The Project Gutenberg EBook of Contes bruns
by Honor de Balzac, Philarte Chasles et Charles Rabou

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Title: Contes bruns

Author: Honor de Balzac, Philarte Chasles et Charles Rabou

Release Date: April 3, 2004 [EBook #11766]
[Date last updated: September 15, 2004]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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CONTES BRUNS.

Par

Honor de Balzac, Philarte Chasles et Charles Rabou.




PARIS.

MDCCCXXXII.



[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe sicle:
sige = sige, compltement = compltement, me = ame, savants = savans,
documents = documens, etc.]



UNE CONVERSATION

ENTRE ONZE HEURES ET MINUIT.


Je frquentais l'hiver dernier une maison, la seule peut-tre o
maintenant, le soir, la conversation chappe  la politique et aux
niaiseries de salon. L viennent des artistes, des potes, des hommes
d'tat, des savans, des jeunes gens occups de chasse, de chevaux, de
femmes, de jeu, ailleurs, de toilette, mais qui, dans cette runion,
prennent sur eux de dpenser leur esprit, comme ils prodiguent ailleurs
leur argent ou leurs fatuits.

Ce salon est le dernier asile o se soit rfugi l'esprit franais
d'autrefois, avec sa profondeur cache, ses mille dtours, sa politesse
exquise. L vous trouverez encore quelque spontanit dans les coeurs,
de l'abandon, de la gnrosit dans les ides. Nul ne pense  garder sa
pense pour un drame, ne voit des livres dans un rcit. Personne ne vous
apporte le hideux squelette de la littrature,  propos d'une saillie
heureuse ou d'un sujet intressant.

Pendant la soire que je vais raconter, le hasard, ou plutt l'habitude,
avait runi plusieurs personnes auxquelles d'incontestables mrites
ont valu des rputations europennes. Ceci n'est point une flatterie
adresse  la France; plusieurs trangers taient parmi nous; et, par
cas fortuit, les hommes qui brillrent le plus n'taient pas les
plus clbres. Ingnieuses rparties, observations fines, railleries
excellentes, peintures dessines avec une nettet brillante, ptillrent
et se pressrent sans apprt, se prodigurent sans ddain comme sans
recherche, mais furent dlicieusement senties, dlicatement savoures.
Les gens du monde se firent surtout remarquer par une grce, par une
verve tout artistiques.

Vous trouverez ailleurs, en Europe, d'lgantes manires, de la
cordialit, de la bonhomie, de la science; mais  Paris seulement,
dans ce salon et dans quelques autres encore, se rencontre l'esprit
particulier qui donne  toutes ces qualits sociales un agrable
et capricieux ensemble, je ne sais quelle allure fluviale qui fait
facilement serpenter cette profusion de penses, de formules, de contes,
de documens historiques. Paris, capitale du got, connat seul cette
science qui change une conversation en une joute, o chaque nature
d'esprit se condense par un trait, o chacun dit sa phrase et jette
son exprience dans un mot, o tout le monde s'amuse, se dlasse et
s'exerce.

Aussi, l seulement, vous changerez vos ides, l vous ne porterez pas,
comme le dauphin de la fable, quelque singe sur vos paules; l vous
serez compris, et vous ne risquerez pas de mettre au jeu des pices d'or
contre du billon; l, des secrets bien trahis; l, des causeries lgres
et profondes ondoyent, tournent, changent d'aspect et de couleurs 
chaque phrase. Les critiques vives, les rcits presss abondent; les
yeux coutent; les gestes interrogent; la physionomie rpond; tout est
esprit et pense.

Jamais le phnomne oral qui, bien tudi, bien mani, fait la puissance
de l'acteur et du conteur, ne m'avait si compltement ensorcel; je ne
fus pas seul soumis  ces doux prestiges; nous passmes tous une soire
dlicieuse.

Entre onze heures et minuit, la conversation, jusque l brillante,
antithtique, devint conteuse, elle entrana dans son cours prcipit de
curieuses confidences, plusieurs portraits, mille folies.

Un savant, avec lequel je fis de conserve la route de la rue
Saint-Germain-des-Prs  l'Observatoire royal, regarda cette ravissante
improvisation comme intraduisible; mais, dans ma tmrit de disputeur,
je m'engageai presque  reproduire les plaisirs de cette soire, moins
pour soutenir mon opinion que pour donner  mes motions la vie factice
du souvenir, la distance qui se trouve entre la parole et l'crit. Mais
en voulant tcher de laisser  ces choses leur verdeur, leur abrupte
naturel, leurs fallacieuses sinuosits, j'ai pris la conversation 
l'heure o chaque rcit nous attacha vivement. S'il fallait peindre le
moment o tous les esprits luttrent, o toutes les opinions brlrent,
o la pense imita les gerbes blouissantes d'un feu d'artifice, cette
entreprise serait une folie, et une folie ennuyeuse peut-tre.

Donc, reprsentez-vous assises autour d'une chemine, dans un salon
lgant, une douzaine de personnes dont toutes les physionomies, plus ou
moins tourmentes, plus ou moins belles, expriment des passions ou des
penses. Trois femmes aimables, bien mises, gracieuses, dont la voix
tait douce, prsidaient cette scne,  laquelle aucune sduction ne
manqua, pour moi, du moins. A la lueur des lampes, quelques artistes
dessinaient en coutant, et souvent je vis la spia se scher dans leurs
pinceaux oisifs. Le salon tait dj par lui-mme un tableau tout fait,
et plus d'un peintre se trouvait l, capable de le bien excuter.

Nous fmes redevables  un vieux militaire de la tournure que prit la
conversation. Il venait d'achever une partie dans un salon voisin, et
lorsqu'il se planta tout droit devant la chemine, en relevant les deux
pans de son habit bleu, l'une des dames lui dit:

--Eh bien! gnral, avez-vous gagn?...

--Oh! mon Dieu non... Je ne puis pas toucher une carte...

Mme question faite  quelques joueurs qui songeaient sans doute 
s'vader, il se trouva, comme toujours, que tout le monde avait  se
plaindre du jeu.

Rcapitulation savamment faite, il advint qu'un sculpteur qui,  ma
connaissance, avait perdu vingt-cinq louis, fut atteint et convaincu
d'avoir gagn six cents francs.

--Bah! les plaies d'argent ne sont pas mortelles... dit mon savant, et
tant qu'un homme n'a pas perdu ses deux oreilles...

--Un homme peut-il perdre ses deux oreilles? demanda la dame.

--Pour les perdre il faut les jouer... rpondit un mdecin.

--Mais les joue-t-on?...

--Je le crois bien!... s'cria le gnral en levant un de ses pieds pour
en prsenter la plante au feu.

J'ai connu en Espagne, reprit-il, un nomm Bianchi, capitaine au 6e de
ligne,--il a t tu au sige de Tarragone,--qui joua ses oreilles pour
mille cus. Il ne les joua pas, pardieu, il les paria bel et bien; mais
le pari est un jeu. Son adversaire tait un autre capitaine du mme rgiment,
Italien comme lui, comme lui mauvais garnement, deux vrais diables ensemble,
mais bons officiers, excellens militaires.

Nous tions donc au bivouac, en Espagne. Bianchi avait besoin de mille
cus pour le lendemain matin, et comme il ne possdait que quinze cents
francs, il se mit  jouer aux ds sur un tambour avec son camarade,
pendant que leurs compagnies prparaient le souper.

Il y avait, ma foi, trois beaux quartiers de chvre qui cuisaient dans
une marmite, prs de nous; et nous autres officiers nous regardions
alternativement et le jeu et la chvre qui frissonnait fort agrablement
 nos oreilles; car nous n'avions rien mang depuis le matin. Nos
soldats revenaient un  un de la chasse, apportant du vin et des fruits.
Nous avions un bon repas en perspective. La marmite tait suspendue
au-dessus du feu par trois perches arranges en faisceau, et assez
loignes du foyer pour ne pas brler; mais d'ailleurs les soldats, avec
cet instinct merveilleux qui les caractrise, avaient fait un petit
rempart de terre autour du feu--Bianchi perdit tout; il ne dit pas un
mot; il resta comme il tait, accroupi; mais il se croisa les bras sur
la poitrine, regarda le feu, le ciel, et par momens son adversaire.
Alors j'avais peur qu'il ne ft quelque mauvais coup; il semblait
vouloir lui manger les entrailles. Enfin il se leva brusquement, comme
pour fuir une tentation. En se levant, il renversa l'une des trois
perches qui soutenaient la marmite, et--voil la chvre et notre souper
 tous les diables!... Nous restmes silencieux; et, quoique ventre
affam ne porte gure de respect aux passions, nous n'osmes rien lui
dire, tant il nous faisait peine  voir... L'autre comptait son argent.
Alors Bianchi se mit  rire. Il regarda la marmite vide, et pensa
peut-tre alors qu'il n'avait pas plus de souper que d'argent. Il se
tourna vers son camarade, puis avec un sourire d'Italien:

--Veux-tu parier mille cus, lui dit-il en montrant une sentinelle
espagnole poste  cent cinquante pas environ de notre front de
bandire, et dont nous apercevions la baonnette au clair de la lune,
veux-tu parier tes mille cus que, sans autre arme que le briquet de
ton caporal,--et il prit le sabre d'un nomm _Garde--Pied_,--je vais
 cette sentinelle, j'en apporte le coeur, je le fais cuire et le
mange...

--Cela va!... dit l'autre; mais--si tu ne russis pas...

--Eh bien! _corro di Baccho_--il jura un peu mieux que cela; mais il
faut gazer le mot pour ces dames,--tu me couperas les deux oreilles...

--Convenu!... dit l'autre.

--Vous tes tmoins du pari!... s'cria Bianchi d'un air triomphant, en
se tournant vers nous...

Et il partit.

Nous n'avions plus envie de manger, nous autres. Cependant, nous nous
levmes tous pour voir comment il s'y prendrait, mais nous ne vmes rien
du tout. En effet, il tourna par un sentier, rampa comme un serpent;
bref, nous n'entendmes pas seulement le bruit que peut faire une
feuille en tombant. Nos yeux ne quittaient pas de vue la sentinelle.
Tout  coup, un petit gmissement de rien, un--_heu_!... profond et
sourd nous fit tressaillir. Quelque chose tomba... Paoud!--Et nous ne
vmes plus la sacre--excusez-moi, mesdames!--baonnette.

Cinq minutes aprs, ce farceur de Bianchi galopait dans le lointain
comme un cheval, et revint tout ple, tout haletant. Il tenait  la main
le coeur de l'Espagnol, et le montra en riant  son adversaire.

Celui-ci lui dit d'un air srieux:

--Ce n'est pas tout!...

--Je le sais bien!... rpliqua Bianchi.

Alors, sans laver le sang de ses mains, il releva les perches, rajusta
la marmite, attisa le feu, fit cuire le coeur et le mangea sans en tre
incommod. Il empocha les mille cus...

--Il avait donc bien besoin de cet argent-l?... demanda la matresse du
logis.

Il les avait promis  une petite vivandire parisienne dont il tait
amoureux...

--Oh! madame, reprit le gnral, aprs une petite pause, tous ces
Italiens-l taient de vrais cannibales, et des chiens finis...--Ce
Bianchi venait de l'hpital de Como, o tous les enfans trouvs
reoivent le mme nom, ils sont tous des Bianchi: c'est une coutume
italienne. L'empereur avait fait dporter  l'le d'Elbe les mauvais
sujets de l'Italie, les fils de famille incorrigibles, les malfaiteurs
de la bonne socit qu'il ne voulait pas tout--fait fltrir. Aussi,
plus tard, il les enrgimenta, il en fit la _lgion italienne_; puis il
les incorpora dans ses armes et en composa le 6e de ligne, auquel
il donna pour colonel un Corse, nomm Eugne. C'tait un rgiment de
dmons. Il fallait les voir  un assaut, ou dans une mle!... Comme ils
taient presque tous dcors pour des actions d'clat, ce colonel leur
criait navement, en les menant au plus fort du feu:

--_Avanti, avanti, signori ladroni, cavalieri ladri_... En avant,
chevaliers voleurs, en avant, seigneurs brigands!...

Pour un coup de main, il n'y avait pas de meilleures troupes dans
l'arme; mais c'taient des chenapans  voler le bon Dieu. Un jour,
ils buvaient l'eau-de-vie des pansemens; un autre, ils tiraient, sans
scrupule, un coup de fusil  un payeur, et mettaient le vol sur le
compte des Espagnols. Et, cependant, ils avaient de bons momens!... A
je ne sais quelle bataille, un de ces hommes-l tua dans la mle un
capitaine anglais qui, en mourant, lui recommanda sa femme et son
enfant. La veuve et l'orphelin se trouvaient dans un village voisin.
L'Italien y alla sur-le-champ,  travers la mle, et les prit avec
lui. La jeune dame tait, ma foi, fort jolie. Les mauvaises langues du
rgiment prtendirent qu'il consola la veuve; mais le fait est qu'il
partagea sa solde avec l'enfant jusqu'en 1814. Dans la droute de
Moscou, l'un de ces garnemens, ayant un camarade attaqu de la poitrine,
eut pour lui des soins inimaginables depuis Moscou jusqu' Wilna. Il le
mettait  cheval, l'en descendait, lui donnait  manger, le dfendait
contre les cosaques, l'enveloppait de son mieux avec les haillons qu'il
pouvait trouver, le couchait comme une mre couche son enfant, et
veillait  tous ses besoins. Un soir, le diable de malade alla, malgr
la dfense de son ami, se chauffer  un feu de cosaques, et lorsque
celui-ci vint pour l'y reprendre, un cosaque croyant qu'on voulait leur
chercher chicane tua le pauvre Italien...

--Napolon avait des ides bien philosophiques! s'cria une dame. Ne
faut-il pas avoir rflchi bien profondment sur la nature humaine,
pour oser chercher ce qu'il peut y avoir de hros dans une troupe de
malfaiteurs?...

--Oh! Napolon, Napolon! rpondit un de nos grands potes en levant
les bras vers le plafond, par un mouvement thtral. Qui pourra jamais
expliquer, peindre ou comprendre Napolon!... Un homme qu'on reprsente
les bras croiss, et qui a tout fait; qui a t le plus beau pouvoir
connu, le pouvoir le plus concentr, le plus mordant, le plus acide
de tous les pouvoirs; singulier gnie, qui a promen partout la
civilisation arme sans la fixer nulle part; un homme qui pouvait
tout faire parce qu'il voulait tout; prodigieux phnomne de volont,
domptant une maladie par une bataille, et cependant il devait mourir
de maladie dans son lit aprs avoir vcu au milieu des balles et des
boulets; un homme qui avait dans la tte un code et une pe, la parole
et l'action; esprit perspicace qui a tout devin, except sa chute;
politique bizarre qui jouait les hommes  poignes, par conomie, et qui
respecta deux ttes, celles de Talleyrand et de Metternich, diplomates
dont la mort et vit la combustion de la France, et qui lui
paraissaient peser plus que des milliers de soldats; homme auquel, par
un rare privilge, la nature avait laiss un coeur dans son corps de
bronze; homme, rieur et bon  minuit entre des femmes, et, le matin,
maniant l'Europe comme une jeune fille fouette l'eau de son bain!...
Hypocrite, gnreux, aimant le clinquant, sans got, et malgr cela
grand en tout, par instinct ou par organisation; Csar  vingt-deux ans,
Cromwell  trente; puis, comme un picier du Pre La Chaise, bon pre et
bon poux. Enfin, il a improvis des monumens, des empires, des rois,
des codes, des vers, un roman, et le tout avec plus de porte que de
justesse. N'a-t-il pas fait de l'Europe la France? Et, aprs nous avoir
fait peser sur la terre de manire  changer les lois de la gravitation,
il nous a laisss plus pauvres que le jour o il avait mis la main sur
nous. Et lui, qui avait pris un empire avec son nom, perdit son nom au
bord de son empire, dans une mer de sang et de soldats. Homme qui, toute
pense et toute action, comprenait Desaix et Fouch... Tout arbitraire
et toute justice!--le vrai roi!...

--J'aurais bien voulu qu'il fut un peu moins roi... dit en riant un
de mes amis, je n'aurais point pass six ans dans la forteresse o sa
police m'a jet, comme tant d'autres.

--Mais ne vous tes-vous pas singulirement vad?... demanda une dame.

--Non, ce n'est pas moi, rpondit-il.

--Racontez donc cette aventure-l, dit la matresse du logis, il n'y a
que nous deux ici qui la connaissions...

--Volontiers, rpliqua-t-il, et chacun d'couter.

Peu de temps aprs le 18 brumaire, dit le meilleur de nos philologues
et le plus aimable des bibliophiles, il y eut une leve de boucliers en
Bretagne et dans la Vende. Le premier consul, empress de pacifier la
France, entama comme vous le savez des ngociations avec les principaux
chefs, dploya les plus vigoureuses mesures militaires; et, tout en
combinant des plans de sduction, mit en jeu les ressorts machiavliques
de la police, alors confie  Fouch. Rien de tout cela ne fut inutile,
et il russit  touffer la guerre de l'Ouest.

A cette poque, un jeune homme appartenant  la famille de Maill
fut envoy par les chouans, de Bretagne  Saumur, afin d'tablir des
intelligences entre certaines personnes de la ville ou des environs
et les chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de son voyage, la
police de Paris avait dpch des agens chargs de s'emparer du jeune
missaire  son arrive  Saumur. Effectivement, il fut arrt le jour
mme de son dbarquement, car il vint en bateau, sous un dguisement de
matre marinier; mais c'tait un homme d'excution!... Il avait calcul
toutes les chances de son entreprise, et son passe-port, ses papiers
taient si bien en rgle, que les gens envoys pour se saisir de lui
craignirent de s'tre tromps.

Le chevalier de Beauvoir,--je me rappelle maintenant son nom,--avait
bien mdit son rle. Il cita sa famille d'emprunt, son faux domicile,
et soutint si hardiment son interrogatoire, qu'il aurait t mis en
libert sans l'espce de croyance aveugle que les espions eurent en
leurs instructions; elles taient trop prcises; dans le doute, ils
aimrent mieux commettre un acte arbitraire que de laisser chapper un
homme  la capture duquel le premier consul paraissait attacher une
grande importance. Dans ces temps de libert, les agens du pouvoir
national se souciaient fort peu de ce que nous nommons aujourd'hui la
_lgalit_. Le chevalier fut donc provisoirement emprisonn, jusqu' ce
que les autorits suprieures eussent pris une dcision  son gard.
Cette sentence bureaucratique ne se fit pas attendre, et la police
ordonna de garder trs-troitement le prisonnier, malgr toutes ses
dngations.

Alors le chevalier de Beauvoir fut transfr, suivant de nouveaux
ordres, au chteau de l'Escarpe. Ce nom indique assez la situation de la
forteresse: assise sur des rochers d'une grande lvation, elle a pour
fosss des prcipices; et l'on n'y peut arriver que par une pente rapide
et dangereuse, aboutissant, comme dans tous les anciens chteaux,  la
porte principale, qui est dfendue par un foss sur lequel s'abaisse un
pont-levis.

Le commandant de cette prison, charm d'avoir un homme de distinction,
dont les manires taient fort agrables, qui s'exprimait  merveille,
et paraissait instruit, qualits assez rares  cette poque, accepta le
chevalier comme un bienfait de la Providence. Il lui proposa d'tre 
l'Escarpe sur parole, et de faire cause commune avec lui contre l'ennui.
Beauvoir ne demanda pas mieux. C'tait un loyal gentilhomme; mais
c'tait aussi, par malheur, un fort joli garon. Il avait une figure
attrayante, l'air rsolu, la parole engageante, une force prodigieuse.
C'et t un excellent chef de parti. Il tait surtout leste et bien
dcoupl. Le commandant lui assigna le plus commode des appartemens
du chteau, l'admit  sa table; et, d'abord, n'eut qu' se louer du
Venden.

Ce commandant tait un officier corse; il tait mari, et trs-jaloux,
parce que sa femme, assez jolie, lui semblait peut-tre difficile 
garder. Il parat que Beauvoir plut  la dame, et qu'il la trouva fort 
son got. Ils s'aimrent sans doute. Commirent-ils quelque imprudence?
Le sentiment qu'ils eurent l'un pour l'autre dpassa-t-il les bornes de
cette galanterie superficielle qui est presque un de nos devoirs envers
les femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement expliqu sur ce point
assez obscur de son histoire; mais toujours est-il constant que le
commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs extraordinaires sur
son prisonnier.

Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir, abreuv d'eau claire,
et enchan suivant le perptuel programme des divertissemens prodigus
aux captifs. Sa cellule, situe sous la plate-forme du donjon, tait
vote en pierre dure; les murailles avaient une paisseur dsesprante;
la tour donnait vraisemblablement sur un prcipice; il n'y avait pas la
moindre chance de salut.

Lorsque le pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilit d'une vasion,
il tomba dans ces rveries qui sont tout ensemble le dsespoir et la
consolation des prisonniers. Il s'occupa de ces riens qui deviennent
de grandes affaires. Il compta les heures, les jours; il fit
l'apprentissage du triste _tat de prisonnier_. Il reut le baptme des
douleurs. Il se replia sur lui-mme, et sut ce que c'taient que l'air
et le soleil; puis, aprs une quinzaine de jours, il eut cette maladie
terrible, cette fivre de libert qui pousse les prisonniers  ces
entreprises sublimes dont nous ne pouvons expliquer les prodigieux
rsultats que par des forces inconnues, par des concentrations de
volont qui font le dsespoir de notre analyse physiologique, mystres
dont les savans craignent presque de sonder les profondeurs. Mais il se
rongeait le coeur; car il n'y avait que la mort qui pt le rendre libre.

Un matin, le porte-clefs charg d'apporter la nourriture de Beauvoir, au
lieu de s'en aller aprs lui avoir donn sa maigre pitance, resta devant
lui les bras croiss, et le regarda singulirement. Leur conversation
se rduisait de coutume  peu de chose; et jamais son gardien ne
l'entamait. Aussi le chevalier fut-il trs-tonn lorsque cet homme lui
dit:

--Monsieur, vous avez sans doute votre ide en vous faisant toujours
appeler M. Lebrun ou citoyen Lebrun. Cela ne me regarde pas; mon affaire
n'est point de vrifier votre nom: que vous vous nommiez Pierre ou Paul,
cela m'est bien gal; mais je sais, dit-il en clignant de l'oeil, que
vous tes M. Charles-Flix-Thodore, chevalier de Beauvoir et cousin de
Mme la duchesse de Maill...

--Hein?... ajouta-t-il d'un air de triomphe, aprs un moment de silence
en regardant son prisonnier.

Beauvoir, se voyant incarcr fort et ferme, ne crut pas que sa position
pt s'empirer par l'aveu de son vritable nom; et alors il rpondit:

--Eh bien! quand je serais le chevalier de Beauvoir, qu'y
gagnerais-tu?...

--Oh! tout est gagn!... rpliqua le porte-clefs  voix basse.
coutez-moi. J'ai reu de l'argent pour faciliter votre vasion; mais un
instant!... Comme on me fusillerait tout bellement si j'tais souponn
de la moindre chose, j'ai dit que je ne tremperais dans cette affaire-l
que juste l'histoire de gagner mon argent. Tenez, monsieur, voil une
clef...

Et il sortit de sa poche une petite lime.

--Avec cela, reprit-il, vous scierez un de vos barreaux. Dam! ce ne sera
pas commode.

Et il montra l'ouverture troite par laquelle le jour entrait dans
le cachot. C'tait une espce de baie pratique entre le cordon qui
couronnait extrieurement le donjon et ces grossires saillies en pierre
destines  figurer les supports des crneaux.

--Dam, monsieur, dit le gelier, il faudra scier le fer assez prs pour
que vous puissiez passer.

--Oh! sois tranquille!--je passerai...

--Et assez haut pour qu'il vous reste de quoi attacher votre corde...

--O est-elle?

--La voici, rpondit le guichetier en lui jetant une corde  noeuds.
Elle a t fabrique avec du linge, afin de faire supposer que vous
l'avez confectionne vous-mme. Elle est de longueur suffisante. Quand
vous serez au dernier noeud, laissez-vous couler tout doucement; le
reste est votre affaire. Vous trouverez probablement dans les environs
une voiture tout attele et des amis qui vous attendent... De cela, je
n'ai rien voulu savoir. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a une
sentinelle au _dret_ de la tour... Vous saurez ben choisir une nuit
noire, et guetter le moment o le soldat de faction dormira. Vous
risquera peut-tre d'attraper un coup de fusil; mais...

--C'est bon! c'est bon!... je ne pourrirai pas ici... s'cria le
chevalier.

--Ah! a se pourrait ben tout de mme!... rpliqua le gelier d'un air
bte.

Beauvoir prit cela pour une de ces rflexions niaises que font ces
gens-l. L'espoir d'tre bientt libre le rendait si joyeux qu'il ne
pouvait gure s'arrter aux discours de cet homme, espce de paysan
renforc. Il se mit  l'ouvrage aussitt, et la journe lui suffit pour
scier les barreaux.

Craignant une visite du commandant, il cacha son travail, en bouchant
les fentes avec de la mie de pain roule dans de la rouille, afin de lui
donner la couleur du fer; puis ayant serr sa corde, il pia quelque
nuit favorable, avec cette impatience concentre et cette profonde
agitation d'ame qui font vivre si potiquement les prisonniers.

Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il acheva de scier les
barreaux, attacha solidement sa corde, s'accroupit  l'extrieur sur
le support de pierre, en se cramponnant d'une main au bout de fer qui
restait dans la baie; et, l, il attendit le moment le plus obscur de la
nuit et l'heure  laquelle les sentinelles doivent dormir... C'est vers
le matin,  peu prs...

Connaissant la dure des factions, l'instant des rondes, toutes choses
dont s'occupent les prisonniers, mme involontairement, il pia le
moment o l'une des sentinelles serait aux deux tiers de sa faction et
retire dans sa gurite,  cause du brouillard; puis, certain d'avoir
runi le plus de chances favorables  son vasion, il se mit 
descendre, noeud  noeud, suspendu entre le ciel et la terre, mais
tenant sa corde avec une force de gant.

Tout alla bien. Il tait arriv  l'avant-dernier noeud, lorsque prs
de se laisser couler  terre, il s'avisa, par une pense prudente, de
chercher le sol avec ses pieds, et--il ne trouva pas de sol... Diable!
c'tait un cas assez embarrassant. Il tait en sueur, fatigu, perplexe,
et dans cette situation o l'on joue sa vie  pair ou non. Il allait
s'lancer par une raison frivole; son chapeau venait de tomber.
Heureusement il couta le bruit que la chute devait produire, et
n'entendant rien, il conut de vagues soupons sur sa situation; et
commena  croire qu'on pouvait lui avoir tendu quelque pige; mais dans
quel intrt?...

En proie  ces incertitudes, il songea presque  remettre la partie 
une autre nuit; et provisoirement, il rsolut d'attendre les clarts
indcises du crpuscule, heure qui ne serait peut-tre pas tout--fait
dfavorable  sa fuite. Sa force prodigieuse lui permit de grimper vers
le donjon; mais il tait presque puis au moment o il se remit sur
le support extrieur, guettant tout comme un chat sur le bord de sa
gouttire.

Bientt,  la faible clart de l'aurore, il aperut, en faisant flotter
sa corde, une petite distance de cent cinquante pieds entre le dernier
noeud et les rochers pointus du prcipice.

--Merci, commandant! dit-il avec le sang froid qui le caractrisait.

Puis, aprs avoir quelque peu rflchi  cette habile vengeance, il
jugea ncessaire de rentrer dans son cachot. Il mit toute sa dfroque en
vidence sur son lit, laissa la corde en dehors pour faire croire  sa
chute; et, tranquillement tapi derrire la porte, il attendit l'arrive
du perfide guichetier, en tenant  la main une des barres de fer qu'il
avait scies.

Le guichetier ne manqua pas de venir, et plus tt qu' l'ordinaire, pour
recueillir la succession du mort; il ouvrit la porte en sifflant; mais
quand il fut  une distance convenable, Beauvoir lui assna sur le crne
un si furieux coup de barre que le tratre tomba comme une masse, sans
jeter un cri; la barre lui avait bris la tte. Le chevalier dshabilla
promptement le mort, prit ses habits, imita son allure, et, grces 
l'heure matinale et au peu de dfiance des sentinelles de la porte
principale, il s'vada.

--Il faut des guerres civiles pour faire clore des caractres
semblables!... s'cria un avocat clbre. Ces aventures o l'ame se
dploie dans toute sa vigueur ne se rencontrent jamais dans la vie
tranquille telle que la constitue notre civilisation actuelle, si ple,
si dcrpite.

--Encore la civilisation!... rpliqua un mdecin, votre mot est
plac!... Depuis quelque temps, potes, crivains, peintres, tout le
monde est possd d'une singulire manie. Notre socit, selon ces
gens-l, nos moeurs, tout se dcompose et rend le dernier soupir. Nous
vivons morts; nous nous portons  merveille dans une agonie perptuelle,
et sans nous apercevoir que nous sommes en putrfaction. Enfin,  les
entendre, nous n'avons ni lois, ni moeurs, ni physionomie, parce que
nous sommes sans croyances. Il me semble cependant que, d'abord, nous
avons tous foi en l'argent, et depuis que les hommes se sont attroups
en nations, l'argent a t une religion universelle, un culte ternel;
ensuite, le monde actuel ne va pas mal du tout. Pour quelques gens
blass qui regrettent de ne pas avoir tu une femme ou deux, il se
rencontre bon nombre de gens passionns qui aiment sincrement. Pour
n'tre pas scandaleux, l'amour se continue assez bien, et ne laisse
gure chmer que les vieilles filles... encore!... Bref! les existences
sont tout aussi dramatiques en temps de paix qu'en temps de troubles...
Je vous remercie de votre guerre civile. Moi! j'ai prcisment assez de
rentes sur le grand-livre pour aimer cette vie troite, l'existence avec
les soies, les cachemires, les tilburys, les peintures sur verres,
les porcelaines, et toutes ces petites merveilles qui annoncent la
dgnrescence d'une civilisation...

--Le docteur a raison.... dit une dame. Il y a des situations secrtes
de la vie la plus vulgaire en apparence qui peuvent comporter des
aventures tout aussi intressantes que celles de l'vasion.

--Certes, reprit le docteur. Et, si je vous racontais une des premires
consultations que...

--Racontez!...

--Racontez!...

Ce fut un cri gnral, dont le docteur fut trs flatt.

--Je n'ai pas la prtention de vous intresser autant que monsieur...

--Connu!... dit un peintre.

--Assez... Dites, cria-t-on de toutes parts.

--Un soir, dit-il, aprs avoir laiss chapper un geste de modestie et
un sourire, j'allais me coucher, fatigu de ces courses normes que nous
autres, pauvres mdecins, faisons  pied, presque pour l'amour de
Dieu, pendant les premiers jours de notre carrire, lorsque ma vieille
servante vint me dire qu'une dame dsirait me parler. Je rpondis par
un signe, et sur-le-champ l'inconnue entra dans mon cabinet. Je la fis
asseoir au coin de ma chemine, et restai vis--vis d'elle,  l'autre
coin, en l'examinant avec cette curiosit physiologique particulire aux
gens de notre profession, quand ils prennent la science en amour. Je
n'ai pas souvenance d'avoir rencontr dans le cours de ma vie une femme
qui m'ait aussi fortement impressionn que je le fus par cette dame.
Elle tait jeune, simplement mise, mdiocrement belle cependant, mais
admirablement bien faite. Elle avait une taille trs cambre, un teint
 blouir et des cheveux noirs trs-abondans. C'tait une figure
mridionale, tout empreinte de passions, dont les traits avaient peu de
rgularit, beaucoup de bizarrerie mme, et qui tirait son plus
grand charme de la physionomie; nanmoins, ses yeux vifs avaient une
expression de tristesse, qui en dtruisait l'clat.

Elle me regardait avec une sorte d'inquitude, et je fus extrmement
intress par l'hsitation que trahirent ses premires paroles et ses
manires. Elle allait faire violence  sa pudeur, et j'attendais une de
ces confidences vulgaires, auxquelles nous sommes habitus, mais qui
n'en sont pas moins honteuses pour les malades, lorsque, se levant avec
brusquerie, elle me dit:

--Monsieur, il est fort inutile que je vous instruise du hasard auquel
j'ai du de connatre votre nom, votre caractre et votre talent.

A son accent, je reconnus une Marseillaise.

--Je suis, reprit-elle, marie depuis trois mois  Monsieur de... chef
d'escadron dans les grenadiers de la garde; c'est un homme violent et
d'une jalousie de tigre. Depuis six mois je suis grosse...

En prononant cette phrase  voix basse, elle eut peine  dissimuler une
contraction nerveuse qui crispa son larynx.

--J'appartiens, reprit-elle en continuant,  l'une des premires
familles de Marseille; ma mre est madame de...

--Vous comprenez, dit le docteur en s'interrompant et nous regardant 
la ronde, que je ne puis pas vous dire les noms...

--J'ai dix-huit ans, monsieur, dit-elle; j'tais promise depuis deux
ans  l'un de mes cousins, jeune homme riche et fort aimable, mais
appartenant  une famille exclusivement commerante, la famille de ma
mre. Nous nous aimions beaucoup... Il y a huit mois, M. de... mon
mari, vint  Marseille; il est neveu de l'ancienne duchesse de... et,
favori de l'empereur, il est promis  quelque haute fortune militaire:
tout cela sduisit mon pre. Malgr mon inclination connue, mon mariage
avec le comte de... fut dcid. Ce manque de foi brouilla les deux
familles. Mon pre redoutant la violence du caractre marseillais,
craignit quelque malheur; il voulut conclure cette affaire  Paris, o
se trouvait la famille de M. de... Nous partmes.

A la seconde couche, au milieu de la nuit, je fus rveille par la
voix de mon cousin, et--je vis sa tte prs de la mienne... Le lit o
couchaient mon pre et mre tait  trois pas du mien; rien ne
l'avait arrt. Si mon pre s'tait rveill, il lui aurait brl la
cervelle... Je l'aimais...--c'est tout vous dire.

Elle baissa les yeux et soupira. J'ai souvent entendu les sons creux
qui sortent de la poitrine des agonisans; mais j'avoue que ce soupir
de femmes, ce repentir poignant, ml de rsignation, cette terreur
produite par un moment de plaisir, dont le souvenir semblait briller
dans les yeux de la jeune Marseillaise, m'ont pour ainsi dire aguerri
tout  coup aux expressions les plus vives de la souffrance. Il y a
des jours o j'entends encore ce soupir, et il me donne toujours une
sensation de froid intrieur, lorsque ma mmoire est fidle.

--Dans trois jours, reprit-elle en levant les yeux sur moi, mon mari
revient d'Allemagne. Il me sera impossible de lui cacher l'tat dans
lequel je suis, et il me tuera, monsieur; il n'hsitera mme pas. Mon
cousin se brlera la cervelle ou provoquera mon mari. Je suis dans
l'enfer...

Elle dit cette phrase avec un calme effrayant.

--Adolphe est tenu fort svrement; son pre et sa mre lui donnent
peu d'argent pour son entretien; ma mre n'a pas la disposition de sa
fortune; de mon ct, moi, je ne possde rien; cependant, entre nous
trois, nous avons trouv 4,000 francs...

--Les voici, dit-elle en tirant de son corset des billets de banque et
me les prsentant.

--Eh bien! madame?... lui demandai-je.

--Eh bien! monsieur, reprit-elle en paraissant tonne de ma question,
je viens vous supplier de sauver l'honneur de deux familles, la vie
de trois personnes et celle de ma mre, aux dpens de mon malheureux
enfant...

--N'achevez pas, lui dis-je avec sang froid.

J'allai prendre le Code.

--Voyez, madame, repris-je en montrant une page qu'elle n'avait sans
doute pas lue, vous m'enverriez  l'chafaud. Vous me proposez un crime
que la loi punit de mort, et vous seriez vous-mme condamne  une peine
plus terrible peut-tre que ne l'est la mienne... Mais, la justice ne
serait pas si svre, que je ne pratiquerais pas une opration de ce
genre; elle est presque toujours un double assassinat; car il est rare
que la mre ne prisse pas aussi. Vous pouvez prendre un meilleur
parti... Pourquoi ne fuyez-vous pas?... Allez en pays tranger.

--Je serais dshonore...

Elle me fit encore quelques instances, mais doucement et avec un sourd
accent de dsespoir. Je la renvoyai...

Le surlendemain, vers huit heures du matin, elle revint. En la
voyant entrer dans mon cabinet, je lui fis un signe de dngation
trs-premptoire; mais elle se jeta si vivement  mes genoux que je ne
pus l'en empcher.

--Tenez!... s'cria-t-elle, voici dix mille francs!...

--H! madame, rpondis-je, cent mille, un million mme, ne me
convertiraient pas au crime... Si je vous promettais mon secours dans
un moment de faiblesse, plus tard, au moment d'agir, la raison me
reviendrait, et je manquerais  ma parole. Ainsi retirez-vous.

Elle se releva, s'assit, et fondit en larmes.

--Je suis morte!... s'cria-t-elle. Mon mari revient demain...

Elle tomba dans une espce d'engourdissement; et puis, aprs sept ou
huit minutes de silence, elle me jeta un regard suppliant; je dtournai
les yeux; elle me dit:

--Adieu, monsieur!...

Et disparut.

Cet horrible pome de mlancolie m'oppressa pendant toute la journe...
J'avais toujours devant moi cette femme ple, et je lisais toujours les
penses crites dans son dernier regard.

Le soir, au moment o j'allais me coucher, une vieille femme en
haillons, et qui sentait la boue des rues, me remit une lettre crite
sur une feuille de papier gras et jaune; les caractres, mal tracs, se
lisaient  peine, et il y avait de l'horreur et dans ce message et dans
la messagre.

J'ai t massacre par le chirurgien malhabile d'une maison de
prostitution, car je n'ai trouv de piti que l; mais je suis perdue.
Une hmorragie affreuse a t la suite de cet acte de dsespoir. Je
suis, sous le nom de Mme Lebrun,  l'htel de Picardie, rue de Seine. Le
mal est fait. Aurez-vous maintenant le courage de venir me visiter, et
de voir s'il y a pour moi quelque chance de conserver la vie?...

couterez-vous mieux une mourante?...

Un frisson de fivre passa sur ma colonne vertbrale. Je jetai la lettre
au feu, puis me couchai; mais je ne dormis pas; je rptai vingt fois et
presque mcaniquement:

--Ah! la malheureuse...

Le lendemain, aprs avoir fait toutes mes visites, j'allai, conduit par
une sorte de fascination, jusqu' l'htel que la jeune femme m'avait
indiqu. Sous prtexte de chercher quelqu'un dont je ne savais pas
exactement l'adresse, je pris avec prudence des informations, et le
portier me dit:

--Non, monsieur, nous n'avons personne de ce nom-l. Hier il est bien
venu une jeune femme; mais elle ne restera pas longtemps ici... Elle
est morte ce matin  midi...

Je sortis avec prcipitation, et j'emportai dans mon coeur un souvenir
ternel de tristesse et de terreur. Je vois passer peu de corbillards
seuls et sans parens  travers Paris sans penser  cette aventure, et
chaque fois j'y dcouvre de nouvelles sources d'intrt. C'est un drame
 cinq personnages, dont, pour moi, les destines inconnues se dnouent
de mille manires, et qui m'occupent souvent pendant des heures
entires...

Nous restmes silencieux. Le docteur avait cont cette histoire avec un
accent si pntrant, ses gestes furent si pittoresques et sa diction si
vive, que nous vmes successivement et l'hrone et le char des pauvres
conduit par les croque-morts, allant au trot vers le cimetire.

--Pendant la campagne de 1812, nous dit alors un colonel d'artillerie,
j'ai t, comme le docteur, le tmoin ou plutt la cause involontaire
d'un malheur qui a beaucoup d'analogie avec celui dont il vient de nous
parler. Il s'agit aussi d'une femme marie; mais si le rsultat est
 peu prs le mme, il y existe entre les deux faits de notables
diffrences.

Lorsque nous arrivmes  la Brsina, il n'y avait plus, comme vous le
savez, ni discipline ni obissance militaire. Tous les rangs taient
confondus  l'arme; l'arme n'tait mme plus qu'un ramas d'hommes
de toutes nations, qui allait instinctivement du nord au midi... Les
soldats chassaient de leurs foyers un gnral en haillons et pieds
nus, quand il n'apportait ni bois ni vivres. Aprs le passage de cette
clbre rivire, le dsordre ne fut pas moindre.

Je sortais tranquillement, tout seul, sans vivres, sans argent, des
marais de Zembin, et j'allais cherchant une maison o l'on voult bien
me recevoir. N'en trouvant pas, ou chass de celles que je rencontrais,
j'aperus heureusement vers le soir une mauvaise petite ferme de
Pologne, dont rien ne pourrait vous donner une ide,  moins que vous
n'ayez vu les maisons de bois de la Basse-Normandie ou les plus pauvres
mtairies de la Bretagne. Ces habitations consistent en une seule
chambre partage dans un bout par une cloison en planches, et la plus
petite pice sert de magasin  fourrages. L'obscurit du crpuscule me
permettait de voir de loin une lgre fume qui s'chappait de cette
maison.

Esprant y trouver des camarades plus compatissans que ceux auxquels je
m'tais adress jusqu'alors, je marchai courageusement jusqu' la ferme.
En y entrant, je trouvai la table mise. Plusieurs officiers, parmi
lesquels une femme, spectacle assez ordinaire, mangeaient des pommes de
terre, de la chair de cheval grille sur des charbons et des betteraves
geles. Je reconnus parmi les convives deux ou trois capitaines
d'artillerie du premier rgiment, dans lequel j'avais servi.

Je fus accueilli par un hourra d'acclamations qui m'aurait fort tonn
de l'autre ct de la Brsina; mais en ce moment le froid tait moins
intense; mes camarades se reposaient, ils avaient chaud, ils mangeaient;
et la salle, jonche de bottes de paille, leur offrait la perspective
d'un bon coucher, d'une nuit de dlices. Nous n'en demandions pas tant
alors. Ils pouvaient tre philanthropes sans danger. Je me mis  manger
en m'asseyant sur une botte de fourrage.

Au bout de la table, du ct de la porte par laquelle on communiquait
avec la petite pice pleine de paille et de foin, se trouvait mon
ancien colonel, un des hommes les plus extraordinaires que j'aie jamais
rencontrs dans tout le ramassis d'hommes qu'il m'a t permis de voir.
Il tait Italien. Or toutes les fois que la nature humaine est belle
dans les contres mridionales, alors elle est sublime. Je ne sais si
vous avez remarqu la singulire blancheur des Italiens quand ils sont
blancs...

--Cela est bien vrai, s'cria une dame; les cheveux noirs et boucls
d'une tte italienne en font valoir le teint, et il y a dans le
caractre de la beaut transalpine je ne sais quelle perfection
inexplicable...

--Bien, ma chre, dit la matresse du logis; allez, allez...

L'imprudente interlocutrice rougit et se tut.

Il y avait toute une rvlation dans ce peu de paroles, dites avec une
vivacit dcente qui peignait les profondes observations de l'amour.
Nous regardmes tous la jeune tourdie avec une malice douce, la malice
d'artistes trs indulgens de leur nature.

Pour la tirer de peine, le narrateur reprit vivement:

Lorsque je lus le fantastique portrait que Charles Nodier nous a trac
du colonel Oudet, j'ai retrouv mes propres sensations dans chacune de
ses phrases lgantes et passionnes. Italien, comme la plupart des
officiers qui composaient son rgiment, emprunt, du reste, par
l'empereur  l'arme d'Eugne, mon colonel tait un homme de haute
taille;--il avait bien huit  neuf pouces,--admirablement proportionn,
un peu gros peut-tre, mais d'une vigueur prodigieuse, et leste,
dcoupl comme un lvrier. Il avait des cheveux noirs  profusion, un
teint blanc comme celui d'une femme, de petites mains, un joli pied, une
bouche gracieuse, un nez aquilin, dont les lignes taient minces et
dont le bout se pinait naturellement et blanchissait quand il tait en
colre, ce qui arrivait souvent, car il tait d'une irascibilit qui
passe toute croyance.

Personne ne restait calme prs de lui. Moi, je ne le craignais pas, mais
uniquement parce qu'il m'avait pris dans une singulire amiti, et que,
de moi, il prenait tout en gr. Je l'ai vu dans des colres dont rien
ne saurait donner l'ide. Alors, son front se crispait et ses muscles
dessinaient au milieu de son front un _delta_, ou, pour mieux dire, le
fer  cheval de Redgauntlet, qui tous terrifiait encore plus peut-tre
que les clairs magntiques de ses yeux bleus; tout son corps
tressaillait; et sa force, dj si grande  l'tat normal, devenait
presque sans bornes. Il grasseyait beaucoup; et sa voix, au moins aussi
puissante que celle d'Oudet, jetait une incroyable richesse de son dans
la syllabe ou dans la consonne sur laquelle tombait ce grasseyement. Si
ce vice de prononciation tait une grce chez lui dans certains momens,
lorsqu'il commandait la manoeuvre ou qu'il tait mu, vous ne sauriez
imaginer quelle scurit de puissance exprimait cette accentuation si
vulgaire  Paris; il faudrait l'avoir entendu.

Lorsque le colonel tait tranquille, ses yeux bleus peignaient une
douceur anglique; son front pur avait une expression pleine de charme.
A une parade il n'y avait pas  l'arme d'Italie d'homme qui pt lutter
avec lui; d'Orsay lui-mme, le beau d'Orsay fut vaincu par notre colonel
lors de la dernire revue passe par Napolon avant d'entrer en Russie.

Tout tait opposition chez cet homme privilgi. La passion vit par les
contrastes: aussi ne me demandez pas s'il exerait sur les femmes ces
irrsistibles influences auxquelles leur nature se plie comme la matire
vitrifiable sous la canne du souffleur; mais, par une singulire
fatalit, un observateur se rendrait peut-tre compte de ce phnomne,
il avait peu de femmes, ou ngligeait d'en avoir.

Pour vous donner une ide de sa violence, je vais vous dire en deux mots
ce que je lui ai vu faire dans un paroxisme de colre.

Nous montions avec nos canons un chemin trs-troit, bord d'un ct par
un talus assez haut, et de l'autre par des bois. Au milieu du chemin,
nous nous rencontrmes avec un autre rgiment d'artillerie,  la tte
duquel tait le colonel. Ce colonel veut faire reculer le capitaine
de notre rgiment, qui se trouvait en tte de la premire batterie;
celui-ci s'y refuse; l'autre fait signe  sa premire batterie
d'avancer; et malgr le soin que le conducteur mit  se jeter sur le
bois, la roue du premier canon prit la jambe droite de notre capitaine
et la lui brisa, en le renversant de l'autre ct de son cheval. Tout
cela fut l'affaire d'un moment. Notre colonel se trouvait  une faible
distance, il devina la querelle, accourut au grand galop en passant 
travers les pices et le bois au risque de se jeter les quatre fers en
l'air, et arriva sur le terrain, en face de l'autre colonel, au moment
o notre capitaine criait:--A moi!... en tombant.

Non, notre colonel italien n'tait plus un homme!... Il avait de l'cume
 la bouche; il grondait comme un lion; hors d'tat de prononcer une
parole et mme un cri, il fit un signe effroyable  son antagoniste,
en lui montrant le bois et tirant son sabre. Ils y entrrent. En deux
secondes, nous vmes son adversaire  terre, la tte fendue en deux. Les
autres reculrent, ah! fistre! et bon train!...

Il faut vous dire que le capitaine que l'on avait manqu de tuer, et qui
jappait dans le bourbier, o la roue du canon l'avait jet, avait pour
femme une ravissante Italienne de Messine, qui tait la matresse de
notre colonel. Cette circonstance avait augment sa fureur; car ce mari
lui appartenait, faisait partie de son bagage, et il devait le dfendre
comme une chose  lui.

Or ce capitaine tait en face de moi, dans la cabane o je reus un si
favorable accueil; et sa femme se trouvait  l'autre bout de la table,
vis--vis le colonel. Elle se nommait Rosina. C'tait une petite femme,
fort brune, mais portant, dans ses yeux noirs et fendus en amande,
toutes les ardeurs du soleil de la Sicile. Quoiqu'elle ft en ce moment
dans un dplorable tat de maigreur; qu'elle et les joues couvertes
de poussire comme un fruit expos aux intempries d'un grand chemin;
qu'elle ft vtue de haillons, fatigue par les marches; que ses cheveux
en dsordre et colls ensemble fussent entirement cachs sous un
morceau de chle en marmotte, il y avait encore de la femme chez elle;
ses mouvemens taient jolis; sa bouche rose et chiffonne, ses dents
blanches, les formes de sa figure, sa gorge, attraits que la misre, le
froid, l'incurie, n'avaient pas tout--fait dnaturs, parlaient encore
d'amour  qui pouvait penser  une femme. C'tait, du reste, une de
ces natures frles en apparence, mais nerveuses, pleines de force et
construites pour la passion.

Le mari, gentilhomme pimontais, tait petit; sa figure annonait une
bonhomie goguenarde, s'il est permis d'allier ces deux mots. Courageux,
instruit, il paraissait ignorer les liaisons qui existaient entre
sa femme et le colonel depuis environ deux ans. J'attribuais ce
laisser-aller aux moeurs italiennes ou  quelque secret de mnage; mais
il y avait dans la physionomie de cet homme un trait qui m'inspirait
toujours une involontaire dfiance. Sa lvre infrieure tait mince
et s'abaissait aux deux extrmits, au lieu de se relever, ce qui me
semblait trahir un fonds de cruaut dans ce caractre, en apparence
flegmatique et paresseux.

Vous devez bien imaginer que la conversation n'tait pas trs-brillante
lorsque j'arrivai. Mes camarades, fatigus, mangeaient en silence.
Naturellement ils me firent quelques questions, et nous nous racontmes
nos malheurs, tout en les entremlant de rflexions sur la campagne, sur
les gnraux, sur leurs fautes, sur les Russes et le froid.

Un moment aprs mon arrive, le colonel, ayant fini son maigre repas,
s'essuya les moustaches, nous souhaita le bonsoir, et jetant son regard
 l'Italienne:

--Rosina?... lui dit-il.

Puis, sans attendre sa rponse, il alla se coucher dans la petite grange
aux fourrages.

Le sens de l'interpellation du colonel tait facile  saisir; aussi la
jeune femme laissa-t-elle chapper un geste indescriptible qui peignait
tout  la fois, et la contrarit qu'elle devait prouver  voir sa
dpendance affiche, sans aucun respect humain, et l'offense faite  sa
dignit de femme, ou  son mari; puis, il y eut aussi dans la crispation
rapide des traits, de son visage, dans le rapprochement violent de ses
sourcils, une sorte de pressentiment: elle eut peut-tre une prvision
de sa destine. Rosina resta tranquillement  table; mais un instant
aprs, et vraisemblablement lorsque le colonel fut couch dans son lit
de foin ou de paille, il rpta:

--Rosina?...

L'accent de ce second appel fut encore plus brutalement interrogatif que
ne l'avait t l'autre. Le grasseyement du colonel et le nombre que
la langue italienne permet de donner aux voyelles et aux finales,
peignirent tout le despotisme, l'impatience, la volont de cet homme.

Rosina plit, mais elle se leva, passa derrire nous, et rejoignit le
colonel.

Tous mes camarades gardrent un profond silence; mais moi,
malheureusement, je me mis  rire aprs les avoir tous regards, et mon
rire se rpta de bouche en bouche.

--_Tu ridi?..._ dit le mari.

--Ma foi, mon camarade, lui rpondisse en redevenant srieux, j'avoue
que j'ai eu tort... Je te demande mille fois pardon, et si tu n'es pas
content des excuses que je te fais, je suis prt  te rendre raison...

--Ce n'est pas toi qui as tort, c'est moi!... reprit-il froidement.

L-dessus, nous nous couchmes dans la salle; et bientt nous nous
endormmes tous d'un profond sommeil.

Le lendemain, chacun, sans veiller son voisin, sans chercher un
compagnon de voyage, se mit en route  sa fantaisie, avec cette espce
d'gosme qui a fait de notre droute un des plus horribles drames de
personnalit, de tristesse et d'horreur, qui jamais se soit pass sous
le ciel.

Cependant,  sept ou huit cents pas de notre gte, nous nous retrouvmes
presque tous, et nous marchmes ensemble, comme des oies conduites en
troupe par le despotisme aveugle d'un enfant: une mme ncessit nous
poussait.

Arrivs  un petit monticule d'o l'on pouvait encore apercevoir la
ferme o nous avions pass la nuit, nous entendmes des cris qui
ressemblaient au rugissement des lions dans le dsert, au mugissement
des taureaux; mais non, cette clameur ne pouvait se comparer  rien de
connu. Nanmoins nous distingumes un faible cri de femme ml  cette
horrible et sinistre rle. Nous nous retournmes tous, en proie  je ne
sais quel sentiment de frayeur; alors nous ne vmes plus la maison; mais
un vaste bcher. L'habitation tait tout en flammes, et des tourbillons
de fume, enlevs par le vent, nous apportaient et les sons rauques et
je ne sais quelle vapeur forte.

A quelques pas de nous marchait le capitaine; il venait tranquillement
se joindre  notre caravane...

Nous le contemplmes tous en silence, car nul n'osa l'interroger; mais
lui, devinant notre curiosit, tourna sur sa poitrine l'index de la main
droite; et, de la gauche, montrant l'incendie:

--_Son'io!_ dit-il... 'est moi!...

Nous continumes  marcher, sans lui faire une seule observation.

--Toutes vos histoires sont pouvantables!... dit la matresse du logis,
et vous me causerez cette nuit des cauchemars affreux. Vous devriez
bien dissiper les impressions qu'elles nous laissent en nous racontant
quelque histoire gaie, ajouta-t-elle en se tournant vers un homme gros
et gras, homme de beaucoup d'esprit et qui devait partir pour l'Italie,
o l'appelaient des fonctions diplomatiques.

--Volontiers, rpondit-il.

--Madame de... reprit-il en souriant, la femme d'un ancien ministre de
la marine sous Louis XVI, se trouvait au chteau de... o j'avais t
passer les vacances de l'anne 180... Elle tait encore belle, malgr
trente-huit ans avous, et en dpit des malheurs qu'elle avait essuys
pendant la rvolution. Appartenant  l'une des meilleures maisons de
France, elle avait t leve dans un couvent. Ses manires, pleines de
noblesse et d'affabilit, taient empreintes d'une grce indfinissable.
Je n'ai connu qu' elle une certaine manire de marcher qui imprimait
autant de respect qu'elle inspirait de dsirs. Elle tait grande,
bien faite et pieuse. Il est facile d'imaginer l'effet qu'elle devait
produire sur un petit garon de treize ans: c'tait alors mon ge. Sans
avoir prcisment peur d'elle, je la regardais avec une inquitude
dsireuse et avec de vagues motions qui ressemblaient aux
tressaillemens de la crainte.

Un soir, par un de ces hasards dont il est difficile de rendre compte,
sept ou huit des dames qui habitaient le chteau se trouvrent seules,
sur les onze heures du soir, devant un de ces feux qui ne sont ni
ptillans ni teints, mais dont la chaleur moite dispose peut-tre 
une causerie plus intime, en communiquant aux fibres une sorte
d'panouissement qui les batifie.

Madame de... jeta un regard d'espion sur les hauts lambris et les
vieilles tapisseries de l'immense salon. Ses grands yeux noirs tombrent
sur un coin passablement obscur o j'tais tapi derrire une duchesse
aux pieds contourns: ce fut comme un regard de feu; mais elle ne me vit
pas. J'tais rest coi en entendant ces dames raconter, _sotto voce_,
des histoires auxquelles je ne comprenais rien; mais les rires de
bon aloi qui terminaient chaque narration avaient piqu ma curiosit
d'enfant.

A votre tour, avaient dit en choeur les chtelaines  madame de...
allons, contez-nous comment...

Elle conservait peut-tre une vague inquitude de m'avoir vu jouant
auprs d'elle; elle se leva, comme pour faire le tour du meuble norme
derrire lequel j'tais tapi; mais une vieille dame, plus impatiente que
les autres, lui prit la main en lui disant:

--Le petit est couch, ma chre; d'ailleurs, voudriez-vous paratre plus
prude que nous...

Alors la belle dame de... toussa, ses yeux se baissrent souvent, et
elle commena ainsi:

J'tais au couvent de... et je devais en sortir au bout de trois jours
pour pouser M. le comte de F... mon mari. Mon bonheur futur, envi par
quelques unes de mes compagnes, donnait lieu pour la vingtime fois 
des conjectures que je vous pargne, puisque d'aprs vos rcits vous
vous en tes toutes occupes en temps et lieu.

Trois jeunes personnes de mon ge et moi, qui ne pouvions pas faire
ensemble soixante-dix ans, tions groupes devant la fentre d'un
corridor, d'o l'on voyait ce qui se passait dans la cour du couvent.
Depuis une heure environ, nos jeunes imaginations avaient cultiv le
champ des suppositions d'une manire si folle et si innocente, je vous
jure, qu'il nous tait impossible de dterminer en quoi consistait le
mariage; mes ides taient mme devenues si vagues que je ne savais plus
sur quoi les fixer.

Une soeur de trente  quarante ans, qui nous avait prises en amiti,
vint  passer; c'tait, autant que je me le rappelle, la fille d'un
campagnard fort riche: elle avait t mise au couvent ds sa jeunesse,
soit pour avantager son frre, soit  cause d'une aventure qu'elle ne
racontait qu' son honneur et gloire. Mademoiselle de Langeac, qui tait
plus libre qu'aucune de nous avec elle, l'arrta et lui exposa assez
[Note du transcripteur: mot illisible] ment le danger qu'il pouvait y
avoir pour moi d'ignorer les conditions de la nature humaine.

La religieuse avisa dans la cour un maudit animal qui revenait du
march, et qui dans le moment, par la fiert de son allure, la puissance
de dveloppement de tout son tre, formait la plus brillante dfinition
du mariage que l'on pt donner.

L, le groupe fminin se rapprocha, madame de... parla  voix basse, les
dames chuchotrent et tous les yeux brillrent comme des toiles; mais
je ne pus entendre de la rponse de la religieuse que deux mots latins,
employs par la belle dame, et qui taient, je crois: _Ecce homo!..._

A cet aspect, reprit madame de... dont la voix remonta insensiblement au
diapason doux et clair qui avait donn le ton aux juvniles confidences
de ces dames, je manquai de me trouver mal. Je plis en regardant
mademoiselle de Fiennes que j'aimais beaucoup, et la terreur que j'ai
ressentie depuis en pensant au jour o je devais monter sur l'chafaud
n'est pas comparable  celle dont je fus la proie en songeant  la
premire nuit de mes noces. Je croyais tre faite autrement que toutes
les femmes. Je n'osais parler  ma mre; je regardais le comte avec un
curieux effroi, sans en tre plus instruite. Je ne vous dirai pas toutes
les penses martyrisantes dont je fus assaillie; l'ide d'un pareil
supplice a t jusqu' me faire rester, la veille de mon mariage, 
tenir pendant environ une heure le bouton dor qui servait  ouvrir
la porte de la chambre o dormait ma mre, sans pouvoir me dcider 
entrer,  la rveiller et  lui faire part de l'impossibilit o me
mettait la nature d'tre femme un jour.

Bref! je fus mene plus morte que vive dans la chambre nuptiale...

Ici madame de... ne put s'empcher de sourire, et elle ajouta, non sans
quelque mine de sainte ni-touche:

Mais j'ai vu que tout ce que Dieu a fait est bien fait, et que la
pauvre bcasse de religieuse avait essay, comme Garo, de mettre des
citrouilles  un chne.

--Monsieur, dit une jeune dame, si vos histoires gaies commencent ainsi,
comment finiront-elles?...

--Oh! monsieur n'a jamais pu rien conter sans y mettre un trait un peu
trop vif, et vraiment je le redoute. J'espre toujours qu'il s'est
corrig...

--Mais o est le mal?... demanda navement le narrateur. Aujourd'hui
vous voulez rire, et vous nous interdisez toutes les sources de la gat
franche qui faisait les dlices de nos anctres. Otez les tromperies de
femmes, les ruses de moines, les aventures un peu breneuses de Verville
et de Rabelais, o sera le rire?... Vous avez remplac cette potique
par celle des calembours d'Odry!... Est-ce un progrs?... Aujourd'hui
nous n'osons plus rien!... A peine une honnte femme permettrait-elle 
son amant de lui raconter la bonne histoire du cocher de fiacre disant 
une dame: _Voulez-vous trinquer?_... Il n'y a rien de possible avec des
moeurs aussi tacitement libertines; car je trouve vos pices de thtre
et vos romans plus gravement indcens que la crudit de Brantme, chez
lequel il n'y a ni arrire-pense ni prmditation. Le jour o nous
avons donn de la chastet au langage, les moeurs avaient perdu la leur.

--La philanthropie a ruin le conte!... reprit un vieillard.

--Comment?... dit la femme d'un peintre.

--Pour qu'un conte soit bon, il faut toujours qu'il vous fasse rire d'un
malheur, rpondit-il.

--Paradoxe!... s'cria un journaliste.

--Aujourd'hui, reprit le vieillard en souriant, les sots se servent trop
souvent de ce mot-l, quand ils ne peuvent pas rpondre, pour qu'un
homme d'esprit l'emploie.

Il y eut un moment de silence.

--Autrefois, dit le vieillard, les gens riches se faisaient enterrer
dans les glises. Alors il y avait un intervalle entre l'enterrement
rel et le convoi, parce que la tombe n'tait pas toujours prte 
recevoir le mort. Cet inconvnient avait oblig les curs de Paris 
faire garder pendant un certain laps de temps les cercueils dans une
chapelle o se trouvait un spulcre postiche. C'tait en quelque sorte
un vestibule o les morts attendaient. Il y avait un prtre de garde
prs de la chapelle mortuaire, et les familles payaient les prires de
surrogation qui se disaient pendant la nuit ou pendant le jour qui
s'coulait entre l'enterrement factice et l'inhumation dfinitive.
Excusez-moi de vous donner ces dtails; mais aujourd'hui, pour beaucoup
de personnes, ils sont de l'histoire...

Un pauvre prtre, nouveau venu  Saint-Sulpice, dbuta dans l'emploi de
garder les morts... Un vieux matre des requtes de l'htel avait t
enterr la matin. Au commencement de la nuit, le prtre de province fut
install dans la chapelle, et charg de dire les prires  la lueur des
cierges. Le voil seul, au coin d'un pilier, dans cette grande glise.
Il dit un psaume, et quand le psaume est fini:

--Pan! pan!...

Il entend trois petits coups frapps faiblement.

Les oreilles lui tintent; il regarde la vote, les dalles, les
piliers... et finit par croire que ses confrres veulent lui jouer
quelque tour, comme cela se fait dans les couvens pour les novices.
Alors il se remet  dpcher un autre psaume; et de verset en verset:

--Pan! pan! pan!

La prtre rpondit:

--Oui! oui! frappe!... Je t'en casse!...

Enfin les coups diminurent, et ne se firent plus entendre que de loin 
loin.

Vers le matin, un vieux prtre vint relever de faction le dbutant.
Celui-ci lui donne le livre, la chaise, et s'en va.

--Pan! pan! pan!

--Qu'est-ce que c'est que a?... demanda le vieux prtre.

--Oh! ce n'est rien, rpondit le nouveau; c'est le mort qui a un tic...

--Je croirais volontiers que ce mot est vrai... dit un professeur
d'histoire. Il est satur de cet esprit rustique si prcieux chez les
vieux auteurs, et qui se retrouve souvent peut-tre chez le paysan.
Ce prtre venait d'en-de la Loire... Le villageois est une nature
admirable. Quand il est bte, il va de pair avec l'animal; mais quand
il a des qualits, elles sont exquises; malheureusement personne ne
l'observe. Il a fallu je ne sais quel hasard pour que Goldsmith ait fait
_le Vicaire de Vakefield_. Aussi la vie campagnarde et paysanne attend
un historien.

--Votre observation me rappelle, dit un ancien fonctionnaire imprial,
un trait qui peut servir de preuve  votre opinion. Il donne tout--fait
l'ide d'un homme tremp comme devait l'tre le paysan du Danube.

En 1813, lors des dernires leves d'hommes dont Napolon eut besoin,
et que les prfets firent avec une rigueur qui contribua peut-tre  la
premire chute de l'empire, le fils d'un pauvre mtayer des environs
d'une ville que je ne vous nommerai pas, car ce serait vous dsigner le
prfet, refusa de partir, et disparut.

Les premires sommations excutes, l'on en vint aux mesures de rigueur
contre le pre et la mre. Enfin un matin, le prfet, ennuy de voir
cette affaire traner en longueur, mande le pre devant lui.

Le paysan vint  la prfecture; et l, le secrtaire gnral d'abord,
puis le prfet lui-mme, essayrent par des paroles de persuasion de
convertir  l'vangile imprial le pre du rfractaire, et de lui
arracher le secret de la retraite o son fils tait cach.

Ils chourent contre le systme de dngation dans lesquels les paysans
se renferment avec l'instinct de l'hutre, qui dfie ses agresseurs 
l'abri de sa rude caille. Des douceurs, le prfet et son secrtaire
passrent aux menaces, et ils se mirent trs-srieusement en colre, et
rudoyrent le pauvre homme, qui les regardait avec un grand flegme, en
tortillant son chapeau  bords rabattus.

--Nous saurons bien te faire retrouver ton fils, disait le secrtaire.

--Je le voudrais bien, monseigneur, rpondait le paysan.

--Il me le faut mort ou vif, s'cria le prfet, en forme de conclusion.

L dessus le pre s'en revint dsol chez lui; car il ne savait
rellement pas o tait son fils et se doutait bien de ce qui allait
arriver.

En effet, le lendemain, il vit ds le matin, en allant aux champs, le
chapeau bord d'un gendarme qui galopait le long des haies, et que le
prfet envoyait loger chez lui, jusqu' ce que le rfractaire se ft
retrouv.

Il fallut donc chauffer, blanchir, clairer le garnisaire et le nourrir
son cheval et lui. Le paysan y mangea ses conomies, vendit la croix
d'or, les boucles d'oreilles, de souliers, les agrafes d'argent et les
hardes de sa femme; puis un champ qu'il avait, et enfin sa maison.

Avant de vendre la maison et le morceau de terre dont elle tait
environne, il y eut une horrible dispute entre la femme et le mari,
celui-ci prtendait qu'elle savait o tait son fils... Le gendarme fut
oblig de mettre le hol, au moment o le paysan s'emporta, car il avait
pris son sabot pour le jeter  la tte de sa femme.

Depuis cette soire, le garnisaire ayant piti de ces deux malheureux
menait son cheval patre le long des chemins et dans les prs communaux.
Quelques voisins se cotisrent pour lui fournir de l'avoine et de la
paille; la plupart du temps le gendarme achetait de la viande, et l'on
s'entendait pour soutenir ce pauvre mnage. Le paysan avait parl de se
pendre.

Enfin, un jour qu'il fallait du bois pour cuire le dner du gendarme, le
pre du rfractaire tait all ds le matin dans une fort voisine pour
ramasser des branches mortes et faire provision de bois.

A la nuit, il aperut dans un fourr, prs des habitations, une masse
blanche, et ayant t voir ce que cela pouvait tre, il reconnut son
fils. Il tait mort de faim, et avait encore entre les dents l'herbe
qu'il avait essay de manger.

Le paysan chargea son enfant sur ses paules, et, sans le montrer 
personne, sans rien dire, il le porta pendant trois lieues; il arriva 
la prfecture, s'enquit o tait le prfet, et, apprenant qu'il tait
au bal, il l'attendit; et quand celui-ci rentra, sur les deux heures du
matin, il trouva le paysan  sa porte, qui lui dit:

--Vous avez voulu mon fils, monsieur le prfet, le voil!

Il mit le cadavre contre le mur et s'enfuit.

Maintenant, lui et sa femme mendient leur pain.

--Ceci est tout bonnement sublime, reprit le mdecin; mais je crois que
si les actions des paysans sont si compltes, si simplement belles,
c'est que, chez eux, tout est naturel et sans art; ils obissent
toujours au cri de la nature; leur ruse mme, leur astuce, si clbres
et si formidables, sont un dveloppement de l'instinct humain. Ils sont
cauteleux dans les affaires, et dissimuls, comme tous les gens faibles,
en prsence d'un ennemi puissant; et, ne faisant pas abus de la pense,
ils la trouvent comme la foi, trs-robuste dans leur ame, au moment o
ils en font usage. La foi du charbonnier est un proverbe.

Ce qui m'tonne le plus en eux, ajouta-t-il, c'est leur dtachement de
la vie, et je ne comprends pas qu'en estimant si peu une existence si
charge de peines et de travail, ils soient si peu vindicatifs, et ne la
risquent pas plus souvent, par calcul. Ils n'ont pas le temps peut-tre
de rflchir ou de combiner de grandes choses.

--C'est ce qui sauve la civilisation de leurs entreprises, dit
quelqu'un.

--Encore la civilisation!... rpta le mdecin d'un air comi-tragique.

--Mais, docteur, lui dis-je, je vous assure que je connais un petit pays
de Touraine o les gens de la campagne font mentir vos observations. Du
ct de Chinon, les naturels de notre pays sont possds d'une fureur
courte et vive qui leur donne l'nergie de se livrer  leurs passions,
puis ils rentrent soudain dans cette douceur spirituelle et railleuse
qui distingue le caractre tourangeau. Serait-ce que Can aurait peupl
les environs de Chinon, dont les habitans sont nomms _Canones_
dans les cartulaires, ou faut-il attribuer ce sentiment de vengeance
immdiate  la vie sauvage que mnent les habitans des campagnes? Le
docteur Gall aurait bien d venir visiter le Chinonnais, o, du reste,
il y a de fort honntes gens. Un des avocats les plus distingus de ce
pays me disait en riant que cet arrondissement devrait lui constituer
une rente, parce que la plupart des procs civils et criminels taient
issus de ce pays si clbr par Rabelais. Quant  moi, j'ai vu de mes
yeux un exemple frappant de cette observation, dont je ne voudrais pas
cependant garantir la vrit psycologique.

Voici le fait:

--Je revenais, en 181..., d'Azai  Tours par la voiture de Chinon. En
prenant ma place, je vis, sur la banquette de derrire deux gendarmes,
entre lesquels tait un gars d'environ vingt-deux ans.

--Qu'a-t-il donc fait celui-l?... dis-je au brigadier, croyant qu'il
s'agissait de quelque dlit forestier ou autre.

--Presque rien... rpondit le gendarme; il s'est permis de rompre avec
une barre de fer l'chine de son matre, et il l'a tu, pas plus tard
qu'hier...

L-dessus, grand silence. Je voyageais en compagnie d'un assassin.
Celui-ci se tenait coi dans la carriole, regardant avec assez
d'insouciance les arbres du chemin, qui fuyaient avec autant de rapidit
que sa vie promise  l'chafaud. Il avait une figure douce, quoique
brune et fortement colore.

--Pourquoi donc a-t-il assomm son matre?... dis-je au brigadier.

--Pour une misre... rpondit le gendarme. En allant  la foire de
Tours, son bourgeois, qui tait un fort mtayer, avait promis de
rapporter les cadeaux d'usage  la fille de basse-cour et  ce
gars-l... Pour lors, il s'agissait d'un tablier pour elle, et d'un
gilet rouge pour lui. Au retour, il parat que le fermier eut quelque
motif de mcontentement contre lui. Il donna bien le tablier  la fille,
mais il garda le gilet. Assoupi par la chaleur, et fatigu, vu qu'il
avait fait la route sans arrt et  cheval, il s'endormit sur le coin de
sa table, dans la salle. Alors le gars prit la barre de fer, et lui en
assna un grand coup sur la nuque; le mtayer a encore eu la force de se
relever et de lui dire:

--Malheureux!...

Et il lui a donn un second coup, qui finalement l'a tu raide. Et
aprs il a t se cacher dans l'curie avec le gilet; mais il n'a pas
seulement pris un liard de l'argent que son matre rapportait de Tours,
et il s'est laiss empoigner sans rsistance.

--Comment, lui dis-je, en me tournant vers le paysan, as-tu pu tuer un
homme pour un gilet?...

--Dam!... j'avais compt l-dessus pour aller  la danse.

Ce fut tout ce que je tirai de ce garon... qui ne paraissait point
mchant du tout. Les gendarmes ne lui avaient seulement pas li les
mains. La voiture vint  verser au-dessus de Bellon.--Mais non, elle ne
versa pas. L'un des brancards s'tait cass. Nous en sortmes tous;
les gendarmes se mirent de chaque ct de ce malheureux en le laissant
libre; nanmoins ils avaient l'oeil sur lui. Ce gaillard-l, voyant le
conducteur s'y prendre assez mal pour relever la patache, l'aida, lia
lui-mme une perche pour remplacer le brancard; et quand tout fut fini:

--Ah! a ira!... maintenant, dit-il en achevant de serrer le dernier
noeud d'une corde, et il remonta dans cette voiture qui le menait pour
ainsi dire au supplice. Il fut excut  Tours.

--Bah! ce sang froid n'a rien de bien extraordinaire, dit un jeune homme
qui tait venu du salon du jeu, au milieu de ma narration, et n'avait
pas assist aux prmisses de mon argumentation. Il existe une foule
d'anecdotes sur les derniers momens des criminels; et, si je vous cite 
ce propos un fait de ce genre, bien autrement curieux, c'est parce
que je le crois peu connu; je l'ai entendu raconter  l'auteur des
_Souvenirs de la Rvolution_. Le syndic du tribunal de Brest se nommait
Vignes, et le prsident Vigneron. Ils furent condamns  mort. En se
trouvant sur l'chafaud, l'un d'eux, M. Vignes, dit  l'autre en lui
montrant la foule:

--Hein! ils vont se trouver bien embarrasss sans vignes ni vigneron.

M. Vignes passa le premier; mais au moment o le couteau lui tranchait
la tte, les deux montans de la guillotine se dsunirent; enfin il se
drangea quelque chose dans l'instrument du supplice, et comme il
tait fort tard, l'excuteur des hautes-oeuvres rpublicaines dit au
prsident:

--Ma foi, monsieur, vous voil sauv; car c'est quelque chose que
vingt-quatre heures par ce temps-ci.

--Il faut que tu sois un grand lche, rpondit M. Vigneron. Comment,
parce que tes planches ont un peu jou, tu vas me faire attendre? Le
jugement ne m'a pas condamn  vivre vingt-quatre heures de plus...

Il prit lui-mme le marteau, les clous, et raccommoda la guillotine;
puis, quand elle fut juge solide, il se coucha sur la planche, et fut
excut.

Ceci est autre chose que de mettre une perche  un brancard, et c'est du
sang froid argent comptant...

--Docteur, dit une dame, vous qui devez voir beaucoup de mourans,
avez-vous rencontr souvent des exemples de cette singulire
tranquillit?...

--Madame, dit-il, les criminels sont ordinairement des gens dous d'une
organisation trs-puissante, en sorte qu'ils ont plus de chances que les
malades affaiblis par de longues agonies pour dire de jolies choses. On
les tue vivans, tandis que les malades meurent tus. Puis, chez certains
hommes, l'ame est fortement excite par l'attente du supplice, et
ils rassemblent toutes leurs forces pour soutenir cet assaut. Il y a
exaltation. Cependant j'ai vu de belles morts particulires... Pour
moi, la plus belle a t celle de la femme d'un clbre mdecin
allemand, auquel j'tais fort attach. Le tableau que cette scne nous
offrit est toujours vif et color comme au moment o j'en fus tmoin.

Nous avions pass la nuit au chevet de la mourante; elle tait attaque
de la poitrine, et la pulmonie, arrive au dernier degr, ne laissait
aucun espoir. Mon matre s'tait endormi; sa femme, s'tant rveille
vers quatre heures du matin, me fit, de la manire la plus touchante
et en souriant, un signe amical pour me dire de la laisser reposer,
et cependant elle allait mourir. Elle tait arrive  une maigreur
extraordinaire; mais son visage avait conserv ses traits et ses formes,
qui taient belles. Sa pleur faisait ressembler sa peau  de la
porcelaine derrire laquelle il y a une lumire. Ses yeux vifs et ses
couleurs tranchaient sur ce teint plein d'une molle lgance, et il y
avait dans sa physionomie une sorte de sublimit qui imposait. Elle
paraissait plaindre son mari, auquel sa vie avait t voue; mais ce
sentiment prenait sa source dans une tendresse leve, qui semblait ne
plus connatre de bornes aux approches de la mort. Le silence tait
profond; la chambre, doucement claire par une lampe, avait l'aspect de
toutes les chambres de malades au moment de la mort. C'tait un dsordre
pittoresque... En ce moment, la pendule sonna, et le docteur,
au dsespoir d'avoir dormi, se rveilla. Je ne vis pas le geste
d'impatience par lequel il peignit le regret qu'il prouvait d'avoir
perdu de vue sa femme pendant un des derniers momens qui lui taient
accords; mais il est sr qu'une personne autre que la mourante aurait
pu s'y tromper. Ce mdecin, homme d'un grand talent, avait mille de ces
bizarreries apparentes qui font prendre les gens de gnie pour des
fous, mais dont l'explication se trouve dans la nature exquise et les
exigences de leur esprit. Il vint se mettre dans un fauteuil, prs du
lit de sa femme, et la regarda fixement. Alors elle avana un peu la
main, prit celle de son mari, la serra faiblement, et d'une voix douce,
mais mue, elle lui dit:

--Mon pauvre ami, qui donc maintenant te comprendra?...

Puis elle mourut en le regardant.

--Les histoires que conte le docteur, reprit une dame aprs un moment de
silence, me font des impressions bien profondes.

Le mdecin salua gravement.

--Oui, elles sont douces et intressantes; il nous meut sans employer
les atrocits si fort  la mode aujourd'hui...

--Ma rserve, dit-il, n'est certes pas de l'impuissance, et je vous prie
de croire, madame, que j'ai ma provision d'horrible tout comme un autre.

--Eh bien! s'cria la matresse de la maison, racontez-nous un peu
quelque chose d'affreux. Je voudrais voir la couleur de votre tragique,
quand ce ne serait que pour le comparer avec celui qui a prsentement
cours  la bourse littraire.

--Malheureusement, madame, je ne parle que de ce que j'ai vu.

--Eh bien!

--Mais je dois avoir le dessous avec les gens qui ont sur moi tous les
avantages que donne l'imagination. Je ne puis pas vous mettre en scne
deux frres nageant en pleine mer et se disputant une planche... ou un
homme qui a entrepris de manger un rgiment  la croque-au-sel. Je ne
puis tre que vrai.

--Eh bien! nous nous contenterons de la vrit.

--Je ne veux pas me faire prier, reprit-il, et il se moucha.

--Le hasard, dit-il, me mit autrefois en relation avec un homme qui
avait roul dans les annes de Napolon, et dont alors la position tait
assez brillante pour un militaire de son grade. Il tait capitaine, et
occupait  l'tat-major de Paris, je crois, une place qui lui valait de
quatre  cinq mille francs; en outre il possdait quelque fortune. O
l'avait-il prise, je ne sais. Il tait de basse extraction, et pour
n'avoir pas d'avancement sous l'empire, il fallait tre un tranard,
un niais, un ignorant ou un lche. Cependant il y a aussi des gens
malheureux. Mon homme n'tait rien de tout cela; c'tait le type
des mauvais soudards, dbauch, buveur, fumeur, vantard, plein
d'amour-propre, voulant primer partout, ne trouvant d'infrieurs que
dans la mauvaise compagnie et s'y plaisant, racontant ses exploits 
tous ceux qui ne savaient pas si une demi-lune est quelquefois entire,
enfin un vrai _chenapan,_ comme il s'en est tant rencontr dans les
armes; ne croyant ni  Dieu ni au diable; bref pour achever de vous le
peindre, il suffira de vous dire ce qui m'arriva un jour que je l'avais
rencontr du ct de la Bastille. Nous allions l'un et l'autre au
Palais-Royal. Nous cheminmes par les boulevards. Au premier estaminet
qui se trouva:

--Permettez-moi, dit-il, d'entrer l un petit moment; j'ai un restant de
tabac  y prendre et un verre d'eau-de-vie.

Il avala le petit verre d'eau-de-vie, et reprit en effet une pipe
charge et un peu de tabac  lui.

Au second estaminet il avait achev de fumer son restant de tabac, et
recommena son antienne. Ce diable d'homme avait des restans de tabac
dans tous les estaminets, et c'taient comme autant de relais pour
des pipes et son gosier. Il avait tabli dans Paris ses lignes de
communication. Je ne vous parlerai pas de ses moustaches grises, de ses
vtemens caractristiques, de son idiome et de ses tics, ce serait vous
en entretenir jusqu' demain. Je crois qu'il ne s'tait jamais peign
les cheveux qu'avec les cinq doigts de la main. J'ai toujours vu 
son col de chemise la mme teinte blonde. Eh bien! cet homme-l, ce
chenapan, avait une assez belle figure, figure militaire, de grands
traits, une expression de calme; mais j'ai toujours cru lire au fond de
ses yeux verts de mer et tachets de points orangs quelques-unes de ces
aventures o il y a de la fange et du sang. Ses mains ressemblaient 
des clanches. Il tait d'une taille mdiocre, mais large des paules et
de la poitrine, un vrai corsaire. Par-dessus tout cela il se disait un
des vainqueurs de la Bastille. Cet homme rencontra une jeune fille assez
folle pour s'amouracher de lui. C'tait une grisette, mais un amour de
feu. Elle avait nom Clarisse, et travaillait chez une fleuriste. Elle
avait tout joli, la taille, les pieds, les cheveux, les mains, les
formes, les manires. Son teint tait blanc, sa peau satine. Il n'y
a vraiment qu' Paris que se trouvent ces espces de produits et ces
sortes de passions. Jamais je n'ai vu de contraste aussi tranch que
l'opposition prsente par ce singulier couple. Clarisse tait toujours
mignonne, propre et bien mise. Par amour-propre, le capitaine lui
donnait tout ce qu'elle lui demandait, et la pauvre enfant lui demandait
peu de choses: c'taient la partie de spectacle, quelques robes, des
bijoux. Jamais elle ne voulut tre pouse, et s'il la logea, s'il
meubla son appartement, ce fut par vanit. Cette jeune fille tait le
dvouement mme. J'ai souvent pens que ces pauvres cratures obissent
 je ne sais quelle charitable mission en se donnant  ces hommes si
rebutans, si rebuts, aux mauvais sujets. Il y a dans ces actes du coeur
un phnomne qu'il serait intressant d'analyser.

Clarisse tomba malade, elle eut une fivre putride,  laquelle se
mlrent de graves accidens, et le cerveau fut entrepris. Le capitaine
vint me chercher; je trouvai Clarisse en danger de mort, et, prenant son
protecteur  part, je lui fis part de mes craintes.

--Il faut, lui dis-je, avoir une bonne garde-malade au plus tt; car
cette nuit sera trs-critique.

En effet, j'avais ordonn de mettre  une certaine heure des sinapismes
aux pieds, puis d'appliquer, une demi-heure aprs l'effet du topique,
de la glace sur la tte, et lorsqu'elle serait fondue, de placer un
cataplasme sur l'estomac... Il y avait d'autres prescriptions dont je
ne me souviens plus.

--Oh! me rpondit-il, je ne me fierais point  une garde; elles dorment,
elles font les cent coups, tourmentent les malades. Je veillerai
moi-mme, et j'excuterai vos ordonnances comme si c'tait une consigne.

A huit heures du matin, je revins, fort inquiet de Clarisse; mais en
ouvrant la porte, je fus suffoqu par les nuages de fume de tabac qui
s'exhalrent, et au milieu de cette atmosphre brumeuse, je vis  peine,
 la lueur de deux chandelles, mon homme fumant sa pipe et achevant un
norme bol de punch. Non, je n'oublierai jamais ce spectacle. Auprs de
lui Clarisse rlait et se tordait; il la regardait tranquillement.
Il avait consciencieusement appliqu les sinapismes, la glace, les
cataplasmes; mais aussi le misrable, en faisant son office de
garde-malade, trouvant Clarisse admirablement belle dans l'agonie, avait
sans doute voulu lui dire adieu; du moins le dsordre du lit me fit
comprendre les vnemens de la nuit. Je m'enfuis, saisi d'horreur:
Clarisse mourait.

--L'horrible vrai est toujours plus horrible encore!... dit le
sculpteur.

--Il y a de quoi frmir quand on songe aux malheurs, aux crimes qui sont
commis  l'arme,  la suite des batailles, quand la mchancet de tant
de caractres mchans peut se dployer impunment!... reprit une dame.

--Oh! dit un officier qui n'avait pas encore parl de la soire, les
scnes de la vie militaire pourraient fournir des milliers de drames.
Pour ma part, je connais cent aventures plus curieuses les unes que les
autres; mais en m'en tenant  ce qui m'est personnel, voici ce qui m'est
arriv...

Il se leva, se mit devant nous, au milieu de la chemine, et commena
ainsi:

--C'tait vers la fin d'octobre; mais non, ma foi, c'tait bien dans les
premiers jours de novembre 1809, je fus dtach d'un corps d'arme qui
revenait en France, pour aller dans les gorges du Tyrol bavarois. En ce
moment nous avions  soumettre, pour le compte du roi de Bavire,
notre alli, cette partie de ses tats que l'Autriche avait russi
 rvolutionner. Le gnral Chatler s'avanait mme avec un ou deux
rgimens allemands, dans le dessein d'appuyer les insurgs, qui taient
tous gens de la campagne.

Cette petite expdition avait t confie par l'empereur  un certain
gnral d'infanterie nomm Rusca, qui se trouvait alors  Clagenfurth, 
la tte d'une avant-garde d'environ quatre mille hommes. Comme Rusca
tait sans artillerie, le marchal Marmont... avait donn l'ordre de
lui envoyer une batterie, et je fus dsign pour la commander.

C'tait la premire fois, depuis ma promotion au grade de lieutenant,
que je me voyais, au milieu d'une brigade, le seul officier de mon
corps, ayant  conduire des hommes qui n'obissaient qu' moi, et oblig
de m'entendre, comme chef d'une arme, avec un officier gnral.

--C'est bon, me dis-je en moi-mme, il y a un commencement  tout, et
c'est comme cela qu'on devient gnral.

--Vous allez avec Rusca?... me dit mon capitaine, prenez garde  vous,
c'est un malin singe, un vaurien fini. Son plus grand plaisir est de
_mettre dedans_ tous ceux qui ont affaire  lui. Pour vous apprendre ce
que c'est que ce chrtien-l, il suffira peut-tre de vous dire qu'il
s'est amus dernirement  baptiser du vin blanc avec de l'eau-de-vie,
afin de renvoyer  l'empereur un aide-de-camp sol comme une grive...
Si vous vous comportez de manire  viter ses algarades, vous vous en
ferez un ennemi mortel... Voil le plerin... Ainsi, attention!

--H bien, rpliquai-je  mon capitaine, nous nous amuserons; car il ne
sera pas dit qu'un pousse-cailloux _embtera_ un officier d'artillerie.

Dans ce temps-l, voyez-vous, l'artillerie tait quelque chose, parce
que le corps avait fourni l'empereur...

Me voil donc parti, moi et mes canonniers, et nous gagnons Clagenfurth.
J'arrive le soir; et, aussitt que mes hommes sont gts, je me mets en
grande tenue et je me rends chez le Rusca. Point de Rusca.

--O est le gnral, demandais-je  une manire d'aide-de-camp qui
baragouinait un franais ml d'italien.

--Le znral est  la zouzit, dans oun chercle, au caf,  boire de
la bire sou la piazza.

Je regarde mon homme en face, et je m'aperois qu'il n'est pas ivre
comme ses incohrences me le faisaient supposer.

--Vous tes tonn... reprit l'aide-de-camp. Ma s'il est l de si bonne
houre, c'est pour oune petite difficoult qul znral il a ou avec les
habitanti. Par ch i son di oumor pauco contrariente les Tedesques. Ces
chiens-l n se sont-ils pas aviss d n piou audare boire de la bire
all chercle per ch l znral y tait...

En ce moment, nous fmes interrompus par un roulement de tambour, aprs
quoi le crieur de la ville lut en franais d'abord, puis en allemand et
en italien, une proclamation de Rusca, en vertu de laquelle il tait
enjoint  tous les ngocians et notables habitans de Clagenfurth
d'aller, comme par le pass, au cercle, pendant toutes les soires, sous
peine d'tre taxs  un contribution extraordinaire.

--Et comment le paieront-ils donc?... dit le colonel du 20e qui se
trouvait auprs de moi, car je m'tais avanc pour couter; ce serait
la quatrime qu'il lverait sur ces pauvres diables. Ce compre-l est
capable de les faire rvolter, pour se donner le plaisir de mitrailler
une sdition populaire...

--Pourquoi n'allaient-ils plus au caf?... mon colonel, lui
demandais-je.

Le colonel me regarda.

--Vous arrivez...  ce que je vois, me rpondit-il. Eh bien! voil le
fait. Ce diable de Rusca ne s'amusait-il pas, le soir,  allumer sa
pipe, au cercle, devant ces pauvres gens, avec les billets de florins
qu'il leur arrachait le matin!... Il faut que ce soit encore un bien bon
peuple, ces Allemands, pour qu'aucun d'eux ne lui ait tir un coup de
pistolet... Heureusement, nous partirons demain; nous n'attendions que
vous...

--Il parat, lui dis-je, que votre gnral n'est pas commode?...

--C'est un excellent militaire... rpliqua-t-il, et il entend
particulirement la guerre que nous allons faire. Il a t mdecin dans
la partie de l'Italie qui avoisine les montagnes du Tyrol, et il en
connat les routes, les sentiers, les habitans. Il est d'une bravoure
exemplaire; mais c'est bien le plus malicieux animal que j'aie jamais
connu. S'il ne brle pas les paysans dans leurs villages, il faudra
qu'il soit dans ses bons jours...

Le colonel s'loigna en voyant un officier venir  nous.

Je fus assez embarrass de ma personne en me trouvant seul. Je pensai
qu'il n'tait pas convenable que j'allasse voir Rusca au cercle; et,
alors, je revins  l'aide-de-camp, qui tait toujours rest immobile
sur le seuil de la porte, occup  fumer son cigare. J'avais toujours
rencontr son regard, quand je jetais par hasard les yeux sur lui en
causant avec le colonel; et, quoique ce regard me part aussi railleur
que perfide, je le priai d'annoncer  son gnral ma visite pour la fin
de la soire, objectant la ncessit dans laquelle j'tais de prendre
quelque chose; car je n'avais rien mang depuis le matin... mais un
officier n'est pas aussi heureux que la mule du pape; en campagne,
il n'a pas d'heures pour ses repas; il se nourrit comme il peut, et
quelquefois pas du tout. Au moment o j'allais retourner  mon logement,
j'entendis une grande rumeur dans le faubourg par lequel j'tais entr.
Je demande  un soldat qui me parut en venir la raison de ce tumulte, et
il me dit que l'un de mes canonniers en tait cause; alors je fus forc
de me rendre sur les lieux pour savoir ce qui se passait. Il y avait
des attroupemens composs de femmes principalement, qui paraissaient en
colre, criaient et parlaient toutes ensemble; c'tait comme dans
une basse-cour, quand les poules se mettent  piailler. Au milieu
du faubourg, je vis une grande et belle fille autour de laquelle on
s'attroupait; quand elle m'aperut, elle fendit la presse et vint  moi.
Elle tait furieuse, elle parlait avec une volubilit convulsive; elle
avait des couleurs, les bras nus, la gorge haletante, les cheveux en
dsordre, les yeux enflamms, la peau mate; elle gesticulait avec feu,
elle tait superbe; c'est une des plus belles colres que j'ai vues dans
ma vie. L, je sus la cause de cette meute. Mon fourrier tait log
chez le pre de cette fille; et il parat que, la trouvant  son got,
il avait voulu la cajoler; mais qu'elle s'tait brutalement dfendue;
alors mon diable de canonnier, un provenal, il se nommait Lobb,
c'tait un petit homme,  cheveux noirs, bien friss, qu'on avait appel
dans la compagnie _la Perruque_. La Perruque donc, par vengeance, se
faisait servir par le pre et la mre de cette fille; et, comme il tait
assis sur un fauteuil trs-lev, il avait mis chacun de ses pieds sur
un escabeau de chaque ct de la table, et, pendant son repas, il avait
forc la mre et le pre, qui tait un homme  cheveux blancs, de
tourner les toiles de ses perons. Il dnait gravement, ayant  ses
pieds les deux vieillards agenouills, occups  faire aller les
molettes. Cette fille, ne pouvant pas digrer cet affront, essayait
d'ameuter le quartier contre les Franais.

Lorsque j'eus compris le sujet de ses plaintes, je m'empressai d'aller
au logement de la Perruque, et je le vis en effet assis comme un
pacha, regardant les deux vieillards, bons Allemands, qui faisaient
consciencieusement aller les perons. Je n'oublierai jamais le geste de
la fille quand, en entrant avec moi, elle me montra ses parens. Elle
avait les larmes aux yeux, et me dit d'un son de voix guttural en
allemand:

--_Sieht!..._ Voyez!...

--Allons donc, Lobb, finissez, dis-je  mon canonnier. Que diable, vous
mriteriez d'tre puni... Cela ne se fait pas...

Les deux vieillards continuaient toujours.

--Mais, mon lieutenant, me dit la Perruque, tenez, regardez-les!... a
ne les contrarie pas... a les amuse.

Je faillis rire.

En ce moment, un gros homme bourgeonn, la face rouge et le nez bulbeux,
entra. A l'uniforme, je reconnus le gnral Rusca.

--Bien, bien, canonnier!... s'cria-t-il. Voil dix florins pour
t'encourager  tablir la domination franaise sur ces chiens-l...

Et il lui jeta des florins.

--Il me semble, mon gnral, lui dis-je avec fermet, quand nous
sortmes, que si vous m'avez entendu, la discipline militaire est
compromise. Il m'est fort indiffrent, si cela vous plat, que mon
fourrier fasse tourner ses molettes, mais puisque je lui avais ordonn
de cesser, et qu'il est sous mes ordres...

--Ah! dit-il en m'interrompant, tu es sorti de cette cole o l'on
raisonne?... Je vais t'apprendre  clocher avec les boiteux...

--Quels sont vos ordres, lui demandais-je?

--Viens les prendre ce soir  huit heures!...

Et nous nous quittmes. Ce commencement de relations ne promettait rien
de bon.

A huit heures, aprs avoir dn, je me prsentai chez le gnral que je
trouvai buvant et fumant en compagnie de son aide-de-camp, du colonel et
d'un Allemand qui paraissait tre un personnage de Clagenfurth. Rusca me
reut civilement, mais il y avait toujours une teinte d'ironie dans son
discours. Il m'invita fort courtoisement  boire et  fumer; je ne bus
gure que deux verres de punch et fumai trois cigares.

--Demain nous partirons  sept heures, et devrons tre en vue de Brixen
dans la journe, il faut entamer ces gens-l vivement.

Je me retirai. Le lendemain, je crus m'veiller  six heures, il tait
neuf heures passes. Rusca m'avait sans doute mis quelque drogue dans
mon verre, et je fus au dsespoir en apprenant qu'il s'tait mis en
bataille  six heures du matin, et qu'il avait trois heures de marche en
avance. Mon hte, comprenant que j'en voulais  Rusca, me proposa de
me donner les moyens d'arriver  Brixen avant lui. La tentative tait
audacieuse, car il fallait m'embarquer dans des chemins de traverse o
je pouvais rester; mais, jeune et dpit comme je l'tais, je fis mon
va-tout. Cependant je ne voulus rien ngliger: je communiquai mon
entreprise  mes sous-officiers, qui crurent leur honneur aussi bien
engag que le mien, nous mlmes du vin  l'avoine de nos chevaux, et
les bons Allemands, apprenant que nous voulions jouer un tour au Rusca,
nous fournirent quatre guides chargs de nous prserver de tout malheur.
Effectivement, Rusca nous trouva reposs et en bataille en avant de
Brixen, l'attendant avec insouciance.

--Comment, messieurs les b..., vous tes partis avant nous?... dit
le gnral. Vous me paierez cela, lieutenant... ajouta-t-il en me
regardant.

--Mon gnral, lui dis-je, vous ne m'avez pas ordonn de vous
accompagner; si vous vous en souvenez, votre ordre a t de regarder
Brixen comme le point de notre ralliement. Il ne souffla pas mot; mais
je vis qu'il faudrait jouer serr avec ce vieux singe-l. Nous entrmes
en campagne au-del de Brixen, j'avoue que je n'avais jamais vu faire la
guerre ainsi. Nous battions la campagne en visitant tous les villages,
les chemins, les champs. Vous eussiez dit une chasse, les soldats
rabattaient les paysans comme du gibier sur la principale route suivie
par le gnral, et quand il s'en trouvait en quantit suffisante, Rusca
passait tous ces malheureux en revue, en leur ordonnant de tendre leur
main gauche; puis, au seul aspect de la paume de cette main, il faisait
signe, remuant la tte, d'en sparer certains des autres, et il laissait
le reste libre de retourner  leurs affaires: puis aussitt, sans autre
forme de procs, il fusillait ceux qu'il avait ainsi tris. La premire
fois que j'assistai  cette singulire enqute, je priai Rusca de
m'expliquer ce mode de procder. Alors,  quelques pas de l'endroit o
nous tions, il aperut dans un buisson je ne sais quels vestiges, et
il le fit cerner. Le buisson fouill, les soldats trouvrent dans une
espce de trou deux hommes arms de carabines, qui attendaient sans
doute que nous fussions passs afin de tuer nos tranards. Avant de les
faire fusiller, Rusca me montra leurs mains gauches. Dans ce pays, les
chasseurs ont l'habitude de verser la poudre ncessaire pour la charge
de leurs carabines dans le creux de leurs mains, et la poudre y laisse
une empreinte assez difficile  distinguer, mais que l'oeil de Rusca
savait y voir avec une grande dextrit. Ds l'enfance, il avait observ
ce singulier diagnostic, et il lui suffisait de voir les mains des
paysans pour deviner s'ils avaient rcemment fait le coup de fusil. Le
second jour, nous rencontrmes un vieillard, septuagnaire au moins,
perch sur un arbre et occup  l'monder. Rusca le fit descendre et
lui examina la main gauche; par malheur, il crut y apercevoir le signe
fatal, et, quoique le pauvre homme part bien innocent, il ordonna de
l'attacher  l'afft d'un canon. Ce malheureux fut oblig de suivre, et
nous allions au petit trot. De temps en temps il gmissait; les cordes
lui enflaient les mains; il se trouva bientt dans un tat pitoyable;
ses pieds saignaient; il avait perdu ses sabots, et j'ai vu tomber de
grosses larmes de sang de ses yeux. Nos canonniers, qui avaient commenc
par rire, en eurent compassion, et vraiment il y avait de quoi,  voir
ce vieillard en cheveux blancs, tran pendant les dernires lieues
comme un cheval mort. On finit par le jeter sur le canon, et comme il ne
pouvait pas parler, il remercia les soldats par un regard  tirer des
larmes. Le soir, lorsque nous bivouaqumes, je demandai  Rusca ses
ordres relativement  ce vieillard.

--Fusillez-le... me dit-il.

--Mon gnral, rpondis-je, vous tes le matre de sa vie; mais si je
commande  mes canonniers de tuer cet homme, ils me diront que ce n'est
pas leur mtier...

--C'est bon!... rpliqua-t-il en m'interrompant. Gardez-le jusqu'
demain matin, et nous verrons...

--Je ne me refuserai pas  le garder, dis-je; mais je ne veux pas en
rpondre.

Et je sortis de la maison o tait Rusca, sans entendre sa rplique;
mais je sus plus tard qu'il m'avait cruellement menac...

En ce moment je partis, malgr tout l'intrt que promettait ce
dbut. La pendule marquait minuit et demi. J'tais prs de
Saint-Germain-des-Prs et je demeure  l'Observatoire.--Un jour j'aurai
la suite de Rusca; le nom me fait pressentir quelque drame; car je
partage, relativement aux noms, la superstition de M. Gautier Shaudy.
Je n'aimerais certes pas une demoiselle qui s'appellerait Ptronille ou
Sacontala, ft-elle jolie...

--Ma femme se nomme Rose-Vertu... me dit l'officier de l'Universit qui
faisait route avec moi.

--Je le crois bien!... rpliquai-je; Mlle Mars a nom Hippolyte... Et
vous, monsieur? lui demandai-je.

--Moi!... Sbastien!...

--C'est un martyr... et vous tes sans doute trs-heureux en mnage?

--Mais oui... Nous tions arrivs.

Ce fragment de conversation est sincre et vritable. Je puis affirmer
que, sauf de lgres inexactitudes, bien pardonnables, et qui n'ont
adultr ni le sens ni la pense, tout ceci a t dit par des hommes
d'un haut mrite. N'est-ce pas un problme intressant  rsoudre pour
l'art en lui-mme, que de savoir si la nature, textuellement copie, est
belle en elle-mme? Nous avons tous t fortement mus, un lecteur le
sera-t-il?... Nous allons voir la Marguerite de Scheffer; et nous ne
faisons pas attention  des cratures qui fourmillent dans les rues de
Paris, bien autrement potiques, belles de misre, belles d'expression,
sublimes crations, mais en guenilles... Aujourd'hui nous hsitons
entre l'idalisation et la traduction littrale des faits, des hommes,
des vnemens. Choisissez... Voici une aventure o l'art essaie de
jouer le naturel.



L'OEIL SANS PAUPIRE.


_Hallowe'en, Hallowe'en!_ criaient-ils tous, c'est ce soir la nuit
sainte, la belle nuit des skelpies[1] et des fairies[2]! Carrick! et
toi, Colean, venez-vous? Tous les paysans de Carrick-Border[3] sont l,
nos Megs et nos Jeannies y viendront aussi. Nous apporterons de bon
whiskey dans des brocs d'tain, de l'ale fumeuse, le parritch[4]
savoureux. Le temps est beau; la lune doit briller; camarades, les
ruines de Cassilis-Downaus n'auront jamais vu d'assemble plus joyeuse!

[Note 1: Dmons des eaux.]

[Note 2: Fes.]

[Note 3: Nom de canton.]

[Note 4: Pudding d'cosse.]

Ainsi parlait Jock Muirlaud, fermier, veuf et jeune encore. Il tait,
comme la plupart des paysans d'cosse, thologien, un peu pote, grand
buveur, et cependant fort conome. Murdock, Will Lapraik, Tom Duckat,
l'entouraient. La conversation avait lieu prs du village de Cassilis.

Vous ne savez sans doute pas ce que c'est que l'Hallowe'en: c'est la
nuit des fes; elle a lieu vers le milieu d'aot. Alors on va consulter
le sorcier du village; alors tous les esprits follets dansent sur les
bruyres, traversent les champs,  cheval sur les ples rayons de la
lune. C'est le carnaval des gnies et des gnomes. Alors il n'y a pas de
grotte ni de rocher qui n'ait son bal et sa fte, pas de fleur qui ne
tressaille sous le souffle d'une sylphide, pas de mnagre qui ne ferme
soigneusement sa porte, de peur que le spunkie[5] n'enlve le djeuner
du lendemain, et ne sacrifie  ses espigleries le repas des enfans qui
dorment enlacs dans le mme berceau.

[Note 5: Lutin.]

Telle tait la nuit solennelle, mle de caprice fantastique et d'une
secrte terreur, qui allait s'lever sur les collines de Cassilis.
Imaginez un terrain montagneux, qui ondule comme une mer, et dont les
nombreuses collines se tapissent d'une mousse verte et brillante; au
loin, sur un pic escarp, les murs crnels du chteau dtruit, dont la
chapelle, prive de sa toiture, s'est conserve presque intacte, et
fait jaillir dans l'ther pur ses pilastres minces, sveltes comme des
branchages en hiver et dpouills de leur feuillage. La terre est
infconde dans ce canton. Le gent dor y sert de retraite au livre; la
roche parat  nu de distance  distance. L'homme qui ne reconnat
un pouvoir suprme que dans la dsolation et la terreur regarde ces
terrains striles comme frapps du sceau mme de la Divinit. La
bienfaisance fconde et immense du Trs-Haut nous inspire peu de
gratitude: c'est son chtiment et sa rigueur que nous adorons.

Les spunkies dansaient donc sur le gazon menu de Cassilis, et la lune,
qui s'tait leve, paraissait large et rouge  travers le vitrage cass
du grand portail de la chapelle. Elle semblait suspendue l comme une
grande rosace amarante, sur laquelle se dessinait un dbris de trfle de
pierre mutil. Les spunkies dansaient.

Le spunkie! C'est une tte de femme, blanche comme la neige, avec de
longs cheveux ardeus. De belles ailes, draperies soutenues par des
fibres minces et lastiques, s'attachent, non pas  l'paule, mais
au bras blanc et mince dont elles suivent le contour. Le spunkie est
hermaphrodite;  un visage fminin il joint cette lgance svelte et
frle de la premire adolescence virile. Le spunkie n'a de vtement que
ses ailes, tissu fin et dli, souple et serr, impntrable et lger,
comme l'aile de la chauve-souris. Une nuance bruntre, fondue dans une
pourpre azure, chatoie sur cette robe naturelle qui se reploie autour
du spunkie en repos, comme les plis de l'tendard autour du bton qui
le porte. De longs filamens, qui ressemblent  de l'acier bruni,
soutiennent ces longs voiles dont le spunkie se drape; des griffes
d'acier en arment l'extrmit. Malheur  la mnagre qui s'aventure le
soir prs du marais o se tient blotti le spunkie, ou dans la fort
qu'il parcourt!

La ronde des spunkies commenait sur les bords de la Doon, quand
l'assemble joyeuse, femmes, enfans, jeunes filles, s'en approcha. Les
lutins disparurent aussitt. Toutes ces grandes ailes, se dployant  la
fois, obscurcissent l'air. Vous eussiez dit une nue d'oiseaux s'levant
tout  coup du milieu des roseaux bruissans. La clart de la lune se
voila un moment; Muirland et ses compagnons s'arrtrent.

--J'ai peur! s'cria une jeune fille.

--Bah! reprit le fermier, ce sont des canards sauvages qui s'envolent!

--Muirland, lui dit le jeune Colean d'un air de reproche, tu finiras
mal; tu ne crois  rien.

--Brlons nos noix, cassons nos noisettes, reprit Muirland, sans faire
attention  la rprimande de son camarade; asseyons-nous ici, et vidons
nos paniers. Voici un beau petit abri; la roche nous couvre; le gazon
nous offre un lit douillet. Le grand diable ne me troublerait pas dans
mes mditations, qui vont sortir de ces brocs et de ces bouteilles.

--Mais les bogillies[6] et les brownillies[7] peuvent nous trouver ici,
dit timidement une jeune femme.

[Note 6: Esprits des bois.]

[Note 7: Esprits des bruyres.]

--Le cranreuch[8] les emporte! interrompit Muirland. Vite, Lapraik,
allume ici, prs du roc, un foyer de feuilles mortes et de branchages;
nous chaufferons le whiskey; et si les filles veulent savoir quel mari
le bon Dieu ou le diable leur rserve, nous avons ici de quoi les
satisfaire. Bome Lesley nous a apport des miroirs, des noisettes, de la
graine de lin, des assiettes et du beurre. Lasses[9], n'est-ce pas l
tout ce qu'il vous faut pour vos crmonies?

[Note 8: Vent du Nord.]

[Note 9: Jeunes filles.]

--Oui, oui, rpondirent les lasses.

--Mais d'abord buvons, reprit le fermier, qui, par son caractre
dominateur, sa fortune, son cellier bien garni, son grenier plein de bl
et ses connaissances agricoles, avait acquis une certaine autorit dans
le canton.

Or, mes amis, vous saurez que de tous les pays du monde, celui o les
classes infrieures ont le plus d'instruction et le plus de
superstitions  la fois, c'est l'cosse. Demandez  Walter Scott, ce
sublime paysan cossais, qui ne doit sa grandeur qu' cette facult
qu'il a reue de Dieu de reprsenter symboliquement tout le gnie
national. En cosse on croit  tous les gnomes, et on discute, dans les
cabanes, des sujets d'abstraite philosophie. La nuit d'Hallowe'en
est consacre spcialement  la superstition. L'on se runit alors pour
pntrer dans l'avenir. Les rites ncessaires pour obtenir ce rsultat
sont connus et inviolables. Point de religion plus stricte dans ses
observances. C'tait surtout cette crmonie pleine d'intrt, o chacun
est  la fois prtre et sorcier, que les habitans de Cassilis
regardaient comme le but de leur excursion et le dlassement de leur
nuit. Cette magie rustique a un charme inexprimable. On s'arrte, pour
ainsi dire, sur le point limitrophe de la posie et de la ralit; on
communique avec les puissances infernales, sans renier Dieu tout--fait;
on transmute en objets sacrs et magiques les objets les plus vulgaires;
on se cre avec un pi de bl et une feuille de saule des esprances et
des terreurs.

La coutume veut que l'on ne commence les incantations d'Hallowe'en qu'
minuit sonnant,  l'heure o toute l'atmosphre est envahie par les
tres surhumains, et o non-seulement les spunkies, premiers acteurs
du drame, mais tous les bataillons de la ferie cossaise, viennent
s'emparer de leur domaine. Nos paysans, runis  neuf heures, passrent
le temps  boire,  chanter ces vieilles et dlicieuses ballades o leur
langage mlancolique et naf s'allie si bien  un rhythme saccad,  une
mlodie qui descend de quarte en quarte par des intervalles bizarres, 
un emploi singulier du genre chromatique. Les jeunes filles, avec leurs
plaids bariols et leurs robes de serge, d'une admirable propret; les
femmes, le sourire sur les lvres; les enfans, orns de ce beau ruban
rouge, nou sur le genou, qui leur sert de jarretires et de parure;
les jeunes gens dont le coeur battait plus vite  l'approche du moment
mystrieux o la destine allait tre consulte; un ou deux vieillards
que l'ale savoureuse rendait  la joie de leurs jeunes ans, formaient un
groupe plein d'intrt, que Wilkie aurait voulu peindre, et qui aurait
fait en Europe les dlices de toutes les ames accessibles encore, parmi
tant d'motions fbriles, aux dlices d'un sentiment vrai et profond.

Muirland surtout se livrait tout entier  la gaiet bruyante qui
ptillait avec la mousse paisse de la bire, et se communiquait  tous
les auditeurs.

C'tait un de ces caractres que la vie ne dompte pas; un de ces hommes
d'intelligence vigoureuse qui luttent contre la bise et l'orage. Une
jeune fille du canton, qui avait uni sa destine  celle de Muirland,
tait morte en couches aprs deux ans de mariage; et Muirland avait jur
de ne se remarier jamais. Personne n'ignorait dans le voisinage la
cause de la mort de Tuilzie; c'tait la jalousie de Muirland. Tuilzie,
dlicate enfant, comptait  peine seize annes quand elle pousa le
fermier. Elle l'aimait et ne connaissait pas la violence de cette ame,
la fureur dont elle pouvait s'animer, le tourment journalier qu'elle
pouvait infliger  elle-mme et aux autres. Jock Muirland tait jaloux;
la tendresse ingnue de sa jeune compagne ne le rassurait pas. Un jour,
au coeur de l'hiver, il lui fit faire un voyage  Edinburgh, pour
l'arracher aux sductions prtendues d'un jeune laird qui avait eu la
fantaisie de passer la mauvaise saison  sa campagne.

Tous les camarades du fermier, et mme le cur, ne lui pargnaient
pas les remontrances; il ne rpondait rien, si ce n'est qu'il aimait
ardemment Tuilzie, et qu'il tait le meilleur juge de ce qui pouvait
contribuer au bonheur de son mnage. Sous le toit rustique de Jock, il y
avait souvent des plaintes, des cris, des sanglots qui retentissaient au
dehors; le frre de Tuilzie tait venu reprsenter  son beau-frre que
sa conduite tait inexcusable; une querelle vhmente avait t la suite
de cette dmarche; la jeune femme dprissait par degrs. Enfin le
chagrin qui la consumait l'emporta. Muirland tomba dans un profond
dsespoir, qui dura plusieurs annes; mais, comme tout est passager
dans ce monde, il avait, en jurant de rester veuf, oubli peu  peu
le souvenir de celle dont il avait t le bourreau involontaire. Les
femmes, qui pendant plusieurs annes l'avaient vu avec horreur, lui
avaient enfin pardonn; et la nuit d'Hallowe'en le retrouvait tel qu'il
avait t autrefois, joyeux, caustique, amusant, buvant sec et fcond en
excellens contes, en plaisanteries rustiques, en refrains bruyans,
qui mettaient en train l'assemble nocturne et entretenaient sa bonne
humeur.

On avait dj puis la plupart des vieilles romances de fondation,
quand les douze coups de minuit sonnrent et propagrent au loin l'cho
de leurs vibrations. Ils avaient bu largement. Voici venir le moment des
superstitions accoutumes. Tout le monde, except Muirland, se leva.

Cherchons le kail[10], cherchons le kail s'crirent-ils!...

[Note 10: Ces usages sont encore populaires en cosse.]

Jeunes gens et jeunes filles se rpandirent dans les champs, et
revinrent tour  tour apportant chacun une racine dtache du sol:
c'tait le kail. Il faut draciner la premire plante qui se prsente
sous vos pas; si la racine est droite, votre femme ou votre mari seront
bien faits et de bonne grce; si la racine est tortue, vous pouserez
une personne contrefaite. S'il reste de la terre suspendue aux filamens,
votre mnage sera fcond et heureux; si votre racine est polie et mince,
vous ne serez pas long-temps en mnage. Imaginez les clats de rire,
le tumulte joyeux, les plaisanteries villageoises auxquelles cette
recherche conjugale donnait lieu; on se poussait, on se pressait; on
comparait les rsultats de son investigation; jusqu'aux petits enfans
avaient leur kail.

Pauvre Will Haverel! s'cria Muirlaud, jetant les yeux sur la racine
que tenait en main un jeune garon, ta femme sera tortue; ton kail
ressemble  la queue de mon porc.

Puis, ils s'assirent en rond, et l'on se mit  exprimenter la saveur
de chaque racine; une racine amre dsigne un mchant mari; une racine
sucre, un mari imbcile; une racine odorante, un poux de bonne humeur.
A cette grande crmonie succda celle du tap-pickle. Les jeunes filles
vont, les yeux bands, cueillir chacune trois pis de bl. Si le grain
qui couronne l'pi se trouve manquer  l'un d'entre eux, on ne doute pas
que le mari futur de la villageoise n'ait  lui pardonner une faiblesse
commise avant l'heure nuptiale. O Nelly! Nelly! tes trois pis taient
 la fois privs de leur tap-pickle, et l'on ne t'pargna pas les
railleries. Il est vrai que la veille mme le fause-house, ou grenier de
rserve, avait t tmoin d'une causerie bien longue entre toi et Robert
Luath.

Muirland les regardait sans se mler activement  leurs jeux.

Les noisettes! les noisettes! s'crirent-ils.

On tire du panier un sac plein de noisettes, et l'on se rapprocha du
feu, que l'on n'avait pas cess d'entretenir. La lune brillait pure et
presque radieuse. Chacun prit sa noisette. Ce charme est clbre et
venr. On se distribue par couples; on donne  la noisette que l'on a
choisie son propre nom; et l'on place  la fois dans le feu la noisette
baptise du nom de sa fiance, et la sienne propre. Si les deux
noisettes brlent paisiblement cte  cte, l'union sera longue et
paisible; si les noisettes clatent et se sparent en brlant, trouble
et sparation dans le mnage. Souvent c'est la jeune fille qui se
charge de disposer dans le foyer le double symbole auquel toute son ame
s'attache; et quel est son chagrin quand ce divorce s'opre, et que son
mari futur s'lance en ptillant loin de sa compagne!

Une heure sonnait, et les paysans n'taient point las de consulter
leurs oracles mystiques. La terreur et la foi qui se mlaient 
ces incantations leur prtaient un charme nouveau. Les spunkies
recommenaient  se mouvoir au milieu des joncs agits. Les jeunes
filles tremblaient. La lune, qui avait mont dans le ciel, se couvrait
d'un nuage. On fit la crmonie du pot de terre, celle de la chandelle
souffle, celle de la pomme, grandes conjurations que je ne dvoilerai
pas. Willie Maillie, une des plus belles entre ces jeunes filles,
plongea trois fois son bras dans l'eau de la Doon, en s'criant: Mon
poux futur, mon mari qui n'es pas encore, o es-tu? Voici ma main.
Trois fois le charme avait t rpt, lorsqu'on l'entendit pousser un
grand cri.

Ah! bon Dieu! le spunkie a saisi ma main, s'cria-t-elle. On
s'empressa prs d'elle, et tout le monde frmit, except Muirland.
Maillie montra sa main tout ensanglante; les juges des deux sexes,
qu'une longue exprience rendait habiles dans l'interprtation de ces
oracles, convinrent sans hsiter que l'gratignure n'tait pas cause,
comme le prtendait Muirland, par les pointes d'un jonc pineux, mais
que le bras de la jeune fille portait rellement l'empreinte de la
griffe aigu du spunkie. On reconnut aussi d'une seule voix que Maillie
tait menace par cette exprience d'avoir plus tard un mari jaloux. Le
fermier veuf avait bu, je crois, un peu plus que de raison.

Jaloux! jaloux! s'cria-t-il.

Il croyait voir dans cette dclaration de ses camarades une allusion
malveillante  sa propre histoire.

Moi, continua Muirland en vidant un pot d'tain rempli de whiskey qui
en couvrait les bords, j'aimerais mieux cent fois pouser le spunkie
que de me marier une seconde fois. J'ai su ce que c'tait que de vivre
enchan; autant vaudrait rester emprisonn dans une bouteille ferme
hermtiquement, avec un singe, un chat ou le bourreau pour compagnons.
J'ai t jaloux de ma pauvre Tuilzie: j'avais tort peut-tre; mais
comment, je vous le demande, n'tre pas jaloux? Quelle est la femme qui
ne demande pas une continuelle surveillance? Je ne dormais pas la nuit,
je ne la quittais pas pendant le jour entier; je ne fermais pas l'oeil
un instant. Les affaires de ma ferme allaient mal; tout dprissait.
Tuilzie elle-mme languissait sous mes yeux. A cinq millions de diables
le mariage!

Les uns riaient, les autres, scandaliss, se taisaient. La dernire
et la plus redoutable des incantations restait  essayer: c'est la
crmonie du miroir. On se place, une chandelle  la main, en face d'une
petite glace; on souffle trois fois sur le verre, et on l'essuie en
rptant trois fois: _Parais, mon mari_, ou: _Parais, ma femme!_ Alors,
au-dessus de l'paule gauche de la personne qui consulte le destin, se
montre distinctement une figure qui se reflte dans le miroir; c'est
celle de la compagne ou du mari que l'on invoquait.

Personne n'osait, aprs l'exemple de Maillie, braver encore les
puissances surnaturelles. Le miroir et la chandelle taient l par terre
sans que l'on penst  les mettre en usage. La Doon frmissait dans
les roseaux; une longue trane d'argent, qui tremblait sur ses vagues
lointaines, tait aux yeux des villageois la trace tincelante des
skelpies ou esprits des eaux; la jument de Muirland, sa petite jument
des Highlands,  la queue noire et au blanc poitrail, hennissait de
toute sa force, ce qui est toujours signe qu'un mauvais esprit est
voisin. Le vent frachissait; les tiges des joncs balancs rendaient
un triste et long murmure. Toutes les femmes commenaient  parler du
retour; elles avaient d'excellentes raisons, des rprimandes pour leurs
maris et leurs frres, des conseils de sant pour leurs pres, et une
loquence de mnage  laquelle, hlas! nous autres rois de la nature et
du monde, nous rsistons bien rarement.

Eh bien! qui de vous se prsentera devant le miroir? s'cria Muirland.

On ne rpondait pas...

Vous avez bien peu de coeur, continua-t-il. Le souffle du vent vous
fait trembler comme le saule. Quant  moi qui ne veux plus prendre de
femme, comme vous savez, parce que je veux dormir, et que mes paupires
refusent de se fermer ds que je suis mari, il m'est impossible de
commencer le charme. C'est ce que vous sentez aussi bien que moi.

A la fin, personne ne voulant saisir le miroir, Jock Muirland s'en
empara. Je vais vous donner l'exemple. Alors il prit sans hsiter
la glace fatale; la chandelle fut allume, et il rpta bravement
l'incantation.

Parais donc, ma femme, s'cria Muirland.

Aussitt une figure ple, couverte de cheveux d'un blond fauve, se
montra sur l'paule de Muirland. Il tressaillit, se retourna pour
s'assurer que l'une des jeunes filles du canton n'tait pas derrire lui
pour imiter l'apparition. Mais personne n'avait os parodier le spectre;
et quoique le miroir se ft bris sur la terre en chappant de la main
du fermier, toujours au-dessus de son paule la mme tte blanche, la
mme chevelure ardente se prsentaient: Muirland pousse un grand cri, et
tombe la face contre terre.

Vous eussiez vu alors tous les habitans du village fuir  et l, comme
les feuilles enleves par le vent; il ne resta plus dans cet endroit o
ils s'taient livrs nagure  leurs amusemens rustiques que les dbris
de la fte, le foyer  demi teint, les pots et les cruches vides, et
Muirland couch sur le gazon. Les spunkies et leurs acolytes revenaient
en foule, et l'orage qui se prparait dans l'air mlait  leur
chant surnaturel ce long sifflement que les cossais dsignent si
pittoresquement sous le nom de _Sugh_. Muirland, en se relevant, regarda
encore par-dessus son paule: toujours la mme figure. Elle souriait au
paysan, mais ne prononait pas un mot, et Muirland ne pouvait deviner si
cette tte appartenait  un corps humain; car elle ne se montrait  lui
que lorsqu'il se dtournait. Sa langue se glaait et restait attache
 son palais. Il essaya de lier conversation avec l'tre infernal, et
rappela en vain tout son courage; ds qu'il apercevait ces traits ples
et ces boucles ardentes, il frmissait de tout son corps. Il se mit 
fuir, dans l'espoir de se dlivrer de son acolyte. Il avait dtach sa
petite jument blanche et allait mettre le pied  l'trier, quand il
tenta encore une dernire exprience. Terreur! toujours cette tte,
devenue son insparable compagne. Elle tait attache sur son paule,
comme ces ttes isoles dont les sculpteurs gothiques jetaient
quelquefois le profil au sommet d'un pilastre ou  l'angle d'un
entablement. La pauvre Meg, la jument du fermier, hennissait avec une
force terrible; et par des ruades frquentes elle annonait la part
qu'elle prenait  la terreur de son pauvre matre. Le spunkie (ce
devait tre un de ces habitans des joncs de la Doon qui perscutait le
fermier), toutes les fois que Muirland se retournait, fixait sur lui
deux yeux flamboyans, d'un bleu profond, sur lesquels aucun cil ne
dessinait son ombre, et dont nulle paupire ne voilait l'insupportable
clart. Il piqua des deux; la mme curiosit le poussait toujours 
savoir si sa perscutrice tait l; elle ne le quittait pas; en vain
lanait-il sa jument au galop, en vain les bruyres et les montagnes
disparaissaient et fuyaient sous les pas de l'animal, Muirland ne savait
plus ni quelle route il suivait, ni vers quel but il conduisait la
pauvre Meg. Il n'avait qu'une ide, le spunkie, son compagnon de route,
ou plutt sa compagne, car cette figure fminine avait toute la malice
et toute la dlicatesse qui conviennent  une jeune fille de dix-huit
ans.

La vote du ciel se couvrait de nues paisses qui le rtrcissaient par
degrs. Jamais pauvre pcheur ne se trouva lanc seul au milieu de la
campagne dans une plus satanique obscurit. Le vent soufflait comme s'il
et voulu veiller les morts; la pluie tombait, emporte diagonalement
par la violence de l'orage. Les lueurs rapides de l'clair
disparaissaient, dvores par les nues tnbreuses qui se refermaient
sur elles: de longs, profonds et lourds mugissemens en sortaient. Pauvre
Muirland! ton bonnet bleu cossais, bariol de rouge, tomba, et tu
n'osas pas te retourner pour le ramasser. La tempte redoublait de
fureur; la Doon dbordait sur ses rivages; et Muirland, aprs avoir
galop pendant une heure, reconnut douloureusement qu'il revenait au
mme lieu d'o il tait parti. L'glise ruine de Cassilis tait sous
ses yeux; on et dit que l'incendie embrasait les restes de ses vieux
pilastres; des flammes jaillissaient de toutes les ouvertures ingales;
les sculptures apparaissaient dans toute leur dlicatesse sur un fond
de clarts lugubres: Meg refusait d'avancer; mais le fermier, dont
la raison ne guidait plus les dmarches, et qui croyait sentir cette
redoutable tte appuye sur son paule, enfonait si vigoureusement son
peron dans les flancs de la pauvre bte qu'elle cda malgr elle  la
violence qu'on lui imposait.

Jock, dit une voix douce, pouse-moi, tu cesseras d'avoir peur.

Vous imaginez la profonde terreur du malheureux Muirland.

pouse-moi, rptait le spunkie.

Cependant ils fuyaient vers la cathdrale enflamme. Muirland, arrt
dans sa course par les pilastres mutils et les saints de pierre
renverss, mit pied  terre; il avait, pendant cette nuit, bu tant de
vin, de bire et d'eau-de-vie, galop si trangement, prouv tant
de surprise, qu'il finit par s'accoutumer  cet tat d'excitation
surnaturelle: notre fermier entra d'un pied ferme dans la nef sans vote
d'o jaillissaient ces feux infernaux.

Le spectacle qui le frappa tait nouveau pour lui. Un personnage
accroupi au milieu de la nef soutenait, sur son dos courb, un vase
octangulaire o brlait une flamme verte et rouge. Le matre-autel tait
charg de ses vieux ornemens catholiques. Des dmons  la chevelure
ardente qui se hrissait sur leur tte taient debout sur l'autel, et
tenaient lieu de cierges. Toutes les formes grotesques et infernales
que l'imagination du peintre et du pote ont rves se pressaient,
couraient, volaient, se balanaient, se tranaient, se contournaient en
mille tranges faons. Les stalles des chanoines taient remplies de
personnages graves qui avaient conserv les costumes de leur tat. Mais
sur leurs aumusses on voyait se dessiner des mains de squelettes, et de
leurs yeux caves aucune clart n'manait.

Je ne dirai pas, car le langage humain ne peut y atteindre, quel encens
on brlait dans cette glise, ni quelle abominable parodie des saints
mystres y tait joue par les dmons. Quarante de ces lutins, perchs
sur l'ancienne galerie qui avait soutenu autrefois l'orgue de la
cathdrale, tenaient en main des cornemuses cossaises de dimensions
diffrentes. Un norme chat noir, assis sur un trne compos d'une
douzaine de ces messieurs, donnait la mesure par un miaulement prolong.
La symphonie infernale faisait trembler ce qui restait encore des votes
 demi dtruites, et tomber de temps en temps quelques fragmens de
pierres ruineuses. Il y avait parmi ce tumulte de jolies skelpies 
genoux; vous les eussiez prises pour des vierges charmantes, si la queue
dmoniaque n'avait pas soulev le coin de leur robe blanche; et plus de
cinquante spunkies, les ailes tendues ou replies, dansant ou en repos.
Dans les niches des saints symtriquement ranges autour de la nef
taient des cercueils ouverts, o le mort, sur son linceul blanc,
apparaissait tenant en main le cierge funraire. Quant aux reliques
suspendues au parvis, je ne m'arrterai pas  les dcrire. Tous les
crimes connus en cosse depuis vingt ans avaient concouru  parer
l'glise livre aux dmons.

Vous y eussiez vu la corde du pendu, le couteau de l'assassin, le dbris
pouvantable de l'avortement et la trace de l'inceste. Vous y eussiez
vu des coeurs de sclrats noircis dans le vice, et des cheveux blancs
paternels suspendus encore  la lame du poignard parricide. Muirland
s'arrta, se dtourna; la figure compagne de sa route n'avait pas quitt
son poste. Un des monstres chargs du service infernal le prit par la
main; il se laissa faire. On le conduisit  l'autel; il suivit son
guide. Il tait dompt. Sa force l'avait abandonn. On s'agenouilla, il
s'agenouilla; on chanta des hymnes bizarres, il n'couta rien; et il
resta l, stupfait, ptrifi, attendant son sort. Cependant les chants
infernaux devenaient plus bruyans; les spunkies chargs du corps de
ballet tournaient plus rapidement dans leur ronde infernale; les
cornemuses criaient, beuglaient, hurlaient et sifflaient avec une
vhmence nouvelle. Muirland dtourna la tte pour examiner cette fatale
paule sur laquelle un hte incommode avait fait lection de domicile.

Ah! s'cria-t-il, poussant un long soupir de satisfaction.

La tte avait disparu.

Mais quand ses regards blouis et gars se reportrent sur les objets
qui l'environnaient, il fut bien tonn de trouver prs de lui,  genoux
sur un cercueil, une jeune fille dont le visage tait celui mme du
fantme qui l'avait poursuivi. Une petite chemisette cossaise de
fin lin gris descendait  peine jusqu' mi-cuisse. On apercevait une
poitrine charmante, de blanches paules, sur lesquelles roulaient des
cheveux blonds, un sein virginal, dont la lgret du costume relevait
toute la beaut. Muirland fut mu; ces formes si gracieuses et si
dlicates contrastaient avec toutes les hideuses apparitions qui
l'entouraient. Le squelette qui parodiait la messe prit de ses doigts
crochus la main de Muirland et l'unit  celle de la jeune fille.
Muirland crut sentir alors dans l'treinte de cette bizarre fiance la
froide morsure que le peuple attribue aux griffes d'acier du spunkie.
C'en tait trop pour lui; il ferma les yeux et dfaillit. A demi vaincu
par un vanouissement qu'il combattait, il crut deviner que des mains
infernales le replaaient sur la jument fidle qui l'avait attendu 
la porte de la cathdrale; mais ses perceptions taient obscures, ses
sensations indistinctes.

Une telle nuit, comme on le pense bien, laissa des traces chez notre
fermier; il se rveilla comme on se rveille aprs une lthargie, et fut
fort tonn d'apprendre que depuis quelques jours il avait pris femme,
que depuis la nuit d'Hallowe'en il avait fait un voyage dans les
montagnes, et qu'il en avait ramen une jeune pouse, laquelle, en
effet, se trouvait place prs de lui dans le lit hrditaire de sa
ferme.

Il se frotta les yeux et crut qu'il rvait, puis il voulut contempler
celle qu'il avait choisie sans s'en douter, et qui tait devenue
mistriss Muirlaud. C'tait le matin. Qu'elle tait jolie! quelle douce
lumire nageait dans ces regards prolongs! quel clat dans ces yeux!
Cependant Muirland tait frapp de la lueur bizarre qui manait de ces
regards mmes. Il s'approcha; chose trange! sa femme,  ce qu'il pensa
du moins, n'avait pas de paupire; de grands orbes d'un bleu fonc
se dessinaient sous l'arc noir d'un sourcil dont la courbe tait
admirablement lgre. Muirland soupira; le souvenir vague du spunkie,
de sa course nocturne et de sa terrible noce dans la cathdrale, se
reprsenta tout  coup devant lui.

En examinant de plus prs sa nouvelle pouse, il crut observer en elle
tous les traits caractristiques de cet tre surnaturel, modifis
seulement et comme adoucis. Les doigts de la jeune femme taient longs
et minces, ses ongles blancs et effils; sa chevelure blonde tombait
jusqu' terre. Il resta comme absorb par une profonde rverie;
cependant tous ses voisins lui dirent que la famille de sa femme
rsidait dans les Highlands; qu'aussitt aprs la noce il avait t
saisi par une fivre ardente; qu'il n'tait pas tonnant que tout
souvenir de la crmonie se ft effac de son esprit malade, mais que
bientt il se conduirait mieux avec sa femme, car elle tait jolie,
douce et bonne mnagre.

Mais elle n'a pas de paupires! s'criait Muirland.

On lui riait au nez, on prtendait que la fivre le poursuivait encore;
personne, si ce n'est le fermier, ne s'apercevait de cette trange
particularit.

La nuit vint: c'tait pour Muirland la nuit des noces, car jusqu' ce
moment il n'avait t mari que de nom. La beaut de sa femme l'avait
mu, bien que selon lui elle n'et pas de paupires. Il se promenait
donc de braver rsolument sa propre terreur, et de profiter au moins de
la faveur singulire que le ciel ou l'enfer lui envoyait. Nous demandons
ici au lecteur de nous concder tous les privilges du roman et de
l'histoire, et de passer rapidement sur les premiers vnemens de cette
nuit; nous ne dirons pas combien la belle Spellie (c'tait son nom)
paraissait plus belle encore dans ses nocturnes atours.

Muirland s'veilla, rvant qu'une clart subite du soleil illuminait
tout  coup la chambre basse o tait plac le lit nuptial. bloui par
ces rayons ardens, il se lve en sursaut et voit les yeux clatans de sa
femme tendrement fixs sur lui.

Diable! s'cria-t-il, mon sommeil, en effet, est une injure  sa
beaut! Il chassa donc le sommeil, et dit  Spellie mille choses
aimables et tendres auxquelles la jeune fille des montagnes rpondit de
son mieux.

Jusqu'au matin, Spellie n'avait pas dormi.

Comment dormirait-elle, en effet, se demandait Muirland, elle n'a pas
de paupire?

Et son pauvre esprit retombait dans un abme de mditations et de
craintes. Le soleil se leva. Muirland tait ple et abattu; la fermire
avait les yeux plus tincelans que jamais. Ils passrent la matine  se
promener sur les bords de la Doon. La jeune pouse tait si jolie que
son mari, malgr sa surprise et la fivre  laquelle il tait en proie,
ne put la contempler sans admiration.

Jock, lui dit-elle, je vous aime autant que vous aimiez Tuilzie; toutes
les jeunes filles des environs me portent envie: aussi prenez-y garde,
mon ami, je serai jalouse, je vous surveillerai de prs. Les baisers de
Muirland arrtrent ces paroles; cependant les nuits se succdrent, et
au milieu de chaque nuit les yeux clatans de Spellie arrachaient le
fermier  son sommeil; la force du fermier y succombait.

Mais, ma chre amie, demanda Jock  sa femme, est-ce que vous ne dormez
jamais?

--Dormir, moi!

--Oui, dormir! il me semble que depuis que nous sommes maris vous
n'avez pas dormi un moment.

--Dans ma famille, on ne dort jamais.

Les orbes azurs de la jeune femme versaient des rayons plus ardens.

Elle ne dort pas! s'cria avec dsespoir le fermier, elle ne dort pas!

Il retomba puis et terrifi sur l'oreiller.

Elle n'a pas de paupires, elle ne dort pas! rpta-t-il.

--Je ne me lasse pas de te voir, reprit Spellie, et je te surveillerai
de plus prs.

Pauvre Muirland! les beaux yeux de sa femme ne lui laissaient pas de
repos; c'taient, comme disent les potes, des astres ternellement
allums pour l'blouir. On fit dans le canton plus de trente ballades
adresses aux beaux yeux de Spellie. Quant  Muirland, un beau jour il
disparut. Trois mois s'taient couls; le supplice qu'avait prouv le
fermier avait puis sa vie, dvor son sang; il lui semblait que ce
regard de feu le brlait. S'il revenait des champs, s'il restait  la
maison, s'il allait  l'glise, toujours ce rayon terrible dont la
prsence et l'clat pntraient jusqu'au fond de son tre et le
faisaient tressaillir d'horreur. Il finit par dtester le soleil, par
fuir le jour.

Le mme supplice que la pauvre Tuilzie avait souffert tait devenu le
sien; au lieu de l'inquitude morale qui, pendant son premier mariage,
l'avait transform en bourreau de la jeune fille, et que les hommes
appellent du nom de jalousie, il se trouvait plac sous l'inquisition
physique et inluctable d'un oeil qui ne se fermait jamais: c'tait
encore la jalousie, mais transforme en image palpable, l'inquisition
devenue type. Il laissa sa ferme, quitta ses domaines, passa la mer et
s'enfona dans les forts de l'Amrique septentrionale, o beaucoup de
gens de son pays ont t fonder des habitations et btir leur hutte
paisible. Les savanes de l'Ohio lui offraient un asile assur  ce qu'il
croyait; il prfrait sa pauvret, la vie du colon, le serpent
cach dans les buissons pais, une nourriture sauvage, grossire et
incertaine,  son toit cossais, sous lequel l'oeil jaloux et toujours
ouvert reluisait pour son tourment. Aprs avoir pass un an dans cette
solitude, il finit par bnir son sort: au moins il trouvait le repos au
sein de cette nature fconde. Il n'entretenait aucune correspondance
avec la Grande-Bretagne, de peur d'avoir des nouvelles de sa femme;
quelquefois dans ses rves il voyait encore cet oeil ouvert, cet oeil
sans paupires, et se rveillait en sursaut; mais c'tait tout ce qu'il
avait  souffrir; il s'assurait bien que la vigilante et redoutable
prunelle n'tait plus auprs de lui, ne le pntrait, ne le dvorait pas
de ses clarts insupportables, et il se rendormait heureux.

Les Narraghansetts, tribu voisine de son habitation, avaient pris pour
sachem ou pour chef Massasoit, vieillard maladif, dont le caractre
tait pacifique, et dont Jock Muirland se concilia aisment la
bienveillance en lui donnant de l'eau-de-vie de grain qu'il savait
distiller. Massasoit tomba malade; son ami Muirland vint le visiter dans
sa hutte.

Imaginez un wigwam indien, cabane pointue, avec un trou pour laisser
chapper la fume; au milieu de ce pauvre palais, un foyer embras; sur
des peaux de buffle, tendues par terre, le vieux chef malade; autour
de lui les principaux sagamores du canton, hurlant, criant, pleurant et
faisant un tapage qui, loin de gurir le malade, et rendu malade un
homme en bonne sant. Un powam ou mdecin indien conduisait le choeur et
la danse lugubres; les chos voisins retentissaient du bruit que faisait
cette trange crmonie: c'taient l les prires publiques offertes aux
divinits du pays.

Six jeunes filles taient occupes  masser les membres nus et froids
du vieillard: l'une d'elles, fort jolie, ge  peine de seize ans,
pleurait en s'acquittant de cet office. Le bon sens de l'cossais lui
fit bientt reconnatre que tout cet appareil mdical n'aboutirait qu'au
meurtre de Massasoit; en sa qualit d'Europen et de blanc il passait
pour mdecin inn. Il profita de l'autorit que ce titre lui donnait,
fit sortir tous les hurleurs et s'approcha du sachem.

Qui vient prs de moi? demanda le vieillard.

--Jock, l'homme blanc!

--Oh! reprit le sachem en lui tendant sa main dessche, nous ne nous
verrons plus, Jock!

Jock, bien qu'il et peu de connaissances en mdecine, s'aperut sans
peine que notre sachem avait tout simplement une indigestion; il le
secourut, ordonna que l'on se tt autour de lui, le mit  la dite, puis
lui fit un excellent potage cossais que le vieillard avala en guise
de mdecine. Bref, en trois jours Massasoit tait revenu  la vie; les
hurlemens de nos Indiens et leurs danses recommencrent, mais ces hymnes
sauvages n'exprimaient plus que la gratitude et la joie. Massasoit
fit asseoir Jock sur sa hutte, lui donna son calumet  fumer, et lui
prsenta sa fille, Anauket, la plus jeune et la plus jolie de celles que
Muirland avait vues dans la cabane.

Tu n'as pas de squaw[11], lui dit le vieux guerrier; prends ma fille et
honore ma tte blanchie.

[Note 11: Femme]

Jock tressaillit; il se rappela le souvenir de Tuilzie et de Spellie, le
mariage lui avait si mal russi.

Cependant la jeune Squaw tait douce, nave, obissante. Un mariage
dans les dserts s'environne de bien peu de crmonies; il a peu de
consquences funestes pour un Europen. Jock se rsigna, et la belle
Anauket ne lui donna aucun sujet de se repentir de son choix.

Un jour, c'tait le huitime jour de leur union, tous deux, par une
belle matine d'automne, s'taient embarqus sur l'Ohio. Jock avait
emport son fusil de chasse. Anauket, habitue  ces expditions qui
composent toute la vie sauvage, aidait et servait son mari. Le temps
tait magnifique; les rives de ce beau fleuve offraient aux amans des
points de vue enchanteurs.

Jock avait fait bonne chasse. Une pintade aux ailes clatantes frappa
ses regards; il l'ajusta, la blessa, et l'oiseau, frapp de mort, alla
tomber, en gmissant, sous d'pais halliers. Muirland ne voulait pas
perdre une proie aussi belle; il amarra son bateau, et courut  la
recherche du rsultat de sa conqute. Il avait battu inutilement
plusieurs buissons, et son obstination d'cossais le plongeait et
l'enfonait de plus en plus dans l'paisseur du bois. Il se trouva
bientt environn d'arbres de haute futaie et plac au centre d'une
de ces salles de verdure naturelles que l'on trouve dans les forts
d'Amrique, quand une clart traversa le feuillage et pntra jusqu'
lui. Il tressaillit: ce rayon le brlait; cette lumire insupportable le
contraignait  baisser les yeux.

L'oeil sans paupire tait l, vigilant et ternel.

Spellie avait pass la mer; elle avait trouv la trace de son mari,
elle le suivait  la piste; elle avait tenu sa parole, et sa redoutable
jalousie accablait dj Muirland de justes reproches. Il courut vers le
rivage, poursuivi par l'oeil sans paupire, vit l'onde claire et pure
de l'Ohio, et s'y prcipita dans sa terreur. Telle fut la fin de Jock
Muirland; elle se retrouve consacre dans une lgende cossaise, les
bonnes femmes l'expliquent  leur manire. Elles affirment que c'est une
allgorie, et que _l'Oeil sans paupire_, c'est l'oeil toujours ouvert
de la femme jalouse, le plus terrible des supplices.



SARA LA DANSEUSE.


Non, s'criait, un soir de sabbat, le juif Fleischmann en frappant
vivement de son poing la table sur laquelle il venait de souper; non,
jamais je ne souffrirai que ma fille monte sur un thtre pour amuser
par ses pirouettes les oisifs de Berlin! Danseuse! Par Abraham, ma fille
danseuse, quand le jeune Aaron la demande en mariage, et que demain
elle pourrait tre la premire marchande de chevaux de tout le
Mecklembourg!--Je ne dis pas non, reprenait sa femme; mais si pourtant
elle devait faire fortune dans cet tat, on peut trs-bien y vivre
honntement, quoique les dames de thtre ne soient pas toutes en
possession d'une excellente rputation.--Taisez-vous, reprenait
Fleischmann, vous en savez, vous, des danseuses qui ne soient pas des
Babylones vivantes? J'aimerais mieux, comme notre grand patriarche, tre
oblig de la sacrifier moi-mme, de mes propres mains, que de la
laisser entrer dans une pareille vie. La fille de Fleischmann sauteuse
publique!!--Mais enfin, mon ami, reprenait la mre, David a dans devant
l'arche.--Il y dansait, rpondit solennellement le vieux juif, pour
clbrer les louanges du Seigneur, et sa danse ne ressemblait en aucune
manire  celle que votre Sara voudrait pratiquer. C'tait une danse
grave, mesure...--Pour cela, mon ami, c'est ce que vous ne savez pas.
Le livre de Samuel, que les chrtiens appellent le livre des _Rois_,
ne dit pas du tout une danse plutt qu'une autre.--Langue de l'enfer,
s'cria Fleischmann avec une voix retentissante, que ne prends-tu avec
toi ta fille, et ne la mnes-tu par les rues, comme je l'ai vu faire 
d'honntes mres lors de mon voyage  Paris? Cette brillante apostrophe
ferma la bouche de Mme Fleischmann, qui, sans plus rien ajouter, se mit
 ter le couvert; et elle ne reparla plus que pour rappeler  son mari,
absorb dans ses penses, qu'il tait temps de se coucher, car dix
heures venaient de sonner  l'horloge de Saint-Cyprien.

Trois mois aprs cette conversation, la salle du grand thtre de Berlin
tait pleine comme depuis long-temps elle ne l'avait pas t, et dans
une des loges de l'avant-scne, occupe par l'ambassadeur de France et
l'un des secrtaires de lgation, avant que la toile ne ft leve, avait
lieu la conversation suivante.

Une juive pour matresse, disait le jeune secrtaire, a toujours t
dans ma pense l'idal du bonheur, et si votre excellence ne la prend
dans sa maison, je compte bien me mettre en diplomatie pour arriver
jusqu' son coeur. Sara! monseigneur; comprenez-vous ce que doit tre
dans les bras de son amant une femme qui s'appelle Sara?--Sans doute,
reprenait l'ambassadeur. A ce nom seul revivent tous les souvenirs de
la vie patriarcale, et pour peu que la petite ait le pied bien et les
formes gracieuses, je pourrais bien faire quelque chose pour elle. Aussi
bien la Ripiena vieillit beaucoup. Je ne sache rien dans le monde dont
on se lasse aussi vite que d'un contr'alto.--Et puis, ajoutait le
secrtaire, il n'est pas jusqu'aux circonstances de son dbut qui
donnent  ce _sujet_ un attrait tout--fait piquant et romanesque. Son
pre est un juif  principes, qui voulait la marier  un marchand de
chevaux, plutt que de la laisser devenir la Terpsichore de l'Allemagne.
Elle procde de par une vocation. Avant de monter sur la scne, elle
a bravement rompu avec toute sa famille; aussi jurerais-je sur mon
ambassade  venir qu'elle ira plus loin qu'aucune des clbrits
dansantes de la chrtient...--Silence! interrompit l'ambassadeur; je
vois l-bas le charg d'Espagne qui cause avec le conseiller intime.
Laissez-moi observer leurs figures; j'ai dans l'ide qu'ils trament
quelque chose. Un peu aprs, l'ouverture commena, la toile fut leve,
et des nymphes et des amours firent l'exposition de la pice, en dansant
avec des guirlandes, ce qui laissa comprendre aux spectateurs que
c'taient des nymphes et des amours qui dansaient avec des guirlandes.
A la troisime scne parut Sara. C'tait une grande fille, aux cheveux
noirs, aux formes lgantes et lances, comme la Sulamite du _Cantique
des Cantiques_. Depuis un sicle peut-tre rien d'aussi voluptueux
n'avait paru sur la scne du grand thtre. En un moment toutes les
puissances europennes, dans la personne de leurs reprsentans, furent
embrases pour elle des feux les plus vifs. Il y aurait eu de quoi
rompre  jamais l'quilibre et la paix de l'Europe, sans un incident qui
se prsenta.

Au moment o la jeune dbutante, aprs s'tre long-temps drobe aux
poursuites d'un Zphyr, tombait comme puise dans ses bras et lui
laissait prendre un baiser au vol, un homme dont le costume n'avait rien
de mythologique, portant une longue barbe et un chapeau  larges bords,
sort vivement de la coulisse, court  la dbutante, la saisit par sa
robe qu'il froisse et qu'il dchire. Malheureuse! s'crie-t-il, rien
n'a pu t'arrter, il a fallu que tu vinsses te prostituer  la face de
tout Berlin! Eh bien! aussi  la face de tout Berlin je te maudis, et je
demande au ciel qu'il te fasse mourir dans la honte et dans la misre;
je te maudis! rpta-t-il. Et bien qu'il ne ft pas le moindrement du
monde comdien, jamais au thtre maldiction paternelle n'avait produit
un pareil effet.

A cette terrible apparition, Sara se trouva mal; deux soldats de
la garde du roi, en faction dans les coulisses, s'emparrent du
perturbateur et le mirent  la porte de la scne, o sa qualit de pre
au dsespoir ne lui donnait point entre. Le directeur du thtre ne
pouvait comprendre la colre de cet homme, quand il avait fait  sa
fille l'engagement le plus avantageux qui depuis dix ans peut-tre eut
t sign. Les puissances europennes furent un peu dranges dans leur
plan respectif par cette intervention qu'elles n'avaient pas prvue;
parmi les femmes il n'y avait qu'une voix: la dbutante tait passable,
mais il fallait qu'elle ft une fille bien perdue et bien abandonne
pour donner  un pre si respectable un chagrin si cruel. Quant aux gens
du parterre, qui d'abord avaient paru touchs de cette scne, revenus de
leur premire motion, ils demandrent qu'on leur rendt leur argent ou
la danseuse, attendu que l'affiche n'avait pas prvenu qu'elle et un
pre, et qu'ils taient venus pour assister  un ballet et non  un
drame bourgeois; les choses ne se fussent point passes autrement si
l'on ft venu annoncer que le premier tnor tait surpris tout  coup
par un enrouement, ou que le premier sujet de la danse venait de se
donner une entorse.

En rentrant chez eux (depuis plusieurs mois ils ne demeuraient plus sous
le mme toit), le pre et la fille furent saisis tous les deux d'une
fivre violente, rsultat de l'motion  laquelle ils avaient t
soumis. Mais la fille avait dix-sept ans, et la vie chez elle achevait
 peine de se complter; chez le vieux pre, au contraire, la nature en
dcadence depuis long-temps menaait ruine; elle s'en fut du coup. On le
porta au cimetire des juifs, qui est plac en dehors de la porte de la
ville, sur le chemin de France; en sorte que, deux mois aprs, lorsque
Sara passa par cette route dans la voiture de l'ambassadeur, elle ne put
s'empcher de penser au vieux Fleischmann et  sa maldiction.

C'est une chose trange que la maldiction d'un pre. Ce n'est pas une
force, comme disent les mathmaticiens; ce n'est pas un corps, une
substance, une chose matrielle, avec laquelle vous puissiez toucher
celui auquel vous l'adressez; trois mots: _Je te maudis_; ce n'est autre
chose que l'expression d'un voeu pour son malheur, lequel ne devait pas
avoir plus de porte que cette autre forme, bien plus usuelle et bien
plus arrte: _Que le diable t'emporte!_ Et cependant, d'ordinaire, la
vie d'un homme s'en trouve fltrie, et il est rare qu'il mne  bien son
existence, lorsqu'il en marche charg.

Pour Sara, moins d'un quart de lieue aprs le cimetire, dont, au reste,
aucune voix n'tait sortie pour rpter l'anathme, elle avait cess d'y
songer. Elle trouvait une profonde volupt  se sentir emporte d'un
train rapide vers Paris, o les danseuses sont en honneur comme jadis la
vertu  Rome; elle tait fire, autant toutefois qu'on peut l'tre de
supporter un poids assez gnant, de soutenir la tte de l'ambassadeur de
France endormi, et reposant avec toute sa politique sur son paule. De
temps en temps ses grands yeux noirs de danseuse rencontraient ceux
du jeune secrtaire qui aimait tant les jeunes filles de Sion, et ils
augmentaient chez lui la langueur voluptueuse qui vient visiter le
voyageur glissant dans une berline bien suspendue, sur une route bien
unie, lorsqu'aucune pense triste ne le tourmente, qu'aucun cahos ne le
rveille, et qu'il n'a pas trop hte d'arriver.

Au milieu de cette douce extase, les voyageurs croient s'apercevoir
que le train de la voiture redouble de vitesse. Bientt les cris du
postillon et le mouvement de plus en plus rapide des roues leur font
comprendre que les chevaux s'emportent, et qu'ils sont, pour le moins,
exposs au danger de verser. Si la chose se ft passe en France, o,
grce  l'tat des routes, les voitures de voyage en ont une sorte
d'habitude, le pril et t moins srieux; mais, en Allemagne, rien ne
se fait qu'en conscience, et quand une chaise vient  tre brise, il
est rare que le malencontreux propritaire s'en tire  moins de quelque
cte enfonce. L'vnement ne fut que trop consquent  cet usage;
la voiture, entrane par les chevaux, roula dans un foss profond;
l'ambassadeur eut une cuisse casse; le jeune homme, la moiti des dents
brises. Pour la jeune juive, tire du ravin dans un tat  faire piti,
on la transporta au plus prochain village. Le chirurgien de l'endroit
s'empara d'elle, et, sous le prtexte qu'il voulait lui sauver la
vie, il lui travailla les chairs en tout sens, et la fit cruellement
souffrir. Durant la nuit qui suivit cette torture, elle entra dans le
dlire, parla de son pre, de Berlin, de Paris, de diplomatie, de pas de
deux; sur le matin elle rendit le dernier soupir. Le lendemain, Sara
la danseuse tait tendue entre deux lits de terre, et les vers
commenaient leur travail.

Voil qui tait bien pour ce monde-ci, reste  savoir ce qui allait se
passer dans l'autre.

Aussitt que l'ame de Sara se fut spare de son corps, elle commena 
s'avancer  travers des rgions infinies et solitaires o elle eut peur
de sa solitude.

A la fin elle arriva devant son juge, qu'elle n'osa jamais contempler
face  face, et son jugement commena.

Ame que j'avais faite  mon image, d'o viens-tu?

L'ame rpondit: Je reviens d'en bas.

--Le temps que je t'avais donn  y passer, qu'en as-tu fait?

--Il fut bien court, reprit l'ame.

--Raison de plus pour le bien employer. As-tu souvent fait l'aumne?

--Quelquefois.

--Oui, trente fois en tout: dix fois par charit, vingt fois par
orgueil et par respect humain; tout compens, l'aumne ne te sera point
compte.--As-tu souvent pens au Seigneur ton Dieu?

--Oh! oui, souvent.

--Oui souvent, jusqu' l'ge de douze ans, quand ta mre te disait de
faire tes prires; mais plus tard, aux parures, aux bals, aux beaux
cheveux des jeunes gens. As-tu respect ton pre et ta mre,  l'gal du
Seigneur ton Dieu?

--Je les aimais, reprit l'ame.

--Et jamais tu ne leur as dsobi?

L'ame se tint dans le silence.

--Sara, tu as dans?

L'ame commena  tre agite comme une feuille tremblant sous le vent.

--Sara! ton pre est mort, et son ame est avec moi.

L'ame trembla plus fort.

--Sara! aux tnbres ternelles!

--Hlas! hlas! reprit-elle, pour avoir dans!

--Non point pour avoir dans, rpondit le juge, car j'ai avec moi
des danseurs dans la flicit ternelle; mais parce que ton pre t'a
maudite, et qu'il est mort sans avoir repris sa maldiction. Adieu,
Sara, adieu, ma fille, chante maintenant.

Aussitt les esprits de tnbres se rurent sur elle, en riant aux
clats; et, l'entranant vers les rgions de leur ternit, ils la
faisaient horriblement souffrir en se l'arrachant entre eux, pour savoir
qui aurait l'honneur de la prsenter  leur illustre seigneur et roi.

Or Satan tait assis dans toute sa gloire sur un trne emblmatique,
dans lequel il avait pris plaisir  parodier tous les trnes de la
terre; sa forme tait, j'en demande humblement pardon  l'honorable
lecteur, celle d'une chaise perce. Son front, jaune et cuivr, tait
sans cesse agit par un tic nerveux, et sa bouche, qui s'entrouvrait
pour sourire, laissait voir dans une profondeur infinie deux ranges de
dents blanches qui ne ressemblaient pas mal aux longues colonnades d'un
temple antique.

--Une ame? dit Satan.

--Oui, matre, rpondirent les suppts.

--Ame, qu'as-tu fait? reprit le grand monarque.

--J'ai dans, rpondit l'ame, si bien que mon pre en est mort, et le
Seigneur mon Dieu (ici Satan fit une horrible contorsion) m'envoie vers
vous pour que vous fassiez de moi ce qu'il vous plaira.

Et l'ame aurait voulu mentir qu'elle ne l'aurait pas pu, car son arrt
la condamnait  se dnoncer elle-mme, et il fallait que son arrt ft
accompli.

Lors Satan, dans un jour de familiarit, daigna consulter les dmons qui
avaient amen l'ame de Sara, et il leur dit: Qu'en ferons-nous?

--Pendons-la par les pieds! dit le premier; ainsi elle sera punie par o
elle a pch.

--Commun! dit le matre, et il passa  un autre avis.

--Moi, dit le second, je propose ma fameuse mixture: huile bouillante,
un baril ordinaire, bonne partie de soufre et de plomb, argent et bronze
en fusion, servez chaud et faites infuser la coupable...

La pauvre ame en dlibration eut une mortelle frayeur en entendant
parler de cette cuisine effroyable.

Mais Satan, donnant un coup de pied  l'opinant: Arrire! lui dit-il,
misrable classique! avec tes vieilles mthodes. J'ai une ide; et se
levant pour en faire aussitt l'essai, il ordonne que dans un coin de
son empire on lve rapidement une vaste salle de spectacle capable de
contenir quelques cent milliers de spectateurs.

Ni peintures, ni dorures, ni candlabres, ni lustres, ni girandoles
ne sont pargns. Dans l'orchestre, ce sont trompettes dchirantes,
clarinettes criardes, tam-tams  la voix d'airain et au bruissement
lugubre, basses ronflantes et continues, avec des fifres pour les
dessus.

Puis pour une heure de l'ternit les chaudires et les chevalets se
reposent, et le beau monde des damns est invit, sous bonne escorte,
 venir honorer de sa prsence l'ouverture de l'Acadmie royale de
l'enfer.

Industrie de bourreaux! les voil qui rendent  ces femmes,  ces femmes
qui depuis le temps qu'elles brlent dans la ghenne ternelle avaient
presque oubli les joies de la terre, les voil qui leur rendent et
leurs frais chapeaux de fleurs, et leurs plumes, et leurs cachemires, et
leurs satins brochs, et leurs riches fourrures; puis tout  l'heure ils
les dpouilleront de tout cela, et avec un dsesprant souvenir tout
frachement renouvel, ils les renverront reprendre leur nudit et
leur supplice. Cependant derrire les dames, au second rang des loges,
l'habit bien empes et la cravate savamment jete, se placent les
ministres, les banquiers, les diplomates et les dilettanti; la corne
dore, la fourche au poing, grave et imposant comme un sergent de garde
bourgeoise, un dmon veille  chaque issue; mais ce que vous n'auriez
pas vu sur la terre, aux stalles rserves pour les hauts dignitaires,
ce ne sont qu'vques, cardinaux, archevques, revtus de leurs plus
beaux atours, et ne tenant compte de la canaille du parterre qui,
parque derrire cette fort de houlettes et de coiffures piscopales,
ne cesse de crier: _A bas le chapeau rouge!  bas la crosse!  bas la
mitre!_

Aprs cela, dans une loge reste vide, et richement drape, voyez venir
sa majest Satan; il est accompagn de ses hauts dignitaires et de
madame la Mort, reine des royaumes infernaux, de la terre, du monde, et
autres lieux circonvoisins; sur quoi la pice commena, dont nous ne
saurions au juste donner l'analyse. Nous pouvons dire cependant que deux
scnes furent merveilleusement applaudies. Dans l'une, le pote et
le musicien avaient agrablement tourn en raillerie la flicit des
justes, _condamns_, disaient-ils, pour toute rjouissance,  chanter
ternellement l'_Hosanna in excelsis_ devant la face du Trs-Haut. On
laisse  penser du succs que cette parodie dut avoir devant un pareil
auditoire.

La donne de l'autre scne, quoique plus fine et plus dlicate, ne fut
pas moins gote. Dans une langoureuse cavatine, un bienheureux se
plaignait de n'avoir plus retrouv dans le ciel ses amitis de la terre;
il ne pouvait se consoler d'avoir vu toutes les forces aimantes de son
ame aller se rsumer dans le mystique amour des perfections divines, et
il demandait qu'on lui rendt ses amours grossires de la cration et
les yeux de sa bien-aime.

Ensuite ce fut le ballet.

Plusieurs danseuses vinrent successivement rivaliser de graces et de
molles attitudes. A chaque pas brillant,  chaque pirouette hardie,
le roi donnait lui-mme le signal, et des tonnerres d'applaudissemens
retentissaient; mais quand ce fut le tour de Sara, il affecta, car
cela tait dans son plan, une froide indiffrence, que le reste des
spectateurs partagea avec lui. La pauvre fille avait beau se dpenser en
efforts, un dsesprant silence l'accueillit jusqu' la fin de la scne;
aussi, en rentrant dans les coulisses, d'o ses compagnes avaient vu sa
msaventure, elle fut saisie d'une violente attaque de nerfs. Alors le
roi Satan, qui avait voulu faire cet essai, tint pour certain que le
plus grand supplice  infliger  une ame d'artiste, c'est la supriorit
de ses rivales: assur de l'excellence de ce nouveau mode de torture, et
ayant autre chose  faire que d'assister jusqu'au bout  l'intrigue d'un
ballet, il se leva, et aussitt les gardiens,  grands coups de fouet,
firent vacuer la salle par l'honorable assistance.

Depuis ce temps, dans cette salle dserte, dont une petite lampe,  la
lumire tremblotante, ne sert qu' sonder l'incommensurable solitude,
la pauvre Sara, ayant toujours  l'oreille le bruit des applaudissemens
donns  ses compagnes, est l, qui danse sans relche; et il n'y a pas
d'orchestre pour lui marquer la mesure, pas d'yeux pour contempler ses
grces et sa beaut, pas de prince russe pour s'en prendre, et lui
escompter son admiration.



UNE BONNE FORTUNE.


C'est chose curieuse qu'une soire de Palerme, au bord de la mer
murmurante, sous les flots du soleil d't, au milieu de cette
population grimaante et mobile, plus originale mille fois et moins
connue que la race classique des abbs, des courtisanes et des lazzaroni
napolitains. Grce aux romans et  la scne, Naples est vieux pour moi:
on me l'a gt; on m'a us ce ciel et cette mer pleins de prestiges.
La Sicile est neuve et inconnue; il y a l un double reflet venu de
l'Arabie et de l'Espagne. Des murailles sarrazines s'lvent autour de
vous; des costumes espagnols flottent aux fentres et tincellent sur
les quais. C'est une ferie comique et fantastique! Et l'air est si
doux, la brise apporte tant de parfums avec sa fracheur, la chanson du
ptre lointain a quelque chose de si sauvage et de si tendre! Vous ne
respirez que fleurs, vous ne voyez que dbris de marbres et fragmens
de temples. C'est encore un fragment de grotesque comdie que cette
aristocratie en guenilles, et sur ces guenilles de l'or; ces femmes
belles comme dans l'ancienne Syracuse, et vtues comme on l'tait il y
a quarante ans; puis au milieu des chanteurs et des promeneurs, un gros
moine rebondi qui vous offre un crne de mort au bout d'une croix noire,
et vous demande l'aumne en riant, son urne spulcrale toujours brandie
et vacillante sous votre menton; puis des carrosses dcouverts roulant
doucement sur la Marina[12], chargs d'abbs qui rient, qui s'ventent
avec des plumes, qui se parfument, qui prennent du tabac, qui savourent
des sorbets. Auprs des abbs sont des princes crass de noms propres
et d'ennui, tranant de leur mieux leur gloire sculaire, leur obscurit
profonde et leur pauvret incurable. Quelques-uns d'entre eux se jettent
dans la dvotion, d'autres dans la dbauche, d'autres dans les arts.
J'ai connu un prince palermitain qui s'est ruin en sculptures d'un
genre inou; il faisait excuter des bouteilles hautes de trente pieds
et tailles dans le marbre; des pions d'checs de dimensions colossales,
et dont le rgiment garnissait une vaste cour de son palais; un
polichinel grand comme Atlas, en agathe et en onyx; au milieu de
l'toile du parc une longue marotte d'bne s'levait en forme de
pyramide. Toutes ces inventions fantasques cotrent sa fortune au
prince de ***, et l'envoyrent mourir  l'hpital. Ce que c'est que
l'oisivet ente sur la sottise et la richesse!

[Note 12: _La Marina_, quai de Palerme]

Vous qui avez de belles couleurs sous votre pinceau, mes amis,
donnez-nous la copie du tumulte de la Marina, reproduisez ce bruit d'un
peuple indigent qui jouit de se sentir vivre, ces baise-mains jets au
vent et rendus de toutes parts: _bonjour! bonsoir!_ lancs de carrosse
en carrosse, avec plus de verve que de bon ton; et la cloche de
l'_Anglus_ retentissant sous ce beau ciel dont l'azur noir se fond dans
une teinte d'meraudes: belle et ravissante scne en vrit! On l'a
trs-peu admire et rarement dcrite. Il est  la mode d'aller  Rome et
 Naples; la Sicile n'est pas encore _fashionable_.

J'admirais ce spectacle, et je m'tais appuy, pour en mieux jouir,
contre la muraille basse orne de petits pilastres d'architecture
sarrazine qui suit le rivage de la mer, et prsente aux promeneurs
fatigus une longue et commode banquette de marbre _fruste_ et use
depuis des sicles. Je m'assis sur ce banc. L'air maritime soufflait
dans mes cheveux; la mobile scne passait devant moi.

Un capucin  longue barbe vint prendre place  mes cts. Il avait l'air
souffrant, son extrieur tait plutt triste et simple que dvot et
humble. On lui aurait donn cinquante ans, et on l'aurait pris pour un
ancien militaire. Sa physionomie n'tait pas sicilienne. Au lieu de se
contracter avec une mobilit presque convulsive, elle tait froide,
svre, rsigne. Vous avez rencontr dans votre vie de ces traits
heureux qui appellent la confiance et la fixent; vous vous intressez
involontairement  cette physionomie inconnue; ce n'est pas de la beaut
ni mme de la grce; vous vous dites: La souffrance a pass par l;
elle a pass, non sans se faire sentir; elle n'a point rencontr un
corps d'airain, une ame de bronze, mais un tre faible, tendre, mais une
organisation dlicate; la lutte a t cruelle. Et voici cet tre, il n'a
pas t bris; approchons pour en toucher les restes. C'est en lui
qu'a eu lieu le combat, c'est lui qui a t le thtre, la victime et
l'athlte.

Je voulais lier conversation avec le capucin; je lui demandai l'heure.
Il me regarda fixement, reconnut sans doute  mon accent que j'tais
tranger  Palerme, et me rpondit en anglais:

Il est huit heures.

Puis il se leva et partit.

Je sais l'anglais; la prononciation du capucin tait toute nationale et
franchement britannique; je ne pouvais m'y tromper. Mais comment cet
Anglais tait-il venu  Palerme? Un homme de cette nation en Sicile et
sous la robe de capucin! Il y avait l quelque mystre que je voulais
approfondir. Je revins le lendemain  la mme place dans l'esprance de
l'y retrouver; en effet il y tait. Les jours suivans mme mange. Peu 
peu sa farouche humeur s'adoucit; je parlais anglais avec lui, cela lui
gagna le coeur. Il vit que je dsirais me lier avec lui, et s'y prta
sans peine; il avait de l'instruction et une connaissance pratique assez
tendue des hommes et des choses: quinze jours aprs notre premire
entrevue il me raconta sa vie.

Rien n'est plus touchant qu'une douleur vraie qui se juge, se condamne
et se contraint. La voix du moine tait ferme, son oeil restait sec,
mais on voyait que ce calme lui cotait. Il faisait l'histoire de son
malheur comme un brave invalide raconte la campagne o il a perdu un
de ses membres. La conversation n'tait point encore tombe sur cette
matire, et il ne m'avait parl ni de ses antcdens, ni de ses
malheurs, lorsque je m'avisai de lui demander depuis combien de temps il
portait cette robe.

Ne me jugez pas d'aprs elle. Vous ne me connaissez pas, me
rpondit-il. J'ai adopt le couvent comme un lieu de paix et de
retraite, et cette robe comme une gide commode contre la vie et ses
tourmens; je ne suis pas de l'ordre de Saint-Franois. Les moines de
ce pays, classe d'hommes dont on dit tant de mal, sont d'une admirable
tolrance; ils me laissent porter leur costume, partager leur vie, et ne
m'imposent pas leurs croyances; ils me souffrent et m'aiment. Je suis
protestant. Que cela ne vous tonne pas: nous autres philosophes de
France et d'Angleterre nous ne savons pas ce que les couvens d'Italie et
d'Espagne renferment de lumires et de bon sens. Jamais nos moines ne me
font subir l'ennui d'aucune controverse; je vis avec eux, et j'y vis...
tranquille.

A ce dernier mot il hsita, il s'arrta, il n'osait pas dire _heureux_.
Une rverie plus sombre nuagea ce front pensif; des ides tristes
l'assigeaient. Il garda quelques momens le silence, appuya sa tte
rase entre ses mains, et me dit:

Je suis du comt de Herford. Quand notre arme revint d'Alexandrie, le
vaisseau de transport sur lequel je me trouvais avec plusieurs autres
officiers fut incapable de tenir la mer, et nous relchmes  Messine.
Fatigus des incommodits sans nombre de l'existence orientale, des
dtestables appartemens du Caire et de la vie de vaisseau, nous
descendmes au lazaret; nous le trouvmes commode et de bon got. Vous
savez ce que c'est que ce lazaret: une mauvaise cour carre avec un
cimetire au milieu. On est l, isol des vivans, sans communication
avec la terre, et sans autre rcration que l'esprance d'en sortir
bientt. Mes camarades supportaient fort bien leur position; les
journaux anglais que l'on nous envoyait fournissaient un aliment  leur
curiosit et  leur gaiet. Ils jouaient, ils chantaient; j'tais triste
et j'ignorais la cause de cette tristesse. Un indicible pressentiment
pesait sur moi; dans nos journaux je ne trouvais rien qui se rapportt
 ma famille ou  mes amis; les journaux striles comme cette mer
aux flots plats et tristes, comme ces murs jaunes et lugubres qui
m'environnaient. Mes camarades me raillaient; je ne savais que leur
rpondre. Enfin notre quarantaine s'acheva.

Vous connaissez sans doute la disposition des thtres de Messine: ils
sont distribus en stalles o chacun trouve la place que le hasard lui
assigne, de sorte que trois ou quatre rangs d'auditeurs peuvent vous
sparer des personnes de votre socit. C'est ce qui m'arriva le soir
mme o la libert nous fut rendue. Toutes les loges taient pleines;
nous allmes prendre place au parterre, mes camarades et moi; nous fmes
obligs de nous asseoir  de grandes distances les uns des autres. Dans
un entr'acte plusieurs Siciliens assis prs de moi se levrent, et
d'autres officiers anglais accompagns d'un jeune homme en costume de
ville prirent leur place. Ils parlaient trs-haut, et j'appris que
le dernier interlocuteur tait arriv le soir mme  Messine par le
paquebot.

C'tait un homme de taille moyenne, l'oeil bleu et fixe, le regard
attentif, pour ne pas dire insolent; un vritable Anglais de l'cole
moderne. La secte tait nouvelle alors, le Caire et Alexandrie ne
m'avaient rien offert de tel: aussi l'examinais-je avec curiosit et
l'coutais-je avec attention. L'officier auquel il s'adressait, et qui
semblait fort intime avec lui, avait t son condisciple au collge
d'ton. La cravate du nouveau venu l'emprisonnait si troitement, ses
grandes joues taient d'une si belle couleur safrane, son affectation
d'austrit sourcilleuse contrastait si ridiculement avec la fatuit
de ses paroles, que j'oubliais le spectacle pour le contempler et pour
l'entendre.

Il m'est arriv bien des choses, mon cher, disait-il  son camarade,
depuis nos vieilles folies d'ton. Vous me direz, vous, combien de
villes nouvelles vous avez visites, et  combien de batailles vous avez
assist: cela est trs-hroque et trs-beau; moi, je vous dirai, en
revanche, combien de chevaux j'ai tu  la chasse, et combien de maris
dsols m'ont envoy  tous les diables. La liste en est longue, par
Dieu! et je ne vous en ferai pas grce. Ce qui m'amne  Messine
aujourd'hui, et me force d'assister  ce spectacle que Dieu damne, c'est
l'clat de ma dernire affaire de ce genre. Il s'agissait d'une femme
marie, jolie, intrigante, et dont la rouerie profonde et aisment
servi de modle  tout ce que la France et l'Espagne possdent de plus
consomm en ce genre. Vous sentez que la dlicatesse m'empche de la
nommer. Tout nous ordonnait une conduite prudente; eh bien! malgr notre
habilet mutuelle, nous fmes trahis. Une femme, une aubergiste de la
route de Bath, que j'avais daign dans le temps honorer de quelques
regards, venta notre complot anti-conjugal, et me menaa de l'bruiter.
C'et t dangereux de toute manire: la dame a des parens qui ne
plaisantent jamais, et nos tribunaux font payer cher les maladresses
amoureuses. J'achetai le silence de notre htesse, et me voici 
Messine, o je compte passer quelque temps loin de celle dont mon
absence protgera sans doute la rputation.

Cette conversation fit peu d'impression sur moi dans le premier moment.
Je ne remarquai que deux choses: la corruption froidement frivole du
jeune dandy, et la dpravation de sa complice. Je rentrai chez moi. Un
paquet de lettres et de journaux se trouvait sur ma table. Je reconnus
l'criture de ma femme, et je me htai de dcacheter sa lettre. On ne
peut tre attach  une amante,  une soeur,  une pouse, par des liens
plus doux que ceux qui m'unissaient  Marie. Sa lettre respirait toute
la tendresse d'une ame pure et dvoue. Depuis que j'avais pous Marie,
elle ne m'avait pas caus un seul chagrin. Jeune fille leve dans un
des comts les plus sauvages de l'Angleterre, appartenant  une des
familles les plus illustres de la pairie, elle unissait  la grce et
 la dignit aristocratique la rare magie de l'ingnuit la plus
touchante.

Le capucin se leva; le soleil baissait, nous nous dirigemes vers son
couvent. Il me fit entrer dans sa cellule, et pendant que la nuit
commenait  tout obscurcir, il continua en ces mots:

Dans la lettre de ma femme elle faisait mention d'un voyage  Bath et
d'un retour subit  Londres, retour caus par la mauvaise sant de sa
mre. Je reconnaissais dans ces lignes, pleines de sensibilit, toute
son ame anglique, et je me flicitais d'avoir rencontr une telle
pouse, lorsqu'en portant la main sur le paquet de journaux une
singulire rflexion m'occupa. Le mot Bath, si souvent reproduit dans la
conversation du dandy, se montrait aussi dans la lettre de ma femme; ce
rapprochement frappa mon esprit d'une trange terreur. Ce n'tait pas un
doute, ce n'tait pas un soupon, c'tait comme une vague, une lugubre
et lointaine clart. Une angoisse jalouse me saisit le coeur, et je
tremblai un moment comme la feuille. Je me rappelai toute la vie passe
de ma femme, son amour pour ses devoirs, la profondeur simple et nave
de ses affections, je m'accusai moi-mme: mais je ne pouvais chapper 
ce tourment. Entre sa vertu et ma confiance, il me semblait qu'un dmon
gigantesque s'levait pour en clipser la clart et me plonger dans des
tnbres profondes.

Comment vous peindre, monsieur, ce supplice d'une jalousie fonde sur
la plus lgre hypothse, conue dans un pays tranger, sans aucun moyen
d'en vrifier la ralit ou l'injustice? Tous mes raisonnemens taient
inutiles, le dard envenim restait l enfonc dans mon sein. Je ne
pouvais le secouer ni l'arracher. L'horreur de la mme pense me
poursuivait sans relche. Je me levai, me promenai  travers la chambre
et ne retrouvai un peu de calme que vers une heure du matin, aprs avoir
respir  longs traits l'air embaum de la nuit sicilienne. Le portrait
de Marie se trouvait dans l'intrieur d'un de mes portefeuilles; je
l'ouvris, je contemplai cette image qui s'offrit  moi pure, nave,
candide; c'taient bien ces traits si modestes dont l'expression
semblait me reprocher mes soupons outrageux et se plaindre de ma
dfiance. Un sentiment amer et brlant comme le remords s'empara de moi;
j'tais prt  demander pardon  ce portrait. Je me calmai ensuite; et,
rallumant ma lampe que le vent venait d'teindre, je repris le paquet de
journaux que j'avais nglig d'ouvrir.

Aprs avoir parcouru ngligemment plusieurs paragraphes politiques et
littraires, je me mis  lire cette partie de nos feuilles publiques
o, sous le titre de _Bruits de la ville et de la cour_, on accumule
hardiment tous les scandales sems dans les salons et dans les tavernes.
Voici le passage trange qui frappa mes regards, et que je relus
plusieurs fois avec une anxit que vous n'aurez pas de peine  deviner:

Il n'est bruit dans le monde que de la pit filiale de la belle et
jeune mistriss Os... qui a quitt tout  coup les plaisirs de Bath pour
suivre sa mre souffrante. On dit que la rputation de la fille est
aussi invalide que la sant de la mre.

Je laissai tomber le journal. Mon nom est Osprey. L'initiale dont le
journaliste s'tait servi tait prcisment celle du nom de ma femme et
du mien.

Vingt balles eussent frapp et dchir ma poitrine  la fois que je
n'eusse pas souffert davantage. Ces lignes du journal ajoutaient  mes
soupons un venin mortel et une hideuse probabilit. Je n'essaierai pas
de dcrire l'tat dans lequel je tombai; le temps s'coula, l'horloge
d'un couvent voisin sonna quatre heures. Je repris machinalement un
autre numro du mme journal, o, sous la mme rubrique dont j'ai dj
parl, se trouvait le paragraphe suivant:

Les insinuations scandaleuses et injustes dont lady O... et sa famille
ont t l'objet sont formellement dmenties par des personnes dignes de
foi.

Je mditai long-temps ces paroles, et j'y vis non une attestation de
l'innocence de la dame accuse, mais seulement une rponse adroite, et
la preuve irrfragable d'une rputation dj fltrie. D'ailleurs le
dandy n'avait-il pas rpt que sa matresse tait ingnieuse dans le
vice, spirituelle dans ses excs, fconde en ressources pour les voiler,
d'une dissimulation profonde, d'une adresse sans gale, d'une perfidie
qui et fait bont aux plus habiles. Plus je rvais, plus mon anxit
augmentait; la fivre s'emparait de mon cerveau. Tourment insupportable!
Le matin je me jetai sur mon lit, o je restai tendu et pleurant.
Tantt ma femme m'apparaissait comme l'ange de nos premires amours,
tantt comme un monstre odieux. Dans le flux et le reflux de mes penses
je ne savais  quoi me fixer; je ne pouvais aller demander raison 
l'homme dont les paroles avaient soulev dans mon sein cette affreuse
tempte. Le mot Bath retentissait  mon oreille comme un glas funbre.

Il tait onze heures quand je sortis au hasard; et bientt, par
un mouvement presque machinal, je m'acheminai vers un couvent de
bndictins o demeurait un homme que j'avais remarqu pendant le sjour
que j'avais fait prcdemment  Messine. Il se nommait le pre Anselme;
sa sagacit tait rare et puissante; il donnait un dmenti formel 
l'opinion vulgaire, mais ridicule et fausse, qui peuple les couvens
d'une race ignorante, oisive et inutile.

Ne croyez pas que toute l'intuition du coeur humain appartienne aux
gens du monde: la solitude donne des leons. Un moine qui a l'instinct
de l'observation en sait plus sur vous et sur moi que le favori des
salons et des boudoirs n'en saura jamais. Ce dernier se dissipe, sa
sagacit se perd sur une surface plane; son esprit de dtail s'applique
 des riens. Le solitaire, s'il a l'esprit droit, creuse  une
profondeur inoue, dcouvre des rapports ignors des autres hommes,
tudie le monde sans le voir, devine les secrets des coeurs sans se
confondre dans la tourbe sociale, pntre le ciel et l'enfer, invente
dans sa cellule tout ce qui doit changer le globe: c'est Roger Bacon
devinant la machine  vapeur et la circulation du sang; c'est Abeilard
et Occam prludant au scepticisme de Voltaire; il n'y a que les esprits
sans porte qui se moquent des cnobites. Le cnobitisme est le
nourricier du gnie; la cellule en est le berceau. Croyez-vous que
ces jsuites qui mouvaient le monde et ptrissaient les ames royales
eussent acquis dans le tumulte d'une socit bruyante leur gnie si
fcond et si dangereux? Non. Mme le talent de l'intrigue peut maner de
la cellule: l, dans la solitude, en face du ciel, loin du mouvement des
penses tumultueuses, qui nous enlvent  nous, germent et grandissent
tous les bons et mauvais gnies.

Le pre Anselme, Vnitien de naissance, tait un remarquable exemple
de sagacit et de finesse mondaines, chez un prtre enferm dans le
clotre.

J'avais beaucoup de confiance en lui et je crois qu'il m'aimait. Les
prtres siciliens forment, vous ne l'ignorez pas, une classe  part.
L'hrsie ne leur fait pas peur, combien de fois ai-je entendu le pre
Anselme me dire:

Vous autres Anglais, vous tes une grande nation, et Dieu ne voudra pas
damner des hrtiques tels que vous.

Je lui appris tout ce qui m'agitait, je ne lui cachai pas la moindre
particularit des vnemens de ma vie, pas un des dtails que je viens
de vous donner. Il m'couta paisiblement, et me rpondit:

--Retournez chez vous, ce soir vous reviendrez au couvent aprs vpres.
Peut-tre alors serai-je en tat de vous donner quelques conseils.

J'allai m'enfermer dans ma chambre. Mes camarades s'taient absents,
et sous la conduite d'un cicrone ils visitaient les ruines dont cette
partie de la Sicile est seme. Je fus heureux de pouvoir rester seul et
triste dans mon appartement. J'attendis avec impatience le moment de
notre entrevue. Le jour baissait;  la porte du couvent un religieux
appartenant aux ordres mendians causait avec Anselme; quand ils me
virent, leurs regards semblrent se fixer sur moi avec une expression
de piti. En Sicile, comme dans tout le reste de l'Italie, la police
secrte se trouve entre les mains des prtres. Je ne sais si le pre
Anselme avait consult ce moine sur ce qui m'intressait si vivement;
mais quand il eut fait ses adieux, il me prit par la main et me dit:

--Venez.

Sa figure tait plus grave qu' l'ordinaire. Nous entrmes dans
l'glise; elle tait dserte. Qu'elles sont belles, monsieur, nos
glises siciliennes, o le gnie de la mosque d'orient s'allie au
gnie du catholicisme occidental! Vous aimez sans doute ces mosaques
incrustes, ces saints de couleurs tranchantes, ce mlange d'clat et de
tnbres, ces nombreux monumens, un ciel thr apparaissant  travers
les dentelures et les trfles des hautes votes; l'or et la pourpre
resplendissant dans les chapelles, et les versets du Coran qui se lisent
encore au bas des corniches noircies par la fume des cierges chrtiens?
Malgr cette pompe, il y avait autour de moi, dans cette solitude du
temple, une tranquillit pour ainsi dire palpable qui m'enlaa, me
saisit, pesa sur moi comme un manteau de plomb, et dit  la fivre de
mes passions: _Fais silence_.

Le pre Anselme me conduisit vers le fond de l'glise, s'arrta
derrire le matre-autel, et l il me dit:

--Mon fils, quoique nous soyons de communion diffrente,
agenouillez-vous ici. Je suis prtre et vieux, vous recevrez mes
conseils d'homme et de pasteur, vous plierez le genou, non devant moi,
mais devant Dieu qui nous frappe et nous sauve. Nous prierons ensemble.

J'tais troubl, je fis ce qu'il me disait. Aprs quelques prires
communes, il reprit:

--Votre soupon est fond.

Un long soupir s'chappa de mon sein, et je ne pus rien rpondre.

--Partez pour l'Angleterre, crivez  votre femme sans lui tmoigner
aucun soupon; passez par Bath o demeure la femme dont on a achet le
silence; paye pour se taire, elle parlera si vous lui offrez un
meilleur prix. Que rien ne trahisse votre intention avant que vos
soupons soient claircis; quand vous connatrez toute la vrit, vous
vous conduisez comme un homme d'honneur doit le faire, et vous
abandonnerez la coupable  ses remords, ou vous rendrez votre confiance
 l'pouse fidle.

En ce moment quelques personnes entraient dans l'glise; nous tions
placs de manire  ce que je pusse les voir sans tre aperu d'eux.

--C'est lui! m'criai-je.

En effet le jeune Anglais, dont le nom tait sir Ormond Mondeville,
venait d'entrer dans l'glise, accompagn d'un de ses amis. Il n'tait
pas tonnant que, nouvellement arriv  Messine, il s'empresst de
visiter l'intrieur de cette nef remarquable, l'une des curiosits les
plus pittoresques de la contre. Le pre Anselme vit mon mouvement et me
retint.

--Je suis plus calme que vous, me dit-il, je vais lui parler; vous
devez vous taire. Le moine salua sir Ormond et lui fit remarquer une
belle et vieille statue de bronze place  droite du matre-autel.
J'essayai de lier conversation avec l'un des officiers qui se trouvaient
l; je ne sais ce que je lui dis, mais, incapable de lier deux paroles
et deux ides, je suis persuad qu'il me regarda comme un fou ou comme
un idiot.

Anselme s'exprimait avec facilit, avec lgance; sa courtoisie envers
sir Ormond me surprenait. Malgr l'tat d'irritation fbrile o je
me trouvais, j'tais frapp de la singularit de sa conduite. Il me
semblait qu'il s'agissait pour lui d'une exprience  faire. Sa froideur
se communiqua, pntra jusqu' moi: je le suivis en silence et beaucoup
plus calme, plus recueilli, plus attentif.

J'avais donn  ce moine des renseignemens exacts qu'il m'avait
demands, sur ma femme, sur son caractre, sur ses traits, le son de sa
voix, la couleur de ses cheveux, la forme de son visage et l'expression
de sa physionomie. Il causait vivement avec sir Ormond et arrtait son
attention sur les portraits des saints pres, qui peuplaient le temple,
profitant de la libert italienne pour commenter ces tableaux, demander
au jeune homme son opinion sur leur beaut relative, et dduire des
consquences morales de leur extrieur mlancolique ou svre. Lorsque
sir Ormond parlait, le long regard noir d'Anselme descendait dans l'ame
de son interlocuteur; mais mon compatriote restait indiffrent et calme,
et toute cette investigation mtaphysique, chef-d'oeuvre de pntration
intuitive et d'inquisition intellectuelle, n'aboutit qu' nous montrer
un coeur froid, des sens blass, un faux got pour les arts, et un
coeur incapable de vritable passion dans aucun genre. En vain Anselme
veillait tout ce que le fond d'une ame humaine peut renfermer
d'associations et de souvenirs tendres et dlicats, rien ne vibrait 
l'unisson chez notre dandy. Il dveloppait par saillies un picurisme
facile et sans choix, ml d'une vanit de fat: puis, sans savoir qu'il
avait plac dans les mains de l'tranger une clef qui dcouvrait le
triste trsor de ses secrtes penses, il remercia Anselme de sa
complaisance et s'en alla.

--Vous voyez cet homme, me dit le moine; la femme qui aura cd  ses
instances ne mrite pas un regret, car il n'a pas un remords. L'intrigue
dont il vous a fait involontairement confidence n'est qu'une folie de
jeune homme; si malheureusement votre femme est coupable vous devez
l'oublier  jamais.

--Elle mourra! lui dis-je.

Il me regarda svrement.

--Une erreur de ce genre ne mrite pas votre colre et vous dgage de
toute affection. L'preuve  laquelle j'ai soumis ce jeune homme est
certaine; il n'a pas aim, il n'aime pas, il n'est pas aim. Un amour
profond, mme quand on ne le partage pas, laisse son empreinte chez
la personne aime. Croyez-moi, mon fils, ces gens ont pch sans vous
offenser. Dans le cas o le crime que vous souponnez serait rel,
bnissez le ciel; il vous dlivre d'une compagne qui vous aurait
dshonor tt ou tard.

Ces paroles d'Anselme me semblaient oraculaires; je ne cherchais pas
 les comprendre ou  les discuter. Il me fallait un guide, ma main le
suivait sans rflexion.

Mais essayer de bannir l'image de Marie tait inutile; je ne pouvais
draciner ainsi mon premier et mon seul amour. Tout rappelait  mon
esprit sa beaut, sa simplicit, sa pit, surtout cette dlicatesse
du sens moral qui s'accordait si peu avec la grossire erreur et
l'entranement sans excuse que l'on attribuait  la matresse de sir
Ormond. Cependant la premire rage tait passe. A ma fureur succda
une douleur plus calme, et, si je puis me servir de cette expression,
plus exquise. Oh! l'angoisse de ces journes! Oh! la douleur de perdre
une telle consolation, un tel soutien, un tel amour, tout l'espoir
de ma vie!

Deux jours aprs je m'embarquai pour l'Angleterre, et aussitt aprs
mon arrive  Falmouth, je partis pour Bath. C'tait l qu'taient
restes les traces du crime, et que m'attendaient les seuls
renseignemens que je pusse esprer. Me voil en face de l'auberge que
sir Ormond avait dsigne; j'entre, tout mon corps frmit de crainte.
Une femme de moyen ge et assez jolie se prsente  moi, c'est la
matresse de la maison. On me sert du th. Sous prtexte que j'ai quitt
depuis long-temps l'Angleterre et que je dsire m'instruire de quelques
particularits relatives  l'tat de mon pays, je prie la servante de
demander  sa matresse si elle peut venir prendre le th avec moi.

J'tais arriv  mon but, et j'allais causer avec celle qui connaissait
le secret fatal. Elle monta dans ma chambre, et les discours que je tins
furent si incohrens qu'elle s'en tonna. J'tais trop proccup du
seul sujet qui m'intresst, pour que mes autres paroles ne fussent pas
obscures et confuses. Je passais d'un sujet  l'autre, et j'essayais
vainement de donner  ma conversation l'ordre et la suite ncessaires
pour inspirer de la confiance  l'htesse. Quand je vis que ses regards
surpris se fixaient sur moi:

--Pardon, lui dis-je, madame, vous vous apercevez de mon inquitude;
j'ai des sujets de chagrin profonds, des soupons cruels  claircir;
je suis jaloux d'une femme que j'adore, et l'anxit o je suis doit se
peindre dans tous mes discours.

Je vis que son coeur de femme s'intressait  mon chagrin et que sa
curiosit tait excite.

--Hlas! repris-je, le lieu mme o je suis ne fait qu'accrotre mon
motion. S'il faut en croire au scandale qui est venu jusqu' moi dans
un pays tranger, c'est  Bath mme que s'est forme l'intrigue qui me
dsespre.

A mesure que je parlais j'examinais  la drobe les traits de
l'aubergiste dont l'motion et le trouble s'accroissaient pendant mon
rcit.

--Je ne connais pas assez la ville de Bath, continuai-je d'un ton assez
indiffrent, pour trouver sur un sujet qui m'occupe si cruellement des
informations exactes. Je sais seulement que l'homme auquel on prtend
que je dois mon dshonneur est sir Ormond Mondeville.

L'htesse plit; je n'eus pas l'air de m'en apercevoir.

--Je servais  l'tranger: ma femme et sa mre vinrent passer quelque
temps  Bath. Voici, madame, comment on m'a fait le cruel rcit de ma
honte et de mon malheur: sir Ormond les attendait dans une auberge de
Bath ou des environs...

L'htesse, qui tenait une tasse de th  la main, trembla et en
rpandit le contenu sur la table.--La jeune femme quelle qu'elle soit,
sous prtexte d'une indisposition grave, demanda une chambre spare. Au
milieu de la nuit, l'htesse entendant du bruit dans la chambre de
cette dernire y entra; sir Ormond Mondeville s'y trouvait: cent livres
sterling furent offertes par sir Ormond  cette femme, qui lui promit le
silence.

Je crus que l'htesse allait se trouver mal.

Les renseignemens que m'avait donns le pre Anselme taient si prcis,
j'affectais une si complte ignorance du rle important que l'htesse
avait jou dans l'aventure, enfin j'tais si bien instruit qu'elle fut
oblige de convenir que tout tait vrai et que son auberge avait t le
thtre de l'aventure. Je ne voulus pas pousser plus loin mon enqute,
et le lendemain je partis pour Londres sans vouloir lui dire mon nom. Il
me restait une dernire et faible esprance, la possibilit de quelque
mprise qui aurait disculp Marie, et m'aurait rendu le bonheur. Qu'on
imagine avec quelles palpitations de coeur je retrouvai le foyer
domestique!

Marie, en me voyant, se jeta dans mes bras avec une effusion
de sensibilit qui me toucha d'abord; puis songeant  sa
perfidie, je crus sentir les treintes d'un serpent, et je fus prs de
la repousser: je me contraignis. Avec quelle admiration maternelle elle
me parla de la beaut de nos enfans, de leurs grces enfantines et de
ses esprances! Comme je souffrais, monsieur, de tout ce qui, sans cette
fatale circonstance, m'et pntr de bonheur! Chaque battement de mes
veines tait une douleur; chacune de ses paroles me frappait comme une
blessure. Elle pleurait, tout agite encore de la joie de mon retour, et
comme je l'observais d'un air sombre, je crus dcouvrir dans son regard
je ne sais quelle lueur trange; cet indice except, tout en elle
respirait la tendresse et la candeur. Pour moi, je n'y voyais que ruse
et dception. Elle m'amena ses enfans avec une allgresse et un triomphe
de mre: il tait impossible de conserver l'ombre d'un soupon en la
regardant; mais elle se dtourna, je l'piai, et je la vis essuyer
furtivement des larmes qui coulaient de ses yeux. C'tait pour moi la
preuve d'un remords qui se trahissait involontairement, le tmoignage
d'une angoisse secrte inflige par le repentir  cette ame qui n'tait
point encore entirement corrompue.

Je ne sais si ma femme s'aperut de la contrainte et du tourment que
j'prouvais, il y eut entre nous un moment d'embarras et de silence,
puis je pris tout  coup ma rsolution.

--Emmenez les enfans dans la chambre de leur nourrice.

On les emmena, je restai en silence: Marie les vit partir sans leur
adresser un mot, sans leur faire une caresse; sa stupeur acheva de me
convaincre. Quand la porte fut ferme je la regardai, elle tait ple;
elle arrtait sur moi un oeil hagard, et restait muette devant moi.

--Madame, veuillez rpondre  quelques questions.

Elle se tut.

--Quand avez-vous fait connaissance avec sir Ormond Mondeville?

Point de rponse.

--Est-ce dans votre voyage de Londres  Bath?

Mme silence.

--Rpondez-moi, malheureuse femme; je voudrais pour tout au monde vous
arracher au coup de l'infamie qui vous fltrit. Rpondez!

A ces mots je me levai; elle se leva aussi, tendit ses bras vers moi,
puis laissa chapper un clat de rire convulsif, mouvement si terrible,
si hideux  voir, et accompagn d'un cri si aigu que vous auriez frmi,
que je tremble encore d'horreur en me le rappelant. Puis elle me
contempla un instant d'un air solennel, et tomba par terre. Je commandai
au domestique de la porter dans sa chambre. Un reste de tendresse me
parlait pour elle; je pris soin d'elle, et aussitt qu'elle eut repris
l'usage de ses sens, je sortis pour me rendre chez son pre. C'est un
plus des vnrables vieillards de la pairie anglaise; homme froid, d'une
probit  toute preuve, et d'une rare hauteur de raison. J'tais si
douloureusement mu que, lorsque je le vis, les larmes jaillirent de mes
yeux.

Sa froideur m'tonna. Elle contrastait avec mon motion et semblait
me la reprocher. D'un air de rserve et de hauteur crmoniale, il me
demanda ce que je venais faire en Angleterre, depuis combien du temps
j'y tais, et si je comptais y rester long-temps. Je me persuadai qu'il
savait d'avance les torts de sa fille, et que sa froideur avec moi
n'tait qu'un moyen d'loigner les reproches que j'avais  lui faire.
Dans tous les temps, il est vrai, je l'avais vu froid, pos, et ses
ennemis taxaient de morgue et d'insolence aristocratique la rserve de
ses manires. Mais boulevers comme je l'tais, il me semblait que cette
froideur tait une insulte  mon motion. Je m'armai de courage,
mes larmes se tarirent, et je lui fis  mon tour, d'un ton calme et
concentr, le rcit de mon aventure  Messine et de ma visite  Bath. Je
ne lui cachai aucune particularit, ni la lecture de ce fatal article
de journal, ni les conseils du pre Anselme, ni ma conversation avec
l'htesse.

Il m'couta en silence. Sa fille avait paru consterne, lui n'tait
qu'attentif. Il fit plusieurs tours dans sa galerie d'un air mditatif,
passant souvent sa main sur son front, mais sans trahir aucune motion
par ses gestes ou ses paroles.

--Cela n'est pas impossible, me dit-il ensuite en croisant les bras et
s'arrtant devant moi.

C'tait un caractre profond, parfaitement matre de lui-mme dans
toutes les circonstances, qui exprimait toujours une pense par une
parole et cachait la plus grande partie de ses penses. Il continua
cependant:

--Ce que vous me dites est trange; nous verrons.

Une larme roulait dans ses yeux, il se hta de l'essuyer. La douleur de
cet homme vnrable, cette double souffrance de l'orgueil et de l'amour
paternel, cette larme arrache  un vieillard toujours calme et matre
de lui, m'branlrent jusqu'au fond de l'ame. Je me levai brusquement.
Tout semblait confirmer nos soupons.

--Je partirai bientt, lui dis-je; d'ici  mon dpart, j'habiterai la
maison de ma mre, o je vais faire conduire mes enfans.

--Vous n'avez pas perdu de temps, monsieur, et vous allez bien vite: au
surplus, je passerai chez vous dans la journe.

Nous nous quittmes froidement. J'tais dtermin  faire avec la plus
grande promptitude les dmarches ncessaires pour hter le divorce,
et je ne doutai pas un moment de la justesse de nos soupons. Si
les preuves lgales du crime manquaient, toutes les preuves morales
concouraient  le prouver: la consternation de Marie, le long silence de
son pre, le trouble et l'aveu de l'aubergiste, ces fatales initiales
employes par le journaliste, ce voyage de Bath qui se trouvait  la
fois dans le rcit du jeune homme, dans la lettre de ma femme et dans
l'article du journal. Ma tte brlait, mon corps chancelait quand
j'arrivai chez ma mre. Les caresses de mes enfans, que j'envoyai
chercher, ne me touchrent pas. Ma mre,  qui l'on avait appris l'tat
o se trouvait ma femme et mon dpart prcipit, tait sortie. Je sus
plus tard qu'elle s'tait rendue chez moi; mais dans le premier moment,
son absence me surprit. Craint-elle, me dis-je, de retrouver un fils
malheureux, et a-t-elle  se reprocher de n'avoir pas prvenu ma douleur
par des conseils assez svres et une surveillance assez attentive?
Hlas! j'tais injuste, et j'oubliais que le premier mouvement d'une
mre est de s'lancer chez un fils souffrant.

Je m'tendis sur un sofa, et j'attendis avec angoisses. A l'instant
o je me levais pour aller  sa recherche, ma mre entra, et quelques
minutes aprs on annona lord Barndale, pre de Marie. Ma mre n'avait
eu que le temps de prononcer ces paroles:

--Je viens de chez vous: votre femme est partie dans une voiture de
louage, sans dire o elle allait.

Lord Barndale venait aussi de ma maison; il y avait sur sa figure une
expression de rsolution et de douleur.

--J'ai pens, monsieur, me dit-il,  tout ce que vous m'avez appris;
ne jouons pas notre bonheur et notre repos. Il peut y avoir erreur dans
tout cela. Nous allons monter dans la mme chaise de poste, et nous
irons  l'instant trouver cette femme qui n'imposera pas  notre
crdulit. Nous la paierons, mais pour nous faire des rvlations
compltes. Venez, monsieur.

Ses mains se serraient convulsivement. Je pris mon chapeau. Nous
partmes, et pendant toute la route nous ne prononmes pas un mot.
Nous arrivmes le soir mme de bonne heure  l'auberge. Quel fut mon
tonnement ou plutt mon indignation quand je vis Marie dans le parloir!
Elle tait donc venue s'assurer de la discrtion de l'htesse, et sa
prsence seule dans ce lieu tait une preuve de sa faute.

--Vous ici, madame, lui dis-je! comment y tes-vous venue? pourquoi?...
Qui vous a donc appris que je fusse venu ici avant vous?... N'esprez
pas...

Elle m'interrompit en tirant vivement le cordon de la sonnette;
l'htesse se prsenta. Marie voulut parler, je lui imposai silence, et
je dit  la matresse de l'htel:

--Lady Osprey n'a-t-elle point pass une nuit dans votre auberge, dans
le mme lit que sir Ormond Mondeville?

L'htesse ple hsita un moment.

--Vous me l'avez dit, repris-je; n'en tes-vous pas convenue?

--Oui, monsieur.

--Quel nom? Rpondez. Quel est le nom de cette femme?

--Vous venez de le prononcer.

--Lady Osprey?

--Oui.

--Je vais parler  madame, disait d'une voix entrecoupe Marie, qui,
depuis son enfance sujette  des palpitations violentes, avait appuy sa
main sur son coeur et avait peine  prononcer ce peu de mots. Elle se
leva en tremblant, et regardant l'htesse, elle lui dit:

--Suis-je lady Osprey?

L'htesse se tut quelques momens, parut incertaine, et dit enfin:

--Non, madame.

--Ces ruses ne me tromperont pas, Marie; c'est une adresse inutile.
Combien avez-vous donn  cette femme? Sir Ormond Mondeville lui a donn
cent guines.

Marie me regarda. Au nom de sir Ormond, l'htesse tressaillit, et je me
tournai vers lord Barndale.

--Croyez-vous, lui demandai-je, que l'on puisse trop payer cette femme
pour savoir d'elle la vrit?

--Non certes, dit le pre.

Son nergie tait vaincue.

--Marie, disait-il, vous que j'ai leve, vous que j'aimais! est-il
possible? rpondez, vous tre livre  cet homme!

--Vous n'tes pas convaincu? dit Marie; eh bien! voici ce que j'exige:
allons  Bath. Faites ce que je dsire; il faut que cette femme vienne
avec nous. Et vous, mon pre, prenez-moi sous votre protection.

Elle avait l'air de souffrir beaucoup en parlant.

--Faisons ce qu'elle demande, dit lord Barndale, nous dciderons aprs.

L'aubergiste se refusait d'abord  nous accompagner mais Marie lui dit
d'un ton impratif et avec une nergie qui m'tonna:

--Il le faut!

Le changement subit qui venait de s'oprer chez Marie me blessa.
tait-ce donc cette femme si dlicate et si faible qui prenait tout 
coup une attitude arrogante, et un ton auquel la convenance semblait
manquer? Nous partmes.

Lord Barndale tait avec sa fille dans une chaise de poste; je me
trouvais avec l'aubergiste dans une autre. Trois fois il fallut
s'arrter pour secourir Marie, dont les vanouissemens nous
affligeaient; l'htesse paraissait trs-mue et  peu prs incapable de
rpondre  mes questions.

Lorsque nous descendions de voiture, Marie semblait affecter de ne
faire aucune attention  moi. Je ne sais quelle rsolution violente
paraissait l'animer. Arrive  Bath, elle fit dire au postillon de se
diriger vers un htel de la rue Pultney qu'elle indiqua trs-exactement.
Quand nos voitures s'arrtrent, Marie descendit la premire, frappa,
dit au domestique de prier sa matresse de descendre un moment, et nous
fit signe de la suivre. Nous tions tous debout dans le parloir de cette
maison inconnue quand la dame du logis se prsenta devant nous;  peine
avait-elle mis le pied dans la chambre que l'htesse, s'avanant d'un
pas et la regardant fixement, s'cria:

--Voici lady Osprey!

La dame plit, recula vers la porte et eut l'air de reconnatre
l'aubergiste.

--Vous vous trompez, lui dit-elle, je suis lady Heathstone.

--Non, non, s'cria l'htesse avec beaucoup d'motion et de violence,
c'est vous qui m'avez dit votre nom, vous-mme, cette nuit o vous tes
venue dans mon auberge avec lord Mondeville, et o je vous ai surprise!
Cette jeune dame, ajouta-t-elle en montrant Marie qui se trouvait mal
pendant cette explication, logeait aussi chez moi, et elle vous a
vue; elle vous a mme salue le matin lorsque vous parttes avec sir
Mondeville.

--Il y a ici quelque erreur, reprit lady Heathstone; que voulez-vous
dire?

Je m'avanai vers lady Heathstone, en priant lord Barndale d'avoir
soin de sa fille.

--Sir Ormond, que j'ai eu le plaisir de voir  Messine, dis-je  cette
dame, avait raison de faire l'loge de votre politique et de votre
adresse, cependant elles chouent aujourd'hui. Rendez son nom et son
honneur  lady Osprey, madame.

Elle se jeta sur le sofa, et couvrant son visage de ses mains, elle
s'cria:

--Quoi! vous l'avez vu  Messine?

--Quittons cette femme, dit d'une voix sombre lord Barndale, qui ne
pouvait parvenir  rendre  sa fille l'usage de ses sens.

Nous la replames dans la chaise de poste, mourante, presque inanime,
incapable de ressentir la joie que devait lui causer son innocence, si
hautement reconnue. Hlas! monsieur, que puis-je vous dire de plus,
pendant deux mois elle languit; elle me pardonna et mourut d'un
anvrisme au coeur, dtermin par tant de secousses et d'motions.

Le pre indign dclara qu'il ne me reverrait jamais. J'eus le malheur
de perdre mes deux enfans. Je n'avais plus rien  faire au monde,
monsieur, je revins en Sicile, o j'esprais trouver encore lord
Mondeville,  qui je voulais demander vengeance de tous les maux que sa
fatuit avait fait tomber sur moi, et de l'indigne supposition de nom
qui avait fltri l'honneur de ma femme: il tait parti pour les Indes
avec une commission du gouvernement. Le pre Anselme me facilita
l'entre de ce clotre, o je trouve un asile. Hlas! tous les lieux me
sont indiffrens! Une seule pense de haine me reste, au milieu de
tant de penses douloureuses! J'ai de l'aversion pour ces institutions
sociales qui me condamnent au malheur. Ah! le mariage, monsieur, le
mariage! possder une femme, l'aimer, la croire  soi et trembler
toujours; et ne jamais savoir si un autre ne reoit pas en pur don ce
que la loi nous accorde et ce que le coeur peut nous refuser; n'tre
jamais certain que les dsirs et les voeux d'une pouse sont pour vous,
sont  vous; conserver pour un autre et lever pour les menus plaisirs
d'un ami ces cratures si frles, si dlicates, que nous pouvons briser
en les adorant, et que nous couvrons de nos hommages immrits, aprs
les avoir accables de nos injustices.



TOBIAS GUARNERIUS.


Par une soire bien brumeuse d'hiver, mon arrire-grand-pre, retenu
pour quelques affaires  Brme en Saxe, se promenait dans une petite
rue carte, derrire la cathdrale. Ce qu'il faisait l, vous le
comprendrez de reste quand je vous aurai appris qu'il avait alors vingt
ans, et qu'il est peu de villes en Allemagne o les grisettes soient
plus gracieuses et plus agaantes. Ceci soit dit sans altrer en rien la
bonne opinion que par avance vous auriez pu prendre de son mrite. Mais
depuis plus de vingt minutes l'heure du rendez-vous tait sonne 
toutes les horloges, sans que celle qui l'avait donn et song  s'y
rendre, et mon arrire-grand-pre attendait toujours.

Le gouvernement reprsentatif nous a trop bien guris, hlas! de ces
merveilleuses patiences d'amour: bien admirable pour moi serait l'homme
qui s'en rencontrerait encore capable aujourd'hui.

Pendant les longs tours et retours de sa faction, mon arrire-grand-pre
avait remarqu une petite boutique place  l'angle de la rue qu'il
arpentait. Aux deux cts de la devanture, deux planchettes peintes en
rouge et tailles en forme de violons indiquaient le commerce qui s'y
faisait, ou, pour parler plus juste, le commerce qui ne s'y faisait
point; car,  moins que l'on ne compte pour quelque chose un mauvais
basson pendu au mur, une contre-basse sans cordes, quelques archets et
une quinte que le propritaire du lieu tait occup  raccommoder, sa
boutique tait compltement dgarnie, et, nonobstant l'inscription
place au-dessus de la porte, ressemblait plutt  un corps de garde de
milice bourgeoise qu' un _magasin d'instrumens  cordes et  vent_.

Une mauvaise chandelle, haletant sous une mche effroyablement longue,
qui lui faisait jeter des lueurs sinistres, clairait  peine l'homme
qui travaillait dans cette misrable choppe. Il ne paraissait pas
d'ailleurs tenir autrement  la perfection de l'ouvrage dont il
s'occupait, car, de trois minutes en trois minutes, il se levait,
laissait l sa quinte, et se promenait  grands pas, avec un regard fixe
et des gestes brusques et prcipits, indiquant un homme qu'une pense
profonde tait venue visiter.

Moiti curiosit, moiti pour chapper  une neige abondante qui tait
venue compliquer son rendez-vous, mon arrire-grand-pre, qui n'avait pu
encore se dcider  quitter la place, entre dans la boutique du luthier,
et bien que de sa vie il n'et su une note de musique, il le prie de lui
montrer des violons  acheter.

Des violons! rpondit brusquement le luthier, vous voyez bien que je
n'en ai pas et que je n'en vends pas,  moins que tous ne vouliez
vous arranger de cette contre-basse, que j'ai t forc de prendre
en paiement pour les raccommodages que j'ai faits pendant plus d'un
trimestre aux instrumens de l'orchestre des _Chiens savans_, qui ont eu
dans cette ville un si grand succs, et qui ont travaill devant MM. les
membres du grand-conseil. La voulez-vous, ma contre-basse? je vous
la laisse pour dix cus; pour cinquante livres, tenez, sans plus
marchander.

Mon arrire-grand-pre et t un million de fois plus musicien qu'il
n'tait rellement, il et eu encore une peine infinie  se prter 
l'arrangement qu'on lui proposait, lequel consistait  s'accommoder
d'une contre-basse lorsqu'il tait cens avoir besoin d'un violon.

S'tant permis de faire, avec une grande force de logique, cette
observation  l'honnte luthier, il en reut je ne sais quelle rpartie
si trange qu'il lui vint aussitt  l'esprit qu'il avait affaire  une
manire de monomane. La chose lui fut prouve quand en sa prsence ce
singulier personnage recommena  se promener et  gesticuler, et quand
une vieille femme, ouvrant la porte de l'arrire-boutique, lui fit signe
en haussant les paules que la tte du pauvre homme n'y tait plus.

Mon arrire-grand-pre sortit alors de chez le luthier, et le lendemain
il partit de la ville, sans s'tre autrement occup de lui.

Trois ans aprs, durant un nouveau sjour qu'il fit  Brme, ayant eu
occasion de repasser dans la mme rue, il remarqua que la boutique du
luthier tait ferme; sur les volets, qui en plus d'un endroit portaient
des traces d'effraction, de grandes croix rouges avaient t traces.
Cette circonstance ayant attir son attention, le soir,  souper, il en
parla  son hte, qui tait l'un des magistrats de haute police de la
ville, et lui raconta, sans dire toutefois son rendez-vous manqu,
l'trange accueil qu'il avait reu dans cette mme boutique, trois ans
auparavant. A son tour, le magistrat lui conta l'histoire que l'on va
lire.

L'homme auquel vous avez eu affaire, lui dit-il, s'appelait Tobias
Guarnerius;  grande peine il faisait vivre de son travail la vieille
femme que vous avez vue: c'tait sa mre, avec laquelle il vivait depuis
la mort de sa femme.

Comme il tait dans la ville le seul ouvrier de son tat, et qu'elle
contient un nombre assez considrable d'artistes et d'amateurs, qui sans
cesse lui donnaient des instrumens  rparer, il aurait pu, ce semble,
vivre passablement  l'aise. Mais dix ans environ avant l'poque dont
nous parlons, une insigne calamit tait venue le visiter. Un beau
matin il s'tait trouv en proie  une ide fixe, et depuis ce temps il
n'avait cess de la poursuivre, quelque sacrifice qu'elle lui et cot.

Sa femme, qui tait morte en partie du chagrin qu'elle avait eu  le
voir dissiper ainsi tout le fruit de son travail, avait eu beau lui
reprsenter la folie de sa persvrance, le conjurer de ne pas la
rduire  la misre, il n'en avait tenu compte. D'abord ses conomies,
plus tard l'argent de quelques emprunts qu'il avait faits, ensuite ses
meubles, ses marchandises, une partie de sa garde-robe, taient venus se
perdre dans ce gouffre qui s'tait ouvert  ct de lui, sans que tant
d'inutiles essais fussent parvenus  l'clairer. A l'poque o, faute
d'argent, il avait t forc de mettre un terme  ses expriences, il
n'en avait pas moins conserv l'esprance de raliser sa pense, qui
tt ou tard devait, selon lui, le mener  une grande gloire, et le
rcompenser largement de toutes ses avances.

Il est, au reste, vrai de dire que s'il ft arriv au but qu'il se
proposait, il et rellement mis la main sur une excellente spculation.
Ayant en sa possession un violon de Stradivarius, dont quelques
amateurs,  plusieurs reprises, lui avaient offert un haut prix, l'ide
lui tait venue d'imiter le faire de cet auteur. Il avait pens qu'en
reproduisant avec une rigueur mathmatique les formes et les dimensions
de ses instrumens, en employant un bois semblable  celui qui avait
servi  les tablir, en arrivant  imiter rigoureusement le vernis et la
couleur dont ils avaient t primitivement enduits, il parviendrait 
se procurer une qualit de son exactement pareil. Malgr tous les soins
qu'il mettait  ses contre-faons, toujours il s'y rencontrait une
lgre diffrence avec le modle; or des nuances infiniment subtiles
constituant, selon toute apparence, la supriorit qui faisait son
dsespoir, il pensait pouvoir logiquement expliquer l'infriorit de ses
copies par les imperfections presque insaisissables qu'il y dcouvrait,
en sorte que l'oeuvre tait toujours  reprendre; c'tait une manire de
cercle vicieux tournant  l'infini, dans lequel une fortune de prince se
ft elle-mme engouffre.

Aprs bien des essais, cependant, une modification s'tait faite dans
son ide primitive; il tait un jour arriv si prs d'une imitation
irrprochable, et ce jour-l prcisment l'instrument sorti de ses mains
s'tait trouv si loin au-dessous de son stradivarius, qu'il avait fini
par souponner dans la cration de ce chef-d'oeuvre un lment d'une
nature suprieure et non encore sollicit par lui. --Qui sait,
disait-il fort gravement  un physicien qui prtendait le faire arriver
 la solution de son problme instrumental par des applications
nouvelles de la thorie du son, qui sait plutt si ce n'est pas hors du
monde matriel que je dois chercher. Les mots reprsentent des ides,
n'est-il pas vrai? eh bien! quand je dis l'ame de mon violon, peut-tre,
sans y songer, frapp-je  la porte que je cherche depuis si long-temps.
Que vous en semble, monsieur? Et le physicien de se mettre  rire, et
le pauvre Tobias Guarnerius de s'enfoncer plus profondment dans l'abme
de ses recherches.

Un jour une de ses pratiques venant lui apporter un archet  rparer
laissa chez lui un livre que pendant plusieurs jours elle oublia de
venir reprendre. A ses heures de loisir, lesquelles taient rares, car
lorsqu'il ne travaillait pas de ses mains il travaillait de sa pauvre
tte, qui ne reposait gure, Tobias Guarnerius parcourut ce livre:
c'tait un de ces respectables monumens de la patience et de l'rudition
germaniques, o l'auteur vous annonce, sans y mettre d'ailleurs
autrement de prtentions, qu'il traitera _de omni re scibili_ et de
quelques autres sujets. En effet on y voyait,  ct d'un chapitre _sur
la meilleure forme de gouvernement_, un chapitre _sur la manire de
gratter le dos de sa femme quand il la dmange_; une _recette pour faire
du vin de Chypre_ tait suivie d'une _dissertation sur la virginit
des onze mille vierges_, et d'un _discours sur les avantages de la
calvitie_; un ton de bonhomie singulire avait prsid  la rdaction de
cet ouvrage informe, et donnait  sa lecture un charme particulier, qui
avait fini par dominer notre monomane jusqu' dtourner de lui pendant
une demi-journe l'obsession de sa pense ordinaire.

Tout--coup, au dtour d'une page, un chapitre se prsente  lui avec
ce titre: _De la Transfusion des ames_. A la lecture de ces mots,
comme s'il et soudain entrevu que la rvlation du grand secret qu'il
cherchait depuis si long-temps allait lui tre faite, il sauta d'un bond
prodigieux, appela sa mre, qu'il chargea de garder la boutique, et
de dire, si on venait le demander, qu'il tait sorti; puis courant
s'enfermer dans sa chambre, pour ne pas tre interrompu, il commena la
lecture du chapitre qui, dans sa pense, ne pouvait manquer d'tre le
plus merveilleux que jamais plume de philosophe et enfant.

Ce n'est pas seulement dans les livres, c'est dans toutes les choses de
la vie, dans ses amitis, dans ses esprances dans les prospectus, dans
les amours de femme surtout qu'il faut craindre des dsappointemens
semblables  celui qui attendait Tobias Guarnerius. Le chapitre, dont un
instant avant il et pay la lecture au prix d'une livre de sa chair,
tait une misrable rapsodie, larde de citations des Pres de l'glise,
d'Aristote, de Platon et de l'criture. Aprs force divagations,
abstractions et conversations, l'auteur se rsumait  cette dcouverte
toute nouvelle, que l'ame tait immortelle: sans contredit les vingt
pages les plus pauvres de cet immense in-folio taient comprises sous le
titre si magnifique que je vous ai dit.

Mais l'heure de Tobias Guarnerius n'en tait pas moins venue; treignant
avec une singulire puissance les trois mots qui tout  coup lui taient
apparus, pour en faire jaillir un sens logique aux _entrevisions_ qu'il
avait eues prcdemment, il commena  se reprsenter l'ame humaine
comme une substance locomobile, transportable, avec sa puissance
d'animation, d'un lieu dans un autre. En Allemagne, o il y a de la
philosophie dans l'air, un artisan, tout aussi bien qu'en France un prix
d'honneur de rhtorique, avait entendu parler de la mtempsycose; et ce
systme, pour peu que l'on pest dessus, pouvait bien s'largir jusqu'
admettre la donne du philosophe luthier. Trois heures de rflexions
passant par-dessus cette illumination achevrent de lui donner dans
l'esprit de Tobias une crance indlbile, et dsormais il ne s'occupa
plus que du procd matriel  l'aide duquel il appliquerait  son art
le bnfice de sa dcouverte psycologique.

A trois mois de l, c'tait durant la nuit, la veille de la
Saint-Joseph, depuis long-temps une heure tait sonne  toutes les
horloges, et la ville de Brme tout entire reposait dans le sommeil;
l'atelier de Tobias Guarnerius tait soigneusement ferm; et de peur
qu'en passant on ne pt voir par les fentes des volets la lumire qui
brillait dans son arrire-boutique, il avait eu soin d'tendre devant
la porte vitre qui communiquait de cette pice  son magasin un pais
rideau de serge verte repli deux fois sur lui-mme.

Certes, ces prcautions n'taient point inutiles, car c'tait une oeuvre
trange que celle  laquelle le luthier s'occupait.

Dans le grand lit de damas rouge sur lequel, il y avait bientt quarante
ans, elle l'avait mis au monde, sa vieille mre Brigitta Guarnerius, en
proie aux angoisses de l'agonie, achevait de mourir d'un cancer qui
la minait depuis long-temps. Pench sur sa poitrine, qui rlait d'une
manire horrible, sans qu'une larme brillt dans ses yeux, sans qu'un
seul des muscles de son visage exprimt la moindre sympathie pour les
atroces souffrances dont il tait tmoin, Tobias paraissait plong dans
le pressentiment d'un moment solennel et fatal, dont l'attente absorbait
toutes ses facults. Sans doute, en vue de quelque produit trange 
recueillir, un appareil bizarre, que n'avait ni dcrit ni prvu aucune
science humaine, mettait en rapport le lit de l'agonisante et une table
sur laquelle reposait un instrument inachev. Un tube, qui paraissait
form de l'alliage de plusieurs mtaux, s'vasant par le bout en forme
d'entonnoir, avait t plac au-devant de la bouche de la vieille femme,
et recevait le souffle de son haleine qui,  chaque expiration, s'y
engouffrait avec un bruit lugubre. A l'autre extrmit, ce tube
s'embotait  une cheville de bois, pareille  celle qui se place debout
entre le fond et la table de tous les instrumens  chevalet; seulement
celle-ci tait d'un diamtre un peu suprieur au diamtre ordinaire,
et au lieu d'tre en bois plein, elle tait creuse et devait se fermer
hermtiquement, au moyen d'un petit couvercle  vis merveilleusement
travaill, lorsque l'embouchure du tube viendrait  en tre retire.
Prcisment au-dessus du point de jonction provisoire du bois et du
mtal, et comme pour empcher l'vaporation au moment o se ferait leur
sparation, avait t dispose une manire de bote ou de gurite en
bois de sapin; les planches, humides et vermoulues, exhalaient une odeur
terreuse et nausabonde, et un grand clou rouill, pendant encore aprs,
indiquait qu'elles avaient du antrieurement faire partie d'un objet de
plus grande dimension.

A une heure cinquante-deux minutes et quelques secondes, la respiration
de la malade s'tant arrte, son pouls et son coeur ayant cess de
battre, tout  coup on entendit dans le tube, qui fut agit comme par un
mouvement galvanique, un long soupir, suivi d'un frmissement qui courut
tout le long du mtal, et vint bondir au fond de l'tui qui y adhrait.
A ce bruit, Tobias Guarnerius se prcipita; les yeux gars et la
poitrine haletante, il repoussa le tube conducteur, et d'une main
forcene, malgr une force incroyable de rsistance qui rpondait  sa
pression, malgr une sorte de crpitation douloureuse et plaintive qui
s'agitait sous ses doigts, il vissa le couvercle  l'extrmit de la
cheville. Maintenant il faut vous le dire, quoique jamais la preuve
matrielle de cette monstruosit n'ait t acquise, il parat que ce que
Tobias Guarnerius venait d'enfermer dans ce bois creux, c'tait l'ame
de sa mre, la premire qui se ft trouve pour raliser son abominable
dcouverte.

Au moment o avait t rompu le lien par lequel elle tait unie 
l'enveloppe mortelle qui venait de finir son temps, l'ame s'tait
lance pour retourner en haut; force de suivre l'troit conduit qui la
cernait  sa sortie, elle avait couru pleine de dtresse jusqu'au fond
de l'espace qu'elle avait devant elle: elle se ft sans doute vade
dans le peu de temps que son bourreau avait mis  fermer sur elle le
couvercle; mais une effroyable industrie avait tout prvu. Les planches
de sapin qui ombrageaient l'espace sur lequel s'accomplissait l'odieux
mystre taient les planches d'un cercueil frachement enlev  la terre
du cimetire. Quand l'ame s'tait presse pour sortir, elle avait eu
horreur de cette atmosphre de mort qu'il lui fallait traverser, et
elle s'tait retire en arrire; alors Tobias tait venu et il l'avait
scelle dans sa prison, et il la tenait l pour s'en servir  ses
volonts.

Il ne faut pas croire pourtant que ces pouvantables audaces puissent
s'excuter sans qu'il en cote quelque chose  leurs auteurs; car au
moment o tout avait t accompli, Tobias tait tomb  la renverse,
frapp comme d'une puissante commotion lectrique, et il tait rest
tendu  terre, sans connaissance, plusieurs heures encore aprs que le
soleil se ft lev.

Au moment o il se rveilla de ce long vanouissement, il commena par
sentir une vive fatigue dans tous ses membres, comme s'il avait fait une
longue route; puis il eut grand peine  recueillir ses ides, afin de se
rendre compte de ce qui lui tait arriv. A la fin cependant un souvenir
lucide de toutes les choses de la nuit se dessina devant lui. La main
agite d'un tremblement qui ne le quitta plus, il s'approcha du lit, o
le corps de sa mre tait dj froid et raidi. Il abaissa la paupire de
ses yeux, en ayant soin que leur regard fixe ne rencontrt pas le sien;
puis, ayant couvert le visage, il eut peur; car il lui sembla que
l'angle facial qui se dessinait sous le drap blanc avait un air de
reproche et le menaait.

Depuis deux semaines environ, les restes mortels de Brigitta avaient t
dposs dans la tombe, et mme il s'tait pass d'tranges choses lors
de son enterrement; car  chaque fois que, dans les prires, le prtre
avait eu  parler de l'ame de la dfunte, les cierges qui brlaient
autour du corps s'taient teints d'eux-mmes; et bien des choses
s'taient dites touchant cette circonstance et plusieurs autres que l'on
racontait. Tmoin de ce phnomne, et tourment, dans son ame, par le
remords, bien que la joie d'avoir ralis la pense de toute sa vie ft
encore la plus forte, Tobias n'avait pas encore os faire l'essai de
l'instrument qu'il avait achev, et pourtant une merveilleuse harmonie
y tait cache; car lorsque l'air seulement venait  passer dessus, des
soupirs d'une incroyable douceur s'en exhalaient. Le bruit  la fin
commena  se rpandre que Tobias avait dcouvert son grand secret; et
chaque jour tout ce qu'il y avait de musiciens dans la ville venait
savoir, les uns pour se rire du rveur, les autres avec une curiosit
plus srieuse,  quand l'audition du violon-miracle, et Tobias reculait
toujours, sous prtexte que son oeuvre n'tait point finie.

Il advint pourtant que l'hritier prsomptif d'une petite principaut de
l'Allemagne passa par la ville. La Providence, qui apparemment avait eu
ses raisons pour cet arrangement, le destinant  rgner un jour, lui
avait donn toutes les qualits requises pour tre un excellent violon
solo. Sa rputation de virtuose s'tait rpandue dans toute l'Europe,
 peu prs comme la renomme militaire du grand Frdric, et il ne
s'arrtait gure en un pays qu'on n'organist pour lui un concert, o
souvent il ne ddaignait pas de se faire entendre. Le gouverneur
de Brme, ayant toute raison de vouloir tre agrable  l'illustre
excutant, se hta de prparer une soire musicale, et il ne laissa pas
ignorer  Tobias Guarnerius qu'il lui serait agrable d'y voir faire
l'essai de son invention.

Au moment o ce dsir lui fut intim, Tobias commenait  entrer en
composition avec sa conscience. L'impression de terreur qu'il avait
subie  la suite de son larcin, comme le souvenir de toutes les autres
motions humaines, s'effaait peu  peu sous les jours qui passaient.
D'tranges raisonnemens taient ensuite venus  son secours. On ne sait
jamais, se disait-il, avec cette jurisprudence cleste, qui vous absout
_in extremis_ pour un bon sentiment, qui vous punit pour une pense
mauvaise, ni qui sera condamn ni qui sera sauv. Ma mre Brigitta eut 
nos yeux une vie honnte: en est-il de mme pour le jugement d'en haut;
et qui peut assurer qu'en la retenant ici-bas je ne lui sauve pas
plusieurs jours de l'ternit des douleurs? D'ailleurs je suis bon fils,
ajoutait-il avec une sublime sophistiquerie digne d'un avocat de nos
jours. D'autres conservent prcieusement les ossemens de leurs proches;
moi je conserve l'ame de ma mre; moi je ne veux pas m'en sparer.
N'y a-t-il pas entre le double mrite de nos pits filiales tout
l'intervalle qui spare l'esprit de la matire? Avec ces penses, qu'il
habillait des plus belles paroles qu'il pouvait, il parvenait  mousser
son remords.

Quand fut venu le soir o devait avoir lieu la grande preuve, Tobias
fut tout  coup saisi d'une autre inquitude. La proccupation de
l'artiste dominant toute autre pense, il eut des doutes sur la
sincrit des rsultats que devait lui donner son exprience. L'ame
avait-elle, en effet, t transfuse? Par une vaporation subtile, en
supposant qu'elle et un instant sjourn l o il l'avait retenue,
n'avait-elle point pu s'chapper pour obir  la loi cleste
d'attraction qui la rappelait? Et alors voyez un peu la belle confusion,
si, en prsence de toute la ville assemble, sa cration surhumaine
allait tout  coup se rsumer en quelque misrable instrument, criard
comme ceux que tant de fois dj il avait raliss. Il n'y avait dans
cette apprhension rien que de raisonnable, et plutt que de s'exposer 
un si mortel dsappointement, surmontant enfin la religieuse terreur qui
jusque l l'avait empch d'interroger son oeuvre, il l'et essaye de
ses mains s'il l'et eue  sa disposition; mais, en homme qui savait son
monde, il l'avait, dans la journe, envoye  l'htel du gouvernement,
enferme dans un riche tui, dont il avait gard la clef. Le sort en
tait donc jet, et il n'y avait plus  revenir sur ses pas; dans un
quart d'heure il aurait effac la gloire de Stradivarius et celle de
tous les matres de l'art, ou il serait devenu l'objet d'une inexorable
drision. Aprs tout, ce sont l,  vrai dire, les deux termes du march
auquel se soumet quiconque dans cette vie essaie de penser ou de vouloir
de la premire main.

A l'heure o tous les convives du grand banquet musical furent
rassembls, Tobias Guarnerius fut introduit dans le salon du gouverneur,
o, pour cette fois, il avait entre. L'aspect gnral de sa toilette
presque antdiluvienne, et accusant un dlabrement de vieille date,
malgr tous les soins extraordinaires qu'il y avait donns, quelque
chose de gauche et d'endimanch rpandu dans toute l'habitude de son
corps faisait de lui un personnage assez burlesque. Toutefois, au
moment o on le vit assis dans un coin, le visage empreint d'une pleur
mortelle, l'oeil fixe et plongeant avec une indicible anxit sur
le virtuose qui, pour la premire fois, allait donner une voix  sa
cration, il ne parut plus grotesque  personne, et chacun eut peur et
fut mu avec lui.

Il faudrait avoir des paroles exprs, pour faire comprendre l'trange
impression dont fut agite l'assistance quand l'archet venant  mettre
la corde en vibration, l'ame prisonnire commena  tre tourmente
d'une affreuse souffrance et  se lamenter misrablement; plusieurs ont
assur que, ds les premires notes, il leur avait sembl qu'ils taient
soulevs de terre et qu'ils demeuraient suspendus dans l'espace au
milieu d'une angoisse indfinissable, pour d'autres, la perception du
son fut si vive et si pntrante qu'ils crurent en subir le contact
immdiat sur leurs nerfs, dont un moment ils eurent le sentiment
distinct et absolu, comme si la chair se ft retire et les et laisss
 nu. Mais ce qu'aucune parole humaine ne saurait peindre, c'est
l'ineffable sympathie de toutes ces ames reconnaissant, quoique sans
pouvoir se rendre compte du prestige, la voix d'une ame qui appelait
 elle, et  ses accens douloureux se plongeant avec elle jusqu'aux
larmes, dans un abme de tristesse inconsolable. Ni la douleur de la
mre pleurant sur son premier n, ni celle de l'amante au premier soir
de son dlaissement, ni celle de l'artiste s'teignant avant son oeuvre
acheve, ne peuvent donner une ide de la plainte amre de cette fille
du ciel tratreusement retenue au-del de son temps, et demandant  se
replonger dans le repos de l'infini. Personne, pas mme l'homme qui
conduisait l'archet sur la corde, n'aurait pu se rappeler une seule
note de l'air que le violon de Tobias Guarnerius avait jou; personne
n'aurait pu dire si ce qu'il avait entendu tait un chant mlodieux
ou quelque merveilleuse histoire raconte par un pote sublime, et
o aurait t rsum avec un art admirable le tableau de toutes les
souffrances, de toutes les anxits, de toutes les tristesses de la
vie, depuis le vague de la mlancolie qui regrette et dsire sans but,
jusqu'aux plus positifs et aux plus cruels mcomptes; mais personne
aussi n'aurait pu dire qu'en aucun temps et en aucun lieu de la terre,
une harmonie aussi profondment mouvante ft parvenue  son oreille.

Aussitt que le chant eut cess, et quand chaque auditeur fut revenu de
l'espce d'extase et de contemplation intrieure dans laquelle il avait
t plong, les regards se tournrent vers Tobias Guarnerius. A ce
moment, l'artiste en lui dominait tellement l'homme, qu'il n'avait point
entendu ce cri de douleur qui avait retenti dans le coeur de tous les
assistans, et qui aurait d si profondment l'mouvoir; car pour lui ce
n'tait point seulement une plainte, mais un atroce reproche; il n'avait
peru que des sons d'une merveilleuse harmonie, suprieurs  tout ce que
les matres de son art avaient jamais raliss; et en voyant enfin le
problme de toute sa vie rsolu, il s'tait laiss tomber  genoux, les
mains jointes et tendues vers le ciel, et des larmes coulaient sur son
visage, rayonnant d'une expression de joie indicible. Ce ne fut qu'au
bout de quelques minutes qu'il aperut le prince allemand le secouant
vivement par le bras pour le rveiller de son _ parte_ de bonheur, et
lui demandant s'il voulait lui donner son violon pour 1,000 cus.

Mon violon! pour 1,000 cus? rpondit-il en regardant le prince avec un
rire qui n'annonait pas un homme dans son bon sens, c'est--dire que
vous mettez un prix  ce qui n'tait pas et  ce qui existe; vous
achetez la cration, monsieur,  ce que je vois! Combien payeriez-vous
le soleil, s'il vous plat,  supposer qu'un beau matin on le mt dans
le commerce?

Que signifiaient ces orgueilleuses paroles du pauvre luthier? Sa
pit filiale s'indignait-elle du march qu'on lui proposait, ou son
amour-propre d'auteur se rvoltait-il de la mesquine estimation faite
de son oeuvre? L'acqureur interprta l'apostrophe dans ce sens, et il
donna aussitt la somme; mais Tobias rpondit de nouveau que son violon
n'tait pas  vendre, que sa gloire tait dsormais immortelle (comme
celle de tous les potes de nos jours apparemment) et que cela lui
suffisait. Malheureusement pour lui, il avait  faire  un vouloir de
prince qui ne s'tonnait pas facilement des obstacles. Tirant de sa
poche un portefeuille qui pouvait bien contenir 12,000 livres en billets
de banque, lesquels furent tals sur une table, plus une bourse pleine
d'or, pour le moins aussi bien garnie que celle des sducteurs de
comdie: Pour ceci votre violon! s'cria le royal dilettante. A la vue
de ces richesses, l'orgueil du pauvre Tobias, qui, de sa vie peut-tre,
n'avait possd bien ronde une somme de 1,000 livres, sa pit filiale,
ses prtentions marchandes, tout ce qui le retenait, en un mot, lcha
pied brusquement: de l'oeil il compta les billets pars sur la table,
fit une rapide et amiable estimation du contenu de la bourse; puis, avec
l'air d'un homme qui voudrait qu'on le crt en proie  une insupportable
contrainte. Puisque vous le voulez, dit-il, j'accepte le march, je
vous donne mme (sublime magnificence) l'tui et sa clef pardessus
le march. Seulement prenez bien garde que je ne rponds pas de ma
marchandise; si vous n'en avez pas soin, et que quelque chose se
drange, je ne me charge point des rparations. Le prince avait une
envie si profondment veille qu'il ne lui parut pas mme possible que
jamais la chance d'une avarie pt se prsenter. Faisant aussitt mettre
son acquisition dans la bote qui lui avait t si gnreusement
superoctroye, il ordonna  son valet de chambre de la porter en son
logis; presqu'aussitt il faussa compagnie au gouverneur et  son monde
pour aller se mettre en jouissance, et pendant la nuit entire qui
suivit, il n'y eut pas  cinquante toises  la ronde un voisin qui pt
fermer l'oeil, tant fut bruyante et prolonge la prise de possession.

Quant  Tobias, pendant une partie de la nuit il ne cessa de se redire
 lui-mme ce qu'il avait dj proclam dans le salon du gouverneur,
 savoir que sa gloire tait immortelle. Pendant une autre portion du
temps, il se roula avec dlices dans cette pense qu'il tait riche.
15,000 et quelques cents livres, tout bien compt; c'tait sa fortune,
il pensa que cela faisait beaucoup. Pour mieux s'en assurer, il promena
son esprit  travers toutes les fractions dans lesquelles ce chiffre
tait divisible; il compta une  une ses pices d'or, et comme il avait
teint sa lampe et qu'il ne pouvait plus les voir, il se plaisait  les
rouler dans ses doigts,  en sentir le coin, et ensuite il les ramassait
dans sa bourse, afin de les peser et de les tenir toutes ensemble dans
sa main; cela le mena jusque vers les trois heures du matin:  ce moment
il s'endormit.

Le lendemain, il se rveilla de bonne heure, et en se rveillant il fut
comme un homme qui la veille ayant t pris du sommeil au milieu des
penses joyeuses du vin et de l'ivresse, se retrouve le matin la tte
pesante, l'esprit lourd et fatigu et le coeur mal content. Une ide
commena  l'obsder; non-seulement il avait drob, non-seulement il
avait retenu prisonnire, mais encore il avait vendu l'ame de sa mre.
A toutes les heures o cela lui plairait, un homme qui avait pay pour
cela pourrait la rveiller, la forcer de chanter; cet homme pourrait la
revendre  un autre; lorsqu'il voyagerait il remmnerait avec lui,
et, comme dit le premier psaume des vpres, il pourrait en faire
_l'escabelle de ses pieds_. Tandis qu'il se dbattait dans cette
pense poignante, quelqu'un entra dans sa boutique: c'tait l'un des
domestiques du gouverneur qu'il connaissait bien, car autrefois cet
homme, dans sa jeunesse, avait t le fianc de la vieille Brigitta,
et il l'aurait pous s'il ne ft parti pour la guerre. Quand bien des
annes aprs il tait revenu et l'avait trouve marie, il n'en avait
pas moins continu  l'aimer d'amiti, et le mari de Brigitta lui-mme,
qui avait bonne confiance en sa femme, l'avait engag  venir les voir
quand il le voudrait; en sorte qu'il avait fait sauter plus d'une fois
Tobias sur ses genoux. La veille au soir, de l'antichambre il avait
entendu le violon dans lequel soupirait l'ame de Brigitta, et il avait
aussitt reconnu sa voix, car les souvenirs d'amour, si vieux que soient
les os d'un homme, ne se perdent pas dans sa mmoire, et c'tait ainsi
que Brigitte s'tait lamente  un jour de sa vie qu'il n'avait jamais
oubli, celui de leurs adieux. D'avoir ainsi cru entendre l'ame de sa
matresse l'avait jet durant la nuit dans des perplexits incroyables,
et ds le matin il venait demander  Tobias Guarnerius de lui expliquer
comment cela avait pu se faire. Aux premiers mots que lui en dit le
vieillard, Tobias se troubla, balbutia quelques paroles embarrasses:
 la fin pourtant il se remit et il essaya de tourner la chose en
plaisanterie; mais l'amant de Brigitte ne fut pas sa dupe, et il
s'loigna en hochant la tte, en disant entre ses dents qu'il y avait
la-dessous quelque mchant mystre.

Si Tobias souffrait dj cruellement de sa faute, au moment o il la
croyait entre le ciel et lui, ce fut bien autre chose quand il entrevit
la pense d'autrui sur la trace de son crime, et quand il put redouter
que ce larcin ne devnt une affaire de justice humaine. Pendant quelques
heures encore il lutta contre ses craintes et ses remords, mais  la
fin, domin par eux, il prit avec lui le prix qu'il avait reu la
veille, et courut chez l'acqureur, pour le prier de revenir sur le
march, son intention tant, ds que le violon serait rentr dans ses
mains, de rompre la charme, et de rendre l'ame  sa libert. Mais les
hommes, qui ont toute commodit pour se jeter dans les voies du mal,
n'ont pas de mme la route facile quand ils veulent revenir sur leurs
pas. Le prince tait parti avant le jour, et au moment o Tobias
frappait  sa porte, il tait dj bien loin. Dcid qu'il tait  ne
pas porter plus long-temps volontairement le poids de sa faute, Tobias
n'hsita pas, il courut fermer sa boutique, alla hors de la ville
attendre la voiture publique, et se jeta dedans pour se rendre  la
rsidence du prince. Mais, quand il fut arriv, deux jours se passrent
avant qu'il pt approcher de son altesse; et, au moment o l'abord lui
fut permis, quelqu'un lui apprit que le violon avait dj chang de
main. Le prince n'avait pu en jouer plus de huit jours sans que tout
le systme nerveux ne devint, chez lui, en proie  une insupportable
irritation. Son mdecin, consult, avait dclar que le son pntrant
de l'instrument dont il avait fait nouvellement l'acquisition tait la
cause de cet accident, et dans la journe, comme on fait d'un cheval
vicieux, le prince avait vendu le violon  un artiste italien qui allait
faire son tour d'Europe, et qui comptait donner des concerts  Paris.

Aussitt Tobias se remit en route; en arrivant dans la capitale de la
France, sans se mettre en peine des merveilles de civilisation qu'elle
renferme, et qu' une autre poque il et explores avec un si vif
empressement, il n'eut qu'une proccupation, celle de savoir l'adresse
del signor Ballondini. Il l'apprit sans beaucoup de peine, car, grce 
son violon, el signor Ballondini s'tait fait, ds son premier concert,
une rputation colossale, et toutes les feuilles publiques ne parlaient
que de son talent et de la merveilleuse qualit de son qu'il tirait de
son instrument.

Tobias eut bien un instant la volont de se mettre en colre contre le
virtuose italien, qui prenait pour lui toute la gloire, quand le
luthier en avait une si bonne part  revendiquer; mais il pensa que son
amour-propre devait boire ce calice, en expiation de sa faute, et il
s'imposa l'obligation de ne point se plaindre de ce qu'on lui drobait,
trop heureux s'il pouvait rentrer en possession de sa fatale cration.
Aussitt qu'il sut o demeurait le signor Ballondini, afin de le joindre
plus vite, il monta dans un fiacre, en sorte qu'il arriva  son logement
un quart d'heure aprs son dpart pour l'Italie, o le signor Ballondini
allait encore donner des concerts. Tobias Guarnerius le suivit.

On ne finirait pas si on voulait raconter tous les lieux et toutes les
mains par lesquelles passa le fatal violon. Jamais les nerfs les plus
robustes ne purent le garder au-del de quinze jours; et cependant,
aussitt qu'un acqureur songeait  s'en dfaire, un autre se trouvait
pour lui succder, sans que l'instrument perdit de son prix. Pendant
plus de deux ans, le malheureux Tobias le poursuivit en Italie, en
Angleterre, aux Indes orientales o il passa, en Espagne, et enfin en
Allemagne, o il revint, en traversant de nouveau la France.

Aprs des fatigues inoues, Tobias Guarnerius arriva  Leipzig, o il
avait appris qu'un riche libraire en tait dtenteur. Cette fois il ne
venait pas trop tard, et l'instrument tait bien entre les mains de
l'homme qu'on lui avait indiqu. Mais, depuis le temps qu'il voyageait,
quelque rigoureuse conomie qu'il et mise dans ses dpenses, il n'en
avait pas moins puis sa bourse, et au moment de traiter d'un objet
dont le cours s'tait constamment maintenu entre douze et quinze mille
livres, il lui restait  peine quelques louis par devers lui. Il tint
alors conseil avec lui-mme, et, toutes choses considres, ayant cru
reconnatre que de tous les larcins que pouvait commettre un homme,
celui d'une ame tait, sans contredit, le plus odieux; tant en outre
prouv pour lui que la seule manire qui ft en son pouvoir de rparer
son crime, c'tait d'en commettre, dans un ordre infrieur, un second;
avec l'argent qui lui restait, il tenta la fidlit d'un domestique,
et obtint de lui d'tre introduit, durant la nuit, dans la maison du
libraire, afin de lui drober le violon.

Mais la maldiction avait frapp tellement  plein sur le misrable, que
mme une mauvaise pense ne lui russissait pas. Le domestique qui avait
reu son argent se trouva tre un honnte fripon, qui, ayant calcul le
bnfice qu'il y avait  recevoir le prix d'une mchante action et  ne
pas la commettre, le dnona  son matre. Pris en flagrant dlit, au
moment o il venait de commettre son vol, Tobias fut jet en prison, et
se vit menac de voir couronner toutes ses tribulations par un arrt
infamant. L'effroi de cet avenir acheva de complter chez lui un mal que
d'abord la violence de ses dsirs long-temps tromps et conduits, et
durant ces dernires annes les agitations inquites de sa vie, avaient
lentement dvelopp. Atteint d'un anvrisme au coeur, il fut transport
 l'hpital.

L, minute  minute il se sentait mourir, et la mdecine, qui le
traitait cavalirement parce que, de toute faon, elle n'attendait rien
de lui, ne lui avait pas laiss ignor qu'elle ne pouvait rien pour
sa gurison. Ceci pouvait bien lui donner l'esprance d'chapper aux
atteintes de la justice humaine, mais le menait droit aux mains de la
justice divine, avec laquelle il sentait bien qu'il aurait un long
compte  rgler, et cependant il n'osait demander des consolations et
des esprances au sacrement de la pnitence, effray qu'il tait de la
monstruosit de l'aveu qu'il aurait  faire  son tribunal.

Un jour, c'tait par une belle matine d'automne, un rayon de soleil
tait venu se reposer sur son lit, dont il ne sortait plus, et donnait
 tout ce qui l'entourait un air de fte; un vent frais balanait
la verdure des arbres sous sa fentre, et les oiseaux chantaient
joyeusement dans le feuillage; il y avait dans l'air tant de repos et
de bonheur que vous eussiez jur que par un si beau jour on ne pouvait
mourir. L'aspect de cette nature en joie avait lev son esprit vers le
Crateur, et son coeur s'tait tourn avec amour vers l'esprance de
l'infinie misricorde. Dans cet instant il se sentit quelque courage
pour confier son secret  un prtre, afin d'obtenir l'absolution;
et, sur sa demande, l'aumnier de l'hpital vint pour recevoir sa
confession. Elle fut longue cette confession, parce qu'il lui semblait
que son aveu, tendu en beaucoup de paroles, lui coterait moins 
faire; et quand  la fin sa confidence fut acheve l'motion qu'elle lui
avait donne l'avait fort affaibli, et le prtre qui l'coutait aurait
bien fait de se hter; mais, en sa qualit de ministre de la parole de
Dieu, il tait dans l'usage de ne jamais donner une absolution sans la
faire prcder  tout le moins d'un fragment tendu de l'un des sept
discours qu'il avait crits autrefois et prchs sur les sept pchs
capitaux. Dans le cas particulier, aucun point ne s'appliquant d'une
manire directe  la situation de son pnitent, il fut oblig de faire
une combinaison de plusieurs passages emprunts  des sermons diffrens,
ce qui compliqua et allongea outre mesure son opration oratoire, et
laissa au malade, que ses forces abandonnaient  vue d'oeil, le temps
d'entrer en pleine agonie. Depuis quelques minutes il paraissait avoir
perdu le sentiment de tout ce qui l'entourait, et le bon prtre tait
sur le point d'achever sa proraison quand le son criard et lointain
d'un violon qui jouait une tyrolienne retentit  leurs oreilles. Ce
bruit, comme on peut le penser, n'mut pas autrement le prdicateur, qui
continua de finir son discours; mais le malade en parut pntr jusque
dans la moelle des os. Il se releva droit sur son sant; ses cheveux
se hrissrent; une contraction nerveuse parcourut sa face; il prta
l'oreille avec une horrible angoisse, saisit le bras du confesseur, et,
le serrant violemment: Entendez-vous, dit-il d'une voix lamentable,
entendez-vous l'ame de ma mre qui se plaint de moi? A cette parole il
fut saisi d'une convulsion qui dura quelques minutes; puis, sans avoir
reu l'absolution, il expira; et franchement le pauvre Tobias avait eu
tort de s'mouvoir ainsi, car ce qu'il avait entendu, c'tait le violon
d'un infirmier qui,  ses momens perdus, une fois ses plaies panses et
ses morts ensevelis, pratiquait les beaux-arts, auxquels les gens de son
tat sont en gnral fort enclins.

Au moment mme o Tobias Guarnerius cessa de vivre, le libraire chez
lequel tait alors dpos son violon entendit dans l'intrieur de
l'tui une forte vibration, comme celle d'une corde qu'on aurait pince
vivement: l'ayant ouvert pour voir ce que cela pouvait tre, il sentit
un petit vent qui lui passa devant la face: toutes les cordes s'taient
brises d'un mme coup; le chevalet, ainsi que la cheville que les
luthiers appellent l'_ame_, taient tombs, et on l'entendait rouler
dans l'intrieur de l'instrument, qui d'ailleurs n'avait aucun autre
dommage. Un luthier fut charg de rparer ce dsordre. En sortant de ses
mains, le violon avait tout--fait perdu sa qualit de son. Ce qu'on n'y
retrouvait plus surtout, c'tait cette puissance d'excitation nerveuse
qu'on y remarquait autrefois. Tel qu'il tait cependant, il restait
encore un des remarquables ouvrages connus dans le commerce de lutherie
europenne.

Quelques mois aprs, le bruit de la mort de Tobias Guarnerius s'tant
rpandu dans sa ville natale, le vieux domestique du gouverneur, qui
jusque l avait gard le silence, parla de ses soupons; et comme
la disparition subite de Tobias avait dj fort excit l'attention
publique, il n'eut pas grand'peine  leur donner crance. Le peuple
s'ameuta devant la boutique, qui tait ferme depuis prs de trois
annes, en brisa la clture, et pntra dans l'intrieur. Plusieurs
objets suspects, entre autres les pices de l'appareil transfusoire dont
j'ai parl, quelques livres crits en caractres trangers, y furent
trouvs, et contriburent  mettre en mauvaise renomme la mmoire du
luthier, qui heureusement ne laissait aprs lui aucun parent. Pendant
plus de deux mois le clerg ne fut occup qu' dire des messes que les
ames dvotes commandaient pour le repos de celle de Brigitta Guarnerius.
Le lendemain du jour o la visite domiciliaire avait eu lieu, les croix
rouges que vous avez vues sur les volets s'y trouvrent marques
sans qu'on pt savoir qui les y avait faites. Depuis ce temps, le
propritaire de la boutique, qui avait dj essay inutilement de la
louer  bas prix, avant la mort de Tobias, a d renoncer  l'espoir d'en
tirer parti d'aucune faon. Il se propose,  ce qu'on assure, de la
faire dmolir incessamment, et les gens du quartier s'en rjouissent
fort; car on dit que souvent, durant la nuit, on y entend de mauvais
bruits. Je crois cependant que ce sont des contes de vieilles femmes,
auxquels les esprits senss ne doivent point ajouter foi; car on ne
saurait trop se dfier de ces sottes superstitions auxquelles le peuple
se livre si facilement.

On remarquera que ceci tait la morale du conte que le magistrat avait
racont  mon arrire-grand-pre.



LA FOSSE DE L'AVARE.


(Lieu de la scne: un village prs Badajoz, le cimetire.--Sept heures
du soir.)

GARCIAS, FOSSOYEUR, JOS, SON VALET.

JOS.

Matre, creuserons-nous long-temps encore? Voici dix pieds de terre que
nous remuons depuis deux jours! Saint Jacques de Galice m'ait en aide!
Ouf! je suis las!

GARCIAS.

Un peu de courage, garon; tu seras pay de ta peine: va toujours, Jos,
va toujours. Il faut gagner son argent, mon fils! Nous avons encore cinq
bons pieds de terre  jeter dehors. Corps du Christ! Garcias, fossoyeur
depuis trente-et-un ans, ne va pas manquer  sa parole, ni attraper une
vieille pratique. Mon march est bon, et j'y tiens. Il faut remplir ses
engagemens en honnte chrtien.

JOS.

Bah! c'est bien assez profond comme cela! Pourquoi descendrions-nous
si bas ce pauvre cadavre? Que craignez-vous, matre? Il a voulu quinze
pieds de fosse: va-t-il donc revenir, la toise en main, pour mesurer si
vous lui avez donn son compte? Allez, vous ne courez pas risque d'tre
cit devant le corrgidor.

GARCIAS.

C'est pourtant vrai, Jos, qu'il a voulu, le vieil avare, tre enterr
aussi loin des hommes que possible.

JOS.

Craint-il qu'on ne lui vole son vieux corps?

GARCIAS.

Ou espre-t-il, quand viendra le jour du jugement, que l'ange de la
rsurrection n'aura pas la pioche assez longue et le bras assez fort
pour l'atteindre?

JOS.

C'est peut-tre son ide... peut-tre qu'il a raison.

GARCIAS.

Pauvre niais! tu crois que l'ange de la rsurrection est fossoyeur.

JOS.

Je penserai  cela... ou je le demanderai au cur.

GARCIAS.

Creuse, creuse, Jos; tu n'es bon qu' ton mtier. Creuse, tu ne
trouveras pas le bon sens que tu as perdu.

JOS.

Du bon sens, matre! mais dites donc, en avait-il plus que moi celui
dont nous prparons le domicile? A propos, matre, pendant que nous
sommes en train de jaser, si vous me contiez l'histoire de cet homme-ci?
pourquoi il a voulu quinze pieds de fosse? quelle raison il vous a
donne? Cela me taquine. Cette histoire doit tre drle; notre homme
tait assurment un imbcile.

GARCIAS.

Oui, Jos.

JOS.

J'aime les contes d'imbciles; ils m'amusent plus que tous les autres.
Et celui-l en tait un, comme vous dites. Avare, avare! que c'est bte
d'tre avare! n'est-ce pas, matre? Avoir de l'argent et ne pas manger;
tre riche et se faire ptir! c'est plus niais que moi.

GARCIAS.

Tu as trop d'esprit aujourd'hui, Jos. Mais, tiens, nous sommes las;
apporte le bissac; soupons ensemble. Laisse un moment ta pioche et viens
t'asseoir prs de moi; l. Je vais te dire l'histoire d'un homme comme
le bon Dieu n'en a jamais cr qu'un seul.

JOS.

Diable!

GARCIAS.

Mets-toi sur le bord de la fosse, les jambes pendantes, bien  ton aise,
et coute.

JOS.

Oui, matre.

GARCIAS, d'un ton de prdicateur.

Aucune des cratures que Dieu a faites  son image ne ressemblait  don
Ferrero.

JOS.

Matre, permettez que je vous arrte ici. Le diable a-t-il donc t fait
 l'image de Dieu?

GARCIAS.

Oui... non...--Tu es un sot, Jos.

JOS.

En attendant, vous ne me rpondez pas.

GARCIAS.

Je ne te dirai pas l'histoire d'Andra Ferrero, dont le cercueil est l,
tout  ct de nous.

JOS.

Si fait, si fait; je vais me taire. J'coute de toutes mes oreilles.
C'est demain dimanche; je leur conterai cela, le soir  la veille, et
je commencerai par leur dire: coutez, mes camarades, la grande, la
nouvelle histoire de _la Fosse de l'avare_. C'est un beau commencement.

GARCIAS.

coute donc et profite.

JOS.

J'coute, matre.

GARCIAS, toujours d'un ton solennel.

C'est une grande leon, mon enfant, que celle que renferme le cercueil
dont nous allons confier le dpt  la terre. Le maigre squelette qui
bientt va reposer dans le trou profond que nous venons de lui prparer
n'avait pas d'autre Dieu sur terre, pas d'autre espoir, pas d'autre
avenir que l'argent. Il en vivait, il s'en rassasiait sans pouvoir
jamais s'en assouvir. Je l'ai vu, au milieu du march de notre ville,
jeter un regard avide sur tout l'argent qui circulait autour de lui;
quelque chose de dmoniaque manait de ce regard. Je m'tonnais qu'il
pt s'abstenir de voler et d'assassiner, mais Andra Ferrero tait
timide. La cupidit jointe au courage fait le brigand; jointe  la
lchet, elle fait l'avare.

JOS.

Matre fossoyeur, vous parlez comme le vicaire; vous dites presque aussi
bien que le cur.

GARCIAS.

Les morts instruisent. Tu as d remarquer cet oeil d'un gris
verdtre qui faisait peur aux marchands et aux marchandes, quand ils
s'approchaient de Ferrero, et ces mains crochues qui s'allongeaient
comme des griffes; alors mme que leur treinte ne saisissait que l'air
et le vide, vous eussiez dit qu'elles se contractaient encore pour
enserrer leur mtal chri. Etait-il oblig de changer une pice, il
semblait vous dvorer de l'oeil, vous et votre argent; vous reculiez
effray. Pas un sentiment de bienveillance, pas un clair de gnrosit
dans cette ame. Il ne parlait jamais aux enfans, ddaignait les femmes,
et ne s'est jamais mari. Il ne s'intressait  personne qu' lui-mme
et au monceau de doublons, bien trbuchans, qu'il avait entasss. Il
restait enferm en lui, occup  contempler l'image intrieure de sa
fortune, et  ronger son propre coeur, tourment par la crainte du vol
et le chagrin de ne pas accrotre plus rapidement ses gains. Dans ce
coeur en proie  une souffrance de tous les momens, le ver rongeur de
l'avarice continuait jour et nuit ses morsures.

Il y a quinze jours, ou  peu prs, Ferrera vint chez moi. Il commena
par se plaindre de la cupidit des hommes, de la difficult de gagner sa
vie, et du malheur des temps: ainsi font tous les avares. Je ne savais 
quoi il en voulait venir. Puis il me dit: Garcias, tu es honnte homme,
autant qu'on peut l'tre aujourd'hui; dis-moi donc un peu, la main sur
la conscience, combien me prendras-tu pour me creuser une fosse de
quinze pieds de profondeur?

--Nous en parlerons, mon bon monsieur, lui rpondis-je, quand vous en
aurez besoin.

--Non, non, reprit-il; je veux arranger cela moi-mme avant de mourir;
autrement mes pauvres hritiers seraient dupes. On leur demanderait une
somme d'argent norme; c'est ce que je veux empcher. C'est par piti
pour eux.

--Mais, mon cher monsieur, si nous faisons votre fosse aujourd'hui, et
que vous viviez long-temps, il ne se passera pas d'hiver qui ne dtruise
votre ouvrage, songez-y bien. Il faudra recommencer le mme travail, ce
qui vous cotera bien davantage.

--Tout le monde veut tromper. Non-seulement ce maudit fossoyeur prtend
m'attraper, mais le temps se met de la partie, et me demande mon argent.
Je ne le donnerai pas  toi, vieux squelette! ajouta-t-il en se mettant
en colre, et ta main dcharne ne recevra pas mes cus. Fossoyeur,
voici comment nous allons arranger cette affaire; je te paierai d'avance
le prix convenu, et tu t'engageras par un acte lgal  creuser, quand
j'en aurai besoin, ma tombe, selon mes intentions. Voyons, sois
raisonnable, que me demandes-tu? Il te faut, pour cette oeuvre, deux
hommes, pas davantage. Deux journes suffisent, et le travail n'est pas
cher aujourd'hui: on trouve plutt des hommes que de l'ouvrage. Parle,
j'ai besoin d'tre tranquille l-dessus.

Je trouvai sa proposition si bizarre que j'eus de la peine  m'empcher
de rire.

Trs-volontiers, lui dis-je, mon matre; j'ai besoin d'argent comptant;
et personne, je vous assure, ne fera votre affaire  aussi bon march
que moi. Je ne vous demanderai en tout qu'un quart de maravdis par
pied cube. Seulement nous doublerons la somme  mesure que la pioche
descendra en terre.

--Doubler  mesure que la pioche descendra en terre?

Il rflchit un moment et reprit:

--Trs-volontiers; mais je ne veux pas donner  boire ni  manger aux
travailleurs. Pas un sou de nourriture, entends-tu, Garcias? tiendras-tu
ton march? J'y tope, moi.

--Eh bien! j'accepte, rpondis-je.

Si tu avais vu, Jos, avec quelle joie l'avare fit tomber sa main
dessche dans la mienne, et comme il me fora de quitter nos
occupations pour aller chez l'escribano[13]. Le contrat fut fait double
et sign de nous deux, ainsi que de l'homme de loi. Ferrero tira sa
bourse, et attendit que le notaire et fini son calcul et stipul le
montant total de la somme convenue. L'escribano n'en finissait pas.

[Note 13: notaire.]

Diable! s'cria Ferrero, vous tes bien long, notaire, mon ami; que de
chiffres pour une si petite somme! C'est trois ou quatre dollars; rien
de plus facile  compter.

--Mais, interrompit le notaire, c'est quelque chose de plus; voyez
plutt. Cela fait juste 200 dollars.

Ferrero saisit d'une main tremblante le compte qui lui tait offert, et
le parcourut d'un air d'pouvante. L'agonie tait sur son visage; vous
l'eussiez pris pour le symbole de la mort. Son menton dessch
retomba sur sa poitrine; il essaya de parler, mais en vain. Ses dents
claqurent, ses genoux frmissans s'entre-choqurent; il pleura, pria,
maugra, et refusa de payer. J'ai encore entre les mains le trait que
nous avons conclu, et que je ferai solder assurment. Quant  lui, il
s'enferma dans sa maison, cessa de manger, et se laissa dprir. Le
dsespoir d'avoir accd  ma proposition le dvorait. Ces 200 dollars
le tuaient; cette fosse qui n'tait pas encore faite, et qu'il fallait
payer si cher, absorbait sa vie.

JOS, riant.

Ah! ah! matre, la voil cette fosse! nous remettons-nous  l'oeuvre!
Allons, terminons. Finissons-en avec ce vieux ladre!

GARCIAS.

Tout  l'heure; mon histoire n'est pas finie. Bref, il passa trois ou
quatre jours  soupirer,  languir,  dplorer sa faute, et expira.

JOS.

Matre, vous l'avez assassin, le pauvre homme. Je connais la loi, moi,
je sais ce qui vous pend  l'oreille; vous serez pendu, et c'est moi qui
aurai l'honneur de vous enterrer; car je serai matre fossoyeur.

GARCIAS.

Silence! Il y avait plus de vingt ans que Ferrero avait command au
menuisier de la grande rue des Carmes un beau cercueil pour son usage.
C'tait une vaste bote bien plus profonde que ne sont les cercueils
ordinaires. Il avait plac ce cercueil au pied de son lit. Un double
cadenas le protgeait et le fermait; il ne cessait de contempler cette
lourde bote. Quelquefois, pendant l'hiver, lorsque le vent soufflait
 travers les fissures de ses fentres disjointes, lorsque la vieille
porte criait, que la bise hurlait dans la chemine antique, que
le sifflet aigu de l'ouragan pouvantait les vieilles femmes, il
s'enveloppait d'un grand drap blanc, s'asseyait auprs de l'tre sans
feu, et regardait fixement le cercueil, sur lequel il finissait par
aller s'asseoir. L, il restait en contemplation pendant des journes.
Les vieilles femmes disaient que c'tait un homme pieux, et elles se
trompaient. On croyait qu'assis sur ce cercueil il finirait par se
repentir de ses pchs, et qu'il laisserait aux pauvres tant de
richesses dont il n'avait fait aucun usage.

Hier sur le midi deux hommes prirent le cercueil dans lequel tait le
cadavre, et se mirent en devoir de l'emporter. Ils le remurent avec
peine, et  force de le secouer dans tous les sens le fond se dtacha.
Devine, Jos, ce qui se trouvait dans le double fond du cercueil. De
l'or, des dollars sans nombre, des cus de toutes les espces, de quoi
faire la dot de la fille d'un vice-roi d'Amrique. Il avait tout emport
avec lui.

JOS.

Ah! ah! ah! s'il revenait maintenant, qu'il serait attrap.

GARCIAS.

Il voulait que ses dollars couchassent avec lui dans l'ternit. C'tait
son paradis. Il avait une pauvre vieille tante et une nice fort jolie,
ma foi, qui ne se trouve pas mal de l'aventure, et qui est devenue
riche tout  coup. Honnte Jos, je t'ai dit que c'tait une leon,
profite-s-en. Tu vois bien ce cadavre-l, dans cette bote  ct de
nous: il a vcu plus riche qu'un banquier de Madrid et plus pauvre qu'un
ngre d'Afrique. Car il s'est priv de tout et n'a joui de rien. Quel
homme! gourmand et dpensier aux dpens des autres, avare de tout ce qui
tait  lui! Le plus misrable de tous les cadavres que j'ai ensevelis;
lche, et qui aurait mrit le gibet s'il n'avait pas t si lche.

JOS.

Matre, dites donc, ne parlez pas si haut; si cette mauvaise ame allait
revenir?

GARCIAS.

Est-ce que tu aurais peur aussi, toi?

JOS.

Non, matre: ce que je mprise le plus c'est un poltron.

GARCIAS.

Eh bien! descends vite dans cette fosse, tu m'aideras.

JOS.

Matre, la fosse est dj bien profonde, et si elle allait s'crouler
sur nous et nous ensevelir?

GARCIAS.

Mais tu n'es pas poltron?

JOS.

Non, matre, je descends.

UNE VOIX sortant du cercueil.

Ah! j'touffe; ouvrez-moi! Mon or...

GARCIAS.

Jos! as-tu entendu?

JOS, se sauvant.

Matre, sauvez-vous, c'est l'ame.

(_Les deux fossoyeurs tombent dans la fosse en se culbutant._)

FERRERO, brisant le cercueil et se soulevant avec peine.

O tais-je? Ah! mon Dieu! et d'o viens-je? ils m'ont enterr. Voici le
cercueil. Ah! mon Dieu! ce n'est plus mon beau cercueil de bois de chne
que j'avais pay quinze cus au menuisier Toldo. Et mes beaux dollars
qui remplissaient le fond! Ah! mon Dieu, je suis perdu! mon cercueil,
mes dollars, le double fond o ils taient, je suis vol, vol!

(_Il fuit vers le village envelopp de son linceul._)



LES TROIS SOEURS.


Je ne sais s'il me sera possible de faire passer dans le rcit suivant
l'intrt que m'ont inspir trois jeunes filles que j'ai vues mourir
dans le Rutlandshire, en Angleterre. On veut aujourd'hui des motions
terribles, varies, et la simple narration des derniers momens de trois
infortunes condamnes  succomber jeunes  un mal hrditaire offre
peu d'incidens et de contrastes. Nous prtendons aussi maintenant nous
rapprocher du _vrai_ en littrature; et quand le vrai se prsente sans
parure, nous lui demandons encore le trivial, le bizarre et le niais
pour relever sa faiblesse et assaisonner sa fadeur. Je n'offrirai donc
ces souvenirs que comme une ralit triste que j'ai vue et qui m'a
touch: qu'on prenne ce rcit, non pour _mien_, mais pour _vrai_, comme
dit Montaigne.

Leur pre, rest veuf de bonne heure, tait un de ces gentilshommes de
campagne (_country gentlemen_) qui runissent dans leurs manoirs demi
champtres, demi seigneuriaux,  peu prs tout ce qui peut contribuer au
bonheur rel de l'homme, et faire passer doucement la vie: considration
publique, bien-tre, richesse, le moyen et la frquente occasion de
faire le bien. C'est une existence dont ne peuvent donner l'ide, ni les
villes d'Italie, ni nos anciens chteaux, ni l'opulente lgance de nos
habitations de campagne. Plus domestique, plus agreste, elle runit
l'ordre, l'aisance, un luxe qui n'est pas de la magnificence, une
certaine lgance chaste, qui ne semble destine qu' augmenter le
bien-tre du possesseur, et n'est cependant prive ni d'agrment ni
mme de posie. Des plantations vastes et bien diriges, une chasse
abondante, de bonnes meutes, d'excellens chevaux; enfin, s'il faut
tout dire, cette position  la fois aristocratique et rurale, que
le philosophe spculatif peut blmer, mais qui donne  chaque petit
seigneur une importance idale en mme temps qu'une influence relle;
tout cela compose une douce vie qui contraste singulirement avec
l'existence agite des riches du continent; une vie dont on peut jouir
avec dlices, pour peu que l'on ait de ressources en soi-mme et que la
solitude n'effraie pas.

Malheureusement ce dont l'homme est le moins capable de jouir, c'est ce
qu'il possde. Le seigneur chtelain dont je parle ne se doutait pas
qu'il y et dans tout cela une seule source de bonheur; c'tait un des
humains les plus rapprochs de l'espce animale qu'il soit possible de
rencontrer. On regrettera sans doute que je n'introduise pas  sa place
un pre sentimental, qui et attendri mes pages, et augment l'effet
pathtique de ce qui va suivre; mais la vie, mais la ralit, mais le
monde comme il est, ne se prtent pas  des combinaisons aussi savantes.
Le pre des trois jeunes filles, ainsi que la plupart de ses confrres,
tait un intrpide chasseur; grce  un long exercice, presque toujours
ivre encore du vin de la veille, il revenait cependant sain et sauf 
six heures du soir de ses excursions prilleuses. Le lendemain matin
 cinq heures il recommenait, et sa vie se passait ainsi. Ses filles
taient pour lui comme si elles n'eussent pas exist; une de ses soeurs
en prenait soin, ou plutt, depuis qu'elles avaient perdu leur mre,
enleve  vingt-trois ans par la phthisie, elles taient absolument
livres  elles-mmes et au pressentiment du sort qui les attendait.

Caroline devait mourir la premire.

Elle ne ressemblait en rien  ses deux soeurs, toutes deux plus ges
qu'elle; elle avait prs de dix-sept ans. Plus jolie que belle et plus
gracieuse que jolie, ses grands yeux bleus tincelaient d'un feu vif,
dont l'clat attristait: c'tait la lampe prte  finir. La lgret de
sa course, la promptitude de ses rparties, l'abandon de ses jeux nafs;
une gaiet vive qui se mlait  la prcision de sa fin prochaine,
contrastaient trangement avec la douceur rsigne d'Emma et
l'expression ardente et passionne de Marie.

Quand les trois soeurs taient ensemble, c'tait la plus jeune qui
dominait les autres. Une nuance de son caractre se communiquait  ses
deux soeurs, et ces caractres si diffrens s'harmonisaient, si je peux
employer ce mot, avec un charme qu'il est galement difficile d'exprimer
et d'oublier.

A mesure que le mal faisait des progrs chez Caroline, sa vivacit, sa
gaiet, augmentaient. La destruction intrieure, qui s'oprait peu 
peu, semblait embellir sa victime. Vers la fin de l'hiver de 1816, il
tait facile de prvoir que le printemps, aussi fatal aux poitrinaires
que l'automne, ne se passerait pas sans achever le sacrifice commenc.
Je voyais avec terreur s'accomplir ce phnomne moral et physique, et
les lentes approches de la mort, semblables  celles d'une mer calme
et paisible, qui, dans son flux insensible, envahit lentement sa proie
rserve. Alors il semble que toute l'ame, effraye de voir de prs le
sort qui la menace, recule, se ramasse en elle-mme, et double sa force
et son nergie. Le visage de la pauvre enfant se colorait d'une teinte
plus rose chaque jour, comme le ciel s'anime et s'enflamme avant la
nuit. A observer l'ardeur de ses yeux, l'agilit de ses mouvemens, vous
eussiez dit que la sant tout  coup renaissante animait d'une sve
nouvelle cette existence dlicate, et que la vie, avec ses plaisirs et
ses esprances, commenait  dployer pour elle des trsors dont la
rvlation l'enivrait. L'effet produit par ce mlange et cette lutte de
la vie et de la joie avec la mort invitable me rappelait un tableau
assez peu connu de je ne sais quel matre de l'cole hollandaise; ce
peintre, plus philosophe que ses patiens rivaux, a reprsent un tout
petit enfant, qui sourit et qui se joue avec des hochets: tendu sur un
blanc linceul, il est entour de tous les emblmes de la destruction: un
crne dessch soutient sa petite tte blonde; un osselet de mort roule
entre ses jolis doigts. Le mme contraste se trouvait entre cette jeune
et nave innocence et le tombeau qui la rclamait. Rien n'tait plus
triste ni plus touchant.

Jusqu'aux derniers instans de sa vie, la gaiet de la jeune fille se
soutint. Personne ne la vit mourir. Un jour, vers la fin du mois de mai,
elle se leva de trs-bonne heure et descendit doucement dans le parloir
o sa harpe tait place; ses deux soeurs n'taient point leves. Sur
les dix heures, elles trouvrent Caroline, souriant encore; appuye sur
une ottomane, la tte penche pour ne se relever jamais; ses doigts
taient glacs, et s'tendaient, comme pour ressaisir l'instrument
qu'ils avaient quitt.

Je l'ai dit plus haut, ce rcit est bien simple; il n'a ni incidens
ni priptie, et, pour toute catastrophe, une seule, la dernire. Je
voudrais pourtant rappeler et faire revivre le souvenir de ces jeunes
filles, qui ont travers le monde sans y laisser de trace, comme le
chant d'un oiseau traverse la feuille. Je voudrais redire qu'elles ont
vcu, redire comment elles ont pri. Je voudrais que leur nom inconnu ne
ft pas perdu tout--fait. Je serais heureux si les diverses nuances de
leur vie si passagre et si pure intressaient quelques ames.

Emma Beatoun, plus ge d'un an que Caroline, la suivit de prs; c'tait
une personne suprieure et dont la raison avait mri avant l'ge. Il
y avait quelque chose de singulirement profond dans sa pense, de
rflchi et de noble dans sa conduite; sa figure tait ple; ses cheveux
taient blonds, et ses traits d'une rgularit frappante. Dnue de tout
pdantisme, mais doue de talens d'un ordre peu commun, d'une facilit
de comprhension et d'une justesse d'esprit dont j'ai vu peu d'exemples,
elle voulait, comme sa soeur, et comme la plupart des personnes que
cette cruelle maladie a marques du sceau funbre, vivre beaucoup en
peu de temps. L'tude et les arts occupaient toutes ses journes: elle
vivait de cette flamme intellectuelle dont l'intensit et l'clat
augmentaient chaque jour. Ces progrs, auxquels la vie allait bientt
manquer, causaient plus d'effroi encore que d'admiration. Elle n'avait
pas vu le monde, mais elle le devinait. Un remarquable instinct
d'observation, d'ailleurs si commun aux femmes, s'tait dvelopp chez
elle dans la solitude o elle avait vcu; et, comme il arrive souvent
aux solitaires, ses ides sur toutes choses taient d'autant plus
singulires et plus profondes qu'elle ignorait leur nouveaut: c'tait
de nafs paradoxes.

Il nous arrivait assez souvent de parler d'ouvrages rcemment publis,
et mme du thtre, qu'elle ne connaissait que par ses lectures.

Voyez-vous, me disait-elle, il y a dans la plupart de ces livres mille
choses que je ne puis souffrir; je sens que ce n'est pas _vrai_. Le faux
me dplat comme mensonge; dans les actions, dans les crits, dans les
arts, il me semble que le faux c'est le mal. Apprenez-moi pourquoi je le
retrouve partout. Celui-ci affecte la simplicit; tel autre la grandeur.
Votre Diderot, dont vous m'avez pri de lire une tragi-comdie, avec son
amour prtendu pour la vrit, est le plus faux des hommes; chacun de
ses personnages a un sermon dans la bouche; il est imposteur comme un
chef de secte. D'autres sont faux et serviles comme des esclaves. Depuis
que Walter Scott a crit des romans gothiques, tout le monde l'imite,
c'est insupportable. L'affectation est si dplaisante! c'est encore un
mensonge. Dans tous ces efforts de littrateurs, la conscience manque;
ils crivent, non comme ils sentent, mais selon la manire qui doit,
suivant eux, flatter le public: ce sont des courtisans et des acteurs;
ils jouent un rle, ils n'ont pas de personnage qui leur appartienne.
Je crois quelquefois, quand je les lis, voir un homme mont sur des
chasses; d'autres fois, ce sont des orgueilleux qui font les pauvres,
et, dans leur simplicit prtendue, se revtent de haillons pour qu'on
les remarque. N'est-ce pas un Franais qui a dit le premier que _le
langage humain fut donn  l'homme pour dguiser sa pense_? La plupart
des crivains ont apparemment choisi cette phrase pour mot d'ordre.
Je conois que vous, messieurs, qui avez t levs dans des collges
latins et grecs, et qui vous prparez  prorer dans les parlemens et
dans les salons, vous trouviez tout cela fort beau; mais, nous autres
femmes, nous ne comprenons gure ce travestissement universel que vous
appelez littrature; ce que nous aimons, ce qui me plat, du moins,
c'est un trait de vrit, non affecte, comme il y en a tant chez
Sterne, mais franche comme chez votre Molire, de ces mots qui abondent
dans Shakespeare; de ces peintures qui se reconnaissent tout de suite,
et dont on dit: _C'est cela_; de ces chapps de vue qui vous clairent
tout  coup, sans que l'auteur soit devant vous, la plume  la main,
un masque sur le visage, tantt comme un professeur prt  vous
endoctriner, tantt comme un bouffon ou un comdien, pour vous redire ce
que d'autres ont pens, et dtruire par l votre plaisir.

Ainsi une jeune fille qui n'avait vu que les beaux gazons de son parc
et les murs de briques du manor-house avait devin la grande et seule
division qui existe rellement dans les arts et dans les ouvrages de
l'esprit; ainsi, dans la simplicit de ses vues profondes, elle avait
dpass de bien loin La Harpe et le docteur Blair. On s'tonnera de
cette bizarrerie apparente. Cependant oublier combien il y a de rapports
entre la vraie critique et l'observation de la nature humaine, c'est
oublier combien ce qui est vraiment simple est ncessairement profond.
Par leur instinctive connaissance du coeur, par leurs rflexions de tous
les jours, ou plutt par leurs motions, qui se transforment en penses,
les femmes sont constamment plus rapproches de la vrit que nous; et
ces ides justes et sagaces, ces aperus d'une finesse extrme, dont
la source pure ne se mle ni des prjugs de collge, ni de passions
d'cole, de coterie, de secte, de parti, de corporation, de profession,
meurent presque toujours avec celles qui en ont t dotes. L'homme a
mille carrires o il peut laisser une trace de sa vie, imprimer son
passage et prouver qu'il a vcu. Pour les femmes, il n'en est pas ainsi;
la rserve impose  leur vie s'tend  leurs penses. Rarement des
circonstances spciales viennent donner de la publicit et de l'avenir 
ces sentimens,  ces opinions,  ces observations; soit que leurs jours
s'coulent au milieu des occupations, des plaisirs et des peines de la
vie domestique, soit que leur tombeau s'ouvre avant la vieillesse, et
que tout s'vanouisse  la fois, beaut, grces, intelligence, facult
d'aimer, de sentir et de penser.

Ainsi disparut Emma Beatoun. Le seul peut-tre entre tous les hommes
qui ait pu entrevoir les clairs de gnie, les trsors de nave et de
modeste sagesse que cet esprit suprieur renfermait, j'ose  peine
inscrire ici quelques-uns de mes souvenirs  cet gard, de peur qu'une
lgret trop commune n'lve un doute sur la vracit de ces souvenirs
mme. Tous les jugemens qu'elle portait manant d'une pense vierge
et forte, et n'ayant rien d'emprunt ni de factice, taient cependant
prcieux  recueillir. Je ne citerai qu'une de ses opinions, qui me
parat faite pour frapper les esprits, dans un temps o l'on s'occupe
beaucoup de littrature trangre. On sait qu'aux yeux de la plupart des
critiques, le _Romo et Juliette_ de Shakspeare a sembl une brillante
apothose de l'amour, un chant lgiaque, une sorte de _Brnice_
anglaise. Dans cette supposition, ils se sont fatigus pour expliquer
le style trange, les concettis bizarres, les mtaphores fantasques
de Romo; et Johnson, incapable d'expliquer l'nigme, s'est content
d'accuser l'auteur, mais ce qu'un philologue et un lexicographe ne
dcouvrent pas dans un pote, une jeune fille peut l'apercevoir.

Il me semble (me disait un soir Emma Beatoun) qu'il y a quelque chose
d'ironique dans _Romo_, et que Shakspeare s'est un peu moqu de
l'amour. Le jeune homme est un aimable garon, plein de lgret,
d'tourderie, de tendresse et d'inconstance; son amour est de fantaisie
et de caprice, et son langage est fantastique comme sa passion. Il
aimait Rosalinde qui repoussait son hommage. Juliette se prsente et
reoit ses voeux inconstans; tout entier  l'impulsion nouvelle qui le
domine, Romo ignore combien sa conduite est plaisante et insense.
C'est Mercutio, plac  ct de lui, qui se charge d'exprimer les
intentions de Shakspeare, et qui passe son temps  railler l'amour et
l'amoureux. Aussi quand ce rve bizarre, cette fantaisie, ce songe
vaporeux, se terminent par le meurtre, la douleur et le dsespoir,
Mercutio, dont la gaiet devient inutile ou dplace, disparat; le
pote le tue et s'en dbarrasse. Vous voyez bien qu'au lieu de chanter
un hymne  l'amour, comme vous le prtendez, Shakspeare le montre,
selon moi, comme un caprice n du moment, facile  dtruire, fertile en
douleurs, aussi prilleux dans ses suites que lger dans ses causes,
comme un souffle passager qui enivre et qui empoisonne, qui exalte et
qui tue. C'est, je l'avoue, la meilleure critique que j'aie jamais
entendue ou lue sur ce singulier ouvrage de Shakspeare.

Le mal avait pris chez Caroline une forme brillante et gaie qui semblait
se moquer de sa victime. Pour Emma, les trois derniers mois de sa vie
furent singulirement pnibles: elle passait d'une langueur accablante
 des angoisses insupportables; ce n'tait plus qu'un fantme. Sa soeur
Marie la soignait, et rien ne paraissait l'attrister comme la prsence
de cette soeur, aussi condamne, qui oubliait son propre destin pour
adoucir les derniers momens de sa soeur. J'avais remarqu chez Emma un
penchant assez vif pour l'exaltation religieuse; ses souffrances et
l'aspect de la mort accrurent cette disposition qui prit vers la fin de
sa vie un caractre d'enthousiasme trs-prononc. Sa soeur Marie, assise
auprs de son chevet, crivait sous sa dicte des hymnes ou chants
religieux qu'elle composait quand elle se trouvait mieux. On sait que
la versification anglaise offre peu d'obstacles, se charge de peu
d'entraves, et que le sentiment potique se meut librement dans le
rhythme qu'il veut choisir. Ces hymnes de la mourante sont magnifiques;
mais pour les reproduire dans leur nergie, le talent de Lamartine
serait ncessaire. Un soir la vieille tante s'aperut que les doigts
blancs et amaigris d'Emma ne remuaient plus et restaient croiss sur sa
poitrine; tout tait fini!

Marie restait seule; c'tait la plus ge et la plus dlicate des trois
soeurs. Dans l'isolement o elle se trouvait, et doue d'un caractre
passionn, qui sait si la mort ne fut pas un asile pour elle? Du moins
elle la contempla sous cet aspect. Des symptmes assez lgers, mais
heureux, nous donnaient une lueur d'esprance. Son pouls tait faible;
mais le mdecin s'applaudissait de ne pas y trouver le mouvement
irrgulier de la fivre. Ses joues ne se teignaient pas de cette rougeur
pourpre qui apparat ordinairement et fait tache au milieu de la livide
pleur des poitrinaires. Nous nous efforcions de lui communiquer nos
esprances, et son pre lui-mme, que la mort de ses deux filles avait
frapp d'une sorte de terreur, tait plus assidu auprs de Marie; mais
si on cherchait  lui persuader qu'elle devait vivre, elle secouait la
tte et gardait le silence. Elle semblait nous dire: Il y a des secrets
que les mourans savent seuls.

Bientt une lassitude profonde s'empara d'elle; elle ne pouvait plus se
lever ds qu'elle tait assise. La mort paraissait vivre en elle. Quand
nous l'avions place sur le sige d'osier qui faisait face  la pelouse
du chteau, ses membres fatigus, ses jointures sans ressort, ses nerfs
dtendus refusaient d'excuter le moindre mouvement: il fallait la
reporter dans son lit.

Le pre avait repouss, une anne auparavant, les propositions d'un
jeune tudiant d'Oxford, qui avait demand Marie en mariage. C'tait le
fils d'un tory, et par consquent un objet de haine pour le _country
gentleman_, whig sans savoir pourquoi, et d'autant plus invincible dans
ses dcisions, une fois prises, que son intelligence tait plus courte
et plus borne. Marie, dont l'ame ardente avait cru entrevoir le bonheur
dans cette union, avait ressenti un profond chagrin en voyant son espoir
dtruit. On conseilla au pre, qui voyait dprir sa fille, maintenant
unique, de sacrifier enfin sa vieille haine de whig  l'esprance de
sauver Marie. Il se rsolut, non sans peine,  crire au jeune homme,
qui malheureusement tait parti pour l'Italie. Quatre mois s'coulrent,
pendant lesquels la jeune fille s'teignit lentement.

Lorsqu'il arriva, il tait trop tard. Elle vivait encore, mais quelle
existence! On voulut lui persuader qu'un voyage en Italie la ranimerait.
Non, disait-elle, je mourrai prs de mes deux soeurs, et je serai
ensevelie prs d'elles. Nos trois tombeaux seront runis dans le petit
cimetire du village de Blantyre. Je veux que les arbres dont j'ai
respir l'odeur et cout le murmure soient l, prs de moi, prs de
nous. Ce sont, je le sens bien, des illusions et des chimres, les
caprices d'un enfant; mais ne me les tez pas; ils me consolent.

La vie fuyait lentement de son sein, comme un lger filet d'eau se perd
en t, et disparat dans le sable. La dernire scne de cette tragdie
domestique fut dchirante. Le lieu de spulture des habitans du village
et de ceux du chteau est situ sur une colline asses leve, prs de
l'glise. Marie souffrait beaucoup, elle n'ignorait pas que la vivacit
de l'air qu'on respire sur les hauteurs hte les progrs de la phthisie;
et plusieurs fois on s'tait oppos  ce qu'elle allt visiter les
tombeaux de Caroline et d'Emma. Parvenue au terme extrme de la maladie,
et au moment o le dernier souffle, prt  la quitter, vacillait,
annonant la venue de la mort par de nouvelles souffrances, elle voulut
qu'on la portt auprs de ses deux soeurs, sur le sige d'osier de la
pelouse.

On dut lui obir; toute esprance tait dtruite, et rsister  ses
vives instances et t une cruaut inutile. Henri et son pre la
suivirent. Quand elle fut arrive au lieu qu'elle avait dsign, elle
dit:

Je me souviens d'avoir t l dimanche; on me soutenait, mais je
pouvais encore marcher... Maintenant...

Henri cachait sa figure entre ses mains et pleurait.

Mon ami, lui dit-elle, je vais l o sont mes soeurs, l o nous nous
reverrons tous, l o nous nous retrouverons. Adieu... embrassez-moi une
fois avant de mourir.

Il se baissa;  peine eut-elle la force de l'entourer de ses bras... un
long soupir s'chappa... c'tait le dernier.

J'ai assist aux funrailles de la dernire de ces infortunes; je l'ai
vue descendre dans l'troit et dernier sjour o elle repose. La stupide
et muette douleur du pre me pntra. L'ame de cet homme tait elle-mme
branle. Quant  moi, le souvenir des trois soeurs ne m'a plus quitt.
Que sont les grandes infortunes dont on nous parle, les angoisses des
ambitions trompes qui remplissent l'histoire, les malheurs bruyans, les
catastrophes clatantes qui nous meuvent parce qu'elles nous effraient,
auprs de cette vie, de cette mort, de ce long supplice, de ce mouvement
continuel, sensible, vers le terme fatal, de cette longue souffrance
suivie d'un long oubli!

Nes avec tout ce qui donne le bonheur et le fait partager aux autres,
faites pour aimer, pour tre aimes, pour sentir toutes les affections
du coeur, quelles traces ont-elles laisses au monde? Trois pierres
funraires dans le Rutlandshire. Souffrances du martyr, malheurs du
gnie, revers du hros, ont leur consolation et leur rcompense; mais
ici tant d'obscurit et tant de douleur! se voir mourir, se sentir
s'teindre! Non, dans la longue liste des douleurs humaines, il n'en est
pas de plus dnue de compensation et d'allgement que le sort de ces
trois soeurs, cette existence qui ne fut qu'un sacrifice  la mort, une
conscration de trois victimes.



LES REGRETS.

AVERTISSEMENT DES DITEURS.


On nous fera remarquer, nous nous y attendons bien, que la composition
dramatique que l'on va lire n'est pas consquente au titre de ce livre,
qui promet des _contes_ et non des proverbes; mais le moyen d'obtenir
que l'imagination capricieuse  laquelle est d ce recueil gardt,
l'espace d'un volume, l'unit d'une forme littraire? Dans ses habitudes
fantasques, avoir cont pendant deux cents pages devenait une raison
toute concluante pour quitter la forme du rcit, et se jeter brusquement
dans celle du drame; bien heureux le lecteur qu'elle n'ait pas eu l'ide
de _prendre sa lyre_, pour formuler, sous le titre _d'Inondations_, de
_Stupfactions_, ou de _Dvastations_, deux ou trois confidences de
posie rveuse.

Mais une chose bien autrement difficile  excuser, c'est l'atroce
calomnie dirige contre la nature humaine, dans une suite de scnes o
l'on semble avoir voulu nier la religion des morts. Nous avons eu beau
nous rcrier sur la crudit de ce tableau, protester contre sa vrit,
la mgre avec laquelle nous avions trait nous a rpondu que nous
tions d'honntes coeurs, simples et nafs, qui n'avions rien observ,
et qui prenions plaisir  nous leurrer d'agrables mensonges; elle nous
a soutenu, par exemple, qu'un mari, venant  perdre sa femme, tait
quelquefois capable, non seulement de dner, mais aussi de l'oublier le
jour mme de son enterrement. Elle s'est jete dans une mtaphysique
incroyable pour nous prouver que les enfans,  l'exception de
quelques-uns d'entre eux, chez lesquels la sensibilit se dveloppait
prmaturment, n'avaient que l'intelligence de la douleur physique.
Enfin elle a t jusqu' prtendre qu'ordinairement les domestiques se
souciaient fort peu de la mort de leurs matres, et qu'ils n'y voyaient
gure que l'occasion d'un habit neuf, dans le cas o on leur faisait
prendre le deuil.

Nous n'avons pas besoin de dire l'indignation profonde que nous a cause
le dveloppement de ces principes subversifs. Tout le monde sait, de
reste, qu'un homme tombant dans le veuvage reste toujours de huit 
quinze jours sans manger; que des enfans  la mamelle ont t vus
pleurant  chaudes larmes le jour de la mort de leur mre, surtout quand
la nourrice oubliait de leur donner  tter, et que, chez les anciens,
des esclaves se prcipitaient souvent au milieu du bcher de leurs
matres, afin de ne pas leur survivre. Obligs d'diter, dans toute son
atrocit, une conception immorale, nous nous empressons de faire ici
nos rserves, en priant le public de croire qu'il n'a pas tenu  nous
qu'elle ne ft pas publie.

_P.S._ Nous dclarons en outre ne pas nous associer aux insinuations
qu'on parat avoir voulu diriger contre deux classes de femmes
recommandables par les soins qu'elles rendent  l'humanit souffrante:
celle des garde-malades, et celle des femmes dites _entretenues_.


PERSONNAGES.

Mme LAROCHE, garde-malade.

SOPHIE, ouvrire en linge.

ROYER, chef de division au ministre des affaires ecclsiastiques,
officier de la lgion-d'honneur.

BOISSEL, premier expditionnaire de son cabinet.

UN APPRENTI IMPRIMEUR.

ERNEST ROYER, fils de Royer, g de cinq ans et quelques mois.

CHARLES, son ami, g de six ans.

MARGUERITE, cuisinire de Royer.

PICARD, dit COEUR-VOLANT, croque-mort.

DEUX PROCHES PARENS DE ROYER, DU CT DE SA FEMME.

DEUX AMIS ET CONNAISSANCES.

UN GARON DE RESTAURANT.

Mme SAINT-LON, rentire.

JULIE, sa femme de chambre.

GUSTAVE, clerc de notaire.

Mme SAGOT, marbrire.

JEAN, ouvrier chez Mme Sagot.



LES REGRETS.


SCNE 1re.


(LUNDI SOIR SEPT HEURES.--Une chambre  coucher en dsordre.--Sur la
chemine plusieurs fioles ayant contenu des potions.)

MADAME LAROCHE, versant dans une cuiller un restant de bouteille.

Pauvre chre femme! elle n'a pas eu le temps seulement de finir son
looch. (_Buvant._) Il tait fameux pourtant. Faudra que j'en fasse
compliment  M. Cadet. (_S'approchant du lit o Sophie est occupe 
coudre._) Ah ben! par exemple, vas-tu pas me coudre a  points-arrire?

SOPHIE.

Mais il me semble, mame Laroche, qu'il faut que a soye solide: c'est
pas pour un jour que je l'ourle.

MADAME LAROCHE.

Sois donc tranquille, a tiendra toujours assez bien pour jusqu'au
cimetire; aprs a c'est l'affaire aux vers.

SOPHIE.

Saprestie! tes-vous philosophe! Elle vous parle de a comme d'une
demi-tasse  avaler.

MADAME LAROCHE.

Tu sens bien, chre petite, qu'on n'est pas venu jusqu' mon ge, ayant
gard quantit de malades que beaucoup me sont passs dans les bras,
sans se familiariser avec eux sur la chose de mourir. Car enfin
qu'est-ce que la mort? c'est le terme, c'est dmnager, c'est finir.
Aujourd'hui pour demain, a peut tre notre tour.

SOPHIE.

S'entend, mre Laroche, que le vtre est plus prs que le mien.

MADAME LAROCHE.

Ah! mon Dieu, pauvre bichonne, j'ai vu encore prir plus d'une jeunesse.
Tiens donc, la petite Leroy, qui allait sur ses dix ans, et qui vous a
t trousse en trois jours de temps, la semaine passe.

SOPHIE.

Oui, mais d'abord les enfans sont bien plus susceptibles  mourir que
les jeunes personnes.--Quel ge qu'elle avait, cette pauvre dame que je
tiens l?

MADAME LAROCHE.

Vingt-neuf ans,  ce qu'elle disait. Moi je lui en aurais bien donn
trente-trois ou trente-quatre.

SOPHIE.

C'est tout de mme mourir jeune.

MADAME LAROCHE.

Je crois bien, c'est la fleur de notre ge; d'autant plus que si
cette femme avait eu de la sant, il n'y avait rien de si heureux
qu'elle.--Allonge donc tes points.--Adore de son mari, qui a une
trs-jolie place...

SOPHIE.

Est-ce qu'il n'est pas pour les rcompenses des mmorables journes?

MADAME LAROCHE.

Non, a c'est  la mairerie; mais son bureau est rue de Grenelle. C'est
lui qui fait payer les suminaires.

SOPHIE, d'un air ddaigneux.

Ah! un fanatique.

MADAME LAROCHE.

Eh bien! magine-toi qu'elle avait trois cachemires, deux franais et un
vrai des Indes...

SOPHIE.

Trois chles pour lors?

MADAME LAROCHE.

Une paire de boucles d'oreilles en diamans, des bagues l'impossible;
monte en robes, en linge; que son mari ne la contrariait jamais,
qu'elle ordonnait tout dans la maison; mme que son fils qui est gentil
tout plein est trs-fort et trs-grand pour son ge; avec tout a
fallait qu'elle ft pomonique.

SOPHIE.

C'est terrible, a!

MADAME LAROCHE, d'un air capable.

Mais vois-tu ben, je l'ai dit quand j'ai vu son mdecin: C't'homme-l ne
la rchappera pas.

SOPHIE.

Taisez-vous donc; vos mdecins c'est tous des faiseurs d'embarras.--V'l
qu'est fait, mre Laroche.

MADAME LAROCHE.

En te remerciant, ma fille.--Maintenant c'n'est pas le tout: faut que
tu me sortes adroitement le petit paquet d'hardes, parce que moi, la
portire a toujours l'habitude de m'appeler quand je passe, de manire
que si je n'entrais pas pour jaser un peu dans sa loge, a ferait un
mauvais effet.--Tu fileras vite; alors toi t'auras le canezou.

SOPHIE.

Convenu.--Et vous, comme a, vous allez rester toute la nuit auprs
d'elle?

MADAME LAROCHE.

Pauvre chre femme, c'est le dernier service.

SOPHIE.

Je n'oserais jamais, moi.

MADAME LAROCHE.

Ah ben! par exemple, as-tu pas peur qu'elle vienne te tirer par les
pieds? Comme dit l'auteur, va, les morts sont morts; laissons en paix
leur cendre.

SOPHIE.

Bonsoir, mre Laroche.

MADAME LAROCHE.

Bonsoir, ma fille.--Ne t'amuse pas en route, que la mre serait
inquite. Vois-tu, le canezou qui est peut-tre un peu lgant pour toi,
tu pourrais ter un rang; a te ferait une jolie garniture de bonnet.

SOPHIE.

Oui, mame Laroche.

MADAME LAROCHE.

Attends, je descends avec toi. Je vais dire  la cuisine qu'on me fasse
un peu de vin sacr! L'air de la nuit est mauvaise, il faut se tenir
l'estomac chaud.

(_Elles sortent_.)



SCNE II.

(LUNDI SOIR HUIT HEURES.--Le cabinet de Royer.)

ROYER, BOISSEL.

BOISSEL, entrant.

Monsieur le directeur m'a fait demander?

ROYER.

Oui, mon cher Boissel. Entrez, vous savez le malheur qui m'est arriv?

BOISSEL.

Hlas! oui, monsieur. Le garon de bureau, en venant ce matin ici pour
prendre le porte-feuille, a appris le dcs de madame votre pouse, il
nous l'a transmis.--Les bureaux sont dans la consternation.

ROYER, avec un soupir.

Que voulez-vous, mon ami?--Il n'y a rien de nouveau l-bas?

BOISSEL.

Nous avons eu la visite du secrtaire gnral; il a parcouru tous les
bureaux.

ROYER.

Qui tait avec lui?

BOISSEL.

M. Certain le chef.

ROYER,  part.

Petit intrigant! (_Haut_.) C'est incroyable qu'on ne puisse pas
s'absenter un jour, et pour un motif aussi lgitime, sans s'exposer 
des dsagrmens.

BOISSEL.

Je vous assure, monsieur, que monsieur le secrtaire gnral n'a pas du
tout paru piqu de votre absence.

ROYER.

Piqu de mon absence! Il s'agit bien qu'il soit piqu ou non. Ne
voyez-vous pas qu'il est de la dernire inconvenance, quand il y a un
chef de service, de se faire accompagner par un de ses subalternes? Du
moment que monsieur le secrtaire-gnral voulait faire sa visite ce
jour-l, il devait me prvenir; j'aurais surmont la proccupation de
ma juste douleur, je me serais arrach aux derniers embrassemens d'une
pouse chrie, afin de me trouver  mon poste.

BOISSEL.

Moi, je sais bien que pour mon compte j'ai trouv trs-tonnante la
conduite de M. Certain.

ROYER.

Du reste, je sais ce que j'ai  faire.--Dites-moi, mon cher
Boissel.--Asseyez-vous donc.--Je veux vous demander un service...

BOISSEL.

Deux, monsieur le directeur.

ROYER.

Qu'est-ce que vous faites le soir?

BOISSEL.

Mon Dieu, nous sommes une socit, des employs, un mdecin, quelques
avocats, il y a mme l un homme, un ancien magistrat, je voudrais que
vous le connussiez, un homme du premier mrite. Nous nous runissons
dans un caf prs de chez moi, on jase politique, on fait sa partie de
dames ou de dominos; quand on est clibataire...

ROYER.

Voyez-vous, j'ai l une liste des personnes de ma connaissance
auxquelles je veux envoyer des billets de faire-part. J'ai marqu aussi
dans l'_Almanach royal_ les diffrens fonctionnaires de l'ordre civil et
militaire auxquels je compte en adresser...

BOISSEL.

Oui, monsieur.

ROYER.

Il faudrait me prendre cette liste et l'Almanach, avoir bien soin de
n'oublier personne, et de votre belle criture...

BOISSEL, riant.

Ah! monsieur le directeur.

ROYER.

Non, vraiment, vous avez une main superbe. Vous auriez donc la bont de
plier les lettres, de mettre les adresses, et  mesure qu'il y en aura
un paquet de prt, Cumilhac mon garon de bureau viendra les prendre
pour les porter. Avant minuit vous pouvez avoir fini tout cela.

BOISSEL.

Oui, monsieur.

ROYER.

a ne vous contrarie pas de manquer votre partie ce soir?

BOISSEL.

Comment donc, monsieur le directeur!

ROYER.

Tenez, voil prcisment qu'on vient de l'imprimerie.

(_Entre un apprenti._)

L'APPRENTI.

Bonsoir, monsieur la compagnie; v'la les billets de votre pouse.

ROYER.

Vous venez bien tard!

L'APPRENTI.

Ah! monsieur, dame c'est de l'ouvrage soign qu'est long  tirer.

ROYER.

Comment, c'est l ce que M. verat a de mieux?

L'APPRENTI.

Monsieur ne les trouve pas bien?

ROYER.

Du tout. Ce papier est horrible, la vignette et d'un got dtestable.
(_Ayant lu._) Ah! et puis voil qu'ils me mettent chevalier de la
lgion-d'honneur au lieu d'officier.

L'APPRENTI.

C'est ces animaux de compositeurs qui n'aura pas fait attention.

ROYER.

Remportez-moi ces lettres; je n'en veux pas.

BOISSEL.

J'observerai  monsieur le directeur que si la crmonie est pour demain
matin, il est bien tard pour que nous en fassions faire d'autres.

ROYER.

Mais, mon cher, voyez vous-mme si l'on peut se servir de pareilles
horreurs.

BOISSEL.

Je sais bien que c'est dsagrable, mais des billets d'enterrement ne
sont pas absolument pour faire trophe.

ROYER.

Dans six lignes une faute norme!

BOISSEL.

Monsieur, je corrigerai  la main, et mme comme a le titre d'officier
sera plus visible.

ROYER.

Allons, voyons, laissez ces lettres.

L'APPRENTI.

V'l, monsieur.

ROYER.

Vous direz  votre matre que je suis excessivement mcontent.

L'APPRENTI.

Oui, 'sieur.

(_Il sort._)

ROYER

Vous avez perdu quelque chose?

BOISSEL.

C'est mon canif que je cherche. Je l'ai sur moi ordinairement, mais
prcisment aujourd'hui...

ROYER.

Tenez, en voil un et dpchons-nous, car il faut absolument que nous
ayons fini ce soir. (_Se promenant  grands pas._) Certain avait-il
l'air  son aise avec le secrtaire gnral?

BOISSEL.

Comme a, monsieur.

ROYER.

Que lui disait-il?

BOISSEL.

Ah! je n'ai pas pu entendre. (_Avec intention._) Mais j'ai bien regrett
que vous ne fussiez pas l.

ROYER, vivement.

Pourquoi? Est-ce que vous pensez qu'il se soit pass quelque chose?

BOISSEL.

Non, monsieur; mais c'est que j'aurais fait ma demande d'augmentation,
et j'ose croire que vous n'auriez pas ddaign de l'appuyer. C'est bien
de l'indiscrtion  moi; mais puis-je esprer...

ROYER.

Ah! mon pauvre Boissel, j'ai si peu le coeur a m'occuper d'affaires de
bureaux.--Je vous laisse; je vous empche de travailler; je vais tcher
de dormir un peu; toute la nuit dernire j'ai t sur pied, et j'ai un
fils pour lequel il faut me conserver.

(_Il sort._)



SCNE III.


(MARDI MIDI.)--La cour de la maison mortuaire.

ERNEST ROYER _ une fentre, son chapeau sur la tte._

ERNEST.

Eh! dis-donc, Charles? bonjour!

CHARLES, _paraissant  une fentre en face._

Tiens! t'es donc pas  ta pension?

ERNEST.

Non.

CHARLES.

Pourquoi donc?

ERNEST.

Je vais  l'enterrement de maman. Il s'ra j'ment beau, va; y aura trois
voitures noires; je serai dans une.

CHARLES.

Oh! je voudrais-t'y y aller avec toi.

ERNEST.

Tu ne peux pas, tu n'es pas invit; si tu savais tout c'monde qu'il y a
dans le salon!

CHARLES.

Mais, dis-donc, tu ne pleures pas?

ERNEST.

J'peux pas; j'ai pas envie.

CHARLES.

Moi j'ai j'ment pleur quand ma grand'maman est morte.

ERNEST.

Elle t'grondait toujours.

CHARLES.

Je sais bien; mais papa et maman pleuraient, moi je pleurais aussi.

ERNEST.

Oh bien oui! mais papa ne pleure pas.

CHARLES.

Dis-donc: en revenant, tu viendras jouer?

ERNEST.

Si ma bonne veut.

CHARLES.

Nous jouerons  la garde nationale.

ERNEST.

Oui; mais alors je veux tre Lafayette.

CHARLES.

Tu le seras: moi je serai artilleur.

ERNEST.

Nous ferons l'meute.

CHARLES.

a y est.

ERNEST.

Otons-nous de la fentre, voil un croque-mort qui se promne dans la
cour; ma bonne m'a dit que ces hommes-l taient trs-mchans.



SCNE IV.

(MIDI ET DEMI.)


MARGUERITE, _cuisinire de M. Royer_, PICARD, _dit_ Coeur-Volant,
_croque-mort._


PICARD, s'approchant de la porte de la cuisine.

Vous effondrez l, mademoiselle, une bien belle volaille; combien a
peut-il revenir une pice comme a?

MARGUERITE.

3 francs 10 sous, 4 francs.

PICARD.

Je vous demande a, parce que dernirement,  un repas de corps que nous
fmes, on nous compta une poularde beaucoup moins belle que celle-ci au
prix de 6 francs.

MARGUERITE.

Oh! par exemple, on vous a joliment corchs!

PICARD.

Eh bien! voyez, ma femme me soutenait que non.

MARGUERITE.

Votre femme? Vous tes donc mari?

PICARD.

Comment donc? mais sans doute; a vous tonne?

MARGUERITE.

Dam! il me semblait que vous deviez-t'-tre clibataire.

PICARD.

Le monde est drle: mais nous sommes presque tous maris. Tel que vous
me voyez, j'en suis  ma seconde femme; une grosse mre, bien frache,
bien rjouie, qui tient une jolie boutique de fruiterie prs de la
Halle, et qui avait plus d'un soupirant encore. Mais je n'ai eu qu' me
prsenter pour obtenir la prfrence.

MARGUERITE.

a vous rapporte donc bien votre place?

PICARD.

Ce n'est pas l'intrt qui l'a dcide; c'est mon humeur, mon caractre
franc et gai, mon physique: ensuite l'tat n'est pas mauvais;--d'abord,
nous, nous ne connaissons pas de morte saison.

MARGUERITE.

Ah! bien, dans nos pays c'est rien du tout que les _sacquards_[14].

[Note 14: Nom des croque-morts en Bourgogne.]

PICARD.

Je crois bien. (_Avec importance._) On porte  bras chez vous?

MARGUERITE.

Oui, monsieur.

PICARD.

C'est a; mais ici vous voyez que nous sommes sur un autre pied. Les
plus pauvres gens ne meurent qu'en voiture. Si je vous disais que ce
convoi-l va coter plus de 25 louis  la famille de la dfunte!

MARGUERITE.

Comment! 25 louis pour enterrer madame?

PICARD.

Ah! c'tait votre matresse? Je parie que vous ne la regrettez pas?

MARGUERITE.

Ma foi, pas trop.

PICARD.

Il parat qu'elle n'tait pas commode?

MARGUERITE.

Oh! d'abord, avant sa maladie, elle tait trs-regardante sur la
dpense; et puis, aprs a, depuis qu'elle tait indispose, fallait
faire trente-six tisanes, se relever la nuit.

PICARD.

Ces malades sont si exigeans!

MARGUERITE.

Avec a que la femme de chambre est trs-paresseuse, tout me retombait
sur les bras.

PICARD.

Il y a seulement huit jours, j'aurais pu vous indiquer une bien
excellente place! une trs-forte maison!

MARGUERITE.

Je ne quitterais toujours pas, maintenant, parce que un homme seul, je
veux voir, a peut devenir bon, et puis il va nous faire faire,  la
femme de chambre et  moi, chacune deux robes pour deuil.

PICARD.

Alors, il ne serait pas dlicat de sortir maintenant.

UNE VOIX.

Picard, oh! Picard!

PICARD.

Pardon, mademoiselle, voil qu'on enlve le corps, il faut que j'aille
donner un coup de main. Au plaisir de vous revoir.

(_Il sort._)

MARGUERITE.

Bonjour, monsieur. Il est aimable!



SCNE V.


(TROIS HEURES APRS MIDI.)--L'intrieur d'une voiture de deuil.

LE BEAU-FRRE de la dfunte, SON COUSIN, DEUX TRANGERS.


LE BEAU-FRRE.

Elle devait avoir de trente  trente-deux ans.

PREMIER TRANGER.

C'est bien cela, l'ge critique pour les poitrinaires.

PREMIER TRANGER.

Monsieur, sans indiscrtion, qu'avait-elle apporte en dot  Royer?

LE BEAU-FRRE.

60,000 francs.

DEUXIME TRANGER.

J'aurais cru que c'tait davantage. Mais, est-ce qu'il ne va pas tre
forc de restituer cette somme?

LE BEAU-FRRE.

Du tout, monsieur, du tout; il y a un enfant.

DEUXIME TRANGER.

Ah! fort bien.

(_Moment de silence._)

PREMIER TRANGER.

Ce sont toujours de fort tristes crmonies que celles auxquelles nous
allons assister.

LE BEAU-FRRE.

Sans doute.

PREMIER TRANGER.

Avec a, moi, qui vais immensment dans le monde, je connais tout Paris.
En sorte que continuellement je me vois forc de remplir de ces sortes
de devoirs, qui sont trs-pnibles.

LE COUSIN.

Mais en effet, monsieur, j'ai eu l'honneur de vous rencontrer dans
plusieurs maisons,  ce qu'il me semble.

PREMIER TRANGER.

Cela est possible; je vais partout.

LE COUSIN.

Par exemple! l'autre semaine n'ai-je pas eu l'honneur de dner avec vous
chez Mme d'Angremont?

PREMIER TRANGER.

En effet, monsieur, j'y tais. Un dner bien remarquable!

LE COUSIN.

Ah! tout--fait. Des truffes  profusion, des vins, tout ce qu'il y a de
mieux; et puis, une matresse de maison faisant ses honneurs!...

PREMIER TRANGER.

Admirablement.

LE COUSIN.

Monsieur, autant que je me rappelle, vous n'tes pas rest la soire?

PREMIER TRANGER.

Non, monsieur; ma femme tait  l'Opra, et je fus la chercher.

LE COUSIN.

Vous avez beaucoup perdu: il y avait immensment de jolies femmes: on
a jou un proverbe de Thodore Leclercq; Mme d'Angremont y a t
charmante.

LE BEAU-FRRE.

C'est un homme qui a bien de l'esprit, ce Thodore Leclercq!

PREMIER TRANGER.

Excessivement d'esprit, monsieur; et puis vritablement une gaiet,--
faire rire des morts.

DEUXIME TRANGER.

Nous voil, je crois, au cimetire.

LE COUSIN.

Oui, o par parenthse nous allons avoir de la boue jusqu' la cheville.

LE BEAU-FRRE, au cousin.

Ah a! Adolphe, ne nous perdons pas. Tu sais que nous avons un
rendez-vous chez Vry  six heures moins un quart. Les voitures vous
ramenant chez vous, nous nous ferons jeter par le cocher au Perron.

(_Ils sortent de la voiture et entrent au cimetire._)



SCNE VI.


(MARDI, SEPT HEURES.)--Un salon de restaurateur.


ROYER.

Garon, la carte et un bol.

LE GARON.

V'l, m'sieur. (_Dictant, au comptoir._) Bouteille de bordeaux,
julienne, filet saut aux truffes, saumon sauce cpres, pt de foie
gras, cardons au jus, salade, gele d'orange, caf. (_Apportant la
carte._) V'l, m'sieur.

ROYER,  part.

Ce restaurant n'est pas mauvais.--Mon chapeau, garon.

(_Il sort._)



SCNE VII.


(MARDI, HUIT HEURES).--Un salon.

Mme SAINT-LON, GUSTAVE.


MADAME SAINT-LON.

Mon Dieu, tu sais bien, Gustave, que je t'aime et que j'aime le
spectacle; mais je ne puis pas y aller ce soir: il viendra, j'en suis
sre.

GUSTAVE.

Allons donc, aujourd'hui qu'il a enterr sa femme?

MADAME SAINT-LON.

Raison de plus, puisqu'il vient tous les soirs. Aujourd'hui il aura
besoin de se distraire, alors il me tombera sur les bras.

GUSTAVE, d'un air boudeur.

C'est bien gai?

MADAME SAINT-LON.

Il me semble, monsieur, que je suis ici la premire victime; vous n'avez
pas de raison.

GUSTAVE.

Mais au moins tche d'tre libre pour notre partie de campagne.

MADAME SAINT-LON.

Sois tranquille.

JULIE, accourant.

Vite, vite, monsieur Gustave, partez; voil monsieur qui est en bas.

MADAME SAINT-LON

L, qu'est-ce que je te disais?

GUSTAVE, prenant son chapeau.

Le ciel le confonde. Je vais monter un tage, j'aurai l'air de venir du
troisime. A demain.

(_Il sort._)

MADAME SAINT-LON, arrangeant ses cheveux et ajustant sa collerette.

Cela va faire une petite soire bien amusante! Il faudra qu'il la
paie. Il a eu l'air de ne pas m'entendre l'autre jour, mais je vais
aujourd'hui, positivement, lui demander le cachemire de sa femme.



SCNE VIII.


(HUIT HEURES UN QUART.)

Mme SAINT-LON, ROYER, _d'un front soucieux._

MADAME SAINT-LON, d'un air affectueux.

Ah! vous voil, mon ami; j'avais peur que vous ne vinssiez pas ce soir;
je n'ai fait que penser  vous toute la matine. Vont avez d tre bien
ennuy! Comment allez-vous?

ROYER, avec un soupir.

Je suis tout malingre.

MADAME SAINT-LON.

Je conois cela. (_Avec hsitation._) Est-ce que vous avez t au
cimetire?

ROYER.

Non, ce n'est pas l'usage... J'ai t  mon bureau.

MADAME SAINT-LON.

Comment, aujourd'hui?

ROYER.

Oui, ils sont l deux ou trois intrigans toujours prts, quand on
s'absente,  entamer votre position; d'ailleurs j'avais un travail
press qui ne pouvait gure se remettre, une circulaire trs-dlicate
sur l'enseignement primaire. Eh bien! je m'en suis encore tir; je
crois qu'elle sera remarque; je vous l'apporterai demain soir dans _le
Messager_.

MADAME SAINT-LON.

Je la lirai avec plaisir. (_A part._) Avec beaucoup de plaisir.

(_Moment de silence._)

ROYER.

Voulez-vous sonner Julie, qu'elle m'apporte un peu de rhum; j'ai mal 
l'estomac.

MADAME SAINT-LON.

La cave est sur la console.--Vous n'avez peut-tre pas dn?

ROYER.

Si fait; j'ai essay de manger quelques cuilleres de potage et une aile
de volaille, a ne m'a pas pass. (_Il boit un verre de rhum._)--Le
ministre a t fort content de mon dernier rapport.

MADAME SAINT-LON.

Ah!

ROYER.

Il en a fait presque tout l'expos des motifs de son projet de loi.

MADAME SAINT-LON.

C'est trs-affable.--(_Moment de silence._) J'ai vu Mme Saint-Phal
aujourd'hui, elle m'a fort demand de vos nouvelles.

ROYER.

A propos, je l'ai rencontre l'autre soir, elle ne m'a pas vu; elle
tait avec un grand jeune homme blond.

MADAME SAINT-LON.

Ah! tout de suite de mauvaises ides!

ROYER.

Non; mais cette femme-l est trs-lgre, et je ne me soucie pas que
vous la voyiez beaucoup.

MADAME SAINT-LON.

Mon Dieu! je ne la reois presque jamais. Elle est venue aujourd'hui,
parce qu'elle avait un grand bonheur  me conter.

ROYER.

Qu'est-ce que c'est que ce bonheur?

MADAME SAINT-LON

Ah! mon Dieu, elle venait me dire que le gnral tait en march de
quelque chose pour elle qu'elle dsirait depuis long-temps.

ROYER.

Quelque chose qu'elle dsirait depuis long-temps?

MADAME SAINT-LON, ngligemment.

Oui, un chle!--un cachemire!

ROYER.

Ah!

MADAME SAINT-LON.

Du reste, ce n'est pas un cachemire neuf, c'est une Anglaise qui veut se
dfaire d'un.

ROYER.

Vos lampes vont bien mal, ma chre!

MADAME SAINT-LON

Mais non, c'est que la mche n'est pas assez leve.--Il parat que
cette Anglaise en a six.

ROYER.

Eh bien! je suis sr qu'elle ne les met pas.

MADAME SAINT-LON.

C'est possible, lorsqu'on en a tant; mais celles qui n'en ont qu'un...

ROYER.

S'en lassent tout aussi bien!

MADAME SAINT-LON.

Mais, mon ami, il faut toujours un chle.

ROYER.

Sans doute; mais les chles franais, comme celui que je vous ai donn,
valent bien les chles trangers, dont les dessins sont horribles.
D'ailleurs, qu'est-ce que a prouve, un cachemire?

MADAME SAINT-LON

Qu'est-ce que prouve la croix de la lgion-d'honneur que vous voulez
tous avoir? Jouissance d'amour-propre; au moins on n'a pas l'air d'une
grisette.

ROYER.

On peut trs-bien avoir l'air distingu sans cela.

MADAME SAINT-LON

Alors pourquoi en aviez-vous achet un des Indes  votre femme?

ROYER.

Parce qu'avec la dot qu'elle m'apportait, j'tais tenu  une corbeille
convenable, et que dans une corbeille convenable il y a toujours au
moins quelques diamans et un cachemire.

MADAME SAINT-LON

Je suis sre qu'elle le portait, elle!

ROYER.

Trs-peu.

MADAME SAINT-LON

Tant pis; parce que s'il avait t un peu fan, je vous l'aurait repris.

ROYER.

Je ne vous l'aurais pas vendu.

MADAME SAINT-LON, souriant.

Vous aimeriez mieux me le donner?

ROYER.

Pas davantage!

MADAME SAINT-LON.

Qu'est-ce que vous comptez donc en faire?

ROYER.

Rien; mais il n'est pas convenable qu'une chose que ma femme a
porte...

MADAME SAINT-LON, avec ironie.

Passe aux mains de la femme que vous aimez?

ROYER.

Je ne dis pas cela.

MADAME SAINT LON.

Mon Dieu si, monsieur, c'est votre pense, et c'est prcisment pour
cela que j'avais envie de ce chle. Je voulais voir si vous ne mettiez
pas de diffrence entre votre femme et moi, si vous me croyez digne des
mmes gards que vous aviez pour elle...

ROYER.

Pourquoi ne me demandez-vous pas aussi ses diamans?

MADAME SAINT LON, avec dignit.

Des diamans, monsieur, sont comme de l'argent; ils ont une valeur
relle, tandis qu'un objet de toilette, qui a t port...

ROYER.

Sais-tu que tu plaides bien?

MADAME SAINT LON.

Eh bien! coute, Alfred, prte-le-moi pour quelques mois; je te le
rendrai aprs. (_S'approchant de lui, et arrangeant le noeud de sa
cravate._) Si tu savais, a m'irait si bien!

ROYER.

Non, je le donnerai  ma belle-soeur.

MADAME SAINT LON, allant s'asseoir sur un sofa  l'autre bout du salon.

C'est vrai, ce sera plus convenable.

ROYER.

Tu vas bouder?

MADAME SAINT LON.

Non, monsieur; vous tes bien libre de me prfrer les personnes de
votre famille.

ROYER.

Allons! des folies maintenant.

MADAME SAINT LON.

J'ai un malheur; je ne sais pas, comme Mme Saint-Phal, donner des
inquitudes. Ce sont celles-l qu'on aime!

ROYER, assis auprs d'elle.

Voyons, Irma, ne pleure pas, et embrasse-moi.

MADAME SAINT LON.

Non, monsieur.

ROYER.

Comment tu ne veux pas m'embrasser, moi qui suis aujourd'hui si triste,
si  plaindre? Voyons, nous arrangerons tout cela.

MADAME SAINT LON.

Nous n'arrangerons rien, car je ne veux rien de vous.

ROYER.

Irma!

MADAME SAINT-LON, le repoussant.

Laissez-moi, monsieur.

ROYER.

Ma petite Irma!

MADAME SAINT-LON.

Du tout, monsieur; non, je ne veux pas; laissez-moi.



SCNE IX.


(NEUF HEURES.)--L'atelier de M. Sagot, marbrier prs le cimetire
Mont-Parnasse.

MADAME SAGOT.

Tenez, Jean, voil une pitaphe qu'il faudra graver le plus tt possible
sur cette pierre-l. On a bien recommand de ne pas faire attendre.

JEAN, lisant.

_Ci-gt Jeanne-Marie Perrault, femme de M. Royer, chef de division aux
affaires ecclsiastiques, officier de la Lgion-d'Honneur, morte  l'ge
de trente-deux ans. Elle fut bonne mre, bonne pouse. Son poux et son
fils inconsolables lui ont lev ce monument.

De profundis._

C'est bien, madame, je ferai a demain.

MADAME SAGOT.

Ds que vous aurez fini votre pierre, vous irez la poser, et vous
mettrez au-dessus une couronne d'immortelles.

JEAN.

Oui, madame; bonsoir.

MADAME SAGOT.

Bonsoir, Jean.



SCNE X.


(NEUF HEURES UNE MINUTE.)--Le salon de Mme Saint-Lon.

MADAME SAINT-LON, arrangeant ses cheveux et ajustant sa collerette.

Vous tes insupportable.--Eh bien! vous vous en allez?

ROYER.

Oui, je suis fatigu; j'ai eu tant d'motions aujourd'hui! J'ai besoin
de repos. Je vous apporterai le chle demain; mais vous ne le mettrez
pas de quelque temps. Qu'on n'aille pas le reconnatre sur vos paules.

MADAME SAINT-LON.

Oui, mon ami.

ROYER.

Adieu, petite.

MADAME SAINT-LON.

Vous ne m'embrassez pas? (_Il l'embrasse et sort._)



SCNE XI.


(NEUF HEURES CINQ MINUTES.)

MADAME SAINT-LON.

Julie, Julie, je l'aurai demain.

JULIE.

Quoi donc, madame?

MADAME SAINT-LON.

Le cachemire.

JULIE, se jetant  son cou.

Oh! madame, que je suis contente! Comme a va vous aller!

MADAME SAINT-LON.

Tu n'as qu' aller chercher demain mon petit chle ray, chez le
dgraisseur; je te le donne.

JULIE.

Que vous tes bonne; mais c'est le cachemire que je voudrais vous voir.

MADAME SAINT-LON.

Dis donc? Mme Saint-Phal qui n'a jamais pu en avoir un, depuis deux ans
qu'elle intrigue auprs du gnral.

JULIE.

Elle va tre dsole.

MADAME SAINT-LON.

Tu ne sais pas? j'ai une ide. Il est de trs-bonne heure encore; si
nous allions chez elle pour lui conter la nouvelle?

JULIE.

Ah! oui, madame; il y a de quoi l'empcher de dormir cette nuit.

MADAME SAINT-LON.

Eh bien! cours t'arranger; moi je vais mettre mon chapeau.

(_Elles sortent toutes deux._)



SCNE XII


(MARDI SOIR, DIX HEURES.)--La chambre  coucher de Royer. Sur un panneau
auprs de la chemine le portrait de sa femme.

ROYER, COIFF DE NUIT, EN CALEON, PRT A SE METTRE AU LIT; MARGUERITE.

ROYER.

...Comme du temps de ma femme, un livre de compte que
j'arrterai.--Avez-vous eu le soin de mettre le lit  l'air?

MARGUERITE.

Oui, monsieur; il y est rest toute la journe.

ROYER.

Il ne faudrait pas le laisser cette nuit, il n'y aurait qu' pleuvoir.

MARGUERITE.

Je l'ai t, monsieur.

ROYER, prenant sa montre pour la monter.

Quelle heure est-il  la pendule?

MARGUERITE.

Il est, il est... Elle est arrte.

ROYER.

C'est juste; dans tout ce tracas d'hier j'ai oubli de la monter. Voyez
l'heure qu'il est au salon.

MARGUERITE.

Dix heures dix minutes.

ROYER, prs de la pendule.

Voyons, tenez la cage, et prenez garde de la laisser tomber.

(_Il monte la pendule, et fait sonner les heures._)

MARGUERITE.

Ah! mon Dieu, que j'ai eu peur!

ROYER.

Qu'est-ce que c'est donc?

MARGUERITE.

C'est le portrait de madame; imaginez-vous, monsieur, il m'a sembl
qu'il me regardait.

ROYER.

Allons, sotte que vous tes.--Vous dites qu'il tait dix heures...

MARGUERITE.

Dix minutes, monsieur.

ROYER.

Mettons dix minutes et demie.--Donnez-moi la cage.--L, je suis bien
aise d'avoir fait cette opration; je n'aime pas  ne point entendre
sonner l'heure la nuit quand je me rveille.

MARGUERITE.

Monsieur n'a plus rien  me commander?

ROYER.

Non. (_La rappelant._) Ayez-moi demain des sardines fraches pour mon
djeuner, et rveillez-moi  huit heures.

MARGUERITE.

Oui, monsieur.--Monsieur, je voulais vous dire pour la couturire...

ROYER.

C'est bien, c'est bien, nous reparlerons de a. Bonsoir.

(_Marguerite sort._)

ROYER, lisant le journal du soir.

Diable! la loi a pass  une grande majorit: allons, bravo, monsieur
le ministre; avec votre permission, je m'en vais remettre la lecture de
notre discours  demain; je tombe de sommeil.

(_Il teint sa bougie et s'endort._)





LE MINISTRE PUBLIC.

  Le Franais n malin cra la guillotine.


Pierre Leroux tait un pauvre charretier des environs de Beaugency.

Aprs avoir pass sa journe  conduire  travers les champs les trois
chevaux qui formaient l'attelage ordinaire de sa charrette, quand venait
le soir, il rentrait  la ferme o il servait, soupait sans grandes
paroles avec les autres valets, allumait une lanterne, puis allait se
coucher dans une manire de soupente pratique en un coin de l'curie.

Ses rves en gnral taient peu compliqus et sans grande couleur; ses
chevaux, la plupart du temps, en faisaient tous les frais. Une fois
il se rveillait en sursaut au milieu des efforts qu'il faisait pour
relever le limonier qui s'tait abattu; une autre fois _la Grisa_
s'tait pris les pieds dans la corde de l'attelage. Une nuit il songea
qu'il venait de mettre  son fouet une belle mche toute neuve, et que
son fouet refusait obstinment de claquer; cette vision l'mut si fort,
qu'tant venu  se rveiller, il saisit celui qu'il avait l'habitude de
placer chaque soir  ct de lui, et pour bien s'assurer qu'il n'tait
pas frapp d'impuissance et priv de la plus belle prrogative qui
appartienne au charretier, il se mit  le faire rsonner au milieu
du silence. A ce bruit, la chambre entire fut en moi, les chevaux
effrays se levrent en confusion, se rurent en hennissant les uns sur
les autres, et manqurent de briser leurs longes; mais avec quelques
paroles calmantes, Pierre Leroux apaisa tout ce tumulte, et chacun se
rendormit; c'tait l un des vnemens marquans de sa vie qu'il ne
manquait gure de raconter chaque fois qu'un verre de vin l'avait mis en
loquence, et qu'il se trouvait l un auditeur en humeur de l'couter.

Dans le mme temps, des rves d'une tout autre forme proccupaient
M. Desalleux, substitut du procureur gnral prs la cour criminelle
d'Orlans. Ayant dbut avec clat dans les fonctions du ministre
public quelque mois avant l'poque dont nous parlons, il n'tait pas de
haute position de la magistrature  laquelle il ne se crt appel, et
la simarre du garde-des-sceaux tait une des visions courantes de ses
nuits. Mais c'tait surtout pour les enivremens des triomphes oratoires
que sa pense veillait durant le sommeil, lorsqu'une journe entire
avait t par lui courageusement dpense aux tudes mortellement
graves du barreau. La gloire des d'Aguesseau, celle des autres grandes
renommes des beaux temps de la magistrature parlementaire, ne suffisait
pas aux treintes de son impatient avenir; c'tait jusque dans le pass
le plus lointain, jusqu'aux temps des merveilles de l'loquence de
Dmosthne, que son ame s'lanait; pouvoir par la parole, c'tait l
l'esprance, le rsum pour ainsi dire du vouloir de toute sa vie,
concentre dans cette passion, et s'tant dshrite pour elle de tous
les plaisirs, de toutes les penses de la jeunesse.

Un jour ces deux natures, celle de Pierre Leroux s'levant d'un degr
 peine au-dessus de la porte de la brute, et celle de M. Desalleux,
abstraite et rectifie jusqu'au spiritualisme de la plus haute pression,
se trouvrent face  face. Il s'agissait entre eux d'un mince dbat:
M. Desalleux, sigeant en son tribunal, demandait sur quelques indices
assez insignifians la tte de Pierre Leroux accus d'un meurtre, et
Pierre Leroux dfendait sa tte contre les empressemens de M. Desalleux.

Malgr la remarquable disproportion de forces que la Providence avait
mise dans ce duel entre les deux combattans, malgr l'intervention de
l'institution humaine, venant encore dranger la juste rpartition
des chances dans le pair ou non qu'allait prononcer le jury; faute de
preuves concluantes, l'accus, selon toute apparence, aurait chapp
aux mains du bourreau; mais de cette indigence mme de l'accusation
rsultait pour elle l'occasion de faire un placement extraordinaire
d'loquence, lequel devait devenir singulirement utile  la ralisation
des belles esprances de M. Desalleux. En bon administrateur de son
avenir, il ne pouvait gure prendre sur lui de ne point en profiter.

Aprs cela, une circonstance fcheuse se prsentait pour le pauvre
Pierre Leroux. Quelques jours avant le commencement du procs, en
prsence de plusieurs femmes aimables qui se faisaient fte d'y
assister, le jeune substitut avait laiss entrevoir la ferme confiance
d'obtenir du jury un verdict de condamnation; il n'est personne qui ne
comprenne la situation fausse dans laquelle il allait se trouver si
cette condamnation lui manquait, et si Pierre Leroux, demeurant intact,
venait la tte sur ses paules donner un dmenti  l'omnipotence de sa
parole accusatrice. Aussi ne le blmez pas, l'officier du ministre
public; s'il ne fut pas absolument convaincu, il n'en eut que plus de
mrite  le paratre, que plus de mrite  se montrer loquent, comme
depuis plus d'un sicle on ne l'avait point t au barreau d'Orlans.
Oh! que n'tiez-vous l pour voir comme ils furent mus ces pauvres
messieurs les jurs, jusqu'au plus profond de leurs entrailles, quand,
dans une belle proraison sonore, on leur fit l'effrayant tableau de la
socit branle jusque dans ses fondemens, de la socit prte  entrer
en dissolution, le cas chant de l'acquittement de Pierre Leroux!
Que n'assistiez-vous aux courtois loges changs entre la dfense et
l'accusation, quand l'avocat de l'accus, prenant la parole, commena
par dclarer qu'il ne pouvait se dispenser de rendre hommage au brillant
talent oratoire dploy par le ministre public! Que n'entendiez-vous
le prsident de la cour faisant des mmes flicitations le texte de
son exorde, si bien que rien ne vous aurait dfendu de croire qu'il
s'agissait acadmiquement de dcerner un prix d'loquence, et point du
tout d'ter la vie  un homme! Vous auriez pu voir aussi au milieu d'une
foule de _dames lgamment pares_, comme dit un rcit de journal, la
soeur de M. Desalleux recevant les complimens de toutes les femmes de sa
socit, tandis qu'un peu plus loin son vieux pre pleurait de bonheur
en voyant le fils et l'orateur incomparable qu'il avait mis au monde.

Six semaines environ aprs toute cette joie de famille, Pierre Leroux
monta avec l'excuteur des hautes-oeuvres sur une charrette qui
l'attendait  la porte de la prison criminelle d'Orlans. Ils se
rendirent  la place du Martroie, qui est le lieu o se font les
excutions; il y trouvrent un chafaud qui avait t dress pour
eux, et beaucoup de monde qui les attendait. Pierre Leroux, avec la
rsignation que met  Paris un sac de farine  se hisser, au moyen d'une
poulie, dans le grenier d'un boulanger, monta l'escalier de l'chafaud.
Comme il arrivait aux derniers degrs, un rayon de soleil, qui se jouait
sur l'acier brillant et poli du glaive de la justice, lui donna dans
les yeux, il parut prt  chanceler; mais l'excuteur, avec le courtois
empressement d'un hte qui sait faire les honneurs de chez lui,
le soutint par-dessous les bras, et le posa sur le plancher de la
guillotine; l Pierre Leroux trouva M. le greffier criminel qui tait
venu pour formuler le procs-verbal de l'excution, MM. les gendarmes
chargs de veiller  ce que l'ordre public ne fut pas troubl dans le
compte qu'il allait rgler, et MM. les valets du bourreau, qui, loin de
justifier le proverbe dont ils sont l'objet, lui montrrent avec une
complaisance pleine d'gards comment il devait se placer sous le
couteau. Une minute aprs, Pierre Leroux fit divorce avec sa tte; cela
fut pratiqu avec une telle dextrit que plusieurs de ceux qui taient
venus pour assister  un spectacle furent obligs de demander  leurs
voisins si la chose tait dj faite, et alors ils jurrent bien qu'on
ne les prendrait plus  se dranger pour si peu.

Trois mois s'taient couls depuis que la tte et le corps de Pierre
Leroux avaient t jets dans un coin du cimetire, et, selon toute
apparence, la fosse ne reclait plus que ses ossemens, quand une
nouvelle session des assises s'tant ouverte, M. Desalleux eut encore 
soutenir une accusation capitale.

Le veille du jour o il devait porter la parole, il quitta de bonne
heure un bal auquel il avait t invit avec toute sa famille, dans un
chteau des environs, et revint seul  la ville, afin de prparer sa
cause pour le lendemain.

La nuit tait sombre; un vent chaud du midi sifflait tristement dans la
plaine, cependant que les bourdonnemens de la fte dansaient encore 
son oreille.

Aussi il ne tarda pas  tre saisi d'une grande mlancolie. Le souvenir
de bien des gens qu'il avait connus, et qui taient morts, lui revenait;
et, sans trop savoir pourquoi, il se mit  songer  Pierre Leroux.

Nanmoins, quand il approcha de la ville, et que les premires
lumires du faubourg commencrent  briller, toutes ces sombres ides
s'vanouirent; et quand il fut une fois devant son bureau, entour de
ses livres et de ses procdures, il ne pensa plus qu' son plaidoyer,
qu'il aurait voulu faire plus loquent qu'aucun de ceux qu'il avait
encore prononcs.

Dj son systme d'accusation tait  peu prs arrang. Pour le
remarquer en passant, c'est chose assez trange que l'on puisse dire en
langage social un systme d'accusation, c'est--dire une manire absolue
de grouper un ensemble de faits et de preuves en vertu duquel on
s'approprie la tte d'un homme, comme on dit un systme de philosophie,
c'est--dire un ensemble de raisonnemens ou de sophismes  l'aide
duquel on fait triompher quelque innocente vrit, thorie ou rverie
morale.--Son systme d'accusation commenait donc  venir  bien,
quand la dposition d'un tmoin, qu'il n'avait pas encore examine,
se prsenta  lui sous un aspect  renverser tout l'difice de sa
certitude. Il eut bien quelques momens d'hsitation, mais, ainsi que
nous l'avons vu, M. Desalleux, dans ses fonctions du ministre public,
comptait pour le moins aussi souvent avec son amour-propre qu'avec sa
conscience. Appelant  lui toute sa puissance de logique et toutes les
roueries de la parole, se prenant corps  corps avec ce malencontreux
tmoignage, il ne dsespra pas de l'enrgimenter au nombre de ses
meilleurs argumens; seulement le travail tait pnible, et la nuit
s'avanait.

Trois heures venaient de sonner, et les bougies places sur son bureau,
prtes  s'teindre, ne jetaient plus qu'une ple lueur.

Aprs les avoir renouveles, comme le travail l'avait fortement
chauff, il fit quelques tours dans la chambre, vint se rasseoir
dans son fauteuil, sur le dos duquel il se renversa, puis, dans cette
attitude, suspendant sa pense,  travers une fentre place vis--vis
de lui, il contemplait les toiles qui brillaient dans le ciel. Tout 
coup ses yeux, en descendant le long du vitrage, rencontrrent deux yeux
fixes qui le regardaient; il crut que le reflet de ses bougies, en se
jouant sur le verre, lui produisait cette vision, et il les changea de
place; mais la vision ne lui apparut que plus distincte. Comme il ne
manquait point de coeur, s'armant d'une canne, la seule arme qu'il
et sous la main, il alla ouvrir sa croise, pour voir quel tait
l'indiscret qui venait ainsi l'observer  une pareille heure. La chambre
qu'il occupait tait leve de plusieurs tages; au-dessus et au-dessous
de lui, le mur tait  pic et ne prsentait aucun accident au moyen
duquel on pt descendre ou monter; dans l'espace troit qui rgnait
entre la fentre et le balcon, aucun objet ne pouvait se drober  son
regard, et cependant il ne vit rien. Il pensa de nouveau qu'il avait t
en proie  une de ces fantaisies qu'enfante l'erreur des sens durant la
nuit, et il se remit en riant  son travail. Mais il n'avait pas crit
vingt lignes que, dans un coin obscur de sa chambre, il entendit remuer
quelque chose: cela commena  l'mouvoir, car il n'tait pas naturel
que ses sens ainsi l'un aprs l'autre conspirassent pour le tromper.
Ayant regard cette fois avec attention pour dcouvrir d'o venait ce
frlement, il vit un objet noirtre, qui s'avanait en sautillant par
bonds ingaux, comme aurait fait une pie. A mesure que l'apparition se
rapprochait de lui, son aspect devenait de plus en plus hideux, car elle
prenait,  ne pas s'y mprendre, la forme d'une tte humaine spare du
tronc, et dgouttante de sang; et quand, par un lourd lan, elle vint
s'abattre entre ses deux bougies, sur les papiers pars de son dossier,
M. Desalleux reconnut les traits de Pierre Leroux, qui sans doute tait
venu pour lui apprendre que dans un magistrat conscience vaut mieux
qu'loquence. Succombant sous une indicible impression de terreur, il
s'vanouit; le lendemain, on le trouva tendu sans connaissance au
milieu de ce sang, qui avait coul dans la chambre, sur son bureau, et
jusque sur les feuilles de son plaidoyer; on pensa, et il n'eut garde de
dire le contraire, qu'il avait t surpris par une hmorragie. Il est
inutile d'ajouter qu'il ne fut pas en tat de porter la parole, et que
tous ses prparatifs oratoires furent perdus.

Bien des jours se passrent avant que le souvenir de cette terrible nuit
sortit de sa mmoire, bien des jours avant qu'il pt supporter sans
terreur les tnbres et la solitude. Au bout de quelques mois cependant,
l'apparition ne s'tant pas renouvele, l'orgueil de l'esprit commena 
contrebalancer le tmoignage des sens, et il se demanda de nouveau s'il
n'avait pas t dup par eux. Afin de mieux infirmer cette autorit,
dont tous ses raisonnemens ne l'affranchissaient pas compltement, il
appela  son aide l'opinion de son mdecin, en lui faisant la confidence
de son aventure. Le docteur, qui,  force de regarder dans les cerveaux
sans dcouvrir la moindre trace de quelque chose qui ressemblt  une
ame, tait arriv  une savante conviction de matrialisme, ne manqua
pas de rire aux clats en coutant le rcit de la vision nocturne.
C'tait peut-tre la meilleure manire de gurir son malade; car, de
cette faon, en ayant l'air de prendre en drision sa proccupation, il
forait, pour ainsi dire, son amour-propre  prendre parti dans la
cure. Il ne fut pas d'ailleurs, comme on s'en doute, fort embarrass
d'expliquer  M. Desalleux son hallucination par un excs de tension
de la fibre crbrale, suivie d'une congestion et d'une vacuation
sanguine, qui avait fait justement qu'il avait vu ce qu'il n'avait pas
vu. Puissamment rassur par cette consultation, dont aucun accident ne
vint contredire la sagesse, M. Desalleux reprit peu  peu sa srnit
d'esprit, et presque toutes ses habitudes; il les modifia seulement en
ce sens, qu'il travailla avec une application moins opinitre, et se
livra par les conseils du docteur  quelques distractions de monde qu'il
avait fort vites jusque l.

Pour un homme d'tude, que sa sant exile dans les salons, la seule
manire de rendre sa situation supportable, c'est de l'accepter
loyalement et sans nulle rserve; c'est de se faire franchement, quoi
qu'il puisse lui en coter, tout d'abord homme de plaisir. Il y a aux
choses que l'on fait avec conscience, mme aux moins avenantes, je ne
sais quel entranement et quelle consolation; et puis, aprs tout, il
n'est peut-tre pas d'homme d'une nature si compltement suprieure,
qu'une occupation  laquelle se plat ce qu'on appelle la socit,
c'est--dire tout le monde, ne puisse le distraire  son tour, s'il ne
prend pas trop conseil de sa morgue intellectuelle.

Employes avec prcaution, les femmes, dans ces sortes de cas, peuvent
devenir une excellente diversion; et aussi bien que personne, M.
Desalleux tait en position de s'en assurer; car sans parler de quelques
avantages extrieurs, le retentissement de ses succs oratoires, et,
peut-tre plus encore, le peu d'empressement qu'il montrait pour
d'autres succs, l'avaient rendu l'objet de plus d'une fantaisie
fminine. Mais il y avait dans la donne de sa vie quelque chose de trop
positif pour qu'il consentit  ce que mme l'amour d'une femme y trouvt
place sans condition. Entre les coeurs qui paraissaient vouloir se
donner  lui, il calcula quel tait celui dont la bonne volont
s'escompterait le plus convenablement, sous la forme d'un mariage, en
argent, utiles relations et autres avantages sociaux. La premire partie
de son roman ainsi arrte, il vit sans dplaisir que la fiance qui
lui procurerait tout cela tait une jeune fille gracieuse, lgante et
spirituelle, et alors il se mit  l'aimer de toute la fureur dont il
tait capable, avec approbation et privilge de ses pre et mre,
jusqu' ce que mariage s'ensuivit.

Depuis long-temps Orlans n'avait pas vu une plus jolie fiance que
celle de M. Desalleux; depuis longtemps Orlans n'avait pas vu de
famille plus heureuse que celle de M. Desalleux; depuis long-temps
Orlans n'avait pas vu un bal de noces aussi joyeux et aussi brillant
que celui de M. Desalleux.

Aussi, ce soir-l, pour un moment il avait laiss en paix son avenir, et
il vivait dans le prsent. Fait prisonnier dans un coin du salon par
un plaideur qui avait pris ce temps pour lui recommander un procs, il
regardait de temps en temps la pendule qui marquait une heure trois
quarts; il avait aussi remarqu que deux fois depuis minuit la mre de
la marie tait venue lui parler bas, que celle-ci avait rpondu avec un
visage boudeur, et qu'elle ne dansait plus que d'un air proccup. Tout
 coup,  la suite d'une contredanse, il crut s'apercevoir,  un certain
chuchotement qui courait dans l'assemble, qu'il venait de se passer
quelque chose. Ayant jet les yeux, pendant que le plaideur plaidait
toujours, sur les places que sa femme et les demoiselles d'honneur
avaient occupes pendant toute la soire, il ne les vit plus. Alors le
grave magistrat fit comme tous les autres hommes; faussant tout court
compagnie  l'argumentation de son solliciteur, il s'avana, par
d'habiles manoeuvres, vers la porte de l'appartement, et au moment o
des domestiques passaient chargs de rafrachissemens, il s'esquiva,
croyant n'avoir t remarqu par personne; ce qui tait une grande
prtention, car, depuis le moment o la marie avait quitt le bal,
toutes les demoiselles de dix-huit  vingt-cinq n'avaient plus perdu de
vue le mari.

Au moment o il allait entrer dans la chambre nuptiale, il trouva sa
belle-mre, qui en sortait avec les dignitaires dont la prsence avait
t ncessaire au coucher de la marie, et quelques matrones qui
s'taient jointes d'office au cortge. D'un ton mu, et en lui serrant
vivement la main, sa belle-mre lui dit  voix basse quelques paroles;
on voyait qu'elle lui recommandait sa fille. M. Desalleux rpondit par
quelques mots affectueux et par un sourire, et certes  cet instant il
ne songeait pas  Pierre Leroux.

Au moment o il ferma la porte de la chambre, sa fiance tait dj
couche; par un arrangement qui lui parut trange, les rideaux du lit
avaient t tirs sur elle; pas un bruit ne se faisait entendre.

La solennit de ce silence, l'obstacle inattendu de ce rideau, dont
l'ouverture allait ncessiter une certaine diplomatie, redoublrent chez
le mari un embarras d'autant plus facile  comprendre qu'il s'tait
rarement donn l'occasion de s'aguerrir, de manire  mener lestement de
pareilles rencontres. Son coeur battait violemment, et un frisson lui
courait par tous les membres, en regardant la robe et les parures de
noces, jetes autour de lui dans un gracieux dsordre. D'une voix mal
assure il appela sa fiance. N'ayant pas reu de rponse, il retourna,
peut-tre pour gagner du temps, vers la porte, s'assura de nouveau
qu'elle tait bien ferme, puis s'approchant du lit, il carta doucement
le rideau.

A la lumire incertaine de la lampe de nuit qui clairait la chambre,
une singulire vision lui apparut.

Prs de sa fiance, dormant d'un profond sommeil, une chevelure noire,
et qui n'tait pas celle d'une femme, se dessinait sur la blancheur
de l'oreiller, o elle occupait sa place. Etait-il la victime de
quelques-unes de ces mystifications destines  troubler les mystres
de la nuit nuptiale? ou bien un audacieux usurpateur tait-il venu le
dtrner, mme avant son couronnement? Dans tous les cas, son substitut
prenait assez peu de souci de lui; car, ainsi que sa femme, il tait
endormi d'un profond sommeil, et avait le visage tourn vers le fond
de l'alcve. Au moment o M. Desalleux se penchait sur le lit pour
reconnatre les traits de cet hte trange, un long soupir, comme celui
d'un homme qui se rveille, traversa le silence; en mme temps la face
de l'inconnu, se retournant vers lui, lui offrit une pouvantable
ressemblance, celle de Pierre Leroux.

En se voyant pour la seconde fois en proie  cette horrible vision,
le magistrat aurait d comprendre qu'il y avait dans sa vie quelque
mchante action dont il lui tait demand compte: sa conscience, s'il
et voulu prendre le soin de l'interroger, n'et point t en peine de
lui apprendre quel tait son crime; la chose une fois bien explique,
ce qu'il aurait eu de mieux  faire, c'et t de se mettre en prires
jusqu'au matin, puis, le jour venu, d'aller  sa paroisse faire dire
une messe pour le repos de l'ame de Pierre Leroux: au moyen de ces
expiations et de quelques aumnes faites aux pauvres prisonniers,
peut-tre et-il recouvr le repos de sa vie, et se ft-il pour jamais
drob  l'obsession dont il tait l'objet.

La pense de sa nuit de noces, qui l'occupait alors, ne lui permit pas
de songer  ce pieux recours. Le coeur chaud de dsirs, il se sentit
le courage d'entrer en lutte ouverte avec le fantme qui venait lui
disputer sa fiance, et il essaya de le saisir par sa chevelure pour
le jeter hors de l'appartement. Au mouvement qu'il fit, la tte ayant
compris son intention commena  grincer des dents, et comme il avanait
la main sans prcaution, elle lui fit une morsure profonde: mais cette
blessure augmenta encore la rage du valeureux poux, il regarda autour
de lui pour chercher une arme, alla ramasser dans la chemine la barre
de fer qui servait  retenir les tisons, et, en dchargeant de toutes
ses forces plusieurs coups sur le lit, il essayait de donner la mort 
la mort, et d'craser son hideux ennemi. Mais les choses se passaient
comme aux thtres de marionnettes en plein vent, o Polichinelle
esquive, en faisant le plongeon, les coups de bton qu'on lui destine. A
chaque fois que la barre de fer se levait, la tte faisait adroitement
un saut de ct et laissait frapper l'arme  vide. Cela dura quelques
minutes jusqu' ce que, s'lanant par un bond prodigieux par-dessus
l'paule de son adversaire, elle disparut derrire lui, sans qu'il pt
la retrouver dans aucun coin de l'appartement et deviner par o elle
s'tait chappe.

Aprs une perquisition scrupuleuse, une fois qu'il lui fut prouv qu'il
tait bien matre du champ de bataille, il retourna auprs de sa femme
qui, pendant le combat, avait miraculeusement continu son sommeil, et,
malgr le dsordre _de la couche hymne_ sur laquelle la tte avait
laiss quelques traces sanglantes, il se disposait  en prendre
possession; mais, au moment o il soulevait le drap pour se glisser
dessous, il s'aperut avec horreur qu'une vaste mare de sang chaud,
consquence du sjour qu'y avait fait son odieux rival, occupait sa
place et baignait les reins de sa fiance. Plus d'une heure se passa
sans qu'il ft parvenu  tancher ce sang, qui, malgr tous ses efforts,
ne tarissait point. Un malheur n'arrive jamais seul. En tracassant dans
la chambre, il renversa la lampe qui l'clairait et demeura dans une
obscurit qui augmenta son embarras. Cependant la nuit s'coulait; et,
malgr toutes les entraves que le ciel et la terre pourraient y mettre,
le magistrat avait jur que son mariage serait consomm! Aprs avoir
tendu sur le drap humide deux ou trois couches de linge sec, qui ne
lui paraissaient pas devoir tre de long-temps traverses, il se coucha
bravement dessus; et, commenant  appeler sa fiance des noms les plus
tendres, il essayait de la rveiller. Celle-ci dormait toujours. Alors
il l'attira  lui, l'enlaa dans ses bras et la couvrit de baisers; elle
continua son sommeil et parut insensible  toutes ses caresses. Que
signifiait cela? tait-ce une feinte de jeune fille qui donnait pour
n'avoir point  faire les honneurs de sa virginit mourante? Dans cette
nuit de sabbat, un sommeil surnaturel s'tait-il abattu sur ses yeux?
Dans ce moment, le jour devait commencer  poindre; esprant que ses
premiers rayons achveraient de rompre tous les enchantemens odieux
auxquels il avait t en proie, M. Desalleux se leva et alla ouvrir les
persiennes et les rideaux de ses fentres, pour laisser pntrer dans
l'appartement la clart matinale; alors le malheureux vit pourquoi ce
sang ne tarissait point. Emport par son fougueux courage, dans son duel
avec la tte de Pierre Leroux, lorsqu'il croyait frapper sur elle, il
avait frapp sur la tte de sa bien-aime: le coup avait t si rudement
port qu'elle tait morte sans mme laisser chapper un soupir; et, 
l'heure o il la contemplait, son sang n'avait pas encore fini de couler
par une profonde ouverture qu'il lui avait faite  la tempe gauche.

Nous laissons aux physiologistes  expliquer ce phnomne: mais en
voyant qu'il avait tu sa femme, il fut saisi d'un accs de rire
inextinguible, qui durait encore au moment o sa belle-mre vint frapper
 la porte de la chambre, pour savoir comment les poux avaient pass la
nuit. Son effroyable gaiet redoubla lorsqu'il entendit la voix de la
mre de la dfunte. Courant lui ouvrir, il la saisit par le bras; et, la
tranant en face du lit pour qu'elle contemplt bien ce beau spectacle,
il fut atteint d'un redoublement de rire qui ne se calma que quand il
vint  haleter sous un hoquet furieux.

Accourus au cri terrible qu'avait jet la pauvre mre avant de
s'vanouir, tous les habitans de la maison furent tmoins de cette
horrible scne, dont le bruit ne tarda pas  se rpandre dans la ville.
Le matin mme, sur un mandat du procureur-gnral, M. Desalleux fut
conduit dans la prison criminelle d'Orlans, et on a remarqu depuis que
la chambre o il fut dpos tait celle qu'avait habite Pierre Leroux
jusqu'au moment de son excution.

La fin du magistrat fut un peu moins tragique.

Dclar, sur l'avis unanime des mdecins, atteint de monomanie et de
folie furieuse, celui qui s'tait cru destin  remuer le monde par sa
parole fut conduit  l'hpital des fous, et, durant plus de six mois, on
le tint enchan dans une cellule obscure. Au bout de ce temps, comme il
n'avait donn aucun signe de frocit, on lui ta sa chane et il fut
mis  un rgime plus doux.

Aussitt qu'il eut la libert de ses mouvemens, une trange folie,
qui ne le quitta plus, se dclara chez lui; il croyait tre artiste
funambule, et, du matin au soir, il dansait avec les gestes et tout
les mouvemens d'un homme qui tient un balancier et qui marche sure une
corde.

Un libraire d'Orlans a eu l'ide de recueillir en un volume les
plaidoyers qu'il avait prononcs durant sa courte carrire oratoire.
Trois ditions successives en ont t enleves. L'diteur en prpare une
quatrime en ce moment.



LE GRAND D'ESPAGNE.


Lors de l'expdition entreprise en 1823-4, par le roi Louis XVIII, pour
sauver Ferdinand VII du rgime constitutionnel, je me trouvais, par
hasard,  Tours, sur la route d'Espagne.

La veille de mon dpart, j'allai au bal chez une des plus aimables
femmes de cette ville o l'on sait s'amusait mieux que dans aucune autre
capitale de province; et, peu de temps avant le souper, car on soupe
encore  Tours, je me joignis  un groupe de causeurs au milieu duquel
un monsieur qui m'tait inconnu racontait une aventure.

L'orateur, venu fort tard au bal, avait, je crois, dn chez le receveur
gnral. En entrant, il s'tait mis  une table d'cart; puis, aprs
avoir _pass_ plusieurs fois, au grand contentement de ses parieurs,
dont le _ct_ perdait, il s'tait lev, vaincu par un sous-lieutenant
de carabiniers; et, pour se consoler, il avait pris part  une
conversation sur l'Espagne, sujet habituel de mille dissertations
inutiles.

Pendant le rcit, j'examinais avec un intrt involontaire la figure et
la personne du narrateur. C'tait un de ces tres  mille faces qui ont
des ressemblances avec tant de types que l'observateur reste indcis, et
ne sait s'il faut les classer parmi les gens de gnie obscurs ou parmi
les intrigans subalternes.

D'abord il tait dcor d'un ruban rouge; or ce symbole trop prodigu ne
prjuge plus rien en faveur de personne; il avait un habit vert, et je
n'aime pas les habits verts au bal, lorsque la mode ordonne  tout le
monde d'y porter un habit noir; puis il avait de petites boucles d'acier
 ses souliers, au lieu d'un noeud de ruban; sa culotte tait d'un
casimir horriblement us, sa cravate mal mise; bref, je vis bien qu'il
ne tenait pas beaucoup au costume: ce pouvait tre un artiste!

Ses manires et sa voix avaient je ne sais quoi de commun, et sa figure,
en proie aux rougeurs que les travaux de la digestion y imprimaient, ne
rehaussait par aucun trait saillant l'ensemble de sa personne; il avait
le front dcouvert et peu de cheveux sur la tte. D'aprs tous ces
diagnostics, j'hsitais  en faire, soit un conseiller de prfecture,
soit un ancien commissaire des guerres; lorsque, lui voyant poser la
main sur la manche de son voisin d'une manire magistrale, je le jetai
dans la classe des plumitifs, des bureaucrates et consorts.

Enfin je fus tout--fait convaincu de la vrit de mon observation en
remarquant qu'il n'tait cout que pour son histoire; aucun de ses
auditeurs ne lui accordait cette attention soumise et ces regards
complaisans qui sont le privilge des gens hautement considrs.

Je ne sais si vous voyez bien l'homme, se bourrant le nez de prises
de tabac, parlant avec la prestesse des gens empresss de finir leur
discours, de peur qu'on ne les abandonne; du reste s'exprimant avec une
grande facilit, contant bien, peignant d'un trait, et jovial comme un
loustic de rgiment.

Pour vous sauver l'ennui des digressions, je me permets de traduire
son histoire en style de conteur, et d'y donner cette faon didactique
ncessaire aux rcits qui, de la causerie familire, passent  l'tat
typographique.

Quelque temps aprs son entre  Madrid, le grand-duc de Berg invita les
principaux personnages de cette ville  une fte franaise offerte par
l'arme  la capitale nouvellement conquise. Malgr la splendeur du
gala, les Espagnols n'y furent pas trs-rieurs; leurs femmes dansrent
peu; en somme, les convis jourent, et perdirent ou gagnrent beaucoup.

Les jardins du palais taient illumins assez splendidement pour que les
dames pussent s'y promener avec autant de scurit qu'elles l'eussent
fait en plein jour... La fte tait imprialement belle, et rien ne
fut pargn dans le but de donner aux Espagnols une haute ide de
l'empereur, s'ils voulaient le juger d'aprs ses lieutenans.

Dans un bosquet assez voisin du palais, entre une heure et deux du
matin, plusieurs militaires franais s'entretenaient des chances de la
guerre, et de l'avenir peu rassurant que pronostiquait l'attitude mme
des Espagnols prsens  cette pompeuse fte.

--Ma foi, dit un Franais dont le costume indiquait le chirurgien en
chef de quelque corps d'arme, hier j'ai formellement demand mon rappel
au prince Murat. Sans avoir prcisment peur de laisser mes os dans la
Pninsule, je prfre aller panser les blessures faites par nos bons
voisins les Allemands; leurs armes ne vont pas si avant dans le torse
que les poignards castillans... Puis, la crainte de l'Espagne est,
chez moi, comme une superstition... Ds mon enfance j'ai lu des livres
espagnols, un tas d'aventures sombres et mille histoires de ce pays, qui
m'ont vivement prvenu contre les moeurs de ses habitans... Eh bien!
depuis notre entre  Madrid, il m'est arriv d'tre dj, sinon le
hros, du moins le complice de quelque prilleuse intrigue, aussi noire,
aussi obscure que peut l'tre un roman de lady Radcliffe... Or comme
j'coute assez mes pressentimens, ds demain je dtale... Murat ne me
refusera certes pas mon cong; car, nous autres, grces aux services
secrets que nous rendons, nous avons des protections toujours
efficaces...

--Puisque tu tires ta crampe, dis-nous ton vnement!... s'cria un
colonel, vieux rpublicain qui du beau langage et des courtisaneries
impriales ne se souciait gure.

L-dessus le chirurgien en chef regarda soigneusement autour de lui,
parut chercher  reconnatre les figures de ceux qui l'environnaient;
et, sr qu'aucun Espagnol n'tait dans le voisinage, il dit:

--Puisque nous sommes tous Franais!... volontiers, colonel Charrin...

--Il y a six jours, reprit-il, je revenais tranquillement  mon logis,
vers onze heures du soir, aprs avoir quitt le gnral Latour, dont
l'htel se trouve  quelques pas du mien, dans ma rue; nous sortions
tous deux de chez l'ordonnateur en chef, o nous avions fait une
bouillotte assez anime... Tout  coup, au coin d'une petite rue, deux
inconnus, ou plutt deux diables, se jettent sur moi, et m'entortillent
la tte et les bras dans un grand manteau... Je criai, vous devez me
croire, comme un chien fouett; mais le drap touffa ma voix, puis je
fus transport dans une voiture avec une rapidit merveilleuse; et,
quand mes deux compagnons me dbarrassrent du sacr manteau, j'entendis
une voix de femme et ces dsolantes paroles dites en mauvais franais:

--Si vous criez ou si vous faites mine de vous chapper, si vous vous
permettez le moindre geste quivoque, le monsieur qui est devant
vous est capable de vous poignarder sans scrupule. Ainsi tenez-vous
tranquille. Maintenant je vais vous apprendre la cause de votre
enlvement... Si vous voulez vous donner la peine d'tendre votre main
vers moi, vous trouverez entre nous deux vos instrumens de chirurgie que
nous avons envoy chercher chez vous de votre part; ils vous seront sans
doute ncessaires. Nous vous emmenons dans une maison o votre prsence
est indispensable... Il s'agit de sauver l'honneur d'une dame. Elle est
en ce moment sur le point d'accoucher d'un enfant dont elle fait prsent
 son amant  l'insu de son mari. Quoique celui-ci quitte peu sa femme
dont il est toujours passionnment pris, et qu'il la surveille avec
toute l'attention de la jalousie espagnole, elle a su lui cacher
sa grossesse. Il la croit malade. Nous vous emmenons pour faire
l'accouchement. Ainsi vous voyez que les dangers de l'entreprise ne vous
concernent pas: seulement obissez-nous; autrement l'ami de cette dame,
qui est en face de vous dans la voiture, et qui ne sait pas un mot de
franais, vous poignarderait  la moindre imprudence...

--Et qui tes-vous, lui dis-je en cherchant la main de mon
interlocutrice, dont le bras tait envelopp dans la manche d'un habit
d'uniforme...

--Je suis la camariste de madame, sa confidente, et toute prte  vous
rcompenser par moi-mme, si vous vous prtez galamment aux exigences de
notre situation.

--Volontiers!... dis-je en me voyant embarqu de force dans une aventure
dangereuse.

Alors,  la faveur de l'ombre, je vrifiai si la figure et les formes
de la camariste taient en harmonie avec toutes les ides que les sons
riches et gutturaux de sa voix m'avaient inspires...

La camariste s'tait sans doute soumise par avance  tous les hasards de
ce singulier enlvement, car elle garda le plus complaisant de tous les
silences, et la voiture n'eut pas roul pendant plus de dix minutes dans
Madrid qu'elle reut et me rendit un baiser trs-passionn.

Le monsieur que j'avais en vis-a-vis ne s'offensa point de quelques
coups de pied dont je le gratifiai fort involontairement; mais comme il
n'entendait pas le franais, je prsume qu'il n'y fit pas attention.

--Je ne puis tre votre matresse qu' une seule condition, me dit la
camariste en rponse aux btises que je lui dbitais, emport par la
chaleur d'une passion improvise,  laquelle tout faisait obstacle.

--Et laquelle?...

--Vous ne chercherez jamais  savoir  qui j'appartiens... Si je viens
chez vous, ce sera de nuit, et vous me recevrez sans lumire.

Notre conversation en tait l quand la voiture arriva prs d'un mur de
jardin.

--Laissez-moi vous bander les yeux!... me dit la camariste; mais vous
vous appuyerez sur mon bras, et je vous conduirai moi-mme.

Puis la camariste me serra sur les yeux et noua fortement derrire ma
tte un mouchoir trs-pais.

J'entendis le bruit d'une clef mise avec prcaution dans la serrure
d'une petite porte sans doute par le silencieux amant que j'avais eu
pour vis--vis; et bientt la femme de chambre, au corps cambr, et qui
avait du _meneho_ dans son allure, me conduisit,  travers les alles
sables d'un grand jardin, jusqu' un certain endroit, o elle s'arrta.

Par le bruit que nos pas firent dans l'air, je prsumai que nous tions
devant la maison.

--Silence, maintenant!... me dit-elle  l'oreille, et veillez bien sur
vous-mme!... Ne perdez pas de vue un seul de mes signes, car je ne
pourrai plus vous parler sans danger pour nous deux, et il s'agit en ce
moment de vous sauver la vie.

Puis, elle ajouta, mais  haute voix:

--Madame est dans une chambre au rez-de-chausse; pour y arriver, il
nous faudra passer dans la chambre et devant le lit de son mari; ainsi
ne toussez pas, marchez doucement, et suivez-moi bien, de peur de
heurter quelques meubles, ou de mettre les pieds hors du tapis que j'ai
dispos sous nos pas...

Ici l'amant grogna sourdement, comme un homme impatient de tant de
retards. La camariste se tut; j'entendis ouvrir une porte, je sentis
l'air chaud d'un appartement, et nous allmes  pas de loup, comme des
voleurs en expdition.

Enfin la douce main de la camariste m'ta mon bandeau.

Je me trouvai dans une grande chambre, haute d'tage, et mal claire
par une seule lampe fumeuse. La fentre tait ouverte, mais elle avait
t garnie de gros barreaux de fer par le jaloux mari; j'tais jet l
comme au fond d'un sac.

Il y avait  terre, sur une natte, une femme magnifique, dont la tte
tait couverte d'un voile de mousseline, mais  travers lequel ses yeux
pleins de larmes brillaient de tout l'clat des toiles. Elle serrait
avec force sur sa bouche un mouchoir de batiste, et le mordait si
vigoureusement que ses dents l'avaient dchir et y taient entres 
moiti... Jamais je n'ai vu si beau corps, mais ce corps se tordait
sous la douleur comme se tord une corde de harpe jete au feu. La
malheureuse avait fait deux arcs-boutans de ses jambes, en les appuyant
sur une espce de commode; et, de ses deux mains, elle se tenait aux
btons d'une chaise en tendant ses bras, dont toutes les veines taient
horriblement gonfles. Elle ressemblait ainsi  un criminel dans les
angoisses de la question...

Du reste, pas un cri, pas d'autre bruit que le sourd craquement de ses
os, et nous tions l, tous trois, muets, immobiles...

Les ronflemens du mari retentissaient avec une constante rgularit...

Je voulus examiner la camariste, mais elle avait remis le masque dont
elle s'tait sans doute dbarrasse pendant la route, et je ne pus
voir que deux yeux noirs et des formes bien prononces qui bombaient
fortement son uniforme. L'amant tait galement masqu. Quand il arriva,
il jeta sur-le-champ des serviettes sur les jambes de sa matresse, et
replia en double sur la figure le voile de mousseline.

Lorsque j'eus soigneusement observ cette femme, je reconnus,  certains
symptmes jadis remarqus dans une bien triste circonstance de ma vie,
que l'enfant tait mort; alors je me penchai vers la camariste pour
l'instruire de cet vnement.

En ce moment, le dfiant inconnu tira son poignard; mais j'eus le temps
de tout dire  la femme-de-chambre, qui lui cria deux mots  voix basse.

En entendant mon arrt, l'amant eut un lger frisson qui passa sur
lui de pied  la tte comme un clair, et il me sembla voir plir sa
physionomie sous son masque de velours noir.

La camariste, saisissant un moment o cet homme au dsespoir regardait
la mourante qui devenait violette, me montra, par un geste, des verres
de limonade tout prpars sur une table, en me faisant un signe ngatif.

Je compris qu'il fallait m'abstenir de boire, malgr l'horrible chaleur
qui me mettait en nage.

Tout  coup l'amant ayant soif prit un de ces verres, et but environ la
moiti de la limonade qu'il contenait.

En ce moment, la dame eut une convulsion violente qui m'annona l'heure
favorable  la crise; et, prenant ma lancette, je la saignai, de force,
au bras droit avec assez de bonheur. La camariste reut dans des
serviettes le sang qui jaillissait abondamment; puis l'inconnue tomba
dans un abattement propice  mon opration... Je m'armai de courage, et
je pus, aprs une heure de travail, extraire l'enfant par morceaux.

L'Espagnol, ne pensant plus  m'empoisonner, en comprenant que je venais
de sauver sa matresse, pleurait sous son masque, et de grosses larmes
roulaient, par instans, sur son manteau.

Du reste, la femme ne jeta pas un cri, mais elle mordait son mouchoir,
tressaillait comme une bte fauve surprise, et suait  grosses gouttes.

Dans un instant horriblement critique, elle fit un geste pour montrer la
chambre de son mari; le mari venait de se retourner; et, de nous quatre,
elle seule avait entendu le froissement des draps, le bruissement du lit
ou des rideaux.

Nous nous arrtmes, et  travers les trous de leurs masques, la
camariste et l'amant se jetrent des regards de feu...

Profitant de cette espce de relche, j'tendis la main pour prendre
le verre de limonade que l'inconnu avait entam; mais lui, croyant que
j'allais boire un des verres pleins, bondit aussi lgrement qu'un chat,
et posa son long poignard sur les deux verres empoisonns. Il me laissa
le sien, en me faisant un signe de tte pour me dire d'en boire le
reste. Il y avait tant de choses, d'ides, de sentiment, dans ce signe
et dans son vif mouvement, que je lui pardonnai presque les atroces
combinaisons mdits pour tuer et ensevelir toute mmoire de ces
vnemens.

Il me serra la main lorsque j'eus achev de boire; puis, aprs
avoir laiss chapper un mouvement convulsif, il enveloppa lui-mme
soigneusement les dbris de son enfant; et quand, aprs deux heures
de soins et de craintes, nous emes, la camariste et moi, recouch sa
matresse, il me serra de nouveau les mains, et mit  mon insu, dans ma
poche, des diamans sur papier. Mais, par parenthse, comme j'ignorais
le somptueux cadeau de l'Espagnol, mon domestique me vola ce trsor le
surlendemain, et s'est enfui nanti d'une vraie fortune.

Je dis  l'oreille de la femme-de-chambre, et bien bas, les prcautions
qui restaient  prendre; puis je manifestai l'intention d'tre libre. La
camariste resta prs de sa matresse, circonstance qui ne me rassura pas
excessivement; mais je rsolus de me tenir sur mes gardes. L'amant fit
un paquet de l'enfant mort et des linges teints du sang de sa matresse;
puis il le serra fortement, le cacha sous son manteau; et, me passant
la main sur les yeux comme pour me dire de les fermer, il sortit le
premier, en m'invitant par un geste  tenir le pan de son habit; ce que
je fis, non sans donner un dernier regard  la camariste. Elle arracha
son masque en voyant l'Espagnol dehors, et me montra la plus dlicieuse
figure du monde.

Je traversai les appartemens  la suite de l'amant; et quand je me
trouvai dans le jardin, en plein air, j'avoue que je respirai comme si
l'on m'et t un poids norme de dessus la poitrine. Je marchais 
une distance respectueuse de mon guide, en veillant sur ses moindres
mouvemens avec la plus grande attention.

Arrivs  la petite porte, il me prit par la main, et m'appuya sur les
lvres un cachet, mont en bague, que je lui avais vu  un doigt de la
main gauche. Je compris toute la valeur de ce signe loquent. Nous nous
trouvmes dans la rue; et, au lieu de la voiture, deux chevaux nous
attendaient. Nous montmes chacun sur une des deux btes; mon Espagnol
s'empara de ma bride, la tint dans sa main gauche, prit entre ses dents
les guides de sa monture, car il avait son paquet sanglant dans sa
main droite, et nous partmes avec la rapidit de l'clair. Il me fut
impossible de remarquer le moindre objet qui pt servir  me faire
reconnatre la route que nous parcourmes. Au petit jour, je me trouvai
prs de ma porte, et l'Espagnol s'enfuit, en se dirigeant vers la porte
d'Atocha...

--Et vous n'avez rien aperu qui puisse vous faire souponner  quelle
femme vous aviez affaire?... dit un officier au chirurgien.

--Une seule chose... reprit-il. Quand je saignai l'inconnue, je
remarquai sur son bras,  peu prs au milieu, une petite envie, grosse
comme une lentille, et environne de poils bruns... Puis le palais m'a
paru magnifique, immense; la faade ne finissait pas...

En ce moment, l'indiscret chirurgien s'arrta, plit. Tous les yeux
fixs sur les siens en suivirent la direction; et les Franais virent
un Espagnol envelopp d'un manteau, dont le regard de feu brillait dans
l'ombre, au milieu d'une touffe d'orangers o il se tenait debout.

L'couteur disparut aussitt avec une lgret de sylphe, quand un jeune
sous-lieutenant s'lana vivement sur lui.

--Sarpjeu! mes amis, s'cria le chirurgien, cet oeil de basilic m'a
glac. J'entends sonner des cloches dans mes oreilles; et je vous fais
mes adieux... vous m'enterrez ici!...

--Es-tu bte!... dit le colonel Charrin. Lecamus s'est mis  la piste
l'espion, il saura bien nous en rendre raison.

--H bien! Lecamus?... s'crirent les officiers, en voyant revenir le
sous-lieutenant tout essouffl.

--Au diable!... rpondit Lecamus. Il a pass, je crois,  travers les
murailles; et, comme je ne pense pas qu'il soit sorcier, il est sans
doute de la maison! il en connat les passages, les dtours, et m'a
facilement chapp.

--Je suis perdu!... dit le chirurgien d'une voix sombre.

--Allons, sois calme!... rpondirent les officiers; nous nous mettrons
 tour de rle chez toi, jusqu' ton dpart... et, pour ce soir, nous
t'accompagnerons.

En effet, trois jeunes officiers, qui ayant perdu leur argent au jeu ne
savaient plus que faire, reconduisirent le chirurgien  son logement, et
s'offrirent  rester chez lui, ce qu'il accepta.

Le surlendemain, il avait obtenu son renvoi en France, et faisait tous
ses prparatifs pour partir avec une dame  laquelle Murat donnait une
forte escorte. Il achevait de dner en compagnie de ses amis, lorsque
son domestique vint le prvenir qu'une jeune dame voulait lui parler. Le
chirurgien et les trois officiers descendirent aussitt; mais l'inconnue
ne put que dire  son amant:

--Prenez garde!...

Elle tomba morte.

C'tait la camariste qui, se sentant empoisonne, esprait arriver 
temps pour sauver le chirurgien.

Le poison la dfigura compltement.

--Diable! diable!... s'cria Lecamus, voil ce qui s'appelle aimer!...
il n'y a qu'une Espagnole au monde qui puisse trotter avec un monstre de
poison dans son bocal!...

Le chirurgien restait singulirement pensif. Enfin, pour noyer les
sinistres pressentimens qui le tourmentaient, il se remit  table et but
immodrment, ainsi que ses compagnons; puis tous,  moiti ivres, se
couchrent de bonne heure.

Au milieu de la nuit, le chirurgien fut rveill par le bruit aigu que
firent les anneaux de ses rideaux violemment tirs sur les tringles. Il
se mit sur son sant, en proie  cette trpidation mcanique de toutes
les fibres qui nous saisit au moment d'un semblable rveil. Alors
il vit, debout devant lui, un Espagnol envelopp dans son manteau.
L'inconnu lui jetait le mme regard brlant, parti du buisson pendant la
fte, et par lequel il avait dj t si fatalement saisi.

Le chirurgien cria: Au secours!... A moi, mes amis!

Mais,  ce cri de dtresse, l'Espagnol rpondit d'abord par un rire
amer:

--L'opium crot pour tout le monde!... dit-il.

Puis, aprs cette espce de sentence, il lui montra ses trois amis
profondment endormis; et, tirant avec brusquerie de dessous son manteau
un bras de femme rcemment coup, il le prsenta vivement au chirurgien,
en lui montrant un signe semblable  celui qu'il avait si imprudemment
dcrit:

--Est-ce bien le mme?... demanda-t-il.

A la lueur d'une lanterne pose sur le lit, le chirurgien, glac
d'effroi, rpondit par un signe de tte; et, sans plus ample
information, le mari de l'inconnu lui plongea son poignard dans le
coeur!...

--Le conte est furieusement brun, dit un des auditeurs, mais il est
encore plus invraisemblable; car pourriez-vous m'expliquer qui, du mort
ou de l'Espagnol, vous a racont cela?...

--Monsieur, rpondit le narrateur, piqu de l'observation, comme fort
heureusement le coup de poignard que j'ai reu a gliss  droite au
lieu d'aller  gauche, vous me permettrez de savoir un peu ma propre
histoire... Je vous jure qu'il y a encore des nuits o je vois en rve
les deux sacrs yeux...

L'ancien chirurgien en chef s'arrta, plit, et resta, la bouche
ouverte, dans un vritable tat d'pilepsie.

Nous nous retournmes tous du ct du salon. A la porte tait un grand
d'Espagne, un _afrancesados_ en exil, et arriv depuis quinze jours en
Touraine, avec sa famille. Il apparaissait pour la premire fois dans
le monde; et, venu fort tard, il visitait les salons, accompagn de sa
femme dont le bras droit restait immobile.

Nous nous sparmes en silence pour laisser passer ce couple, que nous
ne vmes pas sans une motion profonde.

C'tait un vrai tableau de Murillo! Le mari avait, sous des orbites
creuss et noircis, des yeux de feu. Sa face tait dessche, son crne
sans cheveux, et son corps d'une maigreur effroyable.--La femme!...
imaginez-la?--non!--vous ne la feriez pas vraie.--Elle avait une
admirable taille; elle tait ple, mais belle encore; son teint, par un
privilge inou pour une Espagnole, tait clatant de blancheur; mais
son regard tombait sur vous comme un jet de plomb fondu... son beau
front, orn de perles, et blanc, ressemblait au marbre d'une tombe; il y
avait un mort enseveli dans son coeur!... C'tait la douleur espagnole
dans tout son lustre.

Inutile de dire que le chirurgien avait disparu.

--Madame, demandai-je  la comtesse vers la fin de la soire, par quel
vnement avez-vous donc perdu le bras?

--Dans la guerre de l'indpendance... dit-elle.





End of the Project Gutenberg EBook of Contes bruns
by Honor de Balzac, Philarte Chasles et Charles Rabou

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES BRUNS ***

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
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with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
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particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

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