The Project Gutenberg EBook of Contes de la Becasse, by Guy de Maupassant

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Title: Contes de la Becasse

Author: Guy de Maupassant

Release Date: March 25, 2004 [EBook #11714]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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GUY DE MAUPASSANT


CONTES DE LA BCASSE


SEIZIME DITION


PARIS

1894






LA BCASSE


Le vieux baron des Ravots avait t pendant quarante ans le roi des
chasseurs de sa province. Mais, depuis cinq  six annes, une paralysie
des jambes le clouait  son fauteuil, et il ne pouvait plus que tirer
des pigeons de la fentre de son salon ou du haut de son grand perron.

Le reste du temps il lisait.

C'tait un homme de commerce aimable chez qui tait rest beaucoup de
l'esprit lettr du dernier sicle. Il adorait les contes, les petits
contes polissons, et aussi les histoires vraies arrives dans son
entourage. Ds qu'un ami entrait chez lui, il demandait:

--Eh bien, quoi de nouveau?

Et il savait interroger  la faon d'un juge d'instruction.

Par les jours de soleil il faisait rouler devant la porte son large
fauteuil pareil  un lit. Un domestique, derrire son dos, tenait les
fusils, les chargeait et les passait  son matre; un autre valet, cach
dans un massif, lchait un pigeon de temps en temps,  des intervalles
irrguliers, pour que le baron ne ft pas prvenu et demeurt en veil.

Et, du matin au soir, il tirait les oiseaux rapides, se dsolant quand
il s'tait laiss surprendre, et riant aux larmes quand la bte tombait
d'aplomb ou faisait quelque culbute inattendue et drle. Il se tournait
alors vers le garon qui chargeait les armes, et il demandait, en
suffoquant de gaiet:

--Y est-il, celui-l, Joseph! As-tu vu comme il est descendu?

Et Joseph rpondait invariablement:

--Oh! monsieur le baron ne les manque pas.

A l'automne, au moment des chasses, il invitait, comme  l'ancien temps,
ses amis, et il aimait entendre au loin les dtonations. Il les
comptait, heureux quand elles se prcipitaient. Et, le soir, il exigeait
de chacun le rcit fidle de sa journe.

Et on restait trois heures  table en racontant des coups de fusil.

C'taient d'tranges et invraisemblables aventures, o se complaisait
l'humeur hbleuse des chasseurs. Quelques-unes avaient fait date et
revenaient rgulirement. L'histoire d'un lapin que le petit vicomte de
Bourril avait manqu dans son vestibule les faisait se tordre chaque
anne de la mme faon. Toutes les cinq minutes un nouvel orateur
prononait:

--J'entends: Birr! birr! et une compagnie magnifique me part  dix
pas. J'ajuste: pif! paf! j'en vois tomber une pluie, une vraie pluie. Il
y en avait sept!

Et tous, tonns, mais rciproquement crdules, s'extasiaient.

Mais il existait dans la maison une vieille coutume, appele le conte
de la Bcasse.

Au moment du passage de cette reine des gibiers, la mme crmonie
recommenait  chaque dner.

Comme ils adoraient l'incomparable oiseau, on en mangeait tous les soirs
un par convive; mais on avait soin de laisser dans un plat toutes les
ttes.

Alors le baron, officiant comme un vque, se faisait apporter sur une
assiette un peu de graisse, oignait avec soin les ttes prcieuses en
les tenant par le bout de la mince aiguille qui leur sert le bec. Une
chandelle allume tait pose prs de lui, et tout le monde se taisait,
dans l'anxit de l'attente.

Puis il saisissait un des crnes ainsi prpars, le fixait sur une
pingle, piquait l'pingle sur un bouchon, maintenait le tout en
quilibre au moyen de petits btons croiss comme des balanciers, et
plantait dlicatement cet appareil sur un goulot de bouteille en manire
de tourniquet.

Tous les convives comptaient ensemble, d'une voix forte:

--Une,--deux,--trois.

Et le baron, d'un coup de doigt, faisait vivement pivoter ce joujou.

Celui des invits que dsignait, en s'arrtant, le long bec pointu
devenait matre de toutes les ttes, rgal exquis qui faisait loucher
ses voisins.

Il les prenait une  une et les faisait griller sur la chandelle. La
graisse crpitait, la peau rissole fumait, et l'lu du hasard croquait
le crne suiff en le tenant par le nez et en poussant des exclamations
de plaisir.

Et chaque fois les dneurs, levant leurs verres, buvaient  sa sant.

Puis, quand il avait achev le dernier, il devait, sur l'ordre du baron,
conter une histoire pour indemniser les dshrits.

Voici quelques-uns de ces rcits:






CE COCHON DE MORIN

_A M. Oudinot._




I


a, mon ami, dis-je  Labarbe, tu viens encore de prononcer ces quatre
mots, ce cochon de Morin. Pourquoi, diable, n'ai-je jamais entendu
parler de Morin sans qu'on le traitt de cochon?

Labarbe, aujourd'hui dput, me regarda avec des yeux de chat-huant.
Comment, tu ne sais pas l'histoire de Morin, et tu es de la Rochelle?

J'avouai que je ne savais pas l'histoire de Morin. Alors Labarbe se
frotta les mains et commena son rcit.

Tu as connu Morin, n'est-ce pas, et tu te rappelles son grand magasin
de mercerie sur le quai de la Rochelle?

--Oui, parfaitement.

--Eh bien, sache qu'en 1862 ou 63 Morin alla passer quinze jours 
Paris, pour son plaisir, ou ses plaisirs, mais sous prtexte de
renouveler ses approvisionnements. Tu sais ce que sont, pour un
commerant de province, quinze jours de Paris. Cela vous met le feu dans
le sang. Tous les soirs des spectacles, des frlements de femmes, une
continuelle excitation d'esprit. On devient fou. On ne voit plus que
danseuses en maillot, actrices dcolletes, jambes rondes, paules
grasses, tout cela presque  porte de la main, sans qu'on ose ou qu'on
puisse y toucher. C'est  peine si on gote, une fois ou deux, 
quelques mets infrieurs. Et l'on s'en va, le coeur encore tout secou,
l'me moustille, avec une espce de dmangeaison de baisers qui vous
chatouillent les lvres.

Morin se trouvait dans cet tat, quand il prit son billet pour la
Rochelle par l'express de 8 h. 40 du soir. Et il se promenait plein de
regrets et de trouble dans la grande salle commune du chemin de fer
d'Orlans, quand il s'arrta net devant une jeune femme qui embrassait
une vieille dame. Elle avait relev sa voilette, et Morin, ravi,
murmura: Bigre, la belle personne!

Quand elle eut fait ses adieux  la vieille, elle entra dans la salle
d'attente, et Morin la suivit; puis elle passa sur le quai, et Morin la
suivit encore; puis elle monta dans un wagon vide, et Morin la suivit
toujours.

Il y avait peu de voyageurs pour l'express. La locomotive siffla; le
train partit. Ils taient seuls.

Morin la dvorait des yeux. Elle semblait avoir dix-neuf  vingt ans;
elle tait blonde, grande, d'allure hardie. Elle roula autour de ses
jambes une couverture de voyage, et s'tendit sur les banquettes pour
dormir.

Morin se demandait: Qui est-ce? Et mille suppositions, mille projets
lui traversaient l'esprit. Il se disait: On raconte tant d'aventures de
chemin de fer. C'en est une peut-tre qui se prsente pour moi. Qui
sait? une bonne fortune est si vite arrive. Il me suffirait peut-tre
d'tre audacieux. N'est-ce pas Danton qui disait: De l'audace, de
l'audace, et toujours de l'audace. Si ce n'est pas Danton, c'est
Mirabeau. Enfin, qu'importe. Oui, mais je manque d'audace, voil le hic.
Oh! Si on savait, si on pouvait lire dans les mes! Je parie qu'on passe
tous les jours, sans s'en douter,  ct d'occasions magnifiques. Il lui
suffirait d'un geste pourtant pour m'indiquer qu'elle ne demande pas
mieux...

Alors, il supposa des combinaisons qui le conduisaient au triomphe. Il
imaginait une entre en rapport chevaleresque, des petits services qu'il
lui rendait, une conversation vive, galante, finissait par une
dclaration qui finissait par... par ce que tu penses.

Mais ce qui lui manquait toujours, c'tait le dbut, le prtexte. Et il
attendait une circonstance heureuse, le coeur ravag, l'esprit sens
dessus dessous.

La nuit cependant s'coulait et la belle enfant dormait toujours, tandis
que Morin mditait sa chute. Le jour parut, et bientt le soleil lana
son premier rayon, un long rayon clair venu du bout de l'horizon, sur le
doux visage de la dormeuse.

Elle s'veilla, s'assit, regarda la campagne, regarda Morin et sourit.
Elle sourit en femme heureuse, d'un air engageant et gai. Morin
tressaillit. Pas de doute, c'tait pour lui ce sourire-l, c'tait bien
une invitation discrte, le signal rv qu'il attendait. Il voulait
dire, ce sourire: tes-vous bte, tes-vous niais, tes-vous jobard,
d'tre rest l, comme un pieu, sur votre sige depuis hier soir.

Voyons, regardez-moi, ne suis-je pas charmante? Et vous demeurez comme
a toute une nuit en tte  tte avec une jolie femme sans rien oser,
grand sot.

Elle souriait toujours en le regardant; elle commenait mme  rire; et
il perdait la tte, cherchant un mot de circonstance, un compliment,
quelque chose  dire enfin, n'importe quoi. Mais il ne trouvait rien,
rien. Alors, saisi d'une audace de poltron, il pensa: Tant pis, je
risque tout; et brusquement, sans crier gare, il s'avana, les mains
tendues, les lvres gourmandes, et, la saisissant  pleins bras, il
l'embrassa.

D'un bond elle fut debout criant: Au secours, hurlant d'pouvante. Et
elle ouvrit la portire, elle agita ses bras dehors, folle de peur,
essayant de sauter, tandis que Morin perdu, persuad qu'elle allait se
prcipiter sur la voie, la retenait par sa jupe en bgayant: Madame...
oh!... madame.

Le train ralentit sa marche, s'arrta. Deux employs se prcipitrent
aux signaux dsesprs de la jeune femme qui tomba dans leurs bras en
balbutiant: Cet homme a voulu... a voulu... me... me... Et elle
s'vanouit.

On tait en gare de Mauz. Le gendarme prsent arrta Morin.

Quand la victime de sa brutalit eut repris connaissance, elle fit sa
dclaration. L'autorit verbalisa. Et le pauvre mercier ne put regagner
son domicile que le soir, sous le coup d'une poursuite judiciaire pour
outrage aux bonnes moeurs dans un lieu public.




II


J'tais alors rdacteur en chef du _nal des Charentes_; et je voyais
Morin, chaque soir, au Caf du commerce.

Ds le lendemain de son aventure, il vint me trouver, ne sachant que
faire. Je ne lui cachai pas mon opinion: Tu n'es qu'un cochon. On ne se
conduit pas comme a.

Il pleurait; sa femme l'avait battu; et il voyait son commerce ruin,
son nom dans la boue, dshonor, ses amis, indigns, ne le saluant plus.
Il finit par me faire piti, et j'appelai mon collaborateur Rivet, un
petit homme goguenard et de bon conseil, pour prendre ses avis.

Il m'engagea  voir le procureur imprial, qui tait de mes amis. Je
renvoyai Morin chez lui et je me rendis chez ce magistrat.

J'appris que la femme outrage tait une jeune fille, Mlle Henriette
Bonnel, qui venait de prendre  Paris ses brevets d'institutrice et qui,
n'ayant plus ni pre ni mre, passait ses vacances chez son oncle et sa
tante, braves petits bourgeois de Mauz.

Ce qui rendait grave la situation de Morin, c'est que l'oncle avait
port plainte. Le ministre public consentait  laisser tomber l'affaire
si cette plainte tait retire. Voil ce qu'il fallait obtenir.

Je retournai chez Morin. Je le trouvai dans son lit, malade d'motion et
de chagrin. Sa femme, une grande gaillarde osseuse et barbue, le
maltraitait sans repos. Elle m'introduisit dans la chambre en me criant
par la figure: Vous venez voir ce cochon de Morin? Tenez, le voil, le
coco!

Et elle se planta devant le lit, les poings sur les hanches. J'exposai
la situation; et il me supplia d'aller trouver la famille. La mission
tait dlicate; cependant je l'acceptai. Le pauvre diable ne cessait de
rpter: Je t'assure que je ne l'ai pas mme embrasse, non, pas mme.
Je te le jure!

Je rpondis: C'est gal, tu n'es qu'un cochon. Et je pris mille francs
qu'il m'abandonna pour les employer comme je le jugerais convenable.

Mais comme je ne tenais pas  m'aventurer seul dans la maison des
parents, je priai Rivet de m'accompagner. Il y consentit,  la condition
qu'on partirait immdiatement, car il avait, le lendemain dans
l'aprs-midi, une affaire urgente  la Rochelle.

Et, deux heures plus tard, nous sonnions  la porte d'une jolie maison
de campagne. Une belle jeune fille vint nous ouvrir. C'tait elle
assurment. Je dis tout bas  Rivet: Sacrebleu, je commence 
comprendre Morin.

L'oncle, M. Tonnelet, tait justement un abonn du _Fanal_, un fervent
coreligionnaire politique qui nous reut  bras ouverts, nous flicita,
nous congratula, nous serra les mains, enthousiasm d'avoir chez lui les
deux rdacteurs de son journal. Rivet me souffla dans l'oreille: Je
crois que nous pourrons arranger l'affaire de ce cochon de Morin.

La nice s'tait loigne; et j'abordai la question dlicate. J'agitai
le spectre du scandale; je fis valoir la dprciation invitable que
subirait la jeune personne aprs le bruit d'une pareille affaire; car on
ne croirait jamais  un simple baiser.

Le bonhomme semblait indcis; mais il ne pouvait rien dcider sans sa
femme qui ne rentrerait que tard dans la soire. Tout  coup il poussa
un cri de triomphe: Tenez, j'ai une ide excellente. Je vous tiens, je
vous garde. Vous allez dner et coucher ici tous les deux; et, quand ma
femme sera revenue, j'espre que nous nous entendrons.

Rivet rsistait; mais le dsir de tirer d'affaire ce cochon de Morin le
dcida; et nous acceptmes l'invitation.

L'oncle se leva, radieux, appela sa nice, et nous proposa une promenade
dans sa proprit en proclamant: A ce soir les affaires srieuses.

Rivet et lui se mirent  parler politique. Quant  moi, je me trouvai
bientt  quelques pas en arrire,  ct de la jeune fille. Elle tait
vraiment charmante, charmante!

Avec des prcautions infinies, je commenai  lui parler de son aventure
pour tcher de m'en faire une allie.

Mais elle ne parut pas confuse le moins du monde; elle m'coutait de
l'air d'une personne qui s'amuse beaucoup.

Je lui disais: Songez donc, mademoiselle,  tous les ennuis que vous
aurez. Il vous faudra comparatre devant le tribunal, affronter les
regards malicieux, parler en face de tout ce monde, raconter
publiquement cette triste scne du wagon. Voyons, entre nous,
n'auriez-vous pas mieux fait de ne rien dire, de remettre  sa place ce
polisson sans appeler les employs; et de changer simplement de
voiture.

Elle se mit  rire. C'est vrai ce que vous dites! mais que voulez-vous?
J'ai eu peur; et, quand on a peur, on ne raisonne plus. Aprs avoir
compris la situation, j'ai bien regrett mes cris; mais il tait trop
tard. Songez aussi que cet imbcile s'est jet sur moi comme un furieux,
sans prononcer un mot, avec une figure de fou. Je ne savais mme pas ce
qu'il me voulait.

Elle me regardait en face, sans tre trouble ou intimide. Je me
disais: Mais c'est une gaillarde, cette fille. Je comprends que ce
cochon de Morin se soit tromp.

Je repris, en badinant: Voyons Mademoiselle, avouez qu'il tait
excusable, car, enfin, on ne peut pas se trouver en face d'une aussi
belle personne que vous sans prouver le dsir absolument lgitime de
l'embrasser.

Elle rit plus fort, toutes les dents au vent: Entre le dsir et
l'action, monsieur, il y a place pour le respect.

La phrase tait drle, bien que peu claire. Je demandai brusquement: Eh
bien, voyons, si je vous embrassais, moi, maintenant; qu'est-ce que vous
feriez?

Elle s'arrta pour me considrer du haut en bas, puis elle dit,
tranquillement: Oh, vous, ce n'est pas la mme chose.

Je le savais bien, parbleu, que ce n'tait pas la mme chose, puisqu'on
m'appelait dans toute la province le beau Labarbe. J'avais trente ans,
alors, mais je demandai: Pourquoi a?

Elle haussa les paules, et rpondit: Tiens! parce que vous n'tes pas
aussi bte que lui. Puis elle ajouta, en me regardant en dessous: Ni
aussi laid.

Avant qu'elle et pu faire un mouvement pour m'viter, je lui avais
plant un bon baiser sur la joue. Elle sauta de ct, mais trop tard.
Puis elle dit: Eh bien vous n'tes pas gn non plus, vous. Mais ne
recommencez pas ce jeu-l.

Je pris un air humble et je dis  mi-voix: Oh! mademoiselle, quant 
moi, si j'ai un dsir au coeur, c'est de passer devant un tribunal pour
la mme cause que Morin.

Elle demanda  son tour: Pourquoi a? Je la regardai au fond des yeux
srieusement. Parce que vous tes une des plus belles cratures qui
soient; parce que ce serait pour moi un brevet, un titre, une gloire,
que d'avoir voulu vous violenter. Parce qu'on dirait aprs vous avoir
vue: Tiens, Labarbe n'a pas vol ce qui lui arrive, mais il a de la
chance tout de mme.

Elle se remit  rire de tout son coeur.

tes-vous drle? Elle n'avait pas fini le mot _drle_ que je la
tenais  pleins bras et je lui jetais des baisers voraces partout o je
trouvais une place, dans les cheveux, sur le front, sur les yeux, sur la
bouche parfois, sur les joues, par toute la tte, dont elle dcouvrait
toujours malgr elle un coin pour garantir les autres.

A la fin, elle se dgagea, rouge et blesse. Vous tes un grossier,
monsieur, et vous me faites repentir de vous avoir cout.

Je lui saisis la main, un peu confus, balbutiant: Pardon, pardon,
mademoiselle. Je vous ai blesse; j'ai t brutal! Ne m'en voulez pas.
Si vous saviez?... Je cherchais vainement une excuse.

Elle pronona, au bout d'un moment: Je n'ai rien  savoir, monsieur.

Mais j'avais trouv; je m'criai: Mademoiselle, voici un an que je vous
aime!

Elle fut vraiment surprise et releva les yeux. Je repris: Oui,
mademoiselle, coutez-moi. Je ne connais pas Morin et je me moque bien
de lui. Peu m'importe qu'il aille en prison et devant les tribunaux. Je
vous ai vue ici l'an pass, vous tiez l-bas, devant la grille. J'ai
reu une secousse en vous apercevant et votre image ne m'a plus quitt.
Croyez-moi, ou ne me croyez pas, peu m'importe. Je vous ai trouve
adorable; votre souvenir me possdait; j'ai voulu vous revoir; j'ai
saisi le prtexte de cette bte de Morin; et me voici. Les circonstances
m'ont fait passer les bornes; pardonnez-moi, je vous en supplie,
pardonnez-moi.

Elle guettait la vrit dans mon regard, prte  sourire de nouveau; et
elle murmura: Blagueur.

Je levai la main, et, d'un ton sincre (je crois mme que j'tais
sincre): Je vous jure que je ne mens pas.

Elle dit simplement: Allons donc.

Nous tions seuls, tout seuls, Rivet et l'oncle ayant disparu dans les
alles tournantes; et je lui fis une vraie dclaration, longue, douce,
en lui pressant et lui baisant les doigts. Elle coutait cela comme une
chose agrable et nouvelle, sans bien savoir ce qu'elle en devait
croire.

Je finissais par me sentir troubl; par penser ce que je disais; j'tais
ple, oppress, frissonnant; et, doucement, je lui pris la taille.

Je lui parlais tout bas dans les petits cheveux friss de l'oreille.
Elle semblait morte tant elle restait rveuse.

Puis sa main rencontra la mienne et la serra; je pressai lentement sa
taille d'une treinte tremblante et toujours grandissante; elle ne
remuait plus du tout; j'effleurais sa joue de ma bouche; et tout  coup
mes lvres, sans chercher, trouvrent les siennes. Ce fut un long, long
baiser; et il aurait encore dur longtemps; si je n'avais entendu hum,
hum  quelques pas derrire moi.

Elle s'enfuit  travers un massif. Je me retournai et j'aperus Rivet
qui me rejoignait.

Il se campa au milieu du chemin; et sans rire: Eh bien! c'est comme a
que tu arranges l'affaire de ce cochon de Morin.

Je rpondis avec fatuit: On fait ce qu'on peut, mon cher. Et l'oncle?
Qu'en as-tu obtenu? Moi, je rponds de la nice.

Rivet dclara: J'ai t moins heureux avec l'oncle.

Et je lui pris le bras pour rentrer.




III


Le dner acheva de me faire perdre la tte. J'tais  ct d'elle et ma
main sans cesse rencontrait sa main sous la nappe; mon pied pressait son
pied; nos regards se joignaient, se mlaient.

On fit ensuite un tour au clair de lune et je lui murmurai dans l'me
toutes les tendresses qui me montaient du coeur. Je la tenais serre
contre moi, l'embrassant  tout moment, mouillant mes lvres aux
siennes. Devant nous, l'oncle et Rivet discutaient. Leurs ombres les
suivaient gravement sur le sable des chemins.

On rentra. Et bientt l'employ du tlgraphe apporta une dpche de la
tante annonant qu'elle ne reviendrait que le lendemain matin,  sept
heures, par le premier train.

L'oncle, dit: Eh bien, Henriette, va montrer leurs chambres  ces
messieurs. On serra la main du bonhomme et on monta. Elle nous
conduisit d'abord dans l'appartement de Rivet, et il me souffla dans
l'oreille: Pas de danger qu'elle nous ait mens chez toi d'abord. Puis
elle me guida vers mon lit. Ds qu'elle fut seule avec moi, je la saisis
de nouveau dans mes bras, tchant d'affoler sa raison et de culbuter sa
rsistance. Mais, quand elle se sentit tout prs de dfaillir, elle
s'enfuit.

Je me glissais entre mes draps, trs contrari, trs agit, et trs
penaud, sachant bien que je ne dormirais gure, cherchant quelle
maladresse j'avais pu commettre, quand on heurta doucement ma porte.

Je demandai: Qui est l?

Une voix lgre rpondit: Moi.

Je me vtis  la hte; j'ouvris; elle entra. J'ai oubli, dit-elle, de
vous demander ce que vous prenez le matin: du chocolat, du th, ou du
caf?

Je l'avais enlace imptueusement, la dvorant de caresses, bgayant:
Je prends... je prends... je prends... Mais elle me glissa entre les
bras, souffla ma lumire, et disparut.

Je restai seul, furieux, dans l'obscurit, cherchant des allumettes,
n'en trouvant pas. J'en dcouvris enfin et je sortis dans le corridor, 
moiti fou, mon bougeoir  la main.

Qu'allais-je faire? Je ne raisonnais plus; je voulais la trouver; je la
voulais. Et je fis quelques pas sans rflchir  rien. Puis, je pensai
brusquement: Mais si j'entre chez l'oncle? que dirais-je?... Et je
demeurai immobile, le cerveau vide, le coeur battant. Au bout de
plusieurs secondes, la rponse me vint: Parbleu je dirai que je
cherchais la chambre de Rivet pour lui parler d'une chose urgente.

Et je me mis  inspecter les portes m'efforant de dcouvrir la sienne,
 elle. Mais rien ne pouvait me guider. Au hasard je pris une clef que
je tournai. J'ouvris, j'entrai... Henriette assise dans son lit,
effare, me regardait.

Alors je poussai doucement le verrou; et, m'approchant sur la pointe des
pieds, je lui dis: J'ai oubli, mademoiselle, de vous demander quelque
chose  lire. Elle se dbattait; mais j'ouvris bientt le livre que je
cherchais. Je n'en dirai pas le titre. C'tait vraiment le plus
merveilleux des romans, et le plus divin des pomes.

Une fois tourne la premire page, elle me le laissa parcourir  mon
gr; et j'en feuilletai tant de chapitres que nos bougies s'usrent
jusqu'au bout.

Puis, aprs l'avoir remercie, je regagnais,  pas de loup, ma chambre,
quand une main brutale m'arrta; et une voix, celle de Rivet, me
chuchota dans le nez: Tu n'as donc pas fini d'arranger l'affaire de ce
cochon de Morin?

Ds sept heures du matin elle m'apportait elle-mme une tasse de
chocolat. Je n'en ai jamais bu de pareil. Un chocolat  s'en faire
mourir, moelleux, velout, parfum, grisant. Je ne pouvais ter ma
bouche des bords dlicieux de sa tasse.

A peine la jeune fille tait-elle sortie que Rivet entra. Il semblait un
peu nerveux, agac comme un homme qui n'a gure dormi, il me dit d'un
ton maussade: Si tu continues, tu sais, tu finiras par gter l'affaire
de ce cochon de Morin.

A huit heures, la tante arrivait. La discussion fut courte. Les braves
gens retiraient leur plainte, et je laisserais cinq cents francs aux
pauvres du pays.

Alors on voulut nous retenir  passer la journe. On organiserait mme
une excursion pour aller visiter des ruines. Henriette derrire le dos
de ses parents me faisait des signes de tte: Oui, restez donc.
J'acceptais, mais Rivet s'acharna  s'en aller.

Je le pris  part; je le priai, je le sollicitai; je lui disais:
Voyons, mon petit Rivet, fais cela pour moi. Mais il semblait exaspr
et me rptait dans la figure: J'en ai assez, entends-tu, de l'affaire
de ce cochon de Morin.

Je fus bien contraint de partir aussi. Ce fut un des moments les plus
durs de ma vie. J'aurais bien arrang cette affaire-l pendant toute mon
existence.

Dans le wagon, aprs les nergiques et muettes poignes de main des
adieux, je dis  Rivet: Tu n'es qu'une brute. Il rpondit: Mon petit,
tu commenais  m'agacer bougrement.

En arrivant aux bureaux du _Fanal_, j'aperus une foule qui nous
attendait... On cria ds qu'on nous vit: Eh bien, avez-vous arrang
l'affaire de ce cochon de Morin?

Tout la Rochelle en tait troubl. Rivet, dont la mauvaise humeur
s'tait dissipe en route, eut grand'peine  ne pas rire en dclarant:
Oui, c'est fait, grce  Labarbe.

Et nous allmes chez Morin.

Il tait tendu dans un fauteuil, avec des sinapismes aux jambes et des
compresses d'eau froide sur le crne, dfaillant d'angoisse. Et il
toussait sans cesse, d'une petite toux d'agonisant, sans qu'on st d'o
lui tait venu ce rhume. Sa femme le regardait avec des yeux de tigresse
prte  le dvorer.

Ds qu'il nous aperut, il eut un tremblement qui lui secouait les
poignets et les genoux. Je dis: C'est arrang, salaud, mais ne
recommence pas.

Il se leva, suffoquant, me prit les mains, les baisa comme celles d'un
prince, pleura, faillit perdre connaissance, embrassa Rivet, embrassa
mme Mme Morin qui le rejeta d'une pousse dans son fauteuil.

Mais il ne se remit jamais de ce coup-l, son motion avait t trop
brutale.

On ne l'appelait plus dans toute la contre que ce cochon de Morin, et
cette pithte le traversait comme un coup d'pe chaque fois qu'il
l'entendait.

Quand un voyou dans la rue criait: Cochon, il se retournait la tte
par instinct. Ses amis le criblaient de plaisanteries horribles, lui
demandant, chaque fois qu'ils mangeaient du jambon: Est-ce du tien?

Il mourut deux ans plus tard.

Quant  moi, me prsentant  la dputation, en 1875, j'allai faire une
visite intresse au nouveau notaire de Tousserre, Me Belloncle. Une
grande femme opulente et belle me reut.

Vous ne me reconnaissez pas? dit-elle.

Je balbutiai: Mais..... non..... madame.

--Henriette Bonnel.

--Ah!--Et je me sentis devenir ple.

Elle semblait parfaitement  son aise, et souriait en me regardant.

Ds qu'elle m'eut laiss seul avec son mari, il me prit les mains, les
serrant  les broyer: Voici longtemps, cher monsieur, que je veux aller
vous voir. Ma femme m'a tant parl de vous. Je sais..... oui, je sais en
quelle circonstance douloureuse vous l'avez connue, je sais aussi comme
vous avez t parfait, plein de dlicatesse, de tact, de dvouement dans
l'affaire..... Il hsita, puis pronona plus bas, comme s'il et
articul un mot grossier .....Dans l'affaire de ce cochon de Morin.







LA FOLLE

_A Robert de Bannires._


Tenez, dit M. Mathieu d'Endolin, les bcasses me rappellent une bien
sinistre anecdote de la guerre.

Vous connaissez ma proprit dans le faubourg de Cormeil. Je l'habitais
au moment de l'arrive des Prussiens.

J'avais alors pour voisine une espce de folle, dont l'esprit s'tait
gar sous les coups du malheur. Jadis,  l'ge de vingt-cinq ans, elle
avait perdu, en un seul mois, son pre, son mari et son enfant
nouveau-n.

Quand la mort est entre une fois dans une maison, elle y revient
presque toujours immdiatement, comme si elle connaissait la porte.

La pauvre jeune femme, foudroye par le chagrin, prit le lit, dlira
pendant six semaines. Puis, une sorte de lassitude calme succdant 
cette crise violente, elle resta sans mouvement, mangeant  peine,
remuant seulement les yeux. Chaque fois qu'on voulait la faire lever,
elle criait comme si on l'et tue. On la laissa donc toujours couche,
ne la tirant de ses draps que pour les soins de sa toilette et pour
retourner ses matelas.

Une vieille bonne restait prs d'elle, la faisant boire de temps en
temps ou mcher un peu de viande froide. Que se passait-il dans cette
me dsespre? On ne le sut jamais; car elle ne parla plus.
Songeait-elle aux morts? Rvassait-elle tristement, sans souvenir
prcis? Ou bien sa pense anantie restait-elle immobile comme de l'eau
sans courant?

Pendant quinze annes, elle demeura ainsi ferme et inerte.

La guerre vint; et, dans les premiers jours de dcembre, les Prussiens
pntrrent  Cormeil.

Je me rappelle cela comme d'hier. Il gelait  fendre les pierres; et
j'tais tendu moi-mme dans un fauteuil, immobilis par la goutte,
quand j'entendis le battement lourd et rythm de leurs pas. De ma
fentre, je les vis passer.

Ils dfilaient interminablement, tous pareils, avec ce mouvement de
pantins qui leur est particulier. Puis les chefs distriburent leurs
hommes aux habitants. J'en eus dix-sept. La voisine, la folle, en avait
douze, dont un commandant, vrai soudard, violent, bourru.

Pendant, les premiers jours tout se passa normalement. On avait dit 
l'officier d' ct que la dame tait malade; et il ne s'en inquita
gure. Mais bientt cette femme qu'on ne voyait jamais l'irrita. Il
s'informa de la maladie; on rpondit que son htesse tait couche
depuis quinze ans par suite d'un violent chagrin. Il n'en crut rien sans
doute, et s'imagina que la pauvre insense ne quittait pas son lit par
fiert, pour ne pas voir les Prussiens, et ne leur point parler, et ne
les point frler.

Il exigea qu'elle le ret; on le fit entrer dans sa chambre. Il demanda,
d'un ton brusque.

--Je vous prierai, matame, de fous lever et de tescentre pour qu'on fous
foie.

Elle tourna vers lui ses yeux vagues, ses yeux vides, et ne rpondit
pas.

Il reprit:

--Che ne tolrerai bas d'insolence. Si fous ne fous levez bas de ponne
volont, che trouverai pien un moyen de fous faire bromener tout seule.

Elle ne fit pas un geste, toujours immobile comme si elle ne l'et pas
vu.

Il rageait, prenant ce silence calme pour une marque de mpris suprme.
Et il ajouta:

--Si vous n'tes pas tescentue temain...

Puis, il sortit.

       *       *       *       *       *

Le lendemain la vieille bonne, perdue, la voulut habiller; mais la
folle se mit  hurler en se dbattant. L'officier monta bien vite; et la
servante, se jetant  ses genoux, cria:

--Elle ne veut pas, monsieur, elle ne veut pas. Pardonnez-lui; elle est
si malheureuse.

Le soldat restait embarrass, n'osant, malgr sa colre, la faire tirer
du lit par ses hommes. Mais soudain il se mit  rire et donna des ordres
en allemand.

Et bientt on vit sortir un dtachement qui soutenait un matelas comme
on porte un bless. Dans ce lit qu'on n'avait point dfait, la folle,
toujours silencieuse, restait tranquille, indiffrente aux vnements
tant qu'on la laissait couche. Un homme par derrire portait un paquet
de vtements fminins.

Et l'officier pronona en se frottant les mains:

--Nous ferrons pien si vous ne poufez bas vous hapiller toute seule et
faire une btite bromenate.

Puis on vit s'loigner le cortge dans la direction de la fort
d'Imauville.

Deux heures plus tard les soldats revinrent tout seuls.

On ne revit plus la folle. Qu'en avaient-ils fait? O l'avaient-ils
porte! On ne le sut jamais.

       *       *       *       *       *

La neige tombait maintenant jour et nuit, ensevelissant la plaine et les
bois sous un linceul de mousse glace. Les loups venaient hurler
jusqu' nos portes.

La pense de cette femme perdue me hantait; et je fis plusieurs
dmarches auprs de l'autorit prussienne, afin d'obtenir des
renseignements. Je faillis tre fusill.

Le printemps revint. L'arme d'occupation s'loigna. La maison de ma
voisine restait ferme; l'herbe drue poussait dans les alles.

La vieille bonne tait morte pendant l'hiver. Personne ne s'occupait
plus de cette aventure; moi seul y songeais sans cesse.

Qu'avaient-ils fait de cette femme? s'tait-elle enfuie  travers les
bois! L'avait-on recueillie quelque part, et garde dans un hpital sans
pouvoir obtenir d'elle aucun renseignement. Rien ne venait allger mes
doutes; mais, peu  peu, le temps apaisa le souci de mon coeur.

Or,  l'automne suivant, les bcasses passrent en masse; et, comme ma
goutte me laissait un peu de rpit, je me tranai jusqu' la fort.
J'avais dj tu quatre ou cinq oiseaux  long bec, quand j'en abattis
un qui disparut dans un foss plein de branches. Je fus oblig d'y
descendre pour y ramasser ma bte. Je la trouvai tombe auprs d'une
tte de mort. Et brusquement le souvenir de la folle m'arriva dans la
poitrine comme un coup de poing. Bien d'autres avaient expir dans ces
bois peut-tre en cette anne sinistre; mais je ne sais pourquoi,
j'tais sr, sr, vous dis-je, que je rencontrais la tte de cette
misrable maniaque.

Et soudain je compris, je devinai tout. Ils l'avaient abandonne sur ce
matelas, dans la fort froide et dserte; et, fidle  son ide fixe,
elle s'tait laisse mourir sous l'pais et lger duvet des neiges et
sans remuer le bras ou la jambe.

Puis les loups l'avaient dvore.

Et les oiseaux avaient fait leur nid avec la laine de son lit dchir.

J'ai gard ce triste ossement. Et je fais des voeux pour que nos fils ne
voient plus jamais de guerre.







PIERROT

_A Henry Roujon._


Mme Lefvre tait une dame de campagne, une veuve, une de ces
demi-paysannes  rubans et  chapeaux falbalas, de ces personnes qui
parlent avec des cuirs, prennent en public des airs grandioses, et
cachent une me de brute prtentieuse sous des dehors comiques et
chamarrs, comme elles dissimulent leurs grosses mains rouges sous des
gants de soie crue.

Elle avait pour servante une brave campagnarde toute simple, nomme
Rose.

Les deux femmes habitaient une petite maison  volets verts, le long
d'une route, en Normandie, au centre du pays de Caux.

Comme elles possdaient, devant l'habitation, un troit jardin, elles
cultivaient quelques lgumes.

Or, une nuit, on lui vola une douzaine d'oignons.

Ds que Rose s'aperut du larcin, elle courut prvenir madame, qui
descendit en jupe de laine. Ce fut une dsolation et une terreur. On
avait vol, vol Mme Lefvre! Donc, on volait dans le pays, puis on
pouvait revenir.

Et les deux femmes effares contemplaient les traces de pas,
bavardaient, supposaient des choses: Tenez, ils ont pass par l. Ils
ont mis leurs pieds sur le mur; ils ont saut dans la plate-bande.

Et elles s'pouvantaient pour l'avenir. Comment dormir tranquilles
maintenant!

Le bruit du vol se rpandit. Les voisins arrivrent, constatrent,
discutrent  leur tour; et les deux femmes expliquaient  chaque
nouveau venu leurs observations et leurs ides.

Un fermier d' ct leur offrit ce conseil: Vous devriez avoir un
chien.

C'tait vrai, cela; elles devraient avoir un chien, quand ce ne serait
que pour donner l'veil. Pas un gros chien, Seigneur! Que feraient-elles
d'un gros chien! Il les ruinerait en nourriture. Mais un petit chien (en
Normandie, on prononce _quin_), un petit freluquet de _quin_ qui jappe.

Ds que tout le monde fut parti, Mme Lefvre discuta longtemps cette
ide de chien. Elle faisait, aprs rflexion, mille objections,
terrifie par l'image d'une jatte pleine de pte; car elle tait de
cette race parcimonieuse de dames campagnardes qui portent toujours des
centimes dans leur poche pour faire l'aumne ostensiblement aux pauvres
des chemins, et donner aux qutes du dimanche.

Rose, qui aimait les btes, apporta ses raisons et les dfendit avec
astuce. Donc il fut dcid qu'on aurait un chien, un tout petit chien.

On se mit  sa recherche, mais on n'en trouvait que des grands, des
avaleurs de soupe  faire frmir. L'picier de Rolleville en avait bien
un, un tout petit; mais il exigeait qu'on le lui payt deux francs, pour
couvrir ses frais d'levage. Mme Lefvre dclara qu'elle voulait bien
nourrir un quin, mais qu'elle n'en achterait pas.

Or, le boulanger, qui savait les vnements, apporta, un matin, dans sa
voiture, un trange petit animal tout jaune, presque sans pattes, avec
un corps de crocodile, une tte de renard et une queue en trompette, un
vrai panache, grand comme tout le reste de sa personne. Un client
cherchait  s'en dfaire. Mme Lefvre trouva fort beau ce roquet
immonde, qui ne cotait rien. Rose l'embrassa, puis demanda comment on
le nommait. Le boulanger rpondit: Pierrot.

Il fut install dans une vieille caisse  savon et on lui offrit d'abord
de l'eau  boire. Il but. On lui prsenta ensuite un morceau de pain. Il
mangea. Mme Lefvre, inquite, eut une ide: Quand il sera bien
accoutum  la maison, on le laissera libre. Il trouvera  manger en
rdant par le pays.

On le laissa libre, en effet, ce qui ne l'empcha point d'tre affam.
Il ne jappait d'ailleurs que pour rclamer sa pitance; mais, dans ce
cas, il jappait avec acharnement.

Tout le monde pouvait entrer dans le jardin. Pierrot allait caresser
chaque nouveau venu, et demeurait absolument muet.

Mme Lefvre cependant s'tait accoutume  cette bte. Elle en arrivait
mme  l'aimer, et  lui donner de sa main, de temps en temps, des
bouches de pain trempes dans la sauce de son fricot.

Mais elle n'avait nullement song  l'impt, et quand on lui rclama
huit francs,--huit francs, madame!--pour ce freluquet de _quin_ qui ne
jappait seulement point, elle faillit s'vanouir de saisissement.

Il fut immdiatement dcid qu'on se dbarrasserait de Pierrot. Personne
n'en voulut. Tous les habitants le refusrent  dix lieues aux environs.
Alors on se rsolut, faute d'autre moyen,  lui faire piquer du mas.

Piquer du mas, c'est manger de la marne. On fait piquer du mas 
tous les chiens dont on veut se dbarrasser.

Au milieu d'une vaste plaine, on aperoit une espce de hutte, ou plutt
un tout petit toit de chaume, pos sur le sol. C'est l'entre de la
marnire. Un grand puits tout droit s'enfonce jusqu' vingt mtres sous
terre, pour aboutir  une srie de longues galeries de mines.

On descend une fois par an dans cette carrire,  l'poque o l'on marne
les terres. Tout le reste du temps, elle sert de cimetire aux chiens
condamns; et souvent, quand on passe auprs de l'orifice, des
hurlements plaintifs, des aboiements furieux ou dsesprs, des appels
lamentables montent jusqu' vous.

Les chiens des chasseurs et des bergers s'enfuient avec pouvante des
abords de ce trou gmissant; et, quand on se penche au-dessus, il sort
de l une abominable odeur de pourriture.

Des drames affreux s'y accomplissent dans l'ombre.

Quand une bte agonise depuis dix  douze jours dans le fond, nourrie
par les restes immondes de ses devanciers, un nouvel animal, plus gros,
plus vigoureux certainement, est prcipit tout  coup. Ils sont l,
seuls, affams, les yeux luisants. Ils se guettent, se suivent,
hsitent, anxieux. Mais la faim les presse: ils s'attaquent, luttent
longtemps, acharns; et le plus fort mange le plus faible, le dvore
vivant.

Quand il fut dcid qu'on ferait piquer du mas  Pierrot, on s'enquit
d'un excuteur. Le cantonnier qui binait la route demanda dix sous pour
la course. Cela parut follement exagr  Mme Lefvre. Le goujat du
voisin se contentait de cinq sous; c'tait trop encore; et, Rose ayant
fait observer qu'il valait mieux qu'elles le portassent elles-mmes,
parce qu'ainsi il ne serait pas brutalis en route et averti de son
sort, il fut rsolu qu'elles iraient toutes les deux,  la nuit
tombante.

On lui offrit, ce soir-l, une bonne soupe avec un doigt de beurre. Il
l'avala jusqu' la dernire goutte; et, comme il remuait la queue de
contentement, Rose le prit dans son tablier.

Elles allaient  grands pas, comme des maraudeuses,  travers la plaine.
Bientt elles aperurent la marnire et l'atteignirent; Mme Lefvre se
pencha pour couter si aucune bte ne gmissait.--Non--il n'y en avait
pas; Pierrot serait seul. Alors Rose qui pleurait, l'embrassa, puis le
lana dans le trou; et elles se penchrent toutes deux, l'oreille
tendue.

Elles entendirent d'abord un bruit sourd; puis la plainte aigu,
dchirante, d'une bte blesse, puis une succession de petits cris de
douleur, puis des appels dsesprs, des supplications de chien qui
implorait, la tte leve vers l'ouverture.

Il jappait, oh! il jappait!

Elles furent saisies de remords, d'pouvante, d'une peur folle et
inexplicable; et elles se sauvrent en courant. Et, comme Rose allait
plus vite, Mme Lefvre criait: Attendez-moi, Rose, attendez-moi!

Leur nuit fut hante de cauchemars pouvantables.

Mme Lefvre rva qu'elle s'asseyait  table pour manger la soupe, mais,
quand elle dcouvrait la soupire, Pierrot tait dedans. Il s'lanait
et la mordait au nez.

Elle se rveilla et crut l'entendre japper encore. Elle couta; elle
s'tait trompe.

Elle s'endormit de nouveau et se trouva sur une grande route, une route
interminable, qu'elle suivait. Tout  coup, au milieu du chemin, elle
aperut un panier, un grand panier de fermier, abandonn; et ce panier
lui faisait peur.

Elle finissait cependant par l'ouvrir, et Pierrot, blotti dedans, lui
saisissait la main, ne la lchait plus; et elle se sauvait perdue,
portant ainsi au bout du bras le chien suspendu, la gueule serre.

Au petit jour, elle se leva, presque folle, et courut  la marnire.

Il jappait; il jappait encore, il avait japp toute la nuit. Elle se mit
 sangloter et l'appela avec mille petits noms caressants. Il rpondit
avec toutes les inflexions tendres de sa voix de chien.

Alors elle voulut le revoir, se promettant de le rendre heureux jusqu'
sa mort.

Elle courut chez le puisatier charg de l'extraction de la marne, et
elle lui raconta son cas. L'homme coutait sans rien dire. Quand elle
eut fini, il pronona: Vous voulez votre quin? Ce sera quatre francs.

Elle eut un sursaut; toute sa douleur s'envola du coup.

Quatre francs! vous vous en feriez mourir! quatre francs!

Il rpondit: Vous croyez que j'vas apporter mes cordes, mes
manivelles, et monter tout a, et m'n aller l-bas avec mon garon et
m'faire mordre encore par votre maudit quin, pour l'plaisir de vous le
r'donner? fallait pas l'jeter.

Elle s'en alla, indigne.--Quatre francs!

Aussitt rentre, elle appela Rose et lui dit les prtentions du
puisatier. Rose, toujours rsigne, rptait: Quatre francs! c'est de
l'argent, Madame.

Puis, elle ajouta: Si on lui jetait  manger,  ce pauvre quin, pour
qu'il ne meure pas comme a?

Mme Lefvre approuva, toute joyeuse; et les voil reparties, avec un
gros morceau de pain beurr.

Elles le couprent par bouches qu'elles lanaient l'une aprs l'autre,
parlant tour  tour  Pierrot. Et si tt que le chien avait achev un
morceau, il jappait pour rclamer le suivant.

Elles revinrent le soir, puis le lendemain, tous les jours. Mais elles
ne faisaient plus qu'un voyage.

       *       *       *       *       *

Or, un matin, au moment de laisser tomber la premire bouche, elles
entendirent tout  coup un aboiement formidable dans le puits. Ils
taient deux! On avait prcipit un autre chien, un gros!

Rose cria: Pierrot! Et Pierrot jappa, jappa. Alors on se mit  jeter
la nourriture; mais, chaque fois elles distinguaient parfaitement une
bousculade terrible, puis les cris plaintifs de Pierrot mordu par son
compagnon, qui mangeait tout, tant le plus fort.

Elles avaient beau spcifier: C'est pour toi, Pierrot! Pierrot,
videmment, n'avait rien.

Les deux femmes interdites, se regardaient; et Mme Lefvre pronona d'un
ton aigre: Je ne peux pourtant pas nourrir tous les chiens qu'on
jettera l-dedans. Il faut y renoncer.

Et, suffoque  l'ide de tous ces chiens vivant  ses dpens, elle s'en
alla, emportant mme ce qui restait du pain qu'elle se mit  manger en
marchant.

Rose la suivit en s'essuyant les yeux du coin de son tablier bleu.







MENUET

_A Paul Bourget._


Les grands malheurs ne m'attristent gure, dit Jean Bridelle, un vieux
garon qui passait pour sceptique. J'ai vu la guerre de bien prs:
j'enjambais les corps sans apitoiement. Les fortes brutalits de la
nature ou des hommes peuvent nous faire pousser des cris d'horreur ou
d'indignation, mais ne nous donnent point ce pincement au coeur, ce
frisson qui vous passe dans le dos  la vue de certaines petites choses
navrantes.

La plus violente douleur qu'on puisse prouver, certes, est la perte
d'un enfant pour une mre, et la perte de la mre pour un homme. Cela
est violent, terrible, cela bouleverse et dchire; mais on gurit de ces
catastrophes comme des larges blessures saignantes. Or, certaines
rencontres, certaines choses entr'aperues, devines, certains chagrins
secrets, certaines perfidies du sort, qui remuent en nous tout un monde
douloureux de penses, qui entr'ouvrent devant nous brusquement la porte
mystrieuse des souffrances morales, compliques, incurables, d'autant
plus profondes qu'elles semblent bnignes, d'autant plus cuisantes
qu'elles semblent presque insaisissables, d'autant plus tenaces qu'elles
semblent factices, nous laissent  l'me comme une trane de tristesse,
un got d'amertume, une sensation de dsenchantement dont nous sommes
longtemps  nous dbarrasser.

J'ai toujours devant les yeux deux ou trois choses que d'autres
n'eussent point remarques assurment, et qui sont entres en moi comme
de longues et minces piqres ingurissables.

Vous ne comprendriez peut-tre pas l'motion qui m'est reste de ces
rapides impressions. Je ne vous en dirai qu'une. Elle est trs vieille,
mais vive comme d'hier. Il se peut que mon imagination seule ait fait
les frais de mon attendrissement.

J'ai cinquante ans. J'tais jeune alors et j'tudiais le droit. Un peu
triste, un peu rveur, imprgn d'une philosophie mlancolique, je
n'aimais gure les cafs bruyants, les camarades braillards, ni les
filles stupides. Je me levais tt; et une de mes plus chres volupts
tait de me promener seul, vers huit heures du matin, dans la ppinire
du Luxembourg.

Vous ne l'avez pas connue, vous autres, cette ppinire? C'tait comme
un jardin oubli de l'autre sicle, un jardin joli comme un doux
sourire de vieille. Des haies touffues sparaient les alles troites et
rgulires, alles calmes entre deux murs de feuillage taills avec
mthode. Les grands ciseaux du jardinier alignaient sans relche ces
cloisons de branches; et, de place en place, on rencontrait des
parterres de fleurs, des plates-bandes de petits arbres rangs comme des
collgiens en promenade, des socits de rosiers magnifiques ou des
rgiments d'arbres  fruits.

Tout un coin de ce ravissant bosquet tait habit par les abeilles.
Leurs maisons de paille, savamment espaces sur les planches, ouvraient
au soleil leurs portes grandes comme l'entre d'un d  coudre; et on
rencontrait tout le long des chemins les mouches bourdonnantes et
dores, vraies matresses de ce lieu pacifique, vraies promeneuses de
ces tranquilles alles en corridors.

Je venais l presque tous les matins. Je m'asseyais sur un banc et je
lisais. Parfois je laissais retomber le livre sur mes genoux pour rver,
pour couter autour de moi vivre Paris, et jouir du repos infini de ces
charmilles  la mode ancienne.

Mais je m'aperus bientt que je n'tais pas seul  frquenter ce lieu
ds l'ouverture des barrires, et je rencontrais parfois, nez  nez, au
coin d'un massif, un trange petit vieillard.

Il portait des souliers  boucles d'argent, une culotte  pont, une
redingote tabac d'Espagne, une dentelle en guise de cravate et un
invraisemblable chapeau gris  grands bords et  grands poils, qui
faisait penser au dluge.

Il tait maigre, fort maigre, anguleux, grimaant et souriant. Ses yeux
vifs palpitaient, s'agitaient sous un mouvement continu des paupires;
et il avait toujours  la main une superbe canne  pommeau d'or qui
devait tre pour lui quelque souvenir magnifique.

Ce bonhomme m'tonna d'abord, puis m'intressa outre mesure. Et je le
guettais  travers les murs de feuilles, je le suivais de loin,
m'arrtant au dtour des bosquets pour n'tre point vu.

Et voil qu'un matin, comme il se croyait bien seul, il se mit  faire
des mouvements singuliers: quelques petits bonds d'abord, puis une
rvrence; puis il battit, de sa jambe grle, un entrechat encore
alerte, puis il commena  pivoter galamment, sautillant, se trmoussant
d'une faon drle, souriant comme devant un public, faisant des grces,
arrondissant les bras, tortillant son pauvre corps de marionnette,
adressant dans le vide de lgers saluts attendrissants et ridicules. Il
dansait!

Je demeurais ptrifi d'tonnement, me demandant lequel des deux tait
fou, lui, ou moi.

Mais il s'arrta soudain, s'avana comme font les acteurs sur la scne,
puis s'inclina en reculant avec des sourires gracieux et des baisers de
comdienne qu'il jetait de sa main tremblante aux deux ranges d'arbres
taills.

Et il reprit avec gravit sa promenade.

       *       *       *       *       *

A partir de ce jour, je ne le perdis plus de vue; et, chaque matin, il
recommenait son exercice invraisemblable.

Une envie folle me prit de lui parler. Je me risquai, et, l'ayant salu,
je lui dis:

--Il fait bien bon aujourd'hui, monsieur.

Il s'inclina.

--Oui, monsieur, c'est un vrai temps de jadis.

Huit jours aprs, nous tions amis, et je connus son histoire. Il avait
t matre de danse  l'Opra, du temps du roi Louis XV. Sa belle canne
tait un cadeau du comte de Clermont. Et, quand on lui parlait de
danse, il ne s'arrtait plus de bavarder.

Or, voil qu'un jour il me confia:

--J'ai pous la Castris, monsieur. Je vous prsenterai si vous voulez,
mais elle ne vient ici que sur le tantt. Ce jardin, voyez-vous, c'est
notre plaisir et notre vie. C'est tout ce qui nous reste d'autrefois. Il
nous semble que nous ne pourrions plus exister si nous ne l'avions
point. Cela est vieux et distingu, n'est-ce pas? Je crois y respirer un
air qui n'a point chang depuis ma jeunesse. Ma femme et moi, nous y
passons toutes nos aprs-midi. Mais, moi, j'y viens ds le matin, car je
me lve de bonne heure.

       *       *       *       *       *

Ds que j'eus fini de djeuner, je retournai au Luxembourg, et bientt
j'aperus mon ami qui donnait le bras avec crmonie  une toute vieille
petite femme vtue de noir, et  qui je fus prsent. C'tait la
Castris, la grande danseuse aime des princes, aime du roi, aime de
tout ce sicle galant qui semble avoir laiss dans le monde une odeur
d'amour.

Nous nous assmes sur un banc de pierre. C'tait au mois de mai. Un
parfum de fleurs voltigeait dans les alles proprettes; un bon soleil
glissait entre les feuilles et semait sur nous de larges gouttes de
lumire. La robe noire de la Castris semblait toute mouille de clart.

Le jardin tait vide. On entendait au loin rouler des fiacres.

--Expliquez-moi donc, dis-je au vieux danseur, ce que c'tait que le
menuet?

Il tressaillit.

--Le menuet, monsieur, c'est la reine des danses, et la danse des
Reines, entendez-vous? Depuis qu'il n'y a plus de Rois, il n'y a plus de
menuet.

Et il commena, en style pompeux, un long loge dithyrambique auquel je
ne compris rien. Je voulus me faire dcrire les pas, tous les
mouvements, les poss. Il s'embrouillait, s'exasprant de son
impuissance, nerveux et dsol.

Et soudain, se tournant vers son antique compagne, toujours silencieuse
et grave:

--lise, veux-tu, dis, veux-tu, tu seras bien gentille, veux-tu que nous
montrions  monsieur ce que c'tait?

Elle tourna ses yeux inquiets de tous les cts, puis se leva sans dire
un mot et vint se placer en face de lui.

Alors je vis une chose inoubliable.

Ils allaient et venaient avec des simagres enfantines, se souriaient,
se balanaient, s'inclinaient, sautillaient pareils  deux vieilles
poupes qu'aurait fait danser une mcanique ancienne, un peu brise,
construite jadis par un ouvrier fort habile, suivant la manire de son
temps.

Et je les regardais, le coeur troubl de sensations extraordinaires,
l'me mue d'une indicible mlancolie. Il me semblait voir une
apparition lamentable et comique, l'ombre dmode d'un sicle. J'avais
envie de rire et besoin de pleurer.

Tout  coup ils s'arrtrent, ils avaient termin les figures de la
danse. Pendant quelques secondes ils restrent debout l'un devant
l'autre, grimaant d'une faon surprenante; puis ils s'embrassrent en
sanglotant.

       *       *       *       *       *

Je partais, trois jours aprs, pour la province. Je ne les ai point
revus. Quand je revins  Paris, deux ans plus tard, on avait dtruit la
ppinire. Que sont-ils devenus sans le cher jardin d'autrefois avec ses
chemins en labyrinthe, son odeur du pass et les dtours gracieux des
charmilles?

Sont-ils morts? Errent-ils par les rues modernes comme des exils sans
espoir? Dansent-ils, spectres falots, un menuet fantastique entre les
cyprs d'un cimetire, le long des sentiers bords de tombes, au clair
de lune?

Leur souvenir me hante, m'obsde, me torture, demeure en moi comme une
blessure. Pourquoi? Je n'en sais rien.

Vous trouverez cela ridicule, sans doute?







LA PEUR

_A J. K. Huysmans._


On remonta sur le pont aprs dner. Devant nous la Mditerrane n'avait
pas un frisson sur toute sa surface, qu'une grande lune calme moirait.
Le vaste bateau glissait, jetant sur le ciel, qui semblait ensemenc
d'toiles, un gros serpent de fume noire; et, derrire nous, l'eau
toute blanche, agite par le passage rapide du lourd btiment, battue
par l'hlice, moussait, semblait se tordre, remuait tant de clarts
qu'on et dit de la lumire de lune bouillonnant.

Nous tions l, six ou huit, silencieux, admirant, l'oeil tourn vers
l'Afrique lointaine o nous allions. Le commandant, qui fumait un cigare
au milieu de nous, reprit soudain la conversation du dner.

--Oui, j'ai eu peur ce jour-l. Mon navire est rest six heures avec ce
rocher dans le ventre, battu par la mer. Heureusement que nous avons t
recueillis, vers le soir, par un charbonnier anglais qui nous aperut.

Alors un grand homme  figure brle,  l'aspect grave, un de ces hommes
qu'on sent avoir travers de longs pays inconnus, au milieu de dangers
incessants, et dont l'oeil tranquille semble garder, dans sa profondeur,
quelque chose des paysages tranges qu'il a vus; un de ces hommes qu'on
devine tremps dans le courage, parla pour la premire fois:

--Vous dites, commandant, que vous avez eu peur; je n'en crois rien.
Vous vous trompez sur le mot et sur la sensation que vous avez
prouve. Un homme nergique n'a jamais peur en face du danger pressant.
Il est mu, agit, anxieux; mais, la peur, c'est autre chose.

Le commandant reprit en riant:

--Fichtre! je vous rponds bien que j'ai eu peur, moi.

Alors l'homme au teint bronz pronona d'une voix lente:

--Permettez-moi de m'expliquer! La peur (et les hommes les plus hardis
peuvent avoir peur), c'est quelque chose d'effroyable, une sensation
atroce, comme une dcomposition de l'me, un spasme affreux de la pense
et du coeur, dont le souvenir seul donne des frissons d'angoisse. Mais
cela n'a lieu, quand on est brave, ni devant une attaque, ni devant la
mort invitable, ni devant toutes les formes connues du pril: cela a
lieu dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences
mystrieuses, en face de risques vagues. La vraie peur, c'est quelque
chose comme une rminiscence des terreurs fantastiques d'autrefois. Un
homme qui croit aux revenants, et qui s'imagine apercevoir un spectre
dans la nuit, doit prouver la peur en toute son pouvantable horreur.

Moi, j'ai devin la peur en plein jour, il y a dix ans environ. Je l'ai
ressentie l'hiver dernier, par une nuit de dcembre.

Et, pourtant, j'ai travers bien des hasards, bien des aventures qui
semblaient mortelles. Je me suis battu souvent. J'ai t laiss pour
mort par des voleurs. J'ai t condamn, comme insurg,  tre pendu en
Amrique, et jet  la mer du pont d'un btiment sur les ctes de Chine.
Chaque fois je me suis cru perdu, j'en ai pris immdiatement mon parti,
sans attendrissement et mme sans regrets.

Mais la peur, ce n'est pas cela.

Je l'ai pressentie en Afrique. Et pourtant elle est fille du Nord; le
soleil la dissipe comme un brouillard. Remarquez bien ceci, messieurs.
Chez les Orientaux, la vie ne compte pour rien; on est rsign tout de
suite; les nuits sont claires et vides de lgendes, les mes aussi vides
des inquitudes sombres qui hantent les cerveaux dans les pays froids.
En Orient, on peut connatre la panique, on ignore la peur.

Eh bien! voici ce qui m'est arriv sur cette terre d'Afrique:

Je traversais les grandes dunes au sud de Ouargla. C'est l un des plus
tranges pays du monde. Vous connaissez le sable uni, le sable droit des
interminables plages de l'Ocan. Eh bien! figurez-vous l'Ocan lui-mme
devenu sable au milieu d'un ouragan; imaginez une tempte silencieuse de
vagues immobiles en poussire jaune. Elles sont hautes comme des
montagnes, ces vagues ingales, diffrentes, souleves tout  fait comme
des flots dchans, mais plus grandes encore, et stries comme de la
moire. Sur cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le dvorant
soleil du sud verse sa flamme implacable et directe. Il faut gravir ces
lames de cendre d'or, redescendre, gravir encore, gravir sans cesse,
sans repos et sans ombre. Les chevaux rlent, enfoncent jusqu'aux
genoux, et glissent en dvalant l'autre versant des surprenantes
collines.

Nous tions deux amis suivis de huit spahis et de quatre chameaux avec
leurs chameliers. Nous ne parlions plus, accabls de chaleur, de
fatigue, et desschs de soif comme ce dsert ardent. Soudain un de ces
hommes poussa une sorte de cri; tous s'arrtrent; et nous demeurmes
immobiles, surpris par un inexplicable phnomne connu des voyageurs en
ces contres perdues.

Quelque part, prs de nous, dans une direction indtermine, un tambour
battait, le mystrieux tambour des dunes; il battait distinctement,
tantt plus vibrant, tantt affaibli, arrtant, puis reprenant son
roulement fantastique.

Les Arabes, pouvants, se regardaient; et l'un dit, en sa langue: La
mort est sur nous. Et voil que tout  coup mon compagnon, mon ami,
presque mon frre, tomba de cheval, la tte en avant, foudroy par une
insolation.

Et pendant deux heures, pendant que j'essayais en vain de le sauver,
toujours ce tambour insaisissable m'emplissait l'oreille de son bruit
monotone, intermittent et incomprhensible; et je sentais se glisser
dans mes os la peur, la vraie peur, la hideuse peur, en face de ce
cadavre aim, dans ce trou incendi par le soleil entre quatre monts de
sable, tandis que l'cho inconnu nous jetait,  deux cents lieues de
tout village franais, le battement rapide du tambour.

Ce jour-l, je compris ce que c'tait que d'avoir peur; je l'ai su
mieux encore une autre fois...

Le commandant interrompit le conteur:

--Pardon, monsieur, mais ce tambour? Qu'tait-ce?

Le voyageur rpondit:

--Je n'en sais rien. Personne ne sait. Les officiers, surpris souvent
par ce bruit singulier, l'attribuent gnralement  l'cho grossi,
multipli, dmesurment enfl par les valonnements des dunes, d'une
grle de grains de sable emports dans le vent et heurtant une touffe
d'herbes sches; car on a toujours remarqu que le phnomne se produit
dans le voisinage de petites plantes brles par le soleil, et dures
comme du parchemin.

Ce tambour ne serait donc qu'une sorte de mirage du son. Voil tout.
Mais je n'appris cela que plus tard.

J'arrive  ma seconde motion.

C'tait l'hiver dernier, dans une fort du nord-est de la France. La
nuit vint deux heures plus tt, tant le ciel tait sombre. J'avais pour
guide un paysan qui marchait  mon ct, par un tout petit chemin, sous
une vote de sapins dont le vent dchan tirait des hurlements. Entre
les cimes, je voyais courir des nuages en droute, des nuages perdus
qui semblaient fuir devant une pouvante. Parfois, sous une immense
rafale, toute la fort s'inclinait dans le mme sens avec un gmissement
de souffrance; et le froid m'envahissait, malgr mon pas rapide et mon
lourd vtement.

Nous devions souper et coucher chez un garde forestier dont la maison
n'tait plus loigne de nous. J'allais l pour chasser.

Mon guide, parfois, levait les yeux et murmurait: Triste temps! Puis
il me parla des gens chez qui nous arrivions. Le pre avait tu un
braconnier deux ans auparavant, et, depuis ce temps, il semblait
sombre, comme hant d'un souvenir. Ses deux fils, maris, vivaient avec
lui.

Les tnbres taient profondes. Je ne voyais rien devant moi, ni autour
de moi, et toute la branchure des arbres entrechoqus emplissait la nuit
d'une rumeur incessante. Enfin, j'aperus une lumire, et bientt mon
compagnon heurtait une porte. Des cris aigus de femmes nous rpondirent.
Puis, une voix d'homme, une voix trangle, demanda: Qui va l? Mon
guide se nomma. Nous entrmes. Ce fut un inoubliable tableau.

Un vieux homme  cheveux blancs,  l'oeil fou, le fusil charg dans la
main, nous attendait debout au milieu de la cuisine, tandis que deux
grands gaillards, arms de haches, gardaient la porte. Je distinguai
dans les coins sombres deux femmes  genoux, le visage cach contre le
mur.

On s'expliqua. Le vieux remit son arme contre le mur et ordonna de
prparer ma chambre; puis, comme les femmes ne bougeaient point, il me
dit brusquement:

--Voyez-vous, monsieur, j'ai tu un homme, voil deux ans cette nuit.
L'autre anne, il est revenu m'appeler. Je l'attends encore ce soir.

Puis il ajouta d'un ton qui me fit sourire:

--Aussi, nous ne sommes pas tranquilles.

Je le rassurai comme je pus, heureux d'tre venu justement ce soir-l,
et d'assister au spectacle de cette terreur superstitieuse. Je racontai
des histoires, et je parvins  calmer  peu prs tout le monde.

Prs du foyer, un vieux chien presque aveugle et moustachu, un de ces
chiens qui ressemblent  des gens qu'on connat, dormait le nez dans ses
pattes.

Au dehors, la tempte acharne battait la petite maison, et, par un
troit carreau, une sorte de judas plac prs de la porte, je voyais
soudain tout un fouillis d'arbres bousculs par le vent  la lueur de
grands clairs.

Malgr mes efforts, je sentais bien qu'une terreur profonde tenait ces
gens, et chaque fois que je cessais de parler, toutes les oreilles
coutaient au loin. Las d'assister  ces craintes imbciles, j'allais
demander  me coucher, quand le vieux garde tout  coup fit un bond de
sa chaise, saisit de nouveau son fusil, en bgayant d'une voix gare:
Le voil! le voil! Je l'entends! Les deux femmes retombrent  genoux
dans leurs coins, en se cachant le visage; et les fils reprirent leurs
haches. J'allais tenter encore de les apaiser, quand le chien endormi
s'veilla brusquement et, levant sa tte, tendant le cou, regardant vers
le feu de son oeil presque teint, il poussa un de ces lugubres
hurlements qui font tressaillir les voyageurs, le soir, dans la
campagne. Tous les yeux se portrent sur lui, il restait maintenant
immobile, dress sur ses pattes comme hant d'une vision, et il se remit
 hurler vers quelque chose d'invisible, d'inconnu, d'affreux sans
doute, car tout son poil se hrissait. Le garde, livide, cria: Il le
sent! il le sent! il tait l quand je l'ai tu. Et les femmes gares
se mirent, toutes les deux,  hurler avec le chien.

Malgr moi, un grand frisson me courut entre les paules. Cette vision
de l'animal dans ce lieu,  cette heure, au milieu de ces gens perdus,
tait effrayante  voir.

Alors, pendant une heure, le chien hurla sans bouger; il hurla comme
dans l'angoisse d'un rve; et la peur, l'pouvantable peur entrait en
moi; la peur de quoi? Le sais-je? C'tait la peur, voil tout.

Nous restions immobiles, livides, dans l'attente d'un vnement
affreux, l'oreille tendue, le coeur battant, bouleverss au moindre
bruit. Et le chien se mit  tourner autour de la pice, en sentant les
murs et gmissant toujours. Cette bte nous rendait fous! Alors, le
paysan qui m'avait amen, se jeta sur elle, dans une sorte de paroxysme
de terreur furieuse, et, ouvrant une porte donnant sur une petite cour,
jeta l'animal dehors.

Il se tut aussitt; et nous restmes plongs dans un silence plus
terrifiant encore. Et soudain, tous ensemble, nous emes une sorte de
sursaut: un tre glissait contre le mur du dehors vers la fort; puis il
passa contre la porte, qu'il sembla tter, d'une main hsitante; puis on
n'entendit plus rien pendant deux minutes qui firent de nous des
insenss; puis il revint, frlant toujours la muraille; et il gratta
lgrement, comme ferait un enfant avec son ongle; puis soudain une tte
apparut contre la vitre du judas, une tte blanche, avec des yeux
lumineux comme ceux des fauves. Et un son sortit de sa bouche, un son
indistinct, un murmure plaintif.

Alors un bruit formidable clata dans la cuisine. Le vieux garde avait
tir. Et aussitt les fils se prcipitrent, bouchrent le judas en
dressant la grande table qu'ils assujettirent avec le buffet.

Et je vous jure qu'au fracas du coup de fusil que je n'attendais point,
j'eus une telle angoisse du coeur, de l'me et du corps, que je me
sentis dfaillir, prt  mourir de peur.

Nous restmes l jusqu' l'aurore, incapables de bouger, de dire un mot,
crisps dans un affolement indicible.

On n'osa dbarricader la sortie qu'en apercevant, par la fente d'un
auvent, un mince rayon de jour.

Au pied du mur, contre la porte, le vieux chien gisait, la gueule brise
d'une balle.

Il tait sorti de la cour en creusant un trou sous une palissade.

L'homme au visage brun se tut; puis il ajouta:

--Cette nuit-l pourtant, je ne courus aucun danger; mais j'aimerais
mieux recommencer toutes les heures o j'ai affront les plus terribles
prils, que la seule minute du coup de fusil sur la tte barbue du
judas.







FARCE NORMANDE

_A A. de Joinville._


La procession se droulait dans le chemin creux ombrag par les grands
arbres pousss sur les talus des fermes. Les jeunes maris venaient
d'abord, puis les parents, puis les invits, puis les pauvres du pays,
et les gamins qui tournaient autour du dfil, comme des mouches,
passaient entre les rangs, grimpaient aux branches pour mieux voir.

Le mari tait un beau gars, Jean Patu, le plus riche fermier du pays.
C'tait, avant tout, un chasseur frntique qui perdait le bon sens 
satisfaire cette passion, et dpensait de l'argent gros comme lui pour
ses chiens, ses gardes, ses furets et ses fusils.

La marie, Rosalie Roussel, avait t fort courtise par tous les partis
des environs, car on la trouvait avenante, et on la savait bien dote;
mais elle avait choisi Patu, peut-tre parce qu'il lui plaisait mieux
que les autres, mais plutt encore, en Normande rflchie, parce qu'il
avait plus d'cus.

Lorsqu'ils tournrent la grande barrire de la ferme maritale, quarante
coups de fusil clatrent sans qu'on vt les tireurs cachs dans les
fosss. A ce bruit, une grosse gaiet saisit les hommes qui gigottaient
lourdement en leurs habits de fte; et Patu, quittant sa femme, sauta
sur un valet qu'il apercevait derrire un arbre, empoigna son arme, et
lcha lui-mme un coup de feu en gambadant comme un poulain.

Puis on se remit en route sous les pommiers dj lourds de fruits, 
travers l'herbe haute, au milieu des veaux qui regardaient de leurs gros
yeux, se levaient lentement et restaient debout, le mufle tendu vers la
noce.

Les hommes redevenaient graves en approchant du repas. Les uns, les
riches, taient coiffs de hauts chapeaux de soie luisants, qui
semblaient dpayss en ce lieu; les autres portaient d'anciens
couvre-chefs  poils longs, qu'on aurait dits en peau de taupe; les plus
humbles taient couronns de casquettes.

Toutes les femmes avaient des chles lchs dans le dos, et dont elles
tenaient les bouts sur leurs bras avec crmonie. Ils taient rouges,
bigarrs, flamboyants, ces chles; et leur clat semblait tonner les
poules noires sur le fumier, les canards au bord de la mare, et les
pigeons sur les toits de chaume.

Tout le vert de la campagne, le vert de l'herbe et des arbres, semblait
exaspr au contact de cette pourpre ardente et les deux couleurs ainsi
voisines devenaient aveuglantes sous le feu du soleil de midi.

La grande ferme paraissait attendre l-bas, au bout de la vote des
pommiers. Une sorte de fume sortait de la porte et des fentres
ouvertes, et une odeur paisse de mangeaille s'exhalait du vaste
btiment, de toutes ses ouvertures, des murs eux-mmes.

Comme un serpent, la suite des invits s'allongeait  travers la cour.
Les premiers, atteignant la maison, brisaient la chane,
s'parpillaient, tandis que l-bas il en entrait toujours par la
barrire ouverte. Les fosss maintenant taient garnis de gamins et de
pauvres curieux; et les coups de fusil ne cessaient pas, clatant de
tous les cts  la fois, mlant  l'air une bue de poudre et cette
odeur qui grise comme de l'absinthe.

Devant la porte, les femmes tapaient sur leurs robes pour en faire
tomber la poussire, dnouaient les oriflammes qui servaient de rubans 
leurs chapeaux, dfaisaient leurs chles et les posaient sur leurs bras,
puis entraient dans la maison pour se dbarrasser dfinitivement de ces
ornements.

La table tait mise dans la grande cuisine, qui pouvait contenir cent
personnes.

On s'assit  deux heures. A huit heures on mangeait encore. Les hommes
dboutonns, en bras de chemise, la face rougie, engloutissaient comme
des gouffres. Le cidre jaune luisait, joyeux, clair et dor, dans les
grands verres,  ct du vin color, du vin sombre, couleur de sang.

Entre chaque plat on faisait un trou, le trou normand, avec un verre
d'eau-de-vie qui jetait du feu dans les corps et de la folie dans les
ttes.

De temps en temps, un convive plein comme une barrique, sortait
jusqu'aux arbres prochains, se soulageait, puis rentrait avec une faim
nouvelle aux dents.

Les fermires, carlates, oppresses, les corsages tendus comme des
ballons, coupes en deux par le corset, gonfles du haut et du bas,
restaient  table par pudeur. Mais une d'elles, plus gne, tant
sortie, toutes alors se levrent  la suite. Elles revenaient plus
joyeuses, prtes  rire. Et les lourdes plaisanteries commencrent.

C'taient des bordes d'obscnits lches  travers la table, et toutes
sur la nuit nuptiale. L'arsenal de l'esprit paysan fut vid. Depuis cent
ans, les mmes grivoiseries servaient aux mmes occasions, et, bien que
chacun les connt, elles portaient encore, faisaient partir en un rire
retentissant les deux enfiles de convives.

Un vieux  cheveux gris appelait: Les voyageurs pour Mzidon en
voiture. Et c'taient des hurlements de gaiet.

Tout au bout de la table, quatre gars, des voisins, prparaient des
farces aux maris, et ils semblaient en tenir une bonne, tant ils
trpignaient en chuchotant.

L'un d'eux, soudain, profitant d'un moment de calme, cria:

--C'est les braconniers qui vont s'en donner c'te nuit, avec la lune
qu'y a!... Dis donc, Jean, c'est pas c'te lune-l qu'tu guetteras, toi?

Le mari, brusquement, se tourna:

--Qu'i z'y viennent, les braconniers!

Mais l'autre se mit  rire:

--Ah! i peuvent y venir; tu quitteras pas ta besogne pour a!

Toute la table fut secoue par la joie. Le sol en trembla, les verres
vibrrent.

Mais le mari,  l'ide qu'on pouvait profiter de sa noce pour
braconner chez lui, devint furieux:

--J'te dis qu'a: qu'i z'y viennent!

Alors ce fut une pluie de polissonneries  double sens qui faisaient un
peu rougir la marie, toute frmissante d'attente.

Puis, quand on eut bu des barils d'eau-de-vie, chacun partit se coucher;
et les jeunes poux entrrent en leur chambre, situe au
rez-de-chausse, comme toutes les chambres de ferme; et, comme il y
faisait un peu chaud, ils ouvrirent la fentre et fermrent l'auvent.
Une petite lampe de mauvais got, cadeau du pre de la femme, brlait
sur la commode; et le lit tait prt  recevoir le couple nouveau, qui
ne mettait point  son premier embrassement tout le crmonial des
bourgeois dans les villes.

Dj la jeune femme avait enlev sa coiffure et sa robe, et elle
demeurait en jupon, dlaant ses bottines, tandis que Jean achevait un
cigare, en regardant de coin sa compagne.

Il la guettait d'un oeil luisant, plus sensuel que tendre; car il la
dsirait plutt qu'il ne l'aimait; et, soudain, d'un mouvement brusque,
comme un homme qui va se mettre  l'ouvrage, il enleva son habit.

Elle avait dfait ses bottines, et maintenant elle retirait ses bas,
puis elle lui dit, le tutoyant depuis l'enfance: Va te cacher l-bas,
derrire les rideaux, que j' me mette au lit.

Il fit mine de refuser, puis il y alla d'un air sournois, et se
dissimula, sauf la tte. Elle riait, voulait envelopper ses yeux, et ils
jouaient d'une faon amoureuse et gaie, sans pudeur apprise et sans
gne.

Pour finir il cda; alors, en une seconde, elle dnoua son dernier
jupon, qui glissa le long de ses jambes, tomba autour de ses pieds et
s'aplatit en rond par terre. Elle l'y laissa, l'enjamba, nue sous la
chemise flottante et elle se glissa dans le lit, dont les ressorts
chantrent sous son poids.

Aussitt il arriva, dchauss lui-mme, en pantalon, et il se courbait
vers sa femme, cherchant ses lvres qu'elle cachait dans l'oreiller,
quand un coup de feu retentit au loin, dans la direction du bois des
Rpes, lui sembla-t-il.

Il se redressa inquiet, le coeur crisp, et, courant  la fentre, il
dcrocha l'auvent.

La pleine lune baignait la cour d'une lumire jaune. L'ombre des
pommiers faisait des taches sombres  leur pied; et, au loin, la
campagne, couverte de moissons mres, luisait.

Comme Jean s'tait pench au dehors, piant toutes les rumeurs de la
nuit, deux bras nus vinrent se nouer sous son cou, et sa femme, le
tirant en arrire, murmura: Laisse donc, qu'est-ce que a fait,
viens-t'en.

Il se retourna, la saisit, l'treignit, la palpant sous la toile lgre;
et, l'enlevant dans ses bras robustes, il l'emporta vers leur couche.

Au moment o il la posait sur le lit, qui plia sous le poids, une
nouvelle dtonation, plus proche celle-l, retentit.

Alors Jean, secou d'une colre tumultueuse, jura: Non de D...! ils
croient que je ne sortirai pas  cause de toi?... Attends, attends! Il
se chaussa, dcrocha son fusil toujours pendu  porte de sa main, et,
comme sa femme se tranait  ses genoux et le suppliait, perdue, il se
dgagea vivement, courut  la fentre et sauta dans la cour.

Elle attendit une heure, deux heures, jusqu'au jour. Son mari ne rentra
pas. Alors elle perdit la tte, appela, raconta la fureur de Jean et sa
course aprs les braconniers.

Aussitt les valets, les charretiers, les gars partirent  la recherche
du matre.

On le retrouva  deux lieues de la ferme, ficel des pieds  la tte, 
moiti mort de fureur, son fusil tordu, sa culotte  l'envers, avec
trois livres trpasss autour du cou et une pancarte sur la poitrine:

Qui va  la chasse, perd sa place.

Et, plus tard, quand il racontait cette nuit d'pousailles, il ajoutait:
Oh! pour une farce! c'tait une bonne farce. Ils m'ont pris dans un
collet comme un lapin, les salauds, et ils m'ont cach la tte dans un
sac. Mais si je les tte un jour, gare  eux!

       *       *       *       *       *

Et voil comment on s'amuse, les jours de noce, au pays normand.






LES SABOTS

_A Lon Fontaine._


Le vieux cur bredouillait les derniers mots de son sermon au-dessus des
bonnets blancs des paysannes et des cheveux rudes ou pommads des
paysans. Les grands paniers des fermires venues de loin pour la messe
taient poss  terre  ct d'elles; et la lourde chaleur d'un jour de
juillet dgageait de tout le monde une odeur de btail, un fumet de
troupeau. Les voix des coqs entraient par la grande porte ouverte, et
aussi les meuglements des vaches couches dans un champ voisin. Parfois
un souffle d'air charg d'aromes des champs s'engouffrait sous le
portail et, en soulevant sur son passage les longs rubans des coiffures,
il allait faire vaciller sur l'autel les petites flammes jaunes au bout
des cierges... Comme le dsire le bon Dieu. Ainsi soit-il! prononait
le prtre. Puis il se tut, ouvrit un livre et se mit, comme chaque
semaine,  recommander  ses ouailles les petites affaires intimes de la
commune. C'tait un vieux homme  cheveux blancs qui administrait la
paroisse depuis bientt quarante ans, et le prne lui servait pour
communiquer familirement avec tout son monde.

Il reprit: Je recommande  vos prires Dsir Vallin, qu'est bien
malade et aussi la Paumelle qui ne se remet pas vite de ses couches.

Il ne savait plus; il cherchait les bouts de papier poss dans un
brviaire. Il en retrouva deux enfin, et continua: Il ne faut pas que
les garons et les filles viennent comme a, le soir, dans le cimetire,
ou bien je prviendrai le garde champtre.--M. Csaire Omont voudrait
bien trouver une jeune fille honnte comme servante. Il rflchit
encore quelques secondes, puis ajouta: C'est tout, mes frres, c'est la
grce que je vous souhaite au nom du Pre, et du Fils, et du
Saint-Esprit.

Et il descendit de la chaire pour terminer sa messe.

       *       *       *       *       *

Quand les Malandain furent rentrs dans leur chaumire, la dernire du
hameau de la Sablire, sur la route de Fourville, le pre, un vieux
petit paysan sec et rid, s'assit devant la table, pendant que sa femme
dcrochait la marmite et que sa fille Adlade prenait dans le buffet
les verres et les assiettes, et il dit: a s'rait p'ttre bon, c'te
place chez matr' Omont, vu que le v'l veuf, que sa bru l'aime pas,
qu'il est seul et qu'il a d'quoi. J'ferions p'ttre ben d'y envoyer
Adlade.

La femme posa sur la table la marmite toute noire, enleva le couvercle,
et, pendant que montait au plafond une vapeur de soupe pleine d'une
odeur de choux, elle rflchit.

L'homme reprit: Il a d'quoi, pour sr. Mais qu'il faudrait tre
dgourdi et qu'Adlade l'est pas un brin.

La femme alors articula: J'pourrions voir tout d'mme. Puis, se
tournant vers sa fille, une gaillarde  l'air niais, aux cheveux jaunes,
aux grosses joues rouges comme la peau des pommes, elle cria:
T'entends, grande bte. T'iras chez mat' Omont t'proposer comme
servante, et tu f'ras tout c'qu'il te commandera.

La fille se mit  rire sottement sans rpondre. Puis tous trois
commencrent  manger.

Au bout de dix minutes, le pre reprit: coute un mot, la fille, et
tche d'n' point te mettre en dfaut sur ce que j'vas te dire...

Et il lui traa en termes lents et minutieux toute une rgle de
conduite, prvoyant les moindres dtails, la prparant  cette conqute
d'un vieux veuf mal avec sa famille.

La mre avait cess de manger pour couter, et elle demeurait, la
fourchette  la main, les yeux sur son homme et sur sa fille tour 
tour, suivant cette instruction avec une attention concentre et muette.

Adlade restait inerte, le regard errant et vague, docile et stupide.

Ds que le repas fut termin, la mre lui fit mettre son bonnet, et
elles partirent toutes deux pour aller trouver M. Csaire Omont. Il
habitait une sorte de petit pavillon de briques adoss aux btiments
d'exploitation qu'occupaient ses fermiers. Car il s'tait retir du
faire-valoir, pour vivre de ses rentes.

Il avait environ cinquante-cinq ans; il tait gros, jovial et bourru
comme un homme riche. Il riait et criait  faire tomber les murs, buvait
du cidre et de l'eau-de-vie  pleins verres, et passait encore pour
chaud, malgr son ge.

Il aimait  se promener dans les champs, les mains derrire le dos,
enfonant ses sabots de bois dans la terre grasse, considrant la leve
du bl ou la floraison des colzas d'un oeil d'amateur  son aise, qui
aime a, mais qui ne se la foule plus.

On disait de lui: C'est un pre Bon-Temps, qui n'est pas bien lev tous
les jours.

Il reut les deux femmes, le ventre  table, achevant son caf. Et, se
renversant, il demanda:

--Qu'est-ce que vous dsirez?

La mre prit la parole:

--C'est not' fille Adlade que j'viens vous proposer pour servante, vu
c'qu'a dit u matin monsieur le cur.

Matre Omont considra la fille, puis, brusquement: Quel ge qu'elle a,
c'te grande bique-l?

--Vingt-un ans  la Saint-Michel, monsieur Omont.

--C'est bien; all'aura quinze francs par mois et l'fricot. J'l'attends
d'main, pour faire ma soupe du matin.

Et il congdia les deux femmes.

Adlade entra en fonctions le lendemain et se mit  travailler dur,
sans dire un mot, comme elle faisait chez ses parents.

Vers neuf heures, comme elle nettoyait les carreaux de la cuisine,
monsieur Omont la hla.

--Adlade!

Elle accourut. Me v'l, not' matre.

Ds qu'elle fut en face de lui, les mains rouges et abandonnes, l'oeil
trouble, il dclara: coute un peu, qu'il n'y ait pas d'erreur entre
nous. T'es ma servante, mais rien de plus. T'entends. Nous ne mlerons
point nos sabots.

--Oui, not' matre.

--Chacun sa place, ma fille, t'as ta cuisine; j'ai ma salle. A part a,
tout sera pour t comme pour m. C'est convenu?

--Oui, not' matre.

--Allons, c'est bien, va  ton ouvrage.

Et elle alla reprendre sa besogne.

A midi elle servit le dner du matre dans sa petite salle  papier
peint, puis, quand la soupe fut sur la table, elle alla prvenir M.
Omont.

--C'est servi, not' matre.

Il entra, s'assit, regarda autour de lui, dplia sa serviette, hsita
une seconde, puis, d'une voix de tonnerre:

--Adlade!

Elle arriva, effare. Il cria comme s'il allait la massacrer. Eh bien,
nom de D... et t, ousqu'est ta place?

--Mais... not' matre...

Il hurlait: J'aime pas manger tout seul, nom de D...; tu vas te mett'
l ou bien foutre le camp si tu n'veux pas. Va chercher t'nassiette et
ton verre.

pouvante, elle apporta son couvert en balbutiant: Me v'l, not'
matre.

Et elle s'assit en face de lui.

Alors il devint jovial; il trinquait, tapait sur la table, racontait des
histoires qu'elle coutait les yeux baisss, sans oser prononcer un mot.

De temps en temps elle se levait pour aller chercher du pain, du cidre,
des assiettes.

En apportant le caf, elle ne dposa qu'une tasse devant lui; alors,
repris de colre, il grogna:

--Eh bien, et pour t?

--J'n'en prends point, not' matre.

--Pourquoi que tu n'en prends point?

--Parce que je l'aime point.

Alors il clata de nouveau: J'aime pas prend' mon caf tout seul, nom
de D... Si tu n'veux pas t'mett' en prendre itou, tu vas foutre le
camp, nom de D... Va chercher une tasse et plus vite que a.

Elle alla chercher une tasse, se rassit, gota la noire liqueur, fit la
grimace, mais, sous l'oeil furieux du matre, avala jusqu'au bout. Puis
il lui fallut boire le premier verre d'eau-de-vie de la rincette, le
second du pousse-rincette, et le troisime du coup-de-pied-au-cul.

Et M. Omont la congdia. Va laver ta vaisselle maintenant, t'es une
bonne fille.

Il en fut de mme au dner. Puis elle dut faire sa partie de dominos;
puis il l'envoya se mettre au lit.

--Va te coucher, je monterai tout  l'heure.

Et elle gagna sa chambre, une mansarde sous le toit. Elle fit sa
prire, se dvtit et se glissa dans ses draps.

Mais soudain elle bondit, effare. Un cri furieux faisait trembler la
maison.

--Adlade?

Elle ouvrit sa porte et rpondit de son grenier:

--Me v'l, not' matre.

--Ousque t'es?

--Mais j'suis dans mon lit, donc, not' matre.

Alors il vocifra: Veux-tu bien descendre, nom de D... J'aime pas
coucher tout seul, nom de D..., et si tu n'veux point, tu vas me foutre
le camp, nom de D...

Alors, elle rpondit d'en haut, perdue, cherchant sa chandelle:

--Me v'l, not' matre!

Et il entendit ses petits sabots dcouverts battre le sapin de
l'escalier; et, quand elle fut arrive aux dernires marches, il la
prit par le bras, et ds qu'elle eut laiss devant la porte ses troites
chaussures de bois  ct des grosses galoches du matre, il la poussa
dans sa chambre en grognant:

--Plus vite que a, donc, nom de D...!

Et elle rptait sans cesse, ne sachant plus ce qu'elle disait:

--Me v'l, me v'l, not' matre.

       *       *       *       *       *

Six mois aprs, comme elle allait voir ses parents, un dimanche, son
pre l'examina curieusement, puis demanda:

--T'es-ti point grosse?

Elle restait stupide, regardant son ventre, rptant: Mais non, je n'
crois point.

Alors, il l'interrogea, voulant tout savoir:

--Dis-m si vous n'avez point, quque soir, ml vos sabots?

--Oui, je les ons mls l'premier soir et puis l'sautres.

--Mais alors t'es pleine, grande futaille.

Elle se mit  sangloter, balbutiant: J'savais ti, m? J'savais ti, m?

Le pre Malandain la guettait, l'oeil veill, la mine satisfaite. Il
demanda:

--Quque tu ne savais point?

Elle pronona,  travers ses pleurs: J'savais ti, m, que a se faisait
comme a, d's'fants!

Sa mre rentrait. L'homme articula, sans colre: La v'l grosse, 
c't'heure.

Mais la femme se fcha, rvolte d'instinct, injuriant  pleine gueule
sa fille en larmes, la traitant de manante et de trane.

Alors le vieux la fit taire. Et comme il prenait sa casquette pour aller
causer de leurs affaires avec mat' Csaire Omont, il dclara:

All' est tout d' mme encore pu sotte que j'aurais cru. All' n'savait
point c'qu'all' faisait, c'te niente.

Au prne du dimanche suivant, le vieux cur publiait les bans de M.
Onufre-Csaire Omont avec Cleste-Adlade Malandain.






LA REMPAILLEUSE

_A Lon Hennique._


C'tait  la fin du dner d'ouverture de chasse chez le marquis de
Bertrans. Onze chasseurs, huit jeunes femmes et le mdecin du pays
taient assis autour de la grande table illumine, couverte de fruits et
de fleurs.

On vint  parler d'amour, et une grande discussion s'leva, l'ternelle
discussion, pour savoir si on pouvait aimer vraiment une fois ou
plusieurs fois. On cita des exemples de gens n'ayant jamais eu qu'un
amour srieux; on cita aussi d'autres exemples de gens ayant aim
souvent, avec violence. Les hommes, en gnral, prtendaient que la
passion, comme les maladies, peut frapper plusieurs fois le mme tre,
et le frapper  le tuer si quelque obstacle se dresse devant lui. Bien
que cette manire de voir ne ft pas contestable, les femmes, dont
l'opinion s'appuyait sur la posie bien plus que sur l'observation,
affirmaient que l'amour, l'amour vrai, le grand amour, ne pouvait tomber
qu'une fois sur un mortel, qu'il tait semblable  la foudre, cet amour,
et qu'un coeur touch par lui demeurait ensuite tellement vid, ravag,
incendi, qu'aucun autre sentiment puissant, mme aucun rve, n'y
pouvait germer de nouveau.

Le marquis ayant aim beaucoup, combattait vivement cette croyance:

--Je vous dis, moi, qu'on peut aimer plusieurs fois avec toutes ses
forces et toute son me. Vous me citez des gens qui se sont tus par
amour, comme preuve de l'impossibilit d'une seconde passion. Je vous
rpondrai que, s'ils n'avaient pas commis cette btise de se suicider,
ce qui leur enlevait toute chance de rechute, ils se seraient guris; et
ils auraient recommenc, et toujours, jusqu' leur mort naturelle. Il en
est des amoureux comme des ivrognes. Qui a bu boira--qui a aim aimera.
C'est une affaire de temprament, cela.

On prit pour arbitre le docteur, vieux mdecin parisien retir aux
champs, et on le pria de donner son avis.

Justement il n'en avait pas:

--Comme l'a dit le marquis, c'est une affaire de temprament; quant 
moi, j'ai eu connaissance d'une passion qui dura cinquante-cinq ans,
sans un jour de rpit, et qui ne se termina que par la mort.

La marquise battit des mains.

--Est-ce beau cela! Et quel rve d'tre aim ainsi! Quel bonheur de
vivre cinquante-cinq ans tout envelopp de cette affection acharne et
pntrante! Comme il a d tre heureux, et bnir la vie, celui qu'on
adora de la sorte!

Le mdecin sourit:

--En effet, madame, vous ne vous trompez pas sur ce point, que l'tre
aim fut un homme. Vous le connaissez, c'est M. Chouquet, le pharmacien
du bourg. Quant  elle, la femme, vous l'avez connue aussi, c'est la
vieille rempailleuse de chaises qui venait tous les ans au chteau. Mais
je vais me faire mieux comprendre.

L'enthousiasme des femmes tait tomb; et leur visage dgot disait:
Pouah! comme si l'amour n'et d frapper que des tres fins et
distingus, seuls dignes de l'intrt des gens comme il faut.

       *       *       *       *       *

Le mdecin reprit:

--J'ai t appel, il y a trois mois, auprs de cette vieille femme, 
son lit de mort. Elle tait arrive la veille, dans la voiture qui lui
servait de maison, trane par la rosse que vous avez vue, et
accompagne de ses deux grands chiens noirs, ses amis et ses gardiens.
Le cur tait dj l. Elle nous fit ses excuteurs testamentaires, et,
pour nous dvoiler le sens de ses volonts dernires, elle nous raconta
toute sa vie. Je ne sais rien de plus singulier et de plus poignant.

Son pre tait rempailleur et sa mre rempailleuse. Elle n'a jamais eu
de logis plant en terre.

Toute petite, elle errait, haillonneuse, vermineuse, sordide. On
s'arrtait  l'entre des villages, le long des fosss; on dtelait la
voiture; le cheval broutait; le chien dormait, le museau sur ses pattes;
et la petite se roulait dans l'herbe pendant que le pre et la mre
rafistolaient,  l'ombre des ormes du chemin, tous les vieux siges de
la commune. On ne parlait gure, dans cette demeure ambulante. Aprs les
quelques mots ncessaires pour dcider qui ferait le tour des maisons en
poussant le cri bien connu: Remmm-pailleur de chaises! on se mettait 
tortiller la paille, face  face ou cte  cte. Quand l'enfant allait
trop loin ou tentait d'entrer en relations avec quelque galopin du
village, la voix colre du pre la rappelait: Veux-tu bien revenir ici,
crapule! C'taient les seuls mots de tendresse qu'elle entendait.

Quand elle devint plus grande, on l'envoya faire la rcolte des fonds de
sige avaris. Alors elle baucha quelques connaissances de place en
place avec les gamins; mais c'taient alors les parents de ses nouveaux
amis qui rappelaient brutalement leurs enfants: Veux-tu bien venir ici,
polisson! Que je te voie causer avec les va-nu-pieds!...

Souvent les petits gars lui jetaient des pierres.

Des dames lui ayant donn quelques sous, elle les garda soigneusement.

       *       *       *       *       *

Un jour--elle avait alors onze ans--comme elle passait par ce pays, elle
rencontra derrire le cimetire le petit Chouquet qui pleurait parce
qu'un camarade lui avait vol deux liards. Ces larmes d'un petit
bourgeois, d'un de ces petits qu'elle s'imaginait dans sa frle caboche
de dshrite, tre toujours contents et joyeux, la bouleversrent. Elle
s'approcha, et, quand elle connut la raison de sa peine, elle versa
entre ses mains toutes ses conomies, sept sous, qu'il prit
naturellement, en essuyant ses larmes. Alors, folle de joie, elle eut
l'audace de l'embrasser. Comme il considrait attentivement sa monnaie,
il se laissa faire. Ne se voyant ni repousse ni battue, elle
recommena; elle l'embrassa  pleins bras,  plein coeur. Puis elle se
sauva.

Que se passa-t-il dans cette misrable tte? S'est-elle attache  ce
mioche parce qu'elle lui avait sacrifi sa fortune de vagabonde, ou
parce qu'elle lui avait donn son premier baiser tendre? Le mystre est
le mme pour les petits que pour les grands.

Pendant des mois, elle rva de ce coin de cimetire et de ce gamin. Dans
l'esprance de le revoir, elle vola ses parents, grappillant un sou
par-ci, un sou par-l, sur un rempaillage, ou sur les provisions qu'elle
allait acheter.

Quand elle revint, elle avait deux francs dans sa poche, mais elle ne
put qu'apercevoir le petit pharmacien, bien propre, derrire les
carreaux de la boutique paternelle, entre un bocal rouge et un tnia.

Elle ne l'en aima que davantage, sduite, mue, extasie par cette
gloire de l'eau colore, cette apothose des cristaux luisants.

Elle garda en elle son souvenir ineffaable, et, quand elle le
rencontra, l'an suivant, derrire l'cole, jouant aux billes avec ses
camarades, elle se jeta sur lui, le saisit dans ses bras, et le baisa
avec tant de violence qu'il se mit  hurler de peur. Alors, pour
l'apaiser, elle lui donna son argent: trois francs vingt, un vrai
trsor, qu'il regardait avec des yeux agrandis.

Il le prit et se laissa caresser tant qu'elle voulut.

Pendant quatre ans encore, elle versa entre ses mains toutes ses
rserves, qu'il empochait avec conscience en change de baisers
consentis. Ce fut une fois trente sous, une fois deux francs, une fois
douze sous (elle en pleura de peine et d'humiliation, mais l'anne avait
t mauvaise) et la dernire fois, cinq francs, une grosse pice ronde,
qui le fit rire d'un rire content.

Elle ne pensait plus qu' lui; et il attendait son retour avec une
certaine impatience, courait au-devant d'elle en la voyant, ce qui
faisait bondir le coeur de la fillette.

Puis il disparut. On l'avait mis au collge. Elle le sut en interrogeant
habilement. Alors elle usa d'une diplomatie infinie pour changer
l'itinraire de ses parents et les faire passer par ici au moment des
vacances. Elle y russit, mais aprs un an de ruses. Elle tait donc
reste deux ans sans le revoir; et elle le reconnut  peine, tant il
tait chang, grandi, embelli, imposant dans sa tunique  boutons d'or.
Il feignit de ne pas la voir et passa firement prs d'elle.

Elle en pleura pendant deux jours; et depuis lors elle souffrit sans
fin.

Tous les ans elle revenait; passait devant lui sans oser le saluer et
sans qu'il daignt mme tourner les yeux vers elle. Elle l'aimait
perdument. Elle me dit: C'est le seul homme que j'aie vu sur la terre,
monsieur le mdecin; je ne sais pas si les autres existaient seulement.

Ses parents moururent. Elle continua leur mtier, mais elle prit deux
chiens au lieu d'un, deux terribles chiens qu'on n'aurait pas os
braver.

Un jour, en rentrant dans ce village o son coeur tait rest, elle
aperut une jeune femme qui sortait de la boutique Chouquet au bras de
son bien-aim. C'tait sa femme. Il tait mari.

Le soir mme, elle se jeta dans la mare qui est sur la place de la
Mairie. Un ivrogne attard la repcha, et la porta  la pharmacie. Le
fils Chouquet descendit en robe de chambre, pour la soigner, et, sans
paratre la reconnatre, la dshabilla, la frictionna, puis il lui dit
d'une voix dure: Mais vous tes folle! Il ne faut pas tre bte comme
a!

Cela suffit pour la gurir. Il lui avait parl! Elle tait heureuse
pour longtemps.

Il ne voulut rien recevoir en rmunration de ses soins, bien qu'elle
insistt vivement pour le payer.

Et toute sa vie s'coula ainsi. Elle rempaillait en songeant  Chouquet.
Tous les ans, elle l'apercevait derrire ses vitraux. Elle prit
l'habitude d'acheter chez lui des provisions de menus mdicaments. De la
sorte elle le voyait de prs, et lui parlait, et lui donnait encore de
l'argent.

Comme je vous l'ai dit en commenant, elle est morte ce printemps. Aprs
m'avoir racont toute cette triste histoire, elle me pria de remettre 
celui qu'elle avait si patiemment aim toutes les conomies de son
existence, car elle n'avait travaill que pour lui, disait-elle, jenant
mme pour mettre de ct, et tre sre qu'il penserait  elle, au moins
une fois, quand elle serait morte.

Elle me donna donc deux mille trois cent vingt-sept francs. Je laissai
 M. le cur les vingt-sept francs pour l'enterrement, et j'emportai le
reste quand elle eut rendu le dernier soupir.

Le lendemain, je me rendis chez les Chouquet. Ils achevaient de
djeuner, en face l'un de l'autre, gros et rouges, fleurant les produits
pharmaceutiques, importants et satisfaits.

On me fit asseoir; on m'offrit un kirsch, que j'acceptai; et je
commenai mon discours d'une voix mue, persuad qu'ils allaient
pleurer.

Ds qu'il eut compris qu'il avait t aim de cette vagabonde, de cette
rempailleuse, de cette rouleuse, Chouquet bondit d'indignation, comme si
elle lui avait vol sa rputation, l'estime des honntes gens, son
honneur intime, quelque chose de dlicat qui lui tait plus cher que la
vie.

Sa femme, aussi exaspre que lui, rptait: Cette gueuse! cette
gueuse! cette gueuse!... Sans pouvoir trouver autre chose.

Il s'tait lev; il marchait  grands pas derrire la table, le bonnet
grec chavir sur une oreille. Il balbutiait: Comprend-on a, docteur?
Voil de ces choses horribles pour un homme! Que faire? Oh! si je
l'avais su de son vivant, je l'aurais fait arrter par la gendarmerie et
flanquer en prison. Et elle n'en serait pas sortie, je vous en rponds!

Je demeurais stupfait du rsultat de ma dmarche pieuse. Je ne savais
que dire ni que faire. Mais j'avais  complter ma mission. Je repris:
Elle m'a charg de vous remettre ses conomies, qui montent  deux
mille trois cents francs. Comme ce que je viens de vous apprendre semble
vous tre fort dsagrable, le mieux serait peut-tre de donner cet
argent aux pauvres.

Ils me regardaient, l'homme et la femme, perdus de saisissement.

Je tirai l'argent de ma poche, du misrable argent de tous les pays et
de toutes les marques, de l'or et des sous mls. Puis je demandai: Que
dcidez-vous?

Mme Chouquet parla la premire: Mais, puisque c'tait sa dernire
volont,  cette femme... il me semble qu'il nous est bien difficile de
refuser.

Le mari, vaguement confus, reprit: Nous pourrions toujours acheter avec
a quelque chose pour nos enfants.

Je dis d'un air sec: Comme vous voudrez.

Il reprit: Donnez toujours, puisqu'elle vous en a charg; nous
trouverons bien moyen de l'employer  quelque bonne oeuvre.

Je remis l'argent, je saluai, et je partis.

       *       *       *       *       *

Le lendemain Chouquet vint me trouver et, brusquement: Mais elle a
laiss ici sa voiture, cette... cette femme. Qu'est-ce que vous en
faites, de cette voiture?

--Rien, prenez-la si vous voulez.

--Parfait; cela me va; j'en ferai une cabane pour mon potager.

Il s'en allait. Je le rappelai. Elle a laiss aussi son vieux cheval et
ses deux chiens. Les voulez-vous? Il s'arrta, surpris: Ah! non, par
exemple; que voulez-vous que j'en fasse? Disposez-en comme vous
voudrez. Et il riait. Puis il me tendit sa main que je serrai. Que
voulez-vous? Il ne faut pas dans un pays, que le mdecin et le
pharmacien soient ennemis.

J'ai gard les chiens chez moi. Le cur, qui a une grande cour, a pris
le cheval. La voiture sert de cabane  Chouquet; et il a achet cinq
obligations de chemin de fer avec l'argent.

Voil le seul amour profond que j'aie rencontr, dans ma vie.

Le mdecin se tut.

Alors la marquise, qui avait des larmes dans les yeux, soupira:
Dcidment, il n'y a que les femmes pour savoir aimer!






EN MER

_A Henry Cara._


On lisait dernirement dans les journaux les lignes suivantes:

BOULOGNE-SUR-MER, 22 janvier.--On nous crit:

Un affreux malheur vient de jeter la consternation parmi notre
population maritime dj si prouve depuis deux annes. Le bateau de
pche command par le patron Javel, entrant dans le port, a t jet 
l'Ouest et est venu se briser sur les roches du brise-lames de la jete.

Malgr les efforts du bateau de sauvetage et des lignes envoyes au
moyen du fusil porte-amarre, quatre hommes et le mousse ont pri.

Le mauvais temps continue. On craint de nouveaux sinistres.

Quel est ce patron Javel? Est-il le frre du manchot?

Si le pauvre homme roul par la vague, et mort peut-tre sous les dbris
de son bateau mis en pices, est celui auquel je pense, il avait
assist, voici dix-huit ans maintenant,  un autre drame, terrible et
simple comme sont toujours ces drames formidables des flots.

       *       *       *       *       *

Javel an tait alors patron d'un chalutier.

Le chalutier est le bateau de pche par excellence. Solide  ne craindre
aucun temps, le ventre rond, roul sans cesse par les lames comme un
bouchon, toujours dehors, toujours fouett par les vents durs et sals
de la Manche, il travaille la mer, infatigable, la voile gonfle,
tranant par le flanc un grand filet qui racle le fond de l'Ocan, et
dtache et cueille toutes les btes endormies dans les roches, les
poissons plats colls au sable, les crabes lourds aux pattes crochues,
les homards aux moustaches pointues.

Quand la brise est frache et la vague courte, le bateau se met 
pcher. Son filet est fix tout le long d'une grande tige de bois garnie
de fer qu'il laisse descendre au moyen de deux cbles glissant sur deux
rouleaux aux deux bouts de l'embarcation. Et le bateau, drivant sous le
vent et le courant, tire avec lui cet appareil qui ravage et dvaste le
sol de la mer.

Javel avait  son bord son frre cadet, quatre hommes et un mousse. Il
tait sorti de Boulogne par un beau temps clair pour jeter le chalut.

Or, bientt le vent s'leva, et une bourrasque survenant fora le
chalutier  fuir. Il gagna les ctes d'Angleterre; mais la mer dmonte
battait les falaises, se ruait contre la terre, rendait impossible
l'entre des ports. Le petit bateau reprit le large et revint sur les
ctes de France. La tempte continuait  faire infranchissables les
jetes, enveloppant d'cume, de bruit et de danger tous les abords des
refuges.

Le chalutier repartit encore, courant sur le dos des flots, ballott,
secou, ruisselant, soufflet par des paquets d'eau, mais gaillard,
malgr tout, accoutum  ces gros temps qui le tenaient parfois cinq ou
six jours errant entre les deux pays voisins sans pouvoir aborder l'un
ou l'autre.

Puis enfin l'ouragan se calma comme il se trouvait en pleine mer, et,
bien que la vague ft encore forte, le patron commanda de jeter le
chalut.

Donc le grand engin de pche fut pass par-dessus bord, et deux hommes 
l'avant, deux hommes  l'arrire, commencrent  filer sur les rouleaux
les amarres qui le tenaient. Soudain il toucha le fond; mais une haute
lame inclinant le bateau, Javel cadet, qui se trouvait  l'avant et
dirigeait la descente du filet, chancela, et son bras se trouva saisi
entre la corde un instant dtendue par la secousse et le bois o elle
glissait. Il fit un effort dsespr, tchant de l'autre main de
soulever l'amarre, mais le chalut tranait dj et le cble roidi ne
cda point.

L'homme crisp par la douleur appela. Tous accoururent. Son frre quitta
la barre. Ils se jetrent sur la corde, s'efforant de dgager le membre
qu'elle broyait. Ce fut en vain. Faut couper, dit un matelot, et il
tira de sa poche un large couteau, qui pouvait, en deux coups, sauver le
bras de Javel cadet.

Mais couper, c'tait perdre le chalut, et ce chalut valait de l'argent,
beaucoup d'argent, quinze cents francs; et il appartenait  Javel an,
qui tenait  son avoir.

Il cria, le coeur tortur: Non, coupe pas, attends, je vas lofer. Et
il courut au gouvernail, mettant toute la barre dessous.

Le bateau n'obit qu' peine, paralys par ce filet qui immobilisait son
impulsion, et entran d'ailleurs par la force de la drive et du vent.

Javel cadet s'tait laiss tomber sur les genoux, les dents serres, les
yeux hagards. Il ne disait rien. Son frre revint, craignant toujours le
couteau d'un marin: Attends, attends, coupe pas, faut mouiller
l'ancre.

L'ancre fut mouille, toute la chane file, puis on se mit  virer au
cabestan pour dtendre les amarres du chalut. Elles s'amollirent, enfin,
et on dgagea le bras inerte, sous la manche de laine ensanglante.

Javel cadet semblait idiot. On lui retira la vareuse et on vit une chose
horrible, une bouillie de chairs dont le sang jaillissait  flots qu'on
et dit pousss par une pompe. Alors l'homme regarda son bras et
murmura: Foutu.

Puis, comme l'hmorragie faisait une mare sur le pont du bateau, un des
matelots cria: Il va se vider, faut nouer la veine.

Alors ils prirent une ficelle, une grosse ficelle brune et goudronne,
et, enlaant le membre au-dessus de la blessure, ils serrrent de toute
leur force. Les jets de sang s'arrtaient peu  peu; ils finirent par
cesser tout  fait.

       *       *       *       *       *

Javel cadet se leva, son bras pendait  son ct. Il le prit de l'autre
main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout tait rompu, les os casss;
les muscles seuls retenaient ce morceau de son corps. Il le considrait
d'un oeil morne, rflchissant. Puis il s'assit sur une voile plie, et
les camarades lui conseillrent de mouiller sans cesse la blessure pour
empcher le mal noir.

On mit un seau auprs de lui, et, de minute en minute, il puisait dedans
au moyen d'un verre, et baignait l'horrible plaie en laissant couler
dessus un petit filet d'eau claire.

--Tu serais mieux en bas, lui dit son frre. Il descendit, mais au bout
d'une heure il remonta, ne se sentant pas bien tout seul. Et puis, il
prfrait le grand air. Il se rassit sur sa voile et recommena 
bassiner son bras.

La pche tait bonne. Les larges poissons  ventre blanc gisaient  ct
de lui, secous par des spasmes de mort; il les regardait sans cesser
d'arroser ses chairs crases.

       *       *       *       *       *

Comme on allait regagner Boulogne, un nouveau coup de vent se dchana;
et le petit bateau recommena sa course folle, bondissant et culbutant,
secouant le triste bless.

La nuit vint. Le temps fut gros jusqu' l'aurore. Au soleil levant on
apercevait de nouveau l'Angleterre, mais, comme la mer tait moins dure,
on repartit pour la France en louvoyant.

Vers le soir, Javel cadet appela ses camarades et leur montra des traces
noires, toute une vilaine apparence de pourriture sur la partie du
membre qui ne tenait plus  lui.

Les matelots regardaient, disant leur avis.

--a pourrait bien tre le Noir, pensait l'un.

--Faudrait de l'eau sale l-dessus, dclarait un autre.

On apporta donc de l'eau sale et on en versa sur le mal. Le bless
devint livide, grina des dents, se tordit un peu; mais il ne cria pas.

Puis, quand la brlure se fut calme: Donne-moi ton couteau, dit-il 
son frre. Le frre tendit son couteau.

Tiens-moi le bras en l'air, tout drait, tire dessus.

On fit ce qu'il demandait.

Alors il se mit  couper lui-mme. Il coupait doucement, avec rflexion,
tranchant les derniers tendons avec cette lame aigu, comme un fil de
rasoir; et bientt il n'eut plus qu'un moignon. Il poussa un profond
soupir et dclara. Fallait a. J'tais foutu.

Il semblait soulag et respirait avec force. Il recommena  verser de
l'eau sur le tronon de membre qui lui restait.

La nuit fut mauvaise encore et on ne put atterrir.

Quand le jour parut, Javel cadet prit son bras dtach et l'examina
longuement. La putrfaction se dclarait. Les camarades vinrent aussi
l'examiner, et ils se le passaient de main en main, le ttaient, le
retournaient, le flairaient.

Son frre dit: Faut jeter a  la mer  c't'heure.

Mais Javel cadet se fcha: Ah! mais non, ah! mais non. J'veux point.
C'est  moi, pas vrai, pisque c'est mon bras.

Il le reprit et le posa entre ses jambes.

--Il va pas moins pourrir, dit l'an. Alors une ide vint au bless.
Pour conserver le poisson quand on tenait longtemps la mer, on
l'empilait en des barils de sel.

Il demanda: J'pourrions t'y point l'mettre dans la saumure.

a, c'est vrai, dclarrent les autres.

Alors on vida un des barils, plein dj de la pche des jours derniers;
et, tout au fond, on dposa le bras. On versa du sel dessus, puis on
replaa, un  un, les poissons.

Un des matelots fit cette plaisanterie: Pourvu que je l'vendions point
 la crie.

Et tout le monde rit, hormis les deux Javel.

Le vent soufflait toujours. On louvoya encore en vue de Boulogne
jusqu'au lendemain dix heures. Le bless continuait sans cesse  jeter
de l'eau sur sa plaie.

De temps en temps il se levait et marchait d'un bout  l'autre du
bateau.

Son frre, qui tenait la barre, le suivait de l'oeil en hochant la tte.

On finit par rentrer au port.

Le mdecin examina la blessure et la dclara en bonne voie. Il fit un
pansement complet et ordonna le repos. Mais Javel ne voulut pas se
coucher sans avoir repris son bras, et il retourna bien vite au port
pour retrouver le baril qu'il avait marqu d'une croix.

On le vida devant lui et il ressaisit son membre, bien conserv dans la
saumure, rid, rafrachi. Il l'enveloppa dans une serviette emporte 
cette intention, et rentra chez lui.

Sa femme et ses enfants examinrent longuement ce dbris du pre, ttant
les doigts, enlevant les brins de sel rests sous les ongles; puis on
fit venir le menuisier qui prit mesure pour un petit cercueil.

Le lendemain l'quipage complet du chalutier suivit l'enterrement du
bras dtach. Les deux frres, cte  cte, conduisaient le deuil. Le
sacristain de la paroisse tenait le cadavre sous son aisselle.

Javel cadet cessa de naviguer. Il obtint un petit emploi dans le port,
et, quand il parlait plus tard de son accident, il confiait tout bas 
son auditeur: Si le frre avait voulu couper le chalut, j'aurais encore
mon bras, pour sr. Mais il tait regardant  son bien.







UN NORMAND

_A Paul Alexis._


Nous venions de sortir de Rouen et nous suivions au grand trot la route
de Jumiges. La lgre voiture filait, traversant les prairies; puis le
cheval se mit au pas pour monter la cte de Canteleu.

C'est l un des horizons les plus magnifiques qui soient au monde.
Derrire nous Rouen, la ville aux glises, aux clochers gothiques,
travaills comme des bibelots d'ivoire; en face, Saint-Sever, le
faubourg aux manufactures qui dresse ses mille chemines fumantes sur le
grand ciel vis--vis des mille clochetons sacrs de la vieille cit.

Ici la flche de la cathdrale, le plus haut sommet des monuments
humains; et l-bas, la Pompe  feu de la Foudre, sa rivale presque
aussi dmesure, et qui passe d'un mtre la plus gante des pyramides
d'gypte.

Devant nous la Seine se droulait, ondulante, seme d'les, borde 
droite de blanches falaises que couronnait une fort,  gauche de
prairies immenses qu'une autre fort limitait, l-bas, tout l-bas.

De place en place, des grands navires  l'ancre le long des berges du
large fleuve. Trois normes vapeurs s'en allaient,  la queue leu-leu,
vers le Havre; et un chapelet de btiments, form d'un trois-mts, de
deux golettes et d'un brick, remontait vers Rouen, tran par un petit
remorqueur vomissant un nuage de fume noire.

Mon compagnon, n dans le pays, ne regardait mme point ce surprenant
paysage; mais il souriait sans cesse; il semblait rire en lui-mme. Tout
 coup, il clata: Ah! vous allez voir quelque chose de drle: la
chapelle au pre Mathieu. a, c'est du nanan, mon bon.

Je le regardai d'un oeil tonn. Il reprit:

--Je vais vous faire sentir un fumet de Normandie qui vous restera dans
le nez. Le pre Mathieu est le plus beau Normand de la province, et sa
chapelle une des merveilles du monde, ni plus ni moins; mais je vais
vous donner d'abord quelques mots d'explication.

Le pre Mathieu, qu'on appelle aussi le pre La Boisson, est un ancien
sergent-major revenu dans son village natal. Il unit en des proportions
admirables pour faire un ensemble parfait la blague du vieux soldat  la
malice finaude du Normand. De retour au pays, il est devenu, grce 
des protections multiples et  des habilets invraisemblables, gardien
d'une chapelle miraculeuse, une chapelle protge par la Vierge et
frquente principalement par les filles enceintes. Il a baptis sa
statue merveilleuse: Notre-Dame du Gros-Ventre, et il la traite avec
une certaine familiarit goguenarde qui n'exclut point le respect. Il a
compos lui-mme et fait imprimer une pice spciale pour sa BONNE
VIERGE. Cette prire est un chef-d'oeuvre d'ironie involontaire,
d'esprit normand o la raillerie se mle  la peur du SAINT,  la peur
superstitieuse de l'influence secrte de quelque chose. Il ne croit pas
beaucoup  sa patronne; cependant il y croit un peu, par prudence, et il
la mnage, par politique.

       *       *       *       *       *

Voici le dbut de cette tonnante oraison:

Notre bonne madame la Vierge Marie, patronne naturelle des
filles-mres en ce pays et par toute la terre, protgez votre servante
qui a faut dans un moment d'oubli.

.........................................

Cette supplique se termine ainsi:

Ne m'oubliez pas surtout auprs de votre saint poux et intercdez
auprs de Dieu le Pre, pour qu'il m'accorde un bon mari semblable au
vtre.

Cette prire, interdite par le clerg de la contre, est vendue par lui
sous le manteau, et elle passe pour salutaire  celles qui la rcitent
avec onction.

En somme, il parle de la bonne Vierge, comme faisait de son matre le
valet de chambre d'un prince redout, confident de tous les petits
secrets intimes. Il sait sur son compte une foule d'histoires amusantes,
qu'il dit tout bas, entre amis, aprs boire.

Mais vous verrez par vous-mme.

Comme les revenus fournis par la Patronne ne lui semblaient point
suffisants, il a annex  la Vierge principale un petit commerce de
Saints. Il les tient tous ou presque tous. La place manquant dans la
chapelle, il les a emmagasins au bcher, d'o il les sort sitt qu'un
fidle les demande. Il a faonn lui-mme ces statuettes de bois,
invraisemblablement comiques, et les a peintes toutes en vert  pleine
couleur, une anne qu'on badigeonnait sa maison. Vous savez que les
Saints gurissent les maladies; mais chacun a sa spcialit; et il ne
faut pas commettre de confusion ni d'erreurs. Ils sont jaloux les uns
des autres comme des cabotins.

Pour ne pas se tromper, les vieilles bonnes femmes viennent consulter
Mathieu.

--Pour les maux d'oreilles, qu saint qu'est l'meilleur?

--Mais y a saint Osyme qu'est bon; y a aussi saint Pamphile qu'est pas
mauvais.

Ce n'est pas tout.

Comme Mathieu a du temps de reste, il boit; mais il boit en artiste, en
convaincu, si bien qu'il est gris rgulirement tous les soirs. Il est
gris, mais il le sait; il le sait si bien qu'il note, chaque jour, le
degr exact de son ivresse. C'est l sa principale occupation; la
chapelle ne vient qu'aprs.

Et il a invent, coutez bien et cramponnez-vous, il a invent le
saoulomtre.

L'instrument n'existe pas, mais les observations de Mathieu sont aussi
prcises que celles d'un mathmaticien.

Vous l'entendez dire sans cesse:--D'puis lundi, j'ai pass
quarante-cinq.

Ou bien:--J'tais entre cinquante-deux et cinquante-huit.

Ou bien:--J'en avais bien soixante-six  soixante-dix.

Ou bien:--Cr coquin, je m'croyais dans les cinquante, v'l que
j'm'aperois qu'j'tais dans les soixante-quinze!

Jamais il ne se trompe.

Il affirme n'avoir pas atteint le mtre, mais comme il avoue que ses
observations cessent d'tre prcises quand il a pass quatre-vingt-dix,
on ne peut se fier absolument  son affirmation.

Quand Mathieu reconnat avoir pass quatre-vingt-dix, soyez tranquille,
il tait crnement gris.

Dans ces occasions-l, sa femme, Mlie, une autre merveille, se met en
des colres folles. Elle l'attend sur sa porte, quand il rentre, et elle
hurle:--Te voil, salaud, cochon, bougre d'ivrogne!

Alors Mathieu, qui ne rit plus, se campe en face d'elle, et, d'un ton
svre:--Tais-toi, Mlie, c'est pas le moment de causer. Attends 
d'main.

Si elle continue  vocifrer, il s'approche et, la voix
tremblante:--Gueule plus; j'suis dans les quatre-vingt-dix; je
n'mesure plus; j'vas cogner, prends garde!

Alors, Mlie bat en retraite.

Si elle veut, le lendemain, revenir sur ce sujet, il lui rit au nez et
rpond:--Allons, allons! assez caus; c'est pass. Tant qu'jaurai pas
atteint le mtre, y a pas de mal. Mais, si j'passe le mtre, j'te
permets de m'corriger, ma parole!

       *       *       *       *       *

Nous avions gagn le sommet de la cte. La route s'enfonait dans
l'admirable fort de Roumare.

L'automne, l'automne merveilleux, mlait son or et sa pourpre aux
dernires verdures restes vives, comme si des gouttes de soleil fondu
avaient coul du ciel dans l'paisseur des bois.

On traversa Duclair, puis, au lieu de continuer sur Jumiges, mon ami
tourna vers la gauche et, prenant un chemin de traverse, s'enfona dans
le taillis.

Et bientt, du sommet d'une grande cte nous dcouvrions de nouveau la
magnifique valle de la Seine, et le fleuve tortueux s'allongeant  nos
pieds.

Sur la droite, un tout petit btiment couvert d'ardoises et surmont
d'un clocher haut comme une ombrelle s'adossait contre une jolie maison
aux persiennes vertes, toute vtue de chvrefeuilles et de rosiers.

Une grosse voix cria: V'l des amis! Et Mathieu parut sur le seuil.
C'tait un homme de soixante ans, maigre, portant la barbiche et de
longues moustaches blanches.

Mon compagnon lui serra la main, me prsenta, et Mathieu nous fit entrer
dans une frache cuisine qui lui servait aussi de salle. Il disait:

Moi, monsieur, j'nai pas d'appartement distingu. J'aime bien  n'point
m'loigner du fricot. Les casseroles, voyez-vous, a tient compagnie.

Puis, se tournant vers mon ami:

Pourquoi venez-vous un jeudi? Vous savez bien que c'est jour de
consultation d'ma Patronne. J'peux pas sortir c't'aprs-midi.

Et, courant  la porte, il poussa un effroyable beuglement: Mlie-e-e!
qui dut faire lever la tte aux matelots des navires qui descendaient ou
remontaient le fleuve, l-bas, tout au fond de la creuse valle.

Mlie ne rpondit point.

Alors Mathieu cligna de l'oeil avec malice.

--A n'est pas contente aprs moi, voyez-vous, parce qu'hier je m'suis
trouv dans les quatre-vingt-dix.

Mon voisin se mit  rire:--Dans les quatre-vingt-dix, Mathieu! Comment
avez-vous fait?

Mathieu rpondit:

--J'vas vous dire. J'n'ai trouv, l'an dernier, qu'vingt rasires
d'pommes d'abricot. Y n'y en a pu; mais pour faire du cidre y n'y a
qu'a. Donc j'en fis une pice qu'je mis hier en perce. Pour du nectar,
c'est du nectar; vous m'en direz des nouvelles. J'avais ici Polyte;
j'nous mettons  boire un coup, et puis encore un coup, sans s'rassasier
(on en boirait jusqu' d'main), si bien que, d'coup en coup, je m'sens
une fracheur dans l'estomac. J'dis  Polyte: Si on buvait un verre de
fine pour se rchauffer! Y consent. Mais c'te fine, a vous met l'feu
dans l'corps, si bien qu'il a fallu r'venir au cidre. Mais v'l que
d'fracheur en chaleur et d'chaleur en fracheur, j'maperois que j'suis
dans les quatre-vingt-dix. Polyte tait pas loin du mtre.

La porte s'ouvrit. Mlie parut, et tout de suite, avant de nous avoir
dit bonjour: ... Crs cochons, vous aviez bien l'mtre tous les deux.

Alors Mathieu se fcha:--Dis pas a, Mlie, dis pas a; j'ai jamais
t au mtre.

On nous fit un djeuner exquis, devant la porte, sous deux tilleuls, 
ct de la petite chapelle de Notre-Dame du Gros-Ventre et en face de
l'immense paysage. Et Mathieu nous raconta, avec une raillerie mle de
crdulits inattendues, d'invraisemblables histoires de miracles.

Nous avions bu beaucoup de ce cidre adorable, piquant et sucr, frais et
grisant qu'il prfrait  tous les liquides et nous fumions nos pipes, 
cheval sur nos chaises, quand deux bonnes femmes se prsentrent.

Elles taient vieilles, sches, courbes. Aprs avoir salu, elles
demandrent saint Blanc. Mathieu cligna de l'oeil vers nous et rpondit:

--J'vas vous donner a.

Et il disparut dans son bcher.

Il y resta bien cinq minutes; puis il revint avec une figure
consterne. Il levait les bras:

--J'sais pas os qu'il est, je l'trouve pu; j'suis pourtant sr que je
l'avais.

Alors, faisant de ses mains un porte-voix, il mugit de nouveau:
Mlie-e-e! Du fond de la cour sa femme rpondit:

--Qu qu'y a?

--Ousqu'il est saint Blanc! Je l'trouve pu dans l'bcher.

Alors, Mlie jeta cette explication:

--C'est-y pas celui qu't'as pris l'autre semaine pour boucher l'trou
d'la cabine  lapins?

Mathieu tressaillit:--Nom d'un tonnerre, a s'peut bien!

Alors il dit aux femmes:--Suivez-moi.

Elles suivirent. Nous en fmes autant, malades de rires touffs.

En effet, saint Blanc, piqu en terre comme un simple pieu, macul de
boue et d'ordures, servait d'angle  la cabine  lapins.

Ds qu'elles l'aperurent, les deux bonnes femmes tombrent  genoux, se
signrent et se mirent  murmurer des _Oremus_. Mais Mathieu se
prcipita: Attendez, vous v'l dans la crotte; j'vas vous donner une
botte de paille.

Il alla chercher la paille et leur en fit un prie-Dieu. Puis,
considrant son saint fangeux, et, craignant sans doute un discrdit
pour son commerce, il ajouta:

--J'vas vous l'dbrouiller un brin.

Il prit un seau d'eau, une brosse et se mit  laver vigoureusement le
bonhomme de bois, pendant que les deux vieilles priaient toujours.

Puis, quand il eut fini, il ajouta:--Maintenant il n'y a plus d'mal.
Et il nous ramena boire un coup.

Comme il portait le verre  sa bouche, il s'arrta, et, d'un air un peu
confus:--C'est gal, quand j'ai mis saint Blanc aux lapins, j'croyais
bien qu'i n'f'rait pu d'argent. Y avait deux ans qu'on n'le d'mandait
plus. Mais les saints, voyez-vous, a n'passe jamais.

Il but et reprit.

--Allons, buvons encore un coup. Avec des amis y n'faut pas y aller 
moins d'cinquante; et j'n'en sommes seulement pas  trente-huit.







LE TESTAMENT

_A Paul Hervieu._


Je connaissais ce grand garon qui s'appelait Ren de Bourneval. Il
tait de commerce aimable, bien qu'un peu triste, semblait revenu de
tout, fort sceptique, d'un scepticisme prcis et mordant, habile surtout
 dsarticuler d'un mot les hypocrisies mondaines. Il rptait souvent:
Il n'y a pas d'hommes honntes; ou du moins ils ne le sont que
relativement aux crapules.

Il avait deux frres qu'il ne voyait point, MM. de Courcils. Je le
croyais d'un autre lit, vu leurs noms diffrents. On m'avait dit 
plusieurs reprises qu'une histoire trange s'tait passe en cette
famille, mais sans donner aucun dtail.

Cet homme me plaisant tout  fait, nous fmes bientt lis. Un soir,
comme j'avais dn chez lui en tte--tte, je lui demandai par hasard:
tes-vous n du premier ou du second mariage de madame votre mre? Je
le vis plir un peu, puis rougir; et il demeura quelques secondes sans
parler, visiblement embarrass. Puis il sourit d'une faon mlancolique
et douce qui lui tait particulire, et il dit: Mon cher ami, si cela
ne vous ennuie point, je vais vous donner sur mon origine des dtails
bien singuliers. Je vous sais un homme intelligent, je ne crains donc
pas que votre amiti en souffre, et si elle en devait souffrir, je ne
tiendrais plus alors  vous avoir pour ami.

Ma mre, Mme de Courcils, tait une pauvre petite femme timide, que son
mari avait pouse pour sa fortune. Toute sa vie fut un martyre. D'me
aimante, craintive, dlicate, elle fut rudoye sans rpit par celui
qui aurait d tre mon pre, un de ces rustres qu'on appelle des
gentilshommes campagnards. Au bout d'un mois de mariage, il vivait avec
une servante. Il eut en outre pour matresses les femmes et les filles
de ses fermiers; ce qui ne l'empcha point d'avoir deux enfants de sa
femme; on devrait compter trois, en me comprenant. Ma mre ne disait
rien; elle vivait dans cette maison toujours bruyante comme ces petites
souris qui glissent sous les meubles. Efface, disparue, frmissante,
elle regardait les gens de ses yeux inquiets et clairs, toujours
mobiles, des yeux d'tre effar que la peur ne quitte pas. Elle tait
jolie pourtant, fort jolie, toute blonde d'un blond gris, d'un blond
timide; comme si ses cheveux avaient t un peu dcolors par ses
craintes incessantes.

Parmi les amis de M. de Courcils qui venaient constamment au chteau se
trouvait un ancien officier de cavalerie, veuf, homme redout, tendre et
violent, capable des rsolutions les plus nergiques, M. de Bourneval,
dont je porte le nom. C'tait un grand gaillard maigre, avec de grosses
moustaches noires. Je lui ressemble beaucoup. Cet homme avait lu, et ne
pensait nullement comme ceux de sa classe. Son arrire-grand'mre avait
t une amie de J.-J. Rousseau, et on et dit qu'il avait hrit quelque
chose de cette liaison d'une anctre. Il savait par coeur le _Contrat
social_, la _Nouvelle Hlose_ et tous ces livres philosophants qui ont
prpar de loin le futur bouleversement de nos antiques usages, de nos
prjugs, de nos lois surannes, de notre morale imbcile.

Il aima ma mre, parat-il, et en fut aim. Cette liaison demeura
tellement secrte, que personne ne la souponna. La pauvre femme,
dlaisse et triste, dut s'attacher  lui d'une faon dsespre, et
prendre dans son commerce toutes ses manires de penser, des thories de
libre sentiment, des audaces d'amour indpendant; mais, comme elle tait
si craintive qu'elle n'osait jamais parler haut, tout cela fut refoul,
condens, press en son coeur qui ne s'ouvrit jamais.

Mes deux frres taient durs pour elle, comme leur pre, ne la
caressaient point, et, habitus  ne la voir compter pour rien dans la
maison, la traitaient un peu comme une bonne.

Je fus le seul de ses fils qui l'aima vraiment et qu'elle aima.

Elle mourut. J'avais alors dix-huit ans. Je dois ajouter, pour que vous
compreniez ce qui va suivre, que son mari tait dot d'un conseil
judiciaire, qu'une sparation de biens avait t prononce au profit de
ma mre, qui avait conserv, grce aux artifices de la loi et au
dvouement intelligent d'un notaire, le droit de tester  sa guise.

Nous fmes donc prvenus qu'un testament existait chez ce notaire, et
invits  assister  la lecture.

Je me rappelle cela comme d'hier. Ce fut une scne grandiose,
dramatique, burlesque, surprenante, amene par la rvolte posthume de
cette morte, par ce cri de libert, cette revendication du fond de la
tombe de cette martyre crase par nos moeurs durant sa vie, et qui
jetait, de son cercueil clos, un appel dsespr vers l'indpendance.

Celui qui se croyait mon pre, un gros homme sanguin veillant l'ide
d'un boucher, et mes frres, deux forts garons de vingt et de
vingt-deux ans, attendaient tranquilles sur leurs siges. M. de
Bourneval, invit  se prsenter, entra et se plaa derrire moi. Il
tait serr dans sa redingote, fort ple, et il mordillait souvent sa
moustache, un peu grise  prsent. Il s'attendait sans doute  ce qui
allait se passer.

Le notaire ferma la porte  double tour et commena la lecture, aprs
avoir dcachet devant nous l'enveloppe scelle  la cire rouge et dont
il ignorait le contenu.

       *       *       *       *       *

Brusquement mon ami se tut, se leva, puis il alla prendre dans son
secrtaire un vieux papier, le dplia, le baisa longuement, et il
reprit. Voici le testament de ma bien-aime mre:

Je soussigne Anne-Catherine-Genevive-Mathilde de Croixluce, pouse
lgitime de Jean-Lopold-Joseph Gontran de Courcils, saine de corps et
d'esprit, exprime ici mes dernires volonts.

Je demande pardon  Dieu d'abord, et ensuite  mon cher fils Ren, de
l'acte que je vais commettre. Je crois mon enfant assez grand de coeur
pour me comprendre et me pardonner. J'ai souffert toute ma vie. J'ai t
pouse par calcul, puis mprise, mconnue, opprime, trompe sans
cesse par mon mari.

Je lui pardonne, mais je ne lui dois rien.

Mes fils ans ne m'ont point aime, ne m'ont point gte, m'ont  peine
traite comme une mre.

J'ai t pour eux, durant ma vie, ce que je devais tre; je ne leur dois
plus rien aprs ma mort. Les liens du sang n'existent pas sans
l'affection constante, sacre, de chaque jour. Un fils ingrat est moins
qu'un tranger; c'est un coupable, car il n'a pas le droit d'tre
indiffrent pour sa mre.

J'ai toujours trembl devant les hommes, devant leurs lois iniques,
leurs coutumes inhumaines, les prjugs infmes. Devant Dieu, je ne
crains plus. Morte, je rejette de moi la honteuse hypocrisie; j'ose dire
ma pense, avouer et signer le secret de mon coeur.

Donc, je laisse en dpt toute la partie de ma fortune dont la loi me
permet de disposer  mon amant bien-aim Pierre-Germer-Simon de
Bourneval, pour revenir ensuite  notre cher fils Ren.

       *       *       *       *       *

(Cette volont est formule en outre, d'une faon plus prcise, dans un
acte notari).

       *       *       *       *       *

Et, devant le Juge suprme qui m'entend je dclare que j'aurais maudit
le ciel et l'existence si je n'avais rencontr l'affection profonde,
dvoue, tendre, inbranlable de mon amant, si je n'avais compris dans
ses bras que le Crateur a fait les tres pour s'aimer, se soutenir, se
consoler, et pleurer ensemble dans les heures d'amertume.

Mes deux fils ans ont pour pre M. de Courcils, Ren seul doit la vie
 M. de Bourneval. Je prie le Matre des hommes et de leurs destines de
placer au-dessus des prjugs sociaux le pre et le fils, de les faire
s'aimer jusqu' leur mort et m'aimer encore dans mon cercueil.

Tels sont ma dernire pense et mon dernier dsir.

MATHILDE DE CROIXLUCE.

       *       *       *       *       *

M. de Courcils s'tait lev; il cria: C'est l le testament d'une
folle! Alors M. de Bourneval fit un pas et dclara d'une voix forte,
d'une voix tranchante: Moi, Simon de Bourneval, je dclare que cet
crit ne renferme que la stricte vrit. Je suis prt  le prouver mme
par les lettres que j'ai.

Alors M. de Courcils marcha vers lui. Je crus qu'ils allaient se
colleter. Ils taient l, grands tous deux, l'un gros, l'autre maigre,
frmissants. Le mari de ma mre articula en bgayant: Vous tes un
misrable! L'autre pronona du mme ton vigoureux et sec: Nous nous
retrouverons autre part, monsieur. Je vous aurais dj soufflet et
provoqu depuis longtemps si je n'avais tenu avant tout  la
tranquillit, durant sa vie, de la pauvre femme que vous avez tant fait
souffrir.

Puis il se tourna vers moi: Vous tes mon fils. Voulez-vous me suivre?
Je n'ai pas le droit de vous emmener, mais je le prends, si vous voulez
bien m'accompagner.

Je lui serrai la main sans rpondre. Et nous sommes sortis ensemble.
J'tais, certes, aux trois quarts fou.

Deux jours plus tard M. de Bourneval tuait en duel M. de Courcils. Mes
frres, par crainte d'un affreux scandale, se sont tus. Je leur ai cd
et ils ont accept la moiti de la fortune laisse par ma mre.

J'ai pris le nom de mon pre vritable, renonant  celui que la loi me
donnait et qui n'tait pas le mien.

M. de Bourneval est mort depuis cinq ans. Je ne suis point encore
consol.

       *       *       *       *       *

Il se leva, fit quelques pas, et, se plaant en face de moi: Eh bien,
je dis que le testament de ma mre est une des choses les plus belles,
les plus loyales, les plus grandes qu'une femme puisse accomplir.
N'est-ce pas votre avis?

Je lui tendis les deux mains: Oui, certainement, mon ami.







AUX CHAMPS

_A Octave Mirbeau._


Les deux chaumires taient cte  cte, au pied d'une colline, proches
d'une petite ville de bains. Les deux paysans besognaient dur sur la
terre infconde pour lever tous leurs petits. Chaque mnage en avait
quatre. Devant les deux portes voisines, toute la marmaille grouillait
du matin au soir. Les deux ans avaient six ans et les deux cadets
quinze mois environ; les mariages et, ensuite les naissances, s'taient
produites  peu prs simultanment dans l'une et l'autre maison.

Les deux mres distinguaient  peine leurs produits dans le tas; et les
deux pres confondaient tout  fait. Les huit noms dansaient dans leur
tte, se mlaient sans cesse; et, quand il fallait en appeler un, les
hommes souvent en criaient trois avant d'arriver au vritable.

La premire des deux demeures, en venant de la station d'eaux de
Rolleport, tait occupe par les Tuvache, qui avaient trois filles et un
garon; l'autre masure abritait les Vallin, qui avaient une fille et
trois garons.

Tout cela vivait pniblement de soupe, de pommes de terre et de grand
air. A sept heures, le matin, puis  midi, puis  six heures, le soir,
les mnagres runissaient leurs mioches pour donner la pte, comme des
gardeurs d'oies assemblent leurs btes. Les enfants taient assis, par
rang d'ge, devant la table en bois, vernie par cinquante ans d'usage.
Le dernier moutard avait  peine la bouche au niveau de la planche. On
posait devant eux l'assiette creuse pleine de pain molli dans l'eau o
avaient cuit les pommes de terre, un demi-chou et trois oignons; et
toute la ligne mangeait jusqu' plus faim. La mre emptait elle-mme le
petit. Un peu de viande au pot-au-feu, le dimanche, tait une fte pour
tous; et le pre, ce jour-l, s'attardait au repas en rptant: Je m'y
ferais bien tous les jours.

Par un aprs-midi du mois d'aot, une lgre voiture s'arrta
brusquement devant les deux chaumires, et une jeune femme, qui
conduisait elle-mme, dit au monsieur assis  ct d'elle:

--Oh! regarde, Henri, ce tas d'enfants! Sont-ils jolis, comme a, 
grouiller dans la poussire!

L'homme ne rpondit rien, accoutum  ces admirations qui taient une
douleur et presque un reproche pour lui.

La jeune femme reprit:

--Il faut que je les embrasse! Oh! comme je voudrais en avoir un,
celui-l, le tout petit.

Et, sautant de la voiture, elle courut aux enfants, prit un des deux
derniers, celui des Tuvache, et, l'enlevant dans ses bras, elle le baisa
passionnment sur ses joues sales, sur ses cheveux blonds friss et
pommads de terre, sur ses menottes qu'il agitait pour se dbarrasser
des caresses ennuyeuses.

Puis elle remonta dans sa voiture et partit au grand trot. Mais elle
revint la semaine suivante, s'assit elle-mme par terre, prit le moutard
dans ses bras, le bourra de gteaux, donna des bonbons  tous les
autres; et joua avec eux comme une gamine, tandis que son mari attendait
patiemment dans sa frle voiture.

Elle revint encore, fit connaissance avec les parents, reparut tous les
jours, les poches pleines de friandises et de sous.

Elle s'appelait Mme Henri d'Hubires.

Un matin, en arrivant, son mari descendit avec elle; et, sans s'arrter
aux mioches, qui la connaissaient bien maintenant, elle pntra dans la
demeure des paysans.

Ils taient l, en train de fendre du bois pour la soupe; ils se
redressrent tout surpris, donnrent des chaises et attendirent. Alors
la jeune femme, d'une voix entrecoupe, tremblante, commena:

--Mes braves gens, je viens vous trouver parce que je voudrais bien...
je voudrais bien emmener avec moi votre... votre petit garon...

Les campagnards, stupfaits et sans ide, ne rpondirent pas.

Elle reprit haleine et continua.

--Nous n'avons pas d'enfants; nous sommes seuls, mon mari et moi... Nous
le garderions... voulez-vous?

La paysanne commenait  comprendre. Elle demanda:

--Vous voulez nous prend'e Charlot? Ah ben non, pour sr.

Alors M. d'Hubires intervint:

--Ma femme s'est mal explique. Nous voulons l'adopter, mais il
reviendra vous voir. S'il tourne bien, comme tout porte  le croire, il
sera notre hritier. Si nous avions, par hasard, des enfants, il
partagerait galement avec eux. Mais, s'il ne rpondait pas  nos soins,
nous lui donnerions,  sa majorit, une somme de vingt mille francs, qui
sera immdiatement dpose en son nom chez un notaire. Et, comme on a
aussi pens  vous, on vous servira jusqu' votre mort une rente de cent
francs par mois. Avez-vous bien compris?

La fermire s'tait leve, toute furieuse.

--Vous voulez que j'vous vendions Charlot? Ah! mais non; c'est pas des
choses qu'on d'mande  une mre, a! Ah! mais non! Ce s'rait une
abomination.

L'homme ne disait rien, grave et rflchi; mais il approuvait sa femme
d'un mouvement continu de la tte.

Mme d'Hubires, perdue, se mit  pleurer, et, se tournant vers son
mari, avec une voix pleine de sanglots, une voix d'enfant dont tous les
dsirs ordinaires sont satisfaits, elle balbutia:

--Ils ne veulent pas, Henri, ils ne veulent pas!

Alors, ils firent une dernire tentative.

--Mais, mes amis, songez  l'avenir de votre enfant,  son bonheur, ...

La paysanne, exaspre, lui coupa la parole:

--C'est tout vu, c'est tout entendu, c'est tout rflchi...
Allez-vous-en, et pi, que j'vous revoie point par ici. C'est i permis
d'vouloir prendre un fant comme a!

Alors, Mme d'Hubires, en sortant, s'avisa qu'ils taient deux tout
petits, et elle demanda,  travers ses larmes, avec une tnacit de
femme volontaire et gte, qui ne veut jamais attendre:

--Mais l'autre petit n'est pas  vous?

Le pre Tuvache rpondit:

--Non, c'est aux voisins; vous pouvez y aller, si vous voulez.

Et il rentra dans sa maison, o retentissait la voix indigne de sa
femme.

Les Vallin taient  table, en train de manger avec lenteur des tranches
de pain qu'ils frottaient parcimonieusement avec un peu de beurre piqu
au couteau, dans une assiette entre eux deux.

M. d'Hubires recommena ses propositions, mais avec plus
d'insinuations, de prcautions oratoires, d'astuce.

Les deux ruraux hochaient la tte en signe de refus; mais, quand ils
apprirent qu'ils auraient cent francs par mois, ils se considrrent, se
consultant de l'oeil, trs branls.

Ils gardrent longtemps le silence, torturs, hsitants. La femme enfin
demanda:

--Qu qu't'en dis, l'homme?

Il pronona d'un ton sentencieux:

--J'dis qu'c'est point mprisable.

Alors Mme d'Hubires, qui tremblait d'angoisse, leur parla de l'avenir
du petit, de son bonheur, et de tout l'argent qu'il pourrait leur donner
plus tard.

Le paysan demanda:

--C'te rente de douze cents francs, ce s'ra promis d'vant l'notaire?

M. d'Hubires rpondit:

--Mais certainement, ds demain.

La fermire, qui mditait, reprit:

--Cent francs par mois, c'est point suffisant pour nous priver du p'tit;
a travaillera dans ququ'z'ans ct'fant; i nous faut cent vingt
francs.

Mme d'Hubires, trpignant d'impatience, les accorda tout de suite; et,
comme elle voulait enlever l'enfant, elle donna cent francs en cadeau
pendant que son mari faisait un crit. Le maire et un voisin, appels
aussitt, servirent de tmoins complaisants.

Et la jeune femme, radieuse, emporta le marmot hurlant, comme on emporte
un bibelot dsir d'un magasin.

Les Tuvache, sur leur porte, le regardaient partir, muets, svres,
regrettant peut-tre leur refus.

       *       *       *       *       *

On n'entendit plus du tout parler du petit Jean Vallin. Les parents,
chaque mois, allaient toucher leurs cent vingt francs chez le notaire;
et ils taient fchs avec leurs voisins parce que la mre Tuvache les
agonisait d'ignominies, rptant sans cesse de porte en porte qu'il
fallait tre dnatur pour vendre son enfant, que c'tait une horreur,
une salet, une corromperie.

Et parfois elle prenait en ses bras son Charlot avec ostentation, lui
criant, comme s'il et compris:

--J'tai pas vendu, m, j't'ai pas vendu, mon p'tiot. J'vends pas m's
fants, m. J'sieus pas riche, mais vends pas m's fants.

Et, pendant des annes et encore des annes, ce fut ainsi chaque jour;
chaque jour des allusions grossires taient vocifres devant la porte,
de faon  entrer dans la maison voisine. La mre Tuvache avait fini par
se croire suprieure  toute la contre parce qu'elle n'avait pas vendu
Charlot. Et ceux qui parlaient d'elle disaient:

--J'sais ben que c'tait engageant, c'est gal, elle s'a conduite comme
une bonne mre.

On la citait; et Charlot, qui prenait dix-huit ans, lev avec cette
ide qu'on lui rptait sans rpit, se jugeait lui-mme suprieur  ses
camarades parce qu'on ne l'avait pas vendu.

       *       *       *       *       *

Les Vallin vivotaient  leur aise, grce  la pension. La fureur
inapaisable des Tuvache, rests misrables, venait de l.

Leur fils an partit au service. Le second mourut; Charlot resta seul 
peiner avec le vieux pre pour nourrir la mre et deux autres soeurs
cadettes qu'il avait.

Il prenait vingt et un ans, quand, un matin, une brillante voiture
s'arrta devant les deux chaumires. Un jeune monsieur, avec une chane
de montre en or, descendit, donnant la main  une vieille dame en
cheveux blancs. La vieille dame lui dit:

--C'est l, mon enfant,  la seconde maison.

Et il entra comme chez lui dans la masure des Vallin.

La vieille mre lavait ses tabliers; le pre infirme sommeillait prs de
l'tre. Tous deux levrent la tte, et le jeune homme dit:

--Bonjour, papa; bonjour, maman.

Ils se dressrent, effars. La paysanne laissa tomber d'moi son savon
dans son eau et balbutia:

--C'est-i t, m'n fant? C'est-i t, m'n fant?

Il la prit dans ses bras et l'embrassa, en rptant:--Bonjour, maman.
Tandis que le vieux, tout tremblant, disait, de son ton calme qu'il ne
perdait jamais:--Te v'l-t-il revenu, Jean? Comme s'il l'avait vu un
mois auparavant.

Et, quand ils se furent reconnus, les parents voulurent tout de suite
sortir le fieu dans le pays pour le montrer. On le conduisit chez le
maire, chez l'adjoint, chez le cur, chez l'instituteur.

Charlot, debout sur le seuil de sa chaumire, le regardait passer.

Le soir, au souper, il dit aux vieux:

--Faut-il qu' vous ayez t sots pour laisser prendre le p'tit aux
Vallin.

Sa mre rpondit obstinment:

--J'voulions point vendre not' fant.

Le pre ne disait rien. Le fils reprit:

--C'est-il pas malheureux d'tre sacrifi comme a.

Alors le pre Tuvache articula d'un ton colreux:

--Vas-tu pas nous r'procher d' t'avoir gard.

Et le jeune homme, brutalement:

--Oui, j'vous le r'proche, que vous n'tes que des niants. Des parents
comme vous a fait l'malheur des fants. Qu' vous mriteriez que j'vous
quitte.

La bonne femme pleurait dans son assiette. Elle gmit tout en avalant
des cuilleres de soupe dont elle rpandait la moiti:

--Tuez-vous donc pour lever d's fants!

Alors le gars, rudement:

--J'aimerais mieux n'tre point n que d'tre c'que j'suis. Quand j'ai
vu l'autre, tantt, mon sang n'a fait qu'un tour. Je m'suis dit:--v'l
c'que j'serais maintenant.

Il se leva.

--Tenez, j'sens bien que je ferai mieux de n' pas rester ici, parce que
j'vous le reprocherais du matin au soir, et que j'vous ferais une vie
d'misre. a, voyez-vous, j'vous l'pardonnerai jamais!

Les deux vieux se taisaient, atterrs, larmoyants.

Il reprit:

--Non, c't' ide-l, ce serait trop dur. J'aime mieux m'en aller
chercher ma vie aut' part.

Il ouvrit la porte. Un bruit de voix entra. Les Vallin festoyaient avec
l'enfant revenu.

Alors Charlot tapa du pied et, se tournant vers ses parents, cria:

--Manants, va!

Et il disparut dans la nuit.






UN COQ CHANTA

_A Ren Billotte._


Mme Berthe d'Avancelles avait jusque-l repouss toutes les
supplications de son admirateur dsespr, le baron Joseph de Croissard.
Pendant l'hiver,  Paris, il l'avait ardemment poursuivie, et il donnait
pour elle maintenant des ftes et des chasses en son chteau normand de
Carville.

Le mari, M. d'Avancelles, ne voyait rien, ne savait rien, comme
toujours. Il vivait, disait-on, spar de sa femme, pour cause de
faiblesse physique, que madame ne lui pardonnait point. C'tait un gros
petit homme, chauve, court de bras, de jambes, de cou, de nez, de tout.

Mme d'Avancelles tait au contraire une grande jeune femme brune et
dtermine, qui riait d'un rire sonore au nez de son matre, qui
l'appelait publiquement Madame Popote et regardait d'un certain air
engageant et tendre les larges paules et l'encolure robuste et les
longues moustaches blondes de son soupirant attitr, le baron Joseph de
Croissard.

Elle n'avait encore rien accord cependant. Le baron se ruinait pour
elle. C'taient sans cesse des ftes, des chasses, des plaisirs nouveaux
auxquels il invitait la noblesse des chteaux environnants.

Tout le jour les chiens courants hurlaient par les bois  la suite du
renard et du sanglier, et, chaque soir, d'blouissants feux d'artifice
allaient mler aux toiles leurs panaches de feu, tandis que les
fentres illumines du salon jetaient sur les vastes pelouses des
tranes de lumire o passaient des ombres.

C'tait l'automne, la saison rousse. Les feuilles voltigeaient sur les
gazons comme des voiles d'oiseaux. On sentait traner dans l'air des
odeurs de terre humide, de terre dvtue, comme on sent une odeur de
chair nue, quand tombe, aprs le bal, la robe d'une femme.

Un soir, dans une fte, au dernier printemps, Mme d'Avancelles avait
rpondu  M. de Croissard qui la harcelait de ses prires: Si je dois
tomber, mon ami, ce ne sera pas avant la chute des feuilles. J'ai trop
de choses  faire cet t pour avoir le temps. Il s'tait souvenu de
cette parole rieuse et hardie; et, chaque jour, il insistait davantage,
chaque jour il avanait ses approches, il gagnait un pas dans le coeur
de la belle audacieuse qui ne rsistait plus, semblait-il, que pour la
forme.

Une grande chasse allait avoir lieu. Et, la veille, Mme Berthe avait
dit, en riant, au baron: Baron, si vous tuez la bte, j'aurai quelque
chose pour vous.

Ds l'aurore, il fut debout pour reconnatre o le solitaire s'tait
baug. Il accompagna ses piqueurs, disposa les relais, organisa tout
lui-mme pour prparer son triomphe; et, quand les cors sonnrent le
dpart, il apparut dans un troit vtement de chasse rouge et or, les
reins serrs, le buste large, l'oeil radieux, frais et fort comme s'il
venait de sortir du lit.

Les chasseurs partirent. Le sanglier dbusqu fila, suivi des chiens
hurleurs,  travers des broussailles; et les chevaux se mirent 
galoper, emportant par les troits sentiers des bois les amazones et les
cavaliers, tandis que, sur les chemins amollis, roulaient sans bruit les
voitures qui accompagnaient de loin la chasse.

Mme d'Avancelles, par malice, retint le baron prs d'elle, s'attardant,
au pas, dans une grande avenue interminablement droite et longue et sur
laquelle quatre rangs de chnes se repliaient comme une vote.

Frmissant d'amour et d'inquitude, il coutait d'une oreille le
bavardage moqueur de la jeune femme, et de l'autre il suivait le chant
des cors et la voix des chiens qui s'loignaient.

Vous ne m'aimez donc plus? disait-elle.

Il rpondait: Pouvez-vous dire des choses pareilles?

Elle reprenait: La chasse cependant semble vous occuper plus que moi.

Il gmissait: Ne m'avez-vous point donn l'ordre d'abattre moi-mme
l'animal?

Et elle ajoutait gravement: Mais j'y compte. Il faut que vous le tuiez
devant moi.

Alors il frmissait sur sa selle, piquait son cheval qui bondissait et,
perdant patience: Mais sacristi! madame, cela ne se pourra pas si nous
restons ici.

Puis elle lui parlait tendrement, posant la main sur son bras, ou
flattant, comme par distraction, la crinire de son cheval.

Et elle lui jetait, en riant: Il faut que cela soit pourtant... ou
alors... tant pis pour vous.

Puis ils tournrent  droite dans un petit chemin couvert, et soudain,
pour viter une branche qui barrait la route, elle se pencha sur lui, si
prs qu'il sentit sur son cou le chatouillement des cheveux. Alors
brutalement il l'enlaa, et appuyant sur la tempe ses grandes
moustaches, il la baisa d'un baiser furieux.

Elle ne remua point d'abord, restant ainsi sous cette caresse emporte;
puis, d'une secousse, elle tourna la tte, et, soit hasard, soit
volont, ses petites lvres  elle rencontrrent ses lvres  lui, sous
leur cascade de poils blonds.

Alors, soit confusion, soit remords, elle cingla le flanc de son cheval,
qui partit au grand galop. Ils allrent ainsi longtemps, sans changer
mme un regard.

Le tumulte de la chasse se rapprochait; les fourrs semblaient frmir,
et tout  coup, brisant les branches, couvert de sang, secouant les
chiens qui s'attachaient  lui, le sanglier passa.

Alors le baron, poussant un rire de triomphe, cria: Qui m'aime me
suive! Et il disparut dans les taillis, comme si la fort l'et
englouti.

Quand elle arriva, quelques minutes plus tard, dans une clairire, il se
relevait souill de boue, la jaquette dchire, les mains sanglantes,
tandis que la bte tendue portait dans l'paule le couteau de chasse
enfonc jusqu' la garde.

La cure se fit aux flambeaux par une nuit douce et mlancolique. La
lune jaunissait la flamme rouge des torches qui embrumaient la nuit de
leur fume rsineuse. Les chiens mangeaient les entrailles puantes du
sanglier, et criaient, et se battaient. Et les piqueurs et les
gentilshommes chasseurs, en cercle autour de la cure, sonnaient du cor
 plein souffle. La fanfare s'en allait dans la nuit claire au-dessus
des bois, rpte par les chos perdus des valles lointaines,
rveillant les cerfs inquiets, les renards glapissants et troublant en
leurs bats les petits lapins gris, au bord des clairires.

Les oiseaux de nuit voletaient, effars, au-dessus de la meute affole
d'ardeur. Et des femmes, attendries par toutes ces choses douces et
violentes, s'appuyant un peu au bras des hommes, s'cartaient dj dans
les alles, avant que les chiens eussent fini leur repas.

Tout alanguie par cette journe de fatigue et de tendresse, Mme
d'Avancelles dit au baron:

--Voulez-vous faire un tour de parc, mon ami?

Mais lui, sans rpondre, tremblant, dfaillant, l'entrana.

Et, tout de suite, ils s'embrassrent. Ils allaient au pas, au petit
pas, sous les branches presque dpouilles et qui laissaient filtrer la
lune; et leur amour, leurs dsirs, leur besoin d'treinte taient
devenus si vhments qu'ils faillirent choir au pied d'un arbre.

Les cors ne sonnaient plus. Les chiens puiss dormaient au chenil.
--Rentrons, dit la jeune femme. Ils revinrent.

Puis, lorsqu'ils furent devant le chteau, elle murmura d'une voix
mourante: Je suis si fatigue que je vais me coucher, mon ami. Et,
comme il ouvrait les bras pour la prendre en un dernier baiser, elle
s'enfuit, lui jetant comme adieu: Non... je vais dormir... Qui m'aime
me suive!

Une heure plus tard, alors que tout le chteau silencieux semblait mort,
le baron sortit  pas de loup de sa chambre et s'en vint gratter  la
porte de son amie. Comme elle ne rpondait pas, il essaya d'ouvrir. Le
verrou n'tait point pouss.

Elle rvait, accoude  la fentre.

Il se jeta  ses genoux qu'il baisait perdment  travers la robe de
nuit. Elle ne disait rien, enfonant ses doigts fins, d'une manire
caressante, dans les cheveux du baron.

Et soudain, se dgageant comme si elle et pris une grande rsolution,
elle murmura de son air hardi, mais  voix basse: Je vais revenir.
Attendez-moi. Et son doigt, tendu dans l'ombre, montrait au fond de la
chambre la tache vague et blanche du lit.

Alors,  ttons, perdu, les mains tremblantes, il se dvtit bien vite
et s'enfona dans les draps frais. Il s'tendit dlicieusement,
oubliant presque son amie, tant il avait plaisir  cette caresse du
linge sur son corps las de mouvement.

Elle ne revenait point, pourtant; s'amusant sans doute  le faire
languir. Il fermait les yeux dans un bien-tre exquis; et il rvait
doucement dans l'attente dlicieuse de la chose tant dsire. Mais peu 
peu ses membres s'engourdirent, sa pense s'assoupit, devint incertaine,
flottante. La puissante fatigue enfin le terrassa; il s'endormit.

Il dormit du lourd sommeil, de l'invincible sommeil des chasseurs
extnus. Il dormit jusqu' l'aurore.

Tout  coup, la fentre tant reste entr'ouverte, un coq, perch dans
un arbre voisin, chanta. Alors brusquement, surpris par ce cri sonore,
le baron ouvrit les yeux.

Sentant contre lui un corps de femme, se trouvant en un lit qu'il ne
reconnaissait pas, surpris et ne se souvenant plus de rien, il balbutia,
dans l'effarement du rveil:

--Quoi? O suis-je? Qu'y a-t-il?

Alors elle, qui n'avait point dormi, regardant cet homme dpeign, aux
yeux rouges,  la lvre paisse, rpondit, du ton hautain dont elle
parlait  son mari:

--Ce n'est rien. C'est un coq qui chante. Rendormez-vous, monsieur,
cela ne vous regarde pas.







UN FILS

_A Ren Maizeroy._


Ils se promenaient, les deux vieux amis, dans le jardin tout fleuri o
le gai Printemps remuait de la vie.

L'un tait Snateur, et l'autre de l'Acadmie franaise, graves tous
deux, pleins de raisonnements trs logiques mais solennels, gens de
marque et de rputation.

Ils parlotrent d'abord de politique, changeant des penses, non pas
sur des Ides, mais sur des hommes: les personnalits, en cette matire,
primant toujours la Raison. Puis ils soulevrent quelques souvenirs;
puis ils se turent, continuant  marcher cte  cte, tout amollis par
la tideur de l'air.

Une grande corbeille de ravenelles exhalait des souffles sucrs et
dlicats; un tas de fleurs de toute race et de toute nuance jetaient
leurs odeurs dans la brise, tandis qu'un faux-bnier, vtu de grappes
jaunes, parpillait au vent sa fine poussire, une fume d'or qui
sentait le miel et qui portait, pareille aux poudres caressantes des
parfumeurs, sa semence enbaume  travers l'espace.

Le snateur s'arrta, huma le nuage fcondant qui flottait, considra
l'arbre amoureux resplendissant comme un soleil et dont les germes
s'envolaient. Et il dit: Quand on songe que ces imperceptibles atmes,
qui sentent bon, vont crer des existences  des centaines de lieues
d'ici, vont faire tressaillir les fibres et les sves d'arbres femelles
et produire des tres  racines, naissant d'un germe comme nous,
mortels comme nous, et qui seront remplacs par d'autres tres de mme
essence, comme nous toujours!

Puis, plant devant l'bnier radieux dont les parfums vivifiants se
dtachaient  tous les frissons de l'air, M. le snateur ajouta: Ah!
mon gaillard, s'il te fallait faire le compte de tes enfants, tu serais
bigrement embarrass. En voil un qui les excute facilement et qui les
lche sans remords, et qui ne s'en inquite gure.

L'acadmicien ajouta: Nous en faisons autant, mon ami.

Le snateur reprit: Oui, je ne le nie pas, nous les lchons
quelquefois, mais nous le savons au moins, et cela constitue notre
supriorit.

Mais l'autre secoua la tte: Non, ce n'est pas l ce que je veux dire;
voyez-vous, mon cher, il n'est gure d'homme qui ne possde des enfants
ignors, ces enfants dits _de pre inconnu_, qu'il a faits, comme cet
arbre reproduit, presque inconsciemment.

S'il fallait tablir le compte des femmes que nous avons eues, nous
serions, n'est-ce pas, aussi embarrasss que cet bnier que vous
interpelliez le serait pour numroter ses descendants.

De dix-huit  quarante ans enfin, en faisant entrer en ligne les
rencontres passagres, les contacts d'une heure, on peut bien admettre
que nous avons eu des... rapports intimes avec deux ou trois cents
femmes.

Eh bien, mon ami, dans ce nombre tes-vous sr que vous n'en ayez pas
fcond au moins une, et que vous ne possdiez point sur le pav, ou au
bagne, un chenapan de fils qui vole et assassine les honntes gens,
c'est--dire nous; ou bien une fille dans quelque mauvais lieu; ou
peut-tre, si elle a eu la chance d'tre abandonne par sa mre,
cuisinire en quelque famille.

Songez en outre que presque toutes les femmes que nous appelons
_publiques_ possdent un ou deux enfants dont elles ignorent le pre,
enfants attraps dans le hasard de leurs treintes  dix ou vingt
francs. Dans tout mtier on fait la part des profits et pertes. Ces
rejetons-l constituent les pertes de leur profession. Quels sont les
gnrateurs?--Vous,--moi,--nous tous, les hommes dits _comme il faut_!
Ce sont les rsultats de nos joyeux dners d'amis, de nos soirs de
gat, de ces heures o notre chair contente nous pousse aux
accouplements d'aventure.

Les voleurs, les rdeurs, tous les misrables, enfin, sont nos enfants.
Et cela vaut encore mieux pour nous que si nous tions les leurs, car
ils reproduisent aussi, ces gredins-l!

Tenez, j'ai, pour ma part, sur la conscience une trs vilaine histoire
que je veux vous dire. C'est pour moi un remords incessant, plus que
cela, c'est un doute continuel, une inapaisable incertitude qui,
parfois, me torture horriblement.

A l'ge de vingt-cinq ans j'avais entrepris avec un de mes amis,
aujourd'hui conseiller d'tat, un voyage en Bretagne,  pied.

       *       *       *       *       *

Aprs quinze ou vingt jours de marche forcene, aprs avoir visit les
Ctes-du-Nord et une partie du Finistre, nous arrivions  Douarnenez;
de l, en une tape, on gagna la sauvage pointe du Raz par la baie des
Trpasss, et on coucha dans un village quelconque dont le nom finissait
en _of_; mais, le matin venu, une fatigue trange retint au lit mon
camarade. Je dis au lit par habitude, car notre couche se composait
simplement de deux bottes de paille.

Impossible d'tre malade en ce lieu. Je le forai donc  se lever, et
nous parvnmes  Audierne vers quatre ou cinq heures du soir.

Le lendemain, il allait un peu mieux; on repartit; mais, en route, il
fut pris de malaises intolrables, et c'est  grand'peine que nous pmes
atteindre Pont-Labb.

L, au moins, nous avions une auberge. Mon ami se coucha, et le mdecin,
qu'on fit venir de Quimper, constata une forte fivre, sans en
dterminer la nature.

Connaissez-vous Pont-Labb?--Non.--Eh bien, c'est la ville la plus
bretonne de toute cette Bretagne bretonnante qui va de la pointe du Raz
au Morbihan, de cette contre qui contient l'essence des moeurs, des
lgendes, des coutumes bretonnes. Encore aujourd'hui, ce coin de pays
n'a presque pas chang. Je dis: _encore aujourd'hui_, car j'y retourne 
prsent tous les ans, hlas!

Un vieux chteau baigne le pied de ses tours dans un grand tang triste,
triste, avec des vols d'oiseaux sauvages. Une rivire sort de l que
les caboteurs peuvent remonter jusqu' la ville. Et dans les rues
troites aux maisons antiques, les hommes portent le grand chapeau, le
gilet brod et les quatre vestes superposes: la premire, grande comme
la main, couvrant au plus les omoplates, et la dernire s'arrtant juste
au-dessus du fond de culotte.

Les filles, grandes, belles, fraches, ont la poitrine crase dans un
gilet de drap qui forme cuirasse, les treint, ne laissant mme pas
deviner leur gorge puissante et martyrise; et elles sont coiffes d'une
trange faon: sur les tempes, deux plaques brodes en couleur encadrent
le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe derrire la tte,
puis remontent se tasser au sommet du crne sous un singulier bonnet,
tissu souvent d'or ou d'argent.

La servante de notre auberge avait dix-huit ans au plus, des yeux tout
bleus, d'un bleu ple que peraient les deux petits points noirs de la
pupille; et ses dents courtes, serres, qu'elle montrait sans cesse en
riant, semblaient faites pour broyer du granit.

Elle ne savait pas un mot de franais, ne parlant que le breton, comme
la plupart de ses compatriotes.

Or, mon ami n'allait gure mieux, et, bien qu'aucune maladie ne se
dclart, le mdecin lui dfendait de partir encore, ordonnant un repos
complet. Je passais donc les journes prs de lui, et sans cesse la
petite bonne entrait, apportant soit mon dner, soit de la tisane.

Je la lutinais un peu, ce qui semblait l'amuser, mais nous ne causions
pas, naturellement, puisque nous ne nous comprenions point.

Or, une nuit, comme j'tais rest fort tard auprs du malade, je
croisai, en regagnant ma chambre, la fillette qui rentrait dans la
sienne. C'tait juste en face de ma porte ouverte; alors, brusquement,
sans rflchir  ce que je faisais, plutt par plaisanterie
qu'autrement, je la saisis  pleine taille, et, avant qu'elle ft
revenue de sa stupeur, je l'avais jete et enferme chez moi. Elle me
regardait, effare, affole, pouvante, n'osant pas crier de peur d'un
scandale, d'tre chasse sans doute par ses matres d'abord, et
peut-tre par son pre ensuite.

J'avais fait cela en riant; mais, ds qu'elle fut chez moi, le dsir de
la possder m'envahit. Ce fut une lutte longue et silencieuse, une lutte
corps  corps,  la faon des athltes, avec les bras tendus, crisps,
tordus, la respiration essouffle, la peau mouille de sueur. Oh! elle
se dbattit vaillamment; et parfois nous heurtions un meuble, une
cloison, une chaise; alors, toujours enlacs, nous restions immobiles
plusieurs secondes dans la crainte que le bruit n'et veill
quelqu'un; puis nous recommencions notre acharne bataille, moi
l'attaquant, elle rsistant.

puise enfin, elle tomba; et je la pris brutalement, par terre, sur le
pav.

Sitt releve, elle courut  la porte, tira les verrous et s'enfuit.

Je la rencontrai  peine les jours suivants. Elle ne me laissait point
l'approcher. Puis, comme mon camarade tait guri et que nous devions
reprendre notre voyage, je la vis entrer, la veille de mon dpart, 
minuit, nu-pieds, en chemise, dans ma chambre o je venais de me
retirer.

Elle se jeta dans mes bras, m'treignit passionnment, puis, jusqu'au
jour, m'embrassa, me caressa, pleurant, sanglotant, me donnant enfin
toutes les assurances de tendresse et de dsespoir qu'une femme nous
peut donner quand elle ne sait pas un mot de notre langue.

Huit jours aprs, j'avais oubli cette aventure, commune et frquente
quand on voyage, les servantes d'auberge tant gnralement destines 
distraire ainsi les voyageurs.

Et je fus trente ans sans y songer et sans revenir  Pont-Labb.

Or, en 1876, j'y retournai par hasard au cours d'une excursion en
Bretagne, entreprise pour documenter un livre et pour me bien pntrer
des paysages.

Rien ne me sembla chang. Le chteau mouillait toujours ses murs
gristres dans l'tang,  l'entre de la petite ville; et l'auberge
tait la mme quoique rpare, remise  neuf, avec un air plus moderne.
En entrant, je fus reu par deux jeunes Bretonnes de dix-huit ans,
fraches et gentilles, encuirasses dans leur troit gilet de drap,
casques d'argent avec les grandes plaques brodes sur les oreilles.

Il tait environ six heures du soir. Je me mis  table pour dner et,
comme le patron s'empressait lui-mme  me servir, la fatalit sans
doute me fit dire: Avez-vous connu les anciens matres de cette maison?
J'ai pass ici une dizaine de jours il y a trente ans maintenant. Je
vous parle de loin.

Il rpondit: C'taient mes parents, monsieur.

Alors je lui racontai en quelle occasion je m'tais arrt, comment
j'avais t retenu par l'indisposition d'un camarade. Il ne me laissa
pas achever.

--Oh! je me rappelle parfaitement J'avais alors quinze ou seize ans.
Vous couchiez dans la chambre du fond et votre ami dans celle dont j'ai
fait la mienne, sur la rue.

C'est alors seulement que le souvenir trs vif de la petite bonne me
revint. Je demandai: --Vous rappelez-vous une gentille petite servante
qu'avait alors votre pre, et qui possdait, si ma mmoire ne me
trompe, de jolis yeux bleus et des dents fraches?

Il reprit: --Oui, monsieur; elle est morte en couches quelque temps
aprs.

Et, tendant la main vers la cour o un homme maigre et boiteux remuait
du fumier, il ajouta: --Voil son fils.

Je me mis  rire. --Il n'est pas beau et ne ressemble gure  sa mre.
Il tient du pre sans doute.

L'aubergiste reprit: --a se peut bien; mais on n'a jamais su  qui
c'tait. Elle est morte sans le dire et personne ici ne lui connaissait
de galant. 'a t un fameux tonnement quand on a appris qu'elle tait
enceinte. Personne ne voulait le croire.

J'eus une sorte de frisson dsagrable, un de ces effleurements pnibles
qui nous touchent le coeur, comme l'approche d'un lourd chagrin. Et je
regardai l'homme dans la cour. Il venait maintenant de puiser de l'eau
pour les chevaux et portait ses deux seaux en boitant, avec un effort
douloureux de la jambe plus courte. Il tait dguenill, hideusement
sale, avec de longs cheveux jaunes tellement mls qu'ils lui tombaient
comme des cordes sur les joues.

L'aubergiste ajouta: --Il ne vaut pas grand'chose, 'a t gard par
charit dans la maison. Peut-tre qu'il aurait mieux tourn si on
l'avait lev comme tout le monde. Mais que voulez-vous, monsieur? Pas
de pre, pas de mre, pas d'argent! Mes parents ont eu piti de
l'enfant, mais ce n'tait pas  eux, vous comprenez.

Je ne dis rien.

Et je couchai dans mon ancienne chambre; et toute la nuit je pensai  cet
affreux valet d'curie en me rptant: --Si c'tait mon fils, pourtant?
Aurais-je donc pu tuer cette fille et procrer cet tre?--C'tait
possible, enfin!

Je rsolus de parler  cet homme et de connatre exactement la date de
sa naissance. Une diffrence de deux mois devait m'arracher mes doutes.

Je le fis venir le lendemain. Mais il ne parlait pas le franais non
plus. Il avait l'air de ne rien comprendre d'ailleurs, ignorant
absolument son ge qu'une des bonnes lui demanda de ma part. Et il se
tenait d'un air idiot devant moi, roulant son chapeau dans ses pattes
noueuses et dgotantes, riant stupidement, avec quelque chose du rire
ancien de la mre dans le coin des lvres et dans le coin des yeux.

Mais le patron survenant alla chercher l'acte de naissance du misrable.
Il tait entr dans la vie huit mois et vingt-six jours aprs mon
passage  Pont-Labb, car je me rappelais parfaitement tre arriv 
Lorient le 15 aot. L'acte portait la mention: Pre inconnu. La mre
s'tait appele Jeanne Kerradec.

Alors mon coeur se mit  battre  coups presss. Je ne pouvais plus
parler tant je me sentais suffoqu; et je regardais cette brute dont les
grands cheveux jaunes semblaient un fumier plus sordide que celui des
btes; et le gueux, gn par mon regard, cessait de rire, dtournait la
tte, cherchait  s'en aller.

Tout le jour j'errai le long de la petite rivire, en rflchissant
douloureusement. Mais  quoi bon rflchir? Rien ne pouvait me fixer.
Pendant des heures et des heures je pesais toutes les raisons bonnes ou
mauvaises pour ou contre mes chances de paternit, m'nervant en des
suppositions inextricables, pour revenir sans cesse  la mme horrible
incertitude, puis  la conviction plus atroce encore que cet homme tait
mon fils.

Je ne pus dner et je me retirai dans ma chambre. Je fus longtemps sans
parvenir  dormir; puis le sommeil vint, un sommeil hant de visions
insupportables. Je voyais ce goujat qui me riait au nez, m'appelait
papa; puis il se changeait en chien et me mordait les mollets, et,
j'avais beau me sauver, il me suivait toujours, et au lieu d'aboyer il
parlait, m'injuriait; puis il comparaissait devant mes collgues de
l'Acadmie runis pour dcider si j'tais bien son pre; et l'un d'eux
s'criait: C'est indubitable! Regardez donc comme il lui ressemble. Et
en effet je m'apercevais que ce monstre me ressemblait. Et je me
rveillai avec cette ide plante dans le crne et avec le dsir fou de
revoir l'homme pour dcider si, oui ou non, nous avions des traits
communs.

Je le joignis comme il allait  la messe (c'tait un dimanche) et je lui
donnai cent sous en le dvisageant anxieusement. Il se remit  rire
d'une ignoble faon, prit l'argent, puis, gn de nouveau par mon oeil,
il s'enfuit aprs avoir bredouill un mot  peu prs inarticul, qui
voulait dire merci, sans doute.

La journe se passa pour moi dans les mmes angoisses que la veille.
Vers le soir je fis venir l'htelier, et avec beaucoup de prcautions,
d'habilets, de finesses, je lui dis que je m'intressais  ce pauvre
tre si abandonn de tous et priv de tout, et que je voulais faire
quelque chose pour lui.

Mais l'homme rpliqua: Oh! n'y songez pas, monsieur, il ne vaut rien,
vous n'en aurez que du dsagrment. Moi, je l'emploie  vider l'curie,
et c'est tout ce qu'il peut faire. Pour a je le nourris et il couche
avec les chevaux. Il ne lui en faut pas plus. Si vous avez une vieille
culotte, donnez-la lui, mais elle sera en pices dans huit jours.

Je n'insistai pas, me rservant d'aviser.

Le gueux rentra le soir horriblement ivre, faillit mettre le feu  la
maison, assomma un cheval  coups de pioche, et, en fin de compte,
s'endormit dans la boue sous la pluie, grce  mes largesses.

On me pria le lendemain de ne plus lui donner d'argent. L'eau-de-vie le
rendait furieux, et, ds qu'il avait deux sous en poche, il les buvait.
L'aubergiste ajouta: Lui donner de l'argent c'est vouloir sa mort. Cet
homme n'en avait jamais eu, absolument jamais, sauf quelques centimes
jets par les voyageurs, et il ne connaissait pas d'autre destination 
ce mtal que le cabaret.

Alors je passai des heures dans ma chambre, avec un livre ouvert que je
semblais lire, mais ne faisant autre chose que de regarder cette brute,
mon fils! mon fils! en tchant de dcouvrir s'il avait quelque chose de
moi. A force de chercher je crus reconnatre des lignes semblables dans
le front et  la naissance du nez, et je fus bientt convaincu d'une
ressemblance que dissimulaient l'habillement diffrent et la crinire
hideuse de l'homme.

Mais je ne pouvais demeurer plus longtemps sans devenir suspect, et je
partis, le coeur broy, aprs avoir laiss  l'aubergiste quelque argent
pour adoucir l'existence de son valet.

Or, depuis six ans, je vis avec cette pense, cette horrible
incertitude, ce doute abominable. Et, chaque anne, une force invincible
me ramne  Pont-Labb. Chaque anne je me condamne  ce supplice de
voir cette brute patauger dans son fumier, de m'imaginer qu'il me
ressemble, de chercher, toujours en vain,  lui tre secourable. Et
chaque anne je reviens ici, plus indcis, plus tortur, plus anxieux.

J'ai essay de le faire instruire. Il est idiot sans ressource.

J'ai essay de lui rendre la vie moins pnible. Il est irrmdiablement
ivrogne et emploie  boire tout l'argent qu'on lui donne; et il sait
fort bien vendre ses habits neufs pour se procurer de l'eau-de-vie.

J'ai essay d'apitoyer sur lui son patron pour qu'il le mnaget, en
offrant toujours de l'argent. L'aubergiste, tonn  la fin, m'a rpondu
fort sagement: Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne servira
qu' le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitt qu'il a du
temps ou du bien-tre, il devient malfaisant. Si vous voulez faire du
bien, a ne manque pas, allez, les enfants abandonns, mais
choisissez-en un qui rponde  votre peine.

Que dire  cela?

Et si je laissais percer un soupon des doutes qui me torturent, ce
crtin, certes, deviendrait malin pour m'exploiter, me compromettre, me
perdre. Il me crierait papa, comme dans mon rve.

Et je me dis que j'ai tu la mre et perdu cet tre atrophi, larve
d'curie, close et pousse dans le fumier, cet homme qui, lev comme
d'autres, aurait t pareil aux autres.

Et vous ne vous figurez pas la sensation trange, confuse et intolrable
que j'prouve en face de lui, en songeant que cela est sorti de moi,
qu'il tient  moi par ce lien intime qui lie le fils au pre, que grce
aux terribles lois de l'hrdit, il est moi par mille choses, par son
sang et par sa chair, et qu'il a jusqu'aux mmes germes de maladies, aux
mmes ferments de passions.

Et j'ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir; et sa
vue me fait horriblement souffrir; et de ma fentre, l-bas, je le
regarde pendant des heures remuer et charrier les ordures des btes, en
me rptant: C'est mon fils.

Et je sens, parfois, d'intolrables envies de l'embrasser. Je n'ai mme
jamais touch sa main sordide.

L'acadmicien se tut. Et son compagnon, l'homme politique, murmura: Oui
vraiment, nous devrions bien nous occuper un peu plus des enfants qui
n'ont pas de pre.

       *       *       *       *       *

Et un souffle de vent traversant, le grand arbre jaune secoua ses
grappes, enveloppa d'une nue odorante et fine les deux vieillards qui
la respirrent  longs traits.

Et le snateur ajouta: C'est bon vraiment d'avoir vingt-cinq ans, et
mme de faire des enfants comme a.







SAINT-ANTOINE

_A X. Charmes._


On l'appelait Saint-Antoine, parce qu'il se nommait Antoine, et aussi
peut-tre parce qu'il tait bon vivant, joyeux, farceur, puissant
mangeur et fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu'il
et plus de soixante ans.

C'tait un grand paysan du pays de Caux, haut en couleur, gros de
poitrine et de ventre, et perch sur de longues jambes qui semblaient
trop maigres pour l'ampleur du corps.

Veuf, il vivait seul avec sa bonne et ses deux valets dans sa ferme
qu'il dirigeait en madr compre, soigneux de ses intrts, entendu dans
les affaires et dans l'levage du btail, et dans la culture de ses
terres. Ses deux fils et ses trois filles maris avec avantage, vivaient
aux environs, et venaient, une fois par mois, dner avec le pre. Sa
vigueur tait clbre dans tout le pays d'alentour; on disait en manire
de proverbe: Il est fort comme Saint-Antoine.

Lorsque arriva l'invasion prussienne, Saint-Antoine, au cabaret,
promettait de manger une arme, car il tait hbleur comme un vrai
Normand, un peu couard et fanfaron. Il tapait du poing sur la table de
bois, qui sautait en faisant danser les tasses et les petits verres, et
il criait, la face rouge et l'oeil sournois, dans une fausse colre de
bon vivant: Faudra que j'en mange, nom de Dieu! Il comptait bien que
les Prussiens ne viendraient pas jusqu' Tanneville; mais lorsqu'il
apprit qu'ils taient  Rautt, il ne sortit plus de sa maison, et il
guettait sans cesse la route par la petite fentre de sa cuisine,
s'attendant  tout moment  voir passer des baonnettes.

Un matin, comme il mangeait la soupe avec ses serviteurs, la porte
s'ouvrit, et le maire de la commune, matre Chicot, parut suivi d'un
soldat coiff d'un casque noir  pointe de cuivre. Saint-Antoine se
dressa d'un bond; et tout son monde le regardait, s'attendant  le voir
charper le Prussien; mais il se contenta de serrer la main du maire qui
lui dit: --En v'la un pour toi, Saint-Antoine. Ils sont venus c'te
nuit. Fais pas de btise surtout, vu qu'ils parlent de fusiller et de
brler tout si seulement il arrive la moindre chose. Te v'la prvenu.
Donne-li  manger, il a l'air d'un bon gars. Bonsoir, je vas chez
l's'autres. Y en a pour tout le monde. Et il sortit.

Le pre Antoine, devenu ple, regarda son Prussien. C'tait un gros
garon  la chair grasse et blanche, aux yeux bleus, au poil blond,
barbu jusqu'aux pommettes, qui semblait idiot, timide et bon enfant. Le
Normand malin le pntra tout de suite, et, rassur, lui fit signe de
s'asseoir. Puis il lui demanda: Voulez-vous de la soupe? L'tranger ne
comprit pas. Antoine alors eut un coup d'audace, et lui poussant sous le
nez une assiette pleine: --Tiens, avale a, gros cochon.

Le soldat rpondit: Ya et se mit  manger goulment pendant que le
fermier triomphant, sentant sa rputation reconquise, clignait de l'oeil
 ses serviteurs qui grimaaient trangement, ayant en mme temps
grand'peur et envie de rire.

Quand le Prussien eut englouti son assiette, Saint-Antoine lui en
servit une autre qu'il fit disparatre galement; mais il recula devant
la troisime, que le fermier voulait lui faire manger de force, en
rptant: Allons fous-toi a dans le ventre. T'engraisseras ou tu diras
pourquoi, va, mon cochon!

Et le soldat, comprenant seulement qu'on voulait le faire manger tout
son saoul, riait d'un air content, en faisant signe qu'il tait plein.

Alors Saint-Antoine devenu tout  fait familier lui tapa sur le ventre
en criant: --Y en a-t-il dans la bedaine  mon cochon! Mais soudain il
se tordit, rouge  tomber d'une attaque, ne pouvant plus parler. Une
ide lui tait venue qui le faisait touffer de rire: C'est a, c'est
a, saint Antoine et son cochon. V'l mon cochon. Et les trois
serviteurs clatrent  leur tour.

Le vieux tait si content qu'il fit apporter l'eau-de-vie, la bonne, le
fil en dix, et qu'il en rgala tout le monde. On trinqua avec le
Prussien, qui claqua de la langue par flatterie, pour indiquer qu'il
trouvait a fameux. Et Saint-Antoine lui criait dans le nez: Hein? En
v'l d'la fine. T'en bois pas comme a chez toi, mon cochon.

       *       *       *       *       *

Ds lors, le pre Antoine ne sortit plus sans son Prussien. Il avait
trouv l son affaire, c'tait sa vengeance  lui, sa vengeance de gros
malin. Et tout le pays, qui crevait de peur, riait  se tordre derrire
le dos des vainqueurs de la farce de Saint-Antoine. Vraiment, dans la
plaisanterie il n'avait pas son pareil. Il n'y avait que lui pour
inventer des choses comme a. Cr coquin, va!

Il s'en allait chez les voisins, tous les jours aprs midi, bras dessus
bras dessous avec son Allemand qu'il prsentait d'un air gai en lui
tapant sur l'paule: --Tenez, v'l mon cochon, r'gardez-moi s'il
engraisse c't'animal-l.

Et les paysans s'panouissaient.--Est-il donc rigolo, ce bougre
d'Antoine!

--J'te l'vend, Csaire, trois pistoles.

--Je l'prends, Antoine, et j't'invite  manger du boudin.

--M, c'que j'veux, c'est d'ses pieds.

--Tte li l'ventre, tu verras qu'il n'a que d'la graisse.

Et tout le monde clignait de l'oeil sans rire trop haut cependant, de
peur que le Prussien devint  la fin qu'on se moquait de lui. Antoine
seul, s'enhardissant tous les jours, lui pinait les cuisses en criant:
Rien qu'du gras; lui tapait sur le derrire en hurlant: Tout a d'la
couenne; l'enlevait dans ses bras de vieux colosse capable de porter
une enclume en dclarant: Il pse six cents, et pas de dchet.

Et il avait pris l'habitude de faire offrir  manger  son cochon
partout o il entrait avec lui. C'tait l le grand plaisir, le grand
divertissement de tous les jours: --Donnez-li de c'que vous voudrez, il
avale tout. Et on offrait  l'homme du pain et du beurre, des pommes de
terre, du fricot froid, de l'andouille qui faisait dire: --De la vtre,
et du choix.

Le soldat, stupide et doux, mangeait par politesse, enchant de ces
attentions, se rendait malade pour ne pas refuser; et il engraissait
vraiment, serr maintenant dans son uniforme, ce qui ravissait
Saint-Antoine et lui faisait rpter: --Tu sais, mon cochon, faudra te
faire faire une autre cage.

Ils taient devenus, d'ailleurs, les meilleurs amis du monde; et, quand
le vieux allait  ses affaires dans les environs, le Prussien
l'accompagnait de lui-mme pour le seul plaisir d'tre avec lui.

Le temps tait rigoureux; il gelait dur; le terrible hiver de 1870
semblait jeter ensemble tous les flaux sur la France.

Le pre Antoine, qui prparait les choses de loin et profitait des
occasions, prvoyant qu'il manquerait de fumier pour les travaux du
printemps, acheta celui d'un voisin qui se trouvait dans la gne; et il
fut convenu qu'il irait chaque soir avec son tombereau chercher une
charge d'engrais.

Chaque jour donc il se mettait en route  l'approche de la nuit et se
rendait  la ferme des Haules, distante d'une demi-lieue, toujours
accompagn de son cochon. Et chaque jour c'tait une fte de nourrir
l'animal. Tout le pays accourait l comme on va, le dimanche,  la
grand'messe.

Le soldat, cependant, commenait  se mfier; et quand on riait trop
fort il roulait des yeux inquiets qui, parfois, s'allumaient d'une
flamme de colre.

Or, un soir, quand il eut mang  sa contenance, il refusa d'avaler un
morceau de plus; et il essaya de se lever pour s'en aller. Mais
Saint-Antoine l'arrta d'un tour de poignet, et lui posant ses deux
mains puissantes sur les paules il le rassit si durement que la chaise
s'crasa sous l'homme.

Une gaiet de tempte clata; et Antoine, radieux, ramassant son cochon,
fit semblant de le panser pour le gurir, puis il dclara: Puisque tu
n'veux pas manger, tu vas boire, nom de Dieu! Et on alla chercher de
l'eau-de-vie au cabaret.

Le soldat roulait des yeux mchants: mais il but nanmoins; il but tant
qu'on voulut; et Saint-Antoine lui tenait la tte,  la grande joie des
assistants.

Le Normand, rouge comme une tomate, le regard en feu, emplissait les
verres, trinquait en gueulant  la tienne! Et le Prussien, sans
prononcer un mot, entonnait coup sur coup des lampes de cognac.

C'tait une lutte, une bataille, une revanche! A qui boirait le plus,
nom d'un nom! Ils n'en pouvaient ni l'un ni l'autre quand le litre fut
sch. Mais aucun des deux n'tait vaincu. Ils s'en allaient manche 
manche, voil tout. Faudrait recommencer le lendemain!

Ils sortirent en titubant et se mirent en route,  ct du tombereau de
fumier que tranaient lentement les deux chevaux.

La neige commenait  tomber, et la nuit sans lune s'clairait
tristement de cette blancheur morte des plaines. Le froid saisit les
deux hommes, augmentant leur ivresse, et Saint-Antoine, mcontent de
n'avoir pas triomph, s'amusait  pousser de l'paule son cochon pour le
faire culbuter dans le foss. L'autre vitait les attaques par des
retraites; et, chaque fois, il prononait quelques mots allemands sur un
ton irrit qui faisait rire aux clats le paysan. A la fin, le Prussien
se fcha; et juste au moment o Antoine lui lanait une nouvelle
bourrade, il rpondit par un coup de poing terrible qui fit chanceler
le colosse.

Alors, enflamm d'eau-de-vie, le vieux saisit l'homme  bras le corps,
le secoua quelques secondes comme il et fait d'un petit enfant, et il
le lana  toute vole de l'autre ct du chemin. Puis, content de cette
excution, il croisa ses bras pour rire de nouveau.

Mais le soldat se releva vivement, nu-tte, son casque ayant roul, et,
dgainant son sabre, il se prcipita sur le pre Antoine.

Quand il vit cela, le paysan saisit son fouet par le milieu, son grand
fouet de houx, droit, fort et souple comme un nerf de boeuf.

Le Prussien arriva, le front baiss, l'arme en avant, sr de tuer. Mais
le vieux, attrapant  pleine main la lame dont la pointe allait lui
crever le ventre, l'carta, et il frappa d'un coup sec sur la tempe,
avec la poigne du fouet, son ennemi qui s'abattit  ses pieds.

Puis il regarda, effar, stupide d'tonnement, le corps d'abord secou
de spasmes, puis immobile sur le ventre. Il se pencha, le retourna, le
considra quelque temps. L'homme avait les yeux clos; et un filet de
sang coulait d'une fente au coin du front. Malgr la nuit, le pre
Antoine distinguait la tache brune de ce sang sur la neige.

Il restait l, perdant la tte, tandis que son tombereau s'en allait
toujours, au pas tranquille des chevaux.

Qu'allait-il faire? Il serait fusill! On brlerait sa ferme, on
ruinerait le pays! Que faire? que faire? Comment cacher le corps, cacher
la mort, tromper les Prussiens? Il entendit des voix au loin, dans le
grand silence des neiges. Alors, il s'affola, et, ramassant le casque,
il recoiffa sa victime, puis, l'empoignant par les reins, il l'enleva,
courut, rattrapa son attelage et lana le corps sur le fumier. Une fois
chez lui, il aviserait.

Il allait  petits pas, se creusant la cervelle, ne trouvant rien. Il se
voyait, il se sentait perdu. Il rentra dans sa cour. Une lumire
brillait  une lucarne, sa servante ne dormait pas encore; alors il fit
vivement reculer sa voiture jusqu'au bord du trou  l'engrais. Il
songeait qu'en renversant la charge, le corps pos dessus tomberait
dessous dans la fosse; et il fit basculer le tombereau.

Comme il l'avait prvu, l'homme fut enseveli sous le fumier. Antoine
aplanit le tas avec sa fourche, puis la planta dans la terre  ct. Il
appela son valet, ordonna de mettre les chevaux  l'curie; et il rentra
dans sa chambre.

Il se coucha, rflchissant toujours  ce qu'il allait faire, mais
aucune ide ne l'illuminait, son pouvante allait croissant dans
l'immobilit du lit. On le fusillerait! Il suait de peur; ses dents
claquaient; il se releva, grelottant, ne pouvant plus tenir dans ses
draps.

Alors il descendit  la cuisine, prit la bouteille de fine dans le
buffet, et remonta. Il but deux grands verres de suite jetant une
ivresse nouvelle par-dessus l'ancienne, sans calmer l'angoisse de son
me. Il avait fait l un joli coup, nom de Dieu d'imbcile!

Il marchait maintenant de long en large, cherchant des ruses, des
explications et des malices; et, de temps en temps, il se rinait la
bouche avec une gorge de fil en dix pour se mettre du coeur au ventre.

Et il ne trouvait rien. Mais rien.

Vers minuit, son chien de garde, une sorte de demi-loup qu'il appelait
Dvorant se mit  hurler  la mort. Le pre Antoine frmit jusque dans
les moelles; et, chaque fois que la bte reprenait son gmissement
lugubre et long, un frisson de peur courait sur la peau du vieux.

Il s'tait abattu sur une chaise, les jambes casses, hbt, n'en
pouvant plus, attendant avec anxit que Dvorant recomment sa
plainte, et secou par tous les sursauts dont la terreur fait vibrer nos
nerfs.

L'horloge d'en bas sonna cinq heures. Le chien ne se taisait pas. Le
paysan devenait fou. Il se leva pour aller dchaner la bte, pour ne
plus l'entendre. Il descendit, ouvrit la porte, s'avana dans la nuit.

La neige tombait toujours. Tout tait blanc. Les btiments de la ferme
faisaient de grandes taches noires. L'homme s'approcha de la niche. Le
chien tirait sur sa chane. Il le lcha. Alors Dvorant fit un bond,
puis s'arrta net, le poil hriss, les pattes tendues, les crocs au
vent, le nez tourn vers le fumier.

Saint-Antoine, tremblant de la tte aux pieds, balbutia: --Qu qu't'as
donc, sale rosse? et il avana de quelques pas, fouillant de l'oeil
l'ombre indcise, l'ombre terne de la cour.

Alors, il vit une forme, une forme d'homme assis sur son fumier!

Il regardait cela perclus d'horreur et haletant. Mais, soudain, il
aperut auprs de lui le manche de sa fourche pique dans la terre; il
l'arracha du sol; et, dans un de ces transports de peur qui rendent
tmraires les plus lches, il se rua en avant, pour voir.

C'tait lui, son Prussien, sorti fangeux de sa couche d'ordure qui
l'avait rchauff, ranim. Il s'tait assis machinalement, et il restait
l, sous la neige qui le poudrait, souill de salets et de sang, encore
hbt par l'ivresse, tourdi par le coup, puis par sa blessure.

Il aperut Antoine, et, trop abruti pour rien comprendre, il fit un
mouvement afin de se lever. Mais le vieux, ds qu'il l'eut reconnu,
cuma ainsi qu'une bte enrage.

Il bredouillait: --Ah! cochon! cochon! t'es pas mort! Tu vas me
dnoncer,  c't'heure... Attends... attends!

Et, s'lanant sur l'Allemand, il jeta en avant de toute la vigueur de
ses deux bras sa fourche leve comme une lance, et il lui enfona
jusqu'au manche les quatre pointes de fer dans la poitrine.

Le soldat se renversa sur le dos en poussant un long soupir de mort,
tandis que le vieux paysan, retirant son arme des plaies, la replongeait
coup sur coup dans le ventre, dans l'estomac, dans la gorge, frappant
comme un forcen, trouant de la tte aux pieds le corps palpitant dont
le sang fuyait par gros bouillons.

Puis il s'arrta, essouffl de la violence de sa besogne, aspirant l'air
 grandes gorges, apais par le meurtre accompli.

Alors, comme les coqs chantaient dans les poulaillers et comme le jour
allait poindre, il se mit  l'oeuvre pour ensevelir l'homme.

Il creusa un trou dans le fumier, trouva la terre, fouilla plus bas
encore, travaillant d'une faon dsordonne dans un emportement de force
avec des mouvements furieux des bras et de tout le corps.

Lorsque la tranche fut assez creuse, il roula le cadavre dedans, avec
la fourche, rejeta la terre dessus, la pitina longtemps, remit en place
le fumier, et il sourit en voyant la neige paisse qui compltait sa
besogne, et couvrait les traces de son voile blanc.

Puis il repiqua sa fourche sur le tas d'ordure et rentra chez lui. Sa
bouteille encore  moiti pleine d'eau-de-vie tait reste sur une
table. Il la vida d'une haleine, se jeta sur son lit, et s'endormit
profondment.

Il se rveilla dgris, l'esprit calme et dispos, capable de juger le
cas et de prvoir l'vnement.

Au bout d'une heure il courait le pays en demandant partout des
nouvelles de son soldat. Il alla trouver les officiers, pour savoir,
disait-il, pourquoi on lui avait repris son homme.

Comme on connaissait leur liaison, on ne le souponna pas; et il dirigea
mme les recherches en affirmant que le Prussien allait chaque soir
courir le cotillon.

Un vieux gendarme en retraite, qui tenait une auberge dans un village
voisin et qui avait une jolie fille, fut arrt et fusill.






L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS

_A Robert Pinchon._


Depuis son entre en France avec l'arme d'invasion, Walter Schnaffs se
jugeait le plus malheureux des hommes. Il tait gros, marchait avec
peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds qu'il
avait fort plats et fort gras. Il tait en outre pacifique et
bienveillant, nullement magnanime ou sanguinaire, pre de quatre enfants
qu'il adorait et mari avec une jeune femme blonde, dont il regrettait
dsesprment chaque soir les tendresses, les petits soins et les
baisers. Il aimait se lever tard et se coucher tt, manger lentement de
bonnes choses et boire de la bire dans les brasseries. Il songeait en
outre que tout ce qui est doux dans l'existence disparat avec la vie;
et il gardait au coeur une haine pouvantable, instinctive et raisonne
en mme temps, pour les canons, les fusils, les revolvers et les sabres,
mais surtout pour les baonnettes, se sentant incapable de manoeuvrer
assez vivement cette arme rapide pour dfendre son gros ventre.

Et, quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roul dans son
manteau  ct des camarades qui ronflaient, il pensait longuement aux
siens laisss l-bas et aux dangers sems sur sa route:--S'il tait tu,
que deviendraient les petits? Qui donc les nourrirait et les lverait?
A l'heure mme, ils n'taient pas riches, malgr les dettes qu'il avait
contractes en partant pour leur laisser quelque argent. Et Walter
Schnaffs pleurait quelquefois.

Au commencement des batailles il se sentait dans les jambes de telles
faiblesses qu'il se serait laiss tomber, s'il n'avait song que toute
l'arme lui passerait sur le corps. Le sifflement des balles hrissait
le poil sur sa peau.

Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans l'angoisse.

Son corps d'arme s'avanait vers la Normandie; et il fut un jour envoy
en reconnaissance avec un faible dtachement qui devait simplement
explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout semblait calme
dans la campagne; rien n'indiquait une rsistance prpare.

Or, les Prussiens descendaient avec tranquillit dans une petite valle
que coupaient des ravins profonds quand une fusillade violente les
arrta net, jetant bas une vingtaine des leurs; et une troupe de
francs-tireurs, sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main,
s'lana en avant, la baonnette au fusil.

Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement surpris et perdu
qu'il ne pensait mme pas  fuir. Puis un dsir fou de dtaler le
saisit; mais il songea aussitt qu'il courait comme une tortue en
comparaison des maigres Franais qui arrivaient en bondissant comme un
troupeau de chvres. Alors, apercevant  six pas devant lui un large
foss plein de broussailles couvertes de feuilles sches, il y sauta 
pieds joints, sans songer mme  la profondeur, comme on saute d'un pont
dans une rivire.

Il passa,  la faon d'une flche,  travers une couche paisse de
lianes et de ronces aigus qui lui dchirrent la face et les mains, et
il tomba lourdement assis sur un lit de pierres.

Levant aussitt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il avait fait.
Ce trou rvlateur le pouvait dnoncer, et il se trana avec prcaution,
 quatre pattes, au fond de cette ornire, sous le toit de branchages
enlacs, allant le plus vite possible, en s'loignant du lieu du combat.
Puis il s'arrta et s'assit de nouveau, tapi comme un livre au milieu
des hautes herbes sches.

Il entendit pendant quelque temps encore des dtonations, des cris et
des plaintes. Puis les clameurs de la lutte s'affaiblirent, cessrent.
Tout redevint muet et calme.

Soudain quelque chose remua contre lui. Il eut un sursaut pouvantable.
C'tait un petit oiseau qui, s'tant pos sur une branche, agitait des
feuilles mortes. Pendant prs d'une heure, le coeur de Walter Schnaffs
en battit  grands coups presss.

La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le soldat se mit 
songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il devenir? Rejoindre son
arme?... Mais comment? Mais par o? Et il lui faudrait recommencer
l'horrible vie d'angoisses, d'pouvantes, de fatigues et de souffrances
qu'il menait depuis le commencement de la guerre! Non! Il ne se sentait
plus ce courage! Il n'aurait plus l'nergie qu'il fallait pour supporter
les marches et affronter les dangers de toutes les minutes.

Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s'y cacher jusqu'
la fin des hostilits. Non, certes. S'il n'avait pas fallu manger, cette
perspective ne l'aurait pas trop atterr; mais il fallait manger, manger
tous les jours.

Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme, sur le
territoire ennemi, loin de ceux qui le pouvaient dfendre. Des frissons
lui couraient sur la peau.

Soudain il pensa: Si seulement j'tais prisonnier! Et son coeur frmit
de dsir, d'un dsir violent, immodr, d'tre prisonnier des Franais.
Prisonnier! Il serait sauv, nourri, log,  l'abri des balles et des
sabres, sans apprhension possible, dans une bonne prison bien garde.
Prisonnier! Quel rve!

Et sa rsolution fut prise immdiatement:

--Je vais me constituer prisonnier.

Il se leva, rsolu  excuter ce projet sans tarder d'une minute. Mais
il demeura immobile, assailli soudain par des rflexions fcheuses et
par des terreurs nouvelles.

O allait-il se constituer prisonnier? Comment? De quel ct? Et des
images affreuses, des images de mort, se prcipitrent dans son me.

Il allait courir des dangers terribles en s'aventurant seul, avec son
casque  pointe, par la campagne.

S'il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un Prussien perdu, un
Prussien sans dfense, le tueraient comme un chien errant! Ils le
massacreraient avec leurs fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs
pelles! Ils en feraient une bouillie, une pte, avec l'acharnement des
vaincus exasprs.

S'il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs, des enrags
sans loi ni discipline, le fusilleraient pour s'amuser, pour passer une
heure, histoire de rire en voyant sa tte. Et il se croyait dj appuy
contre un mur en face de douze canons de fusils, dont les petits trous
ronds et noirs semblaient le regarder.

S'il rencontrait l'arme franaise elle-mme? Les hommes d'avant-garde
le prendraient pour un claireur, pour quelque hardi et malin troupier
parti seul en reconnaissance, et ils lui tireraient dessus. Et il
entendait dj les dtonations irrgulires des soldats couchs dans les
broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ, s'affaissait,
trou comme une cumoire par les balles qu'il sentait entrer dans sa
chair.

Il se rassit, dsespr. Sa situation lui paraissait sans issue.

La nuit tait tout  fait venue, la nuit muette et noire. Il ne bougeait
plus, tressaillant  tous les bruits inconnus et lgers qui passent dans
les tnbres. Un lapin, tapant du cul au bord d'un terrier, faillit
faire s'enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes lui dchiraient
l'me, le traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des
blessures. Il carquillait ses gros yeux pour tcher de voir dans
l'ombre; et il s'imaginait  tout moment entendre marcher prs de lui.

Aprs d'interminables heures et des angoisses de damn, il aperut, 
travers son plafond de branchages, le ciel qui devenait clair. Alors, un
soulagement immense le pntra; ses membres se dtendirent, reposs
soudain; son coeur s'apaisa; ses yeux se fermrent. Il s'endormit.

Quand il se rveilla, le soleil lui parut arriv  peu prs au milieu du
ciel; il devait tre midi. Aucun bruit ne troublait la paix morne des
champs; et Walter Schnaffs s'aperut qu'il tait atteint d'une faim
aigu.

Il billait, la bouche humide  la pense du saucisson, du bon saucisson
des soldats; et son estomac lui faisait mal.

Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes taient faibles, et
se rassit pour rflchir. Pendant deux ou trois heures encore, il
tablit le pour et le contre, changeant  tout moment de rsolution,
combattu, malheureux, tiraill par les raisons les plus contraires.

Une ide lui parut enfin logique et pratique, c'tait de guetter le
passage d'un villageois seul, sans armes, et sans outils de travail
dangereux, de courir au-devant de lui et de se remettre en ses mains en
lui faisant bien comprendre qu'il se rendait.

Alors il ta son casque, dont la pointe le pouvait trahir, et il sortit
sa tte au bord de son trou, avec des prcautions infinies.

Aucun tre isol ne se montrait  l'horizon. L-bas,  droite, un petit
village envoyait au ciel la fume de ses toits, la fume des cuisines!
L-bas,  gauche, il apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un
grand chteau flanqu de tourelles.

Il attendit ainsi jusqu'au soir, souffrant affreusement, ne voyant rien
que des vols de corbeaux, n'entendant rien que les plaintes sourdes de
ses entrailles.

Et la nuit encore tomba sur lui.

Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un sommeil
fivreux, hant de cauchemars, d'un sommeil d'homme affam.

L'aurore se leva de nouveau sur sa tte. Il se remit en observation.
Mais la campagne restait vide comme la veille; et une peur nouvelle
entrait dans l'esprit de Walter Schnaffs, la peur de mourir de faim! Il
se voyait tendu au fond de son trou, sur le dos, les yeux ferms. Puis
des btes, des petites btes de toute sorte s'approchaient de son
cadavre et se mettaient  le manger, l'attaquant partout  la fois, se
glissant sous ses vtements pour mordre sa peau froide. Et un grand
corbeau lui piquait les yeux de son bec effil.

Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'vanouir de faiblesse
et ne plus pouvoir marcher. Et dj, il s'apprtait  s'lancer vers le
village, rsolu  tout oser,  tout braver, quand il aperut trois
paysans qui s'en allaient aux champs avec leur fourches sur l'paule, et
il replongea dans sa cachette.

Mais, ds que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du foss,
et se mit en route, courb, craintif, le coeur battant, vers le chteau
lointain, prfrant entrer l dedans plutt qu'au village qui lui
semblait redoutable comme une tannire pleine de tigres.

Les fentres d'en bas brillaient. Une d'elles tait mme ouverte; et une
forte odeur de viande cuite s'en chappait, une odeur qui pntra
brusquement dans le nez et jusqu'au fond du ventre de Walter Schnaffs,
qui le crispa; le fit haleter, l'attirant irrsistiblement, lui jetant
au coeur une audace dsespre.

Et brusquement, sans rflchir, il apparut, casqu, dans le cadre de la
fentre.

Huit domestiques dnaient autour d'une grande table. Mais soudain une
bonne demeura bante, laissant tomber son verre, les yeux fixes. Tous
les regards suivirent le sien!

On aperut l'ennemi!

Seigneur! les Prussiens attaquaient le chteau!...

Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris pousss sur huit
tons diffrents, un cri d'pouvante horrible, puis une leve
tumultueuse, une bousculade, une mle, une fuite perdue vers la porte
du fond. Les chaises tombaient, les hommes renversaient les femmes et
passaient dessus. En deux secondes, la pice fut vide, abandonne, avec
la table couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupfait,
toujours debout dans sa fentre.

Aprs quelques instants d'hsitation, il enjamba le mur d'appui et
s'avana vers les assiettes. Sa faim exaspre le faisait trembler
comme un fivreux: mais une terreur le retenait, le paralysait encore.
Il couta. Toute la maison semblait frmir; des portes se fermaient, des
pas rapides couraient sur le plancher du dessus. Le Prussien inquiet
tendait l'oreille  ces confuses rumeurs; puis il entendit des bruits
sourds comme si des corps fussent tombs dans la terre molle, au pied
des murs, des corps humains sautant du premier tage.

Puis tout mouvement, toute agitation cessrent, et le grand chteau
devint silencieux comme un tombeau.

Walter Schnaffs s'assit devant une assiette reste intacte, et il se mit
 manger. Il mangeait par grandes bouches comme s'il et craint d'tre
interrompu trop tt, de n'en pouvoir engloutir assez. Il jetait  deux
mains les morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe; et des
paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans l'estomac,
gonflant sa gorge en passant. Parfois, il s'interrompait, prt  crever
 la faon d'un tuyau trop plein. Il prenait alors la cruche au cidre et
se dblayait l'oesophage comme on lave un conduit bouch.

Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les bouteilles;
puis, saoul de liquide et de mangeaille, abruti, rouge, secou par des
hoquets, l'esprit troubl et la bouche grasse, il dboutonna son
uniforme pour souffler, incapable d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux
se fermaient, ses ides s'engourdissaient; il posa son front pesant dans
ses bras croiss sur la table, et il perdit doucement la notion des
choses et des faits.

       *       *       *       *       *

Le dernier croissant clairait vaguement l'horizon au-dessus des arbres
du parc. C'tait l'heure froide qui prcde le jour.

Des ombres glissaient dans les fourrs, nombreuses et muettes; et
parfois, un rayon de lune faisait reluire dans l'ombre une pointe
d'acier.

Le chteau tranquille dressait sa grande silhouette noire. Deux fentres
seules brillaient encore au rez-de-chausse.

Soudain, une voix tonnante hurla:

--En avant! nom d'un nom!  l'assaut! mes enfants!

Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres
s'enfoncrent sous un flot d'hommes qui s'lana, brisa, creva tout,
envahit la maison. En un instant cinquante soldats arms jusqu'aux
cheveux, bondirent dans la cuisine o reposait pacifiquement Walter
Schnaffs, et lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargs, le
culbutrent, le roulrent, le saisirent, le lirent des pieds  la tte.

Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour comprendre, battu, cross
et fou de peur.

Et tout d'un coup, un gros militaire chamarr d'or lui planta son pied
sur le ventre en vocifrant:

--Vous tes mon prisonnier, rendez-vous!

Le Prussien n'entendit que ce seul mot prisonnier, et il gmit: _ya,
ya, ya_.

Il fut relev, ficel sur une chaise, et examin avec une vive curiosit
par ses vainqueurs qui soufflaient comme des baleines. Plusieurs
s'assirent, n'en pouvant plus d'motion et de fatigue.

Il souriait, lui, il souriait maintenant, sr d'tre enfin prisonnier!

Un autre officier entra et pronona:

--Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs semblent avoir t
blesss. Nous restons matres de la place.

Le gros militaire qui s'essuyait le front vocifra: Victoire!

Et il crivit sur un petit agenda de commerce tir de sa poche:

Aprs une lutte acharne, les Prussiens ont d battre en retraite,
emportant leurs morts et leurs blesss, qu'on value  cinquante hommes
hors de combat. Plusieurs sont rests entre nos mains.

Le jeune officier reprit:

--Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel?

Le colonel rpondit:

--Nous allons nous replier pour viter un retour offensif avec de
l'artillerie et des forces suprieures.

Et il donna l'ordre de repartir.

La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du chteau, et se mit
en mouvement, enveloppant de partout Walter Schnaffs garott, tenu par
six guerriers le revolver au poing.

Des reconnaissances furent envoyes pour clairer la route. On avanait
avec prudence, faisant halte de temps en temps.

Au jour levant, on arrivait  la sous-prfecture de La Roche-Oysel, dont
la garde nationale avait accompli ce fait d'armes.

La population anxieuse et surexcite attendait. Quand on aperut le
casque du prisonnier, des clameurs formidables clatrent. Les femmes
levaient les bras; des vieilles pleuraient; un aeul lana sa bquille
au Prussien et blessa le nez d'un de ses gardiens.

Le colonel hurlait.

--Veillez  la sret du captif!

On parvint enfin  la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter
Schnaffs jet dedans, libre de liens.

Deux cents hommes en armes montrent la garde autour du btiment.

Alors, malgr des symptmes d'indigestion qui le tourmentaient depuis
quelque temps, le Prussien, fou de joie, se mit  danser,  danser
perdument, en levant les bras et les jambes,  danser en poussant des
rires frntiques, jusqu'au moment o il tomba, puis au pied d'un mur.

Il tait prisonnier! Sauv!

       *       *       *       *       *

C'est ainsi que le chteau de Champignet fut repris  l'ennemi aprs six
heures seulement d'occupation.

Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire  la tte
des gardes nationaux de La Roche-Oysel, fut dcor.




FIN






TABLE


La Bcasse

Ce cochon de Morin

La Folle

Pierrot

Menuet

La Peur

Farce normande

Les Sabots

La Rempailleuse

En mer

Un Normand

Le Testament

Aux Champs

Un Coq chanta

Un Fils

Saint-Antoine

L'Aventure de Walter Schnaffs







End of Project Gutenberg's Contes de la Becasse, by Guy de Maupassant

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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