Project Gutenberg's Un mois en Afrique, by Pierre-Napolon Bonaparte

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Title: Un mois en Afrique

Author: Pierre-Napolon Bonaparte

Release Date: April 3, 2004 [EBook #11769]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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UN MOIS

EN AFRIQUE

PAR

PIERRE-NAPOLON BONAPARTE

Je ne m'abaisse pas  une justification, je raconte; la vrit est
l'unique abri contre le _venticello_ de Basile.


AUX CITOYENS
DE LA CORSE ET DE L'ARDCHE.



UN MOIS EN AFRIQUE.


La France, la Rpublique, les Armes, voil les aspirations de toute ma
vie de proscrit. Mes ides, mes tudes, mes exercices avaient suivi,
ds longtemps, cette direction. En vain, depuis dix ans, je m'tais
ritrativement adress au roi Louis-Philippe,  ses ministres, aux
vieux compagnons de l'empereur; mme une place  la gamelle, mme un sac
et un mousquet en Afrique, m'avaient t refuss. Vainement, ne pouvant
pas servir mon pays, je frappai  toutes les portes, pour acqurir,
au moins, quelque exprience militaire, en attendant l'avenir. Ni la
Belgique, ni la Suisse, ni Espartero, ni Mhmet-Ali, ni le Czar, de qui
j'avais sollicit la faveur de faire une campagne au Caucase, ne purent
ou ne voulurent pas accueillir mes souhaits. A l'ge de dix-sept ans, il
est vrai, j'avais suivi en Colombie le gnral Santander, prsident de
la Rpublique de la Nouvelle-Grenade, et j'en avais obtenu la nomination
de chef d'escadron, qui m'escala depuis le grade _au titre tranger_ que
notre Gouvernement provisoire m'avait confr.

Ce fut peu de jours aprs Fvrier que, nomm chef de bataillon au
premier rgiment de la lgion trangre, je vis, bien que d'une faon
incomplte, exaucer mes voeux. J'tais en France, la Rpublique tait
proclame, et je pouvais la servir par les armes. Sans doute, la nature
exceptionnelle de mon tat militaire, et la non-abrogation de l'article
VI de la loi du 40 avril 1832, relative au bannissement de ma famille,
apportaient des restrictions pnibles  mon joyeux enthousiasme; mais
l'un de ces faits expliquait l'autre. Sans rapporter implicitement cette
loi, le gouvernement de la Rpublique ne pouvait m'admettre dans un
rgiment franais. Faire cesser dcidment notre exil, cela n'entrait
pas encore dans ses vues; je ne discuterai pas le mrite politique de
son apprciation, mais je dois loyalement reconnatre que tout esprit
de haine ou d'antipathie tait bien loin de la pense de ses honorables
membres  cet gard. Le jour o Louis Blanc m'annona ma nomination[l]
fut un des plus beaux jours de ma vie; j'allai le remercier avec
effusion, ainsi que ses collgues, et quels qu'ils soient maintenant,
membres de l'Assemble Nationale, simples citoyens, proscrits, hlas! ou
captifs, ils ont en moi un coeur ami et reconnaissant.

[Note 1: Voyez sa lettre aux Pices justificatives.]

Bien avant la rvolution, j'avais eu l'honneur de connatre
particulirement Marrast, Crmieux, et Lamartine, dont la famille est
allie de celle de ma mre. Pouvais-je douter de l'amiti de Crmieux,
dont la voix loquente et gnreuse s'tait leve si souvent en faveur
des proscrits de mon nom? Flocon et Arago m'avaient accueilli avec une
bienveillance toute fraternelle. Ledru-Rollin m'a exprim cordialement,
en termes flatteurs, le regret de n'avoir pu me faire entrer au service
d'une manire plus complte. Et si des considrations trangres  ma
personne ne les avaient arrts, il est certain que le Gouvernement
provisoire ou la Commission excutive n'et pas tard  naturaliser mon
grade.

Je sais que des adversaires de ma famille, ou personnels, ont parl de
la loi du 14 avril 1832, dont la prescription principale est qu'on ne
peut obtenir d'emploi dans l'arme, si on n'a satisfait  la loi de
recrutement, ou si on ne sort pas d'une cole militaire. Mais, de bonne
foi, cette thse tait-elle soutenable  mon sujet? Comment aurais-je pu
remplir les conditions de la loi, si j'tais dans l'exil? Sans doute,
et  part la priode d'omnipotence dictatoriale, o le Gouvernement
provisoire concentrait dans ses mains tous les pouvoirs, un dcret de
l'Assemble et t rigoureusement ncessaire. Mais si, dans un moment
opportun, le gouvernement, quel qu'il ft, l'avait propos, peut-on
supposer que les reprsentants du grand peuple qui, en rappelant les
proscrits, a plac l'un d'eux  sa tte, ne l'eussent pas rendu?
Supposons que la Lgion trangre n'existt pas, la consquence de
la stricte application des lois qui rgissent l'arme aurait t de
m'interdire absolument le service militaire, ft-ce comme simple soldat.
En effet, pas plus comme simple soldat que comme chef de bataillon, je
n'eusse pu tre admis, car l'article 1re de l'ordonnance du 28 avril
1832, explicative de la loi du 21 mars, porte qu'on n'est pas reu 
contracter un engagement, si on est g de plus de trente ans. Or, en
Fvrier 1848, j'en avais trente-deux. Si je puis m'exprimer ainsi,
c'est, aprs un long exil, qu'on me permette de le dire, une nouvelle
proscription dans l'tat; car comment appeler autrement une disposition
qui vous dfend sans retour, dans votre patrie, la carrire  laquelle
vous vous tiez exclusivement vou, ou qui ne vous permet de la suivre
que dans des conditions anormales et intolrables?[2]

[Note 2: Voyez, pour le mode d'admission aux emplois des officiers
au titre tranger, et pour les conditions de leur tat militaire, le
chapitre VI du titre IX de l'ordonnance du 16 mars 1838, et, aux pices
justificatives, le discours que j'ai prononc  la sance de l'Assemble
lgislative, le 22 dcembre 1849.]

Qu'on ne m'accuse pas de prsomption, parce que j'ai suppos qu'une
auguste assemble aurait pu tre appele  se prononcer sur un intrt
individuel et aussi secondaire. Non, car non-seulement il est de
l'essence des institutions dmocratiques que les grands pouvoirs de
l'tat ne ddaignent pas les rclamations des plus humbles citoyens,
mais les prcdents parlementaires n'auraient pas manqu dans l'espce.

Sous la monarchie de Juillet, les fils de l'immortel marchal Ney
passrent ainsi, avec leurs grades, des rangs trangers dans ceux dont
leur pre avait t un des plus glorieux luminaires. Les services des
parents sont entrs plus d'une fois en ligne de compte, et pour ne citer
qu'une circonstance rcente, n'avons-nous pas,  la Constituante
de 1848, vot par acclamation, et comme rcompense nationale, la
nomination, en dehors des rgles ordinaires, du jeune fils de l'illustre
gnral Ngrier, qu'un plomb fratricide enleva si cruellement aux
travaux lgislatifs et  l'arme?

Quoi qu'il en soit, nomm, au titre tranger, par le Gouvernement
provisoire, je me prparais  rejoindre mon rgiment, lorsque un grand
nombre de Corses rsidant  Paris m'offrirent la candidature de notre
dpartement  l'Assemble Nationale. La vivacit des sympathies de nos
braves insulaires pour ma famille, leur culte enthousiaste pour la
mmoire de l'empereur, rendaient probable ma nomination. Devant l'espoir
fond d'tre au nombre des lus du Peuple, appels  constituer
dfinitivement la Rpublique, on comprendra que le service d'Afrique, en
temps de paix, et surtout dans un corps tranger, dut me paratre
une condition secondaire. M. le lieutenant-colonel Charras, alors
sous-secrtaire d'tat au ministre de la guerre, voulut bien
m'autoriser  suspendre mon dpart jusqu' nouvel ordre. En effet, le
4 mai 1848, j'eus l'insigne honneur d'inaugurer avec mes collgues, en
prsence de la population parisienne, l're parlementaire de notre jeune
Rpublique, et d'apporter  cette forme de gouvernement, qui avait t
le rve de toute ma vie, la premire sanction du suffrage universel.

Le coupable attentat du 15 mai, les funbres journes de juin, vinrent
nous attrister ds les premiers travaux d'une assemble, qui fut, quoi
qu'on ait pu en dire, une des plus dignes, et qu'on me passe le mot, une
des plus honntes qui aient jamais honor le rgime reprsentatif. Le
23 juin, pendant la sance, Lamartine quitta l'Assemble, pour faire
enlever une redoutable barricade qu'on avait tablie au-del du canal
Saint-Martin, dans la rue du Faubourg-du-Temple. Il me permit de le
suivre, et comme je n'aurais pas eu le temps d'aller chercher mon
cheval, ou de le faire venir, il m'offrit un des deux qui l'attendaient
 la porte du palais lgislatif. En compagnie du ministre des finances,
et de notre collgue Treveneuc, des Ctes-du-Nord, nous longemes les
boulevards, o quelques rares piquets de gardes nationaux taient sous
les armes. Au-del de la porte Saint-Martin, nous fmes entours d'une
foule de citoyens appartenant  la classe ouvrire, et dont la plupart,
j'en ai la conviction, taient le lendemain derrire les barricades.
L'accueil qu'ils nous firent, les poignes de main cordiales qu'ils nous
donnrent, leurs propos vifs et patriotiques, m'ont douloureusement
prouv une fois de plus que les meilleurs instincts peuvent tre gars,
et que la guerre civile est le plus horrible des flaux.

Les projectiles des insurgs arrivaient jusque sur le boulevard.
Lamartine tourna rsolument  gauche, et nous le suivmes dans la rue du
Faubourg-du-Temple, sous le feu de la barricade et des maisons occupes
par nos adversaires. Arrivs sur les quais, nous vmes un dtachement de
gardes mobiles et quelques compagnies d'infanterie repousss avec perte
jusqu' la rue Bichat. Ce fut l, prs du pont, que le cheval que
je montais fut atteint d'une balle,  quelques pas de Lamartine,
circonstance qui parut fixer favorablement l'attention de ce grand et
courageux citoyen. Et certes, si le soir mme il n'avait rsign ses
pouvoirs, j'ai tout lieu de croire qu'il n'en aurait pas fallu davantage
pour le porter  provoquer une dcision touchant mon assimilation aux
officiers qui servent _au titre franais_.

Lamartine est un grand caractre; je n'en veux pour preuve que les
belles paroles que j'ai recueillies de sa bouche, le jour o nous
nommmes la Commission excutive. Si je voulais me sparer de
Ledru-Rollin, nous dit-il, j'aurais deux cent mille hommes derrire moi;
_mais je craint la raction et la guerre civile._ Quoi qu'il en soit,
n'est-il pas profondment triste, aprs tant de vicissitudes, que ce que
j'eusse obtenu de Lamartine, ou peut-tre mme du gnral Cavaignac,
m'ait t dni, malgr bien des promesses antrieures, par mon propre
cousin, sous prtexte d'une opposition sincre et modre, que je
n'aurais pu cesser sans abjurer ma religion politique, et abdiquer toute
dignit et toute indpendance?

Mais procdons par ordre.

A le Commission excutive succda le gnral Cavaignac. Le dcret du 11
octobre 1848 abrogea formellement, en ce qui touchait ma famille, la loi
du 10 avril 1832, qui, confondant les proscripteurs et les proscrits,
avait banni la branche ane des Bourbons, et maintenu, moins la
sanction pnale, l'exil dont ils nous avaient frapps, par la loi du
12 janvier 1816. La candidature de Louis-Napolon fut produite, et une
immense acclamation rpondit qu'il tait rest dans le coeur du peuple
le souvenir de l'homme qui avait port  son plus haut degr le
sentiment de notre nationalit. Le dix dcembre, comme je le dis alors,
est la dernire page de l'histoire de l'empereur, et pour l'crire, prs
de six millions de Franais ont dchir les traits de 1815, et proclam
que la sainte-alliance nous doit une revanche de Waterloo.

Malgr les efforts des rpublicains et de quelques hommes bien
intentionns qui tentrent d'arriver  la seule conciliation
vritablement utile et durable, celle des deux grands pouvoirs de
la Rpublique, la Constituante, battue en brche par le nouveau
gouvernement, vit adopter la motion Rateau, modifie, il est vrai, par
Lanjuinais, et fixer  un court dlai sa dissolution. Durant cette
session d'une anne, j'ose le dire, un grand nombre de mes collgues
d'opinions diverses m'avaient accord quelque sympathie, et si jamais
j'ai pu esprer avec raison la rgularisation de mon tat militaire,
c'est bien ds l'avnement de Louis-Napolon  la prsidence jusqu'
l'installation de la Lgislative. A part les dispositions bienveillantes
dont je viens de parler, l'amiti de mon cousin, nos relations qui
dataient de loin, les promesses qu'il m'avait faites, tout m'autorisait
 penser que l'opportunit ne serait pas perdue. Je dois aussi ajouter
la confiance que j'avais lieu de placer,  cet gard, dans le chef
du cabinet, M. Odilon Barrot, qui plus d'une fois avait blm les
administrations prcdentes de ne m'avoir pas fait admettre dans
un rgiment franais. Bref, un mcontentement injuste de mes votes
consciencieux, et consquents avec la voie que j'avais suivie avant mme
que Louis-Napolon ft reprsentant du peuple, des influences exclusives
et que je ne signalerai pas davantage[3]; enfin, des menes qui se
rsument dans le vieil adage: _divide et impera_, m'enlevrent le
modeste succs que j'ambitionnais comme ma part, pour ainsi dire, dans
le grand triomphe du dix dcembre.

[Note 3: Il m'est permis de croire que le prsident de la
Rpublique, laiss  lui-mme, m'aurait appuy. Peu de jours avant son
lection, je causais avec lui, lorsqu'il m'exprima l'intention de me
donner le commandement d'un corps. Je lui fis sentir les difficults
qu'il rencontrerait chez des hommes toujours prts  crier au privilge,
et dans les susceptibilits de quelques-uns des honorables officiers qui
sigeaient  l'Assemble. Il me rpondit: Si le peuple me nomme, il
approuvera ce que je ferai pour ma famille qui a tant souffert.]

L'indiffrence du ministre, qui, dans ce cas, tait de l'hostilit,
l'intention de me sacrifier par le silence, taient flagrantes. Au fond,
je dsesprais de russir; deux fois dj j'avais donn ma dmission;
elle avait t refuse avec insistance par le prsident et par le
ministre de la guerre. Je rsolus de tenter un dernier effort. Il y
avait trop longtemps que je poursuivais mon but, il tait trop prs, j'y
tenais trop, pour me dcourager compltement. Quoique  regret, j'tais
dcid  me retirer de la carrire, plutt que de servir au titre
tranger. Je dsirais surtout vivement obtenir la naturalisation de
mon grade de la Constituante. Au moment de nous sparer, j'aurais t
heureux que l'accs de nos rangs me ft ouvert par les collgues qui
avaient bris la loi de mon exil. Il me semblait qu'une dcision
favorable et t comme une accolade fraternelle, et qu'aucun effort ne
m'aurait cot pour la justifier.

Sous l'empire de ces penses, je rsolus de prsenter une ptition 
l'Assemble. Elle fut dpose le 17 mars 1849. M. Armand Marrast, notre
prsident, voulut bien la renvoyer immdiatement au comit de la guerre.
Elle y fut examine; le ministre de la guerre s'abstint d'y paratre;
deux membres, amis de mon cousin, ne vinrent pas, et cependant j'obtins
quatorze voix sur vingt-huit. Que ceux de mes honorables collgues qui
se prononcrent en ma faveur me permettent de leur exprimer ma profonde
reconnaissance. J'en dois surtout au brave et vnrable gnral Laidet,
 MM. Avond et de Barbanois, qui voulurent bien plaider ma cause avec
une vritable et chaleureuse fraternit. Quant  ceux qui crurent devoir
repousser ma requte, s'il en est parmi eux pour qui mon nom ait t un
motif de dfiance, qu'ils me permettent, aujourd'hui que mon pe a t
brise, de leur dire avec dsintressement qu'ils se sont tromps; dans
aucun cas, la Rpublique n'aurait eu un soldat plus fidle, comme elle
l'aura encore, si elle tait attaque, bien que ce ne puisse plus tre
dans les rangs de l'arme.

M. le gnral Lefl avait t nomm rapporteur de ma ptition, mais nos
nombreux travaux et les graves proccupations du moment empchrent de
la porter  l'ordre du jour. La Constituante fit place  la Lgislative,
et ma position militaire resta la mme. Ce moment, il faut en convenir,
a t dcisif dans ma vie, car si j'tais entr dans un rgiment
franais, au lieu de me prsenter aux nouvelles lections, j'aurais
suivi mes penchants et je me serais exclusivement consacr  la carrire
des armes. Quoi qu'il en soit, nomm dans l'Ardche et en Corse, je
revins siger  l'Assemble actuelle.

Ma position n'y tait pas facile, ni agrable. D'un ct, je voyais
une majorit compose de divers lments, tous d'origine monarchiste,
opposs par consquent  mon principe, mais soutenant, quoiqu'en
l'garant, suivant moi, le pouvoir excutif. De l'autre, une minorit,
forme aussi de nuances diverses, moins htrognes, il est vrai;
minorit rpublicaine, rvolutionnaire, rformatrice, humanitaire,
demandant de grandes entreprises, mais ayant des chefs qui considraient
Louis-Napolon comme un antagoniste, et qui eussent t contre lui,
c'est mon opinion, quoi qu'il et fait. Sans doute, je me sentais
instinctivement entran vers la Montagne; mais,  part ses antipathies
individuelles, je pensais sincrement qu'elle dpassait le but, et
qu'elle compromettait la Rpublique, notamment en se rapprochant des
hommes qui approuvaient le 15 mai et les journes de juin. Restait le
tiers-parti, et je dois l'avouer franchement ici: si la Montagne avait
parfois les entranements de mon coeur, les lans de ma raison me
rapprochaient du tiers-parti. Mais qu'est-il, o est-il, que peut-il?
sinon attendre, pour sauvegarder le principe dmocratique, en apportant,
suivant les circonstances, son faible contingent contre la raction ou
les excs. Du reste, les mmes antipathies que j'ai signales, moins
violentes, mais non moins intenses, existaient, qui peut en douter? dans
son sein.

Ces considrations, que je ne dois qu'effleurer (et c'est peut-tre
trop de hardiesse), m'inspiraient tous les jours davantage le regret
de n'avoir pu lever l'obstacle qui m'avait fait prfrer mon mandat au
service actif. En vrit, la direction donne  nos armes en Italie me
prouvait que le nouveau gouvernement pouvait ordonner des oprations
militaires auxquelles,  aucun prix, je n'eusse voulu prendre part. Mais
on parlait aussi d'expditions prochaines en Afrique, cette terre o se
sont forms tant de bons officiers. Le prsident, mes autres parents,
des amis plus ou moins clairvoyants m'engageaient fortement  faire
 mon corps _un acte de prsence_ qui facilitt, disaient-ils, la
rgularisation de ma position. On peut penser de moi ce que l'on voudra;
mais tous ceux qui connaissent un peu mes inclinations, mes habitudes et
mes antcdents, croiront sans peine qu'il n'aurait pas fallu me prier
longtemps pour me dcider  faire une campagne, sans mon inconvenante
condition d'officier au titre tranger. Bless que le gouvernement
d'un homme,  qui notre nom avait valu la premire magistrature de
la Rpublique, me marchandt tant mon paulette, je dclinai toute
proposition, et la prorogation de la Lgislative tant arrive, je
retournai dans les montagnes des Ardennes belges, o j'avais fait
un long et tranquille sjour avant la rvolution. Ce qui me navrait
surtout, c'tait de voir des gens qui avaient eu leur place au soleil de
la monarchie, tandis que nous tranions dans l'exil une vie agite ou
misrable; ce qui me navrait, dis-je, c'tait de voir ces courtisans
obtenir les plus hautes faveurs, les emplois les plus lucratifs, tandis
qu'on me refusait,  moi, de servir modestement le pays suivant mon
aptitude, chose que j'ai toujours crue franchement aussi naturelle que
juste et mrite.

Mon sjour dans mon ancienne retraite ne fut pas long: de nouvelles et
plus vives instances vinrent m'y relancer, et j'eus le tort de cder et
de revenir presque aussitt  Paris. Elles y furent encore renouveles,
et un jour mme,  Saint-Cloud, on me tmoigna tant de mcontentement
de mon hsitation que je dus croire vraiment qu'on n'attendait que cet
_acte de prsence_  mon corps pour raliser le mirage de la miraculeuse
paulette que je poursuivais depuis si longtemps. J'avais protest 
satit que je ne monterais pas une garde tant que je ne compterais
dans l'arme qu'au titre tranger; j'aurais d, pour tous ces motifs,
maintenir ma rsolution; mais ce qui enfin l'branla, ce fut la
perspective de la campagne qui se prparait dans le sud de la province
de Constantine. Il fut dcid que je serais envoy en mission temporaire
auprs du gouverneur gnral de l'Algrie, et que d'Alger j'irais
rejoindre la colonne expditionnaire aux ordres du gnral Herbillon.
Toujours mcontent de ma position exceptionnelle, j'avais, quoi qu'on
ait pu en dire, bien et dment stipul avec tout le monde, prsident,
ministres, intermdiaires officiels ou officieux, que j'allais en
Afrique pour n'y rester que le temps que je voudrais, pour en revenir
quand je le jugerais convenable, et pour n'y faire, au besoin, que
l'_acte de prsence_ qu'on paraissait croire indispensable  la
rgularisation de mon tat militaire. J'tais loin de croire qu'on
contesterait un jour ces conventions, sans lesquelles je me serais
gard d'accepter ma mission; mais si des preuves matrielles taient
ncessaires, je pourrais produire des lettres que j'crivis de Lyon, de
Marseille et de Toulon,  plusieurs de mes amis, avant de m'embarquer,
lettres dans lesquelles je leur parlais de mon retour  l'Assemble pour
le 15 novembre, au plus tard.

Le 1er octobre, jour de la reprise des travaux lgislatifs, j'assistai
 la sance, j'obtins un cong, et le lendemain, de bonne heure, je
quittai Paris par le rail-way de Tonnerre. Le 3, au soir, j'tais 
Lyon, le 4  Avignon, le 5  Marseille. Je partis presque immdiatement
pour Toulon, o j'arrivai pendant la nuit. Cette jolie ville tait dans
la consternation, le cholra dcimait les habitants, les htels avaient
t abandonns par leurs propritaires;  la _Croix de Malte_, je fus
reu par le seul domestique qui restt dans la maison. Je passai la
journe du 6  Toulon, et le 7, aprs midi, nous appareillmes pour
Alger,  bord du _Cacique_, frgate  vapeur de l'tat.

Nous arrivmes le 9 au soir. Je me rendis immdiatement chez le
gouverneur gnral,  qui je remis une lettre du prsident de la
Rpublique. Je reus de M. le gnral Charon le plus gracieux accueil;
il voulut bien me retenir  dner pour le soir mme, et le jour suivant.
Le lendemain, avec le capitaine Dubost, aide-de-camp du gouverneur, je
visitai le magnifique jardin d'essai, o, entre autres merveilles, on
voit de grands massifs d'orangers; et la jolie campagne du brave gnral
Jusuf qui, malgr ses glorieux services, n'a pu obtenir son assimilation
 nos autres gnraux.

Le soir, j'assistai  une danse de ravissantes Moresques comme on n'en
voit qu' Alger, et  une crmonie religieuse trs originale des ngres
de la ville, qui sont de vrais convulsionnaires. Je pris cong du
gouverneur, et le lendemain, au matin, je partis pour Philippeville, 
bord d'un petit pyroscaphe ctier, affect au service des dpches. Nous
ctoymes assez prs de terre les montagnes encore verdoyantes de la
Kabylie; nous relchmes  Dellys, Bougie, Djidjeli, et le lendemain, 12
octobre, nous tions  Stora. C'est une belle baie, o l'on trouve un
port sr et spacieux,  une demi-heure de marche de Philippeville. Notre
pyroscaphe fut aussitt entour de plusieurs bateaux monts par de
nombreux marins. A leur costume,  leurs acclamations sympathiques, aux
coups de fusil et de pistolet dont ils me saluaient, je reconnus de
suite nos intrpides et habiles caboteurs d'Ajaccio qui, sur de frles
embarcations non pontes, se hasardent  aborder aux ctes d'Afrique,
pour y mener la vie laborieuse qui leur permet de rapporter quelques
conomies  leurs familles. J'allai  terre avec ces rudes et chers
enfants du peuple, et je me mis en route pour Philippeville, en
compagnie du capitaine Gautier, commandant la gendarmerie de la
province. Le chemin, taill dans la montagne, suit les bords de la mer;
la vigoureuse vgtation du sol d'alentour, couvert d'pais arbustes, me
frappa par son extrme ressemblance avec la Corse. A peu prs  moiti
route, on trouve une magnifique batterie parfaitement entretenue.

A Philippeville, o je passai la journe du 12, je me prsentai chez
le commandant suprieur, M. Cartier, major du deuxime rgiment de la
Lgion trangre, et je fis la connaissance du commandant Vaillant,
frre de nos deux gnraux de ce nom, et savant naturaliste. Une
distance de vingt-deux lieues que parcourt une excellente route,
exploite quotidiennement, comme en Europe, par un service de
messageries, spare Philippeville de Constantine. Toutes les places
ayant t retenues, je louai une voiture et je partis le lendemain
de grand matin, avec l'excellent capitaine Gautier qui avait voulu
m'accompagner. Nous traversmes les nouveaux villages de Saint-Antoine
et Gastonville, ce dernier peupl de pauvres proltaires parisiens
qui sont venus chercher un meilleur sort dans la colonisation, tache
difficile pour laquelle, malgr leur courage, ils n'ont ni la force, ni
l'aptitude ncessaires. Au camp d'El-Arrouch, je fus retenu  djeuner,
de la manire la plus aimable, par MM. les officiers du 38e. Ils taient
tristes de voir la garnison dcime par le cholra qui svissait contre
elle, plus cruellement qu' Philippeville et que sur aucun autre point
de la division territoriale. Aprs avoir relay au camp de Smendou, nous
arrivmes fort tard  Constantine.

En l'absence du gnral Herbillon, parti  la tte de la colonne
expditionnaire, M. le gnral de Salles, gendre de l'illustre marchal
Vale, me reut le soir mme, avec cette parfaite et cordiale urbanit
qui le fait aimer de tous ceux qui l'approchent. Le lendemain, 14, grce
 l'obligeant empressement de M. le capitaine de Neveu, chef du bureau
arabe, tous mes prparatifs de campagne, tentes, cantines, etc., taient
termins. Je fus vivement contrari, et on le concevra sans peine dans
une telle circonstance, de n'avoir pu, malgr mes recherches, russir 
me monter convenablement. Ce que je trouvai de moins mauvais, ce fut un
petit cheval indigne, vif, mal dress, peu maniable et peu vigoureux,
dont je dus pourtant me contenter.

Le 15 octobre, au point du jour, je quittai Constantine, pour rejoindre
la colonne. Mon escorte se composait du marchal-des-logis Bussy et
de quatre cavaliers du troisime rgiment de spahis, deux chasseurs
d'Afrique, Rouxel et Valette, un soldat du train des quipages, et
Grard, mon fidle domestique ardennais.

Avant d'aller plus loin, il n'est peut-tre pas inutile de donner ici
un rapide aperu des causes qui avaient amen l'expdition  laquelle
j'allais prendre part, et des faits qui avaient prcd mon arrive.

Dans l'origine, la politique du gouvernement tait de maintenir un
calme, au moins apparent, dans la province, en pesant le moins possible
sur les indignes. Ce systme, qui avait d'abord russi, permettait
d'occuper avec le gros de nos forces les autres points du pays
plus agits. L'tablissement de colonies agricoles sur la route de
Constantine  Philippeville vint tout  coup changer cet tat de choses.
De tout temps, les communications entre ces deux villes avaient t
inquites par les kabyles; mais quelques attentats sur des hommes
isols, et un surcrot d'activit pour notre cavalerie taient
considrs comme des inconvnients de peu d'importance par l'autorit,
qui avait  dessein ferm les yeux, afin d'viter de plus graves
complications.

Lorsque nous emes nos colons  protger, on voulut en finir avec la
Kabylie. Ce n'tait point facile, et on paraissait oublier qu'une des
choses qui ont fait le plus de mal  l'Algrie, c'est ce penchant 
s'tendre continuellement et  occuper un trop grand nombre de points,
ft-ce avec des moyens insuffisants. Pour former les deux colonnes qui,
au mois de mai de l'anne dernire, sous les ordres de MM. Herbillon et
de Salles, ont agi vers Bougie et Djidjeli, il avait fallu affaiblir les
garnisons du sud, au point qu'on m'a assur que Batna tait rest avec
500 hommes et Biscara avec 250. Les meilleurs officiers furent appels
 faire partie de l'expdition; le brave et infortun commandant de
Saint-Germain fut du nombre, et en son absence le commandement suprieur
de Biscara dut tre confi  un capitaine. De ces mesures, dit-on,
est sortie la guerre que les dernires oprations de M. le colonel
Canrobert, aujourd'hui gnral, viennent de terminer.

Une des causes principales des derniers troubles a t, sans aucun
doute, la trop grande multiplication des bureaux arabes destins 
administrer les indignes. Il y a inconvnient  intervenir de trop prs
dans les phases intestines de l'existence des tribus. Dans le Hodna, par
exemple, la guerre a toujours exist, mme du temps des Turcs. En pleine
hostilit aujourd'hui, demain les diverses tribus de ce territoire sont
rconcilies par leurs marabouts. Que nous importent ces dissensions,
surtout si l'exprience a prouv qu'elles s'enveniment d'autant plus
que nous nous en mlons davantage? Si, comme on l'annonait, un nouveau
bureau arabe est tabli  Bouada, la neutralit cesse d'tre possible;
l'officier franais, appel  se prononcer entre les deux partis,
tranche le diffrend ou le fait dcider par ses chefs, et si une
soumission complte ne s'ensuit pas, en avant les colonnes! une
expdition devient indispensable.

Gouverner l'Algrie, y exercer le commandement suprme, mais
n'administrer que les points qui jamais ne pourront se soustraire 
notre domination, telle est, en rsum, la politique que nous aurions d
toujours suivre, si j'en crois mes impressions, et l'opinion des hommes
vritablement comptents. De puissants chefs arabes, mme nous servant
mal quant  la rentre de l'impt, mais faisant respecter nos routes
et nos voyageurs, n'assureront-ils pas notre empire mieux que certains
cads relevant plus directement de nous, mais qui rvoltent  chaque
instant les populations par les concussions dont ils les accablent en
notre nom? Il serait d'une haute politique d'entourer de la plus grande
considration les chefs  notre service, et de les relever aux yeux de
leurs administrs, en leur laissant ce prestige de nationalit indigne
qui leur donne l'air de ne cder qu' notre force invincible, tout en
nous aimant quand nous faisons le bien. Surtout, il ne faudrait pas
perdre de vue que quelque temps de paix consolide notre pouvoir mieux
que l'expdition la plus heureuse, et que si une longue priode de
tranquillit gnrale tait donne  la colonie, l'Arabe, qui est
fataliste, commencerait  croire  la perptuit de notre domination, et
se soumettrait dfinitivement en disant: Dieu le veut!

Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'tat de la subdivision de Batna,
lors des derniers vnements.

En octobre 1848, M. le colonel Carbuccia, d'une des meilleures familles
de Bastia, avait succd, dans le commandement de cette subdivision, 
M. le colonel Canrobert. Ce dernier venait de rendre un immense service,
en s'emparant, par un coup de main hardi, comme il sait en faire, du
dernier bey de Constantine, Ahmed. Cependant, nos ressources taient
bien faibles pour maintenir, dans une si grande tendue de territoire,
tant de populations diverses. En effet, la subdivision de Batna
comprend ces montagnards de l'Aurs, toujours turbulents, le massif des
Ouled-Sultan, les Ouled-Sellem, les Ouled-Bouanoun, le Hodna, le Sahara
ou Dsert, o se trouve la rgion des oasis, ou Zab, au pluriel Ziban.
Les Aurs venaient de massacrer ou de chasser les cads nomms par
nous; la plupart des autres points du pays n'taient soumis que de nom;
l'chec essuy par nos armes en 1844 n'avait pas t veng, et si une
rvolte ouverte avait clat, les plus fcheuses complications taient 
prvoir. Ds lors, le colonel Carbuccia avait senti les difficults de
cette situation et les avait fait connatre  son chef immdiat, M. le
gnral Herbillon, commandant de la province. En avril et mai 1849, le
colonel s'tait vu contraint de parcourir le Hodna,  la tte d'une
colonne expditionnaire, pour maintenir notre cad Si-Mokran, dont les
Arabes avaient voulu se dbarrasser. Notre autorit en fut momentanment
raffermie, une rconciliation apparente eut lieu, et des otages furent,
suivant la coutume, amens  Batna.

Dans le Sahara, par des circonstances favorables et fortuites, ou
peut-tre  cause mme de notre loignement, les oasis le plus au sud,
Tuggurt et Souf, taient dans les meilleures dispositions  notre gard.
Aussi, quand le kalifat d'Abd-el-Kader, Ahmed-bel-Hadj, a voulu,
en dernier lieu, traverser ce pays, pour se mettre  la tte de
l'insurrection, il a t repouss avec perte par nos fidles allis
Ben-Djellal et Ben-Chenouf.

Les habitants du groupe d'oasis qu'on appelle le Zab-Dahri, et dans
lequel est situ Zaatcha, ne vivaient, il y a peu de temps encore,
que de la culture du palmier, qui suffisait  leur nourriture et aux
changes. Menacs sans cesse par les nomades, qui les pillaient et les
rendaient tributaires, leur sort tait exceptionnellement malheureux. En
1845, sous le commandement de M. de Saint-Germain, ils commencrent
 jouir d'une administration rgulire et uniforme. Grce aux
encouragements de cet officier suprieur, ils produisirent d'abondantes
crales, et l'on peut dire que, quatre ans aprs, la misre avait
compltement disparu de leur territoire. Le but de M. de Saint-Germain,
qui voulait gouverner directement le pays, tait de soustraire le Sahara
 la dpendance du Tell, dont il tire ses grains. Louable en lui-mme,
sous le rapport de la civilisation, au point de vue politique ce plan ne
pouvait produire que de fcheux rsultats chez un peuple qui nous sera
encore longtemps et peut-tre toujours hostile.

Les Turcs connaissaient les Arabes au moins aussi bien que nous, et
certes ils se seraient gards de rendre le dsert indpendant du Tell.
La ncessit o sont les tribus sahariennes de venir, tous les ans,
s'approvisionner dans la rgion des crales, est la meilleure garantie
de leur obissance. Si elles nous mcontentent, leur compte est
bientt rgl, et en cas de rbellion arme, nous pouvons leur fermer
compltement le Tell, et les obliger  recourir  des intermdiaires, ce
qui dcuple pour eux le prix des denres. Ce n'est d'ailleurs que dans
le Tell que ces tribus peuvent rencontrer, pour leurs dromadaires et
leurs moutons, des pturages d't, saison o le manque absolu d'eau
serait mortel aux troupeaux dans le dsert. Cette dpendance du Sahara
envers la rgion des crales est un fait tellement important qu'aucune
intrigue ou sdition de la part des nomades ne peut nous proccuper
longtemps, placs qu'ils sont sans cesse sous l'invitable coup d'une
rpression pcuniaire, et mme plus terrible, au besoin. Quatre passages
 travers une chane de montagnes qui court paralllement  la mer,
conduisent du dsert au Tell;  l'est, celui de Kinchila;  l'ouest,
celui de Soubila; ceux de Megaous et de Batna, au centre. Les deux
premiers sont en dehors de la direction que suivent les tribus.
Batna est fortement occup par nous; quant  Megaous, notre cad des
Ouled-Sultan y est tabli et peut en dfendre l'accs  tout venant qui
se serait attir notre colre. Tout cela prouve encore une fois que
nous pouvons gouverner de loin les Arabes du Dsert et abandonner cette
administration directe qui les avait enrichis, mais qui nous a cr des
obstacles tellement graves qu'il nous a fallu, pour les surmonter, tout
l'hrosme de nos troupes. Voyons comment ils avaient surgi.

La base de la gestion de M. de Saint-Germain, c'tait l'galit devant
l'impt, et il n'avait voulu tenir aucun compte des privilges des
marabouts, dans un pays pourtant o cette caste est aussi nombreuse
qu'influente. Il n'en fallait pas davantage pour nous faire des ennemis
irrconciliables de gens qui n'auraient pas mieux demand que de nous
servir, si, comme les Turcs l'avaient fait avant nous, nous eussions
mnag leur suprmatie. En 1848, la contribution des palmiers qui
n'avait t, dans l'origine, que de 15  20 centimes le pied, fut tout
 coup porte, sans transition,  50, soit que ces prcieux vgtaux
rapportassent leurs dattes ou qu'ils n'en eussent pas. Une mesure
financire aussi vexatoire tait justifie jusqu' un certain point par
la ncessit o l'on tait de fournir aux frais de fortifications de
Biscara, frais que le gouvernement central n'avait pas voulu couvrir; et
en effet, 120,000 francs, produit du nouvel impt, furent affects 
la construction de la casbah de cette oasis. Quoi qu'il en soit, un
prtexte d'insurrection tait trouv pour les marabouts que nous nous
tions maladroitement alins. Tous affilis  la secte religieuse dite
des frres de Sidi-Ab-er-Rahmann, qui a de nombreuses ramifications
dans les Ziban, ils fomentrent sourdement la rvolte,  laquelle il ne
manqua dsormais qu'un fait dterminant.

L'administration directe de nos autorits militaires, et le nivellement
de l'impt au prjudice des anciennes prrogatives des marabouts et
des familles nobles, voil donc les causes principales de la dernire
guerre. Deux autres motifs, bien que secondaires, mritent d'tre
mentionns. D'une part, nos malheureuses discordes civiles avaient port
leur fruit jusqu'au fond de la province de Constantine; de nombreux
naturels des oasis, connus sous le nom de Biskris, tablis  Alger, o
la plupart font le mtier d'hommes de peine, ne cessaient de mander aux
leurs, depuis la Rvolution de Fvrier, que chaque jour nos rgiments
rentraient en France, que nous allions quitter l'Afrique, que nous nous
battions entre nous, et mille choses semblables.

D'autre part, une des consquences de notre administration directe tait
d'annihiler compltement l'autorit du scheick El-Arab, qui avait t
jusqu'alors un sr moyen de domination dans le dsert. Deux familles
s'taient trouves, tour  tour, en possession de cette dignit, espce
de grand vasselage, les Ben-Gannah et les Ben-Sad. Les Turcs, suivant
les exigences de leur politique, les avaient alternativement leves, et
il faut le dire, de leur temps le scheick El-Arab tait rellement
le suzerain du Sahara, percevait les contributions, payait au bey de
Constantine la redevance exige, administrait comme il l'entendait, et
garantissait ainsi de tout embarras le gouvernement suprme. En 1837,
aprs la prise de Constantine, les Ben-Sad, dont le chef a t tu 
notre service, taient en fonctions. En 1844, M. le duc d'Aumale leur
substitua les Ben-Gannah qui y sont encore; mais le titulaire actuel,
que je connais, et qui est dcor de la Lgion d'honneur, a vu son
autorit tellement amoindrie que, pour ne citer qu'un exemple, il n'a
pu, lors de la dernire campagne et bien qu'il ft dans notre camp,
procurer au gnral Herbillon un seul espion  qui accorder crance.
Cependant, la part d'impt, que ce scheick prlve annuellement  son
bnfice, est de plus de 100,000 francs.

Telle tait la situation des choses, lorsque le dpart de M. de
Saint-Germain et les dtachements considrables exigs par l'expdition
de Kabylie dcidrent les mcontents  se prononcer. Bou-Zian, ancien
scheick de l'oasis de Zaatcha, annona que le prophte, qu'il prtendit
avoir vu en songe, lui avait ordonn de runir les croyants et de les
convier  la guerre sainte. Aussitt, il sacrifie le cabalistique mouton
noir, et invite de nombreux affids au banquet sacr, o il donne le
signal de l'insurrection. M. Sroka, jeune et vaillant officier du
bureau arabe de Biscara, se porte  Zaatcha, avec quelques cavaliers,
pour arrter Bou-Zian et ses fils. Dj ce fanatique tait entre ses
mains, quand, attaqu  l'improviste, M. Sroka se voit contraint de
battre prcipitamment en retraite, ramen  coups de fusil par toute la
population ameute. Le lendemain, un dtachement beaucoup plus fort est
repouss  son tour, et la rvolte gagne des proportions inquitantes.
Bou-Zian en est le chef; c'est un homme de quarante ans, nergique,
intelligent, courageux, fameux tireur. Il n'tait pas marabout;
mais depuis ses prtendus entretiens avec Mahomet, il avait jou le
personnage religieux, et il jouissait d'une rputation de saintet bien
tablie.

Tout porte  croire que si M. de Saint-Germain avait pu rentrer
immdiatement  son poste, et diriger de suite un bataillon sur Zaatcha,
il aurait eu beau jeu de cette leve de boucliers. Malheureusement,
l'expdition de Kabylie obligea le gnral Herbillon  le retenir, avec
mille hommes placs sous ses ordres, et lorsque, avec ces troupes, il
fut de retour  Batna, le 5 juillet, l'insurrection avait fait de grands
progrs. Le Sahara tout entier s'agitait  la voix de ses marabouts;
les montagnards des Aurs taient en pleine rbellion; notre cad des
Ouled-Sultan avait trouv la mort en dfendant notre souverainet
branle; enfin, les Ouled-Denadj, rvolts contre leur chef Si-Mokran,
avaient enlev sa _smala_ et bless dangereusement son fils Si-Ahmed. Ce
brave et intressant jeune homme, dou de la figure la plus distingue,
est notre grand partisan, il a visit Paris, parle un peu franais, et
se trouve heureux, dit-il, d'avoir pu sceller de son sang sa fidlit 
notre drapeau. Sur sa poitrine la croix de la Lgion d'honneur serait
bien place.

Pour avoir raison des insurgs qui jetaient le trouble dans la
subdivision territoriale place sous ses ordres, M. le colonel Carbuccia
prit lui-mme le commandement de la colonne de 1,500 hommes qui, le
6 juillet, quitta enfin le chef-lieu, avec six obusiers de douze
centimtres. Le 9, avant le jour, une tribu redoute, les Ouled-Sahnoun,
nos ennemis irrconciliables, taient rass de fond en comble. Le 15,
la colonne arrivait  Biscara, o l'on pensait gnralement que
l'apparition seule de nos forces et, tout au plus, la menace de dtruire
les palmiers suffiraient  rduire l'ennemi.

Sous l'impression de ces donnes inexactes, le colonel Carbuccia se
prsenta devant Zaatcha, dans la nuit du 15 au 16. Il reconnut en
personne les abords de la place et put se convaincre des graves
difficults de son entreprise. Cet excellent officier eut raison de ne
pas s'exposer aux normes inconvnients d'une retraite sans combat, et
ne consultant que son courage, il ordonna l'attaque.

Deux colonnes de 450 hommes chacune abordrent vigoureusement les
Arabes, et au bout de deux heures de lutte trs vive, par une chaleur
de 59, ils les avaient refouls, de jardin en jardin, jusque dans
l'enceinte crnele du village. L, nos bons soldats furent arrts par
un obstacle matriel, un foss de cinq mtres de large, qu'on ne put
franchir sous le feu d'un ennemi invisible. Les obusiers de douze
centimtres ayant t insuffisants pour entamer un mur  soubassement en
pierres cyclopennes du temps des Romains, il fallut se retirer, aprs
de longs efforts proclams hroques par l'arme d'Afrique tout entire.

Ds lors, la rvolte gagna de proche en proche, mme en dehors des
Ziban, et la dfection de Sidi-Abd-el-Afid, chef de la redoutable
secte religieuse des Ghouans, vint mettre le comble aux dangers de
la situation. Heureusement, en apprenant cette nouvelle, le colonel
Carbuccia, revenu  Batna, se hta d'en faire partir pour Biscara le
seul bataillon qu'il et de disponible. Bien que ce bataillon ft d'un
faible effectif et n'ament qu'une pice d'artillerie, il permit  M.
de Saint-Germain, rest au commandement de Biscara, d'entreprendre la
brillante affaire du 17 septembre, dont tous les journaux ont retenti,
et o ce vaillant officier trouva une mort glorieuse.

Les choses taient dans cet tat, lorsque M. le gnral Herbillon quitta
Constantine, pour commander en chef l'expdition  laquelle j'allais
prendre part. Arriv le 7 octobre devant Zaatcha, il livrait le 20 un
premier assaut, soutenu avec succs par les Arabes, malgr l'invariable
bravoure de nos soldats.

On a vu que le 15, de bon matin, j'tais parti de Constantine. Aprs
quelques heures de marche, nous fmes halte  la fontaine du Bey. Ds la
veille, j'avais fait connaissance avec le sirocco, une des conditions
les plus incommodes de la guerre d'Afrique. Nous nous rafrachmes
copieusement  une belle source d'eau vive, et tandis que nos chevaux
mangeaient l'orge, qu'on dchargeait les mulets, et qu'on retirait
des cantines notre frugal djeuner, je m'amusai  chasser des bandes
nombreuses de gangas, que je trouvai trs farouches, pour une contre
aussi dserte.

Nous arrivmes de bonne heure  l'tape d'An-Mlilla, o ma tente
fut bientt dresse prs de la fontaine. Les eaux abondantes qui en
dcoulent, forment un long marais qui s'tend de l'est  l'ouest et qui,
par sa vgtation et les oiseaux aquatiques qui le peuplent, gaie un
peu la triste valle o nous nous trouvions. Elle est surplombe de deux
montagnes arides qui semblent s'observer, et les Arabes de la tribu
voisine nous assurrent, sans perdre leur srieux, qu' certains jours,
les deux colosses de granit s'avancent l'un vers l'autre dans la plaine
et s'entrechoquent dans une lutte fantastique. Ces braves gens 
imagination potique s'appellent les Smouls, et comptent parmi nos plus
srs allis. Un de leurs chefs,  figure biblique encadre dans un
bournous blanc comme neige, vint me saluer et m'offrir la _diffa_. Elle
consistait dans un grand plat de bois,  pied, combl de _couscous_ et
de viandes. Ce chef me dit qu'il savait que j'tais non-seulement le
frre du sultan des Franais, mais le fils d'un prophte, et qu'il
n'avait rien  me refuser. J'usai de son hospitalit, en lui demandant
du lait qu'il nous procura aussitt, et que l'ardeur produite par le
sirocco nous rendit extrmement agrable avec du th. La nuit, des
voleurs de chevaux vinrent rder autour de nos tentes; mais les chiens
des _douairs_ voisins firent un tel vacarme qu'ils les loignrent.
Rveills par leurs aboiements, nous entendmes dans le lointain le
rugissement d'un lion. Cette premire tape, par son originalit
romanesque, ne fut pas sans charme; de Constantine  An-Mlilla il y a
quarante-deux kilomtres.

Ds que le jour parut, nous plimes bagage, et aprs quelques heures de
marche assez vive, nous fmes notre grande halte sur les bords du marais
d'An-Feurchie. Le gibier, dans cet endroit, foisonne, mais il est trs
dfiant; le pays, tout  fait dcouvert, ne permet pas qu'on l'approche;
je poursuivis inutilement deux grands et magnifiques oiseaux du genre
des outardes. Continuant notre route, nous passmes entre deux lacs
sals qu'on appelle la _Sebka_. Dans cette saison, l'eau qui s'en tait
entirement retire, laissait  dcouvert une vaste plaine de sel,
dont le blanc bleutre, sillonn de sentiers frays par les indignes,
rappelait ces contres septentrionales couvertes de neige, et o le
soleil brille aprs une forte gele. Nous rencontrions souvent des
bandes d'Arabes, parmi lesquels des Sahariens qui, poussant devant eux
leurs dromadaires chargs de sacs de grains, regagnaient le dsert. Nous
remarqumes une femme qui, sur un cheval, entoure jusqu' la ceinture
de paquets de toutes sortes, se voila le visage quand nous parmes.
Trois autres femmes trs laides la suivaient  pied. Le soin qu'avait
pris la premire de se cacher la figure  notre approche fait prsumer,
contrairement  ce qu'on croirait en Europe, qu'elle tait jolie; ses
yeux l'taient certainement, car tout en se drobant  notre curiosit,
elle avait soin de nous darder des oeillades assassines. Je la saluai
en passant auprs d'elle, mais je n'en obtins qu'un ddaigneux silence.
Avant le coucher du soleil, nous tions  l'tape d'An-Yagout, distante
de soixante-seize kilomtres de Constantine.

L'administration militaire a fait ici btir un bel abreuvoir et une
grande maison de plain-pied qui sert, en mme temps, d'auberge et de
poste retranch. Je fus reu par un sergent allemand de la Lgion
trangre,  qui en tait confie la garde. Les Arabes, pour lesquels
l'abreuvoir est d'une grande utilit, l'entouraient, en foule, hommes et
femmes de diffrents _douairs_. Je me mlai un instant  eux, et je
pus remarquer que les vnements qui s'accomplissaient avaient leur
influence sur ces populations, et qu'une partie, du moins, tait dj
ouvertement hostile  notre domination.

Le lendemain, nous tant mis en marche sous un soleil ardent, nous fmes
notre halte et notre djeuner  l'ombre de rochers gigantesques; aprs
quoi, nous quittmes enfin la zone brle et sans bois que nous suivions
depuis Constantine, pour entrer dans celle couverte d'une vgtation
vivace qui entoure Batna. A peu de distance de ce chef-lieu, nous nous
arrtmes  un beau moulin qui fournit les farines de la garnison, et
qui tait gard par un dtachement du 5me bataillon de chasseurs 
pied. Au moment o nous reprenions notre marche, je vis accourir  ma
rencontre un groupe d'officiers du 2me rgiment de la Lgion trangre
qui, M. le lieutenant-colonel de Caprez en tte, me firent le meilleur
accueil. Avec eux, je retrouvai M. Pichon, lieutenant aux chasseurs
d'Afrique, que j'avais connu  Paris, o nous emes ensemble le bonheur
de rendre moins graves les suites d'un duel invitable entre deux
vaillants officiers, porteurs de deux des plus beaux noms de l'poque
impriale.

En causant avec ces braves, je fus bientt rendu  Batna, cration de
nos soldats, qui prend dj les proportions d'une petite ville.
Un simulacre d'enceinte, inacheve, et qui n'offrirait pas grande
rsistance en Europe, parat devoir suffire  la garantir, au besoin,
de toute attaque de la part des Arabes. Par ordre de M. le colonel
Carbuccia, en ce moment  la colonne expditionnaire, son logement fut
mis  ma disposition par M. le lieutenant-colonel de Caprez, qui m'en
fit les honneurs avec une charmante cordialit. Je commenai, ds
lors,  sentir les effets de l'hospitalit, vraiment corse, du colonel
Carbuccia et de sa vive amiti, qui ne s'est point dmentie, et qui a
t pour moi une consolation, au milieu des avanies que j'ai essuyes.

J'eusse voulu poursuivre ma route le lendemain, mais M. de Caprez,
commandant intrimaire, ne crut pas devoir me laisser partir avec une
aussi faible escorte, et il me prescrivit d'attendre au surlendemain, 19
octobre, le dpart d'un convoi, dont il m'accorda le commandement. Cette
prcaution tait bien loin d'tre superflue. La province tout entire se
trouvait dans une agitation extrme. Non-seulement des meurtres sur des
hommes isols avaient eu lieu, mme sur la route de Constantine que nous
venions de parcourir, mais les montagnards des Aurs, dont le territoire
s'tend presque aux portes de Batna, s'taient montrs en force dans la
valle de Lambesa,  une trs petite distance de la place. Lambesa est
une ancienne ville romaine, dont les ruines sont d'un grand intrt pour
les archologues. Dans des fouilles diriges par le colonel Carbuccia,
on y a trouv des objets extrmement intressants, et particulirement
des statues d'un trs beau style que j'ai vues  Batna. C'est sur
les dbris de cette vieille rsidence des matres du monde que le
gouvernement se propose de fonder la colonie o doivent tre transports
les malheureux combattants de juin. Ni les matriaux, pierres et bois,
ni des eaux abondantes, ni un sol fertile sous un climat sain, ne
manqueront aux nouveaux colons. Puissent ces avantages adoucir leur
sort, et leur rendre moins cuisants les regrets de l'exil!

J'employai la journe du 18  visiter tout ce que Batna renferme de
remarquable. La population civile m'a paru commerante, industrieuse et
prospre. Des boutiques bien assorties, un tablissement de bains, des
plantations trs productives, dnotent les progrs qu'en persvrant
dans son travail elle est appele  faire tous les jours. Les
tablissements militaires, magasins, casernes, hpitaux, sont dignes
d'attention. Les charpentes de ces divers btiments sont toutes en bois
de cdre, que l'on retire d'une belle fort qui couronne la cime d'une
montagne voisine. Le cdre ne justifie pas, du reste, sa rputation, et,
en Algrie du moins, il parat qu'il se dtriore en peu de temps.

Dans la visite que je fis aux hpitaux, je m'entretins avec plusieurs de
nos blesss qui revenaient de la colonne du gnral Herbillon, et ce ne
fut pas sans motion que je reconnus parmi eux un garde mobile, jeune
Parisien engag depuis peu dans la Lgion trangre. Il avait reu toute
la dcharge d'un tromblon; couvert de blessures, il ne s'inquitait
que de son frre, volontaire comme lui, et qu'il avait laiss dans les
Ziban; heureusement, l'officier de sant rpondait de sa gurison.

Le 19 octobre, aprs avoir pris les ordres de mon lieutenant-colonel, je
dis mon lieutenant-colonel, puisque je savais dj que j'tais destin
au commandement du 3e bataillon du 2e rgiment de la Lgion trangre;
aprs avoir pris les ordres de ce vieux serviteur de la France, je
partis avec la cavalerie du convoi. M. le lieutenant-colonel de Caprez
est Suisse de naissance, et il tient de sa nation tout ce qu'elle a
d'minemment militaire dans son gnreux dvouement. Il me fit l'honneur
de m'accompagner jusqu' une certaine distance de la place. L'infanterie
nous avait prcds, sous le commandement d'un jeune lieutenant normand
du 8e de ligne, M. Wolf, relevant  peine d'une blessure, et mort d'une
belle mort, peu aprs,  la prise de Nara par M. le colonel Canrobert.

Le convoi se composait de trois cents mulets de charge, accompagns
d'autant de conducteurs arabes, et portant soixante-dix mille rations,
outre quelques munitions de guerre. L'escorte place sous mes ordres
n'tait que de vingt-huit fantassins de la Lgion et trente-sept
cavaliers, chasseurs d'Afrique et spahis. MM. Conseillant,
sous-intendant militaire, et Dubarry, officier de sant, voyageaient
avec nous. Malgr le voisinage des monts Aurs, la route de Batna 
El-Ksour, premire tape vers Biscara, n'avait pas encore t inquite;
nous y arrivmes sans encombre. C'tait un poste en maonnerie, encore
en construction, et situ prs d'une source qui ne tarit point. Un petit
dtachement de la Lgion, command par le lieutenant Sarazin, y tenait
garnison. Nous plantmes le piquet; je pris quelques prcautions pour
la nuit, et le lendemain,  quatre heures du matin, je fis battre _le
premier_. Les tentes furent bientt abattues, et le caf pris. La
distribution de caf est une excellente innovation, qui plat beaucoup
au soldat et qui, sous ce climat, parait tre trs favorable  son
hygine; elle est due, si je ne me trompe,  M. le gnral Lamoricire.
Chaque homme a dans son sac sa petite provision de caf moulu et ml
au sucre en poudre; instantanment, dans une gamelle ou dans le premier
rcipient venu, la boisson est prpare, souvent mme  froid. Cela ne
devrait pas empcher, ce me semble, de distribuer journellement aux
soldats une ration d'eau-de-vie; verse dans leurs bidons, elle en
corrigerait l'eau qui, la plupart du temps, saumtre et malsaine,
occasionne des diarrhes qui dgnrent frquemment en dysenteries,
affaiblissent et dmoralisent un grand nombre d'hommes dans toute
colonne en marche. A ce sujet, qu'il me soit permis de signaler une
conomie mal entendue, un fait condamnable et pernicieux que j'ai
observ. En Afrique, le vin qu'on peut se procurer en campagne, chez
les cantiniers et mme dans les places de second ordre, est cher
et dtestable; le vin bleu des barrires de Paris est un nectar en
comparaison; cependant, personne,  quelques rares exceptions prs, n'en
a de meilleur, et vraiment c'est pnible de voir tant de braves gens,
qui n'pargnent ni leurs sueurs ni leur sang, s'empoisonner, lorsqu'il
serait si facile  l'administration de leur fournir du bon vin  un prix
raisonnable. Il lui suffirait d'avoir, comme cela se pratique pour les
ambulances, du vin de distribution dont la qualit serait garantie dans
l'adjudication au fournisseur; on le cderait aux hommes au prix de
revient.

Le _rappel_ battu, nous partmes en nous clairant, bien qu'il n'y et
pas de probabilit que nous fussions attaqus ce jour-l. Deux spahis
ouvraient la marche, suivis,  peu de distance, d'un brigadier et quatre
cavaliers; cent cinquante pas derrire ceux-ci, venaient la moiti de
l'infanterie, le convoi, sur un grand front, quand le passage des lits
desschs des torrents n'obligeait pas  le rduire, le reste des
fantassins, la cavalerie, et un peu plus loin, en arrire-garde, un
sous-officier et quatre cavaliers; enfin, deux autres spahis fermaient
la marche, et quatre chasseurs  droite et  gauche la flanquaient.
Cette petite colonne tait trs originale et pittoresque, dans une
plaine sauvage jalonne de ruines d'anciens postes romains. Pour
l'empcher de s'allonger, nous faisions, toutes les heures, une halte de
cinq minutes, et malgr les prescriptions rglementaires, je permis aux
fantassins de dposer les sacs sur des mulets haut le pied, attention 
laquelle nos soldats sont trs sensibles.

Nous arrivmes de bonne heure  la rivire des Tamaris, o nous fmes
notre grande halte. Ce lieu est clbre par les frquentes embuscades
des Arabes. Tandis que nous djeunions, nous vmes arriver une
vacuation de nos blesss, parmi lesquels taient MM. Marinier et
Thomas, capitaines dont l'tat nous inspira, pour leur vie, de vives
inquitudes. Ils venaient de Biscara, sous l'escorte d'un dtachement de
chasseurs d'Afrique. M. Hamme, officier commandant, portait l'ordre de
faire rtrograder, avec les blesss, les troupes que j'amenais de Batna.
Je renvoyai donc mon escorte, hormis M. Bussy, les deux chasseurs et
deux des spahis que j'avais pris  Constantine, les deux autres tant
rests malades  Batna, et je me remis en route avec M. Hamme, dont le
dtachement faisait partie de l'escadron du capitaine Vivensang, qui
nous attendait  El-Kantara.

En quittant la rivire des Tamaris, et  mesure qu'on avance vers le
sud, le pays, d'abord ondul et encore couvert de quelque vgtation, se
montre tout  coup abrupte, strile et montagneux. On arrive ensuite 
un dfil rocailleux qui aboutit au passage d'El-Kantara, o une petite
rivire torrentielle s'ouvre une troite issue entre deux hautes
montagnes d'une pierre rougetre, sombres, dpouilles et tailles 
pic. C'est sur ce cours d'eau, au lit profondment encaiss, qu'est jet
un pont de construction romaine, dont la solidit a brav le temps et
les crues, et donn un nom  la localit, car El-Kantara en arabe veut
dire le pont. A la sortie de ce passage, le regard, fatigu de s'arrter
sur les roches dcharnes qui l'enserrent, est frapp d'un spectacle
magique; un vaste horizon apparat sans transition, et au dbouch mme
du dfil, une verte oasis de palmiers offre ses ombrages et ses fruits,
tandis qu'au del, comme en de, le sol est infertile et escarp.

Ici, je dus remarquer que, malgr leur bravoure et leur fanatisme, les
Arabes ne savent pas toujours profiter des avantages du terrain. Il est
certain que, dans tout autre pays de montagnes, en Corse, en Grce,
en Catalogne ou dans le Tyrol, une poigne de tireurs et suffi pour
disputer le passage mme  des forces considrables, et sans convoi,
dans une gorge aussi bien dispose pour la guerre de chicane.

M. le capitaine Vivensang, qui tait venu  notre rencontre, nous
conduisit o campaient ses chasseurs. Les deux dtachements runis, nous
disposions d'une soixantaine de sabres, qui, en rase campagne, valaient
au moins, comme on sait, et comme on verra par la suite, un nombre
dcuple d'Arabes. Sans doute, nous avons en France de beaux et bons
rgiments, mais il n'en est point qui satisfassent autant que cette
admirable cavalerie de chasseurs d'Afrique l'observateur consciencieux
qui aime  voir les agents de guerre vritablement appropris  leur
destination. Le soir, dans la tente du capitaine, je soupai gaiement
avec les officiers, MM. Hamme, Chabout et Lermina. La soupe  l'oignon
ni le vin bleu ne furent ddaigns. Du reste, le cad de l'endroit,
revtu d'un bournous d'investiture, c'est--dire rouge, donn par nos
autorits, nous fit apporter des poules, des oeufs et des oranges
amres.

Le 21, au lever du soleil, nous plimes bagage et nous fmes filer aussi
lestement qu'on put nos mulets arabes et leurs conducteurs. La route ne
nous offrit rien de particulirement remarquable, si ce n'est une roche
de l'aspect le plus bizarre, imitant  s'y mprendre, mme  une faible
distance, les ruines d'un chteau fodal. A la grande halte, nous
chassmes, le capitaine et moi, aux bords d'une rivire couverts de
lauriers roses, et, malgr l'avis qu'on nous avait donn que nous
rencontrerions l'ennemi avant d'tre  El-Outaa, nous arrivmes sans
encombre, aprs quelques heures de marche,  cette misrable oasis,
dont les plantations ont t compltement dtruites par Ahmed, bey de
Constantine. Nous nous trouvions  environ deux cents kilomtres de
cette ville, et  trente seulement de Biscara.

Le cad et le marchal-des-logis des spahis bleus du Dsert, cavaliers
irrguliers qui font pour nous le service de la correspondance, vinrent
nous recevoir. Ce marchal-des-logis, qui s'appelle Dna, est un ancien
chef de parti, autrefois la terreur du pays, qu'il parcourait en
ranonnant,  la manire des Bdouins, les voyageurs; au demeurant,
brave et fidle  ses engagements, il nous a t trs utile, et je
devais en avoir bientt la preuve.

Pendant que les chasseurs dressaient les tentes et rangeaient les
chevaux, je pris mon fusil et je me mis  poursuivre des ramiers, dont
nous voyions de toute part d'innombrables voles. Ces oiseaux n'ont rien
perdu en Afrique de la ruse qui les caractrise en Europe; aussi, ennuy
de ne pouvoir en approcher, je m'arrtai  une source o les femmes de
l'oasis venaient remplir leurs cruches. Une seule, parmi ces Rbecca,
justifiait la rputation de beaut qu'on accorde indment au sexe
d'El-Outaa. C'tait une jeune fille presque blanche, lgrement
tatoue, aux yeux de jais, aux dents de perles, aux formes sveltes et
arrondies, qu'un _hak_ couvrait  peine. Sans doute, le sentiment
qu'elle paraissait avoir de ses charmes la rendait moins sauvage; car,
tandis que ses laides compagnes me faisaient des yeux d'hyne, elle
sourit doucement  mon salut, tant il est vrai que l'instinct de la
coquetterie n'abandonne jamais compltement les femmes d'aucun pays.

Mon brave et excellent compagnon, M. Bussy, qui parle la langue du pays
comme un Arabe, et qui, avec son activit accoutume, avait t aux
renseignements, m'avertit qu'on avait connaissance de l'ennemi.
videmment, la journe du lendemain ne se passerait pas sans le voir.
Le soir, en soupant avec les officiers, il fut convenu de commander
quelques cavaliers de Dna, qui, par la connaissance qu'ils ont des
moindres plis du terrain et des ruses de leurs compatriotes, sont de
prcieux claireurs, qui devaient nous prvenir en cas d'embuscade.

Le _boute-charge_ des chasseurs nous rveilla  la pointe du jour. Une
heure aprs, on sonna  cheval, et avec la moiti de notre monde en tte
et le reste en queue du convoi, nous nous avanmes dans la plaine,
prcds de nos spahis bleus. Le chemin suit cette plaine, ou plutt
cette valle, jusqu'au col de Spha, gorge troite o l'on traverse la
dernire chane de l'Atlas, limite du Dsert, au-del de laquelle, 
une petite distance, se trouve Biscara. Le sol, gnralement uni, d'un
aspect sauvage et domin au loin par des montagnes de sel, est relev
par-ci, par-l, de quelques mamelons isols, et coup de ravins ou de
lits de torrents desschs, trs propres aux embuscades. Nous savions
 n'en pas douter que Si-Abd-el-Afid, ce marabout influent des monts
Aurs, qui, au mois de septembre dernier, avait t frott d'importance
par l'infortun commandant Saint-Germain, tait aux aguets avec un
_goum_ nombreux. Deux ou trois jours avant, ces partisans avaient
assassin un chasseur et deux spahis  l'entre du col de Spha, o nous
vmes le sol encore rougi de leur sang. On prtendait aussi que nous
aurions affaire  des fantassins qu'on avait vus, disait-on, posts dans
le dfil, ce qui nous aurait embarrasss quelque peu, attendu que nous
n'avions pas nous-mmes une seule baonnette; mais dans la plaine, quel
que ft le nombre des ennemis, la valeur prouve de nos bons chasseurs
et le prestige de leur uniforme nous garantissaient, de gr ou de force,
le passage du convoi. On va voir si nous nous trompions.

Le manque absolu d'eau ne nous avait pas permis de faire de grande
halte. Une harde de gazelles venait de partir, et je faisais remarquer 
un de mes voisins que, dans un autre moment, la nature du terrain
nous et invits  les poursuivre, lorsque je fus frapp de l'aspect
singulier de deux mamelons isols et rapprochs qui,  l'endroit o
nous tions, masquaient le dbouch du col, situ  un petit intervalle
derrire eux. J'observai que, suivant toutes les probabilits, l devait
tre l'embuscade. Elle y tait, en effet; mais, en nous voyant avancer,
l'ennemi avait fil doucement par la droite, et gagn le lit d'un
torrent  notre gauche. Nos spahis bleus, s'en tant approchs avec
prcaution, le fusil haut, firent tout  coup demi-tour et revinrent
vers nous au galop. Le premier arriv nous dit en arabe, en montrant
du doigt le lit du torrent: le goum de Si-Abd-el-Afid est l. Nous
n'apermes rien d'abord. Cependant, ayant fait filer l'avant-garde
et le convoi, ce qui ne fut pas fait sans peine, je restai avec M.
Vivensang et deux autres officiers  l'arrire-garde. Nous n'avions,
en dfinitive, qu'une trentaine de chevaux, et bientt nous vmes, 
quelques cents mtres de nous, sortir successivement d'embuscade un
grand nombre de cavaliers ennemis, qui se rangrent en assez bon ordre
_de l'autre ct du ravin_. Cette circonstance me fit penser de suite
qu'ils n'taient pas dcids  nous aborder, et qu'ils nous redoutaient,
bien qu'ils fussent au moins deux cents. Quelques chefs, plus hardis ou
mieux monts que les autres, caracolaient sur nos flancs, et venaient
faire la _fantasia_ un peu plus prs de nous; mais lorsque, avec le
capitaine et Bussy, je m'avanai pour les reconnatre, plusieurs groupes
se dtachrent du gros de la troupe et fuirent vers les montagnes. Nos
chasseurs, qui ne comptent jamais leurs ennemis, voulaient les charger,
et je ne doute pas que ce n'et t avec succs; mais le soin du convoi
confi  notre garde nous prescrivait imprieusement de le rallier;
d'autant plus que nous ne savions pas jusqu' quel point il pouvait tre
vrai qu'une embuscade de fantassins nous attendait au col. Nous serrmes
donc sur le convoi; les Arabes nous suivirent, mais  une distance
respectueuse.

Dj l'avant-garde, les mulets et leurs conducteurs taient engags dans
le dfil. C'tait curieux de voir l'empressement de nos Arabes,  qui
la peur d'avoir le cou coup par les Aurs faisait faire des prodiges
de diligence, qu'avec la meilleure volont du monde il nous aurait t
impossible d'obtenir d'eux dans un autre moment. Quoi qu'il en soit,
nous effectumes le passage sans autre accident; seulement, une heure ou
deux aprs, l'ennemi massacra et mutila horriblement de pauvres colons
qui avaient commis l'imprudence de s'aventurer seuls sur ce chemin.
Les fantassins qu'on avait aperus sur la hauteur n'taient pas des
partisans de Si-Abd-el-Afid, mais un petit poste de nos auxiliaires, que
le commandant suprieur de Biscara y avait tabli, pour signaler ce qui
se passait au-del du col.

Trente chasseurs avaient tenu en respect deux cents cavaliers arabes!
Ce fait me parut d'autant plus frappant que les adversaires,  qui nous
avions eu  tenir tte, sont bien loin d'tre des lches. Il prouverait
une fois de plus, s'il en tait besoin, l'avantage d'avoir des corps
d'lite, aguerris, redouts de l'ennemi, et sans lesquels, j'en suis
convaincu, il n'est point d'organisation militaire parfaite.

A la sortie du dfil, nous trouvmes un dtachement de cavalerie qui
venait  notre rencontre, et qui aurait pu nous tre d'un grand secours,
si le combat s'tait engag. Nous gagnmes bientt le nouveau camp
retranch de Raz-Elma, construction remarquable qui commande la source
d'o jaillissent les eaux de l'oasis de Biscara, ce qui nous donnerait,
en cas de rvolte, la facult de les dtourner et de ramener ainsi les
habitants  l'obissance. C'est  travers un bois de palmiers chargs
de leurs rgimes dors, que nous atteignmes le village et la casbah,
rsidence du commandant suprieur. De nombreux Arabes des deux sexes
cueillaient paisiblement les dattes, sans avoir l'air de songer  la
lutte mortelle dont le bruit pouvait retentir jusqu' eux, engage
qu'elle tait  quelques lieues de l, entre leurs coreligionnaires et
nous. C'est le caractre de ce peuple de ne se prononcer qu'au moment
d'agir, et ce n'est pas un mince avantage pour lui, dans la condition
d'infriorit o il se trouve.

Grce toujours  la prvenante courtoisie de M. le colonel Carbuccia,
le logement qu'habitait de son vivant M. de Saint-Germain fut mis  ma
disposition. La casbah tait remplie de blesss et de malades,  qui
le capitaine Bouvrit, commandant suprieur, et nos officiers de sant
prodiguaient les soins les mieux entendus. J'allai porter  ces braves
l'expression de ma sympathie, et comme reprsentant du Peuple, celle
du pays tout entier. Parmi eux, je serrai la main, avec une profonde
motion, au commandant Guyot du 43e de ligne, fils du gnral comte
Guyot, et filleul de l'empereur. Ma prsence parut produire sur lui une
vive impression; bien qu'il ft dangereusement bless, je ne prvoyais
pas alors la catastrophe qui devait terminer sa noble existence et
replonger dans le deuil une famille qui a si largement pay sa dette 
la patrie.

A Biscara, je rencontrai galement M. Sroka, jeune officier de la
Lgion, dont j'ai dj parl, et qu'un bonheur inespr me faisait
trouver en pleine convalescence, bien qu'il et eu le cou travers d'une
balle, de la mme balle qui avait frapp le colonel du gnie Petit, dont
toute l'arme dplore la perte.

Le lendemain au matin, avec une escorte d'une vingtaine de chasseurs, je
partis pour le camp du gnral Herbillon. Dsormais, nous voyagions dans
le Sahara. Le sable, o nos chevaux enfonaient parfois jusqu'au genou,
nous l'aurait dit assez,  dfaut de l'aspect tout diffrent du pays.
Zaatcha se trouve  sept ou huit lieues de Biscara. Nous avions tourn
 l'ouest;  gauche nous apercevions le dsert, dont la monotonie n'est
interrompue que par les palmiers des oasis se montrant de temps en
temps  l'horizon. A droite, l'extrme Atlas lve, comme une enceinte
continue du Tell, sa croupe dcharne et dpourvue de toute vgtation,
taye, en guise de contre-forts, par d'normes masses de sable que le
sirocco y amoncelle.

A une lieue du camp, je piquai des deux, et je ne fus pas longtemps sans
l'apercevoir. M. le colonel Carbuccia, venu  ma rencontre avec quelques
officiers de son rgiment, me conduisit  sa tente, et de l  celle
du gnral qui m'accueillit trs bien. Celui-ci me confirma qu'il me
destinait au commandement d'un bataillon de la Lgion, ce qui n'tait
pas absolument ce qu'on m'avait promis  Paris. Le 1er rgiment de la
Lgion trangre, auquel j'appartenais, tait dans la province d'Oran;
il n'y avait devant Zaatcha que deux faibles bataillons du 2e, dont M.
Carbuccia est colonel. Je me flicitais d'ailleurs de servir sous les
ordres d'un Corse qui dj m'avait donn des marques de sympathie. Le
soir mme, devant le rgiment assembl, il me fit reconnatre en
qualit de chef du 3e bataillon, dont l'effectif tait de trois cent
quarante-huit hommes, non compris les officiers. Le 1er bataillon, aux
ordres de M. le capitaine Souville, tait encore plus faible; il ne
comptait que deux cent quatre-vingt-quinze hommes, et je ne m'loigne
pas de la vrit en disant que nous n'avions, en tout, qu'un officier, 
peu prs, par compagnie.

La colonne campait sur plusieurs lignes, dans un terrain sablonneux
et ondul, dont l'tat-major et l'ambulance occupaient les points
culminants. Leurs tentes taient adosses  de grands rochers. A quatre
cents mtres environ du front de bandire coulait un ruisseau aux eaux
saumtres, mais abondantes; deux cents mtres plus loin, taient la
lisire de l'oasis et la _Zaoua_, espce de petite mosque  minaret,
entoure de quelques maisons dsertes.

Mon rgiment tait tabli en premire ligne. On dressa ma tente non loin
de celle du colonel, qui voulut bien me conduire lui-mme chez tous les
officiers suprieurs, et  l'ambulance, o nous visitmes les blesss,
que j'eus la satisfaction de voir entours de tous les soins possibles
par M. le docteur Malapert et ses aides.

Cette nuit, je fus rveill par une fusillade assez vive. Un parti
ennemi,  la faveur de l'obscurit, s'tait gliss prs du camp et
brlait sa poudre sans rsultat; cependant, les balles sifflaient
autour de nos tentes et un cheval mme en fut atteint. Le feu de nos
grand'gardes fit bientt taire celui des Arabes, et le colonel dit en
riant qu'ils taient trs bien levs, puisque, ayant appris l'arrive
d'un reprsentant du Peuple, ils le saluaient d'une salve de bienvenue.
Tout rentra dans le silence, sauf quelques coups de fusil qu'on
entendait dans la direction de la tranche,  de rares intervalles, et
je me rendormis jusqu' la diane, _cette voix de l'aurore_, comme dit
Victor Hugo, si agrable au soldat.

Certes, il y avait un charme indfinissable pour moi  me rveiller
ainsi, sous une tente franaise, en face de l'ennemi, au bruit de la
musique guerrire de nos fameux rgiments. Que d'ides et de sentiments,
que de souvenirs et de traditions se pressaient dans mon esprit et dans
mon coeur! Mais, hlas! ils taient bientt, sinon refouls, du moins
amoindris, paralyss par une amre rflexion que mon estime pour mes
bons camarades de la Lgion ne parvenait pas  dtourner. Je me disais
que, reprsentant du Peuple, et un des plus proches parents du plus
grand de nos capitaines; au point de vue militaire, c'est--dire  celui
qui m'importait le plus, j'tais encore une espce de paria, puisque
cette fatale qualification: _au titre tranger_, me ravalait encore au
rang des proscrits, moi proscrit de la veille, moi une des victimes de
l'invasion trangre, et des perscutions dont l'tranger, oppresseur de
la France, avait poursuivi ma famille, mme dans l'exil! Et songer que
c'tait  l'avnement d'un Bonaparte que je devais la continuit de
cette situation anormale, et penser que le 10 dcembre, le 10 dcembre!
m'avait ferm la porte qu'un autre que Louis-Napolon m'et ouverte,
ou du moins qu'il ne m'et pas barre, n'tait-ce pas dsesprant? Je
sentais alors qu'aprs tout j'avais eu tort de permettre qu'un membre de
ma famille ft nomm au titre tranger; mais bientt le soleil du Dsert
resplendissait sur les armes, mon colonel se montrait avec sa voix
sympathique et son nergique gaiet; les coups de feu se faisaient
entendre  la tranche, et les rflexions pnibles s'vanouissaient.

Comme il n'y avait pas  la colonne d'autre gnral que le commandant
en chef, chaque colonel d'infanterie remplissait,  son tour, pendant
vingt-quatre heures, les fonctions de gnral de tranche. Ce jour-l,
le colonel Carbuccia et notre rgiment taient commands. Vers midi,
je formai mon bataillon devant le front de bandire, je fis rompre par
section  droite, et nous marchmes, musique en tte, sur la Zaoua, o
tait l'entre des travaux. En nous voyant venir, l'ennemi, embusqu
dans plusieurs jardins que nos troupes n'occupaient pas, dirigea sur
nous son feu, qui nous blessa un sous-officier et un clairon. En
arrivant  la tranche, un sergent du bataillon mit sa tte  un crneau
et,  l'instant mme, il reut une des plus singulires blessures qu'on
ait jamais vues. Il fut atteint, immdiatement au-dessus de l'oeil
gauche, par deux balles de petit calibre, faisant probablement partie de
la charge d'un de ces tromblons dont les assigs avaient une certaine
quantit. Ces armes, fort dangereuses de prs, n'impriment pas une trs
grande vitesse  leurs projectiles; c'est ce qui sauva notre sergent,
car, au lieu de lui briser la tte, les balles lui contournrent le
crne, et vinrent s'arrter prs de l'oreille. On le crut perdu; me
trouvant prs de lui, je lui dis, sans le croire: ce n'est rien,
sergent, vous en reviendrez bien vite. Heureusement, le fait me donna
raison; le chirurgien sonda la plaie, trouva les balles,  la surprise
des assistants, et n'eut pas de peine  les extraire. Deux ou
trois jours aprs, je vis le bless; il tait debout, et en pleine
convalescence.

Ceux qui ne les ont pas vus se feront difficilement une ide du village
de Zaatcha, et de la nature des travaux du sige, si sige il y a sans
investissement. En effet, cette place, ou plutt cette bicoque, n'avait
pu tre investie, et de nombreux contingents y entraient et en sortaient
 volont, relevant les dfenseurs, et les approvisionnant de vivres
et de munitions. Situ dans la fort de palmiers qui forme l'oasis,
entirement construit en terre sche et compacte, Zaatcha n'est, en
dfinitive, qu'un mauvais village  peine fortifi. Il est entour d'un
mur de pierre, flanqu,  ses saillants, par des tours ou maisons hautes
et carres. Un foss large et profond en dfend absolument l'approche,
si ce n'est, je crois, du ct de l'ouest, o, pour des motifs que
j'ignore, on n'avait pas encore dirig d'attaque. Le pt de maisons
en face de la tranche m'a paru beaucoup plus lev que le reste du
village, qui, si je ne me trompe, devait en tre dfil. Les assigs
n'avaient point d'artillerie. Leur feu, quand il ne venait pas des
tours, partait des crneaux percs au-dessus du foss, souvent au ras du
sol, dans le mur d'enceinte ou dans celui des maisons, et nous frappait
avec tant de prcision et d'-propos, qu'on ne pouvait douter qu'une
communication continue et facile, en guise de chemin couvert, n'existt
sur tout le front d'attaque.

Quand j'ai parl de tranche, ce n'est pas qu'on et eu  en ouvrir une
proprement dite. La surface de l'oasis est coupe, en tout sens, de
murs en pis, d'environ deux mtres de haut, servant de clture et
de sparation  d'innombrables petits jardins, qui sont autant de
proprits particulires. Nos officiers du gnie avaient profit de
ces obstacles, abattant ceux qui gnaient, bouchant les brches qui
prsentaient une solution de continuit, levant ceux qui taient
insuffisants au dfilement, et dcrivant, en somme, une espce de
parallle qui resserrait  l'est et au nord, c'est--dire du cot du
camp, la moiti du dveloppement du village,  une distance qui pouvait
varier de quarante  cent mtres. Par les nombreux crneaux pratiqus
dans les murs qui remplaaient pour nous l'paulement de tranche, notre
mousqueterie rpondait  celle des Arabes.

Pour ces travaux et ceux de construction des batteries, nos soldats
avaient su tirer un trs bon parti du tronc des palmiers, et ils
n'avaient presque pas eu de terre  remuer, si ce n'est pour les deux
cheminements de droite et de gauche. Des troupes occupaient les jardins
jusqu' la lisire de l'oasis, et assuraient les flancs, les derrires,
et les communications avec le camp.

Deux batteries de canons de 8 et d'obusiers de montagne taient tablies
au centre et  la droite de la tranche. La premire portait le nom du
colonel Petit, en l'honneur de cet officier suprieur qui y avait t
mortellement atteint; la seconde s'appelait la batterie Besse, en
mmoire d'un vaillant capitaine d'artillerie, tu raide d'une balle au
front, au moment o il pointait une pice.

Aprs avoir fait, avec le colonel, la visit de nos lignes, et fourni
notre contingent de travailleurs aux armes spciales, j'essayai de tirer
quelques balles par les crneaux. Ceux des Arabes taient si petits
qu'il fallait beaucoup de soins et quelque adresse pour les emboucher,
mais on ne pouvait voir le rsultat des coups. Aucun ennemi ne se
montrait  dcouvert; tout ce qu'on apercevait entre la place et la
tranche se rduisait  quelques dbris de murailles battues en brche
par notre artillerie, et aux cadavres des ntres qu'on n'avait pu
enlever, et qui infectaient l'air. Prs de la sape de gauche, on voyait
les ruines d'une tour qui s'tait croule, le 20 octobre, sur les
grenadiers de la Lgion; un grand nombre de ces braves avaient pri sous
les dcombres, et j'en remarquai un, homme magnifique, dont le corps nu,
enfl, noirci, tait cras sous un norme madrier.

Parfois, les projectiles des assigs embouchaient nos crneaux,
crtaient le mur ou arrivaient aux points qui n'taient pas bien
dfils. Il est certain que l'ennemi avait d'habiles tireurs,
particulirement les domestiques noirs, que les chefs emploient  la
chasse des autruches. Nos soldats les avaient entrevus visant nos
officiers, et, avec cette vivacit d'imagination qui les caractrise,
ils en avaient fait un tre idal et unique, qui, sous le nom du
_Ngro_, tait cens avoir port les plus mauvais coups.

Indpendamment du feu des batteries, nous lancions d'heure en heure une
bombe de seize centimtres. Nous n'avions qu'un mortier, et le dfaut de
projectiles nous empchait de l'employer plus souvent. On n'aura pas de
peine  comprendre qu'un tir aussi rare ne pouvait tre efficace. Il
nous aurait fallu, d'ailleurs, des bombes de vingt-deux centimtres,
et non de seize; celles-ci portaient admirablement, mais, de l'avis de
chacun, leur pntration tait insuffisante. Quant aux canons, par une
circonstance locale, ils ne produisaient pas non plus tout l'effet
dsirable. Les maisons de Zaatcha avaient toutes des rez-de-chausse
au-dessous du niveau du sol, qui n'taient qu'une espce de caves o
les boulets ne pouvaient atteindre; les tages suprieurs ruins,
les habitants se rfugiaient dans ces souterrains, et la rsistance
continuait de plus belle.

Malgr le courage et l'activit du gnie, les deux sapes  droite et 
gauche cheminaient trs lentement. On s'tait vu contraint d'en faire
les paulements en sacs  terre, et de les blinder, tant bien que mal,
avec des branchages de palmier, pour mettre les hommes  l'abri des
pierres que les Arabes ne cessaient d'y lancer. La tte de sape tait
continuellement en butte  leur fusillade, et les sapeurs qui se
montraient  dcouvert taient aussitt tus ou blesss. Une espce de
mantelet en planches et en tle, qu'ils poussaient devant eux en guise
de gabion farci, ne se trouva pas  l'preuve des balles, ce qui tait
d'autant plus fcheux qu'on n'avait ni cuirasses, ni pots-en-tte.
Mais aussi qui et pu croire qu'un misrable village du Sahara nous
obligerait  l'assiger de la sorte?

Vers le soir, le gnral vint faire la visite de la tranche et donner
des ordres pour la nuit. Il est bienveillant, ferme et sympathique;
officier sous l'empire, il fut bless  Waterloo. J'observai qu'il
s'exposait beaucoup et sans ostentation. A sa suite, comme porte-fanion
de l'tat-major-gnral, se trouvait le fameux tueur de lions, Grard,
marchal-des-logis aux spahis, aujourd'hui sous-lieutenant. Je causai
quelque temps avec cet intrpide chasseur, qui est de plus un excellent
soldat. C'est  l'afft,  la chute du jour, et souvent  nuit close,
qu'il attend ses dangereux adversaires et qu'il les tue, de fort prs,
avec une carabine  deux coups, charge de balles ogivales  pointe
d'acier. Cette prcaution lui a paru ncessaire depuis que, malgr son
sang-froid et la prcision de son tir, il lui est arriv qu'on lion,
dont il s'approchait croyant l'avoir tu, se releva, la balle qui
s'tait aplatie sur l'os frontal, dont la duret est extrme, n'ayant
fait que l'tourdir; Grard l'acheva, mais non sans peine.

Le gnral parti, l'heure de la soupe approchait, et je m'attendais 
une de ces rfections frugales comme on peut en faire  la tranche. MM.
les officiers de la Lgion en avaient dcid autrement, et ils avaient
eu la charmante ide de me donner l, sous le feu de l'ennemi, un dner
de bienvenue, qui, certes, a t le plus original que j'aie fait de ma
vie. Devant la _gourbie_ du colonel (hutte en feuilles de palmier), on
tendit une nappe sur un tapis, on y dressa le couvert, et nous nous
assmes  l'entour, les jambes croises. Le repas fut bon, copieux et
surtout gai; le colonel en fit les honneurs avec cet entrain de bon got
qui est le propre des hommes d'esprit. La musique du rgiment, place
non loin de nous, joua des airs patriotiques, et mme le caustique
_drin, drin_ de Lafon, qui acqurait du prix  cinq cents lieues
de Paris. Au dessert, le colonel porta la sant du prsident de la
Rpublique, qui fut accueillie avec une cordialit toute militaire.
Alors la musique joua la _Marseillaise_, tandis que les Arabes, inquiets
de ce bruit, redoublaient le feu de leurs fusils, et de leurs tromblons
dont l'explosion plus retentissante tait accompagne d'une grle de
petites balles qui venaient frapper les palmiers  l'entour. On but
une dernire rasade, dont les musiciens et les factionnaires qui se
trouvaient prs de nous, eurent leur part, et,  un signal de notre
chef, chacun retourna  son poste.

Aprs avoir fait la ronde de la tranche, des postes et des sapes,
j'allai me reposer auprs du colonel, qui avait bien voulu m'admettre
dans sa _gourbie_. Par son ordre, un clairon tait charg de sonner
les heures par autant de vibrations dtaches qu'il en fallait pour en
marquer le nombre; et comme il lui tait prescrit de monter sur une
petite lvation de terrain, les Arabes l'avaient aperu, et un coup de
fusil ou de tromblon lui rpondait rgulirement. A cela ne se bornaient
pas leurs taquineries. Ils rdaient autour de la tranche, en poussant
des cris lugubres, et en appelant par son nom le colonel Carbuccia
qu'ils connaissaient particulirement, comme ses anciens administrs.
Parfois ils engageaient la conversation avec nous, au moyen de
l'interprte du colonel, et il y avait peu de temps que celui-ci avait
failli tre victime d'une de leurs ruses. Un Arabe, dont la voix tout
 fait reconnaissable se faisait entendre chaque nuit, demanda  lui
parler. Le colonel s'approcha du mur de la tranche et ordonna 
l'interprte de dire qu'il tait prsent et qu'il coutait. Un long
intervalle s'coula sans rponse, et le colonel, fatigu d'attendre,
s'loignait, lorsque, de la cime des palmiers, plusieurs coups de feu
furent dirigs sur la place qu'il venait de quitter. Les factionnaires
prposs  la surveillance de nos crneaux ripostrent, mais la surprise
et l'obscurit nuisirent  la justesse de leurs coups, bien qu'il et
fallu un certain temps aux Arabes pour se glisser  terre le long des
palmiers.

Les nuits sont magnifiques au mois d'octobre, sous cette latitude, et
malgr l'odeur excrable des cadavres, je m'tais endormi, quand mon
sommeil fut brusquement interrompu par une forte fusillade qui clatait
 notre gauche. Nous courmes  la sape de ce ct; elle tait attaque,
et l'ennemi, qu'on ne pouvait apercevoir, paraissait si rapproch, que
dans l'ide qu'il voult tenter d'escalader la tranche, nous nous
apprtmes  le recevoir sur les baonnettes. Par ordre du gnral, les
armes de nos hommes avaient t charges avec deux balles, dont l'une
coupe en quatre; quelques coups de fusil et la dcharge  mitraille
d'un obusier suffirent pour loigner momentanment ces chicaneurs
d'Arabes.

Du reste, il n'est pas de tour qu'ils ne fissent pour attirer les ntres
dans leurs embches. Quelques nuits auparavant, ils avaient imagin de
lcher des bourriquets, et de les pousser vers les jardins occups par
nos troupes, dans l'espoir que les soldats sortiraient pour les prendre,
et tomberaient dans l'embuscade qu'on leur avaient dresse. Nos gens se
contentrent de tuer les bourriquets par les crneaux, et les Arabes en
furent pour leurs frais.

Un autre stratagme dont les cavaliers du Scheik-el-Arab, qui tait au
camp, nous menacrent, mais qui ne fut pas employ, leur russit,  ce
qu'ils prtendent, dans leurs guerres intestines, et il est trop curieux
pour ne pas tre rapport. Il consiste  enduire de goudron, auquel on
met le feu, des dromadaires qu'on chasse alors sur la tribu hostile;
une espce de rage s'empare de ces animaux, ils ruent, ils mordent, ils
portent le dsordre dans les rangs de l'ennemi, mais surtout, je pense,
dans ses troupeaux. Quant aux Zaatcha, j'ignore s'ils taient assez
lettrs pour avoir pens que nous aurions, au moins, aussi bon march de
leurs dromadaires enflamms que les Romains des lphants de Pyrrhus
 Bnvent; le fait est que malgr les pronostics des cavaliers de
Ben-Gannah, ils ne tentrent pas l'aventure.

Peut-tre ces dtails paratront purils, mais ils aideront  prouver
que les assigs ne ngligeaient rien, et que leur dfense, suivant
l'expression de M. le gnral Charon, tait intelligente et nergique.

L'alerte passe, nous retournmes, le colonel et moi,  sa _gourbie_,
mais  peine avions-nous ferm l'oeil, que de nouvelles fusillades
rclamaient notre prsence aux sapes menaces. Ce mange continua toute
la nuit, et notamment mon excellent adjudant sous-officier, Trentinian,
n'eut pas une minute de repos.

Le 25 octobre au matin, le gnral vint  la tranche, et ordonna  mon
colonel de m'envoyer avec 400 hommes, dont 200 de mon rgiment, et 200
du 3e bataillon d'infanterie lgre d'Afrique, couper des palmiers prs
du village de Lichana, que les contingents ennemis occupaient en force.
Cette mesure d'abattre les palmiers tait ncessaire et bien entendue,
quoi qu'en aient dit certains critiques en gants jaunes, qui s'arrogent
le droit de juger, au coin de leur feu,  Paris, les oprations d'une
guerre rpute trs difficile par les hommes les plus comptents.
Il s'agissait non-seulement de faire des claircies pour faciliter
l'investissement, mais aussi de ruiner l'ennemi et de fomenter ainsi,
 notre profit, des rcriminations et des discordes entre les diverses
fractions de la population de l'oasis. En effet, les gens de Lichana,
par exemple, ne manqurent pas d'imputer  la rsistance de Zaatcha la
dvastation des plantations, leur principale ressource, et j'ai appris
depuis que, comme on l'avait prvu, ils en furent touchs au vif, et
que, malgr leur fanatisme, leur solidarit s'en trouva branle.

On n'avait pu faire de lever du terrain. Le gnral nous indiqua, comme
point de direction, un bouquet de palmiers  l'horizon, et je m'y
portai, au pas de course, avec une compagnie d'infanterie lgre
d'Afrique. Suivaient les hommes de la Lgion, et les travailleurs des
deux corps avec des haches. J'tais prvenu que, sur la lisire de la
fort, M. le colonel de Barral appuierait le mouvement.

Aprs avoir escalad plusieurs cltures de jardins en terre sche, long
et travers dans l'eau un foss large et peu profond, nous tablmes
notre ligne de tirailleurs, le centre  environ trois cents mtres de la
plaine, contre un mur crnel par les Arabes, et dans un petit jardin
encaiss et trs propre  la dfensive. Entre le mur et le jardin, et au
niveau du premier, il y avait un terrain nu d'environ vingt mtres de
large, o notre ligne formait un angle saillant. Je plaai en rserve, 
porte de couvrir ce point, un petit dtachement de mes grenadiers,
aux ordres de leur capitaine, M. Nyko, rfugi polonais, parent de
l'infortun comte Dunin, tu  Boulogne  ct de mon cousin. Cet
officier avait dj t dangereusement bless devant Zaatcha, lors de
l'expdition du mois de juillet dernier.

Le colonel, sans escorte et sans armes, avec cette intrpidit vraiment
corse qui le caractrise, vint voir nos dispositions, et je crus
comprendre qu'il les approuvait,  la manire flatteuse dont il rpondit
 l'assurance que je lui donnai, que le diable lui-mme ne nous
dlogerait pas de l. Je prie le lecteur de remarquer que ce n'tait pas
une rodomontade, et que je tins la position jusqu' ce que le gnral
m'eut envoy l'ordre d'effectuer ma retraite.

Derrire nous, nos travailleurs s'occupaient dj, avec une grande
activit, de l'abattage des palmiers. Je ne sais plus dans quel journal
j'ai lu cette assertion mirobolante, que _la hache rebondit sur l'corce
lastique du palmier_. Au contraire, rien n'est plus facile que de le
couper, et nos hommes y allaient grand train. Vraiment, c'tait piti
de voir ces prcieux vgtaux, la plupart centenaires, s'abattre avec
fracas, et couvrir le sol de leurs dattes. Toutes ne furent pas perdues,
comme on pense bien, et nos soldats s'en rgalrent  tire-larigot.

Les Arabes, d'abord en petit nombre, exasprs de cette excution, et
craignant peut-tre une attaque sur Lichana, dont nous tions tout prs,
engagrent le combat sur notre droite. A l'extrmit du mur crnel,
derrire un amas de dcombres, un groupe de chasseurs du bataillon
d'Afrique soutenait vaillamment l'attaque. Un caporal, tendu sur le
ventre, se distinguait par la prcision avec laquelle il dirigeait ses
coups. Il avait plac une grosse pierre devant lui peur se garantir; une
balle arrive, touche la pierre et la lui lance  la tte; le caporal se
frotte le front, prend la pierre, la replace o elle tait d'abord, et
continue son feu; une autre balle arrive, le frappe  la tte et le tue
raide.

Au-del du mur tait une espce de ravin, par o l'ennemi aurait pu
arriver inaperu. J'ordonnai aux hommes qui gardaient les crneaux de
redoubler d'attention; mais nos adversaires, guids par la connaissance
des lieux, furent plus russ que nous. Au lieu de nous aborder de front,
un certain sombre d'entre eux gagnrent sur notre gauche, et se baissant
au-dessous des crneaux,  la file l'un de l'autre, ils arrivrent, pour
ainsi dire en rampant,  garnir le mur du ct oppos au ntre. Nous
n'tions spars d'eux que par cet obstacle, haut de deux mtres  peu
prs. Le reste, c'est--dire la masse, tait rest dans le ravin, et 
un signal donn, ils se levrent tous, avec des cris sauvages, tandis
que d'autres encore, disperss en tirailleurs en face du jardin encaiss
et du terrain nu dont j'ai parl, nous fusillaient  l'angle ou crochet
form par notre ligne.[4]

[Note 4: Je n'ai pas la prtention de faire de la tactique  propos
d'une si petite affaire; mais si quelqu'un objectait que ce crochet
tait un oubli des principes, je lui rpondrais qu'il s'agissait de
protger des travailleurs placs dans une circonfrence irrgulire, et
qu'une ligne droite tait impossible. Dans un combat de cette nature, il
tait indiqu, d'ailleurs, de profiter des abris qu'offrait le terrain.]

En un instant, plusieurs des ntres furent couchs par terre, ou
contusionns par des nues de pierres qu'on nous lanait par dessus
le mur. Cette manire de prluder  un engagement plus srieux est
familire aux Arabes. Bientt une haie serre de leurs fusils parut  la
crte du mur, et nos soldats, sans attendre qu'ils parussent eux-mmes,
et quoi que pussent faire les officiers, le couronnrent de leur feu.

A l'angle de la ligne, un soldat venait de tomber mortellement atteint.
Deux de ses camarades le tranaient en arrire, poursuivis par les
Arabes qui voulaient s'en emparer pour lui couper la tte. J'allai 
leur rencontre et les tins en chec avec mon fusil de chasse. Nyko et
ses grenadiers taient  cent pas de l; je leur fis signe d'accourir,
et il tait temps, car l'engagement devenait de plus en plus vif. En un
instant, le capitaine Touchet, aprs avoir tu de sa main un ennemi,
tomba frapp d'un coup de feu en pleine poitrine; le capitaine Butet
reut une balle  travers la cuisse; Nyko fut bless  la tte; moi-mme
je fus atteint d'un gros caillou, qui ayant rebondi sur ma _carghera_
corse (ceinture  cartouches), ne me fit pas grand mal. Je restai seul
d'officier.

L'oeil au guet, le doigt sur la dtente, j'attendais que quelque Arabe
se montrt au-dessus du mur. Il en vint un qui, coiff d'un turban,
brandissait un pistolet de la main droite, s'appuyait sur la gauche,
et se dcouvrait audacieusement jusqu' la ceinture. En apercevant un
officier qui le tenait en joue presque  bout portant, il dut penser que
son heure tait arrive; il voulut se rejeter en arrire, mais il n'en
eut pas le temps; je lui lchai dans le cou, au-dessous du menton, mon
coup droit charg d'une balle et cinq chevrotines; son coup du pistolet
porta  faux sur ma gauche, sa tte frappa le mur qui fut baign de son
sang, et derrire lequel il disparut en tombant.

Presque en mme temps,  quelques pas de l, un autre,  barbe grise,
arm d'un long fusil garni d'argent, faisait basculer son arme sur le
haut du mur, pour nous mieux viser. Se voyant vis  son tour, il se
retira; mais aussitt, levant les bras et son fusil, il allait tirer
dans notre direction, quand je lui lchai mon second coup, charg  deux
balles qui, crtant le mur, l'atteignirent  la tte dont on ne voyait
que le sommet. Comme son camarade, il tomba de l'autre ct, ainsi que
son fusil qui paraissait fort beau, et que nous ne pmes prendre. Les
tirailleurs applaudirent, et ils m'assurrent que c'taient des chefs.

Tout cela se passa, pour ainsi dire, en un clin d'oeil, et beaucoup plus
vite qu'on ne peut l'crire. Cependant, le feu, au lieu de discontinuer,
prenait une nouvelle intensit. En voyant tomber leurs officiers et
leurs camarades, beaucoup de soldats s'empressrent autour d'eux, et les
transportrent sur les derrires; d'autres, comme cela arrive souvent
en pareil cas,[5] les accompagnrent, sans doute pour les escorter; les
travailleurs avaient suspendu la coupe des palmiers, mais n'taient pas
venus en ligne; en un mot, je restai avec le quart environ de mon monde,
c'est--dire une vingtaine de grenadiers de la Lgion et quatre-vingts
hommes,  peu prs, du bataillon d'Afrique. Le brave sergent-major
Marinot, de ce dernier corps, me seconda avec cette svrit et cette
nergie qui n'admettent point d'hsitation.

[Note 5: L'ordonnance du 3 mai 1832 prescrit, avec raison, de ne pas
s'occuper des morts, ni mme des blesss, pendant l'action; mais, en
Afrique, il a fallu adopter le systme contraire,  cause de la cruaut
des Arabes et de l'inconvnient qu'il y aurait  leur laisser mutiler
les corps dont ils font de sanglants trophes qui surexcitent le
fanatisme des populations.]

Mes grenadiers, ou plutt cette poigne de mes grenadiers, restaient
sous le commandement immdiat du sergent anglais Smitters, dont la
valeur hroque tait digne d'une action plus importante.

Quoique, au mme moment, les assigs de Zaatcha eussent fait une sortie
et attaqu vigoureusement la sape de droite  la tranche, le colonel
dont la sollicitude paternelle et touchante ne nous oubliait pas, le
colonel, toujours partout, infatigable et ddaigneux du danger, arrivait
encore auprs de nous. Sa prsence ranima le combat. Debout sur un
petit monticule o pleuvaient les balles, exactement  la mme place o
Smitters fut tu un instant aprs, il criait: Tenez bon, grenadiers! et
ne voulut point se dfiler. Un groupe d'Arabes,  demi couverts par le
mur, tiraient sur nous  soixante pas, et semblaient avoir reconnu des
officiers, si bien que je crus utile de leur envoyer moi-mme un nouveau
coup de fusil. Tous ceux qui ont assist  cette affaire conviendront
que je n'exagre rien en disant que nous tions attaqus par plus de
mille adversaires, et sans la bont de notre position dfensive, je ne
sais vraiment ce que nous serions devenus, surtout sans les renforts qui
nous arrivrent.

Je conviens que j'en demandai au colonel. Non-seulement il m'approuva,
mais rappel  la tranche par le bruit du combat qui continuait  s'y
livrer, il se chargea de les faire demander lui-mme au gnral. En
attendant, nous avions  faire un nouvel effort, et, je dois le dire,
aucun des braves qui m'entouraient ne faillit  cette tche. Un
lieutenant du bataillon d'Afrique, dont je regrette vivement de ne pas
avoir retenu le nom, tait venu remplacer un des capitaines blesss;
Marinot, et leurs soldats, dfendaient le jardin encaiss; Smitters et
nos grenadiers, le mur et le terrain nu  ct.

La conduite de Smitters est de celles qui honoreront le genre humain
tant qu'un coeur de soldat battra sous le harnais! Je dplore de n'avoir
que ce faible crit pour en conserver la mmoire. En vidence sur la
petite butte que venait de quitter le colonel, il animait ses hommes, et
ajustait ses coups avec un imperturbable sang-froid. Derrire un large
crneau, un Arabe se montrait  demi et se cachait tour  tour. Le
sergent le tenait enjou, et piait, pour tirer, le moment favorable,
mais l'ennemi le prvint; foudroy, Smitters bondit en l'air, tomba  la
renverse, et son sang gnreux rejaillit sur les grenadiers. Avant de
lui percer le coeur, la balle avait fait un long clat  la monture de
son fusil. Effet frquent de la mort par les armes  feu, on aurait dit
qu'il dormait d'un bon sommeil, tant sa figure paraissait sereine et
presque rayonnante.

Cet intrpide sous-officier tait un homme de trente  trente-cinq ans,
d'une taille moyenne, bien pris, brun, sans barbe ni moustaches, comme
les soldats de son pays. Pauvre Anglais! dont le sort tait de venir
mourir dans une oasis du Sahara,  ct d'un neveu du plus grand ennemi
de sa grande nation!

Sa fin produisit une pnible impression, et l'ennemi ne semblait pas
se ralentir. Mais, sur la lisire de la fort, M. le colonel de Barral
oprait une puissante diversion. Ses obus, longeant notre ligne et
sifflant  travers les palmiers, tombaient et clataient parmi les
Arabes. Dans la plaine, un de ses chelons, form du bataillon de
zouaves du commandant de Laurencez, tait arriv  trois cents mtres
de nous. Les ennemis nous pressant toujours, je me dcidai  aller lui
demander quelques hommes, pour appuyer mes grenadiers, qui continuaient
bravement la dfense de la butte o leur sergent venait d'tre tu. Avec
une courtoisie dont je lui suis redevable, M. de Laurencez[6] s'empressa
de me donner quinze hommes avec un lieutenant, M. Sentupery. Ce jeune
officier s'cria: En avant, c'est le poste d'honneur! et nous courmes
renforcer ma ligne, o l'arrive des zouaves produisit visiblement
le meilleur effet. Sur mon indication, ces braves rejoignirent les
grenadiers  l'minence o tait tomb Smitters, et un d'eux, nomm
Goise, qui avait t prisonnier des Arabes et parlait leur langue, se
mit  les dfier et  les plaisanter de la faon la plus originale.
C'est encore une preuve de l'ascendant des corps d'lite, que, ds ce
moment, l'attaque se ralentit; l'uniforme des zouaves est redout de
leurs adversaires  l'gal des vestes bleu de ciel des chasseurs, et nos
troupes elles-mmes savent, par exprience, ce que vaut le concours de
ces triaires de l'arme d'Afrique.

[Note 6: M. de Laurencez, bless  l'assaut de Zaatcha, est
aujourd'hui lieutenant-colonel.]

La voix du colonel se fit entendre de loin, annonant des renforts. En
effet, sur notre droite, le commandant Bourbaki avec les tirailleurs
indignes, et le lieutenant-colonel Pariset, de l'artillerie, en
personne, avec deux obusiers, refoulaient l'ennemi, qui ne tarda pas 
rentrer  Lichana. Arriv prs de nous, le colonel me communiqua l'ordre
du gnral de battre en retraite. Je me permis d'observer que les Arabes
rtrogradaient, et que le moment tait propice pour continuer l'abattage
des dattiers; mais il me rpondit que l'ordre tait formel, et qu'il n'y
avait qu' obir. Sur ce, nous quittmes une position que nous avions
garde quatre heures, on sait  quel prix; nous gagnmes la plaine sans
aucune opposition, et de l la tranche. Nous avions eu six morts et
vingt-deux blesss, dont trois officiers;[7] les Arabes durent avoir un
nombre infiniment plus considrable des leurs hors de Combat.

[Note 7: Voyez les tats nominatifs aux Pices justificatives.]

Je trouvai le gnral prs de la Zaoua. Il parut regretter de nous
avoir engags si loin,  cause des pertes que nous avions essuyes;
cependant, il me dit avec une grande cordialit: Je vous remercie de
tout ce que vous avez fait. J'ai t pein de ne pas reconnatre ces
remerciements dans son rapport d'ensemble publi au _Moniteur universel_
du 4 janvier 1850, o il ne m'a mme pas accord une mention honorable,
et je dus tre d'autant plus sensible  cet oubli qu'on venait de me
remercier de la manire que l'on sait.[8] En revanche, je conserve
prcieusement les lettres d'loge et de sympathie que M. le gnral
Charon, gouverneur gnral de l'Algrie, le colonel Carbuccia, et une
foule d'autres officiers moins levs en grade, mais trs bons juges
aussi, ont bien voulu m'crire.

[Note 8: Voyez aux Pices justificatives ma lettre  la _Patrie_, du
5 janvier 1850.]

A l'gard du combat que je viens de raconter, le rapport de M. le
gnral Herbillon s'exprime ainsi:

Le 25 octobre, les habitants firent une sortie si vive sur les hommes
employs  la coupe des palmiers que nous laissmes une caisse de
tambour et des outils entre leurs mains. Je fus oblig d'appeler les
troupes du camp pour assurer la retraite.

Comme on l'a vu, nous avions t attaqus par les gens de Lichana,
qui n'taient nullement assigs; il n'y avait donc pas eu de sortie
proprement dite. La retraite fut ordonne par le gnral, et le gnral,
ce me semble, aurait pu le dire, d'autant mieux qu'il pouvait avoir
d'excellentes raisons de la prescrire, entr'autres le peu d'importance
du rsultat que nous aurions obtenu en prolongeant le combat. Ce
rsultat n'aurait pas t en rapport avec le nombre des troupes
employes, que les soutiens,  la fin de l'engagement, avaient port 
un chiffre trs considrable. Je ne sache pas qu'il y ait en de caisse
ni d'outils tombs aux mains des Arabes; mais il n'est pas impossible
qu'il en soit rest sur le terrain, ce qui n'est certes pas la mme
chose. Quant  la caisse, les tats nominatifs des morts et des blesss,
qu'on peut voir aux Pices justificatives, constatent qu'aucun tambour
ne fut atteint, et, si je me souviens bien, on disait au camp qu'elle
avait t abandonne par un tambour du bataillon d'Afrique, qui
grappillait des dattes. Maintenant, les travailleurs ont-ils abandonn
des haches? s'ils l'ont fait, ils sont inexcusables, car nos tirailleurs
les ont constamment couverts, et les Arabes, contenus par nous, n'ont pu
arriver jusqu' eux. Qu'on me passe ces particularits; elles paratront
insignifiantes, mais on comprendra ma surprise (si quelque chose pouvait
tonner dans ce bas monde) de voir que pas le moindre loge ne m'a
t dcern, et que l'occasion d'une espce de blme semble avoir t
cherche dans des dtails peu dignes de figurer dans un rapport gnral.

Pendant que nous combattions du ct de Lichana, la sape de droite,
comme je l'ai dit, tait audacieusement assaillie  la tranche. Les
Arabes, sortis de Zaatcha, suivis par des femmes qui les excitaient, et
bravaient hroquement la mort, avaient mis tant d'acharnement dans
leur attaque, qu'on en tua plusieurs  deux pas de nos crneaux, qu'ils
cherchaient  prendre. Un, surtout, vint tomber si prs, que les
voltigeurs du 38me se saisirent de son sabre au moyen d'un tire-bourre
de canon, et me l'envoyrent par le plus ancien soldat de la compagnie.
Je le conserve prcieusement en souvenir de ces braves et du courageux
Arabe mort pour son pays.

On sait que la garde et les travailleurs de tranche sont relevs toutes
les vingt-quatre heures. Sur la demande de mon colonel, notre tour fut
prolong jusqu'au soir, ce qui me donna l'occasion de complter la
journe; car le gnral tant venu  la _gourbie_, o nous djeunions,
il m'ordonna d'abattre encore des palmiers, cette fois  proximit de
la tranche. Aprs avoir garni de tirailleurs les murs de deux grands
jardins, je les fis compltement raser, sans forte opposition de la part
des Arabes, soit qu'ils en eussent assez du combat du matin, soit que
le voisinage de nos travaux les tint en respect. Ils se contentrent de
nous envoyer de loin quelques balles qui ne nous firent pas grand mal;
un soldat cependant en fut atteint, et un autre fut bless par la chute
d'un palmier.

Le soir, vers cinq heures, nous retournmes au camp. Nos tentes et nos
lits de cantines nous parurent des palais et des dredons aprs la
tranche. Les vivres taient abondants  la colonne; le pain seulement,
qu'on faisait venir de Biscara, commenait  manquer, mais du biscuit
tremp le remplace, au besoin. L'eau tait dsagrable, malsaine, et
tellement charge de sels, qu'en ayant pass un litre environ  travers
un mouchoir de toile, j'en obtins un rsidu qui, sch et approch du
feu, crpitait comme du nitre. Le sable, d'une finesse imperceptible,
s'infiltrait partout; quelque prcaution que l'on prit, tout ce qu'on
prparait pour manger en tait tellement saupoudr, qu' chaque morceau
on le sentait craquer sous la dent. Je fis l'exprience de placer du
papier sur la tablette de ma tente, et bien que j'en eusse boucl les
contre-sanglons pour la fermer compltement, deux heures aprs le papier
tait tout couvert de sable. Ces petits inconvnients n'taient qu'un
sujet d'observations; mais la mauvaise qualit de l'eau incommodait tout
le monde, et engendrait mme des maladies.

Le lendemain, nos pertes furent douloureusement augmentes par la mort
du capitaine Graillet, commandant du gnie. Par le plus malheureux des
hasards, tandis qu'il dirigeait les travaux  la sape de droite, il fut
tu d'une balle qui passa dans l'interstice de deux troncs de palmiers
placs en paulement. C'tait un officier jeune, trs distingu, et
 jamais regrettable; la veille, j'avais bu avec lui un verre
d'eau-de-vie, et dans la conversation que nous emes ensemble sur les
oprations du sige, je remarquai qu'il tait pour les partis les plus
vigoureux.

Le 27 se passa sans vnement remarquable. Les travaux continurent sur
le mme pied  la tranche. Les Arabes tiraillrent plus ou moins toute
la journe, et se montrrent parfois  la lisire de l'oasis, d'o leurs
balles arrivaient jusqu' notre front de bandire. Les carabines  tige
de quelques hommes du 5e bataillon de chasseurs  pied, placs derrire
des ondulations de terrain, les leur rendaient avec usure.

Un fait remarquable et qui, en ma qualit de nouvel arriv, m'avait
surpris, c'est que notre camp tait littralement encombr d'Arabes;
j'en avais deux, conducteurs du bagage, qui bivouaquaient  la porte de
ma tente, si bien que la toile seule m'en sparait. Le scheick El-Arab,
je l'ai dj dit, campait avec nous; ses cavaliers, assez nombreux,
l'avaient suivi, et ne cessaient de rendre des services, quoique leurs
sympathies pussent bien tre ailleurs. Plusieurs fois, ils taient alls
parlementer avec les tirailleurs ennemis; mais les renseignements qu'ils
rapportaient  l'tat-major-gnral devaient lui paratre suspects; le
fait est qu' aucun prix on ne pouvait se procurer des missaires srs,
et telle tait, au point de vue arabe, la nationalit et surtout la
saintet de la cause de Zaatcha, que le peu d'intelligences qu'on avait
pu tablir chez l'ennemi ne pouvaient, tout au plus, tre considres
que comme servant aux deux partis.

Nous tions sans nouvelles d'Alger. Le courrier qui portait les dpches
du gouverneur, et qui devait avoir mes lettres de Paris, venait d'tre
enlev par les Arabes. Nous approchions  grands pas de l'poque
qu'avant de quitter Paris j'avais fixe pour mon retour  l'Assemble
lgislative, et il n'y avait pas de probabilit que nous touchassions au
dnouement de l'expdition. Le gnral, fermement rsolu  ne lever le
camp qu'aprs avoir eu raison de Zaatcha, semblait dcid  ne
plus livrer d'assaut, et  attendre des renforts, pour complter
l'investissement de la place et la rduire par le feu de l'artillerie.
Chacun comprendra que ce plan, sans doute le meilleur, pouvait nous
mener fort loin, et bien qu'il ait t modifi, Zaatcha ayant t pris
d'assaut, cet vnement final n'a pu avoir lieu que le 26 novembre, sans
compter que les oprations successives et secondaires ont prolong la
campagne jusqu'au mois de janvier.

On a vu  quelles conditions j'avais consenti  y prendre part,
conditions tellement nettes et incontestes jusqu'alors, que l'ide ne
me vint seulement pas qu'on pourrait me disputer le droit de revenir
siger au palais lgislatif quand je le jugerais convenable. Plusieurs
sujets de juste mcontentement et de profond dgot me maintenaient
dans ma rsolution. D'une part, on avait failli  la promesse dont
l'accomplissement et compens, pour moi, l'inconvnient de servir au
titre tranger. Je veux parler du commandement de compagnies d'lite,
qu'on m'avait assur  Paris, et au sujet duquel aucun ordre n'avait
t transmis ni  Alger, ni  la colonne. D'autre part, des bruits
offensants, universellement rpandus au camp, et dont on pourrait
trouver la source dans les lettres de personnes occupant de hautes
positions, me dsignaient comme _envoy en punition en Afrique_ (je dis
le mot comme on me l'a rpt, quelque impertinent et stupide qu'il
soit). Sans doute, c'tait le dernier degr de l'absurdit que de
supposer qu'un homme honor d'un mandat souverain et inviolable pt tre
envoy en punition par qui que ce soit; mais, si on rflchit bien, on
comprendra la crance que jusqu' un certain point pouvaient obtenir des
inventions par lesquelles on me reprsentait comme l'objet d'une sorte
de disgrce domestique, fonde sur mes opinions peu gouvernementales. Ce
qui me paraissait ajouter du poids  ces manoeuvres, c'tait la nouvelle
que, sans doute, on ne se serait pas amus  rpandre gratuitement,
qu'aprs la campagne on me destinait au commandement du cercle
de Biscara, comme si dans l'tat actuel des choses ces fonctions
permanentes avaient pu me convenir, et comme s'il avait dpendu de
quelqu'un, sous quelque prtexte que ce ft, de me relguer, sans me
consulter, au fond du Dsert, en change du poste lgislatif que la
sympathie et la confiance de deux dpartements m'ont assign.

Indign d'tre ainsi trait par ceux-l mmes  qui j'tais le plus
dispos  me dvouer, rebut par d'aussi nausabondes menes, la
cordialit de mes chefs militaires, et en gnral de tous les officiers
du camp, ne modifia point mon projet primitif. Dcid  partir, j'en
avais parl  mon colonel et au gnral, lorsque celui-ci voulut bien
me charger, pour M. le gnral Charon, d'une mission indique dans une
dpche qu'il me fit l'honneur de me communiquer, et qu'il me confia, le
29 au soir, avec l'ordre qu'on peut voir aux Pices justificatives. Le
but principal de cette mission tait de hter l'arrive des renforts
qu'il attendait, et qui, demands par la voie de terre au moment o les
communications n'taient rien moins que sres, auraient pu tarder
encore longtemps  le rejoindre, sans la diligente prvoyance de M. le
gouverneur gnral.

M. le gnral Herbillon, aux minentes qualits duquel je serai toujours
heureux de rendre hommage, malgr l'oubli o il m'a laiss dans son
rapport d'ensemble, a t, pour moi, spontanment bienveillant; je
ne doute pas qu'il me rendra la justice de rappeler, au besoin, la
rsolution que je lui manifestai de ne pas partir, malgr les graves et
nombreux motifs que je lui exposai, dans le cas o, contrairement  ce
qu'il avait dcid pour lors, un assaut et t  prvoir dans un dlai
rapproch. C'est ici l'endroit de rpondre  certaines gens qui auraient
d s'informer au moins des faits, des distances, des dates, avant
d'insinuer cette outrageante assertion que j'aurais quitt la colonne
la veille d'un assaut. D'assaut il n'tait pas question alors; il a
t livr un mois aprs, et il est  prsumer que je ne m'y fusse pas
trouv, quand mme j'aurais t encore en Afrique, mon rgiment ayant
t dirig sur Biscara quinze jours avant la prise de Zaatcha.

Un autre propos infme, dont personne n'a os prendre vis--vis de moi
la responsabilit, mais que j'ai appris avoir t tenu tout bas, un de
ces propos qui ne seraient que ridicules, s'ils n'taient odieux, c'est
celui qui attribuait mon dpart _ ma crainte du cholra_. En vrit,
on rougit de s'arrter  des accusations anonymes aussi saugrenues, et
c'est se ravaler que d'y rpondre, mais il n'est peut-tre pas superflu
que mes charitables Basiles sachent:

D'abord, que, devant Zaatcha, quand j'en suis parti, il n'y avait point
de cholra, et on tait si loin de le craindre, que l'on considrait le
camp comme un refuge pour les troupes,  cet gard. Le cholra y fut
apport par la colonne de M. le colonel Canrobert;  mon dpart,
non-seulement on ne savait pas qu'elle en fut attaque, mais on ignorait
mme sa prochaine arrive. A Marseille,  Toulon o le cholra
faisait des ravages rels et o je m'arrtai deux jours;  Alger, 
Philippeville,  El-Arrouch, je ne sache pas que cette maladie, qui
d'ailleurs est rarement contagieuse, ait modifi un instant mes plans de
voyage. Et si les actions d'un proscrit n'taient pas naturellement
peu connues, on saurait qu'aux tats-Unis,  Malte et ailleurs, on se
souvient de mes visites aux cholriques; et  Paris mme, si la haine
aveugle ne repoussait pas toute information, on trouverait d'honorables
citoyens qui ont vu mourir dans mes bras, il n'y a pas encore bien
longtemps, un de mes amis, M. Piebault d'Ajaccio, enlev en quelques
heures par le cholra.

Mais assez de ces dgotantes et viles calomnies, qu'un soldat et un
homme de coeur prfrerait avoir  relever autrement qu'avec la plume.

Le paquebot d'Alger devant appareiller de Philippeville le 6 novembre,
mon dpart de Zaatcha fut fix au 30 octobre. Le 28 et le 29, mon
rgiment fut encore de service  la tranche; mais comme nous nous y
rendmes sans musique, suivant les prescriptions rglementaires,[9]
nous y arrivmes sans avoir personne hors de combat. Le commandant
de Laurencez et son bataillon taient de garde avec nous. Ce sont
d'excellents compagnons, aussi braves que gais. Goise, le zouave qui
s'tait fait remarquer le 25, demanda au colonel la permission de _vexer
l'Arabe_, et montant sur le terre-plein de la batterie Petit, il se mit
 parodier les chants du pays de la faon la plus amusante.

[Note 9: Article 202 de l'ordonnance du 3 mai 1832.]

Les mmes circonstances que j'ai dj dcrites se renouvelrent ce
jour-l et le lendemain. Les cheminements avanaient, quoique lentement;
l'artillerie s'occupait de mettre deux nouvelles pices en batterie 
l'extrme droite; son feu fit s'crouler avec fracas, dans un nuage de
poussire, une des tours de Zaatcha; les coups de fusil et de tromblon
des dfenseurs continuaient, et nos soldats, mieux dfils  mesure que
les travaux avanaient, les leur revalaient.

La nuit, nous emes une alerte plus vive que la dernire fois.
L'officier de garde  la sape de gauche vint nous avertir que le lger
blindage qui la recouvrait paraissait cder sous les pierres que les
Arabes, abrits par un renfoncement du sol,  quelques pas de nous, ne
cessaient de lancer. La fusillade clata; nous accourmes, le colonel,
M. de Laurencez et moi, mais, mme de la tte de la sape, il nous
fut impossible d'apercevoir un seul des ennemis, que nous entendions
cependant parler entre eux  voix basse. L'endroit o nous tions tait,
comme toute la tranche, domin par des palmiers, mais les Arabes ne
s'avisrent point de renouveler la ruse, dont mon colonel avait failli
tre victime. Du reste, nous tions sur nos gardes; nos factionnaires,
colls contre l'paulement, le genou en terre, la baonnette au canon,
le doigt sur la dtente, auraient bien reu les audacieux qui se fussent
offerts  eux. Un coup d'obusier  balles fut tir, mais je crois qu'il
passa au-dessus de la tte des Arabes. Aucun ne se montra, et pour
ne pas rester inactifs, nous leur renvoymes quelques-unes de leurs
pierres. Nous sentmes alors combien des grenades nous eussent t
utiles, mais il n'en existait pas une seule  la tranche, ni au camp.
Tout ce que nous pmes faire, ce fut de placer quelques zouaves  la
batterie Petit, d'o l'on pouvait, en tirant obliquement, flanquer
jusqu' un certain point la tte de la sape, non sans risquer de blesser
nos sapeurs. Pour obvier  cet inconvnient, et pour toucher l'ennemi
dans l'obscurit, on choisit les hommes les plus adroits. De retour  la
_gourbie_ du colonel, il ne se passa pas longtemps sans que j'entendisse
les cris d'un Arabe, qui, atteint par nos balles, se plaignait d'une
voix lamentable. Je demandai la signification de ses paroles 
l'interprte du colonel, qui me les traduisit ainsi: _Roumis_
(chrtiens), disait le malheureux bless, que vous avais-je fait pour me
traiter ainsi? mon sang coule, mais je suis content de mourir pour
ma patrie et pour ma religion! Pourquoi la nature de cette guerre
impitoyable nous empchait-elle de tendre une main sympathique et
secourable au brave qui, sous l'treinte de la mort, proclamait de si
hauts sentiments!

Cet usage de se plaindre ou de nous menacer semblait familier aux
dfenseurs de Zaatcha. On a vu que parmi eux se trouvaient des hommes
qui avaient fait  Alger le mtier de portefaix, et souvent, c'est en
baragouinant notre langue, qu'ils s'efforaient de nous adresser des
injures ou de nous railler. Comme pour eux tout ce qui n'est pas Arabe
ou Franais est Juif, ils gratifiaient la Lgion trangre du titre
de _bataillon di Jouifs_. Parfois, appelant nos soldats: _couchons,
Jouifs,_ criaient-ils, _oun caporal et quatre hommes en factionne; va te
coucher!_ Cette dernire injonction tait accompagne d'un coup de feu
qui dnotait le genre de couche qu'ils nous souhaitaient.

Relev le 29 au soir, j'allai, ds que je fus de retour au camp, prendre
cong du gnral et de son chef d'tat-major, M. le colonel Borel. En
prsence des attaques dont j'ai t l'objet, il est bon de rappeler que
dans cette entrevue, il fut constat qu'il y avait, pour lors, beaucoup
plus de risques  courir en quittant le camp qu'en y restant. Le chemin
de Batna tait journellement inquit et parfois intercept par
de nombreux coureurs ennemis, qui venaient d'y commettre maints
assassinats, et le gnral s'tait vu dans la ncessit d'envoyer 
Biscara M. le colonel de Mirbeck, avec de la cavalerie, pour maintenir
les communications. Du camp  Biscara, j'avais un convoi de blesss et
de malades  conduire, avec une escorte suffisante, mais de cette place
 Batna, on ne pouvait me donner que quelques cavaliers. Le colonel
Borel doutait que je pusse arriver  ma destination, et je me sparai de
lui et du gnral, en leur promettant que je passerais  tout prix.

Le lendemain, de bonne heure, je fis mes adieux, non sans motion,  mon
excellent colonel et  MM. les officiers de la Lgion, et je partis  la
tte du convoi, avec mon adjudant-major, M. Bataille, aujourd'hui chef
de bataillon, qui se rendait  Batna. Notre alli le marabout Si-Mokran,
dont j'ai dj parl, se joignit  nous avec une douzaine de cavaliers.
Nous marchions lentement,  cause de la longue file de mulets
d'ambulance qui portaient nos blesss et nos malades dans des cacolets,
ou bien dans des lits parfaitement adapts aux bts, pour ceux  qui
leur tat ne permettait pas de garder une position perpendiculaire.
Ce systme de transports est admirablement entendu; il est toujours
praticable dans toute espce de terrain, et il peut devenir rapide en
cas de ncessit absolue. Les lits, il est vrai, ont l'inconvnient
de prendre, suivant la pente du sol, des inclinaisons diverses, qui,
parfois, laissent la tte du bless beaucoup plus bas que les pieds.
Cela doit tre douloureux et d'autant plus dangereux qu'on ne place dans
les lits que les hommes gravement atteints; mais on pourrait, je crois,
remdier  cette imperfection par un systme de bascule, au moyen duquel
le lit serait toujours maintenu dans la mme direction. Quoi qu'il en
soit, ce mode de locomotion, pour les ambulances, est le plus militaire,
le plus expditif et le plus universellement applicable qu'on puisse
imaginer.

Nous fmes halte aux deux tiers du chemin, et nous arrivmes de bonne
heure  Biscara, o je trouvai M. le colonel de Mirbeck, qui me retint
 dner. J'allai voir les blesss alits  la casbah, parmi lesquels
taient les capitaines Butet et Touchet, blesss sous mes ordres le 25.
Le premier allait dj beaucoup mieux, et je l'ai revu depuis  Paris.
La blessure du second tait plus grave, et l'on m'a assur qu'il en
souffre encore. Je revis galement le brave commandant Gujot, filleul de
l'empereur, mais, hlas! dans quel tat! La plaie suppurait abondamment
par la bouche et rpandait une odeur corrompue qui me fit craindre pour
sa vie. Je quittai, les larmes aux yeux, cet intrpide officier,
pour qui la parit de grade et les autres raisons que j'ai signales
m'inspiraient le plus vif intrt. En lui serrant la main, je fis des
voeux pour que ce ne ft pas la dernire fois; mais il tait crit
qu'ils demeureraient striles, et que l'arme regretterait un de ses
plus nobles enfants.

Le 31, ds que le jour commena  poindre, je me mis en route avec un
dtachement de chasseurs et spahis, aux ordres de MM. d'Yanville et
Lermina. Pour arriver  temps  Philippeville, y prendre le bateau 
vapeur d'Alger, et afin de drouter les partis ennemis, nous doublmes
l'tape. A El-Outaa, o nous fmes halte, Dna et quelques-uns de
ses spahis bleus, dont j'avais dj eu lieu de reconnatre l'utile
intelligence, accrurent mon escorte. Le soir, nous tions  El-Kantara,
aprs avoir fait cinquante-huit kilomtres dans la journe. Nous remes
l'hospitalit du cad, et nous passmes la nuit sous la sauvegarde de sa
fidlit.

Le lendemain, mme journe. Notre halte se fit  El-Ksour, o Dna nous
quitta. Je lui donnai en souvenir un pistolet  deux coups dans le mme
canon, dont il avait remarqu la justesse en me voyant tirer un corbeau
pendant la marche. Nous arrivmes  Batna fort avant dans la nuit; nous
avions parcouru une double tape de soixante-onze kilomtres.

M. le lieutenant-colonel de Caprez me reut avec sa cordialit
accoutume, et m'installa dans le quartier de M. le colonel Carbuccia.
Il m'apprit que je rencontrerais, avant d'arriver  Constantine, une
partie des renforts attendus  la colonne. Le lendemain, avec M. Osman,
jeune lieutenant indigne, et quelques-uns de ses spahis, j'allai
coucher  An-Yagout.

Le surlendemain, 3 novembre, prs du lac sal dont j'ai parl, nous
fmes une chasse fort singulire. M. Osman ayant aperu, fort loin dans
la plaine, une hyne qui se dirigeait vers les montagnes  droite, deux
ou trois de nos spahis se mirent  sa poursuite. Ils la rejoignirent
bientt et lui tirrent, sans l'atteindre, plusieurs coups de fusil.
Mettant le sabre  la main, un de ces cavaliers lui porta alors un coup
de pointe, qui la blessa trs lgrement; mais le cheval de cet homme
s'tant abattu en mme temps, il se trouva sur l'hyne, qu'il matrisa
sans en tre mordu. Nous accourmes tous;  l'aide de ses camarades, qui
avaient mis pied  terre, il la musela avec des cordes. Attache par le
cou  une courroie de charge, elle marcha quelque temps devant lui, et
comme elle nous embarrassait, on la tua avec un couteau. Quoiqu'elle ft
norme, elle paraissait saisie de terreur, elle ne poussa pas un cri, et
n'opposa pas la moindre rsistance. Je savais que ces animaux ne
sont pas trs dangereux; mais je fus tonn et presque touch de la
mansutude de notre capture. Sa fourrure tait fort belle, mais, use
par les cordes qui nous avaient servi  la fixer sur le bt d'un mulet,
je ne pus la conserver. Les spahis,  ma surprise, mangrent la viande
au bivouac du soir.

Aprs cette chasse, nous rencontrmes une colonne de renforts qui
allait rejoindre le gnral Herbillon. A sa tte taient M. le
lieutenant-colonel de Lourmel et d'autres officiers suprieurs,
circonstance bonne  retenir pour le moment o il sera question de
la rponse que me fit M. le ministre de la guerre  la tribune de
l'Assemble.

Arrivs  An-Mlilla, o nous passmes la nuit, nos spahis nous
donnrent le spectacle de quelques jeux du pays. D'abord, ce fut une
espce de danse, pour laquelle des couples se forment, en se donnant
le bras; un des deux partenaires se voile le visage et reprsente une
fiance, l'autre le prtendu; les couples dfilent devant le spectateur,
en se dandinant et en chantant  la moresque sur un air monotone. Un
second jeu consiste  placer un homme, accroupi et entortill dans son
bournous, sous la protection d'un autre qui se tient debout derrire
lui, et lui appuie les mains sur les paules, prt  lancer des coups de
pied  ceux qui l'attaquent. Le premier est _le mouton_, le second _le
chien_, les autres joueurs sont _les chacals_, et il leur est permis de
porter force coups au mouton, ou de le tirer par son bournous pour le
faire tomber, mais ils ont  se garer du chien, contre lequel ils n'ont
d'autre recours que de lui saisir le pied avant qu'il les frappe. Ces
exercices paraissaient gayer beaucoup nos spahis, et pour moi, il
n'tait pas sans intrt de voir la navet de ces braves gens qui
s'amusent comme des enfants et se battent comme des hommes.

Le 4, M. Osman retourna avec eux  Batna, et je continuai ma route. A
peu de distance d'An-Mlilla, je rencontrai de nouveaux renforts. A
Constantine, o je fus rendu avant la soir, M. le gnral de Salles
m'apprit que M. le colonel Canrobert devait, sous peu, effectuer sa
jonction avec la colonne de Zaatcha, et que le 8e bataillon de chasseurs
 pied, camp aux portes de la ville, allait aussi se mettre en marche
pour les Ziban, ce qui portait  plus de 3,000 hommes la totalit des
renforts envoys au gnral Herbillon. Celui-ci n'en demandait pas
davantage pour terminer ses oprations.

Je reus  Constantine, dans la maison de M. le docteur Ceccaldi
d'Evisa, chirurgien principal, l'hospitalit la plus affectueuse, et le
5 au matin, je partis pour Philippeville. Le bateau  vapeur d'Alger
partait le lendemain; un autre tait attendu qui devait appareiller le
8, directement pour Marseille. Les renforts assurs, le but principal de
ma mission tant de hter leur arrive, elle se trouvait remplie, et il
devenait inutile de faire une double traverse, et de passer par Alger.
Je rsolus donc de partir par le bateau du 8; j'crivis, dans ce sens,
au gouverneur gnral, et je lui expdiai immdiatement mon ordonnance,
avec ma lettre et la dpche du gnral Herbillon. La rponse que j'ai
reue, loin d'exprimer aucun blme, est trs aimable et honorable pour
moi. On ne comprendrait pas, en effet, qu'on se soit plu  dnaturer une
chose aussi simple, si depuis longtemps l'esprit de parti n'tait pas en
guerre ouverte avec l'impartialit et la bonne foi.[10]

[Note 10: Voyez aux Pices justificatives mes interpellations au
ministre de la guerre.]

Le 7, les Corses rsidant  Philippeville m'offrirent un banquet.
C'taient des soldats, des ngociants, des marins; runion touchante
qui, sur le sol d'Afrique, me rappelait l'accueil sympathique de l'le
paternelle,  qui ma famille doit tant!

Le 8, je m'embarquai sur le _Sphinx_, pyroscaphe de la compagnie Bazin,
commandant Bonnefoi. Le temps tait gros et le vent contraire; mais,
grce  l'habilet et  la vieille exprience de notre bon capitaine,
nous touchmes  Marseille dans la nuit du 10 au 11.

A Paris, o j'arrivais trs irrit de la position que l'on m'avait faite
en Afrique, contrairement aux promesses que j'avais reues, on
avait dj rpandu, sur mon retour, les interprtations les plus
malveillantes. Un journal ministriel avait publi un article injurieux,
et d'autres, sans mme s'enqurir des faits, ne m'avaient pas pargn.
Cependant, comme le ministre qui avait prsid  mon dpart n'tait
plus en fonctions, je crus devoir une visite au ministre de la guerre,
pour lui offrir un rapport circonstanci que j'avais prpar sur la
situation de la province de Constantine. M. d'Hautpoul se montra trs
affable, et comme il m'interrogeait sur mon retour, et qu'il paraissait
ignorer dans quels termes j'avais consenti  faire acte de prsence
en Algrie, j'entrai dans quelques dveloppements, et je lui parlai
incidemment de l'ordre du gnral Herbillon, prescrivant mon dpart de
Zaatcha pour Alger. Il demanda  le voir. Voulant maintenir intact mon
droit de reprsentant du Peuple, je lui dclarai d'abord que je ne m'y
croyais pas oblig; mais comme il y mettait une certaine insistance
affectueuse et parfaitement convenable, je consentis  le lui
communiquer. En le voyant, il s'cria,  plusieurs reprises, non pas
comme il l'a dit  la tribune: _Cet ordre vous couvre_, mais: _Vous
tes parfaitement_ _en rgle_; et il me pria de le lui laisser, pour le
montrer au prsident de la Rpublique, qu'il m'engageait fortement 
aller voir. Sous l'impression de mon juste ressentiment de la manire
dont j'avais t trait, il ne pouvait entrer dans mes vues de me
prsenter  l'Elyse, et c'est probablement ce qui a rendu possible
un scandale que je dplore et que j'ai la conscience de ne pas avoir
provoqu. Ma lettre  _la Patrie_[11], dont a parl M. d'Hautpoul,
n'tait qu'une rponse aux attaques dont j'avais t l'objet, et dont
certains organes de la presse gouvernementale ne s'taient pas fait
faute. La conviction qui rsulte pour moi de mon entrevue avec
le ministre de la guerre, c'est que, bien qu'il ait assum la
responsabilit de l'affront public qui m'a t fait, c'est  d'autres
qu'il doit tre attribu. Des informations ultrieures m'ont prouv que
je ne m'tais pas tromp.

[Note 11: Voyez aux Pices justificatives.]

Quoi qu'il en soit, je reus, le lendemain, avec une lettre du gnral
Bertrand, directeur du personnel, le dcret qui parut le surlendemain
au _Moniteur_, sign Louis-Napolon Bonaparte, et portant en tte
la devise: Fraternit! Sa lgalit, de l'avis de bien des personnes
comptentes, aurait pu tre conteste sous plus d'un rapport, mais
ayant, en tout cas, l'intention de donner au gouvernement ma dmission,
je ne crus pas devoir lui disputer mon paulette _au titre tranger_. On
peut voir, aux Pices justificatives, ces divers documents, ainsi que ma
rponse au gnral Bertrand, que plusieurs journaux ont reproduite.

On y trouvera aussi le texte, d'aprs le _Moniteur_, de mes
interpellations qui eurent lieu  l'Assemble nationale, le 22 novembre,
et celui de la rponse de M. d'Hautpoul.

En terminant, on me permettra quelques courtes observations au sujet de
ce discours du ministre de la guerre. N'tait-il pas, au moins, trange
de venir dire srieusement  l'Assemble, qu' ma place, ayant rencontr
les renforts, il se serait mis  leur tte, il serait parti avec eux,
et, le lendemain, il serait mont  l'assaut de Zaatcha!! Je transcris
littralement ses expressions, mais c'est  ne pas y croire! Comment,
moi, officier au titre tranger, j'aurais donn des ordres  des troupes
ayant  leur tte des lieutenants-colonels et des chefs de bataillon au
titre franais? Mais ils m'auraient _envoy promener_, et ils auraient
bien fait! M. d'Hautpoul, ce jour-l, semblait avoir oubli les
rudiments de la hirarchie militaire, et les droits au commandement que,
mme  parit de grade, un officier tranger ne peut exercer vis--vis
d'un officier au titre franais.[12]

[Note 12: Article 3 de l'ordonnance du 3 mai 1832.]

Et que dire de cette prtention de monter  l'assaut le lendemain?
D'abord, les renforts tant spars de Zaatcha par une distance de
plusieurs journes de marche, le plus grand foudre de guerre,  moins
d'tre Josu, n'aurait pu accomplir le miracle dont parlait l'honorable
gnral. Laissant de ct cette lgre erreur gographique, qu'aurait
dit le gnral en chef si, m'arrogeant ses prrogatives, j'tais venu
lui prescrire un plan, ou tenter une opration quelconque sans prendre
ses ordres? Et avec quoi l'aurais-je tente, qui m'aurait obi, ou
plutt _ne m'aurait-on pas pris pour fou!_ C'est dommage d'entendre un
homme respectable dbiter de pareilles excentricits, et n'a-t-il pas
fallu que les esprits fussent bien prvenus, pour les couter sans
sourciller? D'ailleurs, l'ordre formel de mon gnral n'tait-il pas
de me rendre  Alger, et si j'eusse dsobi, ft-ce pour retourner 
Zaatcha plutt qu' l'Assemble nationale, M. d'Hautpoul _ne m'et-il
pas traduit devant un conseil de guerre, ou, tout au moins, rvoqu de
mon grade, et, qui plus est, de mon emploi, quand mme je n'en aurais
pas eu?_

M. d'Hautpoul, dans son discours, accordait beaucoup  mon nom, et il
venait dclarer, en mme temps, que ce nom et les longues perscutions
qu'il a attires, ne valaient pas la peine de naturaliser mon paulette,
ni d'arrter une mesure qui certes n'tait pas empreinte d'aucun esprit
de famille.

Enfin, lorsque, tout en commettant de si singulires mprises, il me
reprochait de ne pas avoir _consult mon coeur de soldat_, on comprendra
que si j'avais voulu descendre  des personnalits, rien ne m'et t
plus facile; mais je crus, et je crois encore, que cela ne m'et pas
convenu envers un ministre et un vieux gnral.

Quoi qu'en dise le _Moniteur_, il n'est pas exact que l'Assemble
presque entire se soit leve contre l'ordre du jour que je
prsentai.[13] Au contraire, la gauche presque entire, et cela m'importe
beaucoup, s'abstint de prendre part au vote, malgr la position dlicate
que ma susceptibilit  l'endroit de Louis-Napolon m'avait faite dans
l'opinion de la plupart de ses honorables membres.

[Note 13: Voyez aux Pices justificatives.]

Quant  mes autres collgues, je prendrai la libert de leur exposer
avec le profond respect que je dois  une fraction si importante de la
souverainet nationale, que mon mandat je ne le tiens pas d'eux, mais
des citoyens des dpartements qui m'ont lu, et que je ne me crois
nullement tenu de conformer mon opinion  celle de la majorit. Cette
opinion, ft-elle individuelle, elle pse dans la balance, du poids d'un
vote libre, consciencieux et sans contrle.

Nulle part, je n'ai vu dans la Constitution, ni mme dans la loi
lectorale, qu'en acceptant une mission temporaire, un reprsentant
abdique l'indpendance de son caractre, et perde le droit de revenir
prendre part aux dlibrations lgislatives quand il le juge ncessaire
ou seulement opportun. J'y vois, plutt, comme je l'ai fait remarquer 
la tribune, que s'il n'est pas revenu avant l'expiration du dlai de six
mois fix par la loi, son mandat de reprsentant est prim de droit.
Ainsi donc, si, en Algrie, ou mme plus loin, il tait oblig
d'attendre le bon plaisir du gouvernement, celui-ci pourrait lui faire
perdre  dessein sa haute qualit, soit en lui refusant l'autorisation
de retour, soit en tardant simplement  l'envoyer.[14]

[Note 14: L'article 28 de la Constitution dit: Toute fonction
publique rtribue est incompatible avec le mandat de reprsentant
du peuple. Les exceptions seront dtermines par la loi lectorale
organique. L'article 85 de cette loi dit: Sont excepts de
l'incompatibilit les citoyens chargs temporairement d'un commandement
ou d'une mission extraordinaire, soit  l'intrieur, soit  l'extrieur.
Toute mission qui aura dur six mois cessera d'tre rpute
temporaire.]

On a dit qu'un reprsentant tait libre d'accepter ou non une mission du
gouvernement. Sans doute, et ce n'est pas bien profond; mais, sous les
phases varies de notre politique, ce qui convient aujourd'hui peut fort
bien ne pas convenir dans quinze jours, ou mme demain. Il ne faudrait
pas chercher bien loin pour trouver deux honorables reprsentants qui
avaient accept de hautes missions sous le ministre Barrot-Dufaure, et
qui les ont rsignes  l'avnement du ministre _d'action_.

Je ne disconviens pas que l'alternative rsultant des dispositions
que je viens de citer ne soit un argument premptoire en faveur des
incompatibilits, et, pour ma part, je les ai votes presque toutes. Je
comprends encore que ceux qui ne veulent pas que ces incompatibilits
soient inscrites dans la loi repoussent mon argumentation; mais je
maintiens que l'esprit de notre pacte fondamental est, qu'en droit et
en thse gnrale, un reprsentant du Peuple reste toujours libre de
reprendre une position qui, en dfinitive, ne relve que de la nation;
et je ne voudrais pas affirmer qu'une rvision mme de la loi lectorale
pourrait faire disparatre, dans le sens de la majorit, une lacune
qu'on ne peut combler ainsi, sans porter atteinte aux principes.

Pour moi, aprs le coup que Louis-Napolon a port  un de ses plus
proches parents,  un neveu de l'empereur, au fils de Lucien, au
reprsentant de la Corse, je n'aurais pas os paratre  la tribune
nationale, si je n'avais t fort de ma _conscience_ et de mon _droit_.
De ma _conscience_, parce que, tant que j'ai t en Afrique, j'ai fait
mon devoir non-seulement d'officier, mais de soldat; de mon droit, parce
qu'en toute sincrit, je ne puis reconnatre  personne la facult de
prescrire les fonctions suprmes que les membres du Pouvoir Lgislatif
tiennent du Peuple.




PICES JUSTIFICATIVES.



No 1.--Lettre de Louis Blanc.

RPUBLIQUE FRANAISE.

LIBERT, GALIT, FRATERNIT.

Palais national du Luxembourg.

_A Pierre-Napolon Bonaparte._

Citoyen,

C'est avec un plaisir extrme que je vous fais part de la dcision prise
 votre gard par le Gouvernement provisoire. Nous venons de vous nommer
chef de bataillon dans la Lgion trangre, bien convaincus que votre
intention formelle est de mettre au service exclusif de la Rpublique
les fonctions confies  votre loyaut par le gouvernement rpublicain.

Faire servir  l'tablissement,  la consolidation, au triomphe complet
de la libert, le prestige attach au grand nom de Napolon, c'est se
montrer digne de porter un tel nom et bien mriter de la patrie. Le
temps des prtentions dynastiques est pass  jamais. La glorieuse
rvolution qui vient de s'accomplir a dfinitivement coup court au
rgime de la royaut et de tout ce qui lui ressemble.

C'est parce qu'il vous sait pntr de cette conviction, imbu de ces
sentiments, que le gouvernement provisoire vient de vous donner une
marque de confiance qu'en ma qualit de Corse je suis heureux de vous
annoncer.

Salut et fraternit,

Le 15 avril 1848.

LOUIS BLANC,

Membre du Gouvernement provisoire.



No 2.--Ptition  la Constituante

Citoyens Reprsentants du peuple,

Le lendemain de Fvrier, accouru de l'exil pour offrir mes services 
mon pays, j'ai accept avec une profonde reconnaissance, des mains
des fondateurs de la Rpublique, le grade de chef de bataillon au 1er
rgiment de la Lgion trangre. J'tais autoris  le regarder comme un
tat transitoire devant amener ma mutation dans un rgiment franais.

L'intention de M. de Lamartine, et aprs lui, celle de M. le gnral
Cavaignac, tait de demander  l'Assemble nationale une dcision  cet
gard. Elle tait ncessaire, en prsence de la loi du 14 avril 1832 sur
l'avancement. A part toute autre considration, ces hauts fonctionnaires
de la Rpublique avaient pens qu'une exception paratrait fonde en
ma faveur, puisque l'exil dont ma famille tait frappe m'avait seul
empch soit de satisfaire  la loi de recrutement, soit d'entrer dans
une cole militaire. Ce qui corroborait encore ces considrations,
c'taient les demandes ritres de servir dans l'arme d'Afrique, que,
depuis douze ans, je n'avais cess d'adresser au gouvernement dchu, et
que les marchaux Soult et Sbastiani m'ont offert d'attester au besoin.

Aprs l'lection de mon cousin  la prsidence de la Rpublique, et
sans parler de ses intentions fraternelles, je pouvais croire que le
gouvernement issu de l'lection du 10 dcembre ferait pour moi la
proposition favorable que Lamartine ou le gnral Cavaignac eussent
faite. Le gouvernement n'a pas cru devoir prendre cette initiative; et
si je ne pouvais avoir recours  vous, citoyens reprsentants, je me
verrais frapp, j'en conviens, dans mes esprances les plus chres,
esprances que je n'avais pas abandonnes, mme dans l'exil; car un
soldat de mon nom ne renonce pas facilement  servir dans les rangs de
l'arme franaise.

La Lgion trangre, je le sais, a glorieusement conquis une haute
rputation militaire. Je m'honorerai toujours d'avoir appartenu au corps
de ses braves officiers; mais peut-tre n'est-ce pas une prtention
exorbitante de ma part que d'esprer d'tre enfin admis autrement qu'
titre d'officier tranger. Je m'tais dit qu'un neveu de notre grand
capitaine, un fils de Lucien Bonaparte, un proscrit des Bourbons,
n'avait pas  craindre que le coup dont une loi de proscription
l'a frapp ricocht, pour l'atteindre encore, sur le terrain de la
Rpublique.

L'lvation d'un autre neveu de l'empereur Napolon  la magistrature
suprme de l'tat semblait m'assurer de plus en plus qu'on ne me
refuserait pas une simple mutation qui ne ferait de tort  personne,
puisque mon emploi actuel peut tre rempli par un chef de bataillon au
titre franais.

Pour sortir de la position anormale o je me trouve, je fais un
respectueux appel, citoyens reprsentants, aux mandataires du Peuple
Souverain. Je demande de passer, avec mon grade, dans un de nos
rgiments franais d'infanterie; et, quelle que soit votre dcision,
croyez que si jamais la Rpublique tait attaque, je me rserve bien de
combattre pour elle, ft-ce mme comme simple volontaire.

Salut et fraternit,

Paris, le 17 mars 1849,

PIERRE-NAPOLON BONAPARTE.



No 3.--tats nominatifs des hommes de la Lgion trangre, et du 2e
bataillon d'Infanterie lgre d'Afrique, tus ou blesss le 25 octobre
1849.

3e bataillon d'infanterie lgre d'Afrique.

_TAT nominatif des hommes tus ou blesss le 25 octobre 1849._

  Numros   NOMS.      GRADES.    OBSERVATIONS.
  des
  compagnies.

  2e        Butet,     capitaine. Bless d'un coup de feu  la cuisse droite.
  4e        Touchet,   capitaine. Bless d'un coup de feu  la poitrine.
  2e        Termeuf,   caporal.   Bless d'un coup de feu au poignet gauche.
  Id.       Prudhom,   chasseur.  Tu d'un coup de feu.
  Id.       Luyat,     chasseur.  Tu d'un coup de feu.
  Id.       Raynard,   chasseur.  Bless d'un coup de feu  la cuisse.
  3e        Doucet,    chasseur.  Bless d'un coup de feu  l'paule droite.
  Id.       Favry,     chasseur.  Bless d'un coup de feu au sourcil droit.
  4e        Genet,     caporal.   Tu d'un coup de feu  la tte.
  Id.       Kerdavid,  chasseur.  Tu d'un coup de feu  la tte.
  Id.       Jacquemin, chasseur.  Bless d'un coup de feu  la fesse.
  8e.       Consigny,  caporal.   Bless d'un coup de feu au flanc gauche.
  Id.       Tulpin,    caporal.   Bless d'un coup de feu au bras droit.
  Id.       Dorez,     chasseur.  Bless d'un coup de feu  la joue gauche.
  Id.       Bay,       chasseur.  Bless d'un coup de feu  la fesse droite.
  Id.       Charmier,  chasseur.  Bless d'un coup de feu  l'abdomen.
  Id.       Leroux,    chasseur.  Bless d'un coup de feu  la jambe droite.

Au bivouac, le 25 octobre, 1849.

Le capitaine commandant le bataillon, DE GOLDBERG. 2e rgiment de la
Lgion trangre.

  _TAT nominatif des hommes tus ou blesss le 25 octobre 1849._

  DESIGNATION     |     NOMS      |     GRADES     |    OBSERVATIONS
  des compagnies  |               |                |
  ----------------------------------------------------------------------
  Grenadiers du   | Nyko,         | capitaine.     | Bless d'un coup de
  3e bataillon.   |               |                | feu et d'un coup de
                  |               |                | pierre.
                  |               |                |
  3e du 1er       | Smitters,     | sergeant.      | Tu d'un coup de feu
  bataillon.      |               |                | au coeur.
                  |               |                |
  Grenadiers du   | Vigneur,      | caporal.       | Bless d'un coup de
  3e bataillon.   |               |                | feu.
                  |               |                |
  Idem.           | Oehme,        | grenadier.     | Tu d'un coup de feu
                  |               |                |  la tte.
                  |               |                |
  Idem.           | Martin,       | grenadier.     | Bless d'un coup de
                  |               |                | feu.
                  |               |                |
  Idem.           | Schildwaeser, | grenadier.     | Idem.
                  |               |                |
  Idem.           | Vraiden,      | grenadier.     | Idem.
                  |               |                |
  Idem.           | Selinger,     | grenadier.     | Idem.
                  |               |                |
  1re du 3e       | Got,          | sergent-major. | Idem.
  bataillon.      |               |                |
                  |               |                |
  2e du 3e        | Vialet,       | sergent.       | Idem.
  bataillon.      |               |                |
                  |               |                |
  Idem.           | Pensa,        | fusilier.      | Idem.

Au bivouac sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.

Le chef de bataillon hors cadre, commandant temporaire du 5e bataillon,
P.-N. BONAPARTE.



N 4.--Rapport du commandant Bonaparte.

Au camp devant Zaatcha, 25 octobre 1849.

_Deuxime rgiment de la Lgion trangre._

Mon colonel,

Charg du commandement de deux cents hommes de la Lgion, et de deux
cents du 5e d'infanterie lgre d'Afrique, dsigns pour abattre des
palmiers et protger ce travail, je me suis port ce matin,  huit
heures, vers la position qui m'avait t indique par M. le gnral
Herbillon, commandant en chef. Nous avons, en arrivant, occup un mur
faiblement crnel par les Arabes, et de l nous les avons tenus en
respect, tandis que nos travailleurs abattaient avec une grande activit
bon nombre de palmiers que j'value, au moins,  deux cent cinquante.

Les Arabes finirent cependant par se concentrer au saillant form par
le mur avec le reste de notre ligne qui s'tendait jusqu' la plaine.
J'avais,  plusieurs reprises, charg le capitaine Butet, du 3e
d'infanterie lgre d'Afrique, de l'observation de ce point important,
et il m'en avait rpondu, lorsque ce brave et intelligent officier fut
atteint d'un coup de feu. Un chasseur de son corps fut tu au mme
instant. Les Arabes se jetrent sur le mur, limite de notre ligne,
qu'ils n'ont point franchie, malgr les diverses phases du combat. Ils
taient en grand nombre. Ils nous assaillirent avec une grle de pierres
qu'ils lanaient pardessus le mur, et ils finirent par se montrer
audacieusement  la crte, d'o ils firent feu de leurs fusils et de
leurs pistolets. Nous les remes  coups de fusil. Une rserve de vingt
grenadiers de la Lgion, sous la conduite du capitaine Nyko, vint,  ma
voix, soutenir l'infanterie lgre, et assurer la position meilleure,
que nous occupmes immdiatement dans un jardin encaiss,  environ 20
mtres du mur occup d'abord, position d'o nous n'avons cess de tenir
l'ennemi  distance.

Le point d'appui de la droite de notre nouvelle ligne tait, comme vous
l'avez pu voir, mon colonel, un petit mamelon o huit  dix grenadiers
de votre rgiment, lectriss par votre voix et l'exemple du brave
sergent Smitters, hroquement tu dans cette affaire, ont si
vaillamment combattu.

Je tous rendis compte de l'utilit d'un renfort qui nous permt de ne
pas suspendre l'abattage des palmiers, et ce fut alors que vous fites
avancer les rserves dont le concours fut si efficace. Pendant ce
temps, les grenadiers posts au mamelon susdit, et l'infanterie lgre
d'Afrique, soutinrent, avec une rare bravoure, les attaques ritres et
acharnes des Arabes. Je ne dois pas oublier de tous dire la gratitude
que nous devons  M. le commandant des zouaves qui, au plus fort de
l'action, me donna, avec le lieutenant Sentupery, quinze hommes qui
vinrent soutenir mes grenadiers. Tous ces braves soldats sont au-dessus
de tout loge. Je dois nanmoins vous signaler les intrpides capitaines
Butet et Touchet, du 5e d'infanterie lgre d'Afrique, blesss
grivement tous deux, et le capitaine Nyko, des grenadiers de la Lgion,
atteint d'une balle et d'une pierre  la tte. Nous avons, outre le
sergent Smitters, cinq morts, dont un de la Lgion, et quatre de
l'infanterie lgre d'Afrique. Les blesss, sans compter les trois
capitaines que j'ai eu l'honneur de tous signaler, sont au nombre
de vingt, dont neuf appartiennent  la Lgion. Je joins ici l'tat
nominatif.

Sur l'ordre du gnral, que vous m'avez transmis vous-mme, mon colonel,
dans le jardin encaiss o nous combattions, soutenus par l'nergique
et habile concours de M. le colonel de Barral  notre gauche, sur votre
ordre, dis-je, la retraite s'est effectue avec une grande rgularit
par la plaine, et elle tait accomplie  midi.

Outre l'abattage des palmiers, notre opration peut tre considre
comme tant une attaque trs vive sur Lichana, et, sans pouvoir valuer
exactement le mal que nous avons fait  l'ennemi, j'estime qu'il est
trs considrable et au moins dcuple de celui qu'il nous a fait
prouver.

Veuillez agrer, je vous prie, mon colonel, l'expression de mon respect.

Le chef de bataillon temporaire du 3e bataillon du 2e rgiment de la
Lgion trangre,

P.-N. BONAPARTE.

Vu et approuv le rapport de M. le commandant P.-N. Bonaparte, qui est
complet.

Tranche, le 26 octobre 1849.

Le colonel faisant fonctions de gnral de tranche.

CARBUCCIA.



No 5.--Rapport du colonel Carbuccia.

Sous Zaatcha, le 25 octobre 1849.

_A M. le gnral Herbillon, commandant la colonne expditionnaire du
Zab._

Mon gnral,

Vous m'avez, ce matin, envoy l'ordre,  la tranche, par M. le
capitaine d'tat-major Regnault, de vous faire connatre les
dispositions prises pour assurer la coupe des palmiers pendant la
journe.

Je vous ai fait rpondre par lui que j'avais confi  M. le commandant
Pierre Bonaparte, du 2e rgiment de la Lgion trangre, la mission de
procder  cette opration importante,  la tte de quatre cents hommes,
dont deux cents de la Lgion et deux cents du 3e bataillon d'Afrique.

Ci-joint, sur les vnements importants accomplis dans cette journe, le
rapport de cet officier suprieur, dont je suis heureux d'avoir  vous
signaler la bravoure tmraire, et le coup d'oeil militaire digne du nom
qu'il porte. Atteint violemment d'un norme pav sur la poitrine, il est
rest  son poste, et il a tu de sa main deux chefs arabes, au plus
fort de la mle, aux applaudissements de la ligne de tirailleurs.

Lorsque M. le commandant Bonaparte m'a rendu compte des difficults
qu'il prouvait  continuer son opration, je suis part de la tranche 
la tte d'une troupe de soutien et aprs avoir reu son rapport verbal,
je vous ai fait demander un bataillon de renfort.

M. le commandant Bourtaki, du bataillon de tirailleurs de Constantine,
est arriv sans dlai; une de ses compagnies a pris part au feu de la
premire ligne; le reste a t, sous vos yeux, plac en rserve, et
lorsque les Arabes ont eu abandonn leur position pour rentrer 
Lichana, nous avons effectu notre retraite, qui a t termine  midi
et effectue avec le plus grand ordre, sans opposition de l'ennemi.

Le mouvement a t facilit par votre ordre par le feu de deux obusiers
amens sur place par M. le colonel Pariset en personne.

La disposition prise par vous (en faisant cooprer la colonne de M. le
colonel de Barral au mouvement de la journe) a t des plus utiles. Les
troupes, sous les ordres directs de leur chef qui ne s'est pas pargn
dans cette journe et que j'ai vu partout o il y avait du danger, ont
empch le commandant Bonaparte d'tre dbord sur sa gauche, et lui
ont permis de conserver, aussi longtemps que vous l'avez voulu, des
positions aussi difficiles.

Pendant ce temps-l, la sape de droite, garde dans la tranche par une
compagnie de voltigeurs du 38e, a t vivement assaillie par un nouveau
contingent arriv dans Zaatcha pendant le combat. Les voltigeurs, avec
sang-froid et nergie, ont attendu les Arabes  bout portant; ils en ont
tu cinq et ont mis le reste en fuite.

La conduite des troupes a t admirable de dvouement et d'nergie,
aujourd'hui comme toujours, et elle continue  leur mriter l'estime et
la reconnaissance de la France et de son prsident.

Veuillez agrer, mon gnral, l'hommage de mon respectueux dvouement.

Le colonel du 2e rgiment de la Lgion trangre, commandant la
subdivision de Batna, faisant fonctions de gnral de tranche,

Sign: CARBUCCIA.



N 6.--Ordre du gnral Herbillon.

_Ordre._

M. le commandant Pierre Bonaparte, chef de bataillon hors cadre, se
rendra immdiatement  Alger, auprs de M. le gouverneur gnral, pour
remplir une mission concernant l'expdition de Zaatcha.

Camp de Zaatcha, le 29 octobre 1849.

Le gnral de brigade, commandant la division de Constantine,

HERBILLON.



No 7.--Lettre  la Patrie.

Paris, 18 novembre 1849.

Monsieur le Rdacteur,

Les commentaires plus ou moins injustes ou malveillants que mon retour
d'Afrique inspire  quelques journaux m'engagent  vous prier d'insrer
ce qui suit:

Sans parler des convois que j'ai escorts  travers les partis ennemis,
je n'ai quitt le camp de Zaatcha, o je suis rest huit jours, qu'aprs
avoir command l'attaque du 25 octobre, et avoir t de tranche le 24,
le 25, le 28 et le 29.

Le gnral Herbillon ayant dcid qu'on ne donnerait plus d'assaut, et
qu'on attendrait des renforts pour investir la place, et la rduire par
le feu de l'artillerie, l'adoption de ce plan prolongeait les oprations
bien au-del du terme que, mme avant mon dpart de Paris, j'avais fix
pour ma rentre  l'Assemble nationale. Comme reprsentant du Peuple,
j'tais seul juge de l'opportunit de mon retour  mon poste, et je ne
dois,  cet gard, aucun compte  personne. Les phases politiques qui
viennent de s'accomplir prouvent que je n'avais pas trop mal jug de
cette opportunit.

Au surplus, j'avais tout lieu d'tre mcontent de la position que
l'absence complte de tout ordre convenable m'avait faite en Afrique.
Je n'ai d'ailleurs quitt Zaatcha qu'avec l'ordre formel du gnral
Herbillon de me rendre auprs du gouverneur gnral, pour presser
l'arrive des renforts qu'il attendait, et c'est parce que je les ai
rencontrs en route que je suis revenu directement de Philippeville, au
lieu de passer par Alger.

Veuillez agrer, je vous prie, Monsieur le Rdacteur, l'expression de
mes sentiments affectueux et distingus.

P.-N. BONAPARTE,

Reprsentant du Peuple.



No 8.--Lettre du gnral Bertrand, et dcret du Prsident de la
Rpublique.

(_Ministre de la Guerre_.)

RPUBLIQUE FRANAISE.

LIBERT, EGALIT, FRATERNIT.

Paris, le 19 novembre 1849,  9 heures du soir.

Monsieur le Reprsentant,

Par ordre du Ministre de la guerre, j'ai l'honneur de vous transmettre
la copie d'un dcret du Prsident de la Rpublique, prononant votre
radiation des cadres de l'arme; ainsi que la pice signe du gnral
Herbillon, remise par vous au Ministre  votre arrive  Paris.

Veuillez agrer, Monsieur le Reprsentant, l'assurance de ma haute
considration.

Le gnral de brigade, directeur gnral du personnel,

BERTRAND.

RPUBLIQUE FRANAISE.

LIBERT, EGALIT, FRATERNIT.



_Au nom du Peuple franais_,

Le Prsident de la Rpublique,

Considrant que M. Pierre-Napolon Bonaparte, nomm, au titre tranger,
chef de bataillon dans le 1er rgiment de la Lgion trangre, par
arrt du 19 avril 1848, a reu, sur sa demande, un ordre de service, le
19 septembre 1849, pour se rendre en Algrie;

Considrant qu'aprs avoir pris part aux vnements de guerre dont
la province de Constantine est en ce moment le thtre, il a reu du
gnral commandant la division de Constantine l'ordre de se rendre
auprs du gouverneur-gnral de l'Algrie pour remplir une mission
concernant l'expdition de Zaatcha;

Considrant qu'il n'a pas rempli cette mission; qu'il ne s'est pas rendu
auprs du gouverneur gnral, mais qu'il s'est embarqu  Philippeville
pour revenir  Paris;

Considrant qu'un officier servant en France, au titre tranger, se
trouve en dehors de la lgislation commune aux militaires franais, mais
qu'il est tenu d'accomplir le service auquel il s'est engag;

Considrant que M. Pierre-Napolon Bonaparte, en sa dite qualit,
n'tait ni le matre de quitter son poste sans autorisation, ni le juge
de l'opportunit de son retour  Paris;

Sur le rapport du ministre de la guerre,

Dcrte:

Article 1er. M. Pierre-Napolon Bonaparte est rvoqu du grade et de
l'emploi de chef de bataillon  la Lgion trangre.

Art. 2. Le ministre de la guerre est charg de l'excution du prsent
dcret.

Fait  Paris,  l'lyse-National, le 19 novembre 1849.

LOUIS-NAPOLON BONAPARTE.

Le ministre de la guerre,

D'HAUTPOUL



N 9.--Rponse au gnral Bertrand.

Paris, 19 novembre 1849.

Monsieur le gnral,

Je reois votre lettre qui me transmet la copie d'un dcret du prsident
de la Rpublique prononant, dites-vous, ma radiation des cadres de
l'arme (_sic_). Je vous observerai d'abord que ne faisant pas partie de
ces cadres, je ne puis en tre radi, mais seulement rvoqu du grade,
que je ne devais, d'ailleurs, qu'au Gouvernement Provisoire de la
Rpublique, qui me l'avait confr avant que je fusse reprsentant du
Peuple  la Constituante, et par consquent avant l'abrogation de la loi
qui privait les membres de ma famille de leurs droits de citoyen.

Je rappellerai que ne m'accommodant nullement, comme reprsentant du
peuple, comme neveu de l'empereur Napolon, et comme fils de Lucien
Bonaparte, de cet tat d'officier _au titre tranger_, il y a dj
longtemps qu' deux reprises diffrentes j'avais donn ma dmission, et
que ce n'est que pour cder aux instances ritres et pressantes du
prsident de l Rpublique que je l'avais retire. Arriv avant hier 
Paris, je me suis rendu hier chez le ministre de la guerre, et je lui ai
dclar que si je ne donnais pas encore, dfinitivement, ma dmission,
c'tait pour ne point faire de scandale. Il parait que d'autres n'ont
point t arrts par cette considration, et si je regrette ma bonhomie
qui leur a permis de me prvenir, je ne leur en veux pas autrement, car
je suis dbarrass d'une position qui n'tait ni normale, ni convenable,
et que, sous aucun prtexte, je n'aurais plus garde longtemps.

Un mot maintenant du dcret prsidentiel:

Il n'est pas vrai, et cela importe peu, que ce soit sur ma demande
qu'une mission en Algrie m'a t donne. Elle m'a t instamment
propose par le prsident de la Rpublique, comme le prouve la lettre
qu'il me faisait crire par M. Ferdinand Barrot dans les Ardennes, o
j'avais t passer le temps de prorogation de l'Assemble.

En second lieu, il n'est pas vrai que je me sois engag  remplir un
service, dont la dure aurait pu tre fixe par le gouvernement. Ma
mission qui, d'aprs la loi lectorale organique, n'aurait pu, en tous
cas, durer plus de six mois, tait temporaire, indtermine, gratuite et
dpendante de ma volont. On concevrait mme difficilement qu'il et pu
en tre autrement.

D'un autre ct, mon grade de chef de bataillon au titre tranger ne
me dpouillait pas apparemment de mon caractre de membre du pouvoir
lgislatif; et quoi qu'en dise le prsident de la Rpublique, dont
les dcrets, grce  Dieu, n'ont pas encore force de loi, j'tais
parfaitement le matre de revenir, sans l'autorisation de personne,
siger  mon poste le plus important,  l'Assemble nationale, et
j'tais seul juge de l'opportunit de mon retour. Du reste, le but de la
mission que m'avait donne le gnral Herbillon tait rempli, du moment
que les renforts qu'il attendait, et que j'avais rencontrs en marche,
taient assurs.

Enfin, si nos gouvernants avaient nos lois organiques un peu plus
prsentes  l'esprit, ils sauraient que tout officier, reprsentant du
Peuple, est en non-activit hors cadre, et que la rvocation qu'ils
dcrtent ne peut porter que sur le grade, et non sur l'emploi, puisque
je n'en ai pas.

Agrez, Monsieur le gnral, l'assurance de ma parfaite considration.

PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE,

Reprsentant du Peuple.



N 10.--Extrait du compte-rendu de la sance de l'Assemble lgislative
de 22 novembre 1849, d'aprs le _Moniteur_.

_Interpellations de M. Pierre Bonaparte._

_M. le Prsident._--M. Pierre Bonaparte demande l'autorisation
d'adresser des interpellations  M. le ministre de la guerre, sur un
dcret qui a paru dans le _Moniteur_, et qui rvoque M. Pierre Bonaparte
du grade militaire qui lui avait t confr par le Gouvernement
provisoire.

Je demande  M. le ministre de la guerre  quel jour il veut que les
interpellations soient fixes.

_M. le gnral d'Hautpoul, ministre de la guerre._--Je suis prt 
rpondre  l'instant.

_M. le Prsident._--L'Assemble veut-elle entendre immdiatement les
interpellations?

_De toutes parts._--Oui! oui!

_M. le Prsident._--La parole est  M. Pierre Bonaparte.

_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens reprsentants du Peuple, je n'ai que
quelques mots  dire sur la question que ce dcret soulve en gnral,
et sur ce qui me regarde en particulier, si l'Assemble veut bien
m'entendre.

En principe, je soutiens avec une profonde conviction et avec
indignation, quand je pense qu'on ose soutenir le contraire _dans cette
enceinte_, qu'un membre du pouvoir lgislatif, quelle que soit la
mission temporaire qui ait pu lui tre confie, en vertu de l'article 85
de la loi lectorale organique, ne peut tre retenu malgr lui loin du
sanctuaire national, o s'accomplit son mandat. (Mouvements divers.)
Jaloux de vos droits, qui sont ceux du pays, il importe que vous
fassiez intervenir  cet gard une dcision souveraine qui rprime les
outrecuidantes prtentions d'un gouvernement trop dispos  faire bon
march du grand caractre dont les reprsentants du peuple franais sont
revtus. J'aurai l'honneur, dans ce but, de vous proposer un ordre du
jour motiv,  la fin de la discussion.

Passant  ce qui me regarde, l'exercice du droit imprescriptible que je
viens de dire m'a paru d'autant plus opportun que, dans ma conviction,
nos institutions rpublicaines, auxquelles je suis vou corps et me,
sont sur le point de courir des dangers (Mouvement.)

Je dsire, citoyens reprsentants, qu'on ne se mprenne pas sur
la porte de mes paroles. L'indigne manire dont j'ai t trait,
l'injustice et l'ingratitude dont j'ai  me plaindre, ont pu modifier
mes sentiments envers mon parent, Louis-Napolon Bonaparte, mais non
envers le prsident de la Rpublique. Tant qu'il saura maintenir la
constitution, ou que la majorit de l'Assemble dclarera qu'il l'a
maintenue, je le soutiendrai vigoureusement, tout en conservant, bien
entendu, ma libert d'apprciation parlementaire.

Mais c'est de ses conseillers, ministres ou autres, de ses familiers
surtout que je me dfie. Leur persistance  loigner tout ce qui
naturellement tait intress  l'clat du drapeau populaire relev
le 10 dcembre suffit pour justifier mes dfiances. A mon cousin et
collgue, Napolon Bonaparte, comme  moi, ils ont fait donner une
mission, dont ils se sont ensuite subrepticement efforcs de rendre
l'accomplissement impossible.

_Et si vous exigez que je vous nomme celui  qui l'on doit attribuer
principalement tout ce que le prsident fait de dplorable, je le
nommerai._

_De toutes parts._--Oui! oui! Nommez!

_M. Pierre Bonaparte._--Eh bien! c'est M. Fialin, _dit_ de Persigny!

_M. le Prsident._--J'arrte ici l'orateur en lui rappelant qu'aux
termes de l'article 79 du rglement, les interpellations de reprsentant
 reprsentant sont interdites. Il a demand l'autorisation
d'interpeller le ministre de la guerre sur un acte qu'il a dtermin, et
sur lequel il demande des explications; je l'invite  se renfermer
dans les termes de ses interpellations; il ne peut interpeller un
reprsentant, le rglement est formel.

_M. Pierre Bonaparte._--Je m'y renfermerai, monsieur le prsident;
mais je prends la libert de vous faire observer que ce n'est pas une
interpellation, mais une dsignation.

_M. le Prsident._--C'est une vritable interpellation.

_M. Pierre Bonaparte._--C'est une dsignation.

Au point de vue militaire, et abstraction faite de ma qualit de membre
de cette Assemble, on dirait vraiment que l'acharnement des partis se
plat  dnaturer les choses les plus simples.

Du camp de Zaatcha  Philippeville il y a onze tapes. Je suis parti de
Zaatcha, escortant un convoi, et avec l'ordre, que voici, du gnral
Herbillon de me rendre  Alger. La seule partie de cet ordre que je
n'ai point excute, c'est la traverse de Philippeville  Alger.
Apparemment, elle n'offrait aucun danger, et, par consquent, il ne
pouvait y avoir aucun mrite  la faire, puisque le but de ma mission
auprs du gouverneur gnral tait rempli par l'envoi des renforts que
j'avais rencontrs en marche.

D'Alger, en tout cas, je fusse revenu en France. Le gnral Herbillon
le savait. Le prsident de la Rpublique et le Gouvernement savent
parfaitement aussi qu' part mon droit de reprsentant, que je n'ai
jamais alin et que je n'alinerai jamais, il tait convenu, lorsque
j'ai quitt Paris, que je reviendrais d'Afrique quand je le jugerais
convenable, et sans qu'ils pussent y trouver  redire. (Rumeurs.)

Sans cela, il est vident que je ne serais pas parti, puisque j'aurais
sacrifi l'indpendance de mon mandat,  laquelle je tiens par-dessus
tout.

Je termine en demandant  M. le ministre de la guerre comment il se fait
qu' mon arrive  Paris, lorsque, sur sa demande (car je ne m'y croyais
nullement oblig), je lui ai communiqu l'ordre du gnral Herbillon,
prescrivant mon dpart de Zaatcha pour Philippeville et Alger, il avait
rpt  satit que, sous le rapport militaire, les renforts tant
assurs, il me trouvait parfaitement en rgle? Vous m'avez dit, monsieur
le ministre, que j'tais parfaitement en rgle. Si je ne me trompe,
l'opinion du gouverneur gnral de l'Algrie tait exprime d'une
manire analogue dans une dpche que M. le ministre de la guerre doit
avoir entre les mains. Et comment se fait-il alors qu'il ait appos son
contre-seing  la rvocation qui a paru au _Moniteur!_

Ou M. le ministre de la guerre a chang d'avis  mon gard avec une
trange soudainet, ou il a valid une mesure qu'il savait tre une
injustice, une indignit, et qui,  part l'effet moral, me touche fort
peu, car je ne tenais nullement  ma qualit d'officier au _titre
tranger_.

Vous comprendrez, citoyens reprsentants, le sentiment qui m'a fait
entrer dans ces dveloppements, bien que, au point de vue du droit, ils
soient tout  fait superflus.

Le principe qui domine tout le reste, c'est celui de l'indpendance de
notre caractre. Il est bon, en tout cas, que les droits de ceux d'entre
nous qui sont ou qui seraient,  l'avenir, envoys en mission, soient
fixs; et c'est pour cela que j'aurai l'honneur, aprs la discussion, de
prsenter  l'Assemble un ordre du jour motiv.

_M. le Prsident._--La parole est  M. le ministre de la guerre.

_M. d'Hautpoul, ministre de la guerre._--Messieurs, l'interpellation
qui m'est faite a deux caractres bien distincts; je les traiterai l'un
aprs l'autre.

Il s'agit d'abord de savoir si un membre de cette Assemble, qui a
demand ou accept un mandat, soit dans l'ordre militaire, soit dans
l'ordre diplomatique (ce sont ordinairement les missions qui sont le
plus communment confies aux reprsentants), et qui a accept dans
toute leur teneur les instructions qui lui ont t donnes librement,
volontairement, et souvent aprs sollicitations, il s'agit de savoir,
dis-je, si, une fois rendu  son poste, il est libre d'oublier ce mme
mandat, ce mme engagement; s'il est juge, juge souverain, d'aprs la
thorie de l'honorable propinant, de l'opportunit de son retour.

Eh bien! je commence par dclarer que non. (Trs bien! trs bien!)

Le Gouvernement seul a t juge du mrite du mandat; celui qui l'a
accept en est convenu par le fait seul de l'acceptation; une fois rendu
 son poste, il doit consulter ses instructions; s'il est militaire, il
doit se renfermer dans l'obissance due  ses chefs militaires; il n'est
plus, l, reprsentant du Peuple. (Marques d'assentiment.)

_M. Pierre Bonaparte._--Alors, pourquoi m'avez-vous trouv en rgle?

_M. le Prsident._--Monsieur Pierre Bonaparte, n'interrompez pas! On
vous a cout; laissez M. le ministre vous rpondre.

_M. le Ministre._--Je le rpte, il n'est plus, l, le reprsentant du
Peuple; il est impossible de trouver une analogie entre le reprsentant
du Peuple, ayant mission de la convention du Gouvernement, en se plaant
au-dessus de toutes les positions dans les armes, et ce qui se passe
aujourd'hui. Quelques journaux ont voulu la rencontrer; ils sont tombs
dans une erreur complte. Je ne pense pas qu'il y ait ici un seul membre
qui partage une pareille doctrine. (Non! non!--Approbation.)

Du reste, l'Assemble lgislative, dans l'espce qui nous occupe,
n'avait donn aucun mandat  M. Pierre Bonaparte. Le mandat mane
essentiellement du Gouvernement, de l'initiative du Pouvoir excutif.
Ainsi, laissons de ct le caractre de reprsentant, qui ne doit pas
occuper l'Assemble. (Trs bien!)

Voil ma rponse  la premire partie de la discussion. (Marques
prolonges d'approbation.)

Maintenant, en abordant les faits particuliers, que s'est-il pass? M.
Pierre Bonaparte est chef de bataillon  la Lgion trangre, au titre
tranger; et remarquez, messieurs, que ce titre n'a rien de blessant. M.
Pierre Bonaparte ne peut pas tre chef de bataillon  d'autre titre, car
la loi de 1834, sur l'tat des officiers, nous est connue; c'est le Code
militaire, un code qu'on ne peut pas enfreindre, que j'ai appel; dans
une autre circonstance, l'arche sainte. D'aprs cette loi, quand on n'a
pas suivi la hirarchie, quand on n'appartient pas  l'arme avec le
grade de capitaine, et quand on ne remplit pas les conditions voulues
pour l'avancement, conditions qui consistent dans un fait de guerre sur
le champ de bataille ou dans une proposition rgulire de candidature
sur le tableau d'avancement, on ne peut pas devenir chef de bataillon.
M. Pierre Bonaparte n'tait ni dans l'une ni dans l'autre de ces
conditions. On lui a confr, c'est le Gouvernement provisoire, je
crois, on lui a confr le titre de chef de bataillon dans la Lgion
trangre,  titre tranger; lui, n'est pas tranger, mais son titre est
tranger; c'est ce qu'il faut bien distinguer. (Trs bien! trs bien!)
Voil en quoi M. Pierre Bonaparte ne peut pas tre bless: il est
Franais et bon Franais, c'est un hommage que je lui remis; mais son
titre dans la Lgion trangre est titre tranger. Il faut bien faire
attention  cette distinction. (Trs bien! trs bien!)

M. Pierre Bonaparte part de Paris avec une mission pour l'Algrie. Cette
mission disait qu' son arrive  Alger il serait  la disposition du
gouverneur gnral. Que fait le gouverneur gnral? Il se rappelle le
nom de Bonaparte, et il donne  M. Pierre Bonaparte le poste d'honneur,
le poste le plus prilleux; c'est l qu'un Bonaparte doit tre heureux
de se trouver; c'est le meilleur de tous les postes. (Marques unanimes
d'approbation.)

_M. Pierre Bonaparte_.--Je vous prie de croire que je n'ai pas boud.

_M. le Ministre._--Je dis cette phrase  dessein. Dans la lettre que M.
Pierre Bonaparte a cru devoir publier, il s'est plaint qu'on lui avait
fait une condition qui n'tait pas convenable; c'est  cela que rponds.

Je n'accuse en rien, Dieu m'en prserve, la bravoure de M. Pierre
Bonaparte; je le crois aussi brave que tous nos soldats. Mais il ne
s'agit pas de cela; il s'agit d'une expression que je crois devoir
relever, et je dclare que le poste qu'on a donn  M. Pierre Bonaparte
tait un poste de choix, de faveur, qu'il devait en tre content,
puisqu'on l'envoyait  l'ennemi, et que, quand on porte son nom, on doit
tre enchant de se trouver dans une pareille position. (Trs bien! trs
bien!)

Qu'est-il arriv? M. Pierre Bonaparte a reu un commandement de son
grade, on lui a donn le commandement de quatre cents hommes. Il
s'est avanc en tirailleur sur l'ennemi: je ne juge pas le mrite du
mouvement, s'il tait plus ou moins rationnel, ceci est un fait purement
militaire; vous me permettrez de le passer sous silence. L'engagement
qui eut lieu a t vif; la ligne des tirailleurs a d se retirer.
M. Pierre Bonaparte a montr beaucoup de courage; il a t presque
apprhend au corps par un Arabe. Il l'a tu de sa main, c'tait tout
naturel; on ne devait pas attendre moins d'un homme qui porte son nom.
Plus tard, un bataillon de renfort est arriv; l'affaire a t reprise;
chaque troupe est reste dans sa position respective.

Le lendemain, M. Pierre Bonaparte, qui la veille avait oubli qu'il
tait reprsentant, qui n'en parlait pas, le lendemain, M. Pierre
Bonaparte s'en est souvenu.

_M. Pierre Bonaparte._--Pas le lendemain!

_M. le Ministre._--Peu importe! je n'pilogue pas sur les heures ou sur
le jour. Bref, M. Bonaparte, quelque temps aprs, a trouv qu'tant
reprsentant du Peuple, il devait revenir dans cette enceinte. C'est
fort bien; mais il aurait d y penser avant de partir. En ce moment,
il tait devant l'ennemi; il aurait d s'en souvenir. (Trs bien! trs
bien!)

Qu'il me permette de lui dire qu' sa place, en prsence de l'ennemi,
j'aurais parfaitement oubli que j'tais reprsentant. (Trs bien! trs
bien!)

_M. Pierre Bonaparte._--Je suis revenu pour affaire de service.

_M. le Prsident._--N'interrompez pas; vous rpondrez!

_M. le Ministre de la guerre._--M. le gnral Herbillon, commandant
militaire de la province de Constantine et des troupes qui font le sige
de Zaatcha, a donn, il est vrai,  M. Pierre Bonaparte un ordre qu'il
m'a remis entre les mains. Je lui ai dit: Cet ordre vous couvre.
C'tait tout simple, et s'il ne vous avait pas couvert, savez-vous ce
que j'aurais fait? Je serais venu ici; j'aurais demand  l'Assemble
l'autorisation de vous poursuivre; je vous aurais fait arrter et
conduire par la gendarmerie  Constantine, et l, vous auriez t
traduit devant un conseil de guerre. (Marques gnrales d'approbation.)

Je n'ai pas agi ainsi, parce que je ne devais pas le faire. Il ne
restait aux yeux du ministre de la guerre qu'une faute, une faute
grave; c'tait de ne pas avoir accompli un mandat reu. Ce mandat tait
important; il disait  M. Pierre Bonaparte d'aller  Alger; pourquoi
faire? C'tait une chose  peu prs inusite qu'un officier commandant
une troupe, et une troupe devant l'ennemi, en ft dtach pour aller
devant le gouverneur d'Alger demander des secours. Mais enfin j'accepte
cette mission tout trange qu'elle puisse paratre. Du moins fallait-il
l'accomplir. Or, que se passe-t-il?

En arrivant  Philippeville, M. Pierre Bonaparte trouve des troupes qui
dbarquaient. C'tait une chose toute simple. En ne consultant que mon
coeur de soldat, je me serais mis  la tte de ces troupes, je serais
parti avec elles, et le lendemain je serais mont  l'assaut de Zaatcha.
(Trs bien! trs bien!)

_M. Pierre Bonaparte._--Un officier au titre tranger ne peut pas
commander! D'ailleurs, il y avait des lieutenants-colonels.

_M. le Ministre._--M. Pierre Bonaparte en a jug autrement. Il arrive 
Philippeville; un paquebot partait pour la France: il prend passage
 bord de ce paquebot; il arrive  Marseille, puis  Paris. Arriv 
Paris, il se prsente chez le ministre de la guerre. Je fus assez tonn
de le voir: je connaissais son arrive, du reste; je la connaissais par
un rapport du prfet de police, et je devais la connatre, parce que,
dans toute hypothse, il m'importait beaucoup de savoir o tait M.
Pierre Bonaparte.

M. Bonaparte se prsente chez moi. Je lui demande par quel hasard il est
 Paris. Il me montre son ordre. Je lui dis: Cet ordre vous couvre par
rapport  Zaatcha, par rapport  l'abandon d'un poste militaire. S'il en
et t autrement, c'et t un dshonneur; un Bonaparte ne peut pas se
dshonorer, c'est impossible.

M. Pierre Bonaparte me montre ensuite un projet de lettre contenant
des doctrines que je ne pouvais pas accepter et que j'ai combattues,
doctrines que vous avez entendues et qui auraient pour consquence de
mettre le Gouvernement dans l'impossibilit absolue de donner quelque
mandat que ce puisse tre  des membres de cette Assemble. (Trs bien!)

Nonobstant mes observations, M. Pierre Bonaparte a fait insrer dans les
journaux la lettre que vous avez lue, et il l'a signe. Le Gouvernement
tait mis en demeure de rpondre; il l'a fait par le dcret que vous
connaissez. (Bruit.) Je rpte ma phrase. Le Gouvernement tait mis en
demeure de rpondre  la lettre de M. Pierre Bonaparte; c'tait une
espce de dfi; le Gouvernement a rpondu par le dcret que vous avez
vu.

_M. Pierre Bonaparte._--Par dpit!

_M. le Ministre._--Il tait dans son droit, dans son droit absolu, et
s'il ne l'avait pas fait, vous auriez eu grandement raison de l'en
blmer. (Trs bien!)

Je ne touche pas aux questions de famille, elles ne sont pas de ma
comptence.

Quant aux influences du Gouvernement, je dclare trs haut que M. le
prsident de la Rpublique n'a pour conseillers que ses ministres; nous
n'en connaissons pas d'autres, nous ne subissons l'influence de qui que
ce soit. (Trs bien!)

Nous venons ici franchement, loyalement, vous apporter des projets de
lois, les mesures que le Gouvernement croit bonnes; nous nous inspirons
des votes de la majorit de cette Assemble; nous nous conformons  ce
qu'elle dcide, et nous serons toujours heureux de marcher avec elle.
(Approbation vive et prolonge.)

_M. le Prsident._--La parole est  M. Pierre Bonaparte.

_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens reprsentants, je tiens seulement 
vous soumettre mon opinion sur un point du discours de M. le ministre.

Il a dit que si je n'avais pas eu un ordre du gnral Herbillon
m'envoyant de Philippeville  Alger, il aurait demand  l'Assemble
nationale l'autorisation de me poursuivre devant un conseil de guerre.
Mon opinion est que, si l'Assemble avait accord une pareille
autorisation, elle aurait abdiqu son droit et ses prrogatives les plus
essentielles (Murmures et dngations); car, s'il plaisait, par exemple,
 MM. les ministres d'loigner de l'Assemble un membre quelconque; si,
par suite de promesses, de sductions, je ne sais quoi.... (Nouveaux
murmures.)

_Un membre._--On est libre d'accepter.

_M. Pierre Bonaparte._--... Ils n'avaient qu' l'envoyer en Algrie, au
Sngal, n'importe o, alors les membres dont la prsence pourrait tre
incommode seraient loigns au moins pendant six mois. (Dngations.)
Et notez bien une chose, c'est que, les six mois expirs, si le
reprsentant n'est pas revenu  son poste, sa qualit, son caractre est
perdu de droit. Je voulais seulement vous soumettre cette observation.

_M. le Prsident._--L'incident me parat vid.

_M. Pierre Bonaparte._--Je propose un ordre du jour motiv.

_M. le Prsident._--Voici l'ordre du jour motiv que M. Pierre Bonaparte
propose  l'Assemble:

Considrant que les missions ou commandements temporaires dont les
reprsentants du Peuple peuvent tre investis, conformment  l'article
85 de la loi lectorale organique, ne peuvent leur enlever leur droit
d'initiative parlementaire, ni l'indpendance de leur caractre
lgislatif;

Considrant qu'il ne peut appartenir  personne d'empcher ou
d'interdire, par quelque raison que ce soit, l'accomplissement de leur
mandat,

L'Assemble passe  l'ordre du jour.

_M. le Ministre de la guerre._--Je demande l'ordre du jour pur et
simple.

_Voix nombreuses._--Non! non!--Aux voix l'ordre du jour motiv!

_M. le Prsident._--On a demand l'ordre du jour pur et simple. (Non!
non! On n'insiste pas!)

_Nombre de voix._--L'ordre du jour motiv!

_M. le Prsident._--Je mets aux voix l'ordre du jour motiv prsent par
M. Pierre Bonaparte.

(Personne ne se lve  l'preuve; l'Assemble presque entire se lve 
la contre-preuve.)

_M. le Prsident._--L'Assemble n'adopte pas l'ordre du jour motiv.

(Un grand nombre de membres viennent fliciter M. le ministre de la
guerre.--La sance reste suspendue quelques instants; les reprsentants
descendus dans l'hmicycle se livrent  des conversations animes.)



No 11.--Extrait du compte-rendu de la sance de l'Assemble lgislative
du 22 dcembre 1849, d'aprs le _Moniteur_, et Amendement de M. Pierre
Bonaparte.

_Discussion du projet de loi relatif  la cration d'un quatrime
bataillon dans le 1er rgiment de la Lgion trangre, pour y recevoir
une partie des hommes de la garde nationale mobile de Paris._

_M. le Prsident._--L'ordre du jour appelle la discussion du projet
de loi relatif  la cration d'un quatrime bataillon dans la Lgion
trangre, pour y recevoir une partie des hommes de la garde nationale
mobile de Paris.

Je dois d'abord consulter l'Assemble sur l'urgence, qui est demande
par le Gouvernement et propose par la commission.

(L'urgence, mise aux voix, est dclare.)

_M. le Prsident._--M. Pierre Bonaparte a la parole sur la discussion
gnrale.

_M. Pierre Bonaparte._--Citoyens reprsentants du Peuple, je m'associe
de grand coeur aux intentions quitables que le projet du Gouvernement
nous annonce en faveur des dbris de notre jeune et hroque garde
mobile. Mais pour savoir si la position qu'on veut faire  ceux de ces
jeunes soldats qui resteront sous les drapeaux est convenable, il faut
examiner celle du corps o l'on propose de les faire entrer. Pour moi,
je pense que nous devons nous refuser  assigner  des citoyens franais
(qui ont bien mrit de la patrie, qu'on ne l'oublie pas) une position
qui, mme pour les militaires trangers qui nous servent, n'est pas en
rapport avec la justice et la gnrosit de notre caractre national.
Aussi, je repousse le projet, si les conditions actuelles d'existence de
la Lgion trangre ne sont pas modifies.

J'ai remarqu que bien des personnes, mme appartenant  l'arme,
sont loin de se faire une ide bien nette des diffrentes catgories
militaires qui composent ce corps. Il faut avouer que cela s'explique
par l'tranget mme de ces conditions diverses; mais si l'Assemble le
permet, je les rappellerai succinctement.

Il y a d'abord, dans la Lgion trangre, des officiers comme dans les
autres rgiments, c'est--dire franais servant _au titre franais_, et
jouissant, par consquent, des mmes droits et des mmes garanties que
tous les autres officiers de l'arme.

Il y a des officiers trangers, naturaliss civilement, ou non, et
servant tous galement _au titre tranger_.

Il y a des officiers franais sortis du service tranger et servant au
titre tranger.

Il y a enfin des officiers dmissionnaires du service franais, et
rintgrs au titre tranger.

Lorsque les officiers trangers ont t placs dans la Lgion, en
conformit de la loi du 9 mars 1831, leurs lettres de service taient
conues comme celles des corps franais. Ils croyaient donc n'tre
soumis qu' la condition de ne pas servir en France. Leur erreur tait
bien naturelle, car les lois organiques du 11 avril 1831, 14 avril
1832, 19 mai 1834, sont muettes  leur sujet; et si l'article 3 de
l'ordonnance du 5 mai 1832 les frappait (trs justement au point de
vue national) d'une exclusion pour le commandement, du moins leur
offrait-elle la voie de la naturalisation civile, pour rentrer dans le
droit commun et obtenir la naturalisation militaire.

Tel tait, en effet, le sens de l'article 3 de l'ordonnance du 5 mai
1832, abrog depuis par l'ordonnance du 18 fvrier 1844. S'il et pu
rester quelque doute dans l'esprit des officiers de la Lgion  cet
gard, ce doute aurait disparu devant les explications donnes par
le ministre de la guerre en maintes circonstances, et devant les
autorisations de permutation accordes entre des officiers trangers
naturaliss servant dans la Lgion et des officiers des rgiments
franais.

J'ai eu sous les yeux:

1 Une lettre du 3 dcembre 1834 (postrieure ainsi  la promulgation de
la loi sur l'tat des officiers), dans laquelle il est dit: Direction
du personnel et des oprations militaires.... Ce n'est donc que lorsque
M. de Caprez aura t naturalis Franais qu'il sera en position de
demandera permuter; mais, tant qu'il conservera la qualit d'tranger,
sa rclamation  cet gard ne saurait tre accueillie. _Sign_: Miot.

2 Une liste des officiers trangers, provenant notamment des rgiments
suisses, qui servent maintenant dans des corps franais, et qui
sont sortis de la Lgion par permutation. Parmi eux figurent un
lieutenant-colonel et un chef de bataillon.

Cette position n'a t change qu' l'organisation de la deuxime Lgion
trangre, en 1837. Depuis lors les brevets des officiers au titre
tranger contiennent l'annotation suivante: _Cette nomination tant
faite en vertu de la loi du 9 mars 1831 ne donne pas  M.N. les droits
confrs aux officiers franais par la loi sur l'avancement et celle sur
l'tat des officiers_.

Puis est survenue l'ordonnance du 16 mars 1838, qui, par les articles
195  203, rgle l'avancement, dans la Lgion, pour les grades
suprieurs. Ces articles, dans leurs dispositions favorables 
l'anciennet, ne sont pas applicables en Algrie, par suite de
l'application qui est faite  l'anne de l'article 20 de la loi du 14
avril 1832.

Enfin a paru l'ordonnance du 18 fvrier 1844, qui a, pour la premire
fois, dcid que la naturalisation civile n'ajoute aucun droit au
commandement pour les officiers trangers, et que les officiers franais
servant au titre tranger n'ont que les droits des officiers trangers
pour le commandement.

Aussi, peu  peu, les officiers trangers se sont trouvs dans la
position peu honorable et trs blessante: 1 d'tre rvocables 
volont; 2 d'tre, quel que soit leur grade, sous les ordres de
l'officier franais qui commande; 3 d'tre privs  jamais,  un tour
d'anciennet, de devenir officiers suprieurs. On ne leur a conserv que
les bnfices de la loi du 11 avril 1831!

J'ajoute qu'en campagne, lorsqu'il a d tre fait application de la
dcision de 1844, cette dcision a t violemment mise de ct par les
gnraux en chef de notre arme, comme nuisible au service de l'Etat et
 la dignit de tous les officiers, trangers ou non. Des officiers qui
sont le type de l'honneur militaire ont obi  un commandant de colonne
au titre tranger, bien que connaissant l'incapacit dont le frappait
l'ordonnance.

Quant aux officiers franais sortis du service tranger, et admis
avec un grade dans la Lgion, leur position est prvue et dfinie
par l'article 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838. Il serait juste,
indispensable mme, d'amliorer leur sort; mais, pour viter les abus,
on est d'accord, en gnral, que ce mode d'admission aux emplois
militaires devrait tre supprim pour l'avenir.

Restent les officiers dmissionnaires du service franais et replacs au
titre tranger.

Constatons d'abord que ce n'est qu'en fraude de la loi, par suite d'une
fiction, que les officiers en question ont pu tre placs dans la
Lgion. Mais peut-on exciper de cette illgalit pour repousser leurs
demandes sans examen? Non, sans doute; et leurs droits, s'ils en ont,
restent intacts. Mon opinion, base sur l'examen des lois et rglements
qui rgissent l'arme, me porte  dfendre la position des officiers
dmissionnaires, et  penser que le conseil d'Etat leur serait
favorable, s'ils s'adressaient  lui pour rgulariser leur position
actuelle.

Il semble que c'est  tort que le Gouvernement a renonc aux
prrogatives auxquelles n'avaient pas port de restriction les lois de
1818 et de 1832; et que, notamment pour les officiers dmissionnaires,
c'est  tort qu'il n'a pas soutenu, avec la loi et le droit, qu'il tait
permis au Pouvoir excutif de replacer ces officiers dans les rangs de
l'arme franaise.

En effet, avant la loi du 1er avril 1848, la volont du chef de l'Etat
faisait d'un simple soldat un caporal ou un gnral. La loi de 1818 est
la premire restriction apporte  la toute-puissance du roi en fait
d'avancement. C'est elle qui, en consacrant les droits de l'anciennet,
a fait participer l'arme  l'dit de 1789, portant que _tous les
Franais seront admissibles  tous les emplois_.

La loi du 14 avril 1832 n'a pas cr un seul principe nouveau en fait
d'avancement; _elle a seulement_, disait le rapporteur devant la chambre
des dputs, _largi les droits du pouvoir nouveau, en supprimant de
la lgislation de 1818 les prescriptions incompatibles avec le bien
du service, et provenant des dfiances outres_, disait toujours le
rapporteur, _que l'on avait prouves contre l'ancien gouvernement_.

Il est trs remarquable qu'aucune de ces deux lois, la dernire surtout,
n'ait pas rsolu la question de lgalit concernant la rintgration des
officiers dmissionnaires, et que, dans les discussions auxquelles elles
ont donn lien dans le parlement, pas une voix ne se soit leve pour
provoquer  ce sujet une solution dsirable.

On conoit que la loi du 1er avril 1818 se taise  cet gard; mais,
aprs la controverse qui s'est leve,  propos de cette rintgration,
 la fin de 1828, il est vivement  regretter que le doute, au moins,
soit encore permis.

Sous l'empire de la loi de 1818, le roi croyait avoir conserv le droit
de rappeler au service les officiers dmissionnaires. Il rsulte de
la dernire dcision insre au journal militaire officiel, premier
semestre 1827, page 192, qu'il n'a jamais abandonn cette prrogative.
Le gouvernement de juillet s'en est servi longtemps sans opposition;
puis il y a renonc _de fait_, mais en soutenant son _droit_  cet
gard. Le gouvernement de fvrier a relev des officiers soit de la
retraite, soit de la rforme, soit de la dmission, en consultant
seulement les intrts de la Rpublique.

Il rsulte de l qu'il n'existe aucune dcision lgislative dfavorable
aux officiers dmissionnaires. Il est  dsirer qu'elle soit rendue, car
ces officiers abandonnent gnralement l'arme pour suivre une carrire
plus avantageuse en temps de paix, et ils ne devraient pas pouvoir
reprendre leur rang, par exemple, en temps de guerre, au prjudice
de leurs camarades qui ont continu  suivre les bonnes et mauvaises
chances de la carrire; mais enfin des dcisions royales non rapportes
existent, et elles tablissent les droits des officiers dmissionnaires.

Les officiers dmissionnaires qui servent dans la Lgion m'ont
communiqu une liste de leurs camarades qui, plus heureux qu'eux, ont
obtenu de la bienveillance du Gouvernement soit d'tre rintgrs
directement dans un rgiment franais, soit de permuter pour passer dans
un de ces rgiments, aprs avoir t nomms  la Lgion et avant de
rejoindre, soit enfin de sortir de la Lgion avec un emploi dans
l'tat-major des places, que les officiers servant au titre franais
seuls peuvent obtenir.

On m'a cit, au 2e rgiment de la Lgion, un fait assez curieux qui
prouve que la lgislation est encore indcise  ce sujet. Deux officiers
dmissionnaires se rencontrent chez le directeur du personnel, demandant
du service. Le premier, plus favoris, est envoy dans la Lgion comme
officier au titre tranger. Le deuxime, moins heureux et ayant moins de
services, est envoy aussi dans la Lgion, mais en qualit de sergent,
sans contracter d'engagement; et, ayant t nomm sous-lieutenant, il
compte aujourd'hui au titre franais. Cependant, aux termes de la loi
d'avancement, et surtout de l'article 24 de l'ordonnance du 16 mars
1838, ce dernier ne pouvait lgalement tre rintgr au titre franais,
mme comme sous-officier. Plusieurs officiers de la Lgion, jadis
dmissionnaires, sont ainsi redevenus officiers au titre franais.

Je ne terminerai pas sans mentionner la difficult qui croit
chaque jour, de faire faire un service actif aux vieux officiers,
sous-officiers et soldats qui, aprs avoir rendu des services dans
la Lgion, ont acquis des droits  une position sdentaire. Les
modifications que j'ai eu l'honneur de vous proposer par l'amendement
qui a t distribu hier, permettraient d'avoir de l'humanit envers ces
braves. Et c'est bien peu que de ne demander pour eux que de l'humanit;
car en consultant la statistique au hasard, sur _soixante_ officiers
polonais, par exemple, arrivs  la Lgion en 1832, _cinquante-quatre_
sont morts, tus  l'ennemi ou succombant aux intempries du climat.
N'est-il pas vident que la mort atteint les trangers avant qu'ils
aient rempli le temps voulu par la loi pour la retraite, et ne serait-ce
pas rpudier toutes nos traditions que de condamner plus longtemps 
de si dures conditions ces fidles et intrpides dfenseurs de notre
drapeau?

Quant  la garde nationale mobile que le Gouvernement propose
d'incorporer dans la Lgion, au titre tranger, si des modifications
quitables sont apportes  l'tat des militaires servant  ce titre,
elle y trouvera un champ digne de la noble et patriotique ardeur dont,
au point de vue militaire, nous avons admir le brillant essor aux jours
nfastes de juin.

Souhaitons, en tout cas, que le nouveau triage qu'indique l'article 1er
du projet ne soit point arbitraire, et surtout qu'il n'ait point pour
base les opinions politiques.

J'aurai l'honneur de proposer  l'Assemble de vouloir bien renvoyer mon
amendement  l'examen de le commission.

_Amendement._

Articles 1, 2 et 3.

Comme au projet du Gouvernement.

Art. 4.

Nonobstant le 5e paragraphe de l'art. 20 de la loi du 14 avril 1832,
l'art. 200 de l'ordonnance du 16 mars 1838 sera applicable aux officiers
trangers, naturaliss on non.

Art. 5.

La rforme de ces officiers pourra tre prononce par le prsident de la
Rpublique, sur la proposition du ministre de la guerre.

Le 5e paragraphe de l'art. 18 de la loi du 19 ai 1834 est applicable 
la Lgion trangre.

Art. 6.

Les officiers trangers naturaliss franais seront aptes, aprs dix ans
au moins de service dans la Lgion,  tre naturaliss militairement,
par dcision du pouvoir excutif, rendue sur la proposition du chef de
corps, faite  l'inspection gnrale.

La naturalisation militaire fait entrer l'officier dans le droit commun,
et lui confre tous les droits de l'officier franais.

L'article 5 de l'ordonnance du 3 mai 1832, modifi par celle du 18
fvrier 1844, sera dfinitivement arrt de manire que ce ne soit qu'
grade gal que les officiers trangers naturaliss franais soient sous
les ordres des officiers franais, et qu'ils commandent,  leur tour,
ces derniers  supriorit de grade.

Art. 7.

Les officiers franais sortis du service tranger, et actuellement
pourvus d'un grade dans la Lgion, sont dclars aptes  tre
naturaliss militairement, aprs dix ans au moins de services effectifs.

Toutefois, l'art. 197 de l'ordonnance du 16 mars 1838 est supprim, et
aucun Franais ne pourra,  l'avenir, tre admis avec un grade dans
la Lgion, s'il ne remplit les conditions voulues par la loi, pour
l'admission aux emplois et l'avancement dans les autres corps.

Art. 8.

Les officiers dmissionnaires du service franais, actuellement pourvus,
dans la Lgion, d'un grade au titre tranger, pourront:

tre rintgrs directement dans un des corps franais;

Ou permuter, pour passer dans un de ces corps;

Ou sortir de la Lgion avec un emploi dans l'tat-major des places.

Toutefois, aucun officier dmissionnaire ne pourra,  l'avenir, tre
rintgr,  aucun titre, dans l'arme.



No 12.--Autre Lettre  la Patrie.

Paris, 5 janvier 1849.

_A M. le rdacteur de la_ Patrie.

Monsieur le rdacteur,

Le rapport gnral du sige de Zaatcha a paru au _Moniteur_.

M. le gnral Herbillon, en parlant de l'affaire du 25 octobre, dit:

Les assigs firent une sortie si vive que nous laissmes entre leurs
mains une caisse et des outils, et que je dus faire venir des troupes du
camp pour assurer la retraite.

Je ne disconviens pas que ces troupes du camp soient arrives fort 
propos.

Je ne parlerai pas de mes trois pauvres capitaines, Tonchet, Butet
et Nyko, blesss grivement tous trois, ni de ce que j'ai pu faire
moi-mme.

Mais un fait qu'il tait bon de constater, c'est que l'ordre de battre
en retraite, _donn par le gnral Herbillon_, m'a t transmis par mon
colonel, et que, jusqu' l'arrive de cet ordre, j'ai tenu la position
_sans reculer d'une semelle_.

La colonne expditionnaire tout entire le sait.

Agrez, etc.

P.-N. BONAPARTE.







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