The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, VI
by Adolphe Thiers

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Title: Histoire de la Revolution francaise, VI

Author: Adolphe Thiers

Release Date: March 3, 2004 [EBook #11423]

Language: French

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HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE



PAR Adolphe THIERS

1824




TOME SIXIEME.

CONVENTION NATIONALE.




CHAPITRE XIX.


RESULTATS DES DERNIERES EXECUTIONS CONTRE LES PARTIS ENNEMIS DU
GOUVERNEMENT.--DECRET CONTRE LES EX-NOBLES.--LES MINISTERES SONT ABOLIS ET
REMPLACES PAR DES COMMISSIONS.--EFFORTS DU COMITE DE SALUT PUBLIC POUR
CONCENTRER TOUS LES POUVOIRS DANS SA MAIN.--ABOLITION DES SOCIETES
POPULAIRES, EXCEPTE CELLE DES JACOBINS.--DISTRIBUTION DU POUVOIR ET DE
L'ADMINISTRATION ENTRE LES MEMBRES DU COMITE.--LA CONVENTION, D'APRES LE
RAPPORT DE ROBESPIERRE, DECLARE, AU NOM DU PEUPLE FRANCAIS, LA
RECONNAISSANCE DE L'ETRE SUPREME ET DE L'IMMORTALITE DE L'AME.

Le gouvernement venait d'immoler deux partis a la fois. Le premier, celui
des ultra-revolutionnaires, etait veritablement redoutable, ou pouvait le
devenir; le second, celui des nouveaux moderes, ne l'etait pas. Sa
destruction n'etait donc pas necessaire, mais pouvait etre utile, pour
ecarter toute apparence de moderation. Le comite le frappa sans conviction,
par hypocrisie et par envie. Ce dernier coup etait difficile a porter; on
vit tout le comite hesiter, et Robespierre rentrer dans sa demeure, comme
aux jours de danger. Mais Saint-Just, soutenu par son courage et sa haine
jalouse, resta ferme au poste, ranima Hermann et Fouquier, effraya la
convention, lui arracha le decret de mort, et fit consommer le sacrifice.
Le dernier effort que doit faire une autorite pour devenir absolue est
toujours le plus difficile, il lui faut toute sa force pour vaincre la
derniere resistance; mais cette resistance vaincue, tout cede, tout se
prosterne, elle n'a plus qu'a regner sans obstacle. C'est alors qu'elle se
deploie, qu'elle deborde, et se perd. Tandis que toutes les bouches sont
fermees, que la soumission est sur tous les visages, la haine se renferme
dans les coeurs, et l'acte d'accusation des vainqueurs se prepare au milieu
de leur triomphe.

[Illustration: ROBESPIERRE]

Le comite de salut public, apres avoir heureusement immole les deux classes
d'hommes si differentes qui avaient voulu contrarier ou seulement critiquer
son pouvoir, etait devenu irresistible. L'hiver avait fini. La campagne de
1794 (germinal an II) allait s'ouvrir avec le printemps. Des armees
formidables devaient se deployer sur toutes les frontieres, et faire sentir
au dehors la terrible puissance si cruellement sentie au dedans. Quiconque
avait paru resister, ou porter quelque interet a ceux qui venaient de
mourir, devait se hater de faire sa soumission. Legendre, qui avait fait un
effort le jour ou Danton, Lacroix et Camille Desmoulins furent arretes, et
qui avait tache de remuer la convention en leur faveur, Legendre crut
devoir se hater de reparer son imprudence, et de se laver de son amitie
pour les dernieres victimes. On lui avait ecrit plusieurs lettres anonymes
dans lesquelles on l'engageait a frapper les tyrans, qui, disait-on,
venaient de lever le masque. Legendre se rendit aux Jacobins le 21 germinal
(10 avril), denonca les lettres anonymes qu'il recevait, et se plaignit
d'etre pris pour un Seide qu'on pouvait armer du poignard. "Eh bien!
dit-il, puisqu'on m'y force, je le declare au peuple, qui m'a toujours
entendu parler avec bonne foi, je regarde maintenant comme demontre que la
conspiration dont les chefs ont cesse d'etre existait reellement, et que
j'etais le jouet des traitres. J'en ai trouve la preuve dans differentes
pieces deposees au comite de salut public, surtout dans la conduite
criminelle des accuses devant la justice nationale, et dans les
machinations de leurs complices qui veulent armer un homme probe du
poignard homicide. J'etais, avant la decouverte du complot, l'intime ami de
Danton; j'aurais repondu de ses principes et de sa conduite sur ma tete;
mais aujourd'hui je suis convaincu de son crime; je suis persuade qu'il
voulait plonger le peuple dans une erreur profonde. Peut-etre y serais-je
tombe moi-meme, si je n'avais ete eclaire a temps. Je declare aux
ecrivailleurs anonymes qui voudraient me porter a poignarder Robespierre,
et me rendre l'instrument de leurs machinations, que je suis ne dans le
sein du peuple, que je me fais une gloire d'y rester, et que je mourrai
plutot que d'abandonner ses droits. Ils ne m'ecriront pas une lettre que je
ne la porte au comite de salut public."

La soumission de Legendre devint bientot generale. De toutes les parties de
la France, arriverent une foule d'adresses ou l'on felicitait la convention
et le comite de salut public de leur energie. Le nombre de ces adresses est
incalculable. Dans tous les styles, avec les formes les plus burlesques,
chacun s'empressait d'adherer aux actes du gouvernement, et d'en
reconnaitre la justice. Rhodez envoya l'adresse suivante: "Dignes
representans[1] d'un peuple libre, c'est donc en vain que les enfans[1] des
Titans ont leve leur tete altiere, la foudre les a tous renverses!... Quoi,
citoyens! pour de viles richesses vendre sa liberte!... La constitution que
vous nous avez donnee a ebranle tous les trones, epouvante tous les rois.
La liberte avancant a pas de geant, le despotisme ecrase, la superstition
aneantie, la republique reprenant son unite, les conspirateurs devoiles et
punis, des mandataires infideles, des fonctionnaires publics laches et
perfides tombant sous la hache de la loi, les fers des esclaves du
Nouveau-Monde brises: voila vos trophees!... S'il existe encore des
intrigans[1], qu'ils tremblent! que la mort des conjures atteste votre
triomphe! Pour vous, representans[1], vivez heureux des sages lois que vous
avez faites pour le bonheur de tous les peuples, et recevez le tribut de
notre amour[2]!"

[Note 1: "enfans" au lieu de "enfants", conformement a l'orthographe de
l'edition originale de 1824; des exemples similaires seront rencontres
cidessous.]

[Note 2: Seance du 26 germinal; numero 208 du _Moniteur_ de l'an II (avril
1794).]

Ce n'etait point par horreur pour les moyens sanguinaires que le comite
avait frappe les ultra-revolutionnaires, mais pour affermir l'autorite, et
pour ecraser les resistances qui arretaient son action. Aussi le vit-on
depuis tendre constamment a un double but, se rendre toujours plus
formidable, et concentrer de plus en plus le pouvoir dans ses mains.
Collot, qui etait devenu l'orateur du gouvernement aux Jacobins, exprima de
la maniere la plus energique la politique du comite. Dans un discours
violent, ou il tracait a toutes les autorites la route nouvelle qu'elles
devaient suivre, et le zele qu'elles devaient deployer dans leurs
fonctions, il dit: "Les tyrans ont perdu leurs forces; leurs armees
tremblent en presence des notres; deja quelques despotes cherchent a se
retirer de la coalition. Dans cet etat, il ne leur reste qu'un espoir, ce
sont les conspirations interieures. Il ne faut donc pas cesser d'avoir
l'oeil ouvert sur les traitres. Comme nos freres, vainqueurs sur les
frontieres, ayons tous nos armes en joue et faisons feu tous a la fois.
Pendant que les ennemis exterieurs tomberont sous les coups de nos soldats,
que les ennemis interieurs tombent sous les coups du peuple. Notre cause,
defendue par la justice et l'energie, sera triomphante. La nature fait tout
cette annee pour les republicains; elle leur promet une abondance double.
Les feuilles qui poussent annoncent la chute des tyrans. Je vous le repete,
citoyens, veillons au dedans, tandis que nos guerriers combattent au
dehors; que les fonctionnaires charges de la surveillance publique
redoublent de soins et de zele, qu'ils se penetrent bien de cette idee,
qu'il n'y a peut-etre pas une rue, pas un carrefour ou il ne se trouve un
traitre qui medite un dernier complot. Que ce traitre trouve la mort, et la
mort la plus prompte! Si les administrateurs, si les fonctionnaires publics
veulent trouver une place dans l'histoire, voici le moment favorable pour y
songer. Le tribunal revolutionnaire s'y est assure deja une place marquee.
Que toutes les administrations sachent imiter son zele et son inexorable
energie; que les comites revolutionnaires surtout redoublent de vigilance
et d'activite, et qu'ils sachent se soustraire aux sollicitations dont on
les assiege, et qui les portent a une indulgence funeste a la liberte."

Saint-Just fit a la convention un rapport formidable sur la police generale
de la republique[3]. Il y repeta l'histoire fabuleuse de toutes les
conspirations, il les montra comme le soulevement de tous les vices contre
le regime austere de la republique; il dit que le gouvernement, loin de se
ralentir, devait frapper sans cesse, jusqu'a ce qu'il eut immole tous les
etres dont la corruption etait un obstacle a l'etablissement de la vertu.
Il fit l'eloge accoutume de la severite, et chercha, comme on le faisait
alors, par des figures de toute espece, a prouver que l'origine des grandes
institutions devait etre terrible. "Que serait devenue, dit-il, une
republique indulgente?... Nous avons oppose le glaive au glaive, et la
republique est fondee. Elle est sortie du sein des orages: cette origine
lui est commune avec le monde sorti du chaos, et avec l'homme qui pleure en
naissant."

[Note 3: 26 germinal an II (15 avril).]

En consequence de ces maximes, Saint-Just proposa une mesure generale
contre les ex-nobles. C'etait la premiere de ce genre qu'on eut rendue.
Danton, l'annee precedente, avait, dans un moment de fougue, fait mettre
tous les aristocrates hors la loi. Ce decret etant inexecutable par son
etendue, on en rendit un autre, qui condamnait tous les suspects a la
detention provisoire. Mais aucune loi directe contre les ex-nobles n'avait
encore ete portee. Saint-Just les montra comme des ennemis irreconciliables
de la revolution. "Quoi que vous fassiez, dit-il, vous ne pourrez jamais
contenter les ennemis du peuple, a moins que vous ne retablissiez la
tyrannie. Il faut donc qu'ils aillent chercher ailleurs l'esclavage et les
rois. Ils ne peuvent faire de paix avec vous; vous ne parlez point la meme
langue: vous ne vous entendrez jamais. Chassez-les donc! L'univers n'est
point inhospitalier, et le salut public est parmi nous la supreme loi."
Saint-Just proposa un decret qui bannissait tous les ex-nobles, tous les
etrangers, de Paris, des places fortes, des ports maritimes, et qui mettait
hors la loi ceux qui n'auraient pas obei au decret dans l'intervalle de dix
jours. D'autres dispositions de ce projet faisaient un devoir a toutes les
autorites de redoubler d'activite et de zele. La convention applaudit a la
proposition comme elle faisait toujours, et la vota par acclamation.
Collot-d'Herbois, le rapporteur du decret aux jacobins, ajouta ses figures
a celles de Saint-Just. "Il faut, dit-il, faire eprouver au corps politique
la sueur immonde de l'aristocratie; plus il aura transpire, mieux il se
portera."

On vient de voir ce que fit le comite pour manifester l'energie de sa
politique; voici ce qu'il ajouta pour la concentration toujours plus grande
du pouvoir. D'abord il prononca le licenciement de l'armee revolutionnaire.
Cette armee, imaginee par Danton, avait d'abord ete utile pour faire
executer les volontes de la convention, lorsqu'il existait encore des
restes de federalisme; mais etant devenue le centre de ralliement de tous
les perturbateurs et de tous les aventuriers, ayant servi de point d'appui
aux derniers demagogues, il etait necessaire de la disperser. Le
gouvernement d'ailleurs, etant aveuglement obei, n'avait plus besoin de ces
satellites pour faire executer ses ordres. En consequence elle fut
licenciee par decret. Le comite proposa ensuite l'abolition des
Differens[1] ministeres. Des ministres etaient des puissances qui avaient
encore trop d'importance, a cote des membres du comite de salut public. Ou
ils laissaient tout faire au comite, et alors ils etaient inutiles; ou bien
ils voulaient agir, et alors ils etaient des concurrens[1] importuns.
L'exemple de Bouchotte, qui, dirige par Vincent, avait suscite tant
d'embarras au comite, etait un exemple assez instructif. En consequence les
ministeres furent abolis. A leur place, on institua les douze commissions
suivantes:

1. Commission des administrations civiles, police et tribunaux;

2. Commission de l'instruction publique;

3. Commission de l'agriculture et des arts;

4. Commission du commerce et des approvisionnemens[1];

5. Commission des travaux publics;

6. Commission des secours publics;

7. Commission des transports, postes et messageries;

8. Commission des finances;

9. Commission de l'organisation et du mouvement des armees de terre;

10. Commission de la marine et des colonies;

11. Commission des armes, poudres et exploitations des mines;

12. Commission des relations exterieures.

Ces commissions, dependantes du comite de salut public, n'etaient autre
chose que les douze bureaux entre lesquels on avait partage le materiel de
l'administration. Hermann, qui presidait le tribunal revolutionnaire
pendant le proces de Danton, fut recompense de son zele par la qualite de
chef de l'une de ces commissions. On lui donna la plus importante, celle
_des administrations civiles, police et tribunaux_.

D'autres mesures furent prises pour augmenter encore la centralisation du
pouvoir. D'apres l'institution des comites revolutionnaires, il devait y en
avoir un par chaque commune ou section de commune. Les communes rurales
etant tres-nombreuses et peu populeuses, le nombre des comites etait trop
grand, et leurs fonctions presque nulles. Leur composition d'ailleurs
presentait un grand inconvenient. Les paysans etant fort revolutionnaires
pour la plupart, mais illettres, les fonctions municipales etaient en
general echues aux proprietaires retires dans leurs terres, et fort peu
disposes a exercer leur pouvoir dans le sens du gouvernement; de cette
maniere, la surveillance des campagnes, et surtout des chateaux, se faisait
fort mal. Pour remedier a ce facheux etat des choses, on supprima les
comites revolutionnaires des communes, et on ne maintint que ceux de
district. Par ce moyen, la police en se concentrant devint plus active, et
passa dans les mains des bourgeois des districts, presque tous fort
jacobins, et fort jaloux de l'ancienne noblesse.

Les jacobins etaient la societe principale, et la seule avouee par le
gouvernement. Elle en avait constamment suivi les principes et les
interets, et s'etait comme lui prononcee egalement contre les hebertistes
et les dantonistes. Le comite de salut public aurait voulu qu'elle absorbat
presque toutes les autres dans son sein, et qu'elle concentrat en elle-meme
toute la puissance de l'opinion, comme il avait concentre en lui toute la
puissance du gouvernement. Ce voeu flattait singulierement l'ambition des
jacobins; et ils firent les plus grands efforts pour l'accomplir. Depuis
que les assemblees de sections avaient ete reduites a deux par semaine,
afin que le peuple put y assister et y faire triompher les motions
revolutionnaires, les sections s'etaient formees en societes populaires. Le
nombre de ces societes etait tres grand a Paris; il y en avait jusqu'a deux
ou trois par section. Nous avons rapporte deja les plaintes dont elles
etaient devenues l'objet. On disait que les aristocrates, c'est-a-dire les
commis, les clercs de procureurs, mecontens[1] de la requisition, les
anciens serviteurs de la noblesse, tous ceux enfin qui avaient quelque
motif de resister au systeme revolutionnaire, se reunissaient dans ces
societes, et y montraient l'opposition qu'ils n'osaient manifester aux
Jacobins ou dans les sections. Le grand nombre de ces societes secondaires
en empechait la surveillance, et on emettait la quelquefois des opinions
qui n'auraient pas ose se produire ailleurs. Deja on avait propose de les
abolir. Les jacobins n'avaient pas le droit de s'en occuper, et le
gouvernement ne l'aurait pas pu sans paraitre gener la liberte de
s'assembler et de deliberer en commun, liberte si preconisee a cette
epoque, et reputee devoir etre sans limites. Sur la proposition de Collot,
les jacobins deciderent qu'ils ne recevraient plus de deputation de la part
des societes formees a Paris depuis le 10 aout, et que la correspondance ne
leur serait plus continuee. Quant a celles qui avaient ete formees a Paris
avant le 10 aout, et qui jouissaient de la correspondance, il fut decide
qu'on ferait un rapport sur chacune d'elles, pour examiner si elles
devaient conserver cet avantage. Cette mesure concernait particulierement
les cordeliers, deja frappes dans leurs chefs, Ronsin, Vincent, Hebert, et
regardes depuis comme suspects. Ainsi, toutes les societes sectionnaires
etaient fletries par cette declaration, et les cordeliers allaient subir un
rapport.

L'effet qu'on esperait de cette mesure ne fut pas long-temps a se faire
attendre. Toutes les societes sectionnaires, intimidees ou averties,
vinrent l'une apres l'autre a la convention et aux jacobins declarer leur
dissolution volontaire. Toutes felicitaient egalement la convention et les
jacobins, et declaraient que, reunies dans l'interet public, elles se
separaient volontairement, puisqu'on avait juge que leurs reunions
nuisaient a la cause qu'elles voulaient servir. Des cet instant, il ne
resta plus a Paris que la societe-mere des jacobins, et, dans les
provinces, que les societes affiliees. A la verite, celle des cordeliers
subsistait encore a cote de sa rivale. Creee jadis par Danton, ingrate
envers son fondateur, et toute devouee depuis a Hebert, Ronsin et Vincent,
elle avait inquiete un moment le gouvernement, et rivalise avec les
jacobins. Il s'y reunissait encore les debris des bureaux de Vincent et de
l'armee revolutionnaire. On ne pouvait pas la dissoudre; on fit le rapport
qui la concernait. Il fut reconnu que depuis quelque temps elle ne
correspondait que tres rarement et tres negligemment avec les jacobins, et
que par consequent il etait pour ainsi dire inutile de lui conserver la
correspondance. On proposa, a cette occasion, d'examiner s'il fallait a
Paris plus d'une societe populaire. On osa meme dire qu'il faudrait etablir
un seul centre d'opinion, et le placer aux Jacobins. La societe passa a
l'ordre du jour sur toutes ces propositions, et ne decida pas meme si la
correspondance serait accordee aux cordeliers. Mais ce club jadis celebre
avait termine son existence: entierement abandonne, il ne comptait plus
pour rien, et les jacobins resterent, avec le cortege de leurs societes
affiliees, seuls maitres et regulateurs de l'opinion.

Apres avoir centralise, si on peut le dire, l'opinion, on songea a en
regulariser l'expression, a la rendre moins bruyante et moins incommode
pour le gouvernement. La censure continuelle et la denonciation des
fonctionnaires publics, magistrats, deputes, generaux, administrateurs,
avait fait jusqu'alors la principale occupation des jacobins. Cette fureur
de poursuivre et d'attaquer sans cesse les agens[1] de l'autorite avait eu
ses inconveniens[1], mais aussi ses avantages tant qu'on avait pu douter de
leur zele et de leurs opinions. Mais aujourd'hui que le comite s'etait
vigoureusement empare du pouvoir, qu'il surveillait ses agens avec un grand
soin, et les choisissait dans le sens le plus revolutionnaire, il ne
pouvait plus long-temps permettre aux jacobins de se livrer a leurs
soupcons accoutumes, et d'inquieter les fonctionnaires pour la plupart bien
surveilles et bien choisis. C'eut ete meme un danger pour l'etat. C'est a
l'occasion des generaux Charbonnier et Dagobert, calomnies tous les deux,
tandis que l'un remportait des avantages sur les Autrichiens, et que
l'autre expirait dans la Cerdagne, charge d'ans et de blessures, que
Collot-d'Herbois se plaignit aux jacobins de cette maniere indiscrete de
poursuivre les generaux et les fonctionnaires de toute espece. Suivant
l'usage de tout rejeter sur les morts, il imputa cette fureur de
denonciation aux restes de la faction Hebert, et engagea les jacobins a ne
plus tolerer ces denonciations publiques, qui faisaient perdre, disait-il,
un temps precieux a la societe, et qui deconsideraient les agens choisis
par le gouvernement. En consequence, il proposa et fit instituer dans le
sein de la societe un comite charge de recevoir les denonciations, et de
les transmettre secretement au comite de salut public. De cette maniere,
les denonciations devenaient moins incommodes et moins bruyantes, et au
desordre demagogique commencait a succeder la regularite des formes
administratives.

Ainsi donc, se prononcer d'une maniere toujours plus energique contre les
ennemis de la revolution, centraliser l'administration, la police et
l'opinion, furent les premiers soins du comite, et les premiers fruits de
la victoire remportee sur les partis. Sans doute, l'ambition commencait
maintenant a avoir part a ces determinations, beaucoup plus que dans le
premier moment de son existence, mais pas autant que le ferait supposer la
grande masse de pouvoir qu'il s'etait acquise. Institue au commencement de
la campagne de 1793, et au milieu de perils urgens[1], il avait recu son
existence de la necessite seule. Une fois etabli, il avait pris
successivement une plus grande part de pouvoir, suivant que l'exigeait le
service de l'etat, et il etait ainsi arrive a la dictature meme. Sa
position au milieu de cette dissolution universelle de toutes les autorites
etait telle, qu'il ne pouvait pas reorganiser sans gagner du pouvoir, et
faire bien sans y mettre de l'ambition. Ses dernieres mesures lui etaient
profitables sans doute, mais elles etaient en elles-memes prudentes et
utiles. La plupart meme lui avaient ete suggerees; car, dans une societe
qui se reorganise, tout vient s'offrir et se soumettre a l'autorite
creatrice. Mais il touchait au moment ou l'ambition allait regner seule, et
ou l'interet de sa propre puissance allait remplacer celui de l'Etat. Tel
est l'homme; il ne peut pas rester desinteresse longtemps, et il s'ajoute
bientot lui-meme au but qu'il poursuit.

Il restait au comite de salut public un dernier soin a prendre, celui qui
preoccupe toujours les instituteurs d'une societe nouvelle, c'est la
religion. Deja il s'etait occupe des idees morales en mettant _la probite,
la justice, et toutes les vertus, a l'ordre du jour_, il lui restait a
s'occuper des idees religieuses.

Remarquons ici chez ces sectaires le singulier progres de leurs systemes.
Quand il fallut detruire les girondins, ils virent en eux des moderes, des
republicains faibles, ils parlerent d'energie patriotique et de _salut
public_, et les immolerent a ces idees. Quand il se forma deux nouveaux
partis, l'un brutal, extravagant, voulant tout renverser, tout profaner;
l'autre indulgent, facile, ami des moeurs douces et des plaisirs, ils
passerent des idees d'energie patriotique a celles d'ordre et de vertu; ils
ne virent plus qu'une fatale moderation enervant les forces de la
revolution; ils virent tous les vices souleves a la fois contre la severite
du regime republicain; d'une part l'anarchie rejetant toute idee d'ordre,
et de l'autre, la mollesse et la corruption rejetant toute idee de moeurs,
le delire de l'esprit rejetant toute idee de Dieu; alors ils crurent voir
la republique attaquee, comme la vertu, par toutes les mauvaises passions a
la fois. Le mot de vertu fut partout; ils mirent la justice, la probite, a
l'ordre du jour. Il leur restait a proclamer Dieu, l'immortalite de l'ame,
toutes les croyances morales; il leur restait a faire une profession de foi
solennelle, a declarer en un mot la religion de l'etat. Ils resolurent donc
de rendre un decret a ce sujet. De cette maniere, ils opposaient aux
anarchistes l'ordre, aux athees Dieu, aux corrompus les moeurs. Leur
systeme de la vertu etait complet. Il mettaient surtout un grand prix a
laver la republique des reproches d'impiete dont elle etait poursuivie dans
toute l'Europe; ils voulaient dire ce qu'on dit toujours aux pretres qui
vous accusent d'etre impies, parce qu'on ne croit pas a leurs dogmes: NOUS
CROYONS EN DIEU.

Ils avaient encore d'autres motifs de prendre une grande mesure a l'egard
du culte. On avait aboli les ceremonies de la Raison; il fallait des fetes
pour les jours de decade; et il importait, en songeant aux besoins moraux
et religieux du peuple, de songer aussi a ses besoins d'imagination, et de
lui donner des sujets de reunions publiques. D'ailleurs, le moment etait
des plus favorables: la republique, victorieuse a la fin de la campagne
precedente, commencait a l'etre encore au debut de celle-ci. Au lieu du
denuement de moyens dans lequel elle se trouvait l'annee derniere, elle
etait, par les soins de son gouvernement, pourvue des plus puissantes
ressources militaires. De la crainte d'etre conquise, elle passait a
l'espoir de conquerir; au lieu d'insurrections effrayantes, la soumission
regnait partout. Enfin si, a cause des assignats et du _maximum_, il y
avait encore de la gene dans la distribution interieure des produits, la
nature semblait s'etre plu a combler la France de tous les biens, en lui
accordant les plus belles recoltes. De toutes les provinces on annoncait
que la moisson serait double, et mure un mois avant l'epoque accoutumee.
C'etait donc le moment de prosterner cette republique sauvee, victorieuse
et comblee de tous les dons, aux pieds de l'Eternel. L'occasion etait
grande et touchante pour ceux de ces hommes qui croyaient; elle etait
opportune pour ceux qui n'obeissaient qu'a des idees politiques.

Remarquons une chose bien singuliere. Des sectaires pour lesquels il
n'existait plus aucune convention humaine qui fut respectable; qui, grace a
leur mepris extraordinaire pour tous les autres peuples, et a l'estime dont
ils etaient remplis pour eux-memes, ne redoutaient aucune opinion, et ne
craignaient pas de blesser celle du monde; qui, en fait de gouvernement,
avaient tout reduit a l'absolu necessaire; qui n'avaient admis d'autre
autorite que celle de quelques citoyens temporairement elus; qui avaient
rejete toute hierarchie de classes; qui n'avaient pas craint d'abolir le
plus ancien et le mieux enracine de tous les cultes, de tels sectaires
s'arretaient devant deux idees, la morale et Dieu. Apres avoir rejete
toutes celles dont ils croyaient pouvoir degager l'homme, ils restaient
domines par l'empire de ces deux dernieres, et immolaient un parti a
chacune. Si tous ne croyaient pas, tous cependant sentaient le besoin de
l'ordre entre les hommes, et, pour appuyer cet ordre humain, ils
comprenaient la necessite de reconnaitre dans l'univers un ordre general et
intelligent. C'est la premiere fois, dans l'histoire du monde, que la
dissolution de toutes les autorites laissait la societe en proie au
gouvernement des esprits purement systematiques (car les Anglais croyaient
a des traditions chretiennes), et ces esprits, qui avaient depasse toutes
les idees recues, adoptaient, conservaient les idees de la morale et de
Dieu. Cet exemple est unique dans les annales du monde; il est singulier,
il est grand et beau; l'histoire doit s'arreter pour en faire la remarque.

Robespierre fut rapporteur dans cette occasion solennelle, et lui seul
devait l'etre d'apres la distribution des roles qui s'etait faite entre les
membres du comite. Prieur, Robert-Lindet, Carnot, s'occupaient
silencieusement de l'administration et de la guerre. Barrere faisait la
plupart des rapports, particulierement ceux qui etaient relatifs aux
operations des armees, et en general tous ceux qu'il fallait improviser. Le
declamateur Collot-d'Herbois etait depeche dans les clubs et les reunions
populaires, pour y porter les paroles du comite. Couthon, quoique
paralytique, allait aussi partout, parlait a la convention, aux Jacobins,
au peuple, et avait l'art d'interesser par ses infirmites, et par le ton
paternel qu'il prenait en disant les choses les plus violentes. Billaud,
moins mobile, s'occupait de la correspondance, et traitait quelquefois les
questions de politique generale. Saint-Just, jeune, audacieux et actif,
allait et venait des champs de bataille au comite; quand il avait imprime
la terreur et l'energie aux armees, il revenait faire des rapports
meurtriers contre les partis qu'il fallait envoyer a la mort. Robespierre
enfin, leur chef a tous, consulte sur toutes les matieres, ne prenait la
parole que dans les grandes occasions. Il traitait les hautes questions
morales et politiques; on lui reservait ces beaux sujets, comme plus dignes
de son talent et de sa vertu. Le role de rapporteur lui appartenait de
droit dans la question qu'on allait traiter. Aucun ne s'etait prononce plus
fortement contre l'atheisme, aucun n'etait aussi venere, aucun n'avait une
aussi grande reputation de purete et de vertu, aucun enfin, par son
ascendant et son dogmatisme, n'etait plus propre a cette espece de
pontificat.

Jamais occasion n'avait ete plus belle pour imiter ce Rousseau, dont il
professait les opinions, et du style duquel il faisait une etude
continuelle. Le talent de Robespierre s'etait singulierement developpe dans
les longues luttes de la revolution. Cet etre froid et pesant commencait a
bien improviser; et quand il ecrivait, c'etait avec purete, eclat et force.
On retrouvait dans son style quelque chose de l'humeur apre et sombre de
Rousseau, mais il n'avait pu se donner ni les grandes pensees, ni l'ame
genereuse et passionnee de l'auteur d'_Emile_.

Il partit a la tribune le 18 floreal (7 mai 1794), avec un discours
soigneusement travaille. Une attention profonde lui fut accordee.
"Citoyens, dit-il en debutant, c'est dans la prosperite que les peuples,
ainsi que les particuliers, doivent pour ainsi dire se recueillir, pour
ecouter dans le silence des passions la voix de la sagesse." Alors il
developpe longuement le systeme adopte. La republique, suivant lui, c'est
la vertu; et tous les adversaires qu'elle avait rencontres ne sont que les
vices de tous genres souleves contre elle, et soudoyes par les rois. Les
anarchistes, les corrompus, les athees, n'ont ete que les agens[1] de Pitt.
"Les tyrans, ajoute-t-il, satisfaits de l'audace de leurs emissaires,
s'etaient empresses d'etaler aux yeux de leurs sujets les extravagances
qu'ils avaient achetees; et, feignant de croire que c'etait la le peuple
francais, ils semblaient leur dire: Que gagnerez-vous a secouer notre joug?
_Vous le voyez, les republicains ne valent pas mieux que nous!_" Brissot,
Danton, Hebert, figurent alternativement dans le discours de Robespierre;
et, pendant qu'il se livre contre ces pretendus ennemis de la vertu aux
declamations de la haine, declamations deja fort usees, il excite peu
d'enthousiasme. Mais bientot il abandonne cette partie du sujet, et s'eleve
a des idees vraiment grandes et morales, exprimees avec talent. Il obtient
alors des acclamations universelles. Il observe avec raison que ce n'est
pas comme auteurs de systemes que les representans[1] de la nation doivent
poursuivre l'atheisme et proclamer le deisme, mais comme des legislateurs,
cherchant quels sont les principes les plus convenables a l'homme reuni en
societe. "Que vous importent a vous, legislateurs, s'ecrie-t-il, que vous
importent les hypotheses diverses par lesquelles certains philosophes
expliquent les phenomenes de la nature? Vous pouvez abandonner tous ces
objets a leurs disputes eternelles; ce n'est ni comme metaphysiciens, ni
comme theologiens que vous devez les envisager: aux yeux du legislateur,
tout ce qui est utile au monde et bon dans la pratique, est la verite.
L'idee de l'Etre supreme et de l'immortalite de l'ame est un rappel
continuel a la justice; elle est donc sociale et republicaine.... Qui donc
t'a donne, s'ecrie encore Robespierre, la mission d'annoncer au peuple que
la Divinite n'existe pas? O toi qui te passionnes pour cette aride
doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie! quel avantage
trouves-tu a persuader a l'homme qu'une force aveugle preside a ses
destinees et frappe au hasard le crime et la vertu? que son ame n'est qu'un
souffle leger qui s'eteint aux portes du tombeau? L'idee de son neant lui
inspirera-t-elle des sentimens[1] plus purs et plus eleves que celle de son
immortalite? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses semblables et
pour lui-meme, plus de devouement pour la patrie, plus d'audace a braver la
tyrannie, plus de mepris pour la mort ou pour la volupte? Vous, qui
regrettez un ami vertueux, vous aimez a penser que la plus belle partie de
lui-meme a echappe au trepas! Vous, qui pleurez sur le cercueil d'un fils
ou d'une epouse, etes-vous console par celui qui vous dit qu'il ne reste
plus d'eux qu'une vile poussiere? Malheureux qui expirez sous les coups
d'un assassin, votre dernier soupir est un appel a la justice eternelle!
L'innocence sur l'echafaud fait palir le tyran sur son char de triomphe.
Aurait-elle cet ascendant si le tombeau egalait l'oppresseur et
l'opprime?..."

Robespierre, s'attachant toujours a saisir le cote politique de la
question, ajoute ces observations remarquables: "Prenons ici, dit-il, les
lecons de l'histoire. Remarquons, je vous prie, comment les hommes qui ont
influe sur la destinee des etats furent determines vers l'un ou l'autre des
deux systemes opposes, par leur caractere personnel, et par la nature meme
de leurs vues politiques. Voyez-vous avec quel art profond Cesar, plaidant
dans le senat romain en faveur des complices de Catilina, s'egare dans une
digression contre le dogme de l'immortalite de l'ame, tant ces idees lui
paraissent propres a eteindre dans le coeur des juges l'energie de la
vertu, tant la cause du crime lui parait liee a celle de l'atheisme!
Ciceron, au contraire, invoquait contre les traitres et le glaive des lois
et la foudre des dieux. Socrate mourant entretient ses amis de
l'immortalite de l'ame. Leonidas, aux Thermopyles, soupant avec ses
compagnons d'armes au moment d'executer le dessein le plus heroique que la
vertu humaine ait jamais concu, les invite pour le lendemain a un autre
banquet pour une vie nouvelle.... Caton ne balanca point entre Epicure et
Zenon. Brutus et les illustres conjures qui partagerent ses perils et sa
gloire appartenaient aussi a cette secte sublime des stoiciens, qui eut des
idees si hautes de la dignite de l'homme, qui poussa si loin l'enthousiasme
de la vertu, et qui n'outra que l'heroisme. Le stoicisme enfanta des emules
de Brutus et de Caton jusque dans les siecles affreux qui suivirent la
perte de la liberte romaine; le stoicisme sauva l'honneur de la nature
humaine, degradee par les vices des successeurs de Cesar, et surtout par la
patience des peuples."

Au sujet de l'atheisme, Robespierre s'explique d'une maniere singuliere sur
les encyclopedistes. "Cette secte, dit-il, en matiere de politique, resta
toujours au-dessous des droits du peuple; en matiere de morale elle alla
beaucoup au-dela de la destruction des prejuges religieux: ses coryphees
declamaient quelquefois contre le despotisme, et ils etaient pensionnes par
les despotes; ils faisaient tantot des livres contre la cour, et tantot des
dedicaces aux rois, des discours pour les courtisans, et des madrigaux pour
les courtisanes; ils etaient fiers dans leurs ecrits et rampans[1] dans les
antichambres. Cette secte propagea avec beaucoup de zele l'opinion du
materialisme, qui prevalut parmi les grands et parmi les beaux esprits; on
lui doit en partie cette espece de philosophie pratique qui, reduisant
l'egoisme en systeme, regarde la societe humaine comme une guerre de ruse,
le succes comme la regle du juste et de l'injuste, la probite comme une
affaire de gout ou de bienseance, le monde comme le patrimoine des fripons
adroits....

"Parmi ceux qui au temps dont je parle se signalerent dans la carriere des
lettres et de la philosophie, un homme par l'elevation de son ame et la
grandeur de son caractere, se montra digne du ministere de precepteur du
genre humain: il attaqua la tyrannie avec franchise; il parla avec
enthousiasme de la Divinite; son eloquence male et probe peignit en traits
de feu les charmes de la vertu; elle defendit ces dogmes consolateurs que
la raison donne pour appui au coeur humain. La purete de sa doctrine,
puisee dans la nature et dans la haine profonde du vice, autant que son
mepris invincible pour les sophistes intrigans[1] qui usurpaient le nom de
philosophes, lui attira la haine et la persecution de ses rivaux et de ses
faux amis. Ah! s'il avait ete temoin de cette revolution dont il fut le
precurseur, qui peut douter que son ame genereuse eut embrasse avec
transport la cause de la justice et de l'egalite!"

Robespierre s'attache ensuite a ecarter cette idee que le gouvernement, en
proclamant le dogme de l'Etre supreme, travaille pour les pretres. Il
s'exprime ainsi qu'il suit: "Qu'y a-t-il de commun entre les pretres et
Dieu? Les pretres sont a la morale ce que les charlatans sont a la
medecine. Combien le Dieu de la nature est different du Dieu des pretres!
Je ne reconnais rien de si ressemblant a l'atheisme que les religions
qu'ils ont faites. A force de defigurer l'Etre supreme, ils l'ont aneanti
autant qu'il etait en eux: ils en ont fait tantot un globe de feu, tantot
un boeuf, tantot un arbre, tantot un homme, tantot un roi. Les pretres ont
cree un Dieu a leur image; ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel,
implacable; ils l'ont traite comme jadis les maires du palais traiterent
les descendans de Clovis pour regner en son nom et se mettre a sa place;
ils l'ont relegue dans le ciel comme dans un palais, et ne l'ont appele sur
la terre que pour demander, a leur profit, des dimes, des richesses, des
honneurs, des plaisirs et de la puissance. Le veritable temple de l'Etre
supreme c'est l'univers; son culte, la vertu; ses fetes, la joie d'un grand
peuple rassemble sous ses yeux pour resserrer les noeuds de la fraternite
universelle, et pour lui presenter l'hommage des coeurs sensibles et purs."

Robespierre dit ensuite qu'il faut des fetes a un peuple. "L'homme, dit-il,
est le plus grand objet qui soit dans la nature; et le plus magnifique de
tous les spectacles, c'est celui d'un grand peuple assemble." En
consequence il propose des plans de reunion pour tous les jours de decadis.
Son rapport s'acheve au milieu des plus vifs applaudissemens. Il presente
enfin le decret suivant, qui est adopte par acclamation:

"Art. 1er. Le peuple francais reconnait l'existence de l'Etre supreme et
l'immortalite de l'ame.

"Art. 2. Il reconnait que le culte le plus digne de l'Etre supreme est la
pratique des devoirs de l'homme."

D'autres articles portent qu'il sera institue des fetes pour rappeler
l'homme a la pensee de la Divinite et a la dignite de son etre. Elles
emprunteront leurs noms des evenemens de la revolution, ou des vertus les
plus utiles a l'homme. Outre les fetes du 14 juillet, du 10 aout, du 21
janvier et du 31 mai, la republique celebrera tous les jours de decadis les
fetes suivantes:--a l'Etre supreme,--au genre humain,--au peuple
francais,--aux bienfaiteurs de l'humanite,--aux martyrs de la liberte,--a
la liberte et a l'egalite,--a la republique,--a la liberte du monde,--a
l'amour de la patrie,--a la haine des tyrans et des traitres,--a la
verite,--a la justice,--a la pudeur,--a la gloire,--a l'amitie,--a la
frugalite,--au courage,--a la bonne foi,--a l'heroisme,--au
desinteressement,--au stoicisme,--a l'amour,--a la foi conjugale,--a
l'amour paternel,--a la tendresse maternelle,--a la piete filiale,--a
l'enfance,--a la jeunesse,--a l'age viril,--a la vieillesse,--au
malheur,--a l'agriculture,--a l'industrie,--a nos aieux,--a la
posterite,--au bonheur.

Une fete solennelle est ordonnee pour le 20 prairial, et le plan en est
confie a David. Il faut ajouter que, dans ce decret, la liberte des cultes
est proclamee de nouveau.

A peine ce rapport est-il acheve, qu'il est livre a l'impression. Dans la
meme journee la commune, les jacobins, en demandent la lecture, le couvrent
d'applaudissemens, et deliberent d'aller en corps temoigner a la convention
leurs remerciemens pour le _sublime_ decret qu'elle vient de rendre. On
avait observe que les jacobins n'avaient pas pris la parole apres
l'immolation des deux partis, et n'etaient pas alles feliciter le comite et
la convention. Un membre leur en fait la remarque, et dit que l'occasion se
presente de prouver l'union des jacobins avec un gouvernement qui deploie
une si belle conduite. Une adresse est en effet redigee, et presentee a la
convention par une deputation des jacobins. Cette adresse finit en ces
termes: "Les jacobins viennent aujourd'hui vous remercier du decret
solennel que vous avez rendu; ils viendront s'unir a vous dans la
celebration de ce grand jour ou la fete a l'Etre supreme reunira de toutes
les parties de la France les citoyens vertueux, pour chanter l'hymne de la
vertu." Le president fait a la deputation une reponse pompeuse. "Il est
digne, lui dit-il, d'une societe qui remplit le monde de sa renommee, qui
jouit d'une si grande influence sur l'opinion publique, qui s'associa dans
tous les temps a tout ce qu'il y eut de plus courageux parmi les defenseurs
des droits de l'homme, de venir dans le temple des lois rendre hommage a
l'Etre supreme."

Le president poursuit, et apres un discours assez long sur le meme sujet,
cede la parole a Couthon. Celui-ci prononce un discours vehement contre les
athees, les corrompus, et fait un pompeux eloge de la societe; il propose,
en ce jour solennel de joie et de reconnaissance, de rendre aux jacobins
une justice qui leur est due depuis longtemps, c'est que, des l'ouverture
de la revolution, ils n'ont pas cesse de bien meriter de la patrie. Cette
proposition est adoptee au milieu des plus bruyans applaudissemens. On se
separe dans des transports de joie, et dans une espece d'ivresse.

Si la convention avait recu de nombreuses adresses apres la mort des
hebertistes et des dantonistes, elle en recut bien davantage encore, apres
le decret qui proclamait la croyance a l'Etre supreme. La contagion des
idees et des mots est chez les Francais d'une rapidite extraordinaire. Chez
un peuple prompt et communicatif, l'idee qui occupe quelques esprits est
bientot l'idee qui les occupe tous: le mot qui est dans quelques bouches
est bientot dans toutes. Les adresses arriverent encore de toutes parts,
felicitant la convention de ses decrets sublimes, la remerciant d'avoir
etabli la vertu, proclame l'Etre supreme, et rendu l'esperance a l'homme.
Toutes les sections vinrent l'une apres l'autre exprimer les memes
sentimens. La section Marat se presentant a la barre et s'adressant a la
Montagne, lui dit: "Montagne bienfaisante! Sinai protecteur! recois aussi
nos expressions de reconnaissance et de felicitation pour tous les decrets
sublimes que tu lances chaque jour pour le bonheur du genre humain. De ton
sein bouillonnant est sortie la foudre salutaire qui, en ecrasant
l'atheisme, donne a tous les vrais republicains l'idee bien consolante de
vivre libres, sous les yeux de l'Etre supreme, et dans l'attente de
l'immortalite de l'ame. _Vive la convention! vive la republique! vive la
Montagne!_" Toutes les adresses engageaient de nouveau la convention a
conserver le pouvoir. Il en est une qui l'engageait meme a sieger jusqu'a
ce que le regne de la vertu fut etabli dans la republique sur des bases
imperissables.

Des ce jour, les mots de _vertu_ et d'_Etre supreme_ furent dans toutes les
bouches. Sur le frontispice des temples, ou l'on avait ecrit: _A la
Raison_, on ecrivit: _A l'Etre supreme_. Les restes de Rousseau furent
transportes au Pantheon. Sa veuve fut presentee a la convention et
gratifiee d'une pension.

Ainsi, le comite de salut public, triomphant de tous les partis, saisi de
tous les pouvoirs, place a la tete d'une nation enthousiaste et
victorieuse, proclamant le regne de la vertu et le dogme de l'Etre supreme,
etait au sommet de sa puissance et au dernier terme de ses systemes.




CHAPITRE XX.


ETAT DE L'EUROPE AU COMMENCEMENT DE L'ANNEE 1794 (AN II).--PREPARATIFS
UNIVERSELS DE GUERRE. POLITIQUE DE PITT. PLANS DES COALISES ET DES
FRANCAIS.--ETAT DE NOS ARMEES DE TERRE ET DE MER; ACTIVITE ET ENERGIE DU
GOUVERNEMENT POUR TROUVER ET UTILISER LES RESSOURCES.--OUVERTURE DE LA
CAMPAGNE; OCCUPATION DES PYRENEES ET DES ALPES.--OPERATIONS DANS LES
PAYS-BAS. COMBATS SUR LA SAMBRE ET SUR LA LYS.--VICTOIRE DE TURCOING.--FIN
DE LA GUERRE DE LA VENDEE.--COMMENCEMENT DE LA GUERRE DES
CHOUANS.--EVENEMENS DANS LES COLONIES.--DESASTRE DE SAINT-DOMINGUE.--PERTE
DE LA MARTINIQUE.--BATAILLE NAVALE.

L'hiver avait ete employe en Europe et en France a faire les preparatifs
d'une nouvelle campagne. L'Angleterre etait toujours l'ame de la coalition,
et poussait les puissances du continent a venir detruire, sur les bords de
la Seine, une revolution qui l'effrayait et une rivale qui lui etait
odieuse. L'implacable fils de Chatam avait fait cette annee des efforts
immenses pour ecraser la France. Toutefois, ce n'etait pas sans obstacle
qu'il avait obtenu du parlement des moyens proportionnes a ses vastes
projets. Lord Stanhope, dans la chambre haute, Fox, Sheridan, dans la
chambre basse, etaient toujours opposes au systeme de la guerre. Ils
refusaient tous les sacrifices demandes par les ministres; ils ne voulaient
accorder que ce qui etait necessaire a l'armement des cotes, et surtout ils
ne pouvaient pas souffrir que l'on qualifiat cette guerre de _juste et
necessaire_; elle etait, disaient-ils, inique, ruineuse; et punie de justes
revers. Les motifs tires de l'ouverture de l'Escaut, des dangers de la
Hollande, de la necessite de defendre la constitution britannique, etaient
faux. La Hollande n'avait pas ete mise en peril par l'ouverture de
l'Escaut, et la constitution britannique n'etait point menacee. Le but des
ministres etait, selon eux, de detruire un peuple qui avait voulu devenir
libre, et d'augmenter sans cesse leur influence et leur autorite
personnelle, sous pretexte de resister aux machinations des jacobins
francais. Cette lutte avait ete soutenue par des moyens iniques. On avait
fomente la guerre civile et le massacre; mais un peuple brave et genereux
avait dejoue les tentatives de ses adversaires par un courage et des
efforts sans exemple. Stanhope, Fox, Sheridan, concluaient qu'une lutte
pareille deshonorait et ruinait l'Angleterre. Ils se trompaient sous un
rapport. L'opposition anglaise peut souvent reprocher a son ministere de
faire des guerres injustes, mais jamais desavantageuses. Si la guerre faite
a la France n'avait aucun motif de justice, elle avait des motifs de
politique excellens, comme on va le voir, et l'opposition, trompee par des
sentimens genereux, oubliait les avantages qui allaient en resulter pour
l'Angleterre.

Pitt feignait d'etre effraye des menaces de descente faites a la tribune de
la convention; il pretendait que des paysans de Kent avaient dit: Voici les
Francais qui vont nous apporter les droits de l'homme. Il s'autorisait de
ces propos (payes, dit-on, par lui-meme) pour pretendre que la constitution
etait menacee; il avait denonce les societes constitutionnelles de
l'Angleterre, devenues un peu plus actives par l'exemple des clubs de
France, et il soutenait qu'elles voulaient etablir une convention sous
pretexte d'une reforme parlementaire. En consequence il demanda la
suspension de l'_habeas corpus_, la saisie des papiers de ces societes, et
la mise en accusation de quelques-uns de leurs membres. Il demanda en outre
la faculte d'enroler des volontaires, et de les entretenir au moyen des
_benevolences_ ou souscriptions, d'augmenter l'armee de terre et la marine,
de solder un corps de quarante mille etrangers, Francais emigres ou autres.
L'opposition fit une vive resistance; elle soutint que rien ne motivait la
suspension de la plus precieuse des libertes anglaises; que les societes
accusees deliberaient en public, que leurs voeux hautement exprimes ne
pouvaient etre des conspirations, que ces voeux etaient ceux de toute
l'Angleterre, puisqu'ils se bornaient a la reforme parlementaire; que
l'augmentation demesuree de l'armee de terre etait un danger pour le peuple
anglais; que si les volontaires pouvaient etre armes par souscription, il
deviendrait loisible au ministre de lever des armees sans l'autorisation du
parlement; que la solde d'un aussi grand nombre d'etrangers etait ruineuse,
et qu'elle n'avait d'autre but que de payer les Francais traitres a leur
patrie; Malgre les remontrances de l'opposition, qui n'avait jamais ete ni
plus eloquente, ni moins nombreuse, car elle ne comptait pas plus de trente
ou quarante voix, Pitt obtint tout ce qu'il voulut, et fit sanctionner tous
les bills qu'il avait presentes.

Aussitot que ses demandes furent accordees, il fit doubler les milices; il
porta l'armee de terre a soixante mille hommes, celle de mer a quatre-vingt
mille; il organisa de nouveaux corps d'emigres, et fit mettre en accusation
plusieurs membres des societes constitutionnelles. Le jury anglais,
garantie plus solide que le parlement, acquitta les prevenus; mais peu
importait a Pitt, qui avait maintenant dans les mains tous les moyens de
reprimer le moindre mouvement politique, et de deployer une puissance
colossale en Europe.

C'etait le moment de profiter de cette guerre universelle pour accabler la
France, pour ruiner a jamais sa marine, et lui enlever ses colonies;
resultat beaucoup plus sur et plus desirable aux yeux de Pitt que la
repression de quelques doctrines politiques et religieuses. Il avait reussi
l'annee precedente a armer contre la France les deux puissances maritimes
qui auraient toujours du lui rester alliees, l'Espagne et la Hollande; il
s'attachait a les maintenir dans leur erreur politique, et a en tirer le
plus grand parti contre la marine francaise. L'Angleterre pouvait faire
sortir de ses ports au moins cent vaisseaux de ligne, l'Espagne quarante,
la Hollande vingt, sans compter encore une multitude de fregates. Comment
la France, avec les cinquante ou soixante vaisseaux qui lui restaient
depuis l'incendie de Toulon, pouvait-elle resister a de telles forces?
Aussi, quoiqu'on n'eut pas livre encore un seul combat naval, le pavillon
anglais dominait sur la Mediterranee, sur l'Ocean atlantique et la mer des
Indes. Dans la Mediterranee, les escadres anglaises menacaient les
puissances italiennes qui voulaient rester neutres, bloquaient la Corse
pour nous l'enlever, et attendaient le moment de debarquer des troupes et
des munitions dans la Vendee. En Amerique, elles entouraient nos Antilles,
et cherchaient a profiter des affreuses discordes qui regnaient entre les
blancs, les mulatres et les noirs, pour s'en emparer. Dans la mer des
Indes, elles achevaient l'etablissement de la puissance britannique, et la
ruine de Pondichery. Avec une campagne encore, notre commerce etait
detruit, quelque fut le sort de nos armes sur le continent. Ainsi rien
n'etait plus politique que la guerre faite par Pitt a la France, et
l'opposition avait tort de la critiquer sous le rapport de l'utilite. Elle
n'aurait eu raison que dans un cas, et ce cas ne s'est pas realise encore;
si la dette anglaise, continuellement accrue, et devenue aujourd'hui
enorme, est reellement au-dessus de la richesse du pays et doit s'abimer un
jour, l'Angleterre aura excede ses moyens, et aura eu tort de lutter pour
un empire qui lui aura coute ses forces. Mais c'est la un mystere de
l'avenir.

Pitt ne se refusait aucune violence pour augmenter ses moyens et aggraver
les maux de la France. Les Americains, heureux sous Washington,
parcouraient librement les mers, et commencaient a faire ce vaste commerce
de transport qui les a enrichis pendant les longues guerres du continent.
Les escadres anglaises arretaient les navires americains, et enlevaient les
matelots de leurs equipages. Plus de cinq cents vaisseaux avaient deja subi
cette violence, et c'etait l'objet de vives et jusqu'alors inutiles
reclamations de la part du gouvernement americain. Ce n'est pas tout
encore: a la faveur de la neutralite, les Americains, les Danois, les
Suedois, frequentaient nos ports, y apportaient des secours en grains que
la disette rendait extremement precieux, beaucoup d'objets necessaires a la
marine, et emportaient en retour les vins et les autres produits que le sol
de la France fournit au monde. Grace a cet intermediaire des neutres, le
commerce n'etait pas entierement interrompu, et on avait pourvu aux besoins
les plus indispensables de la consommation. L'Angleterre, considerant la
France comme une place assiegee qu'il fallait affamer et reduire au
desespoir, voulait porter atteinte a ces droits des neutres, et venait
d'adresser aux cours du Nord des notes pleines de sophismes, pour obtenir
une derogation au droit des gens.

Pendant que l'Angleterre employait ces moyens de toute espece, elle avait
toujours quarante mille hommes dans les Pays-Bas, sous les ordres du duc
d'York; lord Moira, qui n'avait pu arriver a temps vers Granville,
mouillait a Jersey avec son escadre et dix mille hommes de debarquement;
enfin la tresorerie anglaise tenait des fonds a la disposition de toutes
les puissances belligerantes.

Sur le continent, le zele n'etait pas aussi grand. Les puissances qui
n'avaient pas a la guerre le meme interet que l'Angleterre, et qui ne la
faisaient que pour de pretendus principes, n'y mettaient ni la meme ardeur,
ni la meme activite. L'Angleterre s'efforcait de les ranimer toutes. Elle
tenait toujours la Hollande sous son joug au moyen du prince d'Orange, et
l'obligeait a fournir son contingent dans l'armee coalisee du Nord. Ainsi
cette malheureuse nation avait ses vaisseaux et ses regimens au service de
sa plus redoutable ennemie, et contre sa plus sure alliee. La Prusse,
malgre le mysticisme de son roi, etait fort desabusee des illusions dont on
l'avait nourrie depuis deux ans. La retraite de Champagne en 1792, et celle
des Vosges en 1793, n'avaient rien eu d'encourageant pour elle.
Frederic-Guillaume, qui venait d'epuiser son tresor, d'affaiblir son armee
pour une guerre qui ne pouvait avoir aucun resultat favorable a son
royaume, et qui pouvait servir tout au plus la maison d'Autriche, aurait
voulu y renoncer. Un objet d'ailleurs beaucoup plus interessant pour lui
l'appelait au Nord: c'etait la Pologne qui se mettait en mouvement, et dont
les membres epars tendaient a se rejoindre. L'Angleterre, le surprenant au
milieu de ces incertitudes, l'engagea a continuer la guerre par le moyen
tout-puissant de son or. Elle conclut a La Haye, en son nom et en celui de
la Hollande, un traite par lequel la Prusse s'obligeait a fournir
soixante-deux mille quatre cents hommes a la coalition. Cette armee devait
avoir pour chef un Prussien, et ses conquetes futures devaient appartenir
en commun aux deux puissances maritimes, l'Angleterre et la Hollande. En
retour, ces deux puissances promettaient de fournir cinquante mille livres
sterling par mois a la Prusse pour l'entretien de ses troupes, et de lui
payer de plus le pain et le fourrage; outre cette somme, elles accordaient
encore trois cent mille livres sterling, pour les premieres depenses
d'entree en campagne, et cent mille pour le retour dans les etats
prussiens. A ce prix, la Prusse continua la guerre impolitique qu'elle
avait commencee.

La maison d'Autriche n'avait plus rien a empecher en France, puisque la
reine, epouse de Louis XVI, avait expire sur l'echafaud. Elle devait, moins
qu'aucun autre pays, redouter la contagion de la revolution, puisque trente
ans de discussions politiques n'ont pas encore eveille les esprits chez
elle. Elle ne nous faisait donc la guerre que par vengeance, engagement
pris, et desir de gagner quelques places dans les Pays-Bas; peut-etre aussi
par le fol et vague espoir d'avoir une partie de nos provinces. Elle y
mettait plus d'ardeur que la Prusse, mais pas beaucoup plus d'activite
reelle, car elle ne fit que completer et reorganiser ses regimens, sans en
augmenter le nombre. Une grande partie de ses troupes etait en Pologne, car
elle avait, comme la Prusse, un puissant motif de regarder en arriere et de
songer a la Vistule autant qu'au Rhin. Les Gallicies ne l'occupaient pas
moins que la Belgique et l'Alsace.

La Suede et le Danemarck gardaient une sage neutralite, et repondaient aux
sophismes de l'Angleterre, que le droit public etait immuable, qu'il n'y
avait aucune raison d'y manquer envers la France, et d'etendre a tout un
pays les lois du blocus, lois applicables seulement a une place assiegee;
que les vaisseaux danois et suedois etaient bien recus en France, qu'ils
n'y trouvaient pas des barbares, comme on le disait, mais un gouvernement
qui faisait droit aux demandes des etrangers commercans, et qui avait pour
eux tous les egards dus aux nations avec lesquelles il etait en paix; qu'il
n'y avait donc aucune raison d'interrompre des relations avantageuses. En
consequence, bien que Catherine, toute disposee en faveur des projets des
Anglais, semblat se prononcer contre les droits des nations neutres, la
Suede et le Danemarck persisterent dans leurs resolutions, garderent une
neutralite prudente et ferme, et firent un traite par lequel les deux pays
s'engageaient a maintenir les droits des neutres, et a faire observer la
clause du traite de 1780, laquelle fermait la mer Baltique aux vaisseaux
armes des puissances qui n'avaient aucun port dans cette mer. La France
pouvait donc esperer de recevoir encore les grains du Nord, et les bois et
chanvres necessaires a sa marine.

La Russie, affectant toujours beaucoup d'indignation contre la revolution
francaise, et donnant de grandes esperances aux emigres, ne songeait qu'a
la Pologne, et n'abondait si fort dans la politique des Anglais que pour
obtenir leur adhesion a la sienne. C'est la ce qui explique le silence de
l'Angleterre sur un evenement aussi grand que la disparition d'un royaume
de la scene politique. Dans ce moment de spoliation generale, ou
l'Angleterre recueillait une si grande part d'avantages dans le midi de
l'Europe et sur toutes les mers, il lui convenait peu de parler le langage
de la justice aux copartageans de la Pologne. Ainsi la coalition, qui
accusait la France d'etre tombee dans la barbarie, commettait au Nord le
brigandage le plus audacieux que se soit jamais permis la politique, en
meditait un pareil sur la France, et contribuait a detruire pour jamais la
liberte des mers.

Les princes allemands suivaient l'impulsion de la maison d'Autriche. La
Suisse, protegee par ses montagnes, et dispensee par ses institutions de se
croiser pour la cause des monarchies, persistait a ne prendre aucun parti,
et couvrait de sa neutralite nos provinces de l'Est, les moins defendues de
toutes. Elle faisait sur le continent ce que les Americains, les Suedois et
les Danois, faisaient sur mer; elle rendait au commerce francais les memes
services, et en recueillait la meme recompense. Elle nous donnait des
chevaux dont nos armees avaient besoin, des bestiaux qui nous manquaient
depuis que la guerre avait ravage les Vosges et la Vendee; elle exportait
les produits de nos manufactures, et devenait ainsi l'intermediaire du
commerce le plus avantageux. Le Piemont continuait la guerre, sans doute
avec regret; mais il ne pouvait consentir a mettre bas les armes, apres
avoir perdu deux provinces, la Savoie et Nice, a ce jeu sanglant et
maladroit. Les puissances italiennes voulaient etre neutres, mais elles
etaient fort inquietees dans ce projet. La republique de Genes avait vu les
Anglais commettre dans son port un acte indigne, un veritable attentat au
droit des gens. Ils s'etaient empares d'une fregate francaise qui mouillait
a l'abri de la neutralite generale, et en avaient massacre l'equipage. La
Toscane avait ete obligee de renvoyer le resident francais. Naples, qui
avait reconnu la republique lorsque les escadres francaises menacaient ses
rivages, faisait de grandes demonstrations contre elle depuis que le
pavillon anglais s'etait deploye dans la Mediterranee, et promettait
dix-huit mille hommes de secours au Piemont. Rome, heureusement
impuissante, nous maudissait, et laissait egorger dans ses murs l'agent
francais Basseville. Venise enfin, quoique peu flattee du langage
demagogique de la France, ne voulait nullement s'engager dans une guerre,
et, a la faveur de sa position eloignee, esperait garder la neutralite. La
Corse etait prete a nous echapper depuis que Paoli s'etait declare pour les
Anglais; il ne nous restait plus, dans cette ile, que Bastia et Calvi.

L'Espagne, la moins coupable de tous nos ennemis, continuait une guerre
impolitique, et persistait a commettre la meme faute que la Hollande. Les
pretendus devoirs des trones, les victoires de Ricardos et l'influence
anglaise la deciderent a essayer encore d'une campagne, quoiqu'elle fut
fort epuisee, qu'elle manquat de soldats, et surtout d'argent. Le celebre
Alcudia fit disgracier d'Aranda pour avoir conseille la paix.

La politique avait donc peu change depuis l'annee precedente. Interets,
erreurs, fautes et crimes, etaient, en 1794, les memes qu'en 1793.
L'Angleterre seule avait augmente ses forces. Les coalises possedaient
toujours dans les Pays-Bas cent cinquante mille hommes, Autrichiens,
Allemands, Hollandais et Anglais. Vingt-cinq ou trente mille Autrichiens
etaient a Luxembourg; soixante-cinq mille Prussiens et Saxons aux environs
de Mayence. Cinquante mille Autrichiens, meles de quelques emigres,
bordaient le Rhin, de Manheim a Bale. L'armee piemontaise etait toujours de
quarante mille hommes et de sept ou huit mille Autrichiens auxiliaires.
L'Espagne avait fait quelques recrues pour recomposer ses bataillons, et
avait demande des secours pecuniaires au clerge; mais son armee n'etait pas
plus considerable que l'annee precedente, et se bornait toujours aune
soixantaine de mille hommes, repartis entre les Pyrenees occidentales et
orientales.

C'est au Nord que l'on se proposait de nous porter les coups les plus
decisifs, en s'appuyant sur Conde, Valenciennes et le Quesnoy. Le celebre
Mack avait redige a Londres un plan duquel on esperait de grands resultats.
Cette fois, le tacticien allemand, se montrant un peu plus hardi, avait
fait entrer dans son projet une marche sur Paris. Malheureusement, il etait
trop tard pour deployer de la hardiesse, car les Francais ne pouvaient plus
etre surpris, et leurs forces etaient immenses. Le plan consistait a
prendre encore une place, celle de Landrecies, de se grouper en force sur
ce point, d'amener les Prussiens des Vosges vers la Sambre, et de marcher
en avant en laissant deux corps sur les ailes, l'un en Flandre, l'autre sur
la Sambre. En meme temps, lord Moira devait debarquer des troupes dans la
Vendee, et aggraver nos dangers par une double marche sur Paris.

Prendre Landrecies quand on avait Valenciennes, Conde et le Quesnoy, etait
un soin pueril; couvrir ses communications vers la Sambre etait fort sage;
mais placer un corps pour garder la Flandre etait fort inutile, quand il
s'agissait de former une masse puissante d'invasion: amener les Prussiens
sur la Sambre etait fort douteux, comme nous le verrons; enfin, la
diversion dans la Vendee etait depuis un an devenue impossible, car la
grande Vendee avait peri. On va voir, par la comparaison du projet avec
l'evenement, la vanite de ces plans ecrits a Londres[4].

[Note 4: Ceux qui voudront lire la meilleure discussion politique et
militaire sur ce sujet, n'ont qu'a chercher le memoire critique ecrit par
le general Jomini sur cette campagne, et joint a sa grande Histoire des
guerres de la revolution.]

La coalition n'avait pas, disons-nous, deploye de grandes ressources. Il
n'y avait dans ce moment que trois puissances vraiment actives en Europe,
l'Angleterre, la Russie et la France. La raison en est simple: l'Angleterre
voulait envahir les mers, la Russie s'assurer la Pologne, et la France
sauver son existence et sa liberte. Il n'y avait d'energiques que ces trois
grands interets; il n'y avait de noble que celui de la France; et elle
deploya pour cet interet les plus grands efforts dont l'histoire fasse
mention.

La requisition permanente, decretee au mois d'aout de l'annee precedente,
avait deja procure des renforts aux armees, et contribue aux succes qui
terminerent la campagne; mais cette grande mesure ne devait produire tous
ses effets que dans la campagne suivante. Grace a ce mouvement
extraordinaire, douze cent mille hommes avaient quitte leurs foyers, et
couvraient les frontieres, ou remplissaient les depots de l'interieur. On
avait commence l'embrigadement de ces nouvelles troupes. On reunissait un
bataillon de ligne avec deux bataillons de la nouvelle levee, et on formait
ainsi d'excellens regimens. On avait deja organise sur ce plan sept cent
mille hommes, envoyes aussitot sur les frontieres et dans les places. Il y
en avait, les garnisons comprises, deux cent cinquante mille au Nord,
quarante dans les Ardennes, deux cents sur le Rhin et la Moselle, cent aux
Alpes, cent vingt aux Pyrenees, et quatre-vingts depuis Cherbourg jusqu'a
La Rochelle. Les moyens pour les equiper n'avaient ete ni moins prompts, ni
moins extraordinaires que pour les reunir. Les manufactures d'armes
etablies a Paris et dans les provinces eurent bientot atteint le degre
d'activite qu'on voulait leur donner, et produit des quantites etonnantes
de canons, de fusils et de sabres. Le comite de salut public, profitant
habilement du caractere francais, avait su mettre a la mode la fabrication
du salpetre. Deja, l'annee precedente, il avait ordonne la visite des caves
pour en extraire la terre salpetree. Bientot il fit mieux; il redigea une
instruction, modele de simplicite et de clarte, pour apprendre a tous les
citoyens a lessiver eux-memes la terre des caves. Il paya en outre quelques
ouvriers chimistes pour leur enseigner la manipulation. Bientot ce gout
s'introduisit; on se transmit les instructions qu'on avait recues, et
chaque maison fournit quelques livres de ce sel precieux. Des quartiers de
Paris se reunissaient pour apporter en pompe a la convention et aux
Jacobins le salpetre qu'ils avaient fabrique. On imagina une fete dans
laquelle chacun venait deposer ses offrandes sur l'autel de la patrie. On
donnait a ce sel des formes emblematiques; on lui prodiguait toutes sortes
d'epithetes: on l'appelait _sel vengeur, sel liberateur_. Le peuple s'en
amusait, mais il en produisait des quantites considerables, et le
gouvernement avait atteint son but. Un peu de desordre se melait
naturellement a tout cela. Les caves etaient creusees, et la terre, apres
avoir ete lessivee, gisait dans les rues quelle embarrassait et degradait.
Un arrete du comite de salut public mit un terme a cet abus, et les terres
lessivees furent replacees dans les caves. Les salins manquaient; le comite
ordonna que toutes les herbes qui n'etaient employees ni a la nourriture
des animaux, ni aux usages domestiques ou ruraux, seraient de suite
brulees, pour servir a l'exploitation du salpetre ou etre converties en
salins.

Le gouvernement eut l'art d'introduire encore une autre mode non moins
avantageuse. Il etait plus facile de lever des hommes et de fabriquer des
armes que de trouver des chevaux: l'artillerie et la cavalerie en
manquaient. La guerre les avait rendus rares; le besoin et le
rencherissement general de toutes choses en augmentaient beaucoup le prix.
Il fallut recourir au grand moyen des requisitions, c'est-a-dire prendre de
force ce qu'un besoin indispensable exigeait. On leva dans chaque canton un
cheval sur vingt-cinq, en le payant neuf cents francs. Cependant, quelque
puissante que soit la force, la bonne volonte est plus efficace encore. Le
comite imagina de se faire offrir un cavalier tout equipe par les jacobins.
L'exemple fut alors suivi partout. Communes, clubs, sections,
s'empressaient d'offrir a la republique ce qu'on appela des _cavaliers
jacobins_, tous parfaitement montes et equipes.

On avait des soldats, il fallait des officiers. Le comite agit ici avec sa
promptitude ordinaire. "La revolution, dit Barrere, doit tout hater pour
ses besoins. La revolution est a l'esprit humain ce que le soleil de
l'Afrique est a la vegetation." On retablit l'ecole de Mars; des jeunes
gens, choisis dans toutes les provinces, se rendirent a pied et
militairement, a Paris. Campes sous des tentes, au milieu de la plaine des
Sablons, ils devaient s'y instruire rapidement dans toutes les parties de
l'art de la guerre, et se repandre ensuite dans les armees.

Des efforts non moins grands etaient faits pour recomposer notre marine.
Elle etait, en 1789, de cinquante vaisseaux et d'autant de fregates. Les
desordres de la revolution et les malheurs de Toulon l'avaient reduite a
une cinquantaine de batimens, dont trente au plus pouvaient etre mis en
mer. Ce qui manquait surtout, c'etaient les equipages et les officiers. La
marine exigeait des hommes experimentes; et tous les hommes experimentes
etaient incompatibles avec la revolution. La reforme operee dans les
etats-majors de l'armee de terre, etait donc plus inevitable encore dans
les etats-majors de l'armee de mer, et devait y causer une bien plus grande
desorganisation. Les deux ministres Monge et d'Albarade avaient succombe a
ces difficultes, et avaient ete renvoyes. Le comite resolut encore ici
l'emploi des moyens extraordinaires. Jean-Bon-Saint-Andre et Prieur (de la
Marne) furent envoyes a Brest avec les pouvoirs accoutumes des commissaires
de la convention. L'escadre de Brest, apres avoir peniblement croise,
pendant quatre mois, le long des cotes de l'Ouest, pour empecher les
communications des Vendeens avec les Anglais, s'etait revoltee, par suite
de ses longues souffrances. A peine fut-elle rentree, que l'amiral Morard
de Gales fut arrete par les representans, et rendu responsable des
desordres de l'escadre. Les equipages furent entierement decomposes, et
reorganises a la maniere prompte et violente des jacobins. Des paysans, qui
n'avaient jamais navigue, furent places a bord des vaisseaux de la
republique, pour manoeuvrer contre les vieux matelots anglais; on eleva de
simples officiers aux plus hauts grades, et le capitaine de vaisseau
Villaret-Joyeuse fut promu au commandement de l'escadre. En un mois de
temps une flotte de trente vaisseaux se trouva prete a appareiller; elle
sortit pleine d'enthousiasme, et aux acclamations du peuple de Brest, non
pas, il est vrai, pour aller braver les formidables escadres de
l'Angleterre, de la Hollande et de l'Espagne, mais pour proteger un convoi
de deux cents voiles, apportant d'Amerique une quantite considerable de
grains, et pour se battre a outrance si le salut du convoi l'exigeait.
Pendant ce temps, Toulon etait le theatre de creations non moins rapides.
On reparait les vaisseaux echappes a l'incendie, on en construisait de
nouveaux. Les frais etaient pris sur les proprietes des Toulonnais qui
avaient contribue a livrer leur port aux ennemis. A defaut des grandes
flottes qui etaient en reparation, une multitude de corsaires couvraient la
mer, et faisaient des prises considerables. Une nation hardie et
courageuse, a qui les moyens de faire la guerre d'ensemble manquent, peut
toujours recourir a la guerre de detail, et y deployer son intelligence et
sa valeur; elle fait sur terre la guerre des partisans, et sur mer celle
des corsaires. Au rapport de lord Stanhope, nous avions, de 1793 a 1794,
pris quatre cent dix batimens, tandis que les Anglais ne nous en avaient
pris que trois cent seize. Le gouvernement ne renoncait donc pas a retablir
nos forces, meme sur mer.

De si prodigieux travaux devaient porter leurs fruits, et nous allions
recueillir en 1794 le prix des efforts de 1793.

La campagne s'ouvrit d'abord sur les Pyrenees et les Alpes. Peu active aux
Pyrenees occidentales, elle devait l'etre davantage sur les Pyrenees
orientales, ou les Espagnols avaient conquis la ligne du Tech, et
occupaient encore le fameux camp du Boulou. Ricardos etait mort, et cet
habile general avait ete remplace par un de ses lieutenans, le comte de La
Union, excellent soldat, mais chef mediocre. N'ayant pas recu encore les
nouveaux renforts qu'il attendait, La Union songeait tout au plus a garder
le Boulou. Les Francais etaient commandes par le brave Dugommier, le
vainqueur de Toulon. Une partie du materiel et des troupes qui lui
servirent a prendre cette place, avaient ete transportes devant Perpignan,
tandis que les nouvelles recrues s'organisaient sur les derrieres.
Dugommier pouvait mettre trente-cinq mille hommes en ligne, et profiter du
mauvais etat ou se trouvaient actuellement les Espagnols. Dagobert,
toujours ardent malgre son age, proposait un plan d'invasion par la
Cerdagne, qui, portant les Francais au-dela des Pyrenees, et sur les
derrieres de l'armee espagnole, aurait oblige celle-ci a retrograder. On
prefera d'essayer d'abord l'attaque du camp de Boulou, et Dagobert, qui
etait avec sa division dans la Cerdagne, dut attendre le resultat de cette
attaque. Le camp de Boulou, place sur les bords du Tech, et adosse aux
Pyrenees, avait pour issue la chaussee de Bellegarde, qui forme la grande
route de France en Espagne. Dugommier, au lieu d'aborder de front les
positions ennemies, qui etaient tres bien fortifiees, songea a penetrer par
quelque moyen entre le Boulou et la chaussee de Bellegarde, de maniere a
faire tomber le camp espagnol. Tout lui reussit a merveille. La Union avait
porte le gros de ses forces a Ceret, et avait laisse les hauteurs de
Saint-Christophe, qui dominent le Boulou, mal gardees. Dugommier passa le
Tech, jeta une partie de ses forces vers Saint-Christophe, attaqua avec le
reste le front des positions espagnoles, et, apres un combat assez vif,
resta maitre des hauteurs. Des ce moment, le camp n'etait plus tenable, il
fallait se retirer par la chaussee de Bellegarde; mais Dugommier s'en
empara, et ne laissa plus aux Espagnols qu'une route etroite et difficile a
travers le col de Porteil. Leur retraite se changea bientot en deroute.
Charges avec a-propos et vivacite, ils s'enfuirent en desordre, et nous
laisserent quinze cents prisonniers, cent quarante pieces de canon, huit
cents mulets charges de leurs bagages, et des effets de campement pour
vingt mille hommes. Cette victoire, remportee au milieu de floreal
(commencement de mai), nous rendit le Tech, et nous porta au-dela des
Pyrenees. Dugommier bloqua aussitot Collioure, Port-Vendre et Saint-Elme,
pour les reprendre aux Espagnols. Pendant cette importante victoire, le
brave Dagobert, atteint d'une fievre, achevait sa longue et glorieuse
carriere. Ce noble vieillard, age de 76 ans, emporta les regrets et
l'admiration de l'armee.

Rien n'etait plus brillant que notre debut aux Pyrenees orientales; du cote
des Pyrenees occidentales, nous enlevames la vallee de Bastan, et ces
triomphes sur les Espagnols que nous n'avions pas encore vaincus
jusqu'alors, exciterent une joie universelle.

Du cote des Alpes, il nous restait toujours a etablir notre ligne de
defense sur la grande chaine.

Vers la Savoie, nous avions, l'annee precedente, rejete les Piemontais dans
les vallees du Piemont, mais il nous restait a prendre les postes du petit
Saint-Bernard et du Mont-Cenis. Du cote de Nice, l'armee d'Italie campait
toujours en presence de Saorgio, sans pouvoir forcer ce formidable camp des
Fourches. Le general Dugommier avait ete remplace par le vieux Dumerbion,
brave, mais presque toujours malade de la goutte. Heureusement, il se
laissait entierement diriger par le jeune Bonaparte, qui, comme on l'a vu,
avait decide la prise de Toulon en conseillant l'attaque du
_Petit-Gibraltar_. Ce service avait valu a Bonaparte le grade de general de
brigade, et une grande consideration dans l'armee. Apres avoir observe les
positions ennemies, et reconnu l'impossibilite d'enlever le camp des
Fourches, il fut frappe d'une idee aussi heureuse que celle qui rendit
Toulon a la republique. Saorgio est place dans la vallee de la Roya.
Parallelement a cette vallee se trouve celle d'Oneille, dans laquelle coule
la Taggia. Bonaparte imagina de jeter une division de quinze mille hommes
dans la vallee d'Oneille, de faire remonter cette division jusqu'aux
sources du Tanaro, de la porter ensuite jusqu'au mont Tanarello, qui borde
la Roya superieure, et d'intercepter ainsi la chaussee de Saorgio, entre le
camp des Fourches et le col de Tende. Par ce moyen, le camp des Fourches,
isole des grandes Alpes, tombait necessairement. Il n'y avait qu'une
objection a faire a ce plan, c'est qu'il obligeait l'armee a emprunter le
territoire de Genes. Mais la republique ne devait pas s'en faire un
scrupule, car l'annee precedente deux mille Piemontais avaient traverse le
territoire genois, et etaient venus s'embarquer a Oneille pour Toulon;
d'ailleurs, l'attentat commis par les Anglais sur la fregate _la Modeste_,
dans le port meme de Genes, etait la plus eclatante violation du pays
neutre. Il y avait en outre un grand avantage a etendre la droite de
l'armee d'Italie jusqu'a Oneille; on pouvait par la couvrir une partie de
la riviere de Genes, chasser les corsaires du petit port d'Oneille ou ils
se refugiaient habituellement, et assurer ainsi le commerce de Genes avec
le midi de la France. Ce commerce, qui se faisait par le cabotage, etait
fort trouble par les corsaires et les escadres anglaises, et il importait
de le proteger, parce qu'il contribuait a alimenter le midi en grains. On
ne devait donc pas hesiter a adopter le plan de Bonaparte. Les representans
demanderent au comite de salut public l'autorisation necessaire, et
l'execution de ce plan fut aussitot ordonnee.

Le 17 germinal (6 avril), une division de quatorze mille hommes, partages
en cinq brigades, passa la Roya. Le general Massena se porta sur le mont
Tanardo, et Bonaparte avec trois brigades se dirigea sur Oneille, en chassa
une division autrichienne, et y fit son entree. Il trouva dans Oneille
douze pieces de canon, et purgea le port de tous les corsaires qui
infestaient ces parages. Tandis que Massena remontait du Tanardo jusqu'a
Tanarello, Bonaparte continua son mouvement, et marcha d'Oneille jusqu'a
Ormea dans la vallee du Tanaro. Il y entra le 15 avril (28 germinal), et y
trouva quelques fusils, vingt pieces de canon, et des magasins pleins de
draps pour l'habillement des troupes. Des que les brigades francaises
furent reunies dans la vallee du Tanaro, elles se porterent vers la haute
Roya, pour executer le mouvement prescrit sur la gauche des Piemontais. Le
general Dumerbion attaqua de front les positions des Piemontais, pendant
que Massena arrivait sur leurs flancs et sur leurs derrieres. Apres
plusieurs actions assez vives, les Piemontais abandonnerent Saorgio, et se
replierent sur le col de Tende, et enfin abandonnerent le col de Tende meme
pour se refugier a Limone, au-dela de la grande chaine. Tandis que ces
choses se passaient dans la vallee de la Roya, les vallees de la Tinea et
de la Vesubia etaient balayees par la gauche de l'armee d'Italie; et
bientot apres, l'armee des grandes Alpes, piquee d'emulation, prit de vive
force le Saint-Bernard et le Mont-Cenis. Ainsi, des le milieu de floreal
(commencement de mai) nous etions victorieux sur toute la chaine des Alpes,
et nous l'occupions depuis les premiers mamelons de l'Apennin jusqu'au
Mont-Blanc. Notre droite, appuyee a Ormea, s'etendait jusqu'aux portes de
Genes, couvrait une grande partie de la riviere du Ponant, et mettait ainsi
le commerce a l'abri des pirateries. Nous avions pris trois ou quatre mille
prisonniers, cinquante ou soixante pieces de canon, beaucoup d'effets
d'equipement, et deux places fortes. Notre debut etait donc aussi heureux
aux Alpes qu'aux Pyrenees, puisque sur les deux points il nous donnait une
frontiere et une partie des ressources de l'ennemi.

La campagne s'etait ouverte un peu plus tard sur le grand theatre de la
guerre, c'est-a-dire au Nord. La, cinq cent mille hommes allaient se
heurter depuis les Vosges jusqu'a la mer. Les Francais avaient toujours
leurs principales forces vers Lille, Guise et Maubeuge. Pichegru etait
devenu leur general. Chef de l'armee du Rhin, l'annee precedente, il etait
parvenu a se donner l'honneur du deblocus de Landau, qui appartenait au
jeune Hoche; il avait capte la confiance de Saint-Just, tandis que Hoche
etait jete en prison, et avait obtenu le commandement de l'armee du Nord.
Jourdan, estime comme general sage, ne fut pas juge assez energique pour
conserver le grand commandement du Nord, et il remplaca Hoche a l'armee de
la Moselle. Michaud remplacait Pichegru a celle du Rhin. Carnot presidait
toujours aux operations militaires, et les dirigeait de ses bureaux.
Saint-Just et Lebas avaient ete envoyes a Guise pour ranimer l'energie de
l'armee.

La nature des lieux commandait un plan d'operations fort simple, et qui
pouvait avoir des resultats tres prompts et tres vastes: c'etait de porter
la plus grande masse des forces francaises sur la Meuse, vers Namur, et de
menacer ainsi les communications des Autrichiens. C'est la qu'etait la clef
du theatre de la guerre, et qu'elle sera toujours, tant que la guerre se
fera dans les Pays-Bas contre des Autrichiens venus du Rhin. Toute
diversion en Flandre etait une imprudence; car si l'aile jetee en Flandre
se trouvait assez forte pour tenir tete aux coalises, elle ne contribuait
qu'a les repousser de front, sans compromettre leur retraite; et si elle
n'etait pas assez considerable pour obtenir des resultats decisifs, les
coalises n'avaient qu'a la laisser s'avancer dans la West-Flandre, et
pouvaient ensuite l'enfermer et l'acculer a la mer. Pichegru, avec des
connaissances, de l'esprit et assez de resolution, mais un genie militaire
assez mediocre, jugea mal la position, et Carnot, preoccupe de son plan de
l'annee precedente, persista a attaquer directement le centre de l'ennemi,
et a le faire inquieter sur ses deux ailes. En consequence, la masse
principale dut agir de Guise sur le centre des coalises, tandis que deux
fortes divisions, operant l'une sur la Lys, l'autre sur la Sambre, devaient
faire une double diversion. Tel fut le plan oppose au plan offensif de
Mack.

Cobourg commandait toujours en chef les coalises. L'empereur d'Allemagne
s'etait rendu en personne dans les Pays-Bas pour exciter son armee, et
surtout pour terminer par sa presence les divisions qui s'elevaient a
chaque instant entre les generaux allies. Cobourg reunit une masse
d'environ cent mille hommes, dans les plaines du Cateau, pour bloquer
Landrecies. C'etait la le premier acte par lequel les coalises voulaient
debuter, en attendant qu'ils pussent obtenir des Prussiens la marche de la
Moselle sur la Sambre.

Les mouvemens commencerent vers les derniers jours de germinal (mars). La
masse ennemie, apres avoir repousse les divisions francaises disseminees
devant elle, s'etablit autour de Landrecies; le duc d'York fut place en
observation vers Cambray; Cobourg vers Guise. Par le mouvement que venaient
de faire les coalises, les divisions francaises du centre, ramenees en
arriere, se trouvaient separees des divisions de Maubeuge, qui formaient
l'aile droite. Le 2 floreal (21 avril), un effort fut tente pour se
rattacher a ces divisions de Maubeuge. Un combat meurtrier fut livre sur la
Helpe. Nos colonnes, toujours trop divisees, furent repoussees sur tous les
points, et ramenees dans les positions d'ou elles etaient parties.

On resolut alors une nouvelle attaque, mais generale, au centre et sur les
deux ailes. La division Desjardins, qui etait vers Maubeuge, devait faire
un mouvement pour se reunir a la division Charbonnier, qui venait des
Ardennes. Au centre, sept colonnes devaient agir a la fois et
concentriquement, sur toute la masse ennemie groupee autour de Landrecies.
Enfin, a la gauche, Souham et Moreau, partant de Lille avec deux divisions,
formant en tout cinquante mille hommes, avaient ordre de s'avancer en
Flandre, et d'enlever sous les yeux de Clerfayt, Menin et Courtray.

La gauche de l'armee francaise opera sans obstacles, car le prince de
Kaunitz, avec la division qu'il avait sur la Sambre, ne pouvait empecher la
jonction de Charbonnier et de Desjardins. Les colonnes du centre
s'ebranlerent le 7 floreal (26 avril), et marcherent de sept points
differens sur l'armee autrichienne. Ce systeme d'attaques simultanees et
decousues, qui nous avait si mal reussi l'annee precedente, ne nous reussit
pas mieux cette fois. Ces colonnes, trop separees les unes des autres, ne
purent se soutenir, et n'obtinrent sur aucun point un avantage decisif.
L'une d'elles, celle du general Chappuis, fut meme entierement defaite. Ce
general, parti de Cambray, se trouva oppose au duc d'York, qui, avons-nous
dit, couvrait Landrecies de ce cote. Il eparpilla ses troupes sur divers
points, et se trouva devant les positions retranchees de Trois-Villes avec
des forces insuffisantes. Accable par le feu des Anglais, charge en flanc
par la cavalerie, il fut mis en deroute, et sa division dispersee rentra
pele-mele dans Cambray. Ces echecs provenaient moins de nos troupes que de
la mauvaise conduite des operations. Nos jeunes soldats, etonnes
quelquefois d'un feu nouveau pour eux, etaient cependant faciles a conduire
et a ramener a l'attaque, et ils deployaient souvent une ardeur et un
enthousiasme extraordinaires.

Pendant qu'on faisait cette infructueuse tentative sur le centre, la
diversion operee en Flandre contre Clerfayt, reussissait pleinement. Souham
et Moreau etaient partis de Lille et s'etaient portes a Menin et Courtray,
le 7 floreal (26 avril). On sait que ces deux places sont situees a la
suite l'une de l'autre sur la Lys. Moreau investit la premiere, Souham
s'empara de la seconde. Clerfayt, trompe sur la marche des Francais, les
cherchait ou ils n'etaient pas. Bientot, cependant, il apprit
l'investissement de Menin et la prise de Courtray, et voulut essayer de
nous faire retrograder en menacant nos communications avec Lille. Le 9
floreal (28 avril), en effet, il se porta a Moucroen avec dix-huit mille
hommes, et vint s'exposer imprudemment aux coups de cinquante mille
Francais, qui auraient pu l'ecraser en se repliant. Moreau et Souham,
ramenant aussitot une partie de leurs troupes vers leurs communications
menacees, marcherent sur Moucroen et resolurent de livrer bataille a
Clerfayt. Il etait retranche sur une position a laquelle on ne pouvait
parvenir que par cinq defiles etroits, defendus par une formidable
artillerie. Le 10 floreal (29 avril), l'attaque fut ordonnee. Nos jeunes
soldats, dont la plupart voyaient le feu pour la premiere fois, n'y
resisterent pas d'abord; mais les generaux et les officiers braverent tous
les dangers pour les rallier; ils y reussirent, et les positions furent
enlevees. Clerfayt perdit douze cents prisonniers, dont quatre-vingt-quatre
officiers, trente-trois pieces de canon, quatre drapeaux et cinq cents
fusils. C'etait notre premiere victoire au Nord, et elle releva
singulierement le courage de l'armee. Menin fut pris immediatement apres.
Une division d'emigres, qui s'y trouvait renfermee, se sauva bravement, en
se faisant jour le fer a la main.

Le succes de la gauche et les revers du centre deciderent Pichegru et
Carnot a abandonner tout a fait le centre pour agir exclusivement sur les
ailes. Pichegru envoya le general Bonnaud avec vingt mille hommes a
Sanghien, pres Lille, afin d'assurer les communications de Moreau et de
Souham. Il ne laissa a Guise que vingt mille hommes sous les ordres du
general Ferrand, et detacha le reste vers Maubeuge, pour le reunir aux
divisions Desjardins et Charbonnier. Ces forces reunies porterent a
cinquante-six mille hommes l'aile droite destinee a agir sur la Sambre.
Carnot, jugeant encore mieux que Pichegru la situation des choses, donna un
ordre qui decida le destin de la campagne. Commencant a sentir que le point
sur lequel il fallait frapper les coalises etait la Sambre et la Meuse;
que, battus sur cette ligne, ils etaient separes de leurs base, il ordonna
a Jourdan d'amener a lui quinze mille hommes de l'armee du Rhin, de laisser
sur le versant occidental des Vosges les troupes indispensables pour
couvrir cette frontiere, de quitter ensuite la Moselle, avec quarante-cinq
mille hommes, et de se porter sur la Sambre a marches forcees. L'armee de
Jourdan, reunie a celle de Maubeuge, devait former une masse de
quatre-vingt-dix ou cent mille hommes, et entrainer la defaite des coalises
sur le point decisif. Cet ordre, le plus beau de la campagne, celui auquel
il faut en attribuer tous les resultats, partit le 11 floreal (30 avril)
des bureaux du comite de salut public.

Pendant ce temps, Cobourg avait pris Landrecies. N'attachant pas une assez
grande importance a la defaite de Clerfayt, il se contenta de detacher le
duc d'York vers Lamain, entre Tournay et Lille.

Clerfayt s'etait porte dans la West-Flandre, entre la gauche avancee des
Francais et la mer; de cette maniere, il etait encore plus eloigne
qu'auparavant de la grande armee, et du secours que lui apportait le duc
d'York. Les Francais echelonnes a Lille, Menin et Courtray, formaient une
colonne avancee en Flandre; Clerfayt, transporte a Thielt, se trouvait
entre la mer et cette colonne; le duc d'York, poste a Lamain, devant
Tournay, etait entre cette colonne et la grande masse coalisee. Clerfayt
voulut faire une tentative sur Courtray, et vint l'attaquer le 21 floreal
(10 mai). Souham se trouvait dans ce moment en arriere de Courtray; il fit
promptement ses dispositions, revint dans la place au secours de Vandamme,
et, tandis qu'il preparait une sortie, il detacha Macdonald et Malbranck
sur Menin, pour y passer la Lys, et venir tourner Clerfayt. Le combat se
livra le 22 (11 mai). Clerfayt avait fait sur la chaussee de Bruges et dans
les faubourgs les meilleures dispositions; mais nos jeunes
requisitionnaires braverent hardiment le feu des maisons et des batteries,
et apres un choc violent, obligerent Clerfayt a se retirer. Quatre mille
hommes des deux partis couvrirent le champ de bataille; et si, au lieu de
tourner l'ennemi du cote de Menin, on l'avait tourne du cote oppose, on
aurait pu lui couper sa retraite sur la Flandre.

C'etait la seconde fois que Clerfayt etait battu par notre aile gauche
victorieuse. Notre aile droite, sur la Sambre, n'etait pas aussi heureuse.
Commandee par plusieurs generaux, qui deliberaient en conseil de guerre
avec les representans Saint-Just et Lebas, elle ne fut pas aussi bien
dirigee que les deux divisions commandees par Souham et Moreau. Kleber et
Marceau, qu'on y avait transportes de la Vendee, auraient pu la conduire a
la victoire, mais leurs avis etaient peu ecoutes. Le mouvement prescrit a
cette aile droite consistait a passer la Sambre pour se diriger sur Mons.
Un premier passage fut tente le 20 floreal (9 mai); mais les dispositions
necessaires n'ayant pas ete faites sur l'autre rive, l'armee ne put s'y
maintenir, et fut obligee de repasser la Sambre en desordre. Le 22,
Saint-Just voulut tenter un nouveau passage, malgre le mauvais succes du
premier. Il eut bien mieux valu attendre l'arrivee de Jourdan, qui, avec
ses quarante-cinq mille hommes, devait rendre les succes de l'aile droite
infaillibles. Mais Saint-Just ne voulait ni hesitation ni retard; et il
fallut obeir a ce proconsul terrible. Le nouveau passage ne fut pas plus
heureux. L'armee franchit une seconde fois la Sambre; mais, attaquee encore
sur l'autre rive, avant de s'y etre solidement etablie, elle eut ete
perdue, sans la bravoure de Marceau et la fermete de Kleber.

Ainsi, depuis un mois, on se battait de Maubeuge jusqu'a la mer, avec un
acharnement incroyable, et sans succes decisifs. Heureux a la gauche, nous
etions malheureux a la droite; mais nos troupes se formaient, et le
mouvement habile et hardi prescrit a Jourdan preparait des resultats
immenses.

Le plan de Mack etait devenu inexecutable. Le general prussien Moellendorf
refusait de se rendre sur la Sambre, et disait n'avoir pas d'ordre de sa
cour. Les negociateurs anglais etaient alles faire expliquer le cabinet
prussien sur le traite de La Haye, et, en attendant, Cobourg, menace sur
l'une de ses ailes, avait ete oblige de dissoudre son centre a l'exemple de
Pichegru. Il avait renforce Kaunitz sur la Sambre, et porte le gros de son
armee vers la Flandre, aux environs de Tournay. Une action decisive se
preparait donc a la gauche, car le moment approchait ou de grandes masses
allaient s'aborder et se combattre.

On concut alors dans l'etat-major autrichien un plan qui fut appele _de
destruction_, et qui avait pour but de couper l'armee francaise de Lille,
de l'envelopper et de l'aneantir. Une pareille operation etait possible,
car les coalises pouvaient faire agir pres de cent mille hommes contre
soixante-dix, mais ils firent des dispositions singulieres pour arriver a
ce but. Les Francais etaient toujours distribues comme il suit: Souham et
Moreau a Menin et Courtray, avec cinquante mille hommes, et Bonnaud aux
environs de Lille avec vingt. Les coalises etaient toujours repartis sur
les deux flancs de cette ligne avancee; la division de Clerfayt a gauche
dans la West-Flandre, la masse des coalises a droite du cote de Tournay.
Les coalises resolurent de faire un effort concentrique sur Turcoing, qui
separe Menin et Courtray de Lille. Clerfayt dut y marcher de la
West-Flandre, en passant par Werwick et Lincelles. Les generaux de Busch,
Otto et le duc d'York eurent ordre d'y marcher du cote oppose, c'est-a-dire
de Tournay. De Busch devait se rendre a Moucroen, Otto a Turcoing meme, et
le duc d'York, s'avancant sur Roubaix et Mouvaux, devait donner la main a
Clerfayt. Par cette derniere jonction, Souham et Moreau se trouvaient
coupes de Lille. Le general Kinsky et l'archiduc Charles etaient charges,
avec deux fortes colonnes, de replier Bonnaud dans Lille. Ces dispositions,
pour reussir, exigeaient un ensemble de mouvemens impossible a obtenir. La
plupart de ces corps, en effet, partaient de points extremement eloignes,
et Clerfayt avait a marcher au travers de l'armee francaise.

Ces mouvemens devaient s'executer le 28 floreal (17 mai). Pichegru s'etait
porte dans ce moment a l'aile droite de la Sambre, pour y reparer les
echecs que cette aile venait d'essuyer. Souham et Moreau dirigeaient
l'armee en l'absence de Pichegru. Le premier signe des projets des coalises
leur fut donne par la marche de Clerfayt sur Werwick; ils se porterent
aussitot de ce cote; mais, en apprenant que la masse de l'ennemi arrivait
du cote oppose, et menacait leurs communications, ils prirent une
resolution prompte et habile: ce fut de diriger un effort sur Turcoing pour
s'emparer de cette position decisive entre Menin et Lille. Moreau resta
avec la division Vandamme devant Clerfayt, afin de ralentir sa marche, et
Souham marcha sur Tourcoing avec quarante-cinq mille hommes. Les
communications avec Lille n'etant pas encore interrompues, on put ordonner
a Bonnaud de se porter de son cote sur Turcoing, et de faire un effort
puissant pour conserver la communication de cette position avec Lille. Les
dispositions des generaux francais eurent un plein succes. Clerfayt n'avait
pu s'avancer que lentement; retarde a Werwick, il n'arriva pas a Lincelles
au jour convenu. Le general de Busch s'etait d'abord empare de Moucroen;
mais il avait eprouve ensuite un leger echec, et Otto, s'etant morcele pour
le secourir, n'etait pas reste assez en forces a Turcoing; enfin le duc
d'York s'etait avance a Roubaix et a Mouvaux, sans voir venir Clerfayt, et
sans pouvoir se lier a lui; Kinsky et l'archiduc Charles n'arriverent vers
Lille que fort tard dans la journee du 28 (17 mai). Le lendemain matin 29
(18 mai), Souham marcha vivement sur Turcoing, culbuta tout ce qui se
rencontra devant lui, et s'empara de cette position importante. De son
cote, Bonnaud, marchant de Lille sur le duc d'York, qui devait s'interposer
entre cette place et Turcoing, le trouva morcele sur une ligne etendue. Les
Anglais, quoique surpris, voulurent resister; mais nos jeunes
requisitionnaires, marchant avec ardeur, les obligerent a ceder et a fuir
en jetant leurs armes. La deroute fut telle, que le duc d'York, courant a
toute bride, ne dut son salut qu'a la vitesse de son cheval. Des ce moment
la confusion devint generale chez les coalises, et l'empereur d'Autriche,
des hauteurs de Templeuve, vit toute son armee en fuite. Pendant ce temps,
l'archiduc Charles, mal averti, mal place, demeurait inactif au-dessous de
Lille, et Clerfayt, arrete vers la Lys, etait reduit a se retirer. Telle
fut l'issue de ce _plan de destruction_. Il nous valut plusieurs milliers
de prisonniers, beaucoup de materiel, et le prestige d'une grande victoire,
remportee avec soixante-dix mille hommes sur pres de cent mille.

Pichegru arriva lorsque la bataille etait gagnee. Tous les corps coalises
se replierent sur Tournay, et Clerfayt, regagnant la Flandre, reprit sa
position de Thielt. Pichegru profita mal de cette importante victoire. Les
coalises s'etaient groupes pres de Tournay, ayant leur droite appuyee a
l'Escaut. Le general francais voulut faire enlever quelques fourrages qui
remontaient l'Escaut, et fit combattre toute l'armee pour ce but pueril.
S'approchant du fleuve, il resserra les coalises dans leur position
demi-circulaire de Tournay. Bientot tous ses corps se trouverent
successivement engages sur ce demi-cercle. Le combat le plus vif fut livre
a Pont-a-Chin, le long de l'Escaut. Il y eut pendant douze heures un
carnage affreux, et sans aucun resultat possible. Il perit des deux cotes
sept a huit mille hommes. L'armee francaise se replia apres avoir brule
quelques bateaux, et en perdant une partie de l'ascendant que la bataille
de Turcoing lui avait valu.

Cependant nous pouvions nous considerer comme victorieux en Flandre, et la
necessite ou se trouvait Cobourg de porter des renforts ailleurs allait y
rendre notre superiorite plus decidee. Sur la Sambre, Saint-Just avait
voulu operer un troisieme passage, et investir Charleroi; mais Kaunitz,
renforce, avait fait lever le siege au moment meme ou, par bonheur, Jourdan
arrivait avec toute l'armee de la Moselle. Des ce moment quatre-vingt-dix
mille hommes allaient agir sur la ligne veritable d'operations, et terminer
les hesitations de la victoire. Au Rhin, il ne s'etait rien passe
d'important. Seulement, le general Moellendorf, profitant de la diminution
de nos forces sur ce point, nous avait enleve le poste de Kayserslautern;
mais il etait rentre dans l'inaction aussitot apres cet avantage. Ainsi,
des le mois de prairial (fin de mai), et sur toute la ligne du Nord, nous
avions non-seulement resiste a la coalition, mais triomphe d'elle en
plusieurs rencontres; nous avions remporte une grande victoire, et nous
nous avancions sur deux ailes dans la Flandre et sur la Sambre. La perte de
Landrecies n'etait rien aupres de ces avantages et de ceux que la situation
presente nous assurait.

La guerre de la Vendee n'avait pas entierement fini apres la deroute de
Savenay. Trois chefs s'etaient sauves, La Rochejaquelein, Stofflet et
Marigny. Outre ces trois chefs, Charette, qui, au lieu de passer la Loire,
avait pris l'ile de Noirmoutiers, restait dans la Basse-Vendee. Mais cette
guerre se bornait maintenant a de simples escarmouches, et n'avait plus
rien d'inquietant pour la republique. Le general Turreau avait recu le
commandement de l'Ouest. Il avait partage l'armee disponible en colonnes
mobiles qui parcouraient le pays, en se dirigeant concentriquement sur un
meme point; elles battaient les bandes fugitives, et, quand elles n'avaient
pas a se battre, elles executaient le decret de la convention,
c'est-a-dire, brulaient les forets et les villages, et enlevaient la
population pour la transporter ailleurs. Plusieurs engagemens avaient eu
lieu, mais sans grands resultats. Haxo, apres avoir repris sur Charette les
iles de Noirmoutiers et de Bouin, avait espere plusieurs fois de se saisir
de lui; mais ce partisan hardi lui echappait toujours et reparaissait
bientot sur le champ de bataille, avec une constance non moins admirable
que son adresse. Cette malheureuse guerre n'etait plus desormais qu'une
guerre de devastation. Le general Turreau fut contraint de prendre une
mesure cruelle, c'etait d'ordonner aux habitans des bourgs d'abandonner le
pays, sous peine d'etre traites en ennemis s'ils y restaient. Cette mesure
les reduisait ou a quitter le sol sur lequel ils avaient tous leurs moyens
d'existence, ou a se soumettre aux executions militaires. Tels sont les
inevitables maux des guerres civiles.

La Bretagne etait devenue le theatre d'un nouveau genre de guerre, la
guerre des Chouans. Deja cette province avait montre quelques dispositions
a imiter la Vendee; cependant le penchant a s'insurger n'etant pas aussi
general, quelques individus seulement, profitant de la nature des lieux,
s'etaient livres a des brigandages isoles. Bientot les debris de la colonne
vendeenne qui avait passe en Bretagne accrurent le nombre de ces partisans.
Leur principal etablissement etait dans la foret du Perche, et ils
parcouraient le pays en troupes de quarante ou cinquante, attaquant
quelquefois la gendarmerie, faisant contribuer les petites communes, et
commettant ces desordres au nom de la cause royale et catholique. Mais la
veritable guerre etait finie, et il ne restait plus qu'a deplorer les
calamites particulieres qui affligeaient ces malheureuses provinces.

Aux colonies et sur mer, la guerre n'etait pas moins active que sur le
continent. Le riche etablissement de Saint-Domingue avait ete le theatre
des plus grandes horreurs dont l'histoire fasse mention. Les blancs avaient
embrasse avec enthousiasme la cause de la revolution, qui, selon eux,
devait amener leur independance de la metropole; les mulatres ne l'avaient
pas embrassee avec moins de chaleur, mais ils en esperaient autre chose que
l'independance politique de la colonie, et ils aspiraient aux droits de
bourgeoisie qu'on leur avait toujours refuses. L'assemblee constituante
avait reconnu les droits des mulatres; mais les blancs, qui ne voulaient de
la revolution que pour eux, s'etaient alors revoltes, et la guerre civile
avait commence entre l'ancienne race des hommes libres et les affranchis.
Profitant de cette guerre, les negres avaient paru a leur tour sur la
scene, et s'y etaient annonces par le feu et le sang. Ils avaient egorge
leurs maitres et incendie leurs proprietes. Des ce moment, la colonie se
trouva livree a la plus horrible confusion; chaque parti reprochait a
l'autre le nouvel ennemi qui venait de se presenter, et l'accusait de lui
avoir donne des armes. Les negres, sans se ranger encore pour aucune cause,
ravageaient le pays. Bientot cependant, excites par les envoyes de la
partie espagnole, ils pretendirent servir la cause royale. Pour ajouter
encore a la confusion, les Anglais etaient intervenus. Une partie des
blancs les avaient appeles dans un moment de danger, et leur avaient cede
le fort important de Saint-Nicolas. Le commissaire Santhonax, aide surtout
des mulatres et d'une partie des blancs, resista a l'invasion des Anglais,
et ne trouva enfin qu'un moyen de la repousser: ce fut de reconnaitre la
liberte des negres qui se declareraient pour la republique. La convention
avait confirme cette mesure et proclame par un decret tous les negres
libres. Des cet instant, une portion d'entre eux, qui servaient la cause
royale, passerent du cote des republicains; et les Anglais, retranches dans
le fort de Saint-Nicolas, n'eurent plus aucun espoir d'envahir cette riche
possession, qui, long-temps ravagee, devait enfin n'appartenir qu'a
elle-meme. La Guadeloupe, apres avoir ete prise et reprise, nous etait
enfin restee, mais la Martinique etait definitivement perdue.

Tels etaient les desordres des colonies. Sur l'Ocean se passait un
evenement important; c'etait l'arrivee de ce convoi d'Amerique si
impatiemment attendu dans nos ports. L'escadre de Brest, au nombre de
trente vaisseaux, etait sortie, comme on l'a vu, avec l'ordre de croiser,
et de ne combattre que dans le cas ou le salut du convoi l'exigerait
imperieusement. Nous avons deja dit que Jean-Bon-Saint-Andre etait a bord
du vaisseau amiral; que Villaret-Joyeuse avait ete fait, de simple
capitaine, chef d'escadre; que des paysans n'ayant jamais vu la mer avaient
ete places dans les equipages; et que ces matelots, ces officiers, ces
amiraux d'un jour, etaient charges de lutter contre la vieille marine
anglaise. L'amiral Villaret-Joyeuse appareilla le 1er prairial (20 mai), et
fit voile vers les iles Coves et Flores pour attendre le convoi. Il prit en
route beaucoup de vaisseaux de commerce anglais, et les capitaines lui
disaient: _Vous nous prenez en detail, mais l'amiral Howe va vous prendre
en gros_. En effet, cet amiral croisait sur les cotes de la Bretagne et de
la Normandie, avec trente-trois vaisseaux et douze fregates. Le 9 prairial
(28 mai), l'escadre francaise apercut une flotte. Les equipages impatiens
regardaient grossir a l'horizon ces points noirs; et, lorsqu'ils
reconnurent les Anglais, ils pousserent des cris d'enthousiasme, et
demanderent le combat avec cette chaleur de patriotisme qui a toujours
distingue nos habitans des cotes. Quoique les instructions donnees au
general ne lui permissent de se battre que pour sauver le convoi, cependant
Jean-Bon-Saint-Andre, entraine lui-meme par l'enthousiame universel,
consentit au combat, et fit donner l'ordre de s'y preparer. Vers le soir,
un vaisseau de l'arriere-garde, _le Revolutionnaire_, qui avait diminue de
voiles, se trouva engage contre les Anglais, fit une resistance opiniatre,
perdit son capitaine, et fut oblige de se faire remorquer a Rochefort. La
nuit empecha l'action de devenir generale.

Le lendemain 10 (29 mai), les deux escadres se trouverent en presence.
L'amiral anglais manoeuvra contre notre arriere-garde. Le mouvement que
nous fimes pour la proteger amena l'engagement general. Les Francais ne
manoeuvrant pas aussi bien, deux de leurs vaisseaux, _l'Indomptable_ et _le
Tyrannicide_, se trouverent en presence de forces superieures, et se
battirent avec un courage opiniatre. Villaret-Joyeuse donna l'ordre de
secourir les vaisseaux engages; mais ses ordres n'etant ni bien compris, ni
bien executes, il se porta seul en avant, au risque de n'etre pas suivi.
Cependant il le fut bientot apres: toute notre escadre s'avanca sur
l'escadre ennemie, et l'obligea de reculer. Malheureusement nous avions
perdu l'avantage du vent; nous fimes un feu terrible sur les Anglais, mais
nous ne pumes pas les poursuivre. Il nous resta cependant les deux
vaisseaux et le champ de bataille.

Le 11 et le 12 (30 et 31 mai), une brume epaisse enveloppa les deux armees
navales. Les Francais tacherent d'entrainer les Anglais au nord et a
l'ouest de la route que devait suivre le convoi. Le 13, la brume se
dissipa; un soleil eclatant eclaira les deux flottes. Les Francais
n'avaient plus que vingt-six vaisseaux, tandis que leurs ennemis en avaient
trente-six; ils demandaient de nouveau le combat, et il convenait de ceder
a leur ardeur pour occuper les Anglais, et les eloigner de la route du
convoi, qui devait passer sur le champ de bataille du 10.

Ce combat, l'un des plus memorables dont l'Ocean ait ete le temoin,
commenca a neuf heures du matin. L'amiral Howe s'avanca pour couper notre
ligne. Une fausse manoeuvre du vaisseau _la Montagne_ lui permit d'y
penetrer, d'isoler notre aile gauche, et de l'accabler de toutes ses
forces.

Notre droite et notre avant-garde resterent isolees. L'amiral voulait les
rallier a lui pour se reporter sur l'escadre anglaise, mais il avait perdu
l'avantage du vent, et resta cinq heures sans pouvoir se rapprocher du
champ de bataille. Pendant ce temps, les vaisseaux engages se battaient
avec un heroisme extraordinaire. Les Anglais, superieurs dans la manoeuvre,
perdaient leur avantage dans les luttes de vaisseau a vaisseau, trouvaient
des feux terribles et des abordages formidables. C'est au milieu de cette
action acharnee que le vaisseau _le Vengeur_, demate, a moitie detruit, et
pres de couler, refusa d'amener son pavillon, au risque de s'abimer sous
les eaux. Les Anglais cesserent les premiers le feu, et se retirerent
etonnes d'une pareille resistance. Ils avaient pris six de nos vaisseaux.
Le lendemain Villaret-Joyeuse, ayant reuni son avant-garde et sa droite,
voulait fondre sur eux et leur enlever leur proie. Les Anglais, fort
endommages, nous auraient peut-etre cede la victoire. Jean-Bon-Saint-Andre
s'opposa a un nouveau combat malgre l'enthousiasme des equipages. Les
Anglais purent donc regagner paisiblement leurs ports; ils y rentrerent
epouvantes de leur victoire, et pleins d'admiration pour la bravoure de nos
jeunes marins. Mais le but essentiel de ce terrible combat etait rempli.
L'amiral Venstabel avait traverse, pendant cette journee du 13, le champ de
bataille du 10, l'avait trouve couvert de debris; et etait entre
heureusement dans les ports de France.

Ainsi, victorieux aux Pyrenees et aux Alpes, menacans dans les Pays-Bas,
heroiques sur mer, et assez forts pour disputer cherement une victoire
navale aux Anglais, nous commencions l'annee 1794 de la maniere la plus
brillante et la plus glorieuse.




CHAPITRE XXI.


SITUATION INTERIEURE AU COMMENCEMENT DE L'ANNEE 1794.--TRAVAUX
ADMINISTRATIFS DU COMITE.--LOIS DES FINANCES.--CAPITALISATION DES RENTES
VIAGERES.--ETAT DES PRISONS.--PERSECUTIONS POLITIQUES.--NOMBREUSES
EXECUTIONS.--TENTATIVE D'ASSASSINAT SUR ROBESPIERRE ET COLLOT
D'HERBOIS.--DOMINATION DE ROBESPIERRE.-LA SECTE DE LA _mere de Dieu_.--DES
DIVISIONS SE MANIFESTENT ENTRE LES COMITES.--FETE A L'ETRE SUPREME.--LOI DU
22 FRIMAIRE REORGANISANT LE TRIBUNAL REVOLUTIONNAIRE.--TERREUR
EXTREME.-GRANDES EXECUTIONS A PARIS.--MISSIONS DE LEBON, CARRIER ET
MAIGNET; CRUAUTES ATROCES COMMISES PAR EUX.--NOYADES DANS LA
LOIRE.--RUPTURE ENTRE LES CHEFS DU COMITE DE SALUT PUBLIC; RETRAITE DE
ROBESPIERRE.

Tandis qu'au dehors la republique etait victorieuse, son etat interieur
n'avait pas cesse d'etre violent. Ses maux etaient toujours les memes:
c'etaient les assignats, le _maximum_, la rarete des subsistances, la loi
des suspects, les tribunaux revolutionnaires.

Les embarras resultant de la necessite de regler tous les mouvemens du
commerce n'avaient fait que s'accroitre. On etait oblige de modifier sans
cesse la loi du _maximum_; il fallait en excepter tantot les fils retors et
leur accorder dix pour cent au-dessus du tarif; tantot les epingles, les
baptistes, les linons, les mousselines, les gazes, les dentelles de fil et
de soie, les soies et les soieries. Mais tandis qu'il fallait excepter du
_maximum_ une foule d'objets, il en etait d'autres qu'il devenait urgent
d'y soumettre. Ainsi, le prix des chevaux etant devenu excessif, on n'avait
pu s'empecher d'en determiner la valeur suivant la taille et la qualite. De
ces moyens resultait toujours le meme inconvenient. Le commerce s'arretait
et fermait ses marches, ou bien s'en ouvrait de clandestins; et ici
l'autorite devenait impuissante. Si par les assignats elle avait pu
realiser la valeur des biens nationaux, et si par le _maximum_ elle avait
pu mettre les assignats en rapport avec les marchandises, il n'y avait
aucun moyen d'empecher les marchandises de se supprimer ou de se cacher aux
acheteurs. Aussi les plaintes ne cessaient de s'elever contre les marchands
qui se retiraient, ou qui fermaient leurs magasins.

Cependant l'etat des subsistances causait moins d'inquietude cette annee.
Les convois arrives du nord de l'Amerique, et une recolte abondante,
avaient fourni une quantite suffisante de grains pour la consommation de la
France. Le comite, administrant toutes choses avec la meme vigueur, avait
ordonne que le recensement de la recolte serait fait par la commission des
subsistances, et qu'une partie des grains serait battue sur-le-champ pour
suffire aux approvisionnemens des marches. On avait eu quelque crainte de
voir les moissonneurs errans qui se deplacent pour se rendre dans les
provinces a grains, exiger des salaires extraordinaires; le comite declara
que tous les citoyens et citoyennes connus pour s'employer aux travaux des
recoltes etaient en requisition forcee, et que leurs salaires seraient
determines par les autorites locales. Bientot des garcons bouchers et
boulangers s'etant mutines, le comite prit une mesure plus generale, et mit
en requisition les ouvriers de toute espece, qui s'employaient a la
manipulation, au transport et au debit des marchandises de premiere
necessite.

Les approvisionnemens en viande etaient beaucoup plus difficiles et plus
inquietans. On en manquait surtout a Paris; et, depuis le moment ou les
hebertistes avaient voulu se servir de cette disette pour exciter un
mouvement, le mal n'avait fait que s'accroitre. On fut oblige de mettre la
ville de Paris a la ration de viande. La commission des subsistances fixa
la consommation journaliere a soixante-quinze boeufs, cent cinquante
quintaux de veau et de mouton, et deux cents cochons. Elle se procurait les
bestiaux necessaires, et les envoyait a l'hospice de l'Humanite, qui etait
designe comme l'abattoir commun, et comme le seul autorise. Les bouchers
nommes par chaque section venaient y chercher la viande qui leur etait
destinee, et en recevaient une quantite proportionnee a la population
qu'ils avaient a servir. Tous les cinq jours, ils devaient distribuer a
chaque famille une demi-livre de viande par tete. On employait encore ici
la ressource des cartes, delivrees par les comites revolutionnaires, pour
la distribution du pain, et portant le nombre d'individus dont se composait
chaque famille. Pour eviter les tumultes et les longues veilles, defense
etait faite de se rendre avant six heures du matin a la porte des bouchers.

L'insuffisance de ces reglemens se fit bientot sentir; deja il s'etait
etabli, comme nous l'avons dit ailleurs, des boucheries clandestines. Le
nombre en devint tous les jours plus grand. Les bestiaux n'avaient pas le
temps d'arriver aux marches de Neubourg, Poissy et Sceaux; les bouchers des
campagnes les devancaient, et venaient les acheter dans les herbages meme.
Profitant de la negligence des communes rurales dans l'execution de la loi,
ces bouchers vendaient au-dessus du _maximum_, et fournissaient tous les
habitans des grandes communes, et particulierement ceux de Paris, qui ne se
contentaient pas de la demi-livre distribuee tous les cinq jours. De cette
maniere, les bouchers de campagne absorbaient le commerce de ceux des
villes, qui n'avaient presque plus rien a faire depuis qu'ils etaient
bornes a distribuer les rations. Plusieurs d'entre eux demanderent meme une
loi qui les autorisat a resilier les baux de leurs boutiques. Il fallut
alors porter de nouveaux reglemens pour empecher que les bestiaux fussent
detournes des marches; et on obligea les proprietaires d'herbages a des
declarations et a des formalites extremement genantes. On fut force de
descendre a des details bien plus minutieux encore; le bois et le charbon
n'arrivant plus, a cause du _maximum_, ce qui donnait lieu a des soupcons
d'accaparement, on defendit d'avoir chez soi plus de quatre voies de bois,
et plus de deux voies de charbon.

Le nouveau gouvernement suffisait avec une activite singuliere a toutes les
difficultes de la carriere ou il se trouvait engage. Tandis qu'il rendait
ces reglemens si multiplies, il s'occupait de reformer l'agriculture, de
changer la legislation du fermage, pour diviser l'exploitation des terres;
d'introduire les nouveaux assolemens, les prairies artificielles et
l'education des bestiaux; il decretait l'institution de jardins botaniques,
dans tous les chefs-lieux de departement, pour naturaliser les plantes
exotiques, former des pepinieres d'arbres de toute espece, et ouvrir des
cours d'agriculture a l'usage et a la portee des cultivateurs; il ordonnait
le dessechement general des marais, d'apres un plan vaste et bien concu; il
decidait que l'etat ferait les avances de cette grande entreprise, et que
les proprietaires dont les terres seraient dessechees et assainies
paieraient un droit, ou cederaient leurs terres moyennant un prix
determine; enfin, il engageait tous les architectes a presenter des plans
pour rebatir les villages en demolissant les chateaux; il ordonnait des
embellissemens pour rendre le jardin des Tuileries plus commode au public;
il demandait a tous les artistes un projet pour changer la salle d'Opera en
une arene couverte, ou le peuple s'assemblerait en hiver.

Ainsi donc, il executait ou du moins essayait presque tout a la fois; tant
il est vrai que c'est lorsqu'on a le plus a faire, qu'on est le plus
capable de beaucoup faire! Le soin des finances n'etait pas le moins
difficile et le moins inquietant de tous. On a vu quelles ressources furent
imaginees, au mois d'aout 1793, pour remettre les assignats en valeur, en
les retirant en partie de la circulation. Le milliard retire par l'emprunt
force, et les victoires qui terminerent la campagne de 1793, les
releverent, et, comme nous l'avons dit ailleurs, ils remonterent presque au
pair, grace aux lois terribles qui rendaient la possession du numeraire si
dangereuse. Cependant cette apparente prosperite dura peu; les assignats
retomberent bientot, et la quantite des emissions les deprecia rapidement.
Il en rentrait bien une partie par les ventes des biens nationaux, mais
cette rentree etait insuffisante. Les biens se vendaient au-dessus de
l'estimation, ce qui n'avait rien d'etonnant, car l'estimation avait ete
faite en argent, et le paiement se faisait en assignats. De cette maniere,
le prix etait reellement fort au-dessous de l'estimation, quoiqu'il parut
etre au-dessus. D'ailleurs, cette absorption des assignats ne pouvait etre
que lente, tandis que l'emission etait necessairement immense et rapide.
Douze cent mille hommes a solder et a armer, un materiel a creer, une
marine a construire, avec un papier deprecie, exigeaient des quantites
enormes de ce papier. Cette ressource etant devenue la seule, et le capital
des assignats, d'ailleurs, s'augmentant chaque jour par les confiscations,
on se resigna a en user autant que le besoin le reclamerait. On abolit la
distinction entre la caisse de l'ordinaire et de l'extraordinaire, l'une
reservee au produit des impots, l'autre a la creation des assignats. On
confondit les deux natures de ressources, et chaque fois que le besoin
l'exigeait, on suppleait au revenu par des emissions nouvelles. Au
commencement de 1794 (an II), la somme totale des emissions s'etait accrue
du double. Pres de quatre milliards avaient ete ajoutes a la somme qui
existait deja, et l'avaient portee a environ huit milliards. En retranchant
les sommes rentrees et brulees, et celles qui n'avaient pas encore ete
depensees, il restait en circulation reelle cinq milliards cinq cent trente
six millions. On decreta, en messidor an II (juin 1794), la creation d'un
nouveau milliard d'assignats de toute valeur depuis 1,000 francs jusqu'a 15
sous. Le comite des finances eut encore recours a l'emprunt force sur les
riches. On se servit des roles de l'annee precedente, et on imposa a ceux
qui etaient portes sur ces roles une contribution extraordinaire de guerre,
du dixieme de l'emprunt force, c'est-a-dire de cent millions. Cette somme
ne leur fut pas imposee a titre d'emprunt remboursable, mais a titre
d'impot qui devait etre paye par eux sans retour.

Pour completer l'etablissement du Grand-Livre, et le projet d'uniformiser
la dette publique, il restait a _capitaliser_ les rentes viageres, et a les
convertir en une _inscription_. Ces rentes de toute espece et de toute
forme etaient l'objet de l'agiotage le plus complique; comme les anciens
contrats sur l'etat, elles avaient l'inconvenient de reposer sur un titre
royal, et d'obtenir une preference marquee sur les valeurs republicaines;
car on se disait toujours que si la republique consentait a payer les
dettes de la monarchie, la monarchie ne consentirait pas a payer celles de
la republique. Cambon acheva donc son grand ouvrage de la regeneration de
la dette, en proposant et en faisant rendre la loi qui capitalisait les
rentes viageres; les titres devaient etre remis par les notaires, et brules
ensuite, comme l'avaient ete les contrats. Le capital fourni autrefois par
le rentier etait converti en une inscription, et portait un interet
perpetuel de cinq pour cent, au lieu d'un revenu viager. Cependant, par
egard pour les vieillards et les rentiers peu fortunes, qui avaient voulu
doubler leurs ressources en les rendant viageres, on conserva les rentes
modiques, en les proportionnant a l'age des individus. De quarante a
cinquante ans, on laissa exister toute rente de quinze cents a deux mille
francs; de cinquante a soixante, toute rente de trois mille a quatre mille;
et ainsi de suite jusqu'a l'age de cent ans, et jusqu'a la somme de 10,500
francs. Si le rentier compris dans les cas ci-dessus avait une rente
superieure au taux designe, le surplus etait capitalise. Certes, on ne
pouvait garder plus de menagemens pour les fortunes mediocres et la
vieillesse; cependant aucune loi ne donna lieu a plus de reclamations et de
plaintes, et la convention essuya, pour une mesure sage et menagee avec
humanite, plus de blame que pour les mesures terribles qui signalaient
chaque jour sa dictature. Les agioteurs etaient fort contraries, parce que
la loi exigeait, pour reconnaitre les creances, les certificats de vie. Les
porteurs de titres d'emigres ne pouvaient pas se procurer aisement ces
certificats; aussi les agioteurs, qui etaient leses par cette condition,
firent de grandes declamations au nom des vieillards et des infirmes; ils
disaient qu'on ne respectait ni l'age ni l'indigence; ils persuadaient aux
rentiers qu'ils ne seraient pas payes, parce que l'operation et les
formalites qu'elle exigeait entraineraient des delais interminables;
cependant il n'en fut rien. Cambon fit modifier quelques clauses du decret,
et, veillant sans cesse a la tresorerie, y fit executer le travail avec la
plus grande promptitude. Les rentiers qui n'agiotaient pas sur les titres
d'autrui, et qui vivaient de leur propre revenu, furent payes promptement;
et, comme dit Barrere, au lieu d'attendre leur tour de paiement, dans des
cours decouvertes, et exposes a l'intemperie des saisons, ils l'attendaient
dans les salles chaudes et couvertes de la tresorerie.

A cote de ces reformes utiles, les cruautes continuaient d'avoir leur
cours. La loi qui expulsait les ex-nobles de Paris, des places fortes et
maritimes, donnait lieu a une foule de vexations. Distinguer les vrais
nobles, aujourd'hui que la noblesse etait une calamite, n'etait pas, plus
facile qu'a l'epoque ou elle avait ete une pretention. Les roturieres
mariees a des nobles, et devenues veuves, les acheteurs de charges qui
avaient pris le titre d'ecuyers, reclamaient pour etre exemptes d'une
distinction qu'ils avaient autrefois avidement recherchee. Cette loi
ouvrait donc une nouvelle carriere a l'arbitraire et aux vexations les plus
tyranniques.

Les representans en mission exercaient leur autorite avec la derniere
rigueur, et quelques-uns se livraient a des cruautes extravagantes et
monstrueuses. A Paris, les prisons se remplissaient tous les jours
davantage. Le comite de surete generale avait institue une police qui
repandait la terre en tous lieux. Le chef etait un nomme Heron, qui avait
sous sa direction une nuee d'agens, tous dignes de lui. Ils etaient ce
qu'on appelait les _porteurs d'ordre_ des comites. Les uns faisaient
l'espionnage; les autres, munis d'ordres secrets, souvent meme d'ordres en
blanc, allaient faire des arrestations soit dans Paris, soit dans les
provinces. On leur allouait des sommes pour chacune de leurs expeditions;
ils en exigeaient en outre des prisonniers, et ils ajoutaient ainsi la
rapine a la cruaute. Tous les aventuriers licencies avec l'armee
revolutionnaire, ou renvoyes des bureaux de Bouchotte, avaient passe dans
ces nouveaux emplois, et en etaient devenus bien plus redoutables. Ils
s'introduisaient partout; dans les promenades, les cafes, les spectacles; a
chaque instant on se croyait poursuivi ou ecoute par l'un de ces
inquisiteurs. Grace a leurs soins, le nombre des suspects avait ete porte a
sept ou huit mille dans Paris seulement. Les prisons n'offraient plus le
meme spectacle qu'autrefois; on n'y voyait plus les riches contribuant pour
les pauvres, et des hommes de toute opinion, de tout rang, menant a frais
communs une vie assez douce, et se consolant, par les plaisirs des arts,
des rigueurs de la captivite. Ce regime avait paru trop supportable pour ce
qu'on appelait des aristocrates; on avait pretendu que le luxe et
l'abondance regnaient chez les suspects, tandis qu'au dehors le peuple
etait reduit a la ration; que les riches detenus se plaisaient a gaspiller
des subsistances qui auraient pu servir a alimenter les citoyens indigens,
et il avait ete decide que le regime des prisons serait change. En
consequence il avait ete etabli des refectoires et des tables communes; on
donnait aux prisonniers, a des heures fixees et dans de grandes salles, une
nourriture detestable et malsaine, qu'on leur faisait payer tres cher. Il
ne leur etait plus permis d'acheter des alimens pour suppleer a ceux qu'ils
ne pouvaient pas manger. On faisait des visites, on leur enlevait leurs
assignats, et on leur otait ainsi tout moyen de se procurer des
soulagemens. On ne leur donnait plus la meme liberte de se voir et de vivre
en commun; et aux tourmens de l'isolement venaient s'ajouter les terreurs
de la mort, qui devenait chaque jour plus active et plus prompte. Le
tribunal revolutionnaire commencait, depuis le proces des hebertistes et
des dantonistes, a immoler les victimes par troupes de vingt a la fois. Il
avait condamne la famille des Malesherbes, et leur parente, au nombre de
quinze ou vingt personnes. Le respectable chef de cette maison etait alle a
la mort avec la serenite et la gaiete d'un sage. Faisant un faux pas tandis
qu'il marchait a l'echafaud, il avait dit: "Ce faux pas est d'un mauvais
augure; un Romain serait rentre chez lui." Aux Malesherbes avaient ete
joints vingt-deux membres du parlement. Le parlement de Toulouse fut immole
presque tout entier. Enfin les fermiers-generaux venaient d'etre mis en
jugement a cause de leurs anciens marches avec le fisc. On leur prouva que
ces marches renfermaient des conditions onereuses a l'etat, et le tribunal
revolutionnaire les envoya a l'echafaud, pour des exactions sur le tabac,
le sel, etc. Dans le nombre etait un savant illustre, le chimiste
Lavoisier, qui demanda en vain quelques jours de sursis pour ecrire une
decouverte.

L'impulsion etait donnee; on administrait, on combattait, on egorgeait avec
un ensemble effrayant. Les comites, places au centre, gouvernaient avec la
meme vigueur. La convention, toujours silencieuse, decernait des pensions
aux veuves et aux enfans des soldats morts pour la patrie, reformait des
jugemens de tribunaux, interpretait des decrets, reglait l'echange de
certaines proprietes du domaine, s'occupait en un mot des soins les plus
insignifians et les plus accessoires. Barrere venait tous les jours lui
lire les rapports des victoires: il appelait ces rapports des
_carmagnoles_. A la fin de chaque mois, il annoncait, pour la forme, que
les pouvoirs des comites etaient expires, et qu'il fallait les renouveler.
Alors on lui repondait avec des applaudissemens que les comites n'avaient
qu'a poursuivre leurs travaux. Quelquefois meme il oubliait cette
formalite, et les comites n'en restaient pas moins en fonctions.

C'est dans ces momens d'une soumission absolue que les ames exasperees
eclatent, et que les coups de poignard sont a redouter pour les autorites
despotiques. Il se trouvait alors a Paris un homme, employe comme garcon de
bureau a la loterie nationale, qui avait ete autrefois au service de
plusieurs grandes familles, et qui eprouvait une violente haine contre le
regime actuel. Il etait age de cinquante ans, et se nommait Ladmiral. Il
avait forme le projet d'assassiner l'un des membres les plus influens du
comite de salut public, Robespierre ou Collot-d'Herbois. Depuis quelque
temps il s'etait loge dans la meme maison que Collot d'Herbois, rue Favart,
et il hesitait entre Collot et Robespierre. Le 3 prairial (22 mai), resolu
de frapper Robespierre, il se rendit au comite de salut public, et
l'attendit toute la journee dans la galerie qui aboutissait a la salle du
comite. N'ayant pu l'y rencontrer, il etait revenu chez lui, et s'etait
place dans l'escalier afin de frapper Collot-d'Herbois. Vers minuit, Collot
rentrait et montait son escalier, lorsque Ladmiral lui tire un coup de
pistolet a bout portant. Le pistolet fait faux feu. Ladmiral tire un second
coup, et l'arme se refuse encore a son dessein. Il tire une troisieme fois;
cette fois le coup part, mais il n'atteint que les murailles; alors une
lutte s'engage. Collot-d'Herbois crie a l'assassin. Heureusement pour lui
une patrouille passait dans la rue, elle accourt a ce bruit; Ladmiral prend
la fuite alors, remonte dans sa chambre, et s'y enferme. On le suit et on
veut enfoncer la porte. Il declare qu'il est arme, et qu'il va faire feu
sur ceux qui se presenteront pour le saisir. Cette menace n'intimide pas la
patrouille. On force la porte; un serrurier, nomme Geffroy, s'avance le
premier, et recoit un coup de fusil qui le blesse presque mortellement.
Ladmiral est aussitot arrete et conduit en prison. Interroge par
Fouquier-Tinville, il raconte sa vie, ses projets, et les tentatives qu'il
a faites pour frapper Robespierre avant de songer a Collot-d'Herbois. On
lui demande qui l'a porte a commettre ce crime. Il repond avec fermete que
ce n'est point un crime; que c'est un service qu'il a voulu rendre a son
pays; que lui seul a concu ce projet sans aucune suggestion etrangere, et
que son unique regret est de n'avoir pas reussi.

Le bruit de cette tentative se repand avec rapidite, et, suivant l'usage,
elle augmente la puissance de ceux contre lesquels elle etait dirigee.
Barrere s'empresse le lendemain, 4 prairial, de venir a la convention faire
le recit de cette nouvelle machination de Pitt. "Les factions interieures,
dit-il, ne cessent de correspondre avec ce gouvernement marchand de
coalitions, acheteur d'assassinats, qui poursuit la liberte comme sa plus
grande ennemie. Tandis que nous mettons a l'ordre du jour la justice et la
vertu, les tyrans coalises mettent a l'ordre du jour le crime et
l'assassinat. Partout vous trouverez le fatal genie de l'Anglais: dans nos
marches, dans nos achats, sur les mers, dans le continent, chez les
roitelets de l'Europe comme dans nos cites. C'est la meme tete qui dirige
les mains qui assassinent Basseville a Rome, les marins francais dans le
port de Genes, les Francais fideles en Corse; c'est la meme tete qui dirige
le fer contre Lepelletier et Marat, la guillotine sur Chalier, et les armes
a feu sur Collot-d'Herbois." Barrere produit ensuite des lettres de Londres
et de Hollande qui ont ete interceptees, et qui annoncent que les complots
de Pitt sont diriges contre les comites et particulierement contre
Robespierre. Une de ces lettres dit en substance: "Nous craignons beaucoup
l'influence de Robespierre. Plus le gouvernement francais republicain sera
concentre, plus il aura de force, et plus il sera difficile de le
renverser."

Une pareille maniere de presenter les faits etait bien propre a exciter le
plus vif interet en faveur des comites, et surtout de Robespierre, et a
identifier leur existence avec celle de la republique. Barrere raconte
ensuite le fait avec toutes ses circonstances, parle de _l'empressement
attendrissant_ que les autorites constituees ont montre pour proteger la
representation nationale, et raconte en termes magnifiques la conduite du
citoyen Geffroy, qui a recu une blessure grave en saisissant l'assassin. La
convention couvre d'applaudissemens le rapport de Barrere; elle ordonne des
recherches pour s'assurer si Ladmiral n'aurait pas des complices; elle
decrete des remerciemens pour le citoyen Geffroy, et decide, pour le
recompenser, que le bulletin de ses blessures sera lu tous les jours a la
tribune. Couthon fait ensuite un discours fulminant, pour demander que le
rapport de Barrere soit traduit en toutes les langues, et repandu dans tous
les pays. "Pitt, Cobourg, s'ecrie-t-il, et vous tous, laches et petits
tyrans, qui regardez le monde comme votre heritage, et qui, dans les
derniers instans de votre agonie, vous debattez avec tant de fureur,
aiguisez, aiguisez vos poignards; nous vous meprisons trop pour vous
craindre, et vous savez bien que nous sommes trop grands pour vous imiter."
La salle retentit d'applaudissemens. Couthon ajoute: "Mais la loi dont le
regne vous epouvante a son glaive leve sur vous: elle vous frappera tous.
Le genre humain a besoin de cet exemple, et le ciel, que vous outragez, l'a
ordonne!"

Collot-d'Herbois arrive alors comme pour recevoir les marques d'interet de
l'assemblee; il est accueilli par des acclamations redoublees, et il a
peine a se faire entendre. Robespierre, beaucoup plus adroit, ne parait
pas, et semble se soustraire aux hommages qui l'attendent.

Dans cette meme journee du 4, une jeune fille, nommee Cecile Renault, se
presente a la porte de Robespierre, avec un paquet sous le bras; elle
demande a le voir; et insiste avec force pour etre introduite aupres de
lui. Elle dit qu'un fonctionnaire public doit toujours etre pret a recevoir
ceux qui ont a l'entretenir, et finit meme par injurier les hotes de
Robespierre, les Duplaix, qui ne voulaient pas la recevoir. Aux instances
de cette jeune fille, et a son air etrange, on concoit des soupcons; on se
saisit d'elle, et on la livre a la police. On ouvre son paquet, et on y
trouve des hardes et deux couteaux. Aussitot on pretend qu'elle a voulu
assassiner Robespierre, on l'interroge; elle s'explique avec autant
d'assurance que Ladmiral. On lui demande ce qu'elle voulait de Robespierre,
elle dit que c'etait pour voir comment etait fait un tyran. On la presse,
on veut savoir pourquoi ce paquet, pourquoi ces hardes, ces couteaux; elle
repond qu'elle n'a voulu faire aucun usage des couteaux; que quant aux
hardes, elle s'en etait munie parce qu'elle s'attendait a etre conduite en
prison, et de la prison a la guillotine. Elle ajoute qu'elle est royaliste,
parce qu'elle aime mieux un roi que cinquante mille. On insiste davantage,
on lui fait de nouvelles questions, mais elle refuse de repondre, et
demande a etre conduite a l'echafaud.

Il suffisait de ces indices pour en conclure que la jeune Renault etait un
des assassins armes contre Robespierre. A ce dernier fait vint s'en ajouter
un autre. Le lendemain, a Choisy-sur-Seine, un citoyen racontait dans un
cafe la tentative d'assassinat commise sur Collot-d'Herbois, et se
rejouissait de ce qu'elle n'avait pas reussi. Un nomme Saintanax, moine,
qui ecoutait ce recit, repond qu'il est malheureux que ces scelerats du
comite aient echappe, mais qu'il espere que tot ou tard ils seront
atteints. On s'empare sur-le-champ du malheureux, et on le traduit dans la
nuit meme a Paris. C'etait plus qu'il n'en fallait pour supposer de vastes
ramifications; on pretendit qu'il y avait une bande d'assassins preparee,
on s'empressa d'accourir autour des membres du comite, on les engagea a se
garder, et a veiller sur leurs jours si precieux a la patrie. Les sections
s'assemblerent, et envoyerent de nouveau des deputations et des adresses a
la convention. Elles disaient que parmi les miracles que la Providence
avait faits en faveur de la republique, la maniere dont Robespierre et
Collot-d'Herbois venaient d'echapper aux coups des assassins n'etait pas le
moindre. L'une d'elles proposa meme de fournir une garde de vingt-cinq
hommes pour veiller sur les jours des membres du comite.

Le surlendemain etait le jour ou s'assemblaient les jacobins. Robespierre
et Collot-d'Herbois s'y rendirent, et furent recus avec un enthousiasme
extreme. Quand le pouvoir a su s'assurer une soumission generale, il n'a
qu'a laisser faire les ames basses, elles viennent achever elles-memes
l'oeuvre de sa domination, et y ajouter un culte et des honneurs divins. On
regardait Robespierre et Collot-d'Herbois avec une avide
curiosite.--"Voyez, disait-on, ces hommes precieux, le Dieu des hommes
libres les a sauves; il les a couverts de son egide, et les a conserves a
la republique! Il faut leur faire partager les honneurs que la France a
decernes aux martyrs de la liberte; elle aura ainsi la satisfaction de les
honorer, sans avoir a pleurer sur leur urne funebre[5]." Collot prend le
premier la parole avec sa vehemence ordinaire, et dit que l'emotion qu'il
eprouve dans le moment lui prouve combien il est doux de servir la patrie,
meme au prix des plus grands perils. "Il recueille, dit-il, cette verite
que celui qui a couru quelque danger pour son pays recoit de nouvelles
forces du fraternel interet qu'il inspire. Ces applaudissemens bienveillans
sont un nouveau pacte d'union entre toutes les ames fortes. Les tyrans
reduits aux abois, et sentant leur fin approcher, veulent en vain recourir
aux poignards, au poison, au guet-apens, les republicains ne s'intimideront
pas. Les tyrans ne savent-ils pas que lorsqu'un patriote expire sous leurs
coups, c'est sur sa tombe que les patriotes qui lui survivent jurent la
vengeance du crime et l'eternite de la liberte?"

[Note 5: Voyez la seance des jacobins du 6 prairial.]

Collot acheve au milieu des applaudissemens. Bentabolle demande que le
president donne a Collot et a Robespierre l'accolade fraternelle, au nom de
toute la societe. Legendre, avec l'empressement d'un homme qui avait ete
ami de Danton, et qui etait oblige a plus de bassesse pour faire oublier
cette amitie, dit que la main du crime s'est levee pour frapper la vertu,
mais que le Dieu de la nature a empeche que le forfait fut consomme; Il
engage tous les citoyens a former une garde autour des membres du comite,
et s'offre a veiller le premier sur leurs jours precieux. Dans ce moment,
des sections demandent a etre introduites dans la salle; l'empressement est
extreme, mais la foule est si grande qu'on est oblige de les laisser a la
porte.

On offrait au comite les insignes du pouvoir souverain, et c'etait le
moment de les repousser. Il suffit a des chefs adroits de se les faire
offrir, et ils doivent se donner le merite du refus. Les membres presens du
comite combattent avec une indignation affectee la proposition de se donner
des gardes. Couthon prend aussitot la parole. Il s'etonne, dit-il, de la
proposition qui vient d'etre faite aux Jacobins, et qui l'a deja ete a la
convention. Il veut bien l'attribuer a des intentions pures, mais il n'y a
que des despotes qui s'entourent de gardes, et les membres du comite ne
veulent point etre assimiles a des despotes. Ils n'ont pas besoin de gardes
pour les defendre. C'est la vertu, c'est la confiance du peuple et la
Providence qui veillent sur leurs jours; il ne leur faut pas d'autres
garanties pour leur surete. D'ailleurs ils sauront mourir a leur poste et
pour la liberte.

Legendre se hate de justifier sa proposition. Il dit qu'il n'a pas voulu
precisement donner une garde organisee aux membres du comite, mais engager
les bons citoyens a veiller sur leurs jours; que si du reste il s'est
trompe, il se retracte et que son intention a ete pure. Robespierre lui
succede a la tribune. C'est pour la premiere fois qu'il prend la parole.
Des applaudissemens eclatent, et se prolongent long-temps; enfin on fait
silence, et on lui permet de se faire entendre. "Je suis, dit-il, un de
ceux que les evenemens qui se sont passes doivent le moins interesser,
cependant je ne puis me defendre de quelques reflexions. Que les defenseurs
de la liberte soient en butte aux poignards de la tyrannie, il fallait s'y
attendre. Je l'avais deja dit: si nous battons les ennemis, si nous
dejouons les factions, nous serons assassines. Ce que j'avais prevu est
arrive: les soldats des tyrans ont mordu la poussiere, les traitres ont
peri sur l'echafaud, et les poignards ont ete aiguises contre nous. Je ne
sais quelle impression doivent vous faire eprouver ces evenemens, mais
voici celle qu'ils ont produite sur moi. J'ai senti qu'il etait plus facile
de nous assassiner que de vaincre nos principes et de subjuguer nos armees.
Je me suis dit que plus la vie des defenseurs du peuple est incertaine et
precaire, plus ils doivent se hater de remplir leurs derniers jours
d'actions utiles a la liberte. Moi, qui ne crois pas a la necessite de
vivre, mais seulement a la vertu et a la Providence, je me trouve place
dans un etat ou sans doute les assassins n'ont pas voulu me mettre; je me
sens plus independant que jamais de la mechancete des hommes. Les crimes
des tyrans et le fer des assassins m'ont rendu plus libre et plus
redoutable pour tous les ennemis du peuple; mon ame est plus disposee que
jamais a devoiler les traitres, et a leur arracher le masque dont ils osent
se couvrir. Francais, amis de l'egalite, reposez-vous sur nous du soin
d'employer le peu de vie que la Providence nous accorde a combattre les
ennemis qui nous environnent!" Les acclamations redoublent apres ce
discours, et des transports eclatent dans toutes les parties de la salle.
Robespierre, apres avoir joui quelques instans de cet enthousiasme, prend
encore une fois la parole contre un membre de la societe, qui avait demande
qu'on rendit des honneurs civiques a Geffroy. Il rapproche cette motion de
celle qui tendait a donner des gardes aux membres des comites, et soutient
que ces motions ont pour but d'exciter l'envie et la calomnie contre le
gouvernement, en l'accablant d'honneurs superflus. En consequence il
propose et fait prononcer l'exclusion contre celui qui avait demande pour
Geffroy les honneurs civiques.

Au degre de puissance auquel il etait parvenu, le comite devait tendre a
ecarter les apparences de la souverainete. Il exercait une dictature
absolue, mais il ne fallait pas qu'on s'en apercut trop; et tous les
dehors, toutes les pompes du pouvoir, ne pouvaient que le compromettre
inutilement. Un soldat ambitieux qui est maitre par son epee, et qui veut
un trone, se hate de caracteriser son autorite le plus tot qu'il peut, et
d'ajouter les insignes de la puissance a la puissance meme; mais les chefs
d'un parti qui ne gouvernent ce parti que par leur influence, et qui
veulent en rester maitres, doivent le flatter toujours, rapporter sans
cesse a lui le pouvoir dont ils jouissent, et, tout en le gouvernant,
paraitre lui obeir.

Le membres du comite de salut public, chefs de la Montagne, ne devaient pas
s'isoler d'elle et de la convention, et devaient repousser au contraire
tout ce qui paraitrait les elever trop au-dessus de leurs collegues. Deja
on s'etait ravise, et l'etendue de leur puissance frappait les esprits,
meme dans leur propre parti. Deja on voyait en eux des dictateurs, et
c'etait Robespierre surtout dont la haute influence commencait a offusquer
les yeux. On s'habituait a dire, non plus, _le comite le veut_, mais
_Robespierre le veut_. Fouquier-Tinville disait a un individu qu'il
menacait du tribunal revolutionnaire: _Si Robespierre le veut, tu y
passeras_. Les agens du pouvoir nommaient sans cesse Robespierre dans leurs
operations, et semblaient rapporter tout a lui, comme a la cause de
laquelle tout emanait. Les victimes ne manquaient pas de lui imputer leurs
maux, et dans les prisons on ne voyait qu'un oppresseur, _Robespierre_. Les
etrangers eux-memes dans leurs proclamations appelaient les soldats
francais _soldats de Robespierre_. Cette expression se trouvait dans une
proclamation du duc d'York. Sentant combien etait dangereux l'usage qu'on
faisait de son nom, Robespierre s'empressa de prononcer a la convention un
discours, pour repousser ce qu'il appelait des insinuations perfides, dont
le but etait de le perdre; il le repeta aux Jacobins, et il s'attira les
applaudissemens qui accueillaient toutes ses paroles. Le _Journal de la
Montagne_ et _le Moniteur_, ayant le lendemain repete ce discours, et ayant
dit que c'etait un chef-d'oeuvre dont l'analyse etait impossible, parce que
_chaque mot valait une phrase, et chaque phrase une page_, il s'emporta
vivement, et vint le lendemain se plaindre aux Jacobins des journaux qui
flagornaient avec affectation les membres du comite, afin de les perdre en
leur donnant les apparences de la toute-puissance. Les deux journaux furent
obliges de se retracter, et de s'excuser d'avoir loue Robespierre, en
assurant que leurs intentions etaient pures.

Robespierre avait de la vanite, mais il n'etait pas assez grand pour etre
ambitieux. Avide de flatteries et de respects, il s'en nourrissait, et se
justifiait de les recevoir en assurant qu'il ne voulait pas de la
toute-puissance. Il avait autour de lui une espece de cour composee de
quelques hommes, mais surtout de beaucoup de femmes, qui lui prodiguaient
les soins les plus delicats. Toujours empressees a sa porte, elles
temoignaient pour sa personne la sollicitude la plus constante; elles ne
cessaient de celebrer entre elles sa vertu, son eloquence, son genie; elles
l'appelaient un homme divin et au-dessus de l'humanite. Une vieille
marquise etait la principale de ces femmes, qui soignaient en veritables
devotes ce pontife sanglant et orgueilleux. L'empressement des femmes est
toujours le symptome le plus sur de l'engouement public. Ce sont elles qui,
par leurs soins actifs, leurs discours, leurs sollicitudes, se chargent d'y
ajouter le ridicule.

Aux femmes qui adoraient Robespierre s'etait jointe une secte ridicule et
bizarre, formee depuis peu. C'est au moment de l'abolition des cultes que
les sectes abondent, parce que le besoin imperieux de croire cherche a se
repaitre d'autres illusions, a defaut de celles qui sont detruites. Une
vieille femme dont le cerveau s'etait enflamme dans les prisons de la
Bastille, et qui se nommait Catherine Theot, se disait mere de Dieu, et
annoncait la prochaine apparition d'un nouveau Messie. Il devait, suivant
elle, apparaitre au milieu des bouleversemens[1], et, au moment ou il
paraitrait, commencerait une vie eternelle pour les elus. Ces elus devaient
propager leur croyance par tous les moyens, et exterminer les ennemis du
vrai Dieu. Le chartreux dom Gerle, qui figura sous la constituante et dont
l'imagination faible avait ete egaree par des reves mystiques, etait l'un
des deux prophetes, Robespierre etait l'autre. Son deisme lui avait sans
doute valu cet honneur. Catherine Theot l'appelait son fils cheri; les
inities le consideraient avec respect, et voyaient en lui un etre
surnaturel, appele a des destinees mysterieuses et sublimes. Probablement
il etait instruit de leurs folies, et sans etre leur complice il jouissait
de leur erreur. Il est certain qu'il avait protege dom Gerle, qu'il en
recevait des visites frequentes, et qu'il lui avait donne un certificat de
civisme signe de sa main, pour le soustraire aux poursuites d'un comite
revolutionnaire. Cette secte s'etait fort repandue; elle avait son culte et
ses pratiques, ce qui ne contribuait pas peu a sa propagation; elle se
reunissait chez Catherine Theot, dans un quartier recule de Paris, pres du
Pantheon. C'etait la que se faisaient les initiations, en presence de la
mere de Dieu, de dom Gerle et des principaux elus. Cette secte commencait a
etre connue, et on savait vaguement que Robespierre etait pour elle un
prophete. Ainsi tout contribuait a le grandir et a le compromettre.

C'etait surtout parmi ses collegues que les ombrages commencaient a naitre.
Des divisions se prononcaient deja, et c'etait naturel, car la puissance du
comite etant etablie, le temps des rivalites etait venu. Le comite s'etait
partage en plusieurs groupes distincts. La mort de Herault-Sechelles avait
reduit a onze les douze membres qui le composaient. Jean-Bon-Saint-Andre et
Prieur (de la Marne) n'avaient pas cesse d'etre en mission. Carnot etait
entierement occupe de la guerre, Prieur (de la Cote-d'Or) des
approvisionnemens, Robert Lindet des subsistances. On appelait ceux-ci les
gens _d'examen_. Ils ne prenaient aucune part ni a la politique ni aux
rivalites. Robespierre, Saint-Just, Couthon, s'etaient rapproches. Une
espece de superiorite d'esprit et de manieres, le grand cas qu'ils
semblaient faire d'eux-memes, et le mepris qu'ils semblaient avoir pour
leurs autres collegues, les avaient portes a se ranger a part; on les
nommait les gens de _la haute main_. Barrere n'etait a leurs yeux qu'un
etre faible et pusillanime, ayant de la facilite au service de tout le
monde, Collot-d'Herbois qu'un declamateur de clubs, Billaud-Varennes qu'un
esprit mediocre, sombre et envieux. Ces trois derniers ne leur pardonnaient
pas leurs dedains secrets. Barrere n'osait se prononcer; mais
Collot-d'Herbois, et surtout Billaud, dont le caractere etait indomptable,
ne pouvaient dissimuler la haine dont ils commencaient a s'enflammer. Ils
cherchaient a s'appuyer sur leurs collegues appeles gens _d'examen_, et a
les mettre de leur cote. Ils pouvaient esperer un appui de la part du
comite de surete generale, qui commencait a etre importune de la suprematie
du comite de salut public. Specialement borne a la police, et souvent
surveille ou controle dans ses operations par le comite de salut public, le
comite de surete generale supportait impatiemment cette dependance. Amar,
Vadier, Vouland, Jagot, Louis (du Bas-Rhin), ses membres les plus cruels,
etaient en meme temps les plus disposes a secouer le joug. Deux de leurs
collegues, qu'on appelait _les ecouteurs_, les observaient pour le compte
de Robespierre, et cet espionnage leur etait devenu insupportable. Les
mecontens de l'un et l'autre comite pouvaient donc se reunir et devenir
dangereux pour Robespierre, Couthon et Saint-Just.

Il faut bien le remarquer: c'etaient les rivalites d'orgueil et de pouvoir
qui commencaient la division, et non une difference d'opinion politique,
car Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Vadier, Vouland, Amar, Jagot et
Louis, etaient des revolutionnaires non moins redoutables que les trois
adversaires qu'ils voulaient renverser.

Une circonstance indisposa encore davantage le comite de surete generale
contre les dominateurs du comite de salut public. On se plaignait beaucoup
des arrestations, qui devenaient toujours plus nombreuses, et qui etaient
souvent injustes, car elles portaient contre une foule d'individus connus
pour excellens patriotes; on se plaignait des rapines et des vexations des
agens nombreux auxquels le comite de surete generale avait delegue son
inquisition. Robespierre, Saint-Just et Couthon, n'osant ni faire abolir,
ni faire renouveler ce comite, imaginerent d'etablir un bureau de police
dans le sein du comite de salut public. C'etait, sans detruire le comite de
surete generale, envahir ses fonctions et l'en depouiller. Saint-Just
devait avoir la direction de ce bureau; mais, appele a l'armee, il n'avait
pu remplir ce soin, et Robespierre s'en etait charge a sa place. Le bureau
de police elargissait ceux que faisait arreter le comite de surete
generale, et ce dernier comite rendait la pareille a l'autre. Cet
envahissement de fonctions amena une brouille ouverte. Le bruit s'en
repandit, et malgre le secret qui enveloppait le gouvernement, on sut
bientot que ses membres n'etaient pas d'accord.

D'autres mecontentemens[1], non moins graves, eclataient dans la
convention. Elle etait toujours fort soumise, mais quelques-uns de ses
membres, qui avaient concu des craintes pour eux-memes, recevaient du
danger un peu plus de hardiesse. C'etaient d'anciens amis de Danton,
compromis par leurs liaisons avec lui, et menaces quelquefois comme restes
du parti des _corrompus et des indulgens_. Les uns avaient malverse dans
leurs fonctions, et craignaient l'application du _systeme de la vertu_; les
autres avaient paru opposes a un deploiement de rigueurs tous les jours
croissant. Le plus compromis d'entre eux etait Tallien. On disait qu'il
avait malverse a la commune lorsqu'il en etait membre, et a Bordeaux
lorsqu'il y etait en mission. On ajoutait que dans cette derniere ville il
s'etait laisse amollir et seduire par une jeune et belle femme qui l'avait
accompagne a Paris, et qui venait d'etre jetee en prison. Apres Tallien on
citait Bourdon (de l'Oise), compromis par sa lutte avec le parti de Saumur,
et expulse des Jacobins, conjointement avec Fabre, Camille et Philippeau;
on citait encore Thuriot, exclu aussi des Jacobins; Legendre, qui, malgre
ses soumissions journalieres, ne pouvait se faire pardonner ses anciennes
liaisons avec Danton; enfin Freron, Barras, Lecointre, Revere, Monestier,
Panis, etc., tous, ou amis de Danton, ou desapprobateurs du systeme suivi
par le gouvernement. Ces inquietudes personnelles se propageaient, le
nombre des mecontens augmentait chaque jour, et ils etaient prets a s'unir
aux membres de l'un ou de l'autre comite qui voudraient leur tendre la
main.

Le 20 prairial (8 juin) approchait; c'etait le jour fixe pour la fete a
l'Etre supreme. Le 16, il fallait nommer un president; la convention nomma
a l'unanimite Robespierre pour occuper le fauteuil. C'etait lui assurer le
premier role dans la journee du 20. Ses collegues, comme on le voit,
cherchaient encore a le flatter et a l'apaiser a force d'honneurs. De
vastes preparatifs avaient ete faits conformement au plan concu par David.
La fete devait etre magnifique. Le 20, au matin, le soleil brillait de tout
son eclat. La foule, toujours prete a assister aux representations que lui
donne le pouvoir, etait accourue. Robespierre se fit attendre long-temps.
Il parut enfin au milieu de la convention. Il etait soigneusement pare; il
avait la tete couverte de plumes, et tenait a la main, comme tous les
representans, un bouquet de fleurs, de fruits et d'epis de ble. Sur son
visage, ordinairement si sombre, eclatait une joie qui ne lui etait pas
ordinaire. Un amphitheatre etait place au milieu du jardin des Tuileries.
La convention l'occupait; a droite et a gauche, se trouvaient plusieurs
groupes d'enfans, d'hommes, de vieillards et de femmes. Les enfans etaient
couronnes de violette, les adolescens de myrte, les hommes de chene, les
vieillards de pampre et d'olivier. Les femmes tenaient leurs filles par la
main, et portaient des corbeilles de fleurs. Vis-a-vis de l'amphitheatre,
se trouvaient des figures representant l'Atheisme, la Discorde, l'Egoisme.
Elles etaient destinees a etre brulees. Des que la convention eut pris sa
place, une musique ouvrit la ceremonie. Le president fit ensuite un premier
discours sur l'objet de la fete. "Francais republicains, dit-il, il est
enfin arrive le jour a jamais fortune que le peuple francais consacre a
l'Etre supreme! Jamais le monde qu'il a cree ne lui offrit un spectacle
aussi digne de ses regards. Il a vu regner sur la terre la tyrannie, le
crime et l'imposture: il voit dans ce moment une nation entiere, aux prises
avec tous les oppresseurs du genre humain, suspendre le cours de ses
travaux heroiques pour elever sa pensee et ses voeux vers le grand Etre qui
lui donna la mission de les entreprendre, et le courage de les executer!"

Apres avoir parle quelques minutes, le president descend de l'amphitheatre,
et, se saisissant d'une torche, met le feu aux monstres de l'Atheisme, de
la Discorde et de l'Egoisme. Du milieu de leurs cendres parait la statue de
la Sagesse, mais on remarque qu'elle est enfumee par les flammes au milieu
desquelles elle vient de paraitre. Robespierre retourne a sa place, et
prononce un second discours sur l'extirpation des vices ligues contre la
republique. Apres cette premiere ceremonie, on se met en marche pour se
rendre au Champ-de-Mars. L'orgueil de Robespierre semble redoubler, et il
affecte de marcher tres en avant de ses collegues. Mais quelques-uns,
indignes, se rapprochent de sa personne, et lui prodiguent les sarcasmes
les plus amers. Les uns se moquent du nouveau pontife, et lui disent, en
faisant allusion a la statue de la Sagesse, qui avait paru enfumee, que sa
sagesse est obscurcie. D'autres font entendre le mot de tyran, et s'ecrient
qu'il _est encore des Brutus_. Bourdon de l'Oise lui dit ces mots: _La
roche Tarpeienne est pres du Capitole_.

Le cortege arrive enfin au Champ-de-Mars. La se trouvait, au lieu de
l'ancien autel de la patrie, une vaste montagne. Au sommet de cette
montagne etait un arbre: la convention s'assied sous ses rameaux. De chaque
cote de la montagne se placent les differens groupes des enfans, des
vieillards et des femmes. Une symphonie commence; les groupes chantent
ensuite des strophes en se repondant alternativement; enfin, a un signal
donne, les adolescens tirent leurs epees et jurent, dans les mains des
vieillards, de defendre la patrie: les meres elevent leurs enfans dans
leurs bras; tous les assistans levent leurs mains vers le ciel, et les
sermens de vaincre se melent aux hommages rendus a l'Etre supreme. On
retourne ensuite au jardin des Tuileries, et la fete se termine par des
jeux publics.

Telle fut la fameuse fete celebree en l'honneur de l'Etre supreme.
Robespierre, en ce jour, etait parvenu au comble des honneurs; mais il
n'etait arrive au faite que pour en etre precipite. Son orgueil avait
blesse tout le monde. Les sarcasmes etaient parvenus jusqu'a son oreille,
et il avait vu chez quelques-uns de ses collegues une hardiesse qui ne leur
etait pas ordinaire. Le lendemain il se rend au comite de salut public, et
exprime sa colere contre les deputes qui l'ont outrage la veille. Il se
plaint de ces amis de Danton, de ces restes impurs du parti _indulgent et
corrompu_, et en demande le sacrifice. Billaud-Varennes et
Collot-d'Herbois, qui n'etaient pas moins blesses que leurs collegues du
role que Robespierre avait joue la veille, se montrent tres froids et peu
empresses a le venger. Ils ne defendent pas les deputes dont se plaint
Robespierre, mais ils reviennent sur la derniere fete, ils expriment des
craintes sur ses effets. Elle a indispose, disent-ils, beaucoup d'esprits.
D'ailleurs ces idees d'Etre supreme, d'immortalite de l'ame, ces pompes
semblent un retour vers les superstitions d'autrefois, et peuvent faire
retrograder la revolution. Robespierre s'irrite alors de ces remarques; il
soutient qu'il n'a jamais voulu faire retrograder la revolution, qu'il a
tout fait au contraire pour accelerer sa marche. En preuve, il cite un
projet de loi qu'il vient de rediger avec Couthon, et qui tend a rendre le
tribunal revolutionnaire encore plus meurtrier. Voici quel etait ce projet:

Depuis deux mois il avait ete question d'apporter quelques modifications a
l'organisation du tribunal revolutionnaire. La defense de Danton, Camille,
Fabre, Lacroix, avait fait sentir l'inconvenient des restes de formalites
qu'on avait laisse exister. Tous les jours encore il fallait entendre des
temoins et des avocats, et quelque brieve que fut l'audition des temoins,
quelque restreinte que fut la defense des avocats, neanmoins elles
emportaient une grande perte de temps, et amenaient toujours un certain
eclat. Les chefs de ce gouvernement, qui voulaient que tout se fit
promptement et sans bruit, desiraient supprimer ces formalites incommodes.
S'etant habitues a penser que la revolution avait le droit de detruire tous
ses ennemis, et qu'a la simple inspection on devait les distinguer, ils
croyaient qu'on ne pouvait rendre la procedure revolutionnaire trop
expeditive. Robespierre, particulierement charge du tribunal, avait prepare
la loi avec Couthon seul, car Saint-Just etait absent. Il n'avait pas
daigne consulter ses autres collegues du comite de salut public, et il
venait seulement leur lire le projet avant de le presenter. Quoique Barrere
et Collot-d'Herbois fussent tout aussi disposes que lui a en admettre les
dispositions sanguinaires, ils devaient l'accueillir froidement, puisqu'il
etait concu et arrete sans leur participation. Cependant il fut convenu
qu'il serait propose le lendemain, et que Couthon en ferait le rapport.
Mais aucune satisfaction ne fut accordee a Robespierre pour les outrages
qu'il avait recus la veille.

Le comite de surete generale ne fut pas plus consulte sur la loi que ne
l'avait ete le comite de salut public. Il sut qu'une loi se preparait, mais
il ne fut point appele a y prendre part. Il voulut du moins, sur cinquante
jures qui devaient etre designes, en faire nommer vingt; mais Robespierre
les rejeta tous, et ne choisit que ses creatures. La proposition fut faite
le 22 prairial; Couthon fut le rapporteur. Apres les declamations
habituelles sur l'inflexibilite et la promptitude qui devaient etre les
caracteres de la justice revolutionnaire, il lut le projet, qui etait
redige dans un style effrayant. Le tribunal devait se diviser en quatre
sections, composees d'un president, trois juges et neuf jures. Il etait
nomme douze juges, et cinquante jures qui devaient se succeder dans
l'exercice de leurs fonctions, de maniere que le tribunal put sieger tous
les jours. La seule peine etait la mort. Le tribunal, disait la loi, etait
institue pour punir les ennemis du peuple, suivant la definition la plus
vague et la plus etendue des ennemis du peuple. Dans le nombre etaient
compris les fournisseurs infideles et les alarmistes qui debitaient de
mauvaises nouvelles. La faculte de traduire les citoyens au tribunal
revolutionnaire etait attribuee aux deux comites, a la convention, aux
representans en mission, et a l'accusateur public, Fouquier-Tinville. S'il
existait des preuves, _soit materielles, soit morales_, il ne devait pas
etre entendu de temoins. Enfin, un article portait ces mots: _La loi donne
pour defenseurs aux patriotes calomnies des jures patriotes; elle n'en
accorde point aux conspirateurs_.

Une loi qui supprimait toutes les garanties, qui bornait l'instruction a un
simple appel nominal, et qui, en attribuant aux deux comites la faculte de
traduire les citoyens au tribunal revolutionnaire, leur donnait aussi droit
de vie et de mort; une pareille loi dut causer un veritable effroi, surtout
chez les membres de la convention, deja inquiets pour eux-memes. Il n'etait
pas dit dans le projet si les comites auraient la faculte de traduire les
representans[1] au tribunal sans demander un decret prealable d'accusation,
des lors les comites pouvaient envoyer leurs collegues a la mort, sans
autre formalite que celle de les designer a Fouquier-Tinville. Aussi les
restes de la pretendue faction des _indulgens_ se souleverent, et, pour la
premiere fois depuis long-temps, on vit une opposition se manifester dans
le sein de l'assemblee. Ruamps demanda l'impression et l'ajournement du
projet, disant que si cette loi etait adoptee sans ajournement, il ne
restait qu'a se bruler la cervelle. Lecointre de Versailles appuya
l'ajournement. Robespierre se presenta aussitot pour combattre cette
resistance inattendue. "Il y a, dit-il, deux opinions aussi anciennes que
notre revolution; l'une, qui tend a punir d'une maniere prompte et
inevitable les conspirateurs; l'autre, qui tend a absoudre les coupables:
cette derniere n'a cesse de se reproduire dans toutes les occasions. Elle
se manifeste de nouveau aujourd'hui, et je viens la repousser. Depuis deux
mois, le tribunal se plaint des entraves qui embarrassent sa marche; il se
plaint de manquer de jures; il faut donc une loi. Au milieu des victoires
de la republique, les conspirateurs sont plus actifs et plus ardens[1] que
jamais; il faut les frapper. Cette opposition inattendue qui se manifeste
n'est pas naturelle. On veut diviser la convention, on veut
l'epouvanter.--Non, non, s'ecrient plusieurs voix, on ne nous divisera
pas!--C'est nous, ajoute Robespierre, qui avons toujours defendu la
convention, ce n'est pas nous qu'elle a a craindre. Du reste, nous en
sommes arrives au point ou l'on pourra nous tuer, mais ou l'on ne nous
empechera pas de sauver la patrie."

Robespierre ne manquait plus une seule fois de parler de poignards et
d'assassins, comme s'il avait toujours ete menace. Bourdon de l'Oise lui
repond, et dit que si le tribunal a besoin de jures, on n'a qu'a adopter
sur-le-champ la liste proposee, car personne ne veut arreter la marche de
la justice, mais qu'il faut ajourner le reste du projet. Robespierre
remonte a la tribune, et repond que la loi n'est ni plus compliquee ni plus
obscure qu'une foule d'autres qui ont ete adoptees sans discussion, et que,
dans un moment ou les defenseurs de la liberte sont menaces du poignard, on
ne devrait pas chercher a ralentir la repression des conspirateurs. Enfin
il propose de discuter toute la loi, article par article, et de sieger
jusqu'au milieu de la nuit, s'il le faut, pour la decreter le jour meme. La
domination de Robespierre l'emporte encore; la loi est lue, et adoptee en
quelques instans.

Cependant Bourdon, Tallien, tous les membres qui avaient des craintes
personnelles, etaient effrayes d'une loi pareille. Les comites pouvant
traduire tous les citoyens au tribunal revolutionnaire, et les membres de
la representation nationale n'en etant pas exceptes, ils tremblaient d'etre
enleves tous en une nuit, et livres a Fouquier sans que la convention meme
fut prevenue. Le lendemain, 23 prairial, Bourdon demande la parole. "En
donnant, dit-il, aux comites de salut public et de surete generale le droit
de traduire les citoyens au tribunal revolutionnaire, la convention n'a pas
entendu sans doute que le pouvoir des comites s'etendrait sur tous ses
membres, sans un decret prealable.--Non, non, s'ecrie-t-on de toutes
parts.--Je m'attendais, reprend Bourdon, a ces murmures; ils me prouvent
que la liberte est imperissable." Cette reflexion causa une sensation
profonde. Bourdon proposa de declarer que les membres de la convention ne
pourraient etre livres au tribunal revolutionnaire sans un decret
d'accusation. Les comites etaient absens; la proposition de Bourdon fut
accueillie. Merlin demanda la question prealable; on murmura contre lui;
mais il s'expliqua et demanda la question prealable avec un considerant,
c'est que la convention n'avait pu se dessaisir du droit de decreter seule
ses propres membres. Le considerant fut adopte a la satisfaction generale.

Une scene qui se passa dans la soiree donna encore plus d'eclat a cette
opposition si nouvelle. Tallien et Bourdon se promenaient dans les
Tuileries; des espions du comite de salut public les suivaient de tres
pres. Tallien fatigue se retourne, les provoque, les appelle de vils
espions du comite, et leur dit d'aller rapporter a leurs maitres ce qu'ils
ont vu et entendu. Cette scene causa une grande sensation. Couthon et
Robespierre etaient indignes. Le lendemain ils se presentent a la
convention, decides a se plaindre vivement de la resistance qu'ils
essuyaient. Delacroix et Mallarme leur en fournissent l'occasion. Delacroix
demande qu'on caracterise d'une maniere plus precise ceux que la loi a
qualifies de _depravateurs des moeurs_. Mallarme demande ce qu'elle a voulu
dire par ces mots: _la loi ne donne pour defenseurs aux patriotes calomnies
que la conscience des jures patriotes_. Couthon monte alors a la tribune,
se plaint des amendemens proposes aujourd'hui. "On a calomnie, dit-il, le
comite de salut public, en paraissant supposer qu'il voulait avoir la
faculte d'envoyer les membres de la convention a l'echafaud. Que les tyrans
calomnient le comite, c'est naturel; mais que la convention elle-meme
semble ecouter la calomnie, une pareille injustice est insupportable, et il
ne peut s'empecher de s'en plaindre. On s'est applaudi hier d'une _heureuse
clameur_ qui prouvait que la liberte etait imperissable, comme si la
liberte avait ete menacee. On a choisi, pour porter cette attaque, le
moment ou les membres du comite etaient absens. Une telle conduite est
deloyale, et je propose de rapporter les amendemens adoptes hier, et ceux
qu'on vient de proposer aujourd'hui." Bourdon repond que demander des
explications sur une loi n'est pas un crime; que s'il s'est applaudi d'une
clameur, c'est qu'il a ete satisfait de se trouver d'accord avec la
convention; que si de part et d'autre on montrait la meme aigreur, il
serait impossible de discuter. "On m'accuse, dit-il, de parler comme Pitt
et Cobourg; si je repondais de meme, ou en serions-nous? J'estime Couthon,
j'estime les comites, j'estime la _Montagne_ qui a sauve la liberte." On
applaudit ces explications de Bourdon; mais ces explications etaient des
excuses, et l'autorite des dictateurs etait trop forte encore pour etre
bravee sans egards. Robespierre prend la parole, et fait un discours
diffus, plein d'orgueil et d'amertume. "Montagnards, dit-il, vous serez
toujours le boulevart de la liberte publique, mais vous n'avez rien de
commun avec les intrigans et les pervers, quels qu'ils soient. S'ils
s'efforcent de se ranger parmi vous, ils n'en sont pas moins etrangers a
vos principes. Ne souffrez pas que quelques intrigans[1], plus meprisables
que les autres, parce qu'ils sont plus hypocrites, s'efforcent d'entrainer
une partie d'entre vous, et de se faire les chefs d'un parti...." Bourdon
de l'Oise interrompt Robespierre en disant qu'il n'a jamais voulu se faire
le chef d'un parti. Robespierre ne repond pas, et reprend: "Ce serait,
dit-il, le comble de l'opprobre, si des calomniateurs, egarant nos
collegues...." Bourdon l'interrompt de nouveau. "Je demande, s'ecrie-t-il,
qu'on prouve ce qu'on avance; on vient de dire assez clairement que j'etais
un scelerat.--Je n'ai pas nomme Bourdon, repond Robespierre; malheur a qui
se nomme lui-meme! Oui, la Montagne est pure, elle est sublime; les
intrigans ne sont pas de la Montagne." Robespierre s'etend ensuite
longuement sur les efforts qu'on fait pour effrayer les membres de la
convention, et pour leur persuader qu'ils sont en danger; il dit qu'il n'y
a que des coupables qui soient ainsi effrayes, et qui veuillent effrayer
les autres. Il raconte alors ce qui s'est passe la veille entre Tallien et
les espions, qu'il appelle des _courriers du comite_. Ce recit amene des
explications tres vives de la part de Tallien, et vaut a ce dernier
beaucoup d'injures. Enfin on termine toutes ces discussions par l'adoption
des demandes faites par Couthon et Robespierre. Les amendemens de la
veille sont rapportes, ceux du jour sont repousses, et l'affreuse
loi du 22 reste telle qu'elle avait ete proposee.

Les meneurs du comite triomphaient donc encore une fois; leurs adversaires
tremblaient. Tallien, Bourdon, Ruamps, Delacroix, Mallarme, tous ceux qui
avaient fait des objections a la loi, se croyaient perdus, et craignaient a
chaque instant d'etre arretes. Bien que le decret prealable de la
convention fut necessaire pour la mise en accusation, elle etait encore
tellement intimidee qu'elle pouvait accorder tout ce qu'on lui demanderait.
Elle avait rendu le decret contre Danton; elle pouvait bien le rendre
encore contre ceux de ses amis qui lui survivaient. Le bruit se repandit
que la liste etait faite; on portait le nombre des victimes a douze, puis a
dix-huit. On les nommait. Bientot l'effroi se repandit, et plus de soixante
membres de la convention ne couchaient plus chez eux.

Cependant un obstacle s'opposait a ce qu'on disposat de leur vie aussi
aisement qu'ils le craignaient. Les chefs du gouvernement etaient divises.
On a deja vu que Billaud-Varennes, Collot, Barrere, avaient froidement
repondu aux premieres plaintes de Robespierre contre ses collegues. Les
membres du comite de surete generale lui etaient plus opposes que jamais,
car ils venaient d'etre eloignes de toute cooperation a la loi du 22, et il
parait meme que quelques-uns d'entre eux etaient menaces. Robespierre et
Couthon poussaient l'exigence fort loin; ils auraient voulu sacrifier un
grand nombre de deputes; ils parlaient de Tallien, Bourdon de l'Oise,
Thuriot, Rovere, Lecointre, Panis, Monestier, Legendre, Freron, Barras; ils
demandaient meme Cambon, dont la renommee financiere les genait, et qui
avait paru oppose a leurs cruautes; enfin ils auraient voulu porter leurs
coups jusque sur plusieurs membres de la Montagne les plus prononces, tels
que Duval, Audouin, Leonard Bourdon[6]. Les membres du comite de salut
public, Billaud, Collot, Barrere, et tous ceux du comite de surete
generale, refusaient d'y consentir. Le danger, en s'etendant sur un aussi
grand nombre de tetes, pouvait finir bientot par les menacer eux-memes.

[Note 6: Voyez la liste fournie par Villate dans ses Memoires.]

Ils etaient dans ces dispositions hostiles, et peu portes a s'entendre sur
un nouveau sacrifice, lorsqu'une derniere circonstance amena une rupture
definitive. Le comite de surete generale avait fait la decouverte des
assemblees qui se tenaient chez Catherine Theot. Il avait appris que cette
secte extravagante faisait de Robespierre un prophete, et que celui-ci
avait donne un certificat de civisme a dom Gerle. Aussitot Vadier, Vouland,
Jagot, Amar, resolurent de se venger, en presentant cette secte comme une
reunion de conspirateurs dangereux, en la denoncant a la convention, et en
faisant partager ainsi a Robespierre le ridicule et l'odieux qui
s'attacheraient a elle. On envoya un agent, Senart, qui, sous pretexte de
se faire initier, s'introduisit dans l'une des reunions. Au milieu de la
ceremonie, il s'approcha d'une fenetre, donna le signal a la force armee,
et fit saisir la secte presque entiere. Dom Gerle, Catherine Theot furent
arretes. On trouva le certificat de civisme donne par Robespierre a dom
Gerle; on decouvrit meme dans le lit de la mere de Dieu une lettre qu'elle
ecrivait a son fils cheri, au premier prophete, a Robespierre enfin. Quand
Robespierre apprit qu'on allait poursuivre la secte, il voulut s'y opposer,
et provoqua une discussion sur ce sujet dans le comite de salut public. On
a deja vu que Billaud et Collot n'etaient pas deja tres portes pour le
deisme, et qu'ils voyaient avec ombrage l'usage politique que Robespierre
voulait faire de cette croyance. Ils opinaient pour les poursuites.
Robespierre insistant pour les empecher, la discussion devint extremement
vive; il essuya les expressions les plus injurieuses, ne reussit pas, et se
retira en pleurant de rage. La querelle avait ete si forte, que pour eviter
d'etre entendus de ceux qui traversaient les galeries, les membres du
comite resolurent de transporter le lieu de leurs seances a l'etage
superieur. Le rapport contre la secte de Catherine Theot fut fait a la
convention. Barrere, pour se venger de Robespierre a sa maniere, avait
redige secretement le rapport que Vouland devait prononcer. La secte y
etait representee comme aussi ridicule qu'atroce. La convention, tantot
revoltee, tantot egayee par le tableau trace par Barrere, decreta
d'accusation les principaux chefs de la secte, et les envoya au tribunal
revolutionnaire.

Robespierre, indigne et de la resistance qu'il rencontrait, et des propos
injurieux qu'il avait essuyes, renonca de paraitre au comite, et resolut de
ne plus prendre part a ses deliberations. Il se retira dans les derniers
jours de prairial (milieu de juin). Cette retraite prouve de quelle nature
etait son ambition. Un ambitieux n'a jamais d'humeur; il s'irrite par les
obstacles, s'empare du pouvoir, et en ecrase ceux qui l'ont outrage. Un
rheteur faible et vaniteux se depite, et cede quand il ne trouve plus ni
flatteries ni respects. Danton s'etait retire par paresse et degout,
Robespierre par vanite blessee. Cette retraite lui fut aussi funeste qu'a
Danton. Couthon restait seul contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois,
Barrere, et ces derniers allaient s'emparer de toutes les affaires.

Ces divisions n'etaient pas encore ebruitees; on savait seulement que les
comites de salut public et de surete generale n'etaient pas d'accord; on
etait enchante de cette mesintelligence, on esperait qu'elle empecherait de
nouvelles proscriptions. Ceux qui etaient menaces se rapprochaient du
comite de surete generale, le flattaient, l'imploraient, et avaient meme
recu de quelques membres les promesses les plus rassurantes. Elie, Lacoste,
Moyse Bayle, Lavicomterie, Dubarran, les meilleurs des membres du comite de
surete generale, avaient promis de refuser leur signature a toute nouvelle
liste de proscription.

Au milieu de ces luttes, les jacobins etaient toujours devoues a
Robespierre; ils n'etablissaient pas encore de distinction entre les divers
membres du comite, entre Couthon, Robespierre, Saint-Just d'un cote, et
Billaud-Varennes, Collot, Barrere de l'autre. Ils ne voyaient que le
gouvernement revolutionnaire d'une part, et de l'autre quelques restes de
la faction des indulgens, quelques amis de Danton, qui, a propos de la loi
du 22 prairial, venaient de s'elever contre ce gouvernement salutaire.
Robespierre, qui avait defendu ce gouvernement en defendant la loi, etait
toujours pour eux le premier et le plus grand citoyen de la republique:
tous les autres n'etaient que des intrigans qu'il fallait achever de
detruire. Aussi ne manquerent-ils pas d'exclure Tallien de leur comite de
correspondance, parce qu'il n'avait pas repondu aux accusations dirigees
contre lui dans la seance du 24. Des ce jour, Collot et Billaud-Varennes,
sentant l'influence de Robespierre, s'abstinrent de paraitre aux Jacobins.
Qu'auraient-ils pu dire? Ils n'auraient pu exposer leurs griefs tout
personnels, et faire le public juge entre leur orgueil et celui de
Robespierre. Il ne leur restait qu'a se taire et a attendre. Robespierre et
Couthon avaient donc le champ libre. Le bruit d'une nouvelle proscription
ayant produit un effet dangereux, Couthon se hata de dementir devant la
societe les projets qu'on leur supposait contre vingt-quatre et meme
soixante membres de la convention. "Les ombres de Danton, d'Hebert, de
Chaumette, se promenent, dit-il, encore parmi nous; elles cherchent a
perpetuer le trouble et la division. Ce qui s'est passe dans la seance du
24 en est un exemple frappant; on veut diviser le gouvernement, discrediter
ses membres, en les peignant comme des Sylla et des Neron; on delibere en
secret, on se reunit, on forme de pretendues listes de proscription, on
effraie les citoyens pour en faire des ennemis de l'autorite publique. On
repandait, il y a peu de jours, le bruit que les comites devaient faire
arreter dix-huit membres de la convention; deja meme on les nommait.
Defiez-vous de ces insinuations perfides; ceux qui repandent ces bruits
sont des complices d'Hebert et de Danton; ils craignent la punition de leur
conduite criminelle; ils cherchent a s'accoler des gens purs, dans l'espoir
que, caches derriere eux, ils pourront aisement echapper a l'oeil de la
justice. Mais rassurez-vous, le nombre des coupables est heureusement tres
petit; il n'est que de quatre, de six peut-etre; et ils seront frappes, car
le temps est venu de delivrer la republique des derniers ennemis qui
conspirent contre elle. Reposez-vous de son salut sur l'energie et la
justice des comites."

Il etait adroit de reduire a un petit nombre les proscrits que Robespierre
voulait frapper. Les jacobins applaudirent, suivant l'usage, le discours de
Couthon; mais ce discours ne rassura aucune des victimes menacees, et ceux
qui se croyaient en peril n'en continuerent pas moins de coucher hors de
leurs maisons. Jamais la terreur n'avait ete plus grande, non-seulement
dans la convention, mais dans les prisons, et par toute la France.

Les cruels agens de Robespierre, l'accusateur Fouquier-Tinville, le
president Dumas, s'etaient empares de la loi du 22 prairial, et allaient
s'en servir pour ravager les prisons. Bientot, disait Fouquier, on mettra
sur leurs portes cet ecriteau: _Maison a louer_. Le projet etait de se
delivrer de la plus grande partie des suspects. On s'etait accoutume a les
considerer comme des ennemis irreconciliables, qu'il fallait detruire pour
le salut de la republique. Immoler des milliers d'individus n'ayant d'autre
tort que de penser d'une certaine maniere, et souvent meme ne pensant pas
autrement que leurs persecuteurs, semblait une chose toute naturelle, par
l'habitude qu'on avait prise de se detruire les uns les autres. La facilite
a faire mourir et a mourir soi-meme etait devenue extraordinaire. Sur les
champs de bataille, sur l'echafaud, des milliers d'hommes perissaient
chaque jour, et on n'en etait plus etonne. Les premiers meurtres commis en
93 provenaient d'une irritation reelle et motivee par le danger.
Aujourd'hui les perils avaient cesse, la republique etait victorieuse, on
n'egorgeait plus par indignation, mais par l'habitude funeste qu'on avait
contractee du meurtre. Cette machine formidable qu'on fut oblige de
construire pour resister a des ennemis de toute espece commencait a n'etre
plus necessaire; mais une fois mise en action, on ne savait plus l'arreter.
Tout gouvernement doit avoir son exces, et ne perit que lorsqu'il a atteint
cet exces. Le gouvernement revolutionnaire ne devait pas finir le jour meme
ou les ennemis de la republique seraient assez terrifies; il devait aller
au-dela, il devait s'exercer jusqu'a ce qu'il eut revolte tous les coeurs
par son atrocite meme. Les choses humaines ne vont pas autrement. Pourquoi
d'affreuses circonstances avaient-elles oblige de creer un gouvernement de
mort, qui ne regnerait et ne vaincrait que par la mort?

Ce qui est plus effrayant encore, c'est que lorsque le signal est donne,
lorsque l'idee est etablie qu'il faut sacrifier des vies, et qu'en les
sacrifiant on sauvera l'etat, tout se dispose pour ce but affreux avec une
singuliere facilite. Chacun agit sans remords, sans repugnance; on
s'habitue a cela comme le juge a envoyer des coupables au supplice, le
medecin a voir des etres souffrans sous son instrument, le general a
ordonner le sacrifice de vingt mille soldats. On se fait un affreux langage
suivant ses nouvelles oeuvres; on sait meme le rendre gai, on trouve des
mots piquans pour exprimer des idees sanguinaires. Chacun marche, entraine,
etourdi avec l'ensemble; et on voit des hommes, qui la veille s'occupaient
doucement des arts et du commerce, s'occuper avec la meme facilite de mort
et de destruction.

Le comite avait donne le signal par la loi du 22; Dumas et Fouquier
l'avaient trop bien compris. Il fallait cependant des pretextes pour
immoler tant de malheureux. Quel crime pouvait-on leur supposer, lorsque la
plupart d'entre eux etaient des citoyens paisibles, inconnus, qui n'avaient
jamais donne a l'etat aucun signe de vie? On imagina que, plonges dans les
prisons, ils devaient songer a en sortir, que leur nombre devait leur
inspirer le sentiment de leurs forces, et leur donner l'idee de s'en servir
pour se sauver. La pretendue conspiration de Dillon fut le germe de cette
idee, qu'on developpa d'une maniere atroce. On se servit de quelques
miserables qui etaient detenus, et qui consentirent a jouer le role infame
de delateurs. Ils designerent au Luxembourg cent soixante prisonniers qui,
disaient-ils, avaient pris part au complot de Dillon. On se procura
quelques-uns de ces faiseurs de listes dans toutes les autres maisons
d'arret, et ils denoncerent dans chacune cent ou deux cents individus comme
complices de la conspiration des prisons. Une tentative d'evasion faite a
la Force ne servit qu'a autoriser cette fable indigne, et sur-le-champ on
commenca a envoyer des centaines de malheureux au tribunal revolutionnaire.
On les acheminait des diverses prisons a la Conciergerie, pour aller de la
au tribunal et a l'echafaud. Dans la nuit du 18 au 19 messidor (6 juin), on
traduisit les cent soixante designes au Luxembourg. Ils tremblaient en
entendant cet appel; ils ne savaient ce qu'on leur imputait, et ce qu'ils
voyaient de plus probable, c'etait la mort qu'on leur reservait. L'affreux
Fouquier, depuis qu'il etait nanti de la loi du 22, avait opere de grands
changemens dans la salle du tribunal. Au lieu des sieges des avocats, et du
banc des accuses qui ne contenait que 18 ou 20 places, il avait fait
construire un amphitheatre qui pouvait contenir cent ou cent cinquante
accuses a la fois. Il appelait cela _ses petits gradins_. Poussant son
ardeur jusqu'a une espece d'extravagance, il avait fait elever l'echafaud
dans la salle meme du tribunal, et il se proposait de faire juger en une
meme seance les cent soixante accuses du Luxembourg.

Le comite de salut public, en apprenant l'espece de delire de son
accusateur public, l'envoya chercher, lui ordonna de faire enlever
l'echafaud de la salle ou il etait dresse, et lui defendit de traduire plus
de soixante individus a la fois. _Tu veux donc_, lui dit Collot-d'Herbois
dans un transport de colere, _demoraliser le supplice?_ Il faut cependant
remarquer que Fouquier a pretendu le contraire, et soutenu que c'etait lui
qui avait demande le jugement des cent soixante en trois fois. Cependant
tout prouve que c'est le comite qui fut moins extravagant que son ministre,
et qui reprima son delire. Il fallut renouveler une seconde fois a
Fouquier-Tinville l'ordre d'enlever la guillotine de la salle du tribunal.

Les cent soixante furent partages en trois troupes, juges et executes en
trois jours. La procedure etait devenue aussi expeditive et aussi affreuse
que celle qui s'employait dans le guichet de l'Abbaye dans les nuits des 2
et 3 septembre. Les charrettes, commandees pour tous les jours, attendaient
des le matin dans la cour du Palais-de-Justice, et les accuses pouvaient
les voir en montant au tribunal. Le president Dumas, siegeant comme un
furieux, avait deux pistolets sur la table. Il demandait aux accuses leur
nom seulement, et y ajoutait a peine une question fort generale. Dans
l'interrogatoire des cent soixante, le president dit a l'un d'eux, Dorival:
Connaissez-vous la conspiration?--Non.--Je m'attendais que vous feriez
cette reponse, mais elle ne reussira pas. A un autre. Il s'adresse au nomme
Champigny: N'etes-vous pas ex-noble?--Oui.--A un autre. A Guedreville:
Etes-vous pretre?--Oui, mais j'ai prete le serment.--Vous n'avez plus la
parole. A un autre. Au nomme Menil: N'etiez-vous pas domestique de
l'ex-constituant Menou?--Oui.--A un autre. Au nomme Vely: N'etiez-vous pas
architecte de Madame?--Oui, mais j'ai ete disgracie en 1788.--A un autre. A
Gondrecourt: N'avez-vous pas votre beau-pere au Luxembourg?--Oui.--A un
autre. A Durfort: N'etiez-vous pas garde-du-corps?--Oui, mais j'ai ete
licencie en 1789.--A un autre.

C'est ainsi que s'instruisait le proces de ces malheureux. La loi portait
qu'on ne serait dispense de faire entendre des temoins que lorsqu'il y
aurait des preuves materielles ou morales; neanmoins on n'en faisait jamais
appeler, pretendant toujours qu'il existait des preuves de cette espece.
Les jures ne se donnaient pas meme la peine de rentrer dans la salle du
conseil. Ils opinaient a l'audience meme, et le jugement etait aussitot
prononce. Les accuses avaient eu a peine le temps de se lever et d'enoncer
leurs noms. Un jour, il y en eut un dont le nom n'etait pas sur la liste
des accuses, et qui dit au tribunal: "Je ne suis pas accuse, mon nom n'est
pas dans votre liste.--Eh qu'importe! lui dit Fouquier; donne-le vite." Il
le donna, et fut envoye a la mort comme les autres. La plus grande
negligence regnait dans cette espece d'administration barbare. Souvent on
omettait, par l'effet de la grande precipitation, de signifier les actes
d'accusation, et on les donnait aux accuses a l'audience meme. On
commettait les plus etranges erreurs. Un digne vieillard, Loizerolles,
entend prononcer a cote de son nom les prenoms de son fils; il se garde de
reclamer, et il est envoye a la mort. Quelque temps apres, le fils est juge
a son tour; et il se trouve qu'il aurait du ne plus exister, car un
individu ayant tous ses noms avait ete execute: c'etait son pere. Il n'en
perit pas moins. Plus d'une fois on appela des detenus qui avaient deja ete
executes depuis long-temps. Il y avait des centaines d'actes d'accusation
tout prets, auxquels on ne faisait qu'ajouter la designation des individus.
On faisait de meme pour les jugemens[1]. L'imprimerie etait a cote de la
salle meme du tribunal; les planches etaient toutes pretes, le titre, les
motifs etaient tout composes; il n'y avait que les noms a y ajouter; on les
transmettait par une petite lucarne au prote. Sur-le-champ des milliers
d'exemplaires etaient tires, et allaient repandre la douleur dans les
familles et l'effroi dans les prisons. Les petits colporteurs venaient
vendre le bulletin du tribunal sous les fenetres des prisonniers, en
criant: _Voici ceux qui ont gagne a la loterie de la sainte guillotine!_
Les accuses etaient executes au sortir de l'audience, ou tout au plus le
lendemain, si la journee etait trop avancee.

[Illustration: L'APPEL DES CONDAMNES.]

Les tetes tombaient, depuis la loi du 22 prairial, par cinquante ou
soixante chaque jour. _Ca va bien_, disait Fouquier, _les tetes tombent
comme des ardoises_; et il ajoutait: _Il faut que ca aille mieux encore la
decade prochaine; il m'en faut quatre cent cinquante au moins_[7]. Pour
cela, on faisait ce qu'ils appelaient des _commandes aux _moutons_ qui se
chargeaient d'espionner les suspects. Ces infames etaient devenus la
terreur des prisons. Enfermes comme suspects, on ne savait pas au juste
quels etaient ceux d'entre eux qui se chargeaient de designer les victimes;
mais on s'en doutait a leur insolence, aux preferences qu'ils obtenaient
des geoliers, aux orgies qu'ils faisaient dans les guichets avec les agens
de la police. Souvent ils laissaient connaitre leur importance pour en
trafiquer. Ils etaient caresses, implores par les prisonniers tremblans;
ils recevaient meme des sommes pour ne pas mettre un nom sur leur liste.
Ils faisaient leurs choix au hasard; ils disaient de celui-ci qu'il avait
tenu un propos aristocrate; de celui-la, qu'il avait bu un jour ou l'on
annoncait une defaite des armees; et leur seule designation equivalait a un
arret de mort. On portait les noms fournis par eux sur autant d'actes
d'accusation, et on venait le soir signifier ces actes aux prisonniers, et
les traduire a la Conciergerie. Cela s'appelait dans la langue des geoliers
_le journal du soir_. Quand ces infortunes entendaient le roulement des
tombereaux qui venaient les chercher, ils etaient dans une anxiete aussi
cruelle que la mort; ils accouraient aux guichets, se collaient contre les
grilles pour ecouter la liste, et tremblaient d'entendre leur nom dans la
bouche des huissiers. Quand ils avaient ete nommes, ils embrassaient leurs
compagnons d'infortune, et recevaient les adieux de mort. Souvent on voyait
les separations les plus douloureuses: c'etait un pere qui se detachait de
ses enfans, un epoux de son epouse. Ceux qui survivaient etaient aussi
malheureux que ceux que l'on conduisait a la caverne de Fouquier-Tinville;
ils rentraient en attendant d'etre promptement reunis a leurs proches.
Quand ce funeste appel etait acheve, les prisons respiraient, mais jusqu'au
lendemain seulement. Alors les angoisses recommencaient de nouveau, et le
funeste roulement des charrettes ramenait la terreur.

[Note 7: Voyez pour tous ces details le long proces de Fouquier-Tinville.]

Cependant la pitie publique commencait a eclater d'une maniere inquietante
pour les exterminateurs. Les marchands de la rue Saint-Honore, ou passaient
tous les jours les charrettes, fermaient leurs boutiques. Pour priver les
victimes de ces temoignages de douleur, on transporta l'echafaud a la
barriere du Trone, et on ne rencontra pas moins de pitie dans ce quartier
des ouvriers que dans les rues les mieux habitees de Paris. Le peuple, dans
un moment d'enivrement, peut devenir impitoyable pour des victimes qu'il
egorge lui-meme; mais voir expirer chaque jour cinquante et soixante
malheureux, contre lesquels il n'est pas entraine par la fureur, est un
spectacle qui finit bientot par l'emouvoir. Cependant cette pitie etait
silencieuse et timide encore. Tout ce que les prisons renfermaient de plus
distingue avait succombe; la malheureuse soeur de Louis XVI avait ete
immolee a son tour; des rangs eleves on descendait deja aux derniers rangs
de la societe. Nous voyons sur les listes du tribunal revolutionnaire a
cette epoque, des tailleurs, des cordonniers, des perruquiers, des
bouchers, des cultivateurs, des limonadiers, des ouvriers meme, condamnes
pour sentimens et propos reputes contre-revolutionnaires. Pour donner enfin
une idee du nombre des executions de cette epoque, il suffira de dire que
du mois de mars 1793, epoque ou le tribunal entra en exercice, jusqu'au
mois de juin 1794 (22 prairial an II), il avait condamne cinq cent
soixante-dix-sept personnes; et que du 10 juin (22 prairial) au 9 thermidor
(27 juillet), il en condamna mille deux cent quatre-vingt-cinq; ce qui
porte en tout le nombre des victimes jusqu'au 9 thermidor, a mille huit
cent soixante-deux.

Cependant les executeurs n'etaient pas tranquilles. Dumas etait trouble, et
Fouquier n'osait sortir la nuit; il voyait les parens de ses victimes
toujours prets a le frapper. Traversant un jour les guichets du Louvre avec
Senart, il s'effraie d'un bruit leger; c'etait un individu qui passait tout
pres de lui.--"Si j'avais ete seul, s'ecria-t-il, il me serait arrive
quelque chose."

Dans les principales villes de France la terreur n'etait pas moins grande
qu'a Paris. Carrier avait ete envoye a Nantes pour y punir la Vendee.
Carrier, jeune encore, etait un de ces etres mediocres et violens qui, dans
l'entrainement de ces guerres civiles, deviennent des monstres de cruaute
et d'extravagance. Il debuta par dire, en arrivant a Nantes, qu'il fallait
tout egorger, et que, malgre la promesse de grace faite aux Vendeens qui
mettraient bas les armes, il ne fallait accorder quartier a aucun d'entre
eux. Les autorites constituees ayant parle de tenir la parole donnee aux
rebelles, "Vous etes des j.... f...., leur dit Carrier, vous ne savez pas
votre metier, je vous ferai tous guillotiner;" et il commenca par faire
fusiller et mitrailler par troupes de cent et de deux cents les malheureux
qui se rendaient. Il se presentait a la societe populaire le sabre a la
main, l'injure a la bouche, menacant toujours de la guillotine. Bientot
cette societe ne lui convenant plus, il la fit dissoudre. Il intimida les
autorites a un tel point, qu'elles n'osaient plus paraitre devant lui. Un
jour elles voulaient lui parler des subsistances, il repondit aux officiers
municipaux que ce n'etait pas son affaire, que le premier b---- qui lui
parlerait de subsistances, il lui ferait mettre la tete a bas, et qu'il
n'avait pas le temps de s'occuper de leurs sottises. Cet insense ne croyait
avoir d'autre mission que celle d'egorger.

[Illustration: CARRIER A NANTES.]

Il voulait punir a la fois et les Vendeens rebelles, et les Nantais
federalistes, qui avaient essaye un mouvement en faveur des girondins,
apres le siege de leur ville. Chaque jour, les malheureux qui avaient
echappe au massacre du Mans et de Savenay arrivaient en foule, chasses par
les armees qui les pressaient de tous cotes. Carrier les faisait enfermer
dans les prisons de Nantes, et en avait accumule la pres de dix mille. Il
avait ensuite forme une compagnie d'assassins, qui se repandaient dans les
campagnes des environs, arretaient les familles nantaises, et joignaient
les rapines a la cruaute. Carrier avait d'abord institue une commission
revolutionnaire devant laquelle il faisait passer les Vendeens et les
Nantais. Il faisait fusiller les Vendeens, et guillotiner les Nantais
suspects de federalisme ou de royalisme. Bientot il trouva la formalite
trop longue, et le supplice de la fusillade sujet a des inconveniens. Ce
supplice etait lent; il etait difficile d'enterrer les cadavres. Souvent
ils restaient sur le champ du carnage, et infectaient l'air a tel point,
qu'une epidemie regnait dans la ville. La Loire, qui traverse Nantes,
suggera une affreuse idee a Carrier: ce fut de se debarrasser des
prisonniers en les plongeant dans le fleuve. Il fit un premier essai,
chargea une gabarre de quatre-vingt-dix pretres, sous pretexte de les
deporter, et la fit echouer a quelque distance de la ville. Ce moyen
trouve, il se decida a en user plus largement. Il n'employa plus la
formalite derisoire de faire passer les condamnes devant une commission: il
les faisait prendre la nuit dans les prisons, par bandes de cent et deux
cents, et conduire sur des bateaux. De ces bateaux on les transportait sur
de petits batimens prepares pour cette horrible fin. On jetait les
malheureux a fond de cale; on clouait les sabords, on fermait l'entree des
ponts avec des planches; puis les executeurs se retiraient dans des
chaloupes, et des charpentiers places dans des batelets, ouvraient les
flancs des batimens a coups de hache, et les faisaient couler bas. Quatre
ou cinq mille individus perirent de cette maniere affreuse. Carrier se
rejouissait d'avoir trouve ce moyen plus expeditif et plus salubre de
delivrer la republique de ses ennemis. Il noya non-seulement des hommes,
mais un grand nombre de femmes et d'enfans[1]. Lorsque les familles
vendeennes s'etaient dispersees apres la deroute de Savenay, une foule de
Nantais avaient recueilli des enfans pour les elever. "Ce sont des
louveteaux" dit Carrier; et il ordonna qu'ils fussent restitues a la
republique. Ces malheureux enfans furent noyes pour la plupart.

La Loire etait chargee de cadavres; les vaisseaux, en jetant l'ancre,
soulevaient quelquefois des bateaux remplis de noyes. Les oiseaux de proie
couvraient les rivages du fleuve, et se nourrissaient de debris humains[8].
Les poissons etaient repus d'une nourriture qui en rendait l'usage
dangereux, et la municipalite avait defendu d'en pecher. A ces horreurs se
joignaient une maladie contagieuse et la disette. Au milieu de ce desastre,
Carrier, toujours bouillant de colere, defendait le moindre mouvement de
pitie, saisissait au collet, menacait de son sabre ceux qui venaient lui
parler, et avait fait afficher que quiconque viendrait solliciter pour un
detenu serait jete en prison. Heureusement le comite de salut public venait
de le remplacer, car il voulait bien l'extermination, mais sans
extravagance. On evalue a quatre ou cinq mille les victimes de Carrier. La
plupart etaient des Vendeens.

[Note 8: Deposition d'un capitaine de vaisseau dans le proces de Carrier.]

Bordeaux, Marseille, Toulon, expiaient leur federalisme. A Toulon, les
representans Freron et Barras avaient fait mitrailler deux cents habitans,
et avaient puni sur eux un crime dont les veritables auteurs s'etaient
sauves sur les escadres etrangeres. Maignet exercait dans le departement de
Vaucluse une dictature aussi redoutable que les autres envoyes de la
convention. Il avait fait incendier le bourg de Bedouin, pour cause de
revolte, et, a sa requete, le comite de salut public avait institue a
Orange un tribunal revolutionnaire, dont le ressort comprenait tout le
Midi. Ce tribunal etait organise sur le modele meme du tribunal
revolutionnaire de Paris, avec cette difference, qu'il n'y avait point de
jures, et que cinq juges condamnaient, sur ce qu'ils appelaient _des
preuves morales_, les malheureux que Maignet recueillait dans ses tournees.
A Lyon, les sanglantes executions ordonnees par Collot-d'Herbois avaient
cesse. La commission revolutionnaire venait de rendre compte de ses
travaux, et avait fourni le nombre des acquittes et des condamnes. Mille
six cent quatre-vingt-quatre individus avaient ete guillotines, fusilles ou
mitrailles. Mille six cent quatre-vingt-deux avaient ete mis en liberte,
par la _justice de la commission_.

Le Nord avait aussi son proconsul. C'etait Joseph Lebon. Il avait ete
pretre, et avouait lui-meme que dans sa jeunesse il aurait pousse le
fanatisme religieux jusqu'a tuer son pere et sa mere, si on le lui avait
ordonne. C'etait un veritable aliene, moins feroce peut-etre que Carrier,
mais encore plus frappe de folie. A ses paroles, a sa conduite, on voyait
que sa tete etait egaree. Il avait fixe sa principale residence a Arras. Il
avait institue un tribunal avec l'autorisation du comite de salut public,
et parcourait les departemens du Nord, suivi de ses juges et d'une
guillotine. Il avait visite Saint-Pol, Saint-Omer, Bethune, Bapaume, Aire,
etc., et avait laisse partout des traces sanglantes. Les Autrichiens
s'etant approches de Cambray, et Saint-Just ayant cru apercevoir que les
aristocrates de cette ville entretenaient des liaisons cachees avec
l'ennemi, il y appela Lebon, qui en quelques jours envoya a l'echafaud une
multitude de malheureux, et pretendit avoir sauve Cambray par sa fermete.
Quand Lebon avait fini ses tournees, c'est a Arras qu'il revenait. La, il
se livrait aux plus degoutantes orgies, avec ses juges et divers membres
des clubs. Le bourreau etait admis a sa table, et y etait traite avec la
plus grande consideration. Lebon assistait aux executions, place sur un
balcon; de la il parlait au peuple, et faisait jouer la _ca ira_ pendant
que le sang coulait. Un jour, il venait de recevoir la nouvelle d'une
victoire, il courut a son balcon, et fit suspendre l'execution, afin que
les malheureux qui allaient recevoir la mort eussent connaissance des
succes de la republique.

Lebon avait mis tant de folie dans sa conduite, qu'il etait accusable, meme
devant le comite de salut public. Des habitans d'Arras s'etaient refugies a
Paris, et faisaient tous leurs efforts pour parvenir aupres de leur
concitoyen Robespierre, et lui faire entendre leurs plaintes. Quelques-uns
l'avaient connu, et meme oblige dans sa jeunesse; mais ils ne pouvaient
parvenir a le voir. Le depute Guffroy, qui etait d'Arras, et qui avait un
grand courage, se donna beaucoup de mouvement aupres des comites pour
appeler leur attention sur la conduite de Lebon. Il eut meme la noble
audace de faire a la convention une denonciation expresse. Le comite de
salut public en prit connaissance, et ne put s'empecher de mander Lebon.
Cependant, comme le comite ne voulait pas desavouer ses agens, ni avoir
l'air de convenir qu'on put etre trop severe envers les aristocrates, il
renvoya Lebon a Arras, et employa en lui ecrivant les expressions
suivantes. "Continue de faire le bien, et fais-le avec la sagesse et avec
la dignite qui ne laissent point prise aux calomnies de l'aristocratie."
Les reclamations elevees contre Lebon par Guffroy, dans la convention,
exigeaient un rapport du comite. Barrere en fut charge. "Toutes les
reclamations contre les representans, dit-il, doivent etre jugees par le
comite, pour eviter des debats qui troubleraient le gouvernement et la
convention. C'est ce que nous avons fait ici, a l'egard de Lebon; nous
avons recherche les motifs de sa conduite. Ces motifs sont-ils purs? le
resultat est-il utile a la revolution? profite-t-il a la liberte? les
plaintes sont-elles recriminatoires, ou ne sont-elles que les cris
vindicatifs de l'aristocratie? c'est ce que le comite a vu dans cette
affaire. Des formes un peu acerbes ont ete employees; mais ces formes ont
detruit les pieges de l'aristocratie. Le comite a pu sans doute les
improuver; mais Lebon a completement battu les aristocrates et sauve
Cambray; d'ailleurs que n'est-il pas permis a la haine d'un republicain
contre l'aristocratie! de combien de sentimens genereux un patriote ne
trouve-t-il pas a couvrir ce qu'il peut y avoir d'acrimonieux dans la
poursuite des ennemis du peuple! Il ne faut parler de la revolution qu'avec
respect, des mesures revolutionnaires qu'avec egard. _La liberte est une
vierge dont il est coupable de soulever le voile_."

De tout cela il resulta que Lebon fut autorise a continuer, et que Guffroy
fut range parmi les censeurs importuns du gouvernement revolutionnaire, et
expose a partager leurs perils. Il etait evident que le comite tout entier
voulait le regime de la terreur. Robespierre, Couthon, Billaud,
Collot-d'Herbois, Vadier, Vouland, Amar, pouvaient etre divises entre eux
sur leurs prerogatives, sur le nombre et le choix de leurs collegues a
sacrifier; mais ils etaient d'accord sur le systeme d'exterminer tous ceux
qui faisaient obstacle a la revolution. Ils ne voulaient pas que ce systeme
fut applique avec extravagance par les Lebon, les Carrier; mais ils
voulaient qu'a l'exemple de ce qui se faisait a Paris, on se delivrat d'une
maniere prompte, sure, et la moins bruyante possible, des ennemis qu'ils
croyaient conjures contre la republique. Tout en blamant certaines cruautes
folles, ils avaient l'amour-propre du pouvoir, qui ne veut jamais desavouer
ses agens[1]; ils condamnaient ce qui se faisait a Arras, a Nantes, mais
ils l'approuvaient en apparence, pour ne pas reconnaitre un tort a leur
gouvernement. Entraines dans cette affreuse carriere, ils avancaient
aveuglement, et ne sachant ou ils allaient aboutir. Telle est la triste
condition de l'homme engage dans le mal, qu'il ne peut plus s'y arreter.
Des qu'il commence a concevoir un doute sur la nature de ses actions, des
qu'il peut entrevoir qu'il s'egare, au lieu de retrograder, il se precipite
en avant, comme pour s'etourdir, comme pour ecarter les lueurs qui
l'assiegent. Pour s'arreter, il faudrait qu'il se calmat, qu'il s'examinat,
et qu'il portat sur lui-meme un jugement effrayant dont aucun homme n'a le
courage.

Il n'y avait qu'un soulevement general qui put arreter les auteurs de cet
affreux systeme. Dans ce soulevement devaient entrer, et les membres des
comites, jaloux du pouvoir supreme, et les montagnards menaces, et la
convention indignee, et tous les coeurs revoltes de cette horrible effusion
de sang. Mais, pour arriver a cette alliance de la jalousie, de la crainte,
de l'indignation, il fallait que la jalousie fit des progres dans les
comites, que la crainte devint extreme a la Montagne, que l'indignation
rendit le courage a la convention et au public. Il fallait qu'une occasion
fit eclater tous ces sentimens[1] a la fois; il fallait que les oppresseurs
portassent les premiers coups, pour qu'on osat les leur rendre.

L'opinion etait disposee, et le moment arrivait ou un mouvement au nom de
l'humanite contre la violence revolutionnaire etait possible. La republique
etant victorieuse, et ses ennemis terrifies, on allait passer de la crainte
et de la fureur a la confiance et a la pitie. C'etait la premiere fois,
dans la revolution, qu'un tel evenement devenait possible. Quand les
girondins, quand les dantonistes perirent, il n'etait pas temps encore
d'invoquer l'humanite. Le gouvernement revolutionnaire n'avait encore perdu
alors ni son utilite ni son credit.

En attendant le moment, on s'observait, et les ressentimens s'accumulaient
dans les coeurs. Robespierre avait entierement cesse de paraitre au comite
de salut public. Il esperait discrediter le gouvernement de ses collegues,
en n'y prenant plus aucune part; il ne se montrait qu'aux Jacobins, ou
Billaud et Collot n'osaient plus paraitre, et ou il etait tous les jours
plus adore. Il commencait a y faire des ouvertures sur les divisions
intestines des comites. "Autrefois, disait-il (13 messidor), la faction
sourde qui s'est formee des restes de Danton et de Camille Desmoulins,
attaquait les comites en masse; aujourd'hui, elle aime mieux attaquer
quelques membres en particulier, pour parvenir a briser le faisceau.
Autrefois, elle n'osait pas attaquer la justice nationale; aujourd'hui elle
se croit assez forte pour calomnier le tribunal revolutionnaire, et le
decret concernant son organisation; elle attribue ce qui appartient a tout
le gouvernement a un seul individu; elle ose dire que le tribunal
revolutionnaire a ete institue pour egorger la convention nationale, et
malheureusement elle n'a obtenu que trop de confiance. On a cru a ses
calomnies, on les a repandues avec affectation; on a parle de dictateur, on
l'a nomme; c'est moi qu'on a designe, et vous fremiriez _si je vous disais
en quel lieu_. La verite est mon seul asile contre le crime. Ces calomnies
ne me decourageront pas sans doute, mais elles me laissent indecis sur la
conduite que j'ai a tenir. En attendant que j'en puisse dire davantage,
j'invoque pour le salut de la republique les vertus de la convention, les
vertus des comites, les vertus des bons citoyens, et les votres enfin, qui
ont ete si souvent utiles a la patrie."

On voit par quelles insinuations perfides Robespierre commencait a denoncer
les comites, et a rattacher exclusivement a lui les jacobins. On le payait
de ces marques de confiance par une adulation sans bornes. Le systeme
revolutionnaire lui etant impute a lui seul, il etait naturel que toutes
les autorites revolutionnaires lui fussent attachees et embrassassent sa
cause avec chaleur. Aux jacobins devaient se joindre la commune, toujours
unie de principes et de conduite avec les jacobins, et tous les juges et
jures du tribunal revolutionnaire. Cette reunion formait une force assez
considerable, et, avec plus de resolution et d'energie, Robespierre aurait
pu devenir tres redoutable. Par les jacobins, il possedait une masse
turbulente, qui jusqu'ici avait represente et domine l'opinion; par la
commune, il dominait l'autorite locale, qui avait pris l'initiative de
toutes les insurrections, et surtout la force armee de Paris. Le maire
Pache, le commandant Henriot, sauves par lui lorsqu'on allait les adjoindre
a Chaumette, lui etaient devoues entierement. Billaud et Collot avaient
profite, il est vrai, de son absence du comite pour enfermer Pache; mais le
nouveau maire Fleuriot, l'agent national Payan, lui etaient tout aussi
attaches; et on n'osa plus lui enlever Henriot. Ajoutez a ces personnages
le president du tribunal Dumas, le vice-president Coffinhal, et tous les
autres juges et jures, et on aura une idee des moyens que Robespierre avait
dans Paris. Si les comites et la convention ne lui obeissaient pas, il
n'avait qu'a se plaindre aux Jacobins, y exciter un mouvement, communiquer
ce mouvement a la commune, faire declarer par l'autorite municipale que le
peuple rentrait dans ses pouvoirs souverains, mettre les sections sur pied,
et envoyer Henriot demander a la convention cinquante ou soixante deputes.
Dumas et Coffinhal, et tout le tribunal, etaient ensuite a ses ordres, pour
egorger les deputes qu'Henriot aurait obtenus a main armee. Tous les moyens
enfin d'un 31 mai, plus prompt, plus sur que le premier, etaient dans ses
mains. Aussi ses partisans, ses sicaires l'entouraient et le pressaient
d'en donner le signal. Henriot offrait encore le deploiement de ses
colonnes, et promettait d'etre plus energique qu'au 2 juin. Robespierre,
qui aimait mieux tout faire par la parole, et qui croyait encore pouvoir
beaucoup par elle, voulait attendre. Il esperait depopulariser les comites
par sa retraite et par ses discours aux Jacobins, et il se proposait
ensuite de saisir un moment favorable pour les attaquer ouvertement a la
convention. Il continuait, malgre son espece d'abdication, de diriger le
tribunal et d'exercer une police active au moyen du bureau qu'il avait
institue. Il surveillait par la ses adversaires, et s'instruisait de toutes
leurs demarches. Il se donnait maintenant un peu plus de distractions
qu'autrefois. On le voyait se rendre dans une fort belle maison de
campagne, chez une famille qui lui etait devouee, a Maisons-Alfort, a trois
lieues de Paris. La, tous ses partisans l'accompagnaient; la, se rendaient
Dumas, Coffinhal, Payan, Fleuriot. Henriot y venait souvent avec tous ses
aides-de-camp; ils traversaient les routes sur cinq de front, et au galop,
renversant les personnes qui etaient devant eux, et repandant par leur
presence la terreur dans le pays. Les hotes, les amis de Robespierre
faisaient soupconner par leur indiscretion beaucoup plus de projets qu'il
n'en meditait, et qu'il n'avait le courage d'en preparer. A Paris, il etait
toujours entoure des memes personnages; il etait suivi de loin en loin par
quelques jacobins ou jures du tribunal, gens devoues, portant des batons et
des armes secretes, et prets a courir a son secours au premier danger. On
les nommait ses gardes-du-corps.

De leur cote, Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Barrere, s'emparaient du
maniement de toutes les affaires, et, en l'absence de leur rival,
s'attachaient Carnot, Robert Lindet et Prieur (de la Cote-d'Or). Un interet
commun rapprochait d'eux le comite de surete generale; du reste, ils
gardaient tous le plus grand silence. Ils cherchaient a diminuer peu a peu
la puissance de leur adversaire, en reduisant la force armee de Paris. Il
existait quarante-huit compagnies de canonniers, appartenant aux
quarante-huit sections, parfaitement organisees, et ayant fait preuve dans
toutes les circonstances de l'esprit le plus revolutionnaire. Toujours
elles s'etaient rangees pour le parti de l'insurrection, depuis le 10 aout
jusqu'au 31 mai. Un decret ordonnait d'en laisser la moitie au moins dans
Paris, mais permettait de deplacer le reste. Billaud et Collot ordonnerent
au chef de la commission du mouvement des armees, de les acheminer
successivement vers la frontiere. Dans toutes leurs operations, ils se
cachaient beaucoup de Couthon, qui, ne s'etant pas retire comme
Robespierre, les observait soigneusement, et leur etait incommode. Pendant
que ces choses se passaient, Billaud, sombre, atrabilaire, quittait
rarement Paris; mais le spirituel et voluptueux Barrere allait a Passy avec
les principaux membres du comite de surete generale, avec le vieux Vadier,
avec Vouland et Amar. Ils se reunissaient chez Dupin, ancien
fermier-general, fameux dans l'ancien regime par sa cuisine, et dans la
revolution par le rapport qui envoya les fermiers-generaux a la mort. La,
ils se livraient a tous les plaisirs avec de belles femmes, et Barrere
exercait son esprit contre le pontife de l'Etre supreme, le premier
prophete, le fils cheri de la mere de Dieu. Apres s'etre egayes, ils
sortaient des bras de leurs courtisanes, pour revenir a Paris, au milieu du
sang et des rivalites.

De leur cote, les vieux membres de la Montagne qui se sentaient menaces se
voyaient secretement, et tachaient de s'entendre. La femme genereuse qui, a
Bordeaux, s'etait attachee a Tallien, et lui avait arrache une foule de
victimes, l'excitait du fond de sa prison a frapper le tyran. A Tallien,
Lecointre, Bourdon (de l'Oise), Thuriot, Panis, Barras, Freron, Monestier,
s'etaient joints Guffroy, l'antagoniste de Lebon; Dubois-Crance, compromis
au siege de Lyon et deteste par Couthon; Fouche (de Nantes), qui etait
brouille avec Robespierre, et auquel on reprochait de ne s'etre pas conduit
a Lyon d'une maniere assez patriotique. Tallien et Lecointre etaient les
plus audacieux et les plus impatiens. Fouche etait surtout fort redoute par
son habilete a nouer et a conduire une intrigue, et c'est sur lui que se
dechainerent le plus violemment les triumvirs.

A propos d'une petition des jacobins de Lyon, dans laquelle ils se
plaignaient aux jacobins de Paris de leur situation actuelle, on revint sur
toute l'histoire de cette malheureuse cite. Couthon denonca Dubois-Crance,
comme il l'avait deja fait quelques mois auparavant, l'accusa d'avoir
laisse echapper Precy, et le fit rayer de la liste des jacobins.
Robespierre accusa Fouche, et lui imputa les intrigues qui avaient conduit
le patriote Gaillard a se donner la mort. Il fit decider que Fouche serait
appele devant la societe pour y justifier sa conduite. C'etaient moins les
menees de Fouche a Lyon, que ses menees a Paris, que Robespierre redoutait
et voulait punir. Fouche, qui sentait le peril, adressa une lettre evasive
aux jacobins, et les pria de suspendre leur jugement, jusqu'a ce que le
comite auquel il venait de soumettre sa conduite et de fournir toutes les
pieces a l'appui, eut prononce une sentence. "Il est etonnant, s'ecria
Robespierre, que Fouche implore aujourd'hui le secours de la convention
contre les jacobins. Craint-il les yeux et les oreilles du peuple?
craint-il que sa triste figure ne revele le crime? craint-il que six mille
regards fixes sur lui ne decouvrent son ame dans ses yeux, et qu'en depit
de la nature qui les a caches, on n'y lise ses pensees? La conduite de
Fouche est celle d'un coupable; vous ne pouvez le garder plus long-temps
dans votre sein; il faut l'en exclure." Fouche fut aussitot exclu, comme
venait de l'etre Dubois-Crance. Ainsi tous les jours l'orage grondait plus
fortement contre les montagnards menaces, et de tous cotes l'horizon se
chargeait de nuages.

Au milieu de cette tourmente, les membres des comites qui craignaient
Robespierre auraient mieux aime s'expliquer, et concilier leur ambition,
que se livrer un combat dangereux. Robespierre avait mande son jeune
collegue Saint-Just, et celui-ci etait revenu aussitot de l'armee. On
proposa de se reunir, pour essayer de s'entendre. Robespierre se fit
beaucoup prier avant de consentir a une entrevue; il y consentit enfin, et
les deux comites s'assemblerent; on se plaignit reciproquement avec
beaucoup d'amertume. Robespierre s'exprima sur lui-meme avec son orgueil
accoutume, denonca des conciliabules secrets, parla de deputes
conspirateurs a punir, blama toutes les operations du gouvernement, et
trouva tout mauvais, administration, guerre et finances. Saint-Just appuya
Robespierre, en fit un eloge magnifique, et dit ensuite que le dernier
espoir de l'etranger etait de diviser le gouvernement. Il raconta ce
qu'avait dit un officier fait prisonnier devant Maubeuge. On attendait,
suivant cet officier, qu'un parti plus modere abattit le gouvernement
revolutionnaire, et fit prevaloir d'autres principes. Saint-Just s'appuya
sur ce fait, pour faire sentir davantage la necessite de se concilier et de
marcher d'accord. Les antagonistes de Robespierre etaient bien de cet avis,
et ils consentirent a s'entendre pour rester maitres de l'etat; mais pour
s'entendre il fallait consentir a tout ce que voulait Robespierre, et de
pareilles conditions ne pouvaient leur convenir. Les membres du comite de
surete generale se plaignirent beaucoup de ce qu'on leur avait enleve leurs
fonctions; Elie Lacoste poussa la hardiesse jusqu'a dire que Couthon,
Saint-Just et Robespierre formaient un comite dans les comites, et osa meme
prononcer le mot de triumvirat. Cependant on convint de quelques
concessions reciproques. Robespierre consentit a borner son bureau de
police generale a la surveillance des agens du comite de salut public; et
en retour, ses adversaires consentirent a charger Saint-Just de faire un
rapport a la convention, sur l'entrevue qui venait d'avoir lieu. Dans ce
rapport, comme on le pense bien, on ne devait pas convenir des divisions
qui avaient regne entre les comites, mais on devait parler des commotions
que l'opinion publique venait de ressentir dans les derniers temps, et
fixer la marche que le gouvernement se proposait de suivre. Billaud et
Collot insinuerent qu'il ne fallait pas trop y parler de l'Etre supreme,
car ils avaient toujours le pontificat de Robespierre devant les yeux.
Cependant Billaud, avec son air sombre et peu rassurant, dit a Robespierre
qu'il n'avait jamais ete son ennemi, et on se separa sans s'etre
veritablement reconcilies, mais en paraissant un peu moins divises
qu'auparavant. Une pareille reconciliation ne pouvait rien avoir de reel,
car les ambitions restaient les memes; elle ressemblait a ces essais de
transaction que font tous les partis avant d'en venir aux mains; elle etait
un vrai _baiser Lamourette_; elle ressemblait a toutes les reconciliations
proposees entre les constituans et les girondins, entre les girondins et
les jacobins, entre Danton et Robespierre.

Cependant si elle ne mit pas d'accord les divers membres des comites, elle
effraya beaucoup les montagnards; ils crurent que leur perte serait le gage
de la paix, et ils s'efforcerent de savoir quelles etaient les conditions
du traite. Les membres du comite de surete generale s'empresserent de
dissiper leurs craintes. Elie Lacoste, Dubarran, Moyse Bayle, les membres
les meilleurs du comite, les tranquilliserent, et leur dirent qu'aucun
sacrifice n'avait ete convenu. Le fait etait vrai, et c'etait une des
raisons qui empechaient la reconciliation de pouvoir etre entiere.
Neanmoins Barrere, qui tenait beaucoup a ce qu'on fut d'accord, ne manqua
pas de repeter dans ses rapports journaliers que les membres du
gouvernement etaient parfaitement unis, qu'ils avaient ete injustement
accuses de ne pas l'etre, et qu'ils tendaient, par des efforts communs, a
rendre la republique partout victorieuse. Il feignit d'assumer sur tous,
les reproches eleves contre les triumvirs, et il repoussa ces reproches
comme des calomnies coupables et dirigees egalement contre les deux
comites. "Au milieu des cris de la victoire, dit-il, des bruits sourds se
font entendre, des calomnies obscures circulent, des poisons subtils sont
infuses dans les journaux, des complots funestes s'ourdissent, des
mecontentemens factices se preparent, et le gouvernement est sans cesse
vexe, entrave dans ses operations, tourmente dans ses mouvemens, calomnie
dans ses pensees, et menace dans ceux qui le composent. Cependant qu'a-t-il
fait?" Ici Barrere ajoutait l'enumeration accoutumee des travaux et des
services du gouvernement.




CHAPITRE XXII.


OPERATIONS DE L'ARMEE DU NORD VERS LE MILIEU DE 1794. PRISE D'YPRES.
FORMATION DE L'ARMEE DE SAMBRE-ET-MEUSE. BATAILLE DE FLEURUS. OCCUPATION DE
BRUXELLES.--DERNIERS JOURS DE LA TERREUR; LUTTE DE ROBESPIERRE ET DES
TRIUMVIRS CONTRE LES AUTRES MEMBRES DES COMITES. JOURNEES DES 8 ET 9
THERMIDOR; ARRESTATION ET SUPPLICE DE ROBESPIERRE, SAINT-JUST.--MARCHE DE
LA REVOLUTION DEPUIS 89 JUSQU'AU 9 THERMIDOR.

Pendant que Barrere faisait tous ses efforts pour cacher la discorde des
comites, Saint-Just, malgre le rapport qu'il avait a faire, etait retourne
a l'armee, ou se passaient de grands evenemens. Les mouvemens commences sur
les deux ailes s'etaient continues. Pichegru avait poursuivi ses operations
sur la Lys et l'Escaut, Jourdan avait commence les siennes sur la Sambre.
Profitant de l'attitude defensive que Cobourg avait prise a Tournay, depuis
les batailles de Turcoing et de Pont-a-Chin, Pichegru projetait de battre
Clerfayt isolement. Cependant il n'osait s'avancer jusqu'a Thielt, et il
resolut de commencer le siege d'Ypres, dans le double but d'attirer
Clerfayt a lui, et de prendre cette place, qui consoliderait
l'etablissement des Francais dans la West-Flandre. Clerfayt attendait des
renforts, et il ne fit aucun mouvement. Pichegru alors poussa le siege
d'Ypres si vivement, que Cobourg et Clerfayt crurent devoir quitter leurs
positions respectives pour aller au secours de la place menacee. Pichegru,
pour empecher Cobourg de poursuivre ce mouvement, fit sortir des troupes de
Lille, et executer une demonstration si vive sur Orchies, que Cobourg fut
retenu a Tournay; en meme temps il se porta en avant, et courut a Clerfayt,
qui s'avancait vers Rousselaer et Hooglede. Ses mouvemens prompts et bien
concus lui fournissaient encore l'occasion de battre Clerfayt isolement.
Par malheur, une division s'etait trompee de route; Clerfayt eut le temps
de se reporter a son camp de Thielt, apres une perte legere. Mais trois
jours apres, le 25 prairial (13 juin), renforce par le detachement qu'il
attendait, il se deploya a l'improviste en face de nos colonnes avec trente
mille hommes. Nos soldats coururent rapidement aux armes, mais la division
de droite, attaquee avec une grande impetuosite, se debanda, et laissa la
division de gauche decouverte sur le plateau d'Hooglede. Macdonald
commandait cette division de gauche; il sut la maintenir contre les
attaques reiterees de front et de flanc auxquelles elle fut long-temps
exposee; par cette courageuse resistance, il donna a la brigade Devinthier
le temps de le rejoindre, et il obligea alors Clerfayt a se retirer avec
une perte considerable. C'etait la cinquieme fois que Clerfayt, mal
seconde, etait battu par notre armee du Nord. Cette action, si honorable
pour la division Macdonald, decida la reddition de la place assiegee.
Quatre jours apres, le 29 prairial (17 juin), Ypres ouvrit ses portes, et
une garnison de sept mille hommes mit bas les armes. Cobourg allait se
porter au secours d'Ypres et de Clerfayt, lorsqu'il apprit qu'il n'etait
plus temps. Les evenemens qui se passaient sur la Sambre l'obligerent alors
a se diriger vers le cote oppose du theatre de la guerre. Il laissa le duc
d'York sur l'Escaut, Clerfayt a Thielt, et marcha avec toutes les troupes
autrichiennes vers Charleroi. C'etait une veritable separation entre les
puissances principales, l'Angleterre et l'Autriche, qui vivaient assez mal
d'accord, et dont les interets tres differens eclataient ici d'une maniere
tres visible. Les Anglais restaient en Flandre vers les provinces
maritimes, et les Autrichiens couraient vers leurs communications menacees.
Cette separation n'augmenta pas peu leur mesintelligence. L'empereur
d'Autriche s'etait retire a Vienne, degoute de cette guerre sans succes; et
Mack, voyant ses plans renverses, avait de nouveau quitte l'etat-major
autrichien.

Nous avons vu Jourdan arrivant de la Moselle a Charleroi, au moment ou les
Francais, repousses pour la troisieme fois, repassaient la Sambre en
desordre. Apres avoir donne quelques jours de repit aux troupes, dont les
unes etaient abattues de leurs defaites, et les autres de leur marche
rapide, on fit quelque changement a leur organisation. On composa des
divisions Desjardins et Charbonnier, et des divisions arrivees de la
Moselle, une seule armee, qui s'appela armee de Sambre-et-Meuse; elle
s'elevait a soixante-six mille hommes environ, et fut mise sous les ordres
de Jourdan. Une division de quinze mille hommes, commandee par Scherer, fut
laissee pour garder la Sambre, de Thuin a Maubeuge.

Jourdan resolut aussitot de repasser la Sambre et d'investir Charleroi. La
division Hatry fut chargee d'attaquer la place, et le gros de l'armee fut
dispose tout autour, pour proteger le siege. Charleroi est sur la Sambre.
Au-dela de son enceinte, se trouvent une suite de positions formant un
demi-cercle dont les extremites s'appuient a la Sambre. Ces positions sont
peu avantageuses, parce que le demi-cercle qu'elles decrivent est de dix
lieues d'etendue, parce qu'elles sont peu liees entre elles, et qu'elles
ont une riviere a dos. Kleber avec la gauche s'etendait depuis la Sambre
jusqu'a Orchies et Trasegnies, et faisait garder le ruisseau du Pieton, qui
traversait le champ de bataille et venait tomber dans la Sambre. Au centre,
Morlot gardait Gosselies; Championnet s'avancait entre Hepignies et Wagne;
Lefevre tenait Wagne, Fleurus et Lambusart. A la droite, enfin, Marceau
s'etendait en avant du bois de Campinaire, et rattachait notre ligne a la
Sambre. Jourdan, sentant le desavantage de ces positions, ne voulait pas y
rester, et se proposait, pour en sortir, de prendre l'initiative de
l'attaque le 28 prairial (16 juin) au matin. Dans ce moment, Cobourg ne
s'etait point encore porte sur ce point; il etait a Tournay, assistant a la
defaite de Clerfayt et a la prise d'Ypres. Le prince d'Orange, envoye vers
Charleroi, commandait l'armee des coalises. Il resolut de son cote de
prevenir l'attaque dont il etait menace, et des le 28 au matin, ses troupes
deployees obligerent les Francais a recevoir le combat sur le terrain
qu'ils occupaient. Quatre colonnes, disposees contre notre droite et notre
centre, avaient deja penetre dans le bois de Campinaire, ou etait Marceau,
avaient enleve Fleurus a Lefevre, Hepignies a Championnet, et allaient
replier Morlot de Pont-a-Migneloup sur Gosselies, lorsque Jourdan,
accourant a propos avec une reserve de cavalerie, arreta la quatrieme
colonne par une charge heureuse, ramena les troupes de Morlot dans leurs
positions, et retablit le combat au centre. A la gauche, Wartensleben avait
fait les memes progres vers Trasegnies. Mais Kleber, par les dispositions
les plus heureuses et les plus promptes, fit reprendre Trasegnies; puis,
saisissant le moment favorable, fit tourner Wartensleben, le rejeta au-dela
du Pieton, et se mit a le poursuivre sur deux colonnes. Le combat s'etait
soutenu jusque-la avec avantage, la victoire allait meme se declarer pour
les Francais, lorsque le prince d'Orange, reunissant ses deux premieres
colonnes vers Lambusart, sur le point qui unissait l'extreme droite des
Francais a la Sambre, menaca leurs communications. Alors la droite et le
centre durent se retirer. Kleber, renoncant a sa marche victorieuse,
protegea la retraite avec ses troupes; elle se fit en bon ordre. Telle fut
la premiere affaire du 28 (16 juin). C'etait la quatrieme fois que les
Francais etaient obliges de repasser la Sambre; mais cette fois c'etait
d'une maniere bien plus honorable pour leurs armes. Jourdan ne se
decouragea pas. Il franchit encore la Sambre quelques jours apres, reprit
ses positions du 16, investit de nouveau Charleroi, et en fit pousser le
bombardement avec une extreme vigueur.

Cobourg, averti des nouvelles operations de Jourdan, s'approchait enfin de
la Sambre. Il importait aux Francais d'avoir pris Charleroi avant que les
renforts attendus par l'armee autrichienne fussent arrives. L'ingenieur
Marescot poussa si vivement les travaux, qu'en huit jours les feux de la
place furent eteints, et que tout fut prepare pour l'assaut. Le 7 messidor
(26 juin), le commandant envoya un officier avec une lettre pour
parlementer. Saint-Just, qui dominait toujours dans notre camp, refusa
d'ouvrir la lettre, et renvoya l'officier en lui disant: _Ce n'est pas un
chiffon de papier, c'est la place qu'il nous faut_. La garnison sortit de
la place le soir meme, au moment ou Cobourg arrivait en vue des lignes
francaises. La reddition de Charleroi resta ignoree des ennemis. La
possession de la place assura mieux notre position, et rendit moins
dangereuse la bataille qui allait se livrer, avec une riviere a dos. La
division Hatry, devenue libre, fut portee a Ransart pour renforcer le
centre, et tout se prepara pour une action decisive, le lendemain 8
messidor (27 juin).

Nos positions etaient les memes que le 28 prairial (16 juin). Kleber
commandait a la gauche, a partir de la Sambre jusqu'a Trasegnies. Morlot,
Championnet, Lefevre et Marceau, formaient le centre et la droite, et
s'etendaient depuis Gosselies jusqu'a la Sambre. Des retranchemens avaient
ete faits a Hepignies, pour assurer notre centre. Cobourg nous fit attaquer
sur tout ce demi-cercle, au lieu de diriger un effort concentrique sur
l'une de nos extremites, sur notre droite, par exemple, et de nous enlever
tous les passages de la Sambre.

L'attaque commenca le 8 messidor au matin. Le prince d'Orange et le general
Latour, qui etaient en face de Kleber, a la gauche, replierent nos
colonnes, les pousserent a travers le bois de Monceaux, jusque sur les
bords de la Sambre, a Marchienne-au-Pont. Kleber, qui heureusement etait
place a la gauche pour y diriger toutes les divisions, accourt aussitot sur
le point menace, porte des batteries sur les hauteurs, enveloppe les
Autrichiens dans le bois de Monceaux et les fait attaquer en tous sens.
Ceux-ci, ayant reconnu, en s'approchant de la Sambre, que Charleroi etait
aux Francais, commencaient a montrer de l'hesitation; Kleber en profite,
les fait charger avec vigueur, et les oblige a s'eloigner de
Marchienne-au-Pont. Tandis que Kleber sauvait l'une de nos extremites,
Jourdan ne faisait pas moins pour le salut du centre et de la droite.
Morlot, qui se trouvait en avant de Gosselies, s'etait long-temps mesure
avec le general Kwasdanowich, et avait essaye plusieurs manoeuvres pour le
tourner; il finit par l'etre lui-meme. Il se replia sur Gosselies, apres
les efforts les plus honorables. Championnet resistait avec la meme
vigueur, appuye sur la redoute d'Hepignies; mais le corps de Kaunitz
s'etait avance pour tourner la redoute, au moment meme ou un faux avis
annoncait la retraite de Lefevre, a droite; Championnet, trompe par cet
avis, se retirait, et avait deja abandonne la redoute, lorsque Jourdan,
comprenant le danger, porte sur ce point une partie de la division Hatry,
placee en reserve, fait reprendre Hepignies, et lance sa cavalerie dans la
plaine sur les troupes de Kaunitz. Tandis qu'on se charge de part et
d'autre avec un grand acharnement, un combat plus violent encore se livre
pres de la Sambre, a Wagne et Lambusart. Beaulieu, remontant a la fois les
deux rives de la Sambre pour faire effort sur notre extreme droite, a
repousse la division Marceau. Cette division s'enfuit en toute hate a
travers les bois qui longent la Sambre, et passe meme la riviere en
desordre. Marceau alors reunit a lui quelques bataillons, et ne songeant
plus au reste de sa division fugitive, se jette dans Lambusart, pour y
mourir, plutot que d'abandonner ce poste contigu a la Sambre, et appui
indispensable de notre extreme droite. Lefevre, qui etait place a Wagne,
Hepignies et Lambusart, replie ses avant-postes de Fleurus sur Wagne, et
jette des troupes a Lambusart, pour soutenir l'effort de Marceau. Ce point
devient alors le point decisif de la bataille. Beaulieu s'en apercoit, et y
dirige une troisieme colonne. Jourdan, attentif au danger, y porte le reste
de sa reserve. On se heurte autour de ce village de Lambusart avec un
acharnement singulier. Les feux sont si rapides qu'on ne distingue plus les
coups. Les bles et les baraques du camp s'enflamment, et bientot on se bat
au milieu d'un incendie. Enfin les republicains restent maitres de
Lambusart.

Dans ce moment, les Francais, d'abord repousses, etaient parvenus a
retablir le combat sur tous les points: Kleber avait couvert la Sambre a la
gauche; Morlot, replie a Gosselies, s'y maintenait; Championnet avait
repris Hepignies, et un combat furieux a Lambusart nous avait assure cette
position. La fin du jour approchait. Beaulieu venait d'apprendre, sur la
Sambre, ce que le prince d'Orange y avait appris deja, c'est que Charleroi
appartenait aux Francais. Cobourg alors, n'osant pas insister davantage,
ordonna la retraite generale.

Telle fut cette bataille decisive, qui fut une des plus acharnees de la
campagne, et qui se livra sur un demi-cercle de dix lieues, entre deux
armees d'environ quatre-vingt mille hommes chacune. Elle s'appela bataille
de Fleurus, quoique ce village y jouat un role fort secondaire, parce que
le duc de Luxembourg avait deja illustre ce nom sous Louis XIV. Quoique ses
resultats sur le terrain fussent peu considerables, et qu'elle se bornat a
une attaque repoussee, elle decidait la retraite des Autrichiens, et
amenait par la des resultats immenses[9]. Les Autrichiens ne pouvaient pas
livrer une seconde bataille. Il leur aurait fallu se joindre ou au duc
d'York ou a Clerfayt, et ces deux generaux etaient occupes au Nord par
Pichegru. D'ailleurs, menaces sur la Meuse, il devenait important pour eux
de retrograder, pour ne pas compromettre leurs communications. Des ce
moment, la retraite des coalises devint generale, et ils resolurent de se
concentrer vers Bruxelles, pour couvrir cette ville.

[Note 9: C'est a tort qu'on attribue a l'interet d'une faction le grand
effet que la bataille de Fleurus produisit sur l'opinion publique. La
faction Robespierre avait au contraire le plus grand interet a diminuer
dans le moment l'effet des victoires, comme on va le voir bientot. La
bataille de Fleurus nous ouvrit Bruxelles et la Belgique, et c'est la ce
qui fit alors sa reputation.]

La campagne etait evidemment decidee; mais une faute du comite de salut
public empecha d'obtenir des resultats aussi prompts et aussi decisifs que
ceux qu'on avait lieu d'esperer. Pichegru avait forme un plan qui etait la
meilleure de toutes ses idees militaires. Le duc d'York etait sur l'Escaut
a la hauteur de Tournay; Clerfayt, tres loin de la, a Thielt, dans la
Flandre. Pichegru persistant dans son projet de detruire Clerfayt
isolement, voulait passer l'Escaut a Oudenarde, couper ainsi Clerfayt du
duc d'York, et le battre encore une fois separement. Il voulait ensuite,
lorsque le duc d'York reste seul songerait a se reunir a Cobourg, le battre
a son tour, puis enfin venir prendre Cobourg par derriere, ou se reunir a
Jourdan. Ce plan qui, outre l'avantage d'attaquer isolement Clerfayt et le
duc d'York, avait celui de rapprocher toutes nos forces de la Meuse, fut
contrarie par une fort sotte idee du comite de salut public. On avait
persuade a Carnot de porter l'amiral Venstabel avec des troupes de
debarquement dans l'ile de Walcheren, pour soulever la Hollande. Afin de
favoriser ce projet, Carnot prescrivit a l'armee de Pichegru de longer les
cotes de l'Ocean, et de s'emparer de tous les ports de la West-Flandre; il
ordonna de plus a Jourdan de detacher seize mille hommes de son armee pour
les porter vers la mer. Ce dernier ordre surtout etait des plus mal concus
et des plus dangereux. Les generaux en demontrerent l'absurdite a
Saint-Just, et il ne fut pas execute; mais Pichegru n'en fut pas moins
oblige de se porter vers la mer, pour s'emparer de Bruges et d'Ostende,
tandis que Moreau occupait Nieuport.

Les mouvemens se continuerent sur les deux ailes. Pichegru laissa Moreau,
avec une partie de l'armee, faire les sieges de Nieuport et de l'Ecluse, et
s'empara avec l'autre de Bruges, Ostende et Gand. Il s'avanca ensuite vers
Bruxelles. Jourdan y marchait de son cote. Nous n'eumes plus a livrer que
des combats d'arriere-garde, et enfin, le 22 messidor (10 juillet), nos
avant-gardes entrerent dans la capitale des Pays-Bas. Peu de jours apres,
les deux armees du Nord et de Sambre-et-Meuse y firent leur jonction. Rien
n'etait plus important que cet evenement; cent cinquante mille Francais,
reunis dans la capitale des Pays-Bas, pouvaient fondre de ce point sur les
armees de l'Europe, qui, battues de toutes parts, cherchaient a regagner,
les unes la mer, les autres le Rhin. On investit aussitot les places de
Conde, Landrecies, Valenciennes et Le Quesnoy, que les coalises nous
avaient prises; et la convention, pretendant que la delivrance du
territoire donnait tous les droits, decreta que si les garnisons ne se
rendaient pas de suite, elles seraient passees au fil de l'epee. Elle avait
deja rendu un autre decret portant qu'on ne ferait plus de prisonniers
anglais, pour punir tous les forfaits de Pitt envers la France. Nos soldats
n'executerent pas ce decret. Un sergent ayant pris quelques Anglais, les
amena a un officier. "Pourquoi les as-tu pris? lui dit l'officier.--Parce
que ce sont autant de coups de fusils de moins a recevoir, repondit le
sergent.--Oui, repliqua l'officier; mais les representans vont nous obliger
de les fusiller.--Ce ne sera pas nous, ajouta le sergent, qui les
fusillerons; envoyez-les aux representans, et puis, s'ils sont des
barbares, qu'ils les tuent et les mangent, si ca leur plait."

Ainsi nos armees agissant d'abord sur le centre ennemi, et le trouvant trop
fort, s'etaient partagees en deux ailes, et avaient marche, l'une sur la
Lys, et l'autre sur la Sambre. Pichegru avait d'abord battu Clerfayt a
Moucroen et a Courtray, puis Cobourg et le duc d'York a Turcoing, et enfin
Clerfayt encore a Hooglede. Apres plusieurs passages de la Sambre toujours
infructueux, Jourdan, amene par une heureuse idee de Carnot sur la Sambre,
avait decide le succes de notre aile droite a Fleurus. Des cet instant,
debordes sur les deux ailes, les coalises nous avaient abandonne les
Pays-Bas. Tel etait le resultat de la campagne. De toutes parts on
celebrait nos etonnans succes. La victoire de Fleurus, l'occupation de
Charleroi, Ypres, Tournay, Oudenarde, Ostende, Bruges, Gand et Bruxelles,
la reunion enfin de nos armees dans cette capitale, etaient vantees comme
des prodiges. Ces succes ne rejouissaient pas Robespierre, qui voyait
grandir la reputation du comite, et surtout celle de Carnot, auquel, il
faut le dire, on attribuait beaucoup trop les avantages de la campagne.
Tout ce que les comites faisaient de bien ou gagnaient de gloire en
l'absence de Robespierre devait s'elever contre lui, et faire sa propre
condamnation. Une defaite, au contraire, eut ranime a son profit les
fureurs revolutionnaires, lui aurait permis d'accuser les comites d'inertie
ou de trahison, aurait justifie sa retraite depuis quatre decades, aurait
donne une haute idee de sa prevoyance, et porte sa puissance au comble. Il
s'etait donc mis dans la plus triste des positions, celle de desirer des
defaites; et tout prouve qu'il les desirait. Il ne lui convenait ni de le
dire, ni de le laisser apercevoir; mais malgre lui, on l'entrevoyait dans
ses discours; il s'efforcait, en parlant aux jacobins, de diminuer
l'enthousiasme qu'inspiraient les succes de la republique; il insinuait que
les coalises se retiraient devant nous comme ils l'avaient fait devant
Dumouriez, mais pour revenir bientot; qu'en s'eloignant momentanement de
nos frontieres, ils voulaient nous livrer aux passions que developpe la
prosperite. Il ajoutait du reste "que la victoire sur les armees ennemies
n'etait pas celle apres laquelle on devait le plus aspirer. La veritable
victoire, disait-il, est celle que les amis de la liberte remportent sur
les factions; c'est cette victoire qui rappelle chez les peuples la paix,
la justice et le bonheur. Une nation n'est pas illustree pour avoir abattu
des tyrans ou enchaine des peuples. Ce fut le sort des Romains et de
quelques autres nations: notre destinee, beaucoup plus sublime, est de
fonder sur la terre l'empire de la sagesse, de la justice et de la vertu."
(Seance des Jacobins du 21 messidor--9 juillet.)

Robespierre etait absent du comite depuis les derniers jours de prairial.
On etait aux premiers de thermidor. Il y avait pres de quarante jours qu'il
s'etait separe de ses collegues; il etait temps de prendre une resolution.
Ses affides disaient hautement qu'il fallait un 31 mai: les Dumas, les
Henriot, les Payan, le pressaient d'en donner le signal. Il n'avait pas,
pour les moyens violens, le meme gout qu'eux, et il ne devait pas partager
leur impatience brutale. Habitue a tout faire par la parole, et respectant
davantage les lois, il aimait mieux essayer d'un discours dans lequel il
denoncerait les comites, et demanderait leur renouvellement. S'il
reussissait par cette voie de douceur, il etait maitre absolu, sans danger,
et sans soulevement. S'il ne reussissait pas, ce moyen pacifique n'excluait
pas les moyens violens; il devait au contraire les devancer. Le 31 mai
avait ete precede de discours reiteres, de sommations respectueuses, et ce
n'etait qu'apres avoir demande, sans obtenir, qu'on avait fini par exiger.
Il resolut donc d'employer les memes moyens qu'au 31 mai, de faire d'abord
presenter une petition par les jacobins, de prononcer apres un grand
discours, et enfin de faire avancer Saint-Just avec un rapport. Si tous ces
moyens ne suffisaient pas, il avait les jacobins, la commune et la force
armee de Paris. Mais il esperait du reste n'etre pas reduit a renouveler la
scene du 2 juin. Il n'avait pas assez d'audace, et avait encore trop de
respect envers la convention, pour le desirer.

Depuis quelque temps il travaillait a un discours volumineux, ou il
s'attachait a devoiler les abus du gouvernement, et a rejeter tous les maux
qu'on lui imputait sur ses collegues. Il ecrivit a Saint-Just de revenir de
l'armee; il retint son frere qui aurait du partir pour la frontiere
d'Italie; il parut chaque jour aux jacobins, et disposa tout pour
l'attaque. Comme il arrive toujours dans les situations extremes, divers
incidens vinrent augmenter l'agitation generale. Un nomme Magenthies fit
une petition ridicule, pour demander la peine de mort contre ceux qui se
permettraient des juremens dans lesquels le nom de Dieu serait prononce.
Enfin, un comite revolutionnaire fit enfermer comme suspects quelques
ouvriers qui s'etaient enivres. Ces deux faits donnaient lieu a beaucoup de
propos contre Robespierre; on disait que son Etre supreme allait devenir
plus oppresseur que le Christ, et qu'on verrait bientot l'inquisition
retablie pour le deisme. Sentant le danger de pareilles accusations, il se
hata de denoncer Magenthies aux jacobins, comme un aristocrate paye par
l'etranger pour deconsiderer les croyances adoptees par la convention; il
le fit meme livrer au tribunal revolutionnaire. Usant enfin de son bureau
de police, il fit arreter tous les membres du comite revolutionnaire de
l'Indivisibilite.

L'evenement approchait, et il parait que les membres du comite de salut
public, Barrere surtout, auraient voulu faire la paix avec leur redoutable
collegue; mais il etait devenu si exigeant qu'on ne pouvait plus s'entendre
avec lui. Barrere, rentrant un soir avec l'un de ses confidens, lui dit en
se jetant sur un siege: "Ce Robespierre est insatiable. Qu'il demande
Tallien, Bourdon (de l'Oise), Thuriot, Guffroy, Rovere, Lecointre, Panis,
Barras, Freron, Legendre, Monestier, Dubois-Crance, Fouche, Cambon, et
toute la _sequelle dantoniste_, a la bonne heure: mais Duval, Audouin, mais
Leonard-Bourdon, Vadier, Vouland, il est impossible d'y consentir." On voit
que Robespierre exigeait meme le sacrifice de quelques membres du comite de
surete generale, et des lors il n'y avait plus de paix possible; il fallait
rompre, et courir les chances de la lutte. Cependant aucun des adversaires
de Robespierre n'aurait ose prendre l'initiative; les membres des comites
attendaient d'etre denonces; les montagnards proscrits attendaient qu'on
leur demandat leur tete; tous voulaient se laisser attaquer avant de se
defendre; et ils avaient raison. Il valait bien mieux laisser Robespierre
commencer l'engagement, et se compromettre aux yeux de la convention par la
demande de nouvelles proscriptions. Alors on avait la position de gens
defendant et leur vie, et meme celle des autres; car on ne pouvait plus
prevoir de terme aux immolations si on en souffrait encore une seule.

Tout etait prepare, et les premiers mouvemens commencerent le 3 thermidor
aux Jacobins. Parmi les affides de Robespierre se trouvait un nomme Sijas,
adjoint de la commission du mouvement des armees. On en voulait a cette
commission pour avoir ordonne la sortie successive d'un grand nombre de
compagnies de canonniers, et pour avoir diminue ainsi la force armee de
Paris. Cependant on n'osait pas lui en faire un reproche direct; le nomme
Sijas commenca par se plaindre du secret dont s'enveloppait le chef de la
commission, Pyle, et tous les reproches qu'on n'osait adresser ni a Carnot
ni au comite de salut public, furent adresses a ce chef de la commission.
Sijas pretendit qu'il ne restait qu'un moyen, c'etait de s'adresser a la
convention, et de lui denoncer Pyle. Un autre jacobin denonca un des agens
du comite de surete generale. Couthon prit alors la parole, et dit qu'il
fallait remonter plus haut, et faire a la convention nationale une adresse
sur toutes les machinations qui menacaient de nouveau la liberte. "Je vous
invite, dit-il, a lui presenter vos reflexions. Elle est pure; elle ne se
laissera pas subjuguer par quatre ou cinq scelerats. Quant a moi, je
declare qu'ils ne me subjugueront pas."

La proposition de Couthon fut aussitot adoptee. On redigea la petition;
elle fut approuvee le 5, et presentee le 7 thermidor a la convention.

Le style de cette petition etait, comme toujours, respectueux dans la
forme, mais imperieux au fond. Elle disait que les jacobins venaient
_deposer dans le sein de la convention les sollicitudes du peuple_; elle
repetait les declamations accoutumees contre l'etranger et ses complices,
contre le systeme d'indulgence, contre les craintes repandues a dessein de
diviser la representation nationale, contre les efforts qu'on faisait pour
rendre le culte de Dieu ridicule, etc. Elle ne portait pas de conclusions
precises, mais elle disait d'une maniere generale: "Vous ferez trembler les
traitres, les fripons, les intrigans; vous rassurerez l'homme de bien; vous
maintiendrez cette union qui fait votre force; vous conserverez dans toute
sa purete ce culte sublime dont tout citoyen est le ministre, dont la vertu
est la seule pratique; et le peuple, confiant en vous, placera son devoir
et sa gloire a respecter et a defendre ses representans jusqu'a la mort."
C'etait dire assez clairement: Vous ferez ce que vous dictera Robespierre,
ou vous ne serez ni respectes ni defendus. La lecture de cette petition fut
ecoutee avec un morne silence. On n'y fit aucune reponse. A peine
etait-elle achevee, que Dubois-Crance monta a la tribune, et sans parler de
la petition ni des jacobins, se plaignit des amertumes dont on l'abreuvait
depuis six mois, de l'injustice dont on avait paye ses services, et demanda
que le comite de salut public fut charge de faire un rapport sur son
compte, quoique dans ce comite, dit-il, se trouvassent deux de ses
accusateurs. Il demanda le rapport sous trois jours. On accorda ce qu'il
demandait, sans ajouter une seule reflexion, et toujours au milieu du meme
silence. Barrere lui succeda a la tribune; il vint faire un grand rapport
sur l'etat comparatif de la France en juillet 93 et en juillet 94. Il est
certain que la difference etait immense, et que si on comparait la France
dechiree a la fois par le royalisme, le federalisme et l'etranger, a la
France victorieuse sur toutes les frontieres et maitresse des Pays-Bas, on
ne pouvait s'empecher de rendre des actions de graces au gouvernement qui
avait opere ce changement en une annee. Ces eloges donnes au comite etaient
la seule maniere dont Barrere osat indirectement attaquer Robespierre; il
le louait meme expressement dans son rapport. A propos des agitations
sourdes qu'on voyait regner et des cris imprudens de quelques perturbateurs
qui demandaient un 31 mai, il disait "qu'un representant qui jouissait
d'une reputation patriotique meritee par cinq annees de travaux, par ses
principes imperturbables d'independance et de liberte, avait refute avec
chaleur ces propos contre-revolutionnaires." La convention ecouta ce
rapport, et chacun se separa ensuite dans l'attente de quelque evenement
important. On se regardait en silence, et on n'osait ni s'interroger, ni
s'expliquer.

Le lendemain 8 thermidor, Robespierre se decida a prononcer son fameux
discours. Tous ses agens etaient disposes, et Saint-Just arrivait dans la
journee. La convention, en le voyant paraitre a cette tribune ou il ne se
montrait que rarement, s'attendait a une scene decisive. On l'ecouta avec
un morne silence. "Citoyens, dit-il, que d'autres vous tracent des tableaux
flatteurs; je viens vous dire des verites utiles. Je ne viens point
realiser des terreurs ridicules, repandues par la perfidie; mais je veux
etouffer, s'il est possible, les flambeaux de la discorde par la seule
force de la verite. Je vais defendre devant vous votre autorite outragee et
la liberte violee. Je me defendrai moi-meme: vous n'en serez pas surpris,
vous ne ressemblez point aux tyrans que vous combattez. Les cris de
l'innocence outragee n'importunent point votre oreille, et vous n'ignorez
pas que cette cause ne vous est point etrangere." Robespierre fait ensuite
le tableau des agitations qui ont regne depuis quelque temps, des craintes
qui ont ete repandues, des projets qu'on a supposes au comite et a lui
contre la convention.

"Nous, dit-il, attaquer la convention! et que sommes-nous sans elle! Qui
l'a defendue au peril de sa vie? Qui s'est devoue pour l'arracher aux mains
des factions?" Robespierre repond que c'est lui; et il appelle avoir
defendu la convention contre les factions, d'avoir arrache de son sein
Brissot, Vergniaud, Gensonne, Petion, Barbaroux, Danton, Camille
Desmoulins, etc. Apres les preuves de devouement qu'il a donnees, il
s'etonne que des bruits sinistres aient ete repandus. "Est-il vrai, dit-il,
qu'on ait colporte des listes odieuses ou l'on designait pour victimes un
certain nombre de membres de la convention, et qu'on pretendait etre
l'ouvrage du comite de salut public, et ensuite le mien? Est-il vrai qu'on
ait ose supposer des seances du comite, des arretes rigoureux qui n'ont
jamais existe, des arrestations non moins chimeriques? Est-il vrai qu'on
ait cherche a persuader a un certain nombre de representans irreprochables
que leur perte etait resolue? a tous ceux qui, par quelque erreur, avaient
paye un tribut inevitable a la fatalite des circonstances et a la faiblesse
humaine, qu'ils etaient voues au sort des conjures? Est-il vrai que
l'imposture ait ete repandue avec tant d'art et d'audace, qu'une foule de
membres ne couchaient plus chez eux? Oui, les faits sont constans[1], et
les preuves en sont au comite de salut public!"

Il se plaint ensuite de ce que l'accusation, portee en masse contre les
comites, a fini par se diriger sur lui seul. Il expose qu'on a donne son
nom a tout ce qui s'est fait de mal dans le gouvernement; que si on
enfermait des patriotes au lieu d'enfermer des aristocrates, on disait:
_C'est Robespierre qui le veut_; que si quelques patriotes avaient
succombe, on disait: _C'est Robespierre qui l'a ordonne_; que si des agens
nombreux du comite de surete generale etendaient partout leurs vexations et
leurs rapines, on disait: _C'est Robespierre qui les envoie_; que si une
loi nouvelle tourmentait les rentiers, on disait: _C'est Robespierre qui
les ruine_. Il dit enfin qu'on l'a presente comme l'auteur de tous les maux
pour le perdre, qu'on l'a appele un tyran, et que le jour de la fete a
l'Etre supreme, ce jour ou la convention a frappe d'un meme coup l'atheisme
et le despotisme sacerdotal, ou elle a rattache a la revolution tous les
coeurs genereux, ce jour enfin de felicite et de pure ivresse, le president
de la convention nationale, parlant au peuple assemble, a ete insulte par
des hommes coupables, et que ces hommes etaient des representans. On l'a
appele un tyran! et pourquoi? parce qu'il a acquis quelque influence en
parlant le langage de la verite. "Et que pretendez-vous, s'ecrie-t-il, vous
qui voulez que la verite soit sans force dans la bouche des representans du
peuple francais? La verite sans doute a sa puissance, elle a sa colere, son
despotisme; elle a ses accens[1] touchans[1], terribles, qui retentissent
avec force dans les coeurs purs comme dans les consciences coupables, et
qu'il n'est pas plus donne au mensonge d'imiter qu'a Salmonee d'imiter les
foudres du ciel. Mais accusez-en la nation, accusez-en le peuple qui la
sent et qui l'aime.--Qui suis-je, moi qu'on accuse? un esclave de la
liberte, un martyr vivant de la republique, la victime autant que l'ennemi
du crime. Tous les fripons m'outragent; les actions les plus indifferentes,
les plus legitimes de la part des autres, sont des crimes pour moi. Un
homme est calomnie des qu'il me connait. On pardonne a d'autres leurs
forfaits; on me fait a moi un crime de mon zele. Otez-moi ma conscience, je
suis le plus malheureux des hommes; je ne jouis pas meme des droits de
citoyen, que dis-je? il ne m'est pas meme permis de remplir les devoirs
d'un representant du peuple."

Robespierre se defend ainsi par des declamations subtiles et diffuses, et,
pour la premiere fois, il trouve la convention morne, silencieuse, et comme
ennuyee de la longueur de ce discours. Il arrive enfin au plus vif de la
question: il accuse. Parcourant toutes les parties du gouvernement, il
critique d'abord avec une mechancete inique le systeme financier. Auteur de
la loi du 22 prairial, il s'etend avec une pitie profonde sur la loi des
rentes viageres; il n'y a pas jusqu'au _maximum_, contre lequel il semble
s'elever, en disant que les intrigans ont entraine la convention dans des
mesures violentes. "Dans les mains de qui sont vos finances? dans les
mains, s'ecrie-t-il, de feuillans, de fripons connus, des Cambon, des
Mallarme, des Ramel." Il passe ensuite a la guerre, il parle avec dedain de
ces victoires, "qu'on vient decrire avec une _legerete academique_, comme
si elles n'avaient coute ni sang ni travaux. Surveillez, s'ecrie-t-il,
surveillez la victoire; surveillez la Belgique. Vos ennemis se retirent et
vous laissent a vos divisions intestines; songez a la fin de la campagne.
On a seme la division parmi les generaux; l'aristocratie militaire est
protegee; les generaux fideles sont persecutes; l'administration militaire
s'enveloppe d'une autorite suspecte. Ces verites valent bien des
epigrammes." Il n'en disait pas davantage sur Carnot et Barrere; il
laissait a Saint-Just le soin d'accuser les plans de Carnot. On voit que ce
miserable repandait sur toutes choses le fiel dont il etait devore. Ensuite
il s'etend sur le comite de surete generale, sur la foule de ses agens, sur
leurs cruautes, sur leurs rapines; il denonce Amar et Jagot comme s'etant
empares de la police, et faisant tout pour decrier le gouvernement
revolutionnaire. Il se plaint de ces railleries qu'on a debitees a la
tribune a propos de Catherine Theot, et pretend qu'on a voulu supposer de
feintes conjurations pour en cacher de reelles. Il montre les deux comites
comme livres a des intrigues, et engages en quelque sorte dans les projets
de la faction antinationale. Dans tout ce qui existe, il ne trouve de bien
que le _gouvernement revolutionnaire_, mais seulement encore le principe,
et non l'execution. Le principe est a lui, c'est lui qui a fait instituer
ce gouvernement, mais ce sont ses adversaires qui le depravent.

Tel est le sens des volumineuses declamations de Robespierre. Enfin il
termine par ce resume: "Disons qu'il existe une conspiration contre la
liberte publique, qu'elle doit sa force a une coalition criminelle qui
intrigue au sein meme de la convention; que cette coalition a des complices
au sein du comite de surete generale, et dans les bureaux de ce comite
qu'ils dominent; que les ennemis de la republique ont oppose ce comite au
comite de salut public, et constitue ainsi deux gouvernemens; que des
membres du comite de salut public entrent dans ce complot; que la coalition
ainsi formee cherche a perdre les patriotes et la patrie. Quel est le
remede a ce mal? Punir les traitres, renouveler les bureaux du comite de
surete generale, epurer ce comite lui-meme et le subordonner au comite de
salut public, epurer le comite de salut public lui-meme, constituer le
gouvernement sous l'autorite supreme de la convention nationale, qui est le
centre et le juge, et ecraser ainsi toutes les factions du poids de
l'autorite nationale, pour elever sur leurs ruines la puissance de la
justice et de la liberte. Tels sont les principes. S'il est impossible de
les reclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai que les
principes sont proscrits, et que la tyrannie regne parmi nous, mais non que
je doive le taire; car que peut-on objecter a un homme qui a raison, et qui
sait mourir pour son pays? Je suis fait pour combattre le crime, non pour
le gouverner. Le temps n'est point encore arrive ou les hommes de bien
pourront servir impunement la patrie."

Robespierre avait commence son discours dans le silence, il l'acheve dans
le silence. Dans toutes les parties de la salle on reste muet en le
regardant. Ces deputes, autrefois si empresses, sont devenus de glace; ils
n'expriment plus rien, et semblent avoir le courage de rester froids depuis
que les tyrans, divises entre eux, les prennent pour juges. Tous les
visages sont devenus impenetrables. Une espece de rumeur sourde s'eleve peu
a peu dans l'assemblee; mais personne n'ose encore prendre la parole.
Lecointre (de Versailles), l'un des ennemis les plus energiques de
Robespierre, se presente le premier, mais c'est pour demander l'impression
du discours, tant les plus hardis hesitent encore a livrer l'attaque.
Bourdon (de l'Oise) ose s'opposer a l'impression, en disant que ce discours
renferme des questions trop graves, et il demande le renvoi aux deux
comites. Barrere, toujours prudent, appuie la demande de l'impression, en
disant que dans un pays libre il faut tout imprimer. Couthon s'elance a la
tribune, indigne de voir une contestation au lieu d'un elan d'enthousiasme,
et reclame non seulement l'impression, mais l'envoi a toutes les communes
et a toutes les armees. Il a besoin, dit-il, d'epancher son coeur ulcere,
car depuis quelque temps on abreuve de degouts les deputes les plus fideles
a la cause du peuple; on les accuse de verser le sang, d'en vouloir verser
encore; et cependant, s'il croyait avoir contribue a la perte d'un seul
innocent, il s'immolerait de douleur. Les paroles de Couthon reveillerent
tout ce qui restait de soumission dans l'assemblee; elle vota l'impression
et l'envoi du discours a toutes les municipalites.

Les adversaires de Robespierre allaient avoir le desavantage; mais Vadier,
Cambon, Billaud-Varennes, Panis, Amar, demandent la parole pour repondre
aux accusations de Robespierre. Les courages sont ranimes par le danger, et
la lutte commence. Tous veulent parler a la fois. On fixe le tour de
chacun. Vadier est admis le premier a s'expliquer. Il justifie le comite de
surete generale, et soutient que le rapport de Catherine Theot avait pour
objet de reveler une conspiration reelle, profonde, et il ajoute d'un ton
significatif qu'il a des pieces pour en prouver l'importance et le danger.
Cambon justifie ses lois de finances, et sa probite, qui etait
universellement connue et admiree dans un poste ou les tentations etaient
si grandes. Il parle avec son impetuosite ordinaire; il prouve que les
agioteurs ont seuls pu etre leses par ses lois de finances, et rompant
enfin la mesure observee jusque-la: "Il est temps, s'ecrie-t-il, de dire la
verite tout entiere. Est-ce moi qu'il faut accuser de m'etre rendu maitre
en quelque chose? l'homme qui s'etait rendu maitre de tout, l'homme qui
paralysait votre volonte, c'est celui qui vient de parler, c'est
Robespierre." Cette vehemence deconcerte Robespierre: comme s'il avait ete
accuse d'avoir fait le tyran en matiere de finances, il dit qu'il ne s'est
jamais mele de finances, qu'il n'a donc jamais pu gener la convention en
cette matiere, et que du reste, en attaquant les plans de Cambon, il n'a
pas entendu attaquer ses intentions. Il l'avait pourtant qualifie de
fripon. Billaud-Varennes, non moins redoutable, dit qu'il est temps de
mettre toutes les verites en evidence; il parle de la retraite de
Robespierre des comites, du deplacement des compagnies de canonniers, dont
on n'a fait sortir que quinze, quoique la loi permit d'en faire sortir
vingt-quatre; il ajoute qu'il va arracher tous les masques, et qu'il aime
mieux que son cadavre serve de marche-pied a un ambitieux que d'autoriser
ses attentats par son silence. Il demande le rapport du decret qui ordonne
l'impression. Panis se plaint des calomnies continuelles de Robespierre,
qui a voulu le faire passer pour auteur des journees de septembre; il veut
que Robespierre et Couthon s'expliquent sur les cinq ou six deputes, dont
ils ne cessent depuis un mois de demander le sacrifice aux jacobins.
Aussitot la meme chose est reclamee de toutes parts. Robespierre repond
avec hesitation qu'il est venu devoiler des abus, et qu'il ne s'est pas
charge de justifier ou d'accuser tel ou tel. "Nommez, nommez les individus!
s'ecrie-t-on." Robespierre divague encore, et dit que lorsqu'il a eu le
courage de deposer dans le sein de la convention des avis qu'il croyait
utiles, il ne pensait pas.... On l'interrompt encore. Charlier lui crie:
"Vous qui pretendez avoir le courage de la vertu, ayez celui de la verite.
Nommez, nommez les individus." La confusion augmente. On revient a la
question de l'impression. Amar insiste pour le renvoi du discours aux
comites. Barrere, voyant l'avantage se prononcer pour ceux qui veulent le
renvoi aux comites, vient s'excuser en quelque sorte d'avoir demande le
contraire. Enfin la convention revoque sa decision, et declare que le
discours de Robespierre, au lieu d'etre imprime, sera renvoye a l'examen
des deux comites.

Cette seance etait un evenement vraiment extraordinaire. Tous les deputes,
habituellement si soumis, avaient repris courage. Robespierre, qui n'avait
jamais eu que de la morgue et point d'audace, etait surpris, depite,
abattu. Il avait besoin de se remettre. Il court chez ses fideles jacobins
pour retrouver des amis, et leur emprunter du courage. On y etait deja
instruit de l'evenement, et on l'attendait avec impatience. A peine
parait-il qu'on le couvre d'applaudissemens. Couthon le suit et partage les
memes acclamations. On demande la lecture du discours. Robespierre emploie
encore deux grandes heures a le leur repeter. A chaque instant il est
interrompu par des cris et des applaudissemens frenetiques. A peine a-t-il
acheve, qu'il ajoute quelques paroles d'epanchement et de douleur. "Ce
discours que vous venez d'entendre, leur dit-il, est mon testament de mort.
Je l'ai vu aujourd'hui; la ligue des mechans est tellement forte que je ne
puis pas esperer de lui echapper. Je succombe sans regret; je vous laisse
ma memoire; elle vous sera chere, et vous la defendrez." A ces paroles, on
s'ecrie qu'il n'est pas temps de craindre et de desesperer, qu'au contraire
on vengera le pere de la patrie de tous les mechans reunis. Henriot, Dumas,
Coffinhal, Payan, l'entourent, et se declarent tout prets a agir. Henriot
dit qu'il connait encore le chemin de la convention. "Separez, leur dit
Robespierre, les mechans des hommes faibles; delivrez la convention des
scelerats qui l'oppriment; rendez-lui le service qu'elle attend de vous,
comme au 31 mai et au 2 juin. Marchez, sauvez encore la liberte! Si malgre
tous ces efforts il faut succomber, eh bien! mes amis, vous me verrez boire
la cigue avec calme.--Robespierre, s'ecrie un depute, je la boirai avec
toi!" Couthon propose a la societe un nouveau scrutin epuratoire, et veut
qu'on expulse a l'instant meme les deputes qui ont vote contre Robespierre;
il en avait sur lui la liste, et la fournit sur-le-champ. Sa proposition
est adoptee au milieu d'un tumulte epouvantable. Collot-d'Herbois essaie de
presenter quelques reflexions, on l'accable de huees; il parle de ses
services, de ses dangers, des deux coups de feu de Ladmiral: on le raille,
on l'injurie, on le chasse de la tribune. Tous les deputes presens et
designes par Couthon sont chasses; quelques-uns meme sont battus. Collot se
sauve au milieu des couteaux diriges contre lui. La societe se trouvait
augmentee ce jour-la de tous les gens d'action qui, dans les momens[1] de
trouble, penetraient sans avoir de cartes ou avec une carte fausse. Ils
joignaient aux paroles la violence; et ils etaient meme tout prets a y
ajouter l'assassinat. L'agent national Payan, qui etait homme d'execution,
proposait un projet hardi. Il voulait que l'on allat sur-le-champ enlever
tous les conspirateurs, et on le pouvait, car ils etaient en ce moment meme
reunis ensemble dans les comites dont ils etaient membres. On aurait ainsi
termine la lutte sans combat et par un coup de main. Robespierre s'y
opposa; il n'aimait pas les actions si promptes; il pensait qu'il fallait
suivre tous les procedes du 31 mai. On avait deja fait une petition
solennelle; il avait fait un discours; Saint-Just, qui venait d'arriver de
l'armee, ferait un rapport le lendemain matin; lui Robespierre parlerait de
nouveau, et, si on ne reussissait pas, les magistrats du peuple, reunis
pendant ce temps a la commune, et appuyes par la force armee des sections,
declareraient que le peuple etait rentre dans sa souverainete, et
viendraient delivrer la convention des scelerats qui l'egaraient. Le plan
se trouvait ainsi trace par les precedens. On se separa en se promettant
pour le lendemain, Robespierre d'etre a la convention, les jacobins dans
leur salle, les magistrats municipaux a la commune, et Henriot a la tete
des sections. On comptait de plus sur les jeunes gens de l'ecole de Mars,
dont le commandant, Labreteche, etait devoue a la cause de la commune.

Telle fut cette journee du 8 thermidor, la derniere de la tyrannie
sanglante qui s'etait appesantie sur la France. Cependant, ce jour encore,
l'horrible machine revolutionnaire ne cessa pas d'agir. Le tribunal siegea,
des victimes furent conduites a l'echafaud. Dans le nombre etaient deux
poetes celebres, Roucher, l'auteur des _Mois_, et le jeune Andre Chenier,
qui laissa d'admirables ebauches, et que la France regrettera autant que
tous ces jeunes hommes de genie, orateurs, ecrivains, generaux, devores par
l'echafaud et par la guerre. Ces deux enfans des Muses se consolaient sur
la fatale charrette, en repetant des vers de Racine. Le jeune Andre, en
montant a l'echafaud, poussa le cri du genie arrete dans sa carriere:
_Mourir si jeune!_ s'ecria-t-il en se frappant le front; _il y avait
quelque chose la!_

Pendant la nuit qui suivit, on s'agita de toutes parts, et chacun songea a
recueillir ses forces. Les comites s'etaient reunis, et deliberaient sur
les grands evenemens de la journee et sur ceux du lendemain. Ce qui venait
de se passer aux Jacobins prouvait que le maire et Henriot soutiendraient
les triumvirs, et que le lendemain on aurait a lutter contre toutes les
forces de la commune. Faire arreter ces deux principaux chefs eut ete le
plus prudent, mais les comites hesitaient encore; ils voulaient, ne
voulaient pas; ils se sentaient comme une espece de regret d'avoir commence
la lutte. Ils voyaient que si la convention etait assez forte pour vaincre
Robespierre, elle rentrerait dans tous ses pouvoirs, et qu'ils seraient
arraches aux coups de leur rival, mais depossedes de la dictature.
S'entendre avec lui eut bien mieux valu sans doute; mais il n'etait plus
temps. Robespierre s'etait bien garde de se rendre au milieu d'eux, apres
la seance des jacobins. Saint-Just, arrive de l'armee depuis quelques
heures, les observait. Il etait silencieux. On lui demanda le rapport dont
on l'avait charge dans la derniere entrevue, et on voulut en entendre la
lecture; il repondit qu'il ne pouvait le communiquer, l'ayant donne a lire
a l'un de ses collegues. On lui demanda d'en faire au moins connaitre la
conclusion; il s'y refusa encore. Dans ce moment, Collot entre tout irrite
de la scene qu'il venait d'essuyer aux Jacobins. "Que se passe-t-il aux
Jacobins? lui dit Saint-Just.--Tu le demandes? replique Collot avec colere;
n'es-tu pas le complice de Robespierre? n'avez-vous pas combine ensemble
tous vos projets? Je le vois, vous avez forme un infame triumvirat, vous
voulez nous assassiner; mais si nous succombons, vous ne jouirez pas
long-temps du fruit de vos crimes." Alors s'approchant de Saint-Just avec
vehemence: "Tu veux, lui dit-il, nous denoncer demain matin; tu as ta poche
pleine de notes contre nous, montre-les...." Saint-Just vide ses poches, et
assure qu'il n'en a aucune. On apaise Collot, et on exige de Saint-Just
qu'il vienne a onze heures du matin communiquer son rapport, avant de le
lire a l'assemblee. Les comites, avant de se separer, conviennent de
demander a la convention la destitution d'Henriot, et l'appel a la barre du
maire et de l'agent national.

Saint-Just courut a la hate ecrire son rapport qui n'etait pas encore
redige, et denonca avec plus de brievete et de force que ne l'avait fait
Robespierre, la conduite des comites envers leurs collegues,
l'envahissement de toutes les affaires, l'orgueil de Billaud-Varennes, et
les fausses manoeuvres de Carnot, qui avait transporte l'armee de Pichegru
sur les cotes de la Flandre, et avait voulu arracher seize mille hommes a
Jourdan. Ce rapport etait aussi perfide, mais bien autrement habile que
celui de Robespierre. Saint-Just resolut de le lire a la convention sans le
montrer aux comites.

Tandis que les conjures se concertaient entre eux, les montagnards, qui
jusqu'ici s'etaient bornes a se communiquer leurs craintes, mais qui
n'avaient pas forme de complot, couraient les uns chez les autres, et se
promettaient pour le lendemain d'attaquer Robespierre d'une maniere plus
formelle, et de le faire decreter s'il etait possible. Il leur fallait pour
cela le concours des deputes de la Plaine, qu'ils avaient souvent menaces,
et que Robespierre, affectant le role de moderateur, avait autrefois
defendus. Ils avaient donc peu de titres a leur faveur. Ils allerent
cependant trouver Boissy-d'Anglas, Durand-Maillane, Palesne-Champeaux, tous
trois constituans, dont l'exemple devait decider les autres. Ils leur
dirent qu'ils seraient responsables de tout le sang que verserait encore
Robespierre, s'ils ne consentaient a voter contre lui. Repousses d'abord
ils revinrent a la charge jusqu'a trois fois, et obtinrent enfin la
promesse desiree. On courut encore toute la matinee du 9; Tallien promit de
livrer la premiere attaque, et demanda seulement qu'on osat le suivre.

Chacun courait a son poste; le maire Fleuriot, l'agent national Payan,
etaient a la commune. Henriot etait a cheval avec ses aides-de-camp, et
parcourait les rues de Paris. Les Jacobins avaient commence une seance
permanente. Les deputes, debout des le matin, s'etaient rendus a la
convention avant l'heure accoutumee. Ils parcouraient les couloirs en
tumulte, et les montagnards les entretenaient avec vivacite, pour les
decider en leur faveur. Il etait onze heures et demie. Tallien, a l'une des
portes de la salle, parlait a quelques-uns de ses collegues, lorsqu'il voit
entrer Saint-Just, qui monte a la tribune: "C'est le moment, s'ecrie-t-il,
entrons!" On le suit, les bancs se garnissent, et on attend en silence
l'ouverture de cette scene, l'une des plus grandes de notre orageuse
republique.

Saint-Just, qui a manque a la parole donnee a ses collegues, et qui n'est
pas alle leur lire son rapport, est a la tribune. Les deux Robespierre,
Lebas, Couthon, sont assis a cote les uns des autres. Collot-d'Herbois est
au fauteuil. Saint-Just se dit charge par les comites de faire un rapport,
et obtient la parole. Il debute en disant qu'il n'est d'aucune faction, et
qu'il n'appartient qu'a la verite; que la tribune pourra etre pour lui,
comme pour beaucoup d'autres, la roche Tarpeienne, mais qu'il n'en dira pas
moins son opinion tout entiere sur les divisions qui ont eclate. Tallien
lui laisse a peine achever ces premieres phrases, et demande la parole pour
une motion d'ordre. Il l'obtient. "La republique, dit-il, est dans l'etat
le plus malheureux, et aucun bon citoyen ne peut s'empecher de verser des
larmes sur elle. Hier un membre du gouvernement s'est isole, et a denonce
ses collegues, un autre vient en faire de meme aujourd'hui. C'est assez
aggraver nos maux; je demande qu'enfin le voile soit entierement dechire."
A peine ces paroles sont-elles prononcees que les applaudissemens eclatent,
se prolongent, recommencent encore, et retentissent une troisieme fois.
C'etait le signal avant-coureur de la chute des triumvirs.
Billaud-Varennes, qui s'est empare de la tribune apres Tallien, dit que les
jacobins ont tenu la veille une seance seditieuse, ou se trouvaient des
assassins apostes, qui ont annonce le projet d'egorger la convention. Une
indignation generale se manifeste. "Je vois, ajoute Billaud-Varennes, je
vois dans les tribunes un des hommes qui menacaient hier les deputes
fideles. Qu'on le saisisse!" On s'en empare aussitot, et on le livre aux
gendarmes. Billaud soutient ensuite que Saint-Just n'a pas le droit de
parler au nom des comites, parce qu'il ne leur a pas communique son
rapport; que c'est le moment pour l'assemblee de ne pas mollir, car elle
perira si elle est faible. "Non, non, s'ecrient les deputes en agitant
leurs chapeaux, elle ne sera pas faible, et ne perira pas!" Lebas reclame
la parole, que Billaud n'a pas cedee encore; il s'agite, et fait du bruit
pour l'obtenir. Sur la demande de tous les deputes, il est rappele a
l'ordre. Il veut insister de nouveau. "A l'Abbaye le seditieux!" s'ecrient
plusieurs voix de la Montagne. Billaud continue, et ne gardant plus aucun
menagement, dit que Robespierre a toujours cherche a dominer les comites;
qu'il s'est retire lorsqu'on a resiste a sa loi du 22 prairial, et a
l'usage qu'il se proposait d'en faire; qu'il a voulu conserver le noble
Lavalette, conspirateur a Lille, dans la garde nationale; qu'il a empeche
l'arrestation d'Henriot, complice d'Hebert, pour s'en faire une creature;
qu'il s'est oppose en outre a l'arrestation d'un secretaire du comite, qui
avait vole cent quatorze mille francs; qu'il a fait enfermer au moyen de
son bureau de police, le meilleur comite revolutionnaire de Paris; qu'il a
toujours fait en tout sa volonte, et qu'il a voulu se rendre maitre absolu.
Billaud ajoute qu'il pourrait citer encore beaucoup d'autres faits, mais
qu'il suffira de dire qu'hier les agens de Robespierre aux Jacobins, les
Dumas, les Coffinhal se sont promis de decimer la convention nationale.
Tandis que Billaud enumerait ces griefs, l'assemblee laissait echapper par
intervalle des mouvemens d'indignation. Robespierre, livide de colere,
avait quitte son siege et gravi l'escalier de la tribune. Place derriere
Billaud, il demandait la parole au president avec une extreme violence. Il
saisit le moment ou Billaud vient d'achever, pour la redemander encore plus
vivement. "A bas le tyran! a bas le tyran!" s'ecrie-t-on dans toutes les
parties de la salle. Deux fois ce cri accusateur s'eleve, et annonce que
l'assemblee ose enfin lui donner le nom qu'il meritait. Tandis qu'il
insiste, Tallien, qui s'est elance a la tribune, reclame la parole, et
l'obtient avant lui. "Tout a l'heure, dit-il, je demandais que le voile fut
entierement dechire; je m'apercois qu'il vient de l'etre. Les conspirateurs
sont demasques.

Je savais que ma tete etait menacee, et jusqu'ici j'avais garde le silence;
mais hier j'ai assiste a la seance des jacobins, j'ai vu se former l'armee
du nouveau Cromwell, j'ai fremi pour la patrie, et je me suis arme d'un
poignard pour lui percer le sein, si la convention n'avait pas le courage
de le decreter d'accusation." En achevant ces mots, Tallien montre son
poignard, et l'assemblee le couvre d'applaudissemens. Il propose alors
l'arrestation du chef des conspirateurs, Henriot. Billaud propose d'y
ajouter celle du president Dumas, et du nomme Boulanger, qui, la veille, a
ete l'un des agitateurs les plus ardens aux Jacobins. On decrete
sur-le-champ l'arrestation de ces trois coupables.

Barrere entre dans ce moment, pour faire a l'assemblee les propositions que
le comite a deliberees dans la nuit avant de se separer. Robespierre, qui
n'avait pas quitte la tribune, profite de cet intervalle pour demander
encore la parole. Ses adversaires etaient decides a la lui refuser, de peur
qu'un reste de crainte et de servilite ne se reveillat a sa voix. Places
tous au sommet de la Montagne, ils poussent de nouvelles clameurs, et,
tandis que Robespierre se tourne tantot vers le president, tantot vers
l'assemblee: "A bas! a bas le tyran!" s'ecrient-ils avec des voix de
tonnerre. Barrere obtient encore la parole avant Robespierre. On dit que
cet homme, qui par vanite avait voulu jouer un role, et qui, par faiblesse,
tremblait maintenant de s'en etre donne un, avait deux discours dans sa
poche, l'un pour Robespierre, l'autre pour les comites. Il developpe la
proposition convenue la nuit: c'est d'abolir le grade de
commandant-general, de retablir l'ancienne loi de la legislative, par
laquelle chaque chef de legion commandait a son tour la force armee de
Paris, et enfin d'appeler le maire et l'agent national a la barre, pour y
repondre de la tranquillite de la capitale. Ce decret est adopte
sur-le-champ, et un huissier va le communiquer a la commune au milieu des
plus grands perils.

Lorsque le decret propose par Barrere a ete adopte, on reprend
l'enumeration des torts de Robespierre; chacun vient a son tour lui faire
un reproche. Vadier, qui voulait avoir decouvert une conspiration
importante en saisissant Catherine Theot, rapporte, ce qu'il n'avait pas
dit la veille, que dom Gerle possedait un certificat de civisme signe par
Robespierre, et que, dans un matelas de Catherine, se trouvait une lettre
dans laquelle elle appelait Robespierre son fils cheri. Il s'etend ensuite
sur l'espionnage dont les comites etaient entoures, avec la diffusion d'un
vieillard et une lenteur qui ne convenait pas a l'agitation du moment.
Tallien, impatient, remonte a la tribune et prend encore la parole, en
disant qu'il faut ramener la question a son veritable point. En effet, on
avait decrete Henriot, Dumas, Boulanger, on avait appele Robespierre un
tyran, mais on n'avait pris aucune resolution decisive. Tallien fait
observer que ce n'est pas a quelques details de la vie de cet homme, appele
un tyran, qu'il faut s'attacher, mais qu'il faut en montrer l'ensemble.
Alors, il commence un tableau energique de la conduite de ce rheteur lache,
orgueilleux et sanguinaire.... Robespierre, suffoque de colere,
l'interrompt par des cris de fureur. Louchet dit: "Il faut en finir;
l'arrestation contre Robespierre!--Loseau ajoute: L'accusation contre ce
denonciateur!--L'accusation! l'accusation!" crient une foule de deputes.
Louchet se leve, et regardant autour de lui, demande si on l'appuie. "Oui,
oui, repondent cent voix." Robespierre le jeune dit de sa place: "Je
partage les crimes de mon frere, unissez-moi a lui." On fait a peine
attention a ce devouement. "L'arrestation! l'arrestation!" crie-t-on
encore. Dans ce moment, Robespierre, qui n'avait pas cesse d'aller de sa
place au bureau, et du bureau a sa place, s'approche de nouveau du
president et lui demande la parole. Mais Thuriot, qui remplacait
Collot-d'Herbois au fauteuil, ne lui repond qu'en agitant sa sonnette.
Alors Robespierre se tourne vers la Montagne et n'y trouve que des amis
glaces ou des ennemis furieux; il dirige ensuite ses yeux vers la Plaine.
"C'est a vous, dit-il, hommes purs, hommes vertueux, c'est a vous que je
m'adresse et non aux brigands." On detourne la tete, ou on le menace.
Enfin, il se reporte encore vers le president, et s'ecrie: "Pour la
derniere fois, president des assassins, je te demande la parole." Il
prononce ces derniers mots d'une voix etouffee et presque eteinte. "Le sang
de Danton t'etouffe," lui dit Garnier (de l'Aube). Duval, impatient de
cette lutte, se leve et dit: "President, est-ce que cet homme sera encore
long-temps le maitre de la convention?--Ah! qu'un tyran est dur a abattre!
ajoute Freron.--Aux voix! aux voix!" s'ecrie Loseau. L'arrestation tant
proposee est enfin mise aux voix et decretee au milieu d'un tumulte
epouvantable. A peine le decret est-il rendu, que de tous les cotes de la
salle on se leve en criant: Vive la liberte! vive la republique! les tyrans
ne sont plus!

Une foule de membres se levent, et disent qu'ils ont entendu voter pour
l'arrestation des complices de Robespierre, Saint-Just et Couthon. Aussitot
on les ajoute au decret. Lebas demande a y etre adjoint; on lui accorde sa
demande ainsi qu'a Robespierre jeune. Ces hommes inspiraient encore une
telle apprehension, que les huissiers de la salle n'avaient pas ose se
presenter pour les traduire a la barre. En voyant qu'ils etaient restes sur
leurs sieges, on demande pourquoi ils ne descendent pas a la place des
accuses; le president repond que les huissiers n'ont pas pu faire executer
l'ordre. Le cri: A la barre! a la barre! devient aussitot general. Les cinq
accuses y descendent, Robespierre furieux, Saint-Just calme et meprisant,
les autres consternes de cette humiliation si nouvelle pour eux. Ils
etaient enfin a cette place ou ils avaient envoye Vergniaud, Brissot,
Petion, Camille Desmoulins, Danton, et tant d'autres de leurs collegues,
pleins ou de vertu, ou de genie, ou de courage.

Il etait cinq heures. L'assemblee avait declare la seance permanente; mais
en ce moment, accablee de fatigue, elle prend la resolution dangereuse de
suspendre la seance jusqu'a sept pour se donner un peu de repos. Les
deputes se separent alors, et laissent ainsi a la commune, si elle a
quelque audace, la faculte de fermer le lieu de leurs seances et de
s'emparer de la domination dans Paris. Les cinq accuses sont conduits au
comite de surete generale et interroges par leurs collegues en attendant
d'etre traduits dans les prisons.

Pendant que ces evenemens si importans[1] se passaient dans la convention,
la commune etait restee dans l'attente. L'huissier Courvol etait alle lui
signifier le decret qui mettait Henriot en arrestation, et mandait le maire
et l'agent national a la barre. Il avait ete fort mal accueilli. Ayant
demande un recu, le maire lui avait repondu: _Un jour comme aujourd'hui on
ne donne pas de recu. Va a la convention, va lui dire que nous saurons le
maintenir et dis a Robespierre qu'il n'ait pas peur, car nous sommes ici_.
Le maire s'etait exprime ensuite devant le conseil general de la maniere la
plus mysterieuse sur le motif de la reunion; il ne parla que du decret qui
ordonnait a la commune de veiller a la tranquillite de Paris; il rappela
les epoques ou cette commune avait deploye un grand courage, designant
assez clairement le 31 mai. L'agent national Payan, parlant apres le maire,
avait propose d'envoyer deux membres du conseil sur la place de la commune,
ou se trouvait une foule immense, pour haranguer le peuple et l'inviter a
_se reunir a ses magistrats pour sauver la patrie_. Ensuite on avait redige
une adresse dans laquelle on disait que des scelerats opprimaient
_Robespierre, ce citoyen vertueux qui fit decreter le dogme consolateur de
l'Etre supreme et de l'immortalite de l'ame; Saint-Just, cet apotre de la
vertu, qui fit cesser la trahison au Rhin et au Nord; Couthon, ce citoyen
vertueux qui n'a que le coeur et la tete de vivans, mais qui les a brulans
de patriotisme_. Aussitot apres, on avait arrete que les sections seraient
convoquees, que les presidens et les commandans de la force armee seraient
mandes a la commune pour y recevoir ses ordres. Une deputation avait ete
envoyee aux jacobins pour qu'ils vinssent fraterniser avec la commune, et
qu'ils envoyassent au conseil general leurs membres les plus energiques et
un bon nombre de _citoyens et citoyennes des tribunes_. Sans enoncer encore
l'insurrection, la commune en prenait tous les moyens et marchait
ouvertement a ce but. Elle ignorait l'arrestation des cinq deputes, et
c'est pourquoi elle gardait encore quelque reserve.

Pendant ce temps, Henriot etait monte a cheval et courait les rues de
Paris. Chemin faisant, il apprend qu'on a arrete cinq representans; alors
il se met a exciter le peuple, en criant que des scelerats oppriment les
deputes fideles, qu'ils ont arrete Couthon, Saint-Just et Robespierre. Ce
miserable etait a moitie ivre; il s'agitait sur son cheval et brandissait
son sabre comme un frenetique. Il se rend d'abord au faubourg Saint-Antoine
pour soulever les ouvriers, qui comprenaient a peine ce qu'il voulait dire,
et qui d'ailleurs commencaient a s'apitoyer en voyant passer tous les jours
de nouvelles victimes. Par un hasard fatal, Henriot rencontre les
charrettes. En apprenant l'arrestation de Robespierre, on les avait
entourees; et comme Robespierre etait suppose l'auteur de tous les
meurtres, on s'imaginait que, lui arrete, les executions devaient finir. On
voulait, en consequence, faire rebrousser chemin aux condamnes. Henriot,
survenant en cet instant, s'y oppose et fait consommer encore cette
derniere execution. Il revient ensuite, toujours au galop, jusqu'au
Luxembourg, et ordonne a la gendarmerie de se reunir a la place de la
maison commune. Il prend un detachement a sa suite, descend le long des
quais pour se rendre a la place du Carrousel et aller delivrer les
prisonniers qui se trouvaient au comite de surete generale. En courant sur
les quais avec ses aides-de-camp, il renverse plusieurs personnes. Un homme
qui avait sa femme sous son bras, se tourne vers les gendarmes, et s'ecrie:
"Gendarmes, arretez ce brigand, il n'est plus votre general!" Un
aide-de-camp lui repond par un coup de sabre. Henriot continue sa route, et
se jette dans la rue Saint-Honore; arrive sur la place du Palais-Egalite
(Palais-Royal), il apercoit Merlin de Thionville, et pousse a lui en
criant: "Arretez ce coquin! c'est un de ceux qui persecutent les
representans fideles!" On s'empare aussitot de Merlin, on le maltraite et
on le conduit au premier corps-de-garde. Dans les cours du Palais-National,
Henriot fait mettre pied a terre a ceux qui l'accompagnent, et veut
penetrer dans le palais. Les grenadiers lui en refusent l'entree et
croisent la baionnette. Dans ce moment, un huissier s'avance et dit:
"Gendarmes, arretez ce rebelle; un decret de la convention vous l'ordonne!"
Aussitot on entoure Henriot, on le desarme, lui et plusieurs de ses
aides-de-camp, on les garrotte et on les conduit dans la salle du comite de
surete generale, aupres de Robespierre, Couthon, Saint-Just et Lebas.

[Illustration: LA DERNIERE CHARRETTE.]

Jusqu'ici tout allait bien pour la convention; ses decrets, hardiment
rendus, etaient heureusement executes; mais la commune et les jacobins, qui
n'avaient pas encore proclame ouvertement l'insurrection, allaient eclater
maintenant, et realiser leur projet d'un 2 juin. Par bonheur, tandis que la
convention suspendait imprudemment sa seance, la commune faisait de meme,
et le temps etait perdu pour tout le monde.

Le conseil ne se rassemble de nouveau qu'a six heures. A cette reprise de
la seance, l'arrestation des cinq deputes et d'Henriot etait connue. Le
conseil, a cette nouvelle, ne se contient plus, et declare qu'il s'insurge
contre les oppresseurs du peuple, qui veulent faire perir ses defenseurs.
Il ordonne de sonner le tocsin a l'Hotel-de-Ville et dans toutes les
sections. Il depute un de ses membres dans chacune d'elles, pour les
pousser a l'insurrection, et les decider a envoyer leurs bataillons a la
commune. Il envoie des gendarmes fermer les barrieres, et enjoint a tous
les concierges des prisons de refuser les prisonniers qui leur seraient
presentes. Enfin il nomme une commission executive de douze membres, dans
laquelle se trouvent Payan et Coffinhal, pour diriger l'insurrection, et
user de tous les pouvoirs souverains du peuple. Dans ce moment, on avait
deja reuni sur la place de la commune quelques bataillons des sections,
plusieurs compagnies de canonniers, et une grande partie de la gendarmerie.
On commence a faire preter le serment aux commandans des bataillons
actuellement reunis. Ensuite on ordonne a Coffinhal de se rendre avec
quelques cents hommes a la convention, pour delivrer les prisonniers.

Deja Robespierre aine avait ete conduit au Luxembourg, Robespierre jeune a
maison Lazare, Couthon a Port-Libre, Saint-Just aux Ecossais, Lebas a la
maison de justice du departement. L'ordre donne par la commune aux
concierges fut execute, et on refusa les prisonniers. Les administrateurs
de police s'en emparerent, et les conduisirent en voiture a la mairie.
Quand Robespierre parut, on l'embrassa, on le combla de temoignages de
devouement, et on jura de mourir pour le defendre lui et tous les deputes
fideles. Pendant ce temps, Henriot etait seul reste au comite de surete
generale. Coffinhal, vice-president des jacobins, y arriva le sabre a la
main, avec quelques compagnies des sections, envahit les salles du comite,
en chassa les membres, et delivra Henriot et ses aides-de-camp. Henriot,
delivre, courut sur la place du Carrousel, retrouva encore ses chevaux,
s'elanca sur l'un d'eux, et, avec assez de presence d'esprit, dit aux
compagnies des sections et aux canonniers qui se trouvaient autour de lui,
que le comite venait de le declarer innocent, et de lui restituer le
commandement. Alors on l'entoura, il se fit suivre par une foule assez
nombreuse, se mit a donner des ordres contre la convention, et a preparer
le siege de la salle.

Il etait sept heures du soir. La convention rentrait a peine en seance, et
dans l'intervalle la commune avait acquis de grands avantages. Elle avait,
comme on vient de le voir, proclame l'insurrection, envoye des commissaires
aux sections, reuni deja autour d'elle beaucoup de compagnies de canonniers
et de gendarmes, et delivre les prisonniers. Elle pouvait, avec de
l'audace, marcher promptement sur la convention, et lui faire revoquer ses
decrets. Elle comptait en outre sur l'ecole de Mars, dont le commandant
Labreteche lui etait entierement devoue.

Les deputes s'assemblent en tumulte, et se communiquent avec effroi les
nouvelles de la soiree. Les membres des comites, incertains, effrayes, sont
reunis dans une petite salle, a cote du bureau du president. La, ils
deliberent sans savoir a quel parti s'arreter. Plusieurs deputes se
succedent a la tribune, et racontent ce qui se passe dans Paris. On
rapporte que les prisonniers sont elargis, que la commune s'est reunie aux
jacobins, qu'elle dispose deja d'une force considerable, et que la
convention va bientot etre assiegee. Bourdon propose de sortir en corps et
de se montrer au peuple, pour le ramener. Legendre s'efforce de rassurer
l'assemblee, en lui disant qu'elle ne trouvera partout que de purs et
fideles montagnards prets a la defendre, et il montre dans ce moment de
peril un courage qu'il n'avait pas eu contre Robespierre. Billaud monte a
la tribune, et annonce qu'Henriot est sur la place du Carrousel, qu'il a
egare les canonniers, qu'il a fait tourner les canons contre la salle de la
convention, et qu'il va commencer l'attaque. Collot-d'Herbois se place
alors au fauteuil, qui, par la disposition de la salle, devait recevoir les
premiers boulets, et dit en s'asseyant: "Representans, voici le moment de
mourir a notre poste. Des scelerats ont envahi le Palais-National." A ces
mots, tous les deputes, dont les uns etaient debout, dont les autres
erraient dans la salle, reprennent leurs places, et demeurent assis dans un
silence majestueux. Tous les citoyens des tribunes s'enfuient avec un bruit
epouvantable, et ne laissent apres eux qu'un nuage de poussiere. La
convention reste abandonnee, et convaincue qu'elle va etre egorgee, mais
resolue a perir plutot que de souffrir un Cromwell. Admirons ici l'empire
de l'occasion sur les courages! Ces memes hommes si long-temps soumis au
rheteur qui les haranguait, bravent aujourd'hui les canons qu'il a fait
diriger contre eux, avec une sublime resignation. Des membres de
l'assemblee entrent et sortent, et apportent des nouvelles de ce qui se
passe au Carrousel. Henriot y donne toujours des ordres. "Hors la loi, hors
la loi le brigand!" s'ecrie-t-on dans la salle. On rend aussitot le decret
de mise hors la loi, et des deputes vont le publier devant le
Palais-National.

Dans ce moment, Henriot, qui avait egare les canonniers, et avait fait
tourner les pieces contre la salle, voulait les engager a tirer. Il ordonne
le feu, mais ceux-ci hesitent. Des deputes s'ecrient: "Canonniers, vous
deshonorerez-vous? ce brigand est hors la loi!" Les canonniers alors
refusent positivement d'obeir a Henriot. Abandonne des siens, il n'a que le
temps de tourner bride, et de s'enfuir a la commune.

Ce premier danger passe, la convention met hors la loi les deputes qui se
sont soustraits a ses decrets, et tous les membres de la commune qui sont
en revolte. Cependant, ce n'etait pas tout. Si Henriot n'etait plus a la
place du Carrousel, les revoltes etaient encore a la commune avec toutes
leurs forces, et avaient encore la ressource d'un coup de main. Il fallait
obvier a ce grand peril. On deliberait sans agir. Dans la petite salle
situee derriere le bureau ou se trouvaient les comites et beaucoup de
representans, on proposa de nommer un commandant de la force armee, pris
dans le sein de l'assemblee. "Qui? demande-t-on.--Barras, repond une voix,
et il aura le courage d'accepter." Aussitot Vouland court a la tribune, et
propose de nommer le representant Barras pour diriger la force armee. La
convention accepte la proposition, nomme Barras, et lui adjoint sept autres
deputes, pour commander sous ses ordres, Freron, Ferrand, Rovere, Delmas,
Bolleti, Leonard Bourdon, et Bourdon (de l'Oise). A cette proposition, un
membre de l'assemblee en ajoute une autre, qui n'est pas moins importante,
c'est de choisir des representans pour aller eclairer les sections, et leur
demander le secours de leurs bataillons. Cette derniere mesure etait la
plus necessaire, car il etait urgent de decider les sections incertaines ou
trompees.

Barras court vers les bataillons deja reunis, pour leur signifier ses
pouvoirs, et les distribuer autour de la convention. Les deputes envoyes
aux sections s'y rendent pour les haranguer. Dans ce moment, la plupart
etaient incertaines; tres peu tenaient pour la commune et pour Robespierre.
Chacun avait horreur de ce systeme atroce qu'on imputait a Robespierre, et
desirait un evenement qui en delivrat la France. Cependant la crainte
paralysait encore tous les citoyens. On n'osait pas se decider. La commune,
a laquelle les sections etaient habituees a obeir, les avait mandees, et
quelques-unes, n'osant resister, avaient envoye des commissaires, non pas
pour adherer au projet de l'insurrection, mais pour s'instruire des
evenemens. Paris etait dans l'incertitude et l'anxiete. Les parens des
prisonniers, leurs amis, tous ceux qui souffraient de ce regime cruel,
sortaient de leurs maisons, s'approchaient de rue en rue vers les lieux ou
regnait le bruit, et tachaient de recueillir quelques nouvelles. Les
malheureux detenus ayant apercu de leurs fenetres grillees beaucoup de
mouvement, et entendu beaucoup de rumeur, se doutaient de quelque chose,
mais ils tremblaient encore que ce nouvel evenement n'aggravat leur sort.
Cependant la tristesse des geoliers, des mots dits a l'oreille des faiseurs
de listes, la consternation qui s'en etait suivie, avaient un peu dissipe
les doutes. Bientot on avait su par des mots echappes que Robespierre etait
en peril; des parens etaient venus se placer sous les fenetres des prisons,
et indiquer par des signes ce qui se passait; alors les prisonniers se
reunissant avaient laisse eclater l'allegresse la plus vive. Les infames
delateurs tremblans avaient pris quelques-uns des suspects a part,
s'etaient efforces de se justifier, et de persuader qu'ils n'etaient pas
les auteurs des listes de proscription. Quelques-uns s'avouant coupables,
disaient cependant avoir retranche des noms; l'un n'en avait donne que
quarante, sur deux cents qu'on lui demandait; un autre avait detruit des
listes entieres. Dans leur effroi, ces miserables s'accusaient
reciproquement, et se renvoyaient l'infamie les uns aux autres.

Les deputes repandus dans les sections n'avaient pas eu de peine a
l'emporter sur les obscurs envoyes de la commune. Les sections qui avaient
achemine leurs bataillons a l'Hotel-de-Ville les rappelaient, les autres
dirigeaient les leurs vers le Palais-National. Deja ce palais etait
suffisamment entoure. Barras vint l'annoncer a l'assemblee, et courut
ensuite a la plaine des Sablons, pour remplacer Labreteche, qui etait
destitue, et amener l'ecole de Mars au secours de la convention.

La representation nationale se trouvait maintenant a l'abri d'un coup de
main. En effet, c'etait le cas de marcher sur la commune, et de prendre
l'initiative qu'elle ne prenait pas elle-meme. On se decide a marcher sur
l'Hotel-de-Ville. Leonard Bourdon, qui etait a la tete d'un grand nombre de
bataillons, se met en marche. Au moment ou il annonce qu'il va s'acheminer
sur les rebelles. "Pars, lui dit Tallien qui occupait le fauteuil, et que
le soleil en se levant ne trouve plus les conspirateurs vivans." Leonard
Bourdon debouche par les quais, et arrive sur la place de l'Hotel-de-Ville.
Un grand nombre de gendarmes, de canonniers, et de citoyens armes des
sections, s'y trouvaient encore. Un agent du comite de salut public, nomme
Dulac, a le courage de se glisser dans leurs rangs, et de leur lire le
decret de la convention qui mettait la commune hors la loi. Le respect
qu'on avait contracte pour cette assemblee, au nom de qui tout se faisait
depuis deux ans, le respect pour les mots de loi et de republique,
l'emportent. Les bataillons se separent: les uns retournent chez eux, les
autres se reunissent a Leonard Bourdon, et la place de la commune reste
deserte. Ceux qui la gardaient, et ceux qui viennent d'arriver pour
l'attaquer, se rangent dans les rues environnantes pour occuper toutes les
avenues.

On avait une telle idee de la resolution des conspirateurs, et on etait si
etonne de les voir presque immobiles dans l'Hotel-de-Ville, qu'on hesitait
a approcher. Leonard Bourdon craignait qu'ils n'eussent mine
l'Hotel-de-Ville. Cependant il n'en etait rien; ils deliberaient en
tumulte, proposaient d'ecrire aux armees et aux provinces, ne savaient pas
au nom de qui ils devaient ecrire, et n'osaient pas prendre un parti
decisif. Si Robespierre eut ose, en homme d'action, se montrer et marcher
sur la convention, elle eut ete mise en peril. Mais il n'etait qu'un
rheteur, et d'ailleurs il sentait, et tous ses partisans sentaient avec
lui, que l'opinion les abandonnait. La fin de cet affreux regime etait
arrivee; la convention etait partout obeie, et les mises hors la loi
produisaient un effet magique. Eut-il ete doue d'une plus grande energie,
il aurait ete decourage par ces circonstances, superieures a toute force
individuelle. Le decret de mise hors la loi frappa tout le monde de
stupeur, lorsque de la place de la commune il parvint a l'Hotel-de-Ville.
Payan, qui le recut, le lut a haute voix, et, avec une grande presence
d'esprit, ajouta a la liste des personnes mises hors la loi _le peuple des
tribunes_, ce qui n'etait pas dans le decret. Contre son attente le peuple
des tribunes s'echappa avec effroi, ne voulant pas partager l'anatheme
lance par la convention. Alors le plus grand decouragement s'empara des
conjures. Henriot descendit sur la place pour haranguer les canonniers,
mais il ne trouva plus un seul homme. Il s'ecria en jurant: "Comment! ces
scelerats de canonniers, qui m'ont sauve il y a quelques heures,
m'abandonnent maintenant!" Alors il remonte furieux pour annoncer cette
nouvelle au conseil. Les conjures sont plonges dans le desespoir; ils se
voient abandonnes par leurs troupes, et cernes de tous cotes par celles de
la convention; ils s'accusent, et se reprochent leur malheur. Coffinhal,
homme energique, et qui avait ete mal seconde, s'indigne contre Henriot, et
lui dit: "Scelerat, c'est ta lachete qui nous a perdus." Il se precipite
sur lui, et, le saisissant au milieu du corps, le jette par une fenetre. Le
miserable Henriot tombe sur un tas d'ordures, qui amortissent la chute, et
empechent qu'elle ne soit mortelle. Lebas se tire un coup de pistolet;
Robespierre jeune se jette par une fenetre; Saint-Just reste calme et
immobile, une arme a la main, et sans vouloir se frapper; Robespierre se
decide enfin a terminer sa carriere, et trouve dans cette extremite le
courage de se donner la mort. Il se tire un coup de pistolet qui, portant
au-dessous de la levre, lui perce seulement la joue, et ne lui fait qu'une
blessure peu dangereuse.

Dans ce moment, quelques hommes hardis, le nomme Dulac, le gendarme Meda,
et plusieurs autres, laissant Bourdon avec ses bataillons sur la place de
la commune, montent armes de sabres et de pistolets, et entrent dans la
salle du conseil, a l'instant meme ou le bruit des deux coups de feu venait
de se faire entendre. Les officiers municipaux allaient oter leur echarpe,
mais Dulac menace de sabrer le premier qui songera a s'en depouiller. Tout
le monde reste immobile; on s'empare de tous les officiers municipaux, des
Payan, des Fleuriot, des Dumas, des Coffinhal, etc.; on emporte les blesses
sur des brancards, et on se rend triomphalement a la convention.... Il
etait trois heures du matin. Les cris de victoire retentissent autour de la
salle, et penetrent jusque sous ses voutes. Alors les cris de vive la
liberte! vive la convention! a bas les tyrans! s'elevent de toutes parts.
Le president dit ces paroles: "Representans, Robespierre et ses complices
sont a la porte de votre salle; voulez-vous qu'on les transporte devant
vous?--Non, non, s'ecrie-t-on de tous cotes; au supplice les
conspirateurs!"

Robespierre est transporte avec les siens dans la salle du comite de salut
public. On l'etend sur une table, et on lui met quelques cartons sous la
tete. Il conservait sa presence d'esprit, et paraissait impassible. Il
avait un habit bleu, le meme qu'il portait a la fete de l'Etre supreme, des
culottes de nankin, et des bas blancs, qu'au milieu de ce tumulte il avait
laisse retomber sur ses souliers. Le sang jaillissait de sa blessure, il
l'essuyait avec un fourreau de pistolet. On lui presentait de temps en
temps des morceaux de papier, qu'il prenait pour s'essuyer le visage. Il
demeura ainsi plusieurs heures expose a la curiosite et aux outrages d'une
foule de gens. Quand le chirurgien arriva pour le panser, il se leva
lui-meme, descendit de dessus la table, et alla se placer sur un fauteuil.
Il subit un pansement douloureux, sans faire entendre aucune plainte. Il
avait l'insensibilite et la secheresse de l'orgueil humilie. Il ne
repondait a aucune parole. On le transporta ensuite avec Saint-Just,
Couthon et les autres, a la Conciergerie. Son frere et Henriot avaient ete
recueillis a moitie morts, dans les rues qui avoisinent l'Hotel-de-Ville.

La mise hors la loi dispensait d'un jugement; il suffisait de constater
l'identite. Le lendemain matin, 10 thermidor (28 juillet), les coupables
comparaissent au nombre de vingt-un devant le tribunal ou ils avaient
envoye tant de victimes. Fouquier-Tinville fait constater l'identite, et a
quatre heures de l'apres-midi il les fait conduire au supplice. La foule,
qui depuis long-temps avait deserte le spectacle des executions, etait
accourue ce jour-la avec un empressement extreme. L'echafaud avait ete
eleve a la place de la Revolution. Un peuple immense encombrait la rue
Saint-Honore, les Tuileries, et la grande place. De nombreux parens[1] des
victimes suivaient les charrettes en vomissant des imprecations; beaucoup
s'approchaient en demandant a voir Robespierre: les gendarmes le leur
designaient avec la pointe de leur sabre. Quand les coupables furent
arrives a l'echafaud, les bourreaux montrerent Robespierre a tout le
peuple, ils detacherent la bande qui entourait sa joue, et lui arracherent
le premier cri qu'il eut pousse jusque-la. Il expira avec l'impassibilite
qu'il montrait depuis vingt-quatre heures. Saint-Just mourut avec le
courage dont il avait toujours fait preuve. Couthon etait abattu; Henriot
et Robespierre le jeune etaient presque morts de leurs blessures. Des
applaudissemens accompagnaient chaque coup de la hache fatale, et la foule
faisait eclater une joie extraordinaire. L'allegresse etait generale dans
Paris. Dans les prisons on entendait retentir des cantiques; on
s'embrassait avec une espece d'ivresse, et on payait jusqu'a 30 fr. les
feuilles qui rapportaient les derniers evenemens. Quoique la convention
n'eut pas declare qu'elle abolissait le systeme de la terreur, quoique les
vainqueurs eux-memes fussent ou les auteurs ou les apotres de ce systeme,
on le croyait fini avec Robespierre, tant il en avait assume sur lui toute
l'horreur.

[Illustration: ST. JUST.]

Telle fut cette heureuse catastrophe, qui termina la marche ascendante de
la revolution, pour commencer sa marche retrograde. La revolution avait, au
14 juillet 1789, renverse l'ancienne constitution feodale; elle avait, au 5
et au 6 octobre, arrache le roi a sa cour, pour s'assurer de lui; elle
s'etait fait ensuite une constitution, et l'avait confiee au monarque en
1791 comme a l'essai. Regrettant bientot d'avoir fait cet essai malheureux,
desesperant de concilier la cour avec la liberte, elle avait envahi les
Tuileries au 10 aout, et plonge Louis XVI dans les fers. L'Autriche et la
Prusse s'avancant pour la detruire, elle jeta, pour nous servir de son
langage terrible, elle jeta, comme gant du combat, la tete d'un roi et de
six mille prisonniers; elle s'engagea d'une maniere irrevocable dans cette
lutte, et repoussa les coalises par un premier effort. Sa colere doubla le
nombre de ses ennemis; l'accroissement de ses ennemis et du danger redoubla
sa colere, et la changea en fureur. Elle arracha violemment du temple des
lois des republicains sinceres, mais qui, ne comprenant pas ses extremites,
voulaient la moderer. Alors elle eut a combattre une moitie de la France,
la Vendee et l'Europe. Par l'effet de cette action et de cette reaction
continuelles des obstacles sur sa volonte, et de sa volonte sur les
obstacles, elle arriva au dernier degre de peril et d'emportement; elle
eleva des echafauds, et envoya un million d'hommes sur les frontieres.
Alors sublime et atroce a la fois, on la vit detruire avec une fureur
aveugle, administrer avec une promptitude surprenante et une prudence
profonde. Changee par le besoin d'une action forte, de democratie
turbulente en dictature absolue, elle devint reglee, silencieuse et
formidable. Pendant toute la fin de 93 jusqu'au commencement de 94, elle
marcha unie par l'imminence du peril. Mais quand la victoire eut couronne
ses efforts, a la fin de 93, un dissentiment put naitre alors, car des
coeurs genereux et forts, calmes par le succes, criaient: "Misericorde aux
vaincus!" Mais tous les coeurs n'etaient pas calmes encore; le salut de la
revolution n'etait pas evident a tous les esprits; la pitie des uns excita
la fureur des autres, et il y eut des extravagans qui voulurent pour tout
gouvernement un tribunal de mort. La dictature frappa les deux nouveaux
partis qui embarrassaient sa marche. Hebert, Ronsin, Vincent, perirent avec
Danton, Camille Desmoulins. La revolution continua ainsi sa carriere, se
couvrit de gloire des le commencement de 1794, vainquit toute l'Europe, et
la couvrit de confusion. C'etait le moment ou la pitie devait enfin
l'emporter sur la colere. Mais il arriva ce qui arrive toujours: de
l'incident d'un jour on voulut faire un systeme. Les chefs du gouvernement
avaient systematise la violence et la cruaute, et, lorsque les dangers et
les fureurs etaient passes, voulaient egorger et egorger encore; mais
l'horreur publique s'elevait de toutes parts. A l'opposition, ils voulaient
repondre par le moyen accoutume: la mort! Alors un meme cri partit a la
fois de leurs rivaux de pouvoir, de leurs collegues menaces, et ce cri fut
le signal du soulevement general. Il fallut quelques instans pour secouer
l'engourdissement de la crainte; mais on y reussit bientot, et le systeme
de la terreur fut renverse.

On se demande ce qui serait arrive si Robespierre l'eut emporte. L'abandon
ou il se trouva prouve que c'etait impossible. Mais eut-il ete vainqueur,
il aurait fallu ou qu'il cedat au sentiment general, ou qu'il succombat
plus tard. Comme tous les usurpateurs, il aurait ete force de faire
succeder aux horreurs des factions, un regime calme et doux. Mais
d'ailleurs ce n'est pas a lui qu'il appartenait d'etre cet usurpateur.
Notre revolution etait trop vaste pour que le meme homme, depute a la
constituante en 1789, fut proclame empereur ou protecteur en 1804, dans
l'eglise Notre-Dame. Dans un pays moins avance et moins etendu, comme
l'etait l'Angleterre, ou le meme homme pouvait encore etre tribun et
general, et reunir ces deux fonctions, un Cromwell a pu etre a la fois
homme de parti au commencement, soldat usurpateur a la fin. Mais dans une
revolution aussi etendue que la notre, et ou la guerre a ete si terrible et
si dominante, ou le meme individu ne pouvait occuper en meme temps la
tribune et les camps, les hommes de parti se sont d'abord devores entre
eux; apres eux sont venus les hommes de guerre, et un soldat est reste le
dernier maitre.

Robespierre ne pouvait donc remplir chez nous le role d'usurpateur.
Pourquoi lui fut-il donne de survivre a tous ces revolutionnaires fameux,
qui lui etaient si superieurs en genie et en puissance, a un Danton, par
exemple?... Robespierre etait integre, et il faut une bonne reputation pour
captiver les masses. Il etait sans pitie, et elle perd ceux qui en ont dans
les revolutions. Il avait un orgueil opiniatre et perseverant, et c'est le
seul moyen de se rendre toujours present aux esprits. Avec cela, il dut
survivre a tous ses rivaux. Mais il fut de la pire espece des hommes. Un
devot sans passions, sans les vices auxquels elles exposent, mais sans le
courage, la grandeur et la sensibilite qui les accompagnent ordinairement;
un devot ne vivant que de son orgueil et de sa croyance, se cachant au jour
du danger, revenant se faire adorer apres la victoire remportee par
d'autres, est un des etres les plus odieux qui aient domine les hommes, et
on dirait les plus vils, s'il n'avait eu une conviction forte et une
integrite reconnue.




CHAPITRE XXIII.


CONSEQUENCES DU 9 THERMIDOR.--MODIFICATIONS APPORTEES AU GOUVERNEMENT
REVOLUTIONNAIRE.--REORGANISATION DU PERSONNEL DES COMITES.--REVOCATION DE
LA LOI DU 22 PRAIRIAL; DECRETS D'ARRESTATION CONTRE FOUQUIER-TINVILLE,
LEBON, ROSSIGNOL, ET AUTRES AGENS DE LA DICTATURE; SUSPENSION DU TRIBUNAL
REVOLUTIONNAIRE; ELARGISSEMENT DES SUSPECTS.--DEUX PARTIS SE FORMENT, LES
MONTAGNARDS ET LES THERMIDORIENS.--REORGANISATION DES COMITES DE
GOUVERNEMENT.--MODIFICATION DES COMITES REVOLUTIONNAIRES.--ETAT DES
FINANCES, DU COMMERCE ET DE L'AGRICULTURE APRES LA TERREUR.--ACCUSATION
PORTEE CONTRE LES MEMBRES DES ANCIENS COMITES, ET DECLAREE CALOMNIEUSE PAR
LA CONVENTION.--EXPLOSION DE LA POUDRIERE DE GRENELLE.--EXASPERATION DES
PARTIS.--RAPPORT FAIT A LA CONVENTION SUR L'ETAT DE LA FRANCE.--NOMBREUX ET
IMPORTANS DECRETS SUR TOUTES LES PARTIES DE L'ADMINISTRATION.--LES RESTES
DE MARAT SONT TRANSPORTES AU PANTHEON ET MIS A LA PLACE DE CEUX DE
MIRABEAU.

Les evenemens des 9 et 10 thermidor repandirent une joie que plusieurs
jours ne purent calmer. L'ivresse etait generale. Une foule de gens, qui
avaient quitte leur province pour se cacher a Paris, se jetaient dans les
voitures publiques pour aller annoncer chez eux la nouvelle de la commune
delivrance. On les arretait partout sur les routes, pour leur demander des
details. En apprenant ces heureux evenemens, les uns rentraient dans les
demeures qu'ils avaient quittees depuis long-temps; les autres, ensevelis
dans des caches souterraines, osaient reparaitre a la lumiere. Les detenus
qui remplissaient les nombreuses prisons de la France, commencaient a
esperer la liberte, ou du moins cessaient de craindre l'echafaud.

On ne s'expliquait pas encore bien la nature de la revolution qui venait de
s'operer; on ne se demandait pas jusqu'a quel point les membres survivans
du comite de salut public etaient disposes a persister dans le systeme
revolutionnaire, jusqu'a quel point la convention etait disposee a entrer
dans leurs vues; on ne voyait, on ne comprenait qu'une chose, la mort de
Robespierre. C'etait lui qui avait ete le chef du gouvernement; c'est a lui
qu'on imputait les emprisonnemens, les executions, tous les actes enfin de
la derniere tyrannie. Robespierre mort, il semblait que tout devait
changer, et prendre une face nouvelle.

A la suite d'un grand evenement, l'attente publique devient un besoin
irresistible qu'il faut satisfaire. Apres deux jours consacres a recevoir
les felicitations, a ecouter les adresses ou chacun repetait _Catilina
n'est plus, la republique est sauvee_, a recompenser les actes de courage,
a voter des monumens pour rendre immortelle la grande journee du 9, la
convention s'occupa enfin des mesures que reclamait sa situation.

Les commissions populaires instituees pour faire le triage des detenus, le
tribunal revolutionnaire compose par Robespierre, le parquet de
Fouquier-Tinville, etaient encore en fonction, et n'avaient besoin que d'un
signe d'encouragement pour continuer leurs operations terribles. Dans la
seance meme du 11 thermidor (29 juillet), on demanda et on decreta
l'epuration des commissions populaires. Elie Lacoste appela l'attention sur
le tribunal revolutionnaire, et en proposa la suspension, en attendant
qu'il fut reorganise d'apres d'autres principes, et compose d'autres
hommes. La proposition d'Elie Lacoste fut adoptee; et, pour ne pas retarder
le jugement des complices de Robespierre, on convint de nommer, seance
tenante, une commission provisoire pour remplacer le tribunal
revolutionnaire. Dans la seance du soir, Barrere, qui continuait son role
de rapporteur, vint annoncer encore une victoire, l'entree des Francais a
Liege, et entretint ensuite l'assemblee de l'etat des comites qui avaient
ete mutiles a plusieurs reprises, et reduits par l'echafaud ou par les
missions a un petit nombre de membres. Robespierre, Saint-Just et Couthon
avaient expire la veille. Herault-Sechelles etait mort avec Danton.

Jean-Bon-Saint-Andre, Prieur (de la Marne), etaient en mission. Il ne
restait plus que Carnot, qui s'occupait exclusivement de la guerre, Prieur
(de la Cote-d'Or), charge du soin des armes et poudres, Robert Lindet des
approvisionnemens et du commerce, Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois de
la correspondance avec les corps administratifs, Barrere enfin des
rapports. Sur douze, ils n'etaient donc plus que six. Le comite de surete
generale etait plus complet, et suffisait bien a ses fonctions. Barrere
proposait de remplacer les trois membres morts la veille sur l'echafaud par
trois membres nouveaux, en attendant le renouvellement general des comites,
qui etait fixe au 20 de chaque mois, et qui avait cesse d'avoir lieu depuis
le consentement tacite donne a la dictature. C'etait aborder de grandes
questions: allait-on renvoyer tous les hommes qui avaient fait partie du
dernier gouvernement? Allait-on changer non-seulement les hommes, mais les
choses, modifier la forme des comites, prendre des precautions contre leur
trop grande influence, limiter leurs attributions, en un mot operer une
revolution complete dans l'administration? Telles etaient les questions
soulevees par la proposition de Barrere. D'abord on s'eleva contre cette
maniere expeditive et dictatoriale de proceder, consistant a proposer et a
nommer les membres des comites dans la meme seance. On demanda l'impression
de la liste, et l'ajournement pour les choix. Dubois-Crance s'avanca
davantage, et se plaignit de l'absence prolongee des membres des comites.
"Si on avait, dit-il, remplace Herault-Sechelles; si on n'avait pas
toujours laisse Prieur (de la Marne) et Jean-Bon-Saint-Andre en mission, on
aurait ete plus assure d'avoir une majorite, et on n'aurait pas hesite si
long-temps a attaquer les triumvirs." Il soutint ensuite que les hommes se
fatiguaient au pouvoir, et y contractaient des gouts dangereux. En
consequence il proposa de decreter qu'a l'avenir aucun membre des comites
ne pourrait aller en mission, et que chaque comite serait renouvele par
quart tous les mois. Cambon, poussant la discussion plus avant, dit qu'il
fallait reorganiser le gouvernement en entier. Le comite de salut public,
suivant lui, s'etait empare de tout, et il resultait de la que ses membres,
meme en travaillant jour et nuit, ne pouvaient suffire a leur tache, et que
les comites de finances, de legislation, de surete generale, etaient
reduits a une nullite complete. Il fallait faire, en consequence, une
nouvelle distribution des pouvoirs, de maniere a empecher que le comite de
salut public ne fut accable, et que les autres ne fussent annules.

La discussion ainsi provoquee, on allait porter la main sur toutes les
parties du gouvernement revolutionnaire. Bourdon (de l'Oise), dont
l'opposition au systeme de Robespierre etait bien connue, puisqu'il devait
etre l'une de ses premieres victimes, arreta ce mouvement inconsidere. Il
dit qu'on avait eu jusqu'ici un gouvernement habile et vigoureux, qu'on lui
devait le salut de la France et d'immortelles victoires, qu'il fallait
craindre de porter sur son organisation une main imprudente, que toutes les
esperances des aristocrates venaient de se reveiller, et qu'il fallait, en
se gardant d'une nouvelle tyrannie, modifier cependant avec menagement une
institution a laquelle on avait du de si grands resultats. Cependant
Tallien, le heros du 9, voulait qu'on abordat au moins certaines questions,
et ne voyait aucun danger a les decider sur-le-champ. Pourquoi, par
exemple, ne pas decreter a l'instant meme que les comites seraient
renouveles par quart tous les mois? Cette proposition de Dubois-Crance,
reproduite par Tallien, fut accueillie avec enthousiasme, et adoptee aux
cris de _vive la republique_. A cette mesure le depute Delmas voulut en
faire ajouter une autre. "Vous venez, dit-il a l'assemblee, de tarir la
source de l'ambition; pour completer votre decret, je demande que vous
decidiez que nul membre ne pourra rentrer dans un comite qu'un mois apres
en etre sorti." La proposition de Delmas, accueillie comme la precedente,
fut aussitot adoptee. Ces principes admis, il fut convenu qu'une commission
presenterait un nouveau plan pour l'organisation de comites de
gouvernement.

Le lendemain, six membres furent choisis pour remplacer, au comite de salut
public, les membres morts ou absens. Cette fois la presentation faite par
Barrere ne fut pas confirmee. On nomma Tallien, pour le recompenser de son
courage; Breard, Thuriot, Treilhard, membres du premier comite de salut
public; enfin les deux deputes Laloi et Eschasseriaux l'aine; ce dernier
tres verse dans les matieres de finances et d'economie publique. Le comite
de surete generale subit aussi des changemens. On s'elevait de toutes parts
contre David, qu'on disait devoue a Robespierre; contre Jagot et
Lavicomterie, qu'on accusait d'avoir ete d'horribles inquisiteurs. Une
foule de voix demanderent leur remplacement, il fut decrete. On designa,
pour les remplacer et pour completer le comite de surete generale,
plusieurs des athletes qui s'etaient signales dans la journee du 9;
Legendre, Merlin (de Thionville), Goupilleau (de Fontenay), Andre Dumont,
Jean Debry, Bernard (de Saintes). On rapporta ensuite la loi du 22 prairial
a l'unanimite. On s'eleva avec indignation contre le decret qui permettait
d'enfermer un depute sans qu'il fut prealablement entendu par la
convention, decret funeste qui avait conduit a la mort d'illustres victimes
presentes a tous les souvenirs, Danton, Camille Desmoulins,
Herault-Sechelles, etc. Le decret fut rapporte. Ce n'etait pas tout que de
changer les choses; il etait des hommes auxquels le ressentiment public ne
pouvait pardonner. "Tout Paris, s'ecria Legendre, vous demande le supplice
justement merite de Fouquier-Tinville." Cette demande fut aussitot
decretee, et Fouquier mis en accusation. "On ne peut plus sieger a cote de
Lebon," s'ecria une autre voix, et tous les yeux se porterent sur le
proconsul qui avait ensanglante la ville d'Arras, et dont les exces avaient
provoque des reclamations, meme sous Robespierre. Lebon fut aussitot
decrete d'arrestation. On revint sur David, qu'on s'etait contente d'abord
d'exclure du comite de surete generale, et il fut mis aussi en arrestation.
On prit la meme mesure contre Heron, le chef des agens de la police
instituee par Robespierre; contre le general Rossignol, deja bien connu;
contre Hermann, president du tribunal revolutionnaire avant Dumas, et
devenu, par les soins de Robespierre, le chef de la commission des
tribunaux.

Ainsi le tribunal revolutionnaire etait suspendu, la loi du 22 prairial
rapportee, les comites de salut public et de surete generale recomposes en
partie, les principaux agens de la derniere dictature arretes et
poursuivis. Le caractere de la derniere revolution se prononcait; l'essor
etait donne aux esperances et aux reclamations de toute espece. Les detenus
qui remplissaient les prisons, leurs familles, se disaient avec joie qu'ils
allaient jouir des resultats de la journee du 9. Avant ce moment heureux,
les parens des suspects n'osaient plus reclamer, meme pour faire valoir les
raisons les plus legitimes, dans la crainte, soit d'eveiller l'attention de
Fouquier-Tinville, soit d'etre incarceres eux-memes pour avoir sollicite en
faveur des aristocrates. Le temps des terreurs etait passe. On commenca a
se reunir de nouveau dans les sections; autrefois abandonnees aux
sans-culottes payes a quarante sous par jour, elles furent aussitot
remplies de gens qui venaient de reparaitre a la lumiere, de parens des
prisonniers, de peres, freres, ou fils des victimes immolees par le
tribunal revolutionnaire. Le desir de delivrer leurs proches animait les
uns; la vengeance animait les autres. On demanda dans toutes les sections
la liberte des detenus, et on se rendit a la convention pour l'obtenir
d'elle. Ces demandes furent renvoyees au comite de surete generale, qui
etait charge de verifier l'application de la loi des suspects. Quoiqu'il
renfermat encore le plus grand nombre des individus qui avaient signe les
ordres d'arrestation, la force des circonstances et l'adjonction de
nouveaux membres devaient le faire incliner a la clemence. Il commenca en
effet a prononcer les elargissemens en foule. Quelques-uns de ses membres,
tels que Legendre, Merlin et autres, parcoururent les prisons pour entendre
les reclamations, et y repandirent la joie par leur presence et leurs
paroles; les autres, siegeant jour et nuit, recurent les sollicitations des
parens, qui se pressaient pour demander des mises en liberte. Le comite
etait charge d'examiner si les pretendus suspects avaient ete enfermes sur
les motifs de la loi du 17 septembre, et si ces motifs etaient specifies
dans les mandats d'arret. Ce n'etait la que revenir a la loi du 17
septembre mieux executee; cependant c'etait assez pour vider presque en
entier les prisons. La precipitation des agens revolutionnaires avait, en
effet, ete si grande, qu'ils arretaient le plus souvent sans enoncer les
motifs, et sans en donner communication aux detenus. On elargit comme on
avait enferme, c'est-a-dire en masse. La joie, moins bruyante, devint alors
plus reelle; elle se repandit dans les familles, qui recouvraient un pere,
un frere, un fils, dont elles avaient ete long-temps privees, et qu'elles
avaient meme crus destines a l'echafaud. On vit sortir ces hommes que leur
tiedeur ou leurs liaisons avaient rendus suspects a une autorite
ombrageuse, et ceux dont un patriotisme, meme avere, n'avait pu faire
pardonner l'opposition. Ce jeune general qui, reunissant sur un seul
versant des Vosges les deux armees de la Moselle et du Rhin, avait debloque
Landau par un mouvement digne des plus grands capitaines, Hoche, enferme
pour sa resistance au comite de salut public, fut elargi, et rendu a sa
famille et aux armees qu'il devait conduire encore a la victoire. Kilmaine,
qui sauva l'armee du Nord par la levee du camp de Cesar en aout 1793,
Kilmaine, enferme pour cette belle retraite, fut rendu aussi a la liberte.
Cette jeune et belle femme, qui avait acquis tant d'empire sur Tallien, et
qui n'avait cesse du fond de sa prison de stimuler son courage, fut
delivree par lui, et devint son epouse. Les elargissemens se multipliaient
chaque jour, sans que les sollicitations dont le comite se voyait accable
devinssent moins nombreuses. "La victoire, dit Barrere, vient de marquer
une epoque ou la patrie peut etre indulgente sans danger, et regarder des
fautes inciviques comme effacees par quelque temps de detention. Les
comites ne cessent de statuer sur les libertes demandees; ils ne cessent de
reparer les erreurs ou les injustices particulieres.

Bientot la trace des vengeances particulieres disparaitra du sol de la
republique; mais l'affluence des personnes de tout sexe aux portes du
comite de surete generale ne fait que retarder des travaux si utiles aux
citoyens. Nous rendons justice aux mouvemens si naturels de l'impatience
des familles; mais pourquoi retarder, par des sollicitations injurieuses
aux legislateurs et par des rassemblemens trop nombreux, la marche rapide
que la justice nationale doit prendre a cette epoque?"

[Illustration: LES MODERES MIS EN LIBERTE.]

Les sollicitations de toute espece, en effet, assiegeaient le comite de
surete generale. Les femmes surtout usaient de leur influence pour obtenir
des actes de clemence, meme en faveur d'ennemis connus de la revolution. Il
y eut plus d'une surprise faite au comite: les ducs d'Aumont et de
Valentinois furent elargis sous des noms supposes, et il y en eut un grand
nombre d'autres qui se sauverent au moyen des memes subterfuges. Il y avait
peu de mal a cela; car, comme l'avait dit Barrere, la victoire avait marque
l'epoque ou la republique pouvait devenir facile et indulgente. Mais le
bruit repandu qu'on elargissait beaucoup d'aristocrates pouvait de nouveau
reveiller les defiances revolutionnaires, et rompre l'espece d'unanimite
avec laquelle on accueillait les mesures de douceur et de paix.

Les sections etaient agitees et devenaient tumultueuses. Il n'etait pas
possible, en effet, que les parens des detenus ou des victimes, que les
suspects recemment elargis, que tous ceux enfin a qui la parole etait
rendue, se bornassent a demander la reparation d'anciennes rigueurs sans
demander des vengeances. Presque tous etaient furieux contre les comites
revolutionnaires, et s'en plaignaient hautement. Ils voulaient les
recomposer, les abolir meme; et ces discussions amenerent quelques troubles
dans Paris. La section de Montreuil vint denoncer les actes arbitraires de
son comite revolutionnaire; celle du Pantheon francais declara que son
comite avait perdu sa confiance; celle du Contrat-Social prit aussi a
l'egard du sien des mesures severes, et nomma une commission pour verifier
ses registres.

C'etait la une reaction naturelle de la classe moderee, long-temps reduite
au silence et a la terreur par les inquisiteurs des comites
revolutionnaires. Ces mouvemens ne pouvaient manquer de frapper l'attention
de la Montagne.

Cette terrible Montagne n'avait pas peri avec Robespierre, et lui avait
survecu. Quelques-uns de ses membres etaient restes convaincus de la
probite, de la loyaute des intentions de Robespierre, et ne croyaient pas
qu'il eut voulu usurper. Ils le regardaient comme la victime des amis de
Danton et du parti corrompu, dont il n'avait pu reussir a detruire les
restes; mais c'etait le tres petit nombre qui pensait de la sorte. La plus
grande partie des montagnards, republicains sinceres, exaltes, voyant avec
horreur tout projet d'usurpation, avaient aide au 9 thermidor, moins encore
pour renverser un regime sanguinaire, que pour frapper un Cromwell
naissant. Sans doute ils trouvaient inique la justice revolutionnaire telle
que Robespierre, Saint-Just, Couthon, Fouquier et Dumas, l'avaient faite;
mais ils n'entendaient diminuer en rien l'energie du gouvernement, et ne
voulaient faire aucun quartier a ce qu'on appelait les aristocrates. La
plupart etaient des hommes purs et rigides, etrangers a la dictature et a
ses actes, et nullement interesses a la soutenir; mais aussi des
revolutionnaires ombrageux, qui ne voulaient pas que le 9 thermidor se
changeat en une reaction, et tournat au profit d'un parti. Parmi ceux de
leurs collegues qui s'etaient coalises pour renverser la dictature, ils
voyaient avec defiance des hommes qui passaient pour des fripons, des
dilapidateurs, des amis de Chabot, de Fabre d'Eglantine, des membres enfin
du parti concussionnaire, agioteur et corrompu. Ils les avaient secondes
contre Robespierre, mais ils etaient prets a les combattre s'ils les
voyaient tendre ou a refroidir l'energie revolutionnaire, ou a detourner
les derniers evenemens au profit d'une faction quelconque. On avait accuse
Danton de corruption, de federalisme, d'orleanisme, de royalisme: il n'est
pas etonnant qu'il s'elevat contre ses amis victorieux des soupcons du meme
genre. Au reste, aucune attaque n'etait encore portee; mais les
elargissemens nombreux, le soulevement general contre le systeme
revolutionnaire, commencaient a eveiller les craintes.

Les veritables auteurs du 9 thermidor, au nombre de quinze ou vingt, et
dont les principaux etaient Legendre, Freron, Tallien, Merlin (de
Thionville), Barras, Thuriot, Bourdon (de l'Oise), Dubois-Crance, Lecointre
(de Versailles) ne voulaient pas plus que leurs collegues incliner au
royalisme et a la contre-revolution; mais excites par le danger et par la
lutte, ils etaient plus prononces contre les lois revolutionnaires. Il
avaient d'ailleurs beaucoup plus de cette propension a s'adoucir qui avait
perdu leurs amis Danton et Desmoulins. Entoures, applaudis, sollicites, ils
etaient plus entraines que leurs collegues de la Montagne dans le systeme
de la clemence. Il etait meme possible que plusieurs d'entre eux fissent
quelques sacrifices a leur position nouvelle. Rendre des services a des
familles eplorees, recevoir des temoignages de la plus vive reconnaissance,
faire oublier d'anciennes rigueurs, etait un role qui devait les tenter.
Deja ceux qui se defiaient de leur complaisance, comme ceux qui esperaient
en elle, leur donnaient un nom a part: ils les appelaient les
_Thermidoriens_.

Il s'elevait, souvent, les contestations les plus vives au sujet des
elargissemens. Ainsi, par exemple, sur la recommandation d'un depute, qui
disait connaitre un individu de son departement, le comite ordonnait la
mise en liberte; aussitot un depute du meme departement venait se plaindre
de cette mise en liberte, et pretendait qu'on avait elargi un aristocrate.
Ces contestations, l'apparition d'une multitude d'ennemis connus de la
revolution, qui se montraient la joie sur le front, provoquerent une mesure
qui fut adoptee sans qu'on y attachat d'abord beaucoup d'importance. Il fut
decide qu'on imprimerait la liste de tous les individus elargis par les
ordres du comite de surete generale, et qu'a cote du nom de l'individu
elargi, serait inscrit le nom des personnes qui avaient reclame pour lui,
et qui avaient repondu de ses principes.

Cette mesure produisit une impression extremement facheuse. Frappes de la
recente oppression qu'ils venaient de subir, beaucoup de citoyens furent
effrayes de voir leurs noms consignes sur une liste qui pourrait servir a
exercer de nouvelles rigueurs si le regime de la terreur etait jamais
retabli. Beaucoup de ceux qui avaient deja reclame et obtenu des
elargissemens en eurent du regret, et beaucoup d'autres ne voulurent plus
en demander. On se plaignit vivement dans les sections de ce retour a des
mesures qui troublaient la confiance et la joie publiques, et on demanda
qu'elles fussent revoquees.

Le 26 thermidor, on s'entretenait dans l'assemblee de l'agitation qui
regnait dans les sections de Paris. La section de Montreuil etait venue
denoncer son comite revolutionnaire. On lui avait repondu qu'il fallait
s'adresser au comite de surete generale. Duhem, depute de Lille, etranger
aux actes de la derniere dictature, mais ami de Billaud, partageant toutes
ses opinions, et convaincu qu'il ne fallait pas que l'autorite
revolutionnaire se relachat de ses rigueurs, s'eleva vivement contre
l'aristocratie et le moderantisme, qui, disait-il, levaient deja leurs
tetes audacieuses, et s'imaginaient que le 9 thermidor s'etait fait a leur
profit. Baudot, Taillefer, qui avaient montre une opposition courageuse
sous le regime de Robespierre, mais qui etaient montagnards aussi prononces
que Duhem, Vadier, membre fameux de l'ancien comite de surete generale,
soutinrent aussi que l'aristocratie s'agitait, et qu'il fallait que le
gouvernement fut juste, mais restat inflexible. Granet, depute de
Marseille, et siegeant a la Montagne, fit une proposition qui augmenta
l'agitation de l'assemblee. Il demanda que les detenus deja elargis, dont
les repondans ne viendraient pas donner leurs noms, fussent reincarceres
sur-le-champ. Cette proposition excita un grand tumulte. Bourdon,
Lecointre, Merlin (de Thionville), la combattirent de toutes leurs forces.
La discussion, comme il arrive toujours dans ces occasions, s'etendit des
listes a la situation politique, et on s'attaqua vivement sur les
intentions qu'on se supposait deja de part et d'autre. "Il est temps,
s'ecria Merlin (de Thionville), que toutes les factions renoncent a se
servir des marches du trone de Robespierre. On ne doit rien faire a demi,
et, il faut l'avouer, la convention, dans la journee du 9 thermidor, a fait
beaucoup de choses a demi. Si elle a laisse des tyrans ici, au moins ils
devraient se taire." Des applaudissemens nombreux couvrirent ces paroles de
Merlin, adressees surtout a Vadier, l'un de ceux qui avaient parle contre
les mouvemens des sections. Legendre prit la parole apres Merlin. "Le
comite, dit-il, s'est bien apercu qu'on lui a surpris l'elargissement de
quelques aristocrates, mais le nombre n'en est pas grand, et ils seront
reincarceres bientot. Pourquoi nous accuser les uns les autres? pourquoi
nous regarder comme ennemis, quand nos intentions nous rapprochent? calmons
nos passions, si nous voulons assurer et accelerer le succes de la
revolution. Citoyens, je vous demande le rapport de la loi du 23, qui
ordonne l'impression des listes des citoyens elargis. Cette loi a dissipe
la joie publique, et a glace tous les coeurs." Tallien succede a Legendre;
il est ecoute avec la plus grande attention comme le principal des
thermidoriens. "Depuis quelques jours, dit-il, tous les bons citoyens
voient avec douleur qu'on cherche a vous diviser, et a ranimer des haines
qui devraient etre ensevelies dans la tombe de Robespierre. En entrant ici,
on m'a fait remettre un billet dans lequel on m'annonce que plusieurs
membres devaient etre attaques dans cette seance. Sans doute ce sont les
ennemis de la republique qui font courir ces bruits; gardons-nous de les
seconder par nos divisions." Des applaudissemens interrompent Tallien; il
reprend: "Continuateurs de Robespierre, s'ecrie-t-il, n'esperez aucun
succes, la convention est determinee a perir plutot que de souffrir une
nouvelle tyrannie. La convention veut un gouvernement inflexible, mais
juste. Il est possible que quelques patriotes aient ete trompes sur le
compte de certains detenus; nous ne croyons pas a l'infaillibilite des
hommes. Mais qu'on denonce les individus elargis mal a propos, et ils
seront reincarceres. Pour moi, je fais ici un aveu sincere; j'aime mieux
voir aujourd'hui en liberte vingt aristocrates qu'on reprendra demain, que
de voir un patriote rester dans les fers. Eh quoi! la republique avec ses
douze cent mille citoyens armes aurait peur de quelques aristocrates! Non,
elle est trop grande, elle saura partout decouvrir et frapper ses ennemis."

Tallien, souvent interrompu par les applaudissemens, en recoit de plus
bruyans encore en finissant son discours. Apres ces explications generales,
on revient a la loi du 23, et a la disposition nouvelle que Granet voulait
y faire ajouter. Les partisans de la loi soutiennent qu'on ne doit pas
craindre de se montrer en faisant un acte patriotique, tel que celui de
reclamer un citoyen injustement detenu. Ses adversaires repondent que rien
n'est plus dangereux que les listes; que celles des vingt mille et des huit
mille ont ete le sujet d'un trouble continuel; que tous ceux qui s'y
trouvaient inscrits ont vecu dans l'effroi; et que, n'eut-on plus aucune
tyrannie a craindre, les individus portes sur les nouvelles listes
n'auraient plus aucun repos. Enfin on transige. Bourdon propose d'imprimer
les noms des prisonniers elargis, sans y ajouter ceux des repondans qui ont
sollicite la mise en liberte. Cette proposition est accueillie, et il est
decide qu'on imprimera le nom des elargis seulement. Tallien, qui n'etait
pas satisfait de ce moyen, remonte aussitot a la tribune. "Puisque vous
avez decrete, dit-il, d'imprimer la liste des citoyens rendus a la liberte,
vous ne pouvez refuser de publier celle des citoyens qui les ont fait
incarcerer. Il est juste aussi que l'on connaisse ceux qui denoncaient et
faisaient renfermer de bons patriotes." L'assemblee, surprise par la
demande de Tallien, trouve d'abord la proposition juste, et la decrete
aussitot. A peine la decision est-elle rendue, que plusieurs membres de
l'assemblee se ravisent. Voila une liste, dit-on, qui sera opposee a la
precedente; _c'est la guerre civile_. Bientot on repete ce mot dans la
salle, et plusieurs voix s'ecrient: _C'est la guerre civile!_ "Oui, reprend
aussitot Tallien qui remonte a la tribune, oui, _c'est la guerre civile_.
Je le pense comme vous. Vos deux decrets mettront en presence deux especes
d'hommes qui ne pourront pas se pardonner. Mais j'ai voulu, en vous
proposant le second decret, vous faire sentir l'inconvenient du premier.
Maintenant je vous propose de les rapporter tous les deux." De toutes parts
on s'ecrie: "Oui, oui, le rapport des deux decrets!" Amar le demande
lui-meme, et les deux decrets sont rapportes. Toute impression de liste est
donc ecartee, grace a cette surprise adroite et hardie que Tallien venait
de faire a l'assemblee.

Cette seance rendit la securite a une foule de gens qui commencaient a la
perdre; mais elle prouva que toutes les passions n'etaient pas eteintes,
que toutes les luttes n'etaient pas terminees. Les partis avaient tous ete
frappes a leur tour, et avaient perdu leurs tetes les plus illustres: les
royalistes, a plusieurs epoques; les girondins, au 31 mai; les dantonistes,
en germinal; les montagnards exaltes, au 9 thermidor. Mais si les chefs les
plus illustres avaient peri, leurs partis survivaient; car les partis ne
succombent pas sous un seul coup, et leurs restes s'agitent long-temps
apres eux. Ces partis allaient tour a tour se disputer encore la direction
de la revolution, et recommencer une carriere laborieuse et ensanglantee.
Il fallait, en effet, que les esprits, arrives par l'excitation du danger
au dernier degre d'emportement, revinssent progressivement au point d'ou
ils etaient partis; pendant ce retour, le pouvoir devait repasser de mains
en mains, et on allait voir les memes luttes de passions, de systemes et
d'autorite.

Apres ces premiers soins donnes a la reparation de beaucoup de rigueurs, la
convention songea a l'organisation des comites, et du gouvernement
provisoire, qui devait, comme on sait, regir la France jusqu'a la paix
generale. Une premiere discussion s'etait elevee, comme on vient de le
voir, sur le comite de salut public, et la question avait ete renvoyee a
une commission chargee de presenter un nouveau plan. Il etait urgent de
s'en occuper, et c'est ce que fit l'assemblee dans les premiers jours de
fructidor (aout). Elle etait placee entre deux systemes et deux ecueils
opposes: la crainte d'affaiblir l'autorite chargee du salut de la
revolution, et la crainte de recontinuer la tyrannie. Le propre des hommes
est d'avoir peur des dangers quand ils sont passes, et de prendre des
precautions contre ce qui ne peut plus etre. La tyrannie du dernier comite
de salut public etait nee du besoin de suffire a une tache extraordinaire,
au milieu d'obstacles de tout genre. Quelques hommes s'etaient presentes
pour faire ce qu'une assemblee ne pouvait, ne savait, n'osait faire
elle-meme; et au milieu de leurs travaux inouis pendant quinze mois, ils
n'avaient pu ni motiver leurs operations, ni en rendre compte a
l'assemblee, que d'une maniere tres generale; ils n'avaient pas meme le
temps d'en deliberer entre eux, et chacun d'eux vaquait en maitre absolu a
la tache qui lui etait devolue. Ils etaient devenus ainsi autant de
dictateurs forces, que les circonstances, plutot que l'ambition, avaient
rendus tout-puissans. Aujourd'hui que la tache etait presque achevee, que
les perils extremes etaient passes, une pareille puissance ne pouvait plus
se former, faute d'occasion. Il etait pueril de se premunir si fort contre
un danger devenu impossible; il y avait meme, dans cette prudence, un
inconvenient grave, celui d'enerver l'autorite et de lui enlever toute
energie. Douze cent mille hommes avaient ete leves, nourris, armes, et
conduits aux frontieres; mais il fallait pourvoir a leur entretien, a leur
direction, et c'etait un soin qui exigeait encore une grande application,
une rare capacite, et des pouvoirs tres etendus.

Deja on avait decrete le principe du renouvellement des comites par quart
chaque mois; et on avait decide, en outre, que les membres sortans ne
pourraient rentrer avant un mois. Ces deux conditions, en empechant une
nouvelle dictature, empechaient aussi toute bonne administration. Il etait
impossible qu'il y eut aucune suite, aucune application constante, aucun
secret dans ce ministere constamment renouvele. Dans cette organisation, a
peine un membre etait-il au courant des affaires, qu'il etait force de les
quitter; et si une capacite se declarait, comme celle de Carnot pour la
guerre, de Prieur (de la Cote-d'Or) et de Robert Lindet pour
l'administration, de Cambon pour les finances, elle etait ravie a l'etat au
terme designe; car l'absence seule pendant un mois exigee par la loi,
rendait a peu pres nuls les avantages d'une reelection ulterieure.

Mais il fallait subir la reaction. A une concentration extreme de pouvoir
devait succeder une dissemination tout aussi extreme, et bien autrement
dangereuse. L'ancien comite de salut public, charge souverainement de ce
qui interessait le salut de l'etat, avait droit d'appeler a lui les autres
comites, et de se faire rendre compte de leurs operations; il s'etait
empare ainsi de tout ce qui etait essentiel dans l'oeuvre de chacun d'eux.
Pour empecher a l'avenir de tels empietemens, la nouvelle organisation
separa les attributions des comites et les rendit independans les uns des
autres. Il en fut etabli seize:

  1  Comite de salut public;
  2  Comite de surete generale;
  3  Comite des finances;
  4  Comite de legislation;
  5  Comite d'instruction publique;
  6 Comite de l'agriculture et des arts;
  7  Comite du commerce et d'approvisionnemens;
  8  Comite des travaux publics;
  9  Comite des transports en poste;
  10  Comite militaire;
  11  Comite de la marine et des colonies;
  12  Comite des secours publics;
  13  Comite de division;
  14  Comite des proces-verbaux et archives;
  15  Comite des petitions, correspondances et depeches;
  16  Comite des inspecteurs du Palais-National.

Le comite de salut public etait compose de douze membres; il conservait la
direction des operations militaires et diplomatiques; il etait charge de la
levee et de l'equipement des armees, du choix des generaux, des plans de
campagne, etc.; mais la se bornaient ses attributions. Le comite de surete
generale, compose de seize membres, avait la police; celui des finances,
compose de quarante-huit membres, avait l'inspection des revenus, du
tresor, des monnaies, des assignats, etc. Les comites pouvaient se reunir
pour les objets qui les concernaient en commun. Ainsi, l'autorite absolue
de l'ancien comite de salut public etait remplacee par une foule
d'autorites rivales, exposees a s'embarrasser et a se gener dans leur
marche. Telle fut la nouvelle organisation du gouvernement.

On operait en meme temps d'autres reformes qui n'etaient pas jugees moins
pressantes. Les comites revolutionnaires etablis dans les moindres bourgs,
et charges d'y exercer l'inquisition, etaient la plus vexatoire et la plus
abhorree des institutions attribuees au parti Robespierre. Pour rendre leur
action moins etendue et moins tracassiere, on en reduisit le nombre a un
seul par district. Cependant il dut y en avoir un dans toute commune de
huit mille ames, qu'elle fut ou non chef-lieu de district. Dans Paris, le
nombre fut reduit de quarante-huit a douze. Ces comites devaient etre
composes de douze membres; il fallait pour un mandat d'amener la signature
de trois membres au moins, et de sept pour un mandat d'arret. Ils etaient,
comme les comites de gouvernement, soumis au renouvellement par quart
chaque mois.

A toutes ces dispositions, la convention en ajouta de non moins
importantes, en decidant que les assemblees des sections n'auraient plus
lieu qu'une fois par decade, tous les jours de decadi, et que les citoyens
presens cesseraient d'avoir quarante sous par seance. C'etait resserrer la
demagogie dans des limites moins etendues, en rendant plus rares les
assemblees populaires, et surtout en ne payant plus les basses classes pour
y assister. C'etait couper ainsi un abus qui etait devenu excessif a Paris.
On payait par section douze cents membres presens, tandis qu'il y en avait
a peine trois cents en seance. Des presens repondaient pour les absens, et
on se rendait alternativement ce service. Ainsi cette milice ouvriere, si
devouee a Robespierre, se trouvait econduite, et renvoyee a ses travaux.

La plus importante determination prise par la convention fut l'epuration
des individus composant toutes les autorites locales, comites
revolutionnaires, municipalites, etc. C'etait la que se trouvaient, comme
nous l'avons dit, les revolutionnaires les plus ardens; ils etaient devenus
dans chaque localite ce que Robespierre, Saint-Just et Couthon etaient a
Paris, et ils avaient use de leurs pouvoirs avec toute la brutalite des
autorites inferieures. Le decret du gouvernement revolutionnaire, en
suspendant la constitution jusqu'a la paix, avait prohibe les elections de
toute espece, afin d'eviter les troubles et de concentrer l'autorite dans
les memes mains. La convention, par des raisons absolument semblables,
c'est-a-dire pour prevenir les luttes entre les jacobins et les
aristocrates, maintint les dispositions du decret, et confia aux
representans en mission le soin d'epurer les administrations dans toute la
France. C'etait la le moyen de s'assurer a elle-meme le choix et la
direction des autorites locales, et d'eviter le debordement des deux
factions l'une sur l'autre. Enfin le tribunal revolutionnaire, suspendu
recemment, fut remis en activite; les juges et les jures n'etant pas tous
nommes encore, ceux qui etaient deja reunis durent entrer en fonctions
sur-le-champ, et juger d'apres les lois existantes anterieures a celles du
22 prairial. Ces lois etaient encore fort redoutables; mais les hommes dont
on avait fait choix pour les appliquer, et la docilite avec laquelle les
justices extraordinaires suivent la direction du gouvernement qui les
institue, etaient une garantie contre de nouvelles cruautes.

Toutes ces formes furent executees du 1er au 15 fructidor (fin d'aout). Il
restait une institution importante a etablir, c'etait la liberte de la
presse. Aucune loi ne lui tracait de bornes; elle etait meme consacree
d'une maniere illimitee dans la declaration des droits; neanmoins elle
avait ete proscrite de fait, sous le regime de la terreur. Une seule parole
imprudente pouvant compromettre la tete des citoyens, comment auraient-ils
ose ecrire? Le sort de l'infortune Camille Desmoulins avait assez prouve
l'etat de la presse a cette epoque. Durand-Maillane, ex-constituant, et
l'un de ces esprits timides qui s'etaient completement annules pendant les
orages de la convention, demanda que la liberte de la presse fut de nouveau
formellement garantie. "Nous n'avons jamais pu, dit cet excellent homme a
ses collegues, nous faire entendre dans cette enceinte, sans etre exposes a
des insultes et a des menaces. Si vous voulez notre avis dans les
discussions qui s'eleveront a l'avenir; si vous voulez que nous puissions
contribuer de nos lumieres a l'oeuvre commune, il faut donner de nouvelles
suretes a ceux qui voudront ou parler ou ecrire."

Quelques jours apres, Freron, l'ami et le collegue de Barras dans sa
mission a Toulon, le familier de Danton et de Camille Desmoulins, et depuis
leur mort, l'ennemi le plus fougueux du comite de salut public, Freron unit
sa voix a celle de Durand-Maillane, et demanda la liberte illimitee de la
presse. Les avis se partagerent. Ceux qui avaient vecu dans la contrainte
pendant la derniere dictature, et qui voulaient enfin donner impunement
leur avis sur toutes choses, ceux qui etaient disposes a reagir
energiquement contre la revolution, demandaient une declaration formelle,
pour garantir la liberte de parler et d'ecrire. Les montagnards, qui
pressentaient l'usage qu'on se proposait de faire de cette liberte, qui
voyaient un debordement d'accusations se preparer contre tous les hommes
qui avaient exerce quelques fonctions pendant la terreur; beaucoup d'autres
encore qui, sans avoir de crainte personnelle, appreciaient le dangereux
moyen qu'on allait fournir aux contre-revolutionnaires, deja fourmillant de
toutes parts, s'opposaient a une declaration expresse. Ils donnaient pour
raison que la declaration des droits consacrait la liberte de la presse;
que la consacrer de nouveau, etait inutile, puisque c'etait proclamer un
droit deja reconnu, et que si on avait pour but de la rendre illimitee, on
commettait une imprudence. "Vous allez donc, dirent Bourdon (de l'Oise) et
Cambon, permettre au royalisme de surgir, et d'imprimer ce qui lui plaira
contre l'institution de la republique?" Toutes ces propositions furent
renvoyees aux comites competens, pour examiner s'il y avait lieu de faire
une nouvelle declaration.

Ainsi, le gouvernement provisoire, destine a regir la revolution jusqu'a la
paix, etait entierement modifie d'apres les nouvelles dispositions de
clemence et de generosite qui se manifestaient depuis le 9 thermidor.
Comites de gouvernement, tribunal revolutionnaire, administrations locales,
etaient reorganises et epures; la liberte de la presse etait declaree, et
tout annoncait une marche nouvelle.

L'effet que devaient produire ces reformes ne tarda pas a se faire sentir.
Jusqu'ici, le parti des revolutionnaires ardens s'etait trouve place dans
le gouvernement meme; il composait les comites, et commandait a la
convention; il regnait aux Jacobins, il remplissait les administrations
municipales et les comites revolutionnaires dont la France entiere etait
couverte: depossede aujourd'hui, il allait se trouver en dehors du
gouvernement et former contre lui un parti hostile.

Les jacobins avaient ete suspendus dans la nuit du 9 au 10 thermidor.
Legendre avait ferme leur salle, et en avait depose les clefs sur le bureau
de la convention. Les clefs furent rendues, et il fut permis a la societe
de se reconstituer a la condition, de s'epurer. Quinze membres des plus
anciens furent choisis pour examiner la conduite de tous les associes,
pendant la nuit du 9 au 10. Ils ne devaient admettre que ceux qui, pendant
cette fameuse nuit, avaient ete a leur poste de citoyens, au lieu de se
rendre a la commune pour conspirer contre la convention. En attendant
l'epuration, les anciens membres furent admis dans la salle comme membres
provisoires. L'epuration commenca. Une enquete sur chacun d'eux eut ete
difficile, on se contentait de les interroger, et on les jugeait sur leurs
reponses. On pense combien l'examen devait etre fait avec indulgence,
puisque c'etaient les jacobins qui se jugeaient eux-memes. En quelques
jours, plus de six cents membres furent reinstalles, sur leur simple
declaration qu'ils avaient ete, pendant la fameuse nuit, au poste assigne
par leurs devoirs. La societe fut bientot recomposee comme elle l'etait
auparavant, et remplie de tous les individus qui, devoues a Robespierre, a
Saint-Just et Couthon, les regrettaient comme des martyrs de la liberte, et
des victimes de la contre-revolution. A cote de la societe-mere existait
encore ce fameux club electoral, vers lequel se retiraient ceux qui avaient
a faire des propositions qu'on ne pouvait entendre aux Jacobins, et ou
s'etaient tramees les plus grandes journees de la revolution. Il siegeait
toujours a l'Eveche, et se composait des anciens cordeliers, des jacobins
les plus determines, et des hommes les plus compromis pendant la terreur.
Les jacobins et ce club devaient naturellement devenir l'asile de ces
employes que la nouvelle epuration allait chasser de leurs places. C'est ce
qui ne manqua pas d'arriver. Les jures et juges du tribunal
revolutionnaire, les membres des quarante-huit comites, au nombre de quatre
cents environ, les agens de la police secrete de Saint-Just et de
Robespierre, les porteurs d'ordres des comites, qui formaient la bande du
fameux Heron, les commis de differentes administrations, les employes en un
mot de toute espece, exclus des fonctions qu'ils avaient exercees, se
reunirent aux jacobins et au club electoral, soit qu'ils en fussent deja
membres, soit qu'ils se fissent recevoir pour la premiere fois. Ils
allaient exhaler la leurs plaintes et leurs ressentimens. Ils etaient
inquiets pour leur surete, et craignaient les vengeances de ceux qu'ils
avaient persecutes; ils regrettaient en outre des fonctions lucratives,
ceux-la surtout qui, membres des comites revolutionnaires, avaient pu
joindre a leurs appointemens des dilapidations de toute espece. La reunion
de ces hommes composait un parti violent, opiniatre, qui a l'ardeur
naturelle de ses opinions joignait aujourd'hui l'irritation de l'interet
lese. Ce qui se passait a Paris avait lieu de meme par toute la France. Les
membres des municipalites, des comites revolutionnaires, des directoires de
district, se reunissaient dans les societes affiliees a la societe-mere, et
venaient y mettre en commun leurs craintes et leurs haines. Ils avaient
pour eux le bas peuple destitue aussi de ses fonctions, depuis qu'il ne
recevait plus quarante sous pour assister aux assemblees de section.

En haine de ce parti, et pour le combattre, s'en formait un autre, qui ne
faisait d'ailleurs que revivre. Il comprenait tous ceux qui avaient
souffert ou garde le silence pendant la terreur, et qui pensaient que le
moment etait venu de se reveiller et de diriger a leur tour la marche de la
revolution. On vient de voir, au sujet des elargissemens, les parens des
detenus ou des victimes reparaitre dans les sections, et s'y agiter, soit
pour faire ouvrir les prisons, soit pour denoncer et poursuivre les comites
revolutionnaires. La marche nouvelle de la convention, les reformes
commencees, augmenterent les esperances et le courage de ces premiers
opposans. Ils appartenaient a toutes les classes qui avaient ete opprimees,
quel que fut leur rang, mais surtout au commerce, a la bourgeoisie, a ce
tiers-etat laborieux, opulent et modere, qui, monarchique et
constitutionnel avec les constituans, republicain avec les girondins,
s'etait efface des le 31 mai, et avait ete expose a des persecutions de
tout genre. Dans ses rangs se cachaient maintenant les restes fort rares
d'une noblesse qui n'osait pas encore se plaindre de son abaissement, mais
qui se plaignait de la violation des droits de l'humanite a son egard, et
quelques partisans de la royaute, creatures ou agens de l'ancienne cour,
qui n'avaient cesse de susciter des obstacles a la revolution, en se jetant
dans toutes les oppositions naissantes, quel qu'en fut le systeme et le
caractere. C'etaient, comme d'usage, les jeunes gens de ces differentes
classes qui se prononcaient avec le plus de vivacite et d'energie, car
c'est toujours la jeunesse qui est la premiere a se soulever contre un
regime oppresseur. Ils remplissaient les sections, le Palais-Royal, les
lieux publics, et manifestaient leur opinion contre ce que l'on appelait
les terroristes, de la maniere la plus energique. Ils donnaient les plus
nobles motifs. Les uns avaient vu leurs familles persecutees, les autres
craignaient de les voir persecuter un jour, si le regime de la terreur
etait retabli, et ils juraient de s'y opposer de toutes leurs forces. Mais
le secret de l'opposition, de beaucoup d'entre eux etait dans la
requisition; les uns s'y etaient soustraits en se cachant, quelques autres
venaient de quitter les armees en apprenant le 9 thermidor. A eux se
joignaient les ecrivains, persecutes pendant les derniers temps, et
toujours aussi prompts que les jeunes gens a se ranger dans toutes les
oppositions; ils remplissaient deja les journaux et les brochures de
diatribes violentes contre le regime de la terreur.

Les deux partis se prononcerent de la maniere la plus vive et la plus
opposee, sur les modifications apportees par la convention au regime
revolutionnaire. Les jacobins et les clubistes crierent a l'aristocratie;
ils se plaignirent du comite de surete generale qui elargissait les
contre-revolutionnaires, et de la presse dont on faisait deja un usage
cruel contre ceux qui avaient sauve la France. La mesure qui les blessait
le plus, etait l'epuration generale de toutes les autorites. Ils n'osaient
pas precisement s'elever contre le renouvellement des individus, car c'eut
ete avouer des motifs trop personnels, mais ils s'elevaient contre le mode
de reelection; ils soutenaient qu'il fallait rendre au peuple le droit
d'elire ses magistrats; que faire nommer par les deputes en mission les
membres des municipalites, des districts, des comites revolutionnaires,
c'etait commettre une usurpation; que reduire les sections a une seance par
decade, c'etait violer le droit qu'avaient les citoyens de s'assembler pour
deliberer sur la chose publique. Ces plaintes etaient en contradiction avec
le principe du gouvernement revolutionnaire, qui interdisait toute election
jusqu'a la paix; mais les partis ne craignent pas les contradictions, quand
leur interet est compromis: les revolutionnaires savaient qu'une election
populaire les aurait ramenes a leurs postes.

Les bourgeois dans les sections, les jeunes gens au Palais-Royal et dans
les lieux publics, les ecrivains dans les journaux, demandaient avec
vehemence l'usage illimite de la presse, se plaignaient de voir encore dans
les comites actuels et dans les administrations trop d'agens de la
precedente dictature; ils osaient deja faire des petitions contre les
representans qui avaient rempli certaines missions; ils meconnaisaient tous
les services rendus, et commencaient a diffamer la convention elle-meme.
Tallien qui, en sa qualite de principal thermidorien, se regardait comme
particulierement responsable de la marche nouvelle imprimee aux choses,
aurait voulu qu'on determinat cette marche avec vigueur, sans flechir dans
un sens ni dans un autre. Dans un discours rempli de distinctions subtiles
entre la terreur et le gouvernement revolutionnaire, et dont le sens
general etait que, sans employer une cruaute systematique, il fallait
conserver neanmoins une energie suffisante, Tallien proposa de declarer que
le gouvernement revolutionnaire etait maintenu, que par consequent les
assemblees primaires ne devaient pas etre convoquees pour faire
d'elections; mais il proposa de declarer en meme temps que tous les moyens
de terreur etaient proscrits, et que les poursuites dirigees contre les
ecrivains qui auraient librement emis leurs opinions, seraient considerees
comme des moyens de terreur.

Ces propositions, qui ne presentaient aucune mesure precise, et qui etaient
seulement une profession de foi des thermidoriens, qui voulaient se placer
entre les deux partis, sans en favoriser aucun, furent renvoyees aux trois
comites de salut public, de surete generale et de legislation, auxquels on
renvoyait tout ce qui avait trait a ces questions.

Cependant ces moyens n'etaient pas faits pour calmer la colere des partis.
Ils continuaient a s'invectiver avec la meme violence; et ce qui
contribuait surtout a augmenter l'inquietude generale, et a multiplier les
sujets de plaintes et d'accusation, c'etait la situation economique de la
France, plus deplorable peut-etre en ce moment qu'elle n'avait jamais ete,
meme aux epoques les plus calamiteuses de la revolution.

Les assignats, malgre les victoires de la republique, avaient subi une
baisse rapide, et ne comptaient plus dans le commerce que pour le sixieme
ou le huitieme de leur valeur; ce qui apportait un trouble effrayant dans
les echanges, et rendait le _maximum_ plus inexecutable et plus vexatoire
que jamais. Evidemment ce n'etait plus le defaut de confiance qui
depreciait les assignats, car on ne pouvait plus craindre pour l'existence
de la republique; c'etait leur emission excessive et toujours croissante au
fur et a mesure de la baisse. Les impots, difficilement percus et payes en
papier, fournissaient a peine le quart ou le cinquieme de ce que la
republique depensait chaque mois pour les frais extraordinaires de la
guerre, et il fallait y suppleer par de nouvelles emissions. Aussi, depuis
l'annee precedente, la quantite d'assignats en circulation, qu'on avait
espere reduire a moins de deux milliards, par le moyen de differentes
combinaisons, s'etait elevee au contraire a 4 milliards 600 millions.

A cette accumulation excessive de papier-monnaie, et a la depreciation qui
s'ensuivait, se joignaient encore toutes les calamites resultant soit de la
guerre, soit des mesures inouies qu'elle avait commandees. On se souvient
que, pour etablir un rapport force entre la valeur nominale des assignats
et les marchandises, on avait imagine la loi du _maximum_, qui reglait le
prix de tous les objets, et ne permettait pas aux marchands de l'elever au
fur et a mesure de l'avilissement du papier; on se souvient qu'a ces
mesures on avait ajoute les _requisitions_, qui donnaient aux representans
ou aux agens de l'administration la faculte de requerir toutes les
marchandises necessaires aux armees et aux grandes communes, en les payant
en assignats, et au taux du _maximum_. Ces mesures avaient sauve la France,
mais en apportant un trouble extraordinaire dans les echanges et la
circulation.

On a deja vu quels etaient les inconveniens principaux du _maximum_:
etablissement de deux marches, l'un public, dans lequel les marchands
n'exposaient que ce qu'ils avaient de plus mauvais et en moindre quantite
possible, l'autre, clandestin, dans lequel les marchands vendaient ce
qu'ils avaient de meilleur contre de l'argent et a prix libre;
enfouissement general des denrees, que les fermiers parvenaient a
soustraire a toute la vigilance des agens charges de faire les
requisitions; enfin, troubles, ralentissement dans la fabrication, parce
que les manufacturiers ne trouvaient pas dans le prix fixe a leurs produits
les frais meme de la production. Tous ces inconveniens d'un double
commerce, de l'enfouissement des subsistances, de l'interruption de la
fabrication, n'avaient fait que s'accroitre. Il s'etait etabli partout deux
commerces, l'un public et insuffisant, l'autre secret et usuraire. Il y
avait deux qualites de pain, deux qualites de viande, deux qualites de
toutes choses, l'une pour les riches qui pouvaient payer en argent ou
exceder le _maximum_, l'autre pour le pauvre, l'ouvrier, le rentier, qui ne
pouvaient donner que la valeur nominale de l'assignat. Les fermiers etaient
devenus tous les jours plus ingenieux a soustraire leurs denrees; ils
faisaient de fausses declarations; ils ne battaient pas leur ble, et
pretextaient le defaut de bras, defaut qui, au reste, etait reel, car la
guerre avait absorbe plus de quinze cent mille hommes; ils arguaient de la
mauvaise saison, qui, en effet, ne fut pas aussi favorable qu'on l'avait
cru au commencement de l'annee, lorsqu'a la fete de l'Etre supreme on
remerciait le ciel des victoires et de l'abondance des recoltes. Quant aux
fabricans, ils avaient tout a fait suspendu leurs travaux. On a vu que,
l'annee precedente, la loi, pour n'etre pas inique envers les marchands,
avait du remonter jusqu'aux fabricans, et fixer le prix de la marchandise
sur le lieu de fabrique, en ajoutant a ce prix celui des transports; mais
cette loi etait devenue injuste a son tour. La matiere premiere, la
main-d'oeuvre, ayant subi le rencherissement general, les manufacturiers
n'avaient plus trouve le moyen de faire leurs frais, et avaient cesse leurs
travaux. Il en etait de meme des commercans. Le fret pour les marchandises
de l'Inde etait monte, par exemple, de 100 francs le tonneau a 400; les
assurances de 5 et 6 pour cent a 50 et 60. Les commercans ne pouvaient donc
plus vendre les produits rendus dans les ports au prix fixe par le
_maximum_; et ils interrompaient aussi leurs expeditions. Comme nous
l'avons fait remarquer ailleurs, en forcant un prix, il aurait fallu les
forcer tous; mais c'etait impossible.

Le temps avait devoile encore d'autres inconveniens particuliers au
_maximum_. Le prix des bles avait ete fixe d'une maniere uniforme dans
toute la France. Mais la production du ble etant inegalement couteuse et
abondante dans les differentes provinces, le taux legal se trouvait sans
aucune proportion avec les localites. La faculte laissee aux municipalites
de fixer les prix de toutes les marchandises amenait une autre espece de
desordre. Quand des marchandises manquaient dans une commune, les autorites
en elevaient le prix; alors ces marchandises y etaient apportees au
prejudice des communes voisines; il y avait quelquefois engorgement dans un
lieu, disette dans un autre, a la volonte des regulateurs du tarif; et les
mouvemens du commerce, au lieu d'etre reguliers et naturels, etaient
capricieux, inegaux et convulsifs.

Les resultats des requisitions etaient bien plus facheux encore. On se
servait des requisitions pour nourrir les armees, pour fournir les grandes
manufactures d'armes et les arsenaux de ce qui leur etait necessaire, pour
approvisionner les grandes communes, et quelquefois pour procurer aux
fabricans et aux manufacturiers les matieres dont ils avaient besoin.
C'etaient les representans, les commissaires pres des armees, les agens de
la commission du commerce et des approvisionnemens, qui avaient la faculte
de requerir. Dans le moment pressant du danger, les requisitions s'etaient
faites avec precipitation et confusion. Souvent elles se croisaient pour
les memes objets, et celui qui etait requis ne savait a qui entendre. Elles
etaient presque toujours illimitees. Quelquefois on frappait de requisition
toute une denree dans une commune ou un departement. Alors les fermiers ou
les marchands ne pouvaient plus vendre qu'aux agens de la republique; le
commerce etant interrompu, l'objet requis gisait long-temps sans etre
enleve ou paye, et la circulation se trouvait arretee. Dans la confusion
qui resultait de l'urgence, on ne calculait pas les distances, et on
frappait de requisition le departement le plus eloigne de la commune ou de
l'armee que l'on voulait approvisionner; ce qui multipliait les transports.
Beaucoup de rivieres et de canaux etant prives d'eau par une secheresse
extraordinaire, il n'etait reste que le roulage, et on avait enleve a
l'agriculture ses chevaux pour suffire aux charrois. Cet emploi
extraordinaire joint a une levee forcee de quarante-quatre mille chevaux
pour l'armee, les avait rendus tres rares, et avait epuise presque tous les
moyens de transport. Par l'effet de ces mouvemens mal calcules et souvent
inutiles, des masses enormes de subsistances ou de marchandises se
trouvaient dans les magasins publics, entassees sans aucun soin, et souvent
exposees a toute espece d'avaries. Les bestiaux acquis par la republique
etaient mal nourris; ils arrivaient amaigris dans les abattoirs, ce qui
faisait manquer les corps gras, le suif, la graisse, etc. Aux transports
inutiles se joignaient donc les degats, et souvent les abus les plus
coupables. Des agens infideles revendaient secretement, au cours le plus
eleve, les marchandises qu'ils avaient obtenues au _maximum_ par le moyen
des requisitions. Cette fraude etait pratiquee aussi par des marchands, des
fabricans qui, ayant invoque d'abord un ordre de requisition pour
s'approvisionner, revendaient ensuite secretement et au cours, ce qu'ils
avaient achete au _maximum_.

Ces causes diverses, s'ajoutant aux effets de la guerre continentale et
maritime, avaient reduit le commerce a un etat deplorable. Il n'y avait
plus de communications avec les colonies, devenues presque inaccessibles
par les croisieres des Anglais, et presque toutes ravagees par la guerre.
La principale, Saint-Domingue, etait mise a feu et a sang par les divers
partis qui se la disputaient. Ce concours de circonstances rendait deja
toute communication exterieure presque impossible; une autre mesure
revolutionnaire avait contribue aussi a amener cet etat d'isolement;
c'etait le sequestre ordonne sur les biens des etrangers avec lesquels la
France etait en guerre. On se souvient que la convention, en ordonnant ce
sequestre, avait eu pour but d'arreter l'agiotage sur le papier etranger,
et d'empecher les capitaux d'abandonner les assignats pour se convertir en
lettres de change sur Francfort, Amsterdam, Londres, etc. En saisissant les
valeurs que les Espagnols, les Allemands, les Hollandais, les Anglais,
avaient sur la France, on provoqua une mesure pareille de la part de
l'etranger, et toute circulation d'effets de credit avait cesse entre la
France et l'Europe. Il n'existait plus de relations qu'avec les pays
neutres, le Levant, la Suisse, le Danemark, la Suede et les Etats-Unis;
mais la commission du commerce et des approvisionnemens en avait use toute
seule, pour se procurer des grains, des fers et differens objets
necessaires a la marine. Elle avait requis pour cela tout le papier; elle
en donnait aux banquiers francais la valeur en assignats, et s'en servait
en Suisse, en Suede, en Danemark, en Amerique, pour payer les grains et les
differens produits qu'elle achetait.

Tout le commerce de la France se trouvait donc reduit aux approvisionnemens
que le gouvernement faisait dans les pays etrangers, au moyen des valeurs
requises forcement chez les banquiers francais. A peine arrivait-il dans
les ports quelques marchandises venues par le commerce libre, qu'elles
etaient aussitot frappees de requisition, ce qui decourageait entierement,
comme nous venons de le montrer, les negocians auxquels le fret et les
assurances avaient coute enormement, et qui etaient obliges de vendre au
_maximum_. Les seules marchandises un peu abondantes dans les ports etaient
celles qui provenaient des prises faites sur l'ennemi; mais les unes
etaient immobilisees par les requisitions, les autres par les prohibitions
portees contre tous les produits des nations ennemies. Nantes, Bordeaux,
deja devastees par la guerre civile, etaient reduites par cet etat du
commerce a une inertie absolue et a une detresse extreme. Marseille, qui
vivait autrefois de ses relations avec le Levant, voyait son port bloque
par les Anglais, ses principaux negocians disperses par la terreur, ses
savonneries detruites ou transportees en Italie, et faisait a peine
quelques echanges desavantageux avec les Genois. Les villes de l'interieur
n'etaient pas dans un etat moins triste. Nimes avait cesse de produire ses
soieries, dont elle exportait autrefois pour 20 millions. L'opulente ville
de Lyon, ruinee par les bombes et la mine, etait maintenant en demolition,
et ne fabriquait plus les riches tissus dont elle fournissait autrefois
pour plus de 60 millions au commerce. Un decret qui arretait les
marchandises destinees aux communes rebelles en avait immobilise autour de
Lyon une quantite considerable, dont une partie devait rester dans cette
ville, et l'autre la traverser seulement pour de la se rendre sur les
points nombreux auxquels aboutit la route du Midi. Les villes de Chalons,
Macon, Valence, avaient profite de ce decret pour arreter les marchandises
voyageant sur cette route si frequentee. La manufacture de Sedan avait ete
obligee d'interrompre la fabrication des draps fins, pour se livrer a celle
du drap a l'usage des troupes, et ses principaux fabricans etaient
poursuivis en outre comme complices du mouvement projete par Lafayette
apres le 10 aout. Les departemens du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme et
de l'Aisne, si riches par la culture du lin et du chanvre, avaient ete
entierement ravages par la guerre. Vers l'Ouest, dans la malheureuse
Vendee, plus de six cents lieues carrees etaient entierement ravagees par
le feu et le fer. Les champs etaient en partie abandonnes, et des bestiaux
nombreux erraient au hasard sans pature et sans etable. Partout enfin ou
des desastres particuliers n'ajoutaient pas aux calamites generales, la
guerre avait singulierement diminue le nombre des bras, et la terreur chez
les uns, la preoccupation politique chez les autres, avaient eloigne ou
degoute du travail un nombre considerable de citoyens laborieux. Combien
preferaient a leurs ateliers et a leurs champs, les clubs, les conseils
municipaux, les sections, ou ils recevaient quarante sous pour aller
s'agiter et s'emouvoir!

Ainsi, desordre dans tous les marches, rarete des subsistances;
interruption dans les manufactures par l'effet du _maximum_; deplacemens
desordonnes, amas inutiles, degats de marchandises; epuisement de moyens de
transport par l'effet des requisitions; interruption de communication avec
toutes les nations voisines par l'effet de la guerre, du blocus maritime,
du sequestre; devastation des villes manufacturieres et de plusieurs
contrees agricoles par la guerre civile; diminution de bras par la
requisition; oisivete amenee par le gout de la vie politique: tel est le
tableau de la France sauvee du fer etranger, mais epuisee un moment par les
efforts inouis qu'on avait exiges d'elle.

Qu'on se figure apres le 9 thermidor deux partis aux prises, dont l'un
s'attache aux moyens revolutionnaires comme indispensables, et veut
prolonger indefiniment un etat essentiellement passager; dont l'autre,
irrite des maux inevitables d'une organisation extraordinaire, oublie les
services rendus par cette organisation, et veut l'abolir comme atroce;
qu'on se figure deux partis de cette nature en lutte, et on concevra
combien, dans l'etat de la France, ils trouvaient de sujets d'accusations
reciproques. Les jacobins se plaignaient du relachement de toutes les lois;
de la violation du _maximum_ par les fermiers, les marchands, les riches
commercans; de l'inexecution des lois contre l'agiotage, et de
l'avilissement des assignats; ils recommencaient ainsi les cris des
hebertistes contre les riches, les accapareurs et les agioteurs. Leurs
adversaires, au contraire, osant pour la premiere fois attaquer les mesures
revolutionnaires, s'elevaient contre l'emission excessive des assignats,
contre les injustices du _maximum_, contre la tyrannie des requisitions,
contre les desastres de Lyon, Sedan, Nantes, Bordeaux, enfin contre les
prohibitions et les entraves de toute espece qui paralysaient et ruinaient
le commerce. C'etaient la, avec la liberte de la presse, et le mode de
nomination des fonctionnaires publics, les sujets ordinaires des petitions
des clubs ou des sections. Toutes les reclamations a cet egard etaient
renvoyees aux comites de salut public, de finances et de commerce, pour
qu'ils eussent a faire des rapports et a presenter leurs vues.

Deux partis etaient ainsi en presence, cherchant et trouvant dans ce qui
s'etait fait, dans ce qui se faisait encore, des sujets continuels
d'attaque et de reproches. Tout ce qui avait eu lieu, bon ou mauvais, on
l'imputait aux membres des anciens comites, qui etaient maintenant en butte
a toutes les attaques des auteurs de la reaction. Quoiqu'ils eussent
contribue a renverser Robespierre, on disait qu'ils ne s'etaient brouilles
avec lui que par ambition, et pour le partage de la tyrannie, mais qu'au
fond ils pensaient de meme, qu'ils avaient les memes principes, et qu'ils
voulaient continuer a leur profit le meme systeme. Parmi les thermidoriens
etait Lecointre (de Versailles), esprit ardent et inconsidere, qui se
prononcait avec une imprudence desapprouvee de ses collegues. Il avait
forme le projet de denoncer Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrere,
de l'ancien comite de salut public; David, Vadier, Amar et Vouland, du
comite de surete generale, comme complices et _continuateurs_ de
Robespierre. Il ne pouvait ni n'osait porter la meme accusation contre
Carnot, Prieur (de la Cote-d'Or), Robert Lindet, que l'opinion separait
entierement de leurs collegues, et qui passaient pour s'etre occupes
exclusivement des travaux auxquels on devait le salut de la France. Il
n'osait pas attaquer non plus tous les membres du comite de surete
generale, parce qu'ils n'etaient pas tous egalement accuses par l'opinion.
Il fit part de son projet a Tallien et a Legendre, qui chercherent a l'en
dissuader; mais il n'en persista pas moins a l'executer, et, dans la seance
du 12 fructidor (29 aout), il presenta vingt-six chefs d'accusation contre
les membres des anciens comites. Ces vingt-six chefs se reduisaient aux
vagues imputations d'avoir ete les complices du systeme de terreur que
Robespierre avait fait peser sur la convention et sur la France; d'avoir
contribue aux actes arbitraires des deux comites, d'avoir signe les ordres
de proscription; d'avoir ete sourds a toutes les reclamations elevees par
des citoyens injustement poursuivis; d'avoir fortement contribue a la mort
de Danton; d'avoir defendu la loi du 22 prairial; d'avoir laisse ignorer a
la convention que cette loi n'etait pas l'ouvrage du comite; de ne point
avoir denonce Robespierre lorsqu'il abandonna le comite de salut public;
enfin de n'avoir rien fait les 8, 9 et 10 thermidor pour mettre la
convention a couvert des projets des conspirateurs.

Des que Lecointre eut acheve la lecture de ces vingt-six chefs, Goujon,
depute de l'Ain, republicain jeune, sincere, fervent, et montagnard
desinteresse, car il n'avait pris aucune part aux actes reproches au
dernier gouvernement, Goujon se leva, et prit la parole avec toutes les
apparences d'un profond chagrin. "Je suis, dit-il, douloureusement afflige
quand je vois avec quelle froide tranquillite on vient jeter ici de
nouvelles semences de division, et proposer la perte de la patrie. Tantot
on vient vous proposer de fletrir, sous le nom de systeme de la terreur,
tout ce qui s'est fait pendant une annee; tantot on vous propose d'accuser
des hommes qui ont rendu de grands services a la revolution. Ils peuvent
etre coupables; je l'ignore. J'etais aux armees, je n'ai rien pu juger,
mais si j'avais eu des pieces qui fissent charge contre des membres de la
convention, je ne les aurais pas produites, ou ne les aurais apportees ici
qu'avec une profonde douleur. Avec quel sang-froid, au contraire, on vient
plonger le poignard dans le sein d'hommes recommandables a la patrie par
leurs importans services! Remarquez bien que les reproches qu'on leur fait
portent sur la convention elle-meme. Oui, c'est la convention qu'on accuse,
c'est au peuple francais qu'on fait le proces, puisqu'ils ont souffert l'un
et l'autre la tyrannie de l'infame Robespierre. J. Debry vous le disait
tout a l'heure, ce sont les aristocrates qui font ou qui commandent toutes
ces propositions.--Et les voleurs, ajoutent quelques voix.--Je demande,
reprend Goujon, que la discussion cesse a l'instant." Beaucoup de deputes
s'y opposent. Billaud-Varennes s'elance a la tribune, et demande avec
instance que la discussion soit continuee. "Il n'y a pas de doute, dit-il,
que si les faits allegues sont vrais, nous ne soyons de grands coupables,
et que nos tetes ne doivent tomber. Mais nous defions Lecointre de les
prouver. Depuis la chute du tyran nous sommes en butte aux attaques de tous
les intrigans, et nous declarons que la vie n'a aucun prix pour nous s'ils
doivent l'emporter." Billaud continue, et raconte que depuis long-temps ses
collegues et lui meditaient le 9 thermidor; que s'ils ont differe, c'est
parce que les circonstances l'exigeaient ainsi; qu'ils ont ete les premiers
a denoncer Robespierre, et a lui arracher le masque dont il se couvrait;
que si on leur fait un crime de la mort de Danton, il s'en accusera tout le
premier; que Danton etait le complice de Robespierre, qu'il etait le point
de ralliement de tous les contre-revolutionnaires, et que, s'il avait vecu,
la liberte aurait ete perdue. "Depuis quelque temps, s'ecrie Billaud, nous
voyons s'agiter les intrigans, les voleurs...." A ce dernier mot, Bourdon
l'interrompt en lui disant: "Le mot est prononce; il faudra le prouver.--Je
me charge, s'ecrie Duhem, de le prouver pour un.--Nous le prouverons pour
d'autres," ajoutent plusieurs voix de la Montagne. C'etait la le reproche
que les montagnards etaient toujours prets a faire aux amis de Danton,
presque tous devenus des thermidoriens. Billaud, qui, au milieu de ce
tumulte et de ces interruptions, n'avait pas abandonne la tribune, insiste,
et demande une instruction pour que les coupables soient connus. Cambon lui
succede, et dit qu'il faut eviter le piege tendu a la convention; que les
aristocrates veulent l'obliger a se deshonorer elle-meme en deshonorant
quelques-uns de ses membres; que si les comites sont coupables, elle l'est
aussi; "et toute la nation avec elle," ajoute Bourdon (de l'Oise). Au
milieu de ce tumulte, Vadier parait a la tribune, un pistolet a la main,
disant qu'il ne survivra pas a la calomnie, si on ne le laisse pas se
justifier. Plusieurs membres l'entourent, et l'obligent a descendre. Le
president Thuriot declare qu'il va lever la seance si le tumulte ne
s'apaise pas. Duhem et Amar veulent que l'on continue la discussion, parce
que c'est un devoir de l'assemblee a l'egard des membres inculpes. Thuriot,
l'un des thermidoriens les plus ardens, mais cependant montagnard zele,
voyait avec peine qu'on agitat de pareilles questions.

Il prend la parole de son fauteuil, et dit a l'assemblee: "D'une part,
l'interet public veut qu'une pareille discussion finisse sur-le-champ; de
l'autre, l'interet des inculpes veut qu'elle continue: concilions l'un et
l'autre en passant a l'ordre du jour sur la proposition de Lecointre, et en
declarant que l'assemblee n'a recu cette proposition qu'avec une profonde
indignation." L'assemblee adopte avec empressement l'avis de Thuriot, et
passe a l'ordre du jour en fletrissant la proposition de Lecointre.

Tous les hommes sincerement attaches a leur pays avaient vu cette
discussion avec la plus grande peine. Comment, en effet, revenir sur le
passe, distinguer le mal du bien, et discerner a qui appartenait la
tyrannie qu'on venait de subir? Comment faire la part de Robespierre et des
comites qui avaient partage le pouvoir, celle de la convention qui les
avait supportes, celle enfin de la nation, qui avait souffert et la
convention et les comites de Robespierre? Comment d'ailleurs juger cette
tyrannie? Etait-elle un crime d'ambition, ou bien l'action energique et
irreflechie d'hommes voulant sauver leur cause a tout prix, et s'aveuglant
sur les moyens dont ils faisaient usage? Comment distinguer dans cette
action confuse la part de la cruaute, de l'ambition, du zele egare, du
patriotisme sincere et energique? Demeler tant d'obscurites, juger tant de
coeurs d'hommes, etait impossible. Il fallait oublier le passe, recevoir
des mains de ceux qu'on venait d'exclure du pouvoir, la France sauvee,
regler des mouvemens desordonnes, adoucir des lois trop cruelles, et songer
qu'en politique il faut reparer les maux et jamais les venger.

Tel etait l'avis des hommes sages. Les ennemis de la revolution
s'applaudissaient de la demarche de Lecointre, et en voyant la discussion
fermee, ils repandirent que la convention avait eu peur, et n'avait ose
aborder des questions trop dangereuses pour elle-meme. Les jacobins, au
contraire, et les montagnards, tout pleins encore de leur fanatisme, et
nullement disposes a desavouer le regime de la terreur, ne craignaient pas
la discussion, et etaient furieux qu'on l'eut fermee. Des le lendemain, en
effet, 13 fructidor, une foule de montagnards se leverent, disant que le
president avait fait, la veille, une surprise a l'assemblee en decidant la
cloture; qu'il avait emis son avis sans quitter le fauteuil; que, comme
president, il n'avait aucun avis a donner; que la cloture etait une
injustice; qu'on devait aux membres inculpes, a la convention elle-meme, et
a la revolution, d'aborder franchement une discussion que les patriotes
n'avaient pas a redouter. Vainement les thermidoriens, Legendre, Tallien et
autres, qu'on accusait d'avoir pousse Lecointre, et qui au contraire
avaient cherche a le dissuader de son projet, demanderent-ils que la
discussion fut ecartee. L'assemblee, qui n'avait pas encore perdu
l'habitude de craindre la Montagne et de lui ceder, consentit a rapporter
sa decision de la veille, et rouvrit la carriere. Lecointre fut appele a la
tribune pour lire ses vingt-six chefs, et pour les appuyer de pieces
probantes.

Lecointre n'avait pu reunir les pieces de ce singulier proces, car il
aurait fallu avoir la preuve de ce qui s'etait passe dans l'interieur des
comites, pour juger jusqu'a quel point les membres inculpes avaient
participe a ce qu'on appelait la tyrannie de Robespierre. Lecointre ne
pouvait invoquer sur chaque chef que la notoriete publique, que des
discours prononces aux Jacobins ou a l'assemblee, que les originaux de
quelques ordres d'arrestation, lesquels ne prouvaient rien par eux-memes. A
chaque grief nouveau, les montagnards furieux criaient: _Les pieces! les
pieces!_ et ne voulaient point qu'il parlat sans produire les preuves
ecrites. Lecointre, reduit souvent a l'impuissance de les fournir,
s'adressait aux souvenirs de l'assemblee, et lui demandait si elle n'avait
pas toujours considere Billaud, Collot-d'Herbois et Barrere, comme d'accord
avec Robespierre. Mais cette preuve, la seule d'ailleurs possible, montrait
l'absurdite d'un pareil proces. Avec de telles preuves, on aurait demontre
que la convention etait complice du comite, et la France de la convention.
Les montagnards ne voulaient pas laisser achever Lecointre: ils lui
disaient: Tu es un calomniateur! et ils l'obligeaient a passer a un autre
grief. A peine avait-il lu le suivant, qu'ils s'ecriaient de nouveau: _Les
pieces! les pieces!_ et Lecointre ne les fournissant pas: _A un autre!_
s'ecriaient-ils encore. Lecointre arriva ainsi au vingt-sixieme chef, sans
avoir pu prouver rien de ce qu'il avancait. Il n'avait qu'une raison a
donner, c'est que le proces etait politique, et n'admettait pas la forme
ordinaire de discussion; a quoi on pouvait repondre qu'il etait impolitique
d'en inventer un pareil. Apres une seance longue et orageuse, la convention
declara l'accusation de Lecointre fausse et calomnieuse, et rehabilita
ainsi les anciens comites.

Cette scene avait rendu a la Montagne toute son energie, et a la convention
un peu de son ancienne deference pour la Montagne. Cependant
Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois donnerent leur demission de membres du
comite de salut public. Barrere en sortit par la voie du sort. De son cote,
Tallien se demit volontairement, et ils furent remplaces tous quatre par
Delmas, Merlin (de Douai), Cochon et Fourcroy. Ainsi, des anciens membres
du grand comite de salut public, il ne restait que Carnot, Prieur (de la
Cote-d'Or) et Robert Lindet. Au comite de surete generale, on opera aussi
un renouvellement par quart. Elie Lacoste, Vouland, Vadier et Moise Bayle
sortirent. Il manquait deja David, Jagot, Lavicomterie, exclus par une
decision de l'assemblee: ces sept membres furent remplaces par Bourdon (de
l'Oise), Colombelle, Meaulle, Clauzel, Mathieu, Mon-Mayau, Lesage-Senault.

Un evenement imprevu et entierement fortuit vint augmenter l'agitation qui
regnait. Le feu prit a la poudriere de Grenelle qui sauta. Cette explosion
soudaine et epouvantable consterna Paris, et on crut que c'etait l'effet
d'une conspiration nouvelle. Aussitot on accusa les aristocrates, et les
aristocrates accuserent les jacobins. De nouvelles attaques eurent lieu a
la tribune entre les deux partis, sans amener aucun eclaircissement, A cet
evenement s'en ajouta un autre. Le 23 fructidor au soir (9 septembre),
Tallien regagnait sa demeure. Un homme enveloppe d'une grande redingote,
fondit sur lui en disant: "Je t'attendais, ... tu ne m'echapperas pas." Au
meme instant il lui tira un coup de pistolet a bout portant, qui lui
fracassa une epaule. Le lendemain, nouvelle rumeur dans Paris: on se disait
qu'on ne pouvait donc plus esperer le repos, que deux partis acharnes l'un
contre l'autre avaient jure de troubler eternellement la republique. Les
uns attribuaient l'assassinat de Tallien aux jacobins, les autres aux
aristocrates; d'autres memes allaient jusqu'a dire que Tallien, imitant
l'exemple de Grangeneuve avant le 10 aout, s'etait fait blesser a l'epaule
pour en accuser les jacobins, et avoir l'occasion de demander leur
dissolution. Legendre, Merlin (de Thionville) et autres amis de Tallien,
s'elancerent a la tribune avec vehemence, et soutinrent que le crime de la
veille etait l'oeuvre des jacobins. Tallien, dirent-ils, n'a pas abandonne
la cause de la revolution; cependant des furieux pretendent qu'il a passe
aux moderes et aux aristocrates. Ce ne sont donc pas ceux-ci qui peuvent
avoir eu l'idee de le frapper, ce ne peuvent etre que les furieux qui
l'accusent, c'est-a-dire les jacobins. Merlin denonca leur derniere seance,
et cita un mot de Duhem: _Les crapauds du Marais levent la tete, tant
mieux, elle sera plus facile a couper_. Merlin demanda, avec sa hardiesse
accoutumee, la dissolution de cette societe celebre, qui avait rendu,
dit-il, les plus grands services, qui avait contribue puissamment a abattre
le trone, mais qui, n'ayant plus de trone a renverser, voulait renverser
aujourd'hui la convention elle-meme. On n'admit point les conclusions de
Merlin; mais, comme a l'ordinaire, on renvoya les faits aux comites
competens, pour faire un rapport. Deja on avait fait, sur toutes les
questions qui divisaient les deux partis, des renvois de ce genre. On avait
demande des rapports sur la question de la presse, sur les assignats, sur
le _maximum_, sur les requisitions, sur les entraves du commerce, et enfin
sur tout ce qui etait devenu un sujet de controverse et de division. On
voulut alors que tous ces rapports fussent confondus en un seul, et on
chargea le comite de salut public de presenter un rapport general sur
l'etat actuel de la republique. La redaction en fut confiee a Robert
Lindet, le membre le plus instruit de l'etat des choses, parce qu'il
appartenait aux anciens comites, et le plus desinteresse dans ces
questions, parce qu'il avait ete exclusivement occupe a servir son pays, en
se chargeant du travail enorme des subsistances et des transports. Le jour
ou il devait etre entendu fut fixe a la quatrieme sans-culottide de l'an II
(20 septembre 1794).

On attendait avec impatience son rapport et les decrets qu'il amenerait, et
on continuait dans l'intervalle a s'agiter. C'etait au jardin du
Palais-Royal que se reunissait la jeunesse coalisee contre les jacobins.
La, elle lisait les journaux et les brochures, qui paraissaient en grand
nombre contre le dernier regime revolutionnaire, et qui se vendaient chez
les libraires des galeries. Souvent elle y formait des groupes, et en
partait pour venir troubler les seances des jacobins. Le jour de la
deuxieme sans-culottide, un de ces groupes se forme: il etait compose de
ces jeunes gens qui, pour se distinguer des jacobins, s'habillaient avec
soin, portaient des cravates elevees, ce qui leur fit donner le nom de
_muscadins_. Dans l'un de ces groupes, un assistant disait que, s'il
arrivait quelque chose, il fallait se reunir a la convention; que les
jacobins n'etaient que des intrigans et des scelerats. Un jacobin voulut
lui repondre. Alors une rixe s'engagea; d'une part on criait: _Vive la
convention! a bas les jacobins! a bas la queue de Robespierre!_ de l'autre:
_A bas les aristocrates et les muscadins! vive la convention et les
jacobins!_ Le tumulte augmenta bientot. Le jacobin qui avait pris la
parole, et le petit nombre de ceux qui voulurent le soutenir, furent tres
maltraites; la garde accourut, et dispersa le rassemblement qui etait deja
tres considerable, et empecha un engagement general.

Le surlendemain, jour fixe pour le rapport des trois comites de salut
public, de legislation, et de surete generale, Robert Lindet fut enfin
entendu. Le tableau qu'il avait a tracer de la France etait triste. Apres
avoir expose la marche successive des factions, le progres de la puissance
de Robespierre jusqu'a sa chute, il montra deux partis, l'un compose de
patriotes ardens, craignant pour la revolution et pour eux-memes; et
l'autre, des familles eplorees dont les parens avaient ete immoles ou
gemissaient encore dans les fers. "Des esprits inquiets, dit Lindet,
s'imaginent que le gouvernement va manquer d'energie; ils emploient tous
les moyens pour propager leur opinion et leurs craintes. Ils envoient des
deputations et des adresses a la convention. Ces craintes sont chimeriques:
dans vos mains le gouvernement conservera toute sa force. Les patriotes,
les fonctionnaires publics peuvent-ils craindre que les services qu'ils ont
rendus s'effacent de la memoire? Quel courage ne leur a-t-il pas fallu pour
accepter et pour remplir des fonctions perilleuses? Mais aujourd'hui la
France les rappelle a leurs travaux et a leurs professions, qu'ils ont trop
long-temps abandonnes. Ils savent que leurs fonctions etaient temporaires;
que le pouvoir, conserve trop long-temps dans les memes mains, devient un
sujet d'inquietude; et ils ne doivent pas craindre que la France les
abandonne aux ressentimens et aux vengeances."

Lindet, passant ensuite a ce qui concernait le parti de ceux qui avaient
souffert, continua en disant: "Rendez la liberte a ceux que des haines, des
passions, l'erreur des fonctionnaires publics et la fureur des derniers
conspirateurs ont fait precipiter en masse dans les maisons d'arret;
rendez-la aux laboureurs, aux commercans, aux parens des jeunes heros qui
defendent la patrie. Les arts ont ete persecutes; cependant c'est par eux
que vous avez appris a forger la foudre; c'est par eux que l'art des
Montgolfier a servi a eclairer la marche des armees; c'est par eux que les
metaux se preparent et s'epurent, que les cuirs se tannent, s'appretent et
se mettent en oeuvre dans huit jours. Protegez-les, secourez-les. Beaucoup
d'hommes utiles sont encore dans les cachots."

Robert Lindet fit ensuite le tableau de l'etat agricole et commercial de la
France. Il montra les calamites resultant des assignats, du _maximum_, des
requisitions, de l'interruption des communications avec l'etranger. "Le
travail, dit-il, a beaucoup perdu de son activite, d'abord parce que quinze
cent mille hommes ont ete transportes sur les frontieres, qu'une multitude
d'autres se sont voues a la guerre civile, et parce qu'ensuite les esprits,
distraits par les passions politiques, se sont detournes de leurs
occupations habituelles. Il y a de nouvelles terres defrichees, mais
beaucoup de negligees. Le grain n'est pas battu, la laine n'est pas filee,
les cultivateurs ne font ni rouir leur lin, ni teiller leurs chanvres.
Tachons de reparer des maux si nombreux, si divers; rendons la paix aux
grandes villes maritimes et manufacturieres. Qu'on cesse de demolir a Lyon.
Avec de la paix, de la sagesse et de l'oubli, les Nantais, les Bordelais,
les Marseillais, les Lyonnais, reprendront leurs travaux. Revoquons les
lois destructives du commerce; rendons aux marchandises leur circulation;
permettons d'exporter, pour qu'on nous apporte ce qui nous manque. Que les
villes, les departemens cessent de se plaindre contre le gouvernement, qui,
disent-ils, a epuise leurs ressources en subsistances, qui n'a pas observe
des proportions assez exactes, et a fait peser inegalement le fardeau des
requisitions. Que ne peuvent-ils, ceux qui se plaignent, jeter les yeux sur
les tableaux, les declarations, les adresses de leurs concitoyens des
autres districts! Ils y verraient les memes plaintes, les memes
reclamations, la meme energie, inspirees par le sentiment des memes
besoins. Rappelons le repos d'esprit et le travail dans les campagnes;
ramenons les ouvriers a leurs ateliers, les cultivateurs a leurs champs.
Surtout, ajoute Lindet, efforcons-nous de ramener parmi nous l'union et la
confiance. Cessons de nous reprocher nos malheurs et nos fautes. Avons-nous
toujours ete, avons-nous pu etre ce que nous aurions voulu etre en effet?
Nous avons tous ete lances dans la meme carriere: les uns ont combattu avec
courage, avec reflexion; les autres se sont precipites, dans leur
bouillante ardeur, contre tous les obstacles qu'ils voulaient detruire et
renverser. Qui voudra nous interroger, et nous demander compte de ces
mouvemens qu'il est impossible de prevoir et de diriger? La revolution est
faite: elle est l'ouvrage de tous. Quels generaux, quels soldats n'ont
jamais fait dans la guerre que ce qu'il fallait faire, et ont su s'arreter
ou la raison froide et tranquille aurait desire qu'ils s'arretassent?
N'etions-nous pas en etat de guerre contre les plus nombreux et les plus
redoutables ennemis? Quelques revers n'ont-ils pas irrite notre courage,
enflamme notre colere? Que nous est-il arrive qui n'arrive a tous les
hommes jetes a une distance infinie du cours ordinaire de la vie."

Ce rapport, si sage, si impartial, si complet, fut couvert
d'applaudissemens. Tout le monde approuvait les sentimens qu'il renfermait,
et il eut ete a desirer que tout le monde put les partager. Lindet proposa
ensuite une serie de decrets, qui furent accueillis comme l'avait ete son
rapport, et qui furent adoptes sur-le-champ.

Par le premier decret, le comite de surete generale et les representans en
mission etaient charges d'examiner les reclamations des commercans, des
laboureurs, des artistes, des peres et meres des citoyens presens aux
armees, qui etaient ou avaient des parens en prison. Par un second, les
municipalites et les comites des sections etaient tenus de motiver leurs
refus, quand ils n'accordaient pas de certificats de civisme. C'etaient la
des satisfactions donnees a ceux qui se plaignaient sans cesse de la
terreur et qui craignaient de la voir renaitre. Un troisieme decret
ordonnait la redaction d'une instruction morale, tendant a ramener l'amour
du travail et des lois, a eclairer les citoyens sur les principaux
evenemens de la revolution, et destinee a etre lue au peuple, dans les
fetes decadaires. Un quatrieme decret ordonnait un projet d'ecole normale,
pour former de jeunes professeurs, et repandre ainsi l'instruction et les
lumieres par toute la France.

Enfin, a ces decrets en etaient joints plusieurs, ordonnant aux comites des
finances et du commerce d'examiner promptement:

1  Les avantages de la libre exportation des marchandises de luxe, sous la
condition d'en faire rentrer la valeur en France en marchandises de toute
espece;

2  Les avantages ou desavantages de la libre exportation du superflu des
denrees de premiere necessite, sous la condition d'un retour et de
differentes formalites;

3  Les moyens les plus avantageux de remettre en circulation les
marchandises destinees aux communes en rebellion, et retenues sous le
scelle;

4  Enfin les reclamations des negocians qui, en vertu de la loi du
sequestre, etaient tenus de deposer dans les caisses de district les sommes
qu'ils devaient aux etrangers avec lesquels la France etait en guerre.

On voit que ces decrets donnaient des satisfactions a ceux qui se
plaignaient d'avoir ete persecutes, et renfermaient quelques-unes des
mesures capables d'ameliorer l'etat du commerce. Le parti jacobin seul
n'avait pas un decret pour lui, mais il n'en avait pas besoin. Il n'avait
ete ni poursuivi ni emprisonne; on n'avait fait que le priver du pouvoir;
il n'y avait donc aucune reparation a lui accorder. Tout ce qu'on pouvait,
c'etait de le rassurer sur la marche du gouvernement, et le rapport de
Lindet etait fait et ecrit dans ce but. Aussi l'effet de ce rapport et des
decrets qui l'accompagnaient, fut-il des plus favorables sur tous les
partis.

On parut un peu se calmer. Le lendemain, dernier jour de l'annee et
cinquieme sans-culottide de l'an II (21 septembre 1794), la fete ordonnee
depuis long-temps pour placer Marat au Pantheon et en exclure Mirabeau, fut
celebree. Deja elle n'etait plus conforme a l'etat des opinions et des
esprits. Marat n'etait plus assez saint, ni Mirabeau assez coupable, pour
qu'on decernat tant d'honneurs au sanglant apotre de la terreur, et qu'on
infligeat tant d'ignominie au plus grand orateur de la revolution. Mais
pour ne pas alarmer la Montagne, et pour eviter les apparences d'une
reaction trop prompte, la fete ne fut pas revoquee. Le jour fixe, les
restes de Marat furent portes en pompe au Pantheon, et ceux de Mirabeau en
furent ignominieusement retires par une porte laterale.

Ainsi le pouvoir, retire aux jacobins et aux montagnards, etait possede
aujourd'hui par les partisans de Danton, de Camille Desmoulins, par les
_indulgens_ enfin, qui etaient devenus les thermidoriens. Ces derniers
cependant, tandis qu'ils tachaient de reparer les maux produits par la
revolution, tandis qu'ils elargissaient les suspects et s'efforcaient de
rendre quelque liberte et quelque securite au commerce, etaient pleins
encore de menagement pour la Montagne qu'ils avaient depossedee, et
decernaient a Marat la place qu'ils ravissaient a Mirabeau.




CHAPITRE XXIV.


REPRISE DES OPERATIONS MILITAIRES.--REDDITION DE CONDE, VALENCIENNES,
LANDRECIES ET LE QUESNOY. DECOURAGEMENT DES COALISES.--BATAILLE DE L'OURTHE
ET DE LA ROER.--PASSAGE DE LA MEUSE.--OCCUPATION DE TOUTE LA LIGNE DU
RHIN.--SITUATION DES ARMEES AUX ALPES ET AUX PYRENEES. SUCCES DES FRANCAIS
SUR TOUS LES POINTS. ETAT DE LA VENDEE ET DE LA BRETAGNE; GUERRE DES
CHOUANS. PUISAYE, AGENT PRINCIPAL ROYALISTE EN BRETAGNE.--RAPPORT DU PARTI
ROYALISTE AVEC LES PRINCES FRANCAIS ET L'ETRANGER. INTRIGUES A L'INTERIEUR;
ROLE DES PRINCES EMIGRES.

L'activite des operations militaires s'etait un peu ralentie vers le milieu
de la saison. Nos deux grandes armees du Nord et de Sambre-et-Meuse,
entrees dans Bruxelles en thermidor (juillet), puis acheminees l'une sur
Anvers, l'autre sur la Meuse, etaient demeurees dans un long repos,
attendant la reprise des places de Landrecies, Le Quesnoy, Valenciennes et
Conde, perdues dans la precedente campagne. Sur le Rhin, le general Michaud
etait occupe a recomposer son armee, pour reparer l'echec de
Kayserslautern, et attendait un renfort de quinze mille hommes tires de la
Vendee. Les armees des Alpes et d'Italie, devenues maitresses de la grande
chaine, campaient sur les hauteurs des Alpes, en attendant l'approbation
d'un plan d'invasion propose, disait-on, par le jeune officier qui avait
decide la prise de Toulon et des lignes de Saorgio. Aux
Pyrenees-Orientales, Dugommier, depuis ses derniers succes au Boulou,
s'etait longtemps arrete pour prendre Collioure, et bloquait maintenant
Bellegarde. L'armee des Pyrenees-Occidentales s'organisait encore. Cette
longue inaction qui signala le milieu de la campagne, et qu'il faut imputer
aux grands evenemens de l'interieur et a de mauvaises combinaisons, aurait
pu nuire a nos succes si l'ennemi avait su mettre le temps a profit. Mais
il regnait un tel desordre d'esprit chez les coalises, que notre faute ne
leur profita pas, et ne fit que retarder un peu la marche extraordinaire de
nos victoires.

Rien n'etait plus mal calcule que notre inaction en Belgique, aux environs
d'Anvers et sur les bords de la Meuse. Le meilleur moyen de hater la prise
des quatre places perdues eut ete d'eloigner toujours davantage les grandes
armees qui pouvaient les secourir. En profitant du desordre ou la victoire
de Fleurus et la retraite qui s'en etait suivie avaient jete les coalises,
il eut ete facile d'arriver bientot jusqu'au Rhin. Malheureusement on
ignorait encore le grand art de profiter de la victoire, art le plus rare
de tous, parce qu'il suppose qu'elle n'est pas seulement le fruit d'une
attaque heureuse, mais le resultat de vastes combinaisons. Pour hater la
reddition des quatre places, la convention avait porte un decret
formidable, a la maniere de tous ceux qui se succederent depuis prairial
jusqu'en thermidor. Se fondant sur la raison que les coalises occupaient
quatre places francaises, et que tout est permis pour eloigner l'ennemi de
chez soi, elle decreta que si, vingt-quatre heures apres la sommation, les
garnisons ennemies ne se rendaient pas, elles seraient passees au fil de
l'epee. La garnison de Landrecies se rendit seule. Le commandant de Conde
fit cette belle reponse, _qu'une nation n'avait pas le droit de decreter le
deshonneur d'une autre_. Le Quesnoy et Valenciennes continuerent de se
defendre. Le comite, sentant l'injustice d'un pareil decret, usa d'une
subtilite pour en eviter l'execution, et en meme temps pour epargner a la
convention la necessite de le rapporter. Il supposa que le decret, n'ayant
pas ete notifie aux commandans des trois places, leur etait reste inconnu.
Avant de le leur signifier, il ordonna au general Scherer de pousser les
travaux avec assez d'activite pour rendre la sommation imposante, et
legitimer une capitulation de la part des garnisons ennemies. En effet,
Valenciennes fut rendue le 12 fructidor (29 aout); Conde et Le Quesnoy les
jours suivans. Ces places, qui avaient tant coute aux coalises pendant la
campagne precedente, nous furent donc restituees sans de grands efforts, et
l'ennemi ne conserva plus aucun point de notre territoire dans les
Pays-Bas. Nous etions maitres, au contraire, de toute la Belgique, jusqu'a
la Meuse et Anvers.

Moreau venait de conquerir l'Ecluse, et de rentrer en ligne; Scherer avait
envoye la brigade Osten a Pichegru, et avait rejoint Jourdan avec sa
division. Grace a cette reunion, l'armee du Nord, sous Pichegru, s'elevait
a plus de soixante-dix mille hommes, presens sous les armes, et celle de la
Meuse, sous Jourdan, a cent seize mille. L'administration, epuisee par les
efforts qu'elle avait faits pour improviser l'equipement de ces armees, ne
suffisait que tres imparfaitement a leur entretien. On y suppleait par des
requisitions, faites avec menagement, et par les plus belles vertus
militaires. Les soldats savaient se passer des objets les plus necessaires;
ils ne campaient plus sous des tentes; ils bivouaquaient sous des branches
d'arbres. Les officiers sans appointemens, ou payes avec des assignats,
vivaient comme le soldat, mangeaient le meme pain, marchaient a pied comme
lui, et le sac sur le dos. L'enthousiasme republicain et la victoire
soutenaient ces armees, les plus sages et les plus braves qu'ait jamais
eues la France.

Les coalises etaient dans un desordre singulier. Les Hollandais, mal
soutenus par leurs allies les Anglais, et doutant de leur bonne foi,
etaient consternes. Ils formaient un cordon devant leurs places fortes,
pour avoir le temps de les mettre en etat de defense, ce qui aurait du etre
acheve depuis long-temps. Le duc d'York, aussi ignorant que presomptueux,
ne savait comment se servir de ses Anglais, et ne prenait aucun parti
decisif. Il se retirait vers la Basse-Meuse et le Rhin, etendant ses ailes
tantot vers les Hollandais, tantot vers les Imperiaux. Cependant, reuni aux
Hollandais, il aurait pu disposer encore de cinquante mille hommes, et
tenter sur les flancs de l'une des deux armees du Nord et de la Meuse l'un
de ces mouvemens hardis que le general Clerfayt, l'annee suivante, et
l'archiduc Charles, en 1796, surent executer avec a propos et honneur, et
dont un grand capitaine donna depuis, tant de memorables exemples. Les
Autrichiens, retranches le long de la Meuse, depuis l'embouchure de la Roer
jusqu'a celle de l'Ourthe, etaient decourages par leurs revers, et
manquaient des approvisionnemens necessaires. Le prince de Cobourg, tout a
fait deconsidere par sa derniere campagne, avait cede le commandement a
Clerfayt, le plus digne de l'occuper entre tous les generaux autrichiens.
Il n'etait pas trop tard encore pour se rapprocher du duc d'York, et pour
agir en masse contre l'une des deux armees francaises; mais on ne songeait
qu'a garder la Meuse. Le cabinet de Londres, alarme de la marche des
evenemens, avait envoye commissaires sur commissaires pour reveiller le
zele de la Prusse, pour reclamer de sa part l'execution du traite de La
Haye, et pour engager l'Autriche par des promesses de secours a defendre
vigoureusement la ligne que ses troupes occupaient encore. Une reunion de
ministres et de generaux anglais, hollandais et autrichiens, eut lieu a
Maestricht, et on convint de defendre les bords de la Meuse.

Les armees francaises s'etaient enfin remises en mouvement dans le milieu
de fructidor (premiers jours de septembre). Pichegru s'avanca d'Anvers vers
l'embouchure des fleuves. Les Hollandais commirent alors la faute de se
separer des Anglais. Au nombre de vingt mille hommes ils se rangerent le
long de Berg-op-Zoom, Breda, Gertruydenberg, restant adosses a la mer, dans
une position qui ne leur permettait plus d'agir pour les places qu'ils
voulaient couvrir. Le duc d'York avec ses Anglais et ses Hanovriens se
retira sur Bois-le-Duc, se liant avec les Hollandais par une chaine de
postes que l'armee francaise pouvait enlever des qu'elle paraitrait. A
Boxtel, sur le bord de la Dommel, Pichegru joignit l'arriere-garde du duc
d'York, enveloppa deux bataillons, et les enleva. Le lendemain, sur les
bords de l'Aa, il rencontra le general Abercromby, lui fit encore des
prisonniers, et continua de pousser le duc d'York, qui se hata de passer la
Meuse a Grave, sous le canon de la place. Pichegru avait fait dans cette
marche quinze cents prisonniers; il arriva sur les bords de la Meuse, le
jour de la deuxieme sans-culottide (18 septembre).

Pendant ce temps, Jourdan s'avancait de son cote, et se preparait a
franchir la Meuse. La Meuse a deux affluens principaux, l'Ourthe qui la
joint vers Liege, et la Roer qui s'y jette vers Ruremonde. Ces deux
affluens forment deux lignes qui divisent le pays entre la Meuse et le
Rhin, et qu'il faut successivement emporter pour arriver a ce dernier
fleuve. Les Francais, maitres de Liege, avaient franchi la Meuse, et
etaient deja venus se ranger en face de l'Ourthe; ils bordaient la Meuse de
Liege a Maestricht, et l'Ourthe de Liege a Gomblaine-au-Pont, formant ainsi
un angle dont Liege etait le sommet. Clerfayt avait range sa gauche
derriere l'Ourthe, sur les hauteurs de Sprimont. Ces hauteurs sont bordees
d'un cote par l'Ourthe, de l'autre par l'Ayvaille qui se jette dans
l'Ourthe. Le general Latour y commandait les Autrichiens. Jourdan ordonna a
Scherer d'attaquer la position de Sprimont du cote de l'Ayvaille, tandis
que le general Bonnet y marcherait en traversant l'Ourthe.

Le jour de la deuxieme sans-culottide (18 septembre), Scherer divisa son
corps en trois colonnes, commandees par les generaux Marceau, Mayer et
Hacquin, et se porta sur les bords de l'Ayvaille, qui coule dans un lit
profond, entre deux cotes escarpees. Les generaux donnerent eux-memes
l'exemple, entrerent dans l'eau, et entrainerent leurs soldats sur la rive
opposee, malgre le feu d'une artillerie formidable. Latour etait reste
immobile sur les hauteurs de Sprimont, se preparant a fondre sur les
colonnes francaises des qu'elles auraient passe la riviere. Mais a peine
eurent-elles franchi l'escarpement des bords, qu'elles se precipiterent sur
la position, sans donner a Latour le temps de les prevenir. Elles
l'attaquerent vivement, tandis que le general Hacquin debordait son flanc
gauche, et que le general Bonnet, ayant passe l'Ourthe, marchait sur ses
derrieres; Latour fut alors oblige de decamper, et de se replier sur
l'armee imperiale.

Ce combat bien concu, vivement execute, etait aussi honorable pour le
general en chef que pour l'armee. Il nous valut trente-six pieces de canon
et cent caissons; il fit perdre quinze cents hommes a l'ennemi, tant tues
que blesses, et decida Clerfayt a quitter la ligne de l'Ourthe. Ce general
craignait, en effet, en voyant sa gauche battue, d'etre coupe de sa
retraite sur Cologne. En consequence, il abandonna les bords de la Meuse et
de l'Ourthe, et se replia sur Aix-la-Chapelle.

Il ne restait plus aux Autrichiens que la ligne de la Roer. Ils occupaient
cette riviere depuis Dueren et Juliers jusqu'a son embouchure dans la
Meuse, c'est-a-dire jusqu'a Ruremonde. Ils avaient cede du cours de la
Meuse tout ce qui est compris de l'Ourthe a la Roer, entre Liege et
Ruremonde; il ne leur restait que l'etendue de Ruremonde a Grave, point par
lequel ils se liaient au duc d'York.

La Roer etait la ligne qu'il fallait bien defendre, pour ne pas perdre la
rive gauche du Rhin. Clerfayt concentra toutes ses forces sur les bords de
la Roer, entre Dueren, Juliers et Linnich. Il avait depuis quelque temps
ordonne des travaux considerables pour assurer sa ligne; il avait place des
corps avances au-dela de la Roer sur le plateau d'Aldenhoven, garni de
retranchemens; il occupait ensuite la ligne de la Roer et ses bords
escarpes, et il etait campe derriere cette ligne avec son armee et une
artillerie nombreuse.

Le 10 vendemiaire an III (1er octobre 1794), Jourdan se trouva en presence
de l'ennemi avec toutes ses forces. Il ordonna au general Scherer,
commandant l'aile droite, de se porter sur Dueren en passant la Roer par
tous les points gueables; au general Hatry de traverser vers le centre de
la position, a Altorp; aux divisions Championnet et Morlot, soutenues de la
cavalerie, d'enlever le plateau d'Aldenhoven place en avant de la Roer, de
balayer la plaine, de passer l'eau, et de masquer Juliers pour empecher les
Autrichiens d'en deboucher; au general Lefevre de s'emparer de Linnich, et
de traverser a tous les gues existant dans les environs; enfin a Kleber,
qui etait vers l'embouchure meme de la riviere, de la remonter jusqu'a
Ratem, et de la passer sur ce point mal defendu, afin de couvrir la
bataille du cote de Ruremonde.

Le lendemain, 11 vendemiaire, les Francais se mirent en mouvement sur toute
la ligne.

Cent mille jeunes republicains marchaient a la fois avec un ordre et une
precision dignes des plus vieilles troupes. On ne les avait pas encore vus
en aussi grand nombre sur le meme champ de bataille. Ils s'avancaient vers
la Roer, but de leurs efforts. Malheureusement ils etaient encore eloignes
de ce but, et ils n'y arriverent que vers le milieu du jour. Le general, de
l'avis des militaires, n'avait commis qu'une faute, celle de prendre un
point de depart trop eloigne du point d'attaque, et de ne pas employer un
jour a se rapprocher de la ligne ennemie. Le general Scherer, charge de la
droite, dirigea ses brigades sur les differens points de la Roer, et
ordonna au general Hacquin d'aller la passer fort au-dessus, au gue de
Winden, pour tourner le flanc gauche de l'ennemi. Il etait onze heures
quand il fit ces dispositions. Hacquin mit long-temps a parcourir le
circuit qu'on lui avait trace. Scherer attendait qu'il fut arrive au point
indique, pour lancer ses divisions dans la Roer, et il laissait ainsi a
Clerfayt le temps de preparer tous ses moyens, le long des hauteurs de la
rive opposee. Il etait trois heures; enfin Scherer ne veut pas attendre
davantage, et met ses divisions en mouvement. Marceau se jette dans l'eau
avec ses troupes, et passe au gue de Mirveiller; Lorges fait de meme, se
porte sur Dueren, et en chasse l'ennemi apres un combat sanglant. Les
Autrichiens abandonnent Dueren un moment; mais, retires en arriere, ils
reviennent bientot avec des forces considerables. Marceau se jette aussitot
dans Dueren, pour y soutenir la brigade de Lorges. Mayer, qui a passe la
Roer un peu au-dessus, a Niederau, et qui vient d'etre accueilli par une
artillerie meurtriere, se replie aussi vers Dueren. C'est la que se
concentrent alors tous les efforts. L'ennemi, qui n'avait encore fait agir
que ses avant-gardes, etait range en arriere sur les hauteurs, avec
soixante bouches a feu. Il les fait agir aussitot, et couvre les Francais
d'une grele de mitraille et de boulets. Nos jeunes soldats resistent,
soutenus par leurs generaux. Malheureusement Hacquin ne parait pas encore
sur le flanc gauche de l'ennemi, manoeuvre de laquelle on attendait le gain
de la bataille.

Dans le meme moment on se battait au centre, sur le plateau avance
d'Aldenhoven. Les Francais y etaient arrives a la baionnette. Leur
cavalerie s'y etait deployee, avait recu et execute plusieurs charges. Les
Autrichiens, voyant la Roer franchie au-dessus et au-dessous d'Aldenhoven,
avaient abandonne ce plateau, et s'etaient retires a Juliers, au-dela de la
riviere. Championnet, qui les avait suivis jusque sur les glacis, canonnait
et etait canonne par l'artillerie de la place. A Linnich, Lefevre avait
repousse les Autrichiens et joint la Roer; mais ayant trouve le pont brule,
il s'occupait a le retablir. A Ratem, Kleber avait rencontre des batteries
rasantes, et leur repondait par un violent feu d'artillerie.

L'action decisive etait donc a droite vers Dueren, ou se trouvaient
accumules Marceau, Lorges, Mayer, qui tous attendaient le mouvement
d'Hacquin. Jourdan avait ordonne a Hatry de se replier sur Dueren au lieu
d'effectuer le passage a Altorp; mais le trajet etait trop long pour que
cette colonne put devenir utile au point decisif. Enfin, a cinq heures du
soir, Hacquin parait sur le flanc gauche de Latour. Alors les Autrichiens,
qui se voient menaces sur la gauche par Hacquin, et qui ont Lorges, Marceau
et Mayer en face, se decident a se retirer, et replient leur aile gauche,
la meme qui avait combattu a Sprimont. A leur extreme droite, Kleber les
menace d'un mouvement audacieux. Le pont qu'il avait voulu jeter etant trop
court, les soldats demandent a se precipiter dans la riviere. Kleber, pour
soutenir leur ardeur, reunit toute son artillerie, et foudroie l'ennemi sur
l'autre rive. Alors les imperiaux sont encore obliges de se retirer sur ce
point, et bientot ils s'eloignent de tous les autres. Ils abandonnent la
Roer, laissant huit cents prisonniers et trois mille hommes hors de combat.

Le lendemain, les Francais trouverent Juliers evacue, et purent passer la
Roer sur tous les points. Telle fut l'importante bataille qui nous valut la
conquete definitive de la rive gauche du Rhin. C'est l'une de celles qui
ont le plus merite au general Jourdan la reconnaissance de sa patrie et
l'estime des militaires. Neanmoins les critiques lui ont reproche de
n'avoir pas pris un point de depart plus rapproche du point d'attaque, et
de n'avoir pas porte le gros de ses forces a Mirveiller et Dueren.

Clerfayt prit la grande route de Cologne; Jourdan le suivit, et occupa
cette ville, le 15 vendemiaire (6 octobre); il s'empara de Bonn, le 29 (20
octobre). Kleber alla faire avec Marescot le siege de Maestricht.

Tandis que Jourdan remplissait si vaillamment sa tache, et prenait
possession de l'importante ligne du Rhin, Pichegru, de son cote, se
preparait a franchir la Meuse pour venir joindre ensuite le Wahal, bras
principal du Rhin vers son embouchure. Ainsi que nous venons de le
rapporter tout a l'heure, le duc d'York avait passe la Meuse a Grave,
abandonnant Bois-le-Duc a ses propres forces. Avant de tenter le passage de
la Meuse, Pichegru devait s'emparer de Bois-le-Duc; ce qui n'etait pas
facile dans l'etat de la saison, et avec l'insuffisance du materiel de
siege. Cependant l'audace des Francais et le decouragement des ennemis
rendaient tout possible. Le fort de Crevecoeur, pres de la Meuse, menace
par une batterie dirigee a propos sur un point ou l'ennemi ne croyait pas
possible d'en etablir, se rendit. Le materiel qu'on y trouva servit a
presser le siege de Bois-le-Duc. Cinq attaques consecutives epouvanterent
le gouverneur, qui rendit la place le 19 vendemiaire (10 octobre). Ce
succes inespere procura aux Francais une base solide et des munitions
considerables pour pousser leurs operations au-dela de la Meuse, et
jusqu'au bord du Wahal.

Moreau, qui formait la droite, s'etait, depuis les victoires de l'Ourthe et
de la Roer, avance jusqu'a Venloo. Le duc d'York, effraye de ce mouvement,
avait retire toutes ses troupes au-dela du Wahal, et abandonne tout
l'espace compris entre la Meuse et le Wahal ou le Rhin. Cependant, voyant
que Grave (sur la Meuse) allait se trouver sans communications et sans
appui, il repassa le Wahal, et entreprit de defendre l'espace compris entre
les deux cours d'eau. Le sol, comme il arrive toujours vers l'embouchure
des grands fleuves, etait inferieur au lit des eaux; il presentait de
vastes prairies coupees de canaux et de chaussees, et inondees dans
certaines parties. Le general Hammerstein, place intermediairement entre la
Meuse et le Wahal, avait ajoute a la difficulte des lieux en coupant les
routes, en couvrant les digues d'artillerie, en jetant sur les canaux des
ponts, que son armee devait detruire en se retirant. Le duc d'York, dont il
formait l'avant-garde, etait place en arriere, sur les bords du Wahal, dans
le camp de Nimegue.

Dans les journees des 27 et 28 vendemiaire (18 et 19 octobre), Pichegru fit
franchir la Meuse a deux de ses divisions, sur un pont de bateaux. Les
Anglais, qui etaient sous le canon de Nimegue, et l'avant-garde
d'Hammerstein disposee le long des canaux et des digues, se trouvaient trop
eloignes pour empecher ce passage. Le reste de l'armee debarqua sur l'autre
rive, sous la protection de ces deux divisions. Le 28, Pichegru decida
l'attaque de tous les ouvrages qui couvraient l'espace intermediaire de la
Meuse au Wahal. Il lanca quatre colonnes, formant une masse superieure a
l'ennemi, dans ces prairies inondees et coupees de canaux. Les Francais
braverent le feu de l'artillerie avec un rare courage, puis se jeterent
dans les fosses, ayant de l'eau jusqu'aux epaules, tandis que les
tirailleurs, du bord des fosses, fusillaient par dessus leurs tetes.
L'ennemi epouvante se retira, ne songeant plus qu'a sauver son artillerie.
Il vint se refugier dans le camp de Nimegue, sur les bords du Wahal, et les
Francais vinrent bientot l'y insulter journellement.

Ainsi, vers la Hollande comme vers le Luxembourg, les Francais etaient
enfin parvenus a atteindre cette formidable ligne du Rhin, que la nature
semble avoir assignee pour limite a leur belle patrie, et qu'ils ont
toujours ambitionne de lui donner pour frontiere. Pichegru, il est vrai,
arrete par Nimegue, n'etait pas maitre du cours du Wahal, et s'il songeait
a conquerir la Hollande, il voyait devant lui de nombreux cours d'eaux, des
places fortes, des inondations et une saison affreuse; mais il touchait a
la limite tant desiree, et avec encore un acte d'audace, il pouvait entrer
dans Nimegue ou dans l'ile de Bommel, et s'etablir solidement sur le Wahal.
Moreau, appele le general des sieges, venait, par un acte de hardiesse,
d'entrer dans Venloo; Jourdan etait fortement etabli sur le Rhin. Le long
de la Moselle et de l'Alsace, les armees venaient aussi de joindre ce grand
fleuve.

Depuis l'echec de Kayserslautern, les armees de la Moselle et du Haut-Rhin,
commandees par Michaud, avaient passe leur temps a se renforcer de
detachemens tires des Alpes et de la Vendee. Le 14 messidor (2 juillet),
une attaque avait ete essayee sur toute la ligne, depuis le Rhin jusqu'a la
Moselle, sur les deux versans des Vosges. Cette attaque trop divisee
n'avait eu aucun succes. Une seconde tentative, dirigee sur de meilleurs
principes, fut faite le 25 messidor (13 juillet). Le principal effort avait
porte sur le centre des Vosges, dans le but de s'emparer des passages, et
avait amene, comme toujours, la retraite generale des armees coalisees
au-dela de Franckenthal. Le comite avait ordonne alors une diversion sur
Treves, dont on s'etait empare pour punir l'electeur. Par ce mouvement, un
corps principal s'etait trouve en fleche entre les armees imperiales du
Bas-Rhin et l'armee prussienne des Vosges, sans que celles-ci songeassent a
en tirer avantage. Cependant les Prussiens, profitant enfin de la
diminution de nos forces vers Kayserslautern, nous avaient attaques de
nouveau a l'improviste, et ramenes en arriere de Kayserslautern.
Heureusement Jourdan venait d'etre victorieux sur la Roer; Clerfayt venait
de repasser le Rhin a Cologne. Les coalises n'eurent pas alors le courage
de rester dans les Vosges; ils se retirerent, nous abandonnant tout le
Palatinat, et jetant une forte garnison dans Mayence. Il ne leur restait
donc plus que Luxembourg et Mayence sur la rive gauche. Le comite en
ordonna aussitot le blocus. Kleber fut appele de la Belgique a Mayence,
pour commander le siege de cette place, qu'il avait contribue a defendre en
1793, et ou il avait commence son illustration. Nos conquetes s'etendaient
donc sur tous les points, et atteignaient partout le Rhin.

Aux Alpes, l'inaction avait continue, et la grande chaine nous etait
restee. Le plan d'invasion habilement imagine par le general Bonaparte, et
communique au comite par Robespierre le jeune, qui etait en mission a
l'armee d'Italie, avait ete adopte. Il consistait a reunir les deux armees
des Alpes et d'Italie dans la vallee de la Stura pour envahir le Piemont.
Les ordres de marche etaient donnes lorsqu'arriva le 9 thermidor;
l'execution fut alors suspendue. Les commandans des places qui avaient ete
obliges de ceder une partie de leurs garnisons, les representans, les
municipalites, et tous les partisans de la reaction, pretendirent que ce
plan avait pour but de perdre l'armee en la jetant en Piemont, de rouvrir
Toulon aux Anglais, et de servir les desseins secrets de Robespierre.
Jean-Bon-Saint-Andre surtout, qui avait ete envoye a Toulon pour y reparer
la marine, et qui nourrissait des projets sur la Mediterranee, se montra
l'un des plus grands adversaires du plan. Le jeune Bonaparte fut meme
accuse d'etre complice des Robespierre, a cause de la confiance que ses
talens et ses projets avaient inspiree au plus jeune des deux freres.
L'armee fut ramenee en desordre sur la grande chaine, ou elle reprit ses
positions. Cependant la campagne s'acheva par un avantage eclatant. Les
Autrichiens, d'accord avec les Anglais, voulurent faire une tentative sur
Savone, pour couper la communication avec Genes, qui par sa neutralite
rendait de grands services au commerce des subsistances. Le general
Colloredo s'avanca avec un corps de huit a dix mille hommes, ne mit aucune
celerite dans sa marche, et donna aux Francais le temps de se premunir.
Saisi au milieu des montagnes par les Francais, dont le general Bonaparte
dirigeait les mouvemens, il perdit huit cents hommes, et se retira
honteusement, accusant les Anglais, qui l'accuserent a leur tour. La
communication avec Genes fut retablie, et l'armee consolidee dans toutes
ses positions.

Aux Pyrenees, nos succes avaient recommence leur cours. Dugommier faisait
toujours le siege de Bellegarde, voulant s'emparer de cette place avant de
descendre en Catalogne. La Union avait voulu, par une attaque generale sur
la ligne francaise, venir au secours des assieges; mais repousse sur tous
les points, il venait de s'eloigner, et la place, plus decouragee que
jamais par cette deroute de l'armee espagnole, s'etait rendue le 6
vendemiaire (27 septembre). Dugommier, entierement rassure sur ses
derrieres, se preparait a s'avancer en Catalogne. Aux Pyrenees
occidentales, les Francais, sortant enfin de leur repos, venaient d'envahir
la vallee de Bastan, d'enlever Fontarabie et Saint-Sebastien, et, grace au
climat de ces contrees, se disposaient, comme aux Pyrenees orientales, a
pousser leurs succes malgre l'approche de l'hiver.

Dans la Vendee, la guerre continuait, non pas vive et dangereuse, mais
lente et devastatrice. Stofflet, Sapinaud, Charette, s'etaient enfin
partage le commandement. Depuis la mort de La Rochejaquelein, Stofflet lui
avait succede dans l'Anjou et le Haut-Poitou. Sapinaud avait toujours
conserve la petite division du centre; Charette, illustre par cette
campagne du dernier hiver, ou, avec des forces presque detruites, il etait
toujours parvenu a se soustraire a la poursuite des republicains,
commandait dans la Basse-Vendee, mais ambitionnait le commandement general.
On s'etait reuni a Jallais, et on avait fait des conventions dictees par
l'abbe Bernier, cure de Saint-Lo, conseiller et ami de Stofflet, et
gouvernant le pays sous son nom. Cet abbe etait aussi ambitieux que
Charette, et desirait une combinaison qui lui fournit le moyen d'exercer
sur tous les chefs l'empire qu'il avait sur Stofflet. On convint de former
un conseil superieur d'apres les ordres duquel tout se ferait a l'avenir.
Stofflet, Sapinaud et Charette se confirmerent reciproquement leurs
commandemens respectifs de l'Anjou, du centre et de la Basse-Vendee. M. de
Marigny, qui avait survecu a la grande expedition vendeenne sur Granville,
ayant enfreint l'un des ordres de ce conseil, fut saisi. Stofflet eut la
cruaute de le faire fusiller sur un rapport de Charette. On attribua a la
jalousie cet acte de rigueur, qui produisit une funeste impression sur tous
les royalistes.

La guerre, sans aucun resultat possible, n'etait plus qu'une guerre de
devastation. Les republicains avaient etabli quatorze camps retranches qui
enveloppaient tout le pays insurge. De ces camps partaient des colonnes
incendiaires qui, sous le commandement en chef du general Turreau,
executaient le formidable decret de la convention. Elles brulaient les
bois, les haies, les genets, souvent meme les villages, s'emparaient des
moissons et des bestiaux, et, s'autorisant du decret qui ordonnait a tout
habitant etranger a la revolte de se retirer a vingt lieues du pays
insurge, traitaient en ennemis tous ceux qu'elles rencontraient. Les
Vendeens qui, obliges de vivre, ne cessaient pas de cultiver leurs champs
au milieu de ces horribles scenes, resistaient a cette guerre de maniere a
la rendre eternelle. Au signal de leurs chefs, ils formaient des
rassemblemens imprevus, se jetaient sur les derrieres des camps, et les
enlevaient; ou bien, laissant penetrer les colonnes, ils fondaient sur
elles quand elles etaient engagees dans le pays, et s'ils parvenaient a les
rompre, ils egorgeaient jusqu'au dernier homme. Ils s'emparaient alors des
armes, des munitions, dont ils etaient avides, et, sans avoir rien fait
pour affaiblir un ennemi trop superieur, ils s'etaient procure seulement
les moyens de continuer cette guerre atroce.

Tel etait l'etat des choses sur la rive gauche de la Loire. Sur la rive
droite, dans cette partie de la Bretagne qui est comprise entre la Loire et
la Vilaine, s'etait forme un nouveau rassemblement, compose en grande
partie des restes de la colonne vendeenne detruite a Savenay et des paysans
qui habitaient ces plaines. M. de Scepeaux en etait le chef. Ce corps etait
a peu pres de la force de celui de M. de Sapinaud, et liait la Vendee a la
Bretagne.

La Bretagne etait devenue le theatre d'une guerre toute differente de celle
de la Vendee, et non moins deplorable. Les chouans, dont nous avons deja
parle, etaient des contrebandiers que l'abolition des barrieres avait
laisses sans etat, des jeunes gens qui n'avaient pas voulu obeir a la
requisition, et quelques Vendeens echappes, comme ceux de M. de Scepeaux, a
la deroute de Savenay. Ils se livraient au brigandage dans les rochers et
les vastes bois de la Bretagne, particulierement dans la grande foret du
Pertre. Ils ne formaient pas, comme les Vendeens, des rassemblemens
nombreux, capables de tenir la campagne; ils marchaient en troupes de
trente et cinquante, arretaient les courriers, les voitures publiques,
assassinaient les juges de paix, les maires, les fonctionnaires
republicains, et surtout les acquereurs de biens nationaux. Quant a ceux
qui etaient non pas acquereurs, mais fermiers de ces biens, ils se
rendaient chez eux, et se faisaient payer le prix du fermage. Ils avaient
ordinairement le soin de detruire les ponts, de briser les routes, de
couper l'essieu des charrettes, pour empecher le transport des subsistances
dans les villes. Ils faisaient des menaces terribles a ceux qui apportaient
leurs denrees dans les marches, et ils executaient ces menaces en pillant
et incendiant leurs proprietes. Ne pouvant pas occuper militairement le
pays, leur but evident etait de le bouleverser, en empechant les citoyens
d'accepter aucune fonction de la republique, en punissant l'acquisition des
biens nationaux, et en affamant les villes. Moins reunis, moins forts que
les Vendeens, ils etaient cependant plus redoutables, et meritaient
veritablement le nom de brigands.

Ils avaient un chef secret que nous avons deja nomme, M. de Puisaye,
autrefois membre de l'assemblee constituante. Il s'etait retire apres le 10
aout en Normandie, s'etait jete, comme on l'a vu, dans l'insurrection
federaliste, et, apres la defaite de Vernon, etait venu se cacher en
Bretagne et y recueillir les restes de la conspiration de La Rouarie. A une
grande intelligence, a une rare habilete pour reunir les elemens d'un
parti, il joignait une extreme activite de corps et d'esprit, et une vaste
ambition. Puisaye, frappe de la position peninsulaire de la Bretagne, de la
vaste etendue de ses cotes, de la configuration particuliere de son sol,
couvert de forets, de montagnes, de retraites impenetrables, frappe surtout
de la barbarie de ses habitans, parlant une langue etrangere, prives ainsi
de toute communication avec les autres habitans de la France, entierement
soumis a l'influence des pretres, et trois ou quatre fois plus nombreux que
les Vendeens, Puisaye croyait pouvoir preparer en Bretagne une insurrection
bien plus formidable que celle qui avait eu pour chefs les Cathelineau, les
d'Elbee, les Bonchamp, les Lescure. Le voisinage surtout de l'Angleterre,
l'heureux intermediaire des iles de Jersey et de Guernesey, lui avaient
inspire le projet de faire concourir le cabinet de Londres a ses projets.
Il ne voulait donc pas que l'energie du pays s'usat en inutiles
brigandages, et il travaillait a l'organiser de maniere a pouvoir le tenir
tout entier sous sa main. Aide des pretres, il avait fait enroler tous les
hommes en etat de porter les armes, sur des registres ouverts dans les
paroisses. Chaque paroisse formait une compagnie; chaque canton une
division; les divisions reunies formaient quatre divisions principales,
celles du Morbihan, du Finistere, des Cotes-du-Nord et d'Ille-et-Vilaine,
aboutissant toutes quatre a un comite central, qui representait l'autorite
supreme du pays. Puisaye presidait le comite central en qualite de general
en chef, et, par le moyen de ces ramifications, faisait parvenir ses ordres
a toute la contree. Il recommandait, en attendant l'execution de ses vastes
projets, de commettre le moins d'hostilites possible, pour ne pas attirer
trop de troupes en Bretagne; de se contenter de reunir des munitions, et
d'empecher le transport des subsistances dans les villes. Mais les chouans,
peu propres au genre de guerre generale qu'il meditait, se livraient
individuellement a des brigandages qui etaient plus profitables pour eux et
plus de leur gout. Puisaye se hatait de mettre la derniere main a son
ouvrage, et se proposait, des qu'il aurait acheve l'organisation de son
parti, de passer a Londres, pour ouvrir une negociation avec le cabinet
anglais et les princes francais.

Comme on l'a vu dans la campagne precedente, les Vendeens n'avaient pas
encore communique avec les etrangers; on leur avait envoye M. de Tinteniac,
pour savoir qui et combien ils etaient, quel but ils avaient, et pour leur
offrir des armes et des secours, s'ils s'emparaient d'un port sur la cote.
C'est la ce qui les avait engages a venir a Granville, et a faire la
tentative dont on a vu la malheureuse issue. L'escadre de lord Moira, apres
avoir inutilement croise sur nos cotes, avait porte en Hollande les secours
destines a la Vendee. Puisaye esperait provoquer une expedition pareille et
s'entendre avec les princes, qui n'avaient encore temoigne aucune
reconnaissance, ni donne aucun encouragement aux royalistes insurges dans
l'interieur.

De leur cote, les princes, esperant peu de l'appui des puissances,
commencaient a reporter les yeux sur leurs partisans de l'interieur de la
France. Mais rien n'etait dispose autour d'eux pour mettre a profit le
devouement des braves gens qui voulaient se sacrifier a leur cause.
Quelques vieux seigneurs, quelques anciens amis, avaient suivi Monsieur,
qui etait devenu regent, et qui demeurait a Verone depuis que le pays du
Rhin n'etait habitable que pour les gens de guerre. Le prince de Conde,
brave, mais peu capable, continuait de reunir sur le Haut-Rhin tout ce qui
voulait se servir de son epee. Une jeune noblesse suivait M. le comte
d'Artois dans ses voyages, et l'avait accompagne jusqu'a Saint-Petersbourg.
Catherine avait fait au prince une reception magnifique, lui avait donne
une fregate, un million, une epee, et le brave comte de Vauban, pour
l'engager a s'en bien servir. Elle avait promis en outre les plus grands
secours, des que le prince serait descendu en Vendee. Cependant la descente
ne s'etait pas effectuee; et le comte d'Artois etait revenu en Hollande au
quartier-general du duc d'York.

La situation des trois princes francais n'etait ni brillante ni heureuse.
L'Autriche, la Prusse et l'Angleterre avaient refuse de reconnaitre le
regent; car reconnaitre un autre souverain de France que le souverain de
fait, c'eut ete s'ingerer dans ses affaires interieures, ce qu'aucune
puissance ne voulait avoir l'air de faire. Aujourd'hui surtout qu'elles
etaient battues, toutes affectaient de dire qu'elles avaient pris les armes
dans l'interet seul de leur propre surete. Reconnaitre le regent avait
encore un autre inconvenient: c'etait se condamner a ne faire la paix
qu'apres la destruction de la republique, chose sur laquelle on commencait
a ne plus compter. En attendant, les puissances souffraient les agens des
princes, mais ne leur reconnaissaient aucun titre public. Le duc d'Harcourt
a Londres, le duc d'Havre a Madrid, le duc de Polignac a Vienne,
transmettaient des notes peu lues, rarement ecoutees; ils etaient les
intermediaires des secours fort rares dispenses aux emigres, plutot que les
organes d'une puissance avouee. Aussi le plus grand mecontentement contre
les puissances regnait dans les trois cours emigrees. On commencait a
reconnaitre que ce beau zele de la coalition pour la royaute cachait la
plus violente haine contre la France. L'Autriche, en placant son drapeau a
Valenciennes et a Conde, avait, suivant les emigres, determine l'elan du
patriotisme francais. La Prusse, dont ils avaient entrevu deja les
dispositions pacifiques, manquait, disaient-ils, a tous ses engagemens.
Pitt, qui etait de tous les coalises le plus positif et le plus dedaigneux
a leur egard, leur etait aussi le plus odieux. Ils ne l'appelaient que le
perfide Anglais, et disaient qu'il fallait prendre son argent, et le
tromper ensuite si l'on pouvait. Ils pretendaient qu'il n'y avait a compter
que sur l'Espagne; l'Espagne seule etait une fidele parente, une sincere
alliee; ce n'etait que sur elle qu'on devait fonder toutes les esperances.

Les trois petites cours fugitives, si peu unies deja avec les puissances,
ne vivaient pas entre elles dans un meilleur accord. La cour de Verone, peu
agissante, donnant aux emigres des ordres mal obeis, faisant aux cabinets
des communications mal ecoutees, par des agens non reconnus, se defiait des
deux autres, jalousait le role actif du prince de Conde sur le Rhin,
l'espece de consideration que son courage peu eclaire, mais energique, lui
valait aupres des cabinets, et enviait jusqu'aux voyages de M. le comte
d'Artois en Europe. De son cote, le prince de Conde, aussi depourvu
d'esprit que brave, ne voulait entrer dans aucun plan, et montrait peu
d'empressement pour les deux cours, qui ne se battaient pas. Enfin la
petite cour reunie a Arnheim fuyait et la vie qu'on menait sur le Rhin, et
l'autorite superieure qu'il fallait subir a Verone, et se tenait au
quartier-general anglais, sous pretexte de differens projets sur les cotes
de France.

Une cruelle experience ayant appris aux princes francais qu'ils ne devaient
pas compter sur les ennemis de leur patrie pour retablir leur trone, ils
aimaient assez a dire qu'il ne fallait compter desormais que sur les
partisans de l'interieur et sur la Vendee. Des que la terreur cessa de
regner en France, les brouillons commencerent malheureusement a respirer
aussitot que les honnetes gens. Les correspondances des emigres avec
l'interieur venaient de recommencer. La cour de Verone, par l'intermediaire
du comte d'Entraigues, correspondait avec un nomme Lemaitre, intrigant qui
avait ete successivement avocat, secretaire au conseil, pamphletaire,
prisonnier a la Bastille, et qui finissait par etre agent des princes. On
lui avait adjoint un nomme Laville-Heurnois, ancien maitre des requetes et
creature de Calonne, et un abbe Brothier, precepteur des neveux de l'abbe
Maury. On demandait a ces intrigans des details sur la situation de la
France, sur l'etat des partis, sur leurs dispositions, et des plans de
conspiration. Ils repondaient par des renseignemens le plus souvent faux;
ils se vantaient faussement de leurs pretendues relations avec les chefs du
gouvernement, et contribuaient de toutes leurs forces a persuader aux
princes francais qu'il fallait tout attendre d'un mouvement dans
l'interieur. On les avait charges de correspondre avec la Vendee et surtout
avec Charette, qui par sa longue resistance etait le heros des royalistes,
mais avec lequel on n'avait pu entamer encore aucune negociation.

Telle etait donc la situation du parti royaliste au dedans et au dehors de
la France. Il faisait dans la Vendee une guerre peu alarmante par ses
dangers, mais affligeante par ses ravages; il formait en Bretagne des
projets etendus, mais lointains encore, et soumis a une condition bien
difficile, l'union et le concert d'une foule d'individus; hors de France,
il etait divise, peu considere, peu soutenu; desabuse enfin sur
l'efficacite des secours etrangers, il entretenait avec les royalistes du
dedans des correspondances pueriles.

La republique avait donc peu a craindre des efforts de l'Europe et de la
royaute. A part le sujet de peine qu'elle trouvait dans les ravages de la
Vendee, elle n'avait qu'a s'applaudir de ses brillans[1] triomphes. Sauvee
l'annee precedente de l'invasion, elle s'etait vengee cette annee-ci par
des conquetes; elle avait acquis la Belgique, le Brabant hollandais, le
pays de Luxembourg, de Liege et de Juliers, l'electorat de Treves, le
Palatinat, la Savoie, Nice, une place en Catalogne, la vallee de Bastan, et
menacait ainsi a la fois la Hollande, le Piemont et l'Espagne. Tels etaient
les resultats des immenses efforts du celebre comite de salut public.




CHAPITRE XXV.


HIVER DE L'AN III. REFORMES ADMINISTRATIVES DANS TOUTES LES PROVINCES.
--NOUVELLES MOEURS. PARTI THERMIDORIEN; LA _jeunesse doree_. SALONS DE
PARIS.--LUTTE DES DEUX PARTIS DANS LES SECTIONS; RIXES ET SCENES
TUMULTUEUSES.--VIOLENCES DU PARTI REVOLUTIONNAIRE AUX JACOBINS ET AU CLUB
ELECTORAL.--DECRETS SUR LES SOCIETES POPULAIRES,--DECRETS RELATIFS AUX
FINANCES. MODIFICATIONS AU _MAXIMUM_ ET AUX REQUISITIONS.--PROCES DE
CARRIER.--AGITATION DANS PARIS, ET EXASPERATION CROISSANTE DES DEUX
PARTIS.--ATTAQUE DE LA SALLE DES JACOBINS PAR LA JEUNESSE DOREE.--CLOTURE
DU CLUB DES JACOBINS.--RENTREE DES SOIXANTE-TREIZE DEPUTES EMPRISONNES
APRES LE 31 MAI.--CONDAMNATION ET SUPPLICE DE CARRIER.--POURSUITES
COMMENCEES CONTRE BILLAUD-VARENNES, COLLOT-D'HERBOIS ET BARRERE.

Pendant que les evenemens que nous venons de rapporter se passaient aux
frontieres, la convention continuait ses reformes. Les representans charges
de renouveler les administrations parcouraient la France, reduisant partout
le nombre des comites revolutionnaires, les composant d'autres individus,
faisant arreter, comme complices du systeme de Robespierre, ceux que des
exces trop signales ne permettaient pas de laisser impunis, changeant les
fonctionnaires municipaux, reorganisant les societes populaires, et les
purgeant des hommes les plus violens et les plus dangereux. Cette operation
ne s'executait pas toujours sans obstacle. A Dijon, par exemple,
l'organisation revolutionnaire etait plus compacte que partout ailleurs.
Les memes individus, membres a la fois du comite revolutionnaire, de la
municipalite, de la societe populaire, y faisaient trembler tout le monde.
Ils enfermaient arbitrairement les voyageurs et les habitans, inscrivaient
sur la liste des emigres tous ceux qu'il leur plaisait d'y porter, et les
empechaient d'obtenir des certificats de residence en intimidant les
sections. Ils s'etaient enregimentes sous le titre d'armee revolutionnaire,
et obligeaient la commune a leur payer une solde. Ils n'avaient aucune
profession; assistaient aux seances du club, eux et leurs femmes, et
dissipaient dans des orgies, ou il n'etait permis de boire que dans des
calices, le double produit de leurs appointemens et de leurs rapines. Ils
correspondaient avec les jacobins de Lyon et de Marseille, et leur
servaient d'intermediaires pour communiquer avec ceux de Paris. Le
representant Cales eut la plus grande peine a dissoudre cette coalition; il
destitua toutes les autorites revolutionnaires, choisit vingt ou trente
membres les plus moderes du club, et les chargea de faire l'epuration des
autres.

Lorsqu'ils etaient chasses des municipalites, dans les provinces, les
revolutionnaires faisaient comme a Paris; ils se retiraient ordinairement
dans le club jacobin. Si le club etait epure, ils l'envahissaient de
nouveau apres le depart des representans[1], ou en formaient un autre. La,
ils tenaient des discours plus violens encore qu'autrefois, et se livraient
a tout le delire de la colere et de la peur, car ils voyaient la vengeance
partout. Les jacobins de Dijon envoyerent a ceux de Paris une adresse
incendiaire. A Lyon, ils presentaient un ensemble non moins dangereux; et
comme la ville se trouvait encore sous le poids des terribles decrets de la
convention, les representans etaient genes pour reprimer leur fureur. A
Marseille, ils furent plus audacieux; joignant a l'emportement de leur
parti celui du caractere local, ils formerent un rassemblement
considerable, entourerent une salle ou les deux representans Auguis et
Serres etaient a table, et leur depecherent des envoyes qui, le sabre et le
pistolet a la main, vinrent demander la liberte des patriotes detenus. Les
deux representans deployerent la plus grande fermete; mais, mal soutenus
par la gendarmerie, qui avait constamment seconde les cruautes du dernier
regime, et qui avait fini par s'en croire complice et responsable, ils
manquerent d'etre etouffes et egorges. Cependant plusieurs bataillons de
Paris, qui se trouvaient dans le moment a Marseille, vinrent degager les
representans[1], et dissiperent le rassemblement. A Toulouse, les jacobins
formerent aussi des emeutes. Il y avait la quatre individus: un directeur
des postes, un secretaire du district, et deux comediens, qui s'etaient
rendus chefs du parti revolutionnaire. Ils avaient forme un comite de
surveillance pour tout le Midi, et etendaient leur tyrannie fort au-dela de
Toulouse. Ils s'opposerent aux reformes et aux emprisonnemens ordonnes par
les representans d'Artigoyte et Chaudron-Rousseau, souleverent la societe
populaire, et eurent l'audace de faire declarer par elle que ces deux
representans avaient perdu la confiance du peuple. Vaincus cependant, ils
furent renfermes avec leurs principaux complices.

Ces scenes se reproduisaient partout avec plus ou moins de violence,
suivant le caractere des habitans des provinces. Neanmoins les jacobins
etaient partout reprimes. Ceux de Paris, chefs de la coalition, etaient
dans les plus grandes alarmes. Ils voyaient la capitale soulevee contre
leurs doctrines; ils apprenaient que, dans les departemens, l'opinion,
moins prompte a se manifester qu'a Paris, n'en etait pas moins prononcee
contre eux. Ils savaient que partout on les appelait des cannibales,
partisans, complices et continuateurs de Robespierre. Ils se sentaient
appuyes a la verite par la foule des employes destitues, par le club
electoral, par une minorite ardente et souvent victorieuse dans les
sections, par une partie des membres meme de la convention, dont
quelques-uns siegeaient encore dans leur societe; mais ils n'en etaient pas
moins tres effrayes du mouvement des esprits, et ils pretendaient qu'il y
avait un complot forme pour dissoudre les societes populaires, et la
republique apres elles.

Ils redigerent une adresse aux societes affiliees, pour repondre aux
attaques dont ils etaient l'objet. "On cherche, disaient-ils, a detruire
notre union fraternelle; on cherche a rompre un faisceau redoutable aux
ennemis de l'egalite et de la liberte; on nous accuse, on nous poursuit par
les plus noires calomnies. L'aristocratie et le moderantisme levent une
tete audacieuse. La reaction funeste occasionnee par la chute des triumvirs
se perpetue, et, du sein des orages formes par tous les ennemis du peuple,
est sortie une faction nouvelle qui tend a la dissolution de toutes les
societes populaires. Elle tourmente et cherche a soulever l'opinion
publique; elle pousse l'audace jusqu'a nous presenter comme une puissance
rivale de la representation nationale, nous qui combattons et nous unissons
toujours avec elle dans tous les dangers de la patrie. Elle nous accuse
d'etre les continuateurs de Robespierre, et nous n'avons sur nos registres
que les noms de ceux qui, dans la nuit du 9 au 10 thermidor, ont occupe le
poste que leur assignait le danger de la patrie. Mais nous repondrons a ces
vils calomniateurs en les combattant sans cesse; nous leur repondrons par
la purete de nos principes et de nos actions, et par un devouement
inebranlable a la cause du peuple qu'ils ont trahie, a la representation
nationale qu'ils veulent deshonorer, et a l'egalite qu'ils detestent."

Ils affectaient, comme on le voit, un grand respect pour la representation
nationale; ils avaient meme, dans l'une de leurs seances, livre au comite
de surete generale un de leurs membres, pour avoir dit que les principaux
conspirateurs contre la liberte etaient dans le sein meme de la convention.
Ils faisaient repandre leur adresse dans tous les departemens, et
particulierement dans les sections de Paris.

Le parti qui leur etait oppose devenait chaque jour plus hardi. Il s'etait
deja donne des couleurs, des moeurs a part, des lieux et des mots de
ralliement. Il se composait surtout dans l'origine, comme nous l'avons dit,
de jeunes gens appartenant aux familles persecutees, ou echappes a la
requisition. Les femmes s'etaient jointes a eux; elles avaient passe le
dernier hiver dans l'effroi; elles voulaient passer celui-ci dans les fetes
et les plaisirs. Frimaire (decembre) approchait: elles etaient pressees de
faire succeder aux apparences de l'indigence, de la simplicite, de la
salete meme, qu'on avait long-temps affectees pendant la terreur, les
brillantes parures, les moeurs elegantes et les festins. Elles se liguaient
dans une cause commune avec ces jeunes ennemis d'une farouche democratie;
elles excitaient leur zele, et leur faisaient une loi de la politesse et
des costumes soignes. La mode recommencait son empire. Il fallait porter
les cheveux noues en tresse, et rattaches sur le derriere de la tete avec
un peigne. C'etait un usage emprunte aux militaires, qui disposaient ainsi
leurs cheveux pour parer les coups de sabre. On prouvait par la qu'on
venait de prendre part aux victoires de nos armees. Il fallait porter
encore de grandes cravates, des collets noirs ou verts, suivant un usage de
chouans, et surtout un crepe au bras, comme parent d'une victime du
tribunal revolutionnaire. On voit quel singulier melange d'idees, de
souvenirs, d'opinions, presidait a ces modes de la _jeunesse doree_; car
c'etait la le nom qu'on lui donnait alors. Le soir, dans les salons qui
commencaient a redevenir brillans, on payait par des eloges les jeunes
hommes qui avaient deploye leur courage dans les sections, au Palais-Royal,
dans le jardin des Tuileries, et les ecrivains qui, dans les mille
brochures et feuilles du jour, poursuivaient de sarcasmes la _canaille
revolutionnaire_.

Freron etait devenu le chef des journalistes; il redigeait _l'Orateur du
peuple_, qui fut bientot fameux. C'est le journal que lisait la jeunesse
doree, et dans lequel elle allait chercher ses instructions de chaque jour.

Les theatres n'etaient pas encore ouverts. Les acteurs de la
Comedie-Francaise etaient toujours en prison. A defaut de ce lieu de
reunion, on allait se montrer dans des concerts qui se donnaient au theatre
de Feydeau, et ou se faisait entendre une voix melodieuse, qui commencait a
charmer les Parisiens, c'etait la voix de Garat. La, se reunissait ce qu'on
pourrait appeler l'aristocratie du temps; c'est-a-dire quelques nobles qui
n'avaient pas quitte la France, des riches qui osaient reparaitre, des
fournisseurs qui ne craignaient plus la terrible severite du comite de
salut public. Les femmes s'y montraient dans un costume qu'on avait cherche
a rendre antique, suivant l'usage de l'epoque, et qu'on avait copie de
David. Depuis long-temps elles avaient abandonne la poudre et les paniers;
elles portaient des bandelettes autour de leurs cheveux; la forme de leurs
robes se rapprochait autant que possible de la simple tunique des femmes
grecques; au lieu de souliers a grands talons, elles portaient cette
chaussure que nous voyons sur les anciennes statues, une semelle legere,
rattachee a la jambe par des noeuds de rubans. Les jeunes gens a cheveux
retrousses, a collet noir, remplissaient le parterre de Feydeau, et
applaudissaient quelquefois les femmes elegantes et singulierement parees
qui venaient embellir ces reunions.

Madame Tallien etait la plus belle et la plus admiree de ces femmes qui
introduisaient le nouveau gout; son salon etait le plus brillant et le plus
frequente. Fille du banquier espagnol Cabarrus, epouse d'un president a
Bordeaux, mariee recemment a Tallien, elle tenait a la fois aux hommes de
l'ancien et du nouveau regime. Elle etait revoltee contre la terreur par
ressentiment, et aussi par bonte; elle s'etait interessee a toutes les
infortunes, et soit a Bordeaux, soit a Paris, elle n'avait cesse un moment
de jouer le role de solliciteuse, qu'elle remplissait, dit-on, avec une
grace irresistible. C'est elle qui sut adoucir la severite proconsulaire
que son mari deployait dans la Gironde, et le ramener a des sentimens plus
humains. Elle voulait lui donner le role de pacificateur, de reparateur des
maux de la revolution. Elle attirait dans sa maison tous ceux qui avaient
contribue avec lui au 9 thermidor, et cherchait a les gagner, en les
flattant, en leur faisant esperer la reconnaissance publique, l'oubli du
passe, dont plusieurs avaient besoin, et le pouvoir qui aujourd'hui etait
promis aux adversaires plutot qu'aux partisans de la terreur. Elle
s'entourait de femmes aimables qui contribuaient a ce plan d'une seduction
si pardonnable. Parmi ces femmes brillait la veuve de l'infortune general
Alexandre Beauharnais, jeune creole attrayante, non par sa beaute, mais par
une grace extreme. Dans ces reunions, on attirait ces hommes simples et
exaltes qui venaient de mener une vie si dure et si tourmentee. On les
caressait; quelquefois meme on les raillait sur leurs costumes, sur leurs
moeurs, sur leurs principes rigoureux. On les faisait asseoir a table a
cote d'hommes qu'ils auraient poursuivis naguere comme des aristocrates,
des speculateurs enrichis, des dilapidateurs de la fortune publique; on les
forcait ainsi a sentir leur inferiorite aupres des anciens modeles du bon
ton et du bel esprit. Beaucoup d'entre eux, depourvus de moyens, perdaient
leur dignite avec leur rudesse, et ne savaient pas soutenir l'energie de
leur caractere; d'autres qui, par leur esprit, savaient conserver leur
rang, et se donner bientot ces avantages de salon si frivoles et si tot
acquis, n'etaient cependant pas a l'abri d'une flatterie delicate. Tel
membre d'un comite, sollicite adroitement dans un diner, accordait un
service, ou laissait influencer son vote.

Ainsi une femme, nee d'un financier, mariee a un magistrat, et devenue,
comme l'une des depouilles de l'ancienne societe, l'epouse d'un
revolutionnaire ardent, se chargeait de reconcilier des hommes simples,
quelquefois grossiers et presque toujours fanatises, avec l'elegance, le
gout, les plaisirs, la liberte des moeurs et l'indifference des opinions.
La revolution, ramenee (et c'etait sans doute un bonheur) de ce terme
extreme de fanatisme et de grossierete, s'avancait neanmoins d'une maniere
trop rapide vers l'oubli des moeurs, des principes, et, on peut presque
dire, des ressentimens republicains. On reprochait ce changement aux
thermidoriens, on les accusait de s'y livrer, de le produire, de
l'accelerer, et le reproche etait juste.

Les revolutionnaires ne paraissaient pas dans ces salons ou ces concerts. A
peine quelques-uns d'entre eux osaient-ils s'y montrer, et ils n'en
sortaient que pour aller dans les tribunes s'elever contre la _Cabarrus_
contre les aristocrates, contre les intrigans et les fournisseurs qu'elle
trainait a sa suite. Ils n'avaient, eux, d'autres reunions que leurs clubs
et leurs assemblees de sections; ils n'allaient pas y chercher des
plaisirs, mais exhaler leurs passions. Leurs femmes, qu'on appelait les
_furies de guillotine_, parce qu'elles avaient souvent fait cercle autour
de l'echafaud, paraissaient en costume populaire dans les tribunes des
clubs pour applaudir les motions les plus violentes. Plusieurs membres de
la convention se montraient encore aux seances des jacobins; quelques-uns y
portaient leur celebrite, mais ils etaient silencieux et sombres: c'etaient
Collot-d'Herbois, Billaud-Varennes, Carrier. D'autres, tels que Duhem,
Crassous, Lanot, etc., y allaient par simple attachement pour la cause, et
sans raison personnelle de defendre leur conduite revolutionnaire.

C'etait au Palais-Royal, autour de la convention, dans les tribunes et dans
les sections, que se rencontraient les deux partis. Dans les sections
surtout, ou ils avaient a deliberer et a discuter, les rixes devenaient
extremement violentes. On colportait alors des unes aux autres l'adresse
des jacobins aux societes affiliees, et on voulait l'y faire lire. On avait
aussi a lire, par decret, le rapport de Robert-Lindet sur l'etat de la
France, rapport qui en faisait un tableau si fidele, et qui exprimait d'une
maniere si convenable les sentimens dont la convention et tous les honnetes
gens etaient animes. Cette lecture devenait chaque decadi le sujet des plus
vives contestations. Les revolutionnaires demandaient a grands cris
l'adresse des jacobins; leurs adversaires demandaient le rapport de Lindet.
On poussait des cris affreux. Les membres des anciens comites
revolutionnaires prenaient le nom de tous ceux qui montaient a la tribune
pour les combattre, et en l'ecrivant, ils s'ecriaient: Nous les
exterminerons! Leurs habitudes pendant la terreur leur avaient rendu
familiers les mots de tuer, de guillotiner, et ils les avaient toujours a
la bouche. Ils donnaient ainsi occasion de dire qu'ils faisaient de
nouvelles listes de proscription, et qu'ils voulaient recommencer le
systeme de Robespierre. On se battait souvent dans les sections;
quelquefois la victoire restait incertaine, et on atteignait dix heures
sans avoir rien pu lire. Alors les revolutionnaires, qui ne se faisaient
pas scrupule de depasser l'heure legale, attendaient que leurs adversaires,
qui affectaient d'obeir a la loi, fussent partis, lisaient ce qui leur
plaisait, et prenaient toutes les deliberations qui leur convenaient.

On rapportait chaque jour a la convention des scenes de ce genre, et on
s'elevait contre les anciens membres des comites revolutionnaires, qui
etaient, disait-on, les auteurs de tous ces troubles. Le club electoral,
plus bruyant a lui seul que toutes les sections ensemble, vint pousser a
bout la patience de l'assemblee, par une adresse des plus dangereuses.
C'etait la, comme nous l'avons dit, que se reunissaient toujours les hommes
les plus compromis, et qu'on tramait les projets les plus audacieux. Une
deputation de ce club vint demander que l'election des magistrats
municipaux fut rendue au peuple; que la municipalite de Paris, qui n'avait
pas ete retablie depuis le 9 thermidor, fut reconstituee; qu'enfin, au lieu
d'une seule seance de section par decade, il fut permis de nouveau d'en
tenir deux. A cette derniere petition, une foule de deputes se leverent,
firent entendre les plaintes les plus vives, et demanderent des mesures
contre les membres des anciens comites revolutionnaires, auxquels on
attribuait tous les desordres. Legendre, quoiqu'il eut desapprouve la
premiere attaque de Lecointre contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et
Barrere, dit qu'il fallait remonter plus haut; que la source du mal etait
dans les membres des anciens comites de gouvernement, qui abusaient de
l'indulgence de l'assemblee a leur egard, et qu'il etait temps enfin de
punir leur ancienne tyrannie, pour en empecher une nouvelle. Cette
discussion amena un nouveau tumulte plus grand que le premier. Apres de
longues et deplorables recriminations, l'assemblee ne rencontrant encore
que des questions ou insolubles ou dangereuses, prononca une seconde fois
l'ordre du jour. Divers moyens furent successivement proposes pour reprimer
les ecarts des societes populaires, et les abus du droit de petition. On
imagina d'ajouter au rapport de Lindet une adresse au peuple francais, qui
exprimerait, d'une maniere encore plus nette et plus energique, les
sentimens de l'assemblee, et la marche nouvelle qu'elle se proposait de
suivre. Cette idee fut adoptee. Le depute Richard, qui revenait de l'armee,
soutint que ce n'etait pas assez; qu'il fallait gouverner vigoureusement;
que les adresses ne signifiaient rien, parce que tous les faiseurs de
petitions ne manqueraient pas de repondre; qu'il ne fallait plus souffrir
qu'on vint proferer a la barre des paroles qui, prononcees dans les rues,
feraient arreter ceux qui se les permettraient. "Il est temps, dit Bourdon
(de l'Oise), de vous adresser des verites utiles. Savez-vous pourquoi vos
armees sont constamment victorieuses? c'est parce qu'elles observent une
exacte discipline. Ayez dans l'etat une bonne police, et vous aurez un bon
gouvernement. Savez-vous d'ou viennent les eternelles attaques dirigees
contre le votre? c'est de l'abus que font vos ennemis de ce qu'il y a de
democratique dans vos institutions. Ils se plaisent a repandre que vous
n'aurez jamais un gouvernement, que vous serez eternellement livres a
l'anarchie. Il serait donc possible qu'une nation constamment victorieuse
ne sut pas se gouverner! Et la convention, qui sait que cela seul empeche
l'achevement de la revolution, n'y pourvoirait pas! Non, non; detrompons
nos ennemis; c'est par l'abus des societes populaires et du droit de
petition qu'ils veulent nous detruire; c'est cet abus qu'il faut reprimer."

On presenta divers moyens de reprimer l'abus des societes populaires, sans
les detruire. Pelet, pour ravir aux jacobins l'appui de plusieurs deputes
montagnards qui siegaient dans leur societe, et surtout pour leur enlever
Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et autres chefs dangereux, proposa de
defendre a tous les membres de la convention d'etre membres d'aucune
societe populaire. Cette proposition fut adoptee. Mais une foule de
reclamations s'eleverent de la Montagne; on dit que le droit de se reunir
pour s'eclairer sur les interets publics etait un droit appartenant a tous
les citoyens, et dont on ne pouvait pas plus depouiller un depute qu'aucun
autre membre de l'etat; que par consequent le decret adopte etait une
violation d'un droit absolu et inattaquable. Le decret fut rapporte.
Dubois-Crance fit alors une autre motion. Racontant la maniere dont les
jacobins s'etaient epures, il montra que cette societe recelait encore dans
son sein les memes individus qui l'avaient egaree sous Robespierre. Il
soutint que la convention avait le droit de l'epurer de nouveau, tout comme
elle faisait, par ses commissaires, a l'egard des societes de departemens;
et il proposa de renvoyer la question aux comites competens, pour qu'ils
imaginassent un mode convenable d'epuration, et des moyens de rendre les
societes populaires utiles. Cette nouvelle proposition fut encore
accueillie.

Ce decret excita une grande rumeur aux jacobins. Ils s'ecrierent que
Dubois-Crance avait trompe la convention; que l'epuration ordonnee apres le
9 thermidor s'etait rigoureusement executee; qu'on n'avait pas le droit de
la recommencer; qu'ils etaient tous egalement dignes de sieger dans cette
illustre societe qui avait rendu tant de services a la patrie; que, du
reste, ils ne craignaient pas l'examen le plus severe, et qu'ils etaient
prets a se soumettre a l'investigation de la convention. En consequence,
ils deciderent que la liste de tous les membres serait imprimee, et portee
a la barre par une deputation. Le jour suivant, 13 vendemiaire (4 octobre),
ils furent moins dociles; ils dirent que leur decision rendue la veille
etait inconsideree; que remettre la liste des membres de la societe a
l'assemblee, c'etait lui reconnaitre le droit d'epuration, qui
n'appartenait a personne; que tous les citoyens ayant la faculte de se
reunir, sans armes, pour conferer sur les questions d'interet public, nul
individu ne pouvait etre declare indigne de faire partie d'une societe;
que, par consequent, l'epuration etait contre tous les droits, et qu'il ne
fallait point aller porter la liste. "Les societes populaires," s'ecria le
nomme Giot, jacobin forcene, et l'un des employes aupres des armees, "les
societes populaires n'appartiennent qu'a elles-memes. S'il en etait
autrement, l'infame cour aurait epure celle des jacobins, et vous auriez vu
ces banquettes, qui ne doivent etre occupees que par la vertu, souillees
par la presence des Jaucourt et des Feuillant. Eh bien! la cour elle-meme,
qui ne respectait rien, n'osa pas vous attaquer; et ce que la cour n'a pas
ose, on l'entreprendrait au moment ou les jacobins ont jure d'abattre tous
les tyrans, quels qu'ils soient, et d'etre toujours soumis a la
convention!... J'arrive des departemens; je puis vous assurer que
l'existence des societes populaires est extremement compromise; j'ai ete
traite de scelerat, parce que le titre de jacobin etait sur ma commission.
On m'a dit que j'appartenais a une societe qui n'etait composee que de
brigands. Il y a des menees sourdes pour eloigner de vous les autres
societes de la republique; j'ai ete assez heureux pour arreter la scission,
et resserrer les liens de la fraternite entre vous et la societe de
Bayonne, que Robespierre avait calomniee dans votre sein. Ce que je viens
de dire d'une commune se reproduit dans toutes. Soyez prudens, restez
toujours attaches aux principes et a la convention, et surtout ne
reconnaissez a aucune autorite le droit de vous epurer." Les jacobins
applaudirent ce discours, et deciderent qu'ils ne porteraient pas leur
liste a la convention, et qu'ils attendraient ses decrets.

Le club electoral etait encore beaucoup plus tumultueux. Depuis sa derniere
petition, on l'avait chasse de l'Eveche, et il etait alle se refugier dans
une salle du Musee, tout pres de la convention. La, dans une seance de
nuit, au milieu des cris furieux des assistans, et des trepignemens des
femmes qui remplissaient les tribunes, il declara que la convention avait
outrepasse la duree de ses pouvoirs; qu'elle avait ete envoyee pour juger
le dernier roi, et faire une constitution; qu'elle avait accompli ces deux
choses, et que par consequent sa tache etait remplie, et ses pouvoirs
expires.

Ces scenes des jacobins et du club electoral furent denoncees de nouveau a
la convention, qui renvoya tout aux comites charges de lui presenter un
projet relatif aux abus des societes populaires. Elle avait vote une
adresse au peuple francais, comme elle se l'etait propose, et l'avait
envoyee aux sections et a toutes les communes de la republique. Cette
adresse, ecrite d'un style ferme et sage, reproduisait d'une maniere plus
positive et plus precise les sentimens exprimes dans le rapport de Lindet.
Elle devint le sujet de nouvelles luttes dans les sections. Les
revolutionnaires voulaient empecher de la lire, et s'opposaient a ce qu'on
votat en reponse des adresses d'adhesion; ils faisaient adopter, au
contraire, des adresses aux jacobins, pour leur exprimer l'interet qu'on
prenait a leur cause. Souvent, apres avoir de cette maniere decide un vote,
des renforts arrivaient a leurs adversaires, qui les chassaient, et la
section ainsi renouvelee decidait le contraire. On en vit ainsi plusieurs
qui firent deux adresses contradictoires, l'une aux jacobins, l'autre a la
convention. Dans la premiere, on celebrait les services des societes
populaires, et on faisait des voeux pour leur conservation; dans l'autre,
on disait que la section, delivree du joug des anarchistes et des
terroristes, venait enfin exprimer son libre voeu a la convention, lui
offrir ses bras et sa vie, pour combattre a la fois les continuateurs de
Robespierre et les agens du royalisme. La convention assistait a ces
debats, attendant le projet sur la police des societes populaires.

Il fut presente le 25 vendemiaire (16 octobre). Il avait pour but principal
de rompre la coalition que formaient en France toutes les societes des
jacobins. Affiliees a la societe-mere, correspondant regulierement avec
elle, et obeissant a ses ordres, elles composaient un vaste parti,
habilement organise, qui avait un centre et une direction; et c'etait la ce
qu'on voulait detruire. Le decret defendait _toutes affiliations,
federations, ainsi que toutes correspondances en nom collectif entre
societes populaires_. Il portait en outre qu'aucune petition ou adresse ne
pourrait etre faite en nom collectif, afin d'eviter ces manifestes
imperieux que les envoyes des jacobins ou du club electoral venaient lire a
la barre, et qui etaient devenus souvent des ordres pour l'assemblee. Toute
adresse ou petition devait etre individuellement signee. On s'assurait par
la le moyen de poursuivre les auteurs des propositions dangereuses, et on
esperait les mettre en contradiction par la necessite de signer. Le tableau
des membres de chaque societe devait etre dresse sur-le-champ et affiche
dans le lieu des reunions. A peine ce decret fut-il lu a l'assemblee,
qu'une foule de voix s'eleverent pour le combattre. "On veut, disaient les
montagnards, detruire les societes populaires; on oublie qu'elles ont sauve
la revolution et la liberte; on oublie qu'elles sont le moyen le plus
puissant de reunir les citoyens, et de conserver en eux l'energie et le
patriotisme; on attente, en leur defendant la correspondance, au droit
essentiel, appartenant a tous les citoyens, de correspondre entre eux,
droit aussi sacre que celui de se reunir paisiblement pour conferer sur les
questions d'interet public." Les deputes Lejeune, Duhem, Crassous, tous
jacobins, tous interesses vivement a ecarter ce decret, n'etaient pas les
seuls a s'exprimer ainsi. Le depute Thibaudeau, republicain sincere,
etranger aux montagnards et aux thermidoriens, paraissait lui-meme effraye
des consequences de ce decret, et en demandait l'ajournement, craignant
qu'il ne nuisit a l'existence meme des societes populaires. On ne veut pas
les detruire, repondaient les thermidoriens, auteurs du decret; on ne veut
que les soumettre a une police necessaire. Au milieu de ce conflit, Merlin
(de Thionville) s'ecrie: "President, rappelle les preopinans a l'ordre;
ils pretendent que nous voulons aneantir les societes populaires, tandis
qu'il s'agit seulement de regler leurs rapports actuels." Rewbell,
Bentabolle, Thuriot, demontrent qu'il n'est nullement question de les
supprimer. "Les empeche-t-on, disaient-ils, de se reunir paisiblement et
sans armes, pour conferer sur les interets publics? non sans doute; ce
droit reste intact. On les empeche de s'affilier, de se federer, et on ne
fait a leur egard que ce qu'on a deja fait a l'egard des autorites
departementales. Celles-ci, par le decret du 14 frimaire qui institue le
gouvernement revolutionnaire, ne peuvent ni correspondre, ni se concerter
entre elles. Serait-il possible qu'on permit aux societes populaires ce
qu'on a defendu aux autorites departementales? On leur defend de
correspondre en nom collectif, et en cela on ne viole aucun droit: tout
citoyen peut sans doute correspondre d'un bout de la France a l'autre; mais
les citoyens correspondent-ils par president et secretaires? C'est cette
correspondance officielle entre corps puissans et constitues qu'on veut et
qu'on a raison de vouloir empecher, pour detruire un federalisme plus
monstrueux et plus dangereux que celui des departemens. C'est par ces
affiliations, par ces correspondances, que les jacobins sont parvenus a
exercer une influence veritable sur le gouvernement, et a se donner dans la
direction des affaires une part qui ne devrait jamais appartenir qu'a la
representation nationale elle-meme.

" Bourdon (de l'Oise), l'un des principaux membres du comite de surete
generale, et, comme on a vu, souvent en lutte avec ses amis quoique
thermidorien, s'ecrie: "Les societes populaires ne sont pas le peuple; je
ne vois le peuple que dans les assemblees primaires: les societes
populaires sont une collection d'hommes qui se sont choisis eux-memes,
comme des moines, qui ont fini par former une aristocratie exclusive,
permanente, qui s'intitule le peuple, et qui vient se placer a cote de la
representation nationale, pour inspirer, modifier ou combattre ses
resolutions. A cote de la convention, je vois une autre representation
s'elever, et cette representation siege aux Jacobins." Des applaudissemens
nombreux interrompent Bourdon; il continue en ces termes: "J'apporte si peu
de passion ici, que, pour avoir l'unite et la paix, je dirais volontiers au
peuple: Choisis entre les hommes que tu as designes pour te representer, et
ceux qui se sont eleves a cote d'eux; peu importe, pourvu que tu aies une
representation unique." De nouveaux applaudissemens interrompent Bourdon;
il reprend: "Oui, s'ecrie-t-il, que le peuple choisisse entre vous et les
hommes qui ont voulu proscrire les representans charges de la confiance
nationale, entre vous et les hommes qui, lies avec la municipalite de
Paris, voulaient, il y a quelques mois, assassiner la liberte! Citoyens,
voulez-vous faire une paix glorieuse? voulez-vous arriver jusqu'aux
anciennes limites de la Gaule? presentez aux Belges, aux peuples qui
bordent le Rhin, une revolution paisible, une republique sans une double
representation, une republique sans comites revolutionnaires, teints du
sang des citoyens. Dites aux Belges et aux peuples du Rhin: Vous vouliez
une demi-liberte, nous vous la donnons tout entiere, mais en vous epargnant
les maux cruels qui precedent son etablissement, en vous epargnant les
sanglantes epreuves par lesquelles nous avons passe nous-memes. Songez,
citoyens, que pour degouter les peuples voisins de s'unir a vous, on leur
dit que vous n'avez point de gouvernement, ce qu'en traitant avec vous on
ne sait s'il faut s'adresser a la convention ou aux jacobins. Donnez au
contraire l'unite et l'ensemble a votre gouvernement, et vous verrez
qu'aucun peuple n'a d'eloignement pour vous et vos principes; vous verrez
qu'aucun peuple ne hait la liberte."

Duhem, Crassous, Clausel, veulent au moins l'ajournement du decret, disant
qu'il est trop important pour etre rendu brusquement; ils reclament la
parole tous a la fois. Merlin (de Thionville) la demande contre eux avec
cette ardeur qu'il porte a la tribune comme sur les champs de bataille. Le
president la leur donne successivement. Dubarran, Levasseur, Romme, sont
encore entendus contre le decret; Thuriot pour. Enfin Merlin s'elance une
derniere fois a la tribune: "Citoyens, dit-il, quand il fut question
d'etablir la republique, vous l'avez decretee sans renvoi ni rapport;
aujourd'hui, il s'agit en quelque sorte de l'etablir une seconde fois, en
la sauvant des societes populaires coalisees contre elle. Citoyens, il ne
faut pas craindre d'aborder cette caverne, malgre le sang et les cadavres
qui en obstruent l'entree; osez y penetrer, osez en chasser les fripons et
les assassins, et n'y laisser que les bons citoyens, pour y peser
tranquillement les grands interets de la patrie. Je vous demande de rendre
ce decret qui sauve la republique, comme celui qui l'a creee, c'est-a-dire
sans renvoi ni rapport."

Merlin est applaudi, et le decret vote sur-le-champ, article par article.
C'etait le premier coup porte a cette societe celebre, qui jusqu'a ce jour
avait fait trembler la convention, et avait servi a lui imprimer la
direction revolutionnaire. C'etaient moins les dispositions du decret,
d'ailleurs assez faciles a eluder, que le courage de le rendre, qui
importait ici, et qui devait faire pressentir aux jacobins leur fin
prochaine. Reunis le soir dans leur salle, ils commentent le decret, et la
maniere dont il a ete rendu. Le depute Lejeune, qui le matin s'etait oppose
de toutes ses forces a son adoption, se plaint de n'avoir pas ete seconde;
il dit que peu de membres de l'assemblee ont pris la parole pour defendre
la societe dont ils font partie. "Il est, dit-il, des membres de la
convention, celebres par leur energie revolutionnaire et patriotique, qui
aujourd'hui ont garde un silence condamnable. Ou ces membres sont coupables
de tyrannie comme on les en a accuses, ou ils ont travaille pour le bonheur
public. Dans le premier cas, ils sont coupables et doivent etre punis; dans
le second, leur tache n'est pas finie. Apres avoir prepare par leurs
veilles les succes des defenseurs de la patrie, ils doivent defendre les
principes et les droits du peuple attaques. Il y a deux mois, vous parliez
sans cesse des droits du peuple a cette tribune, vous Collot et Billaud,
pourquoi avez-vous cesse de les defendre? Pourquoi vous taisez-vous
aujourd'hui qu'une foule d'objets reclament encore votre courage et vos
lumieres!"

Billaud et Collot gardaient, depuis l'accusation qui avait ete portee
contre eux, un morne silence. Interpelles par leur collegue Lejeune, et
accuses de n'avoir pas defendu la societe, ils prennent la parole et
declarent que, s'ils ont garde le silence, c'est par prudence et non par
faiblesse; qu'ils ont craint de nuire a l'avis soutenu par les patriotes,
en l'appuyant; que depuis long-temps la crainte de nuire aux discussions
est le seul motif de leur reserve; que, d'ailleurs, accuses d'avoir domine
la convention, ils ont voulu repondre a leurs accusateurs en cherchant a
s'annuler; qu'ils sont charmes de se voir provoques par leurs collegues, a
sortir de cette nullite volontaire, et autorises en quelque sorte a se
devouer encore a la cause de la liberte et de la republique.

Contens de cette explication, les jacobins les applaudissent et reviennent
a la loi rendue le matin; ils se consolent en disant qu'ils correspondront
avec toute la France par la tribune. Goujon les engage a respecter la loi
rendue, ils le promettent; mais le nomme Terrasson leur propose un moyen de
remplacer la correspondance, tout en restant fideles a la loi. Ils feront
une lettre circulaire, non pas ecrite au nom des jacobins, et adressee a
d'autres jacobins, mais _signee par tous les hommes libres, reunis dans la
salle des Jacobins, et adressee a tous les hommes libres de France, reunis
en societes populaires_. Le moyen est adopte avec grande joie, et le projet
d'une pareille circulaire resolu.

On voit quel cas les jacobins faisaient des menaces de la convention, et
combien peu ils etaient disposes a profiter de la lecon qu'elle venait de
leur donner. En attendant que de nouveaux faits provoquassent de nouvelles
mesures a leur egard, la convention se mit a poursuivre la tache que Robert
Lindet lui avait tracee dans son rapport, et a discuter les questions
proposees par lui. Il s'agissait de reparer les consequences d'un regime
violent sur l'agriculture, le commerce, les finances, et de rendre a toutes
les classes la securite, le gout de l'ordre et du travail. Mais ici on
etait aussi divise de systeme et aussi dispose a s'emporter que sur toutes
les autres matieres.

Les requisitions, le _maximum_, les assignats, le sequestre des biens des
etrangers, excitaient contre l'ancien gouvernement des sorties aussi
violentes que les emprisonnemens et les executions. Les thermidoriens, fort
ignorans en matiere d'economie publique, s'attachaient, par esprit de
reaction, a censurer d'une maniere amere et outrageante tout ce qui s'etait
fait en ce genre; et cependant, si dans l'administration generale de
l'etat, pendant l'annee precedente, quelque chose etait irreprochable et
completement justifie par la necessite, c'etait l'administration des
finances, des subsistances et des approvisionnemens. Cambon, le membre le
plus influent du comite des finances, avait mis le plus grand ordre dans le
tresor; il avait fait emettre, a la verite, beaucoup d'assignats, mais
c'etait la l'unique ressource; et il s'etait brouille avec Robespierre,
Saint-Just et Couthon, en ne consentant pas a plusieurs depenses
revolutionnaires. Quant a Lindet, charge des transports et des
requisitions, il avait travaille avec un zele admirable a tirer de
l'etranger, a requerir en France, et a transporter soit aux armees, soit
dans les grandes communes, les approvisionnemens necessaires. Le moyen des
requisitions etait violent; mais il etait reconnu le seul possible, et
Lindet s'etait applique a en user avec le plus grand menagement. Il ne
pouvait d'ailleurs repondre ni de la fidelite de tous ses agens, ni de la
conduite de tous ceux qui avaient droit de requerir, tels que les
fonctionnaires municipaux, les representans, et les commissaires aux
armees.

Les thermidoriens et surtout Tallien dirigeaient les plus sottes et les
plus injustes attaques contre le systeme general de ces moyens
revolutionnaires, et contre la maniere de les employer. La cause premiere
de tous les maux, selon eux, c'etait la trop grande emission des assignats;
cette emission excessive les avait deprecies, et ils s'etaient trouves en
disproportion demesuree avec les denrees et les marchandises. C'est ainsi
que le _maximum_ etait devenu si oppressif et si desastreux, parce qu'il
obligeait le vendeur ou le creancier rembourse a recevoir une valeur
nominale toujours plus illusoire. Il n'y avait dans ces objections rien de
bien neuf, rien de bien utile; il n'y avait surtout l'indication d'aucun
remede, tout le monde en savait autant, mais Tallien et ses amis
attribuaient l'emission excessive des assignats a Cambon, et semblaient lui
imputer ainsi tous les maux de l'etat. Ils lui reprochaient encore le
sequestre des biens etrangers, mesure qui, ayant provoque des represailles
contre les Francais, avait interrompu toute circulation de valeurs, detruit
toute espece de credit, et ruine entierement le commerce. Quant a la
commission des approvisionnemens, les memes censeurs l'accusaient d'avoir
tourmente la France par les requisitions, d'avoir depense des sommes
enormes a l'etranger pour se procurer des grains, en laissant Paris dans le
denuement, a l'entree d'un hiver rigoureux. Ils proposerent de lui faire
rendre des comptes severes.

Cambon etait d'une integrite que tous les partis ont reconnue. Il joignait
a un zele ardent pour la bonne administration des finances, un caractere
bouillant qu'un reproche injuste jetait hors de toutes les bornes. Il avait
fait dire a Tallien et a ses amis qu'il ne les attaquerait pas, s'ils le
laissaient tranquille, mais qu'il les poursuivrait impitoyablement a la
premiere calomnie. Tallien eut l'imprudence d'ajouter a ses attaques de
tribune des articles de journal. Cambon n'y tint pas, et dans une des
nombreuses seances consacrees a la discussion de ces matieres, il s'elanca
a la tribune, et dit a Tallien: "Ah! tu m'attaques, tu veux jeter des
nuages sur ma probite! eh bien! je vais te prouver que tu es un voleur et
un assassin. Tu n'as pas rendu tes comptes de secretaire de la commune, et
j'en ai la preuve au comite des finances; tu as ordonnance une depense de
quinze cent mille francs pour un objet qui te couvrira de honte. Tu n'as
pas rendu tes comptes pour ta mission a Bordeaux, et j'ai encore la preuve
de tout cela au comite. Tu resteras a jamais suspect de complicite dans les
crimes de septembre, et je vais te prouver, par tes propres paroles, cette
complicite qui devrait a jamais te condamner au silence." On interrompit
Cambon, on lui dit que ces personnalites etaient etrangeres a la
discussion, que personne n'accusait sa probite, qu'il s'agissait seulement
du systeme financier. Tallien balbutia quelques mots mal assures, et dit
qu'il ne repondrait pas a ce qui lui etait personnel, mais seulement a ce
qui touchait aux questions generales. Cambon prouva ensuite que les
assignats avaient ete la seule ressource de la revolution: que les depenses
s'etaient elevees a trois cents millions par mois; que les recettes, dans
le desordre qui regnait, avaient a peine fourni le quart de cette somme,
qu'il avait fallu y suppleer chaque mois avec des assignats; que la
quantite en circulation n'etait pas un mystere, et montait a six milliards
quatre cents millions; que du reste les biens nationaux representaient
douze milliards, et fournissaient un moyen suffisant d'acquitter la
republique; qu'il avait, au peril de sa vie, sauve cinq cents millions que
Robespierre, Saint-Just et Couthon proposaient de consacrer a certaines
depenses; qu'il avait long-temps resiste au _maximum_ et au sequestre; et
que, quant a la commission de commerce, obligee de payer les bles a
l'etranger vingt-un francs le quintal, et de les donner en France pour
quatorze, il n'etait pas etonnant qu'elle eut fait des pertes enormes.

Ces controverses si imprudentes de la part des thermidoriens, qui, a tort
ou a raison, n'avaient pas une reputation intacte, et qui s'attaquaient a
un homme tres pur, tres instruit et tres violent, firent perdre beaucoup de
temps a l'assemblee. Quoique les attaques eussent cesse du cote des
thermidoriens, Cambon n'avait plus aucun repos, et chaque jour il repetait
a la tribune: "M'accuser moi! vile canaille! Venez donc verifier mes
comptes et juger ma conduite.--Restez donc tranquille, lui criait-on; on
n'accuse pas votre probite." Mais il y revenait tous les jours. Au milieu
de ce conflit de personnalites, l'assemblee prit, autant qu'elle put, les
mesures les plus capables de reparer ou d'adoucir le mal.

Elle ordonna un compte general des finances, presentant les recettes et les
depenses, et un travail sur les moyens de retirer une partie des assignats,
sans toutefois recourir a la demonetisation, afin de ne pas les
discrediter. Sur la proposition de Cambon, elle renonca a une ressource
financiere miserable, qui donnait lieu a de nombreuses exactions et
contrariait les prejuges de beaucoup de provinces: c'etait la fonte de
l'argenterie des eglises. On avait evalue d'abord cette argenterie a un
milliard; en realite elle ne s'elevait qu'a trente millions. Il fut decide
qu'il ne serait plus permis d'y toucher, et qu'elle resterait en depot dans
les communes. La convention chercha ensuite a corriger les plus graves
inconveniens du _maximum_. Quelques voix s'elevaient deja pour le faire
abolir; mais la crainte d'une hausse disproportionnee dans les prix empecha
de ceder a cette impulsion des reacteurs. On songea seulement a modifier la
loi. Le _maximum_ avait contribue a tuer le commerce, parce que les
commercans[1] ne retrouvaient, en se conformant au tarif, ni le prix du
fret ni celui des assurances. En consequence toute denree coloniale, toute
marchandise de premiere necessite, toute matiere premiere apportee de
l'etranger dans nos ports, fut affranchie du _maximum_ et des requisitions,
et put etre vendue a pris libre, de gre a gre. Meme faveur fut accordee aux
marchandises provenant des prises, parce qu'elles gisaient dans les ports
sans trouver de debit. Le _maximum_ uniforme des grains avait un
inconvenient extremement grave. La production du ble etait plus couteuse et
moins abondante dans certaines provinces; le prix que recevaient les
fermiers dans ces provinces ne payait pas meme leurs avances. Il fut decide
que les prix des grains varieraient dans chaque departement, d'apres ceux
de 1790, et qu'ils seraient portes a deux tiers en sus. En augmentant ainsi
le prix des subsistances, on songea a elever les appointemens, les
salaires, le revenu des petits rentiers; mais cette idee, loyalement
proposee par Cambon, fut repoussee comme perfide par Tallien, et ajournee.

On s'occupa ensuite des requisitions. Pour qu'elles ne fussent plus
generales, illimitees, confuses, qu'elles n'epuisassent plus les moyens de
transport, on decida que la commission des approvisionnemens[1] aurait
seule le droit de requerir; qu'elle ne pourrait plus requerir ni toute une
denree, ni tous les produits d'un departement, mais qu'elle designerait
l'objet, sa nature, sa quantite, l'epoque de la livraison et du paiement,
qu'elle ne demanderait qu'au fur et a mesure du besoin, et dans le district
le plus voisin du lieu a approvisionner. Les representans pres les armees
eurent seuls, dans le cas urgent d'un defaut de vivres ou d'un mouvement
rapide, la faculte de faire immediatement les requisitions necessaires.

La question du sequestre des valeurs etrangeres fut vivement agitee. Les
uns disaient que la guerre ne devait pas s'etendre des gouvernemens aux
sujets; qu'il fallait laisser les sujets continuer paisiblement leurs
relations et leurs echanges, et n'attaquer que les armees; que les Francais
n'avaient saisi que 25 millions, tandis qu'on leur en avait saisi 100;
qu'il fallait rendre les 25 millions, pour qu'on nous rendit les 100; que
le sequestre etait ruineux pour nos banquiers, car ils etaient obliges de
deposer au tresor ce qu'ils devaient a l'etranger, tandis qu'ils ne
recevaient pas ce que l'etranger leur devait a eux, les gouvernemens s'en
emparant toujours par represailles; que cette mesure ainsi prolongee
rendait le commerce francais suspect meme aux neutres; qu'enfin la
circulation des effets de credit ayant cesse, il fallait payer en argent
une partie des denrees tirees des pays voisins. Les autres repondaient que,
puisqu'on voulait distinguer dans la guerre les sujets des gouvernemens, il
faudrait ne diriger aussi les boulets et les balles que sur la tete des
rois, et non sur celle de leurs soldats; qu'il faudrait rendre au commerce
anglais les vaisseaux pris par nos corsaires, et ne garder que les
vaisseaux de guerre; que, si on rendait les 25 millions sequestres,
l'exemple ne serait pas suivi par les gouvernemens ennemis, et que les 100
millions des Francais seraient toujours retenus; que retablir la
circulation des valeurs, ce n'etait que fournir aux emigres le moyen de
recevoir des fonds.

La convention n'osa pas trancher la question, et decida seulement que le
sequestre serait leve a l'egard des Belges, que la conquete avait en
quelque sorte remis en paix avec la France, et a l'egard des negocians de
Hambourg, qui n'etaient pas coupables de la guerre declaree par l'empire,
et dont les valeurs representaient des bles fournis a la France.

A toutes ces mesures reparatrices prises dans l'interet de l'agriculture et
du commerce, la convention ajouta toutes celles qui pouvaient ramener la
securite et rappeler les negocians. Un ancien decret mettait hors la loi
tous ceux qui s'etaient soustraits ou a un jugement, ou a une application
d'une loi; il fut aboli, et les condamnes par les commissions
revolutionnaires, les suspects qui s'etaient caches, purent rentrer dans
leur domicile. On rendit aux suspects encore detenus l'administration de
leurs biens. Lyon fut declare n'etre plus en etat de rebellion; son nom lui
fut rendu; les demolitions cesserent; on lui restitua les marchandises qui
etaient sequestrees par les communes environnantes; ses negocians n'eurent
plus besoin de certificat de civisme pour recevoir ou expedier, et la
circulation recommenca pour cette cite malheureuse. Les membres de la
commission populaire de Bordeaux et leurs adherens, c'est-a-dire presque
tous les negocians bordelais, etaient hors la loi: le decret porte contre
eux fut rapporte. Une colonne infamante devait etre placee a Caen en
memoire du federalisme; on decida qu'elle ne serait pas elevee. Sedan fut
libre de fabriquer toutes les especes de drap. Les departemens du Nord, du
Pas-de-Calais, de l'Aisne et de la Somme, furent dispenses de l'impot
territorial pendant quatre ans, a la condition pour eux de retablir la
culture du lin et du chanvre. Enfin on jeta un regard sur la malheureuse
Vendee. Les representais Hentz et Francastel, le general Turreau et
plusieurs autres qui avaient execute les decrets formidables de la terreur,
furent rappeles. On pretendit, naturellement, qu'ils etaient complices de
Robespierre et du comite de salut public, qui avaient voulu faire durer
eternellement la guerre de la Vendee en employant la cruaute. On ne sait
pourquoi le comite aurait eu une pareille intention; mais les partis se
rendent absurdite pour absurdite. Vimeux fut appele a commander dans la
Vendee, le jeune Hoche en Bretagne; on envoya dans ces contrees de nouveaux
representans avec mission d'examiner s'il serait possible d'y faire
accepter une amnistie, et d'y amener ainsi une pacification.

On voit combien etait rapide et general le retour vers d'autres idees. Il
etait naturel qu'en songeant a toutes les especes de maux, a toutes les
classes de proscrits, l'assemblee songeat aussi a ses propres membres.
Depuis plus d'un an soixante-treize d'entre eux etaient detenus a
Port-Libre, pour avoir signe une protestation contre le 31 mai. Ils avaient
ecrit une lettre pour demander des juges. Tout ce qui restait du cote
droit, une partie des membres dits du _ventre_, se leverent dans une
question qui interessait la securite du vote, et demanderent la
reintegration de leurs collegues. Alors s'eleva une de ces discussions
orageuses et interminables qui prenaient toujours naissance des qu'on
soulevait le passe. "Vous voulez donc condamner le 31 mai? s'ecrient les
montagnards; vous voulez fletrir une journee que jusqu'a ce jour vous avez
proclamee glorieuse et salutaire; vous voulez relever une faction qui, par
son opposition, manqua perdre la republique; vous voulez rehabiliter le
federalisme!!!" Les thermidoriens, auteurs ou approbateurs du 31 mai,
etaient embarrasses; et, pour reculer la decision, la convention ordonna un
rapport sur les soixante-treize.

Il est dans la nature des reactions non-seulement de chercher a reparer le
mal accompli, mais encore de vouloir des vengeances. On reclamait chaque
jour le jugement de Lebon et de Fouquier-Tinville; on avait deja demande
celui de Billaud, Collot, Barrere, Vadier, Amar, Vouland, David, membres
des anciens comites. Le temps amenait a tout instant des propositions du
meme genre. Les noyades de Nantes, restees long-temps inconnues, venaient
enfin d'etre revelees. Cent trente-trois Nantais, envoyes a Paris pour etre
juges par le tribunal revolutionnaire, n'etaient arrives qu'apres le 9
thermidor; ils avaient ete acquittes, et ecoutes avec faveur dans toutes
les revelations qu'ils firent sur les malheurs de leur ville. L'indignation
publique fut telle, qu'on se vit oblige de mander a Paris les membres du
comite revolutionnaire de Nantes. Leur proces venait de faire connaitre
toutes les atrocites ordinaires de la guerre civile. A Paris, et loin du
theatre de la guerre, on ne concevait pas que la fureur eut ete poussee
aussi loin. Les accuses n'avaient qu'une excuse, et ils l'opposaient a tous
les griefs: la Vendee a leurs portes, et les ordres du representant
Carrier. Voyant le terme de l'instruction approcher, ils s'elevaient chaque
jour plus fortement contre Carrier, et demandaient qu'il vint partager leur
sort, et rendre compte lui-meme des actes qu'il avait ordonnes. Le public
en masse reclamait l'arrestation de Carrier et sa comparution devant le
tribunal revolutionnaire. La convention devait prendre un parti. Les
montagnards demandaient si, apres avoir deja enferme Lebon et David, et
accuse plusieurs fois Billaud, Collot et Barrere, on ne finirait pas par
poursuivre tous les deputes qui etaient alles en mission. Pour rassurer
leurs craintes, on imagina de rendre un decret sur les formes a employer
dans les poursuites contre un membre de la representation nationale. Ce
decret fut long-temps discute, et avec le plus grand acharnement de part et
d'autre. Les montagnards voulaient, pour eviter une nouvelle decimation,
rendre les formalites longues et difficiles. Ceux qu'on appelait les
reacteurs voulaient, au contraire, les simplifier, pour rendre plus prompte
et plus sure la punition de certains deputes designes sous le nom de
proconsuls. Il fut decrete enfin que toute denonciation serait renvoyee aux
trois comites, de salut public, de surete generale et de legislation, qui
decideraient s'il y avait lieu a examen; que, dans le cas d'une decision
affirmative, il serait forme au sort une commission de vingt-un membres
pour faire un rapport; que, d'apres ce rapport et la defense contradictoire
du depute inculpe, la convention deciderait enfin s'il y avait lieu a
accusation, et enverrait le depute devant le tribunal competent.

Aussitot le decret rendu, les trois comites declarerent qu'il y avait lieu
a examen contre Carrier; une commission de vingt-un membres fut formee;
elle s'empara des pieces du proces, fit comparaitre Carrier devant elle, et
commenca une instruction. D'apres ce qui s'etait passe au tribunal
revolutionnaire, et la connaissance que tout le monde avait acquise des
faits, le sort de Carrier ne pouvait etre douteux. Les montagnards, tout en
condamnant les crimes de Carrier, pretendaient que, si on le poursuivait,
ce n'etait pas pour punir ses crimes, mais pour commencer une longue serie
de vengeances contre les hommes dont l'energie avait sauve la France. Leurs
adversaires, au contraire, en entendant chaque jour les membres du comite
revolutionnaire demander la comparution de Carrier, et en voyant les
lenteurs de la commission des vingt-un, disaient qu'on voulait le sauver.
Le comite de surete generale, craignant qu'il ne prit la fuite, le fit
entourer d'agens de police qui ne le perdaient pas de vue. Carrier
cependant ne songeait pas a s'enfuir. Quelques revolutionnaires l'avaient
secretement engage a s'echapper, et il n'osa pas prendre un parti; il
semblait accable et paralyse en quelque sorte par l'horreur publique. Un
jour il s'apercut qu'il etait poursuivi, s'arreta devant un des agens, lui
demanda pourquoi il le suivait, et fit mine de l'ajuster avec un pistolet;
une rixe s'ensuivit, la force armee accourut, Carrier fut saisi et conduit
a sa demeure. Cette scene excita une grande rumeur dans l'assemblee et de
violentes reclamations aux Jacobins. On dit que la representation nationale
avait ete violee dans la personne de Carrier, et on demanda des
explications au comite de surete generale. Ce comite expliqua comment les
faits s'etaient passes, et, quoique vivement censure, il eut du moins
l'occasion de prouver qu'il ne voulait pas favoriser l'evasion de Carrier.
Enfin, la commission des vingt-un fit son rapport, et conclut a la mise en
accusation devant le tribunal revolutionnaire. Carrier essaya faiblement de
se defendre; il rejeta toutes les cruautes sur l'exasperation produite par
la guerre civile, sur la necessite de terrifier la Vendee toujours
menacante, enfin sur l'impulsion du comite de salut public, auquel il n'osa
pas imputer les noyades, mais auquel il attribua cette inspiration
d'energie feroce qui avait entraine plusieurs commissaires de la
convention. Ici renaissaient des questions dangereuses, deja soulevees
plusieurs fois; on se voyait expose encore a discuter la part de chacun
dans les violences de la revolution. Les commissaires pouvaient rejeter sur
les comites, les comites sur la convention, la convention sur la France,
cette inspiration qui avait amene de si affreuses mais de si grandes
choses, qui etait commune a tout le monde, et qui surtout dependait d'une
situation sans exemple. "Tout le monde, dit Carrier dans un moment de
desespoir, tout le monde est coupable ici, jusqu'a la sonnette du
president." Cependant le recit des horreurs commises a Nantes avait excite
une indignation si grande, que pas un membre n'osa defendre Carrier, et ne
songea a le justifier par des considerations generales. Il fut decrete
d'accusation a l'unanimite, et envoye au tribunal revolutionnaire.

La reaction faisait donc des progres rapides. Les coups qu'on n'avait pas
ose frapper encore sur les membres des anciens comites de gouvernement,
etaient diriges sur Carrier. Tous les membres des comites revolutionnaires,
tous ceux de la convention qui avaient rempli des missions, tous les hommes
enfin qui avaient ete charges de fonctions rigoureuses, commencaient a
trembler pour eux-memes.

Les jacobins, deja frappes d'un decret qui leur interdisait l'affiliation
et la correspondance en nom collectif, avaient besoin de prudence; mais
depuis les derniers evenemens[1], il etait peu probable qu'ils sussent se
contenir, et eviter une lutte avec la convention et les thermidoriens. Ce
qui s'etait passe a l'egard de Carrier amena en effet une seance orageuse
dans leur club. Crassous, depute et jacobin, fit un tableau des moyens
employes par l'aristocratie pour perdre les patriotes. "Le proces qui
s'instruit maintenant devant le tribunal revolutionnaire, dit-il, est sa
principale ressource, et celle sur laquelle elle fait le plus de fond; les
accuses ont a peine la faculte d'etre entendus devant le tribunal; les
temoins sont presque tous des gens interesses a faire grand bruit de cette
affaire; quelques-uns ont des passeports signes des chouans; les
journalistes, les pamphletaires sont coalises pour exagerer les moindres
faits, entrainer l'opinion publique, et faire perdre de vue les cruelles
circonstances qui ont amene et qui expliquent les malheurs arrives,
non-seulement a Nantes, mais dans toute la France. Si la convention n'y
prend garde, elle se verra deshonoree par ces aristocrates, qui ne font
tant de bruit de ce proces que pour en faire rejaillir sur elle tout
l'odieux. Ce ne sont plus les jacobins qu'il faut accuser de vouloir
dissoudre la convention, mais ces hommes coalises pour la compromettre; et
l'avilir aux yeux de la France. Que tous les bons patriotes y prennent donc
garde; l'attaque contre eux est commencee; qu'ils se serrent et soient
prets a se defendre avec energie."

Plusieurs jacobins parlerent apres Crassous, et repeterent a peu pres les
memes choses. "On parle, disaient-ils, de fusillades et de noyades, mais on
ne dit pas que ces individus sur lesquels on vient de s'apitoyer avaient
fourni des secours aux brigands; on ne rappelle pas les cruautes commises
envers nos volontaires, que l'on pendait a des arbres, et que l'on
fusillait a la file. Si l'on demande vengeance pour les brigands, que les
familles de deux cent mille republicains massacres impitoyablement viennent
donc aussi demander vengeance." Les esprits etaient extremement animes; la
seance se changeait en un veritable tumulte, lorsque Billaud-Varennes,
auquel les jacobins reprochaient son silence, prit a son tour la parole.
"La marche des contre-revolutionnaires, dit-il, est connue; quand ils
voulurent, sous l'assemblee constituante, faire le proces a la revolution,
ils appelerent les jacobins des desorganisateurs, et les fusillerent au
Champ-de-Mars. Apres le 2 septembre, lorsqu'ils voulurent empecher
l'etablissement de la republique, ils les appelerent des buveurs de sang,
et les chargerent de calomnies atroces. Aujourd'hui ils recommencent les
memes machinations. Mais qu'ils ne s'imaginent pas de triompher; les
patriotes ont pu garder un instant le silence, mais le lion n'est pas mort
quand il sommeille, et a son reveil il extermine tous ses ennemis. La
tranchee est ouverte, les patriotes vont se reveiller et reprendre toute
leur energie; nous avons deja mille fois expose notre vie; si l'echafaud
nous attend encore, songeons que c'est l'echafaud qui a couvert de gloire
l'immortel Sidney!"

Ce discours electrisa tous les esprits; on applaudit Billaud-Varennes, on
se serra autour de lui, on se promit de faire cause commune avec tous les
patriotes menaces, et de se defendre jusqu'a la mort.

Dans la situation ou etaient les partis, une pareille seance ne pouvait
manquer d'exciter une grande attention. Ces paroles de Billaud-Varennes,
qui jusque-la s'etait abstenu de se montrer a aucune des deux tribunes,
etaient une veritable declaration de guerre. Les thermidoriens les prirent
en effet comme telles. Le lendemain, Bentabolle saisit le journal de la
Montagne, ou etait le compte rendu de la seance des Jacobins, et denonce
ces expressions de Billaud-Varennes: _Le lion n'est pas mort quand il
sommeille, et a son reveil il extermine tous ses ennemis_. A peine
Bentabolle a-t-il le temps d'achever la lecture de cette phrase que les
montagnards se soulevent, l'accablent d'injures, et lui disent qu'il est du
nombre de ceux qui ont fait elargir les aristocrates. Duhem le traite de
coquin. Tallien demande vivement la parole pour Bentabolle, qui, effraye du
tumulte, veut descendre de la tribune. Cependant on l'y fait rester: il
demande alors qu'on oblige Billaud-Varennes a s'expliquer sur le _reveil du
lion_. Billaud prononce quelques mots de sa place. A la tribune! lui
crie-t-on de toutes parts; il resiste, mais il est enfin oblige d'y monter,
et de prendre la parole. "Je ne desavoue pas, dit-il, l'opinion que j'ai
emise aux Jacobins; tant que j'ai cru qu'il ne s'agissait que de querelles
individuelles, j'ai garde le silence, mais je n'ai pu me taire quand j'ai
vu l'aristocratie se lever plus menacante que jamais." A ces derniers mots
le rire eclate dans une tribune, on fait du bruit dans une autre. "Faites
sortir les chouans!" s'ecrie-t-on a la Montagne. Billaud continue au milieu
des applaudissemens des uns et des murmures des autres. Il dit, d'une voix
embarrassee, qu'on a elargi des royalistes connus, et enferme les patriotes
les plus purs; il cite madame de Tourzel, la gouvernante des enfans de
France, qu'on vient de mettre en liberte, et qui peut former a elle seule
un noyau de contre-revolution. On eclate de rire a ces derniers mots. Il
ajoute que la conduite secrete des comites dement le langage public des
adresses de la convention; que, dans un pareil etat de choses, il a ete
fonde a parler du reveil necessaire des patriotes, car c'est le sommeil des
hommes sur leurs droits qui les conduit a l'esclavage.

Quelques applaudissemens[1] se font entendre a la Montagne en faveur de
Billaud, mais une partie des tribunes et de l'assemblee laissent eclater le
rire avec plus de force, et semblent n'eprouver que cette insultante pitie
qu'inspire la puissance renversee, balbutiant de vaines paroles pour sa
justification. Tallien se hate de succeder a Billaud pour repousser ses
reproches. "Il est temps, dit-il, de repondre a ces hommes qui veulent
diriger les mains du peuple contre la convention." Personne ne le veut,
s'ecrient quelques voix dans la salle.--Oui, oui, repondent d'autres, on
veut diriger les mains du peuple contre la convention! "Ce sont, continue
Tallien, ces hommes qui ont peur en voyant le glaive suspendu sur les tetes
criminelles, en voyant la lumiere portee dans toutes les parties de
l'administration, la vengeance des lois prete a s'appesantir contre les
assassins; ce sont ces hommes qui s'agitent aujourd'hui, qui pretendent que
le peuple doit se reveiller, qui veulent egarer les patriotes en leur
persuadant qu'ils sont tous compromis, et qui esperent enfin, a la faveur
d'un mouvement general, empecher de poursuivre les approbateurs ou les
complices de Carrier." Des applaudissemens universels interrompent Tallien.
Billaud, qui ne veut pas de cette complicite avec Carrier, s'ecrie de sa
place: "Je declare que je n'ai point approuve la conduite de Carrier." On
ne fait pas attention a cette parole de Billaud, on applaudit Tallien, et
celui-ci continue. "Il n'est pas possible, ajoute-t-il, que l'on souffre
plus long-temps deux autorites rivales, que l'on permette a des membres,
qui se taisent ici, d'aller ensuite denoncer ailleurs ce que vous avez
fait." Non, non, s'ecrient plusieurs voix; point d'autorites rivales de la
convention! "Il ne faut pas, reprend Tallien, qu'on aille, quelque part que
ce soit, deverser l'ignominie sur la convention et sur ceux de ses membres
auxquels elle a confie le gouvernement. Je ne prendrai, ajoute-t-il, aucune
conclusion dans ce moment. Il suffit que cette tribune ait repondu a ce qui
a ete dit dans une autre; il suffit que l'unanimite de la convention soit
fortement prononcee contre les hommes de sang."

De nouveaux applaudissemens prouvent a Tallien que l'assemblee est decidee
a seconder tout ce qu'on voudra faire contre les Jacobins. Bourdon (de
l'Oise) appuie les paroles du preopinant, quoiqu'en beaucoup de questions
il differat de ses amis les thermidoriens. Legendre fait entendre aussi sa
voix energique. "Quels sont ceux, dit-il, qui blament nos operations? c'est
une poignee d'hommes de proie. Regardez-les en face: vous verrez sur leur
figure un vernis compose avec le fiel des tyrans." Ces expressions, qui
etaient dirigees contre la figure sombre et livide de Billaud-Varennes,
sont vivement applaudies. "De quoi vous plaignez-vous, continue Legendre,
vous qui nous accusez sans cesse? Est-ce de ce qu'on ne fait plus
incarcerer les citoyens par centaines? de ce qu'on ne guillotine plus
cinquante, soixante et quatre-vingts personnes par jour? Ah! je l'avoue, en
cela notre plaisir est different du votre, et notre maniere de deblayer les
prisons n'est pas la meme. Nous nous y sommes transportes; nous avons fait,
autant que nous l'avons pu, la distinction des aristocrates et des
patriotes; si nous nous sommes trompes, nos tetes sont la pour en repondre.
Mais tandis que nous reparons des crimes, que nous cherchons a vous faire
oublier que ces crimes sont les votres, pourquoi allez-vous dans une
societe fameuse, nous denoncer, et egarer le peuple, heureusement peu
nombreux, qui s'y porte? Je demande, ajoute Legendre en finissant, que la
convention prenne les moyens d'empecher ses membres d'aller precher la
revolte aux Jacobins." La convention adopte la proposition de Legendre, et
charge les comites de lui presenter ces moyens.

La convention et les jacobins etaient ainsi en presence, et dans cette
situation ou, tous les discours etant epuises, il ne reste plus qu'a
frapper. L'intention de detruire cette societe celebre commencait a n'etre
plus douteuse; il fallait seulement que les comites eussent le courage d'en
faire la proposition. Les jacobins le sentaient, et se plaignaient dans
toutes leurs seances de ce qu'on voulait les dissoudre; ils comparaient le
gouvernement actuel a Leopold, a Brunswick, a Cobourg, qui avaient aussi
demande leur dissolution. Un mot surtout, prononce a la tribune, leur avait
fourni un texte fecond pour se pretendre calomnies et attaques. Il avait
ete dit que dans des lettres saisies se trouvait la preuve que le comite
des emigres en Suisse etait d'accord avec les jacobins de Paris. Si on
voulait dire seulement par la que les emigres souhaitaient des agitations
qui troublassent la marche du gouvernement, on avait raison sans doute. Une
lettre saisie sur un emigre portait en effet que l'espoir de vaincre la
revolution par les armes etait une folie, et qu'il fallait chercher a
l'aneantir par ses propres desordres. Mais si, au contraire, on allait
jusqu'a supposer que les jacobins et les emigres correspondaient et se
concertaient pour arriver a une meme fin, on disait une chose aussi absurde
que ridicule, et les jacobins ne demandaient pas mieux que de se voir
accuses de cette maniere. Aussi ne cesserent-ils pendant plusieurs jours de
se dire calomnies; et Duhem demanda a plusieurs reprises qu'on vint lire
ces pretendues lettres a la tribune.

L'agitation dans Paris etait extreme. Des groupes nombreux, partis les uns
du Palais-Royal, et composes de jeunes gens a cadenettes et a collet noir,
les autres du faubourg Saint-Antoine, des rues Saint-Denis, Saint-Martin,
de tous les quartiers domines par les jacobins, se rencontraient au
Carrousel, dans le jardin des Tuileries, sur la place de la Revolution. Les
uns criaient _vive la convention! a bas les terroristes et la queue de
Robespierre!_ Les autres repondaient par les cris de _vive la convention!
vive les jacobins! a bas les aristocrates!_ Ils avaient des chants
differens. La jeunesse doree avait adopte un air qui s'appelait le _Reveil
du peuple_; les partisans des jacobins faisaient entendre ce vieil air de
la revolution, immortalise par tant de victoires: _Allons, enfans de la
patrie!_ On se rencontrait, on chantait les airs opposes, puis on poussait
les cris ennemis, et souvent on s'attaquait a coups de pierres et de baton;
le sang coulait, on se faisait des prisonniers qu'on livrait de part et
d'autre au comite de surete generale. Les jacobins disaient que ce comite,
tout compose de thermidoriens, relachait les jeunes gens qu'on lui livrait,
et ne detenait que les patriotes.

Ces scenes durerent plusieurs jours de suite, et finirent par devenir assez
alarmantes pour que les comites de gouvernement prissent des mesures de
surete, et doublassent la garde de tous les postes. Le 19 brumaire (9
novembre 1794), les rassemblemens etaient encore plus nombreux et plus
considerables que les jours precedens. Un groupe, parti du Palais-Royal, et
longeant la rue Saint-Honore, etait arrive devant la salle des Jacobins et
l'avait entouree. La foule augmentait sans cesse, toutes les avenues
etaient obstruees; et les jacobins, qui dans ce moment etaient en seance,
pouvaient se croire assieges. Quelques groupes qui leur etaient favorables
avaient fait entendre les cris de: _Vive la convention! vive les jacobins!_
auxquels on repondait par les cris contraires; une lutte s'etait engagee,
et comme les jeunes gens etaient les plus forts, ils etaient bientot
parvenus a dissiper tous les groupes ennemis. Ils avaient alors entoure la
salle du club, et en cassaient les vitres a coups de pierres. Deja
d'enormes cailloux etaient tombes au milieu des jacobins assembles.
Ceux-ci, furieux, s'ecriaient qu'on les egorgeait; et, se prevalant surtout
de ce qu'il se trouvait parmi eux des membres de la convention, ils
disaient qu'on assassinait la representation nationale. Les femmes qui
remplissaient leurs tribunes, et qu'on appelait _les furies de la
guillotine_, avaient voulu sortir pour echapper au danger; mais les jeunes
gens qui les attendaient, s'etant saisis de celles qui cherchaient a fuir,
leur avaient fait subir les traitemens[1] les plus indecens[1], et en
avaient meme chatie quelques-unes avec cruaute. Plusieurs etaient rentrees
dans la salle, eperdues, echevelees, disant qu'on voulait les egorger. Les
pierres pleuvaient toujours dans l'assemblee. Les jacobins avaient alors
resolu de faire des sorties et de tomber sur les assaillans[1]. L'energique
Duhem, arme d'un baton, s'etait mis a la tete de l'une de ces sorties, et
il en etait resulte une cohue epouvantable dans la rue Saint-Honore. Si de
part et d'autre les armes eussent ete meurtrieres, un massacre s'en serait
suivi. Les jacobins etaient rentres avec quelques prisonniers; les jeunes
gens, restes au dehors, menacaient, si on ne leur rendait pas leurs
camarades, de fondre dans la salle, et de tirer de leurs adversaires la
plus eclatante vengeance.

Cette scene durait depuis plusieurs heures avant que les comites de
gouvernement fussent reunis et pussent donner des ordres. Des emissaires,
partis des Jacobins, etaient venus dire au comite de surete generale qu'on
assassinait les deputes qui siegeaient dans la societe. Les quatre comites,
de salut public, de surete generale, de legislation et de la guerre,
s'etaient rassembles, et avaient arrete d'envoyer sur-le-champ des
patrouilles, pour degager leurs collegues compromis dans cette scene plus
scandaleuse que meurtriere.

Les patrouilles partirent avec un membre de chaque comite pour se rendre
sur le lieu du combat: il etait huit heures. Les membres des comites qui
conduisaient les patrouilles ne firent pas charger les assaillans, comme le
desiraient les jacobins; ils ne voulurent pas non plus entrer dans la
salle, comme les y engageaient ceux de leurs collegues qui s'y trouvaient;
ils resterent dehors, invitant les jeunes gens a se dissiper, et promettant
de faire rendre leurs camarades. En effet, ils dissiperent peu a peu les
groupes; ils firent ensuite evacuer la salle des Jacobins, et renvoyerent
tout le monde chez soi.

Le calme retabli, ils retournerent vers leurs collegues, et les quatre
comites passerent la nuit a discuter sur le parti a prendre. Les uns
etaient d'avis de suspendre les jacobins, les autres s'y opposaient.
Thuriot surtout, quoique l'un des adversaires de Robespierre au 9
thermidor, commencait a s'effrayer de la reaction, et semblait pencher pour
les jacobins. On se separa sans avoir pris un parti.

Le lendemain matin (20 brumaire), une scene des plus violentes eclata dans
l'assemblee. Duhem fut le premier, comme on le pense bien, a soutenir que
la veille on avait egorge les patriotes, et que le comite de surete
generale n'avait pas fait son devoir. Les tribunes prenant part a la
discussion faisaient un bruit epouvantable, et semblaient d'un cote
appuyer, de l'autre contester les faits. On fit sortir les perturbateurs,
et immediatement apres une foule de membres demanderent la parole: Bourdon
(de l'Oise), Rewbell, Clausel, pour appuyer le comite; Duhem, Duroy,
Bentabolle pour le combattre. Chacun parla a son tour, presenta les faits
dans un sens, et fut interrompu par les dementis de ceux qui avaient vu les
faits dans un sens contraire. Les uns n'avaient apercu que des groupes ou
l'on maltraitait les patriotes; les autres n'avaient rencontre que des
groupes ou l'on maltraitait les jeunes gens, et ou l'on attaquait la
convention et les comites. Duhem, qui pouvait difficilement se contenir
dans toutes les discussions de ce genre, s'ecria que les coups avaient ete
diriges par les aristocrates qui dinaient chez la Cabarrus, et qui allaient
chasser au Raincy. On lui retira la parole, et ce qui demeura evident au
milieu de ce conflit d'assertions contraires, c'est que les comites, malgre
leur empressement a se reunir et a convoquer la force armee, n'avaient pu
cependant l'envoyer que fort tard sur les lieux; qu'une fois les
patrouilles dirigees vers la rue Saint-Honore, ils n'avaient pas voulu
degager les jacobins par la force, et s'etaient contentes de faire ecouler
peu a peu l'attroupement; qu'enfin, ils avaient montre une indulgence assez
naturelle pour les groupes qui criaient _Vive la convention!_, et dans
lesquels on ne disait pas que le gouvernement fut livre a des
contre-revolutionnaires. On ne pouvait guere, en effet, leur demander
davantage. Empecher qu'on ne maltraitat leurs ennemis etait leur devoir;
mais c'etait trop exiger de vouloir qu'ils chargeassent a la baionnette
leurs propres amis, c'est-a-dire ces jeunes gens qui tous les jours se
presentaient en foule prets a les appuyer contre les revolutionnaires. Ils
declarerent a la convention qu'ils avaient passe la nuit a discuter la
question de savoir s'il fallait ou non suspendre les jacobins. On leur
demanda s'ils avaient arrete un projet, et sur leur declaration qu'ils ne
s'etaient pas encore entendus, on leur renvoya le tout pour prendre un
parti, et venir ensuite soumettre leur resolution a l'assemblee.

Cette journee du 20 fut un peu plus calme, parce qu'il n'y avait pas
reunion aux jacobins, mais le lendemain 21, jour de seance, les
rassemblemens se renouvelerent. Des deux cotes on semblait prepare, et il
etait evident qu'on allait en venir aux mains dans la soiree meme. Les
quatre comites se reunirent aussitot, suspendirent par un arrete les
seances des jacobins, et ordonnerent que la clef de la salle fut apportee
sur-le-champ au secretariat du comite de surete generale.

L'ordre fut execute, la salle fermee, et les clefs portees au secretariat.
Cette mesure prevint le tumulte qu'on redoutait; les rassemblemens se
dissiperent, et la nuit fut parfaitement calme. Le lendemain, Laignelot
vint au nom des quatre comites faire part a la convention de l'arrete
qu'ils avaient pris. "Nous n'avons jamais eu, dit-il, l'intention
d'attaquer les societes populaires; mais nous avons le droit de fermer les
portes la ou il s'eleve des factions, et ou l'on preche la guerre civile."
La convention le couvrit d'applaudissemens. L'appel nominal fut demande, et
l'arrete fut sanctionne a la presque unanimite, au milieu des acclamations
et des cris de _Vive la republique! vive la convention!_

Ainsi finit cette societe dont le nom est reste si celebre et si odieux, et
qui, semblable a toutes les assemblees, a tous les hommes qui figurerent
successivement sur la scene, semblable a la revolution meme, eut le merite
et les torts de l'extreme energie. Placee au-dessous de la convention,
ouverte a tous les nouveaux venus, elle etait la lice ou les jeunes
revolutionnaires qui n'avaient pas figure encore, et qui etaient impatiens
de se montrer, venaient essayer leurs forces, et presser la marche
ordinairement plus lente des revolutionnaires deja assis au pouvoir. Tant
qu'il fallut de nouveaux sujets, de nouveaux talens, de nouvelles vies
pretes a se sacrifier, la societe des jacobins fut utile, et fournit des
hommes dont la revolution avait besoin dans cette lutte sanglante et
terrible. Quand la revolution, arrivee a son dernier terme, commenca a
retrograder, c'est dans la societe des jacobins que furent refoules les
hommes ardens[1] eleves dans son sein, et qui avaient survecu a cette
action violente. Bientot elle devint importune par ses inquietudes,
dangereuse meme par ses terreurs. Elle fut alors sacrifiee par les hommes
qui cherchaient a ramener la revolution du terme extreme ou elle etait
arrivee, a un juste milieu de raison, d'equite, de liberte, et qui,
aveugles, comme tous les hommes qui agissent, par l'esperance, croyaient
pouvoir la fixer dans ce milieu desire. Ils avaient raison sans doute de
vouloir revenir a la moderation, et les jacobins avaient raison de leur
dire qu'ils allaient a la contre-revolution. Les revolutions, semblables a
un pendule violemment agite, courant d'une extremite a une autre, on est
toujours fonde a leur predire des exces; mais heureusement les societes
politiques, apres avoir violemment oscille en sens contraires, finissent
par se renfermer dans un mouvement egal et justement limite. Mais que de
temps encore, que de maux, que de sang avant d'arriver a cette heureuse
epoque! Nos devanciers les Anglais eurent encore a traverser Cromwell et
deux Stuarts.

Les jacobins disperses n'etaient pas gens a se renfermer dans la vie
privee, et a renoncer aux agitations politiques. Les uns se refugierent au
club electoral, qui, chasse de l'eveche par les comites, s'etait reuni dans
une des salles du Museum; les autres se porterent au faubourg
Saint-Antoine, dans la Societe populaire de la section des Quinze-Vingts.
C'est la que se reunissaient les hommes les plus marquans et les plus
prononces du faubourg. Les jacobins s'y presenterent en foule le 24
brumaire, en disant: "Braves citoyens du faubourg Antoine, vous qui etes
les seuls soutiens du peuple, vous voyez les malheureux jacobins
persecutes. Nous vous demandons a etre recus dans votre societe. Nous nous
sommes dit: Allons au faubourg Antoine, nous y serons inattaquables;
reunis, nous porterons des coups plus surs pour garantir le peuple et la
convention de l'esclavage." Ils furent tous admis sans examen, se permirent
les propos les plus violens et les plus dangereux, et lurent plusieurs fois
cet article de la declaration des droits: _Quand le gouvernement viole les
droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple le plus sacre des
droits et le plus indispensable des devoirs._

Les comites, qui avaient essaye leurs forces, et qui se sentaient capables
de vigueur, ne crurent pas devoir poursuivre les jacobins dans leur asile,
et leur permirent de vains propos, se tenant prets a agir au premier
signal, si les faits venaient a suivre les paroles.

La plupart des sections de Paris reprirent courage, expulserent de leur
sein ce qu'on appelait les terroristes, qui se retirerent du cote du
Temple, vers les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau. Delivrees de
cette opposition, elles redigerent de nombreuses adresses pour feliciter la
convention de l'energie qu'elle venait de deployer contre les _complices de
Robespierre_. De presque toutes les villes partirent des adresses
semblables, et la convention, ainsi entrainee dans la direction qu'elle
venait de prendre, s'y engagea encore davantage. Les soixante-treize deja
redemandes le furent tous les jours a grands cris par les membres du centre
et du cote droit, qui tenaient a se renforcer de soixante-treize voix, et
qui voulaient surtout assurer la liberte du vote en rappelant leurs
collegues. Les soixante-treize furent enfin elargis et reintegres; la
convention, sans s'expliquer sur le 31 mai, declara qu'on avait pu penser
sur cet evenement autrement que la majorite, sans pour cela etre coupable.
Ils rentrerent tous ensemble, le vieux Dusaulx a leur tete. Celui-ci prit
la parole pour eux, et assura qu'en venant se rasseoir a cote de leurs
collegues ils deposaient tout ressentiment, et n'etaient occupes que du
desir de faire le bien public. Ce pas fait, il n'etait plus temps de
s'arreter. Louvet, Lanjuinais, Henri Lariviere, Doulcet, Isnard, tous les
girondins echappes a la proscription, et caches la plupart dans des
cavernes, ecrivirent et demanderent leur reintegration. Une scene violente
s'eleva a ce sujet. Les thermidoriens, epouvantes de la rapidite de la
reaction, s'arreterent, et imposerent au cote droit qui, croyant avoir
besoin d'eux, n'osa pas leur deplaire et cessa d'insister. Il fut decrete
que les deputes mis hors la loi ne seraient plus poursuivis, mais qu'ils ne
rentreraient pas dans le sein de l'assemblee.

Le meme esprit qui faisait absoudre les uns devait porter a condamner les
autres. Un vieux depute, nomme Raffron, s'ecria qu'il etait temps de
poursuivre tout ce qui etait coupable, et de prouver a la France que la
convention n'etait pas complice des assassins; il demanda qu'on mit
sur-le-champ en jugement Lebon et David, tous deux arretes. Ce qui s'etait
passe dans le Midi, et surtout a Bedouin (Vaucluse), ayant ete connu, on
voulut un rapport et un acte d'accusation contre Maignet. Une foule de voix
demanderent le jugement de Fouquier-Tinville, et une instruction contre
l'ancien ministre de la guerre Bouchotte, celui qui avait livre les bureaux
de la guerre aux jacobins. On fit la meme proposition contre l'ex-maire
Pache, complice, disait-on, des hebertistes, et sauve par Robespierre. Au
milieu de ce torrent d'attaques contre les chefs revolutionnaires, les
trois chefs principaux, long-temps defendus, devaient enfin succomber.
Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrere, accuses de nouveau, et d'une
maniere formelle par Legendre, ne purent echapper au sort commun. Les
comites ne purent se dispenser de recevoir la denonciation, et de donner
leur avis. Lecointre, declare calomniateur dans sa premiere accusation,
annonca qu'il avait fait imprimer les pieces qui lui avaient manque
d'abord; elles furent renvoyees aux comites: ceux-ci, entraines par
l'opinion, n'oserent pas resister, et declarerent qu'il y avait lieu a
examen contre Billaud, Collot et Barrere, mais non contre Vadier, Vouland,
Amar et David.

Le proces de Carrier, longuement instruit en presence d'un public qui
deguisait mal l'esprit de reaction dont il etait anime, s'acheva enfin le
26 frimaire (16 decembre). Carrier et deux membres du comite
revolutionnaire de Nantes, Pinel et Grand-Maison, furent condamnes a la
peine de mort, comme agens et complices du systeme de la terreur; les
autres furent acquittes comme excuses de leur participation aux noyades par
l'obeissance a leurs superieurs. Carrier, persistant a soutenir que la
revolution tout entiere, ceux qui l'avaient faite, soufferte ou dirigee,
etaient aussi coupables que lui, fut traine a l'echafaud: il prit de la
resignation au moment fatal, et recut la mort avec calme et courage. En
preuve de l'entrainement aveugle des guerres civiles, on citait de Carrier
des traits de caractere qui, avant sa mission a Nantes, prouvaient chez lui
une humeur nullement sanguinaire. Les revolutionnaires, tout en condamnant
sa conduite, furent effrayes de son sort; ils ne pouvaient pas se
dissimuler que cette execution etait le commencement de sanglantes
represailles que leur preparait la contre-revolution. Outre les poursuites
dirigees contre les representans membres des anciens comites, ou envoyes en
mission, d'autres lois recemment rendues leur prouvaient que la vengeance
allait descendre plus bas, et que l'inferiorite du role ne les sauverait
pas. Un decret obligea tous ceux qui avaient rempli des fonctions
quelconques et manie les deniers publics, a rendre compte de leur gestion.
Or, comme tous les membres des comites revolutionnaires avaient forme des
caisses avec le revenu des impots, avec l'argenterie des eglises, avec les
taxes revolutionnaires, pour organiser les premiers bataillons de
volontaires, pour solder des armees revolutionnaires, pour payer des
transports, pour faire la police, pour mille depenses enfin du meme genre,
il etait evident que tout individu, fonctionnaire pendant la terreur,
allait etre expose a des poursuites.

A ces craintes fondees se joignaient encore des bruits fort alarmans. On
parlait de paix avec la Hollande, la Prusse, l'Empire, l'Espagne, la Vendee
meme, et on pretendait que les conditions de cette paix seraient funestes
au parti revolutionnaire.

FIN DU TOME SIXIEME.


TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME SIXIEME.


CHAPITRE XIX.

Resultats des dernieres executions contre les partis ennemis du
gouvernement.-Decret contre les ex-nobles.--Les ministeres sont abolis et
remplaces par des commissions.--Efforts du comite de Salut Public pour
concentrer tous les pouvoirs dans sa main.--Abolition des societes
populaires, excepte celle des jacobins.--Distribution du pouvoir et de
l'administration entre les membres du comite.--La convention, d'apres le
rapport de Robespierre, declare, au nom du peuple francais, la
reconnaissance de l'Etre supreme et de l'immortalite de l'ame.


CHAPITRE XX.

Etat de l'Europe au commencement de l'annee 1794 (an II).--Preparatifs
universels de guerre. Politique de Pitt. Plans des coalises et des
Francais.-Etat de nos armees de terre et de mer.--Activite et energie du
gouvernement pour trouver et utiliser les ressources.--Ouverture de la
campagne; occupation des Pyrenees et des Alpes.--Operations dans les
Pays-Bas. Combats sur la Sambre et sur la Lys. Victoire de Turcoing.--Fin
de la guerre de la Vendee.--Commencement de la guerre des
chouans.--Evenemens dans les colonies. Desastre de Saint-Domingue. Perte de
la Martinique.--Bataille navale.


CHAPITRE XXI.

Situation interieure an commencement de l'annee 1794.-Travaux
administratifs du comite.--Lois des finances. Capitalisation des rentes
viageres.-Etat des prisons. Persecutions politiques. Nombreuses
executions.--Tentative d'assassinat sur Robespierre et
Collot-d'Herbois.--Domination de Robespierre.--La secte de la _mere de
Dieu_.--Des divisions se manifestent entre les comites.--Fete a l'Etre
supreme.--Loi du 22 prairial reorganisant le tribunal
revolutionnaire.--Terreur extreme. Grandes executions a Paris. Missions de
Lebon, Carrier et Maignet; cruautes atroces commises par eux. Noyades dans
la Loire.--Rupture entre les chefs du comite de salut public; retraite de
Robespierre.


CHAPITRE XXII.

Operations de l'armee du Nord vers le milieu de 1794. Prise
d'Ypres.-Formation de l'armee de Sambre-et-Meuse. Bataille de Fleurus.
Occupation de Bruxelles.--Derniers jours de la terreur; lutte de
Robespierre et des triumvirs contre les autres membres des comites.
Journees des 8 et 9 thermidor; arrestation et supplice de Robespierre,
Saint-Just.--Marche de la revolution depuis 89 jusqu'au 9 thermidor.


CHAPITRE XXIII.

Consequences du 9 thermidor.--Modifications apportees au gouvernement
revolutionnaire.--Reorganisation du personnel des comites.--Revocation de
la loi du 22 prairial; decrets d'arrestation contre Fouquier-Tinville,
Lebon, Rossignol, et autres agens de la dictature; suspension du tribunal
revolutionnaire; elargissement des suspects.--Deux partis se forment, les
montagnards et les thermidoriens.--Reorganisation des comites de
gouvernement.--Modifications des comites revolutionnaires.--Etat des
finances, du commerce et de l'agriculture apres la terreur.--Accusation
portee contre les membres des anciens comites, et declaree calomnieuse par
la convention.--Explosion de la poudriere de Grenelle; exasperation des
partis.--Rapport fait a la convention sur l'etat de la France.--Nombreux et
importans decrets sur toutes les parties de l'administration.-Les restes de
Marat sont transportes au Pantheon et mis a la place de ceux de Mirabeau.


CHAPITRE XXIV.

Reprise des operations militaires.--Reddition de Conde, Valenciennes,
Landrecies et le Quesnoy. Decouragement des coalises.--Bataille de l'Ourthe
et de la Roer.--Passage de la Meuse.--Occupation de toute la ligne du
Rhin.--Situation des armees aux Alpes et aux Pyrenees. Succes des Francais
sur tous les points.--Etat de la Vendee et de la Bretagne; guerre des
chouans. Puisaye, agent principal royaliste en Bretagne.--Rapports du parti
royaliste avec les princes francais et l'etranger. Intrigues a l'interieur;
roles des princes emigres.


CHAPITRE XXV.

Hiver de l'an III. Reformes administratives dans toutes les
provinces.-Nouvelles moeurs. Parti thermidorien; la _jeunesse doree_.
Salons de Paris-Lutte des deux partis dans les sections; rixes et scenes
tumultueuses.-Violences du parti revolutionnaire aux Jacobins et au club
electoral.-Decrets sur les societes populaires--Decrets relatifs aux
finances. Modifications au _maximum_ et aux requisitions.--Proces de
Carrier.-Agitation dans Paris, et exasperation croissante des deux
partis.--Attaque de la salle des Jacobins par la jeunesse doree.-Cloture du
club des Jacobins.-Rentree des soixante-treize deputes emprisonnes apres le
31 mai.-Condamnation et supplice de Carrier.-Poursuites commencees contre
Billaud-Varennes, Collot d'Herbois et Barrere.

FIN DE LA TABLE.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, VI
by Adolphe Thiers

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK REVOLUTION FRANCAISE, VI ***

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