The Project Gutenberg EBook of Les Franais en Amrique pendant la guerre
de l'indpendance des Etats-Unis 1777-1783, by Thomas Balch

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Title: Les Franais en Amrique pendant la guerre de l'indpendance 
       des Etats-Unis 1777-1783

Author: Thomas Balch

Release Date: March 15, 2004 [EBook #11590]
[Last updated: December 27, 2011]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES FRANAIS EN AMRIQUE PENDANT LA GUERRE DE L'INDPENDANCE DES
TATS-UNIS

1777-1783

PAR THOMAS BALCH

1872



Cet ouvrage est divis en deux parties: la premire traite des causes
et des origines de la guerre de l'Indpendance, rsume les vnements
de cette guerre jusqu'en 1781 et donne une relation complte de
l'expdition du corps franais, aux ordres du comte de Rochambeau,
jusqu'en 1783.

La seconde partie est spcialement consacre:

1  des Notices historiques sur les rgiments franais qui passrent
en Amrique et qui y servirent;

2  des Notices biographiques sur les volontaires franais qui se
mirent au service du Congrs et sur les principaux officiers qui se
trouvrent aux siges de Savannah et d'York, ou qui combattirent sur
terre et sur mer en faveur de l'indpendance des tats-Unis;

3  plusieurs pisodes et dtails intressants, parmi lesquels se
trouve un aperu de la socit amricaine de cette poque, telle
qu'elle s'est prsente aux officiers franais qui parlent dans
leurs manuscrits et leurs lettres de la vie intime d'un grand nombre
d'honorables familles amricaines.

Je ne livre aujourd'hui au public que la premire partie de cet
ouvrage. Pendant qu'elle tait sous presse, j'ai reu pour la seconde
un si grand nombre de communications intressantes, que je me suis
trouv dans la ncessit de reprendre en sous-oeuvre mon manuscrit
termin. J'espre que les personnes qui veulent bien trouver quelque
intrt dans la lecture de cet ouvrage, ou qui m'ont aid et encourag
dans sa prparation, n'auront pas  regretter ce retard. Outre
qu'il me permettra d'apporter plus de soin et d'exactitude dans
l'numration des officiers franais et dans la rdaction des Notices
qui leur sont consacres, je me plais  croire qu'il me permettra
d'utiliser les renseignements que je pourrais encore recueillir d'ici
 quelques mois sur le mme sujet. Je les recevrai toujours avec
reconnaissance, et je me rserve de faire connatre dans la seconde
partie les nombreux amis qui m'ont aid ou par des renseignements ou
par des conseils.

Paris, 18 aot 1870.



AVIS DE L'DITEUR


Le livre que nous prsentons aujourd'hui au public devait paratre 
la fin de 1870; les tristes vnements qui se sont accomplis en ont
seuls retard l'apparition.

crit par un des hommes les plus recommandables des tats-Unis de
l'Amrique du Nord, et mieux plac que qui que ce soit pour runir les
documents ncessaires, cet ouvrage donne, sur le rle que la France a
jou pendant la guerre de l'Indpendance, des aperus nouveaux.

On apprciera d'autant plus cet ouvrage que c'est la premire fois que
ce sujet est trait d'une manire aussi tendue.

De l'intressant rcit de cette guerre, dont les rsultats devaient
tre si importants pour l'avenir, ressort surtout un vnement
considrable, c'est la solidarit de la France et l'influence que
cette participation a eue sur son sort politique; l'troite union
de La Fayette et de Rochambeau avec Washington y a contribu pour
beaucoup.

En parcourant ce livre, le lecteur se rendra compte du soin extrme
que met l'auteur  indiquer les sources auxquelles il a pris ses
renseignements. Tous les faits qu'il avance ont t soigneusement
contrls. Le chapitre qu'il consacre  l'analyse de ses documents,
dont quelques-uns, indits, sont  l'tat de manuscrit, est des plus
instructifs.

Afin d'aider  l'intelligence du rcit, et de pouvoir suivre chacune
des phases de cette lutte, l'auteur, profitant de la situation qu'il
occupe dans sa patrie, a dress, en quelque sorte sur le terrain, une
carte donnant minutieusement tous les endroits o les troupes ont
camp.  cause de l'immense tendue sur laquelle se sont accomplis les
vnements, cette carte tait utile  tous gards. Nous avons pens
qu'il serait agrable  nos lecteurs d'avoir le dessin des assignats
que les treize tats se virent dans la ncessit d'mettre afin de
soutenir la lutte. Ils en trouveront le fac-simil  la fin du volume.

A. S.

Janvier 1872.


LES FRANAIS EN AMRIQUE PENDANT LA GUERRE DE L'INDPENDANCE


1

La guerre que les colonies anglaises d'Amrique soutinrent contre
leur mtropole vers la fin du sicle dernier n'eut, au point de vue
militaire, qu'une importance trs-secondaire. Nous n'y trouvons ni
ces troupes nombreuses dont les rencontres sanglantes font date dans
l'histoire de l'humanit; ni ces noms retentissants de conqurants ou
de guerriers que les gnrations se transmettent avec un sentiment
d'admiration ml de terreur; ni ces lans passionns, imptueux et
destructeurs qui fondrent sur des ruines les empires de l'antiquit
ou du moyen ge; ni ces manoeuvres grandioses, rapides et savantes qui
sont le caractre du gnie militaire des temps modernes. L, point
de grandes batailles, point de longs siges, point de faits d'armes
extraordinaires ou immdiatement dcisifs. Pourtant, au point de vue
politique, cette lutte, dont j'essaye de rechercher ici les origines
et de retracer les pripties, eut les consquences les plus
importantes et les plus imprvues. Ce n'est pas seulement parce que
toutes les nations de la vieille Europe prirent une part plus ou moins
directe  la guerre de l'indpendance des tats-Unis. Si d'un ct, en
effet, les princes allemands se laissrent traner  la remorque de
l'Angleterre dans cette lutte,  laquelle les populations semblaient
trs-indiffrentes en principe,[1] d'autre part la France, l'Espagne,
la Hollande, la Sude, la Russie mme, soutinrent les rvolts et
s'intressrent  leur triomphe  des degrs diffrents. Les faibles
clats de la fusillade de Lexington eurent aussi de puissants chos
sur toutes les mers du globe et jusque dans les colonies anglaises les
plus recules. Mais, je le rpte, l'historien impartial ne trouvera
gure que des pisodes  relater, dans cette priode de huit ans qui
s'coula entre les premires rclamations des colons amricains et la
reconnaissance dfinitive par l'Angleterre de leur indpendance.

[Note 1: Voir la brochure de Mirabeau. _Avis aux Hessois._ Amsterdam,
1777.]

C'est qu'un pareil rsultat, obtenu par une nation naissante,
reprsentait le triomphe d'ides philosophiques et politiques qui
n'avaient encore eu nulle part, jusqu' cette poque, droit de cit.
C'est que la proclamation des _Droits du peuple et du citoyen_ vint
saper dans ses bases le vieil ordre social et monarchique, substituer
le rgne de la justice  celui de la force dans l'organisation des
empires, rappeler aux nations quelles taient les assises vritables
de leur prosprit et de leur grandeur.

La rforme religieuse avait suivi de trs-prs la dcouverte
du nouveau monde. Il semble que cette terre vierge devait tre
non-seulement un refuge contre les perscutions, mais une sorte de
Terre Promise o les nouvelles doctrines pourraient s'panouir dans
toute leur splendeur en fondant une puissance,  la fois continentale
et maritime, que son dveloppement rapide et sans prcdent devait
placer en moins d'un sicle  un rang assez lev pour contre-balancer
la prpondrance de l'ancien monde.

Il n'est pas douteux que les vnements qui se passrent en Amrique
n'aient ht l'avnement de la Rvolution franaise. Je suis loin
d'affirmer qu'ils en aient t l'unique cause, et il suffirait pour
s'en convaincre de remarquer que les Franais qui combattirent pour la
cause des Amricains, soit  titre de volontaires, soit comme attachs
au corps expditionnaire aux ordres du comte de Rochambeau, furent
pour la plupart, dans leur patrie, les dfenseurs les plus dvous de
la royaut et les adversaires les plus acharns des ides librales et
des rformes. Pourtant ces vnements firent une sensation profonde
dans la masse de la nation, qui voulut au jour de son triomphe
inscrire en tte de ses codes les principes proclams  Philadelphie
en 1776.

La France prit  cette guerre de l'indpendance amricaine une part
des plus actives et des plus glorieuses. Son gouvernement, pouss par
l'animosit hrditaire de la nation contre l'Angleterre, domin par
l'esprit philosophique en faveur  la cour, m enfin par son propre
intrt, excita ou entretint d'abord par ses agents le mcontentement
des Anglo-Amricains; puis, au moment de la lutte, il les aida de sa
diplomatie, de son argent, de ses flottes et de ses soldats.

La France seule fait la guerre pour une ide, a dit son Souverain
dans ces dernires annes. Jamais peut-tre cette ligne de conduite
ne fut mise  excution avec autant de dsintressement et de
persvrance qu' l'poque de l'intervention franaise dans la guerre
de l'indpendance amricaine. La politique inaugure par Choiseul fut
soutenue par son successeur de Vergennes, au moyen des armes et des
flottes de la France, sans gard pour ses finances trs-obres, au
point de susciter dans l'esprit public un mouvement qui ne contribua
pas peu  hter la Rvolution de 1789. Aussi cette partie de
l'histoire, qui appartient aussi bien aux tats-Unis qu' la France,
offre-t-elle un gal intrt pour les deux nations.

Les mmoires de Washington, ceux de Rochambeau, et les nombreux
ouvrages publis sur les tats-Unis nous disent bien, d'une manire
gnrale, quels furent les mouvements militaires de l'expdition
franaise. On retrouve aussi dans un grand nombre d'auteurs, dont je
rappelle plus loin les oeuvres et les noms, les exploits de quelques
officiers que leurs convictions ou leur devoir amenrent en Amrique
pendant ces vnements. Mais ces rcits trop gnraux ou ces pisodes
isols ne suffisent pas pour donner une ide bien exacte ou bien
prcise de la part qui doit tre attribue  chacun.

Loin de moi la pense de refaire ici une fade esquisse historique de
cette grande lutte dans laquelle on trouve des problmes politiques
des plus srieux et dont les dtails ont le charme d'un pome pique.
Des ouvrages si nombreux et si savants ont dj t publis sur
ce sujet, si grand est le talent de leurs auteurs, si profond est
l'intrt qu'ils ont excit en Europe et en Amrique, qu'on peut
assurer qu'aucune poque analogue d'une histoire n'a t plus
soigneusement raconte dans son ensemble, plus minutieusement
approfondie dans ses principaux dtails. Quelle histoire pourrait tre
mieux labore que celle que M. Bancroft a donne de son pays? Quel
plus beau portrait pourrait-on peindre d'un grand homme que celui que
M. Guizot nous a trac de Washington?

Ces oeuvres me semblent pourtant offrir une lacune.

Le soin que les Amricains durent prendre de leur organisation
intrieure les empcha de se proccuper de certains dtails du conflit
dont ils taient si heureusement sortis, principalement pour ce qui
avait rapport aux trangers venus  leur aide, puis rappels dans
leurs foyers par leurs propres proccupations. Ils n'oublirent pas
nanmoins ces allis, dont ils gardrent au contraire le plus profond
et le plus sympathique souvenir[2].

[Note 2: J'invoque sur ce point les affirmations des Franais
eux-mmes. Ceux que les orages politiques ou leur dsir de s'instruire
poussrent dans le nouveau monde: La Rochefoucault (_Voyage
dans les tats-Unis d'Amrique, 1795-97_, par le duc de La
Rochefoucault-Liancourt. Paris, iv, 285) et La Fayette, en
particulier, se plaisent  reconnatre l'accueil amical, sinon
enthousiaste, qu'ils ont reu aux Etats-Unis.

Voir: _La Fayette en Amrique_, par M. Regnault-Varin. Paris, 1832.--
_Souvenirs sur la vie prive du gnral La Fayette_, par Jules
Cloquet. Paris, 1836.--_La Fayette en Amrique_, par A. Levasseur,
2 vol. Paris, 1829.--_Voyage du gnral La Fayette aux Etats-Unis_.
Paris, 1826.--_Histoire du gnral La Fayette_ (traduction). Paris,
1825.

Voir aussi: _Mmoires du comte de M***_ (Pontgibaud). Paris, 1828.]

Les Franais ne furent pas moins vivement dtourns d'un examen
attentif des faits et gestes de leurs concitoyens en Amrique par les
instantes excitations de leurs discordes intestines. Il en rsulte
que non-seulement on ne possde pas une histoire bien exacte et bien
circonstancie de l'intervention franaise en Amrique pendant la
guerre de l'indpendance, mais encore que les matriaux d'une pareille
histoire font dfaut ou ont t de suite gars. Ainsi on n'a publi
jusqu' ce jour ni les noms des rgiments franais avec la liste de
leurs officiers, ni la composition des escadres, ni la marche exacte
des troupes, ni l'ordre prcis des combats, ni les pertes subies. En
sorte qu'une monographie de cette curieuse partie de l'histoire de la
guerre de l'indpendance, bien que plusieurs fois tente, reste encore
 crire.

La lacune que je signale a t reconnue par bien d'autres avant moi.
Mais ils n'ont pas eu la bonne fortune qui m'est chue d'avoir en leur
possession des manuscrits indits ou des documents rares et originaux
tels que ceux que je me suis procurs et dont je donne ici les titres.
Quoique je n'aie pas la prtention d'avoir fait tout ce qu'il y avait
 faire sous ce rapport, et que je sois le premier  reconnatre
l'imperfection de mon oeuvre, j'ai l'espoir que mes efforts n'auront
pas t striles et que j'aurai jet quelque lumire sur un sujet qui,
tout en exigeant de longues recherches, a t pour moi une source de
vritable plaisir.

Avant d'en arriver aux vnements qui font plus spcialement l'objet
de ce travail et pour mieux faire comprendre la politique franaise
avant et pendant le conflit, j'ai cru qu'il tait utile de rappeler
sommairement au lecteur quelle fut l'origine des colonies anglaises
d'Amrique, quelles relations la France entretint avec elles, et
quelles circonstances excitrent leur mcontentement et leur firent
prendre les armes.

Je me suis ensuite fait un devoir de rappeler, en leur rendant la
justice qui leur est due, les noms de ces hommes qui, sans autre
mobile que leur sympathie pour une noble cause et le sentiment
dsintress de l'honneur, ont partag les dangers, les privations et
les souffrances de nos pres, et les ont soutenus dans la dfense de
nos droits et dans la conqute de notre libert.

Enfin, j'ai l'espoir que ce livre, tout imparfait qu'il soit, sera
favorablement accueilli par les Franais et sera considr par eux
comme un hommage qui leur est rendu par un descendant de ceux auprs
desquels ils ont si gnreusement combattu.



II


La tche que je me suis impose a t moins laborieuse dans la
vrification ou la recherche des faits historiques en gnral que dans
la composition de la liste et des notices biographiques des officiers
franais qui prirent part  la guerre de l'indpendance, soit dans
l'arme rgulire, soit comme volontaires au service du Congrs, soit
enfin sur les flottes qui parurent sur les rivages des tats-Unis. Le
nombre et l'importance des documents indits ou trs-rares qui ont t
les premiers matriaux de mon travail permettront d'apprcier d'abord
tout le parti que j'ai pu en tirer. Mais il m'est impossible de faire
connatre,  cause de leur multiplicit, les sources de toute espce
auxquelles j'ai puis, pas plus que je ne puis nommer les nombreuses
personnes de toutes conditions qui m'ont fourni des renseignements
utiles. Les Revues, les loges funbres, les collections du _Mercure
de France_, les _Annuaires militaires_, ont t minutieusement et
fructueusement examins. Que de brochures et de livres n'ai-je pas d
parcourir, souvent dans le seul but de dcouvrir un nom nouveau, de
vrifier une date ou de contrler un fait! Que de lettres n'ai-je pas
reues, que de rvlations n'ai-je pas provoques, pendant le temps
que, toujours proccup de mon sujet, je cherchais des renseignements
partout o j'avais l'espoir d'en dcouvrir![3]

[Note 3: Entre autres je citerai ici deux exemples: M. Michel
Chevalier, le savant conomiste, en me mettant en relation avec M.
Henri Fournel, qui avait t comme lui un des disciples les plus
minents de Saint-Simon, m'offrit l'occasion de me procurer sur ce
clbre rformateur, qui commanda un corps de Franais devant York,
l'intressante lettre qu'on trouvera dans les Notices biographiques.
M. le marquis de Bouille a bien voulu me soumettre galement les
lettres originales que Washington crivit  son grand-pre, 
l'occasion de sa nomination dans l'ordre de Cincinnatus.]

Souvent une circonstance fortuite me faisait mettre la main sur un
livre ignor se rapportant par quelque point inattendu  mon
sujet; d'autres fois c'tait une personne que des liens de famille
rattachaient  quelque ancien officier de Rochambeau, qui voulait
bien me faire part de ses archives particulires ou de ses souvenirs
personnels. Si, dans le courant de mon rcit, j'avais d citer toutes
ces origines, l'tendue de cet ouvrage aurait t, sans profit pour le
lecteur, augmente dans une proportion exagre; force m'a donc t de
rserver la mention des sources o j'ai puis mes renseignements
pour les points les plus importants, les moins connus ou les plus
susceptibles de soulever la critique.

ARCHIVES DE LA GUERRE (France).

Il existe  la Socit historique de Pennsylvanie un manuscrit dress
d'aprs les archives du ministre de la guerre de France, contenant
la liste des officiers du corps expditionnaire aux ordres de M. de
Rochambeau. Ce manuscrit, dont je possde une copie, a t obtenu
grce  l'influence de M. Richard Rush, alors ministre des tats-Unis
 Paris. Mais l'accs de ces archives est trs-difficile. La
bienveillante intervention du gnral Fav, commandant de
l'cole Polytechnique, auprs du marchal Niel, m'a fait obtenir
l'autorisation de faire moi-mme de nouvelles recherches. J'ai russi
 me procurer une autre liste, dresse d'aprs les dossiers des
officiers, diffrente en quelques parties de la premire. D'ailleurs
ces deux listes sont l'une et l'autre trs-incompltes, non-seulement
quant aux noms des officiers, mais aussi quant  leurs notices
biographiques.

Elles ne font, par exemple, aucune mention du duc de Lauzun ni de sa
lgion, qui rendit de si importants services au corps expditionnaire.
Les _Annuaires militaires_ de l'poque sont galement muets sur ce
sujet.

ARCHIVES DE LA MARINE (France).

S. Exc. M. le Ministre de la marine m'a accord l'autorisation de
parcourir ces archives, et M. Avalle, bibliothcaire  ce ministre,
a mis  ma disposition, avec une bienveillance que je me plais 
reconnatre ici, les documents placs sous sa direction, et en
particulier les _Mmoires du comte de Grasse_, inscrits sous les n
15186 et 6397.

Mais l'histoire des Campagnes maritimes a t trs-exactement et
trs-compltement crite par Le Bouchet, de Kergulen et plusieurs
autres plus ou moins connus[4]. Il m'a sembl superflu ds lors de
m'appesantir sur ce mme sujet.

JOURNAL DE CLAUDE BLANCHARD, commissaire principal des guerres attach
 l'expdition de Rochambeau, comprenant les campagnes de 1780-81-82
et 83[5].

Je dois la communication de ce prcieux manuscrit  la bienveillance
de M. Maurice La Chesnais, arrire petit-fils de Blanchard. Tout en
faisant mon profit des renseignements que je trouvais dans ces pages,
crites avec une grande exactitude, pour ainsi dire sous L'influence
des vnements, j'ai d me contenter de leur faire de courts emprunts,
puisqu'elles seront bientt livres au public par leur possesseur
actuel, qui en a donn tout rcemment une notice[6].

JOURNAL DU COMTE DE MENONVILLE[7].

[Note 4: _Histoire de la dernire guerre entre la Grande-Bretagne
et les Etats-Unis d'Amrique, de 1775  1783_, par Julien Odet Le
Bouchet. Paris, 1787, in-4. _Relation des combats et des vnements
de la guerre maritime_, par Y.J. Kergulen, ancien contre-amiral.
Paris, 1796.]

[Note 5: Voir la _Notice biographique_ que j'ai consacre  l'auteur
de ce journal.]

[Note 6: Voir _Revue militaire franaise_, 1869.]

[Note 7: Voir _Notices biographiques_.]

Aucune partie de ce journal n'a t publie, et je n'ai trouv nulle
part de renseignements imprims sur l'auteur; mais son petit-fils,
chef actuel de la famille, a bien voulu me communiquer des documents
et des dtails importants. Il tait aide-major gnral de l'arme de
Rochambeau (_Blanchard_), mais il fut promu en novembre 1781 au grade
de major-gnral. Ce manuscrit indit offre aussi le plus grand
intrt par une exactitude de dtails bien rare dans les crits de ce
temps qui me sont parvenus.

MMOIRES DE GEORGES-ARISTIDE-AUBERT DUPETIT-THOUARS, capitaine de
vaisseau: manuscrit.

Ces mmoires sont relatifs  la guerre d'Amrique de 1779  1783, et
leur auteur les destinait  l'impression. Ils ne contiennent que de
faibles lacunes.

La _Biographie maritime_, ouvrage que j'ai utilement consult[8], dit:
Dupetit-Thouars a laiss plusieurs manuscrits, que sa soeur, Mlle
Flicit Dupetit-Thouars, a runis en 3 _volumes in_-8, sous le
titre de LETTRES, MMOIRES ET OPUSCULES d'Aristide DUPETIT-THOUARS,
capitaine de vaisseau, enseveli sous les dbris du _Tonnant_, au
combat d'Aboukir, ouvrage dont nous nous sommes beaucoup aid pour la
rdaction de cette notice.

Or Gurard[9] dit qu'un seul volume fut publi par le frre et la
soeur.[10] Il contient, dit-il, une longue lettre sur la guerre de
1778-83 adresse au commandant Du Lomieu en 1785, o l'on reconnat le
capitaine instruit et avide d'enrichir la science de faits nouveaux.

[Note 8: Il porte comme sous-titre: _Notices historiques sur la vie et
les campagnes des marins clbres_, par Hennequin, chef de bureau au
ministre de la marine, 3 vol. in-8. Paris, Regnault, 1837.]

[Note 9: _La France littraire ou la littrature contemporaine_.
Paris, 1842.]

[Note 10: Chez Dentu et Arthur Bchard. Paris, 1822, in-8. Livre que
je n'ai trouv nulle part.]

Le manuscrit que je possde ne se rapporte nullement  cette
indication, et renferme des lettres et des renseignements qui me
donnent tout lieu de croire qu'il n'a jamais t publi et qu'il
n'est pas de la main du capitaine Dupetit-Thouars lui-mme, malgr
l'affirmation de l'expert, M. Chavaray, consigne dans son catalogue
et rpte dans la pice qui constate l'authenticit de ce manuscrit.
Je pense qu'il a t dress sur les notes du capitaine, par son frre
le botaniste.

Bien que l'histoire des campagnes maritimes ait t trs-exactement
et trs-compltement crite, comme je l'ai constat plus haut, les
mmoires de Dupetit-Thouars m'ont fourni d'utiles renseignements
sur les mouvements des flottes et aussi de l'arme de terre, en
particulier au sige de Savannah.

J'ai acquis ce manuscrit chez M. Chavaray,  Paris, le 7 dcembre
1869. M. Margry, le savant archiviste du ministre de la marine, qui
a bien voulu appeler mon attention sur ce document avant la vente
publique pour laquelle il tait annonc, exprime l'opinion qu'il
contenait des faits et des informations d'une grande valeur pour les
archives de la marine.

  Journal de mon sjour en Amrique, depuis mon dpart de
  France, en mars 1780, jusqu'au 19 octobre 1781. Manuscrit anonyme
  indit.

Une copie de ce manuscrit a t vendue  Paris en 1868, et je dois
 l'obligeance de M. Norton, l'acqureur, d'en avoir pu prendre
connaissance. Celle que je possde est rectifie en quelques points
et est augmente de nouveaux documents. Elles ne semblent, du reste,
l'une et l'autre que des copies des notes laisses par un aide de camp
de Rochambeau; car non-seulement les noms des villes et des rivires
traverses par les troupes franaises y sont dfigurs au point d'tre
mconnaissables; mais mme les noms des officiers de cette arme. Or
ceux-ci devaient tre bien connus de l'auteur du manuscrit.

Quoi qu'il en soit, il donne des renseignements intressants sur la
marche des troupes, sur le sige d'York et sur la socit amricaine 
cette poque.

Quant au nom de l'auteur, je crois pouvoir affirmer que c'est
Cromot-Dubourg, et voici sur quelles raisons repose mon opinion.

Les aides de camp de M. de Rochambeau, taient, au rapport de
Blanchard[11], de Dumas[12] et de M. de Rochambeau lui-mme[13]:--De
Fersen,--de Damas,--Charles de Lameth,--de Closen,--Collot,--Mathieu
Dumas,--de Lauberdires,--de Vauban,--de Charus,--les frres
Berthier,--Cromot-Dubourg.

La lecture du journal dont il s'agit nous apprend que son auteur passa
en Amrique sur la frgate _la Concorde_[14]. Cette frgate portait
le nouveau chef de l'escadre franaise, M. de Barras, le vicomte de
Rochambeau[15] et M. d'Alphran, lieutenant de vaisseau[16]. Je n'ai
pu trouver aucune trace de la liste des passagers de la _Concorde_, ni
dans les archives de la Guerre, ni dans celles de la Marine, ni dans
aucun des nombreux ouvrages que j'ai consults. J'observe de plus
par la lecture de ce manuscrit que son auteur tait jeune, g de
vingt-cinq  trente ans _et qu'il n'avait pas encore assist  une
seule action, ni entendu de coups de feu_.

[Note 11: Manuscrit journal.]

[Note 12: _Souvenirs_, publis par son fils. Paris, 1839, I, 25, 70.]

[Note 13: _Mmoires de Rochambeau_, 2 vol. Paris, 1809.]

[Note 14: Partis de Brest le 26 mars 1780. _Mercure de France_.]

[Note 15: Tous les mmoires s'accordent sur ces deux noms.]

[Note 16: Journal de Blanchard.]

Ces indications me permettent d'liminer de suite de ma liste: MM.
de Fersen, de Damas, de Lameth, de Closen, Mathieu Dumas, de
Lauberdires, de Vauban, Collot et de Charlus.

Ces officiers vinrent en effet en Amrique avec M. de Rochambeau sur
l'escadre aux ordres de M. de Ternay. Leurs noms sont cits parmi ceux
des passagers par Blanchard, dans son journal et par Mathieu Dumas.

De plus, ils avaient tous servi et _avaient vu le feu_ pendant la
guerre de Sept Ans ou en Corse[17].

[Note 17: Voir les _Notices biographiques_.]

Enfin, si quelques-uns ne rentrent pas dans l'une ou l'autre de ces
catgories, ils sont cits par l'auteur du manuscrit chaque fois
qu'ils se trouvent chargs de quelques fonctions relatives  leur
emploi; et, comme cet auteur parle toujours  la premire personne, il
n'est pas possible de le confondre avec l'un d'eux.

On pourrait croire que mon anonyme est le vicomte de Rochambeau
lui-mme, qui avait t passager de la _Concorde_ et auquel on donne
aussi dans quelques ouvrages la qualit d'aide de camp de son pre.
Mais cette hypothse doit tre rejete de suite, car le vicomte de
Rochambeau avait servi en Allemagne et en Corse, et d'ailleurs le ton
gnral du journal ne s'accorde en aucun point avec la parent de son
auteur et du gnral en chef. Enfin le vicomte de Rochambeau a tenu
devant York, au rcit de Dumas, une conduite qui n'est pas relate
dans ce manuscrit.

Il reste  examiner les noms de Berthier et de Cromot-Dubourg.

J'ai opin quelque temps pour le premier nom. Le futur marchal de
France, ami de Napolon, fit en effet ses premires armes en Amrique.
Il n'y passa pas sur l'escadre aux ordres de M. de Ternay; et comme
le nom de Cromot-Dubourg ne se trouve cit ni dans les _Mmoires de
Rochambeau_ ni dans ceux de Dumas[18], et qu'au contraire je trouve
dans ces ouvrages que les frres Berthier vinrent plus tard et furent
adjoints  l'tat-major, j'avais cru que c'tait par erreur que M. de
Rochambeau ajoutait, _le 30 septembre 1780, avec M. de Choiseul_. Il
y avait bien l en effet une erreur, car le 30 septembre 1780, c'est
M. de _Choisy_ et non de _Choiseul_ qui arriva de Saint-Domingue
 New-Port sur la _Gentille_, avec neuf autres officiers. Mais la
lecture du _Journal_ de Blanchard me convainquit de l'exactitude des
faits noncs dans les _Mmoires_ de Rochambeau. G. de Deux-Ponts[19]
reporte aussi au 30 septembre l'arrive de la _Gentille_ avec neuf
officiers, parmi lesquels il cite M. de Choisy et M. de Thuillires,
capitaine du rgiment de Deux-Ponts.

[Note 18: Voir _Souvenirs du lieut.-gn. comte Mathieu Dumas_, publis
par son fils, 3 vol. Paris, 1839.]

[Note 19: _Mes Campagnes en Amrique_, page 19.]

En prsence de la concordance des versions de M. de Rochambeau et
de Blanchard relatives  l'arrive des frres Berthier, par la
_Gentille_, le 30 septembre, je n'avais plus  hsiter. L'an des
frres ne pouvait tre l'auteur du manuscrit, et le second tait 
peine g de dix-sept ans. En outre, nulle part dans ce journal,
l'aide de camp dont nous cherchons le nom ne fait mention d'un frre
qui l'accompagnerait.

Quant  Cromot-Dubourg, c'est le seul dont la situation rponde 
toutes les conditions dans lesquelles doit tre plac mon personnage.
En se reportant aux notes que m'ont fournies les archives du ministre
de la guerre, je trouve qu'il faisait ses premires armes et qu'il
rejoignit l'arme en Amrique. Son nom ne se trouve pas cit dans
le manuscrit, ce qui se comprend, si les notes originales taient
rdiges par lui-mme.

Enfin Blanchard, aprs avoir donn la liste des aides de camp de M.
de Rochambeau, sauf Collot, dont il ne parle pas du tout, mais qui
n'tait plus jeune et qui, au rapport de Dumas, partit ds le dbut,
Blanchard ajoute: M. Cromot-Dubourg, qui arriva peu de temps aprs
nous, fut aussi aide de camp de M. de Rochambeau[20].

RELATION DU PRINCE DE BROGLIE. Copie d'un manuscrit indit[21].

Elle m'a t fournie par M. Bancroft, l'historien bien connu de sa
patrie, ambassadeur des tats-Unis  Berlin. Grce  la bienveillance
de M. Guizot, j'ai trouv que quelques parties de cette relation
avaient t imprimes[22]. Nanmoins, par une comparaison attentive,
j'ai pu me convaincre que les deux relations n'avaient de communs que
quelques passages. Certains morceaux importants du manuscrit de M.
Bancroft n'existent pas dans la relation imprime, tandis que celle-ci
contient de longs paragraphes que je ne possdais pas. En rtablissant
ces omissions dans ma copie, je l'ai rendue aussi complte que
possible.

[Note 20: Ce manuscrit est indiqu dans le cours de cet ouvrage: M.
An. (Manuscrit anonyme.)]

[Note 21: Voir _Notices biographiques_: BROGLIE.]

[Note 22: V. _Revue franaise_. Paris, juillet 1828. Dans mon
exemplaire l'article est attribu, au crayon, au duc de Broglie.]

Bien que le prince de Broglie ne soit pass en Amrique qu'en 1782,
avec le comte de Sgur, et aprs la partie la plus utile et la plus
importante de l'expdition, les renseignements qu'il fournit sur
l'tat de la socit amricaine  cette poque mritent d'tre
cits. Je dois ajouter que ces notes ont une grande analogie et sont
quelquefois presque identiques avec celles de M. de Sgur[23]. J'en ai
extrait les passages les plus intressants.

[Note 23: _Mmoires du comte de Sgur_, 3 vol. Paris, 1842.]

JOURNAL D'UN SOLDAT. Manuscrit anonyme et indit.

L'auteur, probablement un soldat allemand, donne en mauvais franais
un rcit assez court du sige d'York et de la marche des
troupes pendant leur retour vers Boston. Je n'ai trouv d'autres
renseignements sur le mme sujet que dans le _Journal_ de Blanchard.

Ces pages indites font partie de la collection du gnral George B.
Mac-Clellan, ancien commandant en chef de l'arme des tats-Unis, qui
a bien voulu me les communiquer.

MMOIRE ADRESS PAR CHOISEUL  LOUIS XV sur sa gestion des affaires et
sur sa politique aprs la cession du Canada  l'Angleterre.

Une circonstance fortuite m'a mis  mme de connatre des extraits de
ce curieux document, dont l'original n'a pas t imprim. Les plus
importants passages de ce mmoire ont t cits dans un article de la
_Revue franaise_[24]. Mon exemplaire de cette publication porte les
noms des auteurs ajouts au crayon, par un ancien possesseur, et ce
savant inconnu donne M. de Barante comme l'auteur de l'article dont
il s'agit. Cela me semble trs-probable, parce que M. Bancroft, en
parlant de ce manuscrit dans son histoire, dit qu'il en doit la
communication verbale  M. de Barante[25].

[Note 24: Juillet 1828.]

[Note 25: Voir _Hist. des tats-Unis_, IV, 240 note.]

MMOIRES DE COMTE DE M***[26]. Paris, 1828.

Ce livre, trs-rare et trs-peu connu, a exerc ma perspicacit pour
dcouvrir le nom vritable de son auteur, qui se prsente comme
engag volontaire dans les rangs des Amricains et aide de camp de La
Fayette. Des considrations qu'il serait superflu de dvelopper ne me
laissaient plus gure de doutes sur le nom de Pontgibaud, plus
tard comte de Mor-Chaulnes, lorsque M. le comte de Pontgibaud,
arrire-petit-neveu de l'auteur, et aujourd'hui seul reprsentant de
cette famille, m'a confirm dans l'opinion que je m'tais forme, par
une lettre qui est elle-mme un document utile[27].

[Note 26: Cet ouvrage est cit dans mon travail comme tant de
Pontgibaud.]

[Note 27: Voir les _Notices biographiques_.]

Ces mmoires, crits avec l'_humour_ et presque le style d'une
nouvelle de Sterne, ne sont pas seulement curieux par ce qui a rapport
 la guerre de 1777  1782, mais aussi parce que l'auteur, migr
de France  Hambourg en 1793, ayant appris que le Congrs amricain
payait l'arrrage de solde d aux officiers qui avaient t  son
service, retourna aux tat-Unis vers cette poque, et qu'il fait un
tableau aussi caustique qu'intressant de la situation et du caractre
de ceux de ses compatriotes qu'il trouva sur le continent amricain,
o les vnements politiques les avaient forcs  chercher un refuge.

L'exemplaire dont je me suis servi m'a t prt par M. Edouard
Laboulaye, de l'Institut,  qui je dois beaucoup de reconnaissance
pour les utiles indications qu'il m'a fournies avec le plus gracieux
empressement.

MES CAMPAGNES EN AMRIQUE (1780-81), par le comte Guillaume de
Deux-Ponts.

Ces intressants mmoires ont t publis en 1868,  Boston, par les
soins de M. Samuel A. Green, et tirs  trois cents exemplaires.

MMOIRES DE LAUZUN (manuscrit).

Trois ditions de ces mmoires ont t publies jusqu' ce jour, et je
les range parmi les livres connus qu'il tait de mon devoir de relire
et de consulter. Le manuscrit que j'ai acquis a t probablement crit
du vivant de l'auteur. Il m'a t trs-utile, bien que je me sois
servi de l'dition si soigneusement annote par M. Louis Lacour[28].

[Note 28: Paris, 1859.]

LOYALIST LETTERS, ou collection de lettres crites par des Amricains
rests fidles  la cause du Roi (1774-1779).

J'avais eu, il y a quelques annes, l'intention de faire imprimer ces
lettres  un petit nombre d'exemplaires; mais les faits auxquels
elles ont trait sont trop rapprochs de nous pour que les parents des
signataires puissent rester indiffrents  leur publication. Il m'a
paru convenable d'obtenir auparavant l'agrment des personnes dont le
nom aurait t rappel, et je m'abstiendrai jusqu' une poque plus
opportune. M. Bancroft,  qui j'ai communiqu ces lettres, a augment
ma collection des copies de quelques autres qu'il a en sa possession.

PAPERS RELATING TO THE MARYLAND LINE

Ces papiers ont t imprims par mes soins  Philadelphie en 1857.
Ils ont t tirs  cent cinquante exemplaires pour la _Seventy-Six
Society._ Plusieurs des pices de ce recueil concernent les oprations
militaires en Virginie.

LA CARTE ajoute  ce travail a t dresse, en principe, d'aprs
celle qui se trouve  la fin du premier volume de l'ouvrage de
Souls[29]. J'ai vu aussi un autre exemplaire de la carte de Souls
aux archives de la Guerre, annot par un archiviste. Mais cette carte
contient certaines erreurs que j'ai corriges d'aprs les cartes
du manuscrit que j'attribue  Cromot-Dubourg et d'aprs des cartes
amricaines.

[Note 29: _Histoire des troubles de l'Amrique anglaise,_ crite
d'aprs les Mmoires les plus authentiques, par Franois Souls, 4
vol. Paris, 1787. Les passages qui touchent l'expdition de Rochambeau
semblent tre crits sous la dicte du gnral lui-mme, car
l'identit des expressions des deux livres est trs-frappante.]



III


Les premires tentatives de colonisation sur le territoire occup par
les tats-Unis, au commencement de la guerre, furent faites par des
Franais de la religion rforme,  l'instigation du clbre amiral
Coligny. Celui-ci obtint en 1562, du roi Charles IX, l'autorisation
de faire quiper des navires qui, sous la conduite de Jean Ribaud,
vinrent aborder  l'embouchure de la rivire appele encore
aujourd'hui Port-Royal. Non loin de l fut construit par ces premiers
migrs le fort Charles, ainsi nomm en l'honneur du roi de France; la
contre elle-mme reut en mme temps le nom de Caroline, qu'elle
a conserv. Mais cette tentative n'eut pas plus de succs qu'une
seconde, dirige sous le mme patronage, par Ren de Laudonnire,
l'anne suivante. La misre, le fanatisme des Espagnols et l'hostilit
des Indiens eurent bientt raison du courage de la petite troupe de
Franais isole sur cette terre nouvelle. Les Espagnols, sous la
conduite de Pedro Melendez, vinrent attaquer la colonie protestante
tablie  l'embouchure du fleuve Saint-Jean et en massacrrent tous
les habitants. Indign d'un tel acte de barbarie, un gentilhomme de
Mont-de-Marsan, Dominique de Gourgues, digne prcurseur de La Fayette,
quipe  ses frais trois navires en 1567, les fait monter par deux
cents hommes, et vient exercer de sanglantes reprsailles sur les
soldats de Melendez. Cette vengeance fut cependant strile dans ses
rsultats, et les perscutions dont son auteur fut l'objet  son
retour en France furent le seul fruit qu'il recueillit de son
patriotisme.

C'est aux Anglais qu'il tait rserv de crer en Amrique des
tablissements florissants. En 1584 Walter Raleigh fonda la colonie de
la Virginie, ainsi nomme en l'honneur de la reine Elisabeth. Le roi
Jacques Ier partagea ensuite tout le territoire compris entre le 34e
et le 45e degr de latitude, entre deux compagnies dites de Londres et
de Plymouth, qui espraient dcouvrir l comme au Mexique des mines
d'or et d'argent. La pche de la morue au nord et la culture du
tabac au sud ddommagrent ces premiers colons de leur dception. La
fertilit du sol en attira de nouveaux, tandis que les vnements
politiques en Angleterre favorisaient l'migration vers d'autres
points.

En 1620, des puritains, fuyant la mre patrie, vinrent s'tablir au
cap Cod, auprs de l'endroit o s'leva, quelques annes plus tard,
la ville de Boston. En mme temps qu'ils prenaient possession des
Bermudes et d'une partie des Antilles, les Anglais fondaient les
colonies connues depuis sous le nom de Nouvelle-Angleterre. Sous
Cromwell, ils enlevaient aux Espagnols la Jamaque et aux Hollandais
le territoire dont ils firent les trois provinces de New-York, de
New-Jersey et de Delaware (1674). Charles II donna la Caroline, plus
tard partage en deux provinces,  plusieurs lords anglais, et cda de
mme  William Penn le territoire qu'il appela de son nom Pensylvanie
(1682). La Nouvelle-Ecosse, Terre-Neuve et la baie d'Hudson furent
occups en 1713,  la suite du trait d'Utrecht, qui enlevait ces
contres aux Franais; enfin la Gorgie recevait en 1733 ses premiers
tablissements.

Toutes ces colonies se dvelopprent avec une telle rapidit qu'
l'poque de la guerre de l'Indpendance, c'est--dire aprs un peu
plus d'un sicle, elles comptaient plus de deux millions d'habitants.
Mais, composes d'lments trs-divers et dont nous tudierons bientt
la nature, fondes  des poques diffrentes et sous des influences
variables, elles taient loin d'avoir une population homogne et une
organisation uniforme. Ainsi, tandis que le Maryland, la Virginie,
les Carolines et la Gorgie, au sud, taient administres par une
aristocratie puissante, matresse de vastes domaines qu'elle faisait
exploiter par des esclaves et qu'elle transmettait suivant les
coutumes anglaises, au nord, la Nouvelle-Angleterre possdait
l'galit civile la plus parfaite et tait rgie par des constitutions
tout  fait dmocratiques. Mais toutes ces colonies avaient les
institutions politiques fondamentales de l'Angleterre, et exeraient
par des reprsentants nomms  l'lection les pouvoirs lgislatifs.
Toutes aussi taient divises en communes, qui formaient le comt; en
comts, qui formaient l'tat. Les communes dcidaient librement de
leurs affaires locales, et les comts nommaient des reprsentants aux
assembles gnrales des tats.

La Virginie, New-York, les Carolines, la Gorgie, New-Hampshire et
New-Jersey recevaient bien des gouverneurs nomms par le roi;
mais ceux-ci ne possdaient que le pouvoir excutif: les colonies
exeraient toujours le droit de se taxer elles-mmes. C'est librement
et sur la demande des gouverneurs qu'elles votaient les subsides
ncessaires  la mre patrie, et il faut reconnatre qu'elles lui
payaient un lourd tribut. Outre les subsides extraordinaires les
colons payaient en effet un impt sur le revenu; tous les offices,
toutes les professions, tous les commerces taient soumis  des
contributions proportionnes aux gains prsums. Le vin, le rhum et
les liqueurs taient taxs au profit de la mtropole qui recevait
aussi des propritaires un droit de dix livres sterling par tte de
ngre introduite dans les colonies. L'Angleterre tirait enfin des
profits plus considrables encore du monopole qu'elle s'tait rserv
d'approvisionner les colonies de tous les objets manufacturs.

Les Amricains supportaient sans se plaindre, sans y songer mme, ces
lourdes charges. La fertilit de leur sol et le prodigieux essor de
leur commerce leur permettaient de racheter ainsi, au profit de la
mre patrie, les liberts et les privilges dont ils taient jaloux
et fiers. Mais l'avidit de l'Angleterre, jointe  une aveugle
obstination, vint brusquement tarir cette abondante source de
revenus[30].

[Note 30: Edward Shippen, juge  Lancaster, crit au colonel Burd,
sous la date du 28 juin 1774: Les ngociants anglais nous regardent
comme leurs esclaves, n'ayant pas plus de considration pour nous
que n'en ont pour leurs ngres, sur leurs plantations des les
occidentales, les _soixante-dix riches croles_ qui se sont achet
des siges au Parlement. Il est de notre devoir de travailler pour
eux,--les ngociants,--et, tandis que nous, leurs serviteurs, blancs
et noirs, leur envoyons de l'or et de l'argent, et que les croles
leur envoient des alcools, du sucre et des mlasses, etc., tant que
nous fournissons, dis-je, les douceurs  ces gens, de faon  ce
qu'ils s'amusent et se prlassent en voiture, ils sont satisfaits.]

Dj, sous Cromwell, la suppression de la libert commerciale et
l'tablissement d'un monopole pour le commerce anglais avaient excit
des mcontentements. Les lois restrictives du Protecteur ne furent
mme jamais bien observes, et l'tat de Massachusets osa rpondre aux
ministres de Charles II: Le roi peut tendre nos liberts, mais non
les restreindre [31]. A l'poque o se termina la guerre de Sept-Ans,
l'Angleterre, qui en avait tir politiquement de grands avantages, vit
sa dette considrablement accrue: elle tait d'environ deux milliards
et demi et exigeait un intrt annuel considrable. Pour faire face 
une situation aussi critique, sous le ministre de George Grenville,
le Parlement se crut en droit de prendre une mesure que Walpole
avait repousse en 1739. Il tablit pour les colonies, et sans les
consulter, un impt qui forait les Amricains  employer dans tous
les actes un papier vendu fort cher  Londres (1765).

[Note 31: En 1638, cet tat avait dj l'imprimerie, un collge de
hautes tudes, des coles primaires par runion de 50 feux et une
cole de grammaire dans chaque bourg de 100 feux.--La Pensylvanie,
fonde en 1682, organisait les coles ds 1685.]

Dj mcontentes de certaines rsolutions prises par le Parlement,
l'anne prcdente, pour grever de taxes le commerce amricain, devenu
libre avec les Antilles franaises, et pour limiter les payements en
papier-monnaie, les colonies ne se continrent plus  cette nouvelle.
Elles considrrent l'acte du timbre comme une atteinte audacieuse
porte  leurs droits et un commencement de servitude si elles ne
rsistaient. Aprs des mouvements populaires tumultueux et des
dlibrations lgales, elles se dcidrent  refuser l'emploi du
papier timbr, chassrent les employs chargs de le vendre
et brlrent leurs provisions. Les journaux amricains, dj
trs-nombreux, publirent qu'il fallait _s'unir ou succomber_. Un
congrs compos de dputs de toutes les colonies s'assembla le 7
octobre 1765  New-York et, dans une ptition nergique se dclara
rsolu, tout en restant fidle  la couronne,  dfendre jusqu'au bout
ses liberts. Les Amricains s'engagrent en mme temps  se passer
des marchandises anglaises, et une _ligue de non-importation_, bien
conue et bien excute, rompit commercialement les relations avec
l'Angleterre. La mtropole dut cder. Mais elle ne renona pas
toutefois aux droits exorbitants qu'elle s'tait attribus de prendre
de semblables mesures. Elle s'obstina  prtendre que le pouvoir
lgislatif du Parlement s'tendait sur toutes les parties du
territoire britannique. C'est en vertu de ce principe que, dans l't
de 1769, le gouvernement anglais mit un droit nouveau sur le verre, le
papier, les couleurs, le cuir et le th.

Les colons, allguant de leur ct le grand principe de la
constitution anglaise, que nul citoyen n'est tenu de se soumettre aux
impts qui n'ont pas t vots par ses reprsentants, refusrent de
payer ces nouveaux droits. Partout on s'imposa des privations. On
renona  prendre du th, on se vtit grossirement. On refusa les
objets de commerce de provenance anglaise et l'on ne consomma que les
produits de l'industrie amricaine qui venait de natre. Lord North,
devant cette rsistance, proposa de rvoquer les nouvelles taxes, en
ne maintenant que celle du th. Cette demi-concession ne satisfit
personne. Philadelphie et New-York refusrent de recevoir les caisses
de th que leur expdiait la Compagnie des Indes. Boston les jeta  la
mer. Le gouvernement anglais voulut ruiner cette dernire ville. Le
gnral Gage vint s'y tablir, pendant qu'une flotte la bloquait. En
mme temps on levait en Angleterre une arme vritable pour rduire
les colonies  l'obissance.

L'indignation fut au comble en Amrique. Toutes les colonies
rsolurent de sauver Boston, et la Virginie se mit  la tte de ce
mouvement.

Pendant qu'un arme de volontaires accourait s'opposer aux mouvements
du gnral Gage un congrs gnral s'assemblait  Philadelphie,
capitale la plus centrale des colonies, le 5 septembre 1774. Il tait
compos de cinquante-cinq membres choisis parmi les hommes les plus
habiles et les plus respects des treize colonies. L on dcida qu'il
fallait soutenir Boston et lui venir en aide par des troupes et de
l'argent, et l'on publia cette fameuse _dclaration des droits_ que
revendiquaient tous les colons en vertu des lois de la nature, de la
constitution britannique et des chartes concdes. Cette dclaration
solennelle fut suivie d'une proclamation  toutes les colonies
et d'une ptition au roi George III, qui resta inutile comme les
prcdentes.

Comme l'avait prvu William Pitt, qui s'tait efforc de concilier
l'intgrit de la monarchie britannique avec la libert des colonies
amricaines, la guerre clata.



IV


Tels sont les faits purement matriels qui prcdrent la rupture des
colonies anglaises d'Amrique avec la Grande-Bretagne et les actes qui
provoqurent les premires hostilits. Un soulvement aussi gnral,
aussi spontan, aussi irrsistible que celui qui aboutit  la
_dclaration des droits du citoyen_ et  la constitution de la
rpublique des tats-Unis ne saurait pourtant trouver son explication
dans ce seul fait de l'tablissement d'un nouvel impt. C'est dans
l'esprit mme de la population atteinte dans ses liberts, dans ses
aspirations, ses traditions et ses croyances qu'il faut rechercher les
germes de la rvolution qui allait clater. Les grands bouleversements
qui, dans le cours de l'histoire des peuples, ont chang le sort
des nations et transform les empires, ont toujours t le rsultat
logique, invitable, d'influences morales qui, persistant pendant des
annes, des sicles mme, n'attendaient qu'une circonstance favorable
pour affirmer leur domination et constater leur puissance. Nulle part
plus que dans l'Amrique du Nord ces influences morales ne pourraient
tre voques par l'historien, et je me propose d'en tudier ici
l'origine, d'en suivre le dveloppement et d'en recueillir les
nombreuses manifestations.

J'ai dit que les premires tentatives de colonisation sur les rives
du fleuve Saint-Jean furent faites par des protestants franais. Elle
n'eurent d'abord aucun succs. Mais du jour o les huguenots envoys
par Coligny eurent mis le pied sur le sol du nouveau monde, il semble
qu'ils en aient pris possession au nom de la libert de conscience et
de la libert politique.

Avant l're chrtienne, c'taient les diffrences d'origine, de moeurs
et d'intrts qui taient les causes des guerres; jamais les croyances
religieuses. Si l'homme qui sacrifiait  Jupiter Capitolin sur les
bords du Tibre voulait soumettre l'gyptien ou le Gaulois, ce n'tait
pas parce que ce dernier adorait Osiris ou Teutats, mais uniquement
dans un esprit de conqute. Depuis l'introduction du christianisme
parmi les hommes, les guerres de religion furent au contraire les plus
longues et les plus cruelles. C'est au nom d'un Dieu de paix et de
charit que furent livres les luttes fratricides les plus passionnes
et que les excutions les plus horribles furent commises. C'est en
prchant une doctrine dont la base tait l'galit des hommes et
l'amour du prochain que s'entre-dchirrent des nations qui s'taient
dveloppes  l'ombre de la Croix et avaient atteint le plus haut
degr de civilisation. Comment les successeurs des aptres, les
disciples du Christ, oubliant que les supplices des martyrs avaient
ht  l'origine le triomphe de leurs croyances, firent-ils couler si
abondamment le sang de leurs frres, et espraient-ils les ramener
ainsi de leurs prtendues erreurs? C'est que la doctrine chrtienne
fut dtourne de sa voie, que ses prceptes furent mconnus. Embrasse
avec enthousiasme par le peuple, surtout par les pauvres et les
dshrits de ce monde, auxquels elle donnait l'esprance, elle devint
bientt entre les mains des souverains et des puissants un instrument
de politique, une arme de tyrannie. Alors l'esprit de l'vangile fut
oubli et fit place  un fanatisme grossier dans les populations
ignorantes; une intolrance barbare fut seule capable de masquer
les abus et les dsordres qui avaient souill la puret de l'glise
primitive et dnatur les prceptes de ses Pres.

Les lgislateurs et les crivains de l'antiquit n'ont jamais admis
que l'tat et des droits et des intrts indpendants ou spars de
ceux du peuple. C'est lorsque la rpublique fut tombe,  Rome, sous
le despotisme militaire, et que le peuple, cras par l'aristocratie,
abtardi par l'infusion du sang barbare, eut perdu toute nergie que
s'tablit un droit nouveau, inconnu jusque l. L'empire n'admit plus
pour guide que la volont du chef. Il ne devait rendre compte de ses
actes qu'aux dieux, quand on ne le considrait pas lui-mme comme un
dieu. Le christianisme trouva cette doctrine en vigueur, et elle fut
transmise aux gnrations suivantes par les jurisconsultes et les
crivains ecclsiastiques. L'glise l'adopta dans son organisation et
l'imposa aux peuples barbares qui vinrent s'tablir sur les dbris de
l'empire romain. Le moyen ge fut le triomphe absolu de ce systme
de gouvernement. _E Deo rex, e rege lex_, telle tait la devise sous
laquelle devaient s'incliner les peuples et qui plaait le pape au
sommet de l'organisation sociale en lui confrant le droit de nommer
ou de dposer les souverains.

Ds que l'tude des philosophes anciens dissipa les tnbres de
l'ignorance, l'esprit de curiosit et d'examen se porta sur tous les
sujets, et l'on commena  mettre en question l'infaillibilit du pape
et des souverains. On trouva mme que les Pres de l'Eglise taient
loin d'avoir proclam la doctrine sur laquelle se fondait le droit
nouveau. Saint Paul avait enseign que l'individu devait prendre pour
guide de sa conduite la conscience. Saint Augustin, donnant un
sens plus large  cette doctrine, disait que les peuples comme les
individus taient responsables de leurs actes devant Dieu. Et saint
Bernard s'criait: Qui me donnera, avant que de mourir, que je voie
l'glise de Dieu comme elle tait dans les premiers jours! Dans les
conciles de Vienne, de Pise, de Ble, on reconnaissait la ncessit
de rformer l'glise _dans le chef et dans les membres_. Telle tait
aussi l'opinion des plus clbres docteurs, de Gerson et de Pierre
d'Ailly par exemple. Les Augustins s'levrent enfin nergiquement
contre les abus de la cour de Rome et le dsordre du clerg; leur plus
minent docteur, Martin Luther, proclama la rforme. Les peuples les
plus religieux l'embrassrent avec ardeur. La lecture des livres
saints, proclamant la fraternit des hommes, annonant l'abaissement
des grands et l'lvation des humbles, leur fit entrevoir la fin
possible de l'oppression sous laquelle ils gmissaient depuis des
sicles. Ds lors la religion rforme prit en Hollande avec Jean
de Leyde, en Suisse avec Zwingle et Calvin, en cosse avec Knox, un
caractre dmocratique inconnu jusqu'alors.

On peut remarquer que le gouvernement de chaque peuple est
gnralement la consquence de la religion qu'il professe.

Chez les sauvages les plus grossiers, qui sont  peine au-dessus de la
brute et qui mme sont infrieurs par l'intelligence  quelques-uns
des animaux au milieu desquels ils vivent[32], nous ne trouvons
aucune forme de gouvernement dfinie, si ce n'est le droit absolu et
incontest de la force et un despotisme aveugle et sanguinaire qui
rduit ces peuplades  la plus misrable condition. L'ide d'un dieu
n'est pourtant pas ignore de ces tres qui n'ont d'humain que le
langage, puisque physiquement ils se rapprochent autant du singe
que de l'homme. Mais c'est un dieu matriel qui ne possde ni
l'intelligence infinie du dieu des nations les plus civilises, ni
la puissance mystrieuse et spciale des divinits payennes, ni mme
l'instinct des animaux qu'adoraient les anciens gyptiens. C'est
un ftiche de bois ou de pierre, dpourvu de tous les attributs
non-seulement de la raison, mais mme de l'intelligence et de la vie.
Si, pour ces idoltres, quelque volont se cache dans la masse inerte
devant laquelle ils se prosternent, elle ne se traduit jamais que
par des actes fantasques ou froces dont toute ide de raison ou de
justice est exclue, et tels que ceux qu'ils reconnaissent  leurs rois
le droit de commettre. Pourquoi ces malheureux n'admettraient-ils pas
que leur souverain terrestre pt disposer, suivant son caprice, de
leurs biens, de leur personne et de leur vie, puisqu'ils se soumettent
aveuglment  l'ordre de choses tabli, et qu'ils ne veulent
reconnatre chez leur dieu aucune apparence de raison?

[Note 32: Comparer le caractre et les moeurs des populations au
milieu desquelles ont sjourn Livingstone, Speeke, Baker, Du Chaillu
et autres voyageurs Dans l'Afrique centrale, avec les moeurs des
singes, dcrites par Buffon et Mansfield Parkins.]

Mais  mesure que la religion des peuples se dgage des croyances
grossires,  mesure que les dogmes deviennent d'une moralit plus
inattaquable ou d'une lvation plus imposante, les formes des
gouvernements se modifient dans un mme sens. Les lois politiques ne
sont encore qu'une copie des lois religieuses; et tandis qu'une foi
aveugle soumet les uns  un gouvernement sans contrle, le droit au
libre arbitre et au libre examen dans l'ordre philosophique des ides
conduit les autres  prendre quelque souci de leurs droits politiques
et  intervenir dans l'administration des affaires publiques.

Toutes les formes de gouvernement peuvent en effet se rduire 
trois[33]: la monarchie, rsultat immdiat et forc de la croyance au
monothisme; l'oligarchie ou aristocratie, qui rsulte du panthisme;
et la dmocratie ou rpublique, consquence du polythisme ou de la
croyance  un tre suprme remplissant une multitude de fonctions.
Cette dernire forme de gouvernement est l'expression la plus leve
de l'intelligence politique d'un peuple, aussi bien que l'ide d'un
Dieu renfermant en lui toutes les vertus est la plus haute expression
des sentiments moraux et religieux de l'homme. C'est ainsi que nous
voyons le polythisme et la dmocratie coexister chez les Grecs et
chez les Romains, et le christianisme, ou un Dieu sous la triple forme
de Crateur, de Sauveur et d'Inspirateur, engendrer le rpublicanisme
des nations modernes.

[Note 33: Les opinions d'Aristote sur cette question ont t examines
et approfondies par M. James Lorimer, le savant professeur de droit
public et de lgislation internationale  l'universit d'Edimbourg.
_Political progress_, London, 1857, chap. X. La doctrine soutenue
par Montesquieu _(Esprit des Lois_, XXIV, 4) a t combattue par
un minent publiciste de nos jours, M. de Parieu (_Principes de
la science politique_, Paris, 1870, p. 16), qui dit: Bien que le
protestantisme paraisse par sa nature devoir dvelopper le principe de
l'indpendance politique, il n'a pas atteint ce rsultat d'une manire
gnrale et considrable, d'aprs le seul examen de la constitution de
plusieurs tats protestants de l'Europe moderne.]

Les rformes successives du christianisme furent les consquences
naturelles de son dveloppement, et c'est ici le lieu d'examiner plus
spcialement la dernire de ses phases, le calvinisme, dont l'action
se fit sentir en France avec les huguenots, dans les Pays-Bas, en
cosse avec les presbytriens, en Angleterre avec les non-conformistes
et les puritains. Cet examen nous permettra de voir pourquoi les
agents de la France dans les colonies anglaises d'Amrique ont
pu trouver dans les principes religieux des colons un lment de
dsaffection contre leur mre patrie qu'ils eurent soin d'entretenir,
le seul peut-tre qui fut capable de soulever l'opinion publique
au point d'amener une rupture avec l'Angleterre  la premire
occasion[34].

La rforme religieuse mit en mouvement trois peuples et eut chez
chacun d'eux un caractre et des rsultats diffrents.

Chez les Slaves, le mouvement suscit par Jean Huss fut plus national
que religieux. Il fut comme les dernires lueurs du bcher allum
par le concile de Constance et dans lequel prit le rformateur
(1415)[35].

[Note 34: Voir sur ce point: _Thomas Jefferson_, tude historique par
Cornlis de Witt. Paris, 1861.

_Nouveau voyage dans l'Amrique septentrionale_, par l'abb
Robin. Philadelphie, 1782...Il a fallu, dit-il, que l'intolrant
presbytrianisme ait laiss depuis longtemps des semences de haine, de
discorde, entre eux et la mre patrie.

_Le Presbytrianisme et la Rvolution_, par le Rv. Thomas Smith.
1845.

_La vritable origine de la dclaration d'indpendance_, par le Rv.
Thomas Smith. Colombia, 1847.

Ces deux derniers ouvrages, quoique trs-courts, sont extrmement
remarquables par la nouveaut des considrations, l'lvation des
penses et la rigueur de la logique.]

[Note 35: Voir _les Rformateurs avant la Rforme; Jean Hus et le
Concile de Constance_, par Emile Bonnechose, 2 vol. in-12, 3e dit.
Paris, 1870. Ouvrage trs-savant, trs-intressant et loquemment
crit.]

La rforme provoque par Luther jeta chez les Allemands de plus
profondes racines. Elle tait aussi plus radicale, tout en gardant un
caractre national. Il rejetait non-seulement l'autorit du pape, mais
aussi celle des conciles, puis celle des Pres de l'glise, pour se
placer face  face avec l'criture sainte. Le langage mle et dpourvu
d'ornements de ce moine nergique, sa figure carre et joviale le
rendirent populaire. La haine vigoureuse dont il poursuivait le clerg
romain, alors possesseur d'un tiers du territoire allemand, rassembla
autour de lui tous les dshrits de la fortune. La guerre que les
princes d'Allemagne eurent ensuite  soutenir contre les souverains
catholiques et les allis du pape achevrent de donner  la rforme
de Luther ce caractre essentiellement teutonique qu'elle conserva
exclusivement.

Chez la race latine, la plus avance de toutes au point de vue
intellectuel  cette poque, et celle qui prtend encore aujourd'hui
 l'empire du monde (_urbi et orbi_), Jean Calvin provoqua enfin la
transformation la plus profonde et la plus fertile en consquences
politiques. N en France,  Noyon (Picardie), en 1509, le nouveau
rformateur, aprs avoir tudi la thologie, puis le droit, publia 
vingt-sept ans,  Ble, son _Institutio christianae religionis_, qu'il
ddia au roi de France. Chass de Genve, puis rappel dans cette
ville, il y fut dsormais tout-puissant. Il voulut rformer  la
fois les moeurs et les croyances, et il donna lui-mme l'exemple de
l'austrit la plus svre et de la morale la plus rigide[36]. Son
despotisme thocratique enleva aux Genevois les jouissances les plus
innocentes de la vie; mais sous sa vigoureuse impulsion Genve acquit
en Europe une importance considrable.

[Note 36: Cette svrit de caractre se montra de bonne heure en
lui, car sur les bancs de l'cole, ses camarades lui avaient donn le
sobriquet de: _cas accusatif_.]

Plus audacieux dans ses rformes que Luther, il fut aussi plus
systmatique, et il comprit que ses doctrines n'auraient pas de dure
ou ne se propageraient pas s'il ne les condensait dans une sorte de
code. Sa _Profession de foi_, en vingt et un articles, parut alors
comme le rsum de sa doctrine, et nous en retrouvons l'esprit,
sinon la lettre, dans la fameuse dclaration de l'indpendance des
tats-Unis. Par ce code, les pasteurs devaient prcher, administrer
les sacrements et examiner les candidats qui voulaient exercer le
ministre. L'autorit tait entre les mains d'un synode ou consistoire
compos, pour un tiers, de pasteurs, et de laques pour les deux
autres tiers.

Calvin comprit parfaitement le secret de la force croissante des
disciples de Loyola. Comme le fondateur de l'ordre des Jsuites, il
voulut baser la nouvelle condition sociale sur l'galit la plus
absolue fonctionnant sous le rgime de la plus rigoureuse discipline.
Il conserva  son glise le droit d'excommunication, et il exera
lui-mme sur ses disciples un pouvoir d'une inflexibilit si rigide
qu'il allait jusqu' la cruaut et  la tyrannie. Quand l'homme eut
disparu, ses principes lui survcurent au milieu de l'organisation
sociale qui tait son oeuvre. L'galit des hommes tait reconnue et
professe publiquement, et, en s'tayant sur l'austrit des moeurs,
elle devait faire accomplir aux calvinistes les plus hroques efforts
en faveur de la libert de conscience et de la libert politique.

La discipline calviniste reposait sur l'galit des ministres entre
eux. Elle se distinguait surtout en cela du luthranisme,
qui admettait encore une certaine hirarchie, et surtout de
l'anglicanisme, qui n'tait que le catholicisme orthodoxe sans le
pape.

De la France, qui avait vu natre le fondateur du calvinisme, cette
religion passa par l'Alsace dans les Pays-Bas, o elle s'tablit
sur les ruines du luthranisme; en mme temps elle s'tablissait
en Ecosse, et c'est dans la Grande-Bretagne que les deux systmes
arrivrent  leur dveloppement le plus complet. Ainsi l'glise
anglicane, avec ses archevques, ses divers degrs dans le sacerdoce,
sa liturgie, ses immenses revenus, ses collges, ses tablissements
d'instruction ou de charit, ne diffrait presque en rien de
l'organisation extrieure des glises catholiques. La seule diffrence
semblait consister dans le costume, la froide simplicit du culte et
le mariage des prtres. Soumise  l'autorit royale, son existence
tait intimement lie au maintien de la monarchie, et l'glise fut en
Angleterre le plus sr appui de la royaut.

L'glise presbytrienne d'Ecosse avait, au contraire, ces tendances
dmocratiques qui taient l'essence mme du calvinisme et qui avaient
fait de la Suisse un tat si prospre. L, point de distinction de
grade ou de richesse entre les membres du clerg. A peine sont-ils
spars des fidles par la nature de leurs fonctions. Encore les
sectes puritaines ne tardrent-elles pas  supprimer toute dlgation
du sacerdoce. Tout chrtien tait propre au divin ministre, qui avait
le talent et l'inspiration. Si les glises taient pauvres, elles ne
devaient leur existence qu' elles-mmes. Elles avaient la plus grande
libert et un empire moral considrable. En cosse comme  Genve,
magistrats et seigneurs furent plus d'une fois contraints d'couter la
voix nergique de leur pasteur.

La maxime: _Vox populi, vox Dei_, fut ds lors substitue dans
l'esprit des peuples  la maxime de droit divin que nous citions plus
haut. C'est sur les principes qu'elle rsume que s'appuyrent les
tats-Gnraux des Provinces-Unies en prononant, le 26 juillet 1581,
la dchance de Philippe II, pour constituer la rpublique Batave.

Quelques annes auparavant, Buchanan[37], puis d'autres crivains
cossais, avaient proclam dans leurs ouvrages que les nations avaient
une conscience comme les individus; que la rvlation chrtienne
devait tre le fondement des lois, et qu' son dfaut seulement l'tat
avait le droit d'en tablir de lui-mme; que, quelle que ft la forme
de gouvernement choisie par un peuple, rpublique, monarchie ou
oligarchie, l'tat n'tait que le mcanisme dont le peuple se servait
pour administrer ses affaires, et que sa dure ou sa chute dpendait
seulement de la manire dont il s'acquittait de son mandat.

[Note 37: L'ouvrage de Buchanan, qui eut le plus grand retentissement
en Angleterre et en Ecosse, _De jure regni apud Scotos_, fut imprim
en 1579; le _Lex rex_ de Rutherford, en 1644; _Pro populo defensio_,
de Milton en 1651.]

Ce sont ces principes que l'on retrouvait dans les enseignements de
l'glise primitive, et qui ne tendaient  rien moins qu' renverser
les ides admises alors dans l'organisation des empires, et  saper
dans sa base le pouvoir absolu des souverains, aussi bien en France et
en Angleterre qu'en Espagne, en Italie et en Allemagne, qui excitrent
les violentes perscutions dont les dissidents de toutes les sectes et
de toutes les classes furent l'objet.

Cette ngation de l'autorit dans l'ordre spirituel conduisit  la
ngation de l'autorit dans l'ordre philosophique[38], qui mena 
Descartes et Spinoza, et  celle de l'autorit royale, qui devait
produire plus tard la dclaration d'indpendance des tats-Unis.
Ce n'est donc pas sans raison que les souverains considraient le
calvinisme comme une religion de rebelles et qu'ils lui firent une
guerre si acharne. Il fournit aux peuples, dit Mignet[39], un modle
et un moyen de se rformer. Il nourrissait en effet l'amour de la
libert et de l'indpendance. Il entretenait dans les coeurs cet
esprit dmocratique et antisacerdotal[40] qui devait devenir
tout-puissant en Amrique et qui n'a certainement pas dit son dernier
mot en Europe.

[Note 38: _Benedicti de Spinoza Opera, etc. I, 21, 24. Tauchnitz,
1843.]

[Note 39: _Histoire de la Rforme  Genve_.]

[Note 40:

  As poisons of the deadliest kind,
  Are to their own unhappy coasts confined;
  So _Presbytery_ and its pestilential zeal,
  Can flourish only in a COMMON WEAL.

(Dryden, _Hind and Panther_).]

Ainsi, par une concidence singulire, la France donna au monde
Calvin, l'inspirateur d'ides qu'elle repoussa d'abord, mais au
triomphe desquelles elle devait concourir, les armes  la main, deux
sicles et demi plus tard en Amrique.

Ce n'tait pas tant la religion orthodoxe que le pape soutenait
en prchant la croisade contre les albigeois et les huguenots, en
tablissant l'inquisition, en condamnant les propositions de Luther
et de Calvin. C'tait son pouvoir temporel et sa suprmatie qu'il
dfendait et qu'il voulait appuyer sur la terreur du bras sculier,
alors que les foudres spirituelles taient impuissantes. Ce n'tait
pas non plus par zle pour la religion, mais bien dans un intrt tout
politique que Franois Ier faisait massacrer les Vaudois et brler les
protestants en France, tandis qu'il soutenait ceux-ci en Allemagne
contre son rival Charles-Quint. Il s'agissait pour lui de comprimer
ce levain de libralisme qui portait ombrage  son despotisme et qui
donna tant de soucis  ses successeurs. Catherine de Mdicis, par la
Saint-Barthlmy; Richelieu[41], par la prise de la Rochelle, et Louis
XIV, par la rvocation de l'dit de Nantes, s'efforcrent toujours de
ressaisir le pouvoir absolu que les protestants leur contestaient, et
ils les perscutrent sans relche, par tous les moyens lgitimes ou
criminels dont ils purent disposer. Ils ne voulaient pas de cet tat
dans l'tat, suivant l'expression de Richelieu; et, sous prtexte de
combattre la rforme religieuse, c'tait la rforme politique qu'ils
espraient touffer.

[Note 4l: Quand cet homme n'aurait pas eu le despotisme dans le
coeur, il l'aurait eu dans la tte. (MONTESQUIEU, _Esp. des Lois_, V,
10.)]

Le catholique Philippe II sentait les Pays-Bas frmir sous sa pesante
main de fer. Il voyait cette riche proie travaille par la rforme, et
il dressa contre les calvinistes, en qui il voyait surtout des ennemis
de son administration absolue, les bchers, les potences et les
chafauds dont le duc d'Albe se fit le sanguinaire pourvoyeur.

Mais les perscutions, les bannissements, les tortures et les
massacres aboutirent  des rsultats tout diffrents de ceux
qu'avaient esprs leurs sanguinaires auteurs. Les papes, loin de
recouvrer cette suprmatie dont ils taient si jaloux, virent la
moiti des populations chrtiennes autrefois soumises au saint-sige
chapper  leur juridiction spirituelle. L'Espagne, brise sous le
joug cruel de l'inquisition et du despotisme, perdit toute nergie
sociale, toute vie politique. Elle s'affaissa pour ne plus se
relever. Les Pays-Bas se constiturent en rpublique, sous le nom de
Provinces-Unies. Les deux tiers de l'Allemagne se firent protestants,
et l'Amrique reut dans son sein les familles les plus industrieuses
de la France, bannies par un acte aussi inique qu'impolitique, la
rvocation de l'dit de Nantes.

crase  tout jamais, l'opposition religieuse disparut de France.
Mais son oeuvre politique et sociale fut reprise par la philosophie du
XVIIIe sicle, qui, dgage de tout frein religieux, sut en tirer des
consquences bien autrement terribles. L'exemple de l'Amrique se
constituant en un peuple libre n'y fut pas sans influence, et les
protestants du nouveau monde, en voyant sombrer le trne du haut
duquel Louis XIV avait dcrt contre eux les dragonnades et l'exil,
eurent une sanglante et terrible revanche des perscutions que la
royaut absolue et l'ancien rgime politique leur avaient fait
souffrir.

Un seul tat en Europe, une rpublique, la Suisse, trouva dans les
principes de sa confdration librale, comme le firent plus tard les
tats-Unis d'Amrique, la solution de ses querelles religieuses[42].
Ds le principe, les catholiques avaient aussi pris les armes contre
les dissidents de Zwingle[43] et les avaient vaincus. Les deux partis
convinrent aussitt que les cantons devaient tre libres d'adopter
chez eux le culte qu'ils voudraient, et l seulement o existait la
libert politique put s'tablir sans danger pour la paix publique la
libert religieuse.

[Note 42: On trouvera des exemples dans l'_Histoire des Anabaptistes_.
Amsterdam, 1669. Un pisode touchant est l'entrevue de Guillaume le
Taciturne avec les envoys Mennonites, p. 233.]

[Note 43: Deux ouvrages, rcemment publis, font connatre beaucoup
plus compltement qu'on ne l'avait fait encore, la vie, les actes
et la doctrine de Zwingle. Ce sont: _Zwingli Studien_, par le doct.
Hermann Spoerri. Leipzig, 1866. _Ulrich Zwingli_, d'aprs des sources
inconnues, par J.C. Moerikoffer. Leipzig, 1867. N en 1484, 
Wildhaus, dans le canton de Saint-Gall, il tait cur de Glaris 
vingt-deux ans et remplit ces fonctions pendant douze ans. Un an avant
Luther, il attaqua le luxe et les abus de la cour de Rome, et ses
nombreux adhrents le portrent  la cure de Zurich en 1518. En 1524
et 25, il fit supprimer le clibat des prtres, la messe et se
maria. Plus logicien et plus doux que Luther, il n'avait pas la mme
puissance pour remuer les masses. Il enseignait, avec une sorte
d'inspiration prophtique, que toutes les difficults morales,
sociales, religieuses et politiques de cette poque cesseraient par la
sparation de l'vque de Rome de ses subordonns; que la constitution
de l'Eglise devait tre dmocratique, et que toutes ses affaires
devaient tre rgles par le peuple lui-mme. Ces doctrines furent
solennellement adoptes dans la confrence de 1523, comme les bases de
l'Eglise helvtique. Il diffrait de Luther sur quelques points, en
particulier sur la prsence relle dans l'Eucharistie que Zwingle
niait absolument; mais il essaya en vain de se rapprocher de lui dans
l'entrevue de Marburg. Berne venait d'adopter son systme, en 1528, et
il avait l'espoir de le voir s'tendre  toute la Suisse, quand clata
la guerre entre les catholiques et les rforms. Les catholiques
furent vainqueurs  Cappel en 1531, et Zwingle fut tu dans le combat.
Il avait publi _Civitas christiana_.--_De falsa et vera religione_.
Les matires religieuses et politiques taient confondues dans son
esprit, dit d'Aubign; chrtiens et citoyens taient la mme chose
pour lui.

C'tait l'ide dominante de sa vie et de ses oeuvres. Elle fut adopte
par Grotius, et elle a t ainsi exprime par la _pote laurat_ de la
Grande-Bretagne, Tennyson.

  With the standards of the peoples plunging thro' the thunder-storm,
  Till the war-drum throbb'd no longer, and the battle-flags were furl'd
  In the Parliament of man, the Federation of the world.]

La rforme en Angleterre eut un caractre tout diffrent. La
dclaration du 30 mars 1534, par laquelle les dputs du clerg
anglais reconnaissaient le roi comme protecteur et chef suprme de
l'glise d'Angleterre, sembla le rsultat inattendu d'un caprice
de Henri VIII: son divorce, non approuv par le pape, avec Anne de
Boleyn[44].

[Note 44: Il faut remarquer que le pape avait d'abord accord une
dispense pour le mariage de Henri VIII, avec la veuve de son frre, et
que c'est du refus du pape de consentir ensuite au divorce que date le
schisme de l'Eglise anglicane.--Froude, _History of England_, I, 446;
W. Beach Laurence, _Revue du Droit international_, 1870, p. 65.]

Cette mesure,  laquelle les esprits taient peu prpars, ne fit que
sparer l'Angleterre de Rome et eut pour consquence de confisquer le
pouvoir et les biens de l'glise au profit des rois. Le despotisme,
pour changer de forme et pour s'exercer au nom d'une religion
dissidente, n'en fut pas moins complet. Les catholiques rsistent
d'abord aux spoliations dont ils sont victimes. On les pend par
centaines. Les protestants croient  leur tour pouvoir chercher
un asile dans les tats de Henri VIII. Ils n'y trouvent que la
perscution.

L'esprit de rforme que les luthriens, les calvinistes et les
anabaptistes des Pays-Bas, de l'Allemagne et de Genve rpandirent
dans le peuple n'eut rien de commun avec la rvolution officielle.
Cette dernire n'a jamais perdu le caractre de barbarie et de
fanatisme cruel qui signala les expditions diriges contre les
Albigeois, les Vaudois, les camisards en France et les anabaptistes
dans les Pays-Bas.

Tandis que Marie Tudor renouvelle les perscutions au nom du
catholicisme, Elisabeth, qui lui succde, proscrit  son tour
cette religion, les Stuarts s'acharnent avec furie contre les
non-conformistes d'cosse, les presbytriens, les puritains et les
camroniens.

Les Tudors avaient fond le pouvoir absolu en fait. Les Stuarts
voulurent l'tablir en droit. Jacques Ier fut le plus audacieux
reprsentant de la doctrine de droit divin que l'esprit gnral de
la rforme religieuse combattait. _Point d'vque, point de roi_,
disait-il. Aussi considrait-il les puritains comme ses plus srieux
ennemis. Il proclame que les rois rgnent en vertu d'un droit qu'ils
tiennent de Dieu, et qu'ils sont par consquent au-dessus de la loi.
Ils peuvent faire des statuts  leur gr, sans l'intervention du
Parlement et sans tre lis par l'observation des chartes de l'tat.
Et, quoique fils de la catholique Marie Stuart, il maintint contre
les catholiques les plus rigoureuses ordonnances, profitant de la
tentative connue sous le nom de _Conspiration des poudres_ (1605) pour
leur retirer tous droits politiques, les relguer dans une condition
d'infriorit dont ils ne sont sortis que de nos jours.

Alors commencent vers le nouveau monde les migrations qui devaient
aboutir  la formation des tats-Unis, et auxquelles contriburent
toutes les nations qui, soumises  un gouvernement absolu ou
oppressif, ne laissaient aux malheureux perscuts d'autre moyen que
l'exil pour sauver leur vie, leur croyance et leurs biens. Ce fut
ainsi que les bourreaux de Jacques Ier, la tyrannie de Buckingham,
les cruelles perscutions de l'archevque Laud, les tribunaux
extraordinaires de Charles Ier eurent surtout pour rsultat de peupler
l'Amrique[45].

[Note 45: Par une trange concidence, sur l'un des huit vaisseaux qui
taient  l'ancre dans la Tamise pour traverser l'Ocan, lorsqu'un
dcret de Charles Ier les arrta, se trouvait Cromwell, le chef futur
de la rvolution de 1648.]

Les puritains, arrivs au pouvoir avec Cromwell ne furent pas plus
tolrants que leurs adversaires. Le dictateur fit aux Irlandais une
guerre d'extermination. Il tait sans piti pour les prisonniers
cossais. Le Seigneur, disait-il, les a livrs dans nos mains..
Les officiers et les soldats, leurs femmes et leurs enfants furent
transports en Amrique ou vendus aux planteurs[46]. La restauration
des Stuarts (1660) amena de sanglantes reprsailles[47], jusqu' ce
qu'enfin la rvolution de 1688 vint donner dfinitivement la victoire
aux protestants. Les usurpations successives de la couronne sur les
droits de la nation ne s'taient pas effectues sans d'nergiques
rclamations. Il y a des actes rests clbres dans l'histoire
qui rappellent en termes prcis les aspirations et les dsirs des
opprims, de ceux l mme qui allaient en Amrique fonder une nouvelle
patrie. Ces rclamations, non coutes, amenrent les rsistances
constantes des Parlements et la ligue des _covenants_ et des
_indpendants_, qui firent bientt tomber sur l'chafaud les ttes de
Strafford et de Charles Ier.

[Note 46: Un ouvrage attribu au chapelain du gnral Fairfax,
_England's Recovery_, que l'on a tout lieu de croire crit par le
gnral lui-mme, donne les prix auxquels furent vendus quelques-uns
des captifs. Plusieurs d'entre eux ne manquaient pas de mrite. Ainsi,
le colonel Ninian Beall, pris  la bataille de Dunbar, fut envoy en
Maryland, o il fut bientt nomm commandant en chef des troupes de
cette colonie. Une victoire qu'il remporta sur les _Susque-Hannocks_
lui valut les loges et les remercments de la Province avec des
dotations et des honneurs exceptionnels. _Historical magazine
of America_, 1857.--_Middle British Colonies_, par Lewis Evans.
Philadelphie, 1755, p. 12 et 14.--_Terra Mariae_, par Ed. Neil.
Philadelphie, 1867, p. 193.]

[Note 47: _Vie de Cromwell_, par Raguenet. Paris, 1691.--_Les
Conspirations d'Angleterre_. Cologne, 1680.]

Les Stuarts, aprs leur restauration, foulrent de nouveau aux pieds
les droits de la nation. Mais celle-ci, un moment accable par le
despotisme du catholique Jacques II, appela au trne Guillaume
d'Orange, dont l'autorit royale fut limite par l'acte fameux connu
sous le nom de _Dclaration des droits_. Cette rvolution, qui fut
inspire par les mmes principes que celle de Hollande en 1584, fut
un vritable vnement europen, et non pas simplement une rvolution
anglaise, comme celle de 1648. Les Anglais avaient enfin russi 
proclamer et  faire dominer les principes pour lesquels ils avaient
soutenu de si longues luttes, principes que leurs compatriotes avaient
transports en Amrique.

Ils consistaient en ce que l'on ne pouvait lever d'impts sans
l'autorisation du Parlement; que seul celui-ci pouvait autoriser
la leve d'une arme permanente, que les chambres, rgulirement
convoques, auraient une part srieuse aux affaires du pays; que tout
citoyen aurait droit de ptition; enfin, l'acte dit de l'_habeas
corpus_.

Ces principes furent toujours invoqus par les colons d'Amrique. On
ne quitte pas sa patrie et ses foyers sans garder au fond du coeur et
sans transmettre  ses enfants les ides auxquelles on a fait tant de
sacrifices et une aversion profonde contre le despotisme qui a rendu
ces sacrifices ncessaires. Tandis que les hommes d'tat en Angleterre
se plaisaient  parler de l'omnipotence du Parlement, de son droit
de taxer les colonies sans les consulter et sans admettre ses
reprsentants dans son sein, les colons, au contraire, dclaraient
qu'il tait de leur droit et de leur devoir de protester contre ces
empitements des souverains sur les prrogatives qu'ils tenaient
eux-mmes de Jsus-Christ. Ils taient autoriss, disaient-ils, par
la loi de Dieu comme par celle de la nature,  dfendre leur
libert religieuse et leurs droits politiques. Ces droits inns et
imprescriptibles sont inscrits dans le code de l'ternelle justice, et
les gouvernements sont tablis parmi les hommes non pour les usurper
et les dtruire, mais bien pour les protger et les maintenir parmi
les gouverns. Lorsqu'un gouvernement manque  ce devoir, le peuple
doit le renverser pour en tablir un nouveau conforme  ses besoins et
 ses intrts.

Le 11 novembre 1743, au moment o tombait le ministre de Walpole, qui
n'avait d'autre but que l'accroissement des prrogatives royales et
d'autres moyens que la corruption, une runion tait provoque par
le rvrend pasteur Craighead  Octorara, en Pensylvanie. On y
disait[48]:

Nous devons garder, d'aprs les droits que nous a transmis
Jsus-Christ, nos corps et nos biens libres de toute injuste
contrainte. Et ailleurs: Le roi Georges II n'a aucune des qualits
que demande l'criture sainte pour gouverner ce pays. L'on fit une
convention solennelle, que l'on jura en tenant la main leve et l'pe
haute, selon la coutume de nos anctres et des soldats disposs
 vaincre ou  mourir, de protger nos corps, nos biens et nos
consciences contre toute atteinte, et de dfendre l'vangile du
Christ et la libert de la nation contre les ennemis du dedans et du
dehors[49].

[Note 48: _A renewal of the Covenants, National and Solemn League, A
confession of sins and an engagement to duties and a testimony as they
were carried on at Middle Octorara in Pennsylvania_. Nov. 11, 1743,
Psalm. LXXVI, 11. Jrmiah, I, 5. Cette curieuse et trs-intressante
brochure a t rimprime  Philadelphie, 1748. Nul doute que
Jefferson, qui a fouill partout pour retrouver les formules
bibliques des vieux Puritains (_Autobiog._), en ait tir les phrases
de la Dclaration dont l'originalit est conteste.]

[Note 49: L'expression la plus complte et la plus nergique des ides
inspires par la rforme religieuse, ides qui devaient conduire  une
rforme politique, se retrouve dans la dclaration d'indpendance des
colonies, faite  Philadelphie, 4 juillet 1776. Mais depuis longtemps
les esprits taient pntrs des principes que les colons proclamrent
alors devant les nations, tonnes de leur audace. Aussitt en effet
que le sang des Amricains eut t vers sur le champ de bataille de
Lexington, des meetings furent tenus  Charlotte, comt de Mecklenburg
(Caroline du Nord), dont les rsolutions eurent la plus grande
analogie avec la dclaration prononce l'anne suivante par Jefferson.
 la suite de ces meetings (mai 1775), les presbytriens, en prsence
de leurs droits viols et dcids  la lutte, chargrent trois des
membres les plus respects et les plus influents de l'assemble, de
rdiger des rsolutions conformes  leurs aspirations. Le rv. pasteur
Hzkiah James Balch, le docteur Ephraim Brevard et William Kennon,
firent adopter les conclusions suivantes:

1 Quiconque aura, directement ou indirectement, dirig, par quelque
moyen que ce soit, ou favoris des attaques illgales et graves telles
que celles que dirige contre nous la Grande-Bretagne, est ennemi de
ce pays, de l'Amrique et de tous les droits imprescriptibles et
inalinables des hommes.

2 Nous, les citoyens du comt de Mecklenburg, brisons dsormais les
liens politiques qui nous rattachent  la mre patrie; nous nous
librons pour l'avenir de toute dpendance de la couronne d'Angleterre
et repoussons tout accord, contrat ou alliance avec cette nation qui a
cruellement attent  nos droits et liberts et inhumainement vers le
sang des patriotes amricains  Lexington. _American archives_ (4e
sr.), II, 855.

_Les Histoires de la Caroline du Nord_, par Wheeler, Foote, Martin.
_Field Book of the Revolution_, par Lossing, II, 617 et les nombreuses
autorits y cites.]

Un autre lment de dsaffection contre l'Angleterre se joignait chez
les Amricains  toutes les causes d'antipathie que les colons
anglais devaient nourrir dans leur coeur contre la mre patrie et son
gouvernement.

La rvocation de l'dit de Nantes (1685) avait forc la France 
fournir au nouveau monde son contingent de rforms et d'indpendants.
Mme avant que Louis XIV et pris cette mesure, aussi inique dans son
principe que barbare dans son excution et fatale aux intrts de la
France dans ses rsultats,  l'poque o Richelieu, aprs la prise de
la Rochelle, enleva aux protestants les droits politiques qui leur
avaient t accords par Henri IV, de nombreux fugitifs, originaires
des provinces de l'ouest taient alls chercher un asile dans
l'Amrique anglaise et y avaient fond en particulier la ville
de New-Rochelle, dans l'tat de New-York. Boston, capitale du
Massachusets, possdait aussi vers 1662 des tablissements forms par
des huguenots, qui attiraient sans cesse de nouveaux migrants. Mais
 partir de 1685, le mouvement d'migration des Franais vers les
colonies anglaises d'Amrique prit une grande intensit. C'est dans
la Virginie et la Caroline du Sud qu'ils s'tablirent en plus grand
nombre, recevant de leurs coreligionnaires anglais l'accueil le plus
bienveillant et le plus gnreux[50]. C'est l aussi que nous trouvons
plusieurs noms d'origine franaise qui rappellent  ceux qui les
portent leur premire patrie et les malheurs qui les en firent sortir.
Devenus sujets de l'Angleterre, ces Franais, qui avaient perdu
tout espoir de revoir leur patrie, et qui n'en concevaient que plus
d'horreur pour le gouvernement monarchique qui les avait exils,
combattirent d'abord dans les rangs des milices amricaines, pour
le triomphe de la politique anglaise. Mais quand les colonies,
arbitrairement taxes, se soulevrent, ces mmes Franais retrouvrent
au fond de leur coeur la haine sculaire de leurs anctres contre
les Anglais. Ils coururent des premiers aux armes et excitrent 
la proclamation de l'indpendance. Plusieurs mme jourent un rle
important dans la lutte[51].

[Note 50: _Old Churches and Families of Virginia_, par le Trs-Rv.
Dr Meade, vque protest. Philadelphie, 1857, vol. I, art. XLIII.--V.
aussi les _Westover Mss_., dans la possession du colonel Harrison de
Brandon, Virginie.--_Histoire de la Virginie_, par Campbell. Richmond,
1847. _America_, par Odlmixon, I, 727. London, 1741.]

[Note 51: Tels sont les Jean Bayard, Gervais, Marion, les deux
Laurens, Jean Jay, Elie Boudinot, les deux Manigault, Gadsden, Huger,
Duch, Fontaine, Maury, de Frouville, Le Fvre, Benezet, etc.]

En rsum, les colonies anglaises d'Amrique furent presque
exclusivement peuples, ds l'origine, par des partisans des cultes
rforms qui fuyaient l'intolrance religieuse et le despotisme
monarchique. Les catholiques qui s'y tablirent taient aussi chasss
de l'Angleterre par les mmes causes, et avaient appris dans leurs
malheurs  ne pas voir des ennemis dans les protestants. Tous
taient donc anims de la plus profonde antipathie pour la forme de
gouvernement qui les avait contraints  s'exiler. L, dans ce pays
immense, vivait une population diffrente par l'origine, mais unie
dans une gale haine pour l'ancien continent, par des besoins et des
intrts communs. Les combats constants qu'elle livrait soit  un sol
vierge couvert de forts et de marcages, soit  des indignes qui ne
voulaient pas se laisser dpossder, les aguerrissaient contre les
fatigues physiques et leur donnaient cette vigueur morale propre aux
nations naissantes. La religion, divise en une multitude de sectes
que les perscutions prouves rendaient tolrantes les unes pour les
autres, avait un mme corps de doctrine dans la Bible et l'vangile;
une mme ligne de conduite, l'amour du prochain et la puret des
moeurs; les mmes aspirations, la libert de conscience et la libert
politique[52]. Les pasteurs, aux moeurs rigides,  l'me nergique et
trempe par le malheur, donnaient  tous l'exemple du devoir[53], leur
enseignaient leurs droits et leur montraient comment il fallait les
dfendre.

[Note 52: Le MS. ANONYME, qui, je crois, est de M. Cromot, baron du
Bourg, donne _des observations sur les quakers_, qui prouvent combien
les officiers franais ont t frapps de ces faits. La base de leur
religion, dit-il, consiste dans la crainte de Dieu et l'amour du
prochain. Il entre aussi dans leurs principes de ne prendre aucune
part  la guerre. Ils ont en horreur tout ce qui peut tendre  la
destruction de leurs frres. Par ce mme principe de l'amour du
prochain, ils ne veulent souffrir aucun esclave dans leur communaut,
et les quakers ne peuvent avoir des ngres. Ils se font mme un devoir
de les assister. Ils refusent aussi de payer des dmes, considrant
que les demandes faites par le clerg sont une usurpation qui n'est
point autorise par l'criture sainte.]

[Note 53: On trouve dans les _Archives am_. et _Revolutionary Records_
les noms de plusieurs pasteurs qui ont servi comme officiers dans
l'arme.]

A l'poque o la dclaration de l'indpendance fut prononce, tous ces
lments taient dans toute leur vigueur. Et cependant les colonies,
malgr tout leur courage, auraient peut-tre t trop faibles pour
soutenir leurs justes prtentions si elles n'avaient rencontr,
dans les conditions politiques o se trouvait l'Europe, un puissant
auxiliaire.



V


tudions maintenant le rle que joua le gouvernement franais et la
part, tantt occulte tantt publique, qu'il prit dans le soulvement
des colonies anglaises.

Ds que Christophe Colomb eut dcouvert le nouveau monde, la
possession des riches contres qui excitaient la convoitise des
Europens devint une cause perptuelle de luttes entre les trois
grandes puissances maritimes: l'Espagne, l'Angleterre et la France.
Ces rivalits se soutinrent avec des chances diverses jusqu'au moment
o la dclaration d'indpendance des tats-Unis, en enlevant un appui
aux uns et en faisant disparatre un aliment  l'avidit des autres,
mit un terme aux guerres interminables que ces puissances se
livraient.

Jacques Cartier, envoy par Philippe de Chabot, amiral de France,
partit en 1534 de Saint-Malo, sa ville natale, avec deux navires,
pour reconnatre les terres encore inexplores de l'Amrique
septentrionale. Il dcouvrit les les Madeleine, parcourut la cte
occidentale du fleuve Saint-Laurent, puis, l'anne suivante, dans une
seconde expdition, prit possession, au nom du roi, de la plus grande
partie du Canada, qu'il appela Nouvelle-France.

Le Canada, trop nglig sous les faibles successeurs de Franois Ier,
reut de nouveaux colons franais sous Henri IV. Le marquis de La
Roche, qui succda en 1598  Laroque de Roberval dans le gouvernement
de cette colonie, cra un tablissement  l'le des Sables,
aujourd'hui le Royale et reconnut les ctes de l'Acadie. Quatre ans
plus tard l'Acadie fut encore parcourue par Samuel de Champlain, qui,
en 1608, fonda la ville de Qubec.

Ces accroissements successifs et la prosprit de la colonie franaise
ne pouvaient laisser indiffrents les Anglais, rcemment tablis dans
la Virginie. Aussi en 1613 des armateurs anglais, sous les ordres de
Samuel Argall et sans dclaration de guerre, vinrent-ils attaquer
 l'improviste Sainte-Croix et Port-Royal, en Acadie, qu'ils
dtruisirent. En 1621, le roi d'Angleterre Jacques Ier accorda au
comte de Stirling la concession de toute la partie orientale et
mridionale du Canada, sous le prtexte que tout ce pays n'tait
habit que par des sauvages. Mais les colons franais n'taient
nullement disposs  se laisser ainsi dpouiller, et Charles Ier dut
restituer  la France, deux ans aprs, le territoire dont Guillaume de
Stirling n'avait pris possession que pour la forme.

En 1629, 1634 et 1697, l'Acadie et une partie du Canada furent
encore successivement enleves puis rendues aux Franais, jusqu' ce
qu'enfin, par le trait d'Utrecht, 1713, l'Angleterre fut mise en
possession dfinitive du territoire contest.

Les Anglais ne devaient pas s'en tenir  ce succs. Il ne fit que les
encourager  persvrer dans leur projet de conqurir le Canada tout
entier. De leur ct les Franais, malgr l'abandon dans lequel les
laissait la mre patrie, leur rsistrent avec courage et trouvrent
gnralement, pour les soutenir dans la lutte, de puissants
auxiliaires dans les naturels, qu'ils n'avaient cess de traiter avec
douceur et loyaut.

Cependant le Canada, malgr les attaques incessantes dont il tait
l'objet, vers le sud, de la part des Anglais, devenait florissant. Le
Saint-Laurent tait pour les vaisseaux de France une retraite commode
et sre. Le sol, autrefois inculte, s'tait fertilis sous les efforts
de plusieurs milliers d'habitants. L'on s'aperut bientt que les lacs
se dversaient aussi par le sud dans de grands fleuves inexplors.

Il y avait de ce ct d'importantes dcouvertes  faire. La gloire en
tait rserve  Robert de La Salle.

Dj en 1673, le P. jsuite Marquet et le sieur Joliet, avaient
t envoys par M. de Frontenac, gouverneur du Canada, et avaient
dcouvert  l'ouest du lac Michigan le Mississipi. Plus tard, en 1679
et 1680, le pre Hennequin, rcollet, accompagn du sieur Dacan, avait
remont ce fleuve jusque vers sa source au saut Saint-Antoine.

De La Salle, homme rsolu et nergique, muni des pouvoirs les plus
tendus, que lui avait accords le ministre de la marine, Seignelay,
partit en 1682 de Qubec. Il se rendit d'abord chez les Illinois, o,
du consentement des Indiens, il construisit un fort. Pendant qu'une
partie de ses hommes remontaient le Mississipi en suivant la route
du P. Hennequin, il descendit lui-mme ce fleuve jusqu'au golfe du
Mexique. Il reut partout des Indiens le meilleur accueil et en
profita pour tablir un magasin dans la ville des Arkansas et un
second chez les Chicachas.

L'anne suivante il voulut retourner par la voie de mer vers
l'embouchure du Mississipi. Mais les vaisseaux qui portaient les
soldats et les colons qu'il ramenait de France le laissrent avec sa
troupe dans une baie qu'il appela Saint-Louis. Le territoire riant et
fertile sur lequel il s'tablit prit le nom de Louisiane. Il allait
chercher des secours auprs de ses tablissements du Mississipi, quand
il fut massacr par les gens de sa suite. Les Espagnols tablis au
Mexique dtruisirent les germes de cette colonie.

Dix annes s'coulrent avant que d'Iberville reprit le projet de La
Salle sur la Louisiane. Crozat et Saint-Denis, en 1712, continurent
son oeuvre et cette possession fut connue en France sous de si bons
rapports qu'elle servit de base au systme et aux spculations du
fameux Law, de 1717  1720. C'est  cette poque que fut fonde la
Nouvelle-Orlans[54].

[Note 54: J'ai trouv de curieux renseignements non imprims, dans la
_Relation concernant l'tablissement des Franais  la Louisiane_, par
Penicaud, manuscrit indit. Le P. Charlevoix parle de cet ouvrage, VI,
421, et la copie que j'ai dans les mains a t signale  une vente 
Paris en 1867, comme mise au net par un nomm Franois Bouet.]

Ainsi, bien que la France et cd  l'Angleterre, par le trait
d'Utrecht, l'Acadie et la baie d'Hudson, elle avait encore le
Labrador, les les du golfe Saint-Laurent et le cours du fleuve,
la rgion des grands lacs comprenant le Canada et la valle du
Mississipi, dsigne sous le nom de Louisiane. Mais les limites de
ces possessions n'taient pas bien dfinies. Les Anglais prtendaient
tendre les limites de l'Acadie jusqu'au fleuve Saint-Laurent; les
Pensylvaniens et les Virginiens, franchissant les monts Alleghanys,
s'avanaient  l'ouest; jusqu'au bord de l'Ohio. Pour les contenir
dans un demi-cercle immense, les Franais avaient reli la
Nouvelle-Orlans  Qubec par une chane de postes sur l'Ohio et le
Mississipi.

Le territoire sur lequel on tablissait ces forts avait t dcouvert
par La Salle, comme nous l'avons vu. Suivant le droit des gens de
cette poque, il envoya un officier franais, Cleron, pour en prendre
officiellement possession. Cet officier parcourut les valles de
l'Ohio et du Mississipi et la rgion des lacs, en un mot tout le pays
compris entre la Nouvelle-Orlans et Montral. Partout sur son
trajet il enfouissait des plaques[55] de plomb, comme souvenir et
en tmoignage de l'tablissement de la domination franaise sur ce
territoire.

[Note 55: _Vie de Washington_, par Sparks, II, 430. La date est 16
d'aot 1749.]

Les Anglais, justement alarms de semblables prtentions, prtextant
que de tels tablissements portaient atteinte  leurs droits,
envahirent brusquement le Canada (1754).

C'est alors que parat pour la premire fois dans l'histoire le nom de
Washington. Il commandait, avec le titre de colonel, un dtachement
de Virginiens. Ainsi, par une singulire concidence, ce grand homme
porta d'abord les armes contre ces mmes soldats qui devaient aider
 l'affranchissement de sa patrie, et s'effora de soumettre  la
domination anglaise ces mmes Canadiens qu'il appelait vainement plus
tard  l'aider  la dlivrance commune.

Washington surprit un dtachement de troupes franaises envoy en
reconnaissance auprs du fort Duquesne, l'enveloppa, le fit tout
entier prisonnier et tua son chef, Jumonville[56]. Assig  son
tour dans son camp, aux Grandes-Prairies, par de Villiers, frre de
Jumonville, il fut oblig de capituler, et se retira toutefois avec
les honneurs de la guerre[57].

La seconde expdition[58], dirige la mme anne contre le fort
Duquesne par le gnral anglais Braddock, eut une issue plus
malheureuse pour celui-ci. Cet officier, qui mprisait les milices de
la Virginie, s'engagea sur un territoire qu'il ne connaissait pas et
fut envelopp et tu par les Franais, aids des Indiens. Le colonel
Washington rallia les fuyards et opra sa retraite en bon ordre.

[Note 56: Ce fut l'tincelle qui alluma la guerre de Sept Ans.
Laboulaye, _Hist. des Etats-Unis_, II, 50, 297.]

[Note 57: Cette capitulation donna naissance  une horrible calomnie
qui, malgr les protestations ritres de Washington, cherche
 s'acharner encore contre sa mmoire, en dpit de la noblesse
universellement reconnue de son caractre: je veux parler du prtendu
_assassinat_ de Jumonville. Plusieurs ouvrages publis en France
(_Mmoire, prcis des faits, pices justificatives_, etc. Paris,
1756,)--rponse officielle aux observations de l'Angleterre, rptent
et propagent cette erreur, et bien qu'elle ait t reconnue et
signale comme telle dans les crits les plus consciencieux, je crois
qu'il est de mon devoir de dmentir encore une fois une affirmation si
invraisemblable et si contraire au jugement que les contemporains de
Washington et la postrit ont port sur ce grand homme.

La capitulation que signa Washington avec une entire confiance tait
rdige en franais, c'est--dire dans une langue que n'entendaient
ni le colonel Washington ni aucun des hommes de son dtachement.
L'interprte hollandais qui en donna la lecture aux Amricains
traduisit le mot _assassinat_ pour l'quivalent de _mort_ ou _perte_,
soit par ignorance, soit par une manoeuvre coupable; et l'on considra
comme un aveu de Washington ce qui ne fut que l'effet de sa bonne foi
surprise.

M. Mor de Pontgibaud, dans ses mmoires dj cits (p. 15), justifie
Washington de l'accusation qu'il avait entendu porter contre lui en
France. Il est plus que constant dans la tradition du pays, dit-il,
que M. de Jumonville fut tu par la faute, par l'erreur et le fait
d'un soldat qui tira sur lui, soit qu'il le crt ou ne le crt point
parlementaire, mais que le commandant du fort ne donna pas l'ordre de
tirer; la garantie la plus irrcusable est le caractre de douceur,
de magnanimit du gnral Washington, qui ne s'est jamais dmenti au
milieu des chances de la guerre et de toutes les preuves de la bonne
ou de la mauvaise fortune. Mais M. Thomas (de l'Acadmie franaise)
a trouv plus potique et plus national de prsenter ce malheureux
vnement sous un jour odieux pour l'officier anglais. V. aussi
_Histoire des Etats-Unis_, par d. Laboulaye. Paris, 1866, II, 50, o
cette affaire est examine.]

[Note 58: Dont le meilleur rcit est _Braddock's Expdition_, par
Winthrop Sergant, publi dans les _Mmoires_ de la Socit historique
de Pensylvanie, 1855.]

Enfin, en 1755, toujours sans que la guerre et t encore dclare,
l'amiral anglais Boscawen captura des vaisseaux de ligne franais 
l'embouchure du Saint-Laurent, tandis que les corsaires anglais, se
rpandant sur les mers, s'emparaient de plus de trois cents btiments
marchands portant pour prs de trente millions de francs de
marchandises et emmenaient prisonniers sur les pontons plus de huit
mille marins franais. En prsence d'une si audacieuse violation du
droit des gens, malgr son apathie et sa honteuse indiffrence pour
les intrts publics, le roi Louis XV fut oblig de dclarer la guerre
 l'Angleterre[59].

[Note 59: 1756. Juin le 9.]

Il tait de l'intrt de la France de laisser  la lutte son caractre
exclusivement colonial. Mais sa marine tait presque ruine. Elle
ne pouvait donc secourir ses colons. L'Angleterre ne lui laissa pas
d'ailleurs la libert d'en agir ainsi. L'or donn par Pitt au roi de
Prusse Frdric II alluma la guerre continentale connue sous le nom de
guerre de Sept Ans. Ainsi force de combattre sur terre et sur mer, la
France fit de vigoureux efforts. Malheureusement les gnraux que le
caprice de Mme de Pompadour plaait  la tte des armes taient tout
a fait incapables, ou portaient dans les camps les querelles et les
intrigues de la cour. Aussi les rsultats de cette guerre furent-ils
dsastreux.

Mmes revers au Canada que dans les Indes orientales. Les marquis de
Vaudreuil et de Montcalm enlvent les forts Oswgo et Saint-Georges,
sur les lacs Ontario et Saint-Sacrement (1756). Montcalm remporte mme
une victoire signale sur les bords du lac Champlain,  _Ticonderoga_
(1758); mais il ne peut empcher la flotte de l'amiral Boscawen de
prendre Louisbourg, le cap Breton, l'le Saint-Jean et de bloquer
l'entre du Saint-Laurent, pendant que l'arme anglo-amricaine
dtruit les forts de l'Ohio et coupe les communications entre la
Louisiane et le Canada.

En 1759, Montcalm et Vaudreuil n'avaient que cinq mille soldats 
opposer  quarante mille. Ils taient en outre privs de tous secours
de la France, soit en hommes, en argent ou en munitions. Les Anglais
assigent Qubec. La ville est tourne par une manoeuvre audacieuse du
gnral Wolff. Montcalm est bless  mort. Le gnral anglais tombe
de son ct et expire content en apprenant que ses troupes sont
victorieuses. Vaudreuil lutte quelque temps encore. C'est en vain. Le
Canada est dfinitivement perdu pour la France.

Un habile ministre, le seul homme qui dans ces temps de dsordre et de
corruption prenne  coeur les intrts de sa patrie, Choiseul, arrive
au pouvoir, appel par la faveur de Mme de Pompadour. Son premier acte
est de lier comme en un faisceau, par un trait connu sous le nom de
_Pacte de famille_ (15 aot 1761), toutes les branches rgnantes de la
maison de Bourbon, ce qui donnait de suite  la France l'appui de la
marine espagnole. Celle-ci, immdiatement en butte aux attaques de
l'Angleterre, essuya de grandes pertes.

Cependant toutes les nations de l'Europe taient puises par cette
guerre, qui avait fait prir un million d'hommes. La France y avait
dpens pour sa part treize cent cinquante millions. Par le trait
de Paris elle ne conserva que les petites les de Saint-Pierre et
Miquelon avec droit de pche prs de Terre-Neuve et dans le golfe
Saint-Laurent. Elle recouvra la Guadeloupe, Marie-Galante, la
Dsirade, la Martinique; mais cda la partie orientale de la Louisiane
aux Espagnols.

L'Angleterre avait atteint son but; l'expulsion complte des Franais
du continent amricain et la ruine de leur marine.

Choiseul eut  coeur de relever la France de cet abaissement. Il
essaya de rorganiser l'arme en diminuant les dilapidations et en
constituant des cadres sur de nouvelles bases. Il souleva un mouvement
patriotique dans les parlements pour que chacun d'eux fournt un
navire  l'tat, et l'Angleterre vit avec douleur renatre cette
marine qu'elle croyait  jamais perdue.

Sous son administration la France acquit soixante-quatre vaisseaux
et cinquante frgates ou corvettes qui firent sentir  l'Angleterre,
pendant la guerre d'Amrique que les dsastres de la guerre de Sept
Ans n'avaient pas t irrparables[60].

En mme temps que Choiseul soutenait l'Espagne dans son antagonisme
contre l'Angleterre, il se tenait au courant des rapports des colonies
amricaines avec leur mre patrie. Sa correspondance nous le montre
persvrant dans sa haine pour la rivale de la France, tudiant les
moyens les plus propres  abaisser sa puissance, inquiet surtout du
dveloppement de ses colonies. Il encourageait de tout son pouvoir
et par des agents qui, comme de Pontleroy[61], de Kalb[62],
Bonvouloir[63], ne manquaient ni de talents, ni d'nergie,
l'opposition naissante de ces colonies qui, ds 1763, semblaient dj
prtes  passer  l'tat de rvolte contre la mtropole[64].

[Note 60: C'est sous son ministre que la France s'empara de la Corse
et que naquit dans cette le, deux mois aprs, le plus grand ennemi de
l'Angleterre, Napolon. On trouve dans les _Mmoires imprims sous
ses yeux, dans son cabinet,  Chanteloup,_ 1778, ses raisons pour
l'acquisition de la Corse, I, 103.]

[Note 61: _Pontleroy,_ lieutenant de vaisseau au dpartement de
Rochefort, charg en 1764, par M. de Choiseul, d'aller visiter les
colonies anglaises d'Amrique. M. le comte de Guerchy, ambassadeur 
Londres, par une dpche du 19 octobre 1766, demande de nouveau pour
ce mme Pontleroy des lettres et un passe-port, au nom de _Beaulieu_,
qu'il portait en Amrique. Durand crivait un peu auparavant  M. de
Choiseul que Pontleroy n'avait pas le talent d'crire, mais qu'il
pourrait utilement lever les plans des principaux ports d'Amrique et
mme d'Angleterre, en se mettant au service d'un ngociant amricain
qui lui donnerait a commander un btiment. Il s'entendait bien 
la construction, au pilotage et au dessin. Il ne demandait que le
traitement accord aux lieutenants de vaisseau. Ces propositions
furent agres par M. de Choiseul, et Pontleroy ou Beaulieu partit peu
de temps aprs.]

[Note 62: De Kalb tait un officier d'origine allemande, qui servait
en qualit de lieutenant-colonel dans l'infanterie franaise. On ne
pouvait douter ni de son courage, ni de son habilet, ni de son zle.
Sa connaissance de la langue allemande devait faciliter ses relations
avec les colons originaires du mme pays que lui. Ses instructions,
dates du 12 avril 1767, lui enjoignaient de partir d'Amsterdam et,
une fois arriv  sa destination, de s'informer des besoins des
colonies tant en officiers d'artillerie et en ingnieurs qu'en
munitions de guerre et en provisions. Il devait tudier et stimuler le
dsir des colons pour rompre avec le gouvernement anglais, s'informer
de leurs ressources en troupes et en postes retranchs, de leurs
projets de soulvement et des chefs qu'ils comptaient mettre  leur
tte. La commission que je vous confie, lui dit Choiseul, est
difficile et demande de l'intelligence; demandez-moi les moyens
ncessaires pour l'accomplir; je vous les fournirai tous.

Aprs avoir servi la France en diplomate, de Kalb se fit un devoir
de prendre  ct des Amricains sa part des dangers qu'il les
avait engags  affronter. Il servit comme volontaire, avec rang
de major-gnral, et fut tu  la malheureuse bataille de Camden.
_(Notices biographiques.)_]

[Note 63: Un autre agent de la France en Amrique fut Bonvouloir
(Achard de), officier franais, engag volontaire dans le rgiment du
Cap. Une maladie l'obligea  quitter Saint-Domingue pour revenir dans
des climats plus doux. Il visita d'abord les colonies anglaises, o
on lui offrit de prendre du service dans les armes rebelles. Il
n'accepta pas cette fois, mais, venu  Londres en 1775, il fut mis en
rapport avec M. le comte de Gunes, ambassadeur de France, qui
obtint de lui d'utiles renseignements sur la situation des colonies
rvoltes, et crivit  M. de Vergennes pour tre autoris  faire de
Bonvouloir un agent du gouvernement franais en Amrique.

Le ministre franais donna en effet  Bonvouloir une somme de 200
louis pour un an et un brevet de lieutenant, antidat, pour qu'il pt
entrer avantageusement dans l'arme des rebelles. Il partit de Londres
pour Philadelphie le 8 septembre 1775, sous le nom d'un marchand
d'Anvers. Il trouva  Philadelphie un M. Daymond, Franais et
bibliothcaire, qui l'aida dans ses recherches. Il crit en donnant
des renseignements  M. de Vergennes, qu'il est arriv deux officiers
franais menant grand train, qui ont fait des propositions au Congrs
pour des fournitures d'armes et de poudre. Nul doute qu'il ne s'agisse
de MM. de Penet et Pliarne, cits dans une lettre de Barbue Dubourg 
Franklin. (_Archives amricaines_.)]

[Note 64: V. _Vie de Jefferson_, par Cornlis de Witt, Paris, 1861, o
la politique de Choiseul est trs-habilement dveloppe. Toutes les
pices importantes sont imprimes dans l'appendice.]

De 1757  59 parurent des lettres, que l'on disait crites par le
marquis de Montcalm  son cousin M. de Berryer, rsidant en France,
dans lesquelles on trouve une apprciation bien juste de la situation
des colonies d'Amrique et une prdiction bien nette de la rvolution
qui se prparait. Le Canada, y est-il dit, est la sauvegarde de ces
colonies; pourquoi le ministre anglais cherche-t-il  le conqurir?
Cette contre une fois soumise  la domination britannique, les autres
colonies anglaises s'accoutumeront  ne plus considrer les Franais
comme leurs ennemis.

Ces lettres eurent le plus grand retentissement dans les deux
continents. Grenville et lord Mansfield, qui les eurent en leur
possession, les crurent rellement manes de Montcalm. De nos jours
encore, le judicieux Carlyle[65] n'a pas hsit  en citer des
extraits dans le but de vanter la sagacit du gnral franais et la
justesse de sa prophtie. Mais le style de ces lettres, l'exagration
de certaines ides, l'absence de tout caractre qui dnote leur
provenance, et la comparaison qui en a t faite avec toutes les
pices relatives aux affaires du Canada et  Montcalm, ne permettent
plus de croire  la vrit de l'origine qui leur fut attribue ds
leur apparition. Nous voyons l une manoeuvre habile du ministre
Choiseul, qui esprait, par cette brochure, semer la division entre
les deux partis, augmenter leur dfiance rciproque et hter un
dnoment qu'il prvoyait d'autant plus volontiers qu'il le dsirait
plus ardemment.

[Note 65: _Vie de Frederick the Great_. XI, 257-262. Leipzig, dition
1865. Bancroft les qualifie nettement de contrefaons, IV (ch. ix),
128, _note_. V. aussi _Vie du gnral James Wolfe_, par Robert Wright,
601. London, 1864.]

Les officiers franais, qui parcouraient pour la dernire fois le
Canada et la valle du Mississipi, en jetant un regard d'adieu sur
ces fertiles contres et en recevant les touchants tmoignages
d'attachement des Indiens ne pouvaient s'empcher de regretter le
territoire qu'ils taient obligs de cder. Le duc de Choiseul pensait
tout autrement. Il lisait dans l'avenir[66]. Il le faisait sans
arrire-pense, avec la conviction qu'il prenait une bonne mesure
politique. Il pensait que le temps tait proche o tout le systme
colonial devait tre modifi: Les ides sur l'Amrique, soit
militaires, soit politiques, sont infiniment changes depuis trente
ans, crivait-il  Durand, le 15 septembre 1766. Il tait persuad
que la libert commerciale et politique pouvait seule dsormais
faire vivre les tats du nouveau monde. Ainsi, du jour o un acte du
Parlement tablit des taxes sur les Amricains, la France commena 
faire des dmarches pour pousser ceux-ci  l'indpendance[67].

Mais ce ministre contribua  l'expulsion des jsuites de France en
1762. Cette puissante compagnie laissa derrire elle un parti qui ne
lui pardonna pas sa fermet dans cette circonstance[68]. Le Dauphin,
leur lve, lui tait hostile. Le duc d'Aiguillon,  qui il avait fait
ter son gouvernement de Bretagne, le chancelier Maupeou et l'abb
Terrai, contrleur des finances, formrent contre lui un triumvirat
secret qui et pourtant t impuissant sans le honteux auxiliaire
qu'ils trouvrent dans la nouvelle favorite[69].

[Note 66: Choiseul, signant l'abandon du Canada aux Anglais, dit:
_Enfin, nous les tenons_. C'tait, en effet, dlivrer les colonies
amricaines d'un voisinage qui les forait  s'appuyer sur la
mtropole.]

[Note 67: Il dtacha le Portugal et la Hollande de l'alliance anglaise
et prpara cette union des marines secondaires qui devait, quelques
annes plus tard, devenir la ligue des neutres contre ceux qui
s'appelaient les matres de l'Ocan.]

[Note 68: _Raisons invincibles_, publies 8 juillet 1773, dont une
analyse est dans _Mmoires secrets_, VII, 24. Londres, chez John
Adamson.]

[Note 69: Mme de Pompadour tait morte en 1764, et Choiseul, qui lui
avait d son crdit, refusa de plier devant la cynique arrogance de
la Du Barry qui lui succda. Choiseul ressentit bientt l'influence
fatale de cette femme sur l'esprit affaibli du roi.

Il faut lire dans les mmoires du temps la juste apprciation des
misrables influences qui prsidaient aux affaires publiques et au
milieu desquelles se jouait la fortune de la France. Une nouvelle
favorite avait t sur le point d'tre choisie. Devant les cris
d'effroi du contrleur gnral Laverdie, l'attitude et la fermet de
Choiseul, le roi avait d cder, mais il battait froid  son ministre.
Plus tard il cda  regret aux instances ritres de ses courtisans,
ameuts par les rancunes de la compagnie de Jsus. Il comprenait tout
ce dont il se privait en renvoyant son ministre, et quand il apprit
que la Russie, l'Autriche et la Prusse venaient de se partager la
Pologne, il s'cria: Ah! cela ne serait pas arriv si Choiseul et
encore t ici. _Vie du marquis de Bouill, Mmoires du duc de
Choiseul_, I, 230. _Mmoire indit._]

Malgr l'origine de sa faveur, les dfauts que l'on peut trouver 
son caractre et les erreurs qu'il commit dans son administration
multiple, ce ministre jette un clat singulier et inattendu au milieu
de cette cour corrompue o tout tait livr  l'intrigue et d'o
semblaient bannis toute ide de justice et tout sentiment du bien
public. Il comprenait d'ailleurs le peu de stabilit de sa situation,
et n'esprait gure que l'on reconnatrait  la cour les services
qu'il pourrait rendre  son pays. On en trouve la preuve dans un
mmoire qu'il adressa au roi en 1766, et dans lequel il ose s'exprimer
avec une certaine impertinence hautaine que l'on est heureux de
retrouver en ces temps de basse courtisanerie et de lche servilit.

Je mprisais, autant par principe que par caractre, dit-il au roi,
les intrigues de la Cour, et quand Votre Majest me chargea de la
direction de la guerre, je n'acceptai ce triste et pnible emploi
qu'avec l'assurance que Votre Majest voulut bien me donner qu'elle me
permettrait de le quitter  la paix.

Le ministre entre ensuite dans le dtail de son administration qui
avait compris la guerre, la marine, les colonies, les postes et les
affaires trangres, pendant six annes.--La premire anne, il
rduisit les dpenses des affaires trangres de 52  25 millions.

Quant  l'Angleterre, Choiseul en parle avec une certaine crainte.
Mais la rvolution d'Amrique, dit-il, qui arrivera, mais que nous ne
verrons vraisemblablement pas, remettra l'Angleterre[70] dans un tat
de faiblesse o elle ne sera plus  craindre.

Votre Majest m'exilera, dit-il  la fin. Cette prdiction ne se
ralisa que cinq ans aprs: en 1770, Choiseul fut exil dans ses
terres.

[Note 70: La politique de Choiseul et de Vergennes fut suivie par
Napolon. Quand il songea  cder la Louisiane aux tats-Unis, il
pronona ces paroles:

Pour affranchir les peuples de la tyrannie commerciale de
l'Angleterre, il faut la contre-parer par une puissance maritime qui
devienne un jour sa rivale; ce sont les tats-Unis. _Les tats-Unis
et la France_, par Edouard Laboulaye. Paris, 1862.]



VI


La guerre se fit  la fois sur trois points du continent amricain:
aux environs de Boston, de New-York et de Philadelphie; dans le
Canada, que les Amricains voulaient cette fois entraner dans
leur cause et d'o les Anglais partirent pour prendre  revers
les rvolts; enfin dans le Sud, autour de Charleston et dans les
Carolines.

Les dbuts du conflit furent heureux pour les Amricains. Leurs
milices, plus fortes par le sentiment de la justice de leur cause que
par leur exprience de la guerre et par la discipline, battirent 
Lexington (avril 1775) un dtachement anglais. On assigea le gnral
Gage dans Boston. Le Congrs confia  Washington [71] la tche
difficile d'organiser les bandes de miliciens et de les mettre en tat
de vaincre les troupes aguerries de la Grande-Bretagne. Ce fut
un grande acte de patriotisme de la part de ce gnreux citoyen
d'accepter une pareille mission. Du jour o, sans ambition comme sans
crainte, il prit en mains la conduite des affaires, il ne perdit
plus de vue les aspirations du pays. Il ne dsespra jamais de leur
ralisation, et si, dans les moments critiques, aux jours o la cause
de l'indpendance paraissait le plus compromise, il eut quelques
instants de dcouragement, il sut du moins empcher par son attitude
ses concitoyens de se laisser entraner  un pareil sentiment. Il les
retint autour de lui et leur communiqua sa confiance dans l'avenir.
Aprs le succs, redevenu simple particulier, il voulut vivre
tranquille dans sa maison de Mount-Vernon, en Virginie. L'indpendance
de sa patrie tait la seule rcompense qu'il attendait de ses efforts.
Chez les Amricains, il est l'homme qui avait t le premier dans
la guerre, le premier dans la paix, le premier dans le coeur de ses
compatriotes. L'histoire lui a rendu justice, et, chez tous les
peuples son nom est rest le plus pur.

[Note 71: Nous ne voulons pas entreprendre de rappeler les hauts faits
de ce grand homme dont la mmoire est chre  tout coeur amricain.
Outre qu'une pareille tche est tout  fait en dehors du cadre que
nous nous sommes propos de remplir, nous reconnaissons trop bien le
talent et le coeur avec lesquels plusieurs illustres crivains s'en
sont acquitts avant nous, pour que nous ayons la prtention de
traiter ce sujet. Washington est d'ailleurs un de ces hros dont la
gloire, loin de s'effacer, grandit  mesure que les annes s'coulent.
Plus l'esprit humain progresse et plus on se plat  reconnatre
la noblesse de son caractre et l'lvation de ses ides. Dans les
socits modernes, o le droit tend chaque jour  l'emporter sur la
force, o l'amour de l'humanit a plus de partisans que l'esprit de
domination, les grands conqurants tels que ceux dont l'histoire
conserve les noms et exalte les exploits, loin d'tre mis au rang des
dieux, comme dans l'antiquit, seraient considrs comme de vritables
flaux. Les peuples, de jour en jour plus soucieux de se donner
une organisation sociale base sur la justice et la libert que de
satisfaire la strile et sauvage ambition de subjuguer leurs voisins,
ne veulent plus laisser  quelques hommes privilgis le soin
d'accomplir les desseins de la Providence en bouleversant les empires
pour changer la face du monde. Or, Washington fut encore plus grand
citoyen qu'habile gnral. Ses victoires auraient suffi pour perptuer
son souvenir. Sa conduite comme homme politique et comme homme priv
le fera revivre au milieu des gnrations futures, qui le prsenteront
toujours  leurs chefs comme un modle  imiter.

Tous les crivains contemporains, Amricains ou Franais, nous
dpeignent Washington sous les traits les plus nobles au physique
comme au moral; il n'y a de tache  aucun de leurs tableaux. Je ne
veux pas redire ici les impressions ressenties par MM. de La Fayette,
de Chastellux, de Sgur, Dumas et tant d'autres, lorsqu'ils furent
admis pour la premire fois en prsence du gnralissime amricain.
Elles sont  peu prs identiques et sont exprimes, dans les mmoires
signs de leur nom, avec tout l'enthousiasme dont ces Franais taient
capables. C'est le Dieu de Chastellux, crivait Grimm  Diderot.
_Correspondance_, X, 471. Nous nous contenterons de transcrire ici le
passage relatif  ce grand homme, que M. de Broglie a insr dans ses
_Relations indites_.

Ce gnral est g d'environ quarante-neuf ans (1782); il est grand,
noblement fait, trs-bien proportionn; sa figure est beaucoup plus
agrable que ses portraits ne le reprsentent; il tait encore
trs-beau il y a trois ans, et quoique les gens qui ne l'ont pas
quitt depuis cette poque disent qu'il leur parat fort vieilli, il
est incontestable que ce gnral est encore frais et agile comme un
jeune homme.

Sa physionomie est douce et ouverte, son abord est froid quoique
poli, son oeil pensif semble plus attentif qu'tincelant, mais son
regard est doux, noble et assur. Il conserve dans sa conduite prive
cette dcence polie et attentive qui satisfait tout le monde et cette
dignit rserve qui n'offense pas. Il est ennemi de l'ostentation et
de la vaine gloire. Son caractre est toujours gal, il n'a jamais
tmoign la moindre humeur. Modeste jusqu' l'humilit, il semble ne
pas s'estimer  ce qu'il vaut. Il reoit de bonne grce les hommages
qu'on lui rend, mais il les vite plutt qu'il ne les cherche. Sa
socit est agrable et douce. Toujours srieux, jamais distrait,
toujours simple, toujours libre et affable sans tre familier, le
respect qu'il inspire ne devient jamais pnible. Il parle peu en
gnral et d'un ton de voix fort bas; mais il est si attentif  ce
qu'on lui dit, que, persuad qu'il vous a compris, on le dispenserait
presque de rpondre. Cette conduite lui a t bien utile en plusieurs
circonstances. Personne n'a eu plus besoin que lui d'user de
circonspection et de peser ses paroles.

Il joint  une tranquillit d'me inaltrable un jugement exquis, et
on ne peut gure lui reprocher qu'un peu de lenteur  se dterminer
et mme  agir. Quand il a pris son parti, son courage est calme et
brillant. Mais pour apprcier d'une manire sre l'tendue de ses
talents et pour lui donner le nom de grand homme de guerre, je crois
qu'il faudrait l'avoir vu  la tte d'une plus grande arme avec plus
de moyens et vis--vis d'un ennemi moins suprieur. On peut au moins
lui donner le titre d'excellent patriote, d'homme sage et vertueux, et
on est bien tent de lui donner toutes les qualits, mme celles que
les circonstances ne lui ont pas permis de dvelopper.

Il fut unanimement appel au commandement de l'arme. Jamais homme ne
fut plus propre  conduire des Amricains et n'a mis dans sa conduite
plus de suite, de sagesse, de constance et de raison.

M. Washington ne reoit aucun appointement comme gnral. Il les
a refuss comme n'en ayant, pas besoin. Les frais de sa table sont
seulement faits aux dpens de l'tat. Il a tous les jours une
trentaine de personnes  dner, fait une fort bonne chre militaire
et est fort attentif pour tous les officiers qu'il admet  sa table.
C'est en gnral le moment de la journe o il est le plus gai. Au
dessert, il fait une consommation norme de noix, et lorsque la
conversation l'amuse, il en mange pendant des heures en portant,
conformment  l'usage anglais et amricain, plusieurs sants. C'est
ce qu'on appelle _toaster._ On commence toujours par boire aux
Etats-Unis de l'Amrique, ensuite au roi de France,  la reine, aux
succs des armes combines. Puis on donne quelquefois ce qu'on
appelle un _sentiment_: par exemple  nos succs sur les ennemis et
sur les belles;  nos avantages en guerre et en amour. J'ai toast
plusieurs fois aussi avec le gnral Washington. Dans une entre autres
je lui proposai de boire au marquis de La Fayette, qu'il regarde comme
son enfant. Il accepta avec un sourire de bienveillance, et eut la
politesse de me proposer en revanche celle de mon pre et de ma femme.

M. Washington m'a paru avoir un maintien parfait avec les officiers
de son arme. Il les traite trs-poliment, mais ils sont bien loin de
se familiariser avec lui. Ils ont tous au contraire, vis--vis de ce
gnral, l'air du respect, de la confiance et de l'admiration.

Le gnral Gates, fameux par la prise de Burgoyne et par ses revers 
Camden, commandait cette anne une des ailes de l'arme amricaine. Je
l'ai vu chez M. Washington, avec lequel il a t brouill, et je me
suis trouv  leur premire entrevue depuis leurs querelles, qui
demanderaient un dtail trop long pour l'insrer ici. Cette entrevue
excitait la curiosit des deux armes. Elle s'est passe avec la
dcence la plus convenable de part et d'autre. M. Washington traitant
M. Gates avec une politesse qui avait l'air franc et ais, et celui-ci
rpondant avec la nuance de respect qui convient vis--vis de son
gnral, mais en mme temps avec une assurance, un ton noble et un air
de modration qui m'ont convaincu que M. Gates tait digne des succs
qu'il a obtenus  Saratoga, et que ses malheurs n'ont fait que le
rendre plus estimable par le courage avec lequel il les a supports.
Il me semble que c'est l le jugement que les gens capables et
dsintresss portent sur M. Gates.

On ne s'tonnera pas que le personnage de Washington ait figur 
plusieurs reprises sur la scne franaise. Ces compositions, qui
datent gnralement de l'poque de la rvolution franaise, ne
mritent gure d'tre lues, et si elles ont pu tre coutes avec
quelque intrt sur un thtre, ce ne peut tre que grce  la
sympathie qu'inspiraient le hros amricain et la cause qu'il avait
fait triompher.

Nous donnons toutefois les titres de quelques-uns de ces ouvrages et
les noms de leurs auteurs:

1 _Washington ou la libert du Nouveau-Monde,_ tragdie en quatre
actes, par M. de Sauvigny, reprsente pour la premire fois le 13
juillet 1791 sur le thtre de la Nation. Paris.

2 _Asgill ou L'Orphelin de Pensylvanie,_ mlodrame en un acte et
en prose, ml d'ariettes par B.J. Marsollier, musique de Dalayrac,
reprsent sur le thtre de l'Opra-Comique, le jeudi 2 mai 1790.
Pitoyables chansonnettes dbites  une bien triste poque.

3 _Asgill ou le Prisonnier anglais,_ drame en cinq actes et en vers,
par Benot Michel de Comberousse, reprsentant du peuple et membre du
lyce des Arts, an IV (1795). Cette pice, dans laquelle un certain
Washington fils joue un rle ridicule, ne fut reprsente sur aucun
thtre.

4 _Washington ou l'Orpheline de Pensylvanie,_ mlodrame en trois
actes,  spectacle, par M. d'Aubigny, l'un des auteurs de la _Pie
voleuse_, avec musique et ballets, reprsent pour la premire fois, 
Paris, sur le thtre de l'Ambigu-Comique, le 13 juillet 1815.

5 _Asgill,_ drame en cinq actes, en prose, ddi  Mme Asgill, par
J.S. le Barbier-le-Jeune,  Londres et  Paris, 1785. A la suite (p.
84), lettre de reconnaissance et de remercment, signe _Thrse
Asgill._ L'auteur montre Washington afflig de la ncessit cruelle 
laquelle son devoir l'oblige. Il lui fait mme prendre Asgill dans ses
bras et ils s'embrassent avec un enthousiasme comico-dramatique. (Acte
5, scne II.)

Le rle de _Wazington_ tait jou par M. Saint-Prix. _Lincol_ et
_Macdal_ taient lieutenants gnraux. L'envoy anglais Johnson est
transform en _Joston._ M. Ferguson est mis en scne, ainsi que Mme
_Nelson,_ veuve d'un parent de _Wazington_, le Congrs, la nouvelle
lgislature, les ministres du culte et autres nombreuses personnes.
Dans ce drame, le fils de _Wazington_ n'a pas de rle, mais il y a son
ombre.

La scne la plus curieuse est la premire de l'acte IV, o on voit
dans le champ de la fdration l'autel de la patrie, sur lequel est le
trait d'alliance conclu avec les Franais.

Butler, qui tait en effet un partisan, commandant des rfugis, un
vritable brigand, outre ses crimes rels, commet dans le drame le
crime odieux du capitaine Lippincott, qui fit pendre le capitaine
amricain _Huddy,_ crime qui a forc les Amricains  menacer d'user
de reprsailles. Dans le drame, on fait de Huddy un officier anglais.
Seymour est sauv et Butler Pendu.

6 _Washington,_ drame historique en cinq actes et en vers, par J.
Lesguillon, 1866. Non reprsent. Ici l'histoire est traite avec un
sans-faon exagr. La scne se passe  West-point,  l'poque de la
trahison d'Arnold, et l'auteur commence par croire que West-point est
la _pointe de l'ouest_ de l'le de New-York; que cette dernire ville
est au pouvoir des Amricains et qu'Arnold a pour but de la livrer aux
Anglais. Washington est fait prisonnier. Le major Andr est fusill;
on sait qu'il fut pendu. Arnold se livre, ce qu'il ne fit pas.
Arrivent enfin  une sorte d'apothose, La Fayette, Rochambeau, de
Grasse, d'Estaing, Bougainville, Duportail et d'autres.

On sait que Washington n'eut pas d'enfant et que le colonel
Washington, n dans la Caroline du Nord, et qui servit honorablement 
la tte d'un Corps de cavalerie pendant la guerre de l'indpendance,
tait le parent loign du gnral en chef, n lui-mme en Virginie.
On trouve aussi des niaiseries dans plusieurs livres du temps, tels
que _l'Histoire impartiale des vnements militaires et politiques
de la dernire guerre,_ par M. de Longchamps. Amsterdam, 1785.
D'Auberteuil, _Essai historique sur la rvolution d'Amrique._ Paris,
1782.]

Les Amricains envahirent le Canada et prirent Montral; mais leur
chef Montgomery ayant t tu devant Qubec, Carleton les chassa de
toute la province (dcembre 1775). Cet chec fut en partie compens
par la prise de Boston (17 mars 1776) et par l'chec de la flotte
anglaise devant Charleston (1er juin 1776).

Le ministre anglais n'avait pas cru d'abord  une rsistance si
nergique. Il n'eut pas honte, pour la vaincre, d'acheter aux princes
allemands, qui taient dans sa dpendance depuis la guerre de
Sept-Ans, une arme de dix-sept mille mercenaires. Les colonies,
mises au ban des nations par la mtropole, prirent alors une mesure 
laquelle presque personne n'avait song au commencement de la lutte.
Le Congrs de Philadelphie, en proclamant _l'indpendance_ des treize
colonies runies en une confdration o chaque tat conserva
sa libert religieuse et politique (4 juillet 1776), rompit
irrvocablement avec l'Angleterre.

Les volontaires amricains, sans magasins, sans ressources, ne purent
d'abord tenir tte aux vieux rgiments qu'on envoyait contre eux. Howe
prit New-York, Rhode-Island. Washington, oblig de battre en retraite,
eut la douleur de voir un grand nombre de ses soldats l'abandonner.
Cependant il ne cda le terrain que pied  pied et s'arrta aprs le
passage de la Delaware. De l, il fit une tentative imprvue et d'une
audace remarquable. Il franchit le fleuve sur la glace pendant la nuit
du 25 dcembre 1776, surprit  Trenton un corps de mille Allemands
commands par Rahl, tua cet officier et fit ses soldats prisonniers.
Ce succs, qui dgageait Philadelphie, releva l'esprit public. De
nouveaux miliciens accoururent de la Pensylvanie, et Washington,
reprenant l'offensive, fora Cornwallis  se replier jusqu'
Brunswick.

La jeune noblesse franaise avait accueilli avec sympathie la nouvelle
de la rvolte des colonies anglaises d'Amrique, autant par antipathie
pour l'Angleterre, qui l'avait vaincue dans la guerre de Sept-Ans, que
parce qu'elle tait pntre de l'esprit philosophique de son sicle.
Il faut pourtant reconnatre que ni Louis XVI ni la Reine ne s'taient
enthousiasms pour la cause des Amricains. Les ides d'indpendance
politique et de libert religieuse, hautement proclames de l'autre
ct de l'Atlantique, ne pouvaient gure trouver d'cho auprs d'un
trne bas sur le droit divin et occup par des Bourbons imbus des
principes de l'absolutisme. Cependant, les saines traditions de
Choiseul n'taient pas compltement oublies. Les corsaires amricains
avaient accs dans les ports franais et pouvaient acheter des
munitions  la Hollande. Silas Deane tait  Paris l'agent secret du
Congrs et faisait passer sous main pour l'Amrique des munitions
et de vieilles armes qui furent peu utiles. Il est vrai que quand
l'ambassadeur anglais, lord Stormont, se plaignait  la Cour, celle-ci
niait les envois et chassait les corsaires de ses ports. Mais l'esprit
public tait contre l'Angleterre pour les colonies. Le mouvement
d'migration des volontaires pour l'Amrique tait commenc. Enfin
l'arrive de Franklin, dont le sjour  Paris fut une ovation
perptuelle, les violences commises par la marine anglaise sur les
marins franais, finirent par vaincre les rpugnances de Louis XVI
et forcrent pour la premire, mais non pour la dernire fois, ce
malheureux roi  cder devant l'opinion publique.



VII


La figure vnre de Washington peut tre regarde comme le symbole
des ides qui prsidrent  la rvolution amricaine. Aprs elle, la
plus sympathique est celle de La Fayette, qui reprsente les mmes
ides au milieu de l'lment franais qui prit part  la lutte.

La Fayette[72],  peine g de dix-neuf ans, tait en garnison 
Metz, lorsqu'il fut invit  un dner que son commandant, le comte de
Broglie, offrait au duc de Glocester, frre du roi d'Angleterre, de
passage dans cette ville. On venait de recevoir la nouvelle de la
proclamation de l'indpendance des tals-Unis, et, la conversation
tant ncessairement tombe sur ce sujet, La Fayette pressa le duc de
questions pour se mettre au courant des faits, tout nouveaux pour lui,
qui se passaient en Amrique. Avant la fin du dner sa rsolution
tait prise et,  dater de ce moment, il n'eut plus d'autre pense que
celle de partir pour le nouveau monde. Il se rendit  Paris, confia
son projet  deux amis, le comte de Sgur et le vicomte de Noailles,
qui devaient l'accompagner. Le comte de Broglie, qu'il en instruisit
galement, tenta de le dtourner de son dessein. J'ai vu mourir votre
oncle en Italie, lui dit-il, votre pre  Minden, et je ne veux pas
contribuer  la ruine de votre famille en vous laissant partir. Il
mit pourtant La Fayette en relation avec l'ancien agent de Choiseul au
Canada, le baron de Kalb, qui devint son ami. Celui-ci le prsenta 
Silas Deane, qui, le trouvant trop jeune, voulut le dissuader de son
projet.

[Note 72: _Notices biograph._]

Mais la nouvelle des dsastres essuys par les Amricains devant
New-York,  White-Plains et au New-Jersey le confirme dans sa
rsolution. Il achte et quipe un navire  ses frais, et dguise ses
prparatifs en faisant un voyage  Londres. Pourtant son dessein est
dvoil  la Cour. Sa famille s'irrite contre lui Dfense lui est
faite de passer en Amrique, et, pour assurer l'excution de cet
ordre, on lance contre lui une lettre de cachet[73]. Il quitte
nanmoins Paris avec un officier nomm Mauroy, se dguise en courrier,
monte sur son btiment  Passage, en Espagne, et met  la voile le 26
avril 1777. Il avait  son bord plusieurs officiers[74].

[Note 73: M. de Pontgibaud, qui rejoignit La Fayette en Amrique en
septembre 1777 et qui fut son aide-de-camp, nous apprend avec quelle
facilit on privait  cette poque les jeunes gens des meilleures
familles de France de leur libert au moyen des lettres de cachet.
C'est du chteau de Pierre-en-Cise, prs de Lyon, o il tait enferm
en vertu d'un de ces ordres arbitraires de dtention, qu'il s'vada
pour passer aux tats-Unis. (V. ses _Mmoires_ et les _Notices
biographiques_.)]

[Note 74: Les _Mmoires_ de La Fayette, o nous puisons ces
Renseignements, disent, entre autres, le baron de Kalb.]

La Fayette vita avec bonheur les croiseurs anglais et les vaisseaux
franais envoys  sa poursuite. Enfin, aprs sept semaines d'une
traverse hasardeuse, il arriva  Georgetown, et, muni des lettres de
recommandation de Deane, il se rendit au Congrs.

Aprs son habile manoeuvre de Trenton, Washington tait rest dans
son camp de Middlebrook. Mais les Anglais prparaient contre lui une
campagne dcisive. Burgoyne s'avanait du Nord avec 10,000 hommes. Le
gnral amricain Saint-Clair venait d'abandonner Ticonderoga pour
sauver son corps de troupes. En mme temps, 18,000 hommes au service
de la Grande-Bretagne faisaient voile de New-York, et les deux Howe se
runissaient pour une opration secrte. Rhode-Island tait occup par
un corps ennemi, et le gnral Clinton, rest  New-York, prparait
une expdition.

C'est dans ces conjonctures difficiles que La Fayette fut prsent 
Washington. Le gnral amricain avait alors quarante-cinq ans. Il
n'avait pas d'enfant sur lequel il pt reporter son affection. Son
caractre, naturellement austre, tait peu expansif. Les fonctions
importantes dont il tait charg, les soucis qui l'accablaient depuis
le commencement de la guerre, les dceptions qu'il avait prouves,
remplissaient son me d'une mlancolie que la situation prsente des
affaires changeait en tristesse[75]. C'est au moment o son coeur
tait plong dans le plus grand abattement que, suivant ses propres
paroles, La Fayette vint dissiper ses sombres penses comme l'aube
vient dissiper la nuit.

[Note 75: Washington n'avait pas seulement  pourvoir aux besoins
d'une arme prive de toutes ressources, il lui fallait encore
combattre les menes et les calomnies des mcontents et des jaloux.
Les accusations graves qu'on porta mme contre lui et les insinuations
blessantes pour son honneur qui arrivrent  ses oreilles le forcrent
 solliciter du Congrs un examen Scrupuleux de sa conduite. On est
all jusqu' fabriquer des lettres qu'on publia comme manant de lui.
Voir _Vie de Washington_, Ramsay, 113. Sparks, I, 265. Marshall, III,
ch. vi.]

Il fut saisi d'un sentiment tout nouveau  la vue de ce jeune homme de
vingt ans qui n'avait pas hsit  quitter sa patrie et sa jeune femme
pour venir soutenir, dans un moment o elle semblait dsespre, une
cause qu'il croyait grande et juste. Non-seulement il avait fait pour
les Amricains le sacrifice d'une grande partie de sa fortune et
peut-tre de son avenir, mais encore il refusait ces ddommagements
lgitimes que les Franais qui l'avaient prcd rclamaient du
Congrs comme un droit acquis: un grade lev et une solde. Aprs
les sacrifices que j'ai dj faits, avait-il rpondu au Congrs, qui
l'avait nomm de suite major-gnral, j'ai le droit d'exiger deux
grces: l'une est de servir  mes dpens, l'autre est de commencer 
servir comme volontaire. Un si noble dsintressement devait aller
au coeur du gnral amricain. Sa modestie n'tait pas moindre, car,
comme Washington lui tmoignait ses regrets de n'avoir pas de plus
belles troupes  faire voir  un officier franais: Je suis ici pour
apprendre et non pour enseigner, rpondit-il.

C'est par de tels procds et de telles paroles qu'il sut se concilier
de suite l'estime et l'affection de ses nouveaux compagnons d'armes.
Le courage et les talents militaires dont il fit preuve dans la suite
lui assurrent pour toujours la reconnaissance du peuple entier.

Cette poque de la vie de La Fayette est la plus brillante et la plus
glorieuse, parce qu'elle lui permit de dployer  la fois ses qualits
physiques et morales. Sa jeunesse, sa distinction naturelle et son
langage sduisaient au premier abord. La noblesse de son caractre et
l'lvation de ses ides inspiraient la confiance et la sympathie. Son
dsintressement en toutes circonstances, la loyaut, la franchise
avec lesquelles il embrassa la cause des Amricains, le contraste
frappant de sa conduite avec celle de quelques-uns de ses compatriotes
qui l'avaient prcd, l'nergie rare  son ge dont il ne se dpartit
jamais, sa constance dans les revers et sa modration dans le succs
le firent adopter par les colons rvolts comme un frre, et par leur
gnral comme un fils.

Beaucoup d'crivains en France ont prononc sur le caractre de La
Fayette des jugements tout diffrents et mis sur ses actes des
opinions peu flatteuses. Loin de moi la pense de rformer ces
jugements ou de modifier ces opinions. S'il m'est permis de parler
en toute connaissance de cause sur le rle que joua La Fayette en
Amrique, je n'ai pas la prtention d'apprcier plus exactement et
avec plus de justice que ses compatriotes eux-mmes les actes que
ce gnral accomplit dans sa patrie. Je veux croire aussi que la
versatilit particulire  l'esprit des Franais n'a aucune part dans
les reproches qu'on lui adresse ou dans les accusations dont on le
charge. Mais il me semble que si l'on veut rechercher la cause de
ces divergences d'opinion des deux peuples sur le mme homme, on la
trouvera surtout dans la diffrence des caractres de ces peuples, des
rvolutions qu'ils ont accomplies et des rsultats qu'ils ont obtenus.

La rvolution amricaine fut faite dans le but de maintenir plutt que
de revendiquer des liberts politiques et religieuses acquises par les
colons au prix de nombreuses souffrances et de l'exil, liberts dont
ils jouissaient depuis des sicles et qui avaient t brusquement
mconnues et violes. Ils ne firent que chasser de leur territoire[76]
les Anglais qu'ils avaient considrs jusque-l comme des frres et
qui ne furent plus pour eux que des trangers ds qu'ils voulurent
s'imposer en matres. Ils fondrent aussi leur puissance future sur
l'union de leurs divers tats qui conservaient leur autonomie. Une
fois l'ennemi vaincu et l'indpendance proclame sans contestation, il
ne restait plus aux Amricains qu' jouir en paix du fruit de leurs
victoires[77]. Qui aurait song  lever la voix contre ceux qui les
avaient aids  reconqurir cette indpendance et ces droits? Les
Franais qui vinrent  leur secours obtinrent donc les tmoignages les
plus sincres et les plus unanimes de la reconnaissance publique, et
La Fayette plus que tout autre s'tait rendu digne de cette gratitude
universelle.

[Note 76: Ils avaient l'habitude de dsigner la mre patrie du nom
trs-doux de _Home_.]

[Note 77: Quand Jefferson revint en Amrique en 1789, il rapporta de
Paris les ides librales et gnreuses qui tourmentaient alors la
socit franaise au milieu de laquelle il avait vcu quelque temps.
Leur triomphe en Amrique devait tre le mobile de sa conduite
pendant le reste de sa vie. Ce n'tait pas tant un rpublicain qu'un
dmocrate, et sous ce rapport il offre le plus frappant contraste avec
Washington. Il se proposa, suivant ses propres paroles, de modifier
l'esprit du gouvernement tabli en Amrique en y accomplissant une
_rvolution silencieuse_. Cette rvolution, qu'il se flatte d'avoir
commence, s'est continue jusqu' la dernire guerre, la guerre
civile, dont elle fut la cause relle, tandis que l'esclavage n'en
tait que le prtexte.

Cet antagonisme persistant entre la rpublique et la dmocratie est si
bien fond aujourd'hui aux tats-Unis, que depuis 1856 il divise
le peuple et les chefs de partis en deux camps bien distincts: les
rpublicains et les dmocrates.]

Mais la rvolution franaise ne s'accomplit pas dans les mmes
conditions. Elle eut un caractre tout  fait diffrent. Elle ne fut
pas provoque par une violation momentane des droits du peuple et du
citoyen. Elle ne rpondit pas  une atteinte immdiate porte par le
pouvoir  des liberts depuis longtemps acquises. C'tait une rvolte
gnrale contre un ordre de choses tabli depuis l'origine de la
nation. Ce fut comme un dbordement de tous les instincts vitaux de
la France, qui, aprs vingt sicles de compression et de misre,
bouleversa la socit et brisa aveuglment tous les obstacles qui
s'opposaient  son expansion.

Pendant cette longue priode, la situation du peuple,  la fois courb
sous le despotisme royal, sous la tyrannie des seigneurs et sous
l'absolutisme intolrant du clerg, avait t plus misrable que celle
qui aurait rsult du plus dur esclavage. Ce ne fut pas seulement un
bouleversement politique que les Franais durent accomplir, ce fut
aussi une transformation sociale complte. La haine s'tait accumule
dans la masse de la nation contre tout ce qui tenait de prs ou de
loin  l'ancien ordre de choses. La corruption des moeurs des grands
avait depuis longtemps soulev contre eux le mpris public[78]. Aussi,
lorsque le dsordre des finances fora la royaut  faire appel
au pays en convoquant les tats Gnraux, toutes les lgitimes
revendications des droits de l'homme et du citoyen se firent jour
 travers cette brche faite au _bon vouloir_ royal. Le pouvoir,
gangren dans tous ses membres et sans appui moral ni matriel dans
la nation, attaqu par cette mme noblesse blase et voltairienne qui
jusque-l avait seule fait sa force, ne put opposer qu'une faible
digue au torrent qui montait toujours. Et quand la monarchie s'croula
sous le poids de ses iniquits, le peuple, enivr de son triomphe, mis
tout  coup en possession d'une libert dont il connaissait  peine le
nom, fut saisi d'une sorte de frnsie sans exemple dans l'histoire.
Dans son dsir de vengeance, il frappa aveuglment, il engloba dans la
mme proscription princes, nobles, riches, savants, hommes clbres
par leur courage ou par leurs vertus. Tous tombrent tour  tour sous
ses coups. Il tourna ses armes mme contre les siens. Il ne savait
pas, il ne pouvait pas et ne voulait pas les reconnatre.

[Note 78: Ce n'est pas seulement de la Rgence que datait  la cour et
 la ville cette corruption des moeurs qui ne connaissait aucun frein.
Ce n'est pas non plus depuis Voltaire que la religion n'avait laiss
dans le coeur des grands que superstition grossire ou scepticisme
dangereux. On peut remonter jusqu' Brantme pour retrouver dans les
hautes rgions de la socit franaise cette absence de sens moral et
d'esprit vritablement chrtien que l'on remarque dans certains crits
et surtout dans les mmoires des rgnes de Louis XV et de Louis XVI,
et dont les _Mmoires de Lauzun_ prsentent le honteux tableau.--Voir
un ouvrage rcemment publi: _Marie-Thrse et Marie-Antoinette_, par
Mme d'Armaill.

La politique de Richelieu et de Louis XIV avait fait dpendre Le sort
de la nation du caprice d'un seul homme. Tout ce qui avait une vie
propre avait t cras. Le prince imprimait le caractre de son
esprit  la Cour, la Cour  la ville et la ville aux provinces. Pour
fonder cette unit monarchique que quelques-uns admirent, il avait
fallu dtruire la vie de famille chez la noblesse, amortir la vie
religieuse, en un mot, tarir les sources de la moralit et de la
rgnration des moeurs.--_La Socit franaise et la Socit
anglaise au XVIIIe sicle_, par Cornlis de Witt. Paris, 1864.]

Les dchirements douloureux, effrayants, que souffrit alors la France,
eurent du moins pour elle un immense rsultat: ils furent comme les
convulsions au milieu desquelles se produisait l'enfantement laborieux
de sa vritable nationalit[79].

[Note 79: Les Amricains taient des citoyens avant de se dire
rpublicains et de se faire soldats. La Convention en France dut
dmocratiser la nation par la _terreur_ et l'arme par le supplice de
quelques gnraux.

Domptez donc par la terreur les ennemis de la libert. _Robespierre_,
Mignet, II, 43. V. la note tristement comique place en tte de la
_Relation_ de Kergulen, dj cit; on y verra comment ces libraux de
frache date s'appelaient _citoyens_.]

Malheur  celui qui, dans de pareilles circonstances, tentait
d'arrter le torrent et de dominer ses grondements de sa voix. Il
devait tre fatalement bris.

Le rle de mdiateur, quand il a pour but surtout de dfendre la vertu
et la justice, d'viter l'effusion du sang dans des guerres civiles,
est un beau rle sans doute; mais rarement il a produit quelque bon
rsultat. Gnralement, au contraire, les intentions de l'homme de
bien qui s'interpose ainsi entre les partis prts  se dchirer
sont mconnues par tous. Personne ne veut les croire sincres et
dsintresses. La calomnie les travestit et en fait des chefs
d'accusation que l'opinion publique est toujours dispose  admettre
sans examen.

Tel fut le sort de La Fayette. Revenu d'Amrique avec les plus nobles
et les plus gnreuses ides sur les principes qui devaient dsormais
rgir les socits modernes, il concourut de tout son pouvoir 
la rvolution pacifique de 1789. Mais, plein d'illusions sur les
tendances de l'esprit public et sur la bonne foi de la Cour, il ne
prvoyait ni les excs auxquels le peuple devait se porter bientt,
ni les rsistances que la royaut devait opposer au progrs. Le rang
qu'il occupait, aussi bien que la popularit dont il jouissait, lui
faisaient croire qu'il pouvait diriger la situation et la matriser
au besoin. Ne tenant compte ni de la diffrence des caractres, ni de
celle des circonstances[80], aprs avoir vu la libert et l'galit
s'tablir si facilement en Amrique, il se flattait de contribuer
encore  les implanter en France, et il ne songeait pas aux srieux
obstacles qu'il devait rencontrer. C'tait une erreur que beaucoup
d'autres partageaient avec lui.

[Note 80: Dumas, pendant son sjour  Boston, sur le point de
revenir en France aprs la glorieuse expdition de 1781, eut souvent
l'occasion de s'entretenir avec le docteur Cooper, et comme il
tmoignait son enthousiasme pour la libert: Prenez garde, jeunes
gens, dit le docteur, que le triomphe de la cause de la libert sur
cette terre vierge n'enflamme trop vos esprances; vous porterez le
germe de ces gnreux sentiments; mais si vous tentez de le fconder
sur votre terre natale, aprs tant de sicles de corruption, vous
aurez  surmonter bien des obstacles. Il nous en a cot beaucoup de
sang pour conqurir la libert; mais vous en verserez des torrents
avant de l'tablir dans votre vieille Europe.

Combien de fois pendant les orages politiques, pendant les mauvais
jours, les officiers prsents  cet entretien, Dumas, Berthier, Sgur,
et les autres, ne se sont-ils pas rappel les adieux prophtiques du
docteur Cooper!

Dans le _Journal de Blanchard_, je trouve ce passage sur le Dr Cooper:
M. Hancock est un des auteurs de la Rvolution, ainsi que le docteur
Cooper, chez qui nous djeunmes le 29 (juillet 1780): c'est un
ministre qui me parut homme d'esprit, loquent et enthousiaste. Il a
beaucoup de crdit sur les habitants de Boston, qui sont dvots
et presbytriens, imbus en gnral des principes des partisans de
Cromwell, desquels ils descendent. Aussi sont-ils plus attachs 
l'Indpendance qu'aucune autre population de l'Amrique, et ce sont
eux qui ont commenc la rvolution.]

La Fayette devait tre sacrifi dans son rle de pondrateur et
d'intermdiaire entre les partisans de la royaut librale et les
rpublicains exalts. Il perdit tout  la fois la faveur de la Cour,
qui le traita en ennemi, et l'affection du peuple, qui le considra
comme un tratre. L'histoire mme en France n'a pas rhabilit sa
mmoire; non que la vrit ne doive jamais luire pour lui, mais parce
que les passions qui ont dict jusqu' ce jour l'opinion des crivains
franais sur La Fayette et sur les hommes de la Rvolution ne sont pas
teintes.

La Rvolution franaise a-t-elle rellement rompu avec les traditions
du pass? A-t-elle pos les fondements d'une organisation laque
nouvelle qui marche[81] vers la dmocratie? A-t-elle livr un combat
suprme et dcisif  l'esprit du moyen ge qui cherche,  la faveur
des dogmes thologiques,  dominer le monde entier? Ou bien ne
fut-elle qu'une terrible tourmente, une sorte de typhon destructeur,
dont les ravages sont peu  peu effacs par le temps?

[Note 81: Prvost-Paradol. _La France Nouvelle_.]

La prise de la Bastille qui suit la concentration des troupes autour
de Paris, la misre du peuple et les manifestations du banquet des
gardes du corps avant les journes des 5 et 6 octobre, les massacres
de septembre, la journe du 10 aot, la conspiration des _Chevaliers
du poignard_, la trahison de Mirabeau, la rpression sanglante des
meutes du Champ-de-Mars par Bailly, les actes et le jugement du roi,
la conduite des Girondins, celle des Montagnards et du Comit de salut
public, l'avnement de Bonaparte, sont autant de questions brlantes,
discutes avec passion et vivacit[82].

[Note 82: J'ai pu me procurer une collection de livraisons
bi-mensuelles publies pendant les _terribles_ annes 1792, 1793 et
1794, sous le titre: _LISTE GNRALE et trs-exacte des noms, ges,
qualits et demeures de tous les conspirateurs condamns  mort par le
tribunal rvolutionnaire tabli  Paris... pour juger tous les ennemis
de la patrie._ Ce recueil paraissait avec la rgularit de _l'Almanach
des Muses_ et du _Mercure galant,_ et la matire manquait si peu
pour remplir ses trente-deux pages d'impression compacte que des
supplments devenaient souvent ncessaires. Peu de rflexions
accompagnaient du reste cette nomenclature aussi froide que le couteau
de la guillotine, aussi sche que les coeurs des bourreaux. Les
diteurs comprenaient trop bien que les approbations de la veille
pouvaient tre des critiques du lendemain. Chaque citoyen sentait
peser sur sa tte un glaive dont la moindre imprudence pouvait
provoquer la chute.

Et pourtant, que ce morne silence des publicistes sous le rgne
prtendu de la libert est loquent! Que de penses dans leurs
rticences! Que d'enseignements dans le choix de leurs titres et de
leurs qualifications! Lisez cette pigraphe inscrite en tte de chaque
bulletin:

  Vous qui faites tant de victimes,
  Ennemis de l'galit,
  Recevez le prix de vos crimes,
  Et nous aurons la libert.

tait-ce une apologie ou bien une satire du rgime de la Terreur?

Dans ce mme livre, o on lit _l'infme_ Capet, on trouve tour  tour
les _infmes_ Girondins, l'_infme_ Robespierre et enfin l'_infme_
Carrier.

La Rpublique y est proclame avec emphase _une, indivisible_ et
IMPRISSABLE.

Cette impassible ncrologie fait voir au lecteur, comme dans un
navrant cauchemar, les massacres de septembre, les mitraillades de
Lyon, les noyades de Nantes et ces milliers de ttes frachement
coupes d'enfants, d'adultes, de vieillards, de jeunes filles, de
savants, de magistrats, d'artisans, de soldats, de prtres, entasses
ple-mle pour la satisfaction du peuple-roi en dlire.

La lecture de cette _Liste exacte des guillotins_ m'a fait faire une
remarque que je n'ai vue encore nulle part. C'est que la majorit des
victimes appartenaient aux classes les plus humbles de la socit.
Ce furent pour la plupart des ouvriers, des petits bourgeois, des
cultivateurs, des employs, qui payrent de leur vie le triomphe d'une
rvolution accomplie par eux et pour eux.]

En Amrique, la postrit a commenc pour La Fayette. Sa mmoire est
vnre, sa rputation pure de toute souillure. Mais dans sa patrie
mme on ne le juge pas et on ne peut pas encore le juger avec
impartialit. Les dissensions nes des luttes de 1789 et des massacres
de 1793 ne sont pas apaises. La Rvolution franaise n'est pas
termine. L'galit civile est acquise, mais la libert politique est
toujours en question. Elle a de nombreux partisans, mais aussi de
puissants adversaires. Les Franais sauront-ils la conqurir et la
conserver[83]?

[Note 83: Voir sur ce sujet: de Parieu. _Science politique,_ p. 399.]

La Fayette a trop fait pour elle aux yeux des uns, pas assez au gr
des autres. N'ayant d'aspirations que pour le bien public, il ne fut
d'aucun camp, d'aucune faction. Tous les partis le repoussent comme
un adversaire; et, tandis qu'en France on conteste ses talents
militaires, que l'on qualifie son dsintressement de comdie, son
libralisme de calcul, les Amricains lui lvent des monuments et
associent dans leur reconnaissance son nom  celui de Washington.

Deux hommes qui, par leur position sociale, taient les adversaires
naturels de La Fayette, mais que leur intelligence forait 
reconnatre sa valeur, lui ont rendu justice de son vivant. Napolon,
il me semble, n'a jamais dout des principes ni des sentiments de M.
de La Fayette. Seulement il n'a pas cru  sa sagacit politique. On
sait qu'il fit aussi de la mise en libert de La Fayette, prisonnier
des Autrichiens  Olmutz, une des conditions du trait de Campo-Formio.

Charles X, dans une audience qu'il donnait  M. de Sgur en 1829, lui
dit: M. de La Fayette est un tre complet; je ne connais que deux
hommes qui aient toujours profess les mmes principes: c'est moi et
M. de La Fayette, lui comme dfenseur de la libert, moi comme roi de
l'aristocratie. Puis, en parlant de la journe du 6 octobre 1789:
Des prventions  jamais dplorables firent qu'on refusa ses avis et
ses services[84].

[Note 84: Cloquet, 109.]

Quand la France, soustraite par le temps aux influences qui altrent
la justice de ses arrts, pourra compter ceux de ses enfants qui ont
rellement mrit d'elle, j'espre qu'elle mettra au premier rang les
hommes qui, tels que Malesherbes et La Fayette, par leur courage civil
et leurs qualits morales, leur inaltrable srnit dans la bonne
comme dans la mauvaise fortune, furent les vrais aptres de la
civilisation et les plus sincres amis de l'humanit.



VIII


Un historien franais a dit que les premiers Franais qui passrent
en Amrique russirent mal[85]. La plupart taient, en effet, de deux
espces galement incompatibles avec les ides des Amricains et avec
le genre de guerre que ceux-ci soutenaient. Les uns n'taient que des
aventuriers qui recherchaient surtout un succs facile et une gloire
rapide. Ils pensaient qu'on leur confierait de suite, sinon la
direction des armes, du moins celle des rgiments. Les autres taient
de jeunes nobles que le principe mme de la guerre touchait peu, mais
qui, las de leur inaction, voulaient se signaler par quelque action
d'clat dans une expdition hasardeuse et lointaine. Or le Congrs ne
voulut point commettre  la fois une injustice et une faute en donnant
des commandements aux premiers; les seconds, de leur ct, se virent
bientt engags dans une guerre pnible, fatigante, dans laquelle
l'ardeur chevaleresque devait le cder au courage patient, dont le but
tait la libert d'un peuple et non la gloire des soldats[86]. Ces
coureurs d'aventures revinrent bientt, mcontents des Amricains et
dcriant leur cause avec mauvaise foi. Ils furent peu couts. Bientt
leurs injustes plaintes se perdirent dans les lans d'enthousiasme
que souleva la gnreuse conduite de La Fayette et la constance avec
laquelle il persvra dans sa premire rsolution.

[Note 85: _Histoire des tats-Unis,_ par Scheffer. Paris, 1825, page
174.--L'auteur semble avoir eu des relations avec La Fayette.--Voir
aussi _Mm. du chevalier Quesnay de Beaurepaire._ Paris, 1788.

Le 24 juillet 1778, le gnral Washington crivait  Gouverneur
Morris,  Philadelphie: La prodigalit avec laquelle on a distribu
les grades aux trangers amnera certainement l'un de ces maux: de
rendre notre avancement militaire mprisable, ou d'ajouter  nos
charges actuelles en encourageant les trangers  tomber sur nous par
torrents, que nos officiers nationaux se retireront du service... Non,
nos officiers ne verront pas Injustement placs au-dessus d'eux des
trangers qui n'ont d'autres Titres qu'un orgueil et une ambition
effrns..... _Mmoires de Gouverneur Morris,_ I, 135. Paris, 1842.]

[Note 86: _Silas Deane en France_. Mss imprims  Philadelphie pour
le _Seventy-Six Society_ (p. 16) donnent des renseignements sur les
procds des commissaires amricains  Paris. Arthur Lee, p. 170,
accuse Deane de lgret et de vanit  l'gard des officiers
franais. Deane, p. 65, se vante de sa conduite.]

Si La Fayette donna une impulsion toute nouvelle  l'migration des
jeunes nobles franais en Amrique, il faut aussi citer parmi ceux qui
l'avaient prcd des officiers qui ne manquaient ni de talent ni de
courage, et que je ne dois pas confondre avec les aventuriers dont a
parl l'historien cit plus haut.

Ds 1775, on trouve dans les _Archives amricaines_ que deux officiers
franais, MM. Penet et de Pliarne, furent recommands par le
gouverneur Cook, de Providence, au gnral Washington, pour qu'il
entendt les propositions qu'ils avaient  faire en faveur de la
cause de l'indpendance. Ces officiers arrivaient du Cap Franais
(Saint-Domingue) et furent reus en dcembre par le Congrs, qui
accepta leurs offres relativement  des fournitures de poudre, d'armes
et d'autres munitions de guerre. La convention secrte qui fut alors
conclue reut son excution, du moins en partie, car, dans une lettre
adresse de Paris, le 10 juin 1776, par le docteur Barbue-Dubourg 
Franklin, celui-ci dit qu'il a reu de ses nouvelles par M. Penet,
arriv de Philadelphie, et qu'un envoi de 15,000 fusils des
manufactures royales qui lui ont t livrs sous le nom de _La
Tuilerie_, fabricant d'armes, va partir de Nantes avec ce mme
Penet[87].

[Note 87: Le docteur Dubourg s'tait abouch avec Silas Deane, qui lui
avait t adress par Franklin. Il esprait sans doute se faire donner
une subvention pour la fourniture secrte des armes et des munitions
aux Amricains; peut-tre mme reut-il cette subvention, puisqu'il
expdia en Amrique quelques chargements et qu'il envoya quelques
ngociateurs au Congrs. Mais il vit d'un trs-mauvais oeil que le
gouvernement franais et donn  Beaumarchais la prfrence des
fournitures secrtes aux colons insurgs. Il en crivit  M. de
Vergennes en blmant le ministre de son choix (Voir de Lomnie,
_Beaumarchais et son temps_.)]

Barbue-Dubourg, qui tait un agent zl du parti amricain, crit en
mme temps qu'il a engag, avec promesse du grade de capitaine dans
l'arme amricaine, et moyennant quelques avances d'argent, le sieur
Favely, officier de fortune et ancien lieutenant d'infanterie. Au
sieur Davin, ancien sergent-major trs-distingu, il n'a promis que le
payement du passage par mer. Il a engag en outre M. de Bois-Bertrand,
jeune homme plein d'honneur, de courage et de zle, qui en France a un
brevet de lieutenant-colonel, mais qui ne demande rien.

Je n'ai pas rencontr autre part les noms de ces officiers. Mais je
vois dans une autre correspondance que M. de Bois-Bertrand partit en
juillet 1776, en emmenant  ses frais deux bas officiers d'une grande
bravoure. Barbue-Dubourg lui avait fait esprer le grade de colonel.

Les milices amricaines manquaient d'ingnieurs. Ce fut encore
Barbue-Dubourg qui se chargea d'en procurer. Dans sa lettre du 10 juin
1776, dj cite, il s'exprime ainsi  ce sujet. J'ai arrt
deux ingnieurs: l'un, M. Potter de Baldivia, tout jeune mais
trs-instruit, fils d'un chevalier de Saint-Louis qui tait ingnieur
attach au duc d'Orlans; l'autre, Gille de Lomont[88], jeune homme
d'un mrite peu commun quoiqu'il n'ait encore t employ qu' la
paix; mais on ne peut pas en dcider d'autres.

[Note 88: _Notices biogr_.]

J'ai parl  M. de Gribeauval, lieutenant gnral des armes du roi
et directeur de l'artillerie, qui croit qu'il faut vous en envoyer
trois dont, l'un en chef, qui serait M. Du Coudray[89], officier
trs-distingu et trs-jalous, qui a servi en Corse, et dont les
connaissances en chimie pourraient tre trs-utiles.

Les seuls ingnieurs qui furent envoys en Amrique avec une mission
secrte du gouvernement franais furent de Gouvion, Du Portail, La
Radire et Launoy. Ils furent engags par Franklin, alors  Paris,
qui avait t charg par le Congrs de cette ngociation; mais ils
n'arrivrent en Amrique qu'aprs La Fayette, le 29 juillet 1777[90].

Le plus ancien des officiers volontaires sur lequel j'aie des donnes
positives est M. de Kermovan. Le 24 mars 1776[91], M. Barbue-Dubourg
crit de Paris au docteur Franklin,  Philadelphie: Je pense
trs-srieusement que le chevalier de Kermovan est un des meilleurs
hommes que votre pays puisse acqurir. Il a dj embrass ses
sentiments, et il ne demande rien avant d'avoir fait ses preuves; mais
il a l'ambition d'obtenir un rang quand son zle et ses talents seront
prouvs. Il est dispos  s'exposer  tous les dangers comme simple
volontaire aussi bien que s'il avait le commandement en chef. Il me
parat bien instruit dans l'art militaire.

[Note 89: Ce Tronson du Coudray dont il est question ici obtint en
effet la permission d'aller en Amrique comme volontaire, et partit
avec une troupe d'officiers franais pour rejoindre l'arme
de Washington. Ils taient sur le premier btiment frt par
Beaumarchais, parti du Havre en janvier 1777. Le 17 septembre 1777 il
traversait le Schuylkill sur un bateau plat, lorsque le cheval trop
fringant qu'il montait se mit  reculer et prcipita son cavalier dans
le fleuve, o il se noya. Son aide de camp, Roger, tenta de le
sauver. Du Coudray fut enterr aux frais des Etats-Unis. Il tait
trs-mcontent des procds de Beaumarchais envers lui. _Silas Deane
en France_, p. 33.

La Fayette (_Mmoires_, page 19) dit que Du Coudray partit avec lui.
Du Coudray vint en Amrique avant La Fayette, en janvier 1777, sur
l'_Amphitrite_, premier btiment frt par M. de Beaumarchais pour
les Amricains, selon M. de Lomnie. Silas Deane laisse en doute
par quelle voie Du Coudray partit, p. 35. Voir aussi _Notices
biographiques_.]

[Note 90: _Notices biographiques_.]

[Note 91: Arch. amricaines.]

Il quittait la France le 6 avril, et le 21 juin 1776, le _board of
war_, ayant jug que le chevalier de Kermovan avait donn des preuves
indubitables de son bon caractre et de son habilet dans l'art de la
guerre, le recommande au Congrs comme ingnieur, et croit que les
autorits de Pensylvanie doivent l'employer aux constructions de
Billingsport, sur la Delaware. Il fut commissionn dans ces conditions
le 4 juillet 1776.

Citons encore parmi les volontaires qui accompagnrent La Fayette,
le prcdrent ou le suivirent de trs-prs: De Mauroy, qui l'avait
accompagn dans sa fuite de France; De Gimat, son aide de camp intime;
Pontgibaud, qui fut aussi son aide de camp; Armand de la Rouerie, plus
connu sous le nom de _colonel Armand_, que sa bravoure chevaleresque,
son caractre libral et ses aventures rendirent populaire en
Amrique; de Fleury, le hros de Stony-Point; Mauduit du Plessis, le
hros de Redbank; Conway, Irlandais au service de la France, homme
ambitieux et dangereux, dit La Fayette[92]. Il fut entran dans
des intrigues qui avaient pour but d'opposer Gates et Lee 
Washington[93], et justifia dans ces tristes affaires la mauvaise
opinion que son gnral avait de lui; de Ternant, de La Colombe,
Touzard, le major L'Enfant et d'autres.

Enfin, parmi les trangers: Pulaski et Kosciusko, qui ont tous
deux jou des rles importants dans les rvolutions de Pologne; de
Steuben[94], officier prussien, venu vers le commencement de 1778,
et qui organisa la discipline et les manoeuvres dans l'arme
amricaine[95].

[Note 92: _Mmoires_.]

[Note 93: Pour connatre les intrigues qui avaient pour but de
renverser Washington et de lui substituer Charles Lee, ou Gates, ou
tout autre, intrigues dont je parlerai plus longuement dans une autre
partie de mon travail, voir les ouvrages suivants:

_M. Lee's Plan._--March. 29, 1777, ou _la Trahison de Charles Lee_,
par George H. Moore. New-York, 1860.

_Proceedings of a general court Martial_, for the trial of
major-general Lee. July, 1778. Cooperstown, 1823.

_Vie de Charles Lee_, pages 227-229, pour la lettre de Joseph Reed.

_Vie de Washington_, par Irving, II, 284. Sparks, vol. V, _passim._]

[Note 94: M. de Lomnie, dans _Beaumarchais et son temps_, a blm le
peuple des Etats-Unis et leur gouvernement pour leur ingratitude et
leur injustice envers Beaumarchais. Il n'appartient pas  cette petite
monographie d'entrer dans une discussion  ce sujet, dont M. de
Lomnie dit qu'il a une parfaite connaissance. Mais pour montrer
combien Beaumarchais Rendait dsagrables, depuis le commencement,
ses relations avec le Congrs, je donne ici l'extrait suivant des
_Mmoires_ (du comte de Mor) Pontgibaud:

Le gouvernement franais se dcida alors  reconnatre l'indpendance
des Etats-Unis et  envoyer M. Grard pour ministre auprs du Congrs.
Il tait temps, car l'on tait trs-peu satisfait des secours que
la France faisait parvenir par l'intermdiaire du sieur Caron de
Beaumarchais. La correspondance de cet homme choquait universellement
par son ton de lgret qui ressemblait  l'insolence. J'ai conserv
la copie d'une de ces lettres.

Messieurs, je crois devoir vous annoncer que le vaisseau
l'_Amphitrite_, du port de 400 tonneaux, partira au premier bon
vent pour le premier port des tats-Unis qu'il pourra atteindre.
La cargaison de ce vaisseau qui vous est destin consiste en 4,000
fusils, 80 barils de poudre, 8,000 paires de souliers, 3,000
couvertures de laine; plus quelques officiers de gnie et
d'artillerie, item un baron allemand, jadis un aide de camp du prince
Henri de Prusse; je crois que vous pourrez en faire un gnral et suis
votre serviteur,

C. DE BEAUMARCHAIS.

Le Congrs fut indign de cette manire d'crire, et nous emes tous
connaissance de cette impertinente lettre, moins impertinente encore
que ne le fut toute la vie de l'homme qui l'crivit.

L'officier allemand dont il parlait si cavalirement tait le baron
de Steuben, grand tacticien, qui arriva accompagn du chevalier de
Ternant, officier trs-distingu; il y avait peu de Franais encore 
cette poque.

L'ouvrage de M. de Lomnie a t critiqu et rfut sur une autre
phase de la vie de Beaumarchais par M. Paul Huot: _Beaumarchais
en Allemagne_, Paris, 1869. Un autre jugement assez svre sur
Beaumarchais a t exprim par un de ses compatriotes dans la _Revue
rtrospective_, Paris, 15 mars 1870, p. 168.--Voir aussi _Notices
biographiques_ et _Silas Deane en France_, p. 73.]

[Note 95: J'ai consacr une notice dtaille  chacun de ces hommes
et  un grand nombre d'autres moins connus, dans les _Notices
biographiques_.]

Le Congrs, rassur sur le sort de Philadelphie, tait rentr dans
cette ville le 27 fvrier 1777, aprs la bataille de Trenton.
L'arrive des volontaires europens apportait plutt aux Amricains
un secours moral qu'une aide effective. Ils taient de beaucoup
infrieurs en nombre  leurs adversaires; mais l'habilet des chefs et
l'opinitret des soldats supplrent  cette infriorit numrique.

Ds le mois de juin 1777, on apprit que sir William Howe, parti de
New-York, se dirigeait avec seize mille hommes sur les ctes de la
Pensylvanie. Il dbarqua ses troupes dans le Maryland, et Washington
s'avana au-devant de lui avec onze mille hommes. Les deux armes ne
tardrent pas  se rencontrer sur les bords de la Brandywine, et le
11 septembre elles se livrrent un combat dans lequel les gnraux
amricains furent battus en dtail. Le comte Pulaski s'y distingua, et
La Fayette, qui marchait encore en simple volontaire  la tte d'une
brigade, eut la cuisse traverse d'une balle, ce qui ne l'empcha pas
de continuer la lutte, de tenter de rallier les fuyards et de quitter
l'un des derniers le champ de bataille. Sir William Howe entra 
Philadelphie et le Congrs se transporta  Lancastre.

D'un autre ct, le gnral Gates avait succd  Saint-Clair dans le
commandement des troupes qui avaient abandonn Ticonderoga au dbut de
la campagne. Il se runit aux gnraux Arnold et Morgan, qui avaient
d abandonner le Canada, et rsolut de s'opposer  la marche hardie du
gnral Burgoyne. Celui ci, qui avait remplac Carleton, attendit les
Amricains sur les hauteurs de Behmis-Hights. Une bataille opinitre
s'y livra le 19 septembre[96].Les Anglais furent battus, sans perdre
toutefois leur position. Mais, vaincu dans un nouveau combat livr le
7 octobre  Saratoga, Burgoyne, envelopp sans espoir de secours, fut
oblig de capituler avec son arme. C'tait le plus beau succs que
les Amricains eussent encore remport depuis le commencement de la
lutte: une artillerie nombreuse, des armes et dix mille prisonniers
tombrent en leur pouvoir.

[Note 96: On trouva sur le champ de bataille le cadavre d'une femme
qui avait t tue dans les rangs des milices amricaines; ses armes
taient encore disposes pour le combat et ses mains taient pleines
de cartouches. (Fait rapport par le cap. Anbury, des troupes royales;
_Voyages_, Londres, 1789, I, 437; Paris, I, 311).]

Cependant Washington reprenait l'offensive. Au moment o les Anglais
le croyaient en pleine retraite,  la suite de sa dfaite de
Brandywine, il s'approcha d'eux par une route dtourne et les attaqua
avec vigueur dans leurs lignes. Un brouillard qui mit le dsordre dans
ses corps d'arme lui ravit une victoire certaine. Il fut forc 
la retraite aprs avoir fait essuyer  l'ennemi des pertes bien
suprieures aux siennes  Germantown (4 octobre 1777).

C'est  cette mme poque qu'il faut placer la belle dfense du fort
Red-Bank par le capitaine volontaire Duplessis-Mauduit  la tte de
quatre cents hommes, contre le colonel Donop, d'un rgiment hessois
qui ne comptait pas moins de seize cents soldats. Ce rgiment fut en
partie dtruit et son colonel tu. Les Amricains durent pourtant
abandonner cette place, ainsi que le fort Mifflin.

La victoire de Saratoga dtermina Louis XVI  cder aux instances de
ses ministres et de Franklin. Le 6 fvrier 1778 il signa avec les
tats-Unis un trait de commerce, auquel tait joint un trait
d'alliance offensive et dfensive pour le cas o l'Angleterre
dclarerait la guerre  la France. Cette mesure doit tre attribue en
grande partie  l'impulsion que La Fayette avait donne  l'opinion
publique en France, et au revirement d'ides qui s'tait produit dans
les esprits  la suite de ses rapports favorables aux Amricains. La
nouvelle en parvint le 3 mai au Congrs. Elle fut accueillie par des
rjouissances publiques et provoqua le plus vif enthousiasme.

En Angleterre, lord Chatham se fit transporter  la Chambre et proposa
de dclarer immdiatement la guerre  la maison de Bourbon. Son
discours termin, il tomba vanoui et mourut dans la mme journe. Sa
motion fut adopte et l'ambassadeur anglais prs la cour de Versailles
immdiatement rappel. Lord North voulut conjurer le pril en offrant
aux colonies ce qu'elles avaient demand depuis 1774, avec une
amnistie illimite. Les Amricains repoussrent tout arrangement qui
n'avait pas pour base la reconnaissance de leur indpendance. La
guerre continua avec un caractre de plus en plus violent.



IX


C'est  ce moment surtout que la France put apprcier les bons effets
de l'administration de Choiseul. Sa marine put lutter avec avantage
contre celle de l'Angleterre. Une flotte de douze vaisseaux et de
quatre frgates partit de Toulon pour l'Amrique, sous les ordres du
comte d'Estaing. Une autre fut rassemble  Brest pour combattre dans
les mers d'Europe. Enfin on prpara une expdition pour faire une
descente en Angleterre. Le combat de la _Belle-Poule_ (capitaine de
La Clochetterie) ouvrit glorieusement les hostilits. Le comte
d'Orvilliers, sorti de Brest avec trente-deux vaisseaux, tint la
fortune indcise, dans la bataille d'Ouessant, contre l'amiral Keppel
(27 juillet 1778). L'Angleterre, effraye de voir la France reparatre
sur mer  armes gales, fit passer son amiral devant un conseil de
guerre.

En Amrique, Clinton, menac d'tre envelopp dans Philadelphie par
l'arme de Washington et par la flotte du comte d'Estaing, se replia
sur New-York, o il ne rentra toutefois qu'aprs avoir essuy un
chec  Monmouth (28 juin 1778). Pour diviser les forces qui le
poursuivaient, il envoya le colonel Campbell dans la Gorgie, et la
guerre s'tendit alors aux colonies du Sud.

Le gnral anglais Prvost vint rejoindre Campbell, et le chef des
milices amricaines, Lincoln, fut forc de leur abandonner, avec la
Gorgie, toute la Caroline du Sud. Les Anglais faisaient de ce ct
une guerre d'extermination qui soulevait contre eux les populations,
aussi le gnral Lincoln put-il bientt reprendre l'offensive et
forcer l'ennemi  lever le sige de Charleston (mars 1779).

En mme temps, sir H. Clinton envoyait des dtachements sur les ctes
de la Virginie et de la Nouvelle-Angleterre pour tout ravager. Ils ne
russirent que trop dans cette barbare mission. Ce gnral concentra
ses troupes sur le bord de l'Hudson et vint attaquer les forts de
Verplanck et de Stoney-Point. Cette dernire place fut prise, puis
reprise par Wayne. Le lieutenant-colonel de Fleury se prcipita le
premier dans les retranchements qu'il avait fait construire et saisit
le drapeau anglais. Les Amricains, non moins gnreux que braves,
accordrent la vie sauve  la garnison anglaise, bien qu'elle et
commis d'horribles massacres. Washington dut pourtant abandonner ce
poste aprs en avoir enlev les munitions et en avoir dtruit les
dfenses.

Aux Antilles, le marquis de Bouille dployait une activit et des
talents que l'impritie des amiraux et les mauvais temps paralysrent
souvent, mais qui jetrent pourtant sur les armes franaises un clat
nouveau. La Dominique fut prise; mais les Anglais s'emparrent de
Sainte-Lucie que d'Estaing ne put recouvrer[97].

[Note 97: _Histoire raisonne des oprations militaires et politiques
de la dernire guerre,_ par M. Joly de Saint-Vallier, lt-col.
d'infanterie. Lige, 1783.--L'auteur (pages 70 et 99) fait un grand
loge de M. de Bouill.

Voir _Notices biographiques_ et aussi _la Vie de M. de Bouill._
Paris. 1853.]

C'est  cette poque que La Fayette demanda au Congrs l'autorisation
de retourner en France, soit pour servir d'une manire plus efficace 
la Cour la cause amricaine, soit pour reprendre du service dans son
pays si la guerre devenait continentale. Il s'embarqua  Boston, sur
_l'Alliance_[98], le 11 janvier 1779, combl des remerciements et
des flicitations du Congrs. Il revint quelques mois plus tard sur
_l'Hermione_  Boston, le 28 avril 1780, reprendre son poste dans la
guerre de l'indpendance, prcdant les secours en hommes, en effets
et en argent qu'il avait obtenus du gouvernement franais.

[Note 98: La frgate _l'Alliance_ fut acheve spcialement pour
ramener La Fayette en France en 1779.]

D'Estaing compensa la perte de Sainte-Lucie en s'emparant des les de
Saint-Vincent et de la Grenade, en prsence de la flotte commande
par l'amiral Byron. Il lui livra ensuite une bataille navale, le 6
juillet, qui mit les vaisseaux anglais hors d'tat de tenir la mer.
Le pavillon franais eut en ce moment l'empire de la mer dans les
Antilles et d'Estaing put se diriger vers les ctes de la Gorgie pour
reconqurir cette province en soutenant le gnral Lincoln. Le sige
de Savannah (septembre 1779), attaque infructueuse, qui fit couler
tant de sang franais sur le territoire ds tats-Unis, fut
immdiatement entrepris.

Le comte d'Estaing dclara plusieurs fois qu'il ne pouvait pas rester
 terre plus de dix ou quinze jours. La prise de Savannah tait
regarde comme certaine. Pleine de cet espoir, la milice se mit en
campagne avec une ardeur extraordinaire. Les Anglais avaient coul
 fond dans le canal deux vaisseaux arms, quatre transports et
plusieurs petits btiments. Les grands vaisseaux du comte d'Estaing ne
pouvaient s'approcher du rivage et le dbarquement ne put
s'effectuer que le 12 septembre avec de petits vaisseaux envoys de
Charleston[99].

[Note 99: Ms. de Dupetit-Thouars.]

Le 16, Savannah fut somm de se rendre _aux armes de France_. Cette
sommation ne fut ainsi faite que parce que l'arme amricaine n'tait
pas encore arrive; mais les loyalistes en prirent prtexte pour
accuser les Franais de vouloir faire des conqutes pour leur propre
compte.

La garnison demanda vingt-quatre heures pour rflchir  une rponse.
Cette demande n'avait d'autre but que de donner le temps  un
dtachement command par le lieutenant-colonel Maitland de se joindre
 l'arme anglaise dans Savannah. Cette jonction s'opra en effet
avant l'expiration du dlai, et le gnral Prvost se crut alors en
tat de rsister  un assaut.

Les assigeants, rduits  la ncessit de faire une brusque attaque
ou de faire un sige en rgle, se virent contraints de prendre le
premier parti. La distance o tait leur flotte et le dfaut de
voitures leur firent perdre un temps d'autant plus prcieux que leurs
adversaires travaillaient avec une grande activit  augmenter leurs
moyens de dfense. Plusieurs centaines de ngres, sous la direction du
major Moncrief, perfectionnaient chaque jour les ouvrages de la
ville. Ce ne fut que le 23 au soir que les Franais et les Amricains
ouvrirent la tranche.

Le 24, le major Graham  la tte d'un faible dtachement des assigs
fit une sortie sur les troupes franaises, qui le repoussrent sans
difficult; mais ceux-ci s'approchrent si prs des retranchements de
la place qu' leur retour ils furent exposs  un feu trs vif qui
leur tua plusieurs hommes.

La nuit du 27, une nouvelle sortie eut lieu sous la conduite du major
Mac-Arthur. Elle jeta un tel trouble chez les assigeants que les
Franais et les Amricains tirrent quelque temps les uns sur les
autres.

Assigeants et assigs se canonnrent sans grand rsultat jusqu'au 8
octobre. Ce jour-l, le major L'Enfant emmena cinq hommes et marcha 
travers un feu trs-vif jusque contre les ouvrages de la place pour
mettre le feu aux abattis. L'humidit du bois empcha le succs de
cette tentative hardie dans laquelle le major fut bless.

Sur les instances des ingnieurs, qui ne croyaient pas  la
possibilit d'un succs rapide par un sige en rgle, et sur les
reprsentations de ses officiers de marine, qui lui montraient les
prils auxquels tait expose la flotte, le comte d'Estaing se
dtermina  livrer l'assaut.

Le 9 octobre au matin, trois mille cinq cents hommes de troupes
franaises, six cents de troupes continentales et trois cent cinquante
de la milice de Charleston conduits par le comte d'Estaing et le
gnral Lincoln s'avancrent avec la plus grande intrpidit jusqu'aux
lignes ennemies. En mme temps la milice du pays tait occupe  deux
fausses attaques. Le feu des Anglais fut si violent et si bien dirig
que le front de la colonne d'attaque fut mis en dsordre. Il y eut
pourtant deux tendards de plants dans les redoutes anglaises. En
vain le comte Pulaski,  la tte de deux cents hommes  cheval,
voulut-il pntrer dans la ville en passant au galop entre les
redoutes. Il fut atteint d'une blessure mortelle[100]. Enfin
les assaillants, aprs avoir soutenu le feu des ennemis pendant
cinquante-cinq minutes, firent une retraite gnrale.

Le comte d'Estaing reut deux blessures et ne dut son salut qu'au
dvouement du jeune Truguet[101]. Six cent trente-sept hommes de ses
troupes et deux cent cinquante-sept des troupes continentales furent
tus ou blesss. Des trois cent cinquante de la milice de Charleston,
quoiqu'ils fussent des plus exposs au feu de l'ennemi, il n'y eut de
tu que le capitaine Shepherd et six blesss.

[Note 100: Notices biograph.]

[Note 101: Idem.]

Pendant le jour de la sommation, _il n'y avait pas dix canons de
monts_ sur les lignes de Savannah. Aussi la dfense de cette
place fit-elle le plus grand honneur au gnral Prvost, au
lieutenant-colonel Maitland et au major Moncrief. Celui-ci mit une
telle activit dans ses prparatifs de dfense, qu'en quelques jours
il avait mis plus de quatre-vingts canons en batterie.

La garnison comptait de deux  trois mille hommes de troupes
rgulires anglaises, avec cent cinquante miliciens seulement. Les
pertes qu'elle prouva furent insignifiantes, car les soldats tiraient
 couvert et beaucoup des assaillants n'eurent pas mme l'occasion de
faire feu.

Immdiatement aprs le mauvais succs de cette entreprise, la milice
amricaine retourna dans ses foyers. Le comte d'Estaing rembarqua ses
troupes avec son artillerie et ses bagages et quitta le continent.

Cependant les succs des Franais aux Antilles avaient eu un grand
retentissement en Europe. L'amiral Rodney se trouvait alors  Paris,
o il tait retenu par des dettes qu'il ne pouvait payer. Un jour
qu'il dnait chez le marchal de Biron, il traita avec ddain les
succs des marins franais, en disant que s'il tait libre il en
aurait bientt raison. Le marchal paya ses dettes et lui dit:
Partez, monsieur; allez essayer de remplir vos promesses; les
Franais ne veulent pas se prvaloir des obstacles qui vous empchent
de les accomplir. Cette gnrosit chevaleresque cota cher  la
France[102].

[Note 102: _Anecdotes historiques sur les principaux personnages
anglais._ 1 vol. in-12,1784.]

En effet, aprs le rappel de l'amiral Byron, Rodney fut envoy pour le
remplacer aux Indes occidentales[103].

[Note 103: Il emmenait  son bord le troisime fils du roi,
Guillaume-Henri, qui passa par tous les grades. L'amiral ravitailla
Gibraltar sur sa route, et prit, devant cette place, quatre des huit
vaisseaux espagnols qui la bloquaient. Un de ces vaisseaux se trouvant
trop faible d'quipage pour manoeuvrer par un gros temps et tant
sur le point de prir ou d'chouer, les Anglais voulurent forcer les
prisonniers espagnols qu'ils avaient enferms  fond de cale, de les
aider  sauver le vaisseau. Les prisonniers rpandirent tous qu'ils
taient prts  prir avec leurs vainqueurs, mais qu'ils ne leur
donneraient aucune assistance pour les tirer du danger,  moins qu'ils
n'eussent la libert de ramener le vaisseau dans un des ports de
l'Espagne. Les Anglais furent forcs d'y consentir et les Espagnols
ramenrent leurs _vainqueurs_ prisonniers  Cadix. (Saint-Valier,
_Hist._, page 86.)]

Il livra au comte de Guichen, l'anne suivante, trois combats indcis,
mais meurtriers, et s'empara de Saint-Eustache sur les Hollandais.
Cette petite colonie,  peine dfendue par cent hommes, fut
honteusement pille par le vainqueur, qui tendit en outre une sorte
de pige aux vaisseaux hollandais en laissant flotter sur l'le le
pavillon de leur nation. L'Angleterre ne profita pas pourtant du fruit
de ces rapines auxquelles ses amiraux n'taient que trop habitus. Le
convoi envoy par Rodney, charg d'un butin d'une valeur de plus de
soixante millions, port par plus de vingt btiments, fut pris tout
entier en vue des ctes d'Angleterre par l'amiral La Motte Piquet.
Cette dconvenue vint mettre un terme  la joie ridiculement exagre
que les habitants de Londres avaient manifeste  la nouvelle de la
facile conqute de Saint-Eustache[104].

[Note 104: L'amiral Rodney revint en 1781  Londres. York-town
venait d'tre prise et il se montra nanmoins  la Cour comme un
triomphateur. Il tirait son plus grand clat des dpouilles des
malheureux habitants de Saint-Eustache; mais comme cette le fut
reprise le 26 novembre 1781 par les Franais, on distribua aux soldats
la somme d'argent considrable que L'amiral anglais y avait laisse,
dans l'impossibilit o il s'tait trouv de pouvoir l'emporter.]


La diversion tente par Clinton dans la Gorgie avait compltement
russi par l'chec de d'Estaing devant Savannah. Ce gnral profita du
moment o Washington tait rduit  l'inaction par la misre de son
arme pour faire quitter New-York  une partie de ses troupes et pour
s'emparer de Charleston, dans la Caroline du Sud, o il fit 5,000
Amricains prisonniers (mai 1780). Il laissa ensuite dans cette
province lord Cornwallis, qui battit tous ceux que le Congrs chargea
de le chasser.

C'est sur ces entrefaites que La Fayette revint d'Europe et releva,
par les bonnes nouvelles qu'il apportait, le courage abattu des
Amricains. En juillet, le corps expditionnaire aux ordres du comte
de Rochambeau et fort de 6,000 hommes dbarqua  Newport. Il tait
amen sur une escadre de dix vaisseaux aux ordres du chevalier de
Ternay. C'est pendant que Washington s'tait rapproch de New-York,
pour mieux correspondre avec Rochambeau, que le tratre Arnold entama
des ngociations avec Clinton pour lui livrer West-Point, dont
Washington lui avait confi la garde.

On sait comment le complot fut dcouvert et comment le major Andr, de
l'arme anglaise, prit victime de ses relations avec le tratre.

Avant de commencer ses oprations, Rochambeau attendait des renforts
que le comte de Guichen devait lui amener de France; mais celui-ci
avait rencontr dans les Antilles, comme nous l'avons dit plus haut,
l'amiral Rodney, qui obligea le convoi franais  se rfugier  la
Guadeloupe. Washington ne put qu'envoyer quelques renforts, avec La
Fayette, aux patriotes du Sud, et se rsigna  remettre  la campagne
prochaine l'expdition dcisive qu'il concertait avec Rochambeau. De
son ct, Cornwallis recevait des troupes qui portaient son arme 
12,000 hommes. La situation des Anglais paraissait donc aussi prospre
que par le pass.

Une vaste coalition se formait pourtant contre le despotisme maritime
de l'Angleterre. Cette nation s'arrogeait le droit de visite sur les
btiments neutres, sous prtexte qu'ils pouvaient porter des secours
et des munitions  ses adversaires. Catherine II, la premire,
proclama, en aot 1780, la franchise des pavillons,  la condition
qu'ils ne couvriraient pas de contrebande de guerre. Pour soutenir
ce principe, appel _droit des neutres,_ elle proposa un plan de
neutralit arme qui fut successivement adopt par la Sude et le
Danemark, la Prusse, le Portugal, les Deux-Siciles et la Hollande.
Cette dernire nation, en donnant asile  des corsaires amricains,
avait excit au plus haut degr la fureur des Anglais. Ils lui
dclarrent la guerre. C'est alors que l'amiral Rodney leur enleva
Saint-Eustache. Les Espagnols prirent de leur ct Pensacola, dans la
Floride, tandis que de Grasse ravageait les Antilles anglaises et que
Bouill reprenait Saint-Eustache.

Ces victoires permirent  Washington et  Rochambeau d'excuter enfin
une expdition qui fut aussi dcisive qu'habilement mene. Pendant
l'hiver, l'arme amricaine, prive des choses les plus ncessaires,
avait support les plus rudes preuves. Quelques rgiments de
Pensylvanie et de New-Jersey s'taient mme mutins. Les partisans
amricains Marion et Sumpter avaient trop peu de troupes pour
entreprendre contre Cornwallis autre chose qu'une guerre
d'escarmouches. Le corps de Gates fut battu  Camden (aot 1780) et de
Kalb y fut tu. Pourtant Morgan[105],  la tte d'un corps de troupes
lgres, battit Tarleton au Cowpens (17 janvier 1781). Par une
retraite habile, Green amena Cornwallis jusqu'au del du Dan, qui
spare la Virginie de la Caroline septentrionale. Il se renfora des
milices de Virginie et tomba  l'improviste sur les corps rcemment
levs par Cornwallis, qu'il jeta dans un dsordre tel qu'ils
s'entre-turent et que Cornwallis fit tirer des coups de canon contre
ses propres troupes, mles aux milices.

[Note 105: M. La Chesnays m'a communiqu une lettre manuscrite trouve
dans les papiers de Blanchard et signe Daniel Morgan. Elle donne une
relation authentique de cette affaire. Elle est date du camp de
Craincreek, le 19 janv. 1781, et est adresse au gnral Green.]

Green livra un nouveau combat  Cornwallis, le 15 mars, prs
Guilford-House, et lui fit prouver des pertes qui le forcrent
 rtrograder sur Wilmington. Par une marche habile, il coupa la
retraite de la Caroline du Sud au gnral anglais, et il manoeuvra si
bien qu'aprs la sanglante bataille de _Eutaw-Springs_ il ne resta
plus aux Anglais dans la Gorgie et la Caroline que la ville de
Savannah et le district de Charleston.

Pendant ce temps[106], La Fayette, charg d'oprer en Virginie contre
des forces quatre fois suprieures en nombre, sacrifia encore une
partie de sa fortune pour maintenir ses soldats sous ses ordres, et,
joignant la prudence au courage, il sut, par des marches forces et
des retours subits, tellement fatiguer Cornwallis et harceler ses
troupes, que le gnral anglais, aprs avoir mpris sa jeunesse, fut
forc de redouter son habilet[107].

[Note 106: Bien que j'en sois maintenant arriv  la partie de mon
travail qui a plus particulirement t le sujet de mes recherches,
j'ai cru devoir en donner ici un rapide rsum, pour ne pas
interrompre brusquement cet aperu gnral.]

[Note 107: La nation tait loin d'tre prte pour les ventualits.
Un esprit de lassitude et d'gosme rgnait dans le peuple. L'arme,
mal discipline et mal paye, tait trs-inquite. Les milices de
Pensylvanie et de New-Jersey s'taient rvoltes au commencement de
l'anne. Le gouvernement tait encore impuissant, la Confdration
faible, le Congrs inerte, quoique existant toujours. Quand on lit que
ce corps tait prt  livrer le Mississipi  l'Espagne, bien plus, 
abandonner la reconnaissance expresse de l'Indpendance de l'Amrique,
comme le prliminaire indispensable des ngociations avec la
Grande-Bretagne, quand on lit cela, on peut bien se figurer qu'il y
avait quelques prparatifs pour se soumettre aux exigences du moment.
Le baron allemand de Steuben, qui rassemblait des troupes en Virginie
au moment de l'invasion, fut rejoint aprs par La Fayette, dont les
troupes avaient t habilles pendant la marche aux frais de celui-ci.
Sur mer, la flotte franaise tait occupe  dfendre les ctes contre
les envahisseurs. Il semble que les trangers taient les seuls
dfenseurs de la Virginie et de l'Amrique. Voir l'excellent et
trs-exact rsum intitul:

_Manual of United States History_, by Samuel Eliot. Boston, 1856,
258.]

Tout  coup, les troupes de Rochambeau quittent leur position de
New-Port et de Providence, o taient tablis leurs quartiers d'hiver,
et s'avancent vers Hartford. Washington arrte quelque temps l'arme
coalise devant l'le de New-York. Il fait des reconnaissances devant
la place et entretient son adversaire dans cette ide qu'il va diriger
tous ses efforts contre cette ville. Mais il n'attendait que la
promesse du concours de la flotte pour changer ses dispositions.
Le comte de Barras arrive de France sur la _Concorde_. Il venait
remplacer dans son commandement le chevalier de Ternay, et tait
accompagn du vicomte de Rochambeau, qui avait t charg de hter
l'envoi des renforts et des secours promis. Ces renforts n'arrivent
pas; mais en revanche on apprend que la flotte de l'amiral de Grasse,
aprs avoir pris Tabago et tenu Rodney en chec, s'avance avec 3,000
hommes tirs des colonies sous les ordres du marquis de Saint-Simon,
pour forcer la baie de Chesapeak dfendue par Graves, et bloquer
dans Yorktown Cornwallis, que La Fayette poursuit dans sa marche
rtrograde.

Les camps sont levs devant New-York, et tandis que le comte de
Barras, malgr son anciennet de grade, va se mettre avec un noble
dsintressement sous les ordres de de Grasse, les gnraux allis se
dirigent  marche force vers la Virginie. C'est vers Yorktown que,
pleins de confiance dsormais dans le nombre et la bravoure de leurs
troupes, ils font converger tous leurs efforts. L'arme est divise
en deux corps. L'un suit la voie de terre et, par Philadelphie et
Baltimore, arrive bientt  Williamsbourg pour donner la main aux
troupes de Saint-Simon et de La Fayette. Un autre corps, sous les
ordres de Custine, s'embarque  Head-of-Elk, touche  Annapolis,
et, sous la direction de Choisy et de Lauzun, prend position devant
Glocester. De son ct le comte de Grasse occupait la baie de
Chesapeak et coupait aux Anglais toute communication par eau.

Quelques jours suffirent pour tracer la premire et la seconde
parallle. Deux redoutes arrtaient les travaux des allis. On dcida
de leur donner l'assaut. La Fayette avec une colonne de milices
amricaines fut charg de s'emparer de celle de droite, tandis que
Guillaume de Deux-Ponts montait  l'assaut de celle de gauche. Les
troupes allies rivalisrent d'ardeur. En quelques minutes ces
obstacles furent enlevs.

En vain Cornwallis, reconnaissant que la rsistance tait dsormais
impossible, essaya-t-il de forcer le passage du York River en
abandonnant ses canons et ses bagages. Sa tentative ne russit pas et
il dut capituler. La garnison fut faite prisonnire de guerre. Les
vaisseaux anglais furent le partage de la flotte franaise, tandis que
plus de 150 canons ou mortiers, la caisse militaire et des armes de
toute sorte furent remis aux Amricains (11 octobre 1781).



X


Depuis la dclaration de l'indpendance, les Amricains avaient reu
de la France des secours plutt moraux qu'effectifs. Les envois
d'armes fournis par le gouvernement de Louis XVI furent plutt une
spculation de Beaumarchais et de quelques autres gens d'affaires
qu'une aide efficace.

Depuis trois ans que les Amricains soutenaient ainsi seuls la lutte
contre la toute puissante Angleterre, leurs forces s'taient puises
sans que leurs avantages eussent jamais t bien marqus, sans qu'ils
pussent entrevoir mme le jour o leurs ennemis renonceraient  exiger
d'eux une soumission absolue. Leurs ressources financires taient
aussi ananties. Leur situation devenait chaque jour plus prilleuse.
Il ne fallait rien moins que la fermet et l'autorit de Washington
pour maintenir les milices sous les drapeaux et entretenir encore
quelque confiance dans le coeur des partisans les plus sincres de
l'indpendance.

L'arrive de La Fayette  la cour de France en fvrier 1779 attira de
nouveau sur la situation des Amricains l'attention du gouvernement,
plus proccup jusque-l d'intrigues et de futilits que de politique
et de guerre. Parti en fugitif deux ans auparavant, le jeune gnral
fut accueilli en triomphateur. Sa renomme avait grandi en traversant
l'Ocan, et il sut faire servir l'engouement dont il fut l'objet  la
cause de ses frres d'adoption. Il joignit ses instances  celles de
l'envoy amricain John Laurens pour obtenir du roi un secours en
hommes et en argent, et la nouvelle de l'chec subi par d'Estaing
devant Savannah fut le dernier argument qui dcida le cabinet de
Versailles  excuter dans toute sa rigueur le trait d'alliance
offensive et dfensive conclu avec Franklin le 6 fvrier 1778.

Il fut dcid que la France enverrait aux Amricains une escadre de
sept vaisseaux de ligne pour agir sur les ctes, un corps de troupes
qui devait tre de 10,000 ou 12,000 hommes et une somme de six
millions de livres. M. de Rochambeau fut nomm commandant en chef du
corps expditionnaire, et le chevalier de Ternay fut mis  la tte de
l'escadre.

La Fayette se proccupa ensuite des moyens d'excution. Il fit
comprendre aux ministres que, s'il ne commandait pas en chef le corps
expditionnaire, ce qui serait surprenant pour les Amricains, il
fallait du moins mettre  sa tte un gnral franais qui consentirait
 ne servir que sous les ordres du gnral en chef amricain. Or, il
savait trs-bien que ses anciens compagnons d'armes en France taient
jaloux de sa prompte fortune militaire et de sa brillante renomme. Il
savait mieux encore que les officiers qui taient ses anciens en grade
ne voudraient pas servir sous ses ordres. Sa premire proposition
ne fut donc faite qu'en vue de satisfaire le sentiment public en
Amrique, qui se reposait presque entirement sur lui de la conduite
de cette affaire. En prsence des difficults graves qui devaient
rsulter de l'adoption d'une pareille dtermination, difficults qui
pouvaient avoir les plus dsastreuses consquences pour la cause 
laquelle il s'tait dvou, il promit de faire entendre aux Amricains
qu'il avait prfr rester  la tte d'une de leurs divisions et qu'il
avait refus le commandement du corps franais. Mais il insista sur ce
point que, pour ne pas blesser l'amour-propre des Amricains, il tait
indispensable de choisir pour diriger l'expdition un gnral dont
la promotion ft rcente, dont les talents fussent certainement  la
hauteur de sa mission, mais qui, considrant cette mission comme
une distinction, consentirait  accepter la suprmatie du gnral
Washington. Le choix qui dans ces conditions fut fait du comte de
Rochambeau le satisfit pleinement, et, sans attendre le dpart du
corps expditionnaire, il s'embarqua  Rochefort, le 18 fvrier 1780,
sur la frgate _l'Hermione_, que le roi lui avait donne comme tant
trs-bonne voilire. Il n'tait accompagn que d'un commissaire des
guerres, M. de Corny, qui devait prparer l'installation de l'arme
 Rhode-Island[108]. Il lui tardait  lui-mme d'annoncer la bonne
nouvelle  Washington, et aussitt aprs son dbarquement  Boston, le
28 avril, il se hta de rejoindre  Morristown son bien-aim et rvr
ami, comme il l'appelait dans ses lettres.

[Note 108: Voir la _Notice biographique_ sur M. de Corny, qui fut
accidentellement commissaire des guerres et revint en fvrier 1781.]

Les instructions donnes  M. de La Fayette par le ministre des
affaires trangres portaient que, pour prvenir toute mprise et
tout retard, il placerait tant  Rhode-Island qu'au cap Henry, 
l'embouchure de la Chesapeak, un officier franais charg d'attendre
l'escadre, qui devait atterrir en l'un de ces deux points, et de lui
donner toutes les informations dont elle aurait besoin en arrivant. Ce
fut M. de Galvan, officier franais au service des tats-Unis, qui fut
seul envoy au cap Henry, suivant ces instructions, avec une lettre de
M. de La Fayette. Mais l'escadre ne devait pas aborder sur ce point,
et la prcaution fut inutile.

Cependant les prparatifs de dpart ne se faisaient pas avec toute
l'activit dsirable. Tout ce qui dpendait du dpartement de la
guerre fut, il est vrai, achemin sur Brest avec promptitude. Ds les
premiers jours d'avril, on avait rassembl dans ce port les rgiments
de Bourbonnais, de Soissonnais, de Saintonge, de Deux-Ponts, de
Neustrie, d'Anhalt, la lgion de Lauzun, un corps d'artillerie et
de gnie avec un quipage de campagne, un quipage de sige et de
nombreux approvisionnements. Mais le ministre de la marine ne dploya
pas la mme promptitude. Le dpart de la flotte de M. de Guichen, avec
tous les transports de troupes et de munitions que l'on envoyait aux
Antilles, avait priv Brest de ses vaisseaux de transport. Des ordres
tardifs furent envoys  Bordeaux pour en fournir. Ceux-ci furent
arrts par le vent et, l'on fut oblig d'en faire venir de
Saint-Malo, o l'on n'en put trouver qu'un nombre insuffisant.

Pourtant il fallait se presser de partir sous peine de voir la
situation devenir critique et la traverse prilleuse. On savait que
l'Angleterre armait une escadre pour arrter le corps expditionnaire
franais, ce qui lui serait d'autant plus facile qu'elle n'aurait pas
de convoi  protger. On apprenait d'autre part que la situation
des Amricains devenait de jour en jour plus grave et qu'un secours
immdiat leur tait ncessaire. Le conseil des ministres envoya  M.
de Rochambeau l'ordre d'embarquer immdiatement une partie de ses
troupes et de son matriel et de partir au premier vent favorable. En
vain le gnral rclama-t-il contre le danger auquel on l'exposait en
rduisant de moiti un corps d'arme qui n'tait dj que trop faible.
Il ne put obtenir que la promesse formelle de l'envoi prochain de la
seconde division de son arme. Il se rsigna  emmener le plus de
troupes qu'il pourrait et  partir au plus vite.

Je donne ici, d'aprs Blanchard, les noms des officiers gnraux et
des principaux personnages de cette arme.

  M. le comte de Rochambeau, lieutenant gnral, commandant en chef.

  Le baron de Viomnil[109],        |
  Le comte de Viomnil,             | Marchaux de camp.
  Le chevalier de Chastellux[110],  |
  De Bville, brigadier, marchal gnral des logis[111].
  De Tarl, commissaire ordonnateur faisant fonctions d'intendant.
  Blanchard, commissaire principal[112].
  D'Aboville, commandant en chef l'artillerie.
  MM. de Fersen,     |
  De Damas,          |
  Ch. de Lameth,     | Aides de camp de
  De Closen,         | M. de Rochambeau[113].
  Dumas,             |
  De Lauberdires,   |
  De Vauban,         |

  MM. de Chabannes,  | aides de camp de
  De Pang,          | M. de Viomnil.
  Ch. d'Olonne,      |


  MM. de Montesquieu,                | aides de camp de
  .....petit-fils du jurisconsulte,  |
  Lynch (Irlandais),                 | M. de Chastellux.


  COLONELS.

  Le marquis de Laval.               | Bourdonnais
  Le vicomte de Rochambeau en 2e     |


  MM. Christian de Deux-Ponts.       | Royal Deux-Ponts,
  Guillaume de Deux-Ponts en 2e      |


  Le comte de Custine.               | Saintonge.
  Le vicomte de Charlus.             |


  M. de Sainte-Mesme ou Saint-Maime. | Soissonnais.
  Le vicomte de Noailles.            |


  Le duc de Lauzun.                  | Lgion de Lauzun.
  Le comte Arthur Dillon[114]        |


  Nadal, directeur du parc d'artillerie.
  Lazi, major---

  Desandroins, commandant les ingnieurs.
  Querenet,         |
  Ch. d'Ogr,       | Ingnieurs.
  Caravagne,        |
  D'Aubeterre[115], |
  Turpin,---

  Coste, premier mdecin.
  Robillard, premier chirurgien.
  Daure, rgisseur des vivres.
  Demars, rgisseur des hpitaux.

  Il y avait encore des rgisseurs pour les fourrages,
  pour les viandes, etc. En gnral, beaucoup trop d'employs,
  surtout en chefs[116].

  Bouley, trsorier.

  Chevalier de Tarl[117], | aide-majors gnraux
  De Mnonville,           |

  De Bville fils,         | aides-marchaux gnraux des logis
  Collot,                  |


[Note 109: Commandant en second de l'expdition.]

[Note 110: Ce dernier faisait les fonctions de major gnral.]

[Note 111: M. de Choisy, brigadier, n'arriva que le 30 septembre et
avait avec lui MM. Berthier, qui entrrent dans l'tat-major.]

[Note 112: Les autres commissaires des guerres taient, d'aprs
_l'Annuaire militaire_ de 1781:]

[Note 113: M. Cromot-Dubourg, qui arriva peu de temps aprs nous, dit
Blanchard, fut aussi aide de camp de Rochambeau. De Corny, commissaire
des guerres; il avait prcd l'expdition d'un mois et repartit pour
la France dans les premiers jours de fvrier 1781, sur l'_Alliance_.
De Villemanzy, id. Jujardy, id. Chesnel, id. Gau, commissaire
d'artillerie. Il faut ajouter  cette liste, d'aprs les _Archives_ de
la guerre, les _Souvenirs_ de M. Dumas, les _Mmoires_ de Rochambeau,
le rcit de _mes Campagnes en Amrique_ de G. de Deux-Ponts, les
_Mmoires_ de Du Petit-Thouars et le _Manuscrit indit_ que j'attribue
 Cromot-Dubourg: Collot, de Charlus, le vicomte de Rochambeau et les
frres Berthier.]

[Note 114: Il y eut dans l'arme franaise deux officiers qui
demandrent  y prendre du service aussitt aprs l'arrive du
corps expditionnaire et qui avaient dj servi les Amricains avec
distinction  titre de volontaires, ce sont: MM. de Fleury, major de
Saintonge, et Duplessis-Mauduit, aide-major du parc d'artillerie.]

[Note 115: Le _Journal de Blanchard_ dit d'Obterre.]

[Note 116: _(Blanchard.)_]

[Note 117: Le chevalier de Tarl tait frre de l'intendant.]


  _Composition de la flotte partie de Brest:_

  Vaisseaux.                  Canons.     Commandants.

  _Le Duc de Bourgogne_[118]    80       Chevalier de Ternay.
  doubl en cuivre.

  _Le Neptune_[119]             74       Destouches.
  doubl en cuivre.

  _Le Conqurant_[120]          74       La Grandire.

  _La Provence_[121]            64       Lombard.

  _L'Eveill_[122]              64       De Tilly.
  doubl en cuivre

  _Le Jazon_[123]               64       La Clochetterie.

  _L'Ardent_                    64       Chevalier de Marigny.

  Frgates.

  _La Bellone_[124]                      ***

  _La Surveillante_                      Sillart.

  _L'Amazone_                            La Prouse.

  _La Gupe_                cutter       Chevalier de Maulevrier.

  _Le Serpent_               _id._       ***

  _Le Fantasque,_ vieux vaisseau, tait arm en flte et
  tait destin  servir d'hpital; on y avait embarqu le
  trsor, la grosse artillerie et beaucoup de passagers.--Plus
  trente-six btiments de transport[125]; en tout, quarante-huit
  voiles.


[Note 118: Ce vaisseau, qui portait pavillon amiral, avait  son bord
M. de Rochambeau.]

[Note 119: Les vaisseaux doubls en cuivre taient trs-rares  cette
poque; ils avaient une marche plus rapide.]

[Note 120: M. Blanchard, qui partit le 2 mai 1780 de Brest sur _le
Conqurant,_ donne ainsi la composition de l'quipage de ce vaisseau.
La Grandire, capitaine, Cherfontaine, capitaine commandant en 2e;
Dupuy, 1'er lieutenant; Blessing, id. (Sudois). Enseignes: La
Jonquires, Kergis, Maccarthy, Duparc de Bellegarde, Buissy.
Gardes-marines: Lyvet, Leyrits, Lourmel. Officiers auxiliaires:
Cordier, Deshayes, Marassin, Guzence. Le fils de M. de la Grandire
tait aussi  bord, mais il n'tait pas encore garde-marine. Officiers
d'infanterie en dtachement sur le vaisseau, tirs du rgiment de
la Sarre: Laubanis, capitaine, Lamothe, lieutenant, Loyas,
sous-lieutenant.

Passagers: le baron de Viomnil, marchal de camp, comte de Custine,
brigadier colonel du rgiment de Saintonge; la compagnie de grenadiers
dudit rgiment dont les officiers taient: de Vouves, cap.; de James,
cap. en 2e; Champetier, lieutenant, Josselin, lieutenant en second;
Denis, sous-lieutenant; Fanit, 2e sous-lieutenant. Mnonville,
lieut.-col. attach  l'tat-major, de Chabannes et de Pang, aides
de camp de M. de Viomnil; Brizon, officier de cavalerie, faisant
fonctions de secrtaire auprs du gnral. En outre, un chirurgien et
un aumnier dont Blanchard ne dit pas les noms. Il y avait  bord, en
tout, 960 personnes et pour six mois de vivres.

Une partie du rgiment du Bourbonnais (350 hommes environ) tait
embarque sur la gabarre _l'Isle-de-France,_ qui portait aussi le
chevalier de Coriolis, beau-frre de Blanchard.]

[Note 121: Il y avait sur _la Provence_: MM. de Lauzun, Robert Dillon,
le chev. d'Arrot et une partie de la Lgion.--Lauzun dit dans ses
_Mmoires_ que le capitaine tait,  ce qu'il croit, M. Champaurcin.]

[Note 122: Sur _l'Eveill_ prirent place MM. de Deux-Ponts et une
partie de leur rgiment. _(Mes Campagnes en Amrique.)_]

[Note 123: Ce vaisseau eut pour passagers, entre autres: MM. Dumas,
Charles de Lameth, comte de Fersen et le comte de Charlus, qui taient
tous attachs  l'tat-major de M. de Rochambeau. (_Souvenirs_ de M.
Dumas.)]

[Note 124: Le 5 mai, la _Bellone_ rentra au port et ne rejoignit pas
l'expdition. (Dumas.)]

[Note 125: Parmi les btiments de transport taient: la _Vnus_, la
_comtesse de Noailles,_ la _Loire,_ le _Lutin,_ l'_Ecureuil,_ le
_Baron d'Arras,_ etc. (_Blanchard._)]

Le manque de btiments de transport fut cause que les rgiments de
Neustrie et d'Anhalt ne purent partir. M. de Rochambeau dut de mme
laisser  Brest une partie du rgiment de Soissonnais. Deux bataillons
seulement s'embarqurent le 4 avril sous les ordres du comte de
Sainte-Mesme. Les deux tiers de la lgion de Lauzun purent seuls
trouver place sur les vaisseaux, et 400 hommes de cette lgion durent
rester  Brest. Ils devaient faire partie du second convoi. Ils furent
plus tard envoys au Sngal, au grand dplaisir du duc qui en tait
colonel-propritaire. On ne put galement embarquer qu'une partie du
matriel de l'artillerie avec un dtachement de cette arme, sous les
ordres du colonel d'Aboville, et qu'un bataillon du gnie, sous les
ordres de M. Desandroins.



XI


Ds le 12 avril tout tait prt pour mettre  la voile, et le 15,
les vents tant au nord, tout le convoi mouilla dans la rade de
Bertheaume. Le lendemain, au moment o la flotte levait l'ancre,
les vents tournrent  l'ouest et le convoi reut ordre de rentrer.
Jusqu'au 1er mai, les vents furent variables, mais gnralement
dirigs de l'ouest. Ils taient favorables au dpart de l'escadre de
l'amiral Graves, forte de onze vaisseaux, en rade de Plymouth, tandis
qu'ils s'opposaient au dpart des troupes franaises. Enfin le 2 mai,
 quatre heures du matin, M. de Ternay profita habilement d'un bon
vent de nord-est pour faire appareiller. Il prit la tte de l'escadre
avec le _Duc de Bourgogne_, le _Neptune_ et le _Jazon_. Aprs avoir
pass le goulet et pris le large, l'escadre et le convoi firent route
vers le sud, traversrent heureusement le passage du Raz, et, s'tant
rallis, se mirent en ordre de marche.

Cette sortie n'avait point t observe par l'ennemi. L'escadre tait
en bonne route et sur le point de doubler le Cap, lorsque, trois jours
aprs son dpart, les vents devinrent contraires et la retinrent
pendant quatre jours dans le golfe de Gascogne. La _Provence_ perdit
deux mts. Son capitaine demanda  relcher; mais M. de Ternay ne
jugea pas qu'il dt en tre ainsi et il fit rparer cette avarie aussi
bien que possible. Ce ne fut que du 15 au 16 mai que l'escadre et le
convoi dcaprent par un vent de nord-est[126].

[Note 126: Le 15, le cutter le _Serpent_ fut renvoy en France pour
porter cette nouvelle.]

La flotte anglaise tait sortie  la faveur du mme vent qui avait
d'abord pouss les vaisseaux franais hors de Brest. La tempte
l'avait arrte avant qu'elle ft sortie de la Manche et l'avait
force  rentrer au port. Le convoi franais put donc prendre quelque
avance.

Aprs la tourmente essuye dans le golfe de Gascogne, le chevalier de
Ternay se dcida  prendre la route du sud, la mme qu'avait suivie
l'anne prcdente l'amiral d'Estaing. Celle de l'ouest tait plus
directe, mais moins sre,  cause des rencontres que l'on pouvait y
faire et de la variabilit des vents. Par le sud, on profitait au
contraire des vents alizs. Un climat plus doux tait plus favorable
 la sant de l'quipage et des troupes. On avait moins de chances
de rencontrer l'ennemi. Enfin les vents du sud, qui rgnent le
plus ordinairement pendant l't sur les rivages de l'Amrique
septentrionale, devaient ramener aisment le corps expditionnaire
vers le nord, au point o il lui serait le plus avantageux de
dbarquer[127].

Le 30 mai, aprs une navigation des plus agrables, on se trouva par
28 58' de latitude et 34 44' de longitude, et la persistance de M.
Ternay  maintenir la flotte dans la mme direction faisait croire aux
officiers,  leur grand regret, qu'on les destinait pour les les du
Vent et non pour l'Amrique du Nord, lorsque l'amiral donna l'ordre de
mettre le cap  l'ouest. Les jours suivants, il fit faire voile vers
le nord-ouest et exera l'escadre  passer de l'ordre dmarche 
l'ordre de bataille, le convoi restant sous le vent. La frgate la
_Surveillante_ chassa et prit un brick anglais arm de onze canons.
On apprit par le capitaine de ce brick la prise de Charleston par le
gnral Clinton et la prsence dans ce port de l'amiral Arbuthnot, qui
y attendait l'escadre de l'amiral Graves[128].

[Note 127: Le 25 mai, le vaisseau le _Lutin_, arm en guerre et charg
de marchandises, quitta l'escadre pour se rendre  Cayenne.]

[Note 128: Le 12 juin, on prit un petit btiment anglais, charg de
morue et de harengs, qui se rendait d'Halifax  Saint-Eustache. M. de
Rochambeau fit distribuer aux troupes les morues et les harengs; le
btiment fut pill, dgr et abandonn. (Blanchard.)]

Le 20 juin, comme on tait au sud des Bermudes, les frgates
d'avant-garde signalrent six vaisseaux faisant force de voiles sur
le convoi. M. de Ternay fit aussi mettre ses frgates en ligne de
bataille, et l'ennemi, surpris de voir sept vaisseaux de ligne sortir
de ce groupe de voiles marchandes, s'arrta. Un seul de ses vaisseaux,
qui sans doute avait chass trop de l'avant, tait fort loign des
autres et pouvait tre coup par le _Neptune_ et le _Jazon_, vaisseaux
de tte de la ligne franaise. Le convoi tait alors bien rassembl et
bien  l'abri derrire les frgates la _Surveillante_ et l'_Amazone_;
mais M. de Ternay, s'apercevant que la _Provence_, quoique charge
de voiles, ne pouvait le suivre et faisait une lacune dans sa ligne,
arrta ses deux premiers vaisseaux dans leur chasse contre la frgate
anglaise; qui put ds lors rallier les siens, aprs avoir essuy
toutefois le feu de toute la ligne franaise. On se canonna encore de
part et d'autre jusqu'au coucher du soleil sans grand rsultat, et le
chevalier de Ternay continua sa route avec son convoi. Il prfra,
dit Rochambeau, la conservation de son convoi  la gloire personnelle
d'avoir pris un vaisseau ennemi. Sa conduite fut juge tout autrement
par les officiers franais, et une circonstance du mme genre vint
bientt encore augmenter le mcontentement de l'arme contre cet
officier[129].

[Note 129: Le _Neptune_ eut, dans l'affaire du 20 juin 1780, deux
hommes tus et cinq ou six blesss; le _Duc-de-Bourgogne_, autant; en
tout, vingt et un hommes hors de combat. (Blanchard.)]

On sut plus tard que la frgate que l'on avait failli prendre tait
le _Rubis_, de 74 canons, et que l'escadre dont elle faisait partie,
commande par le capitaine Cornwallis[130], retournait  la Jamaque
aprs avoir escort cinquante vaisseaux marchands jusqu' la hauteur
des Bermudes. Le capitaine du _Jazon_, M. de la Clochetterie, avait
hautement blm pendant le combat la faute qu'avait commise M. de
Ternay en faisant diminuer de voiles ses deux vaisseaux de tte, ce
qui avait donn au _Rubis_ le temps de se dgager et de rejoindre sa
ligne. Appel au conseil qui fut tenu,  la suite de ce combat,  bord
du vaisseau amiral, et interrog  son tour sur ce qu'il pensait de la
destination de l'escadre anglaise: C'est trop tard, dit-il, monsieur
l'amiral, j'aurais pu vous le dire hier au soir; il a dpendu de vous
d'interroger le capitaine du _Rubis_[131].

[Note 130: L'escadre aux ordres du capitaine Cornwallis tait compose
des cinq vaisseaux: l'_Hector_ et le _Sultan_ de 74 canons, le _Lion_
et le _Rubis_ de 64, le _Bristol_ de 30 et la frgate le _Niger_ de
32. (Dumas.)]

[Note 131: Ces paroles, qui traduisaient le mcontentement du brave
marin, taient un de ces actes d'insubordination qu'on laissait passer
inaperus et auxquels les officiers suprieurs prenaient peu garde 
cette poque. J'aurai encore l'occasion de citer plusieurs exemples
semblables. V. p. 8, _Mercure de Grasse_.]

M. de Ternay suivait scrupuleusement dans sa conduite les instructions
qu'il avait reues. Il ne perdait pas de vue sa mission, qui
consistait  amener aux Etats-Unis le corps expditionnaire le plus
vite et le plus srement possible[132]. Cependant, quand il apprit
plus tard que ces vaisseaux anglais allaient rejoindre aux les du
Vent la flotte de Rodney et lui donner ainsi la supriorit sur celle
de M. Guichen pour toute la campagne, il en ressentit un si profond
chagrin que sa mort, parat-il, en fut hte[133].

[Note 132: Pendant la traverse, les vaisseaux et les frgates taient
obligs chaque jour de mettre en panne pour attendre les btiments de
transport. Le 25 mai, la gabarre l'_Isle-de-France_ dut remorquer le
transport _Baron d'Arras_. (Blanchard.)]

[Note 133: D'Estaing eut  essuyer le mme reproche en plusieurs
circonstances. Sa conduite aurait d au contraire tourner  sa gloire.
(Voir sur ce sujet et sur la rhabilitation de d'Estaing, _Histoire
impartiale de la dernire guerre_, par J. de Saint-Vallier.)

Pour ne pas avoir agi avec la mme prudence et pour avoir prfr la
vaine gloire de soutenir une lutte sans utilit  celle de sauver un
immense convoi dont il avait la garde, M. de Guichen, parti de Brest
le 10 dcembre 1781 avec dix-neuf vaisseaux de guerre, se laissa
enlever en vue des ctes d'Afrique par l'amiral anglais Kempenfeld,
une grande partie des btiments de transports qu'il avait pour mission
d'escorter et de protger. Mais ce n'est pas l un fait isol. A cette
poque, l'escorte des navires tait devenue pour les officiers de la
marine royale une chose secondaire, une fonction indigne de leur rang
et de leurs titres.

Ds 1781, l'abb Raynal, dans son ouvrage intitul: _Des Rvolutions
en Amrique_, publi  Londres, rclamait contre ce prjug trop
puissant parmi les commandants des flottes franaises.

Officiers de marine, dit-il, vous vous croyez avilis de protger,
d'escorter le commerce! Mais si le commerce n'a plus de protecteurs,
que deviendront les richesses de l'tat, dont vous demandez sans doute
une part pour rcompense de vos services? Quoi, avilis en vous rendant
utiles  vos concitoyens! Votre poste est sur les mers comme celui
des magistrats sur les tribunaux, celui de l'officier et du soldat de
terre dans les camps, celui du monarque mme sur le trne, o il ne
domine de plus haut que pour voir de plus loin et embrasser d'un coup
d'oeil tous ceux qui ont besoin de sa protection et de sa dfense.
Apprenez que la gloire de conserver vaut encore mieux que celle de
dtruire. Dans l'antique Rome, on aimait aussi la gloire, cependant
on y prfrait l'honneur d'avoir sauv un seul citoyen  l'honneur
d'avoir gorg une foule d'ennemis....

Les maximes consacres a Portsmouth taient bien opposes. On y
sentait, on y respectait la dignit du commerce. On s'y faisait un
devoir comme un honneur de le dfendre, et les vnements dcidrent
laquelle des deux marines militaires avait des ides plus justes de
ses fonctions.]

Le 21, la _Surveillante_ prit un gros bateau anglais charg de bois,
venant de Savannah.

Un sondage excut le 4 juillet indiqua qu'on tait sur les ctes de
la Virginie. A dix heures du matin le _Duc de Bourgogne_, l'_Amazone_
et la _Surveillante_ prirent un gros bateau arm, qui ne se rendit
qu'aprs avoir reu quelques coups de canon. D'aprs les papiers de ce
btiment, on sut qu'aprs la prise de Charleston, l'amiral Arbuthnot
et le gnral Clinton taient rentrs  New-York. Ils avaient laiss
cinq mille hommes dans la premire ville, sous les ordres de lord
Cornwallis. Le soir mme, au moment o l'on se disposait  mouiller
devant le cap Henry, on aperut  l'avant une flotte dans laquelle on
ne comptait pas moins de dix-huit voiles. On jugea que le btiment
pris n'tait qu'une mouche charge de surveiller l'approche des
Franais, et l'on prsuma que c'taient les six vaisseaux dj
combattus le 20 juin qui s'taient rallis aux forces de Graves et
d'Arbuthnot. M. de Ternay s'appliqua en consquence  viter leur
attaque. Il vira de bord, fit quelques fausses routes pendant la nuit,
et se dirigea ensuite de nouveau vers le nord-ouest.

M. de Ternay venait encore de perdre une belle occasion de donner 
l'expdition de brillants dbuts. Les dix-huit voiles signales
devant la baie de Chesapeak n'taient en effet qu'un convoi venant de
Charleston  New-York, sous l'escorte de quelques frgates. Sa
mprise lui attira de nouveaux reproches, plus durs peut-tre que les
premiers, et auxquels il pouvait rpondre par les mmes excuses.

Des pilotes de l'le de _Marthas-Vinyard_, des bancs de Nantucket,
dirigrent le convoi vers le mouillage de Rhode-Island, o l'on
atterra, sous la conduite du colonel Elliot envoy par le gnral
amricain, aprs quatre jours de brumes paisses et d'alternatives de
calmes et de vents contraires.

Le lendemain, aprs soixante-dix jours de traverse, la flotte entrait
dans la rade de Newport[134].

Aprs une si longue traverse et de si justes alarmes, on peut
concevoir notre joie; nous touchions enfin cette terre si dsire o
la seule apparition du drapeau franais allait ranimer les esprances
des dfenseurs de la libert. Nous fmes accueillis par les
acclamations du petit nombre de patriotes rests sur cette le
nagure occupe par les Anglais et qu'ils avaient t forcs
d'abandonner[135].

[Note 134: La route suivie par l'escadre de M. de Ternay tait la
mme que celle qu'avait prise d'Estaing en 1778, ainsi qu'on put
le vrifier sur le journal de M. de Bellegarde, enseigne  bord du
_Conqurant_, en 1780, qui avait dj servi sous d'Estaing. Le scorbut
fit de grands ravages sur les vaisseaux, et il n'y avait pas de jour
qu'on ne perdt au moins un ou deux hommes. (Bl.)

Le _Conqurant_, en arrivant  Newport, avait environ soixante
malades; il y en avait moins sur les autres vaisseaux; mais outre que
ceux-ci n'avaient pas un chargement en hommes suprieur  ce qu'ils
pouvaient contenir, leurs quipages taient embarqus seulement depuis
le mois d'avril, tandis que celui du _Conqurant_ avait t embarqu
ds le 3 fvrier pour partir avec M. de Guichen. (Blanchard.)]

[Note 135: Dumas.

M. Blanchard rappelle aussi la joie des soldats franais  la vue de
la terre ferme aprs leur longue traverse. Il ajoute que ce qui les
surprit agrablement fut surtout la vue de deux drapeaux blancs aux
fleurs de lis, qui, placs  l'entre de Newport, rappelaient  leurs
coeurs la patrie absente, les assuraient d'un bon accueil, et les
tranquillisaient sur le rsultat des tentatives que les Anglais
avaient faites pour les repousser de Rhode-Island. C'est  M. de La
Fayette que le corps expditionnaire fut redevable de cette dlicate
attention.]

Les grenadiers et les chasseurs furent dbarqus les premiers, le 13;
le 14 et le 15 les troupes en bonne sant allrent prendre place dans
le camp qui avait t prpar, et les 16, 17, 18 et 19 furent employs
au dbarquement des malades, qui taient trs-nombreux. Les uns furent
transports aux hpitaux de Newport, et le reste  un hpital tabli 
douze milles de l,  un endroit nomm _Papisquash_.

Il y avait quatre cents malades  Newport et deux cent quatre-vingts
 l'hpital de Papisquash tabli avant l'arrive du corps
expditionnaire par les soins de M. de Corny qui avait prcd
les Franais avec M. de La Fayette. Le dtachement des trois cent
cinquante hommes de Bourbonnais dbarqus de l'_Isle-de-France_ 
Boston, par suite d'une manoeuvre qui pendant la brume avait spar
cette gabarre de l'escadre de M. de Ternay, comptait environ cent
malades qui restrent  Boston; ce qui faisait environ huit cents
malades sur cinq mille hommes[136].

[Note 136: Le rgiment de Royal-Deux-Ponts en avait seul environ trois
cents, et il semble que les Allemands soient plus sensibles  la
chaleur que les autres hommes. (Blanchard.)]

Le gnral Heath, qui commandait les milices dans l'tat de
Rhode-Island, annona le 11 juillet l'arrive de l'escadre franaise
au gnral Washington, qui se trouvait alors avec son tat-major
 Bergen. M. de La Fayette partit presque aussitt, muni des
instructions du gnral en chef, en date du 15, pour se rendre
auprs du gnral et de l'amiral franais et se concerter avec eux.
Washington projetait depuis quelque temps un plan d'oprations
offensives pour la rduction de la ville et de la garnison de
New-York. Ce plan, conforme du reste aux dsirs du gouvernement
franais, ne devait s'excuter qu' plusieurs conditions. Il fallait
d'abord que les troupes franaises fissent leur jonction avec les
troupes amricaines, puis que les Franais eussent une supriorit
maritime sur les forces des amiraux Graves et Arbuthnot, qui avaient
opr leur jonction devant New-York le lendemain de l'arrive des
Franais  Newport. Cette dernire condition tait loin d'tre
remplie. On avait appris en effet que le corps expditionnaire n'avait
chapp aux atteintes de Graves que grce  la tempte qui, ds le
dbut, l'avait oblig  rentrer dans Plymouth, puis parce qu'il
avait pris prs des Aores un vaisseau de la compagnie des Indes, le
_Fargs_, et l'avait remorqu pendant une partie de sa route, ce qui
avait ralenti sa marche et retard sa jonction avec Arbuthnot.

Il tait donc difficile de mettre  excution le plan projet contre
New-York. Bien qu'en principe il ft accept par M. de Rochambeau et
M. de Ternay, ils n'admettaient ni l'un ni l'autre la possibilit de
son excution immdiate et ils rsistrent longtemps sur ce point aux
dsirs de Washington et aux instances de La Fayette. M. de Rochambeau
crivit mme  la date du 27 aot  ce dernier, qui lui reprochait son
inaction et l'inutilit de sa prsence  Rhode-Island:

Permettez, mon cher marquis,  un vieux pre de vous rpondre comme 
un fils tendre qu'il aime et estime infiniment....

C'est toujours bien fait, mon cher marquis, de croire les Franais
invincibles; mais je vais vous confier un grand secret, d'aprs une
exprience de quarante ans: il n'y en a pas de plus aiss  battre
quand ils ont perdu la confiance en leurs chefs, et ils la perdent
tout de suite quand ils ont t compromis  la suite de l'ambition
particulire et personnelle. Si j'ai t assez heureux pour conserver
la leur jusqu'ici, je le dois  l'examen le plus scrupuleux de ma
conscience; c'est que sur 15,000 hommes  peu prs qui ont t tus ou
blesss sous mes ordres dans les diffrents grades et les actions les
plus meurtrires, je n'ai pas  me reprocher d'en avoir fait tuer un
seul pour mon propre compte[137].

[Note 137: _Mmoires_ de La Fayette, _correspondance_, p. 365.]

Les troupes franaises taient d'ailleurs remplies d'ardeur, et le
meilleur accord existait entre elles et leurs allis. Ces troupes,
dit La Fayette dans une lettre du 31 juillet crite de Newport au
gnral Washington[138], dtestent jusqu' la pense de rester 
Newport et brlent de vous joindre. Elles maudissent quiconque leur
parle d'attendre la seconde division, et enragent de rester bloques
ici. Quant aux dispositions des habitants et de la milice envers elles
et des leurs  l'gard de ces derniers, je les trouve conformes  tous
mes dsirs. Vous vous seriez amus l'autre jour en voyant 250 de nos
recrues qui venaient  Conanicut sans provisions, sans tentes, et qui
se mlrent si bien avec les troupes franaises que chaque Franais,
officier ou soldat, prit un Amricain avec lui et lui fit partager
trs-amicalement son lit et son souper. La patience et la sobrit de
notre milice est si admire qu'il y a deux jours un colonel franais
runit ses officiers pour les engager  suivre les bons exemples
donns aux soldats franais par les troupes amricaines. D'un autre
ct, la discipline franaise est telle que les poulets et les cochons
se promnent au milieu des tentes sans qu'on les drange et qu'il y a
dans le camp un champ de mas dont on n'a pas touch une feuille.

[Note 138: _Mmoires_ de La Fayette.]

Je reprends les vnements d'un peu plus haut. A peine l'arrive
de l'escadre franaise eut-elle t signale, que les principaux
habitants des cantons voisins accoururent au devant du corps
expditionnaire. Le comte de Rochambeau fut compliment par les
autorits de l'tat: Nous venons, leur dit-il, dfendre avec vous
la plus juste cause. Comptez sur nos sentiments fraternels et
traitez-nous en frres. Nous suivrons votre exemple au champ
d'honneur, nous vous donnerons celui de la plus exacte discipline et
du respect pour vos lois. Cette petite arme franaise n'est qu'une
avant-garde; elle sera bientt suivie de secours plus considrables,
et _je ne serai que le lieutenant du gnral Washington[139]_.

[Note 139: Le 21 juillet partit un brick pour donner des nouvelles en
France.]

On prvoyait que les Anglais, qui avaient concentr leurs forces de
terre et de mer  New-York, ne donneraient pas aux Franais le temps
de s'tablir  Rhode-lsland; et le gnral Washington informa M. de
Rochambeau que sir Henry Clinton faisait embarquer ses troupes et
ne tarderait pas  venir attaquer le corps expditionnaire avec les
escadres runies sous les ordres de l'amiral Arbuthnot mouilles 
_Sandy-Hook_, au-dessus de New-York,  l'embouchure de l'Hudson-River.
Le gnral amricain surveillait ses mouvements et, tout en donnant de
frquents avis aux Franais du projet de l'attaque dirige contre eux,
il s'effora de s'y opposer. A cet effet, il autorisa Rochambeau 
requrir les milices de l'tat de Boston et de Rhode-Island pour aider
son arme dans les travaux de la dfense de l'le[140]. Ces tats
envoyrent de 4,000  5,000 hommes commands par le gnral Heath,
qui montrrent beaucoup d'ardeur et de bonne volont. Rochambeau n'en
garda que 2,000, dont il donna le commandement  La Fayette qui lui
avait t envoy par Washington, et il engagea le gnral Heath 
renvoyer le reste  leurs moissons qui avaient t abandonnes pour
venir  son aide.

[Note 140: Blanchard, charg par Rochambeau d'aller demander au comit
de Boston le secours des troupes provinciales, partit le 26 juillet et
se fit accompagner par un dragon saxon, amen par les Anglais,
mais pass au service des Amricains. Celui-ci devait lui servir
d'interprte, mais ne savait pas le franais; il parlait l'anglais,
dont Blanchard savait  peine quelques mots. Ils durent converser _en
latin_, et jamais cette langue ne m'a si bien servi, dit-il.]

Rochambeau, n'avait du reste pas perdu un instant. Il avait reconnu
lui-mme les principaux points de dfense, fait lever le long de la
passe des batteries de gros calibre et de mortiers, et tabli des
grils pour faire rougir les boulets. Son camp couvrait la ville,
coupant l'le en travers, sa gauche  la mer et sa droite s'appuyant
au mouillage de l'escadre qui tait embosse sous la protection des
batteries de terre qu'il avait fait tablir sur les points les plus
convenables. Il fit travailler galement  fortifier divers points sur
lesquels l'ennemi pouvait dbarquer, et ouvrir des routes pour porter
la plus grande partie de l'arme au point mme du dbarquement. Dans
cette position, le corps franais pouvait toujours se porter par la
ligne la plus courte sur le point o l'ennemi aurait voulu dbarquer,
tandis que, pour varier ses points d'attaque, celui-ci avait de grands
cercles  parcourir.

Il envoya aussi sur l'le de Conanicut un corps de 150 hommes tirs du
rgiment de Saintonge, sous la conduite du lieutenant-colonel de la
Valette. Bientt, ne le trouvant pas en sret dans ce poste, il le
rappela.

En douze jours, la position de l'arme dans Rhode-Island fut rendue
assez respectable, grce  l'habile direction du chef et a l'ardeur
des soldats. Malheureusement un grand tiers de l'arme de terre et de
celle de mer tait malade du scorbut.

En mme temps, Washington passa l'Hudson au-dessus de West-Point avec
la meilleure partie de ses troupes et se porta sur _King's Bridge_ au
nord de l'le, o il fit des Dmonstrations hostiles. Cette manoeuvre
retint le gnral Clinton, qui avait dj embarqu 8,000 hommes sur
les vaisseaux d'Arbuthnot. Il fit dbarquer ses troupes et renona 
son projet. L'amiral anglais mit nanmoins  la voile et parut devant
Rhode-Island, avec onze vaisseaux de ligne et quelques frgates, douze
jours aprs le dbarquement des Franais[141].

[Note 141: Le 22 juillet, la brigade retourna  Kingsbridge et les
compagnies de flanc marchrent sur Frog's Neck, vis--vis Long-Island;
le 25, elles s'embarqurent sur des transports pour aller 
Rhode-Island. Pendant que nous tions  Frog's Neck, les Franais
arrivrent  Rhode-Island au nombre d'environ six mille, avec une
flotte de sept vaisseaux de ligne et de quelques frgates; et comme
nous apprmes qu'ils avaient beaucoup de malades, et que d ailleurs
nous avions une flotte suprieure, nous partmes pour les attaquer;
nous nous avanmes jusqu' la baie de Huntingdon dans Long-Island et
l nous jetmes l'ancre pour attendre le retour d'un btiment que le
gnral avait dpch  l'amiral qui bloquait la flotte franaise dans
le port de Rhode-Island et se tenait  l'entre. D'aprs les avis
que le commandant en chef reut par ce navire, il fit arrter
l'expdition. On rapporta, quelque temps aprs, que les Franais
taient dans une telle consternation d'tre bloqus par une flotte
suprieure, que si nous les avions attaqus,  notre approche ils
auraient fait chouer leurs vaisseaux et auraient jet leurs canons 
la mer--_Matthew's Narrative_.--L'auteur de ce rcit est feu Georges
Mathew. A l'ge de quinze ou seize ans, il entra dans les Coldstream
Guards, commands par son oncle le gnral Edward Mathew, et vint avec
ce corps  New-York comme aide de camp de celui-ci.

Ce manuscrit, dont j'ai pu prendre une copie, m'a t communiqu
par son fils unique, S. Exe. George B. Mathew, aujourd'hui ministre
plnipotentiaire de la Grande-Bretagne au Brsil.]

De Custine et Guillaume de Deux-Ponts en second furent dtachs avec
les bataillons de grenadiers et de chasseurs de leurs deux brigades,
et prirent position au bord de la mer. L'amiral Arbuthnot resta
continuellement en vue de la cte jusqu'au 26 juillet; la nuit il
mouillait  la _pointe de Judith_ et il passait la journe sous
voiles, croisant tantt  une lieue, tantt  trois ou quatre lieues
de la cte. Le 26 au soir, Rochambeau fit rentrer cette troupe au camp
et la remplaa par la lgion de Lauzun.

La campagne tait trop avance et les forces navales des Franais trop
infrieures pour que les allis pussent rien entreprendre d'important.
Rochambeau, malgr les instances de La Fayette,  qui l'inaction
pesait, ne songea qu' perfectionner les dfenses de Rhode Island par
la protection mutuelle des vaisseaux et des batteries de la cte. Les
troupes et les quipages avaient, d'autre part, beaucoup souffert des
maladies occasionnes par un trop grand encombrement. L'le avait t
dvaste par les Anglais et par le sjour des troupes amricaines. Il
fallut construire des baraques pour loger les troupes, tablir des
hpitaux au fond de la baie dans la petite ville de _Providence_, et
s'occuper de monter les hussards de Lauzun, en un mot, pourvoir  tous
les besoins de la petite arme pendant le quartier d'hiver. Dumas et
Charles de Lameth, aides de camp du gnral Rochambeau, furent chargs
de diverses reconnaissances, et le premier parle dans ses _Mmoires_
du bon accueil qu'il reut  Providence dans la famille du docteur
Browne. Le duc de Lauzun fut charg de commander tout ce qui tait sur
la passe et  porte des lieux o l'on pouvait dbarquer. Pendant ce
temps, l'intendant de Tarl et le commissaire des guerres Blanchard
s'occupaient de procurer  l'arme des vivres, du bois, et d'organiser
ou d'entretenir les hpitaux.

Le 9 aot, quand La Fayette fut de retour au quartier-gnral de
Washington, plac  Dobb's Ferry,  dix milles au-dessus de King's
Bridge, sur la rive droite de la rivire du Nord, il crivit  MM. de
Rochambeau et de Ternay la dpche la plus pressante, dans laquelle
il concluait, au nom du gnral amricain, en proposant aux gnraux
franais de venir sur-le-champ pour tenter l'attaque de New-York.
Cette lettre se terminait par une sorte de sommation base sur la
politique du pays et sur la considration que cette campagne tait le
dernier effort de son patriotisme. D'un autre ct, le mme courrier
apportait une missive de Washington qui ne parlait pas du tout de ce
projet, mais qui ne rpondait que par une sorte de refus aux instances
de Rochambeau pour obtenir une confrence, o dans une heure de
conversation on conviendrait de plus de choses que dans des volumes
de correspondance[142]. Washington disait avec raison qu'il n'osait
quitter son arme devant New-York, car elle pourrait tre attaque
d'un moment  l'autre, et que, par sa prsence, il s'opposait au
dpart des forces anglaises considrables qui auraient pu tre
diriges contre Rhode-Island. Il est certain en effet que s'il ne
s'tait lev quelques dissentiments entre le gnral Clinton et
l'amiral Arbuthnot, les Franais auraient pu se trouver ds le dbut
dans une position dsastreuse. Il rsulta des premires lettres
changes  cette occasion entre La Fayette, Rochambeau et Washington
un commencement de brouille qui fut vite dissipe grce  la sagesse
de Rochambeau. Il crivit en anglais au gnral amricain pour lui
demander de s'adresser directement  lui dsormais et pour lui exposer
les raisons qui l'engageaient  diffrer de prendre l'offensive. Il
insistait en mme temps pour obtenir une confrence. Depuis ce moment,
les rapports entre les deux chefs furent excellents.

[Note 142: _Mmoires_ de Rochambeau.]

La seule prsence de l'escadre et de l'arme franaise, quoiqu'elles
fussent paralyses encore et rellement bloques par l'amiral
Arbuthnot, avait opr une diversion trs-utile, puisque les Anglais
n'avaient pu profiter de tous les avantages rsultant de la prise de
Charleston, et qu'au lieu d'oprer dans les Carolines avec des forces
prpondrantes, ils avaient t forcs d'en ramener  New-York la
majeure partie.

Au commencement de septembre on eut enfin des nouvelles de l'escadre
de M. de Guichen, qui avait paru sur les ctes sud de l'Amrique.
Aprs avoir livr plusieurs combats dans les Antilles contre les
flottes de l'amiral Rodney[143], il se mit  la tte d'un grand convoi
pour le ramener en France. Le chevalier de Ternay, se voyant bloqu
par des forces suprieures, avait requis de lui quatre vaisseaux de
ligne qu'il avait le pouvoir de lui demander pour se renforcer;
mais la lettre n'arriva au cap Franais qu'aprs le dpart de M. de
Guichen. M. de Monteil, qui le remplaait, ne put pas la dchiffrer.
Les nouvelles des tats du Sud n'taient pas bonnes non plus. Lord
Cornwallis avait t  Camden au devant du gnral Gates, qui marchait
 lui pour le combattre. Ce dernier fut battu et l'arme amricaine
fut compltement mise en droute. De Kalb s'y fit tuer  la tte
d'une division qui soutint tous les efforts des Anglais pendant cette
journe [144].Le gnral Gates se retira avec les dbris de son arme
jusqu' Hill's Borough, dans la Caroline du Nord.

[Note 143: Voir la _Notice biographique_ sur M. de Guichen, et _ante_,
p. 80 et 81.]

[Note 144: Le gnral Gates crivit aprs sa dfaite, je pourrais dire
sa fuite, une curieuse lettre que j'ai insre dans les _Maryland
Papers._ V. _Notice biog._ de Kalb.]

Cependant M. de Rochambeau n'attendait que l'arrive de sa seconde
division et un secours de quelques vaisseaux pour prendre l'offensive.
Sur la nouvelle de l'approche de M. de Guichen [145], il obtint enfin
du gnral Washington une entrevue depuis longtemps dsire. Elle fut
fixe au 20 septembre.

[Note 145: L'_Alliance_, qui lui apporta cette nouvelle inexacte,
arriva  Boston le 20 aot 1780. Elle tait partie de Lorient le 9
juillet. Elle portait de la poudre et d'autres munitions pour l'arme;
mais son capitaine, Landais, tant devenu fou pendant la traverse
(voir _Mm._ de Pontgibaud), on avait d l'enfermer dans sa chambre et
donner le commandement au second. Il y avait  bord M. de Pontgibaud,
aide de camp de La Fayette, M. Gau. commandant d'artillerie
(Blanchard), et le commissaire amricain Lee. Cette frgate repartit
dans les premiers jours de fvrier 1781, avec M. Laurens qui se
rendait  la Cour de Versailles. Voir aussi _Naval History of the
United States_, par Cooper.]

Rochambeau partit le 17 pour s'y rendre en voiture avec l'amiral
Ternay, qui tait fortement tourment de la goutte. La nuit, aux
environs de Windham, la voiture vint  casser, et le gnral dut
envoyer son premier aide de camp, de Fersen, jusqu' un mille du lieu
de l'accident, pour chercher un charron. Fersen revint dire qu'il
avait trouv un homme malade de la fivre quarte qui lui avait rpondu
que, lui remplt-on son chapeau de guines, on ne le ferait point
travailler la nuit. Force fut donc  Rochambeau et de Ternay d'aller
ensemble solliciter ce charron; ils lui dirent que le gnral
Washington arrivait le soir  Hartford pour confrer avec eux le
lendemain et que la confrence manquerait s'il ne raccommodait pas la
voiture. Vous n'tes pas des menteurs, leur dit-il; j'ai lu dans le
_Journal de Connecticut_ que Washington doit y arriver ce soir pour
confrer avec vous; je vois que c'est le service public; vous aurez
votre voiture prte  six heures du matin. Il tint parole et les deux
officiers gnraux purent partir  l'heure dite. Au retour, et vers
le mme endroit, une roue vint encore  casser dans les mmes
circonstances. Le charron, mand de nouveau, leur dit: Eh bien! vous
voulez encore me faire travailler la nuit?--Hlas oui, dit Rochambeau;
l'amiral Rodney est arriv pour tripler la force maritime qui est
contre nous et il est trs-press que nous soyons  Rhode-Island pour
nous opposer  ses entreprises.--Mais qu'allez-vous faire contre vingt
vaisseaux anglais, avec vos six vaisseaux, repartit-il?--Ce sera le
plus beau jour de notre vie s'ils s'avisent de vouloir nous forcer
dans notre rade.--Allons, dit-il, vous tes de braves gens; vous
aurez votre voiture  cinq heures du matin. Mais avant de me mettre 
l'ouvrage, dites-moi, sans vouloir savoir vos secrets, avez-vous t
contents de Washington et l'a-t-il t de vous?

Nous l'en assurmes, son patriotisme fut satisfait et il tint encore
parole.. Tous les cultivateurs de l'intrieur, dit M. de Rochambeau,
qui raconte cette anecdote dans ses mmoires, et presque tous les
propritaires du Connecticut ont cet esprit public qui les anime et
qui pourrait servir de modle  bien d'autres.

Aprs la dfaite de Gates, Green alla commander en Caroline. Arnold
fut plac  West-Point. L'arme principale, sous les ordres immdiats
de Washington, avait pour avant-garde l'infanterie lgre de La
Fayette  laquelle tait joint le corps du colonel de partisans Henry
Lee. Le corps de La Fayette consistait en six bataillons composs
chacun de six compagnies d'hommes choisis dans les diffrentes lignes
de l'arme. Ces bataillons taient groups en deux brigades, l'une
sous les ordres du gnral Hand et l'autre du gnral Poor. Le 14
aot, La Fayette, qui ne cherchait qu'une occasion de combattre, avait
demand par crit au gnral Washington l'autorisation de tenter une
surprise nocturne sur deux camps de Hessois tablis  Staten-Island;
mais son projet ne put s'accomplir par la faute de l'administration de
la guerre.

West-Point, fort situ sur une langue de terre qui s'avance dans
l'Hudson et qui domine le cours, est dans une position tellement
importante qu'on l'avait appel le Gibraltar de l'Amrique. La
conservation de ce poste, o commandait le gnral Arnold, tait d'une
importance capitale pour les tats-Unis. Le gnral Washington, qui se
rendait avec La Fayette et le gnral Knox  l'entrevue d'Hartford,
passa l'Hudson le 18 septembre et vit Arnold, qui lui montra une
lettre du colonel Robinson, embarqu sur le sloop anglais le
_Vautour_, prtendant que cet officier lui donnait un rendez-vous pour
l'entretenir de quelque affaire prive; Washington lui dit de refuser
ce rendez-vous, ce  quoi Arnold parut consentir.

L'entrevue d'Hartford eut lieu le 20 septembre 1780 entre Washington,
La Fayette, le gnral Knox d'une part, Rochambeau, de Ternay et de
Chastellux de l'autre. Rochambeau avait avec lui comme aides de camp
MM. de Fersen, de Damas et Dumas. On y rgla toutes les bases des
oprations dans la supposition de l'arrive de la seconde division
franaise ou d'une augmentation de forces navales amenes ou envoyes
par M. de Guichen. On y dcida aussi d'envoyer en France un officier
franais pour solliciter de nouveaux secours et hter l'envoi de ceux
qui avaient t promis. On pensa d'abord a charger de cette ambassade
de Lauzun, que sa liaison avec le ministre, de Maurepas, rendait plus
propre  obtenir un bon rsultat. Rochambeau proposa son fils, le
vicomte de Rochambeau, colonel du rgiment d'Auvergne, qui avait t
dtach dans l'tat-major de son pre[146].

[Note 146: Le vicomte de Rochambeau est dsign par Blanchard,
ainsi qu'on l'a pu voir dans la composition des cadres du corps
expditionnaire que j'ai donne plus haut, comme colonel du rgiment
de Bourbonnais. Trs peu de _Mmoires_ du temps disent, avec les
_Archives_ du ministre de la guerre de France, qu'il tait attach 
l'tat-major de son pre.]

Les esprances qu'on avait conues de pouvoir prendre l'offensive
s'vanouirent par la nouvelle que reurent les gnraux de l'arrive 
New-York de la flotte de l'amiral Rodney, qui triplait les forces
des Anglais. Le baron de Viomnil, qui commandait en l'absence de
Rochambeau, prit toutes les dispositions ncessaires pour assurer
le mouillage de l'escadre contre ce nouveau danger; mais il envoya
courrier sur courrier  son gnral en chef pour le faire revenir.

Arnold, depuis dix-huit mois, avait tabli des relations secrtes avec
sir Henry Clinton, pour lui livrer West-Point, et le gnral anglais
avait confi tout le soin de la ngociation  un de ses aides de camp,
le major Andr. Celui-ci manqua une premire entrevue avec Arnold, le
11 septembre,  Dobb's Ferry. Une seconde fut projete  bord du sloop
de guerre le _Vautour_, que Clinton envoya  cet effet, le 16, 
Teller's-Point, environ  15 ou 16 milles au-dessous de West-Point.
La dfense de Washington l'ayant empch de se rendre  bord du
_Vautour_, Arnold se mnagea une entrevue secrte avec le major Andr.
Celui-ci quitta New-York, vint  bord du sloop et, de l, avec un
faux passeport,  Long-Clove, o il vit Arnold le 21 au soir. Ils se
sparrent le lendemain.

Mais les miliciens faisaient une garde d'autant plus svre qu'ils
voulaient assurer le retour de Washington. Trois d'entre eux eurent
des soupons sur l'identit d'Andr, qui, aprs son entrevue, s'en
retournait  New-York dguis en paysan: il fut arrt  Tarrytown; on
trouva dans ses souliers tout le plan de la conjuration. Il offrit une
bourse aux miliciens pour le laisser fuir. Ceux-ci refusrent et le
conduisirent  North-Castle, o commandait le lieutenant-colonel
Jameson. Cet officier rendit compte de sa capture le 23  son
suprieur, le gnral Arnold, qu'il ne souponnait pas tre du
complot. Arnold reut la lettre le 25, pendant qu'il attendait chez
lui, avec Hamilton et Mac Henry, aides de camp de Washington et de La
Fayette, l'arrive du gnral en chef. Il sortit aussitt, monta sur
un cheval de son aide de camp et chargea celui-ci de dire au gnral
qu'il allait l'attendre  West-Point; mais il gagna le bord de la
rivire, prit son canot et se fit conduire  bord du _Vautour_.

Washington arriva d'Hartford quelques instants aprs le dpart
d'Arnold. Ce ne fut que quatre heures plus tard qu'il reut les
dpches qui lui rvlrent le complot.

Le major Andr, l'un des meilleurs officiers de l'arme anglaise et
des plus intressants par son caractre et sa jeunesse, fut jug et
puni comme espion. Il fut pendu le 2 octobre. Sa mort, dure ncessit
de la guerre, excita les regrets de ses juges eux-mmes [147].

[Note: 147: En septembre eut lieu le supplice du major Andr. Son
plan, s'il n'avait pas t dcouvert, tait qu' un jour convenu entre
lui et le gnral Arnold, sir Henry Clinton viendrait mettre le
sige devant le fort _Dfiance_; ce fort est reconnu comme presque
imprenable. Son enceinte comprend sept acres de terre; elle est
dfendue par cent vingt pices de canon et fortifie de redoutes. Il
est bti  environ huit milles en remontant sur le bord de la rivire
du Nord. Le gnral Arnold aurait immdiatement envoy  Washington
pour demander du secours et aurait rendu la place avant que ce secours
pt arriver: Sir Henry Clinton aurait ensuite pris ses dispositions
pour surprendre le renfort que le gnral Washington aurait
probablement voulu conduire lui-mme.

Le succs de ce plan aurait mis fin  la guerre. Quand le gnral
Arnold fut parvenu  s'chapper, ds son arrive  New-York, il fut
nomm brigadier gnral par sir Henry. Mais si son projet et russi,
il n'y aurait pas eu de rang qui aurait pu payer un aussi important
service. _(Mathew's Narrative._ Voir plus haut, page 103, note.)
Je reviendrai, dans l'_Appendice_, sur cette affaire de la trahison
d'Arnold et du supplice du major Andr qui soulve, mme aujourd'hui,
des discussions relatives aux droits des gens.

On trouvera aussi,  la mme place, une complainte qui eut un instant
la vogue  Paris et  Versailles.]

Malgr la supriorit des forces que l'escadre de Rodney donnait aux
Anglais, soit que Rhode-Island ft trs-bien fortifie, soit que la
saison ft trop avance, ils ne formrent aucune entreprise contre les
Franais. Leur inaction permit au comte de Rochambeau de s'occuper de
l'tablissement de ses troupes pendant l'hiver, ce qui n'tait pas
sans difficult, vu la disette de bois et l'absence de logements.

Les Anglais avaient tout consum et tout dtruit pendant leurs trois
ans de sjour dans l'le. Le comte de Rochambeau, dans cette dure
situation, proposa  l'tat de Rhode-Island de rparer, aux frais de
son arme, toutes les maisons que les Anglais avaient dtruites, 
la condition que les soldats les occuperaient pendant l'hiver et que
chacun des habitants logerait un officier, ce qui fut excut. De
cette manire on ne dpensa que vingt mille cus pour rparer des
maisons qui restrent plus tard comme une marque de la gnrosit de
la France envers ses allis. Un camp baraqu, par la ncessit de
tirer le bois du continent, et cot plus de cent mille cus, et
c'est  peine si les chaloupes suffisaient  l'approvisionnement du
bois de chauffage.

Le 30 septembre, arriva la frgate _la Gentille_ venant de France par
le Cap. Elle portait M. de Choisy, brigadier, qui avait demand 
servir en Amrique, M. de Thuillires, officier de Deux-Ponts, et huit
autres officiers, parmi lesquels se trouvaient les frres Berthier,
qui furent adjoints  l'tat-major de Rochambeau.

Il vint  cette poque, au camp franais, diffrentes dputations de
sauvages. Les chefs tmoignaient surtout leur tonnement de voir
les pommiers chargs de fruits au-dessus des tentes que les soldats
occupaient depuis trois mois. Ce fait prouve  quel point tait
pousse la discipline dans l'arme et montre avec quelle scrupuleuse
attention on respectait la proprit des Amricains. Un des chefs
sauvages dit un jour  Rochambeau dans une audience publique Mon
pre, il est bien tonnant que le roi de France notre pre envoie ses
troupes pour protger les Amricains dans une insurrection contre le
roi d'Angleterre leur pre.

--Votre pre le roi de France, rpondit Rochambeau, protge la
libert naturelle que Dieu a donne  l'homme. Les Amricains ont t
surchargs de fardeaux qu'ils n'taient plus en tat de porter. Il a
trouv leurs plaintes justes: nous serons partout les amis de leurs
amis et les ennemis de leurs ennemis. Mais je ne peux que vous
exhorter  garder la neutralit la plus exacte dans toutes ces
querelles.[148]

Cette rponse tait conforme  la vrit en mme temps qu' la
politique de la France. Si elle ne satisfit pas compltement les
Indiens, de bons traitements et de beaux prsents furent plus
persuasifs, car ils gardrent la neutralit pendant les trois
campagnes de l'arme franaise en Amrique.

[Note 148: La visite des Sauvages  M. de Rochambeau doit tre
reporte au 29 aot 1780,  Newport (Blanchard). On leur fit quelques
cadeaux de couvertures qu'on avait prises  cette intention de France.
Ils repartirent le 2 septembre.]



XII


L'escadre anglaise bloquait toujours New-port. Pourtant il devenait
urgent de faire partir la frgate l'_Amazone_, commande par La
Prouse, qui devait porter en France le vicomte de Rochambeau avec
des dpches exposant aux ministres la situation critique des armes
franaise et amricaine. Il devait surtout hter l'envoi de l'argent
promis car le prt des soldats n'tait assur, par des emprunts
onreux, que jusqu'au 1'er janvier, et l'on allait se trouver sans
ressources. Le jeune Rochambeau avait appris par coeur les dpches
dont il tait charg pour pouvoir les dire verbalement aux ministres,
aprs avoir dtruit ses papiers, dans le cas o il serait pris et o
il aurait t renvoy sur parole. La Prouse fut charg des dpches
de l'amiral Ternay.

Le 27 octobre, douze vaisseaux anglais parurent en vue de la ville;
mais le lendemain un coup de vent les dispersa et La Prouse profita
habilement du moment o ils ne pouvaient pas se runir pour faire
sortir l'_Amazone_ avec deux autres frgates, la _Surveillante_ et
l'_Hermione_, qui portaient un chargement de bois de construction 
destination de Boston. Ces navires furent vivement chasss par les
croiseurs anglais; l'_Amazone_ eut deux mts abattus; mais elle tait
dj hors de la porte des vaisseaux ennemis, qui s'arrtrent dans
leur poursuite.

L'amiral Rodney repartit pour les les dans le courant de novembre. Il
laissait une escadre de douze vaisseaux de ligne  l'amiral Arbuthnot,
qui tablit son mouillage pour tout l'hiver dans la baie de Gardner,
 la pointe de Long-Island, afin de ne pas perdre de vue l'escadre
franaise. En mme temps, avec des vaisseaux de cinquante canons et
des frgates, il tablissait des croisires  l'entre des autres
ports de l'Amrique. La concentration des forces anglaises devant
Rhode-Island avait t trs-favorable au commerce de Philadelphie et
de Boston; les corsaires amricains firent mme beaucoup de prises sur
les Anglais.

Vers cette poque, le gnral Green, qui avait pris le commandement de
l'arme du Sud aprs la dfaite du gnral Gates, demanda du secours
et surtout de la cavalerie qu'on pt opposer au corps du colonel
Tarleton,  qui rien ne rsistait. Il disait que sans cavalerie il
ne rpondait pas que les provinces du Sud ne se soumissent au roi
d'Angleterre. Le duc de Lauzun, apprenant que La Fayette allait partir
pour ces provinces et sr de l'agrment de Washington, n'hsita pas 
demander  tre employ dans cette expdition et  servir aux ordres
de La Fayette quoique j'eusse, dit-il dans ses Mmoires, fait
la guerre comme colonel longtemps avant qu'il ne sortt du
collge.--Rochambeau lui refusa cette autorisation, et la dmarche de
Lauzun fut fort blme dans l'arme, surtout par le marquis de Laval,
colonel de Bourbonnais. Par un ridicule point d'honneur dont nous
avons dj parl et qui pouvait avoir de funestes consquences pour
la discipline et pour le salut gnral, les officiers du corps
expditionnaire s'taient promis de ne pas servir aux ordres de La
Fayette et avaient mme sollicit de M. de Rochambeau de ne pas les
employer sous lui[149].

[Note 149: Ce sentiment de jalousie contre les succs et la gloire
de La Fayette aurait pu tre funeste aux armes allies si ce jeune
gnral n'avait fait tous ses efforts pour viter d'veiller sur ce
point les susceptibilits de ses compatriotes. Mais la France ne fut
pas toujours aussi heureuse, et trop souvent des rivalits entre
les chefs de ses divers corps d'arme lui ont caus d'irrparables
dsastres.]

Rochambeau fit rentrer l'arme dans ses quartiers d'hiver,  Newport,
ds les premiers jours de novembre. La lgion de Lauzun fut oblige,
faute de subsistances, de se sparer de sa cavalerie, qui fut envoye
avec des chevaux d'artillerie et des vivres dans les forts du
Connecticut  quatre-vingts milles de Newport. L'tat de cette
province avait fait construire des barraques  Lebanon pour loger
ses milices. C'est l que le duc de Lauzun dut tablir ses quartiers
d'hiver. Il partit le 10 novembre, non sans regret de quitter Newport
et en particulier la famille Hunter au milieu de laquelle il avait t
reu et trait comme un parent, et dont les vertus firent taire, par
exception, ses instincts frivoles et sa lgret galante. Le 15, il
s'arrtait  Windham avec ses hussards Dumas lui avait t attach, et
il fut rejoint par de Chastellux. Le 16, vers quatre heures du soir,
ils arrivrent ensemble au ferry de Hartford o ils furent reus par
le colonel Wadsworth. MM. Linch et de Montesquieu y trouvrent aussi
de bons logements, dit Chastellux[150].

[Note 150: C'taient les deux aides de camp de M. le baron de
Viomnil.]

La Sibrie seule,  en croire Lauzun, peut tre compare  Lebanon,
qui n'tait compos que de quelques cabanes disperses dans d'immenses
forts. Il dut y rester jusqu'au 11 janvier 1781.

Le 5 janvier, Lauzun reut de nouveau la visite de Chastellux, qui dit
 ce propos: J'arrivai  Lebanon au coucher du soleil; ce n'est pas
 dire pour cela que je fusse rendu  Lebanon _meeting-house_ o les
hussards de Lauzun ont leur quartier: il me fallut faire encore plus
de six milles, voyageant toujours dans Lebanon. Qui ne croirait aprs
cela que je parle d'une ville immense? Celle-ci est,  la vrit,
l'une des plus considrables du pays, car elle a bien _cent maisons_:
il est inutile de dire que ces maisons sont trs-parses et distantes
l'une de l'autre souvent de plus de 400 ou 5OO pas.... M. de Lauzun me
donna le plaisir d'une chasse  l'cureuil..., et au retour je dnai
chez lui avec le gouverneur Trumbull et le gnral Hutington.

Pendant ce temps, le comte de Rochambeau allait reconnatre des
quartiers d'hiver dans le Connecticut, parce qu'il comptait toujours
sur l'arrive de la seconde division de son arme et qu'il ne voulait
pas tre pris au dpourvu. Il avait laiss  Newport le chevalier de
Ternay, malade d'une fivre qui ne paraissait pas inquitante; mais
il tait  peine arriv  Boston, le 15 dcembre, que son second, le
baron de Viomnil, lui envoya un courrier pour lui apprendre la
mort de l'amiral. Le chevalier Destouches, qui tait le plus ancien
capitaine de vaisseau, prit alors le Commandement de l'escadre et se
conduisit d'aprs les mmes instructions.

Le 11 janvier, le gnral Knox, commandant l'artillerie amricaine,
vint de la part du gnral Washington informer Lauzun que les brigades
de Pensylvanie et de New-Jersey, lasses de servir sans solde,
s'taient rvoltes, avaient tu leurs officiers et s'taient choisi
des chefs parmi elles; que l'on craignait galement ou qu'elles
marchassent sur Philadelphie pour se faire payer de force, ou qu'elles
joignissent l'arme anglaise qui n'tait pas loigne. Cette dernire
crainte tait exagre, car un missaire de Clinton tant venu
proposer aux rvolts de leur payer l'arrir de leur solde  la
condition qu'ils se rangeraient sous ses ordres: Il nous prend pour
des tratres, dit un sergent des miliciens, mais nous sommes de braves
soldats qui ne demandons que justice  nos compatriotes; nous ne
trahirons jamais leurs intrts. Et les envoys du gnral anglais
furent traits en espions.

Lauzun se rendit aussitt  Newport pour avertir le gnral en chef de
ce qui se passait. Rochambeau en fut aussi embarrass qu'afflig. Il
n'avait en effet aucun moyen d'aider le gnral Washington, puisqu'il
manquait d'argent lui-mme, et _il n'avait pas reu une lettre
d'Europe depuis son arrive en Amrique_[151]. On apprit plus tard que
le Congrs avait apais la rvolte des Pensylvaniens en leur donnant
un faible -compte, mais que, comme la mutinerie s'tait propage dans
la milice de Jersey et qu'elle menaait de gagner toute l'arme, qui
avait les mmes raisons de se plaindre, Washington dut prendre contre
les nouveaux rvolts des mesures svres qui firent tout rentrer dans
L'ordre.

[Note 151: Ce sont l les propres paroles de Rochambeau que rapporte
Lauzun dans ses _Mmoires_. Cela contredit ce passage des _Mm_. de
Rochambeau, o il dit (page 259) qu'il reut les premires lettres par
le navire qui amena M. de Choisy. Souls (page 365, tome III) dit que
ces premires lettres arrivrent avec La Prouse, fin fvrier 1781.]

Rochambeau envoya nanmoins Lauzun auprs de Washington, qui avait son
quartier gnral  New-Windsor, sur la rivire du Nord. La manire
dont le gnral amricain reut Lauzun flatta beaucoup celui-ci, qui
certes ne manquait pas de bravoure, mais qui avait aussi une certaine
dose de vanit, comme on le voit d'aprs ses mmoires. Le gnral
Washington lui dit qu'il comptait aller prochainement  Newport voir
l'arme franaise et M. de Rochambeau. Il lui confia qu'Arnold s'tait
embarqu  New-York avec 1,500 hommes pour aller  Portsmouth, en
Virginie, faire dans la baie de Chesapeak des incursions et des
dprdations contre lesquelles il ne pouvait trouver d'opposition que
de la part des milices du pays; qu'il allait faire marcher La Fayette
par terre avec toute l'infanterie lgre de son arme pour surprendre
Arnold. Il demandait aussi que l'escadre franaise allt mouiller dans
la baie de Chesapeak et y dbarqut un dtachement de l'arme pour
couper toute retraite  Arnold.

Lauzun resta deux jours au quartier gnral amricain et faillit se
noyer en repassant la rivire du Nord. Elle charriait beaucoup de
glaces que la mare entranait avec une telle rapidit qu'il fut
impossible  son bateau de gouverner. Il se mit en travers et se
remplit d'eau. Il allait tre submerg, lorsqu'un grand bloc de glace
passa auprs. Lauzun sauta dessus et mit trois heures  gagner la rive
oppose en sautant de glaon en glaon, au risque de prir  chaque
instant.

L'aide de camp Dumas, qui accompagnait Lauzun dans ce voyage, nous
donne d'intressants dtails sur son sjour auprs du gnral.
Aprs avoir racont la faon simple et cordiale dont il fut reu 
New-Windsor, il dit: Je fus surtout frapp et touch des tmoignages
d'affection du gnral pour son lve, son fils adoptif, le marquis
de La Fayette. Assis vis--vis de lui, il le considrait avec
complaisance et l'coutait avec un visible intrt. Le colonel
Hamilton, aide de camp de Washington, raconta la manire dont le
gnral avait reu une dpche de sir Clinton qui tait adresse
 _monsieur_ Washington. Cette lettre, dit-il, est adresse  un
planteur de l'tat de Virginie; je la lui ferai remettre chez lui
aprs la fin de la guerre; jusque-l elle ne sera point ouverte.
Une seconde dpche fut alors adresse  _Son Excellence le gnral_
Washington.

Le lendemain, le gnral Washington devait se rendre  West-Point;
Dumas et le comte de Charlus l'y accompagnrent. Aprs avoir visit
les forts, les blockhaus et les batteries tablis pour barrer le cours
du fleuve, comme le jour baissait et que l'on se disposait  monter 
cheval, le gnral s'aperut que La Fayette,  cause de son ancienne
blessure, tait trs-fatigu: Il vaut mieux, dit-il, que nous
retournions en bateau; la mare nous secondera pour remonter le
courant. Un canot fut promptement arm de bons rameurs et on
s'embarqua. Le froid tait excessif. Les glaons au milieu desquels le
bateau tait oblig de naviguer le faisaient constamment vaciller.
Le danger devint plus grand quand une neige paisse vint augmenter
l'obscurit de la nuit. Le gnral Washington, voyant que le patron du
canot tait fort effray, dit en prenant le gouvernail: Allons, mes
enfants, du courage; c'est moi qui vais vous conduire, puisque c'est
mon devoir de tenir le gouvernail. Et l'on se tira heureusement
d'affaire[152].

[Note 152: A la mme poque, vinrent au quartier gnral amricain MM.
De Damas, de Deux-Ponts, de Laval et Custine.

Le 28 janvier 1781, le gnral Knox vint passer deux jours  Newport
et visiter l'arme franaise. Le gnral Lincoln et le fils du colonel
Laurens vinrent  la mme poque (_Blanchard_). Celui-ci devait partir
peu de jours aprs pour la France sur l'_Alliance_.]

La mauvaise situation des armes allies engagea le Congrs  envoyer
en France le colonel Laurens, aide de camp du gnral Washington. Il
avait ordre de reprsenter de nouveau  la cour de Versailles l'tat
de dtresse dans lequel tait sa patrie.

Cependant, les frgates l'_Hermione_ et la _Surveillante_, qui
avaient accompagn l'_Amazone_ le 28 octobre pour se rendre  Boston,
rentrrent  Newport le 26 janvier. Elles ramenaient la gabarre
l'_Ile-de-France_, l'_veill_, l'_Ardent_ et la _Gentille_ taient
alls au-devant. Elles furent retardes par le mauvais temps. Mais
les mmes coups de vent qui les avaient arrtes furent encore plus
funestes aux Anglais. Ceux-ci avaient fait sortir de la baie de
Gardner quatre vaisseaux de ligne pour intercepter l'escadre
franaise; l'un d'eux, le _Culloden_, de 74 canons, fut bris sur la
cte et les deux autres dmts[153]. Pour rpondre aux instantes
demandes de l'tat de Virginie qui ne pouvait rsister aux incursions
du tratre Arnold, le capitaine Destouches prpara alors une petite
escadre compose d'un vaisseau de ligne, l'_veill_, de deux
frgates, la _Surveillante_, la _Gentille_, et du cutter la _Gupe_.
Elle tait destine  aller dans la baie de Chesapeak, o Arnold ne
pouvait disposer que de deux vaisseaux, le _Charon_ de 50 canons et
le _Romulus_ de 44, et de quelques bateaux de transport. Cette petite
expdition, dont M. de Tilly eut le commandement, fut prpare dans
le plus grand secret. Elle parvint heureusement dans la baie de
Chesapeak, s'empara du _Romulus_, de trois corsaires et de six bricks.
Le reste des forces ennemies remonta la rivire l'_lisabeth_ jusqu'
Portsmouth. Les vaisseaux franais n'ayant pu les y suivre  cause
de leur trop fort tirant d'eau, M. de Tilly revint avec ses prises 
Newport, mais il avait t spar du cutter la _Gupe_, commandant,
M. de Maulvrier. On apprit plus tard qu'il avait chou sur le cap
Charles et que l'quipage avait pu se sauver.

[Note 153: L'un de ceux-ci tait le _London_, de 90 canons; l'autre,
le _Bedford_, de 74.]

Ce n'tait que le prlude d'une plus importante expdition dont le
gnral Washington avait parl  Lauzun et dont celui-ci voulait faire
partie. Il avait t convenu entre les gnraux des deux armes que,
pendant que La Fayette irait assiger Arnold dans Portsmouth, une
flotte franaise portant un millier d'hommes viendrait l'attaquer
par mer. Rochambeau fit embarquer, en effet, sur les vaisseaux de
Destouches 1200 hommes tirs du rgiment de Bourbonnais, sous la
conduite du colonel de Laval et du major Gambs; et de celui de
Soissonnais, sous les ordres de son colonel en second, le vicomte de
Noailles, et du lieutenant-colonel Anselme de la Gardette.

Telle tait l'organisation de cette expdition:

M. le baron de Viomnil, commandant en chef;

M. le marquis de Laval et le vicomte de Noailles, commandant les
grenadiers et les chasseurs; M. Collot, aide-marchal-des-logis; M. de
Mnonville, aide-major-gnral; M. Blanchard, commissaire principal
des vivres.

Pour remplacer les troupes parties[154], on fit avancer dix-sept cents
hommes des milices du pays sous les ordres du gnral Lincoln, ancien
dfenseur de Charleston.

[Note 154: _Mercure de France_, mai 1781, p. 32.]

Ces choix furent vivement critiqus par les principaux officiers.
Lauzun, par exemple, en voulut au gnral en chef de ne pas l'avoir
engag dans cette expdition, et de Laval se plaignit de ne pas en
avoir le commandement en chef. Singulire organisation militaire que
celle o les officiers discutent les actes et les ordres de leurs
chefs et tmoignent tout haut leur mcontentement! Singulire
discipline que celle qui admet qu'en temps de guerre les officiers
gnraux et les aides de camp n'en agissent qu' leur guise [155].
Le choix que fit Rochambeau me semble pourtant avoir t des plus
judicieux. Lauzun avait  veiller sur la cavalerie campe  vingt-cinq
lieues de Newport. Il ne pouvait tre remplac dans le commandement de
cette arme spciale. En outre, il rendait sur le continent de rels
services, que son gnral se plaisait d'ailleurs  reconnatre, par
la connaissance qu'il avait de la langue anglaise et par les bonnes
relations que son caractre affable lui permettait d'entretenir. Le
marquis de Laval, qui s'tait promis de ne pas servir sous les ordres
de La Fayette ne pouvait pas utilement tre employ en qualit de
commandant d'une expdition o la bonne entente avec ce gnral
tait une condition essentielle du succs. Enfin l'entreprise tait
trs-importante, et Rochambeau crut qu'il ne pouvait pas moins faire
que d'en donner la direction  son second, le baron de Viomnil, dans
un moment surtout o il devait rester lui-mme au camp.

[Note 155: M. de Charlus tait  ce moment  Philadelphie. M. de
Chastellux se fit plus connatre par ses excursions que par ses
combats pendant la campagne. MM. de Laval et de Lauzun quittent  tous
propos et sans ncessit leurs soldats. Plus tard, nous verrons aussi
que c'est  la _complaisance_ de M. de Barras que l'on dut de le voir
servir sous les ordres de son chef, M. de Grasse, qu'il trouvait trop
nouveau en grade.]

Il y avait sur les vaisseaux un nombre de mortiers et de pices
d'artillerie suffisant pour soutenir un sige dans le cas o
l'expdition russirait; mais, bien que l'arme de terre fournit en
vivres et en argent tout ce qui lui restait, les prparatifs du dpart
furent longs et l'escadre anglaise eut le temps de rparer les avaries
produites  ses vaisseaux par le coup de vent de la fin de fvrier.
Dumas fut charg d'aller  New-London, petit port sur la cte de
Connecticut, en face de la pointe de Long-Island et du mouillage de
l'escadre anglaise, pour l'observer de plus prs pendant que celle de
Destouches se disposait  sortir. Il put remarquer qu'elle tait dans
la plus parfaite scurit. Aussi, Destouches profita-t-il d'un vent
Nord-Est qui s'leva le 8 mars, pour mettre  la voile. Il tait mont
sur le _Duc de Bourgogne_ et emmenait les vaisseaux: le _Conqurant_,
command par de la Grandire; le _Jason_, command par La
Clochetterie; l'_Ardent_, capitaine de Marigny; le _Romulus_
rcemment pris, par de Tilly. En outre, le _Neptune_, l'_veill_, la
_Provence_, avec les frgates la _Surveillante_, l'_Hermione_ et le
_Fantasque_, arm en flte.

Il y avait  bord quatre compagnies de grenadiers et de chasseurs,
un dtachement de 164 hommes de chacun des rgiments, et cent hommes
d'artillerie, ensemble 1,156 hommes.

Une mer orageuse et ingale fora le chef de l'escadre franaise  se
porter au large pour se rapprocher ensuite de la cte aussitt qu'il
fut  la latitude de la Virginie. Un instant ses vaisseaux furent
disperss; mais il put les rallier  l'entre de la baie de Chesapeak.
En mme temps il dcouvrit l'escadre anglaise, qui sous les ordres
de l'amiral Graves tait partie de son mouillage vingt-quatre heures
aprs lui, mais qui en suivant une voie plus directe tait arrive
deux jours avant. L'amiral anglais tait mont sur le _London_,
vaisseau  trois ponts, plus fort qu'aucun des vaisseaux franais. Les
autres vaisseaux anglais taient gaux par le nombre et l'armement 
ceux de l'escadre franaise.

C'tait le 16 mars. Destouches comprit que son expdition tait
manque. Il ne crut pas toutefois pouvoir se dispenser de livrer un
combat qui fut trs-vif et dans lequel se distingurent surtout
le _Conqurant_, le _Jason_ et l'_Ardent_. Le premier perdit son
gouvernail. Presque tout son quipage fut mis hors de combat; de Laval
lui-mme y fut bless[156]. L'escadre anglaise tait encore plus
maltraite; mais elle garda la baie, et quelques jours plus tard
le gnral Philips, parti de New-York avec deux mille hommes,
put rejoindre Arnold et lui assurer en Virginie une supriorit
Incontestable.

[Note 156: Le _Conqurant_ eut  tenir tte, dans l'affaire du 16
mars,  trois vaisseaux ennemis. Il eut trois officiers tus, entre
autres M. de Kergis, jeune homme de la plus belle esprance et de la
plus brillante valeur. Cent matelots ou soldats de son bord furent
touchs, parmi lesquels il y en eut 40 de tus et 40 autres environ
qui moururent de leurs blessures. C'est sur le pont que se ft le plus
grand carnage. Le matre d'quipage, le capitaine d'armes et sept
timoniers furent au nombre des morts... _(Journal de Blanchard.)_

Le _Duc de Bourgogne_,  bord duquel j'tais, ajoute Blanchard, n'eut
que quatre hommes tus et huit blesss. Un officier auxiliaire reut
aussi une contusion  ct de moi. Je restai tout le temps du combat
sur le gaillard d'arrire,  porte du capitaine et de M. de Viomnil.
J'y montrai du sang-froid; je me rappelle qu'au milieu du feu le plus
vif, M. de Mnonville ayant ouvert sa tabatire, je lui en demandai
une prise et nous changemes  ce sujet une plaisanterie. Je reus de
M. de Viomnil un tmoignage de satisfaction qui me fit plaisir.]

Le capitaine Destouches rentra  Newport le 18, aprs sa glorieuse
mais inutile tentative.

D'un autre ct, La Fayette avait reu, le 20 fvrier, de Washington,
l'ordre de prendre le commandement d'un dtachement runi  Peakskill
pour agir conjointement avec la milice et les btiments de M.
Destouches contre Arnold, qui tait  Portsmouth; La Fayette partit en
effet avec ses douze cents hommes d'infanterie lgre. Le 23 fvrier,
il tait  Pompton et simula une attaque contre Staten-Island; puis il
marcha rapidement sur Philadelphie, y arriva le 2 mars, se rendit le
3  Head-of-Elk, o il s'embarqua sur de petits bateaux et arriva
heureusement  Annapolis. Il partit de l dans un canot avec quelques
officiers, et, malgr les frgates anglaises qui taient dans la baie,
il parvint  Williamsbourg pour y rassembler les milices. Il avait
dj bloqu Portsmouth et repouss les piquets ennemis, lorsque
l'issue du combat naval du 16 mars laissa les Anglais matres de la
baie. Il ne restait plus  La Fayette qu' retourner  Annapolis,
d'o, par une marche hardie, il ramena son dtachement  Head-of-Elk
en passant  travers les petits btiments de guerre anglais. L il
reut un courrier du gnral Washington qui lui confiait la difficile
mission de dfendre la Virginie [157].

[Note 157: Le 6 mars, le gnral Washington vint  Newport visiter
l'arme franaise. Il fut reu avec tous les honneurs dus  un
marchal de France. Il passa l'arme en revue, assista au dpart
de l'escadre de M. Destouches et repartit le 13 pour son quartier
gnral.

Cette entrevue des gnraux, dit Dumas, fut pour nous une vritable
fte; nous tions impatients de voir le hros de la libert. Son noble
accueil, la simplicit de ses manires, sa douce gravit, surpassrent
notre attente et lui gagnrent tous les coeurs franais. Lorsque,
aprs avoir confr avec M. de Rochambeau, il nous quitta pour
retourner  son quartier gnral, prs de West-Point, je reus
l'agrable mission de l'accompagner  Providence. Nous arrivmes de
nuit  cette petite ville; toute la population tait accourue au del
du faubourg; une foule d'enfants portant des torches et rptant les
acclamations des citoyens nous entouraient; ils voulaient tous toucher
celui qu' grands cris ils appelaient leur pre, et se pressaient
au-devant de nos pas au point de nous empcher de marcher. Le gnral
Washington attendri s'arrta quelques instants et, me serrant la main,
il me dit: Nous pourrons tre battus par les Anglais, c'est le sort
des armes; mais voil l'arme qu'ils ne vaincront jamais.

M. George W. P. Custis, petit-fils de Mme Washington, a publi
(_Frederick Md. Examiner_, 18 aot 1857) une lettre dans laquelle il
soutient que Washington reut effectivement du gouvernement franais
le titre de marchal de France, et il appuie son assertion en citant
la ddicace manuscrite d'une gravure offerte par le comte Buchan au
marchal-gnral Washington. Mais les instructions donnes par la
cour de Versailles  Rochambeau (Sparks, 1835, VII, 493) taient assez
prcises pour viter tout conflit d'autorit ou de prsance entre le
gnralissime amricain et les officiers suprieurs franais: elles
rendaient inutile la nomination de Washington  un grade dont le titre
associ  son nom fait le plus singulier effet. (Voir aussi _Maryland
Letters_, p. 114.)]



XIII


Pendant que ces faits se passaient en Amrique, l'Amazone, partie
le 28 octobre sous les ordres de La Prouse, avec le vicomte de
Rochambeau et les dpches du chevalier de Ternay, vint dbarquer
 Brest. La situation tait un peu change. M. de Castries avait
remplac M. de Sartines au ministre de la marine; M. de Montbarrey, 
la guerre, tait remplac par M. de Sgur. Les Anglais avaient dclar
brusquement la guerre  la Hollande et s'taient empars de ses
principales possessions. La France faisait des prparatifs pour
soutenir ces allis. Ces circonstances runies avaient dtourn
l'attention de ce qui se passait en Amrique. Le roi donna nanmoins
 M. de La Prouse l'ordre de repartir sur-le-champ sur l'_Astre_,
frgate qui tait la meilleure voilire de Brest, et de porter en
Amrique quinze cent mille livres qui taient dposes  Brest depuis
six mois pour partir avec la seconde division. Il retint le colonel
Rochambeau  Versailles jusqu' ce qu'on et dcid en conseil sur ce
qu'il convenait de faire[158].

[Note 158: J'ai dj dit que l'_Astre_ rentra  Boston le 25 janvier,
aprs soixante et un jours de traverse. Elle avait  bord huit
millions.--_Mercure de France_, mai 1781, page 31.--Ce chiffre de huit
millions est certainement exagr.]

Les ministres convinrent qu'en l'tat actuel des affaires il n'tait
pas possible d'envoyer la seconde division de l'arme en Amrique. On
fit partir seulement, le 23 mars 1781, un vaisseau, le _Sagittaire_,
et six navires de transport sous la conduite du bailli de Suffren. Ils
emportaient six cent trente trois recrues du rgiment de Dillon,
qui devaient complter les quinze cents hommes de ce rgiment,
dont l'autre partie tait aux Antilles. Il y avait en outre quatre
compagnies d'artillerie. Ces navires suivirent la flotte aux ordres du
comte de Grasse jusqu'aux Aores.

La frgate la _Concorde_, capitaine Saunauveron[159], partit de Brest
trois jours aprs,  quatre heures du soir, escorte par l'_meraude_
et la _Bellone_ seulement jusqu'au del des caps: ces deux frgates
devaient venir croiser ensuite. La _Concorde_ emmenait M. le vicomte
de Rochambeau avec des dpches pour son pre; M. de Barras, qui
venait comme chef d'escadre remplacer M. Destouches et prendre la
suite des oprations de M. de Ternay; M. d'Alphran, capitaine de
vaisseau[160], et un aide de camp de M. de Rochambeau [161]. Enfin
elle portait un million deux cent mille livres pour le corps
expditionnaire. Le _Sagittaire_ devait apporter pareille somme; et,
pour remplacer le secours promis en hommes, secours que la prsence
d'une puissante flotte anglaise devant Brest avait empch de
partir, le gouvernement franais mettait  la disposition du gnral
Washington une somme de six millions de livres.

[Note 159: Elle portait trente-six canons, vingt-quatre soldats de
terre et trente-cinq marins.--_Mercure de France_, avril 1781, page
87.]

[Note 160: Blanchard.]

[Note 161: J'ai dj expos, dans le deuxime chapitre de cet ouvrage,
les raisons qui me portaient  croire que l'auteur du journal
indit que je possde, aide de camp de Rochambeau et passager de la
_Concorde_, tait Cromot baron du Bourg. Depuis que ce livre est en
cours de publication, j'ai reu de M. Camille Rousset, le savant
conservateur des archives du Ministre de la guerre, et de M. de
Varaigne baron du Bourg, petit-fils de Cromot du Bourg et prfet du
Palais, des renseignements qui ne me laissent plus aucun doute sur ce
point. On trouvera ces renseignements  la notice biographique sur
Cromot du Bourg.]

Partie le 26 mars de Brest, la _Concorde_ arriva  Boston le 6
mai, sans autre incident que la rencontre du _Rover_, pris l'anne
prcdente par la frgate la _Junon_, dont le capitaine tait le comte
de Kergariou Loc-Maria. Le _Rover_ tait command par M. Dourdon de
Pierre-Fiche, et retournait en France donner avis de l'issue du combat
naval du 16 mars, livr dans la baie de Chesapeak.

Je reprends ici le cours de mon rcit, en laissant la parole, autant
que possible,  l'auteur du journal indit que je possde, passager de
la _Concorde_, et aide de camp de Rochambeau, le baron du Bourg.

La ville de Boston est btie comme le sont  peu prs toutes les
villes anglaises; des maisons fort petites en briques ou en bois; les
dedans sont extrmement propres. Les habitants vivent absolument 
l'anglaise; ils ont l'air de bonnes gens et trs-affables. J'ai t
fort bien reu dans le peu de visites que j'ai t  mme de faire. On
y prend beaucoup de th le matin. Le dner, qui est assez communment
 deux heures, est compos d'une grande quantit de viande; on y mange
fort peu de pain. Sur les cinq heures on prend encore du th, du vin,
du madre, du punch, et cette crmonie dure jusqu' dix heures. Alors
on se met  table, o l'on fait un souper moins considrable que le
dner. A chaque repas on te la nappe au moment du dessert et l'on
apporte du fruit. Au total, la plus grande partie du temps est
consacre  la table.

Aprs avoir dit qu'il fit d'abord une visite au consul de France 
Boston,  M. Hancock, gouverneur de cette ville, et au docteur Cooper,
il ajoute:

Pendant la journe du 7 mai j'ai vu la ville autant qu'il m'a t
possible; elle est trs-considrable et annonce encore qu'avant la
guerre ce devait tre un sjour charmant. Elle est dans la plus belle
position possible, a un port superbe, et, d'un endroit lev appel le
_Fanal_, on a la plus belle vue du monde. On allume le fanal en cas de
surprise, et  ce signal toutes les milices du pays se rassemblent; on
le voit d'extrmement loin. On y voit la position que prit le gnral
Washington lorsqu'il s'empara de la ville et fora les Anglais de
l'abandonner.

Je suis parti le 8 de Boston pour me rendre  New-port. J'ai couch
 quinze milles de l, et j'ai retrouv dans l'auberge o je me suis
arrt la mme propret qu' la ville: c'est un usage qui tient au
pays. Notre aubergiste tait un capitaine. Les diffrents grades tant
accords ici  tous les tats, ou plutt l'tat militaire n'y tant
pas une carrire, il y a des cordonniers colonels, et il arrive
souvent aux Amricains de demander aux officiers franais quelle est
leur profession en France[162].

[Note 162: On connat cette anecdote: Un Amricain demandait  un
officier suprieur franais ce qu'il faisait en France.--Je ne fais
rien, dit celui-ci.--Mais votre pre?--Il ne fait rien non plus _ou_
il est ministre.--Mais ce n'est pas un tat!--Mais j'ai un oncle
qui est marchal.--Ah! c'est un trs-bon mtier.--L'anecdote est
peut-tre invente; les uns l'attribuent  Lauzun, d'autres  de Sgur
ou  de Broglie. Mais elle peint bien les moeurs amricaines.]

Le pays que j'ai parcouru dans ces quinze milles ressemble beaucoup
 la Normandie entre Pont-d'Ouilly et Cond-sur-Noireau; il est
trs-couvert, trs-montueux et coup de nombreux ruisseaux. Les terres
cultives que l'on y rencontre sont entoures de murs de pierres que
l'on a poses les unes sur les autres, ou de palissades de bois.

Le 9 au matin je suis parti de mon gte pour me rendre  Newport. Le
pays m'a paru moins couvert, mais aussi peu cultiv que la veille. Au
total, il n'est pas habit. Les villages sont immenses; il y en a qui
ont quatre, cinq et mme quinze et vingt milles de long, les
maisons tant parses. Je suis pass  Bristol, qui tait une ville
trs-commerante avant la guerre; mais les Anglais, en se retirant,
ont brl plus des trois quarts des maisons, qui ne sont pas encore
rtablies. J'ai enfin pass le bac de Bristol-Ferry, qui spare
Rhode-Island du continent; le bras de mer a prs d'un mille[163].

[Note 163: Un kilomtre six cent neuf mtres environ.]

Rhode-Island est, dans sa plus grande longueur, tout au plus de
quinze milles, et l'endroit le plus large de l'le est de cinq. Ce
devait tre un des endroits du monde les plus agrables avant la
guerre, puisque, malgr ses dsastres, quelques maisons dtruites
et tous ses bois abattus, elle offre encore un charmant sjour. Le
terrain est fort coup, c'est--dire que tous les terrains des divers
propritaires sont enclos ou de murs de pierres entasses ou de
barrires de bois. Il y a quelques terres dfriches dans lesquelles
le seigle et les diffrents grains viennent  merveille; on y cultive
aussi le mas. Il y a encore, comme en Normandie, des vergers
considrables, et les arbres rapportent  peu prs les mmes fruits
qu'en France.

J'ai trouv l'arme dans le meilleur tat possible, fort peu de
malades et les troupes bien tenues. L'le m'a paru fortifie de
manire  ne craindre aucun dbarquement. La ville de Newport est la
seule de l'le; elle n'a que deux rues considrables, mais elle est
assez jolie et devait tre trs-commerante avant la guerre. Les trois
quarts des maisons parses dans le reste sont de petites fermes. Il y
a en avant du port, au sud-ouest de la ville, l'le de Goat, qui est
loigne d'un demi-mille, sur laquelle il y a une batterie de huit
pices de vingt-quatre qui dfend l'entre de la rade. Au sud-ouest
de Goal-Island est la batterie de Brenton, de douze pices de
vingt-quatre et de quatre mortiers de douze pouces, dont le feu croise
avec celui des vaisseaux en rade. La batterie de Brenton est  un
demi-mille de Goat-Island[164].

[Note 164: Le commissaire Blanchard, visitant peu de jours aprs son
dbarquement une cole mixte  Newport, remarqua l'criture d'une
jeune fille De neuf  dix ans, et admira la beaut et la modestie de
cette enfant, dont il retint le nom: _Abigol Earl_, inscrit dans son
journal. Elle est telle que je dsire voir ma fille quand elle aura
son ge, dit-il, et il traa sur le cahier,  la suite du nom de la
jeune fille, les mots: _very pretty._ Le matre, ajoute-t-il,
n'avait l'air ni d'un pdant, ni d'un missionnaire, mais d'un pre de
famille.]

Au nord-ouest de Goat-Island, environ  trois quarts de mille, est la
batterie de Rase-Island, compose de vingt pices de trente-six et de
quatre mortiers de douze pouces,  laquelle la droite des vaisseaux
est appuye, et elle dfend non-seulement l'entre de la rade, mais
aussi les vaisseaux qui pourraient en sortir...Il me parat d'aprs
la position des batteries et le feu de nos vaisseaux qu'il serait de
toute impossibilit  l'ennemi d'entrer dans la rade.

Il y a peu de gibier dans l'le, mais une grande quantit d'animaux
domestiques. Les chevaux sont gnralement assez bons, quoique sans
avoir autant d'espces que je l'aurais cru, les Anglais ayant apport
leur race dans ce pays ainsi que dans le continent; ils y sont
extrmement chers, et un cheval qui vaut 20 louis en France se paye au
moins 40 ou 50. Leur grand talent est de bien sauter, y tant habitus
de trs-bonne heure. Ils ont tous une allure semblable  celle
que nous appelons l'amble et dont on a beaucoup de peine  les
dshabituer.

Le 16, M. le comte de Rochambeau apprit que l'escadre anglaise
commande par Arbuthnot tait sortie de New-York. Le 17, elle parut
devant la passe  six lieues au large et y mouilla. Elle y resta
jusqu'au 26 et laissa passer, le 23, six btiments de transport venant
de Boston.

Dans la nuit du 28 au 29 mai 1781, un capitaine d'artillerie M. La
Barolire, faillit tre assassin par un sergent de sa compagnie, sans
qu'on pt savoir la raison de cet attentat. Le meurtrier tenta en vain
de se noyer; il fut jug, eut le poignet coup et fut pendu. Bien que
frapp de plusieurs coups de sabre, M. la Barolire se rtablit.

M. de Rochambeau reut confidentiellement de son fils l'avis que le
comte de Grasse avait ordre de venir dans les mers d'Amrique en
juillet ou aot pour dgager l'escadre de M. de Barras. Tout en lui
conseillant de mettre en sret  Boston cette petite flotte, pendant
qu'il ferait telle ou telle expdition qu'on lui dsignait, on le
laissait libre de combiner avec le gnral Washington toute entreprise
qu'ils jugeraient utile et qui pourrait tre protge par la flotte du
comte de Grasse pendant la courte station que cet amiral avait ordre
de faire dans ces parages[165]. M. de Rochambeau n'eut en consquence
rien de plus press que de demander au gnral Washington une entrevue
qui eut lieu le 20 mai  Westerfield, prs de Hartford. Le chevalier
de Chastellux accompagnait M. de Rochambeau. Washington avait avec
lui le gnral Knox et le brigadier Du Portail. M. de Barras ne put y
venir  cause du blocus de Newport par l'escadre Anglaise.

[Note 165: Il nous parait certain que ce plan avait t combin et
arrt  la cour de Versailles, et que c'est  M. de Rochambeau, bien
plutt qu' M. de Grasse, que l'on doit attribuer le mrite d'avoir
concentr, par une habile tactique, tous les efforts des forces
allies sur York. Ce serait donc  lui que reviendrait la plus grande
part de gloire dans le succs de cette campagne, qui dcida du sort
des tats-Unis.]

Le gnral amricain pensait qu'il fallait attaquer immdiatement
New-York; qu'on porterait ainsi un coup plus dcisif  la domination
anglaise. Il savait que le gnral Clinton s'tait fort affaibli par
les dtachements qu'il avait successivement envoys dans le Sud, et
il ne croyait pas que la barre de Sandy-Hook ft aussi difficile 
franchir qu'on le disait depuis la tentative faite par d'Estaing deux
ans auparavant.

M. de Rochambeau tait d'avis, au contraire, qu'il valait mieux oprer
dans la baie de Chesapeak, o la flotte franaise aborderait plus
promptement et plus facilement. Aucune des deux opinions ne fut
exclue, et l'on dcida d'abord de runir les deux armes sur la rive
gauche de l'Hudson, de menacer New-York, et de se tenir prt, en
attendant l'arrive du comte de Grasse,  qui on expdierait une
frgate, soit  pousser srieusement les attaques contre cette place,
soit  marcher vers la baie de Chesapeak.

Aprs cette confrence, une dpche du gnral Washington au gnral
Sullivan, dput du Congrs, et une autre lettre de M. de Chastellux
au consul de France  Philadelphie, M. de La Luzerne, furent
interceptes par des coureurs anglais et remises au gnral Clinton,
tandis qu'une dpche de lord Germaine  lord Clinton tait porte 
Washington par un corsaire amricain.

Elles servirent mieux la cause des allis que la plus habile
diplomatie.

Washington disait en effet dans sa lettre que l'on allait pousser
activement le sige de New-York et que l'on allait crire  M. de
Grasse de venir forcer la barre de Sandy Hook, tandis que le ministre
anglais annonait la rsolution de pousser la guerre dans le Sud.
Washington comprit alors la justesse des ides de M. de Rochambeau.
Quant  M. de Chastellux, il s'exprimait en termes fort peu
convenables sur le compte de M. de Rochambeau. Il prtendait l'avoir
gagn aux ides du gnral Washington.

L'officier anglais charg du service des espions envoya une copie de
cette lettre au gnral franais, qui, pour toute punition, fit venir
M. de Chastellux, lui montra cette copie et la jeta au feu. Il se
garda bien de le dtromper et de lui confier ses vritables desseins.

De retour  Newport, M. de Rochambeau trouva que l'escadre se
disposait, suivant les instructions donnes  M. de Barras,  se
retirer  Boston pendant que l'arme irait rejoindre le gnral
Washington. Le port de Boston n'tait, il est vrai, qu' trente lieues
de Newport, par terre; mais, par mer, il en tait  plus de cent,
 cause du trajet qu'il fallait faire pour tourner les bancs de
Nantucket; d'ailleurs les vents soufflaient plus habituellement du
Nord. Il fallait en outre confier  l'escadre toute l'artillerie
de sige, que l'arme, dj charge de son artillerie de campagne,
n'aurait pas pu emmener. La jonction des deux escadres devenait ainsi
plus difficile. M. de Rochambeau proposa  M. de Barras de tenir un
conseil de guerre pour dcider sur cette difficult. C'est le 26 que
ce conseil se runit, M. de Lauzun tait d'avis que la flotte se
retirt  Boston; M. de Chastellux voulait qu'on la laisst 
Rhode-Island. M. de Lauzun, en parlant de la discussion qui
s'ensuivit, trouve dans la contradiction de Chastellux une raison
suffisante pour dire qu'il n'avait pas de jugement. M. de la
Villebrune dclara que si M. de Grasse devait venir, il fallait rester
 Rhode-Island pour faire avec lui une prompte jonction. Mais s'il
n'y vient pas, ajouta-t-il, nous nous cartons des ordres du Conseil
de France et nous prenons sur nous de nous exposer  des vnements
fcheux. M. de Barras fit cette dclaration remarquable: Personne ne
s'intresse plus que moi  l'arrive de M. de Grasse dans ces mers. Il
tait mon cadet; il vient d'tre fait lieutenant gnral. Ds que je
le saurai  porte d'ici, je mettrai  la voile pour servir sous ses
ordres; je ferai encore cette campagne; mais je n'en ferai pas une
seconde. Il opina du reste pour rester  Rhode-Island, et son
sentiment prvalut. M. de Lauzun fut charg de porter la nouvelle de
cette dcision au gnral Washington, et il prtend dans ses mmoires
que le gnral fut trs-irrit que l'on prt une mesure si contraire
 ce qui avait t convenu  Westerfield. Le rapport de Lauzun nous
semble suspect, et il pourrait bien ne traduire sur ce point que son
propre ressentiment d'avoir vu carter son avis.

M. de Rochambeau s'empressa alors d'crire  M. de Grasse pour lui
exposer la situation de La Fayette en Virginie et de Washington devant
York. Il prsenta comme son projet personnel une entreprise contre
lord Cornwallis dans la baie de Chesapeak; il la croyait plus
praticable et plus inattendue de l'ennemi. Pour atteindre ce but, il
lui demanda de requrir avec instance le gouverneur de Saint-Domingue,
M. de Bouill, de lui accorder pour trois mois le corps de troupes qui
tait aux ordres de M. de Saint-Simon et destin  agir de concert
avec les Espagnols. Il le priait aussi de lui expdier aussi vite que
possible, sur la mme frgate, avec sa rponse, une somme de 1,200,000
livres qu'il emprunterait aux colonies. Cette lettre partit avec la
_Concorde_ dans les premiers jours de juin.

Le 9 de ce mois, M. le vicomte de Noailles, qui tait all par
curiosit  Boston, en tait revenu ce mme jour pour annoncer au
gnral l'arrive en cette ville du _Sagittaire_ escortant un convoi
de 633 recrues et de quatre compagnies d'artillerie, et portant
1,200,000 livres. Cette flottille tait partie trois jours avant la
_Concorde,_ comme je l'ai dit plus haut. Elle arrivait cependant un
mois plus tard. Aprs avoir suivi jusqu'aux Aores les flottes de MM.
de Grasse et de Suffren, cette frgate s'tait dtache et avait eu 
subir des mauvais temps et la poursuite des ennemis. Il manquait trois
navires au convoi: la _Diane,_ le _Daswout_ et le _Stanislas._ Les
deux premiers rentrrent peu de jours aprs; mais le dernier avait t
pris par les Anglais.

L'aide de camp de M. de Rochambeau, venu sur la _Concorde,_ qui avait
laiss ses effets sur le _Louis-Auguste,_ de ce convoi, obtint la
permission d'aller  Boston prendre ce qui lui tait indispensable
pour la campagne. Son manuscrit donne d'intressants dtails sur
le pays que l'arme dut parcourir. Nous en extrayons les passages
suivants:

De Newport, je fus coucher  Warren, petit village assez joli qui
n'est qu' dix-huit milles de Newport dans le continent. On y a
construit quelques petits btiments marchands avant la guerre, et il
y en a encore de commencs qui vont en pourriture. Je fus reu  mon
auberge par le matre, M. Millers, qui est officier au service du
Congrs, et par son frre, qui commandait l'anne dernire toutes les
milices  Rhode-Island. Ils sont tous deux extrmement gros.

Le 10 juin, je partis  quatre heures du matin de Warren, bien
empress d'arriver  Boston. Je ne puis dire assez combien je fus
tonn du changement que je trouvai dans les endroits o j'tais pass
il y avait environ six semaines. La nature s'tait renouvele; les
chemins taient raccommods; je me croyais absolument dans un autre
pays.

Le 12, aprs avoir t chercher mes effets sur le _Louis-Auguste_
dans le port de Boston, j'allai me promener  Cambridge, petite ville
 trois milles de l. C'est un des plus jolis endroits qu'il soit
possible de voir; il est situ au bord de la rivire de Boston, sur un
terrain trs-fertile, et les maisons sont trs-jolies. A une extrmit
de la ville, sur une pelouse verte trs-considrable, il y a un
collge qui prend le titre d'Universit; c'est un des plus beaux de
l'Amrique; il compte environ cent cinquante coliers qui apprennent
le latin et le grec. Il y a une bibliothque considrable, un cabinet
de physique rempli des plus beaux et des meilleurs instruments, et un
cabinet d'histoire naturelle qui commence  se former.

Le 13 au matin, avant de partir de Boston, je fus  cinq milles
voir la petite ville de _Miltown,_ o il y a une papeterie assez
considrable et deux moulins  chocolat. La rivire qui les fait
mouvoir forme au-dessus une espce de cascade assez jolie. La vue, du
haut de la montagne du mme nom, ne laisse pas que d'tre belle.

Le 14, je partis de Boston; mais avant de quitter cette ville, que je
ne devais peut-tre plus revoir, je voulus faire connaissance avec
le beau sexe. Il y a deux fois par semaine une cole de danse o les
jeunes personnes s'assemblent pour danser depuis midi jusqu' deux
heures. J'y fus passer quelques instants. Je trouvai la salle assez
jolie, quoique les Anglais, en abandonnant la ville, eussent cass ou
emport une vingtaine de glaces. Je trouvai les femmes trs-jolies,
mais trs-gauches en mme temps; il est impossible de danser avec
plus de mauvaise grce, ni d'tre plus mal habilles bien qu'avec un
certain luxe[166].

Je partis le soir pour Providence et fus coucher  _Deadham,_ o je
trouvai les sept cents hommes de remplacement qui taient venus par le
convoi et qui allaient joindre l'arme[167].

[Note 166: Il est bon de comparer ce jugement  celui que pronona le
prince de Broglie deux ans plus tard,  propos d'une fte donne 
Boston. (Voir  la fin de ce travail.)]

[Note 167: J'ai dit, d'aprs le _Mercure de France,_ que le nombre
exact des recrues tait de 633.]

Cependant, le 10, les rgiments de Bourbonnais et de Royal-Deux-Ponts
partirent de Newport pour se rendre  Providence, o ils arrivrent
 dix heures du soir. La journe tait trop avance pour qu'il ft
possible de marquer le camp, de s'y tablir et de prendre la paille
et le bois ncessaires. Le baron de Viomnil, qui conduisait cette
portion de l'arme, obtint pour ce soir-l, des magistrats de la
ville, la disposition de quelques maisons vides o l'on coucha les
soldats. Le lendemain matin, 11, le rgiment de Deux-Ponts alla camper
sur la hauteur qui domine Providence, et les brigades de Soissonnais
et de Saintonge, qui arrivrent ce mme jour, s'installrent  sa
gauche.

L'escadre reste  Newport n'avait plus pour la protger que quatre
cents hommes des recrues arrives par le _Sagittaire,_ trente hommes
de l'artillerie et mille hommes des milices amricaines, le tout sous
le commandement de M. de Choisy.

Providence est une assez jolie petite ville, trs-commerante avant
la guerre. Il n'y a de remarquable qu'un magnifique hpital[168].
L'arme y resta campe huit jours. Ce temps lui fut ncessaire pour
rassembler les chevaux de l'artillerie, de l'hpital ambulant, les
wagons pour les quipages, les boeufs qui devaient les traner, et
pour recevoir les recrues dont on avait envoy une partie  M. de
Choisy.

[Note 168: _Journal_ de Cromot du Bourg.]

Le 16, le baron de Viomnil passa une revue d'entre en campagne et
l'arme se mit en marche dans l'ordre suivant:

Le 18 juin, le rgiment de Bourbonnais (M. de Rochambeau et M. de
Chastellux); le 19, celui de Royal-Deux-Ponts (baron de Viomnil);
le 20, le rgiment de Soissonnais (le comte de Viomnil); le 21, le
rgiment de Saintonge (M. de Custine) ont successivement quitt le
camp de Providence et, en conservant toujours entre eux la
distance d'une journe de marche, ils ont camp, le premier jour
 _Waterman's Tavern,_ le second  _Plainfield,_ le troisime 
_Windham,_ le quatrime  _Bolton_ et le cinquime  _Hartford._
Ces tapes sont distantes de quinze milles. Les chemins taient
trs-mauvais et l'artillerie avait peine  suivre; les bagages
restrent en arrire.

 _Windham,_ l'arme campa dans un vallon entour de bois o le feu
prit bientt, on ne sait par quelle cause; on employa de suite trois
cents hommes  l'teindre; mais ils ne purent y parvenir. Le feu ne
dvorait du reste que les broussailles et n'attaquait pas les gros
arbres. Cet accident, qui serait effrayant et causerait un vritable
dsastre dans d'autres pays, est vu avec indiffrence par les
Amricains, dont le pays est rempli de forts. Ils en sont mme
quelquefois bien aises, car cela leur vite la peine de couper les
arbres pour dfricher le sol.

Le 20, il dserta neuf hommes du rgiment de Soissonnais et un de
Royal-Deux-Ponts.

L'hte de M. de Rochambeau  Bolton tait un ministre qui avait au
moins six pieds trois pouces. Il se nommait Colton, et il offrit 
la femme d'un grenadier de Deux-Ponts,  son passage, d'adopter son
enfant, de lui assurer sa fortune et de lui donner pour elle
une trentaine de louis; mais elle refusa constamment toutes ses
offres[169].

[Note 169: _Journal_ de Cromot du Bourg.--Voir aussi, pour la marche
des troupes, la carte que j'ai dresse spcialement pour cette
histoire.]

Arriv le 22 juin  Hartford, le rgiment de Bourbonnais leva son camp
le 25, celui de Deux-Ponts le 26, le rgiment de Soissonnais le 27,
et celui de Saintonge le 28. Ils allrent camper le premier jour
 _Farmington_ (12 milles), le second jour  _Baron's Tavern_ (13
milles), le troisime jour  _Break-neck_ (13 milles), et le quatrime
jour  _Newtown_ (13 milles).

La route tait meilleure et plus dcouverte; les stations taient
trs-agrables, sauf _Break-neck,_ qui semble fort bien nomm
_(casse-cou)_,  cause de son accs difficile et de son manque de
ressources. L'artillerie ne put y arriver que trs-tard. M. de Bville
et l'adjudant Dumas marchaient en avant et prparaient les logements.

Pendant que ces mouvements s'opraient, Lauzun, parti de Lebanon,
couvrait la marche de l'arme, qui tait  quinze milles environ sur
sa droite. La manire dont on tablissait les divers camps depuis le
dpart de Newport n'avait d'autre but que de faire le plus de chemin
possible sans trop d'embarras et de fatigue; on tait encore trop
loin de l'ennemi pour avoir d'autres prcautions  prendre que celles
qu'exigeaient le service des approvisionnements et la discipline.
Mais, une fois qu'on fut  Newtown[170], on et t coupable de
ngligence si on avait continu  tmoigner la mme confiance dans
l'impossibilit des tentatives de l'ennemi. M. de Rochambeau voulait
masser ses forces  Newtown pour se diriger vers l'Hudson en colonnes
plus, serres; mais le 30 au soir, il reut un courrier du gnral
Washington qui le priait de ne pas sjourner  Newtown comme il en
avait l'intention, et de hter la marche de sa premire division et de
la lgion de Lauzun.

[Note 170: Assez jolie petite ville habite par des tories. Cromot du
Bourg.]

La premire division, forme de Bourbonnais et de Deux-Ponts, partit
en effet de grand matin de Newtown, le 1er juillet, pour se rendre
 _Ridgebury;_ elle ne formait qu'une brigade. La seconde brigade,
forme des rgiments de Soissonnais et de Saintonge, partit le
lendemain pour la mme destination. La route, longue de quinze milles,
tait montueuse et difficile; deux hommes de Bourbonnais dsertrent.

Le 2 au matin, les grenadiers et les chasseurs de Bourbonnais
partirent de _Ridgebury_ pour _Bedfort,_ o ils arrivrent aprs
une marche assez pnible  travers un terrain accident. La route
parcourue tait de quinze milles.  Bedfort, ce dtachement se joignit
 la lgion de Lauzun, qui avait march jusque-l sur le flanc gauche
de l'arme, et qui maintenant prit position en avant de Bedfort dans
une forte situation. Il y avait en outre, comme poste avanc, un corps
de cent soixante cavaliers amricains de la lgion de Sheldon que
le gnral Washington avait envoys pour cooprer avec la lgion de
Lauzun  une expdition contre les Anglais.



XIV


Le gnral amricain avait ouvert la campagne le 26 juin. Combinant
ses mouvements avec ceux de l'arme franaise, il quitta,  cette
date, son quartier d'hiver de New Windsor et se porta sur Peakskill,
o il devait oprer sa jonction avec M. de Rochambeau. Il apprit alors
que le gnral Clinton avait divis son arme en plusieurs corps et
qu'il la dispersait autour de New-York. Il y avait en particulier
un corps anglais qui s'tait port sur Westchester. La veille de
l'arrive des troupes franaises  Bedfort, un parti de dragons
anglais de ce corps avait brl quelques maisons en avant de ce
village. Le gnral Washington rsolut de le faire attaquer; il forma
en consquence une avant-garde de douze cents hommes aux ordres du
gnral Lincoln, et il envoya  M. de Rochambeau le courrier que
celui-ci avait reu le 30 juin et qui avait fait hter le dpart des
troupes de Newtown pour Bedfort et de Bedfort pour Northcastle, o
elles devaient tre prtes  marcher au premier ordre. La dernire
tape n'tait que de cinq milles; mais la seconde brigade vint sans
s'arrter de Newtown  Northcastle et fit ainsi, dans la journe du 3
juillet, une marche de vingt milles. Les rgiments de Soissonnais et
de Saintonge n'avaient donc pas eu un seul jour de repos depuis leur
dpart de Providence. Il est vrai que MM. de Custine et le vicomte de
Noailles prchrent d'exemple en marchant  pied  la tte de leur
rgiment.

Le duc de Lauzun raconte comme il suit la tentative qu'il fit, de
concert avec le gnral Lincoln, pour surprendre le corps anglais qui
tait le plus voisin[171].

[Note 171: Ce rcit m'a paru le plus vridique et le plus propre 
concilier entre elles les diverses relations que l'on a donnes de
cette attaque d'avant-garde.]

Le 30 juin, aprs avoir reu la lettre du gnral Washington, qui
n'entrait dans aucun dtail, M. de Rochambeau m'envoya chercher au
milieu de la nuit,  quinze milles de Newtown, o il se trouvait[172].
Je me trouvai exactement au lieu prescrit, quoique l'excessive chaleur
et de trs-mauvais chemins rendissent cette marche trs-difficile. Le
gnral Washington s'y trouva fort en avant des deux armes et me dit
qu'il me destinait  surprendre un corps de troupes anglaises campes
en avant de New-York pour soutenir le fort de Knyphausen, que l'on
regardait comme la cl des fortifications de New-York[173]. Je devais
marcher toute la nuit pour les attaquer avant le point du jour. Il
joignit  mon rgiment un rgiment de dragons amricains (Sheldon),
quelques compagnies de chevau-lgers et quelques bataillons
d'infanterie lgre amricaine. Il avait envoy par un autre chemin, 
environ six milles sur la droite, le gnral Lincoln avec un corps de
trois mille hommes pour surprendre le fort Knyphausen, que je devais
empcher d'tre secouru. Il ne devait se montrer que lorsque mon
attaque serait commence, quand je lui ferais dire de commencer la
sienne. Il s'amusa  tirailler avec un petit poste qui ne l'avait pas
vu et donna l'veil au corps que je devais surprendre. Ce corps rentra
dans le fort, fit une sortie sur le gnral Lincoln, qui fut battu
et qui allait tre perdu et coup de l'arme si je ne m'tais pas
promptement port  son secours.

Quoique mes troupes fussent harasses de fatigue, je marchai sur les
Anglais; je chargeai leur cavalerie et mon infanterie tirailla avec la
leur. Le gnral Lincoln en profita pour faire sa retraite en assez
mauvais ordre. Il avait deux ou trois cents hommes tus ou pris et
beaucoup de blesss[174]. Quand je le vis en sret, je commenai
la mienne, qui se fit trs-heureusement, car je ne perdis presque
personne.

[Note 172: M. de Lauzun tait camp en ce moment  Bridgefield.]

[Note 173: Ce corps tait command par Delancey.]

[Note 174: Guillaume de Deux-Ponts dit dans ses _Mmoires_:
quatre-vingts tus ou blesss; mais il n'y tait pas et rpte
seulement ce qu'on disait. Les chiffres de Lauzun paraissent pourtant
exagrs.]

Je rejoignis le gnral Washington, qui marchait avec un dtachement
trs-considrable de son arme au secours du gnral Lincoln, dont
il tait trs-inquiet; mais ses troupes taient tellement fatigues
qu'elles ne pouvaient aller plus loin. Il montra la plus grande
joie de me revoir et voulut profiter de l'occasion pour faire une
reconnaissance de trs-prs sur New-York. Je l'accompagnai avec une
centaine de hussards; nous essuymes beaucoup de coups de fusil et de
coups de canon, mais nous vmes tout ce que nous voulions voir. Cette
reconnaissance dura trois jours et trois nuits et fut excessivement
fatigante, car nous fmes jour et nuit sur pied et nous n'emes rien 
manger que les fruits que nous rencontrmes le long du chemin[175].

[Note 175: Le rcit de cette petite affaire, donn par d'autres
crivains, n'est pas tout  fait conforme  celui-ci; mais nous
pensons que personne mieux que Lauzun n'tait  mme de savoir ce qui
s'tait pass.

Ainsi, MM. de Fersen et de Vauban, aides de camp de M. de Rochambeau,
qui avaient reu de leur gnral la permission de suivre la lgion de
Lauzun dans son expdition, revinrent le 4 au camp de North-Castle et
racontrent ce qui s'tait pass. Ils dirent que le corps de Delancey,
qu'on esprait surprendre  Morrisania, se trouvait . Williamsbridge,
prvenu de l'attaque dont il tait menac. Ils n'valuaient les pertes
du corps de Lincoln qu' quatre tus et une quinzaine de blesss.
(_Journal_ de Cromot du Bourg.)]

Le 5 juillet, le gnral Washington, de retour de sa reconnaissance
sur New-York, vint voir les troupes franaises au camp de Northcastle;
il confra avec M. de Rochambeau et dna avec lui et son tat-major.
Il repartit le soir mme.

Le 6 juillet, l'arme franaise quitta North-Castle pour aller 
dix-sept milles de l se joindre  l'arme amricaine, campe 
Philipsburg. La route tait assez belle, mais la chaleur tait si
excessive qu'elle se fit trs-pniblement; plus de quatre cents
soldats tombrent de fatigue, mais  force de haltes et de soins on
arriva  bon port. Deux hommes du rgiment de Deux-Ponts dsertrent.

La droite des armes allies, que formaient les Amricains, tait
poste sur une hauteur trs-escarpe qui dominait l'Hudson, appel en
cet endroit _Tappansee_. Entre les deux armes coulait un ruisseau
au fond d'un ravin; enfin les deux brigades de l'arme franaise
formaient la gauche de la ligne, qui tait protge par la lgion
de Lauzun, campe  quatre milles, dans _White-plains_. Toutes les
avenues taient garnies de postes.

Le 8, le gnral Washington passa en revue les deux armes. L'arme
amricaine, qu'il visita la premire, tait compose de 4,500 hommes
au plus, parmi lesquels on comptait de trs-jeunes gens et beaucoup
de ngres. Ils n'avaient pas d'uniformes et paraissaient assez mal
quips. Ils faisaient sous ce rapport un grand contraste avec l'arme
franaise, dont le gnral Washington parut trs-satisfait. Seul le
rgiment de Rhode-Island parut aux officiers franais d'une belle
tenue. Le gnral amricain voulut visiter la tente que Dumas, Charles
de Lameth et les deux Berthier avaient installe prs du quartier
gnral de M. de Bville, dans une position trs-agrable, entre des
rochers et sous de magnifiques tulipiers. Ils avaient aussi organis
un joli jardin autour de leur habitation provisoire. Washington
trouva sur la table des jeunes officiers le plan de Trenton, celui de
Westpoint et quelques autres des principales actions de cette guerre
o Washington s'tait signal.

Le 10 juillet au soir, le _Romulus_ et trois frgates, aux ordres de
M. de Villebrune, partis de Newport, avancrent dans le Sund jusqu'
la baie de Huntington. Le vaisseau de garde, que l'on estimait de
quarante-quatre canons, se retira  leur approche, et les autres
petits btiments se rfugirent dans la baie. Les pilotes, peu au
fait de leur mtier, n'osrent pas entrer la nuit, ce qui obligea M.
d'Angely, commandant deux cent cinquante hommes qui taient  bord,
de remettre au lendemain l'attaque qu'il voulait faire contre le fort
Lloyd's  la pointe d'Oyster-bay. Pendant la nuit les Anglais avaient
pu prendre des dispositions qui firent chouer l'entreprise; le
dbarquement eut lieu; mais le fort tait mieux gard qu'on ne s'y
attendait. Il y avait quatre cents hommes. M. d'Angely fut oblig de
se retirer aprs une canonnade et un feu de mousqueterie assez vif qui
blessa quatre hommes. Il se rembarqua et retourna  Newport.

Le 11, le gnral Washington visita la lgion de Lauzun, campe 
Chatterton-Hill,  deux milles sur la gauche. Les Amricains furent
trs-satisfaits de sa tenue.

Le 12, M. de Rochambeau, suivi d'un aide de camp[176], voulut voir
les ouvrages que les Amricains construisaient  Dobb's-ferry pour
dfendre le passage de la rivire du Nord. Il trouva une redoute et
deux batteries en trs-bonne voie, sous la direction de M. Du Portail.
Puis, en s'en retournant, il parcourut les postes des deux armes.

[Note 176: Cromot du Bourg.--C'est d'aprs son _Journal_ que je
raconte la plupart des vnements qui se passrent pendant le sjour
des armes allies devant New-York. Les Souvenirs de Dumas, _Mes
Campagnes en Amrique_, de G. de Deux-Ponts et le _Journal_ de
Blanchard m'ont servi surtout  contrler et  complter ces rcits.]

Le 14, M. de Rochambeau,  l'issue d'un dner chez le gnral Lincoln
auquel assistaient le gnral Washington, MM. de Viomnil, de
Chastellux, de Lauzun et Cromot du Bourg, donna  ses troupes l'ordre
de se mettre en marche. La 1re brigade (Bourbonnais et Deux-Ponts), la
grosse artillerie et la lgion de Lauzun se disposrent  partir. Il
faisait un temps affreux. La retraite devait servir de gnrale; mais
 sept heures il y eut contre-ordre sans qu'on pt s'expliquer les
causes de cette alerte ni celles du contre-ordre.

Le 15,  neuf heures du soir, on entendit du ct de Tarrytown
quelques coups de canon suivis d'une vive fusillade. Aussitt M. le
marquis de Laval fit battre la gnrale et tirer deux coups de canon
d'alarme. En un instant l'arme fut sur pied; mais M. de Rochambeau
fit rentrer les soldats au camp. Washington lui demanda, une heure
aprs, deux cents hommes avec six canons et six obusiers; mais
au moment o cette artillerie allait partir elle reut encore
contre-ordre. Le lendemain matin,  cinq heures, mme alerte suivie
d'une nouvelle demande de deux canons de douze et de deux obusiers.
Cette fois, G. de Deux-Ponts partit en avant pour Tarrytown, et Cromot
du Bourg, qui tait de service auprs de M. de Rochambeau, fut charg
de conduire l'artillerie. Il s'acquitta avec empressement de cette
mission, car il allait au feu pour la premire fois. Les canons
arrivrent  Tarrytown  onze heures. La cause de toutes ces alertes
tait deux frgates anglaises et trois schooners qui avaient remont
l'Hudson et essay de s'emparer des cinq btiments chargs de farines
que l'on transportait des Jerseys  Tarrytown pour l'approvisionnement
de l'arme. Un autre btiment avait t dj pris pendant la nuit, il
contenait du pain, pour quatre jours, destin aux Franais. Par suite
de cette perte le soldat fut rduit  quatre onces de pain. On
lui donna du riz et un supplment de viande, et il soutint cette
contrarit passagre avec la gaiet et la constance dont ses
officiers lui donnaient l'exemple. Il y avait sur le mme bateau
enlev par les Anglais des habillements pour les dragons de Sheldon.
Les frgates avaient mis ensuite leur quipage dans des chaloupes pour
oprer un dbarquement et prendre le reste des approvisionnements 
Tarrytown; mais un sergent de Soissonnais qui gardait ce poste avec
douze hommes fit un feu si vif et si  propos que les Anglais durent
rester dans leurs chaloups. Une demi-heure aprs vinrent les
Amricains, qui y perdirent un sergent et qui eurent un officier
bless. Les quatre pices d'artillerie franaises arrivrent
heureusement sur ces entrefaites; on les mit de suite en batterie et
elles tirrent une centaine de coups qui firent loigner les frgates.
Elles restrent en vue pendant les journes du 17 et du 18. M. de
Rochambeau avait charg pendant ce temps MM. de Neuris et de Verton,
officiers d'artillerie, d'tablir une petite batterie de deux pices
de canons et deux obusiers  Dobb's ferry, sur le point le plus troit
de la rivire. Les frgates durent passer devant ce poste, le 19, pour
retourner  King's Bridge. Elles furent nergiquement reues. Deux
obus portrent  bord de l'une d'elles et y mirent le feu. Un
prisonnier franais qui s'y trouvait en profita pour s'chapper; mais
bientt la frayeur poussa sept matelots  se jeter aussi  l'eau.
Quelques-uns furent noys, trois furent faits prisonniers et les
autres regagnrent la frgate sur laquelle le feu tait teint.

Dans la nuit du 17 au 18, un officier de la lgion de Lauzun, M.
Nortmann, en faisant une patrouille avec six hussards, fut tu dans
une rencontre avec quelques dragons de Delancey. Il s'ensuivit une
alerte. Les hussards ripostrent par des coups de pistolets, et
l'infanterie s'avanait dj pour les soutenir lorsque les dragons
disparurent  la faveur des bois et de la nuit. Une circonstance
singulire contribua dans cette chauffoure  jeter l'alarme dans
le camp franais. Au moment o M. Nortmann fut tu, son cheval s'en
retourna seul,  toute bride, vers le camp de la lgion de Lauzun. Le
hussard en vedette ne sachant pas ce que c'tait, lui cria trois fois,
_qui vive_; enfin, voyant qu'il ne recevait pas de rponse, il lui
tira un coup de fusil qui tendit raide mort le malheureux cheval.

Le 18, M. de Rochambeau employa Dumas son aide de camp  faire des
reconnaissances du terrain et des dbouchs en avant du camp vers
New-York; il lui ordonna de les pousser aussi loin que possible,
jusqu' la vue des premires redoutes de l'ennemi. Il lui donna, dans
ce but, un dtachement de lanciers de la lgion de Lauzun  la tte
duquel tait le lieutenant Killemaine[178]. Grce au courage et
 l'intelligence de ce jeune officier, Dumas put s'acquitter
parfaitement de sa mission. Aprs avoir fait replier quelques petits
postes de chasseurs hessois, ils arrivrent jusqu' une porte de
carabine des ouvrages ennemis, et ils rejoignirent en ce point un
dtachement d'infanterie lgre amricaine qui avait de mme explor
le terrain sur la droite. L'objet de ces reconnaissances tait de
prparer celle que les gnraux en chef se disposaient  faire peu
de jours aprs avec un gros dtachement pour fixer plus spcialement
l'attention du gnral Clinton et ne lui laisser aucun doute sur
l'intention des gnraux allis.

[Note 178: Devenu depuis gnral. Les plaisants aimaient  rapprocher
son nom de celui de Lannes, et disaient: Voil Lannes et voici
Killemaine (_qui le mne_).--Voir aux _Notices biographiques_.]

C'est le 21,  huit heures du soir, que l'on partit pour cette
opration[179]. La retraite servit de gnrale et l'on se mit en
marche dans l'ordre qu'on avait pris le 14. La premire brigade, les
grenadiers et les chasseurs des quatre rgiments, deux pices de douze
et deux de quatre marchaient au centre sous la conduite de M. de
Chastellux. La droite, commande par le gnral Heath, tait forme
par une partie de la division du gnral Lincoln. La lgion de Lauzun
protgeait l'arme  gauche. Il y avait en tout environ cinq mille
hommes avec deux batteries de campagne. La tte des colonnes arriva le
22,  cinq heures du matin, sur le rideau qui domine King's bridge.
Les chemins taient trs-mauvais et l'artillerie avait peine 
suivre. Cependant les deux armes marchaient dans un ordre parfait
en observant le plus grand silence. Un rgiment amricain marcha
rsolument, sous un feu nourri, pour s'emparer d'une redoute. Un
de ses officiers eut la cuisse emporte. Pendant ce temps M. de
Rochambeau et le gnral Washington s'avanaient pour reconnatre les
forts. Ils traversrent ensuite le creek d'Harlem et continurent
leurs explorations toujours sous le feu des postes ennemis et des
forts. Puis, ils repassrent la rivire, revinrent sur leur route du
matin et poussrent en avant, le long de l'le, jusqu' la hauteur de
New-York. Quelques frgates installes dans la rivire du Nord leur
envoyrent des boulets qui ne firent aucun mal. Ils rabattirent
ensuite sur Morrisania, o le feu de l'ennemi fut encore plus vif. Le
comte de Damas eut un cheval tu sous lui. Les gnraux rentrrent
enfin dans leurs lignes aprs tre rests vingt-quatre heures 
cheval.

[Note 179: Les dtails qui suivent sont en accord avec ceux que donne
le journal de Washington cit par Sparks, VIII, p. 109.]

Pendant ce temps, les aides de camp faisaient chacun de leur ct
leurs reconnaissances particulires. La lgion de Lauzun forait  se
replier les postes ennemis et leur enlevait un assez grand nombre de
prisonniers.

Le 23, on remonta  cheval  cinq heures du matin pour continuer ce
travail. On reconnut d'abord la partie de Long-Island qui est spare
du continent par le Sound; on retourna  Morrisania revoir une partie
de l'le d'York qui n'avait point t suffisamment examine la veille;
puis les gnraux revinrent vers leurs troupes.

Nous fmes dans cette reconnaissance, dit Rochambeau, l'preuve de
la mthode amricaine pour faire passer  la nage les rivires
aux chevaux en les rassemblant en troupeau  l'instar des chevaux
sauvages. Nous avions pass dans une le qui tait spare de
l'ennemi, post  Long-Island, par un bras de mer dont le gnral
Washington voulut faire mesurer la largeur. Pendant que nos ingnieurs
faisaient cette opration gomtrique, nous nous endormmes, excds
de fatigue, au pied d'une haie, sous le feu du canon des vaisseaux
de l'ennemi, qui voulait troubler ce travail. Rveill le premier,
j'appelai le gnral Washington et lui fis remarquer que nous avions
oubli l'heure de la mare. Nous revnmes vite  la chausse du moulin
sur laquelle nous avions travers ce petit bras de mer qui nous
sparait du continent; elle tait couverte d'eau. On nous amena deux
petits bateaux dans lesquels nous nous embarqumes avec les selles et
les quipages des chevaux; puis on renvoya deux dragons amricains qui
tiraient par la bride deux chevaux bons nageurs; ceux-ci furent suivis
de tous les autres excits par les coups de fouet de quelques dragons
rests sur l'autre bord et  qui nous renvoymes les bateaux. Cette
manoeuvre dura moins d'une heure; mais heureusement notre embarras fut
ignor de l'ennemi.

L'arme rentra dans son camp  Philipsburg le 23,  onze heures du
soir.

Cette reconnaissance[180] fui faite avec tout le soin imaginable,
nous avons essuy six, ou sept cents coups de canon qui ont cot deux
hommes aux Amricains. Nous avons fait aux Anglais vingt ou trente
prisonniers et tu quatre ou cinq hommes. Il leur a t pris aussi
une soixantaine de chevaux. Je ne peux trop rpter combien j'ai t
surpris de l'arme amricaine; il est inimaginable que des troupes
presque nues, mal payes, composes de vieillards, de ngres et
d'enfants, marchent aussi bien et en route, et au feu. J'ai partag
cet tonnement avec M. de Rochambeau lui-mme, qui n'a cess de nous
en parler pendant la route en revenant. Je n'ai que faire de parler du
sang-froid du gnral Washington; il est connu; mais ce grand homme
est encore mille fois plus noble et plus beau  la tte de son arme
que dans tout autre moment.

[Note 180: _Journal_ de Cromot du Bourg.]

Du 23 juillet au 14 aot l'arme resta paisible dans son camp de
Philipsburg. La lgion de Lauzun avait seule un service trs-actif et
trs-pnible.

La clrit de la marche des troupes franaises et leur discipline
eurent un grand succs auprs des Amricains. La jonction des armes
allies eut tout l'effet qu'on pouvait en attendre. Elle retint 
New-York le gnral Clinton, qui avait l'ordre de s'embarquer avec un
corps de troupes pour sparer Washington de La Fayette et rduire
le premier  la rive gauche de l'Hudson. Elle contribua  faire
rtrograder lord Cornwallis de la pointe qu'il avait faite dans
l'intrieur de la Virginie, pour aller  la baie de Chesapeak fixer et
fortifier, suivant les mmes instructions, un poste permanent. C'est
peu de jours aprs la jonction des troupes devant Philipsburg que les
gnraux franais et amricains apprirent que Cornwallis se repliait
par la rivire James sur Richmond, o La Fayette vint l'assiger[181].

[Note 181: Le gnral anglais Philips mourut le 13 mai 1781. Il tait
trs-malade dans son lit,  Ptersburg, lorsqu'un boulet de canon
parti des batteries de La Fayette traversa sa chambre sans l'atteindre
toutefois. Concidence bizarre, ce mme gnral commandait  Minden la
batterie dont un canon avait tu le pre de La Fayette. (_Mmoires_ de
La Fayette.) _Maryland Papers_ 133-143, correspondance entre Philips
et Weedon.--Arnold fut accus dans l'arme anglaise d'avoir empoisonn
le gnral Philips. (_Mercure de France_, sept. 1781, p. 160.)--Voir
aussi _The Bland Papers_, par Ch. Campbell, Petersburg, 1848, II,
124.]



XV


Le 14 aot, M. de Rochambeau reut de Newport une lettre par laquelle
on lui annonait que la _Concorde_ tait de retour depuis le 5 de
son voyage auprs de l'amiral de Grasse. Elle l'avait rejoint 
Saint-Domingue aprs la prise de Tabago, lui avait communiqu les
instructions de M. de Rochambeau et tait repartie le 26 juillet. M.
de Grasse faisait savoir  M. de Rochambeau qu'il partirait le 3 aot
avec toute sa flotte, forte de vingt-six vaisseaux, pour se rendre
dans la baie de Chesapeak. Il devait emmener trois mille cinq cents
hommes de la garnison de Saint-Domingue, o M. de Lillencourt tait
gouverneur, et emporter les 1,200,000 livres fournies par Don Solano,
qui lui avaient t demandes; mais il ajoutait que ses instructions
ne lui permettraient pas de rester au del du 15 octobre.

On apprit aussi que les troupes anglaises qui taient entres quelques
jours avant dans New-York n'taient pas celles de Cornwallis, comme M.
de La Fayette l'avait crit lui-mme, mais la garnison de Pensacola
dans la Floride que le gnral espagnol, Don Galvez, avait laisse
sortir sans conditions aprs la prise de cette ville[182]. Le gnral
Clinton avait aussi reu d'Angleterre un convoi portant trois mille
recrues, ce qui montait en tout ses forces  douze mille hommes. Les
allis ne pouvaient lui en opposer que neuf mille.

[Note 182: Le succs des Espagnols  Pensacola fut ainsi plus nuisible
qu'utile  la cause des Amricains.]

De Williamsbourg, lord Cornwallis se retira sur Portsmouth, prs de
l'embouchure du James-River et par consquent de la baie Chesapeak.
La mer tait libre pour lui et cette suite de mouvements rtrogrades
semblait indiquer le projet d'vacuer la Virginie. La Fayette avait
montr la plus grande habilet dans cette campagne, o, avec quinze
cents miliciens seulement, il sut forcer  battre en retraite le
gnral Cornwallis qui tait  la tte de plus de quatre mille hommes.
C'est en vitant d'en venir  une action gnrale, en trompant
constamment l'ennemi sur l'effectif rel de ses forces, en oprant
des manoeuvres habiles ou prenant des dispositions pleines  la fois
d'audace et de prudence, que La Fayette obtint ce rsultat inespr.
L'enfant ne saurait m'chapper, avait crit Cornwallis au dbut de
la campagne, en parlant de ce gnral dont il mprisait la jeunesse et
dont il mconnaissait l'habilet. A son tour, il allait tomber dans le
pige o le menait peu  peu La Fayette.

Les Anglais s'embarqurent  Portsmouth et La Fayette crut un instant
qu'ils abandonnaient compltement la Virginie pour aller renforcer la
garnison de New-York. Il l'crivit mme  Washington. Mais il apprit
bientt que leur seul but tait de prendre une forte position  York
et  Gloucester pour attendre des renforts qui devaient leur arriver.
C'est l que La Fayette voulait les amener. Le 6 aot, en annonant
ses succs au gnral Washington, il lui disait:

Dans l'tat prsent des affaires, j'espre, mon cher gnral, que
vous viendrez en Virginie, et que si l'arme franaise prend aussi
cette route, j'aurai la satisfaction de vous voir de mes yeux 
la tte des armes combines; mais si une flotte franaise prend
possession de la baie et des rivires et que nous ayons form une
force de terre suprieure  celle de l'ennemi, son arme doit tt ou
tard tre contrainte  se rendre[183].

[Note 183: _Mmoires_ de La Fayette.]

De son ct, le gnral Washington crivait une lettre tout amicale
et toute confidentielle  La Fayette pour le fliciter de ses succs
antrieurs, et il ajoutait qu'il lui permettait, maintenant qu'il
avait sauv la Virginie, de venir prendre part  l'attaque projete
contre New-York. Il reconnaissait toutefois la ncessit de la
prsence de La Fayette  la tte de l'arme de Virginie.

Ces deux missives eurent un sort tout diffrent et, par un de ces
hasards dont nous avons eu un prcdent exemple aprs la confrence
d'Hartford, la lettre du gnral Washington fut intercepte par James
Moody dans les Jerseys, tandis que celle de La Fayette arrivait 
destination. Le gnral Clinton crut plus que jamais qu'il allait
tre attaqu. Cette illusion dura encore quelque temps aprs que les
troupes combines eurent commenc leur marche vers le Sud[184].

[Note 184: Cette circonstance servit si bien les Amricains et trompa
si compltement les gnraux anglais, que l'on est port  croire que
ce ne fut pas tout  fait par un hasard heureux, mais par suite d'une
habile manoeuvre de Washington, que sa lettre, crite avec intentions
tomba entre les mains de James Moody. Telle tait l'opinion de lord
Cornwallis, qui ne pouvait se pardonner aprs sa dfaite d'avoir t
ainsi jou. (Voir _Mercure de France_, 1781.)--_Sparks_, VIII, 144,
raconte aussi comment un faux ordre sign de La Fayette et enjoignant
au gnral Morgan de faire avancer Ses troupes fut saisi par
Cornwallis sur un vieux ngre envoy  dessein de son ct, ce qui le
dtermina  rtrograder.]

Aussitt que M. de Rochambeau eut reu les dpches apportes par la
_Concorde_, il se concerta avec le gnral Washington, qui renona
dfinitivement au projet qu'il avait toujours form de faire une
attaque gnrale contre New-York. Les gnraux allis furent d'accord
qu'ils devaient diriger leurs forces sur la Virginie, et il ne
restait plus qu' organiser les moyens d'excution du nouveau plan de
campagne. Pendant que M. de Rochambeau envoyait, le 15 aot, M. de
Fersen auprs du comte de Barras pour lui donner avis de l'expdition
projete, Washington crivait  La Fayette de garder ses positions
devant York et d'attendre l'arrive de la flotte de M. de Grasse, des
troupes qu'il amnerait aux ordres de M. de Saint-Simon et des armes
coalises.

Tous les efforts de La Fayette eurent alors pour but d'empcher que
Cornwallis ne gagnt la Caroline et ne ft ainsi chouer la
campagne des allis. C'est pourquoi il envoya des troupes au sud de
James-River, sous prtexte de dloger les Anglais de Portsmouth, ce
qui eut encore le bon effet de faire runir au corps de l'arme les
troupes et l'artillerie qui se seraient chappes par Albermale-Sound
 l'arrive du comte de Grasse. C'est dans la mme vue qu'il retint
d'autres troupes, du mme ct, sous prtexte de faire passer le
gnral Wayne et ses Pensylvaniens  l'arme du Sud pour renforcer le
gnral Green. En mme temps il envoyait auprs de Cornwallis le brave
soldat Morgan, qui resta quelque temps comme dserteur au milieu des
ennemis, et qui ne voulut accepter, au retour de sa difficile et
dangereuse mission, d'autre rcompense que la restitution d'un fusil
auquel il tenait beaucoup[185].

[Note 185: Voir _Mmoires de La Fayette_ pour la conduite de
Morgan.--_Sparks_, VIII, 152.]

Sitt le projet de la campagne arrt, les gnraux allis le mirent 
excution. De la clrit de leur marche dpendait en grande partie le
succs, qui tait certain s'ils pouvaient rejoindre La Fayette
avant le dpart de M. de Grasse. M. de Barras persistait dans sa
dtermination de se joindre  l'amiral de Grasse, bien qu'il ft
autoris par une lettre particulire du ministre de la marine, M. de
Castries,  croiser devant Boston, s'il lui rpugnait de servir sous
les ordres d'un amiral moins ancien que lui. M. de Rochambeau
l'avait donc charg de transporter dans la baie de Chesapeak toute
l'artillerie de sige reste  Newport avec le corps de M. de Choisy.
De son ct, le gnral Washington dterminait 2,000 hommes des tats
du Nord  le suivre en Virginie pour rejoindre La Fayette. Enfin
100,000 cus qui restaient dans la caisse du corps franais furent
partags entre les deux armes.



XVI


Les troupes se mirent en mouvement le 19 aot pour aller passer
l'Hudson  Kingsferry. Les Amricains suivirent la route le long du
fleuve, tandis que les Franais rtrogradaient sur leurs marches
prcdentes.

La premire journe, de Philipsburg  Northcastle (18 milles), fut
trs-pnible. Ds quatre heures du matin on battit la gnrale, et 
cinq heures et demie M. de Rochambeau, en visitant le camp, s'aperut
que les voitures de vivres manquaient et qu'il ne restait plus au
camp que 500 ou 600 rations. Il en envoya chercher et dut remettre le
dpart  midi. En attendant il donna le commandement du bataillon des
grenadiers et chasseurs de Bourbonnais  M. Guill. de Deux-Ponts;
celui du bataillon de Soissonnais  M. de La Valette,
lieutenant-colonel de Saintonge, et il les joignit  la lgion de
Lauzun pour former l'arrire-garde, qui, place tout entire sous les
ordres du _baron_ de Viomnil[186], fut charge de garder les avenues
pendant qu'on faisait partir l'artillerie et les bagages. Il ne leva
ses postes qu' deux heures. Mais les quipages taient trop chargs,
et les routes accidentes ou dfonces par les pluies. Les fourgons se
brisaient ou s'embourbaient, de telle sorte qu' huit heures du soir
on n'avait encore fait que quatre milles et que les rgiments ne
purent arriver  Northcastle que le 20,  quatre heures du matin. M.
de Custine avait t oblig de laisser le vicomte de Rochambeau avec
toute l'artillerie et 200 hommes  12 milles de Northcastle. Dans ces
conditions, qui auraient t dsastreuses pour l'arme si la garnison
de New-York et fait une sortie, l'arrire-garde ne pouvait ni ne
devait avancer beaucoup. Le baron de Viomnil s'arrta  la maison
d'_Alexander Lark,_ o il bivouaqua et o lui et ses officiers purent
se scher et se reposer. Il reut ordre de se rendre directement 
King's-ferry en passant par _Leguid's Tavern,_ o il arriva le 20,
 onze heures du soir, et par _Pensbridge,_ sur le _Croton,_ o il
rejoignit le gros de l'arme.

[Note 186: G. de Deux-Ponts, dit le _Vicomte;_ mais il est probable
que ce poste important, qui donnait la supriorit sur de Lauzun, ne
pouvait tre confi qu' un gnral tel que celui que l'on nomme le
baron.--Son frre avait pourtant rang de marchal de camp.]

Celle-ci avait quitt Northcastle le 21, de grand matin. A deux milles
de l elle passa la petite rivire qui porte ce nom; puis, deux milles
plus loin, le _Croton-river_  Pensbridge, o il y avait un pont de
bois. Le _Croton_ n'est pas navigable, mais n'est pourtant guable
qu' certaines poques. Le soir les troupes camprent  _Hun's
Tavern,_ qui forme un faubourg de _Crampond._ Ds ce moment, la
lgion de Lauzun marcha  l'avant-garde, tandis que le bataillon
des grenadiers et chasseurs de Bourbonnais formait l'arrire-garde
immdiate de l'arme et que celui de Soissonnais restait sur les bords
du Croton jusqu' ce que tous les quipages fussent passs.

Le 22 aot, l'arme quitta Hun's Tavern et passa, aprs une marche de
neuf milles,  Peekskill, village qui comptait  peine une vingtaine
de maisons et qui est situ sur la rivire du Nord. Enfin elle arriva,
quatre milles plus loin,  _King's Ferry,_ et prit position sur le
rideau qui domine la rivire du Nord. Comme il n'y avait en cet
endroit que la maison de l'homme  qui appartenait le bac, le quartier
gnral resta tabli  Peekskill. M. de Rochambeau ne voulut pas
passer si prs de West-Point sans aller visiter cette place forte. Il
y employa la journe du 23 et s'y rendit en bateau avec le gnral
Washington et plusieurs officiers. A son retour il reut des lettres
de M. de Choisy qui lui annonait qu'il s'tait embarqu le 21 sur
l'escadre de M. de Barras avec toute l'artillerie et les cinq cents
hommes de troupes franaises dont il avait le commandement. Il en
laissait cent  Providence, sous le commandement de M. Desprez, major
de Deux-Ponts, pour la garde des magasins et de l'hpital.

Pendant cette mme journe les quipages et la lgion de Lauzun
traversrent l'Hudson et vinrent s'tablir  _Haverstraw,_ prs de la
maison de Smith, dans laquelle Arnold avait eu sa dernire confrence
avec le major Andr. D'un autre ct, Guill. de Deux-Ponts protgeait
l'embarquement avec la brigade de Bourbonnais qu'il avait fait avancer
jusqu' Verplank's-Point. Cette brigade passa  son tour le 24, et le
reste de l'arme le 25.

Tous les officiers suprieurs de l'arme s'accordent  dire que
le gnral anglais fit preuve pendant tous ces mouvements d'une
maladresse singulire, et ils ne peuvent s'expliquer son inaction.
Il n'est pas douteux que les nombreuses dmonstrations faites devant
New-York et surtout les lettres interceptes, comme nous l'avons dit,
ne l'aient compltement tromp sur les intentions vritables des
gnraux allis. Du reste, le plus grand secret fut gard sur le but
des mouvements des armes, au point que les gnraux ignoraient, aussi
bien que les colonels et les aides de camp, le point sur lequel on
voulait diriger une attaque. L'opinion gnrale tait, l comme
dans le camp anglais, que l'on voulait tourner la place et attaquer
New-York par _Paulus-Hook_ ou _Staten-lsland._

Lorsque toute l'arme eut franchi l'Hudson, le gnral Washington
organisa comme il suit la marche de ses troupes. Il se tenait en avant
 une journe de distance,  la tte de trois mille hommes; la lgion
de Lauzun et la brigade de Bourbonnais suivaient le lendemain; enfin,
le troisime jour, la brigade de Soissonnais venait occuper les
campements abandonns par la prcdente. Avant de partir, le gnral
Washington laissa au camp de Verplanck's-Point un corps de trois mille
miliciens, sous le commandement du gnral Heath, pour dfendre l'tat
de New-York et le cours de la rivire du Nord.

Le 25, la premire brigade (Deux-Ponts et Bourbonnais) se rendit 
_Suffren's_ en passant par _Hackensack,_ au milieu d'une magnifique
valle. La route fut de quinze milles.

Le 26 on alla de _Suffren's_  _Pompton._ La route, longue de quinze
milles, tait superbe; le pays, dcouvert et bien cultiv, tait
habit par des Hollandais gnralement fort riches. La petite rivire
de Pompton, que l'arme dut traverser trois fois  quatre milles
de distance de la ville du mme nom, tait munie de ponts  chaque
passage. Quand les troupes furent installes dans leur camp, plusieurs
gnraux et officiers profitrent du voisinage de _Totohaw Fall_ pour
aller voir cette curieuse cataracte que M. de Chastellux dcrit dans
ses _Voyages._

 Pompton, le corps du gnral Washington se dirigea vers
Staten-Island. En mme temps M. de Rochambeau envoyait en avant de
Chatham le commissaire des guerres, de Villemanzy, pour tablir des
fours et faire des dmonstrations d'approvisionnements qui devaient
entretenir les ennemis dans l'ide qu'on allait faire une attaque
de ce ct. M de Villemanzy s'acquitta heureusement de cette
commission[187].

[Note 187: Il mourut pair de France sous Charles X.]

Le 27, aprs seize milles de marche, l'arme vint camper  _Hanover_
ou _Vibani,_ entre _Wipanny_ et _Morristown._ La premire division
sjourna  ce camp le 28, pendant que la seconde la rejoignait.

C'est  ce moment que les gnraux allis cessrent toute feinte
vis--vis de leurs aides de camp et de leurs officiers gnraux. Ils
partirent en avant pour Philadelphie et firent brusquement tourner
leurs troupes sur le revers des montagnes qui sparent l'intrieur de
l'tat de Jersey de ses districts, situs sur les bords de la mer.
M. de Rochambeau emmenait avec lui de Fersen, de Vauban et de Closen
comme aides de camp.

Le 29, la premire brigade, aux ordres du baron de Viomnil, se
rendit, aprs seize milles de marche,  _Bullion's Tavern._ Elle dut
traverser Morristown, ville assez jolie dans laquelle on comptait de
soixante  quatre-vingts maisons bien bties. L'arme amricaine y
avait camp en 1776 et 1779. On sait que,  la premire date, le
gnral Lee, qui s'tait imprudemment spar de son arme, fut enlev
par un corps anglais, mais que la seconde fois le gnral Washington
avait pris une belle position sur la hauteur entre _Menden_ et
_Baskeridge_ pour garder le passage de la Delaware. Il y conserva
ainsi la tte de toutes les routes par lesquelles l'ennemi pouvait
passer.

Le 30, on fut  _Sommerset Court-House,_ aprs douze milles de marche;
le 31,  _Princeton_ (dix milles), le 1'er septembre  _Trenton_ sur
la Delaware (douze milles). La rivire tait guable. Les quipages
la franchirent de suite; mais les troupes s'arrtrent et ne la
franchirent  leur tour que le lendemain, pour aller camper  _Red
Lion's Tavern,_  dix huit milles du camp prcdent qui tait
_Sommerset Court-House._

La lgion de Lauzun veillait toujours avec un zle infatigable au
salut de l'arme, soit pour clairer la route, soit pour protger les
flancs, soit  l'arrire-garde. Lorsque les gnraux firent faire 
l'arme une brusque conversion pour la diriger sur la Delaware, M.
le baron de Viomnil reut avis que mille hommes de la garnison de
New-York avaient eu ordre de se tenir prts  marcher et que les
troupes lgres n'taient pas  plus d'un mille. Ce gnral, qu'un
coup de pied de cheval obligeait d'aller en voiture, ne savait quel
parti prendre: il tait, en effet, presque sans ressources s'il et
t attaqu. Lauzun quitta alors son campement de Sommerset et marcha
au-devant de l'ennemi, le plus loin possible, afin de donner  M. de
Viomnil le temps de se retirer dans les bois. Il envoya de fortes
patrouilles sur tous les chemins par o les Anglais pouvaient arriver.
Il se mit lui-mme  la tte de cinquante hussards bien monts, et il
s'avana a plus de dix milles sur le chemin de Brunswick, par lequel
les ennemis devaient le plus probablement s'avancer. Il rencontra
trois fortes patrouilles de troupes lgres qui se retirrent aprs un
change de quelques coups de pistolet, et, convaincu que les troupes
anglaises ne s'avanaient pas, il retourna rassurer le baron de
Viomnil.

L'arme marcha, le 3 septembre, de _Red-Lion's Tavern_ 
_Philadelphie,_ o la premire division pntra en grande tenue  onze
heures du matin.

Le 4, la seconde brigade arriva  peu prs  la mme heure que la
premire la veille, et elle ne produisit pas moins d'effet. Le
rgiment de Soissonnais, qui a des parements couleur de ros, avait en
outre ses bonnets de grenadiers, avec la plume blanche et rose, ce qui
frappa d'tonnement les beauts de la ville[188]. M. de Rochambeau
alla au-devant avec son tat-major; et cette brigade dfila devant le
Congrs aux acclamations de la population, qui tait charme de sa
belle tenue.

Au moment o les troupes dfilrent devant le Congrs, ayant  leur
tte leurs officiers gnraux respectifs, le prsident demanda  M.
de Rochambeau s'il devait saluer ou non; le gnral lui rpondit que
quand les troupes dfilaient devant le Roi, Sa Majest daignait les
saluer avec bont. Comme on rendit au Congrs les mmes honneurs qu'au
Roi, les treize membres qui le composaient ont t leurs treize
chapeaux  chaque salut de drapeau et d'officier[189]. Cromot du
Bourg, que j'ai cit plusieurs fois, plus jeune et plus instruit que
Guillaume de Deux-Ponts, quoique soldat moins aguerri, dcouvrit 
Philadelphie bien des choses _honntes et remarquables_[190]. Sur le
premier point, il vante l'accueil gnreux et bienveillant qu'il reut
chez le ministre de France, M. de la Luzerne, dont tous les crivains
de cette poque citent l'affabilit et le mrite. Il rappelle, dans
son journal, le dner anglais qu'il prit avec les gnraux franais et
leur famille (c'est ainsi que les Amricains nommaient les aides de
camp) chez le prsident des tats.

[Note 188: Cromot du Bourg.]

[Note 189: Deux-Ponts.]

[Note 190: Voir aussi, pour ce mme sujet, les _Voyages_ de
Chastellux, les _Mmoires_ de Pontgibaud et la partie des _Mmoires_
du prince de Broglie que j'ai insre dans l'Appendice.]

Il y avait, dit-il, une tortue que je trouvai parfaite et qui pouvait
peser de 60  80 livres. On porta au dessert toutes les sants
possibles. Il cite aussi M. Benezet[191] comme le quaker le plus
zl de Philadelphie. Je causai avec lui quelque temps; il me parut
pntr de l'excellence de sa morale; il est petit, vieux et laid,
mais c'est rellement un galant homme, et sa figure porte l'empreinte
d'une me tranquille et d'une conscience calme.

[Note 191: On a une _Vie_ de cet minent philanthrope qui leva le
premier la voix contre la traite des ngres, Watson, _Annals,_ II,
209.]

En fait de choses remarquables, Cromot du Bourg note d'abord la ville
elle-mme; Elle est grande et assez bien btie; les rues sont fort
larges et tires au cordeau; elles ont des deux cts des trottoirs
pour les pitons; il y a un grand nombre de boutiques richement
garnies et la ville est fort vivante, car il y au moins quarante mille
habitants. On trouve dans la rue du March deux halles immenses bties
en briques, dont une est consacre  la boucherie. Je ne leur ai
trouv d'autre dfaut que d'tre au milieu d'une rue superbe qu'elles
dparent tout  fait. Le port peut avoir deux milles de long. C'est
tout simplement un quai qui n'a de beau que sa longueur. Il y a
plusieurs temples fort beaux et un collge considrable qui a le titre
d'Universit.

Cet aide de camp de M. de Rochambeau fit, comme Chastellux et bien
d'autres, une visite au cabinet de curiosits de M. Cimetierre,
le Genevois, et  celui d'histoire naturelle du savant docteur
Chauvel[192]. Dans le premier, il fut tonn d'apercevoir au milieu
d'une foule de choses intressantes une mauvaise paire de bottes
fortes, et il ne put s'empcher de demander en riant  M. Cimetierre
si c'tait l un objet de curiosit. Celui-ci lui rpondit qu'elles
avaient toujours fix l'attention des Amricains parce qu'ils
n'avaient encore jamais vu que celles-l et que, vu leur tonnement,
il s'tait permis de les faire passer pour les bottes de Charles XII.
Mais il est probable qu'aprs le passage de l'arme franaise les
bottes fortes cessrent d'tre un objet extraordinaire pour les
Amricains.

[Note 192: Watson, _Annals._]

Ce fut  Philadelphie que les gnraux allis apprirent que l'amiral
anglais Hood tait arriv devant New-York, o il s'tait runi 
l'amiral Graves, et que leurs flottes combines faisaient force de
voiles vers la baie de Chesapeak. Cette nouvelle les inquita pendant
deux jours, car ils n'avaient encore rien appris des mouvements du
comte de Grasse[193]. Les troupes n'en continuaient pas moins leur
marche. Du camp, sur les bords de la Schuylkill,  un mille de
Philadelphie, qu'elles avaient occup le 3 et le 4, elles se portrent
le 5 sur _Chester_,  seize milles de l. La seconde division ne
quitta pourtant Philadelphie que le 6. Le gnral Washington suivit la
route de terre; mais M. de Rochambeau voulut visiter les dfenses de
Philadelphie sur la Delaware, et il monta sur un bateau avec MM, de
Mauduit-Duplessis et un aide de camp[194]. Ils abordrent d'abord 
_Mud-Island_, o tait le fort inachev de _Miflin_; ils passrent
ensuite sur la rive gauche,  _Redbank_, o M. de Mauduit ne trouva
plus que les ruines du fort qu'il avait si vaillamment dfendu le
22 octobre 1777 contre la troupe de Hessois du colonel Donop. Ils
arrivrent enfin  _Billing's Fort_, qui avait t construit pour
soutenir les chevaux de frise qui sont plants dans la rivire et
dfendent le passage contre les vaisseaux ennemis qui tenteraient
de la remonter. Ce dernier seul tait en bon tat et pourvu d'une
batterie trs-bien place et trs-solidement construite.

[Note 193: M. Laurens revint au commencement de septembre 1781 sur la
frgate _la Rsolue_, qui apportait de l'argent pour les Franais et
pour les Amricains. (_Journal de Blanchard_.)]

[Note 194: Cromot du Bourg.]

En arrivant  _Chester_, M. de Rochambeau aperut sur le rivage le
gnral Washington qui agitait son chapeau avec des dmonstrations de
la joie la plus vive. Il dit qu'il venait d'apprendre de Baltimore
que M. de Grasse tait arriv  la baie de Chesapeak avec vingt-huit
vaisseaux de ligne et trois mille hommes qu'il avait dj mis  terre
et qui taient alls joindre M. de La Fayette. J'ai t aussi surpris
que j'ai t touch, dit Guillaume de Deux-Ponts, de la joie bien
vraie et bien pure du gnral Washington. D'un naturel froid et d'un
abord grave et noble qui chez lui n'est que vritable dignit et qui
sied si bien au chef de toute une nation, ses traits, sa physionomie,
son maintien, tout a chang en un instant; il s'est dpouill de sa
qualit d'arbitre de l'Amrique septentrionale et s'est content
pendant un moment de celle du citoyen heureux du bonheur de son pays.
Un enfant dont tous les voeux eussent t combls n'et pas prouv
une sensation plus vive, et je crois faire honneur aux sentiments de
cet homme rare en cherchant  en exprimer toute la vivacit.

La joie ne fut pas moindre  Philadelphie quand on apprit cette
nouvelle. M. de Damas, qui y tait rest aprs le dpart des troupes,
raconta  son retour qu'il tait difficile d'imaginer l'effet qu'elle
y avait produit. L'enthousiasme tait tel que la population s'tait
porte  l'htel du ministre de France et que M. de la Luzerne avait
t oblig de se montrer  son balcon aux acclamations de la foule.



XVII


Au moment o le comte de Grasse arriva dans la baie de Chesapeak La
Fayette marcha rapidement sur Williamsburg, se fit joindre par le
corps du marquis de Saint-Simon, fort de trois mille deux cents hommes
et d'un corps de hussards d'environ trois cents hommes. Ds qu'il fut
dbarqu  Jamestown, il fit repasser la rivire au corps du gnral
Wayne et le runit au sien; puis il plaa un corps de milices de
l'autre ct de York-River, en face de Glocester. L'arme anglaise se
trouva ainsi serre  la fois de tous les cts, et lord Cornwallis
n'eut plus de salut possible que dans une entreprise trs-hasardeuse.
Il reconnut cependant la position de Williamsburg avec dessein de
l'attaquer; mais cette position tait solidement tablie. Deux criques
se jetant, l'une dans James, l'autre dans York-River. resserrent
beaucoup la pninsule en cet endroit. Il et fallu forcer ces deux
passages bien dfendus. Deux maisons et deux btiments publics de
Williamsburg, en pierres, taient bien placs pour dfendre le front.
Il y avait cinq mille hommes de troupes amricaines et franaises, un
gros corps de milices et une artillerie de campagne bien servie. Lord
Cornwallis ne crut pas devoir risquer l'attaque. Il aurait pu passer
 Gloucester ou remonter York-River, le comte de Grasse ayant nglig
d'envoyer des vaisseaux au-dessus; mais il et fallu abandonner
artillerie, magasins et malades. La Fayette avait du reste pris des
mesures pour lui couper la retraite en quelques marches. Il se dcida
donc  attendre l'attaque. Il aurait pu trouver encore une chance
de salut dans une attaque prcipite, si La Fayette et cd  une
sollicitation bien tentante. Le comte de Grasse tait press de s'en
retourner; l'ide d'attendre les gnraux et les troupes du Nord le
contrariait beaucoup. Il pressait vivement La Fayette d'attaquer
l'arme anglaise avec les troupes amricaines et franaises 
ses ordres, lui offrant pour ce coup de main non-seulement les
dtachements qui formaient la garnison des vaisseaux, mais autant de
matelots qu'il en demanderait. Le marquis de Saint-Simon, qui, quoique
subordonn  La Fayette par la date de sa commission, tait bien plus
ancien que lui d'ge et de service, runit ses instances  celles de
l'amiral. Il reprsenta que les ouvrages de lord Cornwallis n'tant
pas achevs, une attaque de forces suprieures enlverait suivant
toute apparence York-Town, ensuite Glocester. La tentation tait
grande pour le jeune gnral de l'arme combine, qui avait  peine
vingt-quatre ans. Il avait un prtexte irrcusable pour faire cette
attaque, dans la dclaration que lui faisait M. de Grasse qu'il ne
pouvait attendre les gnraux et les forces venant du Nord. Mais
il pensa que si cette attaque pouvait avoir un succs brillant et
glorieux pour lui, elle coterait ncessairement beaucoup de sang. Il
ne voulut pas sacrifier  sa gloire personnelle, les soldats qui lui
taient confis. Non-seulement il refusa de suivre les conseils du
comte de Grasse, mais il chercha  lui persuader d'attendre l'arrive
des gnraux Washington, Rochambeau et Lincoln, tous ses chefs ou ses
anciens. Il y perdrait le commandement en chef, mais la rduction
de Cornwallis deviendrait une opration certaine et peu coteuse.
L'amiral de Grasse se rendit quoique  regret  ces raisons.

De leur ct, les gnraux Washington et Rochambeau htrent la marche
de leurs troupes.

Le 6 elles partirent de Chester pour Wilmington (11 milles), o elles
arrivrent aprs avoir laiss  leur droite le champ de bataille
de _Brandywine_. Le 7 au soir elles taient  _Elk-Town_, o les
attendait un officier porteur des dpches de M. de Grasse. Le 8 on
s'occupait de trouver des btiments de transport pour en embarquer le
plus possible. On tait encore en effet  plus de cent lieues du point
o l'on devait se runir  M. de La Fayette, et il tait important de
ne pas le laisser dans une position critique. Or, la plus courte voie
en mme temps que la moins fatigante pour les troupes tait la mer.
Mais les Anglais dans leurs diffrentes incursions avaient tellement
dtruit toutes les barques amricaines qu'il fut impossible d'en
rassembler assez pour embarquer plus de deux mille hommes. C'tait 
peine suffisant pour convoyer les deux avant-gardes des deux armes.
On les fit monter sur toutes sortes de bateaux. M. de Custine eut
le commandement de l'avant-garde franaise, qui se composait des
grenadiers, des chasseurs et de l'infanterie de Lauzun, en tout douze
cents hommes. Le gnral Lincoln suivait  petite distance avec les
huit cents hommes de son avant-garde[195]. Le duc de Lauzun, qui tait
impatient d'arriver des premiers sur le champ de bataille, demanda 
partir avec son infanterie, et il laissa sa cavalerie suivre la voie
de terre avec l'artillerie et le gros de l'arme aux ordres des deux
Viomnil. Le mme jour les gnraux Washington et Rochambeau prirent
les devants pour rejoindre La Fayette par terre. Ils n'emmenrent
chacun que deux aides de camp. Ceux du gnral franais taient MM.
de Damas et Fersen. M. de Rochambeau permit du reste aux autres de
prendre la voie qu'ils voudraient. MM. de Vauban et Lauberdires
s'embarqurent avec M. de Custine, tandis que Closen et du Bourg
prenaient des chemins de traverse avec la cavalerie de Lauzun et que
Dumas continuait les fonctions d'aide-major auprs de l'arme.

[Note 195: Toutes les provisions que l'on put se procurer  grande
peine dans ce pays, qui ressemble plutt  un dsert qu' une contre
faite pour l'habitation de l'homme, furent quelques boeufs dont on fit
cuire la moiti et saler le reste; il y en avait pour quatre jours.
Pour suppler aux vivres du reste de cette traverse, il fut donn 
chaque homme, officier comme soldat, une livre de fromage; cela tait
accompagn d'un peu de rhum et de biscuits pour dix-sept jours.
(_Mercure de France_, sept. 1781.)]

Le 9, tandis que les avant-gardes embarques quittaient par mer
Head-of-Elk, les troupes restes  terre se remettaient en marche. La
colonne des quipages dut tre spare de celle des troupes,  cause
de la difficult du passage du Ferry de la _Susquhanna_. Dumas, tait
charg de diriger ce passage. Ayant appris par les gens du pays
que cette large rivire tait guable dans la belle saison un
peu au-dessous des chutes, il remonta  sept milles au-dessus de
_Lower-Ferry_, o les bacs transportaient lentement les hommes et
les chevaux, et, ayant sond le fond de la rivire avec beaucoup de
prcaution, il n'hsita pas  conseiller aux gnraux d'y faire passer
les chariots et l'artillerie, ce qui s'excuta sans trop de pertes.
Les soldats, privs de leurs bagages pendant plusieurs jours par
suite de cette sparation, durent se passer de tentes et acceptrent
gaiement leur situation provisoire.

Le 10 septembre on campa  _Burch Hartford_ ou _Burch-Tavern_ et le 11
 _Whitemarsh_, o les chariots et les tentes rejoignirent l'arme. Le
12 on tait  Baltimore.

Le baron de Viomnil chargea aussitt le colonel de Deux-Ponts et le
comte de Laval de vrifier et de faire l'estimation exacte des hommes
que chacun des bateaux mis  sa disposition pouvait contenir.
On reconnut bien vite que l'embarquement de toute l'arme tait
impossible. On fit mme un essai le 13 septembre, et les gnraux
se convainquirent qu'ils ne pouvaient pas exposer les troupes  la
position gnante et prilleuse dans laquelle elles seraient obliges
de se tenir pendant plusieurs jours sur de petits bateaux trs-mal
quips. Le baron de Viomnil se dtermina donc  reprendre sa marche
par terre.

Le 13 seulement, les quipages, partis avec Dumas au passage de la
Schuylkill, rejoignirent cette division. Le 15 on apprit que les
grenadiers et les chasseurs embarqus  Head-of-Elk avaient t forcs
par le mauvais temps de relcher  Annapolis aprs un voyage de trois
jours. M. de Custine, press d'arriver le premier, prit un sloop bon
voilier et navigua sans s'arrter jusqu' la rivire de James. Il
laissait ainsi sans direction le convoi dont il avait le commandement.
Il est vrai que le duc de Lauzun pouvait l'y suppler; mais rien
n'avait t convenu entre ces officiers, et Lauzun se trouvait sans
ordres ni instructions. Les bateaux taient en si mauvais tat que
deux ou trois chavirrent et qu'il y eut sept ou huit hommes de noys.
Nanmoins tout ce convoi allait remettre  la voile lorsque M. de
Lauzun reut un courrier du gnral Washington qui lui recommandait
de faire dbarquer les troupes et de ne repartir que sur de nouveaux
ordres. C'est que l'escadre anglaise avait paru devant la baie de
Chesapeak le 8 septembre et que le comte de Grasse, parti pour la
combattre, n'tait pas encore rentr.

Bien que l'amiral franais et dtach  ce moment quinze cents de ses
matelots pour le dbarquement des troupes de M. de Saint-Simon dans
la rivire James, il n'hsita pas  couper ses cbles et  s'avancer
au-devant de la flotte anglaise avec vingt-quatre vaisseaux. L'amiral
anglais s'levant au vent, l'avant-garde franaise, commande par
de Bougainville, atteignit l'ennemi, qui fut trs-mal-trait. M. de
Grasse le poursuivit au large pendant trois jours sans l'atteindre et
trouva, en rentrant dans la baie, l'escadre de M. de Barras qui, 
la faveur de cet engagement, avait gagn le mouillage, aprs avoir
habilement convoy les dix btiments qui portaient l'artillerie de
sige. M. de Barras avait mme poursuivi et captur,  l'entre de la
baie, deux frgates anglaises, l'_Isis_, et le _Richmond_, et quelques
petits btiments qui furent immdiatement envoys  Annapolis avec les
transports venus de Rhode-Island[196].

[Note 196: Il me semble rsulter de divers documents que je possde,
que l'amiral anglais fut drout par l'apparition de l'escadre aux
ordres de M. de Barras. Je reviendrai sur ce sujet. Voir _Not. biog._
de Grasse, de Bougainville, de Barras.]



XVIII


Aussitt aprs la rception de la nouvelle du succs de M. de Grasse,
Lauzun fit remonter ses troupes sur leurs btiments et continua sa
route. Les vents lui furent peu favorables et il ne fut pas moins de
dix jours  se rendre  l'entre de la rivire James.

Quant au corps rest  terre aux ordres de MM. de Viomnil, il
repartit de Baltimore le 16 septembre et alla camper  _Spurer's
Tavern_[197]. L, M. de Viomnil reut une lettre de M. de la
Villebrune, capitaine du _Romulus_, qui lui annonait son arrive 
Annapolis avec les moyens ncessaires au transport de l'arme. En
consquence, le 17 septembre, on prit la route d'Annapolis et on vint
camper  _Scots Plantation_. Pendant les journes du 18, du 19 et du
20, que l'on passa  Annapolis, on opra l'embarquement du matriel
de guerre et des troupes. La petite escadre que dirigeait M. de la
Villebrune se composait du vaisseau le _Romulus_ et des frgates la
_Gentille_, la _Diligente_, l'_Aigrette_, l'_Iris_ et le _Richmond_.
Il y avait, en outre, neuf btiments de transport. Sur la _Diligente_,
o monta Guill. de Deux-Ponts, se trouvaient prisonniers lord Rawdon,
le colonel anglais Doyle et le lieutenant de vaisseau Clark, ces deux
derniers avec leurs femmes. Ils avaient t pris par M. de Barras sur
la frgate le _Richmond_, et on n'avait pas eu le temps de les mettre
 terre avant de quitter le cap Charles. Cette escadre fut plus
heureuse que le convoi du duc de Lauzun, car elle partit le 21
septembre au soir et entra dans le James-River le 23,  cinq heures du
matin.

[Note 197: Quiconque voyagerait dans ce pays dans dix ans, dit Cromot
du Bourg, ou mme dans un an, et voudrait se servir de mon journal
pour se guider, serait fort tonn de ne point trouver le mme nom aux
tavernes et aux ferries; c'est la chose la plus commune dans ce pays
que le changement  cet gard, car ces endroits prennent toujours le
nom du propritaire.]

Les quipages qui ne purent tre embarqus et tout ce qui tenait 
l'administration continua de suivre la route de terre et fit un grand
dtour pour arriver  Williamsburg.

La navigation dans la rivire James tait trs-pnible, et l'on ne
pouvait la remonter que la sonde  la main; encore plusieurs btiments
chourent-ils et ne purent-ils tre relevs que par le flot.

Ce corps d'arme dbarqua le 24 au soir  _Hog's-Ferry_ et alla camper
le 26  Williamsbourg. Washington et Rochambeau, accompagns de M. de
Chastellux et de deux aides de camp chacun, taient arrivs dans cette
ville depuis le 14 septembre, aprs des marches forces de soixante
milles par jour. Quant  l'infanterie de Lauzun, elle tait dbarque
depuis le 23. La cavalerie avait suivi la voie de terre et tait
depuis plusieurs jours  Williamsbourg.

En arrivant, le duc de Lauzun trouva M. de Custine qui aurait d
diriger ce convoi au lieu de prendre les devants. Pendant qu'il lui
rendait compte de ce qui s'tait pass, les gnraux Washington et
Rochambeau, qui taient  peu de distance sur une corvette, lui firent
dire d'aller  leur bord. Le gnral Washington dit alors au duc que
lord Cornwallis avait envoy toute sa cavalerie et un corps de troupes
assez, considrable  Glocester. Il craignait qu'il ne ft de ce ct
une tentative de fuite et, pour prvenir cette retraite qui aurait
fait perdre le fruit de toute la campagne, il y avait post, pour
observer les Anglais, un corps de trois mille miliciens commands par
le brigadier-gnral Weedon. Ce gnral tait un ancien aubergiste que
les vnements avaient rapidement fait parvenir  son grade; mais,
s'il faut en croire Lauzun, c'tait un excellent homme, qui n'aimait
pas la guerre. La manire dont il bloquait Glocester tait bizarre.
Il s'tait plac  plus de quinze milles des ennemis et n'osait pas
envoyer une patrouille  plus d'un demi-mille du camp. Le gnral
Washington, qui savait  quoi s'en tenir sous ce rapport, aurait voulu
que Lauzun, dont il estimait le mrite et apprciait le courage, prt
le commandement des milices runies  sa lgion de ce ct. Il offrit
au duc d'crire  Weedon pour qu'il ne se mlt plus de rien, tout en
conservant son rang aux yeux de l'arme. M. de Lauzun ne voulut pas
accepter cette situation quivoque, et, le 25, il se rendit par terr
avec son infanterie auprs du gnral Weedon pour servir sous ses
ordres. Sa cavalerie, envoye par M. de Rochambeau, tait dj devant
Glocester.

M. de Lauzun proposa  Weedon de se rapprocher de Glocester et d'aller
le lendemain faire une reconnaissance prs des postes anglais.
Ils partirent en effet avec cinquante hussards. Lauzun s'approcha
suffisamment pour prendre une ide juste de la position des ennemis,
mais le gnral Weedon, tout en le suivant, ne cessait de rpter
qu'il n'irait plus avec lui.

Lauzun rendit aussitt compte  M. de Rochambeau de ce qu'il avait vu.
Il lui fit savoir qu'il ne devait pas compter sur la milice amricaine
et qu'il tait indispensable d'envoyer au moins deux bataillons
d'infanterie franaise de plus. Il lui demanda en outre de
l'artillerie, de la poudre et des vivres, dont il manquait
absolument[198].

[Note 198: Ni Lauzun, ni Choisy, ne rendirent justice au gnral
Weedon, que son inexprience des choses de la guerre fit tourner
en ridicule par les officiers franais. On peut trouver dans les
_Maryland Papers_ quelques lettres de Weedon  La Fayette, au gnral
anglais Philips et  d'autres, qui tmoignent de l'honorabilit de son
caractre et de sa dignit. La conduite des milices  Camden, o elles
abandonnrent de Kalb et les troupes rgulires ou _Maryland Line_,
inspira aux Franais ce mpris qu'ils exprimaient en toute occasion.]

Sans plus tarder, M. de Rochambeau fit passer, le 27, du ct de
Glocester de l'artillerie et huit cents hommes tirs de la garnison
des vaisseaux, sous le commandement de M. de Ghoisy. Celui-ci, par son
anciennet de grade, commandait le gnral Weedon et Lauzun.

Ainsi, le 28, tandis que les amiraux de Grasse et de Barras bloquaient
la baie de Chesapeak, M. de Choisy prenait du ct de Glocester
d'nergiques dispositions offensives, et l'arme combine des
Amricains et des Franais tait masse  Williamsbourg.

Cette dernire ville, capitale de la Virginie, avait eu une grande
importance avant la guerre. Elle se composait de deux grandes rues
parallles coupes par trois ou quatre autres. Le collge, le
gouvernement et le capitole taient encore de beaux difices,
quoiqu'ils fussent dgrads depuis qu'ils taient en partie
abandonns. Les temples n'y servaient plus que de magasins et
d'hpitaux. Les habitants avaient dsert la ville. La campagne avait
t dvaste par les Anglais au point qu'on ne trouvait plus ni foin
ni avoine pour les chevaux et qu'on tait oblig de les laisser patre
dans les champs.



XIX


Le 28 septembre, toute l'arme combine se mit en mouvement de bonne
heure pour faire l'investissement d'York. Elle marcha sur une seule
colonne jusqu' cinq milles de Williamsbourg, o se trouve un
embranchement de deux routes. L'arme amricaine prit celle de droite,
tandis que l'arme franaise s'avanait par l'autre. Celle-ci tait
compose: 1 des volontaires, aux ordres du baron de Saint-Simon,
frre du gnral[199]; 2 des grenadiers et chasseurs des sept
rgiments de l'arme, sous les ordres du baron de Viomnil; 3 des
brigades d'Agenais, de Soissonnais et de Bourbonnais. A un mille de la
place, les trois brigades se sparrent et s'avancrent jusqu'
porte de pistolet en profitant des rideaux des bois et des criques
marcageuses pour former une enceinte continue depuis la rivire
d'York,  gauche, jusqu'au marais, prs de la maison du gouverneur
Nelson.

[Note 199: Au retour de cette campagne, il fut nomm colonel en
France; il n'avait que vingt-trois ans. Mais il donna sa dmission et
se livra,  des tudes conomiques. C'est le chef de la fameuse cole
Saint-Simonienne. Voir _Notices biographiques_.]

A peine la brigade de Bourbonnais tait-elle arrive  l place
qu'elle devait occuper qu'on donna avis de l'approche d'un corps
ennemi. M. le comte de Rochambeau envoya aussitt l'ordre  M. de
Laval de prendre les piquets de l'artillerie de la brigade pour les
chasser. Cinq ou six coups de canon suffirent pour disperser cette
troupe.

Soit que lord Cornwallis ne s'attendt pas  un mouvement si prompt,
soit qu'il et jug inutile de pousser des postes en avant des
redoutes qui formaient son camp retranch, les avant-gardes ne
rencontrrent que ce faible obstacle. Les bois favorisaient du reste
leur approche. Ce dploiement successif des colonnes pour occuper le
terrain ingal, et coup par des haies se fit avec la plus grande
clrit.

De son ct, le gnral Washington,  la tte du corps amricain,
tait oblig de s'arrter devant des marais dont tous les ponts
taient rompus. Tout le jour et une partie de la nuit furent employs
 les rtablir.

Le 29, les troupes amricaines purent avancer sur les ponts rtablis.
Les Anglais qui leur faisaient face se replirent de leur ct, mais
non sans tirer quelques coups de canon qui turent trois soldats et
en blessrent trois autres. Du ct des Franais on fit quelques
reconnaissances qui furent peu inquites par les ennemis. Un seul
homme fut bless.

Dans la nuit du 29 au 30, les Anglais, dont les postes avancs
touchaient  ceux des Franais, vacurent deux redoutes de leur ct
et une du ct des Amricains, ainsi que toutes les petites batteries
qu'ils avaient tablies pour la dfense d'une crique a la droite de
ces ouvrages. Ils jugrent sans doute que cette ligne de dfense tait
beaucoup trop tendue. Il n'en est pas moins vrai qu'en livrant
aux allis, sans coup frir, ces importantes positions, ils leur
facilitrent le succs en leur vitant bien des hsitations et des
embarras. M. de Rochambeau envoya de suite, le 30 au matin, ses aides
de camp Charles de Lameth et Dumas,  la tte de cent grenadiers et
chasseurs de Bourbonnais, pour occuper la plus forte de ces redoutes,
nomme _Pigeon-Hill_. Le guide qui conduisait ces officiers les
assurait qu'ils n'taient pas  une demi-porte de fusil de la
redoute, et ceux-ci ne la voyaient pas encore. Cela tenait  sa
position au milieu des bois. On s'attendait au moins  des combats
partiels trs-vifs. Le terrain aurait t trs-favorable  cette sorte
de dfense. Mais la place tait tout  fait dserte, et l'on n'eut
qu' s'y tablir.

M. de Rochambeau fit alors une reconnaissance de la ligne abandonne.
Il tait accompagn de Guillaume de Deux-Ponts.  trois cents pas des
redoutes, vers la ville, ils virent un ravin profond de vingt-cinq
pieds qui n'tait plus dfendu, bien qu'il formt autour de la ville
une circonvallation naturelle. Cinquante chasseurs du rgiment
de Deux-Ponts vinrent occuper la seconde redoute, tandis que les
Amricains s'tablissaient dans la troisime et la fortifiaient. Ils
en construisirent mme une quatrime pour relier cette dernire aux
deux autres. Pendant qu'ils excutaient ce travail, le canon de
l'ennemi leur tua quatre ou cinq hommes.

Dans la mme matine du 30, le baron de Viomnil, voulant reconnatre
les ouvrages ennemis qui taient  la gauche des Franais, fit avancer
les volontaires de Saint-Simon. Ils se rendirent aisment matres du
bois plac devant eux. Pourtant les postes qu'ils avaient forcs  se
replier sur une redoute firent diriger contre eux un feu assez vif de
boulets et de mitraille qui tua un hussard, cassa le bras  un autre
et brisa la cuisse  M. de Bouillet, officier d'Agenais. A la suite de
cette reconnaissance, M. de Rochambeau fit avancer d'un demi-mille le
camp occup par la brigade de Bourbonnais.

Le 1er octobre, les deux redoutes auxquelles les Amricains
travaillaient n'tant point encore finies, les ennemis ne cessrent de
les canonner. Ils ne turent que deux hommes et ne purent interrompre
le travail, qui ne fut achev que le 5. Les Amricains n'prouvrent
plus que des pertes insignifiantes, le feu des ennemis s'tant
trs-ralenti pendant les deux derniers jours. Je dois mentionner comme
un fait bizarre la destruction d'une patrouille de quatre soldats
amricains, dans la journe du 2, par un seul boulet. Trois de ces
hommes furent tus sur le coup, et le quatrime gravement bless[200].

[Note 200. Cr. du Bourg.]

Les Franais ne restaient pas non plus inactifs. Guillaume de
Deux-Ponts faisait des reconnaissances sur tout le front des troupes
et s'assurait que la droite des fortifications de l'ennemi tait la
partie la meilleure de leurs dfenses.

M. de Choisy avait eu de son ct, le 3, un brillant engagement. Voici
comment Lauzun en parle dans ses _Mmoires_:

M. de Choisy commena ds son arrive par envoyer promener le
gnral Weedon et toute la milice, en leur disant qu'ils taient des
poltrons[201], et en cinq minutes il leur fit presque autant de peur
que les Anglais, et assurment c'tait beaucoup dire. Il voulut ds le
lendemain aller occuper le camp que j'avais reconnu. Un moment avant
d'entrer dans la plaine de Glocester, des dragons de l'tat de
Virginie vinrent trs-effrays nous dire qu'ils avaient vu des dragons
anglais dehors et que, crainte d'accident, ils taient venus  toutes
jambes, sans examiner. Je me portai en avant pour tcher d'en savoir
davantage. J'aperus une fort jolie femme  la porte d'une petite
maison, sur le grand chemin; je fus la questionner; elle me dit que
dans l'instant mme le colonel Tarleton sortait de chez elle; qu'elle
ne savait pas s'il tait sorti beaucoup de troupes de Glocester; que
le colonel Tarleton dsirait beaucoup _presser la main du duc franais
(to shake hands with the french duke_). Je l'assurai que j'arrivais
exprs pour lui donner cette satisfaction. Elle me plaignit beaucoup,
pensant, je crois par exprience, qu'il tait impossible de rsister 
Tarleton; les troupes amricaines taient dans le mme cas?

[Note 201. Voir _ante_ page 164, note, aussi p. 169.]

Je n'tais pas  cent pas de l que j'entendis mon avant-garde tirer
des coups de pistolet. J'avanai au grand-galop pour trouver un
terrain sur lequel je pusse me mettre en bataille. J'aperus en
arrivant la cavalerie anglaise, trois fois plus nombreuse que la
mienne[202]. Je la chargeai sans m'arrter. Tarleton me distingua et
vint  moi le pistolet haut. Nous allions nous battre entre les
deux troupes, lorsque son cheval fut renvers par un de ses dragons
poursuivi par un de mes lanciers. Je courus sur lui pour le
Prendre[203]; une troupe de dragons anglais se jeta entre nous deux et
protgea sa retraite; son cheval me resta. Il me chargea une deuxime
fois sans me rompre je le chargeai une troisime, culbutai une partie
de sa cavalerie et le poursuivis jusque sous les retranchements de
Glocester. Il perdit un officier, une cinquantaine d'hommes, et je fis
un assez grand nombre de prisonniers.

Dans cette brillante affaire, pendant laquelle M. de Choisy resta en
arrire avec un corps de la milice[204] pour soutenir la lgion de
Lauzun, le commandant de l'infanterie anglaise fut tu et Tarleton
lui-mme fut grivement bless. La perte des Franais fut trs faible:
trois hussards furent tus et onze blesss. MM. Billy, Dillon et
Dutertre, capitaines de la lgion, furent blesss lgrement; MM.
Robert-Dillon, Sheldon, Beffroy et Monthurel s'y distingurent. Comme
consquence immdiate de ce succs, M. de Choisy put porter ses postes
avancs  un mille de Glocester. Dans cette nouvelle position les
patrouilles se fusillaient continuellement, et M. de Lauzun dit qu'il
ne put dormir pendant le reste du temps que dura le sige.

M. de Lauzun ne raconte pas dans ses mmoires le trait suivant
recueilli par un autre officier[205] et qui lui fait honneur. Comme il
s'en revenait avec sa troupe, il aperut un des lanciers de sa lgion
qui se dfendait  quelque distance contre deux lanciers de Tarletan.
Sans rien dire  personne, il lcha la bride  son cheval et alla le
dlivrer.

[Note 202: Elle comptait quatre cents chevaux et tait soutenue par
deux cents fantassins qui faisaient un fourrage.]

[Note 203: On remarquera ce trait qui est dans le caractre de Lauzun;
son adversaire tant dmont pendant cette sorte de duel, il court sur
lui, non pour le tuer, mais pour le prendre.]

[Note 204: Cette conduite de Choisy n'est-elle pas la justification de
celle de Weedon qui ne voulait pas exposer imprudemment ses milices 1.
page 164.]

[Note 205: Cr. du Bourg.]



XX


La nuit suivante (du 4 au 5 octobre), le baron de Viomnil, officier
gnral de jour, ordonna aux patrouilles de s'avancer jusque sous
les retranchements des ennemis, ce qu'elles excutrent avec succs.
Toutes eurent l'occasion de tirer leurs coups de fusil, et l'ennemi,
trs-inquit, ne cessa de tirer le canon sans produire toutefois
aucun mal.

Le 6 octobre, l'artillerie de sige tait presque toute arrive, les
fascines, les gabions, les claies, prpars, l'emplacement de la
tranche parfaitement reconnu. Le comte de Rochambeau donna l'ordre de
l'ouvrir le soir mme[206].

[Note 206: J'ai trouv les dtails du service pendant le sige dans le
Journal de M. de Mnonville.]

  Furent commands pour ce service:

  Marchal de camp: M. le baron de Viomnil.
  Brigadier: le comte de Custine.
  Bourbonnais: deux bataillons.
  Soissonnais: id.
  Travailleurs de nuit: mille hommes.

Ces mille hommes taient composs avec deux cent cinquante pris dans
chacun des quatre rgiments qui n'taient pas de tranche, non compris
celui de Touraine, charg d'un travail spcial que j'indique plus
loin.

M. de Viomnil disposa ds cinq heures du soir les rgiments dans la
place qu'ils devaient couvrir. Les officiers du gnie (de Querenet
pour les Franais et du Portail pour les Amricains) installrent  la
nuit close, environ vers huit heures, les travailleurs, qui se mirent
de suite  l'oeuvre dans le plus grand silence. Ils ne furent pas
inquits par les Anglais, qui portaient toute leur attention et
dirigrent tout leur feu sur le rgiment de Touraine. Celui-ci tait
charg,  l'extrme gauche de la ligne franaise, de construire une
batterie de huit pices de canon et dix obusiers pour servir de fausse
attaque. Pendant cette nuit et de ce ct seulement, un grenadier fut
tu, six autres blesss et un capitaine d'artillerie, M. de La Loge,
eut une cuisse emporte par un boulet. Il mourut quelques heures
aprs.

La gauche de l'attaque commenait  la rivire d'York,  environ deux
cents toises de la place, et la parallle s'tendait vers la droite en
s'loignant de cinquante  soixante toises jusque prs de la nouvelle
redoute construite par les Amricains. En cet endroit elle se reliait
 la tranche ouverte, en mme temps par ces derniers.

Le 7 octobre, le service fut ainsi organis:

Marchal de camp: M. de Chastellux.

Agenais: deux bataillons.

Saintonge: id.

Travailleurs de nuit: neuf cents hommes.

Au point du jour, les travaux de la grande attaque se trouvrent en
tat de recevoir les troupes. On s'occupa d'tablir des batteries
ainsi que des communications entre ces batteries et les tranches
ouvertes. Il y eut trois hommes de blesss.

Le 8, marchal de camp: le marquis de Saint-Simon.

Brigadier: de Custine.

Gtinais: deux bataillons.

Royal Deux-Ponts: deux bataillons.

Auxiliaires: les grenadiers de Soissonnais et de Saintonge.

Travailleurs de nuit: huit cents hommes.

La batterie du rgiment de Touraine fut termine ainsi qu'une autre
construite par les Amricains; mais on avait donn l'ordre de ne pas
tirer encore. Les ennemis, au contraire, ne cessaient de canonner. Ils
ne turent cette nuit qu'un homme et en blessrent un autre.

Le 9, marchal de camp: le comte de Viomnil.

Bourbonnais: deux bataillons.

Soissonnais: id.

Auxiliaires: chasseurs d'Agenais et de Gtinais.

Travailleurs de nuit: sept cents hommes.

Une frgate ennemie, la _Guadeloupe_, de vingt-six canons, ayant
tent de remonter la rivire, la batterie de Touraine tira sur elle 
boulets rouges. La frgate se mit  couvert sous le feu de la ville;
mais le _Charon_, vaisseau ennemi de cinquante, fut atteint et
brla[207]. Le soir, la batterie amricaine commena aussi un feu
soutenu. Les dserteurs apprirent que lord Cornwallis avait t
surpris de cette attaque de l'artillerie. Ses troupes en taient
dcontenances, car leur gnral leur avait assur que les assigeants
n'taient pas  craindre malgr leur nombre, puisqu'ils n'avaient pas
de canons. Il y eut ce jour deux blesss.

[Note 207: Jamais spectacle plus horrible et plus beau n'a pu s'offrir
 l'oeil. Dans une nuit obscure, tous ses sabords ouverts jetant des
gerbes de feu, les coups de canon qui en partaient, l'aspect de
toute la rade, les vaisseaux sous leurs huniers fuyant les vaisseaux
enflamms, tout cela faisait un spectacle terrible et grandiose.
(_Mercure de France_, novembre 1781; rapport d'un officier gnral
franais.)]

Le 10, au matin, huit bateaux plats des ennemis chargs de troupes
remontrent la rivire  environ un mille et tentrent de dbarquer du
ct de M. de Choisy. Celui-ci, instruit de leur projet, les reut
 coups de canon et les fora  s'en retourner. Le mme jour, les
Franais dmasqurent une forte batterie sur le milieu de leur front.
Son tir parut faire beaucoup de dgts au milieu des batteries
ennemies, qui ralentirent leur feu.

Marchal de camp: le baron de Viomnil.

Brigadier: M. de Custine.

Agenais et Saintonge: deux bataillons chacun.

Travailleurs de nuit: trois cents hommes.

Il y eut un soldat tu et trois blesss.

Le 11, M. de Chastellux tant marchal de camp, huit cents
travailleurs, sous la protection de deux bataillons de Gtinais et
de deux bataillons de Deux-Ponts, commencrent la construction de
la seconde parallle  environ cent quarante toises en avant de la
premire et  petite porte de fusil de la place. On s'attendait 
une vigoureuse sortie et l'on avait renforc les quatre bataillons de
service ordinaire de quelques compagnies auxiliaires de grenadiers de
Saintonge et de chasseurs de Bourbonnais. Mais on n'eut qu' changer
quelques coups de fusil avec de faibles patrouilles anglaises qui ne
s'attendaient pas sans doute  trouver les assigeants si prs. Il y
eut quatre hommes blesss:  la grande attaque et trois  l'attaque de
Touraine. Les Amricains maintenaient leurs travaux  la hauteur de
ceux des Franais.

Le 12, marchal de camp: M. de Saint-Simon; Brigadier: M. de Custine;

Bourbonnais: deux bataillons. Soissonnais: id.

Auxiliaires: grenadiers d'Agenais et de Gtinais.

On occupa six cents travailleurs  achever la seconde parallle et 
construire des batteries. L'ennemi dirigea sur ce point un feu assez
nourri, qui tua six hommes et en blessa onze. Deux officiers de
Soissonnais, MM. de Miolls et Durnes furent blesss.

Le 13 se passa en travaux excuts sur les mmes points par six cents
hommes, protgs par quatre bataillons d'Agenais et de Saintonge, sous
les ordres de M. le vicomte de Viomnil, marchal de camp. On changea
beaucoup de bombes et de boulets de canon. Aussi y eut-il un homme tu
et vingt-huit blesss.

Pour que cette seconde parallle pt comme la premire s'allonger
vers la droite jusqu' la rivire d'York, il fallait ncessairement
s'emparer de deux redoutes ennemies qui se trouvaient sur son trajet.
L'une de ces redoutes tait  l'extrme droite sur le bord du fleuve
en avant des troupes amricaines; l'autre, qui n'en tait pas loigne
de plus de cent toises, tait  la jonction de la parallle des
Amricains avec celle des Franais,  la droite de ceux-ci. La prise
de ces redoutes tait devenue indispensable.

Le 12, les gnraux accompagns de quelques d'aciers de leur
tat-major, au nombre desquels tait Dunks, s'taient rendus, 
l'attaque des Franais, dans une batterie fort bien place de d'un
ravin qui la sparait de la redoute la plus loigne du fleuve. Le
baron de Viomnil tmoignait une grande impatience. Il soutenait
que les canons de la batterie dans laquelle on se trouvait avaient
suffisamment endommag la redoute qu'on retardait inutilement
l'attaque, puisque le feu de l'ennemi paraissait teint. Vous vous
trompez, lui dit M. de Rochambeau; mais en reconnaissant l'ouvrage
de plus prs on pourra s'en assurer. Il ordonna de cesser le feu,
dfendit  ses aides de camp de le suivre et n'y autorisa que son
fils, le vicomte de Rochambeau. Il sortit de la tranche, descendit
lentement dans le ravin en faisant un dtour, et, remontant ensuite
l'escarpement oppos, il s'approcha de la redoute jusqu'aux abatis qui
l'entouraient. Aprs l'avoir bien observe, il revint  la batterie
sans que l'ennemi l'et drang par le moindre coup de feu. Eh bien,
dit-il, les abatis et les palissades sont encore en bon tat. Il
faut redoubler notre feu pour les briser et crter le parapet; nous
verrons demain si la poire est mre. Cet acte de sang-froid et de
courage modra l'ardeur du baron de Viomnil.[208]

[Note 208: 12 octobre 1181, il y avait  l'hpital de Williamsbourg
quatre cents malades ou blesss et treize officiers, avec dfaut
complet de moyens. Il fallait, non-seulement des secours pour
l'ambulance, mais aussi pour M. de Choisy du ct de Glocester. M.
Blanchard dploya dans son service la plus grande activit et le zle
le plus louable; mais il avoua que si le nombre des blesss avait t
plus grand, il aurait t dans l'impossibilit de leur faire donner
les soins ncessaires.]

[Illustration: Grav par Anna M Lea de Philadelphie ROCHAMBEAU Grav
d'aprs un croquis du temps.]

L'attaque des redoutes fut dcide pour le 14 au soir. Le baron de
Viomnil tait marchal de camp de service et M. de Custine brigadier.
Il y avait  la tranche deux bataillons de Gtinais, deux autres de
Deux-Ponts, et, en outre, des auxiliaires tirs des grenadiers de
Saintonge, des chasseurs de Bourbonnais, d'Agenais et de Soissonnais.

Ds le matin, M. de Viomnil spara les grenadiers et les chasseurs
des deux rgiments de tranche et en forma un bataillon dont il donna
le commandement  Guillaume de Deux-Ponts en lui disant qu'il croyait
par l lui donner une preuve de sa confiance. Ces paroles remplirent
de joie M. de Deux-Ponts, qui se douta bien de ce qu'on attendait de
lui. Dans l'aprs-midi, M. de Viomnil vint prendre cet officier et
l'emmena avec le baron de l'Estrade, lieutenant-colonel de Gtinais,
qu'il lui donna pour second, et deux sergents des grenadiers et
chasseurs du mme rgiment, Le Cornet et Foret. Ceux-ci, aussi
braves qu'intelligents au rapport de Guill. de Deux-Ponts, taient
spcialement chargs de reconnatre avec la dernire exactitude le
chemin que l'on devrait suivre pendant la nuit. Ils devaient marcher 
la tte des porte-haches. M. de Deux-Ponts revint ensuite former son
bataillon et le conduisit  l'endroit de la tranche le plus voisin de
celui d'o on devait dboucher.

A ce moment M. de Rochambeau vint dans la tranche et, s'adressant aux
soldats du rgiment de Gtinais, il leur dit: Mes enfants, si j'ai
besoin de vous cette nuit, j'espre que vous n'avez pas oubli que
nous avons servi ensemble dans ce brave rgiment d'Auvergne sans
tache, surnom honorable qu'il a mrit depuis sa cration. Ils lui
rpondirent que, si on leur promettait de leur rendre leur nom, ils
allaient se faire tuer jusqu'au dernier. M. de Rochambeau le leur
promit, et ils tinrent parole comme on le verra. Le roi, sur le
rapport que lui fit M. de Rochambeau de cette affaire, crivit de sa
main: bon pour Royal-Auvergne.

M. le baron de Viomnil dirigeait l'attaque; mais le commandement
immdiat en tait donn  Guillaume de Deux-Ponts. Les chasseurs de
Gtinais, commands par le baron de l'Estrade, avaient la tte de la
colonne. Ils taient par pelotons. Au premier rang se trouvaient les
deux sergents Foret et Le Cornet, avec huit charpentiers prcdant
cent hommes portant les uns des fascines et les autres des chelles ou
des haches. M. Charles de Lameth, qui venait de remettre le service de
tranche  Dumas, s'tait joint  cette premire troupe ainsi que
M. de Damas. Venaient ensuite les grenadiers de Gtinais rangs par
files, sous le commandement de M. de l'Estrade, puis les grenadiers
et chasseurs de Deux-Ponts en colonne par sections. Les chasseurs des
rgiments de Bourbonnais et d'Agenais suivaient  cent pas en arrire
de ce bataillon, command par Guill. de Deux-Ponts[209]. Le second
bataillon du rgiment de Gtinais, command par le comte de Rostaing,
terminait la rserve. M. de Vauban, qui avait t charg par M. de
Rochambeau de lui rendre compte de ce qui se serait pass, se tenait
auprs de M. de Deux-Ponts. Celui-ci donna l'ordre de ne tirer que
lorsqu'on serait arriv sur le parapet, et dfendit que personne
sautt dans les retranchements avant d'en avoir reu l'ordre. Aprs
ces dernires instructions, on attendit le signal convenu pour se
mettre en marche.

[Note 209: Il est  remarquer que Guillaume de Deux-Ponts, bien qu'il
ne ft que lieutenant-colonel, fut toujours charg de postes plus
importants que le marquis son frre, qui tait colonel du mme
rgiment.]

L'attaque des troupes franaises sur la redoute de gauche tait
combine avec celle des troupes amricaines aux ordres de La Fayette
et Steuben sur la redoute de droite. Elles devaient se faire toutes
les deux au mme signal. Le rgiment de Touraine devait simultanment
les soutenir par une fausse attaque, et M. de Choisy, par une
dmonstration du ct de Glocester.

Les six bombes qui devaient donner le signal furent tires vers
onze heures, et les quatre cents hommes que commandait Guillaume de
Deux-Ponts se mirent en marche dans le plus profond silence.  cent
vingt pas environ de la redoute, ils furent aperus par une sentinelle
hessoise qui, du haut du parapet, cria en allemand Wer da? (Qui
vive?). On ne rpondit rien, mais on doubla le pas. Immdiatement
l'ennemi fit feu. On ne lui rpondit pas davantage, et les
charpentiers qui marchaient en tte attaqurent les abatis  coups de
hache. Ils taient encore bien forts et bien conservs, malgr le feu
continu des jours prcdents. Ils arrtrent quelques instants la
colonne d'attaque, qui, se trouvant encore  vingt-cinq pas de la
redoute, aurait t fort expose si l'obscurit n'avait enlev au tir
de l'ennemi toute prcision. Une fois les abatis et les palissades
franchis avec rsolution, les fascines furent jetes dans le foss, et
tous luttrent d'ardeur et d'activit pour se faire jour au travers
des fraises ou monter  l'assaut.

Charles de Lameth parvint le premier sur le parapet et il reut  bout
portant la premire dcharge de l'infanterie hessoise. Une balle lui
fracassa le genou droit, une autre lui traversa la cuisse gauche. M.
de l'Estrade, malgr son ge, escaladait le parapet aprs lui. Mais
telle tait l'ardeur des soldats que l'un d'eux ne reconnaissant
pas son chef, se suspendit  son habit pour s'aider  monter et
le prcipita dans le foss o plus de deux cents hommes passrent
ncessairement sur son corps. Bien qu'il ft tout meurtri, M. de
l'Estrade se releva et remonta  l'assaut. M. de Deux-Ponts retomba
aussi dans le foss aprs une premire tentative. M. de Sillgue,
jeune officier des chasseurs de Gtinais, qui tait un peu plus en
avant, vit son embarras et lui offrit son bras pour l'aider  monter.
Au mme instant il reut un coup de fusil dans la cuisse. Un petit
nombre d'hommes tant enfin parvenus sur le parapet, M. de Deux-Ponts
ordonna de tirer. L'ennemi faisait un feu trs-vif et chargeait
 coups de baonnette, mais sans faire reculer personne. Les
charpentiers avaient fini par faire dans les palissades une large
brche qui permit au gros de la troupe d'arriver sur le parapet. Il se
garnissait rapidement et le feu des assaillants devenait trs-vif 
son tour, tandis que l'ennemi s'tait plac derrire une sorte de
retranchement de tonneaux qui ne le protgeait gure.

Le moment tait venu du reste de sauter dans la redoute et M. de
Deux-Ponts se disposait  faire avancer  la baonnette, quand les
Anglais mirent bas les armes. Un cri gnral de _Vive le roi_ fut
pouss par les Franais qui venaient d'emporter la place. Ce cri
eut un cho parmi les troupes de la tranche. Mais les Anglais y
rpondirent des autres postes par une salve d'artillerie et de
mousqueterie. Jamais je ne vis un spectacle plus majestueux. Je ne
m'y arrtai pas longtemps; j'avais mes soins  donner aux blesss,
l'ordre  faire observer parmi les prisonniers, et des dispositions 
prendre pour garder le poste que je venais de conqurir[210].

[Note 210: Deux-Ponts.]

L'ennemi se contenta d'envoyer quelques boulets sur la redoute,
mais ne fit pas de tentative srieuse pour la reprendre. Comme une
sentinelle vint avertir M. de Deux-Ponts que l'ennemi paraissait,
il avana la tte hors du parapet pour regarder: au mme instant un
boulet vint frapper le parapet tout prs de sa tte et ricocha en lui
criblant la figure de sable et de gravier. Cette blessure tait peu
grave, mais elle ne le fora pas moins  quitter son poste pour aller
 l'ambulance.

Dans les sept minutes qui suffirent pour emporter cette redoute, les
Franais perdirent quarante-six hommes tus et soixante-deux blesss,
parmi lesquels six officiers: MM. Charles de Lameth, Guillaume de
Deux-Ponts, de Sireuil, capitaine de Gtinais, de Sillgue et de
Lutzon. M. de Berthelot, capitaine en second de Gtinais, fut tu.

Ds que Dumas fut inform de la blessure de son ami Charles de Lameth,
il accourut auprs de lui  l'ambulance. Les chirurgiens dclarrent
d'abord qu'il ne pourrait tre sauv que par l'amputation des deux
cuisses, mais le chirurgien en chef, M. Robillard, plutt que de
rduire  l'tat de cul-de-jatte un jeune officier de cette esprance,
ne voulut pas faire les amputations et s'en remit  la nature pour la
gurison de blessures aussi graves. Le succs couronna sa confiance.
Charles de Lameth se remit promptement et revint en France deux mois
aprs.

M. de Sireuil mourut de sa blessure quarante jours aprs.

Les ennemis perdirent aussi beaucoup de monde. On compta de leur ct
dix-huit morts rests dans la redoute. On fit aussi quarante soldats
prisonniers et trois officiers. Les cent soixante-dix hommes restants
s'chapprent, emportant leurs blesss.

La redoute du ct des Amricains fut enleve avec une rapidit plus
grande encore, et l'on peut dire  ce propos que les troupes allies
rivalisrent d'ardeur. Cette rivalit de la part des chefs causa mme
un commencement de jalousie. M. le baron de Viomnil ne se gna pas
la veille de l'attaque pour manifester  M. de La Fayette le peu de
confiance qu'il avait dans les troupes amricaines pour le coup de
main projet, et fit trop paratre son ddain pour ces milices peu
aguerries. La Fayette, un peu piqu, lui dit: Nous sommes de jeunes
soldats, il est vrai; mais notre tactique, en pareil cas, est de
dcharger nos fusils et d'entrer tout droit  la baonnette. Il le
fit comme il le dit. Il donna le commandement des troupes amricaines
au colonel Hamilton, prit sous ses ordres les colonels Laurens et de
Gimat. L'ardeur des troupes fut telle qu'elles ne laissrent pas aux
sapeurs le temps de frayer la voie en coupant les abatis. Le bataillon
du colonel Barber, qui tait le premier dans la colonne destine 
soutenir l'attaque, ayant t dtach au secours de l'avant-garde,
arriva au moment o l'on commenait  s'emparer des ouvrages. Au
rapport de La Fayette lui-mme, pas un coup de fusil ne fut tir par
les Amricains, qui n'employrent que la baonnette. M. de Gimat
fut bless  ses cts. Le reste de la colonne, sous les gnraux
Muhlenberg et Hazen, s'avanait avec une discipline et une fermet
admirables. Le bataillon du colonel Vose se dployait  la gauche. Le
reste de la division et l'arrire-garde prenaient successivement leurs
positions, sous le feu de l'ennemi, sans lui rpondre, dans un ordre
et un silence parfaits[211].

[Note 211. _Mm._ de La Fayette.]

La redoute fut emporte immdiatement. Elle n'tait dfendue que par
quarante hommes, tandis qu'il y en avait cent cinquante  l'autre
redoute. Comme le feu des Franais durait encore, La Fayette, trouvant
le moment favorable pour donner une leon de modestie au baron de
Viomnil, envoya auprs de lui le colonel Barber, son aide de camp,
pour lui demander s'il avait besoin d'un secours amricain. Cette
dmarche tait en ralit inutile, car les Franais ne furent de
leur ct que sept minutes  se rendre matres de la position qu'ils
avaient attaque. Ils avaient aussi rencontr de plus srieux
obstacles et une rsistance plus nergique. Mais le colonel Barber fit
preuve en cette circonstance d'un sang-froid qui tonna les officiers
franais. Il fut bless dans le trajet par le vent d'un boulet ennemi
qui lui fit une contusion au ct. Il ne voulut pourtant pas se
laisser panser avant de s'tre acquitt de sa commission, qui resta
d'ailleurs sans rponse.

Dans le courant de la nuit et du jour suivant, on s'occupa de
continuer la seconde parallle  travers la redoute prise par les
Franais jusqu' celle des Amricains; puis on installa dans cette
parallle une batterie de canons qui commena aussitt son feu.

Pendant que Franais et Amricains rivalisaient de courage, deux
fausses attaques tenaient en chec une partie des forces dont pouvait
disposer lord Cornwallis. C'taient d'abord,  la gauche des lignes
franaises, sur le bord de la rivire d'York, les batteries dresses
par le rgiment de Touraine qui ouvrirent un feu trs-vif sur les
ouvrages ennemis. Les Franais ne perdirent aucun homme sur ce
point[212].

[Note 212: Aprs la nuit de la grande attaque (du 14 au 15 octobre
1781), le nombre des malades  l'ambulance tait d'environ cinq cents
dont vingt officiers. (_Blanchard_.)]

Du ct de Glocester, M. de Choisy reut l'ordre de faire aussi une
fausse attaque. Emport par sa bravoure, il rsolut de la faire
aussi srieuse que possible et d'emporter, l'pe  la main, les
retranchements ennemis. Dans ce but, il fit distribuer des haches  la
milice amricaine pour couper les palissades. Mais au premier coup
de feu, beaucoup de miliciens jetrent les haches et les fusils et
prirent la fuite. Ainsi abandonn avec quelques compagnies seulement
d'infanterie franaise, M. de Choisy dut se replier sur la cavalerie
de Lauzun aprs avoir perdu une douzaine d'hommes. Furieux de son
chec, il se disposait deux jours plus tard  renouveler sa tentative,
lorsqu'il en fut empch par les prliminaires de la capitulation.



XXII


Cependant le succs remport par les troupes allies dans la nuit du
14 au 13 octobre avait inspir trop de confiance aux soldats d'Agenais
et de Soissonnais qui taient de tranche la nuit suivante avec M.
de Chastellux pour marchal de camp. Ils n'exercrent point une
surveillance suffisante, placrent peu de sentinelles et s'endormirent
pour la plupart en ne laissant personne  la garde des batteries. Les
Anglais envoyrent,  cinq heures du matin, un corps de six cents
hommes d'lite contre les postes avancs des Franais et des
Amricains. Ils surprirent ces postes, enclourent du ct des
Franais une batterie de sept canons, turent un homme et en
blessrent trente-sept autres, ainsi que plusieurs officiers:
MM. Marin, capitaine de Soissonnais; de Bargues, lieutenant de
Bourbonnais; d'Houdetot, lieutenant d'Agenais; de Laumont,
sous-lieutenant d'Agenais, et de Pusignan, lieutenant d'artillerie. M.
de Beurguissant, capitaine d'Agenais, qui avait t charg de la garde
et de la dfense de la redoute prise dans la nuit prcdente, fut
lui-mme bless et fait prisonnier. Les Anglais ne se retirrent
que devant M. de Chastellux, qui arrivait bien tardivement avec sa
rserve. Ce gnral mit tous ses soins  rparer le mal caus par
l'ennemi dans son heureuse sortie. Il poussa vivement la construction
de nouvelles batteries, et, grce au zle du commandant de
l'artillerie, M. d'Aboville, les pices, mal encloues, purent
recommencer leur feu six heures aprs ce petit chec.

Ds le matin du 16, d'autres batteries taient prtes et commencrent
 prendre  ricochet le couronnement des dfenses de l'ennemi. En
plusieurs endroits les fraises furent dtruites et des brches
pratiques. L'ennemi ne laissa pas que de rpondre encore  cette
attaque, et les Franais eurent deux hommes tus et dix blesss. Le
marquis de Saint-Simon, qui tait de service comme marchal de camp
avec M. de Custine comme brigadier, fut lgrement bless. Mais il ne
voulut quitter la tranche qu'aprs ses vingt-quatre heures de service
coules, lorsque le comte de Viomnil vint le remplacer avec deux
bataillons de Bourbonnais et deux autres de Royal-Deux-Ponts. Un
officier d'artillerie, M. de Bellenger, fut aussi tu dans cette
journe.

Cependant la position de lord Cornwallis n'tait plus tenable. Il
avait rsist jusqu' la dernire extrmit et le quart de son arme
tait dans les hpitaux. Il avait en vain attendu des secours de
New-York et il se trouvait priv de vivres et de munitions. Dj, ds
le 17,  dix heures du matin, il avait envoy un parlementaire au
camp des allis pour demander une suspension d'armes de vingt-quatre
heures. Mais le gnral Washington n'ayant pas trouv sa demande assez
explicite avait ordonn de continuer le feu. On continua en effet 
tirer jusqu' quatre heures:  ce moment vint un nouveau parlementaire
qui soumit au gnralissime de nouvelles conditions. L'attaque fut
suspendue et la journe du 18 se passa tout entire en ngociations.
Le vicomte de Noailles au nom de l'arme franaise, le colonel Laurens
pour l'arme amricaine et M. de Grandchain pour la flotte, avaient
t nomms par leurs gnraux respectifs pour dresser les articles de
la capitulation, conjointement avec des officiers de l'arme de lord
Cornwallis. Celui-ci demanda  sortir tambours battants et enseignes
dployes, suivant la coutume adopte quand on obtient les _honneurs
de la guerre_. Le comte de Rochambeau et les officiers franais, qui
n'avaient aucun grief particulier contre le gnral anglais, taient
d'avis de les lui accorder. Les gnraux amricains n'taient mme
pas contraires  cette opinion. Mais La Fayette, se rappelant que les
mmes ennemis avaient forc, lors de la capitulation de Charleston,
le gnral Lincoln  tenir ploys les drapeaux amricains et  ne pas
jouer une marche nationale, insista pour qu'on ust de reprsailles 
leur gard et obtint que la capitulation se ft dans ces deux mmes
conditions, ce qui fut adopt.

La capitulation fut signe le 19,  midi.  une heure, les allis
prirent possession des ouvrages anglais, et,  deux heures, la
garnison dfila entre les deux haies formes par les Amricains et les
Franais, et dposa ses armes, sur les ordres du gnral Lincoln, dans
une plaine  la gauche des lignes franaises. La garnison de Glocester
dfila de son ct devant M. de Choisy; puis l'arme prisonnire
rentra dans York et y resta jusqu'au 21. On la divisa en plusieurs
corps qui furent conduits dans diffrentes parties de la Virginie, du
Maryland ou de la Pensylvanie.

Lord Cornwallis prtexta une indisposition pour ne pas sortir  la
tte de ses troupes. Elles furent commandes par le gnral O'Hara.
L'adjudant gnral Dumas fut charg d'aller au devant de ces troupes
et de diriger la colonne. Il se plaa  la gauche du gnral O'Hara,
et comme celui-ci lui demanda o se tenait le gnral Rochambeau: 
notre gauche, rpondit Dumas;  la tte de la ligne franaise; et
aussitt le gnral O'Hara pressa le pas de son cheval pour prsenter
son pe au gnral franais. Dumas devinant son intention partit au
galop pour se placer entre le gnral anglais et M. de Rochambeau.
Celui-ci lui indiquait en mme temps d'un geste le gnral Washington
plac en face de lui  la tte de l'arme amricaine. Vous vous
trompez, lui dit alors Dumas, le gnral en chef de notre arme est 
la droite; puis il le conduisit. Au moment o le gnral O'Hara levait
son pe pour la remettre, le gnral Washington l'arrta en lui
disant: _Never from such good a hand_ (jamais d'une aussi bonne main).

Les gnraux et les officiers anglais semblaient du reste
trs-affects de leur dfaite et faisaient paratre surtout leur
mcontentement d'avoir d cder devant des rvolts pour lesquels ils
avaient profess publiquement jusque-l le plus grand ddain et mme
un mpris qui tait souvent all jusqu' l'oubli des lois les plus
ordinaires de l'humanit[213].

[Note 213: Les troupes anglaises commirent pendant la guerre de
l'Indpendance, et sur tous les points du globe o elles eurent 
combattre, les actes de barbarie les plus rvoltants et les plus
contraires non-seulement aux lois de l'humanit, mais mme  celles
que l'usage a consacres dans les guerres entre peuples civiliss. Les
gnraux, plus encore que leurs soldats, sont responsables devant
la postrit des violences de toute espce qu'ils ordonnaient
de sang-froid et  l'excution desquelles ils prsidaient avec
impassibilit.

Ds 1775, tandis qu'on parlait de paix dans le Parlement, l'on donnait
des ordres pour mettre tout  feu et  sang dans les provinces
amricaines. Ces ordres barbares trouvaient des excuteurs ardents 
remplir les vues du ministre. Le gnral Gage, enferm dans Boston,
se vengeait de son inaction force en maltraitant les prisonniers
amricains, ce qui lui attirait de la part de Washington de justes
reproches et des menaces de reprsailles qui ne furent jamais mises
 excution. En Virginie, lord Punmore exerait des ravages qui lui
valurent le surnom de tyran de cette province et dont les dprdations
du tratre Arnold furent seules capables de faire oublier le souvenir.
En mme temps Guy Carleton rgnait en despote sanguinaire sur les
malheureux habitants du Canada.

Tous les moyens de nuire leur paraissaient lgitimes. En 1776,
ils contrefirent une telle quantit de papier monnaie qu'ils
discrditrent ces valeurs fictives, dont le Congrs dut ordonner
le cours forc. Tandis que les rvolts se bornaient  employer
les sauvages contre les tribus ennemies et les opposaient ainsi 
eux-mmes, les Anglais promettaient aux Indiens une rcompense pour
chaque chevelure d Amricain qu'ils rapporteraient.

Aprs la victoire de Saratoga, le gnral Gates trouva la ville
d'Oesopus sur l'Hudson ainsi que les villages des environs rduits en
cendres par les ordres des gnraux Vaughan et Wallace. Les habitants
s'taient rfugis dans les forts et prfraient s'exposer au
tourment de la faim que de subir les outrages qu'un vainqueur froce
exerait contre les malades, les femmes, les vieillards et les
enfants.

Au commencement de mai 1778, pendant une expdition aux environs de
Philadelphie, le colonel Mawhood ne craignit pas de publier l'avis
suivant: Le colonel rduira les rebelles, leurs femmes et leurs
enfants  la mendicit et  la dtresse, et il a annex ici les noms
de ceux qui seront les premiers objets de sa vengeance. (Ramsay, I,
p. 335.)

Le 17 juin 1779, les habitants de Fairfleld, prs de New-York,
subirent encore les derniers excs de cette frocit tant de fois
reproche aux troupes britanniques. Leurs excursions dans la baie de
Chesapeak furent marques par ces mmes atrocits que la plume se
refuse  dcrire.

Il serait trop long aussi de rappeler les honteux exploits de Butler,
d'Arnold, de Rodney. Mais il est un fait moins connu que je ne puis
passer sous silence.

Pour arrter la marche des troupes allies devant York, lord
Cornwallis, au lieu de les attaquer en soldat, recourut  des ruses
que les Indiens seuls auraient t capables d'employer. Il fit jeter
dans tous les puits des ttes de boeufs, des chevaux morts, et mme
des cadavres de ngres. L'arme franaise souffrit  la vrit de la
disette d'eau, mais elle pouvait tre inquite d'une manire plus
brave et plus digne. C'est du reste avec les mmes armes qu'il avait
cherch auparavant  dtruire la petite arme de La Fayette. Il
faisait inoculer tous les ngres qui dsertaient leurs plantations ou
qu'il pouvait enlever, et les forait ensuite  rtrograder et  aller
porter la contagion dans le camp amricain. La vigilance de La Fayette
mit en dfaut cette ruse barbare. (_Mercure de France_, dcembre 1781,
p. 109.)

Il ne faudrait pas croire pourtant que ces actes de barbarie fussent
spcialement rservs  l'Amrique et exercs seulement contre les
colons rvolts. Il semble qu' cette poque ils taient tout  fait
dans les moeurs anglaises et que le gouvernement de la Grande-Bretagne
ne reconnaissait pas plus les lois de l'humanit que celles du droit
des gens. J'emprunte au _Mercure de France_, mai 1781, p. 174, le
rcit suivant.

Le chevalier Hector Monro a fait, devant la Chambre des communes,
en 1761, la dposition suivante. En arrivant  Calcutta, je trouvai
l'arme, tant des Europens que des Cipayes, mutine, dsertant chez
l'ennemi et dsobissant  tout ordre. Je pris la ferme rsolution
de dompter en elle cette mutinerie avant d'entreprendre de dompter
l'ennemi. En consquence, je me fis accompagner d'un dtachement des
troupes du Roi et des Europens de la Compagnie, je pris quatre pices
d'artillerie et j'allai de Patna  Chippera. Le jour mme que j'y
arrivai un dtachement de cipayes me quitta pour passer  l'ennemi. Je
dtachai aussitt une centaine d'Europens et un bataillon de cipayes
pour me les ramener. Ce dtachement les rejoignit dans la nuit, les
trouva endormis, les fit prisonniers et les ramena  Chippera, o
j'tais prt  les recevoir. A l'instant j'ordonnai aux officiers
de me choisir cinquante hommes des plus mutins et de ceux qu'ils
croyaient avoir engag le bataillon  dserter. Quand ils me les
eurent prsents, je leur ordonnai de me choisir vingt-quatre hommes
des plus mauvais sujets sur ces cinquante, et, sur-le-champ, je fis
tenir un conseil de guerre par leurs officiers noirs et leur enjoignis
de m'apporter sur l'heure mme leur sentence. Ce conseil de guerre les
reconnut coupables de mutinerie et de dsertion, les condamna  mort
et me laissa le matre de dcider du genre de supplice.

J'ordonnai aussitt que quatre des vingt-quatre hommes fussent
attachs  des canons, et aux officiers d'artillerie de se prparer
 les faire sauter en l'air. Il se passa alors quelque chose de
remarquable: quatre grenadiers reprsentrent que comme ils avaient
toujours eu les postes d'honneur, ils croyaient avoir le droit de
mourir les premiers. Quatre hommes du bataillon furent donc dtachs
des canons et on y attacha les quatre grenadiers qui furent emports
avec les boulets. Sur quoi les officiers europens qui taient alors
sur le lieu vinrent me dire que les cipayes ne voulaient pas souffrir
qu'on ft mourir de cette manire aucun des autres coupables.

A l'instant j'ordonnai que seize autres hommes des vingt-quatre
fussent attachs par force aux canons et sautassent en l'air comme les
premiers, ce qui fut fait. Je voulus ensuite que les quatre restants
fussent conduits  un quartier o quelque temps auparavant il y avait
eu une dsertion de cipayes, avec des ordres positifs  l'officier
commandant de ce quartier de les faire excuter de la mme manire. Ce
qui eut lieu et mit fin  la mutinerie et  la dsertion.

On sait que ce mode d'excution, d  l'esprit inventif du chevalier
Munro, est encore en honneur dans l'arme anglaise de l'Inde, et qu'il
fut pratiqu contre les cipayes prisonniers dans la rvolte de 1854.
Voir aussi le _Message du Prsident Madison_, nov. 4, 1812, au Congrs
des tats-Unis.]

Dumas, en signalant ce dpit des officiers anglais, qu'il tait bien 
mme de remarquer, puisqu'il dirigeait la colonne prisonnire, raconte
que le colonel Abercromby, des gardes anglaises, au moment o sa
troupe mettait bas les armes, s'loigna rapidement, se couvrant le
visage et mordant son pe.

On se traita de part et d'autre avec la plus grande courtoisie, on se
rendit des visites. Mais au milieu de ces dmonstrations de politesse
perait, du ct des vaincus, un sentiment d'amertume qui se
traduisait en paroles satiriques ou ddaigneuses pour les Amricains,
auxquels les Anglais ne voulaient pas reconnatre qu'ils avaient t
obligs de se rendre. Ainsi les gnraux Washington, Rochambeau et
La Fayette, envoyrent chacun un aide de camp complimenter lord
Cornwallis, qui retint celui de La Fayette, le major Washington,
parent du gnral. Il lui dit qu'il mettait du prix  ce que le
gnral contre lequel il avait fait cette campagne ft persuad qu'il
ne s'tait rendu que par l'impossibilit de se dfendre plus longtemps
[214].

[Note: 214. Lord Cornwallis donna  dner le 21 au duc de Lauzun, qui,
revenant de Glocester, passait au parc; ce gnral tait assez gai
et on le trouva fort aimable. Le lendemain, le vicomte de Damas alla
l'inviter  dner de la part de M. de Rochambeau. Ce jour-l il parut
plus triste que de coutume. Il n'avait rien  se reprocher, mais se
plaignait de Clinton.]

Le mme gnral O'Hara: qui voulait rendre son pe  M. de Rochambeau
plutt qu'au gnral Washington, se trouvant un jour  la table des
gnraux franais, fit semblant de ne pas vouloir tre entendu de M.
de La Fayette et dit qu'il s'estimait heureux de n'avoir pas t pris
par les Amricains seuls: C'est apparemment, lui rpliqua aussitt
La Fayette, que le gnral O'Hara n'aime pas les rptitions. Il
lui rappelait ainsi que les Amricains seuls l'avaient dj fait
prisonnier une premire fois avec Burgoyne. Les Franais seuls le
firent prisonnier quelques annes aprs, pour la troisime fois, 
Toulon.

La garnison prisonnire se montait  6,198 hommes, plus 1,800 matelots
et 68 hommes pris pendant le sige. Mais il y en avait 4,873 dans les
hpitaux d'York. Ces troupes taient composes du 1er bataillon
des gardes du roi d'Angleterre, des 17e, 23e 33e et 48e rgiments
d'infanterie, des 71e, 76e et 80e rgiments des montagnards cossais,
des rgiments hessois du prince hrditaire et de Boos, et des
rgiments allemands d'Anspach et de Bayreuth, de la _light infantry_
de la British lgion et des _queen's rangers_[215].

[Note 215: Les troupes d'Anspach, deux jours aprs la capitulation,
offrirent, officiers et soldats, au duc de Lauzun de servir dans sa
lgion. M. de Lauzun leur rpondit qu'ils appartenaient aux Amricains
et qu'il ne pouvait les prendre au service du roi de France sans
l'agrment du roi et du Congrs.]

On trouva en outre 214 bouches  feu de tous calibres, 7,320 petites
armes, 22 drapeaux, 457 chevaux. Les Anglais perdirent aussi 64
btiments dont ils coulrent une vingtaine. Mais les 40 qui restaient
taient en bon tat, 5 taient arms, et la frgate _la Guadeloupe_ de
24 canons qui avait t coule put tre releve.

Les Franais avaient eu pendant le sige 253 hommes tus ou blesss,
parmi lesquels 18 officiers. Un seul de ceux-ci avait t tu
le dernier jour du sige, c'tait M. de Bellanger, lieutenant
d'artillerie.

Quoique les troupes franaises fussent traites sous tous les rapports
comme des auxiliaires et que, comme nous l'avons vu, les gnraux
franais eussent toujours reconnu la suprmatie des gnraux
amricains, ceux-ci s'empressrent de leur accorder la prfrence pour
la nourriture et pour tous les soins qui dpendaient d'eux. C'est
ainsi que quand les troupes du marquis de Saint-Simon joignirent
celles de La Fayette, le jeune gnral prit sur lui d'ordonner que
l'on ne dlivrt de farines aux troupes amricaines que lorsque les
Franais auraient reu des provisions pour trois jours. Aussi les
Amricains n'avaient-ils presque jamais que de la farine de mas.
Il fit prendre les chevaux des _gentlemen_ du pays pour monter les
hussards franais, et les officiers suprieurs eux-mmes cdrent
leurs propres chevaux dans le mme but. Cependant il ne s'leva pas la
moindre plainte au su et de ces prfrences que les soldats amricains
reconnaissaient devoir tre accordes  des trangers qui venaient de
loin combattre pour leur cause.

Le gnral Nelson, gouverneur de la Virginie, ft preuve pendant cette
campagne d'un dvouement, d'un courage, d'une abngation et d'un
respect pour les lois qui sont rests clbres et que je ne puis
passer sous silence. Il dploya une bravoure et un zle peu communs, 
la tte de ses milices. Il les paya de ses deniers en hypothquant ses
proprits. En outre, aprs avoir fait camper l'arme allie au milieu
de ses rcoltes et aprs avoir dirig le tir de l'artillerie sur
les maisons d'York dont les plus belles, derrire les ouvrages de
l'ennemi, appartenaient  lui et  sa famille, il ne prtendit  aucun
ddommagement pour les pertes qu'il avait prouves. Bien plus, comme
il avait besoin de quelques moyens de transport pour faire arriver
plus promptement les vivres et l'artillerie de sige, il mit en
rquisition quelques voitures et quelques chevaux du pays, mais ce
furent ceux de ses fermiers et ses plus beaux attelages personnels
qu'il prit tout d'abord. On lui fit pourtant un crime de cet acte,
que l'on qualifiait d'arbitraire, et il fut cit devant l'Assemble
lgislative. Il n'hsita pas  se dmettre de ses fonctions de
gouverneur pour venir se disculper devant ses concitoyens, et tout en
rendant compte de sa conduite, il put justement dfier qui que ce ft
d'avoir plus contribu que lui, de ses biens et de sa fortune, au
succs de cette importante campagne. Il fut acquitt avec loges;
mais il ne voulut pas reprendre son gouvernement, qu'il laissa  M.
Harrison. L'amiti de Washington et les tmoignages d'estime que de
Rochambeau vint lui donner dans sa retraite durent le consoler un peu
de l'ingratitude de ses concitoyens.



XXIII


Aussitt que la capitulation fut signe, M. de Rochambeau fit venir
auprs de lui M. de Lauzun et lui dit qu'il le destinait  porter
cette grande nouvelle en France. Lauzun s'en dfendit et lui conseilla
d'envoyer de prfrence M. de Charlus, qui y trouverait l'occasion de
rentrer dans les bonnes grces du duc de Castries, son pre. Mais M.
de Rochambeau lui rpliqua que, puisqu'il avait command la premire
affaire, c'tait  lui  porter le premier la nouvelle du succs, et
que le comte Guillaume de Deux-Ponts ayant engag la seconde action
partirait sur une autre frgate pour porter les dtails. M. de Lauzun
dit dans ses mmoires que de Charlus ne pardonna jamais  M.
de Rochambeau ni  lui-mme de n'avoir pas t charg de cette
commission. Pourtant ce dernier partit aussi peu de jours aprs avec
Guillaume de Deux-Ponts.

[Illustration: MAISON DU GOUVERNEUR NELSON A YORKTOWN]

Lauzun s'embarqua le 24, sur la frgate _la Surveillante_, et parvint
 Brest aprs vingt-deux jours de traverse. En mme temps, le gnral
Washington dpchait son aide de camp, Tightman, au Congrs.
La nouvelle de la prise d'York, qui se rpandit aussitt dans
Philadelphie, y causa une joie inexprimable[216]. Le Congrs se
rassembla le 29 et prit une rsolution pour faire riger une colonne
de marbre  York, orne d'emblmes rappelant l'alliance entre les
tats-Unis et la France avec un rcit succinct de la reddition de
l'arme et de lord Cornwallis aux gnraux Washington, Rochambeau et
de Grasse[217]. Il dcida galement qu'il offrirait deux drapeaux au
gnral Washington et quatre pices de canon anglaises au comte de
Rochambeau et au comte de Grasse, avec une inscription qui leur
marqut la reconnaissance du Congrs des tats-Unis pour la part
glorieuse qu'ils avaient prise  cette brillante expdition[218].


[Note 216: Plusieurs particuliers tmoignrent leur satisfaction par
des illuminations (Cr. du Bourg), et cet vnement a fourni matire
aux gazetiers de se distinguer, chose que les Amricains ne ngligent
pas plus que les Anglais. Trop heureux quand leurs papiers publics ne
sont pas remplis de faussets. Nous pouvons conclure de ce passage
que les _canards_ ne sont pas d'invention rcente.]

[Note 217: Ce monument n'est pas encore construit.]

[Note 218: Un de ces canons est aujourd'hui au muse d'artillerie de
Paris.]

Le 26, le comte Guillaume de Deux-Ponts, charg des dtails du sige
et de la capitulation que lui avait donns par crit M. de Rochambeau
ainsi que du rapport qu'il avait t chercher auprs du comte de
Grasse  bord de _la Ville_ _de Paris_, s'embarqua sur l'_Andromaque_,
capitaine M, de Ravenel, avec MM. de Damas, de Laval et de Charlus,
qui avaient obtenu l'autorisation de revenir en France. Les vents
furent contraires jusqu'au 27 aprs midi. Vers deux heures on
appareilla. L'_Andromaque_ avait pass les bancs de Middle-Ground,
elle se trouvait  la hauteur du cap Henry, lorsque des signaux faits
par la _Concorde_, en rptition de ceux de l'_Hermione_ qui croisait
entre les caps Charles et Henry, annoncrent la prsence d'une flotte
anglaise. Elle tait forte de vingt-sept vaisseaux et avait  bord le
prince William-Henry, avec un corps de troupes de six mille hommes,
venu de New-York, aux ordres du gnral Clinton.

L'_Andromaque_ fut oblige de rentrer dans le James-River et
d'attendre jusqu'au 1er novembre, sous la protection de l'escadre
franaise, que la flotte anglaise et tout  fait disparu. Elle put
enfin sortir ce mme jour, vers onze heures, sous la protection
de l'_Hermione_, qui l'escorta jusqu' la nuit. Le 20 novembre,
l'_Andromaque_ abordait  Brest sans avoir couru aucun danger srieux,
et, le 24, le comte de Deux-Ponts s'acquittait  la cour de la
commission dont il tait charg.

Le roi accueillit avec la plus grande satisfaction MM. de Lauzun et
de Deux-Ponts, et leur fit les plus belles promesses pour l'arme
expditionnaire et pour eux-mmes; mais son premier ministre M. de
Maurepas mourut sur ces entrefaites, et MM. de Castries et de Sgur
en profitrent pour ne pas tenir les promesses royales  l'gard de
Lauzun et pour n'accorder de grces ni  lui-mme, ni aux officiers de
son corps qui s'taient le plus brillamment conduits. M. de Castries
enleva mme  ce colonel les quatre cents hommes de sa lgion qui
taient rests  Brest pour les envoyer au Sngal tenir garnison
jusqu' la fin de la guerre dans un pays clbre par son insalubrit.

Tandis que la nouvelle de la capitulation d'York tait  Versailles
l'occasion de nouvelles ftes,  Londres elle dterminait la chute du
ministre North. On sentit, comme dans toute l'Europe, que cet
chec avait dcid du sort de la querelle entre l'Angleterre et les
tats-Unis, et il ne fut plus question ds lors que de reconnatre
l'indpendance de ces derniers  des conditions avantageuses pour la
Grande-Bretagne. Le gnral Washington et La Fayette auraient voulu
profiter de la supriorit des forces du comte de Grasse pour attaquer
Charleston et ce qui restait d'Anglais dans les tats du Sud. La
Fayette devait prendre son infanterie lgre, les grenadiers et les
chasseurs franais, ainsi que le corps de Saint-Simon, et aller
dbarquer du ct de Charleston, pour cooprer avec le gnral Green,
qui tenait dans la Caroline. On dit mme que lord Cornwallis, instruit
de ce projet et voyant La Fayette monter sur un canot pour se rendre 
la flotte du comte de Grasse, dit  quelques officiers anglais: I1 va
dcider de la perte de Charleston. Il manifesta la mme crainte quand
il vit revenir La Fayette  York. Mais le comte de Grasse se refusa
obstinment  toute opration nouvelle sur les ctes de l'Amrique
septentrionale. Il voulait retourner, comme ses instructions le lui
recommandaient du reste,  la dfense des Antilles.

Lorsque le gnral Clinton eut appris la prise d'York, il se retira
avec la flotte, se contenta de jeter trois rgiments dans Charleston
et rentra  New-York. Mais sa prsence donna lieu de souponner  M.
de Rochambeau que les Anglais pourraient tenter de dbarquer en dehors
de la baie, entre le cap Henry et le grand marais appel Dismal-Swamp,
pour se jeter dans Portsmouth, sur la rivire d'Elisabeth. Ce poste,
o s'tait d'abord rfugi Arnold, avait t bien retranch, et lord
Cornwallis, qui l'avait occup avant de lui prfrer Yorktown, en
avait tendu et perfectionn les fortifications. L'adjudant gnral
Dumas fut charg de dtruire ces ouvrages le plus rapidement possible;
on mit sous ses ordres, dans ce but, un bataillon de milices
amricaines. Dumas trouva ces retranchements dans un trs bon tat. Il
profita d'un vent d'ouest trs violent pour incendier les fascinages,
les palissades et les abatis; mais il fut oblig d'employer ensuite
plus de huit jours, avec l'aide de tous les miliciens et de tous les
ouvriers qu'il put rassembler, pour en achever la destruction complte
Le comte de Grasse, aussitt aprs la capitulation, avait fait ses
prparatifs de dpart. Pendant les journes des 1 et 3 novembre, il
fit embarquer sur ses vaisseaux les soldats de Saint-Simon, prit des
approvisionnements et le 4 il fit voile pour les Antilles, ne laissant
dans la baie de Chesapeak qu'une petite escadre compose du Romulus,
aux ordres de M. de La Villebrune, et de trois frgates; Le mme jour,
les btiments promis aux Anglais pour les transporter  New-York ou en
Angleterre furent mis  leur disposition. Lord Cornwallis s'embarqua
pour New-York. Les premiers succs de ce gnral avaient fait esprer
aux Anglais qu'il allait devenir le conqurant des colonies rvoltes
et leur punisseur[219]. Lui-mme avait longtemps compt sur le succs.

[Note 219: Vieux mot dont Corneille, qui en sentait la valeur, s'est
servi pour la dernire fois et qui mrite d'tre rhabilit.

Pendant toute la campagne de 1781, il ne cessait d'crire  son
gouvernement qu'il avait dfinitivement conquis les Carolines; et
comme cette conqute tait toujours  refaire, on assimila plaisamment
en Angleterre le succs de ce gnral  la capture qu'avait faite un
soldat cossais d'un milicien amricain. Il crit  son capitaine:
J'ai fait un prisonnier.--Eh bien! il faut l'amener.--Mais il ne veut
pas.--Reviens toi-mme alors.--Mais c'est qu'il ne veut pas me laisser
aller.

Pourtant Cornwallis ne garda pas trop longtemps ses illusions. Six
mois avant la chute d'York, comme on lui avait offert le titre de
marquis, voici ce qu'il crivit au lord Germaine: Je vous supplie
de faire mes plus humbles remerciements  Sa Majest pour ses bonnes
intentions et de lui reprsenter en mme temps tous les dangers de ma
position. Avec le peu de troupes que j'ai, trois victoires de plus
achveront de me ruiner si le renfort que je demande n'arrive pas.
Jusqu' ce que j'en aie reu un qui me donne quelque espoir de
terminer heureusement mon expdition, je vous prie de ne me parler ni
d'honneurs ni de rcompenses.]



XXIV


Les troupes se dispersrent pour aller prendre leurs quartiers
d'hiver. Le 6 novembre, la milice de Virginie quitta son camp pour se
porter dans le Sud, sous les ordres du gnral Green. Le 6, en mme
temps que Dumas dtruisait les fortifications de Portsmouth, les
ingnieurs faisaient dtruire les parallles traces par les allis
devant York, et rtablissaient les dfenses extrieures de la place en
les rapprochant de son enceinte continue.

Le gnral Washington, qui avait fait partir dans le Sud les milices
de la Virginie, dtacha encore de son arme le gnral La Fayette avec
les troupes de Maryland et de Pensylvanie pour aller aussi renforcer
l'arme du gnral Green. Il s'embarqua lui-mme  York et ramena tout
le reste des troupes amricaines  Head-of-Elk, pour se diriger de l
vers la rivire Hudson.

Le baron de Viomnil obtint de retourner en France, o des affaires
personnelles exigeaient sa prsence. Son frre, le vicomte de
Viomnil, le remplaa dans son commandement.

Du 15 au 18, les Franais entrrent dans leurs quartiers d'hiver et
prirent les positions suivantes:

La lgion de Lauzun, commande par M. de Choisy,  Hampton.

Le rgiment de Soissonnais  York, avec les grenadiers et chasseurs
de Saintonge; le rgiment de Saintonge entre York et Hampton, 
Half-Way-House; une compagnie d'artillerie et un dtachement de
cinquante hommes  Glocester; le tout command par le vicomte de
Viomnil.

Le quartier gnral de M. de Rochambeau, o se trouvait aussi M. de
Chastellux, tait  Williamsbourg. Le rgiment complet de Bourbonnais
et celui de Deux-Ponts y avaient aussi leurs cantonnements.

Trois compagnies de Deux-Ponts furent dtaches  James Town sous
les ordres d'un capitaine, et l'artillerie de sige fut place 
West-Point, en Virginie, sous le commandement d'un officier de cette
arme.

De cette position intermdiaire entre l'arme du Nord et celle du Sud,
M. de Rochambeau tait en mesure de porter du secours aux provinces
qui seraient le plus menaces par l'ennemi. Mais le coup dcisif tait
frapp, puisqu'il ne restait plus aux Anglais que la ville de New-York
et les places de Savannah et de Charleston.

Pendant que La Fayette accourait  marches forces pour se joindre
 l'arme de Green, celui-ci, craignant que le renfort arriv 
Charleston et celui de quatre mille hommes qu'on y attendait d'Irlande
ne missent les Anglais en tat de reprendre l'offensive, sollicita
vivement de M. de Rochambeau de lui envoyer un fort dtachement de
troupes franaises. Mais le gnral franais, estimant que le gnral
Green se laissait influencer par les faux bruits que l'ennemi faisait
rpandre, ne changea rien  ses dispositions. Il laissa son infanterie
dans ses quartiers d'hiver et se borna  tendre ceux de la lgion
de Lauzun, commande par M. de Choisy, jusqu'aux frontires de la
Caroline du Nord. Il chargea cependant l'adjudant gnral Dumas de
pousser des reconnaissances bien au del et de prparer des ouvertures
de marche dans le cas o des circonstances qu'il ne prvoyait pas
exigeraient qu'il ft avancer une partie de son arme. Dumas
resta occup de ces fonctions pendant tout l'hiver, ne revenant 
Williamsbourg que rarement, pour rendre compte au gnral de ses
oprations et pour soigner son ami Charles de Lameth, toujours
trs-souffrant de ses blessures, et qui retourna en France aussitt
qu'il fut en tat de supporter la mer.

La Fayette partit aussi de Boston pour la France, sur l'Alliance, le
23 dcembre 1781. Il arriva en vingt-trois jours dans sa patrie, o
il se consacra encore au service de la cause des Amricains, en y
employant la faveur dont il jouissait  la cour et les sympathies que
sa conduite lui avait acquises dans l'opinion publique.



XXV


Il y eut ainsi comme un armistice sur le continent pendant cet hiver.
On apprenait pourtant par des frgates venues de France[220] que l'on
y prparait un grand convoi et des renforts pour les Antilles, afin
de mettre le comte de Grasse en tat de soutenir la lutte contre la
flotte anglaise, sous les ordres de l'amiral Rodney. Dj dans la
seconde moiti de janvier on avait appris la prise de Saint-Eustache
et de Saint-Christophe par M. de Bouill, et celle de l'le Minorque
par M. de Crillon. Mais les faveurs de la fortune allaient avoir un
terme fatal pour M. de Grasse. Le grand convoi parti de France sous
l'escorte de M. de Guichen fut dispers par la tempte. Les Anglais
runirent toutes leurs forces navales aux les du Vent, et le comte de
Grasse, malgr l'infriorit de sa flotte, se hasarda de mettre 
la voile pour convoyer les troupes de M. de Bouill qui devaient se
runir,  Saint-Domingue,  celles que commandait le gnral espagnol
don Galvez. L'amiral Rodney, manoeuvrant pour couper la flotte
franaise de son convoi, ne put atteindre que le vaisseau le _Zl_,
le plus mauvais marcheur de l'arrire garde. Le comte de Grasse voulut
le sauver et engagea son avant-garde sous le commandement de M. de
Vaudreuil. Les Franais eurent l'avantage dans ce premier combat,
livr le 9 avril 1782. L'amiral Rodney les suivit, et, ayant gagn
le vent, engagea le 12 une action gnrale dont le rsultat fut
dsastreux pour la flotte franaise. Le vaisseau amiral la _Ville de
Paris_ et six autres furent dsempars et pris aprs la plus glorieuse
rsistance. M. de Grasse n'obtint sa libert qu' la paix. Le pont de
son vaisseau avait t compltement ras par les boulets ennemis, et
l'amiral avec deux officiers restaient seuls debout et sans blessure
quand il se rendit[221].

[Note 220: Le 7 janvier 1782, arriva dans la baie de Chesapeak une
frgate franaise, la Sibylle, portant deux millions pour l'arme.]

[Note 221: V. _Not. biog._ de Grasse]

L'amiral Rodney ne put garder aucun des quatre vaisseaux dont il
s'tait empar, parce qu'ils taient trop endommags.

En outre, le _Csar_ prit feu et prit avec environ quatre cents
Anglais qui en avaient pris possession.

Quand cette nouvelle parvint aux tats-Unis, le Congrs venait
prcisment de recevoir du gnral Carleton, qui avait remplac
Clinton dans le commandement de l'arme anglaise, la proposition du
gouvernement anglais de reconnatre sans restriction l'indpendance
des Etats-Unis, sous la condition de renoncer  l'alliance avec la
France. Le Congrs ne se laissa pas influencer par la nouvelle du
dsastre prouv par les Franais dans les eaux des Antilles. Il ne
montra que de l'indignation et refusa d'admettre le ngociateur qui en
tait charg. Les tats dclarrent unanimement qu'ils considreraient
comme haute trahison toute proposition tendant  faire une paix
spare. Ces ouvertures, ainsi que l'armistice qui fut  la mme
poque demand par le commandant de Charleston et refus par le
gnral Green, prouvaient assez que, malgr leur dernier succs
dans les Antilles, les Anglais renonaient enfin  soumettre leurs
anciennes colonies. Les Amricains dsiraient certainement la paix,
mais ils montrrent la plus grande fermet et ils prouvrent leur
reconnaissance envers la France en se disposant  de nouveaux
sacrifices afin d'obtenir cette paix  des conditions aussi honorables
pour les allis que pour eux-mmes. De son ct le gouvernement
franais ne discontinuait d'envoyer des secours autant que le lui
permettait le mauvais tat de ses finances. Deux frgates, la Gloire
et l'Aigle, sous le commandement de M. de La Touche-Trville, furent
expdies de Brest, le 19 mai 1782. Je reviendrai bientt sur la
traverse de ces deux frgates qui portaient en Amrique, outre des
secours en argent, la fleur de la noblesse franaise.[222]

[Note 222: La relation indite de M. de Broglie que je possde
m'aidera  complter, sur le rcit de cette nouvelle expdition, la
narration que M. de Sgur nous en a donne dans ses Mmoires. Les Mss.
de Petit Thouars donnent aussi des dtails nombreux sur ce sujet.]

Je reviens aux mouvements que dut excuter l'arme franaise aprs les
rcents vnements des Antilles.

Aprs le combat du 12 avril, o le comte de Grasse fut fait
prisonnier, le marquis de Vaudreuil, qui avait pris le commandement de
la flotte, reut l'ordre de venir  Boston pour y rparer son escadre.
Sur l'avis qu'il en donna au ministre franais, M. de la Luzerne, M.
de Rochambeau sentit la ncessit de se rapprocher avec son arme des
provinces du Nord. Les chaleurs excessives du climat de la Virginie
avaient caus beaucoup de maladies.

D'ailleurs les prparatifs que faisaient les Anglais pour vacuer
Charleston rendaient superflu un plus long sjour des troupes
franaises dans les tats du Sud. M. de Rochambeau apprenait en
mme temps qu'il se prparait  New-York un embarquement de troupes
destines  aller attaquer quelques-unes des colonies franaises.
Il se dtermina donc  mettre ses troupes en mouvement pour les
rapprocher de New York et  demander au gnral Washington une
entrevue  Philadelphie. Cette confrence eut lieu, et il y fut dcid
que les deux armes reprendraient leurs anciennes positions sur la
rivire d'Hudson et s'approcheraient le plus possible de New-York
pour menacer cette place et l'empcher d'envoyer aucun dtachement au
dehors.



XXVI


Aussitt commena le mouvement rtrograde de l'arme franaise. Il
s'opra lentement, le soldat marchant la nuit et se reposant le jour.
Rochambeau avait pris les devants pour confrer avec Washington, et
il avait laiss au chevalier de Chastellux et au comte de Viomnil le
soin de conduire les troupes d'aprs les sages instructions qu'il leur
avait donnes. On accorda aux troupes un mois de repos  Baltimore,
d'o elles partirent par bataillons pour viter l'encombrement
au passage de la Susquehanna, que Dumas fut encore charg de
surveiller[223].

[Note 223: L'arme mit prs d'un mois  se rendre de Williamsbourg 
Baltimore, bien que la distance de ces deux villes ne soit que de 226
milles. L'avant-garde partit le 1er juillet et arriva le 24, tandis
que l'arrire-garde, comprenant les quipages et l'ambulance, ne
parvint  Baltimore que le 27. Celle-ci s'tait mise en mouvement
ds le 28 juin. D'ailleurs on reprit la route que l'on avait
suivie l'anne prcdente. Les principales stations furent encore:
Drinkingspring, Birdstavern, Newcastle, Port-Roval, Hanovertown,
Brunk'sbridge, Bowlingreen, Fredericksburg, Stratford, Dumfries,
Colchester, Alexandrie, Georgetown, Bladensburg, Brimburg, Elkridge.
(Voir la carte jointe  cet ouvrage et le _Journal_ de Blanchard.)]

Les gnraux runis  Philadelphie apprirent  cette poque que
Savannah avait t vacue, et que la garnison avait t en partie
laisse  Charleston et en partie transporte  New-York. Le gnral
Carleton, qui avait toujours le projet d'vacuer New-York pour se
porter sur quelque point des Antilles, fit rpandre la nouvelle de la
reconnaissance de l'indpendance amricaine par les deux chambres
du Parlement et tenta de nouveau par cette manoeuvre de diviser les
allis et de ngocier avec le Congrs seul. Il n'eut pas plus de
succs que prcdemment, et M. de Rochambeau acclra la marche de
ses troupes. Elles traversrent Philadelphie, puis la Delaware et les
Jerseys. La cavalerie de la lgion de Lauzun, commande par le comte
Robert Dillon, clairait le flanc droit sur le revers des hauteurs que
l'arme ctoyait. Elle traversa ensuite l'Hudson  Kingsferry, comme 
l'ouverture de la campagne prcdente; et la jonction des deux armes
s'opra sur ce point. Les Franais dfilrent entre deux haies de
l'arme amricaine, qui tait en grande tenue pour la premire fois
depuis son organisation. Ses armes venaient en partie de France et les
uniformes des magasins d'York. Cette journe fut une vraie fte de
famille.

L'arme amricaine resta campe  Kingsferry ayant une arrire-garde
 l'embouchure du Croton dans la rivire d'Hudson. L'arme franaise
prit, en avant de Crampond, une forte position dans la montagne. Le
corps de Lauzun tait en avant-garde sur la hauteur qui borde le
Croton, et dans cette position les deux armes pouvaient, en une seule
journe de marche, se porter sur New-York et sur Staten-Island.



XXVII


J'ai dit que le gouvernement franais projetait d'envoyer de nouveaux
secours en Amrique. Ds les premiers jours d'avril 1782, il avait
en effet runi dans le port de Brest plusieurs frgates et un convoi
nombreux de vaisseaux marchands et de btiments de transport, ainsi
que deux bataillons de recrues destines  renforcer l'arme de
Rochambeau. M. le comte de Sgur, fils du ministre de la guerre, qui
avait obtenu la place de colonel en second de Soissonnais  la place
de M. de Noailles, reut l'ordre d'en prendre le commandement, de les
inspecter et de les instruire jusqu'au moment du dpart. Mais une
escadre anglaise, informe de ces prparatifs et favorise par les
vents, qui taient contraires aux Franais, vint croiser devant la
rade, de sorte que le dpart dut tre diffr de six semaines et qu'au
bout de ce temps la frgate la _Gloire_ reut l'ordre de partir seule,
emportant une somme de deux millions destine  l'arme de Rochambeau,
et un grand nombre d'officiers au nombre desquels se trouvaient:
le duc de Lauzun, le comte de Sgur, le prince de Broglie, fils du
marchal; M. de Montesquieu, le petit-fils de l'auteur de _l'Esprit
des lois_; de Viomnil fils, de Laval, le comte de Lomnie, de
Sheldon, officier d'origine anglaise; un gentilhomme polonais,
Polleresky; un aide de camp du roi de Sude, M. de Ligliorn; le
chevalier Alexandre de Lameth, qui allait prendre la place de son
frre Charles; le vicomte de Vaudreuil, fils du capitaine de vaisseau
de ce nom; en outre, MM. de Brentano, de Ricci, de Montmort, de
Tisseul et d'autres.

Cette frgate de trente-deux canons de douze tait commande par M.
de Valongne, vieux marin qui malgr son mrite n'tait encore que
lieutenant de vaisseau. Elle mit  la voile le 19 mai 1782, par
une brise assez frache pour que l'on pt esprer d'chapper  la
vigilance de la flotte anglaise; mais  peine tait-elle  trois
lieues en mer qu'une tempte violente la jeta vers la cte. L'arrive
des vingt-deux croiseurs anglais l'obligea  suivre longtemps encore
ces parages dangereux. Lorsque le calme revint, un mt de la _Gloire_
tait cass; elle dut rentrer dans la Loire et relcher  Paimboeuf
pour se rparer. Jusqu'au 15 juillet, elle resta ainsi sur les ctes
de France, recevant tantt l'ordre de mettre  la voile, tantt
l'injonction d'attendre, et se promenant de Brest  Nantes, de Nantes
 Lorient, puis de Lorient  Rochefort. Dans ce dernier port, elle
rencontra l'_Aigle_, autre frgate plus forte, de quarante canons de
vingt-quatre, qui devait se rendre en Amrique de conserve avec la
_Gloire_. Elle tait commande par M. de La Touche, homme brave et
instruit qui avait le dfaut d'tre trop rcemment entr dans la
marine et de devoir son rapide avancement  l'appui de nombreux amis
et en particulier du duc d'Orlans. Comme il tait capitaine de
vaisseau, il eut aussitt le pas sur M. de Valongne, qui ne se soumit
pas sans murmurer de se voir ainsi contraint de servir sous un
officier moins ancien que lui. Les passagers de l'_Aigle_ n'taient
pas de moindre condition que ceux de la _Gloire_: c'tait M. le baron
de Viomnil, qui allait reprendre son commandement avec le titre de
marchal de camp; MM. de Vauban, de Melfort, Bozon de Talleyrand, de
Champcenetz, de Fleury, de Laval, de Chabannes, et d'autres.

M. de La Touche tait sans doute trop peu habitu  la svrit des
rglements de la marine pour les accepter dans toute leur rigueur.
Une femme dont il tait violemment pris l'avait suivi de Paris  la
Rochelle, et comme il ne devait pas l'embarquer sur sa frgate, il eut
la singulire ide de la mettre sur un btiment marchand et de faire
remorquer celui-ci par l'_Aigle_. La marche des frgates en fut
ncessairement beaucoup retarde. Leur sret mme fut compromise;
mais heureusement cette manire de concilier l'amour et le devoir ne
fut fatale qu' ceux qui l'avaient imagine.

On mit trois semaines  arriver aux Aores, et comme il y avait des
malades  bord et qu'on manquait d'eau, M. de La Touche prit la
rsolution de relcher dans quelque port de ce petit archipel. Le vent
s'opposa  ce que les frgates entrassent dans le port de Fayal. Comme
celui de Terceyre n'tait pas sr, on dut se rsigner  les
faire croiser devant l'le pendant qu'on allait chercher sur des
embarcations les approvisionnements ncessaires. Les jeunes et
brillants passagers des deux frgates descendirent  terre et
visitrent pendant les quelques jours qu'ils y restrent tout ce que
ces les fortunes pouvaient contenir de personnages ou de choses
curieuses. Je ne redirai pas les rceptions qui leur furent faites par
le consul de France et par le gouverneur portugais. Je ne parlerai
pas davantage de ce singulier agent,  la fois consul de deux nations
ennemies, l'Angleterre et l'Espagne, familier de l'inquisition et
danseur de _fandango_; et je ne citerai que pour qu'on en retrouve les
dtails dans les mmoires dj cits[224], les entrevues galantes que
son hte mnagea aux officiers franais dans un couvent de jeunes
Portugaises, sous les yeux de leur abbesse Complaisante.

[Note 224: Sgur. _Relation_ de Broglie. Mss. du Petit Thouars.]

La troupe joyeuse serait encore reste bien longtemps dans ce sjour
qui semblait enchanteur, si le devoir ne l'avait appele ailleurs. M.
de La Touche remit  la voile le 5 aot et se dirigea d'abord vers
le nord-ouest pour prendre connaissance des dpches qu'il ne devait
ouvrir qu' cette hauteur, avant de continuer sa route. Or ces
dpches lui enjoignaient de faire la plus grande diligence, d'viter
tout combat, et de remettre avec la plus grande clrit possible au
comte de Rochambeau et au marquis de Vaudreuil le plan d'une nouvelle
campagne. Il se repentit, mais trop tard, du temps qu'il avait perdu,
laissa aller le vaisseau marchand par la voie ordinaire, et voulut
prendre au plus court en dirigeant les frgates directement vers
l'ouest. Il se trompait dans ses prvisions, car des calmes frquents
lui firent perdre plus de quinze jours, en sorte que le vaisseau
marchand qu'il avait laiss aller seul, et qui tait pouss par les
vents alises, arriva en mme temps que lui  l'entre de la Delaware.

Les deux frgates se trouvaient du 4 au 5 septembre  la hauteur des
Bermudes, lorsqu'on signala un homme  la mer. C'tait un matelot de
l'_Aigle_, que l'on parvint  sauver en allumant des fanaux et en
lanant un canot  la mer. On teignit aussitt les feux, comme on
le faisait toujours dans a nuit. Mais cet instant avait suffi pour
appeler sur les frgates l'attention d'un vaisseau anglais,
qui commena immdiatement l'attaque. C'tait l'_Hector_, de
soixante-quatorze canons, rcemment pris sur le comte de Grasse, et
qui emmenait un convoi de prisonniers franais. La _Gloire_ supporta
seule pendant trois quarts d'heure le feu de l'ennemi et lui rsista
hroquement, puis l'_Aigle_ vint  son tour soutenir la lutte
jusqu'au jour. Malgr la supriorit de son armement, le vaisseau
anglais aurait t pris si l'on n'avait aperu au loin une flotte
nombreuse dont on redoutait les atteintes. On apprit plus tard que
l'_Hector_ avait t tellement maltrait qu'il avait coul  trois
cents lieues de la cte. Un btiment amricain qui se trouva dans ces
parages sauva le capitaine et une partie de l'quipage.

Cette brillante affaire valut les plus grands loges  M. de La
Touche, et  M. de Valongne le grade de capitaine de vaisseau.

La perte des deux frgates tait d'environ trente ou quarante tus et
cent blesss. La _Gloire_ tait aussi fort endommage et faisait eau
de toutes parts. On parvint pourtant  rparer assez bien ses avaries.
La terre n'tait pas loigne. On l'aperut le 11 septembre. Le 12,
on reconnut l'entre de la Delaware, et l'on se prparait  mouiller
contre le cap May lorsque le vent contraire s'y opposa. Au mme
moment, une corvette anglaise vint se placer tourdiment entre les
deux frgates franaises, qu'elle croyait de sa nation. Elle fut prise
aprs un change de quelques coups de canon. Son amarinage, par la
grosse mer qu'il faisait, prit un temps trs-long. M. de La Touche fut
forc de mouiller le long de la cte pendant qu'il envoyait un canot
chercher des pilotes pour entrer dans la Delaware. Le vent brisa ce
canot contre la cte; l'officier[225] et deux matelots seulement
purent se sauver  la nage. Je laisse pour le reste de ce rcit la
parole au prince de Broglie.

[Note 225: M. Gandeau, capitaine marchand qui servit de second  M.
de Valongne pendant la traverse. Il s'tait distingu dans le combat
contre l'_Hector_ et avait peut-tre sauv l'_Aigle_ par une habile
manoeuvre.]



XXVIII


Le lendemain,  la pointe du jour, une flottille anglaise, compose
d'un vaisseau de soixante-quatre, d'un de cinquante, de deux frgates
et de deux autres btiments lgers, parut  deux portes de canon et
au vent; elle tait commande par le capitaine Elphinston et portait
sur un de ses vaisseaux le prince William-Henry. L'apparition d'une
aussi nombreuse compagnie fora M. de La Touche  appareiller au plus
vite avec la _Gloire_ et  pntrer sans dlai dans la Delaware, bien
qu'il n'et pas de pilote. La navigation est fort dangereuse dans ce
fleuve,  cause des bancs de sable mouvant qui encombrent son lit;
nous prmes en outre le mauvais chenal; l'_Aigle_ toucha deux fois, et
la route que nous suivions parut si dangereuse  l'ennemi mme qu'il
prit le parti de mouiller  deux grandes portes de canon de nous. M.
de La Touche en fit autant, et il nous arriva enfin des pilotes.

Il se tint un conseil de guerre  bord de l'_Aigle_, dans lequel, vu
l'extrme danger de la position, M. le baron de Viomnil prit le parti
d'ordonner  tous les officiers passagers sur les deux frgates de
s'embarquer sur-le-champ dans des canots et de le suivre  terre. Il
ordonna en mme temps que les chaloupes fussent employes  porter
 terre les 2,500,000 livres dont les frgates taient charges. Le
premier de ces ordres fut excut sans dlai, et nous arrivmes sur la
cte d'Amrique le 13, environ  six heures du soir, sans valets,
sans chemises, et avec l'quipage du monde le plus leste. Nous nous
arrtmes d'abord chez un gentleman nomm Mandlau[226], qui nous donna
 manger: aprs quoi M. de Viomnil, qui se dcida  passer la nuit
dans ce lieu, envoya tous les jeunes gens dans le pays, les uns pour
faire rassembler quelque milice, les autres pour trouver des chariots
et des boeufs ou des bateaux, afin de transporter le lendemain
l'argent que les chaloupes devaient apporter pendant la nuit. Nous
partmes, le comte de Sgur, Lameth et moi, pour remplir cet objet,
sous la conduite d'un ngre, et nous fmes pendant la nuit environ
douze milles  pied, pour arriver  une espce d'auberge assez mal
pourvue nomme Onthstavern, appartenant  un Amricain nomm Pedikies.
Je trouvai le moyen d'y rassembler trois chariots attels de quatre
boeufs, et le lendemain,  quatre heures du matin, je grimpai sur un
cheval que l'on me donna  l'essai, pour amener mon convoi d'quipage
au gnral.

[Note 226: Mes recherches pour vrifier ce nom sont restes
infructueuses.]

Je n'tais plus qu' une lieue du bord de la mer, lorsque je
rencontrai M. de Lauzun qui me dit que l'argent tait arriv  trois
heures du matin et qu'on en avait dj dpos sur la plage environ la
moiti, lorsque deux chaloupes armes, qu'on souponnait pleines de
rfugis, avaient paru; qu'elles s'taient avances avec rsolution
vers le lieu o nos btiments chargs de nos richesses taient
mouills: que M. de Viomnil, n'ayant avec lui que trois ou quatre
fusiliers, ne s'tait pas avec raison cru en tat de dfense; qu'il
avait fait jeter  la mer environ douze cent mille livres qu'on
n'avait pas encore eu le temps de dbarquer, et que ce gnral, muni
du reste du trsor, l'avait d'abord plac sur quelques chevaux,
ensuite sur un chariot, et se sauvait avec vers Douvres; o lui,
Lauzun, allait le devancer.

Cette information m'engagea  changer de route; je rsolus d'aller
avertir mes compagnons de ce qui se passait; je payai les conducteurs
de chariots, et je commenais  galoper de leur ct, lorsque
j'entendis des cris dans le bois  ct de moi. J'arrtai et je vis
des matelots et deux ou trois valets qui, se croyant poursuivis par
l'ennemi, fuyaient  pied de leur mieux. Ils s'taient crus coups en
m'entendant galoper devant eux; je les rassurai et j'appris d'eux
que M. le marquis de Laval, M. de Langeron, Bozon et quelques autres
menaient aussi dans le bois une vie errante et inquite. Je quittai
ces effarouchs en croyant apercevoir un chariot que je pouvais
imaginer tre celui du baron de Viomnil... Je rejoignis enfin mes
compagnons, auxquels j'appris la suite de mes aventures, et ils se
dcidrent aussitt  gagner Douvres, qui paraissait le rendez-vous.

Nous partmes de suite pour nous rendre  cette ville, qui
est loigne de dix-sept milles. J'avais pour tout quipage un
portefeuille assez gros qui m'incommodait beaucoup  porter, lorsque
je rencontrai un matelot de la _Gloire_ qui, effray ainsi que les
autres, s'tait enfui et mourait de faim. Comme le besoin rend tendre,
il se jeta  mes genoux ou plutt  ceux de mon cheval pour me
demander d'avoir soin de lui; je l'accueillis en bon prince; je lui
donnai d'abord  manger, puis, considrant que j'tais absolument
dnu de serviteur, je jugeai convenable de faire de ce malotru
compltement goudronn le compagnon intime de mes infortunes. En
consquence, je louai un cheval pour mon cuyer; il s'amarra dessus
de son mieux; je lui confiai mon portefeuille, et je commenai  me
prvaloir, vis--vis de mes camarades, de l'avantage que mon nouveau
confident me donnait sur eux.

Nous tions  moiti chemin de Douvres, lorsque nous rencontrmes un
aide de camp de M. de Viomnil qui nous dit que ce gnral venait de
recevoir avis que les ennemis et la mare s'tant retirs en mme
temps, il tait possible d'essayer de repcher les barriques d'argent
qu'on avait jetes  la mer, et que le gnral retournait au lieu du
dbarquement pour prsider  ce travail. L'aide de camp ajouta que M.
de Viomnil nous chargeait de conduire  Douvres le premier convoi
d'argent, qu'il abandonnait  nos soins. Ce convoi nous joignit
quelques moments aprs. Il tait d'environ quinze cent mille livres
nous le fmes rpartir sur trois chariots expdis par M. de Lauzun,
et nous arrivmes ainsi fort doucement mais trs-srement  Douvres,
o le gnral ne nous joignit qu' onze heures du soir; il tait
parvenu  sauver le reste de ses millions.

Nous sjournmes ce jour-l  Douvres, petite ville assez jolie, qui
compte environ quinze cents habitants. J'y fis mon entre dans la
socit anglo-amricaine sous les auspices de M. de Lauzun. Je ne
savais encore dire que quelques mots anglais, mais je savais fort bien
prendre du th excellent avec de la meilleure crme; je savais dire 
une demoiselle qu'elle tait _pretty_ et  un gentleman qu'il tait
_sensible_, ce qui signifie  la fois bon, honnte, aimable: au moyen
de quoi j'avais les lments ncessaires pour russir.

Nous ne savions pas encore ce qui tait advenu de nos frgates; leur
sort nous inquitait, et je rsolus d'aller en reconnaissance sur le
bord de la mer avec ma lunette. En arrivant sur une espce de morne,
j'eus la douleur de voir l'_Aigle_ rase comme un ponton, choue
sur un banc et encore entoure d'embarcations anglaises, qui taient
venues pour l'amariner et la piller. La _Gloire_, plus heureuse et
plus lgre, avait touch mais s'tait chappe. Je la revis trois
jours aprs  Philadelphie [227], o M. de Viomnil me dpcha
pour porter des lettres  M. de Lauzun et avertir sur la route les
commandants des milices provinciales de fournir des dtachements pour
l'escorte et pour la sret du convoi d'argent.

[Note 227: M. de La Touche fut fait prisonnier en dfendant l'_Aigle_,
qu'il avait fait chouer; il avait appris aussi que le btiment
marchand qui portait la dame de ses penses tait tomb entre les
mains des Anglais  l'entre de la Delaware.]

Je marchai assez vivement pendant deux jours pour me rendre 
Philadelphie. Il faisait fort chaud; mais la beaut des chemins,
l'agrment du pays que je parcourais, la majest imposante des forts
que je traversais, l'air d'abondance rpandue de toutes parts,
la blancheur et la gentillesse des femmes, tout contribuait  me
ddommager par des sensations dlicieuses des fatigues que j'prouvais
en trottant continment sur un mauvais cheval. Enfin, le 13 aot,
j'arrivai  Philadelphie, cette capitale dj clbre d'un pays tout
nouveau. M. de La Luzerne me mena prendre le th chez Mme Morris,
femme du contrleur gnral des tats-Unis. Sa maison est simple, mais
rgulire et propre; les portes et les tables, d'un bois d'acajou
superbe et bien entretenu; les serrures et les chenets de cuivre,
d'une propret charmante; les tasses ranges avec symtrie; la
matresse de la maison d'assez bonne mine et trs-blanchement
atourne; tout me parut charmant. Je pris du th excellent, et j'en
prendrais, je crois, encore, si l'ambassadeur[228] ne m'avait pas
averti charitablement,  la douzime tasse, qu'il fallait mettre ma
cuillre en travers sur ma tasse quand je voudrais que cette espce de
question d'eau chaude prt fin; attendu, me dit-il, qu'il est presque
aussi malhonnte de refuser une tasse de th quand on vous la propose,
qu'il serait indiscret au matre de la maison de vous en proposer de
nouveau quand la crmonie de la cuillre a marqu quelles sont vos
intentions sur ce point.

[Note 228: M. de la Luzerne.]

M. Morris est un gros homme qui passe pour avoir beaucoup d'honntet
et d'intelligence. Il est au moins certain qu'il a beaucoup de crdit
et qu'il a eu l'adresse, en paraissant se mettre souvent en avance
de ses propres fonds pour le service de la rpublique, de faire une
grande fortune et de gagner plusieurs millions depuis la rvolution.
M. Morris parat avoir beaucoup de sens; il parle bien, autant
que j'ai pu en juger, et sa grosse tte semble, comme celle de M.
Guillaume[229], tout aussi bien faite qu'une autre pour gouverner un
empire.

[Note 229: Le roi d'Angleterre.]

M. Lincoln, ministre de la guerre, est aussi fort bien nourri; il
a fait preuve de courage, d'activit et de zle en plusieurs
circonstances de la guerre, et surtout devant York-Town. Son travail
n'est pas immense, car tous les points importants sont dcids par
le Congrs. Cependant M. Lincoln passe pour peu expditif en fait
d'critures, et il m'a paru qu'on avait dj song  lui donner un
successeur.

M. Livingston, ministre des affaires trangres, est aussi maigre que
les deux personnages ci-dessus sont toffs. Il a trente-cinq ans; sa
figure est fine et on lui accorde beaucoup d'esprit. Son dpartement
sera plus tendu et plus intressant au moment de la paix, lorsque
les tats-Unis prendront un rang dans le monde; mais comme toutes les
dcisions importantes maneront toujours du Congrs, le ministre des
affaires trangres demeurera, ainsi que ses collgues, un agent
secondaire, une espce de premier commis.

Le prsident du Congrs de cette anne parat un homme sage, mais peu
lumineux; de l'avis unanime des gens qui mritent quelque confiance,
le Congrs est aussi compos de personnes fort ordinaires; cela tient
 plusieurs causes: 1  ce que si dans le dbut de la rvolution, les
ttes les plus vives et les caractres les plus vigoureux eussent fait
partie de l'assemble gnrale, ils y eussent prim les autres et
fait valoir leurs seuls avis; 2 que les gens de mrite ont trouv le
secret de se faire confier les places, les gouvernements et les postes
les plus importants, et qu'ils ont ainsi dsert le Congrs--Les
assembles particulires semblent viter d'envoyer au Congrs les gens
les plus distingus par leurs talents. Elles prfrent le bon sens et
la sagesse, qui en effet valent, je crois, mieux au bout de l'anne.

Un des hommes qui m'ont paru avoir beaucoup d'esprit et de nerf parmi
ceux que j'ai rencontrs  Philadelphie est un M. Morris, surnomm
_governor_. Il est instruit et parle assez bien le franais; je crois
cependant que sa supriorit, qu'il n'a pas cache avec assez de soin,
l'empchera d'occuper jamais de place importante[230].

[Note 230: Il s'agit ici de _Gouverneur_ Morris, dont j'ai dj cit
les Mmoires, _ante_, p. 68. Il fut plus tard ambassadeur en France.]

Les dames de Philadelphie, quoique assez magnifiques dans leurs
habillements, ne sont pas gnralement mises avec beaucoup de got;
elles ont dans leur coiffure et dans leurs ttes moins de lgret et
d'agrments que nos Franaises. Quoiqu'elles soient bien faites, elles
manquent de grce et font assez mal la rvrence; elles n'excellent
pas non plus dans la danse. Mais elles savent bien faire le th; elles
lvent leurs enfants avec soin; elles se piquent d'une fidlit
scrupuleuse pour leurs maris, et plusieurs ont beaucoup d'esprit
naturel.



XXIX


MM. de Lauzun, de Broglie, de Sgur, vinrent rejoindre l'arme
franaise  Grampond,  quelques jours de distance, ainsi que tous
leurs compagnons de voyage. Leur grande proccupation, ds ce
moment fut de savoir si l'on ne terminerait pas la campagne par une
entreprise quelconque contre l'ennemi. Mais les ordres de la cour,
remis par M. de Sgur, taient formels. Si les Anglais vacuaient
New-York et Charleston, ou seulement l'une de ces places, le comte de
Rochambeau devait embarquer l'arme sur la flotte franaise, pour la
conduire  Saint-Domingue, sous les ordres du gnral espagnol don
Galvez. Or on annonait alors l'vacuation de Charleston. Le comte de
Rochambeau avertit donc M. de Vaudreuil qu'il et  se mettre  sa
disposition pour embarquer l'arme  Boston. Elle partit en effet le
12 octobre de ses cantonnements de Grampond. Sept jours aprs elle
tait  Hartford, o l'on sjourna quatre ou cinq jours. L, M. de
Rochambeau rendit publique sa rsolution de retourner en France avec
M. de Chastellux et la plus grande partie de son tat-major.

Mais M. de Vaudreuil n'tait pas prt. Il dclara mme qu'il ne le
serait qu' la fin de novembre, et qu'il ne pourrait embarquer que
quatre mille hommes, y compris leurs officiers et leur suite. Le comte
de Rochambeau proposa alors au baron de Viomnil et  son frre de se
mettre  la tte des deux brigades d'infanterie et d'une partie de
l'artillerie pour les conduire aux Antilles. Il laissa le corps
de Lauzun avec l'artillerie de sige, qui tait reste dtache 
Baltimore, au fond de la baie de Chesapeak, sous les ordres de M. de
La Valette, et il chargea le duc de Lauzun du commandement des troupes
de terre qui resteraient en Amrique aux ordres du gnral Washington.

Le 4 novembre l'arme se porta de Hartford  Providence, o elle prit
ses quartiers d'hiver, et le 1er dcembre le baron de Viomnil, rest
seul chef de l'arme, fit lever le camp de Providence pour se rendre 
Boston. Le 24 dcembre, il mit  la voile, et la flotte, aprs
avoir couru bien des dangers, vint aborder le 10 fvrier 1783 
Porto-Cabello, sur la cte de Caracas, o elle devait se joindre au
comte d'Estaing et  l'amiral don Solano[231].

[Note 231: Lorsque l'arme partit,  la fin de 1782, dit Blanchard,
aprs deux ans et demi de sjour en Amrique, nous n'avions pas dix
malades sur cinq mille hommes. Ce nombre, infrieur  celui des
soldats qui sont ordinairement  l'hpital en France, indique combien
le climat des tats-Unis est sain.]

De son ct, le comte de Rochambeau, aprs avoir dit adieu  ses
troupes, retourna  New-Windsor voir une dernire fois le gnral
Washington, et alla s'embarquer sur une frgate qui l'attendait
dans la baie de Chesapeak. Les Anglais, qui taient prvenus de son
embarquement, envoyrent quelques vaisseaux de New-York pour arrter
la frgate qui le portait; mais le capitaine, M. de Qunai, sut
djouer ces tentatives, et Rochambeau arriva  Nantes sans difficult.

Aussitt aprs son arrive en France, le gnral de Rochambeau se
rendit  Versailles, o le roi le reut avec beaucoup de distinction.
Il lui dit que c'tait  lui et  la prise de l'arme de Cornwallis
qu'il devait la paix qui venait d'tre signe. Le gnral lui demanda
la permission de partager cet loge avec un homme dont les malheurs
rcents ne lui avaient t appris que par les papiers publics, mais
qu'il n'oublierait jamais et priait Sa Majest de ne point oublier que
M. de Grasse tait arriv, sur sa simple rquisition, avec tous les
secours qu'il lui avait demands, et que, sans son concours, les
allis n'auraient pas pris l'arme de Cornwallis. Le roi lui rpliqua
sur-le-champ qu'il se souvenait trs-bien de toutes ses dpches;
qu'il n'oublierait jamais les services que M. de Grasse y avait rendus
concurremment avec lui; que ce qui lui tait arriv depuis tait
une affaire qui restait  juger. Il donna le lendemain au comte de
Rochambeau les entres de sa chambre; peu de temps aprs, le cordon
bleu de ses ordres au lieu du cordon rouge, et le commandement de
Picardie qui devint vacant un an aprs.

Les officiers gnraux, les officiers subalternes et les soldats du
corps expditionnaire reurent aussi des titres, des pensions, de
l'avancement ou des honneurs[232]. Par une inexplicable exception,
dont M. de Lauzun se plaint amrement dans ses _Mmoires_, sa lgion
seule n'obtint aucune faveur. La disgrce dont fut frapp ce brave
colonel aprs la mort de son protecteur, M. de Maurepas, n'tait que
la consquence force d'un de ces revirements si communs  la cour 
cette poque. M. de Lauzun n'en parut du reste pas trop surpris. Mais
en tendant indistinctement  tous les officiers et soldats de la
lgion l'injustice commise envers son chef, le gouvernement franais
donna une preuve nouvelle de l'influence que pouvaient avoir sur ses
dcisions la jalousie et l'intrigue. Peut-tre pourrait-on faire
remonter au mcontentement de Lauzun en cette circonstance,
mcontentement qui trouvait un aliment dans les ides librales qu'il
venait de puiser en Amrique, la cause du peu de soutien qu'un prta
 l'autorit royale lorsque, dix ans plus tard, elle tait battue en
brche. On sait que Lauzun, devenu duc de Gontaut-Biron, fut gnral
en chef d'une arme rpublicaine destine  combattre les Vendens. On
sait aussi que la sincre ardeur avec laquelle il accepta les rformes
nouvelles ne la sauva pas de l'chafaud.

[Note 232: Voir la deuxime partie de cet ouvrage.]

Parmi les principaux officiers rcompenss, le baron de Viomnil fut
fait lieutenant gnral. MM. de La Fayette, de Choisy, de Bville, le
comte de Custine, de Rostaing, d'Autichamp, furent faits marchaux de
camp. MM. d'Aboville, Desandroins, de La Valette, de l'Estrade, du
Portail, du Muy de Saint-Mesme et le marquis de Deux-Ponts furent
faits brigadiers. Tous les colonels en second eurent des rgiments; le
vicomte de Rochambeau en particulier fut fait chevalier de
Saint-Louis et obtint d'abord le rgiment de Saintonge, puis celui de
Royal-Auvergne, dont son pre avait aussi t colonel.

La prise d'York-Town fut dcisive pour la cause de l'indpendance
amricaine. Les Anglais, qui occupaient encore New-York, Savannah et
Charleston, se tinrent sur la dfensive.

Sur d'autres points, le duc de Crillon prenait Minorque. Le bailli
de Suffren, envoy aux Indes orientales pour sauver les colonies
hollandaises, gagnait sur les Anglais quatre batailles navales, de
fvrier  septembre 1782.

Dans les Antilles, les Anglais ne conservaient d'autre le importante
que la Jamaque. De Grasse voulut la leur enlever, comme je l'ai dit.
Mais attaqu prs des Saintes par des forces suprieures commandes
par Rodney, il fut battu et fait prisonnier le 12 avril 1782.

La dfense de Gibraltar fut un dernier succs pour les Anglais. Un
frre de Louis XVI, le comte d'Artois, s'y tait port avec 20,000
hommes et 40 vaisseaux. 200 canons du ct de la terre et 10 batteries
flottantes ouvrirent le 13 septembre un feu terrible contre la
citadelle, admirablement dfendue par sa redoutable position et par le
courage du gouverneur Elliot. La place allait tre oblige de cder
lorsqu'un boulet rouge fit sauter l'une des batteries flottantes.
L'incendie gagna les batteries voisines et les Espagnols dtruisirent
les autres pour ne pas les laisser aux ennemis. Gibraltar resta aux
Anglais.

Cependant la dette de l'Angleterre tait considrablement accrue. Lord
North dut quitter la direction des affaires pour cder la place 
un ministre whig qui demanda la paix au cabinet de Versailles. La
France, qui n'tait pas moins puise, accepta ces propositions. Les
prliminaires furent arrts  Paris, le 30 novembre 1782, entre les
plnipotentiaires des puissances belligrantes, au nombre desquels
taient pour les tats-Unis Franklin, John Adams, John Jay, et Henry
Laurens. Le trait dfinitif fut sign le 3 fvrier 1783.

Cette nouvelle fut rapidement porte en Amrique. Le 11 mars 1783, de
Lauzun partit de Wilmington pour ramener dans leur patrie les derniers
soldats franais. Ainsi l'indpendance des tats-Unis tait fonde, et
le monde comptait une grande nation de plus.



XXX


La France, en aidant l'Amrique  secouer le joug de l'Angleterre,
avait fait un acte de haute politique. Mais ce qu'il y eut de plus
remarquable  l'poque o elle intervint dans la guerre, c'est que, 
la cour comme  la ville, chez les grands comme chez les bourgeois,
parmi les militaires comme parmi les financiers, tout le monde fixait
une sympathique attention sur la cause des Amricains insurgs.
C'tait une singulire poque que celle qui prsentait de pareils
contrastes dans les opinions, dans les gots et dans les moeurs. On
voyait alors des abbs crire des contes licencieux, des prlats
briguer des ministres, des officiers s'occuper de philosophie et de
littrature. On parlait de morale dans les boudoirs, de dmocratie
chez les nobles, d'indpendance dans les camps. La cour applaudissait
les maximes rpublicaines du _Brutus_ de Voltaire, et le monarque
absolu qui y rgnait embrassait enfin la cause d'un peuple rvolt
contre son roi. Ce dsordre dans les ides et dans les moeurs,
cette dsorganisation sociale, taient les signes prcurseurs d'une
transformation  laquelle les Amricains devaient donner une impulsion
vigoureuse.

J'ai dit comment quelques Franais, entrans par le got des
aventures ou par leur enthousiasme, devancrent la dclaration de
guerre, trop lente  venir  leur gr; comment partit le corps
expditionnaire aux ordres de M. de Rochambeau; comment enfin la
bravoure des troupes allies, ainsi que la bonne entente et l'habilet
des chefs, amenrent pour l'Angleterre des revers irrparables. La
moindre consquence du succs des armes franaises aux tats-Unis
fut l'affaiblissement de son ennemie sculaire. Un grand nombre des
officiers qui, par l'ordre d'un gouvernement absolu ou entrans par
leur engouement des ides nouvelles, avaient t dfendre en Amrique
les droits mconnus des citoyens, revinrent avec une vive passion pour
la libert et pour l'indpendance.

Le fils d'un ministre, M. de Sgur, crivait le 10 mai 1782:

Quoique jeune, j'ai dj pass par beaucoup d'preuves et je suis
revenu de beaucoup d'erreurs. _Le pouvoir arbitraire me pse.
La libert pour laquelle je vais combattre m'inspire un vif
enthousiasme_, et je voudrais que mon pays pt jouir de celle qui est
compatible avec notre monarchie, notre position et nos moeurs.

Ces derniers mots indiquent toutes les difficults que devait
rencontrer la ralisation du rve qui tourmentait l'esprit,
non-seulement de M. de Sgur, mais de toute la jeune gnration
franaise. Comment concevoir une libert compatible avec une monarchie
absolue dans son essence, avec une position politique toujours menace
par des voisins jaloux et ombrageux, et avec des moeurs imbues de
l'esprit de fodalit?

Parmi les officiers qui combattirent  ct des Amricains, un
trs-grand nombre,  la vrit, furent plus tard hostiles  toute ide
de rforme en France et ne craignirent mme pas de porter les armes
contre leur patrie pour combattre la Rvolution. C'est qu'ils
n'avaient pas prvu tout d'abord les consquences de leurs actes, et
cette contradiction dans leur conduite est une nouvelle preuve de la
puissance des ides rpandues en France et sous l'impulsion desquelles
ils avaient pris les armes, quinze ans avant, en faveur de la libert.

Ds les dbuts de l'insurrection des colonies, Voltaire et Franklin
s'taient rencontrs  Paris. Le vieux philosophe franais avait bni
le fils du sage et docte Amricain. Tous deux personnifiaient bien
l'esprit qui animait leurs pays et qui devait y causer une rvolution.
Tous deux formaient des voeux galement sincres pour leur patrie.
Mais le voisinage du vaste Ocan, l'immense tendue du continent,
et surtout l'absence des classes privilgies et des proltaires,
protgrent en Amrique les semences de la libert. En France, dans ce
pays devenu libral avec une forme monarchique et des moeurs
fodales, sur ce sol couvert d'une population trs-nombreuse mais
trs-htrogne quant aux droits et aux devoirs; au milieu de ces
voisins avides de venger leurs dfaites ou de s'enrichir de dpouilles
ennemies, la libert ne put planter de faibles racines que dans un
terrain inond de sang et tourment par tous les lments de la haine
et de la discorde.

Bien des esprits clairvoyants annonaient les vnements qui se
prparaient en France[233]. Pourtant la majorit ne pensait pas qu'une
transformation accomplie sous l'influence de la libert et de la
justice, pt tre autrement que paisible et exemple de violence. Mieux
en avait jug le docteur Cooper, qui comprenait bien l'tat de la
vieille socit franaise[234].

[Note 233: Il n'est pas besoin de recourir aux oeuvres des profonds
penseurs de cette poque,  celles de Jean-Jacques Rousseau entre
autres, pour trouver des prophties sur le mouvement qui tait sur le
point d'clater en France. Les publications les plus ordinaires et les
plus ignores de nos jours sont remplies de prvisions dans ce sens.
Je citerai entre autres: _le Procs des trois Rois_, pamphlet anonyme
publi  Londres en 1783. _Discours sur la grandeur et l'importance de
la rvolution d'Amrique_; couronn aux jeux floraux; Toulouse, 1784.
Trs-remarquable pour le temps et le lieu o ce discours fut crit.]

[Note 234: Voir la note, page 65 du prsent ouvrage.]

Les souverains d'Europe surtout ne voyaient dans le concours qu'ils
prtaient aux Amricains qu'une manire de rtablir l'_quilibre
europen_ troubl par la suprmatie maritime de l'Angleterre. Aucun
d'eux ne songeait que ce vent de libert qui remuait les masses
populaires de l'autre ct de l'Ocan soufflerait bientt sur leur
continent, y renverserait des trnes et branlerait l'ordre social
jusque dans ses fondements.

Ce que les hommes politiques depuis Choiseul et Vergennes prvirent
encore moins, c'est le dveloppement rapide et sans prcdent que
devaient prendre les tats-Unis, placs dans des conditions physiques,
morales et intellectuelles exceptionnellement favorables[235], sous
la protection de la libert politique et religieuse, non-seulement
inscrite dans les codes, mais profondment enracine dans les moeurs.
Les colonies anglaises, pensait-on, devaient faire contre-poids
aux possessions que l'Angleterre avait enleves  la France. Leur
influence ne se borne plus depuis longtemps dj au continent
amricain. Ce n'est plus seulement la mre patrie dont elles
contre-balancent la puissance. L'Europe entire doit compter dsormais
avec elles dans les destines du monde.

[Note 235: L'abb Raynal a tudi la question de l'avenir probable des
tats-Unis dans son livre: _des Rvolutions d'Amrique_. Il prvoit
mme l'poque o cette puissance se sera empare de l'Amrique
mridionale.]

       *       *       *       *       *

FIN DE LA PREMIRE PARTIE.

       *       *       *       *       *


APPENDICE

On a vu que, pour soutenir la lutte contre l'Angleterre, les colonies
rvoltes se virent dans l'obligation d'mettre du papier-monnaie;
cette cration eut le sort de tous les papiers d'tat mis en trop
grand nombre, ces assignats ne tardrent pas  se discrditer.

Ce fut en 1775 que les colonies confdres firent leur premire
mission, qu'elles devaient garantir en raison de leur importance et
de leur population. Cinq millions de dollars furent lancs cette mme
anne. Afin d'assurer la rgularit de ces missions, vingt-huit
citoyens, y compris Franklin, signrent les billets; malgr cela, une
certaine hsitation se manifestant, le Congrs pressa les divers
tats de prendre les mesures ncessaires pour leur circulation et les
engagea au besoin de dcrter le cours forc.

Voici le libell et la figure de ces divers assignats. mises soit
comme billets nationaux, soit comme billets des tats particuliers,
chacune de ces valeurs, dont l'importance variait de 1 fr. 75 (un
tiers de dollar)  400 fr. (80 dollars), portait un timbre et une
devise.

A cause de sa concision, la langue latine, se prtant  rendre avec
plus de force les sentiments que l'on voulait exprimer, fut employe
pour ces devises.



  BILLETS MIS PAR LES TATS-UNIS

  No. 1
  1775

  Billet
  de
  4 dollars.

  [Figure 1: Un sanglier s'lance sur un pieu.--Devise: Aut mors,
aut vita decora.  (Vivre honorablement ou mourir.)]

  N 2.
  1775.

  Billet
  de
  5 dollars.

  [Figure 2: Un buisson d'pines duquel s'approche une main d'o
dcoule du sang--Devise: Sustine vel abstine. (Soutiens-moi ou
abstiens-toi.)]


  No 3.
  1775.

  Billet
  de
  20 dollars.

  [Figure 1: Figure du vent entoure de nuages, et soufflant
sur une mer houleuse.--Devise: Vi concitat. (Soulev par la
violence.)]

  No 3 bis.
  1775.

  Billet
  de
  20 dollars.

  [Figure 2: Ce numro n'est que le revers du n 3.--Un soleil
brillant claire une mer tranquille, sur laquelle navigue un
vaisseau.--Devise: Cessante vento conguiescemus. (Le vent cessant,
nous nous apaiserons.) Le contraste de   ces deux devises (3 et
3 bis) exprime bien les sentiments qui agitaient les Amricains.]


  No 4.
  1776.

  Billet
  de
  3 dollars.

  [Figure 1: Combat d'un aigle et d'un hron; pendant que l'aigle
le tient dans ses serres, le hron le perce de son bec.---Devise:
Exitus in dubio est. (La victoire est douteuse.)]

  No 5.
  1776.

  Billet
  de
  8 dollars.

  [Figure 2: Une harpe.--Devise: Majora minoribus consonant.
(Les grandes cordes s'accordent avec les petites.)]


  No. 6
  1776

  Coupures
  de
  dollar.

  [Figure 1: Treize anneaux entrelacs, portant chacun le nom
d'un des Etats, entourant un cercle lumineux portant: American
Congress, et au centre: _We are one_. (Nous ne faisons qu'un.)]

  N 6 bis.
  1776.

  Coupures
  de
  dollar.

  [Figure 2: Bien que ce modle soit plus petit, il est le
revers du no. 6.--Un cadran solaire frapp par les rayons d'un
soleil plac  gauche, et prs duquel se trouve la devise:
_Fugio_ (je fuis), et au-dessous du cadran une phrase anglaise
_Mind your business_. (Veillez  vos affaires)]


  No. 7.
  1778.

  Billet
  de
  50 dollars.

  [Figure 1: Une pyramide de treize gradins, nombre des tats
fondateurs.--Devise: _Perennis_. (ternel.)]


  BILLETS MIS PAR QUELQUES TATS.

  No 8.
  1776

  Gorgie.
  Billet
  de
  2 dollars.

  [Figure 2: Deux pots placs l'un  ct de l'autre.--Devise:
_Si collidimus frangimur_. (Un choc nous briserait.)]


  No. 9
  1777.

  Gorgie.
  Billet
  de
  5 dollars.

  [Figure 1: Un serpent  sonnettes; les anneaux qui forment
la crcelle du crotale sont au nombre de treize. Devise:
_Nemo me impime lacessit_. (Nul ne m'outrage impunment.)

  On a propos ce serpent pour le symbole des tats-Unis,
parce qu'il n'attaque jamais sans tre pralablement approch,
et aussi parce qu'il ne frappe jamais sans donner d'avance le
signal.]

  No 10.
  1778.

  Caroline
  du Sud,
  Billet
  de
  10 livres.

  [Figure 2: Un bras tenant leve une pe.--Devise: _Et Deus
omnipotens_ (Mon pe, et le Dieu tout-puissant.)]


  N. 11.
  1178.

  Caroline
  du Sud.

  Billet
  de
  2 livres.

  [Figure 1: Un bras tenant un poignard; au-dessous une main
ouverte.--Devise _Utrum horum mavis accipe_. (Prends celle
que tu voudras.)]

  N 12.
  1776.

  Caroline
  du Sud.

  Billet
  de
  50 livres.

  [Figure 2: Douze coeurs runis par une guirlande entourent
un treizime coeur plac dans un centre lumineux.--Devise:
_Quis separabit?_ (Qui pourra nous sparer?)]


En se rappelant que toutes ces devises se rapportaient  la lutte que
les colonies soutenaient contre l'Angleterre, l'interprtation en
devient plus facile. La dernire est trs-curieuse quand on se
rappelle que c'est prcisment la Caroline du Sud qui a t la
premire  soulever l'tendard de la rvolte en 1860, et quia commenc
la guerre civile (avril 1861) aux tats-Unis.

Nous ne terminerons pas cet nonc sans remercier M. le directeur du
_Magasin pittoresque_ de l'obligeance qu'il a eu de mettre ces dessins
 notre disposition pour cette dition Franaise.



TABLE DES MATIRES

Introduction

Avis de l'diteur

I

_Prliminaires_.--Caractre de la guerre.--Droits du peuple et
du citoyen.--De l'influence de la Rvolution amricaine
sur l'Europe.--Part que la France prend  la guerre de
l'indpendance.--But que se propose l'auteur en publiant ce livre.

II

_Sources et documents_.--Archives de la Guerre.--Archives de
la Marine.--Journal de Claude Blanchard,--Journal du comte de
Mnonville.--Mmoires de Dupetit-Thouars.--Journal de Cromot du
Bourg.--Relation du prince de Broglie.--Journal d'un soldat.--Mmoire
adress par Choiseul  Louis XV.--_Mmoires du comte de M***_
(Pontgibaud).--_Mes campagnes en Amrique_, par Guillaume de
Deux-Ponts.--Mmoires de Lauzun.--Loyalist letters.--_Papers relating
to the Maryland Une._--Carte des oprations.

III

_Fondation des colonies dans l'Amrique du Nord._--Tentatives de
colonisation faites par des Franais: Coligny, Gourgues, etc., en
1567.--Progression rapide de la population.--L'normit des taxes
imposes par l'Angleterre  ses colonies les poussent  la rsistance.

IV

_Causes relles de la guerre._--Les causes relles sont toutes d'ordre
moral. Dclaration des droits du citoyen.--Principes de gouvernement
tablis par l'empire romain et adopts par l'glise romaine.--Saint
Augustin enseigne la doctrine de la conscience nationale.--Influence
de la religion sur les formes de gouvernement.--Calvinisme.
--Presbytrianisme.--Tendances dmocratiques et agressives.--tats
Gnraux des Provinces Unies.--Buchanan.--Zwingle.--Chrtiens
et citoyens, analogie de ces deux situations.--De la Rforme en
Angleterre.--Cromwell, Dclaration des droits en Angleterre.
--Presbytrianisme en Amrique.--Runion  Octorara, en
Pennsylvanie.--Colons franais.--La Perscution religieuse en France,
cause de l'migration en Amrique.--En rsum, les colonies de
l'Amrique se peuplrent primitivement de tous ceux qui voulurent
chapper aux perscutions politiques et religieuses de l'Europe.

V

_Du rle de la France dans cette guerre._--Rivalits de la France, de
l'Espagne et de l'Angleterre lors de la dcouverte de l'Amrique.--Le
Canada.--Exploration de Marquet, de Joliet, de La Salle et du P.
Hennequin.--Fondation de la Louisiane.--Cleron.--Les Anglais
envahissent le Canada, 1754.--Washington parait pour la premire
fois et contre les Franais.--Louis XV dclare la guerre 
l'Angleterre.--Diversion faite sur le continent par la guerre de
Sept Ans.--Montcalm.--Perle du Canada.--Politique de Choiseul.--De
Kalb.--Lettres de Montcalm  de Berryer, attribues  de
Choiseul.--Intrigues contre Choiseul.

VI

_Dbuts de la guerre._--Dbuts heureux des Amricains.--
Washington.--Caractre de Washington.--Relation du prince de
Broglie.--Ouvrages dramatiques sur Washington.--Congrs 
Philadelphie, 1776.--Sympathie franaise pour cette guerre.--Franklin
 Paris.

VII

_Lafayette et Washington._--Dpart de Lafayette pour
l'Amrique.--Prsentation  Washington.--Vive affection de celui-ci
pour Lafayette.--Diffrence de la Rvolution amricaine et de la
Rvolution franaise.--Liste des guillotins.--Influence des
ides que la noblesse rapporte d'Amrique.--Influence de la guerre
amricaine sur le caractre et la carrire de Lafayette.

VIII

_Des Franais qui devancrent le trait conclu plus lard entre la
France et l'Amrique._--Incompatibilit des premiers arrivants
franais avec le caractre amricain.--Officiers qui avaient
prcd Lafayette.--Offres pour les fournitures de
guerre.--Barbue-Dubourg.--Silas Deane.--Beaumarchais.--Noms des
officiers franais ou trangers qui prcdrent ou suivirent
Lafayette--Lettre de Beaumarchais.--Howe dbarque  Maryland,
1777.--Les Amricains perdent la bataille de Brandywine.--Le Congrs
vacue Philadelphie.--Les Anglais sont battus le 19 septembre et le
7 octobre  Saratoga.--Burgoyne est oblig de capituler.--Washington
reprend l'offensive.--Dfense du fort Redbank par
Duplessis-Mauduit.--Trait d'alliance conclu par Louis XVI avec les
Amricains le 6 fvrier 1778.--Ce trait est d  l'influence de
Lafayette.--Les Anglais dclarent la guerre  la France.

IX

_Continuation et rsum des oprations._--Oprations navales entre la
France et l'Angleterre.--En Amrique, Clinton abandonne Philadelphie
devant les forces de Washington et du comte d'Estaing.--Diversion dans
le Sud.--Exactions des Anglais dans la Caroline et la Gorgie.--Les
Amricains reprennent ces deux tats, 1778.--Oprations de Clinton, de
Washington et de Bouille.--Lafayette quitte l'Amrique en 1779.--Il y
retourne en 1780, prcdant des secours de toute nature.--Succs de
d'Estaing.--chec des troupes allies devant Savannah.--Anecdote
sur Rodney, amiral anglais.--La diversion de Clinton dans la
Gorgie russit par suite de l'chec de Savannah.--Au milieu de
ces vnements, Lafayette revient d'Europe.--Trahison
d'Arnold.--Rochambeau.--Coalition contre l'Angleterre.--Dclaration
de guerre  la Hollande.--Oprations simultanes de Washington et de
Rochambeau.--Lafayette dans la Virginie.

X

_Influence de Lafayette, composition des forces franaises._--La
position des Amricains devient trs-prcaire.--L'arrive de
Lafayette en France active les secours.--Hsitations pour le choix du
commandement.--On s'arrte  Rochambeau.--Composition de la flotte.

XI

_Reprise du rcit des oprations._--Dpart de la flotte sous le
commandement de Ternay.--Heureux dbuts.--Conduite prudente de
Ternay.--Reproches que cette conduite lui attire.--Insubordination et
indiscipline des officiers de la marine franaise.---Arrive sur les
ctes de Virginie.--Dbarquement des troupes franaises,--Plan de
Washington contre New-York.--Rochambeau et de Ternay hsitent
 excuter ce plan.--Lettre de Rochambeau  Lafayette, et son
apprciation du caractre des soldats franais.--Lettre de Lafayette 
Washington au sujet de l'arme franaise.--Prparatifs de Rochambeau
 Rhode-Island.--Diversion tente par Washington.--Recommandations
pressantes  Rochambeau d'entrer en Campagne.--Lettre de Washington et
de Lafayette  ce sujet.--Dpart de Rochambeau.--Incident.--Entrevue
 Hartford.--Trahison d'Arnold, excution du major Andr. Inaction des
Anglais devant Rhode-Island.--Visite des Indiens  Rochambeau.

XII

_Continuation du rcit._--Dpart du vicomte de Rochambeau
sur l'Amazone pour la France.--Lauzun demande  servir
sous Lafayette.--Lauzun prend son quartier d'hiver 
Lebanon.--Insubordination des troupes amricaines.--Rochambeau et
Washington manquent d'argent et de vivres--Rochambeau envoie
Lauzun auprs de Washington.--Vive amiti de Washington pour
Lafayette.--L'tat des armes allies oblige le Congrs  envoyer un
des aides de camp de Washington en France.--Le capitaine Destouches
est envoy en Virginie pour combattre Arnold.--Lafayette et
Rochambeau sont dtachs pour le mme objet.---Composition de cette
expdition.--Critique.--Mcontentement chez les officiers.--Destouches
choue dans sa tentative de dbarquement.--Lafayette est oblig
de rtrograder.--Washington lui confie la dfense de la
Virginie.--Washington tait-il marchal de France?

XIII

_Envoi de renforts, oprations militaires._--Arrive de l'Amazone avec
le vicomte de Rochambeau  Brest.--Changement qu'il trouve dans
la situation.--Le Roi fait repartir M de la Prouse avec 1,500,000
livres.--Le vicomte de Rochambeau reste  Versailles.--Par suite des
circonstances on restreint l'envoi des renforts.--Force des secours
envoys.--Le vicomte de Rochambeau repart sur la Concorde.--Le
gouvernement franais met 6,000,000 de livres  la disposition
de Washington.--Reprise du Rcit du Journal indit (de Cromot du
Bourg).--Description de Boston et des pays environnants.--Le comte de
Rochambeau apprend que l'escadre anglaise est sortie de New-York.--Il
apprend de son fils que de Grasse viendra dgager Barras.--Entrevue 
ce sujet entre Washington et Rochambeau.--Plan de campagne.--Lettres
interceptes.--Cela sont les intrts des allis.--Retour de
Rochambeau  New-Port.--Dispositions qu'il prend avec Barras.--Runion
d'un conseil de guerre.--L'opinion de Barras de rester devant
Rhode-Island prvaut.--Lettre de Rochambeau  de Grasse pour lui
prciser les positions respectives de La Fayette et de Washington.--
Il lui demande des secours en hommes et en argent.--Dtails (de
Cromot du Bourg) sur le parcours de l'arme.--Viomnil arrive 
Providence.--Mouvement des troupes allies.--Projet de Rochambeau de
rester  New-Town.--Washington le prie d'aller plus loin.--Arrive et
prise de position  Bedford.

XIV

_Oprations contre Clinton et Cornwallis_.--Washington ouvre la
campagne le 26 juin.--Jonction avec Rochambeau.--Situation des
troupes anglaises devant New-York.--Washington rsout de les
attaquer.--Relation de Lauzun sur cette attaque.--Mouvements et
attaques diverses du 5 au 21 juillet.--Reconnaissance faite par
toute l'arme.--Relations de Rochambeau et de Cromot du Bourg  ce
sujet.--Les allis obtiennent comme rsultat de retenir Clinton devant
New-York, et de faire rtrograder Cornwallis.

XV

_Campagne de Virginie._--Rochambeau reoit, le 14 aot, des nouvelles
de la Concorde.--De Grasse lui fait savoir qu'il se rend dans la baie
de Chesapeak avec 26 vaisseaux, 3,500 hommes et 1,200,000 livres.--Le
gnral Clinton, par les renforts qu'il reoit d'Angleterre, se trouve
 la tte de 15,000 hommes.--Les allis n'en ont que 9,000  lui
opposer.--Marche de Cornwallis.--Habilet de La Fayette.--Ce dernier
croit un moment que les Anglais quittent la Virginie pour renforcer
New-York.--Lettres de La Fayette et de Washington; celle de ce
dernier est intercepte.--Heureux effet qu'il en rsulte.--Washington
renonce  attaquer New-York.--Les allis dirigent leurs efforts sur
la Virginie.--La Fayette s'attache  empcher Cornwallis de gagner la
Caroline.--Leur plan de campagne dfinitivement arrt, les gnraux
allis se mettent en marche.

XVI

_Arrive de de Grasse dans la baie de Chesapeak_.--Les allis passent
l'Hudson--Force de l'anne.--Noms des divers commandants.--L'Hudson
tant travers, Washington organise la marche de ses troupes.--Il se
tient  une journe de marche en avant.--Lauzun vient ensuite.--La
brigade du Soissonnais ferme la marche.--Washington laisse au
gnral Heath le soin de dfendre l'tat de New-York et la rivire du
Nord.--Rcit des mouvements du 23 aot au 3 septembre.--L'arme dfile
le 4 septembre  Philadelphie, devant le Congrs.--Description, par
Cromot du Bourg, de la ville de Philadelphie, de Benezet et autres
personnes remarquables.--Les gnraux allis apprennent que les
amiraux anglais Hood et Graves ont fait leur jonction.--Inquitude
que leur donne cette nouvelle.--Nanmoins les allis continuent leur
marche.--En arrivant  Chester, Rochambeau apprend de Washington que
de Grasse est arriv dans la baie de Chesapeak avec 28 vaisseaux et
3,000 hommes.--Joie que cette nouvelle rpand partout.

XVII

_Sage rserve de La Fayette._--La Fayette marche sur Williamsburg, o
il se fait joindre par Saint-Simon.--Cornwallis se trouve serr de
toutes parts.--Il fait une reconnaissance devant Williamsburg, mais
se trouve dans l'impossibilit de l'attaquer.--Mesures que La Fayette
prend pour lui couper la retraite.--De Grasse presse La Fayette
d'attaquer.--Malgr de pressantes sollicitations La Fayette prfre
attendre.--Washington et Rochambeau htent leur marche.--Mouvements du
6 au 13 septembre.--De Grasse attaque et rejette l'escadre anglaise.

XVIII

_Les allis devant Williamsburg._--Les succs de de Grasse permettent
 Lauzun de rembarquer ses troupes.--Mouvement du corps de M. de
Viomnil.--Ce corps s'embarque  Annapolis sur l'escadre de M. de la
Villebrune, et arrive le 26 septembre  Williamsburg.--Lauzun se rend
auprs de Washington.--Celui-ci l'informe que Cornwallis a envoy sa
cavalerie  Gloucester.--Le gnral amricain Weedon est post pour
le surveiller.--Manque d'initiative de ce gnral.--Lauzun lui est
dpch.--Lauzun informe Rochambeau du peu de cas qu'il fait de la
milice.--Rochambeau lui fait passer de l'artillerie et 800 hommes.--De
Grasse et Barras bloquent la baie de Chesapeak.--Choisy prend des
mesures nergiques du ct de Gloucester.--L'arme allie devant
Williamsburg.

XIX

_Investissement de Yorktown._--Le 28 septembre l'arme se met en
mouvement pour investir Yorktown.--Saint-Simon.--Les Anglais vacuent
leurs avances.--Brillant engagement de de Choisy.

XX

_Suite des oprations devant Yorktown._--Du 4 au 12 octobre, M. de
Viomnil commande les travaux du sige d'Yorktown.--Composition
quotidienne des forces d'investissement.--Les redoutes anglaises
gnent l'attaque.

XXI

_Sige et prise des redoutes de Yorktown._--M. de Viomnil veut donner
l'assaut.--Rochambeau l'en dissuade.--Sang-froid de ce dernier dans
une reconnaissance qu'il fit.--L'attaque est dcide.--Rgiment
de Gtinais.--Dtails sur les forces prenant part  l'assaut.--Les
troupes franaises et les milices amricaines rivalisent d'ardeur.--
Lafayette et de Viomnil.--Le colonel Barber,--Les redoutes sont
enleves.

XXII

_Prise de Yorktown. Capitulation de Cornwallis._--La position de
Cornwallis devient insoutenable.--Il envoie le 17 un parlementaire
 Washington.--Capitulation signe le 19.--.Chagrin des officiers
anglais.--Ordres barbares du ministre anglais.--Cruauts rvoltantes
des officiers anglais.--Pertes des deux cts.--Conduite noble du
gouverneur Nelson.

XXIII

_Suite de la capitulation de Yorktown_.--Lauzun est charg de porter
en France la nouvelle de la capitulation.--Enthousiasme que la
prise d'Yorktown rpand  Philadelphie.--Le Congrs se
rassemble.--Dcisions prises comme marques de reconnaissance envers
Washington, Rochambeau et de Grasse.--G. de Deux-Ponts part en France
porter des dtails sur la capitulation.--Satisfaction et promesses du
Roi.--La mort de Maurepas en empche la ralisation.--Chute 
Londres du ministre North.--La capitulation d'Yorktown dcide de
l'indpendance amricaine.--Clinton se contente de mettre une faible
garnison  Charleston.--Il rentre  New-York.--Dumas est charg de
dtruire les retranchements de Portsmouth.--Dpart de de Grasse pour
les Antilles.

XXIV

_Suspension des hostilits._--Les troupes allies se disposent 
prendre leurs quartiers d'hiver.--Le baron de Viomnil rentre en
France.--Rochambeau est plac de manire  pouvoir secourir les
provinces les plus menaces par l'ennemi.--La Fayette part pour la
France.

XXV

_Dfaite de l'amiral de Grasse. Proposition de paix._--Armistice
tacite sur le continent.--Premiers succs de l'amiral de Grasse sur
les Anglais aux Antilles.--L'amiral anglais Rodney le rejoint le 12
aot 1782.--De Grasse est battu et fait prisonnier.--L'Angleterre
propose  l'Amrique de reconnatre son indpendance.--Le Congrs
refuse la paix.--Il veut qu'elle s'applique galement  la
France.--Par suite des vnements des Antilles, Rochambeau remonte
vers le Nord.--Entrevue de Rochambeau et de Washington.--Ils tentent
d'empcher qu'aucun renfort ne sorte de New-York.

XXVI

_L'arme franaise devant New-York._--Mouvement rtrograde de l'arme
franaise.--Le gnral Carleton offre de nouveau une paix spare 
l'Amrique.--Position de l'arme franaise devant New-York.

XXVII

_Renforts envoys en 1782._--Le gouvernement franais se dispose
 envoyer de nouveaux renforts en 1782.--Les croisires anglaises
empchent ce convoi de partir.--La _Gloire_ seule part avec 2 millions
de livres et des officiers.--Ce vaisseau choue sur les ctes de
France.--Il cherche un refuge dans la Loire.--Il revient  Rochefort.
--Dpart de ce port avec l'Aigle.--Arrt aux Aores.--Combat avec un
vaisseau anglais.--Les deux navires franais arrivent  l'entre de la
Delaware.

XXVIII

_Rcit du prince de Broglie._--Rcit du dtail sur son voyage jusqu'
son arrive  Philadelphie.--Aperus sur le Congrs et la socit
amricaine.

XXIX

_Fin de la guerre. Trait de paix._--Les officiers franais rejoignent
l'arme  Crampond.--Ordres de la cour.--Les Anglais vacuent
Charleston.--L'arme franaise s'embarque le 12 dcembre 1782 
Boston.--Rochambeau revient en France.--Rception que lui fait le
roi.--Honneurs qui lui sont accords.--Rcompenses accordes
 l'arme.--Lauzun et ses troupes sont entirement
oublis.--Prliminaires de paix  Paris le 30 novembre
1782.--Trait-dfinitif le 3 fvrier 1783.

XXX

_Conclusion._--Influence de la participation de la France sur
la Rvolution de 1789.--Changements que la reconnaissance de
l'indpendance amricaine amne sur le continent europen.



Appendice

Assignats amricains.--Dessins des assignats.--Explication des
devises.--Valeur des diverses missions.


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.


[Carte]

[Carte]





End of the Project Gutenberg EBook of Les Franais en Amrique pendant la
guerre de l'indpendance des Etats-Unis 1777-1783, by Thomas Balch

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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
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Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

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This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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