The Project Gutenberg eBook, La rotisserie de la Reine Pedauque, by
Anatole France


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Title: La rtisserie de la Reine Pdauque

Author: Anatole France

Release Date: March 21, 2004  [eBook #11645]
[Date last updated: October 3, 2005]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA ROTISSERIE DE LA REINE
PEDAUQUE***


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LA RTISSERIE DE LA REINE PDAUQUE

PAR

ANATOLE FRANCE



SIXIME DITION

PARIS 1893







LA RTISSERIE DE LA REINE PDAUQUE



[Note: Le manuscrit original, d'une belle criture du XVIIIe sicle,
porte en sous-titre: _Vie et opinions de M. l'abb Jrme Coignard_.
(NOTE DE L'DITEUR.)]




J'ai dessein de rapporter les rencontres singulires de ma vie. Il y
en a de belles et d'tranges. En les remmorant, je doute moi-mme si
je n'ai pas rv. J'ai connu un cabbaliste gascon dont je ne puis dire
qu'il tait sage, car il prit malheureusement, mais qui me tint, une
nuit, dans l'le aux Cygnes, des discours sublimes que j'ai eu le
bonheur de retenir et le soin de mettre par crit. Ces discours
avaient trait  la magie et aux sciences occultes, dont on est
aujourd'hui fort entt. On ne parle que de Rose-Croix.* Au reste, je
ne me flatte pas de tirer grand honneur de ces rvlations. Les uns
diront que j'ai tout invent et que ce n'est pas la vraie doctrine;
les autres que je n'ai dit que ce que tout le monde savait. J'avoue
que je ne suis pas trs instruit dans la cabbale, mon matre ayant
pri au dbut de mon initiation. Mais le peu que j'ai appris de son
art me fait vhmentement souponner que tout en est illusion, abus et
vanit. Il suffit, d'ailleurs, que la magie soit contraire  la
religion pour que je la repousse de toutes mes forces. Nanmoins, je
crois devoir m'expliquer sur un point de cette fausse science, pour
qu'on ne m'y juge pas plus ignorant encore que je ne le suis. Je sais
que les cabbalistes pensent gnralement que les Sylphes, les
Salamandres, les Elfes, les Gnomes et les Gnomides naissent avec une
me prissable comme leur corps et qu'ils acquirent l'immortalit par
leur commerce avec les mages.** Mon cabaliste enseignait, au
contraire, que la vie ternelle n'est le partage d'aucune crature,
soit terrestre, soit arienne. J'ai suivi son sentiment sans prtendre
m'en faire juge.

  * Ceci fut crit dans la seconde moiti du XVIIIe sicle. (NOTE DE
    L'DITEUR.)

  ** Cette opinion est soutenue notamment dans un petit livre de l'abb
    Montfaucon de Villars: _Le comte de Gabalis ou Entretiens sur les
    sciences secrtes et mystrieuses suivant les principes des
    anciens mages ou sages cabbalistes._ Il y en a plusieurs ditions.
    Je me contenterai de signaler celle d'Amsterdam (chez Jacques Le
    Jeune, 1700, in-18, figures) qui contient une seconde partie, qui
    n'est pas dans l'dition originale. (NOTE DE L'DITEUR.).

Il avait coutume de dire que les Elfes tuent ceux qui rvlent leurs
mystres et il attribuait  la vengeance de ces esprits la mort de M.
l'abb Coignard, qui fut assassin sur la route de Lyon. Mais je sais
bien que cette mort,  jamais dplorable, eut une cause plus
naturelle. Je parlerai librement des Gnies de l'air et du feu. Il
faut savoir courir quelques risques dans la vie, et celui des Elfes
est extrmement petit.

J'ai recueilli avec zle les propos de mon bon matre, M. l'abb
Jrme Coignard, qui prit comme je viens de le dire. C'tait un homme
plein de science et de pit. S'il avait eu l'me moins inquite, il
aurait gal en vertu M. l'abb Rollin, qu'il surpassait de beaucoup
par l'tendue du savoir et la profondeur de l'intelligence. Il eut du
moins, dans les agitations d'une vie trouble, l'avantage sur M.
Rollin de ne point tomber dans le jansnisme. Car la solidit de son
esprit ne se laissait point branler par la violence des doctrines
tmraires, et je puis attester devant Dieu la puret de sa foi. Il
avait une grande connaissance du monde, acquise dans la frquentation
de toutes sortes de compagnies. Cette exprience l'aurait beaucoup
servi dans les histoires romaines qu'il aurait sans doute composes, 
l'exemple de M. Rollin, si le loisir et le temps ne lui eussent fait
dfaut, et si sa vie et t mieux assortie  son gnie. Ce que je
rapporterai d'un si excellent homme fera l'ornement de ces mmoires.
Et comme Aulu-Gelle, qui confra les plus beaux endroits des
philosophes en ses _Nuits attiques_, comme Apule, qui mit dans _sa
Mtamorphose_ les meilleures fables des Grecs, je me donne un travail
d'abeille et je veux recueillir un miel exquis. Je ne saurais
nanmoins me flatter au point de me croire l'mule de ces deux grands
auteurs, puisque c'est uniquement dans les propres souvenirs de ma vie
et non dans d'abondantes lectures, que je puise toutes mes richesses.
Ce que je fournis de mon propre fonds c'est la bonne foi. Si jamais
quelque curieux lit mes mmoires, il reconnatra qu'une me candide
pouvait seule s'exprimer dans un langage si simple et si uni. J'ai
toujours pass pour trs naf dans les compagnies o j'ai vcu. Cet
crit ne peut que continuer cette opinion aprs ma mort.




J'ai nom Elme-Laurent-Jacques Mntrier. Mon pre, Lonard Mntrier,
tait rtisseur rue Saint-Jacques  l'enseigne de la _Reine Pdauque_,
qui, comme on sait, avait les pieds palms  la faon des oies et des
canards.

Son auvent s'levait vis--vis de Saint-Benot-le-Btourn, entre
madame Gilles, mercire aux _Trois-Pucelles_, et M. Blaizot, libraire
 l'_Image Sainte-Catherine_, non loin du _Petit Bacchus_, dont la
grille, orne de pampres, faisait le coin de la rue des Cordiers. Il
m'aimait beaucoup et quand, aprs souper, j'tais couch dans mon
petit lit, il me prenait la main, soulevait l'un aprs l'autre mes
doigts, en commenant par le pouce, et disait:

--Celui-l l'a tu, celui-l l'a plum, celui-l l'a fricass,
celui-l l'a mang. Et le petit Riquiqui, qui n'a rien du tout.

"Sauce, sauce, sauce, ajoutait-il en me chatouillant, avec le bout de
mon petit doigt, le creux de la main.

Et il riait trs fort. Je riais aussi en m'endormant, et ma mre
affirmait que le sourire restait encore sur mes lvres le lendemain
matin.

Mon pre tait bon rtisseur et craignait Dieu. C'est pourquoi il
portait, aux jours de fte, la bannire des rtisseurs, sur laquelle
un beau saint Laurent tait brod avec son gril et une palme d'or. Il
avait coutume de me dire:

--Jacquot, ta mre est une sainte et digne femme.

C'est un propos qu'il se plaisait  rpter. Et il est vrai que ma
mre allait tous les dimanches  l'glise avec un livre imprim en
grosses lettres. Car elle savait mal lire le petit caractre qui,
disait-elle, lui tirait les yeux hors de la tte. Mon pre passait,
chaque soir, une heure ou deux au cabaret du _Petit Bacchus_, que
frquentaient Jeannette la vielleuse et Catherine la dentellire. Et,
chaque fois qu'il en revenait un peu plus tard que de coutume, il
disait d'une voix attendrie en mettant son bonnet de coton:

--Barbe, dormez en paix. Je le disais tantt encore au coutelier
boiteux: Vous tes une sainte et digne femme.

J'avais six ans, quand, un jour, rajustant son tablier, ce qui tait
en lui signe de rsolution, il me parla de la sorte:

--Miraut, notre bon chien, a tourn ma broche pendant quatorze ans. Je
n'ai pas de reproche  lui faire. C'est un bon serviteur qui ne m'a
jamais vol le moindre morceau de dinde ni d'oie. Il se contentait
pour prix de sa peine de lcher la rtissoire. Mais il se fait vieux.
Sa patte devient raide, il n'y voit goutte et ne vaut plus rien pour
tourner la manivelle. Jacquot, c'est  toi, mon fils, de prendre sa
place. Avec de la rflexion et quelque usage, tu y russiras sans
faute aussi bien que lui.

Miraut coutait ces paroles et secouait la queue en signe
d'approbation. Mon pre poursuivit:

--Donc, assis sur cet escabeau, tu tourneras la broche. Cependant,
afin de te former l'esprit, tu repasseras ta Croix de Dieu, et quand,
par la suite, tu sauras lire toutes les lettres moules, tu apprendras
par coeur quelque livre de grammaire ou de morale ou encore les belles
maximes de l'Ancien et Nouveau Testament. Car la connaissance de Dieu
et la distinction du bien et du mal sont ncessaires mme dans un tat
mcanique, de petit renom sans doute, mais honnte comme est le mien,
qui fut celui de mon pre et qui sera le tien, s'il plat  Dieu.

A compter de ce jour, assis du matin au soir, au coin de la chemine,
je tournai la broche, ma Croix de Dieu ouverte sur mes genoux. Un bon
capucin, qui venait, avec son sac, quter chez mon pre, m'aidait 
peler. Il le faisait d'autant plus volontiers que mon pre, qui
estimait le savoir, lui payait ses leons d'un beau morceau de dinde
et d'un grand verre de vin, tant qu'enfin le petit frre, voyant que
je formais assez bien les syllabes et les mots, m'apporta une belle
Vie de sainte Marguerite, o il m'enseigna  lire couramment.

Un jour, ayant pos, comme de coutume, sa besace sur le comptoir, il
vint s'asseoir prs de moi, et, chauffant ses pieds nus dans la cendre
du foyer, il me fit dire pour la centime fois:

    Pucelle sage, nette et fine,
    Aide des femmes en gsine,
    Ayez piti de nous.

 A ce moment, un homme d'une taille paisse et pourtant assez noble,
vtu de l'habit ecclsiastique, entra dans la rtisserie et cria d'une
voix ample:

--Hol! l'hte, servez-moi un bon morceau.

Il paraissait, sous ses cheveux gris, dans le plein de l'ge et de la
force. Sa bouche tait riante et ses yeux vifs. Ses joues un peu
lourdes et ses trois mentons descendaient majestueusement sur un
rabat, devenu par sympathie aussi gras que le cou qui s'y rpandait.

Mon pre, courtois par profession, tira son bonnet et dit en
s'inclinant:

--Si Votre Rvrence veut se chauffer un moment  mon feu, je lui
servirai ce qu'elle dsire. Sans se faire prier davantage, l'abb prit
place devant la chemine  ct du capucin.

Entendant le bon frre qui lisait:

    Pucelle sage, nette et fine,
    Aide des femmes en gsine...,

il frappa dans ses mains et dit:

--Oh, l'oiseau rare! l'homme unique! Un capucin qui sait lire! Eh!
petit frre, comment vous nommez-vous?

--Frre Ange, capucin indigne, rpondit mon matre.

Ma mre, qui de la chambre haute entendit des voix, descendit dans la
boutique, attire par la curiosit.

L'abb la salua avec une politesse dj familire et lui dit:

--Voil qui est admirable, madame: Frre Ange est capucin et il sait
lire!

--Il sait mme lire toutes les critures, rpondit ma mre.

Et, s'approchant du frre, elle reconnut l'oraison de sainte
Marguerite  l'image, qui reprsentait la vierge martyre, un goupillon
 la main.

--Cette prire, ajouta-t-elle, est difficile  lire, parce que les
mots en sont tout petits et  peine spars. Par bonheur, il suffit,
dans les douleurs, de se l'appliquer comme un empltre  l'endroit o
l'on ressent le plus de mal, et elle opre de la sorte aussi bien et
mieux mme que si on la rcitait. J'en ai fait l'preuve, monsieur,
lors de la naissance de mon fils Jacquot, ici prsent.

--N'en doutez point, ma bonne dame, rpondit frre Ange: L'oraison de
sainte Marguerite est souveraine pour ce que vous dites,  la
condition expresse de faire l'aumne aux capucins.

Sur ces mots, frre Ange vida le gobelet que ma mre lui avait rempli
jusqu'au bord, jeta sa besace sur son paule et s'en alla du ct du
_Petit Bacchus_.

Mon pre servit un quartier de volaille  l'abb, qui, tirant de sa
poche un morceau de pain, un flacon de vin et un couteau dont le
manche de cuivre reprsentait le feu roi en empereur romain sur une
colonne antique, commena de souper.

Mais,  peine avait-il mis le premier morceau dans sa bouche, qu'il se
tourna vers mon pre, et lui demanda du sel, surpris qu'on ne lui et
point d'abord prsent la salire.

--Ainsi, dit-il, en usaient les anciens. Ils offraient le sel en signe
d'hospitalit. Ils plaaient aussi des salires dans les temples, sur
la nappe des dieux.

Mon pre lui prsenta du sel gris dans le sabot, qui tait accroch 
la chemine. L'abb en prit  sa convenance et dit:

--Les anciens considraient le sel comme l'assaisonnement ncessaire
de tous les repas et ils le tenaient en telle estime qu'ils appelaient
sel, par mtaphore, les traits d'esprit qui donnent de la saveur au
discours.

--Ah! dit mon pre, en quelque estime que vos anciens l'aient tenu, la
gabelle aujourd'hui le met encore  plus haut prix.

Ma mre, qui coutait en tricotant un bas de laine, fut contente de
placer son mot.

--Il faut croire, dit-elle, que le sel est une bonne chose, puisque le
prtre en met un grain sur la langue des enfants qu'on tient sur les
fonts du baptme. Quand mon Jacquot sentit ce sel sur sa langue, il
fit la grimace, car, tout petit qu'il tait, il avait dj de
l'esprit. Je parle, monsieur l'abb, de mon fils Jacques, ici prsent.

L'abb me regarda et dit:

--C'est maintenant un grand garon. La modestie est peinte sur son
visage, et il lit attentivement la Vie de sainte Marguerite.

--Oh! reprit ma mre, il lit aussi l'oraison pour les engelures et la
prire de saint Hubert, que frre Ange lui a donnes, et l'histoire de
celui qui a t dvor, au faubourg Saint-Marcel, par plusieurs
diables, pour avoir blasphm le saint nom de Dieu.

Mon pre me regarda avec admiration, puis il coula dans l'oreille de
l'abb que j'apprenais tout ce que je voulais, par une facilit native
et naturelle.

--Ainsi donc, rpliqua l'abb, le faut-il former aux bonnes lettres,
qui sont l'honneur de l'homme, la consolation de la vie et le remde 
tous les maux, mme  ceux de l'amour, ainsi que l'affirme le pote
Thocrite.

--Tout rtisseur que je suis, rpondit mon pre, j'estime le savoir et
je veux bien croire qu'il est, comme dit Votre Grce, un remde 
l'amour. Mais je ne crois pas qu'il soit un remde  la faim.

--Il n'y est peut-tre pas un onguent souverain, rpondit l'abb; mais
il y porte quelque soulagement  la manire d'un baume trs doux,
quoique imparfait.

Comme il parlait ainsi, Catherine la dentellire parut au seuil, le
bonnet sur l'oreille et son fichu trs chiffonn. A sa vue, ma mre
frona le sourcil et laissa tomber trois mailles de son tricot.

--Monsieur Mntrier, dit Catherine  mon pre, venez dire un mot aux
sergents du guet. Si vous ne le faites, ils conduiront sans faute
frre Ange en prison. Le bon frre est entr tantt au _Petit
Bacchus_, o il a bu deux ou trois pots qu'il n'a point pays, de
peur, disait-il, de manquer  la rgle de saint Franois. Mais le pis
de l'affaire est que, me voyant sous la tonnelle en compagnie, il
s'approcha de moi pour m'apprendre certaine oraison nouvelle. Je lui
dis que ce n'tait pas le moment, et, comme il devenait pressant, le
coutelier boiteux, qui se trouvait tout  ct de moi, le tira trs
fort par la barbe. Alors, frre Ange se jeta sur le coutelier, qui
roula  terre, emportant la table et les brocs. Le cabaretier accourut
au bruit et, voyant la table culbute, le vin rpandu et frre Ange,
un pied sur la tte du coutelier, brandissant un escabeau dont il
frappait tous ceux qui l'approchaient, ce mchant hte jura comme un
diable et s'en fut appeler la garde. Monsieur Mntrier, venez sans
tarder, venez tirer le petit frre de la main des sergents. C'est un
saint homme et il est excusable dans cette affaire.

Mon pre tait enclin  faire plaisir  Catherine. Mais cette fois les
paroles de la dentellire n'eurent point l'effet qu'elle en attendait.
Il rpondit net qu'il ne trouvait pas d'excuse  ce capucin et qu'il
lui souhaitait une bonne pnitence au pain et  l'eau, au plus noir
cul de basse-fosse du couvent dont il tait l'opprobre et la honte.

Il s'chauffait en parlant:

--Un ivrogne et un dbauch  qui je donne tous les jours du bon vin
et de bons morceaux et qui s'en va au cabaret lutiner des guilledines
assez abandonnes pour prfrer la socit d'un coutelier ambulant et
d'un capucin  celle des honntes marchands jurs du quartier! Fi! fi!

Il s'arrta court  cet endroit de ses invectives et regarda  la
drobe ma mre qui, debout et droite contre l'escalier, poussait 
petits coups secs l'aiguille  tricoter.

Catherine, surprise par ce mauvais accueil, dit schement:

--Ainsi, vous ne voulez pas dire une bonne parole au cabaretier et aux
sergents?

--Je leur dirai, si vous voulez, qu'ils emmnent le coutelier avec le
capucin.

--Mais, fit-elle en riant, le coutelier est votre ami.

--Moins mon ami que le vtre, dit mon pre irrit. Un gueux qui tire
la bricole et va clochant!

--Oh! pour cela s'cria-t-elle, c'est bien vrai qu'il cloche. Il
cloche, il cloche, il cloche!

Et elle sortit de la rtisserie, en clatant de rire.

Mon pre, se tournant alors vers l'abb, qui grattait un os avec son
couteau:

--C'est comme j'ai l'honneur de le dire  Votre Grce: chaque leon de
lecture et d'criture que ce capucin donne  mon enfant, je la paie
d'un gobelet de vin et d'un fin morceau, livre, lapin, oie, voire
gline ou chapon. C'est un ivrogne et un dbauch!

--N'en doutez point, rpondit l'abb.

--Mais s'il ose jamais mettre le pied sur mon seuil, je le chasserai 
grands coups de balai.

--Ce sera bien fait, dit l'abb. Ce capucin est un ne, et il
enseignait  votre fils bien moins  parler qu' braire. Vous ferez
sagement de jeter au feu cette Vie de sainte Catherine, cette prire
pour les engelures et cette histoire de loup-garou, dont le frocard
empoisonnait l'esprit de votre fils. Au prix o frre Ange donnait ses
leons, je donnerai les miennes; j'enseignerai  cet enfant le latin
et le grec, et mme le franais, que Voiture et Balzac ont port  sa
perfection. Ainsi, par une fortune doublement singulire et favorable,
ce Jacquot Tournebroche deviendra savant et je mangerai tous les
jours.

--Topez l! dit mon pre. Barbe, apportez deux gobelets. Il n'y a
point d'affaire conclue quand les parties n'ont pas trinqu en signe
d'accord. Nous boirons ici. Je ne veux de ma vie remettre le pied au
_Petit Bacchus_, tant ce coutelier et ce moine m'inspirent
d'loignement.

L'abb se leva, et, les mains poses sur le dossier de sa chaise, dit
d'un ton lent et grave:

--Avant tout, je remercie Dieu, crateur et conservateur de toutes
choses, de m'avoir conduit dans cette maison nourricire. C'est lui
seul qui nous gouverne, et nous devons reconnatre sa providence dans
les affaires humaines, encore qu'il soit tmraire et parfois incongru
de l'y suivre de trop prs. Car, tant universelle, elle se trouve
dans toutes sortes de rencontres, sublimes assurment pour la conduite
que Dieu y tient, mais obscnes ou ridicules pour la part que les
hommes y prennent, et qui est le seul endroit par o elles nous
apparaissent. Aussi, ne faut-il pas crier,  la faon des capucins et
des bonnes femmes, qu'on voit Dieu  tous les chats qu'on fouette.
Louons le Seigneur; prions-le de m'clairer dans les enseignements que
je donnerai  cet enfant, et, pour le reste, remettons-nous-en  sa
sainte volont, sans chercher  la comprendre par le menu.

Puis, soulevant son gobelet, il but un grand coup de vin.

--Ce vin, dit-il, porte dans l'conomie du corps humain une chaleur
douce et salutaire. C'est une liqueur digne d'tre chante  Tos et
au Temple, par les princes des potes bachiques, Anacron et Chaulieu.
J'en veux frotter les lvres de mon jeune disciple.

Il me mit le gobelet sous le menton et s'cria:

--Abeilles de l'Acadmie, venez, venez vous poser en harmonieux
essaims sur la bouche, dsormais sacre aux Muses, de Jacobus
Tournebroche.

--Oh! monsieur l'abb, dit ma mre, il est vrai que le vin attire les
abeilles, surtout quand il est doux. Mais il ne faut pas souhaiter que
ces mchantes mouches se posent sur les lvres de mon Jacquot, car
leur piqre est cruelle. Un jour que je mordais dans une pche, je fus
pique  la langue par une abeille et je souffris les tourments de
l'enfer. Je ne fus soulage que par un peu de terre, mle de salive,
que frre Ange me mt dans la bouche, en rcitant l'oraison de saint
Cme.

L'abb lui fit entendre qu'il parlait d'abeilles au sens allgorique.
Et mon pre dit sur un ton de reproche:

--Barbe, vous tes une sainte et digne femme, mais j'ai maintes fois
remarqu que vous aviez un fcheux penchant  vous jeter tourdiment
dans les entretiens srieux comme un chien dans un jeu de quilles.

--Il se peut, rpondit ma mre. Mais si vous aviez mieux suivi mes
conseils, Lonard, vous vous en seriez bien trouv. Je puis ne pas
connatre toutes les espces d'abeilles, mais je m'entends au
gouvernement de la maison et aux convenances que doit garder dans ses
moeurs un homme d'ge, pre de famille et porte-bannire de sa
confrrie.

Mon pre se gratta l'oreille et versa du vin  l'abb qui dit en
soupirant:

--Certes, le savoir n'est pas de nos jours honor dans le royaume de
France comme il l'tait chez le peuple romain, pourtant dgnr de sa
vertu premire, au temps o la rhtorique porta Eugne  l'Empire. Il
n'est pas rare de voir en notre sicle un habile homme dans un grenier
sans feu ni chandelle. _Exemplum ut talpa_. J'en suis un exemple.

Il nous fit alors un rcit de sa vie, que je rapporterai tel qu'il
sortit de sa bouche,  cela prs qu'il s'y trouvait des endroits que
la faiblesse de mon ge m'empcha de bien entendre, et, par suite, de
garder dans ma mmoire. J'ai cru pouvoir les rtablir d'aprs les
confidences qu'il me fit plus tard quand il m'accorda l'honneur de son
amiti.




--Tel que vous me voyez, dit-il, ou pour mieux dire, tout autre que
vous ne me voyez, jeune, svelte, l'oeil vif et les cheveux noirs, j'ai
enseign les arts libraux au collge de Beauvais, sous MM. Dugu,
Gurin, Coffin et Baffier. J'avais reu les ordres et je pensais me
faire un grand renom dans les lettres. Mais une femme renversa mes
esprances. Elle se nommait Nicole Pigoreau et tenait une boutique de
librairie  la _Bible d'or_, sur la place, devant le collge. J'y
frquentais, feuilletant sans cesse les livres qu'elle recevait de
Hollande, et aussi ces ditions bipontiques, illustres de notes,
gloses et commentaires trs savants. J'tais aimable, madame Pigoreau
s'en aperut pour mon malheur. Elle avait t jolie et savait plaire
encore. Ses yeux parlaient. Un jour, les Cicron et les Tite-Live, les
Platon et les Aristote, Thucydide, Polybe et Varron, pictte,
Snque, Boce et Cassiodore, Homre, Eschyle, Sophocle, Euripide,
Plaute et Trence, Diodore de Sicile et Denys d'Halicarnasse, saint
Jean Chrysostme et saint Basile, saint Jrme et saint Augustin,
Erasme, Saumaise, Turnbe et Scaliger, saint Thomas-d'Aquin,
Saint-Bonaventure, Bossuet tranant Ferri  sa suite, Lenain,
Godefroy, Mzeray, Mainbourg, Fabricius, le pre Lelong et le pre
Pitou, tous les potes, tous les orateurs, tous les historiens, tous
les pres, tous les docteurs, tous les thologiens, tous les
humanistes, tous les compilateurs, assembls du haut en bas des murs,
furent tmoins de nos baisers.

"--Je n'ai pu vous rsister, me dit-elle, n'en prenez pas une mauvaise
opinion de moi.

"Elle m'exprimait son amour avec des transports inconcevables. Une
fois, elle me fit essayer un rabat et des manchettes de dentelle, et
trouvant qu'ils m'allaient  ravir, elle me pressa de les garder. Je
n'en voulus rien faire. Mais comme elle s'irritait de mes refus, o
elle voyait une offense  l'amour, je consentis  prendre ce qu'elle
m'offrait, de peur de la fcher.

"Ma bonne fortune dura jusqu'au temps o je fus remplac par un
officier. J'en conus un violent dpit, et dans l'ardeur de me venger,
je fis savoir aux rgents du collge que je n'allais plus  la _Bible
d'or_, de peur d'y voir des spectacles propres  offenser la modestie
d'un jeune ecclsiastique. A vrai dire, je n'eus pas  me fliciter de
cet artifice. Car madame Pigoreau, apprenant comme j'en usais  son
gard, publia que je lui avais vol des manchettes et un rabat de
dentelle. Ses fausses plaintes allrent aux oreilles des rgents qui
firent fouiller mon coffre et y trouvrent la parure, qui tait d'un
assez grand prix. Ils me chassrent, et c'est ainsi que j'prouvai, 
l'exemple d'Hippolyte et de Bellrophon, la ruse et la mchancet des
femmes. Me trouvant dans la rue avec mes hardes et mes cahiers
d'loquence, j'tais en grand risque d'y mourir de faim, lorsque,
laissant le petit collet, je me recommandai  un seigneur huguenot,
qui me prit pour secrtaire et me dicta des libelles sur la religion.

--Ah! pour cela! s'cria mon pre, c'tait mal  vous, monsieur
l'abb. Un honnte homme ne doit pas prter la main  ces
abominations. Et, pour ma part, bien qu'ignorant et de condition
mcanique, je ne puis sentir la vache  Colas.

--Vous avez raison, mon hte, reprit l'abb. Cet endroit est le plus
mauvais de ma vie. C'est celui qui me donne le plus de repentir. Mais
mon homme tait calviniste. Il ne m'employait qu' crire contre les
luthriens et les sociniens, qu'il ne pouvait souffrir, et je vous
assure qu'il m'obligea  traiter ces hrtiques plus durement qu'on ne
le fit jamais en Sorbonne.

--_Amen_, dit mon pre. Les agneaux paissent en paix, tandis que les
loups se dvorent entre eux.

L'abb poursuivit son rcit:

--Au reste, dit-il, je ne demeurai pas longtemps chez ce seigneur, qui
faisait plus de cas des lettres d'Ulric de Hutten que des harangues de
Dmosthne et chez qui on ne buvait que de l'eau. Je fis ensuite
divers mtiers dont aucun ne me russit. Je fus successivement
colporteur, comdien, moine, laquais. Puis, reprenant le petit collet,
je devins secrtaire de l'vque de Sez et je rdigeai le catalogue
des manuscrits prcieux renferms dans sa bibliothque. Ce catalogue
forme deux volumes in-folio, qu'il plaa dans sa galerie, relis en
maroquin rouge,  ses armes, et dors sur tranches. J'ose dire que
c'est un bon ouvrage.

"Il n'aurait tenu qu' moi de vieillir dans l'tude et la paix auprs
de monseigneur. Mais j'aimais la chambrire de madame la baillive. Ne
m'en blmez pas avec trop de svrit. Brune, grasse, vive, frache,
saint Pacme lui-mme l'et aime. Un jour, elle prit le coche pour
aller chercher fortune  Paris. Je l'y suivis. Mais je n'y fis point
mes affaires aussi bien qu'elle fit les siennes. J'entrai, sur sa
recommandation, au service de madame de Saint-Ernest, danseuse de
l'Opra, qui, connaissant mes talents, me chargea d'crire, sous sa
dicte, un libelle contre mademoiselle Davilliers, de qui elle avait 
se plaindre. Je fus un assez bon secrtaire, et mritai bien les
cinquante cus qui m'avaient t promis. Le livre fut imprim 
Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, avec un frontispice allgorique, et
mademoiselle Davilliers reut le premier exemplaire au moment o elle
entrait en scne pour chanter le grand air d'Armide. La colre rendit
sa voix rauque et tremblante. Elle chanta faux et fut siffle. Son
rle fini, elle courut avec sa poudre et ses paniers chez l'intendant
des menus, qui n'avait rien  lui refuser. Elle se jeta tout en
larmes  ses pieds et cria vengeance. On sut bientt que le coup
partait de madame de Saint-Ernest.

"Interroge, presse, menace, elle me dnona et je fus mis  la
Bastille, o je restai quatre ans. J'y trouvai quelque consolation 
lire Boce et Cassiodore.

"Depuis j'ai tenu une choppe d'crivain public au cimetire des
Saints-Innocents et prt aux servantes amoureuses une plume, qui
devait plutt peindre les hommes illustres de Rome et commenter les
crits des Pres. Je gagne deux liards par lettre d'amour et c'est un
mtier dont je meurs plutt que je n'en vis. Mais je n'oublie pas
qu'pictte fut esclave et Pyrrhon jardinier.

"Tantt j'ai reu, par grand hasard, un cu pour une lettre anonyme.
Je n'avais pas mang depuis deux jours. Aussi me suis-je mis tout de
suite en qute d'un traiteur. J'ai vu, de la rue, votre enseigne
enlumine et le feu de votre chemine, qui faisait flamber joyeusement
les vitres. J'ai senti sur votre seuil une odeur dlicieuse. Je suis
entr. Mon cher hte, vous connaissez maintenant ma vie.

--Je vois qu'elle est d'un brave homme, dit mon pre, et, hors la
vache  Colas, il n'y a trop rien  y reprendre. Votre main! Nous
sommes amis. Comment vous appelez-vous?

--Jrme Coignard, docteur en thologie, licenci s arts.




Ce qu'il y a de merveilleux dans les affaires humaines, c'est
l'enchanement des effets et des causes. M. Jrme Coignard avait bien
raison de le dire: A considrer cette suite bizarre de coups et de
contre-coups o s'entre-choquent nos destines, on est oblig de
reconnatre que Dieu, dans sa perfection, ne manque ni d'esprit ni de
fantaisie, ni de force comique; qu'il excelle au contraire dans
l'imbroglio comme en tout le reste, et qu'aprs avoir inspir Mose,
David et les prophtes, s'il daignait inspirer M. Le Sage et les
potes de la foire, il leur dicterait les pices les plus
divertissantes pour Arlequin. C'est ainsi que je devins latiniste
parce que frre Ange fut pris par les sergents et mis en chartre
ecclsiastique, pour avoir assomm un coutelier sous la tonnelle du
_Petit Bacchus_. M. Jrme Coignard accomplit sa promesse. Il me donna
ses leons, et, me trouvant docile et intelligent, il prit plaisir 
m'enseigner les lettres anciennes. En peu d'annes il fit de moi un
assez bon latiniste.

J'ai gard  sa mmoire une reconnaissance qui ne finira qu'avec ma
vie. On concevra toute l'obligation que je lui ai, quand j'aurai dit
qu'il ne ngligea rien pour former mon coeur et mon me en mme temps
que mon esprit. Il me rcitait les Maximes d'pictte, les Homlies de
saint Basile et les Consolations de Boce. Il m'exposait, par de beaux
extraits, la philosophie des stociens; mais il ne la faisait paratre
dans sa sublimit que pour l'abattre de plus haut devant la
philosophie chrtienne. Il tait subtil thologien et bon catholique.
Sa foi demeurait entire sur les dbris de ses plus chres illusions
et de ses plus lgitimes esprances. Ses faiblesses, ses erreurs, ses
fautes, qu'il n'essayait ni de dissimuler ni de colorer, n'avaient
point branl sa confiance en la bont divine. Et, pour le bien
connatre, il faut savoir qu'il gardait le soin de son salut ternel
dans les occasions o il devait, en apparence, s'en soucier le moins.
Il m'inculqua les principes d'une pit claire. Il s'efforait aussi
de m'attacher  la vertu et de me la rendre, pour ainsi dire,
domestique et familire par des exemples tirs de la vie de Znon.

Pour m'instruire des dangers du vice, il puisait ses arguments dans
une source plus voisine, me confiant que, pour avoir trop aim le vin
et les femmes, il avait perdu l'honneur de monter dans une chaire de
collge, en robe longue et en bonnet carr.

A ces rares mrites il joignait la constance et l'assiduit, et il
donnait ses leons avec une exactitude qu'on n'et pas attendue d'un
homme livr comme lui  tous les caprices d'une vie errante et sans
cesse emport dans les agitations d'une fortune moins doctorale que
picaresque. Ce zle tait l'effet de sa bont et aussi du got qu'il
avait pour cette bonne rue Saint-Jacques, o il trouvait  satisfaire
tout ensemble les apptits de son corps et ceux de son esprit. Aprs
m'avoir donn quelque profitable leon en prenant un repas succulent,
il faisait un tour au _Petit Bacchus_ et  l'_Image Sainte-Catherine_,
trouvant runis ainsi dans un petit espace de terre, qui tait son
paradis, du vin frais et des livres.

Il tait devenu l'hte assidu de M. Blaizot, le libraire, qui lui
faisait bon accueil, bien qu'il feuillett tous les livres sans faire
emplette d'aucun. Et c'tait un merveilleux spectacle de voir mon bon
matre, au fond de la boutique, le nez enfoui dans quelque petit livre
frachement venu de Hollande et relevant la tte pour disserter selon
l'occurrence, avec la mme science abondante et riante, soit des plans
de monarchie universelle attribus au feu roi, soit des aventures
galantes d'un financier et d'une fille de thtre. M. Blaizot ne se
lassait pas de l'couter. Ce M. Blaizot tait un petit vieillard sec
et propre, en habit et culotte puce et bas de laine gris. Je
l'admirais beaucoup et je n'imaginais rien de plus beau au monde que
de vendre comme lui des livres,  _l'Image Sainte-Catherine_.

Un souvenir contribuait  revtir pour moi la boutique de M. Blaizot
d'un charme mystrieux. C'est l qu'un jour, tant trs jeune, j'avais
vu pour la premire fois une femme nue. Je la vois encore. C'tait
l've d'une Bible en estampes. Elle avait un gros ventre et les jambes
un peu courtes, et elle s'entretenait avec le serpent dans un paysage
hollandais. Le possesseur de cette estampe m'inspira ds lors une
considration qui se soutint par la suite, quand je pris, grce  M.
Coignard, le got des livres.

A seize ans, je savais assez de latin et un peu de grec. Mon bon
matre dit  mon pre:

--Ne pensez-vous point, mon hte, qu'il est indcent de laisser un
jeune cicronien en habit de marmiton?

--Je n'y avais pas song, rpondit mon pre.

--Il est vrai, dit ma mre, qu'il conviendrait de donner  notre fils
une veste de basin. Il est agrable de sa personne, de bonnes manires
et bien instruit. Il fera honneur  ses habits.

Mon pre demeura pensif un moment, puis il demanda s'il serait bien
sant  un rtisseur de porter une veste de basin. Mais l'abb
Coignard lui reprsenta que, nourrisson des Muses, je ne deviendrais
jamais rtisseur, et que les temps taient proches o je porterais le
petit collet.

Mon pre soupira en songeant que je ne serais point, aprs lui,
porte-bannire de la confrrie des rtisseurs parisiens. Et ma mre
devint toute ruisselante de joie et d'orgueil  l'ide que son fils
serait d'glise.

Le premier effet de ma veste de basin fut de me donner de
l'assurance et de m'encourager  prendre des femmes une ide plus
complte que celle que m'avait donne jadis l've de M. Blaizot. Je
songeais raisonnablement pour cela  Jeannette la vielleuse et 
Catherine la dentellire, que je voyais passer vingt fois le jour
devant la rtisserie, montrant quand il pleuvait une fine cheville
et un petit pied dont la pointe sautillait d'un pav  l'autre.
Jeannette tait moins jolie que Catherine. Elle tait aussi moins
jeune et moins brave en ses habits. Elle venait de Savoie et se
coiffait en marmotte, avec un mouchoir  carreaux qui lui cachait
les cheveux. Mais elle avait le mrite de ne point faire de faons
et d'entendre ce qu'on voulait d'elle avant qu'on et parl. Ce
caractre tait extrmement convenable  ma timidit. Un soir, sous
le porche de Saint-Benot-le-Btourn, qui est garni de bancs de
pierre, elle m'apprit ce que je ne savais pas encore et qu'elle
savait depuis longtemps. Mais je ne lui en fus pas aussi
reconnaissant que j'aurais d, et je ne songeais qu' porter 
d'autres plus jolies la science qu'elle m'avait inculque. Je dois
dire, pour excuser mon ingratitude, que Jeannette la vielleuse
n'attachait pas  ces leons plus de prix que je n'y donnais
moi-mme, et qu'elle les prodiguait  tous les polissons du
quartier.

Catherine tait plus rserve dans ses faons; elle me faisait
grand'peur et je n'osais pas lui dire combien je la trouvais jolie. Ce
qui redoublait mon embarras, c'est qu'elle se moquait sans cesse de
moi et ne perdait pas une occasion de me taquiner. Elle me plaisantait
de ce que je n'avais pas de poil au menton. Cela me faisait rougir et
j'aurais voulu tre sous terre. J'affectais en la voyant un air sombre
et chagrin. Je feignais de la mpriser. Mais elle tait bien trop
jolie pour que ce mpris ft vritable.




Cette nuit-l, nuit de l'piphanie et dix-neuvime anniversaire de ma
naissance, tandis que le ciel versait avec la neige fondue une froide
humeur dont on tait pntr jusqu'aux os et qu'un vent glacial
faisait grincer l'enseigne de la _Reine Pdauque_, un feu clair,
parfum de graisse d'oie, brillait dans la rtisserie et la soupire
fumait sur la nappe blanche, autour de laquelle M. Jrme Coignard,
mon pre et moi, tions assis. Ma mre, selon sa coutume, se tenait
debout derrire le matre du logis, prte  le servir. Il avait dj
rempli l'cuelle de l'abb, quand, la porte s'tant ouverte, nous
vmes frre Ange trs ple, le nez rouge et la barbe ruisselante. Mon
pre en leva de surprise sa cuiller  pot jusqu'aux poutres enfumes
du plancher.

La surprise de mon pre s'expliquait aisment. Frre Ange, qui, une
premire fois, avait disparu pendant six mois aprs l'assommade du
coutelier boiteux, tait demeur cette fois deux ans entiers sans
donner de ses nouvelles. Il s'en tait all au printemps avec un ne
charg de reliques, et le pis est qu'il avait emmen Catherine
habille en bguine. On ne savait ce qu'ils taient devenus, mais il y
avait vent au _Petit Bacchus_ que le petit frre et la petite soeur
avaient eu des dmls avec l'official entre Tours et Orlans. Sans
compter qu'un vicaire de Saint-Benot criait comme un diable que ce
pendard de capucin lui avait vol son ne.

--Quoi, s'cria mon pre, ce coquin n'est pas dans un cul de
basse-fosse? Il n'y a plus de justice dans le royaume.

Mais frre Ange disait le _Bndicit_ et faisait le signe de la croix
sur la soupire.

--Hol! reprit mon pre, trve de grimaces, beau moine! Et confessez
que vous passtes en prison d'glise  tout le moins une des deux
annes durant lesquelles on ne vit point dans la paroisse votre face
de Belzbuth. La rue Saint-Jacques en tait plus honnte, et le
quartier plus respectable. Ardez le bel Olibrius qui mne aux champs
l'ne d'autrui et la fille  tout le monde.

--Peut-tre, rpondit frre Ange, les yeux baisss et les mains dans
ses manches, peut-tre, matre Lonard, voulez-vous parler de
Catherine, que j'eus le bonheur de convertir et de tourner  une
meilleure vie, tant et si bien qu'elle souhaita ardemment de me suivre
avec les reliques que je portais et de faire avec moi de beaux
plerinages, notamment  la Vierge noire de Chartres? J'y consentis 
la condition qu'elle prt un habit ecclsiastique. Ce qu'elle fit sans
murmurer.

--Taisez-vous! rpondit mon pre, vous tes un dbauch. Vous n'avez
point le respect de votre habit. Retournez d'o vous venez et allez
voir, s'il vous plat, dans la rue si la reine Pdauque a des
engelures.

Mais ma mre fit signe au frre de s'asseoir sous le manteau de la
chemine, ce qu'il fit tout doucement.

--Il faut beaucoup pardonner aux capucins, dit l'abb, car ils pchent
sans malice.

Mon pre pria M. Coignard de ne plus parler de cette engeance, dont le
seul nom lui chauffait les oreilles.

--Matre Lonard, dit l'abb, la philosophie induit l'me  la
clmence. Pour ma part, j'absous volontiers les fripons, les coquins
et tous les misrables. Et mme je ne garde pas rancune aux gens de
bien, quoiqu'il y ait beaucoup d'insolence dans leur cas. Et si, comme
moi, matre Lonard, vous aviez frquent les personnes respectables,
vous sauriez qu'elles ne valent pas mieux que les autres et qu'elles
sont d'un commerce souvent moins agrable. Je me suis assis  la
troisime table de M. l'vque de Sez, et deux serviteurs, vtus de
noir, s'y tenaient  mon ct: la Contrainte et l'Ennui.

--Il faut convenir, dit ma mre, que les valets de monseigneur
portaient des noms fcheux. Que ne les nommait-il Champagne, l'Olive
ou Frontin, selon l'usage!

L'abb reprit:

--Il est vrai que certaines personnes s'arrangent aisment des
incommodits qu'on prouve  vivre parmi les grands. Il y avait  la
deuxime table de M. l'vque de Sez un chanoine fort poli, qui
demeura jusqu' son dernier moment sur le pied crmonieux. Apprenant
qu'il tait au plus mal, monseigneur l'alla voir dans sa chambre et le
trouva  toute extrmit: "Hlas! dit le chanoine, je demande pardon 
Votre Grandeur d'tre oblig de mourir devant Elle.

--Faites, faites! ne vous gnez point," rpondit monseigneur
avec bont.

A ce moment, ma mre apporta le rti et le posa sur la table avec un
geste empreint de gravit domestique dont mon pre fut mu, car il
s'cria brusquement et la bouche pleine:

--Barbe, vous tes une sainte et digne femme.

--Madame, dit mon bon matre, est en effet comparable aux femmes
fortes de l'criture. C'est une pouse selon Dieu.

--Dieu merci! dit ma mre, je n'ai jamais trahi la fidlit que j'ai
jure  Lonard Mntrier, mon mari, et je compte bien, maintenant que
le plus difficile est fait, n'y point manquer jusqu' l'heure de la
mort. Je voudrais qu'il me gardt sa foi comme je lui garde la mienne.

--Madame, j'avais vu, du premier coup d'oeil, que vous tiez une
honnte femme, repartit l'abb, car j'ai ressenti prs de vous une
quitude qui tenait plus du ciel que de la terre.

Ma mre, qui tait simple, mais point sotte, entendit fort bien ce
qu'il voulait dire et lui rpliqua que, s'il l'avait connue vingt ans
en , il l'aurait trouve toute autre qu'elle n'tait devenue dans
cette rtisserie, o sa bonne mine s'en tait alle au feu des broches
et  la fume des cuelles. Et, comme elle tait pique, elle conta
que le boulanger d'Auneau la trouvait assez  son got pour lui offrir
des gteaux chaque fois qu'elle passait devant son four. Elle ajouta
vivement qu'au reste, il n'est fille ou femme si laide qui ne puisse
mal faire quand l'envie lui en prend.

--Cette bonne femme a raison, dit mon pre. Je me rappelle qu'tant
apprenti dans la rtisserie de l'_Oie Royale_, proche la porte
Saint-Denis, mon patron, qui tait en ce temps-l porte-bannire de la
confrrie, comme je le suis aujourd'hui, me dit: "Je ne serai jamais
cocu, ma femme est trop laide". Cette parole me donna l'ide de faire
ce qu'il croyait impossible. J'y russis, ds le premier essai, un
matin qu'il tait  la Valle. Il disait vrai: sa femme tait bien
laide; mais elle avait de l'esprit et elle tait reconnaissante.

A cette anecdote, ma mre se fcha tout de bon, disant que ce
n'taient point l des propos qu'un pre de famille dt tenir  sa
femme et  son fils, s'il voulait garder leur estime.

M. Jrme Coignard, la voyant toute rouge de colre, dtourna la
conversation avec une adroite bont. Interpellant de faon soudaine le
frre Ange qui, les mains dans ses manches, se tenait humblement au
coin du feu:

--Petit frre, lui dit-il, quelles reliques portiez-vous sur l'ne du
second vicaire, en compagnie de soeur Catherine? N'tait-ce point
votre culotte que vous donniez  baiser aux dvotes, sur l'exemple
d'un certain corelier dont Henry Estienne a cont l'aventure?

--Ah! monsieur l'abb, rpondit frre Ange de l'air d'un martyr qui
souffre pour la vrit, ce n'tait point ma culotte, mais un pied de
saint Eustache.

--Je l'eusse jur, si ce n'tait pch, s'cria l'abb en agitant un
pilon de volaille. Ces capucins vous dnichent des saints que les bons
auteurs, qui ont trait de l'histoire ecclsiastique, ignorent. Ni
Tillemont, ni Fleury ne parlent de ce saint Eustache,  qui l'on eut
bien tort de ddier une glise de Paris, quand il est tant de saints
reconnus par les crivains dignes de foi, qui attendent encore un tel
honneur. La vie de cet Eustache est un tissu de fables ridicules. Il
en est de mme de celle de sainte Catherine, qui n'a jamais exist que
dans l'imagination de quelque mchant moine byzantin. Je ne la veux
pourtant pas trop attaquer parce qu'elle est la patronne des crivains
et qu'elle sert d'enseigne  la boutique du bon M. Blaizot, qui est le
lieu le plus dlectable du monde.

--J'avais aussi, reprit tranquillement le petit frre, une cte de
sainte Marie l'gyptienne.

--Ah! ah! pour celle-l, s'cria l'abb en jetant son os par la
chambre, je la tiens pour trs sainte, car elle donna dans sa vie un
bel exemple d'humilit.

"Vous savez, madame, ajouta-t-il en tirant ma mre par la manche, que
sainte Marie l'gyptienne, se rendant en plerinage au tombeau de
Notre Seigneur, fut arrte par une rivire profonde, et que, n'ayant
pas un denier pour passer le bac, elle offrit son corps en paiement
aux bateliers. Qu'en dites-vous, ma bonne dame?

Ma mre demanda d'abord si l'histoire tait bien vraie. Quand on lui
donna l'assurance qu'elle tait imprime dans les livres et peinte sur
une fentre de l'glise de la Jussienne, elle la tint pour vritable.

--Je pense, dit-elle, qu'il faut tre aussi sainte qu'elle pour en
faire autant sans pcher. Aussi, ne m'y risquerais-je point.

--Pour moi, dit l'abb, d'accord avec les docteurs les plus subtils,
j'approuve la conduite de cette sainte. Elle est une leon aux
honntes femmes, qui s'obstinent avec trop de superbe dans leur
altire vertu. Il y a quelque sensualisme, si l'on y songe,  donner
trop de prix  la chair et  garder avec un soin excessif ce qu'on
doit mpriser. On voit des matrones qui croient avoir en elles un
trsor  garder et qui exagrent visiblement l'intrt que portent 
leur personne Dieu et les anges. Elles se croient une faon de
Saint-Sacrement naturel. Sainte Marie l'gyptienne en jugeait mieux.
Bien que jolie et faite  ravir, elle estima qu'il y aurait trop de
superbe  s'arrter dans son saint plerinage pour une chose
indiffrente en soi et qui n'est qu'un endroit  mortifier, loin
d'tre un joyau prcieux. Elle le mortifia, madame, et elle entra de
la sorte, par une admirable humilit, dans la voie de la pnitence o
elle accomplit des travaux merveilleux.

--Monsieur l'abb, dit ma mre, je ne vous entends point. Vous tes
trop savant pour moi.

--Cette grande sainte, dit frre Ange, est peinte au naturel dans la
chapelle de mon couvent, et tout son corps est couvert, par la grce
de Dieu, de poils longs et pais. On en a tir des portraits dont je
vous apporterai un tout bni, ma bonne dame.

Ma mre attendrie lui passa la soupire sur le dos du matre. Et le
bon frre, assis dans la cendre, se trempa la barbe en silence dans le
bouillon aromatique.

--C'est le moment, dit mon pre, de dboucher une de ces bouteilles,
que je tiens en rserve pour les grandes ftes, qui sont la Nol, les
Rois et la Saint-Laurent. Rien n'est plus agrable que de boire du bon
vin, quand on est tranquille chez soi, et  l'abri des importuns.

A peine avait-il prononc ces paroles, que la porte s'ouvrit et qu'un
grand homme noir aborda la rtisserie, dans une rafale de neige et de
vent.

--Une Salamandre! une Salamandre! s'criait-il.

Et, sans prendre garde  personne, il se pencha sur le foyer dont il
fouilla les tisons du bout de sa canne, au grand dommage de frre
Ange, qui, avalant des cendres et des charbons avec son potage,
toussait  rendre l'me. Et l'homme noir remuait encore le feu, en
criant: "Une Salamandre!... Je vois une Salamandre", tandis que la
flamme agite faisait trembler au plafond son ombre en forme de grand
oiseau de proie.

Mon pre tait surpris et mme choqu des faons de ce visiteur. Mais
il savait se contraindre. Il se leva donc, sa serviette sous le bras,
et, s'tant approch de la chemine, il se courba vers l'tre, les
deux poings sur les cuisses.

Quand il eut suffisamment considr son foyer boulevers et frre Ange
couvert de cendres:

--Que Votre Seigneurie m'excuse, dit-il, je ne vois ici qu'un mchant
moine et point de Salamandre.

"Au demeurant, j'en ai peu de regret, ajouta mon pre. Car,  ce que
j'ai ou dire, c'est une vilaine bte, velue et cornue, avec de
grandes griffes.

--Quelle erreur! rpondit l'homme noir, les Salamandres ressemblent 
des femmes, ou, pour mieux dire,  des Nymphes, et elles sont
parfaitement belles. Mais je suis bien simple de vous demander si vous
apercevez celle-ci. Il faut tre philosophe pour voir une Salamandre,
et je ne pense pas qu'il y ait des philosophes dans cette cuisine.

--Vous pourriez vous tromper, monsieur, dit l'abb Coignard. Je suis
docteur en thologie, matre s arts; j'ai assez tudi les moralistes
grecs et latins, dont les maximes ont fortifi mon me dans les
vicissitudes de ma vie, et j'ai particulirement appliqu Boce, comme
un topique, aux maux de l'existence. Et voici prs de moi Jacobus
Tournebroche, mon lve, qui sait par coeur les sentences de Publius
Syrus.

L'inconnu tourna vers l'abb des yeux jaunes, qui brillaient
trangement sur un nez en bec d'aigle, et s'excusa, avec plus de
politesse que sa mine farouche n'en annonait, de n'avoir pas tout de
suite reconnu une personne de mrite.

--Il est extrmement probable, ajouta-t-il, que cette Salamandre est
venue pour vous ou pour votre lve. Je l'ai vue trs distinctement de
la rue en passant devant cette rtisserie. Elle serait plus apparente
si le feu tait plus vif. C'est pourquoi il faut tisonner vivement ds
qu'on croit qu'une Salamandre est dans la chemine.

Au premier mouvement que l'inconnu fit pour remuer de nouveau les
cendres, frre Ange, inquiet, couvrit la soupire d'un pan de sa robe
et ferma les yeux.

--Monsieur, poursuivit l'homme  la Salamandre, souffrez que votre
jeune lve approche du foyer et dise s'il ne voit pas quelque
ressemblance d'une femme au-dessus des flammes.

En ce moment, la fume qui montait sous la hotte de la chemine se
recourbait avec une grce particulire et formait des rondeurs qui
pouvaient simuler des reins bien cambrs,  la condition qu'on y et
l'esprit extrmement tendu. Je ne mentis donc pas tout  fait en
disant que, peut-tre, je voyais quelque chose.

A peine avais-je fait cette rponse que l'inconnu, levant son bras
dmesur, me frappa du poing l'paule si rudement que je pensai en
avoir la clavicule brise.

--Mon enfant, me dit-il aussitt, d'une voix trs douce, en me
regardant d'un air de bienveillance, j'ai d faire sur vous cette
forte impression, afin que vous n'oubliiez jamais que vous avez vu une
Salamandre. C'est signe que vous tes destin  devenir un savant et,
peut-tre, un mage. Aussi bien votre figure me faisait-elle augurer
favorablement de votre intelligence.

--Monsieur, dit ma mre, il apprend tout ce qu'il veut, et il sera
abb s'il plat  Dieu.

M. Jrme Coignard ajouta que j'avais tir quelque profit de ses
leons et mon pre demanda  l'tranger si sa Seigneurie ne voulait
pas manger un morceau.

--Je n'en ai nul besoin, dit l'homme, et il m'est facile de passer un
an et plus sans prendre aucune nourriture, hors un certain lixir dont
la composition n'est connue que des philosophes. Cette facult ne
m'est point particulire; elle est commune  tous les sages, et l'on
sait que l'illustre Cardan s'abstint de tout aliment pendant plusieurs
annes, sans tre incommod. Au contraire, son esprit acquit pendant
ce temps une vivacit singulire. Toutefois, ajouta le philosophe, je
mangerai de ce que vous m'offrirez,  seule fin de vous complaire.

Et il s'assit sans faon  notre table. Dans le mme moment, frre
Ange poussa sans bruit un escabeau entre ma chaise et celle de mon
matre et s'y coula  point pour recevoir sa part du pt de perdreaux
que ma mre venait de servir.

Le philosophe ayant rejet son manteau sur le dossier de sa chaise,
nous vmes qu'il avait des boutons de diamant  son habit. Il
demeurait songeur. L'ombre de son nez descendait sur sa bouche, et ses
joues creuses rentraient dans ses mchoires. Son humeur sombre gagnait
la compagnie. Mon bon matre lui-mme buvait en silence. On
n'entendait plus que le bruit que faisait le petit frre en mchant
son pt.

Tout  coup, le philosophe dit:

--Plus j'y songe et plus je me persuade que cette Salamandre est venue
pour ce jeune garon.

Et il me dsigna de la pointe de son couteau.

--Monsieur, lui dis-je, si les Salamandres sont vraiment telles que
vous le dites, c'est bien de l'honneur que celle-ci me fait, et je lui
ai beaucoup d'obligation. Mais,  vrai dire, je l'ai plutt devine
que vue, et cette premire rencontre a veill ma curiosit sans la
satisfaire.

Faute de parler  son aise, mon bon matre touffait.

--Monsieur, dit-il tout  coup au philosophe, avec un grand clat:
J'ai cinquante et un ans, je suis licenci s arts et docteur en
thologie; j'ai lu tous les auteurs grecs et latins qui n'ont point
pri par l'injure du temps ou la malice de l'homme, et je n'y ai point
vu de Salamandre, d'o je conclus raisonnablement qu'il n'en existe
point.

--Pardonnez-moi, dit frre Ange  demi touff de perdreau et
d'pouvante. Pardonnez-moi. Il existe malheureusement des Salamandres,
et un pre jsuite dont j'ai oubli le nom a trait de leurs
apparitions. J'ai vu moi-mme, en un lieu nomm Saint-Claude, chez des
villageois, une Salamandre dans une chemine, tout contre la marmite.
Elle avait une tte de chat, un corps de crapaud et une queue de
poisson. J'ai jet une pote d'eau bnite sur cette bte et aussitt
elle s'est vanouie dans les airs avec un bruit pouvantable comme de
friture et au milieu d'une fume trs acre, dont j'eus, peu s'en faut,
les yeux brls. Et ce que je dis est si vritable que pendant huit
jours, pour le moins, ma barbe en sentit le roussi, ce qui prouve
mieux que tout le reste la nature maligne de cette bte.

--Vous vous moquez de nous, petit frre, dit l'abb, votre crapaud 
tte de chat n'est pas plus vritable que la Nymphe de monsieur que
voici. Et, de plus, c'est une invention dgotante.

Le philosophe se mit  rire.

--Le frre Ange, dit-il, n'a pu voir la Salamandre des sages. Quand
les Nymphes du feu rencontrent des capucins, elles leur tournent le
dos.

--Oh! oh! dit mon pre en riant trs fort, un dos de Nymphe, c'est
encore trop bon pour un capucin.

Et, comme il tait de bonne humeur, il envoya une grosse tranche de
pt au petit frre.

Ma mre posa le rti au milieu de la table et elle en prit avantage
pour demander si les Salamandres taient bonnes chrtiennes, ce dont
elle doutait, n'ayant jamais ou dire que les habitants du feu
louassent le Seigneur.

--Madame, rpondit l'abb, plusieurs thologiens de la Compagnie de
Jsus ont reconnu l'existence d'un peuple d'incubes et de succubes,
qui ne sont point proprement des dmons, puisqu'ils ne se laissent pas
mettre en droute par une aspersion d'eau bnite et qui
n'appartiennent pas  l'glise triomphante, car des esprits glorieux
n'eussent point, comme il s'est vu  Prouse, tent de sduire la
femme d'un boulanger. Mais, si vous voulez mon avis, ce sont l plutt
les sales imaginations d'un cafard que les vues d'un docteur. Il faut
har ces diableries ridicules et dplorer que des fils de l'Eglise,
ns dans la lumire, se fassent du monde et de Dieu une ide moins
sublime que celle qu'en formrent un Platon ou un Cicron, dans les
tnbres du paganisme. Dieu, j'ose le dire, est moins absent du _Songe
de Scipion_ que de ces noirs traits de dmonologie dont les auteurs
se disent chrtiens et catholiques.

--Monsieur l'abb, prenez-y garde, dit le philosophe. Votre Cicron
parlait avec abondance et facilit, mais c'tait un esprit banal, et
il n'tait pas beaucoup avanc dans les sciences sacres. Avez-vous
jamais ou parler d'Herms Trismgiste et de la Table d'meraude?

--Monsieur, dit l'abb, j'ai trouv un trs vieux manuscrit de la
Table d'meraude dans la bibliothque de M. l'vque de Sez, et je
l'aurais dchiffr un jour ou l'autre sans la chambrire de madame la
baillive qui s'en fut  Paris chercher fortune et me fit monter dans
le coche avec elle. Il n'y eut point l de sorcellerie, monsieur le
philosophe, et je n'obis qu' des charmes naturels:

    _Non facit hoc verbis; facie tenerisque lacertis
    Devovet et flavis nostra puella comis._

--C'est une nouvelle preuve, dit le philosophe, que les femmes sont
grandes ennemies de la science. Aussi le sage doit-il se garder de
tous rapports avec elles.

--Mme en lgitime mariage? demanda mon pre.

--Surtout en lgitime mariage, rpondit le philosophe.

--Hlas! demanda encore mon pre, que reste-t-il donc  vos pauvres
sages, quand ils sont d'humeur  rire un peu?

Le philosophe dit:

--Il leur reste les Salamandres.

A ces mots, frre Ange leva de dessus son assiette un nez pouvant.

--Ne parlez pas ainsi, mon bon monsieur, murmura-t-il; au nom de tous
les saints de mon ordre, ne parlez pas ainsi! Et ne perdez point de
vue que la Salamandre n'est autre que le diable, qui revt, comme on
sait, les formes les plus diverses, tantt agrables, quand il
parvient  dguiser sa laideur naturelle, tantt hideuses, s'il laisse
voir sa vraie constitution.

--Prenez garde  votre tour, frre Ange, rpondit le philosophe; et
puisque vous craignez le diable, ne le fchez pas trop et ne l'excitez
pas contre vous par des propos inconsidrs. Vous savez que le vieil
Adversaire, que le grand Contradicteur garde, dans le monde spirituel,
une telle puissance, que Dieu mme compte avec lui. Je dirai plus:
Dieu, qui le craignait, en a fait son homme d'affaires. Mfiez-vous,
petit frre; ils s'entendent.

En coutant ce discours, le pauvre capucin crut our et voir le diable
en personne,  qui l'inconnu ressemblait prcisment par ses yeux de
feu, son nez crochu, son teint noir et toute sa longue et maigre
personne. Son me, dj tonne, acheva de s'abmer dans une sainte
terreur. Sentant sur lui la griffe du Malin, il se mit  trembler de
tous ses membres, coula dans sa poche ce qu'il put ramasser de bons
morceaux, se leva tout doucement et gagna la porte  reculons, en
marmonnant des exorcismes.

Le philosophe n'y prit pas garde. Il tira de sa veste un petit livre
couvert de parchemin racorni, qu'il tendit tout ouvert  mon bon
matre et  moi. C'tait un vieux texte grec, plein d'abrviations et
de ligatures, et qui me fit tout d'abord l'effet d'un grimoire. Mais
M. l'abb Goignard ayant chauss ses besicles et plac le livre  la
bonne distance, commena de lire aisment ces caractres, plus
semblables  des pelotons de fil  demi dvids par un chat, qu'aux
simples et tranquilles lettres de mon saint Jean-Chrysostme o
j'apprenais la langue de Platon et de l'vangile. Quand il eut termin
sa lecture:

--Monsieur, dit-il, cet endroit s'entend de cette sorte: "_Ceux qui
sont instruits parmi les gyptiens apprennent avant tout les lettres
appeles pistolographiques, en second lieu l'hiratique, dont se
servent les hirogrammates, et enfin l'hiroglyphique._"

Puis, tirant ses besicles et les secouant d'un air de triomphe:

--Ah! ah! monsieur le philosophe, ajouta-t-il, on ne me prend pas sans
vert. Ceci est tir du cinquime livre des _Stromates_, dont l'auteur,
Clment d'Alexandrie, n'est point inscrit au martyrologe, pour
diverses raisons que S. S. Benot XI a savamment dduites, et dont la
principale est que ce Pre errait souvent en matire de foi. Cette
exclusion doit lui tre mdiocrement sensible, si l'on considre quel
loignement philosophique, durant sa vie, lui inspirait le martyre. Il
y prfrait l'exil et avait soin d'pargner un crime  ses
perscuteurs, car c'tait un fort honnte homme. Il crivait avec
lgance; son gnie tait vif, ses moeurs taient pures, et mme
austres. Il avait un got excessif pour les allgories et pour la
laitue.

Le philosophe tendit le bras, qui, s'allongeant d'une manire
prodigieuse, autant du moins qu'il me parut, traversa toute la table
pour reprendre le livre des mains de mon savant matre.

--Il suffit, dit-il en remettant les _Stromates_ dans sa poche. Je
vois, monsieur l'abb, que vous entendez le grec. Vous avez assez bien
rendu ce passage, du moins quant au sens vulgaire et littral. Je veux
faire votre fortune et celle de votre lve. Je vous emploierai tous
deux  traduire, dans ma maison, des textes grecs que j'ai reus
d'gypte.

Et se tournant vers mon pre:

--Je pense, monsieur le rtisseur, que vous consentirez  me donner
votre fils pour que j'en fasse un savant et un homme de bien. S'il en
cote trop  votre amour paternel de me l'abandonner tout  fait,
j'entretiendrai de mes deniers un marmiton pour le remplacer dans
votre rtisserie.

--Puisque votre Seigneurie l'entend ainsi, rpondit mon pre, je ne
l'empcherai point de faire du bien  mon fils.

--A condition, dit ma mre, que ce ne soit point aux dpens de son
me. Il faut me jurer, monsieur, que vous tes bon chrtien.

--Barbe, lui dit mon pre, vous tes une sainte et digne femme, mais
vous m'obligez  faire des excuses  ce seigneur sur votre
impolitesse, qui provient moins,  la vrit, de votre naturel qui est
bon que de votre ducation nglige.

--Laissez parler cette bonne femme, dit le philosophe, et qu'elle se
tranquillise, je suis un homme trs religieux.

--Voil qui est bon! dit ma mre. Il faut adorer le saint nom de Dieu.

--J'adore tous ses noms, ma bonne dame, car il en a plusieurs. Il se
nomme Adona, Tetragrammaton, Jehovah, Otheos, Athanatos et Schyros.
Et il a beaucoup d'autres noms encore.

--Je n'en savais rien, dit ma mre. Mais ce que vous en dites,
monsieur, ne me surprend pas; car j'ai remarqu que les personnes de
condition portaient beaucoup plus de noms que les gens du commun. Je
suis native d'Auneau, proche la ville de Chartres, et j'tais bien
petite quand le seigneur du village vint  trpasser de ce monde 
l'autre; or je me souviens trs bien que, lorsque le hraut cria le
dcs du dfunt seigneur, il lui donna autant de noms, peu s'en faut,
qu'il s'en trouve dans les litanies des saints. Je crois volontiers
que Dieu a plus de noms que le seigneur d'Auneau, puisqu'il est d'une
condition encore plus haute. Les gens instruits sont bien heureux de
les savoir tous. Et, si vous avancez mon fils Jacques dans cette
connaissance, je vous en aurai, monsieur, beaucoup d'obligation.

--C'est donc une affaire entendue, dit le philosophe. Et vous,
monsieur l'abb, il ne vous dplaira pas sans doute de traduire du
grec; moyennant salaire, s'entend.

Mon bon matre qui rassemblait depuis quelques moments les rares
esprits de sa cervelle qui n'taient point dj mls dsesprment
aux fumes des vins, remplit son gobelet, se leva et dit:

--Monsieur le philosophe, j'accepte de grand coeur vos offres
gnreuses. Vous tes un mortel magnifique; je m'honore, monsieur,
d'tre  vous. Il y a deux meubles que je tiens en haute estime, c'est
le lit et la table. La table qui, tour  tour charge de doctes livres
et de mets succulents, sert de support  la nourriture du corps et 
celle de l'esprit; le lit, propice au doux repos comme au cruel amour.
C'est assurment un homme divin qui donna aux fils de Deucalion le lit
et la table. Si je trouve chez vous, monsieur, ces deux meubles
prcieux, je poursuivrai votre nom, comme celui de mon bienfaiteur,
d'une louange immortelle et je vous clbrerai dans des vers grecs et
latins de mtres divers.

Il dit, et but un grand coup de vin.

--Voil donc qui est bien, reprit le philosophe. Je vous attends tous
deux demain matin chez moi. Vous suivrez la route de Saint-Germain
jusqu' la croix des Sablons. Du pied de cette croix vous compterez
cent pas en allant vers l'Occident et vous trouverez une petite porte
verte dans un mur de jardin. Vous soulverez le marteau qui est form
d'une figure voile tenant un doigt sur la bouche. Au vieillard qui
vous ouvrira cette porte vous demanderez M. d'Astarac.

--Mon fils, me dit mon bon matre, en me tirant par la manche, rangez
tout cela dans votre mmoire, mettez-y croix, marteau et le reste,
afin que nous puissions trouver demain cette porte fortune. Et vous,
monsieur le Mcne...

Mais le philosophe tait dj parti sans que personne l'et vu sortir.




Le lendemain, nous cheminions de bonne heure, mon matre et moi, sur
la route de Saint-Germain. La neige qui couvrait la terre, sous la
lumire rousse du ciel, rendait l'air muet et sourd. La route tait
dserte. Nous marchions dans de larges sillons de roues, entre des
murs de potagers, des palissades chancelantes et des maisons basses
dont les fentres nous regardaient d'un oeil louche. Puis, ayant
laiss derrire nous deux ou trois masures de terre et de paille 
demi croules, nous vmes, au milieu d'une plaine dsole, la croix
des Sablons. A cinquante pas au del commenait un parc trs vaste,
clos par un mur en ruines. Ce mur tait perc d'une petite porte verte
dont le marteau reprsentait une figure horrible, un doigt sur la
bouche. Nous la reconnmes facilement pour celle que le philosophe
nous avait dcrite et nous soulevmes le marteau.

Aprs un assez long temps, un vieux valet vint nous ouvrir, et nous
fit signe de le suivre  travers un parc abandonn. Des statues de
Nymphes, qui avaient vu la jeunesse du feu roi, cachaient sous le
lierre leur tristesse et leurs blessures. Au bout de l'alle, dont les
fondrires taient recouvertes de neige, s'levait un chteau de
pierre et de brique, aussi morose que celui de Madrid, son voisin, et
qui, coiff tout de travers d'un haut toit d'ardoises, semblait le
chteau de la Belle au Bois dormant.

Tandis que nous suivions les pas du valet silencieux, l'abb me dit 
l'oreille:

--Je vous confesse, mon fils, que le logis ne rit point aux yeux. Il
tmoigne de la rudesse dans laquelle les moeurs des Franais taient
encore endurcies au temps du roi Henri IV, et il porte l'me  la
tristesse et mme  la mlancolie, par l'tat d'abandon o il a t
laiss malheureusement. Qu'il nous serait plus doux de gravir les
coteaux enchanteurs de Tusculum, avec l'espoir d'entendre Cicron
discourir de la vertu sous les pins et les trbinthes de sa villa,
chre aux philosophes. Et n'avez-vous point observ, mon fils, qu'il
ne se rencontre sur cette route ni cabaret, ni htellerie d'aucune
sorte, et qu'il faudra passer le pont et monter la cte jusqu'au
rond-point des Bergres pour boire du vin frais? Il se trouve en effet
 cet endroit une auberge du _Cheval-Rouge_ o il me souvient qu'un
jour madame de Saint-Ernest m'emmena dner avec son singe et son
amant. Vous ne pouvez concevoir, Tournebroche,  quel point la chre y
est fine. Le _Cheval-Rouge_ est autant renomm pour les dners du
matin qu'on y fait, que pour l'abondance des chevaux et des voitures
de poste qu'on y loue. Je m'en suis assur par moi-mme, en
poursuivant dans l'curie une certaine servante qui me semblait jolie.
Mais elle ne l'tait point; on l'et mieux juge en la disant laide.
Je la colorais du feu de mes dsirs, mon fils. Telle est la condition
des hommes livrs  eux-mmes: ils errent pitoyablement. Nous sommes
abuss par de vaines images; nous poursuivons des songes et nous
embrassons des ombres; en Dieu seul est la vrit et la stabilit.

Cependant nous montmes,  la suite du vieux valet, les degrs
disjoints du perron.

--Hlas! me dit l'abb dans le creux de l'oreille, je commence 
regretter la rtisserie de monsieur votre pre, o nous mangions de
bons morceaux en expliquant Quintilien.

Aprs avoir gravi le premier tage d'un large escalier de pierre, nous
fmes introduits dans un salon, o M. d'Astarac tait occup  crire
prs d'un grand feu, au milieu de cercueils gyptiens, de forme
humaine, qui dressaient contre les murs leur gaine peinte de figures
sacres et leur face d'or, aux longs yeux luisants.

M. d'Astarac nous invita poliment  nous asseoir et dit:

--Messieurs, je vous attendais. Et puisque vous voulez bien tous deux
m'accorder la faveur d'tre  moi, je vous prie de considrer cette
maison comme vtre. Vous y serez occups  traduire des textes grecs
que j'ai rapports d'Egypte. Je ne doute point que vous ne mettiez
tout votre zle  accomplir ce travail quand vous saurez qu'il se
rapporte  l'oeuvre que j'ai entreprise et qui est de retrouver la
science perdue, par laquelle l'homme sera rtabli dans sa premire
puissance sur les lments. Bien que je n'aie pas dessein aujourd'hui
de soulever  vos yeux les voiles de la nature et de vous montrer Isis
dans son blouissante nudit, je vous confierai l'objet de mes tudes,
sans craindre que vous en trahissiez le mystre, car je m'assure en
votre probit, et, aussi, dans ce pouvoir que j'ai de deviner et de
prvenir tout ce qu'on pourrait tenter contre moi, et de disposer,
pour ma vengeance, de forces secrtes et terribles. A dfaut d'une
fidlit dont je ne doute point, ma puissance, messieurs, m'assure de
votre silence, et je ne risque rien  me dcouvrir  vous. Sachez donc
que l'homme sortit des mains de Jhovah avec la science parfaite,
qu'il a perdue depuis. Il tait trs puissant et trs sage  sa
naissance. C'est ce qu'on voit dans les livres de Mose. Mais encore
faut-il les comprendre. Tout d'abord, il est clair que Jhovah n'est
pas Dieu, mais qu'il est un grand Dmon, puisqu'il a cr ce monde.
L'ide d'un Dieu  la fois parfait et crateur n'est qu'une rverie
gothique, d'une barbarie digne d'un Welche ou d'un Saxon. On n'admet
point, si peu qu'on ait l'esprit poli, qu'un tre parfait ajoute quoi
que ce soit  sa perfection, ft-ce une noisette. Cela tombe sous le
sens. Dieu n'a point d'entendement. Car, tant infini, que pourrait-il
bien entendre? Il ne cre point, car il ignore le temps et l'espace,
conditions ncessaires  toute construction. Mose tait trop bon
philosophe pour enseigner que le monde a t cr par Dieu. Il tenait
Jhovah pour ce qu'il est en ralit, c'est--dire pour un puissant
Dmon, et, s'il faut le nommer, pour le Dmiurge.

"Or donc, quand Jhovah cra l'homme, il lui donna la connaissance du
monde visible et du monde invisible. La chute d'Adam et d've, que je
vous expliquerai un autre jour, ne dtruisit pas tout  fait cette
connaissance chez le premier homme et chez la premire femme, dont les
enseignements passrent  leurs enfants. Ces enseignements, d'o
dpend la domination de la nature, ont t consigns dans le livre
d'Enoch. Les prtres gyptiens en avaient gard la tradition, qu'ils
fixrent en signes mystrieux, sur les murs des temples et dans les
cercueils des morts. Mose, lev dans les sanctuaires de Memphis, fut
un de leurs initis. Ses livres, au nombre de cinq et mme de six,
renferment, comme autant d'arches prcieuses, les trsors de la
science divine. On y dcouvre les plus beaux secrets, si toutefois,
aprs les avoir purgs des interpolations qui les dshonorent, on
ddaigne le sens littral et grossier pour ne s'attacher qu'au sens
plus subtil, que j'ai pntr en grande partie, ainsi qu'il vous
apparatra plus tard. Cependant, les vrits gardes, comme des
vierges, dans les temples de l'Egypte, passrent aux sages
d'Alexandrie, qui les enrichirent encore et les couronnrent de tout
l'or pur lgu  la Grce par Pythagore et ses disciples, avec qui les
puissances de l'air conversaient familirement. Il convient donc,
messieurs, d'explorer les livres des Hbreux, les hiroglyphes des
gyptiens et les traits de ces Grecs qu'on nomme gnostiques,
prcisment parce qu'ils eurent la connaissance. Je me suis rserv,
comme il tait juste, la part la plus ardue de ce vaste travail. Je
m'applique  dchiffrer ces hiroglyphes, que les gyptiens
inscrivaient dans les temples des dieux et sur les tombeaux des
prtres. Ayant rapport d'Egypte beaucoup de ces inscriptions, j'en
pntre le sens au moyen de la cl que j'ai su dcouvrir chez Clment
d'Alexandrie.

"Le rabbin Mosade, qui vit retir chez moi, travaille  rtablir le
sens vritable du _Pentateuque_. C'est un vieillard trs savant en
magie, qui vcut enferm pendant dix-sept annes dans les cryptes de
la grande Pyramide, o il lut les livres de Toth. Quant  vous,
messieurs, je compte employer votre science  lire les manuscrits
alexandrins que j'ai moi-mme recueillis en grand nombre. Vous y
trouverez, sans doute, des secrets merveilleux, et je ne doute point
qu' l'aide de ces trois sources de lumires, l'gyptienne,
l'hbraque et la grecque, je ne parvienne bientt  acqurir les
moyens qui me manquent encore de commander absolument  la nature tant
visible qu'invisible. Croyez bien que je saurai reconnatre vos
services en vous faisant participer de quelque manire  ma puissance.

"Je ne vous parle pas d'un moyen plus vulgaire de les reconnatre. Au
point o j'en suis de mes travaux philosophiques, l'argent n'est pour
moi qu'une bagatelle.

Quand M. d'Astarac en fut  cet endroit de son discours, mon bon
matre l'interrompit:

--Monsieur, dit-il, je ne vous clerai point que cet argent, qui vous
semble une bagatelle, est pour moi un cuisant souci, car j'ai prouv
qu'il tait malais d'en gagner en demeurant honnte homme, ou mme
diffremment. Je vous serai donc reconnaissant des assurances que vous
voudrez bien me donner  ce sujet.

M. d'Astarac, d'un geste qui semblait carter quelque objet invisible,
rassura M. Jrme Coignard. Pour moi, curieux de tout ce que je
voyais, je ne souhaitais que d'entrer dans ma nouvelle vie.

A l'appel du matre, le vieux serviteur, qui nous avait ouvert la
porte, parut dans le cabinet.

--Messieurs, reprit notre hte, je vous donne votre libert jusqu'au
dner de midi. Je vous serais fort oblig cependant de monter dans les
chambres que je vous ai fait prparer et de me dire s'il n'y manque
rien. Criton vous conduira.

Aprs s'tre assur que nous le suivions, le silencieux Criton sortit
et commena de monter l'escalier. Il le gravit jusqu'aux combles.
Puis, ayant fait quelques pas dans un long couloir, il nous dsigna
deux chambres trs propres o brillait un bon feu. Je n'aurais jamais
cru qu'un chteau aussi dlabr au dehors, et qui ne laissait voir sur
sa faade que des murs lzards et des fentres borgnes, ft aussi
habitable dans quelques-unes de ses parties. Mon premier soin fut de
me reconnatre. Nos chambres donnaient sur les champs, et la vue,
rpandue sur les pentes marcageuses de la Seine, s'tendait jusqu'au
Calvaire du mont Valrien. En donnant un regard  nos meubles, je vis,
tendu sur le lit, un habit gris, une culotte assortie, un chapeau et
une pe. Sur le tapis, des souliers  boucles se tenaient gentiment
accoupls, les talons runis et les pointes spares, comme s'ils
eussent d'eux-mmes le sentiment du beau maintien.

J'en augurai favorablement de la libralit de notre matre. Pour lui
faire honneur, je donnai grand soin  ma toilette et je rpandis
abondamment sur mes cheveux de la poudre dont j'avais trouv une bote
pleine sur une petite table. Je dcouvris  propos, dans un tiroir de
la commode, une chemise de dentelle et des bas blancs.

Ayant vtu chemise, bas, culotte, veste, habit, je me mis  tourner
dans ma chambre, le chapeau sous le bras, la main sur la garde de mon
pe, me penchant,  chaque instant, sur mon miroir et regrettant que
Catherine la dentellire ne pt me voir en si galant quipage.

Je faisais depuis quelque temps ce mange, quand M. Jrme Coignard
entra dans ma chambre avec un rabat neuf et un petit collet fort
respectable.

--Tournebroche, s'cria-t-il, est-ce vous, mon fils? N'oubliez jamais
que vous devez ces beaux habits au savoir que je vous ai donn. Ils
conviennent  un humaniste comme vous, car _humanits_ veut dire
lgances. Mais regardez-moi, je vous prie, et dites si j'ai bon air.
Je me sens fort honnte homme dans cet habit. Ce M. d'Astarac semble
assez magnifique. Il est dommage qu'il soit fou. Mais il est sage du
moins par un endroit, puisqu'il nomme son valet Criton, c'est--dire
le juge. Et il est bien vrai que nos valets sont les tmoins de toutes
nos actions. Ils en sont parfois les guides. Quand milord Verulam,
chancelier d'Angleterre dont je gote peu la philosophie, mais qui
tait savant homme, entra dans la grand'chambre pour y tre jug, ses
laquais, vtus avec une richesse qui faisait juger du faste avec
lequel le chancelier gouvernait sa maison, se levrent pour lui faire
honneur. Mais le milord Verulam leur dit: "Asseyez-vous! Votre
lvation fait mon abaissement." En effet, ces coquins l'avaient, par
leur dpense, pouss  la ruine et contraint  des actes pour lesquels
il tait poursuivi comme concussionnaire. Tournebroche, mon fils, que
l'exemple du milord Verulam, chancelier d'Angleterre et auteur du
_Novum organum_, vous soit toujours prsent. Mais, pour en revenir 
ce seigneur d'Astarac,  qui nous sommes, c'est grand dommage qu'il
soit sorcier, et adonn aux sciences maudites. Vous savez, mon fils,
que je me pique de dlicatesse en matire de foi. Il m'en cote de
servir un cabbaliste qui met nos saintes critures cul par-dessus
tte, sous prtexte de les mieux entendre ainsi. Toutefois, si comme
son nom et son parler l'indiquent, c'est un gentilhomme gascon, nous
n'avons rien  craindre. Un Gascon peut faire un pacte avec le diable;
soyez sr que c'est le diable qui sera dup.

La cloche du djeuner interrompit nos propos.

--Tournebroche, mon fils, me dit mon bon matre en descendant les
escaliers, songez, pendant le repas,  suivre tous mes mouvements,
afin de les imiter. Ayant mang  la troisime table de M. l'vque de
Sez, je sais comment m'y prendre. C'est un art difficile. Il est plus
malais de manger comme un gentilhomme que de parler comme lui.




Nous trouvmes dans la salle  manger une table de trois couverts o
M. d'Astarac nous fit prendre place.

Criton, qui faisait office de matre d'htel, servit des geles, des
coulis et des pures douze fois passes au tamis. Nous ne vmes point
venir le rti. Bien que nous fmes, mon bon matre et moi, trs
attentifs  cacher notre surprise, M. d'Astarac la devina et nous dit:

--Messieurs, ceci n'est qu'un essai et, pour peu qu'il vous semble
malheureux, je ne m'y entterai point. Je vous ferai servir des mets
plus ordinaires, et je ne ddaignerai pas moi-mme d'y toucher. Si les
plats que je vous offre aujourd'hui sont mal prpars, c'est moins la
faute de mon cuisinier que celle de la chimie, qui est encore dans
l'enfance. Ceci peut toutefois vous donner quelque ide de ce qui sera
 l'avenir. Pour le prsent, les hommes mangent sans philosophie. Ils
ne se nourrissent point comme des tres raisonnables. Ils n'y songent
mme pas. Mais  quoi songent-ils? Ils vivent presque tous dans la
stupidit, et ceux mmes qui sont capables de rflexion occupent leur
esprit  des sottises, telles que la controverse ou la potique.
Considrez, messieurs, les hommes dans leurs repas depuis les temps
reculs o ils cessrent tout commerce avec les Sylphes et les
Salamandres. Abandonns par les Gnies de l'air, ils s'appesantirent
dans l'ignorance et dans la barbarie. Sans police et sans art, ils
vivaient nus et misrables dans les cavernes, au bord des torrents, ou
dans les arbres des forts. La chasse tait leur unique industrie.
Quand ils avaient surpris ou gagn de vitesse un animal timide, ils
dvoraient cette proie encore palpitante.

"Ils mangeaient aussi la chair de leurs compagnons et de leurs parents
infirmes, et les premires spultures des humains furent des tombeaux
vivants, des entrailles affames et sourdes. Aprs de longs sicles
farouches, un homme divin parut, que les Grecs ont nomm Promthe. Il
n'est point douteux que ce sage n'ait eu commerce, dans les asiles des
Nymphes, avec le peuple des Salamandres. Il apprit d'elles et enseigna
aux malheureux mortels l'art de produire et de conserver le feu. Parmi
les avantages innombrables que les hommes tirrent de ce prsent
cleste, un des plus heureux fut de pouvoir cuire les aliments et de
les rendre par ce traitement plus lgers et plus subtils. Et c'est en
grande partie par l'effet d'une nourriture soumise  l'action de la
flamme, que les humains devinrent lentement et par degrs
intelligents, industrieux, mditatifs, aptes  cultiver les arts et
les sciences. Mais ce n'tait l qu'un premier pas, et il est
affligeant de penser que tant de millions d'annes se sont coules
sans qu'on en ait fait un second. Depuis le temps o nos anctres
cuisaient des quartiers d'ours sur un feu de broussailles,  l'abri
d'un rocher, nous n'avons point accompli de vritable progrs en
cuisine. Car srement vous ne comptez pour rien, messieurs, les
inventions de Lucullus et cette tourte paisse  laquelle Vitellius
donnait le nom de bouclier de Minerve, non plus que nos rtis, nos
pts, nos daubes, nos viandes farcies, et toutes ces fricasses qui
se ressentent de l'ancienne barbarie.

"A Fontainebleau, la table du Roi, o l'on dresse un cerf entier dans
son pelage, avec sa ramure, prsente au regard du philosophe un
spectacle aussi grossier que celui des troglodytes accroupis dans les
cendres et rongeant des os de cheval. Les peintures brillantes de la
salle, les gardes, les officiers richement vtus, les musiciens jouant
dans les tribunes des airs de Lambert et de Lulli, les nappes de soie,
les vaisselles d'argent, les hanaps d'or, les verres de Venise, les
flambeaux, les surtouts cisels et chargs de fleurs, ne peuvent vous
donner le change ni jeter un charme qui dissimule la vritable nature
de ce charnier immonde, o des hommes et des femmes s'assemblent
devant des cadavres d'animaux, des os rompus et des chairs dchires,
pour s'en repatre avidement. Oh! que c'est l une nourriture peu
philosophique. Nous avalons avec une gloutonnerie stupide les muscles,
la graisse, les entrailles des btes, sans distinguer dans ces
substances les parties qui sont vraiment propres  notre nourriture et
celles, beaucoup plus abondantes, qu'il faudrait rejeter; et nous
engloutissons dans notre ventre indistinctement le bon et le mauvais,
l'utile et le nuisible. C'est ici pourtant qu'il conviendrait de faire
une sparation, et, s'il se trouvait dans toute la facult un seul
mdecin chimiste et philosophe, nous ne serions plus contraints de
nous asseoir  ces festins dgotants.

"Il nous prparerait, messieurs, des viandes distilles, ne contenant
que ce qui est en sympathie et affinit avec notre corps. On ne
prendrait que la quintessence des boeufs et des cochons, que l'lixir
des perdrix et des poulardes, et tout ce qui serait aval, pourrait
tre digr. C'est  quoi, messieurs, je ne dsespre point de
parvenir un jour, en mditant sur la chimie et la mdecine un peu plus
que je n'ai eu le loisir de le faire jusqu'ici.

A ces mots de notre hte, M. Jrme Coignard, levant les yeux de
dessus le brouet noir qui couvrait son assiette, regarda M. d'Astarac
avec inquitude.

--Ce ne sera l, poursuivit celui-ci, qu'un progrs encore bien
insuffisant. Un honnte homme ne peut sans dgot manger la chair des
animaux et les peuples ne peuvent se dire polis tant qu'ils auront
dans leurs villes des abattoirs et des boucheries. Mais nous saurons
un jour nous dbarrasser de ces industries barbares. Quand nous
connatrons exactement les substances nourrissantes qui sont contenues
dans le corps des animaux, il deviendra possible de tirer ces mmes
substances des corps qui n'ont point de vie et qui les fourniront en
abondance. Ces corps contiennent, en effet, tout ce qui se rencontre
dans les tres anims, puisque l'animal a t form du vgtal, qui a
lui-mme tir sa substance de la matire inerte.

"On se nourrira alors d'extraits de mtaux et de minraux traits
convenablement par des physiciens. Ne doutez point que le got n'en
soit exquis et l'absorption salutaire. La cuisine se fera dans des
cornues et dans des alambics, et nous aurons des alchimistes pour
matres-queux. N'tes-vous point bien presss, messieurs, de voir ces
merveilles? Je vous les promets pour un temps prochain. Mais vous ne
dmlez point encore les effets excellents qu'elles produiront.

--A la vrit, monsieur, je ne les dmle point, dit mon bon matre en
buvant un coup de vin.

--Veuillez, en ce cas, dit M. d'Astarac, m'couter un moment. N'tant
plus appesantis par de lentes digestions, les hommes seront
merveilleusement agiles; leur vue deviendra singulirement perante,
et ils verront des navires glisser sur les mers de la lune. Leur
entendement sera plus clair, leurs moeurs s'adouciront. Ils
s'avanceront beaucoup dans la connaissance de Dieu et de la nature.

"Mais il faut envisager tous les changements qui ne manqueront pas de
se produire. La structure mme du corps humain sera modifie. C'est un
fait que, faute de s'exercer, les organes s'amincissent et finissent
mme par disparatre. On a observ que les poissons privs de lumire
devenaient aveugles; et j'ai vu, dans le Valais, des ptres qui, ne se
nourrissant que de lait caill, perdent leurs dents de bonne heure;
quelques-uns d'entre eux n'en ont jamais eu. Il faut admirer en cela
la nature, qui ne souffre rien d'inutile. Quand les hommes se
nourriront du baume que j'ai dit, leurs intestins ne manqueront pas de
se raccourcir de plusieurs aunes, et le volume du ventre en sera
considrablement diminu.

--Pour le coup! dit mon bon matre, vous allez trop vite, monsieur, et
risquez de faire de mauvaise besogne. Je n'ai jamais trouv fcheux
que les femmes eussent un peu de ventre, pourvu que le reste y ft
proportionn. C'est une beaut qui m'est sensible. N'y taillez pas
inconsidrment.

--Qu' cela ne tienne! Nous laisserons la taille et les flancs des
femmes se former sur le canon des sculpteurs grecs. Ce sera pour vous
faire plaisir, monsieur l'abb, et en considration des travaux de la
maternit; bien que,  vrai dire, j'aie dessein d'oprer aussi de ce
ct divers changements dont je vous entretiendrai quelque jour. Pour
revenir  notre sujet, je dois vous avouer que tout ce que je vous ai
annonc jusqu' prsent n'est qu'un acheminement  la vritable
nourriture, qui est celle des Sylphes et de tous les Esprits ariens.
Ils boivent la lumire, qui suffit  communiquer  leur corps une
force et une souplesse merveilleuses. C'est leur unique potion. Ce
sera un jour la ntre, messieurs. Il s'agit seulement de rendre
potables les rayons du soleil. Je confesse ne pas voir avec une
suffisante clart les moyens d'y parvenir et je prvois de nombreux
embarras et de grands obstacles sur cette route. Si toutefois quelque
sage touche le but, les hommes galeront les Sylphes et les
Salamandres en intelligence et en beaut.

Mon bon matre coutait ces paroles, repli sur lui-mme et la tte
tristement baisse. Il semblait mditer les changements qu'apporterait
un jour  sa personne la nourriture imagine par notre hte.

--Monsieur, dit-il enfin, ne parltes-vous pas hier  la rtisserie
d'un certain lixir qui dispense de toute autre nourriture?

--Il est vrai, dit M. d'Astarac, mais cette liqueur n'est bonne que
pour les philosophes; et vous concevez par l combien l'usage s'en
trouve restreint. Il vaut mieux n'en point parler.

Cependant, un doute me tourmentait; je demandai  mon hte la
permission de le lui soumettre, certain qu'il l'claircirait tout de
suite. Il me permit de parler, et je lui dis:

--Monsieur, ces Salamandres, que vous dites si belles et dont je me
fais, sur votre rapport, une si charmante ide, ont-elles
malheureusement gt leurs dents  boire de la lumire, comme les
paysans du Valais ont perdu les leurs en ne mangeant que du laitage?
Je vous avoue que j'en suis inquiet.

--Mon fils, rpondit M. d'Astarac, votre curiosit me plat et je veux
la satisfaire. Les Salamandres n'ont point de dents,  proprement
parler. Mais leurs gencives sont garnies de deux rangs de perles, trs
blanches et trs brillantes, qui donnent  leur sourire une grce
inconcevable. Sachez encore que ces perles sont de la lumire durcie.

Je dis  M. d'Astarac que j'en tais bien aise. Il poursuivit:

--Les dents de l'homme sont un signe de sa frocit. Quand on se
nourrira comme il faut, ces dents feront place  quelque ornement
semblable aux perles des Salamandres. Alors on ne concevra plus qu'un
amant ait pu voir sans horreur et sans dgot des dents de chien dans
la bouche de sa matresse.




Aprs le dner, notre hte nous conduisit dans une vaste galerie
contigu  son cabinet et qui servait de bibliothque. On y voyait,
range sur des tablettes de chne, une arme innombrable ou plutt un
grand concile de livres in-douze, in-octavo, in-quarto, in-folio,
vtus de veau, de basane, de maroquin, de parchemin, de peau de truie.
Six fentres clairaient cette assemble silencieuse, qui s'tendait
d'un bout de la salle  l'autre, tout le long des hautes murailles. De
grandes tables, alternant avec des sphres clestes et des machines
astronomiques, occupaient le milieu de la galerie. M. d'Astarac nous
pria de choisir l'endroit qui nous part le plus commode pour
travailler.

Mais mon bon matre, la tte renverse, du regard et du souffle
aspirant tous les livres, bavait de joie.

--Par Apollon! s'cria-t-il, voil une magnifique librairie! La
bibliothque de M. l'vque de Sez, bien que riche en ouvrages de
droit canon, ne peut tre compare  celle-ci. Il n'est point de
sjour plus plaisant,  mon gr, non point mme les Champs-Elyses
dcrits par Virgile. J'y distingue,  premire vue, tant d'ouvrages
rares et tant de prcieuses collections, que je doute presque,
monsieur, qu'aucune bibliothque particulire l'emporte sur celle-ci,
qui le cde seulement, en France,  la Mazarine et  la Royale. J'ose
dire mme qu' voir ces manuscrits latins et grecs, qui se pressent en
foule  cet angle, on peut, aprs la Bodlienne, l'Ambroisienne, la
Laurentienne et la Vaticane, nommer encore, monsieur, l'Astaracienne.
Sans me flatter, je flaire d'assez loin les truffes et les livres, et
je vous tiens, ds  prsent, pour l'gal de Peiresc, de Groslier et
de Canevarius, princes des bibliophiles.

--Je l'emporte de beaucoup sur eux, rpondit doucement M. d'Astarac,
et cette bibliothque est infiniment plus prcieuse que toutes celles
que vous venez de nommer. La bibliothque du Roi n'est qu'une
bouquinerie auprs de la mienne,  moins que vous considriez
uniquement le nombre des volumes et la masse du papier noirci. Gabriel
Naud et votre abb Bignon, bibliothcaires renomms, n'taient prs
de moi que les pasteurs indolents d'un vil troupeau de livres
moutonniers. Quant aux Bndictins, j'accorde qu'ils sont appliqus,
mais ils n'ont point d'esprit et leurs bibliothques se ressentent de
la mdiocrit des mes qui les ont formes. Ma galerie, monsieur,
n'est point sur le modle des autres. Les ouvrages que j'y ai
rassembls composent un tout qui me procurera sans faute la
Connaissance. Elle est gnostique, oecumnique et spirituelle. Si
toutes les lignes traces sur ces innombrables feuilles de papier et
de parchemin vous entraient en bon ordre dans la cervelle, monsieur,
vous sauriez tout, vous pourriez tout, vous seriez le matre de la
nature, le plasmateur des choses; vous tiendriez le monde entre les
deux doigts de votre main, comme je tiens ces grains de tabac.

A ces mots, il tendit sa bote  mon bon matre.

--Vous tes bien honnte, dit M. l'abb Coignard.

Et, promenant encore ses regards ravis sur ces murailles savantes:

--Voici, s'cria-t-il, entre la troisime fentre et la quatrime, des
tablettes qui portent un illustre faix. Les manuscrits orientaux s'y
sont donn rendez-vous et semblent converser ensemble. J'en vois dix
ou douze trs vnrables, sous les lambeaux de pourpre et de soie
broche d'or qui les revtent. Il en est qui portent  leur manteau,
comme un empereur byzantin, des agrafes de pierreries. D'autres sont
renferms dans des plaques d'ivoire.

--Ce sont, dit M. d'Astarac, les cabbalistes juifs, arabes et persans.
Vous venez d'ouvrir la _Puissante Main_. Vous trouverez  ct la
_Table couverte_, le _Fidle Pasteur_, les _Fragments du Temple_ et la
_Lumire dans les tnbres_. Une place est vide: celle des _Eaux
lentes_, trait prcieux, que Mosade tudie en ce moment. Mosade,
comme je vous l'ai dit, messieurs, est occup dans ma maison 
dcouvrir les plus profonds secrets contenus dans les crits des
Hbreux et, bien qu'g de plus d'un sicle, ce rabbin consent  ne
point mourir avant d'avoir pntr le sens de tous les symboles
cabbalistiques. Je lui en ai beaucoup d'obligation, et je vous prie,
messieurs, de lui montrer, quand vous le verrez, les sentiments que
j'ai moi-mme.

"Mais laissons cela, et venons-en  ce qui vous regarde
particulirement. J'ai song  vous, monsieur l'abb, pour transcrire
et mettre en latin des manuscrits grecs d'un prix inestimable. J'ai
confiance en votre savoir et dans votre zle, et je ne doute point que
votre jeune lve ne vous soit bientt d'un grand secours.

Et, s'adressant  moi:

--Oui, mon fils, je mets sur vous de grandes esprances. Elles sont
fondes en bonne partie sur l'ducation que vous avez reue. Car vous
ftes nourri, pour ainsi dire, dans les flammes, sous le manteau d'une
chemine hante par les Salamandres. Cette circonstance est
considrable.

Tout en parlant, il saisissait une brasse de manuscrits qu'il dposa
sur la table.

--Ceci, dit-il, en dsignant un rouleau de papyrus, vient d'Egypte.
C'est un livre de Zozime le Panopolitain, qu'on croyait perdu, et que
j'ai trouv moi-mme dans le cercueil d'un prtre de Srapis.

"Et ce que vous voyez l, ajouta-t-il en nous montrant des lambeaux de
feuilles luisantes et fibreuses sur lesquelles on distinguait  peine
des lettres grecques traces au pinceau, ce sont des rvlations
inoues, dues, l'une  Sophar le Perse, l'autre  Jean, l'archiprtre
de la Sainte-vagie.

"Je vous serai infiniment oblig de vous occuper d'abord de ces
travaux. Nous tudierons ensuite les manuscrits de Synsius, vque de
Ptolmas, d'Olympiodore et de Stphanus, que j'ai dcouverts 
Ravenne dans un caveau o ils taient renferms depuis le rgne de
l'ignare Thodose, qu'on a surnomm le Grand.

"Prenez, messieurs, s'il vous plat, une premire ide de ce vaste
travail. Vous trouverez au fond de la salle,  droite de la chemine,
les grammaires et les lexiques que j'ai pu rassembler et qui vous
donneront quelque aide. Souffrez que je vous quitte; il y a dans mon
cabinet quatre ou cinq Sylphes qui m'attendent. Criton veillera  ce
qu'il ne vous manque rien. Adieu!

Ds que M. d'Astarac fut dehors, mon bon matre s'assit devant le
papyrus de Zozime et, s'armant d'une loupe qu'il trouva sur la table,
il commena le dchiffrement. Je lui demandai s'il n'tait pas surpris
de ce qu'il venait d'entendre.

Il me rpondit sans relever la tte:

--Mon fils, j'ai connu trop de sortes de personnes et travers des
fortunes trop diverses pour m'tonner de rien. Ce gentilhomme parat
fou, moins parce qu'il l'est rellement que parce que ses penses
diffrent  l'excs de celles du vulgaire. Mais, si l'on prtait
attention aux discours qui se tiennent communment dans le monde, on y
trouverait moins de sens encore que dans ceux que tient ce philosophe.
Livre  elle-mme, la raison humaine la plus sublime fait ses palais
et ses temples avec des nuages, et vraiment M. d'Astarac est un assez
bel assembleur de nues. Il n'y a de vrit qu'en Dieu; ne l'oubliez
pas, mon fils. Mais ceci est vritablement le livre _Imouth_, que
Zozime le Panopolitain crivit pour sa soeur Thosbie. Quelle gloire
et quelles dlices de lire ce manuscrit unique, retrouv par une sorte
de prodige! J'y veux consacrer mes jours et mes veilles. Je plains,
mon fils, les hommes ignorants que l'oisivet jette dans la dbauche.
Ils mnent une vie misrable. Qu'est-ce qu'une femme auprs d'un
papyrus alexandrin? Comparez, s'il vous plat, cette bibliothque trs
noble au cabaret du _Petit Bacchus_ et l'entretien de ce prcieux
manuscrit aux caresses que l'on fait aux filles sous la tonnelle, et
dites-moi, mon fils, de quel ct se trouve le vritable contentement.
Pour moi, convive des Muses et admis  ces silencieuses orgies de la
mditation que le rhteur de Madaura clbrait avec loquence, je
rends grce  Dieu de m'avoir fait honnte homme.




Tout le long d'un mois ou de six semaines, M. Coignard demeura
appliqu, jours et nuits, comme il l'avait promis,  la lecture de
Zozime le Panopolitain. Pendant les repas que nous prenions  la table
de M. d'Astarac, l'entretien ne roulait que sur les opinions des
gnostiques et sur les connaissances des anciens gyptiens. N'tant
qu'un colier fort ignorant, je rendais peu de services  mon bon
matre. Mais je m'appliquais  faire de mon mieux les recherches qu'il
m'indiquait; j'y prenais quelque plaisir. Et il est vrai que nous
vivions heureux et tranquilles. Vers la septime semaine, M. d'Astarac
me donna cong d'aller voir mes parents  la rtisserie. La boutique
me parut trangement rapetisse. Ma mre y tait seule et triste. Elle
fit un grand cri en me voyant quip comme un prince.

--Mon Jacques, me dit-elle, je suis bien heureuse!

Et elle se mit  pleurer. Nous nous embrassmes. Puis, s'tant essuy
les yeux avec un coin de son tablier de serpillire:

--Ton pre, me dit-elle, est au _Petit Bacchus_. Il y va beaucoup
depuis ton dpart, en raison de ce que la maison lui est moins
plaisante en ton absence. Il sera content de te revoir. Mais, dis-moi,
mon Jacquot, es-tu satisfait de ta nouvelle condition? J'ai eu du
regret de t'avoir laiss partir chez ce seigneur; mme je me suis
accuse en confession,  M. le troisime vicaire, d'avoir prfr le
bien de ta chair  celui de ton me et de n'avoir pas assez pens 
Dieu dans ton tablissement. M. le troisime vicaire m'en a reprise
avec bont, et il m'a exhorte  suivre l'exemple des femmes fortes de
l'criture, dont il m'a nomm plusieurs; mais ce sont l des noms que
je vois bien que je ne retiendrai jamais. Il ne s'est pas expliqu
tout au long, parce que c'tait le samedi soir et que l'glise tait
pleine de pnitentes.

Je rassurai ma bonne mre du mieux qu'il me fut possible, et lui
reprsentai que M. d'Astarac me faisait travailler dans le grec, qui
est la langue de l'vangile. Cette ide lui fut agrable. Pourtant
elle demeura soucieuse.

--Tu ne devinerais jamais, mon Jacquot, me dit-elle, qui m'a parl de
M. d'Astarac. C'est Cadette Saint-Avit, la servante de M. le cur de
Saint-Benot. Elle est de Gascogne, et native d'un lieu nomm
Laroque-Timbaut, tout proche Sainte-Eulalie, dont M. d'Astarac est
seigneur. Tu sais que Cadette Saint-Avit est ancienne, comme il
convient  la servante d'un cur. Elle a connu dans sa jeunesse, au
pays, les trois messieurs d'Astarac, dont l'un, qui commandait un
navire, s'est noy depuis dans la mer. C'tait le plus jeune. Le
cadet, tant colonel d'un rgiment, s'en alla en guerre et y fut tu.
L'an, Hercule d'Astarac, est seul survivant des trois. C'est donc
celui  qui tu appartiens, pour ton bien, mon Jacques, du moins je
l'espre. Il tait, durant sa jeunesse, magnifique en ses habits,
libral dans ses moeurs, mais d'humeur sombre. Il se tint loign des
emplois publics et ne se montra point jaloux d'entrer au service du
Roi, comme avaient fait messieurs ses frres, qui y trouvrent une fin
honorable. Il avait coutume de dire qu'il n'y avait pas de gloire 
porter une pe au ct, qu'il ne savait point de mtier plus ignoble
que le noble mtier des armes et qu'un rebouteux de village tait, 
son avis, bien au-dessus d'un brigadier ou d'un marchal de France.
Tels taient ses propos. J'avoue qu'ils ne me semblrent ni mauvais ni
malicieux, mais plutt hardis et bizarres. Pourtant il faut bien
qu'ils soient condamnables en quelque chose, puisque Cadette
Saint-Avit disait que M. le cur les reprenait comme contraires 
l'ordre tabli par Dieu dans ce monde et opposs aux endroits de la
Bible o Dieu est nomm d'un nom qui veut dire marchal de camp. Et ce
serait un grand pch. Ce M. Hercule avait tant d'loignement pour la
cour, qu'il refusa de faire le voyage de Versailles pour tre prsent
 Sa Majest, selon les droits de sa naissance. Il disait: "Le roi ne
vient point chez moi, je ne vais pas chez lui." Et il tombe sous le
sens, mon Jacquot, que ce n'est pas l un discours naturel.

Ma bonne mre m'interrogea du regard avec inquitude et poursuivit de
la sorte:

--Ce qu'il me reste  t'apprendre, mon Jacquot, est moins croyable
encore. Pourtant Cadette Saint-Avit m'en a parl comme d'une chose
certaine. Je te dirai donc que M. Hercule d'Astarac, demeur sur ses
terres, n'avait d'autres soins que de mettre dans des carafes la
lumire du soleil. Cadette Saint-Avit ne sait pas comme il s'y
prenait, mais ce dont elle est sre, c'est qu'avec le temps, il se
formait dans ces carafes, bien bouches et chauffes au bain-marie,
des femmes toutes petites, mais faites  ravir, et vtues comme des
princesses de thtre... Tu ris, mon Jacquot; pourtant on ne peut pas
plaisanter de ces choses, quand on en voit les consquences. C'est un
grand pch de fabriquer ainsi des cratures qui ne peuvent tre
baptises et qui ne sauraient participer  la batitude ternelle. Car
tu n'imagines pas que M. d'Astarac ait port ces marmousets au prtre,
dans leur bouteille, pour les tenir sur les fonts baptismaux. On
n'aurait pas trouv de marraine.

--Mais, chre maman, rpondis-je, les poupes de M. d'Astarac
n'avaient pas besoin de baptme, n'ayant pas eu de part au pch
originel.

--C'est  quoi je n'avais pas song, dit ma mre, et Cadette
Saint-Avit elle-mme ne m'en a rien dit, bien qu'elle soit la servante
d'un cur. Malheureusement, elle quitta toute jeune la Gascogne pour
venir en France, et elle n'eut plus de nouvelles de M. d'Astarac, de
ses carafes et de ses marmousets. J'espre bien, mon Jacquot, qu'il a
renonc  ces oeuvres maudites, qu'on ne peut accomplir sans l'aide du
dmon.

Je demandai:

--Dites-moi, ma bonne mre, Cadette Saint-Avit, la servante de M. le
cur, a-t-elle vu de ses yeux les dames dans les carafes?

--Non point, mon enfant. M. d'Astarac tait bien trop secret pour
montrer ces poupes. Mais elle en a ou parler par un homme d'glise,
du nom de Fulgence, qui hantait le chteau et jurait avoir vu ces
petites personnes sortir de leur prison de verre pour danser un
menuet. Et elle n'avait en cela que plus de raison d'y croire. Car on
peut douter de ce qu'on voit, mais non pas de la parole d'un honnte
homme, surtout quand il est d'glise. Il y a encore un malheur  ces
pratiques, c'est qu'elles sont extrmement coteuses et l'on ne
s'imagine point, m'a dit Cadette Saint-Avit, les dpenses que fit ce
monsieur Hercule pour se procurer les bouteilles de diverses formes,
les fourneaux et les grimoires dont il avait rempli son chteau. Mais
il tait devenu par la mort de ses frres le plus riche gentilhomme de
sa province, et pendant qu'il dissipait son bien en folies, ses bonnes
terres travaillaient pour lui. Cadette Saint-Avit estime que, malgr
ses dpenses, il doit encore tre fort riche aujourd'hui.

Sur ces mots, mon pre entra dans la rtisserie. Il m'embrassa
tendrement et me confia que la maison avait perdu la moiti de son
agrment par suite de mon dpart et de celui de M. Jrme Coignard,
qui tait honnte et jovial. Il me fit compliment de mes habits et me
donna une leon de maintien, assurant que le ngoce l'avait accoutum
aux manires affables, par l'obligation continuelle o il tait tenu
de saluer les chalands comme des gentilshommes, alors mme qu'ils
appartenaient  la vile canaille. Il me donna pour prcepte d'arrondir
le coude et de tenir les pieds en dehors, et me conseilla, au surplus,
d'aller voir Landre,  la foire Saint-Germain, afin de m'ajuster
exactement sur lui.

Nous dnmes ensemble de bon apptit et nous nous sparmes en versant
des torrents de larmes. Je les aimais bien tous deux, et ce qui me
faisait surtout pleurer, c'est que je sentais qu'en six semaines
d'absence, ils m'taient devenus  peu prs trangers. Et je crois que
leur tristesse venait du mme sentiment.




Quand je sortis de la rtisserie, il faisait nuit noire. A l'angle de
la rue des crivains, j'entendis une voix grasse et profonde qui
chantait:

    Si ton honneur elle est perdue,
    La bell', c'est qu' tu l'as bien voulu.

Et je ne tardai pas  voir, du ct d'o venait cette voix, frre Ange
qui, son bissac ballant sur l'paule, et tenant par la taille
Catherine la dentellire, marchait dans l'ombre d'un pas chancelant et
triomphal, faisant jaillir sous ses sandales l'eau du ruisseau en
magnifiques gerbes de boue qui semblaient clbrer sa gloire
crapuleuse, comme les bassins de Versailles font jouer leurs machines
en l'honneur des rois. Je me rangeai contre une borne dans un coin de
porte, pour qu'ils ne me vissent point. C'tait prendre un soin
inutile, car ils taient assez occups l'un de l'autre. La tte
renverse sur l'paule du moine, Catherine riait. Un rayon de lune
tremblait sur ses lvres humides et dans ses yeux comme dans l'eau des
fontaines. Et je poursuivis mon chemin, l'me irrite et le coeur
serr, songeant  la taille ronde de cette belle fille, que pressait
dans ses bras un sale capucin.

--Est-il possible, me dis-je, qu'une si jolie chose soit en de si
laides mains? et si Catherine me ddaigne, faut-il encore qu'elle me
rende ses mpris plus cruels par le got qu'elle a de ce vilain frre
Ange?

Cette prfrence me semblait tonnante et j'en concevais autant de
surprise que de dgot. Mais je n'tais pas en vain l'lve de M.
Jrme Coignard. Ce matre incomparable avait form mon esprit  la
mditation. Je me reprsentai les Satyres qu'on voit dans les jardins
ravissant des Nymphes, et fis rflexion que, si Catherine tait faite
comme une Nymphe, ces Satyres, tels qu'on nous les montre, taient
aussi affreux que ce capucin. J'en conclus que je ne devais pas
m'tonner excessivement de ce que je venais de voir. Pourtant mon
chagrin ne fut point dissip par ma raison, sans doute parce qu'il n'y
avait point sa source. Ces mditations me conduisirent,  travers les
ombres de la nuit et les boues du dgel, jusqu' la route de
Saint-Germain, o je rencontrai M. l'abb Jrme Coignard qui, ayant
soup en ville, rentrait de nuit  la Croix-des-Sablons.

--Mon fils, me dit-il, je viens de m'entretenir de Zozime et des
gnostiques  la table d'un ecclsiastique trs docte, d'un autre
Pereisc. Le vin tait rude et la chre mdiocre. Mais le nectar et
l'ambroisie coulaient de tous les discours.

Mon bon matre me parla ensuite du Panopolitain avec une loquence
inconcevable. Hlas! je l'coutai mal, songeant  cette goutte de
clair de lune qui tait tombe dans la nuit sur les lvres de
Catherine.

Enfin, il s'arrta et je lui demandai sur quel fondement les Grecs
avaient tabli le got des Nymphes pour les Satyres. Mon bon matre
tait prt  rpondre sur toutes les questions, tant son savoir avait
d'tendue. Il me dit:

--Mon fils, ce got est fond sur une sympathie naturelle. Il est vif,
bien que moins ardent que le got des Satyres pour les Nymphes, auquel
il correspond. Les potes ont trs bien observ cette distinction. A
ce propos, je vous conterai une singulire aventure que j'ai lue dans
un manuscrit qui faisait partie de la bibliothque de M. l'vque de
Sez. C'tait, (je le vois encore) un recueil in-folio, d'une bonne
criture du sicle dernier. Voici le fait singulier qui y est
rapport. Un gentilhomme normand et sa femme prirent part  un
divertissement public, dguiss l'un en Satyre, l'autre en Nymphe. On
sait, par Ovide, avec quelle ardeur les Satyres poursuivent les
Nymphes. Ce gentilhomme avait lu les _Mtamorphoses_. Il entra si bien
dans l'esprit de son dguisement que, neuf mois aprs, sa femme lui
donna un enfant qui avait le front cornu et des pieds de bouc. Nous ne
savons ce qu'il advint du pre, sinon que, par un sort commun  toute
crature, il mourut, laissant avec son petit capripde un autre enfant
plus jeune, chrtien celui-l, et de forme humaine. Ce cadet demanda 
la justice que son frre ft dchu de l'hritage paternel pour cette
raison qu'il n'appartenait pas  l'espce rachete par le sang de
Jsus-Christ. Le Parlement de Normandie sigeant  Rouen lui donna
gain de cause, et l'arrt fut enregistr.

Je demandai  mon bon matre s'il tait possible qu'un travestissement
pt avoir un tel effet sur la nature, et que la faon d'un enfant
rsultt de celle d'un habit. M. l'abb Coignard m'engagea  n'en rien
croire.

--Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, qu'il vous souvienne
qu'un bon esprit repousse tout ce qui est contraire  la raison, hors,
en matire de foi, o il convient de croire aveuglment. Dieu merci!
je n'ai jamais err sur les dogmes de notre trs sainte religion, et
j'espre bien me trouver en cette disposition  l'article de la mort.

En devisant de la sorte, nous arrivmes au chteau. Le toit
apparaissait clair par une lueur rouge, au milieu des tnbres.
D'une des chemines sortaient des tincelles qui montaient en gerbes
pour retomber en pluie d'or sous une fume paisse dont le ciel tait
voil. Nous crmes l'un et l'autre que les flammes dvoraient
l'difice. Mon bon matre s'arrachait les cheveux et gmissait.

--Mon Zozime, mes papyrus et mes manuscrits grecs! Au secours! au
secours! mon Zozime!

Courant par la grande alle, sur les flaques d'eau qui refltaient des
lueurs d'incendie, nous traversmes le parc, enseveli dans une ombre
paisse. Il tait calme et dsert. Dans le chteau tout semblait
dormir. Nous entendions le ronflement du feu, qui remplissait
l'escalier obscur. Nous montmes deux  deux les degrs, nous arrtant
par moments pour couter d'o venait ce bruit pouvantable.

Il nous parut sortir d'un corridor du premier tage o nous n'avions
jamais mis les pieds. Nous nous dirigemes  ttons de ce ct, et,
voyant par les fentes d'une porte close des clarts rouges, nous
heurtmes de toutes nos forces les battants. Ils cdrent tout  coup.

M. d'Astarac, qui venait de les ouvrir, se tenait tranquille devant
nous. Sa longue forme noire se dressait dans un air enflamm. Il nous
demanda doucement pour quelle affaire pressante nous le cherchions 
cette heure.

Il n'y avait point d'incendie, mais un feu terrible, qui sortait d'un
grand fourneau  rverbre, que j'ai su depuis s'appeler athanor.
Toute cette salle, assez vaste, tait pleine de bouteilles de verre au
long col, sur lequel serpentaient des tubes de verre  bec de canard,
des cornues semblables  des visages joufflus, d'o partait un nez
comme une trompe, des creusets, des matras, des coupelles, des
cucurbites, et des vases de formes inconnues.

Mon bon matre dit, en s'pongeant le visage, qui luisait comme
braise:

--Ah! monsieur, nous avons cru que le chteau flambait ainsi qu'une
paille sche. Dieu merci, la bibliothque n'est pas brle. Mais je
vois que vous pratiquez, monsieur, l'art spagyrique.

--Je ne vous celerai pas, rpondit M. d'Astarac, que j'y ai fait de
grands progrs, sans avoir trouv toutefois le thlme qui rendra mes
travaux parfaits. Au moment mme o vous avez heurt cette porte, je
recueillais, messieurs, l'Esprit du Monde et la Fleur du Ciel, qui est
la vraie Fontaine de Jouvence. Entendez-vous un peu l'alchimie,
monsieur Coignard?

L'abb rpondit qu'il en avait pris quelque teinture dans les livres,
mais qu'il en tenait la pratique pour pernicieuse et contraire  la
religion. M. d'Astarac sourit et dit encore:

--Vous tes trop habile homme, monsieur Coignard, pour ne pas
connatre l'Aigle volante, l'Oiseau d'Herms, le Poulet d'Hermogne,
la Tte de Corbeau, le Lion vert et le Phnix.

--J'ai ou dire, rpondit mon bon matre, que ces noms dsignaient la
pierre philosophale,  ses divers tats. Mais je doute qu'il soit
possible de transmuter les mtaux.

M. d'Astarac rpliqua avec beaucoup d'assurance:

--Rien ne me sera plus facile, monsieur, que de mettre fin  votre
incertitude.

Il alla ouvrir un vieux bahut boiteux, adoss au mur, y prit une pice
de cuivre  l'effigie du feu roi et nous fit remarquer une tache ronde
qui la traversait de part en part.

--C'est, dit-il, l'effet de la pierre qui a chang le cuivre en
argent. Mais ce n'est l qu'une bagatelle.

Il retourna au bahut et en tira un saphir de la grosseur d'un oeuf,
une opale d'une merveilleuse grandeur et une poigne d'meraudes
parfaitement belles.

--Voici, dit-il, quelques-uns de mes ouvrages, qui vous prouvent
suffisamment que l'art spagyrique n'est pas le rve d'un cerveau
creux.

Il y avait au fond de la sbile o ces pierres taient jetes cinq ou
six petits diamants, dont M. d'Astarac ne nous parla mme point. Mon
bon matre lui demanda s'ils taient aussi de sa faon. Et
l'alchimiste ayant rpondu que oui:

--Monsieur, dit l'abb, je vous conseillerais de montrer ceux-l en
premier lieu aux curieux, par prudence. Si vous faites paratre
d'abord le saphir, l'opale et le rubis, on vous dira que le diable
seul a pu produire de telles pierres, et l'on vous intentera un procs
en sorcellerie. Aussi bien le diable seul pourrait vivre  l'aise sur
ces fourneaux o l'on respire la flamme. Pour moi, qui y suis depuis
un quart d'heure, je me sens dj  moiti cuit.

M. d'Astarac sourit avec bienveillance et s'exprima de la sorte en
nous mettant dehors:

--Bien que sachant  quoi m'en tenir sur la ralit du diable et de
l'Autre, je consens volontiers  parler d'eux avec les personnes qui y
croient. Le diable et l'Autre, ce sont l, comme on dit, des
caractres; et l'on en peut discourir ainsi que d'Achille et de
Thersite. Soyez assurs, messieurs, que, si le diable est tel qu'on le
dit, il n'habite pas un lment si subtil que le feu. C'est un grand
contresens que de mettre une si vilaine bte dans du soleil. Mais,
comme j'avais l'honneur de le dire, monsieur Tournebroche, au capucin
de madame votre mre, j'estime que les chrtiens calomnient Satan et
les dmons. Qu'il puisse tre, en quelque monde inconnu, des tres
plus mchants encore que les hommes, c'est possible, bien que presque
inconcevable. Assurment, s'ils existent, ils habitent des rgions
prives de lumire et, s'ils brlent, c'est dans les glaces, qui, en
effet, causent des douleurs cuisantes, non dans les flammes illustres,
parmi les filles ardentes des astres. Ils souffrent, puisqu'ils sont
mchants et que la mchancet est un mal; mais ce ne peut tre que
d'engelures. Quant  votre Satan, messieurs, qui est en horreur  vos
thologiens, je ne l'estime pas si mprisable  le juger par tout ce
que vous en dites, et, s'il existait d'aventure, je le tiendrais non
pour une vilaine bte, mais pour un petit Sylphe ou tout au moins pour
un Gnome mtallurgiste un peu moqueur et trs intelligent.

Mon bon matre se boucha les oreilles et s'enfuit pour n'en point
entendre davantage.

--Quelle impit, Tournebroche, mon fils, s'cria-t-il dans
l'escalier, quels blasphmes! Avez-vous bien senti tout ce qu'il y
avait de dtestable dans les maximes de ce philosophe? Il pousse
l'athisme jusqu' une sorte de frnsie joyeuse, qui m'tonne. Mais
cela mme le rend presque innocent. Car tant spar de toute
croyance, il ne peut dchirer la sainte glise comme ceux qui y
restent attachs par quelque membre  demi tranch et saignant encore.
Tels sont, mon fils, les Luthriens et les Calvinistes, qui gangrnent
l'glise au point de rupture. Au contraire, les athes se damnent tout
seuls, et l'on peut dner chez eux sans pch. En sorte qu'il ne nous
faut pas faire scrupule de vivre chez ce M. d'Astarac, qui ne croit ni
 Dieu ni au diable. Mais avez-vous vu, Tournebroche, mon fils, qu'il
se trouvait au fond de la sbile une poigne de petits diamants, dont
il semble lui-mme ignorer le nombre et qui me paraissent d'une assez
belle eau? Je doute de l'opale et des saphirs. Quant  ces petits
diamants, ils vous ont un air de vrit.

Arrivs  nos chambres hautes, nous nous souhaitmes l'un  l'autre le
bonsoir.




Nous menmes, mon bon matre et moi, jusqu'au printemps une vie exacte
et recluse. Nous travaillions toute la matine, enferms dans la
galerie, et nous y retournions aprs le dner comme au spectacle,
selon l'expression mme de M. Jrme Coignard; non point, disait cet
homme excellent, pour nous donner,  la mode des gentilshommes et des
laquais, un spectacle scurrile, mais pour entendre les dialogues
sublimes, encore que contradictoires, des auteurs anciens.

De ce train, la lecture et la traduction du Panopolitain avanaient
merveilleusement. Je n'y contribuais gure. Un tel travail passait mes
connaissances, et j'avais assez d'apprendre la figure que les
caractres grecs ont sur le papyrus. J'aidai toutefois mon matre 
consulter les auteurs qui pouvaient l'clairer dans ses recherches, et
notamment Olympiodore et Photius, qui, depuis ce temps, me sont rests
familiers. Les petits services que je lui rendais me haussaient
beaucoup dans ma propre estime.

Aprs un pre et long hiver, j'tais en passe de devenir un savant,
quand le printemps survint tout  coup, avec son galant quipage de
lumire, de tendre verdure et de chants d'oiseaux. L'odeur des lilas,
qui montait dans la bibliothque, me faisait tomber en de vagues
rveries, dont mon bon matre me tirait brusquement en me disant:

--Jacquot Tournebroche, grimpez s'il vous plat  l'chelle et
dites-moi si ce coquin de Manthon ne parle point d'un dieu Imhotep
qui, par ses contradictions, me tourmente comme un diable?

Et mon bon matre s'emplissait le nez de tabac avec un air de
contentement.

--Mon fils, me dit-il encore, il est remarquable que nos habits ont
une grande influence sur notre tat moral. Depuis que mon petit collet
est tach de diverses sauces que j'y ai laiss couler, je me sens
moins honnte homme. Tournebroche, maintenant que vous tes vtu comme
un marquis, n'tes-vous point chatouill de l'envie d'assister  la
toilette d'une fille d'Opra et de pousser un rouleau de faux louis
sur une table de pharaon; en un mot, ne vous sentez-vous point homme
de qualit? Ne prenez pas ce que je vous dis en mauvaise part, et
considrez qu'il suffit de donner un bonnet  poil  un couard pour
qu'il aille aussitt se faire casser la tte au service du Roi.
Tournebroche, nos sentiments sont forms de mille choses qui nous
chappent par leur petitesse, et la destine de notre me immortelle
dpend parfois d'un souffle trop lger pour courber un brin d'herbe.
Nous sommes le jouet des vents. Mais passez-moi, s'il vous plat, les
Rudiments de Vossius, dont je vois les tranches rouges biller l,
sous votre bras gauche.

Ce jour-l, aprs le dner de trois heures, M. d'Astarac nous mena,
mon bon matre et moi, faire un tour de promenade dans le parc. Il
nous conduisit du ct occidental, qui regardait Rueil et le
Mont-Valrien. C'tait le plus profond et le plus dsol. Le lierre et
l'herbe, tondus par les lapins, couvraient les alles, que barraient
a et l de grands troncs d'arbres morts. Les statues de marbre qui
les bordaient souriaient sans rien savoir de leur ruine. Une Nymphe de
sa main brise, qu'elle approchait de ses lvres, faisait signe  un
berger d'tre discret. Un jeune Faune, dont la tte gisait sur le sol,
cherchait encore  porter sa flte  sa bouche. Et tous ces tres
divins semblaient nous enseigner  mpriser l'injure du temps et de la
fortune. Nous suivions le bord d'un canal o l'eau des pluies
nourrissait les rainettes. Autour d'un rond-point, des vasques
penchantes s'levaient o buvaient les colombes. Parvenus  cet
endroit, nous prmes un troit sentier pratiqu dans les taillis.

--Marchez avec prcaution, nous dit M. d'Astarac. Ce sentier a ceci de
dangereux, qu'il est bord de Mandragores qui, la nuit, chantent au
pied des arbres. Elles sont caches dans la terre. Gardez-vous d'y
mettre le pied: vous y prendriez le mal d'aimer ou la soif des
richesses, et vous seriez perdus, car les passions qu'inspire la
mandragore sont mlancoliques.

Je demandai comment il tait possible d'viter ce danger invisible. M.
d'Astarac me rpondit qu'on y pouvait chapper par intuitive
divination, et point autrement.

--Au reste, ajouta-t-il, ce sentier est funeste.

Il conduisait tout droit  un pavillon de brique, cach sous le
lierre, qui, sans doute, avait servi jadis de maison  un garde. L
finissait le parc sur les marais monotones de la Seine.

--Vous voyez ce pavillon, nous dit M. d'Astarac. Il renferme le plus
savant des hommes. C'est l que Mosade, g de cent douze ans,
pntre, avec une majestueuse opinitret, les arcanes de la nature.
Il a laiss bien loin derrire lui Imbonatus et Bartoloni. Je voulais
m'honorer, messieurs, en gardant sous mon toit le plus grand des
cabbalistes aprs Enoch, fils de Can. Mais des scrupules de religion
ont empch Mosade de s'asseoir  ma table, qu'il tient pour
chrtienne, en quoi il lui fait trop d'honneur. Vous ne sauriez
concevoir  quelle violence la haine des chrtiens est porte chez ce
sage. C'est  grand'peine qu'il a consenti  loger dans ce pavillon,
o il vit seul avec sa nice Jahel. Messieurs, vous ne devez pas
tarder davantage  connatre Mosade, et je vais vous prsenter tout
de suite, l'un et l'autre,  cet homme divin.

Ayant ainsi parl, M. d'Astarac nous poussa dans le pavillon et nous
fit monter, par un escalier  vis, dans une chambre o se tenait, au
milieu de manuscrits pars, dans un grand fauteuil  oreilles, un
vieillard aux yeux vifs, au nez busqu, dont le menton fuyant laissait
chapper deux maigres ruisseaux de barbe blanche. Un bonnet de
velours, en forme de couronne impriale, couvrait sa tte chauve, et
son corps, d'une maigreur qui n'tait point humaine, s'enveloppait
d'une vieille robe de soie jaune, blouissante et sordide.

Bien que ses regards perants fussent tourns vers nous, il ne marqua
par aucun signe qu'il s'apercevait de notre venue. Son visage
exprimait un enttement douloureux, et il roulait lentement, entre ses
doigts rids, le roseau qui lui servait  crire.

--N'attendez pas de Mosade des paroles vaines, nous dit M. d'Astarac.
Depuis longtemps, ce sage ne s'entretient plus qu'avec les Gnies et
moi. Ses discours sont sublimes. Comme il ne consentira pas, sans
doute,  converser avec vous, messieurs, je vous donnerai en peu de
mots une ide de son mrite. Le premier, il a pntr le sens
spirituel des livres de Mose, d'aprs la valeur des caractres
hbraques, laquelle dpend de l'ordre des lettres dans l'alphabet.
Cet ordre avait t brouill  partir de la onzime lettre. Mosade
l'a rtabli, ce que n'avaient pu faire Atrabis, Philon, Avicenne,
Raymond Lulle, Pic de la Mirandole, Reuchelin, Henri Morus et Robert
Flydd. Mosade sait le nombre de l'or qui correspond  Jhovah dans le
monde des Esprits. Et vous concevez, messieurs, que cela est d'une
consquence infinie.

Mon bon matre tira sa bote de sa poche et, nous l'ayant prsente
avec civilit, huma une prise de tabac et dit:

--Ne croyez-vous pas, monsieur d'Astarac, que ces connaissances sont
extrmement propres  vous mener au diable,  l'issue de cette vie
transitoire. Car enfin, ce seigneur Mosade erre visiblement dans
l'interprtation des saintes critures. Quand Notre Seigneur mourut
sur la croix pour le salut des hommes, la synagogue sentit un bandeau
descendre sur ses yeux; elle chancela comme une femme ivre, et sa
couronne tomba de sa tte. Depuis lors, l'intelligence de l'Ancien
Testament est renferme dans l'glise catholique  laquelle
j'appartiens malgr mes iniquits multiples.

A ces mots, Mosade, semblable  un dieu bouc, sourit d'une manire
effrayante et dit  mon bon matre d'une voix lente, aigre et comme
lointaine:

--La Mashore ne t'a pas confi ses secrets et la Mischna ne t'a pas
rvl ses mystres.

--Mosade, reprit M. d'Astarac, interprte avec clart, non seulement
les livres de Mose, mais celui d'Enoch, qui est bien plus
considrable, et que les chrtiens ont rejet faute de le comprendre,
comme le coq de la fable arabe ddaigna la perle tombe dans son
grain. Ce livre d'Enoch, monsieur l'abb Coignard, est d'autant plus
prcieux qu'on y voit les premiers entretiens des filles des hommes
avec les Sylphes. Car vous entendez bien que ces anges, qu'Enoch nous
montre liant avec des femmes un commerce d'amour, sont des Sylphes et
des Salamandres.

--Je l'entendrai, monsieur, rpondit mon bon matre, pour ne pas vous
contrarier. Mais par ce qui nous a t conserv du livre d'Enoch, qui
est visiblement apocryphe, je souponne que ces anges taient, non
point des Sylphes, mais des marchands phniciens.

--Et sur quoi, demanda M. d'Astarac, fondez-vous une opinion si
singulire?

--Je la fonde, monsieur, sur ce qu'il est dit dans ce livre que les
anges apprirent aux femmes l'usage des bracelets et des colliers,
l'art de se peindre les sourcils et d'employer toute sorte de
teintures. Il est dit encore au mme livre, que les anges enseignrent
aux filles des hommes les proprits des racines et des arbres, les
enchantements, l'art d'observer les toiles. De bonne foi, monsieur,
ces anges-l n'ont-ils pas tout l'air de Tyriens ou de Sidoniens
dbarquant sur quelque cte  demi dserte et dballant au pied des
rochers leur pacotille pour tenter les filles des tribus sauvages? Ces
trafiquants leur donnaient des colliers de cuivre, des amulettes et
des mdicaments, contre de l'ambre, de l'encens et des pelleteries, et
ils tonnaient ces belles cratures ignorantes en leur parlant des
toiles avec une connaissance acquise dans la navigation. Voil qui
est clair et je voudrais bien savoir par quel endroit M. Mosade y
pourrait contredire.

Mosade garda le silence et M. d'Astarac sourit de nouveau.

--Monsieur Coignard, dit-il, vous ne raisonnez pas trop mal, dans
l'ignorance o vous tes encore de la gnose et de la cabbale. Et ce
que vous dites me fait songer qu'il pouvait se trouver quelques Gnomes
mtallurgistes et orfvres parmi ces Sylphes qui s'unirent d'amour aux
filles des hommes. Les Gnomes, en effet, s'occupent volontiers
d'orfvrerie, et il est probable que ce furent ces ingnieux dmons
qui forgrent ces bracelets que vous croyez de fabrication
phnicienne. Mais vous aurez quelque dsavantage, monsieur, je vous en
prviens,  vous mesurer avec Mosade sur la connaissance des
antiquits humaines. Il en a retrouv les monuments qu'on croyait
perdus et, entre autres, la colonne de Seth et les oracles de
Sambth, fille de No, la plus ancienne des Sibylles.

--Oh! s'cria mon bon matre en bondissant sur le plancher poudreux
d'o s'leva un nuage de poussire, oh! que de rveries! C'en est
trop, vous vous moquez! et M. Mosade ne peut emmagasiner tant de
folies dans sa tte, sous son grand bonnet qui ressemble  la couronne
de Charlemagne. Cette colonne de Seth est une invention ridicule de ce
plat Flavius Josphe, un conte absurde qui n'avait encore tromp
personne avant vous. Quant aux prdictions de Sambth, fille de No,
je serais bien curieux de les connatre, et M. Mosade, qui parat
assez avare de ses paroles, m'obligerait en en faisant passer
quelques-unes par sa bouche, car il ne lui est pas possible, je me
plais  le reconnatre, de les profrer par la voie plus secrte 
travers laquelle les sibylles anciennes avaient coutume de faire
passer leurs mystrieuses rponses.

Mosade, qui ne semblait point entendre, dit tout  coup:

--La fille de No a parl; Sambth a dit: "L'homme vain qui rit et
qui raille n'entendra pas la voix qui sort du septime tabernacle;
l'impie ira misrablement  sa ruine."

Sur cet oracle nous prmes tous trois cong de Mosade.




Cette anne-l, l't fut radieux, d'o me vint l'envie d'aller dans
les promenades. Un jour, comme j'errais sous les arbres du
Cours-la-Reine, avec deux petits cus que j'avais trouvs le matin
dans la pochette de ma culotte et qui taient le premier effet par
lequel mon faiseur d'or et encore montr sa munificence, je m'assis
devant la porte d'un limonadier,  une table que sa petitesse
appropriait  ma solitude et  ma modestie, et l je me mis  songer 
la bizarrerie de ma destine, tandis qu' mes cts, des mousquetaires
buvaient du vin d'Espagne avec des filles du monde. Je doutais si la
Croix-des-Sablons, M. d'Astarac, Mosade, le papyrus de Zozime et mon
bel habit n'taient point des songes dont j'allais me rveiller, pour
me retrouver en veste de basin devant la broche de la _Reine
Pdauque_.

Je sortis de ma rverie en me sentant tir par la manche. Et je vis
devant moi frre Ange, dont le visage disparaissait entre son capuchon
et sa barbe.

--Monsieur Jacques Mntrier, me dit-il,  voix basse, une demoiselle,
qui vous veut du bien, vous attend dans son carrosse sur la chausse,
entre la rivire et la porte de la Confrence.

Le coeur me battit trs fort. Effray et ravi de cette aventure, je me
rendis tout de suite  l'endroit indiqu par le capucin, en marchant
toutefois d'un pas tranquille, qui me parut le plus avantageux.
Parvenu sur le quai, je vis un carrosse avec une petite main pose sur
le bord de la portire.

Cette portire s'entr'ouvrit  mon approche, et je fus bien surpris de
trouver dans le carrosse mam'selle Catherine en robe de satin rose, et
la tte couverte d'un coqueluchon o ses cheveux blonds se jouaient
dans la dentelle noire.

Je restais interdit sur le marchepied.

--Venez l, me dit-elle, et asseyez-vous prs de moi. Fermez la
portire, je vous prie. Il ne faut pas qu'on vous voie. Tout  l'heure
en passant sur le Cours, je vous ai vu chez le limonadier. Aussitt je
vous ai fait qurir par le bon frre, que j'ai pris pour les exercices
du carme et que je garde prs de moi depuis ce temps, car, dans
quelque condition o l'on se trouve, il faut avoir de la pit. Vous
aviez trs bonne mine, monsieur Jacques, devant votre petite table,
l'pe en travers sur les cuisses, avec l'air chagrin d'un homme de
qualit. J'ai toujours eu de l'amiti pour vous, et je ne suis pas de
ces femmes qui, dans la prosprit, mprisent les amis d'autrefois.

--Eh! quoi? mam'selle Catherine, m'criai-je, ce carrosse, ces
laquais, cette robe de satin....

--Viennent, me dit-elle, des bonts de M. de la Guritaude, qui est
dans les partis, et des plus riches financiers. Il a prt de l'argent
au Roi. C'est un excellent ami que, pour tout au monde, je ne voudrais
fcher. Mais il n'est pas si aimable que vous, monsieur Jacques. Il
m'a donn aussi une petite maison  Grenelle, que je vous montrerai de
la cave au grenier. Monsieur Jacques, je suis bien contente de vous
voir en tat de faire votre fortune. Le mrite se dcouvre toujours.
Vous verrez ma chambre  coucher, qui est copie sur celle de
mademoiselle Davilliers. Elle est tout en glaces, avec des magots.
Comment va votre bonhomme de pre? Entre nous, il ngligeait un peu sa
femme et sa rtisserie. C'est un grand tort chez un homme de sa
condition. Mais parlons de vous.

--Parlons de vous, mam'selle Catherine, dis-je enfin. Vous tes bien
jolie, et c'est grand dommage que vous aimiez les capucins. Car il
faut bien vous passer les fermiers gnraux.

--Oh! dit-elle, ne me reprochez point frre Ange. Je ne l'ai que pour
faire mon salut, et, si je donnais un rival  M. de la Guritaude, ce
serait....

--Ce serait?

--Ne me le demandez pas, monsieur Jacques. Vous tes un ingrat. Car
vous savez que je vous ai toujours distingu. Mais vous n'y preniez
pas garde.

--J'tais, au contraire, sensible  vos railleries, mam'selle
Catherine. Vous me faisiez honte de ce que je n'avais pas de barbe au
menton. Vous m'avez dit maintes fois que j'tais un peu niais.

--C'tait vrai, monsieur Jacques, et plus vrai que vous ne pensiez.
Que n'avez-vous devin que je vous voulais du bien!

--Pourquoi, aussi, Catherine, tiez-vous jolie  faire peur? Je
n'osais vous regarder. Et puis, j'ai bien vu qu'un jour vous tiez
fche tout de bon contre moi.

--J'avais raison de l'tre, monsieur Jacques. Vous m'aviez prfr
cette Savoyarde en marmotte, le rebut du port Saint-Nicolas.

--Ah! croyez bien, Catherine, que ce ne fut point par got ni par
inclination, mais seulement parce qu'elle prit pour vaincre ma
timidit des moyens nergiques.

--Ah! mon ami, croyez-moi, qui suis votre ane: la timidit est un
grand pch contre l'amour. Mais n'avez-vous pas vu que cette
mendiante porte des bas trous et qu'elle a une dentelle de crasse et
de boue haute d'une demi-aune au bas de ses jupons?

--Je l'ai vu, Catherine.

--N'avez-vous point vu, Jacques, qu'elle tait mal faite, et de plus
bien dfaite?

--Je l'ai vu, Catherine.

--Comment alors aimtes-vous cette guenon savoyarde, vous qui avez la
peau blanche et des manires distingues?

--Je ne le conois pas moi-mme, Catherine. Il fallut qu' ce moment
mon imagination ft pleine de vous. Et, puisque votre seule image me
donna le courage et la force que vous me reprochez aujourd'hui, jugez,
Catherine, de mes transports, si je vous avais presse dans mes bras,
vous-mme ou seulement une fille qui vous ressemblt un peu. Car je
vous aimais extrmement.

Elle me prit les mains et soupira. Je repris d'un ton mlancolique:

--Oui, je vous aimais, Catherine, et je vous aimerais encore, sans ce
moine dgotant.

Elle se rcria:

--Quel soupon! vous me fchez. C'est une folie.

--Vous n'aimez donc point les capucins?

--Fi!

Ne jugeant point opportun de trop la presser sur ce sujet, je lui pris
la taille; nous nous embrassmes, nos lvres se rencontrrent, et je
sentis tout mon tre se fondre de volupt.

Aprs un moment de mol abandon, elle se dgagea, les joues roses,
l'oeil humide, les lvres entr'ouvertes. C'est de ce jour que je
connus  quel point une femme est embellie et pare du baiser qu'on
met sur sa bouche. Le mien avait fait clore sur les joues de
Catherine, des roses de la teinte la plus suave, et tremp la fleur
bleue de ses yeux d'une tincelante rose.

--Vous tes un enfant, me dit-elle en rajustant son coqueluchon.
Allez! vous ne pouvez demeurer un moment de plus. M. de la Guritaude
va venir. Il m'aime avec une impatience qui devance l'heure des
rendez-vous.

Lisant alors sur mon visage la contrarit que j'en prouvais, elle
reprit avec une tendre vivacit:

--Mais coutez-moi, Jacques: il rentre chaque soir  neuf heures chez
sa vieille femme, devenue acaritre avec l'ge, qui ne souffre plus
ses infidlits depuis qu'elle est hors d'tat de les lui rendre et
dont la jalousie est devenue effroyable. Venez ce soir  neuf heures
et demie. Je vous recevrai. Ma maison est au coin de la rue du Bac.
Vous la reconnatrez  ses trois fentres par tage, et au balcon qui
est couvert de roses. Vous savez que j'ai toujours aim les fleurs. A
ce soir!

Elle me repoussa d'un geste caressant, o elle semblait trahir le
regret de ne point me garder, puis, un doigt sur la bouche, elle
murmura encore:

--A ce soir!




Je ne sais comment il me fut possible de m'arracher des bras de
Catherine. Mais il est certain que, en sautant hors du carrosse, je
tombai, peu s'en faut, sur M. d'Astarac, dont la haute figure tait
plante comme un arbre au bord de la chausse. Je le saluai poliment
et lui marquai ma surprise d'un si heureux hasard.

--Le hasard, me dit-il, diminue  mesure que la connaissance augmente:
il est supprim pour moi. Je savais, mon fils, que je devais vous
rencontrer ici. Il faut que j'aie avec vous un entretien trop
longtemps diffr. Allons, s'il vous plat, chercher la solitude et le
silence qu'exig le discours que je veux vous tenir. Ne prenez point
un visage soucieux. Les mystres que je vous dvoilerai sont sublimes,
 la vrit, mais aimables.

Ayant parl ainsi, il me conduisit sur le bord de la Seine, jusqu'
l'le aux Cygnes, qui s'levait au milieu du fleuve comme un navire de
feuillage. L, il fit signe au passeur, dont le bac nous porta dans
l'le verte, frquente seulement par quelques invalides qui, dans les
beaux jours, y jouent aux boules et vident une chopine. La nuit
allumait ses premires toiles dans le ciel et donnait une voix aux
insectes de l'herbe. L'le tait dserte. M. d'Astarac s'assit sur un
banc de bois,  l'extrmit claire d'une alle de noyers, m'invita 
prendre place  son ct, et me parla en ces termes:

--Il est trois sortes de gens, mon fils,  qui le philosophe doit
cacher ses secrets. Ce sont les princes, parce qu'il serait imprudent
d'ajouter  leur puissance; les ambitieux, dont il ne faut pas armer
le gnie impitoyable, et les dbauchs, qui trouveraient dans la
science cache le moyen d'assouvir leurs mauvaises passions. Mais je
puis m'ouvrir  vous, qui n'tes ni dbauch, car je compte pour rien
l'erreur o tantt vous alliez tomber dans les bras de cette fille, ni
ambitieux, ayant vcu jusqu'ici content de tourner la broche
paternelle. Je peux donc vous dcouvrir sans crainte les lois caches
de l'univers.

"Il ne faut pas croire que la vie soit borne aux conditions troites
dans lesquelles elle se manifeste aux yeux du vulgaire. Quand ils
enseignent que la cration eut l'homme pour objet et pour fin, vos
thologiens et vos philosophes raisonnent comme des cloportes de
Versailles ou des Tuileries qui croiraient que l'humidit des caves
est faite pour eux et que le reste du chteau n'est point habitable.
Le systme du monde, que le chanoine Copernic enseignait au sicle
dernier, d'aprs Aristarque de Samos et les philosophes
pythagoriciens, vous est sans doute connu, puisqu'on en a fait mme
des abrgs pour les petits grimauds d'cole et des dialogues 
l'usage des caillettes de la ville. Vous avez vu chez moi une machine
qui le dmontre parfaitement, au moyen d'un mouvement d'horloge.

"Levez les yeux, mon fils, et voyez sur votre tte le Chariot de David
qui, tran par Mizar et ses deux compagnes illustres, tourne autour
du ple; Arcturus, Vga de la Lyre, l'pi de la Vierge, la Couronne
d'Ariane, et sa perle charmante. Ce sont des soleils. Un seul coup
d'oeil sur le monde vous fait paratre que la cration tout entire
est une oeuvre de feu et que la vie doit, sous ses plus belles formes,
se nourrir de flammes!

"Et qu'est-ce que les plantes? Des gouttes de boue, un peu de fange
et de moisissure. Contemplez le choeur auguste des toiles,
l'assemble des soleils. Ils galent ou surpassent le ntre en
grandeur et en puissance et, lorsque, par quelque claire nuit d'hiver,
je vous aurai montr Sirius dans ma lunette, vos yeux et votre me en
seront blouis.

"Croyez-vous, de bonne foi, que Sirius, Altar, Rgulus, Aldbaran,
tous ces soleils enfin, soient seulement des luminaires? Croyez-vous
que ce vieux Phbus, qui verse incessamment dans les espaces o nous
nageons ses flots dmesurs de chaleur et de lumire, n'ait d'autre
fonction que d'clairer la terre et quelques autres plantes
imperceptibles et dgotantes? Quelle chandelle! Un million de fois
plus grosse que le logis!

"J'ai d vous prsenter d'abord cette ide que l'Univers est compos
de soleils et que les plantes qui peuvent s'y trouver sont moins que
rien. Mais je prvois que vous voulez me faire une objection, et j'y
vais rpondre. Les soleils, m'allez-vous dire, s'teignent dans la
suite des sicles, et deviennent aussi de la boue.

--Non pas! vous rpondrai-je; car ils s'entretiennent par les comtes
qu'ils attirent et qui y tombent. C'est l'habitacle de la vie
vritable. Les plantes et cette terre, o nous vivons ne sont que des
sjours de larves. Telles sont les vrits dont il fallait d'abord
vous pntrer.

"Maintenant que vous entendez, mon fils, que le feu est l'lment par
excellence, vous concevrez mieux ce que je vais vous enseigner, qui
est plus considrable que tout ce que vous avez appris jusqu'ici et
mme que ce que connurent jamais rasme, Turnbe et Scaliger. Je ne
parle pas des thologiens comme Quesnel ou Bossuet, qui, entre nous,
sont la lie de l'esprit humain et qui n'ont gure plus d'entendement
qu'un capitaine aux gardes. Ne nous attardons point  mpriser ces
cervelles comparables, pour le volume et la faon,  des oeufs de
roitelet, et venons-en tout de suite  l'objet de mon discours. Tandis
que les cratures formes de la terre ne dpassent point un degr de
perfection qui, pour la beaut des formes, fut atteint par Antinos et
par madame de Parabre, et auquel parvinrent seuls, pour la facult de
connatre, Dmocrite et moi, les tres forms du feu jouissent d'une
sagesse et d'une intelligence dont il nous est impossible de concevoir
l'tendue.

"Telle est, mon fils, la nature des enfants glorieux des soleils: ils
possdent les lois de l'univers comme nous possdons les rgles du jeu
d'checs, et le cours des astres dans le ciel ne les embarrasse pas
plus que ne nous trouble la marche sur le damier du roi, de la tour et
du fou. Ces Gnies crent des mondes dans les parties de l'espace o
il ne s'en trouve point encore et les organisent  leur gr. Cela les
distrait, un moment, de leur grande affaire qui est de s'unir entre
eux par d'ineffables amours. Je tournais hier ma lunette sur le signe
de la Vierge et j'y aperus un tourbillon lointain de lumire. Nul
doute, mon fils, que ce ne soit l'ouvrage encore informe de quelqu'un
de ces tres de feu.

"L'univers  vrai dire n'a pas d'autre origine. Loin d'tre l'effet
d'une volont unique, il est le rsultat des caprices sublimes d'un
grand nombre de Gnies qui se sont rcrs en y travaillant chacun en
son temps et chacun de son ct. C'est ce qui en explique la
diversit, la magnificence et l'imperfection. Car la force et la
clairvoyance de ces Gnies, encore qu'immenses, ont des limites. Je
vous tromperais si je vous disais qu'un homme, ft-il philosophe et
mage, peut entrer avec eux en commerce familier. Aucun d'eux ne s'est
manifest  moi, et tout ce que je vous en dis ne m'est connu que par
induction et ou dire. Aussi quoique leur existence soit certaine, je
m'avancerais trop en vous dcrivant leurs moeurs et leur caractre. Il
faut savoir ignorer, mon fils, et je me pique de n'avancer que des
faits parfaitement observs. Laissons donc ces Gnies ou plutt ces
Dmiurges  leur gloire lointaine et venons-en  des tres illustres
qui nous touchent de plus prs. C'est ici, mon fils, qu'il vous faut
tendre l'oreille.

"En vous parlant, tout  l'heure, des plantes, si j'ai cd  un
sentiment de mpris, c'est que je considrais seulement la surface
solide et l'corce de ces petites boules ou toupies, et les animaux
qui y rampent tristement. J'eusse parl d'un autre ton, si mon esprit
avait alors embrass, avec les plantes, l'air et les vapeurs qui les
enveloppent. Car l'air est un lment qui ne le cde en noblesse qu'au
feu, d'o il suit que la dignit et illustration des plantes est dans
l'air dont elles sont baignes. Ces nues, ces molles vapeurs, ces
souffles, ces clarts, ces ondes bleues, ces les mouvantes de pourpre
et d'or qui passent sur nos ttes, sont le sjour de peuples
adorables. On les nomme les Sylphes et les Salamandres. Ce sont des
cratures infiniment aimables et belles. Il nous est possible et
convenable de former avec elles des unions dont les dlices ne se
peuvent concevoir. Les Salamandres sont telles qu'auprs d'elles la
plus jolie personne de la cour ou de la ville n'est qu'une rpugnante
guenon. Elles se donnent volontiers aux philosophes. Vous avez sans
doute ou parler de cette merveille dont M. Descartes tait accompagn
dans ses voyages. Les uns disaient que c'tait une fille naturelle,
qu'il menait partout avec lui; les autres pensaient que c'tait un
automate qu'il avait fabriqu avec un art inimitable. En ralit
c'tait une Salamandre que cet habile homme avait prise pour sa bonne
amie. Il ne s'en sparait jamais. Pendant une traverse qu'il fit dans
les mers de Hollande, il la prit  bord, renferme dans une bote
faite d'un bois prcieux et garnie de satin  l'intrieur. La forme de
cette bote et les prcautions avec lesquelles M. Descartes la gardait
attirrent l'attention du capitaine qui, pendant le sommeil du
philosophe, souleva le couvercle et dcouvrit la Salamandre. Cet homme
ignorant et grossier s'imagina qu'une si merveilleuse crature tait
l'oeuvre du diable. D'pouvant, il la jeta  la mer. Mais vous pensez
bien que cette belle personne ne s'y noya pas, et qu'il lui fut ais
de rejoindre son bon ami M. Descartes. Elle lui demeura fidle tant
qu'il vcut et quitta cette terre  sa mort pour n'y plus revenir.

"Je vous cite cet exemple, entre beaucoup d'autres, pour vous faire
connatre les amours des philosophes et des Salamandres. Ces amours
sont trop sublimes pour tre assujetties  des contrats; et vous
conviendrez que l'appareil ridicule qu'on dploie dans les mariages ne
serait pas de mise en de telles unions. Il serait beau, vraiment,
qu'un notaire en perruque et un gros cur y missent le nez! Ces
messieurs sont propres seulement  sceller la vulgaire conjonction
d'un homme et d'une femme. Les hymens des Salamandres et des sages ont
des tmoins plus augustes. Les peuples ariens les clbrent dans des
navires qui, ports par des souffles lgers, glissent, la poupe
couronne de roses, au son des harpes, sur des ondes invisibles. Mais
n'allez pas croire que pour n'tre pas inscrits sur un sale registre
dans une vilaine sacristie, ces engagements soient peu solides et
puissent tre rompus avec facilit. Ils ont pour garants les Esprits
qui se jouent sur les nues d'o jaillit l'clair et tombe la foudre.
Je vous fais l, mon fils, des rvlations qui vous seront utiles, car
j'ai reconnu  des indices certains, que vous tiez destin au lit
d'une Salamandre.

--Hlas! monsieur, m'criai-je, cette destine m'effraye, et j'ai
presque autant de scrupules que ce capitaine hollandais qui jeta  la
mer la bonne amie de M. Descartes. Je ne puis me dfendre de penser
comme lui que ces dames ariennes sont des dmons. Je craindrais de
perdre mon me avec elles, car enfin, monsieur, ces mariages sont
contraires  la nature et en opposition avec la loi divine. Que M.
Jrme Coignard, mon bon matre, n'est-il l pour vous entendre! Je
suis bien sr qu'il me fortifierait par de bons arguments contre les
dlices de vos Salamandres, monsieur, et de votre loquence.

--L'abb Coignard, reprit M. d'Astarac, est admirable pour traduire du
grec. Mais il ne faut pas le tirer de ses livres. Il n'a point de
philosophie. Quant  vous, mon fils, vous raisonnez avec l'infirmit
de l'ignorance, et la faiblesse de vos raisons m'afflige. Ces unions,
dites-vous, sont contraires  la nature. Qu'en savez-vous? Et quel
moyen auriez-vous de le savoir? Comment est-il possible de distinguer
ce qui est naturel et ce qui ne l'est pas? Connat-on assez
l'universelle Isis pour discerner ce qui la seconde de ce qui la
contrarie? Mais disons mieux: rien ne la contrarie et tout la seconde,
puisque rien n'existe qui n'entre dans le jeu de ses organes et qui ne
suive les attitudes innombrables de son corps. D'o viendraient, je
vous prie, des ennemis pour l'offenser? Rien n'agit ni contre elle ni
hors d'elle, et les forces qui semblent la combattre ne sont que des
mouvements de sa propre vie.

"Les ignorants seuls sont assez assurs pour dcider si une action est
naturelle ou non. Mais entrons un moment dans leur illusion et dans
leur prjug et feignons de reconnatre qu'on peut commettre des actes
contre nature. Ces actes en seront-ils pour cela mauvais et
condamnables? je m'en attends sur ce point  l'opinion vulgaire des
moralistes qui reprsentent la vertu comme un effort sur les
instincts, comme une entreprise sur les inclinations que nous portons
en nous, comme une lutte enfin avec l'homme originel. De leur propre
aveu, la vertu est contre nature, et ils ne peuvent ds lors condamner
une action, quelle qu'elle soit, pour ce qu'elle a de commun avec la
vertu.

"J'ai fait cette digression, mon fils, afin de vous reprsenter la
lgret pitoyable de vos raisons. Je vous offenserais en croyant
qu'il vous reste encore quelques doutes sur l'innocence du commerce
charnel que les hommes peuvent avoir avec les Salamandres. Apprenez
donc maintenant que, loin d'tre interdits par la loi religieuse, ces
mariages sont ordonns par cette loi  l'exclusion de tous autres. Je
vais vous en donner des preuves manifestes.

Il s'arrta de parler, tira sa bote de sa poche et se mit dans le nez
une prise de tabac.

La nuit tait profonde. La lune versait sur le fleuve ses clarts
liquides qui y tremblaient avec le reflet des lanternes. Le vol des
phmres nous enveloppait de ses tourbillons lgers. La voix aigu
des insectes s'levait dans le silence de l'univers. Une telle douceur
descendait du ciel qu'il semblait qu'il se mlt du lait  la clart
des toiles.

M. d'Astarac reprit de la sorte:

--La Bible, mon fils, et principalement les livres de Mose,
contiennent de grandes et utiles vrits. Cette opinion parat absurde
et draisonnable, par suite du traitement que les thologiens ont
inflig  ce qu'ils appellent l'criture et dont ils ont fait par
leurs commentaires, explications et mditations, un manuel d'erreur,
une bibliothque d'absurdits, un magasin de niaiseries, un cabinet de
mensonges, une galerie de sottises, un lyce d'ignorance, un muse
d'inepties et le garde-meuble enfin de la btise et de la mchancet
humaines. Sachez, mon fils, que ce fut  l'origine un temple rempli
d'une lumire cleste.

"J'ai t assez heureux pour le rtablir dans sa splendeur premire.
Et la vrit m'oblige  dclarer que Mosade m'y a beaucoup aid par
son intelligence de la langue et de l'alphabet des Hbreux. Mais ne
perdons point de vue notre principal sujet. Apprenez tout d'abord, mon
fils, que le sens de la Bible est figur et que la principale erreur
des thologiens est d'avoir pris  la lettre ce qui doit tre entendu
en matire de symbole. Ayez cette vrit prsente dans toute la suite
de mon discours.

"Quand le Dmiurge qu'on nomme Jhovah et qui possde encore beaucoup
d'autres noms, puisqu'on lui applique gnralement tous les termes qui
expriment la qualit ou la quantit, eut, je ne dis pas cr le monde,
car ce serait dire une sottise, mais amnag un petit canton de
l'univers pour en faire le sjour d'Adam et d'Eve, il y avait dans
l'espace des cratures subtiles, que Jhovah n'avait point formes et
qu'il n'tait pas capable de former. C'tait l'ouvrage de plusieurs
autres Dmiurges plus anciens que lui et plus habiles. Son artifice
n'allait pas au del de celui d'un potier trs excellent, capable de
ptrir dans l'argile des tres en faon de pots, tels que nous sommes
prcisment. Ce que j'en dis n'est pas pour le dprcier, car un
pareil ouvrage est encore bien au-dessus des forces humaines.

"Mais il fallait bien marquer le caractre infrieur de l'oeuvre des
sept jours. Jhovah travailla, non dans le feu qui seul donne
naissance aux chefs-d'oeuvre de la vie, mais dans la boue, o il ne
pouvait produire que les ouvrages d'un cramiste ingnieux. Nous ne
sommes pas autre chose, mon fils, qu'une poterie anime. L'on ne peut
reprocher  Jhovah de s'tre fait illusion sur la qualit de son
travail. S'il le trouva bon au premier moment et dans l'ardeur de la
composition, il ne tarda pas  reconnatre son erreur, et la Bible est
pleine de l'expression de son mcontentement, qui alla souvent jusqu'
la mauvaise humeur et parfois jusqu' la colre. Jamais artisan ne
traita les objets de son industrie avec plus de dgot et d'aversion.
Il pensa les dtruire et, dans le fait, il en noya la plus grande
partie. Ce dluge, dont le souvenir a t conserv par les Juifs, par
les Grecs et par les Chinois, prpara une dernire dception au
malheureux Dmiurge qui, reconnaissant bientt l'inutilit et le
ridicule d'une semblable violence, tomba dans un dcouragement et dans
une apathie dont les progrs n'ont point cess depuis No jusqu' nos
jours, o ils sont extrmes. Mais je vois que je suis all trop avant.
C'est l'inconvnient de ces vastes sujets, de ne pouvoir s'y borner.
Notre esprit, quand il s'y jette, ressemble  ces fils des soleils,
qui passent en un seul bond d'un univers  l'autre.

"Retournons au Paradis terrestre, o le Dmiurge avait plac les deux
vases faonns de sa main, Adam et Eve. Ils n'y vivaient point seuls
parmi les animaux et les plantes. Les Esprits de l'air, crs par les
Dmiurges du feu, flottaient au-dessus d'eux et les regardaient avec
une curiosit o se mlaient la sympathie et la piti. C'est bien ce
que Jhovah avait prvu. Htons-nous de le dire  sa louange, il avait
compt sur les Gnies du feu, auxquels nous pouvons dsormais donner
leurs vrais noms d'Elfes et de Salamandres, pour amliorer et parfaire
ses figurines d'argile. Il s'tait dit, dans sa prudence: "Mon Adam et
mon ve, opaques et scells dans l'argile, manquent d'air et de
lumire. Je n'ai pas su leur donner des ailes. Mais, en s'unissant aux
Elfes et aux Salamandres, crs par un Dmiurge plus puissant et plus
subtil que moi, ils donneront naissance  des enfants qui procderont
des races lumineuses autant que de la race d'argile et qui auront 
leur tour des enfants plus lumineux qu'eux-mmes, jusqu' ce qu'enfin
leur postrit gale presque en beaut les fils et les filles de l'air
et du feu.

"Il n'avait rien nglig,  vrai dire, pour attirer sur son Adam et
sur son ve les regards des Sylphes et des Salamandres. Il avait
model la femme en forme d'amphore, avec une harmonie de lignes
courbes qui suffirait  le faire reconnatre pour le prince des
gomtres, et il parvint  racheter la grossiret de la matire par
la magnificence de la forme. Il avait sculpt Adam d'une main moins
caressante, mais plus nergique, formant son corps avec tant d'ordre,
selon des proportions si parfaites que, appliques ensuite par les
Grecs  l'architecture, cette ordonnance et ces mesures firent toute
la beaut des temples.

"Vous voyez donc, mon fils, que Jhovah s'tait appliqu selon ses
moyens  rendre ses cratures dignes des baisers ariens qu'il
esprait pour elles. Je n'insiste point sur les soins qu'il prit en
vue de rendre ces unions fcondes. L'conomie des sexes tmoigne assez
de sa sagesse  cet gard. Aussi eut-il d'abord  se fliciter de sa
ruse et de son adresse. J'ai dit que les Sylphes et les Salamandres
regardrent Adam et ve avec cette curiosit, cette sympathie, cet
attendrissement qui sont les premiers ingrdients de l'amour. Ils les
approchrent et se prirent aux piges ingnieux que Jhovah avait
disposs et tendus  leur intention dans le corps et sur la panse mme
de ces deux amphores. Le premier homme et la premire femme gotrent
pendant des sicles les embrassements dlicieux des Gnies de l'air,
qui les conservaient dans une jeunesse ternelle.

"Tel fut leur sort, tel serait encore le ntre. Pourquoi fallut-il que
les parents du genre humain, fatigus de ces volupts sublimes,
cherchassent l'un prs de l'autre des plaisirs criminels? Mais que
voulez-vous, mon fils, ptris d'argile, ils avaient le got de la
fange. Hlas! ils se connurent l'un l'autre de la manire qu'ils
avaient connu les Gnies.

"C'est ce que le Dmiurge leur avait dfendu le plus expressment.
Craignant, avec raison, qu'ils n'eussent ensemble des enfants pais
comme eux, terreux et lourds, il leur avait interdit, sous les peines
les plus svres, de s'approcher l'un de l'autre. Tel est le sens de
cette parole d've: "Pour ce qui est du fruit de l'arbre qui est au
milieu du Paradis, Dieu nous a command de n'en point manger et de n'y
point toucher, de peur que nous ne fussions en danger de mourir." Car,
vous entendez bien, mon fils, que la pomme qui tenta la pitoyable ve
n'tait point le fruit d'un pommier, et que c'est l une allgorie
dont je vous ai rvl le sens. Bien qu'imparfait et quelquefois
violent et capricieux, Jhovah tait un Dmiurge trop intelligent pour
se fcher au sujet d'une pomme ou d'une grenade. Il faut tre vque
ou capucin pour soutenir des imaginations aussi extravagantes. Et la
preuve que la pomme tait ce que j'ai dit, c'est qu've fut frappe
d'un chtiment assorti  sa faute. Il lui fut dit, non point: "Tu
digreras laborieusement," mais bien: "Tu enfanteras dans la douleur."
Or, quel rapport peut-on tablir, je vous prie, entre une pomme et un
accouchement difficile? Au contraire, la peine est exactement
applique, si la faute est telle que je vous l'ai fait connatre.

"Voil, mon fils, la vritable explication du pch originel. Elle
vous enseigne votre devoir, qui est de vous tenir loign des femmes.
Le penchant qui vous y porte est funeste. Tous les enfants qui
naissent par cette voie sont imbciles et misrables.

--Mais, monsieur, m'criai-je stupfait, en saurait-il natre par une
autre voie?

--Il en nat heureusement, me dit-il, un grand nombre de l'union des
hommes avec les Gnies de l'air. Et ceux-l sont intelligents et
beaux. Ainsi naquirent les gants dont parlent Hsiode et Mose. Ainsi
naquit Pythagore, auquel la Salamandre, sa mre, avait contribu
jusqu' lui faire une cuisse d'or. Ainsi naquirent Alexandre le Grand,
qu'on disait fils d'Olympias et d'un serpent, Scipion l'Africain,
Aristomne de Messnie, Jules Csar, Porphyre, l'empereur Julien, qui
rtablit le culte du feu aboli par Constantin l'Apostat, Merlin
l'Enchanteur, n d'un Sylphe et d'une religieuse, fille de
Charlemagne, saint Thomas d'Aquin, Paracelse et, plus rcemment, M.
Van Helmont.

Je promis  M. d'Astarac, puisqu'il en tait ainsi, de me prter 
l'amiti d'une Salamandre, s'il s'en trouvait quelqu'une assez
obligeante pour vouloir de moi. Il m'assura que j'en rencontrerais,
non pas une, mais vingt ou trente, entre lesquelles je n'aurais que
l'embarras de choisir. Et, moins par envie de tenter l'aventure que
pour lui complaire, je demandai au philosophe comment il tait
possible de se mettre en communication avec ces personnes ariennes.

--Rien n'est plus facile, me rpondit-il. Il suffit d'une boule de
verre dont je vous expliquerai l'usage. Je garde chez moi un assez
grand nombre de ces boules, et je vous donnerai bientt, dans mon
cabinet, tous les claircissements ncessaires. Mais c'en est assez
pour aujourd'hui.

Il se leva et marcha vers le bac o le passeur nous attendait tendu
sur le dos, et ronflant  la lune. Quand nous emes touch le bord, il
s'loigna vivement et ne tarda pas  se perdre dans la nuit.




Il me restait de ce long entretien le sentiment confus d'un rve;
l'ide de Catherine m'tait plus sensible. En dpit des sublimits que
je venais d'entendre, j'avais grande envie de la voir, bien que je
n'eusse point soup. Les ides du philosophe ne m'taient point assez
entr dans le sens pour que j'imaginasse rien de dgotant  cette
jolie fille. J'tais rsolu  pousser jusqu'au bout ma bonne fortune,
avant d'tre en possession de quelqu'une de ces belles furies de l'air
qui ne veulent point de rivales terrestres. Ma crainte tait qu' une
heure si avance de la nuit, Catherine se ft lasse de m'attendre.
Prenant ma course le long du fleuve et passant au galop le pont Royal,
je me jetai dans la rue du Bac. J'atteignis en une minute celle de
Grenelle, o j'entendis des cris mls au cliquetis des pes. Le
bruit venait de la maison que Catherine m'avait dcrite. L, sur le
pav, s'agitaient des ombres et des lanternes, et il en sortait des
voix:

--Au secours, Jsus! On m'assassine!... Sus au capucin! Hardi!
piquez-le!--Jsus, Marie, assistez-moi!--Voyez le joli greluchon! Sus!
sus! Piquez, coquins, piquez ferme!

Les fentres s'ouvraient aux maisons d'alentour pour laisser paratre
des ttes en bonnets de nuit.

Soudain tout ce mouvement et tout ce bruit passa devant moi comme une
chasse en fort, et je reconnus frre Ange qui dtalait d'une telle
vitesse que ses sandales lui donnaient la fesse, tandis que trois
grands diables de laquais, arms comme des suisses, le serrant de
prs, lui lardaient le cuir de la pointe de leurs hallebardes. Leur
matre, un jeune gentilhomme courtaud et rougeaud, ne cessait de les
encourager de la voix et du geste, comme on fait aux chiens.

--Hardi! hardi! Piquez! La bte est dure.

Comme il se trouvait prs de moi:

--Ah! monsieur, lui dis-je, vous n'avez point de piti.

--Monsieur, me dit-il, on voit bien que ce capucin n'a point caress
votre matresse et que vous n'avez point surpris madame, que voici,
dans les bras de cette bte puante. On s'accommode de son financier,
parce qu'on sait vivre. Mais un capucin ne se peut souffrir. Ardez
l'effronte!

Et il me montrait Catherine en chemise, sous la porte, les yeux
brillants de larmes, chevele, se tordant les bras, plus belle que
jamais et murmurant d'une voix expirante, qui me dchirait l'me:

--Ne le faites pas mourir! C'est frre Ange, c'est le petit frre!

Les pendards de laquais revinrent, annonant qu'ils avaient cess leur
poursuite en apercevant le guet, mais non sans avoir enfonc d'un
demi-doigt leurs piques dans le derrire du saint homme. Les bonnets
de nuit disparurent des fentres, qui se refermrent, et, tandis que
le jeune seigneur causait avec ses gens, je m'approchai de Catherine
dont les larmes schaient sur ses joues, au joli creux de son sourire.

--Le pauvre frre est sauv, me dit-elle. Mais j'ai trembl pour lui.
Les hommes sont terribles. Quand ils vous aiment, ils ne veulent rien
entendre.

--Catherine, lui dis-je assez piqu, ne m'avez-vous fait venir que
pour assister  la querelle de vos amis? Hlas! je n'ai pas le droit
d'y prendre part.

--Vous l'auriez, monsieur Jacques, me dit-elle, vous l'auriez si vous
l'aviez voulu.

--Mais, lui dis-je encore, vous tes la personne de Paris la plus
entoure. Vous ne m'aviez point parl de ce jeune gentilhomme.

--Aussi bien n'y pensais-je gure. Il est venu impromptu.

--Et il vous a surprise avec frre Ange.

--Il a cru voir ce qui n'tait pas. C'est un emport  qui l'on ne
peut faire entendre raison.

Sa chemise entr'ouverte laissait voir dans la dentelle un sein, gonfl
comme un beau fruit, et fleuri d'une rose naissante. Je la pris dans
mes bras et couvris sa poitrine de baisers.

--Ciel! s'cria-t-elle, dans la rue! devant M. d'Anquetil, qui nous
voit!

--Qui est a, M. d'Anquetil?

--C'est le meurtrier de frre Ange, pardi! Quel autre voulez-vous que
ce soit?

--Il est vrai, Catherine, qu'il n'en faut pas d'autres, vos amis sont
prs de vous en forces suffisantes.

--Monsieur Jacques, ne m'insultez pas, je vous prie.

--Je ne vous insulte pas, Catherine; je reconnais vos attraits,
auxquels je voudrais rendre le mme hommage que tant d'autres.

--Monsieur Jacques, ce que vous dites sent odieusement la rtisserie
de votre bonhomme de pre.

--Vous tiez nagure bien contente, mam'selle Catherine, d'en flairer
la chemine.

--Fi! le vilain! le pied plat! Il outrage une femme!

Comme elle commenait  glapir et  s'agiter, M. d'Anquetil quitta ses
gens, vint  nous, la poussa dans le logis en l'appelant friponne et
dvergonde, entra derrire elle dans l'alle, et me ferma la porte au
nez.




La pense de Catherine occupa mon esprit pendant toute la semaine qui
suivit cette fcheuse aventure. Son image brillait aux feuillets des
in-folios sur lesquels je me courbais, dans la bibliothque,  ct de
mon bon matre; si bien que Photius, Olympiodore, Fabricius, Vossius,
ne me parlaient plus que d'une petite demoiselle en chemise de
dentelle. Ces visions m'inclinaient  la paresse. Mais, indulgent 
autrui comme  lui-mme, M. Jrme Coignard souriait avec bont de mon
trouble et de mes distractions.

--Jacques Tournebroche, me dit un jour ce bon matre, n'tes-vous
point frapp des variations de la morale  travers les sicles? Les
livres assembls dans cette admirable Astaracienne tmoignent de
l'incertitude des hommes  ce sujet. Si j'y fais rflexion, mon fils,
c'est pour loger dans votre esprit cette ide solide et salutaire
qu'il n'est point de bonnes moeurs en dehors de la religion et que les
maximes des philosophes, qui prtendent instituer une morale
naturelle, ne sont que lubies et billeveses. La raison des bonnes
moeurs ne se trouve point dans la nature qui est, par elle-mme,
indiffrente, ignorant le mal comme le bien. Elle est dans la Parole
divine, qu'il ne faut point transgresser,  moins de s'en repentir
ensuite convenablement. Les lois humaines sont fondes sur l'utilit,
et ce ne peut tre qu'une utilit apparente et illusoire, car on ne
sait pas naturellement ce qui est utile aux hommes, ni ce qui leur
convient en ralit. Encore y a-t-il dans nos Coutumiers une bonne
moiti des articles auxquels le prjug seul a donn naissance.
Soutenues par la menace du chtiment, les lois humaines peuvent tre
ludes par ruse et dissimulation. Tout homme capable de rflexion est
au-dessus d'elles. Ce sont proprement des attrape-nigauds.

"Il n'en est pas de mme, mon fils, des lois divines. Celles-l sont
imprescriptibles, inluctables et stables. Leur absurdit n'est
qu'apparente et cache une sagesse inconcevable. Si elles blessent
notre raison, c'est parce qu'elles y sont suprieures et qu'elles
s'accordent avec les vraies fins de l'homme, et non avec ses fins
apparentes. Il convient de les observer, quand on a le bonheur de les
connatre. Toutefois, je ne fais pas de difficult d'avouer que
l'observation de ces lois, contenues dans le Dcalogue et dans les
commandements de l'glise, est difficile, la plupart du temps, et mme
impossible sans la grce qui se fait parfois attendre, puisque c'est
un devoir de l'esprer. C'est pourquoi nous sommes tous de pauvres
pcheurs.

"Et c'est l qu'il faut admirer l'conomie de la religion chrtienne,
qui fonde principalement le salut sur le repentir. Il est  remarquer,
mon fils, que les plus grands saints sont des pnitents, et, comme le
repentir se proportionne  la faute, c'est dans les plus grands
pcheurs que se trouve l'toffe des plus grands saints. Je pourrais
illustrer cette doctrine d'un grand nombre d'exemples admirables. Mais
j'en ai dit assez pour vous faire sentir que la matire premire de la
saintet est la concupiscence, l'incontinence, toutes les impurets de
la chair et de l'esprit. Il importe seulement, aprs avoir amass
cette matire, de la travailler selon l'art thologique et de la
modeler pour ainsi dire en figure de pnitence, ce qui est l'affaire
de quelques annes, de quelques jours et parfois d'un seul instant,
comme il se voit dans le cas de la contrition parfaite. Jacques
Tournebroche, si vous m'avez bien entendu, vous ne vous puiserez pas
dans des soins misrables pour devenir honnte homme selon le monde,
et vous vous tudierez uniquement  satisfaire  la justice divine.

Je ne laissai pas de sentir la haute sagesse renferme dans les
maximes de mon bon matre. Je craignais seulement que cette morale, au
cas o elle serait pratique sans discernement, ne portt l'homme aux
plus grands dsordres. Je fis part de mes doutes  M. Jrme Goignard,
qui me rassura en ces termes:

--Jacobus Tournebroche, vous ne prenez pas garde  ce que je viens de
vous dire expressment,  savoir que ce que vous appelez dsordres,
n'est tel en effet que dans l'opinion des lgistes et des juges tant
civils qu'ecclsiastiques et par rapport aux lois humaines, qui sont
arbitraires et transitoires, et qu'en un mot se conduire selon ces
lois est le fait d'une me moutonnire. Un homme d'esprit ne se pique
pas d'agir selon les rgles en usage au Chtelet et chez l'official.
Il s'inquite de faire son salut et il ne se croit pas dshonor pour
aller au ciel par les voies dtournes que suivirent les plus grands
saints. Si la bienheureuse Plagie n'avait point exerc la profession
de laquelle vous savez que vit Jeannette la vielleuse, sous le porche
de Saint-Benot-le-Btourn, cette sainte n'aurait pas eu lieu d'en
faire une ample et copieuse pnitence, et il est infiniment probable
qu'aprs avoir vcu comme une matrone dans une mdiocre et banale
honntet, elle ne jouerait pas du psaltrion, au moment o je vous
parle, devant le tabernacle o le Saint des Saints repose dans sa
gloire. Appelez-vous dsordre une si belle ordonnance de la vie d'une
prdestine? Non point! Il faut laisser ces faons basses de dire  M.
le lieutenant de police qui, aprs sa mort, ne trouvera peut-tre pas
une petite place derrire les malheureuses qu'aujourd'hui il trane
ignominieusement  l'hpital. Hors la perte de l'me et la damnation
ternelle, il ne saurait y avoir ni dsordre, ni crime, ni mal aucun
dans ce monde prissable, o tout doit se rgler et s'ajuster en vue
du monde divin. Reconnaissez donc, Tournebroche, mon fils, que les
actes les plus rprhensibles dans l'opinion des hommes peuvent
conduire  une bonne fin, et n'essayez plus de concilier la justice
des hommes avec celle de Dieu, qui seule est juste, non point  notre
sens, mais par dfinition. Pour le moment, vous m'obligerez, mon fils,
en cherchant dans Vossius la signification de cinq ou six termes
obscurs qu'emploie le Panopolitain, avec lequel il faut se battre dans
les tnbres de cette faon insidieuse qui tonnait mme le grand
coeur d'Ajax, au rapport d'Homre, prince des potes et des
historiens. Ces vieux alchimistes avaient le style dur; Manilius, n'en
dplaise  M. d'Astarac, crivait sur les mmes matires avec plus
d'lgance.

A peine mon bon matre avait-il prononc ces derniers mots, qu'une
ombre s'leva entre lui et moi. C'tait celle de M. d'Astarac, ou
plutt c'tait M. d'Astarac lui-mme, mince et noir comme une ombre.

Soit qu'il n'et point entendu ce propos, soit qu'il le ddaignt, il
ne laissa voir aucun ressentiment. Il flicita, au contraire, M.
Jrme Coignard de son zle et de son savoir, et il ajouta qu'il
comptait sur ses lumires pour l'achvement de la plus grande oeuvre
qu'un homme et encore tente. Puis, se tournant vers moi:

--Mon fils, me dit-il, je vous prie de descendre un moment dans mon
cabinet, o je veux vous communiquer un secret de consquence.

Je le suivis dans la pice o il nous avait d'abord reus, mon bon
matre et moi, le jour qu'il nous prit tous deux  son service. J'y
retrouvai, rangs contre les murs, les vieux gyptiens au visage d'or.
Un globe de verre, de la grosseur d'une citrouille, tait pos sur la
table. M. d'Astarac se laissa tomber sur un sopha, me fit signe de
m'asseoir devant lui et, s'tant pass deux ou trois fois sur le front
une main charge de pierreries et d'amulettes, me dit:

--Mon fils, je ne vous fais point l'injure de croire qu'aprs notre
entretien dans l'le des Cygnes, il vous reste encore un doute sur
l'existence des Sylphes et des Salamandres, qui est aussi relle que
celle des hommes et qui mme l'est beaucoup plus, si l'on mesure la
ralit  la dure des apparences par lesquelles elle se manifeste,
car cette existence est bien plus longue que la ntre. Les Salamandres
promnent de sicle en sicle leur inaltrable jeunesse; quelques-unes
ont vu No, Mns et Pythagore. La richesse de leurs souvenirs et la
fracheur de leur mmoire rendent leur conversation extrmement
attrayante. On a prtendu mme qu'elles acquraient l'immortalit dans
les bras des hommes et que l'espoir de ne point mourir les attirait
dans le lit des philosophes. Mais ce sont l des mensonges qui ne
peuvent sduire un esprit rflchi. Toute union des sexes, loin
d'assurer l'immortalit aux amants, est un signe de mort, et nous ne
connatrions pas l'amour, si nous devions vivre toujours. Il n'en
saurait tre autrement des Salamandres, qui ne cherchent dans les bras
des sages qu'une seule espce d'immortalit: celle de la race. C'est
aussi la seule qu'il soit raisonnable d'esprer. Et, bien que je me
promette, avec le secours de la science, de prolonger d'une faon
notable la vie humaine, et de l'tendre  cinq ou six sicles pour le
moins, je ne me suis jamais flatt d'en assurer indfiniment la dure.
Il serait insens d'entreprendre contre l'ordre naturel. Repoussez
donc, mon fils, comme de vaines fables, l'ide de cette immortalit
puise dans un baiser. C'est la honte de plusieurs cabbalistes de
l'avoir seulement conue. Il n'en est pas moins vrai que les
Salamandres sont enclines  l'amour des hommes. Vous en ferez
l'exprience sans tarder. Je vous ai suffisamment prpar  leur
visite, et, puisque,  compter de la nuit de votre initiation, vous
n'avez point eu de commerce impur avec une femme, vous allez recevoir
le prix de votre continence.

Mon ingnuit naturelle souffrait de recevoir des louanges que j'avais
mrites malgr moi, et je pensai avouer  M. d'Astarac mes coupables
penses. Il ne me laissa point le temps de les confesser, et reprit
avec vivacit:

--Il ne me reste plus, mon fils, qu' vous donner la clef qui vous
ouvrira l'empire des Gnies. C'est ce que je vais faire incontinent.

Et, s'tant lev, il alla poser la main sur le globe qui tenait la
moiti de la table.

--Ce ballon, ajouta-t-il, est plein d'une poudre solaire qui chappe 
vos regards par sa puret mme. Car elle est beaucoup trop fine pour
tomber sous les sens grossiers des hommes. C'est ainsi, mon fils, que
les plus belles parties de l'univers se drobent  notre vue et ne se
rvlent qu'au savant muni d'appareils propres  les dcouvrir. Les
fleuves et les campagnes de l'air, par exemple, vous demeurent
invisibles, bien qu'en ralit l'aspect en soit mille fois plus riche
et plus vari que celui du plus beau paysage terrestre.

"Sachez donc qu'il se trouve dans ce ballon une poudre solaire
souverainement propre  exalter le feu qui est en nous. Et l'effet de
cette exaltation ne se fait gure attendre. Il consiste en une
subtilit des sens qui nous permet de voir et de toucher les figures
ariennes flottant autour de nous. Sitt que vous aurez rompu le sceau
qui ferme l'orifice de ce ballon et respir la poudre solaire qui s'en
chappera, vous dcouvrirez dans cette chambre une ou plusieurs
cratures ressemblant  des femmes par le systme de lignes courbes
qui forme leurs corps, mais beaucoup plus belles que ne fut jamais
aucune femme, et qui sont effectivement des Salamandres. Nul doute que
celle que je vis, l'an pass, dans la rtisserie de votre pre ne vous
apparaisse la premire, car elle a du got pour vous, et je vous
conseille de contenter au plus tt ses dsirs. Ainsi donc, mettez-vous
 votre aise dans ce fauteuil, devant cette table, dbouchez ce ballon
et respirez-en doucement le contenu. Bientt vous verrez tout ce que
je vous ai annonc se raliser de point en point. Je vous quitte.
Adieu.

Et il disparut  sa manire, qui tait trangement soudaine. Je
demeurai seul, devant ce ballon de verre, hsitant  le dboucher, de
peur qu'il ne s'en chappt quelque exhalaison stupfiante. Je
songeais que, peut-tre, M. d'Astarac y avait introduit, selon l'art,
des vapeurs qui endorment ceux qui les respirent en leur donnant des
rves de Salamandres. Je n'tais pas encore assez philosophe pour me
soucier d'tre heureux de cette faon. Peut-tre, me disais-je, ces
vapeurs disposent  la folie. Enfin, j'avais assez de dfiance pour
songer un moment  aller dans la bibliothque demander conseil  M.
l'abb Coignard, mon bon matre. Mais je reconnus tout de suite que ce
serait prendre un soin inutile. Ds qu'il m'entendra parler, me
dis-je, de poudre solaire et de Gnies de l'air, il me rpondra:
"Jacques Tournebroche, souvenez-vous, mon fils, de ne jamais ajouter
foi  des absurdits, mais de vous en rapporter  votre raison en
toutes choses, hors aux choses de notre sainte religion. Laissez-moi
ces ballons et cette poudre, avec toutes les autres folies de la
cabbale et de l'art spagyrique."

Je croyais l'entendre lui-mme faire ce petit discours entre deux
prises de tabac, et je ne savais que rpondre  un langage si
chrtien. D'autre part, je considrais par avance dans quel embarras
je me trouverais devant M. d'Astarac, quand il me demanderait des
nouvelles de la Salamandre. Que lui rpondre? Comment lui avouer ma
rserve et mon abstention, sans trahir en mme temps ma dfiance et ma
peur? Et puis, j'tais,  mon insu, curieux de tenter l'aventure. Je
ne suis pas crdule. J'ai au contraire une propension merveilleuse au
doute, et ce penchant me porte  me dfier du sens commun et mme de
l'vidence comme du reste. A tout ce qu'on me dit d'trange, je me
dis: "Pourquoi pas?" Ce "pourquoi pas" faisait tort, devant le ballon,
 mon intelligence naturelle. Ce "pourquoi pas" m'inclinait  la
crdulit, et il est intressant de remarquer  cette occasion que: ne
rien croire, c'est tout croire, et qu'il ne faut pas se tenir l'esprit
trop libre et trop vacant, de peur qu'il ne s'y emmagasine d'aventure
des denres d'une forme et d'un poids extravagant, qui ne sauraient
trouver place dans des esprits raisonnablement et mdiocrement meubls
de croyances. Tandis que, la main sur le cachet de cire, je me
rappelais ce que ma mre m'avait cont des carafes magiques, mon
"pourquoi pas", me soufflait que peut-tre aprs tout voit-on,  la
poussire du soleil, les fes ariennes. Mais, ds que cette ide,
aprs avoir mis le pied dans mon esprit, faisait mine de s'y loger et
d'y prendre des aises, je la trouvais baroque, absurde et grotesque.
Les ides, quand elles s'imposent, deviennent vite impertinentes. Il
en est peu qui puissent faire autre chose que d'agrables passantes;
et dcidment celle-l avait un air de folie. Pendant que je me
demandais: Ouvrirai-je, n'ouvrirai-je pas? le cachet, que je ne
cessais de presser entre mes doigts, se brisa soudainement dans ma
main, et le flacon se trouva dbouch.

J'attendis, j'observai. Je ne vis rien, je ne sentis rien. J'en fus
du, tant l'espoir de sortir de la nature est habile et prompt  se
glisser dans nos mes! Rien! pas mme une vague et confuse illusion,
une incertaine image! Il arrivait ce que j'avais prvu: quelle
dception! J'en ressentis une sorte de dpit. Renvers dans mon
fauteuil, je me jurai, devant ces gyptiens aux longs yeux noirs qui
m'entouraient, de mieux fermer  l'avenir mon me aux mensonges des
cabbalistes. Je reconnus une fois de plus la sagesse de mon bon
matre, et je rsolus,  son exemple, de me conduire par la raison
dans toutes les affaires qui n'intressent pas la foi chrtienne et
catholique. Attendre la visite d'une dame salamandre, quelle
simplicit! Est-il possible qu'il soit des Salamandres? Mais qu'en
sait-on, et "pourquoi pas"?

Le temps, dj lourd depuis midi, devenait accablant. Engourdi par de
longs jours tranquilles et reclus, je sentais un poids sur mon front
et sur mes paupires. L'approche de l'orage acheva de m'appesantir. Je
laissai tomber mes bras et, la tte renverse, les yeux clos, je
glissai dans un demi-sommeil plein d'gyptiens d'or et d'ombres
lascives. Cet tat incertain, pendant lequel le sens de l'amour vivait
seul en moi comme un feu dans la nuit, durait depuis un temps que je
ne puis dire, quand je fus rveill par un bruit lger de pas et
d'toffes froisses, j'ouvris les yeux et poussai un grand cri.

Une merveilleuse crature tait debout devant moi, en robe de satin
noir, coiffe de dentelle, brune avec des yeux bleus, les traits
fermes dans une chair jeune et pure, les joues rondes et la bouche
anime par un invisible baiser. Sa robe courte laissait voir des pieds
petits, hardis, gais et spirituels. Elle se tenait droite, ronde, un
peu ramasse dans sa perfection voluptueuse. On voyait, sous le ruban
de velours pass  son cou, un carr de gorge brune et pourtant
clatante. Elle me regardait avec un air de curiosit.

J'ai dit que mon sommeil m'avait excit  l'amour. Je me levai, je
m'lanai.

--Excusez-moi, me dit-elle, je cherchais M. d'Astarac.

Je lui dis:

--Madame, il n'y a pas de M. d'Astarac. Il y a vous et moi. Je vous
attendais. Vous tes ma Salamandre. J'ai ouvert le flacon de cristal.
Vous tes venue, vous tes  moi.

Je la pris dans mes bras et couvris de baisers tout ce que mes lvres
purent trouver de chair au bord des habits.

Elle se dgagea et me dit:

--Vous tes fou.

--C'est bien naturel, lui rpondis-je. Qui ne le serait  ma place?

Elle baissa les yeux, rougit et sourit. Je me jetai  ses pieds.

--Puisque M. d'Astarac n'est pas ici, dit-elle, je n'ai qu' me
retirer.

--Restez, m'criai-je, en poussant le verrou.

Elle me demanda:

--Savez-vous s'il reviendra bientt?

--Non! madame, il ne reviendra point de longtemps. Il m'a laiss seul
avec les Salamandres. Je n'en veux qu'une, et c'est vous.

Je la pris dans mes bras, je la portai sur le sopha, j'y tombai avec
elle, je la couvris de baisers. Je ne me connaissais plus. Elle
criait, je ne l'entendais point. Ses paumes ouvertes me repoussaient,
ses ongles me griffaient, et ces vaines dfenses irritaient mes
dsirs. Je la pressais, je l'enveloppais, renverse et dfaite. Son
corps amolli cda, elle ferma les yeux; je sentis bientt, dans mon
triomphe, ses beaux bras rconcilis me serrer contre elle.

Puis dlis, hlas! de cette treinte dlicieuse, nous nous regardmes
tous deux avec surprise. Occupe  renatre avec dcence, elle
arrangeait ses jupes et se taisait.

--Je vous aime, lui dis-je. Comment vous appelez-vous?

Je ne pensais pas qu'elle ft une Salamandre et,  vrai dire, je ne
l'avais pas cru vritablement.

--Je me nomme Jahel, me dit-elle.

--Quoi! vous tes la nice de Mosade?

--Oui, mais taisez-vous. S'il savait ...

--Que ferait-il?

--Oh!  moi, rien du tout. Mais  vous beaucoup de mal. Il n'aime pas
les chrtiens.

--Et vous?

--Oh! moi, je n'aime pas les juifs.

--Jahel, m'aimez-vous un peu?

--Mais il me semble, monsieur, qu'aprs ce que nous venons de nous
dire, votre question est une offense.

--Il est vrai, mademoiselle, mais je tche de me faire pardonner une
vivacit, une ardeur, qui n'avaient pas pris soin de consulter vos
sentiments.

--Oh! monsieur, ne vous faites pas plus coupable que vous n'tes.
Toute votre violence et toutes vos ardeurs ne vous auraient servi de
rien si vous ne m'aviez pas plu. Tout  l'heure, en vous voyant
endormi dans ce fauteuil, je vous ai trouv du mrite, j'ai attendu
votre rveil, et vous savez le reste.

Je lui rpondis par un baiser. Elle me le rendit. Quel baiser! Je crus
sentir des fraises des bois se fondre dans ma bouche. Mes dsirs se
ranimrent et je la pressai ardemment sur mon coeur.

--Cette fois, me dit-elle, soyez moins emport, et ne pensez pas qu'
vous. Il ne faut pas tre goste en amour. C'est ce que les jeunes
gens ne savent pas assez. Mais on les forme.

Nous nous plongemes dans l'abme des dlices. Aprs quoi, la divine
Jahel me dit:

--Avez-vous un peigne? Je suis faite comme une sorcire.

--Jahel, lui rpondis-je, je n'ai point de peigne; j'attendais une
Salamandre. Je vous adore.

--Adorez-moi, mon ami, mais soyez discret. Vous ne connaissez pas
Mosade.

--Quoi! Jahel! est-il donc si terrible  cent trente ans, dont il
passa soixante-quinze dans une pyramide?

--Je vois, mon ami, qu'on vous a fait des contes sur mon oncle, et que
vous avez eu la simplicit de les croire. On ne sait pas son ge;
moi-mme je l'ignore, je l'ai toujours connu vieux. Je sais seulement
qu'il est robuste et d'une force peu commune. Il faisait la banque 
Lisbonne, o il lui arriva de tuer un chrtien, qu'il avait surpris
avec ma tante Myriam. Il s'enfuit et m'emmena avec lui. Depuis lors,
il m'aime avec la tendresse d'une mre. Il me dit des choses qu'on ne
dit qu'aux petits enfants, et il pleure en me regardant dormir.

--Vous habitez avec lui?

--Oui, dans le pavillon du garde,  l'autre bout du parc.

--Je sais, on y va par le sentier des Mandragores. Comment ne vous
ai-je pas rencontre plus tt? Par quel sort funeste, demeurant si
prs de vous, ai-je vcu sans vous voir? Mais, que dis-je, vivre?
Est-ce vivre que ne vous point connatre? Vous tes donc renferme
dans ce pavillon?

--Il est vrai que je suis trs recluse et que je ne puis aller comme
je le voudrais dans les promenades, dans les magasins et  la comdie.
La tendresse de Mosade ne me laisse point de libert. Il me garde en
jaloux et, avec six petites tasses d'or qu'il a emportes de Lisbonne,
il n'aime que moi au monde. Comme il a beaucoup plus d'attachement
pour moi qu'il n'en eut pour ma tante Myriam, il vous tuerait, mon
ami, de meilleur coeur qu'il n'a tu le Portugais. Je vous en avertis
pour vous rendre discret et parce que ce n'est pas une considration
qui puisse arrter un homme de coeur. tes-vous de qualit et fils de
famille, mon ami?

--Hlas! non, rpondis-je, mon pre est adonn  quelque art mcanique
et  une sorte de ngoce.

--Est-il seulement dans les partis, a-t-il une charge de finance? Non?
C'est dommage. Il faut donc vous aimer pour vous-mme. Mais dites-moi
la vrit: M. d'Astarac ne viendra-t-il pas bientt?

A ce nom,  cette demande, un doute horrible traversa mon esprit. Je
souponnai cette ravissante Jahel de m'avoir t envoye par le
cabbaliste pour jouer avec moi le rle de Salamandre. Je l'accusai
mme intrieurement d'tre la nymphe de ce vieux fou. Pour en tre
tout de suite clair, je lui demandai rudement si elle avait coutume
de faire la Salamandre dans ce chteau.

--Je ne vous entends point, me rpondit-elle, en me regardant avec des
yeux pleins d'une innocente surprise. Vous parlez comme M. d'Astarac
lui-mme, et je vous croirais atteint de sa manie, si je n'avais pas
prouv que vous ne partagez point l'aversion que les femmes lui
donnent. Il ne peut en souffrir une, et c'est pour moi une vritable
gne de le voir et de lui parler. Pourtant, je le cherchais tout 
l'heure quand je vous ai trouv.

Dans ma joie d'tre rassur, je la couvris de baisers. Elle s'arrangea
pour me faire voir qu'elle avait des bas noirs, attachs au-dessus du
genou par des jarretires  boucles de diamants, et cette vue ramena
mes esprits aux ides qui lui plaisaient. Au surplus, elle me
sollicita sur ce sujet avec beaucoup d'adresse et d'ardeur, et je
m'aperus qu'elle commenait  s'animer au jeu dans le moment mme o
j'allais en tre fatigu. Pourtant, je fis de mon mieux et fus assez
heureux cette fois encore pour pargner  cette belle personne
l'affront qu'elle mritait le moins. Il me sembla qu'elle n'tait pas
mcontente de moi. Elle se leva, l'air tranquille, et me dit:

--Ne savez-vous pas vraiment si M. d'Astarac ne reviendra pas bientt?
Je vous avouerai que je venais lui demander sur la pension qu'il doit
 mon oncle une petite somme d'argent qui, pour l'heure, me fait
grandement dfaut.

Je tirai de ma bourse, en m'excusant, trois cus qui s'y trouvaient et
qu'elle me fit la grce d'accepter. C'tait tout ce qui me restait des
libralits trop rares du cabbaliste qui, faisant profession de
mpriser l'argent, oubliait malheureusement de me payer mes gages.

Je demandai  mademoiselle Jahel si je n'aurais pas l'heur de la
revoir.

--Vous l'aurez, me dit-elle.

Et nous convnmes qu'elle monterait la nuit dans ma chambre toutes les
fois qu'elle pourrait s'chapper du pavillon o elle tait garde.

--Faites attention seulement, lui dis-je, que ma porte est la
quatrime  droite, dans le corridor, et que la cinquime est celle de
l'abb Coignard, mon bon matre. Quant aux autres, ajoutai-je, elles
ne donnent accs que dans des greniers o logent deux ou trois
marmitons et plusieurs centaines de rats.

Elle m'assura qu'elle n'aurait garde de s'y tromper, et qu'elle
gratterait  ma porte, non pas  quelque autre.

--Au reste, me dit-elle encore, votre abb Coignard me semble un assez
bon homme. Je crois que nous n'avons rien  craindre de lui. Je l'ai
vu, par un judas, le jour o il rendait visite avec vous  mon oncle.
Il me parut aimable, quoique je n'entendisse gure ce qu'il disait.
Son nez surtout me sembla tout  fait ingnieux et capable. Celui qui
le porte doit tre homme de ressources et je dsire faire sa
connaissance. On a toujours  gagner  la frquentation des gens
d'esprit. Je suis fche seulement qu'il ait dplu  mon oncle par la
libert de ses paroles et par son humeur railleuse. Mosade le hait,
et il a pour la haine une capacit dont un chrtien ne peut se faire
ide.

--Mademoiselle, lui rpondis-je, M. l'abb Jrme Coignard est un trs
savant homme et il a, de plus, de la philosophie et de la
bienveillance. Il connat le monde, et vous avez raison de le croire
de bon conseil. Je me gouverne entirement sur ses avis. Mais,
rpondez-moi, ne me vtes-vous pas aussi, ce jour-l, dans le
pavillon,  travers ce judas que vous dites?

--Je vous vis, me dit-elle, et je ne vous cacherai pas que je vous
distinguai. Mais il faut que je retourne chez mon oncle. Adieu.

M. d'Astarac ne manqua pas de me demander, le soir, aprs le souper,
des nouvelles de la Salamandre. Sa curiosit m'embarrassait un peu. Je
rpondis que la rencontre avait pass mes esprances, mais qu'au
surplus je croyais devoir me renfermer dans la discrtion convenable 
ces sortes d'aventures.

--Cette discrtion, mon fils, me dit-il, n'est point aussi utile en
votre affaire que vous vous le figurez. Les Salamandres ne demandent
point le secret sur des amours dont elles n'ont point de honte. Une de
ces Nymphes, qui m'aime, n'a point de passe-temps plus doux, en mon
absence, que de graver mon chiffre enlac au sien dans l'corce des
arbres, comme vous pourrez vous en assurer en examinant le tronc de
cinq ou six pins dont vous voyez d'ici les ttes lgantes. Mais
n'avez-vous point remarqu, mon fils, que ces sortes d'amours,
vraiment sublimes, loin de laisser quelque fatigue, communiquent au
coeur une vigueur nouvelle? Je suis sr qu'aprs ce qui s'est pass,
vous occuperez votre nuit  traduire pour le moins soixante pages de
Zozime le Panopolitain.

Je lui avouai que je ressentais au contraire une grande envie de
dormir, qu'il expliqua par l'tonnement d'une premire rencontre.
Ainsi ce grand homme demeura persuad que j'avais eu commerce avec une
Salamandre. J'avais scrupule  le tromper, mais j'y tais oblig et il
se trompait si bien lui-mme qu'on ne pouvait ajouter grand'chose 
ses illusions. J'allai donc me coucher en paix: et, m'tant mis au
lit, je soufflai ma chandelle sur le plus beau de mes jours.




Jahel tint parole. Ds le surlendemain elle vint gratter  ma porte.
Nous fmes bien plus  notre aise dans ma chambre, que nous ne
l'avions t dans le cabinet de M. d'Astarac, et ce qui s'tait pass
lors de notre premire connaissance n'tait que jeux d'enfants au prix
de ce que l'amour nous inspira en cette seconde rencontre. Elle
s'arracha de mes bras au petit jour, avec mille serments de me
rejoindre bientt, m'appelant son me, sa vie, et son greluchon.

Je me levai fort tard ce jour-l. Quand je descendis dans la
bibliothque, mon matre y tait tabli sur le papyrus de Zozime, sa
plume dans une main, sa loupe dans l'autre, et digne de l'admiration
de quiconque sait estimer les bonnes lettres.

--Jacques Tournebroche, me dit-il, la principale difficult de cette
lecture consiste en ce que diverses lettres peuvent tre aisment
confondues avec d'autres, et il importe au succs du dchiffrement de
dresser un tableau des caractres qui prtent  de semblables
mprises, car, faute de prendre ce soin, nous risquerions d'adopter de
mauvaises leons,  notre honte ternelle et juste vitupre. J'ai fait
aujourd'hui mme de risibles bvues. Il fallait que j'eusse, ds
matines, l'esprit troubl par ce que j'ai vu cette nuit et dont je
vais vous faire le rcit.

"M'tant rveill au petit jour, il me prit l'envie d'aller boire un
coup de ce petit vin blanc, dont il vous souvient que je fis hier
compliment  M. d'Astarac. Car il existe, mon fils, entre le vin blanc
et le chant du coq, une sympathie qui date assurment du temps de No,
et je suis certain que si saint Pierre, dans la sacre nuit qu'il
passa dans la cour du grand sacrificateur, avait bu un doigt de vin
clairet de la Moselle, ou seulement d'Orlans, il n'aurait pas reni
Jsus avant que le coq et chant pour la seconde fois. Mais nous ne
devons en aucune manire, mon fils, regretter cette mauvaise action,
car il importait que les prophties fussent accomplies; et si ce
Pierre ou Cphas n'avait pas fait, cette nuit-l, la dernire des
infamies, il ne serait pas aujourd'hui le plus grand saint du paradis
et la pierre angulaire de notre sainte glise, pour la confusion des
honntes gens selon le monde qui voient les clefs de leur flicit
ternelle tenues par un lche coquin. O salutaire exemple qui, tirant
l'homme hors des fallacieuses inspirations de l'honneur humain, le
conduit dans les voies du salut! O savante conomie de la religion! O
sagesse divine, qui exalte les humbles et les misrables pour abaisser
les superbes! O merveille! O mystre! A la honte ternelle des
pharisiens et des gens de justice, un grossier marinier du lac de
Tibriade, devenu par sa lchet paisse la rise des filles de
cuisine qui se chauffaient avec lui, dans la cour du grand prtre, un
rustre et un couard qui renona son matre et sa foi devant des
maritornes bien moins jolies sans doute, que la femme de chambre de
madame la baillive de Sez, porte au front la triple couronne, au
doigt l'anneau pontifical, est tabli au dessus des princes-vques,
des rois et de l'empereur, est investi du droit de lier et de dlier;
le plus respectable homme, la plus honnte dame n'entreront au ciel
que s'il leur en donne l'accs. Mais dites-moi, s'il vous plat,
Tournebroche, mon fils,  quel endroit de mon rcit j'en tais quand
j'en embrouillai le fil  ce grand saint Pierre, le prince des
aptres. Je crois pourtant que je vous parlais d'un verre de vin blanc
que je bus  l'aube. Je descendis en chemise  l'office et tirai d'une
certaine armoire, dont la veille je m'tais prudemment assur la clef,
une bouteille que je vidai avec plaisir. Aprs quoi, remontant
l'escalier, je rencontrai entre les deuxime et troisime tages une
petite demoiselle en pierrot, qui descendait les degrs. Elle parut
trs effraye et s'enfuit au fond du corridor. Je la poursuivis, je la
rejoignis, je la saisis dans mes bras et je l'embrassai par soudaine
et irrsistible sympathie. Ne m'en blmez point, mon fils; vous en
eussiez fait tout autant  ma place, et peut-tre davantage. C'est une
jolie fille, elle ressemble  la chambrire de la baillive, avec plus
de vivacit dans le regard. Elle n'osait crier. Elle me soufflait 
l'oreille: "Laissez-moi, laissez-moi, vous tes fou!" Voyez,
Tournebroche, je porte encore au poignet les marques de ses ongles.
Que n'ai-je gard aussi vive sur mes lvres l'impression du baiser
qu'elle me donna!

--Quoi, monsieur l'abb, m'criai-je, elle vous donna un
  baiser?

--Soyez assur, mon fils, me rpondit mon bon matre, qu' ma place
vous en eussiez reu un tout semblable,  la condition toutefois que
vous eussiez saisi, comme j'ai fait, l'occasion. Je crois vous avoir
dit que je tenais cette demoiselle troitement embrasse. Elle
essayait de fuir, elle touffait ses cris, elle murmurait des
plaintes.

--Lchez-moi, de grce! Voici le jour, un moment de plus et je suis
perdue.

Ses craintes, sa frayeur, son pril, quel barbare n'en aurait point
t touch? Je ne suis point inhumain. Je mis sa libert au prix d'un
baiser qu'elle me donna tout de suite. Croyez-m'en sur ma parole; je
n'en reus jamais de plus dlicieux.

A cet endroit de son rcit, mon bon matre, levant le nez pour humer
une prise de tabac, vit mon trouble et ma douleur qu'il prit pour de
la surprise.

--Jacques Tournebroche, reprit-il, tout ce qui me reste  dire vous
surprendra bien davantage. Je laissai donc aller  regret cette jolie
demoiselle; mais ma curiosit m'invita  la suivre. Je descendis
l'escalier sur ses pas, je la vis traverser le vestibule, sortir par
la petite porte qui donne sur les champs, du ct o le parc est le
plus tendu, et courir dans l'alle. J'y courus sur ses pas. Je
pensais bien qu'elle n'irait pas loin en pierrot et en bonnet de nuit.
Elle prit le chemin des Mandragores. Ma curiosit en redoubla et je la
suivis jusqu'au pavillon de Mosade. Dans ce moment, ce vilain juif
parut  sa fentre avec sa robe et son grand bonnet, comme ces figures
qu'on voit se montrer  midi dans ces vieilles horloges plus gothiques
et plus ridicules que les glises o elles sont conserves, pour la
joie des rustres et le profit du bedeau.

"Il me dcouvrit sous la feuille, au moment mme o cette jolie
fille, prompte comme Galate, se coulait dans le pavillon; en sorte
que j'avais l'air de la poursuivre  la manire, faon et usage de ces
satyres dont nous parlmes un jour, en confrant les beaux endroits
d'Ovide. Et mon habit ajoutait  la ressemblance, car je crois que je
vous ai dit, mon fils, que j'tais en chemise. A ma vue, les yeux de
Mosade tincelrent. Il tira de sa sale houppelande jaune un stylet
assez coquet et l'agita par la fentre d'un bras qui ne semblait point
appesanti par la vieillesse. Cependant, il me jetait des injures
bilingues. Oui, Tournebroche, mes connaissances grammaticales
m'autorisent  dire qu'elles taient bilingues et que l'espagnol ou
plutt le portugais s'y mlait avec l'hbreu. J'enrageais de n'en
point saisir le sens exact, car je n'entends point ces langues, encore
que je les reconnaisse  certains sons qui y reviennent frquemment.
Mais il est vraisemblable qu'il m'accusait de vouloir suborner cette
fille, que je crois tre sa nice Jahel, que M. d'Astarac, s'il vous
en souvient, nous a plusieurs fois nomme; en quoi ses invectives
contenaient une part de flatterie, car tel que je suis devenu, mon
fils, par les progrs de l'ge et les fatigues d'une vie agite, je ne
puis plus prtendre  l'amour des jeunes pucelles. Hlas!  moins de
devenir vque, c'est un plat dont je ne goterai plus jamais. J'y ai
regret. Mais il ne faut pas s'attacher trop obstinment aux biens
prissables de ce monde, et nous devons quitter ce qui nous quitte.
Donc Mosade, maniant son stylet, tirait de sa gorge des sons rauques
qui alternaient avec des glapissements aigus, de sorte que j'tais
injuri et vitupr en manire de chant ou de cantilne. Et sans me
flatter, mon fils, je puis dire que je fus trait de paillard et de
suborneur sur un ton solennel et crmonieux. Quand ce Mosade fut au
bout de ses imprcations, je m'tudiai  lui faire une riposte
bilingue, comme l'attaque. Je lui rpondis en latin et en franais
qu'il tait homicide et sacrilge, ayant gorg des petits enfants et
poignard des hosties consacres. Le vent frais du matin, en glissant
sur mes jambes, me rappelait que j'tais en chemise. J'en prouvai
quelque embarras, car il est vident, mon fils, qu'un homme qui n'a
point de culotte est en mauvais tat pour faire paratre les sacres
vrits, confondre l'erreur et poursuivre le crime. Toutefois, je lui
fis des tableaux effroyables de ses attentats et le menaai de la
justice divine et de la justice humaine.

--Quoi! mon bon matre m'criai-je, ce Mosade, qui a une si jolie
nice, gorgea des nouveau-ns et poignarda des hosties?

--Je n'en sais rien, me rpondit M. Jrme Coignard, et n'en puis rien
savoir. Mais ces crimes lui appartiennent, tant ceux de sa race, et
je puis les lui donner sans injure. Je poursuivais sur ce mcrant une
longue suite d'aeux sclrats. Car vous n'ignorez point ce qu'on dit
des juifs et de leurs rites abominables. Il y a dans la vieille
cosmographie de Mnster une figure reprsentant des juifs mutilant un
enfant, et ils y sont reconnaissables  la roue ou rouelle de drap
qu'ils portent sur leurs vtements, en signe d'infamie. Je ne crois
pas pourtant que ce soit chez eux un usage domestique et quotidien. Je
doute aussi que tous ces isralites soient si ports  outrager les
saintes espces. Les en accuser, c'est les croire pntrs aussi
profondment que nous de la divinit de Notre-Seigneur Jsus-Christ.
Car on ne conoit pas le sacrilge sans la foi, et le juif qui
poignarda la sainte hostie rendit par cela mme un sincre hommage 
la vrit de la transsubstantiation. Ce sont l, mon fils, des fables
qu'il faut laisser aux ignorants, et, si je les jetai  la face de cet
horrible Mosade, ce fut moins par les conseils d'une saine critique
que par les imprieuses suggestions du ressentiment et de la colre.

--Ah! monsieur, lui dis-je, vous pouviez vous contenter de lui
reprocher le Portugais qu'il a tu par jalousie, car c'est l un
meurtre vritable.

--Quoi! s'cria mon bon matre; Mosade a tu un chrtien. Nous avons
en lui, Tournebroche, un voisin dangereux. Mais vous tirerez de cette
aventure les conclusions que j'en tire moi-mme. Il est certain que sa
nice est la bonne amie de M. d'Astarac, dont elle quittait assurment
la chambre quand je la rencontrai dans l'escalier.

"J'ai trop de religion pour ne pas regretter qu'une si aimable
personne sorte de la race qui a crucifi Jsus-Christ. Hlas! n'en
doutez pas, mon fils, ce vilain Mardoche est l'oncle d'une Esther qui
n'a point besoin de macrer six mois dans la myrrhe pour tre digne du
lit d'un roi. Le vieux corbeau spagyrique n'est point ce qui convient
 une telle beaut, et je me sens enclin  m'intresser  elle.

"Il faut que Mosade la cache bien secrtement, car, si elle se
montrait un jour au cours ou  la comdie, elle aurait le lendemain
tout le monde  ses pieds. Ne souhaitez-vous point la voir,
Tournebroche?

Je rpondis que je le souhaitais vivement, et nous nous renfonmes
tous deux dans notre grec.




Ce soir-l, nous trouvant, mon bon matre et moi, dans la rue du Bac,
comme il faisait chaud, M. Jrme Coignard me dit:

--Jacques Tournebroche, mon fils, ne vous plairait-il point tirer 
gauche, dans la rue de Grenelle,  la recherche d'un cabaret? Encore
nous faut-il chercher un hte qui vende du vin  deux sous le pot. Car
je suis dmuni d'argent et je pense, mon fils, que vous n'tes pas
mieux pourvu que moi, par l'injure de M. d'Astarac, qui fait peut-tre
de l'or, mais qui n'en donne point  ses secrtaires et domestiques,
ainsi qu'il apparat par votre exemple et le mien. L'tat o il nous
laisse est lamentable. Je n'ai pas un sou vaillant dans ma poche, et
je vois qu'il faudra que je remdie par industrie et ruse  ce grand
mal. Il est beau de supporter la pauvret d'une me gale, comme
pictte, qui y acquit une gloire imprissable. Mais c'est un exercice
dont je suis las, et qui m'est devenu fastidieux par l'accoutumance.
Je sens qu'il est temps que je change de vertu et que je m'instruise 
possder des richesses sans qu'elles me possdent, ce qui est l'tat
le plus noble o se puisse hausser l'me d'un philosophe. Je veux
bientt faire quelque gain, afin de montrer que ma sagesse ne se
dment pas mme dans la prosprit. J'en cherche les moyens, et tu m'y
vois songer, Tournebroche.

Tandis que mon bon matre parlait de la sorte avec une noble lgance,
nous approchions du joli htel o M. de la Guritaude avait log
mam'selle Catherine. "Vous le reconnatrez, m'avait-elle dit, aux
rosiers du balcon." Il ne faisait pas assez jour pour que je visse les
roses, mais je croyais les sentir. Aprs avoir fait quelques pas, je
la reconnus  la fentre, un pot  eau  la main, arrosant ses fleurs.
En me reconnaissant de mme dans la rue, elle rit et m'envoya un
baiser. Sur quoi, une main, passant par la croise, lui donna sur la
joue un soufflet dont elle fut si tonne qu'elle lcha le pot  eau,
qui tomba, peu s'en faut, sur la tte de mon bon matre. Puis la belle
soufflete disparut et le souffleteur, paraissant  sa place  la
fentre, se pencha sur la grille et me cria:

--Dieu soit lou, monsieur, vous n'tes point le capucin! Je ne puis
souffrir que ma matresse envoie des baisers  cette bte puante qui
rde sans cesse sous cette fentre. Cette fois du moins je n'ai point
 rougir de son choix. Vous me semblez honnte homme, et je crois vous
avoir dj vu. Faites-moi l'honneur de monter. Il y a cans un souper
prpar. Vous m'obligerez d'y prendre part avec M. l'abb qui vient de
recevoir une pote d'eau sur la tte et qui se secoue comme un chien
mouill. Aprs souper, nous jouerons aux cartes, et, quand il fera
jour, nous irons nous couper la gorge. Mais ce sera civilit pure et
seulement pour vous faire honneur, monsieur, car  la vrit cette
fille ne vaut pas un coup d'pe. C'est une coquine que je ne veux
revoir de ma vie.

Je reconnus en celui qui parlait de la sorte ce monsieur d'Anquetil,
que j'avais vu nagure exciter si vivement ses gens  piquer le frre
Ange au derrire. Il parlait poliment et me traitait en gentilhomme.
Je sentis toute la faveur qu'il me faisait en consentant  me couper
la gorge. Mon bon matre n'tait pas moins sensible  tant d'urbanit.
S'tant suffisamment secou:

--Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, nous ne pouvons pas
refuser une si gracieuse invitation.

Dj deux laquais taient descendus avec des flambeaux. Ils nous
conduisirent dans une salle o un ambigu tait prpar sur une table
claire par deux candlabres d'argent. M. d'Anquetil nous pria d'y
prendre place et mon bon matre noua sa serviette  son cou. Il avait
dj piqu une grive  sa fourchette quand un bruit de sanglots
dchira nos oreilles.

--Ne prenez point garde  ces cris, dit M. d'Anquetil, c'est Catherine
qui gmit dans la chambre o je l'ai enferme.

--Ah! monsieur, il faut lui pardonner, rpondit mon bon matre qui
regardait tristement le petit oiseau au bout de sa fourchette. Les
mets les plus agrables semblent amers, assaisonns de larmes et de
gmissements. Auriez-vous le coeur de laisser pleurer une femme?
Faites grce  celle-ci, je vous prie! Est-elle donc si coupable
d'avoir envoy un baiser  mon jeune disciple, qui fut son voisin et
son compagnon au temps de leur mdiocrit commune, alors que les
charmes de cette jolie fille n'taient encore clbres que sous la
treille du _Petit Bacchus_. Il n'y a rien l que d'innocent, si tant
est qu'une action humaine et particulirement l'action d'une femme
puisse tre jamais innocente et tout  fait nette de la tache
originelle. Souffrez encore, monsieur, que je vous dise que la
jalousie est un sentiment gothique, un triste reste des moeurs
barbares qui ne doit point subsister dans une me lgante et bien
ne.

--Monsieur l'abb, rpondit M. d'Anquetil, sur quoi jugez-vous que je
suis jaloux? Je ne le suis pas. Mais je ne souffre pas qu'une femme se
moque de moi.

--Nous sommes le jouet des vents, dit mon bon matre avec un soupir.
Tout se rit de nous, le ciel, les astres, la pluie, les zphires,
l'ombre, la lumire et la femme. Souffrez, monsieur, que Catherine
soupe avec nous. Elle est jolie, elle gayera votre table. Tout ce
qu'elle a pu faire, ce baiser et le reste, ne la rend pas moins
agrable  voir. Les infidlits des femmes ne gtent point leur
visage: La nature, qui se plat  les orner, est indiffrente  leurs
fautes. Imitez-la, monsieur, et pardonnez  Catherine.

Je joignis mes prires  celles de mon bon matre, et M. d'Anquetil
consentit  dlivrer la prisonnire. Il s'approcha de la porte d'o
partaient les cris, l'ouvrit et appela Catherine qui ne rpondit que
par le redoublement de ses plaintes.

--Messieurs, nous dit son amant, elle est l, couche  plat ventre
sur le lit, la tte dans l'oreiller et soulevant  chaque sanglot une
croupe ridicule. Regardez cela. Voil donc pourquoi nous nous donnons
tant de peine et faisons tant de sottises!... Catherine, venez souper.

Mais Catherine ne bougeait point et pleurait encore. Il l'alla tirer
par le bras, par la taille. Elle rsistait. Il fut pressant:

--Allons! viens, mignonne.

Elle s'enttait  ne point changer de place, tenant embrasss le lit
et les matelas.

Son amant perdit patience, et cria d'une voix rude avec mille
jurements:

--Lve-toi, garce!

Aussitt elle se leva et, souriant dans les larmes, lui prit le bras
et entra dans la salle  manger, avec un air de victime heureuse.

Elle s'assit entre M. d'Anquetil et moi, la tte renverse sur
l'paule de son amant et cherchant du pied mon pied sous la table.

--Messieurs, dit notre hte, pardonnez  ma vivacit un mouvement que
je ne saurais regretter, puisqu'il me donne l'honneur de vous traiter
ici. Je ne puis en vrit souffrir tous les caprices de cette jolie
fille, et je suis devenu trs ombrageux depuis que je l'ai surprise
avec son capucin.

--Mon ami, lui dit Catherine en pressant mon pied sous le sien, votre
jalousie s'gare. Sachez que je n'ai de got que pour M. Jacques.

--Elle raille, dit M. d'Anquetil.

--N'en doutez point, rpondis-je. On voit qu'elle n'aime que
  vous.

--Sans me flatter, rpliqua-t-il, je lui ai inspir quelque
attachement. Mais elle est coquette.

--A boire! dit M. l'abb Coignard.

M. d'Anquetil passa la dame-jeanne  mon bon matre et s'cria:

--Pardi, l'abb, vous qui tes d'glise, vous nous direz pourquoi les
femmes aiment les capucins.

M. Coignard s'essuya les lvres et dit:

--La raison en est que les capucins aiment avec humilit et ne se
refusent  rien. La raison en est encore que ni la rflexion ni la
politesse n'affaiblit leurs instincts naturels. Monsieur, votre vin
est gnreux.

--Vous me faites trop d'honneur, rpondit M. d'Anquetil. C'est le vin
de M. de la Guritaude. Je lui ai pris sa matresse. Je puis bien lui
prendre ses bouteilles.

--Rien n'est plus juste, rpliqua mon bon matre. Je vois, monsieur,
que vous vous levez au-dessus des prjugs.

--Ne m'en louez pas plus qu'il ne convient, l'abb, rpondit M.
d'Anquetil. Ma naissance me rend ais ce qui serait difficile au
vulgaire. Un homme du commun est forc de mettre de la retenue dans
toutes ses actions. Il est assujetti  une exacte probit; mais un
gentilhomme a l'honneur de se battre pour le Roi et pour le plaisir.
Cela le dispense de s'embarrasser dans des niaiseries. J'ai servi sous
M. de Villars, j'ai fait la guerre de succession et j'ai risqu d'tre
tu sans raison  la bataille de Parme. C'est bien le moins qu'en
retour je puisse rosser mes gens, frustrer mes cranciers et prendre 
mes amis, s'il me plat, leur femme ou mme leur matresse.

--Vous parlez noblement, dit mon bon matre, et vous montrez jaloux de
maintenir les prrogatives de la noblesse.

--Je n'ai point, reprit M. d'Anquetil, de ces scrupules qui intimident
la foule des hommes et que je tiens bons seulement pour arrter les
timides et contenir les malheureux.

--A la bonne heure! dit mon bon matre.

--Je ne crois pas  la vertu, dit l'autre.

--Vous avez raison, dit encore mon matre. De la faon qu'est fait,
l'animal humain, il ne saurait tre vertueux sans quelque dformation.
Voyez, par exemple, cette jolie fille qui soupe avec nous: sa petite
tte, sa belle gorge, son ventre d'une merveilleuse rondeur, et le
reste. En quel endroit de sa personne pourrait-elle loger un grain de
vertu? Il n'y a point la place, tant tout cela est ferme, plein de
suc, solide et rebondi. La vertu, comme le corbeau, niche dans les
ruines. Elle habite les creux et les rides des corps. Moi-mme,
monsieur, qui mditai ds mon enfance les maximes austres de la
religion et de la philosophie, je n'ai pu insinuer en moi quelque
vertu qu' travers les brches faites par la souffrance et par l'ge 
ma constitution. Encore me suis-je,  chaque fois, insuffl moins de
vertu que d'orgueil. Aussi ai-je coutume de faire au divin Crateur du
monde cette prire: "Mon Dieu, gardez-moi de la vertu, si elle
m'loigne de la saintet." Ah! la saintet, voil ce qu'il est
possible et ncessaire d'atteindre! Voil notre convenable fin!
Puissions-nous y parvenir un jour! En attendant, donnez-moi  boire.

--Je vous confierai, dit M. d'Anquetil, que je ne crois pas en Dieu.

--Pour le coup, dit l'abb, je vous blme, monsieur. Il faut croire en
Dieu et dans toutes les vrits de notre sainte religion.

M. d'Anquetil se rcria:

--Vous vous moquez, l'abb, et nous prenez pour plus niais que nous ne
sommes. Je ne crois, vous dis-je, ni  Dieu, ni au diable, et ne vais
jamais  la messe, si ce n'est  la messe du Roi. Les sermons des
prtres ne sont que des contes de bonne femme, supportables tout au
plus pour les temps o ma grand'mre vit l'abb de Choisy rendre,
habill en femme, le pain bnit  Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Il y
avait peut-tre de la religion en ce temps-l. Il n'y en a plus, Dieu
merci!

--Par tous les saints et par tous les diables, mon ami, ne parlez pas
ainsi, s'cria Catherine. Dieu existe, aussi vrai que ce pt est sur
la table, et la preuve en est que, me trouvant un certain jour de l'an
pass en grande dtresse et dnuement, j'allai, sur le conseil de
frre Ange, brler un cierge dans l'glise des Capucins, et que le
lendemain, je rencontrai  la promenade M. de la Guritaude, qui me
donna cet htel avec tous les meubles, et le cellier plein de ce vin
que nous buvons aujourd'hui, et assez d'argent pour vivre honntement.

--Fi, fi! dit M. d'Anquetil, la sotte qui met Dieu dans de sales
affaires, ce qui est si choquant qu'on en est bless, mme athe.

--Monsieur, dit mon bon matre, il vaut infiniment mieux compromettre
Dieu dans de sales affaires, comme fait cette simple fille, que de le
chasser,  votre exemple, du monde qu'il a cr. S'il n'a pas
spcialement envoy ce gros traitant  Catherine, sa crature, il a du
moins permis qu'elle le rencontrt. Nous ignorons ses voies, et ce que
dit cette innocente contient plus de vrit, encore qu'il s'y trouve
quelque mlange et alliage de blasphme, que toutes les vaines paroles
que l'impie tire glorieusement du vide de son coeur. Il n'est rien de
plus dtestable que ce libertinage d'esprit que la jeunesse tale
aujourd'hui. Vos paroles font frmir. Y rpondrai-je par des preuves
tires des livres saints et des crits des Pres? Vous ferai-je
entendre Dieu parlant aux patriarches et aux prophtes: _Si locutus
est Abraham et semini ejus in saecula_? Droulerai-je  vos yeux la
tradition de l'glise? Invoquerai-je contre vous l'autorit des deux
Testaments? Vous confondrai-je avec les miracles du Christ et sa
parole aussi miraculeuse que ses actes? Non! je ne prendrai point ces
saintes armes; je craindrais trop de les profaner dans ce combat, qui
n'est point solennel. L'glise nous avertit, dans sa prudence, qu'il
ne faut point s'exposer  ce que l'dification se tourne en scandale.
C'est pourquoi je me tairai, monsieur, sur les vrits dans lesquelles
je fus nourri au pied des sanctuaires. Mais, sans faire violence  la
chaste modestie de mon me et sans exposer aux profanations les sacrs
mystres, je vous montrerai Dieu s'imposant  la raison des hommes; je
vous le montrerai dans la philosophie des paens et jusque dans les
propos des impies. Oui, monsieur, je vous ferai connatre que vous le
confessez vous-mme malgr vous, alors que vous prtendez qu'il
n'existe pas. Car vous m'accorderez bien que, s'il y a dans le monde
un ordre, cet ordre est divin et coule de la source et fontaine de
tout ordre.

--Je vous l'accorde, rpondit M. d'Anquetil renvers dans son fauteuil
et caressant son mollet, qu'il avait beau.

--Prenez-y donc garde, reprit mon bon matre. Quand vous dites que
Dieu n'existe pas, que faites-vous qu'enchaner des penses, ordonner
des raisons et manifester en vous-mme le principe de toute pense et
de toute raison, qui est Dieu? Et peut-on seulement tenter d'tablir
qu'il n'est pas, sans faire briller par le plus mchant raisonnement,
qui est encore un raisonnement, quelque reste de l'harmonie qu'il a
tablie dans l'univers?

--L'abb, rpondit M. d'Anquetil, vous tes un plaisant sophiste. On
sait aujourd'hui que le monde est l'ouvrage du seul hasard, et il ne
faut plus parler de providence depuis que les physiciens ont vu dans
la lune, au bout de leur lunette, des grenouilles ailes.

--Eh bien, monsieur, rpliqua mon bon matre, je ne suis pas fch
qu'il y ait dans la lune des grenouilles ailes; ces oiseaux
marcageux sont les trs dignes habitants d'un monde qui n'a pas t
sanctifi par le sang de Notre-Seigneur Jsus-Christ. Nous ne
connaissons, j'en conviens, qu'une petite partie de l'univers, et il
se peut, comme le dit M. d'Astarac, qui d'ailleurs est fou, que ce
monde ne soit qu'une goutte de boue dans l'infinit des mondes. Il se
peut que l'astrologue Copernic n'ait pas tout  fait rv en
enseignant que la terre n'est point mathmatiquement le centre de la
cration. J'ai lu qu'un Italien du nom de Galile, qui mourut
misrablement, pensa comme ce Copernic; et nous voyons aujourd'hui le
petit M. de Fontenelle entrer dans ces raisons. Mais ce n'est l
qu'une vaine imagerie, propre seulement  troubler les esprits
faibles. Qu'importe que le monde physique soit plus grand ou plus
petit, et d'une forme ou d'une autre? Il suffit qu'il ne puisse tre
considr que sous les caractres de l'intelligence et de la raison,
pour que Dieu y soit manifeste.

"Si les mditations d'un sage peuvent vous tre de quelque profit,
monsieur, je vous apprendrai comment cette preuve de l'existence de
Dieu, meilleure que la preuve de saint Anselme et tout  fait
indpendante de celles qui rsultent de la Rvlation, m'apparut
soudainement dans toute sa clart. C'tait  Sez, il y a vingt-cinq
ans. J'tais bibliothcaire de M. l'vque, et les fentres de la
galerie donnaient sur une cour o je voyais tous les matins une fille
de cuisine rcurer les casseroles de Monseigneur. Elle tait jeune,
grande et robuste. Un lger duvet qui faisait une ombre sur ses lvres
donnait  son visage une grce irritante et fire. Ses cheveux
emmls, sa maigre poitrine, ses longs bras nus taient dignes
d'Adonis autant que de Diane, et c'tait une beaut garonnire. Je
l'aimais pour cela; j'aimais ses mains fortes et rouges. Cette fille
enfin m'inspirait une convoitise rude et brutale comme elle-mme. Vous
n'ignorez pas combien de tels sentiments sont imprieux. Je lui fis
connatre les miens de ma fentre, par un petit nombre de gestes et de
paroles. Elle me fit connatre plus brivement encore qu'elle
correspondait  mes sentiments, et me donna rendez-vous, pour la nuit
prochaine, dans le grenier o elle couchait sur le foin, par l'effet
des bonts de Monseigneur, dont elle lavait les cuelles. J'attendis
la nuit avec impatience. Quand elle vint enfin couvrir la terre, je
pris une chelle et montai dans le grenier o cette fille m'attendait.
Ma premire pense fut de l'embrasser; la seconde, d'admirer cet
enchanement qui m'avait conduit dans ses bras. Car enfin, monsieur,
un jeune ecclsiastique, une fille de cuisine, une chelle, une botte
de foin! quelle suite, quelle ordonnance! quel concours d'harmonies
prtablies, quel enchanement d'effets et de causes! quelle preuve de
l'existence de Dieu! C'est ce dont je fus trangement frapp, et je me
rjouis de pouvoir ajouter cette dmonstration profane aux raisons que
fournit la thologie et qui sont, d'ailleurs, amplement suffisantes.

--L'abb, dit Catherine, ce qu'il y a de mauvais dans votre affaire,
c'est que cette fille n'avait pas de poitrine. Une femme sans
poitrine, c'est un lit sans oreillers. Mais ne savez-vous pas,
d'Anquetil, ce qu'il convient de faire?

--Oui, dit-il, c'est de jouer  l'hombre, qui se joue 
  trois.

--Si vous voulez, reprit-elle. Mais je vous prie, mon ami, de faire
apporter des pipes. Rien n'est plus agrable que de fumer une pipe de
tabac en buvant du vin.

Un laquais apporta des cartes et les pipes que nous allummes. La
chambre fut bientt remplie d'une paisse fume au milieu de laquelle
notre hte et M. l'abb Coignard jouaient gravement au piquet.

La chance favorisa mon bon matre, jusqu'au moment o M. d'Anquetil,
croyant le voir pour la troisime fois marquer cinquante-cinq
lorsqu'il n'avait que quarante, l'appela grec, vilain pipeur,
chevalier de Transylvanie et lui jeta  la tte une bouteille qui se
brisa sur la table qu'elle inonda de vin.

--Il faudra donc, monsieur, dit l'abb, que vous preniez la peine de
faire dboucher une autre bouteille, car nous avons grand'soif.

--Volontiers, dit M. d'Anquetil, mais sachez, l'abb, qu'un galant
homme ne marque pas les points qu'il n'a pas et ne fait sauter la
carte qu'au jeu du Roi, o se trouvent toutes sortes de personnes 
qui l'on ne doit rien. Partout ailleurs, c'est une vilenie. L'abb,
voulez-vous donc qu'on vous prenne pour un aventurier?

--Il est remarquable, dit mon bon matre, qu'on blme au jeu de cartes
ou de ds une pratique recommande dans les arts de la guerre, de la
politique et du ngoce, o l'on s'honore de corriger les injures de la
fortune. Ce n'est pas que je ne me pique de probit aux cartes. J'y
suis, Dieu merci, fort exact, et vous rviez, monsieur, quand vous
avez cru voir que je marquais des points que je n'avais pas. S'il en
tait autrement, j'invoquerais l'exemple du bienheureux vque de
Genve, qui ne se faisait pas scrupule de tricher au jeu. Mais je ne
puis me dfendre de faire rflexion que les hommes sont plus dlicats
au jeu que dans les affaires srieuses et qu'ils mettent la probit
dans le trictrac o elle les gne mdiocrement, et ne la mettent pas
dans une bataille ou dans un trait de paix, o elle serait importune.
lien, monsieur, a crit en grec un livre des stratagmes, qui montre
 quel excs la ruse est porte chez les grands capitaines.

--L'abb, dit M. d'Anquetil, je n'ai pas lu votre lien, et ne le
lirai de ma vie. Mais j'ai fait la guerre comme tout bon gentilhomme.
J'ai servi le Roi pendant dix-huit mois. C'est l'emploi le plus noble.
Je vais vous dire en quoi il consiste exactement. C'est un secret que
je puis bien vous confier, puisqu'il n'y a pour l'entendre ici que
vous, des bouteilles, monsieur, que je vais tuer tout  l'heure, et
cette fille qui se dshabille.

--Oui, dit Catherine, je me mets en chemise, parce que j'ai trop
chaud.

--Eh bien! reprit M. d'Anquetil, quoi que disent les gazettes, la
guerre consiste uniquement  voler des poules et des cochons aux
vilains. Les soldats en campagne ne sont occups que de ce soin.

--Vous avez bien raison, dit mon bon matre, et l'on disait jadis en
Gaule que la bonne amie du soldat tait madame la Picore. Mais je
vous prie de ne pas tuer Jacques Tournebroche, mon lve.

--L'abb, rpondit M. d'Anquetil, l'honneur m'y oblige.

--Ouf! dit Catherine, en arrangeant sur sa gorge la dentelle de sa
chemise, je suis mieux comme cela.

--Monsieur, poursuivit mon bon matre, Jacques Tournebroche m'est fort
utile pour une traduction de Zozime le Panopolitain que j'ai
entreprise. Je vous serai infiniment oblig de ne vous battre avec lui
qu'aprs que ce grand ouvrage sera parachev.

--Je me fiche de votre Zozime, rpondit M. d'Anquetil. Je m'en fiche,
vous m'entendez, l'abb. Je m'en fiche comme le Roi de sa premire
matresse.

Et il chanta:

    Pour dresser un jeune courrier
    Et l'affermir sur l'trier
    Il lui fallait une routire
    Laire lan laire.

--Qu'est-ce que c'est que ce Zozime?

--Zozime, monsieur, rpondit l'abb, Zozime de Panopolis, tait un
savant grec qui florissait  Alexandrie au IIIe sicle de l're
chrtienne et qui composa des traits sur l'art spagyrique.

--Que voulez-vous que cela me fasse? rpondit M. d'Anquetil, et
pourquoi le traduisez-vous?

    Battons le fer quand il est chaud,
    Dit-elle, en faisant sonner haut
    Le nom de sultane premire,
    Laire lan laire.

--Monsieur, dit mon bon matre, je conviens qu'il n'y a point  cela
d'utilit sensible, et que le train du monde n'en sera point chang.
Mais en illustrant de notes et commentaires le trait que ce Grec a
compos pour sa soeur Thosbie...

Catherine interrompit le discours de mon bon matre en chantant d'une
voie aigu:

    Je veux en dpit des jaloux
    Qu'on fasse duc mon poux,
    Lasse de le voir secrtaire.
    Laire lan laire.

--... Je contribue, poursuivit mon bon matre, au trsor de
connaissances amass par de doctes hommes, et j'apporte ma pierre au
monument de la vritable histoire qui est celle des maximes et des
opinions, plutt que des guerres et des traits. Car, monsieur, la
noblesse de l'homme...

Catherine reprit:

    Je sais bien qu'on murmurera,
    Que Paris nous chansonnera;
    Mais tant pis pour le sot vulgaire!
    Laire lan laire.

Et mon bon matre disait cependant:

--... Est la pense. Et  cet gard il n'est pas indiffrent de savoir
quelle ide cet gyptien se faisait de la nature des mtaux et des
qualits de la matire.

M. l'abb Jrme Coignard but un grand coup de vin pendant que
Catherine chantait encore:

    Par l'pe ou par le fourreau
    Devenir duc est toujours beau,
    Il n'importe la manire.
    Laire lan laire.

--L'abb, dit M. d'Anquetil, vous ne buvez pas, et de plus vous
draisonnez. J'tais, en Italie, dans la guerre de succession, sous
les ordres d'un brigadier qui traduisait Polybe. Mais c'tait un
imbcile. Pourquoi traduire Zozime?

--Si vous voulez tout savoir, dit mon bon matre, j'y trouve quelque
sensualit.

--A la bonne heure! dit M. d'Anquetil, mais en quoi M. Tournebroche,
qui en ce moment caresse ma matresse, peut-il vous aider?

--Par la connaissance du grec, dit mon bon matre, que je lui ai
donne.

M. d'Anquetil se tournant vers moi:

--Quoi, monsieur, dit-il, vous savez le grec! Vous n'tes donc pas
gentilhomme?

--Monsieur, rpondis-je, mon pre est porte-bannire de la confrrie
des rtisseurs parisiens.

--Il m'est donc impossible de vous tuer, me rpondit-il. Veuillez m'en
excuser. Mais, l'abb, vous ne buvez pas. Vous me trompiez. Je vous
croyais un bon biberon, et j'avais envie de vous prendre pour mon
aumnier quand j'aurai une maison.

Cependant, M. l'abb Coignard buvait  mme la bouteille, et
Catherine, penche  mon oreille, me disait:

--Jacques, je sens que je n'aimerai jamais que vous.

Ces paroles, venant d'une belle personne en chemise, me jetrent dans
un trouble extrme. Catherine acheva de me griser en me faisant boire
dans son verre, ce qui ne fut pas remarqu dans la confusion d'un
souper qui avait beaucoup chauff toutes les ttes.

M. d'Anquetil, cassant contre la table le goulot d'un flacon, nous
versa de nouvelles rasades, et,  partir de ce moment, je ne me rendis
pas un compte exact de ce qui se disait et faisait autour de moi. Je
vis toutefois que Catherine ayant tratreusement vers un verre de vin
dans le cou de son amant, entre la nuque et le col de l'habit, M.
d'Anquetil riposta en rpandant deux ou trois bouteilles sur la
demoiselle en chemise, qu'il changea de la sorte en une espce de
figure mythologique, du genre humide des nymphes et des naades. Elle
en pleurait de rage et se tordait dans des convulsions.

A ce mme moment nous entendmes des coups frapps avec le marteau de
la porte dans le silence de la nuit. Nous en demeurmes soudain
immobiles et muets comme des convives enchants.

Les coups redoublrent bientt de force et de frquence. Et M.
d'Anquetil rompit le premier le silence en se demandant tout haut,
avec d'affreux jurements, quel pouvait bien tre ce fcheux. Mon bon
matre,  qui les circonstances les plus communes inspiraient souvent
d'admirables maximes, se leva et dit avec onction et gravit:

--Qu'importe la main qui heurte si rudement l'huis pour un motif
vulgaire et peut-tre ridicule! Ne cherchons pas  la connatre, et
tenons ces coups pour frapps  la porte de nos mes endurcies et
corrompues. Disons-nous,  chaque coup qui retentt: Celui-ci est pour
nous avertir de nous amender et de songer  notre salut, que nous
ngligeons dans les plaisirs; celui-ci est pour que nous mprisions
les biens de ce monde; celui-ci est pour songer  l'ternit. De la
sorte, nous aurons tir tout profit possible d'un vnement d'ailleurs
mince et frivole.

--Vous tes plaisant, l'abb, dit M. d'Anquetil; de la vigueur dont
ils cognent, ils vont dfoncer la porte.

Et, dans le fait, le marteau faisait des roulements de tonnerre.

--Ce sont des brigands, s'cria la fille mouille. Jsus! nous allons
tre massacrs; c'est notre punition pour avoir renvoy le petit
frre. Je vous l'ai dit maintes fois, Anquetil, il arrive malheur aux
maisons dont on chasse un capucin.

--La bte! rpliqua d'Anquetil. Ce damn frocard lui fait croire
toutes les sottises qu'il veut. Des voleurs seraient plus polis, ou
tout au moins plus discrets. C'est plutt le guet.

--Le guet! Mais c'est bien pis encore, dit Catherine.

--Bah! dit M. d'Anquetil, nous le rosserons.

Mon bon matre mit une bouteille dans l'une de ses poches par
prcaution et une autre bouteille dans l'autre poche, pour
l'quilibre, comme dit le conte. Toute la maison tremblait sous les
coups du frappeur furieux. M. d'Anquetil, en qui cet assaut rveillait
les vertus militaires, s'cria:

--Je vais reconnatre l'ennemi.

Il courut en trbuchant  la fentre o il avait nagure soufflet
largement sa matresse, et puis revint dans la salle  manger en
clatant de rire.

--Ah! ah! ah! s'cria-t-il, savez-vous qui frappe? C'est M. de la
Guritaude en perruque  marteau, avec deux grands laquais portant des
torches ardentes.

--Ce n'est pas possible, dit Catherine, il est en ce moment couch
avec sa vieille femme.

--C'est donc, dit M. d'Anquetil, son fantme trs ressemblant. Encore
faut il croire que ce fantme a pris la perruque du partisan. Un
spectre mme ne la saurait si bien imiter, tant elle est ridicule.

--Dites-vous bien et ne vous moquez-vous pas? demanda Catherine.
Est-ce vraiment M. de la Guritaude?

--C'est lui-mme, Catherine, si j'en crois mes yeux.

--Je suis perdue, s'cria la pauvre fille. Les femmes sont bien
malheureuses! On ne les laisse jamais tranquilles. Que vais-je
devenir? Ne voudriez-vous pas, messieurs, vous cacher dans diverses
armoires?

--Cela se pourrait faire, dit M. l'abb Coignard; mais comment y
renfermer avec nous ces bouteilles vides et pour la plupart ventres
ou tout au moins gueules, les dbris de la dame-jeanne que monsieur
m'a jete  la tte, cette nappe, ce pt, ces assiettes, ces
flambeaux et la chemise de mademoiselle qui, par l'effet du vin dont
elle est trempe, ne forme plus qu'un voile transparent et rose autour
de sa beaut?

--Il est vrai que cet imbcile a mouill ma chemise, dit Catherine, et
que je m'enrhume. Mais il suffirait peut-tre de cacher M. d'Anquetil
dans la chambre haute. Je ferai passer l'abb pour mon oncle et
monsieur Jacques pour mon frre.

--Non pas, dit M. d'Anquetil. Je vais moi-mme prier M. de la
Guritaude de venir souper avec nous.

Nous le pressmes, mon bon matre, Catherine et moi, de n'en rien
faire, nous l'en supplimes, nous nous suspendmes  son cou. Ce fut
en vain. Il saisit un flambeau et descendit les degrs. Nous le
suivmes en tremblant. Il ouvrit la porte. M. de la Guritaude s'y
trouvait, tel qu'il nous l'avait dcrit, avec sa perruque, entre deux
laquais arms de torches. M. d'Anquetil le salua avec crmonie et lui
dit:

--Faites-nous la faveur de monter cans, monsieur. Vous y trouverez
des personnes aimables et singulires: un Tournebroche  qui mam'selle
Catherine envoie des baisers par la fentre et un abb qui croit en
Dieu.

Et il s'inclina profondment.

M. de la Guritaude tait une espce de grand homme sec, peu enclin 
goter la plaisanterie. Celle de M. d'Anquetil l'irrita fort, et sa
colre s'chauffa par la vue de mon bon matre, dboutonn, une
bouteille  la main et deux autres dans ses poches, et par l'aspect de
Catherine, en chemise humide et collante.

--Jeune homme, dit-il, avec une froide colre,  M. d'Anquetil, j'ai
l'honneur de connatre monsieur votre pre, avec qui je
m'entretiendrai demain de la ville o le Roi vous enverra mditer la
honte de vos dportements et de votre impertinence. Ce digne
gentilhomme,  qui j'ai prt de l'argent que je ne lui rclame pas,
n'a rien  me refuser. Et notre bien-aim Prince, qui se trouve
prcisment dans le mme cas que monsieur votre pre, a des bonts
pour moi. C'est donc une affaire faite. J'en ai conclu, Dieu merci! de
plus difficiles. Quant  cette fille, puisqu'on dsespre de la
ramener au bien, j'en dirai, avant midi, deux mots  M. le lieutenant
de police, que je sais tout dispos  l'envoyer  l'hpital. Je n'ai
pas autre chose  vous dire. Cette maison est  moi, je l'ai paye, et
je prtends y entrer.

Puis, se tournant vers ses laquais, et dsignant du bout de sa canne
mon bon matre et moi:

--Jetez, dit-il, ces deux ivrognes dehors.

M. Jrme Coignard tait communment d'une mansutude exemplaire, et
il avait coutume de dire qu'il devait cette douceur aux vicissitudes
de la vie, la fortune l'ayant trait  la faon des cailloux que la
mer polit en les roulant dans son flux et dans son reflux. Il
supportait aisment les injures, tant par esprit chrtien que par
philosophie. Mais ce qui l'y aidait le plus, c'tait un grand mpris
des hommes, dont il ne s'exceptait pas. Pourtant, cette fois, il
perdit toute mesure et oublia toute prudence.

--Tais-toi, vil publicain, s'cria-t-il, en agitant sa bouteille comme
une massue. Si ces coquins osent m'approcher, je leur casse la tte,
pour leur apprendre  respecter mon habit, qui tmoigne assez de mon
sacr caractre.

A la lueur des flambeaux, luisant de sueur, rubicond, les yeux hors de
la tte, l'habit ouvert et son gros ventre  demi hors de sa culotte,
mon bon matre semblait un compagnon dont on ne vient pas  bout
facilement. Les coquins hsitaient.

--Tirez, leur criait M. de la Guritaude, tirez, tirez ce sac  vin!
Voyez-vous pas qu'il n'y a qu' le pousser au ruisseau, o il restera
jusqu' ce que les balayeurs le viennent jeter dans le tombereau aux
ordures? Je le tirerais moi-mme, sans la crainte de souiller mes
habits.

Mon bon matre ressentit vivement ces injures.

--Odieux traitant, dit-il d'une voix digne de retentir dans les
glises, infme partisan, barbare maltotier, tu prtends que cette
maison est tienne? Pour qu'on te croie, pour qu'on sache qu'elle est 
toi, inscris donc sur la porte ce mot de l'vangile: _Aceldama_, qui
veut dire: _Prix du sang_. Alors, nous inclinant, nous laisserons
entrer le matre en son logis. Larron, bandit, homicide, cris avec le
charbon que je te jetterai au nez, cris de ta sale main, sur ce
seuil, ton titre de proprit, cris: Prix du sang de la veuve et de
l'orphelin, prix du sang du juste, _Aceldama_. Sinon, reste dehors et
laisse-nous cans, homme de quantit.

M. de la Guritaude qui n'avait, de sa vie, entendu rien de semblable,
pensa qu'il avait affaire  un fou, comme on pouvait le croire, et,
plutt pour se dfendre que pour attaquer, il leva sa grande canne.
Mon bon matre, hors de lui, lana sa bouteille  la tte de M. le
traitant, qui tomba de son long sur le pav en criant: "Il m'a tu!"
Et, comme il nageait dans le vin de la bouteille, il y avait apparence
qu'il ft assassin. Ses deux laquais se voulurent jeter sur le
meurtrier, et l'un d'eux, qui tait robuste, croyait dj le saisir,
quand M. l'abb Coignard lui donna de la tte un si grand coup dans
l'estomac que le drle alla rouler dans le ruisseau tout contre le
financier.

Il se releva pour son malheur et, s'armant d'une torche encore
ardente, se jeta dans l'alle d'o lui venait son mal. Mon bon matre
n'y tait plus: il avait enfil la venelle. M. d'Anquetil y tait
encore avec Catherine, et ce fut lui qui reut la torche sur le front.
Cette offense lui parut insupportable; il tira son pe et l'enfona
dans le ventre du malencontreux coquin, qui apprit ainsi,  ses
dpens, qu'il ne faut pas s'en prendre  un gentilhomme. Cependant mon
bon matre n'avait point fait vingt pas dans la rue, quand le second
laquais, grand diable aux jambes de faucheux, se mit  courir aprs
lui en criant  la garde et en hurlant: "Arrtez-le!" Il le gagna de
vitesse et nous vmes qu' l'angle de la rue Saint-Guillaume, il
tendait dj le bras pour le saisir par le collet. Mais mon bon
matre, qui savait plus d'un tour, vira brusquement et, passant  ct
de son homme, l'envoya, d'un croc-en-jambe, contre une borne o il se
fendit la tte. Cela se fit tandis que nous accourions, M. d'Anquetil
et moi, au secours de M. l'abb Coignard, qu'il convenait de ne point
abandonner en ce danger pressant.

--L'abb, dit M. d'Anquetil, donnez-moi la main: vous tes un brave
homme.

--Je crois, en effet, dit mon bon matre, que j'ai t quelque peu
homicide. Mais je ne suis pas assez dnatur pour en tirer gloire. Il
me suffit qu'on ne m'en fasse pas un trop vhment reproche. Ces
violences ne sont point dans mes usages, et, tel que vous me voyez,
monsieur, j'tais mieux fait pour enseigner les belles-lettres dans la
chaire d'un collge, que pour me battre avec des laquais, au coin
d'une borne.

--Oh! reprit M. d'Anquetil, ce n'est pas le pire de votre affaire.
Mais je crois que vous avez assomm un fermier gnral.

--Est-il bien vrai? demanda l'abb.

--Aussi vrai que j'ai pouss mon pe dans quelque tripe de cette
canaille.

--En ces conjonctures, dit l'abb, il conviendrait premirement de
demander pardon  Dieu, envers qui seul nous sommes comptables du sang
rpandu, secondement de hter le pas jusqu' la prochaine fontaine o
nous nous laverons. Car il me semble que je saigne du nez.

--Vous avez raison, l'abb, dit M. d'Anquetil, car le drle qui
maintenant crve entr'ouvert dans le ruisseau m'a fendu le front.
Quelle impertinence!

--Pardonnez-lui, dit l'abb, pour qu'il vous soit pardonn.

A l'endroit o la rue du Bac se perd dans les champs, nous trouvmes 
propos, le long d'un mur d'hpital, un petit Triton de bronze qui
lanait un jet d'eau dans une cuve de pierre. Nous nous y arrtmes
pour nous y laver et pour boire. Car nous avions la gorge sche.

--Qu'avons-nous fait, dit mon matre, et comment suis-je sorti de mon
naturel, qui est pacifique? Il est bien vrai qu'il ne faut pas juger
les hommes sur leurs actes, qui dpendent des circonstances, mais
plutt,  l'exemple de Dieu, notre pre, sur leurs penses secrtes et
profondes intentions.

--Et Catherine, demandai-je, qu'est-elle devenue dans cette horrible
aventure?

--Je l'ai laisse, me rpondit M. d'Anquetil, soufflant dans la bouche
de son financier pour le ranimer. Mais elle aura beau souffler, je
connais la Guritaude. Il est sans piti. Il l'enverra  l'hpital et
peut-tre  l'Amrique. J'en suis fch pour elle. C'tait une jolie
fille. Je ne l'aimais pas; mais elle tait folle de moi. Et, chose
extraordinaire, me voil sans matresse.

--Ne vous en inquitez pas, dit mon bon matre. Vous en trouverez une
autre qui ne sera point diffrente de celle-l, ou du moins ne le sera
pas essentiellement. Et il me semble bien que ce que vous cherchez
dans une femme est commun  toutes.

--Il est clair, dit M. d'Anquetil, que nous sommes en danger, moi
d'tre mis  la Bastille, et vous, l'abb, d'tre pendu avec
Tournebroche, votre lve, qui pourtant n'a tu personne.

--Il n'est que trop vrai, rpondit mon bon matre. Il faut songer 
notre sret. Peut-tre sera-t-il ncessaire de quitter Paris o l'on
ne manquera pas de nous rechercher, et mme de fuir en Hollande.
Hlas! je prvois que j'y crirai des libelles pour les filles de
thtre, de cette mme main qui illustrait de notes trs amples les
traits alchimiques de Zozime le Panopolitain.

--coutez-moi, l'abb, dit M. d'Anquetil, j'ai un ami qui nous cachera
dans sa terre tout le temps qu'il faudra. Il habite,  quatre lieues
de Lyon, une campagne horrible et sauvage, o l'on ne voit que des
peupliers, de l'herbe et des bois. C'est l qu'il faut aller. Nous y
attendrons que l'orage passe. Nous chasserons. Mais il faut trouver au
plus vite une chaise de poste, ou, pour mieux dire, une berline.

--Pour cela, monsieur, dit l'abb, j'ai votre affaire. L'htel du
Cheval-Rouge, au rond-point des Bergres, vous fournira de bons
chevaux et toutes sortes de voitures. J'en ai connu l'hte au temps o
j'tais secrtaire de madame de Saint-Ernest. Il tait enclin 
obliger les gens de qualit; je crois bien qu'il est mort, mais il
doit avoir un fils tout semblable  lui. Avez-vous de l'argent?

--J'en ai sur moi une assez grosse somme, dit M. d'Anquetil. C'est ce
dont je me rjouis; car je ne puis songer  rentrer chez moi, o les
exempts ne manqueront pas de me chercher pour me conduire au Chtelet.
J'ai oubli mes gens dans la maison de Catherine, et Dieu sait ce
qu'ils y sont devenus; mais je m'en soucie peu. Je les battais et ne
les payais pas, et pourtant, je ne suis pas sr de leur fidlit. A
quoi se fier? Allons tout de suite au rond-point des Bergres.

--Monsieur, dit l'abb, je vais vous faire une proposition, souhaitant
qu'elle vous soit agrable. Nous logeons, Tournebroche et moi,  la
Croix-des-Sablons, dans un alchimique et dlabr chteau, o il vous
sera facile de passer une douzaine d'heures sans tre vu. Nous allons
vous y conduire et nous y attendrons que notre voiture soit prte. Il
y a cela de bon que les Sablons sont peu distants du rond-point des
Bergres.

M. d'Anquetil ne trouva rien  contredire  ces arrangements et nous
rsolmes, devant le petit Triton, qui soufflait de l'eau dans ses
grosses joues, d'aller d'abord  la Croix-des-Sablons et de prendre
ensuite,  l'htel du Cheval-Rouge, une berline pour nous conduire 
Lyon.

--Je vous confierai, messieurs, dit mon bon matre, que des trois
bouteilles que je pris soin d'emporter, l'une se brisa malheureusement
sur la tte de M. de la Guritaude, l'autre se cassa dans ma poche
pendant ma fuite. Elles sont toutes deux regrettables. La troisime
fut prserve contre toute esprance; la voici!

Et la tirant de dessous son habit, il la posa sur la marge de la
fontaine.

--Voil qui va bien, dit M. d'Anquetil. Vous avez du vin; j'ai des ds
et des cartes dans ma poche. Nous pouvons jouer.

--Il est vrai, dit mon bon matre, que c'est un grand divertissement.
Un jeu de cartes, monsieur, est un livre d'aventures de l'espce qu'on
nomme romans, et il a sur les autres livres de ce genre cet avantage
singulier qu'on le fait en mme temps qu'on le lit, et qu'il n'est pas
besoin d'avoir de l'esprit pour le faire ni de savoir ses lettres pour
le lire. C'est un ouvrage merveilleux encore en ce qu'il offre un sens
rgulier et nouveau chaque fois qu'on en a brouill les pages. Il est
d'un tel artifice qu'on ne saurait assez l'admirer, car, de principes
mathmatiques, il tire mille et mille combinaisons curieuses et tant
de rapports singuliers, qu'on a pu croire, faussement  la vrit,
qu'on y dcouvrait les secrets des coeurs, le mystre des destines et
les arcanes de l'avenir. Ce que j'en dis s'applique surtout au tarot
des Bohmiens, qui est le plus excellent des jeux, mais peut s'tendre
au jeu de piquet. Il faut rapporter l'invention des cartes aux anciens
et, pour ma part, bien que, pour tout dire, je ne connaisse aucun
texte qui m'y autorise positivement, je les crois d'origine
chaldenne. Mais, sous sa forme prsente, le jeu de piquet ne remonte
pas au del du roi Charles septime, s'il est vrai, comme il est dit
dans une savante dissertation, qu'il me souvient d'avoir lue  Sez,
que la dame de coeur reprsente de faon emblmatique la belle Agns
Sorel et que la dame de pique n'est autre, sous le nom de Pallas, que
celle Jeanne Dulys, aussi nomme Jeanne Darc, qui rtablit par sa
vaillance les affaires de la monarchie, et puis fut bouillie  Rouen
par les Anglais, dans une chaudire qu'on montre pour deux liards et
que j'ai vue en passant par cette ville. Certains historiens
prtendent toutefois que cette pucelle fut brle vive sur un beau
bcher. On lit, dans Nicole Gilles et dans Pasquier, que sainte
Catherine et sainte Marguerite lui apparurent. Ce n'est pas Dieu,
assurment, qui les lui envoya; car il n'est point une personne un peu
docte et d'une pit solide qui ne sache que cette Marguerite et cette
Catherine furent inventes par ces moines byzantins dont les
imaginations abondantes et barbares ont tout barbouill le
martyrologe. Il y a une ridicule impit  prtendre que Dieu fit
paratre  cette Jeanne Dulys des saintes qui n'ont jamais exist.
Pourtant, de vieux chroniqueurs n'ont point craint de le donner 
entendre. Que n'ont-ils dit que Dieu envoya encore  cette pucelle
Yseult la blonde, Mlusine, Berthe au Grand-pied et toutes les
hrones des romans de chevalerie, dont l'existence n'est pas plus
fabuleuse que celle de la vierge Catherine et de la vierge Marguerite?
M. de Valois, au sicle dernier, s'levait avec raison contre ces
fables grossires qui sont aussi opposes  la religion que l'erreur
est contraire  la vrit. Il serait  souhaiter qu'un religieux
instruit dans l'histoire ft la distinction des saints vritables,
qu'il convient de vnrer, et des saints tels que Marguerite, Luce ou
Lucie, Eustache, qui sont imaginaires, et mme saint Georges, sur qui
j'ai des doutes.

"Si je puis un jour me retirer dans quelque belle abbaye, orne d'une
riche bibliothque, je consacrerai  cette tche les restes d'une vie
 demi puise dans d'effroyables temptes et de frquents naufrages.
J'aspire au port et j'ai le dsir et le got du chaste repos qui
convient  mon ge et  mon tat.

Pendant que M. l'abb Coignard tenait ces propos mmorables, M.
d'Anquetil, sans l'entendre, assis sur le bord de la vasque, battait
les cartes, et jurait comme un diable qu'on n'y voyait goutte pour
faire une partie de piquet.

--Vous avez raison, monsieur, dit mon bon matre; on n'y voit pas bien
clair, et j'en prouve quelque dplaisir, moins par la considration
des cartes, dont je me passe facilement, que pour l'envie que j'ai de
lire quelques pages des _Consolations_ de Boce, dont je porte
toujours un exemplaire de petit format dans la poche de mon habit,
afin de l'avoir sans cesse sous la main, pour l'ouvrir au moment o je
tombe dans l'infortune, comme il m'arrive aujourd'hui. Car c'est une
disgrce cruelle, monsieur, pour un homme de mon tat, que d'tre
homicide et menac d'tre mis dans les prisons ecclsiastiques. Je
sens qu'une seule page de ce livre admirable affermirait mon coeur qui
s'abme  la seule ide de l'official.

En prononant ces mots, il se laissa choir sur l'autre bord de la
vasque et si profondment, qu'il trempait dans l'eau par tout le beau
milieu de son corps. Mais il n'en prenait aucun souci et ne semblait
point mme s'en apercevoir; tirant de sa poche son Boce, qui y tait
rellement, et chaussant ses lunettes, dont il ne restait plus qu'un
verre, lequel tait fendu en trois endroits, il se mit  chercher dans
le petit livre la page la mieux approprie  sa situation. Il l'et
trouve sans doute, et il y et puis des forces nouvelles, si le
mauvais tat de ses besicles, les larmes qui lui montaient aux yeux et
la faible clart qui tombait du ciel lui eussent permis de la
chercher. Mais il dut bientt confesser qu'il n'y voyait goutte, et il
s'en prit  la lune qui lui montrait sa corne aigu au bord d'un
nuage. Il l'interpella vivement et l'accabla d'invectives:

--Astre obscne, polisson et libidineux, lui dit-il, tu n'es jamais
las d'clairer les turpitudes des hommes, et tu envies un rayon de ta
lumire  qui cherche des maximes vertueuses!

--Aussi bien, l'abb, dit M. d'Anquetil, puisque cette catin de lune
nous donne assez de clart pour nous conduire par les rues, et non pas
pour faire un piquet, allons tout de suite  ce chteau que vous
m'avez dit et o il faut que j'entre sans tre vu.

Le conseil tait bon et, aprs avoir bu  mme le goulot tout le vin
de la bouteille, nous prmes tous trois le chemin de la
Croix-des-Sablons. Je marchais en avant avec M. d'Anquetil. Mon bon
matre, ralenti par toute l'eau que sa culotte avait bue, nous suivait
pleurant, gmissant et dgouttant.




Le petit jour piquait dj nos yeux fatigus, quand nous arrivmes 
la porte verte du parc des Sablons. Il ne nous fut point ncessaire de
soulever le heurtoir. Depuis quelque temps, le matre du logis nous
avait remis les clefs de son domaine. Il fut convenu que mon bon
matre s'avancerait prudemment avec d'Anquetil dans l'ombre de l'alle
et que je resterais un peu en arrire pour observer, s'il en tait
besoin, le fidle Criton et les galopins de cuisine, qui pouvaient
voir l'intrus. Cet arrangement, qui n'avait rien que de raisonnable,
me devait coter de longs ennuis. Car, au moment o les deux
compagnons avaient dj mont l'escalier et gagn, sans tre vus, ma
propre chambre, dans laquelle nous avions dcid de cacher M.
d'Anquetil jusqu'au moment de fuir en poste, je gravissais  peine le
second tage, o je rencontrai prcisment M. d'Astarac en robe de
damas rouge et tenant  la main un flambeau d'argent. Il me mit,  son
habitude, la main sur l'paule.

--Eh bien! mon fils, me dit-il, n'tes-vous pas bien heureux d'avoir
rompu tout commerce avec les femmes et, de la sorte, chapp  tous
les dangers des mauvaises compagnies? Vous n'avez pas  craindre,
parmi les filles augustes de l'air, ces querelles, ces rixes, ces
scnes injurieuses et violentes, qui clatent communment chez les
cratures de mauvaise vie. Dans votre solitude, que charment les fes,
vous gotez une paix dlicieuse.

Je crus d'abord qu'il se moquait. Mais je reconnus bientt,  son air,
qu'il n'y songeait point.

--Je vous rencontre  propos, mon fils, ajouta-t-il, et je vous serai
reconnaissant d'entrer un moment avec moi dans mon atelier.

Je l'y suivis. Il ouvrit avec une clef longue pour le moins d'une aune
la porte de cette maudite chambre d'o j'avais vu, nagure, sortir des
lueurs infernales. Et quand nous fmes entrs l'un et l'autre dans le
laboratoire, il me pria de nourrir le feu qui languissait. Je jetai
quelques morceaux de bois dans le fourneau, o cuisait je ne sais
quoi, qui rpandait une odeur suffocante. Pendant que, remuant
coupelles et matras, il faisait sa noire cuisine, je demeurais sur un
banc o je m'tais laiss choir, et je fermais malgr moi les yeux. Il
me fora  les rouvrir pour admirer un vaisseau de terre verte, coiff
d'un chapiteau de verre, qu'il tenait  la main.

--Mon fils, me dit-il, il faut que vous sachiez que cet appareil
sublimatoire a nom aludel. Il renferme une liqueur, qu'il convient de
regarder avec attention, car je vous rvle que cette liqueur n'est
autre que le mercure des philosophes. Ne croyez pas qu'elle doive
garder toujours cette teinte sombre. Avant qu'il soit peu de temps,
elle deviendra blanche et, dans cet tat, elle changera les mtaux en
argent. Puis, par mon art et industrie, elle tournera au rouge et
acquerra la vertu de transmuer l'argent en or. Il serait sans doute
avantageux pour vous qu'enferm dans cet atelier, vous n'en bougiez
point avant que ces sublimes oprations ne soient de point en point
accomplies, ce qui ne peut tarder plus de deux ou trois mois. Mais ce
serait peut-tre imposer une trop pnible contrainte  votre jeunesse.
Contentez-vous, pour cette fois, d'observer les prludes de l'oeuvre,
en mettant, s'il vous plat, force bois dans le fourneau.

Ayant ainsi parl, il s'abma de nouveau dans ses fioles et dans ses
cornues. Cependant je songeais  la triste position o m'avaient mis
ma mauvaise fortune et mon imprudence.

--Hlas! me disais-je en jetant des bches au four,  ce moment mme,
les sergents nous recherchent, mon bon matre et moi; il nous faudra
peut-tre aller en prison et srement quitter ce chteau, o j'avais,
 dfaut d'argent, la table et un tat honorable. Je n'oserai jamais
plus reparatre devant M. d'Astarac, qui croit que j'ai pass la nuit
dans les silencieuses volupts de la magie, comme il et mieux valu
que je fisse. Hlas! je ne reverrai plus la nice de Mosade,
mademoiselle Jahel, qui me rveillait si agrablement la nuit dans ma
chambre. Et, sans doute, elle m'oubliera. Elle en aimera, peut-tre,
un autre  qui elle fera les mmes caresses qu' moi. La seule ide de
cette infidlit m'est intolrable. Mais, du train dont va le monde,
je vois qu'il faut s'attendre  tout.

--Mon fils, me dit M. d'Astarac, vous ne donnez point assez de
nourriture  l'athanor. Je vois que vous n'tes pas encore
suffisamment pntr de l'excellence du feu, dont la vertu est capable
de mrir ce mercure et d'en faire le fruit merveilleux qu'il me sera
bientt donn de cueillir. Encore du bois! Le feu, mon fils, est
l'lment suprieur; je vous l'ai assez dit, et je vais vous en faire
paratre un exemple. Par un jour trs froid de l'hiver dernier, tant
all visiter Mosade en son pavillon, je le trouvai assis, les pieds
sur une chaufferette, et j'observai que les parcelles subtiles du feu
qui s'chappaient du rchaud taient assez puissantes pour gonfler et
soulever la houppelande de ce sage; d'o je conclus que, si ce feu
avait t plus ardent, Mosade se serait lev sans faute dans les
airs comme il est digne, en effet, d'y monter, et que, s'il tait
possible d'enfermer dans quelque vaisseau une assez grande quantit de
ces parcelles de feu, nous pourrions, par ce moyen, naviguer sur les
nues aussi facilement que nous le faisons sur la mer, et visiter les
Salamandres dans leurs demeures thres. C'est  quoi je songerai
plus tard  loisir. Et je ne dsespre point de fabriquer un de ces
vaisseaux de feu. Mais revenons  l'oeuvre et mettez du bois dans le
fourneau.

Il me tint quelque temps encore dans cette chambre embrase, d'o je
songeais  m'chapper au plus vite pour tcher de rejoindre Jahel, 
qui j'avais hte d'apprendre mes malheurs. Enfin, il sortit de
l'atelier et je pensai tre libre. Mais il trompa encore cette
esprance.

--Le temps, me dit-il, est ce matin assez doux, encore qu'un peu
couvert. Ne vous plairait-il point de faire avec moi une promenade
dans le parc, avant de reprendre cette version de Zozime le
Panopolitain, qui vous fera grand honneur,  vous et  votre matre,
si vous l'achevez tous deux comme vous l'avez commence?

Je le suivis  regret dans le parc o il me parla en ces termes:

--Je ne suis pas fch, mon fils, de me trouver seul avec vous, pour
vous prmunir, tandis qu'il en est temps encore, contre un grand
danger qui pourrait vous menacer un jour; et je me reproche mme de
n'avoir pas song  vous en avertir plus tt, car ce que j'ai  vous
communiquer est d'une extrme consquence.

En parlant de la sorte, il me conduisit dans la grande alle qui
descend aux marais de la Seine et d'o l'on voit Rueil et le
Mont-Valrien avec son calvaire. C'tait son chemin coutumier. Aussi
bien cette alle tait-elle praticable, malgr quelques troncs
d'arbres couchs en travers.

--Il importe, poursuivit-il, de vous faire entendre  quoi vous vous
exposeriez en trahissant votre Salamandre. Je ne vous interroge point
sur votre commerce avec cette personne surhumaine que j'ai t assez
heureux pour vous faire connatre. Vous prouvez vous-mme, autant
qu'il m'a paru, une certaine rpugnance  en disserter. Et, peut-tre,
tes-vous louable en cela. Si les Salamandres n'ont point sur la
discrtion de leurs amants les mmes ides que les femmes de la cour
et de la ville, il n'en est pas moins vrai que le propre des belles
amours est d'tre ineffables et que c'est profaner un grand sentiment
que de le rpandre au dehors.

"Mais votre Salamandre (dont il me serait facile de savoir le nom, si
j'en avais l'indiscrte curiosit) ne vous a peut-tre point renseign
sur une de ses passions les plus vives, qui est la jalousie. Ce
caractre est commun  toutes ses pareilles. Sachez-le bien, mon fils:
les Salamandres ne se laissent pas trahir impunment. Elles tirent du
parjure une vengeance terrible. Le divin Paracelse en rapporte un
exemple qui suffira sans doute  vous inspirer une crainte salutaire.
C'est pourquoi je veux vous le faire connatre.

"Il y avait dans la ville allemande de Staufen un philosophe
spagyrique qui avait, comme vous, commerce avec une Salamandre. Il fut
assez dprav pour la tromper ignominieusement avec une femme, jolie 
la vrit, mais non plus belle qu'une femme peut l'tre. Un soir,
comme il soupait avec sa nouvelle matresse et quelques amis, les
convives virent briller au-dessus de leur tte une cuisse d'une forme
merveilleuse. La Salamandre la montrait pour qu'on sentt bien qu'elle
ne mritait pas le tort que lui faisait son amant. Aprs quoi la
cleste indigne frappa l'infidle d'apoplexie. Le vulgaire, qui est
fait pour tre abus, crut cette mort naturelle; mais les initis
surent de quelle main le coup tait parti. Je vous devais, mon fils,
cet avis et cet exemple.

Ils m'taient moins utiles que M. d'Astarac ne le pensait. En les
entendant, je nourrissais d'autres sujets d'alarmes. Sans doute, mon
visage trahissait mon inquitude, car le grand cabbaliste, ayant
tourn sa vue sur moi, me demanda si je ne craignais point qu'un
engagement, gard sous des peines si svres, ne ft importun  ma
jeunesse.

--Je puis vous rassurer  cet gard, ajouta-t-il. La jalousie des
Salamandres n'est excite que si on les met en rivalit avec des
femmes, et c'est,  vrai dire, du ressentiment, de l'indignation, du
dgot, plus que de la jalousie vritable. Les Salamandres ont l'me
trop noble et l'intelligence trop subtile pour tre envieuses l'une de
l'autre et cder  un sentiment qui tient de la barbarie o l'humanit
est encore  demi plonge. Au contraire, elles se font une joie de
partager avec leurs compagnes les dlices qu'elles gotent au ct
d'un sage, et se plaisent  amener  leur amant leurs soeurs les plus
belles. Vous prouverez bientt qu'effectivement elles poussent la
politesse au point que je dis, et il ne se passera pas un an, ni mme
six mois avant que votre chambre soit le rendez-vous de cinq ou six
filles du jour, qui dlieront devant vous  l'envi leurs ceintures
tincelantes. Ne craignez pas, mon fils, de rpondre  leurs caresses.
Votre amie n'en prendra point d'ombrage. Et comment s'en
offenserait-elle, puisqu'elle est sage? A votre tour, ne vous irritez
pas mal  propos si votre Salamandre vous quitte un moment pour
visiter un autre philosophe. Considrez que cette fire jalousie, que
les hommes apportent dans l'union des sexes, est un sentiment sauvage,
fond sur l'illusion la plus ridicule. Il repose sur l'ide qu'on a
une femme  soi quand elle s'est donne, ce qui est un pur jeu de
mots.

En me tenant ce discours, M. d'Astarac s'tait engag dans le sentier
des Mandragores o dj nous apercevions entre les feuilles le
pavillon de Mosade, quand une voix pouvantable nous dchira les
oreilles et me fit battre le coeur. Elle roulait des sons rauques
accompagns de grincements aigus et l'on s'apercevait en approchant,
que ces sons taient moduls et que chaque phrase se terminait par une
sorte de mlope trs faible, qu'on ne pouvait our sans frissonner.

Aprs avoir fait quelques pas, nous pmes, en tendant l'oreille,
saisir le sens de ces paroles tranges. La voix disait:

--Entends la maldiction dont lise maudit les enfants insolents et
joyeux. coute l'anathme dont Barack frappa Mros.

"Je te condamne au nom d'Archithariel, qui est aussi nomm le seigneur
des batailles, et qui tient l'pe lumineuse. Je te voue  ta perte,
au nom de Sardaliphon, qui prsente  son matre les fleurs agrables
et les guirlandes mritoires, offertes par les enfants d'Isral.

"Sois maudit, chien! et sois anathme, pourceau!

En regardant d'o venait la voix, nous vmes Mosade au seuil de sa
maison, debout, les bras levs, les mains en forme de griffes avec des
ongles crochus que la lumire du soleil faisait paratre tout
enflamms. Coiff de sa tiare sordide, envelopp de sa robe clatante
qui laissait voir en s'ouvrant de maigres cuisses arques dans une
culotte en lambeaux, il semblait quelque mage mendiant, ternel et
trs vieux. Ses yeux luisaient. Il disait:

--Sois maudit, au nom des Globes; sois maudit, au nom des Roues; sois
maudit, au nom des Btes mystrieuses qu'Ezchiel a vues.

Et il tendit devant lui ses longs bras arms de griffes en rptant:

--Au nom des Globes, au nom des Roues, au nom des Btes mystrieuses,
descends parmi ceux qui ne sont plus.

Nous fmes quelque pas dans la futaie pour voir l'objet sur lequel
Mosade tendait ses bras et sa colre, et ma surprise fut grande de
dcouvrir M. Jrme Coignard, accroch par un pan de son habit  un
buisson d'pine. Le dsordre de la nuit paraissait sur toute sa
personne; son collet et ses chausses dchirs, ses bas souills de
boue, sa chemise ouverte, rappelaient pitoyablement nos communes
msaventures, et, qui pis est, l'enflure de son nez gtait cet air
noble et riant qui jamais ne quittait son visage.

Je courus  lui et le tirai si heureusement des pines, qu'il n'y
laissa qu'un morceau de sa culotte. Et Mosade, n'ayant plus rien 
maudire, rentra dans sa maison. Comme il n'tait chauss que de
savates, je remarquai alors qu'il avait la jambe plante au milieu du
pied en sorte que le talon tait presque aussi saillant par derrire
que le cou-de-pied par devant. Cette disposition rendait trs
disgracieuse sa dmarche, qui et t noble sans cela.

--Jacques Tournebroche, mon fils, me dit mon bon matre en soupirant,
il faut que ce juif soit Isaac Laquedem en personne, pour blasphmer
ainsi dans toutes les langues. Il m'a vou  une mort prochaine et
violente avec une grande abondance d'images et il m'a appel cochon
dans quatorze idiomes distincts, si j'ai bien compt. Je le croirais
l'Antchrist, s'il ne lui manquait plusieurs des signes auxquels cet
ennemi de Dieu se doit reconnatre. Dans tous les cas, c'est un vilain
juif, et jamais la roue ne s'appliqua en signe d'infamie sur l'habit
d'un si enrag mcrant. Pour sa part, il mrite non point seulement
la roue qu'on attachait jadis  la casaque des juifs, mais celle o
l'on attache les sclrats.

Et mon bon matre, fort irrit  son tour, montrait le poing  Mosade
disparu et l'accusait de crucifier les enfants et de dvorer la chair
des nouveau-ns.

M. d'Astarac s'approcha de lui et lui toucha la poitrine avec le rubis
qu'il portait au doigt.

--Il est utile, dit ce grand cabbaliste, de connatre les proprits
des pierres. Le rubis apaise les ressentiments et vous verrez bientt
M. l'abb Coignard rentrer dans sa douceur naturelle.

Mon bon matre souriait dj, moins par la vertu de la pierre, que par
l'effet d'une philosophie qui levait cet homme admirable au-dessus
des passions humaines. Car, je dois le dire au moment mme o mon
rcit s'obscurcit et s'attriste, M. Jrme Coignard m'a donn des
exemples de sagesse dans les circonstances o il est le plus rare d'en
rencontrer.

Nous lui demandmes le sujet de cette querelle. Mais je compris au
vague de ses rponses embarrasses qu'il n'avait pas envie de
satisfaire notre curiosit. Je souponnai tout d'abord que Jahel y
tait mle de quelque manire, sur cet indice que nous entendions le
grincement de la voix de Mosade ml  celui des serrures et tous les
clats d'une dispute, dans le pavillon, entre l'oncle et la nice.
M'tant efforc une fois encore de tirer de mon bon matre quelque
claircissement:

--La haine des chrtiens, nous dit-il, est enracine au coeur des
juifs, et ce Mosade en est un excrable exemple. J'ai cru discerner
dans ces glapissements horribles quelques parties des imprcations que
la synagogue vomit au sicle dernier sur un petit juif de Hollande
nomm Baruch ou Bndict, et plus connu sous le nom de Spinoza, pour
avoir form une philosophie qui a t parfaitement rfute, presque 
sa naissance, par d'excellents thologiens. Mais ce vieux Mardoche y
a ajout, ce me semble, beaucoup d'imprcations plus horribles encore,
et je confesse en avoir ressenti quelque trouble. Je mditais
d'chapper par la fuite  ce torrent d'injures quand, pour mon
malheur, je m'embarrassai dans ces pines et y fus si bien pris par
divers endroits de mon vtement et de ma peau, que je pensai y laisser
l'un et l'autre et que j'y serais encore, en de cuisantes douleurs, si
Tournebroche, mon lve, ne m'en avait tir.

--Les pines ne sont rien, dit M. d'Astarac. Mais je crains, monsieur
l'abb, que vous n'ayez march sur la mandragore.

--Pour cela, dit l'abb, c'est bien le moindre de mes
  soucis.

--Vous avez tort, reprit M. d'Astarac avec vivacit. Il suffit de
poser le pied sur une mandragore pour tre envelopp dans un crime
d'amour et y prir misrablement.

--Ah! monsieur, dit mon bon matre, voil bien des prils, et je vois
qu'il fallait vivre troitement enferm dans les murailles loquentes
de l'Astaracienne, qui est la reine des bibliothques. Pour l'avoir
quitte un moment, j'ai reu  la tte les Btes d'zchiel, sans
compter le reste.

--Ne me donnerez-vous point des nouvelles de Zozime le Panopolitain?
demanda M. d'Astarac.

--Il va, rpondit mon bon matre, il va son train, encore qu'un peu
languissant pour l'heure!

--Songez, monsieur l'abb, dit le cabbaliste, que la possession des
plus grands secrets est attache  la connaissance de ces textes
anciens.

--J'y songe, monsieur, avec sollicitude, dit l'abb.

Et M. d'Astarac, sur cette assurance, nous laissant au pied du Faune
qui jouait de la flte sans souci de sa tte tombe dans l'herbe,
s'lana sous les arbres  l'appel des Salamandres.

Mon bon matre me prit le bras de l'air de quelqu'un qui enfin peut
parler librement:

--Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, je ne dois pas vous celer
qu'une rencontre assez trange eut lieu ce matin dans les combles du
chteau, tandis que vous tiez retenu au premier tage par cet enrag
souffleur. Car j'ai bien entendu qu'il vous pria d'assister un moment
 sa cuisine, qui est moins bien odorante et chrtienne que celle de
matre Lonard, votre pre. Hlas! quand reverrai-je la rtisserie de
la reine Pdauque et la librairie de M. Blaizot,  l'Image
Sainte-Catherine, o j'avais tant de plaisir  feuilleter les livres
nouvellement arrivs d'Amsterdam et de La Haye!

--Hlas! m'criai-je, les larmes aux yeux, quand les reverrai-je
moi-mme? Quand reverrai-je la rue Saint-Jacques, o je suis n, et
mes chers parents,  qui la nouvelle de nos malheurs causera de
cuisants chagrins? Mais daignez vous expliquer, mon bon matre, sur
cette rencontre assez trange, que vous dites qui eut lieu ce matin,
et sur les vnements de la prsente journe.

M. Jrme Coignard consentit  me donner tous les claircissements que
je souhaitais. Il le fit en ces termes:

--Sachez donc, mon fils, que j'atteignis sans encombre le plus haut
tage du chteau avec ce M. d'Anquetil, que j'aime assez, encore que
rude et sans lettres. Il n'a dans l'esprit ni belles connaissances ni
profondes curiosits. Mais la vivacit de la jeunesse brille
agrablement en lui et l'ardeur de son sang se rpand en amusantes
saillies. Il connat le monde comme il connat les femmes, parce qu'il
est dessus, et sans aucune philosophie. C'est une grande ingnuit 
lui de se dire athe. Son impit est sans malice, et vous verrez
qu'elle disparatra d'elle-mme quand tombera l'ardeur de ses sens.
Dieu n'a dans cette me d'autre ennemi que les chevaux, les cartes et
les femmes. Dans l'esprit d'un vrai libertin, d'un M. Bayle, par
exemple, la vrit rencontre des adversaires plus redoutables et plus
malins. Mais, je vois, mon fils, que je vous fais un portrait ou
caractre, et que c'est un simple rcit que vous attendez de moi.

"Je vais vous satisfaire. Ayant donc atteint le plus haut tage du
chteau avec M. d'Anquetil, je fis entrer ce jeune gentilhomme dans
votre chambre et je le priai, selon la promesse que nous lui fmes,
vous et moi, devant la fontaine au Triton, d'user de cette chambre
comme si elle tait sienne. Il le fit volontiers, se dshabilla et, ne
gardant que ses bottes, se mit dans votre lit, dont il ferma les
rideaux pour n'tre pas importun par la pointe aigre du jour, et ne
tarda pas  s'y endormir.

"Pour moi, mon fils, rentr dans ma chambre, bien qu'accabl de
fatigue, je ne voulus goter aucun repos avant d'avoir cherch dans le
livre de Boce un endroit appropri  mon tat. Je n'en trouvai aucun
qui s'y ajustt parfaitement. Et ce grand Boce, en effet, n'eut pas
lieu de mditer sur la disgrce d'avoir cass la tte d'un fermier
gnral avec une bouteille de sa propre cave. Mais je recueillis  et
l, dans son admirable trait, des maximes qui ne laissaient pas de
s'appliquer aux conjonctures prsentes. En suite de quoi, enfonant
mon bonnet sur mes yeux et recommandant mon me  Dieu, je m'endormis
assez tranquillement. Aprs un temps qui me sembla bref, sans que
j'eusse les moyens de le mesurer, car nos actions, mon fils, sont la
seule mesure du temps, qui est, pour ainsi dire, suspendu pour nous
dans le sommeil, je me sentis tir par le bras et j'entendis une voix
qui me criait aux oreilles: "Eh! l'abb, eh! l'abb, rveillez-vous
donc!" Je crus que c'tait l'exempt qui venait me prendre pour me
conduire  l'official et je dlibrai en moi-mme s'il tait expdient
de lui casser la tte avec mon chandelier. Il est malheureusement trop
vrai, mon fils, qu'une fois sorti du chemin de douceur et d'quit o
le sage marche d'un pied ferme et prudent, l'on se voit contraint de
soutenir la violence par la violence et la cruaut par la cruaut, en
sorte que la consquence d'une premire faute est d'en produire de
nouvelles. C'est ce qu'il faut avoir prsent  l'esprit pour entendre
la vie des empereurs romains, que M. Crevier a rapporte avec
exactitude. Ces princes n'taient pas ns plus mauvais que les autres
hommes. Caus, surnomm Caligula, ne manquait ni d'esprit naturel, ni
de jugement, et il tait capable d'amiti. Nron avait un got inn
pour la vertu, et son temprament le portait vers tout ce qui est
grand et sublime. Une premire faute les jeta l'un et l'autre dans la
voie sclrate qu'ils ont suivie jusqu' leur fin misrable. C'est ce
qui apparat dans le livre de M. Crevier. J'ai connu cet habile homme
alors qu'il enseignait les belles-lettres au collge de Beauvais,
comme je les enseignerais aujourd'hui, si ma vie n'avait pas t
traverse par mille obstacles et si la facilit naturelle de mon me
ne m'avait pas induit en diverses embches o je tombai. M. Crevier,
mon fils, tait de moeurs pures; il professait une morale svre, et
je l'ous dire un jour qu'une femme qui a trahi la foi conjugale est
capable des plus grands crimes, tels que le meurtre et l'incendie. Je
vous rapporte cette maxime pour vous donner l'ide de la sainte
austrit de ce prtre. Mais je vois que je m'gare et j'ai hte de
reprendre mon rcit au point o je l'ai laiss. Je croyais donc que
l'exempt levait la main sur moi et je me voyais dj dans les prisons
de l'archevque, quand je reconnus le visage et la voix de M.
d'Anquetil. "L'abb, me dit ce jeune gentilhomme, il vient de
m'arriver, dans la chambre du Tournebroche, une aventure singulire.
Une femme est entre dans cette chambre pendant mon sommeil, s'est
coule dans mon lit et m'a rveill sous une pluie de caresses, de
noms tendres, de suaves murmures et d'ardents baisers. J'cartai les
rideaux pour distinguer la figure de ma fortune. Je vis qu'elle tait
brune, l'oeil ardent, et la plus belle du monde. Mais tout aussitt
elle poussa un grand cri et s'enfuit, irrite, non pas toutefois si
vite que je n'aie pu la rejoindre et la ressaisir dans le corridor o
je la tins troitement embrasse. Elle commena par se dbattre et par
me griffer le visage; quand je fus griff suffisamment pour la
satisfaction de son honneur, nous commenmes  nous expliquer. Elle
apprit avec plaisir que j'tais gentilhomme et non des plus pauvres.
Je cessai bientt de lui tre odieux, et elle commenait de me vouloir
du bien, quand un marmiton qui traversait le corridor la fit fuir sans
retour.

"Autant que je puis croire, ajouta M. d'Anquetil, cette adorable fille
venait pour un autre que pour moi; elle s'est trompe de porte, et sa
surprise a caus son effroi. Mais je l'ai bien rassure et, sans ce
marmiton, je la gagnais tout  fait  mon amiti.--Je le confirmai
dans cette supposition. Nous cherchmes pour qui cette belle personne
pouvait bien venir et nous tombmes d'accord que c'tait, comme je
vous l'ai dj dit, Tournebroche, pour ce vieux fou d'Astarac, qui
l'accointe dans une chambre voisine de la vtre et, peut-tre,  votre
insu, dans votre propre chambre. Ne le pensez-vous point?

--Rien n'est plus probable, rpondis-je.

--Il n'en faut point douter, reprit mon bon matre. Ce sorcier se
moque de nous avec ses Salamandres. Et la vrit est qu'il caresse
cette jolie fille. C'est un imposteur.

Je priai mon bon matre de poursuivre son rcit. Il le fit volontiers.

--J'abrge, mon fils, dit-il, le discours que me tint M. d'Anquetil.
Il est d'un esprit vulgaire et bas de rciter amplement les petites
circonstances. Nous devons, au contraire, nous efforcer de les
renfermer en peu de mots, tendre  la concision et garder pour les
instructions et exhortations morales l'abondance entranante des
paroles, qu'il convient alors de prcipiter comme la neige qui descend
des montagnes. Je vous aurai donc instruit suffisamment des propos de
M. d'Anquetil quand je vous aurai dit qu'il m'assura trouver  cette
jeune fille une beaut, un charme, un agrment extraordinaires. Il
termina son discours en me demandant si je savais son nom et qui elle
tait. Au portrait que vous m'en faites, rpondis-je, je la reconnais
pour la nice du rabbin Mosade, Jahel, de son nom, qu'il m'arriva
d'embrasser une nuit dans ce mme escalier, avec cette diffrence que
c'tait entre le deuxime tage et le premier. "J'espre, rpliqua M.
d'Anquetil, qu'il y a d'autres diffrences, car, pour ma part, je la
serrai de prs. Je suis fch aussi de ce que vous me dites qu'elle
est juive. Et, sans croire en Dieu, il y a en moi un certain sentiment
qui la prfrerait chrtienne. Mais connat-on jamais sa naissance?
Qui sait si ce n'est pas un enfant vol? Les juifs et les bohmiens en
drobent tous les jours. Et puis on ne se dit pas assez que la sainte
Vierge tait juive. Juive ou non, elle me plat, je la veux et je
l'aurai." Ainsi parla ce jeune insens. Mais souffrez, mon fils, que
je m'asseye sur ce banc moussu, car les travaux de cette nuit, mes
combats, ma fuite, m'ont rompu les jambes.

Il s'assit et tira de sa poche sa tabatire vide, qu'il contempla
tristement.

Je m'assis prs de lui, dans un tat o il y avait de l'agitation et
de l'abattement. Ce rcit me donnait un vif chagrin. Je maudissais le
sort qui avait mis un brutal  ma place, dans le moment mme o ma
chre matresse venait m'y trouver avec tous les signes de la plus
ardente tendresse, sans savoir que cependant je fourrais des bches
dans le pole de l'alchimiste. L'inconstance trop probable de Jahel me
dchirait le coeur, et j'eusse souhait que du moins mon bon matre
et observ plus de discrtion devant mon rival. J'osai lui reprocher
respectueusement d'avoir livr le nom de Jahel.

--Monsieur, lui dis-je, n'y avait-il pas quelque imprudence  fournir
de tels indices  un seigneur si luxurieux et si violent?

Mon bon matre ne parut point m'entendre.

--Ma tabatire, dit-il, s'est malheureusement ouverte cette nuit,
pendant la rixe, et le tabac qu'elle contenait ne forme plus, ml au
vin dans ma poche, qu'une pte dgotante. Je n'ose demander  Criton
de m'en rper quelques feuilles, tant le visage de ce serviteur et
juge parat svre et froid. Je souffre d'autant plus de ne pouvoir
priser, que le nez me dmange vivement  la suite du choc que j'y
reus cette nuit, et vous me voyez tout importun par cet indiscret
solliciteur  qui je n'ai rien  donner. Il faut supporter cette
petite disgrce d'une me gale, en attendant que M. d'Anquetil me
donne quelques grains de sa bote. Et, pour revenir, mon fils,  ce
jeune gentilhomme, il me dit expressment: "J'aime cette fille.
Sachez, l'abb, que je l'emmne en poste avec nous. Duss-je rester
ici huit jours, un mois, six mois et plus, je ne pars point sans
elle." Je lui reprsentai les dangers que le moindre retard apportait.
Mais il me rpondit que ces dangers le touchaient d'autant moins
qu'ils taient grands pour nous et petits pour lui. "Vous, l'abb, me
dit-il, vous tes dans le cas d'tre pendu avec le Tournebroche; quant
 moi, je risque seulement d'aller  la Bastille, o j'aurai des
cartes et des filles, et d'o ma famille me tirera bientt, car mon
pre intressera  mon sort quelque duchesse ou quelque danseuse, et,
bien que ma mre soit devenue dvote, elle saura se rappeler, en ma
faveur, au souvenir de deux ou trois princes du sang. Aussi est-ce une
chose assure: je pars avec Jahel, ou je ne pars pas du tout. Vous
tes libre, l'abb, de louer une chaise de poste avec le
Tournebroche."

"Le cruel savait assez, mon fils, que nous n'en avions pas les moyens.
J'essayai de le faire revenir sur sa dtermination. Je fus pressant,
onctueux et mme parntique. Ce fut en pure perte, et j'y dpensai
vainement une loquence qui, dans la chaire d'une bonne glise
paroissiale, m'et valu de l'honneur et de l'argent. Hlas! il est
dit, mon fils, qu'aucune de mes actions ne portera de fruits savoureux
sur cette terre, et c'est pour moi que l'Ecclsiaste a crit: _Quid
habet am plius homo de universo labore suo, quo laborat sub sole?_
Loin de le rendre plus raisonnable, mes discours fortifiaient ce jeune
seigneur dans son obstination, et je ne vous celerai pas, mon fils,
qu'il me marqua qu'il comptait absolument sur moi pour le succs de
ses dsirs, et qu'il me pressa d'aller trouver Jahel afin de la
rsoudre  un enlvement par la promesse d'un trousseau en toile de
Hollande, de vaisselle, de bijoux et d'une bonne rente.

--Oh! monsieur, m'criai-je, ce monsieur d'Anquetil est d'une rare
insolence. Que croyez-vous que Jahel rponde  ces propositions, quand
elle les connatra?

--Mon fils, me rpondit-il, elle les connat  cette heure, et je
crois qu'elle les agrera.

--Dans ce cas, repris-je vivement, il faut avertir Mosade.

--Mosade, rpondit mon bon matre, n'est que trop averti. Vous avez
entendu tantt, proche le pavillon, les derniers clats de sa colre.

--Quoi? monsieur, dis-je avec sensibilit, vous avez averti ce juif du
dshonneur qui allait atteindre sa famille! C'est bien  vous!
Souffrez que je vous embrasse. Mais alors, le courroux de Mosade,
dont nous fmes tmoins, menaait M. d'Anquetil, et non pas vous?

--Mon fils, reprit l'abb avec un air de noblesse et d'honntet, une
naturelle indulgence pour les faiblesses humaines, une obligeante
douceur, l'imprudente bont d'un coeur trop facile, portent souvent
les hommes  des dmarches inconsidres et les exposent  la svrit
des vains jugements du monde. Je ne vous cacherai pas, Tournebroche,
que, cdant aux instantes prires de ce jeune gentilhomme, je promis
obligeamment d'aller trouver Jahel de sa part et de ne rien ngliger
pour la disposer  un enlvement.

--Hlas! m'criai-je, et vous accompltes, monsieur, cette fcheuse
promesse. Je ne puis vous dire  quel point cette action me blesse et
m'afflige.

--Tournebroche, me rpondit svrement mon bon matre, vous parlez
comme un pharisien. Un docteur aussi aimable qu'austre a dit:
"Tournez les yeux sur vous-mme, et gardez-vous de juger les actions
d'autrui. En jugeant les autres, on travaille en vain; souvent on se
trompe, et on pche facilement, au lieu qu'en s'examinant et se
jugeant soi-mme, on s'occupe toujours avec fruit." Il est crit:
"Vous ne craindrez point le jugement des hommes", et l'aptre saint
Paul a dit: "Je ne me soucie point d'tre jug au tribunal des
hommes." Et, si je confre ainsi les plus beaux textes de morale,
c'est pour vous instruire, Tournebroche, et vous ramener  l'humble et
douce modestie qui vous sied, et non point pour me faire innocent,
quand la multitude de mes iniquits me pse et m'accable. Il est
difficile de ne point glisser dans le pch et convenable de ne point
tomber dans le dsespoir  chaque pas qu'on fait sur cette terre o
tout participe en mme temps de la maldiction originelle et de la
rdemption opre par le sang du fils de Dieu. Je ne veux point
colorer mes fautes et je vous avoue que l'ambassade  laquelle je
m'employai sur la prire de M. d'Anquetil procde de la chute d'Eve et
qu'elle en est, pour ainsi dire, une des innombrables consquences, au
rebours du sentiment humble et douloureux que j'en conois  prsent,
qui est puis dans le dsir et l'espoir de mon salut ternel. Car il
faut vous reprsenter les hommes balancs entre la damnation et la
rdemption, et vous dire que je me tiens prcisment  cette heure au
bon bout de l'escarpolette, aprs m'tre trouv ce matin au mauvais.
Je vous confesse donc qu'ayant parcouru le chemin des Mandragores,
d'o l'on dcouvre le pavillon de Mosade, je m'y tins cach derrire
un buisson d'pines, attendant que Jahel part  sa fentre. Elle s'y
montra bientt, mon fils. Je me dcouvris alors et lui fis signe de
descendre. Elle vint me joindre derrire le buisson dans le moment o
elle crut tromper la vigilance de son vieux gardien. L, je
l'instruisis  voix basse des aventures de la nuit, qu'elle ignorait
encore; je lui fis part des desseins forms sur elle par l'imptueux
gentilhomme, je lui reprsentai qu'il importait  son intrt autant
qu' mon propre salut et au vtre, Tournebroche, qu'elle assurt notre
fuite par son dpart. Je fis briller  ses yeux les promesses de M.
d'Anquetil. "Si vous consentez  le suivre ce soir, lui dis-je, vous
aurez une bonne rente sur l'Htel de Ville, un trousseau plus riche
que celui d'une fille d'Opra ou d'une abbesse de Panthmont et une
belle vaisselle d'argent.--Il me prend pour une crature, dit-elle,
et c'est un insolent.--Il vous aime, rpondis-je. Voudriez-vous donc
tre vnre?--Il me faut, reprit-elle, le pot  oille, et qu'il soit
bien lourd. Vous a-t-il parl du pot  oille? Allez, monsieur l'abb,
et dites-lui... --Que lui dirai-je?--Que je suis une honnte
fille.--Et quoi encore?--Qu'il est bien audacieux!--Est-ce l tout?
Jahel, songez  nous sauver!--Dites-lui encore que je ne consens 
partir que moyennant un billet en bonne forme qu'il me signera ce soir
au dpart.--Il vous le signera. Tenez cela pour fait.--Non, l'abb,
rien n'est fait s'il ne s'engage  me donner des leons de M.
Couperin. Je veux apprendre la musique."

"Nous en tions  cet article de notre confrence, quand, par malheur,
le vieillard Mosade nous surprit, et, sans entendre nos propos, il en
devina l'esprit. Car il commena de m'appeler suborneur et de ma
charger d'invectives. Jahel s'alla cacher dans sa chambre, et je
demeurai seul expos aux fureurs de ce dicide, dans l'tat o vous me
vtes, et d'o vous me tirtes, mon fils. A la vrit, l'affaire
tait, autant dire, conclue, l'enlvement consenti, notre fuite
assure. Les Roues et les Btes d'Ezchiel ne prvaudront pas contre
le pot  oille. Je crains seulement que ce vieux Mardoche n'ait
enferm sa nice  triple serrure.

--En effet, rpondis-je sans pouvoir dguiser ma satisfaction,
j'entendis un grand bruit de clefs et de verrous, dans le moment o je
vous tirai du milieu des pines. Mais est-il bien vrai que Jahel ait
si vite agr des propositions qui n'taient pas bien honntes et
qu'il dt vous coter de lui transmettre? J'en suis confondu.
Dites-moi encore, mon bon matre, ne vous a-t-elle pas parl de moi,
n'a-t-elle pas prononc mon nom dans un soupir, ou autrement?

--Non, mon fils, rpondit M. l'abb Coignard, elle ne l'a pas
prononc, du moins d'une faon perceptible. Je n'ai pas ou non plus
qu'elle ait murmur celui de M. d'Astarac, son amant, qu'elle devait
avoir plus prsent que le vtre. Mais ne soyez pas surpris qu'elle
oublie son alchimiste. Il ne suffit pas de possder une femme pour
imprimer dans son me une marque profonde et durable. Les mes sont
presque impntrables les unes aux autres, et c'est ce qui vous montre
le nant cruel de l'amour. Le sage doit se dire: Je ne suis rien dans
ce rien qui est la crature. Esprer qu'on laissera un souvenir au
coeur d'une femme, c'est vouloir fixer l'empreinte d'un anneau sur la
face d'une eau courante. Aussi gardons-nous de vouloir nous tablir
dans ce qui passe, et attachons-nous  ce qui ne meurt pas.

--Enfin, rpondis-je, cette Jahel est sous de bons verrous, et l'on
peut se fier  la vigilance de son gardien.

--Mon fils, reprit mon bon matre, c'est ce soir qu'elle doit nous
rejoindre au Cheval-Rouge. L'ombre est propice aux vasions, rapts,
dmarches furtives et actions clandestines. Il faut nous en reposer
sur la ruse de cette fille. Quant  vous, ayez soin de vous trouver
sur le rond-point des Bergres, entre chien et loup. Vous savez que M.
d'Anquetil n'est pas patient et qu'il serait homme  partir sans vous.

Comme il me donnait cet avis, la cloche sonna le djeuner.

--N'avez-vous point, me dit-il, une aiguille et du fil; mes vtements
sont dchirs en plusieurs endroits et je voudrais, avant de paratre
 table, les rtablir, par plusieurs reprises, dans leur ancienne
dcence. Ma culotte surtout me donne de l'inquitude. Elle est  ce
point ruine que, si je n'y porte un prompt secours, je sens que c'en
est fait d'elle.




Je pris donc,  la table du cabbaliste, ma place accoutume, avec
cette ide affligeante, que je m'y asseyais pour la dernire fois.
J'avais l'me noire de la trahison de Jahel. Hlas! me disais-je, mon
voeu le plus ardent tait de fuir avec elle. Il n'y avait point
d'apparence qu'il ft exauc. Il l'est pourtant, et de la plus cruelle
manire. Et j'admirais cette fois encore la sagesse de mon bien-aim
matre qui, un jour que je souhaitais trop vivement le bon succs de
quelque affaire, me rpondit par cette parole de la _Bible_: _Et
tribuit eis petitionem eorum_. Mes chagrins et mes inquitudes
m'taient tout apptit, et je ne touchais aux mets que du bout des
lvres. Cependant, mon bon matre avait gard la grce inaltrable de
son me. Il abondait en aimables discours, et l'on et dit un de ces
sages que le _Tlmaque_ nous montre conversant sous les ombrages des
Champs-Elyses, plutt qu'un homme poursuivi comme meurtrier et rduit
 une vie errante et misrable. M. d'Astarac, s'imaginant que j'avais
pass la nuit  la rtisserie, me demanda avec obligeance des
nouvelles de mes bons parents, et, comme il ne pouvait s'abstraire un
moment de ses visions, il ajouta:

--Quand je vous parle de ce rtisseur comme de votre pre, il est bien
entendu que je m'exprime selon le monde et non point selon la nature.
Car rien ne prouve, mon fils, que vous ne soyez engendr par un
Sylphe. C'est mme ce que je croirai de prfrence, pour peu que votre
gnie, encore tendre, croisse en force et en beaut.

--Oh! ne parlez point ainsi, monsieur, rpliqua mon bon matre en
souriant; vous l'obligerez  cacher son esprit pour ne pas nuire au
bon renom de sa mre. Mais, si vous la connaissiez mieux, vous
penseriez comme moi qu'elle n'a point eu de commerce avec un Sylphe;
c'est une bonne chrtienne qui n'a jamais accompli l'oeuvre de chair
qu'avec son mari et qui porte sa vertu sur son visage, bien diffrente
en cela de cette autre rtisseuse, madame Quonian, dont on fit grand
bruit  Paris et dans les provinces au temps de ma jeunesse.
N'outes-vous pas parler d'elle, monsieur? Elle avait pour galant le
sieur Mariette, qui devint plus tard secrtaire de M. d'Angervilliers.
C'tait un gros monsieur qui, chaque fois qu'il voyait sa belle, lui
laissait en souvenir quelque joyau, un jour une croix de Lorraine ou
un saint-esprit, un autre jour une montre ou une chtelaine. Ou bien
encore un mouchoir, un ventail, une bote; il dvalisait pour elle
les bijoutiers et les lingres de la foire Saint-Germain; tant
qu'enfin, voyant sa rtissire pare comme une chsse, le rtisseur
eut soupon que ce n'tait pas l un bien acquis honntement. Il
l'pia et ne tarda pas  la surprendre avec son galant. Il faut vous
dire que ce mari n'tait qu'un vilain jaloux. Il se fcha et n'y gagna
rien, bien au contraire. Car le couple amoureux, qu'importunait la
criaillerie, jura de se dfaire de lui. Le sieur Mariette avait le
bras long. Il obtint une lettre de cachet au nom du malheureux
Quonian. Cependant, la perfide rtisseuse dit  son mari:

"--Menez-moi dner, je vous prie, ce prochain dimanche  la campagne.
Je me promets de cette partie fine un plaisir extrme.

"Elle fut tendre et pressante. Le mari, flatt, lui accorda ce qu'elle
demandait. Le dimanche venu, il se mit avec elle dans un mauvais
fiacre pour aller aux Porcherons. Mais  peine arriv au Roule, une
troupe de sergents, aposts par Mariette, l'enleva et le conduisit 
Bictre, d'o il fut expdi  Mississipi, o il est encore. On en fit
une chanson qui finit ainsi:

    Un mari sage et commode
    N'ouvre les yeux qu' demi.
    Il vaut mieux tre  la mode,
    Que de voir Mississipi.

Et c'est l, sans doute, le plus solide enseignement qu'on puisse
tirer de l'exemple du rtisseur Quonian.

"Quant  l'aventure elle-mme, il ne lui manque que d'tre conte par
un Ptrone ou par un Apule, pour galer la meilleure fable
milsienne. Les modernes sont infrieurs aux anciens dans l'pope et
dans la tragdie. Mais si nous ne surpassons pas les Grecs et les
Latins dans le conte, ce n'est pas la faute des dames de Paris, qui ne
cessent d'enrichir la matire par divers tours ingnieux et gentilles
inventions. Vous n'tes pas sans connatre, monsieur, le recueil de
Boccace; je l'ai assez pratiqu par divertissement, et j'affirme, que
si ce Florentin vivait de nos jours en France, il ferait de la
disgrce de Quonian le sujet d'un de ses plus plaisants rcits. Quant
 moi, je ne l'ai rappele  cette table que pour faire reluire, par
l'effet du contraste, la vertu de madame Lonard Tournebroche qui est
l'honneur de la rtisserie, dont madame Quonian fut l'opprobre. Madame
Tournebroche, j'ose l'affirmer, n'a jamais manqu aux vertus mdiocres
et communes dont l'exercice est recommand dans le mariage, qui est le
seul mprisable des sept sacrements.

--Je n'en disconviens pas, reprit M. d'Astarac. Mais cette dame
Tournebroche serait plus estimable encore, si elle avait eu commerce
avec un Sylphe,  l'exemple de Smiramis, d'Olympias et de la mre du
grand pape Sylvestre II.

--Ah! monsieur, dit l'abb Coignard, vous nous parlez toujours de
Sylphes et de Salamandres. De bonne foi, en avez-vous jamais vu?

--Comme je vous vois, rpondit M. d'Astarac, et mme de plus prs, au
moins en ce qui regarde les Salamandres.

--Monsieur, ce n'est point encore assez, reprit mon bon matre, pour
croire  leur existence, qui est contraire aux enseignements de
l'glise. Car on peut tre sduit par des illusions. Les yeux et tous
nos sens ne sont que des messagers d'erreurs et des courriers de
mensonges. Ils nous abusent plus qu'ils ne nous instruisent. Ils ne
nous apportent que des images incertaines et fugitives. La vrit leur
chappe; participant de son principe ternel, elle est invisible comme
lui.

--Ah! dit M. d'Astarac, je ne vous savais pas si philosophe ni d'un
esprit si subtil.

--C'est vrai, rpondit mon bon matre. Il est des jours o j'ai l'me
plus pesante et plus attache au lit et  la table. Mais j'ai, cette
nuit, cass une bouteille sur la tte d'un publicain, et mes esprits
en sont extraordinairement exalts. Je me sens capable de dissiper les
fantmes qui vous hantent et de souffler sur toute cette fume. Car,
enfin, monsieur, ces Sylphes ne sont que les vapeurs de votre cerveau.

M. d'Astarac l'arrta par un geste doux et lui dit:

--Pardon! monsieur l'abb; croyez-vous aux dmons?

--Je vous rpondrai sans difficult, dit mon bon matre, que je crois
des dmons tout ce qui est rapport d'eux dans les livres saints, et
que je rejette comme abus et superstition la croyance aux sortilges,
amulettes et exorcismes. Saint Augustin enseigne que quand l'criture
nous exhorte  rsister aux dmons, elle entend que nous devons
rsister  nos passions et  nos apptits drgls. Rien n'est plus
dtestable que toutes ces diableries dont les capucins effrayent les
bonnes femmes.

--Je vois, dit M. d'Astarac, que vous vous efforcez de penser en
honnte homme. Vous hassez les superstitions grossires des moines
autant que je les dteste moi-mme. Mais enfin, vous croyez aux
dmons, et je n'ai pas eu de peine  vous en tirer l'aveu. Sachez donc
qu'ils ne sont autres que les Sylphes et les Salamandres. L'ignorance
et la peur les ont dfigurs dans les imaginations timides. Mais, en
ralit, ils sont beaux et vertueux. Je ne vous mettrai point sur les
chemins des Salamandres, n'tant pas assez assur de la puret de vos
moeurs; mais rien n'empche que je vous induise, monsieur l'abb,  la
frquentation des Sylphes, qui habitent les plaines de l'air et qui
s'approchent volontiers des hommes avec un esprit bienveillant et si
affectueux, qu'on a pu les nommer des Gnies assistants. Loin de nous
pousser  notre perte, comme le croient les thologiens qui en font
des diables, ils protgent et gardent de tout pril leurs amis
terrestres. Je pourrais vous faire connatre des exemples infinis de
l'aide qu'ils leur donnent. Mais comme il faut se borner, je
m'autoriserai seulement d'un rcit que je tiens de madame la marchale
de Grancey elle-mme. Elle tait sur l'ge et veuve dj depuis
plusieurs annes, quand elle reut, une nuit, dans son lit, la visite
d'un Sylphe qui lui dit: "Madame, faites fouiller dans la garde-robe
de feu votre poux. Il se trouve dans la poche d'un de ses
hauts-de-chausses une lettre qui, si elle tait connue, perdrait M.
des Roches, mon bon ami et le vtre. Faites-vous la remettre et ayez
soin de la brler."

"La marchale promit de ne point ngliger cet avis et elle demanda des
nouvelles du dfunt marchal au Sylphe, qui disparut sans lui
rpondre. A son rveil, elle appela ses femmes et les envoya voir s'il
ne restait pas quelques habits du marchal dans sa garderobe. Elles
rpondirent qu'il n'en restait aucun et que les laquais les avaient
tous vendus au fripier. Madame de Grancey insista pour qu'elles
cherchassent s'il ne se trouvait pas au moins une paire de chausses.

"Ayant fouill dans tous les coins, elles dcouvrirent enfin une
vieille culotte de taffetas noir  oeillets, de mode ancienne,
qu'elles apportrent  la marchale. Celle-ci mit la main dans une des
poches et en tira une lettre qu'elle ouvrit et o elle trouva plus
qu'il n'en fallait pour faire mettre M. des Roches dans une prison
d'tat. Elle n'eut rien de si press que de jeter cette lettre au feu.
Ainsi, ce gentilhomme fut sauv par ses bons amis, le Sylphe et la
marchale.

"Sont-ce l, je vous prie, monsieur l'abb, des moeurs de dmons? Mais
je vais vous rapporter un trait auquel vous serez plus sensible, et
qui, j'en suis sr, ira au coeur d'un savant homme tel que vous. Vous
n'ignorez point que l'Acadmie de Dijon est fertile en beaux esprits.
L'un d'eux, dont le nom ne vous est point inconnu, vivant au sicle
dernier, prparait, en de doctes veilles, une dition de Pindare. Une
nuit qu'il avait pli sur cinq vers dont il ne pouvait dmler le sens
parce que le texte en tait trs corrompu, il s'endormit dsespr, au
chant du coq. Pendant son sommeil, un Sylphe, qui l'aimait, le
transporta en esprit  Stockholm, l'introduisit dans le palais de la
reine Christine, le conduisit dans la bibliothque et tira d'une des
tablettes un manuscrit de Pindare, qu'il lui ouvrit  l'endroit
difficile. Les cinq vers s'y trouvaient avec deux ou trois bonnes
leons qui les rendaient tout  fait intelligibles.

"Dans la violence de son contentement, notre savant se rveilla,
battit le briquet et nota tout aussitt au crayon les vers tels qu'il
les avait retenus. Aprs quoi il se rendormit profondment. Le
lendemain, rflchissant sur son aventure nocturne, il rsolut d'en
tre clairci. M. Descartes tait alors en Sude, auprs de la reine,
qu'il instruisait de sa philosophie. Notre pindariste le connaissait;
mais il tait en commerce plus familier avec l'ambassadeur du roi de
Sude en France, M. Chanut. C'est  lui qu'il s'adressa pour faire
tenir  M. Descartes une lettre par laquelle il le priait de lui dire
s'il se trouvait rellement dans la bibliothque de la Reine, 
Stockholm, un manuscrit de Pindare contenant la variante qu'il lui
dsignait. M. Descartes, qui tait d'une extrme civilit, rpondit 
l'acadmicien de Dijon que Sa Majest possdait en effet ce manuscrit
et qu'il y avait lu, lui-mme, les vers avec la variante contenue dans
la lettre.

M. d'Astarac, ayant cont cette histoire en pelant une pomme, regarda
l'abb Coignard pour jouir du succs de son discours.

Mon bon matre souriait.

--Ah! monsieur, dit-il, je vois bien que je me flattais tout  l'heure
d'une vaine esprance, et qu'on ne vous fera point renoncer  vos
chimres. Je confesse de bonne grce que vous nous avez fait paratre
l un Sylphe ingnieux et que je voudrais avoir un aussi gentil
secrtaire. Son secours me serait particulirement utile en deux ou
trois endroits de Zozime le Panopolitain, qui sont des plus obscurs.
Ne pourriez-vous me donner le moyen d'voquer au besoin quelque Sylphe
de bibliothque, aussi habile que celui de Dijon?

M. d'Astarac rpondit gravement:

--C'est un secret, monsieur l'abb, que je vous livrerai volontiers.
Mais je vous avertis que si vous le communiquez aux profanes votre
perte est certaine.

--N'en ayez aucune inquitude, dit l'abb. J'ai grande envie de
connatre un si beau secret, bien qu' ne vous rien cacher, je n'en
attende nul effet, ne croyant point  vos Sylphes. Instruisez-moi
donc, s'il vous plat.

--Vous l'exigez? reprit le cabbaliste. Sachez donc que quand vous
voudrez tre assist d'un Sylphe, vous n'aurez qu' prononcer ce seul
mot _Agla_. Aussitt les fils de l'air voleront vers vous; mais vous
entendez bien, monsieur l'abb, que ce mot doit tre rcit du coeur
aussi bien que des lvres et que la foi lui donne toute sa vertu. Sans
elle, il n'est qu'un vain murmure. Et tel que je viens de le
prononcer, sans y mettre d'me ni de dsir, il n'a, mme dans ma
bouche, qu'une faible puissance, et c'est tout au plus si quelques
enfants du jour, en l'entendant, viennent de glisser dans cette
chambre leur lgre ombre de lumire. Je les ai plutt devins que vus
sur ce rideau, et ils se sont vanouis  peine forms. Vous n'avez, ni
votre lve ni vous, souponn leur prsence. Mais si j'avais prononc
ce mot magique avec un vritable sentiment, vous les eussiez vus
paratre dans tout leur clat. Ils sont d'une beaut charmante. Je
vous ai appris l, monsieur l'abb, un grand et utile secret. Encore
une fois, ne le divulguez pas imprudemment. Et ne mprisez pas
l'exemple de l'abb de Villars qui, pour avoir rvl leurs secrets,
fut assassin par les Sylphes, sur la route de Lyon.

--Sur la route de Lyon, dit mon bon matre. Voil qui est
  trange!

M. d'Astarac nous quitta de faon soudaine.

--Je vais, dit l'abb, monter une fois encore dans cette auguste
bibliothque o je gotai d'austres volupts et que je ne reverrai
plus. Ne manquez point, Tournebroche, de vous trouver  la tombe du
jour, au rond-point des Bergres.

Je promis de n'y point manquer; j'avais dessein de m'enfermer dans ma
chambre pour crire  M. d'Astarac et  mes bons parents qu'ils
voulussent bien m'excuser si je ne prenais point cong d'eux, en
fuyant, aprs une aventure o j'tais plus malheureux que coupable.

Mais j'entendis du palier des ronflements qui sortaient de ma chambre,
et je vis, en entr'ouvrant la porte, M. d'Anquetil endormi dans mon
lit avec son pe  son chevet et des cartes  jouer rpandues sur ma
couverture. J'eus un moment l'envie de le percer de sa propre pe;
mais cette ide me quitta sitt venue, et je le laissai dormir, riant
en moi-mme, dans mon chagrin,  la pense que Jahel, enferme sous de
triples verrous, ne pourrait le rejoindre.

J'entrai, pour crire mes lettres, dans la chambre de mon bon matre
o je drangeai cinq ou six rats qui rongeaient sur la table de nuit
son livre de Boce. J'crivis  M. d'Astarac et  ma mre, et je
composai pour Jahel l'ptre la plus touchante. Je la relus et la
mouillai de mes larmes. Peut-tre, me dis-je, l'infidle y mlera les
siennes.

Puis, accabl de fatigue et de mlancolie, je me jetai sur le matelas
de mon bon matre, et ne tardai pas  tomber dans un demi-sommeil,
troubl par des rves  la fois rotiques et sombres. J'en fus tir
par le muet Criton, qui entra dans ma chambre et me tendit sur un plat
d'argent une papillote  l'iris, o je lus quelques mots tracs au
crayon d'une main maladroite. On m'attendait dehors pour affaire
pressante. Le billet tait sign: Frre Ange, capucin indigne. Je
courus  la porte verte, et je trouvai sur la route le petit frre
assis au bord du foss dans un abattement pitoyable. N'ayant pas la
force de se lever  ma venue, il tendit vers moi le regard de ses
grands yeux de chien, presque humains, et noys de larmes. Ses soupirs
soulevaient sa barbe et sa poitrine. Il me dit d'un ton qui faisait
peine:

--Hlas! monsieur Jacques, l'heure de l'preuve est venue en Babylone,
selon qu'il est dit dans les prophtes. Sur la plainte faite par M. de
la Guritaude  M. le lieutenant de police, mam'selle Catherine a t
conduite  l'hpital par les exempts, et elle sera envoye 
l'Amrique par le prochain convoi. J'en tiens la nouvelle de Jeannette
la vielleuse qui au moment o Catherine entrait en charrette 
l'hpital, en sortait elle-mme, aprs y avoir t retenue pour un mal
dont elle est gurie  st' heure par l'art des chirurgiens, du moins
Dieu le veuille! Pour ce qui est de Catherine, elle ira aux les sans
rmission.

Et frre Ange,  cet endroit de son discours, se mit  pleurer
abondamment. Aprs avoir tent d'arrter ses pleurs par de bonnes
paroles, je lui demandai s'il n'avait rien autre chose  me dire.

--Hlas! monsieur Jacques, me rpondit-il, je vous ai confi
l'essentiel, et le reste flotte dans ma tte comme l'esprit de Dieu
sur les eaux, sans comparaison. C'est un chaos obscur. Le malheur de
Catherine m'a t le sentiment. Il fallait toutefois que j'eusse une
nouvelle de consquence  vous faire savoir pour me hasarder jusqu'au
seuil de cette maison maudite, o vous habitez avec toutes sortes de
diables, et c'est avec pouvante, aprs avoir rcit l'oraison de
saint Franois, que j'ai os heurter le marteau pour remettre  un
valet le billet que je vous adressai. Je ne sais si vous avez pu le
lire, tant j'ai peu l'habitude de former des lettres. Et le papier
n'en tait gure bon pour crire, mais c'est l'honneur de notre saint
ordre de ne point donner dans les vanits du sicle. Ah! Catherine 
l'hpital! Catherine  l'Amrique! N'est-ce pas  fendre le coeur le
plus dur? Jeannette elle-mme en pleurait toutes les larmes de ses
yeux, bien qu'elle soit jalouse de Catherine, qui l'emporte autant en
jeunesse et en beaut sur elle que saint Franois passe en saintet
tous les autres bienheureux. Ah! monsieur Jacques! Catherine 
l'Amrique, ce sont les voies extraordinaires de la Providence. Hlas!
notre sainte religion est vritable, et le roi David a raison de dire
que nous sommes semblables  l'herbe des champs, puisque Catherine est
 l'hpital. Ces pierres o je suis assis sont plus heureuses que moi,
bien que je sois revtu des signes du chrtien et mme du religieux.
Catherine  l'hpital!

Il sanglota de nouveau. J'attendis que le torrent de sa douleur se ft
coul, et je lui demandai s'il n'avait pas de nouvelles de mes chers
parents.

--Monsieur Jacques, me rpondit-il, c'est eux prcisment qui
m'envoient  vous, charg d'une commission pressante. Je vous dirai
qu'ils ne sont gure heureux, par la faute de matre Lonard, votre
pre, qui passe  boire et  jouer tous les jours que Dieu lui fait.
Et la fume odorante des oies et des poulardes ne monte plus, comme
jadis, vers la reine Pdauque, dont l'image se balance tristement aux
vents humides qui la rongent. O est le temps o la rtisserie de
votre pre parfumait la rue Saint-Jacques, du _Petit Bacchus_ aux
_Trois Pucelles_? Mais, depuis que ce sorcier y est entr, tout y
dprit, btes et gens, par l'effet du sort qu'il y a jet. Et la
vengeance divine a commenc d'tre manifeste en ce lieu, aprs que ce
gros abb Coignard y a t reu, tandis qu'au rebours j'en tais
chass. Ce fut le principe du mal, qui vint de ce que M. Coignard
s'enorgueillit de la profondeur de sa science et de l'lgance de ses
moeurs. Et l'orgueil est la source de tous les pchs. Votre sainte
mre eut grand tort, monsieur Jacques, de ne point se contenter des
leons que je vous donnais charitablement et qui vous eussent rendu
capable, sans faute, de gouverner la cuisine, de manier la lardoire,
et de porter la bannire de la confrrie, aprs la mort chrtienne de
votre pre, et son service et obsques, qui ne peuvent tarder
longtemps, car toute vie est transitoire, et il boit excessivement.

Ces nouvelles me jetrent dans une affliction qu'il est facile de
comprendre. Je mlai mes larmes  celles du petit frre. Cependant, je
lui demandai des nouvelles de ma bonne mre.

--Dieu, me rpondit-il, qui se plut  affliger Rachel dans Rama, a
envoy  votre mre, monsieur Jacques, diverses tribulations pour son
bien et  l'effet de chtier matre Lonard de son pch quand il
chassa mchamment en ma personne Jsus-Christ de la rtisserie. Il a
transport la plupart des acheteurs de volaille et de pts  la fille
de madame Quonian, qui tourne la broche  l'autre bout de la rue
Saint-Jacques. Madame votre mre voit avec douleur qu'il a bni cette
maison aux dpens de la sienne, qui est maintenant si dserte que la
mousse en couvre quasiment la pierre du seuil. Elle est soutenue dans
ses preuves premirement par sa dvotion  saint Franois;
secondement par la considration de votre avancement dans le monde, o
vous portez l'pe comme un homme de condition.

"Mais cette seconde consolation a t beaucoup diminue quand les
sergents sont venus ce matin vous chercher  la rtisserie pour vous
conduire  Bictre y battre le pltre pendant un an ou deux. C'est
Catherine qui vous avait dnonc  M. de la Guritaude; mais il ne
faut pas l'en blmer: elle confessa la vrit, comme elle devait le
faire, tant chrtienne. Elle vous dsigna, avec M. l'abb Coignard,
comme les complices de M. d'Anquetil et fit un rapport fidle des
meurtres et des carnages de cette nuit pouvantable. Hlas! sa
franchise ne lui servit de rien, et elle fut conduite  l'hpital!
C'est une chose horrible  penser!

A cet endroit de son rcit, le petit frre se mit la tte dans ses
mains et pleura de nouveau.

La nuit tait venue. Je craignais de manquer le rendez-vous. Tirant le
petit frre hors du foss o il tait abm, je le mis debout et le
priai de poursuivre son rcit en m'accompagnant sur la route de
Saint-Germain, jusqu'au rond-point des Bergres. Il m'obit
volontiers, et marchant tristement  mon ct, il me pria de l'aider 
dmler le fil brouill de ses ides. Je le replaai au point o les
sergents me venaient prendre  la rtisserie.

--Ne vous trouvant pas, reprit-il, ils voulaient emmener votre pre 
votre place. Matre Lonard prtendait ne point savoir o vous tiez
cach. Madame votre mre disait de mme, et elle en faisait de grands
serments. Que Dieu lui pardonne, monsieur Jacques! car elle se
parjurait videmment. Les sergents commenaient  se fcher. Votre
pre leur fit entendre raison en les menant boire. Et ils se
quittrent assez bons amis. Pendant ce temps, votre mre m'alla qurir
aux _Trois Pucelles_, o je qutais selon les saintes rgles de mon
ordre. Elle me dpcha vers vous pour vous avertir de fuir sans
retard, de peur que le lieutenant de police ne dcouvre bientt la
maison o vous logez.

En coutant ces tristes nouvelles, je htais le pas, et nous avions
dj pass le pont de Neuilly.

Sur la cte assez rude, qui monte au rond-point dont nous voyions dj
les ormes, le petit frre continua de parler d'une voix expirante.

--Madame votre mre, dit-il, m'a expressment recommand de vous
avertir du pril qui vous menace et elle m'a remis pour vous un petit
sac que j'ai cach sous ma robe. Je ne l'y retrouve plus, ajouta-t-il
aprs s'tre tt dans tous les sens. Et comment aussi voulez-vous que
je trouve rien aprs avoir perdu Catherine? Elle tait dvote  saint
Franois, et trs aumnire. Et pourtant ils l'ont traite comme une
fille perdue, et ils vont lui raser la tte, et c'est une chose
affreuse  penser qu'elle deviendra semblable aux poupes des modistes
et qu'elle sera embarque dans cet tat pour l'Amrique, o elle
risquera de mourir de la fivre et d'tre mange par les sauvages
anthropophages.

Il achevait ce discours en soupirant quand nous parvnmes au
rond-point. A notre gauche, l'auberge du Cheval-Rouge levait
au-dessus d'une double range d'ormeaux son toit d'ardoises et ses
lucarnes armes de poulies, et l'on apercevait sous le feuillage la
porte charretire, grande ouverte.

Je ralentis le pas, et le petit frre se laissa choir au pied d'un
arbre.

--Frre Ange, lui dis-je, vous me parliez d'un sachet que ma bonne
mre vous avait pri de me remettre.

--Elle m'en pria, en effet, rpondit le petit frre, et j'ai si bien
serr ce sac que je ne sais o je l'ai mis; mais sachez bien, monsieur
Jacques, que je ne l'ai pu perdre que par excs de prcautions.

Je l'assurai vivement qu'il ne l'avait point perdu et que, s'il ne le
retrouvait tout de suite, je l'aiderais moi-mme  le chercher.

Le ton de mes paroles lui fut sensible, car il tira, avec de grands
soupirs, de dessous son froc, un petit sac d'indienne qu'il me tendit
 regret. J'y trouvai un cu de six livres et une mdaille de la
vierge noire de Chartres, que je baisai en versant des larmes
d'attendrissement et de repentir. Cependant le petit frre faisait
sortir de toutes ses poches des paquets d'images colories et de
prires ornes de vignettes grossires. Il en choisit deux ou trois
qu'il m'offrit prfrablement aux autres, comme les plus utiles,  son
avis, pour les plerins, et voyageurs, et pour toutes les personnes
errantes.

--Elles sont bnites, me dit-il, et efficaces dans le danger de mort
ou de maladie, tant par rcitation orale que par attouchement et
application sur la peau. Je vous les donne, monsieur Jacques, pour
l'amour de Dieu. Souvenez-vous de me faire quelque aumne. N'oubliez
pas que je mendie au nom du bon saint Franois. Il vous protgera sans
faute, si vous assistez son fils le plus indigne, que je suis
prcisment.

Tandis qu'il parlait de la sorte, je vis, aux clarts mourantes du
jour, une berline  quatre chevaux sortir par la porte charretire du
Cheval-Rouge et venir se ranger avec force claquements de fouets et
piaffements de chevaux sur la chausse, tout prs de l'arbre sous
lequel frre Ange tait assis. J'observai alors que ce n'tait pas
prcisment une berline, mais une grande voiture  quatre places, avec
un coup assez petit sur le devant. Je la considrais depuis une
minute ou deux, quand je vis, gravissant la cte, M. d'Anquetil
accompagn de Jahel, en cornette, avec des paquets sous son manteau,
et suivi de M. Coignard, charg de cinq ou six bouquins envelopps
dans une vieille thse. A leur venue, les postillons abaissrent les
deux marchepieds et ma belle matresse, ramassant ses jupes en ballon,
se hissa dans le coup, pousse d'en bas par M. d'Anquetil.

A ce spectacle, je m'lanai, je m'criai:

--Arrtez, Jahel! Arrtez, monsieur!

Mais le sducteur n'en poussait que plus fort la perfide, dont la
rondeur charmante disparut bientt. Puis, s'apprtant  la rejoindre,
un pied sur le marchepied, il me regarda avec surprise:

--Ah! monsieur Tournebroche! vous voulez donc me prendre toutes mes
matresses! Jahel aprs Catherine. C'est une gageure.

Mais je ne l'entendais pas, et j'appelai encore Jahel, tandis que
frre Ange, s'tant lev de dessous son orme, et s'allant planter
contre la portire, offrait  M. d'Anquetil des images de saint Roch,
l'oraison  rciter pendant qu'on ferre les chevaux, la prire contre
le mal des ardents, et demandait la charit d'une voix lamentable.

Je serais rest l toute la nuit, appelant Jahel, si mon bon matre ne
m'et tir  lui, et pouss dans la grande caisse de la voiture, o il
entra aprs moi.

--Laissons-leur le coup, me dit-il; et faisons route tous deux dans
cette caisse spacieuse. Je vous ai, Tournebroche, longtemps cherch,
et,  ne vous rien dguiser, nous partions sans vous, quand je vous
aperus sous un arbre avec le capucin. Nous ne pouvions tarder
davantage, car M. de la Guritaude nous fait rechercher activement. Et
il a le bras long; il prte de l'argent au Roi.

La berline roulait dj, et frre Ange, attach  la portire, la main
tendue, nous poursuivait en mendiant.

Je m'abmai dans les coussins.

--Hlas! monsieur, m'criai-je, vous m'aviez pourtant dit que Jahel
tait enferme sous une triple serrure.

--Mon fils, rpondit mon bon matre, il ne fallait pas en avoir une
confiance excessive, car les filles se jouent des jaloux et de leurs
cadenas. Et, quand la porte est ferme, elles sautent par la fentre.
Vous n'avez pas l'ide, Tournebroche, mon enfant, de la ruse des
femmes. Les anciens en ont rapport des exemples admirables et vous en
trouverez plusieurs au livre d'Apule, o ils sont sems comme du sel
dans le rcit de la Mtamorphose. Mais, o cette ruse se fait mieux
entendre, c'est dans un conte arabe que M. Galand a fait nouvellement
connatre en Europe et que je vais vous dire:

"Schariar, sultan de Tartarie, et son frre Schahzenan, se promenant
un jour au bord de la mer, virent s'lever soudain au-dessus des flots
une colonne noire, qui marcha vers le rivage. Ils reconnurent un Gnie
de l'espce la plus froce, en forme de gant d'une hauteur
prodigieuse, et portant sur sa tte une caisse de verre, ferme 
quatre serrures de fer. Cette vue les remplit d'une telle pouvante,
qu'ils s'allrent cacher dans la fourche d'un arbre qui tait proche.
Cependant le Gnie mit pied sur le rivage avec la caisse qu'il alla
porter au pied de l'arbre o taient les deux princes. Puis s'y tant
lui-mme couch, il ne tarda pas  s'endormir. Ses jambes s'tendaient
jusqu' la mer et son souffle agitait la terre et le ciel. Tandis
qu'il reposait si effroyablement, le couvercle du coffre se souleva et
il en sortit une dame d'une taille majestueuse et d'une beaut
parfaite. Elle leva la tte...

A cet endroit, j'interrompis ce rcit, que j'entendais  peine.

--Ah! monsieur, m'criai-je, que pensez-vous que Jahel et M.
d'Anquetil se disent en ce moment, seuls dans ce coup?

--Je ne sais, rpondit mon bon matre; c'est leur affaire et non la
ntre. Mais achevons ce conte arabe, qui est plein de sens. Vous
m'avez inconsidrment interrompu, Tournebroche, au moment o cette
dame, levant la tte, dcouvrit les deux princes dans l'arbre o ils
s'taient cachs. Elle leur fit signe de venir et, voyant qu'ils
hsitaient, partags entre l'envie de rpondre  l'appel d'une si
belle personne et la peur d'approcher un gant si terrible, elle leur
dit d'un ton de voix bas, mais anim: "Descendez tout de suite, ou
j'veille le Gnie!" A son air imprieux et rsolu, ils comprirent que
ce n'tait point l une vaine menace, et que le plus sr comme le plus
agrable, tait encore de descendre. Ils le firent avec toutes les
prcautions possibles pour ne pas veiller le Gnie. Lorsqu'ils furent
en bas, la dame les prit par la main et, s'tant un peu loigne avec
eux sous les arbres, elle leur fit entendre clairement qu'elle tait
prte  se donner tout de suite  l'un et  l'autre. Ils se prtrent
de bonne grce  cette fantaisie et, comme ils taient hommes de
coeur, la crainte ne gta pas trop leur plaisir. Aprs qu'elle eut
obtenu d'eux ce qu'elle souhaitait, ayant remarqu qu'ils avaient
chacun une bague au doigt, elle la leur demanda. Puis, retournant au
coffre o elle logeait, elle en tira un chapelet d'anneaux qu'elle
montra aux princes.

"--Savez-vous, leur dit-elle, ce que signifient ces bagues enfiles?
Ce sont celles de tous les hommes pour qui j'ai eu les mmes bonts
que pour vous. Il y en a quatre-vingt-dix-huit bien comptes, que je
garde en mmoire d'eux. Je vous ai demand les vtres pour la mme
raison et afin d'avoir la centaine accomplie.

"Voil donc, continua-t-elle, cent amants que j'ai eus jusqu' ce
jour, malgr la vigilance et les soins de ce vilain Gnie, qui ne me
quitte pas. Il a beau m'enfermer dans cette caisse de verre et me
tenir cache au fond de la mer, je le trompe autant qu'il me plat.

"Cet ingnieux apologue, ajouta mon bon matre, vous montre les femmes
aussi ruses en Orient, o elles sont recluses, que parmi les
Europens, o elles sont libres. Si l'une d'elles a form un projet,
il n'est mari, amant pre, oncle, tuteur, qui en puissent empcher
l'excution. Vous ne devez donc pas tre surpris, mon fils, que
tromper les soins de ce vieux Mardoche n'ait t qu'un jeu pour cette
Jahel qui mle, en son gnie pervers, l'adresse de nos guilledines 
la perfidie orientale. Je la devine, mon fils, aussi ardente au
plaisir qu'avide d'or et d'argent, et digne race d'Olibah et
d'Aolibah.

"Elle est d'une beaut acide et mordante, dont je sens moi-mme
quelque peu l'atteinte, bien que l'ge, les mditations sublimes et
les misres d'une vie agite aient beaucoup amorti en moi le sentiment
des plaisirs charnels. A la peine que vous cause le bon succs de son
aventure avec M. d'Anquetil, je dmle, mon fils, que vous ressentez
bien plus vivement que moi la dent acre du dsir, et que vous tes
dchir de jalousie. C'est pourquoi vous blmez une action,
irrgulire  la vrit, et contraire aux vulgaires convenances, mais
indiffrente en soi ou du moins qui n'ajoute rien de considrable au
mal universel. Vous me condamnez au dedans de vous, d'y avoir eu part,
et vous croyez prendre l'intrt des moeurs, quand vous ne suivez que
le mouvement de vos passions. C'est ainsi, mon fils, que nous colorons
 nos yeux nos pires instincts. La morale humaine n'a pas d'autre
origine. Confessez pourtant qu'il et t dommage de laisser plus
longtemps une si belle fille  ce vieux lunatique. Concevez que M.
d'Anquetil, jeune et beau, est mieux assorti  une si aimable
personne, et rsignez-vous  ce que vous ne pouvez empcher. Cette
sagesse est difficile. Elle le serait plus encore si on vous avait
pris votre matresse. Vous sentiriez alors des dents de fer vous
labourer la chair et votre esprit s'emplirait d'images odieuses et
prcises. Cette considration, mon fils, doit adoucir votre souffrance
prsente. Au reste, la vie est pleine de travaux et de douleurs. C'est
ce qui nous fait concevoir une juste esprance de la batitude
ternelle.

Ainsi parlait mon bon matre, tandis que les ormes de la route royale
fuyaient  nos cts. Je me gardai de lui rpondre qu'il irritait mes
chagrins en voulant les adoucir et qu'il mettait, sans le savoir, le
doigt sur la plaie.

Notre premier relais fut  Juvisy o nous arrivmes le matin par la
pluie. En entrant dans l'auberge de la poste, je trouvai Jahel au coin
de la chemine, o cinq ou six poulets tournaient sur trois broches.
Elle se chauffait les pieds et laissait voir un peu de ses bas de
soie, qui taient pour moi un grand sujet de trouble, par l'ide de la
jambe que je me reprsentais exactement avec le grain de la peau, le
duvet et toutes sortes de circonstances frappantes. M. d'Anquetil
tait accoud au dossier de la chaise o elle tait assise, la joue
dans la main. Il l'appelait son me et sa vie; il lui demandait si
elle n'avait pas faim; et, comme elle rpondit que oui, il sortit pour
donner des ordres. Demeur seul avec l'infidle, je la regardai dans
les yeux, qui refltaient la flamme du foyer.

--Ah! Jahel, m'criai-je, je suis bien malheureux, vous m'avez trahi
et vous ne m'aimez plus.

--Qui vous dit que je ne vous aime plus? rpondit-elle en tournant
vers moi un regard de velours et de flamme.

--Hlas! mademoiselle, il y parat assez  votre conduite.

--Eh quoi! Jacques, pouvez-vous m'envier le trousseau de toile de
Hollande et la vaisselle godronne que ce gentilhomme me doit donner.
Je ne vous demande qu'un peu de discrtion jusqu' l'effet de ses
promesses, et vous verrez que je suis pour vous telle que j'tais  la
Croix-des-Sablons.

--Hlas! Jahel, en attendant, mon rival jouira de vos
  faveurs.

--Je sens, reprit-elle, que ce sera peu de chose, et que rien
n'effacera le souvenir que vous m'avez laiss. Ne vous tourmentez pas
de ces bagatelles; elles n'ont de prix que par l'ide que vous vous en
faites.

--Oh! m'criai-je, l'ide que je m'en fais est affreuse, et je crains
de ne pouvoir survivre  votre trahison.

Elle me regarda avec une sympathie moqueuse et me dit en souriant:

--Croyez-moi, mon ami, nous n'en mourrons ni l'un ni l'autre. Songez,
Jacques, qu'il me faut le linge et la vaisselle. Soyez prudent; ne
laissez rien voir des sentiments qui vous agitent, et je vous promets
de rcompenser plus tard votre discrtion.

Cette esprance adoucit un peu mes chagrins cuisants. L'htesse vint
mettre sur la table la nappe parfume de lavande, les assiettes
d'tain, les gobelets et les pots. J'avais grand faim, et quand M.
d'Anquetil, rentrant dans l'auberge avec l'abb, nous invita  manger
un morceau, je pris volontiers ma place entre Jahel et mon bon matre.
Dans la peur d'tre poursuivis, nous repartmes aprs avoir expdi
trois omelettes et deux petits poulets. On convint dans ce pril
pressant, de brler les tapes jusqu' Sens, o nous dcidmes de
passer la nuit.

Je me faisais de cette nuit une ide horrible pensant qu'elle devait
consommer la trahison de Jahel. Et cette apprhension trop lgitime me
troublait au point que je ne prtais qu'une oreille distraite aux
discours de mon bon matre,  qui les moindres incidents du voyage
inspiraient des rflexions admirables.

Mes craintes n'taient point vaines. Descendus  Sens, dans la
mchante htellerie de l'_Homme-Arm_,  peine y avions-nous soup,
que M. d'Anquetil emmena Jahel dans sa chambre, qui se trouvait
voisine de la mienne, o je ne pus goter un moment de repos. Je me
levai au petit jour et, fuyant cette chambre dteste, je m'allai
asseoir tristement sous la porte charretire, parmi les postillons qui
buvaient du vin blanc en lutinant les servantes. J'y demeurai deux ou
trois heures  mditer mes chagrins. Dj la voiture tait attele,
quand Jahel parut sous la vote, toute frileuse dans sa mante noire.
Ne pouvant soutenir sa vue, je dtournai les yeux. Elle s'approcha de
moi, s'assit sur la borne o j'tais et me dit avec douceur de ne
point m'affliger, que ce dont je me faisais un monstre tait en
ralit peu de chose, qu'il fallait se faire une raison, que j'tais
trop homme d'esprit pour vouloir une femme  moi tout seul, qu'en ce
cas on prenait une mnagre sans esprit et sans beaut, et qu'encore
c'tait une grande chance  courir.

--Il faut que je vous quitte, ajouta-t-elle. J'entends le pas de M.
d'Anquetil dans l'escalier.

Et elle me donna un baiser sur la bouche, qu'elle appuya et prolongea
avec la volupt violente de la peur, car les bottes de son galant
faisaient, prs de nous, craquer les montes de bois, et la joueuse y
risquait sa toile de Hollande et son pot  oille d'argent godronn.

Le postillon baissa le marchepied du coup, mais M. d'Anquetil demanda
 Jahel s'il ne serait pas plus plaisant de nous tenir tous ensemble
dans la grande caisse, et il ne m'chappa point que c'tait le premier
effet de l'intimit qu'il venait d'avoir avec Jahel, et qu'un plein
contentement de tous ses dsirs lui rendait la solitude avec elle
moins agrable. Mon bon matre avait pris soin d'emprunter  la cave
de l'_Homme-Arm_ cinq ou six bouteilles de vin blanc qu'il amnagea
sous les coussins et que nous bmes pour tromper les ennuis de la
route.

Nous arrivmes  midi  Joigny, qui est une assez jolie ville.
Prvoyant que je viendrais  bout de mes deniers avant la fin du
voyage et ne pouvant souffrir l'ide de laisser payer mon cot par M.
d'Anquetil sans y tre rduit par la plus extrme ncessit, je
rsolus de vendre une bague et un mdaillon que je tenais de ma mre,
et je parcourus la ville  la recherche d'un orfvre. J'en dcouvris
un sur la grand'place, vis--vis de l'glise, qui tenait boutique de
chanes et de croix,  l'enseigne de _La bonne Foi_. Quel ne fut pas
mon tonnement, d'y trouver mon bon matre qui, devant le comptoir,
tirant d'un cornet de papier cinq ou six petits diamants, que je
reconnus bien pour ceux que M. d'Astarac nous avait montrs, demanda 
l'orfvre le prix qu'il pensait donner de ces pierres!

L'orfvre les examina, puis observant l'abb par-dessus ses besicles:

--Monsieur, lui dit-il, ces pierres seraient d'un grand prix si elles
taient vritables. Mais elles sont fausses; et il n'est pas besoin de
la pierre de touche pour s'en assurer. Ce sont des perles de verre,
bonnes seulement pour donner  jouer aux enfants,  moins qu'on ne les
applique  la couronne d'une Notre-Dame de village, o elles feront un
bel effet.

Sur cette rponse, M. Coignard reprit ses diamants et tourna le dos 
l'orfvre. Dans ce mouvement il m'aperut et sembla assez confus de la
rencontre. Je conclus mon affaire en peu de temps et, retrouvant mon
bon matre au seuil de la porte, je lui reprsentai le tort qu'il
risquait de faire  ses compagnons et  lui-mme en drobant des
pierres qui, pour son malheur, eussent pu tre vritables.

--Mon fils, me rpondit-il, Dieu, pour me conserver innocent, a voulu
qu'elles ne fussent qu'apparence et faux-semblant. Je vous avoue que
j'eus tort de les drober. Vous m'en voyez au regret, et c'est une
page que je voudrais arracher au livre de ma vie, dont quelques
feuillets, pour tout dire, ne sont point aussi nets et immaculs qu'il
conviendrait. Je sens vivement ce que ma conduite offre,  cet
endroit, de rprhensible. Mais l'homme ne doit pas trop s'abattre
quand il tombe en quelque faute; et c'est ici le moment de me dire 
moi-mme avec un illustre docteur: "Considrez votre grande fragilit,
dont vous ne faites que trop souvent l'preuve dans les moindres
rencontres; et nanmoins c'est pour votre salut que ces choses ou
autres semblables vous arrivent. Tout n'est pas perdu pour vous, si
vous vous trouvez souvent afflig et tent rudement, et si mme vous
succombez  la tentation. Vous tes homme et non pas Dieu; vous tes
de chair, et non pas un ange. Comment pourriez-vous toujours demeurer
en un mme tat de vertu, puisque cette fidlit a manqu aux anges
dans le Ciel et au premier homme dans le Paradis?" Voil,
Tournebroche, mon fils, les seuls entretiens spirituels et les vrais
soliloques qui conviennent  l'tat prsent de mon me. Mais ne
serait-il point temps, aprs cette malheureuse dmarche, sur laquelle
je n'insiste pas, de retourner  notre auberge, pour y boire, en
compagnie des postillons, qui sont gens simples et de commerce facile,
une ou deux bouteilles de vin du cru?

Je me rangeai  cet avis et nous regagnmes l'htellerie de la poste
o nous trouvmes M. d'Anquetil qui, revenant comme nous de la ville,
en rapportait des cartes. Il joua au piquet avec mon bon matre et,
quand nous nous remmes en route, ils continurent de jouer dans la
voiture. Cette fureur de jeu qui emportait mon rival, me rendit
quelque libert auprs de Jahel, qui m'entretenait plus volontiers
depuis qu'elle tait dlaisse. Je trouvais  ces entretiens une amre
douceur. Lui reprochant sa perfidie et son infidlit, je soulageais
mon chagrin par des plaintes, tantt faibles, tantt violentes.

--Hlas! Jahel! disais-je, le souvenir et l'image de nos tendresses,
qui faisaient nagure mes plus chres dlices, me sont devenus un
cruel tourment, par l'ide que j'ai que vous tes aujourd'hui avec un
autre ce que vous ftes avec moi.

Elle rpondait:

--Une femme n'est pas la mme avec tout le monde.

Et quand je prolongeais excessivement les lamentations et les
reproches, elle disait:

--Je conois que je vous ai fait du chagrin. Mais ce n'est pas une
raison pour m'assassiner cent fois le jour de vos gmissements
inutiles.

M. d'Anquetil, quand il perdait, tait d'une humeur fcheuse. Il
molestait  tout propos Jahel qui, n'tant point patiente, le menaait
d'crire  son oncle Mosade qu'il vnt la reprendre. Ces querelles me
donnaient d'abord quelque lueur de joie et d'esprance; mais aprs
qu'elles se furent plusieurs fois renouveles, je les vis natre, au
contraire, avec inquitude, ayant reconnu qu'elles taient suivies de
rconciliations imptueuses, qui clataient soudainement  mes
oreilles en baisers, en susurrements et en soupirs lascifs. M.
d'Anquetil ne me souffrait qu'avec peine. Il avait, au contraire, une
vive tendresse pour mon bon matre, qui la mritait par son humeur
gale et riante et par l'incomparable lgance de son esprit. Ils
jouaient et buvaient ensemble avec une sympathie qui croissait chaque
jour. Les genoux rapprochs pour soutenir la tablette sur laquelle ils
abattaient leurs cartes, ils riaient, plaisantaient, se faisaient des
agaceries, et, bien qu'il leur arrivt quelquefois de se jeter les
cartes  la tte, en changeant des injures qui eussent fait rougir
les forts du port Saint-Nicolas et les bateliers du Mail, bien que M.
d'Anquetil jurt Dieu, la Vierge et les Saints, qu'il n'avait vu de sa
vie, mme au bout d'une corde, plus vilain larron que l'abb Coignard,
on sentait qu'il aimait chrement mon bon matre, et c'tait plaisir
de l'entendre un moment aprs s'crier en riant:

--L'abb, vous serez mon aumnier et vous ferez mon piquet. Il faudra
aussi que vous soyez de nos chasses. On cherchera jusqu'au fond du
Perche un cheval assez gros pour vous porter et l'on vous fera un
quipement de vnerie pareil  celui que j'ai vu  l'vque d'Uzs. Il
est grand temps, au reste, de vous habiller  neuf: car, sans
reproche, l'abb, votre culotte ne vous tient plus au derrire.

Jahel aussi cdait au penchant irrsistible qui inclinait les mes
vers mon bon matre. Elle rsolut de rparer, autant qu'il tait
possible, le dsordre de sa toilette. Elle mit une de ses robes en
pices pour raccommoder l'habit et les chausses de notre vnrable
ami, et lui fit cadeau d'un mouchoir de dentelle pour en faire un
rabat. Mon bon matre recevait ces petits prsents avec une dignit
pleine de grce. J'eus lieu plusieurs fois de le remarquer: il se
montrait galant homme en parlant aux femmes. Il leur tmoignait un
intrt qui n'tait jamais indiscret, les louait avec la science d'un
connaisseur, leur donnant les conseils d'une longue exprience,
rpandait sur elles l'indulgence infinie d'un coeur prt  pardonner
toutes les faiblesses, et ne ngligeait cependant aucune occasion de
leur faire entendre de grandes et utiles vrits.

Parvenus le quatrime jour  Montbard, nous nous arrtmes sur une
hauteur d'o l'on dcouvrait toute la ville, dans un petit espace,
comme si elle tait peinte sur toile par un habile ouvrier, soucieux
d'en marquer tous les dtails.

--Voyez, nous dit mon bon matre, ces murailles, ces tours, ces
clochers, ces toits, qui sortent de la verdure. C'est une ville, et,
sans mme chercher son histoire et son nom, il nous convient d'y
rflchir, comme au plus digne sujet de mditation qui puisse nous
tre offert sur la face du monde. En effet, une ville, quelle qu'elle
soit, donne matire aux spculations de l'esprit. Les postillons nous
disent que voici Montbard. Ce lieu m'est inconnu. Nanmoins je ne
crains pas d'affirmer, par analogie, que les gens qui vivent l, nos
semblables, sont gostes, lches, perfides, gourmands, libidineux.
Autrement, ils ne seraient point des hommes et ne descendraient point
de cet Adam,  la fois misrable et vnrable, en qui tous nos
instincts, jusqu'aux plus ignobles, ont leur source auguste. Le seul
point sur lequel on pourrait hsiter est de savoir si ces gens-l sont
plus ports sur la nourriture que sur la reproduction. Encore le doute
n'est-il point permis: un philosophe jugera sainement que la faim est,
pour ces malheureux, un besoin plus pressant que l'amour. Dans ma
verte jeunesse, je croyais que l'animal humain tait surtout enclin 
la conjonction des sexes. Mais c'tait un leurre, et il est clair que
les hommes sont plus intresss encore  conserver la vie qu' la
donner. C'est la faim qui est l'axe de l'humanit; au reste, comme il
est inutile d'en disputer ici, je dirai, si l'on veut, que la vie des
mortels a deux ples, la faim et l'amour. Et c'est ici qu'il faut
ouvrir l'oreille et l'me! Ces cratures hideuses, qui ne sont tendues
qu' s'entre-dvorer ou  s'entr'embrasser furieusement, vivent
ensemble soumises  des lois qui leur interdisent prcisment la
satisfaction de cette double et fondamentale concupiscence. Ces
animaux ingnus, devenus citoyens, s'imposent volontiers des
privations de toutes sortes, respectent le bien d'autrui, ce qui est
prodigieux, en gard  leur nature avide; et ils observent la pudeur,
qui est une hypocrisie norme, mais commune, consistant  ne dire que
rarement ce  quoi on pense sans cesse. Car enfin, de bonne foi,
messieurs, quand nous voyons une femme, ce n'est pas  la beaut de
son me et aux agrments de son esprit que nous attachons notre
pense; et dans notre entretien avec elle, nous avons en vue
principalement ses formes naturelles. Et l'aimable crature le savait
si bien, qu'habille par la bonne faiseuse, elle a pris soin de ne
voiler ses appas qu'en les exagrant par divers artifices. Et
mademoiselle Jahel, qui n'est pourtant point une sauvage, serait
dsole que l'art ait gagn en elle sur la nature,  ce point qu'on ne
vt pas combien sa poitrine est pleine et sa croupe arrondie. Ainsi,
de quelque faon que nous considrions les hommes depuis la chute
d'Adam, nous les voyons affams et incontinents. D'o vient donc que,
runis dans les villes, ils s'imposent des privations de toutes sortes
et se soumettent  un rgime contraire  leur nature corrompue? On a
dit qu'ils y trouvaient leur avantage, et qu'ils sentaient que leur
scurit est au prix de cette contrainte. Mais c'est leur supposer
trop de raisonnement, et, de plus, un raisonnement faux, car il est
absurde de sauver sa vie aux dpens de ce qui en faisait la raison et
le prix. On a dit encore que la peur les retenait dans l'obissance,
et il est vrai que la prison, la potence et la roue assurent
excellemment la soumission aux lois. Mais il est certain que le
prjug conspire avec les lois, et on ne voit pas bien comment la
contrainte aurait pu s'tablir si universellement. On dfinit les lois
les rapports ncessaires des choses; mais nous venons de voir que ces
rapports sont en contradiction avec la nature, loin d'en tre des
ncessits. C'est pourquoi, messieurs, je chercherai la source et
l'origine des lois non dans l'homme, mais hors de l'homme, et je
croirai qu'tant trangres  l'homme, elles viennent de Dieu, qui a
form de ses mains mystrieuses non seulement la terre et l'eau, la
plante et l'animal, mais encore les peuples et les socits. Je
croirai que les lois viennent directement de lui, de son premier
dcalogue, et qu'elles sont inhumaines parce qu'elles sont divines. Il
est bien entendu que je considre ici les codes dans leur principe et
dans leur essence, sans vouloir entrer dans leur diversit risible et
leur complication pitoyable. Les dtails des coutumes et des
prescriptions, tant crites qu'orales, sont la part de l'homme, et
cette part doit tre mprise. Mais, ne craignons point de le
reconnatre, la Cit est d'institution divine. D'o il rsulte que
tout gouvernement doit tre thocratique. Un prtre fameux pour la
part qu'il prit dans la dclaration de 1682, M. Bossuet, n'avait point
tort de vouloir tracer les rgles de la politique d'aprs les maximes
de l'criture, et, s'il y a chou misrablement, il n'en faut accuser
que la faiblesse de son gnie, qui s'attacha platement  des exemples
tirs des _Juges_ et des _Rois_, sans voir que Dieu, quand il
travaille en ce monde, se proportionne au temps et  l'espace et sait
faire la diffrence des Franais et des Isralites. La cit, rtablie
sous son autorit vritable et seule lgitime, ne sera pas la cit de
Josu, de Sal et de David, ce sera plutt la cit de l'_vangile_, la
cit du pauvre, o l'artisan et la prostitue ne seront plus humilis
par le pharisien. Oh! messieurs! qu'il conviendrait de tirer de
l'criture une politique plus belle et plus sainte que celle qui en
fut extraite pniblement par ce rocailleux et strile M. Bossuet!
Quelle cit, plus harmonieuse que celle qu'Orphe leva aux accords de
sa lyre, se construira sur les maximes de Jsus-Christ, le jour o ses
prtres, n'tant plus vendus  l'empereur et aux rois, se
manifesteront comme les vrais princes du peuple!

Tandis que, debout autour de mon bon matre, nous l'coutions
discourir de la sorte, nous fmes insensiblement entours d'une troupe
de mendiants qui, boitant, grelottant, bavant, agitant des moignons,
secouant des goitres, talant des plaies d'o s'coulait une humeur
infecte, nous obsdaient de bndictions importunes. Ils se jetrent
avidement sur quelques pices de monnaie que leur jeta M. d'Anquetil
et roulrent ensemble dans la poussire.

--Ces malheureux font mal  voir, soupira Jahel.

--Cette piti, dit M. Coignard, vous sied comme une parure,
mademoiselle; ces soupirs ornent votre poitrine en la gonflant d'un
souffle que chacun de nous voudrait respirer sur vos lvres. Mais
souffrez que je vous dise que cette tendresse, qui n'en est pas moins
touchante pour tre intresse, trouble vos entrailles par la
comparaison de ces misrables avec vous-mme, et par l'ide
instinctive que votre jeune corps touche, pour ainsi dire,  ces
chairs hideusement ulcres et mutiles, comme il est vrai qu'en effet
il y est li et attach, en tant que membre de Notre-Seigneur
Jsus-Christ. D'o il suit que vous ne pouvez envisager cette
corruption sur la chair de ces malheureux sans la voir, dans le mme
temps, en prsage sur votre propre chair. Et ces misrables se sont
levs vers vous comme des prophtes, annonant que la part de la
famille d'Adam est, en ce monde, la maladie et la mort. C'est pourquoi
vous avez soupir, mademoiselle.

"Dans le fait, il n'y a aucune raison d'estimer que ces mendiants,
rongs d'ulcres et de vermine, sont plus malheureux que les rois et
que les reines. Il ne faut mme pas dire qu'ils sont plus pauvres, si,
comme il parat, le liard que cette goitreuse a ramass dans la
poussire et qu'elle serre sur son coeur en bavant de joie, lui semble
plus prcieux que n'est un collier de perles  la matresse d'un
prince-vque de Cologne ou de Salzbourg. A bien entendre nos
spirituels et vritables intrts, il nous faudrait envier l'existence
de ce cul-de-jatte qui rampe vers vous sur les mains, prfrablement 
celle du roi de France ou de l'empereur. Leur gal devant Dieu, il a
peut-tre la paix du coeur qu'ils n'ont point et les trsors
inestimables de l'innocence. Mais serrez vos jupes, mademoiselle, de
peur qu'il n'y introduise la vermine dont je le vois couvert.

Ainsi parlait mon bon matre, et nous ne nous lassions point de
l'couter.

A trois lieues environ de Montbard, un trait ayant cass et les
postillons manquant de corde pour le raccommoder, comme cet endroit de
la route est loign de toute habitation, nous demeurmes en dtresse.
Mon bon matre et M. d'Anquetil turent l'ennui de ce repos forc en
jouant aux cartes avec cette querelleuse sympathie dont ils s'taient
fait une habitude. Pendant que le jeune seigneur s'tonnait que son
partenaire retournt le roi plus souvent que ne le veut le calcul des
probabilits, Jahel, assez mue, me tira  part, et me demanda si je
ne voyais pas une voiture arrte derrire nous  un lacet de la
route. En regardant vers le point qu'elle m'indiquait, j'aperus en
effet une espce de calche gothique, d'une forme ridicule et bizarre.

--Cette voiture, ajouta Jahel, s'est arrte en mme temps que nous.
C'est donc qu'elle nous suivait. Je serais curieuse de distinguer les
visages qui voyagent dans cette machine. J'en ai de l'inquitude.
N'est-elle point coiffe d'une capote troite et haute? Elle ressemble
 la voiture dans laquelle mon oncle m'emmena, toute petite,  Paris,
aprs avoir tu le Portugais. Elle tait reste, autant que je crois,
dans une remise du chteau des Sablons. Celle-ci me la rappelle tout 
fait, et c'est un horrible souvenir, car j'y vis mon oncle cumant de
rage. Vous ne pouvez concevoir, Jacques,  quel point il est violent.
J'ai moi-mme prouv sa fureur le jour de mon dpart. Il m'enferma
dans ma chambre en vomissant contre M. l'abb Coignard des injures
pouvantables. Je frmis en pensant  l'tat o il dut tre quand il
trouva ma chambre vide et mes draps encore attachs  la fentre par
o je m'chappai pour vous joindre et fuir avec vous.

--Jahel, vous voulez dire avec M. d'Anquetil.

--Que vous tes pointilleux! Ne partions-nous pas tous ensemble? Mais
cette calche me donne de l'inquitude, tant elle ressemble  celle de
mon oncle.

--Soyez assure, Jahel, que c'est la voiture de quelque bon
Bourguignon qui va  ses affaires sans songer  nous.

--Vous n'en savez rien, dit Jahel. J'ai peur.

--Vous ne pouvez craindre pourtant, mademoiselle, que votre oncle,
dans l'tat de dcrpitude o il est rduit, coure les routes  votre
poursuite. Il n'est occup que de cabbale et rveries hbraques.

--Vous ne le connaissez pas, me rpondit-elle en soupirant. Il n'est
occup que de moi. Il m'aime autant qu'il excre le reste de
l'univers. Il m'aime d'une manire...

--D'une manire?

--De toutes les manires... Enfin il m'aime.

--Jahel, je frmis de vous entendre. Juste ciel! ce Mosade vous
aimerait sans ce dsintressement qui est si beau chez un vieillard et
si convenable  un oncle. Dites tout, Jahel!

--Oh! vous le dites mieux que moi, Jacques.

--J'en demeure stupide. A son ge, cela se peut-il?

--Mon ami, vous avez la peau blanche et l'me  l'avenant. Tout vous
tonne. C'est cette candeur qui fait votre charme. On vous trompe pour
peu qu'on s'en donne la peine. On vous fait croire que Mosade est g
de cent trente ans, quand il n'en a pas beaucoup plus de soixante,
qu'il a vcu dans la grande pyramide, tandis qu'en ralit il faisait
la banque  Lisbonne. Et il ne tenait qu' moi de passer  vos yeux
pour une Salamandre.

--Quoi, Jahel, dites-vous la vrit? Votre oncle...

--Oui, et c'est le secret de sa jalousie. Il croit que l'abb Coignard
est son rival. Il le dtesta d'instinct,  premire vue. Mais c'est
bien autre chose depuis qu'ayant surpris quelques mots de l'entretien
que ce bon abb eut avec moi dans les pines, il le peut har comme la
cause de ma fuite et de mon enlvement. Car, enfin, j'ai t enleve,
mon ami, et cela doit me donner quelque prix  vos yeux. Oh! j'ai t
bien ingrate en quittant un si bon oncle. Mais je ne pouvais plus
endurer l'esclavage o il me retenait. Et puis j'avais une ardente
envie de devenir riche, et il est bien naturel, n'est-ce pas? de
dsirer de grands biens quand on est jeune et jolie. Nous n'avons
qu'une vie, et elle est courte. On ne m'a pas appris,  moi, de beaux
mensonges sur l'immortalit de l'me.

--Hlas! Jahel, m'criai-je dans une ardeur d'amour que me donnait sa
duret mme, hlas! il ne me manquait rien prs de vous au chteau des
Sablons. Que vous y manquait-il,  vous, pour tre heureuse?

Elle me fit signe que M. d'Anquetil nous observait. Le trait tait
raccommod et la berline roulait entre les coteaux de vignes.

Nous nous arrtmes  Nuits pour le souper et la couche. Mon bon
matre but une demi-douzaine de bouteilles de vin du cru, qui chauffa
merveilleusement son loquence. M. d'Anquetil lui rendit raison, le
verre  la main; mais, quant  lui tenir tte dans la conversation,
c'est ce dont ce gentilhomme tait bien incapable.

La chre avait t bonne; le gte fut mauvais. M. l'abb Coignard
coucha dans la chambre basse, sous l'escalier, en un lit de plume
qu'il partagea avec l'aubergiste et sa femme, et o ils pensrent tous
trois touffer. M. d'Anquetil prit avec Jahel la chambre haute o le
lard et les oignons pendaient aux solives. Je montai par une chelle
au grenier, et je m'tendis sur la paille. Ayant pass le fort de mon
sommeil, la lune, dont la lumire traversait les fentes du toit,
glissa un rayon entre mes cils et les carta  propos pour que je
visse Jahel, en bonnet de nuit, qui sortait de la trappe. Au cri que
je poussai, elle mit un doigt sur sa bouche.

--Chut! me dit-elle, Maurice est ivre comme un portefaix et comme un
marquis. Il dort ci-dessous du sommeil de No.

--Qui est-ce, Maurice? demandai-je en me frottant les yeux.

--C'est Anquetil. Qui voulez-vous que ce soit?

--Personne. Mais je ne savais pas qu'il s'appelt Maurice.

--Il n'y a pas longtemps que je le sais moi-mme. Mais il n'importe.

--Vous avez raison, Jahel, cela n'importe pas.

Elle tait en chemise et cette clart de la lune s'gouttait comme du
lait sur ses paules nues. Elle se coula  mon ct, m'appela des noms
les plus tendres et des noms les plus effroyablement grossiers qui
glissaient sur ses lvres en suaves murmures. Puis elle se tut et
commena  me donner ces baisers qu'elle savait et auprs desquels
tous les embrassements des autres femmes semblent insipides.

La contrainte et le silence augmentaient la tension furieuse de mes
nerfs. La surprise, la joie d'une revanche et, peut-tre, une jalousie
perverse, attisaient mes dsirs. L'lastique fermet de sa chair et la
souple violence des mouvements dont elle m'enveloppait, demandaient,
promettaient et mritaient les plus ardentes caresses. Nous connmes,
cette nuit-l, les volupts dont l'abme confine  la douleur.

En descendant, le matin, dans la cour de l'htellerie, j'y trouvai M.
d'Anquetil qui me parut moins odieux, maintenant que je le trompais.
De son ct, il semblait plus attir vers moi qu'il ne l'avait t
depuis le commencement du voyage. Il me parla avec familiarit,
sympathie, confiance, me reprochant seulement de montrer  Jahel peu
d'gards et d'empressement, et de ne pas lui rendre ces soins qu'un
honnte homme doit avoir pour toute femme.

--Elle se plaint, dit-il, de votre incivilit. Prenez-y garde, cher
Tournebroche; je serais fch qu'il y et des difficults entre elle
et vous. C'est une jolie fille, et qui m'aime excessivement.

La berline roulait depuis une heure quand Jahel, ayant mis la tte 
la portire, me dit:

--La calche a reparu. Je voudrais bien distinguer le visage des deux
hommes qui y sont. Mais je n'y puis parvenir.

Je lui rpondis que, si loin, et dans la brume du matin, l'on ne
pouvait rien voir.

Elle me rpondit que sa vue tait si perante, qu'elle les
distinguerait bien, malgr le brouillard et l'espace, si c'tait
vraiment des visages.

--Mais, ajouta-t-elle, ce ne sont pas des visages.

--Que voulez-vous donc que ce soit? lui demandai-je, en clatant de
rire.

Elle me demanda  son tour quelle ide saugrenue m'tait venue 
l'esprit pour rire si sottement, et dit:

--Ce n'est pas des visages, c'est des masques. Ces deux hommes nous
poursuivent, et ils sont masqus.

J'avertis M. d'Anquetil qu'il semblait qu'on nous suivt dans une
vilaine calche. Mais il me pria de le laisser tranquille.

--Quand les cent mille diables seraient  nos trousses, s'cria-t-il,
je ne m'en inquiterais pas, ayant assez  faire  surveiller ce gros
pendard d'abb, qui fait sauter la carte de faon subtile et me vole
tout mon argent. Mme je ne serais pas surpris qu'en me jetant cette
vilaine calche au travers de mon jeu, Tournebroche, vous ne fussiez
d'intelligence avec ce vieux fripon. Une voiture ne peut-elle cheminer
sur la route sans vous donner d'moi?

Jahel me dit tout bas:

--Je vous prdis, Jacques, que de cette calche il nous arrivera
malheur. J'en ai le pressentiment et mes pressentiments ne m'ont
jamais trompe.

--Voulez-vous me faire croire que vous avez le don de
  prophtie?

Elle me rpondit gravement:

--Je l'ai.

--Quoi, vous tes prophtesse! m'criai-je en souriant. Voil qui est
trange!

--Vous vous moquez, me dit-elle, et vous doutez parce que vous n'avez
jamais vu une prophtesse de si prs. Comment vouliez-vous qu'elles
fussent faites?

--Je croyais qu'il fallait qu'elles fussent vierges.

--Ce n'est pas ncessaire, rpondit-elle avec assurance.

La calche ennemie avait disparu au tournant de la route. Mais
l'inquitude de Jahel avait, sans qu'il l'avout, gagn M. d'Anquetil
qui donna l'ordre aux postillons d'allonger le galop, promettant de
leur payer de bonnes guides.

Par un excs de soin, il fit passer  chacun d'eux une des bouteilles
que l'abb avait mises en rserve au fond de la voiture.

Les postillons communiqurent aux chevaux l'ardeur que ce vin leur
donnait.

--Vous pouvez vous rassurer, Jahel, dit-il; du train dont nous allons,
cette antique calche, trane par les chevaux de l'Apocalypse, ne
nous rattrapera pas.

--Nous allons comme chats sur braise, dit l'abb.

--Pourvu que cela dure! dit Jahel.

Nous voyions  notre droite fuir les vignes en joualles sur les
coteaux. A gauche, la Sane coulait mollement. Nous passmes, comme un
ouragan, devant le pont de Tournus. La ville s'levait de l'autre ct
du fleuve, sur une colline couronne par les murs d'une abbaye fire
comme une forteresse.

--C'est, dit l'abb, une de ces innombrables abbayes bndictines qui
sont semes comme des joyaux sur la robe de la Gaule ecclsiastique.
S'il avait plu  Dieu que ma destine ft conforme  mon caractre,
j'aurais coul une vie obscure, gaie et douce, dans une de ces
maisons. Il n'est point d'ordre que j'estime, pour la doctrine et pour
les moeurs,  l'gal des Bndictins. Ils ont des bibliothques
admirables. Heureux qui porte leur habit et suit leur sainte rgle!
Soit par l'incommodit que j'prouve prsentement d'tre rudement
secou par cette voiture, qui ne manquera pas de verser bientt dans
une des ornires dont cette route est profondment creuse, soit
plutt par l'effet de mon ge, qui est celui de la retraite et des
graves penses, je dsire plus ardemment que jamais m'asseoir devant
une table, dans quelque vnrable galerie, o des livres nombreux et
choisis fussent assembls en silence. Je prfre leur entretien 
celui des hommes, et mon voeu le plus cher est d'attendre, dans le
travail de l'esprit, l'heure o Dieu me retirera de cette terre.
J'crirais des histoires, et prfrablement celle des Romains, au
dclin de la Rpublique. Car elle est pleine de grandes actions et
d'enseignements. Je partagerais mon zle entre Cicron, saint
Jean-Chrysostome et Boce, et ma vie modeste et fructueuse
ressemblerait au jardin du vieillard de Tarente.

"J'ai prouv diverses manires de vivre et j'estime que la meilleure
est, s'adonnant  l'tude, d'assister en paix aux vicissitudes des
hommes, et de prolonger, par le spectacle des sicles et des empires,
la brivet de nos jours. Mais il y faut de la suite et de la
continuit. C'est ce qui m'a le plus manqu dans mon existence. Si,
comme je l'espre, je parviens  me tirer du mauvais pas o je suis,
je m'efforcerai de trouver un asile honorable et sr dans quelque
docte abbaye, o les bonnes lettres soient en honneur et vigueur. Je
m'y vois dj, gotant la paix illustre de la science. Si je pouvais
recevoir ce bon office des Sylphes assistants, dont parle ce vieux fou
d'Astarac et qui apparaissent, dit-on, quand on les invoque par le nom
cabalistique d'AGLA...

Au moment o mon bon matre prononait ce mot, un choc soudain nous
abma tous quatre sous une pluie de verre, dans une telle confusion
que je me sentis tout  coup aveugl et suffoqu sous les jupes de
Jahel, tandis que M. Coignard accusait d'une voix touffe l'pe de
M. d'Anquetil de lui avoir rompu le reste de ses dents et que, sur ma
tte, Jahel poussait des cris  dchirer tout l'air des valles
bourguignonnes. Cependant M. d'Anquetil promettait, en style de corps
de garde, aux postillons de les faire pendre. Quand je parvins  me
dgager, il avait dj saut  travers une glace brise. Nous le
suivmes, mon bon matre et moi, par la mme voie, puis tous trois,
nous tirmes Jahel de la caisse renverse. Elle n'avait point de mal
et son premier soin fut de rajuster sa coiffure.

--Grce au ciel! dit mon bon matre, j'en suis quitte pour une dent,
encore n'tait-elle ni intacte ni blanche. Le temps, en l'offensant,
en avait prpar la perte.

M. d'Anquetil, les jambes cartes et les poings sur la hanche,
examinait la berline culbute.

--Les coquins, dit-il, l'ont mise dans un bel tat. Si l'on relve les
chevaux, elle tombe en cannelle. L'abb, elle n'est plus bonne qu'
jouer aux jonchets.

Les chevaux, abattus les uns sur les autres, s'entre-frappaient de
leurs sabots. Dans un amas confus de croupes, de crinires, de cuisses
et de ventres fumants, un des postillons tait enseveli, les bottes en
l'air. L'autre crachait le sang dans le foss o il avait t jet. Et
M. d'Anquetil leur criait:

--Drles! Je ne sais ce qui me retient de vous passer mon pe 
travers le corps!

--Monsieur, dit l'abb, ne conviendrait-il pas, d'abord, de tirer ce
pauvre homme du milieu de ces chevaux o il est enseveli?

Nous nous mmes tous  la besogne et, quand les chevaux furent dtels
et relevs, nous reconnmes l'tendue du dommage. Il se trouva un
ressort rompu, une roue casse et un cheval boiteux.

--Faites venir un charron, dit M. d'Anquetil aux postillons, et que
tout soit prt dans une heure!

--Il n'y a pas de charron ici, rpondirent les postillons.

--Un marchal.

--Il n'y a pas de marchal.

--Un sellier.

--Il n'y a pas de sellier.

Nous regardmes autour de nous. Au couchant, les coteaux de vignes
jetaient jusqu' l'horizon leurs longs plis paisibles. Sur la hauteur,
un toit fumait prs d'un clocher. De l'autre ct, la Sane, voile de
brumes lgres, effaait lentement le sillage du coche d'eau qui
venait de passer. Les ombres des peupliers s'allongeaient sur la
berge. Un cri aigu d'oiseau perait le vaste silence.

--O sommes nous? demanda M. d'Anquetil.

--A deux bonnes lieues de Tournus, rpondit, en crachant le sang, le
postillon qui tait tomb dans le foss et, pour le moins,  quatre de
Maon.

Et, levant le bras vers le toit qui fumait sur le coteau:

--L-haut, ce village doit tre Vallars. Il est de peu de ressource.

--Le tonnerre de Dieu vous crve! dit M. d'Anquetil.

Tandis que les chevaux groups se mordillaient le cou, nous nous
rapprochmes de la voiture, tristement couche sur le flanc.

Le petit postillon qui avait t retir des entrailles des chevaux
dit:

--Pour ce qui est du ressort, on y pourra remdier par une forte pice
de bois applique  la soupente. La voiture en sera seulement un peu
plus rude. Mais il y a la roue casse! Et le pis est que mon chapeau
est l-dessous.

--Je me fous de ton chapeau, dit M. d'Anquetil.

--Votre Seigneurie ne sait peut-tre pas qu'il tait tout neuf, dit le
petit postillon.

--Et les glaces qui sont brises! soupira Jahel, assise sur son
porte-manteau, au bord de la route.

--Si ce n'tait que des glaces, dit mon bon matre, on y saurait
suppler en baissant les stores, mais les bouteilles doivent tre
prcisment dans le mme tat que les glaces. C'est ce dont il faut
que je m'assure ds que la berline sera debout. Je suis mmement en
peine de mon Boce, que j'ai laiss sous les coussins avec quelques
autres bons ouvrages.

--Il n'importe! dit M. d'Anquetil. J'ai les cartes dans la poche de ma
veste. Mais ne souperons-nous pas?

--J'y songeais, dit l'abb. Ce n'est pas en vain que Dieu a donn 
l'homme, pour son usage, les animaux qui peuplent la terre, le ciel et
l'eau. Je suis trs excellent pcheur  la ligne, le soin d'pier les
poissons convient particulirement  mon esprit mditatif, et l'Orne
m'a vu tenant la ligne insidieuse et mditant les vrits ternelles.
N'ayez point d'inquitude sur votre souper. Si mademoiselle Jahel veut
bien me donner une des pingles qui soutiennent ses ajustements, j'en
aurai bientt fait un hameon, pour pcher dans la rivire, et je me
flatte de vous rapporter avant la nuit deux ou trois carpillons que
nous ferons griller sur un feu de broussailles.

--Je vois bien, dit Jahel, que nous sommes rduits  l'tat sauvage.
Mais je ne vous puis donner une pingle, l'abb, sans que vous me
donniez quelque chose en change; autrement notre amiti risquerait
d'tre rompue. Et c'est ce que je ne veux pas.

--Je ferai donc, dit mon bon matre, un march avantageux. Je vous
payerai votre pingle d'un baiser, mademoiselle.

Et, aussitt, prenant l'pingle, il posa ses lvres sur les joues de
Jahel, avec une politesse, une grce et une dcence inconcevables.

Aprs avoir perdu beaucoup de temps, on prit le parti le plus
raisonnable. On envoya le grand postillon, qui ne crachait plus le
sang,  Tournus, avec un cheval, pour ramener un charron, tandis que
son camarade allumerait du feu dans un abri; car le temps devenait
frais et le vent s'levait.

Nous avismes sur la route,  cent pas en avant du lieu de notre
chute, une montagne de pierre tendre, dont le pied tait creus en
plusieurs endroits. C'est dans un de ces creux que nous rsolmes
d'attendre, en nous chauffant, le retour du postillon envoy en
courrier  Tournus. Le second postillon attacha les trois chevaux qui
nous restaient, dont un boiteux, au tronc d'un arbre, prs de notre
caverne. L'abb, qui avait russi  faire une ligne avec des branches
de saule, une ficelle, un bouchon et une pingle, s'en alla pcher,
autant par inclination philosophique et mditative que dans le dessein
de nous rapporter du poisson. M. d'Anquetil, demeurant avec Jahel et
moi dans la grotte, nous proposa une partie d'hombre, qui se joue 
trois, et qui, disait-il, tant espagnol, convenait  d'aussi
aventureux personnages que nous tions pour lors. Et il est vrai que,
dans cette carrire,  la nuit tombante, sur une route dserte, notre
petite troupe n'et pas paru indigne de figurer dans quelqu'une de ces
rencontres de don Quigeot ou don Quichotte, dont s'amusent les
servantes. Nous joumes donc  l'hombre. C'est un jeu qui veut de la
gravit. J'y fis beaucoup de fautes et mon impatient partenaire
commenait  se fcher, quand le visage noble et riant de mon bon
matre nous apparut  la clart du feu. Dnouant son mouchoir, M.
l'abb Coignard en tira quatre ou cinq petits poissons qu'il ouvrit
avec son couteau orn de l'image du feu roi, en empereur romain, sur
une colonne triomphale, et qu'il vida aussi facilement que s'il
n'avait jamais vcu que parmi les poissardes de la halle, tant il
excellait dans ses moindres entreprises, comme dans les plus
considrables. En arrangeant ce fretin sur la cendre:

--Je vous confierai, nous dit-il, que, suivant la rivire en aval, 
la recherche d'une berge favorable  la pche, j'ai aperu la calche
apocalyptique qui effraye mademoiselle Jahel. Elle s'est arrte 
quelque distance en arrire de notre berline. Vous l'avez d voir
passer ici, tandis que je pchais dans la rivire, et l'me de
mademoiselle en dut tre bien soulage.

--Nous ne l'avons pas vue, dit Jahel.

--Il faut donc, reprit l'abb, qu'elle se soit remise en route quand
la nuit tait dj noire. Et du moins vous l'avez entendue.

--Nous ne l'avons pas entendue, dit Jahel.

--C'est donc, fit l'abb, que cette nuit est aveugle et sourde. Car il
n'est pas croyable que cette calche, dont point une roue n'tait
rompue ni un cheval boiteux, soit reste sur la route. Qu'y
ferait-elle?

--Oui, qu'y ferait-elle? dit Jahel.

--Ce souper, dit mon bon matre, rappelle en sa simplicit ces repas
de la Bible o le pieux voyageur partageait, au bord du fleuve, avec
un ange, les poissons du Tigre. Mais nous manquons de pain, de sel et
de vin. Je vais tenter de tirer de la berline les provisions qui y
sont renfermes et voir si, de fortune, quelque bouteille ne s'y
serait point conserve intacte. Car il est telle occasion o le verre
ne se brise point sous le choc qui a rompu l'acier. Tournebroche, mon
fils, donnez-moi, s'il vous plat, votre briquet; et vous,
mademoiselle, ne manquez point de retourner les poissons. Je
reviendrai tout de suite.

Il partit. Son pas un peu lourd s'amortit peu  peu sur la terre de la
route, et bientt nous n'entendmes plus rien.

--Cette nuit, dit M. d'Anquetil, me rappelle celle qui prcda la
bataille de Parme. Car vous n'ignorez pas que j'ai servi sous Villars
et fait la guerre de succession. J'tais parmi les claireurs. Nous ne
voyions rien. C'est une des grandes finesses de la guerre. On envoie
pour reconnatre l'ennemi des gens qui reviennent sans avoir rien
reconnu, ni connu. Mais on en fait des rapports, aprs la bataille, et
c'est l que triomphent les tacticiens. Donc,  neuf heures du soir,
je fus envoy en claireur avec douze maistres...

Et il nous conta la guerre de succession et ses amours en Italie; son
rcit dura bien un quart d'heure, aprs quoi il s'cria:

--Ce pendard d'abb ne revient pas. Je gage qu'il boit l-bas tout le
vin qui restait dans la soupente.

Songeant alors que mon bon matre pouvait tre embarrass, je me levai
pour aller  son aide. La nuit tait sans lune, et, tandis que le ciel
resplendissait d'toiles, la terre restait dans une obscurit que mes
yeux, blouis par l'clat de la flamme, ne pouvaient percer.

Ayant fait sur la route,  la fois tnbreuse et ple, cinquante pas
au plus, j'entendis devant moi un cri terrible, qui ne semblait pas
sortir d'une poitrine humaine, un cri autre que les cris dj
entendus, qui me glaa d'horreur. Je courus dans la direction d'o
venait cette clameur de mortelle dtresse. Mais la peur et l'ombre
amollissaient mes pas. Parvenu enfin  l'endroit o la voiture gisait
informe et grandie par la nuit, je trouvai mon bon matre assis au
bord du foss, pli en deux. Je ne pouvais distinguer son visage. Je
lui demandai en tremblant:

--Qu'avez-vous? Pourquoi avez-vous cri?

--Oui, pourquoi ai-je cri? dit-il d'une voix altre, d'une voix
nouvelle. Je ne savais pas que j'eusse cri. Tournebroche, n'avez-vous
pas vu un homme? Il m'a heurt dans l'ombre assez rudement. Il m'a
donn un coup de poing.

--Venez, lui dis-je, levez-vous, mon bon matre.

S'tant soulev, il retomba lourdement  terre.

Je m'efforai de le relever, et mes mains se mouillrent en touchant
sa poitrine.

--Vous saignez?

--Je saigne? Je suis un homme mort. Il m'a assassin. J'ai cru d'abord
que ce n'tait qu'un coup fort rude. Mais c'est une blessure dont je
sens que je ne reviendrai pas.

--Qui vous a frapp, mon bon matre?

--C'est le juif. Je ne l'ai pas vu, mais je sais que c'est lui.
Comment puis-je savoir que c'est lui, puisque je ne l'ai pas vu? Oui,
comment cela? Que de choses tranges! C'est incroyable, n'est-ce pas,
Tournebroche? J'ai dans la bouche le got de la mort, qui ne se peut
dfinir... Il le fallait, mon Dieu! Mais pourquoi ici plutt que l?
Voil le mystre! _Adjutorium nostrum in nomine Domini... Domine,
exaudi orationem meam..._

Il pria quelque temps  voix basse, puis:

--Tournebroche! mon fils, me dit-il, prenez les deux bouteilles que
j'ai tires de la soupente et mises ci-contre. Je n'en puis plus.
Tournebroche, o croyez-vous que soit la blessure? C'est dans le dos
que je souffre le plus, et il me semble que la vie me coule le long
des mollets. Mes esprits s'en vont.

En murmurant ces mots, il s'vanouit doucement dans mes bras.
J'essayai de l'emporter, mais je n'eus que la force de l'tendre sur
la route. Sa chemise ouverte, je trouvai la blessure; elle tait  la
poitrine, petite et saignant peu. Je dchirai mes manchettes et en
appliquai les lambeaux sur la plaie; j'appelai, je criai  l'aide.
Bientt je crus entendre qu'on venait  mon secours du ct de
Tournus, et je reconnus M. d'Astarac. Si inattendue que ft cette
rencontre, je n'en eus pas mme de surprise, abm que j'tais par la
douleur de tenir le meilleur des matres expirant dans mes bras.

--Qu'est cela, mon fils? demanda l'alchimiste.

--Venez  mon secours, monsieur, lui rpondis-je. L'abb Coignard se
meurt. Mosade l'a assassin.

--Il est vrai, reprit M. d'Astarac, que Mosade est venu ici dans une
vieille calche  la poursuite de sa nice, et que je l'ai accompagn
pour vous exhorter, mon fils,  reprendre votre emploi dans ma maison.
Depuis hier nous serrions d'assez prs votre berline, que nous avons
vue tout  l'heure s'abmer dans une ornire. A ce moment, Mosade est
descendu de la calche, et, soit qu'il ait fait un tour de promenade,
soit plutt qu'il lui ait plu de se rendre invisible comme il en a le
pouvoir, je ne l'ai point revu. Il est possible qu'il se soit dj
montr  sa nice pour la maudire; car tel tait son dessein. Mais il
n'a pas assassin l'abb Coignard. Ce sont les Elfes, mon fils, qui
ont tu votre matre, pour le punir d'avoir rvl leurs secrets. Rien
n'est plus certain.

--Ah! monsieur, m'criai-je, qu'importe que ce soit le juif ou les
Elfes; il faut le secourir.

--Mon fils, il importe beaucoup, au contraire, rpliqua M. d'Astarac.
Car, s'il avait t frapp d'une main humaine, il me serait facile de
le gurir par opration magique, tandis que, s'tant attir l'inimiti
des Elfes, il ne saurait chapper  leur vengeance infaillible.

Comme il achevait ces mots, M. d'Anquetil et Jahel, attirs par mes
cris, approchaient avec le postillon qui portait une lanterne.

--Quoi, dit Jahel, M. Coignard se trouve mal?

Et, s'tant agenouille prs de mon bon matre, elle lui souleva la
tte et lui fit respirer des sels.

--Mademoiselle, lui dis-je, vous avez caus sa perte. Sa mort est la
vengeance de votre enlvement. C'est Mosade qui l'a tu.

Elle leva de dessus mon bon matre son visage ple d'horreur et
brillant de larmes.

--Croyez-vous aussi, me dit-elle, qu'il soit si facile d'tre jolie
fille sans causer de malheurs?

--Hlas! rpondis-je, ce que vous dites l n'est que trop vrai. Mais
nous avons perdu le meilleur des hommes.

A ce moment, M. l'abb Coignard poussa un profond soupir, rouvrit des
yeux blancs, demanda son livre de Boce et retomba en dfaillance.

Le postillon fut d'avis de porter le bless au village de Vallars,
situ  une demi-lieue sur la cte.

--Je vais, dit-il, chercher le plus doux des trois chevaux qui nous
restent. Nous y attacherons solidement ce pauvre homme, et nous le
mnerons au petit pas. Je le crois bien malade. Il a toute la mine
d'un courrier qui fut assassin  la Saint-Michel, sur cette route, 
quatre postes d'ici, proche Senecy, o j'ai ma promise. Ce pauvre
diable battait de la paupire et faisait l'oeil blanc, comme une
gueuse, sauf votre respect, messieurs. Et votre abb a fait de mme,
quand mademoiselle lui a chatouill le nez avec son flacon. C'est
mauvais signe pour un bless; quant aux filles, elles n'en meurent pas
pour tourner de l'oeil de cette faon. Vos Seigneuries le savent bien.
Et il y a de la distance, Dieu merci! de la petite mort  la grande.
Mais c'est le mme tour d'oeil... Demeurez, messieurs, je vais qurir
le cheval.

--Le rustre est plaisant, dit M. d'Anquetil, avec son oeil tourn et
sa gueuse pme. J'ai vu en Italie des soldats qui mouraient le regard
fixe et les yeux hors de la tte. Il n'y a pas de rgles pour mourir
d'une blessure, mme dans l'tat militaire, o l'exactitude est
pousse  ses dernires limites. Mais veuillez, Tournebroche,  dfaut
d'une personne mieux qualifie, me prsenter  ce gentilhomme noir qui
porte des boutons de diamant  son habit et que je devine tre M.
d'Astarac.

--Ah! monsieur, rpondis-je, tenez la prsentation pour faite. Je n'ai
de sentiment que pour assister mon bon matre.

--Soit! dit M. d'Anquetil.

Et, s'approchant de M. d'Astarac:

--Monsieur, dit-il, je vous ai pris votre matresse; je suis prt 
vous en rendre raison.

--Monsieur, rpondit M. d'Astarac, je n'ai, grce au ciel, de liaison
avec aucune femme, et je ne sais ce que vous voulez dire.

A ce moment, le postillon revint avec un cheval. Mon bon matre avait
un peu repris ses sens. Nous le soulevmes tous quatre et nous
parvnmes  grand'peine  le placer sur le cheval o nous
l'attachmes. Puis nous nous mmes en marche. Je le soutenais d'un
ct; M. d'Anquetil le soutenait de l'autre. Le postillon tirait la
bride et portait la lanterne. Jahel suivait en pleurant. M. d'Astarac
avait regagn sa calche. Nous avancions doucement. Tout alla bien
tant que nous fmes sur la route. Mais quand il nous fallut gravir
l'troit sentier des vignes, mon bon matre, glissant  tous les
mouvements de la bte, perdit le peu de forces qui lui restaient et
s'vanouit de nouveau. Nous jugemes expdient de le descendre de sa
monture et de le porter  bras. Le postillon l'avait empoign par les
aisselles et je tenais les jambes. La monte fut rude et je pensai
m'abattre plus de quatre fois, avec ma croix vivante, sur les pierres
du chemin. Enfin la pente s'adoucit. Nous nous enfilmes sur une
petite route borde de haies, qui cheminait sur le coteau, et bientt
nous dcouvrmes sur notre gauche les premiers toits de Vallars. A
cette vue, nous dposmes  terre notre malheureux fardeau et nous
nous arrtmes un moment pour souffler. Puis, reprenant notre faix,
nous poussmes jusqu'au village.

Une lueur rose s'levait  l'orient au-dessus de l'horizon. L'toile
du matin, dans le ciel pli, luisait aussi blanche et tranquille que
la lune, dont la corne lgre plissait  l'occident. Les oiseaux se
mirent  chanter; mon bon matre poussa un soupir.

Jahel courait devant nous, heurtant aux portes, en qute d'un lit et
d'un chirurgien. Chargs de hottes et de paniers, des vignerons s'en
allaient aux vendanges. L'un d'eux dit  Jahel que Gaulard, sur la
place, logeait  pied et  cheval.

--Quant au chirurgien Coquebert, ajouta-t-il, vous le voyez l-bas,
sous le plat  barbe qui lui sert d'enseigne. Il sort de sa maison
pour aller  sa vigne.

C'tait un petit homme, trs poli. Il nous dit qu'ayant depuis peu
mari sa fille, il avait un lit dans sa maison pour y mettre le
bless.

Sur son ordre, sa femme, grosse dame coiffe d'un bonnet blanc
surmont d'un chapeau de feutre, mit des draps au lit, dans la chambre
basse. Elle nous aida  dshabiller M. l'abb Coignard et  le
coucher. Puis elle s'en alla chercher le cur.

Cependant, M. Coquebert examinait la blessure.

--Vous voyez, lui dis-je, qu'elle est petite et qu'elle saigne peu.

--Cela n'est gure bon, rpondit-il, et ne me plat point, mon jeune
monsieur. J'aime une blessure large et qui saigne.

--Je vois, lui dit M. d'Anquetil, que, pour un merlan et un seringueur
de village, vous n'avez pas le got mauvais. Rien n'est pis que ces
petites plaies profondes qui n'ont l'air de rien. Parlez-moi d'une
belle entaille au visage. Cela fait plaisir  voir et se gurit tout
de suite. Mais sachez, bonhomme, que ce bless est mon chapelain et
qu'il fait mon piquet. tes-vous homme  me le remettre sur pied, en
dpit de votre mine qui est plutt celle d'un donneur de clystres?

--A votre service, rpondit en s'inclinant le chirurgien-barbier. Mais
je reboute aussi les membres rompus et je panse les plaies. Je vais
examiner celle-ci.

--Faites vite, monsieur, lui dis-je.

--Patience! fit-il. Il faut d'abord la laver, et j'attends que l'eau
chauffe dans la bouilloire.

Mon bon matre, qui s'tait un peu ranim, dit lentement, d'une voix
assez forte:

--La lampe  la main, il visitera les recoins de Jrusalem, et ce qui
tait cach dans les tnbres sera mis au jour.

--Que dites-vous, mon bon matre?

--Laissez, mon fils, rpondit-il, je m'entretiens des sentiments
propres  mon tat.

--L'eau est chaude, me dit le barbier. Tenez ce bassin prs du lit. Je
vais laver la plaie.

Tandis qu'il passait sur la poitrine de mon bon matre une ponge
imbibe d'eau tide, le cur entra dans la chambre avec madame
Coquebert. Il tenait  la main un panier et des ciseaux.

--Voil donc ce pauvre homme, dit-il. J'allais  mes vignes, mais il
faut soigner avant tout celles de Jsus-Christ. Mon fils, ajouta-t-il
en s'approchant de lui, offrez votre mal  Notre-Seigneur. Peut-tre
n'est-il pas si grand qu'on croit. Au demeurant, il faut faire la
volont de Dieu.

Puis, se tournant vers le barbier:

--Monsieur Coquebert, demanda-t-il, cela presse-t-il beaucoup, et
puis-je aller  mon clos? Le blanc peut attendre, il n'est pas mauvais
qu'il vienne  pourrir, et mme un peu de pluie ne ferait que rendre
le vin plus abondant et meilleur. Mais il faut que le rouge soit
cueilli tout de suite.

--Vous dites vrai, monsieur le cur, rpondit Coquebert; j'ai dans ma
vigne des grappes qui se couvrent de moisissure et qui n'ont chapp
au soleil que pour prir  la pluie.

--Hlas! dit le cur, l'humide et le sec sont les deux ennemis du
vigneron.

--Rien n'est plus vrai, dit le barbier, mais je vais explorer la
blessure.

Ce disant, il mit de force un doigt dans la plaie.

--Ah! bourreau! s'cria le patient.

--Souvenez-vous, dit le cur, que le Seigneur a pardonn  ses
bourreaux.

--Ils n'taient point barbiers, dit l'abb.

--Voil un mchant mot, dit le cur.

--Il ne faut pas chicaner un mourant sur ses plaisanteries, dit mon
bon matre. Mais je souffre cruellement: cet homme m'a assassin, et
je meurs deux fois. La premire fois, c'tait de la main d'un juif.

--Que veut-il dire? demanda le cur.

--Le mieux, monsieur le cur, dit le barbier, est de ne point s'en
inquiter. Il ne faut jamais vouloir entendre les propos des malades.
Ce ne sont que rveries.

--Coquebert, dit le cur, vous ne parlez pas bien. Il faut entendre
les malades en confession, et tel chrtien, qui n'avait rien dit de
bon dans sa vie, prononce finalement les paroles qui lui ouvrent le
paradis.

--Je ne parlais qu'au temporel, dit le barbier.

--Monsieur le cur, dis-je  mon tour, M. l'abb Coignard, mon bon
matre, ne draisonne point, et il n'est que trop vrai qu'il a t
assassin par un juif, nomm Mosade.

--En ce cas, rpondit le cur, il y doit voir une faveur spciale de
Dieu, qui voulut qu'il prt par la main d'un neveu de ceux qui
crucifirent son fils. La conduite de la Providence dans le monde est
toujours admirable. Monsieur Coquebert, puis-je aller  mon clos?

--Vous y pouvez aller, monsieur le cur, rpondit le barbier. La plaie
n'est pas bonne; mais elle n'est pas non plus telle qu'on en meure
tout de suite. C'est, monsieur le cur, une de ces blessures qui
jouent avec le malade comme le chat avec les souris, et  ce jeu-l on
peut gagner du temps.

--Voil qui est bien, dit M. le cur. Remercions Dieu, mon fils, de ce
qu'il vous laisse la vie; mais elle est prcaire et transitoire. Il
faut tre toujours prt  la quitter.

Mon bon matre rpondit gravement:

--tre sur la terre comme n'y tant pas; possder comme ne possdant
pas, car la figure de ce monde passe.

Reprenant ses ciseaux et son panier, M. le cur dit:

--Mieux encore qu' votre habit et  vos chausses, que je vois tendus
sur cet escabeau,  vos propos, mon fils, je connais que vous tes
d'glise et menant une sainte vie. Retes-vous les ordres sacrs?

--Il est prtre, dis-je, docteur en thologie et professeur
d'loquence.

--Et de quel diocse? demanda le cur.

--De Sez, en Normandie, suffragant de Rouen.

--Insigne province ecclsiastique, dit M. le cur, mais qui le cde de
beaucoup en antiquit et illustration au diocse de Reims, dont je
suis prtre.

Et il sortit. M. Jrme Coignard passa paisiblement la journe. Jahel
voulut rester la nuit auprs du malade. Je quittai, vers onze heures
de la soire, la maison de M. Coquebert et j'allai chercher un gte 
l'auberge du sieur Gaulard. Je trouvai M. d'Astarac sur la place, dont
son ombre, au clair de lune, barrait presque toute la surface. Il me
mit la main sur l'paule comme il en avait l'habitude et me dit avec
sa gravit coutumire:

--Il est temps que je vous rassure, mon fils; je n'ai accompagn
Mosade que pour cela. Je vous vois cruellement tourment par les
Lutins. Ces petits esprits de la terre vous ont assailli, abus par
toutes sortes de fantasmagories, sduit par mille mensonges, et
finalement pouss  fuir ma maison.

--Hlas! monsieur, rpondis-je, il est vrai que j'ai quitt votre toit
avec une apparente ingratitude dont je vous demande pardon. Mais
j'tais poursuivi par les sergents, non par les Lutins. Et mon bon
matre est assassin. Ce n'est pas une fantasmagorie.

--N'en doutez point, reprit le grand homme, ce malheureux abb a t
frapp mortellement par les Sylphes dont il avait rvl les secrets.
Il a drob dans une armoire quelques pierres qui sont l'ouvrage de
ces Sylphes et que ceux-ci avaient laisses imparfaites, et bien
diffrentes encore du diamant, quant  l'clat et  la puret.

"C'est cette avidit et le nom d'_Agla_ indiscrtement prononc qui
les a le plus fchs. Or sachez, mon fils, qu'il est impossible aux
philosophes d'arrter la vengeance de ce peuple irascible. J'ai appris
par une voie surnaturelle et aussi par le rapport de Criton, le larcin
sacrilge de M. Coignard qui se flattait insolemment de surprendre
l'art par lequel les Salamandres, les Sylphes et les Gnmes mrissent
la rose matinale et la changent insensiblement en cristal et en
diamant.

--Hlas! monsieur, je vous assure qu'il n'y songeait point, et que
c'est cet horrible Mosade qui l'a frapp d'un coup de stylet sur la
route.

Ces propos dplurent extrmement  M. d'Astarac qui m'invita d'une
faon pressante  n'en plus tenir de semblables.

--Mosade, ajouta-t-il, est assez bon cabbaliste pour atteindre ses
ennemis sans se donner la peine de courir aprs eux. Sachez, mon fils,
que, s'il avait voulu tuer M. Coignard, il l'et fait aisment de sa
chambre, par opration magique. Je vois que vous ignorez encore les
premiers lments de la science. La vrit est que ce savant homme,
instruit par le fidle Criton de la fuite de sa nice, prit la poste
pour la rejoindre et la ramener au besoin dans sa maison. Ce qu'il et
fait sans faute, pour peu qu'il et discern dans l'me de cette
malheureuse quelque lueur de regret et de repentir. Mais, la voyant
toute corrompue par la dbauche, il prfra l'excommunier et la
maudire par les Globes, les Roues et les Btes d'lise. C'est
prcisment ce qu'il vient de faire  mes yeux, dans la calche o il
vit retir, pour ne point partager le lit et la table des chrtiens.

Je me taisais, tonn par de telles rveries; mais cet homme
extraordinaire me parla avec une loquence qui ne laissa point de me
troubler.

--Pourquoi, disait-il, ne vous laissez-vous pas clairer des avis d'un
philosophe? Quelle sagesse, mon fils, opposez-vous  la mienne?
Considrez que la vtre est moindre en quantit, sans diffrer en
essence. A vous ainsi qu' moi la nature apparat comme une infinit
de figures, qu'il faut reconnatre et ordonner, et qui forment une
suite d'hiroglyphes. Vous distinguez aisment plusieurs de ces signes
auxquels vous attachez un sens; mais vous tes trop enclin  vous
contenter du vulgaire et littral, et vous ne cherchez pas assez
l'idal et le symbolique. Pourtant le monde n'est concevable que comme
symbole, et tout ce qui se voit dans l'univers n'est qu'une criture
image, que le vulgaire des hommes pelle sans la comprendre.
Craignez, mon fils, d'nonner et de braire cette langue universelle, 
la manire des savants qui remplissent les Acadmies. Mais plutt
recevez de moi la clef de toute science.

Il s'arrta un moment et reprit son discours d'un ton plus familier.

--Vous tes poursuivi, mon cher fils, par des ennemis moins terribles
que les Sylphes. Et votre Salamandre n'aura pas de peine  vous
dbarrasser des Lutins, sitt que vous lui demanderez de s'y employer.
Je vous rpte que je ne suis venu ici, avec Mosade, que pour vous
donner ces bons avis et vous presser de revenir chez moi continuer nos
travaux. Je conois que vous veuilliez assister jusqu'au bout votre
malheureux matre. Je vous en donne toute licence. Mais ne manquez pas
de revenir ensuite dans ma maison. Adieu! Je retourne cette nuit mme
 Paris, avec ce grand Mosade, que vous avez si injustement
souponn.

Je lui promis tout ce qu'il voulut et me tranai jusqu' mon mchant
lit d'auberge, o je tombai, appesanti par la fatigue et la douleur.




Le lendemain, au petit jour, je retournai chez le chirurgien et j'y
retrouvai Jahel au chevet de mon bon matre, droite sur sa chaise de
paille, la tte enveloppe dans sa mante noire, attentive, grave et
docile comme une fille de charit. M. Coignard, trs rouge,
sommeillait.

--La nuit, me dit-elle  voix basse, n'a pas t bonne. Il a discouru,
il a chant, il m'a appele soeur Germaine et il m'a fait des
propositions. Je n'en suis pas offense, mais cela prouve son trouble.

--Hlas! m'criai-je, si vous ne m'aviez pas trahi, Jahel, pour courir
les routes avec ce gentilhomme, mon bon matre ne serait pas dans ce
lit, la poitrine transperce.

--C'est bien le malheur de notre ami, rpondit-elle, qui cause mes
regrets cuisants. Car pour ce qui est du reste, ce n'est pas la peine
d'y penser, et je ne conois pas, Jacques, que vous y songiez dans un
pareil moment.

--J'y songe toujours, lui rpondis-je.

--Moi, dit-elle, je n'y pense gure. Vous faites  vous seul, plus
qu'aux trois quarts, les frais de votre malheur.

--Qu'entendez-vous par l, Jahel?

--J'entends, mon ami, que si j'y fournis l'toffe, vous y mettez la
broderie et que votre imagination enrichit beaucoup trop la simple
ralit. Je vous jure qu' l'heure qu'il est, je ne me rappelle pas
moi-mme le quart de ce qui vous chagrine; et vous mditez si
obstinment sur ce sujet que votre rival vous est plus prsent qu'
moi-mme. N'y pensez plus et laissez-moi donner de la tisane  l'abb
qui se rveille.

A ce moment, M. Coquebert s'approcha du lit avec sa trousse, fit un
nouveau pansement, dit tout haut que la blessure tait en bonne voie
de gurison. Puis, me tirant  part:

--Je puis vous assurer, monsieur, me dit-il, que ce bon abb ne mourra
pas du coup qu'il a reu. Mais,  vrai dire, je crains qu'il ne
rchappe pas d'une pleursie assez forte, cause par sa blessure. Il
est prsentement travaill d'une grosse fivre. Mais voici venir M. le
cur.

Mon bon matre le reconnut fort bien, et lui demanda poliment comment
il se portait.

--Mieux que la vigne, rpondit le cur. Car elle est toute gte de
fleurebers et de vermines contre lesquels le clerg de Dijon fit
pourtant, cette anne, une belle procession avec croix et bannires.
Mais il en faudra faire une plus belle, l'anne qui vient, et brler
plus de cire. Il sera ncessaire aussi que l'official excommunie 
nouveau les mouches qui dtruisent les raisins.

--Monsieur le cur, dit mon bon matre, on dit que vous lutinez les
filles dans vos vignes. Fi! ce n'est plus de votre ge. En ma
jeunesse, j'tais, comme vous, port sur la crature. Mais le temps
m'a beaucoup amend, et j'ai tantt laiss passer une nonnain sans lui
rien dire. Vous en usez autrement avec les donzelles et les
bouteilles, monsieur le cur. Mais vous faites plus mal encore de ne
point dire les messes qu'on vous a payes et de trafiquer des biens de
l'glise. Vous tes bigame et simoniaque.

En entendant ces propos, M. le cur ressentait une surprise
douloureuse; sa bouche demeurait ouverte et ses joues tombaient
tristement des deux cts de son large visage:

--Quelles indignes offenses au caractre dont je suis revtu!
soupira-t-il enfin, les yeux au plancher. Quels propos il tient, si
prs du tribunal de Dieu! Oh! monsieur l'abb, est-ce  vous de parler
de la sorte, vous qui mentes une sainte vie et tudites dans tant de
livres?

Mon bon matre se souleva sur son coude. La fivre lui rendait
tristement et  contresens cet air jovial que nous aimions  lui voir
nagure.

--Il est vrai, dit-il, que j'ai tudi les anciens auteurs. Mais il
s'en faut que j'aie autant de lecture que le deuxime vicaire de M.
l'vque de Sez. Bien qu'il et le dehors et le dedans d'un ne, il
fut plus grand liseur que moi. Car il tait bigle et, guignant de
l'oeil, il lisait deux pages  la fois. Qu'en dis-tu, vilain fripon de
cur, vieux galant qui cours la guilledine au clair de lune? Cur, ta
bonne amie est faite comme une sorcire. Elle a de la barbe au menton:
c'est la femme du chirurgien-barbier. Il est amplement cocu, et c'est
bien fait pour cet homunculus dont toute la science mdicale se hausse
 donner un clystre.

--Seigneur Dieu! que dit-il? s'cria madame Coquebert. Il faut qu'il
ait le diable au corps.

--J'ai entendu beaucoup de malades parler dans le dlire, dit M.
Coquebert, mais aucun ne tenait d'aussi mchants propos.

--Je dcouvre, dit le cur, que nous aurons plus de peine que je
n'avais cru  conduire ce malade vers une bonne fin. Il y a dans sa
nature une cre humeur et des impurets que je n'y avais pas d'abord
remarques. Il tient des discours malsants  un ecclsiastique et 
un malade.

--C'est l'effet de la fivre, dit le chirurgien-barbier.

--Mais, reprit le cur, cette fivre, si elle ne s'arrte, le pourrait
conduire en enfer. Il vient de manquer gravement  ce qu'on doit  un
prtre. Je reviendrai toutefois l'exhorter demain, car je lui dois, 
l'exemple de Notre-Seigneur, une misricorde infinie. Mais de ce ct,
je conois de vives inquitudes. Le malheur veut qu'il y ait une fente
 mon pressoir, et tous les ouvriers sont aux vignes. Coquebert, ne
manquez point de dire un mot au charpentier, et de m'appeler auprs de
ce malade, si son tat s'aggrave soudainement. Ce sont bien des
soucis, Coquebert!

Le jour suivant fut si bon pour M. Coignard, que nous en conmes
l'espoir de le conserver. Il prit un consomm et se souleva sur son
lit. Il parlait  chacun de nous avec sa grce et sa douceur
coutumires. M. d'Anquetil, qui logeait chez Gaulard, le vint voir et
lui demanda assez indiscrtement de lui faire son piquet. Mon bon
matre promit en souriant de le faire la semaine prochaine. Mais la
fivre le reprit  la tombe du jour. Ple, les yeux nageant dans une
terreur indicible, frissonnant et claquant des dents:

--Le voil, cria-t-il, ce vieux youtre! C'est le fils que Judas
Iscariote fit  une diablesse en forme de chvre. Mais il sera pendu
au figuier paternel, et ses entrailles se rpandront  terre.
Arrtez-le... Il me tue! J'ai froid!

Un moment aprs, rejetant ses couvertures, il se plaignit d'avoir trop
chaud.

--J'ai grand'soif, dit-il. Donnez-moi du vin! Et qu'il soit frais.
Madame Coquebert, htez-vous de l'aller mettre rafrachir dans la
fontaine, car la journe promet d'tre brlante.

Nous tions  la nuit, et il brouillait les heures dans sa tte.

--Faites vite, dit-il encore  madame Coquebert; mais ne soyez pas
aussi simple que le sonneur de la cathdrale de Sez, qui, tant all
tirer du puits les bouteilles qu'il y avait mises, aperut son ombre
dans l'eau et se mit  crier: "Hol! messieurs, venez vite m'aider.
Car il y a l-bas des antipodes qui boiront notre vin, si nous n'y
mettons bon ordre."

--Il est jovial, dit madame Coquebert. Mais tantt il a tenu sur moi
des propos bien indcents. Si j'eusse tromp Coquebert, ce n'aurait
point t avec M. le cur, en gard  son tat et  son ge.

M. le cur entra dans ce mme moment:

--Eh bien, monsieur l'abb, demanda-t-il  mon matre, dans quelles
dispositions vous trouvez-vous? Quoi de nouveau?

--Dieu merci, rpondit M. Coignard, il n'est rien de nouveau dans mon
me. Car, ainsi qu'a dit saint Chrysostome, vitez les nouveauts. Ne
vous engagez point dans des voies qui n'aient point encore t
tentes; on s'gare sans fin, quand une fois on a commenc de
s'garer. J'en ai fait la triste exprience. Et je me suis perdu pour
avoir suivi des chemins non frays. J'ai cout mes propres conseils
et ils m'ont conduit  l'abme. Monsieur le cur, je suis un pauvre
pcheur; le nombre de mes iniquits m'opprime.

--Voil de belles paroles, dit M. le cur. C'est Dieu lui-mme qui
vous les dicte. J'y reconnais son style inimitable. Ne voulez-vous
point que nous avancions un peu le salut de votre me?

--Volontiers, dit M. Coignard. Car mes impurets se lvent contre moi.
J'en vois se dresser de grandes et de petites. J'en vois de rouges et
de noires. J'en vois d'infimes qui chevauchent des chiens et des
cochons, et j'en vois d'autres qui sont grasses et toutes nues, avec
des ttons comme des outres, des ventres qui retombent  grands plis
et des fesses normes.

--Est-il possible, dit M. le cur, que vous en ayez une vue si
distincte? Mais, si vos fautes sont telles que vous dites, mon fils,
il vaut mieux ne les point dcrire et vous borner  les dtester
intrieurement.

--Voudriez-vous donc, monsieur le cur, reprit l'abb, que mes pchs
fussent tous faits comme des Adonis? Mais laissons cela. Et vous,
barbier, donnez-moi  boire. Connaissez-vous M. de la Musardire?

--Non pas, que je sache, dit M. Coquebert.

--Apprenez donc, reprit mon bon matre, qu'il tait trs port sur les
femmes.

--C'est par cet endroit, dit le cur, que le diable prend de grands
avantages sur l'homme. Mais o voulez-vous en venir, mon fils?

--Vous le verrez bientt, dit mon bon matre. M. de la Musardire
donna rendez-vous  une pucelle dans une table. Elle y alla, et il
l'en laissa sortir comme elle y tait venue. Savez-vous pourquoi?

--Je l'ignore, dit le cur, mais laissons cela.

--Non point, reprit M. Coignard. Sachez qu'il se garda de l'accointer,
de peur d'engendrer un cheval dont on lui et fait un procs au
criminel.

--Ah! dit le barbier, il devait plutt avoir peur d'engendrer un ne.

--Sans doute! dit le cur. Mais voil qui ne nous avance point dans le
chemin du paradis. Il conviendrait de reprendre la bonne route. Vous
nous teniez tout  l'heure des propos si difiants!

Au lieu de rpondre, mon bon matre se mit  chanter d'une voix assez
forte:

    Pour mettre en got le roi Louison
    On a pris quinze mirlitons
    Landerinette,
    Qui tous le balai ont rti,
    Landeriri.

--Si vous voulez chanter, mon fils, dit M. le cur, chantez plutt
quelque beau nol bourguignon. Vous y rjouirez votre me en la
sanctifiant.

--Volontiers, rpondit mon bon matre. Il en est de Guy Barozai, que
je tiens, en leur apparente rusticit, pour plus fins que le diamant
et plus prcieux que l'or. Celui-ci, par exemple:

    Lor qu'au lai saison qu'ai jaule
    Au monde Jsu-chri vin
    L'ne et le beu l'chaufin
    De le leu sofle dans l'taule.
    Que d'ne et de beu je sai,
    Dans ce royaume de Gaule,
    Que d'ne et de beu je sai
    Qui n'en arein pas tan fai.

Le chirurgien, sa femme et le cur reprirent ensemble:

    Que d'ne et de beu je sai
    Dans ce royaume de Gaule
    Que d'ne et de beu je sai
    Qui n'en arein pas tan fai.

Et mon bon matre reprit d'une voix plus faible:

    Mais le pu bo de l'histoire
    Ce fut que l'ne et le beu
    Ainsin passire t deu
    La nuit sans manger ni boire.
    Que d'ne et de beu je sai,
    Couver de pane et de moire,
    Que d'ne et de beu je sai
    Qui n'en arein pas tan fai!

Puis il laissa tomber sa tte sur l'oreiller et ne chanta plus.

--Il y a du bon en ce chrtien, nous dit M. le cur, beaucoup de bon,
et tantt encore il m'difiait moi-mme par de belles sentences. Mais
il ne laisse point de m'inquiter, car tout dpend de la fin, et l'on
ne sait ce qui restera au fond du panier. Dieu, dans sa bont, veut
qu'un seul moment nous sauve; encore faut-il que ce moment soit le
dernier, de sorte que tout dpend d'une seule minute, auprs de
laquelle le reste de la vie est comme rien. C'est ce qui me fait
frmir pour ce malade, que les anges et les diables se disputent
furieusement. Mais il ne faut point dsesprer de la misricorde
divine.




Deux jours se passrent en de cruelles alternatives. Aprs quoi, mon
bon matre tomba dans une faiblesse extrme.

--Il n'y a plus d'espoir, me dit tout bas M. Coquebert. Voyez comme sa
tte creuse l'oreiller, et remarquez que son nez est aminci.

En effet, le nez de mon bon matre, nagure gros et rouge, n'tait
plus qu'une lame recourbe, livide comme du plomb.

--Tournebroche, mon fils, me dit-il d'une voix encore pleine et forte,
mais dont je n'avais jamais entendu le son, je sens qu'il me reste peu
de temps  vivre. Allez me chercher ce bon prtre, pour qu'il
m'entende en confession.

M. le cur tait  sa vigne, o je courus.

--La vendange est faite, me dit-il, et plus abondante que je
n'esprais; allons assister ce pauvre homme.

Je le ramenai auprs du lit de mon bon matre, et nous le laissmes
seul avec le mourant.

Il sortit au bout d'une heure et nous dit:

--Je puis vous assurer que M. Jrme Coignard meurt dans des
sentiments admirables de pit et d'humilit. Je vais  sa demande, et
en considration de sa ferveur, lui donner le saint viatique. Pendant
que je revts l'aube et l'tole, veuillez, madame Coquebert, m'envoyer
dans la sacristie l'enfant qui sert chaque matin ma messe basse, et
prparer la chambre pour y recevoir le bon Dieu.

Madame Coquebert balaya la chambre, mit une couverture blanche au lit,
posa au chevet une petite table qu'elle couvrit d'une nappe; elle y
plaa deux chandeliers dont elle alluma les chandelles, et une jatte
de faence o trempait dans l'eau bnite une branche de buis.

Bientt nous entendmes la sonnette agite dans le chemin par le
desservant, et nous vmes entrer la croix aux mains d'un enfant, et le
prtre vtu de blanc et portant les saintes espces. Jahel, M.
d'Anquetil, M. et madame Coquebert et moi, nous tombmes  genoux.

--_Pax huic domui_, dit le prtre.

--_Et omnibus habiantibus in ea_, rpondit le desservant.

Puis M. le cur prit de l'eau bnite dont il aspergea le malade et le
lit.

Il se recueillit un moment et dit avec solennit:

--Mon fils, n'avez-vous point une dclaration  faire?

--Oui, monsieur, dit l'abb Coignard, d'une voix assure. Je pardonne
 mon assassin.

Alors, l'officiant, tirant l'hostie du ciboire:

--_Ecce agnus Dei, qui tollit peccata mundi._

Mon bon matre rpondit en soupirant:

--Parlerai-je  mon Seigneur, moi qui ne suis que poudre et que
cendre? Comment oserai-je venir  vous, moi qui ne sens en moi-mme
aucun bien qui m'en puisse donner la hardiesse? Comment vous
introduirai-je chez moi, aprs avoir si souvent bless vos yeux pleins
de bont?

Et M. l'abb Coignard reut le saint viatique dans un profond silence,
dchir par nos sanglots et par le grand bruit que madame Coquebert
faisait en se mouchant.

Aprs avoir t administr, mon bon matre me fit signe d'approcher de
son lit et me dit d'une voix faible, mais distincte:

--Jacques Tournebroche, mon fils, rejette, avec mon exemple, les
maximes que j'ai pu te proposer pendant ma folie, qui dura, hlas!
autant que ma vie. Crains les femmes et les livres pour la mollesse et
l'orgueil qu'on y prend. Sois humble de coeur et d'esprit. Dieu
accorde aux petits une intelligence plus claire que les doctes n'en
peuvent communiquer. C'est lui qui donne toute science. Mon fils,
n'coute point ceux qui, comme moi, subtiliseront sur le bien et sur
le mal. Ne te laisse point toucher par la beaut et la finesse de
leurs discours. Car le royaume de Dieu ne consiste pas dans les
paroles, mais dans la vertu.

Il se tut, puis. Je saisis sa main qui reposait sur le drap, je la
couvris de baisers et de larmes. Je lui dis qu'il tait notre matre,
notre ami, notre pre, et que je ne saurais vivre sans lui.

Et je demeurai de longues heures abm de douleur au pied de son lit.

Il passa une nuit si paisible que j'en conus comme un espoir
dsespr. Cet tat se soutint encore dans la journe qui suivit. Mais
vers le soir il commena  s'agiter et  prononcer des paroles si
indistinctes qu'elles restent tout entires un secret entre Dieu et
lui.

A minuit il retomba dans un abattement profond et l'on n'entendait
plus que le bruit lger de ses ongles qui grattaient les draps. Il ne
nous reconnaissait plus.

Vers deux heures il commena de rler; le souffle rauque et prcipit
qui sortait de sa poitrine tait assez fort pour qu'on l'entendt au
loin, dans la rue du village, et j'en avais les oreilles si pleines
que je crus l'our encore pendant les jours qui suivirent ce
malheureux jour. A l'aube, il fit de la main un signe que nous ne
pmes comprendre et poussa un grand soupir. Ce fut le dernier. Son
visage prit, dans la mort, une majest digne du gnie qui l'avait
anim et dont la perte ne sera jamais rpare.




M. le cur de Vallars fit  M. Jrme Coignard des obsques
solennelles. Il chanta la messe funbre et donna l'absoute.

Mon bon matre fut port dans le cimetire attenant  l'glise. Et M.
d'Anquetil donna  souper chez Gaulard  tous les gens qui avaient
assist  la crmonie. On y but du vin nouveau, et l'on y chanta des
chansons bourguignonnes.

Le lendemain j'allai avec M. d'Anquetil remercier M. le cur de ses
soins pieux.

--Ah! dit le saint homme, ce prtre nous a donn une grande
consolation par sa fin difiante. J'ai vu peu de chrtiens mourir dans
de si admirables sentiments, et il conviendrait d'en fixer le souvenir
sur sa tombe en une belle inscription. Vous tes tous deux, messieurs,
assez instruits pour y russir, et je m'engage  faire graver sur une
grande pierre blanche l'pitaphe de ce dfunt, dans la manire et dans
l'ordre que vous l'aurez compose. Mais souvenez-vous, en faisant
parler la pierre, de ne lui faire proclamer que les louanges de Dieu.

Je le priai de croire que j'y mettrais tout mon zle, et M. d'Anquetil
promit, pour sa part, de donner  la chose un tour galant et gracieux.

--J'y veux, dit-il, m'essayer au vers franais, en me guidant sur ceux
de M. Chapelle.

--A la bonne heure! dit M. le cur. Mais n'tes-vous pas curieux de
voir mon pressoir? Le vin sera bon cette anne, et j'en ai rcolt en
suffisante quantit pour mon usage et pour celui de ma servante.
Hlas! sans les fleurebers, nous en aurions bien davantage.

Aprs souper, M. d'Anquetil demanda l'critoire et commena de
composer des vers franais. Puis, impatient, il jeta en l'air la
plume, l'encre et le papier.

--Tournebroche, me dit-il, je n'ai fait que deux vers, et encore ne
suis-je pas assur qu'ils sont bons: les voici tels que je les ai
trouvs.

    Ci-dessous gt monsieur Coignard.
    Il faut bien mourir tt ou tard.

Je lui rpondis qu'ils avaient cela de bon de n'en point vouloir un
troisime.

Et je passai la nuit  tourner une pitaphe latine en la manire que
voici:

                          D. O. M.
                         HIC JACET
                  IN SPE BEAT TERNITATIS
                DOMINUS HIERONYMUS COIGNARD
                         PRESBYTER
              QUONDAM IN BELLOVACENSI COLLEGIO
            ELOQUENTI MAGISTER ELOQUENTISSIMUS
      SAGIENSIS EPISCOPI BIBLIOTHECARIUS SOLERTISSIMUS
            ZOZIMI PANOPOLITANI INGENIOSISSIMUS
                         TRANSLATOR

          OPERE TAMEN IMMATURATA MORTE INTERCEPTO
              PERIIT ENIM CUM LUGDUNUM PETERET
                  JUDEA MANU NEFANDISSIMA
             ID EST A NEPOTE CHRISTI CARNIFICUM
                     IN VIA TRUCIDATUS
                        ANNO T LII
          COMITATE FUIT OPTIMA DOCTISSIMO CONVITU
                      INGENIO SUBLIMI
            FACETIIS JUCUNDUS SENTENTIIS PLENUS
                    DONORUM DEI LAUDATOR
          FIDE DEVOTISSIMA PER MULTAS TEMPESTATES
                     CONSTANTER MUNITUS
               HUMILITATE SANCTISSIMA ORNATUS
                 SALUTI SU MAGIS INTENTUS
            QUAM VANO ET FALLACI HOMINUM JUDICIO
                   SIC HONORIBUS MUNDANIS
                      NUNQUAM QUSITIS
                  SIBI GLORIAM SEMPITERNAM
                           MERUIT

Ce qui revient  dire en franais:

                        _ICI REPOSE,
         dans l'espoir de la bienheureuse ternit,
                  MESSIRE JRME COIGNARD,
                          prtre,
       autrefois trs loquent professeur d'loquence
                  au Collge de Beauvais,
            trs zl bibliothcaire de l'vque
                          de Sez,
          auteur d'une belle traduction de Zozime
                      le Panopolitain,

           qu'il laissa malheureusement inacheve
             quand survint sa mort prmature.
            Il fut frapp sur la route de Lyon,
               dans la 52e anne de son ge,
           par la main trs sclrate d'un juif,
      et prit ainsi victime d'un neveu des bourreaux
                      de Jsus-Christ.
              Il tait d'un commerce agrable,
                   d'un docte entretien,
                     d'un gnie lev,
      abondait en riants propos et en belles maximes,
              et louait Dieu dans ses oeuvres.
          Il garda  travers les orages de la vie
                   une foi inbranlable.
           Dans son humilit vraiment chrtienne,
             Plus attentif au salut de son me
       qu' la vaine et trompeuse opinion des hommes,
               c'est en vivant sans honneurs
                        en ce monde,
        qu'il s'achemina vers la gloire ternelle._




Trois jours aprs que mon bon matre eut rendu l'me, M. d'Anquetil
dcida de se remettre en route. La voiture tait rpare. Il donna
l'ordre aux postillons d'tre prts pour le lendemain matin. Sa
compagnie ne m'avait jamais t agrable. Dans l'tat de tristesse o
j'tais, elle me devenait odieuse. Je ne pouvais supporter l'ide de
le suivre avec Jahel. Je rsolus de chercher un emploi  Tournus ou 
Mcon et d'y vivre cach jusqu' ce que, l'orage tant apais, il me
ft possible de retourner  Paris, o je savais que mes parents me
recevraient les bras ouverts. Je fis part de ce dessein  M.
d'Anquetil, et m'excusai de ne le point accompagner plus avant. Il
s'effora d'abord de me retenir, avec une bonne grce  laquelle il ne
m'avait gure prpar, puis il m'accorda volontiers mon cong. Jahel y
eut plus de peine; mais, tant naturellement raisonnable, elle entra
dans les raisons que j'avais de la quitter.

La nuit qui prcda mon dpart, tandis que M. d'Anquetil buvait et
jouait aux cartes avec le chirurgien-barbier, nous allmes sur la
place, Jahel et moi, pour respirer l'air. Il tait embaum d'herbes et
plein du chant des grillons.

--La belle nuit! dis-je  Jahel. L'anne n'en aura plus gure de
semblables; et peut-tre, de ma vie, n'en reverrai-je point de si
douce.

Le cimetire fleuri du village tendait devant nous ses immobiles
vagues de gazon, et le clair de la lune blanchissait les tombes
parses sur l'herbe noire. La pense nous vint,  tous deux en mme
temps d'aller dire adieu  notre ami. La place o il reposait tait
marque par une croix seme de larmes, dont le pied plongeait dans la
terre molle. La pierre qui devait recevoir l'pitaphe n'y avait point
encore t pose. Nous nous assmes tout auprs, dans l'herbe, et l,
par un insensible et naturel penchant, nous tombmes dans les bras
l'un de l'autre, sans craindre d'offenser par nos baisers la mmoire
d'un ami que sa profonde sagesse rendait indulgent aux faiblesses
humaines.

Tout  coup Jahel me dit dans l'oreille, o elle avait prcisment sa
bouche:

--Je vois M. d'Anquetil, qui, sur le mur du cimetire, regarde
attentivement de notre ct.

--Nous peut-il voir dans cette ombre? demandai-je.

--Il voit srement mes jupons blancs, rpondit-elle. C'est assez, je
pense, pour lui donner envie d'en voir davantage.

Je songeais dj  tirer l'pe et j'tais fort dcid  dfendre deux
existences qui, dans ce moment, taient encore, peu s'en faut,
confondues. Le calme de Jahel m'tonnait; rien, dans ses mouvements ni
dans sa voix, ne trahissait la peur.

--Allez, me dit-elle, fuyez, et ne craignez rien pour moi. C'est une
surprise que j'ai plutt dsire. Il commenait  se lasser, et ceci
est excellent pour ranimer son got et assaisonner son amour. Allez et
laissez-moi! Le premier moment sera dur, car il est d'un caractre
violent. Il me battra, mais je ne lui en serai ensuite que plus chre.
Adieu!

--Hlas! m'criai-je, ne me prtes-vous donc, Jahel, que pour aiguiser
les dsirs d'un rival?

--J'admire que vous veuillez me quereller, vous aussi! Allez, vous
dis-je!

--Eh quoi! vous quitter de la sorte?

--Il le faut, adieu! Qu'il ne vous trouve pas ici. Je veux bien lui
donner de la jalousie, mais avec dlicatesse. Adieu, adieu!

A peine avais-je fait quelques pas dans le labyrinthe des tombes, que
M. d'Anquetil, s'tant approch d'assez prs pour reconnatre sa
matresse, fit des cris et des jurements  rveiller tous ces morts de
village. J'tais impatient d'arracher Jahel  sa rage. Je pensais
qu'il l'allait tuer. Dj je me glissais  son secours dans l'ombre
des pierres. Mais, aprs quelques minutes, pendant lesquelles je les
observai trs attentivement, je vis M. d'Anquetil la pousser hors du
cimetire et la ramener  l'auberge de Gaulard avec un reste de fureur
qu'elle tait bien capable d'apaiser seule et sans secours.

Je rentrai dans ma chambre lorsqu'ils eurent regagn la leur. Je ne
dormis point de la nuit, et, les guettant  l'aube, par la fente des
rideaux, je les vis traverser la cour de l'auberge dans une grande
apparence d'amiti.

Le dpart de Jahel augmenta ma tristesse. Je m'tendis  plat ventre
au beau milieu de ma chambre et, le visage dans les mains, je pleurai
jusqu'au soir.




A cet endroit, ma vie perd l'intrt qu'elle empruntait des
circonstances, et ma destine, redevenant conforme  mon caractre,
n'offre plus rien que de commun. Si j'en prolongeais les mmoires, mon
rcit paratrait bientt insipide. Je l'achverai en peu de mots. M.
le cur de Vallars me donna une lettre de recommandation pour un
marchand de vin de Mcon, chez qui je fus employ pendant deux mois,
au bout desquels mon pre m'crivit qu'il avait arrang mes affaires
et que je pouvais sans danger revenir  Paris.

Aussitt je pris le coche et fis le voyage avec des recrues. Mon coeur
battit  se rompre quand je revis la rue Saint-Jacques, l'horloge de
Saint-Benoit-le-Btourn, l'enseigne des _Trois Pucelles_ et la
_Sainte Catherine_ de M. Blaizot.

Ma mre pleura  ma vue; je pleurai, nous nous embrassmes et nous
pleurmes encore. Mon pre, accouru en grande hte du _Petit Bacchus_,
me dit avec une dignit attendrie:

--Jacquot, mon fils, je ne te cache pas que je fus fort courrouc
contre toi quand je vis les sergents entrer  la _Reine Pdauque_ pour
te prendre, ou,  ton dfaut, m'emmener en ta place. Ils ne voulaient
rien entendre, allguant qu'il me serait loisible de m'expliquer en
prison. Ils te recherchaient sur une plainte de M. de la Guritaude.
Je m'en formai une horrible ide de tes dsordres. Mais, ayant appris,
par tes lettres, que ce n'tait que peccadilles, je ne pensai plus
qu' te revoir. J'ai maintes fois consult le cabaretier du _Petit
Bacchus_ sur les moyens d'touffer ton affaire. Il me rpondit
toujours: "Matre Lonard, allez trouver le juge avec un gros sac
d'cus, et il vous rendra votre gars blanc comme neige." Mais les cus
sont rares ici, et il n'est poule, oie, ni cane dans ma maison qui
ponde des oeufs d'or. C'est tout au plus si la volaille,  l'heure
d'aujourd'hui, me paye le feu de ma chemine. Par bonheur, ta sainte
et digne mre eut l'ide d'aller trouver la mre de M. d'Anquetil, que
nous savions occupe en faveur de son fils, recherch en mme temps
que toi, pour la mme affaire. Car je reconnais, mon Jacquot, que tu
as fait le polisson en compagnie d'un gentilhomme, et j'ai le coeur
trop bien situ pour ne pas sentir l'honneur qui en rejaillit sur
toute la famille. Ta mre demanda donc audience  madame d'Anquetil,
en son htel du faubourg Saint-Antoine. Elle s'tait proprement
habille, comme pour aller  la messe; et madame d'Anquetil la reut
avec bont. Ta mre est une sainte femme, Jacquot, mais elle n'a pas
beaucoup d'usage, et elle parla d'abord sans -propos ni convenance.
Elle dit: "Madame,  nos ges, il ne nous reste aprs Dieu, que nos
enfants." Ce n'tait pas ce qu'il fallait dire  cette grande dame qui
a encore des galants.

--Taisez-vous, Lonard, s'cria ma mre. La conduite de madame
d'Anquetil ne vous est point connue et il faut que j'aie assez bien
parl  cette dame, puisqu'elle m'a rpondu: "Soyez tranquille, madame
Mntrier; je m'emploierai pour votre fils, comme pour le mien;
comptez sur mon zle." Et vous savez, Lonard, que nous remes, avant
qu'il ft deux mois, l'assurance que notre Jacquot pouvait rentrer 
Paris sans tre inquit.

Nous soupmes de bon apptit. Mon pre me demanda si je comptais
rester au service de M. d'Astarac. Je rpondis qu'aprs la mort 
jamais dplorable de mon bon matre, je ne souhaitais point de me
retrouver, avec le cruel Mosade, chez un gentilhomme qui ne payait
ses domestiques qu'en beaux discours. Mon pre m'invita obligeamment 
tourner sa broche comme devant.

--Dans ces derniers temps, Jacquot, me dit-il, j'avais donn cet
emploi  frre Ange; mais il s'en acquittait moins bien que Miraut, et
mme que toi. Ne veux-tu point, mon fils, reprendre ta place sur
l'escabeau, au coin de la chemine?

Ma mre, qui, toute simple qu'elle tait, ne manquait point de
jugement, haussa les paules et me dit:

--M. Blaizot, qui est libraire  l'_Image sainte Catherine_, a besoin
d'un commis. Cet emploi, mon Jacquot, t'ira comme un gant. Tu es de
moeurs douces et tu as de bonnes manires. C'est ce qui convient pour
vendre des Bibles.

J'allai tout aussitt m'offrir  M. Blaizot, qui me prit  son
service.

Mes malheurs m'avaient rendu sage. Je ne fus pas rebut par l'humilit
de ma tche et je la remplis avec exactitude, maniant le plumeau et le
balai au contentement de mon patron.

Mon devoir tait de faire une visite  M. d'Astarac. Je me rendis chez
ce grand alchimiste le dernier dimanche de novembre, aprs le dner du
midi. La distance est longue de la rue Saint-Jacques  la
Croix-des-Sablons et l'almanach ne ment point, quand il annonce que
les jours sont courts en novembre. Quand j'arrivai au Roule, il
faisait nuit, et une brume noire couvrait la route dserte. Je
songeais tristement, dans les tnbres.

--Hlas! me disais-je, il y aura bientt un an que pour la premire
fois je fis cette mme route, dans la neige, en compagnie de mon bon
matre, qui repose maintenant dans un village de Bourgogne, sur un
coteau de vigne. Il s'endormit dans l'esprance de la vie ternelle.
Et c'est l une esprance qu'il convient de partager avec un homme si
docte et si sage. Dieu me garde de douter jamais de l'immortalit de
l'me! Mais il faut bien se l'avouer  soi-mme, tout ce qui tient 
une existence future et  un autre monde est de ces vrits
insensibles auxquelles on croit sans en tre touch et qui n'ont ni
got, ni saveur aucune, en sorte qu'on les avale sans s'en apercevoir.
Pour ma part, je ne suis pas consol par la pense de revoir un jour
M. l'abb Coignard dans le paradis. Srement il n'y sera plus
reconnaissable et ses discours n'auront pas l'agrment qu'ils
empruntaient des circonstances.

En faisant ces rflexions, je vis devant moi une grande lueur qui
s'tendait  la moiti du ciel; le brouillard en tait roussi jusque
sur ma tte, et cette lumire palpitait  son centre. Une lourde fume
se mlait aux vapeurs de l'air. Je craignis tout de suite que ce ne
ft l'incendie du chteau d'Astarac. Je htai le pas, et je reconnus
bientt que mes craintes n'taient que trop fondes. Je dcouvris le
calvaire des Sablons d'un noir opaque, sur une poudre de flamme, et je
vis presque aussitt le chteau, dont toutes les fentres flambaient
comme en une fte sinistre. La petite porte verte tait dfonce. Des
ombres s'agitaient dans le parc et murmuraient d'horreur. C'taient
des habitants du bourg de Neuilly, accourus en curieux et pour porter
secours. Quelques-uns lanaient par une pompe des jets d'eau qui
tombaient dans le foyer ardent en pluie tincelante. Une paisse
colonne de fume s'levait au-dessus du chteau. Une pluie de
flammches et de cendres tombait autour de moi et je m'aperus bientt
que mes habits et mes mains en taient noircis. Je songeai avec
dsespoir que cette poussire qui remplissait l'air tait le reste de
tant de beaux livres et de manuscrits prcieux, qui avaient fait la
joie de mon bon matre, le reste, peut-tre, de Zozime le
Panopolitain, auquel nous avions travaill ensemble dans les plus
nobles heures de ma vie.

J'avais vu mourir M. l'abb Jrme Coignard. Cette fois, c'est son me
mme, son me tincelante et douce, que je croyais voir rduite en
poudre avec la reine des bibliothques. Je sentais qu'une part de
moi-mme tait dtruite en mme temps. Le vent qui s'levait attisait
l'incendie, et les flammes faisaient un bruit de gueules voraces.

Avisant un homme de Neuilly, plus noirci encore que moi, et n'ayant
que sa veste, je lui demandai si l'on avait sauv M. d'Astarac et ses
gens.

--Personne, me dit-il, n'est sorti du chteau, hors un vieux juif
qu'on vit s'enfuir avec des paquets, du ct des marcages. Il
habitait le pavillon du garde, sur la rivire, et tait ha pour son
origine et pour les crimes dont on le souponnait. Des enfants le
poursuivirent. Et en fuyant il tomba dans la Seine. On l'a repch
mort, pressant sur son coeur un grimoire et six tasses d'or. Vous
pourrez le voir sur la berge, dans sa robe jaune. Il est affreux, les
yeux ouverts.

--Ah! rpondis-je, cette fin tait due  ses crimes. Mais sa mort ne
me rend pas le meilleur des matres qu'il a assassin! Dites-moi
encore: n'a-t-on pas vu M. d'Astarac?

Au moment o je faisais cette question, j'entendis prs de moi une des
ombres agites pousser un cri d'angoisse:

--Le toit va s'effondrer!

Alors je reconnus avec horreur la grande forme noire de M. d'Astarac
qui courait dans les gouttires. L'alchimiste cria d'une voix
clatante:

--Je m'lve sur les ailes de la flamme, dans le sjour de la vie
divine.

Il dit; soudain le toit s'abma avec un fracas horrible, et des
flammes hautes comme des montagnes envelopprent l'ami des
Salamandres.




Il n'est pas d'amour qui rsiste  l'absence. Le souvenir de Jahel,
d'abord cuisant, s'adoucit peu  peu et il ne m'en resta qu'une
irritation vague, dont elle n'tait plus mme l'unique objet.

M. Blaizot se faisait vieux. Il se retira  Montrouge, dans sa
maisonnette des champs, et me vendit son fonds, moyennant une rente
viagre. Devenu, en son lieu, libraire jur,  l'_Image sainte
Catherine_, j'y fis retirer mon pre et ma mre, dont la rtisserie ne
flambait plus depuis quelque temps. Je me sentis du got pour mon
humble boutique, et je pris soin de l'orner. Je clouai aux portes de
vieilles cartes vnitiennes et des thses ornes de gravures
allgoriques qui y font un ornement ancien et baroque, sans doute,
mais plaisant aux amis de bonnes tudes. Mon savoir,  la condition de
le cacher avec soin, ne me fut pas trop nuisible dans mon trafic. Il
m'et t plus contraire, si j'eusse t libraire-diteur, comme
Marc-Michel Rey, et oblig, comme lui, de gagner ma vie aux dpens de
la sottise publique.

Je tiens, comme on dit, les auteurs classiques, et c'est une denre
qui a cours dans cette docte rue Saint-Jacques dont il me plairait
d'crire un jour les antiquits et illustrations. Le premier imprimeur
parisien y tablit ses presses vnrables. Les Cramoisy, que Guy Patin
nomme les rois de la rue Saint-Jacques, y ont dit le corps de nos
historiens. Avant que s'levt le Collge de France, les lecteurs du
roi, Pierre Dans, Franois Votable, Ramus, y donnrent leurs leons
dans un hangar o retentissaient les querelles des crocheteurs et des
lavandires. Et comment oublier Jean de Meung qui, dans une
maisonnette de cette rue, composa le Roman de la Rose?*

  * Jacques Tournebroche ignorait que Franois Villon habita dans la
    rue Saint-Jacques, au Clotre-Saint-Benot, la maison dite de la
    _Porte verte_. L'lve de M. Jrme Coignard aurait pris sans
    doute plaisir  rappeler le souvenir de ce vieux pote qui, comme
    lui, connut diverses espces de gens.

J'ai la jouissance de toute la maison, qui est vieille et date pour le
moins du temps des Goths, comme il y parat aux poutres de bois qui se
croisent sur l'troite faade, aux deux tages en encorbellement et 
la toiture penchante, charge de tuiles moussues. Elle n'a qu'une
fentre par tage. Celle du premier est fleurie en toute saison et
garnie de ficelles o grimpent au printemps les liserons et les
capucines. Ma bonne mre les sme et les arrose.

C'est la fentre de sa chambre. On l'y voit de la rue, lisant ses
prires dans un livre imprim en grosses lettres, au-dessus de l'image
de sainte Catherine. L'ge, la dvotion et l'orgueil maternel lui ont
donn grand air, et,  voir son visage de cire sous la haute coiffe
blanche, on jurerait une riche bourgeoise.

Mon pre, en vieillissant, a pris aussi quelque majest. Comme il aime
l'air et le mouvement, je l'occupe  porter des livres en ville. J'y
avais d'abord employ frre Ange, mais il demandait l'aumne  mes
clients, leur faisait baiser des reliques, leur volait leur vin,
caressait leur servante, et laissait la moiti de mes livres dans tous
les ruisseaux du quartier. Je lui retirai sa charge au plus vite. Mais
ma bonne mre,  qui il fait croire qu'il a des secrets pour gagner le
ciel, lui donne la soupe et le vin. Ce n'est pas un mchant homme, et
il a fini par m'inspirer une espce d'attachement.

Plusieurs savants et quelques beaux esprits frquentent dans ma
boutique. Et c'est un grand avantage de mon tat que d'y tre en
commerce quotidien avec des gens de mrite. Parmi ceux qui viennent le
plus souvent feuilleter chez moi les livres nouveaux et converser
familirement entre eux, il est des historiens aussi doctes que
Tillemont, des orateurs sacrs qui galent en loquence Bossuet et
mme Bourdaloue, des potes comiques et tragiques, des thologiens en
qui la puret des moeurs s'unit  la solidit de la doctrine, des
auteurs estims de nouvelles espagnoles, des gomtres et des
philosophes, capables, comme M. Descartes, de mesurer et de peser les
univers. Je les admire, je gote leurs moindres paroles. Mais aucun, 
mon sens, n'gale en gnie le bon matre que j'eus le malheur de
perdre sur la route de Lyon; aucun ne me rappelle cette incomparable
lgance de pense, cette douce sublimit, cette tonnante richesse
d'une me toujours panche et ruisselante, comme l'urne de ces
fleuves qu'on voit reprsents en marbre dans les jardins; aucun ne me
rend cette source inpuisable de science et de morale, o j'eus le
bonheur d'abreuver ma jeunesse; aucun ne me donne seulement l'ombre de
cette grce, de cette sagesse, de cette force de pense qui brillaient
en M. Jrme Coignard. Je le tiens, celui-l, pour le plus gentil
esprit qui ait jamais fleuri sur la terre.




FIN




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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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