The Project Gutenberg EBook of Fort comme la mort, by Guy de Maupassant

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Title: Fort comme la mort

Author: Guy de Maupassant

Release Date: March 5, 2004 [EBook #11450]
[Date last updated: May 18, 2014]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FORT COMME LA MORT ***




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GUY DE MAUPASSANT



FORT COMME LA MORT


PREMIRE PARTIE


I


Le jour tombait dans le vaste atelier par la baie ouverte du plafond.
C'tait un grand carr de lumire clatante et bleue, un trou clair
sur un infini lointain d'azur, o passaient, rapides, des vols
d'oiseaux.

Mais  peine entre dans la haute pice svre et drape, la clart
joyeuse du ciel s'attnuait, devenait douce, s'endormait sur les
toffes, allait mourir dans les portires, clairait  peine les coins
sombres o, seuls, les cadres d'or s'allumaient comme des feux. La
paix et le sommeil semblaient emprisonns l dedans, la paix des
maisons d'artistes o l'me humaine a travaill. En ces murs que la
pense habite, o la pense s'agite, s'puise en des efforts violents,
il semble que tout soit las, accabl, ds qu'elle s'apaise. Tout
semble mort aprs ces crises de vie; et tout repose, les meubles, les
toffes, les grands personnages inachevs sur les toiles, comme si le
logis entier avait souffert de la fatigue du matre, avait pein avec
lui, prenant part, tous les jours,  sa lutte recommence. Une
vague odeur engourdissante de peinture, de trbenthine et de tabac
flottait, capte par les tapis et les siges; et aucun autre bruit ne
troublait le lourd silence que les cris vifs et courts des hirondelles
qui passaient sur le chssis ouvert, et la longue rumeur confuse de
Paris  peine entendue par-dessus les toits. Rien ne remuait que la
monte intermittente d'un petit nuage de fume bleue s'levant vers le
plafond  chaque bouffe de cigarette qu'Olivier Bertin, allong sur
son divan, soufflait lentement entre ses lvres.

Le regard perdu dans le ciel lointain, il cherchait le sujet d'un
nouveau tableau. Qu'allait-il faire? Il n'en savait rien encore. Ce
n'tait point d'ailleurs un artiste rsolu et sr de lui, mais un
inquiet dont l'inspiration indcise hsitait sans cesse entre toutes
les manifestations de l'art. Riche, illustre, ayant conquis tous les
honneurs, il demeurait, vers la fin de sa vie, l'homme qui ne sait
pas encore au juste vers quel idal il a march. Il avait t prix de
Rome, dfenseur des traditions, vocateur, aprs tant d'autres, des
grandes scnes de l'histoire; puis, modernisant ses tendances,
il avait peint des hommes vivants avec des souvenirs classiques.
Intelligent, enthousiaste, travailleur tenace au rve changeant, pris
de son art qu'il connaissait  merveille, il avait acquis, grce  la
finesse de son esprit, des qualits d'excution remarquables et une
grande souplesse de talent ne en partie de ses hsitations et de ses
tentatives dans tous les genres. Peut-tre aussi l'engouement brusque
du monde pour ses oeuvres lgantes, distingues et correctes,
avait-il influenc sa nature en l'empchant d'tre ce qu'il serait
normalement devenu. Depuis le triomphe du dbut, le dsir de plaire
toujours le troublait sans qu'il s'en rendt compte, modifiait
secrtement sa voie, attnuait ses convictions. Ce dsir de plaire,
d'ailleurs, apparaissait chez lui sous toutes les formes et avait
contribu beaucoup  sa gloire.

L'amnit de ses manires, toutes les habitudes de sa vie, le soin
qu'il prenait de sa personne, son ancienne rputation de force et
d'adresse, d'homme d'pe et de cheval, avaient fait un cortge de
petites notorits  sa clbrit croissante. Aprs _Cloptre,_ la
premire toile qui l'illustra jadis, Paris brusquement s'tait pris
de lui, l'avait adopt, ft, et il tait devenu soudain un de ces
brillants artistes mondains qu'on rencontre au bois, que les salons
se disputent, que l'Institut accueille ds leur jeunesse. Il y tait
entr en conqurant avec l'approbation de la ville entire.

La fortune l'avait conduit ainsi jusqu'aux approches de la vieillesse,
en le choyant et le caressant.

Donc, sous l'influence de la belle journe qu'il sentait panouie au
dehors, il cherchait un sujet potique. Un peu engourdi d'ailleurs
par sa cigarette et son djeuner, il rvassait, le regard en l'air,
esquissant dans l'azur des figures rapides, des femmes gracieuses dans
une alle du bois ou sur le trottoir d'une rue, des amoureux au bord
de l'eau, toutes les fantaisies galantes o se complaisait sa pense.
Les images changeantes se dessinaient au ciel, vagues et mobiles dans
l'hallucination colore de son oeil; et les hirondelles qui rayaient
l'espace d'un vol incessant de flches lances semblaient vouloir les
effacer en les biffant comme des traits de plume.

Il ne trouvait rien! Toutes les figures entrevues ressemblaient 
quelque chose qu'il avait fait dj, toutes les femmes apparues
taient les filles ou les soeurs de celles qu'avait enfantes son
caprice d'artiste; et la crainte encore confuse, dont il tait obsd
depuis un an, d'tre vid, d'avoir fait le tour de ses sujets, d'avoir
tari son inspiration, se prcisait devant cette revue de son oeuvre,
devant cette impuissance  rver du nouveau,  dcouvrir de l'inconnu.

Il se leva mollement pour chercher dans ses cartons parmi ses projets
dlaisss s'il ne trouverait point quelque chose qui veillerait une
ide en lui.

Tout en soufflant sa fume, il se mit  feuilleter les esquisses, les
croquis, les dessins qu'il gardait enferms en une grande armoire
ancienne; puis, vite dgot de ces vaines recherches, l'esprit
meurtri par une courbature, il rejeta sa cigarette, siffla un air qui
courait les rues et, se baissant, ramassa sous une chaise un pesant
haltre qui tranait.

Ayant relev de l'autre main une draperie voilant la glace qui
lui servait  contrler la justesse des poses,  vrifier les
perspectives,  mettre  l'preuve la vrit, et s'tant plac juste
en face, il jongla en se regardant.

Il avait t clbre dans les ateliers pour sa force, puis dans
le monde pour sa beaut. L'ge, maintenant, pesait sur lui,
l'alourdissait. Grand, les paules larges, la poitrine pleine, il
avait pris du ventre comme un ancien lutteur, bien qu'il continut 
faire des armes tous les jours et  monter  cheval avec assiduit.
La tte tait reste remarquable, aussi belle qu'autrefois, bien que
diffrente. Les cheveux blancs, drus et courts, avivaient son oeil
noir sous d'pais sourcils gris. Sa moustache forte, une moustache de
vieux soldat, tait demeure presque brune et donnait  sa figure un
rare caractre d'nergie et de fiert.

Debout devant la glace, les talons unis, le corps droit, il faisait
dcrire aux deux boules de fonte tous les mouvements ordonns, au
bout de son bras musculeux, dont il suivait d'un regard complaisant
l'effort tranquille et puissant.

Mais soudain, au fond du miroir o se refltait l'atelier tout entier,
il vit remuer une portire, puis une tte de femme parut, rien qu'une
tte qui regardait. Une voix, derrire lui, demanda:

--On est ici?

Il rpondit:--Prsent--en se retournant. Puis jetant son haltre sur
le tapis, il courut vers la porte avec une souplesse un peu force.

Une femme entrait, en toilette claire. Quand ils se furent serr la
main:

--Vous vous exerciez, dit-elle.

--Oui, dit-il, je faisais le paon, et je me suis laiss surprendre.

Elle rit et reprit:

--La loge de votre concierge tait vide et, comme je vous sais
toujours seul  cette heure-ci, je suis entre sans me faire annoncer.

Il la regardait.

--Bigre! comme vous tes belle. Quel chic!

--Oui, j'ai une robe neuve. La trouvez-vous jolie?

--Charmante, d'une grande harmonie. Ah! on peut dire qu'aujourd'hui on
a le sentiment des nuances.

Il tournait autour d'elle, tapotait l'toffe, modifiait du bout des
doigts l'ordonnance des plis, en homme qui sait la toilette comme un
couturier, ayant employ, durant toute sa vie, sa pense d'artiste et
ses muscles d'athlte  raconter, avec la barbe mince des pinceaux,
les modes changeantes et dlicates,  rvler la grce fminine
enferme et captive en des armures de velours et de soie ou sous la
neige des dentelles.

Il finit par dclarer:

--C'est trs russi. a vous va trs bien.

Elle se laissait admirer, contente d'tre jolie et de lui plaire.

Plus toute jeune, mais encore belle, pas trs grande, un peu forte,
mais frache avec cet clat qui donne  la chair de quarante ans
une saveur de maturit, elle avait l'air d'une de ces roses qui
s'panouissent indfiniment jusqu' ce que, trop fleuries, elles
tombent en une heure.

Elle gardait sous ses cheveux blonds la grce alerte et jeune de ces
Parisiennes qui ne vieillissent pas, qui portent en elles une force
surprenante de vie, une provision inpuisable de rsistance, et qui,
pendant vingt ans, restent pareilles, indestructibles et triomphantes,
soigneuses avant tout de leur corps et conomes de leur sant.

Elle leva son voile et murmura:

--Eh bien, on ne m'embrasse pas?

--J'ai fum, dit-il.

Elle fit:--Pouah.--Puis, tendant ses lvres:--Tant pis.

Et leurs bouches se rencontrrent.

Il enleva son ombrelle et la dvtit de sa jaquette printanire, avec
des mouvements prompts et srs, habitus  cette manoeuvre familire.
Comme elle s'asseyait ensuite sur le divan, il demanda avec intrt:

--Votre mari va bien?

--Trs bien, il doit mme parler  la Chambre en ce moment.

--Ah! Sur quoi donc?

--Sans doute sur les betteraves ou les huiles de colza, comme
toujours.

Son mari, le comte de Guilleroy, dput de l'Eure, s'tait fait une
spcialit de toutes les questions agricoles.

Mais ayant aperu dans un coin une esquisse qu'elle ne connaissait
pas, elle traversa l'atelier, en demandant:

--Qu'est-ce que cela?

--Un pastel que je commence, le portrait de la princesse de Pontve.

--Vous savez, dit-elle gravement, que si vous vous remettez  faire
des portraits de femme, je fermerai votre atelier. Je sais trop o a
mne, ce travail-l.

--Oh! dit-il, on ne fait pas deux fois un portrait d'Any.

--Je l'espre bien.

Elle examinait le pastel commenc en femme qui sait les questions
d'art. Elle s'loigna, se rapprocha, fit un abat-jour de sa main,
chercha la place d'o l'esquisse tait le mieux en lumire, puis elle
se dclara satisfaite.

--Il est fort bon. Vous russissez trs bien le pastel.

Il murmura, flatt:

--Vous trouvez?

--Oui, c'est un art dlicat o il faut beaucoup de distinction. a
n'est pas fait pour les maons de la peinture.

Depuis douze ans elle accentuait son penchant vers l'art distingu,
combattait ses retours vers la simple ralit, et par des
considrations d'lgance mondaine, elle le poussait tendrement vers
un idal de grce un peu manir et factice.

Elle demanda:

--Comment est-elle, la princesse?

Il dut lui donner mille dtails de toute sorte, ces dtails minutieux
o se complat la curiosit jalouse et subtile des femmes, en passant
des remarques sur la toilette aux considrations sur l'esprit.

Et soudain:

--Est-elle coquette avec vous?

Il rit et jura que non.

Alors, posant ses deux mains sur les paules du peintre, elle le
regarda fixement. L'ardeur de l'interrogation faisait frmir la
pupille ronde au milieu de l'iris bleu tach d'imperceptibles points
noirs comme des claboussures d'encre.

Elle murmura de nouveau:

--Bien vrai, elle n'est pas coquette?

--Oh! bien vrai.

Elle ajouta:

--Je suis tranquille d'ailleurs. Vous n'aimerez plus que moi
maintenant. C'est fini, fini pour d'autres. Il est trop tard, mon
pauvre ami.

Il fut effleur par ce lger frisson pnible qui frle le coeur des
hommes mrs quand on leur parle de leur ge, et il murmura:

--Aujourd'hui, demain, comme hier, il n'y a eu et il n'y aura que vous
en ma vie, Any.

Elle lui prit alors le bras, et retournant vers le divan, le fit
asseoir  ct d'elle.

--A quoi pensiez-vous?

--Je cherche un sujet de tableau.

--Quoi donc?

--Je ne sais pas, puisque je cherche.

--Qu'avez-vous fait ces jours-ci?

Il dut lui raconter toutes les visites qu'il avait reues, les dners
et les soires, les conversations et les potins. Ils s'intressaient
l'un et l'autre d'ailleurs  toutes ces choses futiles et familires
de l'existence mondaine. Les petites rivalits, les liaisons connues
ou souponnes, les jugements tout faits, mille fois redits, mille
fois entendus, sur les mmes personnes, les mmes vnements et les
mmes opinions, emportaient et noyaient leurs esprits dans ce fleuve
trouble et agit qu'on appelle la vie parisienne. Connaissant tout le
monde, dans tous les mondes, lui comme artiste devant qui toutes les
portes s'taient ouvertes, elle comme femme lgante d'un dput
conservateur, ils taient exercs  ce sport de la causerie franaise
fine, banale, aimablement malveillante, inutilement spirituelle,
vulgairement distingue qui donne une rputation particulire et trs
envie  ceux dont la langue s'est assouplie  ce bavardage mdisant.

--Quand venez-vous dner? demanda-t-elle tout  coup.

--Quand vous voudrez. Dites votre jour.

--Vendredi. J'aurai la duchesse de Mortemain, les Corbelle et
Musadieu, pour fter le retour de ma fillette qui arrive ce soir. Mais
ne le dites pas. C'est un secret.

--Oh! mais oui, j'accepte. Je serai ravi de retrouver Annette. Je ne
l'ai pas vue depuis trois ans.

--C'est vrai! Depuis trois ans!

leve d'abord  Paris chez ses parents, Annette tait devenue
l'affection dernire et passionne de sa grand'mre, Mme Paradin, qui,
presque aveugle, demeurait toute l'anne dans la proprit de son
gendre, au chteau de Roncires, dans l'Eure. Peu  peu, la vieille
femme avait gard de plus en plus l'enfant prs d'elle et, comme les
Guilleroy passaient presque la moiti de leur vie en ce domaine o
les appelaient sans cesse des intrts de toute sorte, agricoles et
lectoraux, on avait fini par ne plus amener  Paris, que de temps en
temps la fillette, qui prfrait d'ailleurs la vie libre et remuante
de la campagne  la vie clotre de la ville.

Depuis trois ans elle n'y tait mme pas venue une seule fois, la
comtesse prfrant l'en tenir tout  fait loigne, afin de ne point
veiller en elle un got nouveau avant le jour fix pour son
entre dans le monde. Mme de Guilleroy lui avait donn l-bas deux
institutrices fort diplmes, et elle multipliait ses voyages auprs
de sa mre et de sa fille. Le sjour d'Annette au chteau tait
d'ailleurs rendu presque ncessaire par la prsence de la vieille
femme.

Autrefois, Olivier Bertin allait chaque t passer six semaines ou
deux mois  Roncires; mais depuis trois ans des rhumatismes l'avaient
entran en des villes d'eaux lointaines qui avaient tellement raviv
son amour de Paris, qu'il ne le pouvait plus quitter en y rentrant.

La jeune fille, en principe, n'aurait d revenir qu' l'automne, mais
son pre avait brusquement conu un projet de mariage pour elle, et
il la rappelait afin qu'elle rencontrt immdiatement celui qu'il lui
destinait comme fianc, le marquis de Farandal. Cette combinaison,
d'ailleurs, tait tenue trs secrte, et seul Olivier Bertin en avait
reu la confidence de madame de Guilleroy.

Donc il demanda:

--Alors l'ide de votre mari est bien arrte?

--Oui, je la crois mme trs heureuse.

Puis ils parlrent d'autres choses.

Elle revint  la peinture et voulut le dcider  faire un Christ. Il
rsistait, jugeant qu'il y en avait dj assez par le monde; mais elle
tenait bon, obstine, et elle s'impatientait.

--Oh! si je savais dessiner, je vous montrerais ma pense; ce serait
trs nouveau, trs hardi. On le descend de la croix et l'homme qui a
dtach les mains laisse chapper tout le haut du corps. Il tombe et
s'abat sur la foule qui lve les bras pour le recevoir et le soutenir.
Comprenez-vous bien?

Oui, il comprenait; il trouvait mme la conception originale, mais
il se sentait dans une veine de modernit, et, comme son amie tait
tendue sur le divan, un pied tombant, chauss d'un fin soulier, et
donnant  l'oeil la sensation de la chair  travers le bas presque
transparent, il s'cria:

--Tenez, tenez, voil ce qu'il faut peindre, voil la vie: un pied de
femme au bord d'une robe! On peut mettre tout l dedans, de la vrit,
du dsir, de la posie. Rien n'est plus gracieux, plus joli qu'un pied
de femme, et quel mystre ensuite: la jambe cache, perdue et devine
sous cette toffe!

S'tant assis par terre,  la turque, il saisit le soulier et
l'enleva; et le pied, sorti de sa gaine de cuir, s'agita comme une
petite bte remuante, surprise d'tre laisse libre.

Bertin rptait:

--Est-ce fin, et distingu, et matriel, plus matriel que la main.
Montrez votre main, Any!

Elle avait de longs gants, montant jusqu'au coude. Pour en ter un,
elle le prit tout en haut par le bord et vivement le fit glisser, en
le retournant  la faon d'une peau de serpent qu'on arrache. Le bras
apparut, ple, gras, rond, dvtu si vite qu'il fit surgir l'ide
d'une nudit complte et hardie.

Alors, elle tendit sa main en la laissant pendre au bout du poignet.
Les bagues brillaient sur ses doigts blancs; et les ongles ross, trs
effils, semblaient des griffes amoureuses pousses au bout de cette
mignonne patte de femme.

Olivier Bertin, doucement, la maniait en l'admirant. Il faisait remuer
les doigts comme des joujoux de chair, et il disait:

--Quelle drle de chose! Quelle drle de chose! Quel gentil petit
membre, intelligent et adroit, qui excute tout ce qu'on veut, des
livres, de la dentelle, des maisons, des pyramides, des locomotives,
de la ptisserie, ou des caresses, ce qui est encore sa meilleure
besogne.

Il enlevait les bagues une  une; et comme l'alliance, un fil d'or,
tombait  son tour, il murmura en souriant:

--La loi. Saluons.

--Bte! dit elle, un peu froisse.

Il avait toujours eu l'esprit gouailleur, cette tendance franaise
qui mle une apparence d'ironie aux sentiments les plus srieux, et
souvent il la contristait sans le vouloir, sans savoir saisir les
distinctions subtiles des femmes, et discerner les limites des
dpartements sacrs, comme il disait. Elle se fchait surtout chaque
fois qu'il parlait avec une nuance de blague familire de leur
liaison si longue qu'il affirmait tre le plus bel exemple d'amour du
dix-neuvime sicle. Elle demanda, aprs un silence:

--Vous nous mnerez au vernissage, Annette et moi?

--Je crois bien.

Alors, elle l'interrogea sur les meilleures toiles du prochain Salon,
dont l'ouverture devait avoir lieu dans quinze jours.

Mais soudain, saisie peut-tre par le souvenir d'une course oublie:

--Allons, donnez-moi mon soulier. Je m'en vais.

Il jouait rveusement avec la chaussure lgre en la tournant et la
retournant dans ses mains distraites.

Il se pencha, baisa le pied qui semblait flotter entre la robe et le
tapis et qui ne remuait plus, un peu refroidi par l'air, puis il le
chaussa; et Mme de Guilleroy, s'tant leve, alla vers la table o
tranaient des papiers, des lettres ouvertes, vieilles et rcentes, 
ct d'un encrier de peintre o l'encre ancienne tait sche. Elle
regardait d'un oeil curieux, touchait aux feuilles, les soulevait pour
voir dessous.

Il dit en s'approchant d'elle:

--Vous allez dranger mon dsordre.

Sans rpondre, elle demanda:

--Quel est ce monsieur qui veut acheter vos _Baigneuses_?

--Un Amricain que je ne connais pas.

--Avez-vous consenti pour la _Chanteuse des rues_?

--Oui. Dix mille.

--Vous avez bien fait. C'tait gentil, mais pas exceptionnel. Adieu,
cher.

Elle tendit alors sa joue, qu'il effleura d'un calme baiser; et elle
disparut sous la portire, aprs avoir dit,  mi-voix:

--Vendredi, huit heures. Je ne veux point que vous me reconduisiez.
Vous le savez bien. Adieu.

Quand elle fut partie, il ralluma d'abord une cigarette, puis se mit
 marcher  pas lents  travers son atelier. Tout le pass de cette
liaison se droulait devant lui. Il se rappelait les dtails
lointains disparus, les recherchait en les enchanant l'un  l'autre,
s'intressait tout seul  cette chasse aux souvenirs.

C'tait au moment o il venait de se lever comme un astre sur
l'horizon du Paris artiste, alors que les peintres avaient accapar
toute la faveur du public et peuplaient un quartier d'htels
magnifiques gagns en quelques coups de pinceau.

Bertin, aprs son retour de Rome, en 1864, tait demeur quelques
annes sans succs et sans renom; puis soudain, en 1868, il exposa sa
_Cloptre_ et fut en quelques jours port aux nues par la critique
et le public. En 1872, aprs la guerre, aprs que la mort d'Henri
Regnault eut fait  tous ses confrres une sorte de pidestal de
gloire, une _Jocaste_, sujet hardi, classa Bertin parmi les audacieux,
bien que son excution sagement originale le ft goter quand mme
par les acadmiques. En 1873, une premire mdaille le mit hors
concours avec sa _Juive d'Alger_ qu'il donna au retour d'un voyage
en Afrique; et un portrait de la princesse de Salia, en 1874, le fit
considrer, dans le monde lgant, comme le premier portraitiste de
son poque. De ce jour, il devint le peintre chri de la Parisienne et
des Parisiennes, l'interprte le plus adroit et le plus ingnieux de
leur grce, de leur tournure, de leur nature. En quelques mois toutes
les femmes en vue  Paris sollicitrent la faveur d'tre reproduites
par lui. Il se montra difficile et se fit payer fort cher.

Or, comme il tait  la mode et faisait des visites  la faon d'un
simple homme du monde, il aperut un jour, chez la duchesse de
Mortemain, une jeune femme en grand deuil, sortant alors qu'il
entrait, et dont la rencontre sous uns porte l'blouit d'une jolie
vision de grce et d'lgance.

Ayant demand son nom, il apprit qu'elle s'appelait la comtesse de
Guilleroy, femme d'un hobereau normand, agronome et dput, qu'elle
portait le deuil du pre de son mari, qu'elle tait spirituelle, trs
admire et recherche. Il dit aussitt, encore mu de cette apparition
qui avait sduit son oeil d'artiste:

--Ah! en voil une dont je ferais volontiers le portrait.

Le mot ds le lendemain fut rpt  la jeune femme, et il reut, le
soir mme, un petit billet teint de bleu, trs vaguement parfum,
d'une criture rgulire et fine, montant un peu de gauche  droite,
et qui disait:

Monsieur,

La duchesse de Mortemain sort de chez moi et m'assure que vous seriez
dispos  faire, avec ma pauvre figure, un de vos chefs-d'oeuvre. Je
vous la confierais bien volontiers si j'tais certaine que vous n'avez
point dit une parole en l'air et que vous voyez en moi quelque chose
qui puisse tre reproduit et idalis par vous.

Croyez, Monsieur,  mes sentiments trs distingus.

Anne DE GUILLEROY.

Il rpondit en demandant quand il pourrait se prsenter chez la
comtesse, et il fut trs simplement invit  djeuner le lundi
suivant.

C'tait au premier tage, boulevard Malesherbes, dans une grande et
luxueuse maison moderne. Ayant travers un vaste salon tendu de soie
bleue  encadrements de bois, blancs et or, on fit entrer le peintre
dans une sorte de boudoir  tapisseries du sicle dernier, claires
et coquettes, ces tapisseries  la Watteau, aux nuances tendres, aux
sujets gracieux, qui semblent faites, dessines et excutes par des
ouvriers rvassant d'amour.

Il venait de s'asseoir quand la comtesse parut. Elle marchait si
lgrement qu'il ne l'avait point entendue traverser l'appartement
voisin, et il fut surpris en l'apercevant. Elle lui tendit la main
d'une faon familire.

--Alors, c'est vrai, dit-elle, que vous voulez bien faire mon
portrait.

--J'en serai trs heureux, Madame.

Sa robe noire, troite, la faisait trs mince, lui donnait l'air tout
jeune, un air grave pourtant que dmentait sa tte souriante, toute
claire par ses cheveux blonds. Le comte entra, tenant par la main
une petite fille de six ans.

Mme de Guilleroy prsenta:

--Mon mari.

C'tait un homme de petite taille, sans moustaches, aux joues creuses,
ombres, sous la peau, par la barbe rase.

Il avait un peu l'air d'un prtre ou d'un acteur, les cheveux longs
rejets en arrire, des manires polies, et autour de la bouche deux
grands plis circulaires descendant des joues au menton et qu'on et
dit creuss par l'habitude de parler en public.

Il remercia le peintre avec une abondance de phrases qui rvlait
l'orateur. Depuis longtemps il avait envie de faire faire le portrait
de sa femme, et certes, c'est M. Olivier Bertin qu'il aurait choisi,
s'il n'avait craint un refus, car il savait combien il tait harcel
de demandes.

Il fut donc convenu, avec beaucoup de politesses de part et d'autre,
qu'il amnerait ds le lendemain la comtesse  l'atelier. Il se
demandait cependant,  cause du grand deuil qu'elle portait, s'il ne
vaudrait pas mieux attendre, mais le peintre dclara qu'il voulait
traduire la premire motion reue et ce contraste saisissant de la
tte si vive, si fine, lumineuse sous la chevelure dore, avec le noir
austre du vtement.

Elle vint donc le lendemain avec son mari, et les jours suivants avec
sa fille, qu'on asseyait devant une table charge de livres d'images.

Olivier Bertin, selon sa coutume, se montrait fort rserv. Les femmes
du monde l'inquitaient un peu, car il ne les connaissait gure.
Il les supposait en mme temps roues et niaises, hypocrites et
dangereuses, futiles et encombrantes. Il avait eu, chez les femmes du
demi-monde, des aventures rapides dues  sa renomme,  son esprit
amusant,  sa taille d'athlte lgant et  sa figure nergique et brune.
Il les prfrait donc et aimait avec elles les libres allures et les
libres propos, accoutum aux moeurs faciles, drolatiques et joyeuses
des ateliers et des coulisses qu'il frquentait. Il allait dans le
monde pour la gloire et non pour le coeur, s'y plaisait par vanit, y
recevait des flicitations et des commandes, y faisait la roue devant
les belles dames complimenteuses, sans jamais leur faire la cour. Ne
se permettant point prs d'elles les plaisanteries hardies et les
paroles poivres, il les jugeait bgueules, et passait pour avoir bon
ton. Toutes les fois qu'une d'elles tait venue poser chez lui, il
avait senti, malgr les avances qu'elle faisait pour lui plaire, cette
disparit de race qui empche de confondre, bien qu'ils se mlent,
les artistes et les mondains. Derrire les sourires et derrire
l'admiration, qui chez les femmes est toujours un peu factice, il
devinait l'obscure rserve mentale de l'tre qui se juge d'essence
suprieure. Il en rsultait chez lui un petit sursaut d'orgueil, des
manires plus respectueuses, presque hautaines, et  ct d'une
vanit dissimule de parvenu trait en gal par des princes et des
princesses, une fiert d'homme qui doit  son intelligence une
situation analogue  celle donne aux autres par leur naissance. On
disait de lui, avec une lgre surprise: Il est extrmement bien
lev! Cette surprise, qui le flattait, le froissait en mme temps,
car elle indiquait des frontires.

La gravit voulue et crmonieuse du peintre gnait un peu Mme de
Guilleroy, qui ne trouvait rien  dire  cet homme si froid, rput
spirituel.

Aprs avoir install sa petite fille, elle venait s'asseoir sur un
fauteuil auprs de l'esquisse commence, et elle s'efforait, selon
la recommandation de l'artiste, de donner de l'expression  sa
physionomie.

Vers le milieu de la quatrime sance, il cessa tout  coup de peindre
et demanda:

--Qu'est-ce qui vous amuse le plus dans la vie?

Elle demeura embarrasse.

--Mais je ne sais pas! Pourquoi cette question?

--Il me faut une pense heureuse dans ces yeux-l, et je ne l'ai pas
encore vue.

--Eh bien, tchez de me faire parler, j'aime beaucoup causer.

--Vous tes gaie?

--Trs gaie.

--Causons, Madame.

Il avait dit causons, Madame d'un ton trs grave; puis, se remettant
 peindre, il tta avec elle quelques sujets, cherchant un point sur
lequel leurs esprits se rencontreraient. Ils commencrent par changer
leurs observations sur les gens qu'ils connaissaient, puis ils
parlrent d'eux-mmes, ce qui est toujours la plus agrable et la plus
attachante des causeries.

En se retrouvant le lendemain, ils se sentirent plus  l'aise, et
Bertin, voyant qu'il plaisait et qu'il amusait, se mit  raconter des
dtails de sa vie d'artiste, mit en libert ses souvenirs avec le tour
d'esprit fantaisiste qui lui tait particulier.

Accoutume  l'esprit compos des littrateurs de salon, elle
fut surprise par cette verve un peu folle, qui disait les choses
franchement en les clairant d'une ironie, et tout de suite elle
rpliqua sur le mme ton, avec une grce fine et hardie.

En huit jours elle l'eut conquis et sduit par cette bonne humeur,
cette franchise et cette simplicit. Il avait compltement oubli ses
prjugs contre les femmes du monde, et aurait volontiers affirm
qu'elles seules ont du charme et de l'entrain. Tout en peignant,
debout devant sa toile, avanant et reculant avec des mouvements
d'homme qui combat, il laissait couler ses penses familires, comme
s'il et connu depuis longtemps cette jolie femme blonde et noire,
faite de soleil et de deuil, assise devant lui, qui riait en
l'coutant et qui lui rpondait gaiement avec tant d'animation qu'elle
perdait la pose  tout moment.

Tantt il s'loignait d'elle, fermait un oeil, se penchait pour bien
dcouvrir tout l'ensemble de son modle, tantt il s'approchait tout
prs pour noter les moindres nuances de son visage, les plus fuyantes
expressions, et saisir et rendre ce qu'il y a dans une figure de femme
de plus que l'apparence visible, cette manation d'idale beaut, ce
reflet de quelque chose qu'on ne sait pas, l'intime et redoutable
grce propre  chacune, qui fait que celle-l sera aime perdument
par l'un et non par l'autre.

Un aprs-midi, la petite fille vint se planter devant la toile, avec
un grand srieux d'enfant, et demanda:

--C'est maman, dis?

Il la prit dans ses bras pour l'embrasser, flatt de cet hommage naf
 la ressemblance de son oeuvre.

Un autre jour, comme elle paraissait trs tranquille, on l'entendit
tout  coup dclarer d'une petite voix triste:

--Maman, je m'ennuie.

Et le peintre fut tellement mu par cette premire plainte, qu'il fit
apporter, le lendemain, tout un magasin de jouets  l'atelier.

La petite Annette tonne, contente et toujours rflchie, les mit en
ordre avec grand soin, pour les prendre l'un aprs l'autre, suivant
le dsir du moment. A dater de ce cadeau, elle aima le peintre, comme
aiment les enfants, de cette amiti animale et caressante qui les rend
si gentils et si capteurs des mes. Mme de Guilleroy prenait got aux
sances. Elle tait fort dsoeuvre, cet hiver-l, se trouvant en
deuil; donc, le monde et les ftes lui manquant, elle enferma dans cet
atelier tout le souci de sa vie.

Fille d'un commerant parisien fort riche et hospitalier, mort depuis
plusieurs annes, et d'une femme toujours malade que le soin de sa
sant tenait au lit six mois sur douze, elle tait devenue, toute
jeune, une parfaite matresse de maison, sachant recevoir, sourire,
causer, discerner les gens, et distinguer ce qu'on devait dire 
chacun, tout de suite  l'aise dans la vie, clairvoyante et souple.
Quand on lui prsenta comme fianc le comte de Guilleroy, elle comprit
aussitt les avantages que ce mariage lui apporterait, et les admit
sans aucune contrainte, en fille rflchie, qui sait fort bien qu'on
ne peut tout avoir, et qu'il faut faire le bilan du bon et du mauvais
en chaque situation.

Lance dans le monde, recherche surtout parce qu'elle tait jolie et
spirituelle, elle vit beaucoup d'hommes lui faire la cour sans perdre
une seule fois le calme de son coeur, raisonnable comme son esprit.

Elle tait coquette, cependant, d'une coquetterie agressive et
prudente qui ne s'avanait jamais trop loin. Les compliments lui
plaisaient, les dsirs veills la caressaient, pourvu qu'elle pt
paratre les ignorer; et quand elle s'tait sentie tout un soir dans
un salon encense par les hommages, elle dormait bien, en femme qui a
accompli sa mission sur terre. Cette existence, qui durait  prsent
depuis sept ans, sans la fatiguer, sans lui paratre monotone, car
elle adorait cette agitation incessante du monde, lui laissait
pourtant parfois dsirer d'autres choses. Les hommes de son entourage,
avocats politiques, financiers ou gens de cercle dsoeuvrs,
l'amusaient un peu comme des acteurs; et elle ne les prenait pas trop
au srieux, bien qu'elle estimt leurs fonctions, leurs places et
leurs titres.

Le peintre lui plut d'abord par tout ce qu'il avait en lui de nouveau
pour elle. Elle s'amusait beaucoup dans l'atelier, riait de tout son
coeur, se sentait spirituelle, et lui savait gr de l'agrment qu'elle
prenait aux sances. Il lui plaisait aussi parce qu'il tait beau,
fort et clbre; aucune femme, bien qu'elles prtendent, n'tant
indiffrente  la beaut physique et  la gloire. Flatte d'avoir t
remarque par cet expert, dispose  le juger fort bien  son tour,
elle avait dcouvert chez lui une pense alerte et cultive, de la
dlicatesse, de la fantaisie, un vrai charme d'intelligence et une
parole colore, qui semblait clairer ce qu'elle exprimait.

Une intimit rapide naquit entre eux, et la poigne de main qu'ils
se donnaient quand elle entrait semblait mler quelque chose de leur
coeur un peu plus chaque jour.

Alors, sans aucun calcul, sans aucune dtermination rflchie, elle
sentit crotre en elle le dsir naturel de le sduire, et y cda. Elle
n'avait rien prvu, rien combin; elle fut seulement coquette, avec
plus de grce, comme on l'est par instinct envers un homme qui vous
plat davantage que les autres; et elle mit dans toutes ses manires
avec lui, dans ses regards et ses sourires, cette glu de sduction que
rpand autour d'elle la femme en qui s'veille le besoin d'tre aime.

Elle lui disait des choses flatteuses qui signifiaient: Je vous
trouve fort bien, Monsieur, et elle le faisait parler longtemps, pour
lui montrer, en l'coutant avec attention, combien il lui inspirait
d'intrt. Il cessait de peindre, s'asseyait prs d'elle, et, dans
cette surexcitation d'esprit que provoque l'ivresse de plaire, il
avait des crises de posie, de drlerie ou de philosophie, suivant les
jours.

Elle s'amusait quand il tait gai; quand il tait profond, elle
tchait de le suivre en ses dveloppements, sans y parvenir toujours;
et lorsqu'elle pensait  autre chose, elle semblait l'couter avec des
airs d'avoir si bien compris, de tant jouir de cette initiation, qu'il
s'exaltait  la regarder l'entendre, mu d'avoir dcouvert une me
fine, ouverte et docile, en qui la pense tombait comme une graine.

Le portrait avanait et s'annonait fort bien, le peintre tant arriv
 l'tat d'motion ncessaire pour dcouvrir toutes les qualits
de son modle, et les exprimer avec l'ardeur convaincue qui est
l'inspiration des vrais artistes.

Pench vers elle, piant tous les mouvements de sa figure, toutes les
colorations de sa chair, toutes les ombres de la peau, toutes les
expressions et les transparences des yeux, tous les secrets de sa
physionomie, il s'tait imprgn d'elle comme une ponge se gonfle
d'eau; et transportant sur sa toile cette manation de charme
troublant que son regard recueillait, et qui coulait, ainsi qu'une
onde, de sa pense  son pinceau, il en demeurait tourdi, gris comme
s'il avait bu de la grce de femme.

Elle le sentait s'prendre d'elle, s'amusait  ce jeu,  cette
victoire de plus en plus certaine, et s'y animait elle-mme.

Quelque chose de nouveau donnait  son existence une saveur nouvelle,
veillait en elle une joie mystrieuse. Quand elle entendait parler
de lui, son coeur battait un peu plus vite, et elle avait envie de
dire,--une de ces envies qui ne vont jamais jusqu'aux lvres--: Il
est amoureux de moi. Elle tait contente quand on vantait son talent,
et plus encore peut-tre quand on le trouvait beau. Quand elle pensait
 lui, toute seule, sans indiscrets pour la troubler, elle s'imaginait
vraiment s'tre fait l un bon ami, qui se contenterait toujours d'une
cordiale poigne de mains.

Lui, souvent, au milieu de la sance, posait brusquement la palette
sur son escabeau, allait prendre en ses bras la petite Annette, et
tendrement l'embrassait sur les yeux ou dans les cheveux, en regardant
la mre, comme pour dire: C'est vous, ce n'est pas l'enfant que
j'embrasse ainsi.

De temps en temps, d'ailleurs, Mme de Guilleroy n'amenait plus sa
fille, et venait seule. Ces jours-l on ne travaillait gure, on
causait davantage.

Elle fut en retard un aprs-midi. Il faisait froid. C'tait  la fin
de fvrier. Olivier tait rentr de bonne heure, comme il faisait
maintenant, chaque fois qu'elle devait venir, car il esprait toujours
qu'elle arriverait en avance. En l'attendant, il marchait de long en
large et il fumait, et il se demandait, surpris de se poser cette
question pour la centime fois depuis huit jours. Est-ce que je suis
amoureux? Il n'en savait rien, ne l'ayant pas encore t vraiment. Il
avait eu des caprices trs vifs, mme assez longs, sans les prendre
jamais pour de l'amour. Aujourd'hui il s'tonnait de ce qu'il sentait
en lui.

L'aimait-il? Certes, il la dsirait  peine, n'ayant pas rflchi  la
possibilit d'une possession. Jusqu'ici, ds qu'une femme lui avait
plu, le dsir l'avait aussitt envahi, lui faisant tendre les mains
vers elle, comme pour cueillir un fruit, sans que sa pense intime et
t jamais profondment trouble par son absence ou par sa prsence.

Le dsir de celle-ci l'avait  peine effleur, et semblait blotti,
cach derrire un autre sentiment plus puissant, encore obscur et
 peine veill. Olivier avait cru que l'amour commenait par des
rveries, par des exaltations potiques. Ce qu'il prouvait, au
contraire, lui paraissait provenir d'une motion indfinissable, bien
plus physique que morale. Il tait nerveux, vibrant, inquiet comme
lorsqu'une maladie germe en nous. Rien de douloureux cependant ne
se mlait  cette fivre du sang qui agitait aussi sa pense,
par contagion. Il n'ignorait pas que ce trouble venait de Mme de
Guilleroy, du souvenir qu'elle lui laissait et de l'attente de son
retour. Il ne se sentait pas jet vers elle, par un lan de tout son
tre, mais il la sentait toujours prsente en lui, comme si elle ne
l'et pas quitt; elle lui abandonnait quelque chose d'elle en s'en
allant, quelque chose de subtil et d'inexprimable. Quoi? tait-ce de
l'amour? Maintenant, il descendait en son propre coeur pour voir et
pour comprendre. Il la trouvait charmante, mais elle ne rpondait
pas au type de la femme idale, que son espoir aveugle avait cr.
Quiconque appelle l'amour, a prvu les qualits morales et les dons
physiques de celle qui le sduira; et Mme de Guilleroy, bien qu'elle
lui plt infiniment, ne lui paraissait pas tre celle-l.

Mais pourquoi l'occupait-elle ainsi, plus que les autres, d'une faon
diffrente, incessante?

tait-il tomb simplement dans le pige tendu de sa coquetterie, qu'il
avait flair et compris depuis longtemps, et, circonvenu par ses
manoeuvres, subissait-il l'influence de cette fascination spciale que
donne aux femmes la volont de plaire?

Il marchait, s'asseyait, repartait, allumait des cigarettes et les
jetait aussitt; et il regardait  tout instant l'aiguille de sa
pendule, allant vers l'heure ordinaire d'une faon lente et immuable.

Plusieurs fois dj, il avait hsit  soulever, d'un coup d'ongle, le
verre bomb sur les deux flches d'or qui tournaient, et  pousser
la grande du bout du doigt jusqu'au chiffre qu'elle atteignait si
paresseusement.

Il lui semblait que cela suffirait pour que la porte s'ouvrt et que
l'attendue appart, trompe et appele par cette ruse. Puis il s'tait
mis  sourire de cette envie enfantine obstine et draisonnable.

Il se posa enfin cette question: Pourrai-je devenir son amant? Cette
ide lui parut singulire, peu ralisable, gure poursuivable aussi 
cause des complications qu'elle pourrait amener dans sa vie.

Pourtant cette femme lui plaisait beaucoup, et il conclut:
Dcidment, je suis dans un drle d'tat.

La pendule sonna, et le bruit de l'heure le fit tressaillir, branlant
ses nerfs plus que son me. Il l'attendit avec cette impatience que
le retard accrot de seconde en seconde. Elle tait toujours exacte;
donc, avant dix minutes, il la verrait entrer. Quand les dix minutes
furent passes, il se sentit tourment comme  l'approche d'un
chagrin, puis irrit qu'elle lui ft perdre du temps, puis il comprit
brusquement que si elle ne venait pas, il allait beaucoup souffrir.
Que ferait-il? Il l'attendrait!--Non,--il sortirait, afin que si, par
hasard, elle arrivait fort en retard, elle trouvt l'atelier vide.

Il sortirait, mais quand? Quelle latitude lui laisserait-il? Ne
vaudrait-il pas mieux rester et lui faire comprendre, par quelques
mots polis et froids, qu'il n'tait pas de ceux qu'on fait poser? Et
si elle ne venait pas? Alors il recevrait une dpche, une carte, un
domestique ou un commissionnaire? Si elle ne venait pas, qu'allait-il
faire? C'tait une journe perdue: il ne pourrait plus travailler.
Alors?... Alors, il irait prendre de ses nouvelles, car il avait
besoin de la voir.

C'tait vrai, il avait besoin de la voir, un besoin profond,
oppressant, harcelant. Qu'tait cela? de l'amour? Mais il ne se
sentait ni exaltation dans la pense, ni emportement dans les sens,
ni rverie dans l'me, en constatant que, si elle ne venait pas ce
jour-l, il souffrirait beaucoup.

Le timbre de la rue retentit dans l'escalier du petit htel, et
Olivier Bertin se sentit tout  coup un peu haletant, puis si joyeux,
qu'il fit une pirouette en jetant sa cigarette en l'air.

Elle entra; elle tait seule.

Il eut une grande audace, immdiatement.

--Savez-vous ce que je me demandais en vous attendant?

--Mais non, je ne sais pas.

--Je me demandais si je n'tais pas amoureux de vous.

--Amoureux de moi! vous devenez fou!

Mais elle souriait, et son sourire disait: C'est gentil, je suis trs
contente.

Elle reprit:

--Voyons, vous n'tes pas srieux; pourquoi faites-vous cette
plaisanterie?

Il rpondit:

--Je suis trs srieux, au contraire. Je ne vous affirme pas que je
suis amoureux de vous, mais je me demande si je ne suis pas en train
de le devenir.

--Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi?

--Mon motion quand vous n'tes pas l, mon bonheur quand vous
arrivez.

Elle s'assit:

--Oh! ne vous inquitez pas pour si peu. Tant que vous dormirez bien
et que vous dnerez avec apptit, il n'y aura pas de danger.

Il se mit  rire.

--Et si je perds le sommeil et le manger!

--Prvenez-moi.

--Et alors?

--Je vous laisserai vous gurir en paix.

--Merci bien.

Et sur le thme de cet amour, ils marivaudrent tout l'aprs-midi. Il
en fut de mme les jours suivants. Acceptant cela comme une drlerie
spirituelle et sans importance, elle le questionnait avec bonne humeur
en entrant.

--Comment va votre amour aujourd'hui?

Et il lui disait, sur un ton srieux et lger, tous les progrs de ce
mal, tout le travail intime, continu, profond de la tendresse qui
nat et grandit. Il s'analysait minutieusement devant elle, heure par
heure, depuis la sparation de la veille, avec une faon badine de
professeur qui fait un cours; et elle l'coutait intresse, un peu
mue, trouble aussi par cette histoire qui semblait celle d'un livre
dont elle tait l'hrone.

Quand il avait numr, avec des airs galants et dgags, tous les
soucis dont il devenait la proie, sa voix, par moments, se faisait
tremblante en exprimant par un mot ou seulement par une intonation
l'endolorissement de son coeur.

Et toujours elle l'interrogeait, vibrante de curiosit, les yeux fixs
sur lui, l'oreille avide de ces choses un peu inquitantes  entendre,
mais si charmantes  couter.

Quelquefois, en venant prs d'elle pour rectifier la pose, il lui
prenait la main et essayait de la baiser. D'un mouvement vif elle lui
tait ses doigts des lvres et fronant un peu les sourcils:

--Allons; travaillez, disait-elle.

Il se remettait au travail, mais cinq minutes ne s'taient pas
coules sans qu'elle lui post une question pour le ramener
adroitement au seul sujet qui les occupt.

En son coeur maintenant elle sentait natre des craintes. Elle voulait
bien tre aime, mais pas trop. Sre de n'tre pas entrane, elle
redoutait de le laisser s'aventurer trop loin, et de le perdre, force
de le dsesprer aprs avoir paru l'encourager. S'il avait fallu
cependant renoncer  cette tendre et marivaudante amiti,  cette
causerie qui coulait, roulant des parcelles d'amour comme un ruisseau
dont le sable est plein d'or, elle aurait ressenti un gros chagrin, un
chagrin pareil  un dchirement.

Quand elle sortait de chez elle pour se rendre  l'atelier du peintre,
une joie l'inondait, vive et chaude, la rendait lgre et joyeuse. En
posant sa main sur la sonnette de l'htel d'Olivier, son coeur battait
d'impatience, et le tapis de l'escalier tait le plus doux que ses
pieds eussent jamais press.

Cependant Bertin devenait sombre, un peu nerveux, souvent irritable.

Il avait des impatiences aussitt comprimes, mais frquentes.

Un jour, comme elle venait d'entrer, il s'assit  ct d'elle, au lieu
de se mettre  peindre, et il lui dit:

--Madame, vous ne pouvez ignorer maintenant que ce n'est pas une
plaisanterie, et que je vous aime follement.

Trouble par ce dbut, et voyant venir la crise redoute, elle essaya
de l'arrter, mais il ne l'coutait plus. L'motion dbordait de son
coeur, et elle dut l'entendre, ple, tremblante, anxieuse. Il parla
longtemps, sans rien demander, avec tendresse, avec tristesse, avec
une rsignation dsole; et elle se laissa prendre les mains qu'il
conserva dans les siennes. Il s'tait agenouill sans qu'elle y prt
garde, et avec un regard d'hallucin il la suppliait de ne pas lui
faire de mal! Quel mal? Elle ne comprenait pas et n'essayait pas de
comprendre, engourdie dans un chagrin cruel de le voir souffrir, et
ce chagrin tait presque du bonheur. Tout  coup, elle vit des larmes
dans ses yeux et fut tellement mue, qu'elle fit: Oh! prte 
l'embrasser comme on embrasse les enfants qui pleurent. Il rptait
d'une voix trs douce: Tenez, tenez, je souffre trop, et tout 
coup, gagne par cette douleur, par la contagion des larmes, elle
sanglota, les nerfs affols, les bras frmissants, prts  s'ouvrir.

Quand elle se sentit tout  coup enlace par lui et baise
passionnment sur les lvres, elle voulut crier, lutter, le repousser,
mais elle se jugea perdue tout de suite, car elle consentait en
rsistant, elle se donnait en se dbattant, elle l'treignait en
criant: Non, non, je ne veux pas.

Elle demeura ensuite bouleverse, la figure sous ses mains, puis tout
 coup, elle se leva, ramassa son chapeau tomb sur le tapis, le posa
sur sa tte et se sauva, malgr les supplications d'Olivier qui la
retenait par sa robe.

Ds qu'elle fut dans la rue, elle eut envie de s'asseoir au bord du
trottoir, tant elle se sentait crase, les jambes rompues. Un
fiacre passait, elle l'appela et dit au cocher: Allez doucement,
promenez-moi o vous voudrez. Elle se jeta dans la voiture, referma
la portire, se blottit au fond, se sentant seule derrire les glaces
releves, seule pour songer.

Pendant quelques minutes, elle n'eut dans la tte que le bruit des
roues et les secousses des cahots. Elle regardait les maisons, les
gens  pied, les autres en fiacre, les omnibus, avec des yeux vides
qui ne voyaient rien; elle ne pensait  rien non plus, comme si elle
se ft donn du temps, accord un rpit avant d'oser rflchir  ce
qui s'tait pass.

Puis, comme elle avait l'esprit prompt et nullement lche, elle se
dit: Voil, je suis une femme perdue. Et pendant quelques minutes
encore, elle demeura sous l'motion, sous la certitude du malheur
irrparable, pouvante comme un homme tomb d'un toit et qui ne remue
point encore, devinant qu'il a les jambes brises et ne le voulant
point constater.

Mais au lieu de s'affoler sous la douleur qu'elle attendait et dont
elle redoutait l'atteinte, son coeur, au sortir de cette catastrophe,
restait calme et paisible; il battait lentement, doucement, aprs
cette chute dont son me tait accable, et ne semblait point prendre
part  l'effarement de son esprit.

Elle rpta,  voix haute, comme pour l'entendre et s'en convaincre:
Voil, je suis une femme perdue. Aucun cho de souffrance ne
rpondit dans sa chair  cette plainte de sa conscience.

Elle se laissa bercer quelque temps par le mouvement du fiacre,
remettant  tout  l'heure les raisonnements qu'elle aurait  faire
sur cette situation cruelle. Non, elle ne souffrait pas. Elle avait
peur de penser, voil tout, peur de savoir, de comprendre et de
rflchir; mais, au contraire, il lui semblait sentir dans l'tre
obscur et impntrable que cre en nous la lutte incessante de nos
penchants et de nos volonts, une invraisemblable quitude.

Aprs une demi-heure, peut-tre, de cet trange repos, comprenant
enfin que le dsespoir appel ne viendrait pas, elle secoua cette
torpeur et murmura: C'est drle, je n'ai presque pas de chagrin.

Alors elle commena  se faire des reproches. Une colre s'levait en
elle, contre son aveuglement et sa faiblesse. Comment n'avait-elle pas
prvu cela? compris que l'heure de cette lutte devait venir? que cet
homme lui plaisait assez pour la rendre lche? et que dans les coeurs
les plus droits le dsir souffle parfois comme un coup de vent qui
emporte la volont.

Mais quand elle se fut durement rprimande et mprise, elle se
demanda avec terreur ce qui allait arriver.

Son premier projet fut de rompre avec le peintre et de ne le plus
jamais revoir.

A peine eut-elle pris cette rsolution que mille raisons vinrent
aussitt la combattre.

Comment expliquerait-elle cette brouille? Que dirait-elle  son mari?
La vrit souponne ne serait-elle pas chuchote, puis rpandue
partout?

Ne valait-il pas mieux, pour sauver les apparences, jouer vis--vis
d'Olivier Bertin lui-mme l'hypocrite comdie de l'indiffrence et
de l'oubli, et lui montrer qu'elle avait effac cette minute de sa
mmoire et de sa vie?

Mais le pourrait-elle? aurait-elle l'audace de paratre ne se rappeler
rien, de regarder avec un tonnement indign en lui disant: Que me
voulez-vous? l'homme dont vraiment elle avait partag la rapide et
brutale motion?

Elle rflchit longtemps et s'y dcida nanmoins, aucune autre
solution ne lui paraissant possible.

Elle irait chez lui le lendemain, avec courage, et lui ferait
comprendre aussitt ce qu'elle voulait, ce qu'elle exigeait de lui.
Il fallait que jamais un mot, une allusion, un regard, ne pt lui
rappeler cette honte.

Aprs avoir souffert, car il souffrirait aussi, il en prendrait
assurment son parti, en homme loyal et bien lev, et demeurerait
dans l'avenir ce qu'il avait t jusque-l.

Ds que cette nouvelle rsolution fut arrte, elle donna au cocher
son adresse, et rentra chez elle, en proie  un abattement profond,
 un dsir de se coucher, de ne voir personne, de dormir, d'oublier.
S'tant enferme dans sa chambre, elle demeura jusqu'au dner tendue
sur sa chaise longue, engourdie, ne voulant plus occuper son me de
cette pense pleine de dangers.

Elle descendit  l'heure prcise, tonne d'tre si calme et
d'attendre son mari avec sa figure ordinaire. Il parut, portant dans
ses bras leur fille; elle lui serra la main et embrassa l'enfant, sans
qu'aucune angoisse l'agitt.

M. de Guilleroy s'informa de ce qu'elle avait fait. Elle rpondit avec
indiffrence, qu'elle avait pos comme tous les jours.

--Et le portrait, est-il beau? dit-il.

--Il vient fort bien.

A son tour, il parla de ses affaires qu'il aimait raconter en
mangeant, de la sance de la Chambre et de la discussion du projet de
loi sur la falsification des denres.

Ce bavardage, qu'elle supportait bien d'ordinaire, l'irrita, lui
fit regarder avec plus d'attention l'homme vulgaire et phraseur qui
s'intressait  ces choses; mais elle souriait en l'coutant, et
rpondait aimablement, plus gracieuse mme que de coutume, plus
complaisante pour ces banalits. Elle pensait en le regardant: Je
l'ai tromp. C'est mon mari, et je l'ai tromp. Est-ce bizarre? Rien
ne peut plus empcher cela, rien ne peut plus effacer cela! J'ai ferm
les yeux. J'ai consenti pendant quelques secondes, pendant quelques
secondes seulement, au baiser d'un homme, et je ne suis plus une
honnte femme. Quelques secondes dans ma vie, quelques secondes qu'on
ne peut supprimer, ont amen pour moi ce petit fait irrparable, si
grave, si court, un crime, le plus honteux pour une femme... et je
n'prouve point de dsespoir. Si on me l'et dit hier, je ne l'aurais
pas cru. Si on me l'et affirm, j'aurais aussitt song aux affreux
remords dont je devrais tre aujourd'hui dchire. Et je n'en ai pas,
presque pas.

M. de Guilleroy sortit aprs dner, comme il faisait presque tous les
jours.

Alors elle prit sur ses genoux sa petite fille et pleura en
l'embrassant; elle pleura des larmes sincres, larmes de la
conscience, non point larmes du coeur.

Mais elle ne dormit gure.

Dans les tnbres de sa chambre, elle se tourmenta davantage des
dangers que pouvait lui crer l'attitude du peintre; et la peur lui
vint de l'entrevue du lendemain et des choses qu'il lui faudrait dire,
en le regardant en face.

Leve tt, elle demeura sur sa chaise longue durant toute la matine,
s'efforant de prvoir ce qu'elle avait  craindre, ce qu'elle aurait
 rpondre, d'tre prte pour toutes les surprises.

Elle partit de bonne heure, afin de rflchir encore en marchant.

Il ne l'attendait gure et se demandait, depuis la veille, ce qu'il
devait faire vis--vis d'elle.

Aprs son dpart, aprs cette fuite,  laquelle il n'avait pas os
s'opposer, il tait demeur seul, coutant encore, bien qu'elle ft
loin dj, le bruit de ses pas, de sa robe, et de la porte retombant,
pousse par une main perdue.

Il restait debout, plein d'une joie ardente, profonde, bouillante. Il
l'avait prise, elle! Cela s'tait pass entre eux! tait-ce possible?
Aprs la surprise de ce triomphe, il le savourait, et pour le mieux
goter, il s'assit, se coucha presque sur le divan o il l'avait
possde.

Il y resta longtemps, plein de cette pense qu'elle tait sa
matresse, et qu'entre eux, entre cette femme qu'il avait tant dsire
et lui, s'tait nou en quelques moments le lien mystrieux qui
attache secrtement deux tres l'un  l'autre. Il gardait en toute sa
chair encore frmissante le souvenir aigu de l'instant rapide o leurs
lvres s'taient rencontres, o leurs corps s'taient unis et mls
pour tressaillir ensemble du grand frisson de la vie.

Il ne sortit point ce soir-l, pour se repatre de cette pense; il se
coucha tt, tout vibrant de bonheur.

A peine veill, le lendemain, il se posa cette question: Que dois-je
faire? A une cocotte,  une actrice, il et envoy des fleurs ou
mme un bijou; mais il demeurait tortur de perplexit devant cette
situation nouvelle.

Assurment, il fallait crire. Quoi? ... Il griffonna, ratura,
dchira, recommena vingt lettres, qui toutes lui semblaient
blessantes, odieuses, ridicules.

Il aurait voulu exprimer en termes dlicats et charmeurs la
reconnaissance de son me, ses lans de tendresse folle, ses offres
de dvouement sans fin; mais il ne dcouvrait, pour dire ces choses
passionnes et pleines de nuances, que des phrases connues, des
expressions banales, grossires ou puriles.

Il renona donc  l'ide d'crire, et se dcida  l'aller voir, ds
que l'heure de la sance serait passe, car il pensait bien qu'elle ne
viendrait pas.

S'enfermant alors dans l'atelier, il s'exalta devant le portrait, les
lvres chatouilles de l'envie de se poser sur la peinture o quelque
chose d'elle tait fix; et de moment en moment, il regardait dans la
rue par la fentre. Toutes les robes apparues au loin lui donnaient un
battement de coeur. Vingt fois il crut la reconnatre, puis, quand la
femme aperue tait passe, il s'asseyait un moment, accabl comme
aprs une dception.

Soudain, il la vit, douta, prit sa jumelle, la reconnut, et boulevers
par une motion violente, s'assit pour l'attendre.

Quand elle entra, il se prcipita sur les genoux et voulut lui prendre
les mains; mais elle les retira brusquement, et comme il demeurait 
ses pieds, saisi d'angoisse et les yeux levs vers elle, elle lui dit
avec hauteur:

--Que faites-vous donc, Monsieur, je ne comprends pas cette attitude?

Il balbutia:

--Oh! Madame, je vous supplie ...

Elle l'interrompit durement.

--Relevez-vous, vous tes ridicule.

Il se releva, effar, murmurant:

--Qu'avez-vous? Ne me traitez pas ainsi, je vous aime! ...

Alors, en quelques mots rapides et secs, elle lui signifia sa volont,
et rgla la situation.

--Je ne comprends pas ce que vous voulez dire! Ne me parlez jamais de
votre amour, ou je quitterai cet atelier pour n'y point revenir. Si
vous oubliez, une seule fois, cette condition de ma prsence ici, vous
ne me reverrez plus.

Il la regardait, affol par cette duret qu'il n'avait point prvue;
puis il comprit et murmura:

--J'obirai, Madame.

Elle rpondit:

--Trs bien, j'attendais cela de vous! Maintenant travaillez, car vous
tes long  finir ce portrait.

Il prit donc sa palette et se mit  peindre; mais sa main tremblait,
ses yeux troubls regardaient sans voir; il avait envie de pleurer,
tant il se sentait le coeur meurtri.

Il essaya de lui parler; elle rpondit  peine. Comme il tentait de
lui dire une galanterie sur son teint, elle l'arrta d'un ton si
cassant qu'il eut tout  coup une de ces fureurs d'amoureux qui
changent en haine la tendresse. Ce fut, dans son me et dans
son corps, une grande secousse nerveuse, et tout de suite, sans
transition, il la dtesta. Oui, oui, c'tait bien cela, la femme!
Elle tait pareille aux autres, elle aussi! Pourquoi pas? Elle tait
fausse, changeante et faible comme toutes. Elle l'avait attir,
sduit par des ruses de fille, cherchant  l'affoler sans rien donner
ensuite, le provoquant pour se refuser, employant pour lui toutes les
manoeuvres des lches coquettes qui semblent toujours prtes  se
dvtir, tant que l'homme qu'elles rendent pareil aux chiens des rues
n'est pas haletant de dsir.

Tant pis pour elle, aprs tout; il l'avait eue, il l'avait prise.
Elle pouvait ponger son corps et lui rpondre insolemment, elle
n'effacerait rien, et il l'oublierait, lui. Vraiment, il aurait fait
une belle folie en s'embarrassant d'une matresse pareille qui aurait
mang sa vie d'artiste avec des dents capricieuses de jolie femme.

Il avait envie de siffler, ainsi qu'il faisait devant ses modles;
mais comme il sentait son nervement grandir et qu'il redoutait de
faire quelque sottise, il abrgea la sance, sous prtexte d'un
rendez-vous. Quand ils se salurent en se sparant, ils se croyaient
assurment plus loin l'un de l'autre que le jour o ils s'taient
rencontrs chez la duchesse de Mortemain.

Ds qu'elle fut partie, il prit son chapeau et son pardessus et il
sortit. Un soleil froid, dans un ciel bleu ouat de brume, jetait sur
la ville une lumire ple, un peu fausse et triste.

Lorsqu'il eut march quelque temps, d'un pas rapide et irrit, en
heurtant les passants, pour ne point dvier de la ligne droite, sa
grande fureur contre elle s'mietta en dsolations et en regrets.
Aprs qu'il se fut rpt tous les reproches qu'il lui faisait, il se
souvint, en voyant passer d'autres femmes, combien elle tait jolie
et sduisante. Comme tant d'autres qui ne l'avouent point, il avait
toujours attendu l'impossible rencontre, l'affection rare, unique,
potique et passionne, dont le rve plane sur nos coeurs. N'avait-il
pas failli trouver, cela? N'tait-ce pas elle qui lui aurait donn
ce presque impossible bonheur? Pourquoi donc est-ce que rien ne se
ralise? Pourquoi ne peut-on rien saisir de ce qu'on poursuit, ou
n'en atteint-on que des parcelles, qui rendent plus douloureuse cette
chasse aux dceptions?

Il n'en voulait plus  la jeune femme, mais  la vie elle-mme.
Maintenant qu'il raisonnait, pourquoi lui en aurait-il voulu  elle?
Que pouvait-il lui reprocher, aprs tout?--d'avoir t aimable, bonne
et gracieuse pour lui--tandis qu'elle pouvait lui reprocher, elle, de
s'tre conduit comme un malfaiteur!

Il rentra plein de tristesse. Il aurait voulu lui demander pardon,
se dvouer pour elle, faire oublier, et il chercha ce qu'il pourrait
tenter pour qu'elle comprt combien il serait, jusqu' la mort, docile
dsormais  toutes ses volonts.

Or, le lendemain, elle arriva accompagne de sa fille, avec un sourire
si morne, avec un air si chagrin, que le peintre crut voir dans
ces pauvres yeux bleus, jusque-l si gais, toute la peine, tout le
remords, toute la dsolation de ce coeur de femme. Il fut remu de
piti, et pour qu'elle oublit, il eut pour elle, avec une dlicate
rserve, les plus fines prvenances. Elle y rpondit avec douceur,
avec bont, avec l'attitude lasse et brise d'une femme qui souffre.

Et lui, en la regardant, repris d'une folle ide de l'aimer et d'tre
aim, il se demandait comment elle n'tait pas plus fche, comment
elle pouvait revenir encore, l'couter et lui rpondre, avec ce
souvenir entre eux.

Du moment qu'elle pouvait le revoir, entendre sa voix et supporter
en face de lui la pense unique qui ne devait pas la quitter,
c'est qu'alors cette pense ne lui tait pas devenue odieusement
intolrable. Quand une femme hait l'homme qui l'a viole, elle ne peut
plus se trouver devant lui sans que cette haine clate. Mais cet homme
ne peut non plus lui demeurer indiffrent. Il faut qu'elle le dteste
ou qu'elle lui pardonne. Et quand elle pardonne cela, elle n'est pas
loin d'aimer.

Tout en peignant avec lenteur, il raisonnait par petits arguments
prcis, clairs et srs; il se sentait lucide, fort, matre  prsent
des vnements.

Il n'avait qu' tre prudent, qu' tre patient, qu' tre dvou, et
il la reprendrait un jour ou l'autre.

Il sut attendre. Pour la rassurer et la reconqurir, il eut des ruses
 son tour, des tendresses dissimules sous d'apparents remords, des
attentions hsitantes et des attitudes indiffrentes. Tranquille dans
la certitude du bonheur prochain, que lui importait un peu plus tt,
un peu plus tard. Il prouvait mme un plaisir bizarre et raffin  ne
se point presser,  la guetter,  se dire: Elle a peur en la voyant
venir toujours avec son enfant.

Il sentait qu'entre eux se faisait un lent travail de rapprochement,
et que dans les regards de la comtesse quelque chose d'trange, de
contraint, de douloureusement doux, apparaissait, cet appel d'une
me qui lutte, d'une volont qui dfaille et qui semble dire: Mais,
force-moi donc!

Au bout de quelque temps, elle revint seule, rassure par sa rserve.
Alors il la traita en amie, en camarade, lui parla de sa vie, de ses
projets, de son art, comme  un frre.

Sduite par cet abandon, elle prit avec joie ce rle de conseillre,
flatte qu'il la distingut ainsi des autres femmes et convaincue
que son talent gagnerait de la dlicatesse  cette intimit
intellectuelle. Mais  force de la consulter et de lui montrer de
la dfrence, il la fit passer, naturellement, des fonctions de
conseillre au sacerdoce d'inspiratrice. Elle trouva charmant
d'tendre ainsi son influence sur le grand homme, et consentit  peu
prs  ce qu'il l'aimt en artiste, puisqu'elle inspirait ses oeuvres.

Ce fut un soir, aprs une longue causerie sur les matresses des
peintres illustres, qu'elle se laissa glisser dans ses bras. Elle y
resta, cette fois, sans essayer de fuir, et lui rendit ses baisers.

Alors, elle n'eut plus de remords, mais le vague sentiment d'une
dchance, et pour rpondre aux reproches de sa raison, elle crut 
une fatalit.

Entrane vers lui par son coeur qui tait vierge, et par son me qui
tait vide, la chair conquise par la lente domination des caresses,
elle s'attacha peu  peu, comme s'attache les femmes tendres, qui
aiment pour la premire fois.

Chez lui, ce fut une crise d'amour aigu, sensuel et potique. Il lui
semblait parfois qu'il s'tait envol, un jour, les mains tendues, et
qu'il avait pu treindre  pleins bras le rve ail et magnifique qui
plane toujours sur nos esprances.

Il avait fini le portrait de la comtesse, le meilleur, certes,
qu'il et peint, car il avait su voir et fixer ce je ne sais quoi
d'inexprimable que presque jamais un peintre ne dvoile, ce reflet, ce
mystre, cette physionomie de l'me qui passe, insaisissable, sur les
visages.

Puis des mois s'coulrent et puis des annes qui desserrrent  peine
le lien qui unissait l'un  l'autre la comtesse de Guilleroy et le
peintre Olivier Bertin. Ce n'tait plus chez lui l'exaltation des
premiers temps, mais une affection calme, profonde, une sorte
d'amiti amoureuse dont il avait pris l'habitude.

Chez elle, au contraire, grandit sans cesse l'attachement passionn,
l'attachement obstin de certaines femmes qui se donnent  un homme
pour tout  fait et pour toujours. Honntes et droites dans l'adultre
comme elles auraient pu l'tre dans le mariage, elles se vouent  une
tendresse unique dont rien ne les dtournera. Non seulement elles
aiment leur amant, mais elles veulent l'aimer, et les yeux uniquement
sur lui, elles occupent tellement leur coeur de sa pense, que
rien d'tranger n'y peut plus entrer. Elles ont li leur vie avec
rsolution, comme on se lie les mains, avant de sauter  l'eau du haut
d'un pont, lorsqu'on sait nager et qu'on veut mourir.

Mais  partir du moment o la comtesse se fut donne ainsi, elle se
sentit assaillie de craintes sur la constance d'Olivier Bertin. Rien
ne le tenait que sa volont d'homme, son caprice, son got passager
pour une femme rencontre un jour comme il en avait dj rencontr
tant d'autres! Elle le sentait si libre et si facile  tenter, lui qui
vivait sans devoirs, sans habitudes et sans scrupules, comme tous les
hommes! Il tait beau garon, clbre, recherch, ayant  la porte de
ses dsirs vite veills toutes les femmes du monde dont la pudeur est
si fragile, et toutes les femmes d'alcve ou de thtre prodigues de
leurs faveurs avec des gens comme lui. Une d'elles, un soir, aprs
souper, pouvait le suivre et lui plaire, le prendre et le garder.

Elle vcut donc dans la terreur de le perdre, piant ses allures,
ses attitudes, bouleverse par un mot, pleine d'angoisse ds qu'il
admirait une autre femme, vantait le charme d'un visage, ou la
grce d'une tournure. Tout ce qu'elle ignorait de sa vie la faisait
trembler, et tout ce qu'elle en savait l'pouvantait. A chacune de
leurs rencontres, elle devenait ingnieuse  l'interroger, sans qu'il
s'en apert, pour lui faire dire ses opinions sur les gens qu'il
avait vus, sur les maisons o il avait dn, sur les impressions les
plus lgres de son esprit. Ds qu'elle croyait deviner l'influence
possible de quelqu'un, elle la combattait avec une prodigieuse astuce,
avec d'innombrables ressources.

Oh! souvent elle pressentit ces courtes intrigues, sans racines
profondes, qui durent huit ou quinze jours, de temps en temps, dans
l'existence de tout artiste en vue.

Elle avait, pour ainsi dire, l'intuition du danger, avant mme d'tre
prvenue de l'veil d'un dsir nouveau chez Olivier, par l'air de
fte que prennent les yeux et le visage d'un homme que surexcite une
fantaisie galante.

Alors elle commenait  souffrir; elle ne dormait plus que des
sommeils troubls par les tortures du doute. Pour le surprendre, elle
arrivait chez lui sans l'avoir prvenu, lui jetait des questions qui
semblaient naves, ttait son coeur, coutait sa pense, comme on
tte, comme on coute, pour connatre le mal cach dans un tre.

Et elle pleurait sitt qu'elle tait seule, sre qu'on allait le lui
prendre cette fois, lui voler cet amour  qui elle tenait si fort
parce qu'elle y avait mis, avec toute sa volont, toute sa force
d'affection, toutes ses esprances et tous ses rves.

Aussi, quand elle le sentait revenir  elle, aprs ces rapides
loignements, elle prouvait  le reprendre,  le repossder comme une
chose perdue et retrouve, un bonheur muet et profond qui parfois,
quand elle passait devant une glise, la jetait dedans pour remercier
Dieu.

La proccupation de lui plaire toujours, plus qu'aucune autre, et
de le garder contre toutes, avait fait de sa vie entire un combat
ininterrompu de coquetterie. Elle avait lutt pour lui, devant lui,
sans cesse, par la grce, par la beaut, par l'lgance. Elle voulait
que partout o il entendrait parler d'elle, on vantt son charme, son
got, son esprit et ses toilettes. Elle voulait plaire aux autres pour
lui et les sduire afin qu'il ft fier et jaloux d'elle. Et chaque
fois qu'elle le devina jaloux, aprs l'avoir fait un peu souffrir
elle lui mnageait un triomphe qui ravivait son amour en excitant sa
vanit.

Puis comprenant qu'un homme pouvait toujours rencontrer, par le monde,
une femme dont la sduction physique serait plus puissante, tant
nouvelle, elle eut recours  d'autres moyens: elle le flatta et le
gta.

D'une faon discrte et continue, elle fit couler l'loge sur lui;
elle le bera d'admiration et l'enveloppa de compliments, afin que,
partout ailleurs, il trouvt l'amiti et mme la tendresse un peu
froides et incompltes, afin que si d'autres l'aimaient aussi, il
fint par s'apercevoir qu'aucune ne le comprenait comme elle.

Elle fit de sa maison, de ses deux salons o il entrait si souvent,
un endroit o son orgueil d'artiste tait attir autant que son coeur
d'homme, l'endroit de Paris o il aimait le mieux venir parce que
toutes ses convoitises y taient en mme temps satisfaites.

Non seulement, elle apprit  dcouvrir tous ses gots, afin de lui
donner en les rassasiant chez elle, une impression de bien-tre que
rien ne remplacerait, mais elle sut en faire natre de nouveaux, lui
crer des gourmandises de toute sorte, matrielles ou sentimentales,
des habitudes de petits soins, d'affection, d'adoration, de flatterie!
Elle s'effora de sduire ses yeux par des lgances, son odorat par
des parfums, son oreille par des compliments et sa bouche par des
nourritures.

Mais lorsqu'elle eut mis en son me et en sa chair de clibataire
goste et ft une multitude de petits besoins tyranniques,
lorsqu'elle fut bien certaine qu'aucune matresse n'aurait comme elle
le souci de les surveiller et de les entretenir pour le ligoter par
toutes les menues jouissances de la vie, elle eut peur tout  coup, en
le voyant se dgoter de sa propre maison, se plaindre sans cesse de
vivre seul, et, ne pouvant venir chez elle qu'avec toutes les rserves
imposes par la socit, chercher au Cercle, chercher partout les
moyens d'adoucir son isolement, elle eut peur qu'il ne songet au
mariage.

En certains jours, elle souffrait tellement de toutes ces inquitudes,
qu'elle dsirait la vieillesse pour en avoir fini avec cette
angoisse-l, et se reposer dans une affection refroidie et calme.

Les annes passrent, cependant, sans les dsunir. La chane attache
par elle tait solide, et elle en refaisait les anneaux  mesure
qu'ils s'usaient. Mais toujours soucieuse, elle surveillait le coeur
du peintre comme on surveille un enfant qui traverse une rue pleine de
voitures, et chaque jour encore elle redoutait l'vnement inconnu,
dont la menace est suspendue sur nous.

Le comte, sans soupons et sans jalousie, trouvait naturelle cette
intimit de sa femme et d'un artiste fameux qui tait reu partout
avec de grands gards. A force de se voir, les deux hommes, habitus
l'un  l'autre, avaient fini par s'aimer.


II

Quand Bertin entra, le vendredi soir, chez son amie, o il devait
dner pour fter le retour d'Annette de Guilleroy, il ne trouva
encore, dans le petit salon Louis XV, que M. de Musadieu, qui venait
d'arriver.

C'tait un vieil homme d'esprit, qui aurait pu devenir peut-tre un
homme de valeur, et qui ne se consolait point de ce qu'il n'avait pas
t.

Ancien conservateur des muses impriaux, il avait trouv moyen de se
faire renommer inspecteur des Beaux-Arts sous la Rpublique, ce qui
ne l'empchait pas d'tre, avant tout, l'ami des Princes, de tous les
Princes, des Princesses et des Duchesses de l'aristocratie europenne,
et le protecteur jur des artistes de toute sorte. Dou d'une
intelligence alerte, capable de tout entrevoir, d'une grande facilit
de parole qui lui permettait de dire avec agrment les choses les plus
ordinaires, d'une souplesse de pense qui le mettait  l'aise dans
tous les milieux, et d'un flair subtil de diplomate qui lui faisait
juger les hommes  premire vue, il promenait, de salon en salon,
le long des jours et des soirs, son activit claire, inutile et
bavarde.

Apte  tout faire, semblait-il, il parlait de tout avec un semblant
de comptence attachant et une clart de vulgarisateur qui le faisait
fort apprcier des femmes du monde,  qui il rendait les services d'un
bazar roulant d'rudition. Il savait, en effet, beaucoup de choses,
sans avoir jamais lu que les livres indispensables; mais il tait
au mieux avec les cinq Acadmies, avec tous les savants, tous les
crivains, tous les rudits spcialistes, qu'il coutait avec
discernement. Il savait oublier aussitt les explications trop
techniques ou inutiles  ses relations, retenait fort bien les autres,
et prtait  ces connaissances ainsi glanes un tour ais, clair et
bon enfant, qui les rendait faciles  comprendre comme des fabliaux
scientifiques. Il donnait l'impression d'un entrept d'ides, d'un de
ces vastes magasins o on ne rencontre jamais les objets rares, mais
o tous les autres sont  foison,  bon march, de toute nature, de
toute origine, depuis les ustensiles de mnage jusqu'aux vulgaires
instruments de physique amusante ou de chirurgie domestique.

Les peintres, avec qui ses fonctions le laissaient en rapport
constant, le blaguaient et le redoutaient. Il leur rendait,
d'ailleurs, des services, leur faisait vendre des tableaux, les
mettait en relations avec le monde, aimait les prsenter, les
protger, les lancer, semblait se vouer  une oeuvre mystrieuse
de fusion entre les mondains et les artistes, se faisait gloire de
connatre intimement ceux-ci, et d'entrer familirement chez ceux-l,
de djeuner avec le prince de Galles, de passage  Paris, et de dner,
le soir mme, avec Paul Adelmans, Olivier Bertin et Amaury Maldant.

Bertin, qui l'aimait assez, le trouvant drle, disait de lui: C'est
l'encyclopdie de Jules Verne, relie en peau d'ne!

Les deux hommes se serrrent la main, et se mirent  parler de la
situation politique, des bruits de guerre que Musadieu jugeait
alarmants, pour des raisons videntes qu'il exposait fort bien,
l'Allemagne ayant tout intrt  nous craser et  hter ce moment
attendu depuis dix-huit ans par M. de Bismarck; tandis qu'Olivier
Bertin prouvait, par des arguments irrfutables, que ces craintes
taient chimriques, l'Allemagne ne pouvant tre assez folle pour
compromettre sa conqute dans une aventure toujours douteuse, et le
Chancelier assez imprudent pour risquer, aux derniers jours de sa vie,
son oeuvre et sa gloire d'un seul coup.

M. de Musadieu, cependant, semblait savoir des choses qu'il ne voulait
pas dire. Il avait vu d'ailleurs un ministre dans la journe et
rencontr le grand-duc Wladimir, revenu de Cannes, la veille au soir.

L'artiste rsistait et, avec une ironie tranquille, contestait la
comptence des gens les mieux informs. Derrire toutes ces rumeurs,
on prparait des mouvements de bourse! Seul, M. de Bismarck devait
avoir l-dessus une opinion arrte, peut-tre.

M. de Guilleroy entra, serra les mains avec empressement, en
s'excusant, par phrases onctueuses, de les avoir laisss seuls.

--Et vous, mon cher dput, demanda le peintre, que pensez-vous des
bruits de guerre?

M. de Guilleroy se lana dans un discours. Il en savait plus que
personne comme membre de la Chambre, et cependant il n'tait pas du
mme avis que la plupart de ses collgues. Non, il ne croyait pas  la
probabilit d'un conflit prochain,  moins qu'il ne ft provoqu
par la turbulence franaise et par les rodomontades des soi-disant
patriotes de la ligue. Et il fit de M. de Bismarck un portrait 
grands traits, un portrait  la Saint-Simon. Cet homme-l, on ne
voulait pas le comprendre, parce qu'on prte toujours aux autres sa
propre manire de penser, et qu'on les croit prts  faire ce qu'on
aurait fait  leur place. M. de Bismarck n'tait pas un diplomate faux
et menteur, mais un franc, un brutal, qui criait toujours la vrit,
annonait toujours ses intentions. Je veux la paix, dit-il. C'tait
vrai, il voulait la paix, rien que la paix, et tout le prouvait d'une
faon aveuglante depuis dix-huit ans, tout, jusqu' ses armements,
jusqu' ses alliances, jusqu' ce faisceau de peuples unis contre
notre imptuosit. M. de Guilleroy conclut d'un ton profond,
convaincu: C'est un grand homme, un trs grand homme qui dsire la
tranquillit, mais qui croit seulement aux menaces et aux moyens
violents pour l'obtenir. En somme, Messieurs, un grand barbare.

--Qui veut la fin veut les moyens, reprit M. de Musadieu. Je vous
accorde volontiers qu'il adore la paix si vous me concdez qu'il a
toujours envie de faire la guerre pour l'obtenir. C'est l d'ailleurs
une vrit indiscutable et phnomnale: on ne fait la guerre en ce
monde que pour avoir la paix!

Un domestique annonait:--Madame la duchesse de Mortemain.

Dans les deux battants de la porte ouverte, apparut une grande et
forte femme, qui entra avec autorit.

Guilleroy, se prcipitant, lui baisa les doigts et demanda:

--Comment allez-vous, Duchesse?

Les deux autres hommes la salurent avec une certaine familiarit
distingue, car la duchesse avait des faons d'tre cordiales et
brusques.

Veuve du gnral duc de Mortemain, mre d'une fille unique marie au
prince de Salia, fille du marquis de Farandal, de grande origine et
royalement riche, elle recevait dans son htel de la rue de Varenne
toutes les notorits du monde entier, qui se rencontraient et se
complimentaient chez elle. Aucune Altesse ne traversait Paris sans
dner  sa table, et aucun homme ne pouvait faire parler de lui sans
qu'elle et aussitt le dsir de le connatre. Il fallait qu'elle
le vt, qu'elle le ft causer, qu'elle le juget. Et cela l'amusait
beaucoup, agitait sa vie, alimentait cette flamme de curiosit
hautaine et bienveillante qui brlait en elle.

Elle s'tait  peine assise, quand le mme domestique cria:--Monsieur
le baron et madame la baronne de Corbelle.

Ils taient jeunes, le baron chauve et gros, la baronne fluette,
lgante, trs brune.

Ce couple avait une situation spciale dans l'aristocratie franaise,
due uniquement au choix scrupuleux de ses relations. De petite
noblesse, sans valeur, sans esprit, m dans tous ses actes par un
amour immodr de ce qui est select, comme il faut et distingu, il
tait parvenu,  force de hanter uniquement les maisons les plus
princires,  force de montrer ses sentiments royalistes, pieux,
corrects au suprme degr,  force de respecter tout ce qui doit tre
respect, de mpriser tout ce qui doit tre mpris, de ne jamais se
tromper sur un point des dogmes mondains, de ne jamais hsiter sur un
dtail d'tiquette,  passer aux yeux de beaucoup pour la fine fleur
du high-life. Son opinion formait une sorte de code du comme il faut,
et sa prsence dans une maison constituait pour elle un vrai titre
d'honorabilit.

Les Corbelle taient parents du comte de Guilleroy.

--Eh bien, dit la duchesse tonne, et votre femme?

--Un instant, un petit instant, demanda le comte. Il y a une surprise,
elle va venir.

Quand Mme de Guilleroy, marie depuis un mois, avait fait son entre
dans le monde, elle fut prsente  la duchesse de Mortemain, qui tout
de suite l'aima, l'adopta, la patronna.

Depuis vingt ans, cette amiti ne s'tait point dmentie, et quand la
duchesse disait ma petite, on entendait encore en sa voix l'motion
de cette toquade subite et persistante. C'est chez elle qu'avait eu
lieu la rencontre du peintre et de la comtesse.

Musadieu s'tait approch, il demanda:

--La duchesse a-t-elle t voir l'exposition des Intemprants?

--Non, qu'est-ce que c'est?

--Un groupe d'artistes nouveaux, des impressionnistes  l'tat
d'ivresse. Il y en a deux trs forts.

La grande dame murmura avec ddain:

--Je n'aime pas les plaisanteries de ces messieurs.

Autoritaire, brusque, n'admettant gure d'autre opinion que la sienne,
fondant la sienne uniquement sur la conscience de sa situation
sociale, considrant, sans bien s'en rendre compte, les artistes
et les savants comme des mercenaires intelligents chargs par Dieu
d'amuser les gens du monde ou de leur rendre des services, elle ne
donnait d'autre base  ses jugements que le degr d'tonnement et de
plaisir irraisonn que lui procurait la vue d'une chose, la lecture
d'un livre ou le rcit d'une dcouverte.

Grande, forte, lourde, rouge, parlant haut, elle passait pour avoir
grand air parce que rien ne la troublait, qu'elle osait tout dire et
protgeait le monde entier, les princes dtrns par ses rceptions en
leur honneur, et mme le Tout-Puissant, par ses largesses au clerg et
ses dons aux glises.

Musadieu reprit:

--La duchesse sait-elle qu'on croit avoir arrt l'assassin de Marie
Lambourg?

Son intrt s'veilla brusquement, et elle rpondit:

--Non, racontez-moi a?

Et il narra les dtails. Haut, trs maigre, portant un gilet blanc, de
petits diamants comme boutons de chemise, il parlait sans gestes, avec
un air correct qui lui permettait de dire les choses trs oses dont
il avait la spcialit. Fort myope, il semblait, malgr son pince-nez,
ne jamais voir personne, et quand il s'asseyait on et dit que toute
l'ossature de son corps se courbait suivant la forme du fauteuil.
Son torse pli devenait tout petit, s'affaissait comme si la colonne
vertbrale et t en caoutchouc; ses jambes croises l'une sur
l'autre semblaient deux rubans enrouls, et ses longs bras retenus
par ceux du sige, laissaient pendre des mains ples, aux doigts
interminables. Ses cheveux et sa moustache teints artistement,
avec des mches blanches habilement oublies, taient un sujet de
plaisanterie frquent.

Comme il expliquait  la duchesse que les bijoux de la fille publique
assassine avaient t donns en cadeau par le meurtrier prsum  une
autre crature de moeurs lgres, la porte du grand salon s'ouvrit de
nouveau, toute grande, et deux femmes en toilette de dentelle blanche,
blondes, dans une crme de malines, se ressemblant comme deux soeurs
d'ge trs diffrent, l'une un peu trop mre, l'autre un peu
trop jeune, l'une un peu trop forte, l'autre un peu trop mince,
s'avancrent en se tenant par la taille et en souriant.

On cria, on applaudit. Personne, sauf Olivier Bertin, ne savait le
retour d'Annette de Guilleroy, et l'apparition de la jeune fille 
ct de sa mre qui, d'un peu loin, semblait presque aussi frache et
mme plus belle, car, fleur trop ouverte, elle n'avait pas fini d'tre
clatante, tandis que l'enfant,  peine panouie, commenait seulement
 tre jolie, les fit trouver charmantes toutes les deux.

La duchesse ravie, battant des mains, s'exclamait:

--Dieu! qu'elles sont ravissantes et amusantes l'une  ct de
l'autre! Regardez donc, Monsieur de Musadieu, comme elles se
ressemblent!

On comparait; deux opinions se formrent aussitt. D'aprs Musadieu,
les Corbelle et le comte de Guilleroy, la comtesse et sa fille ne se
ressemblaient que par le teint, les cheveux, et surtout les yeux, qui
taient tout  fait les mmes, galement tachets de points noirs,
pareils  des minuscules gouttes d'encre tombes sur l'iris bleu. Mais
d'ici peu, quand la jeune fille serait devenue une femme, elles ne se
ressembleraient presque plus.

D'aprs la duchesse, au contraire, et d'aprs Olivier Bertin, elles
taient en tout semblables, et seule la diffrence d'ge les faisait
paratre diffrentes.

Le peintre disait:

--Est-elle change, depuis trois ans? Je ne l'aurais pas reconnue, je
ne vais plus oser la tutoyer.

La comtesse se mit  rire.

--Ah! par exemple! Je voudrais bien vous voir dire vous  Annette.

La jeune fille, dont la future crnerie apparaissait sous des airs
timidement espigles, reprit:

--C'est moi qui n'oserai plus dire tu  M. Bertin.

Sa mre sourit.

--Garde cette mauvaise habitude, je te la permets. Vous referez vite
connaissance.

Mais Annette remuait la tte.

--Non, non. a me gnerait.

La duchesse, l'ayant embrasse, l'examinait en connaisseuse
intresse.

--Voyons, petite, regarde-moi bien en face. Oui, tu as tout  fait le
mme regard que ta mre; tu seras pas mal dans quelque temps, quand tu
auras pris du brillant. Il faut engraisser, pas beaucoup, mais un peu;
tu es maigrichonne.

La comtesse s'cria:

--Oh! ne lui dites pas cela.

--Et pourquoi?

--C'est si agrable d'tre mince! Moi je vais me faire maigrir.

Mais Mme de Mortemain se fcha, oubliant, dans la vivacit de sa
colre, la prsence d'une fillette.

--Ah toujours! vous en tes toujours  la mode des os, parce qu'on les
habille mieux que la chair. Moi je suis de la gnration des femmes
grasses! Aujourd'hui c'est la gnration des femmes maigres! a me
fait penser aux vaches d'gypte. Je ne comprends pas les hommes, par
exemple, qui ont l'air d'admirer vos carcasses. De notre temps, ils
demandaient mieux.

Elle se tut au milieu des sourires, puis reprit:

--Regarde ta maman, petite, elle est trs bien, juste  point,
imite-la.

On passait dans la salle  manger. Lorsqu'on fut assis, Musadieu
reprit la discussion.

--Moi, je dis que les hommes doivent tre maigres, parce qu'ils sont
faits pour des exercices qui rclament de l'adresse et de l'agilit,
incompatibles avec le ventre. Le cas des femmes est un peu diffrent.
Est-ce pas votre avis, Corbelle?

Corbelle fut perplexe, la duchesse tant forte, et sa propre femme
plus que mince! Mais la baronne vint au secours de son mari, et
rsolument se pronona pour la sveltesse. L'anne d'avant, elle avait
d lutter contre un commencement d'embonpoint, qu'elle domina trs
vite.

Mme de Guilleroy demanda:

--Dites comment vous avez fait?

Et la baronne expliqua la mthode employe par toutes les femmes
lgantes du jour. On ne buvait pas en mangeant. Une heure aprs
le repas seulement, on se permettait une tasse de th, trs chaud,
brlant. Cela russissait  tout le monde. Elle cita des exemples
tonnants de grosses femmes devenues, en trois mois, plus fines que
des lames de couteau. La duchesse exaspre s'cria:

--Dieu! que c'est bte de se torturer ainsi! Vous n'aimez rien, mais
rien, pas mme le champagne. Voyons, Bertin, vous qui tes artiste,
qu'en pensez-vous?

--Mon Dieu, Madame, je suis peintre, je drape, a m'est gal! Si
j'tais sculpteur, je me plaindrais.

--Mais vous tes homme, que prfrez-vous?

--Moi? ... une ... lgance un peu nourrie, ce que ma cuisinire
appelle un bon petit poulet de grain. Il n'est pas gras, il est plein
et fin.

La comparaison fit rire; mais la comtesse incrdule regardait sa fille
et murmurait:

--Non, c'est trs gentil d'tre maigre, les femmes qui restent maigres
ne vieillissent pas.

Ce point-l fut encore discut et partagea la socit. Tout le monde,
cependant, se trouva  peu prs d'accord sur ceci: qu'une personne
trs grasse ne devait pas maigrir trop vite.

Cette observation donna lieu  une revue des femmes connues dans le
monde et  de nouvelles contestations sur leur grce, leur chic
et leur beaut. Musadieu jugeait la blonde marquise de Lochrist
incomparablement charmante, tandis que Bertin estimait sans rivale Mme
Mandelire, brune, avec son front bas, ses yeux sombres et sa bouche
un peu grande, o ses dents semblaient luire.

Il tait assis  ct de la jeune fille, et, tout  coup, se tournant
vers elle:

--coute bien, Nanette. Tout ce que nous disons l, tu l'entendras
rpter au moins une fois par semaine, jusqu' ce que tu sois vieille.
En huit jours tu sauras par coeur tout ce qu'on pense dans le monde,
sur la politique, les femmes, les pices de thtre et le reste. Il
n'y aura qu' changer les noms des gens ou les titres des oeuvres de
temps en temps. Quand tu nous auras tous entendus exposer et dfendre
notre opinion, tu choisiras paisiblement la tienne parmi celles qu'on
doit avoir, et puis tu n'auras plus besoin de penser  rien, jamais;
tu n'auras qu' te reposer.

La petite, sans rpondre, leva sur lui un oeil malin, o vivait une
intelligence jeune, alerte, tenue en laisse et prte  partir.

Mais la duchesse et Musadieu, qui jouaient aux ides comme on joue 
la balle, sans s'apercevoir qu'ils se renvoyaient toujours les mmes,
protestrent au nom de la pense et de l'activit humaines.

Alors Bertin s'effora de dmontrer combien l'intelligence des gens du
monde, mme les plus instruits, est sans valeur, sans nourriture et
sans porte, combien leurs croyances sont pauvrement fondes, leur
attention aux choses de l'esprit faible et indiffrente, leurs gots
sautillants et douteux.

Saisi par un de ces accs d'indignation  moiti vrais,  moiti
factices, que provoque d'abord, le dsir d'tre loquent, et
qu'chauffe tout  coup un jugement clair, ordinairement obscurci
par la bienveillance, il montra comment les gens qui ont pour unique
occupation dans la vie de faire des visites et de dner en ville, se
trouvent devenir, par une irrsistible fatalit, des tres lgers et
gentils, mais banals, qu'agitent vaguement des soucis, des croyances
et des apptits superficiels.

Il montra que rien chez eux n'est profond, ardent, sincre, que leur
culture intellectuelle tant nulle, et leur rudition un simple
vernis, ils demeurent, en somme, des mannequins qui donnent l'illusion
et font les gestes d'tres d'lite qu'ils ne sont pas. Il prouva
que les frles racines de leurs instincts ayant pouss dans
les conventions, et non dans les ralits, ils n'aiment rien
vritablement, que le luxe mme de leur existence est une satisfaction
de vanit et non l'apaisement d'un besoin raffin de leur corps, car
on mange mal chez eux, on y boit de mauvais vins, pays fort cher.

--Ils vivent, disait-il,  ct de tout, sans rien voir et rien
pntrer;  ct de la science qu'ils ignorent;  ct de la nature
qu'ils ne savent pas regarder;  ct du bonheur, car ils sont
impuissants  jouir ardemment de rien;  ct de la beaut du monde ou
de la beaut de l'art, dont ils parlent sans l'avoir dcouverte, et
mme sans y croire, car ils ignorent l'ivresse de goter aux joies de
la vie et de l'intelligence. Ils sont incapables de s'attacher  une
chose jusqu' l'aimer uniquement, de s'intresser  rien jusqu' tre
illumins par le bonheur de comprendre.

Le baron de Corbelle crut devoir prendre la dfense de la bonne
compagnie.

Il le fit avec des arguments inconsistants et irrfutables, de ces
arguments qui fondent devant la raison comme la neige au feu, et qu'on
ne peut saisir, des arguments absurdes et triomphants de cur de
campagne qui dmontre Dieu. Il compara, pour finir, les gens du monde
aux chevaux de course qui ne servent  rien,  vrai dire, mais qui
sont la gloire de la race chevaline.

Bertin, gn devant cet adversaire, gardait maintenant un silence
ddaigneux et poli. Mais, soudain, la btise du baron l'irrita, et
interrompant adroitement son discours, il raconta, du lever jusqu'au
coucher, sans rien omettre, la vie d'un homme bien lev.

Tous les dtails finement saisis dessinaient une silhouette
irrsistiblement comique. On voyait le monsieur habill par son valet
de chambre, exprimant d'abord au coiffeur qui le venait raser
quelques ides gnrales, puis, au moment de la promenade matinale,
interrogeant les palefreniers sur la sant des chevaux, puis trottant
par les alles du bois, avec l'unique souci de saluer et d'tre salu,
puis djeunant en face de sa femme, sortie en coup de son ct, et ne
lui parlant que pour numrer le nom des personnes aperues le
matin, puis allant jusqu'au soir, de salon en salon, se retremper
l'intelligence dans le commerce de ses semblables, et dnant chez un
prince o tait discute l'attitude de l'Europe, pour finir ensuite la
soire au foyer de la danse,  l'Opra, o ses timides prtentions de
viveur taient satisfaites innocemment par l'apparence d'un mauvais
lieu.

Le portrait tait si juste, sans que l'ironie en ft blessante pour
personne, qu'un rire courait autour de la table.

La duchesse, secoue par une gat retenue de grosse personne, avait
dans la poitrine de petites secousses discrtes. Elle dit enfin:

--Non, vraiment, c'est trop drle, vous me ferez mourir de rire.

Bertin, trs excit, riposta:

--Oh! Madame, dans le monde on ne meurt pas de rire. C'est  peine si
on rit. On a la complaisance, par bon got, d'avoir l'air de s'amuser
et de faire semblant de rire. On imite assez bien la grimace, on ne
fait jamais la chose. Allez dans les thtres populaires, vous verrez
rire. Allez chez les bourgeois qui s'amusent, vous verrez rire jusqu'
la suffocation! Allez dans les chambres de soldats, vous verrez des
hommes trangls, les yeux pleins de larmes, se tordre sur leur lit
devant les farces d'un loustic. Mais dans nos salons on ne rit pas. Je
vous dis qu'on fait le simulacre de tout, mme du rire.

Musadieu l'arrta:

--Permettez; vous tes svre! Vous-mme, mon cher, il me semble
pourtant que vous ne ddaignez pas ce monde que vous raillez si bien.

Bertin sourit.

--Moi, je l'aime.

--Mais alors?

--Je me mprise un peu comme un mtis de race douteuse.

--Tout cela, c'est de la pose, dit la duchesse.

Et comme il se dfendait de poser, elle termina la discussion en
dclarant que tous les artistes aimaient  faire prendre aux gens des
vessies pour des lanternes.

La conversation, alors, devint gnrale, effleura tout, banale et
douce, amicale et discrte, et, comme le dner touchait  sa fin, la
comtesse, tout  coup, s'cria, en montrant ses verres pleins devant
elle:

--Eh bien, je n'ai rien bu, rien, pas une goutte, nous verrons si je
maigrirai.

La duchesse, furieuse, voulut la forcer  avaler une gorge ou deux
d'eau minrale; ce fut en vain, et elle s'cria:

--Oh! la sotte! voil que sa fille va lui tourner la tte. Je vous en
prie, Guilleroy, empchez votre femme de faire cette folie.

Le comte, en train d'expliquer  Musadieu le systme d'une batteuse
mcanique invente en Amrique, n'avait pas entendu.

--Quelle folie, duchesse?

--La folie de vouloir maigrir.

Il jeta sur sa femme un regard bienveillant et indiffrent.

--C'est que je n'ai pas pris l'habitude de la contrarier.

La comtesse s'tait leve en prenant le bras de son voisin; le comte
offrit le sien  la duchesse, et on passa dans le grand salon, le
boudoir du fond tant rserv aux rceptions de la journe.

C'tait une pice trs vaste et trs claire. Sur les quatre murs, de
larges et beaux panneaux de soie bleu ple  dessins anciens enferms
en des encadrements blancs et or prenaient sous la lumire des lampes
et du lustre une teinte lunaire douce et vive. Au milieu du principal,
le portrait de la comtesse par Olivier Bertin semblait habiter, animer
l'appartement. Il y tait chez lui, mlait  l'air mme du salon son
sourire de jeune femme, la grce de son regard, le charme lger de
ses cheveux blonds. C'tait d'ailleurs presque un usage, une sorte
de pratique d'urbanit, comme le signe de croix en entrant dans les
glises, de complimenter le modle sur l'oeuvre du peintre chaque fois
qu'on s'arrtait devant.

Musadieu n'y manquait jamais. Son opinion de connaisseur commissionn
par l'tat ayant une valeur d'expertise lgale, il se faisait un
devoir d'affirmer souvent, avec conviction, la supriorit de cette
peinture.

--Vraiment, dit-il, voil le plus beau portrait moderne que je
connaisse. Il y a l dedans une vie prodigieuse.

Le comte de Guilleroy, chez qui l'habitude d'entendre vanter cette
toile avait enracin la conviction qu'il possdait un chef-d'oeuvre,
s'approcha pour renchrir, et, pendant une minute ou deux, ils
accumulrent toutes les formules usites et techniques pour clbrer
les qualits apparentes et intentionnelles de ce tableau.

Tous les yeux, levs vers le mur, semblaient ravis d'admiration, et
Olivier Bertin, accoutum  ces loges, auxquels il ne prtait gure
plus d'attention qu'on ne fait aux questions sur la sant, aprs une
rencontre dans la rue, redressait cependant la lampe  rflecteur
place devant le portrait pour l'clairer, le domestique l'ayant
pose, par ngligence, un peu de travers.

Puis on s'assit, et le comte s'tant approch de la duchesse, elle lui
dit:

--Je crois que mon neveu va venir me chercher et vous demander une
tasse de th.

Leurs dsirs, depuis quelque temps, s'taient rencontrs et devins,
sans qu'ils se les fussent encore confis, mme par des sous-entendus.

Le frre de la duchesse de Mortemain, le marquis de Farandal, aprs
s'tre presque entirement ruin au jeu, tait mort d'une chute de
cheval, en laissant une veuve et un fils. Ag maintenant de vingt-huit
ans, ce jeune homme, un des plus convoits meneurs de cotillon
d'Europe, car on le faisait venir parfois  Vienne et  Londres pour
couronner par des tours de valse des bals princiers, bien qu' peu
prs sans fortune, demeurait par sa situation, par sa famille, par
son nom, par ses parents presque royales, un des hommes les plus
recherchs et les plus envis de Paris.

Il fallait affermir cette gloire trop jeune, dansante et sportive, et
aprs un mariage riche, trs riche, remplacer les succs mondains
par des succs politiques. Ds qu'il serait dput, le marquis
deviendrait, par ce seul fait, une des colonnes du trne futur, un des
conseillers du roi, un des chefs du parti.

La duchesse, bien renseigne, connaissait l'norme fortune du comte
de Guilleroy, thsaurisateur prudent log dans un simple appartement
quand il aurait pu vivre en grand seigneur dans un des plus beaux
htels de Paris. Elle savait ses spculations toujours heureuses, son
flair subtil de financier, sa participation aux affaires les plus
fructueuses lances depuis dix ans, et elle avait eu la pense de
faire pouser  son neveu la fille du dput normand  qui ce mariage
donnerait une influence prpondrante dans la socit aristocratique
de l'entourage des princes. Guilleroy, qui avait fait un mariage riche
et multipli par son adresse une belle fortune personnelle, couvait
maintenant d'autres ambitions.

Il croyait au retour du roi et voulait, ce jour-l, tre en mesure de
profiter de cet vnement de la faon la plus complte.

Simple dput, il ne comptait pas pour grand'-chose. Beau-pre du
marquis de Farandal, dont les aeux avaient t les familiers fidles
et prfrs de la maison royale de France, il montait au premier rang.

L'amiti de la duchesse pour sa femme prtait en outre  cette union
un caractre d'intimit trs prcieux, et par crainte qu'une autre
jeune fille se rencontrt qui plt subitement au marquis, il avait
fait revenir la sienne afin de hter les vnements.

Mme de Mortemain, pressentant ses projets et les devinant, y prtait
une complicit silencieuse, et, ce jour-l mme, bien qu'elle n'et
pas t prvenue du brusque retour de la jeune fille, elle avait
engag son neveu  venir chez les Guilleroy, afin de l'habituer, peu 
peu,  entrer souvent dans cette maison.

Pour la premire fois, le comte et la duchesse parlrent  mots
couverts de leurs dsirs, et en se quittant, un trait d'alliance
tait conclu.

On riait  l'autre bout du salon. M. de Musadieu racontait  la
baronne de Corbelle la prsentation d'une ambassade ngre au Prsident
de la Rpublique, quand le marquis de Farandal fut annonc.

Il parut sur la porte et s'arrta. Par un geste du bras rapide et
familier, il posa un monocle sur son oeil droit, et l'y laissa
comme pour reconnatre le salon o il pntrait, mais pour donner,
peut-tre, aux gens qui s'y trouvaient, le temps de le voir, et pour
marquer son entre. Puis, par un imperceptible mouvement de la joue et
du sourcil, il laissa retomber le morceau de verre au bout d'un cheveu
de soie noire, et s'avana vivement vers Mme de Guilleroy dont il
baisa la main tendue, en s'inclinant trs bas. Il en fit autant pour
sa tante, puis il salua en serrant les autres mains, allant de l'un 
l'autre avec une lgante aisance.

C'tait un grand garon  moustaches rousses, un peu chauve dj,
taill en officier, avec des allures anglaises de sportsman. On
sentait,  le voir, un de ces hommes dont tous les membres sont plus
exercs que la tte, et qui n'ont d'amour que pour les choses o
se dveloppent la force et l'activit physiques. Il tait instruit
pourtant, car il avait appris et il apprenait encore chaque jour, avec
une grande tension d'esprit, tout ce qu'il lui serait utile de savoir
plus tard: l'histoire, en s'acharnant sur les dates et en se mprenant
sur les enseignements des faits, et les notions lmentaires
d'conomie politique ncessaires  un dput, l'A B C de la sociologie
 l'usage des classes dirigeantes.

Musadieu l'estimait, disant: Ce sera un homme de valeur. Bertin
apprciait son adresse et sa vigueur. Ils allaient  la mme salle
d'armes, chassaient ensemble souvent, et se rencontraient  cheval
dans les alles du bois. Entre eux tait donc ne une sympathie de
gots communs, cette franc-maonnerie instinctive que cre entre deux
hommes un sujet de conversation tout trouv, agrable  l'un comme 
l'autre.

Quand on prsenta le marquis  Annette de Guilleroy, il eut
brusquement le soupon des combinaisons de sa tante, et, aprs s'tre
inclin, il la parcourut d'un regard rapide d'amateur.

Il la jugea gentille, et surtout pleine de promesses, car il avait
tant conduit de cotillons qu'il s'y connaissait en jeunes filles et
pouvait prdire presque  coup sr l'avenir de leur beaut, comme un
expert qui gote un vin trop vert.

Il changea seulement avec elle quelques phrases insignifiantes, puis
s'assit auprs de la baronne de Corbelle, afin de potiner  mi-voix.

On se retira de bonne heure, et quand tout le monde fut parti,
l'enfant couche, les lampes teintes, les domestiques remonts en
leurs chambres, le comte de Guilleroy, marchant  travers le salon,
clair seulement par deux bougies, retint longtemps la comtesse
ensommeille sur un fauteuil, pour dvelopper ses esprances,
dtailler l'attitude  garder, prvoir toutes les combinaisons, les
chances et les prcautions  prendre.

Il tait tard quand il se retira, ravi d'ailleurs de sa soire, et
murmurant:

--Je crois bien que c'est une affaire faite.


III

_Quand viendrez-vous, mon ami? Je ne vous ai pas aperu depuis trois
jours, et cela me semble long. Ma fille m'occupe beaucoup, mais vous
savez que je ne peux plus me passer de vous_.

Le peintre, qui crayonnait des esquisses, cherchant toujours un sujet
nouveau, relut le billet de la comtesse, puis ouvrant le tiroir d'un
secrtaire, il l'y dposa sur un amas d'autres lettres entasses l
depuis le dbut de leur liaison.

Ils s'taient accoutums, grce aux facilits de la vie mondaine,  se
voir presque chaque jour. De temps en temps, elle venait chez lui, et
le laissant travailler, s'asseyait pendant une heure ou deux dans le
fauteuil o elle avait pos jadis. Mais comme elle craignait un peu
les remarques des domestiques, elle prfrait pour ces rencontres
quotidiennes, pour cette petite monnaie de l'amour, le recevoir chez
elle, ou le retrouver dans un salon.

On arrtait un peu d'avance ces combinaisons, qui semblaient toujours
naturelles  M. de Guilleroy.

Deux fois par semaine au moins le peintre dnait chez la comtesse avec
quelques amis; le lundi, il la saluait rgulirement dans sa loge 
l'Opra; puis ils se donnaient rendez-vous dans telle ou telle maison,
o le hasard les amenait  la mme heure. Il savait les soirs o elle
ne sortait pas, et il entrait alors prendre une tasse de th chez
elle, se sentant chez lui prs de sa robe, si tendrement et si
srement log dans cette affection mrie, si captur par l'habitude de
la trouver quelque part, de passer  ct d'elle quelques instants,
d'changer quelques paroles, de mler quelques penses, qu'il
prouvait, bien que la flamme vive de sa tendresse ft depuis
longtemps apaise, un besoin incessant de la voir.

Le dsir de la famille, d'une maison anime, habite, du repas en
commun, des soires o l'on cause sans fatigue avec des gens depuis
longtemps connus, ce dsir du contact, du coudoiement, de l'intimit
qui sommeille en tout coeur humain, et que tout vieux garon promne,
de porte en porte, chez ses amis o il installe un peu de lui,
ajoutait une force d'gosme  ses sentiments d'affection. Dans cette
maison o il tait aim, gt, o il trouvait tout, il pouvait encore
reposer et dorloter sa solitude.

Depuis trois jours il n'avait pas revu ses amis, que le retour de leur
fille devait agiter beaucoup, et il s'ennuyait dj, un peu fch mme
qu'ils ne l'eussent point appel plus tt, et mettant une certaine
discrtion  ne les point solliciter le premier.

La lettre de la comtesse le souleva comme un coup de fouet. Il tait
trois heures de l'aprs-midi. Il se dcida immdiatement  se rendre
chez elle pour la trouver avant qu'elle sortt.

Le valet de chambre parut, appel par un coup de sonnette.

--Quel temps, Joseph?

--Trs beau, Monsieur.

--Chaud.

--Oui, Monsieur.

--Gilet blanc, jaquette bleue, chapeau gris.

Il avait toujours une tenue trs lgante; mais bien qu'il ft habill
par un tailleur au style correct, la faon seule dont il portait ses
vtements, dont il marchait, le ventre sangl dans un gilet blanc,
le chapeau de feutre gris, haut de forme, un peu rejet en arrire,
semblait rvler tout de suite qu'il tait artiste et clibataire.

Quand il arriva chez la comtesse, on lui dit qu'elle se prparait 
faire une promenade au bois. Il fut mcontent et attendit.

Selon son habitude, il se mit  marcher  travers le salon, allant
d'un sige  l'autre ou des fentres aux murs, dans la grande pice
assombrie par les rideaux. Sur les tables lgres, aux pieds dors,
des bibelots de toutes sortes, inutiles, jolis et coteux, tranaient
dans un dsordre cherch. C'taient de petites botes anciennes en or
travaill, des tabatires  miniatures, des statuettes d'ivoire, puis
des objets en argent mat tout  fait modernes, d'une drlerie svre,
o apparaissait le got anglais: un minuscule pole de cuisine, et
dessus, un chat buvant dans une casserole, un tui  cigarettes,
simulant un gros pain, une cafetire pour mettre des allumettes, et
puis dans un crin toute une parure de poupe, colliers, bracelets,
bagues, broches, boucles d'oreilles avec des brillants, des saphirs,
des rubis, des meraudes, microscopique fantaisie qui semblait
excute par des bijoutiers de Lilliput.

De temps en temps, il touchait un objet, donn par lui,  quelque
anniversaire, le prenait, le maniait, l'examinait avec une
indiffrence rvassante, puis le remettait  sa place.

Dans un coin, quelques livres rarement ouverts, relis avec luxe,
s'offraient  la main sur un guridon port par un seul pied, devant
un petit canap de forme ronde. On voyait aussi sur ce meuble la
_Revue des Deux Mondes_, un peu fripe, fatigue, avec des pages
cornes, comme si on l'avait lue et relue, puis d'autres publications
non coupes, les _Arts modernes_, qu'on doit recevoir uniquement 
cause du prix, l'abonnement cotant quatre cents francs par an, et la
_Feuille libre_, mince plaquette  couverture bleue, o se rpandent
les potes les plus rcents qu'on appelle les nervs.

Entre les fentres, le bureau de la comtesse, meuble coquet du dernier
sicle, sur lequel elle crivait les rponses aux questions presses
apportes pendant les rceptions. Quelques ouvrages encore sur ce
bureau, les livres familiers, enseigne de l'esprit et du coeur de
la femme: _Musset, Manon Lescaut, Werther_; et, pour montrer qu'on
n'tait pas tranger aux sensations compliques et aux mystres de la
psychologie, _les Fleurs du mal, le Rouge et le Noir, la Femme au_
XVIIIe _sicle, Adolphe._

A ct des volumes, un charmant miroir  main, chef-d'oeuvre
d'orfvrerie, dont la glace tait retourne sur un carr de velours
brod, afin qu'on pt admirer sur le dos un curieux travail d'or et
d'argent.

Bertin le prit et se regarda dedans. Depuis quelques annes il
vieillissait terriblement, et bien qu'il juget son visage plus
original qu'autrefois, il commenait  s'attrister du poids de ses
joues et des plissures de sa peau.

Une porte s'ouvrit derrire lui..

--Bonjour, Monsieur Bertin, disait Annette.

--Bonjour, petite, tu vas bien?

--Trs bien, et vous?

--Comment, tu ne me tutoies pas, dcidment.

--Non, vrai, a me gne.

--Allons donc!

--Oui, a me gne. Vous m'intimidez.

--Pourquoi a?

--Parce que ... parce que vous n'tes ni assez jeune ni assez vieux! ...

Le peintre se mit  rire.

--Devant cette raison, je n'insiste point.

Elle rougit tout  coup, jusqu' la peau blanche o poussent les
premiers cheveux, et reprit, confuse:

--Maman m'a charge de vous dire qu'elle descendait tout de suite, et
de vous demander si vous vouliez venir au bois de Boulogne avec nous.

--Oui, certainement. Vous tes seules?

--Non, avec la duchesse de Mortemain.

--Trs bien, j'en suis.

--Alors, vous permettez que j'aille mettre mon chapeau?

--Va, mon enfant!

Comme elle sortait, la comtesse entra, voile, prte  partir. Elle
tendit ses mains.

--On ne vous voit plus? Qu'est-ce que vous faites?

--Je ne voulais pas vous gner en ce moment. Dans la faon dont
elle pronona Olivier, elle mit tous ses reproches et tout son
attachement.

--Vous tes la meilleure femme du monde, dit-il, mu par l'intonation
de son nom.

Cette petite querelle de coeur finie et arrange, elle reprit sur le
ton des causeries mondaines:

--Nous allons aller chercher la duchesse  son htel, et puis, nous
ferons un tour de bois. Il va falloir montrer tout a  Nanette.

Le landau attendait sous la porte cochre.

Bertin s'assit en face des deux femmes, et la voiture partit au milieu
du bruit des chevaux piaffant sous la vote sonore.

Le long du grand boulevard descendant vers la Madeleine toute la gat
du printemps nouveau semblait tombe du ciel sur les vivants.

L'air tide et le soleil donnaient aux hommes des airs de fte,
aux femmes des airs d'amour, faisaient cabrioler les gamins et les
marmitons blancs qui avaient dpos leurs corbeilles sur les bancs
pour courir et jouer avec leurs frres, les jeunes voyous. Les chiens
semblaient presss; les serins des concierges s'gosillaient; seules
les vieilles rosses atteles aux fiacres allaient toujours de leur
allure accable, de leur trot de moribonds.

La comtesse murmura:

--Oh! le beau jour, qu'il fait bon vivre!

Le peintre, sous la grande lumire, les contemplait l'une auprs de
l'autre, la mre et la fille. Certes, elles taient diffrentes, mais
si pareilles en mme temps que celle-ci tait bien la continuation de
celle-l, faite du mme sang, de la mme chair, anime de la mme vie.
Leurs yeux surtout, ces yeux bleus clabousss de gouttelettes noires,
d'un bleu si frais chez la fille, un peu dcolor chez la mre,
fixaient si bien sur lui le mme regard, quand il leur parlait, qu'il
s'attendait  les entendre lui rpondre les mmes choses. Et il tait
un peu surpris de constater, en les faisant rire et bavarder, qu'il y
avait devant lui deux femmes trs distinctes, une qui avait vcu et
une qui allait vivre. Non, il ne prvoyait pas ce que deviendrait
cette enfant, quand sa jeune intelligence, influence par des gots
et des instincts encore endormis, aurait pouss, se serait ouverte
au milieu des vnements du monde. C'tait une jolie petite personne
nouvelle, prte aux hasards et  l'amour, ignore et ignorante, qui
sortait du port comme on navire, tandis que sa mre y revenait, ayant
travers l'existence et aim!

Il fut attendri  la pense que c'tait lui qu'elle avait choisi et
qu'elle prfrait encore, cette femme toujours jolie, berce en ce
landau, dans l'air tide du printemps.

Comme il lui jetait sa reconnaissance dans un regard, elle le devina,
et il crut sentir un remerciement dans un frlement de sa robe.

A son tour, il murmura:

--Oh! oui, quel beau jour!

Quand on eut pris la duchesse, rue de Varenne, ils filrent vers
les Invalides, traversrent la Seine et gagnrent l'avenue des
Champs-Elyses, en montant vers l'Arc de Triomphe de l'toile, au
milieu d'un flot de voitures.

La jeune fille s'tait assise prs d'Olivier,  reculons, et elle
ouvrait, sur ce fleuve d'quipages, des yeux avides et nafs. De temps
en temps, quand la duchesse et la comtesse accueillaient un salut d'un
court mouvement de tte, elle demandait: Qui est-ce? Il nommait les
Pontaiglin, ou les Puicelci, ou la comtesse de Lochrist, ou la
belle Mme Mandelire.

On suivait  prsent l'avenue du Bois de Boulogne, au milieu du bruit
et de l'agitation des roues. Les quipages, un peu moins serrs
qu'avant l'Arc de Triomphe, semblaient lutter dans une course sans
fin. Les fiacres, les landaus lourds, les huit-ressorts solennels se
dpassaient tour  tour, distancs soudain par une victoria rapide,
attele d'un seul trotteur, emportant avec une vitesse folle, 
travers toute cette foule roulante, bourgeoise ou aristocrate, 
travers tous les mondes, toutes les classes, toutes les hirarchies,
une femme jeune, indolente, dont la toilette claire et hardie jetait
aux voitures qu'elle frlait un trange parfum de fleur inconnue.

--Cette dame-l, qui est-ce? demandait Annette.

--Je ne sais pas, rpondait Bertin, tandis que la duchesse et la
comtesse changeaient un sourire.

Les feuilles poussaient, les rossignols familiers de ce jardin
parisien chantaient dj dans la jeune verdure, et quand on eut pris
la file au pas, en approchant du lac, ce fut de voiture  voiture
un change incessant de saints, de sourires et de paroles aimables,
lorsque les roues se touchaient. Cela, maintenant, avait l'air du
glissement d'une flotte de barques o taient assis des dames et des
messieurs trs sages. La duchesse, dont la tte  tout instant se
penchait devant les chapeaux levs ou les fronts inclins, paraissait
passer une revue et se remmorer ce qu'elle savait, ce qu'elle pensait
et ce qu'elle supposait des gens,  mesure qu'ils dfilaient devant
elle.

--Tiens, petite, revoici la belle Mme Mandelire, la beaut de la
Rpublique.

Dans une voiture lgre et coquette, la beaut de la Rpublique
laissait admirer, sous une apparente indiffrence pour cette gloire
indiscute, ses grands yeux sombres, son front bas sous un casque de
cheveux noirs, et sa bouche volontaire, un peu trop forte.

--Trs belle tout de mme, dit Bertin.

La comtesse n'aimait pas l'entendre vanter d'autres femmes. Elle
haussa doucement les paules et ne rpondit rien.

Mais la jeune fille, chez qui s'veilla soudain l'instinct des
rivalits, osa dire:

--Moi, je ne trouve point. Le peintre se retourna.

--Quoi, tu ne la trouves point belle?

--Non, elle a l'air trempe dans l'encre. La duchesse riait, ravie.

--Bravo, petite, voil six ans que la moiti des hommes de Paris se
pme devant cette ngresse! Je crois qu'ils se moquent de nous. Tiens,
regarde plutt la comtesse de Lochrist.

Seule dans un landau avec un caniche blanc, la comtesse, fine comme
une miniature, une blonde aux yeux bruns, dont les lignes dlicates,
depuis cinq ou six ans galement, servaient de thme aux exclamations
de ses partisans, saluait, un sourire fix sur la lvre.

Mais Nanette ne se montra pas encore enthousiaste.

--Oh! fit-elle, elle n'est plus bien frache. Bertin, qui d'ordinaire
dans les discussions quotidiennement revenues sur ces deux rivales, ne
soutenait point la comtesse, se fcha soudain de cette intolrance de
gamine.

--Bigre, dit-il, qu'on l'aime plus ou moins, elle est charmante, et je
te souhaite de devenir aussi jolie qu'elle.

--Laissez donc, reprit la duchesse, vous remarquez seulement les
femmes quand elles ont pass trente ans. Elle a raison, cette enfant,
vous ne les vantez que dfrachies.

Il s'cria:

--Permettez, une femme n'est vraiment belle que tard, lorsque toute
son expression est sortie.

Et dveloppant cette ide que la premire fracheur n'est que le
vernis de la beaut qui mrit, il prouva que les hommes du monde ne se
trompent pas en faisant peu d'attention aux jeunes femmes dans tout
leur clat, et qu'ils ont raison de ne les proclamer belles qu' la
dernire priode de leur panouissement.

La comtesse, flatte, murmurait:

--Il est dans le vrai, il juge en artiste. C'est trs gentil, un jeune
visage, mais toujours un peu banal.

Et le peintre insista, indiquant  quel moment une figure, perdant peu
 peu la grce indcise de la jeunesse, prend sa forme dfinitive, son
caractre, sa physionomie.

Et,  chaque parole, la comtesse faisait oui d'un petit balancement
de tte convaincu; et plus il affirmait, avec une chaleur d'avocat qui
plaide, avec une animation de suspect qui soutient sa cause, plus elle
l'approuvait du regard et du geste, comme s'ils se fussent allis pour
se soutenir contre un danger, pour se dfendre contre une opinion
menaante et fausse. Annette ne les coutait gure, tout occupe 
regarder. Sa figure souvent rieuse tait devenue grave, et elle ne
disait plus rien, tourdie de joie dans ce mouvement. Ce soleil, ces
feuilles, ces voitures, cette belle vie riche et gaie, tout cela
c'tait pour elle.

Tous les jours, elle pourrait venir ainsi, connue  son tour, salue,
envie; et des hommes, en la montrant, diraient peut-tre qu'elle
tait belle. Elle cherchait ceux et celles qui lui paraissaient les
plus lgants, et demandait toujours leurs noms, sans s'occuper
d'autre chose que de ces syllabes assembles qui, parfois, veillaient
en elle un cho de respect et d'admiration, quand elle les avait lues
souvent dans les journaux ou dans l'histoire. Elle ne s'accoutumait
pas  ce dfil de clbrits, et ne pouvait mme croire tout 
fait qu'elles fussent vraies, comme si elle et assist  quelque
reprsentation. Les fiacres lui inspiraient un mpris ml de dgot,
la gnaient et l'irritaient, et elle dit soudain:

--Je trouve qu'on ne devrait laisser venir ici que les voitures de
matre.

Bertin rpondit:

--Eh bien, Mademoiselle, que fait-on de l'galit, de la libert et de
la fraternit?

Elle eut une moue qui signifiait  d'autres et reprit:

--Il y aurait un bois pour les fiacres, celui de Vincennes, par
exemple.

--Tu retardes, petite, et tu ne sais pas encore que nous nageons en
pleine dmocratie. D'ailleurs, si tu veux voir le bois pur de tout
mlange, viens le matin, tu n'y trouveras que la fleur, la fine fleur
de la socit.

Et il fit un tableau, un de ceux qu'il peignait si bien, du bois
matinal avec ses cavaliers et ses amazones, de ce club des plus
choisis o tout le monde se connat par ses noms, petits noms,
parents, titres, qualits et vices, comme si tous vivaient dans le
mme quartier ou dans la mme petite ville.

--Y venez-vous souvent? dit-elle.

--Trs souvent; c'est vraiment ce qu'il y a de plus charmant  Paris.

--Vous montez  cheval, le matin!

--Mais oui.

--Et puis, l'aprs-midi, vous faites des visites?

--Oui.

--Alors, quand est-ce que vous travaillez?

--Mais je travaille ... quelquefois, et puis j'ai choisi une
spcialit suivant mes gots! Comme je suis peintre de belles dames,
il faut bien que je les voie et que je les suive un peu partout.

Elle murmura, toujours sans rire:

--A pied et  cheval?

Il jeta vers elle un regard oblique et satisfait, qui semblait dire:
Tiens, tiens, dj de l'esprit, tu seras trs bien, toi.

Un souffle d'air froid passa, venu de trs loin, de la grande campagne
 peine veille encore; et le bois entier frmit, ce bois coquet,
frileux et mondain.

Pendant quelques secondes ce frisson fit trembler les maigres feuilles
sur les arbres et les toffes sur les paules. Toutes les femmes, d'un
mouvement presque pareil, ramenrent sur leurs bras et sur leur gorge
le vtement tomb derrire elles; et les chevaux se mirent  trotter
d'un bout  l'autre de l'alle, comme si la brise aigre, qui
accourait, les et fouetts en les touchant.

On rentra vite au milieu d'un bruit argentin de gourmettes secoues,
sous une onde oblique et rouge du soleil couchant.

--Est-ce que vous retournez chez vous? dit la comtesse au peintre,
dont elle savait toutes les habitudes.

--Non, je vais au Cercle.

--Alors, nous vous dposons en passant?

--a me va, merci bien.

--Et quand nous invitez-vous  djeuner avec la duchesse?

--Dites votre jour?

Ce peintre attitr des Parisiennes, que ses admirateurs avaient
baptis un Watteau raliste et que ses dtracteurs appelaient
photographe de robes et manteaux, recevait souvent, soit  djeuner,
soit  dner, les belles personnes dont il avait reproduit les
traits, et d'autres encore, toutes les clbres, toutes les connues,
qu'amusaient beaucoup ces petites ftes dans un htel de garon.

--Aprs-demain! a vous va-t-il, aprs-demain, ma chre duchesse?
demanda Mme de Guilleroy.

--Mais oui, vous tes charmante! M. Bertin ne pense jamais  moi, pour
ces parties-l. On voit bien que je ne suis plus jeune.

La comtesse, habitue  considrer la maison de l'artiste un peu comme
la sienne, reprit:

--Rien, que nous quatre, les quatre du landau, la duchesse, Annette,
moi et vous, n'est-ce pas, grand artiste?

--Rien que nous, dit-il en descendant, et je vous ferai faire des
crevisses  l'alsacienne.

--Oh! vous allez donner des passions  la petite.

Il saluait, debout  la portire, puis il entra vivement dans le
vestibule de la grande porte du Cercle, jeta son pardessus et sa canne
 la compagnie de valets de pied qui s'taient levs comme des soldats
au passage d'un officier, puis il monta le large escalier, passa
devant une autre brigade de domestiques en culottes courtes, poussa
une porte et se sentit soudain alerte comme un jeune homme en
entendant, au bout du couloir, un bruit continu de fleurets heurts,
d'appels de pied, d'exclamations lances, par des voix fortes:
Touch.--A moi.--Pass.--J'en ai.--Touch.--A vous.

Dans la salle d'armes, les tireurs, vtus de toile grise, avec leur
veste de peau, leurs pantalons serrs aux chevilles, une sorte de
tablier tombant sur le ventre, un bras en l'air, la main replie,
et dans l'autre main rendue norme par le gant, le mince et souple
fleuret, s'allongeaient et se redressaient avec une brusque souplesse
de pantins mcaniques.

D'autres se reposaient, causaient, encore essouffls, rouges, en
sueur, un mouchoir  la main pour ponger leur front et leur cou;
d'autres, assis sur le divan carr qui faisait le tour de la grande
salle, regardaient les assauts. Liverdy contre Landa, et le matre du
Cercle, Taillade, contre le grand Rocdiane.

Bertin, souriant, chez lui, serrait les mains.

--Je vous retiens, lui cria le baron de Baverie.

--Je suis  vous, mon cher.

Et il passa dans le cabinet de toilette pour se dshabiller.

Depuis longtemps, il ne s'tait senti aussi agile et vigoureux, et,
devinant qu'il allait faire un excellent assaut, il se htait avec
une impatience d'colier qui va jouer. Ds qu'il eut devant lui son
adversaire, il l'attaqua avec une ardeur extrme, et, en dix minutes,
l'ayant touch onze fois, le fatigua si bien, que le baron demanda
grce. Puis il tira avec Punisimont, et avec son confrre Amaury
Maldant.

La douche froide, ensuite, glaant sa chair haletante, lui rappela les
bains de la vingtime anne, quand il piquait des ttes dans la Seine,
du haut des ponts de la banlieue, en plein automne, pour pater les
bourgeois.

--Tu dnes ici? lui demandait Maldant.

--Oui.

--Nous avons une table avec Liverdy, Rocdiane et Landa, dpche-toi,
il est sept heures un quart.

La salle  manger, pleine d'hommes, bourdonnait.

Il y avait l tous les vagabonds nocturnes de Paris, des dsoeuvrs et
des occups, tous ceux qui,  partir de sept heures du soir, ne savent
plus que faire et dnent au Cercle pour s'accrocher, grce au hasard
d'une rencontre,  quelque chose ou  quelqu'un.

Quand les cinq amis se furent assis, le banquier Liverdy, un homme de
quarante ans, vigoureux et trapu, dit  Bertin:

--Vous tiez enrag, ce soir.

Le peintre rpondit:

--Oui, aujourd'hui, je ferais des choses surprenantes.

Les autres sourirent, et le paysagiste Amaury Maldant, un petit
maigre, chauve, avec une barbe grise, dit d'un air fin:

--Moi aussi, j'ai toujours un retour de sve en Avril; a me fait
pousser quelques feuilles, une demi-douzaine au plus, puis a coule en
sentiment; il n'y a jamais de fruits.

Le marquis de Rocdiane et le comte de Landa le plaignirent. Plus gs
que lui, tous deux, sans qu'aucun oeil exerc pt fixer leur ge,
hommes de cercle, de cheval et d'pe  qui les exercices incessants
avaient fait des corps d'acier, ils se vantaient d'tre plus jeunes,
en tout, que les polissons nervs de la gnration nouvelle.

Rocdiane, de bonne race, frquentant tous les salons, mais suspect
de tripotages d'argent de toute nature, ce qui n'tait pas tonnant,
disait Bertin, aprs avoir tant vcu dans les tripots, mari, spar
de sa femme qui lui payait une rente, administrateur de banques
belges et portugaises, portait haut, sur sa figure nergique de Don
Quichotte, un honneur un peu terni de gentilhomme  tout faire que
nettoyait, de temps en temps, le sang d'une piqre en duel.

Le comte de Landa, un bon colosse, fier de sa taille et de ses
paules, bien que mari et pre de deux enfants, ne se dcidait qu'
grand'peine  dner chez lui trois fois par semaine, et restait au
Cercle les autres jours, avec ses amis, aprs la sance de la salle
d'armes.

--Le Cercle est une famille, disait-il, la famille de ceux qui
n'en ont pas encore, de ceux qui n'en auront jamais et de ceux qui
s'ennuient dans la leur.

La conversation, partie sur le chapitre femmes, roula d'anecdotes
en souvenirs et de souvenirs en vanteries jusqu'aux confidences
indiscrtes.

Le marquis de Rocdiane laissait souponner ses matresses par des
indications prcises, femmes du monde dont il ne disait pas les noms,
afin de les faire mieux deviner. Le banquier Liverdy dsignait les
siennes par leurs prnoms. Il racontait: J'tais au mieux, en ce
moment-l, avec la femme d'un diplomate. Or, un soir, en la quittant,
je lui dis: ma petite Marguerite... Il s'arrtait au milieu des
sourires, puis reprenait: Hein! j'ai laiss chapper quelque chose.
On devrait prendre l'habitude d'appeler toutes les femmes Sophie.

Olivier Bertin, trs rserv, avait coutume de dclarer, quand on
l'interrogeait:

--Moi, je me contente de mes modles.

On feignait de le croire, et Landa, un simple coureur de filles,
s'exaltait  la pense de tous les jolis morceaux qui trottent par
les rues, et de toutes les jeunes personnes dshabilles devant le
peintre,  dix francs l'heure.

A mesure que les bouteilles se vidaient, tous ces grisons, comme
les appelaient les jeunes du Cercle, tous ces grisons, dont la face
rougissait, s'allumaient, secous de dsirs rchauffs et d'ardeurs
fermentes.

Rocdiane, aprs le caf, tombait dans des indiscrtions plus
vridiques, et oubliait les femmes du monde pour clbrer les simples
cocottes.

--Paris, disait-il, un verre de kummel  la main, la seule ville o un
homme ne vieillisse pas, la seule o,  cinquante ans, pourvu qu'il
soit solide et bien conserv, il trouvera toujours une gamine de
dix-huit ans, jolie comme un ange, pour l'aimer.

Landa, retrouvant son Rocdiane d'aprs les liqueurs, l'approuvait avec
enthousiasme, numrait les petites filles qui l'adoraient encore tous
les jours.

Mais Liverdy, plus sceptique et prtendant savoir exactement ce que
valent les femmes, murmurait:

--Oui, elles vous le disent, qu'elles vous adorent.

Landa riposta:

--Elles me le prouvent, mon cher.

--Ces preuves-l ne comptent pas.

--Elles me suffisent.

Rocdiane criait:

--Mais elles le pensent, sacrebleu! Croyez-vous qu'une jolie petite
gueuse de vingt ans, qui fait la fte depuis cinq ou six ans dj, la
fte  Paris, o toutes nos moustaches lui ont appris et gt le got
des baisers, sait encore distinguer un homme de trente d'avec un homme
de soixante? Allons donc! quelle blague! Elle en a trop vu et trop
connu. Tenez, je vous parie qu'elle aime mieux, au fond du coeur, mais
vraiment mieux, un vieux banquier qu'un jeune gommeux. Est-ce qu'elle
sait, est-ce qu'elle rflchit  a? Est-ce que les hommes ont un ge,
ici? Eh! mon cher, nous autres, nous rajeunissons en blanchissant, et
plus nous blanchissons, plus on nous dit qu'on nous aime, plus on nous
le montre et plus on le croit.

Ils se levrent de table, congestionns et fouetts par l'alcool,
prts  partir pour toutes les conqutes, et ils commenaient 
dlibrer sur l'emploi de leur soire, Bertin parlant du Cirque,
Rocdiane de l'Hippodrome, Maldant de l'den et Landa des
Folies-Bergre, quand un bruit de violons qu'on accorde, lger,
lointain, vint jusqu' eux.

--Tiens, il y a donc musique aujourd'hui au Cercle, dit Rocdiane.

--Oui, rpondit Bertin, si nous y passions dix minutes avant de
sortir?

--Allons.

Ils traversrent un salon, la salle de billard, une salle de jeu, puis
arrivrent dans une sorte de loge dominant la galerie des musiciens.
Quatre messieurs, enfoncs en des fauteuils, attendaient dj d'un air
recueilli, tandis qu'en bas, au milieu des rangs de siges vides, une
dizaine d'autres causaient, assis ou debout.

Le chef d'orchestre tapait sur le pupitre  petits coups de son
archet: on commena.

Olivier Bertin adorait la musique; comme on adore l'opium. Elle le
faisait rver.

Ds que le flot sonore des instruments l'avait touch, il se sentait
emport dans une sorte d'ivresse nerveuse qui rendait son corps et
son intelligence incroyablement vibrants. Son imagination s'en allait
comme une folle, grise par les mlodies,  travers des songeries
douces et d'agrables rvasseries. Les yeux ferms, les jambes
croises, les bras mous, il coutait les sons et voyait des choses qui
passaient devant ses yeux et dans son esprit.

L'orchestre jouait une symphonie d'Haydn, et le peintre, ds qu'il
eut baiss ses paupires sur son regard, revit le bois, la foule des
voitures autour de lui, et, en face, dans le landau, la comtesse et
sa fille. Il entendait leurs voix, suivait leurs paroles, sentait le
mouvement de la voiture, respirait l'air plein d'odeur de feuilles.

Trois fois, son voisin, lui parlant, interrompit cette vision, qui
recommena trois fois, comme recommence, aprs une traverse en mer,
le roulis du bateau dans l'immobilit du lit.

Puis elle s'tendit, s'allongea en un voyage lointain, avec les deux
femmes assises toujours devant lui, tantt en chemin de fer, tantt
 la table d'htels trangers. Durant toute la dure de l'excution
musicale, elles l'accompagnrent ainsi, comme si elles avaient laiss,
durant cette promenade au grand soleil, l'image de leurs deux visages
empreinte au fond de son oeil.

Un silence, puis un bruit de siges remus et de voix chassrent cette
vapeur de songe, et il aperut, sommeillant autour de lui, ses quatre
amis en des postures naves d'attention change en sommeil.

Quand il les eut rveills:

--Eh bien! que faisons-nous maintenant? dit-il.

--Moi, rpondit avec franchise Rocdiane, j'ai envie de dormir ici
encore un peu.

--Et moi aussi, reprit Landa.

Bertin se leva:

--Eh bien, moi, je rentre, je suis un peu las.

Il se sentait, au contraire, fort anim, mais il dsirait s'en aller,
par crainte des fins de soire qu'il connaissait si bien autour de la
table de baccara du Cercle.

Il rentra donc, et, le lendemain, aprs une nuit de nerfs, une de ces
nuits qui mettent les artistes dans cet tat d'activit crbrale
baptise inspiration, il se dcida  ne pas sortir et  travailler
jusqu'au soir.

Ce fut une journe excellente, une de ces journes de production
facile, o l'ide semble descendre dans les mains et se fixer
d'elle-mme sur la toile.

Les portes closes, spar du monde, dans la tranquillit de l'htel
ferm pour tous, dans la paix amie de l'atelier, l'oeil clair,
l'esprit lucide, surexcit, alerte, il gota ce bonheur donn aux
seuls artistes d'enfanter leur oeuvre dans l'allgresse. Rien
n'existait plus pour lui, pendant ces heures de travail, que le
morceau de toile o naissait une image sous la caresse de ses
pinceaux, et il prouvait, en ses crises de fcondit, une sensation
trange et bonne de vie abondante qui se grise et se rpand. Le soir
il tait bris comme aprs une saine fatigue, et il se coucha avec la
pense agrable de son djeuner, du lendemain.

La table fut couverte de fleurs, le menu trs soign pour Mme de
Guilleroy, gourmande raffine, et malgr une rsistance nergique,
mais courte, le peintre fora ses convives  boire du champagne.

--La petite sera ivre! disait la comtesse.

La duchesse indulgente rpondait:

--Mon Dieu! il faut bien l'tre une premire fois.

Tout le monde, en retournant dans l'atelier, se sentait un peu agit
par cette gat lgre qui soulve comme si elle faisait pousser des
ailes aux pieds.

La duchesse et la comtesse, ayant une sance au comit des Mres
franaises, devaient reconduire la jeune fille avant de se rendre  la
Socit, mais Bertin offrit de faire un tour  pied avec elle, en la
ramenant boulevard Malesherbes; et ils sortirent tous les deux.

--Prenons par-le plus long, dit-elle.

--Veux-tu rder dans le parc Monceau? c'est un endroit trs gentil;
nous regarderons les mioches et les nourrices.

--Mais oui, je veux bien.

Ils franchirent, par l'avenue Vlasquez, la grille dore et
monumentale qui sert, d'enseigne et d'entre  ce bijou de parc
lgant, talant en plein Paris sa grce factice et verdoyante, au
milieu d'une ceinture d'htels princiers.

Le long des larges alles, qui dploient  travers les pelouses et les
massifs leur courbe savante, une foule de femmes et d'hommes, assis
sur des chaises de fer, regardent dfiler les passants tandis que, par
les petits chemins enfoncs sous les ombrages et serpentant comme des
ruisseaux, un peuple d'enfants grouille dans le sable, court, saute 
la corde sous l'oeil indolent des nourrices ou sous le regard inquiet
des mres. Les arbres normes, arrondis en dme comme des monuments
de feuilles, les marronniers gants dont la lourde verdure est
clabousse de grappes rouges ou blanches, les sycomores distingus,
les platanes dcoratifs avec leur tronc savamment tourment, ornent en
des perspectives sduisantes les grands gazons onduleux.

Il fait chaud, les tourterelles roucoulent dans les feuillages et
voisinent de cime en cime, tandis que les moineaux, se baignent dans
l'arc-en-ciel dont le soleil enlumine la poussire d'eau des arrosages
grene sr l'herbe fine. Sur leurs socles, les statues blanches
semblent heureuses dans cette fracheur verte. Un jeune garon de
marbre retire de son pied une pine introuvable, comme s'il s'tait
piqu tout  l'heure en courant aprs la Diane qui fuit l-bas vers
le petit lac emprisonn dans les bosquets o s'abrite la ruine d'un
temple.

D'autres statues s'embrassent, amoureuses et froides, au bord des
massifs, ou bien rvent, un genou dans la main. Une cascade cume et
roule sur de jolis rochers. Un arbre, tronqu comme une colonne,
porte un lierre; un tombeau porte une inscription. Les fts de pierre
dresss sur les gazons ne rappellent gure plus l'Acropole que cet
lgant petit parc ne rappelle les forts sauvages.

C'est l'endroit artificiel et charmant o les gens de ville vont
contempler des fleurs leves en des serres, et admirer, comme on
admire au thtre le spectacle de la vie, cette aimable reprsentation
que donne, en plein Paris, la belle nature.

Olivier Bertin, depuis des annes, venait presque chaque jour en ce
lieu prfr, pour y regarder les Parisiennes se mouvoir en leur vrai
cadre.

C'est un parc fait pour la toilette, disait-il; les gens mal mis
y font horreur. Et il y rdait pendant des heures, en connaissait
toutes les plantes et tous les promeneurs habituels.

Il marchait  ct d'Annette, le long des alles, l'oeil distrait par
la vie bariole et remuante du jardin.

--Oh l'amour! cria-t-elle.

Elle contemplait un petit garon  boucles blondes qui la regardait de
ses yeux bleus, d'un air tonn et ravi.

Puis, elle passa une revue de tous les enfants; et le plaisir qu'elle
avait  voir ces vivantes poupes enrubannes la rendait bavarde et
communicative.

Elle marchait  petits pas, disait  Bertin ses remarques, ses
rflexions sur les petits, sur les nourrices, sur les mres. Les
enfants gros lui arrachaient des exclamations de joie, et les enfants
ples l'apitoyaient.

Il l'coutait, amus par elle plus que par les mioches, et sans
oublier la peinture, murmurait: C'est dlicieux! en songeant qu'il
devrait faire un exquis tableau, avec un coin du parc et un bouquet de
nourrices, de mres et d'enfants. Comment n'y avait-il pas song?

--Tu aimes ces galopins-l? dit-il.

--Je les adore.

A la voir les regarder, il sentait qu'elle avait envie de les
prendre, de les embrasser, de les manier, une envie matrielle et
tendre de mre future; et il s'tonnait de cet instinct secret, cach
en cette chair de femme.

Comme elle tait dispose  parler, il l'interrogea sur ses gots.
Elle avoua des esprances de succs et de gloire mondaine avec une
navet gentille, dsira de beaux chevaux, qu'elle connaissait
presque en maquignon, car l'levage occupait une partie des fermes
de Roncires; et elle ne s'inquita gure plus d'un fianc que de
l'appartement qu'on trouverait toujours dans la multitude des tages 
louer.

Ils approchaient du lac o deux cygnes et six canards flottaient
doucement, aussi propres et calmes que des oiseaux de porcelaine et
ils passrent devant une jeune femme assise sur une chaise, un livre
ouvert sur les genoux, les yeux levs devant elle, l'me envole dans
une songerie.

Elle ne bougeait pas plus qu'une figure de cire. Laide, humble,
vtue en fille modeste qui ne songe point  plaire, une institutrice
peut-tre, elle tait partie pour le Rve, emporte par une phrase ou
par un mot qui avait ensorcel son coeur. Elle continuait, sans doute,
selon la pousse de ses esprances, l'aventure commence dans le
livre.

Bertin s'arrta, surpris:

--C'est beau, dit-il, de s'en aller comme a.

Ils avaient pass devant elle. Ils retournrent et revinrent encore
sans qu'elle les apert, tant elle suivait de toute son attention le
vol lointain de sa pense.

Le peintre dit  Annette:

--Dis donc, petite! est-ce que a t'ennuierait de me poser une figure,
une fois ou deux?

--Mais non, au contraire!

--Regarde bien cette demoiselle qui se promen dans l'idal.

--L, sur cette chaise?

--Oui. Eh bien! tu t'assoiras aussi sur une chaise, tu ouvriras
un livre sur tes genoux et tu tcheras de faire comme elle. As-tu
quelquefois rv tout veille?

--Mais, oui.

--A quoi?

Et il essaya de la confesser sur ses promenades dans le bleu; mais
elle ne voulait point rpondre, dtournait ses questions, regardait
les canards nager aprs le pain que leur jetait une dame, et semblait
gne comme s'il et touch en elle  quelque chose de sensible.

Puis, pour changer de sujet, elle raconta sa vie  Roncires, parla
de sa grand'mre  qui elle faisait de longues lectures  haute
voix, tous les jours, et qui devait tre bien seule, et bien triste
maintenant.

Le peintre, en l'coutant, se sentait gai comme un oiseau, gai comme
il ne l'avait jamais t. Tout ce qu'elle lui disait, tous les menus
et futiles et mdiocres dtails de cette simple existence de fillette
l'amusaient et l'intressaient.

--Asseyons-nous, dit-il.

Ils s'assirent auprs de l'eau. Et les deux cygnes s'en vinrent
flotter devant eux, esprant quelque nourriture.

Bertin sentait en lui s'veiller des souvenirs, ces souvenirs
disparus, noys dans l'oubli et qui soudain reviennent, on ne sait
pourquoi. Ils surgissaient rapides, de toutes sortes, si nombreux en
mme temps, qu'il prouvait la sensation d'une main remuant la vase de
sa mmoire.

Il cherchait pourquoi avait lieu ce bouillonnement de sa vie ancienne
que plusieurs fois dj, moins qu'aujourd'hui cependant, il avait
senti et remarqu. Il existait toujours une cause  ces vocations
subites, une cause matrielle et simple, une odeur, un parfum souvent.
Que de fois une robe de femme lui avait jet au passage, avec le
souffle vapor d'une essence, tout un rappel d'vnements effacs! Au
fond des vieux flacons de toilette, il avait retrouv souvent aussi
des parcelles de son existence; et toutes les odeurs errantes, celles
des rues, des champs, des maisons, des meubles, les douces et les
mauvaises, les odeurs chaudes des soirs d't, les odeurs froides
des soirs d'hiver, ranimaient toujours chez lui de lointaines
rminiscences, comme si les senteurs, gardaient en elle les choses
mortes embaumes,  la faon des aromates qui conservent les momies.

tait-ce l'herbe mouille ou la fleur des marronniers qui ranimait
ainsi l'autrefois? Non. Alors, quoi? tait-ce  son oeil qu'il devait
cette alerte? Qu'avait-il vu? Rien. Parmi les personnes rencontres,
une d'elles peut-tre ressemblait  une figure de jadis, et, sans
qu'il l'et reconnue, secouait en son coeur toutes les cloches du
pass.

N'tait-ce pas un son, plutt? Bien souvent un piano entendu par
hasard, une voix inconnue, mme un orgue de Barbarie jouant sur une
place un air dmod, l'avaient brusquement rajeuni de vingt ans, en
lui gonflant la poitrine d'attendrissements oublis.

Mais cet appel continuait, incessant, insaisissable, presque irritant.
Qu'y avait-il autour de lui, prs de lui, pour raviver de la sorte ses
motions teintes?

--Il fait un peu frais, dit-il, allons-nous-en.

Ils se levrent et se remirent  marcher.

Il regardait sur les bancs les pauvres assis, ceux pour qui la chaise
tait une trop forte dpense.

Annette, maintenant, les observait aussi et s'inquitait de leur
existence, de leur profession, s'tonnait qu'ayant l'air si misrable
ils vinssent paresser ainsi dans ce beau jardin public.

Et plus encore que tout  l'heure, Olivier remontait les annes
coules. Il lui semblait qu'une mouche ronflait  ses oreilles et les
emplissait du bourdonnement confus des jours finis.

La jeune fille, le voyant rveur, lui demanda:

--Qu'avez-vous? vous semblez triste.

Et il tressaillit jusqu'au coeur. Qui avait dit cela? Elle ou sa
mre? Non pas sa mre avec sa voix d' prsent, mais avec sa voix
d'autrefois, tant change qu'il venait seulement de la reconnatre.

Il rpondit en souriant:

--Je n'ai rien, tu m'amuses beaucoup, tu es trs gentille, tu me
rappelles ta maman.

Comment n'avait-il pas remarqu plus vite cet trange cho de la
parole jadis si familire, qui sortait  prsent de ces lvres
nouvelles.

--Parle encore, dit-il.

--De quoi?

--Dis-moi ce que tes institutrices t'ont fait apprendre. Les
aimais-tu?

Elle se remit  bavarder.

Et il coutait, saisi par un trouble croissant, il piait, il
attendait, au milieu des phrases de cette fillette presque trangre
 son coeur, un mot, un son, un rire, qui semblaient rests dans sa
gorge depuis la jeunesse de sa mre. Des intonations, parfois, le
faisaient frmir d'tonnement. Certes, il y avait entre leurs paroles
des dissemblances telles qu'il n'en avait pas, tout de suite, remarqu
les rapports, telles que, souvent mme, il ne les confondait plus
du tout; mais cette diffrence ne rendait que plus saisissants les
brusques rveils du parler maternel. Jusqu'ici, il avait constat la
ressemblance de leurs visages d'un oeil amical et curieux, mais voil
que le mystre de cette voix ressuscite les mlait d'une telle faon
qu'en dtournant la tte pour ne plus voir la jeune fille il se
demandait par moments si ce n'tait pas la comtesse qui lui parlait
ainsi; douze ans plus tt.

Puis, lorsqu'hallucin par cette vocation il se retournait vers elle,
il retrouvait encore,  la rencontre de son regard, un peu de cette
dfaillance que jetait en lui, aux premiers temps de leur tendresse,
l'oeil de la mre.

Ils avaient fait dj trois fois le tour du parc, repassant toujours
devant les mmes personnes, les mmes nourrices, les mmes enfants.

Annette,  prsent, inspectait les htels qui entourent ce jardin, et
demandait les noms de leurs habitants.

Elle voulait tout savoir sur toutes ces gens, interrogeait avec une
curiosit vorace, semblait emplir de renseignements sa mmoire de
femme, et, la figure claire par l'intrt, coutait des yeux autant
que de l'oreille.

Mais en arrivant au pavillon qui spare les deux portes sur le
boulevard extrieur, Bertin s'aperut que quatre heures allaient
sonner.

--Oh! dit-il, il faut rentrer.

Et ils gagnrent doucement le boulevard Malesherbes.

Quand il eut quitt la jeune fille, le peintre descendit vers la place
de la Concorde, pour faire une visite sur l'autre rive de la Seine.

Il chantonnait, il avait envie de courir, il aurait volontiers saut
par-dessus les bancs, tant il se sentait agile. Paris lui paraissait
radieux, plus joli que jamais. Dcidment, pensait-il, le printemps
revernit tout le monde.

Il tait dans une de ces heures o l'esprit excit comprend tout avec
plus de plaisir, o l'oeil voit mieux, semble plus impressionnable et
plus clair, o l'on gote une joie plus vive  regarder et  sentir,
comme si une main toute-puissante venait de rafrachir toutes les
couleurs de la terre, de ranimer tous les mouvements des tres, et de
remonter en nous, ainsi qu'une montre qui s'arrte, l'activit des
sensations.

Il pensait, en cueillant du regard mille choses amusantes:--Dire
qu'il y a des moments o je ne trouve pas de sujets  peindre!

Et il se sentait l'intelligence si libre et si clairvoyante que toute
son oeuvre d'artiste lui parut banale, et qu'il concevait une nouvelle
manire d'exprimer la vie, plus vraie et plus originale. Et soudain,
l'envie de rentrer et de travailler le saisit, le fit retourner sur
ses pas et s'enfermer dans son atelier.

Mais ds qu'il fut seul en face de la toile commence, cette ardeur
qui lui brlait le sang tout  l'heure, s'apaisa tout  coup. Il se
sentit las, s'assit sur son divan et se remit  rvasser.

L'espce d'indiffrence heureuse dans laquelle il vivait, cette
insouciance d'homme satisfait dont presque tous les besoins sont
apaiss, s'en allait de son coeur tout doucement, comme si quelque
chose lui et manqu. Il sentait sa maison vide, et dsert son grand
atelier. Alors, en regardant autour de lui, il lui sembla voir
passer l'ombre d'une femme dont la prsence lui tait douce. Depuis
longtemps, il avait oubli les impatiences d'amant qui attend le
retour d'une matresse, et voil que, subitement, il la sentait
loigne et la dsirait prs de lui avec un nervement de jeune homme.

Il s'attendrissait  songer combien ils s'taient aims, et il
retrouvait en tout ce vaste appartement o elle tait si souvent
venue, d'innombrables souvenirs d'elle, de ses gestes, de ses paroles,
de ses baisers. Il se rappelait certains jours, certaines heures,
certains moments; et il sentait autour de lui le frlement de ses
caresses anciennes.

Il se releva, ne pouvant plus tenir en place, et se mit  marcher en
songeant de nouveau que, malgr cette liaison dont son existence avait
t remplie, il demeurait bien seul, toujours seul. Aprs les longues
heures de travail, quand il regardait autour de lui, tourdi par ce
rveil de l'homme qui rentre dans la vie, il ne voyait et ne sentait
que des murs  la porte de sa main et de sa voix. Il avait d,
n'ayant pas de femme en sa maison et ne pouvant rencontrer qu'avec
des prcautions de voleur celle qu'il aimait, traner ses heures
dsoeuvres en tous les lieux publics o l'on trouve, o l'on achte,
des moyens quelconques de tuer le temps. Il avait des habitudes au
Cercle, des habitudes au Cirque et  l'Hippodrome,  jour fixe, des
habitudes  l'Opra, des habitudes un peu partout, pour ne pas rentrer
chez lui o il serait demeur avec joie sans doute s'il y avait vcu
prs d'elle.

Autrefois, en certaines heures de tendre affolement, il avait souffert
d'une faon cruelle de ne pouvoir la prendre et la garder avec lui;
puis son ardeur se modrant, il avait accept sans rvolte leur
sparation et sa libert; maintenant il les regrettait de nouveau
comme s'il recommenait  l'aimer.

Et ce retour de tendresse l'envahissait ainsi brusquement, presque
sans raison, parce qu'il faisait beau dehors, et, peut-tre, parce
qu'il avait reconnu tout  l'heure la voix rajeunie de cette femme.
Combien peu de chose il faut pour mouvoir le coeur d'un homme, d'un
homme vieillissant, chez qui le souvenir se fait regret!

Comme autrefois, le besoin de la revoir lui venait, entrait dans son
esprit et dans sa chair  la faon d'une fivre; et il se mit  penser
 elle un peu comme font les jeunes amoureux, en l'exaltant en son
coeur et en s'exaltant lui-mme pour la dsirer davantage; puis il se
dcida, bien qu'il l'et vue dans la matine,  aller lui demander une
tasse de th, le soir mme.

Les heures lui parurent longues, et, en sortant pour descendre au
boulevard Malesherbes, une peur vive le saisit de ne pas la trouver
et d'tre forc de passer encore cette soire tout seul, comme il en
avait pass bien d'autres, pourtant.

A sa demande:--La comtesse est-elle chez elle?--le domestique
rpondant:--Oui, Monsieur--fit entrer de la joie en lui.

Il dit, d'un ton radieux:--C'est encore moi--en apparaissant au
seuil du petit salon o les deux femmes travaillaient sous les
abat-jour roses d'une lampe  double foyer en mtal anglais, porte
sur une tige haute et mince.

La comtesse s'cria:

--Comment, c'est vous? Quelle chance!

--Mais, oui. Je me suis senti trs solitaire, et je suis venu.

--Comme c'est gentil!

--Vous attendez quelqu'un?

--Non ..., peut-tre ..., je ne sais jamais.

Il s'tait assis et regardait avec un air de ddain le tricot gris en
grosse laine qu'elles confectionnaient vivement au moyen de longues
aiguilles en bois.

Il demanda:

--Qu'est-ce que cela?

--Des couvertures.

--De pauvres?

--Oui, bien entendu.

--C'est trs laid.

--C'est trs chaud.

--Possible, mais c'est trs laid, surtout dans un appartement Louis
XV, o tout caresse l'oeil. Si ce n'est pour vos pauvres, vous
devriez, pour vos amis, faire vos charits plus lgantes.

--Mon Dieu, les hommes!--dit-elle en haussant les paules--mais on en
prpare partout en ce moment, de ces couvertures-l.

--Je le sais bien, je le sais trop. On ne peut plus faire une visite
le soir, sans voir traner cette affreuse loque grise sur les plus
jolies toilettes et sur les meubles les plus coquets. On a, ce
printemps, la bienfaisance de mauvais got.

La comtesse, pour juger s'il disait vrai, tendit le tricot qu'elle
tenait sur la chaise de soie inoccupe  ct d'elle, puis elle
convint avec indiffrence:

--Oui, en effet, c'est laid.

Et elle se remit  travailler. Les deux ttes voisines, penches sous
les deux lumires toutes proches, recevaient dans les cheveux une
coule de lueur rose qui se rpandait sur la chair des visages, sur
les robes et sur les mains remuantes; et elles regardaient leur
ouvrage avec cette attention lgre et continue des femmes habitues 
ces besognes des doigts, que l'oeil suit sans que l'esprit y songe.

Aux quatre coins de l'appartement, quatre autres lampes en porcelaine
de Chine, portes sur des colonnes anciennes de bois dor, rpandaient
sur les tapisseries une lumire douce et rgulire, attnue par des
transparents de dentelle jets sur les globes.

Bertin prit un sige trs bas, un fauteuil nain, o il pouvait tout
juste s'asseoir, mais qu'il avait toujours prfr pour causer avec la
comtesse, en demeurant presque  ses pieds.

Elle lui dit:

--Vous avez fait une longue promenade avec Nan, tantt, dans le parc.

--Oui. Nous avons bavard comme de vieux amis. Je l'aime beaucoup,
votre fille. Elle vous ressemble tout  fait. Quand elle prononce
certaines phrases, on croirait que vous avez oubli votre voix dans sa
bouche.

--Mon mari me l'a dj dit bien souvent.

Il les regardait travailler, baignes dans la clart des lampes, et la
pense dont il souffrait souvent, dont il avait encore souffert dans
le jour, le souci de son htel dsert, immobile, silencieux, froid,
quel que soit le temps, quel que soit le feu des chemines et du
calorifre, le chagrina comme si, pour la premire fois, il comprenait
bien son isolement.

Oh! comme il aurait dcidment voulu tre le mari de cette femme, et
non son amant! Jadis il dsirait l'enlever, la prendre  cet homme, la
lui voler compltement. Aujourd'hui il le jalousait ce mari tromp qui
tait install prs d'elle pour toujours, dans les habitudes de sa
maison et dans le clinement de son contact. En la regardant, il se
sentait le coeur tout rempli de choses anciennes revenues qu'il aurait
voulu lui dire. Vraiment il l'aimait bien encore, mme un peu plus,
beaucoup plus aujourd'hui qu'il n'avait fait depuis longtemps; et ce
besoin de lui exprimer ce rajeunissement dont elle serait si contente,
lui faisait dsirer qu'on envoyt se coucher la jeune fille, le plus
vite possible.

Obsd par cette envie d'tre seul avec elle, de se rapprocher jusqu'
ses genoux o il poserait sa tte, de lui prendre les mains dont
s'chapperaient la couverture du pauvre, les aiguilles de bois, et
la pelotte de laine qui s'en irait sous un fauteuil au bout d'un fil
droul, il regardait l'heure, ne parlait plus gure et trouvait que
vraiment on a tort d'habituer les fillettes  passer la soire avec
les grandes personnes.

Des pas troublrent le silence du salon voisin, et le domestique, dont
la tte apparut, annona:

--M. de Musadieu.

Olivier Bertin eut une petite rage comprime, et quand il serra la
main de l'inspecteur des Beaux-Arts, il se sentit une envie de le
prendre par les paules et de le jeter dehors.

Musadieu tait plein de nouvelles: le ministre allait tomber, et
on chuchotait un scandale sur le marquis de Rocdiane. Il ajouta en
regardant la jeune fille: Je conterai cela un peu plus tard.

La comtesse leva les yeux sur la pendule et constata que dix heures
allaient sonner.

--Il est temps de te coucher, mon enfant, dit-elle  sa fille.

Annette, sans rpondre, plia son tricot, roula sa laine, baisa sa mre
sur les joues, tendit la main aux deux hommes et s'en alla prestement,
comme si elle et gliss sans agiter l'air en passant.

Quand elle fut sortie:

--Eh bien, votre scandale? demanda la comtesse.

On prtendait que le marquis de Rocdiane, spar  l'amiable de sa
femme qui lui payait une rente juge par lui insuffisante, avait
trouv, pour la faire doubler, un moyen sr et singulier. La marquise,
suivie sur son ordre, s'tait laiss surprendre en flagrant dlit, et
avait d racheter par une pension nouvelle le procs-verbal dress par
le commissaire de police.

La comtesse coutait, le regard curieux, les mains immobiles, tenant
sur ses genoux l'ouvrage interrompu.

Bertin, que la prsence de Musadieu exasprait depuis le dpart de la
jeune fille, se fcha, et affirma avec une indignation d'homme qui
sait et qui n'a voulu parler  personne de cette calomnie, que c'tait
l un odieux mensonge, un de ces honteux potins que les gens du
monde ne devraient jamais couter ni rpter. Il se fchait, debout
maintenant contre la chemine, avec des airs nerveux d'homme dispos 
faire de cette histoire une question personnelle.

Rocdiane tait son ami, et si on avait pu, en certains cas, lui
reprocher sa lgret, on ne pouvait l'accuser ni mme le souponner
d'aucune action vraiment suspecte. Musadieu, surpris, et embarrass,
se dfendait, reculait, s'excusait.

--Permettez, disait-il, j'ai entendu ce propos tout  l'heure chez la
duchesse de Mortemain.

Bertin demanda:

--Qui vous  racont cela? Une femme, sans doute?

--Non, pas du tout, le marquis de Farandal.

Et le peintre, crisp, rpondit:

--Cela ne m'tonne pas de lui!

Il y eut un silence. La comtesse se remit  travailler. Puis Olivier
reprit d'une voix calme:

--Je sais pertinemment que cela est faux.

Il ne savait rien, entendant parler pour la premire fois de cette
aventure.

Musadieu se prparait une retraite, sentant la situation dangereuse,
et il parlait dj de s'en aller pour faire une visite aux Corbelle,
quand le comte de Guilleroy parut, revenant de dner en ville.

Bertin se rassit, accabl, dsesprant  prsent de se dbarrasser du
mari.

--Vous ne savez pas, dit le comte, le gros scandale qui court ce soir?

Comme personne ne rpondait, il reprit:

--Il parat que Rocdiane a surpris sa femme en conversation criminelle
et lui fait payer fort cher cette indiscrtion.

Alors Bertin, avec des airs dsols, avec du chagrin dans la voix et
dans le geste, posant une main sur le genou de Guilleroy, rpta en
termes amicaux et doux ce que tout  l'heure il avait paru jeter au
visage de Musadieu.

Et le comte,  moiti convaincu, fch d'avoir rpt  la lgre une
chose douteuse et peut-tre compromettante, plaidait son ignorance
et son innocence. On raconte en effet tant de choses fausses et
mchantes!

Soudain, tous furent d'accord sur ceci: que le monde accuse, souponne
et calomnie avec une dplorable facilit. Et ils parurent convaincus
tous les quatre, pendant cinq minutes, que tous les propos chuchots
sont mensonges, que les femmes n'ont jamais les amants qu'on leur
suppose, que les hommes ne font jamais les infamies qu'on leur prte,
et que la surface, en somme, est bien plus vilaine que le fond.

Bertin, qui n'en voulait plus  Musadieu depuis l'arrive de
Guilleroy, lui dit des choses flatteuses, le mit sur les sujets qu'il
prfrait, ouvrit la vanne de sa faconde. Et le comte semblait
content comme un homme qui porte partout avec lui l'apaisement et la
cordialit.

Deux domestiques, venus  pas sourds sur les tapis, entrrent portant
la table  th o l'eau bouillante fumait dans un joli appareil tout
brillant, sous la flamme bleue d'une lampe  esprit-de-vin.

La comtesse se leva, prpara la boisson chaude avec les prcautions et
les soins que nous ont apports les Russes, puis offrit une tasse 
Musadieu, une autre  Bertin, et revint avec des assiettes contenant
des sandwichs aux foies gras et de menues ptisseries autrichiennes et
anglaises.

Le comte s'tant approch de la table mobile o s'alignaient aussi des
sirops, des liqueurs et des verres, fit un grog, puis, discrtement,
glissa dans la pice voisine et disparut.

Bertin, de nouveau, se trouva seul en face de Musadieu, et le dsir
soudain le reprit de pousser dehors ce gneur qui, mis en verve,
prorait, semait des anecdotes, rptait des mots, en faisait
lui-mme. Et le peintre, sans cesse, consultait la pendule dont la
longue aiguille approchait de minuit.

La comtesse vit son regard, comprit qu'il cherchait  lui parler,
et, avec cette adresse des femmes du monde habiles  changer par des
nuances le ton d'une causerie et l'atmosphre d'un salon,  faire
comprendre, sans rien dire, qu'on doit rester ou qu'on doit partir,
elle rpandit, par sa seule attitude, par l'air de son visage et
l'ennui de ses yeux, du froid autour d'elle, comme si elle venait
d'ouvrir une fentre.

Musadieu sentit ce courant d'air glaant ses ides, et, sans qu'il se
demandt pourquoi, l'envie se fit en lui de se lever et de s'en aller.

Bertin, par savoir-vivre, imita son mouvement. Les deux hommes se
retirrent ensemble en traversant les deux salons, suivis par la
comtesse, qui causait toujours avec le peintre. Elle le retint sur le
seuil de l'antichambre pour une explication quelconque, pendant que
Musadieu, aid d'un valet de pied, endossait son paletot. Comme Mme
de Guilleroy parlait toujours  Bertin, l'inspecteur des Beaux-Arts,
ayant attendu quelques secondes devant la porte de l'escalier tenue
ouverte par l'autre domestique, se dcida  sortir seul pour ne point
rester debout en face du valet.

La porte doucement fut referme sur lui, et la cornasse dit 
l'artiste avec une parfaite aisance:

--Mais, au fait, pourquoi partez-vous si vite? il n'est pas minuit.
Restez donc encore un peu.

Et ils rentrrent ensemble dans le petit salon.

Ds qu'ils furent assis:

--Dieu! que cet animal m'agaait! dit-il.

--Et pourquoi?

--Il me prenait un peu de vous.

--Oh! pas beaucoup.

--C'est possible, mais il me gnait.

--Vous tes jaloux?

--Ce n'est pas tre jaloux que de trouver un homme encombrant.

Il avait repris son petit fauteuil, et, tout prs d'elle maintenant,
il maniait entre ses doigts l'toffe de sa robe en lui disant quel
souffle chaud lui passait dans le coeur, ce jour-l.

Elle coutait, surprise, ravie, et doucement elle posa une main
dans ses cheveux blancs qu'elle caressait doucement, comme pour le
remercier.

--Je voudrais tant vivre prs de vous! dit-il.

Il songeait toujours  ce mari couch, endormi sans doute dans une
chambre voisine, et il reprit:

--Il n'y a vraiment que le mariage pour unir deux existences.

Elle murmura:

--Mon pauvre ami!--pleine de piti pour lui, et aussi pour elle.

Il avait pos sa joue sur les genoux de la comtesse, et la regardait
avec tendresse, avec une tendresse un peu mlancolique, un peu
douloureuse, moins ardente que tout  l'heure, quand il tait spar
d'elle par sa fille, son mari et Musadieu.

Elle dit, avec, un sourire, en promenant toujours ses doigts lgers
sur la tte d'Olivier:

--Dieu, que vous tes blanc! Vos derniers cheveux noirs ont disparu.

--Hlas! je le sais, a va vite.

Elle eut peur de l'avoir attrist.

--Oh! vous tiez gris trs jeune, d'ailleurs. Je vous ai toujours
connu poivre et sel.

--Oui, c'est vrai.

Pour effacer tout  fait la nuance de regret qu'elle avait provoque
elle se pencha et, lui soulevant la tte entre ses deux mains, mit sur
son front des baisers lents et tendres, ces longs baisers qui semblent
ne pas devoir finir.

Puis ils se regardrent, cherchant  voir au fond de leurs yeux le
reflet de leur affection.

--Je voudrais bien, dit-il, passer une journe entire prs de vous.

Il se sentait tourment obscurment par d'inexprimables besoins
d'intimit.

Il avait cru, tout  l'heure, que le dpart des gens qui taient l
suffirait  raliser ce dsir veill depuis le matin, et maintenant
qu'il demeurait seul avec sa matresse, qu'il avait sur le front la
tideur de ses mains, et contre la joue,  travers sa robe, la tideur
de son corps, il retrouvait en lui le mme trouble, la mme envie
d'amour inconnue et fuyante.

Et il s'imaginait  prsent que, hors de cette maison, dans les bois
peut-tre o ils seraient tout  fait seuls, sans personne autour
d'eux, cette inquitude de son coeur serait satisfaite et calme.

Elle rpondit:

--Que vous tes enfant! Mais nous nous voyons presque chaque jour.

Il la supplia de trouver le moyen de venir djeuner avec lui, quelque
part aux environs de Paris, comme ils avaient fait jadis quatre ou
cinq fois.

Elle s'tonnait de ce caprice, si difficile  raliser, maintenant que
sa fille tait revenue.

Elle essayerait cependant, ds que son mari irait aux Ronces, mais
cela ne se pourrait faire qu'aprs le vernissage qui avait lieu le
samedi suivant.

--Et d'ici l, dit-il, quand vous verrai-je?

--Demain soir, chez les Corbelle. Venez en outre ici, jeudi,  trois
heures, si vous tes libre, et je crois que nous devons dner ensemble
vendredi chez la duchesse.

--Oui, parfaitement.

Il se leva.

---Adieu.

--Adieu, mon ami.

Il restait debout sans se dcider  partir, car il n'avait presque
rien trouv de tout ce qu'il tait venu lui dire, et sa pense restait
pleine de choses inexprimes, gonfle d'effusions vagues qui n'taient
point sorties.

Il rpta Adieu, en lui prenant les mains.

--Adieu, mon ami.

--Je vous aime.

Elle lui jeta un de ces sourires o une femme montre  un homme, en
une seconde, tout ce qu'elle lui a donn.

Le coeur vibrant, il rpta pour la troisime fois:

--Adieu.

Et il partit.


IV

On et dit que toutes les voitures de Paris faisaient, ce jour-l, un
plerinage au Palais de l'Industrie. Ds neuf heures du matin, elles
arrivaient par toutes les rues, par les avenues et les ponts, vers
cette halle aux beaux-arts o le Tout-Paris artiste invitait le
Tout-Paris mondain  assister au vernissage simul de trois mille
quatre cents tableaux.

Une queue de foule se pressait aux portes, et, ddaigneuse de la
sculpture, montait tout de suite aux galeries de peinture. Dj, en
gravissant les marches, on levait les yeux vers les toiles exposes
sur les murs de l'escalier o l'on accroche la catgorie spciale des
peintres de vestibule qui ont envoy soit des oeuvres de proportions
inusites, soit des oeuvres qu'on n'a pas os refuser. Dans le salon
carr, c'tait une bouillie de monde grouillante et bruissante. Les
peintres, en reprsentation jusqu'au soir, se faisaient reconnatre
 leur activit,  la sonorit de leur voix,  l'autorit de leurs
gestes. Ils commenaient  traner des amis par la manche vers des
tableaux qu'ils dsignaient du bras, avec des exclamations et une
mimique nergique de connaisseurs. On en voyait de toutes sortes, de
grands  longs cheveux, coiffs de chapeaux mous gris ou noirs, de
formes inexprimables, larges et ronds comme des toits, avec des bords
en pente ombrageant le torse entier de l'homme. D'autres taient
petits, actifs, fluets ou trapus, cravats d'un foulard, vtus de
vestons ou ensaqus en de singuliers costumes spciaux  la classe des
rapins.

Il y avait le clan des lgants, des gommeux, des artistes du
boulevard, le clan des acadmiques, corrects et dcors de rosettes
rouges, normes ou microscopiques, selon leur conception de l'lgance
et du bon ton, le clan des peintres bourgeois assists de la famille
entourant le pre comme un choeur triomphal.

Sur les quatre panneaux gants, les toiles admises  l'honneur du
salon carr blouissaient, ds l'entre, par l'clat des tons et le
flamboiement des cadres, par une crudit de couleurs neuves, avives
par le vernis, aveuglantes sous le jour brutal tomb d'en haut.

Le portrait du Prsident de la Rpublique faisait face  la porte,
tandis que, sur un autre mur, un gnral chamarr d'or, coiff d'un
chapeau  plumes d'autruche et culott de drap rouge, voisinait avec
des nymphes toutes nues sous des saules et avec un navire en dtresse
presque englouti sous une vague. Un vque d'autrefois excommuniant un
roi barbare, une rue d'Orient pleine de pestifrs morts, et l'Ombre
du Dante en excursion aux Enfers, saisissaient et captivaient le
regard avec une violence irrsistible d'expression.

On voyait encore, dans la pice immense, une charge de cavalerie, des
tirailleurs dans un bois, des vaches dans un pturage, deux seigneurs
du sicle dernier se battant en duel au coin d'une rue, une folle
assise sur une borne, un prtre administrant un mourant, des
moissonneurs, des rivires, un coucher de soleil, un clair de lune,
des chantillons enfin de tout ce qu'on fait, de tout ce que font et
de tout ce que feront les peintres jusqu'au dernier jour du monde.

Olivier, au milieu d'un groupe de confrres clbres, membres de
l'Institut et du Jury, changeait avec eux des opinions. Un malaise
l'oppressait, une inquitude sur son oeuvre expose dont, malgr les
flicitations empresses, il ne sentait pas le succs.

Il s'lana. La duchesse de Mortemain apparaissait  la porte
d'entre.

Elle demanda:

--Est-ce que la comtesse n'est pas arrive?

--Je ne l'ai pas vue.

--Et M. de Musadieu?

--Non plus.

--Il m'avait promis d'tre  dix heures au haut de l'escalier pour me
guider dans les salles.

--Voulez-vous me permettre de le remplacer, duchesse?

--Non, non. Vos amis ont besoin de vous. Nous vous reverrons tout 
l'heure, car je compte que nous djeunerons ensemble.

Musadieu accourait. Il avait t retenu quelques minutes  la
sculpture et s'excusait, essouffl dj.

Il disait:

--Par ici, duchesse, par ici, nous commenons  droite.

Ils venaient de disparatre dans un remous de ttes, quand la comtesse
de Guilleroy, tenant par le bras sa fille, entra, cherchant du regard
Olivier Bertin.

Il les vit, les rejoignit, et, les saluant:

--Dieu, qu'elles sont jolies! dit-il. Vrai, Nanette embellit beaucoup.
En huit jours, elle a chang.

Il la regardait de son oeil observateur. Il ajouta:

--Les lignes sont plus douces, plus fondues, le teint plus lumineux.
Elle est dj bien moins petite fille et bien plus Parisienne.

Mais soudain il revint  la grande affaire du jour.

--Commenons  droite, nous allons rejoindre la duchesse.

La comtesse, au courant de toutes les choses de la peinture et
proccupe comme un exposant, demanda:

--Que dit-on?

--Beau salon. Le Bonnat remarquable, deux excellents Carolus Duran,
un Puvis de Chavannes admirable, un Roll trs tonnant, trs neuf, un
Gervex exquis, et beaucoup d'autres, des Braud, des Cazin, des Duez,
des tas de bonnes choses enfin.

--Et vous, dit-elle.

--On me fait des compliments, mais je ne suis pas content.

--Vous n'tes jamais content.

--Si, quelquefois. Mais aujourd'hui, vrai, je crois que j'ai raison.

--Pourquoi?

--Je n'en sais rien.

--Allons voir.

Quand ils arrivrent devant le tableau--deux petites paysannes prenant
un bain dans un ruisseau--un groupe arrt l'admirait. Elle en fut
joyeuse, et tout bas.

--Mais il est dlicieux, c'est un bijou. Vous n'avez rien fait de
mieux.

Il se serrait contre elle, l'aimant, reconnaissant de chaque mot
qui calmait une souffrance, pansait une plaie. Et des raisonnements
rapides lui couraient dans l'esprit pour le convaincre qu'elle avait
raison, qu'elle devait voir juste avec ses yeux intelligents de
Parisienne. Il oubliait, pour rassurer ses craintes, que depuis douze
ans il lui reprochait justement d'admirer trop les mivreries, les
dlicatesses lgantes, les sentiments exprims, les nuances btardes
de la mode, et jamais l'art, l'art seul, l'art dgag des ides, des
tendances et des prjugs mondains.

Les entranant plus loin: Continuons, dit-il.

Et il les promena pendant fort longtemps de salle en salle en leur
montrant les toiles, leur expliquant les sujets, heureux entre elles,
heureux par elles.

Soudain, la comtesse demanda:

--Quelle heure est-il?

--Midi et demi.

--Oh! Allons vite djeuner. La duchesse doit nous attendre chez
Ledoyen, o elle m'a charge de vous amener, si nous ne la retrouvions
pas dans les salles.

Le restaurant, au milieu d'un lot d'arbres et d'arbustes, avait l'air
d'une ruche trop pleine et vibrante. Un bourdonnement confus de voix,
d'appels, de cliquetis de verres et d'assiettes voltigeait autour, en
sortait par toutes les fentres et toutes les portes grandes ouvertes.
Les tables, presses, entoures de gens en train de manger, taient
rpandues par longues files dans les chemins voisins,  droite et 
gauche du passage troit o les garons couraient, assourdis, affols,
tenant  bout de bras des plateaux chargs de viandes, de poissons ou
de fruits.

Sous la galerie circulaire c'tait une telle multitude d'hommes et
de femmes qu'on et dit une pte vivante. Tout cela riait, appelait,
buvait et mangeait, mis en gat par les vins et inond d'une de ces
joies qui tombent sur Paris, en certains jours, avec le soleil.

Un garon fit monter la comtesse, Annette et Bertin dans le salon
rserv o les attendait la duchesse.

En y entrant, le peintre aperut,  ct de sa tante, le marquis de
Farandal, empress et souriant, tendant les bras pour recevoir les
ombrelles et les manteaux de la comtesse et de sa fille. Il en
ressentit un tel dplaisir, qu'il eut envie soudain, de dire des
choses irritantes et brutales.

La duchesse expliquait la rencontre de son neveu et le dpart de
Musadieu emmen par le ministre des Beaux-Arts; et Bertin,  la pense
que ce belltre de marquis devait pouser Annette, qu'il tait venu
pour elle, qu'il la regardait dj comme destine  sa couche,
s'nervait et se rvoltait comme si on et mconnu et viol ses
droits, des droits mystrieux et sacrs.

Ds qu'on fut  table, le marquis, plac  ct de la jeune fille,
s'occupa d'elle avec cet air empress des hommes autoriss  faire
leur cour.

Il avait des regards curieux qui semblaient au peintre hardis et
investigateurs, des sourires presque tendres et satisfaits, une
galanterie familire et officielle. Dans ses manires et ses paroles
apparaissait dj quelque chose de dcid comme l'annonce d'une
prochaine prise de possession.

La duchesse et la comtesse semblaient protger et approuver cette
allure de prtendant, et avaient l'une pour l'autre des coups d'oeil
de complicit.

Aussitt le djeuner fini, on retourna  l'Exposition. C'tait dans
les salles une telle mle de foule, qu'il semblait impossible d'y
pntrer. Une chaleur d'humanit, une odeur fade de robes et d'habits
vieillis sur le corps faisaient l dedans une atmosphre coeurante
et lourde. On ne regardait plus les tableaux, mais les visages et les
toilettes, on cherchait les gens connus; et parfois une pousse avait
lieu dans cette masse paisse entr'ouverte un moment pour laisser
passer la haute chelle double des vernisseurs qui criaient:

Attention, messieurs; attention, mesdames.

Au bout de cinq minutes, la comtesse et Olivier se trouvaient spars
des autres. Il voulait les chercher, mais elle dit, en s'appuyant sur
lui:

--Ne sommes-nous pas bien? Laissons-les donc, puisqu'il est convenu
que si nous nous perdons, nous nous retrouverons  quatre heures au
buffet.

--C'est vrai, dit-il.

Mais il tait absorb par l'ide que le marquis accompagnait Annette
et continuait  marivauder prs d'elle avec sa fatuit galante.

La comtesse murmura:

--Alors, vous m'aimez toujours?

Il rpondit, d'un air proccup:

--Mais oui, certainement.

Et il cherchait, par-dessus les ttes,  dcouvrir le chapeau gris de
M. de Farandal.

Le sentant distrait et voulant ramener  elle sa pense, elle reprit:

--Si vous saviez comme j'adore votre tableau de cette anne. C'est
votre chef-d'oeuvre.

Il sourit, oubliant soudain les jeunes gens pour ne se souvenir que de
son souci du matin.

--Vrai? vous trouvez?

--Oui, je le prfre  tout.

--Il m'a donn beaucoup de mal.

Avec des mots clins, elle l'enguirlanda de nouveau, sachant bien,
depuis longtemps, que rien n'a plus de puissance sur un artiste que
la flatterie tendre et continue. Capt, ranim, gay par ces paroles
douces, il se remit  causer, ne voyant qu'elle, n'coutant qu'elle
dans cette grande cohue flottante.

Pour la remercier, il murmura prs de son oreille:

--J'ai une envie folle de vous embrasser.

Une chaude motion la traversa et, levant sur lui ses yeux brillants,
elle rpta sa question:

--Alors, vous m'aimez toujours?

Et il rpondit, avec l'intonation qu'elle voulait et qu'elle n'avait
point entendue tout  l'heure:

--Oui, je vous aime, ma chre Any.

--Venez souvent me voir le soir, dit-elle. Maintenant que j'ai ma
fille, je ne sortirai pas beaucoup.

Depuis qu'elle sentait en lui ce rveil inattendu de tendresse, un
grand bonheur l'agitait. Avec les cheveux tout blancs d'Olivier et
l'apaisement des annes, elle redoutait moins  prsent qu'il ft
sduit par une autre femme, mais elle craignait affreusement qu'il
se marit, par horreur de la solitude. Cette peur, ancienne dj,
grandissait sans cesse, faisait natre en son esprit des combinaisons
irralisables afin de l'avoir prs d'elle le plus possible et d'viter
qu'il passt de longues soires dans le froid silence de son htel
vide. Ne le pouvant toujours attirer et retenir, elle lui suggrait
des distractions, l'envoyait au thtre, le poussait dans le monde,
aimant mieux le savoir au milieu des femmes que dans la tristesse de
sa maison.

Elle reprit, rpondant  sa secrte pense:

--Ah! si je pouvais vous garder toujours, comme je vous gterais!
Promettez-moi de venir trs souvent, puisque je ne sortirai plus
gure.

--Je vous le promets.

Une voix murmura, prs de son oreille:

--Maman.

La comtesse tressaillit, se retourna. Annette, la duchesse et le
marquis venaient de les rejoindre.

--Il est quatre heures, dit la duchesse, je suis trs fatigue et j'ai
envie de m'en aller.

La comtesse reprit:

--Je m'en vais aussi, je n'en puis plus.

Ils gagnrent l'escalier intrieur qui part des galeries o s'alignent
les dessins et les aquarelles et domine l'immense jardin vitr o sont
exposes les oeuvres de sculpture.

De la plate-forme de cet escalier, on apercevait d'un bout  l'autre
la serre gante pleine de statues dresses dans les chemins, autour
des massifs d'arbustes verts et au-dessus de la foule qui couvrait le
sol des alles de son flot remuant et noir. Les marbres jaillissaient
de cette nappe sombre de chapeaux et d'paules, en la trouant en mille
endroits, et semblaient lumineux, tant ils taient blancs.

Comme Bertin saluait les femmes  la porte de sortie, Mme de
Guilleroy lui demanda tout bas:

--Alors, vous venez ce soir?

--Mais oui.

Et il rentra dans l'Exposition pour causer avec les artistes des
impressions de la journe.

Les peintres et les sculpteurs se tenaient par groupes autour des
statues, devant le buffet, et l, on discutait, comme tous les ans, en
soutenant ou en attaquant les mmes ides, avec les mmes arguments
sur des oeuvres  peu prs pareilles. Olivier qui, d'ordinaire,
s'animait  ces disputes, ayant la spcialit des ripostes et des
attaques dconcertantes et une rputation de thoricien spirituel
dont il tait fier, s'agita pour se passionner, mais les choses qu'il
rpondait, par habitude, ne l'intressaient pas plus que celles qu'il
entendait, et il avait envie de s'en aller, de ne plus couter, de
ne plus comprendre, sachant d'avance tout ce qu'on dirait sur ces
antiques questions d'art dont il connaissait toutes les faces.

Il aimait ces choses pourtant, et les avait aimes jusqu'ici d'une
faon presque exclusive, mais il en tait distrait ce jour-l par une
de ces proccupations lgres et tenaces, un de ces petits soucis qui
semblent ne nous devoir point toucher et qui sont l malgr tout,
quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, piqus dans la pense comme une
invisible pine enfonce dans la chair.

Il avait mme oubli ses inquitudes sur ses baigneuses pour ne se
souvenir que de la tenue dplaisante du marquis auprs d'Annette. Que
lui importait, aprs tout? Avait-il un droit? Pourquoi aurait-il voulu
empcher ce mariage prcieux, dcid d'avance, convenable sur tous les
points? Mais aucun raisonnement n'effaait cette impression de malaise
et de mcontentement qui l'avait saisi en voyant le Farandal parler et
sourire en fianc, en caressant du regard le visage de la jeune fille.

Lorsqu'il entra, le soir, chez la comtesse, et qu'il la retrouva seule
avec sa fille continuant sous la clart des lampes leur tricot pour
les malheureux, il eut grand'peine  se garder de tenir sur le marquis
des propos moqueurs et mchants, et de dcouvrir aux yeux d'Annette
toute sa banalit voile de chic.

Depuis longtemps, en ces visites aprs dner, il avait souvent des
silences un peu somnolents et des poses abandonnes de vieil ami qui
ne se gne plus. Enfonc dans son fauteuil, les jambes croises,
la tte en arrire, il rvassait en parlant et reposait dans cette
tranquille intimit son corps et son esprit. Mais voil que, soudain,
lui revinrent cet veil et cette activit des hommes qui font des
frais pour plaire, que proccupe ce qu'ils vont dire, et qui cherchent
devant certaines personnes des mots plus brillants ou plus rares pour
parer leurs ides et les rendre coquettes. Il ne laissait plus traner
la causerie, mais la soutenait et l'activait, la fouaillant avec sa
verve, et il prouvait, quand il avait fait partir d'un franc rire la
comtesse et sa fille, ou quand il les sentait mues, ou quand il les
voyait lever sur lui des yeux surpris, ou quand elles cessaient de
travailler pour l'couter, un chatouillement de plaisir, un petit
frisson de succs qui le payait de sa peine.

Il revenait maintenant chaque fois qu'il les savait seules, et jamais,
peut-tre, il n'avait pass d'aussi douces soires.

Mme de Guilleroy, dont cette assiduit apaisait les craintes
constantes, faisait, pour l'attirer et le retenir, tous ses efforts.
Elle refusait des dners en ville, des bals, des reprsentations, afin
d'avoir la joie de jeter dans la bote du tlgraphe, en sortant 
trois heures, la petite dpche bleue qui disait: A tantt. Dans
les premiers temps, voulant lui donner plus vite le tte--tte
qu'il dsirait, elle envoyait coucher sa fille ds que dix heures
commenaient  sonner. Puis, voyant un jour qu'il s'en tonnait et
demandait en riant qu'on ne traitt plus Annette en petit enfant pas
sage, elle accorda un quart d'heure de grce, puis une demi-heure,
puis une heure. Il ne restait pas longtemps d'ailleurs aprs que la
jeune fille tait partie, comme si la moiti du charme qui le tenait
dans ce salon venait de sortir avec elle. Approchant aussitt des
pieds de la comtesse le petit sige bas qu'il prfrait, il s'asseyait
tout prs d'elle et posait, par moments, avec un mouvement clin,
une joue contre ses genoux. Elle lui donnait une de ses mains, qu'il
tenait dans les siennes, et sa fivre d'esprit tombant soudain, il
cessait de parler et semblait se reposer dans un tendre silence de
l'effort qu'il avait fait.

Elle comprit bien, peu  peu, avec son flair de femme, qu'Annette
l'attirait presque autant qu'elle-mme. Elle n'en fut point fche,
heureuse qu'il put trouver entre elles quelque chose de la famille
dont elle l'avait priv; et elle l'emprisonnait le plus possible entre
elles deux, jouant  la maman pour qu'il se crt presque pre de cette
fillette et qu'une nuance nouvelle de tendresse s'ajoutt  tout ce
qui le captivait dans cette maison.

Sa coquetterie, toujours veille, mais inquite depuis qu'elle
sentait, de tous les cts, comme des piqres presque imperceptibles
encore, les innombrables attaques de l'ge, prit une allure plus
active. Pour devenir aussi svelte qu'Annette, elle continuait  ne
point boire, et l'amincissement rel de sa taille lui rendait en effet
sa tournure de jeune fille, tellement que, de dos, on les distinguait
 peine; mais sa figure amaigrie se ressentait de ce rgime. La peau
distendue se plissait et prenait une nuance jaunie qui rendait plus
clatante la fracheur superbe de l'enfant. Alors elle soigna son
visage avec des procds d'actrice, et bien qu'elle se crt ainsi au
grand jour une blancheur un peu suspecte, elle obtint aux lumires
cet clat factice et charmant qui donne aux femmes bien fardes un
incomparable teint.

La constatation de cette dcadence et l'emploi de cet artifice
modifirent ses habitudes. Elle vita le plus possible les
comparaisons en plein soleil et les rechercha  la lumire des lampes
qui lui donnaient un avantage. Quand elle se sentait fatigue, ple,
plus vieillie que de coutume, elle avait des migraines complaisantes
qui lui faisaient manquer des bals ou des spectacles; mais les jours
o elle se sentait en beaut, elle triomphait et jouait  la grande
soeur avec une modestie grave de petite mre. Afin de porter toujours
des robes presque pareilles  celles de sa fille, elle lui donnait des
toilettes de jeune femme, un peu graves pour elle; et Annette, chez
qui apparaissait de plus en plus un caractre enjou et rieur, les
portait avec une vivacit ptillante qui la rendait plus gentille
encore. Elle se prtait de tout son coeur aux manges coquets de sa
mre, jouait avec elle, d'instinct, de petites scnes de grce, savait
l'embrasser  propos, lui enlacer la taille avec tendresse, montrer
par un mouvement, une caresse, quelque invention ingnieuse,
combien elles taient jolies toutes les deux et combien elles se
ressemblaient.

Olivier Bertin,  force de les voir ensemble et de les comparer sans
cesse, arrivait presque, par moments,  les confondre. Quelquefois, si
la jeune fille lui parlait alors qu'il regardait ailleurs, il tait
forc de demander: Laquelle a dit cela? Souvent mme, il s'amusait
 jouer ce jeu de la confusion quand ils taient seuls tous les trois
dans le salon aux tapisseries Louis XV. Il fermait alors les yeux
et les priait de lui adresser la mme question l'une aprs l'autre
d'abord, puis en changeant l'ordre des interrogations, afin qu'il
reconnt les voix. Elles s'essayaient avec tant d'adresse  trouver
les mmes intonations,  dire les mmes phrases avec les mmes
accents, que souvent il ne devinait pas. Elles taient parvenues, en
vrit,  prononcer si pareillement, que les domestiques rpondaient
Oui, madame,  la jeune fille et Oui, mademoiselle  la mre.

A force de s'imiter par amusement et de copier leurs mouvements, elles
avaient acquis ainsi une telle similitude d'allures et de gestes, que
M. de Guilleroy lui-mme, quand il voyait passer l'une ou l'autre dans
le fond sombre du salon, les confondait  tout instant et demandait:
Est-ce toi, Annette, o est-ce ta maman?

De cette ressemblance naturelle et voulue, relle et travaille, tait
ne dans l'esprit et dans le coeur du peintre l'impression bizarre
d'un tre double, ancien et nouveau, trs connu et presque ignor, de
deux corps faits l'un aprs l'autre avec la mme chair, de la mme
femme continue, rajeunie, redevenue ce qu'elle avait t. Et il
vivait prs d'elles, partag entre les deux, inquiet, troubl, sentant
pour la mre ses ardeurs rveilles et couvrant la fille d'une obscure
tendresse.




DEUXIME PARTIE



I


20 juillet, Paris. Onze heures soir

Mon ami, ma mre vient de mourir  Roncires. Nous partons  minuit.
Ne venez pas, car nous ne prvenons personne. Mais plaignez-moi et
pensez  moi.

Votre ANY.

21 juillet, midi.

Ma pauvre amie, je serais parti malgr vous si je ne m'tais habitu
 considrer toutes vos volonts comme des ordres. Je pense  vous
depuis hier avec une douleur poignante. Je songe  ce voyage muet que
vous avez fait cette nuit en face de votre fille et de votre mari,
dans ce wagon  peine clair qui vous tranait vers votre morte. Je
vous voyais sous le quinquet huileux tous les trois, vous pleurant et
Annette sanglotant. J'ai vu votre arrive  la gare, l'horrible trajet
dans la voiture, l'entre au chteau au milieu des domestiques, votre
lan dans l'escalier, vers cette chambre, vers ce lit o elle est
couche, votre premier regard sur elle, et votre baiser sur sa maigre
figure immobile. Et j'ai pens  votre coeur,  votre pauvre coeur, 
ce pauvre coeur dont la moiti est  moi et qui se brise, qui souffre
tant, qui vous touffe et qui me fait tant de mal aussi, en ce moment.

Je baise vos yeux pleins de larmes avec une profonde piti.

OLIVIER.

21 juillet. Roncires.

Votre lettre m'aurait fait du bien, mon ami, si quelque chose pouvait
me faire du bien en ce malheur horrible o je suis tombe. Nous
l'avons enterre hier, et depuis que son pauvre corps inanim est
sorti de cette maison, il me semble que je suis seule sur la terre.
On aime sa mre presque sans le savoir, sans le sentir, car cela est
naturel comme de vivre; et on ne s'aperoit de toute la profondeur des
racines de cet amour qu'au moment de la sparation dernire. Aucune
autre affection n'est comparable  celle-l, car toutes les autres
sont de rencontre, et celle-l est de naissance; toutes les autres
nous sont apportes plus tard par les hasards de l'existence, et
celle-l vit depuis notre premier jour dans notre sang mme. Et puis,
et puis, ce n'est pas seulement une mre qu'on a perdue, c'est toute
notre enfance elle-mme qui disparat  moiti, car notre petite vie
de fillette tait  elle autant qu' nous. Seule elle la connaissait
comme nous, elle savait un tas de choses lointaines insignifiantes et
chres qui sont, qui taient les douces premires motions de notre
coeur. A elle seule je pouvais dire encore: Te rappelles-tu, mre,
le jour o...? Te rappelles-tu, mre, la poupe de porcelaine que
grand'maman m'avait donne? Nous marmottions toutes les deux un long
et doux chapelet de menus et mivres souvenirs que personne sur la
terre ne sait plus que moi. C'est donc une partie de moi qui est
morte, la plus vieille, la meilleure. J'ai perdu le pauvre coeur o
la petite fille que j'tais vivait encore tout entire. Maintenant
personne ne la connat plus, personne ne se rappelle la petite Anne,
ses jupes courtes, ses rires et ses mines.

Et un jour viendra, qui n'est peut-tre pas bien loin, o je m'en
irai  mon tour, laissant seule dans ce monde ma chre Annette, comme
maman m'y laisse aujourd'hui. Que tout cela est triste, dur, cruel! On
n'y songe jamais, pourtant; on ne regarde pas autour de soi la mort
prendre quelqu'un  tout instant, comme elle nous prendra bientt. Si
on la regardait, si on y songeait, si on n'tait pas distrait, rjoui
et aveugl par tout ce qui se passe devant nous, on ne pourrait plus
vivre, car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fous.

Je suis si brise, si dsespre, que je n'ai plus la force de rien
faire. Jour et nuit je pense  ma pauvre maman, cloue dans cette
bote, enfouie sous cette terre, dans ce champ, sous la pluie, et dont
la vieille figure que j'embrassais avec tant de bonheur n'est plus
qu'une pourriture affreuse. Oh! quelle horreur, mon ami, quelle
horreur!

Quand j'ai perdu papa, je venais de me marier, et je n'ai pas senti
toutes ces choses comme aujourd'hui. Oui, plaignez-moi, pensez  moi,
crivez-moi. J'ai tant besoin de vous  prsent.

ANNE.

Paris, 25 juillet.

Ma pauvre amie,

Votre chagrin me fait une peine horrible. Et je ne vois pas non plus
la vie en rose. Depuis votre dpart je suis perdu, abandonn, sans
attache et sans refuge. Tout me fatigue, m'ennuie et m'irrite. Je
pense sans cesse  vous et  notre Annette, je vous sens loin toutes
les deux quand j'aurais tant besoin que vous fussiez prs de moi.

C'est extraordinaire comme je vous sens loin et comme vous me
manquez. Jamais, mme aux jours o j'tais jeune, vous ne m'avez t
_tout_, comme en ce moment. J'ai pressenti depuis quelque temps cette
crise, qui doit tre un coup de soleil de l't de la Saint-Martin.
Ce que j'prouve est mme si bizarre, que je veux vous le raconter.
Figurez-vous que, depuis votre absence, je ne peux plus me promener.
Autrefois, et mme pendant les mois derniers, j'aimais beaucoup m'en
aller tout seul par les rues en flnant, distrait par les gens et les
choses, gotant la joie de voir et le plaisir de battre le pav d'un
pied joyeux. J'allais devant moi sans savoir o, pour marcher, pour
respirer, pour rvasser. Maintenant je ne peux plus. Ds que je
descends dans la rue, une angoisse m'oppresse, une peur d'aveugle qui
a lch son chien. Je deviens inquiet exactement comme un voyageur qui
a perdu la trace d'un sentier dans un bois, et il faut que je rentre.
Paris me semble vide, affreux, troublant. Je me demande: O vais-je
aller? Je me rponds: Nulle part, puisque je me promne. Eh bien,
je ne peux pas, je ne peux plus me promener sans but. La seule pense
de marcher devant moi m'crase de fatigue et m'accable d'ennui. Alors
je vais traner ma mlancolie au Cercle.

Et savez-vous pourquoi? Uniquement parce que vous n'tes plus ici.
J'en suis certain. Lorsque je vous sais  Paris, il n'y a plus de
promenade inutile, puisqu'il est possible que je vous rencontre sur
le premier trottoir venu. Je peux aller partout parce que vous pouvez
tre partout. Si je ne vous aperois point, je puis au moins trouver
Annette qui est une manation de vous. Vous me mettez, l'une
et l'autre, de l'esprance plein les rues, l'esprance de vous
reconnatre, soit que vous veniez de loin vers moi, soit que je vous
devine en vous suivant. Et alors la ville me devient charmante, et les
femmes dont la tournure ressemble  la vtre agitent mon coeur de tout
le mouvement des rues, entretiennent mon attente, occupent mes yeux,
me donnent une sorte d'apptit de vous voir.

Vous allez me trouver bien goste, ma pauvre amie, moi qui vous
parle ainsi de ma solitude de vieux pigeon roucoulant, alors que
vous pleurez des larmes si douloureuses. Pardonnez-moi, je suis tant
habitu  tre gt par vous, que je crie: Au secours quand je ne
vous ai plus.

Je baise vos pieds pour que vous ayez piti de moi.

OLIVIER.

Roncires, 30 juillet.

Mon ami,

Merci pour votre lettre! J'ai tant besoin de savoir que vous m'aimez!
Je viens de passer par des jours affreux. J'ai cru vraiment que la
douleur allait me tuer  mon tour. Elle tait en moi, comme un bloc de
souffrance enferm dans ma poitrine, et qui grossissait sans cesse,
m'touffait, m'tranglait. Le mdecin qu'on avait appel, afin qu'il
apaist les crises de nerfs que j'avais quatre ou cinq fois par jour,
m'a pique avec de la morphine, ce qui m'a rendue presque folle, et
les grandes chaleurs que nous traversons aggravaient mon tat, me
jetaient dans une surexcitation qui touchait au dlire. Je suis un peu
calme depuis le gros orage de vendredi. Il faut vous dire que, depuis
le jour de l'enterrement, je ne pleurais plus du tout, et voil que,
pendant l'ouragan dont l'approche m'avait bouleverse, j'ai senti tout
d'un coup que les larmes commenaient  me sortir des yeux, lentes,
rares, petites, brlantes. Oh! ces premires larmes, comme elles font
mal! Elles me dchiraient comme si elles eussent t des griffes, et
j'avais la gorge serre  ne plus laisser passer mon souffle. Puis,
ces larmes devinrent plus rapides, plus grosses, plus tides. Elles
s'chappaient de mes yeux comme d'une source, et il en venait tant,
tant, tant, que mon mouchoir en fut tremp, et qu'il fallut en prendre
un autre. Et le gros bloc de chagrin semblait s'amollir, se fendre,
couler par mes yeux.

Depuis ce moment-l, je pleure du matin au soir, et cela me sauve. On
finirait par devenir vraiment fou, ou par mourir, si on ne pouvait pas
pleurer. Je suis bien seule aussi. Mon mari fait des tournes dans le
pays, et j'ai tenu  ce qu'il emment Annette afin de la distraire et
de la consoler un peu. Ils s'en vont en voiture ou  cheval jusqu'
huit ou dix lieues de Roncires, et elle me revient rose de jeunesse,
malgr sa tristesse, et les yeux tout brillants de vie, tout anims
par l'air de la campagne et la course qu'elle a faite. Comme c'est
beau d'avoir cet ge-l! Je pense que nous allons rester ici encore
quinze jours ou trois semaines; puis, malgr le mois d'aot, nous
rentrerons  Paris pour la raison que vous savez.

Je vous envoie tout ce qui me reste de mon coeur.

ANY.


Paris, 4 aot.

Je n'y tiens plus, ma chre amie; il faut que vous reveniez, car il
va certainement m'arriver quelque chose. Je me demande si je ne suis
pas malade, tant j'ai le dgot de tout ce que je faisais depuis
si longtemps avec un certain plaisir ou avec une rsignation
indiffrente. D'abord, il fait si chaud  Paris, que chaque nuit
reprsente un bain turc de huit ou neuf heures. Je me lve, accabl
par la fatigue de ce sommeil en tuve, et je me promne pendant une
heure ou deux devant une toile blanche, avec l'intention d'y dessiner
quelque chose. Mais je n'ai plus rien dans l'esprit, rien dans l'oeil,
rien dans la main. Je ne suis plus un peintre!... Cet effort inutile
vers le travail est exasprant. Je fais venir des modles, je les
place, et comme ils me donnent des poses, des mouvements, des
expressions que j'ai peintes  satit, je les fais se rhabiller et je
les flanque dehors. Vrai, je ne puis plus rien voir de neuf, et j'en
souffre comme si je devenais aveugle. Qu'est-ce que cela? Fatigue de
l'oeil ou du cerveau, puisement de la facult artiste ou courbature
du nerf optique? Sait-on! il me semble que j'ai fini de dcouvrir le
coin d'inexplor qu'il m'a t donn de visiter. Je n'aperois plus
que ce que tout le monde connat; je fais ce que tous les mauvais
peintres ont fait; je n'ai plus qu'une vision et qu'une observation
de cuistre. Autrefois, il n'y a pas encore longtemps, le nombre des
motifs nouveaux me paraissait illimit, et j'avais, pour les exprimer,
une telle varit de moyens que l'embarras du choix me rendait
hsitant. Or, voil que, tout  coup, le monde des sujets entrevus
s'est dpeupl, mon investigation est devenue impuissante et strile.
Les gens qui passent n'ont plus de sens pour moi; je ne trouve plus
en chaque tre humain ce caractre et cette saveur que j'aimais tant
discerner et rendre apparents. Je crois cependant que je pourrais
faire un trs joli portrait de votre fille. Est-ce parce qu'elle
vous ressemble si fort, que je vous confonds dans ma pense? Oui,
peut-tre.

Donc, aprs m'tre efforc d'esquisser un homme ou une femme qui ne
soient pas semblables  tous les modles connus, je me dcide  aller
djeuner quelque part, car je n'ai plus le courage de m'asseoir seul
dans ma salle  manger. Le boulevard Malesherbes a l'air d'une avenue
de fort emprisonne dans une ville morte. Toutes les maisons sentent
le vide. Sur la chausse, les arroseurs lancent des panaches de pluie
blanche qui claboussent le pav de bois d'o s'exhale une vapeur de
goudron mouill et d'curie lave; et d'un bout  l'autre de la longue
descente du parc Monceau  Saint-Augustin, on aperoit cinq ou six
formes noires, passants sans importance, fournisseurs ou domestiques.
L'ombre des platanes tale au pied des arbres, sur les trottoirs
brlants, une tache bizarre, qu'on dirait liquide commode l'eau
rpandue qui sche. L'immobilit des feuilles dans les branches et de
leur silhouette grise sur l'asphalte, exprime la fatigue de la ville
rtie, sommeillant et transpirant  la faon d'un ouvrier endormi
sur un banc sous le soleil. Oui, elle sue, la gueuse, et elle pue
affreusement par ses bouches d'gout, les soupiraux des caves et des
cuisines, les ruisseaux o coule la crasse de ses rues. Alors, je
pense  ces matines d't, dans votre verger plein de petites fleurs
champtres qui donnent  l'air un got de miel. Puis, j'entre, coeur
dj, au restaurant o mangent, avec des airs accabls, des hommes
chauves et ventrus, au gilet entr'ouvert, et dont le front moite
reluit. Toutes ces nourritures ont chaud, le melon qui fond sous la
glace, le pain mou, le filet flasque, le lgume recuit, le fromage
purulent, les fruits mris  la devanture. Et je sors avec la nause,
et je retourne chez moi pour essayer de dormir un peu, jusqu' l'heure
du dner que je prends au Cercle.

J'y retrouve toujours Adelmans, Maldant, Rocdiane, Landa et bien
d'autres, qui m'ennuient et me fatiguent autant que des orgues de
Barbarie. Chacun a son air, ou ses airs, que j'entends depuis quinze
ans, et ils les jouent tous ensemble, chaque soir, dans ce cercle, qui
est, parat-il, un endroit o l'on va se distraire. On devrait bien
me changer ma gnration dont j'ai les yeux, les oreilles et l'esprit
rassasis. Ceux-l font toujours des conqutes; ils s'en vantent et
s'entre-flicitent.

Aprs avoir bill autant de fois qu'il y a de minutes entre huit
heures et minuit, je rentre me coucher et je me dshabille en
songeant, qu'il faudra recommencer demain.

Oui, ma chre amie, je suis  l'ge o la vie de garon devient
intolrable, parce qu'il n'y a plus rien de nouveau pour moi, sous le
soleil. Un garon doit tre jeune, curieux, avide. Quand on n'est
plus tout cela, il devient dangereux de rester libre. Dieu, que j'ai
aim ma libert, jadis, avant de vous aimer plus qu'elle! Comme elle
me pse aujourd'hui! La libert, pour un vieux garon comme moi, c'est
le vide, le vide partout, c'est le chemin de la mort, sans rien,
dedans pour empcher de voir le bout, c'est cette question sans cesse
pose: que dois-je faire? qui puis-je aller voir pour n'tre pas seul?
Et je vais de camarade en camarade, de poigne demain en poigne
demain, mendiant un peu d'amiti. J'en recueille des miettes qui ne
font pas un morceau--Vous, j'ai Vous, mon amie, mais vous n'tes pas
 moi. C'est mme peut-tre de vous que me vient l'angoisse dont je
souffre, car c'est le dsir de votre contact, de votre prsence, du
mme toit sur nos ttes, des mmes murs enfermant nos existences,
du mme intrt serrant nos coeurs, le besoin de cette communaut
d'espoirs, de chagrins, de plaisirs, de gat, de tristesse et aussi
de choses matrielles, qui mettent en moi tant de souci. Vous tes 
moi, c'est--dire que je vole un peu de vous de temps en temps. Mais
je voudrais respirer sans cesse l'air mme que vous respirez, partager
tout avec vous, ne me servir que de choses qui appartiendraient  nous
deux, sentir que tout ce dont je vis est  vous autant qu' moi, le
verre dans lequel je bois, le sige sur lequel je me repose, le pain
que je mange et le feu qui me chauffe.

Adieu, revenez bien vite. J'ai trop de peine loin de vous.

OLIVIER.


Roncires, 8 aot.

Mon ami, je suis malade, et si fatigue que vous ne me reconnatrez
point. Je crois que j'ai trop pleur. Il faut que je me repose un peu
avant de revenir, car je ne veux pas me remontrer  vous comme je
suis. Mon mari part pour Paris aprs-demain et vous portera de nos
nouvelles. Il compte vous emmener dner quelque part et me charge de
vous prier de l'attendre chez vous vers sept heures.

Quant  moi, ds que je me sentirai un peu mieux, ds que je n'aurai
plus cette figure de dterre qui me fait peur  moi-mme, je
retournerai prs de vous. Je n'ai, au monde, qu'Annette et vous, moi
aussi, et je veux offrir  chacun de vous tout ce que je pourrai lui
donner, sans voler l'autre.

Je vous tends mes yeux qui ont tant pleur, pour que vous les
baisiez.

ANNE.

Quand il reut cette lettre annonant le retour encore retard,
Olivier Bertin eut envie, une envie immodre, de prendre une voiture
pour aller  la gare, et le train pour aller  Roncires; puis,
songeant que M. de Guilleroy devait revenir le lendemain, il se
rsigna et se mit  dsirer l'arrive du mari avec presque autant
d'impatience que si c'et t celle de la femme elle-mme.

Jamais il n'avait aim Guilleroy comme en ces vingt-quatre heures
d'attente.

Quand il le vit entrer, il s'lana vers lui, les mains tendues,
s'criant:

--Ah! cher ami, que je suis heureux de vous voir!

L'autre aussi semblait fort satisfait, content surtout de rentrer
 Paris, car la vie n'tait pas gaie en Normandie, depuis trois
semaines.

Les deux hommes s'assirent sur un petit canap  deux places, dans un
coin de l'atelier, sous un dais d'toffes orientales, et, se reprenant
les mains avec des airs attendris, ils se les serrrent de nouveau.

--Et la comtesse, demanda Bertin, comment va-t-elle?

--Oh! pas trs bien. Elle a t trs touche, trs affecte, et elle
se remet trop lentement. J'avoue mme qu'elle m'inquite un peu.

--Mais pourquoi ne revient-elle pas?

--Je n'en sais rien. Il m'a t impossible de la dcider  rentrer
ici.

--Que fait-elle tout le jour?

--Mon Dieu, elle pleure, elle pense  sa mre. a n'est pas bon pour
elle. Je voudrais bien qu'elle se dcidt  changer d'air,  quitter
l'endroit o a s'est pass, vous comprenez?

--Et Annette?

--Oh! elle, une fleur panouie!

Olivier eut un sourire de joie. Il demanda encore:

--A-t-elle eu beaucoup de chagrin?

--Oui, beaucoup, beaucoup, mais vous savez, du chagrin de dix-huit
ans, a ne tient pas.

Aprs un silence, Guilleroy reprit:

--O allons-nous dner, mon cher? J'ai bien besoin de me dgourdir,
moi, d'entendre du bruit et de voir du mouvement.

--Mais, en cette saison, il me semble que le caf des Ambassadeurs est
indiqu.

Et ils s'en allrent, en se tenant par le bras, vers les
Champs-Elyses. Guilleroy, agit par cet veil des Parisiens qui
rentrent et pour qui la ville, aprs chaque absence, semble rajeunie
et pleine de surprises possibles, interrogeait le peintre sur mille
dtails, sur ce qu'on avait fait, sur ce qu'on avait dit, et Olivier,
aprs d'indiffrentes rponses o se refltait tout l'ennui de sa
solitude, parlait de Roncires, cherchait  saisir en cet homme, 
recueillir autour de lui ce quelque chose de presque matriel que
laissent en nous les gens qu'on vient de voir, subtile manation des
tres qu'on emporte en les quittant, qu'on garde en soi quelques
heures et qui s'vapore dans l'air nouveau.

Le ciel lourd d'un soir d't pesait sur la ville et sur la grande
avenue o commenaient  sautiller sous les feuillages les refrains
alertes des concerts en plein vent. Les deux hommes, assis au balcon
du caf des Ambassadeurs, regardaient sous eux les bancs et les
chaises encore vides de l'enceinte ferme jusqu'au petit thtre o
les chanteuses, dans la clart blafarde des globes lectriques et du
jour mls, talaient leurs toilettes clatantes et la teinte ros de
leur chair. Des odeurs de fritures, de sauces, de mangeailles chaudes,
flottaient dans les imperceptibles brises que se renvoyaient les
marronniers, et quand une femme passait, cherchant sa place rserve,
suivie d'un homme en habit noir, elle semait sur sa route le parfum
capiteux et frais de ses robes et de son corps.

Guilleroy, radieux, murmura:

--Oh! j'aime mieux tre ici que l-bas.

--Et moi, rpondit Bertin, j'aimerais mieux tre l-bas qu'ici.

--Allons donc!

--Parbleu. Je trouve Paris infect, cet t.

--Eh! mon cher, c'est toujours Paris.

Le dput semblait tre dans un jour de contentement, dans un de ces
rares jours d'effervescence grillarde o les hommes graves font des
btises. Il regardait deux cocottes dnant  une table voisine avec
trois maigres jeunes messieurs superlativement corrects, et il
interrogeait sournoisement Olivier sur toutes les filles connues et
cotes dont il entendait chaque jour citer les noms. Puis il murmura
avec un ton de profond regret:

--Vous avez de la chance d'tre rest garon, vous. Vous pouvez faire
et voir tant de choses.

Mais le peintre se rcria, et pareil  tous ceux qu'une pense
harcelle, il prit Guilleroy pour confident de ses tristesses et de son
isolement. Quand il eut tout dit, rcit jusqu'au bout la litanie
de ses mlancolies, et racont navement, pouss par le besoin de
soulager son coeur, combien il et dsir l'amour et le frlement
d'une femme installe  son ct, le comte,  son tour, convint que
le mariage avait du bon. Retrouvant alors son loquence parlementaire
pour vanter la douceur de sa vie intrieure, il fit de la comtesse
un grand loge, qu'Olivier approuvait gravement par de frquents
mouvements de tte.

Heureux d'entendre parler d'elle, mais jaloux de ce bonheur intime que
Guilleroy clbrait par devoir, le peintre finit par murmurer, avec
une conviction sincre:

--Oui, vous avez eu de la chance, vous!

Le dput, flatt, en convint; puis il reprit:

--Je voudrais bien la voir revenir; vraiment, elle me donne du souci
en ce moment! Tenez, puisque vous vous ennuyez  Paris, vous devriez
aller  Roncires et la ramener. Elle vous coutera, vous, car vous
tes son meilleur ami; tandis qu'un mari..., vous savez...

Olivier, ravi, reprit:

--Mais, je ne demande pas mieux, moi. Cependant..., croyez-vous que
cela ne la contrariera pas de me voir arriver ainsi?

--Non, pas du tout; allez donc, mon cher.

--J'y consens alors. Je partirai demain par le train d'une heure.
Faut-il lui envoyer une dpche?

--Non, je m'en charge. Je vais la prvenir, afin que vous trouviez une
voiture  la gare.

Comme ils avaient fini de dner, ils remontrent aux boulevards; mais
au bout d'une demi-heure  peine, le comte soudain quitta le peintre,
sous le prtexte d'une affaire urgente qu'il avait tout  fait
oublie.


II

La comtesse et sa fille, vtues de crpe noir, venaient de s'asseoir
face  face, pour djeuner, dans la vaste salle de Roncires. Les
portraits d'aeux, navement peints, l'un en cuirasse, un autre en
justaucorps, celui-ci poudr en officier des gardes franaises,
celui-l en colonel de la Restauration, alignaient sur les murs la
collection des Guilleroy passs, en des cadres vieux dont la dorure
tombait. Deux domestiques, aux pas sourds, commenaient  servir les
deux femmes silencieuses; et les mouches faisaient autour du lustre
en cristal, suspendu au milieu de la table, un petit nuage de points
noirs tourbillonnant et bourdonnant.

--Ouvrez les fentres, dit la comtesse, il fait un peu frais ici.

Les trois hautes fentres, allant du parquet au plafond, et larges
comme des baies, furent ouvertes  deux battants. Un souffle d'air
tide, portant des odeurs d'herbe chaude et des bruits lointains de
campagne, entra brusquement par ces trois grands trous, se mlant 
l'air un peu humide de la pice profonde enferme dans les murs pais
du chteau.

--Ah!, c'est bon, dit Annette, en respirant  pleine gorge.

Les yeux des deux femmes s'taient tourns vers le dehors et
regardaient au-dessous d'un ciel bleu clair, un peu voil par cette
brume de midi qui miroite sur les terres imprgnes de soleil, la
longue pelouse verte du parc, avec ses lots d'arbres de place en
place et ses perspectives ouvertes au loin sur la campagne jaune
illumine jusqu' l'horizon par la nappe d'or des rcoltes mres.

--Nous ferons une longue promenade aprs djeuner, dit la comtesse.
Nous pourrons aller  pied jusqu' Berville, en suivant la rivire,
car il ferait trop chaud dans la plaine.

--Oui, maman, et nous prendrons Julio pour faire lever des perdrix.

--Tu sais que ton pre le dfend.

--Oh, puisque papa est  Paris! C'est si amusant de voir Julio en
arrt. Tiens, le voici qui taquine les vaches. Dieu, qu'il est drle!

Repoussant sa chaise, elle se leva et courut  une fentre d'o elle
cria: Hardi, Julio, hardi!

Sur la pelouse, trois lourdes vaches, rassasies d'herbe, accables
de chaleur, se reposaient couches sur le flanc, le ventre saillant,
repouss par la pression du sol. Allant de l'une  l'autre avec des
aboiements, des gambades folles, une colre gaie, furieuse et feinte,
un pagneul de chasse, svelte, blanc et roux, dont les oreilles
frises s'envolaient  chaque bond, s'acharnait  faire lever les
trois grosses btes qui ne voulaient pas. C'tait l, assurment,
le jeu favori du chien, qui devait le recommencer chaque fois qu'il
apercevait les vaches tendues. Elles, mcontentes, pas effrayes, le
regardaient de leurs gros yeux mouills, en tournant la tte pour le
suivre.

Annette, de sa fentre, cria:

--Apporte, Julio, apporte.

Et l'pagneul, excit, s'enhardissait, aboyait plus fort, s'aventurait
jusqu' la croupe, en feignant de vouloir mordre. Elles commenaient
 s'inquiter, et les frissons nerveux de leur peau pour chasser les
mouches devenaient plus frquents et plus longs.

Soudain le chien, emport par une course qu'il ne put matriser 
temps, arriva en plein lan si prs d'une vache, que, pour ne point se
culbuter contre elle, il dut sauter par-dessus. Frl par le bond,
le pesant animal eut peur, et, levant d'abord la tte, se redressa
ensuite avec lenteur sur ses quatre jambes, en reniflant fortement. Le
voyant debout, les deux autres aussitt l'imitrent; et Julio se mit
 danser autour d'eux une danse de triomphe, tandis qu'Annette le
flicitait.

--Bravo, Julio, bravo!

--Allons, dit la comtesse, viens donc djeuner, mon enfant.

Mais la jeune fille, posant une main en abat-jour sur ses yeux,
annona:

--Tiens! le porteur du tlgraphe.

Dans le sentier invisible, perdu au milieu des bls et des avoines,
une blouse bleue semblait glisser  la surface des pis, et s'en
venait vers le chteau, au pas cadenc de l'homme.

--Mon Dieu! murmura la comtesse, pourvu que ce ne soit pas une
mauvaise nouvelle!

Elle frissonnait encore de cette terreur que laisse si longtemps en
nous la mort d'un tre aim trouve dans une dpche. Elle ne pouvait
maintenant dchirer la bande colle pour ouvrir le petit papier bleu,
sans sentir trembler ses doigts et s'mouvoir son me, et croire que
de ces plis si longs  dfaire allait sortir un chagrin qui ferait de
nouveau couler ses larmes.

Annette, au contraire, pleine de curiosit jeune, aimait tout
l'inconnu qui vient  nous. Son coeur, que la vie venait pour la
premire fois de meurtrir, ne pouvait attendre que des joies de la
sacoche noire et redoutable attache au flanc des pitons de la poste,
qui sment tant d'motions par les rues des villes et les chemins des
champs.

La comtesse ne mangeait plus, suivant en son esprit cet homme qui
venait vers elle, porteur de quelques mots crits, de quelques mots
dont elle serait peut-tre blesse comme d'un coup de couteau  la
gorge. L'angoisse de savoir la rendait haletante, et elle cherchait 
deviner quelle tait cette nouvelle si presse. A quel sujet? De qui?
La pense d'Olivier la traversa. Serait-il malade? Mort peut-tre
aussi?

Les dix minutes qu'il fallut attendre lui parurent interminables; puis
quand elle eut dchir la dpche et reconnu le nom de son mari, elle
lut: Je t'annonce que notre ami Bertin part pour Roncires par le
train d'une heure. Envoie phaton gare. Tendresses.

--Eh bien, maman? disait Annette.

--C'est M. Olivier Bertin qui vient nous voir.

--Ah! quelle chance! Et quand?

--Tantt.

--A quatre heures?

--Oui.

--Oh! qu'il est gentil!

Mais la comtesse avait pli, car un souci nouveau depuis quelque temps
grandissait en elle, et la brusque arrive du peintre lui semblait une
menace aussi pnible que tout ce qu'elle avait pu prvoir.

--Tu iras le chercher avec la voiture, dit-elle  sa fille.

--Et toi, maman, tu ne viendras pas!

--Non, je vous attendrai ici.

--Pourquoi? a lui fera de la peine.

--Je ne me sens pas trs bien.

--Tu voulais aller  pied jusqu' Berville, tout  l'heure.

--Oui, mais le djeuner m'a fait mal.

--D'ici l, tu iras mieux.

--Non, je vais mme monter dans ma chambre. Fais-moi prvenir ds que
vous serez arrivs.

--Oui, maman.

Puis, aprs avoir donn des ordres pour qu'on attelt le phaton 
l'heure voulue et qu'on prpart l'appartement, la comtesse rentra
chez elle et s'enferma.

Sa vie, jusqu'alors, s'tait coule presque sans souffrance,
accidente seulement par l'affection d'Olivier, et agite par le souci
de la conserver. Elle y avait russi, toujours victorieuse dans cette
lutte. Son coeur, berc par les succs et la louange, devenu un coeur
exigeant de belle mondaine  qui sont dues toutes les douceurs de la
terre, aprs avoir consenti  un mariage brillant, o l'inclination
n'entrait pour rien, aprs avoir ensuite accept l'amour comme le
complment d'une existence heureuse, aprs avoir pris son parti d'une
liaison coupable, beaucoup par entranement, un peu par religion pour
le sentiment lui-mme, par compensation au train-train vulgaire de
l'existence, s'tait cantonn, barricad dans ce bonheur que le
hasard lui avait fait, sans autre dsir que de le dfendre contre
les surprises de chaque jour. Elle avait donc accept avec une
bienveillance de jolie femme les vnements agrables qui se
prsentaient, et, peu aventureuse, peu harcele par des besoins
nouveaux et des dmangeaisons d'inconnu, mais tendre, tenace et
prvoyante, contente du prsent, inquite, par nature, du lendemain,
elle avait su jouir des lments que lui fournissait le Destin avec
une prudence conome et sagace.

Or, peu  peu, sans qu'elle ost mme se l'avouer, s'tait glisse
dans son me la proccupation obscure des jours qui passent, de
l'ge qui vient. C'tait en sa pense quelque chose comme une petite
dmangeaison qui ne cessait jamais. Mais sachant bien que cette
descente de la vie tait sans fond, qu'une fois commence on ne
l'arrtait plus, et cdant  l'instinct du danger, elle ferma les yeux
en se laissant glisser afin de conserver son rve, de ne pas avoir le
vertige de l'abme et le dsespoir de l'impuissance.

Elle vcut donc en souriant, avec une sorte d'orgueil factice de
rester belle si longtemps; et, lorsqu'Annette apparut  ct d'elle
avec la fracheur de ses dix-huit annes, au lieu de souffrir de ce
voisinage, elle fut fire, au contraire, de pouvoir tre prfre,
dans la grce savante de sa maturit,  cette fillette panouie dans
l'clat radieux de la premire jeunesse.

Elle se croyait mme au dbut d'une priode heureuse et tranquille
quand la mort de sa mre vint la frapper en plein coeur. Ce fut,
pendant les premiers jours, un de ces dsespoirs profonds qui ne
laissent place  nulle autre pense. Elle restait du matin au soir
abme dans la dsolation, cherchant  se rappeler mille choses de
la morte, des paroles familires, sa figure d'autrefois, des robes
qu'elle avait portes jadis, comme si elle et amass au fond de sa
mmoire des reliques, et recueilli dans le pass disparu tous les
intimes et menus souvenirs dont elle alimenterait ses cruelles
rveries. Puis quand elle fut arrive ainsi  un tel paroxysme de
dsespoir, qu'elle avait  tout instant des crises de nerfs et des
syncopes, toute cette peine accumule jaillit en larmes, et, jour et
nuit, coula de ses yeux.

Or, un matin, comme sa femme de chambre entrait et venait d'ouvrir les
volets et les rideaux en demandant: Comment va Madame aujourd'hui?
elle rpondit, se sentant puise et courbature  force d'avoir
pleur: Oh! pas du tout. Vraiment, je n'en puis plus.

La domestique qui tenait le plateau portant le th regarda sa
matresse, et mue de la voir si ple dans la blancheur du lit, elle
balbutia avec un accent triste et sincre:

--En effet, Madame a trs mauvaise mine. Madame ferait bien de se
soigner.

Le ton dont cela fut dit enfona au coeur de la comtesse une petite
piqre comme d'une pointe d'aiguille, et ds que la bonne fut partie,
elle se leva pour aller voir sa figure dans sa grande armoire  glace.

Elle demeura stupfaite en face d'elle-mme, effraye de ses joues
creuses, de ses yeux rouges, du ravage produit sur elle par ces
quelques jours de souffrance. Son visage qu'elle connaissait si bien,
qu'elle avait si souvent regard en tant de miroirs divers, dont elle
savait toutes les expressions, toutes les gentillesses, tous les
sourires, dont elle avait dj bien des fois corrig la pleur, rpar
les petites fatigues, dtruit les rides lgres apparues au trop grand
jour, au coin des yeux, lui sembla tout  coup celui d'une autre
femme, un visage nouveau qui se dcomposait, irrparablement malade.

Pour se mieux voir, pour mieux constater ce mal inattendu, elle
s'approcha jusqu' toucher la glace du front, si bien que son haleine,
rpandant une bue sur le verre, obscurcit, effaa presque l'image
blme qu'elle contemplait. Elle dut alors prendre un mouchoir pour
essuyer la brume de son souffle, et frissonnante d'une motion
bizarre, elle fit un long et patient examen des altrations de son
visage. D'un doigt lger elle tendit la peau des joues, lissa celle
du front, releva les cheveux, retourna les paupires pour regarder le
blanc de l'oeil. Puis elle ouvrit la bouche, inspecta ses dents un peu
ternies o des points d'or brillaient, s'inquita des gencives livides
et de la teinte jaune de la chair au-dessus des joues et sur les
tempes.

Elle mettait  cette revue de la beaut dfaillante tant d'attention
qu'elle n'entendit pas ouvrir la porte, et qu'elle tressaillit
jusqu'au coeur quand sa femme de chambre, debout derrire elle, lui
dit:

--Madame a oubli de prendre son th.

La comtesse se retourna, confuse, surprise, honteuse, et la
domestique, devinant sa pense, reprit:

--Madame a trop pleur, il n'y a rien de pire que les larmes pour
vider la peau. C'est le sang qui tourne en eau.

Comme la comtesse ajoutait tristement:

--Il y a aussi l'ge.

La bonne se rcria:

--Oh! oh! Madame n'en est pas l! En quelques jours de repos il n'y
paratra plus. Mais il faut que Madame se promne et prenne bien garde
de ne pas pleurer.

Aussitt qu'elle fut habille, la comtesse descendit au parc, et pour
la premire fois depuis la mort de sa mre, elle alla visiter le petit
verger o elle aimait autrefois soigner et cueillir des fleurs, puis
elle gagna la rivire et marcha le long de l'eau jusqu' l'heure du
djeuner.

En s'asseyant  la table en face de son mari,  ct de sa fille, elle
demanda pour savoir leur pense:

--Je me sens mieux aujourd'hui. Je dois tre moins ple.

Le comte rpondit:

--Oh! vous avez encore bien mauvaise mine.

Son coeur se crispa, et une envie de pleurer lui mouilla les yeux, car
elle avait pris l'habitude des larmes.

Jusqu'au soir, et le lendemain, et les jours suivants, soit qu'elle
penst  sa mre, soit qu'elle penst  elle-mme, elle sentit  tout
moment des sanglots lui gonfler la gorge et lui monter aux paupires,
mais pour ne pas les laisser s'pandre et lui raviner les joues,
elle les retenait en elle, et par un effort surhumain de volont,
entranant sa pense sur des choses trangres, la matrisant, la
dominant, l'cartant de ses peines, elle s'efforait de se consoler,
de se distraire, de ne plus songer aux choses tristes, afin de
retrouver la sant de son teint.

Elle ne voulait pas surtout retourner  Paris et revoir Olivier Bertin
avant d'tre redevenue elle-mme. Comprenant qu'elle avait trop
maigri, que la chair des femmes de son ge a besoin d'tre pleine pour
se conserver frache, elle cherchait de l'apptit sur les routes et
dans les bois voisins, et bien qu'elle rentrt fatigue et sans faim,
elle s'efforait de manger beaucoup.

Le comte, qui voulait repartir, ne comprenait point son obstination.
Enfin, devant sa rsistance invincible, il dclara qu'il s'en allait
seul, laissant la comtesse libre de revenir lorsqu'elle y serait
dispose.

Elle reut le lendemain la dpche annonant l'arrive d'Olivier.

Une envie de fuir la saisit, tant elle avait peur de son premier
regard. Elle aurait dsir attendre encore une semaine ou deux. En
une semaine, en se soignant, on peut changer tout  fait de visage,
puisque les femmes, mme bien portantes et jeunes, sous la moindre
influence sont mconnaissables du jour au lendemain. Mais l'ide
d'apparatre en plein soleil, en plein champ, devant Olivier, dans
cette lumire du mois d'aot,  ct d'Annette si frache, l'inquita
tellement, qu'elle se dcida tout de suite  ne point aller  la gare
et  l'attendre dans la demi-ombre du salon.

Elle tait monte dans sa chambre et songeait. Des souffles de chaleur
remuaient de temps en temps les rideaux. Le chant des cris-cris
emplissait l'air. Jamais encore elle ne s'tait sentie si triste. Ce
n'tait plus la grande douleur crasante qui avait broy son coeur,
qui l'avait dchire, anantie, devant le corps sans me de la vieille
maman bien-aime. Cette douleur qu'elle avait crue ingurissable
s'tait, en quelques jours, attnue jusqu' n'tre qu'une souffrance
du souvenir; mais elle se sentait emporte maintenant noye dans un
flot profond de mlancolie o elle tait entre tout doucement, et
dont elle ne sortirait plus.

Elle avait envie de pleurer, une envie irrsistible--et ne voulait
pas. Chaque fois qu'elle sentait ses paupires humides, elle les
essuyait vivement, se levait, marchait, regardait le parc, et, sur les
grands arbres des futaies les corbeaux promenant dans le ciel bleu
leur vol noir et lent.

Puis elle passait devant sa glace, se jugeait d'un coup d'oeil,
effaait la trace d'une larme en effleurant le coin de l'oeil avec
la houppe de poudre de riz, et elle regardait l'heure en cherchant 
deviner  quel point de la route il pouvait bien tre arriv.

Comme toutes les femmes qu'emporte une dtresse d'me irraisonne
ou relle, elle se rattachait  lui avec une tendresse perdue.
N'tait-il pas tout pour elle, tout, tout, plus que la vie, tout
ce que devient un tre quand on l'aime uniquement et qu'on se sent
vieillir!

Soudain elle entendit au loin le claquement d'un fouet, courut  la
fentre et vit le phaton qui faisait le tour de la pelouse au grand
trot des deux chevaux. Assis  ct d'Annette, dans le fond de la
voiture, Olivier agita son mouchoir en apercevant la comtesse, et elle
rpondit  ce signe par des bonjours jets des deux mains. Puis elle
descendit, le coeur battant, mais heureuse  prsent, toute vibrante
de la joie de le sentir si prs, de lui parler et de le voir.

Ils se rencontrrent dans l'antichambre, devant la porte du salon.

Il ouvrit les bras vers elle avec un irrsistible lan, et d'une voix
que chauffait une motion vraie:

--Ah! ma pauvre comtesse, permettez que je vous embrasse!

Elle ferma les yeux, se pencha, se pressa contre lui en tendant ses
joues, et pendant qu'il appuyait ses lvres, elle murmura dans son
oreille: Je t'aime.

Puis Olivier, sans lcher ses mains qu'il serrait, la regarda, disant:

--Voyons cette triste figure?

Elle se sentait dfaillir. Il reprit:

--Oui, un peu plotte; mais a n'est rien.

Pour le remercier, elle balbutia:

--Ah! cher ami, cher ami!--ne trouvant pas autre chose  dire.

Mais il s'tait retourn, cherchant derrire lui Annette disparue, et
brusquement:

--Est-ce trange, hein, de voir votre fille en deuil?

--Pourquoi? demanda la comtesse.

Il s'cria, avec une animation extraordinaire:

--Comment, pourquoi? Mais c'est votre portrait peint par moi, c'est
mon portrait! C'est vous, telle que je vous ai rencontre autrefois en
entrant chez la duchesse! Hein, vous rappelez-vous cette porte o vous
avez pass sous mon regard, comme une frgate passe sous le canon d'un
fort. Sacristi! quand j'ai aperu  la gare, tout  l'heure, la petite
debout sur le quai, tout en noir, avec le soleil de ses cheveux
autour du visage, mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai cru que j'allais
pleurer. Je vous dis que c'est  devenir fou quand on vous a connue
comme moi, qui vous ai regarde mieux que personne et aime plus que
personne, et reproduite en peinture, Madame. Ah! par exemple, j'ai
bien pens que vous me l'aviez envoye toute seule au chemin de fer
pour me donner cet tonnement. Dieu de Dieu, que j'ai t surpris! Je
vous dis que c'est  devenir fou!

Il cria:

--Annette, Nan.

La voix de la jeune fille rpondit du dehors, car elle donnait du
sucre aux chevaux.

--Voil, voil!

--Viens donc ici.

Elle accourut.

--Tiens, mets-toi tout prs de ta mre.

Elle s'y plaa, et il les compara; mais il rptait machinalement,
sans conviction: Oui, c'est tonnant, c'est tonnant, car elles se
ressemblaient moins cte  cte qu'avant de quitter Paris, la jeune
fille ayant pris en cette toilette noire une expression nouvelle de
jeunesse lumineuse, tandis que la mre n'avait plus depuis longtemps
cette flambe des cheveux et du teint dont elle avait jadis bloui et
gris le peintre en le rencontrant pour la premire fois.

Puis la comtesse et lui entrrent au salon. Il semblait radieux.

--Ah! la bonne ide que j'ai eue de venir!--disait-il. Il se
reprit:--Non, c'est votre mari qui l'a eue pour moi. Il m'a charg
de vous ramener. Et moi, savez-vous ce que je vous propose?--Non,
n'est-ce pas?--Eh bien, je vous propose au contraire de rester ici.
Par ces chaleurs, Paris est odieux, tandis que la campagne est
dlicieuse. Dieu! qu'il fait bon!

La tombe du soir imprgnait le parc de fracheur, faisait frissonner
les arbres et s'exhaler de la terre des vapeurs imperceptibles qui
jetaient sur l'horizon un lger voile transparent. Les trois vaches,
debout et la tte basse, broutaient, avec avidit, et quatre paons,
avec un fort bruit d'ailes, montaient se percher dans un cdre o ils
avaient coutume de dormir, sous les fentres du chteau. Des chiens
aboyaient au loin par la campagne, et dans l'air tranquille de cette
fin de jour passaient des appels de voix humaines, des phrases jetes
 travers les champs, d'une pice de terre  l'autre, et ces cris
courts et gutturaux avec lesquels on conduit les btes.

Le peintre, nu-tte, les yeux brillants, respirait  pleine gorge; et
comme la comtesse le regardait:

--Voil le bonheur, dit-il.

Elle se rapprocha de lui.

--Il ne dure jamais.

--Prenons-le quand il vient.

Elle, alors, avec un sourire:

--Jusqu'ici vous n'aimiez pas la campagne.

--Je l'aime aujourd'hui, parce que je vous y trouve. Je ne saurais
plus vivre en un endroit o vous n'tes pas. Quand on est jeune, on
peut tre amoureux de loin, par lettres, par penses, par exaltation
pure, peut-tre parce qu'on sent la vie devant soi, peut-tre aussi
parce qu'on a plus de passion que de besoins du coeur;  mon ge,
au contraire, l'amour est devenu une habitude d'infirme, c'est un
pansement de l'me, qui ne battant plus que d'une aile s'envole moins
dans l'idal. Le coeur n'a plus d'extase, mais des exigences gostes.
Et puis, je sens trs bien que je n'ai pas de temps  perdre pour
jouir de mon reste.

--Oh! vieux! dit-elle en lui prenant la main.

Il rptait:

--Mais oui, mais oui. Je suis vieux. Tout le montre, mes cheveux, mon
caractre qui change, la tristesse qui vient. Sacristi, voil une
chose que je n'ai pas connue jusqu'ici: la tristesse! Si on m'et
dit, quand j'avais trente ans, qu'un jour je deviendrais triste sans
raison, inquiet, mcontent de tout, je ne l'aurais pas cru. Cela
prouve que mon coeur aussi a vieilli.

Elle rpondit avec une certitude profonde:

--Oh! moi, j'ai le coeur tout jeune. Il n'a pas chang. Si, il a
rajeuni peut-tre. Il a eu vingt ans, il n'en a plus que seize.

Ils restrent longtemps  causer ainsi dans la fentre ouverte, mls
 l'me du soir, tout prs l'un de l'autre, plus prs qu'ils n'avaient
jamais t, en cette heure de tendresse, crpusculaire comme l'heure
du jour.

Un domestique entra, annonant:

--Madame la comtesse est servie.

Elle demanda:

--Vous avez prvenu ma fille?

--Mademoiselle est dans la salle  manger.

Ils s'assirent  table, tous les trois. Les volets taient clos, et
deux grands candlabres de six bougies, clairant le visage d'Annette,
lui faisaient une tte poudre d'or. Bertin, souriant, ne cessait de
la regarder.

--Dieu! qu'elle est jolie en noir! disait-il.

Et il se tournait vers la comtesse en admirant la fille, comme pour
remercier la mre de lui avoir donn ce plaisir.

Lorsqu'ils furent revenus dans le salon, la lune s'tait leve sur les
arbres du parc. Leur masse sombre avait l'air d'une grande le, et
la campagne au del semblait une mer cache sous la petite brume qui
flottait au ras des plaines.

--Oh! maman, allons nous promener, dit Annette.

La comtesse y consentit.

--Je prends Julio.

--Oui, si tu veux.

Ils sortirent. La jeune fille marchait devant en s'amusant avec le
chien. Lorsqu'ils longrent la pelouse, ils entendirent le souffle des
vaches qui, rveilles et sentant leur ennemi, levaient la tte pour
regarder. Sous les arbres, plus loin, la lune effilait entre les
branches une pluie de rayons fins qui glissaient jusqu' terre en
mouillant les feuilles et se rpandaient sur le chemin par petites
flaques de clart jaune. Annette et Julio couraient, semblaient avoir
sous cette nuit sereine le mme coeur joyeux et vide, dont l'ivresse
partait en gambades.

Dans les clairires o l'onde lunaire descendait ainsi qu'en des
puits, la jeune fille passait comme une apparition, et le peintre la
rappelait, merveill de cette vision noire, dont le clair visage
brillait. Puis, quand elle tait repartie, il prenait et serrait la
main de la comtesse, et souvent cherchait ses lvres en traversant des
ombres plus paisses, comme si, chaque fois, la vue d'Annette avait
raviv l'impatience de son coeur.

Ils gagnrent enfin le bord de la plaine, o l'on devinait  peine au
loin, de place en place, les bouquets d'arbres des fermes. A travers
la bue de lait qui baignait les champs, l'horizon s'illuminait, et le
silence lger, le silence vivant de ce grand espace lumineux et tide
tait plein de l'inexprimable espoir, de l'indfinissable attente qui
rendent si douces les nuits d't. Trs haut dans le ciel, quelques
petits nuages longs et minces semblaient faits d'cailles d'argent.
En demeurant quelques secondes immobile, on entendait dans cette paix
nocturne un confus et continu murmure de vie, mille bruits frles dont
l'harmonie ressemblait d'abord  du silence.

Une caille, dans un pr voisin, jetait son double cri, et Julio, les
oreilles dresses, s'en alla  pas furtifs vers les deux notes de
flte de l'oiseau. Annette le suivit, aussi lgre que lui, retenant
son souffle et se baissant.

--Ah! dit la comtesse reste seule avec le peintre, pourquoi les
moments comme celui-ci passent-ils si vite? On ne peut rien tenir, on
ne peut rien garder. On n'a mme pas le temps de goter ce qui est
bon. C'est dj fini.

Olivier lui baisa la main et reprit en souriant:

--Oh! ce soir, je ne fais point de philosophie. Je suis tout  l'heure
prsente.

Elle murmura:

--Vous ne m'aimez pas comme je vous aime!

--Ah! par exemple! ...

Elle l'interrompit:

--Non, vous aimez en moi, comme vous le disiez fort bien avant dner,
une femme qui satisfait les besoins de votre coeur, une femme qui ne
vous a jamais fait une peine et qui a mis un peu de bonheur dans votre
vie. Cela, je le sais, je le sens. Oui, j'ai la conscience, j'ai la
joie ardente de vous avoir t bonne, utile et secourable. Vous avez
aim, vous aimez encore tout ce que vous trouvez en moi d'agrable,
mes attentions pour vous, mon admiration, mon souci de vous plaire, ma
passion, le don complet que je vous ai fait de mon tre intime.

Mais ce n'est pas moi que vous aimez, comprenez-vous! Oh, cela je le
sens comme on sent un courant d'air froid. Vous aimez en moi mille
choses, ma beaut, qui s'en va, mon dvouement, l'esprit qu'on me
trouve, l'opinion qu'on a de moi dans le monde, celle que j'ai de
vous dans mon coeur; mais ce n'est pas moi, moi, rien que moi,
comprenez-vous?

Il eut un petit rire amical:

--Non, je ne comprends pas trop bien. Vous me faites une scne de
reproches trs inattendue.

Elle s'cria:

--Oh, mon Dieu! Je voudrais vous faire comprendre comment je vous
aime, moi! Voyons, je cherche, je ne trouve pas. Quand je pense 
vous, et j'y pense toujours, je sens jusqu'au fond de ma chair et
de mon me une ivresse indicible de vous appartenir, et un besoin
irrsistible de vous donner davantage de moi. Je voudrais me sacrifier
d'une faon absolue, car il n'y a rien de meilleur, quand on aime,
que de donner, de donner toujours, tout, tout, sa vie, sa pense, son
corps, tout ce qu'on a, et de bien sentir qu'on donne et d'tre prte
 tout risquer pour donner plus encore. Je vous aime, jusqu' aimer
souffrir pour vous, jusqu' aimer mes inquitudes, mes tourments, mes
jalousies, la peine que j'ai quand je ne vous sens plus tendre pour
moi. J'aime en vous quelqu'un que seule j'ai dcouvert, un vous qui
n'est pas celui du monde, celui qu'on admire, celui qu'on connat,
un vous qui est le mien, qui ne peut plus changer, qui ne peut
pas vieillir, que je ne peux pas ne plus aimer, car j'ai, pour le
regarder, des yeux qui ne voient plus que lui. Mais on ne peut pas
dire ces choses. Il n'y a pas de mots pour les exprimer.

Il rpta tout bas, plusieurs fois de suite:

--Chre, chre, chre Any.

Julio revenait en bondissant, sans avoir trouv la caille qui s'tait
tue  son approche, et Annette le suivait toujours, essouffle d'avoir
couru.

--Je n'en puis plus, dit-elle. Je me cramponne  vous, monsieur le
peintre!

Elle s'appuya sur le bras libre d'Olivier et ils rentrrent, marchant
ainsi, lui entre elles, sous les arbres noirs. Ils ne parlaient plus.
Il avanait, possd par elles, pntr par une sorte de fluide
fminin dont leur contact l'inondait. Il ne cherchait pas  les voir,
puisqu'il les avait contre lui, et mme il fermait les yeux pour mieux
les sentir. Elles le guidaient, le conduisaient, et il allait devant
lui, pris d'elles, de celle de gauche comme de celle de droite, sans
savoir laquelle tait  gauche, laquelle tait  droite, laquelle
tait la mre, laquelle tait la fille. Il s'abandonnait
volontairement avec une sensualit inconsciente et raffine au trouble
de cette sensation. Il cherchait mme  les mler dans son coeur,  ne
plus les distinguer dans sa pense, et il berait son dsir au charme
de cette confusion. N'tait-ce pas une seule femme que cette mre et
cette fille si pareilles? et la fille ne semblait-elle pas venue sur
la terre uniquement pour rajeunir son amour ancien pour l mre?

Quand il rouvrit les yeux en pntrant dans le chteau, il lui sembla
qu'il venait de passer les plus dlicieuses minutes de sa vie, de
subir la plus trange, la plus inanalysable et la plus complte
motion que pt goter un homme, gris d'une mme tendresse par la
sduction mane de deux femmes.

--Ah! l'exquise soire! dit-il, ds qu'il se retrouva entre elles  la
lumire des lampes.

Annette s'cria:

--Je n'ai pas du tout besoin de dormir, moi; je passerais toute la
nuit  me promener quand il fait beau.

La comtesse regarda la pendule:

--Oh! il est onze heures et demie. Il faut se coucher, mon enfant.

Ils se sparrent, chacun allant vers son appartement. Seule, la jeune
fille qui n'avait pas envie de se mettre au lit, dormit bien vite.

Le lendemain,  l'heure ordinaire, lorsque la femme de chambre, aprs
avoir ouvert les rideaux et les auvents, apporta le th et regarda sa
matresse encore ensommeille, elle lui dit:

--Madame a dj meilleure mine aujourd'hui.

--Vous croyez?

--Oh! oui. La figure de Madame est plus repose.

La comtesse, sans s'tre encore regarde, savait bien que c'tait
vrai. Son coeur tait lger, elle ne le sentait pas battre, et elle se
sentait vivre. Le sang qui coulait en ses veines n'tait plus rapide
comme la veille, chaud et charg de fivre, promenant en toute sa
chair de l'nervement et de l'inquitude, mais il y rpandait un tide
bien-tre, et aussi de la confiance heureuse.

Quand la domestique fut sortie, elle alla se voir dans la glace. Elle
fut un peu surprise, car elle se sentait si bien qu'elle s'attendait 
se trouver rajeunie, en une seule nuit, de plusieurs annes. Puis
elle comprit l'enfantillage de cet espoir, et, aprs s'tre encore
regarde, elle se rsigna  constater qu'elle avait seulement le teint
plus clair, les yeux moins fatigus, les lvres plus vives que la
veille. Comme son me tait contente, elle ne pouvait s'attrister, et
elle sourit en pensant: Oui, dans quelques jours, je serai tout 
fait bien. J'ai t trop prouve pour me remettre si vite.

Mais elle resta longtemps, trs longtemps assise devant sa table de
toilette o taient tals, dans un ordre gracieux, sur une nappe
de mousseline borde de dentelles, devant un beau miroir de cristal
taill, tous ses petits instruments de coquetterie  manche
d'ivoire portant son chiffre coiff d'une couronne. Ils taient l,
innombrables, jolis, diffrents, destins  des besognes dlicates
et secrtes, les uns en acier, fins et coupants, de formes bizarres,
comme des outils de chirurgie pour oprer des bobos d'enfant, les
autres ronds et doux, en plume, en duvet, en peau de btes inconnues,
faits pour tendre sur la chair tendre la caresse des poudres
odorantes, des parfums gras ou liquides.

Longtemps elle les mania de ses doigts savants, promena de ses lvres
 ses tempes leur toucher plus moelleux qu'un baiser, corrigeant les
nuances imparfaitement retrouves, soulignant les yeux, soignant les
cils. Quand elle descendit enfin, elle tait  peu prs sre que le
premier regard qu'il lui jetterait ne serait pas trop dfavorable.

--O est M. Bertin? demanda-t-elle au domestique rencontr dans le
vestibule.

L'homme rpondit:

--M. Bertin est dans le verger, en train de faire une partie de
lawn-tennis avec mademoiselle.

Elle les entendit de loin crier les points.

L'une aprs l'autre, la voix sonore du peintre et la voix fine de la
jeune fille annonaient: quinze, trente, quarante, avantage,  deux,
avantage, jeu.

Le verger o avait t battu un terrain pour le lawn-tennis tait un
grand carr d'herbe plant de pommiers, enclos par le parc, par le
potager et par les fermes dpendant du chteau. Le long des talus qui
le limitaient de trois cts, comme les dfenses d'un camp retranch,
on avait fait pousser des fleurs, de longues plates-bandes de fleurs
de toutes sortes, champtres ou rares, des roses en quantit, des
oeillets, des hliotropes, des fuchsias, du rsda, bien d'autres
encore, qui donnaient  l'air un got de miel, ainsi que disait
Bertin. Des abeilles, d'ailleurs, dont les ruches alignaient leurs
dmes de paille le long du mur aux espaliers du potager, couvraient ce
champ fleuri de leur vol blond et ronflant.

Juste au milieu de ce verger on avait abattu quelques pommiers, afin
d'obtenir la place ncessaire au lawn-tennis, et un filet goudronn,
tendu par le travers de cet espace, le sparait en deux camps.

Annette, d'un ct, sa jupe noire releve, nu-tte, montrant ses
chevilles et la moiti du mollet lorsqu'elle s'lanait pour attraper
la balle au vol, allait, venait, courait, les yeux brillants et les
joues rouges, fatigue, essouffle par le jeu correct et sr de son
adversaire.

Lui, la culotte de flanelle blanche serre aux reins sur la chemise
pareille, coiff d'une casquette  visire, blanche aussi, et le
ventre un peu saillant, attendait la balle avec sang-froid, jugeait
avec prcision sa chute, la recevait et la renvoyait sans se presser,
sans courir, avec l'aisance lgante, l'attention passionne et
l'adresse professionnelle qu'il apportait  tous les exercices.

Ce fut Annette qui aperut sa mre. Elle cria:

--Bonjour, maman; attends une minute que nous ayons fini ce coup-l.

Cette distraction d'une seconde la perdit. La balle passa contre elle,
rapide et basse, presque roulante, toucha terre et sortit du jeu.

Tandis que Bertin criait: Gagn, que la jeune fille, surprise,
l'accusait d'avoir profit de son inattention, Julio, dress
 chercher et  retrouver, comme des perdrix tombes dans les
broussailles, les balles perdues qui s'garaient, s'lana derrire
celle qui courait devant lui dans l'herbe, la saisit dans la gueule
avec dlicatesse, et la rapporta en remuant la queue.

Le peintre, maintenant, saluait la comtesse; mais, press de se
remettre  jouer, anim par la lutte, content de se sentir souple, il
ne jeta sur ce visage tant soign pour lui qu'un coup d'oeil court et
distrait; puis il demanda:

--Vous permettez? chre comtesse, j'ai peur de me refroidir et
d'attraper une nvralgie.

--Oh! oui, dit-elle.

Elle s'assit sur un tas de foin, fauch le matin mme, pour donner
champ libre aux joueurs, et, le coeur un peu triste tout  coup, les
regarda.

Sa fille, agace de perdre toujours, s'animait, s'excitait, avait des
cris de dpit ou de triomphe, des lans imptueux d'un bout  l'autre
de son camp, et, souvent, dans ces bonds, des mches de cheveux
tombaient, droules, puis rpandues sur ses paules. Elle les
saisissait, et, la raquette entre les genoux, en quelques secondes,
avec des mouvements impatients, les rattachait en piquant des
pingles, par grands coups, dans la masse de la chevelure.

Et Bertin, de loin, criait  la comtesse:

--Hein! est-elle jolie ainsi, et frache comme le jour?

Oui, elle tait jeune, elle pouvait courir, avoir chaud, devenir
rouge, perdre ses cheveux, tout braver, tout oser, car tout
l'embellissait.

Puis, quand ils se remettaient  jouer avec ardeur, la comtesse, de
plus en plus mlancolique, songeait qu'Olivier prfrait cette partie
de balle, cette agitation d'enfant, ce plaisir des petits chats qui
sautent aprs des boules de papier,  la douceur de s'asseoir prs
d'elle, en cette chaude matine, et de la sentir, aimante, contre lui.

Quand la cloche, au loin, sonna le premier coup du djeuner, il lui
sembla qu'on la dlivrait, qu'on lui tait un poids du coeur. Mais,
comme elle revenait, appuye  son bras, il lui dit:

--Je viens de m'amuser comme un gamin. C'est rudement bon d'tre, ou
de se croire jeune. Ah oui! ah oui! il n'y a que a! Quand on n'aime
plus courir, on est fini!

En sortant de table, la comtesse qui, pour la premire fois, la
veille, n'avait pas t au cimetire, proposa d'y aller ensemble, et
ils partirent tous les trois pour le village.

Il fallait traverser le bois o coulait un ruisseau qu'on nommait la
Rainette, sans doute  cause des petites grenouilles dont il tait
peupl, puis franchir un bout de plaine avant d'arriver  l'glise
btie dans un groupe de maisons abritant l'picier, le boulanger, le
boucher, le marchand de vins et quelques autres modestes commerants
chez qui venaient s'approvisionner les paysans.

L'aller fut silencieux et recueilli, la pense de la morte oppressant
les mes. Sur la tombe, les deux femmes s'agenouillrent et prirent
longtemps. La comtesse courbe, demeurait immobile, un mouchoir dans
les yeux, car elle avait peur de pleurer, et que les larmes coulassent
sur ses joues. Elle priait, non pas comme elle avait fait jusqu' ce
jour, par une espce d'vocation de sa mre, par un appel dsespr
sous le marbre de la tombe, jusqu' ce qu'elle crt sentir  son
motion devenue dchirante que la morte l'entendait, l'coutait, mais
simplement en balbutiant avec ardeur les paroles consacres du _Pater
noster_ et de l'_Ave Maria_. Elle n'aurait pas eu, ce jour-l, la
force et la tension d'esprit qu'il lui fallait pour cette sorte de
cruel entretien sans rponse avec ce qui pouvait demeurer de l'tre
disparu autour du trou qui cachait les restes de son corps. D'autres
obsessions avaient pntr dans son coeur de femme, l'avaient remue,
meurtrie, distraite; et sa prire fervente montait vers le ciel pleine
d'obscures supplications. Elle implorait Dieu, l'inexorable Dieu qui a
jet sur la terre toutes les pauvres cratures, afin qu'il et piti
d'elle-mme autant que de celle rappele  lui.

Elle n'aurait pu dire ce qu'elle lui demandait, tant ses apprhensions
taient encore caches et confuses, mais elle sentait qu'elle avait
besoin de l'aide divine, d'un secours surnaturel contre des dangers
prochains et d'invitables douleurs.

Annette, les yeux ferms, aprs avoir aussi balbuti des formules,
tait partie en une rverie, car elle ne voulait pas se relever avant
sa mre.

Olivier Bertin les regardait, songeant qu'il avait devant lui un
ravissant tableau et regrettant un peu qu'il ne lui ft pas permis de
faire un croquis.

En revenant, ils se mirent  parler de l'existence humaine, remuant
doucement ces ides amres et potiques d'une philosophie attendrie et
dcourage, qui sont un frquent sujet de causerie entre les hommes et
les femmes que la vie blesse un peu et dont les coeurs se mlent en
confondant leurs peines.

Annette, qui n'tait point mre pour ces penses, s'loignait  chaque
instant afin de cueillir des fleurs champtres au bord du chemin.

Mais Olivier, pris d'un dsir de la garder prs de lui, nerv de
la voir sans cesse repartir, ne la quittait point de l'oeil. Il
s'irritait qu'elle s'intresst aux couleurs des plantes plus qu'aux
phrases qu'il prononait. Il prouvait un malaise inexprimable de ne
pas la captiver, la dominer comme sa mre, et une envie d'tendre la
main, de la saisir, de la retenir, de lui dfendre de s'en aller. Il
la sentait trop alerte, trop jeune, trop indiffrente, trop libre,
libre comme un oiseau, comme un jeune chien qui n'obit pas, qui ne
revient point, qui a dans les veines l'indpendance, ce joli instinct
de libert que la voix et le fouet n'ont pas encore vaincu.

Pour l'attirer, il parla de choses plus gaies, et parfois il
l'interrogeait, cherchait  veiller un dsir d'couter et sa
curiosit de femme; mais on et dit que le vent capricieux du grand
ciel soufflait dans la tte d'Annette ce jour-l, comme sur les pis
ondoyants, emportait et dispersait son attention dans l'espace, car
elle avait  peine rpondu le mot banal attendu d'elle, jet entre
deux fuites avec un regard distrait, qu'elle retournait  ses
fleurettes. Il s'exasprait  la fin, mordu par une impatience
purile, et, comme elle venait prier sa mre de porter son premier
bouquet pour qu'elle en pt cueillir un autre, il l'attrapa par le
coude et lui serra le bras, afin qu'elle ne s'chappt plus. Elle se
dbattait en riant et tirait de toute sa force pour s'en aller; alors,
m par un instinct d'homme, il employa le moyen des faibles, et ne
pouvant sduire son attention, il l'acheta en tentant sa coquetterie.

--Dis-moi, dit-il, quelle fleur tu prfres, je t'en ferai faire une
broche.

Elle hsita, surprise.

--Une broche, comment?

--En pierres de la mme couleur: en rubis si c'est le coquelicot; en
saphir si c'est le bluet, avec une petite feuille en meraudes.

La figure d'Annette s'claira de cette joie affectueuse dont les
promesses et les cadeaux animent, les traits des femmes.

--Le bluet, dit-elle, c'est si gentil!

--Va pour un bluet. Nous irons le commander ds que nous serons de
retour  Paris.

Elle ne partait plus, attache  lui par la pense du bijou qu'elle
essayait dj d'apercevoir, d'imaginer. Elle demanda:

--Est-ce trs long  faire, une chose comme a?

Il riait, la sentant prise.

--Je ne sais pas, cela dpend des difficults. Nous presserons le
bijoutier.

Elle ft soudain traverse par une rflexion navrante.

--Mais je ne pourrais pas le porter, puisque je suis en grand deuil.

Il avait pass son bras sous celui de la jeune fille, et la serrant
contre lui:

--Eh, bien, tu garderas ta broche pour la fin de ton deuil, cela ne
t'empchera pas de la contempler.

Comme la veille au soir, il tait entre elles, tenu, serr, captif
entre leurs paules, et pour voir se lever sur lui leurs yeux bleus
pareils, pointills de grains noirs, il leur parlait  tour de rle,
en tournant la tte vers l'une et vers l'autre. Le grand soleil les
clairant, il confondait moins  prsent la comtesse avec Annette,
mais il confondait de plus en plus la fille avec le souvenir
renaissant de ce qu'avait t la mre. Il avait envie de les embrasser
l'une et l'autre, l'une pour retrouver sur sa joue et sur sa nuque un
peu de cette fracheur ros et blonde qu'il avait savoure jadis, et
qu'il revoyait aujourd'hui miraculeusement reparue, l'autre parce
qu'il l'aimait toujours et qu'il sentait venir d'elle l'appel puissant
d'une habitude ancienne. Il constatait mme,  cette heure, et
comprenait que son dsir un peu lass depuis longtemps et que son
affection pour elle s'taient ranims  la vue de sa jeunesse
ressuscite.

Annette repartit chercher des fleurs. Olivier ne la rappelait plus,
comme si le contact de son bras et la satisfaction de la joie donne
par lui l'eussent apais, mais il la suivait en tous ses mouvements,
avec le plaisir qu'on prouve  voir les tres ou les choses qui
captivent nos yeux et les grisent. Quand elle revenait, apportant une
gerbe, il respirait plus fortement, cherchant, sans y songer, quelque
chose d'elle, un peu de son haleine ou de la chaleur de sa peau dans
l'air remu par sa course. Il la regardait avec ravissement, comme
on regarde une aurore, comme on coute de la musique, avec des
tressaillements d'aise quand elle se baissait, se redressait, levait
les deux bras en mme temps pour remettre en place sa coiffure.
Et puis, de plus en plus, d'heure en heure, elle activait en lui
l'vocation de l'autrefois! Elle avait des rires, des gentillesses,
des mouvements qui lui mettaient sur la bouche le got des baisers
donns et rendus jadis; elle faisait du pass lointain, dont il avait
perdu la sensation prcise, quelque chose de pareil  un prsent rv;
elle brouillait les poques, les dates, les ges de son coeur, et
rallumant des motions refroidies, mlait, sans qu'il s'en doutt,
hier avec demain, le souvenir avec l'esprance.

Il se demandait en fouillant sa mmoire si la comtesse, en son plus
complet panouissement, avait eu ce charme souple de chvre, ce charme
hardi, capricieux, irrsistible, comme la grce d'un animal qui court
et qui saute. Non. Elle avait t plus panouie et moins sauvage.
Fille des villes, puis femme des villes, n'ayant jamais bu l'air des
champs et vcu dans l'herbe, elle tait devenue jolie  l'ombre des
murs, et non pas au soleil du ciel.

Quand ils furent rentrs au chteau, la comtesse se mit  crire des
lettres sur sa petite table basse, dans l'embrasure d'une fentre;
Annette monta dans sa chambre, et le peintre ressortit pour marcher 
pas lents, un cigare  la bouche, les mains derrire le dos, par les
chemins tournants du parc. Mais il ne s'loignait pas jusqu' perdre
de vue la faade blanche ou le toit pointu de la demeure. Ds
qu'elle avait disparu derrire les bouquets d'arbres ou les massifs
d'arbustes, il avait une ombre sur le coeur, comme lorsqu'un nuage
couvre le soleil, et quand elle reparaissait dans les troues de
verdure, il s'arrtait quelques secondes pour contempler les deux
lignes de hautes fentres. Puis il se remettait en route.

Il se sentait agit, mais content, content de quoi? de tout.

L'air lui semblait pur, la vie bonne, ce jour-l. Il se sentait de
nouveau dans le corps des lgrets de petit garon, des envies
de courir et d'attraper avec ses mains les papillons jaunes qui
sautillaient sur la pelouse comme s'ils eussent t suspendus au bout
de fils lastiques. Il chantonnait des airs d'opra. Plusieurs fois de
suite, il rpta la phrase clbre de Gounod: Laisse-moi contempler
ton visage, y dcouvrant une expression profondment tendre qu'il
n'avait jamais sentie ainsi.

Soudain, il se demanda comment il se pouvait faire qu'il ft devenu
si vite si diffrent de lui-mme. Hier,  Paris, mcontent de tout,
dgot, irrit, aujourd'hui calme, satisfait de tout, on et dit
qu'un dieu complaisant avait chang son me. Ce bon dieu-l,
pensa-t-il, aurait bien d me changer de corps en mme temps, et me
rajeunir un peu. Tout  coup, il aperut Julio qui chassait dans un
fourre. Il l'appela, et quand le chien fut venu placer sous la main
sa tte fine coiffe de longues oreilles frisottes, il s'assit dans
l'herbe pour le mieux flatter, lui dit des gentillesses, le coucha sur
ses genoux, et s'attendrissant  le caresser, l'embrassa comme font
les femmes dont le coeur s'meut  toute occasion.

Aprs le dner, au lieu de sortir comme la veille, ils passrent la
soire au salon, en famille.

La comtesse dit tout  coup:

--Il va pourtant falloir que nous partions!

Olivier s'cria:

--Oh, ne parlez pas encore de a! Vous ne vouliez pas quitter
Roncires quand je n'y tais pas. J'arrive, et vous ne pensez plus
qu' filer.

--Mais, mon cher ami, dit-elle, nous ne pouvons pourtant demeurer ici
indfiniment tous les trois.

--Il ne s'agit point d'indfiniment, mais de quelques jours. Combien de
fois suis-je rest chez vous des semaines entires?

--Oui, mais en d'autres circonstances, alors que la maison tait
ouverte  tout le monde.

Alors Annette, d'une voix cline:

--Oh, maman! quelques jours encore, deux ou trois. Il m'apprend si
bien  jouer au tennis. Je me fche quand je perds, et puis aprs je
suis si contente d'avoir fait des progrs!

Le matin mme, la comtesse projetait de faire durer jusqu'au dimanche
ce sjour mystrieux de l'ami, et maintenant elle voulait partir, sans
savoir pourquoi. Cette journe qu'elle avait espre si bonne,
lui laissait  l'me une tristesse inexprimable et pntrante, une
apprhension sans cause, tenace et confuse comme un pressentiment.

Quand elle se retrouva seule dans sa chambre, elle chercha mme d'o
lui venait ce nouvel accs mlancolique.

Avait-elle subi une de ces imperceptibles motions dont l'effleurement
a t si fugitif que la raison ne s'en souvient point, mais dont la
vibration demeure aux cordes du coeur les plus sensibles?--Peut-tre.
Laquelle? Elle se rappela bien quelques inavouables contrarits dans
les mille nuances de sentiment par lesquelles elle avait pass, chaque
minute apportant la sienne! Or, elles taient vraiment trop menues
pour lui laisser ce dcouragement. Je suis exigeante, pensa-t-elle.
Je n'ai pas le droit de me tourmenter ainsi.

Elle ouvrit sa fentre, afin de respirer l'air de la nuit, et elle y
demeura accoude, les yeux sur la lune.

Un bruit lger lui fit baisser la tte. Olivier se promenait devant le
chteau.--Pourquoi a-t-il dit qu'il rentrait chez lui, pensa-t-elle;
pourquoi ne m'a-t-il pas prvenue qu'il ressortait? ne m'a-t-il pas
demand de venir avec lui? Il sait bien que cela m'aurait rendue si
heureuse. A quoi songe-t-il donc?

Cette ide qu'il n'avait pas voulu d'elle pour cette promenade, qu'il
avait prfr s'en aller seul par cette belle nuit, seul, un cigare
 la bouche, car elle voyait le point rouge du feu, seul, quand il
aurait pu lui donner cette joie de l'emmener. Cette ide qu'il n'avait
pas sans cesse besoin d'elle, sans cesse envie d'elle, lui jeta dans
l'me un nouveau ferment d'amertume.

Elle allait fermer sa fentre pour ne plus le voir, pour n'tre plus
tente de l'appeler, quand il leva les yeux et l'aperut. Il cria:

--Tiens, vous rvez aux toiles, comtesse?

Elle rpondit:

--Oui, vous aussi,  ce que je vois?

--Oh! moi, je fume tout simplement.

Elle ne put rsister au dsir de demander:

--Comment ne m'avez-vous pas prvenue que vous sortiez?

--Je voulais seulement griller un cigare. Je rentre, d'ailleurs.

--Alors bonsoir, mon ami.

--Bonsoir, comtesse.

Elle recula jusqu' sa chaise basse, s'y assit, et pleura; et la femme
de chambre, appele pour la mettre au lit, voyant ses yeux rouges, lui
dit avec compassion:

--Ah! Madame va encore se faire une vilaine figure, pour demain.

La comtesse dormit mal, fivreuse, agite par des cauchemars. Ds
son rveil, avant de sonner, elle ouvrit elle-mme sa fentre et ses
rideaux pour se regarder dans la glace. Elle avait les traits tirs,
les paupires gonfles, le teint jaune; et le chagrin qu'elle en
prouva fut si violent, qu'elle eut envie de se dire malade, de garder
le lit et de ne se pas montrer jusqu'au soir.

Puis, soudain, le besoin de partir entra en elle, irrsistible, de
partir tout de suite, par le premier train, de quitter ce pays clair
o l'on voyait trop dans le grand jour des champs, les ineffaables
fatigues du chagrin et de la vie. A Paris, on vit dans la demi-ombre
des appartements, o les rideaux lourds, mme en plein midi, ne
laissent entrer qu'une lumire douce. Elle y redeviendrait elle-mme,
belle, avec la pleur qu'il faut dans cette lueur teinte et discrte.
Alors le visage d'Annette lui passa devant les yeux, rouge, un peu
dpeign, si frais, quand elle jouait au lawn-tennis. Elle comprit
l'inquitude inconnue dont avait souffert son me. Elle n'tait point
jalouse de la beaut de sa fille! Non, certes, mais elle sentait,
elle s'avouait pour la premire fois qu'il ne fallait plus jamais se
montrer prs d'elle, en plein soleil.

Elle sonna, et, avant de boire son th, elle donna des ordres pour
le dpart, crivit des dpches, commanda mme par le tlgraphe
son dner du soir, arrta ses comptes de campagne, distribua ses
instructions dernires, rgla tout en moins d'une heure, en proie 
une impatience fbrile et grandissante.

Quand elle descendit, Annette et Olivier, prvenus de cette dcision,
l'interrogrent avec surprise. Puis, voyant qu'elle ne donnait, pour
ce brusque dpart, aucune raison prcise, ils grognrent un peu et
montrrent leur mcontentement jusqu' l'instant de se sparer dans la
cour de la gare,  Paris.

La comtesse, tendant la main au peintre, lui demanda:

--Voulez-vous venir dner demain?

Il rpondit, un peu boudeur:

--Certainement, je viendrai. C'est gal, ce n'est pas gentil, ce que
vous avez fait. Nous tions si bien, l-bas, tous les trois!


III

Ds que la comtesse fut seule avec sa fille dans son coup qui la
ramenait  l'htel, elle se sentit soudain tranquille, apaise comme
si elle venait de traverser une crise redoutable. Elle respirait
mieux, souriait aux maisons, reconnaissait avec joie toute cette
ville, dont les vrais Parisiens semblent porter les dtails familiers
dans leurs yeux et dans leur coeur. Chaque boutique aperue lui
faisait prvoir les suivantes alignes le long du boulevard, et
deviner la figure du marchand si souvent entrevu derrire sa vitrine,
Elle se sentait sauve! de quoi? Rassure! pourquoi? Confiante!  quel
sujet?

Quand la voiture ft arrte sous la vote de la porte cochre,
elle descendit lgrement et entra, comme on fait, dans l'ombre de
l'escalier, puis dans l'ombre de son salon, puis dans l'ombre de sa
chambre. Alors elle demeura debout quelques moments, contente d'tre
l, en scurit, dans ce jour brumeux et vague de Paris, qui claire
 peine, laisse deviner autant que voir, o l'on peut montrer ce
qui plat et cacher ce qu'on veut; et le souvenir irraisonn de
l'clatante lumire qui baignait la campagne demeurait encore en elle
comme l'impression d'une souffrance finie.

Quand elle descendit pour dner, son mari, qui venait de rentrer,
l'embrassa avec affection, et souriant:

--Ah! ah! Je savais bien, moi, que l'ami Bertin vous ramnerait. Je
n'ai pas t maladroit en vous l'envoyant.

Annette rpondit gravement, de cette voix particulire qu'elle prenait
quand elle plaisantait sans rire:

--Oh! Il a eu beaucoup de mal. Maman ne pouvait pas se dcider.

Et la comtesse ne dit rien, un peu confuse.

La porte tant interdite, personne ne vint ce soir-l. Le lendemain,
Mme de Guilleroy passa toute sa journe dans les magasins de deuil
pour choisir et commander tout ce dont elle avait besoin. Elle aimait
depuis sa jeunesse, presque depuis son enfance, ces longues sances
d'essayage devant les glaces des grandes faiseuses. Ds l'entre dans
la maison, elle se sentait rjouie  la pense de tous les dtails de
cette minutieuse rptition, dans ces coulisses de la vie parisienne.
Elle adorait le bruit des robes des demoiselles accourues  son
entre, leurs sourires, leurs offres, leurs interrogations; et madame
la couturire, la modiste ou la corsetire, tait pour elle une
personne de valeur, qu'elle traitait en artiste lorsqu'elle exprimait
son opinion pour demander un conseil. Elle adorait encore plus
se sentir manie par les mains habiles des jeunes filles qui la
dvtaient et la rhabillaient en la faisant pivoter doucement devant
son reflet gracieux. Le frisson que leurs doigts lgers promenaient
sur sa peau, sur son cou, ou dans ses cheveux tait une des meilleures
et des plus douces petites gourmandises de sa vie de femme lgante.

Ce jour-l, cependant, c'tait avec une certaine angoisse qu'elle
allait passer, sans voile et nu-tte, devant tous ces miroirs
sincres. Sa premire visite chez la modiste la rassura. Les trois
chapeaux qu'elle choisit lui allaient  ravir, elle n'en pouvait
douter, et quand la marchande lui eut dit avec conviction: Oh! Madame
la Comtesse, les blondes ne devraient jamais quitter le deuil, elle
s'en alla toute contente et entra, pleine de confiance, chez les
autres fournisseurs.

Puis elle trouva chez elle un billet de la duchesse venue pour la voir
et annonant qu'elle reviendrait dans la soire; puis elle crivit
des lettres; puis elle rvassa quelque temps, surprise que ce simple
changement de lieu et recul dans un pass qui semblait dj lointain
le grand malheur qui l'avait dchire. Elle ne pouvait mme se
convaincre que son retour de Roncires datt seulement de la veille,
tant l'tat de son me tait modifi depuis sa rentre  Paris, comme
si ce petit dplacement et cicatris ses plaies.

Bertin, arriv  l'heure du dner, s'cria en l'apercevant:

--Vous tes blouissante, ce soir!

Et ce cri rpandit en elle une onde tide de bonheur.

Comme on quittait la table, le comte, qui avait une passion pour le
billard, offrit  Bertin de faire une partie ensemble, et les deux
femmes les accompagnrent dans la salle de billard, o le caf fut
servi.

Les hommes jouaient encore quand la duchesse fut annonce, et tous
rentrrent au salon. Mme de Corbelle et son mari se prsentrent en
mme temps, la voix pleine de larmes. Pendant quelques minutes, il
sembla, au ton dolent des paroles, que tout le monde allait pleurer;
mais, peu  peu, aprs les attendrissements et les interrogations, un
autre courant d'ides passa; les timbres, tout  coup, s'claircirent,
et on se mit  causer naturellement, comme si l'ombre du malheur
qui assombrissait,  l'instant mme, tout ce monde, se ft soudain
dissipe.

Alors Bertin se leva, prit Annette par la main, l'amena sous le
portrait de sa mre, dans le jet de feu du rflecteur, et demanda:

--Est-ce pas stupfiant?

La duchesse fut tellement surprise, qu'elle semblait hors d'elle, et
rptait:

--Dieu! est-ce possible! Dieu! est-ce possible! C'est une ressuscite!
Dire que je n'avais pas vu a en entrant! Oh! ma petite Any, comme
je vous retrouve, moi qui vous ai si bien connue alors, dans votre
premier deuil de femme, non, dans le second, car vous aviez dj perdu
votre pre! Oh! cette Annette, en noir comme a, mais c'est sa mre
revenue sur la terre. Quel miracle! Sans ce portrait on ne s'en serait
pas aperu! Votre fille vous ressemble encore beaucoup, en ralit,
mais elle ressemble bien plus  cette toile!

Musadieu apparaissait, ayant appris le retour de Mme de Guilleroy,
et tenant  tre un des premiers  lui prsenter l'hommage de sa
douloureuse sympathie.

Il interrompit son compliment en apercevant la jeune fille debout
contre le cadre, enferme dans le mme clat de lumire, et qui
semblait la soeur vivante de la peinture. Il s'exclama:

--Ah! par exemple, voil bien une des choses les plus tonnantes que
j'aie vues!

Et les Corbelle, dont la conviction suivait toujours les opinions
tablies, s'merveillrent  leur tour avec une ardeur plus discrte.

Le coeur de la comtesse se serrait! Il se serrait peu  peu, comme si
les exclamations tonnes de toutes ces gens l'eussent comprim en lui
faisant mal. Sans rien dire, elle regardait sa fille  ct de son
image, et un nervement l'envahissait. Elle avait envie de crier:
Mais taisez-vous donc. Je le sais bien qu'elle me ressemble!

Jusqu' la fin de la soire, elle demeura mlancolique, perdant de
nouveau la confiance qu'elle avait retrouve la veille.

Bertin causait avec elle, lorsque le marquis de Farandal fut annonc.
Le peintre, en le voyant entrer et s'approcher de la matresse de
maison, se leva, glissa derrire son fauteuil en murmurant: Allons
bon! voil cette grande bte, maintenant, puis, ayant fait un dtour,
il gagna la porte et s'en alla.

La comtesse, aprs avoir reu les compliments du nouveau venu,
chercha des yeux Olivier, pour reprendre avec lui la causerie qui
l'intressait. Ne l'apercevant plus, elle demanda:

--Quoi! le grand homme est parti?

Son mari rpondit:

--Je crois que oui, ma chre, je viens de le voir sortir  l'anglaise.

Elle fut surprise, rflchit quelques instants, puis se mit  causer
avec le marquis.

Les intimes, d'ailleurs, se retirrent bientt par discrtion, car
elle leur avait seulement entr'ouvert sa porte, sitt aprs son
malheur.

Alors, quand elle se retrouva tendue en son lit, toutes les angoisses
qui l'avaient assaillie  la campagne reparurent. Elles se formulaient
davantage; elle les prouvait plus nettement; elle se sentait vieille!

Ce soir-l, pour la premire fois, elle avait compris que dans son
salon, o jusqu'alors elle tait seule admire, complimente, fte,
aime, une autre, sa fille, prenait sa place. Elle avait compris cela,
tout d'un coup, en sentant les hommages s'en aller vers Annette. Dans
ce royaume, la maison d'une jolie femme, dans ce royaume o elle ne
supporte aucun ombrage, d'o elle carte avec un soin discret et
tenace toute redoutable comparaison, o elle ne laisse entrer ses
gales que pour essayer d'en faire des vassales, elle voyait bien que
sa fille allait devenir la souveraine. Comme il avait t bizarre, ce
serrement de coeur quand tous les yeux s'taient tourns vers Annette
que Bertin tenait par la main, debout  ct du tableau. Elle s'tait
sentie soudain disparue, dpossde, dtrne. Tout le monde regardait
Annette, personne ne s'tait plus tourn vers elle! Elle tait si bien
accoutume  entendre des compliments et des flatteries, chaque
fois qu'on admirait son portrait, elle tait si sre des phrases
logieuses, dont elle ne tenait point compte mais dont elle se sentait
tout de mme chatouille, que cet abandon, cette dfection inattendue,
cette admiration porte tout  coup tout entire vers sa fille,
l'avaient plus remue, tonne, saisie que s'il se ft agi de
n'importe quelle rivalit en n'importe quelle circonstance.

Mais comme elle avait une de ces natures qui, dans toutes les crises,
aprs le premier abattement, ragissent, luttent et trouvent des
arguments de consolation, elle songea qu'une fois sa chre fillette
marie, quand elles cesseraient de vivre sous le mme toit, elle
n'aurait plus  supporter cette incessante comparaison qui commenait
 lui devenir trop pnible sous le regard de son ami.

Cependant, la secousse avait t trs forte. Elle eut la fivre et ne
dormit gure.

Au matin, elle s'veilla lasse et courbature, et alors surgit en
elle un besoin irrsistible d'tre rconforte, d'tre secourue, de
demander aide  quelqu'un qui pt la gurir de toutes ces peines, de
toutes ces misres morales et physiques.

Elle se sentait vraiment si mal  l'aise, si faible, que l'ide lui
vint de consulter son mdecin. Elle allait peut-tre tomber gravement
malade, car il n'tait pas naturel qu'elle passt en quelques heures
par ces phases successives de souffrance et d'apaisement. Elle le fit
donc appeler par dpche et l'attendit.

Il arriva vers onze heures. C'tait un de ces srieux mdecins
mondains dont les dcorations et les titres garantissent la capacit,
dont le savoir-faire gale au moins le simple savoir, et qui ont
surtout, pour toucher aux maux des femmes, des paroles habiles plus
sres que des remdes.

Il entra, salua, regarda sa cliente et, avec un sourire:

--Allons, a n'est pas grave. Avec des yeux comme les vtres, on n'est
jamais bien malade.

Elle lui fut tout de suite reconnaissante de ce dbut et lui conta ses
faiblesses, ses nervements, ses mlancolies, puis, sans appuyer, ses
mauvaises mines inquitantes. Aprs qu'il l'eut coute avec un air
d'attention, sans l'interroger d'ailleurs sur autre chose que son
apptit, comme s'il connaissait bien la nature secrte de ce mal
fminin, il l'ausculta, l'examina, tta du bout du doigt la chair des
paules, soupesa les bras, ayant sans doute rencontr sa pense, et
compris avec sa finesse de praticien qui soulve tous les voiles,
qu'elle le consultait pour sa beaut bien plus que pour sa sant, puis
il dit:

--Oui, nous avons de l'anmie, des troubles nerveux. a n'est pas
tonnant, puisque vous venez d'prouver un gros chagrin. Je vais vous
faire une petite ordonnance qui mettra bon ordre  cela. Mais, avant
tout, il faut manger des choses fortifiantes, prendre du jus de
viande, ne pas boire d'eau, mais de la bire. Je vais vous indiquer
une marque excellente. Ne vous fatiguez pas  veiller, mais marchez
le plus que vous pourrez. Dormez beaucoup et engraissez un peu. C'est
tout ce que je peux vous conseiller, madame et belle cliente.

Elle l'avait cout avec un intrt ardent, cherchant  deviner tous
les sous-entendus.

Elle saisit le dernier mot.

--Oui, j'ai maigri. J'tais un peu trop forte  un moment, et je me
suis peut-tre affaiblie en me mettant  la dite.

--Sans aucun doute. Il n'y a pas de mal  rester maigre quand on l'a
toujours t, mais quand on maigrit par principe, c'est toujours aux
dpens de quelque chose. Cela, heureusement, se rpare vite. Adieu,
madame.

Elle se sentait mieux dj, plus alerte; et elle voulut qu'on allt
chercher pour le djeuner la bire qu'il avait indique,  la maison
de vente principale, afin de l'avoir plus frache.

Elle sortait de table quand Bertin fut introduit.

--C'est encore moi, dit-il, toujours moi. Je viens vous interroger.
Faites-vous quelque chose, tantt?

--Non, rien; pourquoi?

--Et Annette?

--Rien non plus.

--Alors, pouvez-vous venir chez moi vers quatre heures?

--Oui; mais  quel propos?

--J'esquisse ma figure de la Rverie, dont je vous ai parl en vous
demandant si votre fille pourrait me donner quelques instants de pose.
Cela me rendrait un grand service si je l'avais seulement une heure
aujourd'hui. Voulez-vous?

La comtesse hsitait, ennuye sans savoir de quoi. Elle rpondit
cependant:

--C'est entendu, mon ami, nous serons chez vous  quatre heures.

--Merci. Vous tes la complaisance mme.

Et il s'en alla prparer sa toile et tudier son sujet pour ne point
trop fatiguer le modle.

Alors la comtesse sortit seule,  pied, afin de complter ses achats.
Elle descendit aux grandes rues centrales, puis remonta le boulevard
Malesherbes  pas lents, car elle se sentait les jambes rompues. Comme
elle passait devant Saint-Augustin, une envie la saisit d'entrer dans
cette glise et de s'y reposer. Elle poussa la porte capitonne,
soupira d'aise en gotant l'air frais de la vaste nef, prit une
chaise, et s'assit.

Elle tait religieuse comme le sont beaucoup de Parisiennes. Elle
croyait  Dieu sans aucun doute, ne pouvant admettre l'existence de
l'Univers, sans l'existence d'un crateur. Mais associant, comme fait
tout le monde, les attributs de la Divinit avec la nature de la
matire cre  porte de son oeil, elle personnifiait  peu prs son
ternel selon ce qu'elle savait de son oeuvre, sans avoir pour cela
d'ides bien nettes sur ce que pouvait tre, en ralit, ce mystrieux
Fabricant.

Elle y croyait fermement, l'adorait thoriquement, et le redoutait
trs vaguement, car elle ignorait en toute conscience ses intentions
et ses volonts, n'ayant qu'une confiance trs limite dans
les prtres qu'elle considrait tous comme des fils de paysans
rfractaires au service des armes. Son pre, bourgeois parisien, ne
lui ayant impos aucun principe de dvotion, elle avait pratiqu avec
nonchalance jusqu' son mariage. Alors, sa situation nouvelle rglant
plus strictement ses obligations apparentes envers l'glise, elle
s'tait conforme avec ponctualit  cette lgre servitude.

Elle tait dame patronnesse de crches nombreuses et trs en vue, ne
manquait jamais la messe d'une heure, le dimanche, faisait l'aumne
pour elle, directement, et, pour le monde, par l'intermdiaire d'un
abb, vicaire de sa paroisse.

Elle avait pri souvent par devoir, comme le soldat monte la garde 
la porte du gnral. Quelquefois elle avait pri parce que son coeur
tait triste, quand elle redoutait surtout les abandons d'Olivier.
Sans confier au ciel, alors, la cause de sa supplication, traitant
Dieu avec la mme hypocrisie nave qu'un mari, elle lui demandait de
la secourir. A la mort de son pre, autrefois, puis tout rcemment 
la mort de sa mre, elle avait eu des crises violentes de ferveur, des
implorations passionnes, des lans vers Celui qui veille sur nous et
qui console.

Et voil qu'aujourd'hui, dans cette glise o elle venait d'entrer par
hasard, elle se sentait tout  coup un besoin profond de prier, de
prier non pour quelqu'un ni pour quelque chose, mais pour elle, pour
elle seule, ainsi que dj, l'autre jour, elle avait fait sur la tombe
de sa mre. Il lui fallait de l'aide de quelque part, et elle appelait
Dieu maintenant comme elle avait appel un mdecin, le matin mme.

Elle resta longtemps sur ses genoux, dans le silence de l'glise que
troublait par moments un bruit de pas. Puis, tout  coup, comme si une
pendule et sonn dans son coeur, elle eut un rveil de ses souvenirs,
tira sa montre, tressaillit en voyant qu'il allait tre quatre heures,
et se sauva pour prendre sa fille, qu'Olivier, dj, devait attendre.

Elles trouvrent l'artiste dans son atelier, tudiant sur la toile la
pose de sa Rverie. Il voulait reproduire exactement ce qu'il avait
vu au parc Monceau, en se promenant avec Annette: une fille pauvre,
rvant, un livre ouvert sur les genoux. Il avait beaucoup hsit
s'il la ferait laide ou jolie? Laide, elle aurait plus de caractre,
veillerait plus de pense, plus d'motion, contiendrait plus de
philosophie. Jolie, elle sduirait davantage, rpandrait plus de
charme, plairait mieux.

Le dsir de faire une tude d'aprs sa petite amie le dcida. La
Rveuse serait jolie, et pourrait, par suite, raliser son rve
potique, un jour ou l'autre, tandis que laide demeurerait condamne
au rve sans fin et sans espoir.

Ds que les deux femmes furent entres, Olivier dit en se frottant les
mains:

--Eh bien, mademoiselle Nan, nous allons donc travailler ensemble.

La comtesse semblait soucieuse. Elle s'assit dans un fauteuil et
regarda Olivier plaant dans le jour voulu une chaise de jardin en
jonc de fer. Il ouvrit ensuite sa bibliothque pour chercher un livre,
puis, aprs une hsitation:

--Qu'est-ce qu'elle lit, votre fille?

--Mon Dieu, ce que vous voudrez. Donnez-lui un volume de Victor Hugo.

--_La Lgende des sicles?_

--Je veux bien.

Il reprit alors:

--Petite, assieds-toi l et prends ce recueil de vers. Cherche la
page... la page 336, o tu trouveras une pice intitule: _les
Pauvres Gens_. Absorbe-la comme on boirait le meilleur des vins, tout
doucement, mot  mot, et laisse-toi griser, laisse-toi attendrir.
Ecoute ce que te dira ton coeur. Puis, ferme le bouquin, lve les
yeux, pense et rve... Moi, je vais prparer mes instruments de
travail.

Il s'en alla dans un coin triturer sa palette; mais, tout en vidant
sur la fine planchette les tubes de plomb d'o sortaient, en se
tordant, de minces serpents de couleur, il se retournait de temps en
temps pour regarder la jeune fille absorbe dans sa lecture.

Son coeur se serrait, ses doigts tremblaient, il ne savait plus ce
qu'il faisait et brouillait les tons en mlant les petits tas de pte,
tant il retrouvait soudain devant cette apparition, devant cette
rsurrection, dans ce mme endroit, aprs douze ans, une irrsistible
pousse d'motion.

Maintenant elle avait fini de lire et regardait devant elle. S'tant
approch, il aperut en ses yeux deux gouttes claires qui, se
dtachant, coulaient sur les joues. Alors il tressaillit d'une de
ces secousses qui jettent un homme hors de lui, et il murmura, en se
tournant vers la comtesse:

--Dieu, qu'elle est belle!

Mais il demeura stupfait devant le visage livide et convuls de Mme
de Guilleroy.

De ses yeux larges, pleins d'une sorte de terreur, elle les
contemplait, sa fille et lui. Il s'approcha, saisi d'inquitude, en
demandant:

--Qu'avez-vous?

--Je veux vous parler.

S'tant leve, elle dit,  Annette rapidement:

--Attends une minute, mon enfant, j'ai un mot  dire  M. Bertin.

Puis elle passa vite dans le petit salon voisin o il faisait souvent
attendre ses visiteurs. Il la suivit, la tte brouille, ne comprenant
pas. Ds qu'ils furent seuls, elle lui saisit les deux mains et
balbutia:

--Olivier, Olivier, je vous en prie, ne la faites plus poser!

Il murmura, troubl:

--Mais pourquoi?

Elle rpondit d'une voix prcipite:

--Pourquoi? pourquoi? Il le demande? Vous ne le sentez donc pas, vous,
pourquoi? Oh! j'aurais d le deviner plus tt, moi, mais je viens
seulement de le dcouvrir tout  l'heure... Je ne peux rien vous dire
maintenant... rien... Allez chercher ma fille. Racontez-lui que je me
trouve souffrante, faites avancer un fiacre, et venez prendre de mes
nouvelles dans une heure. Je vous recevrai seul!

--Mais enfin, qu'avez-vous?

Elle semblait prte  se rouler dans une crise de nerfs.

--Laissez-moi. Je ne peux pas parler ici. Allez chercher ma fille et
faites venir un fiacre.

Il dut obir et rentra dans l'atelier. Annette, sans soupons, s'tait
remise  lire, ayant le coeur inond de tristesse par l'histoire
potique et lamentable. Olivier lui dit:

--Ta mre est indispose. Elle a failli se trouver mal en entrant dans
le petit salon. Va la rejoindre. J'apporte de l'ther.

Il sortit, courut prendre un flacon dans sa chambre, et puis revint.

Il les trouva pleurant dans les bras l'une de l'autre. Annette,
attendrie par les _Pauvres Gens_, laissait couler son motion, et la
comtesse se soulageait un peu en confondant sa peine avec ce doux
chagrin, en mlant ses larmes avec celles de sa fille.

Il attendit quelque temps, n'osant parler et les regardant, oppress
lui-mme d'une incomprhensible mlancolie.

Il dit enfin:

--Eh bien. Allez-vous mieux?

La comtesse rpondit:

--Oui, un peu, ce ne sera rien. Vous avez demand une voiture?

--Oui, vous l'aurez tout  l'heure.

--Merci, mon ami, ce n'est rien. J'ai eu trop de chagrins depuis
quelque temps.

--La voiture est avance! annona bientt un domestique.

Et Bertin, plein d'angoisses secrtes, soutint jusqu' la portire son
amie ple et encore dfaillante, dont il sentait battre le coeur sous
le corsage.

Quand il fut seul, il se demanda: Mais qu'a-t-elle donc? pourquoi
cette crise? Et il se mit  chercher, rdant autour de la vrit sans
se dcider  la dcouvrir. A la fin, il s'en approcha: Voyons, se
dit-il, est-ce qu'elle croit que je fais la cour  sa fille? Non, ce
serait trop fort! Et combattant, avec des arguments ingnieux et
loyaux, cette conviction suppose, il s'indigna qu'elle et pu prter
un instant  cette affection saine, presque paternelle, une apparence
quelconque de galanterie. Il s'irritait peu  peu contre la comtesse,
n'admettant point qu'elle ost le souponner d'une pareille vilenie,
d'une si inqualifiable infamie, et il se promettait, en lui rpondant
tout  l'heure, de ne lui point mnager les termes de sa rvolte. Il
sortit bientt pour se rendre chez elle, impatient de s'expliquer.
Tout le long de la route il prpara, avec une croissante irritation,
les raisonnements et les phrases qui devaient le justifier et le
venger d'un pareil soupon.

Il la trouva sur sa chaise longue, avec un visage altr de
souffrance.

--Eh bien, lui dit-il d'un ton sec, expliquez-moi donc, ma chre amie,
la scne trange de tout  l'heure.

Elle rpondit, d'une voix brise:

--Quoi, vous n'avez pas encore compris?

--Non, je l'avoue.

--Voyons, Olivier, cherchez bien dans votre coeur.

--Dans mon coeur?

--Oui, au fond de votre coeur.

--Je ne comprends pas! Expliquez-vous mieux.

--Cherchez bien au fond de votre coeur s'il ne s'y trouve rien de
dangereux pour vous et pour moi.

--Je vous rpte que je ne comprends pas. Je devine qu'il y a quelque
chose dans votre imagination, mais, dans ma conscience, je ne vois
rien.

--Je ne vous parle pas de votre conscience, je vous parle de votre
coeur.

--Je ne sais pas deviner les nigmes. Je vous prie d'tre plus claire.

Alors, levant lentement ses deux mains, elle prit celles du peintre et
les garda, puis, comme si chaque mot l'et dchire:

--Prenez garde, mon ami, vous allez vous prendre de ma fille.

Il retira brusquement ses mains, et, avec une vivacit d'innocent qui
se dbat contre une prvention honteuse, avec des gestes vifs, une
animation grandissante, il se dfendit en l'accusant  son tour, elle,
de l'avoir ainsi souponn.

Elle le laissa parler longtemps, obstinment incrdule, sre de ce
qu'elle avait dit, puis elle reprit:

--Mais je ne vous souponne pas, mon ami. Vous ignorez ce qui se passe
en vous comme je l'ignorais moi-mme ce matin. Vous me traitez comme
si je vous accusais d'avoir voulu sduire Annette. Oh, non! oh, non!
Je sais combien vous tes loyal, digne de toute estime et de toute
confiance. Je vous prie seulement, je vous supplie de regarder au fond
de votre coeur si l'affection que vous commencez  avoir, malgr vous,
pour ma fille, n'a pas un caractre un peu diffrent d'une simple
amiti.

Il se fcha, et s'agitant de plus en plus, se mit  plaider de nouveau
sa loyaut, comme il avait fait, tout seul, dans la rue, en venant.

Elle attendit qu'il et fini ses phrases; puis, sans colre, sans tre
branle en sa conviction, mais affreusement ple, elle murmura:

--Olivier, je sais bien tout ce que vous me dites, et je le pense
ainsi que vous. Mais je suis sre de ne pas me tromper. Ecoutez,
rflchissez, comprenez. Ma fille me ressemble trop, elle est trop
tout ce que j'tais autrefois quand vous avez commenc  m'aimer, pour
que vous ne vous mettiez pas  l'aimer aussi.

--Alors, s'cria-t-il, vous osez me jeter une chose pareille  la face
sur cette simple supposition et ce ridicule raisonnement: Il m'aime,
ma fille me ressemble--donc il l'aimera.

Mais voyant le visage de la comtesse s'altrer de plus en plus, il
continua, d'un ton plus doux:

--Voyons, ma chre Any, mais c'est justement parce que je vous
retrouve en elle, que cette fillette me plat beaucoup. C'est vous,
vous seule que j'aime en la regardant.

--Oui, c'est justement ce dont je commence  tant souffrir, et ce que
je redoute si fort. Vous ne dmlez point encore ce que vous sentez.
Vous ne vous y tromperez plus dans quelque temps.

--Any, je vous assure que vous devenez folle.

--Voulez-vous des preuves?

--Oui.

--Vous n'tiez pas venu  Roncires depuis trois ans, malgr mes
instances. Mais vous vous tes prcipit quand on vous a propos
d'aller nous chercher.

--Ah! par exemple! Vous me reprochez de ne pas vous avoir laisse
seule, l-bas, vous sachant malade, aprs la mort de votre mre.

--Soit! Je n'insiste pas. Mais ceci: le besoin de revoir Annette est
chez vous si imprieux, que vous n'avez pu laisser passer la journe
d'aujourd'hui sans me demander de la conduire chez vous, sous prtexte
de pose.

--Et vous ne supposez pas que c'est vous que je cherchais  voir?

--En ce moment vous argumentez contre vous-mme, vous cherchez  vous
convaincre, vous ne me trompez pas. coutez encore. Pourquoi tes-vous
parti brusquement, avant-hier soir, quand le marquis de Farandal est
entr? Le savez-vous?

Il hsita, fort surpris, fort inquiet, dsarm par cette observation.
Puis, lentement:

--Mais... je ne sais trop... j'tais fatigu... et puis, pour tre
franc, cet imbcile m'nerve.

--Depuis quand?

--Depuis toujours.

--Pardon, je vous ai entendu faire son loge. Il vous plaisait
autrefois. Soyez tout  fait sincre, Olivier.

Il rflchit quelques instants, puis, cherchant ses mots:

--Oui, il est possible que la grande tendresse que j'ai pour vous me
fasse assez aimer tous les vtres pour modifier mon opinion sur ce
niais, qu'il m'est indiffrent de rencontrer, de temps en temps, mais
que je serais fch de voir chez vous presque chaque jour.

--La maison de ma fille ne sera pas la mienne. Mais cela suffit. Je
connais la droiture de votre coeur. Je sais que vous rflchirez
beaucoup  ce que je viens de vous dire. Quand vous aurez rflchi,
vous comprendrez que je vous ai montr un gros danger, alors qu'il est
encore temps d'y chapper. Et vous y prendrez garde. Parlons d'autre
chose, voulez-vous?

Il n'insista pas, mal  l'aise maintenant, ne sachant plus trop ce
qu'il devait penser, ayant, en effet, besoin de rflchir. Et il s'en
alla, aprs un quart d'heure d'une conversation quelconque.


IV

A petits pas, Olivier retournait chez lui, troubl comme s'il venait
d'apprendre un honteux secret de famille. Il essayait de sonder son
coeur, de voir clair en lui, de lire ces pages intimes du livre
intrieur qui semblent colles l'une  l'autre, et que seul, parfois,
un doigt tranger peut retourner en les sparant. Certes, il ne
se croyait pas amoureux d'Annette! La comtesse, dont la jalousie
ombrageuse ne cessait d'tre en alerte, avait prvu, de loin,
le pril, et l'avait signal avant qu'il existt. Mais ce pril
pouvait-il exister, demain, aprs-demain, dans un mois? C'est  cette
question sincre qu'il essayait de rpondre sincrement. Certes, la
petite remuait ses instincts de tendresse, mais ils sont si nombreux
dans l'homme ces instincts-l, qu'il ne fallait pas confondre les
redoutables avec les inoffensifs. Ainsi il adorait les btes, les
chats surtout, et ne pouvait apercevoir leur fourrure soyeuse sans
tre saisi d'une envie irrsistible, sensuelle, de caresser leur dos
onduleux et doux, de baiser leur poil lectrique. L'attraction qui le
poussait vers la jeune fille ressemblait un peu  ces dsirs obscurs
et innocents qui font partie de toutes les vibrations incessantes et
inapaisables des nerfs humains. Ses yeux d'artiste et ses yeux d'homme
taient sduits par sa fracheur, par cette pousse de belle vie
claire, par cette sve de jeunesse clatant en elle; et son coeur,
plein des souvenirs de sa longue liaison avec la comtesse, trouvant,
dans l'extraordinaire ressemblance d'Annette avec sa mre, un rappel
d'motions anciennes, des motions endormies du dbut de son amour,
avait peut-tre un peu tressailli sous la sensation d'un rveil.
Un rveil? Oui? C'tait cela? Cette ide l'illumina. Il se sentait
rveill aprs des annes de sommeil. S'il avait aim la petite sans
s'en douter, il aurait prouv prs d'elle ce rajeunissement de l'tre
entier, qui cre un homme diffrent ds que s'allume en lui la flamme
d'un dsir nouveau. Non, cette enfant n'avait fait que souffler sur
l'ancien feu! C'tait bien toujours la mre qu'il aimait, mais un
peu plus qu'auparavant sans doute,  cause de sa fille, de ce
recommencement d'elle-mme. Et il formula cette constatation par ce
sophisme rassurant: On n'aime qu'une fois! Le coeur peut s'mouvoir
souvent  la rencontre d'un autre tre, car chacun exerce sur chacun
des attractions et des rpulsions. Toutes ces influences font natre
l'amiti, les caprices, des envies de possession, des ardeurs vives et
passagres, mais non pas de l'amour vritable. Pour qu'il existe,
cet amour, il faut que les deux tres soient tellement ns l'un pour
l'autre, se trouvent accrochs l'un  l'autre par tant de points, par
tant de gots pareils, par tant d'affinits de la chair, de l'esprit,
du caractre, se sentent lis par tant de choses de toute nature, que
cela forme un faisceau d'attaches. Ce qu'on aime, en somme, ce n'est
pas tant Mme X... ou M. Z..., c'est une femme ou un homme, une
crature sans nom, sortie de la Nature, cette grande femelle, avec des
organes, une forme, un coeur, un esprit, une manire d'tre gnrale
qui attirent comme un aimant nos organes, nos yeux, nos lvres, notre
coeur, notre pense, tous nos apptits sensuels et intelligents. On
aime un type, c'est--dire la runion, dans une seule personne, de
toutes les qualits humaines qui peuvent nous sduire isolment dans
les autres.

Pour lui, la comtesse de Guilleroy avait t ce type, et la dure de
leur liaison, dont il ne se lassait pas, le lui prouvait d'une faon
certaine. Or, Annette ressemblait physiquement  ce qu'avait t sa
mre, au point de tromper les yeux. Il n'y avait donc rien d'tonnant
 ce que son coeur d'homme se laisst un peu surprendre, sans se
laisser entraner. Il avait ador une femme! Une autre femme naissait
d'elle, presque pareille. Il ne pouvait vraiment se dfendre de
reporter sur la seconde un lger reste affectueux de rattachement
passionn qu'il avait eu pour la premire. Il n'y avait l rien de
mal; il n'y avait l aucun danger. Son regard et son souvenir se
laissaient seuls illusionner par cette apparence de rsurrection; mais
son instinct ne s'garait pas, car il n'avait jamais prouv pour la
jeune fille le moindre trouble de dsir.

Cependant la comtesse lui reprochait d'tre jaloux du marquis.
tait-ce vrai? Il fit de nouveau un examen de conscience svre et
constata qu'en ralit il en tait un peu jaloux. Quoi d'tonnant 
cela, aprs tout? N'est-on pas jaloux  chaque instant d'hommes qui
font la cour  n'importe quelle femme? N'prouve-t-on pas dans la rue,
au restaurant, au thtre, une petite inimiti contre le monsieur qui
passe ou qui entre avec une belle fille au bras? Tout possesseur de
femme est un rival. C'est un mle satisfait, un vainqueur que les
autres mles envient. Et puis, sans entrer dans ces considrations de
physiologie, s'il tait normal qu'il et pour Annette une sympathie
un peu surexcite par sa tendresse pour la mre, ne devenait-il pas
naturel qu'il sentt en lui s'veiller un peu de haine animale contre
le mari futur? Il dompterait sans peine ce vilain sentiment.

Au fond de lui, cependant, demeurait une aigreur de mcontentement
contre lui-mme et contre la comtesse. Leurs rapports de chaque jour
n'allaient-ils pas tre gns par la suspicion qu'il sentirait en
elle? Ne devrait-il pas veiller, avec une attention scrupuleuse
et fatigante, sur toutes ses paroles, sur tous ses actes, sur ses
regards, sur ses moindres attitudes vis--vis de la jeune fille, car
tout ce qu'il ferait, tout ce qu'il dirait, allait devenir suspect
 la mre. Il rentra chez lui grincheux et se mit  fumer des
cigarettes, avec une vivacit d'homme agac qui use dix allumettes
pour mettre le feu  son tabac. Il essaya en vain de travailler. Sa
main, son oeil et son esprit semblaient dshabitus de la peinture,
comme s'ils l'eussent oublie, comme si jamais ils n'avaient connu et
pratiqu ce mtier. Il avait pris, pour la finir, une petite toile
commence:--un coin de rue o chantait un aveugle,--et il la regardait
avec une indiffrence invincible, avec une telle impuissance  la
continuer qu'il s'assit devant, sa palette  la main, et l'oublia,
tout en continuant  la contempler avec une fixit attentive et
distraite.

Puis, soudain, l'impatience du temps qui ne marchait pas, des
interminables minutes, commena  le ronger de sa fivre intolrable.
Jusqu' son dner, qu'il prendrait au Cercle, que ferait-il puisqu'il
ne pouvait travailler? L'ide de la rue le fatiguait d'avance,
l'emplissait du dgot des trottoirs, des passants, des voitures et
des boutiques; et la pense de faire des visites ce jour-l, une
visite,  n'importe qui, fit surgir en lui la haine instantane de
toutes les gens qu'il connaissait.

Alors, que ferait-il? Il circulerait dans son atelier de long en
large, en regardant  chaque retour vers la pendule l'aiguille
dplace de quelques secondes? Ah! il les connaissait ces voyages de
la porte au bahut charg de bibelots! Aux heures de verve, d'lan,
d'entrain, d'excution fconde et facile, c'taient des rcrations
dlicieuses, ces alles et venues  travers la grande pice gaye,
anime, chauffe par le travail; mais, aux heures d'impuissance et
de nause, aux heures misrables o rien ne lui paraissait valoir la
peine d'un effort et d'un mouvement, c'tait la promenade abominable
du prisonnier dans son cachot. Si seulement il avait pu dormir,
rien qu'une heure, sur son divan. Mais non, il ne dormirait pas, il
s'agiterait jusqu' trembler d'exaspration. D'o lui venait donc
cette subite attaque d'humeur noire?

Il pensa: Je deviens rudement nerveux pour me mettre dans un pareil
tat sur une cause insignifiante.

Alors, il songea  prendre un livre. Le volume de la _Lgende des
Sicles_ tait demeur sur la chaise de fer o Annette l'avait pos.
Il l'ouvrit, lut deux pages de vers et ne les comprit pas. Il ne
les comprit pas plus que s'ils avaient t crits dans une langue
trangre. Il s'acharna et recommena pour constater toujours que
vraiment il n'en pntrait point le sens. Allons, se dit-il, il
parat que je suis sorti. Mais une inspiration soudaine le rassura
sur les deux heures qu'il lui fallait mietter jusqu'au dner. Il se
fit chauffer un bain et y demeura tendu, amolli, soulag par l'eau
tide, jusqu'au moment o son valet de chambre apportant le linge le
rveilla d'un demi-sommeil. Il se rendit alors au Cercle, o taient
runis ses compagnons ordinaires. Il fut reu par des bras ouverts et
des exclamations, car on ne l'avait point vu depuis quelques jours.

--Je reviens de la campagne, dit-il.

Tous ces hommes,  l'exception du paysagiste Maldant, professaient
pour les champs un mpris profond. Rocdiane et Landa y allaient
chasser, il est vrai, mais ils ne gotaient dans les plaines et dans
les bois que le plaisir de regarder tomber sous leurs plombs, pareils
 des loques de plumes, les faisans, cailles ou perdrix, ou de voir
les petits lapins foudroys culbuter comme des clowns, cinq ou six
fois de suite sur la tte, en montrant  chaque cabriole la mche de
poils blancs de leur queue. Hors ces plaisirs d'automne et d'hiver,
ils jugeaient la campagne assommante. Rocdiane disait: Je prfre les
petites femmes aux petits pois.

Le dner fut ce qu'il tait toujours, bruyant et jovial, agit par des
discussions o rien d'imprvu ne jaillit. Bertin, pour s'animer, parla
beaucoup. On le trouva drle; mais, ds qu'il eut bu son caf et
jou soixante points au billard avec le banquier Liverdy, il sortit,
dambula quelque peu de la Madeleine  la rue Taitbout, passa trois
fois devant le Vaudeville en se demandant s'il entrerait, faillit
prendre un fiacre pour aller  l'Hippodrome, changea d'avis et se
dirigea vers le Nouveau-Cirque, puis fit brusquement demi-tour, sans
motif, sans projet, sans prtexte, remonta le boulevard Malesherbes
et ralentit le pas en approchant de la demeure de la comtesse de
Guilleroy: Elle trouvera peut-tre singulier de me voir revenir ce
soir? pensait-il. Mais il se rassura en songeant qu'il n'y avait rien
d'tonnant  ce qu'il prt une seconde fois de ses nouvelles.

Elle tait seule avec Annette, dans le petit salon du fond, et
travaillait toujours  la couverture pour les pauvres. Elle dit
simplement, en le voyant entrer:

--Tiens, c'est vous, mon ami?

--Oui, j'tais inquiet, j'ai voulu vous voir. Comment allez-vous?

--Merci, assez bien...

Elle attendit quelques instants, puis ajouta, avec une intention
marque:

--Et vous?

Il se mit  rire d'un air dgag en rpondant:

--Oh! moi, trs bien, trs bien. Vos craintes n'avaient pas la moindre
raison d'tre.

Elle leva les yeux en cessant de tricoter et posa sur lui, lentement,
un regard ardent de prire et de doute.

--Bien vrai, dit-il.

--Tant mieux, rpondit-elle avec un sourire un peu forc.

Il s'assit, et, pour la premire fois en cette maison, un malaise
irrsistible l'envahit, une sorte de paralysie des ides plus complte
encore que celle qui l'avait saisi, dans le jour, devant sa toile.

La comtesse dit  sa fille:

--Tu peux continuer, mon enfant; a ne le gne pas.

Il demanda:

--Que faisait-elle donc?

--Elle tudiait une fantaisie.

Annette se leva pour aller au piano. Il la suivait de l'oeil, sans y
songer, ainsi qu'il faisait toujours, en la trouvant jolie. Alors il
sentit sur lui le regard de la mre, et brusquement il tourna la tte,
comme s'il et cherch quelque chose dans le coin sombre du salon.

La comtesse prit sur sa table  ouvrage un petit tui d'or qu'elle
avait reu de lui, elle l'ouvrit, et lui tendant des cigarettes:

--Fumez, mon ami, vous savez que j'aime a, lorsque nous sommes seuls
ici.

Il obit, et le piano se mit  chanter. C'tait une musique d'un got
ancien, gracieuse et lgre, une de ces musiques qui semblent avoir
t inspires  l'artiste par un soir trs doux de clair de lune, au
printemps.

Olivier demanda:

--De qui est-ce donc?

La comtesse rpondit:

--De Mhul. C'est fort peu connu et charmant. Un dsir grandissait en
lui de regarder Annette, et il n'osait pas, il n'aurait eu qu'un petit
mouvement  faire, un petit mouvement du cou, car il apercevait de
ct les deux mches de feu des bougies clairant la partition, mais
il devinait si bien, il lisait si clairement l'attention guetteuse
de la comtesse, qu'il demeurait immobile, les yeux levs devant lui,
intresss, semblait-il, au fil de fume grise du tabac.

Mme de Guilleroy murmura:

--C'est tout ce que vous avez  me dire?

Il sourit:

--Il ne faut pas m'en vouloir. Vous savez que la musique m'hypnotise,
elle boit mes penses. Je parlerai dans un instant.

--Tiens, dit-elle, j'avais tudi quelque chose pour vous, avant la
mort de maman. Je ne vous l'ai jamais fait entendre, et je vous le
jouerai tout  l'heure, quand la petite aura fini; vous verrez comme
c'est bizarre!

Elle avait un talent rel, et une comprhension subtile de l'motion
qui court dans les sons. C'tait mme l une de ses plus sres
puissances sur la sensibilit du peintre.

Ds qu'Annette eut achev la symphonie champtre de Mhul, la comtesse
se leva, prit sa place, et une mlodie trange s'veilla sous ses
doigts, une mlodie dont toutes les phrases semblaient des plaintes,
plaintes diverses, changeantes, nombreuses, qu'interrompait une note
unique, revenue sans cesse, tombant au milieu des chants, les
coupant, les scandant, les brisant, comme un cri monotone incessant,
perscuteur, l'appel inapaisable d'une obsession.

Mais Olivier regardait Annette qui venait de s'asseoir en face de lui,
et il n'entendait rien, il ne comprenait pas.

Il la regardait, sans penser, se rassasiant de sa vue comme d'une
chose habituelle et bonne dont il venait d'tre priv, la buvant
sainement comme on boit de l'eau, quand on a soif.

--Eh bien! dit la comtesse, est-ce beau?

Il s'cria rveill:

--Admirable, superbe, de qui?

--Vous ne le savez pas?

--Non.

--Comment, vous ne le savez pas, vous?

--Mais non.

--De Schubert.

Il dit avec un air de conviction profonde:

--Cela ne m'tonne point. C'est superbe! vous seriez exquise en
recommenant.

Elle recommena, et lui, tournant la tte, se remit  contempler
Annette, mais en coutant aussi la musique, afin de goter en mme
temps deux plaisirs.

Puis, quand Mme de Guilleroy fut revenue prendre sa place, il obit
simplement  la naturelle duplicit de l'homme et ne laissa plus se
fixer ses yeux sur le blond profil de la jeune fille qui tricotait en
face de sa mre, de l'autre ct de la lampe.

Mais s'il ne la voyait pas, il gotait la douceur de sa prsence,
comme on sent le voisinage d'un foyer chaud; et l'envie de glisser
sur elle des regards rapides, aussitt ramens sur la comtesse, le
harcelait, une envie de collgien qui se hisse  la fentre de la rue
ds que le matre tourne le dos.

Il s'en alla tt, car il avait la parole aussi paralyse que l'esprit,
et son silence persistant pouvait tre interprt.

Ds qu'il fut dans la rue, un besoin d'errer le prit, car toute
musique entendue continuait en lui longtemps, le jetait en des
songeries qui semblaient la suite rve et plus prcise des mlodies.
Le chant des notes revenait, intermittent et fugitif, apportant
des mesures isoles, affaiblies, lointaines comme un cho, puis se
taisait, semblait laisser la pense donner un sens aux motifs et
voyager  la recherche d'une sorte d'idal harmonieux et tendre. Il
tourna sur la gauche au boulevard extrieur, en apercevant l'clairage
de ferie du parc Monceau, et il entra dans l'alle centrale arrondie
sous les lunes lectriques. Un gardien rdait  pas lents; parfois un
fiacre attard passait; un homme lisait un journal assis sur un banc
dans un bain bleutre de clart vive, au pied du mt de bronze qui
portait un globe clatant. D'autres foyers sur les pelouses, au milieu
des arbres, rpandaient dans les feuillages et sur les gazons leur
lumire froide et puissante, animaient d'une vie ple ce grand jardin
de ville.

Bertin, les mains derrire le dos, allait le long du trottoir, et il
se souvenait de sa promenade avec Annette, en ce mme parc, quand il
avait reconnu dans sa bouche la voix de sa mre.

Il se laissa tomber sur un banc, et aspirant la sueur frache des
pelouses arroses, il se sentit assailli par toutes les attentes
passionnes qui font de l'me des adolescents le canevas incohrent
d'un infini roman d'amour. Autrefois il avait connu ces soirs-l, ces
soirs de fantaisie vagabonde o il laissait errer son caprice dans les
aventures imaginaires, et il s'tonna de trouver en lui ce retour de
sensations qui n'taient plus de son ge.

Mais, comme la note obstine de la mlodie de Schubert, la pense
d'Annette, la vision de son visage pench sous la lampe, et le
soupon bizarre de la comtesse, le ressaisissaient  tout instant. Il
continuait malgr lui  occuper son coeur de cette question,  sonder
les fonds impntrables o germent, avant de natre, les sentiments
humains. Cette recherche obstine l'agitait; cette proccupation
constante de la jeune fille semblait ouvrir  son me une route de
rveries tendres; il ne pouvait plus la chasser de sa mmoire; il
portait en lui une sorte d'vocation d'elle, comme autrefois il
gardait, quand la comtesse l'avait quitt, l'trange sensation de sa
prsence dans les murs de son atelier.

Tout  coup, impatient de cette domination d'un souvenir, il murmura
en se levant:

--Any est stupide de m'avoir dit a. Elle va me faire penser  la
petite  prsent.

Il rentra chez lui, inquiet sur lui-mme. Quand il se fut mis au lit,
il sentit que le sommeil ne viendrait point, car une fivre courait
en ses veines, une sve de rve fermentait en son coeur. Redoutant
l'insomnie, une de ces insomnies nervantes que provoque l'agitation
de l'me, il voulut essayer de prendre un livre. Combien de fois une
courte lecture lui avait servi de narcotique! Il se leva donc et
passa dans sa bibliothque, afin de choisir un ouvrage bien fait et
soporifique; mais son esprit veill malgr lui, avide d'une motion
quelconque cherchait sur les rayons un nom d'crivain qui rpondt 
son tat d'exaltation et d'attente. Balzac, qu'il adorait, ne lui dit
rien; il ddaigna Hugo, mprisa Lamartine qui pourtant le laissait
toujours attendri et il tomba avidement sur Musset, le pote des tout
jeunes gens. Il en prit un volume et l'emporta pour lire au hasard des
feuilles.

Quand il se fut recouch, il se mit  boire, avec une soif d'ivrogne,
ces vers faciles d'inspir qui chanta, comme un oiseau, l'aurore de
l'existence et, n'ayant d'haleine que pour le matin, se tut devant le
jour brutal, ces vers d'un pote qui fut surtout un homme enivr de la
vie, lchant son ivresse en fanfares d'amours clatantes et naves,
cho de tous les jeunes coeurs perdus de dsirs.

Jamais Bertin n'avait compris ainsi le charme physique de ces pomes
qui meuvent les sens et remuent  peine l'intelligence. Les yeux
sur ces vers vibrants, il se sentait une me de vingt ans, souleve
d'esprances, et il lut le volume presque entier dans une griserie
juvnile. Trois heures sonnrent, jetant en lui l'tonnement de
n'avoir pas encore sommeil. Il se leva pour fermer sa fentre reste
ouverte et pour porter le livre sur la table, au milieu de la chambre;
mais au contact de l'air frais de la nuit, une douleur, mal assoupie
par les saisons d'Aix, lui courut le long des reins comme un rappel,
comme un avis, et il rejeta le pote avec un geste d'impatience en
murmurant: Vieux fou, va! Puis il se recoucha et souffla sa lumire.

Il n'alla pas le lendemain chez la comtesse, et il prit mme la
rsolution nergique de n'y point retourner avant deux jours. Mais
quoi qu'il ft, soit qu'il essayt de peindre, soit qu'il voult se
promener, soit qu'il trant de maison en maison sa mlancolie, il
tait partout harcel par la proccupation inapaisable de ces deux
femmes.

S'tant interdit d'aller les voir, il se soulageait en pensant 
elles, et il laissait  sa pense, il laissait son coeur se rassasier
de leur souvenir. Il arrivait alors souvent que, dans cette sorte
d'hallucination o il berait son isolement, les deux figures se
rapprochaient, diffrentes, telles qu'il les connaissait, puis
passaient l'une devant l'autre, se mlaient, fondues ensemble, ne
faisaient plus qu'un visage, un peu confus, qui n'tait plus celui de
la mre, pas tout  fait celui de la fille, mais celui d'une femme
aime perdument, autrefois, encore, toujours.

Alors, il avait des remords de s'abandonner ainsi sur la pente de
ces attendrissements qu'il sentait puissants et dangereux. Pour leur
chapper, les rejeter, se dlivrer de ce songe captivant et doux, il
dirigeait son esprit vers toutes les ides imaginables, vers tous les
sujets de rflexion et de mditation possibles. Vains efforts! Toutes
les routes de distraction qu'il prenait le ramenaient au mme point,
o il rencontrait une jeune figure blonde qui semblait embusque pour
l'attendre. C'tait une vague et invitable obsession flottant sur
lui, tournant autour de lui et l'arrtant, quel que ft le dtour
qu'il avait essay pour fuir.

La confusion de ces deux tres, qui l'avait si fort troubl le soir de
leur promenade dans le parc de Roncires, recommenait en sa mmoire
ds que, cessant de rflchir et de raisonner, il les voquait et
s'efforait de comprendre quelle motion bizarre remuait sa chair.
Il se disait: Voyons, ai-je pour Annette plus de tendresse qu'il
ne convient? Alors, fouillant son coeur, il le sentait brlant
d'affection pour une femme toute jeune, qui avait tous les traits
d'Annette, mais qui n'tait pas elle. Et il se rassurait lchement
en songeant: Non, je n'aime pas la petite, je suis la victime de sa
ressemblance.

Cependant, les deux jours passs  Roncires restaient en son me
comme une source de chaleur, de bonheur, d'enivrement; et les moindres
dtails lui revenaient un  un, prcis, plus savoureux qu' l'heure
mme. Tout  coup, en suivant le cours de ses ressouvenirs, il revit
le chemin qu'ils suivaient en sortant du cimetire, les cueillettes
de fleurs de la jeune fille, et il se rappela brusquement lui avoir
promis un bluet en saphirs ds leur retour  Paris.

Toutes ses rsolutions s'envolrent, et, sans plus lutter, il prit son
chapeau et sortit, tout mu par la pense du plaisir qu'il lui ferait.

Le valet de pied des Guilleroy lui rpondit, quand il se prsenta:

--Madame est sortie, mais Mademoiselle est ici.

Il ressentit une joie vive.

---Prvenez-la que je voudrais lui parler.

Puis il glissa dans le salon,  pas lgers, comme s'il et craint
d'tre entendu.

Annette apparut presque aussitt.

--Bonjour, cher matre, dit-elle avec gravit.

Il se mit  rire, lui serra la main, et, s'asseyant auprs d'elle:

--Devine pourquoi je suis venu?

Elle chercha quelques secondes.

--Je ne sais pas.

--Pour t'emmener avec ta mre chez le bijoutier, choisir le bluet en
saphirs que je t'ai promis  Roncires.

La figure de la jeune fille fut illumine de bonheur.

--Oh! dit-elle, et maman qui est sortie. Mais elle va rentrer. Vous
l'attendrez, n'est-ce pas?

--Oui, si ce n'est pas trop long.

--Oh! quel insolent, trop long, avec moi. Vous me traitez en gamine.

--Non, dit-il, pas tant que tu crois.

Il se sentait au coeur une envie de plaire, d'tre galant et
spirituel, comme aux jours les plus fringants de sa jeunesse, une
de ces envies instinctives qui surexcitent toutes les facults de
sduction, qui font faire la roue aux paons et des vers aux potes.
Les phrases lui venaient aux lvres, presses, alertes, et il parla
comme il savait parler en ses bonnes heures. La petite, anime par
cette verve, lui rpondit avec toute la malice, avec toute la finesse
espigle qui germaient en elle.

Tout  coup, comme il discutait une opinion, il s'cria:

--Mais vous m'avez dj dit cela souvent, et je vous ai rpondu...

Elle l'interrompit en clatant de rire:

--Tiens, vous ne me tutoyez plus! Vous me prenez pour maman.

Il rougit, se tut, puis balbutia:

--C'est que ta mre m'a dj soutenu cent fois cette ide-l.

Son loquence s'tait teinte; il ne savait plus que dire, et il avait
peur maintenant, une peur incomprhensible de cette fillette.

--Voici maman, dit-elle.

Elle avait entendu s'ouvrir la porte du premier salon, et Olivier,
troubl comme si on l'et pris en faute, expliqua comment il s'tait
souvenu tout  coup de la promesse faite, et comment il tait venu les
prendre l'une et l'autre pour aller chez le bijoutier.

--J'ai un coup, dit-il. Je me mettrai sur le strapontin.

Ils partirent, et quelques minutes plus tard ils entraient chez
Montara.

Ayant pass toute sa vie dans l'intimit, l'observation, l'tude et
l'affection des femmes, s'tant toujours occup d'elles, ayant d
sonder et dcouvrir leurs gots, connatre comme elles la toilette,
les questions de mode, tous les menus dtails de leur existence
prive, il tait arriv  partager souvent certaines de leurs
sensations, et il prouvait toujours, en entrant dans un de ces
magasins o l'on vend les accessoires charmants et dlicats de leur
beaut, une motion de plaisir presque gale  celle dont elles
vibraient elles-mmes. Il s'intressait comme elles  tous les riens
coquets dont elles se parent; les toffes plaisaient  ses yeux;
les dentelles attiraient ses mains; les plus insignifiants bibelots
lgants retenaient son attention. Dans les magasins de bijouterie, il
ressentait pour les vitrines une nuance de respect religieux, comme
devant les sanctuaires de la sduction opulente; et le bureau de drap
fonc, o les doigts souples de l'orfvre font rouler les pierres aux
reflets prcieux, lui imposait une certaine estime.

Quand il eut fait asseoir la comtesse et sa fille devant ce meuble
svre o l'une et l'autre posrent une main par un mouvement naturel,
il indiqua ce qu'il voulait; et on lui fit voir des modles de
fleurettes.

Puis on rpandit devant eux des saphirs, dont il fallut choisir
quatre. Ce fut long. Les deux femmes, du bout de l'ongle, les
retournaient sur le drap, puis les prenaient avec prcaution,
regardaient le jour  travers, les tudiaient avec une attention
savante et passionne. Quand on eut mis de ct ceux qu'elles avaient
distingus, il fallut trois meraudes pour faire les feuilles, puis
un tout petit brillant qui tremblerait au centre comme une goutte de
rose.

Alors Olivier, que la joie de donner grisait, dit  la comtesse:

--Voulez-vous me faire le plaisir de choisir deux bagues?

--Moi?

--Oui. Une pour vous, une pour Annette! Laissez-moi vous faire ces
petits cadeaux en souvenir des deux jours passs  Roncires.

Elle refusa. Il insista. Une longue discussion suivit, une lutte de
paroles et d'arguments o il finit, non sans peine, par triompher.

On apporta les bagues, les unes, les plus rares, seules en des crins
spciaux, les autres enrgimentes par genres en de grandes botes
carres, o elles alignaient sur le velours toutes les fantaisies de
leurs chatons. Le peintre s'tait assis entre les deux femmes et il se
mit, comme elles, avec la mme ardeur curieuse,  cueillir un  un
les anneaux d'or dans les fentes minces qui les retenaient. Il les
dposait ensuite devant lui, sur le drap du bureau o ils s'amassaient
en deux groupes, celui qu'on rejetait  premire vue et celui dans
lequel on choisirait.

Le temps passait, insensible et doux, dans ce joli travail de
slection plus captivant que tous les plaisirs du monde, distrayant et
vari comme un spectacle, mouvant aussi, presque sensuel, jouissance
exquise pour un coeur de femme.

Puis on compara, on s'anima, et le choix des trois juges, aprs
quelque hsitation, s'arrta sur un petit serpent d'or qui tenait un
beau rubis entre sa gueule mince et sa queue tordue.

Olivier, radieux, se leva.

--Je vous laisse ma voiture, dit-il. J'ai des courses  faire; je m'en
vais.

Mais Annette pria sa mre de rentrer  pied, par ce beau temps. La
comtesse y consentit, et, ayant remerci Bertin, s'en alla par les
rues, avec sa fille.

Elles marchrent quelque temps en silence, dans la joie savoure
des cadeaux reus; puis elles se mirent  parler de tous les bijoux
qu'elles avaient vus et manis. Il leur en restait  l'esprit une
sorte de miroitement, une sorte de cliquetis, une sorte de gat.
Elles allaient vite,  travers la foule de cinq heures qui suit les
trottoirs, un soir d't. Des hommes se retournaient pour regarder
Annette et murmuraient en passant de vagues paroles d'admiration.
C'tait la premire fois, depuis son deuil, depuis que le noir donnait
 sa fille ce vif clat de beaut, que la comtesse sortait avec elle
dans Paris; et la sensation de ce succs de rue, de cette attention
souleve, de ces compliments chuchots, de ce petit remous d'motion
flatteuse que laisse dans une foule d'hommes la traverse d'une jolie
femme, lui serrait le coeur peu  peu, le comprimait sous la mme
oppression pnible que l'autre soir, dans son salon, quand on
comparait la petite avec son propre portrait. Malgr elle, elle
guettait ces regards attirs par Annette, elle les sentait venir de
loin, frler son visage sans s'y fixer, puis s'attacher soudain sur la
figure blonde qui marchait  ct d'elle. Elle devinait, elle voyait
dans les yeux les rapides et muets hommages  cette jeunesse panouie,
au charme attirant de cette fracheur, et elle pensa: J'tais aussi
bien qu'elle, sinon mieux. Soudain le souvenir d'Olivier la traversa
et elle fut saisie, comme  Roncires, par une imprieuse envie de
fuir.

Elle ne voulait plus se sentir dans cette clart, dans ce courant de
monde, vue par tous ces hommes qui ne la regardaient pas. Ils
taient loin les jours, proches pourtant, o elle cherchait, o elle
provoquait un parallle avec sa fille. Qui donc aujourd'hui, parmi ces
passants, songeait  les comparer? Un seul y avait pens peut-tre,
tout  l'heure, dans cette boutique d'orfvre? Lui? Oh! quelle
souffrance! Se pouvait-il qu'il n'et pas sans cesse  l'esprit
l'obsession de cette comparaison! Certes il ne pouvait les voir
ensemble sans y songer et sans se souvenir du temps o si frache, si
jolie, elle entrait chez lui, sre d'tre aime!

--Je me sens mal, dit-elle, nous allons prendre un fiacre, mon enfant.

Annette, inquite, demanda:

--Qu'est-ce que tu as, maman?

--Ce n'est rien, tu sais que, depuis la mort de ta grand'mre, j'ai
souvent de ces faiblesses-l!


V

Les ides fixes ont la tnacit rongeuse des maladies incurables. Une
fois entres en une me, elles la dvorent, ne lui laissent plus la
libert de songer  rien, de s'intresser  rien, de prendre got  la
moindre chose. La comtesse, quoi qu'elle ft, chez elle ou ailleurs,
seule ou entoure de monde, ne pouvait plus rejeter d'elle cette
rflexion qui l'avait saisie en revenant cte  cte avec sa fille:
tait-il possible qu'Olivier, en les revoyant presque chaque jour,
n'et pas sans cesse  l'esprit l'obsession de les comparer?

Certes il devait le faire malgr lui, sans cesse, hant lui-mme par
cette ressemblance inoubliable un seul instant, qu'accentuait encore
l'imitation nagure cherche des gestes et de la parole. Chaque fois
qu'il entrait, elle songeait aussitt  ce rapprochement, elle le
lisait dans son regard, le devinait, et le commentait dans son coeur
et dans sa tte. Alors elle tait torture par le besoin de se cacher,
de disparatre, de ne plus se montrer  lui prs de sa fille.

Elle souffrait d'ailleurs de toutes les faons, ne se sentant plus
chez elle dans sa maison. Ce froissement de dpossession qu'elle
avait eu, un soir, quand tous les yeux regardaient Annette sous son
portrait, continuait, s'accentuait, l'exasprait parfois. Elle se
reprochait sans cesse ce besoin intime de dlivrance, cette envie
inavouable de faire sortir sa fille de chez elle, comme un hte gnant
et tenace, et elle y travaillait avec une adresse inconsciente,
ressaisie par le besoin de lutter pour garder encore, malgr tout,
l'homme qu'elle aimait.

Ne pouvant trop hter le mariage d'Annette que leur deuil rcent
retardait encore un peu, elle avait peur, une peur confuse et forte,
qu'un vnement quelconque ft tomber ce projet, et elle cherchait,
presque malgr elle,  faire natre dans le coeur de sa fille de la
tendresse pour le marquis.

Toute la diplomatie ruse qu'elle avait employe depuis si longtemps
afin de conserver Olivier prenait chez elle une forme nouvelle, plus
affine, plus secrte, et s'exerait  faire se plaire les deux jeunes
gens, sans que les deux hommes se rencontrassent.

Comme le peintre, tenu par des habitudes de travail, ne djeunait
jamais dehors et ne donnait d'ordinaire que ses soires  ses amis,
elle invita souvent le marquis  djeuner. Il arrivait, rpandant
autour de lui l'animation d'une promenade  cheval, une sorte de
souffle d'air matinal. Et il parlait avec gaiet de toutes les choses
mondaines qui semblent flotter chaque jour sur le rveil automnal du
Paris hippique et brillant dans les alles du bois. Annette s'amusait
 l'couter, prenait got  ces proccupations du jour qu'il lui
apportait ainsi, toutes fraches et comme vernies de chic. Une
intimit juvnile s'tablissait entre eux, une affectueuse camaraderie
qu'un got commun et passionn pour les chevaux resserrait
naturellement. Quand il tait parti, la comtesse et le comte faisaient
adroitement son loge, disaient de lui ce qu'il fallait dire pour que
la jeune fille comprt qu'il dpendait uniquement d'elle de l'pouser
s'il lui plaisait.

Elle l'avait compris trs vite d'ailleurs, et, raisonnant avec
candeur, jugeait tout simple de prendre pour mari ce beau garon qui
lui donnerait, entre autres satisfactions, celle qu'elle prfrait 
toutes de galoper chaque matin  ct de lui, sur un pur sang.

Ils se trouvrent fiancs un jour, tout naturellement, aprs une
poigne de main et un sourire, et on parla de ce mariage comme d'une
chose depuis longtemps dcide. Alors le marquis commena  apporter
des cadeaux. La duchesse traitait Annette comme sa propre fille. Donc
toute cette affaire avait t chauffe par un accord commun sur
un petit feu d'intimit, pendant les heures calmes du jour, et le
marquis, ayant en outre beaucoup d'autres occupations, de relations,
de servitudes et de devoirs, venait rarement dans la soire.

C'tait le tour d'Olivier. Il dnait rgulirement chaque semaine chez
ses amis, et continuait aussi  apparatre  l'improviste pour leur
demander une tasse de th entre dix heures et minuit.

Ds son entre, la comtesse l'piait, mordue par le dsir de savoir ce
qui se passait dans son coeur. Il n'avait pas un regard, pas un geste
qu'elle n'interprtt aussitt, et elle tait torture par cette
pense: Il est impossible qu'il ne l'aime pas en nous voyant l'une
auprs de l'autre.

Lui aussi, il apportait des cadeaux. Il ne se passait point de semaine
sans qu'il appart portant  la main deux petits paquets, dont il
offrait l'un  la mre, l'autre  la fille; et la comtesse, ouvrant
les boites qui contenaient souvent des objets prcieux, avait des
serrements de coeur. Elle la connaissait bien, cette envie de donner
que, femme, elle n'avait jamais pu satisfaire, cette envie d'apporter
quelque chose, de faire plaisir, d'acheter pour quelqu'un, de trouver
chez les marchands le bibelot qui plaira.

Jadis dj le peintre avait travers cette crise et elle l'avait vu
bien des fois entrer, avec ce mme sourire, ce mme geste, un petit
paquet dans la main. Puis cela s'tait calm, et maintenant cela
recommenait. Pour qui? Elle n'avait point de doute! Ce n'tait pas
pour elle!

Il semblait fatigu, maigri. Elle en conclut qu'il souffrait. Elle
comparait ses entres, ses airs, ses allures avec l'attitude du
marquis que la grce d'Annette commenait  mouvoir aussi. Ce n'tait
point la mme chose: M. de Farandal tait pris, Olivier Bertin
aimait! Elle le croyait du moins pendant ses heures de torture, puis,
pendant ses minutes d'apaisement, elle esprait encore s'tre trompe.

Oh! souvent elle faillit l'interroger quand elle se trouvait seule
avec lui, le prier, le supplier de lui parler, d'avouer tout, de ne
lui rien cacher. Elle prfrait savoir et pleurer sous la certitude,
plutt que de souffrir ainsi sous le doute, et de ne pouvoir lire en
ce coeur ferm o elle sentait grandir un autre amour.

Ce coeur auquel elle tenait plus qu' sa vie, qu'elle avait surveill,
rchauff, anim de sa tendresse depuis douze ans, dont elle se
croyait sre, qu'elle avait espr dfinitivement acquis, conquis,
soumis, passionnment dvou pour jusqu' la fin de leurs jours, voil
qu'il lui chappait par une inconcevable, horrible et monstrueuse
fatalit. Oui, il s'tait referm tout d'un coup, avec un secret
dedans. Elle ne pouvait plus y pntrer par un mot familier, y
pelotonner son affection comme en une retraite fidle, ouverte pour
elle seule. A quoi sert d'aimer, de se donner sans rserve si,
brusquement, celui  qui on a offert son tre entier et son existence
entire, tout, tout ce qu'on avait en ce monde, vous chappe ainsi
parce qu'un autre visage lui a plu, et devient alors, en quelques
jours, presque un tranger!

Un tranger! Lui, Olivier? Il lui parlait comme auparavant avec les
mmes mots, la mme voix, le mme ton. Et pourtant il y avait quelque
chose entre eux, quelque chose d'inexplicable, d'insaisissable,
d'invincible, presque rien, ce presque rien qui fait s'loigner une
voile quand le vent tourne.

Il s'loignait, en effet, il s'loignait d'elle, un peu plus chaque
jour, par tous les regards qu'il jetait sur Annette. Lui-mme ne
cherchait pas  voir clair en son coeur. Il sentait bien cette
fermentation d'amour, cette irrsistible attraction, mais il ne
voulait pas comprendre, il se confiait aux vnements, aux hasards
imprvus de la vie.

Il n'avait plus d'autre souci que celui des dners et des soirs entre
ces deux femmes spares par leur deuil de tout mouvement mondain.
Ne rencontrant chez elles que des figures indiffrentes, celle des
Corbelle et de Musadieu le plus souvent, il se croyait presque seul
avec elles dans le monde, et, comme il ne voyait plus gure la
duchesse et le marquis  qui on rservait les matins et le milieu des
jours, il les voulait oublier, souponnant le mariage remis  une
poque indtermine.

Annette d'ailleurs ne parlait jamais devant lui de M. de Farandal.
tait-ce par une sorte de pudeur instinctive, ou peut-tre par une de
ses secrtes intuitions des coeurs fminins qui leur fait pressentir
ce qu'ils ignorent?

Les semaines suivaient les semaines sans rien changer  cette vie, et
l'automne tait venu, amenant la rentre des Chambres plus tt que de
coutume en raison des dangers de la politique.

Le jour de la rouverture, le comte de Guilleroy devait emmener  la
sance du Parlement Mme de Mortemain, le marquis et Annette aprs un
djeuner chez lui. Seule la comtesse, isole dans son chagrin toujours
grandissant, avait dclar qu'elle resterait au logis.

On tait sorti de table, on buvait le caf dans le grand salon,
on tait gai. Le comte, heureux de cette reprise des travaux
parlementaires, son seul plaisir, parlait presque avec esprit de la
situation prsente et des embarras de la Rpublique; le marquis,
dcidment amoureux, lui rpondait avec entrain, en regardant Annette;
et la duchesse tait contente presque galement de l'motion de son
neveu et de la dtresse du gouvernement. L'air du salon tait chaud de
cette premire chaleur concentre des calorifres rallums, chaleur
d'toffes, de tapis, de murs, o s'vapore htivement le parfum des
fleurs asphyxies. Il y avait, dans cette pice close o le caf
aussi rpandait son arme, quelque chose d'intime, de familial et de
satisfait, quand la porte en fut ouverte devant Olivier Bertin.

Il s'arrta sur le seuil tellement surpris qu'il hsitait  entrer,
surpris comme un mari tromp qui voit le crime de sa femme. Une colre
confuse et une telle motion le suffoquaient qu'il reconnut son coeur
vermoulu d'amour. Tout ce qu'on lui avait cach et tout ce qu'il
s'tait cach lui-mme lui apparut en apercevant le marquis install
dans la maison, comme un fianc!

Il pntra, dans un sursaut d'exaspration, tout ce qu'il ne voulait
pas savoir et tout ce qu'on n'osait point lui dire. Il ne se demanda
point pourquoi on lui avait dissimul tous ces apprts du mariage?
Il le devina; et ses yeux, devenus durs, rencontrrent ceux de la
comtesse qui rougissait. Ils se comprirent.

Quand il se fut assis, on se tut quelques instants, sa prsence
inattendue ayant paralys l'essor des esprits, puis la duchesse se mit
 lui parler; et il rpondit d'une voix brve, d'un timbre trange,
chang subitement.

Il regardait autour de lui ces gens qui se remettaient  causer et il
se disait: Ils m'ont jou. Ils me le paieront. Il en voulait surtout
 la comtesse et  Annette, dont il pntrait soudain l'innocente
dissimulation.

Le comte, regardant alors la pendule, s'cria:

--Oh! oh! il est temps de partir.

Puis se tournant vers le peintre:

--Nous allons  l'ouverture de la session parlementaire. Ma femme
seule reste ici. Voulez-vous nous accompagner; vous me feriez grand
plaisir?

Olivier rpondit schement:

--Non, merci. Votre Chambre ne me tente pas.

Annette alors s'approcha de lui, et prenant son air enjou:

--Oh! venez donc, cher matre. Je suis sr que vous nous amuserez
beaucoup plus que les dputs.

--Non, vraiment. Vous vous amuserez bien sans moi.

Le devinant mcontent et chagrin, elle insista, pour se montrer
gentille.

--Si, venez, monsieur le peintre. Je vous assure que, moi, je ne peux
pas me passer de vous.

Quelques mots lui chapprent si vivement qu'il ne put ni les arrter
dans sa bouche ni modifier leur accent.

--Bah! Vous vous passez de moi comme tout le monde.

Elle s'exclama, un peu surprise du ton:

--Allons, bon! Voil qu'il recommence  ne plus me tutoyer.

Il eut sur les lvres un de ces sourires crisps qui montrent tout le
mal d'une me et avec un petit salut:

--Il faudra bien que j'en prenne l'habitude, un jour ou l'autre.

--Pourquoi a?

--Parce que vous vous marierez et que votre mari, quel qu'il soit,
aurait le droit de trouver dplac ce tutoiement dans ma bouche.

La comtesse s'empressa de dire:

--Il sera temps alors d'y songer. Mais j'espre qu'Annette n'pousera
pas un homme assez susceptible pour se formaliser de cette familiarit
de vieil ami.

Le comte criait:

--Allons, allons, en route! Nous allons nous mettre en retard!

Et ceux qui devaient l'accompagner, s'tant levs, sortirent avec lui
aprs les poignes de main d'usage et les baisers que la duchesse,
la comtesse et sa fille changeaient  toute rencontre comme  toute
sparation.

Ils restrent seuls, Elle et Lui, debout derrire les tentures de la
porte referme.

--Asseyez-vous, mon ami, dit-elle doucement.

Mais lui, presque violent:

--Non, merci, je m'en vais aussi.

Elle murmura, suppliante:

--Oh! pourquoi?

--Parce que ce n'est pas mon heure, parat-il. Je vous demande pardon
d'tre venu sans prvenir.

--Olivier, qu'avez-vous?

--Rien. Je regrette seulement d'avoir troubl une partie de plaisir
organise.

Elle lui saisit la main.

--Que voulez-vous dire? C'tait le moment de leur dpart puisqu'ils
assistent  l'ouverture de la session. Moi, je restais. Vous avez t,
au contraire, tout  fait inspir en venant aujourd'hui o je suis
seule.

Il ricana.

--Inspir, oui, j'ai t inspir!

Elle lui prit les deux poignets, et, le regardant au fond des yeux,
elle murmura  voix trs basse:

--Avouez-moi que vous l'aimez?

Il dgagea ses mains, ne pouvant plus matriser son impatience.

--Mais vous tes folle avec cette ide!

Elle le ressaisit par les bras, et, les doigts crisps sur ses
manches, le suppliant:

--Olivier! avouez! avouez! j'aime mieux savoir, j'en suis certaine,
mais j'aime mieux savoir! J'aime mieux!... Oh! vous ne comprenez pas
ce qu'est devenue ma vie!

Il haussa les paules.

--Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce ma faute si vous perdez la
tte?

Elle le tenait, l'attirant vers l'autre salon, celui du fond, o on
ne les entendrait pas. Elle le tranait par l'toffe de sa jaquette,
cramponne  lui, haletante. Quand elle l'eut amen jusqu'au petit
divan rond, elle le fora  s'y laisser tomber, et puis s'assit auprs
de lui.

--Olivier, mon ami, mon seul ami, je vous en prie, dites-moi que vous
l'aimez. Je le sais, je le sens  tout ce que vous faites, je n'en
puis douter, j'en meurs, mais je veux le savoir de votre bouche!

Comme il se dbattait encore, elle s'affaissa  genoux contre ses
pieds. Sa voix rlait.

--Oh! mon ami, mon ami, mon seul ami, est-ce vrai que vous l'aimez?

Il s'cria, en essayant de la relever:

--Mais non, mais non! Je vous jure que non!

Elle tendit la main vers sa bouche et la colla dessus pour la fermer,
balbutiant:

--Oh! ne mentez pas. Je souffre trop!

Puis laissant tomber sa tte sur les genoux de cet homme, elle
sanglota.

Il ne voyait plus que sa nuque, un gros tas de cheveux blonds o
se mlaient beaucoup de cheveux blancs, et il fut travers par une
immense piti, par une immense douleur.

Saisissant  pleins doigts cette lourde chevelure, il la redressa
violemment, relevant vers lui deux yeux perdus dont les larmes
ruisselaient. Et puis sur ces yeux pleins d'eau, il jeta ses lvres
coup sur coup en rptant:

--Any! Any! ma chre, ma chre Any!

Alors, elle, essayant de sourire, et parlant avec cette voix hsitante
des enfants que le chagrin suffoque:

--Oh! mon ami, dites-moi seulement que vous m'aimez encore un peu,
moi?

Il se remit  l'embrasser.

--Oui, je vous aime, ma chre Any!

Elle se releva, se rassit auprs de lui, reprit ses mains, le regarda,
et tendrement:

--Voil si longtemps que nous nous aimons. a ne devrait pas finir
ainsi.

Il demanda, en la serrant contre lui:

--Pourquoi cela finirait-il?

--Parce que je suis vieille et qu'Annette ressemble trop  ce que
j'tais quand vous m'avez connue?

Ce fut lui alors qui ferma du bout de sa main cette bouche
douloureuse, en disant:

--Encore! Je vous en prie, n'en parlez plus. Je vous jure que vous
vous trompez!

Elle rpta:

--Pourvu que vous m'aimiez un peu seulement, moi!

Il redit:

--Oui, je vous aime!

Puis ils demeurrent longtemps sans parler, les mains dans les mains,
trs mus et trs tristes.

Enfin, elle interrompit ce silence en murmurant:

--Oh! les heures qui me restent  vivre ne seront pas gaies.

--Je m'efforcerai de vous les rendre douces.

L'ombre de ces ciels nuageux qui prcde de deux heures le crpuscule
se rpandait dans le salon, les ensevelissait peu  peu sous le gris
brumeux des soirs d'automne.

La pendule sonna.

--Il y a dj longtemps que nous sommes ici, dit-elle. Vous devriez
vous en aller, car on pourrait venir, et nous ne sommes pas calmes!

Il se leva, l'treignit, baisant comme autrefois sa bouche
entr'ouverte, puis ils retraversrent les deux salons en se tenant le
bras, comme des poux.

--Adieu, mon ami.

--Adieu, mon amie.

Et la portire retomba sur lui!

Il descendit l'escalier, tourna vers la Madeleine, se mit  marcher
sans savoir ce qu'il faisait, tourdi comme aprs un coup, les jambes
faibles, le coeur chaud et palpitant ainsi qu'une loque brlante
secoue en sa poitrine. Pendant deux heures, ou trois heures, ou
peut-tre quatre, il alla devant lui, dans une sorte d'hbtement
moral et d'anantissement physique qui lui laissaient tout juste la
force de mettre un pied devant l'autre. Puis il rentra chez lui pour
rflchir.

Donc il aimait cette petite fille! Il comprenait maintenant tout ce
qu'il avait prouv prs d'elle depuis la promenade au parc Monceau
quand il retrouva dans sa bouche l'appel d'une voix  peine
reconnue, de la voix qui jadis avait veill son coeur, puis tout ce
recommencement lent, irrsistible, d'un amour mal teint, pas encore
refroidi, qu'il s'obstinait  ne point s'avouer.

Qu'allait-il faire? Mais que pouvait-il faire? Lorsqu'elle serait
marie, il viterait de la voir souvent, voil tout. En attendant, il
continuerait  retourner dans la maison, afin qu'on ne se doutt de
rien, et il cacherait son secret  tout le monde.

Il dna chez lui, ce qui ne lui arrivait jamais. Puis il fit chauffer
le grand pole de son atelier, car la nuit s'annonait glaciale. Il
ordonna mme d'allumer le lustre comme s'il et redout les coins
obscurs, et il s'enferma. Quelle motion bizarre, profonde, physique,
affreusement triste l'treignait! Il la sentait dans sa gorge, dans
sa poitrine, dans tous ses muscles amollis, autant que dans son me
dfaillante. Les murs de l'appartement l'oppressaient; toute sa vie
tenait l dedans, sa vie d'artiste et sa vie d'homme. Chaque tude
peinte accroche lui rappelait un succs, chaque meuble lui disait un
souvenir. Mais succs et souvenirs taient des choses passes! Sa
vie? Comme elle lui sembla courte, vide et remplie. Il avait fait
des tableaux, encore des tableaux, toujours des tableaux et aim une
femme. Il se rappelait les soirs d'exaltation, aprs les rendez-vous,
dans ce mme atelier. Il avait march des nuits entires, avec de la
fivre plein son tre. La joie de l'amour heureux, la joie du succs
mondain, l'ivresse unique de la gloire, lui avaient fait savourer des
heures inoubliables de triomphe intime.

Il avait aim une femme, et cette femme l'avait aim. Par elle il
avait reu ce baptme qui rvle  l'homme le monde mystrieux des
motions et des tendresses. Elle avait ouvert son coeur presque de
force, et maintenant il ne le pouvait plus refermer. Un autre amour
entrait, malgr lui, par cette brche! un autre ou plutt le mme
surchauff par un nouveau visage, le mme accru de toute la force
que prend, en vieillissant, ce besoin d'adorer. Donc il aimait cette
petite fille! Il n'y avait plus  lutter,  rsister,  nier, il
l'aimait avec le dsespoir de savoir qu'il n'aurait mme pas d'elle
un peu de piti, qu'elle ignorerait toujours son atroce tourment,
et qu'un autre l'pouserait. A cette pense sans cesse reparue,
impossible  chasser, il tait saisi par une envie animale de hurler 
la faon des chiens attachs, car il se sentait impuissant, asservi,
enchan comme eux. De plus en plus nerveux,  mesure qu'il songeait,
il allait toujours  grands pas  travers la vaste pice claire
comme pour une fte. Ne pouvant enfin tolrer davantage la douleur de
cette plaie avive, il voulut essayer de la calmer par le souvenir de
son ancienne tendresse, de la noyer dans l'vocation de sa premire et
grande passion. Dans le placard o il la gardait, il alla prendre la
copie qu'il avait faite autrefois pour lui du portrait de la comtesse,
puis il la posa sur son chevalet, et, s'tant assis en face, la
contempla. Il essayait de la revoir, de la retrouver vivante,
telle qu'il l'avait aime jadis. Mais c'tait toujours Annette qui
surgissait sur la toile. La mre avait disparu, s'tait vanouie
laissant  sa place cette autre figure qui lui ressemblait
trangement. C'tait la petite avec ses cheveux un peu plus clairs,
son sourire un peu plus gamin, son air un peu plus moqueur, et il
sentait bien qu'il appartenait corps et me  ce jeune tre-l, comme
il n'avait jamais appartenu  l'autre, comme une barque qui coule
appartient aux vagues!

Alors il se releva, et, pour ne plus voir cette apparition, il
retourna la peinture; puis comme il se sentait tremp de tristesse,
il alla prendre dans sa chambre, pour le rapporter dans l'atelier,
le tiroir de son secrtaire o dormaient toutes les lettres de sa
matresse. Elles taient l comme en un lit, les unes sur les autres,
formant une couche paisse de petits papiers minces. Il enfona ses
mains dedans, dans toute cette prose qui parlait d'eux, dans ce bain
de leur longue liaison. Il regardait cet troit cercueil de planches
o gisait cette masse d'enveloppes entasses, sur qui son nom, son nom
seul, tait toujours crit. Il songeait qu'un amour, que le tendre
attachement de deux tres l'un pour l'autre, que l'histoire de deux
coeurs, taient raconts l dedans, dans ce flot jauni de papiers que
tachaient des cachets rouges, et il aspirait, en se penchant dessus,
un souffle vieux, l'odeur mlancolique des lettres enfermes.

Il les voulut relire et, fouillant au fond du tiroir, prit une poigne
des plus anciennes. A mesure qu'il les ouvrait, des souvenirs en
sortaient, prcis, qui remuaient son me. Il en reconnaissait beaucoup
qu'il avait portes sur lui pendant des semaines entires, et il
retrouvait, tout le long de la petite criture qui lui disait des
phases si douces, les motions oublies d'autrefois. Tout  coup il
rencontra sous ses doigts un fin mouchoir brod. Qu'tait-ce? Il
chercha quelques instants, puis se souvint! Un jour, chez lui, elle
avait sanglot parce qu'elle tait un peu jalouse, et il lui vola,
pour le garder, son mouchoir tremp de larmes!

Ah! les tristes choses! les tristes choses! La pauvre femme!

Du fond de ce tiroir, du fond de son pass, toutes ces rminiscences
montaient comme une vapeur: ce n'tait plus que la vapeur impalpable
de la ralit tarie. Il en souffrait pourtant et pleurait sur ces
lettres, comme on pleure sur les morts parce qu'ils ne sont plus.

Mais tout cet ancien amour remu faisait fermenter en lui une ardeur
jeune et nouvelle, une sve de tendresse irrsistible qui rappelait
dans son souvenir le visage radieux d'Annette. Il avait aim la mre,
dans un lan passionn de servitude volontaire, il commenait  aimer
cette petite fille comme un esclave, comme un vieil esclave tremblant
 qui on rive des fers qu'il ne brisera plus.

Cela, il le sentait dans le fond de son tre, et il en tait terrifi.

Il essayait de comprendre comment et pourquoi elle le possdait ainsi?
Il la connaissait si peu! Elle tait  peine une femme dont le coeur
et l'me dormaient encore du sommeil de la jeunesse.

Lui, maintenant, il tait presque au bout de sa vie! Comment donc
cette enfant l'avait-elle pris avec quelques sourires et des mches de
cheveux! Ah! les sourires, les cheveux de cette petite fillette blonde
lui donnaient des envies de tomber  genoux et de se frapper le front
par terre!

Sait-on, sait-on jamais pourquoi une figure de femme a tout  coup sur
nous la puissance d'un poison? Il semble qu'on l'a bue avec les yeux,
qu'elle est devenue notre pense et notre chair! On en est ivre, on en
est fou, on vit de cette image absorbe et on voudrait en mourir!

Comme on souffre parfois de ce pouvoir froce et incomprhensible
d'une forme de visage sur le coeur d'un homme!

Olivier Bertin s'tait remis  marcher; la nuit s'avanait; son pole
s'tait teint. A travers les vitrages, le froid du dehors entrait.
Alors il gagna son lit o il continua jusqu'au jour  songer et 
souffrir.

Il fut debout de bonne heure, sans savoir pourquoi, ni ce qu'il allait
faire, agit par ses nerfs, irrsolu comme une girouette qui tourne.

A force de chercher une distraction pour son esprit, une occupation
pour son corps, il se souvint que, ce jour-l mme, quelques membres
de son cercle se retrouvaient, chaque semaine, au Bain Maure o ils
djeunaient aprs le massage. Il s'habilla donc rapidement, esprant
que l'tuve et la douche le calmeraient, et il sortit.

Ds qu'il eut mis le pied dehors, un froid vif le saisit, ce premier
froid crispant de la premire gele qui dtruit, en une seule nuit,
les derniers restes de l't.

Tout le long des boulevards, c'tait une pluie paisse de larges
feuilles jaunes qui tombaient avec un bruit sec et menu. Elles
tombaient,  perte de vue, d'un bout  l'autre des larges avenues
entre les faades des maisons, comme si toutes les tiges venaient
d'tre spares des branches par le tranchant d'une fine lame de
glace. Les chausses et les trottoirs en taient dj couverts,
ressemblaient, pour quelques heures, aux alles des forts au dbut de
l'hiver. Tout ce feuillage mort crpitait sous les pas et s'amassait,
par moments, en vagues lgres, sous les pousses du vent.

C'tait un de ces jours de transition qui sont la fin d'une saison
et le commencement d'une autre, qui ont une saveur ou une tristesse
spciale, tristesse d'agonie ou saveur de sve qui renat.

En franchissant le seuil du Bain Turc, la pense de la chaleur dont il
allait pntrer sa chair aprs ce passage dans l'air glac des
rues fit tressaillir le coeur triste d'Olivier d'un frisson de
satisfaction. Il se dvtit avec prestesse, roula autour de sa taille
l'charpe lgre qu'un garon lui tendait et disparut derrire la
porte capitonne ouverte devant lui.

Un souffle chaud, oppressant, qui semblait venir d'un foyer lointain,
le fit respirer comme s'il et manqu d'air en traversant une galerie
mauresque, claire par deux lanternes orientales. Puis un ngre
crpu, vtu seulement d'une ceinture, le torse luisant, les membres
musculeux, s'lana devant lui pour soulever une portire  l'autre
extrmit, et Bertin pntra dans la grande tuve, ronde, leve,
silencieuse, presque mystique comme un temple. Le jour tombait d'en
haut, par la coupole et par des trfles en verres colors, dans
l'immense salle circulaire et dalle, aux murs couverts de faences
dcores  la mode arabe.

Des hommes de tout ge, presque nus, marchaient lentement,  pas
graves, sans parler; d'autres taient assis sur des banquettes de
marbre, les bras croiss; d'autres causaient  voix basse.

L'air brlant faisait haleter ds l'entre. Il y avait l dedans,
dans ce cirque touffant et dcoratif, o l'on chauffait de la chair
humaine, o circulaient des masseurs noirs et maures aux jambes
cuivres, quelque chose d'antique et de mystrieux.

La premire figure aperue par le peintre fut celle du comte de Landa.
Il circulait comme un lutteur romain, fier de son norme poitrine et
de ses gros bras croiss dessus. Habitu des tuves, il s'y croyait
sur la scne comme un acteur applaudi, et il y jugeait en expert la
musculature discute de tous les hommes forts de Paris.

--Bonjour. Bertin, dit-il.

Ils se serrrent la main; puis Landa reprit:

--Hein, bon temps pour la sudation.

--Oui, magnifique.

--Vous avez vu Rocdiane? Il est l-bas. J'ai t le prendre au saut du
lit. Oh! regardez-moi cette anatomie!

Un petit monsieur passait, aux jambes cagneuses, aux bras grles, au
flanc maigre, qui fit sourire de ddain ces deux vieux modles de la
vigueur humaine.

Rocdiane venait vers eux, ayant aperu le peintre.

Ils s'assirent sur une longue table de marbre et se mirent  causer
comme dans un salon. Des garons de service circulaient, offrant 
boire. On entendait retentir les claques des masseurs sur la chair nue
et le jet subit des douches. Un clapotis d'eau continu, parti de tous
les coins du grand amphithtre, l'emplissait aussi d'un bruit lger
de pluie.

A tout moment un nouveau venu saluait les trois amis, ou s'approchait
pour leur serrer la main.

C'taient le gros duc d'Harisson, le petit prince Epilati, le baron
Flach et d'autres.

Rocdiane dit tout  coup:

--Tiens, Farandal!

Le marquis entrait, les mains sur les hanches, marchant avec cette
aisance des hommes trs bien faits que rien ne gne.

Landa murmura:

--C'est un gladiateur, ce gaillard-l!

Rocdiane reprit, se tournant vers Bertin:

--Est-ce vrai qu'il pouse la fille de vos amis?

--Je le pense, dit le peintre.

Mais cette question, en face de cet homme, en ce moment, en cet
endroit, fit passer dans le coeur d'Olivier une affreuse secousse de
dsespoir et de rvolte. L'horreur de toutes les ralits entrevues
lui apparut en une seconde avec une telle acuit, qu'il lutta pendant
quelques instants contre une envie animale de se jeter sur le marquis.

Puis il se leva.

--Je suis fatigu, dit-il. Je vais tout de suite au massage.

Un Arabe passait.

--Ahmed, es-tu libre?

--Oui, monsieur Bertin.

Et il partit  pas presss afin d'viter la poigne de main de
Farandal qui venait lentement en faisant le tour du Hammam.

A peine resta-t-il un quart d'heure dans la grande salle de repos
si calme en sa ceinture de cellules o sont les lits, autour d'un
parterre de plantes africaines et d'un jet d'eau qui s'grne au
milieu. Il avait l'impression d'tre suivi, menac, que le marquis
allait le rejoindre et qu'il devrait, la main tendue, le traiter en
ami avec le dsir de le tuer.

Et il se retrouva bientt sur le boulevard couvert de feuilles mortes.
Elles ne tombaient plus, les dernires ayant t dtaches par une
longue rafale. Leur tapis rouge et jaune frmissait, remuait, ondulait
d'un trottoir  l'autre sous les pousses plus vives de la brise
grandissante.

Tout  coup une sorte de mugissement glissa sur les toits, ce cri de
bte de la tempte qui passe, et, en mme temps, un souffle furieux de
vent qui semblait venir de la Madeleine s'engouffra dans le boulevard.

Les feuilles, toutes les feuilles tombes qui paraissaient l'attendre,
se soulevrent  son approche. Elles couraient devant lui, s'amassant
et tourbillonnant, s'enlevant en spirales jusqu'au fate des maisons.
Il les chassait comme un troupeau, un troupeau fou qui s'envolait, qui
s'en allait, fuyant vers les barrires de Paris, vers le ciel libre de
la banlieue. Et quand le gros nuage de feuilles et de poussire eut
disparu sur les hauteurs du quartier Malesherbes, les chausses et les
trottoirs demeurrent nus, trangement propres et balays.

Bertin songeait: Que vais-je devenir? Que vais-je faire? O vais-je
aller? Et il retournait chez lui, ne pouvant rien imaginer.

Un kiosque  journaux attira son oeil. Il en acheta sept ou huit,
esprant qu'il y trouverait  lire peut-tre pendant une heure ou
deux.

--Je djeune ici, dit-il en rentrant. Et il monta dans son atelier.

Mais il sentit en s'asseyant qu'il n'y pourrait pas rester, car il
avait en tout son corps une agitation de bte enrage.

Les journaux parcourus ne purent distraire une minute son me, et les
faits qu'il lisait lui restaient dans les yeux sans aller jusqu' sa
pense. Au milieu d'un article qu'il ne cherchait point  comprendre,
le mot Guilleroy le fit tressaillir. Il s'agissait de la sance de la
Chambre, o le comte avait prononc quelques paroles.

Son attention, veille par cet appel, rencontra ensuite le nom du
clbre tnor Montros qui devait donner, vers la fin de dcembre, une
reprsentation unique au grand Opra. Ce serait, disait le journal,
une magnifique solennit musicale, car le tnor Montros, qui avait
quitt Paris depuis six ans, venait de remporter, dans toute l'Europe
et en Amrique, des succs sans prcdents, et il serait, en outre,
accompagn de l'illustre cantatrice sudoise Helsson, qu'on n'avait
pas entendue non plus  Paris depuis cinq ans!

Tout  coup Olivier eut l'ide, qui sembla natre au fond de son
coeur, de donner  Annette le plaisir de ce spectacle. Puis il songea
que le deuil de la comtesse mettrait obstacle  ce projet, et il
chercha des combinaisons pour le raliser quand mme. Une seule se
prsenta. Il fallait prendre une loge sur la scne o l'on tait
presque invisible, et, si la comtesse nanmoins n'y voulait pas venir,
faire accompagner Annette par son pre et par la duchesse. En ce cas,
c'est  la duchesse qu'il faudrait offrir cette loge. Mais il devrait
alors inviter le marquis!

Il hsita et rflchit longtemps.

Certes, le mariage tait dcid, mme fix sans aucun doute. Il
devinait la hte de son amie  terminer cela, il comprenait que, dans
les limites les plus courtes, elle donnerait sa fille  Farandal. Il
n'y pouvait rien. Il ne pouvait ni empcher, ni modifier, ni retarder
cette affreuse chose! Puisqu'il fallait la subir, ne valait-il pas
mieux essayer de dompter son me, de cacher sa souffrance, de paratre
content, de ne plus se laisser entraner, comme tout a l'heure, par
son emportement.

Oui, il inviterait le marquis, apaisant par l les soupons de la
comtesse et se gardant une porte amie dans l'intrieur du jeune
mnage.

Ds qu'il eut djeun, il descendit  l'Opra pour s'assurer la
possession d'une des loges caches derrire le rideau. Elle lui fut
promise. Alors il courut chez les Guilleroy.

La comtesse parut presque aussitt, et, encore tout mue de leur
attendrissement de la veille:

--Comme c'est gentil de revenir aujourd'hui! dit-elle.

Il balbutia.

--Je vous apporte quelque chose.

--Quoi donc?

--Une loge sur la scne de l'Opra pour une reprsentation unique de
Helsson et de Montros.

--Oh! mon ami, quel chagrin! Et mon deuil?

--Votre deuil est vieux de quatre mois bientt.

--Je vous assure que je ne peux pas.

--Et Annette? Songez qu'une occasion pareille ne se reprsentera
peut-tre jamais.

--Avec qui irait-elle?

--Avec son pre et la duchesse que je vais inviter. J'ai l'intention
aussi d'offrir une place au marquis.

Elle le regarda au fond des yeux tandis qu'une envie folle de
l'embrasser lui montait aux lvres. Elle rpta, ne pouvant en croire
ses oreilles:

--Au marquis?

--Mais oui!

Et elle consentit tout de suite  cet arrangement.

Il reprit d'un air indiffrent.

--Avez-vous fix l'poque de leur mariage?

--Mon Dieu oui,  peu prs. Nous avons des raisons pour le presser
beaucoup, d'autant plus qu'il tait dj dcid avant la mort de
maman. Vous vous le rappelez?

--Oui, parfaitement. Et pour quand?

--Mais, pour le commencement de janvier. Je vous demande pardon de ne
vous l'avoir pas annonc plus tt.

Annette entrait. Il sentit son coeur sauter dans sa poitrine avec
une force de ressort, et toute la tendresse qui le jetait vers elle
s'aigrit soudain et fit natre en lui cette sorte de bizarre animosit
passionne que devient l'amour quand la jalousie le fouette.

--Je vous apporte quelque chose, dit-il.

Elle rpondit:

--Alors nous en sommes dcidment au vous.

Il prit un air paternel.

--coutez, mon enfant. Je suis au courant de l'vnement qui se
prpare. Je vous assure que cela sera indispensable dans quelque
temps. Vaut mieux tout de suite que plus tard.

Elle haussa les paules d'un air mcontent, tandis que la comtesse se
taisait, le regard au loin et la pense tendue.

Annette demanda:

--Que m'apportez-vous?

Il annona la reprsentation et les invitations qu'il comptait faire.
Elle fut ravie, et, lui sautant au cou avec un lan de gamine,
l'embrassa sur les deux joues.

Il se sentit dfaillir et comprit, sous le double effleurement lger
de cette petite bouche au souffle frais, qu'il ne se gurirait jamais.

La comtesse, crispe, dit  sa fille:

--Tu sais que ton pre t'attend.

--Oui, maman, j'y vais.

Elle se sauva, en envoyant encore des baisers du bout des doigts.

Ds qu'elle fut sortie, Olivier demanda:

--Vont-ils voyager?

--Oui, pendant trois mois.

Et il murmura, malgr lui:

--Tant mieux!

--Nous reprendrons notre ancienne vie, dit la comtesse.

Il balbutia:

--Je l'espre bien.

--En attendant, ne me ngligez point.

--Non, mon amie.

L'lan qu'il avait eu la veille en la voyant pleurer, et l'ide qu'il
venait d'exprimer d'inviter le marquis  cette reprsentation de
l'Opra, redonnaient  la comtesse un peu d'espoir.

Il fut court. Une semaine ne s'tait point passe qu'elle suivait de
nouveau sur la figure de cet homme, avec une attention torturante et
jalouse, toutes les tapes de son supplice. Elle n'en pouvait rien
ignorer, passant elle-mme par toutes les douleurs qu'elle devinait
chez lui, et la constante prsence d'Annette lui rappelait,  tous les
moments du jour, l'impuissance de ses efforts.

Tout l'accablait en mme temps, les annes et le deuil. Sa coquetterie
active, savante, ingnieuse qui, durant toute sa vie, l'avait fait
triompher pour lui, se trouvait paralyse par cet uniforme noir qui
soulignait sa pleur et l'altration de ses traits, de mme qu'il
rendait blouissante l'adolescence de son enfant. Elle tait loin dj
l'poque, si proche cependant, du retour d'Annette  Paris, o elle
recherchait avec orgueil des similitudes de toilette qui lui taient
alors favorables. Maintenant, elle avait des envies furieuses
d'arracher de son corps ces vtements de mort qui l'enlaidissaient et
la torturaient.

Si elle avait senti  son service toutes les ressources de l'lgance,
si elle avait pu choisir et employer des toffes aux nuances
dlicates, en harmonie avec son teint, qui auraient donn  son charme
agonisant une puissance tudie, aussi captivante que la grce inerte
de sa fille, elle aurait su, sans doute, demeurer encore la plus
sduisante.

Elle connaissait si bien l'action des toilettes enfivrantes du soir
et des molles toilettes sensuelles du matin, du dshabill troublant
gard pour djeuner avec les amis intimes et qui laisse  la
femme, jusqu'au milieu du jour, une sorte de saveur de son lever,
l'impression matrielle et chaude du lit quitt et de la chambre
parfume!

Mais que pouvait-elle tenter sous cette robe spulcrale, sous cette
tenue de forat, qui la couvrirait pendant une anne entire! Un an!
Elle resterait un an emprisonne dans ce noir, inactive et vaincue!
Pendant un an, elle se sentirait vieillir jour par jour, heure par
heure, minute par minute, sous cette gaine de crpe! Que serait-elle
dans un an si sa pauvre chair malade continuait  s'altrer ainsi sous
les angoisses de son me?

Ces ides ne la quittaient plus, lui gtaient tout ce qu'elle aurait
savour, lui faisaient une douleur de tout ce qui aurait t une joie,
ne lui laissaient plus une jouissance intacte, un contentement ni une
gat. Sans cesse elle frmissait d'un besoin exaspr de secouer ce
poids de misre qui l'crasait, car sans cette obsession harcelante
elle aurait t si heureuse encore, alerte et bien portante!

Elle se sentait une me vivace et frache, un coeur toujours jeune,
l'ardeur d'un tre qui commence  vivre, un apptit de bonheur
insatiable, plus vorace mme qu'autrefois, et un besoin d'aimer
dvorant.

Et voil que toutes les bonnes choses, toutes les choses douces,
dlicieuses, potiques, qui embellissent et font chrir l'existence,
se retiraient d'elle, parce qu'elle avait vieilli! C'tait fini! Elle
retrouvait pourtant encore en elle ses attendrissements de jeune fille
et ses lans passionns de jeune femme. Rien n'avait vieilli que sa
chair, sa misrable peau, cette toffe des os, peu  peu fane, ronge
comme le drap sur le bois d'un meuble. La hantise de cette dcadence
tait attache  elle, devenue presque une souffrance physique. L'ide
fixe avait fait natre une sensation d'piderme, la sensation du
vieillissement, continue et perceptible comme celle du froid ou de
la chaleur. Elle croyait, en effet, sentir, ainsi qu'une vague
dmangeaison, la marche lente des rides sur son front, l'affaissement
du tissu des joues et de la gorge, et la multiplication de ces
innombrables petits traits qui fripent la peau fatigue. Comme un
tre atteint d'un mal dvorant qu'un constant prurit contraint  se
gratter, la perception et la terreur de ce travail abominable et menu
du temps rapide lui mirent dans l'me l'irrsistible besoin de le
constater dans les glaces. Elles l'appelaient, l'attiraient, la
foraient  venir, les yeux fixes, voir, revoir, reconnatre sans
cesse, toucher du doigt, comme pour s'en mieux assurer, l'usure
ineffaable des ans. Ce fut d'abord une pense intermittente reparue
chaque fois qu'elle apercevait, soit chez elle, soit ailleurs, la
surface polie du cristal redoutable. Elle s'arrtait sur les trottoirs
pour se regarder aux devantures des boutiques, accroche comme par une
main  toutes les plaques de verre dont les marchands ornent leurs
faades. Cela devint une maladie, une possession. Elle portait dans sa
poche une mignonne bote  poudre de riz en ivoire, grosse comme une
noix, dont le couvercle intrieur enfermait un imperceptible miroir,
et souvent, tout en marchant, elle la tenait ouverte dans sa main et
la levait vers ses yeux.

Quand elle s'asseyait pour lire ou pour crire, dans le salon aux
tapisseries, sa pense, un instant distraite par cette besogne
nouvelle, revenait bientt  son obsession. Elle luttait, essayait
de se distraire, d'avoir d'autres ides, de continuer son travail.
C'tait en vain; la piqre du dsir la harcelait, et bientt sa main,
lchant le livre ou la plume, se tendait par un mouvement irrsistible
vers la petite glace  manche de vieil argent qui tranait sur son
bureau. Dans le cadre ovale et cisel son visage entier s'enfermait
comme une figure d'autrefois, comme un portrait du dernier sicle,
comme un pastel jadis frais que le soleil avait terni. Puis,
lorsqu'elle s'tait longtemps contemple, elle reposait, d'un
mouvement las, le petit objet sur le meuble et s'efforait de se
remettre  l'oeuvre, mais elle n'avait pas lu deux pages ou crit
vingt lignes, que le besoin de se regarder renaissait en elle,
invincible et torturant; et elle tendait de nouveau le bras pour
reprendre le miroir.

Elle le maniait maintenant comme un bibelot irritant et familier que
la main ne peut quitter, s'en servait  tout moment en recevant ses
amis, et s'nervait jusqu' crier, le hassait comme un tre en le
retournant dans ses doigts.

Un jour, exaspre par cette lutte entre elle et ce morceau de verre,
elle le lana contre le mur o il se fendit et s'mietta.

Mais au bout de quelque temps son mari, qui l'avait fait rparer, le
lui remit plus clair que jamais. Elle dut le prendre et remercier,
rsigne  le garder.

Chaque soir aussi et chaque matin enferme en sa chambre, elle
recommenait malgr elle cet examen minutieux et patient de l'odieux
et tranquille ravage.

Couche, elle ne pouvait dormir, rallumait une bougie et demeurait,
les yeux ouverts,  songer que les insomnies et le chagrin htaient
irrmdiablement la besogne horrible du temps qui court. Elle coutait
dans le silence de la nuit le balancier de sa pendule qui semblait
murmurer de son tic-tac, monotone et rgulier--a va, a va, a va,
et son coeur se crispait dans une telle souffrance que, son drap sur
sa bouche, elle gmissait de dsespoir.

Autrefois, comme tout le monde, elle avait eu la notion des annes qui
passent et des changements qu'elles apportent. Comme tout le monde,
elle avait dit, elle s'tait dit, chaque hiver, chaque printemps ou
chaque t: J'ai beaucoup chang depuis l'an dernier. Mais toujours
belle, d'une beaut un peu diffrente, elle ne s'en inquitait pas.
Aujourd'hui, tout  coup, au lieu de constater encore paisiblement la
marche lente des saisons, elle venait de dcouvrir et de comprendre la
fuite formidable des instants. Elle avait eu la rvlation subite de
ce glissement de l'heure, de cette course imperceptible, affolante
quand on y songe, de ce dfil infini des petites secondes presses
qui grignotent le corps et la vie des hommes.

Aprs ces nuits misrables, elle trouvait de longues somnolences plus
tranquilles, dans la tideur des draps, lorsque sa femme de chambre
avait ouvert ses rideaux et fait flamber le feu matinal. Elle
demeurait lasse, assoupie, ni veille ni endormie, dans un
engourdissement de pense qui laissait renatre en elle l'espoir
instinctif et providentiel dont s'clairent et dont vivent jusqu'
leurs derniers jours le coeur et le sourire des hommes.

Chaque matin maintenant, ds qu'elle avait quitt son lit, elle se
sentait domine par un dsir puissant de prier Dieu, d'obtenir de lui
un peu de soulagement et de consolation.

Elle s'agenouillait alors devant un grand Christ de chne, cadeau
d'Olivier, oeuvre rare dcouverte par lui, et les lvres closes,
implorant avec cette voix de l'me dont on se parle  soi-mme, elle
poussait vers le martyr divin une douloureuse supplication. Affole
par le besoin d'tre entendue et secourue, nave en sa dtresse comme
tous les fidles  genoux, elle ne pouvait douter qu'il l'coutt,
qu'il ft attentif  sa requte et peut-tre touch pour sa peine.
Elle ne lui demandait pas de faire pour elle ce que jamais il n'a fait
pour personne, de lui laisser jusqu' sa mort le charme, la fracheur
et la grce, elle lui demandait seulement un peu de repos et de rpit.
Il fallait bien qu'elle vieillit, comme il fallait qu'elle mourt!
Mais pourquoi si vite? Des femmes restaient belles si tard? Ne
pouvait-il lui accorder d'tre une de celles-l? Comme il serait bon,
Celui qui avait aussi tant souffert, s'il lui abandonnait seulement
pendant deux ou trois ans encore le reste de sduction qu'il lui
fallait pour plaire!

Elle ne lui disait point ces choses, mais elle les gmissait vers Lui,
dans la plainte confuse de son me.

Puis, s'tant releve, elle s'asseyait devant sa toilette, et, avec
une tension de pense aussi ardente que pour la prire, elle maniait
les poudres, les ptes, les crayons, les houppes et les brosses qui
lui refaisaient une beaut de pltre, quotidienne et fragile.


VI

Sur le boulevard deux noms sonnaient dans toutes les bouches: Emma
Helsson et Montros. Plus on approchait de l'Opra, plus on les
entendait rpter. D'immenses affiches, d'ailleurs, colles sur les
colonnes Morris, les lanaient aux yeux des passants, et il y avait
dans l'air du soir l'motion d'un vnement.

Le lourd monument, qu'on appelle l'Acadmie nationale de Musique,
accroupi sous le ciel noir, montrait au public amass devant lui sa
faade pompeuse et blanchtre et la colonnade de marbre de sa galerie,
que d'invisibles foyers lectriques illuminaient comme un dcor.

Sur la place, les gardes rpublicains  cheval dirigeaient la
circulation, et d'innombrables voitures arrivaient de tous les coins
de Paris, laissant entrevoir, derrire leurs glaces baisses, une
crme d'toffes claires et des ttes ples.

Les coups et les landaus s'engageaient  la file dans les arcades
rserves et, s'arrtant quelques instants, laissaient descendre,
sous leurs pelisses de soire garnies de fourrures, de plumes ou de
dentelles inestimables, les femmes du monde et les autres, chair
prcieuse, divinement pare.

Tout le long du clbre escalier c'tait une ascension de ferie, une
monte ininterrompue de dames vtues comme des reines, dont la gorge
et les oreilles jetaient des clairs de diamants et dont la longue
robe tranait sur les marches.

La salle se peuplait de bonne heure, car on ne voulait pas perdre
une note des deux illustres artistes; et c'tait, par tout le vaste
amphithtre, sous l'clatante lumire lectrique tombe du lustre,
une houle de gens qui s'installaient et une grande rumeur de voix.

De la loge sur la scne qu'occupaient dj la duchesse, Annette, le
comte, le marquis, Bertin et M. de Musadieu, on ne voyait rien que
les coulisses o des hommes causaient, couraient, criaient: des
machinistes en blouse, des messieurs en habit, des acteurs en costume.
Mais derrire l'immense rideau baiss on entendait le bruit profond
de la foule, on sentait la prsence d'une masse d'tres remuants et
surexcits, dont l'agitation semblait traverser la toile pour se
rpandre jusqu'aux dcors.

On allait jouer _Faust_.

Musadieu racontait des anecdotes sur les premires reprsentations de
cette oeuvre  l'Opra-Comique, sur le demi-four d'alors suivi d'un
clatant triomphe, sur les interprtes du dbut, sur leur manire de
chanter chaque morceau. Annette,  demi tourne vers lui, l'coutait
avec cette curiosit avide et jeune dont elle enveloppait le monde
entier, et, par moments, elle jetait sur son fianc, qui serait son
mari dans quelques jours, un coup d'oeil plein de tendresse. Elle
l'aimait, maintenant, comme aiment les coeurs nafs, c'est--dire
qu'elle aimait en lui toutes les esprances du lendemain. L'ivresse
des premires ftes de la vie et l'ardent besoin d'tre heureuse la
faisaient frmir d'allgresse et d'attente.

Et Olivier, qui voyait tout, qui savait tout, qui avait descendu tous
les degrs de l'amour secret, impuissant et jaloux, jusqu'au foyer de
la souffrance humaine o le coeur semble crpiter comme de la chair
sur des charbons, restait debout au fond de la loge en les couvrant
l'un et l'autre d'un regard de supplici.

Les trois coups furent frapps, et soudain le petit tapotement sec
d'un archet sur le pupitre du chef d'orchestre arrta net tous les
mouvements, les toux et les murmures; puis, aprs un court et profond
silence les premires mesures de l'introduction s'levrent, emplirent
la salle de l'invisible et irrsistible mystre de la musique qui
s'pand  travers les corps, affole les nerfs et les mes d'une fivre
potique et matrielle, en mlant  l'air limpide qu'on respire une
onde sonore qu'on coute.

Olivier s'assit au fond de la loge, douloureusement mu comme si les
plaies de son coeur eussent t touches par ces accents.

Mais le rideau s'tant lev, il se dressa de nouveau et il vit, dans
un dcor reprsentant le cabinet d'un alchimiste, le docteur Faust
mditant.

Vingt fois dj il avait entendu cet opra qu'il connaissait presque
par coeur, et son attention, quittant aussitt la pice, se porta sur
la salle. Il n'en dcouvrait qu'un petit angle derrire l'encadrement
de la scne qui cachait sa loge, mais cet angle, s'tendant de
l'orchestre au paradis, lui montrait toute une fraction du public, o
il reconnaissait bien des ttes. A l'orchestre, les hommes en
cravate blanche, aligns cte  cte, semblaient un muse de figures
familires, de mondains, d'artistes, de journalistes, toutes les
catgories de ceux qui ne manquent jamais d'tre o tout le monde va.
Au balcon, dans les loges, il se nommait, il pointait mentalement les
femmes aperues. La comtesse de Lochrist, dans une avant-scne, tait
vraiment ravissante, tandis qu'un peu plus loin une nouvelle marie,
la marquise d'Ebelin, soulevait dj les lorgnettes. Joli dbut, se
dit Bertin.

On coutait avec une grande attention, avec une sympathie vidente, le
tnor Montros qui se lamentait sur la vie.

Olivier pensait: Quelle bonne blague! Voil Faust, le mystrieux et
sublime Faust, qui chante l'horrible dgot et le nant de tout; et
cette foule se demande avec inquitude si la voix de Montros n'a pas
chang.--Alors, il couta, comme les autres, et derrire les paroles
banales du livret,  travers la musique qui veille au fond des mes
des perceptions profondes, il eut une sorte de rvlation de la faon
dont Goethe rva le coeur de Faust.

Il avait lu autrefois le pome qu'il estimait trs beau, sans en avoir
t fort mu, et voil que, soudain, il en pressentit l'insondable
profondeur, car il lui semblait que, ce soir-l, il devenait lui-mme
un Faust.

Un peu penche sur le devant de la loge, Annette coutait de toutes
ses oreilles; et des murmures de satisfaction commenaient  passer
dans le public, car la voix de Montros tait mieux pose et plus
nourrie qu'autrefois!

Bertin avait ferm les yeux. Depuis un mois, tout ce qu'il voyait,
tout ce qu'il prouvait, tout ce qu'il rencontrait en sa vie, il en
faisait immdiatement une sorte d'accessoire de sa passion. Il jetait
le monde et lui-mme en pture  cette ide fixe. Tout ce qu'il
apercevait de beau, de rare, tout ce qu'il imaginait de charmant, il
l'offrait aussitt, mentalement,  sa petite amie, et il n'avait plus
une ide qu'il ne rapportt  son amour.

Maintenant, il coutait au fond de lui-mme l'cho des lamentations de
Faust; et le dsir de la mort surgissait en lui, le dsir d'en finir
aussi avec ses chagrins, avec toute la misre de sa tendresse sans
issue. Il regardait le fin profil d'Annette et il voyait le marquis de
Farandal, assis derrire elle, qui la contemplait aussi. Il se sentait
vieux, fini, perdu! Ah! ne plus rien attendre, ne plus rien esprer,
n'avoir plus mme le droit de dsirer, se sentir dclass,  la
retraite de la vie, comme un fonctionnaire hors d'ge dont la carrire
est termine, quelle intolrable torture!

Des applaudissements clatrent, Montros triomphait dj. Et
Mphisto-Labarrire jaillit du sol.

Olivier, qui ne l'avait jamais entendu dans ce rle, eut une reprise
d'attention. Le souvenir d'Obin, si dramatique, avec sa voix de basse,
puis de Faure, si sduisant avec sa voix de baryton, vint le distraire
quelques instants.

Mais soudain, une phrase chante par Montros, avec une irrsistible
puissance, l'mut jusqu'au coeur. Faust disait  Satan:

        Je veux un trsor qui les contient tous,
           Je veux la jeunesse.

Et le tnor apparut en pourpoint de soie, l'pe au ct, une toque 
plumes sur la tte, lgant, jeune et beau de sa beaut manire de
chanteur.

Un murmure s'leva. Il tait fort bien et plaisait aux femmes.
Olivier, au contraire, eut un frisson de dsappointement, car
l'vocation poignante du pome dramatique de Goethe disparaissait dans
cette mtamorphose. Il n'avait dsormais devant les yeux qu'une ferie
pleine de jolis morceaux chants, et des acteurs de talent dont il
n'coutait plus que la voix. Cet homme en pourpoint, ce joli garon 
roulades, qui montrait ses cuisses et ses notes, lui dplaisait. Ce
n'tait point le vrai, l'irrsistible et sinistre chevalier Faust,
celui qui allait sduire Marguerite.

Il se rassit, et la phrase qu'il venait d'entendre lui revint  la
mmoire:

        Je veux un trsor qui les contient tous,
            Je veux la jeunesse.

Il la murmurait entre ses dents, la chantait douloureusement au fond
de son me, et, les yeux toujours fixs sur la nuque blonde d'Annette
qui surgissait dans la baie carre de la loge, il sentait en lui toute
l'amertume de cet irralisable dsir.

Mais Montros venait de finir le premier acte avec une telle
perfection que l'enthousiasme clata. Pendant plusieurs minutes, le
bruit des applaudissements, des pieds et des bravos, roula dans la
salle comme un orage. On voyait dans toutes les loges les femmes
battre leurs gants l'un contre l'autre, tandis que les hommes, debout
derrire elles, criaient en claquant des mains.

La toile tomba, et se releva deux fois de suite sans que l'lan se
ralentit. Puis quand le rideau fut baiss pour la troisime fois,
sparant du public la scne et les loges intrieures, la duchesse et
Annette continurent encore  applaudir quelques instants, et furent
remercies spcialement par un petit salut discret que leur envoya le
tnor.

--Oh! il nous a vues, dit Annette.

--Quel admirable artiste! s'cria la duchesse.

Et Bertin, qui s'tait pench en avant, regardait avec un sentiment
confus d'irritation et de ddain l'acteur acclam disparatre entre
deux portants, en se dandinant un peu, la jambe tendue, la main sur la
hanche, dans la pose garde d'un hros de thtre.

On se mit  parler de lui. Ses succs faisaient autant de bruit que
son talent. Il avait pass dans toutes les capitales, au milieu de
l'extase des femmes qui, le sachant d'avance irrsistible, avaient des
battements de coeur en le voyant entrer en scne. Il semblait peu
se soucier d'ailleurs, disait-on, de ce dlire sentimental, et se
contentait de triomphes musicaux. Musadieu racontait,  mots trs
couverts  cause d'Annette, l'existence de ce beau chanteur, et la
duchesse, emballe, comprenait et approuvait toutes les folies qu'il
avait pu faire natre, tant elle le trouvait sduisant, lgant,
distingu et musicien exceptionnel. Et elle concluait, en riant:

--D'ailleurs, comment rsister  cette voix-l!

Olivier se fcha et fut amer. Il ne comprenait pas, vraiment, qu'on
et du got pour un cabotin, pour cette perptuelle reprsentation de
types humains qui n'est jamais, pour cette illusoire personnification
des hommes rvs, pour ce mannequin nocturne et fard qui joue tous
les rles  tant par soir.

--Vous tes jaloux d'eux, dit la duchesse. Vous autres, hommes du
monde et artistes, vous en voulez tous aux acteurs, parce qu'ils ont
plus de succs que vous.

Puis se tournant vers Annette:

--Voyons, petite, toi qui entres dans la vie et qui regardes avec des
yeux sains, comment le trouves-tu, ce tnor?

Annette rpondit d'un air convaincu:

--Mais je le trouve trs bien, moi.

On frappait, les trois coups pour le second acte, et le rideau se leva
sur la Kermesse.

Le passage de Helsson fut superbe. Elle aussi semblait avoir plus de
voix qu'autrefois et la manier avec une sret plus complte. Elle
tait vraiment devenue la grande, l'excellente, l'exquise cantatrice
dont la renomme par le monde galait celles de M. de Bismarck et de
M. de Lesseps.

Quand Faust s'lana vers elle, quand il lui dit de sa voix
ensorcelante la phrase si pleine de charme:

        Ne permettrez-vous pas, ma belle demoiselle,
        Qu'on vous offre le bras, pour faire le chemin.

Et lorsque la blonde et si jolie et si mouvante Marguerite lui
rpondit:

        Non, monsieur, je ne suis demoiselle ni belle,
        Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main.

la salle entire fut souleve par un immense frisson de plaisir.

Les acclamations, quand le rideau tomba, furent formidables, et
Annette applaudit si longtemps que Bertin eut envie de lui saisir
les mains pour la faire cesser. Son coeur tait tordu par un nouveau
tourment. Il ne parla point, pendant l'entr'acte, car il poursuivait
dans les coulisses, de sa pense fixe devenue haineuse, il poursuivait
jusque dans sa loge o il le voyait remettre du blanc sur ses joues,
l'odieux chanteur qui surexcitait ainsi cette enfant.

Puis, la toile se leva sur l'acte du Jardin.

Ce fut tout de suite une sorte de fivre d'amour qui se rpandit dans
la salle, car jamais cette musique, qui semble n'tre qu'un souffle de
baisers, n'avait rencontr deux pareils interprtes. Ce n'taient plus
deux acteurs illustres, Montros et la Helsson, c'taient deux tres
du monde idal,  peine deux tres, mais deux voix: la voix ternelle
de l'homme qui aime, la voix ternelle de la femme qui cde; et elles
soupiraient ensemble toute la posie de la tendresse humaine.

Quand Faust chanta:

        Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage,

il y eut dans les notes envoles de sa bouche un tel accent
d'adoration, de transport et de supplication que, vraiment, le dsir
d'aimer souleva un instant tous les coeurs.

Olivier se rappela qu'il l'avait murmure lui-mme, cette phrase, dans
le parc de Roncires, sous les fentres du chteau. Jusqu'alors, il
l'avait juge un peu banale, et maintenant elle lui venait  la bouche
comme un dernier cri de passion, une dernire prire, le dernier
espoir et la dernire faveur qu'il pt attendre en cette vie.

Puis il n'couta plus rien, il n'entendit plus rien. Une crise de
jalousie suraigu le dchira, car il venait de voir Annette porter son
mouchoir  ses yeux.

Elle pleurait! Donc son coeur s'veillait, s'animait, s'agitait, son
petit coeur de femme qui ne savait rien encore. L, tout prs de lui,
sans qu'elle songet  lui, elle avait la rvlation de la faon dont
l'amour peut bouleverser l'tre humain, et cette rvlation, cette
initiation lui taient venues de ce misrable cabotin chantant.

Ah! il n'en voulait plus gure au marquis de Farandal,  ce sot qui ne
voyait rien, qui ne savait pas, qui ne comprenait pas! Mais comme il
excrait l'homme au maillot collant qui illuminait cette me de jeune
fille!

Il avait envie de se jeter sur elle comme on se jette sur quelqu'un
que va craser un cheval emport, de la saisir par le bras,
de l'emmener, de l'entraner, de lui dire: Allons-nous-en!
allons-nous-en, je vous en supplie!

Comme elle coutait, comme elle palpitait! et comme il souffrait,
lui! Il avait dj souffert ainsi, mais moins cruellement! Il se le
rappela, car toutes les douleurs jalouses renaissent ainsi que des
blessures rouvertes. C'tait d'abord  Roncires, en revenant
du cimetire, quand il sentit pour la premire fois qu'elle lui
chappait, qu'il ne pouvait rien sur elle, sur cette fillette
indpendante comme un jeune animal. Mais l-bas, quand elle l'irritait
en le quittant pour cueillir des fleurs, il prouvait surtout l'envie
brutale d'arrter ses lans, de retenir son corps prs de lui;
aujourd'hui, c'tait son me elle-mme qui fuyait, insaisissable. Ah!
cette irritation rongeuse qu'il venait de reconnatre, il l'avait
prouve bien souvent encore par toutes les petites meurtrissures
inavouables qui semblent faire des bleus incessants aux coeurs
amoureux. Il se rappelait toutes les impressions pnibles de menue
jalousie tombant sur lui,  petits coups, le long des jours. Chaque
fois qu'elle avait remarqu, admir, aim, dsir quelque chose, il
en avait t jaloux: jaloux de tout d'une faon imperceptible et
continue, de tout ce qui absorbait le temps, les regards, l'attention,
la gat, l'tonnement, l'affection d'Annette, car tout cela la lui
prenait un peu. Il avait t jaloux de tout ce qu'elle faisait sans
lui, de tout ce qu'il ne savait pas, de ses sorties, de ses lectures,
de tout ce qui semblait lui plaire, jaloux d'un officier bless
hroquement en Afrique et dont Paris s'occupa huit jours durant, de
l'auteur d'un roman trs louang, d'un jeune pote inconnu qu'elle
n'avait point vu mais dont Musadieu rcitait les vers, de tous
les hommes enfin qu'on vantait devant elle, mme banalement, car,
lorsqu'on aime une femme, on ne peut tolrer sans angoisse qu'elle
songe mme  quelqu'un avec une apparence d'intrt. On a au coeur
l'imprieux besoin d'tre seul au monde devant ses yeux. On veut
qu'elle ne voie, qu'elle ne connaisse, qu'elle n'apprcie personne
autre. Sitt qu'elle a l'air de se retourner pour considrer ou
reconnatre quelqu'un, on se jette devant son regard, et si on ne peut
le dtourner ou l'absorber tout entier, on souffre jusqu'au fond de
l'me.

Olivier souffrait ainsi en face de ce chanteur qui semblait rpandre
et cueillir de l'amour dans cette salle d'opra, et il en voulait
 tout le monde du triomphe de ce tnor, aux femmes qu'il voyait
exaltes dans les loges, aux hommes, ces niais faisant une apothose 
ce fat.

Un artiste! Ils l'appelaient un artiste, un grand artiste! Et il avait
des succs, ce pitre, interprte d'une pense trangre, comme jamais
crateur n'en avait connu! Ah! c'tait bien cela la justice et
l'intelligence des gens du monde, de ces amateurs ignorants et
prtentieux pour qui travaillent jusqu' la mort les matres de l'art
humain. Il les regardait applaudir, crier, s'extasier; et cette
hostilit ancienne qui avait toujours ferment au fond de son coeur
orgueilleux et fier de parvenu s'exasprait, devenait une rage
furieuse contre ces imbciles tout puissants de par le seul droit de
la naissance et de l'argent.

Jusqu' la fin de la reprsentation, il demeura silencieux, dvor par
ses ides, puis, quand l'ouragan de l'enthousiasme final fut apais,
il offrit son bras  la duchesse pendant que le marquis prenait celui
d'Annette. Ils redescendirent le grand escalier au milieu d'un flot
de femmes et d'hommes, dans une sorte de cascade magnifique et lente
d'paules nues, de robes somptueuses et d'habits noirs. Puis la
duchesse, la jeune fille, son pre et le marquis montrent dans le
mme landau, et Olivier Bertin resta seul avec Musadieu sur la place
de l'Opra.

Tout  coup il eut au coeur une sorte d'affection pour cet homme ou
plutt cette attraction naturelle qu'on prouve pour un compatriote
rencontr dans un pays lointain, car il se sentait maintenant perdu
dans cette cohue trangre, indiffrente, tandis qu'avec Musadieu il
pouvait encore parler d'elle.

Il lui prit donc le bras.

--Vous ne rentrez pas tout de suite, dit-il. Le temps est beau,
faisons un tour.

--Volontiers.

Ils s'en allrent vers la Madeleine, au milieu de la foule noctambule,
dans cette agitation courte et violente de minuit qui secoue les
boulevards  la sortie des thtres.

Musadieu avait dans la tte mille choses, tous ses sujets de
conversation du moment que Bertin nommait son menu du jour, et il
fit couler sa faconde sur les deux ou trois motifs qui l'intressaient
le plus. Le peintre le laissait aller sans l'couter, en le tenant
par le bras, sr de l'amener tout  l'heure  parler d'elle, et il
marchait sans rien voir autour de lui, emprisonn dans son amour. Il
marchait, puis par cette crise jalouse qui l'avait meurtri comme une
chute, accabl par la certitude qu'il n'avait plus rien  faire au
monde.

Il souffrirait ainsi, de plus en plus, sans rien attendre. Il
traverserait des jours vides, l'un aprs l'autre, en la regardant de
loin vivre, tre heureuse, tre aime, aimer aussi sans doute. Un
amant! Elle aurait un amant peut-tre, comme sa mre en avait eu un.
Il sentait en lui des sources de souffrances si nombreuses, diverses
et compliques, un tel afflux de malheurs, tant de dchirements
invitables, il se sentait tellement perdu, tellement entr, ds
maintenant, dans une agonie inimaginable, qu'il ne pouvait supposer
que personne et souffert comme lui. Et il songea soudain  la
purilit des potes qui ont invent l'inutile labeur de Sisyphe, la
soif matrielle de Tantale, le coeur dvor de Promthe! Oh! s'ils
avaient prvu, s'ils avaient fouill l'amour perdu d'un vieil homme
pour une jeune fille, comment auraient-ils exprim l'effort abominable
et secret d'un tre qu'on ne peut plus aimer, les tortures du dsir
strile, et, plus terrible que le bec d'un vautour, une petite figure
blonde dpeant un vieux coeur.

Musadieu parlait toujours et Bertin l'interrompit en murmurant presque
malgr lui, sous la puissance de l'ide fixe.

--Annette tait charmante, ce soir.

--Oui, dlicieuse....

Le peintre ajouta, pour empcher Musadieu de reprendre le fil coup de
ses ides:

--Elle est plus jolie que n'a t sa mre.

L'autre approuva d'une faon distraite en rptant plusieurs fois de
suite: Oui ... oui ... oui...., sans que son esprit se fixt encore
 cette pense nouvelle.

Olivier s'efforait de l'y maintenir, et, rusant pour l'y attacher par
une des proccupations favorites de Musadieu, il reprit:

--Elle aura un des premiers salons de Paris, aprs son mariage.

Cela suffit, et l'homme du monde convaincu qu'tait l'inspecteur des
Beaux-Arts se mit  apprcier savamment la situation qu'occuperait,
dans la socit franaise, la marquise de Farandal.

Bertin l'coutait, et il entrevoyait Annette dans un grand salon plein
de lumires, entoure de femmes et d'hommes. Cette vision, encore, le
rendit jaloux.

Ils montaient maintenant le boulevard Malesherbes. Quand ils passrent
devant la maison des Guilleroy, le peintre leva les yeux. Des lumires
semblaient briller aux fentres, derrire des fentes de rideaux. Le
soupon lui vint que la duchesse et son neveu avaient t peut-tre
invits  venir boire une tasse de th. Et une rage le crispa qui le
fit souffrir atrocement.

Il serrait toujours le bras de Musadieu, et il activait parfois d'une
contradiction ses opinions sur la jeune future marquise. Cette voix
banale qui parlait d'elle faisait voltiger son image dans la nuit
autour d'eux.

Quand ils arrivrent, avenue de Villiers, devant la porte du peintre:

--Entrez-vous? demanda Bertin.

--Non, merci. Il est tard, je vais me coucher.

--Voyons, montez une demi-heure, nous allons encore bavarder.

--Non. Vrai. Il est trop tard!

La pense de rester seul, aprs les secousses qu'il venait encore de
supporter, emplit d'horreur l'me d'Olivier. Il tenait quelqu'un, il
le garderait.

--Montez donc, je vais vous faire choisir une tude que je veux vous
offrir depuis longtemps.

L'autre sachant que les peintres n'ont pas toujours l'humeur donnante,
et que la mmoire des promesses est courte, se jeta sur l'occasion.
En sa qualit d'Inspecteur des Beaux-Arts, il possdait une galerie
collectionne avec adresse.

--Je vous suis, dit-il.

Ils entrrent.

Le valet de chambre rveill apporta des grogs; et la conversation
se trana sur la peinture pendant quelque temps. Bertin montrait des
tudes en priant Musadieu de prendre celle qui lui plairait le mieux;
et Musadieu hsitait, troubl par la lumire du gaz qui le trompait
sur les tonalits. A la fin il choisit un groupe de petites filles
dansant  la corde sur un trottoir; et presque tout de suite il voulut
s'en aller en emportant son cadeau.

--Je le ferai dposer chez vous, disait le peintre.

--Non, j'aime mieux l'avoir ce soir mme pour l'admirer avant de me
mettre au lit.

Rien ne put le retenir, et Olivier Bertin se retrouva seul encore
une fois dans son htel, cette prison de ses souvenirs et de sa
douloureuse agitation.

Quand le domestique entra, le lendemain matin, en apportant le th et
les journaux, il trouva son matre assis dans son lit, si ple qu'il
eut peur.

--Monsieur est indispos? dit-il.

--Ce n'est rien, un peu de migraine.

--Monsieur ne veut pas que j'aille chercher quelque chose?

--Non. Quel temps fait-il?

--Il pleut, monsieur.

--Bien. Cela suffit.

L'homme, ayant dpos sur la petite table ordinaire le service  th
et les feuilles publiques, s'en alla.

Olivier prit le _Figaro_ et l'ouvrit. L'article de tte tait
intitul: _Peinture moderne_. C'tait un loge dithyrambique de
quatre ou cinq jeunes peintres qui, dous de relles qualits de
coloristes et les exagrant pour l'effet, avaient la prtention d'tre
des rvolutionnaires et des rnovateurs de gnie.

Comme tous les ans, Bertin se fchait contre ces nouveaux venus,
s'irritait de leur ostracisme, contestait leurs doctrines. Il se mit
donc  lire cet article avec le commencement de colre dont tressaille
vite un coeur nerv, puis, en jetant les yeux plus bas, il aperut
son nom; et ces quelques mots,  la fin d'une phrase, le frapprent
comme un coup de poing en pleine poitrine: l'Art dmod d'Olivier
Bertin....

Il avait toujours t sensible  la critique et sensible aux loges,
mais au fond de sa conscience, malgr sa vanit lgitime, il souffrait
plus d'tre contest qu'il ne jouissait d'tre lou, par suite de
l'inquitude sur lui-mme que ses hsitations avaient toujours
nourrie. Autrefois pourtant, au temps de ses triomphes, les coups
d'encensoir avaient t si nombreux, qu'ils lui faisaient oublier
les coups d'pingle. Aujourd'hui, devant la pousse incessante des
nouveaux artistes et des nouveaux admirateurs, les flicitations
devenaient plus rares et le dnigrement plus accus. Il se sentait
enrgiment dans le bataillon des vieux peintres de talent que
les jeunes ne traitent point en matres; et, comme il tait aussi
intelligent que perspicace, il souffrait  prsent des moindres
insinuations autant que des attaques directes.

Jamais pourtant aucune blessure  son orgueil d'artiste ne l'avait
fait ainsi saigner. Il demeurait haletant et relisait l'article, pour
le comprendre en ces moindres nuances. Ils taient jets au panier,
quelques confrres et lui, avec une outrageante dsinvolture; et il se
leva en murmurant ces mots, qui lui restaient sur les lvres: l'Art
dmod d'Olivier Bertin.

Jamais pareille tristesse, pareil dcouragement pareille sensation de
la fin de tout, de la fin de son tre physique et son tre pensant,
ne l'avaient jet dans une dtresse d'me aussi dsespre. Il resta
jusqu' deux heures dans un fauteuil, devant la chemine, les jambes
allonges vers le feu, n'ayant plus la force de remuer, de faire quoi
que ce soit. Puis le besoin d'tre consol se leva en lui, le besoin
de serrer des mains dvoues, de voir des yeux fidles, d'tre plaint,
secouru, caress par des paroles amies. Il alla donc, comme toujours,
chez la comtesse.

Quand il entra, Annette tait seule au salon, debout, le dos tourn,
crivant vivement l'adresse d'une lettre. Sur la table,  ct d'elle
tait dploy le _Figaro_. Bertin vit le journal en mme temps que
la jeune fille et demeura perdu, n'osant plus avancer! Oh! si elle
l'avait lu! Elle se retourna et proccupe, presse, l'esprit hant
par des soucis de femme, elle lui dit:

--Ah! bonjour, monsieur le peintre. Vous m'excuserez si je vous
quitte. J'ai la couturire en haut qui me rclame. Vous comprenez,
la couturire, au moment d'un mariage, c'est important. Je vais vous
prter maman qui discute et raisonne avec mon artiste. Si j'ai besoin
d'elle, je vous la ferai redemander pendant quelques minutes.

Et elle se sauva, en courant un peu, pour bien montrer sa hte.

Ce dpart brusque, sans un mot d'affection, sans un regard attendri
pour lui, qui l'aimait tant ... tant ... le laissa boulevers. Son
oeil alors s'arrta de nouveau sur le _Figaro_; et il pensa: Elle l'a
lu! On me blague, on me nie. Elle ne croit plus en moi. Je ne suis
plus rien pour elle.

Il fit deux pas vers le journal, comme on marche vers un homme pour le
souffleter. Puis il se dit: Peut-tre ne l'a-t-elle pas lu tout de
mme. Elle est si proccupe aujourd'hui. Mais on en parlera devant
elle, ce soir, au dner, sans aucun doute, et on lui donnera envie de
le lire!

Par un mouvement spontan, presque irrflchi il avait pris le numro,
l'avait ferm, pli, et gliss dans sa poche avec une prestesse de
voleur.

La comtesse entrait. Ds qu'elle vit la figure livide et convulse
d'Olivier, elle devina qu'il touchait aux limites de la souffrance.

Elle eut un lan vers lui, un lan de toute sa pauvre me si dchire
aussi, de tout son pauvre corps si meurtri lui-mme. Lui jetant ses
mains sur les paules, et son regard au fond des yeux, elle lui dit:

--Oh! que vous tes malheureux!

Il ne nia plus, cette fois, et la gorge secoue de spasmes, il
balbutia:

--Oui ... oui ... oui!

Elle sentit qu'il allait pleurer, et l'entrana dans le coin le plus
sombre du salon, vers deux fauteuils cachs par un petit paravent de
soie ancienne. Ils s'y assirent derrire cette fine muraille brode,
voils aussi par l'ombre grise d'un jour de pluie.

Elle reprit, le plaignant surtout, navre par cette douleur:

--Mon pauvre Olivier, comme vous souffrez! Il appuya sa tte blanche
sur l'paule de son amie.

--Plus que vous ne croyez! dit-il.

Elle murmura, si tristement:

--Oh! je le savais. J'ai tout senti. J'ai vu cela natre et grandir!

Il rpondit, comme si elle l'et accus:

--Ce n'est pas ma faute, Any.

--Je le sais bien ... Je ne vous reproche rien ...

Et doucement, en se tournant un peu, elle mit sa bouche sur un des
yeux d'Olivier, o elle trouva une larme amre.

Elle tressaillit, comme si elle venait de boire une goutte de
dsespoir, et elle rpta plusieurs fois:

--Ah! pauvre ami ... pauvre ami ... pauvre ami! ...

Puis aprs un moment de silence, elle ajouta:

--C'est la faute de nos coeurs qui n'ont pas vieilli. Je sens le mien
si vivant!

Il essaya de parler et ne put pas, car des sanglots maintenant
l'tranglaient. Elle coutait, contre elle, les suffocations dans sa
poitrine. Alors ressaisie par l'angoisse goste d'amour qui, depuis
si longtemps, la rongeait, elle dit avec l'accent dchirant dont on
constate un horrible malheur:

--Dieu! comme vous l'aimez!

Il avoua encore une fois:

--Ah! oui, je l'aime!

Elle songea quelques instants, et reprit:

--Vous ne m'avez jamais aime ainsi, moi?

Il ne nia point, car il traversait une de ces heures o on dit toute
la vrit, et il murmura:

--Non, j'tais trop jeune, alors!

Elle fut surprise.

--Trop jeune? Pourquoi?

--Parce que la vie tait trop douce. C'est  nos ges seulement qu'on
aime en dsesprs.

Elle demanda:

--Ce que vous prouvez prs d'elle ressemble-t-il  ce que vous
prouviez prs de moi?

--Oui et non ... et c'est pourtant presque la mme chose. Je vous ai
aime autant qu'on peut aimer une femme. Elle, je l'aime comme
vous, puisque c'est vous; mais cet amour est devenu quelque chose
d'irrsistible, de destructeur, de plus fort que la mort. Je suis 
lui comme une maison qui brle est au feu!

Elle sentit sa piti sche sous un souffle de jalousie, et prenant
une voix consolante:

--Mon pauvre ami! Dans quelques jours elle sera marie et partira. En
ne la voyant plus, vous vous gurirez, sans doute.

Il remua la tte.

--Oh! je suis bien perdu, perdu!

--Mais non, mais non! Vous serez trois mois sans la voir. Cela
suffira. Il vous a bien suffi de trois mois pour l'aimer plus que moi,
que vous connaissez depuis douze ans.

Alors il l'implora dans son infinie dtresse.

--Any, ne m'abandonnez pas?

--Que puis-je faire, mon ami?

--Ne me laissez pas seul.

--J'irai vous voir autant que vous voudrez.

--Non. Gardez-moi ici, le plus possible.

--Vous seriez prs d'elle.

--Et prs de vous.

--Il ne faut plus que vous la voyiez avant son mariage.

--Oh! Any!

--Ou, du moins, trs peu.

--Puis-je rester ici, ce soir?

--Non, pas dans l'tat o vous tes. Il faut vous distraire, aller au
cercle, au thtre, n'importe o, mais pas rester ici.

--Je vous en prie.

--Non, Olivier, c'est impossible. Et puis j'ai  dner des gens dont
la prsence vous agiterait encore.

--La duchesse? et ... lui? ...

--Oui.

--Mais j'ai pass la soire d'hier avec eux.

--Parlez-en! Vous vous en trouvez bien, aujourd'hui.

--Je vous promets d'tre calme.

--Non, c'est impossible.

--Alors, je m'en vais.

--Qui vous presse tant?

--J'ai besoin de marcher.

--C'est cela, marchez beaucoup, marchez jusqu' la nuit, tuez-vous de
fatigue et puis couchez-vous!

Il s'tait lev.

--Adieu, Any.

--Adieu, cher ami. J'irai vous voir demain matin. Voulez-vous que
je fasse une grosse imprudence, comme autrefois, que je feigne de
djeuner ici,  midi, et que je djeune avec vous  une heure un
quart.

--Oui, je veux bien. Vous tes bonne!

--C'est que je vous aime.

--Moi aussi, je vous aime.

--Oh! ne parlez plus de cela.

--Adieu, Any.

--Adieu, cher ami. A demain.

--Adieu.

Il lui baisait les mains, coup sur coup, puis il lui baisa les tempes,
puis le coin des lvres. Il avait maintenant les yeux secs, l'air
rsolu. Au moment de sortir, il la saisit, l'enveloppa tout entire
dans ses bras et, appuyant la bouche sur son front, il semblait boire,
aspirer en elle tout l'amour qu'elle avait pour lui.

Et il s'en alla trs vite, sans se retourner.

Quand elle fut seule, elle se laissa tomber sur un sige et sanglota.
Elle serait reste ainsi jusqu' la nuit, si Annette, soudain, n'tait
venue la chercher. La comtesse, pour avoir le temps d'essuyer ses yeux
rouges, lui rpondit:

--J'ai un tout petit mot  crire, mon enfant. Remonte, et je te suis
dans une seconde.

Jusqu'au soir, elle dut s'occuper de la grande question du trousseau.

La duchesse et son neveu dnaient chez les Guilleroy, en famille.

On venait de se mettre  table et on parlait encore de la
reprsentation de la veille, quand le matre d'htel entra, apportant
trois normes bouquets.

Mme de Mortemain s'tonna.

--Mon Dieu, qu'est-ce que cela?

Annette s'cria:

--Oh! qu'ils sont beaux! qui est-ce qui peut nous les envoyer?

Sa mre rpondit:

--Olivier Bertin, sans doute.

Depuis son dpart, elle pensait  lui. Il lui avait paru si sombre,
si tragique, elle voyait si clairement son malheur sans issue, elle
ressentait si atrocement le contre-coup de cette douleur, elle
l'aimait tant, si tendrement, si compltement, qu'elle avait le coeur
cras sous des pressentiments lugubres.

Dans les trois bouquets, en effet, on trouva trois cartes du peintre.
Il avait crit sur chacune, au crayon, les noms de la comtesse, de la
duchesse et d'Annette.

Mme de Mortemain demanda:

--Est-ce qu'il est malade, votre ami Bertin? Je lui ai trouv hier
bien mauvaise mine.

Et Mme de Guilleroy reprit:

--Oui, il m'inquite un peu, bien qu'il ne se plaigne pas.

Son mari ajouta:

--Oh! il fait comme nous, il vieillit. Il vieillit mme ferme en ce
moment. Je crois d'ailleurs que les clibataires tombent tout d'un
coup. Ils ont des chutes plus brusques que les autres. Il a, en effet,
beaucoup chang.

La comtesse soupira:

--Oh oui!

Farandal cessa soudain de chuchoter avec Annette pour dire:

--Il y avait un article bien dsagrable pour lui dans le _Figaro_ de
ce matin.

Toute attaque, toute critique, toute allusion dfavorable au talent de
son ami, jetaient la comtesse hors d'elle.

--Oh! dit-elle, les hommes de la valeur de Bertin n'ont pas 
s'occuper de pareilles grossirets.

Guilleroy s'tonnait:

--Tiens, un article dsagrable pour Olivier; mais je ne l'ai pas lu.
A quelle page?

Le marquis le renseigna.

--A la premire, en tte, avec ce titre: Peinture moderne.

Et le dput cessa de s'tonner.

--Parfaitement. Je ne l'ai pas lu, parce qu'il s'agissait de peinture.

On sourit, tout le monde sachant qu'en dehors de la politique et de
l'agriculture, M. de Guilleroy ne s'intressait pas  grand'chose.

Puis la conversation s'envola sur d'autres sujets, jusqu' ce qu'on
entrt au salon pour prendre le caf. La comtesse n'coutait pas,
rpondait  peine, poursuivie par le souci de ce que pouvait faire
Olivier. O tait-il? O avait-il dn? O tranait-il en ce moment
son ingurissable coeur? Elle sentait maintenant un regret cuisant de
l'avoir laiss partir, de ne l'avoir point gard; et elle le devinait
rdant par les rues, si triste, vagabond, solitaire, fuyant sous le
chagrin.

Jusqu' l'heure du dpart de la duchesse et de son neveu, elle ne
parla gure, fouette par des craintes vagues et superstitieuses, puis
elle se mit au lit, et y resta, les yeux ouverts dans l'ombre, pensant
 lui!

Un temps trs long s'tait coul quand elle crut entendre sonner le
timbre de l'appartement. Elle tressaillit, s'assit, couta. Pour la
seconde fois, le tintement vibrant clata dans la nuit.

Elle sauta hors du lit, et de toute sa force pressa le bouton
lectrique qui devait rveiller sa femme de chambre. Puis, une bougie
 la main, elle courut au vestibule.

A travers la porte elle demanda:

--Qui est l?

Une voix inconnue rpondit:

--C'est une lettre.

--Une lettre, de qui?

--D'un mdecin.

--Quel mdecin?

--Je ne sais pas, c'est pour un accident.

N'hsitant plus, elle ouvrit, et se trouva en face d'un cocher de
fiacre au chapeau cir. Il tenait  la main un papier qu'il lui
prsenta. Elle lut: Trs urgent--Monsieur le comte de Guilleroy--.

L'criture tait inconnue.

--Entrez, mon ami, dit-elle; asseyez-vous, et attendez-moi.

Devant la chambre de son mari, son coeur se mit  battre si fort
qu'elle ne pouvait l'appeler. Elle heurta le bois avec le mtal de son
bougeoir. Le comte dormait et n'entendait pas.

Alors, impatiente, nerve, elle lana des coups de pied et elle
entendit une voix pleine de sommeil qui demandait:

--Qui est l? quelle heure est-il?

Elle rpondit:

--C'est moi. J'ai  vous remettre une lettre urgente apporte par un
cocher. Il y a un accident.

Il balbutia du fond de ses rideaux:

--Attendez, je me lve. J'arrive.

Et, au bout d'une minute, il se montra en robe de chambre. En mme
temps que lui, deux domestiques accouraient, rveills par les
sonneries. Ils taient effars, ahuris, ayant aperu dans la salle 
manger un tranger assis sur une chaise.

Le comte avait pris la lettre et la retournait dans ses doigts en
murmurant:

--Qu'est-ce que cela? Je ne devine pas.

Elle dit fivreuse:

--Mais lisez donc!

Il dchira l'enveloppe, dplia le papier, poussa une exclamation de
stupeur, puis regarda sa femme avec des yeux effars.

--Mon Dieu, qu'y a-t-il? dit-elle.

Il balbutia, pouvant  peine parler, tant son motion tait vive.

--Oh! un grand malheur! ... un grand malheur! ... Bertin est tomb
sous une voiture.

Elle cria:

--Mort!

--Non, non, dit-il, voyez vous-mme.

Elle lui arracha des mains la lettre qu'il lui tendait, et elle lut:

Monsieur, un grand malheur vient d'arriver. Notre ami, l'minent
artiste, M. Olivier Bertin, a t renvers par un omnibus, dont la
roue lui passa sur le corps. Je ne puis encore me prononcer sur les
suites probables de cet accident, qui peut n'tre pas grave comme
il peut avoir un dnouement fatal immdiat, M. Bertin vous prie
instamment et supplie Mme la comtesse de Guilleroy de venir le voir
sur l'heure. J'espre, Monsieur, que Mme la comtesse et vous, vous
voudrez bien vous rendre au dsir de notre ami commun, qui peut avoir
cess de vivre avant le jour.

Dr DE RIVIL.

La comtesse regardait son mari avec des yeux larges, fixes, pleins
d'pouvante. Puis soudain elle reut, comme un choc lectrique, une
secousse de ce courage des femmes qui les fait parfois, aux heures
terribles, les plus vaillants des tres.

Se tournant vers sa domestique:

--Vite, je vais m'habiller!

La femme de chambre demanda:

--Qu'est-ce que Madame veut mettre?

--Peu m'importe. Ce que vous voudrez.

--Jacques, reprit-elle ensuite, soyez prt dans cinq minutes.

En retournant chez elle, l'me bouleverse, elle aperut le cocher,
qui attendait toujours, et lui dit:

--Vous avez votre voiture?

--Oui, Madame?

--C'est bien, nous la prendrons.

Puis elle courut vers sa chambre.

Follement, avec des mouvements prcipits, elle jetait sur elle,
accrochait, agrafait, nouait, attachait au hasard ses vtements, puis,
devant sa glace, elle releva et tordit ses cheveux  la diable, en
regardant, sans y songer cette fois, son visage ple et ses yeux
hagards dans le miroir.

Quand elle eut son manteau sur les paules, elle se prcipita
vers l'appartement de son mari, qui n'tait pas encore prt. Elle
l'entrana:

--Allons, disait-elle, songez donc qu'il peut mourir.

Le comte, effar, la suivit en trbuchant, ttant de ses pieds
l'escalier obscur, cherchant  distinguer les marches pour ne point
tomber.

Le trajet fut court et silencieux. La comtesse tremblait si fort que
ses dents s'entre-choquaient, et elle voyait par la portire fuir les
becs de gaz voils de pluie. Les trottoirs luisaient, le boulevard
tait dsert, la nuit sinistre. Ils trouvrent, en arrivant, la porte
du peintre demeure ouverte, la loge du concierge claire et vide.

Sur le haut de l'escalier le mdecin, le docteur de Rivil, un petit
homme grisonnant, court, rond, trs soign, trs poli, vint  leur
rencontre. Il fit  la comtesse un grand salut, puis tendit la main au
comte.

Elle lui demanda en haletant comme si la monte des marches et puis
tout le souffle de sa gorge:

--Eh bien, docteur?

--Eh bien, Madame, j'espre que ce sera moins grave que je n'avais cru
au premier moment.

Elle s'cria:

--Il ne mourra point?

--Non. Du moins je le crois pas.

--En rpondez-vous?

--Non. Je dis seulement que j'espre me trouver en prsence d'une
simple contusion abdominale sans lsions internes.

--Qu'appelez-vous des lsions?

--Des dchirures.

--Comment savez-vous qu'il n'en a pas?

--Je le suppose.

--Et s'il en avait?

--Oh! alors, ce serait grave!

--Il en pourrait mourir?

--Oui.

--Trs vite?

--Trs vite. En quelques minutes ou mme en quelques secondes. Mais,
rassurez-vous, Madame, je suis convaincu qu'il sera guri dans quinze
jours.

Elle avait cout, avec une attention profonde, pour tout savoir, pour
tout comprendre.

Elle reprit:

--Quelle dchirure pourrait-il avoir?

--Une dchirure du foie par exemple.

--Ce serait trs dangereux?

--Oui ... mais je serais surpris s'il survenait une complication
maintenant. Entrons prs de lui. Cela lui fera du bien, car il vous
attend avec une grande impatience.

Ce qu'elle vit d'abord, en pntrant dans la chambre, ce fut une tte
blme sur un oreiller blanc. Quelques bougies et le feu du foyer
l'clairaient, dessinaient le profil, accusaient les ombres; et, dans
cette face livide, la comtesse aperut deux yeux qui la regardaient
venir.

Tout son courage, toute son nergie, toute sa rsolution tombrent,
tant cette figure creuse et dcompose tait celle d'un moribond.
Lui, qu'elle avait vu tout  l'heure, il tait devenu cette chose, ce
spectre! Elle murmura entre ses lvres: Oh! mon Dieu! et elle se mit
 marcher vers lui, palpitante d'horreur.

Il essayait de sourire, pour la rassurer, et la grimace de cette
tentative tait effrayante.

Quand elle fut tout prs du lit, elle posa ses deux mains, doucement,
sur celle d'Olivier allonge prs du corps, et elle balbutia:

--Oh! mon pauvre ami.

--Ce n'est rien,--dit-il tout bas, sans remuer la tte.

Elle le contemplait maintenant, perdue de ce changement. Il tait si
ple qu'il semblait ne plus avoir une goutte de sang sous la peau. Ses
joues caves paraissaient aspires  l'intrieur du visage, et ses yeux
aussi taient rentrs comme si quelque fil les tirait en dedans.

Il vit bien la terreur de son amie et soupira:

--Me voici dans un bel tat.

Elle dit, en le regardant toujours fixement:

--Comment cela est-il arriv?

Il faisait, pour parler, de grands efforts, et toute sa figure, par
moments, tressaillait de secousses nerveuses.

--Je n'ai pas regard autour de moi ... je pensais  autre chose ... 
toute autre chose ... oh! oui ... et un omnibus m'a renvers et pass
sur le ventre ...

En l'coutant, elle voyait l'accident, et elle dit, souleve
d'pouvante:

--Est-ce que vous avez saign?

--Non. Je suis seulement un peu meurtri ... un peu cras.

Elle demanda:

--O cela a-t-il eu lieu?

Il rpondit tout bas:

--Je ne sais pas trop. C'tait fort loin.

Le mdecin roulait un fauteuil o la comtesse s'affaissa. Le comte
restait debout au pied du lit, rptant entre ses dents:

--Oh! mon pauvre ami ... mon pauvre ami ... quel affreux malheur!

Et il prouvait vraiment un grand chagrin, car il aimait beaucoup
Olivier.

La comtesse reprit:

--Mais, o cela est-il arriv?

Le mdecin rpondit:

--Je n'en sais trop rien moi-mme, ou plutt je n'y comprends rien.
C'est aux Gobelins, presque hors Paris! Du moins, le cocher de fiacre,
qui l'a ramen, m'a affirm l'avoir pris dans une pharmacie de ce
quartier-l, o on l'avait port,  neuf heures du soir!

Puis se penchant vers Olivier:

--Est-ce vrai que l'accident a eu lieu prs des Gobelins?

Bertin ferma les yeux, comme pour se souvenir, puis murmura:

--Je ne sais pas.

--Mais o alliez-vous?

--Je ne me rappelle plus. J'allais devant moi!

Un gmissement qu'elle ne put retenir sortit des lvres de la
comtesse; puis, aprs une suffocation qui la laissa quelques secondes
sans haleine, elle tira son mouchoir de sa poche, s'en couvrit les
yeux et se mit  pleurer affreusement.

Elle savait; elle devinait! Quelque chose d'intolrable, d'accablant,
venait de tomber sur son coeur: le remords de n'avoir pas gard
Olivier chez elle, de l'avoir chass, jet  la rue o il avait roul,
ivre de chagrin, sous cette voiture.

Il lui dit de cette voix sans timbre qu'il avait  prsent:

--Ne pleurez pas. a me dchire.

Par une tension formidable de volont, elle cessa de sangloter,
dcouvrit ses yeux et les tint sur lui tout grands, sans qu'une
crispation remut son visage, o des larmes continuaient  couler,
lentement.

Ils se regardaient, immobiles tous deux, les mains unies sur le drap
du lit. Ils se regardaient, ne sachant plus qu'il y avait l d'autres
personnes, et leur regard portait d'un coeur  l'autre une motion
surhumaine.

C'tait entre eux, rapide, muette et terrible, l'vocation de tous
leurs souvenirs, de toute leur tendresse crase aussi, de tout ce
qu'ils avaient senti ensemble, de tout ce qu'ils avaient uni et
confondu en leur vie, dans cet entranement qui les donna l'un 
l'autre.

Ils se regardaient, et le besoin de se parler, d'entendre ces mille
choses intimes, si tristes, qu'ils avaient encore  se dire, leur
montait aux lvres, irrsistible. Elle sentit qu'il lui fallait, 
tout prix, loigner ces deux hommes qu'elle avait derrire elle,
qu'elle devait trouver un moyen, une ruse, une inspiration, elle,
la femme fcond en ressources. Et elle se mit  y songer, les yeux
toujours fixs sur Olivier.

Son mari et le docteur causaient  voix basse. Il tait question des
soins  donner.

Tournant la tte, elle dit au mdecin:

--Avez-vous amen une garde?

--Non. Je prfre envoyer un interne qui pourra mieux surveiller la
situation.

--Envoyez l'un et l'autre. On ne prend jamais trop de soins.
Pouvez-vous les avoir cette nuit mme, car je ne pense pas que vous
restiez jusqu'au matin?

--En effet, je vais rentrer. Je suis ici depuis quatre heures dj.

--Mais, en rentrant, vous nous enverrez la garde et l'interne?

--C'est assez difficile, au milieu de la nuit. Enfin, je vais essayer.

--Il le faut.

--Ils vont peut-tre promettre, mais viendront-ils?

--Mon mari vous accompagnera et les ramnera de gr ou de force.

--Vous ne pouvez rester seule ici, vous, Madame.

--Moi! ... fit-elle avec une sorte de cri, de dfi, de protestation
indigne contre toute rsistance  sa volont. Puis elle exposa,
avec cette autorit de parole  laquelle on ne rplique point, les
ncessits de la situation. Il fallait qu'on et, avant une heure,
l'interne et la garde, afin de prvenir tous les accidents. Pour les
avoir, il fallait que quelqu'un les prt au lit et les ament. Son
mari seul pouvait faire cela. Pendant ce temps, elle resterait auprs
du malade, elle, dont c'tait le devoir et le droit. Elle remplissait
simplement son rle d'amie, son rle de femme. D'ailleurs, elle le
voulait ainsi et personne ne l'en pourrait dissuader.

Son raisonnement tait sens. Il en fallait bien convenir, et on se
dcida  le suivre.

Elle s'tait leve, tout entire  cette pense de leur dpart, ayant
hte de les sentir loin et de rester seule. Maintenant, afin de ne
point commettre de maladresse pendant leur absence, elle coutait, en
cherchant  bien comprendre,  tout retenir,  ne rien oublier, les
recommandations du mdecin. Le valet de chambre du peintre, debout
 ct d'elle, coutait aussi, et, derrire lui, sa femme, la
cuisinire, qui avait aid pendant les premiers pansements, indiquait
par des signes de tte qu'elle avait galement compris. Quand la
comtesse et rcit comme une leon toutes ces instructions, elle
pressa les deux hommes de s'en aller, en rptant  son mari:

--Revenez vite, surtout, revenez vite.

--Je vous emmne dans mon coup, disait le docteur au comte. Il vous
ramnera plus rapidement. Vous serez ici dans une heure.

Avant de partir, le mdecin examina de nouveau longuement le bless,
afin de s'assurer que son tat demeurait satisfaisant.

Guilleroy hsitait encore. Il disait:

--Vous ne trouvez pas imprudent ce que nous faisons l?

--Non. Il n'y a pas de danger. Il n'a besoin que de repos et de calme.
Madame de Guilleroy voudra bien ne pas le laisser parler et lui parler
le moins possible.

La comtesse fut atterre, et reprit:

--Alors il ne faut pas lui parler?

--Oh! non, Madame. Prenez un fauteuil et demeurez prs de lui. Il ne
se sentira pas seul et s'en trouvera bien; mais pas de fatigue, pas de
fatigue de parole ou mme de pense. Je serai ici vers neuf heures du
matin. Adieu, Madame, je vous prsente mes respects.

Il s'en alla en saluant profondment, suivi par le comte qui rptait:

--Ne vous tourmentez pas, ma chre. Avant une heure je serai de retour
et vous pourrez rentrer chez nous.

Lorsqu'ils furent partis, elle couta le bruit de la porte d'en bas
qu'on refermait, puis le roulement du coup s'loignant dans la rue.

Le domestique et la cuisinire taient demeurs dans la chambre,
attendant des ordres. La comtesse les congdia.

--Retirez-vous, leur dit-elle, je sonnerai si j'ai besoin de quelque
chose.

Ils s'en allrent aussi et elle demeura seule auprs de lui.

Elle tait revenue tout contre le lit, et, posant ses mains sur les
deux bords de l'oreiller, des deux cts de cette tte chrie, elle
se pencha pour la contempler. Puis elle demanda, si prs du visage
qu'elle semblait lui souffler les mots sur la peau:

--C'est vous qui vous tes jet sous cette voiture?

Il rpondit en essayant toujours de sourire:

--Non, c'est elle qui s'est jete sur moi.

--Ce n'est pas vrai, c'est vous.

--Non, je vous affirme que c'est elle.

Aprs quelques instants de silence, de ces instants o les mes
semblent s'enlacer dans les regards, elle murmura:

--Oh! mon cher, cher Olivier! dire que je vous ai laiss partir, que
je ne vous ai pas gard!

Il rpondit avec conviction:

--Cela me serait arriv tout de mme, un jour ou l'autre.

Ils se regardrent encore, cherchant  voir leurs plus secrtes
penses. Il reprit:

--Je ne crois pas que j'en revienne. Je souffre trop.

Elle balbutia:

--Vous souffrez beaucoup?

--Oh! oui.

Se penchant un peu plus, elle affleura son front, puis ses yeux, puis
ses joues de baisers lents, lgers, dlicats comme des soins. Elle le
touchait  peine du bout des lvres, avec ce petit bruit de souffle
que font les enfants qui embrassent. Et cela dura longtemps, trs
longtemps, il laissait tomber sur lui cette pluie de douces et menues
caresses qui semblait l'apaiser, le rafrachir, car son visage
contract tressaillait moins qu'auparavant.

Puis il dit:

--Any?

Elle cessa de le baiser pour entendre.

--Quoi! mon ami.

--Il faut que vous me fassiez une promesse.

--Je vous promets tout ce que vous voudrez.

--Si je ne suis pas mort avant le jour, jurez-moi que vous m'amnerez
Annette, une fois, rien qu'une fois! Je voudrais tant ne pas mourir
sans l'avoir revue ... Songez que ... demain...  cette heure-ci ...
j'aurai peut-tre ... j'aurai sans doute ferm les yeux pour toujours ...
et que je ne vous verrai plus jamais ... moi ... ni vous ... ni
elle ...

Elle l'arrta, le coeur dchir:

--Oh! taisez-vous ... taisez-vous ... oui, je vous promets de
l'amener.

--Vous le jurez?

--Je le jure, mon ami ... Mais, taisez-vous, ne parlez plus. Vous me
faites un mal affreux ... taisez-vous.

Il eut une convulsion rapide de tous les traits; puis, quand elle fut
passe, il dit:

--Si nous n'avons plus que quelques moments  rester ensemble, ne les
perdons point, profitons-en pour nous dire adieu. Je vous ai tant
aime ...

Elle soupira:

--Et moi ... comme je vous aime toujours.

Il dit encore:

--Je n'ai eu de bonheur que par vous. Les derniers jours seuls ont t
durs ... Ce n'est point votre faute ... Ah! ma pauvre Any ... comme la
vie parfois est triste ... et comme il est difficile de mourir! ...

--Taisez-vous, Olivier. Je vous en supplie ...

Il continuait, sans l'couter:

--J'aurais t un homme si heureux, si vous n'aviez pas eu votre
fille....

--Taisez-vous ... mon Dieu! ... Taisez-vous ... Il semblait songer,
plutt que lui parler.

--Ah! celui qui a invent cette existence et fait les hommes a t
bien aveugle, ou bien mchant.

--Olivier, je vous en supplie ... si vous m'avez jamais aime,
taisez-vous ... ne parlez plus ainsi.

Il la contempla, penche sur lui, si livide elle-mme qu'elle avait
l'air aussi d'une mourante, et il se tut.

Elle s'assit alors sur le fauteuil, tout contre sa couche, et reprit
sa main tendue sur le drap:

--Maintenant, je vous dfends de parler, dit-elle. Ne remuez plus, et
pensez  moi comme je pense  vous.

Ils recommencrent  se regarder, immobiles, joints l'un  l'autre
par le contact brlant de leurs chairs. Elle serrait, par petites
secousses, cette main fivreuse qu'elle tenait, et il rpondait  ces
appels en fermant un peu les doigts. Chacune de ces pressions leur
disait quelque chose, voquait une parcelle de leur pass fini,
remuait dans leur mmoire les souvenirs stagnants de leur tendresse.
Chacune d'elles tait une question secrte, chacune d'elles tait une
rponse mystrieuse, tristes questions et tristes rponses, ces vous
en souvient-il? d'un vieil amour.

Leurs esprits, en ce rendez-vous d'agonie, qui serait peut-tre le
dernier, remontaient  travers les ans toute l'histoire de leur
passion; et on n'entendait plus dans la chambre que le crpitement du
feu.

Il dit tout  coup, comme au sortir d'un rve, avec un sursaut de
terreur:

--Vos lettres!

Elle demanda:

--Quoi? mes lettres?

--J'aurais pu mourir sans les avoir dtruites.

Elle s'cria:

--Eh! que m'importe. Il s'agit bien de cela. Qu'on les trouve et qu'on
les lise, je m'en moque!

Il rpondit:

--Moi, je ne veux pas. Levez-vous, Any. Ouvrez le tiroir du bas de mon
secrtaire, le grand, elles y sont toutes, toutes. Il faut les prendre
et les jeter au feu.

Elle ne bougeait point et restait crispe, comme s'il lui et
conseill une lchet.

Il reprit:

--Any, je vous en supplie. Si vous ne le faites pas, vous allez me
tourmenter, m'nerver, m'affoler. Songez qu'elles tomberaient entre
les mains de n'importe qui, d'un notaire, d'un domestique ... ou mme
de votre mari ... Je ne veux pas ...

Elle se leva, hsitant encore et rptant:

--Non, c'est trop dur, c'est trop cruel. Il me semble que vous allez
me faire brler nos deux coeurs.

Il suppliait, le visage dcompos par l'angoisse.

Le voyant souffrir ainsi, elle se rsigna, et marcha vers le meuble.
En ouvrant le tiroir, elle l'aperut plein jusqu'aux bords d'une
couche paisse de lettres entasses les unes sur les autres; et elle
reconnut sur toutes les enveloppes les deux lignes de l'adresse
qu'elle avait si souvent crites. Elle les savait, ces deux lignes--un
nom d'homme, un nom de rue--autant que son propre nom, autant qu'on
peut savoir les quelques mots qui vous ont reprsent dans la vie
toute l'esprance et tout le bonheur. Elle regardait cela, ces petites
choses carres qui contenaient tout ce qu'elle avait su dire de son
amour, tout ce qu'elle avait pu en arracher d'elle pour le lui donner,
avec un peu d'encre, sur du papier blanc.

Il avait essay de tourner sa tte sur l'oreiller afin de la regarder,
et il dit encore une fois:

--Brlez-les bien vite.

Alors, elle en prit deux poignes et les garda quelques instants dans
ses mains. Cela lui semblait lourd, douloureux, vivant et mort, tant
il y avait des choses diverses l dedans, en ce moment, de choses
finies, si douces, senties, rves. C'tait l'me de son me, le coeur
de son coeur, l'essence de son tre aimant qu'elle tenait l; et elle
se rappelait avec quel dlire elle en avait griffonn quelques-unes,
avec quelle exaltation, quelle ivresse de vivre, d'adorer quelqu'un,
et de le dire.

Olivier rpta:

--Brlez, brlez-les, Any.

D'un mme geste de ses deux mains, elle lana dans le foyer les deux
paquets de papiers qui s'parpillrent en tombant sur le bois. Puis,
elle en saisit d'autres dans le secrtaire et les jeta par-dessus, puis
d'autres encore, avec des mouvements rapides, en se baissant et se
relevant promptement pour vite achever cette affreuse besogne.

Quand la chemine fut pleine et le tiroir vide, elle demeura debout,
attendant, regardant la flamme presque touffe ramper sur les cts
de cette montagne d'enveloppes. Elle les attaquait par les bords,
rongeait les coins, courait sur la frange du papier, s'teignait,
reprenait, grandissait. Ce fut bientt, tout autour de la pyramide
blanche, une vive ceinture de feu clair qui emplit la chambre de
lumire; et cette lumire illuminant cette femme debout et cet
homme couch, c'tait leur amour brlant, c'tait leur amour qui se
changeait en cendres.

La comtesse se retourna, et, dans la lueur clatante de cette flambe,
elle aperut son ami, pench, hagard, au bord du lit...

Il demandait:

--Tout y est?

--Oui, tout.

Mais avant de retourner  lui, elle jeta vers cette destruction un
dernier regard et, sur l'amas de papiers  moiti consums dj, qui
se tordaient et devenaient noirs, elle vit couler quelque chose de
rouge. On et dit des gouttes de sang. Elles semblaient sortir du
coeur mme des lettres, de chaque lettre, comme d'une blessure, et
elles glissaient doucement vers la flamme en laissant une trane de
pourpre.

La comtesse reut dans l'me le choc d'un effroi surnaturel et elle
recula comme si elle et regard assassiner quelqu'un, puis elle
comprit, elle comprit tout  coup qu'elle venait de voir simplement la
cire des cachets qui fondait.

Alors, elle retourna vers le bless et, soulevant doucement sa tte,
la remit avec prcaution au centre de l'oreiller. Mais il avait
remu, et les douleurs s'accrurent. Il haletait maintenant, le visage
tiraill par d'atroces souffrances, et il ne semblait plus savoir
qu'elle tait l.

Elle attendait qu'il se calmt un peu, qu'il levt son regard
obstinment ferm, qu'il pt lui dire encore une parole.

Elle demanda, enfin:

--Tous souffrez beaucoup?

Il ne rpondit pas.

Elle se pencha vers lui et posa un doigt sur son front pour le forcer
 la regarder. Il ouvrit, en effet, les yeux, des yeux perdus, des
yeux fous.

Elle rpta terrifie:

--Vous souffrez? ... Olivier! Rpondez-moi! Voulez-vous que j'appelle ...
faites un effort, dites-moi quelque chose! ...

Elle crut entendre qu'il balbutiait:

--Amenez-la ... vous me l'avez jur ...

Puis il s'agita sous ses draps, le corps tordu, la figure convulse et
grimaante.

Elle rptait:

--Olivier, mon Dieu! Olivier, qu'avez-vous? voulez-vous que
j'appelle...

Il l'avait entendue, cette fois, car il rpondit:

--Non ... ce n'est rien.

Il parut en effet s'apaiser, souffrir moins, retomber tout  coup dans
une sorte d'hbtement somnolent. Esprant qu'il allait dormir, elle
se rassit auprs du lit, reprit sa main, et attendit. Il ne remuait
plus, le menton sur la poitrine, la bouche entr'ouverte par sa
respiration courte qui semblait lui racler la gorge en passant. Seuls,
ses doigts s'agitaient par moments, malgr lui, avaient des secousses
lgres, que la comtesse percevait jusqu' la racine de ses cheveux,
dont elle vibrait  crier. Ce n'taient plus les petites pressions
volontaires qui racontaient,  la place des lvres fatigues, toutes
les tristesses de leurs coeurs, c'taient d'inapaisables spasmes qui
disaient seulement les tortures du corps.

Maintenant elle avait peur, une peur affreuse, et, une envie folle de
s'en aller, de sonner, d'appeler, mais elle n'osait plus remuer, pour
ne pas troubler son repos.

Le bruit lointain des voitures dans les rues entrait  travers les
murailles; et elle coutait si le roulement des roues ne s'arrtait
point devant la porte, si son mari ne revenait pas la dlivrer,
l'arracher enfin  ce sinistre tte--tte.

Comme elle essayait de dgager sa main de celle d'Olivier, il la serra
en poussant un grand soupir! Alors elle se rsigna  attendre afin de
ne point l'agiter.

Le feu agonisait dans le foyer, sous la cendre noire des lettres; deux
bougies s'teignirent; un meuble craqua.

Dans l'htel tout tait muet, tout semblait mort, sauf la haute
horloge flamande de l'escalier qui, rgulirement, carillonnait
l'heure, la demie et les quarts, chantait dans la nuit la marche du
Temps, en la modulant sur ses timbres divers.

La comtesse immobile sentait grandir en son me une intolrable
terreur. Des cauchemars l'assaillaient; des ides effrayantes lui
troublaient l'esprit; et elle crut s'apercevoir que les doigts
d'Olivier se refroidissaient dans les siens. tait-ce vrai? Non,
sans doute! D'o lui tait venue cependant la sensation d'un contact
inexprimable et glac? Elle se souleva, perdue d'pouvant, pour
regarder son visage.--Il tait dtendu, impassible, inanim,
indiffrent  toute misre, apais soudain par l'ternel Oubli.





End of the Project Gutenberg EBook of Fort comme la mort,
by Guy de Maupassant

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FORT COMME LA MORT ***

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