The Project Gutenberg EBook of Sous les marronniers, by Eugne Muller

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Title: Sous les marronniers

Author: Eugne Muller

Release Date: April 4, 2004 [EBook #11905]
[Date last updated: September 11, 2004]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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SOUS LES MARRONNIERS



CONTES ET RCITS

PAR

EUGNE MULLER




LA FTE DU MAITRE D'COLE


Si jamais magister ressembla au personnage qu'on a coutume de peindre
quand on veut reprsenter le chef de quelque pauvre petite cole de
campagne, ce fut sans contredit ce vieux M. Bidard, qui le premier eut
la patience de me faire apprendre et rciter: J'aime, tu aimes, il
aime...--deux fois deux quatre, trois fois trois neuf, et qui le
premier perdit son temps et sa peine  inaugurer chaque page neuve de
mes cahiers par un bel exemple de _coule_ ou d'_anglaise_, que je
prtendais avoir recopi quand j'avais outrageusement chamarr de traits
diffus et informes le reste de la feuille.

Ce vieux M. Bidard, vous le voyez, j'en suis sr, aussi bien que je puis
le voir moi-mme:--soixante-six  soixante-huit ans, assez grand, mais
vot et troit d'paules; maigre, les jambes fluettes et flageolantes,
un nez long et large, des yeux caves, que par instant ferment de grises
paupires  mille plis; des joues toutes sillonnes de rides qui se
runissent en faisceaux aux coins des lvres et du nez, des mains sches
aux doigts noueux.

Vous voyez sur le col haut et pais de sa grande redingote olivtre, 
boutons de corne, tomber quelques mches de cheveux blancs, s'chappant
de dessous le bonnet noir, tortueusement pointu, qui lui couvre les
oreilles et les sourcils. Vous voyez le gilet, taill dans quelque drap
terne, vas par le bas, laissant voir le pont du pantalon que l'usure
a lustr, et de chaque ct duquel se montre une patte de bretelle de
cuir. Vous voyez l'antique cravate de soie raille, tournant deux ou
trois fois autour du cou et finissant par un petit noeud en papillon.
Vous voyez la grande clef de montre en laiton estamp, pendant  une
ganse de filoselle verte, sous une des basques du gilet; enfin les
souliers  boucles d'acier quelque peu rouilles, qui dcouvrent sur le
cou-de-pied un grossier bas de laine bleue.

Vous surprenez, par exemple, M. Bidard se promenant dans sa classe, 
pas lents, les genoux flchissants, les mains derrire le dos, avanant
obliquement la tte pour regarder  droite, pour inspecter  gauche,
par-dessous ses lunettes releves, qui miroitent vaguement et semblent
lui donner deux gros yeux louches de plus.

Et comme vous voulez achever le tableau, complter la ressemblance, vous
armez M. Bidard de quelque martinet, ou de quelque frule, que ses mains
paraissent tout aises de palper, et vous donnez  ses traits
austres cette froide et presque cruelle svrit qui est devenue de
tradition.--Mais alors je vous arrte et vous dis: Fi de la tradition!
Vite, tez ce martinet; vite, enlevez cette frule, et vite rendez au
respectable visage de mon vieux matre  conjuguer,  griffonner, la
douce, la bonne, la paterne expression qui lui appartient  si juste
titre.

Peut-tre aussi--toujours en vertu de la tradition--comptez-vous trouver
dans ce pauvre instituteur de village quelqu'un de ces ridicules et
pdantesques ignorants qu'un pote nous montre:

  Fiers d'enseigner ce qu'ils ne savent pas.

Eh bien, non encore! Plt  Dieu que pour ma part j'eusse pris de M.
Bidard tout ce qu'il tait  mme de me donner, et su apprendre aussi
bien qu'il savait enseigner!

Mais c'est moins de l'homme instruit que de l'homme bon que je veux vous
parler; revenons  l'homme bon.

Oh! oui, bon! trop bon! mille fois trop bon! car la bont est-elle de
mise avec une lgion d'espigles, de mutins, de musards qui semblent
avoir pour unique souci de chercher le moyen par lequel chapper  toute
contrainte,  toute discipline,  toute application? L'indulgence, la
douceur, la faiblesse sont-elles bien venues chez l'homme  qui est
confie la direction d'un essaim de garnements, dont le premier instinct
est de savoir reconnatre ces bnignes dispositions pour en abuser sans
mesure? Non, sans doute.

Tels nous tions cependant, tous moins studieux, moins soumis, moins
respectueux mme les uns que les autres, nous, les vingt ou trente
lves de M. Bidard, et pourtant nous le trouvions sans cesse doux,
indulgent, clment.

C'tait son dfaut,  ce digne homme. On le lui disait parfois; il se le
disait souvent, et il devait, il voulait toujours s'en corriger; cela
depuis qu'il tait matre d'cole, c'est--dire depuis prs de cinquante
ans.

Dieu sait s'il pouvait y avoir chance de gurison, alors que le mal
avait rsist aux attaques de six ou huit implacables gnrations
d'coliers. Et pourtant M. Bidard ne dsesprait pas de secouer cette
maudite faiblesse, qui avait fait de son existence une longue suite de
tracas, de tribulations.

C'tait mme  la seule certitude de savoir s'y soustraire prochainement
par une nergique raction contre son caractre, qu'il avait toujours d
de supporter avec une patience surhumaine son insupportable martyre.

Tous les jours,  tous les instants, depuis tantt un demi-sicle,
le brave M. Bidard rptait  part soi, et aussi comme une menace 
l'adresse de ses tourmenteurs: Jusqu' prsent j'ai t trop endurant,
trop tolrant, mais c'est fini; je promets bien qu'on ne m'y prendra
plus.

Et on l'y prenait toujours, et l'effet de la promesse tait toujours
renvoy aux douteuses probabilits de l'avenir.

A quinze ou seize ans, M. Bidard avait embrass l'enseignement par amour
pour les enfants, et, bien qu'ayant de tout temps reconnu que, dans
l'intrt des enfants eux-mmes, il fallait user avec eux, sinon d'une
excessive rigueur, au moins d'une judicieuse fermet, il n'avait jamais
trouv en lui la force ncessaire  la mise en pratique de la mthode
qu'il jugeait sage. Que voulez-vous! M. Bidard tait ainsi fait, que les
larmes ou mme la simple mine afflige d'un enfant le bouleversaient, le
mettaient hors de lui.

Le moyen avec cela de n'tre pas l'ternel souffre-douleur de ces
impitoyables cratures, qui ne sont gure traitables par la mansutude
qu' la condition que ce ne soit, du moins en apparence, qu'un relche
de la svrit!

Ce que M. Bidard ne se lassait pas de contempler avec une sorte d'extase
dlicieuse, c'tait l'enfance riante, insoucieuse, tout au bonheur de
l'heure prsente et  la belle esprance de l'heure qui vient; mais
l'enfance triste, plore, inquite, il n'en pouvait supporter la vue
ni mme l'ide, et bien moins encore quand il se sentait l'auteur de sa
tristesse, de ses pleurs, de son inquitude.

C'est  cette profonde et incurable sensibilit que M. Bidard devait
tous les tourments, mais aussi toutes les joies de sa vie;--car vous
pensez bien que sans quelques vives joies, faisant compensation, il
n'aurait pas fourni une aussi longue carrire.

Savez-vous, d'ailleurs, ce qui arrivait vingt fois pour une? Il
arrivait qu'au moment o elle le voyait prt  formuler sa menaante
promesse,--qu'il faisait toujours prcder d'une bienveillante
exhortation,--la troupe endiable paraissait aussitt s'amender en
masse. Et M. Bidard, qui de son purgatoire, pour ne pas dire de son
enfer tout hant d'agaants dmons, se trouvait soudain comme transport
au milieu d'une lgion de petits saints, tout confits de docilit,
d'attention, d'excellent vouloir, M. Bidard, attendri, rpudiait sans
hsiter la foi qu'il tait sur le point d'accorder au systme des
rigueurs; puis, tout fier d'un rsultat, hlas! bien mensonger, il se
disait, et mme laissait navement entendre aux prtendus convertis, que
le plus sr empire tait encore celui qui s'tablissait par la douceur.

Et, dans un instant d'heureuse illusion, le digne homme oubliait bien
des heures de dboire et de mcompte.

En somme, cependant, si dplorables que pussent tre pour lui-mme les
consquences de sa patience, cette dbonnaire faon de procder avait
eu pour effet de gagner sincrement  M. Bidard autant de coeurs qu'il
tait entr d'lves dans sa classe.

Pas un homme dans le pays qui, autrefois colier chez lui, ne professt
pour M. Bidard le plus affectueux respect, et ne le lui tmoignt 
l'occasion, principalement en montrant une vritable contrition des
mfaits jadis commis envers lui.

Pas un enfant encore dans sa classe qui ne se ft, comme on dit, jet au
feu pour le vieux matre.

Un jour,--il m'en souvient,--pendant une promenade que nous tions
alls faire avec lui  quelque distance du village, et comme nous nous
trouvions au milieu d'un bois, le brave homme fit un faux pas, tomba, et
ne se releva que pour reconnatre qu'il ne pourrait aller plus loin. Il
venait de se fouler le pied,  tel point qu'il lui suffisait de vouloir
s'appuyer lgrement dessus pour ressentir la plus insupportable
douleur.

Si vous eussiez vu alors la dsolation o cet accident nous jeta
tous!... C'taient des cris, des pleurs: le pauvre M. Bidard ne savait
auquel remontrer qu'il n'y avait pas motif  de pareilles lamentations,
et que du moment o il aurait pu regagner sa maison il en serait quitte
pour rester pendant quelques jours sur son fauteuil.

Encore fallait-il la regagner cette maison, et M. Bidard tait hors
d'tat de faire un pas. On parla de dpcher l'un de nous  la ferme
voisine, ou mme au village, pour qu'on vnt avec une charrette. Mais,
tout en attaquant dj de son couteau une forte branche de chne: C'est
inutile, cria l'un des grands. Et avant mme qu'il se ft expliqu
chacun l'avait compris, chacun tait en besogne.

Si vous eussiez alors entendu craquer les branchages; si vous eussiez
vu l'industrie, l'activit de tout ce petit monde qui taillait, qui
tressait, qui nouait....

Un quart d'heure plus tard, le vieillard tait commodment install
sur une sorte de chaise, reposant sur le carr form par deux croix
parallles dont les huit branches devaient donner place  autant de
porteurs; et ce fut  qui prendrait une de ces places; et tout le temps
du trajet, qui ft long, il n'y eut pas d'exemple qu'un des porteurs et
t relay sur sa demande.

La sueur coulait, les poitrines haletaient; mais l'on affirmait qu'on
n'tait point las. Il fallait de grandes instances pour dpossder l'un
des occupants du poste d'honneur.

Comme ils taient heureux, fiers, ceux qu'extnuait le cher fardeau,
et comme ils les enviaient ceux  qui leur ge ou leur faiblesse
interdisait de figurer activement dans l'affectueux cortge! Comme ils
tchaient de se ddommager en se faisant les claireurs vigilants et
attentifs de la marche, et en s'inquitant  chaque instant de l'tat du
vieillard!

Ajoutez que pendant les quelques jours o furent videntes les
souffrances de notre bon M. Bidard, qui ne cessa pas pour cela de faire
sa classe, il n'y eut pas  reprocher  un seul d'entre nous la moindre
ngligence, la moindre insubordination.

C'est vous dire si nous l'aimions sincrement, vivement.

Peut-tre tions-nous souvent sur le point de nous oublier; mais 
chaque mouvement que le brave homme essayait de faire nous voyions sa
face se contracter douloureusement, ou bien nous l'entendions pousser
quelque soupir plaintif; et il n'en fallait pas davantage pour nous
rappeler imprieusement aux gards, aux attentions,--jusque-l qu'une
fois M. Bidard, versant des larmes de joie, nous dit avec toute la
simplicit de son tendre coeur: Savez-vous ce que je disais au bon
Dieu, ce matin, en faisant ma prire?

--Non, monsieur Bidard. Quoi donc?

--Qu'il devrait permettre que je fusse toujours malade, puisque cela
vous rend si sages et me vaut tant de preuves de votre amiti.

Mais apparemment le bon Dieu ne voulut pas entendre la requte du vieil
instituteur; il ne tarda pas  lui rendre la sant, avec laquelle
reparurent l'indocilit, la distraction, voire mme l'irrvrence de ses
lves.

Et M. Bidard, qui ne savait nous infliger des punitions que pour les
lever presque aussitt, ds les premires marques de tristesse, M.
Bidard se trouva de nouveau livr sans dfense  nos incessantes
tracasseries.

Tous les ans, le jour de la Saint-Jean, qui tait son patron, il tait
de tradition dans l'cole de souhaiter la fte  M. Bidard, avec
toute la solennit que des enfants de village peuvent donner  une
manifestation de ce genre.

Les choses, ce jour-l, se passaient, depuis de longues annes, dans
l'ordre suivant:

Au retour du dner, chaque lve, portant un bouquet de jardin ou des
champs, se rendait sur la place de l'glise, o tait btie la maison
d'cole, et o l'on se runissait pour rentrer en corps dans la classe.
Aprs un compliment rcit par le plus grand, le plus petit offrait  M.
Bidard (qui attendait ordinairement dans sa chaire) une livre de caf
grill et un demi-pain de sucre, qu'on avait achets  frais communs, et
dont le pauvre vieillard, habile mnager de ces jouissances, usait de
telle sorte, que la modeste provision n'tait gure puise avant la fin
du douzime mois.

Le compliment dit, les fleurs donnes, le cadeau offert, M. Bidard, qui
n'avait jamais les yeux secs en ce moment, embrassait tous ses lves
l'un aprs l'autre, et la porte de la classe donnant sur le jardin tait
ouverte pour toute l'aprs-midi, qui se passait en jeux auxquels le
matre prenait part, et en rcits qu'il faisait.

Jour fortun aussi bien pour le matre que pour les lves, et laissant
ordinairement  ceux-ci comme  celui-l maint heureux souvenir qui en
prolongeait la franche et cordiale joie.

Or, une anne-- quelles preuves, Dieu bon! n'avions-nous pas
soumis pendant les jours prcdents la robuste patience du vnrable
instituteur! je n'ose pas m'en souvenir,--une anne, dis-je, tout avait
t combin, prpar, dispos, selon l'usage, pour la clbration de la
fte de M. Bidard.

Nous nous runissons, nous entrons deux par deux, arms de nos bouquets,
et gardant, au milieu du bruit tumultueux de nos pas, le silence mu
d'une douce apprhension.

Le plus grand s'avance vers la chaire, o est assis M. Bidard, qui fait
mine de ne pas nous entendre, absorb qu'il semble tre par quelque
travail appliquant sur lequel il est pench.

Cher et respectable prcepteur, dit le doyen de la classe, qui a fait
provision d'loquence rime dans quelque manuel spcial:

  Le jour de votre fte est pour nous un beau jour,
  Puisque pour tous offrir nos souhaits, notre amour...
  Nos coeurs....

--Hein! quoi? qu'est-ce que vous dites? interrompit tout  coup M.
Bidard, qui seulement alors parut s'apercevoir de notre prsence,
et releva la tte pour nous montrer, de travers, le visage le plus
ironiquement rechign qu'il soit possible de voir: Ne parlez-vous pas
de ma fte?... En effet, je crois que c'est aujourd'hui. Mais qu'est-ce
que cela peut vous faire,  vous?--Rien, assurment. Puis, qu'est-ce que
vous me contez encore?--Des souhaits! de l'amour! qu'est-ce que cela
signifie? Quels voeux peuvent faire pour leur matre des lves de votre
nature? Que lui souhaiteraient-ils, sinon la continuation des soucis
qu'ils lui causent tous les jours? De l'amour! Eh! mon Dieu! o
prenez-vous que vous ayez de l'amour pour moi? O en sont les marques?
Est-ce dans votre conduite de ces derniers jours? Est-ce qu'on chagrine,
est-ce qu'on tourmente ceux que l'on aime? Est-ce qu'on leur dsobit?
Est-ce qu'on leur manque de respect? Vous qui faites toutes ces
vilaines, toutes ces mchantes choses, ne parlez pas, non, ne parlez pas
d'amour! Je vous le dfends.... Vous alliez aussi mettre en avant vos
coeurs. Eh! ce ne sont que de mauvais coeurs, puisqu'ils ont si peu
d'gards pour mon pauvre vieux coeur attrist! Mais qu'est-ce que je
vois donc dans vos mains? Des fleurs! Ah! ce n'est pas pour moi, je
suppose! Ces roses qui signifient beaut, ces marguerites qui signifient
jeunesse innocente, voudraient-elles, par hasard, me tmoigner que,
jeunes et innocents, vous devez me donner de beaux jours? Ah! comme je
leur crierais: Taisez-vous, menteuses, taisez-vous!

En parlant ainsi, M. Bidard, dont l'expression railleuse tait devenue
de plus en plus pre et mordante, avait pris, comme machinalement sous
son pupitre, o ils taient censs le gner, deux paquets de forme et de
volume identiques  ceux que portait le plus petit des lves, et les
avait placs, comme machinalement encore, sur un des rebords latraux
de sa chaire;--ce qui signifiait clairement qu'en mme temps qu'il
rpudiait la sincrit de nos voeux et refusait nos bouquets, il n'avait
que faire non plus des prsents d'autre nature que nous comptions lui
offrir.

Nous nous entre-regardions interdits, les yeux carquills, la bouche
bante, les bras ballants, comme des gens devant qui se produit quelque
terrifiant prodige.

Allons, allons! reprit brusquement M. Bidard d'une voix sourde, que
nous ne lui connaissions pas encore, laissons tout cela. A vos bancs,
Messieurs, et travaillons!

Malgr ce formel commandement, nous restions tous immobiles, car aucun
de nous ne pouvait se rsoudre  croire srieux l'trange accueil que M.
Bidard venait de faire  notre affectueuse dmonstration.

Mais M. Bidard ajouta, en frappant deux ou trois coups d'une rgle qu'il
tenait  la main sur la caisse sonore de son pupitre: Eh bien! ne
m'a-t-on pas entendu?

Il n'y avait plus alors le moindre doute  conserver sur ses
dispositions.

L'instant d'aprs, chaque lve tait assis  sa place habituelle, et la
classe commenait comme  l'ordinaire.

Mais la blme consternation tait sur tous les visages; mais toutes les
poitrines taient serres par une froide angoisse. On et dit de quelque
runion funbre.

Chacun avait  ct de soi ce bouquet, sur lequel ses yeux tombaient
navrs de regrets. Chacun semblait subir veill un cruel cauchemar.

Et au-dessus de toutes ces faces tristement bahies, se montrait,
effrayante de pleur, la face en quelque sorte mconnaissable du
vieillard, dont les muscles tendus, raidis par instants, taient pris
d'un frmissement. Ses regards, qui erraient lentement, avaient
une lourde fixit. Il se redressait--mais comme par un pnible
effort--beaucoup plus que de coutume. Sa main aussi tremblait,
frmissait, car, lorsque la rgle qu'il tenait venait  toucher le
pupitre, nous l'entendions tressauter. Sa voix tait comme un de ces
mornes grondements du vent qui soupire pendant les froides nuits.

Nous osions  peine le regarder, et nous prenions peur  l'entendre.

tait-ce qu'il affectt ce jour-l une svrit plus grande? Non.--Il
nous demandait tour  tour nos leons, comme il l'et fait un tout autre
jour. Si nous nous trompions en rcitant, il nous reprenait sans plus
d'impatience, sans plus d'exigence qu' l'ordinaire.

A ceux qui s'taient bien acquitts de leur tche il tmoignait
doucement sa satisfaction. Il exhortait tranquillement les autres  plus
d'application, et il ne punissait personne, personne d'ailleurs ne se
mettant dans le cas d'tre puni.

Et pourtant, dans cette classe o tout suivait le train coutumier des
meilleurs jours, il semblait que l'air ne circult pas pour la vie
commune. On et dit que matre et lves fussent autant de froids
automates, qui ne se mouvaient, ne s'exprimaient que par un simulacre
d'existence relle. On et dit enfin que dans tous ces corps le coeur
manqut.

Tant de joie qu'on s'tait promise n'avait pu tre empche sans
rpandre la sombre stupeur l o l'on attendait la radieuse allgresse.

Et la classe continuait; et le voile d'affliction jet sur tous les
fronts semblait se faire, d'instant en instant, plus pais, plus lourd.
Et l'atmosphre de la salle oppressait de plus en plus les poitrines.
Chaque minute qui passait nous tait comme un sicle d'anxit.

Les leons acheves, le matre nous dit,--mais alors d'une voix qui
semblait s'trangler dans sa gorge, dont elle sortait sche comme un
bruit de feuilles mortes qu'on remue:--Prenez vos cahiers, je vais
dicter.

Et pendant que nous nous mettions en devoir de lui obir, il tenait
devant lui et parcourait des yeux un papier sur lequel il avait
videmment rdig le texte de la dicte que nous devions transcrire.

Quand il nous vit prts: crivez, reprit-il, et il commena de lire 
haute voix ce qui tait crit sur le papier. A haute voix? dis-je; c'est
 voix trs basse que je devrais dire, car nous ne l'entendions plus que
comme s'il et chuchot  l'oreille de quelqu'un. Il commena donc:

Chaque jour on voit des gens qui.... Mais  peine eut-il prononc
ces quelques paroles: Non! non! s'cria-t-il en levant les bras, en
laissant chapper le papier qui, tournoyant, tomba au pied de la chaire,
non, je ne peux plus! je ne peux plus! Et pleurant, sanglotant, il posa
son front sur ses deux mains, en rptant d'une voix que le hoquet des
larmes entrecoupait: Ces pauvres enfants! ces pauvres enfants!

En voyant, en entendant pleurer notre vieux matre, nous nous levmes
tous, comme  un commandement suprme, et tous nous courmes  lui.

Alors, dcouvrant son visage mouill, pour ouvrir ses bras aux premiers
qui purent s'y jeter: Pauvres petits! chers enfants! disait-il en les
serrant contre lui, en les embrassant, et en pleurant encore. Oh! j'ai
t mchant, bien mchant!... Il ne faut pas m'en vouloir, voyez-vous,
je croyais... je pensais... je m'tais dit.... Non, tenez, je ne sais
pas! Ah! si j'avais cru vous faire tant de peine!... Oh! mais j'ai bien
souffert aussi, allez... oui, bien souffert.--Que les mchants doivent
souffrir!...

Puis soudain, comme s'il et voulu jeter  l'oubli ce rcent souvenir:
Voyons, voyons, reprit-il avec le plus heureux entrain, donnez-moi vos
bouquets; dis ton compliment, toi, je t'coute.... C'est un rve, un
vilain rve, que nous avons fait tous. veillons-nous gaiement! Allons,
mes enfants, allons! souhaitez la fte  votre vieux prcepteur. Voyez,
le voil qui rit, qui est content. Criez, soyez content comme lui!

Et il riait, et il tchait de donner le ton le plus dlibr  sa
chevrotante voix....

L'instant d'aprs il n'y avait plus que des visages radieux, et--dfense
faite par le matre de rien dire qui pt avoir trait au malencontreux
incident qui l'avait retarde--la fte reprit et suivit son cours
coutumier.

Et tel ayant t le succs de la plus audacieuse entreprise qu'et
jamais tente M. Bidard pour conqurir un peu de tranquillit, ai-je
besoin de vous affirmer que l'ide ne lui vint pas de la renouveler?

Dans le mouvement qui suivit l'interruption de la dicte, la feuille de
papier chappe aux mains de M. Bidard avait t foule aux pieds. Je la
ramassai, et voulus la remettre au vieil instituteur, qui me dit de la
dchirer. J'ai la preuve que je n'en fis rien, car dernirement, en
feuilletant quelques-uns de mes premiers cahiers d'cole, conservs par
ma mre, j'ai retrouv certaine feuille dtache, sur laquelle j'ai lu
ces mots tracs de la main de mon vieil instituteur:

Chaque jour on voit des gens faire profession d'aimer, et qui sont
convaincus que ce sentiment est en eux, parce qu' de certaines heures
ils en auront donn quelque tmoignage bien actif, bien vident; mais,
le reste du temps, ils ne feront rien paratre de leur attachement. Ces
gens-l aiment-ils? Peut-tre. Mais, en tous cas, ils ne savent pas
aimer. Savoir aimer, c'est n'oublier jamais qu'on aime, c'est le
montrer, le prouver par tous ses actes, par toutes ses paroles, dans les
circonstances les plus ordinaires comme dans les plus graves. Aimer sans
savoir aimer, c'est souvent faire le malheur de ceux qu'on aime; car,
s'ils savent aimer, ils seront conduits  douter des sentiments qu'on
prtend avoir pour eux. Et douter de ceux qu'on aime est une des plus
violentes preuves du coeur.

Vous donc qui aimez, et qui voulez viter de causer le malheur de
vos amis, rappelez-vous bien qu'aimer n'est rien, si l'on ne sait pas
aimer.




LA BTE AU BON DIEU

  Pourquoi les btes au bon Dieu sont appeles btes au
  bon Dieu, et pourquoi on les a en vnration.

C'tait au temps d'autrefois, alors que les seigneurs avaient pleine
autorit sur les pays et sur les paysans.

Un jour, il arriva que le frre du seigneur d'un pays fut trouv mort,
tu, derrire la haie d'un champ.

De cette action le seigneur fut fortement afflig et courrouc; car il
portait grande affection  son frre.

Il ordonna donc que l'on ft soigneuse recherche de l'assassin, se
promettant bien de le chtier, s'il tait dcouvert, par quelque
supplice terrible.

Le soir mme,  l'heure o le seigneur, priant et pleurant, tait
agenouill prs du corps du dfunt, voil qu'il entendit venir une foule
bruyante.

Il se leva.

Dans la chambre entra le chef de ses serviteurs, appel Croudas, qui lui
dit:

Seigneur, j'ai moi-mme dcouvert l'assassin, et je l'ai fait prendre
pour tre conduit devant vous.

Le seigneur, qui eut comme une joie dans sa tristesse, une joie de
vengeance, le seigneur dit:

Qu'on ramne ici mme: c'est devant le corps du dfunt que je veux
juger ce misrable. Si je me laissais aller  la douceur, cette vue me
rappellerait la promesse que je me suis faite de mesurer la punition au
crime.

Croudas fit donc un signe au dehors, et les serviteurs amenrent devant
leur matre un paysan, qui se jeta  genoux en disant:

Ayez piti de moi, seigneur, je n'ai point commis de crime.

Le seigneur demanda  Croudas les preuves qui taient contre cet homme;
Croudas rpondit:

Voyez, seigneur, ces taches sur ses habits; c'est du sang, le sang de
votre frre.

--Est-ce possible? fit le seigneur, dont le coeur se souleva  cette
vue; misrable! dis la cause de ton crime.

--Hlas! hlas! repartit le paysan, croyez-m'en bien, seigneur, je n'ai
point tu votre frre. J'ai sur mes habits des taches de sang, c'est
vrai; mais je ne sais nullement de quelle manire elles y ont t
faites. Ce matin, aux champs, il est arriv qu'ayant mang et bu, assis
sur l'herbe, non loin de l'endroit o l'on a trouv le corps du dfunt,
je me suis tout  coup senti pris d'un lourd sommeil, et j'ai dormi.
A mon rveil ces taches taient sur moi. Les voyant, j'ai d'abord t
grandement tonn; mais ensuite j'ai pens que, pendant mon sommeil,
avait d passer au-dessus de moi quelque mouchet, portant dans ses
ongles un oiseau qui perdait son sang en l'air. Alors, les taches
essuyes de mon mieux, je n'y ai plus pris garde.

Croudas, continuant d'accuser le paysan, dit encore:

Si vous pouviez, seigneur, recevoir comme vraies de telles paroles, je
vous prierais de demander  ce sclrat comment il se fait qu'il et
dans sa maison cette bourse, qui est celle du dfunt.

--Oui, je la reconnais, dit le seigneur.

--Et cette chose, seigneur, la reconnaissez-vous aussi? demanda Croudas
en montrant une bague d'or.

--Oui, dit encore le seigneur, c'est l'anneau que mon frre portait au
grand doigt de sa main droite.

--Eh bien, seigneur, reprit Croudas, je l'ai trouv moi-mme, avec la
bourse, dans un tiroir de meuble chez cet homme; dira-t-il que les
oiseaux l'avaient laiss tomber, ainsi qu'il a fait pour les taches de
sang?

N'ayant pu expliquer comment ces choses taient entres dans sa maison,
le pauvre paysan fut jug coupable, en dpit de tous ses serments
d'innocence.

Le seigneur le condamna  tre brl vif le lendemain,  l'endroit mme
o le corps du dfunt avait t trouv, et il le fit jeter dans une
noire prison, pour attendre l'heure de la mort.

Chacun, dans le pays, s'bahissait en apprenant que cet homme ft accus
d'une telle action, attendu que jusqu'alors il avait toujours fait
paratre le plus doux caractre, et toujours tenu la plus sage conduite.

D'ailleurs, cet homme n'avait en vrit rien  se reprocher, le crime
tant l'action de Croudas.

Le dfunt, connaissant des acquisitions dshonntes de Croudas, l'avait
menac de le dnoncer au seigneur s'il ne faisait pas restitution.
Croudas l'avait donc tu; et voici comment il s'tait arrang pour qu'un
autre ft puni  sa place:

Ayant trouv le paysan qui mangeait assis sur l'herbe, il mit, sans tre
vu, une chose endormante dans la boisson ou sur le pain, et l'homme
s'endormit; puis Croudas, par un mensonge, amena le frre du seigneur en
cet endroit, le tua, et, aprs l'avoir tu, tacha de sang les habits
du dormeur; puis, ayant pris la bourse et l'anneau du dfunt, il fit
semblant de les trouver en fouillant dans la maison du paysan.

Comme on le voit, profonde tait sa mchancet.

Maintes gens allrent se jeter  genoux devant le seigneur pour le
supplier au nom du pauvre accus; et ces gens-l disaient de lui ce
qu'on dit quand on veut exprimer une trs grande bont:

Nous le connaissons depuis longtemps, et nous savons qu'il n'craserait
pas une mouche.

--Bah! bah! rpliquait Croudas, qui ne quittait point son matre, sous
prtexte de le consoler, il n'en a pas moins tu le dfunt, et, si l'on
ne fait pas justice de lui, les autres mchants seront autoriss au
crime.

Les gens disaient alors au matre:

Ah! seigneur, diffrez le jour de la mort, les preuves sont maintenant
contre cet homme; mais il s'en pourra trouver un peu plus tard qui
feront connatre le vritable assassin.

Croudas ne voyait pas son compte  cet avis; aussi disait-il:

Ah! seigneur, ces gens savent votre bont: ils pensent que, le grand
deuil pass, vous ferez misricorde.

Et le seigneur s'criait:

Non! non! jamais, l'assassin sera puni.

Et les gens s'en allaient en rptant entre eux:

Il ne se peut pas que celui-l ait fait le coup; car nous savons qu'il
n'craserait point une mouche.

Au matin, le seigneur, de plus en plus pouss  la colre par les propos
de Croudas, ordonna de prparer le supplice, ajoutant qu'il y voulait
assister pour se donner le plaisir de voir prir douloureusement le
sclrat qui tait cause de sa vive peine.

Croudas fit donc lui-mme porter un nombre de fagots  l'endroit o
l'assassin devait tre brl, et dresser aussi tout proche, avec des
branchages, un trne pour son matre.

Puis il envoya avertir le seigneur; et le seigneur vint s'asseoir sur
le trne; puis l'on amena le paysan, suivi d'une foule de gens qui se
lamentaient sur cette mort injuste.

Le paysan leur disait:

Ne pleurez pas; puisqu'il faut que je sois tu pour une action que je
n'ai point  me reprocher, je vais mourir en pardonnant  ceux qui ont
refus de m'tre misricordieux.

Croudas dit aux serviteurs:

Liez-le sur le bois, et mettez le feu.

Le seigneur regardait toutes choses avec une profonde attention, et
gardait sa bouche muette.

Ses yeux allaient du paysan  Croudas, et de Croudas aux serviteurs, qui
se tenaient auprs des fagots pour les allumer.

Et comme les serviteurs tardaient un peu d'obir, Croudas leur cria:

Allons! allons! dpchez-vous!

Il avait hte que le paysan ft mort.

Le pauvre homme dit  ceux qui allaient le lier:

Oh! laissez-moi faire une dernire oraison!

Croudas cria encore:

Non! liez-le!

Mais le seigneur, entendant les paroles de Croudas, aprs avoir entendu
celles du paysan, le seigneur leva la main pour commander aux serviteurs
de donner au paysan la temps dont il avait besoin; et il vit Croudas
faire un signe d'impatience.

Le paysan donc, tenant ses yeux tristement baisss, se plia pour
s'agenouiller sur une pierre non loigne du seigneur. Mais voil
qu'apercevant sur cette pierre une petite bte rouge, tout justement
pose  l'endroit o il allait mettre ses genoux, il l'carta doucement,
naturellement, de la main, pour viter de l'craser en s'agenouillant.
Et le seigneur vit la chose.

Puis le paysan, s'tant agenouill, commena de prier.

Et pendant que le paysan priait, le seigneur continua de regarder.

Le seigneur vit la petite bte ouvrir soudainement ses ailes de vive
couleur, et aller se poser sur la main gauche de Croudas.

Tandis que le paysan achevait sa prire, le seigneur regarda encore;
et il vit Croudas,--comme par manire de passe-temps, comme par
contrarit d'attendre trop une chose fortement dsire,--mettre un
doigt de sa main droite sur la bte, et appuyer, et faire de la mignonne
et jolie innocente un peu de poussire rouge dont sa main gauche fut
tache.

Et, comme en ce moment le paysan se relevait, ayant fini de prier, et
que les serviteurs allaient le saisir, le seigneur descendit tout  coup
de son trne, et cria:

Laissez cet homme; ne le faites pas mourir; il n'est pas l'assassin de
mon frre; c'est impossible!

Tout en parlant ainsi, le seigneur ne perdait pas de vue le visage de
Croudas; et il le vit blme.

Cependant Croudas s'approcha de son matre, et lui dit:

Mais, seigneur, les preuves sont l; et si vous ne les trouvez pas
suffisantes pour faire condamner cet homme, qui donc accuserez-vous?

Le seigneur rpliqua:

Qui j'accuserai? ce sera peut-tre vous, Croudas!

Aussitt Croudas, qui ne s'attendait pas  cette rplique, se prit 
trembler en disant:

Moi, seigneur! moi, seigneur!...

Le seigneur dit encore, en saisissant la main de Croudas:

Oui, vous, car la tache de sang est maintenant sur vous; voyez! Oui,
vous, car au moment o vous deviez tre plein d'horreur pour le crime,
vous avez tu  plaisir la pauvre petite crature qui s'tait place
sans mfiance sur votre main, et que le paysan, injustement condamn,
avait charitablement respecte au moment de mourir.

Alors Croudas ne put faire entendre que des paroles entrecoupes.

Le seigneur comprit donc qu'il tait vraiment coupable; il le fit
prendre et lier par les serviteurs, et lui dit:

Dclare ton crime!

Et Croudas dclara son crime, dans l'espoir que, disant toute la vrit,
il lui serait fait grce de la vie.

Il supplia le seigneur; mais le seigneur ne voulut rien entendre.

D'ailleurs personne ne se prsenta pour obtenir son pardon, car il
n'avait l'amour d'aucun d'eux.

       *       *       *       *       *

Croudas ayant donc t brl au lieu du paysan, le paysan fut mis  la
tte des serviteurs, et toujours se garda aussi fidle envers son matre
que bon envers tous.

       *       *       *       *       *

Or il arriva que chacun dans le pays fut d'accord pour penser que le
bon Dieu avait envoy lui-mme la petite bte rouge comme devant tre
conseillre de justice au seigneur.

Et depuis, chacun de ceux qui en voyaient une pareille prenait attention
 ne point lui faire de mal, disant: C'est la bte au bon Dieu; elle a
peut-tre mission de salut pour quelque innocent, et, si je l'crasais,
on me croirait assassin, car j'aurais la tache de sang sur moi.

Et l'histoire, s'tant redite de paysan  paysan, passa de pays en pays,
et se rpandit partout.

Et voil comment il advint qu'on appela _btes au bon Dieu_ les btes au
bon Dieu, et la cause qui fait qu'on les a en vnration.




LA PIERRE QUI TOURNE
(conte de mon village)


La Pierre qui tourne: il y a chez nous une pierre de ce nom. Tout petit
j'en ai entendu conter ainsi l'histoire.


I

C'tait en dcembre. Il faisait nuit depuis une heure. Dans la petite
maison rustique, bien humble, mais bien proprette, allait, venait
Jeanne, la jeune et douce mnagre de Jacques, le vaillant scieur de
planches, qui tait all travailler loin dans la fort ce jour-l: ce
qui retardait son retour.

L'tre flambait. A la pointe des flammes rouges, une marmite, qui
bouillait, faisait rouler des nuages gris d'odeur apptissante. La bonne
soupe tait taille dans deux cuelles poses sur la huche luisante. A
ct la miche de pain bis et le pot de piquette. Tout en prparant le
simple repas, Jeanne s'arrtait parfois, comme pour adorer, aux chauds
et gais reflets du foyer qui dansaient  travers les meubles et sur
les murs, un frais poupon endormi dans son berceau d'osier blanc. Elle
regardait, se penchait pour mieux voir. Elle avait des sourires d'amour
dans les yeux, des impatiences de baisers retenus sur les lvres. Il
tait si beau, si mignon! il ressemblait tant  son brave Jacques, le
petit Andr! Doucement, paisiblement passait l'heure dans l'humble
maison.

La porte s'ouvre, presque sans bruit: faon de larron qui s'introduit.
C'est la mre Brigitte, une sorte de vieille guenilleuse, bquilleuse,
toute contrefaite, toute racornie. Elle va mendiant de logis en logis.
On lui donne, moins par compassion que par crainte des sorts que,
dit-on, elle pourrait jeter, car on la suppose un peu sorcire. En la
voyant: Tiens, c'est vous, Brigitte! Et Jeanne, pour la congdier au
plus vite, taille et lui tend une large tranche de pain bis.

Il semblerait que, grassement aumne, la vieille dt aussitt
dguerpir. Point. Plante de travers  ct du berceau, tordue contre sa
bquille, voil que, d'une voix de feuilles mortes que remue la bise,
elle dit, elle jase, elle raconte. Et voil que Jeanne, qui d'abord
lui prtait  peine l'oreille, finit par l'couter avec une grande et
rveuse attention. Enfin la vieille s'en va.

Peu aprs rentre Jacques, tout gaillard, tout affam: gros baiser aux
joues de Jeanne, et aussi, ma foi! au front du petit Andr, qui ne s'en
rveille point. On s'attable. Mais qu'est-ce donc, Jeanne? Tu ne manges
ni ne parles. As-tu mal?--Non.--Ennui?--Pas davantage.--Qu'est-ce enfin?
tu n'es pas ainsi d'ordinaire.

--Dis, Jacques, tu connais bien,  mi-versant du mont des Coudres, cette
grosse roche si large, si haute, qui avance....

--Si je la connais, certes! Enfant j'y ai assez grimp. Nous l'appelions
la pierre barbue,  cause des longues herbes qui pendent tout autour.

--Eh bien, ce n'est pas ainsi qu'il la fallait appeler.

--Comment alors?

--La Pierre qui tourne.

--Elle tourne donc?

--Oui, Jacques, elle tourne, et toute seule mme, sans qu'on la touche.

--Ah! je voudrais bien voir a!

--Tu le verrais, Jacques, si tu tais devant la pierre au premier coup
de minuit, le soir du jeudi saint. Et tu verrais bien autre chose
encore.

--Quoi donc?

--Au premier coup de minuit tu verrais la pierre, en tournant, dcouvrir
l'entre d'une caverne, illumine par un trsor tout fait de louis d'or
luisants comme le soleil. Cach l depuis des cent et des cent ans,
c'est le trsor des fes, qui en achetaient les mes avant que
Notre-Seigneur les et contraintes  ne plus faire ce damn trafic.
Libre  toi d'entrer et de prendre des louis tant que tu voudrais, ou
plutt tant que tu pourrais; car il faudrait te hter, la caverne ne
restant ouverte que le temps des douze coups. Au douzime, nouveau
tournement de la pierre, et....

--Et, acheva Jacques en riant, celui qui serait entr et ne se
presserait pas de sortir, resterait pris comme rat en ratire. Pardieu!
ce serait bien fait!

--Bien fait? Pourquoi donc, Jacques?

--Parce que trsor mal acquis ne doit point profiter.

--Des louis d'or sont toujours des louis d'or, Jacques. Suppose que tu
ailles  la roche, que tu entres, que tu prennes ta charge de pices
jaunes.... C'est long  sonner, douze coups. Tu aurais bien le temps
de ressortir avant le douzime; et alors, Jacques, alors nous serions
riches.

--Riches de l'or des fes et du diable! non! Que nous gardions la
sant et le courage, et chez nous entrera l'argent du travail, qui est
l'argent du bon Dieu. Fi des autres trsors!

--Oui, fit Jeanne, nous pouvons ainsi penser pour ce qui est de nous.
Mais pour l'enfant qui est l.... Si au lieu de notre pauvret il avait
la richesse?

--Tu sais le dicton, femme: la richesse ne fait pas toujours le bonheur.

--Pas toujours, mais souvent, repartit Jeanne.

--Allons, allons! fit Jacques, je ne sais qui t'a mis cette ide en
tte, mais tout a n'est que fadaises et mensonges. La grosse roche ne
tourne point; il n'y a derrire ni caverne ni trsor. C'est pourquoi
songe  autre chose. C'est dit, n'est-ce pas, Jeanne? tu n'en parleras
plus.

--Je n'en parlerai plus.


II

Elle n'en parla plus, en effet; mais elle y songeait toujours, non pas
pour elle, mais pour l'enfant. Riche, son petit Andr! Cette pense ne
quittait plus son esprit, ne laissait plus de repos  son coeur. Il en
fut ainsi pendant quatre  cinq longs mois, durant lesquels, maintes
fois, sans en rien dire  Jacques,  personne, elle alla de jour  la
grosse roche du mont des Coudres, afin d'en connatre bien le chemin
quand elle irait de nuit.

Un soir, fatigu comme  l'ordinaire par le rude labeur de la journe,
Jacques avait gagn sa couche presque aussitt aprs le repas; et, comme
 l'ordinaire, il s'tait endormi du plus lourd sommeil. Vers le milieu
de la nuit, cependant, se rveillant  demi, il s'aperoit que Jeanne
n'est pas auprs de lui. Sans doute, pense-t-il, elle assiste l'enfant.
Il appelle. Point de rponse. Nul bruit. Il allume la lampe. Quoi!
l'enfant n'est pas dans son berceau! Qu'est-il arriv? O est-elle? Il
se lve, met ses habits. Quoi! la porte est entre-baille. Jeanne est
sortie, emportant l'enfant. Il appelle au dehors: mme silence. O la
chercher? A qui l'aller demander quand tout dort? L'horloge sonne deux
heures. Rien encore.... Deux heures et demie. Il n'y tient plus. Il va
courir devant lui, la cherchant. Il la trouvera bien!... mais alors il
croit distinguer un pas lent, tranant, qui vient par le chemin couvert
d'ombre. Il attend. Le pas approche. Jacques va prendre la lampe, et, du
seuil o il se tient: Est-ce toi, Jeanne? Pas de rponse. C'est elle
cependant, mais dans quel tat! La face blme, dchire, meurtrie, les
cheveux dfaits. Tenant  deux mains, relev devant elle, son tablier,
qui parait lourd, elle marche en trbuchant. Jacques recule pour qu'elle
entre. Mais Jeanne, tombant  genoux sur la pierre du seuil: Tue-moi,
Jacques; tue-moi, je viens de perdre notre enfant.

--Perdre notre enfant! rpte Jacques; que dis-tu?

--Oui, j'ai voulu l'enrichir, et je l'ai perdu.

--Qu'est-ce qu'elle dit donc? fait Jacques; elle est folle, mon Dieu!

--coute. Je m'tais dit: La nuit du jeudi saint--la nuit
d'aujourd'hui--j'irai l-haut,  la pierre qui tourne, chercher la
richesse pour l'enfant. Tu dormais. Je me suis leve doucement, j'allais
sortir seule, quand l'enfant s'est mis  pleurer. Pour l'empcher de te
rveiller, car tu m'aurais retenue, je l'ai pris, je lui ai donn le
sein, et je suis partie. Au premier coup de minuit, la pierre a tourn.
Alors j'ai vu, dans la caverne toute brillante, les tas de louis d'or.
Je suis entre. Pour remplir mon tablier, l'enfant me gnait. Je l'ai
pos sur un tas d'or. Il me souriait pendant que, vite, vite, je prenais
pour lui la richesse. Me relevant, j'ai voulu porter au dehors ce que
j'avais ramass. Les coups sonnaient encore. Je courais, je courais....
Hlas! je n'ai pas assez couru! En me retournant pour aller reprendre
l'enfant, j'ai vu la pierre qui se replaait; le douzime coup avait
sonn, la caverne s'tait referme....

--Referme sur l'enfant! fit Jacques les poings levs; oh! malheureuse
femme!

Alors la pauvre Jeanne, toujours agenouille: J'ai appel, j'ai
suppli, j'ai frapp la roche de mes mains, de mon front: rien n'a fait.
Je ne mens point, ajouta-t-elle, comme si elle et rendu l'me; regarde,
voil l'or que j'avais pris. Et, Jeanne lchant les coins de son
tablier, des flots de louis couvrirent le plancher.

L'or! cria le mari, c'est de l'or que tu m'apportes! Ah! oui, je
comprends; tu as pens que peut-tre en voyant cette richesse j'aurais
moins de regret, moins de colre. Non! non! au contraire. L'enfant!
rends-moi l'enfant! Et, prenant au coin de la chemine le gros balai de
bouleau: Ramasse qui voudra l'or de Satan! dit encore Jacques, qui,
balayant, balayant, fit voler au dehors jusqu' la dernire pice. Puis,
repoussant du pied la malheureuse, qui tait tendue sur le seuil, comme
morte: Reoive qui voudra la maudite qui a perdu mon enfant! Je ne la
recevrai, moi, que quand elle rapportera l'enfant.

Et rudement il referma la porte sur elle.


III

Au lever du jour, cependant, comme il avait pleur tout le reste de la
nuit, et comme dans les pleurs il avait retrouv la raison, que d'abord
la vive douleur lui avait fait perdre: J'ai t trop dur, se dit-il: en
vrit, c'est par amour pour l'enfant qu'elle a caus ce malheur.

Alors il ouvrit, pour savoir ce qu'elle tait devenue. Il ne la trouva
ni sur le seuil, ni dans le village, ni aux environs. Nul ne savait
rien. Nul ne l'avait vue passer. Longtemps, des jours, des semaines, des
mois, il chercha. Point de Jeanne. Elle se sera jete dans la rivire,
pensa-t-il.

Et il prit le deuil de la mre avec celui de l'enfant.

Quand les gens du pays surent ce qui s'tait pass, combien se promirent
d'aller, la prochaine nuit du jeudi saint, chercher la richesse au mont
des Coudres!

Jacques, lui, rsolut de passer en oraison cette mme nuit o il avait
perdu tout ce qu'il aimait. Ds le soir donc, agenouill devant le
berceau vide, baisant une petite croix d'argent que Jeanne avait coutume
de porter, il s'tait mis en prire.

Or, pendant que seul il priait ainsi, vers minuit, au versant du mont
des Coudres montait toute une foule bruyante: hommes et femmes, jeunes
et vieux, portant des sacs, des paniers, des seaux, qu'ils s'apprtaient
 remplir au trsor de la caverne.

Pour tous quelle surprise de trouver l, venue avant eux, Jeanne, que
tous avaient crue morte!

Tu n'es donc pas morte, Jeanne?

--Non, mais mon heure est proche.

--D'o viens-tu donc?

--Maudite par Jacques, maudite par moi-mme, je m'en tais alle au
loin, pour n'tre pas retrouve. J'ai pass l-bas toute une anne,
pleurant, priant, disant dans mes prires: Seigneur, ayez mon me; mais
permettez que mon corps soit avec le corps de mon enfant! Et je suis
revenue ici, en cette mme nuit o le malheur m'est arriv. Au premier
coup de minuit, quand la caverne s'ouvrira, j'entrerai, et je laisserai
sonner les douze coups sans sortir. Ainsi j'aurai la mme fin que
l'enfant. Par ma mort je serai punie de sa mort. Que le Seigneur ait mon
me!

Comme elle achevait de parler, le premier coup sonna: la caverne
s'ouvrit, brillante et pleine d'or. Tous ceux qui taient l
s'lancrent. Mais seule Jeanne put entrer; car devant la pierre un
bel ange blanc avait paru, qui, tendant une verge de feu, barrait aux
autres le chemin.

Jeanne donc est entre. Tranquillement joyeuse de la mort qu'elle va
chercher, elle a rpt en entrant: Que le Seigneur ait mon me! Mais
tout  coup qu'aperoit-elle?... Sur le mme tas d'or o elle l'avait
pos, l'enfant qui, rose, frais, souriant, tend vers elle ses petits
bras.

Dieu sait si alors elle songe encore  mourir! Dieu sait avec quelle
hte elle reprend et emporte son trsor d'amour! Dieu sait comme elle
est loin dj sur le versant du mont des Coudres, quand, au douzime
coup, la caverne se referme!

Et pendant qu'elle s'loigne, l'ange dit  la foule bahie, due:
Toutes ces choses n'taient qu'une preuve que le Seigneur avait
permise. Plus rien ne se fera de ce qui vient de se faire. Puis l'ange
disparat....

Jacques, toujours en prire, entend que l'on frappe de grands coups 
la porte, il entend que l'on crie: Ouvre, Jacques, ouvre! je rapporte
l'enfant! Il a reconnu la voix de Jeanne, il court, il les voit....
Comment dire la joie et les douces larmes!... Avec la vraie richesse, le
vrai bonheur rentrait dans la pauvre petite maison....

Depuis, la grosse roche du mont des Coudres a toujours t appele la
_Pierre qui tourne_, mais plus jamais elle n'a tourn.




LE GENTILHOMME VERRIER


Au temps jadis, et dans le fond d'une province de France, vivait une
famille de noble origine, compose de la mre, qui tait veuve, de deux
fils et d'une jeune fille.

Or l'an des deux fils,  qui la mort du pre avait donn le titre
de chef de famille, n'tait rien moins qu'une sorte d'cervel; aussi
imprvoyant qu'avide de plaisirs, il sut en peu de temps rduire 
nant, non seulement la fortune paternelle qui, selon l'ancienne
coutume, lui revenait presque entire, mais encore le douaire que la
faible et bonne mre n'hsita pas  sacrifier pour payer les dettes
follement contractes par ce mauvais garnement.

Quand il eut insoucieusement rduit  la misre cette famille dont il
aurait d tre le digne soutien, notre prodigue, effray  l'aspect de
la misre, ne vit rien de mieux que de disparatre un beau matin sans
dire o il allait.

Le voil parti. On n'entend plus parler de lui. Il a sans doute trouv
asile et subsistance. Mais que feront les autres, ceux qu'il a laisss
sans ressources?

Le fils cadet a quinze ans; la soeur en a treize; la mre est encore
valide: ils travailleront, direz-vous. Mais vous oubliez, ou peut-tre
vous ne savez pas qu'en ce temps-l le travail tait chose considre
comme dshonorante pour les gens de sang noble. Tout gentilhomme qui
prenait des terres en louage, qui ouvrait boutique, ou qui mettait,
moyennant salaire, le pied dans un atelier, devenait, aux yeux du monde
o il tait n, une sorte de crature dgrade, abjecte, un roturier
enfin, et c'tait tout dire.

Le gentilhomme pouvait tre militaire, magistrat ou prtre. Mais, mme
pour vivre, il lui tait interdit de travailler de ses mains. Et, Dieu
le sait, la force du prjug tait alors si grande, que les exemples de
_drogeance_ taient extrmement rares.

Sans doute, si notre jeune cadet n'avait d penser qu' lui, il se ft
aisment tir d'affaire: car il lui et suffi de rejoindre la premire
compagnie d'hommes d'armes, o son nom l'et fait bien recevoir. Mais
force lui et t de quitter sa mre et sa soeur, auxquelles alors il
n'aurait aucunement pu venir en aide. Il n'osa pas y songer.

Or il se trouvait qu'une exception, une seule, tait faite  la
loi gnrale: une ordonnance royale, inspire, soit par une juste
apprciation des services marquants que rendait cette meurtrire
industrie, soit par le dsir d'ouvrir un moyen particulier d'existence
aux nobles sans fortune, une ordonnance royale avait dcid que la
pratique de l'tat de verrier, loin d'entraner la dchance des titres
de noblesse, ne ferait, en quelque sorte, que les consacrer. Les
gentilshommes verriers sont d'ailleurs clbres dans l'histoire.

Notre pauvre fils de famille emmne donc sa mre et sa soeur dans un
pays o tait une verrerie, se prsente, est agr comme simple apprenti
d'abord, et le peu qu'il gagne permet d'attendre sans trop de privations
l'poque o il aura le titre et le salaire d'ouvrier. Cette poque
venue, il est cit comme un des plus habiles, des plus courageux
travailleurs de l'atelier; et la petite famille retrouve une heureuse et
paisible aisance.

Mais le mtier est rude; et le brave garon qui l'avait choisi pour
l'amour de sa mre et de sa soeur n'tait pas d'une nature fort robuste.
Du jour o il dut chaque matin prendre place, pendant plusieurs heures,
devant la bouche ardente du fourneau, au lieu de n'y venir que pour
suppler d'aventure l'ouvrier auquel on l'avait donn pour aide, sa
sant s'altra. Et la mre s'en apercevant:

Cette profession te tuera, disait-elle alarme; il faut la quitter.

--Mais alors comment vivrons-nous? rpliquait le brave enfant.

--A la garde de Dieu! soupirait la mre.

--Eh bien! nous verrons, mre; nous verrons.

Et toujours le gentilhomme verrier retournait  ce fourneau, qui lui
brlait le sang, qui lui desschait les poumons.

Mais un matin il lui fut impossible de descendre du lit, o il s'tait
couch, extnu, la veille; et le mdecin qui lui donna des soins
pendant les deux mois que dura sa grave maladie, dclara que, s'il
retournait  la verrerie, une rechute prochaine l'emporterait
invitablement.

C'est bien! fit alors le jeune homme; je n'y retournerai pas.

La mre l'embrassa pour cette bonne rsolution. Et toutefois elle
pouvait se dire: Comment vivrons-nous?

Le jour mme o il remit pour la premire fois le pied dehors, sa mre,
qui le regardait de la fentre, le vit entrer dans une maison voisine,
qui tait celle d'un tisserand. Puis il revint auprs de sa mre, et lui
dit: Je ne peux plus tre verrier, je serai tisserand.

Et la mre de s'crier: O mon enfant, y penses-tu? Car elle n'avait
pas encore secou les prjugs de sa caste.

Il faut vivre, mre.

--Mais, mon fils!...

--Ce sera droger, je le sais; mais j'ai appris  une rude cole que
tout travail doit tre galement noble, qui fait qu'on ne doit qu' soi
le pain de chaque jour. Le titre d'honorable artisan vaut bien, aprs
tout, celui de noble mendiant.

Sa mre l'embrassa de nouveau, les yeux mouills.

Et le jeune homme devint bientt un habile faiseur de toile, comme il
tait devenu un excellent souffleur de verre; et sa famille fut encore
prserve de la misre.

Il perdit, en effet, sa qualit nobiliaire; car ses compagnons, les
gentilshommes verriers, furent les premiers  constater et  dnoncer
l'acte de drogeance qu'il avait commis. Mais il les laissa dire et
faire; et, tout en poussant sa navette, il ne tarda pas  acqurir dans
le pays aisance et considration. Devenu roturier, il maria sa soeur
avec un honnte roturier, qui la rendit heureuse. Puis il pousa, lui
aussi, une honnte roturire; et il trouvait le bonheur  voir crotre
et prosprer, sous les yeux de leur grand'mre, qui coulait prs de
lui une tranquille vieillesse, toute une frache niche de marmots
tapageurs.

On n'avait plus jamais entendu parler du fils an. On le croyait mort.
La mre l'avait pleur.

Voil qu'un jour, un beau jour d't, la femme du tisserand venait de
poser, sur la nappe blanche d'une table dresse  niveau de la fentre
ouverte, un vaste plat de terre, o un magnifique carr de mouton fumait
sur un lit de choux odorants.

En ce moment se trouvait de passage dans la rue certain soudard  la
casaque fripe, au feutre gras, au plumet dcolor, aux bottes quelque
peu avachies, dont le talon oblique se hrissait de longs perons
rouills. (Il est bon de vous dire qu' l'poque o cette histoire se
passait, les armes n'avaient aucun caractre rgulier. Lorsque la
guerre pour laquelle on les avait rassembls tait finie, les soldats
sans ouvrage devenaient le plus souvent des espces de vagabonds,
demandant  l'aventure le vivre, le gte... et le reste.)

Or l'homme d'pe, lorgnant l'apptissante victuaille:

Corbleu! fit-il comme se parlant  lui-mme, mais de faon  tre bien
entendu, si les morts ne se rveillent pas  ce parfum, c'est qu'ils ont
le sommeil terriblement dur.

--Eh! seigneur cavalier, repartit franchement la femme avec un
bon sourire,--car elle avait compris, et elle tait d'humeur
gnreuse,--nous n'aurions que faire des morts  notre table, mais elle
est assez grande pour qu'un vivant de plus y puisse tenir sans nous
gner.

--Bien dit, ma commre! fit le militaire en s'approchant sensiblement de
la fentre; mais le vivant pourrait craindre de paratre indiscret.

--Il aurait tort. Entrez donc, seigneur cavalier, entrez donc.

Ce dialogue avait lieu avec accompagnement du clic-clac du mtier qui
bruissait dans la maison. Comme l'affam, tout en se dirigeant vers
le seuil, semblait encore hsiter, sans doute pour se donner une
contenance: Eh! Jean! appela la femme, viens donc ici m'aider  faire
comprendre au seigneur militaire que nous serons aises de l'avoir pour
convive.

Le tisserand vint, sa navette  la main, les manches retrousses, le
buste ceint du tablier de travail. Mais  peine eut-il jet un coup
d'oeil sur l'tranger: Eh! s'cria-t-il, avec un vritable transport de
joie, c'est Hector! c'est mon frre! Venez vite, mre, htez-vous! c'est
lui, il n'est pas mort! le voil!

Et, les bras tendus, il courut vers la porte pour tre plus tt dans les
bras de son frre. Mais quelle fut sa surprise de trouver devant lui le
soldat qui, se redressant firement dans son harnois dguenill, lui dit
du ton le plus ironiquement ddaigneux: Moi, votre frre! moi, le frre
d'un tisserand, d'un roturier! Ah! bonhomme, vous voulez rire! Je ne
vous connais pas. Il se peut qu'autrefois vous ayez port le mme nom
que moi; mais ce nom, qu'en avez-vous fait?...

Certes, le tisserand tait homme  savoir rpondre; mais, comme un
saisissement fort explicable le rendait muet, une voix parla au lieu de
la sienne: celle de sa mre, qui tait venue sur le seuil.

Vous avez raison, seigneur cavalier, dit-elle. Jean le tisserand s'est
tromp quand il a cru reconnatre en vous un frre qu'il n'a pas vu
depuis longtemps. Je vous en demande pardon; car, en vrit, il ne
saurait y avoir rien d'honorable pour vous  tre celui qu'il a nomm.
Celui-l, voyez-vous, tait un mauvais coeur, un goste, qui, aprs
avoir honteusement dissip le riche patrimoine dont il devait compte 
sa famille, n'a plus song, la ruine venue, qu' se mettre lui seul 
l'abri du besoin. Quand, pour le bonheur des siens, il a t parti,
son frre s'est dit qu'un nom aussi indignement port ne pouvait plus
convenir  un honnte homme: et il l'a quitt pour en prendre un qu'il
a su faire noble et garder sans tache. Jean le tisserand s'est tromp;
excusez-le, excusez-nous, seigneur cavalier. Celui pour qui il vous
a pris est mort, bien mort: nous le savons maintenant. Suivez
tranquillement votre chemin, monsieur le gentilhomme: c'est ici une
pauvre maison roturire, o personne ne vous connat.

Et comme si rien d'trange ne se ft pass, la mre referma la porte
en ajoutant: Laissons cet homme. Puis elle alla s'asseoir  sa place
accoutume devant la table, et elle dit: Mangeons.

Mais, au lieu de venir auprs d'elle, le tisserand, qui avait cout, et
qui n'avait pas entendu l'homme s'loigner, alla doucement rouvrir la
porte. Le militaire tait agenouill, tte nue, sur le seuil; deux
ruisseaux de larmes inondaient ses joues hves.

Jean, dit-il humblement, veux-tu m'apprendre ton tat?

--Ah! s'cria la mre, j'ai retrouv mon fils!

Et elle courut relever l'homme qui pleurait...

L'anne d'ensuite, il y avait dans le pays un habile et laborieux
tisserand de plus. Et si, d'aventure, il arrivait qu'on lui demandt
s'il regrettait d'avoir fini par le travail:

Plt  Dieu, rpondait-il, que j'eusse commenc par l!




UNE MOUCHE NOIRE


C'tait un dimanche d't, l'aprs-midi,  la campagne. Il y avait
nombreuse socit causant sous les marronniers.

Une dame, assise  ct de moi, se levant tout  coup d'un air effray:

Voyez donc, me dit-elle, cette grosse vilaine mouche noire qui ne fait
qu'aller et venir autour de moi; elle veut me piquer! Chassez-la, je
vous prie.

--Rassurez-vous, Madame, dit un vieux monsieur qui avait regard
l'insecte de prs, ce n'est pas  vous qu'en veut la brave petite bte.

--Brave petite bte! rpta la dame, tout tonne de cette qualification
sympathique.

--Eh! oui, fit le vieux monsieur; car j'ai l'honneur de vous prsenter,
en la personne de cette vilaine petite mouche noire, une excellente,
une laborieuse mre de famille essentiellement occupe de rtablissement
d'un de ses enfants. Reculez un peu votre chaise, asseyez-vous et
observez. Je crois que vous ne regretterez pas le temps consacr  cette
observation.

--Il n'y a rien  craindre, au moins?

--Rien du tout, je vous jure.

Sur ces mots, la mouche noire devint l'objet de l'attention simultane
de huit ou dix couples d'yeux qui ne perdaient pas un seul de ses
mouvements.

Et voici ce que virent ces yeux:

La mouche, un insecte au corselet noir velu, portant quatre ailes de
gaze sombre rticule, et un long abdomen en poire tach de roux, la
mouche, mordant  mme dans un petit tertre sablonneux, prenait avec ses
mandibules une petite boulette de terre, dont elle allait se dbarrasser
 quelque distance, puis elle revenait  la charge, et de nouveau
transportait au loin les matriaux arrachs du sol  l'aide de ses
mchoires.

Il tait vident que l'animal avait pour but le creusement d'un petit
souterrain.... Et Dieu sait avec quelle fivreuse activit l'opration
tait conduite!

Voyage sur voyage: en moins de dix minutes, le petit tunnel tait assez
avanc pour que l'ouvrire s'y pt enfoncer d'au moins deux fois la
longueur de son corps, qui cependant ne devait pas mesurer moins
de trois centimtres. Arrive  ce point du travail, elle entra et
ressortit deux ou trois fois sans rien rapporter: on et dit alors
qu'elle essayait si la circulation tait commode  l'intrieur du
souterrain. Puis elle chercha dans le sable des environs un petit
caillou de la grosseur d'une graine de chnevis, qu'elle prit et vint
placer  l'entre, puis un second, un troisime... et ainsi de suite,
jusqu' ce que le trou ft compltement dissimul sous cet entassement
rocailleux.

Cela fait, elle prit son vol et disparut.

Voil qui est achev sans doute, dit un des spectateurs.

--Oh! non pas, fit le vieux monsieur; attendez....

Nous n'attendmes pas longtemps.

La grosse mouche revint, moiti volant, moiti marchant, portant
ou plutt tranant une chenille verte, qu'elle dposa  quelques
centimtres de l'entre close.

Le vieux monsieur nous fit remarquer que cette chenille, quoique frache
et dodue, ce qui indiquait qu'elle devait tre bien vivante, semblait
engourdie, car elle gisait tendue l comme un bloc inerte. Elle est,
nous dit-il, dans un tat analogue  celui d'une personne _thrise_:
vie parfaite, mais complte insensibilit.

Il la toucha, la piqua du bout d'un brin de paille, sans que le moindre
frmissement se manifestt dans la masse charnue de la malheureuse
larve.

La cause de ce singulier effet? demanda l'un de nous.

--La mouche l'a pique, et, soit qu'elle ait su trouver pour la blesser
un nerf dont la lsion produit l'insensibilit de tout l'organisme,
soit qu'elle ait fait couler dans la plaie une gouttelette de liqueur
stupfiante, cette chenille est littralement en lthargie.

--Mais dans quel but?

--Patience, regardez.

La mouche noire tait tout occupe  tirer de ct, un  un, les petits
blocs de pierre dont, un instant auparavant, elle avait ferm l'orifice
de la galerie creuse par elle. La travailleuse, ne s'octroyant aucun
rpit, eut bientt fait place nette. Puis elle revint vers la chenille,
qu'elle saisit par la tte et qu'elle eut bientt entrane dans le
souterrain, o elle disparut avec elle.

Pendant que nous attendions sa sortie:

Tout ce que vous avez vu faire, nous dit le vieux monsieur, a t fait
en vue d'un seul oeuf, que la mouche pond et fixe en ce moment sur le
corps de la chenille.

Le ver qui, dans quelques jours, natra de cet oeuf, animal carnassier
par excellence, aura besoin d'une proie vivante. Cette proie, il la
trouvera dans le corps de la chenille immobilise par la piqre de sa
mre. Il s'en nourrira pendant la premire priode de sa vie. A la suite
d'une mtamorphose, il quittera l'obscur sjour pour la vie arienne. A
cette poque-l, la mre mouche sera morte depuis longtemps. De telle
sorte qu'elle aura travaill avec l'unique vise de venir en aide aux
premiers besoins d'un enfant qu'elle ne doit pas connatre et qui ne la
connatra pas. Savez-vous rien de plus touchant parmi les hommes,
qui prtendent volontiers au privilge exclusif des sentiments
dsintresss?

--La voil! la voil!

Ces exclamations saluaient la rapparition de la mouche, qui,  peine
sortie du trou, s'tait dj remise en devoir d'entasser de nouveau 
l'entre les rochers qu'elle avait laisss aux alentours.

Par-dessus les blocs, elle repoussa soigneusement le sable  l'aide de
ses pattes, jusqu' ce que rien, dans l'aspect de ce lieu, ne pt faire
supposer qu'une cavit y avait t pratique.

Elle voltigea ensuite un instant au-dessus du tertre, comme pour
s'assurer d'en haut qu'aucun indice ne divulguait l'existence du
prcieux dpt confi par elle  ce coin de terre. Puis elle s'lana
vers le ciel, o nous l'emes bientt perdue de vue.

Pendant que nous la suivions encore du regard, le vieux monsieur tait
all prendre dans un coin du jardin une de ces petites houlettes de fer
qui servent  la transplantation, et l'ayant enfonce obliquement un peu
en avant du souterrain, il pesa sur le manche de l'instrument.

Le fer ramena au jour la chenille, au flanc de laquelle tait attache
une mignonne perle blanche allonge.

Voil l'oeuf, fit le vieux monsieur; vous voyez, je vous le disais
bien: tout ce travail pour une mouche  natre. Il n'y a qu'un oeuf,
rien qu'un.

--Remettez-le! remettez-le! crimes-nous d'une commune voix, car cette
ide nous et t pnible  tous de rduire  nant l'oeuvre qui avait
cot tant de peine  la mouche noire.

Un nouveau petit trou fut donc creus, dans lequel la chenille et l'oeuf
qu'elle portait furent glisss dlicatement, et dont on ferma rentre
avec grand soin, comme avait fait la mouche.

Et pendant toute la soire il ne fut question que de cette mre  la
fois si prvoyante, si active et si industrieuse.

Le vieux monsieur nous dit que cette mouche, d'ailleurs assez commune
dans nos pays, a reu des entomologistes le nom d'_ammophile des
sables_. Il ajouta qu'elle appartient  l'ordre des hymnoptres,  la
famille des fouisseurs et au groupe des sphgides.




COURAGE ET TMRIT


Pour arriver plus tt, afin de sauver son jeune frre qu'il venait de
voir tomber dans une mare, o il allait prir, le petit Claude s'lana
un jour de la fentre du premier tage. Grce  Dieu, il sortit sain et
sauf de cette prilleuse prouesse et ramena son frre, vivant, sur le
bord.

Comme on le flicitait de sa gnreuse action: Ah! le beau miracle! se
prit  dire jalousement Andr, son cousin. J'ai bien saut de plus haut,
moi, l'autre jour. Vous savez la grande chelle du fenil? Eh bien! je ne
m'y suis pas pris  deux fois. D'un bond: hop! Et je n'ai rien de cass,
moi, non plus.

--Tu as fait cela? demanda le pre du jaloux.

--Oui.

--Et dans quel but t'exposer si follement?

--Pour m'amuser, pour prouver que je n'ai pas peur.

--Ah! oui!

Le pre, irrit de la sotte gloriole de son fils et du mauvais sentiment
qui l'avait port  essayer de s'en faire honneur, vint droit  lui, et,
le prenant par l'oreille, il lui apprit  ne plus confondre le courage
utile et la sotte tmrit.


FIN




TABLE


La Fte du matre d'cole

La Bte au bon Dieu

La Pierre qui tourne

Le Gentilhomme verrier

Une Mouche noire

Courage et tmrit







End of the Project Gutenberg EBook of Sous les marronniers, by Eugne Muller

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUS LES MARRONNIERS ***

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are filed in directories based on their release date.  If you want to
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EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
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identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

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