The Project Gutenberg EBook of La Maison Tellier, by Guy de Maupassant

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Title: La Maison Tellier

Author: Guy de Maupassant

Release Date: March 15, 2004 [EBook #11596]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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GUY DE MAUPASSANT


La

Maison Tellier



1891






IVAN TOURGUENEFF

_Hommage d'une affection profonde et d'une grande admiration_

GUY DE MAUPASSANT.




LA MAISON TELLIER

I


On allait l, chaque soir, vers onze heures, comme au caf, simplement.

Ils s'y retrouvaient  six ou huit, toujours les mmes, non pas des
noceurs, mais des hommes honorables, des commerants, des jeunes gens de
la ville; et l'on prenait sa chartreuse en lutinant quelque peu les
filles, ou bien on causait srieusement avec _Madame_, que tout le monde
respectait.

Puis on rentrait se coucher avant minuit. Les jeunes gens quelquefois
restaient.

La maison tait familiale, toute petite, peinte en jaune,  l'encoignure
d'une rue derrire l'glise Saint-tienne; et, par les fentres, on
apercevait le bassin plein de navires qu'on dchargeait, le grand marais
salant appel la Retenue et, derrire, la cte de la Vierge avec sa
vieille chapelle toute grise.

_Madame_, issue d'une bonne famille de paysans du dpartement de l'Eure,
avait accept cette profession absolument comme elle serait devenue
modiste ou lingre. Le prjug du dshonneur attach  la prostitution,
si violent et si vivace dans les villes, n'existe pas dans la campagne
normande. Le paysan dit:--C'est un bon mtier;--et il envoie son
enfant tenir un harem de filles comme il l'enverrait diriger un
pensionnat de demoiselles.

Cette maison, du reste, tait venue par hritage d'un vieil oncle qui la
possdait _Monsieur_ et _Madame_, autrefois aubergistes prs d'Yvetot,
avaient immdiatement liquid, jugeant l'affaire de Fcamp plus
avantageuse pour eux; et ils taient arrivs un beau matin prendre la
direction de l'entreprise qui priclitait en l'absence des patrons.

C'taient de braves gens qui se firent aimer tout de suite de leur
personnel et des voisins.

Monsieur mourut d'un coup de sang deux ans plus tard. Sa nouvelle
profession l'entretenant dans la mollesse et l'immobilit, il tait
devenu trs gros, et la sant l'avait touff.

Madame, depuis son veuvage, tait vainement dsire par tous les
habitus de l'tablissement; mais on la disait absolument sage, et ses
pensionnaires elles-mmes n'taient parvenues  rien dcouvrir.

Elle tait grande, charnue, avenante. Son teint, pli dans l'obscurit
de ce logis toujours clos, luisait comme sous un vernis gras. Une mince
garniture de cheveux follets, faux et friss, entourait son front, et
lui donnait un aspect juvnile qui jurait avec la maturit de ses
formes. Invariablement gaie et la figure ouverte, elle plaisantait
volontiers, avec une nuance de retenue que ses occupations nouvelles
n'avaient pas encore pu lui faire perdre. Les gros mots la choquaient
toujours un peu; et quand un garon mal lev appelait de son nom propre
l'tablissement qu'elle dirigeait, elle se fchait, rvolte. Enfin elle
avait l'me dlicate, et bien que traitant ses femmes en amies, elle
rptait volontiers qu'elles n'taient point du mme panier.

Parfois, durant la semaine, elle partait en voiture de louage avec une
fraction de sa troupe; et l'on allait foltrer sur l'herbe au bord de la
petite rivire qui coule dans les fonds de Valmont. C'taient alors des
parties de pensionnaires chappes, des courses folles, des jeux
enfantins, toute une joie de recluses grises par le grand air. On
mangeait de la charcuterie sur le gazon en buvant du cidre, et l'on
rentrait  la nuit tombante avec une fatigue dlicieuse, un
attendrissement doux; et dans la voiture on embrassait Madame comme une
mre trs bonne, pleine de mansutude et de complaisance.

La maison avait deux entres.  l'encoignure, une sorte de caf borgne
s'ouvrait, le soir, aux gens du peuple et aux matelots. Deux des
personnes charges du commerce spcial du lieu taient particulirement
destines aux besoins de cette partie de la clientle. Elles servaient,
avec l'aide du garon, nomm Frdric, un petit blond imberbe et fort
comme un boeuf, les chopines de vin et les canettes sur les tables de
marbre branlantes, et, les bras jets au cou des buveurs, assises en
travers de leurs jambes, elles poussaient  la consommation.

Les trois autres dames (elles n'taient que cinq) formaient une sorte
d'aristocratie, et demeuraient rserves  la compagnie du premier, 
moins pourtant qu'on n'et besoin d'elles en bas et que le premier ft
vide.

Le salon de Jupiter, o se runissaient les bourgeois de l'endroit,
tait tapiss de papier bleu et agrment d'un grand dessin reprsentant
Lda tendue sous un cygne. On parvenait dans ce lieu au moyen d'un
escalier tournant termin par une porte troite, humble d'apparence,
donnant sur la rue, et au-dessus de laquelle brillait toute la nuit,
derrire un treillage, une petite lanterne comme celles qu'on allume
encore en certaines villes aux pieds des madones encastres dans les
murs.

Le btiment, humide et vieux, sentait lgrement le moisi. Par moments,
un souffle d'eau de Cologne passait dans les couloirs, ou bien une porte
entr'ouverte en bas faisait clater dans toute la demeure, comme une
explosion de tonnerre, les cris populaciers des hommes attabls au
rez-de-chausse, et mettait sur la figure des messieurs du premier une
moue inquite et dgote.

_Madame_, familire avec les clients ses amis, ne quittait point le
salon, et s'intressait aux rumeurs de la ville qui lui parvenaient par
eux. Sa conversation grave faisait diversion aux propos sans suite des
trois femmes; elle tait comme un repos dans le badinage polisson des
particuliers ventrus qui se livraient chaque soir  cette dbauche
honnte et mdiocre de boire un verre de liqueur en compagnie de filles
publiques.

Les trois dames du premier s'appelaient Fernande, Raphale et Rosa la
Rosse.

Le personnel tant restreint, on avait tch que chacune d'elles ft
comme un chantillon, un rsum de type fminin, afin que tout
consommateur pt trouver l,  peu prs du moins, la ralisation de son
idal.

Fernande reprsentait la _belle blonde_, trs grande, presque obse,
molle, fille des champs dont les taches de rousseur se refusaient 
disparatre, et dont la chevelure filasse, courte, claire et sans
couleur, pareille  du chanvre peign, lui couvrait insuffisamment le
crne.

Raphale, une Marseillaise, roulure des ports de mer, jouait la rle
indispensable de la _belle Juive_, maigre, avec des pommettes saillantes
pltres de rouge. Ses cheveux noirs, lustrs  la moelle de boeuf,
formaient des crochets sur ses tempes. Ses yeux eussent paru beaux si le
droit n'avait t marqu d'une taie. Son nez arqu tombait sur une
mchoire accentue o deux dents neuves, en haut, faisaient tache 
ct de celles du bas qui avaient pris en vieillissant une teinte fonce
comme les bois anciens.

Rosa la Rosse, une petite boule de chair tout en ventre avec des jambes
minuscules, chantait du matin au soir, d'une voix raille, des couplets
alternativement grivois ou sentimentaux, racontait des histoires
interminables et insignifiantes, ne cessait de parler que pour manger et
de manger que pour parler, remuait toujours, souple comme un cureuil
malgr sa graisse et l'exigut de ses pattes; et son rire, une cascade
de cris aigus, clatait sans cesse, de-ci, de-l, dans une chambre, au
grenier, dans le caf, partout,  propos de rien.

Les deux femmes du rez-de-chausse, Louise, surnomme Cocote, et Flora,
dite Balanoire parce qu'elle boitait un peu, l'une toujours en
_Libert_ avec une ceinture tricolore, l'autre en Espagnole de fantaisie
avec des sequins de cuivre qui dansaient dans ses cheveux carotte 
chacun de ses pas ingaux, avaient l'air de filles de cuisine habilles
pour un carnaval. Pareilles  toutes les femmes du peuple, ni plus
laides, ni plus belles, vraies servantes d'auberge, on les dsignait
dans le port sous le sobriquet des deux Pompes.

Une paix jalouse, mais rarement trouble, rgnait entre ces cinq femmes,
grce  la sagesse conciliante de Madame et  son intarissable bonne
humeur.

L'tablissement, unique dans la petite ville, tait assidment
frquent. Madame avait su lui donner une tenue si comme il faut; elle
se montrait si aimable, si prvenante envers tout le monde; son bon
coeur tait si connu, qu'une sorte de considration l'entourait. Les
habitus faisaient des frais pour elle, triomphaient quand elle leur
tmoignait une amiti plus marque; et lorsqu'ils se rencontraient dans
le jour pour leurs affaires, ils se disaient:  ce soir, o vous
savez, comme on se dit: Au caf, n'est-ce pas? aprs dner.

Enfin la maison Tellier tait une ressource, et rarement quelqu'un
manquait au rendez-vous quotidien.

Or, un soir, vers la fin du mois de mai, le premier arriv, M. Poulin,
marchand de bois et ancien maire, trouva la porte close. La petite
lanterne, derrire son treillage, ne brillait point; aucun bruit ne
sortait du logis, qui semblait mort. Il frappa, doucement d'abord, avec
plus de force ensuite; personne ne rpondit. Alors il remonta la rue 
petits pas, et, comme il arrivait sur la place du March, il rencontra
M. Duvert, l'armateur, qui se rendait au mme endroit. Ils y
retournrent ensemble sans plus de succs. Mais un grand bruit clata
soudain tout prs d'eux, et, ayant tourn la maison, ils aperurent un
rassemblement de matelots anglais et franais qui heurtaient  coups de
poing les volets ferms du caf.

Les deux bourgeois aussitt s'enfuirent pour n'tre pas compromis; mais
un lger pss't les arrta: c'tait M. Tournevau, le saleur de poisson,
qui, les ayant reconnus, les hlait. Ils lui dirent la chose, dont il
fut d'autant plus affect que lui, mari, pre de famille et fort
surveill, ne venait l que le samedi, _securitatis causa_, disait-il,
faisant allusion  une mesure de police sanitaire dont le docteur Borde,
son ami, lui avait rvl les priodiques retours. C'tait justement son
soir et il allait se trouver ainsi priv pour toute la semaine.

Les trois hommes firent un grand crochet jusqu'au quai, trouvrent en
route le jeune M. Philippe, fils du banquier, un habitu, et M.
Pimpesse, le percepteur. Tous ensemble revinrent alors par la rue aux
Juifs pour essayer une dernire tentative. Mais les matelots exasprs
faisaient le sige de la maison, jetaient des pierres, hurlaient; et les
cinq clients du premier tage, rebroussant chemin le plus vite possible,
se mirent  errer par les rues.

Ils rencontrrent encore M. Dupuis, l'agent d'assurances, puis M. Vasse,
le juge au tribunal de commerce; et une longue promenade commena qui
les conduisit  la jete d'abord. Ils s'assirent en ligne sur le
parapet de granit et regardrent moutonner les flots. L'cume, sur la
crte des vagues, faisait dans l'ombre des blancheurs lumineuses,
teintes presque aussitt qu'apparues, et le bruit monotone de la mer
brisant contre les rochers se prolongeait dans la nuit tout le long de
la falaise. Lorsque les tristes promeneurs furent rests l quelque
temps, M. Tournevau dclara:--a n'est pas gai.--Non certes, reprt
M. Pimpesse; et ils repartirent  petits pas.

Aprs avoir long la rue que domine la cte et qu'on appelle:
Sous-le-bois, ils revinrent par le pont de planches sur la Retenue,
passrent prs du chemin de fer et dbouchrent de nouveau place du
March, o une querelle commena tout  coup entre le percepteur, M.
Pimpesse, et le saleur, M. Tournevau,  propos d'un champignon
comestible que l'un d'eux affirmait avoir trouv dans les environs.

Les esprits tant aigris par l'ennui, on en serait peut-tre venu aux
voies de fait si les autres ne s'taient interposs. M. Pimpesse,
furieux, se retira; et aussitt une nouvelle altercation s'leva entre
l'ancien maire, M. Poulin, et l'agent d'assurances, M. Dupuis, au sujet
des appointements du percepteur et des bnfices qu'il pouvait se crer.
Les propos injurieux pleuvaient des deux cts, quand une tempte de
cris formidables se dchana, et la troupe des matelots, fatigus
d'attendre en vain devant une maison ferme, dboucha sur la place. Ils
se tenaient par le bras, deux par deux, formant une longue procession,
et ils vocifraient furieusement. Le groupe des bourgeois se dissimula
sous une porte, et la horde hurlante disparut dans la direction de
l'abbaye. Longtemps encore on entendit la clameur diminuant comme un
orage qui s'loigne; et le silence se rtablit.

M. Poulin et M. Dupuis, enrags l'un contre l'autre, partirent, chacun
de son ct, sans se saluer.

Les quatre autres se remirent en marche, et redescendirent
instinctivement vers l'tablissement Tellier. Il tait toujours clos,
muet, impntrable. Un ivrogne, tranquille et obstin, tapait des
petits coups dans la devanture du caf, puis s'arrtait pour appeler 
mi-voix le garon Frdric. Voyant qu'on ne lui rpondait point, il prit
le parti de s'asseoir sur la marche de la porte, et d'attendre les
vnements.

Les bourgeois allaient se retirer quand la bande tumultueuse des hommes
du port reparut au bout de la rue. Les matelots franais braillaient la
_Marseillaise_, les anglais le _Rule Britannia_. Il y eut un ruement
gnral contre les murs, puis le flot de brutes reprit son cours vers le
quai, o une bataille clata entre les marins des deux nations. Dans la
rixe, un Anglais eut le bras cass, et un Franais le nez fendu.

L'ivrogne, qui tait rest devant la porte, pleurait maintenant comme
pleurent les pochards ou les enfants contraris.

Les bourgeois, enfin, se dispersrent.

Peu  peu le calme revint sur la cit trouble. De place en place,
encore par instants, un bruit de voix s'levait, puis s'teignait dans
le lointain.

Seul, un homme errait toujours, M. Tournevau, le saleur, dsol
d'attendre au prochain samedi; et il esprait on ne sait quel hasard, ne
comprenant pas, s'exasprant que la police laisst fermer ainsi un
tablissement d'utilit publique qu'elle surveille et tient sous sa
garde.

Il y retourna, flairant les murs, cherchant la raison; et il s'aperut
que sur l'auvent une pancarte tait colle. Il alluma bien vite une
allumette-bougie, et lut ces mots tracs d'une grande criture ingale:
_Ferm pour cause de premire communion_.

Alors il s'loigna, comprenant bien que c'tait fini.

L'ivrogne maintenant dormait, tendu tout de son long en travers de la
porte inhospitalire.

Et le lendemain, tous les habitus, l'un aprs l'autre, trouvrent moyen
de passer dans la rue avec des papiers sous le bras pour se donner une
contenance; et, d'un coup d'oeil furtif, chacun lisait l'avertissement
mystrieux: _Ferm pour cause de premire communion_.




II


C'est que Madame avait un frre tabli menuisier en leur pays natal,
Virville, dans l'Eure. Du temps que Madame tait encore aubergiste 
Yvetot, elle avait tenu sur les fonts baptismaux la fille de ce frre
qu'elle nomma Constance, Constance Rivet; tant elle-mme une Rivet par
son pre. Le menuisier, qui savait sa soeur en bonne position, ne la
perdait pas de vue, bien qu'ils ne se rencontrassent pas souvent,
retenus tous les deux par leurs occupations et habitant du reste loin
l'un de l'autre. Mais comme la fillette allait avoir douze ans, et
faisait, cette anne-l, sa premire communion, il saisit cette
occasion d'un rapprochement, et il crivit  sa soeur qu'il comptait sur
elle pour, la crmonie. Les vieux parents taient morts, elle ne
pouvait refuser  sa filleule; elle accepta. Son frre, qui s'appelait
Joseph, esprait qu' force de prvenances il arriverait peut-tre 
obtenir qu'on ft un testament en faveur de la petite, Madame tant sans
enfants.

La profession de sa soeur ne gnait nullement ses scrupules, et, du
reste, personne dans le pays ne savait rien. On disait seulement en
parlant d'elle: Madame Tellier est une bourgeoise de Fcamp, ce qui
laissait supposer qu'elle pouvait vivre de ses rentes. De Fcamp 
Virville on comptait au moins vingt lieues; et vingt lieues de terre
pour des paysans sont plus difficiles  franchir que l'Ocan pour un
civilis. Les gens de Virville n'avaient jamais dpass Rouen; rien
n'attirait ceux de Fcamp dans un petit village de cinq cents feux,
perdu au milieu des plaines et faisant partie d'un autre dpartement.
Enfin on ne savait rien.

Mais, l'poque de la communion approchant, Madame prouva un grand
embarras. Elle n'avait point de sous-matresse, et ne se souciait
nullement de laisser sa maison, mme pendant un jour. Toutes les
rivalits entre les dames d'en haut et celles d'en bas clateraient
infailliblement; puis Frdric se griserait sans doute, et quand il
tait gris, il assommait les gens pour un oui ou pour un non. Enfin elle
se dcida  emmener tout son monde, sauf le garon  qui elle donna sa
libert jusqu'au surlendemain.

Le frre consult ne fit aucune opposition, et se chargea de loger la
compagnie entire pour une nuit. Donc, le samedi matin, le train express
de huit heures emportait Madame et ses compagnes dans un wagon de
seconde classe.

Jusqu' Beuzeville elles furent seules et jacassrent comme des pies.
Mais  cette gare un couple monta. L'homme, vieux paysan vtu d'une
blouse bleue, avec un col pliss, des manches larges serres aux
poignets et ornes d'une petite broderie branche, couvert d'un antique
chapeau de forme haute dont le poil roussi semblait hriss, tenait
d'une main un immense parapluie vert, et de l'autre un vaste panier qui
laissait passer les ttes effares de trois canards. La femme, raide en
sa toilette rustique, avait une physionomie de poule avec un nez pointu
comme un bec. Elle s'assit en face de son homme et demeura sans bouger,
saisie de se trouver au milieu d'une aussi belle socit.

Et c'tait, en effet, dans le wagon un blouissement de couleurs
clatantes. Madame, tout en bleu, en soie bleue des pieds  la tte,
portait l-dessus un chle de faux cachemire franais, rouge, aveuglant,
fulgurant. Fernande soufflait dans une robe cossaise dont le corsage,
lac  toute force par ses compagnes, soulevait sa croulante poitrine en
un double dme toujours agit qui semblait liquide sous l'toffe.

Raphale, avec une coiffure emplume simulant un nid plein d'oiseaux,
portait une toilette lilas, paillete d'or, quelque chose d'oriental qui
seyait  sa physionomie de Juive. Rosa la Rosse, en jupe rose  larges
volants, avait l'air d'une enfant trop grasse, d'une naine obse; et les
deux Pompes semblaient s'tre taill des accoutrements tranges au
milieu de vieux rideaux de fentre, ces vieux rideaux  ramages datant
de la Restauration.

Sitt qu'elles ne furent plus seules dans le compartiment, ces dames
prirent une contenance grave, et se mirent  parler de choses releves
pour donner bonne opinion d'elles. Mais  Bolbec apparut un monsieur 
favoris blonds, avec des bagues et une chane en or, qui mit dans le
filet sur sa tte plusieurs paquets envelopps de toile cire. Il avait
un air farceur et bon enfant. Il salua, sourit et demanda avec
aisance:--Ces dames changent de garnison?--Cette question jeta dans le
groupe une confusion embarrasse. Madame enfin reprit contenance, et
elle rpondit schement, pour venger l'honneur du corps:--Vous pourriez
bien tre poli!--Il s'excusa:--Pardon, je voulais dire de
monastre.--Madame ne trouvant rien  rpliquer, ou jugeant peut-tre
la rectification suffisante, fit un salut digne en pinant les lvres.

Alors le monsieur, qui se trouvait assis entre Rosa la Rosse et le vieux
paysan, se mit  cligner de l'oeil aux trois canards dont les ttes
sortaient du grand panier; puis, quand il sentit qu'il captivait dj
son public, il commena  chatouiller ces animaux sous le bec, en leur
tenant des discours drles pour drider la socit:--Nous avons quitt
notre petite ma-mare! couen! couen! couen!--pour faire connaissance avec
la petite broche,--couen! couen! couen!--Les malheureuses btes
tournaient le cou afin d'viter ses caresses, faisaient des efforts
affreux pour sortir de leur prison d'osier; puis soudain toutes trois
ensemble poussrent un lamentable cri de dtresse:--Couen! couen! couen!
couen!--Alors ce fut une explosion de rires parmi les femmes. Elles se
penchaient, elles se poussaient pour voir; on s'intressait follement
aux canards; et le monsieur redoublait de grce, d'esprit et
d'agaceries.

Rosa s'en mla, et, se penchant par-dessus les jambes de son voisin,
elle embrassa les trois btes sur le nez. Aussitt chaque femme voulut
les baiser  son tour; et le monsieur asseyait ces dames sur ses genoux,
les faisait sauter, les pinait; tout  coup il les tutoya.

Les deux paysans, plus affols encore que leurs volailles, roulaient des
yeux de possds sans oser faire un mouvement, et leurs vieilles figures
plisses n'avaient pas un sourire, pas un tressaillement.

Alors le monsieur, qui tait commis voyageur, offrit par farce des
bretelles  ces dames, et, s'emparant d'un de ses paquets, il l'ouvrit.
C'tait une ruse, le paquet contenait des jarretires.

Il y en avait en soie bleue, en soie rose, en soie rouge, en soie
violette, en soie mauve, en soie ponceau, avec des boucles de mtal
formes par deux amours enlacs et dors. Les filles poussrent des cris
de joie, puis examinrent les chantillons, reprises par la gravit
naturelle  toute femme qui tripote un objet de toilette. Elles se
consultaient de l'oeil ou d'un mot chuchot, se rpondaient de mme, et
Madame maniait avec envie une paire de jarretires oranges, plus
larges, plus imposantes que les autres: de vraies jarretires de
patronne.

Le monsieur attendait nourrissant une ide:--Allons, mes petites
chattes, dit-il, il faut les essayer.--Ce fut une tempte
d'exclamations; et elles serraient leurs jupes entre leurs jambes comme
si elles eussent craint des violences. Lui, tranquille, attendait son
heure. Il dclara:--Vous ne voulez pas, je remballe. Puis,
finement:--J'offrirai une paire, au choix,  celles qui feront
l'essai.--Mais elles ne voulaient pas, trs dignes, la taille
redresse. Les deux Pompes cependant semblaient si malheureuses qu'il
leur renouvela la proposition. Flora Balanoire surtout, torture de
dsir, hsitait visiblement. Il la pressa:--Vas-y, ma fille, un peu de
courage; tiens, la paire lilas, elle ira bien avec ta toilette. Alors
elle se dcida, et, relevant sa robe, montra une forte jambe de
vachre, mal serre en un bas grossier. Le monsieur, se baissant,
accrocha la jarretire sous le genou d'abord, puis au-dessus; et il
chatouillait doucement la fille pour lui faire pousser des petits cris
avec de brusques tressaillements. Quand il eut fini, il donna la paire
lilas et demanda:-- qui le tour? Toutes ensemble s'crirent:--
moi!  moi! Il commena par Rosa la Rosse; qui dcouvrit une chose
informe, toute ronde, sans cheville, un vrai boudin de jambe, comme
disait Raphale. Fernande fut complimente par le commis voyageur
qu'enthousiasmrent ses puissantes colonnes. Les maigres tibias de la
belle Juive eurent moins de succs. Louise Cocote, par plaisanterie,
coiffa le monsieur de sa jupe; et Madame fut oblige d'intervenir pour
arrter cette farce inconvenante. Enfin Madame elle-mme tendit sa
jambe, une belle jambe normande, grasse et muscle; et le voyageur,
surpris et ravi, ta galamment son chapeau pour saluer ce matre mollet
en vrai chevalier franais.

Les deux paysans, figs dans l'ahurissement, regardaient de ct, d'un
seul oeil; et ils ressemblaient si absolument  des poulets que l'homme
aux favoris blonds, en se relevant, leur fit dans le nez Co-co-ri-co.
Ce qui dchana de nouveau un ouragan de gat.

Les vieux descendirent  Motteville, avec leur panier, leurs canards et
leur parapluie: et l'on entendit la femme dire  son homme en
s'loignant:--C'est des tranes qui s'en vont encore  ce satan
Paris.

Le plaisant commis porte-balle descendit lui-mme  Rouen, aprs s'tre
montr si grossier que Madame se vit oblige de le remettre vertement 
sa place. Elle ajouta, comme morale:--a nous apprendra  causer au
premier venu.

 Oissel, elles changrent de train, et trouvrent  une gare suivante
M. Joseph Rivet qui les attendait avec une grande charrette pleine de
chaises et attele d'un cheval blanc.

Le menuisier embrassa poliment toutes ces dames et les aida  monter
dans sa carriole. Trois s'assirent sur trois chaises au fond; Raphale,
Madame et son frre, sur les trois chaises de devant, et Rosa, n'ayant
point de sige, se plaa tant bien que mal sur les genoux de la grande
Fernande; puis l'quipage se mit en route. Mais, aussitt, le trot
saccad du bidet secoua si terriblement la voiture que les chaises
commencrent  danser, jetant les voyageuses en l'air,  droite, 
gauche, avec des mouvements de pantins, des grimaces effares, des cris
d'effroi, coups soudain par une secousse plus forte. Elles se
cramponnaient aux cts du vhicule; les chapeaux tombaient dans le dos,
sur le nez ou vers l'paule; et le cheval blanc allait toujours,
allongeant la tte, et la queue droite, une petite queue de rat sans
poil dont il se battait les fesses de temps en temps. Joseph Rivet, un
pied tendu sur le brancard, l'autre jambe replie sous lui, les coudes
trs levs, tenait les rnes, et de sa gorge s'chappait  tout instant
une sorte de gloussement qui, faisant dresser les oreilles au bidet,
acclrait son allure.

Des deux cts de la route la campagne verte se droulait. Les colzas
en fleur mettaient de place en place une grande nappe jaune ondulante
d'o s'levait une saine et puissante odeur, une odeur pntrante et
douce, porte trs loin par le vent. Dans les seigles dj grands des
bluets montraient leurs petites ttes azures que les femmes voulaient
cueillir, mais M. Rivet refusa d'arrter. Puis parfois, un champ tout
entier semblait arros de sang tant les coquelicots l'avaient envahi. Et
au milieu de ces plaines colores ainsi par les fleurs de la terre, la
carriole, qui paraissait porter elle-mme un bouquet de fleurs aux
teintes plus ardentes, passait au trot du cheval blanc, disparaissait
derrire les grands arbres d'une ferme, pour reparatre au bout du
feuillage et promener de nouveau  travers les rcoltes jaunes et
vertes, piques de rouge ou de bleu, cette clatante charrete de femmes
qui fuyait sous le soleil.

Une heure sonnait quand on arriva devant la porte du menuisier.

Elles taient brises de fatigue et ples de faim, n'ayant rien pris
depuis le dpart. Mme Rivet se prcipita, les fit descendre l'une aprs
l'autre, les embrassant aussitt qu'elles touchaient terre; et elle ne
se lassait point de bcoter sa belle-soeur, qu'elle dsirait accaparer.
On mangea dans l'atelier dbarrass des tablis pour le dner du
lendemain.

Une bonne omelette que suivit une andouille grille, arrose de bon
cidre piquant, rendit la gaiet  tout le monde. Rivet, pour trinquer,
avait pris un verre, et sa femme servait, faisait la cuisine, apportait
les plats, les enlevait, murmurant  l'oreille de chacune:--En
avez-vous  votre dsir?--Des tas de planches dresses contre les murs
et des empilements de copeaux balays dans les coins rpandaient un
parfum de bois varlop, une odeur de menuiserie, ce souffle rsineux qui
pntre au fond des poumons.

On rclama la petite, mais elle tait  l'glise, ne devant rentrer que
le soir.

La compagnie alors sortit pour faire un tour dans le pays.

C'tait un tout petit village que traversait une grand'route. Une
dizaine de maisons ranges le long de cette voie unique abritaient les
commerants de l'endroit, le boucher, l'picier, le menuisier, le
cafetier, le savetier et le boulanger. L'glise, au bout de cette sorte
de rue, tait entoure d'un troit cimetire; et quatre tilleuls
dmesurs, plants devant son portail, l'ombrageaient tout entire. Elle
tait btie en silex taill, sans style aucun, et coiffe d'un clocher
d'ardoises. Aprs elle la campagne recommenait, coupe a et l de
bouquets d'arbres cachant les fermes.

Rivet, par crmonie, et bien qu'en vtements d'ouvrier, avait pris le
bras de sa soeur qu'il promenait avec majest. Sa femme, tout mue par
la robe  filets d'or de Raphale, s'tait place entre elle et
Fernande. La boulotte Rosa trottait derrire avec Louise Cocote et Flora
Balanoire, qui boitaillait, extnue.

Les habitants venaient aux portes, les enfants arrtaient leurs jeux, un
rideau soulev laissait entrevoir une tte coiffe d'un bonnet
d'indienne; une vieille  bquille et presque aveugle se signa comme
devant une procession; et chacun suivait longtemps du regard toutes les
belles dames de la ville qui taient venues de si loin pour la premire
communion de la petite  Joseph Rivet. Une immense considration
rejaillissait sur le menuisier.

En passant devant l'glise, elles entendirent des chants d'enfants: un
cantique cri vers le ciel par des petites voix aigus; mais Madame
empcha qu'on entrt, pour ne point troubler ces chrubins.

Aprs un tour dans la campagne, et l'numration des principales
proprits, du rendement de la terre et de la production du btail,
Joseph Rivet ramena son troupeau de femmes et l'installa dans son logis.

La place tant fort restreinte, on les avait rparties deux par deux
dans les pices.

Rivet, pour cette fois, dormirait dans l'atelier, sur les copeaux; sa
femme partagerait son lit avec sa belle-soeur, et, dans la chambre 
ct, Fernande et Raphale reposeraient ensemble. Louise et Flora se
trouvaient installes dans la cuisine sur un matelas jet par terre; et
Rosa occupait seule un petit cabinet noir au-dessus de l'escalier,
contre l'entre d'une soupente troite o coucherait, cette nuit-l, la
communiante.

Lorsque rentra la petite fille, ce fut sur elle une pluie de baisers;
toutes les femmes la voulaient caresser, avec ce besoin d'expansion
tendre, cette habitude professionnelle de chatteries, qui, dans le
wagon, les avait fait toutes embrasser les canards. Chacune l'assit sur
ses genoux, mania ses fins cheveux blonds, la serra dans ses bras en des
lans d'affection vhmente et spontane. L'enfant bien sage, toute
pntre de pit, comme ferme par l'absolution, se laissait faire,
patiente et recueillie.

La journe ayant t pnible pour tout le monde, on se coucha bien vite
aprs dner. Ce silence illimit des champs qui semble presque religieux
enveloppait le petit village, un silence tranquille, pntrant, et large
jusqu'aux astres. Les filles, accoutumes aux soires tumultueuses du
logis public, se sentaient mues par ce muet repos de la campagne
endormie. Elles avaient des frissons sur la peau, non de froid, mais des
frissons de solitude venus du coeur inquiet et troubl.

Sitt qu'elles furent en leur lit, deux par deux, elles s'treignirent
comme pour se dfendre contre cet envahissement du calme et profond
sommeil de la terre. Mais Rosa la Rosse, seule en son cabinet noir, et
peu habitue  dormir les bras vides, se sentit saisie par une motion
vague et pnible. Elle se retournait sur sa couche, ne pouvant obtenir
le sommeil, quand elle entendit, derrire la cloison de bois contre sa
tte, de faibles sanglots comme ceux d'un enfant qui pleure. Effraye,
elle appela faiblement, et une petite voix entrecoupe lui rpondit.
C'tait la fillette qui, couchant toujours dans la chambre de sa mre,
avait peur en sa soupente troite.

Rosa, ravie, se leva, et doucement, pour ne rveiller personne, alla
chercher l'enfant. Elle l'amena dans son lit bien chaud, la pressa
contre sa poitrine en l'embrassant, la dorlota, l'enveloppa de sa
tendresse aux manifestations exagres, puis, calme elle-mme,
s'endormit. Et jusqu'au jour la communiante reposa son front sur le sein
nu de la prostitue.

Ds cinq heures,  _l'Anglus_, la petite cloche de l'glise sonnant 
toute vole rveilla ces dames qui dormaient ordinairement leur matine
entire, seul repos des fatigues nocturnes. Les paysans dans le village
taient dj debout. Les femmes du pays allaient affaires de porte en
porte, causant vivement, apportant avec prcaution de courtes robes de
mousseline empeses comme du carton, ou des cierges dmesurs, avec un
noeud de soie frange d'or au milieu, et des dcoupures de cire
indiquant la place de la main. Le soleil dj haut rayonnait dans un
ciel tout bleu qui gardait vers l'horizon une teinte un peu rose, comme
une trace affaiblie de l'aurore. Des familles de poules se promenaient
devant leurs maisons; et, de place en place, un coq noir au cou luisant
levait sa tte coiffe de pourpre, battait des ailes, et jetait au vent
son chant de cuivre que rptaient les autres coqs.

Des carrioles arrivaient des communes voisines, dchargeant au seuil des
portes les hautes Normandes en robes sombres, au fichu crois sur la
poitrine et retenu par un bijou d'argent sculaire. Les hommes avaient
pass la blouse bleue sur la redingote neuve ou sur le vieil habit de
drap vert dont les deux basques passaient.

Quand les chevaux furent  l'curie, il y eut ainsi tout le long de la
grande route une double ligne de guimbardes rustiques, charrettes,
cabriolets, tilburys, chars  bancs, voitures de toute forme et de tout
ge, penches sur le nez ou bien cul par terre et les brancards au ciel.

La maison du menuisier tait pleine d'une activit de ruche. Ces dames,
en caraco et en jupon, les cheveux rpandus sur le dos, des cheveux
maigres et courts qu'on aurait dits ternis et rongs par l'usage,
s'occupaient  habiller l'enfant.

La petite, debout sur une table, ne remuait pas, tandis que Mme Tellier
dirigeait les mouvements de son bataillon volant. On la dbarbouilla, on
la peigna, on la coiffa, on la vtit, et,  l'aide d'une multitude
d'pingles, on disposa les plis de la robe, on pina la taille trop
large, on organisa l'lgance de la toilette. Puis, quand ce fut
termin, on fit asseoir la patiente en lui recommandant de ne plus
bouger; et la troupe agite des femmes courut se parer  son tour.

La petite glise recommenait  sonner. Son tintement frle de cloche
pauvre montait se perdre  travers le ciel, comme une voix trop faible,
vite noye dans l'immensit bleue.

Les communiants sortaient des portes, allaient vers le btiment communal
qui contenait les deux coles et la mairie, et situ tout au bout du
pays, tandis que la maison de Dieu occupait l'autre bout.

Les parents, en tenue de fte, avec une physionomie gauche et ces
mouvements inhabiles des corps toujours courbs sur le travail,
suivaient leurs mioches. Les petites filles disparaissaient dans un
nuage de tulle neigeux semblable  de la crme fouette, tandis que les
petits hommes, pareils  des embryons de garons de caf, la tte
encolle de pommade, marchaient les jambes cartes, pour ne point
tacher leur culotte noire.

C'tait une gloire pour une famille quand un grand nombre des parents,
venus de loin, entouraient l'enfant: aussi le triomphe du menuisier
fut-il complet. Le rgiment Tellier, patronne en tte, suivait
Constance; et le pre donnant le bras  sa soeur, la mre marchant 
ct de Raphale, Fernande avec Rosa, et les deux Pompes ensemble, la
troupe se dployait majestueusement comme un tat-major en grand
uniforme.

L'effet dans le village fut foudroyant.

 l'cole, les filles se rangrent sous la cornette de la bonne soeur,
les garons sous le chapeau de l'instituteur, un bel homme qui
reprsentait; et l'on partit en attaquant un cantique.

Les enfants mles en tte allongeaient leurs deux files entre les deux
rangs de voitures dteles, les filles suivaient dans le mme ordre; et
tous les habitants ayant cd le pas aux dames de la ville par
considration, elles arrivaient immdiatement aprs les petites,
prolongeant encore la double ligne de la procession; trois  gauche et
trois  droite, avec leurs toilettes clatantes comme un bouquet de feu
d'artifice.

Leur entre dans l'glise affola la population. On se pressait, on se
retournait, on se poussait pour les voir. Et des dvotes parlaient
presque haut, stupfaites par le spectacle de ces dames plus chamarres
que les chasubles des chantres. Le maire offrit son banc, le premier
banc  droite auprs du choeur, et Mme Tellier y prit place avec sa
belle-soeur, Fernande et Raphale. Rosa la Rosse et les deux Pompes
occuprent le second banc en compagnie du menuisier.

Le choeur de l'glise tait plein d'enfants  genoux, filles d'un ct,
garons de l'autre, et les longs cierges qu'ils tenaient en main
semblaient des lances inclines en tous sens.

Devant le lutrin, trois hommes debout chantaient d'une voix pleine. Ils
prolongeaient indfiniment les syllabes du latin sonore, ternisant les
_Amen_ avec des _a-a_ indfinis que le serpent soutenait de sa note
monotone pousse sans fin, mugie par l'instrument de cuivre  large
gueule. La voix pointue d'un enfant donnait la rplique, et, de temps en
temps, un prtre assis dans une stalle et coiff d'une barrette carre
se levait, bredouillait quelque chose et s'asseyait de nouveau, tandis
que les trois chantres repartaient, l'oeil fix sur le gros livre de
plain-chant ouvert devant eux et port par les ailes dployes d'un
aigle de bois mont sur pivot.

Puis un silence se fit. Toute l'assistance, d'un seul mouvement, se mit
 genoux, et l'officiant parut, vieux, vnrable, avec des cheveux
blancs, inclin sur le calice qu'il portait de sa main gauche. Devant
lui marchaient les deux servants en robe rouge, et, derrire, apparut
une foule de chantres  gros souliers qui s'alignrent des deux cts du
choeur.

Une petite clochette tinta au milieu du grand silence. L'office divin
commenait. Le prtre circulait lentement devant le tabernacle d'or,
faisait des gnuflexions, psalmodiait de sa voix casse, chevrotante de
vieillesse, les prires prparatoires. Aussitt qu'il s'tait tu, tous
les chantres et le serpent clataient d'un seul coup, et des hommes
aussi chantaient dans l'glise, d'une voix moins forte, plus humble,
comme doivent chanter les assistants.

Soudain le _Kyrie Eleison_ jaillit vers le ciel, pouss par toutes les
poitrines et tous les coeurs. Des grains de poussire et des fragments
de bois vermoulu tombrent mme de la vote ancienne secoue par cette
explosion de cris. Le soleil qui frappait sur les ardoises du toit
faisait une fournaise de la petite glise; et une grande motion, une
attente anxieuse, les approches de l'ineffable mystre, treignaient le
coeur des enfants, serraient la gorge de leurs mres.

Le prtre, qui s'tait assis quelque temps, remonta vers l'autel, et,
tte nue, couvert de ses cheveux d'argent, avec des gestes tremblants,
il approchait de l'acte surnaturel.

Il se tourna vers les fidles, et, les mains tendues vers eux, pronona:
_Orate, fratres_, priez, mes frres. Ils priaient tous. Le vieux
cur balbutiait maintenant tout bas les paroles mystrieuses et
suprmes; la clochette tintait coup sur coup; la foule prosterne
appelait Dieu; les enfants dfaillaient d'une anxit dmesure.

C'est alors que Rosa, le front dans ses mains, se rappela tout  coup sa
mre, l'glise de son village, sa premire communion. Elle se crut
revenue  ce jour-l, quand elle tait si petite, toute noye en sa robe
blanche, et elle se mit  pleurer. Elle pleura doucement d'abord: les
larmes lentes sortaient de ses paupires, puis, avec ses souvenirs, son
motion grandit, et, le cou gonfl, la poitrine battante, elle sanglota.
Elle avait tir son mouchoir, s'essuyait les yeux, se tamponnait le nez
et la bouche pour ne point crier: ce fut en vain; une espce de rle
sortit de sa gorge, et deux autres soupirs profonds, dchirants, lui
rpondirent; car ses deux voisines, abattues prs d'elle, Louise et
Flora, treintes des mmes souvenances lointaines, gmissaient aussi
avec des torrents de larmes.

Mais comme les larmes sont contagieuses, Madame,  son tour, sentit
bientt ses paupires humides, et, se tournant vers sa belle-soeur, elle
vit que tout son banc pleurait aussi.

Le prtre engendrait le corps de Dieu. Les enfants n'avaient plus de
pense, jets sur les dalles par une espce de peur dvote; et, dans
l'glise, de place en place, une femme, une mre, une soeur, saisie par
l'trange sympathie des motions poignantes, bouleverse aussi par ces
belles dames  genoux que secouaient des frissons et des hoquets,
trempait son mouchoir d'indienne  carreaux et, de la main gauche,
pressait violemment son coeur bondissant.

Comme la flammche qui jette le feu  travers un champ mr, les larmes
de Rosa et de ses compagnes gagnrent en un instant toute la foule.
Hommes, femmes, vieillards, jeunes gars en blouse neuve, tous bientt
sanglotrent, et sur leur tte semblait planer quelque chose de
surhumain, une me pandue, le souffle prodigieux d'un tre invisible et
tout-puissant.

Alors, dans le choeur de l'glise, un petit coup sec retentit: la bonne
soeur, en frappant sur son livre, donnait le signal de la communion; et
les enfants, grelottant d'une fivre divine, s'approchrent de la table
sainte.

Toute une file s'agenouillait. Le vieux cur, tenant en main le ciboire
d'argent dor, passait devant eux, leur offrant, entre deux doigts,
l'hostie sacre, le corps du Christ, la rdemption du monde. Ils
ouvraient la bouche avec des spasmes, des grimaces nerveuses, les yeux
ferms, la face toute ple; et la longue nappe tendue sous leurs
mentons frmissait comme de l'eau qui coule.

Soudain dans l'glise une sorte de folie courut, une rumeur de foule en
dlire, une tempte de sanglots avec des cris touffs. Cela passa comme
ces coups de vent qui courbent les forts; et le prtre restait debout,
immobile, une hostie  la main, paralys par l'motion, se disant:
C'est Dieu, c'est Dieu qui est parmi nous, qui manifeste sa prsence,
qui descend  ma voix sur son peuple agenouill. Et il balbutiait des
prires affoles, sans trouver les mots, des prires de l'me, dans un
lan furieux vers le ciel.

Il acheva de donner la communion avec une telle surexcitation de foi que
ses jambes dfaillaient sous lui, et quand lui-mme eut bu le sang de
son Seigneur, il s'abma dans un acte de remerciement perdu.

Derrire lui le peuple peu  peu se calmait. Les chantres, relevs dans
la dignit du surplis blanc, repartaient d'une voix moins sre, encore
mouille; et le serpent aussi semblait enrou comme si l'instrument
lui-mme et pleur.

Alors, le prtre, levant les mains, leur fit signe de se taire, et
passant entre les deux haies de communiants perdus en des extases de
bonheur, il s'approcha jusqu' la grille du choeur.

L'assemble s'tait assise au milieu d'un bruit de chaises, et tout le
monde  prsent se mouchait avec force. Ds qu'on aperut le cur, on
fit silence, et il commena  parler d'un ton trs bas, hsitant,
voil.--Mes chers frres, mes chres soeurs, mes enfants, je vous
remercie du fond du coeur: vous venez de me donner la plus grande joie
de ma vie. J'ai senti Dieu qui descendait sur nous  mon appel. Il est
venu, il tait l, prsent, qui emplissait vos mes, faisait dborder
vos yeux. Je suis le plus vieux prtre du diocse, j'en suis aussi,
aujourd'hui, le plus heureux. Un miracle s'est fait parmi nous, un vrai,
un grand, un sublime miracle. Pendant que Jsus-Christ pntrait pour la
premire fois dans le corps de ces petits, le Saint-Esprit, l'oiseau
cleste, le souffle de Dieu, s'est abattu sur vous, s'est empar de
vous, vous a saisis, courbs comme des roseaux sous la brise.

Puis, d'une voix plus claire, se tournant vers les deux bancs o se
trouvaient les invites du menuisier:--Merci surtout  vous, mes chres
soeurs, qui tes venues de si loin, et dont la prsence parmi nous, dont
la foi visible, dont la pit si vive ont t pour tous un salutaire
exemple. Vous tes l'dification de ma paroisse; votre motion a
chauff les coeurs; sans vous, peut-tre, ce grand jour n'aurait pas eu
ce caractre vraiment divin. Il suffit parfois d'une seule brebis
d'lite pour dcider le Seigneur  descendre sur le troupeau.

La voix lui manquait. Il ajouta: C'est la grce que je vous souhaite.
Ainsi soit-il. Et il remonta vers l'autel pour terminer l'office.

Maintenant on avait hte de partir. Les enfants eux-mmes s'agitaient,
las d'une si longue tension d'esprit. Ils avaient faim d'ailleurs, et
les parents peu  peu s'en allaient, sans attendre le dernier vangile,
pour terminer les apprts du repas.

Ce fut une cohue  la sortie, une cohue bruyante, un charivari de voix
criardes o chantait l'accent normand. La population formait deux haies,
et lorsque parurent les enfants, chaque famille se prcipita sur le
sien.

Constance se trouva saisie, entoure, embrasse par toute la maisonne
de femmes. Rosa surtout ne se lassait pas de l'treindre. Enfin elle lui
prit une main, Mme Tellier s'empara de l'autre; Raphale et Fernande
relevrent sa longue jupe de mousseline pour qu'elle ne trant point
dans la poussire; Louise et Flora fermaient la marche avec Mme Rivet;
et l'enfant, recueillie, toute pntre par le Dieu qu'elle portait en
elle, se mit en route au milieu de cette escorte d'honneur.

Le festin tait servi dans l'atelier sur de longues planches portes par
des traverses.

La porte ouverte, donnant sur la rue, laissait entrer toute la joie du
village. On se rgalait partout. Par chaque fentre on apercevait des
tables de monde endimanch, et des cris sortaient des maisons en
goguette. Les paysans, en bras de chemise, buvaient du cidre pur 
plein verre, et au milieu de chaque compagnie on apercevait deux
enfants, ici deux filles, l deux garons, dnant dans l'une des deux
familles.

Quelquefois, sous la lourde chaleur de midi, un char  bancs traversait
le pays au trot sautillant d'un vieux bidet, et l'homme en blouse qui
conduisait jetait un regard d'envie sur toute cette ripaille tale.

Dans la demeure du menuisier, la gaiet gardait un certain air de
rserve, un reste de l'motion du matin. Rivet seul tait en train et
buvait outre mesure. Mme Tellier regardait l'heure  tout moment, car
pour ne point chmer deux jours de suite on devait reprendre le train de
3 h 55 qui les mettrait  Fcamp vers le soir.

Le menuisier faisait tous ses efforts pour dtourner l'attention et
garder son monde jusqu'au lendemain; mais Madame ne se laissait point
distraire; et elle ne plaisantait jamais quand il s'agissait des
affaires.

Aussitt que le caf fut pris, elle ordonna  ses pensionnaires de se
prparer bien vite; puis, se tournant vers son frre:--Toi, tu vas
atteler tout de suite; et elle-mme alla terminer ses derniers
prparatifs.

Quand elle redescendit, sa belle-soeur l'attendait pour lui parler de la
petite; et une longue conversation eut lieu o rien ne fut rsolu. La
paysanne finassait, faussement attendrie, et Mme Tellier, qui tenait
l'enfant sur ses genoux, ne s'engageait  rien, promettait vaguement: on
s'occuperait d'elle, on avait du temps, on se reverrait d'ailleurs.

Cependant la voiture n'arrivait point, et les femmes ne descendaient
pas. On entendait mme en haut de grands rires, des bousculades, des
pousses de cris, des battements de mains. Alors, tandis que l'pouse du
menuisier se rendait  l'curie pour voir si l'quipage tait prt,
Madame,  la fin, monta.

Rivet, trs pochard et  moiti dvtu, essayait, mais en vain, de
violenter Rosa qui dfaillait de rire. Les deux Pompes le retenaient par
les bras, et tentaient de le calmer, choques de cette scne aprs la
crmonie du matin; mais Raphale et Fernande l'excitaient, tordues de
gaiet, se tenant les ctes; et elles jetaient des cris aigus  chacun
des efforts inutiles de l'ivrogne. L'homme furieux, la face rouge, tout
dbraill, secouant en des efforts violents les deux femmes cramponnes
 lui, tirait de toutes ses forces sur la jupe de Rosa en
bredouillant:--Salope, tu ne veux pas?--Mais Madame, indigne,
s'lana, saisit son frre par les paules, et le jeta dehors si
violemment qu'il alla frapper contre le mur.

Une minute plus tard, on l'entendait dans la cour qui se pompait de
l'eau sur la tte; et quand il reparut dans sa carriole, il tait dj
tout apais.

On se remit en route comme la veille, et le petit cheval blanc repartit
de son allure vive et dansante.

Sous le soleil ardent, la joie assoupie pendant le repas se dgageait.
Les filles s'amusaient maintenant des cahots de la guimbarde, poussaient
mme les chaises des voisines, clataient de rire  tout instant, mises
en train d'ailleurs par les vaines tentatives de Rivet.

Une lumire folle emplissait les champs, une lumire miroitant aux yeux;
et les roues soulevaient deux sillons de poussire qui voltigeaient
longtemps derrire la voiture sur la grand'route.

Tout  coup Fernande, qui aimait la musique, supplia Rosa de chanter; et
celle-ci entama gaillardement le _Gros Cur de Meudon._ Mais Madame tout
de suite la fit taire, trouvant cette chanson peu convenable en ce jour.
Elle ajouta:--Chante-nous plutt quelque chose de Branger.--Alors
Rosa, aprs avoir hsit quelques secondes, fixa son choix, et de sa
voix use commena la _Grand'mre_:

    Ma grand'mre, un soir  sa fte,
    De vin pur ayant bu deux doigts,
    Nous disait, en branlant la tte:
    Que d'amoureux j'eus autrefois!
    Combien je regrette
    Mon bras si dodu,
    Ma jambe bien faite,
    Et le temps perdu!

Et le choeur des filles, que Madame elle-mme conduisait, reprit:

    Combien je regrette
    Mon bras si dodu,
    Ma jambe bien faite,
    Et le temps perdu.

--a, c'est tap! dclara Rivet, allum par la cadence: et Rosa aussitt
continua:

    Quoi, maman, vous n'tiez pas sage?
    --Non, vraiment! et de mes appas,
    Seule,  quinze ans, j'appris l'usage,
    Car, la nuit, je ne dormais pas.

Tous ensemble hurlrent le refrain; et Rivet tapait du pied sur son
brancard, battait la mesure avec les rnes sur le dos du bidet blanc
qui, comme s'il et t lui-mme enlev par l'entrain du rythme, prit le
galop, un galop de tempte, prcipitant ces dames en tas les unes sur
les autres dans le fond de la voiture.

Elles se relevrent en riant comme des folles. Et la chanson continua,
braille  tue-tte  travers la campagne, sous le ciel brlant, au
milieu des rcoltes mrissantes, au train enrag du petit cheval qui
s'emballait maintenant  tous les retours du refrain, et piquait chaque
fois ses cent mtres de galop,  la grande joie des voyageurs.

De place en place, quelque casseur de cailloux se redressait, et
regardait  travers son loup de fil de fer cette carriole enrage et
hurlante emporte dans la poussire.

Quand on descendit devant la gare, le menuisier s'attendrit:--C'est
dommage que vous partiez, on aurait bien rigol.

Madame lui rpondit sensment:--Toute chose a son temps, on ne peut pas
s'amuser toujours.--Alors une ide illumina l'esprit de Rivet:--Tiens,
dit-il, j'irai vous voir  Fcamp le mois prochain.--Et il regarda Rosa
d'un air rus, avec un oeil brillant et polisson.--Allons, conclut
Madame, il faut tre sage; tu viendras si tu veux, mais tu ne feras
point de btises.

Il ne rpondit pas, et comme on entendait siffler le train, il se mit
immdiatement  embrasser tout le monde. Quand ce fut au tour de Rosa,
il s'acharna  trouver sa bouche que celle-ci, riant derrire ses lvres
fermes, lui drobait chaque fois par un rapide mouvement de ct. Il la
tenait en ses bras, mais il n'en pouvait venir  bout, gn par son
grand fouet qu'il avait gard  sa main et que, dans ses efforts, il
agitait dsesprment derrire le dos de la fille.

--Les voyageurs pour Rouen, en voiture! cria l'employ. Elles montrent.

Un mince coup de sifflet partit, rpt tout de suite par le sifflement
puissant de la machine qui cracha bruyamment son premier jet de vapeur
pendant que les roues commenaient  tourner un peu avec un effort
visible.

Rivet, quittant l'intrieur de la gare, courut  la barrire pour voir
encore une fois Rosa; et comme le wagon plein de cette marchandise
humaine passait devant lui, il se mit  faire claquer son fouet en
sautant et chantant de toutes ses forces:

    Combien je regrette
    Mon bras si dodu,
    Ma jambe bien faite
    Et le temps perdu!

Puis il regarda s'loigner un mouchoir blanc qu'on agitait.




III


Elles dormirent jusqu' l'arrive, du sommeil paisible des consciences
satisfaites; et quand elles rentrrent au logis, rafrachies, reposes
pour la besogne de chaque soir, Madame ne put s'empcher de
dire:--C'est gal, il m'ennuyait dj de la maison.

On soupa vite, puis, quand on eut repris le costume de combat, on
attendit les clients habituels; et la petite lanterne allume, la petite
lanterne de madone, indiquait aux passants que dans la bergerie le
troupeau tait revenu.

En un clin d'oeil la nouvelle se rpandit, on ne sait comment, on ne
sait par qui. M. Philippe, le fils du banquier, poussa mme la
complaisance jusqu' prvenir par un exprs M. Tournevau, emprisonn
dans sa famille.

Le saleur avait justement chaque dimanche plusieurs cousins  dner, et
l'on prenait le caf quand un homme se prsenta avec une lettre  la
main. M. Tournevau, trs mu, rompit l'enveloppe et devint ple: il n'y
avait que ces mots tracs au crayon: _Chargement de morues retrouv;
navire entr au port; bonne affaire pour vous. Venez vite_.

Il fouilla dans ses poches, donna vingt centimes au porteur, et
rougissant soudain jusqu'aux oreilles: Il faut, dit-il, que je sorte.
Et il tendit  sa femme le billet laconique et mystrieux. Il sonna,
puis lorsque parut la bonne:--Mon pardessus, vite, vite, et mon
chapeau.-- peine dans la rue, il se mit  courir en sifflant un air,
et le chemin lui parut deux fois plus long tant son impatience tait
vive.

L'tablissement Tellier avait un air de fte. Au rez-de-chausse les
voix tapageuses des hommes du port faisaient un assourdissant vacarme.
Louise et Flora ne savaient  qui rpondre, buvaient avec l'un, buvaient
avec l'autre, mritaient mieux que jamais leur sobriquet des deux
Pompes. On les appelait partout  la fois; elles ne pouvaient dj
suffire  la besogne, et la nuit pour elles s'annonait laborieuse.

Le cnacle du premier fut au complet ds neuf heures. M. Vasse, le juge
au tribunal de commerce, le soupirant attitr mais platonique de Madame,
causait tout bas avec elle dans un coin; et ils souriaient tous les deux
comme si une entente tait prs de se faire. M. Poulin, l'ancien maire,
tenait Rosa  cheval sur ses jambes; et elle, nez  nez avec lui,
promenait ses mains courtes dans les favoris blancs du bonhomme. Un bout
de cuisse nue passait sous la jupe de soie jaune releve, coupant le
drap noir du pantalon, et les bas rouges taient serrs par une
jarretire bleue, cadeau du commis voyageur.

La grande Fernande, tendue sur le sopha, avait les deux pieds sur le
ventre de M. Pimpesse, le percepteur, et le torse sur le gilet du jeune
M. Philippe dont elle accrochait le cou de sa main droite, tandis que de
la gauche elle tenait une cigarette.

Raphale semblait en pourparlers avec M. Dupuis, l'agent d'assurances,
et elle termina l'entretien par ces mots:--Oui, mon chri, ce soir, je
veux bien.--Puis, faisant seule un tour de valse rapide  travers le
salon:--Ce soir, tout ce qu'on voudra, cria-t-elle.

La porte s'ouvrit brusquement et M. Tournevau parut. Des cris
enthousiastes clatrent:--Vive Tournevau!--Et Raphale, qui pivotait
toujours, alla tomber sur son coeur. Il la saisit d'un enlacement
formidable, et sans dire un mot, l'enlevant de terre comme une plume, il
traversa le salon, gagna la porte du fond, et disparut dans l'escalier
des chambres avec son fardeau vivant, au milieu des applaudissements.

Rosa, qui allumait l'ancien maire, l'embrassant coup sur coup et tirant
sur ses deux favoris en mme temps pour maintenir droite sa tte,
profita de l'exemple:--Allons, fais comme lui,--dit-elle. Alors le
bonhomme se leva, et, rajustant son gilet, suivit la fille en fouillant
dans la poche o dormait son argent.

Fernande et Madame restrent seules avec les quatre hommes, et M.
Philippe s'cria:--Je paye du champagne: Mme Tellier, envoyez chercher
trois bouteilles.--Alors Fernande l'treignant lui demanda dans
l'oreille:--Fais-nous danser, dis, tu veux?--Il se leva, et, s'asseyant
devant l'pinette sculaire endormie en un coin, fit sortir une valse,
une valse enroue, larmoyante, du ventre geignant de la machine. La
grande fille enlaa le percepteur, Madame s'abandonna aux bras de M.
Vasse; et les deux couples tournrent en changeant des baisers. M.
Vasse, qui avait jadis dans dans le monde, faisait des grces, et
Madame le regardait d'un oeil captiv, de cet oeil qui rpond oui, un
oui plus discret et plus dlicieux qu'une parole!

Frdric apporta le champagne. Le premier bouchon partit, et M.
Philippe excuta l'invitation d'un quadrille.

Les quatre danseurs le marchrent  la faon mondaine, convenablement,
dignement, avec des manires, des inclinations et des saluts.

Aprs quoi l'on se mit  boire. Alors M. Tournevau reparut, satisfait,
soulag, radieux. Il s'cria:--Je ne sais pas ce qu'a Raphale, mais
elle est parfaite ce soir.--Puis, comme on lui tendait un verre, il le
vida d'un trait en murmurant:--Bigre, rien que a de luxe!

Sur-le-champ M. Philippe entama une polka vive, et M. Tournevau s'lana
avec la belle Juive qu'il tenait en l'air, sans laisser ses pieds
toucher terre. M. Pimpesse et M. Vasse taient repartis d'un nouvel
lan. De temps en temps un des couples s'arrtait prs de la chemine
pour lamper une flte de vin mousseux; et cette danse menaait de
s'terniser, quand Rosa entr'ouvrit la porte avec un bougeoir  la main.
Elle tait en cheveux, en savates, en chemise, tout anime, toute
rouge:--Je veux danser, cria-t-elle. Raphale demanda;--Et ton
vieux?--Rosa s'esclaffa:--Lui? il dort dj, il dort tout de
suite.--Elle saisit M. Dupuis, rest sans emploi sur le divan, et la
polka recommena.

Mais les bouteilles taient vides:--J'en paye une, dclara M.
Tournevau.--Moi aussi, annona M. Vasse.--Moi de mme, conclut M.
Dupuis. Alors tout le monde applaudit.

Cela s'organisait, devenait un vrai bal. De temps en temps mme, Louise
et Flora montaient bien vite, faisaient rapidement un tour de valse,
pendant que leurs clients, en bas, s'impatientaient; puis elles
retournaient en courant  leur caf, avec le coeur gonfl de regrets.

 minuit, on dansait encore. Parfois une des filles disparaissait, et
quand on la cherchait pour faire un vis--vis, on s'apercevait tout 
coup qu'un des hommes aussi manquait.

--D'o venez-vous donc? demanda plaisamment M. Philippe, juste au
moment o M. Pimpesse rentrait avec Fernande.--De voir dormir M.
Poulin, rpondit le percepteur. Le mot eut un succs norme; et tous, 
tour de rle, montaient voir dormir M. Poulin avec l'une ou l'autre des
demoiselles, qui se montrrent, cette nuit-l, d'une complaisance
inconcevable. Madame fermait les yeux; et elle avait dans les coins de
longs aparts avec M. Vasse comme pour rgler les derniers dtails d'une
affaire entendue dj.

Enfin,  une heure, les deux hommes maris, M. Tournevau et M. Pimpesse,
dclarrent qu'ils se retiraient, et voulurent rgler leur compte. On ne
compta que le Champagne, et, encore,  six francs la bouteille au lieu
de dix francs, prix ordinaire. Et comme ils s'tonnaient de cette
gnrosit, Madame, radieuse, leur rpondit:

--a n'est pas tous les jours fte.




LES TOMBALES


Les cinq amis achevaient de dner, cinq hommes du monde mrs, riches,
trois maris, deux rests garons. Il se runissaient ainsi tous les
mois, en souvenir de leur jeunesse, et, aprs avoir dn, ils causaient
jusqu' deux heures du matin. Rests amis intimes, et se plaisant
ensemble, ils trouvaient peut-tre l leurs meilleurs soirs dans la vie.
On bavardait sur tout, sur tout ce qui occupe et amuse les Parisiens;
c'tait entre eux, comme dans la plupart des salons d'ailleurs, une
espce de recommencement parl de la lecture des journaux du matin.

Un des plus gais tait Joseph de Bardon, clibataire et vivant la vie
parisienne de la faon la plus complte et la plus fantaisiste. Ce
n'tait point un dbauch ni un dprav, mais un curieux, un joyeux
encore jeune; car il avait  peine quarante ans. Homme du monde dans le
sens le plus large et le plus bienveillant que puisse mriter ce mot,
dou de beaucoup d'esprit sans grande profondeur, d'un savoir vari sans
rudition vraie, d'une comprhension agile sans pntration srieuse, il
tirait de ses observations, de ses aventures, de tout ce qu'il voyait,
rencontrait et trouvait, des anecdotes, de roman comique et
philosophique en mme temps, et des remarques humoristiques qui lui
faisaient par la ville une grande rputation d'intelligence.

C'tait l'orateur du dner. Il avait la sienne, chaque fois, son
histoire, sur laquelle on comptait. Il se mit  la dire sans qu'on l'en
et pri.

Fumant, les coudes sur la table, un verre de fine Champagne  moiti
plein devant son assiette, engourdi dans une atmosphre de tabac
aromatise par le caf chaud, il semblait chez lui tout  fait, comme
certains tres sont chez eux absolument, en certains lieux et en
certains moments, comme une dvote dans une chapelle, comme un poisson
rouge dans son bocal.

Il dit, entre deux bouffes de fume:

--Il m'est arriv une singulire aventure il y a quelque temps.

Toutes les bouches demandrent presque ensemble: Racontez.

Il reprit:

--Volontiers. Vous savez que je me promne beaucoup dans Paris, comme
les bibelotiers qui fouillent les vitrines. Moi je guette les
spectacles, les gens, tout ce qui passe, et tout ce qui se passe.

Or, vers la mi-septembre, il faisait trs beau temps  ce moment-l, je
sortis de chez moi, une aprs-midi, sans savoir o j'irais. On a
toujours un vague dsir de faire une visite  une jolie femme
quelconque. On choisit dans sa galerie, on les compare dans sa pense,
on pse l'intrt qu'elles vous inspirent, le charme qu'elles vous
imposent et on se dcide enfin suivant l'attraction, du jour. Mais quand
le soleil est trs beau et l'air tide, ils vous enlvent souvent toute
envie de visites.

Le soleil tait beau, et l'air tide; j'allumai un cigare et je m'en
allai tout btement sur le boulevard extrieur. Puis comme je flnais,
l'ide me vint de pousser jusqu'au cimetire Montmartre et d'y entrer.

J'aime beaucoup les cimetires, moi, a me repose et me mlancolise:
j'en ai besoin. Et puis, il y a aussi de bons amis l dedans, de ceux
qu'on ne va plus voir; et j'y vais encore, moi, de temps en temps.

Justement, dans ce cimetire Montmartre, j'ai une histoire de coeur, une
matresse qui m'avait beaucoup pinc, trs mu, une charmante petite
femme dont le souvenir, en mme temps qu'il me peine normment, me
donne des regrets ... des regrets de toute nature ... Et je vais rver
sur sa tombe... C'est fini pour elle.

Et puis, j'aime aussi les cimetires, parce que ce sont des villes
monstrueuses, prodigieusement habites. Songez donc  ce qu'il y a de
morts dans ce petit espace,  toutes les gnrations de Parisiens qui
sont logs l, pour toujours, troglodytes dfinitifs enferms dans leurs
petits caveaux, dans leurs petits trous couverts d'une pierre ou marqus
d'une croix, tandis que les vivants occupent tant de place et font tant
de bruit, ces imbciles.

Puis encore, dans les cimetires, il y a des monuments presque aussi
intressants que dans les muses. Le tombeau de Cavaignac m'a fait
songer, je l'avoue, sans le comparer,  ce chef-d'oeuvre de Jean Goujon:
le corps de Louis de Brz, couch dans la chapelle souterraine de la
cathdrale de Rouen; tout l'art dit moderne et raliste est venu de l,
messieurs. Ce mort, Louis de Brz, est plus vrai, plus terrible, plus
fait de chair inanime, convulse encore par l'agonie, que tous les
cadavres tourments qu'on tortionne aujourd'hui sur les tombes.

Mais au cimetire Montmartre on peut encore admirer le monument de
Baudin, qui a de la grandeur; celui de Gautier, celui de Mrger, o j'ai
vu l'autre jour une seule pauvre couronne d'immortelles jaunes, apporte
par qui? par la dernire grisette, trs vieille, et concierge aux
environs, peut-tre? C'est une jolie statuette de Millet, mais que
dtruisent l'abandon et la salet. Chante la jeunesse,  Mrger!

Me voici donc entrant dans le cimetire Montmartre, et tout  coup
imprgn de tristesse, d'une tristesse qui ne faisait pas trop de mal,
d'ailleurs, une de ces tristesses qui vous font penser, quand on se
porte bien: a n'est pas drle, cet endroit-l, mais le moment n'en est
pas encore venu pour moi...

L'impression de l'automne, de cette humidit tide qui sent la mort des
feuilles et le soleil affaibli, fatigu, anmique, aggravait en la
potisant la sensation de solitude et de fin dfinitive flottant sur ce
lieu, qui sent la mort des hommes.

Je m'en allais  petits pas dans ces rues de tombes, o les voisins ne
voisinent point, ne couchent plus ensemble et ne lisent pas de journaux.
Et je me mis, moi,  lire les pitaphes. a, par exemple, c'est la chose
la plus amusante du monde. Jamais Labiche, jamais Meilhac ne m'ont fait
rire comme le comique de la prose tombale. Ah! quels livres suprieurs 
ceux de Paul de Kock pour ouvrir la rate que ces plaques de marbre et
ces croix o les parents des morts ont panch leurs regrets, leurs
voeux pour le bonheur du disparu dans l'autre monde, et leur espoir de
le rejoindre--blagueurs!

Mais j'adore surtout, dans ce cimetire, la partie abandonne,
solitaire, pleine de grands ifs et de cyprs, vieux quartier des anciens
morts qui redeviendra bientt un quartier neuf, dont on abattra les
arbres verts, nourris de cadavres humains, pour aligner les rcents
trpasss sous de petites galettes de marbre.

Quand j'eus err l le temps de me rafrachir l'esprit, je compris que
j'allais m'ennuyer et qu'il fallait porter au dernier lit de ma petite
amie l'hommage fidle de mon souvenir. J'avais le coeur un peu serr en
arrivant prs de sa tombe. Pauvre chre, elle tait si gentille, et si
amoureuse, et si blanche, et si frache ... et maintenant ... si on
ouvrait a...

Pench sur la grille de fer, je lui dis tout bas ma peine, qu'elle
n'entendit point sans doute, et j'allais partir quand je vis une femme
en noir, en grand deuil, qui s'agenouillait sur le tombeau voisin. Son
voile de crpe relev laissait apercevoir une jolie tte blonde, dont
les cheveux en bandeaux semblaient clairs par une lumire d'aurore
sous la nuit de sa coiffure. Je restai.

Certes, elle devait souffrir d'une profonde douleur. Elle avait enfoui
son regard dans ses mains, et rigide, en une mditation de statue,
partie en ses regrets, grenant dans l'ombre des yeux cachs et ferms
le chapelet torturant des souvenirs, elle semblait elle-mme tre une
morte qui penserait  un mort. Puis tout  coup je devinai qu'elle
allait pleurer, je le devinai  un petit mouvement du dos pareil  un
frisson de vent dans un saule. Elle pleura doucement d'abord, puis plus
fort, avec des mouvements rapides du cou et des paules. Soudain elle
dcouvrit ses yeux. Ils taient pleins de larmes et charmants, des yeux
de folle qu'elle promena autour d'elle, en une sorte de rveil de
cauchemar. Elle me vit la regarder, parut honteuse et se cacha encore
toute la figure dans ses mains. Alors ses sanglots devinrent convulsifs,
et sa tte lentement se pencha, vers le marbre. Elle y posa son front,
et son voile se rpandant autour d'elle couvrit les angles blancs de la
spulture aime, comme un deuil nouveau. Je l'entendis gmir, puis elle
s'affaissa, sa joue sur la dalle, et demeura immobile, sans
connaissance.

Je me prcipitai vers elle, je lui frappai dans les mains, je soufflai
sur ses paupires, tout en lisant l'pitaphe trs simple: Ici repose
Louis-Thodore Carrel, capitaine d'infanterie de marine, tu par
l'ennemi, au Tonkin. Priez pour lui. Cette mort remontait  quelques
mois. Je fus attendri jusqu'aux larmes, et je redoublai mes soins. Ils
russirent; elle revint  elle. J'avais l'air trs mu--je ne suis pas
trop mal, je n'ai pas quarante ans.--Je compris  son premier regard
qu'elle serait polie et reconnaissante. Elle le fut, avec d'autres
larmes, et son histoire conte, sortie par fragments de sa poitrine
haletante, la mort de l'officier tomb au Tonkin, au bout d'un an de
mariage, aprs l'avoir pouse par amour, car, orpheline de pre et de
mre, elle avait tout juste la dot rglementaire.

Je la consolai, je la rconfortai, je la soulevai, je la relevai. Puis
je lui dis:

--Ne restez pas ici. Venez.

Elle murmura:

--Je suis incapable de marcher.

--Je vais vous soutenir.

--Merci, monsieur, vous tes bon. Vous veniez galement ici pleurer un
mort?

--Oui, madame.

--Une morte?

--Oui, madame.

--Votre femme?

--Une amie.

--On peut aimer une amie autant que sa femme, la passion n'a pas de loi.

--Oui, madame.

Et nous voil partis ensemble, elle appuye sur moi, moi la portant
presque par les chemins du cimetire. Quand nous en fmes sortis, elle
murmura, dfaillante:

--Je crois que je vais me trouver mal.

--Voulez-vous entrer quelque part, prendre quelque chose?

--Oui, monsieur.

J'aperus un restaurant, un de ces restaurants o les amis des morts
vont fter la corve finie. Nous y entrmes. Et je lui fis boire une
tasse de th bien chaud qui parut la ranimer. Un vague sourire lui vint
aux lvres. Et elle me parla d'elle. C'tait si triste, si triste d'tre
toute seule dans la vie, toute seule chez soi, nuit et jour, de n'avoir
plus personne  qui donner de l'affection, de la confiance, de
l'intimit.

Cela avait l'air sincre. C'tait gentil dans sa bouche. Je
m'attendrissais. Elle tait fort jeune, vingt ans peut-tre. Je lui fis
des compliments qu'elle accepta fort bien. Puis, comme l'heure passait,
je lui proposai de la reconduire chez elle avec une voiture. Elle
accepta; et, dans le fiacre, nous restmes tellement l'un contre
l'autre, paule contre paule, que nos chaleurs se mlaient  travers
les vtements, ce qui est bien la chose la plus troublante du monde.

Quand la voiture fut arrte  sa maison, elle murmura: Je me sens
incapable de monter seule mon escalier, car je demeure au quatrime.
Vous avez t si bon, voulez-vous encore me donner le bras jusqu' mon
logis?

Je m'empressai d'accepter. Elle monta lentement, en soufflant beaucoup.
Puis, devant sa porte, elle ajouta:

--Entrez donc quelques instants pour que je puisse vous remercier.

Et j'entrai, parbleu.

C'tait modeste, mme un peu pauvre, mais simple et bien arrang, chez
elle.

Nous nous assmes cte  cte sur un petit canap, et elle me parla de
nouveau de sa solitude.

Elle sonna sa bonne, afin de m'offrir quelque chose  boire. La bonne ne
vint pas. J'en fus ravi en supposant que cette bonne-l ne devait tre
que du matin: ce qu'on appelle une femme de mnage.

Elle avait t son chapeau. Elle tait vraiment gentille avec ses yeux
clairs fixs sur moi, si bien fixs, si clairs que j'eus une tentation
terrible et j'y cdai. Je la saisis dans mes bras, et sur ses paupires
qui se fermrent soudain, je mis des baisers ... des baisers ... des
baisers ... tant et plus.

Elle se dbattait en me repoussant et rptant: Finissez ... finissez
... finissez donc.

Quel sens donnait-elle  ce mot? En des cas pareils, finir peut en
avoir au moins deux. Pour la faire taire je passai des yeux  la bouche,
et je donnai au mot finir la conclusion que je prfrais. Elle ne
rsista pas trop, et quand nous nous regardmes de nouveau, aprs cet
outrage  la mmoire du capitaine tu au Tonkin, elle avait un air
alangui, attendri, rsign, qui dissipa mes inquitudes.

Alors je fus galant, empress et reconnaissant. Et aprs une nouvelle
causerie d'une heure environ, je lui demandai:

--O dnez-vous?

--Dans un petit restaurant des environs.

--Toute seule?

--Mais oui.

--Voulez-vous dner avec moi?

--O a?

--Dans un bon restaurant du boulevard.

Elle rsista un peu. J'insistai: elle cda, en se donnant  elle-mme
cet argument: Je m'ennuie tant ... tant, puis elle ajouta: Il faut
que je passe une robe un peu moins sombre.

Et elle entra dans sa chambre  coucher.

Quand elle en sortit, elle tait en demi-deuil, charmante, fine et
mince, dans une toilette grise et fort simple. Elle avait videmment
tenue de cimetire et tenue de ville.

Le dner fut trs cordial. Elle but du champagne, s'alluma, s'anima et
je rentrai chez elle, avec elle.

Cette liaison noue sur les tombes dura trois semaines environ. Mais on
se fatigue de tout, et principalement des femmes. Je la quittai sous
prtexte d'un voyage indispensable. J'eus un dpart trs gnreux, dont
elle me remercia beaucoup. Et elle me fit promettre, elle me fit jurer
de revenir aprs mon retour, car elle semblait vraiment un peu attache
 moi.

Je courus  d'autres tendresses, et un mois environ se passa sans que la
pense de revoir cette petite amoureuse funraire ft assez forte, pour
que j'y cdasse. Cependant je ne l'oubliais point... Son souvenir me
hantait comme un mystre, comme un problme de psychologie, comme une de
ces questions inexplicables dont la solution nous harcle.

Je ne sais pourquoi, un jour, je m'imaginai que je la retrouverais au
cimetire Montmartre, et j'y allai. Je m'y promenai longtemps sans
rencontrer d'autres personnes que les visiteurs ordinaires de ce lieu,
ceux qui n'ont pas encore rompu toutes relations avec leurs morts. La
tombe du capitaine tu au Tonkin n'avait pas de pleureuse sur son
marbre, ni de fleurs, ni de couronnes.

Mais comme je m'garai dans un autre quartier de cette grande ville de
trpasss, j'aperus tout  coup, au bout d'une troite avenue de croix,
venant vers moi, un couple en grand deuil, l'homme et la femme. O
stupeur! quand ils s'approchrent, je la reconnus. C'tait elle!

Elle me vit, rougit, et, comme je la frlais en la croisant, elle me fit
un tout petit signe, un tout petit coup d'oeil qui signifiaient: Ne me
reconnaissez pas, mais qui semblaient, dire aussi: Revenez me voir,
mon chri.

L'homme tait bien, distingu, chic, officier de la Lgion d'honneur,
g d'environ cinquante ans.

Et il la soutenait, comme je l'avais soutenue moi-mme en quittant le
cimetire.

Je m'en allai stupfait, me demandant ce que je venais de voir,  quelle
race d'tres appartenait cette spulcrale chasseresse. tait-ce une
simple fille, une prostitue inspire qui allait cueillir sur les tombes
les hommes tristes, hants par une femme, pouse ou matresse, et
troubls encore du souvenir des caresses disparues. tait-elle unique?
Sont-elles plusieurs? Est-ce une profession? Fait-on le cimetire comme
on fait le trottoir? Les Tombales! Ou bien avait-elle eu seule cette
ide admirable, d'une philosophie profonde d'exploiter les regrets
d'amour qu'on ranime en ces lieux funbres? Et j'aurais bien voulu
savoir de qui elle tait veuve, ce jour-l?




SUR L'EAU


J'avais lou, l't dernier, une petite maison de campagne au bord de la
Seine,  plusieurs lieues de Paris, et j'allais y coucher tous les
soirs. Je fis, au bout de quelques jours, la connaissance d'un de mes
voisins, un homme de trente  quarante ans, qui tait bien le type le
plus curieux que j'eusse jamais vu. C'tait un vieux canotier, mais un
canotier enrag, toujours prs de l'eau, toujours sur l'eau, toujours
dans l'eau. Il devait tre ne dans un canot, et il mourra bien
certainement dans le canotage final.

Un soir que nous nous promenions au bord de la Seine, je lui demandai de
me raconter quelques anecdotes de sa vie nautique. Voil immdiatement
mon bonhomme qui s'anime, se transfigure, devient loquent, presque
pote. Il avait dans le coeur une grande passion, une passion dvorante,
irrsistible: la rivire.

--Ah! me dit-il, combien j'ai de souvenirs sur cette rivire que vous
voyez couler l prs de nous! Vous autres, habitants des rues, vous ne
savez pas ce qu'est la rivire. Mais coutez un pcheur prononcer ce
mot. Pour lui, c'est la chose mystrieuse, profonde, inconnue, le pays
des mirages et des fantasmagories, o l'on voit, la nuit, des choses qui
ne sont pas, o l'on entend des bruits que l'on ne connat point, o
l'on tremble sans savoir pourquoi, comme en traversant un cimetire: et
c'est en effet le plus sinistre des cimetires, celui o l'on n'a point
de tombeau.

La terre est borne pour le pcheur, et dans l'ombre, quand il n'y a pas
de lune, la rivire est illimite. Un marin n'prouve point la mme
chose pour la mer. Elle est souvent dure et mchante, c'est vrai, mais
elle crie, elle hurle, elle est loyale, la grande mer; tandis que la
rivire est silencieuse et perfide. Elle ne gronde pas, elle coule
toujours sans bruit, et ce mouvement ternel de l'eau qui coule est plus
effrayant pour moi que les hautes vagues de l'Ocan.

Des rveurs prtendent que la mer cache dans son sein d'immenses pays
bleutres, o les noys roulent parmi les grands poissons, au milieu
d'tranges forts et dans des grottes de cristal. La rivire n'a que des
profondeurs noires o l'on pourrit dans la vase. Elle est belle pourtant
quand elle brille au soleil levant et qu'elle clapote doucement entre
ses berges couvertes de roseaux qui murmurent.

Le pote a dit en pariant de l'Ocan:

    O flots, que vous savez de lugubres histoires!
    Flots profonds, redouts des mres  genoux,
    Vous vous les racontez en montant les mares
    Et c'est ce qui vous fait ces voix dsespres
    Que vous avez, le soir, quand vous venez vers nous.

Eh bien, je crois que les histoires chuchotes par les roseaux minces
avec leurs petites voix si douces doivent tre encore plus sinistres
que les drames lugubres raconts par les hurlements des vagues.

Mais puisque vous me demandez quelques-uns de mes souvenirs, je vais
vous dire une singulire aventure qui m'est arrive ici, il y a une
dizaine d'annes.

J'habitais, comme aujourd'hui, la maison de la mre Lafon, et un de mes
meilleurs camarades, Louis Bernet, qui a maintenant renonc au canotage,
 ses pompes et  son dbraill pour entrer au Conseil d'tat, tait
install au village de C..., deux lieues plus bas. Nous dnions tous les
jours ensemble, tantt chez lui, tantt chez moi.

Un soir, comme je revenais tout seul et assez fatigu, tranant
pniblement mon gros bateau, un _ocan_ de douze pieds, dont je me
servais toujours la nuit, je m'arrtai quelques secondes pour reprendra
haleine auprs de la pointe des roseaux, l-bas, deux cents mtres
environ avant le pont du chemin de fer. Il faisait un temps magnifique;
la lune resplendissait, le fleuve brillait, l'air tait calme et doux.
Cette tranquillit me tenta; je me dis qu'il ferait bien bon fumer une
pipe en cet endroit. L'action suivit la pense; je saisis mon ancre et
la jetai dans la rivire.

Le canot, qui redescendait avec le courant, fila sa chane jusqu'au
bout, puis s'arrta; et je m'assis  l'arrire sur ma peau de mouton,
aussi commodment qu'il me fut possible. On n'entendait rien, rien:
parfois seulement, je croyais saisir un petit clapotement presque
insensible de l'eau contre la rive, et j'apercevais des groupes de
roseaux plus levs qui prenaient des figures surprenantes et semblaient
par moments s'agiter.

Le fleuve tait parfaitement tranquille, mais je me sentis mu par le
silence extraordinaire qui m'entourait. Toutes les btes, grenouilles et
crapauds, ces chanteurs nocturnes des marcages, se taisaient. Soudain,
 ma droite, contre moi, une grenouille coassa. Je tressaillis: elle se
tut; je n'entendis plus rien, et je rsolus de fumer un peu pour me
distraire. Cependant, quoique je fusse un culotteur de pipes renomm, je
ne pus pas; ds la seconde bouffe, le coeur me tourna et je cessai. Je
me mis  chantonner; le son de ma voix m'tait pnible; alors, je
m'tendis au fond du bateau et je regardai le ciel. Pendant quelque
temps, je demeurai tranquille, mais bientt les lgers mouvements de la
barque m'inquitrent. Il me sembla qu'elle faisait des embardes
gigantesques, touchant tour  tour les deux berges du fleuve; puis je
crus qu'un tre ou qu'une force invisible l'attirait doucement au fond
de l'eau et la soulevait ensuite pour la laisser retomber. J'tais
ballott comme au milieu d'une tempte; j'entendis des bruits autour de
moi; je me dressai d'un bond: l'eau brillait, tout tait calme.

Je compris que j'avais les nerfs un peu branls et je rsolus de m'en
aller. Je tirai sur ma chane; le canot se mit en mouvement, puis je
sentis une rsistance, je tirai plus fort, l'ancre ne vint pas; elle
avait accroch quelque chose au fond de l'eau et je ne pouvais la
soulever; je recommenai  tirer, mais inutilement. Alors, avec mes
avirons, je fis tourner mon bateau et je le portai en amont pour
changer la position de l'ancre. Ce fut en vain, elle tenait toujours; je
fus pris de colre et je secouai la chane rageusement. Rien ne remua.
Je m'assis dcourag et je me mis  rflchir sur ma position. Je ne
pouvais songer  casser cette chane ni  la sparer de l'embarcation,
car elle tait norme et rive  l'avant dans un morceau de bois plus
gros que mon bras; mais comme le temps demeurait fort beau, je pensai
que je ne tarderais point, sans doute,  rencontrer quelque pcheur qui
viendrait  mon secours. Ma msaventure m'avait calm; je m'assis et je
pus enfin fumer ma pipe. Je possdais une bouteille de rhum, j'en bus
deux ou trois verres, et ma situation me fit rire. Il faisait trs
chaud, de sorte qu' la rigueur je pouvais, sans grand mal, passer la
nuit  la belle toile.

Soudain, un petit coup sonna contre mon bordage. Je fis un soubresaut,
et une sueur froide me glaa des pieds  la tte. Ce bruit venait sans
doute de quelque bout de bois entran par le courant, mais cela avait
suffi et je me sentis envahi de nouveau par une trange agitation
nerveuse. Je saisis ma chane et je me raidis dans un effort dsespr.
L'ancre tint bon. Je me rassis puis.

Cependant, la rivire s'tait peu  peu couverte d'un brouillard blanc
trs pais qui rampait sur l'eau fort bas, de sorte que, en me dressant
debout, je ne voyais plus le fleuve, ni mes pieds, ni mon bateau, mais
j'apercevais seulement les pointes des roseaux, puis, plus loin, la
plaine toute ple de la lumire de la lune, avec de grandes taches
noires qui montaient dans le ciel, formes par des groupes de peupliers
d'Italie. J'tais comme enseveli jusqu' la ceinture dans une nappe de
coton d'une blancheur singulire, et il me venait des imaginations
fantastiques. Je me figurais qu'on essayait de monter dans ma barque que
je ne pouvais plus distinguer, et que la rivire, cache par ce
brouillard opaque, devait tre pleine d'tres tranges qui nageaient
autour de moi. J'prouvais un malaise horrible, j'avais les tempes
serres, mon coeur battait  m'touffer; et, perdant la tte, je pensai
 me sauver  la nage; puis aussitt cette ide me fit frissonner
d'pouvante. Je me vis, perdu, allant  l'aventure dans cette brume
paisse, me dbattant au milieu des herbes et des roseaux que je ne
pourrais viter, rlant de peur, ne voyant pas la berge, ne retrouvant
plus mon bateau, et il me semblait que je me sentirais tir par les
pieds tout au fond de cette eau noire.

En effet, comme il m'et fallu remonter le courant au moins pendant cinq
cents mtres avant de trouver un point libre d'herbes et de joncs o je
pusse prendre pied, il y avait pour moi neuf chances sur dix de ne
pouvoir me diriger dans ce brouillard et de me noyer, quelque bon nageur
que je fusse.

J'essayai de me raisonner. Je me sentais la volont bien ferme de ne
point avoir peur, mais il y avait en moi autre chose que ma volont, et
cette autre chose avait peur. Je me demandai ce que je pouvais redouter;
mon _moi_ brave railla mon _moi_ poltron, et jamais aussi bien que ce
jour-l je ne saisis l'opposition des deux tres qui sont en nous, l'un
voulant, l'autre rsistant, et chacun l'emportant tour  tour.

Cet effroi bte et inexplicable grandissait toujours et devenait de la
terreur. Je demeurais immobile, les yeux ouverts, l'oreille tendue et
attendant. Quoi? Je n'en savais rien, mais ce devait tre terrible. Je
crois que si un poisson se ft avis de sauter hors de l'eau, comme cela
arrive souvent, il n'en aurait pas fallu davantage pour me faire tomber
raide, sans connaissance.

Cependant, par un effort violent, je finis par ressaisir  peu prs ma
raison qui m'chappait. Je pris de nouveau ma bouteille de rhum et je
bus  grands traits. Alors une ide me vint et je me mis  crier de
toutes mes forces en me tournant successivement vers les quatre points
de l'horizon. Lorsque mon gosier fut absolument paralys, j'coutai.--Un
chien hurlait, trs loin.

Je bus encore et je m'tendis tout de mon long au fond du bateau. Je
restai ainsi peut-tre une heure, peut-tre deux, sans dormir, les yeux
ouverts, avec des cauchemars autour de moi. Je n'osais pas me lever et
pourtant je le dsirais violemment; je remettais de minute en minute. Je
me disais:--Allons, debout! et j'avais peur de faire un mouvement. 
la fin, je me soulevai avec des prcautions infinies, comme si ma vie
et dpendu du moindre bruit que j'aurais fait, et je regardai
par-dessus le bord.

Je fus bloui par le plus merveilleux, le plus tonnant spectacle qu'il
soit possible de voir. C'tait une de ces fantasmagories du pays des
fes, une de ces visions racontes par les voyageurs qui reviennent de
trs loin et que nous coutons sans les croire.

Le brouillard qui, deux heures auparavant, flottait sur l'eau, s'tait
peu  peu retir et ramass sur les rives. Laissant le fleuve absolument
libre, il avait form sur chaque berge une colline ininterrompue, haute
de six ou sept mtres, qui brillait sous la lune avec l'clat superbe
des neiges. De sorte qu'on ne voyait rien autre chose que cette rivire
lame de feu entre ces deux montagnes blanches; et l-haut, sur ma tte,
s'talait, pleine et large, une grande lune illuminante au milieu d'un
ciel bleutre et laiteux.

Toutes les btes de l'eau s'taient rveilles; les grenouilles
coassaient furieusement, tandis que, d'instant en instant, tantt 
droite, tantt  gauche, j'entendais cette note courte, monotone et
triste, que jette aux toiles la voix cuivre des crapauds. Chose
trange, je n'avais plus peur; j'tais au milieu d'un paysage tellement
extraordinaire que les singularits les plus fortes n'eussent pu
m'tonner.

Combien de temps cela dura-t-il, je n'en sais rien, car j'avais fini par
m'assoupir. Quand je rouvris les yeux, la lune tait couche, le ciel
plein de nuages. L'eau clapotait lugubrement, le vent soufflait, il
faisait froid, l'obscurit tait profonde.

Je bus ce qui me restait de rhum, puis j'coutai en grelottant le
froissement des roseaux et le bruit sinistre de la rivire. Je cherchai
 voir, mais je ne pus distinguer mon bateau, ni mes mains elles-mmes,
que j'approchais de mes yeux.

Peu  peu, cependant, l'paisseur du noir diminua. Soudain je crus
sentir qu'une ombre glissait tout prs de moi; je poussai un cri, une
voix rpondit; c'tait un pcheur. Je l'appelai, il s'approcha et je lui
racontai ma msaventure. Il mit alors son bateau bord  bord avec le
mien, et tous les deux nous tirmes sur la chane. L'ancre ne remua pas.
Le jour venait, sombre, gris, pluvieux, glacial, une de ces journes qui
vous apportent des tristesses et des malheurs. J'aperus une autre
barque, nous la hlmes. L'homme qui la montait unit ses efforts aux
ntres; alors, peu  peu, l'ancre cda. Elle montait, mais doucement,
doucement, et charge d'un poids considrable. Enfin nous apermes une
masse noire, et nous la tirmes  mon bord:

C'tait le cadavre d'une vieille femme qui avait une grosse pierre au
cou.




HISTOIRE D'UNE FILLE DE FERME


I


Comme le temps tait fort beau, les gens de la ferme avaient dn plus
vite que de coutume et s'en taient alls dans les champs.

Rose, la servante, demeura toute seule au milieu de la vaste cuisine o
un reste de feu s'teignait dans l'tre sous la marmite pleine d'eau
chaude. Elle puisait  cette eau par moments et lavait lentement sa
vaisselle, s'interrompant pour regarder deux carrs lumineux que le
soleil,  travers la fentre, plaquait sur la longue table, et dans
lesquels apparaissaient les dfauts des vitres.

Trois poules trs hardies cherchaient des miettes sous les chaises. Des
odeurs de basse-cour, des tideurs fermentes d'table entraient par la
porte entr'ouverte; et dans le silence du midi brlant on entendait
chanter les coqs.

Quand la fille eut fini sa besogne, essuy la table, nettoy la chemine
et rang les assiettes sur le haut dressoir au fond prs de l'horloge en
bois au tictac sonore, elle respira, un peu tourdie, oppresse sans
savoir pourquoi. Elle regarda les murs d'argile noircis, les poutres
enfumes du plafond o pendaient des toiles d'araigne, des harengs
saurs et des ranges d'oignons; puis elle s'assit, gne par les
manations anciennes que la chaleur de ce jour faisait sortir de la
terre battue du sol o avaient sch tant de choses rpandues depuis si
longtemps. Il s'y mlait aussi la saveur cre du laitage qui crmait au
frais dans la pice  ct. Elle voulut cependant se mettre  coudre
comme elle en avait l'habitude, mais la force lui manqua et elle alla
respirer sur le seuil.

Alors, caresse par l'ardente lumire, elle sentit une douceur qui lui
pntrait au coeur, un bien-tre coulant dans ses membres.

Devant la porte, le fumier dgageait sans cesse une petite vapeur
miroitante. Les poules se vautraient dessus, couches sur le flanc, et
grattaient un peu d'une seule patte pour trouver des vers. Au milieu
d'elles, le coq, superbe, se dressait.  chaque instant il en
choisissait une et tournait autour avec un petit gloussement d'appel. La
poule se levait nonchalamment et le recevait d'un air tranquille, pliant
les pattes et le supportant sur ses ailes; puis elle secouait ses plumes
d'o sortait de la poussire et s'tendait de nouveau sur le fumier,
tandis que lui chantait, comptant ses triomphes; et dans toutes les
cours tous les coqs lui rpondaient, comme si, d'une ferme  l'autre,
ils se fussent envoy des dfis amoureux.

La servante les regardait sans penser; puis elle leva les yeux et fut
blouie par l'clat des pommiers en fleur, tout blancs comme des ttes
poudres.

Soudain un jeune poulain, affol de gaiet, passa devant elle en
galopant. Il fit deux fois le tour des fosss plants d'arbres, puis
s'arrta brusquement et tourna la tte comme tonn d'tre seul.

Elle aussi se sentait une envie de courir, un besoin de mouvement et, en
mme temps, un dsir de s'tendre, d'allonger ses membres, de se reposer
dans l'air immobile et chaud. Elle fit quelques pas, indcise, fermant
les yeux, saisie par un bien-tre bestial; puis, tout doucement, elle
alla chercher les oeufs au poulailler. Il y en avait treize, qu'elle
prit et rapporta. Quand ils furent serrs dans le buffet, les odeurs de
la cuisine l'incommodrent de nouveau et elle sortit pour s'asseoir un
peu sur l'herbe.

La cour de ferme, enferme par les arbres, semblait dormir. L'herbe
haute, o des pissenlits jaunes clataient comme des lumires, tait
d'un vert puissant, d'un vert tout neuf de printemps. L'ombre des
pommiers se ramassait en rond  leurs pieds; et les toits de chaume des
btiments, au sommet desquels poussaient des iris aux feuilles pareilles
 des sabres, fumaient un peu comme si l'humidit des curies et des
granges se ft envole  travers la paille.

La servante arriva sous le hangar o l'on rangeait les chariots et les
voitures. Il y avait l, dans le creux du foss, un grand trou vert
plein de violettes dont l'odeur se rpandait, et, par-dessus le talus,
on apercevait la campagne, une vaste plaine o poussaient les rcoltes,
avec des bouquets d'arbres par endroits, et, de place en place, des
groupes de travailleurs lointains, tout petits comme des poupes, des
chevaux blancs pareils  des jouets, tranant une charrue d'enfant
pousse par un bonhomme haut comme le doigt.

Elle alla prendre une botte de paille dans un grenier et la jeta dans ce
trou pour s'asseoir dessus; puis, n'tant pas  son aise, elle dfit le
lien, parpilla son sige et s'tendit sur le dos, les deux bras sous sa
tte et les jambes allonges.

Tout doucement elle fermait les yeux, assoupie dans une mollesse
dlicieuse. Elle allait mme s'endormir tout  fait, quand elle sentit
deux mains qui lui prenaient la poitrine, et elle se redressa d'un bond.
C'tait Jacques, le garon de ferme, un grand Picard bien dcoupl, qui
la courtisait depuis quelque temps. Il travaillait ce jour-l dans la
bergerie, et, l'ayant vue s'tendre  l'ombre, il tait venu  pas de
loup, retenant son haleine, les yeux brillants, avec des brins de paille
dans les cheveux.

Il essaya de l'embrasser, mais elle le gifla, forte comme lui; et,
sournois, il demanda grce. Alors ils s'assirent l'un prs de l'autre et
ils causrent amicalement. Ils parlrent du temps qui tait favorable
aux moissons, de l'anne qui s'annonait bien, de leur matre, un brave
homme, puis des voisins, du pays tout entier, d'eux-mmes, de leur
village, de leur jeunesse, de leurs souvenirs, des parents qu'ils
avaient quitts pour longtemps, pour toujours peut-tre. Elle
s'attendrit en pensant  cela, et lui, avec son ide fixe, se
rapprochait, se frottait contre elle, frmissant tout envahi par le
dsir. Elle disait:

--Y a bien longtemps que je n'ai vu maman; c'est dur tout de mme d'tre
spares tant que a.

Et son oeil perdu regardait au loin,  travers l'espace, jusqu'au
village abandonn l-bas, l-bas, vers le nord.

Lui, tout  coup, la saisit par le cou et l'embrassa de nouveau; mais,
de son poing ferm, elle le frappa en pleine figure si violemment qu'il
se mit  saigner du nez; et il se leva pour aller appuyer sa tte contre
un tronc d'arbre. Alors elle fut attendrie et, se rapprochant de lui,
elle demanda:

--a te fait mal?

Mais il se mt  rire. Non, ce n'tait rien; seulement elle avait tap
juste sur le milieu. Il murmurait: Cr coquin! et il la regardait avec
admiration, pris d'un respect, d'une affection tout autre, d'un
commencement d'amour vrai pour cette grande gaillarde si solide.

Quand le sang eut cess de couler, il lui proposa de faire un tour,
craignant, s'ils restaient ainsi cte  cte, la rude poigne de sa
voisine. Mais d'elle-mme elle lui prit le bras, comme font les promis
le soir, dans l'avenue, et elle lui dit:

--a n'est pas bien, Jacques, de me mpriser comme a.

Il protesta. Non, il ne la mprisait pas, mais il tait amoureux, voil
tout.

--Alors tu me veux bien en mariage? dit-elle.

Il hsita, puis il se mit  la regarder de ct pendant qu'elle tenait
ses yeux perdus au loin devant elle. Elle avait les joues rouges et
pleines, une large poitrine saillante sous l'indienne de son caraco, de
grosses lvres fraches, et sa gorge, presque nue, tait seme de
petites gouttes de sueur. Il se sentit repris d'envie, et, la bouche
dans son oreille il murmura:

--Oui, je veux bien.

Alors elle lui jeta ses bras au cou et elle l'embrassa si longtemps
qu'ils en perdaient haleine tous les deux.

De ce moment commena entre eux l'ternelle histoire de l'amour. Ils se
lutinaient dans les coins; ils se donnaient des rendez-vous au clair de
la lune,  l'abri d'une meule de foin, et ils se faisaient des bleus aux
jambes, sous la table, avec leurs gros souliers ferrs.

Puis, peu  peu, Jacques parut s'ennuyer d'elle; il l'vitait, ne lui
parlait plus gure, ne cherchait plus  la rencontrer seule. Alors elle
fut envahie par des doutes et une grande tristesse; et, au bout de
quelque temps, elle s'aperut qu'elle tait enceinte.

Elle fut consterne d'abord, puis une colre lui vint, plus forte chaque
jour, parce qu'elle ne parvenait point  le trouver, tant il l'vitait
avec soin.

Enfin, une nuit, comme tout le monde dormait dans la ferme, elle sortit
sans bruit, en jupon, pieds nus, traversa la cour et poussa la porte de
l'curie o Jacques tait couch dans une grande bote pleine de paille
au-dessus de ses chevaux. Il fit semblant de ronfler en l'entendant
venir; mais elle se hissa prs de lui, et,  genoux  son ct, le
secoua jusqu' ce qu'il se dresst.

Quand il se fut assis, demandant:--Qu'est-ce que tu veux? elle
pronona, les dents serres, tremblant de fureur:--Je veux, je veux que
tu m'pouses, puisque tu m'as promis le mariage. Il se mit  rire et
rpondit:--Ah bien! si on pousait toutes les filles avec qui on a
faut, a ne serait pas  faire.

Mais elle le saisit  la gorge, le renversa sans qu'il pt se
dbarrasser de son treinte farouche, et, l'tranglant; elle lui cria
tout prs, dans la figure:--Je suis grosse, entends-tu, je suis
grosse.

Il haletait, suffoquant; et ils restaient l tous deux, immobiles, muets
dans le silence noir troubl seulement par le bruit de mchoire d'un
cheval qui tirait sur la paille du rtelier, puis la broyait avec
lenteur.

Quand Jacques comprit qu'elle tait la plus forte, il balbutia:

--Eh bien, je t'pouserai, puisque c'est a.

Mais elle ne croyait plus  ses promesses.

--Tout de suite, dit-elle; tu feras publier les bans.

Il rpondit:

--Tout de suite.

--Jure-le sur le bon Dieu.

Il hsita pendant quelques secondes, puis, prenant son parti:

--Je le jure sur le bon Dieu.

Alors elle ouvrit les doigts et, sans ajouter une parole, s'en alla.

Elle fut quelques jours sans pouvoir lui parler, et, l'curie se
trouvant dsormais ferme  clef toutes les nuits, elle n'osait pas
faire de bruit de crainte du scandale.

Puis, un matin, elle vit entrer  la soupe un autre valet. Elle demanda:

--Jacques est parti?

--Mais oui, dit l'autre, je suis  sa place.

Elle se mit  trembler si fort, qu'elle ne pouvait dcrocher sa marmite;
puis, quand tout le monde fut au travail, elle monta dans sa chambre et
pleura, la face dans son traversin, pour n'tre pas entendue.

Dans la journe, elle essaya de s'informer sans veiller les soupons;
mais elle tait tellement obsde par la pense de son malheur qu'elle
croyait voir rire malicieusement tous les gens qu'elle interrogeait. Du
reste, elle ne put rien apprendre, sinon qu'il avait quitt le pays tout
 fait.




II


Alors commena pour elle une vie de torture continuelle. Elle
travaillait comme une machine, sans s'occuper de ce qu'elle faisait,
avec cette ide fixe en tte: Si on le savait!

Cette obsession constante la rendait tellement incapable de raisonner
qu'elle ne cherchait mme pas les moyens d'viter ce scandale qu'elle
sentait venir, se rapprochant chaque jour, irrparable, et sr comme la
mort.

Elle se levait tous les matins bien avant les autres et, avec une
persistance acharne, essayait de regarder sa taille dans un petit
morceau d'une glace casse qui lui servait  se peigner, trs anxieuse
de savoir si ce n'tait pas aujourd'hui qu'on s'en apercevrait.

Et, pendant le jour, elle interrompait  tout instant son travail, pour
considrer du haut en bas si l'ampleur de son ventre ne soulevait pas
trop son tablier.

Les mois passaient. Elle ne parlait presque plus et, quand on lui
demandait quelque chose, ne comprenait pas, effare, l'oeil hbt, les
mains tremblantes; ce qui faisait dire  son matre:

--Ma pauvre fille, que t'es sotte depuis quelque temps!

 l'glise, elle se cachait derrire un pilier, et n'osait plus aller 
confesse, redoutant beaucoup la rencontre du cur,  qui elle prtait un
pouvoir surhumain lui permettant de lire dans les consciences.

 table, les regards de ses camarades la faisaient maintenant dfaillir
d'angoisse, et elle s'imaginait toujours tre dcouverte par le vacher,
un petit gars prcoce et sournois dont l'oeil luisant ne la quittait
pas.

Un matin, le facteur lui remit une lettre. Elle n'en avait jamais reu
et resta tellement bouleverse qu'elle fut oblige de s'asseoir. C'tait
de lui, peut-tre? Mais, comme elle ne savait pas lire, elle restait
anxieuse, tremblante, devant ce papier couvert d'encre. Elle le mit dans
sa poche, n'osant confier son secret  personne; et souvent elle
s'arrtait de travailler pour regarder longtemps ces lignes galement
espaces qu'une signature terminait, s'imaginant vaguement qu'elle
allait tout  coup en dcouvrir le sens. Enfin, comme elle devenait
folle d'impatience et d'inquitude, elle alla trouver le matre d'cole
qui la fit asseoir et lut:

_Ma chre fille, la prsente est pour te dire que je suis bien bas;
notre voisin, matre Dentu, a pris la plume pour te mander de venir si
tu peux_.

_Pour ta mre affectionne_,

CSAIRE DENTU, _adjoint_.

Elle ne dit pas un mot et s'en alla; mais, sitt qu'elle fut seule,
elle s'affaissa au bord du chemin, les jambes rompues; et elle resta l
jusqu' la nuit.

En rentrant, elle raconta son malheur au fermier, qui la laissa partir
pour autant de temps qu'elle voudrait, promettant de faire faire sa
besogne par une fille de journe et de la reprendre  son retour.

Sa mre tait  l'agonie; elle mourut le jour mme de son arrive; et,
le lendemain, Rose accouchait d'un enfant de sept mois, un petit
squelette affreux, maigre  donner des frissons, et qui semblait
souffrir sans cesse, tant il crispait douloureusement ses pauvres mains
dcharnes comme des pattes de crabe.

Il vcut cependant.

Elle raconta qu'elle tait marie, mais qu'elle ne pouvait se charger du
petit et elle le laissa chez des voisins qui promirent d'en avoir bien
soin.

Elle revint.

Mais alors, en son coeur si longtemps meurtri, se leva, comme une
aurore, un amour inconnu pour ce petit tre chtif qu'elle avait laiss
l-bas; et cet amour mme tait une souffrance nouvelle, une souffrance
de toutes les heures, de toutes les minutes, puisqu'elle tait spare
de lui.

Ce qui la martyrisait surtout, c'tait un besoin fou de l'embrasser, de
l'treindre en ses bras, de sentir contre sa chair la chaleur de son
petit corps. Elle ne dormait plus la nuit; elle y pensait tout le jour;
et, le soir, son travail fini, elle s'asseyait devant le feu, qu'elle
regardait fixement comme les gens qui pensent au loin.

On commenait mme  jaser  son sujet, et on la plaisantait sur
l'amoureux qu'elle devait avoir, lui demandant s'il tait beau, s'il
tait grand, s'il tait riche,  quand la noce,  quand le baptme? Et
elle se sauvait souvent pour pleurer toute seule, car ces questions lui
entraient dans la peau comme des pingles.

Pour se distraire de ces tracasseries, elle se mit  l'ouvrage avec
fureur, et, songeant toujours  son enfant, elle chercha les moyens
d'amasser pour lui beaucoup d'argent.

Elle rsolut de travailler si fort qu'on serait oblig d'augmenter ses
gages.

Alors, peu  peu, elle accapara la besogne autour d'elle, fit renvoyer
une servante qui devenait inutile depuis qu'elle peinait autant que
deux, conomisa sur le pain, sur l'huile et sur la chandelle, sur le
grain qu'on jetait trop largement aux poules, sur le fourrage des
bestiaux qu'on gaspillait un peu. Elle se montra avare de l'argent du
matre comme si c'et t le sien, et,  force de faire des marchs
avantageux, de vendre cher ce qui sortait de la maison et de djouer les
ruses les paysans qui offraient leurs produits, elle eut seule le soin
des achats et des ventes, la direction du travail des gens de peine, le
compte des provisions; et, en peu de temps, elle devint indispensable.
Elle exerait une telle surveillance autour d'elle, que la ferme, sous
sa direction, prospra prodigieusement. On parlait  deux lieues  la
ronde de la servante  matre Vallin; et le fermier rptait partout:
Cette fille-l, a vaut mieux que de l'or.

Cependant, le temps passait et ses gages restaient les mmes. On
acceptait son travail forc comme une chose due par toute servante
dvoue, une simple marque de bonne volont; et elle commena  songer
avec un peu d'amertume que si le fermier encaissait, grce  elle,
cinquante ou cent cus de supplment tous les mois, elle continuait 
gagner ses 240 francs par an, rien de plus, rien de moins.

Elle rsolut de rclamer une augmentation. Trois fois elle alla trouver
le matre et, arrive devant lui, parla d'autre chose. Elle ressentait
une sorte de pudeur  solliciter de l'argent, comme si c'et t une
action un peu honteuse. Enfin, un jour que le fermier djeunait seul
dans la cuisine, elle lui dit d'un air embarrass qu'elle dsirait lui
parler particulirement. Il leva la tte, surpris, les deux mains sur la
table, tenant de l'une son couteau, la pointe en l'air, et de l'autre
une bouche de pain, et il regarda fixement sa servante. Elle se troubla
sous son regard et demanda huit jours pour aller au pays parce qu'elle
tait un peu malade.

Il les lui accorda tout de suite; puis, embarrass lui-mme, il ajouta:

--Moi aussi j'aurai  te parler quand tu seras revenue.




III


L'enfant allait avoir huit mois: elle ne le reconnut point. Il tait
devenu tout rose, joufflu, potel partout, pareil  un petit paquet de
graisse vivante. Ses doigts, carts par des bourrelets de chair,
remuaient doucement dans une satisfaction visible. Elle se jeta dessus
comme sur une proie, avec un emportement de bte, et elle l'embrassa si
violemment qu'il se prit  hurler de peur. Alors elle se mit elle-mme 
pleurer parce qu'il ne la reconnaissait pas et qu'il tendait ses bras
vers sa nourrice aussitt qu'il l'apercevait.

Ds le lendemain cependant il s'accoutuma  sa figure, et il riait en
la voyant. Elle l'emportait dans la campagne, courait affole en le
tenant au bout de ses mains, s'asseyait sous l'ombre des arbres; puis,
pour la premire fois de sa vie, et bien qu'il ne l'entendt point, elle
ouvrait son coeur  quelqu'un, lui racontait ses chagrins, ses travaux,
ses soucis, ses esprances, et elle le fatiguait sans cesse par la
violence et l'acharnement de ses caresses.

Elle prenait une joie infinie  le ptrir dans ses mains,  le laver, 
l'habiller; et elle tait mme heureuse de nettoyer ses salets
d'enfant, comme si ces soins intimes eussent t une confirmation de sa
maternit. Elle le considrait, s'tonnant toujours qu'il ft  elle, et
elle se rptait  demi-voix, en le faisant danser dans ses bras: C'est
mon petiot, c'est mon petiot.

Elle sanglota toute la route en retournant  la ferme, et elle tait 
peine revenue que son matre l'appela dans sa chambre. Elle s'y rendit,
trs tonne et fort mue sans savoir pourquoi.

--Assieds-toi l, dit-il.

Elle s'assit et ils restrent pendant quelques instants  ct l'un de
l'autre, embarrasss tous les deux, les bras inertes et encombrants, et
sans se regarder en face,  la faon des paysans.

Le fermier, gros homme de quarante-cinq ans, deux fois veuf, jovial et
ttu, prouvait une gne vidente qui ne lui tait pas ordinaire. Enfin
il se dcida et se mit  parler d'un air vague, bredouillant un peu et
regardant au loin dans la campagne.

--Rose, dit-il, est-ce que tu n'as jamais song  t'tablir?

Elle devint ple comme une morte. Voyant qu'elle ne lui rpondait pas,
il continua:

--Tu es une brave fille, range, active et conome. Une femme comme toi,
a ferait la fortune d'un homme.

Elle restait toujours immobile, l'oeil effar, ne cherchant mme pas 
comprendre, tant ses ides tourbillonnaient comme  l'approche d'un
grand danger. Il attendit une seconde, puis continua:

--Vois-tu, une ferme sans matresse, a ne peut pas aller, mme avec
une servante comme toi.

Alors il se tut, ne sachant plus que dire; et Rose le regardait de l'air
pouvant d'une personne qui se croit en face d'un assassin et s'apprte
 s'enfuir au moindre geste qu'il fera.

Enfin, au bout de cinq minutes, il demanda:

--H bien! a te va-t-il?

Elle rpondit avec une physionomie idiote:

--Quoi, not'matre?

Alors lui, brusquement:

--Mais de m'pouser, pardine!

Elle se dressa tout  coup, puis retomba comme casse sur sa chaise, o
elle demeura sans mouvement, pareille  quelqu'un qui aurait reu le
coup d'un grand malheur. Le fermier  la fin s'impatienta:

--Allons, voyons; qu'est-ce qu'il te faut alors?

Elle le contemplait affole; puis, soudain, les larmes lui vinrent aux
yeux, et elle rpta deux fois en suffoquant:

--Je ne peux pas, je ne peux pas!

--Pourquoi a? demanda l'homme. Allons; ne fais pas la bte; je te donne
jusqu' demain pour rflchir.

Et il se dpcha de s'en aller, trs soulag d'en avoir fini avec cette
dmarche qui l'embarrassait beaucoup, et ne doutant pas que, le
lendemain, sa servante accepterait une proposition qui tait pour elle
tout  fait inespre et, pour lui, une excellente affaire, puisqu'il
s'attachait ainsi  jamais une femme qui lui rapporterait certes
davantage que la plus belle dot du pays.

Il ne pouvait d'ailleurs exister entre eux de scrupules de msalliance,
car, dans la campagne, tous sont  peu prs gaux: le fermier laboure
comme son valet, qui, le plus souvent, devient matre  son tour un jour
ou l'autre, et les servantes  tout moment passent matresses sans que
cela apporte aucun changement dans leur vie ou leurs habitudes.

Rose ne se coucha pas cette nuit-l. Elle tomba assise sur son lit,
n'ayant plus mme la force de pleurer, tant elle tait anantie. Elle
restait inerte, ne sentant plus son corps, et l'esprit dispers, comme
si quelqu'un l'et dchiquet avec un de ces instruments dont se servent
les cardeurs pour effiloquer la laine des matelas.

Par instants seulement elle parvenait  rassembler comme des bribes de
rflexions, et elle s'pouvantait  la pense de ce qui pouvait advenir.

Ses terreurs grandirent, et chaque fois que dans le silence assoupi de
la maison la grosse horloge de la cuisine battait lentement les heures,
il lui venait des sueurs d'angoisse. Sa tte se perdait, les cauchemars
se succdaient, sa chandelle s'teignit; alors commena le dlire, ce
dlire fuyant des gens de la campagne qui se croient frapps par un
sort, un besoin fou de partir, de s'chapper, de courir devant le
malheur comme un vaisseau devant la tempte.

Une chouette glapit; elle tressaillit, se dressa, passa ses mains sur sa
face, dans ses cheveux, se tta le corps comme une folle; puis, avec,
des allures de somnambule, elle descendit. Quand elle fut dans la cour,
elle rampa pour n'tre point vue par quelque goujat rdeur, car la lune,
prs de disparatre, jetait une lueur claire dans les champs. Au lieu
d'ouvrir la barrire, elle escalada le talus; puis, quand elle fut en
face de la campagne, elle partit. Elle filait droit devant elle, d'un
trot lastique et prcipit, et, de temps en temps, inconsciemment, elle
jetait un cri perant. Son ombre dmesure, couche sur le sol  son
ct, filait avec elle, et parfois un oiseau de nuit venait tournoyer
sur sa tte. Les chiens dans les cours de fermes aboyaient en
l'entendant passer; l'un d'eux sauta le foss et la poursuivit pour la
mordre; mais elle se retourna sur lui en hurlant de telle faon que
l'animal pouvant s'enfuit, se blottit dans sa loge et se tut.

Parfois une jeune famille de livres foltrait dans un champ; mais,
quand approchait l'enrage coureuse, pareille  une Diane en dlire, les
btes craintives se dbandaient; les petits et la mre disparaissaient
blottis dans on sillon, tandis que le pre dboulait  toutes pattes
et, parfois, faisait passer son ombre bondissante, avec ses grandes
oreilles dresses, sur la lune  son coucher, qui plongeait maintenant
au bout du monde et clairait la plaine de sa lumire oblique, comme une
norme lanterne pose par terre  l'horizon.

Les toiles s'effacrent dans les profondeurs du ciel; quelques oiseaux
ppiaient; le jour naissait. La fille, extnue, haletait; et quand le
soleil pera l'aurore empourpre, elle s'arrta.

Ses pieds enfls se refusaient  marcher; mais elle aperut une mare,
une grande mare dont l'eau stagnante semblait du sang, sous les reflets
rouges du jour nouveau, et elle alla,  petits pas, boitant, la main sur
son coeur, tremper ses deux jambes dedans.

Elle s'assit sur une touffe d'herbe, ta ses gros souliers pleins de
poussire, dfit ses bas, et enfona ses mollets bleuis dans l'onde
immobile o venaient parfois crever des bulles d'air.

Une fracheur dlicieuse lui monta des talons jusqu' la gorge; et,
tout  coup, pendant qu'elle regardait fixement cette mare profonde, un
vertige la saisit, un dsir furieux d'y plonger tout entire. Ce serait
fini de souffrir l dedans, fini pour toujours. Elle ne pensait plus 
son enfant; elle voulait la paix, le repos complet, dormir sans fin.
Alors elle se dressa, les bras levs, et fit deux pas en avant. Elle
enfonait maintenant jusqu'aux cuisses, et dj elle se prcipitait,
quand des piqres ardentes aux chevilles la firent sauter en arrire, et
elle poussa un cri dsespr, car depuis ses genoux jusqu'au bout de ses
pieds de longues sangsues noires buvaient sa vie, se gonflaient, colles
 sa chair. Elle n'osait point y toucher et hurlait d'horreur. Ses
clameurs dsespres attirrent un paysan qui passait au loin avec sa
voiture. Il arracha les sangsues une  une, comprima les plaies avec des
herbes et ramena la fille dans sa carriole jusqu' la ferme de son
matre.

Elle fut pendant quinze jours au lit, puis, le matin o elle se releva,
comme elle tait assise devant la porte, le fermier vint soudain se
planter devant elle.

--Eh bien, dit-il, c'est une affaire entendue, n'est-ce pas?

Elle ne rpondit point d'abord, puis, comme il restait debout, la
perant de son regard obstin, elle articula pniblement:

--Non, not'matre, je ne peux pas.

Mais il s'emporta tout  coup.

--Tu ne peux pas, la fille, tu ne peux pas, pourquoi a?

Elle se remit  pleurer et rpta:

--Je ne peux pas.

Il la dvisageait, et il lui cria dans la face:

--C'est donc que tu as un amoureux?

Elle balbutia, tremblant de honte:

--Peut-tre bien que c'est a.

L'homme, rouge comme un coquelicot, bredouillait de colre:

--Ah! tu l'avoues donc, gueuse! Et qu'est-ce que c'est, ce merle-l? Un
va-nu-pieds, un sans-le-sou, un couche-dehors, un crve-la-faim?
Qu'est-ce que c'est, dis?

Et, comme elle ne rpondait rien:

--Ah! tu ne veux pas ... Je vas te le dire, moi: c'est Jean Baudu?

Elle s'cria:

--Oh! non, pas lui.

--Alors c'est Pierre Martin?

--Oh non! not' matre.

Et il nommait perdument tous les garons du pays, pendant qu'elle
niait, accable, et s'essuyant les yeux  tout moment du coin de son
tablier bleu. Mais lui cherchait toujours avec son obstination de brute,
grattant  ce coeur pour connatre son secret, comme un chien de chasse
qui fouille un terrier tout un jour pour avoir la bte qu'il sent au
fond. Tout  coup l'homme s'cria:

--Eh! pardine, c'est Jacques, le valet de l'autre anne; on disait bien
qu'il te parlait et que vous vous tiez promis mariage.

Rose suffoqua; un flot de sang empourpra sa face; ses larmes tarirent
tout  coup; elles se schrent sur ses joues comme des gouttes d'eau
sur du fer rouge. Elle s'cria:

--Non, ce n'est pas lui, ce n'est pas lui!

--Est-ce bien sr, a? demanda le paysan malin qui flairait un bout de
vrit.

Elle rpondit prcipitamment:

--Je vous le jure, je vous le jure ...

Elle cherchait sur quoi jurer, n'osant point invoquer les choses
sacres. Il l'interrompit:

--Il te suivait pourtant dans les coins et il te mangeait des yeux
pendant tous les repas. Lui as-tu promis ta foi, hein, dis?

Cette fois, elle regarda son matre en face.

--Non, jamais, jamais, et je vous jure par le bon Dieu que s'il venait
aujourd'hui me demander, je ne voudrais pas de lui.

Elle avait l'air tellement sincre que le fermier hsita. Il reprit,
comme se parlant  lui-mme:

--Alors, quoi? Il ne t'est pourtant pas arriv un malheur, on le
saurait. Et puisqu'il n'y a pas eu de consquence, une fille ne
refuserait pas son matre  cause de a. Il faut pourtant qu'il y ait
quelque chose.

Elle ne rpondait plus rien, trangle par une angoisse.

Il demanda encore:--Tu ne veux point?

Elle soupira:--Je n'peux pas, not' matre. Et il tourna les talons.

Elle se crut dbarrasse et passa le reste du jour  peu prs
tranquille, mais aussi rompue et extnue que si,  la place du vieux
cheval blanc, on lui et fait tourner depuis l'aurore la machine 
battre le grain.

Elle se coucha sitt qu'elle le put et s'endormit tout d'un coup.

Vers le milieu de la nuit, deux mains qui palpaient son lit la
rveillrent. Elle tressauta de frayeur, mais elle reconnut aussitt la
voix du fermier qui lui disait:--N'aie pas peur, Rose, c'est moi qui
viens pour te parler. Elle fut d'abord tonne; puis, comme il essayait
de pntrer sous ses draps, elle comprit ce qu'il cherchait et se mit 
trembler trs fort, se sentant seule dans l'obscurit, encore lourde de
sommeil, et toute nue, et dans un lit, auprs de cet homme qui la
voulait. Elle ne consentait pas, pour sr, mais elle rsistait
nonchalamment, luttant elle-mme contre l'instinct toujours plus
puissant chez les natures simples, et mal protge par la volont
indcise de ces races inertes et molles. Elle tournait sa tte tantt
vers le mur, tantt vers la chambre, pour viter les caresses dont la
bouche du fermier poursuivait la sienne, et son corps se tordait un peu
sous sa couverture, nerv par la fatigue de la lutte. Lui, devenait
brutal, gris par le dsir. Il la dcouvrit d'un mouvement brusque.
Alors elle sentit bien qu'elle ne pouvait plus rsister. Obissant  une
pudeur d'autruche, elle cacha sa figure dans ses mains et cessa de se
dfendre.

Le fermier resta la nuit auprs d'elle. Il y revint le soir suivant,
puis tous les jours.

Ils vcurent ensemble.

Un matin, il lui dit:--J'ai fait publier les bans, nous nous marierons
le mois prochain.

Elle ne rpondit pas. Que pouvait-elle dire? Elle ne rsista point. Que
pouvait-elle faire?




IV


Elle l'pousa. Elle se sentait enfonce dans un trou aux bords
inaccessibles, dont elle ne pourrait jamais sortir, et toutes sortes de
malheurs restaient suspendus sur sa tte comme des gros rochers qui
tomberaient  la premire occasion. Son mari lui faisait l'effet d'un
homme qu'elle avait vol et qui s'en apercevrait un jour ou l'autre. Et
puis elle pensait  son petit d'o venait tout son malheur, mais d'o
venait aussi tout son bonheur sur la terre.

Elle allait le voir deux fois l'an et revenait plus triste chaque fois.

Cependant, avec l'habitude, ses apprhensions se calmrent, son coeur
s'apaisa, et elle vivait plus confiante avec une vague crainte flottant
encore en son me.

Des annes passrent; l'enfant gagnait six ans. Elle tait maintenant
presque heureuse, quand tout  coup l'humeur du fermier s'assombrit.

Depuis deux ou trois annes dj il semblait nourrir une inquitude,
porter en lui un souci, quelque mal de l'esprit grandissant peu  peu.
Il restait longtemps  table aprs son dner, la tte enfonce dans ses
mains, et triste, triste, rong par le chagrin. Sa parole devenait plus
vive, brutale parfois; et il semblait mme qu'il avait une
arrire-pense contre sa femme, car il lui rpondait par moments avec
duret, presque avec colre.

Un jour que le gamin d'une voisine tait venu chercher des oeufs, comme
elle le rudoyait un peu, presse par la besogne, son mari apparut tout 
coup et lui dit de sa voix mchante:

--Si c'tait le tien, tu ne le traiterais pas comme a.

Elle demeura saisie, sans pouvoir rpondre, puis elle rentra, avec
toutes ses angoisses rveilles.

Au dner, le fermier ne lui parla pas, ne la regarda pas, et il semblait
la dtester, la mpriser, savoir quelque chose enfin.

Perdant la tte, elle n'osa point rester seule avec lui aprs le repas;
elle se sauva et courut jusqu' l'glise.

La nuit tombait; l'troite nef tait toute sombre, mais un pas rdait
dans le silence l-bas, vers le choeur, car le sacristain prparait pour
la nuit la lampe du tabernacle. Ce point de feu tremblotant, noy dans
les tnbres de la vote, apparut  Rose comme une dernire esprance,
et, les yeux fixs sur lui, elle s'abattit  genoux.

La mince veilleuse remonta dans l'air avec un bruit de chane. Bientt
retentit sur le pav un saut rgulier de sabots que suivait un frlement
de corde tranant, et la maigre cloche jeta _l'Anglus_ du soir 
travers les brumes grandissantes. Comme l'homme allait sortir, elle le
joignit.

--Monsieur le cur est-il chez lui? dit-elle.

Il rpondit:

--Je crois bien, il dne toujours  _l'Anglus._

Alors elle poussa en tremblant la barrire du presbytre.

Le prtre se mettait  table. Il la fit asseoir aussitt.

--Oui, oui, je sais, votre mari m'a parl dj de ce qui vous amne.

La pauvre femme dfaillait. L'ecclsiastique reprit:

--Que voulez-vous, mon enfant?

Et il avalait rapidement des cuilleres de soupe dont les gouttes
tombaient sur sa soutane rebondie et crasseuse au ventre.

Rose n'osait plus parler, ni implorer, ni supplier; elle se leva; le
cur lui dit:

--Du courage ...

Et elle sortit.

Elle revint  la ferme sans savoir ce qu'elle faisait. Le matre
l'attendait, les gens de peine tant partis en son absence. Alors elle
tomba lourdement  ses pieds et elle gmit en versant des flots de
larmes.

--Qu'est-ce que t'as contre moi?

Il se mit  crier, jurant:

--J'ai que je n'ai pas d'fants, nom de Dieu! Quand on prend une femme,
c'n'est pas pour rester tout seuls tous les deux jusqu' la fin. V'l
c'que j'ai. Quand une vache n'a point de viaux, c'est qu'elle ne vaut
rien. Quand une femme n'a point d'fant, c'est aussi qu'elle ne vaut
rien.

Elle pleurait balbutiant, rptant:

--C'n'est point d'ma faute! c'n'est point d'ma faute!

Alors il s'adoucit un peu et il ajouta:

--J'te dis pas, mais c'est contrariant tout de mme.




V


De ce jour elle n'eut plus qu'une pense: avoir un enfant, un autre; et
elle confia son dsir  tout le monde.

Une voisine lui indiqua un moyen: c'tait de donner  boire  son mari,
tous les soirs, un verre d'eau avec une pince de cendres. Le fermier
s'y prta, mais le moyen ne russit pas.

Ils se dirent: Peut-tre qu'il y a des secrets. Et ils allrent aux
renseignements. On leur dsigna un berger qui demeurait  dix lieues de
l; et matre Vallin ayant attel son tilbury partit un jour pour le
consulter. Le berger lui remit un pain sur lequel il fit des signes, un
pain ptri avec des herbes et dont il fallait que tous deux mangeassent
un morceau, la nuit, avant comme aprs leurs caresses.

Le pain tout entier fut consomm sans obtenir de rsultat.

Un instituteur leur dvoila des mystres, des procds d'amour inconnus
aux champs, et infaillibles, disait-il. Ils ratrent.

Le cur conseilla un plerinage au prcieux Sang de Fcamp. Rose alla
avec la foule se prosterner dans l'abbaye, et, mlant son voeu aux
souhaits grossiers qu'exhalaient tous ces coeurs de paysans, elle
supplia Celui que tous imploraient de la rendre encore une fois fconde.
Ce fut en vain. Alors elle s'imagina tre punie de sa premire faute et
une immense douleur l'envahit.

Elle dprissait de chagrin; son mari aussi vieillissait, se mangeait
les sangs, disait-on, se consumait en espoirs inutiles.

Alors la guerre clata entre eux. Il l'injuria, la battit. Tout le jour
il la querellait, et le soir, dans leur lit, haletant, haineux, il lui
jetait  la face des outrages et des ordures.

Une nuit enfin, ne sachant plus qu'inventer pour la faire souffrir
davantage, il lui ordonna de se lever et d'aller attendre le jour sous
la pluie devant la porte. Comme elle n'obissait pas, il la saisit par
le cou et se mit  la frapper au visage  coups de poing. Elle ne dit
rien, ne remua pas. Exaspr, il sauta  genoux sur son ventre; et, les
dents serres, fou de rage, il l'assommait. Alors elle eut un instant de
rvolte dsespre, et, d'un geste furieux le rejetant contre le mur,
elle se dressa sur son sant, puis, la voix change, sifflante:

--J'en ai un fant, moi, j'en ai un! je l'ai eu avec Jacques; tu sais
bien, Jacques. Il devait m'pouser: il est parti.

L'homme, stupfait, restait l, aussi perdu qu'elle-mme; il
bredouillait:

--Qu que tu dis? qu que tu dis?

Alors elle se mit  sangloter, et  travers ses larmes ruisselantes elle
balbutia:

--C'est pour a que je ne voulais pas t'pouser, c'est pour a. Je ne
pouvais point te le dire, tu m'aurais mise sans pain avec mon petit. Tu
n'en as pas, toi, d'fant; tu ne sais pas, tu ne sais pas!

Il rptait machinalement, dans une surprise grandissante:

--T'as un fant? t'as un fant?

Elle pronona au milieu des hoquets:

--Tu m'as prise de force; tu le sais bien peut-tre? moi je ne voulais
point t'pouser.

Alors il se leva, alluma la chandelle, et se mit  marcher dans la
chambre, les bras derrire le dos. Elle pleurait toujours, croule sur
le lit. Tout  coup il s'arrta devant elle:--C'est de ma faute alors
si je t'en ai pas fait? dit-il. Elle ne rpondit pas. Il se remit 
marcher; puis, s'arrtant de nouveau, il demanda:--Quel ge qu'il a ton
petiot?

Elle murmura:

--V'l qu'il va avoir six ans.

Il demanda encore:

--Pourquoi que tu ne me l'as pas dit?

Elle gmit:

--Est-ce que je pouvais!

Il restait debout immobile.

--Allons, lve-toi, dit-il.

Elle se redressa pniblement; puis, quand elle se fut mise sur ses
pieds, appuye au mur, il se prit  rire soudain de son gros rire des
bons jours; et comme elle demeurait bouleverse, il ajouta:

--Eh bien, on ira le chercher, c't'fant, puisque nous n'en avons pas
ensemble.

Elle eut un tel effarement que si la force ne lui et pas manqu, elle
se serait assurment enfuie. Mais le fermier se frottait les mains et
murmurait:

--Je voulais en adopter un, le v'l trouv, le v'l trouv. J'avais
demand au cur un orphelin.

Puis, riant toujours, il embrassa sur les deux joues sa femme plore et
stupide, et il cria, comme si elle ne l'entendait pas:

--Allons, la mre, allons voir s'il y a encore de la soupe; moi j'en
mangerai bien une pote.

Elle passa sa jupe; ils descendirent; et pendant qu' genoux elle
rallumait le feu sous la marmite, lui, radieux, continuait  marcher 
grands pas dans la cuisine en rptant:

--Eh bien, vrai, a me fait plaisir; c'est pas pour dire, mais je suis
content, je suis bien content.




EN FAMILLE


Le tramway de Neuilly venait de passer la porte Maillot et il filait
maintenant tout le long de la grande avenue qui aboutit  la Seine. La
petite machine, attele  son wagon, cornait pour carter les obstacles,
crachait sa vapeur, haletait comme une personne essouffle qui court; et
ses pistons faisaient un bruit prcipit, de jambes de fer en mouvement.
La lourde chaleur d'une fin de journe d't tombait sur la route d'o
s'levait, bien qu'aucune brise ne soufflt, une poussire blanche,
crayeuse, opaque, suffocante et chaude, qui se collait sur la peau
moite, emplissait les yeux, entrait dans les poumons.

Des gens venaient sur leurs portes, cherchant de l'air.

Les glaces de la voiture taient baisses, et tous les rideaux
flottaient agits par la course rapide. Quelques personnes seulement
occupaient l'intrieur (car on prfrait, par ces jours chauds,
l'impriale ou les plates-formes). C'taient de grosses dames aux
toilettes farces, de ces bourgeoises de banlieue qui remplacent la
distinction dont elles manquent par une dignit intempestive; des
messieurs las du bureau, la figure jaunie, la taille tourne, une paule
un peu remonte par les longs travaux courbs sur les tables. Leurs
faces inquites et tristes disaient encore les soucis domestiques, les
incessants besoins d'argent, les anciennes esprances dfinitivement
dues; car tous appartenaient  cette arme de pauvres diables rps
qui vgtent conomiquement dans une chtive maison de pltre, avec une
plate-bande pour jardin, au milieu de cette campagne  dpotoirs qui
borde Paris.

Tout prs de la portire, un homme petit et gros, la figure bouffie, le
ventre tombant entre ses jambes ouvertes, tout habill de noir et
dcor, causait avec un grand maigre d'aspect dbraill, vtu de coutil
blanc trs sale et coiff d'un vieux panama. Le premier parlait
lentement, avec des hsitations qui le faisaient parfois paratre bgue;
c'tait M. Caravan, commis principal au ministre de la marine. L'autre,
ancien officier de sant  bord d'un btiment de commerce, avait fini
par s'tablir au rond-point de Courbevoie o il appliquait sur la
misrable population de ce lieu les vagues connaissances mdicales qui
lui restaient aprs une vie aventureuse. Il se nommait Chenet et se
faisait appeler docteur. Des rumeurs couraient sur sa moralit.

M. Caravan avait toujours men l'existence normale des bureaucrates.
Depuis trente ans, il venait invariablement  son bureau, chaque matin,
par la mme route, rencontrant,  la mme heure, aux mmes endroits, les
mmes figures d'hommes allant  leurs affaires; et il s'en retournait,
chaque soir, par le mme chemin o il retrouvait encore les mmes
visages qu'il avait vus vieillir.

Tous les jours, aprs avoir achet sa feuille d'un sou  l'encoignure du
faubourg Saint-Honor, il allait chercher ses deux petits pains, puis il
entrait au ministre  la faon d'un coupable qui se constitue
prisonnier; et il gagnait son bureau vivement, le coeur plein
d'inquitude, dans l'attente ternelle d'une rprimande pour quelque
ngligence qu'il aurait pu commettre.

Rien n'tait jamais venu modifier l'ordre monotone de son existence; car
aucun vnement ne le touchait en dehors des affaires du bureau, des
avancements et des gratifications. Soit qu'il ft au ministre, soit
qu'il ft dans sa famille (car il avait pous, sans dot, la fille d'un
collgue), il ne parlait jamais que du service. Jamais son esprit
atrophi par la besogne abtissante et quotidienne n'avait plus d'autres
penses, d'autres espoirs, d'autres rves, que ceux relatifs  son
ministre. Mais une amertume gtait toujours ses satisfactions
d'employ: l'accs des commissaires de marine, des ferblantiers, comme
on disait  cause de leurs galons d'argent, aux emplois de sous-chef et
de chef; et chaque soir, en dnant, il argumentait fortement devant sa
femme, qui partageait ses haines, pour prouver qu'il est inique  tous
gards de donner des places  Paris aux gens destins  la navigation.

Il tait vieux, maintenant, n'ayant point senti passer sa vie, car le
collge, sans transition, avait t continu par le bureau, et les
pions, devant qui il tremblait autrefois, taient aujourd'hui remplacs
par les chefs, qu'il redoutait effroyablement. Le seuil de ces despotes
en chambre le faisait frmir des pieds  la tte; et de cette
continuelle pouvante il gardait une manire gauche de se prsenter, une
attitude humble et une sorte de bgaiement nerveux.

Il ne connaissait pas plus Paris que ne le peut connatre un aveugle
conduit par son chien, chaque jour, sous la mme porte; et s'il lisait
dans son journal d'un sou les vnements et les scandales, il les
percevait comme des contes fantaisistes invents  plaisir pour
distraire les petits employs. Homme d'ordre, ractionnaire sans parti
dtermin, mais ennemi des _nouveauts_, il passait les faits
politiques, que sa feuille, du reste, dfigurait toujours pour les
besoins pays d'une cause; et quand il remontait tous les soirs l'avenue
des Champs-Elyses, il considrait la foule houleuse des promeneurs et
le flot roulant des quipages  la faon d'un voyageur dpays qui
traverserait des contres lointaines.

Ayant complt, cette anne mme, ses trente annes de service
obligatoire, on lui avait remis, au 1er janvier, la croix de la Lgion
d'honneur, qui rcompense, dans ces administrations militarises, la
longue et misrable servitude--(on dit: _loyaux services_)--de ces
tristes forats rivs au carton vert. Cette dignit inattendue, lui
donnant de sa capacit une ide haute et nouvelle, avait en tout chang
ses moeurs. Il avait ds lors supprim les pantalons de couleur et les
vestons de fantaisie, port des culottes noires et de longues
redingotes o son _ruban_, trs large, faisait mieux; et, ras tous les
matins, curant ses ongles avec plus de soin, changeant de linge tous
les deux jours par un lgitime sentiment de convenances et de respect
pour l'_Ordre_ national dont il faisait partie, il tait devenu, du jour
au lendemain, un autre Caravan, rinc, majestueux et condescendant.

Chez lui, il disait ma croix  tout propos. Un tel orgueil lui tait
venu, qu'il ne pouvait plus mme souffrir  la boutonnire des autres
aucun ruban d'aucune sorte. Il s'exasprait surtout  la vue des ordres
trangers--qu'on ne devrait pas laisser porter en France; et il en
voulait particulirement au docteur Chenet qu'il retrouvait tous les
soirs au tramway, orn d'une dcoration quelconque, blanche, bleue,
orange ou verte.

La conversation des deux hommes, depuis l'Arc de Triomphe jusqu'
Neuilly, tait, du reste, toujours la mme; et, ce jour-l comme les
prcdents, ils s'occuprent d'abord de diffrents abus locaux qui les
choquaient l'un et l'autre, le maire de Neuilly en prenant  son aise.
Puis, comme il arrive infailliblement en compagnie d'un mdecin, Caravan
aborda le chapitre des maladies, esprant de cette faon glaner quelques
petits conseils gratuits, ou mme une consultation, en s'y prenant bien,
sans laisser voir la ficelle. Sa mre, du reste, l'inquitait depuis
quelque temps. Elle avait des syncopes frquentes et prolonges; et,
bien que vieille de quatre-vingt-dix ans, elle ne consentait point  se
soigner.

Son grand ge attendrissait Caravan, qui rptait sans cesse au
_docteur_ Chenet:--En voyez-vous souvent arriver l? Et il se frottait
les mains avec bonheur, non qu'il tint peut-tre beaucoup  voir la
bonne femme s'terniser sur terre, mais parce que la longue dure de la
vie maternelle tait comme une promesse pour lui-mme.

Il continua:--Oh! dans ma famille, on va loin; ainsi, moi, je suis sr
qu' moins d'accident je mourrai trs vieux. L'officier de sant jeta
sur lui un regard de piti; il considra une seconde la figure rougeaude
de son voisin, son cou graisseux, son bedon tombant entre deux jambes
flasques et grasses, toute sa rondeur apoplectique de vieil employ
ramolli; et, relevant d'un coup de main le panama gristre qui lui
couvrait le chef, il rpondit en ricanant:--Pas si sr que a, mon bon,
votre mre est une astque et vous n'tes qu'un plein-de-soupe.
Caravan, troubl, se tut.

Mais le tramway arrivait  la station. Les deux compagnons descendirent,
et M. Chenet offrit le vermout au caf du Globe, en face, o l'un et
l'autre avaient leurs habitudes. Le patron, un ami, leur allongea deux
doigts qu'ils serrrent par-dessus les bouteilles du comptoir; et ils
allrent rejoindre trois amateurs de dominos, attabls l depuis midi.
Des paroles cordiales furent changes, avec le Quoi de neuf?
invitable. Ensuite les joueurs se remirent  leur partie; puis on leur
souhaita le bonsoir. Ils tendirent leurs mains sans lever la tte; et
chacun rentra dner.

Caravan habitait, auprs du rond-point de Courbevoie, une petite maison
 deux tages dont le rez-de-chausse tait occup par un coiffeur.

Deux chambres, une salle  manger et une cuisine o des siges recolls
erraient de pice en pice selon les besoins, formaient tout
l'appartement que Mme Caravan passait son temps  nettoyer, tandis que
sa fille Marie-Louise, ge de douze ans, et son fils Philippe-Auguste,
g de neuf, galopinaient dans les ruisseaux de l'avenue, avec tous les
polissons du quartier.

Au-dessus de lui, Caravan avait install sa mre, dont l'avarice tait
clbre aux environs et dont la maigreur faisait dire que le _Bon Dieu_
avait appliqu sur elle-mme ses propres principes de parcimonie.
Toujours de mauvaise humeur, elle ne passait point un jour sans
querelles et sans colres furieuses. Elle apostrophait de sa fentre les
voisins sur leurs portes, les marchandes des quatre saisons, les
balayeurs et les gamins qui, pour se venger, la suivaient de loin, quand
elle sortait, en criant:-- la chie-en-lit!

Une petite bonne normande, incroyablement tourdie, faisait le mnage et
couchait au second prs de la vieille, dans la crainte d'un accident.

Lorsque Caravan rentra chez lui, sa femme, atteinte d'une maladie
chronique de nettoyage, faisait reluire avec un morceau de flanelle
l'acajou des chaises parses dans la solitude des pices. Elle portait
toujours des gants de fil, ornait sa tte d'un bonnet  rubans
multicolores sans cesse chavir sur une oreille, et rptait, chaque
fois qu'on la surprenait cirant, brossant, astiquant ou lessivant:--Je
ne suis pas riche, chez moi tout est simple, mais la propret c'est mon
luxe, et celui-l en vaut bien un autre.

Doue d'un sens pratique opinitre, elle tait en tout le guide de son
mari. Chaque soir,  table, et puis dans leur lit, ils causaient
longuement des affaires du bureau, et, bien qu'elle et vingt ans de
moins que lui, il se confiait  elle comme  un directeur de conscience,
et suivait en tout ses conseils.

Elle n'avait jamais t jolie; elle tait laide maintenant, de petite
taille et maigrelette. L'inhabilet de sa vture avait toujours fait
disparatre ses faibles attributs fminins qui auraient d saillir avec
art sous un habillage bien entendu. Ses jupes semblaient sans cesse
tournes d'un ct; et elle se grattait souvent, n'importe o, avec
indiffrence du public, par une sorte de manie qui touchait au tic. Le
seul ornement qu'elle se permt consistait en une profusion de rubans de
soie entremls sur les bonnets prtentieux qu'elle avait coutume de
porter chez elle.

Aussitt qu'elle aperut son mari, elle se leva, et, l'embrassant sur
ses favoris:--As-tu pens  Potin, mon ami? (C'tait pour une
commission qu'il avait promis de faire.) Mais il tomba atterr sur un
sige; il venait encore d'oublier pour la quatrime fois:--C'est une
fatalit, disait-il, c'est une fatalit; j'ai beau y penser toute la
journe, quand le soir vient j'oublie toujours. Mais comme il semblait
dsol, elle le consola:--Tu y songeras demain, voil tout. Rien de
neuf au ministre?

--Si, une grande nouvelle: encore un ferblantier nomm sous-chef.

Elle devint trs srieuse:

-- quel bureau?

--Au bureau des achats extrieurs.

Elle se fchait:

-- la place de Ramon alors, juste celle que je voulais pour toi; et
lui, Ramon?  la retraite?

Il balbutia:-- la retraite. Elle devint rageuse, le bonnet partit sur
l'paule:

--C'est fini, vois-tu, cette bote-l, rien  faire l dedans
maintenant. Et comment s'appelle-t-il, ton commissaire?

--Bonassot.

Elle prit l'Annuaire de la marine, qu'elle avait toujours sous la main,
et chercha: Bonassot.--Toulon.--N en 1851.--lve-commissaire en 1871,
Sous-commissaire en 1875.

--A-t-il navigu, celui-l?

 cette question, Caravan se rassrna. Une gaiet lui vint qui secouait
son ventre:--Comme Balin, juste comme Balin, son chef. Et il ajouta,
dans un rire plus fort, une vieille plaisanterie que tout le ministre
trouvait dlicieuse:--Il ne faudrait pas les envoyer par eau inspecter
la station navale du Point-du-Jour, ils seraient malades sur les
bateaux-mouches.

Mais elle restait grave comme si elle n'avait pas entendu, puis elle
murmura en se grattant lentement le menton:--Si seulement on avait un
dput dans sa manche? Quand la Chambre saura tout ce qui se passe l
dedans, le ministre sautera du coup ...

Des cris clatrent dans l'escalier, coupant sa phrase. Marie-Louise et
Philippe-Auguste, qui revenaient du ruisseau, se flanquaient, de marche
en marche, des gifles et des coups de pied. Leur mre s'lana,
furieuse, et, les prenant chacun par un bras, elle les jeta dans
l'appartement en les secouant avec vigueur.

Sitt qu'ils aperurent leur pre, ils se prcipitrent sur lui, et il
les embrassa tendrement, longtemps; puis, s'asseyant, les prit sur ses
genoux et fit la causette avec eux.

Philippe-Auguste tait un vilain mioche, dpeign, sale des pieds  la
tte, avec une figure de crtin. Marie-Louise ressemblait  sa mre
dj, parlait comme elle, rptant ses paroles, l'imitant mme en ses
gestes. Elle dit aussi:--Quoi de neuf au ministre? Il lui rpondit
gaiement:--Ton ami Ramon, qui vient dner ici tous les mois, va nous
quitter, fifille. Il y a un nouveau sous-chef  sa place. Elle leva les
yeux sur son pre, et, avec une commisration d'enfant prcoce:--Encore
un qui t'a pass sur le dos, alors.

Il finit de rire et ne rpondit pas; puis, pour faire diversion,
s'adressant  sa femme qui nettoyait maintenant les vitres:--La maman
va bien, l-haut?

Mme Caravan cessa de frotter, se retourna, redressa son bonnet tout 
fait parti dans le dos, et, la lvre tremblante;--Ah! oui, parlons-en
de ta mre! Elle m'en a fait une jolie! Figure-toi que tantt Mme
Lebaudin, la femme du coiffeur, est monte pour m'emprunter un paquet
d'amidon, et comme j'tais sortie, ta mre l'a chasse en la traitant de
mendiante. Aussi je l'ai arrange, la vieille. Elle a fait semblant de
ne pas entendre comme toujours quand on lui dit ses vrits, mais elle
n'est pas plus sourde que moi, vois-tu; c'est de la frime, tout a; et
la preuve, c'est qu'elle est remonte dans sa chambre, aussitt, sans
dire un mot.

Caravan, confus, se taisait, quand la petite bonne se prcipita pour
annoncer le dner. Alors, afin de prvenir sa mre, il prit un manche 
balai toujours cach dans un coin et frappa trois coups au plafond. Puis
on passa dans la salle, et Mme Caravan la jeune servit le potage, en
attendant la vieille. Elle ne venait pas, et la soupe refroidissait.
Alors on se mit  manger tout doucement; puis, quand les assiettes
furent vides, on attendit encore. Mme Caravan, furieuse, s'en prenait 
son mari:--Elle le fait exprs, sais-tu. Aussi tu la soutiens
toujours. Lui, fort perplexe, pris entre les deux, envoya Marie-Louise
chercher grand'maman, et il demeura immobile, les yeux baisss, tandis
que sa femme tapait rageusement le pied de son verre avec le bout de son
couteau.

Soudain la porte s'ouvrit, et l'enfant seule rapparut tout essouffle
et fort ple; elle dit trs vite:--Grand'maman est tombe par terre.

Caravan, d'un bond, fut debout, et, jetant sa serviette sur la table, il
s'lana dans l'escalier, o son pas lourd et prcipit retentit,
pendant que sa femme, croyant  une ruse mchante de sa belle-mre, s'en
venait plus doucement en haussant avec mpris les paules.

La vieille gisait tout de son long sur la face au milieu de la chambre,
et, lorsque son fils l'eut retourne, elle apparut, immobile et sche,
avec sa peau jaunie, plisse, tanne, ses yeux clos, ses dents serres,
et tout son corps maigre raidi.

Caravan,  genoux prs d'elle, gmissait:--Ma pauvre mre, ma pauvre
mre! Mais l'autre Mme Caravan, aprs l'avoir considre un instant,
dclara:--Bah! elle a encore une syncope, voil tout; c'est pour nous
empcher de dner, sois-en sr.

On porta le corps sur le lit, on le dshabilla compltement; et tous,
Caravan, sa femme, la bonne, se mirent  le frictionner. Malgr leurs
efforts, elle ne reprit pas connaissance. Alors on envoya Rosalie
chercher le _docteur_ Chenet. Il habitait sur le quai, vers Suresnes.
C'tait loin, l'attente fut longue. Enfin il arriva, et, aprs avoir
considr, palp, auscult la vieille femme, il pronona:--C'est la
fin.

Caravan s'abattit sur le corps, secou par des sanglots prcipits; et
il baisait convulsivement la figure rigide de sa mre en pleurant avec
tant d'abondance que de grosses larmes tombaient comme des gouttes d'eau
sur le visage de la morte.

Mme Caravan la jeune eut une crise convenable de chagrin, et, debout
derrire son mari, elle poussait de faibles gmissements en se frottant
les yeux avec obstination.

Caravan, la face bouffie, ses maigres cheveux en dsordre, trs laid
dans sa douleur vraie, se redressa soudain:--Mais ... tes-vous sr,
docteur ... tes-vous bien sr?... L'officier de sant s'approcha
rapidement, et maniant le cadavre avec une dextrit professionnelle,
comme un ngociant qui ferait valoir sa marchandise:--Tenez, mon bon,
regardez l'oeil. Il releva la paupire, et le regard de la vieille
femme rapparut sous son doigt, nullement chang, avec la pupille un peu
plus large peut-tre. Caravan reut un coup dans le coeur, et une
pouvante lui traversa les os. M. Chenet prit le bras crisp, fora les
doigts pour les ouvrir, et, l'air furieux comme en face d'un
contradicteur:--Mais regardez-moi cette main, je ne m'y trompe jamais,
soyez tranquille.

Caravan retomba vautr sur le lit, beuglant presque; tandis que sa
femme, pleurnichant toujours, faisait les choses ncessaires. Elle
approcha la table de nuit sur laquelle elle tendit une serviette, posa
dessus quatre bougies qu'elle alluma, prit un rameau de buis accroch
derrire la glace de la chemine et le posa entre les bougies dans une
assiette qu'elle emplit d'eau claire, n'ayant point d'eau bnite. Mais,
aprs une rflexion rapide, elle jeta dans cette eau une pince de sel,
s'imaginant sans doute excuter l une sorte de conscration.

Lorsqu'elle eut termin la figuration qui doit accompagner la Mort, elle
resta debout, immobile. Alors l'officier de sant, qui l'avait aide 
disposer les objets, lui dit tout bas:--Il faut emmener Caravan. Elle
fit un signe d'assentiment, et s'approchant de son mari qui sanglotait,
toujours  genoux, elle le souleva par un bras, pendant que M. Chenet le
prenait par l'autre.

On l'assit d'abord sur une chaise, et sa femme, le baisant au front, le
sermonna. L'officier de sant appuyait ses raisonnements, conseillant la
fermet, le courage, la rsignation, tout ce qu'on ne peut garder dans
ces malheurs foudroyants. Puis tous deux le prirent de nouveau sous les
bras et l'emmenrent.

Il larmoyait comme un gros enfant, avec des hoquets convulsifs, avachi,
les bras pendants, les jambes molles; et il descendit l'escalier sans
savoir ce qu'il faisait, remuant les pieds machinalement.

On le dposa dans le fauteuil qu'il occupait toujours  table, devant
son assiette presque vide o sa cuiller encore trempait dans un reste de
soupe. Et il resta l, sans un mouvement, l'oeil fix sur son verre,
tellement hbt qu'il demeurait mme sans pense.

Mme Caravan, dans un coin, causait avec le docteur, s'informait des
formalits, demandait tous les renseignements pratiques.  la fin, M.
Chenet, qui paraissait attendre quelque chose, prit son chapeau et,
dclarant qu'il n'avait pas dn, fit un salut pour partir. Elle
s'cria:

--Comment, vous n'avez pas dn? Mais restez, docteur, restez donc! On
va vous servir ce que nous avons; car vous comprenez que nous, nous ne
mangerons pas grand'chose.

Il refusa, s'excusant; elle insistait:

--Comment donc, mais restez. Dans des moments pareils, on est heureux
d'avoir des amis prs de soi; et puis, vous dciderez peut-tre mon mari
 se rconforter un peu: il a tant besoin de prendre des forces.

Le docteur s'inclina, et, dposant son chapeau sur un meuble:--En ce
cas, j'accepte, madame.

Elle donna des ordres  Rosalie affole, puis elle-mme se mit  table,
pour faire semblant de manger, disait-elle, et tenir compagnie au
_docteur_.

On reprit du potage froid. M. Chenet en redemanda. Puis apparut un plat
de gras-double lyonnaise qui rpandit un parfum d'oignon, et dont Mme
Caravan se dcida  goter.--Il est excellent, dit le docteur. Elle
sourit:--N'est-ce pas? Puis se tournant vers son mari:--Prends-en
donc un peu, mon pauvre Alfred, seulement pour te mettre quelque chose
dans l'estomac; songe que tu vas passer la nuit!

Il tendit son assiette docilement, comme il aurait t se mettre au lit
si on le lui et command, obissant  tout sans rsistance et sans
rflexion. Et il mangea.

Le docteur, se servant lui-mme, puisa trois fois dans le plat, tandis
que Mme Caravan, de temps en temps, piquait un gros morceau au bout de
sa fourchette et l'avalait avec une sorte d'inattention tudie.

Quand parut un saladier plein de macaroni, le docteur murmura:--Bigre!
voil une bonne chose. Et Mme Caravan, cette fois, servit tout le
monde. Elle remplit mme les soucoupes o barbotaient les enfants, qui,
laisss libres, buvaient du vin pur et s'attaquaient dj, sous la
table,  coups de pied.

M. Chenet rappela l'amour de Rossini pour ce mets italien; puis tout 
coup:--Tiens! mais a rime; on pourrait commencer une pice de vers.

    Le maestro Rossini
    Aimait le macaroni ...

On ne l'coutait point. Mme Caravan, devenue soudain rflchie, songeait
 toutes les consquences probables de l'vnement; tandis que son mari
roulait des boulettes de pain qu'il dposait ensuite sur la nappe, et
qu'il regardait fixement d'un air idiot. Comme une soif ardente lui
dvorait la gorge, il portait sans cesse  sa bouche son verre tout
rempli de vin; et sa raison, culbute dj par la secousse et le
chagrin, devenait flottante, lui paraissait danser dans l'tourdissement
subit de la digestion commence et pnible.

Le docteur, du reste, buvait comme un trou, se grisait visiblement; et
Mme Caravan elle-mme, subissant la raction qui suit tout branlement
nerveux, s'agitait, trouble aussi, bien qu'elle ne prt que de l'eau,
et se sentait la tte un peu brouille.

M. Chenet s'tait mis  raconter des histoires de dcs qui lui
paraissaient drles. Car dans cette banlieue parisienne, remplie d'une
population de province, on retrouve cette indiffrence du paysan pour le
mort, ft-il son pre ou sa mre, cet irrespect, cette frocit
inconsciente si communs dans les campagnes, et si rares  Paris. Il
disait:--Tenez la semaine dernire, rue de Puteaux, on m'appelle,
j'accours; je trouve le malade trpass, et, auprs du lit, la famille
qui finissait tranquillement une bouteille d'anisette achete la veille
pour satisfaire un caprice du moribond.

Mais Mme Caravan n'coutait pas, songeant toujours  l'hritage; et
Caravan, le cerveau vid, ne comprenait rien.

On servit le caf, qu'on avait fait trs fort pour se soutenir le moral.
Chaque tasse, arrose de cognac, fit monter aux joues une rougeur
subite, mla les dernires ides de ces esprits vacillants dj.

Puis le _docteur_, s'emparant soudain de la bouteille d'eau-de-vie,
versa la _rincette_  tout le monde. Et, sans parler, engourdis dans
la chaleur douce de la digestion, saisis malgr eux par ce bien-tre
animal que donne l'alcool aprs dner, ils se gargarisaient lentement
avec le cognac sucr qui formait un sirop jauntre au fond des tasses.

Les enfants s'taient endormis et Rosalie les coucha.

Alors Caravan, obissant machinalement au besoin de s'tourdir qui
pousse tous les malheureux, reprit plusieurs fois de l'eau-de-vie; et
son oeil hbt luisait.

Le _docteur_ enfin se leva pour partir; et s'emparant du bras de son
ami:

--Allons, venez avec moi, dit-il; un peu d'air vous fera du bien; quand
on a des ennuis, il ne faut pas s'immobiliser.

L'autre obit docilement, mit son chapeau, prit sa canne, sortit; et
tous deux, se tenant par le bras, descendirent vers la Seine sous les
claires toiles.

Des souffles embaums flottaient dans la nuit chaude, car tous les
jardins des environs taient  cette saison pleins de fleurs, dont les
parfums, endormis pendant le jour, semblaient s'veiller  l'approche du
soir et s'exhalaient, mls aux brises lgres qui passaient dans
l'ombre.

L'avenue large tait dserte et silencieuse avec ses deux rangs de becs
de gaz allongs jusqu' l'Arc de Triomphe. Mais l-bas Paris bruissait
dans une bue rouge. C'tait une sorte de roulement continu auquel
paraissait rpondre parfois au loin, dans la plaine, le sifflet d'un
train accourant  toute vapeur, ou bien fuyant,  travers la province,
vers l'Ocan.

L'air du dehors, frappant les deux hommes au visage, les surprit
d'abord, branla l'quilibre du docteur, et accentua chez Caravan les
vertiges qui l'envahissaient depuis le dner. Il allait comme dans un
songe, l'esprit engourdi, paralys, sans chagrin vibrant, saisi par une
sorte d'engourdissement moral qui l'empchait de souffrir, prouvant
mme un allgement qu'augmentaient les exhalaisons tides pandues dans
la nuit.

Quand ils furent au pont, ils tournrent  droite, et la rivire leur
jeta  la face un souffle frais. Elle coulait, mlancolique et
tranquille, devant un rideau de hauts peupliers; et des toiles
semblaient nager sur l'eau, remues par le courant. Une brume fine et
blanchtre qui flottait sur la berge de l'autre ct apportait aux
poumons une senteur humide; et Caravan s'arrta brusquement, frapp par
cette odeur de fleuve qui remuait dans son coeur des souvenirs trs
vieux.

Et il revit soudain sa mre, autrefois, dans son enfance  lui, courbe
 genoux devant leur porte, l-bas, en Picardie, et lavant au mince
cours d'eau qui traversait le jardin le linge en tas  ct d'elle. Il
entendait son battoir dans le silence tranquille de la campagne, sa voix
qui criait:--Alfred, apporte-moi du savon. Et il sentait cette mme
odeur d'eau qui coule, cette mme brume envole des terres ruisselantes,
cette bue marcageuse dont la saveur tait reste en lui, inoubliable,
et qu'il retrouvait justement ce soir-l mme o sa mre venait de
mourir.

Il s'arrta, raidi dans une reprise de dsespoir fougueux. Ce fut comme
un clat de lumire illuminant d'un seul coup toute l'tendue de son
malheur; et la rencontre de ce souffle errant le jeta dans l'abme noir
des douleurs irrmdiables. Il sentit son coeur dchir par cette
sparation sans fin. Sa vie tait coupe au milieu; et sa jeunesse
entire disparaissait engloutie dans cette mort. Tout l' _autrefois_
tait fini; tous les souvenirs d'adolescence s'vanouissaient; personne
ne pourrait plus lui parler des choses anciennes, des gens qu'il avait
connus jadis, de son pays, de lui-mme, de l'intimit de sa vie passe;
c'tait une partie de son tre qui avait fini d'exister;  l'autre de
mourir maintenant.

Et le dfil des vocations commena. Il revoyait la maman plus jeune,
vtue de robes uses sur elle, portes si longtemps qu'elles semblaient
insparables de sa personne; il la retrouvait dans mille circonstances
oublies: avec des physionomies effaces, ses gestes, ses intonations,
ses habitudes, ses manies, ses colres, les plis de sa figure, les
mouvements de ses doigts maigres, toutes ses attitudes familires
qu'elle n'aurait plus.

Et, se cramponnant au docteur, il poussa des gmissements. Ses jambes
flasques tremblaient; toute sa grosse personne tait secoue par les
sanglots, et il balbutiait:--Ma mre, ma pauvre mre, ma pauvre
mre!...

Mais son compagnon, toujours ivre, et qui rvait de finir la soire en
des lieux qu'il frquentait secrtement, impatient par cette crise
aigu de chagrin, le fit asseoir sur l'herbe de la rive, et presque
aussitt le quitta sous prtexte de voir un malade.

Caravan pleura longtemps; puis, quand il fut  bout de larmes, quand
toute sa souffrance eut pour ainsi dire coul, il prouva de nouveau un
soulagement, un repos, une tranquillit subite.

La lune s'tait leve; elle baignait l'horizon de sa lumire placide.
Les grands peupliers se dressaient avec des reflets d'argent, et le
brouillard, sur la plaine, semblait de la neige flottante; le fleuve, o
ne nageaient plus les toiles, mais qui paraissait couvert de nacre,
coulait toujours, rid par des frissons brillants. L'air tait doux, la
brise odorante. Une mollesse passait dans le sommeil de la terre, et
Caravan buvait cette douceur de la nuit; il respirait longuement,
croyait sentir pntrer jusqu' l'extrmit de ses membres une
fracheur, un calme, une consolation surhumaine.

Il rsistait toutefois  ce bien-tre envahissant, se rptait:--Ma
mre, ma pauvre mre, s'excitant  pleurer par une sorte de conscience
d'honnte homme; mais il ne le pouvait plus; et aucune tristesse mme ne
l'treignait aux penses qui, tout  l'heure encore, l'avaient fait si
fort sangloter.

Alors il se leva pour rentrer, revenant  petits pas, envelopp dans la
calme indiffrence de la nature sereine, et le coeur apais malgr lui.

Quand il atteignit le pont, il aperut le fanal du dernier tramway prt
 partir et, par derrire, les fentres claires du caf du Globe.

Alors un besoin lui vint de raconter la catastrophe  quelqu'un,
d'exciter la commisration, de se rendre intressant. Il prit une
physionomie lamentable, poussa la porte de l'tablissement, et s'avana
vers le comptoir o le patron trnait toujours. Il comptait sur un
effet, tout le monde allait se lever, venir  lui, la main
tendue:--Tiens, qu'avez-vous? Mais personne ne remarqua la dsolation
de son visage. Alors il s'accouda sur le comptoir et, serrant son front
dans ses mains, il murmura: Mon Dieu, mon Dieu!

Le patron le considra:--Vous tes malade, monsieur Caravan?--Il
rpondit:--Non, mon pauvre ami; mais ma mre vient de mourir. L'autre
lcha un Ah! distrait; et comme un consommateur au fond de
l'tablissement criait:--Un bock, s'il vous plat! il rpondit
aussitt d'une voix terrible:--Voil, boum!... on y va, et s'lana
pour servir, laissant Caravan stupfait.

Sur la mme table qu'avant dner, absorbs et immobiles, les trois
amateurs de dominos jouaient encore. Caravan s'approcha d'eux, en qute
de commisration. Comme aucun ne paraissait le voir, il se dcida 
parler:--Depuis tantt, leur dit-il, il m'est arriv un grand
malheur.

Ils levrent un peu la tte tous les trois en mme temps, mais en
gardant l'oeil fixe sur le jeu qu'ils tenaient en main.--Tiens, quoi
donc?--Ma mre vient de mourir. Un d'eux murmura:--Ah! diable avec
cet air faussement navr que prennent les indiffrents. Un autre, ne
trouvant rien  dire, fit entendre, en hochant le front, une sorte de
sifflement triste. Le troisime se remit au jeu comme s'il et
pens:--Ce n'est que a!

Caravan attendait un de ces mots qu'on dit venus du coeur. Se voyant
ainsi reu, il s'loigna, indign de leur placidit devant la douleur
d'un ami, bien que cette douleur, en ce moment mme, ft tellement
engourdie qu'il ne la sentait plus gure.

Et il sortit.

Sa femme l'attendait en chemise de nuit, assise sur une chaise basse
auprs de la fentre ouverte, et pensant toujours  l'hritage.

--Dshabille-toi, dit-elle: nous allons causer quand nous serons au lit.

Il leva la tte, et, montrant le plafond de l'oeil:--Mais ... l-haut
... il n'y a personne.--Pardon, Rosalie est auprs d'elle, tu iras la
remplacer  trois heures du matin, quand tu auras fait un somme.

Il resta nanmoins en caleon afin d'tre prt  tout vnement, noua un
foulard autour de son crne, puis rejoignit sa femme qui venait de se
glisser dans les draps.

Ils demeurrent quelque temps assis cte  cte. Elle songeait.

Sa coiffure, mme  cette heure, tait agrmente d'un noeud rose et
penche un peu sur une oreille, comme par suite d'une invincible
habitude de tous les bonnets qu'elle portait.

Soudain, tournant la tte vers lui:--Sais-tu si ta mre a fait un
testament? dit-elle. Il hsita:--Je ... je ... ne crois pas ... Non,
sans doute, elle n'en a pas fait. Mme Caravan regarda son mari dans les
yeux, et, d'une voix basse et rageuse:--C'est une indignit, vois-tu;
car enfin voil dix ans que nous nous dcarcassons  la soigner, que
nous la logeons, que nous la nourrissons! Ce n'est pas ta soeur qui en
aurait fait autant pour elle, ni moi non plus si j'avais su comment j'en
serais rcompense! Oui, c'est une honte pour sa mmoire! Tu me diras
qu'elle payait pension: c'est vrai; mais les soins de ses enfants, ce
n'est pas avec de l'argent qu'on les paye: on les reconnat par
testament aprs la mort. Voil comment se conduisent les gens
honorables. Alors, moi, j'en ai t pour ma peine et pour mes tracas!
Ah! c'est du propre! c'est du propre!

Caravan, perdu, rptait:--Ma chrie, ma chrie, je t'en prie, je t'en
supplie.

 la longue, elle se calma, et revenant au ton de chaque jour, elle
reprit:--Demain matin, il faudra prvenir ta soeur.

Il eut un sursaut:--C'est vrai, je n'y avais pas pens; ds le jour
j'enverrai une dpche. Mais elle l'arrta, en femme qui a tout
prvu.--Non, envoie-la seulement de dix  onze, afin que nous ayons le
temps de nous retourner avant son arrive. De Charenton ici elle en a
pour deux heures au plus. Nous dirons que tu as perdu la tte. En
prvenant dans la matine, on ne se mettra pas dans la commise!

Mais Caravan se frappa le front, et, avec l'intonation timide qu'il
prenait toujours en parlant de son chef dont la pense mme le faisait
trembler:--Il faut aussi prvenir au ministre, dit-il. Elle
rpondit:--Pourquoi prvenir? Dans des occasions comme a, on est
toujours excusable d'avoir oubli. Ne prviens pas, crois-moi; ton chef
ne pourra rien dire et tu le mettras dans un rude embarras.--Oh! a,
oui, dit-il, et dans une fameuse colre quand il ne me verra point
venir. Oui, tu as raison, c'est une riche ide. Quand je lui annoncerai
que ma mre est morte, il sera bien forc de se taire.

Et l'employ, ravi de la farce, se frottait les mains en songeant  la
tte de son chef, tandis qu'au-dessus de lui le corps de la vieille
gisait  ct de la bonne endormie.

Mme Caravan devenait soucieuse, comme obsde par une proccupation
difficile  dire. Enfin elle se dcida:--Ta mre t'avait bien donn sa
pendule, n'est-ce pas, la jeune fille au bilboquet? Il chercha dans sa
mmoire et rpondit:--Oui, oui; elle m'a dit (mais il y a longtemps de
cela, c'est quand elle est venue ici), elle m'a dit: Ce sera pour toi,
la pendule, si tu prends bien soin de moi.

Mme Caravan tranquillise se rassrna:--Alors, vois-tu, il faut aller
la chercher, parce que, si nous laissons venir ta soeur, elle nous
empchera de la prendre. Il hsitait:--Tu crois?... Elle se
fcha:--Certainement que je le crois; une fois ici, ni vu ni connu:
c'est  nous. C'est comme pour la commode de sa chambre, celle qui a un
marbre: elle me l'a donne,  moi, un jour qu'elle tait de bonne
humeur. Nous la descendrons en mme temps.

Caravan semblait incrdule.--Mais, ma chre, c'est une grande
responsabilit! Elle se tourna vers lui, furieuse:--Ah! vraiment! Tu
ne changeras donc jamais? Tu laisserais tes enfants mourir de faim, toi,
plutt que de faire un mouvement. Du moment qu'elle me l'a donne,
cette commode, c'est  nous, n'est-ce pas? Et si ta soeur n'est pas
contente, elle me le dira,  moi! Je m'en moque bien de ta soeur.
Allons, lve-toi, que nous apportions tout de suite ce que ta mre nous
a donn.

Tremblant et vaincu, il sortit du lit, et, comme il passait sa culotte,
elle l'en empcha:--Ce n'est pas la peine de t'habiller, va, garde ton
caleon, a suffit; j'irai bien comme a, moi.

Et tous deux, en toilette de nuit, partirent, montrent l'escalier sans
bruit, ouvrirent la porte avec prcaution et entrrent dans la chambre
o les quatre bougies allumes autour de l'assiette au buis bnit
semblaient seules garder la vieille en son repos rigide; car Rosalie,
tendue dans son fauteuil, les jambes allonges, les mains croises, sur
sa jupe, la tte tombe de ct, immobile aussi et la bouche ouverte,
dormait en ronflant un peu.

Caravan prit la pendule. C'tait un de ces objets grotesques comme en
produisit beaucoup l'art imprial. Une jeune fille en bronze dor, la
tte orne de fleurs diverses, tenait  la main un bilboquet dont la
boule servait de balancier.--Donne-moi a, lui dit sa femme, et prends
le marbre de la commode.

Il obit en soufflant et il percha le marbre sur son paule avec un
effort considrable.

Alors le couple partit. Caravan se baissa sous la porte, se mit 
descendre en tremblant l'escalier, tandis que sa femme, marchant 
reculons, l'clairait d'une main, ayant la pendule sous l'autre bras.

Lorsqu'ils furent chez eux, elle poussa un grand soupir.--Le plus gros
est fait, dit-elle; allons chercher le reste.

Mais les tiroirs du meuble taient tout pleins des bardes de la vieille.
Il fallait bien cacher cela quelque part.

Mme Caravan eut une ide:--Va donc prendre le coffre  bois en sapin
qui est dans le vestibule; il ne vaut pas quarante sous, on peut bien le
mettre ici. Et quand le coffre fut arriv, on commena le transport.

Ils enlevaient, l'un aprs l'autre, les manchettes, les collerettes,
les chemises, les bonnets, toutes les pauvres nippes de la bonne femme
tendue l, derrire eux, et les disposaient mthodiquement dans le
coffre  bois de faon  tromper Mme Braux, l'autre enfant de la
dfunte, qui viendrait le lendemain.

Quand ce fut fini, on descendit d'abord les tiroirs, puis le corps du
meuble en le tenant chacun par un bout; et tous deux cherchrent pendant
longtemps  quel endroit il ferait le mieux. On se dcida pour la
chambre, en face du lit, entre les deux fentres.

Une fois la commode en place, Mme Caravan l'emplit de son propre linge.
La pendule occupa la chemine de la salle; et le couple considra
l'effet obtenu. Ils en furent aussitt enchants:--a fait trs bien,
dit-elle. Il rpondit:--Oui, trs Bien. Alors ils se couchrent. Elle
souffla la bougie; et tout le monde bientt dormit aux deux tages de la
maison.

Il tait dj grand jour lorsque Caravan rouvrit les yeux. Il avait
l'esprit confus  son rveil, et il ne se rappela l'vnement qu'au
bout de quelques minutes. Ce souvenir lui donna un grand coup dans la
poitrine; et il sauta du lit, trs mu de nouveau, prt  pleurer.

Il monta bien vite  la chambre au-dessus, o Rosalie dormait encore,
dans la mme posture que la veille n'ayant fait qu'un somme de toute la
nuit. Il la renvoya  son ouvrage, remplaa les bougies consumes, puis
il considra sa mre en roulant dans son cerveau ces apparences de
penses profondes, ces banalits religieuses et philosophiques qui
hantent les intelligences moyennes en face de la mort.

Mais comme sa femme l'appelait, il descendit. Elle avait dress une
liste des choses  faire dans la matine, et elle lui remit cette
nomenclature dont il fut pouvant.

Il lut: 1 Faire la dclaration  la mairie;

2 Demander le mdecin des morts;

3 Commander le cercueil;

4 Passera l'glise;

5 Aux pompes funbres;

6  l'imprimerie pour les lettres;

7 Chez le notaire;

8 Au tlgraphe pour avertir la famille.

Plus une multitude de petites commissions. Alors il prit son chapeau et
s'loigna.

Or, la nouvelle s'tant rpandue, les voisines commenaient  arriver et
demandaient  voir la morte.

Chez le coiffeur, au rez-de-chausse, une scne avait mme eu lieu  ce
sujet entre la femme et le mari pendant qu'il rasait un client.

La femme, tout en tricotant un bas, murmura:--Encore une de moins, et
une avare, celle-l, comme il n'y en avait pas beaucoup. Je ne l'aimais
gure, c'est vrai; il faudra tout de mme que j'aille la voir.

Le mari grogna, tout en savonnant le menton du patient:--En voil, des
fantaisies! Il n'y a que les femmes pour a. Ce n'est pas assez de vous
embter pendant la vie, elles ne peuvent seulement pas vous laisser
tranquille aprs la mort.--Mais son pouse, sans se dconcerter,
reprit:--C'est plus fort que moi; faut que j'y aille. a me tient
depuis ce matin. Si je ne la voyais pas, il me semble que j'y penserais
toute ma vie. Mais quand je l'aurai bien regarde pour prendre sa
figure, je serai satisfaite aprs.

L'homme au rasoir haussa les paules et confia au monsieur dont il
grattait la joue:--Je vous demande un peu quelles ides a vous a, ces
sacres femelles! Ce n'est pas moi qui m'amuserais  voir un
mort!--Mais sa femme l'avait entendu, et elle rpondit sans se
troubler:--C'est comme a, c'est comme a.--Puis, posant son tricot
sur le comptoir, elle monta au premier tage.

Deux voisines taient dj venues et causaient de l'accident avec Mme
Caravan, qui racontait les dtails.

On se dirigea vers la chambre mortuaire. Les quatre femmes entrrent 
pas de loup, aspergrent le drap l'une aprs l'autre avec l'eau sale,
s'agenouillrent, firent le signe de la croix en marmottant une prire,
puis, s'tant releves, les yeux agrandis, la bouche entr'ouverte,
considrrent longuement le cadavre, pendant que la belle-fille de la
morte, un mouchoir sur la figure, simulait un hoquet dsespr.

Quand elle se retourna pour sortir, elle aperut, debout prs de la
porte, Marie-Louise et Philippe-Auguste, tous deux en chemise, qui
regardaient curieusement. Alors, oubliant son chagrin de commande, elle
se prcipita sur eux, la main leve, en criant d'une voix
rageuse:--Voulez-vous bien filer, bougres de polissons!

tant remonte dix minutes plus tard avec une fourne d'autres voisines,
aprs avoir de nouveau secou le buis sur sa belle-mre, pri, larmoy,
accompli tous ses devoirs, elle retrouva ses deux enfants revenus
ensemble derrire elle. Elle les talocha encore par conscience; mais, la
fois suivante, elle n'y prit plus garde; et,  chaque retour de
visiteurs, les deux mioches suivaient toujours, s'agenouillant aussi
dans un coin et rptant invariablement tout ce qu'ils voyaient faire 
leur mre.

Au commencement de l'aprs-midi, la foule des curieuses diminua. Bientt
il ne vint plus personne. Mme Caravan, rentre chez elle, s'occupait 
tout prparer pour la crmonie funbre; et la morte resta solitaire.

La fentre de la chambre tait ouverte. Une chaleur torride entrait avec
des bouffes de poussire; les flammes des quatre bougies s'agitaient
auprs du corps immobile; et sur le drap, sur la face aux yeux ferms,
sur les deux mains allonges, des petites mouches grimpaient, allaient,
venaient, se promenaient sans cesse, visitaient la vieille, attendant
leur heure prochaine.

Mais Marie-Louise et Philippe-Auguste taient repartis vagabonder dans
l'avenue. Ils furent bientt entours de camarades, de petites filles
surtout, plus veilles, flairant plus vite tous les mystres de la vie.
Et elles interrogeaient comme les grandes personnes.--Ta grand'maman
est morte?--Oui, hier au soir.--Comment c'est, un mort?--Et
Marie-Louise expliquait, racontait les bougies, le buis, la figure.
Alors une grande curiosit s'veilla chez tous les enfants; et ils
demandrent aussi  monter chez la trpasse.

Aussitt, Marie-Louise organisa un premier voyage, cinq filles et deux
garons: les plus grands, les plus hardis. Elle les fora  retirer
leurs souliers pour ne point tre dcouverts; la troupe se faufila dans
la maison et monta lestement comme une arme de souris.

Une fois dans la chambre, la fillette, imitant sa mre, rgla le
crmonial. Elle guida solennellement ses camarades, s'agenouilla, fit
le signe de la croix, remua les lvres, se releva, aspergea le lit, et
pendant que les enfants, en un tas serr, s'approchaient, effrays,
curieux et ravis pour contempler le visage et les mains, elle se mit
soudain  simuler des sanglots en se cachant les yeux dans son petit
mouchoir. Puis, console brusquement en songeant  ceux qui attendaient
devant la porte, elle entrana, en courant, tout son monde pour ramener
bientt un autre groupe, puis un troisime; car tous les galopins du
pays, jusqu'aux petits mendiants en loques, accouraient  ce plaisir
nouveau; et elle recommenait chaque fois les simagres maternelles
avec une perfection absolue.

 la longue, elle se fatigua. Un autre jeu entrana les enfants au loin;
et la vieille grand'mre demeura seule, oublie tout  fait, par tout le
monde.

L'ombre emplit la chambre, et sur sa figure sche et ride la flamme
remuante des lumires faisait danser des clarts.

Vers huit heures Caravan monta, ferma la fentre et renouvela les
bougies. Il entrait maintenant d'une faon tranquille, accoutum dj 
considrer le cadavre comme s'il tait l depuis des mois. Il constata
mme qu'aucune dcomposition n'apparaissait encore, et il en fit la
remarque  sa femme au moment o ils se mettaient  table pour dner.
Elle rpondit:--Tiens, elle est en bois; elle se conserverait un an.

On mangea le potage sans prononcer une parole. Les enfants, laisss
libres tout le jour, extnus de fatigue, sommeillaient sur leurs
chaises et tout le monde restait silencieux.

Soudain la clart de la lampe baissa.

Mme Caravan aussitt remonta la clef; mais l'appareil rendit un son
creux, un bruit de gorge prolong, et la lumire s'teignit. On avait
oubli d'acheter de l'huile! Aller chez l'picier retarderait le dner,
on chercha des bougies; mais il n'y en avait plus d'autres que celles
allumes en haut sur la table de nuit.

Mme Caravan, prompte en ses dcisions, envoya bien vite Marie-Louise en
prendre deux; et l'on attendait dans l'obscurit.

On entendait distinctement les pas de la fillette qui montait
l'escalier. Il y eut ensuite un silence de quelques secondes; puis
l'enfant redescendit prcipitamment. Elle ouvrit la porte, effare, plus
mue encore que la veille en annonant la catastrophe, et elle murmura,
suffoquant;--Oh! papa, grand'maman s'habille!

Caravan se dressa avec un tel sursaut que sa chaise alla rouler contre
le mur. Il balbutia:--Tu dis?... Qu'est-ce que tu dis l?...

Mais Marie-Louise, trangle par l'motion, rpta:--Grand' ... grand'
... grand'maman s'habille ... elle va descendre.

Il s'lana dans l'escalier follement, suivi de sa femme abasourdie;
mais devant la porte du second il s'arrta, secou par l'pouvante,
n'osant pas entrer. Qu'allait-il voir?--Mme Caravan, plus hardie, tourna
la serrure et pntra dans la chambre.

La pice semblait devenue plus sombre; et, au milieu, une grande forme
maigre remuait. Elle tait debout, la vieille; et en s'veillant du
sommeil lthargique, avant mme que la connaissance lui ft en plein
revenue, se tournant de ct et se soulevant sur un coude, elle avait
souffl trois des bougies qui brlaient prs du lit mortuaire. Puis,
reprenant des forces, elle s'tait leve pour chercher ses hardes. Sa
commode partie l'avait trouble d'abord, mais peu  peu elle avait
retrouv ses affaires tout au fond du coffre  bois, et s'tait
tranquillement habille. Ayant ensuite vid l'assiette remplie d'eau,
replac le buis derrire la glace et remis les chaises  leur place,
elle tait prte  descendre, quand apparurent devant elle son fils et
sa belle-fille.

Caravan se prcipita, lui saisit les mains, l'embrassa, les larmes aux
yeux; tandis que sa femme, derrire lui, rptait d'un air
hypocrite:--Quel bonheur, oh! quel bonheur!

Mais la vieille, sans s'attendrir, sans mme avoir l'air de comprendre,
raide comme une statue, et l'oeil glac, demanda seulement:--Le dner
est-il bientt prt?--Il balbutia, perdant la tte:--Mais oui, maman,
nous t'attendions.--Et, avec un empressement inaccoutum, il prit son
bras, pendant que Mme Caravan la jeune saisissait la bougie, les
clairait, descendant l'escalier devant eux,  reculons et marche 
marche, comme elle avait fait, la nuit mme, devant son mari qui portait
le marbre.

En arrivant au premier tage, elle faillit se heurter contre des gens
qui montaient. C'tait la famille de Charenton, Mme Braux suivie de son
poux.

La femme, grande, grosse, avec un ventre d'hydropique qui rejetait le
torse en arrire, ouvrait des yeux effars, prte  fuir. Le mari, un
cordonnier socialiste, petit homme poilu jusqu'au nez, tout pareil  un
singe, murmura sans s'mouvoir:--Eh bien, quoi? Elle ressuscite!

Aussitt que Mme Caravan les eut reconnus, elle leur fit des signes
dsesprs; puis, tout haut:--Tiens! comment!... vous voil! Quelle
bonne surprise!

Mais Mme Braux, abasourdie, ne comprenait pas; elle rpondit 
demi-voix:--C'est votre dpche qui nous a fait venir, nous croyions
que c'tait fini.

Son mari, derrire elle, la pinait pour la faire taire. Il ajouta avec
un rire malin cach dans sa barbe paisse:--C'est bien aimable  vous
de nous avoir invits. Nous sommes venus tout de suite,--faisant
allusion ainsi  l'hostilit qui rgnait depuis longtemps entre les deux
mnages. Puis, comme la vieille arrivait aux dernires marches, il
s'avana vivement et frotta contre ses joues le poil qui lui couvrait
la face, en criant dans son oreille,  cause de sa surdit:--a va
bien, la mre, toujours solide, hein?

Mme Braux, dans sa stupeur de voir bien vivante celle qu'elle
s'attendait  retrouver morte, n'osait pas mme l'embrasser; et son
ventre norme encombrait tout le palier, empchant les autres d'avancer.

La vieille, inquite et souponneuse, mais sans parler jamais, regardait
tout ce monde autour d'elle; et son petit oeil gris, scrutateur et dur,
se fixait tantt sur l'un, tantt sur l'autre, plein de penses visibles
qui gnaient ses enfants.

Caravan dit, pour expliquer:--Elle a t un peu souffrante, mais elle
va bien maintenant, tout  fait bien, n'est-ce pas, mre?

Alors la bonne femme, se remettant en marche, rpondit de sa voix
casse, comme lointaine:--C'est une syncope; je vous entendais tout le
temps.

Un silence embarrass suivit. On pntra dans la salle; puis on s'assit
devant un dner improvis en quelques minutes.

Seul, M. Braux avait gard son aplomb. Sa figure de gorille mchant
grimaait; et il lchait des mots  double sens qui gnaient visiblement
tout le monde.

Mais  chaque instant le timbre du vestibule sonnait; et Rosalie perdue
venait chercher Caravan qui s'lanait en jetant sa serviette. Son
beau-frre lui demanda mme si c'tait son jour de rception. Il
balbutia:--Non, des commissions, rien du tout.

Puis, comme on apportait un paquet, il l'ouvrit tourdiment, et des
lettres de faire part, encadres de noir, apparurent. Alors, rougissant
jusqu'aux yeux, il referma l'enveloppe et l'engloutit dans son gilet.

Sa mre ne l'avait pas vu; elle regardait obstinment sa pendule dont le
bilboquet dor se balanait sur la chemine. Et l'embarras grandissait
au milieu d'un silence glacial.

Alors la vieille, tournant vers sa fille sa face ride de sorcire, eut
dans les yeux un frisson de malice et pronona:--Lundi, tu m'amneras
ta petite, je yeux la voir. Mme Braux, la figure illumine, cria:--Oui
maman,--tandis que Mme Caravan la jeune, devenue ple, dfaillait
d'angoisse.

Cependant, les deux hommes, peu  peu, se mirent  causer; et ils
entamrent,  propos de rien, une discussion politique. Braux, soutenant
les doctrines rvolutionnaires et communistes, se dmenait, les yeux
allums dans son visage poilu, criant:--La proprit, monsieur, c'est
un vol au travailleur;--la terre appartient  tout le monde;--l'hritage
est une infamie et une honte!...--Mais il s'arrta brusquement, confus
comme un homme qui vient de dire une sottise; puis, d'un ton plus doux,
il ajouta:--Mais ce n'est pas le moment de discuter ces choses-l.

La porte s'ouvrit; le _docteur_ Chenet parut. Il eut une seconde
d'effarement, puis il reprit contenance, et s'approchant de la vieille
femme:--Ah! ah! la maman! a va bien aujourd'hui. Oh! je m'en doutais,
voyez-vous; et je me disais  moi-mme tout  l'heure, en montant
l'escalier: Je parie qu'elle sera debout, l'ancienne.--Et lui tapant
doucement dans le dos:--Elle est solide comme le Pont-Neuf; elle nous
enterrera tous, vous verrez.

Il s'assit, acceptant le caf qu'on lui offrait, et se mla bientt  la
conversation des deux hommes, approuvant Braux, car il avait t
lui-mme compromis dans la Commune.

Or, la vieille, se sentant fatigue, voulut partir. Caravan se
prcipita. Alors elle le fixa dans les yeux et lui dit:--Toi, tu vas me
remonter tout de suite ma commode et ma pendule.--Puis, comme il
bgayait:--Oui, maman,--elle prit le bras de sa fille et disparut avec
elle.

Les deux Caravan demeurrent effars, muets, effondrs dans un affreux
dsastre, tandis que Braux se frottait les mains en sirotant son caf.

Soudain Mme Caravan, affole de colre, s'lana sur lui,
hurlant:--Vous tes un valeur, un gredin; une canaille.... Je vous
crache  la figure, je vous ... je vous ... Elle ne trouvait rien,
suffoquant; mais lui, riait, buvant toujours.

Puis, comme sa femme revenait justement, elle s'lana vers sa
belle-soeur; et toutes deux, l'une norme avec son ventre menaant,
l'autre pileptique et maigre, la voix change, la main tremblante,
s'envoyrent  pleine gueule des hottes d'injures.

Chenet et Braux s'interposrent, et ce dernier, poussant sa moiti par
les paules, la jeta dehors en criant:--Va donc, bourrique, tu brais
trop!

Et on les entendit dans la rue qui se chamaillaient en s'loignant.

M. Chenet prit cong.

Les Caravan restrent face  face.

Alors l'homme tomba sur une chaise avec une sueur froide aux tempes, et
murmura:--Qu'est-ce que je vais dire  mon chef?




LE PAPA DE SIMON


Midi finissait de sonner. La porte de l'cole s'ouvrit, et les gamins se
prcipitrent en se bousculant pour sortir plus vite. Mais au lieu de se
disperser rapidement et de rentrer dner, comme ils le faisaient chaque
jour, ils s'arrtrent  quelques pas, se runirent par groupes et se
mirent  chuchoter.

C'est que, ce matin-l, Simon, le fils de la Blanchotte, tait venu  la
classe pour la premire fois.

Tous avaient entendu parler de la Blanchotte dans leurs familles; et
quoiqu'on lui fit bon accueil en public, les mres la traitaient entre
elles avec une sorte de compassion un peu mprisante qui avait gagn les
enfants sans qu'ils sussent du tout pourquoi.

Quant  Simon, ils ne le connaissaient pas, car il ne sortait jamais, et
il ne galopinait point avec eux dans les rues du village ou sur les
bords de la rivire. Aussi ne l'aimaient-ils gure; et c'tait avec une
certaine joie, mle d'un tonnement considrable, qu'ils avaient
accueilli et qu'ils s'taient rpt l'un  l'autre cette parole dite
par un gars de quatorze ou quinze ans qui paraissait en savoir long tant
il clignait finement des yeux:

--Vous savez.... Simon ... eh bien, il n'a pas de papa.

Le fils de la Blanchotte parut  son tour sur le seuil de l'cole.

Il avait sept ou huit ans. Il tait un peu plot, trs propre, avec
l'air timide, presque gauche.

Il s'en retournait chez sa mre quand les groupes de ses camarades,
chuchotant toujours et le regardant avec les yeux malins et cruels des
enfants qui mditent un mauvais coup, l'entourrent peu  peu et
finirent par l'enfermer tout  fait. Il restait l, plant au milieu
d'eux, surpris et embarrass, sans comprendre ce qu'on allait lui faire.
Mais le gars qui avait apport la nouvelle, enorgueilli du succs obtenu
dj, lui demanda:

--Comment t'appelles-tu, toi?

Il rpondit:--Simon.

--Simon quoi? reprit l'autre.

L'enfant rpta tout confus:--Simon.

Le gars lui cria:--On s'appelle Simon quelque chose.. c'est pas un nom
a ... Simon.

Et lui, prt  pleurer, rpondit pour la troisime fois:

--Je m'appelle Simon.

Les galopins se mirent  rire. Le gars triomphant leva la voix:--Vous
voyez bien qu'il n'a pas de papa.

Un grand silence se fit. Les enfants taient stupfaits par cette chose
extraordinaire, impossible, monstrueuse,--un garon qui n'a pas de
papa;--ils le regardaient comme un phnomne, un tre hors de la nature,
et ils sentaient grandir en eux ce mpris, inexpliqu jusque-l, de
leurs mres pour la Blanchotte.

Quant  Simon, il s'tait appuy contre un arbre pour ne pas tomber; et
il restait comme atterr par un dsastre irrparable. Il cherchait 
s'expliquer. Mais il ne pouvait rien trouver pour leur rpondre, et
dmentir cette chose affreuse qu'il n'avait pas de papa. Enfin, livide,
il leur cria  tout hasard:--Si, j'en ai un.

--O est-il? demanda le gars.

Simon se tut; il ne savait pas. Les enfants riaient, trs excits; et
ces fils des champs, plus proches des btes, prouvaient ce besoin cruel
qui pousse les poules d'une basse-cour  achever l'une d'entre elles
aussitt qu'elle est blesse. Simon avisa tout  coup un petit voisin,
le fils d'une veuve, qu'il avait toujours vu, comme lui-mme, tout seul
avec sa mre.

--Et toi non plus, dit-il, tu n'as pas de papa.

--Si, rpondit l'autre, j'en ai un.

--O est-il? riposta Simon.

--Il est mort, dclara l'enfant avec une fiert superbe, il est au
cimetire, mon papa.

Un murmure d'approbation courut parmi les garnements, comme si ce fait
d'avoir son pre mort au cimetire et grandi leur camarade pour craser
cet autre qui n'en avait point du tout. Et ces polissons, dont les pres
taient, pour la plupart, mchants, ivrognes, voleurs et durs  leurs
femmes, se bousculaient en se serrant de plus en plus, comme si eux, les
lgitimes, eussent voulu touffer dans une pression celui qui tait hors
la loi.

L'un, tout  coup, qui se trouvait contre Simon, lui tira la langue d'un
air narquois et lui cria:

--Pas de papa! pas de papa!

Simon le saisit  deux mains aux cheveux et se mit  lui cribler les
jambes de coups de pied, pendant qu'il lui mordait la joue cruellement.
Il se fit une bousculade norme. Les deux combattants furent spars, et
Simon se trouva frapp, dchir, meurtri, roul par terre, au milieu du
cercle des galopins qui applaudissaient. Comme il se relevait, en
nettoyant machinalement avec sa main sa petite blouse toute sale de
poussire, quelqu'un lui cria:

--Va le dire  ton papa.

Alors il sentit dans son coeur un grand croulement. Ils taient plus
forts que lui, ils l'avaient battu, et il ne pouvait point leur
rpondre, car il sentait bien que c'tait vrai qu'il n'avait pas de
papa. Plein d'orgueil, il essaya pendant quelques secondes de lutter
contre les larmes qui l'tranglaient. Il eut une suffocation, puis, sans
cris, il se mit  pleurer par grands sanglots qui le secouaient
prcipitamment.

Alors une joie froce clata chez ses ennemis, et naturellement, ainsi
que les sauvages dans leurs gaiets terribles, ils se prirent par la
main et se mirent  danser en rond autour de lui, et rptant comme un
refrain:--Pas de papa! pas de papa!

Mais Simon tout  coup cessa de sangloter. Une rage l'affola. Il y
avait des pierres sous ses pieds; il les ramassa et, de toutes ses
forces, les lana contre ses bourreaux. Deux ou trois furent atteints et
se sauvrent en criant; et il avait l'air tellement formidable qu'une
panique eut lieu parmi les autres. Lches, comme l'est toujours la foule
devant un homme exaspr, ils se dbandrent et s'enfuirent.

Rest seul, le petit enfant sans pre se mit  courir vers les champs,
car un souvenir lui tait venu qui avait amen dans son esprit une
grande rsolution. Il voulait se noyer dans la rivire.

Il se rappelait en effet que, huit jours auparavant, un pauvre diable
qui mendiait sa vie s'tait jet dans l'eau parce qu'il n'avait plus
d'argent. Simon tait l lorsqu'on le repchait; et le triste bonhomme,
qui lui semblait ordinairement lamentable, malpropre et laid, l'avait
alors frapp par son air tranquille, avec ses joues ples, sa longue
barbe mouille et ses yeux ouverts, trs calmes. On avait dit
alentour:--Il est mort.--Quelqu'un avait ajout:--Il est bien
heureux maintenant.--Et Simon voulait aussi se noyer, parce qu'il
n'avait pas de pre, comme ce misrable qui n'avait pas d'argent.

Il arriva tout prs de l'eau et la regarda couler. Quelques poissons
foltraient, rapides, dans le courant clair, et, par moments, faisaient
un petit bond et happaient des mouches voltigeant  la surface. Il cessa
de pleurer pour les voir, car leur mange l'intressait beaucoup. Mais,
parfois, comme dans les accalmies d'une tempte passent tout  coup de
grandes rafales de vent qui font craquer les arbres et se perdent 
l'horizon, cette pense lui revenait avec une douleur aigu:--Je vais
me noyer parce que je n'ai point de papa.

Il faisait trs chaud, trs bon. Le doux soleil chauffait l'herbe. L'eau
brillait comme un miroir. Et Simon avait des minutes de batitude, de
cet alanguissement qui suit les larmes, o il lui venait de grandes
envies de s'endormir l, sur l'herbe, dans la chaleur.

Une petite grenouille verte sauta sous ses pieds. Il essaya de la
prendre. Elle lui chappa. Il la poursuivit et la manqua trois fois de
suite. Enfin il la saisit par l'extrmit de ses pattes de derrire et
il se mit  rire en voyant les efforts que faisait la bte pour
s'chapper. Elle se ramassait sur ses grandes jambes, puis, d'une
dtente brusque, les allongeait subitement, raides comme deux barres;
tandis que, l'oeil tout rond avec son cercle d'or, elle battait l'air de
ses pattes de devant qui s'agitaient comme des mains. Cela lui rappela
un joujou fait avec d'troites planchettes de bois cloues en zigzag les
unes sur les autres, qui, par un mouvement semblable, conduisaient
l'exercice de petits soldats piqus dessus. Alors, il pensa  sa maison,
puis  sa mre, et, pris d'une grande tristesse, il recommena 
pleurer. Des frissons lui passaient dans les membres; il se mit  genoux
et rcita sa prire comme avant de s'endormir. Mais il ne put l'achever,
car des sanglots lui revinrent si presss, si tumultueux, qu'ils
l'envahirent tout entier. Il ne pensait plus; il ne voyait plus rien
autour de lui et il n'tait occup qu' pleurer.

Soudain, une lourde main s'appuya sur son paule et une grosse voix lui
demanda:--Q'est-ce qui te fait donc tant de chagrin, mon bonhomme?

Simon se retourna. Un grand ouvrier qui avait une barbe et des cheveux
noirs tout friss le regardait d'un air bon. Il rpondit avec des larmes
plein les yeux et plein la gorge:

--Ils m'ont battu ... parce que ... je ... je ... n'ai pas ... de papa
... pas de papa.

--Comment, dit l'homme en souriant, mais tout le monde en a un.

L'enfant reprit pniblement au milieu des spasmes de son chagrin:--Moi
... moi ... je n'en ai pas.

Alors l'ouvrier devint grave; il avait reconnu le fils de la Blanchotte,
et, quoique nouveau dans le pays, il savait vaguement son histoire.

--Allons, dit-il, console-toi, mon garon, et viens-t'en avec moi chez
ta maman. On t'en donnera ... un papa.

Ils se mirent en route, le grand tenant le petit par la main, et l'homme
souriait de nouveau, car il n'tait pas fch de voir cette Blanchotte,
qui tait, contait-on, une des plus belles filles du pays; et il se
disait peut-tre, au fond de sa pense, qu'une jeunesse qui avait failli
pouvait bien faillir encore.

Ils arrivrent devant une petite maison blanche, trs propre.

--C'est l, dit l'enfant, et il cria:--Maman!

Une femme se montra, et l'ouvrier cessa brusquement de sourire, car il
comprit tout de suite qu'on ne badinait plus avec cette grande fille
ple qui restait svre sur sa porte, comme pour dfendre  un homme le
seuil de cette maison o elle avait t dj trahie par un autre.
Intimid et sa casquette  la main, il balbutia:

--Tenez, madame, je vous ramne votre petit garon qui s'tait perdu
prs de la rivire.

Mais Simon sauta au cou de sa mre et lui dit en se remettant 
pleurer:

--Non, maman, j'ai voulu me noyer, parce que les autres m'ont battu ...
m'ont battu ... parce que je n'ai pas de papa.

Une rougeur cuisante couvrit les joues de la jeune femme, et, meurtrie
jusqu'au fond de sa chair, elle embrassa son enfant avec violence
pendant que des larmes rapides lui coulaient sur la figure. L'homme mu
restait l, ne sachant comment partir. Mais Simon soudain courut vers
lui et lui dit:

--Voulez-vous tre mon papa?

Un grand silence se fit. La Blanchotte, muette et torture de honte,
s'appuyait contre le mur, les deux mains sur son coeur. L'enfant, voyant
qu'on ne lui rpondait point, reprit:

--Si vous ne voulez pas, je retournerai me noyer.

L'ouvrier prit la chose en plaisanterie et rpondit en riant:

--Mais oui, je veux bien.

--Comment est-ce que tu t'appelles, demanda alors l'enfant, pour que je
rponde aux autres quand ils voudront savoir ton nom?

--Philippe, rpondit l'homme.

Simon se tut une seconde pour bien faire entrer ce nom-l dans sa tte,
puis il tendit les bras, tout consol, en disant:

--Eh bien! Philippe, tu es mon papa.

L'ouvrier, l'enlevant de terre, l'embrassa brusquement sur les deux
joues; puis il s'enfuit trs vite  grandes enjambes.

Quand l'enfant entra dans l'cole, le lendemain, un rire mchant
l'accueillit; et  la sortie, lorsque le gars voulut recommencer, Simon
lui jeta ces mots  la tte, comme il aurait fait d'une pierre:--Il
s'appelle Philippe, mon papa.

Des hurlements de joie jaillirent de tous les cts:

--Philippe qui?... Philippe quoi?... Qu'est-ce que c'est que a,
Philippe?... O l'as-tu pris, ton Philippe?

Simon ne rpondit rien; et, inbranlable dans sa foi, il les dfiait de
l'oeil, prt  se laisser martyriser plutt que de fuir devant eux. Le
matre d'cole le dlivra et il retourna chez sa mre.

Pendant trois mois, le grand ouvrier Philippe passa souvent auprs de la
maison de la Blanchotte et, quelquefois, il s'enhardissait  lui parler
lorsqu'il la voyait cousant auprs de sa fentre. Elle lui rpondait
poliment, toujours grave, sans rire jamais avec lui, et sans le laisser
entrer chez elle. Cependant, un peu fat, comme tous les hommes, il
s'imagina qu'elle tait souvent plus rouge que de coutume lorsqu'elle
causait avec lui.

Mais une rputation tombe est si pnible  refaire et demeure toujours
si fragile, que, malgr la rserve ombrageuse de la Blanchotte, on
jasait dj dans le pays.

Quant  Simon, il aimait beaucoup son nouveau papa et se promenait avec
lui presque tous les soirs, la journe finie. Il allait assidment 
l'cole et passait au milieu de ses camarades fort digne, sans leur
rpondre jamais.

Un jour, pourtant, le gars qui l'avait attaqu le premier lui dit:

--Tu as menti, tu n'as pas un papa qui s'appelle Philippe.

--Pourquoi a?--demanda Simon trs mu.

Le gars se frottait les mains. Il reprit:

--Parce que si tu en avais un, il serait le mari de ta maman.

Simon se troubla devant la justesse de ce raisonnement, nanmoins il
rpondit:--C'est mon papa tout de mme.

--a se peut bien, dit le gars en ricanant, mais ce n'est pas ton papa
tout  fait.

Le petit  la Blanchotte courba la tte et s'en alla rveur du ct de
la forge au pre Loizon, o travaillait Philippe.

Cette forge tait comme ensevelie sous des arbres. Il y faisait trs
sombre; seule, la lueur rouge d'un foyer formidable clairait par grands
reflets cinq forgerons aux bras nus qui frappaient sur leurs enclumes
avec un terrible fracas. Ils se tenaient debout, enflamms comme des
dmons, les yeux fixs sur le fer ardent qu'ils torturaient; et leur
lourde pense montait et retombait avec leurs marteaux.

Simon entra sans tre vu et alla tout doucement tirer son ami par la
manche. Celui-ci se retourna. Soudain le travail s'interrompit, et tous
les hommes regardrent, trs attentifs. Alors, au milieu de ce silence
inaccoutum, monta la petite voix frle de Simon.

--Dis donc, Philippe, le gars  la Michaude qui m'a cont tout  l'heure
que tu n'tais pas mon papa tout  fait.

--Pourquoi a? demanda l'ouvrier.

L'enfant rpondit avec toute sa navet:

--Parce que tu n'es pas le mari de maman.

Personne ne rit. Philippe resta debout, appuyant son front sur le dos de
ses grosses mains que supportait le manche de son marteau dress sur
l'enclume. Il rvait. Ses quatre compagnons le regardaient et, tout
petit entre ces gants, Simon, anxieux, attendait. Tout  coup, un des
forgerons, rpondant  la pense de tous, dit  Philippe:

--C'est tout de mme une bonne et brave fille que la Blanchotte, et
vaillante et range malgr son malheur, et qui serait une digne femme
pour un honnte homme.

--a, c'est vrai, dirent les trois autres. L'ouvrier continua:

--Est-ce sa faute,  cette fille, si elle a failli? On lui avait promis
mariage, et j'en connais plus d'une qu'on respecte bien aujourd'hui et
qui en a fait tout autant.

--a, c'est vrai, rpondirent en choeur les trois hommes.

Il reprit:--Ce qu'elle a pein, la pauvre, pour lever son gars toute
seule, et ce qu'elle a pleur depuis qu'elle ne sort plus que pour aller
 l'glise, il n'y a que le bon Dieu qui le sait.

--C'est encore vrai, dirent les autres.

Alors on n'entendit plus que le soufflet qui activait le feu du foyer.
Philippe, brusquement, se pencha vers Simon:

--Va dire  ta maman que j'irai lui parler ce soir.

Puis il poussa l'enfant dehors par les paules.

Il revint  son travail et, d'un seul coup, les cinq marteaux
retombrent ensemble sur les enclumes. Ils battirent ainsi le fer
jusqu' la nuit, forts, puissants, joyeux comme des marteaux satisfaits.
Mais, de mme que le bourdon d'une cathdrale rsonne dans les jours de
fte au-dessus du tintement des autres cloches, ainsi le marteau de
Philippe, dominant le fracas des autres, s'abattait de seconde en
seconde avec un vacarme assourdissant. Et lui, l'oeil allum, forgeait
passionnment, debout dans les tincelles.

Le ciel tait plein d'toiles quand il vint frapper  la porte de la
Blanchotte. Il avait sa blouse des dimanches, une chemise frache et la
barbe faite. La jeune femme se montra sur le seuil et lui dit d'un air
pein:--C'est mal de venir ainsi la nuit tombe, monsieur Philippe.

Il voulut rpondre, balbutia et resta confus devant elle.

Elle reprit:--Vous comprenez bien pourtant qu'il ne faut plus que l'on
parle de moi.

Alors, lui, tout  coup:

--Qu'est-ce que a fait, dit-il, si vous voulez tre ma femme!

Aucune voix ne lui rpondit, mais il crut entendre dans l'ombre de la
chambre le bruit d'un corps qui s'affaissait. Il entra bien vite; et
Simon, qui tait couch dans son lit, distingua le son d'un baiser et
quelques mots que sa mre murmurait bien bas. Puis, tout  coup, il se
sentit enlev dans les mains de son ami, et celui-ci, le tenant au bout
de ses bras d'hercule, lui cria:

--Tu leur diras,  tes camarades, que ton papa c'est Philippe Remy, le
forgeron, et qu'il ira tirer les oreilles  tous ceux qui te feront du
mal.

Le lendemain, comme l'cole tait pleine et que la classe allait
commencer, le petit Simon se leva, tout ple et les lvres
tremblantes:--Mon papa, dit-il d'une voix claire, c'est Philippe Remy,
le forgeron, et il a promis qu'il tirerait les oreilles  tous ceux qui
me feraient du mal.

Cette fois, personne ne rit plus, car on le connaissait bien ce Philippe
Remy, le forgeron, et c'tait un papa, celui-l, dont tout le monde et
t fier.




UNE PARTIE DE CAMPAGNE


On avait projet depuis cinq mois d'aller djeuner aux environs de
Paris, le jour de la fte de Mme Dufour, qui s'appelait Ptronille.
Aussi, comme on avait attendu cette partie impatiemment, s'tait-on lev
de fort bonne heure ce matin-l.

M. Dufour, ayant emprunt la voiture du laitier, conduisait lui-mme. La
carriole,  deux roues, tait fort propre; elle avait un toit support
par quatre montants de fer o s'attachaient des rideaux qu'on avait
relevs pour voir le paysage. Celui de derrire, seul, flottait au vent,
comme un drapeau. La femme,  ct de son poux, s'panouissait dans
une robe de soie cerise extraordinaire. Ensuite, sur deux chaises, se
tenaient une vieille grand'mre et une jeune fille. On apercevait encore
la chevelure jaune d'un garon qui, faute de sige, s'tait tendu tout
au fond, et dont la tte seule apparaissait.

Aprs avoir suivi l'avenue des Champs-Elyses et franchi les
fortifications  la porte Maillot, on s'tait mis  regarder la contre.

En arrivant au pont de Neuilly, M. Dufour avait dit:--Voici la
campagne, enfin!--et sa femme,  ce signal, s'tait attendrie sur la
nature.

Au rond-point de Courbevoie, une admiration les avait saisis devant
l'loignement des horizons.  droite, l-bas, c'tait Argenteuil, dont
le clocher se dressait; au-dessus apparaissaient les buttes de Sannois
et le Moulin d'Orgemont.  gauche, l'aqueduc de Marly se dessinait sur
le ciel clair du matin, et l'on apercevait aussi, de loin, la terrasse
de Saint-Germain; tandis qu'en face, au bout d'une chane de collines,
des terres remues indiquaient le nouveau fort de Cormeilles. Tout au
fond, dans un reculement formidable, par-dessus des plaines et des
villages, on entrevoyait une sombre verdure de forts.

Le soleil commenait  brler les visages; la poussire emplissait les
yeux continuellement, et, des deux cts de la route, se dveloppait une
campagne interminablement nue, sale et puante. On et dit qu'une lpre
l'avait ravage, qui rongeait jusqu'aux maisons, car des squelettes de
btiments dfoncs et abandonns, ou bien des petites cabanes inacheves
faute de paiement aux entrepreneurs, tendaient leurs quatre murs sans
toit.

De loin en loin, poussaient dans le sol strile de longues chemines de
fabrique, seule vgtation de ces champs putrides o la brise du
printemps promenait un parfum de ptrole et de schiste ml  une autre
odeur moins agrable encore.

Enfin, on avait travers la Seine une seconde, fois, et, sur le pont,
'avait t un ravissement. La rivire clatait de lumire; une bue
s'en levait, pompe par le soleil, et l'on prouvait une quitude
douce, un rafrachissement bienfaisant  respirer enfin un air plus pur
qui n'avait point balay la fume noire des usines ou les miasmes des
dpotoirs.

Un homme qui passait avait nomm le pays: Bezons.

La voiture s'arrta, et M. Dufour se mit  lire l'enseigne engageante
d'une gargote: _Restaurant Poulin, matelotes et fritures, cabinets de
socit, bosquets et balanoires._

--Eh bien! madame Dufour, cela te va-t-il? Te dcideras-tu  la fin?

La femme lut  son tour: _Restaurant Poulin, matelotes et fritures,
cabinets de socit, bosquets et balanoires._ Puis elle regarda la
maison longuement.

C'tait une auberge de campagne, blanche, plante au bord de la route.
Elle montrait, par la porte ouverte, le zinc brillant du comptoir devant
lequel se tenaient deux ouvriers endimanchs.

 la fin, Mme Dufour se dcida:--Oui, c'est bien, dit-elle; et puis il
y a de la vue.--La voiture entra dans un vaste terrain plant de grands
arbres qui s'tendait derrire l'auberge et qui n'tait spar de la
Seine que par le chemin de halage.

Alors on descendit. Le mari sauta le premier, puis ouvrit les bras pour
recevoir sa femme. Le marchepied, tenu par deux branches de fer, tait
trs loin, de sorte que, pour l'atteindre, Mme Dufour dut laisser voir
le bas d'une jambe dont la finesse primitive disparaissait  prsent
sous un envahissement de graisse tombant des cuisses.

M. Dufour, que la campagne moustillait dj, lui pina vivement le
mollet, puis, la prenant sous les bras, la dposa lourdement  terre,
comme un norme paquet.

Elle tapa avec la main sa robe de soie pour en faire tomber la
poussire, puis regarda l'endroit o elle se trouvait.

C'tait une femme de trente-six ans environ, forte en chair, panouie et
rjouissante  voir. Elle respirait avec peine, trangle violemment
par l'treinte de son corset trop serr; et la pression de cette machine
rejetait jusque dans son double menton la masse fluctuante de sa
poitrine surabondante.

La jeune fille ensuite, posant la main sr l'paule de son pre, sauta
lgrement toute seule. Le garon aux cheveux jaunes tait descendu en
mettant un pied sur la roue, et il aida M. Dufour  dcharger la
grand'mre.

Alors on dtela le cheval, qui fut attach  un arbre; et la voiture
tomba sur le nez, les deux brancards  terre. Les hommes, ayant retir
leurs redingotes, se lavrent les mains dans un seau d'eau, puis
rejoignirent leurs dames installes dj sur les escarpolettes.

Mlle Dufour essayait de se balancer debout, toute seule, sans parvenir 
se donner un lan suffisant. C'tait une belle fille de dix-huit  vingt
ans; une de ces femmes dont la rencontre dans la rue vous fouette d'un
dsir subit, et vous laisse jusqu' la nuit une inquitude vague et un
soulvement, des sens. Grande, mince de taille et large des hanches,
elle avait la peau trs brune, les yeux trs grands, les cheveux trs
noirs. Sa robe dessinait nettement les plnitudes fermes de sa chair
qu'accentuaient encore les efforts des reins qu'elle faisait pour
s'enlever. Ses bras tendus tenaient les cordes au-dessus de sa tte, de
sorte que sa poitrine se dressait, sans une secousse,  chaque impulsion
qu'elle donnait. Son chapeau, emport par un coup de vent, tait tomb
derrire elle; et l'escarpolette peu  peu se lanait, montrant  chaque
retour ses jambes fines jusqu'au genou, et jetant  la figure des deux
hommes, qui la regardaient en riant, l'air de ses jupes, plus capiteux
que les vapeurs du vin.

Assise sur l'autre balanoire, Mme Dufour gmissait d'une faon monotone
et continue:--Cyprien, viens me pousser; viens donc me pousser,
Cyprien!-- la fin, il y alla et, ayant retrouss les manches de sa
chemise, comme avant d'entreprendre un travail, il mit sa femme en
mouvement avec une peine infinie.

Cramponne aux cordes, elle tenait ses jambes droites, pour ne point
rencontrer le sol, et elle jouissait d'tre tourdie par le va-et-vient
de la machine. Ses formes, secoues, tremblotaient continuellement comme
de la gele sur un plat. Mais, comme les lans grandissaient, elle fut
prise de vertige et de peur.  chaque descente, elle poussait un cri
perant qui faisait accourir tous les gamins du pays; et, l-bas, devant
elle, au-dessus de la haie du jardin, elle apercevait vaguement une
garniture de ttes polissonnes que des rires faisaient grimacer
diversement.

Une servante tant venue, on commanda le djeuner.

--Une friture de Seine, un lapin saut, une salade et du dessert,
articula Mme Dufour, d'un air important.--Vous apporterez deux litres
et une bouteille de bordeaux, dit son mari.--Nous dnerons sur
l'herbe, ajouta la jeune fille.

La grand'mre, prise de tendresse  la vue du chat de la maison, le
poursuivait depuis dix minutes en lui prodiguant inutilement les plus
douces appellations. L'animal, intrieurement flatt sans doute de cette
attention, se tenait toujours tout prs de la main de la bonne femme,
sans se laisser atteindre cependant, et faisait tranquillement le tour
des arbres, contre lesquels il se frottait, la queue dresse, avec un
petit ronron de plaisir.

--Tiens! cria tout  coup le jeune homme aux cheveux jaunes qui furetait
dans le terrain, en voil des bateaux qui sont chouet!--On alla voir.
Sous un petit hangar en bois taient, suspendues deux superbes yoles de
canotiers, fines et travailles comme des meubles de luxe. Elles
reposaient cte  cte, pareilles  deux grandes filles minces, en leur
longueur troite et reluisante, et donnaient envie de filer sur l'eau
par les belles soires douces ou les claires matines d't, de raser
les berges fleuries o des arbres entiers trempent leurs branches dans
l'eau, o tremblote l'ternel frisson des roseaux, et d'o s'envolent,
comme des clairs bleus, de rapides martins-pcheurs.

Toute la famille, avec respect, les contemplait.--Oh! a, oui, c'est
chouet, rpta gravement M. Dufour. Et il les dtaillait en
connaisseur. Il avait canot, lui aussi, dans son jeune temps,
disait-il; voire mme qu'avec a dans la main--et il faisait le geste de
tirer sur les avirons--il se fichait de tout le monde. Il avait ross en
course plus d'un Anglais, jadis,  Joinville; et il plaisanta sur le mot
_dames_, dont on dsigne les deux montants qui retiennent les avirons,
disant que les canotiers, et pour cause, ne sortaient jamais sans leurs
_dames_. Il s'chauffait en prorant et proposait obstinment de parier
qu'avec un bateau comme a, il ferait six lieues  l'heure sans se
presser.

--C'est prt,--dit la servante qui apparut  l'entre. On se prcipita;
mais voil qu' la meilleure place, qu'en son esprit Mme Dufour avait
choisie pour s'installer, deux jeunes gens djeunaient dj. C'taient
les propritaires des yoles, sans doute, car ils portaient le costume
des canotiers.

Ils taient tendus sur des chaises, presque couchs. Ils avaient la
face noircie par le soleil et la poitrine couverte seulement d'un mince
maillot de coton blanc qui laissait passer leurs bras nus, robustes
comme ceux des forgerons. C'taient deux solides gaillards, posant
beaucoup pour la vigueur, mais qui montraient en tous leurs mouvements
cette grce lastique des membres qu'on acquiert par l'exercice, si
diffrente de la dformation qu'imprime  l'ouvrier l'effort pnible,
toujours le mme.

Ils changrent rapidement un sourire en voyant la mre, puis un regard
en apercevant la fille.--Donnons notre place, dit l'un, a nous fera
faire connaissance.--L'autre aussitt se leva et, tenant  la main sa
toque mi-partie rouge et mi-partie noire, il offrit chevaleresquement de
cder aux dames le seul endroit du jardin o ne tombt point le soleil.
On accepta en se confondant en excuses; et pour que ce ft plus
champtre, la famille s'installa sur l'herbe sans table ni siges.

Les deux jeunes gens portrent leur couvert quelques pas plus loin et se
remirent  manger. Leurs bras nus, qu'ils montraient sans cesse,
gnaient un peu la jeune fille. Elle affectait mme de tourner la tte
et de ne point les remarquer, tandis que Mme Dufour, plus hardie,
sollicite par une curiosit fminine qui tait peut-tre du dsir, les
regardait  tout moment, les comparant sans doute avec regret aux
laideurs secrtes de son mari.

Elle s'tait boule sur l'herbe, les jambes plies  la faon des
tailleurs, et elle se trmoussait continuellement, sous prtexte que des
fourmis lui taient entres quelque part. M. Dufour, rendu maussade par
la prsence et l'amabilit des trangers, cherchait une position commode
qu'il ne trouva pas du reste, et le jeune homme aux cheveux jaunes
mangeait silencieusement comme un ogre.

--Un bien beau temps, monsieur, dit la grosse dame  l'un des canotiers.
Elle voulait tre aimable  cause de la place qu'ils avaient
cde.--Oui, madame, rpondit-il; venez-vous souvent  la campagne?

--Oh! une fois ou deux par an seulement, pour prendre l'air; et vous,
monsieur?

--J'y viens coucher tous les soirs.

--Ah! a doit tre bien agrable?

--Oui, certainement, madame.

Et il raconta sa vie de chaque jour, potiquement, de faon  faire
vibrer dans le coeur de ces bourgeois privs d'herbe et affams de
promenades aux champs cet amour bte de la nature qui les hante toute
l'anne derrire le comptoir de leur boutique.

La jeune fille, mue, leva les yeux et regarda le canotier. M. Dufour
parla pour la premire fois.--a, c'est une vie, dit-il. Il
ajouta:--Encore un peu de lapin, ma bonne.--Non, merci, mon ami.

Elle se tourna de nouveau vers les jeunes gens, et, montrant leurs
bras:--Vous n'avez jamais froid comme a? dit-elle.

Ils se mirent  rire tous les deux, et ils pouvantrent la famille par
le rcit de leurs fatigues prodigieuses, de leurs bains pris en sueur,
de leurs courses dans le brouillard des nuits; et ils taprent
violemment sur leur poitrine pour montrer quel son a rendait.Oh! vous
avez l'air solides, dit le mari qui ne parlait plus du temps o il
rossait les Anglais.

La jeune fille les examinait de ct maintenant; et le garon aux
cheveux jaunes, ayant bu de travers, toussa perdument, arrosant la robe
en soie cerise de la patronne qui se fcha et fit apporter de l'eau pour
laver les taches.

Cependant, la temprature devenait terrible. Le fleuve tincelant
semblait un foyer de chaleur, et les fumes du vin troublaient les
ttes.

M. Dufour, que secouait un hoquet violent, avait dboutonn son gilet et
le haut de son pantalon; tandis que sa femme, prise de suffocations,
dgrafait sa robe peu  peu. L'apprenti balanait d'un air gai sa
tignasse de lin et se versait  boire coup sur coup. La grand'mre, se
sentant grise, se tenait fort raide et fort digne. Quant  la jeune
fille, elle ne laissait rien paratre; son oeil seul s'allumait
vaguement, et sa peau trs brune se colorait aux joues d'une teinte plus
rose.

Le caf les acheva. On parla de chanter et chacun dit son couplet, que
les autres applaudirent avec frnsie. Puis on se leva difficilement,
et, pendant que les deux femmes, tourdies, respiraient, les deux
hommes, tout  fait pochards, faisaient de la gymnastique. Lourds,
flasques, et la figure carlate, ils se pendaient gauchement aux anneaux
sans parvenir  s'enlever; et leurs chemises menaaient continuellement
d'vacuer leurs pantalons pour battre au vent comme des tendards.

Cependant les canotiers avaient mis leurs yoles  l'eau et ils
revenaient avec politesse proposer aux dames une promenade sur la
rivire.

--Monsieur Dufour, veux-tu? je t'en prie!--cria sa femme. Il la regarda
d'un air d'ivrogne, sans comprendre. Alors un canotier s'approcha, deux
lignes de pcheur  la main. L'esprance de prendre du goujon, cet idal
des boutiquiers, alluma les yeux mornes du bonhomme, qui permit tout ce
qu'on voulut, et s'installa  l'ombre, sous le pont, les pieds ballants
au-dessus du fleuve,  ct du jeune homme aux cheveux jaunes qui
s'endormit auprs de lui.

Un des canotiers se dvoua: il prit la mre.--Au petit bois de l'le
aux Anglais! cria-t-il en s'loignant.

L'autre yole s'en alla plus doucement. Le rameur regardait tellement sa
compagne qu'il ne pensait plus  autre chose, et une motion l'avait
saisi qui paralysait sa vigueur. La jeune fille, assise dans le fauteuil
du barreur, se laissait aller  la douceur d'tre, sur l'eau. Elle se
sentait prise d'un renoncement de pense, d'une quitude de ses membres,
d'un abandonnement d'elle-mme, comme envahie par une ivresse multiple.
Elle tait devenue fort rouge, avec une respiration courte. Les
tourdissements du vin, dvelopps par la chaleur torrentielle qui
ruisselait autour d'elle, faisaient saluer sur son passage tous les
arbres de la berge. Un besoin vague de jouissance, une fermentation du
sang parcouraient sa chair excite par les ardeurs de ce jour; et elle
tait aussi trouble dans ce tte--tte sur l'eau, au milieu de ce
pays dpeupl par l'incendie du ciel, avec ce jeune homme qui la
trouvait belle, dont l'oeil lui baisait la peau, et dont le dsir tait
pntrant comme le soleil.

Leur impuissance  parler augmentait leur motion, et ils regardaient
les environs. Alors, faisant un effort, il lui demanda son
nom.--Henriette, dit-elle.--Tiens! moi je m'appelle Henri, reprit-il.

Le son de leur voix les avait calms; ils s'intressrent  la rive.
L'autre yole s'tait arrte et paraissait les attendre. Celui qui la
montait cria:--Nous vous rejoindrons dans le bois; nous allons jusqu'
Robinson, parce que Madame a soif.--Puis il se coucha sur les avirons
et s'loigna si rapidement qu'on cessa bientt de le voir.

Cependant un grondement continu qu'on distinguait vaguement depuis
quelque temps s'approchait trs vite. La rivire elle-mme semblait
frmir comme si le bruit sourd montait de ses profondeurs.

--Qu'est-ce qu'on entend? demanda-t-elle. C'tait la chute du barrage
qui coupait le fleuve en deux  la pointe de l'le. Lui se perdait dans
une explication, lorsque,  travers le fracas de la cascade, un chant
d'oiseau qui semblait trs lointain les frappa.--Tiens! dit-il, les
rossignols chantent dans le jour: c'est donc que les femelles couvent.

Un rossignol! Elle n'en avait jamais entendu, et l'ide d'en couter un
fit se lever dans son coeur la vision des potiques tendresses. Un
rossignol! c'est--dire l'invisible tmoin des rendez-vous d'amour
qu'invoquait Juliette sur son balcon; cette musique du ciel accorde aux
baisers des hommes; cet ternel inspirateur de toutes les romances
langoureuses qui ouvrent un idal bleu aux pauvres petits coeurs des
fillettes attendries!

Elle allait donc entendre un rossignol.

--Ne faisons pas de bruit, dit son compagnon, nous pourrons descendre
dans le bois et nous asseoir tout prs de lui.

La yole semblait glisser. Des arbres se montrrent sur l'le, dont la
berge tait si basse que les yeux plongeaient dans l'paisseur des
fourrs. On s'arrta; le bateau fut attach; et, Henriette
s'appuyant sur le bras de Henri, ils s'avancrent entre les
branches.--Courbez-vous, dit-il. Elle se courba, et ils pntrrent
dans un inextricable fouillis de lianes, de feuilles et de roseaux, dans
un asile introuvable qu'il fallait connatre et que le jeune homme
appelait en riant son cabinet particulier.

Juste au-dessus de leur tte, perch dans un des arbres qui les
abritaient, l'oiseau s'gosillait toujours. Il lanait des trilles et
des roulades, puis filait de grands sons vibrants qui emplissaient l'air
et semblaient se perdre  l'horizon, se droulant le long du fleuve et
s'envolant au-dessus des plaines,  travers le silence de feu qui
appesantissait la campagne.

Ils ne parlaient pas de peur de le faire fuir. Ils taient assis l'un
prs de l'autre, et, lentement, le bras de Henri fit le tour de la
taille de Henriette et l'enserra d'une pression douce. Elle prit, sans
colre, cette main audacieuse, et elle lloignait sans cesse  mesure
qu'il la rapprochait, n'prouvant du reste aucun embarras de cette
caresse, comme si c'et t une chose toute naturelle qu'elle repoussait
aussi naturellement.

Elle coutait l'oiseau, perdue dans une extase. Elle avait des dsirs
infinis de bonheur, des tendresses brusques qui la traversaient, des
rvlations de posies surhumaines, et un tel amollissement des nerfs et
du coeur, qu'elle pleurait sans savoir pourquoi. Le jeune homme la
serrait contre lui maintenant; elle ne le repoussait plus, n'y pensant
pas.

Le rossignol se tut soudain. Une voix loigne cria:--Henriette!

--Ne rpondez point, dit-il tout bas, vous feriez envoler l'oiseau.

Elle ne songeait gure non plus  rpondre.

Ils restrent quelque temps ainsi. Mme Dufour s'tait assise quelque
part, car on entendait vaguement, de temps en temps, les petits cris de
la grosse dame que lutinait sans doute l'autre canotier.

La jeune fille pleurait toujours, pntre de sensations trs douces,
la peau chaude et pique partout de chatouillements inconnus. La tte de
Henri tait sur son paule; et, brusquement, il la baisa sur les lvres.
Elle eut une rvolte furieuse et, pour l'viter, se rejeta sur le dos.
Mais il s'abattit sur elle, la couvrant de tout son corps. Il poursuivit
longtemps cette bouche qui le fuyait, puis, la joignant, y attacha la
sienne. Alors, affole par un dsir formidable, elle lui rendit son
baiser en l'treignant sur sa poitrine, et toute sa rsistance tomba
comme crase par un poids trop lourd.

Tout tait calme aux environs. L'oiseau se remit  chanter. Il jeta
d'abord trois notes pntrantes qui semblaient un appel d'amour, puis,
aprs un silence d'un moment, il commena d'une voix affaiblie des
modulations trs lentes.

Une brise molle glissa, soulevant un murmure de feuilles, et dans la
profondeur des branches passaient deux soupirs ardents qui se mlaient
au chant du rossignol et au souffle lger du bois.

Une ivresse envahissait l'oiseau, et sa voix, s'acclrant peu  peu
comme un incendie qui s'allume ou une passion qui grandit, semblait
accompagner sous l'arbre un crpitement de baisers. Puis le dlire de
son gosier se dchanait perdument. Il avait des pmoisons prolonges
sur un trait, de grands spasmes mlodieux.

Quelquefois il se reposait un peu, filant seulement deux ou trois sons
lgers qu'il terminait soudain par une note suraigu. Ou bien il partait
d'une course affole, avec des jaillissements de gammes, des
frmissements, des saccades, comme un chant d'amour furieux, suivi par
des cris de triomphe.

Mais il se tut, coutant sous lui un gmissement tellement profond qu'on
l'et pris pour l'adieu d'une me. Le bruit s'en prolongea quelque temps
et s'acheva, dans un sanglot.

Ils taient bien ples, tous les deux, en quittant leur lit de verdure.
Le ciel bleu leur paraissait obscurci; l'ardent soleil tait teint
pour leurs yeux; ils s'apercevaient de la solitude et du silence. Ils
marchaient rapidement l'un prs de l'autre, sans se parler, sans se
toucher, car ils semblaient devenus ennemis irrconciliables, comme si
un dgot se ft lev entre leurs corps, une haine entre leurs esprits.

De temps  autre, Henriette criait:--Maman!

Un tumulte se fit sous un buisson. Henri crut voir une jupe blanche
qu'on rabattait vite sur un gros mollet; et l'norme dame apparut, un,
peu confuse et plus rouge encore, l'oeil trs brillant et la poitrine
orageuse, trop prs peut-tre de son voisin. Celui-ci devait avoir vu
des choses bien drles, car sa figure tait sillonne de rires subits
qui la traversaient malgr lui.

Mme Dufour prit son bras d'un air tendre, et l'on regagna les bateaux.
Henri, qui marchait devant, toujours muet  ct de la jeune fille, crut
distinguer tout  coup comme un gros baiser qu'on touffait.

Enfin l'on revint  Bezons.

M. Dufour, dgris, s'impatientait. Le jeune homme aux cheveux jaunes
mangeait un morceau avant de quitter l'auberge. La voiture tait attele
dans la cour, et la grand'mre, dj monte, se dsolait parce qu'elle
avait peur d'tre prise par la nuit dans la plaine, les environs de
Paris n'tant pas srs.

On se donna des poignes de main, et la famille Dufour s'en alla.--Au
revoir! criaient les canotiers. Un soupir et une larme leur
rpondirent.

Deux mois aprs, comme il passait rue des Martyrs, Henri lut sur une
porte: _Dufour, quincaillier_.

Il entra.

La grosse dame s'arrondissait au comptoir. On se reconnut aussitt, et,
aprs mille politesses, il demanda des nouvelles.--Et mademoiselle
Henriette, comment va-t-elle?

--Trs bien, merci; elle est marie.

--Ah!...

Une motion l'treignit; il ajouta:

--Et ... avec qui?

--Mais avec le jeune homme qui nous accompagnait, vous savez bien; c'est
lui qui prend la suite.

--Oh! parfaitement.

Il s'en allait fort triste, sans trop savoir pourquoi. Mme Dufour le
rappela.

--Et votre ami? dit-elle timidement.

--Mais il va bien.

--Faites-lui nos compliments, n'est-ce pas; et quand il passera,
dites-lui donc de venir nous voir...

Elle rougit fort, puis ajouta:--a me fera bien plaisir; dites-lui.

--Je n'y manquerai pas. Adieu!

--Non ...  bientt!

       *       *       *       *       *

L'anne suivante, un dimanche qu'il faisait trs chaud, tous les dtails
de cette aventure, que Henri n'avait jamais oublie, lui revinrent
subitement, si nets et si dsirables, qu'il retourna tout seul  leur
chambre dans le bois.

Il fut stupfait en entrant. Elle tait l, assise sur l'herbe, l'air
triste, tandis qu' son ct, toujours en manches de chemise, son mari,
le jeune homme aux cheveux jaunes, dormait consciencieusement comme une
brute.

Elle devint si ple en voyant Henri qu'il crut qu'elle allait dfaillir.
Puis ils se mirent  causer naturellement, de mme que si rien ne se ft
pass entre eux.

Mais comme il lui racontait qu'il aimait beaucoup cet endroit et qu'il y
venait souvent se reposer, le dimanche, en songeant  bien des
souvenirs, elle le regarda longuement dans les yeux.

--Moi, j'y pense tous les soirs, dit-elle.

--Allons, ma bonne, reprit en billant son mari, je crois qu'il est
temps de nous en aller.




AU PRINTEMPS


Lorsque les premiers beaux jours arrivent, que la terre s'veille et
reverdit, que la tideur parfume de l'air nous caresse la peau, entre
dans la poitrine, semble pntrer au coeur lui-mme, il nous vient des
dsirs vagues de bonheurs indfinis, des envies de courir, d'aller au
hasard, de chercher aventure, de boire du printemps.

L'hiver ayant t fort dur l'an dernier, ce besoin d'panouissement fut,
au mois de mai, comme une ivresse qui m'envahit, une pousse de sve
dbordante.

Or, en m'veillant un matin, j'aperus par ma fentre, au-dessus des
maisons voisines, la grande nappe bleue du ciel tout enflamme de
soleil. Les serins accrochs aux fentres s'gosillaient; les bonnes
chantaient  tous les tages; une rumeur gaie montait de la rue; et je
sortis, l'esprit en fte, pour aller je ne sais o.

Les gens qu'on rencontrait souriaient; un souffle de bonheur flottait
partout dans la lumire chaude du printemps revenu. On et dit qu'il y
avait sur la ville une brise d'amour pandue; et les jeunes femmes qui
passaient en toilette du matin, portant dans les yeux comme une
tendresse cache et une grce plus molle dans la dmarche,
m'emplissaient le coeur de trouble.

Sans savoir comment, sans savoir pourquoi, j'arrivai au bord de la
Seine. Des bateaux  vapeur filaient vers Suresnes, et il me vint
soudain une envie dmesure de courir  travers les bois.

Le pont de la _Mouche_ tait couvert de passagers, car le premier soleil
vous tire, malgr vous, du logis, et tout le monde remue, va, vient,
cause avec le voisin.

C'tait une voisine que j'avais; une petite ouvrire sans doute, avec
une grce toute parisienne, une mignonne tte blonde sous des cheveux
boucls aux tempes; des cheveux qui semblaient une lumire frise,
descendaient  l'oreille, couraient jusqu' la nuque, dansaient au vent,
puis devenaient, plus bas, un duvet si fin, si lger, si blond, qu'on le
voyait  peine, mais qu'on prouvait une irrsistible envie de mettre l
une foule de baisers.

Sous l'insistance de mon regard, elle tourna la tte vers moi, puis
baissa brusquement les yeux, tandis qu'un pli lger, comme un sourire
prt  natre, enfonant un peu le coin de sa bouche, faisait apparatre
aussi l ce fin duvet soyeux et ple que le soleil dorait un peu.

La rivire calme s'largissait. Une paix chaude planait dans
l'atmosphre, et un murmure de vie semblait emplir l'espace. Ma voisine
releva les yeux, et, cette fois, comme je la regardais toujours, elle
sourit dcidment. Elle tait charmante ainsi, et dans son regard
fuyant mille choses m'apparurent, mille choses ignores jusqu'ici. J'y
vis des profondeurs inconnues, tout le charme des tendresses, toute la
posie que nous rvons, tout le bonheur que nous cherchons sans fin. Et
j'avais un dsir fou d'ouvrir les bras, de l'emporter quelque part pour
lui murmurer  l'oreille la suave musique des paroles d'amour.

J'allais ouvrir la bouche et l'aborder, quand quelqu'un me toucha
l'paule. Je me retournai, surpris, et j'aperus un homme d'aspect
ordinaire, ni jeune ni vieux, qui me regardait d'un air triste.

--Je voudrais vous parler, dit-il.

Je fis une grimace qu'il vit sans doute, car il ajouta:--C'est
important.

Je me levai et le suivis  l'autre bout du bateau:--Monsieur,
reprit-il, quand l'hiver approche avec les froids, la pluie et la neige,
votre mdecin vous dit chaque jour: Tenez-vous les pieds bien chauds,
gardez-vous des refroidissements, des rhumes, des bronchites, des
pleursies. Alors vous prenez mille prcautions, vous portez de la
flanelle, des pardessus pais, des gros souliers, ce qui ne vous empche
pas toujours de passer deux mois au lit. Mais quand revient le printemps
avec ses feuilles et ses fleurs, ses brises chaudes et amollissantes,
ses exhalaisons des champs qui vous apportent des troubles vagues, des
attendrissements sans cause, il n'est personne qui vienne vous dire:
Monsieur, prenez garde  l'amour! Il est embusqu partout; il vous
guette  tous les coins; toutes ses ruses sont tendues, toutes ses armes
aiguises, toutes ses perfidies prpares! Prenez garde  l'amour!...
Prenez garde  l'amour! Il est plus dangereux que le rhume, la bronchite
ou la pleursie! Il ne pardonne pas, et fait commettre  tout le monde
des btises irrparables. Oui, monsieur, je dis que, chaque anne, le
gouvernement devrait faire mettre sur les murs de grandes affiches avec
ces mots: _Retour du printemps. Citoyens franais, prenez garde 
l'amour;_ de mme qu'on crit sur la porte des maisons: Prenez garde
 la peinture.--Eh bien, puisque le gouvernement ne le fait pas, moi je
le remplace, et je vous dis: Prenez garde  l'amour; il est en train de
vous pincer, et j'ai le devoir de vous prvenir comme on prvient, en
Russie, un passant dont le nez gle.

Je demeurais stupfait devant cet trange particulier, et, prenant un
air digne:--Enfin, monsieur, vous me paraissez vous mler de ce qui ne
vous regarde gure.

Il fit un mouvement brusque, et rpondit:--Oh! monsieur! monsieur! si
je m'aperois qu'un homme va se noyer dans un endroit dangereux, il faut
donc le laisser prir? Tenez, coutez mon histoire, et vous comprendrez
pourquoi j'ose vous parler ainsi.

C'tait l'an dernier,  pareille poque. Je dois vous dire, d'abord,
monsieur, que je suis employ au ministre de la Marine, o nos chefs,
les commissaires, prennent au srieux leurs galons d'officiers plumitifs
pour nous traiter comme des gabiers.--Ah! si tous les chefs taient
civils,--mais je passe.--Donc j'apercevais de mon bureau un petit bout
de ciel tout bleu o volaient des hirondelles; et il me venait des
envies de danser au milieu de mes cartons noirs.

Mon dsir de libert grandit tellement, que, malgr ma rpugnance,
j'allai trouver mon singe. C'tait un petit grincheux toujours en
colre. Je me dis malade. Il me regarda dans le nez et cria:--Je n'en
crois rien, monsieur. Enfin, allez-vous-en! Pensez-vous qu'un bureau
peut marcher avec des employs pareils?

Mais je filai, je gagnai la Seine. Il faisait un temps comme
aujourd'hui; et je pris la _Mouche_ pour faire un tour  Saint-Cloud.

Ah! monsieur! comme mon chef aurait d m'en refuser la permission!

Il me sembla que je me dilatais sous le soleil. J'aimais tout, le
bateau, la rivire, les arbres, les maisons, mes voisins, tout. J'avais
envie d'embrasser quelque chose, n'importe quoi: c'tait l'amour qui
prparait son pige.

Tout  coup, au Trocadro, une jeune fille monta avec un petit paquet
 la main, et elle s'assit en face de moi.

Elle tait jolie, oui, monsieur; mais c'est tonnant comme les femmes
vous semblent mieux quand il fait beau, au premier printemps: elles ont
un capiteux, un charme, un je ne sais quoi tout particulier. C'est
absolument comme du vin qu'on boit aprs le fromage.

Je la regardais, et elle aussi elle me regardait,--mais seulement de
temps en temps, comme la vtre tout  l'heure. Enfin,  force de nous
considrer, il me sembla que nous nous connaissions assez pour entamer
conversation, et je lui parlai. Elle rpondit. Elle tait gentille comme
tout, dcidment. Elle me grisait, mon cher monsieur!

 Saint-Cloud, elle descendit,--je la suivis.--Elle allait livrer une
commande. Quand elle reparut, le bateau venait de partir. Je me mis 
marcher  ct d'elle, et la douceur de l'air nous arrachait des soupirs
 tous les deux.

--Il ferait bien bon dans les bois, lui dis-je.

Elle rpondit:--Oh! oui!

--Si nous allions y faire un tour, voulez-vous, mademoiselle?

Elle me guetta en dessous d'un coup d'oeil rapide comme pour bien
apprcier ce que je valais, puis, aprs avoir hsit quelque temps, elle
accepta. Et nous voil cte  cte au milieu des arbres. Sous le
feuillage un peu grle encore, l'herbe, haute, drue, d'un vert luisant,
comme vernie, tait inonde de soleil et pleine de petites btes qui
s'aimaient aussi. On entendait partout des chants d'oiseaux. Alors ma
compagne se mit  courir en gambadant, enivre d'air et d'effluves
champtres. Et moi je courais derrire en sautant comme elle. Est-on
bte, monsieur, par moments!

Puis elle chanta perdument mille choses, des airs d'opra, la chanson
de Musette! La chanson de Musette! comme elle me sembla potique
alors!... Je pleurais presque. Oh! ce sont toutes ces balivernes-l qui
nous troublent la tte; ne prenez jamais, croyez-moi, une femme qui
chante  la campagne, surtout si elle chante la chanson de Musette!

Elle fut bientt fatigue et s'assit sur un talus vert. Moi, je me mis
 ses pieds, et je lui saisis les mains; ses petites mains poivres de
coups d'aiguille, et cela m'attendrit. Je me disais:--Voici les saintes
marques du travail.--Oh! monsieur, monsieur, savez-vous ce qu'elles
signifient, les saintes marques du travail? Elles veulent dire tous les
commrages de l'atelier, les polissonneries chuchotes, l'esprit souill
par toutes les ordures racontes, la chastet perdue, toute la sottise
des bavardages, toute la misre des habitudes quotidiennes, toute
l'troitesse des ides propres aux femmes du commun, installes
souverainement dans celle qui porte au bout des doigts les saintes
marques du travail.

Puis nous nous sommes regards dans les yeux longuement.

Oh! cet oeil de la femme, quelle puissance il a! Comme il trouble,
envahit, possde, domine! Comme il semble profond, plein de promesses,
d'infini! On appelle cela se regarder dans l'me! Oh! monsieur, quelle
blague! Si l'on y voyait, dans l'me, on serait plus sage, allez.

Enfin, j'tais emball, fou. Je voulus la prendre dans mes bras. Elle
me dit:-- bas les pattes!

Alors je m'agenouillai prs d'elle et j'ouvris mon coeur; je versai sur
ses genoux toutes les tendresses qui m'touffaient. Elle parut tonne
de mon changement d'allure, et me considra d'un regard oblique comme si
elle se ft dit:--Ah! c'est comme a qu'on joue de toi, mon bon; eh
bien! nous allons voir.

En amour, monsieur, nous sommes toujours des nafs, et les femmes des
commerantes.

J'aurais pu la possder, sans doute; j'ai compris plus tard ma sottise,
mais ce que je cherchais, moi, ce n'tait pas un corps; c'tait de la
tendresse, de l'idal. J'ai fait du sentiment quand j'aurais d mieux
employer mon temps.

Ds qu'elle en eut assez de mes dclarations, elle se leva; et nous
revnmes  Saint-Cloud. Je ne la quittai qu' Paris. Elle avait l'air si
triste depuis notre retour que je l'interrogeai. Elle rpondit:--Je
pense que voil des journes comme on n'en a pas beaucoup dans sa
vie.--Mon coeur battait  me dfoncer la poitrine.

Je la revis le dimanche suivant, et encore le dimanche d'aprs, et tous
les autres dimanches. Je l'emmenai  Bougival, Saint-Germain,
Maisons-Laffitte, Poissy; partout o se droulent les amours de
banlieue.

La petite coquine,  son tour, me la faisait  la passion.

Je perdis enfin tout  fait la tte, et, trois mois aprs, je
l'pousai.

Que voulez-vous, monsieur, on est employ, seul, sans famille, sans
conseils! On se dit que la vie serait douce avec une femme! Et on
l'pouse, cette femme!

Alors, elle vous injurie du matin au soir, ne comprend rien, ne sait
rien, jacasse sans fin, chante  tue-tte la chanson de Musette (oh! la
chanson de Musette, quelle scie!), se bat avec le charbonnier, raconte 
la concierge les intimits de son mnage, confie  la bonne du voisin
tous les secrets de l'alcve, dbine son mari chez les fournisseurs, et
a la tte farcie d'histoires si stupides, de croyances si idiotes,
d'opinions si grotesques, de prjugs si prodigieux, que je pleure de
dcouragement, monsieur, toutes les fois que je cause avec elle.

Il se tut, un peu essouffl et trs mu. Je le regardais, pris de piti
pour ce pauvre diable naf, et j'allais lui rpondre quelque chose,
quand le bateau s'arrta. On arrivait  Saint-Cloud.

La petite femme qui m'avait troubl se leva pour descendre. Elle passa
prs de moi en me jetant un coup d'oeil de ct avec un sourire furtif,
un de ces sourires qui vous affolent; puis elle sauta sur le ponton.

Je m'lanai pour la suivre, mais mon voisin me saisit par la manche. Je
me dgageai d'un mouvement brusque; il m'empoigna par les pans de ma
redingote, et il me tirait en arrire en rptant:--Vous n'irez pas!
vous n'irez pas! d'une voix si haute, que tout le monde se retourna.

Un rire courut autour de nous, et je demeurai immobile, furieux, mais
sans audace devant le ridicule et le scandale.

Et le bateau repartit.

La petite femme, reste sur le ponton, me regardait m'loigner d'un air
dsappoint, tandis que mon perscuteur me soufflait dans l'oreille en
frottant les mains:

--Je vous ai rendu l un rude service, allez.




LA FEMME DE PAUL


Le restaurant Grillon, ce phalanstre des canotiers, se vidait
lentement. C'tait, devant la porte, un tumulte de cris, d'appels; et
les grands gaillards en maillot blanc gesticulaient avec des avirons sur
l'paule.

Les femmes, en claire toilette de printemps, embarquaient avec
prcaution dans les yoles, et, s'asseyant  la barre, disposaient leurs
robes, tandis que le matre de l'tablissement, un fort garon  barbe
rousse, d'une vigueur clbre, donnait la main aux belles-petites en
maintenant d'aplomb les frles embarcations.

Les rameurs prenaient place  leur tour, bras nus et la poitrine
bombe, posant pour la galerie, une galerie compose de bourgeois
endimanchs, d'ouvriers et de soldats accouds sur la balustrade du pont
et trs attentifs  ce spectacle.

Les bateaux, un  un, se dtachaient du ponton. Les tireurs se
penchaient en avant, puis se renversaient d'un mouvement rgulier; et,
sous l'impulsion des longues rames recourbes, les yoles rapides
glissaient sur la rivire, s'loignaient, diminuaient, disparaissaient
enfin sous l'autre pont, celui du chemin de fer, en descendant vers la
_Grenouillre_.

Un couple seul tait rest. Le jeune homme, presque imberbe encore,
mince, le visage ple, tenait par la taille sa matresse, une petite
brune maigre avec des allures de sauterelle; et ils se regardaient
parfois au fond des yeux.

Le patron cria:--Allons, monsieur Paul, dpchez-vous. Et ils
s'approchrent.

De tous les clients de la maison, M. Paul tait le plus aim et le plus
respect. Il payait bien et rgulirement, tandis que les autres se
faisaient longtemps tirer l'oreille,  moins qu'ils ne disparussent,
insolvables. Puis il constituait pour l'tablissement une sorte de
rclame vivante, car son pre tait snateur. Et quand un tranger
demandait:--Qui est-ce donc ce petit-l, qui en tient si fort pour sa
donzelle? quelque habitu rpondait  mi-voix, d'un air important et
mystrieux:--C'est Paul Baron, vous savez? le fils du snateur.--Et
l'autre, invariablement, ne pouvait s'empcher de dire:--Le pauvre
diable! Il n'est pas  moiti pinc.

La mre Grillon, une brave femme, entendue au commerce, appelait le
jeune homme et sa compagne: ses deux tourtereaux, et semblait tout
attendrie par cet amour avantageux pour sa maison.

Le couple s'en venait  petits pas; la yole _Madeleine_ tait prte;
mais, au moment de monter dedans, ils s'embrassrent, ce qui fit rire le
public amass sur le pont. Et M. Paul, prenant ses rames, partit aussi
pour la Grenouillre.

Quand ils arrivrent, il allait tre trois heures, et le grand caf
flottant regorgeait de monde.

L'immense radeau, couvert d'un toit goudronn que supportent des
colonnes de bois, est reli  l'le charmante de Croissy par deux
passerelles dont l'une pntre au milieu de cet tablissement aquatique,
tandis que l'autre en fait communiquer l'extrmit avec un lot
minuscule plant d'un arbre et surnomm le Pot--Fleurs, et, de l,
gagne la terre auprs du bureau des bains.

M. Paul attacha son embarcation le long de l'tablissement, il escalada
la balustrade du caf, puis, prenant les mains de sa matresse, il
l'enleva, et tous deux s'assirent au bout d'une table, face  face.

De l'autre ct du fleuve, sur le chemin de halage, une longue file
d'quipages s'alignait. Les fiacres alternaient avec de fines voitures
de gommeux: les uns lourds, au ventre norme crasant les ressorts,
attels d'une rosse au cou tombant, aux genoux casses; les autres
sveltes, lances sur des roues minces, avec des chevaux aux jambes
grles et tendues, au cou dress, au mors neigeux d'cume, tandis que le
cocher, gourm dans sa livre, la tte raide en son grand col, demeurait
les reins inflexibles et le fouet sur un genou.

La berge tait couverte de gens qui s'en venaient par familles, ou par
bandes, ou deux par deux, ou solitaires. Ils arrachaient des brins
d'herbe, descendaient jusqu' l'eau, remontaient sur le chemin, et tous,
arrivs au mme endroit, s'arrtaient, attendant le passeur. Le lourd
bachot allait sans fin d'une rive  l'autre, dchargeant dans l'le ses
voyageurs.

Le bras de la rivire (qu'on appelle le bras mort), sur lequel donne ce
ponton  consommations, semblait dormir, tant le courant tait faible.
Des flottes de yoles, de skifs, de prissoires, de podoscaphes, de gigs,
d'embarcations de toute forme et de toute nature, filaient sur l'onde
immobile, se croisant, se mlant, s'abordant, s'arrtant brusquement
d'une secousse des bras pour s'lancer de nouveau sous une brusque
tension des muscles, et glisser vivement comme de longs poissons jaunes
ou rouges.

Il en arrivait d'autres sans cesse: les unes de Chatou, en amont; les
autres de Bougival, en aval; et des rires allaient sur l'eau d'une
barque  l'autre, des appels, des interpellations ou des engueulades.
Les canotiers exposaient  l'ardeur du jour la chair brunie et bossele
de leurs biceps; et, pareilles  des fleurs tranges,  des fleurs qui
nageraient, les ombrelles de soie rouge, verte, bleue ou jaune des
barreuses s'panouissaient  l'arrire des canots.

Un soleil de juillet flambait au milieu du ciel; l'air semblait plein
d'une gaiet brlante; aucun frisson de brise ne remuait les feuilles
des saules et des peupliers.

L-bas, en face, l'invitable Mont-Valrien tageait dans la lumire
crue ses talus fortifis; tandis qu' droite, l'adorable coteau de
Louveciennes, tournant avec le fleuve, s'arrondissait en demi-cercle,
laissant passer par places,  travers la verdure puissante et sombre des
grands jardins, les blanches murailles des maisons de campagne.

Aux abords de la Grenouillre, une foule de promeneurs circulait sous
les arbres gants qui font de ce coin d'le le plus dlicieux parc du
monde. Des femmes, des filles aux cheveux jaunes, aux seins dmesurment
rebondis,  la croupe exagre, au teint pltr de fard, aux yeux
charbonns, aux lvres sanguinolentes, laces, sangles en des robes
extravagantes, tranaient sur les frais gazons le mauvais got criard de
leurs toilettes; tandis qu' ct d'elles des jeunes gens posaient en
leurs accoutrements de gravures de modes, avec des gants clairs, des
bottes vernies, des badines grosses comme un fil et des monocles
ponctuant la niaiserie de leur sourire.

L'le est trangle juste  la Grenouillre, et sur l'autre bord, o un
bac aussi fonctionne amenant sans cesse les gens de Croissy, le bras
rapide, plein de tourbillons, de remous, d'cume, roule avec des
allures de torrent. Un dtachement de pontonniers, en uniforme
d'artilleurs, est camp sur cette berge, et les soldats, assis en ligne
sur une longue poutre, regardaient couler l'eau.

Dans l'tablissement flottant, c'tait une cohue furieuse et hurlante.
Les tables de bois, o les consommations rpandues faisaient de minces
ruisseaux poisseux, taient couvertes de verres  moiti vides et
entoures de gens  moiti gris. Toute cette foule criait, chantait,
braillait. Les hommes, le chapeau en arrire, la face rougie, avec des
yeux luisants d'ivrognes, s'agitaient en vocifrant par un besoin de
tapage naturel aux brutes. Les femmes, cherchant une proie pour le soir,
se faisaient payer  boire en attendant; et, dans l'espace libre entre
les tables, dominait le public ordinaire du lieu, un bataillon de
canotiers _chahuteurs_ avec leurs compagnes en courte jupe de flanelle.

Un d'eux se dmenait au piano et semblait jouer des pieds et des mains;
quatre couples bondissaient un quadrille; et des jeunes gens les
regardaient, lgants, corrects, qui auraient sembl comme il faut si la
tare, malgr tout, n'et apparu.

Car on sent l,  pleines narines, toute l'cume du monde, toute la
crapulerie distingue, toute la moisissure de la socit parisienne:
mlange de calicots, de cabotins, d'infimes journalistes, de
gentilshommes en curatelle, de boursicotiers vreux, de noceurs tars,
de vieux viveurs pourris; cohue interlope de tous les tres suspects, 
moiti connus,  moiti perdus,  moiti salus,  moiti dshonors,
filous, fripons, procureurs de femmes, chevaliers d'industrie  l'allure
digne,  l'air matamore qui semble dire: Le premier qui me traite de
gredin, je le crve.

Ce lieu sue la btise, pue la canaillerie et la galanterie de bazar.
Mles et femelles s'y valent. Il y flotte une odeur d'amour, et l'on s'y
bat pour un oui ou pour un non, afin de soutenir des rputations
vermoulues que les coups d'pe et les balles de pistolet ne font que
crever davantage.

Quelques habitants des environs y passent en curieux, chaque dimanche;
quelques jeunes gens, trs jeunes, y apparaissent chaque anne,
apprenant  vivre. Des promeneurs, flnant, s'y montrent; quelques nafs
s'y garent.

C'est, avec raison, nomm la _Grenouillre_.  ct du radeau couvert o
l'on boit, et tout prs du Pot--Fleurs, on se baigne. Celles des
femmes dont les rondeurs sont suffisantes viennent l montrer  nu leur
talage et faire le client. Les autres, ddaigneuses, bien qu'amplifies
par le coton, tayes de ressorts, redresses par-ci, modifies par-l,
regardent d'un air mprisant barboter leurs soeurs.

Sur une petite plate-forme, les nageurs se pressent pour piquer leur
tte. Ils sont longs comme des chalas, ronds comme des citrouilles,
noueux comme des branches d'olivier, courbs en avant ou rejets en
arrire par l'ampleur du ventre, et, invariablement laids, ils sautent
dans l'eau qui rejaillit jusque sur les buveurs du caf.

Malgr les arbres immenses penchs sur la maison flottante et malgr le
voisinage de l'eau, une chaleur suffocante emplissait ce lieu. Les
manations des liqueurs rpandues se mlaient  l'odeur des corps et 
celle des parfums violents dont la peau des marchandes d'amour est
pntre et qui s'vaporaient dans cette fournaise. Mais sous toutes ces
senteurs diverses flottait un arme lger de poudre de riz qui parfois
disparaissait, reparaissait, qu'on retrouvait toujours, comme si quelque
main cache et secou dans l'air une houppe invisible.

Le spectacle tait sur le fleuve, o le va-et-vient incessant des
barques tirait les yeux. Les canotires s'talaient dans leur fauteuil
en face de leurs mles aux forts poignets, et elles considraient avec
mpris les quteuses de dners rdant par l'le.

Quelquefois, quand une quipe lance passait  toute vitesse, les amis
descendus  terre poussaient des cris, et tout le public, subitement
pris de folie, se mettait  hurler.

Au coude de la rivire, vers Chatou, se montraient sans cesse des
barques nouvelles. Elles approchaient, grandissaient, et,  mesure qu'on
reconnaissait les visages, d'autres vocifrations partaient.

Un canot couvert d'une tente et mont par quatre femmes descendait
lentement le courant. Celle qui ramait tait petite, maigre, fane,
vtue d'un costume de mousse avec ses cheveux relevs sous un chapeau
cir. En face d'elle, une grosse blondasse habille en homme, avec un
veston de flanelle blanche, se tenait couche sur le dos au fond du
bateau, les jambes en l'air sur le banc des deux cts de la rameuse, et
elle fumait une cigarette, tandis qu' chaque effort des avirons sa
poitrine et son ventre frmissaient, ballotts par la secousse. Tout 
l'arrire, sous la tente, deux belles filles grandes et minces, l'une
brune et l'autre blonde, se tenaient par la taille en regardant sans
cesse leurs compagnes.

Un cri partit de la Grenouillre: Vl' Lesbos! et, tout  coup, ce fut
une clameur furieuse; une bousculade effrayante eut lieu; les verres
tombaient; on montait sur les tables; tous, dans un dlire de bruit,
vocifraient: Lesbos! Lesbos! Lesbos! Le cri roulait, devenait
indistinct, ne formait plus qu'une sorte de hurlement effroyable, puis,
soudain, il semblait s'lancer de nouveau, monter par l'espace, couvrir
la plaine, emplir le feuillage pais des grands arbres, s'tendre aux
lointains coteaux, aller jusqu'au soleil.

La rameuse, devant cette ovation, s'tait arrte tranquillement. La
grosse blonde tendue au fond du canot tourna la tte d'un air
nonchalant, se soulevant sur les coudes; et les deux belles filles, 
l'arrire, se mirent  rire en saluant la foule.

Alors la vocifration redoubla, faisant trembler l'tablissement
flottant. Les hommes levaient leurs chapeaux, les femmes agitaient leurs
mouchoirs, et toutes les voix, aigus ou graves, criaient ensemble:
Lesbos! On et dit que ce peuple, ce ramassis de corrompus, saluait un
chef, comme ces escadres qui tirent le canon quand un amiral passe sur
leur front.

La flotte nombreuse des barques acclamait aussi le canot des femmes,
qui repartit de son allure somnolente pour aborder un peu plus loin.

M. Paul, au contraire des autres, avait tir une clef de sa poche, et,
de toute sa force, il sifflait. Sa matresse, nerveuse, plie encore,
lui tenait le bras pour le faire taire et elle le regardait cette fois
avec une rage dans les yeux. Mais lui, semblait exaspr, comme soulev
par une jalousie d'homme, par une fureur profonde, instinctive,
dsordonne. Il balbutia, les lvres tremblantes d'indignation:

--C'est honteux! on devrait les noyer comme des chiennes, avec une
pierre au cou.

Mais Madeleine, brusquement, s'emporta; sa petite voix aigre devint
sifflante; et elle parlait avec volubilit, comme pour plaider sa propre
cause:

--Est-ce que a te regarde, toi? Sont-elles pas libres de faire ce
qu'elles veulent, puisquelles ne doivent rien  personne? Fiche-nous
la paix avec tes manires et mle-toi de tes affaires ... Mais il lui
coupa la parole:

--C'est la police que a regarde, et je les ferai flanquer 
Saint-Lazare, moi!

Elle eut un soubresaut:

--Toi?

--Oui, moi! Et, en attendant, je te dfends de leur parler, tu entends,
je te le dfends.

Alors elle haussa les paules, et calme tout  coup:

--Mon petit, je ferai ce qui me plaira; si tu n'es pas content, file, et
tout de suite. Je ne suis pas ta femme, n'est-ce pas? Alors tais-toi.

Il ne rpondit pas et ils restrent face  face, avec la bouche crispe
et la respiration rapide.

 l'autre bout du grand caf de bois, les quatre femmes faisaient leur
entre. Les deux costumes en hommes marchaient devant: l'une maigre,
pareille  un garonnet vieillot, avec des teintes jaunes sur les
tempes: l'autre, emplissant de sa graisse ses vtements de flanelle
blanche, bombant de sa croupe le large pantalon, se balanait comme une
oie grasse, ayant les cuisses normes et les genoux rentrs. Leurs deux
amies les suivaient et la foule des canotiers venait leur serrer les
mains.

Elles avaient lou toutes les quatre un petit chalet au bord de l'eau,
et elles vivaient l, comme auraient vcu deux mnages.

Leur vice tait public, officiel, patent. On en parlait comme d'une
chose naturelle, qui les rendait presque sympathiques, et l'on
chuchotait tout bas des histoires tranges, des drames ns de furieuses
jalousies fminines, et des visites secrtes de femmes connues,
d'actrices,  la petite maison du bord de l'eau.

Un voisin, rvolt de ces bruits scandaleux, avait prvenu la
gendarmerie, et le brigadier, suivi d'un homme, tait venu faire une
enqute. La mission tait dlicate; on ne pouvait, en somme, rien
reprocher  ces femmes, qui ne se livraient point  la prostitution. Le
brigadier, fort perplexe, ignorant mme  peu prs la nature des dlits
souponns, avait interrog  l'aventure, et fait un rapport monumental
concluant  l'innocence.

On en avait ri jusqu' Saint-Germain.

Elles traversaient  petits pas, comme des reines, l'tablissement de la
Grenouillre; et elles semblaient fires de leur clbrit, heureuses
des regards fixs sur elles, suprieures  cette foule,  cette tourbe,
 cette plbe.

Madeleine et son amant les regardaient venir, et dans l'oeil de la fille
une flamme s'allumait.

Lorsque les deux premires furent au bout de la table, Madeleine
cria:--Pauline! La grosse se retourna, s'arrta, tenant toujours le
bras de son moussaillon femelle:

--Tiens! Madeleine ... Viens donc me parler, ma chrie.

Paul crispa ses doigts sur le poignet de sa matresse; mais elle lui dit
d'un tel air:--Tu sais, mon p'tit, tu peux filer, qu'il se tut et
resta seul.

Alors elles causrent tout bas, debout, toutes les trois. Des gaiets
heureuses passaient sur leurs lvres; elles parlaient vite; et Pauline,
par instants, regardait Paul  la drobe avec un sourire narquois et
mchant.

 la fin, n'y tenant plus, il se leva soudain et fut prs d'elles d'un
lan, tremblant de tous ses membres. Il saisit Madeleine par les
paules:--Viens, je le veux, dit-il, je t'ai dfendu de parler  ces
gueuses.

Mais Pauline leva la voix et se mit  l'engueuler avec son rpertoire
de poissarde. On riait alentour; on s'approchait; on se haussait sur le
bout des pieds afin de mieux voir. Et lui restait interdit sous cette
pluie d'injures fangeuses; il lui semblait que les mots sortant de cette
bouche et tombant sur lui le salissaient comme des ordures, et, devant
le scandale qui commenait, il recula, retourna sur ses pas, et
s'accouda sur la balustrade vers le fleuve, le dos tourn aux trois
femmes victorieuses.

Il resta l, regardant l'eau, et parfois, avec un geste rapide, comme
s'il l'et arrache, il enlevait d'un doigt nerveux une larme forme au
coin de son oeil.

C'est qu'il aimait perdument, sans savoir pourquoi, malgr ses
instincts dlicats, malgr sa raison, malgr sa volont mme. Il tait
tomb dans cet amour comme on tombe dans un trou bourbeux. D'une nature
attendrie et fine, il avait rv des liaisons exquises, idales et
passionnes; et voil que ce petit criquet de femme, bte, comme toutes
les filles, d'une btise exasprante, pas jolie mme, maigre et rageuse,
l'avait pris, captiv, possd des pieds  la tte, corps et me. Il
subissait cet ensorcellement fminin, mystrieux et tout-puissant, cette
force inconnue, cette domination prodigieuse, venue on ne sait d'o, du
dmon de la chair, et qui jette l'homme le plus sens aux pieds d'une
fille quelconque sans que rien en elle explique son pouvoir fatal et
souverain.

Et l, derrire son dos, il sentait qu'une chose infme s'apprtait. Des
rires lui entraient au coeur. Que faire? Il le savait bien, mais ne le
pouvait pas.

Il regardait fixement, sur la berge en face, un pcheur  la ligne
immobile.

Soudain le bonhomme enleva brusquement du fleuve un petit poisson
d'argent qui frtillait au bout du fil. Puis il essaya de retirer son
hameon, le tordit, le tourna, mais en vain; alors, pris d'impatience,
il se mit  tirer, et tout le gosier saignant de la bte sortit avec un
paquet d'entrailles. Et Paul frmit, dchir lui-mme jusqu'au coeur; il
lui sembla que cet hameon c'tait son amour, et que, s'il fallait
l'arracher, tout ce qu'il avait dans la poitrine sortirait ainsi au bout
d'un fer recourb, accroch au fond de lui, et dont Madeleine tenait le
fil.

Une main se posa sur son paule; il eut un sursaut, se tourna; sa
matresse tait  son ct. Ils ne se parlrent pas; et elle s'accouda
comme lui  la balustrade, les yeux fixs sur la rivire.

Il cherchait ce qu'il devait dire, et ne trouvait rien. Il ne parvenait
mme pas  dmler ce qui se passait en lui; tout ce qu'il prouvait,
c'tait une joie de la sentir l, prs de lui, revenue, et une lchet
honteuse, un besoin de pardonner tout, de tout permettre pourvu qu'elle
ne le quittt point.

Enfin, au bout de quelques minutes, il lui demanda d'une voix trs
douce:--Veux-tu que nous nous en allions? il ferait meilleur dans le
bateau.

Elle rpondit:--Oui, mon chat.

Et il l'aida  descendre dans la yole, la soutenant, lui serrant les
mains, tout attendri, avec quelques larmes encore dans les yeux. Alors
elle le regarda en souriant et ils s'embrassrent de nouveau.

Ils remontrent le fleuve tout doucement, longeant la rive plante de
saules, couverte d'herbes, baigne et tranquille dans la tideur de
l'aprs-midi.

Lorsqu'ils furent revenus au restaurant Grillon, il tait  peine six
heures; alors, laissant leur yole, ils partirent  pied dans l'le, vers
Bezons,  travers les prairies, le long des hauts peupliers qui bordent
le fleuve.

Les grands foins, prts  tre fauchs, taient remplis de fleurs. Le
soleil qui baissait talait dessus une nappe de lumire rousse, et, dans
la chaleur adoucie du jour finissant, les flottantes exhalaisons de
l'herbe se mlaient aux humides senteurs du fleuve, imprgnaient l'air
d'une langueur tendre, d'un bonheur lger, comme d'une vapeur de
bien-tre.

Une molle dfaillance venait aux coeurs, et une espce de communion avec
cette splendeur calme du soir, avec ce vague et mystrieux frisson de
vie pandue, avec cette posie pntrante, mlancolique, qui semblait
sortir des plantes, des choses, s'panouir, rvle aux sens en cette
heure douce et recueillie.

Il sentait tout cela, lui; mais elle ne le comprenait pas, elle. Ils
marchaient cte  cte; et soudain, lasse de se taire, elle chanta. Elle
chanta de sa voix aigrelette et fausse quelque chose qui courait les
rues, un air tranant dans les mmoires, qui dchira brusquement la
profonde et sereine harmonie du soir.

Alors il la regarda, et il sentit entre eux un infranchissable abme.
Elle battait les herbes de son ombrelle, la tte un peu baisse,
contemplant ses pieds, et chantant, filant des sons, essayant des
roulades, osant des trilles.

Son petit front, troit, qu'il aimait tant, tait donc vide, vide! Il
n'y avait l dedans que cette musique de serinette; et les penses qui
s'y formaient par hasard taient pareilles  cette musique. Elle ne
comprenait rien de lui; ils taient plus spars que s'ils ne vivaient
pas ensemble. Ses baisers n'allaient donc jamais plus loin que les
lvres?

Alors elle releva les yeux vers lui et sourit encore. Il fut remu
jusqu'aux moelles, et, ouvrant les bras, dans un redoublement d'amour,
il l'treignit passionnment.

Comme il chiffonnait sa robe, elle finit par se dgager, en murmurant
par compensation:--Va, je t'aime bien, mon chat.

Mais il la saisit par la taille, et, pris de folie, l'entrana en
courant; et il l'embrassait sur la joue, sur la tempe, sur le cou, tout
en sautant d'allgresse. Ils s'abattirent, haletants, au pied d'un
buisson incendi par les rayons du soleil couchant, et, avant d'avoir
repris haleine, ils s'unirent, sans qu'elle comprt son exaltation.

Ils revenaient en se tenant les deux mains, quand soudain,  travers les
arbres, ils aperurent sur la rivire le canot mont par les quatre
femmes. La grosse Pauline aussi les vit, car elle se redressa, envoyant
 Madeleine des baisers. Puis elle cria:-- ce soir!

Madeleine rpondit:-- ce soir!

Paul crut sentir soudain son coeur envelopp de glace.

Et ils rentrrent pour dner.

Ils s'installrent sous une des tonnelles au bord de l'eau et se mirent
 manger en silence. Quand la nuit fut venue, on apporta une bougie,
enferme dans un globe de verre, qui les clairait d'une lueur faible et
vacillante; et l'on entendait  tout moment les explosions de cris des
canotiers dans la grande salle du premier.

Vers le dessert, Paul, prenant tendrement la main de Madeleine, lui
dit:--Je me sens trs fatigu, ma mignonne; si tu veux, nous nous
coucherons de bonne heure.

Mais elle avait compris la ruse, et elle lui lana ce regard
nigmatique, ce regard  perfidies qui apparat si vite au fond de
l'oeil de la femme. Puis, aprs avoir rflchi, elle rpondit:--Tu te
coucheras si tu veux, moi j'ai promis d'aller au bal de la
Grenouillre.

Il eut un sourire lamentable, un de ces sourires dont on voile les plus
horribles souffrances, mais il rpondit, d'un ton caressant et
navr:--Si tu tais bien gentille, nous resterions tous les deux. Elle
fit non de la tte sans ouvrir la bouche. Il insista:--T'en prie! ma
bichette. Alors elle rompit brusquement:--Tu sais ce que je t'ai dit.
Si tu n'es pas content, la porte est ouverte. On ne te retient pas.
Quant  moi, j'ai promis: j'irai.

Il posa ses deux coudes sur la table, enferma son front dans ses mains,
et resta l, rvant douloureusement.

Les canotiers redescendirent en braillant toujours. Ils repartaient
dans leurs yoles pour le bal de la Grenouillre.

Madeleine dit  Paul:--Si tu ne viens pas, dcide-toi, je demanderai 
un de ces messieurs de me conduire.

Paul se leva:--Allons! murmura-t-il.

Et ils partirent.

La nuit tait noire, pleine d'astres, parcourue par une haleine
embrase, par un souffle pesant, charg d'ardeurs, de fermentations, de
germes vifs qui, mls  la brise, ralentissaient. Elle promenait sur
les visages une caresse chaude, faisait respirer plus vite, haleter un
peu, tant elle semblait paissie et lourde.

Les yoles se mettaient en route, portant  l'avant une lanterne
vnitienne. On ne distinguait point les embarcations, mais seulement ces
petits falots de couleur, rapides et dansants, pareils  des lucioles en
dlire; et des voix couraient dans l'ombre de tous cts.

La yole des deux jeunes gens glissait doucement. Parfois, quand un
bateau lanc passait prs d'eux, ils apercevaient soudain le dos blanc
du canotier clair par sa lanterne.

Lorsqu'ils eurent tourn le coude de la rivire, la Grenouillre leur
apparut dans le lointain. L'tablissement en fte tait orn de
girandoles, de guirlandes en veilleuses de couleur, de grappes de
lumires. Sur la Seine circulaient lentement quelques gros bachots
reprsentant des dmes, des pyramides, des monuments compliqus en feux
de toutes nuances. Des festons enflamms tranaient jusqu' l'eau; et
quelquefois un falot rouge ou bleu, au bout d'une immense canne  pche
invisible, semblait une grosse toile balance.

Toute cette illumination rpandait une lueur alentour du caf, clairait
de bas en haut les grands arbres de la berge dont le tronc se dtachait
en gris ple, et les feuilles en vert laiteux, sur le noir profond des
champs et du ciel.

L'orchestre, compos de cinq artistes de banlieue, jetait au loin sa
musique de bastringue, maigre et sautillante, qui fit de nouveau chanter
Madeleine.

Elle voulut tout de suite entrer. Paul dsirait auparavant faire un tour
dans l'le; mais il dut cder.

L'assistance s'tait pure. Les canotiers presque seuls restaient avec
quelques bourgeois clairsems et quelques jeunes gens flanqus de
filles. Le directeur et organisateur de ce cancan, majestueux dans un
habit noir fatigu, promenait en tous sens sa tte ravage de vieux
marchand de plaisirs publics  bon march.

La grosse Pauline et ses compagnes n'taient pas l; et Paul respira.

On dansait: les couples face  face cabriolaient perdument, jetaient
leurs jambes en l'air jusqu'au nez des vis--vis.

Les femelles, dsarticules des cuisses, bondissaient dans un envolement
de jupes rvlant leurs dessous. Leurs pieds s'levaient au-dessus de
leurs ttes avec une facilit surprenante, et elles balanaient leurs
ventres, frtillaient de la croupe, secouaient leurs seins, rpandant
autour d'elles une senteur nergique de femmes en sueur.

Les mles s'accroupissaient comme des crapauds avec des gestes obscnes,
se contorsionnaient, grimaants et hideux, faisaient la roue sur les
mains, ou bien, s'efforant d'tre drles, esquissaient des manires
avec une grce ridicule.

Une grosse bonne et deux garons servaient les consommations.

Ce caf-bateau, couvert seulement d'un toit, n'ayant aucune cloison qui
le spart du dehors, la danse chevele s'talait en face de la nuit
pacifique et du firmament poudr d'astres.

Tout  coup le Mont-Valrien, l-bas, en face, sembla s'clairer comme
si un incendie se ft allum derrire. La lueur s'tendit, s'accentua,
envahissant peu  peu le ciel, dcrivant un grand cercle lumineux, d'une
lumire ple et blanche. Puis quelque chose de rouge apparut, grandit,
d'un rouge ardent comme un mtal sur l'enclume. Cela se dveloppait
lentement en rond, semblait sortir de terre; et la lune, se dtachant
bientt de l'horizon, monta doucement dans l'espace.  mesure qu'elle
s'levait, sa nuance pourpre s'attnuait, devenait jaune, d'un jaune
clair, clatant; et l'astre paraissait diminuer  mesure qu'il
s'loignait.

Paul le regardait depuis longtemps, perdu dans cette contemplation,
oubliant sa matresse. Quand il se retourna, elle avait disparu.

Il la chercha, mais ne la trouva pas. Il parcourait les tables d'un oeil
anxieux, allant et revenant sans cesse, interrogeant l'un et l'autre.
Personne ne l'avait vue.

Il errait ainsi, martyris d'inquitude, quand un des garons lui
dit:--C'est madame Madeleine que vous cherchez. Elle vient de partir
tout  l'heure en compagnie de madame Pauline. Et, au mme moment, Paul
apercevait, debout  l'autre extrmit du caf, le mousse et les deux
belles filles, toutes trois lies par la taille, et qui le guettaient en
chuchotant.

Il comprit, et, comme un fou, s'lana dans l'le.

Il courut d'abord vers Chatou; mais, devant la plaine, il retourna sur
ses pas. Alors il se mit  fouiller l'paisseur des taillis, 
vagabonder perdument, s'arrtant parfois pour couter.

Les crapauds, par tout l'horizon, lanaient leur note mtallique et
courte.

Vers Bougival, un oiseau inconnu modulait quelques sons qui arrivaient
affaiblis par la distance. Sur les larges gazons la lune versait une
molle clart, comme une poussire de ouate; elle pntrait les
feuillages, faisait couler sa lumire sur l'corce argente des
peupliers, criblait de sa pluie brillante les sommets frmissants des
grands arbres. La grisante posie de cette soire d't entrait dans
Paul malgr lui, traversait son angoisse affole, remuait son coeur avec
une ironie froce, dveloppant jusqu' la rage en son me douce et
contemplative ses besoins d'idale tendresse, d'panchements passionns
dans le sein d'une femme adore et fidle.

Il fut contraint de s'arrter, trangl par des sanglots prcipits,
dchirants.

La crise passe, il repartit.

Soudain il reut comme un coup de couteau; on s'embrassait, l, derrire
ce buisson. Il y courut; c'tait un couple amoureux, dont les deux
silhouettes s'loignrent vivement  son approche, enlaces, unies dans
un baiser sans fin.

Il n'osait pas appeler, sachant bien qu'Elle ne rpondrait point; et il
avait aussi une peur affreuse de les dcouvrir tout  coup.

Les ritournelles des quadrilles avec les solos dchirants du piston, les
rires faux de la flte, les rages aigus du violon lui tiraillaient le
coeur, exasprant sa souffrance. La musique enrage, boitillante,
courait sous les arbres, tantt affaiblie, tantt grossie dans un
souffle passager de brise.

Tout  coup il se dit qu'Elle tait revenue peut-tre? Oui! elle tait
revenue! pourquoi pas? Il avait perdu la tte sans raison, stupidement,
emport par ses terreurs, par les soupons dsordonns qui
l'envahissaient depuis quelque temps.

Et, saisi par une de ces accalmies singulires qui traversent parfois
les plus grands dsespoirs, il retourna vers le bal.

D'un coup d'oeil il parcourut la salle. Elle n'tait pas l. Il fit le
tour des tables, et brusquement se trouva de nouveau face  face avec
les trois femmes. Il avait apparemment une figure dsespre et drle,
car toutes trois ensemble clatrent de gaiet.

Il se sauva, repartit dans l'le, se rua  travers les taillis,
haletant.--Puis il couta de nouveau,--il couta longtemps, car ses
oreilles bourdonnaient; mais, enfin, il crut entendre un peu plus loin
un petit rire perant qu'il connaissait bien; et il avana tout
doucement, rampant, cartant les branches, la poitrine tellement secoue
par son coeur qu'il ne pouvait plus respirer.

Deux voix murmuraient des paroles qu'il n'entendait pas encore. Puis
elles se turent.

Alors il eut une envie immense de fuir, de ne pas voir, de ne pas
savoir, de se sauver pour toujours, loin de cette passion furieuse qui
le ravageait. Il allait retourner  Chatou, prendre le train, et ne
reviendrait plus, ne la reverrait plus jamais. Mais son image
brusquement l'envahit, et il l'aperut en sa pense quand elle
s'veillait au matin, dans leur lit tide, se pressait cline contre
lui, jetant ses bras  son cou, avec ses cheveux rpandus, un peu mls
sur le front, avec ses yeux ferms encore et ses lvres ouvertes pour le
premier baiser; et le souvenir subit de cette caresse matinale l'emplit
d'un regret frntique et d'un dsir forcen.

On parlait de nouveau; et il s'approcha, courb en deux. Puis un lger
cri courut sous les branches tout prs de lui. Un cri! Un de ces cris
d'amour qu'il avait appris  connatre aux heures perdues de leur
tendresse. Il avanait encore, toujours, comme malgr lui, attir
invinciblement, sans avoir conscience de rien ... et il les vit.

Oh! si c'et t un homme, l'autre! mais cela! cela! Il se sentait
enchan par leur infamie mme. Et il restait l, ananti, boulevers,
comme s'il et dcouvert tout  coup un cadavre cher et mutil, un crime
contre nature, monstrueux, une immonde profanation.

Alors, dans un clair de pense involontaire, il songea au petit poisson
dont il avait senti arracher les entrailles ... Mais Madeleine murmura:
Pauline! du mme ton passionn qu'elle disait: Paul! et il fut
travers d'une telle douleur qu'il s'enfuit de toutes ses forces.

Il heurta deux arbres, tomba sur une racine, repartit, et se trouva
soudain devant le fleuve, devant le bras rapide clair par la lune. Le
courant torrentueux faisait de grands tourbillons o se jouait la
lumire. La berge haute dominait l'eau comme une falaise, laissant  son
pied une large bande obscure o les remous s'entendaient dans l'ombre.

Sur l'autre rive, les maisons de campagne de Croissy s'tageaient en
pleine clart.

Paul vit tout cela comme dans un songe, comme  travers un souvenir; il
ne songeait  rien, ne comprenait rien, et toutes les choses, son
existence mme, lui apparaissaient vaguement, lointaines, oublies,
finies.

Le fleuve tait l. Comprit-il ce qu'il faisait? Voulut-il mourir? Il
tait fou. Il se retourna cependant vers l'le, vers Elle; et, dans
l'air calme de la nuit o dansaient toujours les refrains affaiblis et
obstins du bastringue, il lana d'une voix dsespre, suraigu,
surhumaine, un effroyable cri:--Madeleine!

Son appel dchirant traversa le large silence du ciel, courut par tout
l'horizon.

Puis, d'un bond formidable, d'un bond de bte, il sauta dans la rivire.
L'eau jaillit, se referma, et, de la place o il avait disparu, une
succession de grands cercles partit, largissant jusqu' l'autre berge
leurs ondulations brillantes.

Les deux femmes avaient entendu. Madeleine se dressa:--C'est Paul.--Un
soupon surgit en son me.--Il s'est noy, dit-elle. Et elle s'lana
vers la rive, o la grosse Pauline la rejoignit.

Un lourd bachot mont par deux hommes tournait et retournait sur place.
Un des bateliers ramait, l'autre enfonait dans l'eau un grand bton et
semblait chercher quelque chose. Pauline cria:--Que faites-vous? Qu'y
a-t-il? Une voix inconnue rpondit:--C'est un homme qui vient de se
noyer.

Les deux femmes, presses l'une contre l'autre, hagardes, suivaient les
volutions de la barque. La musique de la Grenouillre foltrait
toujours au loin, semblait accompagner en cadence les mouvements des
sombres pcheurs; et la rivire, qui cachait maintenant un cadavre,
tournoyait, illumine.

Les recherches se prolongeaient. L'attente horrible faisait grelotter
Madeleine. Enfin, aprs une demi-heure au moins, un des hommes
annona:--Je le tiens! Et il fit remonter sa longue gaffe, doucement,
tout doucement. Puis quelque chose de gros apparut  la surface de
l'eau. L'autre marinier quitta ses rames, et tous deux, unissant leurs
forces, halant sur la masse inerte, la firent culbuter dans leur bateau.

Ensuite ils gagnrent la terre, en cherchant une place claire et
basse. Au moment o ils abordaient, les femmes arrivaient aussi.

Ds qu'elle le vit, Madeleine recula d'horreur. Sous la lumire de la
lune, il semblait vert dj, avec sa bouche, ses yeux, son nez, ses
habits pleins de vase. Ses doigts ferms et raidis taient affreux. Une
espce d'enduit noirtre et liquide couvrait tout son corps. La figure
paraissait enfle, et de ses cheveux colls par le limon une eau sale
coulait sans cesse.

Les deux hommes l'examinrent.

--Tu le connais? dit l'un.

L'autre, le passeur de Croissy, hsitait:--Oui, il me semble bien que
j'ai vu cette tte-l; mais tu sais, comme a, on ne reconnat pas
bien.--Puis, soudain:--Mais c'est monsieur Paul!

--Qui a, monsieur Paul? demanda son camarade. Le premier reprit:

--Mais monsieur Paul Baron, le fils du snateur, ce p'tit qu'tait si
amoureux.

L'autre ajouta philosophiquement:

--Eh bien, il a fini de rigoler maintenant; c'est dommage tout de mme
quand on est riche!

Madeleine sanglotait, tombe par terre. Pauline s'approcha du corps et
demanda:--Est-ce qu'il est bien mort?--tout  fait?

Les hommes haussrent les paules:--Oh! aprs ce temps-l! pour sr.

Puis l'un d'eux interrogea:--C'est chez Grillon qu'il logeait?--Oui,
reprit l'autre; faut le reconduire, y aura de la braise.

Ils remontrent dans leur bateau et repartirent, s'loignant lentement 
cause du courant rapide; et longtemps encore aprs qu'on ne les vit plus
de la place o les femmes taient restes, on entendit tomber dans l'eau
les coups rguliers des avirons.

Alors Pauline prit dans ses bras la pauvre Madeleine plore, la clina,
l'embrassa longtemps, la consola:--Que veux-tu, ce n'est point ta
faute, n'est-ce pas? On ne peut pourtant pas empcher les hommes de
faire des btises. Il l'a voulu, tant pis pour lui, aprs tout!--Puis,
la relevant:--Allons, ma chrie, viens-t'en coucher  la maison; tu ne
peux pas rentrer chez Grillon ce soir.--Elle l'embrassa de
nouveau:--Va, nous te gurirons, dit-elle.

Madeleine se releva, et, pleurant toujours, mais avec des sanglots
affaiblis, la tte sur l'paule de Pauline, comme rfugie dans une
tendresse plus intime et plus sre, plus familire et plus confiante,
elle partit  tout petits pas.




TABLE


LA MAISON TELLIER

LES TOMBALES

SUR L'EAU

HISTOIRE D'UNE FILLE DE FERME

EN FAMILLE

LE PAPA DE SIMON

UNE PARTIE DE CAMPAGNE

AU PRINTEMPS

LA FEMME DE PAUL










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entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

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from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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License terms from this work, or any files containing a part of this
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electronic work, or any part of this electronic work, without
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- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
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- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
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Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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