The Project Gutenberg eBook, Aventures du Capitaine Hatteras, by Jules
Verne


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Title: Aventures du Capitaine Hatteras

Author: Jules Verne

Release Date: April 6, 2004  [eBook #11927]
[Date last updated: November 7, 2004]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS***


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AVENTURES DU CAPITAINE HATTERAS

PAR

JULES VERNE





PREMIRE PARTIE

LES ANGLAIS AU PLE NORD




CHAPITRE PREMIER.

LE FORWARD.


Demain,  la mare descendante, le brick _le Forward_, capitaine,
K.Z., second, Richard Shandon, partira de New Princes Docks pour une
destination inconnue.

Voil ce que l'on avait pu lire dans le _Liverpool Herald_ du 5 avril
1860.

Le dpart d'un brick est un vnement de peu d'importance pour le port
le plus commerant de l'Angleterre. Qui s'en apercevrait au milieu des
navires de tout tonnage et de toute nationalit, que deux lieues de
bassins  flot ont de la peine  contenir?

Cependant, le 6 avril, ds le matin, une foule considrable couvrait
les quais de New Princes Docks; l'innombrable corporation des marins
de la ville semblait s'y tre donn rendez-vous. Les ouvriers des
warfs environnants avaient abandonn leurs travaux, les ngociants
leurs sombres comptoirs, les marchands leurs magasins dserts. Les
omnibus multicolores, qui longent le mur extrieur des bassins,
dversaient  chaque minute leur cargaison de curieux; la ville ne
paraissait plus avoir qu'une seule proccupation: assister au dpart
du _Forward_.

_Le Forward_ tait un brick de cent soixante-dix tonneaux, muni d'une
hlice et d'une machine a vapeur de la force de cent vingt chevaux. On
l'et volontiers confondu avec les autres bricks du port. Mais, s'il
n'offrait rien d'extraordinaire aux yeux du public, les connaisseurs
remarquaient en lui certaines particularits auxquelles un marin ne
pouvait se mprendre.

Aussi,  bord du _Nautilus_, ancr non loin, un groupe de matelots se
livrait-il  mille conjectures sur la destination du _Forward_.

Que penser, disait l'un, de cette mture? il n'est pas d'usage,
pourtant, que les navires  vapeur soient si largement voils.

--Il faut, rpondit un quartier-matre  large figure rouge, il faut
que ce btiment-l compte plus sur ses mts que sur sa machine, et
s'il a donn un tel dveloppement  ses hautes voiles, c'est sans
doute parce que les basses seront souvent masques. Ainsi donc, ce
n'est pas douteux pour moi, _le Forward_ est destin aux mers
arctiques ou antarctiques, l o les montagnes de glace arrtent le
vent plus qu'il ne convient  un brave et solide navire.

--Vous devez avoir raison, matre Cornhill, reprit un troisime
matelot. Avez-vous remarqu aussi cette trave qui tombe droit  la
mer?

--Ajoute, dit matre Cornhill, qu'elle est revtue d'un tranchant
d'acier fondu affil comme un rasoir, et capable de couper un
trois-ponts en deux, si _le Forward_, lanc  toute vitesse,
l'abordait par le travers.

--Bien sr, rpondit un pilote de la Mersey, car ce brick-l file
joliment ses quatorze noeuds  l'heure avec son hlice. C'tait
merveille de le voir fendre le courant, quand il a fait ses essais.
Croyez-moi, c'est un fin marcheur.

--Et  la voile, il n'est gure embarrass non plus, reprit matre
Cornhill; il va droit dans le vent et gouverne  la main! Voyez-vous,
ce bateau-l va tter des mers polaires, ou je ne m'appelle pas de mon
nom! Et tenez, encore un dtail! Avez-vous remarqu la large jaumire
par laquelle passe la tte de son gouvernail?

--C'est ma foi vrai, rpondirent les interlocuteurs de matre
Cornhill; mais qu'est-ce que cela prouve?

--Cela prouve, mes garons, riposta le matre avec une ddaigneuse
satisfaction, que vous ne savez ni voir ni rflchir; cela prouve
qu'on a voulu donner du jeu  la tte de ce gouvernail afin qu'il pt
tre facilement plac ou dplac. Or, ignorez-vous qu'au milieu des
glaces, c'est une manoeuvre qui se reproduit souvent?

--Parfaitement raisonn, rpondirent les matelots du _Nautilus_.

--Et d'ailleurs, reprit l'un d'eux, le chargement de ce brick confirme
l'opinion de matre Cornhill. Je le tiens de Clifton qui s'est
bravement embarqu. _Le Forward_ emporte des vivres pour cinq ou six
ans, et du charbon en consquence. Charbon et vivres, c'est l toute
sa cargaison, avec une pacotille de vtements de laine et de peaux de
phoque.

--Eh bien, fit matre Cornhill, il n'y a plus  en douter; mais enfin
l'ami, puisque tu connais Clifton, Clifton ne t'a-t-il rien dit de sa
destination?

--Il n'a rien pu me dire; il l'ignore; l'quipage est engag comme
cela. O va-t-il? Il ne le saura gure que lorsqu'il sera arriv.

--Et encore, rpondit un incrdule, s'ils vont au diable, comme cela
m'en a tout l'air.

--Mais aussi quelle paye, reprit l'ami de Clifton. en s'animant,
quelle haute paye! cinq fois plus forte que la paye habituelle! Ah!
sans cela, Richard Shandon n'aurait trouv personne pour s'engager
dans des circonstances pareilles! Un btiment d'une forme trange qui
va on ne sait o, et n'a pas l'air de vouloir beaucoup revenir! Pour
mon compte, cela ne m'aurait gure convenu.

--Convenu ou non, l'ami, rpliqua matre Cornhill, tu n'aurais jamais
pu faire partie de l'quipage du _Forward_.

--Et pourquoi cela?

--Parce que tu n'es pas dans les conditions requises, Je me suis
laiss dire que les gens maris en taient exclus. Or tu es dans la
grande catgorie. Donc, tu n'as pas besoin de faire la petite bouche,
ce qui, de ta part d'ailleurs, serait un vritable tour de force.

Le matelot, ainsi interpell, se prit  rire avec ses camarades,
montrant ainsi combien la plaisanterie de matre Cornhill tait juste.

Il n'y a pas jusqu'au nom de ce btiment, reprit Cornhill satisfait
de lui-mme, qui ne soit terriblement audacieux! _Le Forward_[1],
_forward_ jusqu'o? Sans compter qu'on ne connat pas son capitaine, 
ce brick-l?

  [1]  _Forward_, en avant.

--Mais si, on le connat, rpondit un jeune matelot de figure assez
nave.

--Comment! on le connat?

--Sans doute.

--Petit, fit Cornhill, en es-tu  croire que Shandon soit le capitaine
du _Forward?_

--Mais, rpliqua le jeune marin...

--Sache donc que Shandon est le commander[1], pas autre chose; c'est
un brave et hardi marin, un baleinier qui a fait ses preuves, un
solide compre, digne en tout de commander, mais enfin il ne commande
pas; il n'est pas plus capitaine que toi ou moi, sauf mon respect! Et
quant  celui qui sera matre aprs Dieu  bord, il ne le connat pas
davantage. Lorsque le moment en sera venu, le vrai capitaine
apparatra on ne sait comment et de je ne sais quel rivage des deux
mondes, car Richard Shandon n'a pas dit et n'a pas eu la permission de
dire vers quel point du globe il dirigerait son btiment.

  [1]  Second d'un btiment anglais.

--Cependant, matre Cornhill, reprit le jeune marin, je vous assure
qu'il y a eu quelqu'un de prsent  bord, quelqu'un annonc dans la
lettre o la place de second tait offerte  M. Shandon!

--Comment! riposta Cornhill en fronant le sourcil, tu vas me soutenir
que _le Forward_ a un capitaine  bord?

--Mais oui, matre Cornhill.

--Tu me dis cela,  moi!

--Sans doute, puisque je le tiens de Johnson, le matre d'quipage.

--De matre Johnson?

--Sans doute; il me l'a dit  moi-mme!

--Il te l'a dit? Johnson?

--Non-seulement il m'a dit la chose, mais il m'a montr le capitaine.

--Il te l'a montr! rpliqua Cornhill stupfait.

--Il me l'a montr.

--Et tu l'as vu?

--Vu de mes propres yeux.

--Et qui est-ce?

--C'est un chien.

--Un chien!

--Un chien  quatre pattes.

--Oui.

La stupfaction fut grande parmi les marins du _Nautilus_. En toute
autre circonstance, ils eussent clat de rire. Un chien capitaine
d'un brick de cent soixante-dix tonneaux! il y avait l de quoi
touffer! Mais, ma foi, _le Forward_ tait un btiment si
extraordinaire, qu'il fallait y regarder  deux fois avant de rire,
avant de nier. D'ailleurs, matre Cornhill lui-mme ne riait pas.

Et c'est Johnson qui t'a montr ce capitaine d'un genre si nouveau,
ce chien? reprit-il en s'adressant au jeune matelot. Et tu l'as vu?...

--Comme je vous vois, sauf votre respect!

--Eh bien, qu'en pensez-vous? demandrent les matelots  matre
Cornhill.

--Je ne pense rien, rpondit brusquement ce dernier, je ne pense rien,
sinon que _le Forward_ est un vaisseau du diable, ou de fous  mettre
 Bedlam!

Les matelots continurent  regarder silencieusement _le Forward_, dont
les prparatifs de dpart touchaient  leur fin; et pas un ne se
rencontra parmi eux  prtendre que le matre d'quipage Johnson se
ft moqu du jeune marin.

Cette histoire de chien avait dj fait son chemin dans la ville, et
parmi la foule des curieux plus d'un cherchait des yeux ce
_captain-dog_, qui n'tait pas loign de le croire un animal
surnaturel.

Depuis plusieurs mois d'ailleurs, _le Forward_ attirait l'attention
publique; ce qu'il y avait d'un peu extraordinaire dans sa
construction, le mystre qui l'enveloppait, l'incognito gard par son
capitaine, la faon dont Richard Shandon reut la proposition de
diriger son armement, le choix apport  la composition de l'quipage,
cette destination inconnue  peine souponne de quelques-uns, tout
contribuait  donner  ce brick une allure plus qu'trange.

Pour un penseur, un rveur, un philosophe, au surplus, rien d'mouvant
comme un btiment en partance; l'imagination le suit volontiers dans
ses luttes avec la mer, dans ses combats livrs aux vents, dans cette
course aventureuse qui ne finit pas toujours au port, et pour peu
qu'un incident inaccoutum se produise, le navire se prsente sous une
forme fantastique, mme aux esprits rebelles en matire de fantaisie.

Ainsi du _Forward_. Et si le commun des spectateurs ne put faire les
savantes remarques de matre Cornhill, les on dit accumuls pendant
trois mois suffirent  dfrayer les conversations liverpooliennes.

Le brick avait t mis en chantier  Birkenhead, vritable faubourg de
la ville, situ sur la rive gauche de la Mersey, et mis en
communication avec le port par le va-et-vient incessant des barques 
vapeur.

Le constructeur, Scott & Co., l'un des plus habiles de l'Angleterre,
avait reu de Richard Shandon un devis et un plan dtaill, o le
tonnage, les dimensions, le gabarit du brick taient donns avec le
plus grand soin. On devinait dans ce projet la perspicacit d'un marin
consomm. Shandon ayant des fonds considrables  sa disposition, les
travaux commencrent, et, suivant la recommandation du propritaire
inconnu, on alla rapidement.

Le brick fut construit avec une solidit  toute preuve; il tait
videmment appel  rsister  d'normes pressions, car sa membrure en
bois de teack, sorte de chne des Indes remarquable par son extrme
duret, fut en outre relie par de fortes armatures de fer. On se
demandait mme dans le monde des marins pourquoi la coque d'un navire
tabli dans ces conditions de rsistance n'tait pas faite de tle,
comme celle des autres btiments  vapeur. A cela, on rpondait que
l'ingnieur mystrieux avait ses raisons pour agir ainsi.

Peu  peu le brick prit figure sur le chantier, et ses qualits de
force et de finesse frapprent les connaisseurs. Ainsi que l'avaient
remarqu les matelots du _Nautilus_, son trave faisait un angle droit
avec la quille; elle tait revtue, non d'un peron, mais d'un
tranchant d'acier fondu dans les ateliers de R. Hawthorn de Newcastle.
Cette proue de mtal, resplendissant au soleil, donnait un air
particulier au brick, bien qu'il n'et rien d'absolument militaire.
Cependant un canon du calibre 16 fut install sur le gaillard d'avant;
mont sur pivot, il pouvait tre facilement point dans toutes les
directions; il faut ajouter qu'il en tait du canon comme de l'trave;
ils avaient beau faire tous les deux, ils n'avaient rien de
positivement guerrier.

Mais si le brick n'tait pas un navire de guerre, ni un btiment de
commerce, ni un yacht de plaisance, car on ne fait pas des promenades
avec six ans d'approvisionnement dans sa cale, qu'tait-ce donc?

Un navire destin  la recherche de _l'Erebus_ et du _Terror_, et de
sir John Franklin? Pas davantage, car en 1859, l'anne prcdente, le
commandant MacClintock tait revenu des mers arctiques, rapportant la
preuve certaine de la perte de cette malheureuse expdition.

_Le Forward_ voulait-il donc tenter encore le fameux passage du
Nord-Ouest?  quoi bon? le capitaine MacClure l'avait trouv en 1853,
et son lieutenant Creswel eut le premier l'honneur de contourner le
continent amricain du dtroit de Behring au dtroit de Davis.

Il tait pourtant certain, indubitable pour des esprits comptents,
que _le_ Forward se prparait  affronter la rgion des glaces.
Allait-il pousser vers le ple Sud, plus loin que le baleinier Wedell,
plus avant que le capitaine James Ross? Mais  quoi bon, et dans quel
but?

On le voit, bien que le champ des conjectures ft extrmement
restreint, l'imagination trouvait encore moyen de s'y garer.

Le lendemain du jour o le brick fut mis  flot, sa machine lui
arriva, expdie des ateliers de R. Hawthorn, de Newcastle.

Cette machine, de la force de cent vingt chevaux,  cylindres
oscillants, tenait peu de place; sa force tait considrable pour un
navire de cent soixante-dix tonneaux, largement voil d'ailleurs, et
qui jouissait d'une marche remarquable. Ses essais ne laissrent aucun
doute  cet gard, et mme le matre d'quipage Johnson avait cru
convenable d'exprimer de la sorte son opinion  l'ami de Clifton:

Lorsque _le Forward_ se sert en mme temps de ses voiles et de son
hlice, c'est  la voile qu'il arrive le plus vite.

L'ami de Clifton n'avait rien compris  cette proposition, mais il
croyait tout possible de la part d'un navire command par un chien en
personne.

Aprs l'installation de la machine  bord, commena l'arrimage des
approvisionnements; et ce ne fut pas peu de chose, car le navire
emportait pour six ans de vivres. Ceux-ci consistaient en viande sale
et sche, en poisson fum, en biscuit et en farine; des montagnes de
caf et de th furent prcipites dans les, soutes en avalanches
normes. Richard Shandon prsidait  l'amnagement de cette prcieuse
cargaison en homme qui s'y entend; tout cela se trouvait cas,
tiquet, numrot avec un ordre parfait; on embarqua galement une
trs-grande provision de cette prparation indienne nomme pemmican,
et qui renferme sous un petit volume beaucoup d'lments nutritifs.

Cette nature de vivres ne laissait aucun doute sur la longueur de la
croisire; mais un esprit observateur comprenait de prime saut que _le
Forward_ allait naviguer dans les mers polaires,  la vue des barils
de lime-juice[1], de pastilles de chaux, des paquets de moutarde, de
graines d'oseille et de cochlaria, en un mot,  l'abondance de ces
puissants antiscorbutiques, dont l'influence est si ncessaire dans
les navigations australes ou borales. Shandon avait sans doute reu
avis de soigner particulirement cette partie de la cargaison, car il
s'en proccupa fort, non moins que de la pharmacie de voyage.

  [1]  Jus de citron.

Si les armes ne furent pas nombreuses  bord, ce qui pouvait rassurer
les esprits timides, la soute aux poudres regorgeait, dtail de nature
 effrayer. L'unique canon du gaillard d'avant ne pouvait avoir la
prtention d'absorber cet approvisionnement. Cela donnait  penser. Il
y avait galement des scies gigantesques et des engins puissants, tels
que leviers, masses de plomb, scies  main, haches normes, etc., sans
compter une recommandable quantit de blasting-cylinders[1], dont
l'explosion et suffi  faire sauter la douane de Liverpool. Tout cela
tait trange, sinon effrayant, sans parler des fuses, signaux,
artifices et fanaux de mille espces.

  [1]  Sortes de ptards.

Les nombreux spectateurs des quais de New Princes Docks admiraient
encore une longue baleinire en acajou, une pirogue de fer-blanc
recouverte de guttapercha, et un certain nombre de halkett-boats,
sortes de manteaux en caoutchouc, que l'on pouvait transformer en
canots en soufflant dans leur doublure. Chacun se sentait de plus en
plus intrigu, et mme mu, car avec la mare descendante _le Forward_
allait bientt partir pour sa mystrieuse destination.




CHAPITRE II.

UNE LETTRE INATTENDUE.


Voici le texte de la lettre reue par Richard Shandon huit mois
auparavant.

  Aberdeen, 2 aot 1859

  Monsieur Richard Shandon,

  Liverpool,

  Monsieur,

  La prsente a pour but de vous donner avis d'une remise de seize
  mille livres sterling[1] qui a t faite entre les mains de
  MM. Marcuart & Co., banquiers  Liverpool.  Ci-joint une srie de
  mandats signs de moi, qui vous permettront de disposer sur lesdits
  MM. Marcuart, jusqu' concurrence des seize mille livres
  susmentionnes.

    [1]  400,000 francs.

  Vous ne me connaissez pas. Peu importe. Je vous connais. L est
  l'important.

  Je vous offre la place de second  bord du brick _le Forward_ pour
  une campagne qui peut tre longue et prilleuse.

  Si, non, rien de fait. Si, oui, cinq cents livres[1] vous seront
  alloues comme traitement, et  l'expiration de chaque anne,
  pendant toute la dure de la campagne vos appointements seront
  augments d'un dixime.

    [1]  12,500 francs.

  Le brick _le Forward_ n'existe pas. Vous aurez  le faire
  construire de faon qu'il puisse prendre la mer dans les premiers
  jours d'avril 1860 au plus tard. Ci-joint un plan dtaill
  avec devis. Vous vous y conformerez scrupuleusement. Le navire sera
  construit dans les chantiers de MM. Scott & Co., qui rgleront avec
  vous.

  Je vous recommande particulirement l'quipage du _Forward_; il
  sera compos d'un capitaine, moi, d'un second, vous, d'un troisime
  officier, d'un matre d'quipage, de deux ingnieurs[1], d'un
  ice-master[2], de huit matelots et de deux chauffeurs, en tout
  dix-huit hommes, en y comprenant le docteur Clawbonny de cette
  ville, qui se prsentera  vous en temps opportun.

    [1]  Ingnieurs-mcaniciens
    [2]  Pilote des glaces.

  Il conviendra que les gens appels  faire la campagne du _Forward_
  soient Anglais, libres, sans famille, clibataires, sobres, car
  l'usage des spiritueux et de la bire mme ne sera pas tolr 
  bord, prts  tout entreprendre comme  tout supporter. Vous les
  choisirez de prfrence dous d'une constitution sanguine, et par
  cela mme portant en eux  un plus haut degr le principe gnrateur
  de la chaleur animale.

  Vous leur offrirez une paye quintuple de leur paye habituelle, avec
  accroissement d'un dixime par chaque anne de service. A la fin de
  la campagne, cinq cents livres seront assures  chacun d'eux, et
  deux mille livres[1] rserves  vous mme. Ces fonds seront faits
  chez MM. Marcuart & Co., dj nomms.

    [1]  50,000 francs.

  Cette campagne sera longue et pnible, mais honorable.  Vous n'avez
  donc pas  hsiter, monsieur Shandon.

  Rponse, poste restante,  Gotteborg (Sude), aux initiales K.Z.

  P.-S. Vous recevrez, le 15 fvrier prochain, un chien grand danois,
   lvres pendantes, d'un fauve noirtre, ray transversalement de
  bandes noires. Vous l'installerez  bord, et vous le ferez nourrir
  de pain d'orge mlang avec du bouillon de pain de suif[1].  Vous
  accuserez rception dudit chien  Livourne (Italie), mmes initiales
  que dessus.

    [1] Pain de suif ou pain de cretons trs-favorable  la nourriture
      des chiens.

  Le capitaine du _Forward_ se prsentera et se fera reconnatre en
  temps utile. Au moment du dpart, vous recevrez de nouvelles
  instructions.

        Le capitaine du _Forward_ K.Z.




CHAPITRE III.

LE DOCTEUR CLAWBONNY.


Richard Shandon tait un bon marin; il avait longtemps command les
baleiniers dans les mers arctiques, avec une rputation solidement
tablie dans tout le Lancastre. Une pareille lettre pouvait  bon
droit l'tonner; il s'tonna donc, mais avec le sang-froid d'un homme
qui en a vu d'autres.

Il se trouvait d'ailleurs dans les conditions voulues; pas de femme,
pas d'enfant, pas de parents: un homme libre s'il en fut. Donc,
n'ayant personne  consulter, il se rendit tout droit chez MM.
Marcuart & Co, banquiers.

Si l'argent est l, se dit-il, le reste va tout seul.

Il fut reu dans la maison de banque avec les gards dus  un homme
que seize mille livres attendent tranquillement dans une caisse; ce
point vrifi, Shandon se fit donner une feuille de papier blanc, et
de sa grosse criture de marin il envoya son acceptation  l'adresse
indique.


Le jour mme, il se mit en rapport avec les constructeurs de
Birkenhead, et vingt-quatre heures aprs, la quille du _Forward_
s'allongeait dj sur les tins du chantier.

Richard Shandon tait un garon d'une quarantaine d'annes, robuste,
nergique et brave, trois qualits pour un marin, car elles donnent la
confiance, la vigueur et le sang-froid. On lui reconnaissait un
caractre jaloux et difficile; aussi ne fut-il jamais aim de ses
matelots, mais craint. Cette rputation n'allait pas, d'ailleurs,
jusqu' rendre laborieuse la composition de son quipage, car on le
savait habile  se tirer d'affaire.

Shandon craignait que le ct mystrieux de l'entreprise ft de nature
 gner ses mouvements.

Aussi, se dit-il, le mieux est de ne rien bruiter; il y aurait de
ces chiens de mer qui voudraient connatre le parce que et le pourquoi
de l'affaire, et comme je ne sais rien, je serais fort empch de leur
rpondre. Ce K.Z. est  coup sr un drle de particulier; mais au bout
du compte, il me connat, il compte sur moi: cela suffit. Quant  son
navire, il sera joliment tourn, et je ne m'appelle pas Richard
Shandon, s'il n'est pas destin  frquenter la mer glaciale. Mais
gardons cela pour moi et mes officiers.

Sur ce, Shandon s'occupa de recruter son quipage, en se tenant dans
les conditions de famille et de sant exiges par le capitaine.

Il connaissait un brave garon trs-dvou, bon marin, du nom de James
Wall. Ce Wall pouvait avoir trente ans, et n'en tait pas  son
premier voyage dans les mers du Nord. Shandon lui proposa la place de
troisime officier, et James Wall accepta les yeux ferms; il ne
demandait qu' naviguer, et il aimait beaucoup son tat. Shandon lui
conta l'affaire en dtail, ainsi qu' un certain Johnson, dont il fit
son matre d'quipage.

Au petit bonheur, rpondit James Wall; autant cela qu'autre chose. Si
c'est pour chercher le passage du Nord-Ouest, il y en a qui en
reviennent.

--Pas toujours, rpondit matre Johnson; mais enfin ce n'est pas une
raison pour n'y point aller.

--D'ailleurs, si nous ne nous trompons pas dans nos conjectures,
reprit Shandon, il faut avouer que ce voyage s'entreprend dans de
bonnes conditions. Ce sera un fin navire, ce _Forward_, et, muni d'une
bonne machine, il pourra aller loin. Dix-huit hommes d'quipage, c'est
tout ce qu'il nous faut.

--Dix-huit hommes, rpliqua matre Johnson, autant que l'Amricain
Kane en avait  bord, quand il a fait sa fameuse pointe vers le ple.

--C'est toujours singulier, reprit Wall, qu'un particulier tente
encore de traverser la mer du dtroit de Davis au dtroit de Behring.
Les expditions envoyes  la recherche de l'amiral Franklin ont dj
cot plus de sept cent soixante mille livres[1]  l'Angleterre, sans
produire aucun rsultat pratique! Qui diable peut encore risquer sa
fortune dans une entreprise pareille?

  [1]  Dix-neuf millions.

--D'abord, James, rpondit Shandon, nous raisonnons sur une simple
hypothse. Irons-nous vritablement dans les mers borales ou
australes, je l'ignore, il s'agit peut-tre du quelque nouvelle
dcouverte  tenter. Au surplus, il doit se prsenter un jour ou
l'autre un certain docteur Clawbonny, qui en saura sans doute plus
long, et sera charg de nous instruire. Nous verrons bien.

--Attendons alors, dit matre Johnson; pour ma part, je vais me mettre
en qute de solides sujets, commandant; et quant  leur principe de
chaleur animale, comme dit le capitaine, je vous le garantis d'avance.
Vous pouvez vous en rapporter  moi.

Ce Johnson tait un homme prcieux; il connaissait la navigation des
hautes latitudes, Il se trouvait en qualit de quartier-matre  bord
du _Phnix_, qui fit partie des expditions envoyes en 1853  la
recherche de Franklin; ce brave marin fut mme tmoin de la mort du
lieutenant franais Bellot, qu'il accompagnait dans son excursion 
travers les glaces. Johnson connaissait le personnel maritime de
Liverpool, et se mit immdiatement en campagne pour recruter son
monde.

Shandon, Wall et lui firent si bien, que dans les premiers jours de
dcembre leurs hommes se trouvrent au complet; mais ce ne fut pas
sans difficults; beaucoup se tenaient allchs par l'appt de la
haute paye, que l'avenir de l'expdition effrayait, et plus d'un
s'engagea rsolument, qui vint plus tard rendre sa parole et ses
-comptes, dissuad par ses amis de tenter une pareille entreprise.
Chacun d'ailleurs essayait de percer le mystre, et pressait de
questions le commandant Richard. Celui-ci les renvoyait  matre
Johnson.

Que veux-tu que je te dise, mon ami? rpondait invariablement ce
dernier; je n'en sais pas plus long que toi. En tout cas, tu seras en
bonne compagnie avec des lurons qui ne bronchent pas; c'est quelque
chose, cela! ainsi donc, pas tant de rflexions: c'est  prendre ou 
laisser!

Et la plupart prenaient.

Tu comprends bien, ajoutait parfois le matre d'quipage, je n'ai que
l'embarras du choix. Une haute paye; comme on n'en a jamais vu de
mmoire de marin, avec la certitude de trouver un joli capital au
retour: il y a l de quoi allcher.

--Le fait est, rpondaient les matelots, que cela est fort tentant! de
l'aisance jusqu' la fin de ses jours!

--Je ne te dissimulerai point, reprenait Johnson, que la campagne sera
longue, pnible, prilleuse; cela est formellement dit dans nos
instructions; ainsi, il faut bien savoir  quoi l'on s'engage;
trs-probablement  tenter tout ce qu'il est humainement possible de
faire, et peut-tre plus encore! Donc, si tu ne te sens pas un coeur
hardi, un temprament  toute preuve, si tu n'as pas le diable au
corps, si tu ne te dis pas que tu as vingt chances contre une d'y
rester, si tu tiens en un mot  laisser ta peau dans un endroit plutt
que dans un autre, ici de prfrence  l-bas, tourne-moi les talons,
et cde ta place  un plus hardi compre!

--Mais au moins, matre Johnson, reprenait le matelot pouss au mur,
au moins, vous connaissez le capitaine?

--Le capitaine, c'est Richard Shandon, l'ami, jusqu' ce qu'il s'en
prsente un autre.

Or, il faut le dire, c'tait bien la pense du commandant; il se
laissait facilement aller  cette ide, qu'au dernier moment il
recevrait ses instructions prcises sur le but du voyage, et qu'il
demeurerait chef  bord du _Forward_. Il se plaisait mme  rpandre
cette opinion, soit en causant avec ses officiers, soit en suivant les
travaux de construction du brick, dont les premires leves se
dressaient sur les chantiers de Birkenhead, comme les ctes d'une
baleine renverse.

Shandon et Johnson s'taient strictement conforms  la recommandation
touchant la sant des gens de l'quipage; ceux-ci avaient une mine
rassurante, et ils possdaient un principe de chaleur capable de
chauffer la machine du _Forward_; leurs membres lastiques, leur teint
clair et fleuri les rendaient propres  ragir contre des froids
intenses. C'taient des hommes confiants et rsolus, nergiques et
solidement constitus; ils ne jouissaient pas tous d'une vigueur
gale; Shandon avait mme hsit  prendre quelques-uns d'entre eux,
tels que les matelots Gripper et Garry, et le harponneur Simpson, qui
lui semblaient un peu maigres; mais, au demeurant, la charpente tait
bonne, le coeur chaud, et leur admission fut signe.

Tout cet quipage appartenait  la mme secte de la religion
protestante; dans ces longues campagnes, la prire en commun, la
lecture de la Bible doit souvent runir des esprits divers, et les
relever aux heures de dcouragement; il importe donc qu'une dissidence
ne puisse pas se produire. Shandon connaissait par exprience
l'utilit de ces pratiques, et leur influence sur le moral d'un
quipage; aussi sont-elles toujours employes  bord des navires qui
vont hiverner dans les mers polaires.

L'quipage compos, Shandon et ses deux officiers s'occuprent des
approvisionnements; ils suivirent strictement les instructions du
capitaine, instructions nettes, prcises, dtailles, dans lesquelles
les moindres articles se trouvaient ports en qualit et quantit.
Grce aux mandats dont le commandant disposait, chaque article fut
pay comptant, avec une bonification de 8 pour cent, que Richard porta
soigneusement au crdit de K.Z.

quipage, approvisionnements, cargaison, tout se trouvait prt en
janvier 1860; le _Forward_ prenait dj tournure. Shandon ne passait
pas un jour sans se rendre  Birkenhead.

Le 23 janvier, un matin, suivant son habitude, il se trouvait sur
l'une de ces larges barques  vapeur, qui ont un gouvernail  chaque
extrmit pour viter de virer de bord, et font incessamment le
service entre les deux rives de la Mersey; il rgnait alors un de ces
brouillards habituels, qui obligent les marins de la rivire  se
diriger au moyen de la boussole, bien que leur trajet dure  peine dix
minutes.

Cependant, quelque pais que ft ce brouillard, il ne put empcher
Shandon de voir un homme de petite taille, assez gros,  figure fine
et rjouie, au regard aimable, qui s'avana vers lui, prit ses deux
mains, et les secoua avec une ardeur, une ptulance, une familiarit
toute mridionale, et dit un Franais.

Mais si ce personnage n'tait pas du Midi, il l'avait chapp belle;
il parlait, il gesticulait avec volubilit; sa pense devait  tout
prix se faire jour au dehors, sous peine de faire clater la machine.
Ses yeux, petits comme les yeux de l'homme spirituel, sa bouche,
grande et mobile, taient autant de soupapes de sret qui lui
permettaient de donner passage  ce trop-plein de lui-mme; il
parlait, il parlait tant et si allgrement, il faut l'avouer, que
Shandon n'y pouvait rien comprendre.

Seulement, le second du _Forward_ ne tarda pas  reconnatre ce petit
homme qu'il n'avait jamais vu; il se fit un clair dans son esprit, et
au moment o l'autre commenait  respirer, Shandon glissa rapidement
ces paroles:

Le docteur Clawbonny?

--Lui-mme, en personne, commandant! Voil prs d'un grand demi-quart
d'heure que je vous cherche, que je vous demande partout et  tous!
Concevez-vous mon impatience! cinq minutes de plus, et je perdais la
tte! C'est donc vous, commandant Richard? vous existez rellement?
vous n'tes point un mythe? votre main, votre main! que je la serre
encore une fois dans la mienne! Oui, c'est bien la main de Richard
Shandon! Or, s'il y a un commandant Richard, il existe un brick _le
Forward_ qu'il commande; et s'il le commande, il partira; et, s'il
part, il prendra le docteur Clawbonny  son bord.

--Eh bien, oui, docteur, je suis Richard Shandon, il y a un brick _le
Forward_, et il partira!

--C'est logique, rpondit le docteur, aprs avoir fait une large
provision d'air  expirer; c'est logique. Aussi, vous me voyez en
joie, je suis au comble de mes voeux! Depuis longtemps, j'attendais
une pareille circonstance, et je dsirais entreprendre un semblable
voyage. Or, avec vous, commandant...

--Permettez,... fit Shandon.

--Avec vous, reprit Clawbonny sans l'entendre, nous sommes srs
d'aller loin, et de ne pas reculer d'une semelle.

--Mais,... reprit Shandon.

--Car vous avez fait vos preuves, commandant, et je connais vos tats
de service. Ah! vous tes un fier marin!

--Si vous voulez bien...

--Non, je ne veux pas que votre audace, votre bravoure et votre
habilet soient mises un instant en doute, mme par vous! Le capitaine
qui vous a choisi pour second est un homme qui s'y connat, je vous en
rponds!

--Mais il ne s'agit pas de cela, fit Shandon impatient.

--Et de quoi s'agit-il donc? Ne me faites pas languir plus longtemps!

--Vous ne me laissez pas parler, que diable! Dites-moi, s'il vous
plat, docteur, comment vous avez t amen  faire partie de
l'expdition du _Forward_?

--Mais par une lettre, par une digne lettre que voici, lettre d'un
brave capitaine, trs-laconique, mais trs-suffisante!

Et ce disant, le docteur tendit  Shandon une lettre ainsi conue:

  Inverness, 22 janvier 1860.

  Au docteur Clawbonny,
  Liverpool.

  Si le docteur Clawbonny veut s'embarquer sur _le Forward_, pour une
  longue campagne, il peut se prsenter au commander Richard Shandon,
  qui a reu des instructions  son gard.

  Le capitaine du _Forward_,

  K.Z.

Et la lettre est arrive ce matin, et me voil prt  prendre pied 
bord du _Forward_.

--Mais au moins, reprit Shandon, savez-vous, docteur, quel est le but
de ce voyage?

--Pas le moins du monde; mais que m'importe? pourvu que j'aille
quelque part! On dit que je suis un savant; on se trompe, commandant:
je ne sais rien, et si j'ai publi quelques livrs qui ne se vendent
pas trop mal, j'ai eu tort; le public est bien bon de les acheter! Je
ne sais rien, vous dis-je, si ce n'est que je suis an ignorant. Or, on
m'offre de complter, ou, pour mieux dire, de refaire mes
connaissances en mdecine, en chirurgie, en histoire, en gographie,
en botanique, en minralogie, en conchyliologie, en godsie, en
chimie, en physique, en mcanique, en hydrographie; eh bien,
j'accepte, et je vous assure que je ne me fais pas prier!

--Alors, reprit Shandon dsappoint, vous ne savez pas o va _le
Forward_?

--Si, commandant; il va l o il y a  apprendre,  dcouvrir, 
s'instruire,  comparer, o se rencontrent d'autres moeurs, d'autres
contres, d'autres peuples  tudier dans l'exercice de leurs
fonctions; il va, en un mot, l o je ne suis jamais all.

--Mais plus spcialement? s'cria Shandon.

--Plus spcialement, rpliqua le docteur, j'ai entendu dire qu'il
faisait voile vers les mers borales. Eh bien, va pour le septentrion!

--Au moins, demanda Shandon, vous connaissez son capitaine?

--Pas le moins du monde! Mais c'est un brave, vous pouvez m'en
croire.

Le commandant et le docteur tant dbarqus  Birkenhead, le premier
mit le second au courant de la situation, et ce mystre enflamma
l'imagination du docteur. La vue du brick lui causa des transports de
joie. Depuis ce jour, il ne quitta plus Shandon, et vint chaque matin
faire sa visite  la coque du _Forward_.

D'ailleurs, il fut spcialement charg de surveiller l'installation de
la pharmacie du bord.

Car c'tait un mdecin, et mme un bon mdecin que ce Clawbonny, mais
peu pratiquant. A vingt-cinq ans docteur comme tout le monde, il fut
un vritable savant  quarante; trs-connu de la ville entire, il
devint membre influent de la Socit littraire et philosophique de
Liverpool. Sa petite fortune lui permettait de distribuer quelques
conseils qui n'en valaient pas moins pour tre gratuits; aim comme
doit l'tre un homme minemment aimable, il ne fit jamais de mal 
personne, pas mme  lui; vif et bavard, si l'on veut, mais le coeur
sur la main, et la main dans celle de tout le monde.

Lorsque le bruit de son intronisation  bord du _Forward_ se rpandit
dans la ville, ses amis mirent tout en oeuvre pour le retenir, ce qui
l'enracina plus profondment dans son ide; or, quand le docteur
s'tait enracin quelque part, bien habile qui l'et arrach!

Depuis ce jour, les on dit, les suppositions, les apprhensions
allrent croissant; mais cela n'empcha pas le _Forward_ d'tre lanc
le 5 fvrier 1860. Deux mois plus tard, il tait prt  prendre la
mer.

Le 15 mars, comme l'annonait la lettre du capitaine, un chien de race
danoise fut expdi par le railway d'Edimbourg  Liverpool, 
l'adresse de Richard Shandon. L'animal paraissait hargneux, fuyard,
mme un peu sinistre, avec un singulier regard. Le nom du _Forward_ se
lisait sur son collier de cuivre. Le commandant l'installa  bord le
jour mme, et en accusa rception  Livourne aux initiales indiques.

Ainsi donc, sauf le capitaine, l'quipage du _Forward_ tait complet.
Il se dcomposait comme suit:


     1 K.Z., capitaine.
     2 Richard Shandon, commandant.
     3 James Wall, troisime officier.
     4 Le docteur Clawbonny.
     5 Johnson, matre d'quipage.
     6 Simpson, harponneur.
     7 Bell, charpentier.
     8 Brunton, premier ingnieur.
     9 Plover, second ingnieur.
    10 Strong (ngre), cuisinier.
    11 Foker, ice-master.
    12 Wolsten, armurier.
    13 Bolton, matelot,
    14 Garry, id.
    15 Clifton, id.
    16 Gripper, id.
    17 Pen, id.
    18 Waren, chauffeur.




CHAPITRE IV

DOG-CAPTAIN.


Le jour du dpart tait arriv avec le 5 avril. L'admission du docteur
 bord rassurait un peu les esprits. O le digne savant se proposait
d'aller, on pouvait le suivre. Cependant la plupart des matelots ne
laissaient pas d'tre inquiets, et Shandon, craignant que la dsertion
ne fit quelques vides  son bord, souhaitait vivement d'tre en mer.
Les ctes hors de vue, l'quipage en prendrait son parti.

La cabine du docteur Clawbonny tait situe au fond de la dunette, et
elle occupait tout l'arrire du navire. Les cabines du capitaine et du
second, places en retour, prenaient vue sur le pont. Celle du
capitaine resta hermtiquement close, aprs avoir t garnie de divers
instruments, de meubles, de vtements de voyage, de livres, d'habits
de rechange, et d'ustensiles indiqus dans une note dtaille. Suivant
la recommandation de l'inconnu, la clef de cette cabine lui fut
adresse  Lubeck; il pouvait donc seul entrer chez lui.

Ce dtail contrariait Shandon, et tait beaucoup de chances  son
commandement en chef. Quant  sa propre cabine, il l'avait
parfaitement approprie aux besoins du voyage prsum, connaissant 
fond les exigences d'une expdition polaire.

La chambre du troisime officier tait place dans le faux pont, qui
formait un vaste dortoir  l'usage des matelots; les hommes s'y
trouvaient fort  l'aise, et ils eussent difficilement rencontr une
installation aussi commode  bord de tout autre navire. On les
soignait comme une cargaison de prix; un vaste pole occupait le
milieu de la salle commune.

Le docteur Clawbonny tait, lui, tout  son affaire; il avait pris
possession de sa cabine ds le 6 fvrier, le lendemain mme de la mise
 l'eau du _Forward_.

Le plus heureux des animaux, disait-il, serait un colimaon qui
pourrait se faire une coquille  son gr; je vais tcher d'tre un
colimaon intelligent.

Et, ma foi, pour une coquille qu'il ne devait pas quitter de
longtemps, sa cabine prenait bonne tournure; le docteur se donnait un
plaisir de savant ou d'enfant  mettre en ordre son bagage
scientifique. Ses livres, ses herbiers, ses casiers, ses instruments
de prcision, ses appareils de physique, sa collection de
thermomtres, de baromtres, d'hygromtres, d'udomtres, de lunettes,
de compas, de sextants, de cartes, de plans, les fioles, les poudres,
les flacons de sa pharmacie de voyage trs-complte, tout cela se
classait avec un ordre qui eut fait honte au British Museum. Cet
espace de six pieds carrs contenait d'incalculables richesses; le
docteur n'avait qu' tendre la main, sans se dranger, pour devenir
instantanment un mdecin, un mathmaticien, un astronome, un
gographe, un botaniste ou un conchyliologue.

Il faut l'avouer, il tait fier de ces amnagements, et heureux dans
son sanctuaire flottant, que trois de ses plus maigres amis eussent
suffi  remplir. Ceux-ci, d'ailleurs, y afflurent bientt avec une
abondance qui devint gnante, mme pour un homme aussi facile que le
docteur, et,  l'encontre de Socrate, il finit par dire:

Ma maison est petite, mais plt au ciel qu'elle ne ft jamais pleine
d'amis!

Pour complter la description du _Forward_, il suffira; de dire que la
niche du grand chien danois tait construite sous la fentre mme de
la cabine mystrieuse; mais son sauvage habitant prfrait errer dans
l'entrepont et la cale du navire; il semblait impossible 
apprivoiser, et personne n'avait eu raison de son naturel bizarre; on
l'entendait, pendant la nuit surtout, pousser de lamentables
hurlements qui rsonnaient dans les cavits du btiment d'une faon
sinistre.

tait-ce regret de son matre absent? tait-ce instinct aux approches
d'un prilleux voyage? tait-ce pressentiment des dangers  venir? Les
matelots se prononaient pour ce dernier motif, et plus d'un en
plaisantait, qui prenait srieusement ce chien-l pour un animal
d'espce diabolique.

Pen, homme fort brutal d'ailleurs, s'tant un jour lanc pour le
frapper, tomba si malheureusement sur l'angle du cabestan, qu'il
s'ouvrit affreusement le crne. On pense bien que cet accident fut mis
sur la conscience du fantastique animal.

Clifton, l'homme le plus superstitieux de l'quipage, fit aussi cette
singulire remarque, que ce chien, lorsqu'il tait sur la dunette, se
promenait toujours du ct du vent; et plus tard, quand le brick fut
en mer et courut des bordes, le surprenant animal changeait de place
aprs chaque virement, et se maintenait au vent, comme l'et fait le
capitaine du _Forward_.

Le docteur Clawbonny, dont la douceur et les caresses auraient
apprivois un tigre, essaya vainement de gagner les bonnes grces de
ce chien; il y perdit son temps et ses avances.

Cet animal, d'ailleurs, ne rpondait  aucun des noms inscrits dans
le calendrier cyngtique. Aussi les gens du bord finirent-ils par
l'appeler Captain, car il paraissait parfaitement au courant des
usages du bord. Ce chien-l avait videmment navigu.

On comprend ds lors la rponse plaisante du matre l'quipage  l'ami
de Clifton, et comment cette supposition ne trouva pas beaucoup
d'incrdules; plus d'un la rptait, en riant, qui s'attendait  voir
ce chien, reprenant un beau jour sa forme humaine, commander la
manoeuvre d'une voix retentissante.

Si Richard Shandon ne ressentait pas de pareilles apprhensions, il
n'tait pas sans inquitudes, et la veille du dpart, le 5 avril au
soir, il s'entretenait sur ce sujet avec le docteur, Wall et matre
Johnson, dans le carr de la dunette.

Ces quatre personnages dgustaient alors un dixime grog, leur dernier
sans doute, car, suivant les prescriptions de la lettre d'Aberdeen,
tous les hommes de l'quipage, depuis le capitaine jusqu'au chauffeur,
taient _teetotalers_, c'est--dire qu'ils ne trouveraient  bord ni
vin, ni bire, ni spiritueux, si ce n'est dans le cas de maladie, et
par ordonnance du docteur.

Or, depuis une heure, la conversation roulait sur le dpart. Si les
instructions du capitaine se ralisaient jusqu'au bout, Shandon devait
le lendemain mme recevoir une lettre renfermant ses derniers ordres.

Si cette lettre, disait le commandant, ne m'indique pas le nom du
capitaine, elle doit au moins nous apprendre la destination du
btiment. Sans cela, o le diriger?

--Ma foi, rpondait l'impatient docteur,  votre place, Shandon, je
partirais mme sans lettre; elle saurait bien courir aprs nous, je
vous en rponds.

--Vous ne doutez de rien, docteur! Mais vers que point du globe
feriez-vous voile, s'il vous plat?

--Vers le ple Nord, videmment! cela va sans dire, il n'y a pas de
doute possible.

--Pas de doute possible! rpliqua Wall; et pourquoi pas vers le ple
Sud?

--Le ple Sud, s'cria le docteur, jamais! Est-ce que le capitaine
aurait eu l'ide d'exposer un brick  la traverse de tout
l'Atlantique! prenez donc la peine d'y rflchir, mon cher Wall.

--Le docteur a rponse  tout, rpondit ce dernier.

--Va pour le Nord, reprit Shandon. Mais, dites-moi, docteur, est-ce au
Spitzberg? est-ce au Gronland? est-ce au Labrador? est-ce  la baie
d'Hudson? Si les routes aboutissent toutes au mme but, c'est--dire 
la banquise infranchissable, elles n'en sont pas moins nombreuses, et
je serais fort embarrass de me dcider pour l'une ou pour l'autre.
Avez-vous une rponse catgorique  me faire, docteur?

--Non, rpondit celui-ci, vex de n'avoir rien  dire; mais enfin,
pour conclure, si vous ne recevez pas de lettre, que ferez-vous?

--Je ne ferai rien; j'attendrai.

--Vous ne partirez pas! s'cria Clawbonny, en agitant son verre avec
dsespoir.

--Non, certes.

--C'est le plus sage, rpondit doucement matre Johnson, tandis que le
docteur se promenait autour de la table, car il ne pouvait tenir en
place. Oui, c'est le plus sage; et cependant une trop longue attente
peut avoir des consquences fcheuses: d'abord, la saison est bonne,
et si Nord il y a, nous devons profiter de la dbcle pour franchir le
dtroit de Davis; en outre, l'quipage s'inquite de plus en plus; les
amis, les camarades de nos hommes les poussent  quitter _le Forward_,
et leur influence pourrait nous jouer un mauvais tour.

--Il faut ajouter, reprit James Wall, que si la panique se mettait
parmi nos matelots, ils dserteraient jusqu'au dernier; et je ne sais
pas, commandant, si vous parviendriez  recomposer votre quipage.

--Mais que faire? s'cria Shandon.

--Ce que vous avez dit, rpliqua le docteur; attendre, mais attendre
jusqu' demain avant de se dsesprer. Les promesses du capitaine se
sont accomplies jusqu'ici avec une rgularit de bon augure; il n'y a
donc aucune raison de croire que nous ne serons pas avertis de notre
destination en temps utile; je ne doute pas un seul instant que demain
nous ne naviguions en pleine mer d'Irlande; aussi, mes amis, je
propose un dernier grog  notre heureux voyage; il commence d'une
faon un peu inexplicable, mais avec des marins comme vous il a mille
chances pour bien finir.

Et tous les quatre, ils trinqurent une dernire fois.

Maintenant, commandant, reprit matre Johnson, si j'ai un conseil 
vous donner, c'est de tout prparer pour le dpart; il faut que
l'quipage vous croie certain de votre fait. Demain, qu'il arrive une
lettre ou non, appareillez; n'allumez pas vos fourneaux; le vent a
l'air de bien tenir; rien ne sera plus facile que de descendre grand
largue; que le pilote monte  bord;  l'heure de la mare, sortez des
docks; allez mouiller au del de la pointe de Birkenhead; nos hommes
n'auront plus aucune communication avec la terre, et si cette lettre
diabolique arrive enfin, elle nous trouvera l comme ailleurs.

--Bien parl, mon brave Johnson! fit le docteur en tendant la main au
vieux marin.

--Va comme il est dit! rpondit Shandon.

Chacun alors regagna sa cabine, et attendit dans un sommeil agit le
lever du soleil.

Le lendemain, les premires distributions de lettres avaient eu lieu
dans la ville, et pas une ne portait l'adresse du commandant Richard
Shandon.

Nanmoins, celui-ci fit ses prparatifs de dpart, le bruit s'en
rpandit immdiatement dans Liverpool, et, comme on l'a vu, une
affluence extraordinaire de spectateurs se prcipita sur les quais de
New Princes Docks.

Beaucoup d'entre eux vinrent  bord du brick, qui pour embrasser une
dernire fois un camarade, qui pour dissuader un ami, qui pour jeter
un regard sur le navire trange, qui pour connatre enfin le but du
voyage, et l'on murmurait  voir le commandant plus taciturne et plus
rserv que jamais.

Il avait bien ses raisons pour cela.

Dix heures sonnrent. Onze heures mme. Le flot devait tomber vers une
heure de l'aprs-midi. Shandon, du haut de la dunette, jetait un coup
d'oeil inquiet  la foule, cherchant  surprendre le secret de sa
destine sur un visage quelconque. Mais en vain. Les matelots du
_Forward_ excutaient silencieusement ses ordres, ne le perdant pas
des yeux, attendant toujours une communication qui ne se faisait pas.

Matre Johnson terminait les prparatifs de l'appareillage, le temps
tait couvert, et la houle trs-forte en dehors des bassins; il
ventait du sud-est avec une certaine violence, mais on pouvait
facilement sortir de la Mersey.

A midi, rien encore. Le docteur Clawbonny se promenait avec agitation,
lorgnant, gesticulant, _impatient de la mer_, comme il le disait avec
une certaine lgance latine. Il se sentait mu, quoi qu'il pt faire.
Shandon se mordait les lvres jusqu'au sang.

En ce moment, Johnson s'approcha et lui dit:

Commandant, si nous voulons profiter du flot, il ne faut pas perdre
de temps; nous ne serons pas dgags des docks avant une bonne heure.

Shandon jeta un dernier regard autour de lui, et consulta sa montre.
L'heure de la leve de midi tait passe.

Allez! dit-il  son matre d'quipage.

--En route, vous autres! cria celui-ci, en ordonnant aux spectateurs
de vider le pont du _Forward_.

Il se fit alors un certain mouvement dans la foule qui se portait  la
coupe du navire pour regagner le quai, tandis que les gens du brick
dtachaient les dernires amarres.

Or, la confusion invitable de ces curieux que les matelots
repoussaient sans beaucoup d'gards fut encore accrue par les
hurlements du chien. Cet animal s'lana tout d'un coup du gaillard
d'avant  travers la masse compacte des visiteurs. Il aboyait d'une
voix sourde.

On s'carta devant lui; il sauta sur la dunette, et, chose incroyable,
mais que mille tmoins ont pu constater, ce dog-captain tenait une
lettre entre ses dents.

Une lettre! s'cria Shandon; mais _il_ est donc  bord?

--_Il_ y tait sans doute, mais il n'y est plus, rpondit Johnson en
montrant le pont compltement nettoy de cette foule incommode.

--Captain! Captain! ici! s'criait le docteur, en essayant de prendre
la lettre que le chien cartait de sa main par des bonds violents. Il
semblait ne vouloir remettre son message qu' Shandon lui-mme.

Ici, Captain! fit ce dernier.

Le chien s'approcha; Shandon prit la lettre sans difficult, et
Captain fit alors entendre trois aboiements clairs au milieu du
silence profond qui rgnait  bord et sur les quais.

Shandon tenait la lettre sans l'ouvrir.

Mais lisez donc! lisez donc! s'cria le docteur.

Shandon regarda. L'adresse, sans date et sans indication de lieu,
portait seulement:

Au commandant Richard Shandon,  bord du brick _le Forward_.

Shandon ouvrit la lettre, et lut:

Vous vous dirigerez vers le cap Farewel. Vous l'atteindrez le 20
avril. Si le capitaine ne parat pas  bord, vous franchirez le
dtroit de Davis, et vous remonterez la mer de Baffin jusqu' la baie
Melville.

Le capitaine du _Forward_

K.Z.

Shandon plia soigneusement cette lettre laconique, la mit dans sa
poche et donna l'ordre du dpart. Sa voix, qui retentit seule au
milieu des sifflements du vent d'est, avait quelque chose de solennel.

Bientt _le Forward_ fut hors des bassins, et, dirig par un pilote de
Liverpool, dont le petit cotre suivait  distance, il prit le courant
de la Mersey. La foule se prcipita sur le quai extrieur qui longe
les Docks Victoria, afin d'entrevoir une dernire fois ce navire
trange. Les deux huniers, la misaine et la brigantine furent
rapidement tablis, et, sous cette voilure, _le Forward_, digne de son
nom, aprs avoir contourn la pointe de Birkenhead, donna  toute
vitesse dans la mer d'Irlande.




CHAPITRE V.

LA PLEINE MER.


Le vent, ingal, mais favorable, prcipitait avec force ses rafales
d'avril. _Le Forward_ fendait la mer rapidement, et son hlice, rendue
folle, n'opposait aucun obstacle  sa marche. Vers les trois heures,
il croisa le bateau  vapeur qui fait le service entre Liverpool et
l'le de Man, et qui porte les trois jambes de Sicile carteles sur
ses tambours. Le capitaine le hla de son bord, dernier adieu qu'il
fut donn d'entendre  l'quipage du _Forward_.

 cinq heures, le pilote remettait  Richard Shandon le commandement
du navire, et regagnait son cotre, qui, virant au plus prs, disparut
bientt dans le sud-ouest.

Vers le soir, le brick doubla le calf du Man,  l'extrmit
mridionale de l'le de ce nom. Pendant la nuit, la mer fut
trs-houleuse; le _Forward_ se comporta bien, laissa la pointe d'Ayr
par le nord-ouest, et se dirigea vers le canal du Nord.

Johnson avait raison; en mer, l'instinct maritime des matelots
reprenait le dessus;  voir la bont du btiment, ils oubliaient
l'tranget de la situation. La vie du bord s'tablit rgulirement.

Le docteur aspirait avec ivresse le vent de la mer; il se promenait
vigoureusement dans les rafales, et pour un savant il avait le pied
assez marin.

C'est une belle chose que la mer, dit-il  matre Johnson, en
remontant sur le pont aprs le djeuner. Je fais connaissance un peu
tard avec elle, mais je me rattraperai.

--Vous avez raison, monsieur Clawbonny; je donnerais tous les
continents du monde pour un bout d'Ocan. On prtend que les marins se
fatiguent vite de leur mtier; voil quarante ans que je navigue, et
je m'y plais comme au premier jour.

--Quelle jouissance vraie de se sentir un bon navire sous les pieds,
et, si j'en juge bien, le _Forward_ se conduit gaillardement!

--Vous jugez bien, docteur, rpondit Shandon qui rejoignit les deux
interlocuteurs; c'est un bon btiment, et j'avoue que jamais navire
destin  une navigation dans les glaces n'aura t mieux pourvu et
mieux quip. Cela me rappelle qu'il y a trente ans passs le
capitaine James Ross allant chercher le passage du Nord-Ouest...

--Montait la _Victoire_, dit vivement le docteur, brick d'un tonnage 
peu prs gal au ntre, galement muni d'une machine  vapeur...

--Comment! vous savez cela?

--Jugez-en, repartit le docteur; alors les machines taient encore
dans l'enfance de l'art, et celle de _la Victoire_ lui causa plus d'un
retard prjudiciable; le capitaine James Ross, aprs l'avoir rpare
vainement pice par pice, finit par la dmonter, et l'abandonna  son
premier hivernage.

--Diable! fit Shandon; vous tes au courant, je le vois.

--Que voulez-vous? reprit le docteur;  force de tire, j'ai lu les
ouvrages de Parry, de Ross, de Franklin, les rapports de MacClure, de
Kennedy, de Kane, de MacClintock, et il m'en est rest quelque chose.
J'ajouterai mme que ce MacClintock,  bord du _Fox_, brick  hlice
dans le genre du ntre, est all plus facilement et plus directement 
son but que tous ses devanciers.

--Cela est parfaitement vrai, rpondit Shandon; c'est un hardi marin
que ce MacClintock; je l'ai vu  l'oeuvre; vous pouvez ajouter que
comme lui nous nous trouverons ds le mois d'avril dans le dtroit de
Davis, et, si nous parvenons  franchir les glaces, notre voyage sera
considrablement avanc.

--A moins, repartit le docteur, qu'il ne nous arrive comme au _Fox_,
en 1857, d'tre pris ds la premire anne par les glaces du nord de
la mer de Baffin, et d'hiverner au milieu de la banquise.

--Il faut esprer que nous serons plus heureux, monsieur Shandon,
rpondit matre Johnson; et si avec un btiment comme le _Forward_ on
ne va pas o l'on veut, il faut y renoncer  jamais.

--D'ailleurs, reprit le docteur, si le capitaine est  bord, il saura
mieux que nous ce qu'il faudra faire, et d'autant plus que nous
l'ignorons compltement; car sa lettre, singulirement laconique, ne
nous permet pas de deviner le but du voyage.

--C'est dj beaucoup, rpondit Shandon assez vivement, de connatre
la route  suivre, et maintenant, pendant un bon mois, j'imagine, nous
pouvons nous passer de l'intervention surnaturelle de cet inconnu et
de ses instructions. D'ailleurs, vous savez mon opinion sur son
compte.

--H! h! fit le docteur; je croyais comme vous que cet homme vous
laisserait le commandement du navire, et ne viendrait jamais  bord;
mais....

--Mais? rpliqua Shandon avec une certaine contrarit.

--Mais, depuis l'arrive de sa seconde lettre, j'ai du modifier mes
ides  cet gard.

--Et pourquoi cela, docteur?

--Parce que si cette lettre vous indique la route  suivre, elle ne
vous fait pas connatre la destination du _Forward_; or, il faut bien
savoir o l'on va. Le moyen, je vous le demande, qu'une troisime
lettre vous parvienne, puisque nous voil en pleine mer! Sur les
terres du Gronland, le service de la poste doit laisser  dsirer.
Voyez-vous, Shandon, j'imagine que ce gaillard-l nous attend dans
quelque tablissement danois,  Hosteinborg ou Uppernawik; il aura t
l complter sa cargaison de peaux de phoques, acheter ses traneaux
et ses chiens, en un mot, runir tout l'attirail que comporte un
voyage dans les mers arctiques. Je serai donc peu surpris de le voir
un beau matin sortir de sa cabine, et commander la manoeuvre de la
faon la moins surnaturelle du monde.

--Possible, rpondit Shandon d'un ton sec; mais, en attendant, le vent
frachit, et il n'est pas prudent de risquer ses perroquets par un
temps pareil.

Shandon quitta le docteur et donna l'ordre de carguer les voiles
hautes.

Il y tient, dit le docteur au matre d'quipage.

--Oui, rpondit ce dernier, et cela est fcheux, car vous pourriez
bien avoir raison, monsieur Clawbonny.

Le samedi vers le soir, _le Forward_ doubla le mull[1] de Galloway,
dont le phare fut relev dans le nord-est; pendant la nuit, on
laissait le mull de Cantyre au nord, et  l'est le cap Fair sur la
cte d'Irlande. Vers les trois heures du matin, le brick, prolongeant
l'le Rathlin sur sa hanche de tribord, dbouquait par le canal du
Nord dans l'Ocan.

  [1]  Promontoire.

C'tait le dimanche, 8 avril; les Anglais, et surtout les matelots,
sont fort observateurs de ce jour; aussi la lecture de la Bible, dont
le docteur se chargea volontiers, occupa une partie de la matine.

Le vent tournait alors  l'ouragan et tendait  rejeter le brick sur
la cte d'Irlande; les vagues furent trs-fortes, le roulis trs-dur.
Si le docteur n'eut pas le mal de mer, c'est qu'il ne voulut pas
l'avoir, car rien n'tait plus facile. A midi, le cap Malinhead
disparaissait dans le sud; ce fut la dernire terre d'Europe que ces
hardis marins dussent apercevoir, et plus d'un la regarda longtemps,
qui sans doute ne devait jamais la revoir.

La latitude par observation tait alors de 5557', et la longitude,
d'aprs les chronomtres 740'[1].

  [1]  Au mridien de Greenwich.

L'ouragan se calma vers les neuf heures du soir; _le Forward_, bon
voilier, maintint sa route au nord-ouest. On put juger pendant cette
journe de ses qualits marines; suivant la remarque des connaisseurs
de Liverpool, c'tait avant tout un navire  voile.

Pendant les jours suivants, _le Forward_ gagna rapidement dans le
nord-ouest; le vent passa dans le sud, et la mer fut prise d'une
grosse houle. Le brick naviguait alors sous pleine voilure. Quelques
ptrels et des puffins vinrent voltiger au-dessus de la dunette; le
docteur tua fort adroitement l'un de ces derniers, qui tomba
heureusement  bord.

Simpson, le harponneur, s'en empara, et le rapporta  son
propritaire.

Un vilain gibier, monsieur Clawbonny, dit-il.

--Qui fera un excellent repas, au contraire, mon ami!

--Quoi! vous allez manger cela?

--Et vous en goterez, mon brave, fit le docteur en riant.

--Pouah! rpliqua Simpson; mais c'est huileux et rance comme tous les
oiseaux de mer.

--Bon! rpliqua le docteur; j'ai une manire  moi d'accommoder ce
gibier l, et si vous le reconnaissez aprs pour un oiseau de mer, je
consens  ne plus en tuer un seul de ma vie.

--Vous tes donc cuisinier, monsieur Clawbonny? demanda Johnson.

--Un savant doit savoir un peu de tout.

--Alors, dfie-toi, Simpson, rpondit le matre d'quipage; le docteur
est un habile homme, et il va nous faire prendre ce puffin pour une
groose[1] du meilleur got.

  [1]  Sorte de perdrix.

Le fait est que le docteur eut compltement raison de son volatile; il
enleva habilement la graisse qui est situe tout entire sous la peau,
principalement sur les hanches, et avec elle disparut cette rancidit
et cette odeur de poisson dont on a parfaitement le droit de se
plaindre dans un oiseau. Ainsi prpar, le puffin fut dclar
excellent, et par Simpson lui-mme.

Pendant le dernier ouragan, Richard Shandon s'tait rendu compte des
qualits de son quipage; il avait analys ses hommes un  un, comme
doit le faire tout commandant qui veut parer aux dangers de l'avenir;
il savait sur quoi compter.

James Wall, officier tout dvou  Richard, comprenait bien, excutait
bien, mais il pouvait manquer d'initiative; au troisime rang, il se
trouvait  sa place.

Johnson, rompu aux luttes de la mer, et vieux routier de l'ocan
Arctique, n'avait rien  apprendre en fait de sang-froid et d'audace.

Simpson, le harponneur, et Bell, le charpentier, taient des hommes
srs, esclaves du devoir et de la discipline. L'ice-master Foker,
marin d'exprience, lev  l'cole de Johnson, devait rendre
d'importants services.

Des autres matelots, Garry et Bolton semblaient tre les meilleurs:
Bolton, une sorte de loustic, gai et causeur; Garry, un garon de
trente-cinq ans,  figure nergique, mais un peu ple et triste.

Les trois matelots, Clifton, Gripper et Pen, semblaient moins ardents
et moins rsolus; ils murmuraient volontiers. Gripper mme avait voulu
rompre son engagement au dpart du _Forward_; une sorte de honte le
retint  bord. Si les choses marchaient bien, s'il n'y avait ni trop
de dangers  courir ni trop de manoeuvres  excuter, on pouvait
compter sur ces trois hommes; mais il leur fallait une nourriture
substantielle, car on peut dire qu'ils avaient le coeur au ventre.
Quoique prvenus, ils s'accommodaient assez mal d'tre _teetotalers_,
et  l'heure du repas ils regrettaient le brandy ou le gin; ils se
rattrapaient cependant sur le caf et le th, distribus  bord avec
une certaine prodigalit.

Quant aux deux ingnieurs, Brunton et Plover, et au chauffeur Waren,
ils s'taient contents jusqu'ici de se croiser les bras.

Shandon savait donc  quoi s'en tenir sur le compte de chacun.

Le 14 avril, le _Forward_ vint  couper le grand courant du
gulf-stream qui, aprs avoir remont le long de la cte orientale de
l'Amrique jusqu'au banc de Terre-Neuve, s'incline vers le nord-est et
prolonge les rivages de la Norvge. On se trouvait alors par 5137' de
latitude et 2258' de longitude,  deux cents milles de la pointe du
Gronland. Le temps se refroidit; le thermomtre descendit 
trente-deux degrs (0 centigrade)[1], c'est--dire au point de
conglation.

  [1]  Il s'agit du thermomtre de Fahrenheit.

Le docteur, sans prendre encore le vtement des hivers arctiques,
avait revtu son costume de mer,  l'instar des matelots et des
officiers; il faisait plaisir  voir avec ses hautes bottes dans
lesquelles il descendait tout d'un bloc, son vaste chapeau de toile
huile, un pantalon et une jaquette de mme toffe; par les fortes
pluies et les larges vagues que le brick embarquait, le docteur
ressemblait  une sorte d'animal marin, comparaison qui ne laissait
pas d'exciter sa fiert.

Pendant deux jours, la mer fut extrmement mauvaise; le vent tourna
vers le nord-ouest et retarda la marche du _Forward_. Du 14 au 16
avril, la houle demeura trs-forte; mais le lundi, il survint une
violente averse qui eut pour rsultat de calmer la mer presque
immdiatement. Shandon fit observer cette particularit au docteur.

Eh bien, rpondit ce dernier, cela confirme les curieuses
observations du baleinier Scoresby qui fit partie de la Socit royale
d'Edinburgh, dont j'ai l'honneur d'tre membre correspondant. Vous
voyez que pendant la pluie les vagues sont peu sensibles, mme sous
l'influence d'un vent violent. Au contraire, avec un temps sec, la mer
serait plus agite par une brise moins forte.

--Mais comment explique-t-on ce phnomne, docteur?

--C'est bien simple; on ne l'explique pas.

En ce moment, l'ice-master, qui faisait son quart dans les barres de
perroquet, signala une masse flottante par tribord,  une quinzaine de
milles sous le vent.

Une montagne de glace dans ces parages! s'cria le docteur.

Shandon braqua sa lunette dans la direction indique, et confirma
l'annonce du pilote.

Voil qui est curieux! dit le docteur.

--Cela vous tonne? fit le commandant en riant. Comment! nous serions
assez heureux pour trouver quelque chose qui vous tonnt?

--Cela m'tonne sans m'tonner, rpondit en souriant le docteur,
puisque le brick _Ann de Poole_, de Greenspond, fut pris en 1813 dans
de vritables champs de glace par le quarante-quatrime degr de
latitude nord, et que Dayement, son capitaine, les compta par
centaines!

--Bon! fit Shandon, vous avez encore  nous en apprendre l-dessus!

--Oh! peu de chose, rpondit modestement l'aimable Clawbonny, si ce
n'est que l'on a trouv des glaces sous des latitudes encore plus
basses.

--Cela, vous ne me l'apprenez pas, mon cher docteur, car, tant mousse
 bord du sloop de guerre _le Fly_...

--En 1818, continua le docteur,  la fin de mars, comme qui dirait
avril, vous avez pass entre deux grandes les de glaces flottantes,
par le quarante-deuxime degr de latitude.

--Ah! c'est trop fort! s'cria Shandon.

--Mais c'est vrai; je n'ai donc pas lieu de m'tonner, puisque nous
sommes deux degrs plus au nord, de rencontrer une montagne flottante
par le travers du _Forward_.

--Vous tes un puits, docteur, rpondit le commandant, et avec vous il
n'y a qu' tirer le seau.

--Bon! je tarirai plus vite que vous ne pensez; et maintenant, si nous
pouvons observer de prs ce curieux phnomne, Shandon, je serai le
plus heureux des docteurs.

--Justement. Johnson, fit Shandon en appelant son matre d'quipage,
la brise, il me semble, a une tendance  frachir.

--Oui, commandant, rpondit Johnson; nous gagnons peu, et les courants
du dtroit de Davis vont bientt se faire sentir.

--Vous avez raison, Johnson, et si nous voulons tre le 20 avril en
vue du cap Farewel, il faut marcher  la vapeur, ou bien nous serons
jets sur les ctes du Labrador. Monsieur Wall, veuillez donner
l'ordre d'allumer les fourneaux.

Les ordres du commandant furent excuts; une heure aprs, la vapeur
avait acquis une pression suffisante; les voiles furent serres, et
l'hlice, tordant les flots sous ses branches, poussa violemment _le
Forward_ contre le vent du nord-ouest.




CHAPITRE VI.

LE GRAND COURANT POLAIRE.


Bientt des bandes d'oiseaux de plus en plus nombreux, des ptrels,
des puffins, des contre-matres, habitants de ces parages dsols,
signalrent l'approche du Gronland. _Le Forward_ gagnait rapidement
dans le nord, en laissant sous le vent une longue trane de fume
noire.

Le mardi 17 avril, vers les onze heures du matin, l'ice-master signala
la premire vue du _blink_ de la glace[1]. Il se trouvait  vingt
milles au moins dans la nord-nord-ouest. Cette bande d'un blanc
blouissant clairait vivement, malgr la prsence de nuages assez
pais, toute la partie de l'atmosphre voisine de l'horizon. Les gens
d'exprience du bord ne purent se mprendre sur ce phnomne, et ils
reconnurent  sa blancheur que ce _blink_ devait venir d'un vaste
champ de glace situ  une trentaine de milles au del de la porte de
la vue, et provenait de la rflexion des rayons lumineux.

  [1]  Couleur particulire et brillante que prend l'atmosphre au
    dessus d'une grande tendue de glace.

Vers le soir, le, vent retomba dans le sud, et devint favorable;
Shandon put tablir une bonne voilure, et, par mesure d'conomie, il
teignit ses fourneaux. _Le Forward_, sous ses huniers, son foc et sa
misaine, se dirigea vers le cap Farewel.

Le 18,  trois heures, un ice-stream fut reconnu  une ligne blanche
peu paisse, mais de couleur clatante, qui tranchait vivement entre
les lignes de la mer et du ciel. Il drivait videmment de la cte est
du Gronland plutt que du dtroit de Davis, car les glaces se
tiennent de prfrence sur le bord occidental de la mer de Baffin. Une
heure aprs, _le Forward_ passait au milieu des pices isoles du
ice-stream, et, dans la partie la plus compacte, les glaces, quoique
soudes entre elles, obissaient au mouvement de la houle.

Le lendemain, au point du jour, la vigie signala un navire: c'tait
_le Valkyrien_, corvette danoise qui courait  contre-bord du
_Forward_ et se dirigeait vers le banc de Terre-Neuve. Le courant du
dtroit se faisait sentir, et Shandon dut forcer de voile pour le
remonter.

En ce moment, le commandant, le docteur, James Wall et Johnson se
trouvaient runis sur la dunette, examinant la direction et la force
de ce courant. Le docteur demanda s'il tait avr que ce courant
existt uniformment dans la mer de Baffin.

Sans doute, rpondit Shandon, et les btiments  voile ont beaucoup
de peine  le refouler.

--D'autant plus, ajouta James Wall, qu'on le rencontre aussi bien sur
la cte orientale de l'Amrique que sur la cte occidentale du
Gronland.

--Eh bien! fit le docteur, voil qui donne singulirement raison aux
chercheurs du passage du Nord-Ouest! Ce courant marche avec une
vitesse de cinq milles  l'heure environ, et il est difficile de
supposer qu'il prenne naissance au fond d'un golfe.

--Ceci est d'autant mieux raisonn, docteur, reprit Shandon, que, si
ce courant va du nord au sud, on trouve dans le dtroit de Behring un
courant contraire qui coule du sud au nord, et doit tre l'origine de
celui-ci.

--D'aprs cela, messieurs, dit le docteur, il faut admettre que
l'Amrique est compltement dtache des terres polaires, et que les
eaux du Pacifique se rendent, en contournant ses ctes, jusque dans
l'Atlantique. D'ailleurs, la plus grande lvation des eaux du premier
donne encore raison  leur coulement vers les mers d'Europe.

--Mais, reprit Shandon, il doit y avoir des faits  l'appui de cette
thorie; et s'il y en a, ajouta-t-il avec une certaine ironie, notre
savant universel doit les connatre.

--Ma foi, rpliqua ce dernier avec une aimable satisfaction, si cela
peut vous intresser, je vous dirai que des baleines, blesses dans le
dtroit de Davis, ont t prises quelque temps aprs dans le voisinage
de la Tartarie, portant encore  leur flanc le harpon europen.

--Et  moins qu'elles n'aient doubl le cap Horn ou le cap de
Bonne-Esprance, rpondit Shandon, il faut ncessairement qu'elles
aient contourn les ctes septentrionales de l'Amrique. Voil qui est
indiscutable, docteur.

--Si cependant vous n'tiez pas convaincu, mon brave Shandon, fit le
docteur en souriant, je pourrais produire encore d'autres faits, tels
que ces bois flotts dont le dtroit de Davis est rempli, mlzes,
trembles et autres essences tropicales. Or, nous savons que le
gulf-stream empcherait ces bois d'entrer dans le dtroit; si donc ils
en sortent, ils n'ont pu y pntrer que par le dtroit de Behring.

--Je suis convaincu, docteur, et j'avoue qu'il serait difficile avec
vous de demeurer incrdule.

--Ma foi, dit Johnson, voil qui vient  propos pour clairer la
discussion. J'aperois au large une pice de bois d'une jolie
dimension; si le commandant veut le permettre, nous allons pcher ce
tronc d'arbre, le hisser  bord, et lui demander le nom de son pays.

--C'est cela, fit le docteur! l'exemple aprs la rgle.

Shandon donna les ordres ncessaires; le brick se dirigea vers la
pice de bois signale, et, bientt aprs, l'quipage la hissait sur
le pont, non sans peine.

C'tait un tronc d'acajou, rong par les vers jusqu' son centre,
circonstance sans laquelle il n'et pas pu flotter.

Voil qui est triomphant, s'cria le docteur avec enthousiasme, car,
puisque les courants de l'Atlantique n'ont pu le porter dans le
dtroit de Davis, puisqu'il n'a pu tre chass dans le bassin polaire
par les fleuves de l'Amrique septentrionale, attendu que cet arbre-l
crot sous l'quateur, il est vident qu'il arrive en droite ligne de
Behring. Et tenez, messieurs, voyez ces vers de mer qui l'ont rong;
ils appartiennent aux espces des pays chauds.

--Il est certain, reprit Hall, que cela donne tort aux dtracteurs du
fameux passage.

--Mais cela les tue tout bonnement, rpondit le docteur. Tenez, je
vais vous faire l'itinraire de ce bois d'acajou: il a t charri
vers l'ocan Pacifique par quelque rivire de l'isthme de Panama ou du
Guatemala; de l, le courant l'a tran le long des ctes d'Amrique
jusqu'au dtroit de Behring, et, bon gr, mal gr, il a d entrer dans
les mers polaires; il n'est ni tellement vieux ni tellement imbib
qu'on ne puisse assigner une date rcente  son dpart; il aura
heureusement franchi les obstacles de cette longue suite de dtroits
qui aboutit  la mer de Baffin, et, vivement saisi par le courant
boral, il est venu par le dtroit de Davis se faire prendre  bord du
_Forward_ pour la plus grande joie du docteur Clawbonny, qui demande
au commandant la permission d'en garder un chantillon.

--Faites donc, reprit Shandon; mais permettez-moi  mon tour de vous
apprendre que vous ne serez pas le seul possesseur d'une pave
pareille. Le gouverneur Danois de l'le de Disko....

--Sur la cte du Gronland, continua le docteur, possde une table
d'acajou faite avec un tronc pch dans les mmes circonstances; je le
sais, mon cher Shandon; eh bien, je ne lui envie pas sa table, car, si
ce n'tait l'embarras, j'aurais l de quoi me faire toute une chambre
 coucher.

Pendant la nuit du mercredi au jeudi, le vent souffla avec une extrme
violence; le _drift wood_[1] se montra plus frquemment; l'approche de
la cte offrait des dangers  une poque o les montagnes de glace
sont fort nombreuses; le commandant fit donc diminuer de voiles, et
_le Forward_ courut seulement sous sa misaine et sa trinquette.

  [1]  Bois flott.

Le thermomtre descendit au-dessous du point de conglation. Shandon
fit distribuer  l'quipage des vtements convenables, une jaquette et
un pantalon de laine, une chemise de flanelle, des bas de wadmel,
comme en portent les paysans norvgiens. Chaque homme fut galement
muni d'une paire de bottes de mer parfaitement impermables.

Quant  Captain, il se contentait de sa fourrure naturelle; il
paraissait peu sensible aux changements de temprature; il devait
avoir pass par plus d'une preuve de ce genre, et, d'ailleurs, un
danois n'avait pas le droit de se montrer difficile. On ne le voyait
gure, et il se tenait presque toujours cach dans les parties les
plus sombres du btiment.

Vers le soir,  travers une claircie de brouillard, la cte du
Gronland se laissa entrevoir par 372'7" de longitude; le docteur,
arm de sa lunette, put un instant distinguer une suite de pics
sillonns par de larges glaciers; mais le brouillard se referma
rapidement sur cette vision, comme le rideau d'un thtre qui tombe au
moment le plus intressant de la pice.

_Le Forward_ se trouva, le 20 avril au matin, en vue d'un ice-berg
haut de cent-cinquante pieds, chou en cet endroit de temps
immmorial; les dgels n'ont pas prise sur lui, et respectent ses
formes tranges. Snow l'a vu; James Ross, en 1829, en prit un dessin
exact, et en 1851, le lieutenant franais Bellot,  bord du _Prince
Albert_, le remarqua parfaitement. Naturellement le docteur voulut
conserver l'image de cette montagne clbre, et il en fit une esquisse
trs russie.

Il n'est pas surprenant que de semblables masses soient choues, et
par consquent s'attachent invinciblement au sol; pour un pied hors de
l'eau, elles ont  peu prs deux au-dessous, ce qui donnerait 
celle-ci quatre-vingts brasses environ de profondeur.[1]

  [1]  Quatre cents pieds.

Enfin, par une temprature qui ne fut  midi que de 12 (-11
centig.), sous un ciel de neige et de brouillards, on aperut le cap
Farewel. _Le Forward_ arrivait au jour fix; le capitaine inconnu,
s'il lui plaisait de venir relever sa position par ce temps
diabolique, n'aurait pas  se plaindre.

Voil donc, se dit le docteur, ce cap clbre, ce cap si bien
nomm![1] Beaucoup l'ont franchi comme nous, qui ne devaient jamais le
revoir! Est-ce donc un adieu ternel dit  ses amis d'Europe? Vous
avez pass l, Frobisher, Knight, Barlow, Vaugham, Scroggs, Barentz,
Hudson, Blosseville, Franklin, Crozier, Bellot, pour ne jamais revenir
au foyer domestique, et ce cap a bien t pour vous le cap des
Adieux!

  [1]  Farewel signifie adieu.

Ce fut vers l'an 970 que des navigateurs partis de l'Islande[1]
dcouvrirent le Gronland. Sbastien Cabot, en 1498, s'leva jusqu'au
56e degr de latitude; Gaspard et Michel Cotral, de 1500  1502,
parvinrent au 60e, et Martin Frobisher, en 1576, arriva jusqu' la
baie qui porte son nom.

  [1]  le des glaces.

A Jean Davis appartient l'honneur d'avoir dcouvert le dtroit
en 1585, et, deux ans plus tard, dans un troisime voyage, ce
hardi navigateur, ce grand pcheur de baleines, atteignit le
soixante-treizime parallle,  vingt-sept degrs du ple.

Barentz en 1596, Weymouth en 1602, James Hall en 1605 et 1607, Hudson,
dont le nom fut attribu  cette vaste baie qui chancre si
profondment les terres d'Amrique, James Poole en 1611, s'avancrent
plus ou moins dans le dtroit,  la recherche de ce passage du
nord-ouest, dont la dcouverte et singulirement abrg les voies de
communication entre les deux mondes.

Baffin, en 1616, trouva dans la mer de ce nom le dtroit de Lancastre;
il fut suivi en 1619 par James Munk, et en 1719 par Knight, Barlows,
Waugham et Scrows, dont on n'a jamais eu de nouvelles.

En 1776, le lieutenant Pickersgill, envoy  la rencontre du capitaine
Cook, qui tentait de remonter par le dtroit de Behring, pointa
jusqu'au 68e degr; l'anne suivante, Young s'leva dans le mme but
jusqu' l'le des Femmes.

Vint alors James Ross qui fit en 1818 le tour des ctes de la mer de
Baffin, et corrigea les erreurs hydrographiques de ses devanciers.

Enfin en 1819 et 1820, le clbre Parry s'lance dans le dtroit de
Lancastre, parvient  travers d'innombrables difficults jusqu' l'le
Melville, et gagne la prime de cinq mille livres[1] promise par
acte du parlement aux matelots anglais qui couperaient le
cent-soixante-dixime mridien par une latitude plus levs que le
soixante-dix-septime parallle.

  [1]  125,000 francs

En 1826, Becchey touche  l'le Chamisso, James Ross hiverne, de 1829
 1833, dans le dtroit du Prince Rgent, et fait, entre autres
travaux importants, la dcouverte du ple magntique.

Pendant ce temps, Franklin, par la voie de terre, reconnaissait les
ctes septentrionales de l'Amrique, de la rivire Mackensie  la
pointe Turnagain; le capitaine Back marchait sur ses traces de 1823 
1835, et ces explorations taient compltes en 1839 par MM. Dease,
Simpson et le docteur Rae.

Enfin, sir John Franklin, jaloux de dcouvrir le passage du
nord-ouest, quitta l'Angleterre en 1845 sur _l'Erebus et le Terror_;
il pntra dans la mer de Baffin, et depuis son passage  l'le Disko,
on n'eut plus aucune nouvelle de son expdition.

Cette disparition dtermina les nombreuses recherches qui ont amen la
dcouverte du passage, et la reconnaissance de ces continents polaires
si profondment dchiquets; les plus intrpides marins de
l'Angleterre, de la France, des tats-Unis, s'lancrent vers ces
terribles parages, et, grce  leurs efforts, la carte si tourmente,
si difficile de ce pays, put figurer enfin aux archives de la Socit
royale gographique de Londres.

La curieuse histoire de ces contres se prsentait ainsi 
l'imagination du docteur, tandis qu'appuy sur la lisse, il suivait du
regard le long sillage du brick. Les noms de ces hardis navigateurs se
pressaient dans son souvenir, et il croyait entrevoir sous les arceaux
glacs de la banquise les ples fantmes de ceux qui ne revinrent pas.




CHAPITRE VII.

L'ENTRE DU DTROIT DE DAVIS.


Pendant cette journe, _le Forward_ se fraya un chemin facile parmi
les glaces  demi brises; le vent tait bon, mais la temprature
trs-basse; les courants d'air, en se promenant sur les ice-fields[1],
rapportaient leurs froides pntrations.

  [1]   Champs de glace.

La nuit exigea la plus svre attention; les montagnes flottantes se
resserraient dans cette passe troite; on en comptait souvent une
centaine  l'horizon; elles se dtachaient des ctes leves, sous la
dent des vagues rongeantes et l'influence de la saison d'avril, pour
aller se fondre ou s'abmer dans les profondeurs de l'Ocan. On
rencontrait aussi de longs trains de bois dont il fallait viter le
choc; aussi le crow's-nest[1] fut mis en place au sommet du mt de
misaine; il consistait en un tonneau  fond mobile, dans lequel
l'ice-master, en partie abrit contre le vent, surveillait la mer,
signalait les glaces en vue, et mme, au besoin, commandait la
manoeuvre.

  [1]  Littralement _nid de pie_.

Les nuits taient courtes; le soleil avait reparu depuis le 31 janvier
par suite de la rfraction, et tendait  se maintenir de plus en plus
au-dessus de l'horizon. Mais la neige arrtait la vue, et, si elle
n'amenait pas l'obscurit, rendait cette navigation pnible.

Le 21 avril, le cap Dsolation apparut au milieu des brumes; la
manoeuvre fatiguait l'quipage; depuis l'entre du brick au milieu des
glaces, les matelots n'avaient pas eu un instant de repos; il fallut
bientt recourir  la vapeur pour se frayer un chemin au milieu de ces
blocs amoncels.

Le docteur et matre Johnson causaient ensemble sur l'arrire, pendant
que Shandon prenait quelques heures de sommeil dans sa cabine.
Clawbonny recherchait la conversation du vieux marin, auquel ses
nombreux voyages avaient fait une ducation intressante et sense. Le
docteur le prenait en grande amiti, et le matre d'quipage ne
demeurait pas en reste avec lui.

Voyez-vous, monsieur Clawbonny, disait Johnson, ce pays-ci n'est pas
comme tous les autres; on l'a nomm la Terre-Verte,[1] mais il n'y a
pas beaucoup de semaines dans l'anne o il justifie son nom!

  [1]  Green Land.

--Qui sait, mon brave Johnson, rpondit le docteur, si, au dixime
sicle, cette terre n'avait pas le droit d'tre appele ainsi? Plus
d'une rvolution de ce genre s'est produite dans notre globe, et je
vous tonnerais beaucoup en vous disant que, suivant les chroniqueurs
islandais, deux cents villages florissaient sur ce continent, il y a
huit ou neuf cents ans!

--Vous m'tonneriez tellement, monsieur Clawbonny, que je ne pourrais
pas vous croire, car c'est un triste pays.

--Bon! si triste qu'il soit, il offre encore une retraite suffisante 
des habitants, et mme  des Europens civiliss.

--Sans doute! A Disko,  Uppernawik, nous rencontrerons des hommes qui
consentent  vivre sous de pareils climats; mais j'ai toujours pens
qu'ils y demeuraient par force, non par got.

--Je le crois volontiers; cependant l'homme s'habitue  tout, et ces
Gronlandais ne me paraissent pas tre aussi  plaindre que les
ouvriers de nos grandes villes; ils peuvent tre malheureux, mais, 
coup sur, ils ne sont point misrables; encore, je dis malheureux, et
ce mot ne rend pas ma pense; en effet, s'ils n'ont pas le bien-tre
des pays temprs, ces gens-l, faits  ce rude climat, y trouvent
videmment des jouissances qu'il ne nous est pas donn de concevoir!

--Il faut le penser, monsieur Clawbonny, puisque le ciel est juste;
mais bien des voyages m'ont amen sur ces ctes, et mon coeur s'est
toujours serr  la vue de ces tristes solitudes; on aurait d, par
exemple, gayer les caps, les promontoires, les baies par des noms
plus engageants, car le cap des Adieux et le cap Dsolation ne sont
pas faits pour attirer les navigateurs!

--J'ai fait galement cette remarque, rpondit le docteur; mais ces
noms ont un intrt gographique qu'il ne faut pas mconnatre; ils
dcrivent les aventures de ceux qui les ont donns; auprs des noms
des Davis, des Baffin, des Hudson, des Ross, des Parry, des Franklin,
des Bellot, si je rencontre le cap Dsolation, je trouve bientt la
baie de la Mercy; le cap Providence fait pendant au port Anxiety, la
baie Repulse[1] me ramne du cap den, et, quittant la pointe
Turnagain,[2] je vais me reposer dans la baie du Refuge; j'ai l, sous
les yeux, cette incessante succession de prils, d'checs d'obstacles,
de succs, de dsespoirs, de russites, mls aux grands noms de mon
pays, et, comme une srie de mdailles antiques, cette nomenclature me
retrace toute l'histoire de ces mers.

  [1]  Baie qu'on ne peut atteindre.
  [2]  Cap du retour forc.

--Justement raisonn, monsieur Clawbonny, et puissions-nous, dans
notre voyage, rencontrer plus de baies du Succs que de caps du
Dsespoir!

--Je le souhaite, Johnson; mais, dites-moi, l'quipage est-il un peu
revenu de ses terreurs?

--Un peu, monsieur; et cependant, pour tout dire, depuis notre entre
dans le dtroit, on recommence  se proccuper du capitaine
fantastique; plus d'un s'attendait  le voir apparatre  l'extrmit
du Gronland; et jusqu'ici, rien. Voyons, monsieur Clawbonny, entre
nous, est-ce que cela ne vous tonne pas an peu?

--Si fait, Johnson.

--Croyez-vous  l'existence de ce capitaine?

--Sans doute.

--Mais quelles raisons ont pu le pousser  agir de la sorte?

--S'il faut dire toute ma pense, Johnson, je crois que cet homme aura
voulu entraner l'quipage assez loin pour qu'il n'y et plus 
revenir. Or, s'il avait paru  son bord au moment du dpart, chacun
voulant connatre la destination du navire, il aurait pu tre
embarrass.

--Et pourquoi cela?

--Ma foi, s'il veut tenter quelque entreprise surhumaine, s'il veut
pntrer l o tant d'autres n'ont pu parvenir, croyez-vous qu'il et
recrut son quipage? Tandis qu'une fois en route, on peut aller si
loin, que marcher en avant devienne ensuite une ncessit.

--C'est possible, monsieur Clawbonny; j'ai connu plus d'un intrpide
aventurier dont le nom seul pouvantait, et qui n'et trouv personne
pour l'accompagner dans ses prilleuses expditions...

--Sauf moi, fit le docteur.

--Et moi aprs vous, rpondit Johnson, et pour vous suivre! Je dis
donc que notre capitaine est sans doute du nombre de ces
aventuriers-l. Enfin, nous verrons bien; je suppose que du ct
d'Uppernawik ou de la baie Melville, ce brave inconnu viendra
s'installer tranquillement  bord, et nous apprendra jusqu'o sa
fantaisie compte entraner le navire.

--Je le crois comme vous, Johnson; mais la difficult sera de s'lever
jusqu' cette baie Melville! voyez comme les glaces nous entourent de
toutes parts! c'est  peine si elles laissent passage au _Forward_.
Tenez, examinez cette plaine immense!

--Dans notre langage de baleiniers, monsieur Clawbonny, nous appelons
cela un ice-field, c'est--dire une surface continue de glace dont on
n'aperoit pas les limites.

--Et de ce ct, ce champ bris, ces longues pices plus ou moins
runies par leurs bords?

--Ceci est un pack; s'il a une forme circulaire, nous l'appelons
palch, et stream, quand cette forme est allonge.

--Et l, ces glaces flottantes?

--Ce sont des drift-ice; avec un peu plus de hauteur, ce seraient des
ice-bergs ou montagnes; leur contact est dangereux aux navires, et il
faut les viter avec soin. Tenez, voici l-bas, sur cet ice-field, une
protubrance produite par la pression des glaces; nous appelons cela
un hummock; si cette protubrance tait submerge  sa base, nous la
nommerions un calf; il a bien fallu donner des noms  tout cela pour
s'y reconnatre.

--Ah! c'est vritablement un spectacle curieux, s'cria le docteur en
contemplant ces merveilles des mers borales, et l'imagination est
vivement frappe par ces tableaux divers!

--Sans doute, rpondit Johnson; les glaons prennent parfois des
formes fantastiques, et nos hommes ne sont pas embarrasss pour les
expliquer  leur faon,

--Tenez, Johnson, admirez cet ensemble de blocs de glace! ne dirait-on
pas une ville trange, une ville d'Orient avec ses minarets et ses
mosques sous la ple lumire de la lune? Voici plus loin une longue
suite d'arceaux gothiques qui nous rappellent la chapelle d'Henry VII
ou le palais du Parlement[1].

  [1]  difices de Londres.

--Vraiment, monsieur Clawbonny, il y en a pour tous les gots; mais ce
sont des villes ou des glises dangereuses  habiter, et il ne faut
pas les ranger de trop prs. Il y a de ces minarets-l qui chancellent
sur leur base, et dont le moindre craserait un navire comme _le
Forward_.

--Et l'on a os s'aventurer dans ces mers, reprit le docteur, sans
avoir la vapeur  ses ordres! Comment croire qu'un navire  voile ait
pu se diriger au milieu de ces cueils mouvants?

--On l'a fait cependant, monsieur Clawbonny; lorsque le vent devenait
contraire, et cela m'est arriv plus d'une fois,  moi qui vous parle,
on s'ancrait patiemment  l'un de ces blocs; on drivait plus ou moins
avec lui; mais enfin on attendait l'heure favorable pour se remettre
en route; il est vrai de dire qu' cette manire de voyager on mettait
des mois, l o, avec un peu de bonheur, nous ne mettrons que quelques
jours.

--Il me semble, dit le docteur, que la temprature tend encore 
s'abaisser.

--Ce serait fcheux, rpondit Johnson, car il faut du dgel pour que
ces masses se divisent et aillent se perdre dans l'Atlantique; elles
sont d'ailleurs plus nombreuses dans le dtroit de Davis, parce que
les terres se rapprochent sensiblement entre le cap Walsingham et
Holsteinborg; mais au del du soixante-septime degr, nous trouverons
pendant la saison de mai et de juin des mers plus navigables.

--Oui; mais il faut passer d'abord.

--Il faut passer, Monsieur Clawbonny; en juin et juillet, nous
eussions trouv le passage libre, comme il arrive aux baleiniers; mais
les ordres taient prcis; on devait se trouver ici en avril. Aussi je
me trompe fort, ou notre capitaine est un gaillard solidement tremp,
qui a une ide; il n'est parti de si bonne heure que pour aller loin.
Enfin qui vivra, verra.

Le docteur avait eu raison de constater un abaissement dans la
temprature; le thermomtre  midi n'indiquait plus que six degrs
(-14 centig.), et il rgnait une brise du nord-ouest qui, tout en
claircissant le ciel, aidait le courant  prcipiter les glaces
flottantes sur le chemin du _Forward_. Toutes n'obissaient pas
d'ailleurs  la mme impulsion; il n'tait pas rare d'en rencontrer,
et des plus hautes, qui, prises  leur base par un courant sous-marin,
drivaient dans un sens oppos.

On comprend alors les difficults de cette navigation; les ingnieurs
n'avaient pas un instant de repos; la manoeuvre de la vapeur se
faisait sur le pont mme, au moyen de leviers qui l'ouvraient,
l'arrtaient, la renversaient instantanment, suivant l'ordre de
l'officier de quart. Tantt il fallait se hter de prendre par une
ouverture de champs de glace, tantt lutter de vitesse avec un iceberg
qui menaait de fermer la seule issue praticable; ou bien quelque
bloc, se renversant  l'improviste, obligeait le brick  reculer
subitement pour ne pas tre cras. Cet amas de glaces entranes,
amonceles, amalgames par le grand courant du nord, se pressait dans
la passe, et si la gele venait  les saisir, elles pouvaient opposer
au _Forward_ une infranchissable barrire.

Les oiseaux se trouvaient en quantits innombrables dans ces parages;
les ptrels et les contre-matres voltigeaient a et l, avec des cris
assourdissants; on comptait aussi un grand nombre de mouettes  tte
grosse,  cou court,  bec comprim, qui dployaient leurs longues
ailes, et bravaient en se jouant les neiges fouettes par l'ouragan.
Cet entrain de la gent aile ranimait le paysage.

De nombreuses pices de bois allaient  la drive, se heurtant avec
bruit; quelques cachalots  ttes normes et renfles s'approchrent
du navire; mais il ne fut pas question de leur donner la chasse, bien
que l'envie n'en manqut pas  Simpson le harponneur. Vers le soir, on
vit galement plusieurs phoques, qui, le nez au-dessus de l'eau,
nageaient entre les grands blocs.

Le 22, la temprature s'abaissait encore; le Forward forait de vapeur
pour gagner les passes favorables; le vent s'tait dcidment fix
dans le nord-ouest; les voiles furent serres.

Pendant cette journe du dimanche, les matelots eurent peu 
manoeuvrer. Aprs la lecture de l'office divin, qui fut faite par
Shandon, l'quipage se livra  la chasse des guilleminots, dont il
prit un grand nombre. Ces oiseaux, convenablement prpars suivant la
mthode clawbonnyenne, fournirent un agrable surcrot de provisions 
la table des officiers et de l'quipage.

A trois heures du soir, _le Forward_ avait le Kin de Sael
est-quart-nord-est, et la montagne de Sukkertop
sud-est-quart-d'est-demi-est; la mer tait fort houleuse; de temps en
temps, un vaste brouillard tombait inopinment du ciel gris.
Cependant,  midi, une observation exacte put tre faite. Le navire se
trouvait par 6520' de latitude et 5422' de longitude. Il fallait
gagner encore deux degrs pour rencontrer une navigation meilleure sur
une mer plus libre.

Pendant les trois jours suivants, les 24, 25 et 26 avril, ce fut une
lutte continuelle avec les glaces; la manoeuvre de la machine devint
trs-fatigante;  chaque minute, la vapeur tait subitement
interrompue ou renverse, et s'chappait en sifflant par les soupapes.

Dans la brume paisse, l'approche des ice-bergs se reconnaissait
seulement  de sourdes dtonations produites par les avalanches; le
navire virait alors immdiatement; on risquait de se heurter  des
masses de glace d'eau douce, remarquables par la transparence de leur
cristal, et qui ont la duret du roc. Richard Shandon ne manqua pas de
complter sa provision d'eau en embarquant chaque jour plusieurs
tonnes de cette glace.

Le docteur ne pouvait s'habituer aux illusions d'optique que la
rfraction produisait dans ces parages; en effet tel ice-berg lui
apparaissait comme une petite masse blanche fort rapproche, qui se
trouvait  dix ou douze milles du brick; il tchait d'accoutumer ses
regards  ce singulier phnomne, afin de pouvoir rapidement corriger
plus tard l'erreur de ses yeux.

Enfin, soit par le halage du navire le long des champs de glace, soit
par l'cartement des blocs les plus menaants  l'aide de longues
perches, l'quipage fut bientt rompu de fatigues, et cependant, le
vendredi 27 avril, _le Forward_ tait encore retenu sur la limite
infranchissable du cercle polaire.




CHAPITRE VIII.

PROPOS DE L'QUIPAGE.


Cependant _le Forward_ parvint, en se glissant adroitement dans les
passes,  gagner quelques minutes au nord; mais, au lieu d'viter
l'ennemi, il faudrait bientt l'attaquer; les ice-fields de plusieurs
milles d'tendue se rapprochaient, et comme ces masses en mouvement
reprsentent souvent une pression de plus de dix millions de tonnes,
on devait se garer avec soin de leurs treintes. Des scies  glace
furent donc installes  l'extrieur du navire, de manire  pouvoir
tre mises immdiatement en usage.

Une partie de l'quipage acceptait philosophiquement ces durs travaux,
mais l'autre se plaignait, si elle ne refusait pas encore d'obir.
Tout en procdant  l'installation des instruments, Garry, Bolton,
Pen, Gripper, changeaient leurs diffrentes manires de voir.

Par le diable, disait gaiement Bolton, je ne sais pourquoi il me
vient  la pense que dans Water-Street, il y a une jolie taverne o
l'on ne s'accote pas trop mal entre un verre de gin et une bouteille
de porter. Tu vois cela d'ici, Gripper?

--A te dire vrai, riposta le matelot interpell, qui faisait
gnralement profession de mauvaise humeur, je t'assure que je ne vois
pas cela d'ici.

--C'est une manire de parler, Gripper; il est vident que dans ces
villes de neige, qui font l'admiration de monsieur Clawbonny, il n'y a
pas le plus mince cabaret o un brave matelot puisse s'humecter d'une
ou deux demi-pintes de brandy.

--Pour cela, tu peux en tre certain, Bolton; et tu ferais bien
d'ajouter qu'il n'y a mme pas ici de quoi se rafrachir proprement.
Une drle d'ide, de priver de tout spiritueux les gens qui voyagent
dans les mers du nord!

--Bon! rpondit Garry; as-tu donc oubli, Gripper, ce que t'a dit le
docteur? Il faut tre sobre de toute boisson excitante, si l'on veut
braver le scorbut, se bien porter et aller loin.

--Mais je ne demande pas  aller loin, Garry; et je trouve que c'est
dj beau d'tre venu jusqu'ici, et de s'obstiner  passer l o le
diable ne veut pas qu'on passe.

--Eh bien, on ne passera pas! rpliqua Pen. Quand je pense que j'ai
dj oubli le got du gin!

--Mais, fit Bolton, rappelle-toi ce que t'a dit le docteur.

--Oh! rpliqua Pen avec sa grosse voix brutale, pour le dire, on le
dit. Reste  savoir si, sous prtexte de sant, on ne s'amuse pas 
faire l'conomie du liquide.

--Ce diable de Pen a peut-tre raison, rpondit Gripper.

--Allons donc! riposta Bolton, il a le nez trop rouge pour cela; et
s'il perd un peu de sa couleur  naviguer sous un pareil rgime, Pen
n'aura pas trop  se plaindre.

--Qu'est-ce que mon nez t'a fait? rpondit brusquement le matelot
attaqu  son endroit sensible. Mon nez n'a pas besoin de tes
conseils; il ne te les demande pas; mle-toi donc de ce qui regarde le
tien!

--Allons! ne te fche pas. Pen, je ne te croyais pas le nez si
susceptible. H! je ne dteste pas plus qu'un autre un bon verre de
wisky, surtout par une temprature pareille; mais si, au bout du
compte, cela fait plus de mal que de bien, je m'en passe volontiers.

--Tu t'en passes, dit le chauffeur Waren qui prit part  la
conversation; eh bien, tout le monde ne s'en passe peut-tre pas 
bord!

--Que veux-tu dire, Waren? reprit Garry en le regardant fixement.

--Je veux dire que, pour une raison ou pour une autre, il y a des
liqueurs  bord, et j'imagine qu'on ne s'en prive pas beaucoup 
l'arrire.

--Et qu'en sais-tu? demanda Garry.

Waren ne sut trop que rpondre; il parlait pour parler, comme on dit.

Tu vois bien, Garry, reprit Bolton, que Waren n'en sait rien.

--Eh bien, dit Pen, nous demanderons une ration de gin au commandant;
nous l'avons bien gagne, et nous verrons ce qu'il rpondra.

--Je vous engage  n'en rien faire, rpondit Garry.

--Et pourquoi? s'crirent Pen et Gripper.

--Parce que le commandant vous refusera. Vous saviez quel tait le
rgime du bord, quand vous vous tes embarqus; il fallait y rflchir
 ce moment-l.

--D'ailleurs, rpondit Bolton qui prenait volontiers le parti de Garry
dont le caractre lui plaisait, Richard Shandon n'est pas le matre 
bord; il obit tout comme nous autres.

--Et  qui donc? demanda Pen.

--Au capitaine.

--Ah! toujours ce capitaine de malheur! s'cria Pen. Et ne voyez-vous
pas qu'il n'y a pas plus de capitaine que de taverne sur ces bancs de
glace? C'est une faon de nous refuser poliment ce que nous avons le
droit d'exiger.

--Mais si, il y a un capitaine, reprit Bolton; et je parierais deux
mois de ma paye que nous le verrons avant peu.

--C'est bon, fit Pen; en voil un  qui je voudrais bien dire deux
mots en face!

--Qui parle du capitaine? dit en ce moment un nouvel interlocuteur.

C'tait le matelot Clifton, passablement superstitieux et envieux  la
fois.

Est-ce que l'on sait quelque chose de nouveau sur le capitaine?
demanda-t-il.

--Non, lui fut-il rpondu d'une seule voix.

--Eh bien, je m'attends  le trouver install un beau matin dans sa
cabine, sans que personne ne sache ni comment, ni par o il sera
arriv.

--Allons donc! rpondit Bolton; tu te figures, Clifton, que ce
gaillard-l est un farfadet, un lutin comme il en court dans les
hautes terres d'cosse!

--Ris tant que tu voudras, Bolton; cela ne changera pas mon opinion.
Tous les jours, en passant devant la cabine, je jette un regard par le
trou de la serrure, et l'un de ces matins je viendrai vous raconter 
qui ce capitaine ressemble, et comment il est fait.

--Eh, par le diable, fit Pen, il sera bti comme tout le monde, ton
capitaine! Et si c'est un gaillard qui veut nous mener o cela ne nous
plat pas, on lui dira son fait.

--Bon, fit Bolton, voil Pen qui ne le connat mme pas, et qui veut
dj lui chercher dispute!

--Qui ne le connat pas, rpliqua Clifton de l'air d'un homme qui en
sait long; c'est  savoir, s'il ne le connat pas!

--Que diable veux-tu dire? demanda Gripper.

--Je m'entends.

--Mais nous ne t'entendons pas!

--Eh bien, est-ce que Pen n'a pas eu dj des dsagrments avec lui?

--Avec le capitaine?

--Oui, le dog-captain; car c'est exactement la mme chose.

Les matelots se regardrent sans trop oser rpondre. Homme ou chien,
fit Pen entre ses dents, je vous affirme que cet animal-l aura son
compte un de ces jours.

--Voyons, Clifton, demanda srieusement Bolton, prtends-tu, comme l'a
dit Johnson en se moquant, que ce chien-l est le vrai capitaine?

--Certes, rpondit Clifton avec conviction; et si vous tiez des
observateurs comme moi, vous auriez remarqu les allures tranges de
cet animal.

--Lesquelles? voyons, parle!

--Est-ce que vous n'avez pas vu la faon dont il se promne sur l
dunette avec un air d'autorit, regardant la voilure du navire, comme
s'il tait de quart?

--C'est vrai, fit Gripper; et mme un soir je l'ai positivement
surpris les pattes appuyes sur la roue du gouvernail.

--Pas possible! fit Bolton.

--Et maintenant, reprit Clifton, est-ce que, la nuit, il ne quitte pas
le bord pour aller se promener seul sur les champs de glace, sans se
soucier ni des ours ni du froid?

--C'est toujours vrai, fit Bolton.

--Est-ce que vous voyez cet animal-l, comme un honnte chien,
rechercher la compagnie des hommes, rder du ct de la cuisine, et
couver des yeux matre Strong quand il apporte quelque bon morceau au
commandant? Est-ce que vous ne l'entendez pas, la nuit, quand il s'en
va  deux ou trois milles du navire, hurler de faon  vous donner
froid dans le dos, ce qui n'est pourtant pas facile  ressentir par
une pareille temprature? Enfin, est-ce que vous avez jamais vu ce
chien-l se nourrir? Il ne prend rien de personne; sa pte est
toujours intacte, et,  moins qu'une main ne le nourrisse secrtement
 bord, j'ai le droit de dire que cet animal vit sans manger, Or, si
celui-l n'est pas fantastique, je ne suis qu'une bte.

--Ma foi, rpondit Bell le charpentier, qui avait entendu toute
l'argumentation de Clifton, ma foi, cela pourrait bien tre!

Cependant les autres matelots se taisaient.

Eh bien, moi, reprit Clifton, je vous dis que si vous faites les
incrdules, il y a  bord des gens plus savants que vous qui ne
paraissent pas si rassurs.

--Veux-tu parler du commandant? demanda Bolton.

--Oui, du commandant et du docteur.

--Et tu prtends qu'ils sont de ton avis?

--Je les ai entendus discuter la chose, et j'affirme qu'ils n'y
comprenaient rien; ils faisaient mille suppositions qui ne les
avanaient gure.

--Et ils parlaient du chien comme tu le fais, Clifton? demanda le
charpentier.

--S'ils ne parlaient pas du chien, rpondit Clifton mis au pied du
mur, ils parlaient du capitaine, ce qui est la mme chose, et ils
avouaient que tout cela n'est pas naturel.

--Eh bien, mes amis, reprit Bell, voulez-vous avoir mon opinion?

--Parlez! parlez! fit-on de toutes parts.

--C'est qu'il n'y a pas et qu'il n'y aura pas d'autre capitaine que
Richard Shandon.

--Et la lettre? fit Clifton.

--La lettre existe rellement, rpondit Bell; il est parfaitement
exact qu'un inconnu a arm _le Forward_ pour un voyage dans les
glaces; mais le navire une fois parti, personne ne viendra plus 
bord.

--Enfin, demanda Bolton, o ira-t-il, le navire?

--Je n'en sais rien;  un moment donn, Richard Shandon recevra le
complment de ses instructions.

--Mais par qui?

--Par qui?

--Oui, comment? dit Bolton qui devenait pressant.

--Allons, Bell, une rponse, dirent les autres matelots.

--Par qui? comment? Eh! je n'en sais rien, rpliqua le charpentier,
embarrass  son tour.

--Eh, par le captain-dog! s'cria Clifton. Il a dj crit une
premire fois, il peut bien crire une seconde. Oh! si je savais
seulement la moiti de ce que sait cet animal-l, je ne serais pas
embarrass d'tre premier lord de l'Amiraut.

--Ainsi, reprit Bolton pour conclure, tu t'en tiens  ton dire, que ce
chien-l est le capitaine?

--Oui, comme je l'ai dit.

--Eh bien, dit Pen d'une voix sourde, si cet animal-l ne veut pas
crever dans la peau d'un chien, il n'a qu' se dpcher de devenir un
homme; car, foi de Pen, je lui ferai son affaire.

--Et pourquoi cela? demanda Garry.

--Parce que cela me plat, rpondit brutalement Pen; et je n'ai de
compte  rendre  personne.

--Assez caus, les enfants, cria matre Johnson en intervenant au
moment o la conversation semblait devoir mal tourner;  l'ouvrage, et
que ces scies soient installes plus vite que cela! Il faut franchir
la banquise!

--Bon! un vendredi! rpondit Clifton en haussant les paules. Vous
verrez qu'on ne passe pas si facilement le cercle polaire!

Quoi qu'il en soit, les efforts de l'quipage furent  peu prs
impuissants pendant cette journe. _Le Forward_, lanc  toute vapeur
contre les ice-fields, ne parvint pas  les sparer; on fut oblig de
s'ancrer pendant la nuit.

Le samedi, la temprature s'abaissa encore sous l'influence d'un vent
de l'est; le temps se mit au clair, et le regard put s'tendre au loin
sur ces plaines blanches que la rflexion des rayons solaires rendait
blouissantes. A sept heures du matin, le thermomtre accusait huit
degrs au-dessus de zro (-22 centig.).

Le docteur tait tent de rester tranquillement dans sa cabine  relire
des voyages arctiques; mais il se demanda, suivant son habitude, ce
qu'il lui serait le plus dsagrable  faire en ce moment. Il se
rpondit que monter sur le pont par cette temprature, et aider les
hommes dans la manoeuvre, n'avait rien de trs-rjouissant. Donc,
fidle  sa rgle de conduite, il quitta sa cabine si bien chauffe et
vint contribuer au halage du navire. Il avait bonne figure avec les
lunettes vertes au moyen desquelles il prservait ses yeux contre la
morsure des rayons rflchis, et dans ses observations futures il eut
toujours soin de se servir de snow-spectacles[1] pour viter les
ophthalmies trs-frquentes sous cette latitude leve.

  [1]  Lunettes  neige.

Vers le soir, _le Forward_ avait gagn plusieurs milles dans le nord,
grce  l'activit des hommes et  l'habilet de Shandon, adroit 
profiter de toutes les circonstances favorables;  minuit, il
dpassait le soixante-sixime parallle, et la sonde ayant rapport
vingt-trois brasses de profondeur, Shandon reconnut qu'il se trouvait
sur le bas-fond o toucha _le Victory_, vaisseau de Sa Majest. La
terre s'approchait  trente milles dans l'est.

Mais alors la masse des glaces, immobile jusqu'alors, se divisa et se
mit en mouvement; les ice-bergs semblaient surgir de tous les points
de l'horizon; le brick se trouvait engag dans une srie d'cueils
mouvants dont la force d'crasement est irrsistible; la manoeuvre
devint assez difficile pour que Garry, le meilleur timonier, prt la
barre; les montagnes tendaient  se refermer derrire le brick; il fut
donc ncessaire de traverser cette flotte de glaces, et la prudence
autant que le devoir commandait de se porter en avant. Les difficults
s'accroissaient de l'impossibilit o se trouvait Shandon de constater
la direction du navire au milieu de ces points changeants, qui se
dplaaient et n'offraient aucune perspective stable.

Les hommes de l'quipage furent diviss en deux bordes de tribord et
de bbord; chacun d'eux, arm d'une longue perche garnie d'une pointe
de fer, repoussait les glaons trop menaants. Bientt _le Forward_
entra dans une passe si troite, entre deux blocs levs, que
l'extrmit de ses vergues froissa ces murailles aussi dures que le
roc; peu  peu il s'engagea dans une valle sinueuse remplie du
tourbillon des neiges, tandis que les glaces flottantes se heurtaient
et se brisaient avec de sinistres craquements.

Mais il fut bientt constant que cette gorge tait sans issue; un
norme bloc, engag dans ce chenal, drivait rapidement sur _le
Forward_; il parut impossible de l'viter, impossible galement de
revenir en arrire sur un chemin dj obstru.

Shandon, Johnson, debout  l'avant du brick, considraient leur
position. Shandon, de la main droite, indiquait au timonier la
direction  suivre, et de la main gauche il transmettait  James Wall,
post prs de l'ingnieur, ses ordres pour manoeuvrer la machine.

Comment cela va-t-il finir? demanda le docteur  Johnson.

--Comme il plaira  Dieu, rpondit le matre d'quipage.

Le bloc de glace, haut de cent pieds, ne se trouvait plus qu' une
encablure du _Forward_, et menaait de le broyer sous lui.

Malheur et maldiction! s'cria Pen avec un effroyable juron.

--Silence! s'cria une voix qu'il fut impossible de distinguer au
milieu de l'ouragan.

Le bloc parut se prcipiter sur le brick, et il y eut un
indfinissable moment d'angoisses; les hommes, abandonnant leurs
perches, reflurent sur l'arrire en dpit des ordres de Shandon.

Soudain un bruit effroyable se fit entendre; une vritable trombe
d'eau tomba sur le pont du navire, que soulevait une vague norme.
L'quipage jeta un cri de terreur, tandis que Garry, ferme  sa barre,
maintint _le Forward_ en bonne voie, malgr son effrayante embarde.

Et lorsque les regards pouvants se portrent vers la montagne de
glace, celle-ci avait disparu; la passe tait libre, et au del, un
long canal, clair par les rayons obliques du soleil, permettait au
brick de poursuivre sa route.

Eh bien, monsieur Clawbonny, dit Johnson, m'expliquerez-vous ce
phnomne?

--Il est bien simple, mon ami, rpondit le docteur, et il se reproduit
souvent; lorsque ces masses flottantes se dtachent les unes des
autres  l'poque du dgel, elles voguent isoles et dans un quilibre
parfait; mais peu  peu, elles arrivent vers le sud, o l'eau est
relativement plus chaude; leur base, branle par le choc des autres
glaons, commence  fondre,  se miner; il vient donc un moment o le
centre de gravit de ces masses se trouve dplac, et alors elles se
culbutent. Seulement, si cet ice-berg se ft retourn deux minutes
plus tard, il se prcipitait sur le brick et l'crasait dans sa
chute.




CHAPITRE IX.

UNE NOUVELLE LETTRE.


Le cercle polaire tait enfin franchi; _le Forward_ passait le 30
avril,  midi, par le travers d'Holsteinborg; des montagnes
pittoresques s'levrent dans l'horizon de l'est. La mer paraissait
pour ainsi dire libre de glaces, ou plutt ces glaces pouvaient tre
facilement vites. Le vent sauta dans le sud-est, et le brick, sous
sa misaine, sa brigantine, ses huniers et ses perroquets, remonta la
mer de Baffin.

Cette journe fut particulirement calme, et l'quipage put prendre un
peu de repos; de nombreux oiseaux nageaient et voltigeaient autour du
navire; le docteur remarqua, entre autres, des alca-alla, presque
semblables  la sarcelle, avec le cou, les ailes et le dos noirs et la
poitrine blanche; ils plongeaient avec vivacit, et leur immersion se
prolongeait souvent au del de quarante secondes.

Cette journe n'et t marque par aucun incident nouveau, si le fait
suivant, quelque extraordinaire qu'il paraisse, ne se ft pas produit
 bord.

Le matin,  six heures, en rentrant dans sa cabine aprs son quart,
Richard Shandon trouva sur sa table une lettre avec cette suscription:

Au commandant Richard Shandon,  bord du Forward.

Mer de Baffin.

Shandon ne put en croire ses yeux; mais avant de prendre connaissance
de cette trange correspondance, il fit appeler le docteur, James
Wall, le matre d'quipage, et il leur montra cette lettre.

Cela devient particulier, fit Johnson.

--C'est charmant! pensa le docteur.

--Enfin, s'cria Shandon, nous connatrons donc ce secret...

D'une main rapide, il dchira l'enveloppe, et lut ce qui suit:

Commandant,

Le capitaine du _Forward_ est content du sang-froid, de l'habilet et
du courage que vos hommes, vos officiers et vous, vous avez montr
dans les dernires circonstances; il vous prie d'en tmoigner sa
reconnaissance  l'quipage.

Veuillez vous diriger droit au nord vers la baie Melville, et de l
vous tenterez de pntrer dans le dtroit de Smith.

Le capitaine du _Forward,_

K.-Z.

Ce lundi, 30 avril, par le travers du cap Walsingham.

Et c'est tout? s'cria le docteur.

--C'est tout, rpondit Shandon.

La lettre lui tomba des mains.

Eh bien, dit Wall, ce capitaine chimrique ne parle mme plus de
venir  bord; j'en conclus qu'il n'y viendra jamais.

--Mais cette lettre, fit Johnson, comment est-elle arrive?

Shandon se taisait.

Monsieur Wall a raison, rpondit le docteur, qui, ayant ramass la
lettre, la retournait dans tous les sens; le capitaine ne viendra pas
 bord, par une excellente raison...

--Et laquelle? demanda vivement Shandon.

--C'est qu'il y est dj, rpondit simplement le docteur.

--Dj! s'cria Shandon; que voulez-vous dire?

--Comment expliquer sans cela l'arrive de cette lettre?

Johnson hochait la tte en signe d'approbation.

Ce n'est pas possible! fit Shandon avec nergie, je connais tous les
hommes de l'quipage; il faudrait donc supposer qu'il se trouvt parmi
eux depuis le dpart du navire? Ce n'est pas possible, vous dis-je!
Depuis plus de deux ans, il n'en est pas un que je n'aie vu cent fois
 Liverpool; votre supposition, docteur, est inadmissible!

--Alors, qu'admettez-vous, Shandon?

--Tout, except cela. J'admets que ce capitaine, ou un homme  lui,
que sais-je? a pu profiter de l'obscurit, du brouillard, de tout ce
que vous voudrez, pour se glisser  bord; nous ne sommes pas loigns
de la terre; il y a des kaaks d'Esquimaux qui passent inaperus entre
les glaons; on peut donc tre venu jusqu'au navire, avoir remis cette
lettre... le brouillard a t assez intense pour favoriser ce plan...

--Et pour empcher de voir le brick, rpondit le docteur; si nous
n'avons pas vu, nous, un intrus se glisser  bord, comment, lui,
aurait-il pu dcouvrir _le Forward_ au milieu du brouillard?

--C'est vident, fit Johnson.

--J'en reviens donc  mon hypothse, dit le docteur. Qu'en
pensez-vous, Shandon?

--Tout ce que vous voudrez, rpondit Shandon avec feu, except la
supposition que cet homme soit  mon bord.

--Peut-tre, ajouta Wall, se trouve-t-il dans l'quipage un homme 
lui, qui a reu ses instructions.

--Peut-tre, fit le docteur.

--Mais qui? demanda Shandon. Je connais tous mes hommes, vous dis-je,
et depuis longtemps.

--En tout cas, reprit Johnson, si ce capitaine se prsente, homme ou
diable, on le recevra; mais il y a un autre enseignement, ou plutt un
autre renseignement  tirer de cette lettre.

--Et lequel? demanda Shandon.

--C'est que nous devons nous diriger non-seulement vers la baie
Melville, mais encore dans le dtroit de Smith.

--Vous avez raison, rpondit le docteur.

--Le dtroit de Smith, rpliqua machinalement Richard Shandon.

--Il est donc vident, reprit Johnson, que la destination du _Forward_
n'est pas de rechercher le passage du nord-ouest, puisque nous
laisserons sur notre gauche la seule entre qui y conduise,
c'est--dire le dtroit de Lancastre. Voil qui nous prsage une
navigation difficile dans des mers inconnues.

--Oui, le dtroit de Smith, rpondit Shandon; c'est la route que
l'Amricain Kane a suivie en 1853, et au prix de quels dangers!
Longtemps on l'a cru perdu sous ces latitudes effrayantes! Enfin,
puisqu'il faut y aller, on ira! mais jusqu'o? Est-ce au ple?

--Et pourquoi pas? s'cria le docteur.

La supposition de cette tentative insense fit hausser les paules au
matre d'quipage.

Enfin, reprit James Wall, pour en revenir au capitaine, s'il existe,
je ne vois gure, sur la cte du Gronland, que les tablissements de
Disko ou d'Uppernawik o il puisse nous attendre; dans quelques jours,
nous saurons donc  quoi nous en tenir.

--Mais, demanda le docteur  Shandon, n'allez-vous pas faire connatre
cette lettre  l'quipage?

--Avec la permission du commandant, rpondit Johnson, je n'en ferais
rien.

--Et pourquoi cela? demanda Shandon.

--Parce que tout cet extraordinaire, ce fantastique, est de nature 
dcourager nos hommes; ils sont dj fort inquiets sur le sort d'une
expdition qui se prsente ainsi. Or, si on les pousse dans le
surnaturel, cela peut produire de fcheux effets, et au moment
critique nous ne pourrions plus compter sur eux. Qu'en dites-vous,
commandant?

--Et vous, docteur, qu'en pensez-vous? demanda Shandon.

--Matre Johnson, rpondit le docteur, me parat sagement raisonner.

--Et vous, James?

--Sauf meilleur avis, rpondit Wall, je me range  l'opinion de ces
messieurs.

Shandon se prit  rflchir pendant quelques instants; il relut
attentivement la lettre.

Messieurs, dit-il, votre opinion est certainement fort bonne; mais je
ne puis l'adopter.

--Et pourquoi cela, Shandon? demanda le docteur.

--Parce que les instructions de cette lettre sont formelles; elles
commandent de porter  la connaissance de l'quipage les flicitations
du capitaine; or, jusqu'ici, j'ai toujours obi aveuglment  ses
ordres, de quelque faon qu'ils me fussent transmis, et je ne puis...

--Cependant..., reprit Johnson qui redoutait justement l'effet de
semblables communications sur l'esprit des matelots.

--Mon brave Johnson, repartit Shandon, je comprends votre insistance;
vos raisons sont excellentes, mais lisez:

Il vous prie d'en tmoigner sa reconnaissance  l'quipage.

--Agissez donc en consquence, reprit Johnson, qui tait d'ailleurs un
strict observateur de la discipline. Faut-il rassembler l'quipage sur
le pont?

--Faites, rpondit Shandon.

La nouvelle d'une communication du capitaine se rpandit immdiatement
 bord. Les matelots arrivrent sans retard  leur poste de revue, et
le commandant lut  haute voix la lettre mystrieuse.

Un morne silence accueillit cette lecture; l'quipage se spara en
proie  mille suppositions; Clifton eut de quoi se livrer  toutes les
divagations de son imagination superstitieuse; la part qu'il attribua
dans cet vnement  Captain-dog fut considrable, et il ne manqua
plus de le saluer, quand par hasard il le rencontrait sut son passage.

Quand je vous disais, rptait-il aux matelots, que cet animal savait
crire!

On ne rpliqua rien  cette observation, et lui-mme, Bell, le
charpentier, et t fort empch d'y rpondre.

Cependant, il fut constant pour chacun qu' dfaut du capitaine son
ombre ou son esprit veillait  bord; les plus sages se gardrent
dsormais d'changer entre eux leurs suppositions.

Le 1er mai,  midi, l'observation donna 68 pour la latitude, et
5632' pour la longitude. La temprature s'tait releve, et le
thermomtre marquait vingt-cinq degrs au-dessus de zro (-4 cent.)

Le docteur put s'amuser  suivre les bats d'une ourse blanche et de
ses deux oursons sur le bord d'un pack qui prolongeait la terre.
Accompagn de Wall et de Simpson, il essaya de lui donner la chasse
dans le canot; mais l'animal, d'humeur peu belliqueuse, entrana
rapidement sa progniture avec lui, et le docteur dut renoncer  le
poursuivre.

Le cap Chidley fut doubl pendant la nuit sous l'influence d'un vent
favorable, et bientt les hautes montagnes de Disko se dressrent 
l'horizon; la baie de Godavhn, rsidence du gouverneur gnral des
tablissements danois, fut laisse sur la droite. Shandon ne jugea pas
 propos de s'arrter, et dpassa bientt les pirogues d'Esquimaux qui
cherchaient  l'atteindre.

L'le Disko porte galement le nom d'le de la Baleine; c'est de ce
point que le 12 juillet 1845 sir John Franklin crivit pour la
dernire fois  l'amiraut, et c'est  cette le aussi que, le 27 aot
1859, le capitaine MacClintock toucha  son retour, rapportant les
preuves trop certaines de la perte de cette expdition.

La concidence de ces deux faits devait tre remarque par le docteur;
ce triste rapprochement tait fcond en souvenirs, mais bientt les
hauteurs de Disko disparurent  ses yeux.

Il y avait alors de nombreux ice-bergs sur les ctes, de ceux que les
plus forts dgels ne parviennent pas  dtacher; cette suite continue
de crtes se prtait aux formes tranges et inattendues.

Le lendemain, vers les trois heures, on releva au nord-est
Sanderson-Hope; la terre fut laisse  une distance de quinze milles
sur tribord; les montagnes paraissaient teintes d'un bistre rougetre.
Pendant la soire, plusieurs baleines de l'espce des _finners_, qui
ont des nageoires sur le dos, vinrent se jouer au milieu des trains de
glace, rejetant l'air et l'eau par leurs vents.

Ce fut pendant la nuit du 3 au 4 mai que le docteur put voir pour la
premire fois le soleil raser le bord de l'horizon sans y plonger son
disque lumineux; depuis le 31 janvier, ses orbes s'allongeaient chaque
jour, et il rgnait maintenant une clart continuelle.

Pour des spectateurs inhabitus, cette persistance du jour est sans
cesse un sujet d'tonnement, et mme de fatigue; on ne saurait croire
 quel point l'obscurit de la nuit est ncessaire  la sant des
yeux; le docteur prouvait une douleur vritable pour se faire  cette
lumire continue, rendue plus mordante encore par la rflexion des
rayons sur les plaines de glace.

Le 5 mai, _le Forward_ dpassa le soixante-deuxime parallle. Deux
mois plus tard, il et rencontr de nombreux baleiniers se livrant 
la pche sous ces latitudes leves; mais le dtroit n'tait pas
encore assez libre pour permettre  ces btiments de pntrer dans la
mer de Baffin.

Le lendemain, le brick, aprs avoir dpass l'le des Femmes, arriva
en vue d'Uppernawik, l'tablissement le plus septentrional que possde
le Danemark sur ces ctes.




CHAPITRE X.

PRILLEUSE NAVIGATION.


Shandon, le docteur Clawbonny, Johnson, Foker et Strong, le cuisinier,
descendirent dans la baleinire et se rendirent au rivage.

Le gouverneur, sa femme et ses cinq enfants, tous de race esquimau,
vinrent poliment au-devant des visiteurs. Le docteur, en sa qualit de
philologue, possdait un peu de danois qui suffit  tablir des
relations fort amicales; d'ailleurs, Foker, interprte de l'expdition
en mme temps qu'ice-master, savait une vingtaine de mots de la langue
gronlandaise, et avec vingt mots on va loin, si l'on n'est pas
ambitieux.

Le gouverneur est n  l'le Disko, et n'a jamais quitt son pays
natal; il fit les honneurs de sa ville, qui se compose de trois
maisons de bois, pour lui et le ministre luthrien, d'une cole, et de
magasins dont les navires naufrags se chargent de faire
l'approvisionnement. Le reste consiste en huttes de neige dans
lesquelles les Esquimaux entrent en rampant par une ouverture unique.

Une grande partie de la population s'tait porte au-devant du
_Forward_, et plus d'un naturel s'avana jusqu'au milieu de la baie
dans son kaak, long de quinze pieds, et large de deux au plus.

Le docteur savait que le mot _esquimau_ signifie _mangeur de poissons
crus_; mais il savait aussi que ce nom est considr comme une injure
dans le pays; aussi ne se fit-il pas faute de traiter les habitants de
Gronlandais.

Et, cependant,  leurs vtements huileux de peaux de phoques,  leurs
bottes de mme nature,  tout cet ensemble graisseux et infect qui ne
permet pas de distinguer les hommes des femmes, il tait facile de
reconnatre de quelle nourriture ces gens-l faisaient usage;
d'ailleurs, comme chez tous les peuples ichthyophages, la lpre les
rongeait en partie, mais ils ne s'en portaient pas plus mal pour cela.

Le ministre luthrien et sa femme, avec lesquels le docteur se
promettait de causer plus spcialement, se trouvaient en tourne du
ct de Proven, au sud d'Uppernawik; il fut donc rduit  s'entretenir
avec le gouverneur. Ce premier magistrat ne paraissait pas fort
lettr; un peu moins, c'tait un ne; un peu plus, il savait lire.

Cependant le docteur l'interrogea sur le commerce, les habitudes, les
moeurs des Esquimaux, et il apprit, dans la langue des gestes, que les
phoques valaient environ quarante livres[1] rendus  Copenhague; une
peau d'ours se payait quarante dollars danois, une peau de renard
bleu, quatre, et de renard blanc, deux ou trois dollars.

  [1]  1,000 francs.

Le docteur voulut aussi, dans le but de complter son instruction
personnelle, visiter une hutte d'Esquimaux; on ne se figure pas de
quoi est capable un savant qui veut savoir; heureusement l'ouverture
de ces cahutes tait trop troite, et l'enrag ne put y passer. Il
l'chappa belle, car rien de plus repoussant que cet entassement de
choses mortes ou vivantes, viande de phoque ou chair d'Esquimaux,
poissons pourris et vtements infects, qui meublent une cabane
gronlandaise; pas une fentre pour renouveler cet air irrespirable;
un trou seulement au sommet de la hutte, qui donne passage  la fume,
mais ne permet pas  la puanteur de sortir.

Foker donna ces dtails au docteur, et ce digne savant n'en maudit pas
moins sa corpulence. Il et voulu juger par lui-mme de ces manations
_sui generis_.

Je suis sr, dit-il, que l'on s'y fait  la longue.

_A la longue_ peint d'un seul mot le digne Clawbonny.

Pendant les tudes ethnographiques de ce dernier, Shandon s'occupait,
suivant ses instructions, de se procurer des moyens de transport sur
les glaces; il dut payer quatre livres un traneau et six chiens, et
encore les naturels firent des difficults pour s'en dessaisir.

Shandon et galement voulu engager Hans Christian, l'habile
conducteur de chiens, qui fit partie de l'expdition du capitaine
MacClintock; mais ce Hans se trouvait alors dans le Gronland
mridional.

Vint alors la grande question  l'ordre du jour; se trouvait-il 
Uppernawik un Europen attendant le passage du _Forward_? Le
gouverneur avait-il connaissance de ce fait, qu'un tranger,
vraisemblablement un Anglais, se ft fix dans ces parages? A quelle
poque remontaient ses dernires relations avec des navires baleiniers
ou autres?

A ces questions, le gouverneur rpondit que pas un tranger n'avait
dbarqu sur cette partie de la cte depuis plus de dix mois.

Shandon se fit donner le nom des baleiniers arrivs en dernier lieu;
il n'en reconnut aucun. C'tait dsesprant.

Vous m'avouerez, docteur, que c'est  n'y rien comprendre, dit-il 
son compagnon. Rien au cap Farewel! Rien  l'le Disko! Rien 
Uppernawik!

--Rptez-moi encore dans quelques jours: Rien  la baie de Melville,
mon cher Shandon, et je vous saluerai comme l'unique capitaine du
_Forward_.

La baleinire revint au brick vers le soir, en ramenant les visiteurs;
Strong, en fait d'aliments nouveaux, s'tait procur plusieurs
douzaines d'oeufs d'eider-ducks[1], deux fois gros comme des oeufs de
poule et d'une couleur verdtre. C'tait peu, mais enfin
trs-rafrachissant pour un quipage soumis au rgime de la viande
sale.

  [1]  Canard, dredon.

Le vent devint favorable le lendemain, et cependant Shandon n'ordonna
pas l'appareillage; il voulut attendre encore un jour, et, par acquit
de conscience, laisser le temps  tout tre quelconque appartenant 
la race humaine de rejoindre _le Forward_; il fit mme tirer, d'heure
en heure, la pice de 16 qui tonnait avec fracas au milieu des
ice-bergs; mais il ne russit qu' pouvanter des nues de
molly-mokes[1] et de rotches[2]. Pendant la nuit, plusieurs fuses
furent lances dans l'air. Mais en vain. Il fallut se dcider 
partir.

  [1]  Oiseaux des mers borales.
  [2]  Sortes de perdrix de rochers.

Le 8 mai,  six heures du matin, _le Forward_, sous ses huniers, sa
misaine et son grand perroquet, perdait de vue l'tablissement
d'Uppernawik et ces perches hideuses auxquelles pendent, le long du
rivage, des intestins de phoques et des panses de daims.

Le vent soufflait du sud-est, et la temprature remonta  trente-deux
degrs (0 centig.). Le soleil perait le brouillard, et les glaces se
desserraient un peu sous son action dissolvante.

Cependant la rflexion de ces rayons blancs produisit un effet fcheux
sur la vue de plusieurs hommes de l'quipage. Wolsten, l'armurier,
Gripper, Clifton et Bell furent atteints de _snow-blindness_, sorte de
maladie des yeux trs-commune au printemps, et qui dtermine chez les
Esquimaux de nombreux cas de ccit. Le docteur conseilla aux malades
en particulier, et  tous ses compagnons en gnral, de se couvrir la
figure d'un voile de gaze verte, et il fut le premier lui-mme 
suivre sa propre ordonnance.

Les chiens achets par Shandon  Uppernawik taient d'une nature assez
sauvage; cependant ils s'acclimatrent  bord, et Captain ne prit pas
trop mal avec ses nouveaux camarades; il semblait connatre leurs
habitudes. Clifton ne fut pas le dernier  faire cette remarque, que
Captain devait avoir eu dj des rapports avec ses congnres du
Gronland. Ceux-ci, toujours affams et rduits  une nourriture
incomplte  terre, ne pensaient qu' se refaire avec le rgime du
bord.

Le 9 mai, _le Forward_ rasa  quelques encablures la plus occidentale
des les Baffin. Le docteur remarqua plusieurs roches de la baie entre
les les et la terre, de celles que l'on nomme crimson cliffs; elles
taient recouvertes d'une neige rouge comme du beau carmin,  laquelle
le docteur Kane donne un origine purement vgtale; Clawbonny et
voulu considrer de plus prs ce singulier phnomne, mais la glace ne
permit pas de s'approcher de la cte; quoique la temprature tendt 
s'lever, il tait facile de voir que les ice-bergs et les ice-streams
s'accumulaient vers le nord de la mer de Baffin.

Depuis Uppernawik, la terre offrait un aspect diffrent, et d'immenses
glaciers se profilaient  l'horizon sur un ciel gristre. Le 10, _le
Forward_ laissait sur la droite la baie de Hingston prs du
soixante-quatorzime degr de latitude; le canal de Lancastre
s'ouvrait dans la mer  plusieurs centaines de milles dans l'ouest.

Mais alors cette immense tendue d'eau disparaissait sous de vastes
champs, sur lesquels s'levaient des hummoks rguliers comme la
cristallisation d'une mme substance. Shandon fit allumer ses
fourneaux, et jusqu'au 11 mai _le Forward_ serpenta dans les pertuis
sinueux, traant avec sa noire fume sur le ciel la route qu'il
suivait sur la mer.

Mais de nouveaux obstacles ne tardrent pas  se prsenter; les passes
se fermaient par suite de l'incessant dplacement des masses
flottantes; l'eau menaait  chaque instant de manquer devant la proue
du _Forward_, et s'il venait  tre _nipped_[1], il lui serait
difficile de s'en tirer. Chacun le savait, chacun y pensait.

  [1]  Pinc.

Aussi,  bord de ce navire sans but, sans destination connue, qui
cherchait follement  s'lever vers le nord, quelques symptmes
d'hsitation se manifestrent; parmi ces gens habitus  une existence
de dangers, beaucoup, oubliant les avantages offerts, regrettaient de
s'tre aventurs si loin. Il rgnait dj dans les esprits une
certaine dmoralisation, accrue encore par les frayeurs de Clifton, et
les propos de deux ou trois meneurs, tels que Pen, Gripper, Waren et
Wolsten.

Aux inquitudes morales de l'quipage se joignaient alors des fatigues
accablantes, car, le 12 mai, le brick se trouvait enferm de toutes
parts; sa vapeur tait impuissante. Il fallut s'ouvrir un chemin 
travers les champs de glace. La manoeuvre des scies tait fort pnible
dans ces _floes_[1] qui mesuraient jusqu' six et sept pieds
d'paisseur; lorsque deux entailles parallles divisaient la glace sur
une longueur d'une centaine de pieds, il fallait casser la partie
intrieure  coups de hache et d'anspect; alors on longeait des
ancres fixes dans un trou fait au moyen d'une grosse tarire; puis la
manoeuvre du cabestan commenait, et on halait le navire  bras; la
plus grande difficult consistait  faire rentrer sous les _floes_ les
morceaux briss, afin de livrer passage au btiment, et l'on devait
les repousser au moyen de _ples_, longues perches munies d'une pointe
en fer.

  [1]  Glaons.

Enfin, manoeuvre de la scie, manoeuvre du halage, manoeuvre du
cabestan, manoeuvre des _ples_, manoeuvres incessantes, obliges,
prilleuses, au milieu du brouillard ou des neiges paisses,
temprature relativement basse, souffrances ophthalmiques, inquitudes
morales, tout contribuait  affaiblir l'quipage du _Forward_ et 
ragir sur son imagination.

Lorsque les matelots ont affaire  un homme nergique, audacieux,
convaincu, qui sait ce qu'il veut, o il va,  quel but il tend, la
confiance les soutient en dpit d'eux-mmes; ils sont unis de coeur
avec leur chef, forts de sa propre force, et tranquilles de sa propre
tranquillit. Mais  bord du brick, on sentait que le commandant
n'tait pas rassur, qu'il hsitait devant ce but et cette destination
inconnus. Malgr l'nergie de son caractre, sa dfaillance se
traduisait  son insu par des changements d'ordres, des manoeuvres
incompltes, des rflexions intempestives, mille dtails qui ne
pouvaient chapper  son quipage.

Et puis, Shandon n'tait pas le capitaine de navire, le matre aprs
Dieu; raison suffisante pour qu'on en arrivt  discuter ses ordres:
or, de la discussion au refus d'obir, le pas est rapidement franchi.

Les mcontents rallirent bientt  leurs ides le premier ingnieur,
qui jusqu'ici restait esclave du devoir.

Le 16 mai, six jours aprs l'arrive du _Forward_  la banquise,
Shandon n'avait pas gagn deux milles dans le nord. On tait menac
d'tre pris par les glaces jusqu' la saison prochaine. Cela devenait
fort grave.

Vers les huit heures du soir, Shandon et le docteur, accompagns du
matelot Garry, allrent  la dcouverte au milieu des plaines
immenses; ils eurent soin de ne pas trop s'loigner du navire, car il
devenait difficile de se crer des points de repre dans ces solitudes
blanches, dont les aspects changeaient incessamment. La rfraction
produisait d'tranges effets; le docteur en demeurait tonn; l o il
croyait n'avoir qu'un saut d'un pied  faire, c'tait cinq ou six
pieds  franchir; ou bien le contraire arrivait, et dans les deux cas
le rsultat tait une chute, sinon dangereuse, du moins fort pnible,
sur ces clats de glace durs et acrs comme du verre.

Shandon et ses deux compagnons allaient  la recherche de passes
praticables;  trois milles du navire, ils parvinrent non sans peine 
gravir un ice-berg qui pouvait mesurer trois cents pieds de hauteur.
De l, leur vue s'tendit sur cet amas dsol, semblable aux ruines
d'une ville gigantesque, avec ses oblisques abattus, ses clochers
renverss, ses palais culbuts tout d'une pice. Un vritable chaos.
Le soleil tranait pniblement ses orbes autour d'un horizon hriss,
et jetait de longs rayons obliques d'une lumire sans chaleur, comme
si des substances athermanes se fussent places entre lui et ce pays
dvast.

La mer paraissait entirement prise jusqu'aux limites les plus
recules du regard.

Comment passerons-nous? dit le docteur.

--Je l'ignore, rpondit Shandon, mais nous passerons, dt-on employer
la poudre  faire sauter ces montagnes; je ne me laisserai
certainement pas saisir par les glaces jusqu'au printemps prochain.

--Comme cela cependant arriva au _Fox_,  peu prs dans ces parages.
Bah! fit le docteur, nous passerons... avec un peu de philosophie.
Vous verrez, cela vaut toutes les machines du monde!

--Il faut avouer, rpondit Shandon, que cette anne ne se prsente pas
sous une apparence favorable.

--Cela n'est pas contestable, Shandon, et je remarque que la mer de
Baffin tend  se retrouver dans l'tat o elle tait avant 1817.

--Est-ce que vous pensez, docteur, que ce qui est maintenant n'a pas
toujours t?

--Non, mon cher Shandon; il y a, de temps en temps de vastes dbcles
que les savants n'expliquent gure; ainsi, jusqu'en 1817, cette mer
demeurait constamment obstrue, lorsqu'un immense cataclysme eut lieu,
et rejeta dans l'Ocan ces ice-bergs, dont la plus grande partie vint
s'chouer sur le banc de Terre-Neuve. A partir de ce moment, la baie
de Baffin fut  peu prs libre, et devint le rendez-vous de nombreux
baleiniers.

--Ainsi, demanda Shandon, depuis cette poque les voyages au nord
furent plus faciles?

--Incomparablement; mais on remarque que depuis quelques annes la
baie tend  se reprendre encore, et menace de se fermer, pour
longtemps peut-tre, aux investigations des navigateurs. Raison de
plus, donc, pour pousser aussi avant qu'il nous sera possible. Et
cependant nous avons un peu l'air de gens qui s'avancent dans des
galeries inconnues, dont les portes se referment sans cesse derrire
eux.

--Me conseilleriez-vous de reculer! demanda Shandon en essayant de
lire au plus profond des yeux du docteur.

--Moi! je n'ai jamais su mettre un pied derrire l'autre, et, dt-on
ne jamais revenir, je dis qu'il faut marcher. Seulement, je tiens 
tablir que si nous faisons des imprudences, nous savons parfaitement
 quoi nous nous exposons.

--Et vous, Garry, qu'en pensez-vous? demanda Shandon au matelot.

--Moi, commandant, j'irais tout droit; je pense comme monsieur
Clawbonny; d'ailleurs, vous ferez ce qu'il vous plaira; commandez,
nous obirons.

--Tous ne parlent pas comme vous, Garry, reprit Shandon; tous ne sont
pas d'humeur  obir! Et s'ils refusent d'excuter mes ordres?

--Je vous ai donn mon avis, commandant, rpondit Garry d'un air
froid, parce que vous me l'avez demand; mais vous n'tes pas oblig
de le suivre.

Shandon ne rpondit pas; il examina attentivement l'horizon, et
redescendit avec ses deux compagnons sur les champs de glace.




CHAPITRE XI

LE POUCE-DU-DIABLE.


Pendant l'absence du commandant, les hommes avaient excut divers
travaux, de faon  permettre au navire d'viter la pression des
ice-fields. Pen, Clifton, Bolton, Gripper, Simson, 'occupaient de
cette manoeuvre pnible; le chauffeur et les deux mcaniciens durent
mme venir en aide  leurs camarades, car, du moment que le service de
la machine n'exigeait plus leur prsence, ils redevenaient matelots,
et comme tels, ils pouvaient tre employs  tous les services du
bord. Mais cela ne se faisait pas sans grande irritation. Je dclare
en avoir assez, dit Pen, et si dans trois jours la dbcle n'est pas
arrive, je jure Dieu que je me croise les bras!

--Te croiser les bras, rpondit Plower; il vaut mieux les employer 
revenir en arrire! Est-ce que tu crois que nous sommes d'humeur 
hiverner ici jusqu' l'anne prochaine?

--En vrit, ce serait un triste hiver, repartit Plower, car le navire
est expos de toutes parts!

--Et qui sait, dit Brunton, si mme au printemps prochain la mer sera
plus libre qu'elle ne l'est aujourd'hui?

--Il ne s'agit pas de printemps prochain, rpliqua Pen; nous sommes au
jeudi; si dimanche, au matin, la route n'est pas libre, nous revenons
dans le sud.

--Bien parl! dit Clifton.

--a vous va-t-il? demanda Pen.

--a nous va, rpondirent ses camarades.

--Et c'est juste, reprit Waren; car si nous devons travailler de la
sorte et haler le navire  force de bras, je suis d'avis de le ramener
en arrire.

--Nous verrons cela dimanche, fit Wolsten.

--Qu'on m'en donne l'ordre, reprit Brunton, et mes fourneaux seront
bientt allums.

--Eh, reprit Clifton, nous les allumerons bien nous-mmes.

--Si quelque officier, rpondit Pen, veut se donner le plaisir
d'hiverner ici, libre  lui; on l'y laissera tranquillement; il ne
sera pas embarrass de se construire une hutte de neige pour y vivre
en vritable Esquimau.

--Pas de a, Pen, rpliqua vivement Brunton; nous n'avons personne 
abandonner; entendez-vous bien, vous autres? Je crois, d'ailleurs, que
le commandant ne sera pas difficile  dcider; il m'a l'air fort
inquiet dj, et en lui proposant doucement la chose...

-- savoir, reprit Plover; Richard Shandon est un homme dur et entt
quelquefois; il faudrait le tter adroitement.

--Quand je pense, reprit Bolton avec un soupir de convoitise, que dans
un mois nous pouvons tre de retour  Liverpool! Nous aurons
rapidement franchi la ligne des glaces dans le sud! la passe du
dtroit de Davis sera ouverte au commencement de juin, et nous
n'aurons plus qu' nous laisser driver dans l'Atlantique.

--Sans compter, rpondit le prudent Clifton, qu'en ramenant le
commandant avec nous, en agissant sous sa responsabilit, nos parts et
nos gratifications nous seront acquises; or, si nous revenions seuls,
nous ne serions pas certains de l'affaire.

--Bien raisonn, dit Plover; ce diable de Clifton s'exprime comme un
comptable! Tchons de ne rien avoir  dbrouiller avec ces messieurs
de l'Amiraut, c'est plus sr, et n'abandonnons personne.

--Mais si les officiers refusent de nous suivre? reprit Pen, qui
voulait pousser ses camarades  bout.

On fut assez embarrass pour rpondre  une question pose aussi
directement.

Nous verrons cela, quand le moment en sera venu, rpliqua Bolton; il
nous suffira d'ailleurs de gagner Richard Shandon  notre cause, et
j'imagine que cela ne sera pas difficile.

--Il y a pourtant quelqu'un que je laisserai ici, fit Pen avec
d'normes jurons, quand il devrait me manger un bras!

--Ah! ce chien, dit Plover.

--Oui, ce chien! et je lui ferai son affaire avant peu!

--D'autant mieux, rpliqua Clifton, revenant  sa thse favorite, que
ce chien-l est la cause de tous nos malheurs.

--C'est lui qui nous a jet un sort, dit Plover.

--C'est lui qui nous a entrans dans la banquise, rpondit Gripper.

--C'est lui qui a ramass sur notre route, rplique Walsten, plus de
glaces qu'on n'en vit jamais  pareille poque!

--Il m'a donn ces maux d'yeux, dit Brunton.

--Il a supprim le gin et le brandy, rpliqua Pen.

--Il est cause de tout! s'cria l'assemble en se montant
l'imagination.

--Sans compter, rpliqua Clifton, qu'il est le capitaine.

--Eh bien, capitaine de malheur, s'cria Pen, dont la fureur sans
raison s'accroissait avec ses propres paroles, tu as voulu venir ici,
et tu y resteras!

--Mais comment le prendre? fit Plover.

--Eh! l'occasion est bonne, rpondit Clifton; le commandant n'est pas
 bord; le lieutenant dort dans sa cabine; le brouillard est assez
pais pour que Johnson ne puisse nous apercevoir...

--Mais le chien? s'cria Pen.

--Captain dort en ce moment prs de la soute au charbon, rpondit
Clifton, et si quelqu'un veut...

--Je m'en charge, rpondit Pen avec fureur.

--Prends garde, Pen; il a des dents  briser une barre de fer!

--S'il bouge, je l'ventre, rpliqua Pen, en prenant son couteau
d'une main.

Et il s'lana dans l'entre-pont, suivi de Waren, qui voulut l'aider
dans son entreprise.

Bientt ils revinrent tous les deux, portant l'animal dans leurs bras,
le museau et les pattes fortement attachs; ils l'avaient surpris
pendant son sommeil, et le malheureux chien ne pouvait parvenir  leur
chapper.

Hurrah pour Pen! s'cria Plover.

--Et maintenant, qu'en vas-tu faire? demanda Clifton.

--Le noyer, et s'il en revient jamais... rpliqua Pen avec un affreux
sourire de satisfaction.

Il y avait  deux cents pas du navire un trou de phoques, sorte de
crevasse circulaire faite avec les dents de cet amphibie, et toujours
creuse de l'intrieur  l'extrieur; c'est par l que le phoque vient
respirer  la surface de la glace; mais il doit prendre soin
d'empcher celle-ci de se refermer  l'orifice, car la disposition de
sa mchoire ne lui permet pas de refaire ce trou de l'extrieur 
l'intrieur, et au moment du danger, il ne pourrait chapper  ses
ennemis.

Pen et Waren se dirigrent vers cette crevasse, et l, malgr ses
efforts nergiques, le chien fut impitoyablement prcipit dans la
mer; un norme glaon repouss ensuite sur cette ouverture ferma toute
issue  l'animal, ainsi mur dans sa prison liquide.

Bon voyage, capitaine! s'cria le brutal matelot.

Peu d'instants aprs, Pen et Waren rentraient  bord. Johnson n'avait
rien vu de cette excution; le brouillard s'paississait autour du
navire, et la neige commenait  tomber avec violence.

Une heure aprs, Richard Shandon, le docteur et Garry regagnaient _le
Forward_.

Shandon avait remarqu dans la direction du nord-est une passe dont il
rsolut de profiter. Il donna ses ordres en consquence; l'quipage
obit avec une certaine activit; il voulait faire comprendre 
Shandon l'impossibilit d'aller plus avant, et d'ailleurs il lui
restait encore trois jours d'obissance.

Pendant une partie de la nuit et du jour suivant, les manoeuvres des
scies et de halage furent menes avec ardeur; _le Forward_ gagna prs
de deux milles dans le nord. Le 18, il se trouvait en vue de terre, 
cinq ou six encablures d'un pic singulier, auquel sa forme trange a
fait donner le nom de Pouce-du-Diable.

A cette mme place, _le Prince-Albert_ en 1851, _l'Advance_ avec Kane
en 1835, furent obstinment pris par les glaces pendant plusieurs
semaines.

La forme bizarre du Pouce-du-Diable, les environs dserts et dsols,
de vastes cirques d'ice-bergs dont quelques-uns dpassaient trois
cents pieds de hauteur, les craquements des glaons que l'cho
reproduisait d'une faon sinistre, tout rendait effroyablement triste
la position du _Forward_. Shandon comprit qu'il fallait le tirer de l
et le conduire plus loin; vingt-quatre heures aprs, suivant son
estime, il avait pu s'carter de cette cte funeste de deux milles
environ. Mais ce n'tait pas assez. Shandon se sentait envahir par la
crainte, et la situation fausse o il se trouvait paralysait son
nergie; pour obir  ses instructions et se porter en avant, il avait
jet son navire dans une situation excessivement prilleuse; le halage
mettait les hommes sur les dents; il fallait plus de trois heures pour
creuser un canal de vingt pieds de long dans une glace qui avait
communment de quatre  cinq pieds d'paisseur; la sant de l'quipage
menaait dj de s'altrer. Shandon s'tonnait du silence de ses
hommes et de leur dvouement inaccoutum; mais il craignait que ce
calme ne prcdt quelque orage prochain.

On peut donc juger de la pnible surprise, du dsappointement, du
dsespoir mme qui s'empara de son esprit, quand il s'aperut que, par
suite d'un mouvement insensible de l'ice-field, _le Forward_ reperdait
pendant la nuit du 18 au 19 tout ce qu'il avait gagn au prix de tant
de fatigues; le samedi matin, il se retrouvait en face du
Pouce-du-Diable, toujours menaant, et dans une situation plus
critique encore; les ice-bergs se multipliaient et passaient comme des
fantmes dans le brouillard.

Shandon fut compltement dmoralis; il faut dire que l'effroi passa
dans le coeur de cet homme intrpide et dans celui de son quipage.
Shandon avait entendu parler de la disparition du chien; mais il n'osa
pas punir les coupables; il et craint de provoquer une rvolte.

Le temps fut horrible pendant cette journe; la neige, souleve en
pais tourbillons, enveloppait le brick d'un voile impntrable;
parfois, sous l'action de l'ouragan, le brouillard se dchirait, et
l'oeil effray apercevait du ct de la terre ce Pouce-du-Diable
dress comme un spectre.

_Le Forward_ ancr sur un immense glaon, il n'y avait plus rien 
faire, rien  tenter; l'obscurit s'accroissait, et l'homme de la
barre n'et pas aperu James Wall qui faisait son quart  l'avant.

Shandon se retira dans sa cabine en proie  d'incessantes inquitudes;
le docteur mettait en ordre ses notes de voyage; des hommes de
l'quipage, moiti restait sur le pont, et moiti dans la salle
commune.

A un moment o l'ouragan redoubla de violence, le Pouce-du-Diable
sembla se dresser dmesurment au milieu du brouillard dchir.

Grand Dieu! s'cria Simpson en reculant avec effroi.

--Qu'est-ce donc? dit Foker.

Aussitt les exclamations s'levrent de toutes parts.

Il va nous craser!

--Nous sommes perdus!

--Monsieur Wall! monsieur Wall!

--C'est fait de nous!

--Commandant! commandant!

Ces cris taient simultanment profrs par les hommes de quart.

Wall se prcipita vers le gaillard d'arrire; Shandon, suivi du
docteur, s'lana sur le pont, et regarda.

Au milieu du brouillard entr'ouvert, le Pouce-du-Diable paraissait
s'tre subitement rapproch du brick; il semblait avoir grandi d'une
faon fantastique;  son sommet se dressait un second cne renvers et
pivotant sur sa pointe; il menaait d'craser le navire de sa masse
norme; il oscillait, prt  s'abattre. C'tait un spectacle
effrayant. Chacun recula instinctivement, et plusieurs matelots, se
jetant sur la glace, abandonnrent le navire.

Que personne ne bouge! s'cria le commandant d'une voix svre;
chacun  son poste!

--Eh, mes amis, ne craignez rien, dit le docteur; il n'y a pas de
danger! Voyez, commandant, voyez, monsieur Wall, c'est un effet de
mirage, et pas autre chose!

--Vous avez raison, monsieur Clawbonny, rpliqua matre Johnson; ces
ignorants se sont laiss intimider par une ombre.

Aprs les paroles du docteur, la plupart des matelots s'taient
rapprochs, et de la crainte passaient  l'admiration de ce
merveilleux phnomne, qui ne tarda pas  s'effacer.

Ils appellent cela du mirage, dit Clifton; eh bien, le diable est
pour quelque chose l dedans, vous pouvez m'en croire!

--C'est sr, lui rpondit Gripper.

Mais le brouillard, en s'entr'ouvrant, avait montr aux yeux du
commandant une passe immense et libre qu'il ne souponnait pas; elle
tendait  l'carter de la cte; il rsolut de profiter sans dlai de
cette chance favorable; les hommes furent disposs de chaque ct du
chenal; des aussires leurs furent tendues, et ils commencrent 
remorquer le navire dans la direction du nord.

Pendant de longues heures cette manoeuvre fut excute avec ardeur,
quoique en silence; Shandon avait fait rallumer les fourneaux pour
profiter de ce chenal si merveilleusement dcouvert.

C'est un hasard providentiel, dit-il  Johnson, et si nous pouvons
gagner seulement quelques milles, peut-tre serons-nous  bout de nos
peines! Monsieur Brunton, activez le feu; ds que la pression sera
suffisante, vous me ferez prvenir. En attendant, que nos hommes
redoublent de courage; ce sera autant de gagn. Ils ont hte de
s'loigner du Pouce-du-Diable! eh bien! nous profiterons de leurs
bonnes dispositions.

Tout d'un coup, la marche du brick fut brusquement suspendue.

Qu'y-a-t-il, demanda Shandon? Wall, est-ce que nous avons cass nos
remorques?

--Mais non, commandant, rpondit Wall, en se penchant au-dessus du
bastingage! h! voil les hommes qui rebroussent chemin; ils grimpent
sur le navire; ils ont l'air en proie  une trange frayeur!

--Qu'est-ce donc? s'cria Shandon, en se prcipitant  l'avant du
brick.

--A bord!  bord! s'criaient les matelots avec l'accent de la plus
vive terreur.

Shandon regarda dans la direction du nord, et frissonna malgr lui.

Un animal trange, aux mouvements effrayants, dont la langue fumante
sortait d'une gueule norme, bondissait  une encablure de navire; il
paraissait avoir plus de vingt pieds de haut; ses poils se
hrissaient; il poursuivait les matelots, se mettant en arrt sur eux,
tandis que sa queue formidable, longue de dix pieds, balayait la neige
et la soulevait en pais tourbillons. La vue d'un pareil monstre glaa
d'effroi les plus intrpides.

C'est un ours norme, disait l'un.

--C'est la bte du Gvaudan!

--C'est le lion de l'Apocalypse!

Shandon courut dans sa cabine prendre un fusil toujours charg; le
docteur sauta sur ses armes, et se tint prt  faire feu sur cet
animal qui par ses dimensions rappelait les quadrupdes antdiluviens.

Il approchait, en faisant des bonds immenses; Shandon et le docteur
firent feu en mme temps, et soudain, la dtonation de leur armes,
branlant les couches de l'atmosphre, produisit un effet inattendu.

Le docteur regarda avec attention, et ne put s'empcher d'clater de
rire.

La rfraction! dit-il.

--La rfraction! s'cria Shandon.

Mais une exclamation terrible de l'quipage les interrompit.

Le chien! fit Clifton.

--Le dog-captain! rptrent ses camarades.

--Lui! s'cria Pen, toujours lui!

En effet, c'tait lui qui, brisant ses liens, avait pu revenir  la
surface du champ par une autre crevasse. En ce moment la rfraction,
par un phnomne commun sous ces latitudes, lui donnait des dimensions
formidables, que l'branlement de l'air avait dissipes; mais l'effet
fcheux n'en tait pas moins produit sur l'esprit des matelots, peu
disposs  admettre l'explication du fait par des raisons purement
physiques. L'aventure du Pouce-du-Diable, la rapparition du chien
dans ces circonstances fantastiques, achevrent d'garer leur moral,
et les murmures clatrent de toutes parts.




CHAPITRE XII.

LE CAPITAINE HATTERAS.


_Le Forward_ avanait rapidement sous vapeur entre les ice-fields et
les montagnes de glace. Johnson tenait lui-mme la barre. Shandon
examinait l'horizon avec son _snow-spectacle_; mais sa joie fut de
courte dure, car il reconnut bientt que la passe aboutissait  un
cirque de montagnes.

Cependant, aux difficults de revenir sur ses pas il prfra les
chances de poursuivre sa marche en avant.

Le chien suivait le brick en courant sur la plaine, mais il se tenait
 une distance assez grande. Seulement, s'il restait en arrire, on
entendait un sifflement singulier qui le rappelait aussitt.

La premire fois que ce sifflement se produisit, les matelots
regardrent autour d'eux; ils taient seuls sur le pont, runis en
conciliabule; pas un tranger, pas un inconnu; et cependant ce
sifflement se fit encore entendre  plusieurs reprises.

Clifton s'en alarma le premier.

Entendez-vous? dit-il, et voyez-vous comme cet animal bondit quand il
s'entend siffler?

--C'est  ne pas y croire, rpondit Gripper.

--C'est fini! s'cria Pen; je ne vais pas plus loin.

--Pen a raison, rpliqua Brunton; c'est tenter Dieu.

--Tenter le diable, rpondit Clifton. J'aime mieux perdre toute ma part
de bnfice que de faire un pas de plus.

--Nous n'en reviendrons pas, fit Bollon avec abattement.

L'quipage en tait arriv au plus haut point de dmoralisation.

Pas un pas de plus! s'cria Wolsten; est-ce votre avis?

--Oui, oui! rpondirent les matelots. Eh bien, dit Bolton, allons
trouver le commandant; je me charge de lui parler.

Les matelots, en groupe serr, se dirigrent vers la dunette. _Le
Forward_ pntrait alors dans un vaste cirque qui pouvait mesurer huit
cents pieds de diamtre; il tait compltement ferm,  l'exception
d'une seule issue, par laquelle arrivait le navire.

Shandon comprit qu'il venait s'emprisonner lui-mme. Mais que faire?
Comment revenir sur ses pas? Il sentit toute sa responsabilit; sa
main se crispait sur sa lunette.

Le docteur regardait en se croisant les bras, et sans mot dire; il
contemplait les murailles de glace, dont l'altitude moyenne pouvait
dpasser trois cents pieds. Un dme de brouillard demeurait suspendu
au-dessus de ce gouffre.

Ce fut en ce moment que Bolton adressa la parole au commandant:

Commandant, lui dit-il d'une voix mue, nous ne pouvons pas aller
plus loin.

--Vous dites? rpondit Shandon,  qui le sentiment de son autorit
mconnue fit monter la colre au visage.

--Nous disons, commandant, reprit Bolton, que nous avons assez fait
pour ce capitaine invisible, et nous sommes dcids  ne pas aller
plus avant.

--Vous tes dcids?... s'cria Shandon. Vous parlez ainsi, Bolton!
prenez garde!

--Vos menaces n'y feront rien, rpondit brutalement Pen; nous n'irons
pas plus loin!

Shandon s'avanait vers ses matelots rvolts, lorsque le matre
d'quipage vint lui dire  voix basse:

Commandant, si nous voulons sortir d'ici, nous n'avons pas une minute
 perdre. Voil un ice-berg qui s'avance dans la passe; il peut
boucher toute issue, et nous retenir prisonniers.

Shandon revint examiner la situation.

Vous me rendrez compte de votre conduite plus tard, vous autres,
dit-il en s'adressant aux mutins. En attendant, vire de bord!

Les marins se prcipitrent  leur poste. _Le Forward_ volua
rapidement; les fourneaux furent chargs de charbon; il fallait gagner
de vitesse sur la montagne flottante. C'tait une lutte entre le brick
et l'ice-berg; le premier courait vers le sud pour passer, le second
drivait vers le nord, prt  fermer tout passage.

Chauffez! chauffez! s'cria Shandon,  toute vapeur! Brunton,
m'entendez-vous?

_Le Forward_ glissait comme un oiseau au milieu des glaons pars que
sa proue tranchait vivement; sous l'action de l'hlice, la coque du
navire frmissait, et le manomtre indiquait une tension prodigieuse
de la vapeur; celle-ci sifflait avec un bruit assourdissant.

Chargez les soupapes! s'cria Shandon.

Et l'ingnieur obit, au risque de faire sauter le btiment.

Mais ces efforts dsesprs devaient tre vains; l'ice-berg, saisi par
un courant sous-marin, marchait rapidement vers la passe; le brick
s'en trouvait encore loign de trois encblures, quand la montagne,
entrant comme un coin dans l'intervalle libre, adhra fortement  ses
voisines et ferma toute issue.

Nous sommes perdus! s'cria Shandon, qui ne put retenir cette
imprudente parole.

--Perdus! rpta l'quipage.

--Sauve qui peut! dirent les uns.

--A la mer les embarcations! dirent les autres.

--A la cambuse! s'crirent Pen et quelques-uns de sa bande, et s'il
faut nous noyer, noyons-nous dans le gin!

Le dsordre arriva  son comble parmi ces hommes qui rompaient tout
frein. Shandon se sentit dbord; il voulut commander; il balbutia, il
hsita; sa pense ne put se faire jour  travers ses paroles. Le
docteur se promenait avec agitation. Johnson se croisait les bras
stoquement et se taisait.

Tout d'un coup une voix forte, nergique, imprieuse, se fit entendre
et pronona ces paroles:

Tout le monde  son poste! pare  virer!

Johnson tressaillit, et, sans s'en rendre compte, il fit rapidement
tourner la roue du gouvernail.

Il tait temps; le brick, lanc  toute vitesse, allait se briser sur
les murs de sa prison.

Mais tandis que Johnson obissait instinctivement, Shandon, Clawbonny,
l'quipage, tous, jusqu'au chauffeur Waren qui abandonna ses foyers,
jusqu'au noir Strong qui laissa ses fourneaux, tous se trouvrent
runis sur le pont, et tous virent sortir de cette cabine, dont il
avait seul la clef, un homme...

Cet homme, c'tait le matelot Garry.

Monsieur! s'cria Shandon en plissant. Garry.., vous... de quel
droit commandez-vous ici?...

--Duk, fit Garry en reproduisant ce sifflement qui avait tant surpris
l'quipage.

Le chien,  l'appel de son vrai nom, sauta d'un bond sur la dunette,
et vint se coucher tranquillement aux pieds de son matre.

L'quipage ne disait mot. Cette clef que devait possder seul le
capitaine du _Forward_, ce chien envoy par lui et qui venait pour
ainsi dire constater son identit, cet accent de commandement auquel
il tait impossible de se mprendre, tout cela agit fortement sur
l'esprit des matelots, et suffit  tablir l'autorit de Garry.

D'ailleurs, Garry n'tait plus reconnaissable; il avait abattu les
larges favoris qui encadraient son visage, et sa figure ressortait
plus impassible encore, plus nergique, plus imprieuse; revtu des
habits de son rang dposs dans sa cabine, il apparaissait avec les
insignes du commandement.

Aussi, avec cette mobilit naturelle, l'quipage du _Forward_, emport
malgr lui-mme, s'cria d'une seule voix:

Hurrah! hurrah! hurrah pour le capitaine!

Shandon, dit celui-ci  son second, faites ranger l'quipage; je vais
le passer en revue.

Shandon obit, et donna ses ordres d'une voix altre. Le capitaine
s'avana au-devant de ses officiers et de ses matelots, disant 
chacun ce qu'il convenait de lui dire, et le traitant selon sa
conduite passe.

Quand il eut fini son inspection, il remonta sur la dunette, et d'une
voix calme, il pronona les paroles suivantes:

Officiers et matelots, je suis un Anglais, comme vous, et ma devise
est celle de l'amiral Nelson:

L'Angleterre attend que chacun fasse son devoir[1].

  [1]  England expects every one to make his duty.

Comme Anglais, je ne veux pas, nous ne voulons pas que de plus hardis
aillent l o nous n'aurions pas t. Comme Anglais, je ne souffrirai
pas, nous ne souffrirons pas que d'autres aient la gloire de s'lever
plus au nord. Si jamais pied humain doit fouler la terre du ple, il
faut que ce soit le pied d'un Anglais! Voici le pavillon de notre
pays. J'ai arm ce navire, j'ai consacr ma fortune  cette
entreprise, j'y consacrerai ma vie et la vtre, mais ce pavillon
flottera sur le ple boral du monde. Ayez confiance. Une somme de
mille livres sterling[1] vous sera acquise par chaque degr que nous
gagnerons dans le nord  partir de ce jour. Or, nous sommes par le
soixante-douzime, et il y en a quatre-vingt-dix. Comptez. Mon nom
d'ailleurs vous rpondra de moi. Il signifie nergie et patriotisme.
Je suis le capitaine Hatteras!

  [1]  25,000 francs.

--Le capitaine Hatteras! s'cria Shandon.

Et ce nom, bien connu du marin anglais, courut sourdement parmi
l'quipage.

Maintenant, reprit Hatteras, que le brick soit ancr sur les glaons;
que les fourneaux s'teignent, et que chacun retourne  ses travaux
habituels. Shandon, j'ai  vous entretenir des affaires du bord. Vous
me rejoindrez dans ma cabine, avec le docteur, Wall et le matre
d'quipage. Johnson, faites rompre les rangs.

Hatteras, calme et froid, quitta tranquillement la dunette, pendant
que Shandon faisait assurer le brick sur ses ancres.

Qu'tait donc cet Hatteras, et pourquoi son nom faisait-il une si
terrible impression sur l'quipage?

John Hatteras, le fils unique d'un brasseur de Londres, mort six fois
millionnaire en 1852, embrassa, jeune encore, la carrire maritime,
malgr la brillante fortune qui l'attendait. Non qu'il ft pouss 
cela par la vocation du commerce, mais l'instinct des dcouvertes
gographiques le tenait au coeur; il rva toujours de poser le pied l
o personne ne l'et pos encore.

A vingt ans dj, il possdait la constitution vigoureuse des hommes
maigres et sanguins: une figure nergique,  lignes gomtriquement
arrtes, un front lev et perpendiculaire au plan des yeux, ceux-ci
beaux, mais froids, des lvres minces dessinant une bouche avare de
paroles, une taille moyenne, des membres solidement articuls et mus
par des muscles de fer, formaient l'ensemble d'un homme dou d'un
temprament  toute preuve. A le voir, on le sentait audacieux, 
l'entendre, froidement passionn; c'tait un caractre  ne jamais
reculer, et prt  jouer la vie des autres avec autant de conviction
que la sienne. Il fallait donc y regarder  deux fois avant de le
suivre dans ses entreprises.

John Hatteras portait haut la fiert anglaise, et ce fut lui qui fit
un jour  un Franais cette orgueilleuse rponse:

Le Franais disait devant lui avec ce qu'il supposait tre de la
politesse, et mme de l'amabilit:

Si je n'tais Franais, je voudrais tre Anglais.

--Si je n'tais Anglais, moi, rpondit Hatteras, je voudrais tre
Anglais!

On peut juger l'homme par la rponse.

Il et voulu par-dessus tout rserver  ses compatriotes le monopole
des dcouvertes gographiques; mais,  son grand dsespoir, ceux-ci
avaient peu fait, pendant les sicles prcdents, dans la voie des
dcouvertes.

L'Amrique tait due au Gnois Christophe Colomb, les Indes au
Portugais Vasco de Gama, la Chine au Portugais Fernand d'Andrada, la
Terre de feu au Portugais Magellan, le Canada au Franais Jacques
Cartier, les les de la Sonde, le Labrador, le Brsil, le cap de
Bonne-Esprance, les Aores, Madre, Terre-Neuve, la Guine, le Congo,
le Mexique, le cap Blanc, le Gronland, l'Islande, la mer du Sud, la
Californie, le Japon, le Cambodje, le Prou, le Kamtchatka, les
Philippines, le Spitzberg, le cap Horn, le dtroit de Behring, la
Tasmanie, la Nouvelle-Zlande, la Nouvelle-Bretagne, la
Nouvelle-Hollande, la Louisiade, l'le de Jean-Mayen,  des Islandais,
 des Scandinaves,  des Franais,  des Russes,  des Portugais, 
des Danois,  des Espagnols,  des Gnois,  des Hollandais, mais pas
un Anglais ne figurait parmi eux, et c'tait un dsespoir pour
Hatteras de voir les siens exclus de cette glorieuse phalange des
navigateurs qui firent les grandes dcouvertes des XVe et XVIe
sicles.

Hatteras se consolait un peu en se reportant aux temps modernes; les
Anglais prenaient leur revanche avec Sturt, Donall Stuart, Burcke,
Wills, King, Gray, en Australie, avec Palliser en Amrique, avec
Haouran en Syrie, avec Cyril Graham, Wadington, Cummingham dans
l'Inde, avec Barth, Burton, Speke, Grant, Livingston en Afrique.

Mais cela ne suffisait pas; pour Hatteras, ces hardis voyageurs
taient plutt des _perfectionneurs_ que des _inventeurs_; il fallait
donc trouver mieux, et John et invent un pays pour avoir l'honneur
de le dcouvrir.

Or, il avait remarqu que si les Anglais ne formaient pas majorit
parmi les dcouvreurs anciens, que s'il fallait remonter  Cook pour
obtenir la Nouvelle-Caldonie en 1774, et les les Sandwich o il
prit en 1778, il existait nanmoins un coin du globe sur lequel ils
semblaient avoir runi tous leurs efforts.

C'taient prcisment les terres et les mers borales du nord de
l'Amrique.

En effet, le tableau des dcouvertes polaires se prsente ainsi:

  La Nouvelle-Zemble, dcouverte par Willoughby en 1553.
  L'le de Weigatz           --      Barrough   -- 1556.
  La cte ouest du Gronland --      Davis      -- 1585.
  Le dtroit de Davis        --      Davis      -- 1587.
  Le Spitzberg               --      Willoughby -- 1596.
  La baie d'Hudson           --      Hudson     -- 1610.
  La baie de Baffin          --      Baffin     -- 1616.

Pendant ces dernires annes, Hearne, Mackensie, John Ross, Parry,
Franklin, Richardson, Beechey, James Ross, Back, Dease, Sompson, Rae,
Inglefield, Belcher, Austin, Kellet, Moore, Mac Clure, Kennedy,
MacClintock, fouillrent sans interruption ces terres inconnues.

On avait bien dlimit les ctes septentrionales de l'Amrique,  peu
prs dcouvert le passage du nord-ouest, mais ce n'tait pas assez; il
y avait mieux  faire, et ce mieux, John Hatteras l'avait deux fois
tent en armant deux navires  ses frais; il voulait arriver au ple
mme, et couronner ainsi la srie des dcouvertes anglaises par une
tentative du plus grand clat.

Parvenir au ple, c'tait le but de sa vie.

Aprs d'assez beaux voyages dans les mers du sud, Hatteras essaya pour
la premire fois en 1846 de s'lever au nord par la mer de Baffin;
mais il ne put dpasser le soixante-quatorzime degr de latitude; il
montait le sloop _l'Halifax_; son quipage eut  souffrir des
tourments atroces, et John Hatteras poussa si loin son aventureuse
audace, que dsormais les marins furent peu tents de recommencer de
semblables expditions sous un pareil chef.

Cependant, en 1850, Hatteras parvint  enrler sur la golette _le
Farewel_ une vingtaine d'hommes dtermins, mais dtermins surtout
par le haut prix offert  leur audace. Ce fut dans cette occasion que
le docteur Clawbonny entra en correspondance avec John Hatteras, qu'il
ne connaissait pas, et demanda  faire partie de l'expdition; mais la
place de mdecin tait prise, et ce fut heureux pour le docteur.

_Le Farewel_, en suivant la route prise par _le Neptune_, d'Aberdeen,
en 1817, s'leva au nord du Spitzberg jusqu'au soixante-seizime degr
de latitude. L, il fallut hiverner; mais les souffrances furent
telles et le froid si intense, que pas un homme de l'quipage ne revit
l'Angleterre,  l'exception du seul Hatteras, rapatri par un
baleinier danois, aprs une marche de plus de deux cents milles 
travers les glaces.

La sensation produite par ce retour d'un seul homme fut immense; qui
oserait dsormais suivre Hatteras dans ses audacieuses tentatives?
Cependant il ne dsespra pas de recommencer. Son pre, le brasseur,
mourut, et il devint possesseur d'une fortune de nabab.

Sur ces entrefaites, un fait gographique se produisit, qui porta le
coup le plus sensible  John Hatteras.

Un brick, _l'Advance_, mont par dix-sept hommes, arm par le
ngociant Grinnel, command par le docteur Kane, et envoy  la
recherche de sir John Franklin, s'leva, en 1853, par la mer de Baffin
et le dtroit de Smith, jusqu'au del du 82e degr de latitude
borale, plus prs du ple qu'aucun de ses devanciers.

Or, ce navire tait Amricain, ce Grinnel tait Amricain, ce Kane
tait Amricain!

On comprendra facilement que le ddain de l'Anglais pour le Yankee se
changea en haine dans le coeur d'Hatteras; il rsolut de dpasser 
tout prix son audacieux concurrent, et d'arriver au ple mme.

Depuis deux ans, il vivait incognito  Liverpool. Il passait pour un
matelot, il reconnut dans Richard Shandon l'homme dont il avait
besoin; il lui fit ses propositions par lettre anonyme, ainsi qu'au
docteur Clawbonny. _Le Forward_ fut construit, arm, quip. Hatteras
se garda bien de faire connatre son nom; il n'et pas trouv un seul
homme pour l'accompagner. Il rsolut de ne prendre le commandement du
brick que dans des conjonctures imprieuses, et lorsque son quipage
serait engag assez avant pour ne pas reculer; il avait en rserve,
comme on l'a vu, des offres d'argent  faire  ses hommes, telles que
pas un ne refuserait de le suivre jusqu'au bout du monde.

Et c'tait bien au bout du monde, en effet, qu'il voulait aller.

Or, les circonstances tant devenues critiques, John Hatteras n'hsita
plus  se dclarer.

Son chien, son fidle Duk, le compagnon de ses traverses, fut le
premier  le reconnatre, et heureusement pour les braves,
malheureusement pour les timides, il fut bien et dment tabli que le
capitaine du _Forward_ tait John Hatteras.




CHAPITRE XIII.

LES PROJETS D'HATTERAS.


L'apparition de ce hardi personnage fut diversement apprcie par
l'quipage; les uns se rallirent compltement  lui, par amour de
l'argent ou par audace; d'autres prirent leur parti de l'aventure, qui
se rservrent le droit de protester plus tard; d'ailleurs, rsister 
un pareil homme paraissait difficile actuellement. Chacun revint donc
 son poste. Le 20 mai tait un dimanche, et fut jour de repos pour
l'quipage.

Un conseil d'officiers se tint chez le capitaine; il se composa
d'Hatteras, de Shandon, de Wall, de Johnson et du docteur.

Messieurs, dit le capitaine de cette voix  la fois douce et
imprieuse qui le caractrisait, vous connaissez mon projet d'aller
jusqu'au ple; je dsire connatre votre opinion sur cette entreprise.
Qu'en pensez-vous, Shandon?

--Je n'ai pas  penser, capitaine, rpondit froidement Shandon, mais 
obir.

Hatteras ne s'tonna pas de la rponse.

Richard Shandon, reprit-il non moins froidement, je vous prie de vous
expliquer sur nos chances de succs.

--Eh bien, capitaine, rpondit Shandon, les faits rpondent pour moi;
les tentatives de ce genre, ont chou jusqu'ici; je souhaite que nous
soyons plus heureux.

--Nous le serons. Et vous, messieurs, qu'en pensez-vous?

--Pour mon compte, rpliqua le docteur, je crois votre dessein
praticable, capitaine; et comme il est vident que des navigateurs
arriveront un jour ou l'autre  ce ple boral, je ne vois pas
pourquoi ce ne serait pas nous.

--Et il y a des raisons pour que ce soient nous, rpondit Hatteras,
car nos mesures sont prises en consquence, et nous profiterons de
l'exprience de nos devanciers. Et  ce propos, Shandon, recevez mes
remerciments pour les soins que vous avez apports  l'quipement du
navire; il y a bien quelques mauvaises ttes dans l'quipage, que je
saurai mettre  la raison; mais, en somme, je n'ai que des loges 
vous donner.

Shandon s'inclina froidement. Sa position  bord du _Forward_, qu'il
croyait commander, tait fausse. Hatteras le comprit, et n'insista pas
davantage.

Quant  vous, messieurs, reprit-il en s'adressant  Wall et 
Johnson, je ne pouvais m'assurer le concours d'officiers plus
distingus par leur courage et leur exprience.

--Ma foi, capitaine, je suis votre homme, rpondit Johnson, et bien
que votre entreprise me semble un peu hardie, vous pouvez compter sur
moi jusqu'au bout.

--Et sur moi de mme, dit James Wall.

--Quant  vous, docteur, je sais ce que vous valez...

--Eh bien, vous en savez plus que moi, rpondit vivement le docteur.

--Maintenant, messieurs, reprit Hatteras, il est bon que vous
appreniez sur quels faits incontestables s'appuie ma prtention
d'arriver au ple. En 1817, _le Neptune_, d'Aberdeen, s'leva au nord
du Spitzberg jusqu'au quatre-vingt-deuxime degr. En 1826, le
clbre Parry, aprs son troisime voyage dans les mers polaires,
partit galement de la pointe du Spitzberg, et avec des
traneaux-barques monta  cent cinquante milles vers le nord. En
1852, le capitaine Inglefield pntra, dans l'entre de Smith, jusque
par soixante-dix-huit degrs trente-cinq minutes de latitude. Tous
ces navires taient anglais, et commands par des Anglais, nos
compatriotes.

Ici Hatteras fit une pause.

Je dois ajouter, reprit-il d'un air contraint, et comme si les
paroles ne pouvaient quitter ses lvres, je dois ajouter qu'en 1854
l'Amricain Kane, commandant le brick _l'Advance_, s'leva plus haut
encore, et que son lieutenant Morton, s'tant avanc  travers les
champs de glace, fit flotter le pavillon des tats-Unis au del du
quatre-vingt-deuxime degr. Ceci dit, je n'y reviendrai plus. Or, ce
qu'il faut savoir, c'est que les capitaines du _Neptune_, de
_l'Entreprise_, de _l'Isabelle_, de _l'Advance_ constatrent qu'
partir de ces hautes latitudes il existait un bassin polaire
entirement libre de glaces.

--Libre de glaces! s'cria Shandon, en interrompant le capitaine;
c'est impossible!

--Vous remarquerez, Shandon, reprit tranquillement Hatteras, dont
l'oeil brilla un instant, que je vous cite des faits et des noms 
l'appui. J'ajouterai que pendant la station du commandant Penny, en
1851, au bord du canal de Wellington, son lieutenant Stewart se trouva
galement en prsence d'une mer libre, et que cette particularit fut
confirme pendant l'hivernage de sir Edward Belcher, en 1853,  la
baie de Northumberland par soixante-seize degrs et cinquante-deux
minutes de latitude, et quatre-vingt-dix-neuf degrs et vingt minutes
de longitude; les rapports sont indiscutables, et il faudrait tre de
mauvaise foi pour ne pas les admettre.

--Cependant, capitaine, reprit Shandon, ces faits sont si
contradictoires...

--Erreur, Shandon, erreur! s'cria le docteur Clawbonny; ces faits ne
contredisent aucune assertion de la science; le capitaine me permettra
de vous le dire.

--Allez, docteur! rpondit Hatteras.

--Eh bien, coutez ceci, Shandon; il rsulte trs videmment des faits
gographiques et de l'tude des lignes isothermes que le point le plus
froid du globe n'est pas au ple mme; semblable au point magntique
de la terre, il s'carte du ple de plusieurs degrs. Ainsi les
calculs de Brewster, de Bergham et de quelques physiciens dmontrent
qu'il y a dans notre hmisphre deux ples de froid: l'un serait situ
en Asie par soixante-dix-neuf degrs trente minutes de latitude nord,
et par cent vingt degrs de longitude est; l'autre se trouverait en
Amrique par soixante dix-huit degrs de latitude nord et par
quatre-vingt dix-sept degrs de longitude ouest. Ce dernier est celui
qui nous occupe, et vous voyez, Shandon, qu'il se rencontre  plus de
douze degrs au-dessous du ple. Eh bien, je vous le demande, pourquoi
 ce point la mer ne serait-elle pas aussi dgage de glaces qu'elle
peut l'tre en t par le soixante-sixime parallle, c'est--dire au
sud de la baie de Baffin?

--Voil qui est bien dit, rpondit Johnson; monsieur Clawbonny parle
de ces choses comme un homme du mtier.

--Cela parat possible, reprit James Wall.

--Chimres et suppositions! hypothses pures! rpliqua Shandon avec
enttement.

--Eh bien, Shandon, reprit Hatteras, considrons les deux cas: ou la
mer est libre de glaces, ou elle ne l'est pas, et dans ces deux
suppositions rien ne peut nous empcher de gagner le ple. Si elle est
libre, le _Forward_ nous y conduira sans peine; si elle est glace,
nous tenterons l'aventure sur nos traneaux. Vous m'accorderez que
cela n'est pas impraticable; une fois parvenus avec notre brick
jusqu'au quatre-vingt-troisime degr, nous n'aurons pas plus de six
cents milles[1]  faire pour atteindre le ple.

  [1]  278 lieues.

--Et que sont six cents milles, dit vivement le docteur, quand il est
constant qu'un Cosaque, Alexis Markoff, a parcouru sur la mer
Glaciale, le long de la cte septentrionale de l'empire russe, avec
des traneaux tirs par des chiens, un espace de huit cents milles en
vingt-quatre jours?

--Vous l'entendez, Shandon, rpondit Hatteras, et dites-moi si des
Anglais peuvent faire moins qu'un Cosaque?

--Non, certes! s'cria le bouillant docteur.

--Non, certes! rpta le matre d'quipage.

--Eh bien, Shandon? demanda le capitaine.

--Capitaine, rpondit froidement Shandon, je ne puis que vous rpter
mes premires paroles: j'obirai.

--Bien. Maintenant, reprit Hatteras, songeons  notre situation
actuelle; nous sommes pris par les glaces, et il me parat impossible
de nous lever cette anne dans le dtroit de Smith. Voici donc ce
qu'il convient de faire.

Hatteras dplia sur la table l'une de ces excellentes cartes publies,
en 1859, par ordre de l'Amiraut.

Veuillez me suivre, je vous prie. Si le dtroit de Smith nous est
ferm, il n'en est pas de mme du dtroit de Lancastre, sur la cte
ouest de la mer de Baffin; selon moi, nous devons remonter ce dtroit
jusqu' celui de Barrow, et de l jusqu' l'le Beechey; la route a
t cent fois parcourue par des navires  voiles; nous ne serons donc
pas embarrasss avec un brick  hlice. Une fois  l'le Beechey, nous
suivrons le canal Wellington aussi avant que possible, vers le nord,
jusqu'au dbouch de ce chenal qui fait communiquer le canal
Wellington avec le canal de la Reine,  l'endroit mme o fut aperue
la mer libre. Or, nous ne sommes qu'au 20 mai; dans un mois, si les
circonstances nous favorisent, nous aurons atteint ce point, et de l
nous nous lancerons vers le ple. Qu'en pensez-vous, messieurs?

--C'est videmment, rpondit Johnson, la seule route  prendre.

--Eh bien, nous la prendrons, et ds demain. Que ce dimanche soit
consacr au repos; vous veillerez, Shandon,  ce que les lectures de
la Bible soient rgulirement faites; ces pratiques religieuses ont
une influence salutaire sur l'esprit des hommes, et un marin surtout
doit mettre sa confiance en Dieu.

--C'est bien, capitaine, rpondit Shandon, qui sortit avec le
lieutenant et le matre d'quipage.

--Docteur, fit John Hatteras en montrant Shandon, voil un homme
froiss que l'orgueil a perdu; je ne peux plus compter sur lui.

Le lendemain, le capitaine fit mettre de grand matin la pirogue  la
mer; il alla reconnatre les ice-bergs du bassin, dont la largeur
n'excdait pas deux cents yards[1]. Il remarqua mme que par suite
d'une lente pression des glaces, ce bassin menaait de se rtrcir; il
devenait donc urgent d'y pratiquer une brche, afin que le navire ne
ft pas cras dans cet tau de montagnes; aux moyens employs par
John Hatteras, on vit bien que c'tait un homme nergique.

  [1]  182 mtres.

Il fit d'abord tailler des degrs dans la muraille glace, et il
parvint au sommet d'un ice-berg; il reconnut de l qu'il lui serait
facile de se frayer un chemin vers le sud-ouest; d'aprs ses ordres,
on creusa un fourneau de mine presque au centre de la montagne; ce
travail, rapidement men, fut termin dans la journe du lundi.

Hatteras ne pouvait compter sur ses blasting-cylinders de huit  dix
livres de poudre, dont l'action et t nulle sur des masses
pareilles; ils n'taient bons qu' briser les champs de glace; il fit
donc dposer dans le fourneau mille livres de poudre, dont la
direction expansive fut soigneusement calcule. Cette mine, munie
d'une longue mche entoure de gutta-percha, vint aboutir au dehors.
La galerie, conduisant au fourneau, fut remplie avec de la neige et
des quartiers de glaons, auxquels le froid de la nuit suivante devait
donner la duret du granit. En effet, la temprature, sous l'influence
du vent d'est, descendit  douze degrs (-11 cent.).

Le lendemain,  sept heures, _le Forward_ se tenait sous vapeur, prt
 profiter de la moindre issue. Johnson fut charg d'aller mettre le
feu  la mine; la mche avait t calcule de manire  brler une
demi-heure avant de communiquer le feu aux poudres. Johnson eut donc
le temps suffisant de regagner le bord; en effet, dix minutes aprs
avoir excut les ordres d'Hatteras, il revenait  son poste.

L'quipage se tenait sur le pont, par un temps sec et assez clair; la
neige avait cess de tomber; Hatteras, debout sur la dunette avec
Shandon et le docteur, comptait les minutes sur son chronomtre.

A huit heures trente-cinq minutes, une explosion sourde se fit
entendre, et beaucoup moins clatante qu'on ne l'et suppose. Le
profil des montagnes fut brusquement modifi, comme dans un
tremblement de terre; une fume paisse et blanche fusa vers le ciel 
une hauteur considrable, et de longues crevasses zbrrent les flancs
de l'ice-berg, dont la partie suprieure, projete au loin, retombait
en dbris autour du _Forward_.

Mais la passe n'tait pas encore libre; d'normes quartiers de glace,
arc-bouts sur les montagnes adjacentes, demeuraient suspendus en
l'air, et l'on pouvait craindre que l'enceinte ne se refermt par leur
chute.

Hatteras jugea la situation d'un coup d'oeil.

Wolsten! s'cria-t-il.

L'armurier accourut.

Capitaine! fit-il.

--Chargez la pice de l'avant  triple charge, dit. Hatteras, et
bourrez aussi fortement que possible.

--Nous allons donc attaquer cette montagne  boulets de canon? dit le
docteur.

--Non, rpondit Hatteras. C'est inutile. Pas de boulet, Wolsten, mais
une triple charge de poudre. Faites vite.

Quelques instants aprs, la pice tait charge.

Que veut-il faire sans boulet? dit Shandon entre ses dents.

--On le verra bien, rpondit le docteur.

--Nous sommes pars, capitaine, s'cria Wolsten.

--Bien, rpondit Hatteras. Brunton! cria-t-il  l'ingnieur,
attention! Quelques tours en avant.

Brunton ouvrit les tiroirs, et l'hlice se mit en mouvement; _le
Forward_ s'approcha de la montagne mine.

Visez bien  la passe, cria le capitaine  l'armurier.

Celui-ci obit; lorsque le brick ne fut plus qu' une demi-encablure,
Hatteras cria:

Feu!

Une dtonation formidable suivit son commandement, et les blocs
branls par la commotion atmosphrique furent prcipits soudain dans
la mer. Cette agitation des couches d'air avait suffi.

A toute vapeur! Brunton, s'cria Hatteras. Droit dans la passe,
Johnson.

Johnson tenait la barre; le brick, pouss par son hlice, qui se
vissait dans les flots cumants, s'lana au milieu du passage libre
alors. Il tait temps. _Le Forward_ franchissait  peine cette
ouverture, que sa prison se refermait derrire lui.

Le moment fut palpitant, et il n'y avait  bord qu'un coeur ferme et
tranquille: celui du capitaine. Aussi l'quipage, merveill de la
manoeuvre, ne put retenir le cri de:

Hourrah pour John Hatteras!




CHAPITRE XIV.

EXPDITIONS A LA RECHERCHE DE FRANKLIN.


Le mercredi 23 mai, _le Forward_ avait repris son aventureuse
navigation, louvoyant adroitement au milieu des packs et des
ice-bergs, grce  sa vapeur, cette force obissante qui manqua  tant
de navigateurs des mers polaires; il semblait se jouer au milieu de
ces cueils mouvants; on et dit qu'il reconnaissait la main d'un
matre expriment, et, comme un cheval sous un cuyer habile, il
obissait  la pense de son capitaine.

La temprature remontait. Le thermomtre marqua  six heures du matin
vingt-six degrs (-3 centig.),  six heures du soir vingt-neuf degrs
(-2 centig.), et  minuit vingt-cinq degrs (-4 centig.); le vent
soufflait lgrement du sud-est.

Le jeudi, vers les trois heures du matin, _le Forward_ arriva en vue
de la baie Possession, sur la cte d'Amrique,  l'entre du dtroit
de Lancastre; bientt le cap Burney fut entrevu. Quelques Esquimaux se
dirigrent vers le navire; mais Hatteras ne prit pas le loisir de les
attendre.

Les pics de Byam-Martin qui dominent le cap Liverpool, laisss sur la
gauche, se perdirent dans la brume du soir; celle-ci empcha de
relever le cap Hay, dont la pointe, trs-basse d'ailleurs, se confond
avec les glaces de la cte, circonstance qui rend souvent fort
difficile la dtermination hydrographique des mers polaires.

Les puffins, les canards, les mouettes blanches se montraient en
trs-grand nombre. La latitude par observation donna 7401', et la
longitude, d'aprs le chronomtre, 7715'.

Les deux montagnes de Catherine et d'Elisabeth levaient au-dessus des
nuages leur chaperon de neige.

Le vendredi,  dix heures, le cap Warender fut dpass sur la cte
droite du dtroit, et sur la gauche, l'Admiralty-Inlet, baie encore
peu explore par des navigateurs qui avaient hte de se porter dans
l'ouest. La mer devint assez forte, et souvent les lames balayrent le
pont du brick en y projetant des morceaux de glace. Les terres de la
cte nord offraient aux regards de curieuses apparences avec leurs
hautes tables presque niveles, qui rpercutaient les rayons du
soleil.

Hatteras et voulu prolonger les terres septentrionales, afin de
gagner au plus tt l'le Beechey et l'entre du canal Wellington; mais
une banquise continue l'obligeait,  son grand dplaisir, de suivre
les passes du sud.

Ce fut pour cette raison que, le 26 mai, au milieu d'un brouillard
sillonn de neige, _le Forward_ se trouva par le travers du cap York;
une montagne d'une grande hauteur et presque  pic le fit reconnatre;
le temps s'tant un peu lev, le soleil parut un instant vers midi, et
permit de faire une assez bonne observation: 744' de latitude, et
8423' de longitude. _Le Forward_ se trouvait donc  l'extrmit du
dtroit de Lancastre.

Hatteras montrait sur ses cartes, au docteur, la route suivie et 
suivre. Or, la position du brick tait intressante en ce moment.

J'aurais voulu, dit-il, me trouver plus au nord, mais  l'impossible
nul n'est tenu; voyez, voici notre situation exacte.

Le capitaine pointa sa carte  peu de distance du cap York.

Nous sommes au milieu de ce carrefour ouvert  tous les vents, et
form par les dbouchs du dtroit de Lancastre, du dtroit de Barrow,
du canal de Wellington, et du passage du Rgent; c'est un point auquel
ont ncessairement abouti tous les navigateurs de ces mers.

--Eh bien, rpondit le docteur, cela devait tre embarrassant pour
eux; c'est un vritable carrefour, comme vous dites, auquel viennent
se croiser quatre grandes routes, et je ne vois pas de poteaux
indicateurs du vrai chemin! Comment donc les Parry, les Ross, les
Franklin, ont-ils fait?

--Ils n'ont pas fait, docteur, ils se sont laiss faire: ils n'avaient
pas le choix, je vous assure; tantt le dtroit de Barrow se fermait
pour l'un, qui, l'anne suivante, s'ouvrait pour l'autre; tantt le
navire se sentait invitablement entran vers le passage du Rgent.
Il est arriv de tout cela, que, par la force des choses, on a foi par
connatre ces mers si embrouilles.

--Quel singulier pays! fit le docteur, en considrant la carte; comme
tout y est dchiquet, dchir, mis en morceaux, sans aucun ordre,
sans aucune logique! Il semble que les terres voisines du ple Nord ne
soient ainsi morceles que pour en rendre les approches plus
difficiles, tandis que dans l'autre hmisphre elles se terminent par
des pointes tranquilles et effiles comme le cap Horn, le cap de
Bonne-Esprance et la pninsule Indienne! Est-ce la rapidit plus
grande de l'quateur qui a ainsi modifi les choses, tandis que les
terres extrmes, encore fluides aux premiers jours du monde, n'ont pu
se condenser, s'agglomrer les unes aux autres, faute d'une rotation
assez rapide?

--Cela doit tre, car il y a une logique  tout ici-bas, et rien ne
s'y est fait sans des motifs que Dieu permet quelquefois aux savants
de dcouvrir; ainsi, docteur, usez de la permission.

--Je serai malheureusement discret, capitaine. Mais quel vent
effroyable rgne dans ce dtroit? ajouta le docteur en
s'encapuchonnant de son mieux.

--Oui, la brise du nord y fait rage surtout, et nous carte de notre
route.

--Elle devrait cependant repousser les glaces au sud et laisser le
chemin libre.

--Elle le devrait, docteur, mais le vent ne fait pas toujours ce qu'il
doit. Voyez! cette banquise parat impntrable. Enfin, nous
essayerons d'arriver  l'le Griffith, puis de contourner l'le
Cornwallis pour gagner le canal de la Reine, sans passer par le canal
de Wellington. Et cependant, je veux absolument toucher  l'le
Beechey, afin d'y refaire ma provision de charbon.

--Comment cela? rpondit le docteur tonn.

--Sans doute; d'aprs l'ordre de l'Amiraut, de grandes provisions ont
t dposes sur cette le, afin de pourvoir aux expditions futures,
et, quoi que le capitaine MacClintock ait pu prendre en aot 1859, je
vous assure qu'il en restera pour nous.

--Au fait, dit le docteur, ces parages ont t explors pendant quinze
ans, et, jusqu'au jour ou la preuve certaine de la perte de Franklin a
t acquise, l'Amiraut a toujours entretenu cinq ou six navires dans
ces mers. Si je ne me trompe, mme, l'le Griffith, que je vois l sur
la carte, presque au milieu du carrefour, est devenue le rendez-vous
gnral des navigateurs.

--Cela est vrai, docteur, et la malheureuse expdition de Franklin a
eu pour rsultat de nous faire connatre ces lointaines contres.

--C'est juste, capitaine, car les expditions ont t nombreuses
depuis 1845. Ce ne fut qu'en 1848 que l'on s'inquita de la
disparition de l'_Erebus_ et du _Terror_, les deux navires de
Franklin. On voit alors le vieil ami de l'amiral, le docteur
Richardson, g de soixante-dix ans, courir au Canada et remonter la
rivire Coppermine jusqu' la mer Polaire; de son ct, James Ross,
commandant l'_Entreprise_ et l'_Investigator_, appareille d'Uppernawik
en 1848, et arrive au cap York o nous sommes en ce moment. Chaque
jour, il jette  la mer un baril contenant des papiers destins 
faire connatre sa position; pendant la brume, il tire le canon; la
nuit, il lance des fuses et brle des feux de Bengale, ayant soin de
se tenir toujours sous une petite voilure; enfin il hiverne au port
Lopold de 1848  1849; l, il s'empare d'une grande quantit de
renards blancs, fait river  leur cou des colliers de cuivre sur
lesquels tait grave l'indication de la situation des navires et des
dpts de vivres, et il les fait disperser dans toutes les directions;
puis au printemps, il commence  fouiller les ctes de North-Sommerset
sur des traneaux, au milieu de dangers et de privations qui rendirent
presque tous ses hommes malades ou estropis, levant des cairns[1]
dans lesquels il enfermait des cylindres de cuivre, avec les notes
ncessaires pour rallier l'expdition perdue; pendant son absence, le
lieutenant MacClure explorait sans rsultat les ctes septentrionales
du dtroit de Barrow. Il est  remarquer, capitaine, que James Ross
avait sous ses ordres deux officiers destins  devenir clbres plus
tard, MacClure qui franchit le passage du nord-ouest, MacClintock qui
dcouvrit les restes de Franklin.

  [1]  Petites pyramides de pierres.

--Deux bons et braves capitaines, aujourd'hui, deux braves Anglais;
continuez, docteur, l'histoire de ces mers que vous possdez si bien;
il y a toujours  gagner aux rcits de ces tentatives audacieuses.

--Eh bien, pour en terminer avec James Ross, j'ajouterai qu'il essaya
de gagner l'le Melville plus  l'ouest; mais il faillit perdre ses
navires, et, pris par les glaces, il fut ramen malgr lui jusque dans
la mer de Baffin.

--Ramen, fit Hatteras en fronant le sourcil, ramen malgr lui!

--Il n'avait rien dcouvert, reprit le docteur; ce fut  partir de
cette anne 1850 que les navires anglais ne cessrent de sillonner ces
mers, et qu'une prime de vingt mille livres[1] fut promise  toute
personne qui dcouvrirait les quipages de l'_Erebus_ et du _Terror_.
Dj en 1848, les capitaines Kellet et Moore, commandant l'_Hrald et
_le Plover_, tentaient de pntrer par le dtroit de Behring.
J'ajouterai que pendant les annes 1850 et 1851, le capitaine Austin
hiverna  l'le Cornwallis, le capitaine Penny explora sur
l'_Assistance_ et _la Rsolue_ le canal Wellington, le vieux John
Ross, le hros du ple magntique, repartit sur son yacht _le Flix_ 
la recherche de son ami, le brick _le Prince-Albert_ fit un premier
voyage aux frais de Lady Franklin, et enfin que deux navires
amricains expdis par Grinnel avec le capitaine Haven, entrans
hors du canal de Wellington, furent rejets dans le dtroit de
Lancastre. Ce fut pendant cette anne que MacClintock, alors
lieutenant d'Austin, poussa jusqu' l'le Melville et au cap Dundac,
points extrmes atteints par Parry en 1819, et que l'on trouva  l'le
Beechey des traces de l'hivernage de Franklin en 1845.

  [1]  500,000 francs.

--Oui, rpondit Hatteras, trois de ses matelots y avaient t inhums,
trois hommes plus chanceux que les autres!

--De 1851  1852, continua le docteur, en approuvant du geste la
remarque d'Hatteras, nous voyons _le Prince-Albert_ entreprendre un
second voyage avec le lieutenant franais Bellot; il hiverne 
Batty-Bay dans le dtroit du Prince Rgent, explore le sud-ouest de
Sommerset, et en reconnat la cte jusqu'au cap Walker. Pendant ce
temps, l'_Entreprise_ et l'_Investigator_, de retour en Angleterre,
passaient sous le commandement de Collinson et de Mac Clure, et
rejoignaient Kellet et Moore au dtroit de Behring; tandis que
Collinson revenait hiverner  Hong-Kong, MacClure marchait en avant,
et, aprs trois hivernages, de 1850  1851, de 1851  1852, de 1852 
1853, il dcouvrait le passage du nord-ouest, sans rien apprendre sur
le sort de Franklin. De 1852  1853, une nouvelle expdition compose
de trois btiments  voile, _l'Assistance, le Rsolute le North-Star_,
et de deux bateaux  vapeur, _le Pionnier_ et _l'Intrpide_, mit  la
voile sous le commandement de sir Edward Belcher, avec le capitaine
Kellet pour second; sir Edward visita le canal de Wellington, hiverna
 la baie de Northumberland, et parcourut la cte, tandis que Kellet,
poussant jusqu' Bridport dans l'le de Melville, explorait sans
succs cette partie des terres borales. Mais alors le bruit se
rpandit en Angleterre que deux navires, abandonns au milieu des
glaces, avaient t aperus non loin des ctes de la Nouvelle-cosse.
Aussitt, lady Franklin arme le petit steamer  hlice _l'Isabelle_,
et le capitaine Inglefied, aprs avoir remont la baie de Baffin
jusqu' la pointe Victoria par le quatre-vingtime parallle, revient
 l'le Beechey sans plus de succs. Au commencement de 1855,
l'amricain Grinnel fait les frais d'une nouvelle expdition, et le
docteur Kane, cherchant  pntrer jusqu'au ple....

--Mais il ne l'a pas fait, s'cria violemment Hatteras, et Dieu en
soit lou! Ce qu'il n'a pas fait, nous le ferons!

--Je le sais, capitaine, rpondit le docteur, et si j'en parle, c'est
que cette expdition se rattache forcment aux recherches de Franklin.
D'ailleurs, elle n'eut aucun rsultat. J'allais omettre de vous dire
que l'Amiraut, considrant l'le Beechey comme le rendez-vous gnral
des expditions, chargea en 1853 le steamer _le Phnix_, capitaine
Inglefied, d'y transporter des provisions; ce marin s'y rendit avec le
lieutenant Bellot, et perdit ce brave officier qui pour la seconde
fois mettait son dvouement au service de l'Angleterre; nous pouvons
avoir des dtails d'autant plus prcis sur cette catastrophe, que
Johnson, notre matre d'quipage, fut tmoin de ce malheur.

--Le lieutenant Bellot tait un brave Franais, dit Hatteras, et sa
mmoire est honore en Angleterre.

--Alors, reprit le docteur, les navires de l'escadre Belcher
commencent  revenir peu  peu; pas tous, car sir Edward dut
abandonner _l'Assistance_ en 1854, ainsi que MacClure avait fait de
_l'Investigator_ en 1853. Sur ces entrefaites, le docteur Rae, par une
lettre date du 29 juillet 1854, et adresse de Repulse-Bay o il
tait parvenu par l'Amrique, fit connatre que les Esquimaux de la
terre du roi Guillaume possdaient diffrents objets provenant de
_l'Erebus_ et du _Terror_; pas de doute possible alors sur la destine
de l'expdition; _le Phnix, le North-Star_, et le navire de Collinson
revinrent en Angleterre; il n'y eut plus de btiment anglais dans les
mers arctiques. Mais si le gouvernement semblait avoir perdu tout
espoir, lady Franklin esprait encore, et des dbris de sa fortune
elle quipa le Fox, command par MacClintock; il partit en 1857,
hiverna dans les parages o vous nous tes apparu, capitaine, parvint
 l'le Beechey, le 11 aot 1858, hiverna une seconde fois au dtroit
de Bellot, reprit ses recherches en fvrier 1859, le 6 mai, dcouvrit
le document qui ne laissa plus de doute sur la destine de _l'Erebus_
et du _Terror_, et revint en Angleterre  la fin de la mme anne.
Voil tout ce qui s'est pass pendant quinze ans dans ces contres
funestes, et depuis le retour du _Fox_, pas un navire n'est revenu
tenter la fortune au milieu de ces dangereuses mers!

--Eh bien, nous la tenterons! rpondit Hatteras.




CHAPITRE XV.

LE FORWARD REJET DANS LE SUD.


Le temps s'claircit vers le soir, et la terre se laissa distinguer
clairement entre le cap Sepping et le cap Clarence, qui s'avance vers
l'est, puis au sud, et est reli  la cte de l'ouest par une langue
de terre assez basse. La mer tait libre de glaces  l'entre du
dtroit du Rgent; mais, comme si elle et voulu barrer la route du
nord au _Forward_, elle formait une banquise impntrable au del du
port Lopold.

Hatteras, trs-contrari sans en rien laisser paratre, dut recourir 
ses ptards pour forcer l'entre du port Lopold; il l'atteignit 
midi, le dimanche, 27 mai; le brick fut solidement ancr sur de gros
ice-bergs, qui avaient l'aplomb, la duret et la solidit du roc.

Aussitt le capitaine, suivi du docteur, de Johnson et de son chien
Duk, s'lana sur la glace, et ne tarda pas  prendre terre. Duk
gambadait de joie; d'ailleurs, depuis la reconnaissance du capitaine,
il tait devenu trs-sociable et trs-doux, gardant ses rancunes pour
certains hommes de l'quipage, que son matre n'aimait pas plus que
lui.

Le port se trouvait dbloqu de ces glaces que les brises de l'est y
entassent gnralement; les terres coupes  pic prsentaient  leur
sommet de gracieuses ondulations de neige. La maison et le fanal,
construits par James Ross, se trouvaient encore dans un certain tat
de conservation; mais les provisions paraissaient avoir t saccages
par les renards, et par les ours mme, dont on distinguait des traces
rcentes; la main des hommes ne devait pas tre trangre  cette
dvastation, car quelques restes de huttes d'Esquimaux se voyaient sur
le bord de la baie.

Les six tombes, renfermant six des marins de _l'Entreprise_ et de
_l'Investigator_, se reconnaissaient  un lger renflement de la
terre; elles avaient t respectes par toute la race nuisible, hommes
ou animaux.

En mettant le pied pour la premire fois sur les terres borales, le
docteur prouva une motion vritable; on ne saurait se figurer les
sentiments dont le coeur est assailli,  la vue de ces restes de
maisons, de tentes, de huttes, de magasins, que la nature conserve si
prcieusement dans les pays froids.

Voil, dit-il  ses compagnons, cette rsidence que James Ross
lui-mme nomma le Camp du Refuge. Si l'expdition de Franklin et
atteint cet endroit, elle tait sauve. Voici la machine qui fut
abandonne ici-mme, et le pole tabli sur la plate-forme, auquel
l'quipage du Prince-Albert se rchauffa en 1851; les choses sont
restes dans le mme tat, et l'on pourrait croire que Kennedy, son
capitaine, a quitt d'hier ce port hospitalier. Voici la chaloupe qui
l'abrita pendant quelques jours, lui et les siens, car ce Kennedy,
spar de son navire, fut vritablement sauv par le lieutenant Bellot
qui brava la temprature d'octobre pour le rejoindre.

--Un brave et digne officier que j'ai connu, dit Johnson.

Pendant que le docteur recherchait avec l'enthousiasme d'un antiquaire
les vestiges des prcdents hivernages, Hatteras s'occupait de
rassembler les provisions et le combustible qui ne se trouvaient qu'en
trs-petite quantit. La journe du lendemain fut employe  les
transporter  bord. Le docteur parcourait le pays, sans trop
s'loigner du navire, et dessinait les points de vue les plus
remarquables. La temprature s'levait peu  peu; la neige amoncele
commenait  fondre. Le docteur fit une collection assez complte des
oiseaux du nord, tels que la mouette, le diver, les molly-nochtes, le
canard dredon, qui ressemble aux canards ordinaires, avec la poitrine
et le dos blancs, le ventre bleu, le dessus de la tte bleu, le reste
du plumage blanc nuanc de quelques teintes vertes; plusieurs d'entre
eux avaient dj le ventre dpouill de ce joli dredon dont le mle
et la femelle se servent pour ouater leur nid. Le docteur aperut
aussi de gros phoques respirant  la surface de la glace, mais il ne
put en tirer un seul.

Dans ses excursions, il dcouvrit la pierre des mares o sont gravs
les signes suivants,

                      [E  I]
                       1849

qui indiquent le passage de l'_Entreprise_ et de l'_Investigator_; il
poussa jusqu'au cap Clarence,  l'endroit mme ou John et James Ross
en 1833 attendaient si impatiemment la dbcle des glaces. La terre
tait jonche d'ossements et de crnes d'animaux, et l'on distinguait
encore les traces d'habitation d'Esquimaux.

Le docteur avait eu l'ide d'lever un cairn au port Lopold, et d'y
dposer une note indiquant le passage du Forward et le but de
l'expdition. Mais Hatteras s'y opposa formellement; il ne voulait pas
laisser derrire lui des traces dont quelque concurrent et pu
profiter. Malgr ses bonnes raisons, le docteur fut oblig de cder 
la volont du capitaine. Shandon ne fut pas le dernier  blmer cet
enttement, car, en cas de catastrophe, aucun navire n'aurait pu
s'lancer au secours du _Forward_.

Hatteras ne voulut pas se rendre  ces raisons. Son chargement tant
termin le lundi soir, il tenta encore une fois de s'lever au nord en
forant la banquise, mais aprs de dangereux efforts, il dut se
rsigner  redescendre le canal du Rgent; il ne voulait  aucun prix
demeurer au port Lopold, qui ouvert aujourd'hui pouvait tre ferm
demain par un dplacement inattendu des ice-fields, phnomne
trs-frquent dans ces mers et dont les navigateurs doivent
particulirement se dfier.

Si Hatteras ne laissait pas percer ses inquitudes au dehors, au
dedans il les ressentait avec une extrme violence; il voulait aller
au nord et se trouvait forc de marcher au sud! o arriverait-il
ainsi? allait-il reculer jusqu' Victoria-Harbour dans le golfe
Boothia, o hiverna sir John Ross en 1833? trouverait-il le dtroit de
Bellot libre  cette poque, et, contournant North-Sommerset,
pourrait-il remonter par le dtroit de Peel? Ou bien, se verrait-il
captur pendant plusieurs hivers comme ses devanciers, et oblig
d'puiser ses forces et ses approvisionnements?

Ces craintes fermentaient dans sa tte; mais il fallait prendre un
parti; il vira de bord, et s'enfona vers le sud.

Le canal du prince Rgent conserve une largeur  peu prs uniforme
depuis le port Lopold jusqu' la baie Adlade. _Le Forward_ marchait
rapidement au milieu des glaons, plus favoris que les navires
prcdents, dont la plupart mirent un grand mois  descendre ce canal,
mme dans une saison meilleure; il est vrai que ces navires, sauf _le
Fox_, n'ayant pas la vapeur  leur disposition, subissaient les
caprices d'un vent incertain et souvent contraire.

L'quipage se montrait gnralement enchant de quitter les rgions
borales; il paraissait peu goter ce projet d'atteindre le ple; il
s'effrayait volontiers des rsolutions d'Hatteras, dont la rputation
d'audace n'avait rien de rassurant. Hatteras cherchait  profiter de
toutes les occasions d'aller en avant, quelles qu'en fussent les
consquences. Et cependant dans les mers borales, avancer c'est bien,
mais il faut encore conserver sa position, et ne pas se mettre en
danger de la perdre.

_Le Forward_ filait  toute vapeur; sa fume noire allait se
contourner en spirales sur les pointes clatantes des ice-bergs; le
temps variait sans cesse, passant d'un froid sec  des brouillards de
neige avec une extrme rapidit. Le brick, d'un faible tirant d'eau,
rangeait de prs la cte de l'ouest; Hatteras ne voulait pas manquer
l'entre du dtroit de Bellot, car le golfe de Boothia n'a d'autre
sortie au sud que le dtroit mal connu de _la Fury_ et de _l'Hcla_;
ce golfe devenait donc une impasse, si le dtroit de Bellot tait
manqu ou devenait impraticable.

Le soir, _le Forward_ fut en vue de la baie d'Elwin, que l'on reconnut
 ses hautes roches perpendiculaires; le mardi matin, on aperut la
baie Batty, o, le 10 septembre 1851, le Prince-Albert s'ancra pour un
long hivernage. Le docteur, sa lunette aux yeux, observait la cte
avec intrt. De ce point rayonnrent les expditions qui tablirent
la configuration gographique de North-Sommerset. Le temps tait clair
et permettait de distinguer les profondes ravines dont la baie est
entoure.

Le docteur et matre Johnson, seuls peut-tre, s'intressaient  ces
contres dsertes. Hatteras, toujours courb sur ses cartes, causait
peu; sa taciturnit s'accroissait avec la marche du brick vers le sud;
il montait souvent sur la dunette, et l, les bras croiss, l'oeil
perdu dans l'espace, il demeurait souvent des heures entires  fixer
l'horizon. Ses ordres, s'il en donnait, taient brefs et rudes.
Shandon gardait un silence froid, et peu  peu se retirant en
lui-mme, il n'eut plus avec Hatteras que les relations exiges par
les besoins du service; James Wall restait dvou  Shandon, et
modelait sa conduite sur la sienne. Le reste de l'quipage attendait
les vnements, prt  en profiter dans son propre intrt. Il n'y
avait plus  bord cette unit de penses, cette communion d'ides si
ncessaire pour l'accomplissement des grandes choses. Hatteras le
savait bien.

On vit pendant la journe deux baleines filer rapidement vers le sud;
on aperut galement un ours blanc qui fut salu de quelques coups de
fusil sans succs apparent. Le capitaine connaissait le prix d'une
heure dans ces circonstances, et ne permit pas de poursuivre l'animal.

Le mercredi matin, l'extrmit du canal du Rgent fut dpasse;
l'angle de la cte ouest tait suivi d'une profonde courbure de la
terre. En consultant sa carte, le docteur reconnut la pointe de
Sommerset-House ou pointe Fury.

Voil, dit-il  son interlocuteur habituel, l'endroit mme o se
perdit le premier navire anglais envoy dans ces mers en 1815, pendant
le troisime voyage que Parry faisait au ple; _la Fury_ fut tellement
maltraite par les glaces  son second hivernage, que l'quipage dut
l'abandonner et revenir en Angleterre sur sa conserve _l'Hcla_.

--Avantage vident d'avoir un second navire, rpondit Johnson; c'est
une prcaution que les navigateurs polaires ne doivent pas ngliger;
mais le capitaine Hatteras n'tait pas homme  s'embarrasser d'un
compagnon!

--Est-ce que vous le trouvez imprudent, Johnson? demanda le docteur.

--Moi? je ne trouve rien, monsieur Clawbonny. Tenez, voyez sur la cte
ces pieux qui soutiennent encore quelques lambeaux d'une tente  demi
pourrie.

--Oui, Johnson; c'est l que Parry dbarqua tous les
approvisionnements de son navire, et, si ma mmoire est fidle, le
toit de la maison qu'il construisit tait fait d'un hunier recouvert
par les manoeuvres courantes de _la Fury_.

--Cela a d bien changer depuis 1825.

--Mais pas trop, Johnson. En 1829, John Ross trouva la sant et le
salut de son quipage dans cette fragile demeure. En 1851, lorsque le
prince Albert y envoya une expdition, cette maison subsistait encore;
le capitaine Kennedy la fit rparer, il y a neuf ans de cela. Il
serait intressant pour nous de la visiter, mais Hatteras n'est pas
d'humeur  s'arrter!

--Et il a sans doute raison, monsieur Clawbonny; si le temps est
l'argent en Angleterre, ici c'est le salut, et pour un jour de retard,
une heure mme, on s'expose  compromettre tout un voyage. Laissons-le
donc agir  sa guise.

Pendant la journe du jeudi 1er juin, la baie qui porte le nom de baie
Creswell, fut coupe diagonalement par _le Forward_; depuis la pointe
de la Fury, la cte s'levait vers le nord en rochers perpendiculaires
de trois cents pieds de hauteur; au sud, elle tendait  s'abaisser;
quelques sommets neigeux prsentaient aux regards des tables nettement
coupes, tandis que les autres, affectant des formes bizarres,
projetaient dans la brume leurs pyramides aigus.

Le temps se radoucit pendant cette journe, mais au dtriment de sa
clart; on perdit la terre de vue; le thermomtre remonta 
trente-deux degrs (0 centig.) quelques gelinottes voletaient a et
l, et des troupes d'oies sauvages pointaient vers le nord; l'quipage
dut se dbarrasser d'une partie de ses vtements; on sentait
l'influence de la saison d't dans ces contres arctiques.

Vers le soir, _le Forward_ doubla le cap Garry  un quart de mille du
rivage par un fond de dix  douze brasses, et ds lors il rangea la
cte de prs jusqu' la baie Brentford. C'tait sous cette latitude
que devait se rencontrer le dtroit de Bellot, dtroit que sir John
Ross ne souponna mme pas dans son expdition de 1828; ses cartes
indiquent une cte non interrompue, dont il a not et nomm les
moindres irrgularits avec le plus grand soin; il faut donc admettre
qu' l'poque de son exploration l'entre du dtroit, compltement
ferme par les glaces, ne pouvait en aucune faon se distinguer de la
terre elle-mme.

Ce dtroit fut rellement dcouvert par le capitaine Kennedy dans une
excursion faite en avril 1852; il lui donna le nom du lieutenant
Bellot, juste tribut, dit-il, aux importants services rendus 
notre expdition par l'officier franais.




CHAPITRE XVI.

LE PLE MAGNTIQUE


Hatteras, en s'approchant de ce dtroit, sentit redoubler ses
inquitudes; en effet, le sort de son voyage allait se dcider;
jusqu'ici il avait fait plus que ses prdcesseurs, dont le plus
heureux, MacClintock, mit quinze mois  atteindre cette partie des
mers polaires; mais c'tait peu, et rien mme, s'il ne parvenait 
franchir le dtroit de Bellot; ne pouvant revenir sur ses pas, il se
voyait bloqu jusqu' l'anne suivante.

Aussi il ne voulut s'en rapporter qu' lui-mme du soin d'examiner la
cte; il monta dans le nid de pie, et il y passa plusieurs heures de
la matine du samedi.

L'quipage se rendait parfaitement compte de la situation du navire;
un profond silence rgnait  bord; la machine ralentit ses mouvements;
_le Forward_ se tint aussi prs de terre que possible; la cte tait
hrisse de ces glaces que les plus chauds ts ne parviennent pas 
dissoudre; il fallait un oeil habile pour dmler une entre au milieu
d'elles.

Hatteras comparait ses cartes et la terre. Le soleil s'tant montr un
instant vers midi, il fit prendre par Shandon et Wall une observation
assez exacte qui lui fut transmise  voix haute.

Il y eut l une demi-journe d'anxit pour tous les esprits. Mais
soudain, vers deux heures, ces paroles retentissantes tombrent du
haut du mt de misaine:

Le cap  l'ouest, et forcez de vapeur.

Le brick obit instantanment; il tourna sa proue vers le point
indiqu; la mer cuma sous les branches de l'hlice, et _le Forward_
s'lana  toute vitesse entre deux ice-streams convulsionns.

Le chemin tait trouv; Hatteras redescendit sur la dunette, et
l'ice-master remonta  son poste.

Eh bien, capitaine, dit le docteur, nous sommes donc enfin entrs
dans ce fameux dtroit?

--Oui, rpondit Hatteras en baissant la voix; mais ce n'est pas tout
que d'y entrer, il faut encore en sortir.

Et sur cette parole, il regagna sa cabine.

Il a raison, se dit le docteur; nous sommes l comme dans une
souricire, sans grand espace pour manoeuvrer, et s'il fallait
hiverner dans ce dtroit!... Bon! nous ne serions pas les premiers 
qui pareille aventure arriverait, et o d'autres se sont tirs
d'embarras nous saurions bien nous tirer d'affaire!

Le docteur ne se trompait pas. C'est  cette place mme, dans un petit
port abrit nomm port Kennedy par MacClintock lui-mme, que _le Fox_
hiverna en 1858. En ce moment, on pouvait reconnatre les hautes
chanes granitiques et les falaises escarpes des deux rivages.

Le dtroit de Bellot, d'un mille de large sur dix-sept milles de long,
avec un courant de six  sept noeuds, est encaiss dans des montagnes
dont l'altitude est estime  seize cents pieds; il spare
North-Sommerset de la terre Boothia; les navires, on le comprend, n'y
ont pas leurs coudes franches. _Le Forward_ avanait avec prcaution,
mais il avanait; les temptes sont frquentes dans cet espace
resserr, et le brick n'chappa pas  leur violence habituelle; par
ordre d'Hatteras, les vergues des perroquets et des huniers furent
envoyes en bas, les mts dpasss; malgr tout, le navire fatigua
normment; les coups de mer arrivaient par paquets dans les rafales
de pluie; la fume s'enfuyait vers l'est avec une tonnante rapidit;
on marchait un peu  l'aventure au milieu des glaces en mouvement; le
baromtre tomba  vingt-neuf pouces; il tait difficile de se
maintenir sur le pont; aussi la plupart des hommes demeuraient dans le
poste pour ne pas souffrir inutilement,

Hatteras, Johnson, Shandon restrent sur la dunette, en dpit des
tourbillons de neige et de pluie; et il faut ajouter le docteur, qui,
s'tant demand ce qui lui serait le plus dsagrable de faire en ce
moment, monta immdiatement sur le pont; on ne pouvait s'entendre, et
 peine se voir; aussi garda-t-il pour lui ses rflexions.

Hatteras essayait de percer le rideau de brume, car, d'aprs son
estime, il devait se trouver  l'extrmit du dtroit vers les six
heures du soir; alors toute issue parut ferme; Hatteras fut donc
forc de s'arrter et s'ancra solidement  un ice-berg; mais il resta
en pression toute la nuit.

Le temps fut pouvantable. _Le Forward_ menaait  chaque instant de
rompre ses chanes; on pouvait craindre que la montagne, arrache de
sa base sous les violences du vent d'ouest, ne s'en allt  la drive
avec le brick. Les officiers furent constamment sur le qui-vive et
dans des apprhensions extrmes; aux trombes de neige se joignait une
vritable grle ramasse par l'ouragan sur la surface dgele des
bancs de glace; c'taient autant de flches aigus qui hrissaient
l'atmosphre.

La temprature s'leva singulirement pendant cette nuit terrible; le
thermomtre marqua cinquante-sept degrs (14 centig.), et le docteur,
 son grand tonnement, crut surprendre dans le sud quelques clairs
suivis d'un tonnerre trs-loign. Cela semblait corroborer le
tmoignage du baleinier Scoresby, qui observa un pareil phnomne au
del du soixante-cinquime parallle. Le capitaine Parry fut galement
tmoin de cette singularit mtorologique en 1821.

Vers les cinq heures du matin, le temps changea avec une rapidit
surprenante; la temprature retourna subitement au point de
conglation; le vent passa au nord et se calma. On pouvait apercevoir
l'ouverture occidentale du dtroit, mais entirement obstrue.
Hatteras promenait un regard avide sur la cte, se demandant si le
passage existait rellement.

Cependant le brick appareilla, et se glissa lentement entre les
ice-streams, tandis que les glaces s'crasaient avec bruit sur son
bordage; les packs  cette poque mesuraient encore six  sept pieds
d'paisseur; il fallait viter leur pression avec soin, car au cas o
le navire y et rsist, il aurait couru le risque d'tre soulev et
jet sur le flanc.

A midi, et pour la premire fois, on put admirer un magnifique
phnomne solaire, un halo avec deux parhlies; le docteur l'observa
et en prit les dimensions exactes; l'arc extrieur n'tait visible que
sur une tendue de trente degrs de chaque ct du diamtre
horizontal; les deux images du soleil se distinguaient
remarquablement; les couleurs aperues dans les arcs lumineux taient
du dedans au dehors, le rouge, le jaune, le vert, un bleutre
trs-faible, enfin de la lumire blanche sans limite extrieure
assignable.

Le docteur se souvint de l'ingnieuse thorie de Thomas Young sur ces
mtores; ce physicien suppose que certains nuages composs de prismes
de glace sont suspendus dans l'atmosphre; les rayons du soleil qui
tombent sur ces prismes sont dcomposs sous des angles de soixante et
quatre-vingt-dix degrs. Les halos ne peuvent donc se former par des
ciels sereins.

Le docteur trouvait cette explication fort ingnieuse.

Les marins, habitus aux mers borales, considrent gnralement ce
phnomne comme prcurseur d'une neige abondante. Si cette observation
se ralisait, la situation du _Forward_ devenait fort difficile.
Hatteras rsolut donc de se porter en avant; pendant le reste de cette
journe et la nuit suivante, il ne prit pas un instant de repos,
lorgnant l'horizon, s'lanant dans les enflchures, ne perdant pas
une occasion de se rapprocher de l'issue du dtroit.

Mais, au matin, il dut s'arrter devant l'infranchissable banquise. Le
docteur le rejoignit sur la dunette. Hatteras l'emmena tout  fait 
l'arrire, et ils purent causer sans crainte d'tre entendus.

Nous sommes pris, dit Hatteras. Impossible d'aller plus loin.

--Impossible? fit le docteur.

--Impossible! Toute la poudre du _Forward_ ne nous ferait pas gagner
un quart de mille!

--Que faire alors? dit le docteur.

--Que sais-je? Maudite soit cette funeste anne qui se prsente sous
des auspices aussi dfavorables!

--Eh bien, capitaine, s'il faut hiverner, nous hivernerons! Autant
vaut cet endroit qu'un autre!

--Sans doute, fit Hatteras  voix basse; mais il ne faudrait pas
hiverner, surtout au mois de juin. L'hivernage est plein de dangers
physiques et moraux. L'esprit d'un quipage se laisse vite abattre par
ce long repos au milieu de vritables souffrances. Aussi, je comptais
bien n'hiverner que sous une latitude plus rapproche du ple!

--Oui, mais la fatalit a voulu que la baie de Baffin ft ferme.

--Elle qui s'est trouve ouverte pour un autre, s'cria Hatteras avec
colre, pour cet Amricain, ce....

--Voyons, Hatteras, dit le docteur, en l'interrompant  dessein; nous
ne sommes encore qu'au 5 juin; ne nous dsesprons pas; un passage
soudain peut s'ouvrir devant nous; vous savez que la glace a une
tendance  se sparer en plusieurs blocs, mme dans les temps calmes,
comme si une force rpulsive agissait entre les diffrentes masses qui
la composent; nous pouvons donc d'une heure  l'autre trouver la mer
libre.

--Eh bien, qu'elle se prsente, et nous la franchirons! Il est
trs-possible qu'au del du dtroit de Bellot nous ayons la facilit
de remonter vers le nord par le dtroit de Peel ou le canal de
MacClintock, et alors...

--Capitaine, vint dire en ce moment James Wall, nous risquons d'tre
dmonts de notre gouvernail par les glaces.

--Eh bien, rpondit Hatteras, risquons-le; je ne consentirai pas  le
faire enlever; je veux tre prt  toute heure de jour ou de nuit.
Veillez, monsieur Wall,  ce qu'on le protge autant que possible, en
cartant les glaons; mais qu'il reste en place, vous m'entendez.

--Cependant, ajouta Wall...

--Je n'ai pas d'observations  recevoir, monsieur, dit svrement
Hatteras. Allez.

Wall retourna vers son poste.

Ah! fit Hatteras avec un mouvement de colre, je donnerais cinq ans
de ma vie pour me trouver au nord! Je ne connais pas de passage plus
dangereux; pour surcrot de difficult,  cette distance rapproche du
ple magntique, le compas dort, l'aiguille devient paresseuse ou
affole, et change constamment de direction.

--J'avoue, rpondit le docteur, que c'est une prilleuse navigation;
mais enfin, ceux qui l'ont entreprise s'attendaient  ses dangers, et
il n'y a rien l qui doive les surprendre.

--Ah! docteur! mon quipage est bien chang, et vous venez de le voir,
les officiers en sont dj aux observations. Les avantages pcuniaires
offerts aux marins taient de nature  dcider leur engagement; mais
ils ont leur mauvais ct, puisque aprs le dpart ils font dsirer
plus vivement le retour! Docteur, je ne suis pas second dans mon
entreprise, et si j'choue, ce ne sera pas par la faute de tel ou tel
matelot dont on peut avoir raison, mais par le mauvais vouloir de
certains officiers... Ah! ils le payeront cher!

--Vous exagrez, Hatteras.

--Je n'exagre rien! Croyez-vous que l'quipage soit fch des
obstacles que je rencontre sur mon chemin? Au contraire! On espre
qu'ils me feront abandonner mes projets! Aussi, ces gens ne murmurent
pas, et tant que _le Forward_ aura le cap au sud, il en sera de mme.
Les fous! ils s'imaginent qu'ils se rapprochent de l'Angleterre! Mais
si je parviens  remonter au nord, vous verrez les choses changer! Je
jure Dieu pourtant, que pas un tre vivant ne me fera dvier de ma
ligne de conduite! Un passage, une ouverture, de quoi glisser mon
brick, quand je devrais y laisser le cuivre de son doublage, et
j'aurai raison de tout.

Les dsirs du capitaine devaient tre satisfaits dans une certaine
proportion. Suivant les prvisions du docteur, il y eut un changement
soudain pendant la soire; sous une influence quelconque de vent, de
courant ou de temprature, les ice-fields vinrent  se sparer; _le
Forward_ se lana hardiment, brisant de sa proue d'acier les glaons
flottants; il navigua toute la nuit, et le mardi, vers les six heures,
il dbouqua du dtroit de Bellot.

Mais quelle fut la sourde irritation d'Hatteras en trouvant le chemin
du nord obstinment barr! Il eut assez de force d'me pour contenir
son dsespoir, et, comme si la seule route ouverte et t la route
prfre, il laissa _le Forward_ redescendre le dtroit de Franklin;
ne pouvant remonter par le dtroit de Peel, il rsolut de contourner
la terre du Prince de Galles, pour gagner le canal de MacClintock.
Mais il sentait bien que Shandon et Wall ne pouvaient s'y tromper, et
savaient  quoi s'en tenir sur son esprance due.

La journe du 6 juin ne prsenta aucun incident; le ciel tait
neigeux, et les pronostics du halo s'accomplissaient.

Pendant trente-six heures, _le Forward_ suivit les sinuosits de la
cte de Boothia, sans parvenir  se rapprocher de la terre du Prince
de Galles; Hatteras forait de vapeur, brlant son charbon avec
prodigalit; il comptait toujours refaire son approvisionnement 
l'le Beechey; il arriva le jeudi  l'extrmit du dtroit de
Franklin, et trouva encore le chemin du nord infranchissable.

C'tait  le dsesprer; il ne pouvait plus mme revenir sur ses pas;
les glaces le poussaient en avant, et il voyait sa route se refermer
incessamment derrire lui, comme s'il n'et jamais exist de mer libre
l o il venait de passer une heure auparavant.

Ainsi, non-seulement _le Forward_ ne pouvait gagner au nord, mais il
ne devait pas s'arrter un instant, sous peine d'tre pris, et il
fuyait devant les glaces, comme un navire fuit devant l'orage.

Le vendredi, 8 juin, il arriva prs de la cte de Boothia,  l'entre
du dtroit de James Ross, qu'il fallait viter  tout prix, car il n'a
d'issue qu' l'ouest, et aboutit directement aux terres d'Amrique.

Les observations, faites  midi sur ce point, donnrent 705'17" pour
la latitude, et 9646'45" pour 1s longitude; lorsque le docteur connut
ces chiffres, il les rapporta  sa carte, et vit qu'il se trouvait
enfin au ple magntique,  l'endroit mme o James Ross, le neveu de
sir John, vint dterminer cette curieuse situation.

La terre tait basse prs de la cte, et se relevait d'une soixantaine
de pieds seulement en s'cartant de la mer de la distance d'un mille.

La chaudire _du Forward_ ayant besoin d'tre nettoye, le capitaine
fit ancrer son navire  un champ de glace, et permit au docteur
d'aller  terre en compagnie du matre d'quipage. Pour lui,
insensible  tout ce qui ne se rattachait pas  ses projets, il se
renferma dans sa cabine, dvorant du regard la carte du ple.

Le docteur et son compagnon parvinrent facilement  terre; le premier
portait un compas destin  ses expriences; il voulait contrler les
travaux de James Ross; il dcouvrit aisment le monticule de pierres 
chaux lev par ce dernier; il y courut; une ouverture permettait
d'apercevoir  l'intrieur la caisse d'tain dans laquelle James Ross
dposa le procs-verbal de sa dcouverte. Pas un tre vivant ne
paraissait avoir visit depuis trente ans cette cte dsole.

En cet endroit, une aiguille aimante, suspendue le plus dlicatement
possible, se plaait aussitt dans une position  peu prs verticale
sous l'influence magntique; le centre d'attraction se trouvait donc 
une trs-faible distance, sinon immdiatement au-dessous de
l'aiguille.

Le docteur fit son exprience avec soin. Mais si James Ross,  cause
de l'imperfection de ses instruments, ne put trouver pour son aiguille
verticale qu'une inclinaison de 8959', c'est que le vritable point
magntique se trouvait rellement  une minute de cet endroit. Le
docteur Clawbonny fut plus heureux, et  quelque distance de l il eut
l'extrme satisfaction de voir son inclinaison de 90 degrs.

Voil donc exactement le ple magntique du monde! s'cria-t-il en
frappant la terre du pied.

--C'est bien ici? demanda matre Johnson.

--Ici mme, mon ami.

--Eh bien, alors, reprit le matre d'quipage, il faut abandonner
toute supposition de montagne d'aimant ou de masse aimante,

--Oui, mon brave Johnson, rpondit le docteur en riant, ce sont les
hypothses de la crdulit! Comme vous le voyez, il n'y a pas la
moindre montagne capable d'attirer les vaisseaux, de leur arracher
leur fer, ancre par ancre, clou par clou! et vos souliers eux-mmes
sont aussi libres qu'en tout autre point du globe.

--Alors comment expliquer?...

--On ne l'explique pas, Johnson; nous ne sommes pas encore assez
savants pour cela. Mais ce qui est certain, exact, mathmatique, c'est
que le ple magntique est ici mme,  cette place!

--Ah! monsieur Clawbonny, que le capitaine serait heureux de pouvoir
en dire autant du ple boral!

--Il le dira, Johnson, il le dira.

--Dieu le veuille! rpondit ce dernier.

Le docteur et son compagnon levrent un cairn sur l'endroit prcis o
l'exprience avait eu lieu, et le signal de revenir leur ayant t
fait, ils retournrent  bord  cinq heures du soir.




CHAPITRE XVII.

LA CATASTROPHE DE SIR JOHN FRANKLIN.


_Le Forward_ parvint  couper directement le dtroit de James Ross,
mais ce ne fut pas sans peine; il fallut employer la scie et les
ptards; l'quipage prouva une fatigue extrme. La temprature tait
heureusement fort supportable, et suprieure de trente degrs  celle
que trouva James Ross  pareille poque. Le thermomtre marquait
trente-quatre degrs (-2 centigr.).

Le samedi, on doubla le cap Flix,  l'extrmit nord de la terre du
roi Guillaume, l'une des les moyennes de ces mers borales.

L'quipage prouvait alors une impression forte et douloureuse; il
jetait des regards curieux, mais tristes, sur cette le dont il
prolongeait la cte.

En effet, il se trouvait en prsence de cette terre du roi Guillaume,
thtre du plus terrible drame des temps modernes!  quelques milles
dans l'ouest s'taient  jamais perdus _l'Erebus_ et _le Terror_.

Les matelots du _Forward_ connaissaient bien les tentatives faites
pour retrouver l'amiral Franklin et le rsultat obtenu, mais ils
ignoraient les affligeants dtails de cette catastrophe. Or, tandis
que le docteur suivait sur sa carte la marche du navire, plusieurs
d'entre eux, Bell, Bolton, Simpson, s'approchrent de lui et se
mlrent  sa conversation. Bientt leurs camarades les suivirent, mus
par une curiosit particulire; pendant ce temps, le brick filait avec
une vitesse extrme, et les baies, les caps, les pointes de la cte
passaient devant le regard comme un panorama gigantesque.

Hatteras arpentait la dunette d'un pas rapide; le docteur, tabli sur
le pont, se vit entour de la plupart des hommes de l'quipage; il
comprit l'intrt de cette situation, et la puissance d'un rcit fait
dans de pareilles circonstances; il reprit donc en ces termes la
conversation commence avec Johnson:

Vous savez, mes amis, quels furent les dbuts de Franklin; il fut
mousse comme Cook et Nelson; aprs avoir employ sa jeunesse  de
grandes expditions maritimes, il rsolut en 1845 de s'lancer  la
recherche du passage du nord-ouest; il commandait _l'Erebus_ et _le
Terror_, deux navires prouvs qui venaient de faire avec James Ross,
en 1840, une campagne au ple antarctique. _L'Erebus_, mont par
Franklin, portait soixante-dix hommes d'quipage, tant officiers que
matelots, avec Fitz-James pour capitaine, Gore, Le Vesconte, pour
lieutenants, Des Voeux, Sargent, Couch, pour matres d'quipage, et
Stanley pour chirurgien. _Le Terror_ comptait soixante-huit hommes,
capitaine Crozier, lieutenants, Little Hogdson et Irving, matres
d'quipage, Horesby et Thomas, chirurgien, Peddie. Vous pouvez lire
aux baies, aux caps, aux dtroits, aux pointes, aux canaux, aux les
de ces parages, le nom de la plupart de ces infortuns dont pas un n'a
revu son pays! En tout cent trente-huit hommes! Nous savons que les
dernires lettres de Franklin sont adresses de l'le Disko et dates
du 12 juillet 1845. J'espre, disait-il, appareiller cette nuit pour
le dtroit de Lancastre. Que s'est-il pass depuis son dpart de la
baie de Disko? Les capitaines des baleiniers le _Prince de Galles_ et
_l'Entreprise_ aperurent une dernire fois les deux navires dans la
baie Melville, et, depuis ce jour, on n'entendit plus parler d'eux.
Cependant nous pouvons suivre Franklin dans sa marche vers l'ouest; il
s'engage par les dtroits de Lancastre et de Barrow, arrive  l'le
Beechey o il passe l'hiver de 1845  1846.

--Mais comment a-t-on connu ces dtails? demanda Bell, le charpentier.

--Par trois tombes qu'en 1850 l'expdition Austin dcouvrit sur l'le.
Dans ces tombes taient inhums trois des matelots de Franklin; puis
ensuite,  l'aide du document trouv par le lieutenant Hobson du
_Fox_, et qui porte la date du 25 avril 1848. Nous savons donc
qu'aprs leur hivernage, _l'Erebus_ et _le Terror_ remontrent le
dtroit de Wellington jusqu'au soixante-dix-septime parallle; mais
au lieu de continuer leur route au nord, route qui n'tait sans doute
pas praticable, ils revinrent vers le sud...

--Et ce fut leur perte! dit une voix grave. Le salut tait au nord.

Chacun se retourna. Hatteras, accoud sur la balustrade de la dunette,
venait de lancer  son quipage cette terrible observation.

Sans doute, reprit le docteur, l'intention de Franklin tait de
rejoindre la cte amricaine; mais les temptes l'assaillirent sur
cette route funeste, et le 12 septembre 1846, les deux navires furent
saisis par les glaces,  quelques milles d'ici, au nord-ouest du cap
Flix; ils furent entrans encore jusqu'au nord-nord-ouest de la
pointe Victory; l-mme, fit le docteur en dsignant un point de la
mer. Or, ajouta-t-il, les navires ne furent abandonns que le 22 avril
1848. Que s'est-il donc pass pendant ces dix-neuf mois? qu'ont-ils
fait, ces malheureux? Sans doute, ils ont explor les terres
environnantes, tent tout pour leur salut, car l'amiral tait un homme
nergique! et, s'il n'a pas russi...

--C'est que ses quipages l'ont trahi, dit Hatteras d'une voix
sourde.

Les matelots n'osrent pas lever les yeux; ces paroles pesaient sur
eux.

Bref, le fatal document nous l'apprend encore, sir John Franklin
succombe  ses fatigues, le 11 juin 1847. Honneur  sa mmoire! dit
le docteur en se dcouvrant.

Ses auditeurs l'imitrent en silence.

Que devinrent ces malheureux privs de leur chef, pendant dix mois?
ils demeurrent  bord de leurs navires, et ne se dcidrent  les
abandonner qu'en avril 1848; cent cinq hommes restaient encore sur
cent trente-huit. Trente-trois taient morts! Alors les capitaines
Crozier et Fitz-James lvent un cairn  la pointe Victory, et ils y
dposent leur dernier document. Voyez, mes amis, nous passons devant
cette pointe! Vous pouvez encore apercevoir les restes de ce cairn,
plac pour ainsi dire au point extrme que John Ross atteignit en
1831! Voici le cap Jane Franklin! voici la pointe Franklin! voici la
pointe Le Vesconte! voici la baie de _l'Erebus_, o l'on trouva la
chaloupe faite avec les dbris de l'un des navires, et pose sur un
traneau! L furent dcouverts des cuillers d'argent, des munitions en
abondance, du chocolat, du th, des livres de religion! Car les cent
cinq survivants, sous la conduite du capitaine Crozier, se mirent en
route pour Great-Fish-River! Jusqu'o ont-ils pu parvenir? ont-ils
russi  gagner la baie d'Hudson? quelques-uns survivent-ils? que
sont-ils devenus depuis ce dernier dpart?...

--Ce qu'ils sont devenus, je vais vous l'apprendre dit John Hatteras
d'une voix forte. Oui, ils ont tch d'arriver  la baie d'Hudson, et
se sont fractionns en plusieurs troupes! Oui, ils ont pris la route
du sud! Oui, en 1854, une lettre du docteur Rae apprit qu'en 1850 les
Esquimaux avaient rencontr sur cette terre du roi Guillaume un
dtachement de quarante hommes, chassant le veau marin, voyageant sur
la glace, tranant un bateau, maigris, hves, extnus de fatigues et
de douleurs. Et plus tard, ils dcouvraient trente cadavres sur le
continent, et cinq sur une le voisine, les uns  demi enterrs, les
autres abandonns sans spulture, ceux-ci sous un bateau renvers,
ceux-l sous les dbris d'une tente, ici un officier, son tlescope 
l'paule et son fusil charg prs de lui, plus loin des chaudires
avec les restes d'un repas horrible! A ces nouvelles, l'Amiraut pria
la Compagnie de la baie d'Hudson d'envoyer ses agents les plus habiles
sur le thtre de l'vnement. Ils descendirent la rivire de Back
jusqu' son embouchure. Ils visitrent les les de Montral,
Maconochie, pointe Ogle. Mais rien! Tous ces infortuns taient morts
de misre, morts de souffrance, morts de faim, en essayant de
prolonger leur existence par les ressources pouvantables du
cannibalisme! Voil ce qu'ils sont devenus le long de cette route du
sud jonche de leurs cadavres mutils! Eh bien! voulez-vous encore
marcher sur leurs traces?

La voix vibrante, les gestes passionns, la physionomie ardente
d'Hatteras, produisirent un effet indescriptible. L'quipage,
surexcit par l'motion en prsence de ces terres funestes, s'cria
tout d'une voix:

Au nord! au nord!

--Eh bien! au nord! le salut et la gloire sont l! an nord! Le ciel se
dclare pour nous! le vent change! la passe est libre! pare  virer!

Les matelots se prcipitrent  leur poste de manoeuvre; les
ice-streams se dgageaient peu  peu; _le Forward_ volua rapidement
et se dirigea en forant de vapeur vers le canal de Mac-Clintock.

Hatteras avait eu raison de compter sur une mer plus libre; il suivait
en la remontant la route prsume de Franklin; il longeait la cte
orientale de la terre du Prince de Galles, suffisamment dtermine
alors, tandis que la rive oppose est encore inconnue. videmment la
dbcle des glaces vers le sud s'tait faite par les pertuis de l'est,
car ce dtroit paraissait tre entirement dgag; aussi _le Forward_
fut-il en mesure de regagner le temps perdu; il fora de vapeur, si
bien que le 14 juin il dpassait la baie Osborne et les points
extrmes atteints dans les expditions de 1851. Les glaces taient
encore nombreuses dans le dtroit, mais la mer ne menaait plus de
manquer  la quille du _Forward_.




CHAPITRE XVIII

LA ROUTE AU NORD.


L'quipage paraissait avoir repris ses habitudes de discipline et
d'obissance. Les manoeuvres, rares et peu fatigantes, lui laissaient
de nombreux loisirs. La temprature se maintenait au-dessus du point
de conglation, et le dgel devait avoir raison des plus grands
obstacles de cette navigation.

Duk, familier et sociable, avait nou des relations d'une amiti
sincre avec le docteur Clawbonny. Ils taient au mieux. Mais comme en
amiti il y a toujours un ami sacrifi  l'autre, il faut avouer que
le docteur n'tait pas l'autre. Duk faisait de lui tout ce qu'il
voulait. Le docteur obissait comme un chien  son matre. Duk,
d'ailleurs, se montrait aimable envers la plupart des matelots et des
officiers du bord; seulement, par instinct sans doute, il fuyait la
socit de Shandon; il avait aussi conserv une dent, et quelle dent!
contre Pen et Foker; sa haine pour eux se traduisait en grognements
mal contenus  leur approche. Ceux-ci, d'ailleurs, n'osaient plus
s'attaquer au chien du capitaine,  son gnie familier, comme le
disait Clifton.

En fin de compte, l'quipage avait repris confiance et se tenait bien.

Il semble, dit un jour James Wall  Bichard Shandon, que nos hommes
aient pris au srieux les discours du capitaine; ils ont l'air de ne
plus douter du succs.

--Ils ont tort, rpondit Shandon; s'ils rflchissaient, s'ils
examinaient la situation, ils comprendraient que nous marchons
d'imprudence en imprudence.

--Cependant, reprit Wall, nous voici dans une mer plus libre; nous
revenons vers des routes dj reconnues; n'exagrez-vous pas, Shandon?

--Je n'exagre rien, Wall; la haine, la jalousie, si vous le voulez,
que m'inspire Hatteras, ne m'aveuglent pas. Rpondez-moi, avez-vous
visit les soutes au charbon?

--Non, rpondit Wall.

--Eh bien! descendez-y, et vous verrez avec quelle rapidit nos
approvisionnements diminuent. Dans le principe, on aurait d naviguer
surtout  la voile, l'hlice tant rserve pour remonter les courants
ou les vents contraires; notre combustible ne devait tre employ
qu'avec la plus svre conomie; car, qui peut dire en quel endroit de
ces mers et pour combien d'annes nous pouvons tre retenus? Mais
Hatteras, pouss par cette frnsie d'aller en avant, de remonter
jusqu' ce ple inaccessible, ne se proccupe plus d'un pareil dtail.
Que le vent soit contraire ou non, il marche  toute vapeur, et, pour
peu que cela continue, nous risquons d'tre fort embarrasss, sinon
perdus.

--Dites-vous vrai, Shandon? cela est grave alors!

--Oui, Wall, grave; non-seulement pour la machine qui, faute de
combustible, ne nous serait d'aucune utilit dans une circonstance
critique, mais grave aussi, au point de vue d'un hivernage auquel il
faudra tt ou tard arriver. Or, il faut un peu songer au froid dans un
pays o le mercure se gle frquemment dans le thermomtre[1].

  [1]  Le mercure se gle  42 centigrades au-dessous de 0.

--Mais, si je ne me trompe, Shandon, le capitaine compte renouveler
son approvisionnement  l'le Beechey; il doit y trouver du charbon en
grande quantit.

--Va-t-on o l'on veut dans ces mers, Wall? peut-on compter trouver
tel dtroit libre de glace? Et s'il manque l'le Beechey, et s'il ne
peut y parvenir, que deviendrons-nous?

--Vous avez raison, Shandon; Hatteras me parat imprudent; mais
pourquoi ne lui faites-vous pas quelques observations  ce sujet?

--Non, Wall, rpondit Shandon avec une amertume mal dguise; j'ai
rsolu de me taire; je n'ai plus la responsabilit du navire;
j'attendrai les vnements; on me commande, j'obis, et je ne donne
pas d'opinion.

--Permettez-moi de vous dire que vous avez tort, Shandon, puisqu'il
s'agit d'un intrt commun, et que ces imprudences du capitaine
peuvent nous coter fort cher  tous.

--Et si je lui parlais, Wall, m'couterait-il?

Wall n'osa rpondre affirmativement.

Mais, ajouta-t-il, il couterait peut-tre les reprsentations de
l'quipage.

--L'quipage, fit Shandon en haussant les paules; mais, mon pauvre
Wall, vous ne l'avez donc pas observ? il est anim de tout autre
sentiment que celui de son salut! il sait qu'il s'avance vers le
soixante-douzime parallle, et qu'une somme de mille livres lui est
acquise par chaque degr gagn au del de cette latitude.

--Vous avez raison, Shandon, rpondit Wall, et le capitaine a pris l
le meilleur moyen de tenir ses hommes.

--Sans doute, rpondit Shandon, pour le prsent du moins.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire qu'en l'absence de dangers ou de fatigues, par une mer
libre, cela ira tout seul; Hatteras les a pris par l'argent; mais ce
que l'on fait pour l'argent, on le fait mal. Viennent donc les
circonstances difficiles, les dangers, la misre, la maladie, le
dcouragement, le froid, au-devant duquel nous nous prcipitons en
insenss, et vous verrez si ces gens-l se souviennent encore d'une
prime  gagner!

--Alors, selon vous, Shandon, Hatteras ne russira pas?

--Non, Wall, il ne russira pas; dans une pareille entreprise, il faut
entre les chefs une parfaite communaut d'ides, une sympathie qui
n'existe pas. J'ajoute qu'Hatteras est un fou; son pass tout entier
le prouve! Enfin, nous verrons! il peut arriver des circonstances
telles, que l'on soit forc de donner le commandement du navire  un
capitaine moins aventureux....

--Cependant, dit Wall, en secouant la tte d'un air de doute, Hatteras
aura toujours pour lui....

--Il aura, rpliqua Shandon en interrompant l'officier, il aura le
docteur Clawbonny, un savant qui ne pense qu' savoir, Johnson, un
marin esclave de la discipline, et qui ne prend pas la peine de
raisonner, peut-tre un ou deux hommes encore, comme Bell, le
charpentier, quatre au plus, et nous sommes dix-huit  bord! Non,
Wall, Hatteras n'a pas la confiance de l'quipage, il le sait bien, il
l'amorce par l'argent; il a profit habilement de la catastrophe de
Franklin pour oprer un revirement dans ces esprits mobiles; mais cela
ne durera pas, vous dis-je; et s'il ne parvient pas  atterrir  l'le
Beechey, il est perdu!

--Si l'quipage pouvait se douter...

--Je vous engage, rpondit vivement Shandon,  ne pas lui communiquer
ces observations; il les fera de lui-mme. En ce moment, d'ailleurs,
il est bon de continuer  suivre la route du nord. Mais qui sait si ce
qu'Hatteras croit tre une marche vers le ple n'est pas un retour sur
ses pas? Au bout du canal MacClintock est la baie Melville, et l
dbouche cette suite de dtroits qui ramnent  la baie de Baffin.
Qu'Hatteras y prenne garde! le chemin de l'ouest est plus facile que
le chemin du nord.

On voit par ces paroles quelles taient les dispositions de Shandon,
et combien le capitaine avait droit de pressentir un tratre en lui.

Shandon raisonnait juste d'ailleurs, quand il attribuait la
satisfaction actuelle de l'quipage  cette perspective de dpasser
bientt le soixante-douzime pararallle. Cet apptit d'argent
s'empara des moins audacieux du bord. Clifton avait fait le compte de
chacun avec une grande exactitude. En retranchant le capitaine et le
docteur, qui ne pouvaient tre admis  partager la prime, il restait
seize hommes sur _le Forward_. La prime tant de mille livres, cela
donnait une somme de soixante-deux livres et demie[1] par tte et par
degr. Si jamais on parvenait au ple, les dix-huit degrs  franchir
rservaient  chacun une somme de onze cent vingt-cinq livres[2],
c'est--dire une fortune. Cette fantaisie-l coterait dix-huit mille
livres[3] au capitaine; mais il tait assez riche pour se payer
pareille promenade au ple.

  [1]  1,362 fr. 50 c.
  [2]  23,123 fr.
  [3]  450,000 fr.

Ces calculs enflammrent singulirement l'avidit de l'quipage, comme
on peut le croire, et plus d'un aspirait  dpasser cette latitude
dore, qui, quinze jours auparavant, se rjouissait de descendre vers
le sud.

Le _Forward_, dans la journe du 16 juin, rangea le cap Aworth. Le
mont Rawlinson dressait ses pics blancs vers le ciel; la neige et la
brume le faisaient paratre colossal en exagrant sa distance; la
temprature se maintenait  quelques degrs au-dessus de glace; des
cascades et des cataractes improvises se dveloppaient sur les flancs
de la montagne; les avalanches se prcipitaient avec une dtonation
semblable aux dcharges continues de la grosse artillerie. Les
glaciers, tals en longues nappes blanches, projetaient une immense
rverbration dans l'espace. La nature borale aux prises avec le
dgel offrait aux yeux un splendide spectacle. Le brick rasait la cte
de fort prs; on apercevait sur quelques rocs abrits de rares
bruyres dont les fleurs roses sortaient timidement entre les neiges,
des lichens maigres d'une couleur rougetre, et les pousses d'une
espce de saule nain, qui rampaient sur le sol.

Enfin, le 19 juin, parce fameux soixante-douzime degr de latitude,
on doubla la pointe Minto, qui forme l'une des extrmits de la baie
Ommaney; le brick entra dans la baie Melville, surnomme la _mer
d'Argent_ par Bolton; ce joyeux marin se livra sur ce sujet  mille
facties dont le bon Clawbonny rit de grand coeur.

La navigation du _Forward_, malgr une forte brise du nord-est, fut
assez facile pour que, le 23 juin, il dpasst le soixante-quatorzime
degr de latitude. Il se trouvait au milieu du bassin de Melville,
l'une des mers les plus considrables de ces rgions. Cette mer fut
traverse pour la premire fois par le capitaine Parry dans sa grande
expdition de 1819, et ce fut l que son quipage gagna la prime de
cinq mille livres promise par acte du gouvernement.

Clifton se contenta de remarquer qu'il y avait deux degrs du
soixante-douzime au soixante-quatorzime: cela faisait dj cent
vingt-cinq livres  son crdit. Mais on lui fit observer que la
fortune dans ces parages tait peu de chose, qu'on ne pouvait se dire
riche qu' la condition de boire sa richesse; il semblait donc
convenable d'attendre le moment o l'on roulerait sous la table d'une
taverne de Liverpool, pour se rjouir et se frotter les mains.




CHAPITRE XIX.

UNE BALEINE EN VUE.


Le bassin de Melville, quoique aisment navigable, n'tait pas
dpourvu de glaces; on apercevait d'immenses ice-fields prolongs
jusqu'aux limites de l'horizon; a et l apparaissaient quelques
ice-bergs, mais immobiles et comme ancrs au milieu des champs glacs.
_Le Forward_ suivait  toute vapeur de larges passes o ses volutions
devenaient faciles. Le vent changeait frquemment, sautant avec
brusquerie d'un point du compas  l'autre.

La variabilit du vent dans les mers arctiques est un fait
remarquable, et souvent quelques minutes  peine sparent un calme
plat d'une tempte dsordonne. C'est ce qu'Hatteras prouva le 23
juin, au milieu mme de l'immense baie.

Les vents les plus constants soufflent gnralement de la banquise 
la mer libre, et sont trs-froids. Ce jour-l, le thermomtre
descendit de quelques degrs; le vent sauta dans le sud, et d'immenses
rafales passant au-dessus des champs de glace, vinrent se dbarrasser
de leur humidit sous la forme d'une neige paisse, Hatteras fit
immdiatement carguer les voiles dont il aidait l'hlice, mais pas si
vite cependant que son petit perroquet ne ft emport en un clin
d'oeil.

Hatteras commanda ses manoeuvres avec le plus grand sang-froid, et ne
quitta pas le pont pendant la tempte; il fut oblig de fuir devant le
temps et de remonter dans l'ouest. Le vent soulevait des vagues
normes au milieu desquelles se balanaient des glaons de toutes
formes arrachs aux ice-fields environnants; le brick tait secou
comme un jouet d'enfant, et les dbris des packs se prcipitaient sur
sa coque; par moment, il s'levait perpendiculairement au sommet d'une
montagne liquide; sa proue d'acier, ramassant la lumire diffuse,
tincelait comme une barre de mtal en fusion; puis il descendait dans
un abme, donnant de la tte au milieu des tourbillons de sa fume,
tandis que son hlice, hors de l'eau, tournait  vide avec un bruit
sinistre et frappait l'air de ses branches merges. La pluie, mle 
la neige, tombait  torrent.

Le docteur ne pouvait manquer une occasion pareille de se faire
tremper jusqu'aux os; il demeura sur le pont, en proie  toute cette
mouvante admiration qu'un savant sait extraire d'un tel spectacle.
Son plus proche voisin n'aurait pu entendre sa voix; il se taisait
donc et regardait; mais en regardant, il fut tmoin d'un phnomne
bizarre et particulier aux rgions hyperborennes.

La tempte tait circonscrite dans un espace restreint et ne
s'tendait pas  plus de trois ou quatre milles; en effet, le vent qui
passe sur les champs de glace perd beaucoup de sa force, et ne peut
porter loin ses violences dsastreuses; le docteur apercevait de temps
 autre, par quelque embellie, un ciel serein et une mer tranquille au
del des ice-fields; il suffisait donc au _Forward_ de se diriger 
travers les passes pour retrouver une navigation paisible; seulement,
il courait risque d'tre jet sur ces bancs mobiles qui obissaient au
mouvement de la houle. Cependant, Hatteras parvint au bout de quelques
heures  conduire son navire en mer calme, tandis que la violence de
l'ouragan, faisant rage  l'horizon, venait expirer  quelques
encblures du _Forward_.

Le bassin de Melville ne prsentait plus alors le mme aspect; sous
l'influence des vagues et des vents, un grand nombre de montagnes,
dtaches des ctes, drivaient vers le nord, se croisant et se
heurtant dans toutes les directions. On pouvait en compter plusieurs
centaines; mais la baie est fort large, et le brick les vita
facilement. Le spectacle tait magnifique de ces masses flottantes,
qui, doues de vitesses ingales, semblaient lutter entre elles sur ce
vaste champ de course.

Le docteur en tait  l'enthousiasme, quand Simpson, le harponneur,
s'approcha et lui fit remarquer les teintes changeantes de la mer; ces
teintes variaient du bleu intense jusqu'au vert olive; de longues
bandes s'allongeaient du nord au sud avec des artes si vivement
tranches, que l'on pouvait suivre jusqu' perte de vue leur ligne de
dmarcation. Parfois aussi, des nappes transparentes prolongeaient
d'autres nappes entirement opaques.

Eh bien, monsieur Clawbonny, que pensez-vous de cette particularit?
dit Simpson.

--Je pense, mon ami, rpondit le docteur, ce que pensait le baleinier
Scoresby sur la nature de ces eaux diversement colores: c'est que les
eaux bleues sont dpourvues de ces milliards d'animalcules et de
mduses dont sont charges les eaux vertes; il a fait diverses
expriences  ce sujet, et je l'en crois volontiers.

--Oh! monsieur, il y a un autre enseignement  tirer de la coloration
de la mer.

--Vraiment?

--Oui, monsieur Clawbonny, et, foi de harponneur, si _le Forward_
tait seulement un baleinier, je crois que nous aurions beau jeu.

--Cependant, rpondit le docteur, je n'aperois pas la moindre
baleine.

--Bon! nous ne tarderons pas  en voir, je vous le promets. C'est une
fameuse chance pour un pcheur de rencontrer ces bandes vertes sous
cette latitude.

--Et pourquoi? demanda le docteur, que ces remarques faites par des
gens du mtier intressaient vivement.

--Parce que c'est dans ces eaux vertes, rpondit Simpson, que l'on
pche les baleines en plus grande quantit.

--Et la raison, Simpson?

--C'est qu'elles y trouvent une nourriture plus abondante.

--Vous tes certain de ce fait?

--Oh! je l'ai expriment cent fois, monsieur Clawbonny, dans la mer
de Baffin; je ne vois pas pourquoi il n'en serait pas de mme dans la
baie Melville.

--Vous devez avoir raison, Simpson.

--Et tenez, rpondit celui-ci en se penchant au-dessus du bastingage,
regardez, monsieur Clawbonny.

--Tiens, rpondit le docteur, on dirait le sillage d'un navire!

--Eh bien, rpondit Simpson, c'est une substance graisseuse que la
baleine laisse aprs elle. Croyez-moi, l'animal qui l'a produite ne
doit pas tre loin!

En effet, l'atmosphre tait imprgne d'une forte odeur de fraichin.
Le docteur se prit donc  considrer attentivement la surface de la
mer, et la prdiction du harponneur ne tarda pas  se vrifier. La
voix de Foker se fit entendre au haut du mt.

Une baleine, cria-t-il, sous le vent  nous!

Tous les regards se portrent dans la direction indique; une trombe
peu leve qui jaillissait de la mer fut aperue  un mille du brick.

La voil! la voil! s'cria Simpson que son exprience ne pouvait
tromper.

--Elle a disparu, rpondit le docteur.

--On saurait bien la retrouver, si cela tait ncessaire, dit Simpson
avec un accent de regret.

Mais  son grand tonnement, et bien que personne n'et os le
demander, Hatteras donna l'ordre d'armer la baleinire; il n'tait pas
fch de procurer cette distraction  son quipage, et mme de
recueillir quelques barils d'huile. Cette permission de chasse fut
donc accueillie avec satisfaction.

Quatre matelots prirent place dans la baleinire; Johnson, 
l'arrire, fut charg de la diriger; Simpson se tint  l'avant, le
harpon  la main. On ne put empcher le docteur de se joindre 
l'expdition. La mer tait assez calme. La baleinire dborda
rapidement, et, dix minutes aprs, elle se trouvait  un mille du
brick.

La baleine, munie d'une nouvelle provision d'air, avait plong de
nouveau; mais elle revint bientt  la surface et lana  une
quinzaine de pieds ce mlange de vapeurs et de mucosits qui s'chappe
de ses vents.

L! l! fit Simpson, en indiquant un point  huit cents yards de la
chaloupe.

Celle-ci se dirigea rapidement vers l'animal; et le brick, l'ayant
aperu de son ct, se rapprocha en se tenant sous petite vapeur.

L'norme ctac paraissait et reparaissait au gr des vagues, montrant
son dos noirtre, semblable  un cueil chou en pleine mer; une
baleine ne nage pas vite, lorsqu'elle n'est pas poursuivie, et
celle-ci se laissait bercer indolemment.

La chaloupe s'approchait silencieusement en suivant ces eaux vertes
dont l'opacit empchait l'animal de voir son ennemi. C'est un
spectacle toujours mouvant que celui d'une barque fragile s'attaquant
 ces monstres; celui-ci pouvait mesurer cent trente pieds environ, et
il n'est pas rare de rencontrer entre le soixante-douzime et le
quatre-vingtime degr des baleines dont la taille dpasse cent
quatre-vingts pieds; d'anciens, crivains ont mme parl d'animaux
longs de plus de sept cents pieds; mais il faut les ranger dans les
espces dites _d'imagination_.

Bientt la chaloupe se trouva prs de la baleine. Simpson fit un signe
de la main, les rames s'arrtrent, et, brandissant son harpon,
l'adroit marin le lana avec force; cet engin, arm de javelines
barbeles, s'enfona dans l'paisse couche de graisse. La baleine
blesse rejeta sa queue en arrire et plongea. Aussitt les quatre
avirons furent relevs perpendiculairement; la corde, attache au
harpon et dispose  l'avant se droula avec une rapidit extrme, et
la chaloupe fut entrane, pendant que Johnson la dirigeait
adroitement.

La baleine dans sa course s'loignait du brick et s'avanait vers les
ice-bergs en mouvement; pendant une demi-heure, elle fila ainsi; il
fallait mouiller la corde du harpon pour qu'elle ne prt pas feu par
le frottement. Lorsque la vitesse de l'animal parut se ralentir, la
corde fut retire peu  peu et soigneusement roule sur elle-mme; la
baleine reparut bientt  la surface de la mer qu'elle battait de sa
queue formidable; de vritables trombes d'eau souleves par elle
retombaient en pluie violente sur la chaloupe. Celle-ci se rapprocha
rapidement; Simpson avait saisi une longue lance, et s'apprtait 
combattre l'animal corps  corps.

Mais celui-ci prit  toute vitesse par une passe que deux montagnes de
glace laissaient entre elles. La poursuivre devenait alors extrmement
dangereux.

Diable, fit Johnson.

--En avant! en avant! Ferme, mes amis, s'criait Simpson possd de la
furie de la chasse; la baleine est  nous!

--Mais nous ne pouvons la suivre dans les ice-bergs, rpondit Johnson
en maintenant la chaloupe.

--Si! si! criait Simpson.

--Non, non, firent quelques matelots.

--Oui, s'criaient les autres.

Pendant la discussion, la baleine s'tait engage entre deux montagnes
flottantes que la houle et le vent tendaient  runir.

La chaloupe remorque menaait d'tre entrane dans cette passe
dangereuse, quand Johnson s'lanant  l'avant, une hache  la main,
coupa la corde.

Il tait temps; les deux montagnes se rejoignaient avec une
irrsistible puissance, crasant entre elles le malheureux animal.

Perdu! s'cria Simpson.

--Sauvs! rpondit Johnson.

--Ma foi, fit le docteur qui n'avait pas sourcill, cela valait la
peine d'tre vu!

La force d'crasement de ces montagnes est norme. La baleine venait
d'tre victime d'un accident souvent rpt dans ces mers. Scoresby
raconte que dans le cours d'un seul t trente baleiniers ont ainsi
pri dans la baie de Baffin; il vit un trois-mts aplati en une minute
entre deux immenses murailles de glace, qui, se rapprochant avec une
effroyable rapidit, le firent disparatre corps et biens. Deux autres
navires, sous ses yeux, furent percs de part en part, comme  coups
de lance, par des glaons aigus de plus de cent pieds de longueur, qui
se rejoignirent  travers les bordages.

Quelques instants aprs, la chaloupe accostait le brick, et reprenait
sur le pont sa place accoutume.

C'est une leon, dit Shandon  haute voix, pour les imprudents qui
s'aventurent dans les passes!




CHAPITRE XX.

L'LE BEECHEY.


Le 25 juin, _le Forward_ arrivait en vue du cap Dundas,  l'extrmit
nord-ouest de la terre du Prince de Galles. L, les difficults
s'accrurent au milieu des glaces plus nombreuses. La mer se rtrcit
en cet endroit, et la ligne des les Crozier, Young, Day, Lowther,
Carret, ranges comme des forts au-devant d'une rade, obligent les
ice-streams  s'accumuler dans le dtroit. Ce que le brick en toute
autre circonstance et fait en une tourne lui prit du 25 au 30 juin;
il s'arrtait, revenait sur ses pas, attendait l'occasion favorable
pour ne pas manquer l'le Beechey, dpensant beaucoup de charbon, se
contentant de modrer son feu pendant ses haltes, mais sans jamais
l'teindre, afin d'tre en pression  toute heure de jour et de nuit.

Hatteras connaissait aussi bien que Shandon l'tat de son
approvisionnement; mais, certain de trouver du combustible  l'le
Beechey, il ne voulait pas perdre une minute par mesure d'conomie; il
tait fort retard par suite de son dtour dans le sud; et, s'il avait
pris la prcaution de quitter l'Angleterre ds le mois d'avril, il ne
se trouvait pas plus avanc maintenant que les expditions prcdentes
 pareille poque.

Le 30, on releva le cap Walker,  l'extrmit nord-est de la terre du
Prince de Galles; c'est le point extrme que Kennedy et Bellot
aperurent le 3 mai 1852, aprs une excursion  travers tout le
North-Sommerset. Dj en 1851, le capitaine Ommaney, de l'expdition
Austin, avait eu le bonheur de pouvoir y ravitailler son dtachement.

Ce cap, fort lev, est remarquable par sa couleur d'un rouge brun; de
l, dans les temps clairs, la vue peut s'tendre jusqu' l'entre du
canal Wellington. Vers le soir, on vit le cap Bellot spar du cap
Walker par la baie de Mac-Leon. Le cap Bellot fut ainsi nomm en
prsence du jeune officier franais, que l'expdition anglaise salua
d'un triple hurrah. En cet endroit, la cte est faite d'une pierre
calcaire jauntre, d'apparence trs-rugueuse; elle est dfendue par
d'normes glaons que les vents du nord y entassent de la faon la
plus imposante. Elle fut bientt perdue de vue par _le Forward_, qui
s'ouvrit au travers des glaces mal cimentes un chemin vers l'le
Beechey, en traversant le dtroit de Barrow.

Hatteras, rsolu  marcher en ligne droite, pour ne pas tre entran
au del de l'le, ne quitta gure son poste pendant les jours
suivants; il montait frquemment dans les barres de perroquet pour
choisir les passes avantageuses. Tout ce que peuvent faire l'habilet,
le sang-froid, l'audace, le gnie mme d'un marin, il le fit pendant
cette traverse du dtroit. La chance, il est vrai, ne le favorisait
gure, car  cette poque il et d trouver la mer  peu prs libre.
Mais enfin, en ne mnageant ni sa vapeur, ni son quipage, ni
lui-mme, il parvint  son but.

Le 3 juillet,  onze heures du matin, l'ice-master signala une terre
dans le nord; son observation faite, Hatteras reconnut l'le Beechey,
ce rendez-vous gnral des navigateurs arctiques. L touchrent
presque tous les navires qui s'aventuraient dans ces mers. L Franklin
tablit son premier hivernage, avant de s'enfoncer dans le dtroit de
Wellington. L Creswell, le lieutenant de Mac-Clure, aprs avoir
franchi quatre cent soixante-dix milles sur les glaces, rejoignit _le
Phnix_ et revint en Angleterre. Le dernier navire qui mouilla  l'le
Beechey avant _le Forward_ fut _le Fox_; MacClintock s'y ravitailla,
le 11 aot 1855, et y rpara les habitations et les magasins; il n'y
avait pas deux ans de cela; Hatteras tait au courant de ces dtails.

Le coeur du matre d'quipage battait fort  la vue de cette le;
lorsqu'il la visita, il tait alors quartier-matre  bord du
_Phnix_; Hatteras l'interrogea sur la disposition de la cte, sur les
facilits du mouillage, sur l'atterrissement possible; le temps se
faisait magnifique; la temprature se maintenait  cinquante-sept
degrs (+14 centig.).

Eh bien, Johnson, demanda le capitaine, vous y reconnaissez-vous?

--Oui, capitaine, c'est bien l'le Beechey! Seulement, il nous faudra
laisser porter un peu au nord; la cte y est plus accostable.

--Mais les habitations, les magasins? dit Hatteras.

--Oh! vous ne pourrez les voir qu'aprs avoir pris terre; ils sont
abrits derrire ces monticules que vous apercevez l-bas.

--Et vous y avez transport des provisions considrables?

--Considrables, capitaine. Ce fut ici que l'Amiraut nous envoya en
1853, sous le commandement du capitaine Inglefield, avec le steamer
_le Phnix_ et un transport charg de provisions, _le Breadalbane_;
nous apportions de quoi ravitailler une expdition tout entire.

--Mais le commandant du _Fox_ a largement puis  ces provisions en
1855, dit Hatteras.

--Soyez tranquille, capitaine, rpliqua Johnson, il en restera pour
vous; le froid conserve merveilleusement, et nous trouverons tout cela
frais et en bon tat comme au premier jour.

--Les vivres ne me proccupent pas, rpondit Hatteras; j'en ai pour
plusieurs annes; ce qu'il me faut, c'est du charbon.

--Eh bien, capitaine, nous en avons laiss plus de mille tonneaux;
ainsi vous pouvez tre tranquille.

--Approchons-nous, reprit Hatteras, qui, sa lunette  la main, ne
cessait d'observer la cte.

--Vous voyez cette pointe, reprit Johnson; quand nous l'aurons
double, nous serons bien prs de notre mouillage. Oui, c'est bien de
cet endroit que nous sommes partis pour l'Angleterre avec le
lieutenant Creswell et les douze malades de _l'Investigator_. Mais si
nous avons eu le bonheur de rapatrier le lieutenant du capitaine
Mac-Clure, l'officier Bellot, qui nous accompagnait sur _le Phnix_,
n'a jamais revu son pays! Ah! c'est l un triste souvenir. Mais,
capitaine, je pense que nous devons mouiller ici-mme.

--Bien, rpondit Hatteras.

Et il donna ses ordres en consquence. _Le Forward_ se trouvait dans
une petite baie naturellement abrite contre les vents du nord, de
l'est et du sud, et  une encablure de la cte environ.

Monsieur Wall, dit Hatteras, vous ferez prparer la chaloupe, et vous
l'enverrez avec six hommes pour transporter le charbon  bord.

--Oui, capitaine, rpondit Wall.

--Je vais me rendre  terre dans la pirogue avec le docteur et le
matre d'quipage. Monsieur Shandon, vous voudrez bien nous
accompagner?

--A vos ordres, rpondit Shandon.

Quelques instants aprs, le docteur, muni de son attirail de chasseur
et de savant, prenait place dans la pirogue avec ses compagnons; dix
minutes plus tard, ils dbarquaient sur une cte assez basse et
rocailleuse.

Guidez-nous, Johnson, dit Hatteras. Vous y retrouvez-vous?

--Parfaitement, capitaine; seulement, voici un monument que je ne
m'attendais pas  rencontrer en cet endroit!

--Cela! s'cria le docteur, je sais ce que c'est; approchons-nous;
cette pierre va nous dire elle-mme ce qu'elle est venue faire
jusqu'ici.

Les quatre hommes s'avancrent, et le docteur dit en se dcouvrant:

Ceci, mes amis, est un monument lev  la mmoire de Franklin et de
ses compagnons.

En effet, lady Franklin, ayant remis en 1855 une table de marbre noir
au docteur Kane, en confia une seconde en 1858  MacClintock, pour
tre dpose   l'le Beechey. MacClintock s'acquitta religieusement
de ce devoir, et il plaa cette table non loin d'une stle funraire
rige dj  la mmoire de Bellot par les soins de sir John Barrow.

Cette table portait l'inscription suivante:


                   la mmoire de
                      FRANKLIN,
                CROZIER, FITZJAMES,
        et de tous leurs vaillants frres
   officiers et fidles compagnons qui ont souffert et pri
 pour la cause de la science et pour la gloire de leur patrie.
                   Cette pierre
        est rige prs du lieu o ils ont pass
            leur premier hiver arctique
      et d'o ils sont partis pour triompher des obstacles
                 ou pour mourir.
    Elle consacre le souvenir de leurs compatriotes et amis
                qui les admirent,
        et de l'angoisse matrise par la foi
       de celle qui a perdu dans le chef de l'expdition
       le plus dvou et le plus affectionn des poux.

                  -------------------

             C'est ainsi qu'il les conduisit
            au port suprme o tous reposent.
                         1855.


Cette pierre, sur une cte perdue de ces rgions lointaines, parlait
douloureusement au coeur; le docteur, en prsence de ces regrets
touchants, sentit les larmes venir  ses yeux.  la place mme o
Franklin et ses compagnons passrent, pleins d'nergie et d'espoir, il
ne restait plus qu'un morceau de marbre pour souvenir; et malgr ce
sombre avertissement de la destine, _le Forward allait s'lancer sur
la route de _l'Erebus_ et du _Terror_.

Hatteras s'arracha le premier  cette pnible contemplation, et gravit
rapidement un monticule assez lev et presque entirement dpourvu de
neige.

Capitaine, lui dit Johnson en le suivant, de l nous apercevrons les
magasins.

Shandon et le docteur les rejoignirent au moment o ils atteignaient
le sommet de la colline.

Mais, de l, leurs regards se perdirent sur de vastes plaines qui
n'offraient aucun vestige d'habitation.

Voil qui est singulier, dit le matre d'quipage.

--Eh bien! et ces magasins? dit vivement Hatteras.

--Je ne sais... je ne vois... balbutia Johnson.

--Vous vous serez tromps de route, dit le docteur.

--Il me semble pourtant, reprit Johnson en rflchissant, qu' cet
endroit mme...

--Enfin, dit impatiemment Hatteras, o devons-nous aller?

--Descendons, fit le matre d'quipage, car il est possible que je me
trompe! depuis sept ans, je puis avoir perdu la mmoire de ces
localits!

--Surtout, rpondit le docteur, quand le pays est d'une uniformit si
monotone.

--Et cependant... murmura Johnson.

Shandon n'avait pas fait une observation. Au bout de quelques minutes
de marche, Johnson s'arrta.

Mais non, s'cria-t-il, non, je ne me trompe pas!

--Eh bien? dit Hatteras en regardant autour de lui.

--Qui vous fait parler ainsi, Johnson? demanda le docteur.

--Voyez-vous ce renflement du sol? dit le matre d'quipage en
indiquant sous ses pieds une sorte d'extumescence dans laquelle trois
saillies se distinguaient parfaitement.

--Qu'en concluez-vous? demanda le docteur.

--Ce sont-l, rpondit Johnson, les trois tombes des marins de
Franklin! J'en suis sr! je ne me suis pas tromp, et  cent pas de
nous devraient se trouver les habitations, et si elles n'y sont pas...
c'est que...

Il n'osa pas achever sa pense; Hatteras s'tait prcipit en avant, et
un violent mouvement de dsespoir s'empara de lui. L avaient d
s'lever en effet ces magasins tant dsirs, avec ces approvisionnements
de toutes sortes sur lesquels il comptait; mais la ruine, le pillage, le
bouleversement, la destruction avaient pass l o des mains civilises
crrent d'immenses ressources pour les navigateurs puiss. Qui s'tait
livr  ces dprdations? Les animaux de ces contres, les loups, les
renards, les ours? Non, car ils n'eussent dtruit que les vivres, et il
ne restait pas un lambeau de tente, pas une pice de bois, pas un
morceau de fer, pas une parcelle d'un mtal quelconque, et, circonstance
plus terrible pour les gens du _Forward_, pas un fragment de
combustible! videmment les Esquimaux, qui ont t souvent en relation
avec les navires europens, ont fini par apprendre la valeur de ces
objets dont ils sont compltement dpourvus; depuis le passage du _Fox_,
ils taient venus et revenus  ce lieu d'abondance, prenant et pillant
sans cesse, avec l'intention bien raisonne de ne laisser aucune trace
de ce qui avait t; et maintenant, un long rideau de neige  demi
fondue recouvrait le sol!

Hatteras tait confondu. Le docteur regardait en secouant la tte.
Shandon se taisait toujours, et un observateur attentif et surpris un
mchant sourire sur ses lvres.

En ce moment, les hommes envoys par le lieutenant Wall arrivrent.
Ils comprirent tout. Shandon s'avana vers le capitaine et lui dit:

Monsieur Hatteras, il me semble inutile de se dsesprer; nous sommes
heureusement  l'entre du dtroit de Barrow, qui nous ramnera  la
mer de Baffin!

--Monsieur Shandon, rpondit Hatteras, nous sommes heureusement 
l'entre du dtroit de Wellington, et il nous conduira au nord!

--Et comment naviguerons-nous, capitaine?

--A la voile, monsieur! Nous avons encore pour deux mois de
combustible, et c'est plus qu'il ne nous en faut pendant notre
prochain hivernage.

--Vous me permettrez de vous dire, reprit Shandon...

--Je vous permettrai de me suivre  mon bord, monsieur, rpondit
Hatteras.

Et tournant le dos  son second, il revint vers le brick, et s'enferma
dans sa cabine.

Pendant deux jours, le vent fut contraire; le capitaine ne reparut pas
sur le pont. Le docteur mit  profit ce sjour forc en parcourant
l'le Beechey, il recueillit les quelques plantes qu'une temprature
relativement leve laissait crotre a et l sur les rocs dpourvus
de neige, quelques bruyres, des lichens peu varis, une espce de
renoncule jaune, une sorte de plante semblable  l'oseille, avec des
feuilles larges de quelques lignes au plus, et des saxifrages assez
vigoureux.

La faune de cette contre tait suprieure  cette flore si
restreinte; le docteur aperut de longues troupes d'oies et de grues
qui s'enfonaient dans le nord; les perdrix, les eider-ducks d'un bleu
noir, les chevaliers, sorte d'chassiers de la classe des scolopax,
des northern-divers, plongeurs au corps trs-long, de nombreux
ptarmites, espce de gelinottes fort bonnes  manger, les dovekies
avec le corps noir, les ailes, tachetes de blanc, les pattes et le
bec rouges comme du corail, les bandes criardes de kitty-wakes, et les
gros loons au ventre blanc, reprsentaient dignement l'ordre des
oiseaux. Le docteur fut assez heureux pour tuer quelques livres gris
qui n'avaient pas encore revtu leur blanche fourrure d'hiver, et un
renard bleu que Duk fora avec un remarquable talent. Quelques ours,
habitus videmment  redouter la prsence de l'homme, ne se
laissrent pas approcher, et les phoques taient extrmement fuyards,
par la mme raison sans doute que leurs ennemis les ours. La baie
regorgeait d'une sorte de buccin fort agrable  dguster. La classe
des animaux articuls, ordre des diptres, famille des culicides,
division des nemocres, fut reprsente par un simple moustique, un
seul, dont le docteur eut la joie de s'emparer aprs avoir subi ses
morsures. En qualit de conchyliologue, il fut moins favoris, et il
dut se borner  recueillir une sorte de moule et quelques coquilles
bivalves.




CHAPITRE XXI.

LA MORT DE BELLOT.


La temprature, pendant les journes du 3 et du 4 juillet, se maintint
 cinquante-sept degrs (+ 14 centig.); ce fut le plus haut point
thermomtrique observ pendant cette campagne. Mais le jeudi 5, le
vent passa dans le sud-est, et fut accompagn de violents tourbillons
de neige. Le thermomtre tomba dans la nuit prcdente de vingt-trois
degrs. Hatteras, sans se proccuper des mauvaises dispositions de
l'quipage, donna l'ordre d'appareiller. Depuis treize jours,
c'est--dire depuis le cap Dundas, _le Forward_ n'avait pu gagner un
nouveau degr dans le nord; aussi le parti reprsent par Clifton
n'tait pas satisfait; ses dsirs, il est vrai, se trouvrent d'accord
en ce moment avec la rsolution du capitaine de s'lever dans le canal
Wellington, et il ne fit pas de difficults pour manoeuvrer.

Le brick ne parvint pas sans peine  mettre  la voile; mais, ayant
tabli dans la nuit sa misaine, ses huniers et ses perroquets,
Hatteras s'avana hardiment au milieu des trains de glace que le
courant entranait vers le sud. L'quipage se fatigua beaucoup dans
cette navigation sinueuse, qui l'obligeait souvent  contrebrasser la
voilure.

Le canal Wellington n'a pas une trs-grande largeur; il est resserr
entre la cte du Devon septentrional  l'est, et l'le Cornvallis 
l'ouest; cette le passa longtemps pour une presqu'le. Ce fut sir
John Franklin qui la contourna, en 1846, par sa cte occidentale, en
revenant de sa pointe au nord du canal.

L'exploration du canal Wellington fut faite, en 1851, par le capitaine
Penny, sur les baleiniers _lady Franklin_ et _Sophie_; l'un de ses
lieutenants, Stewart, parvenu au cap Beecher, par 7620' de latitude,
dcouvrit la mer libre. La mer libre! Voil ce qu'esprait Hatteras.

Ce que Stewart a trouv, je le trouverai, dit-il au docteur, et alors
je pourrai naviguer  la voile vers le ple.

--Mais, rpondit le docteur, ne craignez-vous pas que votre
quipage...

--Mon quipage!... dit durement Hatteras.

Puis,  voix basse.

Pauvres gens! murmura-t-il au grand tonnement du docteur.

C'tait le premier sentiment de cette nature que celui-ci surprenait
dans le coeur du capitaine.

Mais non, reprit ce dernier avec nergie, il faut qu'ils me suivent!
ils me suivront!

Cependant, si _le Forward_ n'avait pas  craindre la collision des
ice-streams encore espacs, il gagnait peu dans le nord, car les vents
contraires l'obligrent souvent  s'arrter. Il dpassa pniblement
les caps Spencer et Innis, et, le 10, le mardi, le soixante-quinzime
degr de latitude fut enfin franchi,  la grande joie de Clifton.

_Le Forward_ se trouvait  l'endroit mme o les vaisseaux amricains
_le Rescue_ et _l'Advance_, commands par le capitaine de Haven,
coururent de si terribles dangers. Le docteur Kane faisait partie de
cette expdition; vers la fin de septembre 1850, ces navires,
envelopps par une banquise, furent rejets avec une puissance
irrsistible dans le dtroit de Lancastre.

Ce fut Shandon qui raconta cette catastrophe  James Wall devant
quelques-uns des hommes du brick.

_L'Advance et le Rescue_, leur dit-il, furent tellement secous,
enlevs, ballotts par les glaces, qu'on dut renoncer  conserver du
feu  bord; et cependant la temprature tomba jusqu' dix-huit degrs
au-dessous de zro! Pendant l'hiver tout entier, les malheureux
quipages furent retenus prisonniers dans la banquise, toujours
prpars  l'abandon de leur navire, et pendant trois semaines ils
n'trent mme pas leurs habits! Ce fut dans cette situation
pouvantable, qu'aprs une drive de mille milles[1], ils furent
drosss jusque dans le milieu de la mer de Baffin!

  [1]  Plus de 400 lieues.

On peut juger de l'effet produit par ces rcits sur le moral d'un
quipage dj mal dispos.

Pendant cette conversation, Johnson s'entretenait avec le docteur d'un
vnement dont ces parages avaient t le thtre; le docteur, suivant
sa demande, le prvint du moment prcis auquel le brick se trouvait
par 7530' de latitude.

C'est l! c'est bien l! s'cria Johnson; voil cette terre funeste!

Et, en parlant ainsi, les larmes venaient aux yeux du digne matre
d'quipage.

Vous voulez parler de la mort du lieutenant Bellot, lui dit le
docteur.

--Oui, monsieur Clawbonny, de ce brave officier de tant de coeur et de
tant de courage!

--Et c'est ici, dites-vous, que cette catastrophe eut lieu?

--Ici-mme, sur cette partie de la cte du North-Devon! Oh! il y a eu
dans tout cela une trs-grande fatalit, et ce malheur ne serait pas
arriv, si le capitaine Pullen ft revenu plus tt  son bord!

--Que voulez-vous dire? Johnson.

--coutez-moi, monsieur Clawbonny, et vous verrez  quoi tient souvent
l'existence. Vous savez que le lieutenant Bellot fit une premire
campagne  la recherche de Franklin, en 1850?

--Oui, Johnson, sur _le Prince-Albert_.

--Eh bien, en 1853, de retour en France, il obtint la permission
d'embarquer sur _le Phnix_,  bord duquel je me trouvais en qualit
de matelot, sous le capitaine Inglefield. Nous venions, avec _le
Breadalbane_, transporter des approvisionnements  l'le Beechey.

--Ceux-l qui nous ont si malheureusement fait dfaut!

--C'est cela mme, monsieur Clawbonny. Nous arrivmes  l'le Beechey
au commencement d'aot; le 10 de ce mois, le capitaine Inglefield
quitta _le Phnix_ pour rejoindre le capitaine Pullen, spar depuis
un mois de son navire _le North-Star_. A son retour, il comptait
expdier  sir Edward Belcher, qui hivernait dans le canal de
Wellington, les dpches de l'Amiraut. Or, peu aprs le dpart de
notre capitaine, le commandant Pullen regagna son bord. Que n'y est-il
revenu avant le dpart du capitaine Inglefield! Le lieutenant Bellot,
craignant que l'absence de notre capitaine ne se prolonget, et
sachant que les dpches de l'Amiraut taient presses, offrit de les
porter lui-mme. Il laissa le commandement des deux navires au
capitaine Pullen, et partit le 12 aot avec un traneau et un canot en
caoutchouc. Il emmenait avec lui Harvey, le quartier-matre du
_North-Star_, trois matelots, Madden, David Hook, et moi. Nous
supposions que sir Edward Belcher devait se trouver aux environs du
cap Beecher, au nord du canal; nous nous dirigemes donc de ce ct,
dans notre traneau, en serrant de prs les rivages de l'est. Le
premier jour, nous campmes  trois milles du cap Innis; le lendemain,
nous nous arrtions sur un glaon,  trois milles  peu prs du cap
Bowden. Pendant la nuit, claire d'ailleurs comme le jour, la terre
tant  trois milles, le lieutenant Bellot rsolut d'y aller camper;
il essaya de s'y rendre dans le canot de caoutchouc; deux fois une
violente brise du sud-est le repoussa;  leur tour, Harvey et Madden
tentrent le passage et furent plus heureux; ils s'taient munis d'une
corde, et ils tablirent une communication entre le traneau et la
cte; trois objets furent transports au moyen de cette corde; mais 
une quatrime tentative, nous sentmes notre glaon se mettre en
mouvement; monsieur Bellot cria  ses compagnons de lcher la corde,
et nous fmes entrans, le lieutenant, David Hook et moi,  une
grande distance de la cte. En ce moment, le vent soufflait avec force
du sud-est, et il neigeait. Mais nous ne courions pas encore de grands
dangers, et il pouvait bien en revenir, puisque nous en sommes
revenus, nous autres!

Johnson s'interrompit un instant en considrant cette cte fatale,
puis il reprit:

Aprs avoir perdu de vue nos compagnons, nous essaymes d'abord de
nous abriter sous la tente de notre traneau, mais en vain; alors avec
nos couteaux nous commenmes  nous tailler une maison dans la glace.
Monsieur Bellot s'assit une demi-heure, et s'entretint avec nous sur
le danger de notre situation; je lui dis que je n'avais pas peur.
Avec la protection de Dieu, nous rpondit-il, pas un cheveu ne
tombera de notre tte. Je lui demandai alors quelle heure il tait;
il rpondit: Environ six heures et quart. C'tait six heures et
quart du matin, le jeudi 18 aot. Alors monsieur Bellot attacha ses
livres et dit qu'il voulait aller voir comment la glace flottait; il
tait parti depuis quatre minutes seulement, quand j'allai, pour le
chercher, faire le tour du mme glaon sur lequel nous tions abrits;
mais je ne pus le voir, et, en retournant  notre retraite, j'aperus
son bton du ct oppos d'une crevasse d'environ cinq toises de
large, o la glace tait toute casse. J'appelai alors, mais sans
rponse. A cet instant le vent soufflait trs-fort. Je cherchai encore
autour du glaon, mais je ne pus dcouvrir aucune trace du pauvre
lieutenant.

--Et que supposez-vous? demanda le docteur mu de ce rcit.

--Je suppose que quand monsieur Bellot sortit de la cachette, le vent
l'emporta dans la crevasse, et, son paletot tant boutonn, il ne put
nager pour revenir  la surface! Oh! monsieur Clawbonny, j'prouvai l
le plus grand chagrin de ma vie! Je ne voulais pas le croire! Ce brave
officier, victime de son dvouement! car sachez que c'est pour obir
aux instructions du capitaine Pullen qu'il a voulu rejoindre la terre,
avant cette dbcle! Brave jeune homme, aim de tout le monde  bord,
serviable, courageux! il a t pleur de toute l'Angleterre, et il
n'est pas jusqu'aux Esquimaux eux-mmes qui, apprenant du capitaine
Inglefield,  son retour  la baie de Pound, la mort du bon
lieutenant, ne s'crirent en pleurant comme je le fais ici: pauvre
Bellot! pauvre Bellot!

--Mais votre compagnon, et vous, Johnson, demanda le docteur attendri
par cette narration touchante, comment parvntes-vous  regagner la
terre?

--Nous, monsieur, c'tait peu de chose; nous restmes encore
vingt-quatre heures sur le glaon, sans aliments et sans feu; mais
nous finmes par rencontrer un champ de glace chou sur un bas-fond;
nous y sautmes, et,  l'aide d'un aviron qui nous restait, nous
accrochmes un glaon capable de nous porter et d'tre manoeuvr comme
un radeau. C'est ainsi que nous avons gagn le rivage, mais seuls, et
sans notre brave officier!

A la fin de ce rcit, _le Forward_ avait dpass cette cte funeste,
et Johnson perdit de vue le lieu de cette terrible catastrophe. Le
lendemain, on laissait la baie Griffin sur tribord, et, deux jours
aprs, les caps Grinnel et Helpman; enfin, le 14 juillet, on doubla la
pointe Osborn, et, le 15, le brick mouilla dans la baie Baring, 
l'extrmit du canal. La navigation n'avait pas t trs-difficile;
Hatteras rencontra une mer presque aussi libre que celle dont Belcher
profita pour aller hiverner avec _le Pionnier_ et _l'Assistance_
jusqu'auprs du soixante dix-septime degr. Ce fut de 1852  1853,
pendant son premier hivernage, car, l'anne suivante, il passa l'hiver
de 1853  1854  cette baie Baring o _le Forward_ mouillait en ce
moment.

Ce fut mme  la suite des preuves et des dangers les plus effrayants
qu'il dut abandonner son navire _l'Assistance_ au milieu de ces glaces
ternelles.

Shandon se fit aussi le narrateur de cette catastrophe devant les
matelots dmoraliss. Hatteras connut-il ou non cette trahison de son
premier officier? Il est impossible de le dire; en tout cas, il se tut
 cet gard.

A la hauteur de la baie Baring se trouve un troit chenal qui fait
communiquer le canal Wellington avec le canal de la Reine. L, les
trains de glace se trouvrent fort presss. Hatteras fit de vains
efforts pour franchir les passes du nord de l'le Hamilton; le vent
s'y opposait; il fallait donc se glisser entre l'le Hamilton et l'le
Cornwallis; on perdit l cinq jours prcieux en efforts inutiles. La
temprature tendait  s'abaisser, et tomba mme, le 19 juillet, 
vingt-six degrs (-4 centigr.); elle se releva le jour suivant; mais
cette menace anticipe de l'hiver arctique devait engager Hatteras 
ne pas attendre davantage. Le vent avait une tendance  se tenir dans
l'ouest et s'opposait  la marche de son navire. Et cependant, il
avait hte de gagner le point o Stewart se trouva en prsence d'une
mer libre. Le 19, il rsolut de s'avancer  tout prix dans le chenal;
le vent soufflait debout au brick, qui, avec son hlice, et pu lutter
contre ces violentes rafales charges de neige, mais Hatteras devait
avant tout mnager son combustible; d'un autre ct, la passe tait
trop large pour permettre de haler sur le brick. Hatteras, sans tenir
compte des fatigues de l'quipage, recourut  un moyen que les
baleiniers emploient parfois dans des circonstances identiques. Il fit
amener les embarcations  fleur d'eau, tout en les maintenant
suspendues  leurs palans sur les flancs du navire; ces embarcations
tant solidement amarres de l'avant et de l'arrire, les avirons
furent arms sur tribord des unes et sur bbord des autres; les
hommes,  tour de rle, prirent place  leurs bancs de rameurs, et
durent nager[1] vigoureusement de manire  pousser le brick contre le
vent. _Le Forward_ s'avana lentement dans le chenal; on comprend ce
que furent les fatigues provoques par ce genre de travaux; les
murmures se firent entendre. Pendant quatre jours, on navigua de la
sorte jusqu'au 23 juin, o l'on parvint  atteindre l'le Baring dans
le canal de la Reine.

  [1]  Ramer.

Le vent restait contraire. L'quipage n'en pouvait plus. La sant des
hommes parut fort branle au docteur, et il crut voir chez
quelques-uns les premiers symptmes du scorbut; il ne ngligea rien
pour combattre ce mal terrible, ayant  sa disposition d'abondantes
rserves de lime-juice et de pastilles de chaux.

Hatteras comprit bien qu'il ne fallait plus compter sur son quipage;
la douceur, la persuasion fussent demeures sans effet; il rsolut
donc de lutter par la svrit, et de se montrer impitoyable 
l'occasion; il se dfiait particulirement de Richard Shandon, et mme
de James Wall, qui cependant n'osait parler trop haut. Hatteras avait
pour lui le docteur, Johnson, Bell, Simpson; ces gens lui taient
dvous corps et me; parmi les indcis, il notait Foker, Bolton,
Wolsten, l'armurier, Brunton, le premier ingnieur, qui pouvaient  un
moment donn se tourner contre lui; quant aux autres, Pen, Gripper,
Clifton, Waren, ils mditaient ouvertement leurs projets de rvolte;
ils voulaient entraner leurs camarades et forcer _le Forward_ 
revenir en Angleterre.

Hatteras vit bien qu'il ne pourrait plus obtenir de cet quipage mal
dispos, et surtout puis de fatigue, la continuation des manoeuvres
prcdentes. Pendant vingt-quatre heures, il resta en vue de l'le
Baring sans faire un pas en avant. Cependant la temprature
s'abaissait, et le mois de juillet sous ces hautes latitudes se
ressentait dj de l'influence du prochain hiver. Le 24, le
thermomtre tomba  vingt-deux degrs (-6 centigr.). La _young-ice_,
la glace nouvelle, se reformait pendant la nuit, et acqurait six 
huit lignes d'paisseur; s'il neigeait par-dessus, elle pouvait
devenir bientt assez forte pour supporter le poids d'un homme. La mer
prenait dj cette teinte sale qui annonce la formation des premiers
cristaux.

Hatteras ne se mprenait pas  ces symptmes alarmants; si les passes
venaient  se boucher, il serait forc d'hiverner en cet endroit, loin
du but de son voyage, et sans mme avoir entrevu cette mer libre dont
il devait tre si rapproch, suivant les rapports de ses devanciers.
Il rsolut donc, cote que cote, de se porter en avant et de gagner
quelques degrs dans le nord; voyant qu'il ne pouvait employer ni les
avirons avec un quipage  bout de forces, ni les voiles avec un vent
toujours contraire, il donna l'ordre d'allumer les fourneaux.




CHAPITRE XXII.

COMMENCEMENT DE RVOLTE.


A ce commandement inattendu, la surprise fut grande  bord du
_Forward_.

Allumer les fourneaux! dirent les uns.

--Et avec quoi? dirent les autres.

--Quand nous n'avons plus que deux mois de charbon dans le ventre!
s'cria Pen.

--Et comment nous chaufferons-nous, l'hiver? demanda Clifton.

--Il nous faudra donc, reprit Gripper, brler le navire jusqu' sa
ligne de flottaison?

--Et bourrer le pole avec les mts, rpondit Waren, depuis le petit
perroquet jusqu'au bout-dehors de beaupr?

Shandon regardait fixement Wall. Les ingnieurs stupfaits hsitaient
 descendre dans la chambre de la machine.

M'avez-vous entendu? s'cria le capitaine d'une voix irrite.

Brunton se dirigea vers l'coutille; mais au moment de descendre, il
s'arrta.

N'y va pas, Brunton, dit une voix.

--Qui a parl? s'cria Hatteras.

--Moi! fit Pen, en s'avanant vers le capitaine.

--Et vous dites?... demanda celui-ci.

--Je dis..., je dis, rpondit Pen en jurant, je dis que nous en avons
assez, que nous n'irons pas plus loin, que nous ne voulons pas crever
de fatigue et de froid pendant l'hiver, et qu'on n'allumera pas les
fourneaux!

--Monsieur Shandon, rpondit froidement Hatteras, faites mettre cet
homme aux fers.

--Mais, capitaine, rpondit Shandon, ce que cet homme a dit...

--Ce que cet homme a dit, rpliqua Hatteras, si vous le rptez, vous,
je vous fais enfermer dans votre cabine et garder  vue!--Que l'on
saisisse cet homme! m'entend-on?

Johnson, Bell, Simpson se dirigrent vers le matelot que la colre
mettait hors de lui.

Le premier qui me touche!... s'cria-t-il, en saisissant un anspect
qu'il brandit au-dessus de sa tte.

Hatteras s'avana vers lui.

Pen, dit-il d'une voix presque tranquille, un geste de plus, et je te
brle la cervelle!

En parlant de la sorte, il arma un revolver et le dirigea sur le
matelot.

Un murmure se fit entendre.

Pas un mot, vous autres, dit Hatteras, ou cet homme tombe mort.

En ce moment, Johnson et Bell dsarmrent Pen, qui ne rsista plus et
se laissa conduire  fond de cale.

Allez, Brunton, dit Hatteras,

L'ingnieur, suivi de Plover et de Waren, descendit  son poste.
Hatteras revint sur la dunette.

Ce Pen est un misrable, lui dit le docteur.

--Jamais homme n'a t plus prs de la mort, rpondit simplement le
capitaine.

Bientt la vapeur eut acquis une pression suffisante: les ancres du
_Forward_ furent leves; celui-ci, coupant vers l'est, mit le cap sur
la pointe Becher, et trancha de son trave les jeunes glaces dj
formes.

On rencontre entre l'le Baring et la pointe Becher un assez grand
nombre d'les, choues pour ainsi dire au milieu des ice-fields; les
streams se pressaient en grand nombre dans les petits dtroits dont
cette partie de la mer est sillonne; ils tendaient  s'agglomrer
sous l'influence d'une temprature relativement basse; des hummocks se
formaient a et l, et l'on sentait que ces glaons dj plus
compactes, plus denses, plus serrs, feraient bientt avec l'aide des
premires geles une masse impntrable.

_Le Forward_ chenalait donc, non sans une extrme difficult, au
milieu des tourbillons de neige. Cependant, avec la mobilit qui
caractrise l'atmosphre de ces rgions, le soleil reparaissait de
temps  autre; la temprature remontait de quelques degrs; les
obstacles se fondaient comme par enchantement, et une belle nappe
d'eau, charmante  contempler, s'tendait l o nagure les glaons
hrissaient toutes les passes. L'horizon revtait de magnifiques
teintes oranges sur lesquelles l'oeil se reposait complaisamment de
l'ternelle blancheur des neiges.

Le jeudi, 26 juillet, _le Forward_ rasa l'le Dundas, et mit ensuite
le cap plus au nord; mais alors il se trouva face  face avec une
banquise, haute de huit  neuf pieds et forme de petits ice-bergs
arrachs  la cte; il fut oblig d'en prolonger longtemps la courbure
dans l'ouest. Le craquement ininterrompu des glaces, se joignant aux
gmissements du navire, formait un bruit triste qui tenait du soupir
et de la plainte. Enfin le brick trouva une passe et s'y avana
pniblement; souvent un glaon norme paralysait sa course pendant de
longues heures; le brouillard gnait la vue du pilote; tant que l'on
voit  un mille en avant, on peut parer facilement les obstacles; mais
au milieu de ces tourbillons embrums, la vue s'arrtait souvent 
moins d'une encblure. La houle trs-forte fatiguait.

Parfois, les nuages lisses et polis prenaient un aspect particulier,
comme s'ils eussent rflchi les bancs de glace; il y eut des jours o
les rayons jauntres du soleil ne parvinrent pas  franchir la brume
tenace.

Les oiseaux taient encore fort nombreux, et leurs cris
assourdissants; des phoques, paresseusement couchs sur les glaons en
drive, levaient leur tte peu effraye et agitaient leurs longs cous
au passage du navire; celui-ci, en rasant leur demeure flottante, y
laissa plus d'une fois des feuilles de son doublage roules par le
frottement.

Enfin, aprs six jours de cette lente navigation, le 1er aot, la
pointe Becher fut releve dans le nord; Hatteras passa ces dernires
heures dans les barres de perroquet; la mer libre entrevue par
Stewart, le 30 mai 1851, vers 7620' de latitude, ne pouvait tre
loigne, et cependant, si loin qu'Hatteras proment ses regards, il
n'aperut aucun indice d'un bassin polaire dgag de glaces. Il
redescendit sans mot dire.

Est-ce que vous croyez  cette mer libre? demanda Shandon au
lieutenant.

--Je commence  en douter, rpondit James Wall.

--N'avais-je donc pas raison de traiter cette prtendue dcouverte de
chimre et d'hypothse? Et l'on n'a pas voulu me croire, et vous mme,
Wall, vous avez pris parti contre moi!

--On vous croira dsormais, Shandon.

--Oui, rpondit ce dernier, quand il sera trop tard.

Et il rentra dans sa cabine, o il se tenait presque toujours renferm
depuis sa discussion avec le capitaine.

Le vent retomba dans le sud vers le soir. Hatteras fit alors tablir
sa voilure et teindre ses feux; pendant plusieurs jours, les plus
pnibles manoeuvres furent reprises par l'quipage;  chaque instant,
il fallait ou lofer ou laisser arriver, ou masquer brusquement les
voiles pour enrayer la marche du brick; les bras des vergues dj
roidis par le froid couraient mal dans les poulies engorges, et
ajoutaient encore  la fatigue; il fallut plus d'une semaine pour
atteindre la pointe Barrow. _Le Forward_ n'avait pas gagn trente
milles en dix jours.

L, le vent sauta de nouveau dans le nord, et l'hlice fut remise en
mouvement. Hatteras esprait encore trouver une mer affranchie
d'obstacles, au del du soixante-dix-septime parallle, telle que la
vit Edward Belcher.

Et cependant, s'il s'en rapportait aux rcits de Penny, cette partie
de mer qu'il traversait en ce moment aurait d tre libre, car, Penny,
arriv  la limite des glaces, reconnut en canot les bords du canal de
la Reine jusqu'au soixante-dix-septime degr.

Devait-il donc regarder ces relations comme apocryphes? ou bien un
hiver prcoce venait-il s'abattre sur ces rgions borales?

Le 15 aot, le mont Percy dressa dans la brume ses pics couverts de
neiges ternelles; le vent trs-violent brassait devant lui une
mitraille de grsil qui crpitait avec bruit. Le lendemain, le soleil
se coucha pour la premire fois, terminant enfin la longue srie des
jours de vingt-quatre heures. Les hommes avaient fini par s'habituer 
cette clart incessante; mais les animaux en ressentaient peu
l'influence; les chiens gronlandais se couchaient  l'heure
habituelle, et, Duk lui-mme s'endormait rgulirement chaque soir,
comme si les tnbres eussent envahi l'horizon.

Cependant, pendant les nuits qui suivirent le 16 aot, l'obscurit ne
fut jamais profonde; le soleil, quoique couch, donnait encore une
lumire suffisante par rfraction.

Le 19 aot, aprs une assez bonne observation, on releva le cap
Franklin sur la cte orientale, et sur la cte occidentale, le cap
lady Franklin; ainsi, au point extrme atteint sans doute par ce hardi
navigateur, la reconnaissance de ses compatriotes voulut que le nom de
sa femme si dvoue ft face  son propre nom, emblme touchant de
l'troite sympathie qui les unit toujours!

Le docteur fut mu de ce rapprochement, de cette union morale entre
deux pointes de terre au sein de ces contres lointaines.

Le docteur, suivant les conseil de Johnson, s'accoutumait dj 
supporter les basses tempratures; il demeurait presque sans cesse sur
le pont, bravant le froid le vent et la neige. Sa constitution, bien
qu'il et un peu maigri, ne souffrait pas des atteintes de ce rude
climat. D'ailleurs, il s'attendait  d'autres prils, et constatait
avec gaiet mme les symptmes prcurseurs de l'hiver.

Voyez, dit-il un jour  Johnson, voyez ces bandes d'oiseaux qui
migrent vers le sud! Comme ils s'enfuient  tire-d'aile en poussant
leurs cris d'adieu!

--Oui, monsieur Clawbonny, rpondit Johnson; quelque chose leur a dit
qu'il fallait partir, et ils se sont mis en route.

--Plus d'un des ntres, Johnson, serait, je crois, tent de les
imiter!

--Ce sont des coeurs faibles, monsieur Clawbonny; que diable! ce qu'un
oiseau ne peut faire, un homme doit le tenter! ces animaux-l n'ont
pas un approvisionnement de nourriture comme nous, et il faut bien
qu'ils aillent chercher leur existence ailleurs! Mais des marins, avec
un bon navire sous les pieds, doivent aller au bout du monde.

--Vous esprez donc qu'Hatteras russira dans ses projets?

--Il russira, monsieur Clawbonny.

--Je le pense comme vous, Johnson, et dt-il, pour le suivre, ne
conserver qu'un seul compagnon fidle...

--Nous serions deux!

--Oui, Johnson, rpondit ce dernier en serrant la main du brave
matelot.

La terre du Prince-Albert, que _le Forward_ prolongeait en ce moment,
porte aussi le nom de terre Grinnel, et bien qu'Hatteras, en haine des
Yankees, n'et jamais consenti  lui donner ce nom, c'est cependant
celui sous lequel elle est le plus gnralement dsigne. Voici d'o
vient cette double appellation: en mme temps que l'Anglais Penny lui
donnait le nom de Prince-Albert, le commandant de _la Rescue_, le
lieutenant de Haven, la nommait terre Grinnel en l'honneur du
ngociant amricain qui avait fait  New-York les frais de son
expdition.

Le brick, en suivant ses contours, prouva une srie de difficults
inoues, naviguant tantt  la voile et tantt  la vapeur. Le 18
aot, on releva le mont Britannia  peine visible dans la brume, et
_le Forward_ jeta l'ancre le lendemain dans la baie de Northumberland.
Il se trouvait cern de toutes parts.




CHAPITRE XXIII

L'ASSAUT DES GLAONS.


Hatteras, aprs avoir prsid au mouillage du navire, rentra dans sa
cabine, prit sa carte et la pointa avec soin; il se trouvait par
7657' de latitude et 9920' de longitude, c'est--dire  trois
minutes seulement du soixante-dix-septime parallle. Ce fut  cet
endroit mme que sir Edward Belcher passa son premier hivernage sur
_le Pionnier_ et _l'Assistance_. C'est de ce point qu'il organisa ses
excursions en traneau et en bateau; il dcouvrit l'le de la Table,
les Cornouailles septentrionales, l'archipel Victoria et le canal
Belcher. Parvenu au del du soixante-dix-huitime degr, il vit la
cte s'incliner vers le sud-est. Elle semblait devoir se relier au
dtroit de Jones, dont l'entre donne sur la baie de Baffin. Mais dans
le nord-ouest, au contraire, une mer libre, dit son rapport,
s'tendait  perte de vue.

Hatteras considrait avec motion cette partie des cartes marines o
un large espace blanc figurait ces rgions inconnues, et ses yeux
revenaient toujours  ce bassin polaire dgag de glaces.

Aprs tant de tmoignages, se dit-il, aprs les relations de Stewart,
de Penny, de Belcher, il n'est pas permis de douter! il faut que cela
soit! Ces hardis marins ont vu, vu de leurs propres yeux! peut-on
rvoquer leur assertion en doute? Non!--Mais, si cependant cette mer,
libre alors, par suite d'un hiver prcoce fut... Mais non, c'est 
plusieurs annes d'intervalle que ces dcouvertes ont t faites; ce
bassin existe, je le trouverai! je le verrai!

Hatteras remonta sur la dunette. Une brume intense enveloppait _le
Forward_; du pont on apercevait  peine le haut de sa mture.
Cependant Hatteras fit descendre l'ice-master de son nid de pie, et
prit sa place; il voulait profiter de la moindre claircie du ciel
pour examiner l'horizon du nord-ouest.

Shandon n'avait pas manqu cette occasion de dire au lieutenant:

Eh bien, Wall! et cette mer libre?

--Vous aviez raison, Shandon, rpondit Wall, et nous n'avons plus que
pour six semaines de charbon dans nos soutes.

--Le docteur trouvera quelque procd scientifique rpondit Shandon,
pour nous chauffer sans combustible. J'ai entendu dire que l'on
faisait de la glace avec du feu; peut-tre nous fera-t-il du feu avec
de la glace.

Shandon rentra dans sa cabine en haussant les paules.

Le lendemain, 20 aot, le brouillard se fendit pendant quelques
instants. On vit Hatteras de son poste lev promener vivement ses
regards vers l'horizon; puis il redescendit sans rien dire et donna
l'ordre de se porter en avant; mais il tait facile de voir que son
espoir avait t du une dernire fois.

_Le Forward_ leva l'ancre et reprit sa marche incertaine vers le nord.
Comme il fatiguait beaucoup, les vergues des huniers et de perroquet
furent envoyes en bas avec tout leur grement; les mts furent
dpasss; on ne pouvait plus compter sur le vent variable que la
sinuosit des passes rendait d'ailleurs  peu prs inutile; de larges
taches blanchtres se formaient a et l sur la mer, semblables  des
taches d'huile; elles faisaient prsager une gele gnrale
trs-prochaine; ds que la brise venait  tomber, la mer se prenait
presque instantanment, mais au retour du vent cette jeune glace se
brisait et se dissipait. Vers le soir, le thermomtre descendit 
dix-sept degrs (-7 centig.).

Lorsque le brick arrivait au fond d'une passe ferme, il faisait alors
l'office de blier, et se prcipitait  toute vapeur sur l'obstacle
qu'il enfonait. Quelquefois on le croyait dfinitivement arrt; mais
un mouvement inattendu des streams lui ouvrait un nouveau passage, et
il s'lanait hardiment; pendant ces temps d'arrt, la vapeur,
s'chappant par les soupapes, se condensait dans l'air froid et
retombait en neige sur le pont. Une autre cause venait aussi suspendre
la marche du brick; les glaons s'engageaient parfois dans les
branches de l'hlice, et ils avaient une duret telle que tout
l'effort de la machine ne parvenait pas  les briser; il fallait alors
renverser la vapeur, revenir en arrire, et envoyer des hommes
dbarrasser l'hlice  l'aide de leviers et d'anspects; de l, des
difficults, des fatigues et des retards.

Pendant treize jours il en fut ainsi; _le Forward_ se trana
pniblement le long du dtroit de Penny. L'quipage murmurait, mais il
obissait; il comprenait que revenir en arrire tait maintenant
impossible. La marche au nord offrait moins de prils que la retraite
au sud; il fallait songer  l'hivernage.

Les matelots parlaient entre eux de cette nouvelle situation, et, un
jour, ils en causrent mme avec Richard Shandon, qu'ils savaient bien
tre pour eux. Celui-ci, au mpris de ses devoirs d'officier, ne
craignit pas de laisser discuter devant lui l'autorit de son
capitaine.

Vous dites donc, monsieur Shandon, lui demandait Gripper, que nous ne
pouvons plus revenir sur nos pas.

--Maintenant, il est trop tard, rpondit Shandon.

--Alors, reprit un autre matelot, nous ne devons plus songer qu'
l'hivernage?

--C'est notre seule ressource! On n'a pas voulu me croire...

--Une autre fois, rpondit Pen, qui avait repris son service
accoutum, on vous croira.

--Comme je ne serai pas le matre... rpliqua Shandon.

--Qui sait? rpliqua Pen. John Hatteras est libre d'aller aussi loin
que bon lui semble, mais on n'est pas oblig de le suivre.

--Il n'y a qu' se rappeler, reprit Gripper, son premier voyage  la
mer de Baffin, et ce qui s'en est suivi!

--Et le voyage du _Farewel_, dit Clifton, qui est all se perdre
dans les mers du Spitzberg sous son commandement!

--Et dont il est revenu seul, rpondit Gripper.

--Seul avec son chien, rpliqua Clifton.

--Nous n'avons pas envie de nous sacrifier pour le bon plaisir de cet
homme, ajouta Pen.

--Ni de perdre les primes que nous avons si bien gagnes!

On reconnat Clifton  cette remarque intresse.

Lorsque nous aurons dpass le soixante-dix-huitime degr,
ajouta-t-il, et nous n'en sommes pas loin, cela fera juste trois cent
soixante-quinze livres pour chacun[1], six fois huit degrs!

  [1]  2,375 francs.

--Mais, rpondit Gripper, ne les perdrons-nous pas, si nous revenons
sans le capitaine?

--Non, rpondit Clifton, lorsqu'il sera prouv que le retour tait
devenu indispensable.

--Mais le capitaine... cependant...

--Sois tranquille, Gripper, rpondit Pen, nous en aurons un capitaine,
et un bon, que monsieur Shandon connat. Quand un commandant devient
fou, on le casse et on en nomme un autre. N'est-ce pas, monsieur
Shandon?

--Mes amis, rpondit Shandon vasivement, vous trouverez toujours en
moi un coeur dvou. Mais attendons les vnements.

L'orage, on le voit, s'amassait sur la tte d'Hatteras; celui-ci,
ferme, inbranlable, nergique, toujours confiant, marchait avec
audace. En somme, s'il n'avait pas t matre de la direction de son
navire, celui-ci s'tait vaillamment comport; la route parcourue en
cinq mois reprsentait la route que d'autres navigateurs mirent deux
et trois ans  faire! Hatteras se trouvait maintenant dans
l'obligation d'hiverner, mais cette situation ne pouvait effrayer des
coeurs forts et dcids, des mes prouves et aguerries, des esprits
intrpides et bien tremps! Sir John Ross et MacClure ne passrent-ils
pas trois hivers successifs dans les rgions arctiques? ce qui s'tait
fait ainsi ne pouvait-on le faire encore?

Certes si, rptait Hatteras, et plus, s'il le faut! Ah! disait-il
avec regret au docteur, que n'ai-je pu forcer l'entre de Smith, au
nord de la mer de Baffin, je serais maintenant au ple!

--Bon! rpondait invariablement le docteur, qui et invent la
confiance au besoin, nous y arriverons, capitaine, sur le
quatre-vingt-dix-neuvime mridien au lieu du soixante-quinzime, il
est vrai; mais qu'importe? si tout chemin mne  Rome, il est encore
plus certain que tout mridien mne au ple.

Le 31 aot, le thermomtre marqua treize degrs (-10 centig.). La fin
de la saison navigable arrivait; _le Forward_ laissa l'le Exmouth sur
tribord, et, trois jours aprs, il dpassa l'le de la Table, situe
au milieu du canal Belcher. A une poque moins avance, il et t
possible peut-tre de regagner par ce canal la mer de Baffin, mais
alors il ne fallait pas y songer. Ce bras de mer, entirement barr
par les glaces, n'et pas offert un pouce d'eau  la quille du
_Forward_; le regard s'tendait sur des ice-fields sans fin et
immobiles pour huit mois encore.

Heureusement, on pouvait encore gagner quelques minutes vers le nord,
mais  la condition de briser la glace nouvelle sous de gros rouleaux,
ou de la dchirer au moyen des ptards. Ce qu'il fallait redouter
alors, par ces basses tempratures, c'tait le calme de l'atmosphre,
car les passes se prenaient rapidement, et on accueillait avec joie
mme les vents contraires. Une nuit calme, et tout tait glac.

Or, _le Forward_ ne pouvait hiverner dans la situation actuelle,
expos aux vents, aux ice-bergs,  la drive du canal; un abri sr est
la premire chose  trouver; Hatteras esprait gagner la cte du
Nouveau-Cornouailles, et rencontrer, au del de la pointe Albert, une
baie de refuge suffisamment couverte. Il poursuivit donc sa route au
nord avec persvrance.

Mais, le 8 septembre, une banquise continue, impntrable,
infranchissable, s'interposa entre le nord et lui; la temprature
s'abaissa  dix degrs (-12 centig.). Hatteras, le coeur inquiet,
chercha vainement un passage, risquant cent fois son navire, et se
tirant de pas dangereux par des prodiges d'habilet. On pouvait le
taxer d'imprudence, d'irrflexion, de folie, d'aveuglement, mais pour
bon marin, il l'tait, et parmi les meilleurs!

La situation du _Forward_ devint vritablement prilleuse; en effet,
la mer se refermait derrire lui, et dans l'espace de quelques heures,
la glace acqurait une duret telle que les hommes couraient dessus et
halaient le navire en toute scurit.

Hatteras, ne pouvant tourner l'obstacle, rsolut de l'attaquer de
front; il employa ses plus forts blasting-cylinders, de huit  dix
livres de poudre; on commenait par trouer la glace dans son
paisseur; on remplissait le trou de neige, aprs avoir eu soin de
placer le cylindre dans une position horizontale, afin qu'une plus
grande partie de glace ft soumise  l'explosion; alors on allumait la
mche, protge par un tube de gutta-percha.

On travailla donc  briser la banquise; on ne pouvait la scier, car
les sciures se recollaient immdiatement. Toutefois, Hatteras put
esprer passer le lendemain.

Mais, pendant la nuit, le vent fit rage; la mer se souleva sous sa
crote glace, comme secoue par quelque commotion sous-marine, et la
voix terrifie du pilote laissa tomber ces mots:

Veille  l'arrire! veille  l'arrire!

Hatteras porta ses regards vers la direction indique, et ce qu'il vit
 la faveur du crpuscule tait effrayant.

Une haute banquise, refoule vers le nord, accourait sur le navire
avec la rapidit d'une avalanche.

Tout le monde sur le pont! s'cria le capitaine.

Cette montagne roulante n'tait plus qu' un demi-mille  peine; les
glaons se soulevaient, passaient les uns par-dessus les autres, se
culbutaient, comme d'normes grains de sable emports par un ouragan
formidable; un bruit terrible agitait l'atmosphre.

Voil, monsieur Clawbonny, dit Johnson au docteur, l'un des plus
grands dangers dont nous ayons t menacs.

--Oui, rpondit tranquillement le docteur, c'est assez effrayant

--Un vritable assaut qu'il nous faudra repousser, reprit le matre
d'quipage.

--En effet on dirait une troupe immense d'animaux antdiluviens, de
ceux que l'on suppose avoir habit le ple! Ils se pressent! Ils se
htent  qui arrivera le plus vite.

--Et, ajouta Johnson, il y en a qui sont arms de lances aigus dont
je vous engage  vous dfier, monsieur Clawbonny.

--C'est un vritable sige, s'cria le docteur; eh bien! courons sur
les remparts.

Et il se prcipita vers l'arrire, o l'quipage arm de perches, de
barres de fer, d'anspects, se prparait  repousser cet assaut
formidable.

L'avalanche arrivait et gagnait de hauteur, en s'accroissant des
glaces environnantes qu'elle entranait dans son tourbillon; d'aprs
les ordres d'Hatteras, le canon de l'avant tirait  boulets pour
rompre cette ligne menaante. Mais elle arriva et se jeta sur le
brick; un craquement se fit entendre, et, comme il fut abord par la
hanche de tribord, une partie de son bastingage se brisa.

Que personne ne bouge! s'cria Hatteras. Attention aux glaces!

Celles-ci grimpaient avec une force irrsistible; des glaons pesant
plusieurs quintaux escaladaient les murailles du navire; les plus
petits, lancs jusqu' la hauteur des hunes, retombaient en flches
aigus, brisant les haubans, coupant les manoeuvres. L'quipage tait
dbord par ces ennemis innombrables, qui, de leur masse, eussent
cras cent navires comme _le Forward_. Chacun essayait de repousser
ces rocs envahissants, et plus d'un matelot fut bless par leurs
arrtes aigus, entre autres Bolton, qui eut l'paule gauche
entirement dchire. Le bruit prenait des proportions effrayantes.
Duck aboyait avec rage aprs ces ennemis d'une nouvelle sorte.
L'obscurit de la nuit accrut bientt l'horreur de la situation, sans
cacher ces blocs irrits, dont la blancheur rpercutait les dernires
lueurs parses dans l'atmosphre.

Les commandements d'Hatteras retentissaient toujours au milieu de
cette lutte trange, impossible, surnaturelle, des hommes avec des
glaons. Le navire, obissant  cette pression norme, s'inclinait sur
bbord, et l'extrmit de sa grande vergue s'arc-boutait dj contre
le champ de glace, au risque de briser son mt.

Hatteras comprit le danger; le moment tait terrible; le brick
menaait de se renverser entirement, et la mture pouvait tre
emporte.

Un bloc norme, grand comme le navire lui-mme, parut alors s'lever
le long de la coque; il se soulevait avec une irrsistible puissance;
il montait, il dpassait dj la dunette; s'il se prcipitait sur _le
Forward_, tout tait fini; bientt il se dressa debout, sa hauteur
dpassant les vergues de perroquet, et il oscilla sur sa base.

Un cri d'pouvante s'chappa de toutes les poitrines. Chacun reflua
sur tribord.

Mais,  ce moment, le navire fut entirement soulag[1]. On le sentit
enlev, et pendant un temps inapprciable il flotta dans l'air, puis
il inclina, retomba sur les glaons, et, l, fut pris d'un roulis qui
fit craquer ses cordages. Que se passait-il donc?

  [1]  Soulev.

Soulev par cette mare montante, repouss par les blocs qui le
prenaient  l'arrire, il franchissait l'infranchissable banquise.
Aprs une minute, qui parut un sicle, de cette trange navigation, il
retomba de l'autre ct de l'obstacle, sur un champ de glace; il
l'enfona de son poids, et se retrouva dans son lment naturel.

La banquise est franchie! s'cria Johnson, qui s'tait jet  l'avant
du brick.

--Dieu soit lou! rpondit Hatteras.

En effet, le brick se trouvait au centre d'un bassin de glace;
celle-ci l'entourait de toutes parts, et, bien que la quille plonget
dans l'eau, il ne pouvait bouger; mais s'il demeurait immobile, le
champ marchait pour lui.

Nous drivons, capitaine! cria Johnson

--Laissons faire, rpondit Hatteras.

Comment, d'ailleurs, et-il t possible de s'opposer  cet
entranement?

Le jour revint, et il fut bien constat que sous l'influence d'un
courant sous-marin le banc de glace drivait vers le nord avec
rapidit. Cette masse flottante emportait _le Forward_, clou au
milieu de l'ice-field, dont on ne voyait pas la limite; dans la
prvision d'une catastrophe, dans le cas o le brick serait jet sur
une cte ou cras par la pression des glaces, Hatteras fit monter sur
le pont une grande quantit de provisions, les effets de campement,
les vtements et les couvertures de l'quipage;  l'exemple de ce que
fit le capitaine MacClure dans une circonstance semblable, il fit
entourer le btiment d'une ceinture de hamacs gonfls d'air de manire
 le prmunir contre les grosses avaries; bientt la glace,
s'accumulant sous l'influence d'une temprature de sept degrs (-14
centig.); le navire fut entour d'une muraille de laquelle sa mture
sortait seule.

Pendant sept jours, il navigua de cette faon; la pointe Albert, qui
forme l'extrmit ouest du Nouveau-Cornouailles, fut entrevue, le 10
septembre, et disparut bientt; on remarqua que le champ de glace
inclina dans l'est  partir de ce moment. O allait-il de la sorte? o
s'arrterait-on? Qui pouvait le prvoir?

L'quipage attendait et se croisait les bras. Enfin, la 15 septembre,
vers les trois heures du soir, l'ice-field, prcipit sans doute sur
un autre champ, s'arrta brusquement; le navire ressentit une secousse
violente, Hatteras, qui avait fait son point pendant cette journe,
consulta sa carte; il se trouvait dans le nord, sans aucune terre en
vue, par 9535' de longitude et 7815' de latitude, au centre de cette
rgion, de cette mer inconnue, o les gographes ont plac le ple du
froid!




CHAPITRE XXIV.

PRPARATIFS D'HIVERNAGE.


L'hmisphre austral est plus froid  parit de latitude que
l'hmisphre boral; mais la temprature du Nouveau Continent est
encore de quinze degrs au-dessous de celle des autres parties du
monde; et, en Amrique, ces contres, connues sous le nom de ple du
froid, sont les plus redoutables.

La temprature moyenne pour toute l'anne n'est que de deux degrs
au-dessous de zro (-19 centigr.). Les savants ont expliqu cela de
la faon suivante, et le docteur Clawbonny partageait leur opinion 
cet gard.

Suivant eux, les vents qui rgnent avec la force la plus constante
dans les rgions septentrionales de l'Amrique sont les vents de
sud-ouest; ils viennent de l'ocan Pacifique avec une temprature
gale et supportable; mais pour arriver aux mers arctiques, ils sont
forcs de traverser l'immense territoire amricain, couvert de neiges;
ils se refroidissent  son contact et couvrent alors les rgions
hyperborennes de leur glaciale pret.

Hatteras se trouvait au ple du froid, au del des contres entrevues
par ses devanciers; il s'attendait donc  un hiver terrible, sur un
navire perdu au milieu des glaces, avec un quipage  demi rvolt. Il
rsolut de combattre ces dangers divers avec son nergie habituelle.
Il regarda sa situation en face, et ne baissa pas les yeux.

Il commena par prendre avec l'aide et l'exprience de Johnson toutes
les mesures ncessaires  son hivernage. D'aprs son calcul, _le
Forward_ avait t entran  deux cent cinquante milles de la
dernire terre connue, c'est--dire le Nouveau-Cornouailles; il tait
treint dans un champ de glace, comme dans un lit de granit, et nulle
puissance humaine ne pouvait l'en arracher.

Il n'existait plus une goutte d'eau libre dans ces vastes mers
frappes par l'hiver arctique. Les ice-fields se droulaient  perte
de vue, mais sans offrir une surface unie. Loin de l. De nombreux
ice-bergs hrissaient la plaine glace, et _le Forward_ se trouvait
abrit par les plus hauts d'entre eux sur trois points du compas; le
vent du sud-est seul soufflait jusqu' lui. Que l'on suppose des
rochers au lieu de glaons, de la verdure au lieu de neige, et la mer
reprenant son tat liquide, le brick et t tranquillement  l'ancre
dans une jolie baie et  l'abri des coups de vent les plus
redoutables. Mais quelle dsolation sous cette latitude! quelle nature
attristante! quelle lamentable contemplation!

Le navire, quelque immobile qu'il ft, dut tre nanmoins assujetti
fortement au moyen de ses ancres; il fallait redouter les dbcles
possibles ou les soulvements sous-marins. Johnson, en apprenant cette
situation du _Forward_ au ple du froid, observa plus svrement
encore ses mesures d'hivernage.

Nous en verrons de rudes! avait-il dit au docteur; voil bien la
chance du capitaine! aller se faire pincer au point le plus
dsagrable du globe! Bah! vous verrez que nous nous en tirerons.

Quant au docteur, au fond de sa pense, il tait tout simplement ravi
de la situation. Il ne l'et pas change pour une autre! Hiverner au
ple du froid! quelle bonne fortune!

Les travaux de l'extrieur occuprent d'abord l'quipage; les voiles
demeurrent envergues au lieu d'tre serres  fond de cale, comme le
firent les premiers hiverneurs; elles furent uniquement replies dans
leur tui, et bientt la glace leur fit une enveloppe impermable; on
ne dpassa mme pas les mts de perroquet, et le nid de pie resta en
place. C'tait un observatoire naturel; les manoeuvres courantes
furent seules retires.

Il devint ncessaire de couper le champ autour du navire, qui
souffrait de sa pression. Les glaons, accumuls sur ses flancs,
pesaient d'un poids considrable; il ne reposait pas sur sa ligne de
flottaison habituelle. Travail long et pnible. Au bout de quelques
jours, la carne fut dlivre de sa prison, et l'on profita de cette
circonstance pour l'examiner; elle n'avait pas souffert, grce  la
solidit de sa construction; seulement son doublage de cuivre tait
presque entirement arrach. Le navire, devenu libre, se releva de
prs de neuf pouces; on s'occupa alors de tailler la glace en biseau
suivant la forme de la coque; de cette faon, le champ se rejoignait
sous la quille du brick, et s'opposait lui-mme  tout mouvement de
pression.

Le docteur participait  ces travaux; il maniait adroitement le
couteau  neige; il excitait les matelots par sa bonne humeur. Il
instruisait et s'instruisait. Il approuva fort cette disposition de la
glace sous le navire.

Voil une bonne prcaution, dit-il.

--Sans cela, monsieur Clawbonny, rpondit Johnson, on n'y rsisterait
pas. Maintenant, nous pouvons sans crainte lever une muraille de
neige jusqu' la hauteur du plat-bord; et, si nous voulons, nous lui
donnerons dix pieds d'paisseur, car les matriaux ne manquent pas.

--Excellente ide, reprit le docteur; la neige est un mauvais
conducteur de la chaleur; elle rflchit au lieu d'absorber, et la
temprature intrieure ne pourra pas dchapper au dehors.

--Cela est vrai, rpondit Johnson; nous levons une fortification
contre le froid, mais aussi contre les animaux, s'il leur prend
fantaisie de nous rendre visite; le travail termin, cela aura bonne
tournure, vous verrez; nous taillerons dans cette masse de neige deux
escaliers, donnant accs l'un  l'avant, l'autre  l'arrire du
navire; une fois les marches tailles au couteau, nous rpandrons de
l'eau dessus; cette eau se convertira en une glace dure comme du roc,
et nous aurons un escalier royal.

--Parfait, rpondit le docteur, et, il faut l'avouer, il est heureux
que le froid engendre la neige et la glace, c'est--dire de quoi se
protger contre lui. Sans cela, on serait fort embarrass.

En effet, le navire tait destin  disparatre sous une couche
paisse de glace,  laquelle il demandait la conservation de sa
temprature intrieure; un toit fait d'paisses toiles goudronnes et
recouvertes de neige fut construit au dessus du pont sur toute sa
longueur; la toile descendait assez bas pour recouvrir les flancs du
navire. Le pont, se trouvant  l'abri de toute impression du dehors,
devint un vritable promenoir; il fut recouvert de deux pieds et demi
de neige; cette neige fut foule et battue de manire  devenir
trs-dure; l elle faisait encore obstacle au rayonnement de la
chaleur interne; on tendit au-dessus d'elle une couche de sable, qui
devint, s'incrustant, un macadamisage de la plus grande duret.

Un peu plus, disait le docteur, et avec quelques arbres, je me
croirais  Hyde-Park, et mme dans les jardins suspendus de Babylone.

On fit un trou  feu  une distance assez rapproche du brick; c'tait
un espace circulaire creus dans le champ, un vritable puits, qui
devait tre maintenu toujours praticable; chaque matin, on brisait la
glace forme  l'orifice; il devait servir  se procurer de l'eau en
cas d'incendie, ou pour les bains frquents ordonns aux hommes de
l'quipage par mesure d'hygine; on avait mme soin, afin d'pargner
le combustible, de puiser l'eau dans des couches profondes, o elle
est moins froide; on parvenait  ce rsultat au moyen d'un appareil
indiqu par un savant franais[1]; cet appareil, descendu  une
certaine profondeur, donnait accs  l'eau environnante au moyen d'un
double fond mobile dans un cylindre.

  [1]  Franois Arago.

Habituellement, on enlve, pendant les mois d'hiver, tous les objets
qui encombrent le navire, afin de se rserver de plus larges espaces;
on dpose ces objets  terre dans des magasins. Mais ce qui peut se
pratiquer prs d'une cte est impossible  un navire mouill sur un
champ de glace.

Tout fut dispos  l'intrieur pour combattre les deux grands ennemis
de ces latitudes, le froid et l'humidit; le premier amenait le
second, plus redoutable encore; on rsiste au froid, on succombe 
l'humidit; il s'agissait donc de la prvenir.

_Le Forward_, destin  une navigation dans les mers arctiques,
offrait l'amnagement le meilleur pour un hivernage: la grande chambre
de l'quipage tait sagement dispose; on y avait fait la guerre aux
coins, o l'humidit se rfugie d'abord; en effet, par certains
abaissements de temprature, une couche de glace se forme sur les
cloisons, dans les coins particulirement, et, quand elle vient  se
fondre, elle entretient une humidit constante. Circulaire, la salle
de l'quipage et encore mieux convenu; mais enfin, chauffe par un
vaste pole, et convenablement ventile, elle devait tre
trs-habitable; les murs taient tapisss de peaux de daims, et non
d'toffes de laine, car la laine arrte les vapeurs qui s'y
condensent, et imprgnent l'atmosphre d'un principe humide.

Les cloisons furent abattues dans la dunette, et les officiers eurent
une salle commune plus grande, plus are, et chauffe par un pole.
Cette salle, ainsi que celle de l'quipage, tait prcde d'une sorte
d'antichambre, qui lui enlevait toute communication directe avec
l'extrieur. De cette faon, la chaleur ne pouvait se perdre, et l'on
passait graduellement d'une temprature  l'autre. On laissait dans
les antichambres les vtements chargs de neige; on se frottait les
pieds  des scrapers[1] installs au dehors, de manire  n'introduire
avec soi aucun lment malsain.

  [1]  Grattoirs.

Des manches en toile servaient  l'introduction de l'air destin au
tirage des poles; d'autres manches permettaient  la vapeur d'eau de
s'chapper. Au surplus, des condensateurs taient tablis dans les
deux salles, et recueillaient cette vapeur au lieu de la laisser se
rsoudre en eau; on les vidait deux fois par semaine, et ils
renfermaient quelquefois plusieurs boisseaux de glace. C'tait autant
de pris sur l'ennemi.

Le feu se rglait parfaitement et facilement, au moyen des manches 
air; on reconnut qu'une petite quantit de charbon suffisait 
maintenir dans les salles une temprature de cinquante degrs (+10
centigr.). Cependant Hatteras, aprs avoir fait jauger ses soutes, vit
bien que mme avec la plus grande parcimonie il n'avait pas pour deux
mois de combustible.

Un schoir fut install pour les vtements qui devaient tre souvent
lavs; on ne pouvait les faire scher  l'air, car ils devenaient durs
et cassants.

Les parties dlicates de la machine furent aussi dmontes avec soin;
la chambre qui la renfermait fut hermtiquement close.

La vie du bord devint l'objet de srieuses mditations; Hatteras la
rgla avec le plus grand soin, et le rglement fut affich dans la
salle commune. Les hommes se levaient  six heures du matin; les
hamacs taient exposs  l'air trois fois par semaine; le plancher des
deux chambres fut frott chaque matin avec du sable chaud; le th
brlant figurait  chaque repas, et la nourriture variait autant que
possible suivant les jours de la semaine; elle se composait de pain,
de farine, de gras de boeuf et de raisins secs pour les puddings, de
sucre, de cacao, de th, de riz, de jus de citron, de viande
conserve, de boeuf et de porc sal, de choux, et de lgumes au
vinaigre; la cuisine tait situe en dehors des salles communes; on se
privait ainsi de sa chaleur; mais la cuisson des aliments est une
source constante d'vaporation et d'humidit.

La sant des hommes dpend beaucoup de leur genre de nourriture; sous
ces latitudes leves, on doit consommer le plus possible de matires
animales. Le docteur avait prsid  la rdaction du programme
d'alimentation.

Il faut prendre exemple sur les Esquimaux, disait-il; ils ont reu
les leons de la nature et sont nos matres en cela; si les Arabes, si
les Africains peuvent se contenter de quelques dattes et d'une poigne
de riz, ici il est important de manger, et beaucoup. Les Esquimaux
absorbent jusqu' dix et quinze livres d'huile par jour. Si ce rgime
ne vous plat pas, nous devons recourir aux matires riches en sucre
et en graisse. En un mot, il nous faut du carbone, faisons du carbone!
c'est bien de mettre du charbon dans le pole, mais n'oublions pas
d'en bourrer ce prcieux pole que nous portons en nous!

Avec ce rgime, une propret svre fut impose  l'quipage; chacun
dut prendre tous les deux jours un bain de cette eau  demi glace,
que procurait le trou  feu, excellent moyen de conserver sa chaleur
naturelle. Le docteur donnait l'exemple; il le fit d'abord comme une
chose qui devait lui tre fort dsagrable; mais ce prtexte lui
chappa bientt, car il finit par trouver un plaisir vritable  cette
immersion trs-hyginique.

Lorsque le travail, ou la chasse, ou les reconnaissances entranaient
les gens de l'quipage au dehors par les grands froids, ils devaient
prendre garde surtout  ne pas tre _frost bitten_, c'est--dire gels
dans une partie quiconque du corps; si le cas arrivait, on se htait,
 l'aide de frictions de neige, de rtablir la circulation du sang.
D'ailleurs, les hommes soigneusement vtus de laine sur tout le corps
portaient des capotes en peau de daim et des pantalons de peaux de
phoque qui sont parfaitement impermables au vent.

Les divers amnagements du navire, l'installation du bord, prirent
environ trois semaines, et l'on arriva au 10 octobre sans incident
particulier.




CHAPITRE XXV.

UN VIEUX RENARD DE JAMES ROSS.


Ce jour-l, le thermomtre s'abaissa jusqu' trois degrs au dessous
de zro (-16 centig.). Le temps fut assez calme; le froid se
supportait facilement en l'absence de la brise. Hatteras, profitant de
la clart de l'atmosphre, alla reconnatre les plaines environnantes;
il gravit l'un des plus hauts ice-bergs du nord, et n'embrassa dans le
champ de sa lunette qu'une suite de montagnes de glaces et
d'ice-fields. Pas une terre en vue, mais bien l'image du chaos sous
son plus triste aspect. Il revint  bord, essayant de calculer la
longueur probable de sa captivit.

Les chasseurs, et parmi eux, le docteur, James Wall, Simpson, Johnson,
Bell, ne manquaient pas de pourvoir la navire de viande frache. Les
oiseaux avaient disparu, cherchant au sud des climats moins rigoureux.
Les ptarmigans seuls, perdrix de rocher particulires  cette
latitude, ne fuyaient pas devant l'hiver; on pouvait les tuer
facilement, et leur grand nombre promettait une rserve abondante de
gibier.

Les livres, les renards, les loups, les foermines, les ours ne
manquaient pas; un chasseur franais, anglais ou norwgien n'et pas
eu le droit de se plaindre; mais ces animaux trs-farouches ne se
laissaient gure approcher; on les distinguait difficilement
d'ailleurs sur ces plaines blanches dont ils possdaient la blancheur,
car avant les grands froids, ils changent de couleur, et revtent leur
fourrure d'hiver. Le docteur constata, contrairement  l'opinion de
certains naturalistes, que ce changement ne provenait pas du grand
abaissement de la temprature, car il avait lieu avant le mois
d'octobre; il ne rsultait donc pas d'une cause physique, mais bien de
la prvoyance providentielle, qui voulait mettre les animaux arctiques
en mesure de braver la rigueur d'un hiver boral.

On rencontrait souvent des veaux marins, des chiens de mer, animaux
compris sous la dnomination gnrale de phoques; leur chasse fut
spcialement recommande aux chasseurs, autant pour leurs peaux que
pour leur graisse minemment propre  servir de combustible.
D'ailleurs le foie de ces animaux devenait au besoin un excellent
comestible; on en comptait par centaines, et  deux ou trois milles au
nord du navire, le champ tait littralement perc  jour par les
trous de ces normes amphibies; seulement ils ventaient le chasseur
avec un instinct remarquable, et beaucoup furent blesss, qui
s'chapprent aisment en plongeant sous les glaons.

Cependant, le 19, Simpson parvint  s'emparer de l'un d'eux  quatre
cents yards du navire; il avait eu la prcaution de boucher son trou
de refuge, de sorte que l'animal fut  la merci des chasseurs. Il se
dbattit longtemps, et, aprs avoir essuy plusieurs coups de feu, il
finit par tre assomm. Il mesurait neuf pieds de long; sa tte de
bull-dog, les seize dents de ses mchoires, ses grandes nageoires
pectorales en forme d'ailerons, sa queue petite et munie d'une autre
paire de nageoires, en faisaient un magnifique spcimen de la famille
des chiens de mer. Le docteur, voulant conserver sa tte pour sa
collection d'histoire naturelle, et sa peau pour les besoins  venir,
fit prparer l'une et l'autre par un moyen rapide et peu coteux. Il
plongea le corps de l'animal dans le trou  feu, et des milliers de
petites crevettes enlevrent les moindres parcelles de chair; au bout
d'une demi journe, le travail tait accompli, et le plus adroit de
l'honorable corporation des tanneurs de Liverpool n'et pas mieux
russi.

Ds que le soleil a dpass l'quinoxe d'automne, c'est--dire le 23
septembre, on peut dire que l'hiver commence dans les rgions
arctiques. Cet astre bienfaisant, aprs avoir peu  peu descendu au
dessous de l'horizon, disparut enfin le 23 octobre, effleurant de ses
obliques rayons la crte des montagnes glaces. Le docteur lui lana
le dernier adieu du savant et du voyageur. Il ne devait plus le revoir
avant le mois de fvrier.

Il ne faut pourtant pas croire que l'obscurit soit complte pendant
cette longue absence du soleil; la lune vient chaque mois le remplacer
de son mieux; il y a encore la scintillation trs-claire des toiles,
l'clat des plantes, de frquentes aurores borales, et des
rfractions particulires aux horizons blancs de neige; d'ailleurs, le
soleil, au moment de sa plus grande dclinaison australe, le 21
dcembre, s'approche encore de treize degrs de l'horizon polaire; il
rgne donc, chaque jour, un certain crpuscule de quelques heures.
Seulement le brouillard et les tourbillons de neige venaient souvent
plonger ces froides rgions dans la plus complte obscurit.

Cependant, jusqu' cette poque, le temps fut assez favorable; les
perdrix et les livres seuls purent s'en plaindre, car les chasseurs
ne leur laissaient pas un moment de repos; on disposa plusieurs
trappes  renard; mais ces animaux souponneux ne s'y laissrent pas
prendre; plusieurs fois mme, ils grattrent la neige au-dessous de la
trappe, et s'emparrent de l'appt sans courir aucun risque; le
docteur les donnait au diable, fort pein toutefois de lui faire un
semblable cadeau.

Le 25 octobre, le thermomtre ne marqua plus que quatre degrs
au-dessous de zro (-20 centig.). Un ouragan d'une violence extrme
se dchana; une neige paisse s'empara de l'atmosphre, ne permettant
plus  un rayon de lumire d'arriver au _Forward_. Pendant plusieurs
heures, on fut inquiet du sort de Bell et de Simpson, que la chasse
avait entrans au loin; ils ne regagnrent le bord que le lendemain,
aprs tre rests une journe entire couchs dans leur peau de daim,
tandis que l'ouragan balayait l'espace au-dessus d'eux, et les
ensevelissait sous cinq pieds de neige. Ils faillirent tre gels, et
le docteur eut beaucoup de peine  rtablir en eux la circulation du
sang.

La tempte dura huit longs jours sans interruption. On ne pouvait
mettre le pied dehors. Il y avait, pour une seule journe, des
variations de quinze et vingt degrs dans la temprature.

Pendant ces loisirs forcs, chacun vivait  part, les uns dormant, les
autres fumant, certains s'entretenant  voix basse et s'interrompant 
l'approche de Johnson ou du docteur; il n'existait aucune liaison
morale entre les hommes de cet quipage; ils ne se runissaient qu'
la prire du soir, faite en commun, et le dimanche, pour la lecture de
la Bible et de l'office divin.

Clifton s'tait parfaitement rendu compte que, le
soixante-dix-huitime parallle franchi, sa part de prime s'levait 
trois cent soixante-quinze livres[1]; il trouvait la somme ronde, et
son ambition n'allait pas au del. On partageait volontiers son
opinion, et l'on songeait  jouir de cette fortune acquise au prix de
tant de fatigues.

  [1]  9,375 francs.

Hatteras demeurait presque invisible. Il ne prenait part ni aux
chasses, ni aux promenades. Il ne s'intressait aucunement aux
phnomnes mtorologiques qui faisaient l'admiration du docteur. Il
vivait avec une seule ide; elle se rsumait en trois mots: le ple
nord. Il ne songeait qu'au moment ou le Forward, libre enfin,
reprendrait sa course aventureuse.

En somme, le sentiment gnral du bord, c'tait la tristesse. Rien
d'coeurant en effet comme la vue de ce navire captif, qui ne repose,
plus dans son lment naturel, dont les formes sont altres sous ces
paisses couches de glace; il ne ressemble  rien: fait pour le
mouvement, il ne peut bouger; on le mtamorphose en maison de bois, en
magasin, en demeure sdentaire, lui qui sait braver le vent et les
orages! Cette anomalie, cette situation fausse, portait dans les
coeurs un indfinissable sentiment d'inquitude et de regret.

Pendant ces heures inoccupes, le docteur mettait en ordre les notes
de voyage, dont ce rcit est la reproduction fidle; il n'tait jamais
dsoeuvr, et son galit d'humeur ne changeait pas. Seulement il vit
venir avec satisfaction la fin de la tempte, et se disposa 
reprendre ses chasses accoutumes.

Le 3 novembre,  six heures du matin, et par une temprature de cinq
degrs au-dessous de zro (-21 centig.), il partit en compagnie de
Johnson et de Bell; les plaines de glace taient unies; la neige,
rpandue en grande abondance pendant les jours prcdents et
solidifie par la gele, offrait un terrain assez propice  la marche;
un froid sec et piquant se glissait dans l'atmosphre; la lune
brillait avec une incomparable puret, et produisait un jeu de lumire
tonnant sur les moindres asprits du champ; les traces de pas
s'clairaient sur leurs bords et laissaient comme une trane
lumineuse par le chemin des chasseurs, dont les grandes ombres
s'allongeaient sur la glace avec une surprenante nettet.

Le docteur avait emmen son ami Duk avec lui; il le prfrait pour
chasser le gibier aux chiens gronlandais, et cela avec raison; ces
derniers sont peu utiles en semblable circonstance, et ne paraissent
pas avoir le feu sacr de la race des zones tempres. Duk courait en
flairant la route, et tombait souvent en arrt sur des traces d'ours
encore fraches. Cependant, en dpit de son habilet, les chasseurs
n'avaient pas rencontr mme un livre, au bout de deux heures de
marche.

Est-ce que le gibier aurait senti le besoin d'migrer vers le sud?
dit le docteur en faisant halte au pied d'un hummock.

--On le croirait, monsieur Clawbonny, rpondit le charpentier.

--Je ne le pense pas pour mon compte, rpondit Johnson; les livres,
les renards et les ours sont faits  ces climats; suivant moi, la
dernire tempte doit avoir caus leur disparition; mais avec les
vents du sud, ils ne tarderont pas  revenir. Ah! si vous me parliez
de rennes ou de boeufs musqus, ce serait autre chose.

--Et cependant,  l'le Melville, on trouve ces animaux-l par troupes
nombreuses, reprit le docteur; elle est situe plus au sud, il est
vrai, et pendant ses hivernages, Parry a toujours eu de ce magnifique
gibier  discrtion.

--Nous sommes moins bien partags, rpondit Bell; si nous pouvions
seulement nous approvisionner de viande d'ours, il ne faudrait pas
nous plaindre.

--Voil prcisment la difficult, rpliqua le docteur; c'est que les
ours me paraissent fort rares et trs-sauvages; ils ne sont pas encore
assez civiliss pour venir au-devant d'un coup de fusil.

--Bell parle de la chair de l'ours, reprit Johnson; mais la graisse de
cet animal est plus enviable en ce moment que sa chair et sa fourrure.

--Tu as raison, Johnson, rpondit Bell; tu penses toujours au
combustible?

--Comment n'y pas penser? mme en le mnageant avec la plus svre
conomie, il ne nous en reste pas pour trois semaines!

--Oui, reprit le docteur, l est le vritable danger, car nous ne
sommes qu'au commencement de novembre, et fvrier est le mois le plus
froid de l'anne dans la zone glaciale; toutefois,  dfaut de
graisse d'ours, nous pouvons compter sur la graisse de phoques.

--Pas longtemps, monsieur Clawbonny, rpondit Johnson, ces animaux-l
ne tarderont pas  nous abandonner; raison de froid ou d'effroi, ils
ne se montreront bientt plus  la surface des glaons.

--Alors, reprit le docteur, je vois qu'il faut absolument se rabattre
sur les ours, et, je l'avoue, c'est bien l'animal le plus utile de ces
contres, car,  lui seul, il peut fournir la nourriture, les
vtements, la lumire et le combustible ncessaires  l'homme.
Entends-tu, Duk, fit le docteur en caressant le chien, il nous faut
des ours, mon ami; cherche! voyons, cherche!

Duk, qui flairait la glace en ce moment, excit par la voix et les
caresses du docteur, partit tout d'un coup avec la rapidit d'un
trait. Il aboyait avec vigueur, et malgr son loignement, ses
aboiements arrivaient avec force jusqu'aux chasseurs.

L'extrme porte du son par les basses tempratures est un fait
tonnant; il n'est gal que par la clart des constellations dans le
ciel boral; les rayons lumineux et les ondes sonores se transportent
 des distances considrables, surtout par les froids secs des nuits
hyperborennes.

Les chasseurs, guids par ces aboiements lointains, se lancrent sur
les traces de Duk; il leur fallut faire un mille, et ils arrivrent
essouffls, car les poumons sont rapidement suffoqus dans une
semblable atmosphre. Duk demeurait en arrt  cinquante pas  peine
d'une masse norme qui s'agitait au sommet d'un monticule.

Nous voil servis  souhait! s'cria le docteur en armant son fusil.

--Un ours, ma foi, et un bel ours, dit Bell en imitant le docteur,

--Un ours singulier, fit Johnson, se rservant de tirer aprs ses
deux compagnons.

Duk aboyait avec fureur. Bell s'avana d'une vingtaine de pieds et fit
feu; mais l'animal ne parut pas tre atteint, car il continua de
balancer lourdement sa tte.

Johnson, s'approcha  son tour, et, aprs avoir soigneusement vis, il
pressa la dtente de son arme.

Bon! s'cria le docteur; rien encore! Ah! maudite rfraction! nous
sommes hors de porte; on ne s'y habituera donc jamais! Cet ours est 
plus de mille pas de nous!

--En avant! rpondit Bell.

Les trois compagnons s'lancrent rapidement vers l'animal que cette
fusillade n'avait aucunement troubl; il semblait tre de la plus
forte taille, et, sans calculer les dangers de l'attaque, les
chasseurs se livraient dj  la joie de la conqute. Arrivs  une
porte raisonable, ils firent feu; l'ours, bless mortellement sans
doute, fit un bond norme et tomba au pied du monticule.

Duk se prcipita sur lui.

Voil un ours, dit le docteur, qui n'aura pas t difficile 
abattre.

--Trois coups de feu seulement, rpondit Bell d'un air mprisant, et
il est  terre.

--C'est mme singulier, fit Johnson.

--A moins que nous ne soyons arrivs juste au moment o il allait
mourir de vieillesse, rpondit le docteur en riant.

--Ma foi, vieux ou jeune, rpliqua Bell, il n'en sera pas moins de
bonne prise.

En parlant de la sorte, les chasseurs arrivrent au monticule, et, 
leur grande stupfaction, ils trouvrent Duk acharn sur le cadavre
d'un renard blanc!

Ah! par exemple, s'cria Bell, voil qui est fort:

--En vrit, dit le docteur! nous tuons un ours, et c'est un renard
qui tombe!

Johnson ne savait trop que rpondre.

Bon! s'cria le docteur avec un clat de rire, ml de dpit; encore
la rfraction! toujours la rfraction!

--Que voulez-vous dire, monsieur Clawbonny? demanda le charpentier.

--Eh oui, mon ami; elle nous a tromps sur les dimensions comme sur la
distance! elle nous a fait voir un ours sous la peau d'un renard!
pareille mprise est arrive plus d'une fois aux chasseurs dans des
circonstances identiques! Allons! nous en sommes pour nos frais
d'imagination.

Ma foi, rpondit Johnson, ours ou renard, on le mangera tout de mme.
Emportons-le.

Mais, au moment o le matre d'quipage allait charger l'animal sur
ses paules:

Voil qui est plus fort! s'cria-t-il.

--Qu'est-ce donc? demanda le docteur.

--Regardez, monsieur Clawbonny, voyez! il y a un collier au cou de
cette bte!

--Un collier? rpliqua le docteur, en se penchant sur l'animal.

En effet, un collier de cuivre  demi us apparaissait au milieu de la
blanche fourrure du renard; le docteur crut y remarquer des lettres
graves; en un tour de main, il l'enleva de ce cou autour duquel il
paraissait riv depuis longtemps.

Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Johnson.

--Cela veut dire, rpondit le docteur, que nous venons de tuer un
renard g de plus de douze ans, mes amis, un renard qui fut pris par
James Ross en 1848.

--Est-il possible! s'cria Bell.

--Cela n'est pas douteux; je regrette que nous ayons abattu ce pauvre
animal! Pendant son hivernage, James Ross eut l'ide de prendre dans
des piges une grande quantit de renards blancs; on riva  leur cou
des colliers de cuivre sur lesquels taient grave l'indication de ses
navires _l'Entreprise_ et _l'Investigator_, ainsi que celle des dpts
de vivres. Ces animaux traversent d'immenses tendues de terrain en
qute de leur nourriture, et James Ross esprait que l'un d'eux
pourrait tomber entre les mains de quelques hommes de l'expdition
Franklin. Voil toute l'explication, et cette pauvre bte qui aurait
pu sauver la vie de deux quipages, est venu inutilement tomber sous
nos balles.

--Ma foi, nous ne le mangerons pas, dit Johnson; d'ailleurs, un renard
de douze ans! En tous cas, nous conserverons sa peau en tmoignage de
cette curieuse rencontre.

Johnson chargea la bte sur ses paules. Les chasseurs se dirigrent
vers le navire en s'orientant sur les toiles; leur expdition ne fut
pas cependant tout  fait infructueuse; ils purent abattre plusieurs
couples de ptarmigans.

Une heure avant d'arriver au Forward, il survint un phnomne qui
excita au plus haut degr l'tonnement du docteur. Ce fut une
vritable pluie d'toiles filantes; on pouvait les compter par
milliers, comme les fuses dans un bouquet de feu d'artifice d'une
blancheur clatante; la lumire de la lune plissait. L'oeil ne
pouvait se lasser d'admirer ce phnomne qui dura plusieurs heures.
Pareil mtore fut observ au Gronland par les Frres Moraves en
1799. On eut dit une vritable fte que le ciel donnait  la terre
sous ces latitudes dsoles. Le docteur, de retour  bord, passa la
nuit entire  suivre la marche de ce mtore, qui cessa vers les sept
heures du matin, au milieu du profond silence de l'atmosphre.




CHAPITRE XXVI.

LE DERNIER MORCEAU DE CHARBON.


Les ours paraissaient dcidment imprenables; on tua quelques phoques
pendant les journes des 4, 5 et 6 novembre, puis le vent venant 
changer, la temprature s'leva de plusieurs degrs; mais les
drifts[1] de neige recommencrent avec une incomparable violence. Il
devint impossible de quitter le navire, et l'on eut fort  faire pour
combattre l'humidit. A la fin de la semaine, les condensateurs
recelaient plusieurs boisseaux de glace.

  [1]  Tourbillon.

Le temps changea de nouveau le 15 novembre, et le thermomtre, sous
l'influence de certaines conditions atmosphriques, descendit 
vingt-quatre degrs au-dessous de zro (-31 centig.). Ce fut la plus
basse temprature observe jusque-l. Ce froid et t supportable
dans une atmosphre tranquille; mais le vent soufflait alors, et
semblait fait de lames aigus qui traversaient l'air.

Le docteur regretta fort d'tre ainsi captif, car la neige, raffermie
par le vent, offrait un terrain solide pour la marche, et il et pu
tenter quelque lointaine excursion.

Cependant, il faut le dire, tout exercice violent par un tel froid
amne vite l'essoufflement. Un homme ne peut alors produire le quart
de son travail habituel; les outils de fer deviennent impossibles 
manier; si la main les prend sans prcaution, elle prouve une douleur
semblable  celle d'une brlure, et des lambeaux de sa peau restent
attachs  l'objet imprudemment saisi.

L'quipage, confin dans le navire, fut donc rduit  se promener
pendant deux heures par jour sur le pont recouvert, o il avait la
permission de fumer, car cela tait dfendu dans la salle commune.

L, ds que le feu baissait un peu, la glace envahissait les murailles
et les jointures du plancher; il n'y avait pas une cheville, un clou
de fer, une plaque de mtal qui ne se recouvrt immdiatement d'une
couche glace.

L'instantanit du phnomne merveillait le docteur. L'haleine des
hommes se condensait dans l'air et, sautant de l'tat fluide  l'tat
solide, elle retomba en neige autour d'eux. A quelques pieds seulement
de poles, le froid reprenait alors toute son nergie, et les hommes
se tenaient prs du feu, en groupe serr.

Cependant, le docteur leur conseillait de s'aguerrir, de se
familiariser avec cette temprature, qui n'avait certainement pas dit
son dernier mot; il leur recommandait de soumettre peu  peu leur
piderme  ces cuissons intenses, et prchait d'exemple; mais la
paresse ou l'engourdissement clouait la plupart d'entre eux  leur
poste; ils n'en voulaient pas bouger, et prfraient s'endormir dans
cette mauvaise chaleur.

Cependant, d'aprs le docteur, il n'y avait aucun danger  s'exposer 
un grand froid en sortant d'une salle chauffe; ces transitions
brusques n'ont d'inconvnient en effet que pour les gens qui sont en
moiteur; le docteur citait des exemples  l'appui de son opinion, mais
ses leons taient perdues ou  peu prs.

Quant  John Hatteras, il ne paraissait pas ressentir l'influence de
cette temprature. Il se promenait silencieusement, ni plus ni moins
vite. Le froid n'avait-il pas prise sur son nergique constitution?
Possdait-il au suprme degr ce principe de chaleur naturelle qu'il
recherchait chez ses matelots? tait-il cuirass dans son ide fixe,
de manire  se soustraire aux impressions extrieures? Ses hommes ne
le voyaient pas sans un profond tonnement affronter ces vingt-quatre
degrs au-dessous de zro; il quittait le bord pendant des heures
entires, et revenait sans que sa figure portt les marques du froid.

Cet homme est trange, disait le docteur  Johnson; il m'tonne
moi-mme! il porte en lui un foyer ardent! C'est une des plus
puissantes natures que j'aie tudies de ma vie!

--Le fait est, rpondit Johnson, qu'il va, vient, circule en plein
air, sans se vtir plus chaudement qu'au mois de juin.

--Oh! la question de vtement est peu de chose, rpondait le docteur;
 quoi bon vtir chaudement celui qui ne peut produire la chaleur de
lui-mme? C'est essayer d'chauffer un morceau de glace en
l'enveloppant dans une couverture de laine! Mais Hatteras n'a pas
besoin de cela; il est ainsi bti, et je ne serais pas tonn qu'il
ft vritablement chaud a ses cts, comme auprs d'un charbon
incandescent.

Johnson, charg de dgager chaque matin le trou  feu, remarqua que la
glace mesurait plus de dix pieds d'paisseur.

Presque toutes les nuits, le docteur pouvait observer de magnifiques
aurores borales; de quatre heures  huit heures du soir, le ciel se
colorait lgrement dans le nord; puis, cette coloration prenait la
forme rgulire d'une bordure jaune ple, dont les extrmits
semblaient s'arc-bouter sur le champ de glace. Peu  peu, la zone
brillante s'levait dans le ciel suivant le mridien magntique, et
apparaissait strie de bandes noirtres; des jets d'une matire
lumineuse s'lanaient, s'allongeaient alors, diminuant ou forant
leur clat; le mtore, arriv  son znith, se composait souvent de
plusieurs arcs, qui se baignaient dans les ondes rouges, jaunes ou
vertes de la lumire. C'tait un blouissement, un incomparable
spectacle. Bientt, les diverses courbes se runissaient en un seul
point, et formaient des couronnes borales d'une opulence toute
cleste. Enfin, les arcs se pressaient les uns contre les autres, la
splendide aurore plissait, les rayons intenses se fondaient en lueurs
ples, vagues, indtermines, indcises, et le merveilleux phnomne,
affaibli, presque teint, s'vanouissait insensiblement dans les
nuages obscurcis du sud.

On ne saurait comprendre la ferie d'un tel spectacle, sous les hautes
latitudes,  moins de huit degrs du ple; les aurores borales,
entrevues dans les rgions tempres, n'en donnent aucune ide, mme
affaiblie; il semble que la Providence ait voulu rserver  ces
climats ses plus tonnantes merveilles.

Des paraslnes nombreuses apparaissaient galement pendant la dure
de la lune, dont plusieurs images se prsentaient alors dans le ciel,
en accroissant son clat souvent aussi, de simples halos lunaires
entouraient l'astre des nuits, qui brillait au centre d'un cercle
lumineux avec une splendide intensit.

Le 26 novembre, il y eut une grande mare, et l'eau s'chappa avec
violence par le trou  feu; l'paisse couche de glace fut comme
branle par le soulvement de la mer, et des craquements sinistres
annoncrent la lutte sous-marine; heureusement le navire tint ferme
dans son lit, et ses chanes seules travaillrent avec bruit;
d'ailleurs, en prvision de l'vnement, Hatteras les avait fait
assujettir.

Les jours suivants furent encore plus froids; le ciel se couvrit d'un
brouillard pntrant; le vent enlevait la neige amoncele; il devenait
difficile de voir si ces tourbillons prenaient naissance dans le ciel
ou sur les ice-fields; c'tait une confusion inexprimable.

L'quipage s'occupait de divers travaux  l'intrieur, dont le
principal consistait  prparer la graisse et l'huile produites par
les phoques; elles se convertissaient en blocs de glace qu'il fallait
travailler  la hache; on concassait cette glace en morceaux, dont la
duret galait celle du marbre; on en recueillit ainsi la valeur d'une
dizaine de barils. Comme on le voit, toute espce de vase devenait
inutile ou  peu prs; d'ailleurs ils se seraient briss sous l'effort
du liquide que la temprature transformait.

Le 28, le thermomtre descendit  trente-deux degrs au dessous de
zro (-36 centig.); il n'y avait plus que pour dix jours de charbon,
et chacun voyait arriver avec effroi le moment o ce combustible
viendrait  manquer.

Hatteras, par mesure d'conomie, fit teindre le pole de la dunette,
et ds lors, Shandon, le docteur et lui durent partager la salle
commune de l'quipage, Hatteras fut donc plus constamment en rapport
avec ses hommes, qui jetaient sur lui des regards hbts et
farouches. Il entendait leurs rcriminations, leurs reproches, leurs
menaces mme, et ne pouvait les punir. Du reste, il semblait sourd 
toute observation. Il ne rclamait pas la place la plus rapproche du
feu. Il restait dans un coin, les bras croiss, sans mot dire.

En dpit des recommandations du docteur, Pen et ses amis se refusaient
 prendre le moindre exercice; ils passaient les journes entires
accouds au pole ou sous les couvertures de leur hamac; aussi leur
sant ne tarda pas  s'altrer; ils ne purent ragir contre
l'influence funeste du climat, et le terrible scorbut fit son
apparition  bord.

Le docteur avait cependant commenc depuis longtemps  distribuer
chaque matin le jus de citron et les pastilles de chaux; mais ces
prservatifs, si efficaces d'habitude, n'eurent qu'une action
insensible sur les malades, et la maladie, suivant son cours, offrit
bientt ses plus horribles symptmes.

Quel spectacle que celui de ces malheureux dont les nerfs et les
muscles se contractaient sous la douleur! Leurs jambes enflaient
extraordinairement et se couvraient de larges taches d'un bleu
noirtre; leurs gencives sanglantes, leurs lvres tumfies, ne
livraient passage qu' des sons inarticuls; la masse du sang
compltement altre, dfibrinise, ne transmettait plus la vie aux
extrmits du corps.

Clifton, le premier, fut attaqu de cette cruelle maladie; bientt
Gripper, Brunton, Strong, durent renoncer  quitter leur hamac. Ceux
que la maladie pargnait encore ne pouvaient fuir le spectacle de ces
souffrances: il n'y avait pas d'autre abri que la salle commune; il y
fallait demeurer; aussi fut-elle promptement transforme en hpital,
car sur les dix-huit marins du Forward, treize furent en peu de jours
frapps par le scorbut. Pen semblait devoir chapper  la contagion;
sa vigoureuse nature l'en prservait; Shandon ressentit les premiers
symptmes du mal; mais cela n'alla pas plus loin, et l'exercice
parvint  le maintenir dans un tat de sant suffisant.

Le docteur soignait ses malades avec le plus entier dvouement, et son
coeur se serrait en face de maux qu'il ne pouvait soulager. Cependant,
il faisait surgir le plus de gaiet possible du sein de cet quipage
dsol; ses paroles, ses consolations, ses rflexions philosophiques,
ses inventions heureuses, rompaient la monotonie de ces longs jours de
douleur; il lisait  voix haute; son tonnante mmoire lui fournissait
des rcits amusants, tandis que les hommes, encore valides,
entouraient le pole de leur cercle press; mais les gmissements des
malades, les plaintes, les cris de dsespoir l'interrompaient parfois,
et, son histoire suspendue, il redevenait le mdecin attentif et
dvou.

D'ailleurs, sa sant rsistait; il ne maigrissait pas; sa corpulence
lui tenait lieu du meilleur vtement, et, disait-il, il se trouvait
fort bien d'tre habill comme un phoque ou une baleine, qui, grce 
leurs paisses couches de graisse, supportent facilement les atteintes
d'une atmosphre arctique.

Hatteras, lui, n'prouvait rien, ni au physique ni au moral. Les
souffrances de son quipage ne paraissaient mme pas le toucher.
Peut-tre ne permettait-il pas  une motion de se traduire sur sa
figure; et cependant un observateur attentif et surpris parfois un
coeur d'homme  battre sous cette enveloppe de fer.

Le docteur l'analysait, l'tudiait, et ne parvenait pas  classer
cette organisation trange, ce temprament surnaturel.

Le thermomtre baissa encore; le promenoir du pont restait dsert; les
chiens esquimaux l'arpentaient seuls en poussant de lamentables
aboiements.

Il y avait toujours un homme de garde auprs du pole, et qui veillait
 son alimentation; il tait important de ne pas le laisser
s'teindre; ds que le feu venait  baisser, le froid se glissait dans
la salle, la glace s'incrustait sur les murailles, et l'humidit,
subitement condense, retombait en neige sur les infortuns habitants
du brick.

Ce fut au milieu de ces tortures indicibles, que l'on atteignit le 8
dcembre; ce matin-l, le docteur alla consulter, suivant son
habitude, le thermomtre plac  l'extrieur. Il trouva le mercure
entirement gel dans la cuvette.

Quarante-quatre degrs au-dessous de zro! se dit-il avec effroi,

Et ce jour-l, on jeta dans le pole le dernier morceau de charbon du
bord.




CHAPITRE XXVII.

LES GRANDS FROIDS DE NOL.


Il y eut alors un moment de dsespoir. La pense de la mort, et de la
mort par le froid, apparut dans toute son horreur; ce dernier morceau
de charbon brlait avec un crpitement sinistre; le feu menaait dj
de manquer, et la temprature de la salle s'abaissait sensiblement.
Mais Johnson alla chercher quelques morceaux de ce nouveau combustible
que lui avaient fourni les animaux marins, et il en chargea le pole;
il y ajouta de l'toupe imprgne d'huile gele, et obtint bientt une
chaleur suffisante. L'odeur de cette graisse tait fort insupportable;
mais comment s'en dbarrasser? il fallait s'y faire, Johnson convint
lui-mme que son expdient laissait  dsirer, et n'aurait aucun
succs dans les maisons bourgeoises de Liverpool.

Et pourtant, ajouta-t-il, cette odeur fort dplaisante amnera
peut-tre de bons rsultats.

--Et lesquels donc? demanda le charpentier.

--Elle attirera sans doute les ours de notre ct, car ils sont
friands de ces manations.

--Bon, rpliqua Bell, et la ncessit d'avoir des ours?

--Ami Bell, rpondit Johnson, il ne nous faut plus compter sur les
phoques; ils ont disparu et pour longtemps; si les ours ne viennent
pas  leur tour fournir leur part de combustible, je ne sais pas ce
que nous deviendrons.

--Tu dis vrai, Johnson; notre sort est loin d'tre assur; cette
situation est effrayante. Et si ce genre de chauffage vient  nous
manquer... je ne vois pas trop le moyen...

--Il y en aurait encore un!...

--Encore un? rpondit Bell.

--Oui, Bell! en dsespoir de cause... mais jamais le capitaine... Et
cependant, il faudra peut-tre en venir l.

Le vieux Johnson secoua tristement la tte, et tomba dans des
rflexions silencieuses, dont Bell ne voulut pas le tirer. Il savait
que ces morceaux de graisse, si pniblement acquis, ne dureraient pas
huit jours, malgr la plus svre conomie.

Le matre d'quipage ne se trompait pas. Plusieurs ours, attirs par
ces exhalaisons ftides, furent signals sous le vent du _Forward_;
les hommes valides leur donnrent la chasse; mais ces animaux sont
dous d'une vitesse remarquable et d'une finesse qui djoue tous les
stratagmes; il fut impossible de les approcher, et les balles les
plus adroites ne purent les atteindre.

L'quipage du brick fut srieusement menac de mourir de froid; il
tait incapable de rsister quarante-huit heures  une temprature
pareille, qui envahirait la salle commune. Chacun voyait venir avec
terreur la fin du dernier morceau de combustible.

Or, cela arriva le 20 dcembre,  trois heures du soir; le feu
s'teignit; les matelots, rangs en cercle autour du pole, se
regardaient avec des yeux hagards. Hatteras demeurait immobile dans
son coin; le docteur, suivant son habitude, se promenait avec
agitation; il ne savait plus  quoi s'ingnier.

La temprature tomba subitement dans la salle  sept degrs au-dessous
de zro. (-22 centig.)

Mais si le docteur tait  bout d'imagination, s'il ne savait plus que
faire, d'autres le savaient pour lui. Aussi, Shandon, froid et rsolu,
Pen, la colre aux yeux, et deux ou trois de leurs camarades, de ceux
qui pouvaient encore se traner, s'avancrent vers Hatteras.

Capitaine, dit Shandon.

Hatteras, absorb dans ses penses, ne l'entendit pas.

Capitaine! rpta Shandon en le touchant de la main.

Hatteras se redressa.

Monsieur, dit-il.

--Capitaine, nous n'avons plus de feu.

--Eh bien? rpondit Hatteras.

--Si votre intention est que nous mourions de froid, reprit Shandon
avec une terrible ironie, nous vous prions de nous en informer!

--Mon intention, rpondit Hatteras d'une voix grave, est que chacun
ici fasse son devoir jusqu'au bout.

--Il y a quelque chose au-dessus du devoir, capitaine, rpondit le
second, c'est le droit  sa propre conservation. Je vous rpte que
nous sommes sans feu, et si cela continue, dans deux jours, pas un de
nous ne sera vivant!

--Je n'ai pas de bois, rpondit sourdement Hatteras.

--Eh bien! s'cria violemment Pen, quand on n'a plus de bois, on va en
couper o il en pousse! Hatteras plit de colre.

O cela? dit-il.

--A bord, rpondit insolemment le matelot.

--A bord! reprit le capitaine, les poings crisps, l'oeil tincelant.

--Sans doute, rpondit Pen,, quand le navire n'est plus bon  porter
son quipage, on brle le navire!

Au commencement de cette phrase, Hatteras avait saisi une hache;  la
fin, cette hache tait leve sur la tte de Pen.

Misrable! s'cria-t-il.

Le docteur se jeta au-devant de Pen, qu'il repoussa; la hache,
retombant  terre, entailla profondment la plancher. Johnson, Bell,
Simpson, groups autour d'Hatteras, paraissaient dcids  le
soutenir. Mais des voix lamentables, plaintives, douloureuses,
sortirent de ces cadres transforms en lits de mort.

Du feu! du feu! criaient les infortuns malades, envahis par le
froid sous leurs couvertures. Hatteras fit un effort sur lui-mme, et,
aprs quelques instants de silence, il pronona ces mots d'un ton
calme:

Si nous dtruisons notre navire, comment regagnerons-nous
l'Angleterre?

--Monsieur, rpondit Johnson, on pourrait peut-tre brler sans
inconvnient les parties les moins utiles, le plat-bord, les
bastingages...

--Il resterait toujours les chaloupes, reprit Shandon, et, d'ailleurs,
qui nous empcherait de reconstruire un navire plus petit avec les
dbris de l'ancien?...

--Jamais! rpondit Hatteras.

--Mais... reprirent plusieurs matelots en levant la voix...

--Nous avons de l'esprit-de-vin en grande quantit, rpondit Hatteras;
brlez-le jusqu' la dernire goutte.

--Eh bien, va pour de l'esprit-de-vin! rpondit Johnson, avec une
confiance affecte qui tait loin de son coeur.

Et,  l'aide de larges mches, trempes dans cette liqueur dont la
flamme ple lchait les parois du pole, il put lever de quelques
degrs la temprature de la salle.

Pendant les jours qui suivirent cette scne dsolante, le vent revint
dans le sud, le thermomtre remonta; la neige tourbillonna dans une
atmosphre moins rigide. Quelques-uns des hommes purent quitter le
navire aux heures les moins humides du jour; mais les ophthalmies et
le scorbut retinrent la plupart d'entre eux  bord; d'ailleurs, ni la
chasse, ni la pche ne furent praticables.

Au reste, ce n'tait qu'un rpit dans les atroces violences du froid,
et, le 25, aprs une saute de vent inattendue, le mercure gel
disparut de nouveau dans la cuvette de l'instrument; on dut alors s'en
rapporter au thermomtre  esprit-de-vin, que les plus grands froids
ne parviennent pas  congeler.

Le docteur, pouvant, le trouva  soixante-six degrs au-dessous de
zro (-52 centig.). C'est  peine s'il avait jamais t donn 
l'homme de supporter une telle temprature.

La glace s'tendait en longs miroirs ternis sur le plancher; un pais
brouillard envahissait la salle; l'humidit retombait en neige
paisse; on ne se voyait plus; la chaleur humaine se retirait des
extrmits du corps; les pieds et les mains devenaient bleus; la tte
se cerclait de fer, et la pense confuse, amoindrie, gele, portait au
dlire. Symptme effrayant: la langue ne pouvait plus articuler une
parole.

Depuis ce jour o on le menaa de brler son navire, Hatteras rdait
pendant de longues heures sur le pont. Il surveillait, il veillait. Ce
bois, c'tait sa chair  lui! On lui coupait un membre en en coupant
un morceau! Il tait arm et faisait bonne garde, insensible au froid,
 la neige,  cette glace qui roidissait ses vtements et
l'enveloppait comme d'une cuirasse de granit. Duk, le comprenant,
aboyait sur ses pas et l'accompagnait de ses hurlements.

Cependant, le 25 dcembre, il descendit  la salle commune. Le
docteur, profitant d'un reste d'nergie, alla droit  lui.

Hatteras, lui dit-il, nous allons mourir faute de feu.

--Jamais! fit Hatteras, sachant bien  quelle demande il rpondait
ainsi.

--Il le faut, reprit doucement le docteur.

--Jamais, reprit Hatteras avec plus de force, jamais je n'y
consentirai! Que l'on me dsobisse, si l'on veut!.

C'tait la libert d'agir donne ainsi. Johnson et Bell s'lancrent
sur le pont. Hatteras entendit le bois de son brick craquer sous la
hache. Il pleura.

Ce jour-l, c'tait le jour de Nol, la fte de la famille, en
Angleterre, la soire des runions enfantines! Quel souvenir amer que
celui de ces enfants joyeux autour de leur arbre encore vert! Qui ne
se rappelait ces longues pices de viande rtie que fournissait le
boeuf engraiss pour cette circonstance? Et ces tourtes, ces
minced-pies, o les ingrdiens de toutes sortes se trouvaient
amalgams pour ce jour si cher aux coeurs anglais? Mais ici, la
douleur, le dsespoir, la misre  son dernier degr, et pour bche de
Nol ces morceaux du bois d'un navire perdu au plus profond de la zone
glaciale!

Cependant, sous l'influence du feu, le sentiment et la force revinrent
 l'esprit des matelots; les boissons brlantes de th ou de caf
produisirent un bien-tre instantan, et l'espoir est chose si tenace
 l'esprit, que l'on se reprit  esprer. Ce fut dans ces alternatives
que se termina cette funeste anne 1860, dont le prcoce hiver avait
djou les hardis projets d'Hatteras.

Or, il arriva que prcisment ce premier janvier 1861 fut marqu par
une dcouverte inattendue. Il faisait un peu moins froid; le docteur
avait repris ses tudes accoutumes; il lisait les relations de sir
Edward Belcher sur son expdition dans les mers polaires. Tout d'un
coup, un passage, inaperu jusqu'alors, le frappa d'tonnement; il
relut; on ne pouvait s'y mprendre.

Sir Edward Belcher racontait qu'aprs tre parvenu  l'extrmit du
canal de la Reine il avait dcouvert des traces importantes du passage
et du sjour des hommes.

Ce sont, disait-il, des restes d'habitations bien suprieures  tout
ce que l'on peut attribuer aux habitudes grossires des tribus
errantes d'Esquimaux. Leurs murs sont bien assis dans le sol
profondment creus; l'aire de l'intrieur, recouvert d'une couche
paisse de beau gravier, a t pave. Des ossements de rennes, de
morses, de phoques, s'y voient en grande quantit. _Nous y
rencontrmes du charbon._

Aux derniers mots, une ide surgt dans l'esprit du docteur; il
emporta son livre et vint le communiquer  Hatteras.

Du charbon! s'cria ce dernier.

--Oui, Hatteras, du charbon; c'est  dire le salut pour nous!

--Du charbon! sur cette cte dserte! reprit Hatteras. Non, cela n'est
pas possible!

--Pourquoi en douter, Hatteras? Belcher n'et pas avanc un tel fait
sans en tre certain, sans l'avoir vu de ses propres yeux.

--Eh bien, aprs, docteur?

--Nous ne sommes pas  cent milles de la cte o Belcher vit ce
charbon! Qu'est-ce qu'une excursion de cent milles? Rien. On a souvent
fait des recherches plus longues  travers les glaces, et par des
froids aussi grands. Partons donc, capitaine!

--Partons! s'cria Hatteras, qui avait rapidement pris son parti, et,
avec la mobilit de son imagination, entrevoyait des chances de salut.

Johnson fut aussitt prvenu de cette rsolution; il approuva fort le
projet; il le communiqua  ses camarades; les uns y applaudirent, les
autres l'accueillirent avec indiffrence.

Du charbon sur ces ctes! dit Wall, enfoui dans son lit de douleur.

--Laissons-les faire, lui rpondit mystrieusement Shandon.

Mais avant mme que les prparatifs de voyage fussent commencs,
Hatteras voulut reprendre avec la plus parfaite exactitude la position
du _Forward_. On comprend aisment l'importance de ce calcul, et
pourquoi cette situation devait tre mathmatiquement connue. Une fois
loin du navire, on ne saurait le retrouver sans chiffres certains.

Hatteras monta donc sur le pont; il recueillit  divers moments
plusieurs distances lunaires, et les hauteurs mridiennes des
principales toiles.

Ces observations prsentaient de srieuses difficults, car, par cette
basse temprature, le verre et les miroirs des instruments se
couvraient d'une couche de glace au souffle d'Hatteras; plus d'une
fois ses paupires furent entirement brles en s'appuyant sur le
cuivre des lunettes.

Cependant, il put obtenir des bases trs-exactes pour ses calculs, et
il revint les chiffrer dans la salle. Quand ce travail fut termin, il
releva la tte avec stupfaction, prit sa carte, la pointa et regarda
le docteur.

Eh bien? demanda celui-ci.

--Par quelle latitude nous trouvions-nous au commencement de
l'hivernage?

--Mais par soixante-dix-huit degrs, quinze minutes de latitude, et
quatre-vingt-quinze degrs, trente-cinq minutes de longitude,
prcisment au ple du froid.

--Eh bien, ajouta Hatteras  voix basse, notre champ de glace drive!
nous sommes de deux degrs plus au nord et plus  l'ouest,  trois
cents milles au moins de votre dpt de charbon!

--Et ces infortuns qui ignorent!... s'cria le docteur.

--Silence! fit Hatteras en portant son doigt  ses lvres.




CHAPITRE XXVIII.

PRPARATIFS DE DPART.


Hatteras ne voulut pas mettre son quipage au courant de cette
situation nouvelle. Il avait raison. Ces malheureux, se sachant
entrans vers le nord avec une force irrsistible, se fussent livrs
peut-tre aux folies du dsespoir. Le docteur le comprit, et approuva
le silence du capitaine.

Celui-ci avait renferm dans son coeur les impressions que lui
causrent cette dcouverte. Ce fut son premier instant de bonheur
depuis ces longs mois passs dans sa lutte incessante contre les
lments. Il se trouvait report  cent cinquante milles plus au nord,
 peine  huit degrs du ple! Mais cette joie, il la cacha si
profondment, que le docteur ne put pas mme la souponner; celui-ci
se demanda bien pourquoi l'oeil d'Hatteras brillait d'un clat
inaccoutum; mais ce fut tout, et la rponse si naturelle  cette
question ne lui vint mme pas a l'esprit.

_Le Forward_, en se rapprochant du ple, s'tait loign de ce
gisement de charbon observ par sir Edward Belcher; au lieu de cent
milles, il fallait, pour le chercher, revenir de deux cent cinquante
milles vers le sud. Cependant, aprs une courte discussion  cet gard
entre Hatteras et Clawbonny, le voyage fut maintenu.

Si Belcher avait dit vrai, et l'on ne pouvait mettre sa vracit en
doute, les choses devaient se trouver dans l'tat o il les avait
laisses. Depuis 1853, pas une expdition nouvelle ne fut dirige vers
ces continents extrmes. On ne rencontrait que peu ou point
d'Esquimaux sous cette latitude. La dconvenue arrive  l'le Beechey
ne pouvait se reproduire sur les ctes du Nouveau-Cornouailles. La
basse temprature de ce climat conservait indfiniment les objets
abandonns  son influence. Toutes les chances se runissaient donc en
faveur de cette excursion  travers les glaces.

On calcula que ce voyage pourrait durer quarante jours au plus, et les
prparatifs furent faits par Johnson en consquence.

Ses soins se portrent d'abord sur le traneau; il tait de forme
gronlandaise, large de trente-cinq pouces et long de vingt-quatre
pieds. Les Esquimaux en construisent qui dpassent souvent cinquante
pieds en longueur. Celui-ci se composait de longues planches
recourbes  l'avant et  l'arrire, et tendues comme un arc par deux
fortes cordes. Cette disposition lui donnait un certain ressort de
nature  rendre les chocs moins dangereux. Ce traneau courait
aisment sur la glace; mais par les temps de neige, lorsque les
couches blanches n'taient pas encore durcies, on lui adaptait deux
chssis verticaux juxtaposs, et, lev de la sorte, il pouvait
avancer sans accrotre son tirage. D'ailleurs, en le frottant d'un
mlange de soufre et de neige, suivant la mthode esquimau, il
glissait avec une remarquable facilit.

Son attelage se composait de six chiens; ces animaux, robustes malgr
leur maigreur, ne paraissaient pas trop souffrir de ce rude hiver;
leurs harnais de peau de daim taient en bon tat; on devait compter
sur un tel quipage, que les Gronlandais d'Uppernawik avaient vendu
en conscience. A eux six, ces animaux pouvaient traner un poids de
deux mille livres, sans se fatiguer outre mesure.

Les effets de campement furent une tente, pour le cas o la
construction d'une snow-house[1] serait impossible, une large toile de
mackintosh, destine  s'tendre sur la neige, qu'elle empchait de
fondre au contact du corps, et enfin plusieurs couvertures de laine et
de peau de buffle. De plus, on emporta l'halkett-boat.

  [1]  Maison de neige.

Les provisions consistrent en cinq caisses de pemmican pesant environ
quatre cent cinquante livres; on comptait une livre de pemmican par
homme et par chien; ceux-ci taient au nombre de sept, en comprenant
Duk; les hommes ne devaient pas tre plus de quatre. On emportait
aussi douze gallons d'esprit-de-vin, c'est--dire cent cinquante
livres  peu prs, du th, du biscuit en quantit suffisante, une
petite cuisine portative, avec une notable quantit de mches et
d'toupes, de la poudre, des munitions, et quatre fusils  deux coups.
Les hommes de l'expdition, d'aprs l'invention du capitaine Parry,
devaient se ceindre de ceintures en caoutchouc, dans lesquelles la
chaleur du corps et le mouvement de la marche maintenaient du caf, du
th et de l'eau  l'tat liquide.

Johnson soigna tout particulirement la confection des snow-shoes[1],
fixes sur des montures en bois garnies de lanires de cuir; elles
servaient de patins; sur les terrains entirement glacs et durcis,
les moccassins de peau de daim les remplaaient avec avantage; chaque
voyageur dut tre muni de deux paires des unes et des autres.

  [1]  Chaussures  neige.

Ces prparatifs, si importants, puisqu'un dtail omis peut amener la
perte d'une expdition, demandrent quatre jours pleins. Chaque midi,
Hatteras eut soin de relever la position de son navire; il ne drivait
plus, et il fallait cette certitude absolue pour oprer le retour.

Hatteras s'occupa de choisir les hommes qui devaient le suivre.
C'tait une grave dcision  prendre; quelques-uns n'taient pas bons
 emmener, mais on devait aussi regarder  les laisser  bord.
Cependant, le salut commun dpendant de la russite du voyage, il
parut opportun au capitaine de choisir avant tout des compagnons srs
et prouvs.

Shandon se trouva donc exclu; il ne manifesta, d'ailleurs, aucun
regret  cet gard. James Wall, compltement alit, ne pouvait prendre
part  l'expdition.

L'tat des malades, au surplus, n'empirait pas; leur traitement
consistait en frictions rptes et en fortes doses de jus de citron;
il n'tait pas difficile  suivre, et ne ncessitait aucunement la
prsence du docteur. Celui-ci se mit donc en tte des voyageurs, et
son dpart n'amena point la moindre rclamation.

Johnson et vivement dsir accompagner le capitaine dans sa
prilleuse entreprise; mais celui-ci le prit  part, et d'une voix
affectueuse, presque mue:

Johnson, lui dit-il, je n'ai de confiance qu'en vous. Vous tes le
seul officier auquel je puisse laisser mon navire. Il faut que je vous
sache l pour surveiller Shandon et les autres. Ils sont enchans ici
par l'hiver; mais qui sait les funestes rsolutions dont leur
mchancet est capable? Vous serez muni de mes instructions formelles,
qui remettront au besoin le commandement entre vos mains. Vous serez
un autre moi-mme. Notre absence durera quatre  cinq semaines au
plus, et je serai tranquille, vous ayant l o je ne puis tre. Il
vous faut du bois, Johnson. Je le sais! mais, autant qu'il sera
possible, pargnez mon pauvre navire. Vous m'entendez, Johnson?

--Je vous entends, capitaine, rpondit le vieux marin, et je resterai,
puisque cela vous convient ainsi.

--Merci! dit Hatteras en serrant la main de son matre d'quipage, et
il ajouta:

Si vous ne nous voyez pas revenir, Johnson, attendez jusqu' la
dbcle prochaine, et tchez de pousser une reconnaissance vers le
ple. Si les autres s'y opposent, ne pensez plus  nous, et ramenez
_le Forward_ en Angleterre.

--C'est votre volont, capitaine?

--Ma volont absolue, rpondit Hatteras.

--Vos ordres seront excuts, dit simplement Johnson.

Cette dcision prise, le docteur regretta son digne ami, mais il dut
reconnatre qu'Hatteras faisait bien en agissant ainsi.

Les deux autres compagnons de voyage furent Bell, le charpentier, et
Simpson. Le premier, bien portant, brave et dvou, devait rendre de
grands services pour les campements sur la neige; le second, quoique
moins rsolu, accepta cependant de prendre part  une expdition dans
laquelle il pouvait tre fort utile en sa double qualit de chasseur
et de pcheur.

Ainsi ce dtachement se composa d'Hatteras, de Clawbonny, de Bell, de
Simpson et du fidle Duk, c'taient donc quatre hommes et sept chiens
 nourrir. Les approvisionnements avaient t calculs en consquence.

Pendant les premiers jours de janvier, la temprature se maintint en
moyenne  trente-trois degrs au-dessous de zro (-37 centigr.).
Hatteras guettait avec impatience un changement de temps; plusieurs
fois il consulta le baromtre, mais il ne fallait pas s'y fier; cet
instrument semble perdre sous les hautes latitudes sa justesse
habituelle; la nature, dans ces climats, apporte de notables
exceptions  ses lois gnrales: ainsi la puret du ciel n'tait pas
toujours accompagne de froid, et la neige ne ramenait pas une hausse
dans la temprature; le baromtre restait incertain, ainsi que
l'avaient dj remarqu beaucoup de navigateurs des mers polaires; il
descendait volontiers avec des vents du nord et de l'est; bas, il
amenait du beau temps; haut, de la neige ou de la pluie. On ne pouvait
donc compter sur ses indications.

Enfin, le 5 janvier, une brise de l'est ramena une reprise de quinze
degrs; la colonne thermomtrique remonta  dix-huit degrs au-dessous
de zro (-28 centigr.). Hatteras rsolut de partir le lendemain; il
n'y tenait plus,  voir sous ses yeux dpecer son navire; la dunette
avait pass tout entire dans le pole.

Donc, le 6 janvier, au milieu de rafales de neige, l'ordre du dpart
fut donn; le docteur fit ses dernires recommandations aux malades;
Bell et Simpson changrent de silencieux serrements de main avec
leurs compagnons. Hatteras voulut adresser ses adieux  haute voix,
mais il se vit entour de mauvais regards. Il crut surprendre un
ironique sourire sur les lvres de Shandon. Il se tut. Peut-tre mme
hsita-t-il un instant  partir, en jetant les yeux sur _le Forward_.

Mais il n'y avait pas  revenir sur sa dcision; le traneau charg et
attel attendait sur le champ de glace; Bell prit les devants; les
autres suivirent. Johnson accompagna les voyageurs pendant un quart de
mille; puis Hatteras le pria de retourner  bord, ce que le vieux
marin fit aprs un long geste d'adieu.

En ce moment, Hatteras, se retournant une dernire fois vers le brick,
vit l'extrmit de ses mts disparatre dans les sombres neiges du
ciel.




CHAPITRE XXIX.

A TRAVERS LES CHAMPS DE GLACE.


La petite troupe descendit vers le sud-est. Simpson dirigeait
l'quipage du traneau. Duk l'aidait avec zle, ne s'tonnant pas trop
du mtier de ses semblables. Hatteras et le docteur marchaient
derrire, tandis que Bell, charg d'clairer la route, s'avanait en
tte, sondant les glaces du bout de son bton ferr.

La hausse du thermomtre annonait une neige prochaine; celle-ci ne se
fit pas attendre, et tomba bientt en pais flocons. Ces tourbillons
opaques ajoutaient aux difficults du voyage; on s'cartait de la
ligne droite; on n'allait pas vite; cependant, on put compter sur une
moyenne de trois milles  l'heure.

Le champ de glace, tourment par les pressions de la gele, prsentait
une surface ingale et raboteuse; les heurts du traneau devenaient
frquents, et, suivant les pentes de la route, il s'inclinait parfois
sous des angles inquitants; mais enfin on se tira d'affaire.

Hatteras et ses compagnons se renfermaient avec soin dans leurs
vtements de peau taills  la mode gronlandaise; ceux-ci ne
brillaient pas par la coupe, mais ils s'appropriaient aux ncessits
du climat; la figure des voyageurs se trouvait encadre dans un troit
capuchon impntrable au vent et  la neige; la bouche, le nez, les
yeux, subissaient seuls le contact de l'air, et il n'et pas fallu les
en garantir; rien d'incommode comme les hautes cravates et les
cache-nez, bientt roidis par la glace; le soir, on n'et pu les
enlever qu' coups de hache, ce qui, mme dans les mers arctiques, est
une vilaine manire de se dshabiller. Il fallait au contraire laisser
un libre passage  la respiration, qui devant un obstacle se ft
immdiatement congele.

L'interminable plaine se poursuivait avec une fatigante monotonie;
partout des glaons amoncels sous des aspects uniformes, des hummoks
dont l'irrgularit finissait par sembler rgulire, des blocs fondus
dans un mme moule, et des ice-bergs entre lesquels serpentaient de
tortueuses valles; on marchait, la boussole  la main; les voyageurs
parlaient peu. Dans cette froide atmosphre, ouvrir la bouche
constituait une vritable souffrance; des cristaux de glace aigus se
formaient soudain entre les lvres, et la chaleur de l'haleine ne
parvenait pas  les dissoudre. La marche restait silencieuse, et
chacun ttait de son bton ce sol inconnu. Les pas de Bell
s'imprgnaient dans les couches molles; on les suivait attentivement,
et, l o il passait, le reste de la troupe pouvait se hasarder  son
tour.

Des traces nombreuses d'ours et de renards se croisaient en tous sens;
mais il fut impossible pendant cette premire journe d'apercevoir un
seul de ces animaux; les chasser et t d'ailleurs dangereux et
inutile: on ne pouvait encombrer le traneau dj lourdement charg.

Ordinairement, dans les excursions de ce genre, les voyageurs ont soin
de laisser des dpts de vivres sur leur route; il les placent dans
des cachettes de neige  l'abri des animaux, se dchargeant d'autant
pour leur voyage, et, au retour, ils reprennent peu  peu ces
approvisionnements qu'ils n'ont pas eu la peine de transporter.

Hatteras ne pouvait recourir  ce moyen sur un champ de glace
peut-tre mobile; en terre ferme, ces dpts eussent t praticables,
mais non  travers les ice-fields, et les incertitudes de la route
rendaient fort problmatique un retour aux endroits dj parcourus.

A midi, Hatteras fit arrter sa petite troupe  l'abri d'une muraille
de glace; le djeuner se composa de pemmican et de th bouillant; les
qualits revivifiantes de cette boisson produisirent un vritable
bien-tre, et les voyageurs ne s'en firent pas faute.

La route fut reprise aprs une heure de repos; vingt milles environ
avaient t franchis pendant cette premire journe de marche; au
soir, hommes et chiens taient puiss.

Cependant, malgr la fatigue, il fallut construire une maison de neige
pour y passer la nuit; la tente et t insuffisante. Ce fut l'affaire
d'une heure et demie. Bell se montra fort adroit; les blocs de glace,
taills au couteau, se superposrent avec rapidit, s'arrondirent en
forme de dme, et un dernier quartier vint assurer la solidit de
l'difice, en formant clef de vote; la neige molle servait de
mortier; elle remplissait les interstices, et, bientt durcie, elle
fit un bloc unique de la construction tout entire.

Une ouverture troite, et par laquelle on se glissait en rampant,
donnait accs dans cette grotte improvise; le docteur s'y enfourna
non sans peine, et les autres le suivirent. On prpara rapidement le
souper sur la cuisine  esprit-de-vin. La temprature intrieure de
cette snow-house tait fort supportable; le vent, qui faisait rage au
dehors, ne pouvait y pntrer.

A table! s'cria bientt le docteur de sa voix la plus aimable.

Et ce repas, toujours le mme, peu vari mais rconfortant, se prit en
commun. Quand il fut termin, on ne songea plus qu'au sommeil; les
toiles de mackintosh, tendues sur la couche de neige, prservaient de
toute humidit. On fit scher  la flamme de la cuisine portative les
bas et les chaussures; puis, trois des voyageurs, envelopps dans leur
couverture de laine, s'endormirent tour  tour sous la garde du
quatrime; celui-l devait veiller  la sret de tous, et empcher
l'ouverture de la maison de se boucher, car, faute de ce soin, on
risquait d'tre enterr vivant.

Duk partageait la chambre commune; l'quipage de chiens demeurait au
dehors, et, aprs avoir pris sa part de souper, il se blottit sous une
neige qui lui fit bientt une impermable couverture.

La fatigue de cette journe amena un prompt sommeil. Le docteur prit
son quart de veille  trois heures du matin; l'ouragan se dchanait
dans la nuit. Situation trange que celle de ces gens isols, perdus
dans les neiges, enfouis dans ce tombeau dont les murailles
s'paississaient sous les rafales!

Le lendemain matin,  six heures, la marche monotone fut reprise;
toujours mmes valles, mmes icebergs, une uniformit qui rendait
difficile le choix des points de repre. Cependant la temprature,
s'abaissant de quelques degrs, rendit plus rapide la course des
voyageurs, en glaant les couches de neige. Souvent on rencontrait
certains monticules qui ressemblaient  des cairns ou  des cachettes
d'Esquimaux; le docteur en fit dmolir un pour l'acquit de sa
conscience, et n'y trouva qu'un simple bloc de glace.

Qu'esprez-vous, Clawbonny? lui disait Hatteras; ne sommes-nous pas
les premiers hommes  fouler cette partie du globe?

--Cela est probable, rpondit le docteur, mais enfin qui sait?

--Ne perdons pas de temps en vaines recherches, reprenait le
capitaine; j'ai hte d'avoir rejoint mon navire, quand mme ce
combustible si dsir viendrait  nous manquer.

--A cet gard, rpondit le docteur, j'ai bon espoir.

--Docteur, disait souvent Hatteras, j'ai eu tort de quitter _le
Forward_, c'est une faute! la place d'un capitaine est  son bord, et
non ailleurs.

--Johnson est l.

--Sans doute! enfin... htons-nous! htons-nous!

L'quipage marchait rapidement; on entendait les cris de Simpson qui
excitait les chiens; ceux-ci, par suite d'un curieux phnomne de
phosphorescence, couraient sur un sol enflamm, et les chssis du
traneau semblaient soulever une poussire d'tincelles. Le docteur
s'tait port en avant pour examiner la nature de cette neige, quand
tout d'un coup, en voulant sauter un hummock, il disparut. Bell, qui
se trouvait rapproch de lui, accourut aussitt.

Eh bien, monsieur Clawbonny, cria-t-il avec inquitude, pendant
qu'Hatteras et Simpson le rejoignaient, o tes-vous?

--Docteur! fit le capitaine.

--Par ici! au fond d'un trou, rpondit une voix rassurante; un bout de
corde, et je remonte  la surface du globe.

On tendit une corde au docteur, qui se trouvait blotti au fond d'un
entonnoir creux d'une dizaine de pieds; il s'attacha par le milieu du
corps, et ses trois compagnons le halrent, non sans peine.

tes-vous bless? demanda Hatteras.

--Jamais! il n'y a pas de danger avec moi, rpondit le docteur en
secouant sa bonne figure toute neigeuse.

--Mais comment cela vous est-il arriv?

--Eh! c'est la faute de la rfraction! rpondit-il en riant, toujours
la rfraction! j'ai cru franchir un intervalle large d'un pied, et je
suis tomb dans un trou profond de dix! Ah! les illusions d'optique!
ce sont les seules illusions qui me restent, mes amis, mais j'aurai de
la peine  les perdre! Que cela vous apprenne  ne jamais faire un pas
sans avoir sond le terrain, car il ne faut pas compter sur ses sens!
ici les oreilles entendent de travers et les yeux voient faux! C'est
vraiment un pays de prdilection.

--Pouvons-nous continuer notre route? demanda le capitaine.

--Continuons, Hatteras, continuons! cette petite chute m'a fait plus
de bien que de mal.

La route au sud-est fut reprise, et, le soir venu, les voyageurs
s'arrtaient, aprs avoir franchi une distance de vingt-cinq milles;
ils taient harasss, ce qui n'empcha pas le docteur de gravir une
montagne de glace pendant la construction de la maison de neige.

La lune, presque pleine encore, brillait d'un clat extraordinaire
dans le ciel pur; les toiles jetaient des rayons d'une intensit
surprenante; du sommet de l'ice-berg la vue s'tendait sur l'immense
plaine, hrisse de monticules aux formes tranges;  les voir pars,
resplendissant sous les faisceaux lunaires, dcoupant leurs profils
nets sur les ombres avoisinantes, semblables  des colonnes debout, 
des fts renverss,  des pierres tumulaires, on et dit un vaste
cimetire sans arbres, triste, silencieux, infini, dans lequel vingt
gnrations du monde entier se fussent couches  l'aise pour le
sommeil ternel.

Malgr le froid et la fatigue, le docteur demeura dans une longue
contemplation dont ses compagnons eurent beaucoup de peine 
l'arracher; mais il fallait songer au repos; la hutte de neige tait
prpare: les quatre voyageurs s'y blottirent comme des taupes et ne
tardrent pas  s'endormir.

Le lendemain et les jours suivants se passrent sans amener aucun
incident particulier; le voyage se faisait facilement ou
difficilement, avec rapidit ou lenteur, suivant les caprices de la
temprature, tantt pre et glaciale, tantt humide et pntrante; il
fallait, selon la nature du sol, employer soit les moccassins, soit
les chaussures  neige.

On atteignit ainsi le 15 janvier; la lune, dans son dernier quartier,
restait peu de temps visible; le soleil, quoique toujours cach sous
l'horizon, donnait dj six heures d'une sorte de crpuscule,
insuffisant encore pour clairer la route; il fallait la jalonner
d'aprs la direction donne par le compas. Puis Bell prenait la tte;
Hatteras marchait en ligne droite derrire lui; Simpson et le docteur,
les relevant l'un par l'autre, de manire  n'apercevoir qu'Hatteras,
cherchaient ainsi  se maintenir dans la ligne droite; et cependant,
malgr leurs soins, ils s'en cartaient parfois de trente et quarante
degrs; il fallait alors recommencer le travail des jalons.

Le 15 janvier, le dimanche, Hatteras estimait avoir fait  peu prs
cent milles dans le sud; cette matine fut consacre  la rparation
de divers objets de toilette et de campement; la lecture du service
divin ne fut pas oublie.

A midi, l'on se remit en marche; la temprature tait froide; le
thermomtre marquait seulement trente-deux degrs au-dessous de zro
(-36 centigr.), dans une atmosphre trs-pure.

Tout  coup, et sans que rien pt faire prsager ce changement
soudain, il s'leva de terre une vapeur dans un tat complet de
conglation; elle atteignit une hauteur de quatre-vingt-dix pieds
environ, et resta immobile; on ne se voyait plus  un pas de distance;
cette vapeur s'attachait aux vtements qu'elle hrissait de longs
prismes aigus.

Les voyageurs, surpris par ce phnomne du frost-rime[1], n'eurent
qu'une pense d'abord, celle de se runir; aussitt ces divers appels
se firent entendre:

  [1]  Fume-gele.

Oh! Simpson!

--Bell! par ici!

--Monsieur Clawbonny!

--Docteur!

--Capitaine! o tes-vous?

Les quatre compagnons de route se cherchaient, les bras tendus dans
ce brouillard intense, qui ne laissait aucune perception au regard.
Mais ce qui devait les inquiter, c'est qu'aucune rponse ne leur
parvenait; on et dit cette vapeur impropre  transmettre les sons.

Chacun eut donc l'ide de dcharger ses armes, afin de se donner un
signal de ralliement. Mais, si le son de la voix paraissait trop
faible, les dtonations des armes  feu taient trop fortes, car les
chos s'en emparrent, et, repercutes dans toutes les directions,
elles produisaient un roulement confus, sans direction apprciable.

Chacun agit alors suivant ses instincts. Hatteras s'arrta, et, se
croisant les bras, attendit. Simpson se contenta, non sans peine, de
retenir son traneau. Bell revint sur ses pas, dont il rechercha
soigneusement les marques avec la main. Le docteur, se heurtant aux
blocs de glace, tombant et se relevant, alla de droite et de gauche,
coupant ses traces et s'garant de plus en plus.

Au bout de cinq minutes, il se dit:

Cela ne peut pas durer! Singulier climat! Un peu trop d'imprvu, par
exemple! On ne sait sur quoi compter, sans parler de ces prismes aigus
qui vous dchirent la figure. Aho! aho! capitaine! cria-t-il de
nouveau.

Mais il n'obtint pas de rponse;  tout hasard, il rechargea son
fusil, et malgr ses gants pais le froid du canon lui brlait les
mains. Pendant cette opration, il lui sembla entrevoir une masse
confuse qui se mouvait  quelques pas de lui.

Enfin! dit-il, Hatteras! Bell! Simpson! Est-ce vous? Voyons,
rpondez!

Un sourd grognement se fit entendre.

Ha! pensa le bon docteur, qu'est cela?

La masse se rapprochait; en perdant leur dimension premire, ses
contours s'accusaient davantage. Une pense terrible se fit jour 
l'esprit du docteur.

Un ours! se dit-il.

En effet, ce devait tre un ours de grande dimension; gar dans le
brouillard, il allait, venait, retournait sur ses pas, au risque de
heurter ces voyageurs dont certainement il ne souponnait pas la
prsence.

Cela se complique! pensa le docteur en restant immobile.

Tantt il sentait le souffle de l'animal, qui peu aprs se perdait
dans ce frost-rime; tantt il entrevoyait les pattes normes du
monstre, battant l'air, et elles passaient si prs de lui que ses
vtements furent plus d'une fois dchirs par des griffes aigus; il
sautait en arrire, et alors la masse en mouvement s'vanouissait  la
faon des spectres fantasmagoriques.

Mais en reculant ainsi le docteur sentit le sol s'lever sous ses pas;
s'aidant des mains, se cramponnant aux artes des glaons, il gravit
un bloc, puis deux; il tta du bout de son bton.

Un ice-berg! se dit-il; si j'arrive au sommet, je suis sauv.

Et, ce disant, il grimpa avec une agilit surprenante  quatre-vingts
pieds d'lvation environ; il dpassait de la tte le brouillard gel,
dont la partie suprieure se tranchait nettement!

Bon! se dit-il, et, portant ses regards autour de lui, il aperut
ses trois compagnons mergeant de ce fluide dense.

Hatteras!

--Monsieur Clawbonny!

--Bell!

--Simpson!

Ces quatre cris partirent presque en mme temps; le ciel, allum par
un magnifique halo, jetait des rayons ples qui coloraient le
frost-rime  la faon des nuages, et le sommet des ice-bergs semblait
sortir d'une masse d'argent liquide. Les voyageurs se trouvaient
circonscrits dans un cercle de moins de cent pieds de diamtre. Grce
 la puret des couches d'air suprieures, par une temprature
trs-froide, leurs paroles s'entendaient avec une extrme facilit, et
ils purent converser du haut de leur glaon. Aprs les premiers coups
de fusil, chacun d'eux n'entendant pas de rponse n'avait eu rien de
mieux  faire que de s'lever au-dessus du brouillard.

Le traneau! cria le capitaine.

--A quatre-vingts pieds au-dessous de nous, rpondit Simpson.

--En bon tat?

--En bon tat.

--Et l'ours? demanda le docteur.

--Quel ours? rpondit Bell.

--L'ours que j'ai rencontr, qui a failli me briser le crne.

--Un ours! fit Hatteras; descendons alors.

--Mais non! rpliqua le docteur, nous nous perdrions encore, et ce
serait  recommencer.

--Et si cet animal se jette sur nos chiens?... dit Hatteras.

En ce moment, les aboiements de Duk retentirent; ils sortaient du
brouillard, et ils arrivaient facilement aux oreilles des voyageurs.

C'est Duk! s'cria Hatteras! Il y a certainement quelque chose. Je
descends.

Des hurlements de toute espce sortaient alors de la masse, comme un
concert effrayant; Duk et les chiens donnaient avec rage. Tout ce
bruit ressemblait  un bourdonnement formidable, mais sans clat,
ainsi qu'il arrive  des sons produits dans une salle capitonne. On
sentait qu'il se passait l, au fond de cette brume paisse, quelque
combat invisible, et la vapeur s'agitait parfois comme la mer pendant
la lutte des monstres marins.

Duk! Duk, s'cria le capitaine en se disposant  rentrer dans le
frost-rime.

--Attendez! Hatteras, attendez! rpondit le docteur; il me semble que
le brouillard se dissipe.

Il ne se dissipait pas, mais il baissait comme l'eau d'un tang qui se
vide peu  peu; il paraissait rentrer dans le sol o il avait pris
naissance; les sommets resplendissants des ice-bergs grandissaient
au-dessus de lui; d'autres, immergs jusqu'alors, sortaient comme des
les nouvelles; par une illusion d'optique facile  concevoir, les
voyageurs, accrochs  leurs cnes de glace, croyaient s'lever dans
l'atmosphre, tandis que le niveau suprieur du brouillard s'abaissait
au-dessous d'eux.

Bientt le haut du traneau apparut, puis les chiens d'attelage, puis
d'autres animaux au nombre d'une trentaine, puis de grosses masses
s'agitant, et Duk sautant, dont la tte sortait de la couche gele et
s'y replongeait tour  tour.

Des renards! s'cria Bell,

--Des ours, rpondit le docteur! un! trois! cinq!

--Nos chiens! nos provisions! fit Simpson.

Une bande de renards et d'ours, ayant rejoint le traneau, faisait une
large brche aux provisions. L'instinct du pillage les runissait dans
un parfait accord; les chiens aboyaient avec fureur, mais la troupe
n'y prenait pas garde; et la scne de destruction se poursuivait avec
acharnement.

Feu! s'cria le capitaine en dchargeant son fusil.

Ses compagnons l'imitrent. Mais  cette quadruple dtonation les
ours, relevant la tte et poussant un grognement comique, donnrent le
signal du dpart; ils prirent un petit trot que le galop d'un cheval
n'et pas gal, et, suivis de la bande de renards, ils disparurent
bientt au milieu des glaons du nord.




CHAPITRE XXX.

LE CAIRN.


La dure de ce phnomne particulier aux climats polaires avait t de
trois quarts d'heure environ; les ours et les renards eurent le temps
d'en prendre  leur aise; ces provisions arrivaient  point pour
remettre ces animaux, affams pendant ce rude hiver; la bche du
traneau dchire par des griffas puissantes, les caisses de pemmican
ouvertes et dfonces, les sacs de biscuit pills, les provisions de
th rpandues sur la neige, un tonnelet d'esprit-de-vin aux douves
disjointes et vide de son prcieux liquide, les effets de campement
disperss, saccags, tout tmoignait de l'acharnement de ces btes
sauvages, de leur avidit famlique, de leur insatiable voracit.

Voil un malheur, dit Bell en contemplant cette scne de dsolation.

--Et probablement irrparable, rpondit Simpson.

--valuons d'abord le dgt, reprit le docteur, et nous en parlerons
aprs.

Hatteras, sans mot dire, recueillait dj les caisses et les sacs
pars; on ramassa le pemmican et les biscuits encore mangeables; la
perte d'une partie de l'esprit-de-vin tait une chose fcheuse; sans
lui, plus de boisson chaude, plus de th, plus de caf. En faisant
l'inventaire des provisions pargnes, le docteur constata la
disparition de deux cents livres de pemmican, et de cent cinquante
livres de biscuit; si le voyage continuait, il devenait ncessaire aux
voyageurs de se mettre  demi-ration.

On discuta donc le parti  prendre dans ces circonstances. Devait-on
retourner au navire, et recommencer cette expdition? Mais comment se
dcider  perdre ces cent cinquante milles dj franchis? Revenir sans
ce combustible si ncessaire serait d'un effet dsastreux sur l'esprit
de l'quipage! Trouverait-on encore des gens dtermins  reprendre
cette course  travers les glaces?

videmment, le mieux tait de se porter en avant, mme au prix des
privations les plus dures.

Le docteur, Hatteras et Bell taient pour ce dernier parti; Simpson
poussait au retour; les fatigues du voyage avaient altr sa sant; il
s'affaiblissait visiblement; mais enfin, se voyant seul de son avis,
il reprit sa place en tte du traneau, et la petite caravane continua
sa route au sud.

Pendant les trois jours suivants, du 15 au 17 janvier, les incidents
monotones du voyage se reproduisirent; on avanait plus lentement; les
voyageurs se fatiguaient; la lassitude les prenait aux jambes; les
chiens de l'attelage tiraient pniblement; cette nourriture
insuffisante n'tait pas faite pour rconforter btes et gens. Le
temps variait avec sa mobilit accoutume, sautant d'un froid intense
 des brouillards humides et pntrants.

Le 18 janvier, l'aspect des champs de glace changea soudain; un grand
nombre de pics, semblables  des pyramides termines par une pointe
aigu, et d'une grande lvation, se dressrent  l'horizon; le sol, 
certaines places, perait la couche de neige; il semblait form de
gneiss, de schiste et de quartz avec quelque apparence de roches
calcaires. Les voyageurs foulaient enfin la terre ferme, et cette
terre devait tre, d'aprs l'estimation, ce continent appel le
Nouveau-Cornouailles.

Le docteur ne put s'empcher de frapper d'un pied satisfait ce terrain
solide; les voyageurs n'avaient plus que cent milles  franchir pour
atteindre le cap Belcher; mais leurs fatigues allaient singulirement
s'accrotre sur ce sol tourment, sem de roches aigus, de ressauts
dangereux, de crevasses et de prcipices; il fallait s'enfoncer dans
l'intrieur des terres, et gravir les hautes falaises de la cte, 
travers des gorges troites dans lesquelles les neiges s'amoncelaient
sur une hauteur de trente  quarante pieds.

Les voyageurs vinrent  regretter promptement le chemin  peu prs
uni, presque facile, des ice-fields si propices au glissage du
traneau; maintenant, il fallait tirer avec force; les chiens reints
n'y suffisaient plus; les hommes, forcs de s'atteler prs d'eux,
s'puisaient  les soulager; plusieurs fois, il devint ncessaire de
dcharger entirement les provisions pour franchir des monticules
extrmement roides, dont les surfaces glaces ne donnaient aucune
prise; tel passage de dix pieds demanda des heures entires; aussi,
pendant cette premire journe, on gagna cinq milles  peine sur cette
terre de Cornouailles, bien nomme assurment, car elle prsentait les
asprits, les pointes aigus, les artes vives, les roches
convulsionnes de l'extrmit sud-ouest de l'Angleterre.

Le lendemain, le traneau atteignit la partie suprieure des falaises;
les voyageurs,  bout de forces, ne pouvant construire leur maison de
neige, durent passer la nuit sous la tente, envelopps dans les peaux
de buffle, et rchauffant leurs bas mouills sur leur poitrine. On
comprend les consquences invitables d'une pareille hygine; le
thermomtre, pendant cette nuit, descendit plus bas que
quarante-quatre degrs (-42 centigr.), et le mercure gela.

La sant de Simpson s'altrait d'une faon inquitante; un rhume de
poitrine opinitre, des rhumatismes violents, des douleurs
intolrables, l'obligeaient  se coucher sur le traneau qu'il ne
pouvait plus guider. Bell le remplaa; il souffrait, mais ses
souffrances n'taient pas de nature  l'aliter. Le docteur ressentait
aussi l'influence de cette excursion par un hiver terrible; cependant
il ne laissait pas une plainte s'chapper de sa poitrine; il marchait
en avant, appuy sur son bton; il clairait la route, il aidait 
tout. Hatteras, impassible, impntrable, insensible, valide comme au
premier jour avec son temprament de fer, suivait silencieusement le
traneau.

Le 20 janvier, la temprature fut si rude, que le moindre effort
amenait immdiatement une prostration complte. Cependant les
difficults du sol devinrent telles que le docteur, Hatteras et Bell,
s'attelrent prs des chiens; des chocs inattendus avaient bris le
devant du traneau; on dut le raccommoder. Ces causes de retard se
reproduisaient plusieurs fois par jour.

Les voyageurs suivaient une profonde ravine, engags dans la neige
jusqu' mi-corps, et suant au milieu d'un froid violent. Ils ne
disaient mot. Tout  coup, Bell, plac prs du docteur, se prend 
regarder celui-ci avec effroi; puis, sans prononcer une parole, il
ramasse une poigne de neige, et en frotte vigoureusement la figure de
son compagnon.

Eh bien, Bell! faisait le docteur en se dbattant.

Mais Bell continuait et frottait de son mieux.

Voyons! Bell, reprit le docteur, la bouche, le nez, les yeux pleins
de neige, tes-vous fou? Qu'y a-t-il donc?

--Il y a, rpondit Bell, que si vous possdez encore un nez, c'est 
moi que vous le devrez!

--Un nez! rpliqua vivement le docteur en portant la main  son
visage.

--Oui, monsieur Clawbonny, vous tiez compltement frost-bitten; votre
nez tait tout blanc quand je vous ai regard, et sans mon traitement
nergique vous seriez priv de cet ornement, incommode en voyage, mais
ncessaire dans l'existence.

En effet, un peu plus le docteur avait le nez gel; la circulation du
sang s'tant heureusement refaite  propos, grce aux vigoureuses
frictions de Bell, tout danger disparut.

Merci! Bell, dit le docteur, et  charge de revanche.

--J'y compte, monsieur Clawbonny, rpondit le charpentier, et plt au
ciel que nous n'eussions jamais de plus grands malheurs  redouter!

--Hlas, Bell! reprit le docteur, vous faites allusion  Simpson; le
pauvre garon est en proie  de terribles souffrances.

--Craignez-vous pour lui? demanda vivement Hatteras

--Oui, capitaine, reprit le docteur.

--Et que craignez-vous?

--Une violente attaque de scorbut; ses jambes enflent dj et ses
gencives se prennent; le malheureux est l, couch sous les
couvertures du traneau,  demi gel, et les chocs ravivent  chaque
instant ses douleurs; je le plains, Hatteras, et je ne puis rien pour
le soulager!

--Pauvre Simpson! murmura Bell.

--Peut-tre faudrait-il nous arrter un jour ou deux, reprit le
docteur.

--S'arrter! s'cria Hatteras, quand la vie de dix-huit hommes tient 
notre retour!

--Cependant... fit le docteur.

--Clawbonny, Bell, coutez-moi, reprit Hatteras; il ne nous reste pas
pour vingt jours de vivres! Voyez si nous pouvons perdre un instant!

Ni le docteur, ni Bell, ne rpondirent un seul mot, et le traneau
reprit sa marche un moment interrompue.

Le soir, on s'arrta au pied d'un monticule de glace dans lequel Bell
tailla promptement une caverne; les voyageurs s'y rfugirent; le
docteur passa la nuit  soigner Simpson; le scorbut exerait dj sur
le malheureux ses affreux ravages, et les souffrances amenaient une
plainte continuelle sur ses lvres tumfies.

Ah! monsieur Clawbonny!

--Du courage, mon garon! disait le docteur.


--Je n'en reviendrai pas! je le sens! je n'en puis plus! j'aime mieux
mourir!

A ces paroles dsespres, le docteur rpondait par des soins
incessants; quoique bris lui-mme des fatigues du jour, il employait
la nuit  composer quelque potion calmante pour le malade; mais dj
le lime-juice restait sans action, et les frictions n'empchaient pas
le scorbut de s'tendre peu  peu.

Le lendemain, il fallait replacer cet infortun sur le traneau,
quoiqu'il demandt  rester seul, abandonn, et qu'on le laisst
mourir en paix; puis on reprenait cette marche effroyable au milieu de
difficults sans cesse accumules.

Les brumes glaces pntraient ces trois hommes jusqu'aux os; la
neige, le grsil, leur fouettaient le visage; ils faisaient le mtier
de bte de somme, et n'avaient plus une nourriture suffisante.

Duk, semblable  son matre, allait et venait, bravant les fatigues,
toujours alerte, dcouvrant de lui-mme la meilleure route  suivre;
on s'en remettait  son merveilleux instinct.

Pendant la matine du 23 janvier, au milieu d'une obscurit presque
complte, car la lune tait nouvelle Duk avait pris les devants;
durant plusieurs heures on le perdit de vue; l'inquitude prit
Hatteras, d'autant plus que de nombreuses traces d'ours sillonnaient
le sol; il ne savait trop quel parti prendre, quand des aboiements se
firent entendre avec force.

Hatteras hta la marche du traneau, et bientt il rejoignit le fidle
animal au fond d'une ravine.

Duk, en arrt, immobile comme s'il et t ptrifi, aboyait devant
une sorte de cairn, fait de quelques pierres  chaux recouvertes d'un
ciment de glace.

Cette fois, dit le docteur en dtachant ses courroies, c'est un
cairn, il n'y a pas  s'y tromper.

--Que nous importe? rpondit Hatteras.

--Hatteras, si c'est un cairn, il peut contenir un document prcieux
pour nous; il renferme peut-tre un dpt de provisions, et cela vaut
la peine d'y regarder.

--Et quel Europen aurait pouss jusqu'ici? fit Hatteras en haussant
les paules.

--Mais  dfaut d'Europens, rpliqua le docteur, les Esquimaux
n'ont-ils pu faire une cache en cet endroit, et y dposer les produits
de leur pche ou de leur chasse? c'est assez leur habitude, ce me
semble,

--Eh bien! voyez, Clawbonny, rpondit Hatteras; mais je crains bien
que vous n'en soyez pour vos peines.

Clawbonny et Bell, arms de pioches, se dirigrent vers le cairn. Duk
continuait d'aboyer avec fureur. Les pierres  chaux taient fortement
cimentes par la glace; mais quelques coups ne tardrent pas  les
parpiller sur le sol.

Il y a videmment quelque chose, dit le docteur.

--Je le crois, rpondit Bell.

Ils dmolirent le cairn avec rapidit. Bientt une cachette fut
dcouverte; dans cette cachette se trouvait un papier tout humide. Le
docteur s'en empara, le coeur palpitant. Hatteras accourut, prit le
document et lut:

Altam..., _Porpoise_, 13 dc... 1860, 12.. long... 8..35' lat...

_Le Porpoise_, dit le docteur.

--_Le Porpoise_, rpta Hatteras! Je ne connais pas de navire de ce
nom  frquenter ces mers.

--Il est vident, reprit le docteur, que des navigateurs, des
naufrags peut-tre, ont pass l depuis moins de deux mois.

--Cela est certain, rpondit Bell,

--Qu'allons-nous faire? demanda le docteur.

--Continuer notre route, rpondit froidement Hatteras. Je ne sais ce
qu'est ce navire _le Porpoise_, mais je sais que le brick _le Forward_
attend notre retour.




CHAPITRE XXXI

LA MORT DE SIMPSON.


Le voyage fut repris; l'esprit de chacun s'emplissait d'ides
nouvelles et inattendues, car une rencontre dans ces terres borales
est l'vnement le plus grave qui puisse se produire. Hatteras
fronait le sourcil avec inquitude.

_Le Porpoise!_ se demandait-il; qu'est-ce que ce navire? Et que
vient-il faire si prs du ple?

A cette pense, un frisson le prenait en dpit de la temprature. Le
docteur et Bell, eux, ne songeaient qu'aux deux rsultats que pouvait
amener la dcouverte de ce document: sauver leurs semblables ou tre
sauvs par eux.

Mais les difficults, les obstacles, les fatigues revinrent bientt,
et ils ne durent songer qu' leur propre situation, si dangereuse
alors.

La situation de Simpson empirait; les symptmes d'une mort prochaine
ne purent tre mconnus par le docteur. Celui-ci n'y pouvait rien; il
souffrait cruellement lui-mme d'une ophthalmie douloureuse qui
pouvait aller jusqu' la ccit, s'il n'y prenait garde. Le crpuscule
donnait alors une quantit suffisante de lumire, et cette lumire,
rflchie par les neiges, brlait les yeux; il tait difficile de se
protger contre cette rflexion, car les verres des lunettes, se
couvrant d'une crote glace, devenaient opaques et interceptaient la
vue. Or, il fallait veiller avec soin aux moindres accidents de la
route et les relever du plus loin possible; force tait donc de braver
les dangers de l'ophthalmie; cependant le docteur et Bell, se couvrant
les yeux, laissaient tour  tour  chacun d'eux le soin de diriger le
traneau.

Celui-ci glissait mal sur ses chssis uss; le tirage devenait de plus
en plus pnible; les difficults du terrain ne diminuaient pas; on
avait affaire  un continent de nature volcanique, hriss et sillonn
de crtes vives; les voyageurs avaient d, peu  peu, s'lever  une
hauteur de quinze cents pieds pour franchir le sommet des montagnes.
La temprature tait l plus pre; les rafales et les tourbillons s'y
dchanaient avec une violence sans gale, et c'tait un triste
spectacle que celui de ces infortuns se tranant sur ces cimes
dsoles.

Ils taient pris aussi du mal de la blancheur; cet clat uniforme
coeurait; il enivrait, il donnait le vertige; le sol semblait manquer
et n'offrir aucun point fixe sur cette immense nappe blanche; le
gentiment prouv tait celui du roulis, pendant lequel le pont du
navire fuit sous le pied du marin; les voyageurs ne pouvaient
s'habituer  cet effet, et la continuit de cette sensation leur
portait  la tte. La torpeur s'emparait de leurs membres, la
somnolence de leur esprit, et souvent ils marchaient comme des hommes
 peu prs endormis; alors un chaos, un heurt inattendu, une chute
mme, les tirait de cette inertie, qui les reprenait quelques instants
plus tard.

Le 25 janvier, ils commencrent  descendre des pentes abruptes; leurs
fatigues s'accrurent encore sur ces dclivits glaces; un faux pas,
bien difficile  viter, pouvait les prcipiter dans des ravins
profonds, et, l, ils eussent t perdus sans ressource.

Vers le soir, une tempte d'une violence extrme balaya les sommets
neigeux; on ne pouvait rsister  la violence de l'ouragan; il fallait
se coucher  terre; mais la temprature tant fort basse, on risquait
de se faire geler instantanment.

Bell, aid d'Hatteras, construisit avec beaucoup de peine une
snow-house, dans laquelle les malheureux cherchrent un abri; l, on
prit quelques pinces de pemmican et un peu de th chaud; il ne
restait pas quatre gallons d'esprit-de-vin; or il tait ncessaire
d'en user pour satisfaire la soif, car il ne faut pas croire que la
neige puisse tre absorbe sous sa forme naturelle; on est forc de la
faire fondre. Dans les pays temprs, o le froid descend  peine
au-dessous du point de conglation, elle ne peut tre malfaisante;
mais au del du cercle polaire il en est tout autrement; elle atteint
une temprature si basse, qu'il n'est pas plus possible de la saisir
avec la main qu'un morceau de fer rougi  blanc, et cela, quoiqu'elle
conduise trs-mal la chaleur; il y a donc entre elle et l'estomac une
diffrence de temprature telle, que son absorption produirait une
suffocation vritable. Les Esquimaux prfrent endurer les plus longs
tourments  se dsaltrer de cette neige, qui ne peut aucunement
remplacer l'eau et augmente la soif au lieu de l'apaiser. Les
voyageurs ne pouvaient donc tancher la leur qu' la condition de
fondre la neige en brlant l'esprit-de-vin.

A trois heures du matin, au plus fort de la tempte, le docteur prit
le quart de veille; il tait accoud dans un coin de la maison, quand
une plainte lamentable de Simpson appela son attention; il se leva
pour lui donner ses soins, mais en se levant il se heurta fortement la
tte  la vote de glace; sans se proccuper autrement de cet
incident, il se courba sur Simpson et se mit  lui frictionner ses
jambes enfles et bleutres; aprs un quart d'heure de ce traitement,
il voulut se relever, et se heurta la tte une seconde fois, bien
qu'il ft agenouill alors.

Voil qui est bizarre, se dit-il.

Il porta la main au-dessus de sa tte: la vote baissait sensiblement.

Grand Dieu! s'cria-t-il. Alerte, mes amis!

A ses cris, Hatteras et Bell se relevrent vivement, et se heurtrent
 leur tour; ils taient dans une obscurit profonde.

Nous allons tre crass! dit le docteur; au dehors! au dehors!

Et tous les trois, tranant Simpson  travers l'ouverture, ils
quittrent cette dangereuse retraite; il tait temps, car les blocs de
glace, mal assujettis, s'effondrrent avec fracas.

Les infortuns se trouvaient alors sans abri au milieu de la tempte,
saisis par un froid d'une rigueur extrme. Hatteras se hta de dresser
la tente; on ne put la maintenir contre la violence de l'ouragan, et
il fallut s'abriter sous les plis de la toile, qui fut bientt charge
d'une couche paisse de neige; mais au moins cette neige, empchant la
chaleur de rayonner au dehors, prserva les voyageurs du danger d'tre
gels vivants.

Les rafales ne cessrent pas avant le lendemain; en attelant les
chiens insuffisamment nourris, Bell s'aperut que trois d'entre eux
avaient commenc  ronger leurs courroies de cuir; deux paraissaient
fort malades et ne pouvaient aller loin.

Cependant la caravane reprit sa marche tant bien que mal; il restait
encore soixante milles  franchir avant d'atteindre le point indiqu.

Le 26, Bell, qui allait en avant, appela tout  coup ses compagnons.
Ceux-ci accoururent, et il leur montra d'un air stupfait un fusil
appuy sur un glaon.

Un fusil! s'cria le docteur.

Hatteras le prit; il tait en bon tat et charg.

Les hommes du _Porpoise_ ne peuvent tre loin, dit le docteur.

Hatteras, en examinant l'arme, remarqua qu'elle tait d'origine
amricaine; ses mains se crisprent sur le canon glac.

En route! en route! dit-il d'une voix sourde.

On continua de descendre la pente des montagnes. Simpson paraissait
priv de tout sentiment; il ne se plaignait plus; la force lui
manquait.

La tempte ne discontinuait pas; la marche du traneau devenait de
plus en plus lente; on gagnait  peine quelques milles par
vingt-quatre heures, et, malgr l'conomie la plus stricte, les vivres
diminuaient sensiblement; mais, tant qu'il en restait au del de la
quantit ncessaire au retour, Hatteras marchait en avant.

Le 27, on trouva presque enfoui sous la neige un sextant, puis une
gourde; celle-ci contenait de l'eau-de-vie, ou plutt un morceau de
glace, au centre duquel tout l'esprit de cette liqueur s'tait rfugi
sous la forme d'une boule de neige; elle ne pouvait plus servir.

videmment Hatteras suivait sans le vouloir les traces d'une grande
catastrophe; il s'avanait par le seul chemin praticable, ramassant
les paves de quelque naufrage horrible. Le docteur examinait avec
soin si de nouveaux cairns ne s'offriraient pas  sa vue; mais en
vain.

De tristes penses lui venaient  l'esprit: en effet, s'il dcouvrait
ces infortuns, quels secours pourrait-il leur apporter? Ses
compagnons et lui commenaient  manquer de tout; leurs vtements se
dchiraient, leurs vivres devenaient rares. Que ces naufrags fussent
nombreux, et ils prissaient tous de faim. Hatteras semblait port 
les fuir! N'avait-il pas raison, lui sur qui reposait le salut de son
quipage? Devait-il, en ramenant des trangers  bord, compromettre la
sret de tous?

Mais ces trangers, c'taient des hommes, leurs semblables, peut-tre
des compatriotes! Si faible que ft leur chance de salut, devait-on la
leur enlever? Le docteur voulut connatre la pense de Bell  cet
gard. Bell ne rpondit pas. Ses propres souffrances lui
endurcissaient le coeur. Clawbonny n'osa pas interroger Hatteras: il
s'en rapporta donc  la Providence.

Le 27 janvier, vers le soir, Simpson parut tre  toute extrmit; ses
membres dj roidis et glacs, sa respiration haletante qui formait un
brouillard autour de sa tte, des soubresauts convulsifs, annonaient
sa dernire heure. L'expression de son visage tait terrible,
dsespre, avec des regards de colre impuissante adresss au
capitaine. Il y avait l toute une accusation, toute une suite de
reproches muets, mais significatifs, mrits peut-tre!

Hatteras ne s'approchait pas du mourant. Il l'vitait, il le fuyait,
plus taciturne, plus concentr, plus rejet en lui-mme que jamais!

La nuit suivante fut pouvantable; la tempte redoublait de violence;
trois fois la tente fut arrache, et le drift de neige s'abattit sur
ces infortuns, les aveuglant, les glaant, les perant de dards aigus
arrachs aux glaons environnants. Les chiens hurlaient
lamentablement; Simpson restait expos  cette cruelle temprature.
Bell parvint  rtablir le misrable abri de toile, qui, s'il ne
dfendait pas du froid, protgeait au moins contre la neige. Mais une
rafale, plus rapide, l'enleva une quatrime fois, et l'entrana dans
son tourbillon au milieu d'pouvantables sifflements.

Ah! c'est trop souffrir! s'cria Bell.

--Du courage! du courage! rpondit le docteur en s'accrochant  lui
pour ne pas tre roul dans les ravins.

Simpson rlait. Tout  coup, par un dernier effort, il se releva 
demi, tendit son poing ferm vers Hatteras, qui le regardait de ses
yeux fixes, poussa un cri dchirant et retomba mort au milieu de sa
menace inacheve.

Mort! s'cria le docteur.

--Mort! rpta Bell.

Hatteras, qui s'avanait vers le cadavre, recula sous la violence du
vent.

C'tait donc le premier de cet quipage qui tombait frapp par ce
climat meurtrier, le premier  ne jamais revenir au port, le premier 
payer de sa vie, aprs d'incalculables souffrances, l'enttement
intraitable du capitaine. Ce mort l'avait trait d'assassin, mais
Hatteras ne courba pas la tte sous l'accusation. Cependant, une
larme, glissant de sa paupire, vint se congeler sur sa joue ple.

Le docteur et Bell le regardaient avec une sorte de terreur. Arc-bout
sur son long bton, il apparaissait comme le gnie de ces rgions
hyperborennes, droit au milieu des rafales surexcites, et sinistre
dans son effrayante immobilit.

Il demeura debout, sans bouger, jusqu'aux premires lueurs du
crpuscule, hardi, tenace, indomptable, et semblant dfier la tempte
qui mugisssait autour de lui.




CHAPITRE XXXII.

LE RETOUR AU FORWARD.


Le vent se calma vers six heures du matin, et, passant subitement dans
le nord, il chassa les nuages du ciel; le thermomtre marquait
trente-trois degrs au dessous de zro (-37 centigr.). Les premires
lueurs du crpuscule argentaient cet horizon qu'elles devaient dorer
quelques jours plus tard.

Hatteras vint auprs de ses deux compagnons abattus, et d'une voix
douce et triste il leur dit:

Mes amis, plus de soixante milles nous sparent encore du point
signal par sir Edward Belcher. Nous n'avons que le strict ncessaire
de vivres pour rejoindre le navire. Aller plus loin, ce serait nous
exposer  une mort certaine, sans profit pour personne. Nous allons
retourner sur nos pas.

--C'est l une bonne rsolution, Hatteras, rpondit le docteur; je
vous aurais suivi jusqu'o il vous et plut de me mener, mais notre
sant s'affaiblit de jour en jour;  peine pouvons-nous mettre un pied
devant l'autre; j'approuve compltement ce projet de retour.

--Est-ce galement votre avis, Bell? demanda Hatteras.

--Oui, capitaine, rpondit le charpentier.

--Eh bien, reprit Hatteras, nous allons prendre deux jours de repos.
Ce n'est pas trop. Le traneau a besoin de rparations importantes. Je
pense donc que nous devons construire une maison de neige, dans
laquelle puissent se refaire nos forces.

Ce point dcid, les trois hommes se mirent  l'ouvrage avec ardeur;
Bell prit les prcautions ncessaires pour assurer la solidit de sa
construction, et bientt une retraite suffisante s'leva au fond de la
ravine o la dernire halte avait eu lieu.

Hatteras s'tait fait sans doute une violence extrme pour interrompre
son voyage! tant de peines, de fatigues perdues! une excursion
inutile, paye de la mort d'un homme! Revenir  bord sans un morceau
de charbon! qu'allait devenir l'quipage? qu'allait-il faire sous
l'inspiration de Richard Shandon? Mais Hatteras ne pouvait lutter
davantage.

Tous ses soins se reportrent alors sur les prparatifs du retour; le
traneau fut rpar, sa charge avait bien diminu d'ailleurs, et ne
pesait pas deux cents livres. On raccommoda les vtements uss,
dchirs, imprgns de neige et durcis par la gele; des moccassins et
des snow-shoes nouveaux remplacrent les anciens mis hors d'usage. Ces
travaux prirent la journe du 29 et la matine du 30; d'ailleurs, les
trois voyageurs se reposaient de leur mieux et se rconfortaient pour
l'avenir.

Pendant ces trente-six heures passes dans la maison de neige et sur
les glaons de la ravine, le docteur avait observ Duk, dont les
singulires allures ne lui semblaient pas naturelles; l'animal
tournait sans cesse en faisant mille circuits imprvus qui
paraissaient avoir entre eux un centre commun; c'tait une sorte
d'lvation, de renflement du sol produit par diffrentes couches de
glaces superposes; Duk, en contournant ce point, aboyait  petit
bruit, remuant sa queue avec impatience, regardant son matre et
semblant l'interroger.

Le docteur, aprs avoir rflchi, attribua cet tat d'inquitude  la
prsence du cadavre de Simpson, que ses compagnons n'avaient pas
encore eu le temps d'enterrer.

Il rsolut donc de procder  cette triste crmonie le jour mme; on
devait repartir le lendemain matin des le crpuscule.

Bell et le docteur se munirent de pioches et se dirigrent vers le
fond de la ravine; l'minence signale par Duk offrait un emplacement
favorable pour y dposer le cadavre; il fallait l'inhumer profondment
pour le soustraire  la griffe des ours.

Le docteur et Bell commencrent par enlever la couche superficielle de
neige molle, puis ils attaqurent la glace durcie; au troisime coup
de pioche, le docteur rencontra un corps dur qui se brisa; il en
retira les morceaux, et reconnut les restes d'une bouteille de verre.

De son ct, Bell mettait  jour un sac racorni, et dans lequel se
trouvaient des miettes de biscuit parfaitement conserv.

Hein? fit le docteur.

--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Bell en suspendant son
travail.

Le docteur appela Hatteras, qui vint aussitt.

Duk aboyait avec force, et, de ses pattes, il essayait de creuser
l'paisse couche de glace.

Est-ce que nous aurions mis la main sur un dpt de provisions? dit
le docteur.

--Cela y ressemble, rpondit Bell.

--Continuez! fit Hatteras.

Quelques dbris d'aliments furent encore retirs, et une caisse au
quart pleine de pemmican.

Si c'est une cache, dit Hatteras, les ours l'ont certainement visite
avant nous. Voyez, ces provisions ne sont pas intactes.

--Cela est  craindre, rpondit le docteur, car...

Il n'acheva pas sa phrase; un cri de Bell venait de l'interrompre: ce
dernier, cartant un bloc assez fort, montrait une jambe roide et
glace qui sortait par l'interstice des glaons.

Un cadavre! s'cria le docteur.

--Ce n'est pas une cache, rpondit Hatteras, c'est une tombe.

Le cadavre, mis  l'air, tait celui d'un matelot d'une trentaine
d'annes, dans un tat parfait de conservation; il avait le vtement
des navigateurs arctiques; le docteur ne put dire  quelle poque
remontait sa mort.

Mais aprs ce cadavre Bell en dcouvrit un second, celui d'un homme de
cinquante ans, portant encore sur sa figure la trace des souffrances
qui l'avaient tu.

Ce ne sont pas des corps enterrs, s'cria le docteur; ces malheureux
ont t surpris par la mort, tels que nous les trouvons.

--Vous avez raison, monsieur Clawbonny, rpondit Bell.

--Continuez! continuez! disait Hatteras.

Bell osait  peine. Qui pouvait dire ce que ce monticule de glace
renfermait de cadavres humains!

Ces gens ont t victimes de l'accident qui a failli nous arriver 
nous-mmes, dit le docteur; leur maison de neige s'est affaisse.
Voyons si quelqu'un d'eux ne respire pas encore!

La place fut dblaye avec rapidit, et Bell ramena un troisime
corps, celui d'un homme de quarante ans; il n'avait pas l'apparence
cadavrique des autres; le docteur se baissa sur lui, et crut
surprendre encore quelques symptmes d'existence.

Il vit! il vit! s'cria-t-il.

Bell et lui transportrent ce corps dans la maison de neige, tandis
qu'Hatteras, immobile, considrait la demeure croule.

Le docteur dpouilla entirement le malheureux exhum; il ne trouva
sur lui aucune trace de blessure; aid de Bell, il le frictionna
vigoureusement avec des toupes imbibes d'esprit-de-vin, et il sentit
peu  peu la vie renatre; mais l'infortun tait dans un tat de
prostration absolue, et compltement priv de la parole; sa langue
adhrait  son palais, comme gele.

Le docteur chercha dans les poches de ses vtements; elles taient
vides. Donc pas de document. Il laissa Bell continuer ses frictions et
revint vers Hatteras.

Celui-ci, descendu dans les cavits de la maison de neige, avait
fouill le sol avec soin, et remontait en tenant  la main un fragment
 demi brl d'une enveloppe de lettre. On pouvait encore y lire ces
mots:

    ... tamont, .... _orpoise_ w-Yorck,

Altamont, s'cria le docteur! du navire _le Porpoise_! de New-York!

--Un Amricain! fit Hatteras en tressaillant.

--Je le sauverai! dit le docteur, j'en rponds, et nous saurons le mot
de cette pouvantable nigme.

Il retourna prs du corps d'Altamont, tandis qu'Hatteras demeurait
pensif. Grce  ses soins, le docteur parvint  rappeler l'infortun 
la vie, mais non au sentiment; il ne voyait, ni n'entendait, ni ne
parlait, mais enfin il vivait!

Le lendemain matin, Hatteras dit au docteur

Il faut cependant que nous partions.

--Partons, Hatteras! le traneau n'est pas charg; nous y
transporterons ce malheureux, et nous le ramnerons au navire.

--Faites, dit Hatteras. Mais auparavant ensevelissons ces cadavres.

Les deux matelots inconnus furent replacs sous les dbris de la
maison de neige; le cadavre de Simpson vint remplacer le corps
d'Altamont.

Les trois voyageurs donnrent, sous forme de prire, un dernier
souvenir  leur compagnon, et,  sept heures du matin, ils reprirent
leur marche vers le navire.

Deux des chiens d'attelage tant morts, Duk vint de lui-mme s'offrir
pour tirer le traneau, et il le fit avec la conscience et la
rsolution d'un gronlandais.

Pendant vingt jours, du 31 janvier au 19 fvrier, le retour prsenta 
peu prs les mmes pripties que l'aller. Seulement, dans ce mois de
fvrier, le plus froid de l'hiver, la glace offrit partout une surface
rsistante; les voyageurs souffrirent terriblement de la temprature,
mais non des tourbillons et du vent.

Le soleil avait reparu pour la premire fois depuis le 31 janvier;
chaque jour il se maintenait davantage au-dessus de l'horizon. Bell et
le docteur taient au bout de leurs forces, presque aveugles et  demi
clopps; le charpentier ne pouvait marcher sans bquilles.

Altamont vivait toujours, mais dans un tat d'insensibilit complte;
parfois on dsesprait de lui, mais des soins intelligents le
ramenaient  l'existence! Et cependant le brave docteur aurait eu
grand besoin de se soigner lui-mme, car sa sant s'en allait avec les
fatigues.

Hatteras songeait au _Forward_!  son brick! Dans quel tat allait-il
le retrouver? Que se serait-il pass  bord? Johnson aurait-il pu
rsister  Shandon et aux siens? Le froid avait t terrible! Avait-on
brl le malheureux navire? ses mts, sa carne, taient-ils
respects?

En pensant  tout cela, Hatteras marchait en avant, comme s'il et
voulu voir son _Forward_ de plus loin.

Le 24 fvrier, au matin, il s'arrta subitement. A trois cents pas
devant lui, une lueur rougetre apparaissait, au-dessus de laquelle se
balanait une immense colonne de fume noirtre qui se perdait dans
les brumes grises du ciel!

Cette fume! s'cria-t-il.

Son coeur battit  se briser.

--Voyez! l-bas! cette fume! dit-il  ses deux compagnons qui
l'avaient rejoint; mon navire brle!

--Mais nous sommes encore  plus de trois milles de lui, repartit
Bell. Ce ne peut tre _le Forward_!

--Si, rpondit le docteur, c'est lui; il se produit un phnomne de
mirage qui le fait paratre plus rapproch de nous!

--Courons! s'cria Hatteras en devanant ses compagnons.

Ceux-ci, abandonnant le traneau  la garde de Duk, s'lancrent
rapidement sur les traces du capitaine.

Une heure aprs, ils arrivaient en vue du navire. Spectacle horrible!
le brick brlait au milieu des glaces qui se fondaient autour de lui;
les flammes enveloppaient sa coque, et la brise du sud rapportait 
l'oreille d'Hatteras des craquements inaccoutums.

A cinq cents pas, un homme levait les bras avec dsespoir; il restait
l, impuissant, en face de cet incendie qui tordait _le Forward_ dans
ses flammes.

Cet homme tait seul, et cet homme, c'tait le vieux Johnson.

Hatteras courut  lui.

Mon navire! mon navire! demanda-t-il d'une voix altre.

--Vous! capitaine! rpondit Johnson, vous! arrtez! pas un pas de
plus!

--Eh bien? demanda Hatteras avec un terrible accent de menace.

--Les misrables! rpondit Johnson; partis depuis quarante-huit
heures, aprs avoir incendi le navire;

--Maldiction! s'cria Hatteras.

Alors une explosion formidable se produisit; la terre trembla; les
ice-bergs se couchrent sur le champ de glace; une colonne de fume
alla s'enrouler dans les nuages, et _le Forward_, clatant sous
l'effort de sa poudrire enflamme, se perdit dans un abme de feu.

Le docteur et Bell arrivaient en ce moment auprs d'Hatteras.
Celui-ci, abm dans son dsespoir, se releva tout d'un coup.

Mes amis, dit-il d'une voix nergique, les lches ont pris la fuite!
les forts russiront! Johnson, Bell, vous avez le courage; docteur,
vous avez la science; moi, j'ai la foi! le ple nord est l-bas! 
l'oeuvre donc,  l'oeuvre!

Les compagnons d'Hatteras se sentirent renatre  ces mles paroles.

Et cependant, la situation tait terrible pour ces quatre hommes et ce
mourant, abandonns sans ressource, perdus, seuls, sous le
quatre-vingtime degr de latitude, au plus profond des rgions
polaires!






SECONDE PARTIE

LE DSERT DE GLACE




CHAPITRE I

L'INVENTAIRE DU DOCTEUR


C'tait un hardi dessein qu'avait eu le capitaine Hatteras de s'lever
jusqu'au nord, et de rserver  l'Angleterre, sa patrie, la gloire de
dcouvrir le ple boral du monde. Cet audacieux marin venait de faire
tout ce qui tait dans la limite des forces humaines. Aprs avoir
lutt pendant neuf mois contre les courants, contre les temptes,
aprs avoir bris les montagnes de glace et rompu les banquises, aprs
avoir lutt contre les froids d'un hiver sans prcdent dans les
rgions hyperborennes, aprs avoir rsum dans son expdition les
travaux de ses devanciers, contrl et refait pour ainsi dire
l'histoire des dcouvertes polaires, aprs avoir pouss son brick le
_Forward_ au-del des mers connues, enfin, aprs avoir accompli la
moiti de la tche, il voyait ses grands projets subitement anantis!
La trahison ou plutt le dcouragement de son quipage us par les
preuves, la folie criminelle de quelques meneurs, le laissaient dans
une pouvantable situation: des dix-huit hommes embarqus  bord du
brick, il en restait quatre, abandonns sans ressource, sans navire, 
plus de deux mille cinq cents milles de leur pays!

L'explosion du _Forward_, qui venait de sauter devant eux, leur
enlevait les derniers moyens d'existence.

Cependant, le courage d'Hatteras ne faiblit pas en prsence de cette
terrible catastrophe. Les compagnons qui lui restaient, c'taient les
meilleurs de son quipage, des gens hroques. Il avait fait appel 
l'nergie,  la science du docteur Clawbonny. au dvouement de Johnson
et de Bell,  sa propre foi dans son entreprise, il osa parler
d'espoir dans cette situation dsespre; il fut entendu de ses
vaillants camarades, et le pass d'hommes aussi rsolus rpondait de
leur courage  venir.

Le docteur, aprs les nergiques paroles du capitaine, voulut se
rendre un compte exact de la situation, et, quittant ses compagnons
arrts  cinq cents pas du btiment, il se dirigea vers le thtre de
la catastrophe.

Du _Forward_, de ce navire construit avec tant de soin, de ce brick si
cher, il ne restait plus rien; des glaces convulsionnes, des dbris
informes, noircis, calcins, des barres de fer tordues, des morceaux
de cbles brlant encore comme des boutefeux d'artillerie, et, au
loin, quelques spirales de fume rampant  et l sur l'ice-field,
tmoignaient de la violence de l'explosion. Le canon du gaillard
d'avant, rejet  plusieurs toises, s'allongeait sur un glaon
semblable  un afft. Le sol tait jonch de fragments de toute nature
dans un rayon de cent toises; la quille du brick gisait sous un amas
de glaces; les icebergs, en partie fondus  la chaleur de l'incendie,
avaient dj recouvr leur duret de granit.

Le docteur se prit  songer alors  sa cabine dvaste,  ses
collections perdues,  ses instruments prcieux mis en pices,  ses
livres lacrs, rduits en cendre. Tant de richesses ananties! Il
contemplait d'un oeil humide cet immense dsastre, pensant, non pas 
l'avenir, mais  cet irrparable malheur qui le frappait si
directement.

Il fut bientt rejoint par Johnson; la figure du vieux marin portait
la trace de ses dernires souffrances; il avait d lutter contre ses
compagnons rvolts, en dfendant le navire confi  sa garde.

Le docteur lui tendit une main que le matre d'quipage serra
tristement.

Qu'allons-nous devenir, mon ami? dit le docteur.

--Qui peut le prvoir? rpondit Johnson.

--Avant tout, reprit le docteur, ne nous abandonnons pas au dsespoir,
et soyons hommes!

--Oui, monsieur Clawbonny, rpondit le vieux marin, vous avez raison;
c'est au moment des grands dsastres qu'il faut prendre les grandes
rsolutions; nous sommes dans une vilaine passe; songeons  nous en
tirer.

--Pauvre navire! dit en soupirant le docteur; je m'tais attach 
lui; je l'aimais comme on aime son foyer domestique, comme la maison
o l'on a pass sa vie entire, et il n'en reste pas un morceau
reconnaissable!

--Qui croirait, monsieur Clawbonny, que cet assemblage de poutres et
de planches pt ainsi nous tenir au coeur!

--Et la chaloupe? reprit le docteur en cherchant du regard autour de
lui, elle n'a mme pas chapp  la destruction?

--Si, monsieur Clawbonny, Shandon et les siens, qui nous ont
abandonns, l'ont emmene avec eux!

--Et la pirogue?

--Brise en mille pices! tenez, ces quelques plaques de fer-blanc
encore chaudes, voil tout ce qu'il en reste.

--Nous n'avons plus alors que l'halkett-boat[1]?

  [1] Canot de caoutchouc, fait en forme de vtement, et qui se gonfle
     volont.

--Oui, grce  l'ide que vous avez eue de l'emporter dans votre
excursion.

--C'est peu, dit le docteur.

--Les misrables tratres qui ont fui! s'cria Johnson. Puisse le ciel
les punir comme ils le mritent!

--Johnson, rpondit doucement le docteur, il ne faut pas oublier que
la souffrance les a durement prouvs! Les meilleurs seuls savent
rester bons dans le malheur, l o les faibles succombent! Plaignons
nos compagnons d'infortune, et ne les maudissons pas!

Aprs ces paroles, le docteur demeura pendant quelques instants
silencieux, et promena des regards inquiets sur le pays.

Qu'est devenu le traneau? demanda Johnson.

--Il est rest  un mille en arrire.

--Sous la garde de Simpson?

--Non! mon ami. Simpson, le pauvre Simpson a succomb  la fatigue.

--Mort! s'cria le matre d'quipage.

--Mort! rpondit le docteur.

--L'infortun! dit Johnson, et qui sait, pourtant, si nous ne devrions
pas envier son sort!

--Mais, pour un mort que nous avons laiss, reprit le docteur, nous
rapportons un mourant.

--Un mourant?

--Oui! le capitaine Altamont.

Le docteur fit en quelques mots au matre d'quipage le rcit de leur
rencontre.

Un Amricain! dit Johnson en rflchissant.

--Oui, tout nous porte  croire que cet homme est citoyen de l'Union.
Mais qu'est-ce que ce navire le _Porpoise_ videmment naufrag, et que
venait-il faire dans ces rgions?

--Il venait y prir, rpondit Johnson; il entranait son quipage  la
mort, comme tous ceux que leur audace conduit sous de pareils cieux!
Mais, au moins, monsieur Clawbonny, le but de votre excursion a-t-il
t atteint?

--Ce gisement de charbon! rpondit le docteur.

--Oui, fit Johnson.

Le docteur secoua tristement la tte.

Rien? dit le vieux marin.

--Rien! les vivres nous ont manqu, la fatigue nous a briss en route!
Nous n'avons pas mme gagn la cte signale par Edward Belcher!

--Ainsi, reprit le vieux marin, pas de combustible?

--Non!

--Pas de vivres?

--Non!

--Et plus de navire pour regagner l'Angleterre!

Le docteur et Johnson se turent. Il fallait un fier courage pour
envisager en face cette terrible situation.

Enfin, reprit le matre d'quipage, notre position est franche, au
moins! nous savons  quoi nous en tenir! Mais allons au plus press;
la temprature est glaciale; il faut construire une maison de neige.

--Oui, rpondit le docteur, avec l'aide de Bell, ce sera facile; puis
nous irons chercher le traneau, nous ramnerons l'Amricain, et nous
tiendrons conseil avec Hatteras.

--Pauvre capitaine! fit Johnson, qui trouvait moyen de s'oublier
lui-mme, il doit bien souffrir!

Le docteur et le matre d'quipage revinrent vers leurs compagnons.

Hatteras tait debout, immobile, les bras croiss suivant son
habitude, muet et regardant l'avenir dans l'espace. Sa figure avait
repris sa fermet habituelle. A quoi pensait cet homme extraordinaire?
Se proccupait-il de sa situation dsespre ou de ses projets
anantis? Songeait-il enfin  revenir en arrire puisque les hommes,
les lments, tout conspirait contre sa tentative?

Personne n'et pu connatre sa pense. Elle ne se trahissait pas
au-dehors. Son fidle Duk demeurait prs de lui, bravant  ses cts
une temprature tombe  trente-deux degrs au-dessous de zro (-36
centigrades).

Bell, tendu sur la glace, ne faisait aucun mouvement; il semblait
inanim; son insensibilit pouvait lui coter la vie; il risquait de
se faire geler tout d'un bloc.

Johnson le secoua vigoureusement, le frotta de neige, et parvint non
sans peine  le tirer de sa torpeur.

Allons, Bell, du courage! lui dit-il; ne te laisse pas abattre;
relve-toi; nous avons  causer ensemble de la situation, et il nous
faut un abri! As-tu donc oubli comment se fait une maison de neige?
Viens m'aider, Bell! Voil un iceberg qui ne demande qu' se laisser
creuser! Travaillons! Cela nous redonnera ce qui ne doit pas manquer
ici, du courage et du coeur!

Bell, un peu remis  ces paroles, se laissa diriger par le vieux
marin.

Pendant ce temps, reprit celui-ci, monsieur Clawbonny prendra la
peine d'aller jusqu'au traneau et le ramnera avec les chiens.

--Je suis prt  partir, rpondit le docteur; dans une heure, je serai
de retour.

--L'accompagnez-vous, capitaine? ajouta Johnson en se dirigeant vers
Hatteras.

Celui-ci, quoique plong dans ses rflexions, avait entendu la
proposition du matre d'quipage, car il lui rpondit d'une voix
douce:

Non, mon ami, si le docteur veut bien se charger de ce soin.... Il
faut qu'avant la fin de la journe une rsolution soit prise, et j'ai
besoin d'tre seul pour rflchir. Allez. Faites ce que vous jugerez
convenable pour le prsent. Je songe  l'avenir.

Johnson revint vers le docteur.

C'est singulier, lui dit-il, le capitaine semble avoir oubli toute
colre; jamais sa voix ne m'a paru si affable.

--Bien! rpondit le docteur; il a repris son sang-froid. Croyez-moi,
Johnson, cet homme-l est capable de nous sauver!

Ces paroles dites, le docteur s'encapuchonna de son mieux, et, le
bton ferr  la main, il reprit le chemin du traneau, au milieu de
cette brume que la lune rendait presque lumineuse.

Johnson et Bell se mirent immdiatement  l'ouvrage; le vieux marin
excitait par ses paroles le charpentier, qui travaillait en silence;
il n'y avait pas  btir, mais  creuser seulement un grand bloc; la
glace, trs dure, rendait pnible l'emploi du couteau; mais, en
revanche, cette duret assurait la solidit de la demeure; bientt
Johnson et Bell purent travailler  couvert dans leur cavit, rejetant
au-dehors ce qu'ils enlevaient  la masse compacte.

Hatteras marchait de temps en temps, et s'arrtait court; videmment,
il ne voulait pas aller jusqu' l'emplacement de son malheureux brick.

Ainsi qu'il l'avait promis, le docteur fut bientt de retour; il
ramenait Altamont tendu sur le traneau et envelopp des plis de la
tente; les chiens gronlandais, maigris, puiss, affams, tiraient 
peine, et rongeaient leurs courroies; il tait temps que toute cette
troupe, btes et gens, prt nourriture et repos.

Pendant que la maison se creusait plus profondment, le docteur, en
furetant de ct et d'autre, eut le bonheur de trouver un petit pole
que l'explosion avait  peu prs respect et dont le tuyau dform put
tre redress facilement; le docteur l'apporta d'un air triomphant. Au
bout de trois heures, la maison de glace tait logeable; on y installa
le pole; on le bourra avec les clats de bois; il ronfla bientt, et
rpandit une bienfaisante chaleur.

L'Amricain fut introduit dans la demeure et couch au fond sur les
couvertures; les quatre Anglais prirent place au feu. Les dernires
provisions du traneau, un peu de biscuit et du th brlant, vinrent
les rconforter tant bien que mal. Hatteras ne parlait pas, chacun
respecta son silence.

Quand ce repas fut termin, le docteur fit signe  Johnson de le
suivre au-dehors.

Maintenant, lui dit-il, nous allons faire l'inventaire de ce qui
nous reste. Il faut que nous connaissions exactement l'tat de nos
richesses; elles sont rpandues a et l; il s'agit de les rassembler;
la neige peut tomber d'un moment  l'autre, et il nous serait
impossible de retrouver ensuite la moindre pave du navire.

--Ne perdons pas de temps alors, rpondit Johnson; vivres et bois,
voil ce qui a pour nous une importance immdiate.

--Eh bien, cherchons chacun de notre ct, rpondit le docteur, de
manire  parcourir tout le rayon de l'explosion; commenons par le
centre, puis nous gagnerons la circonfrence.

Les deux compagnons se rendirent immdiatement au lit de glace
qu'avait occup le _Forward_; chacun examina avec soin,  la lumire
douteuse de la lune, les dbris du navire. Ce fut une vritable
chasse. Le docteur y apporta la passion, pour ne pas dire le plaisir
d'un chasseur, et le coeur lui battait fort quand il dcouvrait
quelque caisse  peu prs intacte; mais la plupart taient vides, et
leurs dbris jonchaient le champ de glace.

La violence de l'explosion avait t considrable. Un grand nombre
d'objets n'taient plus que cendre et poussire. Les grosses pices de
la machine gisaient  et l, tordues ou brises; les branches rompues
de l'hlice, lances  vingt toises du navire, pntraient
profondment dans la neige durcie; les cylindres fausss avaient t
arrachs de leurs tourillons; la chemine, fendue sur toute sa
longueur et  laquelle pendaient encore des bouts de chanes,
apparaissait  demi crase sous un norme glaon; les clous, les
crochets, les capes de mouton, les ferrures du gouvernail, les
feuilles du doublage, tout le mtal du brick s'tait parpill au loin
comme une vritable mitraille.

Mais ce fer, qui et fait la fortune d'une tribu d'Esquimaux, n'avait
aucune utilit dans la circonstance actuelle; ce qu'il fallait
rechercher, avant tout, c'taient les vivres, et le docteur faisait
peu de trouvailles en ce genre.

Cela va mal, se disait-il; il est vident que la cambuse, situe
prs de la soute aux poudres, a d tre entirement anantie par
l'explosion; ce qui n'a pas brl doit tre rduit en miettes. C'est
grave, et si Johnson ne fait pas meilleure chasse que moi, je ne vois
pas trop ce que nous deviendrons.

Cependant, en largissant le cercle de ses recherches, le docteur
parvint  recueillir quelques restes de pemmican[1], une quinzaine de
livres environ, et quatre bouteilles de grs qui, lances au loin sur
une neige encore molle, avaient chapp  la destruction et
renfermaient cinq ou six pintes d'eau-de-vie.

  [1]  Prparation de viande condense.

Plus loin, il ramassa deux paquets de graines de chochlearia; cela
venait  propos pour compenser la perte du lime-juice, si propre 
combattre le scorbut.

Au bout de deux heures, le docteur et Johnson se rejoignirent. Ils se
firent part de leurs dcouvertes; elles taient malheureusement peu
importantes sous le rapport des vivres:  peine quelques pices de
viande sale, une cinquantaine de livres de pemmican, trois sacs de
biscuit, une petite rserve de chocolat, de l'eau-de-vie et environ
deux livres de caf rcolt grain  grain sur la glace.

Ni couvertures, ni hamacs, ni vtements, ne purent tre retrouvs;
videmment l'incendie les avait dvors.

En somme, le docteur et le matre d'quipage recueillirent des vivres
pour trois semaines au plus du strict ncessaire; c'tait peu pour
refaire des gens puiss. Ainsi, par suite de circonstances
dsastreuses, aprs avoir manqu de charbon, Hatteras se voyait  la
veille de manquer d'aliments.

Quant au combustible fourni par les paves du navire, les morceaux de
ses mts et de sa carne, il pouvait durer trois semaines environ;
mais encore le docteur, avant de l'employer au chauffage de la maison
de glace, voulut savoir de Johnson si, de ces dbris informes, on ne
saurait pas reconstruire un petit navire, ou tout au moins une
chaloupe.

Non, monsieur Clawbonny, lui rpondit le matre d'quipage, il n'y
faut pas songer; il n'y a pas une pice de bois intacte dont on puisse
tirer parti; tout cela n'est bon qu' nous chauffer pendant quelques
jours, et aprs....

--Aprs? dit le docteur.

--A la grce de Dieu! rpondit le brave marin.

Cet inventaire termin, le docteur et Johnson revinrent chercher le
traneau; ils y attelrent, bon gr, mal gr, les pauvres chiens
fatigus, retournrent sur le thtre de l'explosion, chargrent ces
restes de la cargaison si rares, mais si prcieux, et les rapportrent
auprs de la maison de glace; puis,  demi gels, ils prirent place
auprs de leurs compagnons d'infortune.




CHAPITRE II

LES PREMIRES PAROLES D'ALTAMONT


Vers les huit heures du soir, le ciel se dgagea pendant quelques
instants de ses brumes neigeuses; les constellations brillrent d'un
vif clat dans une atmosphre plus refroidie.

Hatteras profita de ce changement pour aller prendre la hauteur de
quelques toiles. Il sortit sans mot dire, en emportant ses
instruments. Il voulait relever la position et savoir si l'ice-field
n'avait pas encore driv.

Au bout d'une demi-heure, il rentra, se coucha dans un angle de la
maison, et resta plong dans une immobilit profonde qui ne devait pas
tre celle du sommeil.

Le lendemain, la neige se reprit  tomber avec une grande abondance;
le docteur dut se fliciter d'avoir entrepris ses recherches ds la
veille, car un vaste rideau blanc recouvrit bientt le champ de glace,
et toute trace de l'explosion disparut sous un linceul de trois pieds
d'paisseur.

Pendant cette journe, il ne fut pas possible de mettre le pied
dehors; heureusement, l'habitation tait confortable, ou tout au moins
paraissait telle  ces voyageurs harasss. Le petit pole allait bien,
si ce n'est par de violentes rafales qui repoussaient parfois la fume
 l'intrieur; sa chaleur procurait en outre des boissons brlantes de
th ou de caf, dont l'influence est si merveilleuse par ces basses
tempratures.

Les naufrags, car on peut vritablement leur donner ce nom,
prouvaient un bien-tre auquel ils n'taient plus accoutums depuis
longtemps; aussi ne songeaient-ils qu' ce prsent,  cette
bienfaisante chaleur,  ce repos momentan, oubliant et dfiant
presque l'avenir, qui les menaait d'une mort si prochaine.

L'Amricain souffrait moins et revenait peu  peu  la vie; il ouvrait
les yeux, mais il ne parlait pas encore; ses lvres portaient les
traces du scorbut et ne pouvaient formuler un son; cependant, il
entendait, et fut mis au courant de la situation. Il remua la tte en
signe de remerciement; il se voyait sauv de son ensevelissement sous
la neige, et le docteur eut la sagesse de ne pas lui apprendre de quel
court espace de temps sa mort tait retarde, car enfin, dans quinze
jours, dans trois semaines au plus, les vivres manqueraient
absolument.

Vers midi, Hatteras sortit de son immobilit; il se rapprocha du
docteur, de Johnson et de Bell.

Mes amis, leur dit-il, nous allons prendre ensemble une rsolution
dfinitive sur ce qui nous reste  faire. Auparavant, je prierai
Johnson de me dire dans quelles circonstances cet acte de trahison qui
nous perd a t accompli.

--A quoi bon le savoir? rpondit le docteur; le fait est certain, il
n'y faut plus penser.

--J'y pense, au contraire, rpondit Hatteras. Mais, aprs le rcit de
Johnson, je n'y penserai plus.

--Voici donc ce qui est arriv, rpondit le matre d'quipage. J'ai
tout fait pour empcher ce crime....

--J'en suis sr, Johnson, et j'ajouterai que les meneurs avaient
depuis longtemps l'ide d'en arriver l.

--C'est mon opinion, dit le docteur.

--C'est aussi la mienne, reprit Johnson; car presque aussitt aprs
votre dpart, capitaine, ds le lendemain, Shandon, aigri contre vous,
Shandon, devenu mauvais, et, d'ailleurs, soutenu par les autres, prit
le commandement du navire; je voulus rsister, mais en vain. Depuis
lors, chacun fit  peu prs  sa guise; Shandon laissait agir; il
voulait montrer  l'quipage que le temps des fatigues et des
privations tait pass. Aussi, plus d'conomie d'aucune sorte; on fit
grand feu dans le pole; on brlait  mme le brick. Les provisions
furent mises  la discrtion des hommes, les liqueurs aussi, et, pour
des gens privs depuis longtemps de boissons spiritueuses, je vous
laisse  penser quel abus ils en firent! Ce fut ainsi depuis le 7
jusqu'au 15 janvier.

--Ainsi, dit Hatteras d'une voix grave, ce fut Shandon qui poussa
l'quipage  la rvolte?

--Oui, capitaine.

--Qu'il ne soit plus jamais question de lui. Continuez, Johnson.

--Ce fut vers le 24 ou le 25 janvier que l'on forma le projet
d'abandonner le navire. On rsolut de gagner la cte occidentale de la
mer de Baffin; de l, avec la chaloupe, on devait courir  la
recherche des baleiniers, ou mme atteindre les tablissements
gronlandais de la cte orientale. Les provisions taient abondantes;
les malades, excits par l'esprance du retour, allaient mieux. On
commena donc les prparatifs du dpart; un traneau fut construit,
propre  transporter les vivres, le combustible et la chaloupe; les
hommes devaient s'y atteler. Cela prit jusqu'au 15 fvrier. J'esprais
toujours vous voir arriver, capitaine, et cependant je craignais votre
prsence; vous n'auriez rien obtenu de l'quipage, qui vous et plutt
massacr que de rester  bord. C'tait comme une folie de libert. Je
pris tous mes compagnons les uns aprs les autres; je leur parlai, je
les exhortai, je leur fis comprendre les dangers d'une pareille
expdition, en mme temps que cette lchet de vous abandonner! Je ne
pus rien obtenir, mme des meilleurs! Le dpart fut fix au 22
fvrier. Shandon tait impatient. On entassa sur le traneau et dans
la chaloupe tout ce qu'ils purent contenir de provisions et de
liqueurs; on fit un chargement considrable de bois; dj la muraille
de tribord tait dmolie jusqu' sa ligne de flottaison. Enfin, le
dernier jour fut un jour d'orgie; on pilla, on saccagea, et ce fut au
milieu de leur ivresse que Pen et deux ou trois autres mirent le feu
au navire. Je me battis contre eux, je luttai; on me renversa, on me
frappa; puis ces misrables, Shandon en tte, prirent par l'est et
disparurent  mes regards! Je restai seul; que pouvais-je faire contre
cet incendie qui gagnait le navire tout entier? Le trou  feu tait
obstru par la glace; je n'avais pas une goutte d'eau. Le _Forward_,
pendant deux jours, se tordit dans les flammes, et vous savez le
reste.

Ce rcit termin, un assez long silence rgna dans la maison de glace;
ce sombre tableau de l'incendie du navire, la perte de ce brick si
prcieux, se prsentrent plus vivement  l'esprit des naufrags; ils
se sentirent en prsence de l'impossible; et l'impossible, c'tait le
retour en Angleterre. Ils n'osaient se regarder, de crainte de
surprendre sur la figure de l'un d'eux les traces d'un dsespoir
absolu. On entendait seulement la respiration presse de l'Amricain.

Enfin, Hatteras prit la parole.

Johnson, dit-il, je vous remercie; vous avez tout fait pour sauver
mon navire; mais, seul, vous ne pouviez rsister. Encore une fois, je
vous remercie, et ne parlons plus de cette catastrophe. Runissons nos
efforts pour le salut commun. Nous sommes ici quatre compagnons,
quatre amis, et la vie de l'un vaut la vie de l'autre. Que chacun
donne donc son opinion sur ce qu'il convient de faire.

--Interrogez-nous, Hatteras, rpondit le docteur; nous vous sommes
tout dvous, nos paroles viendront du coeur. Et d'abord, avez-vous
une ide?

--Moi seul, je ne saurais en avoir, dit Hatteras avec tristesse. Mon
opinion pourrait paratre intresse. Je veux donc connatre avant
tout votre avis.

--Capitaine, dit Johnson, avant de nous prononcer dans des
circonstances si graves, j'aurai une importante question  vous faire.

--Parlez, Johnson.

--Vous tes all hier relever notre position; eh bien, le champ de
glace a-t-il encore driv, ou se trouve-t-il  la mme place?

--Il n'a pas boug, rpondit Hatteras. J'ai trouv, comme avant notre
dpart, quatre-vingts degrs quinze minutes pour la latitude, et
quatre-vingt-dix-sept degrs trente-cinq minutes pour la longitude.

--Et, dit Johnson,  quelle distance sommes-nous de la mer la plus
rapproche dans l'ouest?

--A six cents milles environ[1], rpondit Hatteras.

  [1]  Deux cent quarante-sept lieues environ.

--Et cette mer, c'est...?

--Le dtroit de Smith.

--Celui-l mme que nous n'avons pu franchir au mois d'avril dernier?

--Celui-l mme.

--Bien, capitaine, notre situation est connue maintenant, et nous
pouvons prendre une rsolution en connaissance de cause.

--Parlez donc, dit Hatteras, qui laissa sa tte retomber sur ses deux
mains.

Il pouvait couter ainsi ses compagnons sans les regarder.

Voyons, Bell, dit le docteur, quel est, suivant vous, le meilleur
parti  suivre?

--Il n'est pas ncessaire de rflchir longtemps, rpondit le
charpentier: il faut revenir, sans perdre ni un jour, ni une heure,
soit au sud, soit  l'ouest, et gagner la cte la plus prochaine...
quand nous devrions employer deux mois au voyage!

--Nous n'avons que pour trois semaines de vivres, rpondit Hatteras
sans relever la tte.

--Eh bien, reprit Johnson, c'est en trois semaines qu'il faut faire ce
trajet, puisque l est notre seule chance de salut; dussions-nous, en
approchant de la cte, ramper sur nos genoux, il faut partir et
arriver en vingt-cinq jours.

--Cette partie du continent boral n'est pas connue, rpondit
Hatteras. Nous pouvons rencontrer des obstacles, des montagnes, des
glaciers qui barreront compltement notre route.

--Je ne vois pas l, rpondit le docteur, une raison suffisante pour
ne pas tenter le voyage; nous souffrirons, et beaucoup, c'est vident;
nous devrons restreindre notre nourriture au strict ncessaire, 
moins que les hasards de la chasse...

--Il ne reste plus qu'une demi-livre de poudre, rpondit Hatteras.

--Voyons, Hatteras, reprit le docteur, je connais toute la valeur de
vos objections, et je ne me berce pas d'un vain espoir. Mais je crois
lire dans votre pense; avez-vous un projet praticable?

--Non, rpondit le capitaine, aprs quelques instants d'hsitation.

--Vous ne doutez pas de notre courage, reprit le docteur; nous sommes
gens  vous suivre jusqu'au bout, vous le savez; mais ne faut-il pas
en ce moment abandonner toute esprance de nous lever au ple? La
trahison a bris vos plans; vous avez pu lutter contre les obstacles
de la nature et les renverser, non contre la perfidie et la faiblesse
des hommes; vous avez fait tout ce qu'il tait humainement possible de
faire, et vous auriez russi, j'en suis certain; mais dans la
situation actuelle, n'tes-vous pas forc de remettre vos projets, et
mme, pour les reprendre un jour, ne chercherez-vous pas  regagner
l'Angleterre?

--Eh bien, capitaine! demanda Johnson  Hatteras, qui resta longtemps
sans rpondre.

Enfin, le capitaine releva la tte et dit d'une voix contrainte:

Vous croyez-vous donc assurs d'atteindre la cte du dtroit,
fatigus comme vous l'tes, et presque sans nourriture?

--Non, rpondit le docteur, mais  coup sr la cte ne viendra pas 
nous; il faut l'aller chercher. Peut-tre trouverons-nous plus au sud
des tribus d'Esquimaux avec lesquelles nous pourrons entrer facilement
en relation.

--D'ailleurs, reprit Johnson, ne peut-on rencontrer dans le dtroit
quelque btiment forc d'hiverner?

--Et au besoin, rpondit le docteur, puisque le dtroit est pris, ne
pouvons-nous en le traversant atteindre la cte occidentale du
Gronland, et de l, soit de la terre Prudho, soit du cap York,
gagner quelque tablissement danois? Enfin, Hatteras, rien de tout
cela ne se trouve sur ce champ de glace! La route de l'Angleterre est
l-bas, au sud, et non ici, au nord!

--Oui, dit Bell, M. Clawbonny a raison, il faut partir, et partir sans
retard. Jusqu'ici, nous avons trop oubli notre pays et ceux qui nous
sont chers!

--C'est votre avis, Johnson! demanda encore une fois Hatteras.

--Oui, capitaine.

--Et le vtre, docteur?

--Oui, Hatteras.

Hatteras restait encore silencieux; sa figure, malgr lui,
reproduisait toutes ses agitations intrieures. Avec la dcision qu'il
allait prendre se jouait le sort de sa vie entire; s'il revenait sur
ses pas, c'en tait fait  jamais de ses hardis desseins; il ne
fallait plus esprer renouveler une quatrime tentative de ce genre.

Le docteur, voyant que le capitaine se taisait, reprit la parole:

J'ajouterai, Hatteras, dit-il, que nous ne devons pas perdre un
instant; il faut charger le traneau de toutes nos provisions, et
emporter le plus de bois possible. Une route de six cents milles dans
ces conditions est longue, j'en conviens, mais non infranchissable;
nous pouvons, ou plutt, nous devrons faire vingt milles[1] par jour,
ce qui en un mois nous permettra d'atteindre la cte, c'est--dire
vers le 25 mars...

  [1]  Environ huit lieues.

--Mais, dit Hatteras, ne peut-on attendre quelques jours?

--Qu'esprez-vous? rpondit Johnson.

--Que sais-je? Qui peut prvoir l'avenir? Quelques jours encore! C'est
d'ailleurs  peine de quoi rparer vos forces puises! Vous n'aurez
pas fourni deux tapes, que vous tomberez de fatigue, sans une maison
de neige pour vous abriter!

--Mais une mort horrible nous attend ici! s'cria Bell.

--Mes amis, reprit Hatteras d'une voix presque suppliante, vous vous
dsesprez avant l'heure! Je vous proposerais de chercher au nord la
route du salut, que vous refuseriez de me suivre! Et pourtant,
n'existe-t-il pas prs du ple des tribus d'Esquimaux comme au dtroit
de Smith? Cette mer libre, dont l'existence est pourtant certaine,
doit baigner des continents. La nature est logique en tout ce qu'elle
fait. Eh bien, on doit croire que la vgtation reprend son empire l
o cessent les grands froids. N'est-ce pas une terre promise qui nous
attend au nord, et que vous voulez fuir sans retour?

Hatteras s'animait en parlant; son esprit surexcit voquait les
tableaux enchanteurs de ces contres d'une existence si problmatique.

Encore un jour, rptait-il, encore une heure!

Le docteur Clawbonny, avec son caractre aventureux et son ardente
imagination, se sentait mouvoir peu  peu; il allait cder; mais
Johnson, plus sage et plus froid, le rappela  la raison et au devoir.

Allons. Bell, dit-il, au traneau!

--Allons! rpondit Bell.

Les deux marins se dirigrent vers l'ouverture de la maison de neige.

Oh! Johnson! vous! vous! s'cria Hatteras. Eh bien! partez, je
resterai! je resterai!

--Capitaine! fit Johnson, s'arrtant malgr lui.

--Je resterai, vous dis-je! Partez! abandonnez-moi comme les autres!
Partez... Viens, Duk, nous resterons tous les deux!

Le brave chien se rangea prs de son matre en aboyant. Johnson
regarda le docteur. Celui-ci ne savait que faire; le meilleur parti
tait de calmer Hatteras et de sacrifier un jour  ses ides. Le
docteur allait s'y rsoudre, quand il se sentit toucher le bras.

Il se retourna. L'Amricain venait de quitter ses couvertures; il
rampa sur le sol; il se redressa enfin sur ses genoux, et de ses
lvres malades il fit entendre des sons inarticuls.

Le docteur, tonn, presque effray, le regardait en silence.
Hatteras, lui, s'approcha de l'Amricain et l'examina attentivement.
Il essayait de surprendre des paroles que le malheureux ne pouvait
prononcer. Enfin, aprs cinq minutes d'efforts, celui-ci fit entendre
ce mot: _Porpoise_.

--Le _Porpoise_! s'cria le capitaine.

L'Amricain fit un signe affirmatif.

Dans ces mers? demanda Hatteras, le coeur palpitant.

Mme signe du malade.

Au nord?

--Oui! fit l'infortun.

--Et vous savez sa position?

--Oui!

--Exacte?

--Oui! dit encore Altamont.

Il se fit un moment de silence. Les spectateurs de cette scne
imprvue taient palpitants.

coutez bien, dit enfin Hatteras au malade; il nous faut connatre la
situation de ce navire! Je vais compter les degrs  voix haute, vous
m'arrterez par un signe.

L'Amricain remua la tte en signe d'acquiescement.

Voyons, dit Hatteras, il s'agit des degrs de longitude.--Cent cinq?
Non.--Cent six? Cent sept? Cent huit?--C'est bien  l'ouest?

--Oui, fit l'Amricain.

--Continuons.--Cent neuf? Cent dix? Cent douze? Cent quatorze? Cent
seize? Cent dix-huit? Cent dix-neuf? Cent vingt...?

--Oui, rpondit Altamont.

--Cent vingt degrs de longitude? fit Hatteras. Et combien de minutes?
--Je compte...

Hatteras commena au numro un. Au nombre quinze, Altamont lui fit
signe de s'arrter.

Bon! dit Hatteras.--Passons  la latitude. Vous
m'entendez?--Quatre-vingts? Quatre-vingt-un? Quatre-vingt-deux?
Quatre-vingt-trois?

L'Amricain l'arrta du geste.

Bien!--Et les minutes? Cinq? Dix? Quinze? Vingt? Vingt-cinq? Trente?
Trente-cinq?

Nouveau signe d'Altamont, qui sourit faiblement.

Ainsi, reprit Hatteras d'une voix grave, le _Porpoise_ se trouve par
cent vingt degrs et quinze minutes de longitude, et quatre-vingt-trois
degrs et trente-cinq minutes de latitude?

--Oui! fit une dernire fois l'Amricain en retombant sans mouvement
dans les bras du docteur?

Cet effort l'avait bris.

Mes amis, s'cria Hatteras, vous voyez bien que le salut est au nord,
toujours au nord! Nous serons sauvs!

Mais, aprs ces premires paroles de joie, Hatteras parut subitement
frapp d'une ide terrible. Sa figure s'altra, et il se sentit mordre
au coeur par le serpent de la jalousie.

Un autre, un Amricain, l'avait dpass de trois degrs sur la route
du ple! Pourquoi? Dans quel but?




CHAPITRE III

DIX-SEPT JOURS DE MARCHE


Cet incident nouveau, ces premires paroles prononces par Altamont,
avaient compltement chang la situation des naufrags; auparavant,
ils se trouvaient hors de tout secours possible, sans espoir srieux
de gagner la mer de Baffin, menacs de manquer de vivres pendant une
route trop longue pour leurs corps fatigus, et maintenant,  moins de
quatre cents milles[1] de leur maison de neige, un navire existait qui
leur offrait de vastes ressources, et peut-tre les moyens de
continuer leur audacieuse marche vers le ple. Hatteras, le docteur,
Johnson, Bell se reprirent  esprer, aprs avoir t si prs du
dsespoir; ce fut de la joie, presque du dlire.

  [1]  Cent soixante lieues.

Mais les renseignements d'Altamont taient encore incomplets, et aprs
quelques minutes de repos, le docteur reprit avec lui cette prcieuse
conversation; il lui prsenta ses questions sous une forme qui ne
demandait pour toute rponse qu'un simple signe de tte, ou un
mouvement des yeux.

Bientt il sut que le _Porpoise_ tait un trois-mts amricain, de New
York, naufrag au milieu des glaces, avec des vivres et des
combustibles en grande quantit; quoique couch sur le flanc, il
devait avoir rsist, et il serait possible de sauver sa cargaison.

Altamont et son quipage l'avaient abandonn depuis deux mois,
emmenant la chaloupe sur un traneau; ils voulaient gagner le dtroit
de Smith, atteindre quelque baleinier, et se faire rapatrier en
Amrique; mais peu  peu les fatigues, les maladies frapprent ces
infortuns, et ils tombrent un  un sur la route. Enfin, le capitaine
et deux matelots restrent seuls d'un quipage de trente hommes, et si
lui, Altamont, survivait, c'tait vritablement par un miracle de la
Providence.

Hatteras voulut savoir de l'Amricain pourquoi le _Porpoise_ se
trouvait engag sous une latitude aussi leve.

Altamont fit comprendre qu'il avait t entran par les glaces sans
pouvoir leur rsister.

Hatteras, anxieux, l'interrogea sur le but de son voyage.

Altamont prtendit avoir tent de franchir le passage du nord-ouest.

Hatteras n'insista pas davantage, et ne posa plus aucune question de
ce genre.

Le docteur prit alors la parole:

Maintenant, dit-il, tous nos efforts doivent tendre  retrouver le
_Porpoise_; au lieu de nous aventurer vers la mer de Baffin, nous
pouvons gagner par une route moins longue d'un tiers un navire qui
nous offrira toutes les ressources ncessaires  un hivernage.

--Il n'y a pas d'autre parti  prendre, rpondit Bell.

--J'ajouterai, dit le matre d'quipage, que nous ne devons pas perdre
un instant; il faut calculer la dure de notre voyage sur la dure de
nos provisions, contrairement  ce qui se fait gnralement, et nous
mettre en route au plus tt.

--Vous avez raison, Johnson, rpondit le docteur; en partant demain,
mardi 26 fvrier, nous devons arriver le 15 mars au _Porpoise_, sous
peine de mourir de faim. Qu'en pensez-vous, Hatteras?

--Faisons nos prparatifs immdiatement, dit le capitaine, et partons.
Peut-tre la route sera-t-elle plus longue que nous ne le supposons.

--Pourquoi cela? rpliqua le docteur. Cet homme parat tre certain de
la situation de son navire.

--Mais, rpondit Hatteras, si le _Porpoise_ a driv sur son champ de
glace, comme a fait le _Forward_?

--En effet, dit le docteur, cela a pu arriver!

Johnson et Bell ne rpliqurent rien  la possibilit d'une drive,
dont eux-mmes ils avaient t victimes.

Mais Altamont, attentif  cette conversation, fit comprendre au
docteur qu'il voulait parler. Celui-ci se rendit au dsir de
l'Amricain, et aprs un grand quart d'heure de circonlocutions et
d'hsitations, il acquit cette certitude que le _Porpoise_, chou
prs d'une cte, ne pouvait pas avoir quitt son lit de rochers.

Cette nouvelle rendit la tranquillit aux quatre Anglais; cependant
elle leur enlevait tout espoir de revenir en Europe,  moins que Bell
ne parvnt  construire un petit navire avec les morceaux du
_Porpoise_. Quoi qu'il en soit, le plus press tait de se rendre sur
le lieu mme du naufrage.

Le docteur fit encore une dernire question  l'Amricain: celui-ci
avait-il rencontr la mer libre sous cette latitude de quatre-vingt-trois
degrs?

Non, rpondit Altamont.

La conversation en resta l. Aussitt les prparatifs de dpart furent
commencs; Bell et Johnson s'occuprent d'abord du traneau; il avait
besoin d'une rparation complte; le bois ne manquant pas, ses
montants furent tablis d'une faon plus solide; on profitait de
l'exprience acquise pendant l'excursion au sud; on savait le ct
faible de ce mode de transport, et comme il fallait compter sur des
neiges abondantes et paisses, les chssis de glissage furent
rehausss.

A l'intrieur, Bell disposa une sorte de couchette recouverte par la
toile de la tente et destine  l'Amricain; les provisions,
malheureusement peu considrables, ne devaient pas accrotre beaucoup
le poids du traneau; mais en revanche, on complta la charge avec
tout le bois que l'on put emporter.

Le docteur, en arrangeant les provisions, les inventoria avec la plus
scrupuleuse exactitude; de ses calculs il rsulta que chaque voyageur
devait se rduire  trois quarts de ration pour un voyage de trois
semaines. On rserva ration entire aux quatre chiens d'attelage. Si
Duk tirait avec eux, il aurait droit  sa ration complte.

Ces prparatifs furent interrompus par le besoin de sommeil et de
repos qui se fit imprieusement sentir ds sept heures du soir; mais,
avant de se coucher, les naufrags se runirent autour du pole, dans
lequel on n'pargna pas le combustible; les pauvres gens se donnaient
un luxe de chaleur auquel ils n'taient plus habitus depuis
longtemps; du pemmican, quelques biscuits et plusieurs tasses de caf
ne tardrent pas  les mettre en belle humeur, de compte  demi avec
l'esprance qui leur revenait si vite et de si loin.

A sept heures du matin, les travaux furent repris, et se trouvrent
entirement termins vers les trois heures du soir.

L'obscurit se taisait dj; le soleil avait reparu au-dessus de
l'horizon depuis le 31 janvier, mais il ne donnait encore qu'une
lumire faible et courte; heureusement, la lune devait se lever  six
heures et demie, et, par ce ciel pur, ses rayons suffiraient 
clairer la route. La temprature, qui s'abaissait sensiblement depuis
quelques jours, atteignit enfin trente-trois degrs au-dessous de zro
(--37 centigrades).

Le moment du dpart arriva. Altamont accueillit avec joie l'ide de se
mettre en route, bien que les cahots dussent accrotre ses
souffrances; il avait fait comprendre au docteur que celui-ci
trouverait  bord du _Porpoise_ les antiscorbutiques si ncessaires 
sa gurison.

On le transporta donc sur le traneau; il y fut install aussi
commodment que possible; les chiens, y compris Duk, furent attels;
les voyageurs jetrent alors un dernier regard sur ce lit de glace, o
fut le _Forward_. Les traits d'Hatteras parurent empreints un instant
d'une violente pense de colre, mais il redevint matre de lui-mme,
et la petite troupe, par un temps trs sec, s'enfona dans la brume du
nord-nord-ouest.

Chacun reprit sa place accoutume, Bell en tte, indiquant la route,
le docteur et le matre d'quipage aux cts du traneau, veillant et
poussant au besoin, Hatteras  l'arrire, rectifiant la route et
maintenant l'quipage dans la ligne de Bell.

La marche fut assez rapide; par cette temprature trs basse, la glace
offrait une duret et un poli favorables au glissage; les cinq chiens
enlevaient facilement cette charge, qui ne dpassait pas neuf cents
livres. Cependant hommes et btes s'essoufflaient rapidement et durent
s'arrter souvent pour reprendre haleine.

Vers les sept heures du soir, la lune dgagea son disque rougetre des
brumes de l'horizon. Ses calmes rayons se firent jour  travers
l'atmosphre et jetrent quelque clat que les glaces rflchirent
avec puret; l'ice-field prsentait vers le nord-ouest une immense
plaine blanche d'une horizontalit parfaite. Pas un pack, pas un
hummock. Cette partie de la mer semblait s'tre glace tranquillement
comme un lac paisible.

C'tait un immense dsert, plat et monotone.

Telle est l'impression que ce spectacle fit natre dans l'esprit du
docteur, et il la communiqua  son compagnon.

Vous avez raison, monsieur Clawbonny, rpondit Johnson; c'est un
dsert, mais nous n'avons pas la crainte d'y mourir de soif!

--Avantage vident, reprit le docteur; cependant cette immensit me
prouve une chose: c'est que nous devons tre fort loigns de toute
terre; en gnral, l'approche des ctes est signale par une multitude
de montagnes de glaces, et pas un iceberg n'est visible autour de
nous.

--L'horizon est fort restreint par la brume, rpondit Johnson.

--Sans doute, mais depuis notre dpart nous avons foul un champ plat
qui menace de ne pas finir.

--Savez-vous, monsieur Clawbonny, que c'est une dangereuse promenade
que la ntre? On s'y habitue, on n'y pense pas, mais enfin, cette
surface glace sur laquelle nous marchons ainsi recouvre des gouffres
sans fond!

--Vous avez raison, mon ami, mais nous n'avons pas  craindre d'tre
engloutis; la rsistance de cette blanche corce par ces froids de
trente-trois degrs est considrable! Remarquez qu'elle tend de plus
en plus  s'accrotre, car, sous ces latitudes, la neige tombe neuf
jours sur dix, mme en avril, mme en mai, mme en juin, et j'estime
que sa plus forte paisseur ne doit pas tre loigne de mesurer
trente ou quarante pieds.

--Cela est rassurant, rpondit Johnson.

--En effet, nous ne sommes pas comme ces patineurs de la
Serpentine-river[1] qui craignent  chaque instant de sentir le sol
fragile manquer sous leurs pas: nous n'avons pas un pareil danger 
redouter.

  [1]  Rivire de Hyde-Park,  Londres.

--Connat-on la force de rsistance de la glace? demanda le vieux
marin, toujours avide de s'instruire dans la compagnie du docteur.

--Parfaitement, rpondit ce dernier; qu'ignore-t-on maintenant de ce
qui peut se mesurer dans le monde, sauf l'ambition humaine! N'est-ce
pas elle, en effet, qui nous prcipite vers ce ple boral que l'homme
veut enfin connatre? Mais, pour en revenir  votre question, voici ce
que je puis vous rpondre. A l'paisseur de deux pouces, la glace
supporte un homme;  l'paisseur de trois pouces et demi, un cheval et
son cavalier;  cinq pouces, une pice de huit;  huit pouces, de
l'artillerie de campagne tout attele, et enfin,  dix pouces, une
arme, une foule innombrable! O nous marchons en ce moment, on
btirait la douane de Liverpool ou le palais du parlement de Londres.

--On a de la peine  concevoir une pareille rsistance, dit Johnson;
mais tout  l'heure, monsieur Clawbonny, vous parliez de la neige qui
tombe neuf jours sur dix en moyenne dans ces contres; c'est un fait
vident; aussi je ne le conteste pas; mais d'o vient toute cette
neige, car, les mers tant prises, je ne vois pas trop comment elles
peuvent donner naissance  cette immense quantit de vapeur qui forme
les nuages.

--Votre observation est juste, Johnson: aussi, suivant moi, la plus
grande partie de la neige ou de la pluie que nous recevons dans ces
rgions polaires est faite de l'eau des mers des zones tempres; il y
a tel flocon qui, simple goutte d'eau d'un fleuve de l'Europe, s'est
lev dans l'air sous forme de vapeur, s'est form en nuage, et est
enfin venu se condenser jusqu'ici: il n'est donc pas impossible qu'en
la buvant, cette neige, nous nous dsaltrions aux fleuves mmes de
notre pays.

--C'est toujours cela, rpondit le matre d'quipage.

En ce moment, la voix d'Hatteras, rectifiant les erreurs de la route,
se fit entendre et interrompit la conversation. La brume s'paisissait
et rendait la ligne droite difficile  garder.

Enfin la petite troupe s'arrta vers les huit heures du soir, aprs
avoir franchi quinze milles; le temps se maintenait au sec; la tente
fut dresse; on alluma le pole; on soupa, et la nuit se passa
paisiblement.

Hatteras et ses compagnons taient rellement favoriss par le temps.
Leur voyage se fit sans difficults pendant les jours suivants,
quoique le froid devnt extrmement violent et que le mercure demeurt
gel dans le thermomtre. Si le vent s'en ft ml, pas un des
voyageurs n'et pu supporter une semblable temprature. Le docteur
constata dans cette occasion la justesse des observations de Parry,
pendant son excursion  l'le Melville. Ce clbre marin rapporte
qu'un homme convenablement vtu peut se promener impunment  l'air
libre par les grands froids, pourvu que l'atmosphre soit tranquille;
mais, ds que le plus lger vent vient  souffler, on prouve  la
figure une douleur cuisante et un mal de tte d'une violence extrme
qui bientt est suivi de mort. Le docteur ne laissait donc pas d'tre
inquiet, car un simple coup de vent les et tous glacs jusqu' la
moelle des os.

Le 5 mars, il fut tmoin d'un phnomne particulier  cette latitude:
le ciel tant parfaitement serein et brillant d'toiles, une neige
paisse vint  tomber sans qu'il y et apparence de nuage; les
constellations resplendissaient  travers les flocons qui s'abattaient
sur le champ de glace avec une lgante rgularit. Cette neige dura
deux heures environ, et s'arrta sans que le docteur et trouv une
explication suffisante de sa chute.

Le dernier quartier de la lune s'tait alors vanoui; l'obscurit
restait profonde pendant dix-sept heures sur vingt-quatre; les
voyageurs durent se lier entre eux au moyen d'une longue corde, afin
de ne pas se sparer les uns des autres; la rectitude de la route
devenait presque impossible  garder.

Cependant, ces hommes courageux, quoique soutenus par une volont de
fer, commenaient  se fatiguer; les haltes devenaient plus
frquentes, et pourtant il ne fallait pas perdre une heure, car les
provisions diminuaient sensiblement.

Hatteras relevait souvent la position  l'aide d'observations lunaires
et stellaires. En voyant les jours se succder et le but du voyage
fuir indfiniment, il se demandait parfois si le _Porpoise_ existait
rellement, si cet Amricain n'avait pas le cerveau drang par les
souffrances, ou mme si, par haine des Anglais, et se voyant perdu
sans ressource, il ne voulait pas les entraner avec lui  une mort
certaine.

Il communiqua ses suppositions au docteur; celui-ci les rejeta
absolument, mais il comprit qu'une fcheuse rivalit existait dj
entre le capitaine anglais et le capitaine amricain.

Ce seront deux hommes difficiles  maintenir en bonne relation, se
dit-il.

Le 14 mars, aprs seize jours de marche, les voyageurs ne se
trouvaient encore qu'au quatre-vingt-deuxime degr de latitude; leurs
forces taient puises, et ils taient encore  cent milles du
navire; pour surcrot de souffrances, il fallut rduire les hommes au
quart de ration, pour conserver aux chiens leur ration entire.

On ne pouvait malheureusement pas compter sur les ressources de la
chasse, car il ne restait plus alors que sept charges de poudre et six
balles; en vain avait-on tir sur quelques livres blancs et des
renards, trs rares d'ailleurs: aucun d'eux ne fut atteint.

Cependant, le vendredi 13, le docteur fut assez heureux pour
surprendre un phoque tendu sur la glace; il le blessa de plusieurs
balles; l'animal, ne pouvant s'chapper par son trou dj ferm, fut
bientt pris et assomm: il tait de forte taille; Johnson le dpea
adroitement, mais l'extrme maigreur de cet amphibie offrit peu de
profit  des gens qui ne pouvaient se rsoudre  boire son huile,  la
manire des Esquimaux.

Cependant, le docteur essaya courageusement d'absorber cette visqueuse
liqueur: malgr sa bonne volont, il ne put y parvenir. Il conserva la
peau de l'animal, sans trop savoir pourquoi, par instinct de chasseur,
et la chargea sur le traneau.

Le lendemain, 16, on aperut quelques icebergs et des monticules de
glace  l'horizon. tait-ce l'indice d'une cte prochaine, ou
seulement un bouleversement de l'ice-field? Il tait difficile de
savoir  quoi s'en tenir.

Arrivs  l'un de ces hummocks, les voyageurs en profitrent pour s'y
creuser une retraite plus confortable que la tente,  l'aide du
couteau  neige[1], et, aprs trois heures d'un travail opinitre, ils
purent s'tendre enfin autour du pole allum.

  [1]  Large coutelas dispos pour tailler les blocs de glace.




CHAPITRE IV

LA DERNIRE CHARGE DE POUDRE


Johnson avait d donner asile dans la maison de glace aux chiens
harasss de fatigue: lorsque la neige tombe abondamment, elle peut
servir de couverture aux animaux, dont elle conserve la chaleur
naturelle. Mais,  l'air, par ces froids secs de quarante degrs, les
pauvres btes eussent t geles en peu de temps.

Johnson, qui faisait un excellent dog driver[1], essaya de nourrir
ses chiens avec cette viande noirtre du phoque que les voyageurs ne
pouvaient absorber, et,  son grand tonnement, l'attelage s'en fit un
vritable rgal; le vieux marin, tout joyeux, apprit cette
particularit au docteur.

  [1]  Dresseur de chiens.

Celui-ci n'en fut aucunement surpris; il savait que dans le nord de
l'Amrique les chevaux font du poisson leur principale nourriture, et
de ce qui suffisait  un cheval herbivore, un chien omnivore pouvait
se contenter  plus forte raison.

Avant de s'endormir, bien que le sommeil devnt une imprieuse
ncessit pour des gens qui s'taient trans pendant quinze milles
sur les glaces, le docteur voulut entretenir ses compagnons de la
situation actuelle, sans en attnuer la gravit.

Nous ne sommes encore qu'au quatre-vingt-deuxime parallle, dit-il,
et les vivres menacent dj de nous manquer!

--C'est une raison pour ne pas perdre un instant, rpondit Hatteras!
Il faut marcher! les plus forts traneront les plus faibles.

--Trouverons-nous seulement un navire  l'endroit indiqu? rpondit
Bell, que les fatigues de la route abattaient malgr lui.

--Pourquoi en douter? rpondit Johnson; le salut de l'Amricain rpond
du ntre.

Le docteur, pour plus de sret, voulut encore interroger de nouveau
Altamont. Celui-ci parlait assez facilement, quoique d'une voix
faible; il confirma tous les dtails prcdemment donns; il rpta
que le navire, chou sur des roches de granit, n'avait pu bouger, et
qu'il se trouvait par 126 15' de longitude et 83 35' de latitude.

Nous ne pouvons douter de cette affirmation, reprit alors le docteur;
la difficult n'est pas de trouver le _Porpoise,_ mais d'y arriver.

--Que reste-t-il de nourriture? demanda Hatteras.

--De quoi vivre pendant trois jours au plus, rpondit le docteur.

--Eh bien, il faut arriver en trois jours! dit nergiquement le
capitaine.

--Il le faut, en effet, reprit le docteur, et si nous russissons,
nous ne devrons pas nous plaindre, car nous aurons t favoriss par
un temps exceptionnel. La neige nous a laiss quinze jours de rpit,
et le traneau a pu glisser facilement sur la glace durcie. Ah! que ne
porte-t-il deux cents livres d'aliments! nos braves chiens auraient eu
facilement raison de cette charge! Enfin, puisqu'il en est autrement,
nous n'y pouvons rien.

--Avec un peu de chance et d'adresse, rpondit Johnson, ne pourrait-on
pas utiliser les quelques charges de poudre qui restent? Si un ours
tombait en notre pouvoir, nous serions approvisionns de nourriture
pour le reste du voyage.

--Sans doute, rpliqua le docteur, mais ces animaux sont rares et
fuyards; et puis, il suffit de songer  l'importance du coup de fusil
pour que l'oeil se trouble et que la main tremble.

--Vous tes pourtant un habile tireur, dit Bell.

--Oui, quand le dner de quatre personnes ne dpend pas de mon
adresse; cependant, vienne l'occasion, je ferai de mon mieux. En
attendant, mes amis, contentons-nous de ce maigre souper de miettes de
pemmican, tchons de dormir, et ds le matin nous reprendrons notre
route.

Quelques instants plus tard, l'excs de la fatigue l'emportant sur
toute autre considration, chacun dormait d'un sommeil assez profond.

Le samedi, de bonne heure, Johnson rveilla ses compagnons; les chiens
furent attels au traneau, et celui-ci reprit sa marche vers le nord.

Le ciel tait magnifique, l'atmosphre d'une extrme puret, la
temprature trs basse; quand le soleil parut au-dessus de l'horizon,
il avait la forme d'une ellipse allonge; son diamtre horizontal, par
suite de la rfraction, semblait tre double de son diamtre vertical;
il lana son faisceau de rayons clairs, mais froids, sur l'immense
plaine glace. Ce retour  la lumire, sinon  la chaleur, faisait
plaisir.

Le docteur, son fusil  la main, s'carta d'un mille ou deux, bravant
le froid et la solitude; avant de s'loigner, il avait mesur
exactement ses munitions; il lui restait quatre charges de poudre
seulement et trois balles, pas davantage. C'tait peu, quand on
considre qu'un animal fort et vivace comme l'ours polaire ne tombe
souvent qu'au dixime ou au douzime coup de fusil.

Aussi l'ambition du brave docteur n'allait-elle pas jusqu' rechercher
un si terrible gibier; quelques livres, deux ou trois renards eussent
fait son affaire et produit un surcrot de provisions trs suffisant.

Mais pendant cette journe, s'il aperut un de ces animaux, ou il ne
put pas l'approcher, ou, tromp par la rfraction, il perdit son coup
de fusil. Cette journe lui cota inutilement une charge de poudre et
une balle.

Ses compagnons, qui avaient tressailli d'espoir  la dtonation de son
arme, le virent revenir la tte basse. Ils ne dirent rien. Le soir, on
se coucha comme d'habitude, aprs avoir mis de ct les deux quarts de
ration rservs pour les deux jours suivants.

Le lendemain, la route parut tre de plus en plus pnible. On ne
marchait pas on se tranait; les chiens avaient dvor jusqu'aux
entrailles du phoque, et ils commenaient  ronger leurs courroies.

Quelques renards passrent au large du traneau, et le docteur, ayant
encore perdu un coup de fusil en les poursuivant, n'osa plus risquer
sa dernire balle et son avant-dernire charge de poudre.

Le soir, on fit halte de meilleure heure; les voyageurs ne pouvaient
plus mettre un pied devant l'autre, et, quoique la route ft claire
par une magnifique aurore borale, ils durent s'arrter.

Ce dernier repas, pris le dimanche soir, sous la tente glace, fut
bien triste. Si le Ciel ne venait pas au secours de ces infortuns,
ils taient perdus.

Hatteras ne parlait pas, Bell ne pensait plus, Johnson rflchissait
sans mot dire, mais le docteur ne se dsesprait pas encore.

Johnson et l'ide de creuser quelques trappes pendant la nuit;
n'ayant pas d'appt  y mettre, il comptait peu sur le succs de son
invention, et il avait raison, car le matin, en allant reconnatre ses
trappes, il vit bien des traces de renards, mais pas un de ces animaux
ne s'tait laiss prendre au pige.

Il revenait donc fort dsappoint, quand il aperut un ours de taille
colossale qui flairait les manations du traneau  moins de cinquante
toises. Le vieux marin eut l'ide que la Providence lui adressait cet
animal inattendu pour le tuer; sans rveiller ses compagnons, il
s'lana sur le fusil du docteur et gagna du ct de l'ours.

Arriv  bonne distance, il le mit en joue; mais, au moment de presser
la dtente, il sentit son bras trembler; ses gros gants de peau le
gnaient. Il les ta rapidement et saisit son fusil d'une main plus
assure.

Soudain, un cri de douleur lui chappa. La peau de ses doigts, brle
par le froid du canon, y restait adhrente, tandis que l'arme tombait
 terre et partait au choc, en lanant sa dernire balle dans
l'espace.

Au bruit de la dtonation, le docteur accourut; il comprit tout. Il
vit l'animal s'enfuir tranquillement; Johnson se dsesprait et ne
pensait plus  ses souffrances.

Je suis une vritable femmelette! s'criait-il, un enfant qui ne sait
pas supporter une douleur! Moi! moi!  mon ge!

Voyons, rentrez, Johnson, lui dit le docteur, vous allez vous faire
geler; tenez, vos mains sont dj blanches; venez! venez!

--Je suis indigne de vos soins, monsieur Clawbonny! rpondait le
matre d'quipage. Laissez-moi!

--Mais venez donc, entt! venez donc! il sera bientt trop tard!

Et le docteur, entranant le vieux marin sous la tente lui fit mettre
les deux mains dans une jatte d'eau que la chaleur du pole avait
maintenue liquide, quoique froide; mais  peine les mains de Johnson y
furent-elles plonges que l'eau se congela immdiatement  leur
contact.

Vous le voyez, dit le docteur, il tait temps de rentrer, sans quoi
j'aurais t oblig d'en venir  l'amputation.

Grce  ses soins, tout danger disparut au bout d'une heure, mais non
sans peine, et il fallut des frictions ritres pour rappeler la
circulation du sang dans les doigts du vieux marin. Le docteur lui
recommanda surtout d'loigner ses mains du pole, dont la chaleur et
amen de graves accidents.

Ce matin-l, on dut se priver de djeuner; du pemmican, de la viande
sale, il ne restait rien. Pas une miette de biscuit;  peine une
demi-livre de caf; il fallut se contenter de cette boisson brlante,
et on se remit en marche.

Plus de ressources! dit Bell  Johnson, avec un indicible accent de
dsespoir.

--Ayons confiance en Dieu, dit le vieux marin; il est tout-puissant
pour nous sauver!

--Ah! ce capitaine Hatteras! reprit Bell, il a pu revenir de ses
premires expditions, l'insens! mais de celle-ci il ne reviendra
jamais, et nous ne reverrons plus notre pays!

--Courage, Bell! J'avoue que le capitaine est un homme audacieux, mais
auprs de lui il se rencontre un autre homme habile en expdients.

--Le docteur Clawbonny? dit Bell.

--Lui-mme! rpondit Johnson.

--Que peut-il dans une situation pareille? rpliqua Bell en haussant
les paules. Changera-t-il ces glaons en morceaux de viande? Est-ce
un dieu, pour faire des miracles?

--Qui sait! rpondit le matre d'quipage aux doutes de son compagnon.
J'ai confiance en lui.

Bell hocha la tte et retomba dans ce mutisme complet pendant lequel
il ne pensait mme plus.

Cette journe fut de trois milles  peine: le soir, on ne mangea pas;
les chiens menaaient de se dvorer entre eux: les hommes ressentaient
avec violence les douleurs de la faim.

On ne vit pas un seul animal. D'ailleurs,  quoi bon? on ne pouvait
chasser au couteau. Seulement Johnson crut reconnatre,  un mille
sous le vent, l'ours gigantesque qui suivait la malheureuse troupe.

Il nous guette! pensa-t-il: il voit en nous une proie assure!

Mais Johnson ne dit rien  ses compagnons: le soir, on lit la halte
habituelle, et le souper ne se composa que de caf. Les infortuns
sentaient leurs veux devenir hagards, leur cerveau se prendre, et,
torturs par la faim, ils ne pouvaient trouver une heure de sommeil;
des rves tranges et des plus douloureux s'emparaient de leur esprit.

Sous une latitude o le corps demande imprieusement  se rconforter,
les malheureux n'avaient pas mang depuis trente-six heures, quand le
matin du mardi arriva. Cependant, anims par un courage, une volont
surhumaine, ils reprirent leur route, poussant le traneau que les
chiens ne pouvaient tirer.

Au bout de deux heures, ils tombrent puiss.

Hatteras voulait aller plus loin encore. Lui, toujours nergique, il
employa les supplications, les prires, pour dcider ses compagnons 
se relever: c'tait demander l'impossible!

Alors, aid de Johnson, il tailla une maison de glace dans un iceberg.
Ces deux hommes, travaillant ainsi, avaient l'air de creuser leur
tombe.

Je veux bien mourir de faim, disait Hatteras, mais non de froid.

Aprs de cruelles fatigues, la maison fut prte, et toute la troupe
s'y blottit.

Ainsi se passa la journe. Le soir, pendant que ses compagnons
demeuraient sans mouvement, Johnson eut une sorte d'hallucination; il
rva d'ours gigantesque.

Ce mot, souvent rpt par lui, attira l'attention du docteur, qui,
tir de son engourdissement, demanda au vieux marin pourquoi il
parlait d'ours, et de quel ours il s'agissait.

L'ours qui nous suit, rpondit Johnson.

--L'ours qui nous suit? rpta le docteur.

--Oui, depuis deux jours!

--Depuis deux jours! Vous l'avez vu?

--Oui, il se tient  un mille sous le vent.

--Et vous ne m'avez pas prvenu, Johnson?

--A quoi bon?

--C'est juste, fit le docteur; nous n'avons pas une seule balle  lui
envoyer.

--Ni mme un lingot, un morceau de fer, un clou quelconque! rpondit
le vieux marin.

Le docteur se tut et se prit  rflchir. Bientt il dit au matre
d'quipage:

Vous tes certain que cet animal nous suit?

--Oui, monsieur Clawbonny. il compte sur un repas de chair humaine! il
sait que nous ne pouvons pas lui chapper!

--Johnson! fit le docteur, mu de l'accent dsespr de son compagnon.

--Sa nourriture est assure,  lui! rpliqua le malheureux, que le
dlire prenait; il doit tre affam, et je ne sais pas pourquoi nous
le faisons attendre!

--Johnson, calmez-vous!

--Non, monsieur Clawbonny; puisque nous devons y passer, pourquoi
prolonger les souffrances de cet animal? Il a faim comme nous; il n'a
pas de phoque  dvorer! Le Ciel lui envoie des hommes! eh bien, tant
mieux pour lui!

Le vieux Johnson devenait fou; il voulait quitter la maison de glace.
Le docteur eut beaucoup de peine  le contenir, et, s'il y parvint, ce
fut moins par la force que parce qu'il pronona les paroles suivantes
avec un accent de profonde conviction:

Demain, dit-il, je tuerai cet ours!

--Demain! fit Johnson, qui semblait sortir d'un mauvais rve.

--Demain!

--Vous n'avez pas de balle!

--J'en ferai.

--Vous n'avez pas de plomb!

--Non, mais j'ai du mercure!

Et, cela dit, le docteur prit le thermomtre; il marquait 
l'intrieur cinquante degrs au-dessus de zro (+ 10 centigrades). Le
docteur sortit, plaa l'instrument sur un glaon et rentra bientt. La
temprature extrieure tait de cinquante degrs au-dessous de zro
(-47 centigrades).

A demain, dit-il au vieux marin; dormez, et attendons le lever du
soleil.

La nuit se passa dans les souffrances de la faim; seul, le matre
d'quipage et le docteur purent les temprer par un peu d'espoir.

Le lendemain, aux premiers rayons du jour, le docteur, suivi de
Johnson, se prcipita dehors et courut au thermomtre; tout le mercure
s'tait rfugi dans la cuvette, sous la forme d'un cylindre compact.
Le docteur brisa l'instrument et en retira de ses doigts, prudemment
gants, un vritable morceau de mtal trs peu mallable et d'une
grande duret. C'tait un vrai lingot.

Ah! monsieur Clawbonny, s'cria le matre d'quipage, voil qui est
merveilleux! Vous tes un fier homme!

--Non, mon ami, rpondit le docteur, je suis seulement un homme dou
d'une bonne mmoire et qui a beaucoup lu.

--Que voulez-vous dire?

--Je me suis souvenu  propos d'un fait relat par le capitaine Ross
dans la relation de son voyage: il dit avoir perc une planche d'un
pouce d'paisseur avec un fusil charg d'une balle de mercure gel; si
j'avais eu de l'huile  ma disposition, c'et t presque la mme
chose, car il raconte galement qu'une balle d'huile d'amande douce,
tire contre un poteau, le fendit et rebondit  terre sans avoir t
casse.

--Cela n'est pas croyable!

--Mais cela est, Johnson; voici donc un morceau de mtal qui peut nous
sauver la vie; laissons-le  l'air avant de nous en servir, et voyons
si l'ours ne nous a pas abandonns.

En ce moment, Hatteras sortit de la hutte; le docteur lui montra le
lingot et lui fit part de son projet; le capitaine lui serra la main,
et les trois chasseurs se mirent  observer l'horizon.

Le temps tait clair. Hatteras, s'tant port en avant de ses
compagnons dcouvrit l'ours  moins de six cents toises.

L'animal, assis sur son derrire, balanait tranquillement la tte, en
aspirant les manations de ces htes inaccoutums.

Le voil! s'cria le capitaine.

--Silence! fit le docteur.

Mais l'norme quadrupde, lorsqu'il aperut les chasseurs, ne bougea
pas. Il les regardait sans frayeur ni colre. Cependant il devait tre
fort difficile de l'approcher.

Mes amis, dit Hatteras, il ne s'agit pas ici d'un vain plaisir, mais
de notre existence  sauver. Agissons en hommes prudents.

--Oui, rpondit le docteur, nous n'avons qu'un seul coup de fusil 
notre disposition. Il ne faut pas manquer l'animal; s'il s'enfuyait,
il serait perdu pour nous, car il dpasse un lvrier  la course.

--Eh bien, il faut aller droit  lui, rpondit Johnson; on risque sa
vie! qu'importe? je demande  risquer la mienne.

--Ce sera moi! s'cria le docteur.

--Moi! rpondit simplement Hatteras.

--Mais, s'cria Johnson, n'tes-vous pas plus utile au salut de tous
qu'un vieux bonhomme de mon ge?

--Non, Johnson, reprit le capitaine, laissez-moi faire; je ne
risquerai pas ma vie plus qu'il ne faudra; il sera possible, au
surplus, que je vous appelle  mon aide.

--Hatteras, demanda le docteur, allez-vous donc marcher vers cet ours?

--Si j'tais certain de l'abattre, dt-il m'ouvrir le crne, je le
ferais, docteur, mais  mon approche il pourrait s'enfuir. C'est un
tre plein de ruse; tchons d'tre plus russ que lui.

--Que comptez-vous faire?

--M'avancer jusqu' dix pas sans qu'il souponne ma prsence.

--Et comment cela?

--Mon moyen est hasardeux, mais simple. Vous avez conserv la peau du
phoque que vous avez tu?

--Elle est sur le traneau.

--Bien! regagnons notre maison de glace, pendant que Johnson restera
en observation.

Le matre d'quipage se glissa derrire un hummock qui le drobait
entirement  la vue de l'ours.

Celui-ci, toujours  la mme place, continuait ses singuliers
balancements en reniflant l'air.




CHAPITRE V

LE PHOQUE ET L'OURS


Hatteras et le docteur rentrrent dans la maison.

Vous savez, dit le premier, que les ours du ple chassent les
phoques, dont ils font principalement leur nourriture. Ils les
guettent au bord des crevasses pendant des journes entires et les
touffent dans leurs pattes ds qu'ils apparaissent  la surface des
glaces. Un ours ne peut donc s'effrayer de la prsence d'un phoque. Au
contraire.

--Je crois comprendre votre projet, dit le docteur; il est dangereux.

--Mais il offre des chances de succs, rpondit le capitaine: il faut
donc l'employer. Je vais revtir cette peau de phoque et me glisser
sur le champ de glace. Ne perdons pas de temps. Chargez votre fusil et
donnez-le moi.

Le docteur n'avait rien  rpondre: il et fait lui-mme ce que son
compagnon allait tenter; il quitta la maison, en emportant deux
haches, l'une pour Johnson, l'autre pour lui; puis, accompagn
d'Hatteras, il se dirigea vers le traneau.

L, Hatteras fit sa toilette de phoque et se glissa dans cette peau,
qui le couvrait presque tout entier.

Pendant ce temps, le docteur chargea son fusil avec sa dernire charge
de poudre, puis il glissa dans le canon le lingot de mercure qui
avait la duret du fer et la pesanteur du plomb. Cela fait, il remit
l'arme  Hatteras, qui la fit disparatre sous la peau du phoque.

Allez, dit-il au docteur, rejoignez Johnson; je vais attendre
quelques instants pour drouter mon adversaire.

--Courage, Hatteras! dit le docteur.

--Soyez tranquille, et surtout ne vous montrez pas avant mon coup de
feu.

Le docteur gagna rapidement l'hummock derrire lequel se tenait
Johnson.

Eh bien? dit celui-ci.

--Eh bien, attendons! Hatteras se dvoue pour nous sauver.

Le docteur tait mu; il regarda l'ours, qui donnait des signes d'une
agitation plus violente, comme s'il se ft senti menac d'un danger
prochain.

Au bout d'un quart d'heure, le phoque rampait sur la glace; il avait
fait un dtour  l'abri des gros blocs pour mieux tromper l'ours; il
se trouvait alors  cinquante toises de lui. Celui-ci l'aperut et se
ramassa sur lui-mme, cherchant pour ainsi dire  se drober.

Hatteras imitait avec une profonde habilet les mouvements du phoque,
et, s'il n'et t prvenu, le docteur s'y ft certainement laiss
prendre.

C'est cela! c'est bien cela! disait Johnson  voix basse.

L'amphibie, tout en gagnant du ct de l'animal, ne semblait pas
l'apercevoir: il paraissait chercher une crevasse pour se replonger
dans son lment.

L'ours, de son ct, tournant les glaons, se dirigeait vers lui avec
une prudence extrme; ses yeux enflamms respiraient la plus ardente
convoitise; depuis un mois, deux mois peut-tre, il jenait, et le
hasard lui envoyait une proie assure.

Le phoque ne fut bientt plus qu' dix pas de son ennemi; celui-ci se
dveloppa tout d'un coup, fit un bond gigantesque, et, stupfait,
pouvant, s'arrta  trois pas d'Hatteras, qui, rejetant en arrire
sa peau de phoque, un genou en terre, le visait au coeur.

Le coup partit, et l'ours roula sur la glace.

En avant! en avant! s'cria le docteur.

Et, suivi de Johnson, il se prcipita sur le thtre du combat.

L'norme bte s'tait redresse, frappant l'air d'une patte, tandis
que de l'autre elle arrachait une poigne de neige dont elle bouchait
sa blessure.

Hatteras n'avait pas bronch: il attendait, son couteau  la main.
Mais il avait bien vis, et frapp d'une balle sre, avec une main qui
ne tremblait pas; avant l'arrive de ses compagnons, son couteau tait
plong tout entier dans la gorge de l'animal, qui tombait pour ne plus
se relever.

Victoire! s'cria Johnson.

--Hurrah! Hatteras! hurrah! fit le docteur.

Hatteras, nullement mu, regardait le corps gigantesque en se croisant
les bras.

A mon tour d'agir, dit Johnson; c'est bien d'avoir abattu ce gibier,
mais il ne faut pas attendre que le froid l'ait durci comme une
pierre; nos dents et nos couteaux n'y pourraient rien ensuite.

Johnson alors commena par corcher cette bte monstrueuse dont les
dimensions atteignaient presque celles d'un boeuf; elle mesurait neuf
pieds de longueur, sur six pieds de circonfrence; deux normes crocs
longs de trois pouces sortaient de ses gencives.

Johnson l'ouvrit et ne trouva que de l'eau dans son estomac; l'ours
n'avait videmment pas mang depuis longtemps; cependant il tait fort
gras et pesait plus de quinze cents livres; il fut divis en quatre
quartiers, dont chacun donna deux cents livres de viande, et les
chasseurs tranrent toute cette chair jusqu' la maison de neige,
sans oublier le coeur de l'animal, qui, trois heures aprs, battait
encore avec force.

Les compagnons du docteur se seraient volontiers jets sur cette
viande crue, mais celui-ci les retint et demanda le temps de la faire
griller.

Clawbonny, en rentrant dans la maison, avait t frapp du froid qui y
rgnait; il s'approcha du pole et le trouva compltement teint; les
occupations de la matine, les motions mmes, avaient fait oublier 
Johnson ce soin dont il tait habituellement charg.

Le docteur se mit en devoir de rallumer le feu, mais il ne rencontra
pas une seule tincelle parmi les cendres dj refroidies.

Allons, un peu de patience! se dit-il.

Il revint au traneau chercher de l'amadou, et demanda son briquet 
Johnson.

Le pole est teint, lui dit-il.

--C'est de ma faute, rpondit Johnson.

Et il chercha son briquet dans la poche o il avait l'habitude de le
serrer; il fut surpris de ne pas l'y trouver.

Il tta ses autres poches, sans plus de succs; il rentra dans la
maison de neige, retourna en tous sens la couverture sur laquelle il
avait pass la nuit, et ne fut pas plus heureux.

Eh bien? lui criait le docteur.

Johnson revint et regarda ses compagnons.

Le briquet, ne l'avez-vous pas, monsieur Clawbonny? dit-il.

--Non. Johnson.

--Ni vous, capitaine?

--Non, rpondit Hatteras.

--Il a toujours t en votre possession, reprit le docteur.

--Eh bien, je ne l'ai plus... murmura le vieux marin en plissant.

--Plus! s'cria le docteur, qui ne put s'empcher de tressaillir.

Il n'existait pas d'autre briquet, et cette perte pouvait amener des
consquences terribles.

Cherchez bien, Johnson, dit le docteur.

Celui-ci courut vers le glaon derrire lequel il avait guett l'ours,
puis au lieu mme du combat o il l'avait dpec; mais il ne trouva
rien. Il revint dsespr. Hatteras le regarda sans lui faire un seul
reproche.

Cela est grave, dit-il au docteur.

--Oui, rpondit ce dernier.

--Nous n'avons pas mme un instrument, une lunette dont nous puissions
enlever la lentille pour nous procurer du feu.

--Je le sais, rpondit le docteur, et cela est malheureux, car les
rayons du soleil auraient eu assez de force pour allumer de l'amadou.

--Eh bien, rpondit Hatteras, il faut apaiser notre faim avec cette
viande crue; puis nous reprendrons notre marche, et nous tcherons
d'arriver au navire.

--Oui! disait le docteur, plong dans ses rflexions, oui, cela serait
possible  la rigueur. Pourquoi pas? On pourrait essayer...

--A quoi songez-vous? demanda Hatteras.

--Une ide qui me vient...

--Une ide! s'cria Johnson. Une ide de vous! Nous sommes sauvs
alors!

--Russira-t-elle, rpondit le docteur, c'est une question!

--Quel est votre projet? dit Hatteras.

--Nous n'avons pas de lentille, eh bien, nous en ferons une.

--Comment? demanda Johnson.

--Avec un morceau de glace que nous taillerons.

--Quoi? vous croyez?...

--Pourquoi pas? il s'agit de faire converger les rayons du soleil vers
un foyer commun, et la glace peut nous servir  cela comme le meilleur
cristal.

--Est-il possible? fit Johnson.

--Oui, seulement je prfrerais de la glace d'eau douce  la glace
d'eau sale; elle est plus transparente et plus dure.

--Mais, si je ne me trompe, dit Johnson en indiquant un hummock  cent
pas  peine, ce bloc d'aspect presque noirtre et cette couleur verte
indiquent...

--Vous avez raison; venez, mes amis; prenez votre hache, Johnson.

Les trois hommes se dirigrent vers le bloc signal, qui se trouvait
effectivement form de glace d'eau douce.

Le docteur en fit dtacher un morceau d'un pied de diamtre, et il
commena  le tailler grossirement avec la hache; puis il en rendit
la surface plus gale au moyen de son couteau; enfin il le polit peu 
peu avec sa main, et il obtint bientt une lentille transparente comme
si elle et t faite du plus magnifique cristal.

Alors il revint  l'entre de la maison de neige; l, il prit un
morceau d'amadou et commena son exprience.

Le soleil brillait alors d'un assez vif clat; le docteur exposa sa
lentille de glace aux rayons qu'il rencontra sur l'amadou.

Celui-ci prit feu en quelques secondes.

Hurrah! hurrah! s'cria Johnson, qui ne pouvait en croire ses yeux.
Ah! monsieur Clawbonny! monsieur Clawbonny!

Le vieux marin ne pouvait contenir sa joie; il allait et venait comme
un fou.

Le docteur tait rentr dans la maison; quelques minutes plus tard, le
pole ronflait, et bientt une savoureuse odeur de grillade tirait
Bell de sa torpeur.

On devine combien ce repas fut ft; cependant le docteur conseilla 
ses compagnons de se modrer; il leur prcha d'exemple, et, tout en
mangeant, il reprit la parole.

Nous sommes aujourd'hui dans un jour de bonheur, dit-il; nous avons
des provisions assures pour le reste de notre voyage. Pourtant il ne
faut pas nous endormir dans les dlices de Capoue, et nous ferons bien
de nous remettre en chemin.

--Nous ne devons pas tre loigns de plus de quarante-huit heures du
_Porpoise_, dit Altamont, dont la parole redevenait presque libre.

--J'espre, dit en riant le docteur, que nous y trouverons de quoi
faire du feu?

--Oui, rpondit l'Amricain.

--Car, si ma lentille de glace est bonne, reprit le docteur, elle
laisserait  dsirer les jours o il n'y a pas de soleil, et ces
jours-l sont nombreux  moins de quatre degrs du ple!

--En effet, rpondit Altamont avec un soupir;  moins de quatre
degrs! mon navire est all l, o jamais btiment ne s'tait aventur
avant lui!

--En route! commanda Hatteras d'une voix brve.

--En route! rpta le docteur en jetant un regard inquiet sur les
deux capitaines.

Les forces des voyageurs s'taient promptement refaites; les chiens
avaient eu large part des dbris de l'ours, et l'on reprit rapidement
le chemin du nord.

Pendant la route, le docteur voulut tirer d'Altamont quelques
claircissements sur les raisons qui l'avaient amen si loin, mais
l'Amricain rpondit vasivement.

Deux hommes  surveiller, dit le docteur  l'oreille du vieux matre
d'quipage.

--Oui! rpondit Johnson.

--Hatteras n'adresse jamais la parole  l'Amricain, et celui-ci
parat peu dispos  se montrer reconnaissant! Heureusement, je suis
l.

--Monsieur Clawbonny, rpondit Johnson, depuis que ce Yankee revient 
la vie, sa physionomie ne me va pas beaucoup.

--Ou je me trompe fort, rpondit le docteur, ou il doit souponner les
projets d'Hatteras!

--Croyez-vous donc que cet tranger ait eu les mmes desseins que lui?

--Qui sait, Johnson? Les Amricains sont hardis et audacieux; ce qu'un
Anglais a voulu faire, un Amricain a pu le tenter aussi!

--Vous pensez qu'Altamont?...

--Je ne pense rien, rpondit le docteur, mais la situation de son
btiment sur la route du ple donne  rflchir.

--Cependant, Altamont dit avoir t entran malgr lui!

--Il le dit! oui, mais j'ai cru surprendre un singulier sourire sur
ses lvres.

--Diable! monsieur Clawbonny, ce serait une fcheuse circonstance
qu'une rivalit entre deux hommes de cette trempe.

--Fasse le Ciel que je me trompe, Johnson, car cette situation
pourrait amener des complications graves, sinon une catastrophe!

--J'espre qu'Altamont n'oubliera pas que nous lui avons sauv la vie!

--Ne va-t-il pas sauver la ntre  son tour? J'avoue que sans nous il
n'existerait plus; mais sans lui, sans son navire, sans ces ressources
qu'il contient, que deviendrions-nous?

--Enfin, monsieur Clawbonny, vous tes l, et j'espre qu'avec votre
aide tout ira bien.

--Je l'espre aussi, Johnson.

Le voyage se poursuivit sans incident; la viande d'ours ne manquait
pas, et on en fit des repas copieux; il rgnait mme une certaine
bonne humeur dans la petite troupe, grce aux saillies du docteur et 
son aimable philosophie; ce digne homme trouvait toujours dans son
bissac de savant quelque enseignement  tirer des faits et des choses.
Sa sant continuait d'tre bonne; il n'avait pas trop maigri, malgr
les fatigues et les privations; ses amis de Liverpool l'eussent
reconnu sans peine, surtout  sa belle et inaltrable humeur.

Pendant la matine du samedi, la nature de l'immense plaine de glace
vint  se modifier sensiblement; les glaons convulsionns, les packs
plus frquents, les hummocks entasss dmontraient que l'ice-field
subissait une grande pression; videmment, quelque continent inconnu,
quelque le nouvelle, en rtrcissant les passes, avait d produire ce
bouleversement. Des blocs de glace d'eau douce, plus frquents et plus
considrables, indiquaient une cte prochaine.

Il existait donc  peu de distance une terre nouvelle, et le docteur
brlait du dsir d'en enrichir les cartes de l'hmisphre boral. On
ne peut se figurer ce plaisir de relever des ctes inconnues et d'en
former le trac de la pointe du crayon; c'tait le but du docteur, si
celui d'Hatteras tait de fouler de son pied le ple mme, et il se
rjouissait d'avance en songeant aux noms dont il baptiserait les
mers, les dtroits, les baies, les moindres sinuosits de ces nouveaux
continents. Certes, dans cette glorieuse nomenclature, il n'omettait
ni ses compagnons, ni ses amis, ni Sa Gracieuse Majest, ni la
famille royale; mais il ne s'oubliait pas lui-mme, et il entrevoyait
un certain cap Clawbonny avec une lgitime satisfaction.

Ces penses l'occuprent toute la journe. On disposa le campement du
soir, suivant l'habitude, et chacun veilla  tour de rle pendant
cette nuit passe prs de terres inconnues.

Le lendemain, le dimanche, aprs un fort djeuner fourni par les
pattes de l'ours, et qui fut excellent, les voyageurs se dirigrent au
nord, en inclinant un peu vers l'ouest; le chemin devenait plus
difficile; on marchait vite cependant.

Altamont, du haut du traneau, observait l'horizon avec une attention
fbrile; ses compagnons taient en proie  une inquitude
involontaire. Les dernires observations solaires avaient donn pour
latitude exacte 83 35' et pour longitude 120 15'; c'tait la
situation assigne au navire amricain; la question de vie ou de mort
allait donc recevoir sa solution pendant cette journe.

Enfin, vers les deux heures de l'aprs-midi, Altamont, se dressant
tout debout, arrta la petite troupe par un cri retentissant, et,
montrant du doigt une masse blanche que tout autre regard et
confondue avec les icebergs environnants, il s'cria d'une voix forte:

_Le Porpoise!_




CHAPITRE VI

LE PORPOISE


Le 24 mars tait ce jour de grande fte, ce dimanche des Rameaux,
pendant lequel les rues des villages et des villes de l'Europe sont
jonches de fleurs et de feuillage; alors les cloches retentissent
dans les airs et l'atmosphre se remplit de parfums pntrants.

Mais ici, dans ce pays dsol, quelle tristesse! quel silence! Un vent
pre et cuisant, pas une feuille dessche, pas un brin d'herbe!

Et cependant, ce dimanche tait aussi un jour de rjouissance pour les
voyageurs, car ils allaient trouver enfin ces ressources dont la
privation les et condamns  une mort prochaine.

Ils pressrent le pas; les chiens tirrent avec plus d'nergie, Duk
aboya de satisfaction, et la troupe arriva bientt au navire
amricain.

Le _Porpoise_ tait entirement enseveli sous la neige; il n'avait
plus ni mt, ni vergue, ni cordage; tout son grement fut bris 
l'poque du naufrage. Le navire se trouvait encastr dans un lit de
rochers compltement invisibles alors. Le _Porpoise_, couch sur le
flanc par la violence du choc, sa carne entrouverte, paraissait
inhabitable.

C'est ce que le capitaine, le docteur et Johnson reconnurent, aprs
avoir pntr non sans peine  l'intrieur du navire. Il fallut
dblayer plus de quinze pieds de glace pour arriver au grand panneau;
mais,  la joie gnrale, on vit que les animaux, dont le champ
offrait des traces nombreuses, avaient respect le prcieux dpt de
provisions.

Si nous avons ici, dit Johnson, combustible et nourriture assurs,
cette coque ne me parat pas logeable.

--Eh bien, il faut construire une maison de neige, rpondit Hatteras,
et nous installer de notre mieux sur le continent.

--Sans doute, reprit le docteur; mais ne nous pressons pas, et faisons
bien les choses. A la rigueur, on peut se caser provisoirement dans le
navire; pendant ce temps, nous btirons une solide maison, capable de
nous protger contre le froid et les animaux. Je me charge d'en tre
l'architecte, et vous me verrez  l'oeuvre!

--Je ne doute pas de vos talents, monsieur Clawbonny, rpondit
Johnson; installons-nous ici de notre mieux, et nous ferons
l'inventaire de ce que renferme ce navire; malheureusement, je ne vois
ni chaloupe, ni canot, et ces dbris sont en trop mauvais tat pour
nous permettre de construire une embarcation.

--Qui sait? rpondit le docteur; avec le temps et la rflexion, on
fait bien des choses; maintenant, il n'est pas question de naviguer,
mais de se crer une demeure sdentaire: je propose donc de ne pas
former d'autres projets et de faire chaque chose  son heure.

--Cela est sage, rpondit Hatteras; commenons par le plus press.

Les trois compagnons quittrent le navire, revinrent au traneau et
firent part de leurs ides  Bell et  l'Amricain. Bell se dclara
prt  travailler; l'Amricain secoua la tte en apprenant qu'il n'y
avait rien  faire de son navire; mais, comme cette discussion et t
oiseuse en ce moment, on s'en tint au projet de se rfugier d'abord
dans le _Porpoise_ et de construire une vaste habitation sur la cte.

A quatre heures du soir, les cinq voyageurs taient installs tant
bien que mal dans le faux pont; au moyen d'esparres et de dbris de
mts, Bell avait install un plancher  peu prs horizontal; on y
plaa les couchettes durcies par la gele, que la chaleur d'un pole
ramena bientt  leur tat naturel. Altamont, appuy sur le docteur,
put se rendre sans trop de peine au coin qui lui avait t rserv. En
mettant le pied sur son navire, il laissa chapper un soupir de
satisfaction qui ne parut pas de trop bon augure au matre d'quipage.

Il se sent chez lui, pensa le vieux marin, et on dirait qu'il nous
invite!

Le reste de la journe fut consacr au repos. Le temps menaait de
changer, sous l'influence des coups de vent de l'ouest; le thermomtre
plac  l'extrieur marqua vingt-six degrs (-32 centigrades).

En somme, le _Porpoise_ se trouvait plac au-del du ple du froid et
sous une latitude relativement moins glaciale, quoique plus rapproche
du nord.

On acheva, ce jour-l, de manger les restes de l'ours, avec des
biscuits trouvs dans la soute du navire et quelques tasses de th;
puis la fatigue l'emporta, et chacun s'endormit d'un profond sommeil.

Le matin, Hatteras et ses compagnons se rveillrent un peu tard.
Leurs esprits suivaient la pente d'ides nouvelles; l'incertitude du
lendemain ne les proccupait plus; ils ne songeaient qu' s'installer
d'une confortable faon. Ces naufrags se considraient comme des
colons arrivs  leur destination, et, oubliant les souffrances du
voyage, ils ne pensaient plus qu' se crer un avenir supportable.

Ouf! s'cria le docteur en se dtirant les bras, c'est quelque chose
de n'avoir point  se demander o l'on couchera le soir et ce que l'on
mangera le lendemain.

--Commenons par faire l'inventaire du navire, rpondit Johnson.

Le _Porpoise_ avait t parfaitement quip et approvisionn pour une
campagne lointaine.

L'inventaire donna les quantits de provisions suivantes: six mille
cent cinquante livres de farine, de graisse, de raisins secs pour les
poudings; deux mille livres de boeuf et de cochon sal; quinze cents
livres de pemmican; sept cents livres de sucre, autant de chocolat;
une caisse et demie de th, pesant quatre-vingt seize livres: cinq
cents livres de riz; plusieurs barils de fruits et de lgumes
conservs; du lime-juice en abondance, des graines de cochlearia,
d'oseille, de cresson; trois cents gallons de rhum et d'eau-de-vie. La
soute offrait une grande quantit de poudre, de balles et de plomb; le
charbon et le bois se trouvaient en abondance. Le docteur recueillit
avec soin les instruments de physique et de navigation, et mme une
forte pile de Bunsen, qui avait t emporte dans le but de faire des
expriences d'lectricit.

En somme, les approvisionnements de toutes sortes pouvaient suffire 
cinq hommes pendant plus de deux ans,  ration entire. Toute crainte
de mourir de faim ou de froid s'vanouissait.

Voil notre existence assure, dit le docteur au capitaine, et rien
ne nous empchera de remonter jusqu'au ple.

--Jusqu'au ple! rpondit Hatteras en tressaillant.

--Sans doute, reprit le docteur; pendant les mois d't, qui nous
empchera de pousser une reconnaissance  travers les terres?

--A travers les terres, oui! mais  travers les mers?

--Ne peut-on construire une chaloupe avec les planches du _Porpoise_?

--Une chaloupe amricaine, n'est-ce pas? rpondit ddaigneusement
Hatteras, et commande par cet Amricain!

Le docteur comprit la rpugnance du capitaine et ne jugea pas
ncessaire de pousser plus avant cette question. Il changea donc le
sujet de la conversation.

Maintenant que nous savons  quoi nous en tenir sur nos
approvisionnements, reprit-il, il faut construire des magasins pour
eux et une maison pour nous. Les matriaux ne manquent pas, et nous
pouvons nous installer trs commodment. J'espre, Bell, ajouta le
docteur en s'adressant au charpentier, que vous allez vous distinguer,
mon ami; d'ailleurs, je pourrai vous donner quelques bons conseils.

--Je suis prt, monsieur Clawbonny, rpondit Bell; au besoin, je ne
serais pas embarrass de construire, au moyen de ces blocs de glace,
une ville tout entire avec ses maisons et ses rues...

--Eh! il ne nous en faut pas tant; prenons exemple sur les agents de
la Compagnie de la baie d'Hudson: ils construisent des forts qui les
mettent  l'abri des animaux et des Indiens; c'est tout ce qu'il nous
faut; retranchons-nous de notre mieux; d'un ct l'habitation, de
l'autre les magasins, avec une espce de courtine et deux bastions
pour nous couvrir. Je tcherai de me rappeler pour cette circonstance
mes connaissances en castramtation.

--Ma foi! monsieur Clawbonny, dit Johnson, je ne doute pas que nous
ne fassions quelque chose de beau sous votre direction.

--Eh bien, mes amis, il faut d'abord choisir notre emplacement; un bon
ingnieur doit avant tout reconnatre son terrain. Venez-vous,
Hatteras?

--Je m'en rapporte  vous, docteur, rpondit le capitaine. Faites,
tandis que je vais remonter la cte.

Altamont, trop faible encore pour prendre part aux travaux, fut laiss
 bord de son navire, et les Anglais prirent pied sur le continent.

Le temps tait orageux et pais; le thermomtre  midi marquait onze
degrs au-dessous de zro (-23 centigrades); mais, en l'absence du
vent, la temprature restait supportable.

A en juger par la disposition du rivage, une mer considrable,
entirement prise alors, s'tendait  perte de vue vers l'ouest; elle
tait borne  l'est par une cte arrondie, coupe d'estuaires
profonds et releve brusquement  deux cents yards de la plage; elle
formait ainsi une vaste baie hrisse de ces rochers dangereux sur
lesquels le _Porpoise_ fit naufrage; au loin, dans les terres, se
dressait une montagne dont le docteur estima l'altitude  cinq cents
toises environ. Vers le nord, un promontoire venait mourir  la mer,
aprs avoir couvert une partie de la baie. Une le d'une tendue
moyenne, ou mieux un lot, mergeait du champ de glace  trois milles
de la cte, de sorte que, n'et t la difficult d'entrer dans cette
rade, elle offrait un mouillage sr et abrit. Il y avait mme dans
une chancrure du rivage un petit havre trs accessible aux navires,
si toutefois le dgel dgageait jamais cette partie de l'ocan
Arctique. Cependant, suivant les rcits de Belcher et de Penny, toute
cette mer devait tre libre pendant les mois d't.

A mi-cte, le docteur remarqua une sorte de plateau circulaire d'un
diamtre de deux cents pieds environ; il dominait la baie sur trois de
ses cts, et le quatrime tait ferm par une muraille  pic haute de
vingt toises; on ne pouvait y parvenir qu'au moyen de marches vides
dans la glace. Cet endroit parut propre  asseoir une construction
solide, et il pouvait se fortifier aisment; la nature avait fait les
premiers frais; il suffisait de profiter de la disposition des lieux.

Le docteur, Bell et Johnson atteignirent ce plateau en taillant  la
hache les blocs de glace; il se trouvait parfaitement uni. Le docteur,
aprs avoir reconnu l'excellence de l'emplacement, rsolut de le
dblayer des dix pieds de neige durcie qui le recouvraient; il fallait
en effet tablir l'habitation et les magasins sur une base solide.

Pendant la journe du lundi, du mardi et du mercredi, on travailla
sans relche; enfin le sol apparut; il tait form d'un granit trs
dur  grain serr, dont les artes vives avaient l'acuit du verre; il
renfermait en outre des grenats et de grands cristaux de feldspath,
que la pioche fit jaillir.

Le docteur donna alors les dimensions et le plan de la snow-house[1];
elle devait avoir quarante pieds de long sur vingt de large et dix
pieds de haut; elle tait divise en trois chambres, un salon, une
chambre  coucher et une cuisine; il n'en fallait pas davantage. A
gauche se trouvait la cuisine;  droite, la chambre  coucher; au
milieu, le salon.

  [1]  Maison de neige.

Pendant cinq jours, le travail fut assidu. Les matriaux ne manquaient
pas; les murailles de glace devaient tre assez paisses pour rsister
aux dgels, car il ne fallait pas risquer de se trouver sans abri,
mme en t.

A mesure que la maison s'levait, elle prenait bonne tournure; elle
prsentait quatre fentres de faade, deux pour le salon, une pour la
cuisine, une autre pour la chambre  coucher; les vitres en taient
faites de magnifiques tables de glace, suivant la mode esquimaue, et
laissaient passer une lumire douce comme celle du verre dpoli.

Au-devant du salon, entre ses deux fentres, s'allongeait un couloir
semblable  un chemin couvert, et qui donnait accs dans la maison;
une porte solide enleve  la cabine du _Porpoise_ le fermait
hermtiquement. La maison termine, le docteur fut enchant de son
ouvrage; dire  quel style d'architecture cette construction
appartenait et t difficile, bien que l'architecte et avou ses
prfrences pour le gothique saxon, si rpandu en Angleterre; mais il
tait question de solidit avant tout; le docteur se borna donc 
revtir la faade de robustes contreforts, trapus comme des piliers
romans; au-dessus, un toit  pente roide s'appuyait  la muraille de
granit. Celle-ci servait galement de soutien aux tuyaux des poles
qui conduisaient la fume au-dehors.

Quand le gros oeuvre fut termin, on s'occupa de l'installation
intrieure. On transporta dans la chambre les couchettes du
_Porpoise_; elles furent disposes circulairement autour d'un vaste
pole. Banquettes, chaises, fauteuils, tables, armoires furent
installs aussi dans le salon qui servait de salle  manger; enfin la
cuisine reut les fourneaux du navire avec leurs divers ustensiles.
Des voiles tendues sur le sol formaient tapis et faisaient aussi
fonction de portires aux portes intrieures qui n'avaient pas d'autre
fermeture.

Les murailles de la maison mesuraient communment cinq pieds
d'paisseur, et les baies des fentres ressemblaient  des embrasures
de canon.

Tout cela tait d'une extrme solidit; que pouvait-on exiger de plus?
Ah! si l'on et cout le docteur, que n'et-il pas fait au moyen de
cette glace et de cette neige, qui se prtent si facilement  toutes
les combinaisons! Il ruminait tout le long du jour mille projets
superbes qu'il ne songeait gure  raliser, mais il amusait ainsi le
travail commun par les ressources de son esprit.

D'ailleurs, en bibliophile qu'il tait, il avait lu un livre assez
rare de M. Kraft, ayant pour titre: _Description dtaille de la
maison de glace construite  Saint-Ptersbourg, en janvier 1740, et de
tous les objets qu'elle renfermait_. Et ce souvenir surexcitait son
esprit inventif. Il raconta mme un soir  ses compagnons les
merveilles de ce palais de glace.

Ce que l'on a fait  Saint-Ptersbourg, leur dit-il, ne pouvons-nous
le faire ici? Que nous manque-t-il? Rien, pas mme l'imagination!

--C'tait donc bien beau? demanda Johnson.

--C'tait ferique, mon ami! La maison construite par ordre de
l'impratrice Anne, et dans laquelle elle fit faire les noces de l'un
de ses bouffons, en 1740, avait  peu prs la grandeur de la ntre;
mais, au-devant de sa faade, six canons de glace s'allongeaient sur
leurs affts; on tira plusieurs fois  boulet et  poudre, et ces
canons n'clatrent pas; il y avait galement des mortiers taills
pour des bombes de soixante livres; ainsi nous pourrions tablir au
besoin une artillerie formidable: le bronze n'est pas loin, et il nous
tombe du ciel. Mais o le got et l'art triomphrent, ce fut au
fronton du palais, orn de statues de glace d'une grande beaut; le
perron offrait aux regards des vases de fleurs et d'orangers faits de
la mme matire;  droite se dressait un lphant norme qui lanait
de l'eau pendant le jour et du naphte enflamm pendant la nuit. Hein!
quelle mnagerie complte nous ferions, si nous le voulions bien!

--En fait d'animaux, rpliqua Johnson, nous n'en manquerons pas,
j'imagine, et, pour n'tre pas de glace, ils n'en seront pas moins
intressants!

--Bon, rpondit le belliqueux docteur, nous saurons nous dfendre
contre leurs attaques; mais, pour en revenir  ma maison de
Saint-Ptersbourg, j'ajouterai qu' l'intrieur il y avait des tables,
des toilettes, des miroirs, des candlabres, des bougies, des lits,
des matelas, des oreillers, des rideaux, des pendules, des chaises,
des cartes  jouer, des armoires avec service complet, le tout en
glace cisele, guilloche, sculpte, enfin un mobilier auquel rien ne
manquait.

--C'tait donc un vritable palais? dit Bell.

--Un palais splendide et digne d'une souveraine! Ah! la glace! Que la
Providence a bien fait de l'inventer, puisqu'elle se prte  tant de
merveilles et qu'elle peut fournir le bien-tre aux naufrags!

L'amnagement de la maison de neige prit jusqu'au 31 mars; c'tait la
fte de Pques, et ce jour fut consacr au repos; on le passa tout
entier dans le salon, o la lecture de l'office divin fut faite, et
chacun put apprcier la bonne disposition de la snow-house.

Le lendemain, on s'occupa de construire les magasins et la poudrire;
ce fut encore l'affaire d'une huitaine de jours, en y comprenant le
temps employ au dchargement complet du _Porpoise_, qui ne se fit pas
sans difficult, car la temprature trs basse ne permettait pas de
travailler longtemps. Enfin, le 8 avril, les provisions, le
combustible et les munitions se trouvaient en terre ferme et
parfaitement  l'abri; les magasins taient situs au nord, et la
poudrire au sud du plateau,  soixante pieds environ de chaque
extrmit de la maison; une sorte de chenil fut construit prs des
magasins; il tait destin  loger l'attelage gronlandais, et le
docteur l'honora du nom de Dog-Palace. Duk, lui, partageait la
demeure commune.

Alors, le docteur passa aux moyens de dfense de la place. Sous sa
direction, le plateau fut entour d'une vritable fortification de
glace qui le mit  l'abri de toute invasion; sa hauteur faisait une
escarpe naturelle, et, comme il n'avait ni rentrant ni saillant, il
tait galement fort sur toutes les faces. Le docteur, en organisant
ce systme de dfense, rappelait invinciblement  l'esprit le digne
oncle Tobie de Sterne, dont il avait la douce bont et l'galit
d'humeur. Il fallait le voir calculant la pente de son talus
intrieur, l'inclinaison du terre-plein et la largeur de la banquette;
mais ce travail se faisait si facilement avec cette neige
complaisante, que c'tait un vritable plaisir, et l'aimable ingnieur
put donner jusqu' sept pieds d'paisseur  sa muraille de glace;
d'ailleurs, le plateau dominant la baie, il n'eut  construire ni
contre-escarpe, ni talus extrieur, ni glacis; le parapet de neige,
aprs avoir suivi les contours du plateau, prenait le mur du rocher en
retour et venait se souder aux deux cts de maison. Ces ouvrages de
castramtation furent termins vers le 15 avril. Le fort tait au
complet, et le docteur paraissait trs fier de son oeuvre.

En vrit, cette enceinte fortifie et pu tenir longtemps contre une
tribu d'Esquimaux, si de pareils ennemis se fussent jamais rencontrs
sous une telle latitude; mais il n'y avait aucune trace d'tres
humains sur cette cte; Hatteras, en relevant la configuration de la
baie, ne vit jamais un seul reste de ces huttes qui se trouvent
communment dans les parages frquents des tribus gronlandaises; les
naufrags du _Forward_ et du _Porpoise_ paraissaient tre les premiers
 fouler ce sol inconnu.

Mais, si les hommes n'taient pas  craindre, les animaux pouvaient
tre redoutables, et le fort, ainsi dfendu, devait abriter sa petite
garnison contre leurs attaques.




CHAPITRE VII

UNE DISCUSSION CARTOLOGIQUE


PENDANT ces prparatifs d'hivernage, Altamont avait repris entirement
ses forces et sa sant; il put mme s'employer au dchargement du
navire. Sa vigoureuse constitution l'avait enfin emport, et sa pleur
ne put rsister longtemps  la vigueur de son sang.

On vit renatre en lui l'individu robuste et sanguin des tats-Unis,
l'homme nergique et intelligent, dou d'un caractre rsolu,
l'Amricain entreprenant, audacieux, prompt  tout; il tait
originaire de New York, et naviguait depuis son enfance, ainsi qu'il
l'apprit  ses nouveaux compagnons; son navire le _Porpoise_ avait t
quip et mis en mer par une socit de riches ngociants de l'Union,
 la tte de laquelle se trouvait le fameux Grinnel.

Certains rapports existaient entre Hatteras et lui, des similitudes de
caractre, mais non des sympathies. Cette ressemblance n'tait pas de
nature  faire des amis de ces deux hommes; au contraire. D'ailleurs
un observateur et fini par dmler entre eux de graves dsaccords;
ainsi, tout en paraissant dployer plus de franchise, Altamont devait
tre moins franc qu'Hatteras; avec plus de laisser-aller, il avait
moins de loyaut; son caractre ouvert n'inspirait pas autant de
confiance que le temprament sombre du capitaine. Celui-ci affirmait
son ide une bonne fois, puis il se renfermait en elle. L'autre, en
parlant beaucoup, ne disait souvent rien.

Voil ce que le docteur reconnut peu  peu du caractre de
l'Amricain, et il avait raison de pressentir une inimiti future,
sinon une haine, entre les capitaines du _Porpoise_ et du _Forward_.

Et pourtant, de ces deux commandants, il ne fallait qu'un seul 
commander. Certes, Hatteras avait tous les droits  l'obissance de
l'Amricain, les droits de l'antriorit et ceux de la force. Mais si
l'un tait  la tte des siens, l'autre se trouvait  bord de son
navire. Cela se sentait.

Par politique ou par instinct, Altamont fut tout d'abord entran vers
le docteur; il lui devait la vie, mais la sympathie le poussait vers
ce digne homme plus encore que la reconnaissance. Tel tait
l'invitable effet du caractre du digne Clawbonny; les amis
poussaient autour de lui comme les bls au soleil. On a cit des gens
qui se levaient  cinq heures du matin pour se faire des ennemis; le
docteur se ft lev  quatre sans y russir.

Cependant il rsolut de tirer parti de l'amiti d'Altamont pour
connatre la vritable raison de sa prsence dans les mers polaires.
Mais l'Amricain, avec tout son verbiage, rpondit sans rpondre, et
il reprit son thme accoutum du passage du nord-ouest.

Le docteur souponnait  cette expdition un autre motif, celui-l
mme que craignait Hatteras. Aussi rsolut-il de ne jamais mettre les
deux adversaires aux prises sur ce sujet; mais il n'y parvint pas
toujours. Les plus simples conversations menaaient de dvier malgr
lui, et chaque mot pouvait faire tincelle au choc des intrts
rivaux.

Cela arriva bientt, en effet. Lorsque la maison fut termine, le
docteur rsolut de l'inaugurer par un repas splendide; une bonne ide
de Clawbonny, qui voulait ramener sur ce continent les habitudes et
les plaisirs de la vie europenne. Bell avait prcisment tu quelques
ptarmigans et un livre blanc, le premier messager du printemps
nouveau.

Ce festin eut lieu le 14 avril, le second dimanche de la Quasimodo,
par un beau temps trs sec; mais le froid ne se hasardait pas 
pntrer dans la maison de glace; les poles qui ronflaient en
auraient eu facilement raison.

On dna bien; la chair frache fit une agrable diversion au pemmican
et aux viandes sales; un merveilleux pouding confectionn de la main
du docteur eut les honneurs du bis; on en redemanda; le savant matre
coq, un tablier aux reins et le couteau  la ceinture, n'et pas
dshonor les cuisines du grand chancelier d'Angleterre.

Au dessert, les liqueurs firent leur apparition; l'Amricain n'tait
pas soumis au rgime des Anglais _tee-totalers_[1]; il n'y avait donc
aucune raison pour qu'il se privt d'un verre de gin ou de brandy; les
autres convives, gens sobres d'ordinaire, pouvaient sans inconvnient
se permettre cette infraction  leur rgle; donc, par ordonnance du
mdecin, chacun put trinquer  la fin de ce joyeux repas. Pendant les
toasts ports  l'Union, Hatteras s'tait tu simplement.

  [1]  Rgime qui exclut toute boisson spiritueuse.

Ce fut alors que le docteur mit une question intressante sur le
tapis.

Mes amis, dit-il, ce n'est pas tout d'avoir franchi les dtroits, les
banquises, les champs de glace, et d'tre venus jusqu'ici; il nous
reste quelque chose  faire. Je viens vous proposer de donner des noms
 cette terre hospitalire, o nous avons trouv le salut et le
repos; c'est la coutume suivie par tous les navigateurs du monde, et
il n'est pas un d'eux qui y ait manqu en pareille circonstance; il
faut donc  notre retour rapporter, avec la configuration
hydrographique des ctes, les noms des caps, des baies, des pointes et
des promontoires qui les distinguent. Cela est de toute ncessit.

--Voil qui est bien parl, s'cria Johnson; d'ailleurs, quand on peut
appeler toutes ces terres d'un nom spcial, cela leur donne un air
srieux, et l'on n'a plus le droit de se considrer comme abandonn
sur un continent inconnu.

--Sans compter, rpliqua Bell, que cela simplifie les instructions en
voyage et facilite l'excution des ordres; nous pouvons tre forcs de
nous sparer pendant quelque expdition, ou dans une chasse, et rien
de tel pour retrouver son chemin que de savoir comment il se nomme.

--Eh bien, dit le docteur, puisque nous sommes tous d'accord  ce
sujet, tchons de nous entendre maintenant sur les noms  donner, et
n'oublions ni notre pays, ni nos amis dans la nomenclature. Pour moi,
quand je jette les yeux sur une carte, rien ne me fait plus de plaisir
que de relever le nom d'un compatriote au bout d'un cap,  ct d'une
le ou au milieu d'une mer. C'est l'intervention charmante de l'amiti
dans la gographie.

--Vous avez raison, docteur, rpondit l'Amricain, et, de plus, vous
dites ces choses-l d'une faon qui en rehausse le prix.

--Voyons, rpondit le docteur, procdons avec ordre.

Hatteras n'avait pas encore pris part  la conversation; il
rflchissait. Cependant les yeux de ses compagnons s'tant fixs sur
lui, il se leva et dit:

Sauf meilleur avis, et personne ici ne me contredira, je pense--en ce
moment, Hatteras regardait Altamont--il me parat convenable de
donner  notre habitation le nom de son habile architecte, du meilleur
d'entre nous, et de l'appeler Doctor's-House.

--C'est cela, rpondit Bell.

--Bien! s'cria Johnson, la Maison du Docteur!

--On ne peut mieux faire, rpondit Altamont. Hurrah pour le docteur
Clawbonny!

Un triple hurrah fut pouss d'un commun accord, auquel Duk mla des
aboiements d'approbation.

Ainsi donc, reprit Hatteras, que cette maison soit ainsi appele en
attendant qu'une terre nouvelle nous permette de lui dcerner le nom
de notre ami.

--Ah! fit le vieux Johnson, si le paradis terrestre tait encore 
nommer, le nom de Clawbonny lui irait  merveille!

Le docteur, trs mu, voulut se dfendre par modestie; il n'y eut pas
moyen; il fallut en passer par l. Il fut donc bien et dment arrt
que ce joyeux repas venait d'tre pris dans le grand salon de
Doctor's-House, aprs avoir t confectionn dans la cuisine de
Doctor's-House, et qu'on irait gaiement se coucher dans la chambre de
Doctor's-House.

Maintenant, dit le docteur, passons  des points plus importants de
nos dcouvertes.

--Il y a, rpondit Hatteras, cette mer immense qui nous environne, et
dont pas un navire n'a encore sillonn les flots.

--Pas un navire! il me semble cependant, dit Altamont, que le
_Porpoise_ ne doit pas tre oubli,  moins qu'il ne soit venu par
terre, ajouta-t-il railleusement.

--On pourrait le croire, rpliqua Hatteras,  voir les rochers sur
lesquels il flotte en ce moment.

--Vraiment, Hatteras, dit Altamont d'un air piqu; mais,  tout
prendre, cela ne vaut-il pas mieux que de s'parpiller dans les airs,
comme a fait le _Forward_?

Hatteras allait rpliquer avec vivacit, quand le docteur intervint.

Mes amis, dit-il, il n'est point question ici de navires, mais d'une
mer nouvelle...

--Elle n'est pas nouvelle, rpondit Altamont. Elle est dj nomme sur
toutes les cartes du ple. Elle s'appelle l'Ocan boral, et je ne
crois pas qu'il soit opportun de lui changer son nom; plus tard, si
nous dcouvrons qu'elle ne forme qu'un dtroit ou un golfe, nous
verrons ce qu'il conviendra de faire.

--Soit, fit Hatteras.

--Voil qui est entendu, rpondit le docteur, regrettant presque
d'avoir soulev une discussion grosse de rivalits nationales.

--Arrivons donc  la terre que nous foulons en ce moment, reprit
Hatteras. Je ne sache pas qu'elle ait un nom quelconque sur les cartes
les plus rcentes!

En parlant ainsi, il fixait du regard Altamont, qui ne baissa pas les
yeux et rpondit:

Vous pourriez encore vous tromper, Hatteras.

--Me tromper! Quoi! cette terre inconnue, ce sol nouveau...

--A dj un nom, rpondit tranquillement l'Amricain.

Hatteras se tut. Ses lvres frmissaient.

Et quel est ce nom? demanda le docteur, un peu tonn de
l'affirmation de l'Amricain.

--Mon cher Clawbonny, rpondit Altamont, c'est l'habitude, pour ne pas
dire le droit, de tout navigateur, de nommer le continent auquel il
aborde le premier. Il me semble donc qu'en cette occasion j'ai pu,
j'ai d user de ce droit incontestable...

--Cependant... dit Johnson, auquel dplaisait le sang-froid cassant
d'Altamont.

--Il me parat difficile de prtendre, reprit ce dernier, que le
_Porpoise_ n'ait pas atterri sur cette cte, et mme en admettant
qu'il y soit venu par terre, ajouta-t-il en regardant Hatteras, cela
ne peut faire question.

--C'est une prtention que je ne saurais admettre, rpondit gravement
Hatteras en se contenant. Pour nommer, il faut au moins dcouvrir, et
ce n'est pas ce que vous avez fait, je suppose. Sans nous d'ailleurs,
o seriez-vous, monsieur, vous qui venez nous imposer des conditions?
A vingt pieds sous la neige!

--Et sans moi, monsieur, rpliqua vivement l'Amricain, sans mon
navire, que seriez-vous en ce moment? Morts de faim et de froid!

--Mes amis, fit le docteur, en intervenant de son mieux, voyons, un
peu de calme, tout peut s'arranger. coutez-moi.

--Monsieur, continua Altamont en dsignant le capitaine, pourra nommer
toutes les autres terres qu'il dcouvrira, s'il en dcouvre; mais ce
continent m'appartient! je ne pourrais mme admettre la prtention
qu'il portt deux noms, comme la terre Grinnel, nomme galement terre
du Prince-Albert, parce qu'un Anglais et un Amricain la reconnurent
presque en mme temps. Ici, c'est autre chose; mes droits
d'antriorit sont incontestables. Aucun navire, avant le mien, n'a
ras cette cte de son plat-bord. Pas un tre humain, avant moi, n'a
mis le pied sur ce continent; or, je lui ai donn un nom, et il le
gardera.

--Et quel est ce nom? demanda le docteur.

--La Nouvelle-Amrique, rpondit Altamont.

Les poings d'Hatteras se crisprent sur la table. Mais,
faisant un violent effort sur lui-mme, il se contint.

Pouvez-vous me prouver, reprit Altamont, qu'un Anglais ait jamais
foul ce sol avant un Amricain?

Johnson et Bell se taisaient, bien qu'ils fussent non moins irrits
que le capitaine de l'imprieux aplomb de leur contradicteur. Mais il
n'y avait rien  rpondre.

Le docteur reprit la parole, aprs quelques instants d'un silence
pnible:

Mes amis, dit-il, la premire loi humaine est la loi de la justice;
elle renferme toutes les autres. Soyons donc justes, et ne nous
laissons pas aller  de mauvais sentiments. La priorit d'Altamont me
parat incontestable. Il n'y a pas  la discuter; nous prendrons notre
revanche plus tard, et l'Angleterre aura bonne part dans nos
dcouvertes futures. Laissons donc  cette terre le nom de la
Nouvelle-Amrique. Mais Altamont, en la nommant ainsi, n'a pas,
j'imagine, dispos des baies, des caps, des pointes, des promontoires
qu'elle contient, et je ne vois aucun empchement  ce que nous
nommions cette baie la baie Victoria?

--Aucun, rpondit Altamont, si le cap qui s'tend l-bas dans la mer
porte le nom de cap Washington.

--Vous auriez pu, monsieur, s'cria Hatteras hors de lui, choisir un
nom moins dsagrable  une oreille anglaise.

--Mais non plus cher  une oreille amricaine, rpondit Altamont avec
beaucoup de fiert.

--Voyons! voyons! rpondit le docteur, qui avait fort  faire pour
maintenir la paix dans ce petit monde, pas de discussion  cet gard!
qu'il soit permis  un Amricain d'tre fier de ses grands hommes!
honorons le gnie partout o il se rencontre, et puisque Altamont a
fait son choix, parlons maintenant pour nous et les ntres. Que notre
capitaine...

--Docteur, rpondit ce dernier, cette terre tant une terre
amricaine, je dsire que mon nom n'y figure pas.

--C'est une dcision irrvocable? dit le docteur.

--Absolue, rpondit Hatteras.

Le docteur n'insista pas.

Eh bien,  nous, dit-il en s'adressant au vieux marin et au
charpentier; laissons ici quelque trace de notre passage. Je vous
propose d'appeler l'le que nous voyons  trois milles au large le
Johnson, en l'honneur de notre matre d'quipage.

--Oh! fit ce dernier, un peu confus, monsieur Clawbonny!

--Quant  cette montagne que nous avons reconnue dans l'ouest, nous
lui donnerons le nom de Bell-Mount, si notre charpentier y consent!

--C'est trop d'honneur pour moi, rpondit Bell.

--C'est justice, rpondit le docteur.

--Rien de mieux, fit Altamont.

--Il ne nous reste donc plus que notre fort  baptiser, reprit le
docteur; l-dessus, nous n'aurons aucune discussion; ce n'est ni  Sa
Gracieuse Majest la reine Victoria, ni  Washington, que nous devons
d'y tre abrits en ce moment, mais  Dieu, qui, en nous runissant,
nous a sauvs tous. Que ce fort soit donc nomm le Fort-Providence!

--C'est justement trouv, repartit Altamont.

--Le Fort-Providence, reprit Johnson, cela sonne bien! Ainsi donc, en
revenant de nos excursions du nord, nous prendrons par le cap
Washington, pour gagner la baie Victoria, de l le Fort-Providence, o
nous trouverons repos et nourriture dans Doctor's-House!

--Voil qui est entendu, rpondit le docteur; plus tard, au fur et 
mesure de nos dcouvertes, nous aurons d'autres noms  donner, qui
n'amneront aucune discussion, je l'espre; car, mes amis, il faut ici
se soutenir et s'aimer; nous reprsentons l'humanit tout entire sur
ce bout de cte; ne nous abandonnons donc pas  ces dtestables
passions qui harclent les socits; runissons-nous de faon  rester
forts et inbranlables contre l'adversit. Qui sait ce que le Ciel
nous rserve de dangers  courir, de souffrances  supporter avant de
revoir notre pays! Soyons donc cinq en un seul, et laissons de ct
des rivalits qui n'ont jamais raison d'tre, ici moins qu'ailleurs.
Vous m'entendez, Altamont? Et vous, Hatteras?

Les deux hommes ne rpondirent pas, mais le docteur fit comme s'ils
eussent rpondu.

Puis on parla d'autre chose. Il fut question de chasses  organiser
pour renouveler et varier les provisions de viandes; avec le
printemps, les livres, les perdrix, les renards mme, les ours aussi,
allaient revenir; on rsolut donc de ne pas laisser passer un jour
favorable sans pousser une reconnaissance sur la terre de la
Nouvelle-Amrique.




CHAPITRE VIII

EXCURSION AU NORD DE LA BAIE VICTORIA


Le lendemain, aux premiers rayons du soleil, Clawbonny gravit les
rampes assez roides de cette muraille de rochers contre laquelle
s'appuyait Doctor's-House; elle se terminait brusquement par une sorte
de cne tronqu. Le docteur parvint, non sans peine,  son sommet, et
de l son regard s'tendit sur une vaste tendue de terrain
convulsionn, qui semblait tre le rsultat de quelque commotion
volcanique; un immense rideau blanc recouvrait le continent et la mer,
sans qu'il ft possible de les distinguer l'un de l'autre.

En reconnaissant que ce point culminant dominait toutes les plaines
environnantes, le docteur eut une ide, et qui le connat ne s'en
tonnera gure.

Son ide, il la mrit, il la combina, il la creusa, il en fut tout 
fait matre en rentrant dans la maison de neige, et il la communiqua 
ses compagnons.

Il m'est venu  l'esprit, leur dit-il, d'tablir un phare au sommet
de ce cne qui se dresse au-dessus de nos ttes.

--Un phare? s'cria-t-on.

--Oui, un phare! Il aura un double avantage, celui de nous guider la
nuit, lorsque nous reviendrons de nos excursions lointaines, et celui
d'clairer le plateau pendant nos huit mois d'hiver.

--A coup sr, rpondit Altamont, un semblable appareil serait une
chose utile; mais comment l'tablirez-vous?

--Avec l'un des fanaux du _Porpoise_.

--D'accord; mais avec quoi alimenterez-vous la lampe de votre phare?
Est-ce avec de l'huile de phoque?

--Non pas! la lumire produite par cette huile ne jouit pas d'un
pouvoir assez clairant; elle pourrait  peine percer le brouillard.

--Prtendez-vous donc tirer de notre houille l'hydrogne qu'elle
contient, et nous faire du gaz d'clairage?

--Bon! cette lumire serait encore insuffisante, et elle aurait le
tort grave de consommer une partie de notre combustible.

--Alors, fit Altamont, je ne vois pas...

--Pour mon compte, rpondit Johnson, depuis la balle de mercure,
depuis la lentille de glace, depuis la construction du Fort-Providence,
je crois M. Clawbonny capable de tout.

--Eh bien! reprit Altamont, nous direz-vous quel genre de phare vous
prtendez tablir?

--C'est bien simple, rpondit le docteur, un phare lectrique.

--Un phare lectrique!

--Sans doute; n'aviez-vous pas  bord du _Porpoise_ une pile de Bunsen
en parfait tat?

--Oui, rpondit l'Amricain.

--videmment, en les emportant, vous aviez en vue quelque exprience,
car rien ne manque, ni les fils conducteurs parfaitement isols, ni
l'acide ncessaire pour mettre les lments en activit. Il est donc
facile de nous procurer de la lumire lectrique. On y verra mieux, et
cela ne cotera rien.

--Voil qui est parfait, rpondit le matre d'quipage, et moins nous
perdrons de temps...

--Eh bien, les matriaux sont l, rpondit le docteur, et en une heure
nous aurons lev une colonne de glace de dix pieds de hauteur, ce qui
sera trs suffisant.

Le docteur sortit; ses compagnons le suivirent jusqu'au sommet du
cne; la colonne s'leva promptement et fut bientt couronne par l'un
des fanaux du _Porpoise_.

Alors le docteur y adapta les fils conducteurs qui se rattachaient 
la pile; celle-ci, place dans le salon de la maison de glace, tait
prserve de la gele par la chaleur des poles. De l, les fils
montaient jusqu' la lanterne du phare.

Tout cela fut install rapidement, et on attendit le coucher du soleil
pour jouir de l'effet. A la nuit, les deux pointes de charbon,
maintenues dans la lanterne  une distance convenable, furent
rapproches, et des faisceaux d'une lumire intense, que le vent ne
pouvait ni modrer ni teindre, jaillirent du fanal. C'tait un
merveilleux spectacle que celui de ces rayons frissonnants dont
l'clat, rivalisant avec la blancheur des plaines, dessinait vivement
l'ombre de toutes les saillies environnantes. Johnson ne put
s'empcher de battre des mains.

Voil M. Clawbonny, dit-il, qui fait du soleil,  prsent!

--Il faut bien faire un peu de tout, rpondit modestement le docteur.

Le froid mit fin  l'admiration gnrale, et chacun alla se blottir
sous ses couvertures.

La vie fut alors rgulirement organise. Pendant les jours suivants,
du 15 au 20 avril, le temps fut trs incertain; la temprature sautait
subitement d'une vingtaine de degrs, et l'atmosphre subissait des
changements imprvus, tantt imprgne de neige et agite par les
tourbillons, tantt froide et sche au point que l'on ne pouvait
mettre le pied au-dehors sans prcaution.

Cependant, le samedi, le vent vint  tomber; cette circonstance
rendait possible une excursion; on rsolut donc de consacrer une
journe  la chasse pour renouveler les provisions.

Ds le matin, Altamont, le docteur, Bell, arms chacun d'un fusil 
deux coups, de munitions suffisantes, d'une hachette, et d'un couteau
 neige pour le cas o il deviendrait ncessaire de se crer un abri,
partirent par un temps couvert.

Pendant leur absence, Hatteras devait reconnatre la cte et faire
quelques relevs. Le docteur eut soin de mettre le phare en activit;
ses rayons luttrent avantageusement avec les rayons de l'astre
radieux; en effet, la lumire lectrique, quivalente  celle de trois
mille bougies ou de trois cents becs de gaz, est la seule qui puisse
soutenir la comparaison avec l'clat solaire.

Le froid tait vif, sec et tranquille. Les chasseurs se dirigrent
vers le cap Washington; la neige durcie favorisait leur marche. En une
demi-heure, ils franchirent les trois milles qui sparaient le cap du
Fort-Providence. Duk gambadait autour d'eux.

La cte s'inflchissait vers l'est, et les hauts sommets de la baie
Victoria tendaient  s'abaisser du ct du nord. Cela donnait 
supposer que la Nouvelle-Amrique pourrait bien n'tre qu'une le;
mais il n'tait pas alors question de dterminer sa configuration.

Les chasseurs prirent par le bord de la mer et s'avancrent
rapidement. Nulle trace d'habitation, nul reste de hutte; ils
foulaient un sol vierge de tout pas humain.

Ils firent ainsi une quinzaine de milles pendant les trois premires
heures, mangeant sans s'arrter; mais leur chasse menaait d'tre
infructueuse. En effet, c'est  peine s'ils virent des traces de
livre, de renard ou de loup. Cependant, quelques snow-birds[1],
voltigeant a et l, annonaient le retour du printemps et des animaux
arctiques.

  [1]  Oiseaux de neige

Les trois compagnons avaient d s'enfoncer dans les terres pour
tourner des ravins profonds et des rochers  pic qui se reliaient au
Bell-Mount; mais, aprs quelques retards, ils parvinrent  regagner le
rivage; les glaces n'taient pas encore spares. Loin de l, la mer
restait toujours prise; cependant des traces de phoques annonaient
les premires visites de ces amphibies, qui venaient dj respirer 
la surface de l'ice-field. Il tait mme vident,  de larges
empreintes,  de fraches cassures de glaons, que plusieurs d'entre
eux avaient pris terre tout rcemment.

Ces animaux sont trs avides des rayons du soleil, et ils s'tendent
volontiers sur les rivages pour se laisser pntrer par sa
bienfaisante chaleur.

Le docteur fit observer ces particularits  ses compagnons.

Remarquons cette place avec soin, leur dit-il; il est fort possible
que, l't venu, nous rencontrions ici des phoques par centaines; ils
se laissent facilement approcher dans les parages peu frquents des
hommes, et on s'en empare aisment. Mais il faut bien se garder de les
effrayer, car alors ils disparaissent comme par enchantement et ne
reviennent plus; c'est ainsi que des pcheurs maladroits, au lieu de
les tuer isolment, les ont souvent attaqus en masse, avec bruit et
vocifrations, et ont perdu ou compromis leur chargement.

--Les chasse-t-on seulement pour avoir leur peau ou leur huile?
demanda Bell.

--Les Europens, oui, mais, ma foi, les Esquimaux les mangent; ils en
vivent, et ces morceaux de phoque, qu'ils mlangent dans le sang et la
graisse, n'ont rien d'apptissant. Aprs tout, il y a manire de s'y
prendre, et je me chargerais d'en tirer de fines ctelettes qui ne
seraient point  ddaigner pour qui se ferait  leur couleur noirtre.

--Nous vous verrons  l'oeuvre, rpondit Bell; je m'engage, de
confiance,  manger de la chair de phoque tant que cela vous fera
plaisir. Vous m'entendez, monsieur Clawbonny?

--Mon brave Bell, vous voulez dire tant que cela vous fera plaisir.
Mais vous aurez beau faire, vous n'galerez jamais la voracit du
Gronlandais, qui consomme jusqu' dix et quinze livres de cette
viande par jour.

--Quinze livres! fit Bell. Quels estomacs!

--Des estomacs polaires, rpondit le docteur, des estomacs prodigieux,
qui se dilatent  volont, et, j'ajouterai, qui se contractent de
mme, aptes  supporter la disette comme l'abondance. Au commencement
de son dner, l'Esquimau est maigre;  la fin, il est gras, et on ne
le reconnat plus! Il est vrai que son dner dure souvent une journe
entire.

--videmment, dit Altamont, cette voracit est particulire aux
habitants des pays froids?

--Je le crois, rpondit le docteur; dans les rgions arctiques, il
faut manger beaucoup; c'est une des conditions non seulement de la
force, mais de l'existence. Aussi, la Compagnie de la baie d'Hudson
attribue-t-elle  chaque homme ou huit livres de viande, ou douze
livres de poisson, ou deux livres de pemmican par jour.

--Voil un rgime rconfortant, dit le charpentier.

--Mais pas tant que vous le supposez, mon ami, et un Indien, gav de
la sorte, ne fournit pas une quantit de travail suprieure  celle
d'un Anglais nourri de sa livre de boeuf et de sa pinte de bire.

--Alors, monsieur Clawbonny, tout est pour le mieux.

--Sans doute, mais cependant un repas d'Esquimaux peut  bon droit
nous tonner. Aussi,  la terre Boothia, pendant son hivernage, Sir
John Ross tait toujours surpris de la voracit de ses guides; il
raconte quelque part que deux hommes, deux, entendez-vous, dvorrent
pendant une matine tout un quartier de boeuf musqu; ils taillaient
la viande en longues aiguillettes, qu'ils introduisaient dans leur
gosier; puis chacun, coupant au ras du nez ce que sa bouche ne pouvait
contenir, le passait  son compagnon; ou bien, ces gloutons, laissant
pendre des rubans de chair jusqu' terre, les avalaient peu  peu, 
la faon du boa digrant un boeuf, et comme lui tendus tout de leur
long sur le sol!

--Pouah! lit Bell; les dgotantes brutes!

--Chacun a sa manire de dner, rpondit philosophiquement
l'Amricain.

--Heureusement! rpliqua le docteur.

--Eh bien, reprit Altamont, puisque le besoin de se nourrir est si
imprieux sous ces latitudes, je ne m'tonne plus que, dans les rcits
des voyageurs arctiques, il soit toujours question de repas.

--Vous avez raison, rpondit le docteur, et c'est une remarque que
j'ai faite galement: cela vient de ce que non seulement il faut une
nourriture abondante, mais aussi de ce qu'il est souvent fort
difficile de se la procurer. Alors, on y pense sans cesse, et, par
suite, on en parle toujours.

--Cependant, dit Altamont, si mes souvenirs sont exacts, en Norvge,
dans les contres les plus froides, les paysans n'ont pas besoin d'une
alimentation aussi substantielle: un peu de laitage, des oeufs, du
pain d'corce de bouleau, quelquefois du saumon, jamais de viande; et
cela n'en fait pas moins des gaillards solidement constitus.

--Affaire d'organisation, rpondit le docteur, et que je ne me charge
pas d'expliquer. Cependant, je crois qu'une seconde ou une troisime
gnration de Norvgiens, transplants au Gronland, finirait par se
nourrir  la faon gronlandaise. Et nous-mmes, mes amis, si nous
restions dans ce bienheureux pays, nous arriverions  vivre en
Esquimaux, pour ne pas dire en gloutons fieffs.

--Monsieur Clawbonny, dit Bell, me donne faim  parler de la sorte.

--Ma foi non, rpondit Altamont, cela me dgoterait plutt et me
ferait prendre la chair de phoque en horreur. Eh! mais, je crois que
nous allons pouvoir nous mettre  l'preuve. Je me trompe fort, ou
j'aperois l-bas, tendue sur les glaons, une masse qui me parat
anime.

--C'est un morse! s'cria le docteur; silence, et en avant!

En effet, un amphibie de la plus forte taille s'battait  deux cents
yards des chasseurs; il s'tendait et se roulait voluptueusement aux
ples rayons du soleil.

Les trois chasseurs se divisrent de manire  cerner l'animal pour
lui couper la retraite, ils arrivrent ainsi  quelques toises de lui
en se drobant derrire les hummocks, et ils firent feu.

Le morse se renversa sur lui-mme, encore plein de vigueur; il
crasait les glaons, il voulait fuir; mais Altamont l'attaqua  coups
de hache et parvint  lui trancher ses nageoires dorsales. Le morse
essaya une dfense dsespre; de nouveaux coups de feu l'achevrent,
et il demeura tendu sans vie sur l'ice-field rougi de son sang.

C'tait un animal de belle taille; il mesurait prs de quinze pieds de
long depuis son museau jusqu' l'extrmit de sa queue, et il et
certainement fourni plusieurs barriques d'huile.

Le docteur tailla dans la chair les parties les plus savoureuses, et
il laissa le cadavre  la merci de quelques corbeaux qui,  cette
poque de l'anne, planaient dj dans les airs.

La nuit commenait  venir. On songea  regagner le Fort-Providence;
le ciel s'tait entirement purifi, et, en attendant les rayons
prochains de la lune, il s'clairait de magnifiques lueurs stellaires.

Allons, en route, dit le docteur; il se fait tard; en somme, notre
chasse n'a pas t trs heureuse; mais, du moment o il rapporte de
quoi souper, un chasseur n'a pas le droit de se plaindre. Seulement,
prenons par le plus court, et tchons de ne pas nous garer; les
toiles sont l pour nous indiquer la route.

Cependant, dans ces contres o la polaire brille droit au-dessus de
la tte du voyageur, il est malais de la prendre pour guide; en
effet, quand le nord est exactement au sommet de la vote cleste, les
autres points cardinaux sont difficiles  dterminer: la lune et les
grandes constellations vinrent heureusement aider le docteur  fixer
sa route.

Il rsolut, pour abrger son chemin, d'viter les sinuosits du rivage
et de couper au travers des terres; c'tait plus direct, mais moins
sr: aussi, aprs quelques heures de marche, la petite troupe fut
compltement gare.

On agita la question de passer la nuit dans une hutte de glace, de s'y
reposer, et d'attendre le jour pour s'orienter, dt-on revenir au
rivage, afin de suivre l'ice-field; mais le docteur, craignant
d'inquiter Hatteras et Johnson, insista pour que la route ft
continue.

Duk nous conduit, dit-il, et Duk ne peut se tromper: il est clou
d'un instinct qui se passe de boussole et d'toile. Suivons-le donc.

Duk marchait en avant, et on s'en fia  son intelligence. On eut
raison; bientt une lueur apparut au loin dans l'horizon; on ne
pouvait la confondre avec une toile, qui ne ft pas sortie de brumes
aussi basses.

Voil notre phare! s'cria le docteur.

--Vous croyez, monsieur Clawbonny? dit le charpentier.

--J'en suis certain. Marchons.

A mesure que les voyageurs approchaient, la lueur devenait plus
intense, et bientt ils furent envelopps par une trane de poussire
lumineuse; ils marchaient dans un immense rayon, et derrire eux leurs
ombres gigantesques, nettement dcoupes, s'allongeaient dmesurment
sur le tapis de neige.

Ils doublrent le pas, et, une demi-heure aprs, ils gravissaient le
talus du Fort-Providence.




CHAPITRE IX

LE FROID ET LE CHAUD


Hatteras et Johnson attendaient les trois chasseurs avec une certaine
inquitude. Ceux-ci furent enchants de retrouver un abri chaud et
commode. La temprature, avec le soir, s'tait singulirement
abaisse, et le thermomtre plac  l'extrieur marquait
soixante-treize degrs au-dessous de zro (-31 centigrades).

Les arrivants, extnus de fatigue et presque gels, n'en pouvaient
plus; les poles heureusement marchaient bien; le fourneau n'attendait
plus que les produits de la chasse; le docteur se transforma en
cuisinier et fit griller quelques ctelettes de morse. A neuf heures
du soir, les cinq convives s'attablaient devant un souper
rconfortant.

Ma foi, dit Bell, au risque de passer pour un Esquimau, j'avouerai
que le repas est la grande chose d'un hivernage; quand on est parvenu
 l'attraper, il ne faut pas bouder devant!

Chacun des convives, ayant la bouche pleine, ne put rpondre
immdiatement au charpentier; mais le docteur lui fit signe qu'il
avait bien raison.

Les ctelettes de morse furent dclares excellentes, ou, si on ne le
dclara pas, on les dvora jusqu' la dernire, ce qui valait toutes
les dclarations du monde.

Au dessert, le docteur prpara le caf, suivant son habitude; il ne
laissait  personne le soin de distiller cet excellent breuvage; il le
faisait sur la table, dans une cafetire  esprit-de-vin, et le
servait bouillant. Pour son compte, il fallait qu'il lui brlt la
langue, ou il le trouvait indigne de passer par son gosier. Ce soir-l
il l'absorba  une temprature si leve, que ses compagnons ne purent
l'imiter.

Mais vous allez vous incendier, docteur, lui dit Altamont.

--Jamais, rpondit-il.

--Vous avez donc le palais doubl en cuivre? rpliqua Johnson.

--Point, mes amis; je vous engage  prendre exemple sur moi. Il y a
des personnes, et je suis du nombre, qui boivent le caf  la
temprature de cent trente et un degrs (+55 centigrades).

--Cent trente et un degrs! s'cria Altamont; mais la main ne
supporterait pas une pareille chaleur!

--videmment, Altamont, puisque la main ne peut pas endurer plus de
cent vingt-deux degrs (+50 centigrades) dans l'eau; mais le palais
et la langue sont moins sensibles que la main, et ils rsistent l o
celles-ci ne pourraient y tenir.

--Vous m'tonnez, dit Altamont.

--Eh bien, je vais vous convaincre.

Et le docteur, ayant pris le thermomtre du salon, en plongea la boule
dans sa tasse de caf bouillant; il attendit que l'instrument ne
marqut plus que cent trente et un degrs, et il avala sa liqueur
bienfaisante avec une vidente satisfaction.

Bell voulut l'imiter bravement et se brla  jeter les hauts cris.

Manque d'habitude, dit le docteur.

--Clawbonny, reprit Altamont, pourriez-vous nous dire quelles sont les
plus hautes tempratures que le corps humain soit capable de
supporter?

--Facilement, rpondit le docteur; on l'a expriment, et il y a des
faits curieux  cet gard. Il m'en revient un ou deux  la mmoire, et
ils vous prouveront qu'on s'accoutume  tout, mme  ne pas cuire o
cuirait un beefsteak. Ainsi, on raconte que des filles de service au
four banal de la ville de La Rochefoucauld, en France, pouvaient
rester dix minutes dans ce four, pendant que la temprature s'y
trouvait  trois cents degrs (+ 132 centigrades), c'est--dire
suprieure de quatre-vingt-neuf degrs  l'eau bouillante, et tandis
qu'autour d'elles des pommes et de la viande grillaient parfaitement.

--Quelles filles! s'cria Altamont.

--Tenez, voici un autre exemple qu'on ne peut mettre en doute. Neuf de
nos compatriotes, en 1774, Fordyce, Banks, Solander, Blagdin, Home,
Nooth, Lord Seaforth et le capitaine Philips, supportrent une
temprature de deux cent quatre-vingt-quinze degrs (+ 128
centigrades), pendant que des oeufs et un roastbeef cuisaient auprs
d'eux.

--Et c'taient des Anglais! dit Bell avec un certain sentiment de
fiert.

--Oui, Bell, rpondit le docteur.

--Oh! des Amricains auraient mieux fait, fit Altamont.

--Ils eussent rti, dit le docteur en riant.

--Et pourquoi pas? rpondit l'Amricain.

--En tout cas, ils ne l'ont pas essay; donc je m'en tiens  mes
compatriotes. J'ajouterai un dernier fait, incroyable, si l'on pouvait
douter de la vracit des tmoins. Le duc de Raguse et le docteur
Jung, un Franais et un Autrichien, virent un Turc se plonger dans un
bain qui marquait cent soixante-dix degrs (+78 centigrades).

--Mais il me semble, dit Johnson, que cela ne vaut ni les filles du
four banal, ni nos compatriotes!

--Pardon, rpondit le docteur; il y a une grande diffrence entre se
plonger dans l'air chaud ou dans l'eau chaude; l'air chaud amne une
transpiration qui garantit les chairs, tandis que dans l'eau
bouillante on ne transpire pas, et l'on se brle. Aussi la limite
extrme de temprature assigne aux bains n'est-elle en gnral que de
cent sept degrs (+42 centigrades). Il fallait donc que ce Turc ft
un homme peu ordinaire pour supporter une chaleur pareille!

--Monsieur Clawbonny, demanda Johnson, quelle est donc la temprature
habituelle des tres anims?

--Elle varie suivant leur nature, rpondit le docteur; ainsi les
oiseaux sont les animaux dont la temprature est la plus leve, et,
parmi eux, le canard et la poule sont les plus remarquables; la
chaleur de leur corps dpasse cent dix degrs (+43 centigrades),
tandis que le chat-huant, par exemple, n'en compte que cent quatre
(+40 centigrades), puis viennent en second lieu les mammifres, les
hommes; la temprature des Anglais est en gnral de cent un degrs
(+37 centigrades).

--Je suis sr que M. Altamont va rclamer pour les Amricains, dit
Johnson en riant.

--Ma foi, dit Altamont, il y en a de trs chauds; mais, comme je ne
leur ai jamais plong un thermomtre dans le thorax ou sous la langue,
il m'est impossible d'tre fix  cet gard.

--Bon! rpondit le docteur, la diffrence n'est pas sensible entre
hommes de races diffrentes, quand ils sont placs dans des
circonstances identiques et quel que soit leur genre de nourriture; je
dirai mme que la temprature humaine est  peu prs semblable 
l'quateur comme au ple.

--Ainsi, dit Altamont, notre chaleur propre est la mme ici qu'en
Angleterre?

--Trs sensiblement, rpondit le docteur; quant aux autres mammifres,
leur temprature est, en gnral, un peu suprieure  celle de
l'homme. Le cheval se rapproche beaucoup de lui, ainsi que le livre,
l'lphant, le marsouin, le tigre; mais le chat, l'cureuil, le rat,
la panthre, le mouton, le boeuf, le chien, le singe, le bouc, la
chvre atteignent cent trois degrs, et enfin, le plus favoris de
tous, le cochon, dpasse cent quatre degrs (+ 40 centigrades).

--C'est humiliant pour nous, fit Altamont.

--Viennent alors les amphibies et les poissons, dont la temprature
varie beaucoup suivant celle de l'eau. Le serpent n'a gure que
quatre-vingt-six degrs (+30 centigrades), la grenouille soixante-dix
(+25 centigrades), et le requin autant dans un milieu infrieur d'un
degr et demi; enfin les insectes paraissent avoir la temprature de
l'eau et de l'air.

--Tout cela est bien, dit Hatteras, qui n'avait pas encore pris la
parole, et je remercie le docteur de mettre sa science  notre
disposition; mais nous parlons l comme si nous devions avoir des
chaleurs torrides  braver. Ne serait-il pas plus opportun de causer
du froid, de savoir  quoi nous sommes exposs, et quelles ont t les
plus basses tempratures observes jusqu'ici?

--C'est juste, rpondit Johnson.

--Rien n'est plus facile, reprit le docteur, et je peux vous difier 
cet gard.

--Je le crois bien, fit Johnson, vous savez tout.

--Mes amis, je ne sais que ce que m'ont appris les autres, et, quand
j'aurai parl, vous serez aussi instruits que moi. Voil donc ce que
je puis vous dire touchant le froid, et sur les basses tempratures
que l'Europe a subies. On compte un grand nombre d'hivers mmorables,
et il semble que les plus rigoureux soient soumis  un retour
priodique tous les quarante et un ans  peu prs, retour qui concide
avec la plus grande apparition des taches du soleil. Je vous citerai
l'hiver de 1364, o le Rhne gela jusqu' Arles; celui de 1408, o le
Danube fut glac dans tout son cours et o les loups traversrent le
Cattgat  pied sec; celui de 1509, pendant lequel l'Adriatique et la
Mditerrane furent solidifies  Venise,  Cette,  Marseille, et la
Baltique prise encore au 10 avril; celui de 1608, qui vit prir en
Angleterre tout le btail; celui de 1789, pendant lequel la Tamise fut
glace jusqu' Gravesend,  six lieues au-dessous de Londres; celui de
1813, dont les Franais ont conserv de si terribles souvenirs; enfin,
celui de 1829, le plus prcoce et le plus long des hivers du XIXe
sicle. Voil pour l'Europe.

--Mais ici, au-del du cercle polaire, quel degr la temprature
peut-elle atteindre? demanda Altamont.

--Ma foi, rpondit le docteur, je crois que nous avons prouv les
plus grands froids qui aient jamais t observs, puisque le
thermomtre  alcool a marqu un jour soixante-douze degrs au-dessous
de zro (-58 centigrades), et, si mes souvenirs sont exacts, les plus
basses tempratures reconnues jusqu'ici par les voyageurs arctiques
ont t seulement de soixante et un degrs  l'le Melville, de
soixante-cinq degrs au port Flix, et de soixante-dix degrs au
Fort-Reliance (-56,7 centigrades).

--Oui, fit Hatteras, nous avons t arrts par un rude hiver, et cela
mal  propos!

--Vous avez t arrts? dit Altamont en regardant fixement le
capitaine.

--Dans notre voyage  l'ouest, se hta de dire le docteur.

--Ainsi, dit Altamont, en reprenant la conversation, les maxima et les
minima de tempratures supportes par l'homme ont un cart de deux
cents degrs environ?

--Oui, rpondit le docteur; un thermomtre expos  l'air libre et
abrit contre toute rverbration ne s'lve jamais  plus de cent
trente-cinq degrs au-dessus de zro (+57 centigrades), de mme que
par les grands froids il ne descend jamais au-dessous de
soixante-douze degrs (-58 centigrades). Ainsi, mes amis, vous voyez
que nous pouvons prendre nos aises.

--Mais cependant, dit Johnson, si le soleil venait  s'teindre
subitement, est-ce que la terre ne serait pas plonge dans un froid
plus considrable?

--Le soleil ne s'teindra pas, rpondit le docteur; mais, vnt-il 
s'teindre, la temprature ne s'abaisserait pas vraisemblablement
au-dessous du froid que je vous ai indiqu.

--Voil qui est curieux.

--Oh! je sais qu'autrefois on admettait des milliers de degrs pour
les espaces situs en dehors de l'atmosphre; mais, aprs les
expriences d'un savant franais, Fourrier, il a fallu en rabattre; il
a prouv que si la terre se trouvait place dans un milieu dnu de
toute chaleur, l'intensit du froid que nous observons au ple serait
bien autrement considrable, et qu'entre la nuit et le jour il
existerait de formidables diffrences de temprature; donc, mes amis,
il ne fait pas plus froid  quelques millions de lieues qu'ici mme.

--Dites-moi, docteur, demanda Altamont, la temprature de l'Amrique
n'est-elle pas plus basse que celle des autres pays du monde?

--Sans doute, mais n'allez pas en tirer vanit, rpondit le docteur en
riant.

--Et comment explique-t-on ce phnomne?

--On a cherch  l'expliquer, mais d'une faon peu satisfaisante;
ainsi, il vint  l'esprit d'Halley qu'une comte, ayant jadis choqu
obliquement la terre, changea la position de son axe de rotation,
c'est--dire de ses ples; d'aprs lui, le ple Nord, situ autrefois
 la baie d'Hudson, se trouva report plus  l'est, et les contres de
l'ancien ple, si longtemps geles, conservrent un froid plus
considrable, que de longs sicles de soleil n'ont encore pu
rchauffer.

--Et vous n'admettez pas cette thorie?

--Pas un instant, car ce qui est vrai pour la cte orientale de
l'Amrique ne l'est pas pour la cte occidentale, dont la temprature
est plus leve. Non! il faut constater qu'il y a cls lignes
isothermes diffrentes des parallles terrestres, et voil tout.

--Savez-vous, monsieur Clawbonny, dit Johnson, qu'il est beau de
causer du froid dans les circonstances o nous sommes.

--Juste, mon vieux Johnson: nous sommes  mme d'appeler la pratique
au secours de la thorie. Ces contres sont un vaste laboratoire ou
l'on peut taire de curieuses expriences sur les basses tempratures;
seulement, soyez toujours attentifs et prudents; si quelque partie de
votre corps se gle, frottez-la immdiatement de neige pour rtablir
la circulation du sang, et si vous revenez prs du feu, prenez garde,
car vous pourriez vous brler les mains ou les pieds sans vous en
apercevoir; cela ncessiterait des amputations, et il faut tcher de
ne rien laisser de nous dans les contres borales. Sur ce, mes amis,
je crois que nous ferons bien de demander au sommeil quelques heures
de repos.

--Volontiers, rpondirent les compagnons du docteur.

--Qui est de garde prs du pole?

--Moi, rpondit Bell.

--Eh bien, mon ami, veillez  ce que le feu ne tombe pas, car il fait
ce soir un froid de tous les diables.

--Soyez tranquille, monsieur Clawbonny, cela pique ferme, et
cependant, voyez donc! le ciel est tout en feu.

--Oui, rpondit le docteur en s'approchant de la fentre, une aurore
borale de toute beaut! Quel magnifique spectacle! je ne me lasse
vraiment pas de le contempler.

En effet, le docteur admirait toujours ces phnomnes cosmiques,
auxquels ses compagnons ne prtaient plus grande attention; il avait
remarqu, d'ailleurs, que leur apparition tait toujours prcde de
perturbations de l'aiguille aimante, et il prparait sur ce sujet des
observations destines au _Weather Book_[1].

  [1]  Livre du temps de l'amiral Fitz-Roy, o sont rapports tous les
    faits mtorologiques.

Bientt, pendant que Bell veillait prs du pole, chacun, tendu sur
sa couchette, s'endormit d'un tranquille sommeil.




CHAPITRE X

LES PLAISIRS DE L'HIVERNAGE


La vie au ple est d'une triste uniformit. L'homme se trouve
entirement soumis aux caprices de l'atmosphre, qui ramne ses
temptes et ses froids intenses avec une dsesprante monotonie. La
plupart du temps, il y a impossibilit de mettre le pied dehors, et il
faut rester enferm dans les huttes de glace. De longs mois se passent
ainsi, faisant aux hiverneurs une vritable existence de taupe.

Le lendemain, le thermomtre s'abaissa de quelques degrs, et l'air
s'emplit de tourbillons de neige, qui absorbrent toute la clart du
jour. Le docteur se vit donc clou dans la maison et se croisa les
bras; il n'y avait rien  faire, si ce n'est  dboucher toutes les
heures le couloir d'entre, qui pouvait se trouver obstru, et 
repolir les murailles de glace, que la chaleur de l'intrieur rendait
humides; mais la snow-house tait construite avec une grande solidit
et les tourbillons ajoutaient encore  sa rsistance, en accroissant
l'paisseur de ses murs.

Les magasins se tenaient bien galement. Tous les objets retirs du
navire avaient t rangs avec le plus grand ordre dans ces Docks des
marchandises. comme les appelait le docteur. Or, bien que ces
magasins fussent situs  soixante pas  peine de la maison,
cependant, par certains jours de drift, il tait presque impossible de
s'y rendre; aussi une certaine quantit de provisions devait toujours
tre conserve dans la cuisine pour les besoins journaliers.

La prcaution de dcharger le _Porpoise_ avait t opportune. Le
navire subissait une pression lente, insensible, mais irrsistible,
qui l'crasait peu  peu; il tait vident qu'on ne pourrait rien
faire de ces dbris. Cependant le docteur esprait toujours en tirer
une chaloupe quelconque pour revenir en Angleterre; mais le moment
n'tait pas encore venu de procder  sa construction.

Ainsi donc, la plupart du temps, les cinq hiverneurs demeuraient dans
une profonde oisivet. Hatteras restait pensif, tendu sur son lit;
Altamont buvait ou dormait, et le docteur se gardait bien de les tirer
de leur somnolence, car il craignait toujours quelque querelle
lcheuse. Ces deux hommes s'adressaient rarement la parole.

Aussi, pendant les repas, le prudent Clawbonny prenait toujours soin
de guider la conversation et de la diriger de manire  ne pas mettre
les amours-propres en jeu; mais il avait fort  faire pour dtourner
les susceptibilits surexcites. Il cherchait, autant que possible, 
instruire,  distraire,  intresser ses compagnons; quand il ne
mettait pas en ordre ses notes de voyage, il traitait  haute voix les
sujets d'histoire, de gographie ou de mtorologie qui sortaient de
la situation mme; il prsentait les choses d'une faon plaisante et
philosophique, tirant un enseignement salutaire des moindres
incidents; son inpuisable mmoire ne le laissait jamais  court; il
faisait application de ses doctrines aux personnes prsentes; il leur
rappelait tel fait qui s'tait produit dans telle circonstance, et il
compltait ses thories, par la force des arguments personnels.

On peut dire que ce digne homme tait l'me de ce petit monde, une me
de laquelle rayonnaient les sentiments de franchise et de justice. Ses
compagnons avaient en lui une confiance absolue; il imposait mme au
capitaine Hatteras, qui l'aimait d'ailleurs; il faisait si bien de ses
paroles, de ses manires, de ses habitudes, que cette existence de
cinq hommes abandonns  six degrs du ple semblait toute naturelle;
quand le docteur parlait, on croyait l'couter dans son cabinet de
Liverpool.

Et cependant, combien cette situation diffrait de celle des naufrags
jets sur les les de l'ocan Pacifique, ces Robinsons dont
l'attachante histoire fit presque toujours envie aux lecteurs. L, en
effet, un sol prodigue, une nature opulente, offrait mille ressources
varies; il suffisait, dans ces beaux pays, d'un peu d'imagination et
de travail pour se procurer le bonheur matriel; la nature allait
au-devant de l'homme; la chasse et la pche suffisaient  tous ses
besoins; les arbres poussaient pour lui, les cavernes s'ouvraient pour
l'abriter, les ruisseaux coulaient pour le dsaltrer: de magnifiques
ombrages le dfendaient contre la chaleur du soleil, et jamais le
terrible froid ne venait le menacer dans ses hivers adoucis; une
graine ngligemment jete sur cette terre fconde rendait une moisson
quelques mois plus tard. C'tait le bonheur complet en dehors de la
socit. Et puis, ces les enchantes, ces terres charitables se
trouvaient sur la route des navires; le naufrag pouvait toujours
esprer d'tre recueilli, et il attendait patiemment qu'on vnt
l'arracher  son heureuse existence.

Mais ici, sur cette cte de la Nouvelle-Amrique, quelle diffrence!
Cette comparaison, le docteur la faisait quelquefois, mais il la
gardait pour lui, et surtout il pestait contre son oisivet force.

Il dsirait avec ardeur le retour du dgel pour reprendre ses
excursions, et cependant il ne voyait pas ce moment arriver sans
crainte, car il prvoyait des scnes graves entre Hatteras et
Altamont. Si jamais on poussait jusqu'au ple, qu'arriverait-il de la
rivalit de ces deux hommes?

Il fallait donc parer  tout vnement, amener peu  peu ces rivaux 
une entente sincre,  une franche communion d'ides; mais rconcilier
un Amricain et un Anglais, deux hommes que leur origine commune
rendait plus ennemis encore, l'un pntr de toute la morgue
insulaire, l'autre dou de l'esprit spculatif, audacieux et brutal de
sa nation, quelle tche remplie de difficults!

Quand le docteur rflchissait  cette implacable concurrence des
hommes,  cette rivalit des nationalits, il ne pouvait se retenir,
non de hausser les paules, ce qui ne lui arrivait jamais, mais de
s'attrister sur les faiblesses humaines.

Il causait souvent de ce sujet avec Johnson; le vieux marin et lui
s'entendaient tous les deux  cet gard; ils se demandaient quel parti
prendre, par quelles attnuations arriver  leur but, et ils
entrevoyaient bien des complications dans l'avenir.

Cependant, le mauvais temps continuait; on ne pouvait songer 
quitter, mme une heure, le Fort-Providence. Il fallait demeurer jour
et nuit dans la maison de neige. On s'ennuyait, sauf le docteur, qui
trouvait toujours moyen de s'occuper.

Il n'y a donc aucune possibilit de se distraire? dit un soir
Altamont. Ce n'est vraiment pas vivre, que vivre de la sorte, comme
des reptiles enfouis pour tout un hiver.

--En effet, rpondit le docteur; malheureusement, nous ne sommes pas
assez nombreux pour organiser un systme quelconque de distractions!

--Ainsi, reprit l'Amricain, vous croyez que nous aurions moins 
faire pour combattre l'oisivet, si nous tions en plus grand nombre?

--Sans doute, et lorsque des quipages complets ont pass l'hiver dans
les rgions borales, ils trouvaient bien le moyen de ne pas
s'ennuyer.

--Vraiment, dit Altamont, je serais curieux de savoir comment ils s'y
prenaient; il fallait des esprits vritablement ingnieux pour
extraire quelque gaiet d'une situation pareille. Ils ne se
proposaient pas des charades  deviner, je suppose!

--Non, mais il ne s'en fallait gure, rpondit le docteur; et ils
avaient introduit dans ces pays hyperborens deux grandes causes de
distraction: la presse et le thtre.

--Quoi! ils avaient un journal? repartit l'Amricain.

--Ils jouaient la comdie? s'cria Bell.

--Sans doute, et ils y trouvaient un vritable plaisir. Aussi, pendant
son hivernage  l'le Melville, le commandant Parry proposa-t-il ces
deux genres de plaisir  ses quipages, et la proposition eut un
succs immense.

--Eh bien, franchement, rpondit Johnson, j'aurais voulu tre l; ce
devait tre curieux.

--Curieux et amusant, mon brave Johnson; le lieutenant Beechey devint
directeur du thtre, et le capitaine Sabine rdacteur en chef de la
_Chronique d'hiver ou Gazette de la Gorgie du Nord_.

--Bons titres, fit Altamont.

--Ce journal parut chaque lundi, depuis le 1er novembre 1819 jusqu'au
20 mars 1820. Il rapportait tous les incidents de l'hivernage, les
chasses, les faits divers, les accidents de mtorologie, la
temprature; il renfermait des chroniques plus ou moins plaisantes;
certes, il ne fallait pas chercher l l'esprit de Sterne ou les
articles charmants du _Daily Telegraph_; mais enfin, on s'en tirait,
on se distrayait; les lecteurs n'taient ni difficiles ni blass, et
jamais, je crois, mtier de journaliste ne fut plus agrable 
exercer.

--Ma foi, dit Altamont, je serais curieux de connatre des extraits de
cette gazette, mon cher docteur; ses articles devaient tre gels
depuis le premier mot jusqu'au dernier.

--Mais non, mais non, rpondit le docteur; en tout cas, ce qui et
paru un peu naf  la Socit philosophique de Liverpool, ou 
l'Institution littraire de Londres, suffisait  des quipages enfouis
sous les neiges. Voulez-vous en juger?

--Comment! votre mmoire vous fournirait au besoin?...

--Non, mais vous aviez  bord du _Porpoise_ les voyages de Parry, et
je n'ai qu' vous lire son propre rcit.

--Volontiers! s'crirent les compagnons du docteur.

--Rien n'est plus facile.

Le docteur alla chercher dans l'armoire du salon l'ouvrage demand, et
il n'eut aucun peine  y trouver le passage en question.

Tenez, dit-il, voici quelques extraits de la _Gazette de la Gorgie
du Nord_. C'est une lettre adresse au rdacteur en chef:

C'est avec une vraie satisfaction que l'on a accueilli parmi nous vos
propositions pour l'tablissement d'un journal. J'ai la conviction que
sous votre direction il nous procurera beaucoup d'amusements et
allgera de beaucoup le poids de nos cent jours de tnbres.

L'intrt que j'y prends, pour ma part, m'a fait examiner l'effet de
votre annonce sur l'ensemble de notre socit, et je puis vous
assurer, pour me servir des expressions consacres dans la presse de
Londres, que la chose a produit une sensation profonde dans le public.

Le lendemain de l'apparition de votre prospectus, il y a eu  bord
une demande d'encre tout  fait inusite et sans prcdent. Le tapis
vert de nos tables s'est vu subitement couvert d'un dluge de rognures
de plumes, au grand dtriment d'un de nos servants, qui, en voulant
les secouer, s'en est enfonc une sous l'ongle.

Enfin, je sais de bonne part que le sergent Martin n'a pas eu moins
de neuf canifs  aiguiser.

On peut voir toutes nos tables gmissant sous le poids inaccoutum de
pupitres  crire, qui depuis deux mois n'avaient pas vu le jour, et
l'on dit mme que les profondeurs de la cale ont t ouvertes 
plusieurs reprises, pour donner issue  maintes rames de papier qui ne
s'attendaient pas  sortir sitt de leur repos.

Je n'oublierai pas de vous dire que j'ai quelques soupons qu'on
tentera de glisser dans votre bote quelques articles qui, manquant du
caractre de l'originalit complte, n'tant pas tout  fait
indits, ne sauraient convenir  votre plan. Je puis affirmer que pas
plus tard qu'hier soir on a vu un auteur, pench sur son pupitre,
tenant d'une main un volume ouvert du _Spectateur_, tandis que de
l'autre il faisait dgeler son encre  la flamme d'une lampe! Inutile
de vous recommander de vous tenir en garde contre de pareilles
ruses; il ne faut pas que nous voyions reparatre dans la _Chronique
d'hiver_ ce que nos aeux lisaient en djeunant, il y a plus d'un
sicle.

--Bien, bien, dit Altamont, quand le docteur eut achev sa lecture; il
y a vraiment de la bonne humeur l-dedans, et l'auteur de la lettre
devait tre un garon dgourdi.

--Dgourdi est le mot, rpondit le docteur. Tenez, voici maintenant un
avis qui ne manque pas de gaiet:

On dsire trouver une femme d'ge moyen et de bonne renomme, pour
assister dans leur toilette les dames de la troupe du Thtre-Royal
de la Gorgie septentrionale. On lui donnera un salaire convenable.
et elle aura du th et de la bire  discrtion. S'adresser au comit
du thtre.--_N.B._ Une veuve aura la prfrence.

--Ma foi, ils n'taient pas dgots, nos compatriotes, dit Johnson.

--Et la veuve s'est-elle rencontre? demanda Bell.

--On serait tent de le croire, rpondit le docteur, car voici une
rponse adresse au Comit du thtre:

Messieurs, je suis veuve; j'ai vingt-six ans, et je puis produire des
tmoignages irrcusables en faveur de mes moeurs et de mes talents.
Mais, avant de me charger de la toilette des actrices de votre
thtre, je dsire savoir si elles ont l'intention de garder leurs
culottes, et si l'on me fournira l'assistance de quelques vigoureux
matelots pour lacer et serrer convenablement leurs corsets. Cela
tant, messieurs, vous pouvez compter sur votre servante.

A. B.

_P. S._ Ne pourriez-vous substituer l'eau-de-vie  la petite bire?

--Ah! bravo! s'cria Altamont. Je vois d'ici ces femmes de chambre qui
vous lacent au cabestan. Eh bien, ils taient gais, les compagnons du
capitaine Parry.

--Comme tous ceux qui ont atteint leur but, rpondit Hatteras.

Hatteras avait jet cette remarque au milieu de la conversation, puis
il tait retomb dans son silence habituel. Le docteur, ne voulant pas
s'appesantir sur ce sujet, se hta de reprendre sa lecture.

Voici maintenant, dit-il, un tableau des tribulations arctiques; on
pourrait le varier  l'infini; mais quelques-unes de ces observations
sont assez justes; jugez-en:

Sortir le matin pour prendre l'air, et, en mettant le pied hors du
vaisseau, prendre un bain froid dans le trou du cuisinier.

Partir pour une partie de chasse, approcher d'un renne superbe, le
mettre en joue, essayer de faire feu et prouver l'affreux mcompte
d'un rat, pour cause d'humidit de l'amorce.

Se mettre en marche avec un morceau de pain tendre dans la poche, et,
quand l'apptit se fait sentir, le trouver tellement durci par la
gele qu'il peut bien briser les dents, mais non tre bris par elles.

Quitter prcipitamment la table en apprenant qu'un loup passe en vue
du navire, et trouver au retour le dner mang par le chat.

Revenir de la promenade en se livrant  de profondes et utiles
mditations, et en tre subitement tir par les embrassements d'un
ours.

--Vous le voyez, mes amis, ajouta le docteur, nous ne serions pas
embarrasss d'imaginer quelques autres dsagrments polaires; mais, du
moment qu'il fallait subir ces misres, cela devenait un plaisir de
les constater.

--Ma foi, rpondit Altamont, c'est un amusant journal que cette
_Chronique d'hiver_, et il est fcheux que nous ne puissions nous y
abonner!

--Si nous essayions d'en fonder un, dit Johnson.

--A nous cinq! dit Clawbonny; nous ferions tout au plus des
rdacteurs, et il ne resterait pas de lecteurs en nombre suffisant.

--Pas plus que de spectateurs, si nous nous mettions en tte de jouer
la comdie, rpondit Altamont.

--Au fait, monsieur Clawbonny, dit Johnson, parlez-nous donc un peu du
thtre du capitaine Parry; y jouait-on des pices nouvelles?

--Sans doute; dans le principe, deux volumes embarqus  bord de
l'_Hcla_ furent mis  contribution, et les reprsentations avaient
lieu tous les quinze jours; mais bientt le rpertoire fut us jusqu'
la corde; alors des auteurs improviss se mirent  l'oeuvre, et Parry
composa lui-mme pour les ftes de Nol une comdie tout  fait en
situation; elle eut un immense succs, et tait intitule _Le Passage
du Nord-Ouest_ ou _La Fin du Voyage_.

--Un fameux titre, rpondit Altamont; mais j'avoue que si j'avais 
traiter un pareil sujet, je serais fort embarrass du dnouement.

--Vous avez raison, dit Bell, qui sait comment cela finira?

--Bon! s'cria le docteur, pourquoi songer au dernier acte, puisque
les premiers marchent bien? Laissons faire la Providence, mes amis;
jouons de notre mieux notre rle, et puisque le dnouement appartient
 l'auteur de toutes choses, ayons confiance dans son talent; il saura
bien nous tirer d'affaire.

--Allons donc rver  tout cela, rpondit Johnson; il est tard, et
puisque l'heure de dormir est venue, dormons.

--Vous tes bien press, mon vieil ami, dit le docteur.

--Que voulez-vous, monsieur Clawbonny, je me trouve si bien dans ma
couchette! et puis, j'ai l'habitude de faire de bons rves; je rve de
pays chauds! de sorte qu' vrai dire la moiti de ma vie se passe sous
l'quateur, et la seconde moiti au ple.

--Diable, fit Altamont, vous possdez l une heureuse organisation.

--Comme vous dites, rpondit le matre d'quipage.

--Eh bien, reprit le docteur, ce serait une cruaut de faire languir
plus longtemps le brave Johnson. Son soleil des Tropiques l'attend.
Allons nous coucher.




CHAPITRE XI

TRACES INQUITANTES


Pendant la nuit du 26 au 27 avril, le temps vint  changer; le
thermomtre baissa sensiblement, et les habitants de Doctor's-House
s'en aperurent au froid qui se glissait sous leurs couvertures;
Altamont, de garde auprs du pole, eut soin de ne pas laisser tomber
le feu, et il dut l'alimenter abondamment pour maintenir la
temprature intrieure  cinquante degrs au-dessus de zro (+10
centigrades).

Ce refroidissement annonait la fin de la tempte, et le docteur s'en
rjouissait; les occupations habituelles allaient tre reprises, la
chasse, les excursions, la reconnaissance des terres; cela mettrait un
terme  cette solitude dsoeuvre, pendant laquelle les meilleurs
caractres finissent par s'aigrir.

Le lendemain matin, le docteur quitta son lit de bonne heure et se
fraya un chemin  travers les glaces amonceles jusqu'au cne du
phare.

Le vent avait saut dans le nord; l'atmosphre tait pure; de longues
nappes blanches offraient au pied leur tapis ferme et rsistant.

Bientt les cinq compagnons d'hivernage eurent quitt Doctor's-House;
leur premier soin fut de dgager la maison des masses glaces qui
l'encombraient; on ne s'y reconnaissait plus sur le plateau; il et
t impossible d'y dcouvrir les vestiges d'une habitation; la
tempte, comblant les ingalits du terrain, avait tout nivel; le sol
s'tait exhauss de quinze pieds, au moins.

Il fallut procder d'abord au dblaiement des neiges, puis redonner 
l'difice une forme plus architecturale, raviver ses lignes engorges
et rtablir son aplomb. Rien ne fut plus facile d'ailleurs, et, aprs
l'enlvement des glaces, quelques coups du couteau  neige ramenrent
les murailles  leur paisseur normale.

Au bout de deux heures d'un travail soutenu, le fond de granit
apparut; l'accs des magasins de vivres et de la poudrire redevint
praticable.

Mais comme, par ces climats incertains, un tel tat de choses pouvait
se reproduire d'un jour  l'autre, on refit une nouvelle provision de
comestibles qui fut transporte dans la cuisine. Le besoin de viande
frache se faisait sentir  ces estomacs surexcits par les salaisons;
les chasseurs furent donc chargs de modifier le systme chauffant
d'alimentation, et ils se prparrent  partir.

Cependant, la fin d'avril n'amenait pas le printemps polaire; l'heure
du renouvellement n'avait pas sonn; il s'en fallait de six semaines
au moins; les rayons du soleil, trop faibles encore, ne pouvaient
fouiller ces plaines de neige et faire jaillir du sol les maigres
produits de la flore borale. On devait craindre que les animaux ne
fussent rares, oiseaux ou quadrupdes. Cependant un livre, quelques
couples de ptarmigans, un jeune renard mme eussent figur avec
honneur sur la table de Doctor's-House, et les chasseurs rsolurent de
chasser avec acharnement tout ce qui passerait  porte de leur fusil.

Le docteur, Altamont et Bell se chargrent d'explorer le pays.
Altamont,  en juger par ses habitudes, devait tre un chasseur adroit
et dtermin, un merveilleux tireur, bien qu'un peu vantard. Il fut
donc de la partie, tout comme Duk, qui le valait dans son genre, en
ayant l'avantage d'tre moins hbleur.

Les trois compagnons d'aventure remontrent par le cne de l'est et
s'enfoncrent au travers des immenses plaines blanches; mais ils
n'eurent pas besoin d'aller loin, car des traces nombreuses se
montrrent  moins de deux milles du fort; de l, elles descendaient
jusqu'au rivage de la baie Victoria, et paraissaient enlacer le
Fort-Providence de leurs cercles concentriques.

Aprs avoir suivi ces pitinements avec curiosit, les chasseurs se
regardrent.

Eh bien! dit le docteur, cela me semble clair.

--Trop clair, rpondit Bell; ce sont des traces d'ours.

--Un excellent gibier, rpondit Altamont, mais qui me parat pcher
aujourd'hui par une qualit.

--Laquelle? demanda le docteur.

--L'abondance, rpondit l'Amricain.

--Que voulez-vous dire? reprit Bell.

--Je veux dire qu'il y a l les traces de cinq ours parfaitement
distinctes, et cinq ours, c'est beaucoup pour cinq hommes!

--tes-vous certain de ce que vous avancez? dit le docteur.

--Voyez et jugez par vous-mme: voici une empreinte qui ne ressemble
pas  cette autre; les griffes de celles-ci sont plus cartes que les
griffes de celles-l. Voici les pas d'un ours plus petit. Comparez
bien, et vous trouverez dans un cercle restreint les traces de cinq
animaux.

--C'est vident, dit Bell, aprs avoir examin attentivement.

--Alors, fit le docteur, il ne faut pas faire de la bravoure inutile,
mais au contraire se tenir sur ses gardes; ces animaux sont trs
affams  la fin d'un hiver rigoureux; ils peuvent tre extrmement
dangereux; et puisqu'il n'est plus possible de douter de leur
nombre....

--Ni mme de leurs intentions, rpliqua l'Amricain.

--Vous croyez, dit Bell, qu'ils ont dcouvert notre prsence sur cette
cte?

--Sans doute,  moins que nous ne soyons tombs dans une passe
d'ours; mais alors pourquoi ces empreintes s'tendent-elles
circulairement, au lieu de s'loigner  perte de vue? Tenez! ces
animaux-l sont venus du sud-est, ils se sont arrts  cette place,
et ils ont commenc ici la reconnaissance du terrain.

--Vous avez raison, dit le docteur; il est mme certain qu'ils sont
venus cette nuit.

--Et sans doute les autres nuits, rpondit Altamont; seulement, la
neige a recouvert leurs traces.

--Non, rpondit le docteur, il est plus probable que ces ours ont
attendu la fin de la tempte; pousss par le besoin, ils ont gagn du
ct de la baie, dans l'intention de surprendre quelques phoques, et
alors ils nous auront vents.

--C'est cela mme, rpondit Altamont; d'ailleurs, il est facile de
savoir s'ils reviendront la nuit prochaine.

--Comment cela? dit Bell.

--En effaant ces traces sur une partie de leur parcours; et si demain
nous retrouvons des empreintes nouvelles, il sera bien vident que le
Fort-Providence est le but auquel tendent ces animaux.

--Bien, rpondit le docteur, nous saurons au moins  quoi nous en
tenir.

Les trois chasseurs se mirent  l'oeuvre, et, en grattant la neige,
ils eurent bientt fait disparatre les pitinements sur un espace de
cent toises  peu prs.

Il est pourtant singulier, dit Bell, que ces btes-l aient pu nous
sentir  une pareille distance; nous n'avons brl aucune substance
graisseuse de nature  les attirer.

--Oh! rpondit le docteur, les ours sont dous d'une vue perante et
d'un odorat trs subtil; ils sont, en outre, trs intelligents, pour
ne pas dire les plus intelligents de tous les animaux, et ils ont
flair par ici quelque chose d'inaccoutum.

--D'ailleurs, reprit Bell, qui nous dit que, pendant la tempte, ils
ne se sont pas avancs jusqu'au plateau?

--Alors, rpondit l'Amricain, pourquoi se seraient-ils arrts cette
nuit  cette limite?

--Oui, il n'y a pas de rponse  cela, rpliqua le docteur, et nous
devons croire que peu  peu ils rtrciront le cercle de leurs
recherches autour du Fort-Providence.

--Nous verrons bien, rpondit Altamont.

--Maintenant, continuons notre marche, dit le docteur, mais ayons
l'oeil au guet.

Les chasseurs veillrent avec attention; ils pouvaient craindre que
quelque ours ne ft embusqu derrire les monticules de glace; souvent
mme ils prirent les blocs gigantesques pour des animaux, dont ces
blocs avaient la taille et la blancheur. Mais, en fin de compte, et 
leur grande satisfaction, ils en furent pour leurs illusions.

Ils revinrent enfin  mi-cte du cne, et de l leur regard se promena
inutilement depuis le cap Washington jusqu' l'le Johnson.

Ils ne virent rien; tout tait immobile et blanc; pas un bruit, pas un
craquement.

Ils rentrrent dans la maison de neige.

Hatteras et Johnson furent mis au courant de la situation, et l'on
rsolut de veiller avec la plus scrupuleuse attention. La nuit vint;
rien ne troubla son calme splendide, rien ne se fit entendre qui pt
signaler l'approche d'un danger.

Le lendemain, ds l'aube, Hatteras et ses compagnons, bien arms,
allrent reconnatre l'tat de la neige; ils retrouvrent des traces
identiques  celles de la veille, mais plus rapproches. Evidemment,
les ennemis prenaient leurs dispositions pour le sige du
Fort-Providence.

Ils ont ouvert leur seconde parallle, dit le docteur.

--Ils ont mme fait une pointe en avant, rpondit Altamont; voyez ces
pas qui s'avancent vers le plateau; ils appartiennent  un puissant
animal.

--Oui, ces ours nous gagnent peu  peu, dit Johnson; il est vident
qu'ils ont l'intention de nous attaquer.

--Cela n'est pas douteux, rpondit le docteur; vitons de nous
montrer. Nous ne sommes pas de force  combattre avec succs.

--Mais o peuvent tre ces damns ours? s'cria Bell.

--Derrire quelques glaons de l'est, d'o ils nous guettent; n'allons
pas nous aventurer imprudemment.

--Et la chasse? fit Altamont.

--Remettons-la  quelques jours, rpondit le docteur; effaons de
nouveau les traces les plus rapproches, et nous verrons demain matin
si elles se sont renouveles. De cette faon, nous serons au courant
des manoeuvres de nos ennemis.

Le conseil du docteur fut suivi, et l'on revint se caserner dans le
fort; la prsence de ces terribles btes empchait toute excursion. On
surveilla attentivement les environs de la baie Victoria. Le phare fut
abattu; il n'avait aucune utilit actuelle et pouvait attirer
l'attention des animaux; le fanal et les fils lectriques furent
serrs dans la maison; puis,  tour de rle, chacun se mit en
observation sur le plateau suprieur.

C'taient de nouveaux ennuis de solitude  subir; mais le moyen d'agir
autrement? On ne pouvait pas se compromettre dans une lutte si
ingale, et la vie de chacun tait trop prcieuse pour la risquer
imprudemment. Les ours, ne voyant plus rien, seraient peut-tre
dpists, et, s'ils se prsentaient isolment pendant les excursions,
on pourrait les attaquer avec chance de succs.

Cependant cette inaction tait releve par un intrt nouveau: il y
avait  surveiller, et chacun ne regrettait pas d'tre un peu sur le
qui-vive.

La journe du 28 avril se passa sans que les ennemis eussent donn
signe d'existence. Le lendemain, on alla reconnatre les traces avec
un vif sentiment de curiosit, qui fut suivi d'exclamations
d'tonnement.

Il n'y avait plus un seul vestige, et la neige droulait au loin son
tapis intact.

Bon! s'cria Altamont. les ours sont dpists! ils n'ont pas eu de
persvrance! ils se sont fatigus d'attendre! ils sont partis! Bon
voyage! et maintenant, en chasse!

--Eh! eh! rpliqua le docteur, qui sait? Pour plus de sret, mes
amis, je vous demande encore un jour de surveillance. Il est certain
que l'ennemi n'est pas revenu cette nuit, du moins de ce ct...

--Faisons le tour du plateau, dit Altamont, et nous saurons  quoi
nous en tenir.

--Volontiers, dit le docteur.

Mais on eut beau relever avec soin tout l'espace dans un rayon de deux
milles, il fut impossible de retrouver la moindre trace.

Eh bien, chassons-nous? demanda l'impatient Amricain.

--Attendons  demain, rpondit le docteur.

--A demain donc, rpondit Altamont, qui avait de la peine  se
rsigner.

On rentra dans le fort. Cependant, comme la veille, chacun dut,
pendant une heure, aller reprendre son poste d'observation.

Quand le tour d'Altamont arriva, il alla relever Bell an sommet du
cne.

Ds qu'il lut parti, Hatteras appela ses compagnons autour de lui. Le
docteur quitta son cahier de notes, et Johnson ses fourneaux.

On pouvait croire qu'Hatteras allait causer des dangers de la
situation; il n'y pensait mme pas.

Mes amis, dit-il, profitons de l'absence de cet Amricain pour parler
de nos affaires: il y a des choses qui ne peuvent le regarder et dont
je ne veux pas qu'il se mle.

Les interlocuteurs du capitaine se regardrent, ne sachant pas o il
voulait en venir.

Je dsire, dit-il, m'entendre avec vous sur nos projets futurs.

--Bien, bien, rpondit le docteur; causons, puisque nous sommes seuls.

--Dans un mois, reprit Hatteras, dans six semaines au plus tard, le
moment des grandes excursions va revenir. Avez-vous pens  ce qu'il
conviendrait d'entreprendre pendant l't?

--Et vous, capitaine? demanda Johnson.

--Moi, je puis dire que pas une heure de ma vie ne s'coule, qui ne me
trouve en prsence de mon ide, j'estime que pas un de vous n'a
l'intention de revenir sur ses pas?...

Cette insinuation fut laisse sans rponse immdiate.

Pour mon compte, reprit Hatteras, duss-je aller seul, j'irai
jusqu'au ple nord; nous en sommes  trois cent soixante milles au
plus. Jamais hommes ne s'approchrent autant de ce but dsir, et je
ne perdrai pas une pareille occasion sans avoir tout tent, mme
l'impossible. Quels sont vos projets  cet gard?

--Les vtres, rpondit vivement le docteur.

--Et les vtres. Johnson?

--Ceux du docteur, rpondit le matre d'quipage.

--A vous de parler. Bell, dit Hatteras.

--Capitaine, rpondit le charpentier, nous n'avons pas de famille qui
nous attende en Angleterre, c'est vrai, mais enfin le pays, c'est le
pays! ne pensez-vous donc pas au retour?

--Le retour, reprit le capitaine, se fera aussi bien aprs la
dcouverte du ple. Mieux mme. Les difficults ne seront pas accrues,
car, en remontant, nous nous loignons des points les plus froids du
globe. Nous avons pour longtemps encore du combustible et des
provisions. Rien ne peut donc nous arrter, et nous serions coupables
de ne pas tre alls jusqu'au bout.

--Eh bien, rpondit Bell, nous sommes tous de votre opinion,
capitaine.

--Bien, rpondit Hatteras. Je n'ai jamais dout de vous. Nous
russirons, mes amis, et l'Angleterre aura toute la gloire de notre
succs.

--Mais il y a un Amricain parmi nous, dit Johnson.

Hatteras ne put retenir un geste de colre  cette observation.

Je le sais, dit-il d'une voix grave.

--Nous ne pouvons l'abandonner ici, reprit le docteur.

--Non! nous ne le pouvons pas! rpondit machinalement Hatteras.

--Et il viendra certainement!

--Oui! il viendra! mais qui commandera?

--Vous, capitaine.

--Et si vous m'obissez, vous autres, ce Yankee refusera-t-il d'obir?

--Je ne le pense pas, rpondit Johnson; mais enfin s'il ne voulait pas
se soumettre  vos ordres?...

--Ce serait alors une affaire entre lui et moi.

Les trois Anglais se turent en regardant Hatteras. Le docteur reprit
la parole.

Comment voyagerons-nous? dit-il.

--En suivant la cte autant que possible, rpondit Hatteras.

--Mais si nous trouvons la mer libre, comme cela est probable?

--Eh bien, nous la franchirons.

--De quelle manire? nous n'avons pas d'embarcation.

Hatteras ne rpondit pas; il tait visiblement embarrass.

On pourrait peut-tre, dit Bell, construire une chaloupe avec les
dbris du _Porpoise_.

--Jamais! s'cria violemment Hatteras.

--Jamais! fit Johnson.

Le docteur secouait la tte; il comprenait la rpugnance du capitaine.

Jamais, reprit ce dernier. Une chaloupe faite avec le bois d'un
navire amricain serait amricaine.

--Mais, capitaine... reprit Johnson.

Le docteur fit signe au vieux matre de ne pas insister en ce moment.
Il fallait rserver cette question pour un moment plus opportun: le
docteur, tout en comprenant les rpugnances d'Hatteras, ne les
partageait pas, et il se promit bien de faire revenir son ami sur une
dcision aussi absolue.

Il parla donc d'autre chose, de la possibilit de remonter la cte
directement jusqu'au nord, et de ce point inconnu du globe qu'on
appelle le ple boral.

Bref, il dtourna les cts dangereux de la conversation, jusqu'au
moment o elle se termina brusquement, c'est--dire  l'entre
d'Altamont.

Celui-ci n'avait rien  signaler.

La journe finit ainsi, et la nuit se passa tranquillement. Les ours
avaient videmment disparu.




CHAPITRE XII

LA PRISON DE GLACE


Le lendemain, il fut question d'organiser une chasse,  laquelle
devaient prendre part Hatteras, Altamont et le charpentier; les traces
inquitantes ne s'taient pas renouveles, et les ours avaient
dcidment renonc  leur projet d'attaque, soit par frayeur de ces
ennemis inconnus, soit que rien de nouveau ne leur et rvl la
prsence d'tres anims sous ce massif de neige.

Pendant l'absence des trois chasseurs, le docteur devait pousser
jusqu' l'le Johnson, pour reconnatre l'tat des glaces et faire
quelques relevs hydrographiques. Le froid se montrait trs vif, mais
les hiverneurs le supportaient bien; leur piderme tait fait  ces
tempratures exagres.

Le matre d'quipage devait rester  Doctor's-House, en un mot garder
la maison.

Les trois chasseurs firent leurs prparatifs de dpart; ils s'armrent
chacun d'un fusil  deux coups,  canon ray et  balles coniques; ils
prirent une petite provision de pemmican, pour le cas o la nuit les
surprendrait avant la fin de leur excursion; ils portaient en outre
l'insparable couteau  neige, le plus indispensable outil de ces
rgions, et une hachette s'enfonait dans la ceinture de leur jaquette
en peau de daim.

Ainsi quips, vtus, arms, ils pouvaient aller loin, et, adroits et
audacieux, ils devaient compter sur le bon rsultat de leur chasse.

Ils furent prts  huit heures du matin, et partirent. Duk les
prcdait en gambadant; ils remontrent la colline de l'est,
tournrent le cne du phare et s'enfoncrent dans les plaines du sud
bornes par le Bell-Mount.

De son ct, le docteur, aprs tre convenu avec Johnson d'un signal
d'alarme en cas de danger, descendit vers le rivage, de manire 
gagner les glaces multiformes qui hrissaient la baie Victoria.

Le matre d'quipage demeura seul au Fort-Providence, mais non oisif.
Il commena par donner la libert aux chiens gronlandais qui
s'agitaient dans le Dog-Palace; ceux-ci, enchants, allrent se rouler
sur la neige. Johnson ensuite s'occupa des dtails compliqus du
mnage. Il avait  renouveler le combustible et les provisions, 
mettre les magasins en ordre,  raccommoder maint ustensile bris, 
repriser les couvertures en mauvais tat,  refaire des chaussures
pour les longues excursions de l't. L'ouvrage ne manquait pas, et le
matre d'quipage travaillait avec cette habilet du marin auquel rien
n'est tranger des mtiers de toutes sortes.

En s'occupant, il rflchissait  la conversation de la veille; il
pensait au capitaine et surtout  son enttement, trs hroque et
trs honorable aprs tout, de ne pas vouloir qu'un Amricain, mme une
chaloupe amricaine atteignt avant lui ou avec lui le ple du monde.

Il me semble difficile pourtant, se disait-il, de passer l'ocan sans
bateau, et, si nous avons la pleine mer devant nous, il faudra bien se
rendre  la ncessit de naviguer. On ne peut pas faire trois cents
milles  la nage, ft-on le meilleur Anglais de la terre. Le
patriotisme a des limites. Enfin, on verra. Nous avons encore du temps
devant nous; M. Clawbonny n'a pas dit son dernier mot dans la
question; il est adroit; et c'est un homme  faire revenir le
capitaine sur son ide. Je gage mme qu'en allant du ct de l'le, il
jettera un coup d'oeil sur les dbris du _Porpoise_ et saura au juste
ce qu'on en peut faire.

Johnson en tait l de ses rflexions, et les chasseurs avaient quitt
le fort depuis une heure, quand une dtonation forte et claire
retentit  deux ou trois milles sous le vent.

Bon! se dit le vieux marin, ils ont trouv quelque chose, et sans
aller trop loin, puisqu'on les entend distinctement. Aprs cela,
l'atmosphre est si pure!

Une seconde dtonation, puis une troisime se rptrent coup sur
coup.

Allons, reprit Johnson, ils sont arrivs au bon endroit.

Trois autres coups de feu plus rapprochs clatrent encore.

Six coups! fit Johnson; leurs armes sont dcharges maintenant.
L'affaire a t chaude! Est-ce que par hasard?...

A l'ide qui lui vint, Johnson plit; il quitta rapidement la maison
de neige et gravit en quelques instants le coteau jusqu'au sommet du
cne.

Ce qu'il vit le fit frmir.

Les ours! s'cria-t-il.

Les trois chasseurs, suivis de Duk, revenaient  toutes jambes,
poursuivis par cinq animaux gigantesques; leurs six balles n'avaient
pu les abattre; les ours gagnaient sur eux; Hatteras, rest en
arrire, ne parvenait  maintenir sa distance entre les animaux et lui
qu'en lanant peu  peu son bonnet, sa hachette, son fusil mme. Les
ours s'arrtaient, suivant leur habitude, pour flairer l'objet jet 
leur curiosit, et perdaient un peu de ce terrain sur lequel ils
eussent dpass le cheval le plus rapide.

Ce fut ainsi qu'Hatteras, Altamont, Bell, poumons par leur course,
arrivrent prs de Johnson, et, du haut du talus, ils se laissrent
glisser avec lui jusqu' la maison de neige.

Les cinq ours les touchaient presque, et de son couteau le capitaine
avait d parer un coup de patte qui lui fut violemment port.

En un clin d'oeil, Hatteras et ses compagnons furent renferms dans la
maison. Les animaux s'taient arrts sur le plateau suprieur form
par la troncature du cne.

Enfin, s'cria Hatteras, nous pourrons nous dfendre plus
avantageusement, cinq contre cinq!

--Quatre contre cinq! s'cria Johnson d'une voix terrifie.

--Comment? fit Hatteras.

--Le docteur! rpondit Johnson, en montrant le salon vide.

--Eh bien!

--Il est du ct de l'le!

--Le malheureux! s'cria Bell.

--Nous ne pouvons l'abandonner ainsi, dit Altamont.

--Courons! fit Hatteras.

Il ouvrit rapidement la porte, mais il eut  peine le temps de la
refermer; un ours avait failli lui briser le crne d'un coup de
griffe.

Ils sont l! s'cria-t-il.

--Tous? demanda Bell.

--Tous! rpondit Hatteras.

Altamont se prcipita vers les fentres, dont il combla les baies avec
des morceaux de glace enlevs aux murailles de la maison. Ses
compagnons l'imitrent sans parler; le silence ne fut interrompu que
par les jappements sourds de Duk.

Mais, il faut le dire, ces hommes n'avaient qu'une seule pense; ils
oubliaient leur propre danger et ne songeaient qu'au docteur. A lui,
non  eux. Pauvre Clawbonny! si bon, si dvou, l'me de cette petite
colonie! pour la premire fois, il n'tait pas l; des prils
extrmes, une mort pouvantable peut-tre l'attendaient, car, son
excursion termine, il reviendrait tranquillement au Fort-Providence
et se trouverait en prsence de ces froces animaux.

Et nul moyen pour le prvenir!

Cependant, dit Johnson, ou je me trompe fort, ou il doit tre sur ses
gardes; vos coups de feu rpts ont d l'avertir, et il ne peut
manquer de croire  quelque vnement extraordinaire.

--Mais s'il tait loin alors, rpondit Altamont, et s'il n'a pas
compris? Enfin, sur dix chances, il y en a huit pour qu'il revienne
sans se douter du danger! Les ours sont abrits par l'escarpe du fort,
et il ne peut les apercevoir!

--Il faut donc se dbarrasser de ces dangereuses btes avant son
retour, rpondit Hatteras.

--Mais comment? fit Bell.

La rponse  cette question tait difficile. Tenter une sortie
paraissait impraticable. On avait eu soin de barricader le couloir,
mais les ours pouvaient avoir facilement raison de ces obstacles, si
l'ide leur en prenait; ils savaient  quoi s'en tenir sur le nombre
et la force de leurs adversaires, et il leur serait ais d'arriver
jusqu' eux.

Les prisonniers s'taient posts dans chacune des chambres de
Doctor's-House afin de surveiller toute tentative d'invasion; en
prtant l'oreille, ils entendaient les ours aller, venir, grogner
sourdement, et gratter de leurs normes pattes les murailles de neige.

Cependant il fallait agir; le temps pressait. Altamont rsolut de
pratiquer une meurtrire, afin de tirer sur les assaillants; en
quelques minutes, il eut creus une sorte de trou dans le mur de
glace; il y introduisit son fusil; mais,  peine l'arme passa-t-elle
au-dehors, qu'elle lui fut arrache des mains avec une puissance
irrsistible, sans qu'il pt faire feu.

Diable! s'cria-t-il, nous ne sommes pas de force.

Et il se hta de reboucher la meurtrire.

Cette situation durait dj depuis une heure, et rien n'en faisait
prvoir le terme. Les chances d'une sortie furent encore discutes;
elles taient faibles, puisque les ours ne pouvaient tre combattus
sparment. Nanmoins, Hatteras et ses compagnons, presss d'en finir,
et, il faut le dire, trs confus d'tre ainsi tenus en prison par des
btes, allaient tenter une attaque directe, quand le capitaine imagina
un nouveau moyen de dfense.

Il prit le poker[1] qui servait  Johnson  dgager ses fourneaux et
le plongea dans le brasier du pole; puis il pratiqua une ouverture
dans la muraille de neige, mais sans la prolonger jusqu'au-dehors, et
de manire  conserver extrieurement une lgre couche de glace.

  [1]  Longue tige de fer destine  arriser le feu des fourneaux.

Ses compagnons le regardaient faire. Quand le poker fut rouge  blanc.
Hatteras prit la parole et dit:

Cette barre incandescente va me servir  repousser les ours, qui ne
pourront la saisir, et  travers la meurtrire il sera facile de faire
un feu nourri contre eux, sans qu'ils puissent nous arracher nos
armes.

--Bien imagin! s'cria Bell, en se postant prs d'Altamont.

Alors Hatteras, retirant le poker du brasier, l'enfona rapidement
dans la muraille. La neige, se vaporisant  son contact, siffla avec
un bruit assourdissant. Deux ours accoururent, saisirent la barre
rougie et poussrent un hurlement terrible, au moment ou quatre
dtonations retentissaient coup sur coup.

Touchs! s'cria l'Amricain.

--Touchs! riposta Bell.

--Recommenons, dit Hatteras, en rebouchant momentanment
l'ouverture.

Le poker fut plong dans le fourneau; au bout de quelques minutes, il
tait rouge.

Altamont et Bell revinrent prendre leur place, aprs avoir recharg
les armes; Hatteras rtablit la meurtrire et y introduisit de nouveau
le poker incandescent.

Mais cette fois une surface impntrable l'arrta.

Maldiction! s'cria l'Amricain.

--Qu'y a-t-il? demanda Johnson.

--Ce qu'il y a! il y a que ces maudits animaux entassent blocs sur
blocs, qu'ils nous murent dans notre maison, qu'ils nous enterrent
vivants!

--C'est impossible!

--Voyez, le poker ne peut traverser! cela finit par tre ridicule, 
la fin!

Plus que ridicule, cela devenait inquitant. La situation empirait.
Les ours en btes trs intelligentes, employaient ce moyen pour
touffer leur proie. Ils entassaient les glaons de manire  rendre
toute fuite impossible.

C'est dur! dit le vieux Johnson d'un air trs mortifi. Que des
hommes vous traitent ainsi, passe encore, mais des ours!

Aprs cette rflexion, deux heures s'coulrent sans amener de
changement dans la situation des prisonniers; le projet de sortie
tait devenu impraticable; les murailles paissies arrtaient tout
bruit extrieur. Altamont se promenait avec l'agitation d'un homme
audacieux qui s'exaspre de trouver un danger suprieur  son courage.
Hatteras songeait avec effroi au docteur, et au pril trs srieux qui
le menaait  son retour.

Ah! s'cria Johnson, si M. Clawbonny tait ici!

--Eh bien! que ferait-il? rpondit Altamont.

--Oh! il saurait bien nous tirer d'affaire!

--Et comment? demanda l'Amricain avec humeur.

--Si je le savais, rpondit Johnson, je n'aurais pas besoin de lui.
Cependant, je devine bien quel conseil il nous donnerait en ce moment!

--Lequel?

--Celui de prendre quelque nourriture! cela ne peut pas nous faire de
mal. Au contraire. Qu'en pensez-vous, monsieur Altamont?

--Mangeons si cela vous fait plaisir, rpondit ce dernier, quoique la
situation soit bien sotte, pour ne pas dire humiliante.

--Je gage, dit Johnson, qu'aprs dner, nous trouverons un moyen
quelconque de sortir de l.

On ne rpondit pas au matre d'quipage, mais on se mit  table.

Johnson, lev  l'cole du docteur, essaya d'tre philosophe dans le
danger, mais il n'y russit gure; ses plaisanteries lui restaient
dans la gorge. D'ailleurs, les prisonniers commenaient  se sentir
mal  leur aise; l'air s'paississait dans cette demeure
hermtiquement ferme; l'atmosphre ne pouvait se refaire  travers le
tuyau des fourneaux qui tiraient mal, et il tait facile de prvoir
que, dans un temps fort limit, le feu viendrait  s'teindre;
l'oxygne, absorb par les poumons et le foyer, ferait bientt place 
l'acide carbonique, dont on connat l'influence mortelle.

Hatteras s'aperut le premier de ce nouveau danger; il ne voulut point
le cacher  ses compagnons.

Alors, il faut sortir  tout prix! rpondit Altamont.

--Oui! reprit Hatteras; mais attendons la nuit; nous ferons un trou 
la vote, cela renouvellera notre provision d'air; puis, l'un de nous
prendra place  ce poste, et de l il fera feu sur les ours.

--C'est le seul parti  prendre, rpliqua l'Amricain.

Ceci convenu, on attendit le moment de tenter l'aventure, et, pendant
les heures qui suivirent, Altamont n'pargna pas ses imprcations
contre un tat de choses dans lequel, disait-il, des ours et des
hommes tant donns, ces derniers ne jouaient pas le plus beau rle.




CHAPITRE XIII

LA MINE


La nuit arriva, et la lampe du salon commenait dj  plir dans
cette atmosphre pauvre d'oxygne.

A huit heures, on fit les derniers prparatifs. Les fusils furent
chargs avec soin, et l'on pratiqua une ouverture dans la vote de la
snow-house.

Le travail durait dj depuis quelques minutes, et Bell s'en tirait
adroitement, quand Johnson, quittant la chambre  coucher, dans
laquelle il se tenait en observation, revint rapidement vers ses
compagnons.

Il semblait inquiet.

Qu'avez-vous? lui demanda le capitaine.

--Ce que j'ai? rien! rpondit le vieux marin en hsitant, et pourtant.

--Mais qu'y a-t-il? dit Altamont.

--Silence! n'entendez-vous pas un bruit singulier?

--De quel ct?

--L! il se passe quelque chose dans la muraille de la chambre!

Bell suspendit son travail; chacun couta.

Un bruit loign se laissait percevoir, qui semblait produit dans le
mur latral; on faisait videmment une troue dans la glace.

On gratte! fit Johnson.

--Ce n'est pas douteux, rpondit Altamont.

--Les ours? dit Bell.

--Oui! les ours, dit Altamont.

--Ils ont chang de tactique, reprit le vieux marin; ils ont renonc 
nous touffer!

--Ou ils nous croient touffs! reprit l'Amricain, que la colre
gagnait trs srieusement.

--Nous allons tre attaqus, fit Bell.

--Eh bien! rpondit Hatteras, nous lutterons corps  corps.

--Mille diables! s'cria Altamont, j'aime mieux cela! j'en ai assez
pour mon compte de ces ennemis invisibles! on se verra et on se
battra!

--Oui, rpondit Johnson, mais pas  coups de fusil; c'est impossible
dans un espace aussi troit.

--Soit!  la hache! au couteau!

Le bruit augmentait; on entendait distinctement l'raillure des
griffes; les ours avaient attaqu la muraille  l'angle mme o elle
rejoignait le talus de neige adoss au rocher.

L'animal qui creuse, dit Johnson, n'est pas maintenant  six pieds de
nous.

--Vous avez raison, Johnson, rpondit l'Amricain; mais nous avons le
temps de nous prparer  le recevoir!

L'Amricain prit sa hache d'une main, son couteau de l'autre;
arc-bout sur son pied droit, le corps rejet en arrire, il se tint
en posture d'attaque. Hatteras et Bell l'imitrent. Johnson prpara
son fusil pour le cas o l'usage d'une arme  feu serait ncessaire.

Le bruit devenait de plus en plus fort; la glace arrache craquait
sous la violente incision de griffes d'acier.

Enfin une crote mince spara seulement l'assaillant de ses
adversaires; soudain, cette crote se fendit comme le cerceau tendu de
papier sous l'effort du clown, et un corps noir, norme, apparut dans
la demi-obscurit de la chambre.

Altamont ramena rapidement sa main arme pour frapper.

Arrtez! par le Ciel! dit une voix bien connue.

--Le docteur! le docteur! s'cria Johnson.

C'tait le docteur, en effet, qui, emport par sa masse, vint rouler
au milieu de la chambre.

Bonjour, mes braves amis, dit-il en se relevant lestement.

Ses compagnons demeurrent stupfaits; mais  la stupfaction succda
la joie; chacun voulut serrer le digne homme dans ses bras; Hatteras,
trs mu, le retint longtemps sur sa poitrine. Le docteur lui rpondit
par une chaleureuse poigne de main.

Comment, vous, monsieur Clawbonny! dit le matre d'quipage.

--Moi, mon vieux Johnson, et j'tais plus inquiet de votre sort que
vous n'avez pu l'tre du mien.

--Mais comment avez-vous su que nous tions assaillis par une bande
d'ours? demanda Altamont; notre plus vive crainte tait de vous voir
revenir tranquillement au Fort-Providence, sans vous douter du danger.

--Oh! j'avais tout vu, rpondit le docteur; vos coups de fusil m'ont
donn l'veil; je me trouvais en ce moment prs des dbris du
_Porpoise_; j'ai gravi un hummock; j'ai aperu les cinq ours qui vous
poursuivaient de prs; ah! quelle peur j'ai ressentie pour vous! Mais
enfin votre dgringolade du haut de la colline et l'hsitation des
animaux m'ont rassur momentanment; j'ai compris que vous aviez eu le
temps de vous barricader dans la maison. Alors, peu  peu, je me suis
approch, tantt rampant, tantt me glissant entre les glaons; je
suis arriv prs du fort, et j'ai vu ces normes btes au travail,
comme de gros castors; ils battaient la neige, ils amoncelaient les
blocs, en un mot ils vous muraient tout vivants. Il est heureux que
l'ide ne leur soit pas venue de prcipiter des blocs de glace du
sommet du cne, car vous auriez t crass sans merci.

--Mais, dit Bell, vous n'tiez pas en sret, monsieur Clawbonny; ne
pouvaient-ils abandonner la place et revenir vers vous?

--Ils n'y pensaient gure; les chiens gronlandais, lchs par
Johnson, sont venus plusieurs fois rder  petite distance, et ils
n'ont pas song  leur donner la chasse; non, ils se croyaient srs
d'un gibier plus savoureux.

--Grand merci du compliment, dit Altamont en riant.

--Oh! il n'y a pas de quoi tre fier. Quand j'ai compris la tactique
des ours, j'ai rsolu de vous rejoindre. Il fallait attendre la nuit,
par prudence; aussi, ds les premires ombres du crpuscule, je me
suis gliss sans bruit vers le talus, du ct de la poudrire. J'avais
mon ide en choisissant ce point; je voulais percer une galerie. Je me
suis donc mis au travail; j'ai attaqu la glace avec mon couteau 
neige, un fameux outil, ma foi! Pendant trois heures j'ai pioch, j'ai
creus, j'ai travaill, et me voil affam, reint, mais arriv...

--Pour partager notre sort? dit Altamont.

--Pour nous sauver tous; mais donnez-moi un morceau de biscuit et de
viande; je tombe d'inanition.

Bientt le docteur mordait de ses dents blanches un respectable
morceau de boeuf sal. Tout en mangeant, il se montra dispos 
rpondre aux questions dont on le pressait.

Nous sauver! avait repris Bell.

--Sans doute, rpondit le docteur, en faisant place  sa rponse par
un vigoureux effort des muscles staphylins.

--Au fait, dit Bell, puisque M. Clawbonny est venu, nous pouvons nous
en aller par le mme chemin.

--Oui-d, rpondit le docteur, et laisser le champ libre  cette
engeance malfaisante, qui finira par dcouvrir nos magasins et les
piller!

--Il faut demeurer ici, dit Hatteras.

--Sans doute, rpondit le docteur, et nous dbarrasser nanmoins de
ces animaux.

--Il y a donc un moyen? demanda Bell.

--Un moyen sr, rpondit le docteur.

--Je le disais bien, s'cria Johnson en se frottant les mains; avec M.
Clawbonny, jamais rien n'est dsespr; il a toujours quelque
invention dans son sac de savant.

--Oh! oh! mon pauvre sac est bien maigre, mais en fouillant bien....

--Docteur, dit Altamont, les ours ne peuvent-ils pntrer par cette
galerie que vous avez creuse?

--Non, j'ai eu soin de reboucher solidement l'ouverture; et
maintenant, nous pouvons aller d'ici  la poudrire sans qu'ils s'en
doutent.

--Bon! nous direz-vous maintenant quel moyen vous comptez employer
pour nous dbarrasser de ces ridicules visiteurs?

--Un moyen bien simple, et pour lequel une partie du travail est dj
fait.

--Comment cela?

--Vous le verrez. Mais j'oublie que je ne suis pas venu seul ici.

--Que voulez-vous dire? demanda Johnson.

--J'ai l un compagnon  vous prsenter.

Et, en parlant de la sorte, le docteur tira de la galerie le corps
d'un renard frachement tu.

Un renard! s'cria Bell.

--Ma chasse de ce matin, rpondit modestement le docteur, et vous
verrez que jamais renard n'aura t tu plus  propos.

--Mais enfin, quel est votre dessein? demanda Altamont.

--J'ai la prtention, rpondit le docteur, de faire sauter les ours
tous ensemble avec cent livres de poudre.

On regarda le docteur avec surprise.

Mais la poudre? lui demanda-t-on.

--Elle est au magasin.

--Et le magasin?

--Ce boyau y conduit. Ce n'est pas sans motif que j'ai creus une
galerie de dix toises de longueur; j'aurais pu attaquer le parapet
plus prs de la maison, mais j'avais mon ide.

--Enfin, cette mine, o prtendez-vous l'tablir? demanda l'Amricain.

--A la face mme de notre talus, c'est--dire au point le plus loign
de la maison, de la poudrire et des magasins.

--Mais comment y attirer les ours tous  la fois?

--Je m'en charge, rpondit le docteur; assez parl, agissons. Nous
avons cent pieds de galerie  creuser pendant la nuit; c'est un
travail fatigant; mais  cinq, nous nous en tirerons en nous relayant.
Bell va commencer, et pendant ce temps nous prendrons quelque repos.

--Parbleu! s'cria Johnson plus j'y pense, plus je trouve le moyen de
M. Clawbonny excellent.

--Il est sr, rpondit le docteur.

--Oh! du moment que vous le dites, ce sont des ours morts, et je me
sens dj leur fourrure sur les paules.

--A l'ouvrage donc!

Le docteur s'enfona dans la galerie sombre, et Bell le suivit; o
passait le docteur, ses compagnons taient assurs de se trouver 
l'aise. Les deux mineurs arrivrent  la poudrire et dbouchrent au
milieu des barils rangs en bon ordre. Le docteur donna  Bell les
indications ncessaires; le charpentier attaqua le mur oppos, sur
lequel s'paulait le talus, et son compagnon revint dans la maison.

Bell travailla pendant une heure et creusa un boyau long de dix pieds
 peu prs, dans lequel on pouvait s'avancer en rampant. Au bout de ce
temps, Altamont vint le remplacer, et dans le mme temps il fit  peu
prs le mme travail; la neige, retire de la galerie, tait
transporte dans la cuisine, o le docteur la faisait fondre au feu,
afin qu'elle tnt moins de place.

A l'Amricain succda le capitaine, puis Johnson. En dix heures,
c'est--dire vers les huit heures du matin, la galerie tait
entirement ouverte.

Aux premires lueurs de l'aurore, le docteur vint considrer les ours
par une meurtrire qu'il pratiqua dans le mur du magasin  poudre.

Ces patients animaux n'avaient pas quitt la place. Ils taient l,
allant, venant, grognant, mais, en somme, faisant leur faction avec
une persvrance exemplaire; ils rdaient autour de la maison, qui
disparaissait sous les blocs amoncels. Mais un moment vint pourtant
o ils semblrent avoir puis leur patience, car le docteur les vit
tout  coup repousser les glaons qu'ils avaient entasss.

Bon! dit-il au capitaine, qui se trouvait prs de lui.

--Que font-ils? demanda celui-ci.

--Ils m'ont tout l'air de vouloir dmolir leur ouvrage et d'arriver
jusqu' nous! Mais un instant! ils seront dmolis auparavant. En tout
cas, pas de temps  perdre.

Le docteur se glissa jusqu'au point o la mine devait tre pratique;
l, il fit largir la chambre de toute la largeur et de toute la
hauteur du talus; il ne resta bientt plus  la partie suprieure
qu'une corce de glace paisse d'un pied au plus; il fallut mme la
soutenir pour qu'elle ne s'effondrt pas.

Un pieu solidement appuy sur le sol de granit fit l'office de poteau;
le cadavre du renard fut attach  son sommet, et une longue corde,
noue  sa partie infrieure, se droula  travers la galerie jusqu'
la poudrire.

Les compagnons du docteur suivaient ses instructions sans trop les
comprendre.

Voici l'appt, dit-il, en leur montrant le renard.

Au pied du poteau, il fit rouler un tonnelet pouvant contenir cent
livres de poudre.

Et voici la mine, ajouta-t-il.

--Mais, demanda Hatteras, ne nous ferons-nous pas sauter en mme temps
que les ours?

--Non! nous sommes suffisamment loigns du thtre de l'explosion;
d'ailleurs, notre maison est solide; si elle se disjoint un peu, nous
en serons quittes pour la refaire.

--Bien, rpondit Altamont; mais maintenant comment prtendez-vous
oprer?

--Voici, en halant cette corde, nous abattrons le pieu qui soutient la
crote de la glace au-dessus de la mine; le cadavre du renard
apparatra subitement hors du talus, et vous admettrez sans peine que
des animaux affams par un long jene n'hsiteront pas  se prcipiter
sur cette proie inattendue.

--D'accord.

--Eh bien,  ce moment, je mets le feu  la mine, et je fais sauter
d'un seul coup les convives et le repas.

--Bien! bien! s'cria Johnson, qui suivait l'entretien avec un vif
intrt.

Hatteras, ayant confiance absolue dans son ami, ne demandait aucune
explication. Il attendait. Mais Altamont voulait savoir jusqu'au bout.

Docteur, dit-il, comment calculerez-vous la dure de votre mche avec
une prcision telle que l'explosion se fasse au moment opportun?

--C'est bien simple, rpondit le docteur, je ne calculerai rien.

--Vous avez donc une mche de cent pieds de longueur?

--Non.

--Vous ferez donc simplement une trane de poudre?

--Point! cela pourrait rater.

--Il faudra donc que quelqu'un se dvoue et aille mettre le feu  la
mine?

--S'il faut un homme de bonne volont, dit Johnson avec empressement,
je m'offre volontiers.

--Inutile, mon digne ami, rpondit le docteur, en tendant la main au
vieux matre d'quipage, nos cinq existences sont prcieuses, et elles
seront pargnes, Dieu merci.

--Alors, fit l'Amricain, je renonce  deviner.

--Voyons, rpondit le docteur en souriant, si l'on ne se tirait pas
d'affaire dans cette circonstance,  quoi servirait d'avoir appris la
physique?

--Ah! fit Johnson rayonnant, la physique!

--Oui! n'avons-nous pas ici une pile lectrique et des fils d'une
longueur suffisante, ceux-l mmes qui servaient  notre phare?

--Eh bien?

--Eh bien, nous mettrons le feu  la mine quand cela nous plaira,
instantanment et sans danger.

--Hurrah! s'cria Johnson.

--Hurrah! rptrent ses compagnons, sans se soucier d'tre ou non
entendus de leurs ennemis.

Aussitt, les fils lectriques furent drouls dans la galerie depuis
la maison jusqu' la chambre de la mine. Une de leurs extrmits
demeura enroule  la pile, et l'autre plongea au centre du tonnelet,
les deux bouts restant placs  une petite distance l'un de l'autre.

A neuf heures du matin, tout fut termin. Il tait temps; les ours se
livraient avec furie  leur rage de dmolition.

Le docteur jugea le moment arriv. Johnson fut plac dans le magasin 
poudre, et charg de tirer sur la corde rattache au poteau. Il prit
place  son poste.

Maintenant, dit le docteur  ses compagnons, prparez vos armes, pour
le cas o les assigeants ne seraient pas tus du premier coup, et
rangez-vous auprs de Johnson: aussitt aprs l'explosion, faites
irruption au-dehors.

--Convenu, rpondit l'Amricain.

--Et maintenant, nous avons fait tout ce que des hommes peuvent faire!
nous nous sommes aids! que le Ciel nous aide!

Hatteras, Altamont et Bell se rendirent  la poudrire. Le docteur
resta seul prs de la pile.

Bientt, il entendit la voix loigne de Johnson qui criait:

Attention!

--Tout va bien, rpondit-il.

Johnson tira vigoureusement la corde; elle vint  lui, entranant le
pieu; puis, il se prcipita  la meurtrire et regarda.

La surface du talus s'tait affaisse. Le corps du renard apparaissait
au-dessus des dbris de glace. Les ours, surpris d'abord, ne tardrent
pas  se prcipiter en groupe serr sur cette proie nouvelle.

Feu! cria Johnson.

Le docteur tablit aussitt le courant lectrique entre ses fils; une
explosion formidable eut lieu; la maison oscilla comme dans un
tremblement de terre; les murs se fendirent. Hatteras, Altamont et
Bell se prcipitrent hors du magasin  poudre, prts  faire feu.

Mais leurs armes furent inutiles; quatre ours sur cinq, englobs dans
l'explosion, retombrent a et l en morceaux, mconnaissables,
mutils, carboniss, tandis que le dernier,  demi rti, s'enfuyait 
toutes jambes.

Hurrah! hurrah! hurrah! s'crirent les compagnons de Clawbonny,
pendant que celui-ci se prcipitait en souriant dans leurs bras.




CHAPITRE XIV

LE PRINTEMPS POLAIRE


Les prisonniers taient dlivrs; leur joie se manifesta par de
chaudes dmonstrations et de vifs remerciements au docteur. Le vieux
Johnson regretta bien un peu les peaux d'ours, brles et hors de
service; mais ce regret n'influa pas sensiblement sur sa belle humeur.

La journe se passa  restaurer la maison de neige, qui s'tait fort
ressentie de l'explosion. On la dbarrassa des blocs entasss par les
animaux, et ses murailles furent rejointoyes. Le travail se fit
rapidement,  la voix du matre d'quipage, dont les bonnes chansons
faisaient plaisir  entendre.

Le lendemain, la temprature s'amliora singulirerement, et, par une
brusque saute de vent, le thermomtre remonta  quinze degrs
au-dessus de zro (-9 centigrades). Une diffrence si considrable
fut vivement ressentie par les hommes et les choses. La brise du sud
ramenait avec elle les premiers indices du printemps polaire.

Cette chaleur relative persista pendant plusieurs jours; le
thermomtre,  l'abri du vent, marqua mme trente et un degrs
au-dessus de zro (-1 centigrade), des symptmes de dgel vinrent 
se manifester.

La glace commenait  se crevasser; quelques jaillissements d'eau
sale se produisaient a et l, comme les jets liquides d'un parc
anglais; quelques jours plus tard, la pluie tombait en grande
abondance.

Une vapeur intense s'levait des neiges; c'tait de bon augure, et la
fonte de ces masses immenses paraissait prochaine. Le disque ple du
soleil tendait  se colorer davantage et traait des spirales plus
allonges au-dessus de l'horizon; la nuit durait trois heures  peine.

Autre symptme non moins significatif, quelques ptarmigans, les oies
borales, les pluviers, les gelinottes, revenaient par bandes; l'air
s'emplissait peu  peu de ces cris assourdissants dont les navigateurs
du printemps dernier se souvenaient encore. Des livres, que l'on
chassa avec succs, firent leur apparition sur les rivages de la baie,
ainsi que la souris articque, dont les petits terriers formaient un
systme d'alvoles rgulires.

Le docteur fit remarquer  ses compagnons que presque tous ces animaux
commenaient  perdre le poil ou la plume blanche de l'hiver pour
revtir leur parure d't; ils se printanisaient  vue d'oeil,
tandis que la nature laissait poindre leur nourriture sous forme de
mousses, de pavots, de saxifrages et de gazon nain. On sentait toute
une nouvelle existence percer sous les neiges dcomposes.

Mais avec les animaux inoffensifs revinrent leurs ennemis affams; les
renards et les loups arrivrent en qute de leur proie; des hurlements
lugubres retentirent pendant la courte obscurit des nuits.

Le loup de ces contres est trs proche parent du chien; comme lui, il
aboie, et souvent de faon  tromper les oreilles les plus exerces,
celles de la race canine, par exemple; on dit mme que ces animaux
emploient cette ruse pour attirer les chiens et les dvorer. Ce fait
fut observ sur les terres de la baie d'Hudson, et le docteur put le
constater  la Nouvelle-Amrique; Johnson eut soin de ne pas laisser
courir ses chiens d'attelage, qui auraient pu se laisser prendre  ce
pige.

Quant  Duk, il en avait vu bien d'autres, et il tait trop fin pour
aller se jeter dans la gueule du loup.

On chassa beaucoup pendant une quinzaine de jours; les provisions de
viandes fraches furent abondantes; on tua des perdrix, des ptarmigans
et des ortolans de neige, qui offraient une alimentation dlicieuse.
Les chasseurs ne s'loignaient pas du Fort-Providence. On peut dire
que le menu gibier venait de lui-mme au-devant du coup de fusil; il
animait singulirement par sa prsence ces plages silencieuses, et la
baie Victoria prenait un aspect inaccoutum qui rjouissait les yeux.

Les quinze jours qui suivirent la grande affaire des ours furent
remplis par ces diverses occupations. Le dgel fit des progrs
visibles; le thermomtre remonta  trente-deux degrs au-dessus de
zro (0 centigrade); les torrents commencrent  mugir dans les
ravines, et des milliers de cataractes s'improvisrent sur le penchant
des coteaux.

Le docteur, aprs avoir dblay une acre de terrain, y sema des
graines de cresson, d'oseille et de cochlaria, dont l'influence
antiscorbutique est excellente; il voyait dj sortir de terre de
petites feuilles verdoyantes, quand tout  coup, et avec une
inconcevable rapidit, le froid reparut en matre dans son empire.

En une seule nuit, et par une violente brise du nord, le thermomtre
reperdit prs de quarante degrs; il retomba  huit degrs au-dessous
de zro (-22 centigrades). Tout fut gel: oiseaux, quadrupdes,
amphibies, disparurent par enchantement; les trous  phoques se
refermrent, les crevasses disparurent, la glace reprit sa duret de
granit, et les cascades, saisies dans leur chute, se figrent en longs
pendicules de cristal.

Ce fut un vritable changement  vue; il se produisit dans la nuit du
11 au 12 mai. Et quand Bell, le matin, mit le nez au-dehors par cette
gele foudroyante, il faillit l'y laisser.

Oh! nature borale, s'cria le docteur un peu dsappoint, voil bien
de tes coups! Allons! j'en serai quitte pour recommencer mes semis.

Hatteras prenait la chose moins philosophiquement, tant il avait hte
de reprendre ses recherches. Mais il fallait se rsigner.

En avons-nous pour longtemps de cette temprature? demanda Johnson.

--Non, mon ami, non, rpondit Clawbonny; c'est le dernier coup de
patte du froid! vous comprenez bien qu'il est ici chez lui, et on ne
peut gure le chasser sans qu'il rsiste.

--Il se dfend bien, rpliqua Bell en se frottant le visage.

--Oui! mais j'aurais d m'y attendre, rpliqua le docteur, et ne pas
sacrifier mes graines comme un ignorant, d'autant plus que je pouvais,
 la rigueur, les faire pousser prs des fourneaux  la cuisine.

--Comment, dit Altamont, vous deviez prvoir ce changement de
temprature?

--Sans doute, et sans tre sorcier! Il fallait mettre mes semis sous
la protection immdiate de saint Mamert, de saint Pancrace et de saint
Servais, dont la fte tombe les 11, 12 et 13 de ce mois.

--Par exemple, docteur, s'cria Altamont, vous allez me dire quelle
influence les trois saints en question peuvent avoir sur la
temprature?

--Une trs grande, si l'on en croit les horticulteurs, qui les
appellent les trois saints de glace.

--Et pourquoi cela, je vous prie?

--Parce que gnralement il se produit un froid priodique dans le
mois de mai, et que ce plus grand abaissement de temprature a lieu du
11 au 13 de ce mois. C'est un fait, voil tout.

--Il est curieux, mais l'explique-t-on? demanda l'Amricain.

--Oui, de deux manires: ou par l'interposition d'une grande quantit
d'astrodes[1]  cette poque de l'anne entre la terre et le
soleil, ou simplement par la dissolution des neiges qui, en fondant,
absorbent ncessairement une trs grande quantit de chaleur. Ces deux
causes sont plausibles; faut-il les admettre absolument? Je l'ignore;
mais, si je ne suis pas certain de la valeur de l'explication,
j'aurais d l'tre de l'authenticit du fait, ne point l'oublier, et
ne pas compromettre mes plantations.

  [1]  toiles filantes, probablement les dbris d'une grande plante.

Le docteur disait vrai. Soit par une raison, soit par une autre, le
froid fut trs intense pendant le reste du mois de mai; les chasses
durent tre interrompues, non pas tant par la rigueur de la
temprature que par l'absence complte du gibier; heureusement, la
rserve de viande frache n'tait pas encore puise,  beaucoup prs.

Les hiverneurs se retrouvrent donc condamns  une nouvelle
inactivit; pendant quinze jours, du 11 au 25 mai, leur existence
monotone ne fut marque que par un seul incident, une maladie grave,
une angine couenneuse, qui vint frapper le charpentier inopinment; 
ses amygdales fortement tumfies et  la fausse membrane qui les
tapissait, le docteur ne put se mprendre sur la nature de ce terrible
mal; mais il se trouvait l dans son lment, et la maladie, qui
n'avait pas compt sur lui sans doute, fut rapidement dtourne. Le
traitement suivi par Bell fut trs simple, et la pharmacie n'tait pas
loin; le docteur se contenta de mettre quelques petits morceaux de
glace dans la bouche du malade; en quelques heures, la tumfaction
commena  diminuer, et la fausse membrane disparut. Vingt-quatre
heures plus tard, Bell tait sur pied.

Comme on s'merveillait de la mdication du docteur:

C'est ici le pays des angines, rpondit-il; il faut bien que le
remde soit auprs du mal.

--Le remde et surtout le mdecin, ajouta Johnson, dans l'esprit
duquel le docteur prenait des proportions pyramidales.

Pendant ces nouveaux loisirs, celui-ci rsolut d'avoir avec le
capitaine une conversation importante: il s'agissait de faire revenir
Hatteras sur cette ide de reprendre la route du nord sans emporter
une chaloupe, un canot quelconque, un morceau de bois, enfin de quoi
franchir les bras de mer ou les dtroits. Le capitaine, si absolu dans
ses ides, s'tait formellement prononc contre l'emploi d'une
embarcation faite des dbris du navire amricain.

Le docteur ne savait trop comment entrer en matire, et cependant il
importait que ce point ft promptement dcid, car le mois de juin
amnerait bientt l'poque des grandes excursions. Enfin, aprs avoir
longtemps rflchi, il prit un jour Hatteras  part, et, avec son air
de douce bont, il lui dit:

Hatteras, me croyez-vous votre ami?

--Certes, rpondit le capitaine avec vivacit, le meilleur, et mme le
seul.

--Si je vous donne un conseil, reprit le docteur, un conseil que vous
ne me demandez pas, le regarderez-vous comme dsintress?

--Oui, car je sais que l'intrt personnel ne vous a jamais guid;
mais o voulez-vous en venir?

--Attendez, Hatteras, j'ai encore une demande  vous faire. Me
croyez-vous un bon Anglais, comme vous, et ambitieux de gloire pour
mon pays?

Hatteras fixa le docteur d'un oeil surpris.

Oui, rpondit-il, en l'interrogeant du regard sur le but de sa
demande.

--Vous voulez arriver au ple nord, reprit le docteur; je conois
votre ambition, je la partage; mais, pour parvenir  ce but, il faut
faire le ncessaire.

--Eh bien, jusqu'ici, n'ai-je pas tout sacrifi pour russir?

--Non, Hatteras, vous n'avez pas sacrifi vos rpulsions personnelles,
et en ce moment je vous vois prt  refuser les moyens indispensables
pour atteindre le ple.

--Ah! rpondit Hatteras, vous voulez parler de cette chaloupe, de cet
homme...

--Voyons, Hatteras, raisonnons sans passion, froidement, et examinons
cette question sous toutes ses faces. La cte sur laquelle nous venons
d'hiverner peut tre interrompue; rien ne nous prouve qu'elle se
prolonge pendant six degrs au nord; si les renseignements qui vous
ont amen jusqu'ici se justifient, nous devons, pendant le mois d't,
trouver une vaste tendue de mer libre. Or, en prsence de l'ocan
Arctique, dgag de glace et propice  une navigation facile, comment
ferons-nous, si les moyens de le traverser nous manquent?

Hatteras ne rpondit pas.

Voulez-vous donc vous trouver  quelques milles du ple Nord sans
pouvoir y parvenir?

Hatteras avait laiss retomber sa tte dans ses mains.

Et maintenant, reprit le docteur, examinons la question  son point
de vue moral. Je conois qu'un Anglais sacrifie sa fortune et son
existence pour donner  l'Angleterre une gloire de plus! Mais parce
qu'un canot fait de quelques planches arraches  un navire amricain,
 un btiment naufrag et sans valeur, aura touch la cte nouvelle ou
parcouru l'ocan inconnu, cela pourra-t-il rduire l'honneur de la
dcouverte? Est-ce que si vous aviez rencontr vous-mme, sur cette
plage, la coque d'un navire abandonn, vous auriez hsit  vous en
servir? N'est-ce pas au chef seul de l'expdition qu'appartient le
bnfice de la russite? Et je vous demande si cette chaloupe,
construite par quatre Anglais, ne sera pas anglaise depuis la quille
jusqu'au plat-bord?

Hatteras se taisait encore.

Non, fit Clawbonny, parlons franchement, ce n'est pas la chaloupe qui
vous tient au coeur, c'est l'homme.

--Oui, docteur, oui, rpondit le capitaine, cet Amricain, je le hais
de toute une haine anglaise, cet homme que la fatalit a jet sur mon
chemin...

--Pour vous sauver!

--Pour me perdre! Il me semble qu'il me nargue, qu'il parle en matre
ici, qu'il s'imagine tenir ma destine entre ses mains et qu'il a
devin mes projets. Ne s'est-il pas dvoil tout entier quand il s'est
agi de nommer ces terres nouvelles? A-t-il jamais avou ce qu'il tait
venu faire sous ces latitudes? Vous ne m'terez pas de l'esprit une
ide qui me tue: c'est que cet homme est le chef d'une expdition de
dcouverte envoye par le gouvernement de l'Union.

--Et quand cela serait, Hatteras, qui prouve que cette expdition
cherchait  gagner le ple? L'Amrique ne peut-elle pas tenter, comme
l'Angleterre, le passage du nord-ouest? En tout cas, Altamont ignore
absolument vos projets, car ni Johnson, ni Bell, ni vous, ni moi, nous
n'en avons dit un seul moi devant lui.

--Eh bien, qu'il les ignore toujours!

--Il finira ncessairement par les connatre, car nous ne pouvons pas
le laisser seul ici?

--Et pourquoi? demanda le capitaine avec une certaine violence; ne
peut-il demeurer au Fort-Providence?

--Il n'y consentirait pas, Hatteras; et puis abandonner cet homme que
nous ne serions pas certains de retrouver au retour, ce serait plus
qu'imprudent, ce serait inhumain; Altamont viendra, il faut qu'il
vienne! mais, comme il est inutile de lui donner maintenant des ides
qu'il n'a pas, ne lui disons rien, et construisons une chaloupe
destine en apparence  la reconnaissance de ces nouveaux rivages.

Hatteras ne pouvait se dcider  se rendre aux ides de son ami;
celui-ci attendait une rponse qui ne se faisait pas.

Et si cet homme refusait de consentir au dpeage de son navire? dit
enfin le capitaine.

--Dans ce cas, vous auriez le bon droit pour vous; vous construiriez
cette chaloupe malgr lui, et il n'aurait plus rien  prtendre.

--Fasse donc le Ciel qu'il refuse! s'cria Hatteras.

--Avant un refus, rpondit le docteur, il faut une demande; je me
charge de la faire.

En effet, le soir mme, au souper, Clawbonny amena la conversation sur
certains projets d'excursions pendant les mois d't, destines 
faire le relev hydrographique des ctes.

Je pense, Altamont, dit-il, que vous serez des ntres?

--Certes, rpondit l'Amricain, il faut bien savoir jusqu'o s'tend
cette terre de la Nouvelle-Amrique.

Hatteras regardait son rival fixement pendant qu'il rpondait ainsi.

Et pour cela, reprit Altamont, il faut faire le meilleur emploi
possible des dbris du _Porpoise_; construisons donc une chaloupe
solide et qui nous porte loin.

--Vous entendez, Bell, dit vivement le docteur, ds demain nous nous
mettrons  l'ouvrage.




CHAPITRE XV

LE PASSAGE DU NORD-OUEST


Le lendemain, Bell, Altamont et le docteur se rendirent au _Porpoise_;
le bois ne manquait pas; l'ancienne chaloupe du trois-mts, dfonce
par le choc des glaons, pouvait encore fournir les parties
principales de la nouvelle. Le charpentier se mit donc immdiatement 
l'oeuvre; il fallait une embarcation capable de tenir la mer, et
cependant assez lgre pour pouvoir tre transporte sur le traneau.

Pendant les derniers jours de mai, la temprature s'leva; le
thermomtre remonta au degr de conglation; le printemps revint pour
tout de bon, cette fois, et les hiverneurs durent quitter leurs
vtements d'hiver.

Les pluies taient frquentes; la neige commena bientt  profiter
des moindres dclivits du terrain pour s'en aller en chutes et en
cascades.

Hatteras ne put contenir sa satisfaction en voyant les champs de glace
donner les premiers signes de dgel. La mer libre, c'tait pour lui la
libert.

Si ses devanciers se tromprent ou non sur cette grande question du
bassin polaire, c'est ce qu'il esprait savoir avant peu. De l
dpendait tout le succs de son entreprise.

Un soir, aprs une assez chaude journe, pendant laquelle les
symptmes de dcomposition des glaces s'accusrent plus manifestement,
il mit la conversation sur ce sujet si intressant de la mer libre.

Il reprit la srie des arguments qui lui taient familiers, et trouva
comme toujours dans le docteur un chaud partisan de sa doctrine.
D'ailleurs ses conclusions ne manquaient pas de justesse.

Il est vident, dit-il, que si l'Ocan se dbarrasse de ses glaces
devant la baie Victoria, sa partie mridionale sera galement libre
jusqu'au Nouveau-Cornouailles et jusqu'au canal de la Reine. Penny et
Belcher l'ont vu tel, et ils ont certainement bien vu.

--Je le crois comme vous, Hatteras, rpondit le docteur, et rien
n'autorisait  mettre en doute la bonne foi de ces illustres marins;
on tentait vainement d'expliquer leur dcouverte par un effet du
mirage; mais ils se montraient trop affirmatifs pour ne pas tre
certains du fait.

--J'ai toujours pens de cette faon, dit Altamont, qui prit alors la
parole; le bassin polaire s'tend non seulement dans l'ouest, mais
aussi dans l'est.

--On peut le supposer, en effet, rpondit Hatteras.

--On doit le supposer, reprit l'Amricain, car cette mer libre, que
les capitaines Penny et Belcher ont vue prs des ctes de la terre
Grinnel, Morton, le lieutenant de Kane, l'a galement aperue dans le
dtroit qui porte le nom de ce hardi savant!

--Nous ne sommes pas dans la mer de Kane, rpondit schement Hatteras,
et par consquent nous ne pouvons vrifier le fait.

--Il est supposable, du moins, dit Altamont.

--Certainement, rpliqua le docteur, qui voulait viter une discussion
inutile. Ce que pense Altamont doit tre la vrit;  moins de
dispositions particulires des terrains environnants, les mmes effets
se produisent sous les mmes latitudes. Aussi, je crois  la mer libre
dans l'est aussi bien que dans l'ouest.

--En tout cas, peu nous importe! dit Hatteras.

--Je ne dis pas comme vous, Hatteras, reprit l'Amricain, que
l'indiffrence affecte du capitaine commenait  chauffer, cela
pourra avoir pour nous une certaine importance!

--Et quand, je vous prie?

--Quand nous songerons au retour.

--Au retour! s'cria Hatteras. Et qui y pense?

--Personne, rpondit Altamont, mais enfin nous nous arrterons quelque
part, je suppose.

--O cela? fit Hatteras.

Pour la premire fois, cette question tait directement pose 
l'Amricain. Le docteur et donn un de ses bras pour arrter net la
discussion.

Altamont ne rpondant pas, le capitaine renouvela sa demande.

O cela? fit-il en insistant.

--O nous allons! rpondit tranquillement l'Amricain.

--Et qui le sait? dit le conciliant docteur.

--Je prtends donc, reprit Altamont, que si nous voulons profiter du
bassin polaire pour revenir, nous pourrons tenter de gagner la mer de
Kane; elle nous mnera plus directement  la mer de Baffin.

--Vous croyez? fit ironiquement le capitaine.

--Je le crois, comme je crois que si jamais ces mers borales
devenaient praticables, on s'y rendrait par ce chemin, qui est plus
direct. Oh! c'est une grande dcouverte que celle du docteur Kane!

--Vraiment! fit Hatteras en se mordant les lvres jusqu'au sang.

--Oui, dit le docteur, on ne peut le nier, et il faut laisser  chacun
son mrite.

--Sans compter qu'avant ce clbre marin, reprit l'Amricain obstin,
personne ne s'tait avanc aussi profondment dans le nord.

--J'aime  croire, reprit Hatteras, que maintenant les Anglais ont le
pas sur lui!

--Et les Amricains! fit Altamont.

--Les Amricains! rpondit Hatteras.

--Que suis-je donc? dit firement Altamont.

--Vous tes, rpondit Hatteras d'une voix  peine contenue, vous tes
un homme qui prtend accorder au hasard et  la science une mme part
de gloire! Votre capitaine amricain s'est avanc loin dans le nord,
mais le hasard seul...

--Le hasard! s'cria Altamont; vous osez dire que Kane n'est pas
redevable  son nergie et  son savoir de cette grande dcouverte?

--Je dis, rpliqua Hatteras, que ce nom de Kane n'est pas un nom 
prononcer dans un pays illustr par les Parry, les Franklin, les Ross,
les Belcher, les Penny, dans ces mers qui ont livr le passage du
nord-ouest  l'Anglais Mac Clure...

--Mac Clure! riposta vivement l'Amricain, vous citez cet homme, et
vous vous levez contre les bnfices du hasard? N'est-ce pas le
hasard seul qui l'a favoris?

--Non, rpondit Hatteras en s'animant, non! C'est son courage, son
obstination  passer quatre hivers au milieu des glaces...

--Je le crois bien, rpondit l'Amricain; il tait pris, il ne pouvait
revenir, et il a fini par abandonner son navire l'_Investigator_ pour
regagner l'Angleterre!

--Mes amis, dit le docteur...

D'ailleurs, reprit Altamont en l'interrompant, laissons l'homme, et
voyons le rsultat. Vous parlez du passage du nord-ouest: eh bien, ce
passage est encore  trouver!

Hatteras bondit  cette phrase; jamais question plus irritante n'avait
surgi entre deux nationalits rivales!

Le docteur essaya encore d'intervenir.

Vous avez tort, Altamont, dit-il.

--Non pas! je soutiens mon opinion, reprit l'entt; le passage du
nord-ouest est encore  trouver,  franchir, si vous l'aimez mieux!
Mac Clure ne l'a pas remont, et jamais, jusqu' ce jour, un navire
parti du dtroit de Behring n'est arriv  la mer de Baffin!

Le fait tait vrai, absolument parlant. Que pouvait-on rpondre 
l'Amricain?

Cependant Hatteras se leva et dit:

Je ne souffrirai pas qu'en ma prsence la gloire d'un capitaine
anglais soit plus longtemps attaque!

--Vous ne souffrirez pas! rpondit l'Amricain en se levant galement,
mais les faits sont l, et votre puissance ne va pas jusqu' les
dtruire.

--Monsieur! fit Hatteras, ple de colre.

--Mes amis, reprit le docteur, un peu de calme! nous discutons un
point scientifique!

Le bon Clawbonny ne voulait voir qu'une discussion de science l o la
haine d'un Amricain et d'un Anglais tait en jeu.

Les faits, je vais vous les dire, reprit avec menace Hatteras, qui
n'coutait plus rien.

--Et moi, je parlerai! riposta l'Amricain.

Johnson et Bell ne savaient quelle contenance tenir.

Messieurs, dit le docteur avec force, vous me permettrez de prendre
la parole! je le veux, dit-il; les faits me sont connus comme  vous,
mieux qu' vous, et vous m'accorderez que j'en puis parler sans
partialit.

--Oui! oui! firent Bell et Johnson, qui s'inquitrent de la tournure
de la discussion, et crrent une majorit favorable au docteur.

--Allez, monsieur Clawbonny, dit Johnson, ces messieurs vous
couteront, et cela nous instruira tous.

--Parlez donc! fit l'Amricain.

Hatteras reprit sa place en faisant un signe d'acquiescement, et se
croisa les bras.

Je vais vous raconter les faits dans toute leur vrit, dit le
docteur, et vous pourrez me reprendre, mes amis, si j'omets ou si
j'altre un dtail.

--Nous vous connaissons, monsieur Clawbonny, rpondit Bell, et vous
pouvez conter sans rien craindre.

--Voici la carte des mers polaires, reprit le docteur, qui s'tait
lev pour aller chercher les pices du procs; il sera facile d'y
suivre la navigation de Mac Clure, et vous pourrez juger en
connaissance de cause.

Le docteur tala sur la table l'une de ces excellentes cartes publies
par ordre de l'Amiraut, et qui contenait les dcouvertes les plus
modernes faites dans les rgions arctiques; puis il reprit en ces
termes:

En 1848, vous le savez, deux navires, l'_Herald_, capitaine Kellet,
et le _Plover_, commandant Moore, furent envoys au dtroit de Behring
pour tenter d'y retrouver les traces de Franklin; leurs recherches
demeurrent infructueuses; en 1850, ils furent rejoints par Mac Clure,
qui commandait l'_Investigator_, navire sur lequel il venait de faire
la campagne de 1849 sous les ordres de James Ross. Il tait suivi du
capitaine Collinson, son chef, qui montait l'_Entreprise_; mais il le
devana, et, arriv au dtroit de Behring, il dclara qu'il
n'attendrait pas plus longtemps, qu'il partirait seul sous sa propre
responsabilit, et, entendez-moi bien, Altamont, qu'il dcouvrirait
Franklin ou le passage.

Altamont ne manifesta ni approbation ni improbation.

Le 5 aot 1850, reprit le docteur, aprs avoir communiqu une
dernire fois avec le _Plover_, Mac Clure s'enfona dans les mers de
l'est par une route  peu prs inconnue; voyez, c'est  peine si
quelques terres sont indiques sur cette carte. Le 30 aot, le jeune
officier relevait le cap Bathurst; le 6 septembre, il dcouvrait la
terre Baring qu'il reconnut depuis faire partie de la terre de Banks,
puis la terre du Prince-Albert; alors il prit rsolument par ce
dtroit allong qui spare ces deux grandes les, et qu'il nomma le
dtroit du Prince-de-Galles. Entrez-y par la pense avec le courageux
navigateur! Il esprait dboucher dans le bassin de Melville que nous
avons travers, et il avait raison de l'esprer; mais les glaces, 
l'extrmit du dtroit, lui opposrent une infranchissable barrire.
Alors, arrt dans sa marche, Mac Clure hiverne de 1850  1851, et
pendant ce temps il va au travers de la banquise s'assurer de la
communication du dtroit avec le bassin de Melville.

--Oui, fit Altamont, mais il ne le traversa pas.

--Attendez, fit le docteur. Pendant cet hivernage, les officiers de
Mac Clure parcourent les ctes avoisinantes, Creswell, la terre de
Baring, Haswelt, la terre du Prince-Albert au sud, et Wynniat le cap
Walker au nord. En juillet, aux premiers dgels, Mac Clure tente une
seconde fois d'entraner l'_Investigator_ dans le bassin de Melville;
il s'en approche  vingt milles, vingt milles seulement! mais les
vents l'entranent irrsistiblement au sud, sans qu'il puisse forcer
l'obstacle. Alors, il se dcide  redescendre le dtroit du
Prince-de-Galles et  contourner la terre de Banks pour tenter par
l'ouest ce qu'il n'a pu faire par l'est; il vire de bord; le 18, il
relve le cap Kellet, et le 19, le cap du Prince-Alfred, deux degrs
plus haut; puis, aprs une lutte effroyable avec les icebergs, il
demeure soud dans le passage de Banks,  l'entre de cette suite de
dtroits qui ramnent  la mer de Baffin.

--Mais il n'a pu les franchir, rpondit Altamont.

--Attendez encore, et ayez la patience de Mac Clure. Le 26 septembre,
il prit ses positions d'hiver dans la baie de la Mercy, au nord de la
terre de Banks, et y demeura jusqu'en 1852; avril arrive; Mac Clure
n'avait plus d'approvisionnements que pour dix-huit mois. Cependant,
il ne veut pas revenir; il part, traverse en traneau le dtroit de
Banks et arrive  l'le Melville. Suivons-le. Il esprait trouver sur
ces ctes les navires du commandant Austin envoys  sa rencontre par
la mer de Baffin et le dtroit de Lancastre; il touche le 28 avril 
Winter-Harbour, au point mme o Parry hiverna trente-trois
ans auparavant; mais de navires, aucun; seulement, il dcouvre
dans un cairn un document par lequel il apprend que Mac
Clintock, le lieutenant d'Austin, avait pass l l'anne prcdente,
et tait reparti. O un autre et dsespr, Mac Clure ne dsespre
pas. Il place  tout hasard dans le cairn un nouveau document, o il
annonce son intention de revenir en Angleterre par le passage du
nord-ouest qu'il a trouv, en gagnant le dtroit de Lancastre et la
mer de Baffin. Si l'on n'entend plus parler de lui, c'est qu'il aura
t entran au nord ou  l'ouest de l'le Melville; puis il revient,
non dcourag,  la baie de la Mercy refaire un troisime hivernage,
de 1852  1853.

--Je n'ai jamais mis son courage en doute, rpondit Altamont, mais son
succs.

--Suivons-le encore, rpondit le docteur. Au mois de mars, rduit 
deux tiers de ration,  la suite d'un hiver trs rigoureux o le
gibier manqua. Mac Clure se dcida  renvoyer en Angleterre la moiti
de son quipage, soit par la mer de Baffin, soit par la rivire
Mackensie et la baie d'Hudson; l'autre moiti devait ramener
l'_Investigator_ en Europe. Il choisit les hommes les moins valides,
auxquels un quatrime hivernage et t funeste; tout tait prt pour
leur dpart, fix au 15 avril, quand le 6, se promenant avec son
lieutenant Creswell sur les glaces, Mac Clure aperut, accourant du
nord et gesticulant, un homme, et cet homme, c'tait le lieutenant
Pim, du _Herald_, le lieutenant de ce mme capitaine Kellet, qu'il
avait laiss deux ans auparavant au dtroit de Behring, comme je vous
l'ai dit en commenant. Kellet, parvenu  Winter-Harbour, avait trouv
le document laiss  tout hasard par Mac Clure; ayant appris de la
sorte sa situation dans la baie de la Mercy, il envoya son lieutenant
Pim au-devant du hardi capitaine. Le lieutenant tait suivi d'un
dtachement de marins du _Herald_, parmi lesquels se trouvait un
enseigne de vaisseau franais, M. de Bray, qui servait comme
volontaire dans l'tat-major du capitaine Kellet. Vous ne
mettez pas en doute cette rencontre de nos compatriotes!

--Aucunement, rpondit Altamont.

--Eh bien, voyons ce qui va arriver dsormais, et si ce passage du
nord-ouest aura t rellement franchi. Remarquez que si l'on reliait
les dcouvertes de Parry  celles de Mac Clure, on trouverait que les
ctes septentrionales de l'Amrique ont t contournes.

--Pas par un seul navire, rpondit Altamont.

--Non, mais par un seul homme. Continuons. Mac Clure alla visiter le
capitaine Kellet  l'le Melville; il fit en douze jours les cent
soixante-dix milles qui sparaient la baie de la Mercy de
Winter-Harbour; il convint avec le commandant du _Herald_ de lui
envoyer ses malades, et revint  son bord; d'autres croiraient avoir
assez fait  la place de Mac Clure, mais l'intrpide jeune homme
voulut encore tenter la fortune. Alors, et c'est ici que j'appelle
votre attention, alors son lieutenant Creswell, accompagnant les
malades et les infirmes de l'_Investigator_, quitta la baie de la
Mercy, gagna Winter-Harbour, puis de l, aprs un voyage de quatre
cent soixante-dix milles sur les glaces, il atteignit, le 2 juin,
l'le de Beechey, et quelques jours aprs, avec douze de ses hommes,
il prit passage  bord du _Phnix_.

--O je servais alors, dit Johnson, avec le capitaine Inglefield, et
nous revnmes en Angleterre.

--Et, le 7 octobre 1853, reprit le docteur, Creswell arrivait 
Londres, aprs avoir franchi tout l'espace compris entre le dtroit de
Behring et le cap Farewell.

--Eh bien, fit Hatteras, tre arriv d'un ct, tre sorti par
l'autre, cela s'appelle-t-il avoir pass?

--Oui, rpondit Altamont, mais en franchissant quatre cent
soixante-dix milles sur les glaces.

--Eh! qu'importe?

--Tout est l, rpondit l'Amricain. Le navire de Mac Clure a-t-il
fait la traverse, lui?

--Non, rpondit le docteur, car, aprs un quatrime hivernage, Mac
Clure dut l'abandonner au milieu des glaces.

--Eh bien, dans un voyage maritime, c'est au vaisseau et non  l'homme
de passer. Si jamais la traverse du nord-ouest doit devenir
praticable, c'est  des navires et non  des traneaux. Il faut donc
que le navire accomplisse le voyage, ou  dfaut du navire, la
chaloupe.

--La chaloupe! s'cria Hatteras, qui vit une intention vidente dans
ces paroles de l'Amricain.

--Altamont, se hta de dire le docteur, vous faites une distinction
purile, et,  cet gard, nous vous donnons tous tort.

--Cela ne vous est pas difficile, messieurs, rpondit l'Amricain,
vous tes quatre contre un. Mais cela ne m'empchera pas de garder mon
avis.

--Gardez-le donc, s'cria Hatteras, et si bien, qu'on ne l'entende
plus.

--Et de quel droit me parlez-vous ainsi? reprit l'Amricain en fureur.

--De mon droit de capitaine! rpondit Hatteras avec colre.

--Suis-je donc sous vos ordres? riposta Altamont.

--Sans aucun doute! et malheur  vous, si...

Le docteur, Johnson, Bell intervinrent. Il tait temps; les deux
ennemis se mesuraient du regard. Le docteur se sentait le coeur bien
gros.

Cependant, aprs quelques paroles de conciliation, Altamont alla se
coucher en sifflant l'air national du _Yankee Doodle_, et, dormant ou
non, il ne dit pas un seul mot.

Hatteras sortit de la tente et se promena  grands pas au-dehors; il
ne rentra qu'une heure aprs, et se coucha sans avoir prononc une
parole.




CHAPITRE XVI

L'ARCADIE BORALE


Le 29 mai, pour la premire fois, le soleil ne se coucha pas; son
disque vint raser le bord de l'horizon, l'effleura  peine et se
releva aussitt; on entrait dans la priode des jours de vingt-quatre
heures. Le lendemain, l'astre radieux parut entour d'un halo
magnifique, cercle lumineux brillant de toutes les couleurs du prisme;
l'apparition trs frquente de ces phnomnes attirait toujours
l'attention du docteur; il n'oubliait jamais d'en noter la date, les
dimensions et l'apparence; celui qu'il observa ce jour-l prsentait,
par sa forme elliptique, des dispositions encore peu connues.

Bientt toute la gent criarde des oiseaux reparut; des bandes
d'outardes, cls troupes d'oies du Canada, venant des contres
lointaines de la Floride ou de l'Arkansas, filaient vers le nord avec
une tonnante rapidit et ramenaient le printemps sous leurs ailes. Le
docteur put en abattre quelques-unes, ainsi que trois ou quatre grues
prcoces et mme une cigogne solitaire.

Cependant les neiges fondaient de toutes parts, sous l'action du
soleil; l'eau sale, rpandue sur l'ice-field par les crevasses et les
trous de phoque, en htait la dcomposition; mlange  l'eau de mer,
la glace formait une sorte de pte sale  laquelle les navigateurs
arctiques donnent le nom de slush. De larges mares s'tablissaient
sur les terres qui avoisinaient la baie, et le sol dbarrass semblait
pousser comme une production du printemps boral.

Le docteur reprit alors ses plantations: les graines ne lui manquaient
pas; d'ailleurs il fut surpris de voir une sorte d'oseille poindre
naturellement entre les pierres dessches, et il admirait cette force
cratrice de la nature qui demande si peu pour se manifester. Il sema
du cresson, dont les jeunes pousses, trois semaines plus tard, avaient
dj prs de dix lignes de longueur.

Les bruyres aussi commencrent  montrer timidement leurs petites
fleurs d'un rose incertain et presque dcolor, d'un rose dans lequel
une main inhabile et mis trop d'eau. En somme, la flore de la
Nouvelle-Amrique laissait  dsirer; cependant cette rare et
craintive vgtation faisait plaisir  voir; c'tait tout ce que
pouvaient donner les rayons affaiblis du soleil, dernier souvenir de
la Providence, qui n'avait pas compltement oubli ces contres
lointaines.

Enfin, il se mit  faire vritablement chaud; le 15 juin, le docteur
constata que le thermomtre marquait cinquante-sept degrs au-dessus
de zro (+ 14centigrades); il ne voulait pas en croire ses yeux, mais
il lui fallut se rendre  l'vidence; le pays se transformait; des
cascades innombrables et bruyantes tombaient de tous les sommets
caresss du soleil; la glace se disloquait, et la grande question de
la mer libre allait enfin se dcider. L'air tait rempli du bruit des
avalanches qui se prcipitaient du haut des collines dans le fond des
ravins, et les craquements de l'ice-field produisaient un fracas
assourdissant.

On fit une excursion jusqu' l'le Johnson; ce n'tait rellement
qu'un lot sans importance, aride et dsert; mais le vieux matre
d'quipage ne fut pas moins enchant d'avoir donn son nom  ces
quelques rochers perdus en mer. Il voulut mme le graver sur un roc
lev, et pensa se rompre le cou.

Hatteras, pendant ces promenades, avait soigneusement reconnu les
terres jusqu'au-del du cap Washington; la fonte des neiges modifiait
sensiblement la contre; des ravins et des coteaux apparaissaient l
o le vaste tapis blanc de l'hiver semblait recouvrir des plaines
uniformes.

La maison et les magasins menaaient de se dissoudre, et il fallait
souvent les remettre en bon tat; heureusement les tempratures de
cinquante-sept degrs sont rares sous ces latitudes, et leur moyenne
est  peine suprieure au point de conglation.

Vers le 15 du mois de juin, la chaloupe tait dj fort avance et
prenait bonne tournure. Tandis que Bell et Johnson travaillaient  sa
construction, quelques grandes chasses furent tentes qui russirent
bien. On parvint  tuer des rennes; ces animaux sont trs difficiles 
approcher; cependant Altamont mit  profit la mthode des Indiens de
son pays; il rampa sur le sol en disposant son fusil et ses bras de
manire  figurer les cornes de l'un de ces timides quadrupdes, et de
cette faon, arriv  bonne porte, il put les frapper  coup sr.

Mais le gibier par excellence, le boeuf musqu, dont Parry trouva de
nombreux troupeaux  l'le Melville, ne paraissait pas hanter les
rivages de la baie Victoria. Une excursion lointaine fut donc rsolue,
autant pour chasser ce prcieux animal que pour reconnatre les terres
orientales. Hatteras ne se proposait pas de remonter au ple par cette
partie du continent, mais le docteur n'tait pas fch de prendre une
ide gnrale du pays. On se dcida donc  faire une pointe dans l'est
du Fort-Providence. Altamont comptait chasser. Duk fut naturellement
de la partie.

Donc, le lundi 17 juin, par un joli temps, le thermomtre marquant
quarante et un degrs (+ 5 centigrades) dans une atmosphre
tranquille et pure, les trois chasseurs, arms chacun d'un fusil 
deux coups, de la hachette, du couteau  neige, et suivis de Duk,
quittrent Doctor's-House  six heures du matin; ils taient quips
pour une excursion qui pouvait durer deux ou trois jours; ils
emportaient des provisions en consquence.

A huit heures du matin, Hatteras et ses deux compagnons avaient
franchi une distance de sept milles environ. Pas un tre vivant
n'tait encore venu solliciter un coup de fusil de leur part, et leur
chasse menaait de tourner  l'excursion.

Ce pays nouveau offrait de vastes plaines qui se perdaient au-del des
limites du regard; des ruisseaux ns d'hier les sillonnaient en grand
nombre, et de vastes mares, immobiles comme des tangs, miroitaient
sous l'oblique clat du soleil. Les couches de glace dissoute
livraient au pied un sol appartenant  la grande division des terrains
sdimentaires dus  l'action des eaux, et si largement tendus  la
surface du globe.

On voyait cependant quelques blocs erratiques d'une nature fort
trangre au sol qu'ils recouvraient, et dont la prsence s'expliquait
difficilement; mais les schistes ardoiss, les divers produits des
terrains calcaires, se rencontraient en abondance, et surtout des
espces de cristaux curieux, transparents, incolores et dous de la
rfraction particulire au spath d'Islande.

Mais, bien qu'il ne chasst pas, le docteur n'avait pas le temps de
faire le gologue; il ne pouvait tre savant qu'au pas de course, car
ses compagnons marchaient rapidement. Cependant il tudiait le
terrain, et il causait le plus possible, car, sans lui, un silence
absolu et rgn dans la petite troupe. Altamont n'avait aucune envie
de parler au capitaine, qui ne dsirait pas lui rpondre.

Vers les dix heures du matin, les chasseurs s'taient avancs d'une
douzaine de milles dans l'est; la mer se cachait au-dessous de
l'horizon; le docteur proposa une halte pour djeuner. Ce repas fut
pris rapidement; au bout d'une demi-heure, la marche recommena.

Le sol s'abaissait alors par des rampes douces; certaines plaques de
neige conserves, soit par l'exposition, soit par la dclivit des
rocs, lui donnaient une apparence moutonneuse; on et dit des vagues
dferlant en pleine mer par une forte brise.

La contre prsentait toujours des plaines sans vgtation que pas un
tre anim ne paraissait avoir jamais frquentes.

Dcidment, dit Altamont au docteur, nous ne sommes pas heureux dans
nos chasses; je conviens que le pays offre peu de ressources aux
animaux; mais le gibier des terres borales n'a pas le droit d'tre
difficile, et il aurait pu se montrer plus complaisant.

--Ne nous dsesprons pas, rpondit le docteur; la saison d't
commence  peine, et si Parry a rencontr tant d'animaux divers 
l'le Melville, il n'y a aucune raison pour n'en pas trouver ici.

--Cependant nous sommes plus au nord, rpondit Hatteras.

--Sans doute; mais le nord n'est qu'un mot dans cette question; c'est
le ple du froid qu'il faut considrer, c'est--dire cette immensit
glaciale au milieu de laquelle nous avons hivern avec le _Forward_;
or,  mesure que nous montons, nous nous loignons de la partie la
plus froide du globe; nous devons donc retrouver au-del ce que Parry,
Ross et d'autres navigateurs rencontrrent en de.

--Enfin, fit Altamont avec un soupir de regret, jusqu'ici nous faisons
plutt mtier de voyageurs que de chasseurs!

--Patience, rpondit le docteur, le pays tend  changer peu  peu, et
je serai bien tonn si le gibier nous manque dans les ravins o la
vgtation aura trouv moyen de se glisser.

--Il faut avouer, rpliqua l'Amricain, que nous traversons une
contre bien inhabite et bien inhabitable!

--Oh! bien inhabitable, c'est un gros mot, repartit le docteur; je ne
crois pas aux contres inhabitables; l'homme,  force de sacrifices,
en usant gnration sur gnration, et avec toutes les ressources de
la science agricole, finirait par fertiliser un pareil pays!

--Vous pensez? fit Altamont.

--Sans doute! si vous alliez aux contres clbres des premiers jours
du monde, aux lieux o fut Thbes, o fut Ninive, o fut Babylone,
dans ces valles fertiles de nos pres, il vous semblerait impossible
que l'homme y et jamais pu vivre, et l'atmosphre mme s'y est vicie
depuis la disparition des tres humains. C'est la loi gnrale de la
nature qui rend insalubres et striles les contres o nous ne vivons
pas comme celles o nous ne vivons plus. Sachez-le bien, c'est l'homme
qui fait lui-mme son pays, par sa prsence, par ses habitudes, par
son industrie, je dirai plus, par son haleine; il modifie peu  peu
les exhalaisons du sol et les conditions atmosphriques, et il
assainit par cela mme qu'il respire! Donc, qu'il existe des lieux
inhabits, d'accord, mais inhabitables, jamais.

En causant ainsi, les chasseurs, devenus naturalistes, marchaient
toujours, et ils arrivrent  une sorte de vallon, largement
dcouvert, au fond duquel serpentait une rivire  peu prs dgele;
son exposition au midi avait dtermin sur ses bords et  mi-cte une
certaine vgtation. Le sol y montrait une vritable envie de se
fertiliser; avec quelques pouces de terre vgtale, il n'et pas
demand mieux que de produire. Le docteur fit observer ces tendances
manifestes.

Voyez, dit-il, quelques colons entreprenants ne pourraient-ils,  la
rigueur, s'tablir dans cette ravine? Avec de l'industrie et de la
persvrance, ils en feraient tout autre chose, non pas les campagnes
des zones tempres, je ne dis pas cela, mais enfin un pays
prsentable. Eh! si je ne me trompe, voil mme quelques habitants 
quatre pattes! Les gaillards connaissent les bons endroits.

--Ma foi, ce sont des livres polaires, s'cria Altamont, en armant
son fusil.

--Attendez, s'cria le docteur, attendez, chasseur enrag! Ces pauvres
animaux ne songent gure  fuir! Voyons, laissez-les faire; ils
viennent  nous!

En effet, trois ou quatre jeunes livres, gambadant parmi les petites
bruyres et les mousses nouvelles, s'avanaient vers ces trois hommes,
dont ils ne paraissaient pas redouter la prsence; ils accouraient
avec de jolis airs nafs, qui ne parvenaient gure  dsarmer
Altamont.

Bientt, ils furent entre les jambes du docteur, et celui-ci les
caressa de la main en disant:

Pourquoi des coups de fusil  qui vient chercher des caresses? La
mort de ces petites btes nous est bien inutile.

--Vous avez raison, docteur, rpondit Hatteras; il faut leur laisser
la vie.

--Et  ces ptarmigans qui volent vers nous! s'cria Altamont,  ces
chevaliers qui s'avancent gravement sur leurs longues chasses!

Toute une gent emplume venait au-devant des chasseurs, ne souponnant
pas ce pril que la prsence du docteur venait de conjurer. Duk
lui-mme, se contenant, demeurait en admiration.

C'tait un spectacle curieux et touchant que celui de ces jolis
animaux qui couraient, bondissaient et voltigeaient sans dfiance; ils
se posaient sur les paules du bon Clawbonny; ils se couchaient  ses
pieds; ils s'offraient d'eux-mmes  ces caresses inaccoutumes; ils
semblaient faire de leur mieux pour recevoir chez eux ces htes
inconnus; les oiseaux nombreux, poussant de joyeux cris, s'appelaient
l'un l'autre, et il en venait des divers points de la ravine; le
docteur ressemblait  un charmeur vritable. Les chasseurs
continurent leur chemin en remontant les berges humides du ruisseau,
suivis par cette bande familire, et,  un tournant du vallon, ils
aperurent un troupeau de huit ou dix rennes qui broutaient quelques
lichens  demi enterrs sous la neige, animaux charmants  voir,
gracieux et tranquilles, avec ces andouillers dentels que la femelle
portait aussi firement que le mle; leur pelage, d'apparence
laineuse, abandonnait dj la blancheur hivernale pour la couleur
brune et gristre de l't; ils ne paraissaient ni plus effrays ni
moins apprivoiss que les livres ou les oiseaux de cette contre
paisible. Telles durent tre les relations du premier homme avec les
premiers animaux, au jeune ge du monde.

Les chasseurs arrivrent au milieu du troupeau sans que celui-ci et
fait un pas pour fuir; cette fois, le docteur eut beaucoup de peine 
contenir les instincts d'Altamont; l'Amricain ne pouvait voir
tranquillement ce magnifique gibier sans qu'une ivresse de sang lui
montt au cerveau. Hatteras regardait d'un air mu ces douces btes,
qui venaient frotter leurs naseaux sur les vtements du docteur, l'ami
de tous les tres anims.

Mais enfin, disait Altamont, est-ce que nous ne sommes pas venus pour
chasser?

--Pour chasser le boeuf musqu, rpondait Clawbonny, et pas autre
chose! Nous ne saurions que faire de ce gibier; nos provisions sont
suffisantes; laissez-nous donc jouir de ce spectacle touchant de
l'homme se mlant aux bats de ces paisibles animaux et ne leur
inspirant aucune crainte.

--Cela prouve qu'ils ne l'ont jamais vu, dit Hatteras.

--videmment, rpondit le docteur, et de cette observation on peut
tirer la remarque suivante: c'est que ces animaux ne sont pas
d'origine amricaine.

--Et pourquoi cela? dit Altamont.

--S'ils taient ns sur les terres de l'Amrique septentrionale, ils
sauraient ce qu'on doit penser de ce mammifre bipde et bimane qu'on
appelle l'homme, et,  notre vue, ils n'auraient pas manqu de
s'enfuir! Non, il est probable qu'ils sont venus du nord, qu'ils sont
originaires de ces contres inconnues de l'Asie dont nos semblables ne
se sont jamais approchs, et qu'ils ont travers les continents
voisins du ple. Ainsi, Altamont, vous n'avez point le droit de les
rclamer comme des compatriotes.

--Oh! rpondit Altamont, un chasseur n'y regarde pas de si prs, et le
gibier est toujours du pays de celui qui le tue!

--Allons, calmez-vous, mon brave Nemrod! pour mon compte, je
renoncerais  tirer un coup de fusil de ma vie, plutt que de jeter
l'effroi parmi cette charmante population. Voyez! Duk lui-mme
fraternise avec ces jolies btes. Croyez-moi, restons bons, quand cela
se peut! La bont est une force!

--Bien, bien, rpondit Altamont, qui comprenait peu cette sensibilit,
mais je voudrais vous voir avec votre bont pour toute arme au milieu
d'une bande d'ours et de loups!

--Oh! je ne prtends point charmer les btes froces, rpondit le
docteur; je crois peu aux enchantements d'Orphe; d'ailleurs, les ours
et les loups ne viendraient pas  nous comme ces livres, ces perdrix
et ces rennes.

--Pourquoi pas, rpondit Altamont, s'ils n'avaient jamais vu d'hommes?

--Parce que ces animaux-l sont naturellement froces, et que la
frocit, comme la mchancet, engendre le soupon; c'est une remarque
que les observateurs ont pu faire sur l'homme aussi bien que sur les
animaux. Qui dit mchant dit mfiant, et la crainte est facile 
ceux-l qui peuvent l'inspirer.

Cette petite leon de philosophie naturelle termina l'entretien.

Toute la journe se passa dans cette ravine, que le docteur voulut
appeler l'Arcadie-Borale,  quoi ses compagnons ne s'opposrent
nullement, et, le soir venu, aprs un repas qui n'avait cot la vie 
aucun des habitants de cette contre, les trois chasseurs
s'endormirent dans le creux d'un rocher dispos tout exprs pour leur
offrir un confortable abri.



CHAPITRE XVII

LA REVANCHE D'ALTAMONT


Le lendemain, le docteur et ses deux compagnons se rveillrent aprs
la nuit passe dans la plus parfaite tranquillit. Le froid, sans tre
vif, les avait un peu piqus aux approches du matin; mais, bien
couverts, ils avaient dormi profondment, sous la garde des animaux
paisibles.

Le temps se maintenant au beau, ils rsolurent de consacrer encore
cette journe  la reconnaissance du pays et  la recherche des boeufs
musqus. Il fallait bien donner  Altamont la possibilit de chasser
un peu, et il fut dcid que, quand ces boeufs seraient les animaux
les plus nafs du monde, il aurait le droit de les tirer. D'ailleurs,
leur chair, quoique fortement imprgne de musc, fait un aliment
savoureux, et les chasseurs se rjouissaient de rapporter au
Fort-Providence quelques morceaux de cette viande frache et
rconfortante.

Le voyage n'offrit aucune particularit pendant les premires heures
de la matine; le pays, dans le nord-est, commenait  changer de
physionomie; quelques ressauts de terrain, premires ondulations d'une
contre montueuse, faisaient prsager un sol nouveau. Cette terre de
la Nouvelle-Amrique, si elle ne formait pas un continent, devait tre
au moins une le importante; d'ailleurs, il n'tait pas question de
vrifier ce point gographique.

Duk courait au loin, et il tomba bientt en arrt sur des traces qui
appartenaient  un troupeau de boeufs musqus; il prit alors les
devants avec une extrme rapidit et ne tarda pas  disparatre aux
yeux des chasseurs.

Ceux-ci se guidrent sur ses aboiements clairs et distincts, dont la
prcipitation leur apprit que le fidle chien avait enfin dcouvert
l'objet de leur convoitise.

Ils s'lancrent en avant, et, aprs une heure et demie de marche, ils
se trouvrent en prsence de deux animaux d'assez forte taille et d'un
aspect vritablement redoutable; ces singuliers quadrupdes
paraissaient tonns des attaques de Duk, sans s'en effrayer
d'ailleurs; ils broutaient une sorte de mousse rose qui veloutait le
sol dpourvu de neige. Le docteur les reconnut facilement  leur
taille moyenne,  leurs cornes trs largies et soudes  la base, 
cette curieuse absence de mufle,  leur chanfrein busqu comme celui
du mouton et  leur queue trs courte: l'ensemble de cette structure
leur a fait donner, par les naturalistes, le nom d' ovibos, mot
compos qui rappelle les deux natures d'animaux dont ils tiennent. Une
bourre de poils paisse et longue, et une sorte de soie brune et fine
formaient leur pelage.

A la vue des chasseurs, les deux animaux ne tardrent pas  prendre la
fuite, et ceux-ci les poursuivirent  toutes jambes.

Mais les atteindre tait difficile  des gens qu'une course soutenue
d'une demi-heure essouffla compltement. Hatteras et ses compagnons
s'arrtrent.

Diable! fit Altamont.

--Diable est le mot, rpondit le docteur, ds qu'il put reprendre
haleine. Je vous donne ces ruminants-l pour des Amricains, et ils ne
paraissent pas avoir de vos compatriotes une ide trs avantageuse.

--Cela prouve que nous sommes de bons chasseurs, rpondit Altamont.

Cependant les boeufs musqus, ne se voyant plus poursuivis,
s'arrtrent dans une posture d'tonnement. Il devenait vident qu'on
ne les forcerait pas  la course; il fallait donc chercher  les
cerner; le plateau qu'ils occupaient alors se prtait  cette
manoeuvre. Les chasseurs, laissant Duk harceler ces animaux,
descendirent par les ravines avoisinantes, de manire  tourner le
plateau. Altamont et le docteur se cachrent  l'une de ses extrmits
derrire des saillies de roc, tandis qu'Hatteras, en remontant 
l'improviste par l'extrmit oppose, devait les rabattre sur eux.

Au bout d'une demi-heure, chacun avait gagn son poste.

Vous ne vous opposez pas cette fois  ce qu'on reoive ces
quadrupdes  coups de fusil? dit Altamont.

--Non! c'est de bonne guerre, rpondit le docteur, qui, malgr sa
douceur naturelle, tait chasseur au fond de l'me.

Ils causaient ainsi, quand ils virent les boeufs musqus s'branler,
Duk  leurs talons; plus loin, Hatteras, poussant de grands cris, les
chassait du ct du docteur et de l'Amricain, qui s'lancrent
bientt au-devant de cette magnifique proie.

Aussitt, les boeufs s'arrtrent, et, moins effrays de la vue d'un
seul ennemi, ils revinrent sur Hatteras; celui-ci les attendit de pied
ferme, coucha en joue le plus rapproch des deux quadrupdes, fit feu,
sans que sa balle, frappant l'animal en plein front, parvnt  enrayer
sa marche. Le second coup de fusil d'Hatteras ne produisit d'autre
effet que de rendre ces btes furieuses; elles se jetrent sur le
chasseur dsarm et le renversrent en un instant.

Il est perdu! s'cria le docteur.

Au moment o Clawbonny pronona ces paroles avec l'accent du
dsespoir, Altamont fit un pas en avant pour voler au secours
d'Hatteras; puis il s'arrta, luttant contre lui-mme et contre ses
prjugs.

Non! s'cria-t-il, ce serait une lchet!

Il s'lana vers le thtre du combat avec Clawbonny.

Son hsitation n'avait pas dur une demi-seconde.

Mais si le docteur vit ce qui se passait dans l'me de l'Amricain,
Hatteras le comprit, lui qui se ft laiss tuer plutt que d'implorer
l'intervention de son rival. Toutefois, il eut  peine le temps de
s'en rendre compte, car Altamont apparut prs de lui.

Hatteras, renvers  terre, essayait de parer les coups de cornes et
les coups de pieds des deux animaux; mais il ne pouvait prolonger
longtemps une pareille lutte.

Il allait invitablement tre mis en pices, quand deux coups de feu
retentirent; Hatteras sentit les balles lui raser la tte.

Hardi! s'cria Altamont, qui rejetant loin de lui son fusil
dcharg, se prcipita sur les animaux irrits.

L'un des boeufs, frapp au coeur, tomba foudroy; l'autre, au comble
de la fureur, allait ventrer le malheureux capitaine lorsque
Altamont, se prsentant face  lui, plongea entre ses mchoires
ouvertes sa main arme du couteau  neige; de l'autre, il lui fendit
la tte d'un terrible coup de hache.

Cela fut fait avec une rapidit merveilleuse, et un clair et
illumin toute cette scne.

Le second boeuf se courba sur ses jarrets et tomba mort.

Hurrah! hurrah! s'cria Clawbonny.

Hatteras tait sauv.

Il devait donc la vie  l'homme qu'il dtestait le plus au monde! Que
se passa-t-il dans son me en cet instant? Quel mouvement humain s'y
produisit qu'il, ne put matriser?

C'est l l'un de ces secrets du coeur qui chappent  toute analyse.

Quoi qu'il en soit, Hatteras, sans hsiter, s'avana vers son rival et
lui dit d'une voix grave:

Vous m'avez sauv la vie, Altamont.

--Vous aviez sauv la mienne, rpondit l'Amricain.

Il y eut un moment de silence; puis Altamont ajouta: Nous sommes
quittes, Hatteras.

--Non. Altamont, rpondit le capitaine; lorsque le docteur vous a
retir de votre tombeau de glace, j'ignorais qui vous tiez, et vous
m'avez sauv au pril de vos jours, sachant qui je suis.

--Eh! vous tes mon semblable, rpondit Altamont, et quoi qu'il en
ait, un Amricain n'est point un lche!

--Non, certes, s'cria le docteur, c'est un homme comme vous,
Hatteras!

--Et, comme moi, il partagera la gloire qui nous est rserve!

--La gloire d'aller au ple Nord! dit Altamont.

--Oui! fit le capitaine avec un accent superbe.

--Je l'avais donc devin! s'cria l'Amricain. Vous avez donc os
concevoir un pareil dessein! Vous avez os tenter d'atteindre ce point
inaccessible! Ah! c'est beau, cela! Je vous le dis, moi, c'est
sublime!

--Mais vous, demanda Hatteras d'une voix rapide, vous ne vous lanciez
donc pas, comme nous, sur la route du ple?

Altamont semblait hsiter  rpondre.

Eh bien? fit le docteur.

--Eh bien, non! s'cria l'Amricain. Non! la vrit avant
l'amour-propre! Non! je n'ai pas eu cette grande pense qui vous a
entrans jusqu'ici. Je cherchais  franchir, avec mon navire, le
passage du nord-ouest, et voil tout.

--Altamont, dit Hatteras en tendant la main  l'Amricain, soyez donc
notre compagnon de gloire, et venez avec nous dcouvrir le ple Nord!

Ces deux hommes serrrent alors, dans une chaleureuse treinte, leur
main franche et loyale.

Quand ils se retournrent vers le docteur, celui-ci pleurait.

Ah! mes amis, murmura-t-il en s'essuyant les yeux, comment mon coeur
peut-il contenir la joie dont vous le remplissez! Ah! mes chers
compagnons, vous avez sacrifi, pour vous runir dans un succs
commun, cette misrable question de nationalit! Vous vous tes dit
que l'Angleterre et l'Amrique ne faisaient rien dans tout cela, et
qu'une troite sympathie devait nous lier contre les dangers de notre
expdition! Si le ple Nord est atteint, n'importe qui l'aura
dcouvert! Pourquoi se rabaisser ainsi et se targuer d'tre Amricains
ou Anglais, quand on peut se vanter d'tre hommes!

Le bon docteur pressait dans ses bras les ennemis rconcilis; il ne
pouvait calmer sa joie; les deux nouveaux amis se sentaient plus
rapprochs encore par l'amiti que le digne homme leur portait  tous
deux. Clawbonny parlait, sans pouvoir se contenir, de la vanit des
comptitions, de la folie des rivalits, et de l'accord si ncessaire
entre des hommes abandonns loin de leur pays. Ses paroles, ses
larmes, ses caresses, tout venait du plus profond de son coeur.

Cependant il se calma, aprs avoir embrass une vingtime fois
Hatteras et Altamont.

Et maintenant, dit-il,  l'ouvrage,  l'ouvrage! Puisque je n'ai t
bon  rien comme chasseur, utilisons mes autres talents.

Et il se mit en train de dpecer le boeuf, qu'il appelait le boeuf de
la rconciliation, mais si adroitement, qu'il ressemblait  un
chirurgien pratiquant une autopsie dlicate.

Ses deux compagnons le regardaient en souriant. Au bout de quelques
minutes, l'adroit praticien eut retir du corps de l'animal une
centaine de livres de chair apptissante; il en fit trois parts, dont
chacun se chargea, et l'on reprit la route de Fort-Providence.

A dix heures du soir, les chasseurs, marchant dans les rayons obliques
du soleil, atteignirent Doctor's-House, o Johnson et Bell leur
avaient prpar un bon repas.

Mais, avant de se mettre  table, le docteur s'tait cri d'une voix
triomphante, en montrant ses deux compagnons de chasse:

Mon vieux Johnson, j'avais emmen avec moi un Anglais et un
Amricain, n'est-il pas vrai?

--Oui, monsieur Clawbonny, rpondit le matre d'quipage.

--Eh bien, je ramne deux frres.

Les marins tendirent joyeusement la main  Altamont; le docteur leur
raconta ce qu'avait fait le capitaine amricain pour le capitaine
anglais, et, cette nuit-l, la maison de neige abrita cinq hommes
parfaitement heureux.




CHAPITRE XVIII

LES DERNIERS PRPARATIFS


Le lendemain, le temps changea; il y eut un retour au froid; la neige,
la pluie et les tourbillons se succdrent pendant plusieurs jours.

Bell avait termin sa chaloupe; elle rpondait parfaitement au but
qu'elle devait remplir; ponte en partie, haute de bord, elle pouvait
tenir la mer par un gros temps, avec sa misaine et son foc; sa
lgret lui permettait d'tre hale sur le traneau sans peser trop 
l'attelage de chiens.

Enfin, un changement d'une haute importance pour les hiverneurs se
prparait dans l'tat du bassin polaire. Les glaces commenaient 
s'branler au milieu de la baie; les plus hautes, incessamment mines
par les chocs, ne demandaient qu'une tempte assez forte pour
s'arracher du rivage et former des icebergs mobiles. Cependant
Hatteras ne voulut pas attendre la dislocation du champ de glace pour
commencer son excursion. Puisque le voyage devait se faire par terre,
peu lui importait que la mer ft libre ou non; il fixa donc le dpart
au 25 juin; d'ici l, tous les prparatifs pouvaient tre entirement
termins. Johnson et Bell s'occuprent de remettre le traneau en
parfait tat; les chssis furent renforcs et les patins refaits 
neuf. Les voyageurs comptaient profiter pour leur excursion de ces
quelques semaines de beau temps que la nature accorde aux contres
hyperborennes. Les souffrances seraient donc moins cruelles 
affronter, les obstacles plus faciles  vaincre.

Quelques jours avant le dpart, le 20 juin, les glaces laissrent
entre elles quelques passes libres dont on profita pour essayer la
chaloupe dans une promenade jusqu'au cap Washington. La mer n'tait
pas absolument dgage, il s'en fallait; mais enfin elle ne prsentait
plus une surface solide, et il et t impossible de tenter  pied une
excursion  travers les ice-fields rompus.

Cette demi-journe de navigation permit d'apprcier les bonnes
qualits nautiques de la chaloupe.

Pendant leur retour, les navigateurs furent tmoins d'un incident
curieux. Ce fut la chasse d'un phoque faite par un ours gigantesque;
celui-ci tait heureusement trop occup pour apercevoir la chaloupe,
car il n'et pas manqu de se mettre  sa poursuite; il se tenait 
l'afft auprs d'une crevasse de l'ice-field par laquelle le phoque
avait videmment plong. L'ours piait donc sa rapparition avec la
patience d'un chasseur ou plutt d'un pcheur, car il pchait
vritablement. Il guettait en silence; il ne remuait pas; il ne
donnait aucun signe de vie.

Mais, tout d'un coup, la surface du trou vint  s'agiter; l'amphibie
remontait pour respirer; l'ours se coucha tout de son long sur le
champ glac et arrondit ses deux pattes autour de la crevasse.

Un instant aprs, le phoque apparut, la tte hors de l'eau; mais il
n'eut pas le temps de l'y replonger; les pattes de l'ours, comme
dtendues par un ressort, se rejoignirent, treignirent l'animal avec
une irrsistible vigueur, et l'enlevrent hors de son lment de
prdilection.

Ce fut une lutte rapide; le phoque se dbattit pendant quelques
secondes et fut touff sur la poitrine de son gigantesque adversaire;
celui-ci, l'emportant sans peine, bien qu'il ft d'une grande taille,
et sautant lgrement d'un glaon  l'autre jusqu' la terre ferme,
disparut avec sa proie.

Bon voyage! lui cria Johnson; cet ours-l a un peu trop de pattes 
sa disposition.

La chaloupe regagna bientt la petite anse que Bell lui avait mnage
entre les glaces.

Quatre jours sparaient encore Hatteras et ses compagnons du moment
fix pour leur dpart.

Hatteras pressait les derniers prparatifs; il avait hte de quitter
cette Nouvelle-Amrique, cette terre qui n'tait pas sienne et qu'il
n'avait pas nomme; il ne se sentait pas chez lui.

Le 22 juin, on commena  transporter sur le traneau les effets de
campement, la tente et les provisions. Les voyageurs emportaient deux
cents livres de viande sale, trois caisses de lgumes et de viandes
conserves, cinquante livres de saumure et de lime-juice, cinq
quarters[1] de farine, des paquets de cresson et de cochlaria,
fournis par les plantations du docteur; en y ajoutant deux cents
livres de poudre, les instruments, les armes et les menus bagages, en
y comprenant la chaloupe, l'halket-boat et le poids du traneau,
c'tait une charge de prs de quinze cents livres  traner, et fort
pesante pour quatre chiens; d'autant plus que, contrairement 
l'habitude des Esquimaux, qui ne les font pas travailler plus de
quatre jours de suite, ceux-ci, n'ayant pas de remplaants, devaient
tirer tous les jours; mais les voyageurs se promettaient de les aider
au besoin, et ils ne comptaient marcher qu' petites journes; la
distance de la baie Victoria au ple tait de trois cent
cinquante-cinq milles au plus[2], et,  douze milles[3] par jour, il
fallait un mois pour la franchir; d'ailleurs, lorsque la terre
viendrait  manquer, la chaloupe permettrait d'achever le voyage sans
fatigues, ni pour les chiens, ni pour les hommes.

  [1]  380 livres.
  [2]  150 lieues.
  [3]  5 lieues.

Ceux-ci se portaient bien; la sant gnrale tait excellente;
l'hiver, quoique rude, se terminait dans de suffisantes conditions de
bien-tre; chacun, aprs avoir cout les avis du docteur, chappa aux
maladies inhrentes  ces durs climats. En somme, on avait un peu
maigri, ce qui ne laissait pas d'enchanter le digne Clawbonny; mais on
s'tait fait le corps et l'me  cette pre existence, et maintenant
ces hommes acclimats pouvaient affronter les plus brutales preuves
de la fatigue et du froid sans y succomber.

Et puis enfin, ils allaient marcher au but du voyage,  ce ple
inaccessible, aprs quoi il ne serait plus question que du retour. La
sympathie qui runissait maintenant les cinq membres de l'expdition
devait les aider  russir dans leur audacieux voyage, et pas un d'eux
ne doutait du succs de l'entreprise.

En prvision d'une expdition lointaine, le docteur avait engag ses
compagnons  s'y prparer longtemps d'avance et  s'entraner avec
le plus grand soin.

Mes amis, leur disait-il, je ne vous demande pas d'imiter les
coureurs anglais, qui diminuent de dix-huit livres aprs deux jours
d'entranement, et de vingt-cinq aprs cinq jours; mais enfin il faut
faire quelque chose afin de se placer dans les meilleures conditions
possibles pour accomplir un long voyage. Or, le premier principe de
l'entranement est de supprimer la graisse chez le coureur comme chez
le jockey, et cela, au moyen de purgatifs, de transpirations et
d'exercices violents; ces gentlemen savent qu'ils perdront tant par
mdecine, et ils arrivent  des rsultats d'une justesse incroyable;
aussi, tel qui avant l'entranement ne pouvait courir l'espace d'un
mille sans perdre haleine, en fait facilement vingt-cinq aprs! On a
cit un certain Townsend qui faisait cent milles en douze heures sans
s'arrter.

--Beau rsultat, rpondit Johnson, et bien que nous ne soyons pas trs
gras, s'il faut encore maigrir...

--Inutile, Johnson; mais, sans exagrer, on ne peut nier que
l'entranement n'ait de bons effets; il donne aux os plus de
rsistance, plus d'lasticit aux muscles, de la finesse  l'oue, et
de la nettet  la vue; ainsi, ne l'oublions pas.

Enfin, entrans ou non, les voyageurs furent prts le 23 juin;
c'tait un dimanche, et ce jour fut consacr  un repos absolu.

L'instant du dpart approchait, et les habitants du Fort-Providence ne
le voyaient pas arriver sans une certaine motion. Cela leur faisait
quelque peine au coeur de laisser cette hutte de neige, qui avait si
bien rempli son rle de maison, cette baie Victoria, cette plage
hospitalire o s'taient passs les derniers mois de l'hivernage.
Retrouverait-on ces constructions au retour? Les rayons du soleil
n'allaient-ils pas achever de fondre leurs fragiles murailles?

En somme, de bonnes heures s'y taient coules! Le docteur, au repas
du soir, rappela  ses compagnons ces mouvants souvenirs, et il
n'oublia pas de remercier le Ciel de sa visible protection.

Enfin l'heure du sommeil arriva. Chacun se coucha tt pour se lever de
grand matin. Ainsi s'coula la dernire nuit passe au Fort-Providence.




CHAPITRE XIX

MARCHE AU NORD


Le lendemain, ds l'aube, Hatteras donna le signal du dpart. Les
chiens furent attels au traneau; bien nourris, bien reposs, aprs
un hiver pass dans des conditions trs confortables, ils n'avaient
aucune raison pour ne pas rendre de grands services pendant l't. Ils
ne se firent donc pas prier pour revtir leur harnachement de voyage.

Bonnes btes, aprs tout, que ces chiens gronlandais; leur sauvage
nature s'tait forme peu  peu; ils perdaient de leur ressemblance
avec le loup, pour se rapprocher de Duk, ce modle achev de la race
canine: en un mot, ils se civilisaient.

Duk pouvait certainement demander une part dans leur ducation; il
leur avait donn des leons de bonne compagnie et prchait d'exemple;
en sa qualit d'Anglais, trs pointilleux sur la question du cant,
il fut longtemps  se familiariser avec des chiens qui ne lui avaient
pas t prsents, et, dans le principe, il ne leur parlait pas;
mais,  force de partager les mmes dangers, les mmes privations, la
mme fortune, ces animaux de race diffrente frayrent peu  peu
ensemble. Duk, qui avait bon coeur, fit les premiers pas, et toute la
gent  quatre pattes devint bientt une troupe d'amis.

Le docteur caressait les gronlandais, et Duk voyait sans jalousie ces
caresses distribues  ses congnres.

Les hommes n'taient pas en moins bon tat que les animaux; si ceux-ci
devait bien tirer, les autres se proposaient de bien marcher.

On partit  six heures du matin, par un beau temps; aprs avoir suivi
les contours de la baie, et dpass le cap Washington, la route fut
donne droit au nord par Hatteras;  sept heures, les voyageurs
perdaient dans le sud le cne du phare et le Fort-Providence.

Le voyage s'annonait bien, et mieux surtout que cette expdition
entreprise en plein hiver  la recherche du charbon! Hatteras laissait
alors derrire lui,  bord de son navire, la rvolte et le dsespoir,
sans tre certain du but vers lequel il se dirigeait; il abandonnait
un quipage a demi mort de froid; il partait avec des compagnons
affaiblis par les misres d'un hiver arctique; lui, l'homme du nord,
il revenait vers le sud! Maintenant, au contraire, entour d'amis
vigoureux et biens portants, soutenu, encourag, pouss, il marchait
au ple,  ce but de toute sa vie! Jamais homme n'avait t plus prs
d'acqurir cette gloire immense pour son pays et pour lui-mme!

Songeait-il  toutes ces choses si naturellement inspires par la
situation prsente? Le docteur aimait  le supposer, et n'en pouvait
gure douter  le voir si ardent. Le bon Clawbonny se rjouissait de
ce qui devait rjouir son ami, et, depuis la rconciliation des deux
capitaines, de ses deux amis, il se trouvait le plus heureux des
hommes, lui auquel ces ides de haine, d'envie, de comptition,
taient trangres, lui la meilleure des cratures! Qu'arriverait-il,
que rsulterait-il de ce voyage? Il l'ignorait; mais enfin il
commenait bien. C'tait beaucoup.

La cte occidentale de la Nouvelle-Amrique se prolongeait dans
l'ouest par une suite de baies au-del du cap Washington; les
voyageurs, pour viter cette immense courbure, aprs avoir franchi les
premires rampes de Bell-Mount, se dirigrent vers le nord, en prenant
par les plateaux suprieurs. C'tait une notable conomie de route;
Hatteras voulait,  moins que des obstacles imprvus de dtroit et de
montagne ne s'y opposassent, tirer une ligne droite de trois cent
cinquante milles depuis le Fort-Providence jusqu'au ple.

Le voyage se faisait aisment; les plaines leves offraient de vastes
tapis blancs, sur lesquels le traneau, garni de ses chssis soufrs,
glissait sans peine, et les hommes, chausss de leurs snow-shoes, y
trouvaient une marche sre et rapide.

Le thermomtre indiquait trente-sept degrs (+ 3 centigrades). Le
temps n'tait pas absolument fix, tantt clair, tantt embrum; mais
ni le froid ni les tourbillons n'eussent arrt des voyageurs si
dcids  se porter en avant.

La route se relevait facilement au compas; l'aiguille devenait moins
paresseuse en s'loignant du ple magntique; elle n'hsitait plus; il
est vrai que, le point magntique dpass, elle se retournait vers
lui, et marquait pour ainsi dire le sud  des gens qui marchaient au
nord; mais cette indication inverse ne donnait lieu  aucun calcul
embarrassant.

D'ailleurs, le docteur imagina un moyen de jalonnement bien simple,
qui vitait de recourir constamment  la boussole; une fois la
position tablie, les voyageurs relevaient, par les temps clairs, un
objet exactement plac au nord et situ deux ou trois milles en avant;
ils marchaient alors vers lui jusqu' ce qu'il ft atteint; puis ils
choisissaient un autre point de repre dans la mme direction, et
ainsi de suite. De cette faon, on s'cartait trs peu du droit
chemin.

Pendant les deux premiers jours du voyage, on marcha  raison de vingt
milles par douze heures; le reste du temps tait consacr aux repas et
au repos; la tente suffisait  prserver du froid pendant les instants
du sommeil.

La temprature tendait  s'lever; la neige fondait entirement par
endroits, suivant les caprices du sol, tandis que d'autres places
conservaient leur blancheur immacule; de grandes flaques d'eau se
formaient  et l, souvent de vrais tangs, qu'un peu d'imagination
et fait prendre pour des lacs; les voyageurs s'y enfonaient parfois
jusqu' mi-jambes; ils en riaient, d'ailleurs; le docteur tait
heureux de ces bains inattendus.

L'eau n'a pourtant pas la permission de nous mouiller dans ce pays,
disait-il; cet lment n'a droit ici qu' l'tat solide et  l'tat
gazeux; quant  l'tat liquide, c'est un abus! Glace ou vapeur, trs
bien; mais eau, jamais!

La chasse n'tait pas oublie pendant la marche, car elle devait
procurer une alimentation frache; aussi Altamont et Bell, sans trop
s'carter, battaient les ravines voisines; ils tiraient des
ptarmigans, des guillemots, des oies, quelques livres gris; ces
animaux passaient peu  peu de la confiance  la crainte, ils
devenaient trs fuyards et fort difficiles  approcher.

Sans Duk, les chasseurs en eussent t souvent pour leur poudre.

Hatteras leur recommandait de ne pas s'loigner de plus d'un mille,
car il n'avait ni un jour ni une heure  perdre, et ne pouvait compter
que sur trois mois de beau temps.

Il fallait, d'ailleurs, que chacun ft  son poste prs du traneau,
quand un endroit difficile, quelque gorge troite, des plateaux
inclins, se prsentaient  franchir; chacun alors s'attelait ou
s'accotait au vhicule, le tirant, le poussant, ou le soutenant; plus
d'une fois, on dut le dcharger entirement, et cela ne suffisait pas
 prvenir des chocs, et par consquent des avaries, que Bell rparait
de son mieux.

Le troisime jour, le mercredi, 26 juin, les voyageurs rencontrrent
un lac de plusieurs acres d'tendue, et encore entirement glac par
suite de son orientation  l'abri du soleil; la glace tait mme assez
forte pour supporter le poids des voyageurs et du traneau. Cette
glace paraissait dater d'un hiver loign, car ce lac ne devait jamais
dgeler, par suite de sa position; c'tait un miroir compacte sur
lequel les ts arctiques n'avaient aucune prise; ce qui semblait
confirmer cette observation, c'est que ses bords taient entours
d'une neige sche, dont les couches infrieures appartenaient
certainement aux annes prcdentes.

A partir de ce moment, le pays s'abaissa sensiblement, d'o le docteur
conclut qu'il ne pouvait avoir une grande tendue vers le nord;
d'ailleurs, il tait trs vraisemblable que la Nouvelle-Amrique
n'tait qu'une le et ne se dveloppait pas jusqu'au ple. Le sol
s'aplanissait peu  peu;  peine dans l'ouest quelques collines
niveles par l'loignement et baignes dans une brume bleutre.

Jusque-l, l'expdition se faisait sans fatigue; les voyageurs ne
souffraient que de la rverbration des rayons solaires sur les
neiges; cette rflexion intense pouvait leur donner des
snow-blindness[1] impossibles  viter. En tout autre temps, ils
eussent voyag la nuit, pour viter cet inconvnient; mais alors la
nuit manquait. La neige tendait heureusement  se dissoudre et perdait
beaucoup de son clat, lorsqu'elle tait sur le point de se rsoudre
en eau.

  [1]  Maladie des paupires occasionne par la rverbration des neiges.

La temprature s'leva, le 28 juin,  quarante-cinq degrs au-dessus
de zro (+ 7 centigrades); cette hausse du thermomtre fut
accompagne d'une pluie abondante, que les voyageurs reurent
stoquement, avec plaisir mme; elle venait acclrer la dcomposition
des neiges; il fallut reprendre les mocassins de peau de daim, et
changer le mode de glissage du traneau. La marche fut retarde sans
doute; mais, en l'absence d'obstacles srieux, on avanait toujours.

Quelquefois le docteur ramassait sur son chemin des pierres arrondies
ou plates,  la faon des galets uss par le remous des vagues, et
alors il se croyait prs du bassin polaire; cependant la plaine se
droulait sans cesse  perte de vue.

Elle n'offrait aucun vestige d'habitation, ni huttes, ni cairns, ni
caches d'Esquimaux; les voyageurs taient videmment les premiers 
fouler cette contre nouvelle; les Gronlandais, dont les tribus
hantent les terres arctiques, ne poussaient jamais aussi loin, et
cependant, en ce pays, la chasse et t fructueuse pour ces
malheureux, toujours affams; on voyait parfois des ours qui suivaient
sous le vent la petite troupe, sans manifester l'intention de
l'attaquer; dans le lointain, des boeufs musqus et des rennes
apparaissaient par bandes nombreuses; le docteur aurait bien voulu
s'emparer de ces derniers pour renforcer son attelage; mais ils
taient trs fuyards et impossibles  prendre vivants.

Le 29, Bell tua un renard, et Altamont fut assez heureux pour abattre
un boeuf musqu de moyenne taille, aprs avoir donn  ses compagnons
une haute ide de son sang-froid et de son adresse; c'tait vraiment
un merveilleux chasseur, et le docteur, qui s'y connaissait,
l'admirait fort. Le boeuf fut dpec et fournit une nourriture frache
et abondante.

Ces hasards de bons et succulents repas taient toujours bien reus;
les moins gourmands ne pouvaient s'empcher de jeter des regards de
satisfaction sur les tranches de chair vive. Le docteur riait
lui-mme, quand il se surprenait en extase devant ces opulents
morceaux.

Ne faisons pas les petites bouches, disait-il; le repas est une chose
importante dans les expditions polaires.

--Surtout, rpondit Johnson, quand il dpend d'un coup de fusil plus
ou moins adroit!

--Vous avez raison, mon vieux Johnson, rpliquait le docteur, et l'on
songe moins  manger lorsqu'on sait le pot-au-feu en train de bouillir
rgulirement sur les fourneaux de la cuisine.

Le 30, le pays, contrairement aux prvisions, devint trs accident,
comme s'il et t soulev par une commotion volcanique; les cnes,
les pics aigus se multiplirent  l'infini et atteignirent de grandes
hauteurs.

Une brise du sud-est se prit  souffler avec violence et dgnra
bientt en un vritable ouragan; elle s'engouffrait  travers les
rochers couronns de neige et parmi des montagnes de glace, qui, en
pleine terre, affectaient cependant des formes d'hummocks et
d'icebergs; leur prsence sur ces plateaux levs demeura
inexplicable, mme au docteur, qui cependant expliquait tout.

A la tempte succda un temps chaud et humide; ce fut un vritable
dgel; de tous cts retentissait le craquement des glaons, qui se
mlait au bruit plus imposant des avalanches.

Les voyageurs vitaient avec soin de longer la base des collines, et
mme de parler haut, car le bruit de la voix pouvait, en agitant
l'air, dterminer des catastrophes; ils taient tmoins de chutes
frquentes et terribles qu'ils n'auraient pas eu le temps de prvoir;
en effet, le caractre principal des avalanches polaires est une
effrayante instantanit; elles diffrent en cela de celles de la
Suisse ou de la Norvge; l, en effet, se forme une boule, peu
considrable d'abord, qui, se grossissant des neiges et des rocs de sa
route, tombe avec une rapidit croissante, dvaste les forts,
renverse les villages, mais enfin emploie un temps apprciable  se
prcipiter; or, il n'en est pas ainsi dans les contres frappes par
le froid arctique; le dplacement du bloc de glace y est inattendu,
foudroyant; sa chute n'est que l'instant de son dpart, et qui le
verrait osciller dans sa ligne de protection serait invitablement
cras par lui; le boulet de canon n'est pas plus rapide, ni la foudre
plus prompte; se dtacher, tomber, craser ne fait qu'un pour
l'avalanche des terres borales, et cela avec le roulement formidable
du tonnerre, et des rpercussions tranges d'chos plus plaintifs que
bruyants.

Aussi, aux yeux des spectateurs stupfaits, se produisait-il parfois
de vritables changements  vue; le pays se mtamorphosait; la
montagne devenait plaine sous l'attraction d'un brusque dgel; lorsque
l'eau du ciel, infiltre dans les fissures des grands blocs, se
solidifiait au froid d'une seule nuit, elle brisait alors tout
obstacle par son irrsistible expansion, plus puissante encore en se
faisant glace qu'en devenant vapeur, et le phnomne s'accomplissait
avec une pouvantable instantanit.

Aucune catastrophe ne vint heureusement menacer le traneau et ses
conducteurs; les prcautions prises, tout danger fut vit.
D'ailleurs, ce pays hriss de crtes, de contreforts, de croupes,
d'icebergs, n'avait pas une grande tendue, et trois jours aprs, le 3
juillet, les voyageurs se retrouvrent dans les plaines plus faciles.

Mais leurs regards furent alors surpris par un nouveau phnomne, qui
pendant longtemps excita les patientes recherches des savants des deux
mondes; la petite troupe suivait une chane de collines hautes de
cinquante pieds au plus, qui paraissait se prolonger sur plusieurs
milles de longueur; or, son versant oriental tait couvert de neige,
mais d'une neige entirement rouge.

On conoit la surprise de chacun, et ses exclamations, et mme le
premier effet un peu terrifiant de ce long rideau cramoisi. Le docteur
se hta sinon de rassurer, au moins d'instruire ses compagnons; il
connaissait cette particularit des neiges rouges, et les travaux
d'analyse chimique faits  leur sujet par Wollaston, de Candolle et
Baer; il raconta donc que cette neige se rencontre non seulement dans
les contres arctiques, mais en Suisse, au milieu des Alpes; de
Saussure en recueillit une notable quantit sur le Breven en 1760, et,
depuis, les capitaines Ross, Sabine, et d'autres navigateurs en
rapportrent de leurs expditions borales.

Altamont interrogea le docteur sur la nature de cette substance
extraordinaire, et celui-ci lui apprit que cette coloration provenait
uniquement de la prsence de corpuscules organiques; longtemps les
chimistes se demandrent si ces corpuscules taient d'une nature
animale ou vgtale; mais ils reconnurent enfin qu'ils appartenaient 
la famille des champignons microscopiques du genre Uredo, que Baer
proposa d'appeler Uredo nivalis.

Alors le docteur, fouillant cette neige de son bton ferr, fit voir 
ses compagnons que la couche carlate mesurait neuf pieds de
profondeur, et il leur donna  calculer ce qu'il pouvait y avoir, sur
un espace de plusieurs milles, de ces champignons dont les savants
comptrent jusqu' quarante-trois mille dans un centimtre carr.

Cette coloration, d'aprs la disposition du versant, devait remonter 
un temps trs recul, car ces champignons ne se dcomposent ni par
l'vaporation ni par la fusion des neiges, et leur couleur ne s'altre
pas.

Le phnomne, quoique expliqu, n'en tait pas moins trange; la
couleur rouge est peu rpandue par larges tendues dans la nature; la
rverbration des rayons du soleil sur ce tapis de pourpre produisait
des effets bizarres; elle donnait aux objets environnants, aux
rochers, aux hommes, aux animaux, une teinte enflamme, comme s'ils
eussent t clairs par un brasier intrieur, et lorsque cette neige
se fondait, il semblait que des ruisseaux de sang vinssent  couler
jusque sous les pieds des voyageurs.

Le docteur, qui n'avait pu examiner cette substance, lorsqu'il
l'aperut sur les Crimson-cliffs de la mer de Baffin, en prit ici 
son aise, et il en recueillit prcieusement plusieurs bouteilles.

Ce sol rouge, ce Champ de Sang, comme il l'appela, ne fut dpass
qu'aprs trois heures de marche, et le pays reprit son aspect
habituel.




CHAPITRE XX

EMPREINTES SUR LA NEIGE


La journe du 4 juillet s'coula au milieu d'un brouillard trs pais.
La route au nord ne put tre maintenue qu'avec la plus grande
difficult;  chaque instant, il fallait la rectifier au compas. Aucun
accident n'arriva heureusement pendant l'obscurit; Bell seulement
perdit ses snow-shoes, qui se brisrent contre une saillie de roc.

Ma foi, dit Johnson, je croyais qu'aprs avoir frquent la Mersey et
la Tamise on avait le droit de se montrer difficile en fait de
brouillards, mais je vois que je me suis tromp!

--Eh bien, rpondit Bell, nous devrions allumer des torches comme 
Londres ou  Liverpool!

--Pourquoi pas? rpliqua le docteur; c'est une ide, cela; on
clairerait peu la route, mais au moins on verrait le guide, et nous
nous dirigerions plus directement.

--Mais, dit Bell, comment se procurer des torches?

--Avec de l'toupe imbibe d'esprit-de-vin et fixe au bout de nos
btons.

--Bien trouv, rpondit Johnson, et ce ne sera pas long  tablir.

Un quart d'heure aprs, la petite troupe reprenait sa marche aux
flambeaux au milieu de l'humide obscurit.

Mais si l'on alla plus droit, on n'alla pas plus vite, et ces
tnbreuses vapeurs ne se dissiprent pas avant le 6 juillet; la terre
s'tant alors refroidie, un coup de vent du nord vint emporter tout ce
brouillard comme les lambeaux d'une toffe dchire.

Aussitt, le docteur releva la position et constata que les voyageurs
n'avaient pas fait dans cette brume une moyenne de huit milles par
jour.

Le 6, on se hta donc de regagner le temps perdu, et l'on partit de
bon matin. Altamont et Bell reprirent leur poste de marche  l'avant,
sondant le terrain et ventant le gibier; Duk les accompagnait; le
temps, avec son tonnante mobilit, tait redevenu trs clair et trs
sec, et, bien que les guides fussent  deux milles du traneau, le
docteur ne perdait pas de vue un seul de leurs mouvements.

Il fut donc fort tonn de les voir s'arrter tout d'un coup et
demeurer dans une posture de stupfaction; ils semblaient regarder
vivement au loin, comme des gens qui interrogent l'horizon.

Puis, se courbant vers le sol, ils l'examinaient avec attention et se
relevaient surpris. Bell parut mme vouloir se porter en avant; mais
Altamont le retint de la main.

Ah a! que font-ils donc? dit le docteur  Johnson.

--Je les examine comme vous, monsieur Clawbonny, rpondit le vieux
marin, et je ne comprends rien  leurs gestes.

--Ils ont trouv des traces d'animaux, rpondit Hatteras.

--Cela ne peut tre, dit le docteur.

--Pourquoi?

--Parce que Duk aboierait.

--Ce sont pourtant bien des empreintes qu'ils observent.

--Marchons, fit Hatteras; nous saurons bientt  quoi nous en tenir.

Johnson excita les chiens d'attelage, qui prirent une allure plus
rapide.

Au bout de vingt minutes, les cinq voyageurs taient runis, et
Hatteras, le docteur, Johnson partageaient la surprise de Bell et
d'Altamont.

En effet, des traces d'hommes, visibles, incontestables et fraches
comme si elles eussent t faites la veille, se montraient parses sur
la neige.

Ce sont des Esquimaux, dit Hatteras.

--En effet, rpondit le docteur, voil les empreintes de leurs
raquettes.

--Vous croyez? dit Altamont.

--Cela est certain.

--Eh bien, et ce pas? reprit Altamont en montrant une autre trace
plusieurs fois-rpte.

--Ce pas?

--Prtendez-vous qu'il appartienne  un Esquimau?

Le docteur regarda attentivement et fut stupfait; la marque d'un
soulier europen, avec ses clous, sa semelle et son talon, tait
profondment creuse dans la neige; il n'y avait pas  en douter, un
homme, un tranger, avait pass l.

Des Europens ici! s'cria Hatteras.

--videmment, fit Johnson.

--Et cependant, dit le docteur, c'est tellement improbable qu'il faut
y regarder  deux fois avant de se prononcer.

Le docteur examina donc l'empreinte deux fois, trois fois, et il fut
bien oblig de reconnatre son origine extraordinaire.

Le hros de Daniel de Fo ne fut pas plus stupfait en rencontrant la
marque d'un pied creuse sur le sable de son le; mais si ce qu'il
prouva fut de la crainte, ici ce fut du dpit pour Hatteras. Un
Europen si prs du ple!

On marcha en avant pour reconnatre ces traces; elles se rptaient
pendant un quart de mille, mles  d'autres vestiges de raquettes et
de mocassins; puis elles s'inflchissaient vers l'ouest.

Arrivs  ce point, les voyageurs se demandrent s'il fallait les
suivre plus longtemps.

Non, rpondit Hatteras. Allons...

Il fut interrompu par une exclamation du docteur, qui venait de
ramasser sur la neige un objet plus convaincant encore et sur
l'origine duquel il n'y avait pas  se mprendre. C'tait l'objectif
d'une lunette de poche.

Cette fois, dit-il, on ne peut plus mettre en doute la prsence d'un
tranger sur cette terre!...

--En avant! s'cria Hatteras.

Et il pronona si nergiquement cette parole, que chacun le suivit; le
traneau reprit sa marche un moment interrompue.

Chacun surveillait l'horizon avec soin, sauf Hatteras, qu'une sourde
colre animait et qui ne voulait rien voir. Cependant, comme on
risquait de tomber dans un dtachement de voyageurs, il fallait
prendre ses prcautions; c'tait vritablement jouer de malheur que de
se voir prcd sur cette route inconnue! Le docteur, sans prouver la
colre d'Hatteras, ne pouvait se dfendre d'un certain dpit, malgr
sa philosophie naturelle. Altamont paraissait galement vex; Johnson
et Bell grommelaient entre leurs dents des paroles menaantes.

Allons, dit enfin le docteur, faisons contre fortune bon coeur.

--Il faut avouer, dit Johnson, sans tre entendu d'Altamont, que si
nous trouvions la place prise, ce serait  dgoter de faire un voyage
au ple!

--Et cependant, rpondit Bell, il n'y a pas moyen de douter...

--Non, rpliqua le docteur; j'ai beau retourner l'aventure dans mon
esprit, me dire que c'est improbable, impossible, il faut bien se
rendre; ce soulier ne s'est pas empreint dans la neige sans avoir t
au bout d'une jambe et sans que cette jambe ait t attache  un
corps humain. Des Esquimaux, je le pardonnerais encore, mais un
Europen!

--Le fait est, rpondit Johnson, que si nous allions trouver les lits
retenus dans l'auberge du bout du monde, ce serait vexant.

--Particulirement vexant, rpondit Altamont.

--Enfin, on verra, fit le docteur Et l'on se remit en marche.

Cette journe s'accomplit sans qu'un fait nouveau vnt confirmer la
prsence d'trangers sur cette partie de la Nouvelle-Amrique, et l'on
prit enfin place au campement du soir.

Un vent assez, violent ayant saut dans le nord, il avait fallu
chercher pour la tente un abri sr au fond d'un ravin; le ciel tait
menaant; des nuages allongs sillonnaient l'air avec une grande
rapidit; ils rasaient le sol d'assez prs, et l'on avait de la peine
 les suivre dans leur course chevele; parfois, quelques lambeaux de
ces vapeurs tranaient jusqu' terre, et la tente ne se maintenait
contre l'ouragan qu'avec la plus grande difficult.

Une vilaine nuit qui se prpare, dit Johnson aprs le souper.

--Elle ne sera pas froide, mais bruyante, rpondit le docteur; prenons
nos prcautions, et assurons la tente avec de grosses pierres.

--Vous avez raison, monsieur Clawbonny; si l'ouragan entranait notre
abri de toile, Dieu sait o nous pourrions le rattraper.

Les prcautions les plus minutieuses furent donc prises pour parer 
ce danger, et les voyageurs fatigus essayrent de dormir.

Mais cela leur fut impossible; la tempte s'tait dchane et se
prcipitait du sud au nord avec une incomparable violence; les nuages
s'parpillaient dans l'espace comme la vapeur hors d'une chaudire qui
vient de faire explosion; les dernires avalanches, sous les coups de
l'ouragan, tombaient dans les ravines, et les chos renvoyaient en
change leurs sourdes rpercussions; l'atmosphre semblait tre le
thtre d'un combat  outrance entre l'air et l'eau, deux lments
formidables dans leurs colres, et le feu seul manquait  la bataille.

L'oreille surexcite percevait dans le grondement gnral des bruits
particuliers, non pas le brouhaha qui accompagne la chute des corps
pesants, mais bien le craquement clair des corps qui se brisent; on
entendait distinctement des fracas nets et francs, comme ceux de
l'acier qui se rompt, au milieu des roulements allongs de la tempte.

Ces derniers s'expliquaient naturellement par les avalanches tordues
dans les tourbillons, mais le docteur ne savait  quoi attribuer les
autres.

Profitant de ces instants de silence anxieux, pendant lesquels
l'ouragan semblait reprendre sa respiration pour souffler avec plus de
violence, les voyageurs changeaient leurs suppositions.

Il se produit l, disait le docteur, des chocs, comme si des icebergs
et des ice-fields se heurtaient.

--Oui, rpondait Altamont, on dirait que l'corce terrestre se
disloque tout entire. Tenez, entendez-vous?

--Si nous tions prs de la mer, reprenait le docteur, je croirais
vritablement  une rupture des glaces.

--En effet, rpondit Johnson, ce bruit ne peut s'expliquer autrement.

--Nous serions donc arrivs  la cte? dit Hatteras.

--Cela ne serait pas impossible, rpondit le docteur; tenez,
ajouta-t-il aprs un craquement d'une violence extrme, ne dirait-on
pas un crasement de glaons? Nous pourrions bien tre fort rapprochs
de l'Ocan.

--S'il en est ainsi, reprit Hatteras, je n'hsiterai pas  me lancer
au travers des champs de glace.

--Oh! fit le docteur, ils ne peuvent manquer d'tre briss aprs une
tempte pareille. Nous verrons demain; quoi qu'il en soit, s'il y a
quelque troupe d'hommes  voyager par une nuit pareille, je la plains
de tout mon coeur.

L'ouragan dura pendant dix heures sans interruption, et aucun des
htes de la tente ne put prendre un instant de sommeil; la nuit se
passa dans une profonde inquitude.

En effet, en pareilles circonstances, tout incident nouveau, une
tempte, une avalanche, pouvait amener des retards graves. Le docteur
aurait bien voulu aller au-dehors reconnatre l'tat des choses; mais
comment s'aventurer dans ces vents dchans?

Heureusement, l'ouragan s'apaisa ds les premires heures du jour; on
put enfin quitter cette tente qui avait vaillamment rsist; le
docteur, Hatteras et Johnson se dirigrent vers une colline haute de
trois cents pieds environ; ils la gravirent assez facilement.

Leurs regards s'tendirent alors sur un pays mtamorphos, fait de
roches vives, d'artes aigus, et entirement dpourvu de glace.
C'tait l't succdant brusquement  l'hiver chass par la tempte;
la neige, rase par l'ouragan comme par une lame affile, n'avait pas
eu le temps de se rsoudre en eau, et le sol apparaissait dans toute
son pret primitive.

Mais o les regards d'Hatteras se portrent rapidement, ce fut vers le
nord. L'horizon y paraissait baign dans des vapeurs noirtres.

Voil qui pourrait bien tre l'effet produit par l'Ocan, dit le
docteur.

--Vous avez raison, Fit Hatteras, la mer doit tre l.

--Cette couleur est ce que nous appelons le blink de l'eau libre,
dit Johnson.

--Prcisment, reprit le docteur.

--Eh bien, au traneau! s'cria Hatteras, et marchons  cet Ocan
nouveau!

--Voil qui vous rjouit le coeur, dit Clawbonny au capitaine.

--Oui, certes, rpondit celui-ci avec enthousiasme; avant peu, nous
aurons atteint le ple! Et vous, mon bon docteur, est-ce que cette
perspective ne vous rend pas heureux?

--Moi! je suis toujours heureux, et surtout du bonheur des autres!

Les trois Anglais revinrent  la ravine, et, le traneau prpar, on
leva le campement. La route fut reprise; chacun craignait de retrouver
encore les traces de la veille; mais, pendant le reste du chemin, pas
un vestige de pas trangers ou indignes ne se montra sur le sol.
Trois heures aprs, on arrivait  la cte.

La mer! la mer! dit-on d'une seule voix.

--Et la mer libre! s'cria le capitaine. Il tait dix heures du
matin.

En effet, l'ouragan avait fait place nette dans le bassin polaire; les
glaces, brises et disloques, s'en allaient dans toutes les
directions; les plus grosses, formant des icebergs, venaient de lever
l'ancre, suivant l'expression des marins, et voguaient en pleine mer.
Le champ avait subi un rude assaut de la part du vent; une grle de
lames minces, de bavures et de poussire de glace tait rpandue sur
les rochers environnants. Le peu qui restait de l'ice-field 
l'arasement du rivage paraissait pourri; sur les rocs, o dferlait le
flot, s'allongeaient de larges algues marines et des touffes d'un
varech dcolor.

L'Ocan s'tendait au-del de la porte du regard, sans qu'aucune le,
aucune terre nouvelle, vnt en limiter l'horizon.

La cte formait dans l'est et dans l'ouest deux caps qui allaient se
perdre en pente douce au milieu des vagues; la mer brisait  leur
extrmit, et une lgre cume s'envolait par nappes blanches sur les
ailes du vent, le sol de la Nouvelle-Amrique venait ainsi mourir 
l'Ocan polaire, sans convulsions, tranquille et lgrement inclin;
il s'arrondissait en baie trs ouverte et formait une rade foraine
dlimite par les deux promontoires. Au centre, un saillant du roc
faisait un petit port naturel abrit sur trois points du compas: il
pntrait dans les terres par le large lit d'un ruisseau, chemin
ordinaire des neiges fondues aprs l'hiver, et torrentueux en ce
moment.

Hatteras, aprs s'tre rendu compte de la configuration de la cte,
rsolut de faire ce jour mme les prparatifs du dpart, de lancer la
chaloupe  la mer, de dmonter le traneau et de l'embarquer pour les
excursions  venir.

Cela pouvait demander la fin de la journe. La tente fut donc dresse,
et aprs un repas rconfortant, les travaux commencrent; pendant ce
temps, le docteur prit ses instruments pour aller faire son point et
dterminer le relev hydrographique d'une partie de la baie.

Hatteras pressait le travail; il avait hte de partir; il voulait
avoir quitt la terre ferme et pris les devants, au cas o quelque
dtachement arriverait  la mer.

A cinq heures du soir, Johnson et Bell n'avaient plus qu' se croiser
les bras. La chaloupe se balanait gracieusement dans le petit havre,
son mt dress, son foc hal bas et sa misaine sur les cargues; les
provisions et les parties dmontes du traneau y avaient t
transportes; il ne restait plus que la tente et quelques objets de
campement  embarquer le lendemain.

Le docteur,  son retour, trouva ces apprts termins. En voyant la
chaloupe tranquillement abrite des vents, il lui vint  l'ide de
donner un nom  ce petit port, et proposa celui d'Altamont.

Cela ne fit aucune difficult, et chacun trouva la proposition
parfaitement juste.

En consquence, le port fut appel Altamont-Harbour.

Suivant les calculs du docteur, il se trouvait situ par 87 05' de
latitude et 118 35' de longitude  l'orient de Greenwich,
c'est--dire  moins de 3 du ple.

Les voyageurs avaient franchi une distance de deux cents milles depuis
la baie Victoria jusqu'au port Altamont.




CHAPITRE XXI

LA MER LIBRE


Le lendemain matin, Johnson et Bell procdrent  l'embarquement des
effets de campement. A huit heures, les prparatifs de dpart taient
termins. Au moment de quitter cette cte, le docteur se prit  songer
aux voyageurs dont on avait rencontr les traces, incident qui ne
laissait pas de le proccuper.

Ces hommes voulaient-ils gagner le nord? avaient-ils  leur
disposition quelque moyen de franchir l'ocan polaire? Allait-on
encore les rencontrer sur cette route nouvelle?

Aucun vestige n'avait, depuis trois jours, dcel la prsence de ces
voyageurs et certainement, quels qu'ils fussent, ils ne devaient point
avoir atteint Altamont-Harbour. C'tait un lieu encore vierge de tout
pas humain.

Cependant, le docteur, poursuivi par ses penses, voulut jeter un
dernier coup d'oeil sur le pays, et il gravit une minence haute d'une
centaine de pieds au plus; de l, son regard pouvait parcourir tout
l'horizon du sud.

Arriv au sommet, il porta sa lunette  ses yeux. Quelle fut sa
surprise de ne rien apercevoir, non pas au loin dans les plaines, mais
 quelques pas de lui! Cela lui parut fort singulier; il examina de
nouveau, et enfin il regarda sa lunette.... L'objectif manquait.

L'objectif! s'cria-t-il.

On comprend la rvlation subite qui se faisait dans son esprit; il
poussa un cri assez fort pour que ses compagnons l'entendissent, et
leur anxit fut grande en le voyant descendre la colline  toutes
jambes.

Bon! qu'y a-t-il encore? demanda Johnson.

Le docteur, essouffl, ne pouvait prononcer une parole; enfin, il fit
entendre ces mots:

Les traces... les pas... le dtachement!...

--Eh bien, quoi? fit Hatteras... des trangers ici?

--Non!... non!... reprenait le docteur... l'objectif... mon
objectif...  moi....

Et il montrait son instrument incomplet. Ah! s'cria l'Amricain...
vous avez perdu?...

--Oui!

--Mais alors, ces traces...

--Les ntres, mes amis, les ntres! s'cria le docteur. Nous nous
sommes gars dans le brouillard! Nous avons tourn en cercle, et nous
sommes retombs sur nos pas!

--Mais cette empreinte de souliers? dit Hatteras.

--Les souliers de Bell, de Bell lui-mme, qui, aprs avoir cass ses
snow-shoes, a march toute une journe dans la neige.

--C'est parfaitement vrai, dit Bell.

Et l'erreur fut si vidente que chacun partit d'un clat de rire, sauf
Hatteras, qui n'tait cependant pas le moins heureux de cette
dcouverte.

Avons-nous t assez ridicules! reprit le docteur, quand l'hilarit
fut calme. Les bonnes suppositions que nous avons faites! Des
trangers sur cette cte! allons donc! Dcidment, il faut rflchir
ici avant de parler. Enfin, puisque nous voil tirs d'inquitude 
cet gard, il ne nous reste plus qu' partir.

--En route! dit Hatteras.

Un quart d'heure aprs, chacun avait pris place  bord de la chaloupe,
qui, sa misaine dploye et son foc hiss, dborda rapidement
d'Altamont-Harbour.

Cette traverse maritime commenait le mercredi 10 juillet; les
navigateurs se trouvaient  une distance trs rapproche du ple,
exactement cent soixante-quinze milles[1]; pour peu qu'une terre ft
situe  ce point du globe, la navigation par mer devait tre trs
courte.

  [1]  70 lieues 1/3.

Le vent tait faible, mais favorable. Le thermomtre marquait
cinquante degrs au-dessus de zro (+10 centigrades); il faisait
rellement chaud.

La chaloupe n'avait pas souffert du voyage sur le traneau; elle tait
en parfait tat, et se manoeuvrait facilement. Johnson tenait la
barre; le docteur, Bell et l'Amricain s'taient accots de leur mieux
parmi les effets de voyage, disposs partie sur le pont, partie
au-dessous.

Hatteras, plac  l'avant, fixait du regard ce point mystrieux vers
lequel il se sentait attir avec une insurmontable puissance, comme
l'aiguille aimante au ple magntique. Si quelque rivage se
prsentait, il voulait tre le premier  le reconnatre. Cet honneur
lui appartenait rellement.

Il remarquait d'ailleurs que la surface de l'Ocan polaire tait faite
de lames courtes, telles que les mers encaisses en produisent. Il
voyait l l'indice d'une terre prochaine, et le docteur partageait son
opinion  cet gard.

Il est facile de comprendre pourquoi Hatteras dsirait si vivement
rencontrer un continent au ple nord. Quel dsappointement il et
prouv  voir la mer incertaine, insaisissable, s'tendre l o une
portion de terre, si petite qu'elle ft, tait ncessaire  ses
projets! En effet, comment nominer d'un nom spcial un espace d'ocan
indtermin? Comment planter en pleins flots le pavillon de son pays?
Comment prendre possession au nom de Sa Gracieuse Majest d'une partie
de l'lment liquide?

Aussi, l'oeil fixe, Hatteras, sa boussole  la main, dvorait le nord
de ses regards.

Rien, d'ailleurs, ne limitait l'tendue du bassin polaire jusqu' la
ligne de l'horizon; il s'en allait au loin se confondre avec le ciel
pur de ces zones. Quelques montagnes de glace, fuyant au large,
semblaient laisser passage  ces hardis navigateurs.

L'aspect de cette rgion offrait de singuliers caractres d'tranget.
Cette impression tenait-elle  la disposition d'esprit de voyageurs
trs mus et supranerveux? Il est difficile de se prononcer. Cependant
le docteur, dans ses notes quotidiennes, a dpeint cette physionomie
bizarre de l'Ocan; il en parle comme en parlait Penny, suivant
lequel ces contres prsentent un aspect offrant le contraste le plus
frappant d'une mer anime par des millions de cratures vivantes.

La plaine liquide, colore des nuances les plus vagues de l'outre-mer,
se montrait galement transparente et doue d'un incroyable pouvoir
dispersif, comme si elle et t faite de carbure de soufre. Cette
diaphanit permettait de la fouiller du regard jusqu' des
profondeurs incommensurables; il semblait que le bassin polaire ft
clair par-dessous  la faon d'un immense aquarium; quelque
phnomne lectrique, produit au fond des mers, en illuminait sans
doute les couches les plus recules. Aussi la chaloupe semblait
suspendue sur un abme sans fond.

A la surface de ces eaux tonnantes, les oiseaux volaient en bandes
innombrables, pareilles  des nuages pais et gros de temptes.
Oiseaux de passage, oiseaux de rivage, oiseaux rameurs, ils offraient
dans leur ensemble tous les spcimens de la grande famille aquatique,
depuis l'albatros, si commun aux contres australes jusqu'au pingouin
des mers arctiques, mais avec des proportions gigantesques. Leurs cris
produisaient un assourdissement continuel. A les considrer, le
docteur perdait sa science de naturaliste; les noms de ces espces
prodigieuses lui chappaient, et il se surprenait  courber la tte,
quand leurs ailes battaient l'air avec une indescriptible puissance.

Quelques-uns de ces monstres ariens dployaient jusqu' vingt pieds
d'envergure; ils couvraient entirement la chaloupe sous leur vol, et
il y avait l par lgions de ces oiseaux dont la nomenclature ne parut
jamais dans l'Index Ornithologus de Londres.

Le docteur tait abasourdi, et, en somme, stupfait de trouver sa
science en dfaut.

Puis, lorsque son regard, quittant les merveilles du ciel, glissait 
la surface de cet ocan paisible, il rencontrait des productions non
moins tonnantes du rgne animal, et, entre autres, des mduses dont
la largeur atteignait jusqu' trente pieds; elles servaient  la
nourriture gnrale de la gent arienne, et flottaient comme de
vritables lots au milieu d'algues et de varechs gigantesques. Quel
sujet d'tonnement! Quelle diffrence avec ces autres mduses
microscopiques observes par Scoresby dans les mers du Gronland, et
dont ce navigateur valua le nombre  vingt-trois trilliards huit cent
quatre-vingt-huit billiards de milliards dans un espace de deux milles
carrs[1]!

  [1] Ce nombre chappant  toute apprciation de l'esprit, le
    baleinier anglais, afin de le rendre plus comprhensible, disait
    qu' le compter quatre-vingt mille individus auraient t occups
    jour et nuit depuis la cration du monde.

Enfin, lorsqu'au-del de la superficie liquide le regard plongeait
dans les eaux transparentes, le spectacle n'tait pas moins surnaturel
de cet lment sillonn par des milliers de poissons de toutes les
espces; tantt ces animaux s'enfonaient rapidement au plus profond
de la masse liquide, et l'oeil les voyait diminuer peu  peu,
dcrotre, s'effacer  la faon des spectres fantasmagoriques; tantt,
quittant les profondeurs de l'Ocan, ils remontaient en grandissant 
la surface des flots. Les monstres marins ne paraissaient aucunement
effrays de la prsence de la chaloupe; ils la caressaient au passage
de leurs nageoires normes; l o des baleiniers de profession se
fussent  bon droit pouvants, les navigateurs n'avaient pas mme la
conscience d'un danger couru, et cependant quelques-uns de ces
habitants de la mer atteignaient  de formidables proportions.

Les jeunes veaux marins se jouaient entre eux; le narwal, fantastique
comme la licorne, arm de sa dfense longue, troite et conique, outil
merveilleux qui lui sert  scier les champs de glace, poursuivait les
ctacs plus craintifs; des baleines innombrables, chassant par leurs
vents des colonnes d'eau et de mucilage, remplissaient l'air d'un
sifflement particulier, le nord-caper  la queue dlie, aux larges
nageoires caudales, fendait la vague avec une incommensurable vitesse,
se nourrissant dans sa course d'animaux rapides comme lui, de gades ou
de scombres, tandis que la baleine blanche, plus paresseuse,
engloutissait paisiblement des mollusques tranquilles et indolents
comme elle.

Plus au fond, les baleinoptres au museau pointu, les anarnacks
gronlandais allongs et noirtres, les cachalots gants, espce
rpandue au sein de toutes les mers, nageaient au milieu des bancs
d'ambre gris, ou se livraient des batailles homriques qui
rougissaient l'Ocan sur une surface de plusieurs milles; les physales
cylindriques, le gros tegusik du Labrador, les dauphins  dorsale en
lame de sabre, toute la famille des phoques et des morses, les chiens,
les chevaux, les ours marins, les lions, les lphants de mer
semblaient patre les humides pturages de l'Ocan, et le docteur
admirait ces animaux innombrables aussi facilement qu'il et fait des
crustacs et des poissons  travers les bassins de cristal du
Zoological-Garden.

Quelle beaut, quelle varit, quelle puissance dans la nature! Comme
tout paraissait trange et prodigieux au sein de ces rgions
circumpolaires!

L'atmosphre acqurait une surnaturelle puret; on l'et dite
surcharge d'oxygne; les navigateurs aspiraient avec dlices cet air
qui leur versait une vie plus ardente; sans se rendre compte de ce
rsultat, ils taient en proie  une vritable combustion, dont on ne
peut donner une ide, mme affaiblie; leurs fonctions passionnelles,
digestives, respiratoires, s'accomplissaient avec une nergie
surhumaine; les ides, surexcites dans leur cerveau, se dveloppaient
jusqu'au grandiose: en une heure, ils vivaient la vie d'un jour
entier.

Au milieu de ces tonnements et de ces merveilles, la chaloupe voguait
paisiblement au souffle d'un vent modr que les grands albatros
activaient parfois de leurs vastes ailes.

Vers le soir, Hatteras et ses compagnons perdirent de vue la cte de
la Nouvelle-Amrique. Les heures de la nuit sonnaient pour les zones
tempres comme pour les zones quinoxiales; mais ici, le soleil,
largissant ses spirales, traait un cercle rigoureusement parallle 
celui de l'Ocan. La chaloupe, baigne dans ses rayons obliques, ne
pouvait quitter ce centre lumineux qui se dplaait avec elle.

Les tres anims des rgions hyperborennes sentirent pourtant venir
le soir, comme si l'astre radieux se ft drob derrire l'horizon.
Les oiseaux, les poissons, les ctacs disparurent. O? Au plus
profond du ciel? Au plus profond de la mer? Qui l'et pu dire? Mais, 
leurs cris,  leurs sifflements, au frmissement des vagues agites
par la respiration des monstres marins, succda bientt la silencieuse
immobilit; les flots s'endormirent dans une insensible ondulation, et
la nuit reprit sa paisible influence sous les regards tincelants du
soleil.

Depuis le dpart d'Altamont-Harbour, la chaloupe avait gagn un degr
dans le nord; le lendemain, rien ne paraissait encore  l'horizon, ni
ces hauts pics qui signalent de loin les terres, ni ces signes
particuliers auxquels un marin pressent l'approche des les ou des
continents.

Le vent tenait bon sans tre fort; la mer tait peu houleuse; le
cortge des oiseaux et des poissons revint aussi nombreux que la
veille; le docteur, pench sur les flots, put voir les ctacs quitter
leur profonde retraite et monter peu  peu  la surface de la mer;
quelques icebergs, et  et l des glaons pars, rompaient seuls
l'immense monotonie de l'Ocan.

Mais, en somme, les glaces taient rares, et elles n'auraient pu gner
la marche d'un navire. Il faut remarquer que la chaloupe se trouvait
alors  dix degrs au-dessus du ple du froid, et, au point de vue des
parallles de temprature, c'est comme si elle et t  dix degrs
au-dessous. Rien d'tonnant, ds lors, que la mer ft libre  cette
poque, comme elle le devait tre par le travers de la baie de Disko,
dans la mer de Baffin. Ainsi donc, un btiment aurait eu l ses
coudes franches pendant les mois d't.

Cette observation a une grande importance pratique; en effet, si
jamais les baleiniers peuvent s'lever dans le bassin polaire, soit
par les mers du nord de l'Amrique, soit par les mers du nord de
l'Asie, ils sont assurs d'y faire rapidement leur cargaison, car
cette partie de l'Ocan parat tre le vivier universel, le rservoir
gnral des baleines, des phoques et de tous les animaux marins.

A midi, la ligne d'eau se confondait encore avec la ligne du ciel; le
docteur commenait  douter de l'existence d'un continent sous ces
latitudes leves.

Cependant, en rflchissant, il tait forcment conduit  croire 
l'existence d'un continent boral; en effet, aux premiers jours du
monde, aprs le refroidissement de la crote terrestre, les eaux,
formes par la condensation des vapeurs atmosphriques, durent obir 
la force centrifuge, s'lancer vers les zones quatoriales et
abandonner les extrmits immobiles du globe. De l l'mersion
ncessaire des contres voisines du ple. Le docteur trouvait ce
raisonnement fort juste.

Et il semblait tel  Hatteras.

Aussi les regards du capitaine essayaient de percer les brumes de
l'horizon. Sa lunette ne quittait pas ses yeux. Il cherchait dans la
couleur des eaux, dans la forme des vagues, dans le souffle du vent,
les indices l'une terre prochaine. Son front se penchait en avant, et
qui n'et pas connu ses penses l'et admir, cependant, tant il y
avait dans son attitude d'nergiques dsirs et d'anxieuses
interrogations.




CHAPITRE XXII

LES APPROCHES DU PLE


Le temps s'coulait au milieu de cette incertitude. Rien ne se
montrait  cette circonfrence si nettement arrte. Pas un point qui
ne ft ciel ou mer. Pas mme  la surface des flots, un brin de ces
herbes terrestres qui firent tressaillir le coeur de Christophe Colomb
marchant  la dcouverte de l'Amrique.

Hatteras regardait toujours.

Enfin, vers six heures du soir, une vapeur de forme indcise, mais
sensiblement leve, apparut au-dessus du niveau de la mer; on et dit
un panache de fume; le ciel tait parfaitement pur: donc cette vapeur
ne pouvait s'expliquer par un nuage; elle disparaissait par instants,
et reparaissait, comme agite.

Hatteras fut le premier  observer ce phnomne; ce point indcis,
cette vapeur inexplicable, il l'encadra dans le champ de sa lunette,
et pendant une heure encore il l'examina sans relche.

Tout  coup, quelque indice, certain apparemment, lui vint au regard,
car il tendit le bras vers l'horizon, et d'une voix clatante il
s'cria:

Terre! terre!

A ces mots, chacun se leva comme m par une commotion lectrique.

Une sorte de fume s'levait sensiblement au-dessus de la mer.

Je vois! je vois! s'cria le docteur.

--Oui! certes... oui, fit Johnson.

--C'est un nuage, dit Altamont.

--Terre! terre! rpondit Hatteras avec une inbranlable conviction.

Les cinq navigateurs examinrent encore avec la plus grande attention.

Mais, comme il arrive souvent aux objets que leur loignement rend
indcis, le point observ semblait avoir disparu. Enfin les regards le
saisirent de nouveau, et le docteur crut mme surprendre une lueur
rapide  vingt ou vingt-cinq milles dans le nord.

C'est un volcan! s'cria-t-il.

--Un volcan? fit Altamont.

--Sans doute.

--Sous une latitude si leve!

--Et pourquoi pas? reprit le docteur; l'Islande n'est-elle pas une
terre volcanique et pour ainsi dire faite de volcans?

--Oui! l'Islande, reprit l'Amricain; mais si prs du ple!

--Eh bien, notre illustre compatriote, le commodore James Ross,
n'a-t-il pas constat, sur le continent austral, l'existence de
l'_Erebus_ et du _Terror_, deux monts ignivomes en pleine activit par
cent soixante-dix degrs de longitude et soixante-dix-huit degrs, de
latitude? Pourquoi donc des volcans n'existeraient-ils pas au ple
Nord?

--Cela est possible, en effet, rpondit Altamont.

--Ah! s'cria le docteur, je le vois distinctement: c'est un volcan!

--Eh bien, fit Hatteras, courons droit dessus.

--Le vent commence  venir de bout, dit Johnson.

--Bordez la misaine, et au plus prs.

Mais cette manoeuvre eut pour rsultat d'loigner la chaloupe du point
observ, et les plus attentifs regards ne purent le reprendre.

Cependant on ne pouvait plus douter de la proximit de la cte.
C'tait donc l le but du voyage entrevu, sinon atteint, et
vingt-quatre heures ne se passeraient pas, sans doute, sans que ce
nouveau sol ft foul par un pied humain. La Providence, aprs leur
avoir permis de s'en approcher de si prs, ne voudrait pas empcher
ces audacieux marins d'y atterrir.

Cependant, dans les circonstances actuelles, personne ne manifesta la
joie qu'une semblable dcouverte devait produire; chacun se renfermait
en lui-mme et se demandait ce que pouvait tre cette terre du ple.
Les animaux semblaient la fuir;  l'heure du soir, les oiseaux, au
lieu d'y chercher un refuge, s'envolaient dans le sud  tire-d'ailes!
tait-elle donc si inhospitalire qu'une mouette ou un ptarmigan n'y
pussent trouver asile? Les poissons eux-mmes, les grands ctacs,
fuyaient rapidement cette cte  travers les eaux transparentes. D'o
venait ce sentiment de rpulsion, sinon de terreur, commun  tous les
tres anims qui hantaient cette partie du globe?

Les navigateurs avaient subi l'impression gnrale; ils se laissaient
aller aux sentiments de leur situation, et, peu  peu, chacun d'eux
sentit le sommeil alourdir ses paupires.

Le quart revenait  Hatteras! Il prit la barre; le docteur, Altamont,
Johnson et Bell, tendus sur les bancs, s'endormirent l'un aprs
l'autre, et bientt ils furent plongs dans le monde des rves.

Hatteras essaya de rsister au sommeil; il ne voulait rien perdre de
ce temps prcieux; mais le mouvement lent de la chaloupe le berait
insensiblement, et il tomba malgr lui dans une irrsistible
somnolence.

Cependant l'embarcation marchait  peine; le vent ne parvenait pas 
gonfler sa voile dtendue. Au loin, quelques glaons immobiles dans
l'ouest rflchissaient les rayons lumineux et formaient des plaques
incandescentes en plein Ocan.

Hatteras se prit  rver. Sa pense rapide erra sur toute son
existence; il remonta le cours de sa vie avec cette vitesse
particulire aux songes, qu'aucun savant n'a encore pu calculer; il
fit un retour sur ses jours couls; il revit son hivernage, la baie
Victoria, le Fort-Providence, la Maison-du-Docteur, la rencontre de
l'Amricain sous les glaces.

Alors il retourna plus loin dans le pass; il rva de son navire, du
_Forward_ incendi, de ses compagnons, des tratres qui l'avaient
abandonn. Qu'taient-ils devenus? Il pensa  Shandon,  Wall, au
brutal Pen. O taient-ils? Avaient-ils pu gagner la mer de Baffin 
travers les glaces?

Puis, son imagination de rveur plana plus haut encore, et il se
retrouva  son dpart d'Angleterre,  ses voyages prcdents,  ses
tentatives avortes,  ses malheurs. Alors il oublia sa situation
prsente, sa russite prochaine, ses esprances  demi ralises. De
la joie son rve le rejeta dans les angoisses.

Pendant deux heures ce fut ainsi; puis, sa pense reprit un nouveau
cours; elle le ramena vers le ple; il se vit posant enfin le pied sur
ce continent anglais, et dployant le pavillon du Royaume-Uni.

Tandis qu'il sommeillait ainsi, un nuage norme, de couleur olivtre,
montait sur l'horizon et assombrissait l'Ocan.

On ne peut se figurer avec quelle foudroyante rapidit les ouragans
envahissent les mers arctiques. Les vapeurs engendres dans les
contres quatoriales viennent se condenser au-dessus des immenses
glaciers du nord, et appellent avec une irrsistible violence des
masses d'air pour les remplacer. C'est ce qui peut expliquer l'nergie
des temptes borales.

Au premier choc du vent, le capitaine et ses compagnons s'taient
arrachs  leur sommeil, prts  manoeuvrer.

La mer se soulevait en lames hautes,  base peu dveloppe; la
chaloupe, ballotte par une violente houle, plongeait dans des
gouffres profonds, ou oscillait sur la pointe d'une vague aigu, en
s'inclinant sous des angles de plus de quarante-cinq degrs.

Hatteras avait repris d'une main ferme la barre, qui jouait avec bruit
dans la tte du gouvernail; quelquefois, cette barre, violemment prise
dans une embarde, le repoussait et le courbait malgr lui. Johnson et
Bell s'occupaient sans relche  vider l'eau embarque dans les
plongeons de la chaloupe.

Voil une tempte sur laquelle nous ne comptions gure, dit Altamont
en se cramponnant  son banc.

--Il faut s'attendre  tout ici, rpondit le docteur.

Ces paroles s'changeaient au milieu des sifflements de l'air et du
fracas des flots, que la violence du vent rduisait  une impalpable
poussire liquide; il devenait presque impossible de s'entendre.

Le nord tait difficile  tenir; les embruns pais ne laissaient pas
entrevoir la mer au-del de quelques toises; tout point de repre
avait disparu.

Cette tempte subite, au moment o le but allait tre atteint,
semblait renfermer de svres avertissements; elle apparaissait  des
esprits surexcits comme une dfense d'aller plus loin. La nature
voulait-elle donc interdire l'accs du ple? Ce point du globe
tait-il entour d'une fortification d'ouragans et d'orages qui ne
permettait pas d'en approcher?

Cependant,  voir la figure nergique de ces hommes, on et compris
qu'ils ne cderaient ni au vent ni aux flots, et qu'ils iraient
jusqu'au bout.

Ils luttrent ainsi pendant toute la journe, bravant la mort  chaque
instant, ne gagnant rien dans le nord, mais ne perdant pas, tremps
sous une pluie tide, et mouills par les paquets de mer que la
tempte leur jetait au visage; aux sifflements de l'air se mlaient
parfois de sinistres cris d'oiseaux.

Mais au milieu mme d'une recrudescence du courroux des flots, vers
six heures du soir, il se fit une accalmie subite. Le vent se tut
miraculeusement. La mer se montra calme et unie, comme si la houle ne
l'et pas souleve pendant douze heures. L'ouragan semblait avoir
respect cette partie de l'Ocan polaire.

Que se passait-il donc? Un phnomne extraordinaire, inexplicable, et
dont le capitaine Sabine fut tmoin pendant ses voyages aux mers
gronlandaises.

Le brouillard, sans se lever, s'tait fait trangement lumineux.

La chaloupe naviguait dans une zone de lumire lectrique, un immense
feu Saint-Elme resplendissait, mais sans chaleur. Le mt, la voile,
les agrs se dessinaient en noir sur le fond phosphorescent du ciel
avec une incomparable nettet; les navigateurs demeuraient plongs
dans un bain de rayons transparents, et leurs figures se coloraient de
reflets enflamms.

L'accalmie soudaine de cette portion de l'Ocan provenait sans doute
du mouvement ascendant des colonnes d'air, tandis que la tempte,
appartenant au genre des cyclones[1], tournait avec rapidit autour
de ce centre paisible.

  [1]  Temptes tournantes.

Mais cette atmosphre en feu fit venir une pense  l'esprit
d'Hatteras.

Le volcan! s'cria-t-il.

--Est-ce possible? fit Bell.

--Non! non! rpondit le docteur; nous serions touffs si ses flammes
s'tendaient jusqu' nous.

--C'est peut-tre son reflet dans le brouillard, fit Altamont.

--Pas davantage. Il faudrait admettre que nous fussions prs de terre,
et, dans ce cas, nous entendrions les fracas de l'ruption.

--Mais alors?... demanda le capitaine.

--C'est un phnomne cosmique, rpondit le docteur, phnomne peu
observ jusqu'ici!... Si nous continuons notre route, nous ne
tarderons pas  sortir de cette sphre lumineuse pour retrouver
l'obscurit et la tempte.

--Quoi qu'il en soit, en avant! rpondit Hatteras.

--En avant! s'crirent ses compagnons, qui ne songrent mme pas 
reprendre haleine dans ce bassin tranquille.

La voile, avec ses plis de feu, pendait le long du mt tincelant; les
avirons plongrent dans les vagues ardentes et parurent soulever des
flots d'tincelles faites de gouttes d'eau vivement claires.

Hatteras, la boussole  la main, reprit la route du nord; peu  peu le
brouillard perdit de sa lumire, puis de sa transparence; le vent fit
entendre ses rugissements  quelques toises, et bientt la chaloupe,
se couchant sous une violente rafale, rentra dans la zone des
temptes.

Mais l'ouragan avait heureusement tourn d'un point vers le sud, et
l'embarcation put courir vent arrire, allant droit au ple, risquant
de sombrer, mais se prcipitant avec une vitesse insense; recueil,
rocher ou glaon, pouvait surgir  chaque instant des flots, et elle
s'y ft infailliblement mise en pices.

Cependant, pas un de ces hommes n'levait une objection; pas un ne
faisait entendre la voix de la prudence. Ils taient pris de la folie
du danger. La soif de l'inconnu les envahissait. Ils allaient ainsi
non pas aveugles, mais aveugls, trouvant l'effroyable rapidit de
cette course trop faible au gr de leur impatience. Hatteras
maintenait sa barre dans son imperturbable direction, au milieu des
vagues cumant sous le fouet de la tempte.

Cependant l'approche de la cte se faisait sentir; il y avait dans
l'air des symptmes tranges.

Tout  coup le brouillard se fendit comme un rideau dchir par le
vent, et, pendant un laps de temps rapide comme l'clair, on put voir
 l'horizon un immense panache de flammes se dresser vers le ciel.

Le volcan! le volcan!...

Ce fut le mot qui s'chappa de toutes les bouches; mais la fantastique
vision avait disparu; le vent, sautant dans le sud-est, prit
l'embarcation par le travers et l'obligea de fuir encore cette terre
inabordable.

Maldiction! fit Hatteras en bordant sa misaine; nous n'tions pas 
trois milles de la cte!

Hatteras ne pouvait rsister  la violence de la tempte; mais, sans
lui cder, il biaisa dans le vent, qui se dchanait avec un
emportement indescriptible. Par instants, la chaloupe se renversait
sur le ct,  faire craindre que sa quille n'merget tout entire;
cependant elle finissait par se relever sous l'action du gouvernail,
comme un coursier dont les jarrets flchissent et que son cavalier
relve de la bride et de l'peron.

Hatteras, chevel, la main soude  sa barre, semblait tre l'me de
cette barque et ne faire qu'un avec elle, ainsi que l'homme et le
cheval au temps des centaures.

Soudain, un spectacle pouvantable s'offrit  ses regards.

A moins de dix toises, un glaon se balanait sur la cime houleuse des
vagues; il descendait et montait comme la chaloupe; il la menaait de
sa chute, et l'et crase  la toucher seulement.

Mais, avec ce danger d'tre prcipit dans l'abme, s'en prsentait un
autre non moins terrible; car ce glaon, courant  l'aventure, tait
charg d'ours blancs, serrs les uns contre les autres, et fous de
terreur.

Des ours! des ours! s'cria Bell d'une voix trangle.

Et chacun, terrifi, vit ce qu'il voyait.

Le glaon faisait d'effrayantes embardes; quelquefois il s'inclinait
sous des angles si aigus, que les animaux roulaient ple-mle les uns
sur les autres. Alors ils poussaient des grognements qui luttaient
avec les fracas de la tempte, et un formidable concert s'chappait de
cette mnagerie flottante.

Que ce radeau de glace vnt  culbuter, et les ours, se prcipitant
vers l'embarcation, en eussent tent l'abordage.

Pendant un quart d'heure, long comme un sicle, la chaloupe et le
glaon navigurent de conserve, tantt carts de vingt toises, tantt
prts  se heurter; parfois l'un dominait l'autre, et les monstres
n'avaient qu' se laisser choir. Les chiens gronlandais tremblaient
d'pouvante. Duk restait immobile.

Hatteras et ses compagnons taient muets; il ne leur venait pas mme 
l'ide de mettre la barre dessous pour s'carter de ce redoutable
voisinage, et ils se maintenaient dans leur route avec une inflexible
rigueur. Un sentiment vague, qui tenait plus de l'tonnement que de la
terreur, s'emparait de leur cerveau; ils admiraient, et ce terrifiant
spectacle compltait la lutte des lments.

Enfin, le glaon s'loigna peu  peu, pouss par le vent auquel
rsistait la chaloupe avec sa misaine borde  plat, et il disparut au
milieu du brouillard, signalant de temps en temps sa prsence par les
grognements loigns de son monstrueux quipage.

En ce moment, il y eut redoublement de la tempte, ce fut un
dchanement sans nom des ondes atmosphriques; l'embarcation,
souleve hors des flots, se prit  tournoyer avec une vitesse
vertigineuse; sa misaine arrache s'enfuit dans l'ombre comme un grand
oiseau blanc; un trou circulaire, un nouveau Malstroem, se forma dans
le remous des vagues, les navigateurs, enlacs dans ce tourbillon,
coururent avec une rapidit telle que ses lignes d'eau leur semblaient
immobiles, malgr leur incalculable rapidit. Ils s'enfonaient peu 
peu. Au fond du gouffre, une aspiration puissante, une succion
irrsistible se faisait, qui les attirait et les engloutissait
vivants.

Ils s'taient levs tous les cinq. Ils regardaient d'un regard effar.
Le vertige les prenait. Ils avaient en eux ce sentiment indfinissable
de l'abme!

Mais, tout d'un coup, la chaloupe se releva perpendiculairement. Son
avant domina les lignes du tourbillon; la vitesse dont elle tait
doue la projeta hors du centre d'attraction, et, s'chappant par la
tangente de cette circonfrence qui faisait plus de mille tours  la
seconde, elle fut lance au-dehors avec la vitesse d'un boulet de
canon.

Altamont, le docteur, Johnson, Bell furent renverss sur leurs bancs.

Quand ils se relevrent, Hatteras avait disparu.

Il tait deux heures du matin.




CHAPITRE XXIII

LE PAVILLON D'ANGLETERRE


Un cri, parti de quatre poitrines, succda au premier instant de
stupeur.

Hatteras? dit le docteur.

--Disparu! firent Johnson et Bell.

--Perdu!

Ils regardrent autour d'eux. Rien n'apparaissait sur cette mer
houleuse. Duk aboyait avec un accent dsespr; il voulait se
prcipiter au milieu des flots, et Bell parvenait  peine  le
retenir.

Prenez place au gouvernail, Altamont, dit le docteur, et tentons tout
au monde pour retrouver notre infortun capitaine!

Johnson et Bell reprirent leurs bancs. Altamont saisit la barre, et la
chaloupe errante revint au vent.

Johnson et Bell se mirent  nager vigoureusement; pendant une heure,
on ne quitta pas le lieu de la catastrophe. On chercha, mais en vain!
Le malheureux Hatteras, emport par l'ouragan, tait perdu.

Perdu! si prs du ple! si prs de ce but qu'il n'avait fait
qu'entrevoir!

Le docteur appela, cria, fit feu de ses armes; Duk joignit ses
lamentables aboiements  sa voix; mais rien ne rpondit aux deux amis
du capitaine. Alors une profonde douleur s'empara de Clawbonny; sa
tte retomba sur ses mains, et ses compagnons l'entendirent pleurer.

En effet,  cette distance de la terre, sans un aviron, sans un
morceau de bois pour se soutenir, Hatteras ne pouvait avoir gagn
vivant la cte, et si quelque chose de lui touchait enfin cette terre
dsire, ce serait son cadavre tumfi et meurtri.

Aprs une heure de recherche, il fallut reprendre la route au nord et
lutter contre les dernires fureurs de la tempte.

A cinq heures du matin, le 11 juillet, le vent s'apaisa; la houle
tomba peu  peu; le ciel reprit sa clart polaire, et,  moins de
trois milles, la terre s'offrit dans toute sa splendeur.

Ce continent nouveau n'tait qu'une le, ou plutt un volcan dress
comme un phare au ple boral du monde.

La montagne, en pleine ruption, vomissait une masse de pierres
brlantes et de quartiers de rocs incandescents; elle semblait
s'agiter sous des secousses ritres comme une respiration de gant;
les masses projetes montaient dans les airs  une grande hauteur, au
milieu des jets d'une flamme intense, et des coules de lave se
droulaient sur ses flancs en torrents imptueux; ici, des serpents
embrass se faufilaient entre les roches fumantes; l, des cascades
ardentes retombaient au milieu d'une vapeur pourpre, et plus bas, un
fleuve de feu, form de mille rivires ignes, se jetaient  la mer
par une embouchure bouillonnante.

Le volcan paraissait n'avoir qu'un cratre unique d'o s'chappait la
colonne de feu, zbre d'clairs transversaux; on et dit que
l'lectricit jouait un rle dans ce magnifique phnomne.

Au-dessus des flammes haletantes ondoyait un immense panache de fume,
rouge  sa base, noir  son sommet. Il s'levait avec une incomparable
majest et se droulait largement en paisses volutes.

Le ciel,  une grande hauteur, revtait une couleur cendre;
l'obscurit prouve pendant la tempte, et dont le docteur n'avait pu
se rendre compte, venait videmment des colonnes de cendres dployes
devant le soleil comme un impntrable rideau. Il se souvint alors
d'un fait semblable survenu en 1812,  l'le de la Barbade, qui, en
plein midi, fut plonge dans les tnbres profondes, par la masse des
cendres rejetes du cratre de l'le Saint-Vincent.

Cet norme rocher ignivome, pouss en plein Ocan, mesurait mille
toises de hauteur,  peu prs l'altitude de l'Hcla.

La ligne mene de son sommet  sa base formait avec l'horizon un angle
de onze degrs environ.

Il semblait sortir peu  peu du sein des flots,  mesure que la
chaloupe s'en approchait. Il ne prsentait aucune trace de vgtation.
Le rivage mme lui faisait dfaut, et ses flancs tombaient  pic dans
la mer.

Pourrons-nous atterrir? dit le docteur.

--Le vent nous porte, rpondit Altamont.

--Mais je ne vois pas un bout de plage sur lequel, nous puissions
prendre pied!

--Cela parat ainsi de loin, rpondit Johnson; mais nous trouverons
bien de quoi loger notre embarcation; c'est tout ce qu'il nous faut.

--Allons donc! rpondit tristement Clawbonny. Le docteur n'avait plus
de regards pour cet trange continent qui se dressait devant lui. La
terre du ple tait bien l, mais non l'homme qui l'avait dcouverte!

A cinq cents pas des rocs, la mer bouillonnait sous l'action des feux
souterrains. L'le qu'elle entourait pouvait avoir huit  dix milles
de circonfrence, pas davantage, et, d'aprs l'estime, elle se
trouvait trs prs du ple, si mme l'axe du monde n'y passait pas
exactement.

Aux approches de l'le, les navigateurs remarqurent un petit fiord en
miniature suffisant pour abriter leur embarcation; ils s'y dirigrent
aussitt, avec la crainte de trouver le corps du capitaine rejet  la
cte par la tempte!

Cependant, il semblait difficile qu'un cadavre s'y repost; il n'y
avait pas de plage, et la mer dferlait sur des rocs abrupts; une
cendre paisse et vierge de toute trace humaine recouvrait leur
surface au-del de la porte des vagues.

Enfin la chaloupe se glissa par une ouverture troite entre deux
brisants  fleur d'eau, et l elle se trouva parfaitement abrite
contre le ressac.

Alors les hurlements lamentables de Duk redoublrent; le pauvre animal
appelait le capitaine dans son langage mu, il le redemandait  cette
mer sans piti,  ces rochers sans cho. Il aboyait en vain, et le
docteur le caressait de la main sans pouvoir le calmer, quand le
fidle chien, comme s'il et voulu remplacer son matre, fit un bond
prodigieux et s'lana le premier sur les rocs, au milieu d'une
poussire de cendre qui vola en nuage autour de lui.

Duk! ici, Duk! fit le docteur.

Mais Duk ne l'entendit pas et disparut. On procda alors au
dbarquement; Clawbonny et ses trois compagnons prirent terre, et la
chaloupe fut solidement amarre.

Altamont se disposait  gravir un norme amas de pierres, quand les
aboiements de Duk retentirent  quelque distance avec une nergie
inaccoutume; ils exprimaient non la colre, mais la douleur.

coutez, fit le docteur.

--Quelque animal dpist? dit le matre d'quipage.

--Non! non! rpondit le docteur en tressaillant, c'est de la plainte!
ce sont des pleurs! le corps d'Hatteras est l.

A ces paroles, les quatre hommes s'lancrent sur les traces de Duk,
au milieu des cendres qui les aveuglaient; ils arrivrent au fond d'un
fiord,  un espace de dix pieds sur lequel les vagues venaient mourir
insensiblement.

L, Duk aboyait auprs d'un cadavre envelopp dans le pavillon
d'Angleterre.

Hatteras! Hatteras! s'cria le docteur en se prcipitant sur le
corps de son ami.

Mais aussitt il poussa une exclamation impossible  rendre.

Ce corps ensanglant, inanim en apparence, venait de palpiter sous sa
main.

Vivant! vivant! s'cria-t-il.

--Oui, dit une voix faible, vivant sur la terre du ple o m'a jet la
tempte, vivant sur _l'le de la Reine!_

--Hurrah pour l'Angleterre! s'crirent les cinq hommes d'un commun
accord.

--Et pour l'Amrique! reprit le docteur en tendant une main 
Hatteras et l'autre  l'Amricain.

Duk, lui aussi, criait hurrah  sa manire, qui en valait bien une
autre.

Pendant les premiers instants, ces braves gens furent tout entiers au
bonheur de revoir leur capitaine; ils sentaient leurs yeux inonds de
larmes.

Le docteur s'assura de l'tat d'Hatteras. Celui-ci n'tait pas
grivement bless. Le vent l'avait port jusqu' la cte, o
l'abordage fut fort prilleux; le hardi marin, plusieurs fois rejet
au large, parvint enfin,  force d'nergie,  se cramponner  un
morceau de roc, et il russit  se hisser au-dessus des flots.

L, il perdit connaissance, aprs s'tre roul dans son pavillon, et
il ne revint au sentiment que sous les caresses de Duk et au bruit de
ses aboiements.

Aprs les premiers soins, Hatteras put se lever et reprendre, au bras
du docteur, le chemin de la chaloupe.

Le ple! le ple Nord! rptait-il en marchant.

--Vous tes heureux! lui disait le docteur.

--Oui, heureux! Et vous, mon ami, ne sentez-vous pas ce bonheur, cette
joie de se trouver ici? Cette terre que nous foulons, c'est la terre
du ple! Cette mer que nous avons traverse, c'est la mer du ple! Cet
air que nous respirons, c'est l'air du ple! Oh! le ple Nord! le ple
Nord!

En parlant ainsi, Hatteras tait en proie  une exaltation violente, 
une sorte de fivre, et le docteur essayait en vain de le calmer. Ses
yeux brillaient d'un clat extraordinaire, et ses penses
bouillonnaient dans son cerveau. Clawbonny attribua cet tat de
surexcitation aux pouvantables prils que le capitaine venait de
traverser.

Hatteras avait videmment besoin de repos, et l'on s'occupa de
chercher un lieu de campement.

Altamont trouva bientt une grotte faite de rochers que leur chute
avait arrangs en forme de caverne; Johnson et Bell y apportrent les
provisions et lchrent les chiens gronlandais.

Vers onze heures, tout fut prpar pour un repas; la toile de la tente
servait de nappe; le djeuner, compos de pemmican, de viande sale,
de th et de caf, s'talait  terre et ne demandait qu' se laisser
dvorer.

Mais auparavant, Hatteras exigea que le relev de l'le ft fait; il
voulait savoir exactement  quoi s'en tenir sur sa position.

Le docteur et Altamont prirent alors leurs instruments, et, aprs
observation, ils obtinrent, pour la position prcise de la grotte, 89
59' 15" de latitude. La longitude,  cette hauteur, n'avait plus
aucune importance, car tous les mridiens se confondaient  quelques
centaines de pieds plus haut.

Donc, en ralit, l'le se trouvait situe au ple Nord, et le
quatre-vingt-dixime degr de latitude n'tait qu' quarante-cinq
secondes de l, exactement  trois quarts de mille[1], c'est--dire
vers le sommet du volcan.

  [1]  1,237 mtres.

Quand Hatteras connut ce rsultat, il demanda qu'il ft consign dans
un procs-verbal fait en double, qui devait tre dpos dans un cairn
sur la cte.

Donc, sance tenante, le docteur prit la plume et rdigea le document
suivant, dont l'un des exemplaires figure maintenant aux archives de
la Socit royale gographique de Londres.

Ce 11 juillet 1861, par 89 59' 15" de latitude septentrionale, a t
dcouverte l'le de la Reine, au ple Nord, par le capitaine
Hatteras, commandant le brick le _Forward_, de Liverpool, qui a sign,
ainsi que ses compagnons.

Quiconque trouvera ce document est pri de le faire parvenir 
l'Amiraut.

Sign: John HATTERAS, commandant du _Forward_; docteur CLAWBONNY;
ALTAMONT, commandant du _Porpoise_; JOHNSON, matre d'quipage; BELL,
charpentier.

Et maintenant, mes amis,  table! dit gaiement le docteur.




CHAPITRE XXIV

COURS DE COSMOGRAPHIE POLAIRE


Il va sans dire que, pour se mettre  table, on s'asseyait  terre.

Mais, disait Clawbonny, qui ne donnerait toutes les tables et toutes
les salles  manger du monde pour dner par 89 59' et 15" de latitude
borale!

Les penses de chacun se rapportaient en effet  la situation
prsente; les esprits taient en proie  cette prdominante ide du
ple Nord. Dangers bravs pour l'atteindre, prils  vaincre pour en
revenir, s'oubliaient dans ce succs sans prcdent. Ce que ni les
anciens, ni les modernes, ce que ni les Europens, ni les Amricains,
ni les Asiatiques n'avaient pu faire jusqu'ici, venait d'tre
accompli.

Aussi le docteur fut-il bien cout de ses compagnons quand il raconta
tout ce que sa science et son inpuisable mmoire purent lui fournir 
propos de la situation actuelle.

Ce fut avec un vritable enthousiasme qu'il proposa de porter tout
d'abord un toast au capitaine.

A John Hatteras! dit-il.

--A John Hatteras! firent ses compagnons d'une seule voix.

--Au ple Nord! rpondit le capitaine, avec un accent trange, chez
cet tre jusque-l si froid, si contenu, et maintenant en proie  une
imprieuse surexcitation.

Les tasses se choqurent, et les toasts furent suivis de chaleureuses
poignes de main.

Voil donc, dit le docteur, le fait gographique le plus important de
notre poque! Qui et dit que cette dcouverte prcderait celles du
centre de l'Afrique ou de l'Australie! Vraiment, Hatteras, vous tes
au-dessus des Sturt et des Livingstone, des Burton et des Barth!
Honneur  vous!

--Vous avez raison, docteur, rpondit Altamont; il semble que, par les
difficults de l'entreprise, le ple Nord devait tre le dernier point
de la terre  dcouvrir. Le jour o un gouvernement et absolument
voulu connatre le centre de l'Afrique, il y et russi invitablement
 prix d'hommes et d'argent; mais ici, rien de moins certain que le
succs, et il pouvait se prsenter des obstacles absolument
infranchissables.

--Infranchissables! s'cria Hatteras avec vhmence, il n'y a pas
d'obstacles infranchissables, il y a des volonts plus ou moins
nergiques, voil tout!

--Enfin, dit Johnson, nous y sommes, c'est bien. Mais enfin, monsieur
Clawbonny, me direz-vous une bonne fois ce que ce ple a de
particulier?

--Ce qu'il a, mon brave Johnson, il a qu'il est le seul point du globe
immobile pendant que tous les autres points tournent avec une extrme
rapidit.

--Mais je ne m'aperois gure, rpondit Johnson, que nous soyons plus
immobiles ici qu' Liverpool!

--Pas plus qu' Liverpool vous ne vous apercevez de votre mouvement;
cela tient  ce que, dans ces deux cas, vous participez vous-mme  ce
mouvement ou  ce repos! Mais le fait n'en est pas moins certain. La
terre est doue d'un mouvement de rotation qui s'accomplit en
vingt-quatre heures, et ce mouvement est suppos s'oprer sur un axe
dont les extrmits passent au ple Nord et au ple Sud. Eh bien! nous
sommes  l'une des extrmits de cet axe ncessairement immobile.

--Ainsi, dit Bell, quand nos compatriotes tournent rapidement, nous
restons en repos?

--A peu prs, car nous ne sommes pas absolument au ple!

--Vous avez raison, docteur! dit Hatteras d'un ton grave et en
secouant la tte, il s'en faut encore de quarante-cinq secondes que
nous ne soyons arrivs au point prcis!

--C'est peu de chose, rpondit Altamont, et nous pouvons nous
considrer comme immobiles.

--Oui, reprit le docteur, tandis que les habitants de chaque point de
l'quateur font trois cent quatre-vingt-seize lieues par heure!

--Et cela sans en tre plus fatigus! fit Bell.

--Justement! rpondit le docteur.

--Mais, reprit Johnson, indpendamment de ce mouvement de rotation, la
terre n'est-elle pas doue d'un autre mouvement autour du soleil?

--Oui, un mouvement de translation qu'elle accomplit en un an.

--Est-il plus rapide que l'autre? demanda Bell.

--Infiniment plus, et je dois dire que, quoique nous soyons au ple,
il nous entrane comme tous les habitants de la terre. Ainsi donc,
notre prtendue immobilit n'est qu'une chimre: immobiles par rapport
aux autres points du globe, oui; mais par rapport au soleil, non.

--Bon! dit Bell avec un accent de regret comique, moi qui me croyais
si tranquille! il faut renoncer  cette illusion! On ne peut
dcidment pas avoir un instant de repos en ce monde.

--Comme tu dis, Bell, rpliqua Johnson; et nous apprendrez-vous,
monsieur Clawbonny, quelle est la vitesse de ce mouvement de
translation?

--Elle est considrable, rpondit le docteur; la terre marche autour
du soleil soixante-seize fois plus vite qu'un boulet de vingt-quatre,
qui fait cependant cent quatre-vingt-quinze toises par seconde. Sa
vitesse de translation est donc de sept lieues six diximes par
seconde; vous le voyez, c'est bien autre chose que le dplacement des
points de l'quateur.

--Diable! fit Bell, c'est  ne pas vous croire, monsieur Clawbonny!
Plus de sept lieues par seconde, et cela quand il et t si facile de
rester immobiles, si Dieu l'avait voulu!

--Bon! fit Altamont, y pensez-vous, Bell! Alors, plus de jour, plus de
nuit, plus de printemps, plus d'automne, plus d't, plus d'hiver!

--Sans compter un rsultat tout simplement pouvantable! reprit le
docteur.

--Et lequel donc? dit Johnson.

--C'est que nous serions tombs sur le soleil!

--Tombs sur le soleil! rpliqua Bell avec surprise.

--Sans doute. Si ce mouvement de translation venait  s'arrter, la
terre serait prcipite sur le soleil en soixante-quatre jours et
demi.

--Une chute de soixante-quatre jours! rpliqua Johnson.

--Ni plus ni moins, rpondit le docteur; car il y a une distance de
trente-huit millions de lieues  parcourir.

--Quel est donc le poids du globe terrestre? demanda Altamont.

--Il est de cinq mille huit cent quatre-vingt-un quadrillions de
tonneaux.

--Bon! fit Johnson, voil des nombres qui ne disent rien  l'oreille!
on ne les comprend plus!

--Aussi, mon digne Johnson, je vais vous donner deux termes de
comparaison qui vous resteront dans l'esprit: rappelez-vous qu'il faut
soixante-quinze lunes pour faire le poids de la terre et trois cent
cinquante mille terres pour faire le poids du soleil.

--Tout cela est crasant! fit Altamont.

--crasant, c'est le mot, rpondit le docteur; mais je reviens au
ple, puisque jamais leon de cosmographie sur cette partie de la
terre n'aura t plus opportune, si toutefois cela ne vous ennuie pas.

--Allez, docteur, allez! fit Altamont.

--Je vous ai dit, reprit le docteur, qui avait autant de plaisir 
enseigner que ses compagnons en prouvaient  s'instruire, je vous ai
dit que le ple tait un point immobile par rapport aux autres points
de la terre. Eh bien, ce n'est pas tout  fait vrai.

--Comment! dit Bell, il faut encore en rabattre?

--Oui, Bell, le ple n'occupe pas toujours la mme place exactement;
autrefois, l'toile polaire tait plus loigne du ple cleste
qu'elle ne l'est maintenant. Notre ple est donc dou d'un certain
mouvement; il dcrit un cercle en vingt-six mille ans environ. Cela
vient de la prcession des quinoxes, dont je vous parlerai tout 
l'heure.

--Mais, dit Altamont, ne pourrait-il se faire que le ple se dplat
un jour d'une plus grande quantit?

--Eh! mon cher Altamont, rpondit le docteur, vous touchez  une
grande question que les savants dbattirent longtemps  la suite d'une
singulire dcouverte.

--Laquelle donc?

--Voici. En 1771, on dcouvrit le cadavre d'un rhinocros sur les
bords de la mer Glaciale, et, en 1799, celui d'un lphant sur les
ctes de la Sibrie. Comment ces quadrupdes des pays chauds se
rencontraient-ils sous une pareille latitude? De l, trange rumeur
parmi les gologues, qui n'taient pas aussi savants que le fut depuis
un Franais, M. Elie de Beaumont, lequel dmontra que ces animaux
vivaient sous des latitudes dj leves, et que les torrents et les
fleuves avaient tout bonnement amen leurs cadavres l o on les avait
trouvs. Mais, comme cette explication n'tait pas encore mise,
devinez ce qu'inventa l'imagination des savants?

--Les savants sont capables de tout, dit Altamont en riant.

--Oui, de tout pour expliquer un fait; eh bien, ils supposrent que le
ple de la terre avait t autrefois  l'quateur, et l'quateur au
ple.

--Bah!

--Comme je vous le dis, et srieusement; or, s'il en et t ainsi,
comme la terre est aplatie au ple de plus de cinq lieues, les mers,
transportes au nouvel quateur par la force centrifuge, auraient
recouvert des montagnes deux fois hautes comme l'Himalaya; tous les
pays qui avoisinent le cercle polaire, la Sude, la Norvge, la
Russie, la Sibrie, le Gronland, la Nouvelle-Bretagne, eussent t
ensevelis sous cinq lieues d'eau, tandis que les rgions quatoriales,
rejetes au ple, auraient form des plateaux levs de cinq lieues.

--Quel changement! fit Johnson.

--Oh! cela n'effrayait gure les savants.

--Et comment expliquaient-ils ce bouleversement? demanda Altamont.

--Par le choc d'une comte. La comte est le Deus es machina; toutes
les fois qu'on est embarrass en cosmographie, on appelle une comte 
son secours. C'est l'astre le plus complaisant que je connaisse, et,
au moindre signe d'un savant, il se drange pour tout arranger!

--Alors, dit Johnson, selon vous, monsieur Clawbonny, ce
bouleversement est impossible?

--Impossible!

--Et s'il arrivait?

--S'il arrivait, l'quateur serait gel en vingt-quatre heures!

--Bon! s'il se produisait maintenant, dit Bell, on serait capable de
dire que nous ne sommes pas alls au ple.

--Rassurez-vous, Bell. Pour en revenir  l'immobilit de l'axe
terrestre, il en rsulte donc ceci: c'est que si nous tions pendant
l'hiver  cette place, nous verrions les toiles dcrire un cercle
parfait autour de nous. Quant au soleil, le jour de l'quinoxe du
printemps, le 23 mars, il nous paratrait (je ne tiens pas compte de
la rfraction), il nous paratrait exactement coup en deux par
l'horizon, et monterait peu  peu en formant des courbes trs
allonges; mais ici, il y a cela de remarquable que, ds qu'il a paru,
il ne se couche plus; il reste visible pendant six mois; puis son
disque vient raser de nouveau l'horizon  l'quinoxe d'automne, au 22
septembre, et, ds qu'il s'est couch, on ne le revoit plus de tout
l'hiver.

--Vous parliez tout  l'heure de l'aplatissement de la terre aux
ples, dit Johnson; veuillez donc m'expliquer cela, monsieur
Clawbonny.

--Voici, Johnson. La terre tant fluide aux premiers jours du monde,
vous comprenez qu'alors son mouvement de rotation dut repousser une
partie de sa masse mobile  l'quateur, o la force centrifuge se
faisait plus vivement sentir. Si la terre et t immobile, elle ft
reste une sphre parfaite; mais, par suite du phnomne que je viens
de vous dcrire, elle prsente une forme, ellipsodale, et les points
du ple sont plus rapprochs du centre que les points de l'quateur de
cinq lieues un tiers environ.

--Ainsi, dit Johnson, si notre capitaine voulait nous emmener au
centre de la terre, nous aurions cinq lieues de moins  faire pour y
arriver?

--Comme vous le dites, mon ami.

--Eh bien, capitaine, c'est autant de chemin de fait! Voil une
occasion dont il faut profiter...

Hatteras ne rpondit pas. videmment, il n'tait pas  la
conversation, ou bien il l'coutait sans l'entendre.

Ma foi! rpondit le docteur, au dire de certains savants, ce serait
peut-tre le cas de tenter cette expdition.

--Ah! vraiment! fit Johnson.

--Mais laissez-moi finir, reprit le docteur; je vous raconterai cela
plus tard; je veux vous apprendre d'abord comment l'aplatissement des
ples est la cause de la prcession des quinoxes, c'est--dire
pourquoi, chaque anne, l'quinoxe du printemps arrive un jour plus
tt qu'il ne le ferait, si la terre tait parfaitement ronde. Cela
vient tout simplement de ce que l'attraction du soleil s'opre d'une
faon diffrente sur la partie renfle du globe situe  l'quateur,
qui prouve alors un mouvement rtrograde. Subsquemment, c'est ce qui
dplace un peu ce ple, comme je vous l'ai dit plus haut. Mais,
indpendamment de cet effet, l'aplatissement devrait en avoir un plus
curieux et plus personnel, dont nous nous apercevrions si nous tions
dous d'une sensibilit mathmatique.

--Que voulez-vous dire? demanda Bell.

--C'est que nous sommes plus lourds ici qu' Liverpool.

--Plus lourds?

--Oui! nous, nos chiens, nos fusils, nos instruments!

--Est-il possible?

--Certes, et par deux raisons: la premire, c'est que nous sommes plus
rapprochs du centre du globe, qui, par consquent, nous attire
davantage: or, cette force attractive n'est autre chose que la
pesanteur. La seconde, c'est que la force de rotation, nulle au ple,
tant trs marque  l'quateur, les objets ont l une tendance 
s'carter de la terre; ils y sont donc moins pesants.

--Comment! dit Johnson, srieusement, nous n'avons donc pas le mme
poids en tous lieux?

--Non, Johnson; suivant la loi de Newton, les corps s'attirent en
raison directe des masses, et en raison inverse du carr des
distances. Ici, je pse plus parce que je suis plus prs du centre
d'attraction, et, sur une autre plante, je pserais plus ou moins,
suivant la masse de la plante.

--Quoi! fit Bell, dans la lune?...

--Dans la lune, mon poids, qui est de deux cents livres  Liverpool,
ne serait plus que de trente-deux.

--Et dans le soleil?

--Oh! dans le soleil, je pserais plus de cinq mille livres!

--Grand Dieu! fit Bell, il faudrait un cric alors pour soulever vos
jambes?

--Probablement! rpondit le docteur, en riant de l'bahissement de
Bell; mais ici la diffrence n'est pas sensible, et, en dployant un
effort gal des muscles du jarret, Bell sautera aussi haut que sur les
quais de la Mersey.

--Oui! mais dans le soleil? rptait Bell, qui n'en revenait pas.

--Mon ami, lui rpondit le docteur, la consquence de tout ceci est
que nous sommes bien o nous sommes, et qu'il est inutile de courir
ailleurs.

--Vous disiez tout  l'heure, reprit Altamont, que ce serait peut-tre
le cas de tenter une excursion au centre de la terre! Est-ce qu'on a
jamais pens  entreprendre un pareil voyage?

--Oui, et cela termine ce que j'ai  vous dire relativement au ple.
Il n'y a pas de point du monde qui ait donn lieu  plus d'hypothses
et de chimres. Les anciens, fort ignorants en cosmographie, y
plaaient le jardin des Hesprides. Au Moyen Age, on supposa que la
terre tait supporte par des tourillons placs aux ples, sur
lesquels elle tournait; mais, quand on vit les comtes se mouvoir
librement dans les rgions circumpolaires, il fallut renoncer  ce
genre de support. Plus tard, il se rencontra un astronome franais,
Bailly, qui soutint que le peuple polic et perdu dont parle Platon,
les Atlantides, vivait ici mme. Enfin, de nos jours, on a prtendu
qu'il existait aux ples une immense ouverture, d'o se dgageait la
lumire des aurores borales, et par laquelle on pourrait pntrer
dans l'intrieur du globe; puis, dans la sphre creuse, on imagina
l'existence de deux plantes, Pluton et Proserpine, et un air lumineux
par suite de la forte pression qu'il prouvait.

--On a dit tout cela? demanda Altamont.

--Et on l'a crit, et trs srieusement. Le capitaine Synness, un de
nos compatriotes, proposa  Humphry Davy, Humboldt et Arago de tenter
le voyage! Mais ces savants refusrent.

--Et ils firent bien.

--Je le crois. Quoi qu'il en soit, vous voyez, mes amis, que
l'imagination s'est donn libre carrire  l'endroit du ple, et qu'il
faut tt ou tard en revenir  la simple ralit.

--D'ailleurs, nous verrons bien, dit Johnson, qui n'abandonnait pas
son ide.

--Alors,  demain les excursions, dit le docteur, souriant de voir le
vieux marin peu convaincu, et, s'il y a une ouverture particulire
pour aller au centre de la terre, nous irons ensemble!




CHAPITRE XXV

LE MONT HATTERAS


Aprs cette conversation substantielle, chacun, s'arrangeant de son
mieux dans la grotte, y trouva le sommeil.

Chacun, sauf Hatteras. Pourquoi cet homme extraordinaire ne dormit-il
pas?

Le but de sa vie n'tait-il pas atteint? N'avait-il pas accompli les
hardis projets qui lui tenaient au coeur? Pourquoi le calme ne
succdait-il pas  l'agitation dans cette me ardente? Ne devait-on
pas croire que, ses projets accomplis, Hatteras retomberait dans une
sorte d'abattement, et que ses nerfs dtendus aspireraient au repos?
Aprs le succs, il semblait mme naturel qu'il ft pris de ce
sentiment de tristesse qui suit toujours les dsirs satisfaits.

Mais non. Il se montrait plus surexcit. Ce n'tait cependant pas la
pense du retour qui l'agitait ainsi. Voulait-il aller plus loin
encore? Son ambition de voyageur n'avait-elle donc aucune limite, et
trouvait-il le monde trop petit, parce qu'il en avait fait le tour?

Quoi qu'il en soit, il ne put dormir. Et cependant cette premire nuit
passe au ple du monde fut pure et tranquille. L'le tait absolument
inhabite. Pas un oiseau dans son atmosphre enflamme, pas un animal
sur son sol de cendres, pas un poisson sous ses eaux bouillonnantes.
Seulement au loin, les sourds ronflements de la montagne  la tte de
laquelle s'chevelaient des panaches de fume incandescente.

Lorsque Bell, Johnson, Altamont et le docteur se rveillrent, ils ne
trouvrent plus Hatteras auprs d'eux. Inquiets, ils quittrent la
grotte, et ils aperurent le capitaine debout sur un roc. Son regard
demeurait invariablement fix sur le sommet du volcan. Il tenait  la
main ses instruments; il venait videmment de faire le relev exact de
la montagne.

Le docteur alla vers lui et lui adressa plusieurs fois la parole avant
de le tirer de sa contemplation. Enfin, le capitaine parut le
comprendre.

En route! lui dit le docteur, qui l'examinait d'un oeil attentif, en
route; allons faire le tour de notre le; nous voil prts pour notre
dernire excursion.

--La dernire, fit Hatteras avec cette intonation de la voix des gens
qui rvent tout haut; oui, la dernire, en effet. Mais aussi,
reprit-il avec une grande animation, la plus merveilleuse!

Il parlait ainsi, en passant ses deux mains sur son front pour en
calmer les bouillonnements intrieurs.

En ce moment, Altamont, Johnson et Bell le rejoignirent; Hatteras
parut alors sortir de son tat d'hallucination.

Mes amis, dit-il d'une voix mue, merci pour votre courage, merci
pour votre persvrance, merci pour vos efforts surhumains qui nous
ont permis de mettre le pied sur cette terre!

--Capitaine, dit Johnson, nous n'avons fait qu'obir, et c'est  vous
seul qu'en revient l'honneur.

--Non! non! reprit Hatteras avec une violente effusion,  vous tous
comme  moi!  Altamont comme  nous tous! comme au docteur lui-mme!
Oh! laissez mon coeur faire explosion entre vos mains! Il ne peut plus
contenir sa joie et sa reconnaissance!

Hatteras serrait dans ses mains celles des braves compagnons qui
l'entouraient. Il allait, il venait, il n'tait plus matre de lui.

Nous n'avons fait que notre devoir d'Anglais, disait Bell.

--Notre devoir d'amis, rpondit le docteur.

--Oui, reprit Hatteras, mais ce devoir, tous n'ont pas su le remplir.
Quelques-uns ont succomb! Pourtant, il faut leur pardonner,  ceux
qui ont trahi comme  ceux qui se sont laiss entraner  la trahison!
Pauvres gens! je leur pardonne. Vous m'entendez, docteur!

--Oui, rpondit le docteur, que l'exaltation d'Hatteras inquitait
srieusement.

--Aussi, reprit le capitaine, je ne veux pas que cette petite fortune
qu'ils taient venus chercher si loin, ils la perdent. Non! rien ne
sera chang  mes dispositions, et ils seront riches... s'ils revoient
jamais l'Angleterre!

Il et t difficile de ne pas tre mu de l'accent avec lequel
Hatteras pronona ces paroles.

Mais, capitaine, dit Johnson en essayant de plaisanter, on dirait que
vous faites votre testament.

--Peut-tre, rpondit gravement Hatteras.

--Cependant, vous avez devant vous une belle et longue existence de
gloire, reprit le vieux marin.

--Qui sait? fit Hatteras.

Ces mots furent suivis d'un assez long silence. Le docteur n'osait
interprter le sens de ces dernires paroles.

Mais Hatteras se fit bientt comprendre, car d'une voix prcipite,
qu'il contenait  peine, il reprit:

Mes amis, coutez-moi. Nous avons fait beaucoup jusqu'ici, et
cependant il reste beaucoup  faire.

Les compagnons du capitaine se regardrent avec un profond tonnement.

Oui, nous sommes  la terre du ple, mais nous ne sommes pas au ple
mme!

--Comment cela? fit Altamont.

--Par exemple! s'cria le docteur, qui craignait de deviner.

--Oui! reprit Hatteras avec force, j'ai dit qu'un Anglais mettrait le
pied sur le ple du monde; je l'ai dit, et un Anglais le fera.

--Quoi?... rpondit le docteur.

--Nous sommes encore  quarante-cinq secondes du point inconnu, reprit
Hatteras avec une animation croissante, et l o il est, j'irai!

--Mais c'est le sommet de ce volcan! dit le docteur.

--J'irai.

--C'est un cne inaccessible!

--J'irai.

--C'est un cratre bant, enflamm!

--J'irai.

L'nergique conviction avec laquelle Hatteras pronona ces derniers
mots ne peut se rendre. Ses amis taient stupfaits; ils regardaient
avec terreur la montagne qui balanait dans l'air son panache de
flammes.

Le docteur reprit alors la parole; il insista; il pressa Hatteras de
renoncer  son projet; il dit tout ce que son coeur put imaginer,
depuis l'humble prire jusqu'aux menaces amicales; mais il n'obtint
rien sur l'me nerveuse du capitaine, pris d'une sorte de folie qu'on
pourrait nommer la folie polaire.

Il n'y avait plus que les moyens violents pour arrter cet insens,
qui courait  sa perte. Mais, prvoyant qu'ils amneraient des
dsordres graves, le docteur ne voulut les employer qu' la dernire
extrmit.

Il esprait d'ailleurs que des impossibilits physiques, des obstacles
infranchissables, arrteraient Hatteras dans l'excution de son
projet.

Puisqu'il en est ainsi, dit-il, nous vous suivrons.

--Oui, rpondit le capitaine, jusqu' mi-cte de la montagne! Pas plus
loin! Ne faut-il pas que vous rapportiez en Angleterre le double du
procs-verbal qui atteste notre dcouverte, si...?

--Pourtant!...

--C'est dcid, rpondit Hatteras d'un ton inbranlable, et, puisque
les prires de l'ami ne suffisent pas, le capitaine commande.

Le docteur ne voulut pas insister plus longtemps, et quelques instants
aprs, la petite troupe, quipe pour une ascension difficile, et
prcde de Duk, se mit en marche.

Le ciel resplendissait. Le thermomtre marquait cinquante-deux degrs
(+ 11 centigrades). L'atmosphre s'imprgnait largement de la clart
particulire  ce haut degr de latitude. Il tait huit heures du
matin.

Hatteras prit les devants avec son brave chien; Bell et Altamont, le
docteur et Johnson le suivirent de prs.

J'ai peur, dit Johnson.

--Non, non, il n'y a rien  craindre, rpondit le docteur, nous sommes
l.

Quel singulier lot, et comment rendre sa physionomie particulire,
qui tait l'imprvu, la nouveaut, la jeunesse! Ce volcan ne
paraissait pas vieux, et des gologues auraient pu indiquer une date
rcente  sa formation.

Les rochers, cramponns les uns aux autres, ne se maintenaient que par
un miracle d'quilibre. La montagne n'tait,  vrai dire, qu'un
amoncellement de pierres tombes de haut. Pas de terre, pas la moindre
mousse, pas le plus maigre lichen, pas de trace de vgtation. L'acide
carbonique, vomi par le cratre, n'avait encore eu le temps de s'unir
ni  l'hydrogne de l'eau, ni  l'ammoniaque des nuages, pour former,
sous l'action de la lumire, les matires organises.

Cette le, perdue en mer, n'tait due qu' l'agrgation successive des
djections volcaniques; c'est ainsi que plusieurs montagnes du globe
se sont formes; ce qu'elles ont rejet de leur sein a suffi  les
construire. Tel l'Etna, qui a dj vomi un volume de lave plus
considrable que sa masse elle-mme; tel encore le Monte-Nuovo, prs
de Naples, engendr par des scories dans le court espace de
quarante-huit heures.

Cet amas de roches dont se composait l'le de la Reine tait
videmment sorti des entrailles de la terre; il avait au plus haut
degr le caractre plutonien. A sa place s'tendait autrefois la mer
immense, forme, ds les premiers jours, par la condensation des
vapeurs d'eau sur le globe refroidi; mais,  mesure que les volcans de
l'ancien et du nouveau monde s'teignirent ou, pour mieux dire, se
bouchrent, ils durent tre remplacs par de nouveaux cratres
ignivomes.

En effet, on peut assimiler la terre  une vaste chaudire
sphrodale. L, sous l'influence du feu central, s'engendrent des
quantits immenses de vapeurs emmagasines  une tension de milliers
d'atmosphres, et qui feraient sauter le globe sans les soupapes de
sret mnages  l'extrieur.

Ces soupapes sont les volcans; quand l'une se ferme, l'autre s'ouvre,
et,  l'endroit des ples, o, sans doute par suite de l'aplatissement,
l'corce terrestre est moins paisse, il n'est pas tonnant qu'un
volcan se soit inopinment form par le soulvement du massif au-dessus
des flots.

Le docteur, tout en suivant Hatteras, remarquait ces tranges
particularits; son pied foulait un tuf volcanique et des dpts
ponceux faits de scories, de cendres, de roches ruptives, semblables
aux synites et aux granits de l'Islande.

Mais, s'il attribuait  l'lot une origine presque moderne, c'est que
le terrain sdimentaire n'avait pas encore eu le temps de s'y former.

L'eau manquait aussi. Si l'le de la Reine et compt plusieurs
sicles d'existence, des sources thermales auraient jailli de son
sein, comme aux environs des volcans. Or, non seulement on n'y
trouvait pas une molcule liquide, mais les vapeurs qui s'levaient
des ruisseaux de laves semblaient tre absolument anhydres.

Ainsi, cette le tait de formation rcente, et telle elle apparut un
jour, telle elle pouvait disparatre un autre, et s'immerger de
nouveau au fond de l'Ocan.

A mesure que l'on s'levait, l'ascension devenait de plus en plus
difficile; les flancs de la montagne se rapprochaient de la
perpendiculaire, et il fallait prendre de grandes prcautions pour
viter les boulements. Souvent des colonnes de cendres se tordaient
autour des voyageurs et menaaient de les asphyxier, ou des torrents
de lave leur barraient le passage. Sur quelques surfaces horizontales,
les ruisseaux, refroidis et solidifis  la partie suprieure,
laissaient sous leur crote durcie la lave s'couler en bouillonnant.
Chacun devait donc sonder pour viter d'tre plong tout  coup dans
ces matires en fusion.

De temps en temps, le cratre vomissait des quartiers de roches
rongies au sein des gaz enflamms; quelques-unes de ces masses
clataient dans l'air comme des bombes, et leurs dbris se
dispersaient dans toutes les directions  d'normes distances.

On conoit de quels dangers innombrables cette ascension de la
montagne tait entoure, et combien il fallait tre fou pour la
tenter.

Cependant Hatteras montait avec une agilit surprenante, et,
ddaignant le secours de son bton ferr, il gravissait sans hsiter
les pentes les plus raides.

Il arriva bientt  un rocher circulaire, sorte de plateau de dix
pieds de largeur environ; un fleuve incandescent l'entourait, aprs
s'tre bifurqu  l'arte d'un roc suprieur, et ne laissait qu'un
passage troit par lequel Hatteras se glissa audacieusement.

L, il s'arrta, et ses compagnons purent le rejoindre. Alors il
sembla mesurer du regard l'intervalle qui lui restait  franchir;
horizontalement, il ne se trouvait pas  plus de cent toises du
cratre, c'est--dire du point mathmatique du ple; mais,
verticalement, c'tait encore plus de quinze cents pieds  gravir.

L'ascension durait dj depuis trois heures; Hatteras ne semblait pas
fatigu; ses compagnons se trouvaient au bout de leurs forces.

Le sommet du volcan paraissait tre inaccessible. Le docteur rsolut
d'empcher  tout prix Hatteras de s'lever plus haut. Il essaya
d'abord de le prendre par la douceur, mais l'exaltation du capitaine
allait jusqu'au dlire; pendant la route, il avait donn tous les
signes d'une folie croissante, et qui l'a connu, qui l'a suivi dans
les phases diverses de son existence, ne peut en tre surpris. A
mesure qu'Hatteras s'levait au-dessus de l'Ocan, sa surexcitation
s'accroissait; il ne vivait plus dans la rgion des hommes; il croyait
grandir avec la montagne elle-mme.

Hatteras, lui dit le docteur, assez! nous n'en pouvons plus.

--Demeurez donc, rpondit le capitaine d'une voix trange; j'irai plus
haut!

--Non! ce que vous faites est inutile! vous tes ici au ple du monde!

--Non! non! plus haut!

--Mon ami! c'est moi qui vous parle, le docteur Clawbonny. Ne me
reconnaissez-vous pas?

--Plus haut! plus haut! rptait l'insens.

--Eh bien, non! nous ne souffrirons pas...

Le docteur n'avait pas achev ces mots qu'Hatteras, par un effort
surhumain, franchit le fleuve de lave et se trouva hors de la porte
de ses compagnons.

Ceux-ci poussrent un cri; ils croyaient Hatteras abm dans le
torrent de feu; mais le capitaine tait retomb de l'autre ct, suivi
par son chien Duk, qui ne voulait pas le quitter.

Il disparut derrire un rideau de fume, et l'on entendit sa voix qui
dcroissait dans l'loignement.

Au nord! au nord! criait-il. Au sommet du mont Hatteras!
Souvenez-vous du mont Hatteras!

On ne pouvait songer  rejoindre le capitaine; il y avait vingt
chances pour rester l o il avait pass avec ce bonheur et cette
adresse particulire aux fous; il tait impossible de franchir ce
torrent de feu, impossible galement de le tourner. Altamont tenta
vainement de passer; il faillit prir en voulant traverser le fleuve
de lave; ses compagnons durent le retenir malgr lui.

Hatteras! Hatteras! s'criait le docteur.

Mais le capitaine ne rpondit pas, et les aboiements  peine distincts
de Duk retentirent seuls dans la montagne.

Cependant Hatteras se laissait voir par intervalles  travers les
colonnes de fume et sous les pluies de cendre. Tantt son bras,
tantt sa tte sortaient du tourbillon. Puis il disparaissait et se
montrait plus haut accroch aux rocs. Sa taille diminuait avec cette
rapidit fantastique des objets qui s'lvent dans l'air. Une
demi-heure aprs, il semblait dj rapetiss de moiti.

L'atmosphre s'emplissait des bruits sourds du volcan; la montagne
rsonnait et ronflait comme une chaudire bouillante; on sentait ses
flancs frissonner. Hatteras montait toujours. Duk le suivait.

De temps en temps, un boulement se produisait derrire eux, et
quelque roc norme, pris d'une vitesse croissante et rebondissant sur
les crtes, allait s'engouffrer jusqu'au fond du bassin polaire.

Hatteras ne se retournait mme pas. Il s'tait servi, de son bton
comme d'une hampe pour y attacher le pavillon anglais. Ses compagnons
pouvants ne perdaient pas un de ses mouvements. Ses dimensions
devenaient peu  peu microscopiques, et Duk paraissait rduit  la
taille d'un gros rat.

Il y eut un moment o le vent rabattit sur eux un vaste rideau de
flamme. Le docteur poussa un cri d'angoisse; mais Hatteras rapparut,
debout, agitant son drapeau.

Le spectacle de cette effrayante ascension dura plus d'une heure. Une
heure de lutte avec les rocs vacillants, avec les fondrires de cendre
dans lesquelles ce hros de l'impossible disparaissait jusqu'
mi-corps. Tantt il se hissait, en s'arc-boutant des genoux et des
reins contre les anfractuosits de la montagne, et tantt, suspendu
par les mains  quelque arte vive, il oscillait au vent comme une
touffe dessche.

Enfin il arriva au sommet du volcan,  l'orifice mme du cratre. Le
docteur eut alors l'espoir que le malheureux, parvenu  son but, en
reviendrait peut-tre, et n'aurait plus que les dangers du retour 
subir. Il poussa un dernier cri:

Hatteras! Hatteras!

L'appel du docteur fut tel qu'il remua l'Amricain jusqu'au fond de
l'me.

Je le sauverai! s'cria Altamont.

Puis, d'un bond, franchissant le torrent de feu au risque d'y tomber,
il disparut au milieu des roches.

Clawbonny n'avait pas eu le temps de l'arrter.

Cependant Hatteras, parvenu  la cime de la montagne, s'avanait
au-dessus du gouffre sur un roc qui surplombait. Les pierres
pleuvaient autour de lui. Duk le suivait toujours. Le pauvre animal
semblait dj saisi par l'attraction vertigineuse de l'abme, Hatteras
agitait son pavillon, qui s'clairait de reflets incandescents, et le
fond rouge de l'tamine se dveloppait en longs plis au souffle du
cratre.

Hatteras le balanait d'une main. De l'autre, il montrait au znith le
ple de la sphre cleste. Cependant, il semblait hsiter. Il
cherchait encore le point mathmatique o se runissent tous les
mridiens du globe et sur lequel, dans son enttement sublime, il
voulait poser le pied.

Tout d'un coup le rocher manqua sous lui. Il disparut. Un cri terrible
de ses compagnons monta jusqu'au sommet de la montagne. Une seconde,
un sicle! s'coula. Clawbonny crut son ami perdu et enseveli  jamais
dans les profondeurs du volcan. Mais Altamont tait l, Duk aussi.
L'homme et le chien avaient saisi le malheureux au moment o il
disparaissait dans l'abme. Hatteras tait sauv, sauv malgr lui,
et, une demi-heure plus tard, le capitaine du _Forward_, priv de tout
sentiment, reposait entre les bras de ses compagnons dsesprs.

Quand il revint  lui, le docteur interrogea son regard dans une
muette angoisse. Mais ce regard inconscient, comme celui de l'aveugle
qui regarde sans voir, ne lui rpondit pas.

Grand Dieu! dit Johnson, il est aveugle!

--Non! rpondit Clawbonny, non! Mes pauvres amis, nous n'avons sauv
que le corps d'Hatteras! Son me est reste au sommet de ce volcan! Sa
raison est morte!

--Fou! s'crirent Johnson et Altamont consterns.

--Fou! rpondit le docteur.

Et de grosses larmes coulrent de ses yeux.




CHAPITRE XXVI

RETOUR AU SUD


Trois heures aprs ce triste dnouement des aventures du capitaine
Hatteras, Clawbonny, Altamont et les deux matelots se trouvaient
runis dans la grotte au pied du volcan.

L, Clawbonny fut pri de donner son opinion sur ce qu'il convenait de
faire.

Mes amis, dit-il, nous ne pouvons prolonger notre sjour  l'le de
la Reine; la mer est libre devant nous; nos provisions sont en
quantit suffisante; il faut repartir et regagner en toute hte le
Fort-Providence, o nous hivernerons jusqu' l't prochain.

--C'est aussi mon avis, rpondit Altamont; le vent est bon, et ds
demain nous reprendrons la mer.

La journe se passa dans un profond abattement. La folie du capitaine
tait d'un prsage funeste, et, quand Johnson, Bell, Altamont
reportaient leurs ides vers le retour, ils s'effrayaient de leur
abandon, ils s'pouvantaient de leur loignement. L'me intrpide
d'Hatteras leur faisait dfaut.

Cependant, en hommes nergiques, ils s'apprtrent  lutter de nouveau
contre les lments, et contre eux-mmes, si jamais ils se sentaient
faiblir.

Le lendemain samedi, 13 juillet, les effets de campement furent
embarqus, et bientt tout fut prt pour le dpart.

Mais avant de quitter ce rocher pour ne jamais le revoir, le docteur,
suivant les intentions d'Hatteras, fit lever un cairn au point mme
o le capitaine avait abord l'le; ce cairn fut fait de gros blocs
superposs, de faon  former un amer parfaitement visible, si
toutefois les hasards de l'ruption le respectaient.

Sur une des pierres latrales, Bell grava au ciseau cette simple
inscription:

                JOHN HATTERAS 1861

Le double du document fut dpos  l'intrieur du cairn dans un
cylindre de fer-blanc parfaitement clos, et le tmoignage de la grande
dcouverte demeura ainsi abandonn sur ces rochers dserts.

Alors les quatre hommes et le capitaine--un pauvre corps sans me--,
et son fidle Duk, triste et plaintif, s'embarqurent pour le voyage
du retour. Il tait dix heures du matin. Une nouvelle voile fut
tablie avec les toiles de la tente. La chaloupe, filant vent arrire,
quitta l'le de la Reine, et le soir, le docteur, debout sur son banc,
lana un dernier adieu au mont Hatteras, qui flamboyait  l'horizon.

La traverse fut trs rapide; la mer, constamment libre, offrit une
navigation facile, et il semblait vraiment qu'il ft plus ais de fuir
le ple que d'en approcher.

Mais Hatteras n'tait pas en tat de comprendre ce qui se passait
autour de lui; il demeurait tendu dans la chaloupe, la bouche muette,
le regard teint, les bras croiss sur la poitrine, Duk couch  ses
pieds. Vainement le docteur lui adressait la parole. Hatteras ne
l'entendait pas.

Pendant quarante-huit heures, la brise fut favorable et la mer peu
houleuse. Clawbonny et ses compagnons laissaient faire le vent du
nord.

Le 15 juillet, ils eurent connaissance d'Altamont-Harbour dans le sud;
mais, comme l'Ocan polaire tait dgag sur toute la cte, au lieu de
traverser en traneau la terre de la Nouvelle-Amrique, ils rsolurent
de la contourner et de gagner par mer la baie Victoria.

Le trajet tait plus rapide et plus facile. En effet, cet espace que
les voyageurs avaient mis quinze jours  passer avec leur traneau,
ils en mirent huit  peine  le franchir en naviguant, et, aprs avoir
suivi les sinuosits d'une cte frange de fiords nombreux dont ils
dterminrent la configuration, ils arrivrent le lundi soir, 23
juillet,  la baie Victoria.

La chaloupe fut solidement ancre au rivage, et chacun s'lana vers
le Fort-Providence. Mais quelle dvastation! La Maison-du-Docteur, les
magasins, la poudrire, les fortifications, tout s'en tait all en
eau sous l'action des rayons solaires, et les provisions avaient t
saccages par les animaux carnassiers.

Triste et dcevant spectacle!

Les navigateurs touchaient presque  la fin de leurs provisions, et
ils comptaient les refaire au Fort-Providence. L'impossibilit d'y
passer l'hiver devint vidente. En gens habitus  prendre rapidement
leur parti, ils se dcidrent donc  gagner la mer de Baffin par le
plus court.

Nous n'avons pas d'autre parti  suivre, dit le docteur; la mer de
Baffin n'est pas  six cents milles; nous pouvons naviguer tant que
l'eau ne manquera pas  notre chaloupe, gagner le dtroit de Jones, et
de l des tablissements danois.

--Oui, rpondit Altamont, runissons ce qui nous reste de provisions,
et partons.

En cherchant bien, on trouva quelques caisses de pemmican parses a
et l, et deux barils de viande conserve, qui avaient chapp  la
destruction. En somme, un approvisionnement pour six semaines et de la
poudre en suffisante quantit. Tout cela fut promptement rassembl; on
profita de la journe pour calfater la chaloupe, la remettre en tat,
et le lendemain, 24 juillet, la mer fut reprise.

Le continent, vers le quatre-vingt-troisime degr de latitude,
s'inflchissait dans l'est. Il tait possible qu'il rejoignt ces
terres connues sous le nom de terres Grinnel, Ellesmere et le
Lincoln-Septentrional, qui forment la ligne ctire de la mer de
Baffin. On pouvait donc tenir pour certain que le dtroit de Jones
s'ouvrait sur les mers intrieures,  l'imitation du dtroit de
Lancastre.

La chaloupe navigua ds lors sans grandes difficults; elle vitait
facilement les glaces flottantes. Le docteur, en prvision de retards
possibles, rduisit ses compagnons  demi-ration de vivres; mais, en
somme, ceux-ci ne se fatiguaient pas beaucoup, et leur sant se
maintint en bon tat.

D'ailleurs, ils n'taient pas sans tirer quelques coups de fusil; ils
turent des canards, des oies, des guillemets, qui leur fournirent une
alimentation frache et saine. Quant  leur rserve liquide, ils la
refaisaient facilement aux glaons d'eau douce qu'ils rencontraient
sur la route, car ils avaient toujours soin de ne pas s'carter des
ctes, la chaloupe ne leur permettant pas d'affronter la pleine mer.

A cette poque de l'anne, le thermomtre se tenait dj constamment
au-dessous du point de conglation; le temps, aprs avoir t souvent
pluvieux, se mit  la neige et devint sombre; le soleil commenait 
raser de prs l'horizon, et son disque s'y laissait chancrer chaque
jour davantage. Le 30 juillet, les voyageurs le perdirent de vue pour
la premire fois, c'est--dire qu'ils eurent une nuit de quelques
minutes.

Cependant la chaloupe filait bien, et fournissait quelquefois des
courses de soixante  soixante-cinq milles par vingt-quatre heures; on
ne s'arrtait pas un instant; on savait quelles fatigues  supporter,
quels obstacles  franchir la route de terre prsenterait, s'il
fallait la prendre, et ces mers resserres ne pouvaient tarder  se
rejoindre; il y avait des jeunes glaces reformes a et l. L'hiver
succde inopinment  l't sous les hautes latitudes; il n'y a ni
printemps ni automne; les saisons intermdiaires manquent. Il fallait
donc se hter.

Le 31 juillet, le ciel tant pur au coucher du soleil, on aperut les
premires toiles dans les constellations du znith. A partir de ce
jour, un brouillard rgna sans cesse, qui gna considrablement la
navigation.

Le docteur, en voyant multiplier les symptmes de l'hiver, devint trs
inquiet; il savait quelles difficults Sir John Ross prouva pour
gagner la mer de Baffin, aprs l'abandon de son navire; et mme, le
passage des glaces tent une premire fois, cet audacieux marin fut
forc de revenir  son navire et d'hiverner une quatrime anne; mais
au moins il avait un abri pour la mauvaise saison, des provisions et
du combustible. Si pareil malheur arrivait aux survivants du
_Forward_, s'il leur fallait s'arrter ou revenir sur leurs pas, ils
taient perdus; le docteur ne dit rien de ses inquitudes  ses
compagnons, mais il les pressa de gagner le plus possible dans l'est.

Enfin, le 15 aot, aprs trente jours d'une navigation assez rapide,
aprs avoir lutt depuis quarante-huit heures contre les glaces qui
s'accumulaient dans les passes, aprs avoir risqu cent fois leur
frle chaloupe, les navigateurs se virent absolument arrts, sans
pouvoir aller plus loin; la mer tait prise de toutes parts, et le
thermomtre ne marquait plus en moyenne que quinze degrs au-dessus de
zro (-9 centigrades).

D'ailleurs, dans tout le nord et l'est, il fut facile de reconnatre
la proximit d'une cte  ces petites pierres plates et arrondies, que
les flots usent sur le rivage; la glace d'eau douce se rencontrait
aussi plus frquemment.

Altamont Fit ses relevs avec une scrupuleuse exactitude, et il obtint
77 15' de latitude et 85 02' de longitude.

Ainsi donc, dit le docteur, voici notre position exacte; nous avons
atteint le Lincoln-Septentrional, prcisment au cap Eden; nous
entrons dans le dtroit de Jones; avec un peu plus de bonheur, nous
l'aurions trouv libre jusqu' la mer de Baffin. Mais il ne faut pas
nous plaindre. Si mon pauvre Hatteras et rencontr d'abord une mer si
facile, il ft arriv rapidement au ple. Ses compagnons ne l'eussent
pas abandonn, et sa tte ne se serait pas perdue sous l'excs des
plus terribles angoisses!

--Alors, dit Altamont, nous n'avons plus qu'un parti  prendre:
abandonner la chaloupe et rejoindre en traneau la cte orientale du
Lincoln.

--Abandonner la chaloupe et rejoindre le traneau, bien, rpondit le
docteur; mais, au lieu de traverser le Lincoln, je propose de franchir
le dtroit de Jones sur les glaces et de gagner le Devon-Septentrional.

--Et pourquoi? demanda Altamont.

--Parce que plus nous nous approcherons du dtroit de Lancastre, plus
nous aurons de chances d'y rencontrer des baleiniers.

--Vous avez raison, docteur; mais je crains bien que les glaces ne
soient pas encore assez unies pour nous offrir un passage praticable.

--Nous essaierons, rpondit Clawbonny. La chaloupe fut dcharge;
Bell et Johnson reconstruisirent le traneau; toutes ses pices
taient en bon tat; le lendemain, les chiens y furent attels, et
l'on prit le long de la cte pour gagner l'ice-field.

Alors recommena ce voyage tant de fois dcrit, fatigant et peu
rapide; Altamont avait eu raison de se dfier de l'tat de la glace;
on ne put traverser le dtroit de Jones, et il fallut suivre la cte
du Lincoln.

Le 21 aot, les voyageurs, en coupant de biais, arrivrent  l'entre
du dtroit du Glacier; l, ils s'aventurrent sur l'ice-field, et le
lendemain ils atteignirent l'le Cobourg, qu'ils traversrent en moins
de deux jours au milieu des bourrasques de neige.

Ils purent alors reprendre la route plus facile des champs de glace,
et enfin, le 24 aot, ils mirent le pied sur le Devon-Septentrional.

Maintenant, dit le docteur, il ne nous reste plus qu' traverser
cette terre et  gagner le cap Warender  l'entre du dtroit de
Lancastre.

Mais le temps devint affreux et trs froid; les rafales de neige, les
tourbillons reprirent leur violence hivernale; les voyageurs se
sentaient  bout de forces. Les provisions s'puisaient, et chacun dut
se rduire au tiers de ration, afin de conserver aux chiens une
nourriture proportionne  leur travail.

La nature du sol ajoutait beaucoup aux fatigues du voyage; cette terre
du Devon-Septentrional tait extrmement accidente; il fallut
franchir les monts Trauter par des gorges impraticables, en luttant
contre tous les lments dchans. Le traneau, les hommes et les
chiens faillirent y rester, et, plus d'une fois, le dsespoir s'empara
de cette petite troupe, si aguerrie cependant et si faite aux fatigues
d'une expdition polaire. Mais, sans qu'ils s'en rendissent compte,
ces pauvres gens taient uss moralement et physiquement; on ne
supporte pas impunment dix-huit mois d'incessantes fatigues et une
succession nervante d'esprances et de dsespoirs. D'ailleurs, il
faut le remarquer, l'aller se fait avec un entranement, une
conviction, une foi qui manquent au retour. Aussi, les malheureux se
tranaient avec peine; on peut dire qu'ils marchaient par habitude,
par un reste d'nergie animale presque indpendante de leur volont.

Ce ne fut que le 30 aot qu'ils sortirent enfin de ce chaos de
montagnes, dont l'orographie des zones basses ne peut donner aucune
ide, mais ils en sortirent meurtris et  demi gels. Le docteur ne
suffisait plus  soutenir ses compagnons, et il se sentait dfaillir
lui-mme.

Les monts Trauter venaient aboutir  une plaine convulsionne par le
soulvement primitif de la montagne.

L, il fallut absolument prendre quelques jours de repos; les
voyageurs ne pouvaient plus mettre un pied devant l'autre; deux des
chiens d'attelage taient morts d'puisement.

On s'abrita donc derrire un glaon, par un froid de deux degrs
au-dessous de zro (-19 centigrades); personne n'eut le courage de
dresser la tente.

Les provisions taient fort rduites, et, malgr l'extrme parcimonie
mise dans les rations, celles-ci ne pouvaient durer plus de huit
jours; le gibier devenait rare et regagnait pour l'hiver de moins
rudes climats. La mort par la faim se dressait donc menaante devant
ses victimes puises.

Altamont, qui montrait un grand dvouement et une vritable
abngation, profita d'un reste de force et rsolut de procurer par la
chasse quelque nourriture  ses compagnons.

Il prit son fusil, appela Duk et s'engagea dans les plaines du nord;
le docteur, Johnson et Bell le virent s'loigner presque
indiffremment. Pendant une heure, ils n'entendirent pas une seule
fois la dtonation de son fusil, et ils le virent revenir sans qu'un
seul coup et t tir; mais l'Amricain accourait comme un homme
pouvant.

Qu'y a-t-il? lui demanda le docteur.

--L-bas! sous la neige! rpondit Altamont avec un accent d'effroi en
montrant un point de l'horizon.

--Quoi?

--Toute une troupe d'hommes!...

--Vivants?

--Morts... gels... et mme...

L'Amricain n'osa achever sa pense, mais sa physionomie exprimait la
plus indicible horreur.

Le docteur, Johnson, Bell, ranims par cet incident, trouvrent le
moyen de se relever et se tranrent sur les traces d'Altamont, vers
cette partie de la plaine qu'il indiquait du geste.

Ils arrivrent bientt  un espace resserr, au fond d'une ravine
profonde, et l, quel spectacle s'offrit  leur vue!

Des cadavres dj raidis,  demi enterrs sous ce linceul blanc,
sortaient a et l de la couche de neige; ici un bras, l une jambe,
plus loin des mains crispes, des ttes conservant encore leur
physionomie menaante et dsespre!

Le docteur s'approcha, puis il recula, ple, les traits dcomposs,
pendant que Duk aboyait avec une sinistre pouvante.

Horreur! horreur! fit-il.

--Eh bien? demanda le matre d'quipage.

--Vous ne les avez pas reconnus? fit le docteur d'une voix altre.

--Que voulez-vous dire?

--Regardez!

Cette ravine avait t nagure le thtre d'une dernire lutte des
hommes contre le climat, contre le dsespoir, contre la faim mme,
car,  certains restes horribles, on comprit que les malheureux
s'taient repus de cadavres humains, peut-tre d'une chair encore
palpitante, et, parmi eux, le docteur avait reconnu Shandon, Pen, le
misrable quipage du _Forward_; les forces firent dfaut, les vivres
manqurent  ces infortuns; leur chaloupe fut brise probablement par
les avalanches ou prcipite dans un gouffre, et ils ne purent
profiter de la mer libre; on peut supposer aussi qu'ils s'garrent au
milieu de ces continents inconnus. D'ailleurs, des gens partis sous
l'excitation de la rvolte ne pouvaient tre longtemps unis entre eux
de cette union qui permet d'accomplir les grandes choses. Un chef de
rvolts n'a jamais qu'une puissance douteuse entre les mains. Et,
sans doute, Shandon fut promptement dbord.

Quoi qu'il en soit, cet quipage passa videmment par mille tortures,
mille dsespoirs, pour en arriver  cette pouvantable catastrophe;
mais le secret de leurs misres est enseveli avec eux pour toujours
dans les neiges du ple.

Fuyons! fuyons! s'cria le docteur.

Et il entrana ses compagnons loin du lieu de ce dsastre. L'horreur
leur rendit une nergie momentane. Ils se remirent en marche.




CHAPITRE XXVII

CONCLUSION


A quoi bon s'appesantir sur les maux qui frapprent sans relche les
survivants de l'expdition? Eux-mmes, ils ne purent jamais retrouver
dans leur mmoire le souvenir dtaill des huit jours qui s'coulrent
aprs l'horrible dcouverte des restes de l'quipage.

Cependant, le 9 septembre, par un miracle d'nergie, ils se trouvrent
au cap Horsburg,  l'extrmit du Devon-Septentrional.

Ils mouraient de faim; ils n'avaient pas mang depuis quarante-huit
heures, et leur dernier repas fut fait de la chair de leur dernier
chien esquimau. Bell ne pouvait aller plus loin, et le vieux Johnson
se sentait mourir.

Ils taient sur le rivage de la mer de Baffin, prise en partie,
c'est--dire sur le chemin de l'Europe. A trois milles de la cte, les
flots libres dferlaient avec bruit sur les vives artes du champ de
glace.

Il fallait attendre le passage problmatique d'un baleinier, et
combien de jours encore?...

Mais le ciel prit ces malheureux en piti, car, le lendemain, Altamont
aperut distinctement une voile  l'horizon.

On sait quelles angoisses accompagnent ces apparitions de navires,
quelles craintes d'une esprance due! Le btiment semble s'approcher
et s'loigner tour  tour. Ce sont des alternatives horribles d'espoir
et de dsespoir, et trop souvent, au moment o les naufrags se
croient sauvs, la voile entrevue s'loigne et s'efface  l'horizon.

Le docteur et ses compagnons passrent par toutes ces preuves; ils
taient arrivs  la limite occidentale du champ de glace, se portant,
se poussant les uns les autres, et ils voyaient disparatre peu  peu
ce navire, sans qu'il et remarqu leur prsence. Ils l'appelaient,
mais en vain!

Ce fut alors que le docteur eut une dernire inspiration de cet
industrieux gnie qui l'avait si bien servi jusqu'alors.

Un glaon, pris par le courant, vint se heurter contre l'ice-field.

Ce glaon! fit-il, en le montrant de la main.

On ne le comprit pas.

Embarquons! embarquons! s'cria-t-il.

Ce fut un clair dans l'esprit de tous.

Ah! monsieur Clawbonny, monsieur Clawbonny! rptait Johnson en
embrassant les mains du docteur.

Bell, aid d'Altamont, courut au traneau; il en rapporta l'un des
montants, le planta dans le glaon comme un mt et le soutint avec des
cordes; la tente fut dchire pour former tant bien que mal une voile.
Le vent tait favorable; les malheureux abandonns se prcipitrent
sur le fragile radeau et prirent le large.

Deux heures plus tard, aprs des efforts inous, les derniers hommes
du _Forward_ taient recueillis  bord du _Hans Christien_, baleinier
danois, qui regagnait le dtroit de Davis.

Le capitaine reut en homme de coeur ces spectres qui n'avaient plus
d'apparence humaine;  la vue de leurs souffrances, il comprit leur
histoire; il leur prodigua les soins les plus attentifs, et il parvint
 les conserver  la vie.

Dix jours aprs; Clawbonny, Johnson, Bell, Altamont et le capitaine
Hatteras dbarqurent  Korsoeur, dans le Seeland, en Danemark; un
bateau  vapeur les conduisit  Kiel; de l, par Altona et Hambourg,
ils gagnrent Londres, o ils arrivrent le 13 du mme mois,  peine
remis de leurs longues preuves.

Le premier soin du docteur fut de demander  la Socit royale
gographique de Londres la faveur de lui faire une communication; il
fut admis  la sance du 15 juillet.

Que l'on s'imagine l'tonnement de cette savante assemble, et ses
hurrahs enthousiastes aprs la lecture du document d'Hatteras.

Ce voyage, unique dans son espce, sans prcdent dans les fastes de
l'histoire, rsumait toutes les dcouvertes antrieures faites au sein
des rgions circumpolaires; il reliait entre elles les expditions des
Parry, des Ross, des Franklin, des Mac Clure; il compltait, entre le
centime et le cent quinzime mridien, la carte des contres
hyperborennes, et enfin il aboutissait  ce point du globe
inaccessible jusqu'alors, au ple mme.

Jamais, non, jamais nouvelle aussi inattendue n'clata au sein de
l'Angleterre stupfaite!

Les Anglais sont passionns pour ces grands faits gographiques; ils
se sentirent mus et fiers, depuis le lord jusqu'au cokney, depuis le
prince-merchant jusqu' l'ouvrier des docks.

La nouvelle de la grande dcouverte courut sur tous les fils
tlgraphiques du Royaume-Uni avec la rapidit de la foudre; les
journaux inscrivirent le nom d'Hatteras en tte de leurs colonnes
comme celui d'un martyr, et l'Angleterre tressaillit d'orgueil.

On fta le docteur et ses compagnons, qui furent prsents  Sa
Gracieuse Majest par le Lord Grand-Chancelier en audience solennelle.

Le gouvernement confirma les noms d'le de la Reine, pour le rocher du
ple Nord, de mont Hatteras, dcern au volcan lui-mme, et
d'Altamont-Harbour, donn au port de la Nouvelle-Amrique.

Altamont ne se spara plus de ses compagnons de misre et de gloire,
devenus ses amis; il suivit le docteur, Bell et Johnson  Liverpool,
qui les acclama  leur retour, aprs les avoir si longtemps crus morts
et ensevelis dans les glaces ternelles.

Mais cette gloire, le docteur Clawbonny la rapporta sans cesse  celui
qui la mritait entre tous. Dans la relation de son voyage, intitule:
The English at the North-Pole, publie l'anne suivante par les
soins de la Socit royale de gographie, il fit de John Hatteras
l'gal des plus grands voyageurs, l'mule de ces hommes audacieux qui
se sacrifient tout entiers aux progrs de la science.

Cependant, cette triste victime d'une sublime passion vivait
paisiblement dans la maison de sant de Sten-Cottage, prs de
Liverpool, o son ami le docteur l'avait install lui-mme. Sa folie
tait douce, mais il ne parlait pas, il ne comprenait plus, et sa
parole semblait s'tre en alle avec sa raison. Un seul sentiment le
rattachait au monde extrieur, son amiti pour Duk, dont on n'avait
pas voulu le sparer.

Cette maladie, cette folie polaire, suivait donc tranquillement son
cours et ne prsentait aucun symptme particulier, quand, un jour, le
docteur Clawbonny, qui visitait son pauvre malade, fut frapp de son
allure.

Depuis quelque temps, le capitaine Hatteras, suivi de son fidle chien
qui le regardait d'un oeil doux et triste, se promenait chaque jour
pendant de longues heures; mais sa promenade s'accomplissait
invariablement suivant un sens dtermin et dans la direction d'une
certaine alle de Sten-Cottage. Le capitaine, une fois arriv 
l'extrmit de l'alle, revenait  reculons. Quelqu'un l'arrtait-il?
il montrait du doigt un point fixe dans le ciel. Voulait-on l'obliger
 se retourner? il s'irritait, et Duk, partageant sa colre, aboyait
avec fureur.

Le docteur observa attentivement une manie si bizarre, et il comprit
bientt le motif de cette obstination singulire; il devina pourquoi
cette promenade s'accomplissait dans une direction constante, et, pour
ainsi dire, sous l'influence d'une force magntique.

Le capitaine John Hatteras marchait invariablement vers le Nord.





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