The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Rvolution franaise, VI
by Adolphe Thiers

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Title: Histoire de la Rvolution franaise, VI

Author: Adolphe Thiers

Release Date: March 3, 2004 [EBook #11423]

Language: French

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HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE



PAR Adolphe THIERS

1824




TOME SIXIME.

CONVENTION NATIONALE.




CHAPITRE XIX.


RSULTATS DES DERNIRES EXCUTIONS CONTRE LES PARTIS ENNEMIS DU
GOUVERNEMENT.--DCRET CONTRE LES EX-NOBLES.--LES MINISTRES SONT ABOLIS ET
REMPLACS PAR DES COMMISSIONS.--EFFORTS DU COMIT DE SALUT PUBLIC POUR
CONCENTRER TOUS LES POUVOIRS DANS SA MAIN.--ABOLITION DES SOCITS
POPULAIRES, EXCEPT CELLE DES JACOBINS.--DISTRIBUTION DU POUVOIR ET DE
L'ADMINISTRATION ENTRE LES MEMBRES DU COMIT.--LA CONVENTION, D'APRS LE
RAPPORT DE ROBESPIERRE, DCLARE, AU NOM DU PEUPLE FRANAIS, LA
RECONNAISSANCE DE L'TRE SUPRME ET DE L'IMMORTALIT DE L'AME.

Le gouvernement venait d'immoler deux partis  la fois. Le premier, celui
des ultra-rvolutionnaires, tait vritablement redoutable, ou pouvait le
devenir; le second, celui des nouveaux modrs, ne l'tait pas. Sa
destruction n'tait donc pas ncessaire, mais pouvait tre utile, pour
carter toute apparence de modration. Le comit le frappa sans conviction,
par hypocrisie et par envie. Ce dernier coup tait difficile  porter; on
vit tout le comit hsiter, et Robespierre rentrer dans sa demeure, comme
aux jours de danger. Mais Saint-Just, soutenu par son courage et sa haine
jalouse, resta ferme au poste, ranima Hermann et Fouquier, effraya la
convention, lui arracha le dcret de mort, et fit consommer le sacrifice.
Le dernier effort que doit faire une autorit pour devenir absolue est
toujours le plus difficile, il lui faut toute sa force pour vaincre la
dernire rsistance; mais cette rsistance vaincue, tout cde, tout se
prosterne, elle n'a plus qu' rgner sans obstacle. C'est alors qu'elle se
dploie, qu'elle dborde, et se perd. Tandis que toutes les bouches sont
fermes, que la soumission est sur tous les visages, la haine se renferme
dans les coeurs, et l'acte d'accusation des vainqueurs se prpare au milieu
de leur triomphe.

[Illustration: ROBESPIERRE]

Le comit de salut public, aprs avoir heureusement immol les deux classes
d'hommes si diffrentes qui avaient voulu contrarier ou seulement critiquer
son pouvoir, tait devenu irrsistible. L'hiver avait fini. La campagne de
1794 (germinal an II) allait s'ouvrir avec le printemps. Des armes
formidables devaient se dployer sur toutes les frontires, et faire sentir
au dehors la terrible puissance si cruellement sentie au dedans. Quiconque
avait paru rsister, ou porter quelque intrt  ceux qui venaient de
mourir, devait se hter de faire sa soumission. Legendre, qui avait fait un
effort le jour o Danton, Lacroix et Camille Desmoulins furent arrts, et
qui avait tch de remuer la convention en leur faveur, Legendre crut
devoir se hter de rparer son imprudence, et de se laver de son amiti
pour les dernires victimes. On lui avait crit plusieurs lettres anonymes
dans lesquelles on l'engageait  frapper les tyrans, qui, disait-on,
venaient de lever le masque. Legendre se rendit aux Jacobins le 21 germinal
(10 avril), dnona les lettres anonymes qu'il recevait, et se plaignit
d'tre pris pour un Side qu'on pouvait armer du poignard. Eh bien!
dit-il, puisqu'on m'y force, je le dclare au peuple, qui m'a toujours
entendu parler avec bonne foi, je regarde maintenant comme dmontr que la
conspiration dont les chefs ont cess d'tre existait rellement, et que
j'tais le jouet des tratres. J'en ai trouv la preuve dans diffrentes
pices dposes au comit de salut public, surtout dans la conduite
criminelle des accuss devant la justice nationale, et dans les
machinations de leurs complices qui veulent armer un homme probe du
poignard homicide. J'tais, avant la dcouverte du complot, l'intime ami de
Danton; j'aurais rpondu de ses principes et de sa conduite sur ma tte;
mais aujourd'hui je suis convaincu de son crime; je suis persuad qu'il
voulait plonger le peuple dans une erreur profonde. Peut-tre y serais-je
tomb moi-mme, si je n'avais t clair  temps. Je dclare aux
crivailleurs anonymes qui voudraient me porter  poignarder Robespierre,
et me rendre l'instrument de leurs machinations, que je suis n dans le
sein du peuple, que je me fais une gloire d'y rester, et que je mourrai
plutt que d'abandonner ses droits. Ils ne m'criront pas une lettre que je
ne la porte au comit de salut public.

La soumission de Legendre devint bientt gnrale. De toutes les parties de
la France, arrivrent une foule d'adresses o l'on flicitait la convention
et le comit de salut public de leur nergie. Le nombre de ces adresses est
incalculable. Dans tous les styles, avec les formes les plus burlesques,
chacun s'empressait d'adhrer aux actes du gouvernement, et d'en
reconnatre la justice. Rhodez envoya l'adresse suivante: Dignes
reprsentans[1] d'un peuple libre, c'est donc en vain que les enfans[1] des
Titans ont lev leur tte altire, la foudre les a tous renverss!... Quoi,
citoyens! pour de viles richesses vendre sa libert!... La constitution que
vous nous avez donne a branl tous les trnes, pouvant tous les rois.
La libert avanant  pas de gant, le despotisme cras, la superstition
anantie, la rpublique reprenant son unit, les conspirateurs dvoils et
punis, des mandataires infidles, des fonctionnaires publics lches et
perfides tombant sous la hache de la loi, les fers des esclaves du
Nouveau-Monde briss: voil vos trophes!... S'il existe encore des
intrigans[1], qu'ils tremblent! que la mort des conjurs atteste votre
triomphe! Pour vous, reprsentans[1], vivez heureux des sages lois que vous
avez faites pour le bonheur de tous les peuples, et recevez le tribut de
notre amour[2]!

[Note 1: enfans au lieu de enfants, conformment  l'orthographe de
l'dition originale de 1824; des exemples similaires seront rencontrs
cidessous.]

[Note 2: Sance du 26 germinal; numro 208 du _Moniteur_ de l'an II (avril
1794).]

Ce n'tait point par horreur pour les moyens sanguinaires que le comit
avait frapp les ultra-rvolutionnaires, mais pour affermir l'autorit, et
pour craser les rsistances qui arrtaient son action. Aussi le vit-on
depuis tendre constamment  un double but, se rendre toujours plus
formidable, et concentrer de plus en plus le pouvoir dans ses mains.
Collot, qui tait devenu l'orateur du gouvernement aux Jacobins, exprima de
la manire la plus nergique la politique du comit. Dans un discours
violent, o il traait  toutes les autorits la route nouvelle qu'elles
devaient suivre, et le zle qu'elles devaient dployer dans leurs
fonctions, il dit: Les tyrans ont perdu leurs forces; leurs armes
tremblent en prsence des ntres; dj quelques despotes cherchent  se
retirer de la coalition. Dans cet tat, il ne leur reste qu'un espoir, ce
sont les conspirations intrieures. Il ne faut donc pas cesser d'avoir
l'oeil ouvert sur les tratres. Comme nos frres, vainqueurs sur les
frontires, ayons tous nos armes en joue et faisons feu tous  la fois.
Pendant que les ennemis extrieurs tomberont sous les coups de nos soldats,
que les ennemis intrieurs tombent sous les coups du peuple. Notre cause,
dfendue par la justice et l'nergie, sera triomphante. La nature fait tout
cette anne pour les rpublicains; elle leur promet une abondance double.
Les feuilles qui poussent annoncent la chute des tyrans. Je vous le rpte,
citoyens, veillons au dedans, tandis que nos guerriers combattent au
dehors; que les fonctionnaires chargs de la surveillance publique
redoublent de soins et de zle, qu'ils se pntrent bien de cette ide,
qu'il n'y a peut-tre pas une rue, pas un carrefour o il ne se trouve un
tratre qui mdite un dernier complot. Que ce tratre trouve la mort, et la
mort la plus prompte! Si les administrateurs, si les fonctionnaires publics
veulent trouver une place dans l'histoire, voici le moment favorable pour y
songer. Le tribunal rvolutionnaire s'y est assur dj une place marque.
Que toutes les administrations sachent imiter son zle et son inexorable
nergie; que les comits rvolutionnaires surtout redoublent de vigilance
et d'activit, et qu'ils sachent se soustraire aux sollicitations dont on
les assige, et qui les portent  une indulgence funeste  la libert.

Saint-Just fit  la convention un rapport formidable sur la police gnrale
de la rpublique[3]. Il y rpta l'histoire fabuleuse de toutes les
conspirations, il les montra comme le soulvement de tous les vices contre
le rgime austre de la rpublique; il dit que le gouvernement, loin de se
ralentir, devait frapper sans cesse, jusqu' ce qu'il et immol tous les
tres dont la corruption tait un obstacle  l'tablissement de la vertu.
Il fit l'loge accoutum de la svrit, et chercha, comme on le faisait
alors, par des figures de toute espce,  prouver que l'origine des grandes
institutions devait tre terrible. Que serait devenue, dit-il, une
rpublique indulgente?... Nous avons oppos le glaive au glaive, et la
rpublique est fonde. Elle est sortie du sein des orages: cette origine
lui est commune avec le monde sorti du chaos, et avec l'homme qui pleure en
naissant.

[Note 3: 26 germinal an II (15 avril).]

En consquence de ces maximes, Saint-Just proposa une mesure gnrale
contre les ex-nobles. C'tait la premire de ce genre qu'on et rendue.
Danton, l'anne prcdente, avait, dans un moment de fougue, fait mettre
tous les aristocrates hors la loi. Ce dcret tant inexcutable par son
tendue, on en rendit un autre, qui condamnait tous les suspects  la
dtention provisoire. Mais aucune loi directe contre les ex-nobles n'avait
encore t porte. Saint-Just les montra comme des ennemis irrconciliables
de la rvolution. Quoi que vous fassiez, dit-il, vous ne pourrez jamais
contenter les ennemis du peuple,  moins que vous ne rtablissiez la
tyrannie. Il faut donc qu'ils aillent chercher ailleurs l'esclavage et les
rois. Ils ne peuvent faire de paix avec vous; vous ne parlez point la mme
langue: vous ne vous entendrez jamais. Chassez-les donc! L'univers n'est
point inhospitalier, et le salut public est parmi nous la suprme loi.
Saint-Just proposa un dcret qui bannissait tous les ex-nobles, tous les
trangers, de Paris, des places fortes, des ports maritimes, et qui mettait
hors la loi ceux qui n'auraient pas obi au dcret dans l'intervalle de dix
jours. D'autres dispositions de ce projet faisaient un devoir  toutes les
autorits de redoubler d'activit et de zle. La convention applaudit  la
proposition comme elle faisait toujours, et la vota par acclamation.
Collot-d'Herbois, le rapporteur du dcret aux jacobins, ajouta ses figures
 celles de Saint-Just. Il faut, dit-il, faire prouver au corps politique
la sueur immonde de l'aristocratie; plus il aura transpir, mieux il se
portera.

On vient de voir ce que fit le comit pour manifester l'nergie de sa
politique; voici ce qu'il ajouta pour la concentration toujours plus grande
du pouvoir. D'abord il pronona le licenciement de l'arme rvolutionnaire.
Cette arme, imagine par Danton, avait d'abord t utile pour faire
excuter les volonts de la convention, lorsqu'il existait encore des
restes de fdralisme; mais tant devenue le centre de ralliement de tous
les perturbateurs et de tous les aventuriers, ayant servi de point d'appui
aux derniers dmagogues, il tait ncessaire de la disperser. Le
gouvernement d'ailleurs, tant aveuglment obi, n'avait plus besoin de ces
satellites pour faire excuter ses ordres. En consquence elle fut
licencie par dcret. Le comit proposa ensuite l'abolition des
Diffrens[1] ministres. Des ministres taient des puissances qui avaient
encore trop d'importance,  ct des membres du comit de salut public. Ou
ils laissaient tout faire au comit, et alors ils taient inutiles; ou bien
ils voulaient agir, et alors ils taient des concurrens[1] importuns.
L'exemple de Bouchotte, qui, dirig par Vincent, avait suscit tant
d'embarras au comit, tait un exemple assez instructif. En consquence les
ministres furent abolis. A leur place, on institua les douze commissions
suivantes:

1. Commission des administrations civiles, police et tribunaux;

2. Commission de l'instruction publique;

3. Commission de l'agriculture et des arts;

4. Commission du commerce et des approvisionnemens[1];

5. Commission des travaux publics;

6. Commission des secours publics;

7. Commission des transports, postes et messageries;

8. Commission des finances;

9. Commission de l'organisation et du mouvement des armes de terre;

10. Commission de la marine et des colonies;

11. Commission des armes, poudres et exploitations des mines;

12. Commission des relations extrieures.

Ces commissions, dpendantes du comit de salut public, n'taient autre
chose que les douze bureaux entre lesquels on avait partag le matriel de
l'administration. Hermann, qui prsidait le tribunal rvolutionnaire
pendant le procs de Danton, fut rcompens de son zle par la qualit de
chef de l'une de ces commissions. On lui donna la plus importante, celle
_des administrations civiles, police et tribunaux_.

D'autres mesures furent prises pour augmenter encore la centralisation du
pouvoir. D'aprs l'institution des comits rvolutionnaires, il devait y en
avoir un par chaque commune ou section de commune. Les communes rurales
tant trs-nombreuses et peu populeuses, le nombre des comits tait trop
grand, et leurs fonctions presque nulles. Leur composition d'ailleurs
prsentait un grand inconvnient. Les paysans tant fort rvolutionnaires
pour la plupart, mais illettrs, les fonctions municipales taient en
gnral chues aux propritaires retirs dans leurs terres, et fort peu
disposs  exercer leur pouvoir dans le sens du gouvernement; de cette
manire, la surveillance des campagnes, et surtout des chteaux, se faisait
fort mal. Pour remdier  ce fcheux tat des choses, on supprima les
comits rvolutionnaires des communes, et on ne maintint que ceux de
district. Par ce moyen, la police en se concentrant devint plus active, et
passa dans les mains des bourgeois des districts, presque tous fort
jacobins, et fort jaloux de l'ancienne noblesse.

Les jacobins taient la socit principale, et la seule avoue par le
gouvernement. Elle en avait constamment suivi les principes et les
intrts, et s'tait comme lui prononce galement contre les hbertistes
et les dantonistes. Le comit de salut public aurait voulu qu'elle absorbt
presque toutes les autres dans son sein, et qu'elle concentrt en elle-mme
toute la puissance de l'opinion, comme il avait concentr en lui toute la
puissance du gouvernement. Ce voeu flattait singulirement l'ambition des
jacobins; et ils firent les plus grands efforts pour l'accomplir. Depuis
que les assembles de sections avaient t rduites  deux par semaine,
afin que le peuple pt y assister et y faire triompher les motions
rvolutionnaires, les sections s'taient formes en socits populaires. Le
nombre de ces socits tait trs grand  Paris; il y en avait jusqu' deux
ou trois par section. Nous avons rapport dj les plaintes dont elles
taient devenues l'objet. On disait que les aristocrates, c'est--dire les
commis, les clercs de procureurs, mcontens[1] de la rquisition, les
anciens serviteurs de la noblesse, tous ceux enfin qui avaient quelque
motif de rsister au systme rvolutionnaire, se runissaient dans ces
socits, et y montraient l'opposition qu'ils n'osaient manifester aux
Jacobins ou dans les sections. Le grand nombre de ces socits secondaires
en empchait la surveillance, et on mettait l quelquefois des opinions
qui n'auraient pas os se produire ailleurs. Dj on avait propos de les
abolir. Les jacobins n'avaient pas le droit de s'en occuper, et le
gouvernement ne l'aurait pas pu sans paratre gner la libert de
s'assembler et de dlibrer en commun, libert si prconise  cette
poque, et rpute devoir tre sans limites. Sur la proposition de Collot,
les jacobins dcidrent qu'ils ne recevraient plus de dputation de la part
des socits formes  Paris depuis le 10 aot, et que la correspondance ne
leur serait plus continue. Quant  celles qui avaient t formes  Paris
avant le 10 aot, et qui jouissaient de la correspondance, il fut dcid
qu'on ferait un rapport sur chacune d'elles, pour examiner si elles
devaient conserver cet avantage. Cette mesure concernait particulirement
les cordeliers, dj frapps dans leurs chefs, Ronsin, Vincent, Hbert, et
regards depuis comme suspects. Ainsi, toutes les socits sectionnaires
taient fltries par cette dclaration, et les cordeliers allaient subir un
rapport.

L'effet qu'on esprait de cette mesure ne fut pas long-temps  se faire
attendre. Toutes les socits sectionnaires, intimides ou averties,
vinrent l'une aprs l'autre  la convention et aux jacobins dclarer leur
dissolution volontaire. Toutes flicitaient galement la convention et les
jacobins, et dclaraient que, runies dans l'intrt public, elles se
sparaient volontairement, puisqu'on avait jug que leurs runions
nuisaient  la cause qu'elles voulaient servir. Ds cet instant, il ne
resta plus  Paris que la socit-mre des jacobins, et, dans les
provinces, que les socits affilies. A la vrit, celle des cordeliers
subsistait encore  ct de sa rivale. Cre jadis par Danton, ingrate
envers son fondateur, et toute dvoue depuis  Hbert, Ronsin et Vincent,
elle avait inquit un moment le gouvernement, et rivalis avec les
jacobins. Il s'y runissait encore les dbris des bureaux de Vincent et de
l'arme rvolutionnaire. On ne pouvait pas la dissoudre; on fit le rapport
qui la concernait. Il fut reconnu que depuis quelque temps elle ne
correspondait que trs rarement et trs ngligemment avec les jacobins, et
que par consquent il tait pour ainsi dire inutile de lui conserver la
correspondance. On proposa,  cette occasion, d'examiner s'il fallait 
Paris plus d'une socit populaire. On osa mme dire qu'il faudrait tablir
un seul centre d'opinion, et le placer aux Jacobins. La socit passa 
l'ordre du jour sur toutes ces propositions, et ne dcida pas mme si la
correspondance serait accorde aux cordeliers. Mais ce club jadis clbre
avait termin son existence: entirement abandonn, il ne comptait plus
pour rien, et les jacobins restrent, avec le cortge de leurs socits
affilies, seuls matres et rgulateurs de l'opinion.

Aprs avoir centralis, si on peut le dire, l'opinion, on songea  en
rgulariser l'expression,  la rendre moins bruyante et moins incommode
pour le gouvernement. La censure continuelle et la dnonciation des
fonctionnaires publics, magistrats, dputs, gnraux, administrateurs,
avait fait jusqu'alors la principale occupation des jacobins. Cette fureur
de poursuivre et d'attaquer sans cesse les agens[1] de l'autorit avait eu
ses inconvniens[1], mais aussi ses avantages tant qu'on avait pu douter de
leur zle et de leurs opinions. Mais aujourd'hui que le comit s'tait
vigoureusement empar du pouvoir, qu'il surveillait ses agens avec un grand
soin, et les choisissait dans le sens le plus rvolutionnaire, il ne
pouvait plus long-temps permettre aux jacobins de se livrer  leurs
soupons accoutums, et d'inquiter les fonctionnaires pour la plupart bien
surveills et bien choisis. C'et t mme un danger pour l'tat. C'est 
l'occasion des gnraux Charbonnier et Dagobert, calomnis tous les deux,
tandis que l'un remportait des avantages sur les Autrichiens, et que
l'autre expirait dans la Cerdagne, charg d'ans et de blessures, que
Collot-d'Herbois se plaignit aux jacobins de cette manire indiscrte de
poursuivre les gnraux et les fonctionnaires de toute espce. Suivant
l'usage de tout rejeter sur les morts, il imputa cette fureur de
dnonciation aux restes de la faction Hbert, et engagea les jacobins  ne
plus tolrer ces dnonciations publiques, qui faisaient perdre, disait-il,
un temps prcieux  la socit, et qui dconsidraient les agens choisis
par le gouvernement. En consquence, il proposa et fit instituer dans le
sein de la socit un comit charg de recevoir les dnonciations, et de
les transmettre secrtement au comit de salut public. De cette manire,
les dnonciations devenaient moins incommodes et moins bruyantes, et au
dsordre dmagogique commenait  succder la rgularit des formes
administratives.

Ainsi donc, se prononcer d'une manire toujours plus nergique contre les
ennemis de la rvolution, centraliser l'administration, la police et
l'opinion, furent les premiers soins du comit, et les premiers fruits de
la victoire remporte sur les partis. Sans doute, l'ambition commenait
maintenant  avoir part  ces dterminations, beaucoup plus que dans le
premier moment de son existence, mais pas autant que le ferait supposer la
grande masse de pouvoir qu'il s'tait acquise. Institu au commencement de
la campagne de 1793, et au milieu de prils urgens[1], il avait reu son
existence de la ncessit seule. Une fois tabli, il avait pris
successivement une plus grande part de pouvoir, suivant que l'exigeait le
service de l'tat, et il tait ainsi arriv  la dictature mme. Sa
position au milieu de cette dissolution universelle de toutes les autorits
tait telle, qu'il ne pouvait pas rorganiser sans gagner du pouvoir, et
faire bien sans y mettre de l'ambition. Ses dernires mesures lui taient
profitables sans doute, mais elles taient en elles-mmes prudentes et
utiles. La plupart mme lui avaient t suggres; car, dans une socit
qui se rorganise, tout vient s'offrir et se soumettre  l'autorit
cratrice. Mais il touchait au moment o l'ambition allait rgner seule, et
o l'intrt de sa propre puissance allait remplacer celui de l'tat. Tel
est l'homme; il ne peut pas rester dsintress longtemps, et il s'ajoute
bientt lui-mme au but qu'il poursuit.

Il restait au comit de salut public un dernier soin  prendre, celui qui
proccupe toujours les instituteurs d'une socit nouvelle, c'est la
religion. Dj il s'tait occup des ides morales en mettant _la probit,
la justice, et toutes les vertus,  l'ordre du jour_, il lui restait 
s'occuper des ides religieuses.

Remarquons ici chez ces sectaires le singulier progrs de leurs systmes.
Quand il fallut dtruire les girondins, ils virent en eux des modrs, des
rpublicains faibles, ils parlrent d'nergie patriotique et de _salut
public_, et les immolrent  ces ides. Quand il se forma deux nouveaux
partis, l'un brutal, extravagant, voulant tout renverser, tout profaner;
l'autre indulgent, facile, ami des moeurs douces et des plaisirs, ils
passrent des ides d'nergie patriotique  celles d'ordre et de vertu; ils
ne virent plus qu'une fatale modration nervant les forces de la
rvolution; ils virent tous les vices soulevs  la fois contre la svrit
du rgime rpublicain; d'une part l'anarchie rejetant toute ide d'ordre,
et de l'autre, la mollesse et la corruption rejetant toute ide de moeurs,
le dlire de l'esprit rejetant toute ide de Dieu; alors ils crurent voir
la rpublique attaque, comme la vertu, par toutes les mauvaises passions 
la fois. Le mot de vertu fut partout; ils mirent la justice, la probit, 
l'ordre du jour. Il leur restait  proclamer Dieu, l'immortalit de l'me,
toutes les croyances morales; il leur restait  faire une profession de foi
solennelle,  dclarer en un mot la religion de l'tat. Ils rsolurent donc
de rendre un dcret  ce sujet. De cette manire, ils opposaient aux
anarchistes l'ordre, aux athes Dieu, aux corrompus les moeurs. Leur
systme de la vertu tait complet. Il mettaient surtout un grand prix 
laver la rpublique des reproches d'impit dont elle tait poursuivie dans
toute l'Europe; ils voulaient dire ce qu'on dit toujours aux prtres qui
vous accusent d'tre impies, parce qu'on ne croit pas  leurs dogmes: NOUS
CROYONS EN DIEU.

Ils avaient encore d'autres motifs de prendre une grande mesure  l'gard
du culte. On avait aboli les crmonies de la Raison; il fallait des ftes
pour les jours de dcade; et il importait, en songeant aux besoins moraux
et religieux du peuple, de songer aussi  ses besoins d'imagination, et de
lui donner des sujets de runions publiques. D'ailleurs, le moment tait
des plus favorables: la rpublique, victorieuse  la fin de la campagne
prcdente, commenait  l'tre encore au dbut de celle-ci. Au lieu du
dnuement de moyens dans lequel elle se trouvait l'anne dernire, elle
tait, par les soins de son gouvernement, pourvue des plus puissantes
ressources militaires. De la crainte d'tre conquise, elle passait 
l'espoir de conqurir; au lieu d'insurrections effrayantes, la soumission
rgnait partout. Enfin si,  cause des assignats et du _maximum_, il y
avait encore de la gne dans la distribution intrieure des produits, la
nature semblait s'tre plu  combler la France de tous les biens, en lui
accordant les plus belles rcoltes. De toutes les provinces on annonait
que la moisson serait double, et mre un mois avant l'poque accoutume.
C'tait donc le moment de prosterner cette rpublique sauve, victorieuse
et comble de tous les dons, aux pieds de l'ternel. L'occasion tait
grande et touchante pour ceux de ces hommes qui croyaient; elle tait
opportune pour ceux qui n'obissaient qu' des ides politiques.

Remarquons une chose bien singulire. Des sectaires pour lesquels il
n'existait plus aucune convention humaine qui ft respectable; qui, grce 
leur mpris extraordinaire pour tous les autres peuples, et  l'estime dont
ils taient remplis pour eux-mmes, ne redoutaient aucune opinion, et ne
craignaient pas de blesser celle du monde; qui, en fait de gouvernement,
avaient tout rduit  l'absolu ncessaire; qui n'avaient admis d'autre
autorit que celle de quelques citoyens temporairement lus; qui avaient
rejet toute hirarchie de classes; qui n'avaient pas craint d'abolir le
plus ancien et le mieux enracin de tous les cultes, de tels sectaires
s'arrtaient devant deux ides, la morale et Dieu. Aprs avoir rejet
toutes celles dont ils croyaient pouvoir dgager l'homme, ils restaient
domins par l'empire de ces deux dernires, et immolaient un parti 
chacune. Si tous ne croyaient pas, tous cependant sentaient le besoin de
l'ordre entre les hommes, et, pour appuyer cet ordre humain, ils
comprenaient la ncessit de reconnatre dans l'univers un ordre gnral et
intelligent. C'est la premire fois, dans l'histoire du monde, que la
dissolution de toutes les autorits laissait la socit en proie au
gouvernement des esprits purement systmatiques (car les Anglais croyaient
 des traditions chrtiennes), et ces esprits, qui avaient dpass toutes
les ides reues, adoptaient, conservaient les ides de la morale et de
Dieu. Cet exemple est unique dans les annales du monde; il est singulier,
il est grand et beau; l'histoire doit s'arrter pour en faire la remarque.

Robespierre fut rapporteur dans cette occasion solennelle, et lui seul
devait l'tre d'aprs la distribution des rles qui s'tait faite entre les
membres du comit. Prieur, Robert-Lindet, Carnot, s'occupaient
silencieusement de l'administration et de la guerre. Barrre faisait la
plupart des rapports, particulirement ceux qui taient relatifs aux
oprations des armes, et en gnral tous ceux qu'il fallait improviser. Le
dclamateur Collot-d'Herbois tait dpch dans les clubs et les runions
populaires, pour y porter les paroles du comit. Couthon, quoique
paralytique, allait aussi partout, parlait  la convention, aux Jacobins,
au peuple, et avait l'art d'intresser par ses infirmits, et par le ton
paternel qu'il prenait en disant les choses les plus violentes. Billaud,
moins mobile, s'occupait de la correspondance, et traitait quelquefois les
questions de politique gnrale. Saint-Just, jeune, audacieux et actif,
allait et venait des champs de bataille au comit; quand il avait imprim
la terreur et l'nergie aux armes, il revenait faire des rapports
meurtriers contre les partis qu'il fallait envoyer  la mort. Robespierre
enfin, leur chef  tous, consult sur toutes les matires, ne prenait la
parole que dans les grandes occasions. Il traitait les hautes questions
morales et politiques; on lui rservait ces beaux sujets, comme plus dignes
de son talent et de sa vertu. Le rle de rapporteur lui appartenait de
droit dans la question qu'on allait traiter. Aucun ne s'tait prononc plus
fortement contre l'athisme, aucun n'tait aussi vnr, aucun n'avait une
aussi grande rputation de puret et de vertu, aucun enfin, par son
ascendant et son dogmatisme, n'tait plus propre  cette espce de
pontificat.

Jamais occasion n'avait t plus belle pour imiter ce Rousseau, dont il
professait les opinions, et du style duquel il faisait une tude
continuelle. Le talent de Robespierre s'tait singulirement dvelopp dans
les longues luttes de la rvolution. Cet tre froid et pesant commenait 
bien improviser; et quand il crivait, c'tait avec puret, clat et force.
On retrouvait dans son style quelque chose de l'humeur pre et sombre de
Rousseau, mais il n'avait pu se donner ni les grandes penses, ni l'me
gnreuse et passionne de l'auteur d'_mile_.

Il partit  la tribune le 18 floral (7 mai 1794), avec un discours
soigneusement travaill. Une attention profonde lui fut accorde.
Citoyens, dit-il en dbutant, c'est dans la prosprit que les peuples,
ainsi que les particuliers, doivent pour ainsi dire se recueillir, pour
couter dans le silence des passions la voix de la sagesse. Alors il
dveloppe longuement le systme adopt. La rpublique, suivant lui, c'est
la vertu; et tous les adversaires qu'elle avait rencontrs ne sont que les
vices de tous genres soulevs contre elle, et soudoys par les rois. Les
anarchistes, les corrompus, les athes, n'ont t que les agens[1] de Pitt.
Les tyrans, ajoute-t-il, satisfaits de l'audace de leurs missaires,
s'taient empresss d'taler aux yeux de leurs sujets les extravagances
qu'ils avaient achetes; et, feignant de croire que c'tait l le peuple
franais, ils semblaient leur dire: Que gagnerez-vous  secouer notre joug?
_Vous le voyez, les rpublicains ne valent pas mieux que nous!_ Brissot,
Danton, Hbert, figurent alternativement dans le discours de Robespierre;
et, pendant qu'il se livre contre ces prtendus ennemis de la vertu aux
dclamations de la haine, dclamations dj fort uses, il excite peu
d'enthousiasme. Mais bientt il abandonne cette partie du sujet, et s'lve
 des ides vraiment grandes et morales, exprimes avec talent. Il obtient
alors des acclamations universelles. Il observe avec raison que ce n'est
pas comme auteurs de systmes que les reprsentans[1] de la nation doivent
poursuivre l'athisme et proclamer le disme, mais comme des lgislateurs,
cherchant quels sont les principes les plus convenables  l'homme runi en
socit. Que vous importent  vous, lgislateurs, s'crie-t-il, que vous
importent les hypothses diverses par lesquelles certains philosophes
expliquent les phnomnes de la nature? Vous pouvez abandonner tous ces
objets  leurs disputes ternelles; ce n'est ni comme mtaphysiciens, ni
comme thologiens que vous devez les envisager: aux yeux du lgislateur,
tout ce qui est utile au monde et bon dans la pratique, est la vrit.
L'ide de l'tre suprme et de l'immortalit de l'me est un rappel
continuel  la justice; elle est donc sociale et rpublicaine.... Qui donc
t'a donn, s'crie encore Robespierre, la mission d'annoncer au peuple que
la Divinit n'existe pas? O toi qui te passionnes pour cette aride
doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie! quel avantage
trouves-tu  persuader  l'homme qu'une force aveugle prside  ses
destines et frappe au hasard le crime et la vertu? que son me n'est qu'un
souffle lger qui s'teint aux portes du tombeau? L'ide de son nant lui
inspirera-t-elle des sentimens[1] plus purs et plus levs que celle de son
immortalit? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses semblables et
pour lui-mme, plus de dvouement pour la patrie, plus d'audace  braver la
tyrannie, plus de mpris pour la mort ou pour la volupt? Vous, qui
regrettez un ami vertueux, vous aimez  penser que la plus belle partie de
lui-mme a chapp au trpas! Vous, qui pleurez sur le cercueil d'un fils
ou d'une pouse, tes-vous consol par celui qui vous dit qu'il ne reste
plus d'eux qu'une vile poussire? Malheureux qui expirez sous les coups
d'un assassin, votre dernier soupir est un appel  la justice ternelle!
L'innocence sur l'chafaud fait plir le tyran sur son char de triomphe.
Aurait-elle cet ascendant si le tombeau galait l'oppresseur et
l'opprim?...

Robespierre, s'attachant toujours  saisir le ct politique de la
question, ajoute ces observations remarquables: Prenons ici, dit-il, les
leons de l'histoire. Remarquons, je vous prie, comment les hommes qui ont
influ sur la destine des tats furent dtermins vers l'un ou l'autre des
deux systmes opposs, par leur caractre personnel, et par la nature mme
de leurs vues politiques. Voyez-vous avec quel art profond Csar, plaidant
dans le snat romain en faveur des complices de Catilina, s'gare dans une
digression contre le dogme de l'immortalit de l'me, tant ces ides lui
paraissent propres  teindre dans le coeur des juges l'nergie de la
vertu, tant la cause du crime lui parat lie  celle de l'athisme!
Cicron, au contraire, invoquait contre les tratres et le glaive des lois
et la foudre des dieux. Socrate mourant entretient ses amis de
l'immortalit de l'me. Lonidas, aux Thermopyles, soupant avec ses
compagnons d'armes au moment d'excuter le dessein le plus hroque que la
vertu humaine ait jamais conu, les invite pour le lendemain  un autre
banquet pour une vie nouvelle.... Caton ne balana point entre picure et
Znon. Brutus et les illustres conjurs qui partagrent ses prils et sa
gloire appartenaient aussi  cette secte sublime des stociens, qui eut des
ides si hautes de la dignit de l'homme, qui poussa si loin l'enthousiasme
de la vertu, et qui n'outra que l'hrosme. Le stocisme enfanta des mules
de Brutus et de Caton jusque dans les sicles affreux qui suivirent la
perte de la libert romaine; le stocisme sauva l'honneur de la nature
humaine, dgrade par les vices des successeurs de Csar, et surtout par la
patience des peuples.

Au sujet de l'athisme, Robespierre s'explique d'une manire singulire sur
les encyclopdistes. Cette secte, dit-il, en matire de politique, resta
toujours au-dessous des droits du peuple; en matire de morale elle alla
beaucoup au-del de la destruction des prjugs religieux: ses coryphes
dclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils taient pensionns par
les despotes; ils faisaient tantt des livres contre la cour, et tantt des
ddicaces aux rois, des discours pour les courtisans, et des madrigaux pour
les courtisanes; ils taient fiers dans leurs crits et rampans[1] dans les
antichambres. Cette secte propagea avec beaucoup de zle l'opinion du
matrialisme, qui prvalut parmi les grands et parmi les beaux esprits; on
lui doit en partie cette espce de philosophie pratique qui, rduisant
l'gosme en systme, regarde la socit humaine comme une guerre de ruse,
le succs comme la rgle du juste et de l'injuste, la probit comme une
affaire de got ou de biensance, le monde comme le patrimoine des fripons
adroits....

Parmi ceux qui au temps dont je parle se signalrent dans la carrire des
lettres et de la philosophie, un homme par l'lvation de son me et la
grandeur de son caractre, se montra digne du ministre de prcepteur du
genre humain: il attaqua la tyrannie avec franchise; il parla avec
enthousiasme de la Divinit; son loquence mle et probe peignit en traits
de feu les charmes de la vertu; elle dfendit ces dogmes consolateurs que
la raison donne pour appui au coeur humain. La puret de sa doctrine,
puise dans la nature et dans la haine profonde du vice, autant que son
mpris invincible pour les sophistes intrigans[1] qui usurpaient le nom de
philosophes, lui attira la haine et la perscution de ses rivaux et de ses
faux amis. Ah! s'il avait t tmoin de cette rvolution dont il fut le
prcurseur, qui peut douter que son me gnreuse et embrass avec
transport la cause de la justice et de l'galit!

Robespierre s'attache ensuite  carter cette ide que le gouvernement, en
proclamant le dogme de l'tre suprme, travaille pour les prtres. Il
s'exprime ainsi qu'il suit: Qu'y a-t-il de commun entre les prtres et
Dieu? Les prtres sont  la morale ce que les charlatans sont  la
mdecine. Combien le Dieu de la nature est diffrent du Dieu des prtres!
Je ne reconnais rien de si ressemblant  l'athisme que les religions
qu'ils ont faites. A force de dfigurer l'tre suprme, ils l'ont ananti
autant qu'il tait en eux: ils en ont fait tantt un globe de feu, tantt
un boeuf, tantt un arbre, tantt un homme, tantt un roi. Les prtres ont
cr un Dieu  leur image; ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel,
implacable; ils l'ont trait comme jadis les maires du palais traitrent
les descendans de Clovis pour rgner en son nom et se mettre  sa place;
ils l'ont relgu dans le ciel comme dans un palais, et ne l'ont appel sur
la terre que pour demander,  leur profit, des dmes, des richesses, des
honneurs, des plaisirs et de la puissance. Le vritable temple de l'tre
suprme c'est l'univers; son culte, la vertu; ses ftes, la joie d'un grand
peuple rassembl sous ses yeux pour resserrer les noeuds de la fraternit
universelle, et pour lui prsenter l'hommage des coeurs sensibles et purs.

Robespierre dit ensuite qu'il faut des ftes  un peuple. L'homme, dit-il,
est le plus grand objet qui soit dans la nature; et le plus magnifique de
tous les spectacles, c'est celui d'un grand peuple assembl. En
consquence il propose des plans de runion pour tous les jours de dcadis.
Son rapport s'achve au milieu des plus vifs applaudissemens. Il prsente
enfin le dcret suivant, qui est adopt par acclamation:

Art. 1er. Le peuple franais reconnat l'existence de l'tre suprme et
l'immortalit de l'me.

Art. 2. Il reconnat que le culte le plus digne de l'tre suprme est la
pratique des devoirs de l'homme.

D'autres articles portent qu'il sera institu des ftes pour rappeler
l'homme  la pense de la Divinit et  la dignit de son tre. Elles
emprunteront leurs noms des vnemens de la rvolution, ou des vertus les
plus utiles  l'homme. Outre les ftes du 14 juillet, du 10 aot, du 21
janvier et du 31 mai, la rpublique clbrera tous les jours de dcadis les
ftes suivantes:-- l'tre suprme,--au genre humain,--au peuple
franais,--aux bienfaiteurs de l'humanit,--aux martyrs de la libert,--
la libert et  l'galit,-- la rpublique,-- la libert du monde,--
l'amour de la patrie,-- la haine des tyrans et des tratres,-- la
vrit,-- la justice,-- la pudeur,-- la gloire,-- l'amiti,-- la
frugalit,--au courage,-- la bonne foi,-- l'hrosme,--au
dsintressement,--au stocisme,-- l'amour,-- la foi conjugale,--
l'amour paternel,-- la tendresse maternelle,-- la pit filiale,--
l'enfance,-- la jeunesse,-- l'ge viril,-- la vieillesse,--au
malheur,-- l'agriculture,-- l'industrie,-- nos aeux,-- la
postrit,--au bonheur.

Une fte solennelle est ordonne pour le 20 prairial, et le plan en est
confi  David. Il faut ajouter que, dans ce dcret, la libert des cultes
est proclame de nouveau.

A peine ce rapport est-il achev, qu'il est livr  l'impression. Dans la
mme journe la commune, les jacobins, en demandent la lecture, le couvrent
d'applaudissemens, et dlibrent d'aller en corps tmoigner  la convention
leurs remerciemens pour le _sublime_ dcret qu'elle vient de rendre. On
avait observ que les jacobins n'avaient pas pris la parole aprs
l'immolation des deux partis, et n'taient pas alls fliciter le comit et
la convention. Un membre leur en fait la remarque, et dit que l'occasion se
prsente de prouver l'union des jacobins avec un gouvernement qui dploie
une si belle conduite. Une adresse est en effet rdige, et prsente  la
convention par une dputation des jacobins. Cette adresse finit en ces
termes: Les jacobins viennent aujourd'hui vous remercier du dcret
solennel que vous avez rendu; ils viendront s'unir  vous dans la
clbration de ce grand jour o la fte  l'tre suprme runira de toutes
les parties de la France les citoyens vertueux, pour chanter l'hymne de la
vertu. Le prsident fait  la dputation une rponse pompeuse. Il est
digne, lui dit-il, d'une socit qui remplit le monde de sa renomme, qui
jouit d'une si grande influence sur l'opinion publique, qui s'associa dans
tous les temps  tout ce qu'il y eut de plus courageux parmi les dfenseurs
des droits de l'homme, de venir dans le temple des lois rendre hommage 
l'tre suprme.

Le prsident poursuit, et aprs un discours assez long sur le mme sujet,
cde la parole  Couthon. Celui-ci prononce un discours vhment contre les
athes, les corrompus, et fait un pompeux loge de la socit; il propose,
en ce jour solennel de joie et de reconnaissance, de rendre aux jacobins
une justice qui leur est due depuis longtemps, c'est que, ds l'ouverture
de la rvolution, ils n'ont pas cess de bien mriter de la patrie. Cette
proposition est adopte au milieu des plus bruyans applaudissemens. On se
spare dans des transports de joie, et dans une espce d'ivresse.

Si la convention avait reu de nombreuses adresses aprs la mort des
hbertistes et des dantonistes, elle en reut bien davantage encore, aprs
le dcret qui proclamait la croyance  l'tre suprme. La contagion des
ides et des mots est chez les Franais d'une rapidit extraordinaire. Chez
un peuple prompt et communicatif, l'ide qui occupe quelques esprits est
bientt l'ide qui les occupe tous: le mot qui est dans quelques bouches
est bientt dans toutes. Les adresses arrivrent encore de toutes parts,
flicitant la convention de ses dcrets sublimes, la remerciant d'avoir
tabli la vertu, proclam l'tre suprme, et rendu l'esprance  l'homme.
Toutes les sections vinrent l'une aprs l'autre exprimer les mmes
sentimens. La section Marat se prsentant  la barre et s'adressant  la
Montagne, lui dit: Montagne bienfaisante! Sina protecteur! reois aussi
nos expressions de reconnaissance et de flicitation pour tous les dcrets
sublimes que tu lances chaque jour pour le bonheur du genre humain. De ton
sein bouillonnant est sortie la foudre salutaire qui, en crasant
l'athisme, donne  tous les vrais rpublicains l'ide bien consolante de
vivre libres, sous les yeux de l'tre suprme, et dans l'attente de
l'immortalit de l'me. _Vive la convention! vive la rpublique! vive la
Montagne!_ Toutes les adresses engageaient de nouveau la convention 
conserver le pouvoir. Il en est une qui l'engageait mme  siger jusqu'
ce que le rgne de la vertu ft tabli dans la rpublique sur des bases
imprissables.

Ds ce jour, les mots de _vertu_ et d'_tre suprme_ furent dans toutes les
bouches. Sur le frontispice des temples, o l'on avait crit: _A la
Raison_, on crivit: _A l'tre suprme_. Les restes de Rousseau furent
transports au Panthon. Sa veuve fut prsente  la convention et
gratifie d'une pension.

Ainsi, le comit de salut public, triomphant de tous les partis, saisi de
tous les pouvoirs, plac  la tte d'une nation enthousiaste et
victorieuse, proclamant le rgne de la vertu et le dogme de l'tre suprme,
tait au sommet de sa puissance et au dernier terme de ses systmes.




CHAPITRE XX.


TAT DE L'EUROPE AU COMMENCEMENT DE L'ANNE 1794 (AN II).--PRPARATIFS
UNIVERSELS DE GUERRE. POLITIQUE DE PITT. PLANS DES COALISS ET DES
FRANAIS.--TAT DE NOS ARMES DE TERRE ET DE MER; ACTIVIT ET NERGIE DU
GOUVERNEMENT POUR TROUVER ET UTILISER LES RESSOURCES.--OUVERTURE DE LA
CAMPAGNE; OCCUPATION DES PYRNES ET DES ALPES.--OPRATIONS DANS LES
PAYS-BAS. COMBATS SUR LA SAMBRE ET SUR LA LYS.--VICTOIRE DE TURCOING.--FIN
DE LA GUERRE DE LA VENDE.--COMMENCEMENT DE LA GUERRE DES
CHOUANS.--VNEMENS DANS LES COLONIES.--DSASTRE DE SAINT-DOMINGUE.--PERTE
DE LA MARTINIQUE.--BATAILLE NAVALE.

L'hiver avait t employ en Europe et en France  faire les prparatifs
d'une nouvelle campagne. L'Angleterre tait toujours l'me de la coalition,
et poussait les puissances du continent  venir dtruire, sur les bords de
la Seine, une rvolution qui l'effrayait et une rivale qui lui tait
odieuse. L'implacable fils de Chatam avait fait cette anne des efforts
immenses pour craser la France. Toutefois, ce n'tait pas sans obstacle
qu'il avait obtenu du parlement des moyens proportionns  ses vastes
projets. Lord Stanhope, dans la chambre haute, Fox, Sheridan, dans la
chambre basse, taient toujours opposs au systme de la guerre. Ils
refusaient tous les sacrifices demands par les ministres; ils ne voulaient
accorder que ce qui tait ncessaire  l'armement des ctes, et surtout ils
ne pouvaient pas souffrir que l'on qualifit cette guerre de _juste et
ncessaire_; elle tait, disaient-ils, inique, ruineuse; et punie de justes
revers. Les motifs tirs de l'ouverture de l'Escaut, des dangers de la
Hollande, de la ncessit de dfendre la constitution britannique, taient
faux. La Hollande n'avait pas t mise en pril par l'ouverture de
l'Escaut, et la constitution britannique n'tait point menace. Le but des
ministres tait, selon eux, de dtruire un peuple qui avait voulu devenir
libre, et d'augmenter sans cesse leur influence et leur autorit
personnelle, sous prtexte de rsister aux machinations des jacobins
franais. Cette lutte avait t soutenue par des moyens iniques. On avait
foment la guerre civile et le massacre; mais un peuple brave et gnreux
avait djou les tentatives de ses adversaires par un courage et des
efforts sans exemple. Stanhope, Fox, Sheridan, concluaient qu'une lutte
pareille dshonorait et ruinait l'Angleterre. Ils se trompaient sous un
rapport. L'opposition anglaise peut souvent reprocher  son ministre de
faire des guerres injustes, mais jamais dsavantageuses. Si la guerre faite
 la France n'avait aucun motif de justice, elle avait des motifs de
politique excellens, comme on va le voir, et l'opposition, trompe par des
sentimens gnreux, oubliait les avantages qui allaient en rsulter pour
l'Angleterre.

Pitt feignait d'tre effray des menaces de descente faites  la tribune de
la convention; il prtendait que des paysans de Kent avaient dit: Voici les
Franais qui vont nous apporter les droits de l'homme. Il s'autorisait de
ces propos (pays, dit-on, par lui-mme) pour prtendre que la constitution
tait menace; il avait dnonc les socits constitutionnelles de
l'Angleterre, devenues un peu plus actives par l'exemple des clubs de
France, et il soutenait qu'elles voulaient tablir une convention sous
prtexte d'une rforme parlementaire. En consquence il demanda la
suspension de l'_habeas corpus_, la saisie des papiers de ces socits, et
la mise en accusation de quelques-uns de leurs membres. Il demanda en outre
la facult d'enrler des volontaires, et de les entretenir au moyen des
_benevolences_ ou souscriptions, d'augmenter l'arme de terre et la marine,
de solder un corps de quarante mille trangers, Franais migrs ou autres.
L'opposition fit une vive rsistance; elle soutint que rien ne motivait la
suspension de la plus prcieuse des liberts anglaises; que les socits
accuses dlibraient en public, que leurs voeux hautement exprims ne
pouvaient tre des conspirations, que ces voeux taient ceux de toute
l'Angleterre, puisqu'ils se bornaient  la rforme parlementaire; que
l'augmentation dmesure de l'arme de terre tait un danger pour le peuple
anglais; que si les volontaires pouvaient tre arms par souscription, il
deviendrait loisible au ministre de lever des armes sans l'autorisation du
parlement; que la solde d'un aussi grand nombre d'trangers tait ruineuse,
et qu'elle n'avait d'autre but que de payer les Franais tratres  leur
patrie; Malgr les remontrances de l'opposition, qui n'avait jamais t ni
plus loquente, ni moins nombreuse, car elle ne comptait pas plus de trente
ou quarante voix, Pitt obtint tout ce qu'il voulut, et fit sanctionner tous
les bills qu'il avait prsents.

Aussitt que ses demandes furent accordes, il fit doubler les milices; il
porta l'arme de terre  soixante mille hommes, celle de mer  quatre-vingt
mille; il organisa de nouveaux corps d'migrs, et fit mettre en accusation
plusieurs membres des socits constitutionnelles. Le jury anglais,
garantie plus solide que le parlement, acquitta les prvenus; mais peu
importait  Pitt, qui avait maintenant dans les mains tous les moyens de
rprimer le moindre mouvement politique, et de dployer une puissance
colossale en Europe.

C'tait le moment de profiter de cette guerre universelle pour accabler la
France, pour ruiner  jamais sa marine, et lui enlever ses colonies;
rsultat beaucoup plus sr et plus dsirable aux yeux de Pitt que la
rpression de quelques doctrines politiques et religieuses. Il avait russi
l'anne prcdente  armer contre la France les deux puissances maritimes
qui auraient toujours d lui rester allies, l'Espagne et la Hollande; il
s'attachait  les maintenir dans leur erreur politique, et  en tirer le
plus grand parti contre la marine franaise. L'Angleterre pouvait faire
sortir de ses ports au moins cent vaisseaux de ligne, l'Espagne quarante,
la Hollande vingt, sans compter encore une multitude de frgates. Comment
la France, avec les cinquante ou soixante vaisseaux qui lui restaient
depuis l'incendie de Toulon, pouvait-elle rsister  de telles forces?
Aussi, quoiqu'on n'et pas livr encore un seul combat naval, le pavillon
anglais dominait sur la Mditerrane, sur l'Ocan atlantique et la mer des
Indes. Dans la Mditerrane, les escadres anglaises menaaient les
puissances italiennes qui voulaient rester neutres, bloquaient la Corse
pour nous l'enlever, et attendaient le moment de dbarquer des troupes et
des munitions dans la Vende. En Amrique, elles entouraient nos Antilles,
et cherchaient  profiter des affreuses discordes qui rgnaient entre les
blancs, les multres et les noirs, pour s'en emparer. Dans la mer des
Indes, elles achevaient l'tablissement de la puissance britannique, et la
ruine de Pondichry. Avec une campagne encore, notre commerce tait
dtruit, quelque ft le sort de nos armes sur le continent. Ainsi rien
n'tait plus politique que la guerre faite par Pitt  la France, et
l'opposition avait tort de la critiquer sous le rapport de l'utilit. Elle
n'aurait eu raison que dans un cas, et ce cas ne s'est pas ralis encore;
si la dette anglaise, continuellement accrue, et devenue aujourd'hui
norme, est rellement au-dessus de la richesse du pays et doit s'abmer un
jour, l'Angleterre aura excd ses moyens, et aura eu tort de lutter pour
un empire qui lui aura cot ses forces. Mais c'est l un mystre de
l'avenir.

Pitt ne se refusait aucune violence pour augmenter ses moyens et aggraver
les maux de la France. Les Amricains, heureux sous Washington,
parcouraient librement les mers, et commenaient  faire ce vaste commerce
de transport qui les a enrichis pendant les longues guerres du continent.
Les escadres anglaises arrtaient les navires amricains, et enlevaient les
matelots de leurs quipages. Plus de cinq cents vaisseaux avaient dj subi
cette violence, et c'tait l'objet de vives et jusqu'alors inutiles
rclamations de la part du gouvernement amricain. Ce n'est pas tout
encore:  la faveur de la neutralit, les Amricains, les Danois, les
Sudois, frquentaient nos ports, y apportaient des secours en grains que
la disette rendait extrmement prcieux, beaucoup d'objets ncessaires  la
marine, et emportaient en retour les vins et les autres produits que le sol
de la France fournit au monde. Grce  cet intermdiaire des neutres, le
commerce n'tait pas entirement interrompu, et on avait pourvu aux besoins
les plus indispensables de la consommation. L'Angleterre, considrant la
France comme une place assige qu'il fallait affamer et rduire au
dsespoir, voulait porter atteinte  ces droits des neutres, et venait
d'adresser aux cours du Nord des notes pleines de sophismes, pour obtenir
une drogation au droit des gens.

Pendant que l'Angleterre employait ces moyens de toute espce, elle avait
toujours quarante mille hommes dans les Pays-Bas, sous les ordres du duc
d'York; lord Moira, qui n'avait pu arriver  temps vers Granville,
mouillait  Jersey avec son escadre et dix mille hommes de dbarquement;
enfin la trsorerie anglaise tenait des fonds  la disposition de toutes
les puissances belligrantes.

Sur le continent, le zle n'tait pas aussi grand. Les puissances qui
n'avaient pas  la guerre le mme intrt que l'Angleterre, et qui ne la
faisaient que pour de prtendus principes, n'y mettaient ni la mme ardeur,
ni la mme activit. L'Angleterre s'efforait de les ranimer toutes. Elle
tenait toujours la Hollande sous son joug au moyen du prince d'Orange, et
l'obligeait  fournir son contingent dans l'arme coalise du Nord. Ainsi
cette malheureuse nation avait ses vaisseaux et ses rgimens au service de
sa plus redoutable ennemie, et contre sa plus sre allie. La Prusse,
malgr le mysticisme de son roi, tait fort dsabuse des illusions dont on
l'avait nourrie depuis deux ans. La retraite de Champagne en 1792, et celle
des Vosges en 1793, n'avaient rien eu d'encourageant pour elle.
Frdric-Guillaume, qui venait d'puiser son trsor, d'affaiblir son arme
pour une guerre qui ne pouvait avoir aucun rsultat favorable  son
royaume, et qui pouvait servir tout au plus la maison d'Autriche, aurait
voulu y renoncer. Un objet d'ailleurs beaucoup plus intressant pour lui
l'appelait au Nord: c'tait la Pologne qui se mettait en mouvement, et dont
les membres pars tendaient  se rejoindre. L'Angleterre, le surprenant au
milieu de ces incertitudes, l'engagea  continuer la guerre par le moyen
tout-puissant de son or. Elle conclut  La Haye, en son nom et en celui de
la Hollande, un trait par lequel la Prusse s'obligeait  fournir
soixante-deux mille quatre cents hommes  la coalition. Cette arme devait
avoir pour chef un Prussien, et ses conqutes futures devaient appartenir
en commun aux deux puissances maritimes, l'Angleterre et la Hollande. En
retour, ces deux puissances promettaient de fournir cinquante mille livres
sterling par mois  la Prusse pour l'entretien de ses troupes, et de lui
payer de plus le pain et le fourrage; outre cette somme, elles accordaient
encore trois cent mille livres sterling, pour les premires dpenses
d'entre en campagne, et cent mille pour le retour dans les tats
prussiens. A ce prix, la Prusse continua la guerre impolitique qu'elle
avait commence.

La maison d'Autriche n'avait plus rien  empcher en France, puisque la
reine, pouse de Louis XVI, avait expir sur l'chafaud. Elle devait, moins
qu'aucun autre pays, redouter la contagion de la rvolution, puisque trente
ans de discussions politiques n'ont pas encore veill les esprits chez
elle. Elle ne nous faisait donc la guerre que par vengeance, engagement
pris, et dsir de gagner quelques places dans les Pays-Bas; peut-tre aussi
par le fol et vague espoir d'avoir une partie de nos provinces. Elle y
mettait plus d'ardeur que la Prusse, mais pas beaucoup plus d'activit
relle, car elle ne fit que complter et rorganiser ses rgimens, sans en
augmenter le nombre. Une grande partie de ses troupes tait en Pologne, car
elle avait, comme la Prusse, un puissant motif de regarder en arrire et de
songer  la Vistule autant qu'au Rhin. Les Gallicies ne l'occupaient pas
moins que la Belgique et l'Alsace.

La Sude et le Danemarck gardaient une sage neutralit, et rpondaient aux
sophismes de l'Angleterre, que le droit public tait immuable, qu'il n'y
avait aucune raison d'y manquer envers la France, et d'tendre  tout un
pays les lois du blocus, lois applicables seulement  une place assige;
que les vaisseaux danois et sudois taient bien reus en France, qu'ils
n'y trouvaient pas des barbares, comme on le disait, mais un gouvernement
qui faisait droit aux demandes des trangers commerans, et qui avait pour
eux tous les gards dus aux nations avec lesquelles il tait en paix; qu'il
n'y avait donc aucune raison d'interrompre des relations avantageuses. En
consquence, bien que Catherine, toute dispose en faveur des projets des
Anglais, semblt se prononcer contre les droits des nations neutres, la
Sude et le Danemarck persistrent dans leurs rsolutions, gardrent une
neutralit prudente et ferme, et firent un trait par lequel les deux pays
s'engageaient  maintenir les droits des neutres, et  faire observer la
clause du trait de 1780, laquelle fermait la mer Baltique aux vaisseaux
arms des puissances qui n'avaient aucun port dans cette mer. La France
pouvait donc esprer de recevoir encore les grains du Nord, et les bois et
chanvres ncessaires  sa marine.

La Russie, affectant toujours beaucoup d'indignation contre la rvolution
franaise, et donnant de grandes esprances aux migrs, ne songeait qu'
la Pologne, et n'abondait si fort dans la politique des Anglais que pour
obtenir leur adhsion  la sienne. C'est l ce qui explique le silence de
l'Angleterre sur un vnement aussi grand que la disparition d'un royaume
de la scne politique. Dans ce moment de spoliation gnrale, o
l'Angleterre recueillait une si grande part d'avantages dans le midi de
l'Europe et sur toutes les mers, il lui convenait peu de parler le langage
de la justice aux copartageans de la Pologne. Ainsi la coalition, qui
accusait la France d'tre tombe dans la barbarie, commettait au Nord le
brigandage le plus audacieux que se soit jamais permis la politique, en
mditait un pareil sur la France, et contribuait  dtruire pour jamais la
libert des mers.

Les princes allemands suivaient l'impulsion de la maison d'Autriche. La
Suisse, protge par ses montagnes, et dispense par ses institutions de se
croiser pour la cause des monarchies, persistait  ne prendre aucun parti,
et couvrait de sa neutralit nos provinces de l'Est, les moins dfendues de
toutes. Elle faisait sur le continent ce que les Amricains, les Sudois et
les Danois, faisaient sur mer; elle rendait au commerce franais les mmes
services, et en recueillait la mme rcompense. Elle nous donnait des
chevaux dont nos armes avaient besoin, des bestiaux qui nous manquaient
depuis que la guerre avait ravag les Vosges et la Vende; elle exportait
les produits de nos manufactures, et devenait ainsi l'intermdiaire du
commerce le plus avantageux. Le Pimont continuait la guerre, sans doute
avec regret; mais il ne pouvait consentir  mettre bas les armes, aprs
avoir perdu deux provinces, la Savoie et Nice,  ce jeu sanglant et
maladroit. Les puissances italiennes voulaient tre neutres, mais elles
taient fort inquites dans ce projet. La rpublique de Gnes avait vu les
Anglais commettre dans son port un acte indigne, un vritable attentat au
droit des gens. Ils s'taient empars d'une frgate franaise qui mouillait
 l'abri de la neutralit gnrale, et en avaient massacr l'quipage. La
Toscane avait t oblige de renvoyer le rsident franais. Naples, qui
avait reconnu la rpublique lorsque les escadres franaises menaaient ses
rivages, faisait de grandes dmonstrations contre elle depuis que le
pavillon anglais s'tait dploy dans la Mditerrane, et promettait
dix-huit mille hommes de secours au Pimont. Rome, heureusement
impuissante, nous maudissait, et laissait gorger dans ses murs l'agent
franais Basseville. Venise enfin, quoique peu flatte du langage
dmagogique de la France, ne voulait nullement s'engager dans une guerre,
et,  la faveur de sa position loigne, esprait garder la neutralit. La
Corse tait prte  nous chapper depuis que Paoli s'tait dclar pour les
Anglais; il ne nous restait plus, dans cette le, que Bastia et Calvi.

L'Espagne, la moins coupable de tous nos ennemis, continuait une guerre
impolitique, et persistait  commettre la mme faute que la Hollande. Les
prtendus devoirs des trnes, les victoires de Ricardos et l'influence
anglaise la dcidrent  essayer encore d'une campagne, quoiqu'elle ft
fort puise, qu'elle manqut de soldats, et surtout d'argent. Le clbre
Alcudia fit disgracier d'Aranda pour avoir conseill la paix.

La politique avait donc peu chang depuis l'anne prcdente. Intrts,
erreurs, fautes et crimes, taient, en 1794, les mmes qu'en 1793.
L'Angleterre seule avait augment ses forces. Les coaliss possdaient
toujours dans les Pays-Bas cent cinquante mille hommes, Autrichiens,
Allemands, Hollandais et Anglais. Vingt-cinq ou trente mille Autrichiens
taient  Luxembourg; soixante-cinq mille Prussiens et Saxons aux environs
de Mayence. Cinquante mille Autrichiens, mls de quelques migrs,
bordaient le Rhin, de Manheim  Ble. L'arme pimontaise tait toujours de
quarante mille hommes et de sept ou huit mille Autrichiens auxiliaires.
L'Espagne avait fait quelques recrues pour recomposer ses bataillons, et
avait demand des secours pcuniaires au clerg; mais son arme n'tait pas
plus considrable que l'anne prcdente, et se bornait toujours aune
soixantaine de mille hommes, rpartis entre les Pyrnes occidentales et
orientales.

C'est au Nord que l'on se proposait de nous porter les coups les plus
dcisifs, en s'appuyant sur Cond, Valenciennes et le Quesnoy. Le clbre
Mack avait rdig  Londres un plan duquel on esprait de grands rsultats.
Cette fois, le tacticien allemand, se montrant un peu plus hardi, avait
fait entrer dans son projet une marche sur Paris. Malheureusement, il tait
trop tard pour dployer de la hardiesse, car les Franais ne pouvaient plus
tre surpris, et leurs forces taient immenses. Le plan consistait 
prendre encore une place, celle de Landrecies, de se grouper en force sur
ce point, d'amener les Prussiens des Vosges vers la Sambre, et de marcher
en avant en laissant deux corps sur les ailes, l'un en Flandre, l'autre sur
la Sambre. En mme temps, lord Moira devait dbarquer des troupes dans la
Vende, et aggraver nos dangers par une double marche sur Paris.

Prendre Landrecies quand on avait Valenciennes, Cond et le Quesnoy, tait
un soin puril; couvrir ses communications vers la Sambre tait fort sage;
mais placer un corps pour garder la Flandre tait fort inutile, quand il
s'agissait de former une masse puissante d'invasion: amener les Prussiens
sur la Sambre tait fort douteux, comme nous le verrons; enfin, la
diversion dans la Vende tait depuis un an devenue impossible, car la
grande Vende avait pri. On va voir, par la comparaison du projet avec
l'vnement, la vanit de ces plans crits  Londres[4].

[Note 4: Ceux qui voudront lire la meilleure discussion politique et
militaire sur ce sujet, n'ont qu' chercher le mmoire critique crit par
le gnral Jomini sur cette campagne, et joint  sa grande Histoire des
guerres de la rvolution.]

La coalition n'avait pas, disons-nous, dploy de grandes ressources. Il
n'y avait dans ce moment que trois puissances vraiment actives en Europe,
l'Angleterre, la Russie et la France. La raison en est simple: l'Angleterre
voulait envahir les mers, la Russie s'assurer la Pologne, et la France
sauver son existence et sa libert. Il n'y avait d'nergiques que ces trois
grands intrts; il n'y avait de noble que celui de la France; et elle
dploya pour cet intrt les plus grands efforts dont l'histoire fasse
mention.

La rquisition permanente, dcrte au mois d'aot de l'anne prcdente,
avait dj procur des renforts aux armes, et contribu aux succs qui
terminrent la campagne; mais cette grande mesure ne devait produire tous
ses effets que dans la campagne suivante. Grce  ce mouvement
extraordinaire, douze cent mille hommes avaient quitt leurs foyers, et
couvraient les frontires, ou remplissaient les dpts de l'intrieur. On
avait commenc l'embrigadement de ces nouvelles troupes. On runissait un
bataillon de ligne avec deux bataillons de la nouvelle leve, et on formait
ainsi d'excellens rgimens. On avait dj organis sur ce plan sept cent
mille hommes, envoys aussitt sur les frontires et dans les places. Il y
en avait, les garnisons comprises, deux cent cinquante mille au Nord,
quarante dans les Ardennes, deux cents sur le Rhin et la Moselle, cent aux
Alpes, cent vingt aux Pyrnes, et quatre-vingts depuis Cherbourg jusqu'
La Rochelle. Les moyens pour les quiper n'avaient t ni moins prompts, ni
moins extraordinaires que pour les runir. Les manufactures d'armes
tablies  Paris et dans les provinces eurent bientt atteint le degr
d'activit qu'on voulait leur donner, et produit des quantits tonnantes
de canons, de fusils et de sabres. Le comit de salut public, profitant
habilement du caractre franais, avait su mettre  la mode la fabrication
du salptre. Dj, l'anne prcdente, il avait ordonn la visite des caves
pour en extraire la terre salptre. Bientt il fit mieux; il rdigea une
instruction, modle de simplicit et de clart, pour apprendre  tous les
citoyens  lessiver eux-mmes la terre des caves. Il paya en outre quelques
ouvriers chimistes pour leur enseigner la manipulation. Bientt ce got
s'introduisit; on se transmit les instructions qu'on avait reues, et
chaque maison fournit quelques livres de ce sel prcieux. Des quartiers de
Paris se runissaient pour apporter en pompe  la convention et aux
Jacobins le salptre qu'ils avaient fabriqu. On imagina une fte dans
laquelle chacun venait dposer ses offrandes sur l'autel de la patrie. On
donnait  ce sel des formes emblmatiques; on lui prodiguait toutes sortes
d'pithtes: on l'appelait _sel vengeur, sel librateur_. Le peuple s'en
amusait, mais il en produisait des quantits considrables, et le
gouvernement avait atteint son but. Un peu de dsordre se mlait
naturellement  tout cela. Les caves taient creuses, et la terre, aprs
avoir t lessive, gisait dans les rues quelle embarrassait et dgradait.
Un arrt du comit de salut public mit un terme  cet abus, et les terres
lessives furent replaces dans les caves. Les salins manquaient; le comit
ordonna que toutes les herbes qui n'taient employes ni  la nourriture
des animaux, ni aux usages domestiques ou ruraux, seraient de suite
brles, pour servir  l'exploitation du salptre ou tre converties en
salins.

Le gouvernement eut l'art d'introduire encore une autre mode non moins
avantageuse. Il tait plus facile de lever des hommes et de fabriquer des
armes que de trouver des chevaux: l'artillerie et la cavalerie en
manquaient. La guerre les avait rendus rares; le besoin et le
renchrissement gnral de toutes choses en augmentaient beaucoup le prix.
Il fallut recourir au grand moyen des rquisitions, c'est--dire prendre de
force ce qu'un besoin indispensable exigeait. On leva dans chaque canton un
cheval sur vingt-cinq, en le payant neuf cents francs. Cependant, quelque
puissante que soit la force, la bonne volont est plus efficace encore. Le
comit imagina de se faire offrir un cavalier tout quip par les jacobins.
L'exemple fut alors suivi partout. Communes, clubs, sections,
s'empressaient d'offrir  la rpublique ce qu'on appela des _cavaliers
jacobins_, tous parfaitement monts et quips.

On avait des soldats, il fallait des officiers. Le comit agit ici avec sa
promptitude ordinaire. La rvolution, dit Barrre, doit tout hter pour
ses besoins. La rvolution est  l'esprit humain ce que le soleil de
l'Afrique est  la vgtation. On rtablit l'cole de Mars; des jeunes
gens, choisis dans toutes les provinces, se rendirent  pied et
militairement,  Paris. Camps sous des tentes, au milieu de la plaine des
Sablons, ils devaient s'y instruire rapidement dans toutes les parties de
l'art de la guerre, et se rpandre ensuite dans les armes.

Des efforts non moins grands taient faits pour recomposer notre marine.
Elle tait, en 1789, de cinquante vaisseaux et d'autant de frgates. Les
dsordres de la rvolution et les malheurs de Toulon l'avaient rduite 
une cinquantaine de btimens, dont trente au plus pouvaient tre mis en
mer. Ce qui manquait surtout, c'taient les quipages et les officiers. La
marine exigeait des hommes expriments; et tous les hommes expriments
taient incompatibles avec la rvolution. La rforme opre dans les
tats-majors de l'arme de terre, tait donc plus invitable encore dans
les tats-majors de l'arme de mer, et devait y causer une bien plus grande
dsorganisation. Les deux ministres Monge et d'Albarade avaient succomb 
ces difficults, et avaient t renvoys. Le comit rsolut encore ici
l'emploi des moyens extraordinaires. Jean-Bon-Saint-Andr et Prieur (de la
Marne) furent envoys  Brest avec les pouvoirs accoutums des commissaires
de la convention. L'escadre de Brest, aprs avoir pniblement crois,
pendant quatre mois, le long des ctes de l'Ouest, pour empcher les
communications des Vendens avec les Anglais, s'tait rvolte, par suite
de ses longues souffrances. A peine fut-elle rentre, que l'amiral Morard
de Gales fut arrt par les reprsentans, et rendu responsable des
dsordres de l'escadre. Les quipages furent entirement dcomposs, et
rorganiss  la manire prompte et violente des jacobins. Des paysans, qui
n'avaient jamais navigu, furent placs  bord des vaisseaux de la
rpublique, pour manoeuvrer contre les vieux matelots anglais; on leva de
simples officiers aux plus hauts grades, et le capitaine de vaisseau
Villaret-Joyeuse fut promu au commandement de l'escadre. En un mois de
temps une flotte de trente vaisseaux se trouva prte  appareiller; elle
sortit pleine d'enthousiasme, et aux acclamations du peuple de Brest, non
pas, il est vrai, pour aller braver les formidables escadres de
l'Angleterre, de la Hollande et de l'Espagne, mais pour protger un convoi
de deux cents voiles, apportant d'Amrique une quantit considrable de
grains, et pour se battre  outrance si le salut du convoi l'exigeait.
Pendant ce temps, Toulon tait le thtre de crations non moins rapides.
On rparait les vaisseaux chapps  l'incendie, on en construisait de
nouveaux. Les frais taient pris sur les proprits des Toulonnais qui
avaient contribu  livrer leur port aux ennemis. A dfaut des grandes
flottes qui taient en rparation, une multitude de corsaires couvraient la
mer, et faisaient des prises considrables. Une nation hardie et
courageuse,  qui les moyens de faire la guerre d'ensemble manquent, peut
toujours recourir  la guerre de dtail, et y dployer son intelligence et
sa valeur; elle fait sur terre la guerre des partisans, et sur mer celle
des corsaires. Au rapport de lord Stanhope, nous avions, de 1793  1794,
pris quatre cent dix btimens, tandis que les Anglais ne nous en avaient
pris que trois cent seize. Le gouvernement ne renonait donc pas  rtablir
nos forces, mme sur mer.

De si prodigieux travaux devaient porter leurs fruits, et nous allions
recueillir en 1794 le prix des efforts de 1793.

La campagne s'ouvrit d'abord sur les Pyrnes et les Alpes. Peu active aux
Pyrnes occidentales, elle devait l'tre davantage sur les Pyrnes
orientales, o les Espagnols avaient conquis la ligne du Tech, et
occupaient encore le fameux camp du Boulou. Ricardos tait mort, et cet
habile gnral avait t remplac par un de ses lieutenans, le comte de La
Union, excellent soldat, mais chef mdiocre. N'ayant pas reu encore les
nouveaux renforts qu'il attendait, La Union songeait tout au plus  garder
le Boulou. Les Franais taient commands par le brave Dugommier, le
vainqueur de Toulon. Une partie du matriel et des troupes qui lui
servirent  prendre cette place, avaient t transports devant Perpignan,
tandis que les nouvelles recrues s'organisaient sur les derrires.
Dugommier pouvait mettre trente-cinq mille hommes en ligne, et profiter du
mauvais tat o se trouvaient actuellement les Espagnols. Dagobert,
toujours ardent malgr son ge, proposait un plan d'invasion par la
Cerdagne, qui, portant les Franais au-del des Pyrnes, et sur les
derrires de l'arme espagnole, aurait oblig celle-ci  rtrograder. On
prfra d'essayer d'abord l'attaque du camp de Boulou, et Dagobert, qui
tait avec sa division dans la Cerdagne, dut attendre le rsultat de cette
attaque. Le camp de Boulou, plac sur les bords du Tech, et adoss aux
Pyrnes, avait pour issue la chausse de Bellegarde, qui forme la grande
route de France en Espagne. Dugommier, au lieu d'aborder de front les
positions ennemies, qui taient trs bien fortifies, songea  pntrer par
quelque moyen entre le Boulou et la chausse de Bellegarde, de manire 
faire tomber le camp espagnol. Tout lui russit  merveille. La Union avait
port le gros de ses forces  Cret, et avait laiss les hauteurs de
Saint-Christophe, qui dominent le Boulou, mal gardes. Dugommier passa le
Tech, jeta une partie de ses forces vers Saint-Christophe, attaqua avec le
reste le front des positions espagnoles, et, aprs un combat assez vif,
resta matre des hauteurs. Ds ce moment, le camp n'tait plus tenable, il
fallait se retirer par la chausse de Bellegarde; mais Dugommier s'en
empara, et ne laissa plus aux Espagnols qu'une route troite et difficile 
travers le col de Porteil. Leur retraite se changea bientt en droute.
Chargs avec -propos et vivacit, ils s'enfuirent en dsordre, et nous
laissrent quinze cents prisonniers, cent quarante pices de canon, huit
cents mulets chargs d leurs bagages, et des effets de campement pour
vingt mille hommes. Cette victoire, remporte au milieu de floral
(commencement de mai), nous rendit le Tech, et nous porta au-del des
Pyrnes. Dugommier bloqua aussitt Collioure, Port-Vendre et Saint-Elme,
pour les reprendre aux Espagnols. Pendant cette importante victoire, le
brave Dagobert, atteint d'une fivre, achevait sa longue et glorieuse
carrire. Ce noble vieillard, g de 76 ans, emporta les regrets et
l'admiration de l'arme.

Rien n'tait plus brillant que notre dbut aux Pyrnes orientales; du ct
des Pyrnes occidentales, nous enlevmes la valle de Bastan, et ces
triomphes sur les Espagnols que nous n'avions pas encore vaincus
jusqu'alors, excitrent une joie universelle.

Du ct des Alpes, il nous restait toujours  tablir notre ligne de
dfense sur la grande chane.

Vers la Savoie, nous avions, l'anne prcdente, rejet les Pimontais dans
les valles du Pimont, mais il nous restait  prendre les postes du petit
Saint-Bernard et du Mont-Cenis. Du ct de Nice, l'arme d'Italie campait
toujours en prsence de Saorgio, sans pouvoir forcer ce formidable camp des
Fourches. Le gnral Dugommier avait t remplac par le vieux Dumerbion,
brave, mais presque toujours malade de la goutte. Heureusement, il se
laissait entirement diriger par le jeune Bonaparte, qui, comme on l'a vu,
avait dcid la prise de Toulon en conseillant l'attaque du
_Petit-Gibraltar_. Ce service avait valu  Bonaparte le grade de gnral de
brigade, et une grande considration dans l'arme. Aprs avoir observ les
positions ennemies, et reconnu l'impossibilit d'enlever le camp des
Fourches, il fut frapp d'une ide aussi heureuse que celle qui rendit
Toulon  la rpublique. Saorgio est plac dans la valle de la Roya.
Paralllement  cette valle se trouve celle d'Oneille, dans laquelle coule
la Taggia. Bonaparte imagina de jeter une division de quinze mille hommes
dans la valle d'Oneille, de faire remonter cette division jusqu'aux
sources du Tanaro, de la porter ensuite jusqu'au mont Tanarello, qui borde
la Roya suprieure, et d'intercepter ainsi la chausse de Saorgio, entre le
camp des Fourches et le col de Tende. Par ce moyen, le camp des Fourches,
isol des grandes Alpes, tombait ncessairement. Il n'y avait qu'une
objection  faire  ce plan, c'est qu'il obligeait l'arme  emprunter le
territoire de Gnes. Mais la rpublique ne devait pas s'en faire un
scrupule, car l'anne prcdente deux mille Pimontais avaient travers le
territoire gnois, et taient venus s'embarquer  Oneille pour Toulon;
d'ailleurs, l'attentat commis par les Anglais sur la frgate _la Modeste_,
dans le port mme de Gnes, tait la plus clatante violation du pays
neutre. Il y avait en outre un grand avantage  tendre la droite de
l'arme d'Italie jusqu' Oneille; on pouvait par l couvrir une partie de
la rivire de Gnes, chasser les corsaires du petit port d'Oneille o ils
se rfugiaient habituellement, et assurer ainsi le commerce de Gnes avec
le midi de la France. Ce commerce, qui se faisait par le cabotage, tait
fort troubl par les corsaires et les escadres anglaises, et il importait
de le protger, parce qu'il contribuait  alimenter le midi en grains. On
ne devait donc pas hsiter  adopter le plan de Bonaparte. Les reprsentans
demandrent au comit de salut public l'autorisation ncessaire, et
l'excution de ce plan fut aussitt ordonne.

Le 17 germinal (6 avril), une division de quatorze mille hommes, partags
en cinq brigades, passa la Roya. Le gnral Massna se porta sur le mont
Tanardo, et Bonaparte avec trois brigades se dirigea sur Oneille, en chassa
une division autrichienne, et y fit son entre. Il trouva dans Oneille
douze pices de canon, et purgea le port de tous les corsaires qui
infestaient ces parages. Tandis que Massna remontait du Tanardo jusqu'
Tanarello, Bonaparte continua son mouvement, et marcha d'Oneille jusqu'
Orma dans la valle du Tanaro. Il y entra le 15 avril (28 germinal), et y
trouva quelques fusils, vingt pices de canon, et des magasins pleins de
draps pour l'habillement des troupes. Ds que les brigades franaises
furent runies dans la valle du Tanaro, elles se portrent vers la haute
Roya, pour excuter le mouvement prescrit sur la gauche des Pimontais. Le
gnral Dumerbion attaqua de front les positions des Pimontais, pendant
que Massna arrivait sur leurs flancs et sur leurs derrires. Aprs
plusieurs actions assez vives, les Pimontais abandonnrent Saorgio, et se
replirent sur le col de Tende, et enfin abandonnrent le col de Tende mme
pour se rfugier  Limone, au-del de la grande chane. Tandis que ces
choses se passaient dans la valle de la Roya, les valles de la Tina et
de la Vsubia taient balayes par la gauche de l'arme d'Italie; et
bientt aprs, l'arme des grandes Alpes, pique d'mulation, prit de vive
force le Saint-Bernard et le Mont-Cenis. Ainsi, ds le milieu de floral
(commencement de mai) nous tions victorieux sur toute la chane des Alpes,
et nous l'occupions depuis les premiers mamelons de l'Apennin jusqu'au
Mont-Blanc. Notre droite, appuye  Orma, s'tendait jusqu'aux portes de
Gnes, couvrait une grande partie de la rivire du Ponant, et mettait ainsi
le commerce  l'abri des pirateries. Nous avions pris trois ou quatre mille
prisonniers, cinquante ou soixante pices de canon, beaucoup d'effets
d'quipement, et deux places fortes. Notre dbut tait donc aussi heureux
aux Alpes qu'aux Pyrnes, puisque sur les deux points il nous donnait une
frontire et une partie des ressources de l'ennemi.

La campagne s'tait ouverte un peu plus tard sur le grand thtre de la
guerre, c'est--dire au Nord. L, cinq cent mille hommes allaient se
heurter depuis les Vosges jusqu' la mer. Les Franais avaient toujours
leurs principales forces vers Lille, Guise et Maubeuge. Pichegru tait
devenu leur gnral. Chef de l'arme du Rhin, l'anne prcdente, il tait
parvenu  se donner l'honneur du dblocus de Landau, qui appartenait au
jeune Hoche; il avait capt la confiance de Saint-Just, tandis que Hoche
tait jet en prison, et avait obtenu le commandement de l'arme du Nord.
Jourdan, estim comme gnral sage, ne fut pas jug assez nergique pour
conserver le grand commandement du Nord, et il remplaa Hoche  l'arme de
la Moselle. Michaud remplaait Pichegru  celle du Rhin. Carnot prsidait
toujours aux oprations militaires, et les dirigeait de ses bureaux.
Saint-Just et Lebas avaient t envoys  Guise pour ranimer l'nergie de
l'arme.

La nature des lieux commandait un plan d'oprations fort simple, et qui
pouvait avoir des rsultats trs prompts et trs vastes: c'tait de porter
la plus grande masse des forces franaises sur la Meuse, vers Namur, et de
menacer ainsi les communications des Autrichiens. C'est l qu'tait la clef
du thtre de la guerre, et qu'elle sera toujours, tant que la guerre se
fera dans les Pays-Bas contre des Autrichiens venus du Rhin. Toute
diversion en Flandre tait une imprudence; car si l'aile jete en Flandre
se trouvait assez forte pour tenir tte aux coaliss, elle ne contribuait
qu' les repousser de front, sans compromettre leur retraite; et si elle
n'tait pas assez considrable pour obtenir des rsultats dcisifs, les
coaliss n'avaient qu' la laisser s'avancer dans la West-Flandre, et
pouvaient ensuite l'enfermer et l'acculer  la mer. Pichegru, avec des
connaissances, de l'esprit et assez de rsolution, mais un gnie militaire
assez mdiocre, jugea mal la position, et Carnot, proccup de son plan de
l'anne prcdente, persista  attaquer directement le centre de l'ennemi,
et  le faire inquiter sur ses deux ailes. En consquence, la masse
principale dut agir de Guise sur le centre des coaliss, tandis que deux
fortes divisions, oprant l'une sur la Lys, l'autre sur la Sambre, devaient
faire une double diversion. Tel fut le plan oppos au plan offensif de
Mack.

Cobourg commandait toujours en chef les coaliss. L'empereur d'Allemagne
s'tait rendu en personne dans les Pays-Bas pour exciter son arme, et
surtout pour terminer par sa prsence les divisions qui s'levaient 
chaque instant entre les gnraux allis. Cobourg runit une masse
d'environ cent mille hommes, dans les plaines du Cateau, pour bloquer
Landrecies. C'tait l le premier acte par lequel les coaliss voulaient
dbuter, en attendant qu'ils pussent obtenir des Prussiens la marche de la
Moselle sur la Sambre.

Les mouvemens commencrent vers les derniers jours de germinal (mars). La
masse ennemie, aprs avoir repouss les divisions franaises dissmines
devant elle, s'tablit autour de Landrecies; le duc d'York fut plac en
observation vers Cambray; Cobourg vers Guise. Par le mouvement que venaient
de faire les coaliss, les divisions franaises du centre, ramenes en
arrire, se trouvaient spares des divisions de Maubeuge, qui formaient
l'aile droite. Le 2 floral (21 avril), un effort fut tent pour se
rattacher  ces divisions de Maubeuge. Un combat meurtrier fut livr sur la
Helpe. Nos colonnes, toujours trop divises, furent repousses sur tous les
points, et ramenes dans les positions d'o elles taient parties.

On rsolut alors une nouvelle attaque, mais gnrale, au centre et sur les
deux ailes. La division Desjardins, qui tait vers Maubeuge, devait faire
un mouvement pour se runir  la division Charbonnier, qui venait des
Ardennes. Au centre, sept colonnes devaient agir  la fois et
concentriquement, sur toute la masse ennemie groupe autour de Landrecies.
Enfin,  la gauche, Souham et Moreau, partant de Lille avec deux divisions,
formant en tout cinquante mille hommes, avaient ordre de s'avancer en
Flandre, et d'enlever sous les yeux de Clerfayt, Menin et Courtray.

La gauche de l'arme franaise opra sans obstacles, car le prince de
Kaunitz, avec la division qu'il avait sur la Sambre, ne pouvait empcher la
jonction de Charbonnier et de Desjardins. Les colonnes du centre
s'branlrent le 7 floral (26 avril), et marchrent de sept points
diffrens sur l'arme autrichienne. Ce systme d'attaques simultanes et
dcousues, qui nous avait si mal russi l'anne prcdente, ne nous russit
pas mieux cette fois. Ces colonnes, trop spares les unes des autres, ne
purent se soutenir, et n'obtinrent sur aucun point un avantage dcisif.
L'une d'elles, celle du gnral Chappuis, fut mme entirement dfaite. Ce
gnral, parti de Cambray, se trouva oppos au duc d'York, qui, avons-nous
dit, couvrait Landrecies de ce ct. Il parpilla ses troupes sur divers
points, et se trouva devant les positions retranches de Trois-Villes avec
des forces insuffisantes. Accabl par le feu des Anglais, charg en flanc
par la cavalerie, il fut mis en droute, et sa division disperse rentra
ple-mle dans Cambray. Ces checs provenaient moins de nos troupes que de
la mauvaise conduite des oprations. Nos jeunes soldats, tonns
quelquefois d'un feu nouveau pour eux, taient cependant faciles  conduire
et  ramener  l'attaque, et ils dployaient souvent une ardeur et un
enthousiasme extraordinaires.

Pendant qu'on faisait cette infructueuse tentative sur le centre, la
diversion opre en Flandre contre Clerfayt, russissait pleinement. Souham
et Moreau taient partis de Lille et s'taient ports  Menin et Courtray,
le 7 floral (26 avril). On sait que ces deux places sont situes  la
suite l'une de l'autre sur la Lys. Moreau investit la premire, Souham
s'empara de la seconde. Clerfayt, tromp sur la marche des Franais, les
cherchait o ils n'taient pas. Bientt, cependant, il apprit
l'investissement de Menin et la prise de Courtray, et voulut essayer de
nous faire rtrograder en menaant nos communications avec Lille. Le 9
floral (28 avril), en effet, il se porta  Moucron avec dix-huit mille
hommes, et vint s'exposer imprudemment aux coups de cinquante mille
Franais, qui auraient pu l'craser en se repliant. Moreau et Souham,
ramenant aussitt une partie de leurs troupes vers leurs communications
menaces, marchrent sur Moucron et rsolurent de livrer bataille 
Clerfayt. Il tait retranch sur une position  laquelle on ne pouvait
parvenir que par cinq dfils troits, dfendus par une formidable
artillerie. Le 10 floral (29 avril), l'attaque fut ordonne. Nos jeunes
soldats, dont la plupart voyaient le feu pour la premire fois, n'y
rsistrent pas d'abord; mais les gnraux et les officiers bravrent tous
les dangers pour les rallier; ils y russirent, et les positions furent
enleves. Clerfayt perdit douze cents prisonniers, dont quatre-vingt-quatre
officiers, trente-trois pices de canon, quatre drapeaux et cinq cents
fusils. C'tait notre premire victoire au Nord, et elle releva
singulirement le courage de l'arme. Menin fut pris immdiatement aprs.
Une division d'migrs, qui s'y trouvait renferme, se sauva bravement, en
se faisant jour le fer  la main.

Le succs de la gauche et les revers du centre dcidrent Pichegru et
Carnot  abandonner tout  fait le centre pour agir exclusivement sur les
ailes. Pichegru envoya le gnral Bonnaud avec vingt mille hommes 
Sanghien, prs Lille, afin d'assurer les communications de Moreau et de
Souham. Il ne laissa  Guise que vingt mille hommes sous les ordres du
gnral Ferrand, et dtacha le reste vers Maubeuge, pour le runir aux
divisions Desjardins et Charbonnier. Ces forces runies portrent 
cinquante-six mille hommes l'aile droite destine  agir sur la Sambre.
Carnot, jugeant encore mieux que Pichegru la situation des choses, donna un
ordre qui dcida le destin de la campagne. Commenant  sentir que le point
sur lequel il fallait frapper les coaliss tait la Sambre et la Meuse;
que, battus sur cette ligne, ils taient spars de leurs base, il ordonna
 Jourdan d'amener  lui quinze mille hommes de l'arme du Rhin, de laisser
sur le versant occidental des Vosges les troupes indispensables pour
couvrir cette frontire, de quitter ensuite la Moselle, avec quarante-cinq
mille hommes, et de se porter sur la Sambre  marches forces. L'arme de
Jourdan, runie  celle de Maubeuge, devait former une masse de
quatre-vingt-dix ou cent mille hommes, et entraner la dfaite des coaliss
sur le point dcisif. Cet ordre, le plus beau de la campagne, celui auquel
il faut en attribuer tous les rsultats, partit le 11 floral (30 avril)
des bureaux du comit de salut public.

Pendant ce temps, Cobourg avait pris Landrecies. N'attachant pas une assez
grande importance  la dfaite de Clerfayt, il se contenta de dtacher le
duc d'York vers Lamain, entre Tournay et Lille.

Clerfayt s'tait port dans la West-Flandre, entre la gauche avance des
Franais et la mer; de cette manire, il tait encore plus loign
qu'auparavant de la grande arme, et du secours que lui apportait le duc
d'York. Les Franais chelonns  Lille, Menin et Courtray, formaient une
colonne avance en Flandre; Clerfayt, transport  Thielt, se trouvait
entre la mer et cette colonne; le duc d'York, post  Lamain, devant
Tournay, tait entre cette colonne et la grande masse coalise. Clerfayt
voulut faire une tentative sur Courtray, et vint l'attaquer le 21 floral
(10 mai). Souham se trouvait dans ce moment en arrire de Courtray; il fit
promptement ses dispositions, revint dans la place au secours de Vandamme,
et, tandis qu'il prparait une sortie, il dtacha Macdonald et Malbranck
sur Menin, pour y passer la Lys, et venir tourner Clerfayt. Le combat se
livra le 22 (11 mai). Clerfayt avait fait sur la chausse de Bruges et dans
les faubourgs les meilleures dispositions; mais nos jeunes
rquisitionnaires bravrent hardiment le feu des maisons et des batteries,
et aprs un choc violent, obligrent Clerfayt  se retirer. Quatre mille
hommes des deux partis couvrirent le champ de bataille; et si, au lieu de
tourner l'ennemi du ct de Menin, on l'avait tourn du ct oppos, on
aurait pu lui couper sa retraite sur la Flandre.

C'tait la seconde fois que Clerfayt tait battu par notre aile gauche
victorieuse. Notre aile droite, sur la Sambre, n'tait pas aussi heureuse.
Commande par plusieurs gnraux, qui dlibraient en conseil de guerre
avec les reprsentans Saint-Just et Lebas, elle ne fut pas aussi bien
dirige que les deux divisions commandes par Souham et Moreau. Klber et
Marceau, qu'on y avait transports de la Vende, auraient pu la conduire 
la victoire, mais leurs avis taient peu couts. Le mouvement prescrit 
cette aile droite consistait  passer la Sambre pour se diriger sur Mons.
Un premier passage fut tent le 20 floral (9 mai); mais les dispositions
ncessaires n'ayant pas t faites sur l'autre rive, l'arme ne put s'y
maintenir, et fut oblige de repasser la Sambre en dsordre. Le 22,
Saint-Just voulut tenter un nouveau passage, malgr le mauvais succs du
premier. Il et bien mieux valu attendre l'arrive de Jourdan, qui, avec
ses quarante-cinq mille hommes, devait rendre les succs de l'aile droite
infaillibles. Mais Saint-Just ne voulait ni hsitation ni retard; et il
fallut obir  ce proconsul terrible. Le nouveau passage ne fut pas plus
heureux. L'arme franchit une seconde fois la Sambre; mais, attaque encore
sur l'autre rive, avant de s'y tre solidement tablie, elle et t
perdue, sans la bravoure de Marceau et la fermet de Klber.

Ainsi, depuis un mois, on se battait de Maubeuge jusqu' la mer, avec un
acharnement incroyable, et sans succs dcisifs. Heureux  la gauche, nous
tions malheureux  la droite; mais nos troupes se formaient, et le
mouvement habile et hardi prescrit  Jourdan prparait des rsultats
immenses.

Le plan de Mack tait devenu inexcutable. Le gnral prussien Moellendorf
refusait de se rendre sur la Sambre, et disait n'avoir pas d'ordre de sa
cour. Les ngociateurs anglais taient alls faire expliquer le cabinet
prussien sur le trait de La Haye, et, en attendant, Cobourg, menac sur
l'une de ses ailes, avait t oblig de dissoudre son centre  l'exemple de
Pichegru. Il avait renforc Kaunitz sur la Sambre, et port le gros de son
arme vers la Flandre, aux environs de Tournay. Une action dcisive se
prparait donc  la gauche, car le moment approchait o de grandes masses
allaient s'aborder et se combattre.

On conut alors dans l'tat-major autrichien un plan qui fut appel _de
destruction_, et qui avait pour but de couper l'arme franaise de Lille,
de l'envelopper et de l'anantir. Une pareille opration tait possible,
car les coaliss pouvaient faire agir prs de cent mille hommes contre
soixante-dix, mais ils firent des dispositions singulires pour arriver 
ce but. Les Franais taient toujours distribus comme il suit: Souham et
Moreau  Menin et Courtray, avec cinquante mille hommes, et Bonnaud aux
environs de Lille avec vingt. Les coaliss taient toujours rpartis sur
les deux flancs de cette ligne avance; la division de Clerfayt  gauche
dans la West-Flandre, la masse des coaliss  droite du ct de Tournay.
Les coaliss rsolurent de faire un effort concentrique sur Turcoing, qui
spare Menin et Courtray de Lille. Clerfayt dut y marcher de la
West-Flandre, en passant par Werwick et Lincelles. Les gnraux de Busch,
Otto et le duc d'York eurent ordre d'y marcher du ct oppos, c'est--dire
de Tournay. De Busch devait se rendre  Moucron, Otto  Turcoing mme, et
le duc d'York, s'avanant sur Roubaix et Mouvaux, devait donner la main 
Clerfayt. Par cette dernire jonction, Souham et Moreau se trouvaient
coups de Lille. Le gnral Kinsky et l'archiduc Charles taient chargs,
avec deux fortes colonnes, de replier Bonnaud dans Lille. Ces dispositions,
pour russir, exigeaient un ensemble de mouvemens impossible  obtenir. La
plupart de ces corps, en effet, partaient de points extrmement loigns,
et Clerfayt avait  marcher au travers de l'arme franaise.

Ces mouvemens devaient s'excuter le 28 floral (17 mai). Pichegru s'tait
port dans ce moment  l'aile droite de la Sambre, pour y rparer les
checs que cette aile venait d'essuyer. Souham et Moreau dirigeaient
l'arme en l'absence de Pichegru. Le premier signe des projets des coaliss
leur fut donn par la marche de Clerfayt sur Werwick; ils se portrent
aussitt de ce ct; mais, en apprenant que la masse de l'ennemi arrivait
du ct oppos, et menaait leurs communications, ils prirent une
rsolution prompte et habile: ce fut de diriger un effort sur Turcoing pour
s'emparer de cette position dcisive entre Menin et Lille. Moreau resta
avec la division Vandamme devant Clerfayt, afin de ralentir sa marche, et
Souham marcha sur Tourcoing avec quarante-cinq mille hommes. Les
communications avec Lille n'tant pas encore interrompues, on put ordonner
 Bonnaud de se porter de son ct sur Turcoing, et de faire un effort
puissant pour conserver la communication de cette position avec Lille. Les
dispositions des gnraux franais eurent un plein succs. Clerfayt n'avait
pu s'avancer que lentement; retard  Werwick, il n'arriva pas  Lincelles
au jour convenu. Le gnral de Busch s'tait d'abord empar de Moucron;
mais il avait prouv ensuite un lger chec, et Otto, s'tant morcel pour
le secourir, n'tait pas rest assez en forces  Turcoing; enfin le duc
d'York s'tait avanc  Roubaix et  Mouvaux, sans voir venir Clerfayt, et
sans pouvoir se lier  lui; Kinsky et l'archiduc Charles n'arrivrent vers
Lille que fort tard dans la journe du 28 (17 mai). Le lendemain matin 29
(18 mai), Souham marcha vivement sur Turcoing, culbuta tout ce qui se
rencontra devant lui, et s'empara de cette position importante. De son
ct, Bonnaud, marchant de Lille sur le duc d'York, qui devait s'interposer
entre cette place et Turcoing, le trouva morcel sur une ligne tendue. Les
Anglais, quoique surpris, voulurent rsister; mais nos jeunes
rquisitionnaires, marchant avec ardeur, les obligrent  cder et  fuir
en jetant leurs armes. La droute fut telle, que le duc d'York, courant 
toute bride, ne dut son salut qu' la vitesse de son cheval. Ds ce moment
la confusion devint gnrale chez les coaliss, et l'empereur d'Autriche,
des hauteurs de Templeuve, vit toute son arme en fuite. Pendant ce temps,
l'archiduc Charles, mal averti, mal plac, demeurait inactif au-dessous de
Lille, et Clerfayt, arrt vers la Lys, tait rduit  se retirer. Telle
fut l'issue de ce _plan de destruction_. Il nous valut plusieurs milliers
de prisonniers, beaucoup de matriel, et le prestige d'une grande victoire,
remporte avec soixante-dix mille hommes sur prs de cent mille.

Pichegru arriva lorsque la bataille tait gagne. Tous les corps coaliss
se replirent sur Tournay, et Clerfayt, regagnant la Flandre, reprit sa
position de Thielt. Pichegru profita mal de cette importante victoire. Les
coaliss s'taient groups prs de Tournay, ayant leur droite appuye 
l'Escaut. Le gnral franais voulut faire enlever quelques fourrages qui
remontaient l'Escaut, et fit combattre toute l'arme pour ce but puril.
S'approchant du fleuve, il resserra les coaliss dans leur position
demi-circulaire de Tournay. Bientt tous ses corps se trouvrent
successivement engags sur ce demi-cercle. Le combat le plus vif fut livr
 Pont--Chin, le long de l'Escaut. Il y eut pendant douze heures un
carnage affreux, et sans aucun rsultat possible. Il prit des deux cts
sept  huit mille hommes. L'arme franaise se replia aprs avoir brl
quelques bateaux, et en perdant une partie de l'ascendant que la bataille
de Turcoing lui avait valu.

Cependant nous pouvions nous considrer comme victorieux en Flandre, et la
ncessit o se trouvait Cobourg de porter des renforts ailleurs allait y
rendre notre supriorit plus dcide. Sur la Sambre, Saint-Just avait
voulu oprer un troisime passage, et investir Charleroi; mais Kaunitz,
renforc, avait fait lever le sige au moment mme o, par bonheur, Jourdan
arrivait avec toute l'arme de la Moselle. Ds ce moment quatre-vingt-dix
mille hommes allaient agir sur la ligne vritable d'oprations, et terminer
les hsitations de la victoire. Au Rhin, il ne s'tait rien pass
d'important. Seulement, le gnral Mollendorf, profitant de la diminution
de nos forces sur ce point, nous avait enlev le poste de Kayserslautern;
mais il tait rentr dans l'inaction aussitt aprs cet avantage. Ainsi,
ds le mois de prairial (fin de mai), et sur toute la ligne du Nord, nous
avions non-seulement rsist  la coalition, mais triomph d'elle en
plusieurs rencontres; nous avions remport une grande victoire, et nous
nous avancions sur deux ailes dans la Flandre et sur la Sambre. La perte de
Landrecies n'tait rien auprs de ces avantages et de ceux que la situation
prsente nous assurait.

La guerre de la Vende n'avait pas entirement fini aprs la droute de
Savenay. Trois chefs s'taient sauvs, La Rochejaquelein, Stofflet et
Marigny. Outre ces trois chefs, Charette, qui, au lieu de passer la Loire,
avait pris l'le de Noirmoutiers, restait dans la Basse-Vende. Mais cette
guerre se bornait maintenant  de simples escarmouches, et n'avait plus
rien d'inquitant pour la rpublique. Le gnral Turreau avait reu le
commandement de l'Ouest. Il avait partag l'arme disponible en colonnes
mobiles qui parcouraient le pays, en se dirigeant concentriquement sur un
mme point; elles battaient les bandes fugitives, et, quand elles n'avaient
pas  se battre, elles excutaient le dcret de la convention,
c'est--dire, brlaient les forts et les villages, et enlevaient la
population pour la transporter ailleurs. Plusieurs engagemens avaient eu
lieu, mais sans grands rsultats. Haxo, aprs avoir repris sur Charette les
les de Noirmoutiers et de Bouin, avait espr plusieurs fois de se saisir
de lui; mais ce partisan hardi lui chappait toujours et reparaissait
bientt sur le champ de bataille, avec une constance non moins admirable
que son adresse. Cette malheureuse guerre n'tait plus dsormais qu'une
guerre de dvastation. Le gnral Turreau fut contraint de prendre une
mesure cruelle, c'tait d'ordonner aux habitans des bourgs d'abandonner le
pays, sous peine d'tre traits en ennemis s'ils y restaient. Cette mesure
les rduisait ou  quitter le sol sur lequel ils avaient tous leurs moyens
d'existence, ou  se soumettre aux excutions militaires. Tels sont les
invitables maux des guerres civiles.

La Bretagne tait devenue le thtre d'un nouveau genre de guerre, la
guerre des Chouans. Dj cette province avait montr quelques dispositions
 imiter la Vende; cependant le penchant  s'insurger n'tant pas aussi
gnral, quelques individus seulement, profitant de la nature des lieux,
s'taient livrs  des brigandages isols. Bientt les dbris de la colonne
vendenne qui avait pass en Bretagne accrurent le nombre de ces partisans.
Leur principal tablissement tait dans la fort du Perche, et ils
parcouraient le pays en troupes de quarante ou cinquante, attaquant
quelquefois la gendarmerie, faisant contribuer les petites communes, et
commettant ces dsordres au nom de la cause royale et catholique. Mais la
vritable guerre tait finie, et il ne restait plus qu' dplorer les
calamits particulires qui affligeaient ces malheureuses provinces.

Aux colonies et sur mer, la guerre n'tait pas moins active que sur le
continent. Le riche tablissement de Saint-Domingue avait t le thtre
des plus grandes horreurs dont l'histoire fasse mention. Les blancs avaient
embrass avec enthousiasme la cause de la rvolution, qui, selon eux,
devait amener leur indpendance de la mtropole; les multres ne l'avaient
pas embrasse avec moins de chaleur, mais ils en espraient autre chose que
l'indpendance politique de la colonie, et ils aspiraient aux droits de
bourgeoisie qu'on leur avait toujours refuss. L'assemble constituante
avait reconnu les droits des multres; mais les blancs, qui ne voulaient de
la rvolution que pour eux, s'taient alors rvolts, et la guerre civile
avait commenc entre l'ancienne race des hommes libres et les affranchis.
Profitant de cette guerre, les ngres avaient paru  leur tour sur la
scne, et s'y taient annoncs par le feu et le sang. Ils avaient gorg
leurs matres et incendi leurs proprits. Ds ce moment, la colonie se
trouva livre  la plus horrible confusion; chaque parti reprochait 
l'autre le nouvel ennemi qui venait de se prsenter, et l'accusait de lui
avoir donn des armes. Les ngres, sans se ranger encore pour aucune cause,
ravageaient le pays. Bientt cependant, excits par les envoys de la
partie espagnole, ils prtendirent servir la cause royale. Pour ajouter
encore  la confusion, les Anglais taient intervenus. Une partie des
blancs les avaient appels dans un moment de danger, et leur avaient cd
le fort important de Saint-Nicolas. Le commissaire Santhonax, aid surtout
des multres et d'une partie des blancs, rsista  l'invasion des Anglais,
et ne trouva enfin qu'un moyen de la repousser: ce fut de reconnatre la
libert des ngres qui se dclareraient pour la rpublique. La convention
avait confirm cette mesure et proclam par un dcret tous les ngres
libres. Ds cet instant, une portion d'entre eux, qui servaient la cause
royale, passrent du ct des rpublicains; et les Anglais, retranchs dans
le fort de Saint-Nicolas, n'eurent plus aucun espoir d'envahir cette riche
possession, qui, long-temps ravage, devait enfin n'appartenir qu'
elle-mme. La Guadeloupe, aprs avoir t prise et reprise, nous tait
enfin reste, mais la Martinique tait dfinitivement perdue.

Tels taient les dsordres des colonies. Sur l'Ocan se passait un
vnement important; c'tait l'arrive de ce convoi d'Amrique si
impatiemment attendu dans nos ports. L'escadre de Brest, au nombre de
trente vaisseaux, tait sortie, comme on l'a vu, avec l'ordre de croiser,
et de ne combattre que dans le cas o le salut du convoi l'exigerait
imprieusement. Nous avons dj dit que Jean-Bon-Saint-Andr tait  bord
du vaisseau amiral; que Villaret-Joyeuse avait t fait, de simple
capitaine, chef d'escadre; que des paysans n'ayant jamais vu la mer avaient
t placs dans les quipages; et que ces matelots, ces officiers, ces
amiraux d'un jour, taient chargs de lutter contre la vieille marine
anglaise. L'amiral Villaret-Joyeuse appareilla le 1er prairial (20 mai), et
fit voile vers les les Coves et Flores pour attendre le convoi. Il prit en
route beaucoup de vaisseaux de commerce anglais, et les capitaines lui
disaient: _Vous nous prenez en dtail, mais l'amiral Howe va vous prendre
en gros_. En effet, cet amiral croisait sur les ctes de la Bretagne et de
la Normandie, avec trente-trois vaisseaux et douze frgates. Le 9 prairial
(28 mai), l'escadre franaise aperut une flotte. Les quipages impatiens
regardaient grossir  l'horizon ces points noirs; et, lorsqu'ils
reconnurent les Anglais, ils poussrent des cris d'enthousiasme, et
demandrent le combat avec cette chaleur de patriotisme qui a toujours
distingu nos habitans des ctes. Quoique les instructions donnes au
gnral ne lui permissent de se battre que pour sauver le convoi, cependant
Jean-Bon-Saint-Andr, entran lui-mme par l'enthousiame universel,
consentit au combat, et fit donner l'ordre de s'y prparer. Vers le soir,
un vaisseau de l'arrire-garde, _le Rvolutionnaire_, qui avait diminu de
voiles, se trouva engag contre les Anglais, fit une rsistance opinitre,
perdit son capitaine, et fut oblig de se faire remorquer  Rochefort. La
nuit empcha l'action de devenir gnrale.

Le lendemain 10 (29 mai), les deux escadres se trouvrent en prsence.
L'amiral anglais manoeuvra contre notre arrire-garde. Le mouvement que
nous fmes pour la protger amena l'engagement gnral. Les Franais ne
manoeuvrant pas aussi bien, deux de leurs vaisseaux, _l'Indomptable_ et _le
Tyrannicide_, se trouvrent en prsence de forces suprieures, et se
battirent avec un courage opinitre. Villaret-Joyeuse donna l'ordre de
secourir les vaisseaux engags; mais ses ordres n'tant ni bien compris, ni
bien excuts, il se porta seul en avant, au risque de n'tre pas suivi.
Cependant il le fut bientt aprs: toute notre escadre s'avana sur
l'escadre ennemie, et l'obligea de reculer. Malheureusement nous avions
perdu l'avantage du vent; nous fmes un feu terrible sur les Anglais, mais
nous ne pmes pas les poursuivre. Il nous resta cependant les deux
vaisseaux et le champ de bataille.

Le 11 et le 12 (30 et 31 mai), une brume paisse enveloppa les deux armes
navales. Les Franais tchrent d'entraner les Anglais au nord et 
l'ouest de la route que devait suivre le convoi. Le 13, la brume se
dissipa; un soleil clatant claira les deux flottes. Les Franais
n'avaient plus que vingt-six vaisseaux, tandis que leurs ennemis en avaient
trente-six; ils demandaient de nouveau le combat, et il convenait de cder
 leur ardeur pour occuper les Anglais, et les loigner de la route du
convoi, qui devait passer sur le champ de bataille du 10.

Ce combat, l'un des plus mmorables dont l'Ocan ait t le tmoin,
commena  neuf heures du matin. L'amiral Howe s'avana pour couper notre
ligne. Une fausse manoeuvre du vaisseau _la Montagne_ lui permit d'y
pntrer, d'isoler notre aile gauche, et de l'accabler de toutes ses
forces.

Notre droite et notre avant-garde restrent isoles. L'amiral voulait les
rallier  lui pour se reporter sur l'escadre anglaise, mais il avait perdu
l'avantage du vent, et resta cinq heures sans pouvoir se rapprocher du
champ de bataille. Pendant ce temps, les vaisseaux engags se battaient
avec un hrosme extraordinaire. Les Anglais, suprieurs dans la manoeuvre,
perdaient leur avantage dans les luttes de vaisseau  vaisseau, trouvaient
des feux terribles et des abordages formidables. C'est au milieu de cette
action acharne que le vaisseau _le Vengeur_, dmt,  moiti dtruit, et
prs de couler, refusa d'amener son pavillon, au risque de s'abmer sous
les eaux. Les Anglais cessrent les premiers le feu, et se retirrent
tonns d'une pareille rsistance. Ils avaient pris six de nos vaisseaux.
Le lendemain Villaret-Joyeuse, ayant runi son avant-garde et sa droite,
voulait fondre sur eux et leur enlever leur proie. Les Anglais, fort
endommags, nous auraient peut-tre cd la victoire. Jean-Bon-Saint-Andr
s'opposa  un nouveau combat malgr l'enthousiasme des quipages. Les
Anglais purent donc regagner paisiblement leurs ports; ils y rentrrent
pouvants de leur victoire, et pleins d'admiration pour la bravoure de nos
jeunes marins. Mais le but essentiel de ce terrible combat tait rempli.
L'amiral Venstabel avait travers, pendant cette journe du 13, le champ de
bataille du 10, l'avait trouv couvert de dbris; et tait entr
heureusement dans les ports de France.

Ainsi, victorieux aux Pyrnes et aux Alpes, menaans dans les Pays-Bas,
hroques sur mer, et assez forts pour disputer chrement une victoire
navale aux Anglais, nous commencions l'anne 1794 de la manire la plus
brillante et la plus glorieuse.




CHAPITRE XXI.


SITUATION INTRIEURE AU COMMENCEMENT DE L'ANNE 1794.--TRAVAUX
ADMINISTRATIFS DU COMIT.--LOIS DES FINANCES.--CAPITALISATION DES RENTES
VIAGRES.--TAT DES PRISONS.--PERSCUTIONS POLITIQUES.--NOMBREUSES
EXCUTIONS.--TENTATIVE D'ASSASSINAT SUR ROBESPIERRE ET COLLOT
D'HERBOIS.--DOMINATION DE ROBESPIERRE.-LA SECTE DE LA _mre de Dieu_.--DES
DIVISIONS SE MANIFESTENT ENTRE LES COMITS.--FTE A L'TRE SUPREME.--LOI DU
22 FRIMAIRE RORGANISANT LE TRIBUNAL RVOLUTIONNAIRE.--TERREUR
EXTRME.-GRANDES EXCUTIONS A PARIS.--MISSIONS DE LEBON, CARRIER ET
MAIGNET; CRUAUTS ATROCES COMMISES PAR EUX.--NOYADES DANS LA
LOIRE.--RUPTURE ENTRE LES CHEFS DU COMIT DE SALUT PUBLIC; RETRAITE DE
ROBESPIERRE.

Tandis qu'au dehors la rpublique tait victorieuse, son tat intrieur
n'avait pas cess d'tre violent. Ses maux taient toujours les mmes:
c'taient les assignats, le _maximum_, la raret des subsistances, la loi
des suspects, les tribunaux rvolutionnaires.

Les embarras rsultant de la ncessit de rgler tous les mouvemens du
commerce n'avaient fait que s'accrotre. On tait oblig de modifier sans
cesse la loi du _maximum_; il fallait en excepter tantt les fils retors et
leur accorder dix pour cent au-dessus du tarif; tantt les pingles, les
baptistes, les linons, les mousselines, les gazes, les dentelles de fil et
de soie, les soies et les soieries. Mais tandis qu'il fallait excepter du
_maximum_ une foule d'objets, il en tait d'autres qu'il devenait urgent
d'y soumettre. Ainsi, le prix des chevaux tant devenu excessif, on n'avait
pu s'empcher d'en dterminer la valeur suivant la taille et la qualit. De
ces moyens rsultait toujours le mme inconvnient. Le commerce s'arrtait
et fermait ses marchs, ou bien s'en ouvrait de clandestins; et ici
l'autorit devenait impuissante. Si par les assignats elle avait pu
raliser la valeur des biens nationaux, et si par le _maximum_ elle avait
pu mettre les assignats en rapport avec les marchandises, il n'y avait
aucun moyen d'empcher les marchandises de se supprimer ou de se cacher aux
acheteurs. Aussi les plaintes ne cessaient de s'lever contre les marchands
qui se retiraient, ou qui fermaient leurs magasins.

Cependant l'tat des subsistances causait moins d'inquitude cette anne.
Les convois arrivs du nord de l'Amrique, et une rcolte abondante,
avaient fourni une quantit suffisante de grains pour la consommation de la
France. Le comit, administrant toutes choses avec la mme vigueur, avait
ordonn que le recensement de la rcolte serait fait par la commission des
subsistances, et qu'une partie des grains serait battue sur-le-champ pour
suffire aux approvisionnemens des marchs. On avait eu quelque crainte de
voir les moissonneurs errans qui se dplacent pour se rendre dans les
provinces  grains, exiger des salaires extraordinaires; le comit dclara
que tous les citoyens et citoyennes connus pour s'employer aux travaux des
rcoltes taient en rquisition force, et que leurs salaires seraient
dtermins par les autorits locales. Bientt des garons bouchers et
boulangers s'tant mutins, le comit prit une mesure plus gnrale, et mit
en rquisition les ouvriers de toute espce, qui s'employaient  la
manipulation, au transport et au dbit des marchandises de premire
ncessit.

Les approvisionnemens en viande taient beaucoup plus difficiles et plus
inquitans. On en manquait surtout  Paris; et, depuis le moment o les
hbertistes avaient voulu se servir de cette disette pour exciter un
mouvement, le mal n'avait fait que s'accrotre. On fut oblig de mettre la
ville de Paris  la ration de viande. La commission des subsistances fixa
la consommation journalire  soixante-quinze boeufs, cent cinquante
quintaux de veau et de mouton, et deux cents cochons. Elle se procurait les
bestiaux ncessaires, et les envoyait  l'hospice de l'Humanit, qui tait
dsign comme l'abattoir commun, et comme le seul autoris. Les bouchers
nomms par chaque section venaient y chercher la viande qui leur tait
destine, et en recevaient une quantit proportionne  la population
qu'ils avaient  servir. Tous les cinq jours, ils devaient distribuer 
chaque famille une demi-livre de viande par tte. On employait encore ici
la ressource des cartes, dlivres par les comits rvolutionnaires, pour
la distribution du pain, et portant le nombre d'individus dont se composait
chaque famille. Pour viter les tumultes et les longues veilles, dfense
tait faite de se rendre avant six heures du matin  la porte des bouchers.

L'insuffisance de ces rglemens se fit bientt sentir; dj il s'tait
tabli, comme nous l'avons dit ailleurs, des boucheries clandestines. Le
nombre en devint tous les jours plus grand. Les bestiaux n'avaient pas le
temps d'arriver aux marchs de Neubourg, Poissy et Sceaux; les bouchers des
campagnes les devanaient, et venaient les acheter dans les herbages mme.
Profitant de la ngligence des communes rurales dans l'excution de la loi,
ces bouchers vendaient au-dessus du _maximum_, et fournissaient tous les
habitans des grandes communes, et particulirement ceux de Paris, qui ne se
contentaient pas de la demi-livre distribue tous les cinq jours. De cette
manire, les bouchers de campagne absorbaient le commerce de ceux des
villes, qui n'avaient presque plus rien  faire depuis qu'ils taient
borns  distribuer les rations. Plusieurs d'entre eux demandrent mme une
loi qui les autorist  rsilier les baux de leurs boutiques. Il fallut
alors porter de nouveaux rglemens pour empcher que les bestiaux fussent
dtourns des marchs; et on obligea les propritaires d'herbages  des
dclarations et  des formalits extrmement gnantes. On fut forc de
descendre  des dtails bien plus minutieux encore; le bois et le charbon
n'arrivant plus,  cause du _maximum_, ce qui donnait lieu  des soupons
d'accaparement, on dfendit d'avoir chez soi plus de quatre voies de bois,
et plus de deux voies de charbon.

Le nouveau gouvernement suffisait avec une activit singulire  toutes les
difficults de la carrire o il se trouvait engag. Tandis qu'il rendait
ces rglemens si multiplis, il s'occupait de rformer l'agriculture, de
changer la lgislation du fermage, pour diviser l'exploitation des terres;
d'introduire les nouveaux assolemens, les prairies artificielles et
l'ducation des bestiaux; il dcrtait l'institution de jardins botaniques,
dans tous les chefs-lieux de dpartement, pour naturaliser les plantes
exotiques, former des ppinires d'arbres de toute espce, et ouvrir des
cours d'agriculture  l'usage et  la porte des cultivateurs; il ordonnait
le desschement gnral des marais, d'aprs un plan vaste et bien conu; il
dcidait que l'tat ferait les avances de cette grande entreprise, et que
les propritaires dont les terres seraient dessches et assainies
paieraient un droit, ou cderaient leurs terres moyennant un prix
dtermin; enfin, il engageait tous les architectes  prsenter des plans
pour rebtir les villages en dmolissant les chteaux; il ordonnait des
embellissemens pour rendre le jardin des Tuileries plus commode au public;
il demandait  tous les artistes un projet pour changer la salle d'Opra en
une arne couverte, o le peuple s'assemblerait en hiver.

Ainsi donc, il excutait ou du moins essayait presque tout  la fois; tant
il est vrai que c'est lorsqu'on a le plus  faire, qu'on est le plus
capable de beaucoup faire! Le soin des finances n'tait pas le moins
difficile et le moins inquitant de tous. On a vu quelles ressources furent
imagines, au mois d'aot 1793, pour remettre les assignats en valeur, en
les retirant en partie de la circulation. Le milliard retir par l'emprunt
forc, et les victoires qui terminrent la campagne de 1793, les
relevrent, et, comme nous l'avons dit ailleurs, ils remontrent presque au
pair, grce aux lois terribles qui rendaient la possession du numraire si
dangereuse. Cependant cette apparente prosprit dura peu; les assignats
retombrent bientt, et la quantit des missions les dprcia rapidement.
Il en rentrait bien une partie par les ventes des biens nationaux, mais
cette rentre tait insuffisante. Les biens se vendaient au-dessus de
l'estimation, ce qui n'avait rien d'tonnant, car l'estimation avait t
faite en argent, et le paiement se faisait en assignats. De cette manire,
le prix tait rellement fort au-dessous de l'estimation, quoiqu'il part
tre au-dessus. D'ailleurs, cette absorption des assignats ne pouvait tre
que lente, tandis que l'mission tait ncessairement immense et rapide.
Douze cent mille hommes  solder et  armer, un matriel  crer, une
marine  construire, avec un papier dprci, exigeaient des quantits
normes de ce papier. Cette ressource tant devenue la seule, et le capital
des assignats, d'ailleurs, s'augmentant chaque jour par les confiscations,
on se rsigna  en user autant que le besoin le rclamerait. On abolit la
distinction entre la caisse de l'ordinaire et de l'extraordinaire, l'une
rserve au produit des impts, l'autre  la cration des assignats. On
confondit les deux natures de ressources, et chaque fois que le besoin
l'exigeait, on supplait au revenu par des missions nouvelles. Au
commencement de 1794 (an II), la somme totale des missions s'tait accrue
du double. Prs de quatre milliards avaient t ajouts  la somme qui
existait dj, et l'avaient porte  environ huit milliards. En retranchant
les sommes rentres et brles, et celles qui n'avaient pas encore t
dpenses, il restait en circulation relle cinq milliards cinq cent trente
six millions. On dcrta, en messidor an II (juin 1794), la cration d'un
nouveau milliard d'assignats de toute valeur depuis 1,000 francs jusqu' 15
sous. Le comit des finances eut encore recours  l'emprunt forc sur les
riches. On se servit des rles de l'anne prcdente, et on imposa  ceux
qui taient ports sur ces rles une contribution extraordinaire de guerre,
du dixime de l'emprunt forc, c'est--dire de cent millions. Cette somme
ne leur fut pas impose  titre d'emprunt remboursable, mais  titre
d'impt qui devait tre pay par eux sans retour.

Pour complter l'tablissement du Grand-Livre, et le projet d'uniformiser
la dette publique, il restait  _capitaliser_ les rentes viagres, et  les
convertir en une _inscription_. Ces rentes de toute espce et de toute
forme taient l'objet de l'agiotage le plus compliqu; comme les anciens
contrats sur l'tat, elles avaient l'inconvnient de reposer sur un titre
royal, et d'obtenir une prfrence marque sur les valeurs rpublicaines;
car on se disait toujours que si la rpublique consentait  payer les
dettes de la monarchie, la monarchie ne consentirait pas  payer celles de
la rpublique. Cambon acheva donc son grand ouvrage de la rgnration de
la dette, en proposant et en faisant rendre la loi qui capitalisait les
rentes viagres; les titres devaient tre remis par les notaires, et brls
ensuite, comme l'avaient t les contrats. Le capital fourni autrefois par
le rentier tait converti en une inscription, et portait un intrt
perptuel de cinq pour cent, au lieu d'un revenu viager. Cependant, par
gard pour les vieillards et les rentiers peu fortuns, qui avaient voulu
doubler leurs ressources en les rendant viagres, on conserva les rentes
modiques, en les proportionnant  l'ge des individus. De quarante 
cinquante ans, on laissa exister toute rente de quinze cents  deux mille
francs; de cinquante  soixante, toute rente de trois mille  quatre mille;
et ainsi de suite jusqu' l'ge de cent ans, et jusqu' la somme de 10,500
francs. Si le rentier compris dans les cas ci-dessus avait une rente
suprieure au taux dsign, le surplus tait capitalis. Certes, on ne
pouvait garder plus de mnagemens pour les fortunes mdiocres et la
vieillesse; cependant aucune loi ne donna lieu  plus de rclamations et de
plaintes, et la convention essuya, pour une mesure sage et mnage avec
humanit, plus de blme que pour les mesures terribles qui signalaient
chaque jour sa dictature. Les agioteurs taient fort contraris, parce que
la loi exigeait, pour reconnatre les crances, les certificats de vie. Les
porteurs de titres d'migrs ne pouvaient pas se procurer aisment ces
certificats; aussi les agioteurs, qui taient lss par cette condition,
firent de grandes dclamations au nom des vieillards et des infirmes; ils
disaient qu'on ne respectait ni l'ge ni l'indigence; ils persuadaient aux
rentiers qu'ils ne seraient pas pays, parce que l'opration et les
formalits qu'elle exigeait entraneraient des dlais interminables;
cependant il n'en fut rien. Cambon fit modifier quelques clauses du dcret,
et, veillant sans cesse  la trsorerie, y fit excuter le travail avec la
plus grande promptitude. Les rentiers qui n'agiotaient pas sur les titres
d'autrui, et qui vivaient de leur propre revenu, furent pays promptement;
et, comme dit Barrre, au lieu d'attendre leur tour de paiement, dans des
cours dcouvertes, et exposs  l'intemprie des saisons, ils l'attendaient
dans les salles chaudes et couvertes de la trsorerie.

A ct de ces rformes utiles, les cruauts continuaient d'avoir leur
cours. La loi qui expulsait les ex-nobles de Paris, des places fortes et
maritimes, donnait lieu  une foule de vexations. Distinguer les vrais
nobles, aujourd'hui que la noblesse tait une calamit, n'tait pas, plus
facile qu' l'poque o elle avait t une prtention. Les roturires
maries  des nobles, et devenues veuves, les acheteurs de charges qui
avaient pris le titre d'cuyers, rclamaient pour tre exempts d'une
distinction qu'ils avaient autrefois avidement recherche. Cette loi
ouvrait donc une nouvelle carrire  l'arbitraire et aux vexations les plus
tyranniques.

Les reprsentans en mission exeraient leur autorit avec la dernire
rigueur, et quelques-uns se livraient  des cruauts extravagantes et
monstrueuses. A Paris, les prisons se remplissaient tous les jours
davantage. Le comit de sret gnrale avait institu une police qui
rpandait la terre en tous lieux. Le chef tait un nomm Hron, qui avait
sous sa direction une nue d'agens, tous dignes de lui. Ils taient ce
qu'on appelait les _porteurs d'ordre_ des comits. Les uns faisaient
l'espionnage; les autres, munis d'ordres secrets, souvent mme d'ordres en
blanc, allaient faire des arrestations soit dans Paris, soit dans les
provinces. On leur allouait des sommes pour chacune de leurs expditions;
ils en exigeaient en outre des prisonniers, et ils ajoutaient ainsi la
rapine  la cruaut. Tous les aventuriers licencis avec l'arme
rvolutionnaire, ou renvoys des bureaux de Bouchotte, avaient pass dans
ces nouveaux emplois, et en taient devenus bien plus redoutables. Ils
s'introduisaient partout; dans les promenades, les cafs, les spectacles; 
chaque instant on se croyait poursuivi ou cout par l'un de ces
inquisiteurs. Grce  leurs soins, le nombre des suspects avait t port 
sept ou huit mille dans Paris seulement. Les prisons n'offraient plus le
mme spectacle qu'autrefois; on n'y voyait plus les riches contribuant pour
les pauvres, et des hommes de toute opinion, de tout rang, menant  frais
communs une vie assez douce, et se consolant, par les plaisirs des arts,
des rigueurs de la captivit. Ce rgime avait paru trop supportable pour ce
qu'on appelait des aristocrates; on avait prtendu que le luxe et
l'abondance rgnaient chez les suspects, tandis qu'au dehors le peuple
tait rduit  la ration; que les riches dtenus se plaisaient  gaspiller
des subsistances qui auraient pu servir  alimenter les citoyens indigens,
et il avait t dcid que le rgime des prisons serait chang. En
consquence il avait t tabli des rfectoires et des tables communes; on
donnait aux prisonniers,  des heures fixes et dans de grandes salles, une
nourriture dtestable et malsaine, qu'on leur faisait payer trs cher. Il
ne leur tait plus permis d'acheter des alimens pour suppler  ceux qu'ils
ne pouvaient pas manger. On faisait des visites, on leur enlevait leurs
assignats, et on leur tait ainsi tout moyen de se procurer des
soulagemens. On ne leur donnait plus la mme libert de se voir et de vivre
en commun; et aux tourmens de l'isolement venaient s'ajouter les terreurs
de la mort, qui devenait chaque jour plus active et plus prompte. Le
tribunal rvolutionnaire commenait, depuis le procs des hbertistes et
des dantonistes,  immoler les victimes par troupes de vingt  la fois. Il
avait condamn la famille des Malesherbes, et leur parent, au nombre de
quinze ou vingt personnes. Le respectable chef de cette maison tait all 
la mort avec la srnit et la gaiet d'un sage. Faisant un faux pas tandis
qu'il marchait  l'chafaud, il avait dit: Ce faux pas est d'un mauvais
augure; un Romain serait rentr chez lui. Aux Malesherbes avaient t
joints vingt-deux membres du parlement. Le parlement de Toulouse fut immol
presque tout entier. Enfin les fermiers-gnraux venaient d'tre mis en
jugement  cause de leurs anciens marchs avec le fisc. On leur prouva que
ces marchs renfermaient des conditions onreuses  l'tat, et le tribunal
rvolutionnaire les envoya  l'chafaud, pour des exactions sur le tabac,
le sel, etc. Dans le nombre tait un savant illustre, le chimiste
Lavoisier, qui demanda en vain quelques jours de sursis pour crire une
dcouverte.

L'impulsion tait donne; on administrait, on combattait, on gorgeait avec
un ensemble effrayant. Les comits, placs au centre, gouvernaient avec la
mme vigueur. La convention, toujours silencieuse, dcernait des pensions
aux veuves et aux enfans des soldats morts pour la patrie, rformait des
jugemens de tribunaux, interprtait des dcrets, rglait l'change de
certaines proprits du domaine, s'occupait en un mot des soins les plus
insignifians et les plus accessoires. Barrre venait tous les jours lui
lire les rapports des victoires: il appelait ces rapports des
_carmagnoles_. A la fin de chaque mois, il annonait, pour la forme, que
les pouvoirs des comits taient expirs, et qu'il fallait les renouveler.
Alors on lui rpondait avec des applaudissemens que les comits n'avaient
qu' poursuivre leurs travaux. Quelquefois mme il oubliait cette
formalit, et les comits n'en restaient pas moins en fonctions.

C'est dans ces momens d'une soumission absolue que les mes exaspres
clatent, et que les coups de poignard sont  redouter pour les autorits
despotiques. Il se trouvait alors  Paris un homme, employ comme garon de
bureau  la loterie nationale, qui avait t autrefois au service de
plusieurs grandes familles, et qui prouvait une violente haine contre le
rgime actuel. Il tait g de cinquante ans, et se nommait Ladmiral. Il
avait form le projet d'assassiner l'un des membres les plus influens du
comit de salut public, Robespierre ou Collot-d'Herbois. Depuis quelque
temps il s'tait log dans la mme maison que Collot d'Herbois, rue Favart,
et il hsitait entre Collot et Robespierre. Le 3 prairial (22 mai), rsolu
de frapper Robespierre, il se rendit au comit de salut public, et
l'attendit toute la journe dans la galerie qui aboutissait  la salle du
comit. N'ayant pu l'y rencontrer, il tait revenu chez lui, et s'tait
plac dans l'escalier afin de frapper Collot-d'Herbois. Vers minuit, Collot
rentrait et montait son escalier, lorsque Ladmiral lui tire un coup de
pistolet  bout portant. Le pistolet fait faux feu. Ladmiral tire un second
coup, et l'arme se refuse encore  son dessein. Il tire une troisime fois;
cette fois le coup part, mais il n'atteint que les murailles; alors une
lutte s'engage. Collot-d'Herbois crie  l'assassin. Heureusement pour lui
une patrouille passait dans la rue, elle accourt  ce bruit; Ladmiral prend
la fuite alors, remonte dans sa chambre, et s'y enferme. On le suit et on
veut enfoncer la porte. Il dclare qu'il est arm, et qu'il va faire feu
sur ceux qui se prsenteront pour le saisir. Cette menace n'intimide pas la
patrouille. On force la porte; un serrurier, nomm Geffroy, s'avance le
premier, et reoit un coup de fusil qui le blesse presque mortellement.
Ladmiral est aussitt arrt et conduit en prison. Interrog par
Fouquier-Tinville, il raconte sa vie, ses projets, et les tentatives qu'il
a faites pour frapper Robespierre avant de songer  Collot-d'Herbois. On
lui demande qui l'a port  commettre ce crime. Il rpond avec fermet que
ce n'est point un crime; que c'est un service qu'il a voulu rendre  son
pays; que lui seul a conu ce projet sans aucune suggestion trangre, et
que son unique regret est de n'avoir pas russi.

Le bruit de cette tentative se rpand avec rapidit, et, suivant l'usage,
elle augmente la puissance de ceux contre lesquels elle tait dirige.
Barrre s'empresse le lendemain, 4 prairial, de venir  la convention faire
le rcit de cette nouvelle machination de Pitt. Les factions intrieures,
dit-il, ne cessent de correspondre avec ce gouvernement marchand de
coalitions, acheteur d'assassinats, qui poursuit la libert comme sa plus
grande ennemie. Tandis que nous mettons  l'ordre du jour la justice et la
vertu, les tyrans coaliss mettent  l'ordre du jour le crime et
l'assassinat. Partout vous trouverez le fatal gnie de l'Anglais: dans nos
marchs, dans nos achats, sur les mers, dans le continent, chez les
roitelets de l'Europe comme dans nos cits. C'est la mme tte qui dirige
les mains qui assassinent Basseville  Rome, les marins franais dans le
port de Gnes, les Franais fidles en Corse; c'est la mme tte qui dirige
le fer contre Lepelletier et Marat, la guillotine sur Chalier, et les armes
 feu sur Collot-d'Herbois. Barrre produit ensuite des lettres de Londres
et de Hollande qui ont t interceptes, et qui annoncent que les complots
de Pitt sont dirigs contre les comits et particulirement contre
Robespierre. Une de ces lettres dit en substance: Nous craignons beaucoup
l'influence de Robespierre. Plus le gouvernement franais rpublicain sera
concentr, plus il aura de force, et plus il sera difficile de le
renverser.

Une pareille manire de prsenter les faits tait bien propre  exciter le
plus vif intrt en faveur des comits, et surtout de Robespierre, et 
identifier leur existence avec celle de la rpublique. Barrre raconte
ensuite le fait avec toutes ses circonstances, parle de _l'empressement
attendrissant_ que les autorits constitues ont montr pour protger la
reprsentation nationale, et raconte en termes magnifiques la conduite du
citoyen Geffroy, qui a reu une blessure grave en saisissant l'assassin. La
convention couvre d'applaudissemens le rapport de Barrre; elle ordonne des
recherches pour s'assurer si Ladmiral n'aurait pas des complices; elle
dcrte des remerciemens pour le citoyen Geffroy, et dcide, pour le
rcompenser, que le bulletin de ses blessures sera lu tous les jours  la
tribune. Couthon fait ensuite un discours fulminant, pour demander que le
rapport de Barrre soit traduit en toutes les langues, et rpandu dans tous
les pays. Pitt, Cobourg, s'crie-t-il, et vous tous, lches et petits
tyrans, qui regardez le monde comme votre hritage, et qui, dans les
derniers instans de votre agonie, vous dbattez avec tant de fureur,
aiguisez, aiguisez vos poignards; nous vous mprisons trop pour vous
craindre, et vous savez bien que nous sommes trop grands pour vous imiter.
La salle retentit d'applaudissemens. Couthon ajoute: Mais la loi dont le
rgne vous pouvante a son glaive lev sur vous: elle vous frappera tous.
Le genre humain a besoin de cet exemple, et le ciel, que vous outragez, l'a
ordonn!

Collot-d'Herbois arrive alors comme pour recevoir les marques d'intrt de
l'assemble; il est accueilli par des acclamations redoubles, et il a
peine  se faire entendre. Robespierre, beaucoup plus adroit, ne parat
pas, et semble se soustraire aux hommages qui l'attendent.

Dans cette mme journe du 4, une jeune fille, nomme Ccile Renault, se
prsente  la porte de Robespierre, avec un paquet sous le bras; elle
demande  le voir; et insiste avec force pour tre introduite auprs de
lui. Elle dit qu'un fonctionnaire public doit toujours tre prt  recevoir
ceux qui ont  l'entretenir, et finit mme par injurier les htes de
Robespierre, les Duplaix, qui ne voulaient pas la recevoir. Aux instances
de cette jeune fille, et  son air trange, on conoit des soupons; on se
saisit d'elle, et on la livre  la police. On ouvre son paquet, et on y
trouve des hardes et deux couteaux. Aussitt on prtend qu'elle a voulu
assassiner Robespierre, on l'interroge; elle s'explique avec autant
d'assurance que Ladmiral. On lui demande ce qu'elle voulait de Robespierre,
elle dit que c'tait pour voir comment tait fait un tyran. On la presse,
on veut savoir pourquoi ce paquet, pourquoi ces hardes, ces couteaux; elle
rpond qu'elle n'a voulu faire aucun usage des couteaux; que quant aux
hardes, elle s'en tait munie parce qu'elle s'attendait  tre conduite en
prison, et de la prison  la guillotine. Elle ajoute qu'elle est royaliste,
parce qu'elle aime mieux un roi que cinquante mille. On insiste davantage,
on lui fait de nouvelles questions, mais elle refuse de rpondre, et
demande  tre conduite  l'chafaud.

Il suffisait de ces indices pour en conclure que la jeune Renault tait un
des assassins arms contre Robespierre. A ce dernier fait vint s'en ajouter
un autre. Le lendemain,  Choisy-sur-Seine, un citoyen racontait dans un
caf la tentative d'assassinat commise sur Collot-d'Herbois, et se
rjouissait de ce qu'elle n'avait pas russi. Un nomm Saintanax, moine,
qui coutait ce rcit, rpond qu'il est malheureux que ces sclrats du
comit aient chapp, mais qu'il espre que tt ou tard ils seront
atteints. On s'empare sur-le-champ du malheureux, et on le traduit dans la
nuit mme  Paris. C'tait plus qu'il n'en fallait pour supposer de vastes
ramifications; on prtendit qu'il y avait une bande d'assassins prpare,
on s'empressa d'accourir autour des membres du comit, on les engagea  se
garder, et  veiller sur leurs jours si prcieux  la patrie. Les sections
s'assemblrent, et envoyrent de nouveau des dputations et des adresses 
la convention. Elles disaient que parmi les miracles que la Providence
avait faits en faveur de la rpublique, la manire dont Robespierre et
Collot-d'Herbois venaient d'chapper aux coups des assassins n'tait pas le
moindre. L'une d'elles proposa mme de fournir une garde de vingt-cinq
hommes pour veiller sur les jours des membres du comit.

Le surlendemain tait le jour o s'assemblaient les jacobins. Robespierre
et Collot-d'Herbois s'y rendirent, et furent reus avec un enthousiasme
extrme. Quand le pouvoir a su s'assurer une soumission gnrale, il n'a
qu' laisser faire les mes basses, elles viennent achever elles-mmes
l'oeuvre de sa domination, et y ajouter un culte et des honneurs divins. On
regardait Robespierre et Collot-d'Herbois avec une avide
curiosit.--Voyez, disait-on, ces hommes prcieux, le Dieu des hommes
libres les a sauvs; il les a couverts de son gide, et les a conservs 
la rpublique! Il faut leur faire partager les honneurs que la France a
dcerns aux martyrs de la libert; elle aura ainsi la satisfaction de les
honorer, sans avoir  pleurer sur leur urne funbre[5]. Collot prend le
premier la parole avec sa vhmence ordinaire, et dit que l'motion qu'il
prouve dans le moment lui prouve combien il est doux de servir la patrie,
mme au prix des plus grands prils. Il recueille, dit-il, cette vrit
que celui qui a couru quelque danger pour son pays reoit de nouvelles
forces du fraternel intrt qu'il inspire. Ces applaudissemens bienveillans
sont un nouveau pacte d'union entre toutes les mes fortes. Les tyrans
rduits aux abois, et sentant leur fin approcher, veulent en vain recourir
aux poignards, au poison, au guet-apens, les rpublicains ne s'intimideront
pas. Les tyrans ne savent-ils pas que lorsqu'un patriote expire sous leurs
coups, c'est sur sa tombe que les patriotes qui lui survivent jurent la
vengeance du crime et l'ternit de la libert?

[Note 5: Voyez la sance des jacobins du 6 prairial.]

Collot achve au milieu des applaudissemens. Bentabolle demande que le
prsident donne  Collot et  Robespierre l'accolade fraternelle, au nom de
toute la socit. Legendre, avec l'empressement d'un homme qui avait t
ami de Danton, et qui tait oblig  plus de bassesse pour faire oublier
cette amiti, dit que la main du crime s'est leve pour frapper la vertu,
mais que le Dieu de la nature a empch que le forfait ft consomm; Il
engage tous les citoyens  former une garde autour des membres du comit,
et s'offre  veiller le premier sur leurs jours prcieux. Dans ce moment,
des sections demandent  tre introduites dans la salle; l'empressement est
extrme, mais la foule est si grande qu'on est oblig de les laisser  la
porte.

On offrait au comit les insignes du pouvoir souverain, et c'tait le
moment de les repousser. Il suffit  des chefs adroits de se les faire
offrir, et ils doivent se donner le mrite du refus. Les membres prsens du
comit combattent avec une indignation affecte la proposition de se donner
des gardes. Couthon prend aussitt la parole. Il s'tonne, dit-il, de la
proposition qui vient d'tre faite aux Jacobins, et qui l'a dj t  la
convention. Il veut bien l'attribuer  des intentions pures, mais il n'y a
que des despotes qui s'entourent de gardes, et les membres du comit ne
veulent point tre assimils  des despotes. Ils n'ont pas besoin de gardes
pour les dfendre. C'est la vertu, c'est la confiance du peuple et la
Providence qui veillent sur leurs jours; il ne leur faut pas d'autres
garanties pour leur sret. D'ailleurs ils sauront mourir  leur poste et
pour la libert.

Legendre se hte de justifier sa proposition. Il dit qu'il n'a pas voulu
prcisment donner une garde organise aux membres du comit, mais engager
les bons citoyens  veiller sur leurs jours; que si du reste il s'est
tromp, il se rtracte et que son intention a t pure. Robespierre lui
succde  la tribune. C'est pour la premire fois qu'il prend la parole.
Des applaudissemens clatent, et se prolongent long-temps; enfin on fait
silence, et on lui permet de se faire entendre. Je suis, dit-il, un de
ceux que les vnemens qui se sont passs doivent le moins intresser,
cependant je ne puis me dfendre de quelques rflexions. Que les dfenseurs
de la libert soient en butte aux poignards de la tyrannie, il fallait s'y
attendre. Je l'avais dj dit: si nous battons les ennemis, si nous
djouons les factions, nous serons assassins. Ce que j'avais prvu est
arriv: les soldats des tyrans ont mordu la poussire, les tratres ont
pri sur l'chafaud, et les poignards ont t aiguiss contre nous. Je ne
sais quelle impression doivent vous faire prouver ces vnemens, mais
voici celle qu'ils ont produite sur moi. J'ai senti qu'il tait plus facile
de nous assassiner que de vaincre nos principes et de subjuguer nos armes.
Je me suis dit que plus la vie des dfenseurs du peuple est incertaine et
prcaire, plus ils doivent se hter de remplir leurs derniers jours
d'actions utiles  la libert. Moi, qui ne crois pas  la ncessit de
vivre, mais seulement  la vertu et  la Providence, je me trouve plac
dans un tat o sans doute les assassins n'ont pas voulu me mettre; je me
sens plus indpendant que jamais de la mchancet des hommes. Les crimes
des tyrans et le fer des assassins m'ont rendu plus libre et plus
redoutable pour tous les ennemis du peuple; mon me est plus dispose que
jamais  dvoiler les tratres, et  leur arracher le masque dont ils osent
se couvrir. Franais, amis de l'galit, reposez-vous sur nous du soin
d'employer le peu de vie que la Providence nous accorde  combattre les
ennemis qui nous environnent! Les acclamations redoublent aprs ce
discours, et des transports clatent dans toutes les parties de la salle.
Robespierre, aprs avoir joui quelques instans de cet enthousiasme, prend
encore une fois la parole contre un membre de la socit, qui avait demand
qu'on rendt des honneurs civiques  Geffroy. Il rapproche cette motion de
celle qui tendait  donner des gardes aux membres des comits, et soutient
que ces motions ont pour but d'exciter l'envie et la calomnie contre le
gouvernement, en l'accablant d'honneurs superflus. En consquence il
propose et fait prononcer l'exclusion contre celui qui avait demand pour
Geffroy les honneurs civiques.

Au degr de puissance auquel il tait parvenu, le comit devait tendre 
carter les apparences de la souverainet. Il exerait une dictature
absolue, mais il ne fallait pas qu'on s'en apert trop; et tous les
dehors, toutes les pompes du pouvoir, ne pouvaient que le compromettre
inutilement. Un soldat ambitieux qui est matre par son pe, et qui veut
un trne, se hte de caractriser son autorit le plus tt qu'il peut, et
d'ajouter les insignes de la puissance  la puissance mme; mais les chefs
d'un parti qui ne gouvernent ce parti que par leur influence, et qui
veulent en rester matres, doivent le flatter toujours, rapporter sans
cesse  lui le pouvoir dont ils jouissent, et, tout en le gouvernant,
paratre lui obir.

Le membres du comit de salut public, chefs de la Montagne, ne devaient pas
s'isoler d'elle et de la convention, et devaient repousser au contraire
tout ce qui paratrait les lever trop au-dessus de leurs collgues. Dj
on s'tait ravis, et l'tendue de leur puissance frappait les esprits,
mme dans leur propre parti. Dj on voyait en eux des dictateurs, et
c'tait Robespierre surtout dont la haute influence commenait  offusquer
les yeux. On s'habituait  dire, non plus, _le comit le veut_, mais
_Robespierre le veut_. Fouquier-Tinville disait  un individu qu'il
menaait du tribunal rvolutionnaire: _Si Robespierre le veut, tu y
passeras_. Les agens du pouvoir nommaient sans cesse Robespierre dans leurs
oprations, et semblaient rapporter tout  lui, comme  la cause de
laquelle tout manait. Les victimes ne manquaient pas de lui imputer leurs
maux, et dans les prisons on ne voyait qu'un oppresseur, _Robespierre_. Les
trangers eux-mmes dans leurs proclamations appelaient les soldats
franais _soldats de Robespierre_. Cette expression se trouvait dans une
proclamation du duc d'York. Sentant combien tait dangereux l'usage qu'on
faisait de son nom, Robespierre s'empressa de prononcer  la convention un
discours, pour repousser ce qu'il appelait des insinuations perfides, dont
le but tait de le perdre; il le rpta aux Jacobins, et il s'attira les
applaudissemens qui accueillaient toutes ses paroles. Le _Journal de la
Montagne_ et _le Moniteur_, ayant le lendemain rpt ce discours, et ayant
dit que c'tait un chef-d'oeuvre dont l'analyse tait impossible, parce que
_chaque mot valait une phrase, et chaque phrase une page_, il s'emporta
vivement, et vint le lendemain se plaindre aux Jacobins des journaux qui
flagornaient avec affectation les membres du comit, afin de les perdre en
leur donnant les apparences de la toute-puissance. Les deux journaux furent
obligs de se rtracter, et de s'excuser d'avoir lou Robespierre, en
assurant que leurs intentions taient pures.

Robespierre avait de la vanit, mais il n'tait pas assez grand pour tre
ambitieux. Avide de flatteries et de respects, il s'en nourrissait, et se
justifiait de les recevoir en assurant qu'il ne voulait pas de la
toute-puissance. Il avait autour de lui une espce de cour compose de
quelques hommes, mais surtout de beaucoup de femmes, qui lui prodiguaient
les soins les plus dlicats. Toujours empresses  sa porte, elles
tmoignaient pour sa personne la sollicitude la plus constante; elles ne
cessaient de clbrer entre elles sa vertu, son loquence, son gnie; elles
l'appelaient un homme divin et au-dessus de l'humanit. Une vieille
marquise tait la principale de ces femmes, qui soignaient en vritables
dvotes ce pontife sanglant et orgueilleux. L'empressement des femmes est
toujours le symptme le plus sr de l'engouement public. Ce sont elles qui,
par leurs soins actifs, leurs discours, leurs sollicitudes, se chargent d'y
ajouter le ridicule.

Aux femmes qui adoraient Robespierre s'tait jointe une secte ridicule et
bizarre, forme depuis peu. C'est au moment de l'abolition des cultes que
les sectes abondent, parce que le besoin imprieux de croire cherche  se
repatre d'autres illusions,  dfaut de celles qui sont dtruites. Une
vieille femme dont le cerveau s'tait enflamm dans les prisons de la
Bastille, et qui se nommait Catherine Thot, se disait mre de Dieu, et
annonait la prochaine apparition d'un nouveau Messie. Il devait, suivant
elle, apparatre au milieu des bouleversemens[1], et, au moment o il
paratrait, commencerait une vie ternelle pour les lus. Ces lus devaient
propager leur croyance par tous les moyens, et exterminer les ennemis du
vrai Dieu. Le chartreux dom Gerle, qui figura sous la constituante et dont
l'imagination faible avait t gare par des rves mystiques, tait l'un
des deux prophtes, Robespierre tait l'autre. Son disme lui avait sans
doute valu cet honneur. Catherine Thot l'appelait son fils chri; les
initis le considraient avec respect, et voyaient en lui un tre
surnaturel, appel  des destines mystrieuses et sublimes. Probablement
il tait instruit de leurs folies, et sans tre leur complice il jouissait
de leur erreur. Il est certain qu'il avait protg dom Gerle, qu'il en
recevait des visites frquentes, et qu'il lui avait donn un certificat de
civisme sign de sa main, pour le soustraire aux poursuites d'un comit
rvolutionnaire. Cette secte s'tait fort rpandue; elle avait son culte et
ses pratiques, ce qui ne contribuait pas peu  sa propagation; elle se
runissait chez Catherine Thot, dans un quartier recul de Paris, prs du
Panthon. C'tait l que se faisaient les initiations, en prsence de la
mre de Dieu, de dom Gerle et des principaux lus. Cette secte commenait 
tre connue, et on savait vaguement que Robespierre tait pour elle un
prophte. Ainsi tout contribuait  le grandir et  le compromettre.

C'tait surtout parmi ses collgues que les ombrages commenaient  natre.
Des divisions se prononaient dj, et c'tait naturel, car la puissance du
comit tant tablie, le temps des rivalits tait venu. Le comit s'tait
partag en plusieurs groupes distincts. La mort de Hrault-Schelles avait
rduit  onze les douze membres qui le composaient. Jean-Bon-Saint-Andr et
Prieur (de la Marne) n'avaient pas cess d'tre en mission. Carnot tait
entirement occup de la guerre, Prieur (de la Cte-d'Or) des
approvisionnemens, Robert Lindet des subsistances. On appelait ceux-ci les
gens _d'examen_. Ils ne prenaient aucune part ni  la politique ni aux
rivalits. Robespierre, Saint-Just, Couthon, s'taient rapprochs. Une
espce de supriorit d'esprit et de manires, le grand cas qu'ils
semblaient faire d'eux-mmes, et le mpris qu'ils semblaient avoir pour
leurs autres collgues, les avaient ports  se ranger  part; on les
nommait les gens de _la haute main_. Barrre n'tait  leurs yeux qu'un
tre faible et pusillanime, ayant de la facilit au service de tout le
monde, Collot-d'Herbois qu'un dclamateur de clubs, Billaud-Varennes qu'un
esprit mdiocre, sombre et envieux. Ces trois derniers ne leur pardonnaient
pas leurs ddains secrets. Barrre n'osait se prononcer; mais
Collot-d'Herbois, et surtout Billaud, dont le caractre tait indomptable,
ne pouvaient dissimuler la haine dont ils commenaient  s'enflammer. Ils
cherchaient  s'appuyer sur leurs collgues appels gens _d'examen_, et 
les mettre de leur ct. Ils pouvaient esprer un appui de la part du
comit de sret gnrale, qui commenait  tre importun de la suprmatie
du comit de salut public. Spcialement born  la police, et souvent
surveill ou contrl dans ses oprations par le comit de salut public, le
comit de sret gnrale supportait impatiemment cette dpendance. Amar,
Vadier, Vouland, Jagot, Louis (du Bas-Rhin), ses membres les plus cruels,
taient en mme temps les plus disposs  secouer le joug. Deux de leurs
collgues, qu'on appelait _les couteurs_, les observaient pour le compte
de Robespierre, et cet espionnage leur tait devenu insupportable. Les
mcontens de l'un et l'autre comit pouvaient donc se runir et devenir
dangereux pour Robespierre, Couthon et Saint-Just.

Il faut bien le remarquer: c'taient les rivalits d'orgueil et de pouvoir
qui commenaient la division, et non une diffrence d'opinion politique,
car Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Vadier, Vouland, Amar, Jagot et
Louis, taient des rvolutionnaires non moins redoutables que les trois
adversaires qu'ils voulaient renverser.

Une circonstance indisposa encore davantage le comit de sret gnrale
contre les dominateurs du comit de salut public. On se plaignait beaucoup
des arrestations, qui devenaient toujours plus nombreuses, et qui taient
souvent injustes, car elles portaient contre une foule d'individus connus
pour excellens patriotes; on se plaignait des rapines et des vexations des
agens nombreux auxquels le comit de sret gnrale avait dlgu son
inquisition. Robespierre, Saint-Just et Couthon, n'osant ni faire abolir,
ni faire renouveler ce comit, imaginrent d'tablir un bureau de police
dans le sein du comit de salut public. C'tait, sans dtruire le comit de
sret gnrale, envahir ses fonctions et l'en dpouiller. Saint-Just
devait avoir la direction de ce bureau; mais, appel  l'arme, il n'avait
pu remplir ce soin, et Robespierre s'en tait charg  sa place. Le bureau
de police largissait ceux que faisait arrter le comit de sret
gnrale, et ce dernier comit rendait la pareille  l'autre. Cet
envahissement de fonctions amena une brouille ouverte. Le bruit s'en
rpandit, et malgr le secret qui enveloppait le gouvernement, on sut
bientt que ses membres n'taient pas d'accord.

D'autres mcontentemens[1], non moins graves, clataient dans la
convention. Elle tait toujours fort soumise, mais quelques-uns de ses
membres, qui avaient conu des craintes pour eux-mmes, recevaient du
danger un peu plus de hardiesse. C'taient d'anciens amis de Danton,
compromis par leurs liaisons avec lui, et menacs quelquefois comme restes
du parti des _corrompus et des indulgens_. Les uns avaient malvers dans
leurs fonctions, et craignaient l'application du _systme de la vertu_; les
autres avaient paru opposs  un dploiement de rigueurs tous les jours
croissant. Le plus compromis d'entre eux tait Tallien. On disait qu'il
avait malvers  la commune lorsqu'il en tait membre, et  Bordeaux
lorsqu'il y tait en mission. On ajoutait que dans cette dernire ville il
s'tait laiss amollir et sduire par une jeune et belle femme qui l'avait
accompagn  Paris, et qui venait d'tre jete en prison. Aprs Tallien on
citait Bourdon (de l'Oise), compromis par sa lutte avec le parti de Saumur,
et expuls des Jacobins, conjointement avec Fabre, Camille et Philippeau;
on citait encore Thuriot, exclu aussi des Jacobins; Legendre, qui, malgr
ses soumissions journalires, ne pouvait se faire pardonner ses anciennes
liaisons avec Danton; enfin Frron, Barras, Lecointre, Revre, Monestier,
Panis, etc., tous, ou amis de Danton, ou dsapprobateurs du systme suivi
par le gouvernement. Ces inquitudes personnelles se propageaient, le
nombre des mcontens augmentait chaque jour, et ils taient prts  s'unir
aux membres de l'un ou de l'autre comit qui voudraient leur tendre la
main.

Le 20 prairial (8 juin) approchait; c'tait le jour fix pour la fte 
l'tre suprme. Le 16, il fallait nommer un prsident; la convention nomma
 l'unanimit Robespierre pour occuper le fauteuil. C'tait lui assurer le
premier rle dans la journe du 20. Ses collgues, comme on le voit,
cherchaient encore  le flatter et  l'apaiser  force d'honneurs. De
vastes prparatifs avaient t faits conformment au plan conu par David.
La fte devait tre magnifique. Le 20, au matin, le soleil brillait de tout
son clat. La foule, toujours prte  assister aux reprsentations que lui
donne le pouvoir, tait accourue. Robespierre se fit attendre long-temps.
Il parut enfin au milieu de la convention. Il tait soigneusement par; il
avait la tte couverte de plumes, et tenait  la main, comme tous les
reprsentans, un bouquet de fleurs, de fruits et d'pis de bl. Sur son
visage, ordinairement si sombre, clatait une joie qui ne lui tait pas
ordinaire. Un amphithtre tait plac au milieu du jardin des Tuileries.
La convention l'occupait;  droite et  gauche, se trouvaient plusieurs
groupes d'enfans, d'hommes, de vieillards et de femmes. Les enfans taient
couronns de violette, les adolescens de myrte, les hommes de chne, les
vieillards de pampre et d'olivier. Les femmes tenaient leurs filles par la
main, et portaient des corbeilles de fleurs. Vis--vis de l'amphithtre,
se trouvaient des figures reprsentant l'Athisme, la Discorde, l'gosme.
Elles taient destines  tre brles. Ds que la convention eut pris sa
place, une musique ouvrit la crmonie. Le prsident fit ensuite un premier
discours sur l'objet de la fte. Franais rpublicains, dit-il, il est
enfin arriv le jour  jamais fortun que le peuple franais consacre 
l'tre suprme! Jamais le monde qu'il a cr ne lui offrit un spectacle
aussi digne de ses regards. Il a vu rgner sur la terre la tyrannie, le
crime et l'imposture: il voit dans ce moment une nation entire, aux prises
avec tous les oppresseurs du genre humain, suspendre le cours de ses
travaux hroques pour lever sa pense et ses voeux vers le grand tre qui
lui donna la mission de les entreprendre, et le courage de les excuter!

Aprs avoir parl quelques minutes, le prsident descend de l'amphithtre,
et, se saisissant d'une torche, met le feu aux monstres de l'Athisme, de
la Discorde et de l'gosme. Du milieu de leurs cendres parat la statue de
la Sagesse, mais on remarque qu'elle est enfume par les flammes au milieu
desquelles elle vient de paratre. Robespierre retourne  sa place, et
prononce un second discours sur l'extirpation des vices ligus contre la
rpublique. Aprs cette premire crmonie, on se met en marche pour se
rendre au Champ-de-Mars. L'orgueil de Robespierre semble redoubler, et il
affecte de marcher trs en avant de ses collgues. Mais quelques-uns,
indigns, se rapprochent de sa personne, et lui prodiguent les sarcasmes
les plus amers. Les uns se moquent du nouveau pontife, et lui disent, en
faisant allusion  la statue de la Sagesse, qui avait paru enfume, que sa
sagesse est obscurcie. D'autres font entendre le mot de tyran, et s'crient
qu'il _est encore des Brutus_. Bourdon de l'Oise lui dit ces mots: _La
roche Tarpienne est prs du Capitole_.

Le cortge arrive enfin au Champ-de-Mars. L se trouvait, au lieu de
l'ancien autel de la patrie, une vaste montagne. Au sommet de cette
montagne tait un arbre: la convention s'assied sous ses rameaux. De chaque
ct de la montagne se placent les diffrens groupes des enfans, des
vieillards et des femmes. Une symphonie commence; les groupes chantent
ensuite des strophes en se rpondant alternativement; enfin,  un signal
donn, les adolescens tirent leurs pes et jurent, dans les mains des
vieillards, de dfendre la patrie: les mres lvent leurs enfans dans
leurs bras; tous les assistans lvent leurs mains vers le ciel, et les
sermens de vaincre se mlent aux hommages rendus  l'tre suprme. On
retourne ensuite au jardin des Tuileries, et la fte se termine par des
jeux publics.

Telle fut la fameuse fte clbre en l'honneur de l'tre suprme.
Robespierre, en ce jour, tait parvenu au comble des honneurs; mais il
n'tait arriv au fate que pour en tre prcipit. Son orgueil avait
bless tout le monde. Les sarcasmes taient parvenus jusqu' son oreille,
et il avait vu chez quelques-uns de ses collgues une hardiesse qui ne leur
tait pas ordinaire. Le lendemain il se rend au comit de salut public, et
exprime sa colre contre les dputs qui l'ont outrag la veille. Il se
plaint de ces amis de Danton, de ces restes impurs du parti _indulgent et
corrompu_, et en demande le sacrifice. Billaud-Varennes et
Collot-d'Herbois, qui n'taient pas moins blesss que leurs collgues du
rle que Robespierre avait jou la veille, se montrent trs froids et peu
empresss  le venger. Ils ne dfendent pas les dputs dont se plaint
Robespierre, mais ils reviennent sur la dernire fte, ils expriment des
craintes sur ses effets. Elle a indispos, disent-ils, beaucoup d'esprits.
D'ailleurs ces ides d'tre suprme, d'immortalit de l'me, ces pompes
semblent un retour vers les superstitions d'autrefois, et peuvent faire
rtrograder la rvolution. Robespierre s'irrite alors de ces remarques; il
soutient qu'il n'a jamais voulu faire rtrograder la rvolution, qu'il a
tout fait au contraire pour acclrer sa marche. En preuve, il cite un
projet de loi qu'il vient de rdiger avec Couthon, et qui tend  rendre le
tribunal rvolutionnaire encore plus meurtrier. Voici quel tait ce projet:

Depuis deux mois il avait t question d'apporter quelques modifications 
l'organisation du tribunal rvolutionnaire. La dfense de Danton, Camille,
Fabre, Lacroix, avait fait sentir l'inconvnient des restes de formalits
qu'on avait laiss exister. Tous les jours encore il fallait entendre des
tmoins et des avocats, et quelque brive que ft l'audition des tmoins,
quelque restreinte que ft la dfense des avocats, nanmoins elles
emportaient une grande perte de temps, et amenaient toujours un certain
clat. Les chefs de ce gouvernement, qui voulaient que tout se ft
promptement et sans bruit, dsiraient supprimer ces formalits incommodes.
S'tant habitus  penser que la rvolution avait le droit de dtruire tous
ses ennemis, et qu' la simple inspection on devait les distinguer, ils
croyaient qu'on ne pouvait rendre la procdure rvolutionnaire trop
expditive. Robespierre, particulirement charg du tribunal, avait prpar
la loi avec Couthon seul, car Saint-Just tait absent. Il n'avait pas
daign consulter ses autres collgues du comit de salut public, et il
venait seulement leur lire le projet avant de le prsenter. Quoique Barrre
et Collot-d'Herbois fussent tout aussi disposs que lui  en admettre les
dispositions sanguinaires, ils devaient l'accueillir froidement, puisqu'il
tait conu et arrt sans leur participation. Cependant il fut convenu
qu'il serait propos le lendemain, et que Couthon en ferait le rapport.
Mais aucune satisfaction ne fut accorde  Robespierre pour les outrages
qu'il avait reus la veille.

Le comit de sret gnrale ne fut pas plus consult sur la loi que ne
l'avait t le comit de salut public. Il sut qu'une loi se prparait, mais
il ne fut point appel  y prendre part. Il voulut du moins, sur cinquante
jurs qui devaient tre dsigns, en faire nommer vingt; mais Robespierre
les rejeta tous, et ne choisit que ses cratures. La proposition fut faite
le 22 prairial; Couthon fut le rapporteur. Aprs les dclamations
habituelles sur l'inflexibilit et la promptitude qui devaient tre les
caractres de la justice rvolutionnaire, il lut le projet, qui tait
rdig dans un style effrayant. Le tribunal devait se diviser en quatre
sections, composes d'un prsident, trois juges et neuf jurs. Il tait
nomm douze juges, et cinquante jurs qui devaient se succder dans
l'exercice de leurs fonctions, de manire que le tribunal pt siger tous
les jours. La seule peine tait la mort. Le tribunal, disait la loi, tait
institu pour punir les ennemis du peuple, suivant la dfinition la plus
vague et la plus tendue des ennemis du peuple. Dans le nombre taient
compris les fournisseurs infidles et les alarmistes qui dbitaient de
mauvaises nouvelles. La facult de traduire les citoyens au tribunal
rvolutionnaire tait attribue aux deux comits,  la convention, aux
reprsentans en mission, et  l'accusateur public, Fouquier-Tinville. S'il
existait des preuves, _soit matrielles, soit morales_, il ne devait pas
tre entendu de tmoins. Enfin, un article portait ces mots: _La loi donne
pour dfenseurs aux patriotes calomnis des jurs patriotes; elle n'en
accorde point aux conspirateurs_.

Une loi qui supprimait toutes les garanties, qui bornait l'instruction  un
simple appel nominal, et qui, en attribuant aux deux comits la facult de
traduire les citoyens au tribunal rvolutionnaire, leur donnait aussi droit
de vie et de mort; une pareille loi dut causer un vritable effroi, surtout
chez les membres de la convention, dj inquiets pour eux-mmes. Il n'tait
pas dit dans le projet si les comits auraient la facult de traduire les
reprsentans[1] au tribunal sans demander un dcret pralable d'accusation,
ds lors les comits pouvaient envoyer leurs collgues  la mort, sans
autre formalit que celle de les dsigner  Fouquier-Tinville. Aussi les
restes de la prtendue faction des _indulgens_ se soulevrent, et, pour la
premire fois depuis long-temps, on vit une opposition se manifester dans
le sein de l'assemble. Ruamps demanda l'impression et l'ajournement du
projet, disant que si cette loi tait adopte sans ajournement, il ne
restait qu' se brler la cervelle. Lecointre de Versailles appuya
l'ajournement. Robespierre se prsenta aussitt pour combattre cette
rsistance inattendue. Il y a, dit-il, deux opinions aussi anciennes que
notre rvolution; l'une, qui tend  punir d'une manire prompte et
invitable les conspirateurs; l'autre, qui tend  absoudre les coupables:
cette dernire n'a cess de se reproduire dans toutes les occasions. Elle
se manifeste de nouveau aujourd'hui, et je viens la repousser. Depuis deux
mois, le tribunal se plaint des entraves qui embarrassent sa marche; il se
plaint de manquer de jurs; il faut donc une loi. Au milieu des victoires
de la rpublique, les conspirateurs sont plus actifs et plus ardens[1] que
jamais; il faut les frapper. Cette opposition inattendue qui se manifeste
n'est pas naturelle. On veut diviser la convention, on veut
l'pouvanter.--Non, non, s'crient plusieurs voix, on ne nous divisera
pas!--C'est nous, ajoute Robespierre, qui avons toujours dfendu la
convention, ce n'est pas nous qu'elle a  craindre. Du reste, nous en
sommes arrivs au point o l'on pourra nous tuer, mais o l'on ne nous
empchera pas de sauver la patrie.

Robespierre ne manquait plus une seule fois de parler de poignards et
d'assassins, comme s'il avait toujours t menac. Bourdon de l'Oise lui
rpond, et dit que si le tribunal a besoin de jurs, on n'a qu' adopter
sur-le-champ la liste propose, car personne ne veut arrter la marche de
la justice, mais qu'il faut ajourner le reste du projet. Robespierre
remonte  la tribune, et rpond que la loi n'est ni plus complique ni plus
obscure qu'une foule d'autres qui ont t adoptes sans discussion, et que,
dans un moment o les dfenseurs de la libert sont menacs du poignard, on
ne devrait pas chercher  ralentir la rpression ds conspirateurs. Enfin
il propose de discuter toute la loi, article par article, et de siger
jusqu'au milieu de la nuit, s'il le faut, pour la dcrter le jour mme. La
domination de Robespierre l'emporte encore; la loi est lue, et adopte en
quelques instans.

Cependant Bourdon, Tallien, tous les membres qui avaient des craintes
personnelles, taient effrays d'une loi pareille. Les comits pouvant
traduire tous les citoyens au tribunal rvolutionnaire, et les membres de
la reprsentation nationale n'en tant pas excepts, ils tremblaient d'tre
enlevs tous en une nuit, et livrs  Fouquier sans que la convention mme
ft prvenue. Le lendemain, 23 prairial, Bourdon demande la parole. En
donnant, dit-il, aux comits de salut public et de sret gnrale le droit
de traduire les citoyens au tribunal rvolutionnaire, la convention n'a pas
entendu sans doute que le pouvoir des comits s'tendrait sur tous ses
membres, sans un dcret pralable.--Non, non, s'crie-t-on de toutes
parts.--Je m'attendais, reprend Bourdon,  ces murmures; ils me prouvent
que la libert est imprissable. Cette rflexion causa une sensation
profonde. Bourdon proposa de dclarer que les membres de la convention ne
pourraient tre livrs au tribunal rvolutionnaire sans un dcret
d'accusation. Les comits taient absens; la proposition de Bourdon fut
accueillie. Merlin demanda la question pralable; on murmura contre lui;
mais il s'expliqua et demanda la question pralable avec un considrant,
c'est que la convention n'avait pu se dessaisir du droit de dcrter seule
ses propres membres. Le considrant fut adopt  la satisfaction gnrale.

Une scne qui se passa dans la soire donna encore plus d'clat  cette
opposition si nouvelle. Tallien et Bourdon se promenaient dans les
Tuileries; des espions du comit de salut public les suivaient de trs
prs. Tallien fatigu se retourne, les provoque, les appelle de vils
espions du comit, et leur dit d'aller rapporter  leurs matres ce qu'ils
ont vu et entendu. Cette scne causa une grande sensation. Couthon et
Robespierre taient indigns. Le lendemain ils se prsentent  la
convention, dcids  se plaindre vivement de la rsistance qu'ils
essuyaient. Delacroix et Mallarm leur en fournissent l'occasion. Delacroix
demande qu'on caractrise d'une manire plus prcise ceux que la loi a
qualifis de _dpravateurs des moeurs_. Mallarm demande ce qu'elle a voulu
dire par ces mots: _la loi ne donne pour dfenseurs aux patriotes calomnis
que la conscience des jurs patriotes_. Couthon monte alors  la tribune,
se plaint des amendemens proposs aujourd'hui. On a calomni, dit-il, le
comit de salut public, en paraissant supposer qu'il voulait avoir la
facult d'envoyer les membres de la convention  l'chafaud. Que les tyrans
calomnient le comit, c'est naturel; mais que la convention elle-mme
semble couter la calomnie, une pareille injustice est insupportable, et il
ne peut s'empcher de s'en plaindre. On s'est applaudi hier d'une _heureuse
clameur_ qui prouvait que la libert tait imprissable, comme si la
libert avait t menace. On a choisi, pour porter cette attaque, le
moment o les membres du comit taient absens. Une telle conduite est
dloyale, et je propose de rapporter les amendemens adopts hier, et ceux
qu'on vient de proposer aujourd'hui. Bourdon rpond que demander des
explications sur une loi n'est pas un crime; que s'il s'est applaudi d'une
clameur, c'est qu'il a t satisfait de se trouver d'accord avec la
convention; que si de part et d'autre on montrait la mme aigreur, il
serait impossible de discuter. On m'accuse, dit-il, de parler comme Pitt
et Cobourg; si je rpondais de mme, o en serions-nous? J'estime Couthon,
j'estime les comits, j'estime la _Montagne_ qui a sauv la libert. On
applaudit ces explications de Bourdon; mais ces explications taient des
excuses, et l'autorit des dictateurs tait trop forte encore pour tre
brave sans gards. Robespierre prend la parole, et fait un discours
diffus, plein d'orgueil et d'amertume. Montagnards, dit-il, vous serez
toujours le boulevart de la libert publique, mais vous n'avez rien de
commun avec les intrigans et les pervers, quels qu'ils soient. S'ils
s'efforcent de se ranger parmi vous, ils n'en sont pas moins trangers 
vos principes. Ne souffrez pas que quelques intrigans[1], plus mprisables
que les autres, parce qu'ils sont plus hypocrites, s'efforcent d'entraner
une partie d'entre vous, et de se faire les chefs d'un parti.... Bourdon
de l'Oise interrompt Robespierre en disant qu'il n'a jamais voulu se faire
le chef d'un parti. Robespierre ne rpond pas, et reprend: Ce serait,
dit-il, le comble de l'opprobre, si des calomniateurs, garant nos
collgues.... Bourdon l'interrompt de nouveau. Je demande, s'crie-t-il,
qu'on prouve ce qu'on avance; on vient de dire assez clairement que j'tais
un sclrat.--Je n'ai pas nomm Bourdon, rpond Robespierre; malheur  qui
se nomme lui-mme! Oui, la Montagne est pure, elle est sublime; les
intrigans ne sont pas de la Montagne. Robespierre s'tend ensuite
longuement sur les efforts qu'on fait pour effrayer les membres de la
convention, et pour leur persuader qu'ils sont en danger; il dit qu'il n'y
a que des coupables qui soient ainsi effrays, et qui veuillent effrayer
les autres. Il raconte alors ce qui s'est pass la veille entre Tallien et
les espions, qu'il appelle des _courriers du comit_. Ce rcit amne des
explications trs vives de la part de Tallien, et vaut  ce dernier
beaucoup d'injures. Enfin on termine toutes ces discussions par l'adoption
des demandes faites par Couthon et Robespierre. Les amendemens de la
veille sont rapports, ceux du jour sont repousss, et l'affreuse
loi du 22 reste telle qu'elle avait t propose.

Les meneurs du comit triomphaient donc encore une fois; leurs adversaires
tremblaient. Tallien, Bourdon, Ruamps, Delacroix, Mallarm, tous ceux qui
avaient fait des objections  la loi, se croyaient perdus, et craignaient 
chaque instant d'tre arrts. Bien que le dcret pralable de la
convention ft ncessaire pour la mise en accusation, elle tait encore
tellement intimide qu'elle pouvait accorder tout ce qu'on lui demanderait.
Elle avait rendu le dcret contre Danton; elle pouvait bien le rendre
encore contre ceux de ses amis qui lui survivaient. Le bruit se rpandit
que la liste tait faite; on portait le nombre des victimes  douze, puis 
dix-huit. On les nommait. Bientt l'effroi se rpandit, et plus de soixante
membres de la convention ne couchaient plus chez eux.

Cependant un obstacle s'opposait  ce qu'on dispost de leur vie aussi
aisment qu'ils le craignaient. Les chefs du gouvernement taient diviss.
On a dj vu que Billaud-Varennes, Collot, Barrre, avaient froidement
rpondu aux premires plaintes de Robespierre contre ses collgues. Les
membres du comit de sret gnrale lui taient plus opposs que jamais,
car ils venaient d'tre loigns de toute coopration  la loi du 22, et il
parat mme que quelques-uns d'entre eux taient menacs. Robespierre et
Couthon poussaient l'exigence fort loin; ils auraient voulu sacrifier un
grand nombre de dputs; ils parlaient de Tallien, Bourdon de l'Oise,
Thuriot, Rovre, Lecointre, Panis, Monestier, Legendre, Frron, Barras; ils
demandaient mme Cambon, dont la renomme financire les gnait, et qui
avait paru oppos  leurs cruauts; enfin ils auraient voulu porter leurs
coups jusque sur plusieurs membres de la Montagne les plus prononcs, tels
que Duval, Audouin, Lonard Bourdon[6]. Les membres du comit de salut
public, Billaud, Collot, Barrre, et tous ceux du comit de sret
gnrale, refusaient d'y consentir. Le danger, en s'tendant sur un aussi
grand nombre de ttes, pouvait finir bientt par les menacer eux-mmes.

[Note 6: Voyez la liste fournie par Villate dans ses Mmoires.]

Ils taient dans ces dispositions hostiles, et peu ports  s'entendre sur
un nouveau sacrifice, lorsqu'une dernire circonstance amena une rupture
dfinitive. Le comit de sret gnrale avait fait la dcouverte des
assembles qui se tenaient chez Catherine Thot. Il avait appris que cette
secte extravagante faisait de Robespierre un prophte, et que celui-ci
avait donn un certificat de civisme  dom Gerle. Aussitt Vadier, Vouland,
Jagot, Amar, rsolurent de se venger, en prsentant cette secte comme une
runion de conspirateurs dangereux, en la dnonant  la convention, et en
faisant partager ainsi  Robespierre le ridicule et l'odieux qui
s'attacheraient  elle. On envoya un agent, Snart, qui, sous prtexte de
se faire initier, s'introduisit dans l'une des runions. Au milieu de la
crmonie, il s'approcha d'une fentre, donna le signal  la force arme,
et fit saisir la secte presque entire. Dom Gerle, Catherine Thot furent
arrts. On trouva le certificat de civisme donn par Robespierre  dom
Gerle; on dcouvrit mme dans le lit de la mre de Dieu une lettre qu'elle
crivait  son fils chri, au premier prophte,  Robespierre enfin. Quand
Robespierre apprit qu'on allait poursuivre la secte, il voulut s'y opposer,
et provoqua une discussion sur ce sujet dans le comit de salut public. On
a dj vu que Billaud et Collot n'taient pas dj trs ports pour le
disme, et qu'ils voyaient avec ombrage l'usage politique que Robespierre
voulait faire de cette croyance. Ils opinaient pour les poursuites.
Robespierre insistant pour les empcher, la discussion devint extrmement
vive; il essuya les expressions les plus injurieuses, ne russit pas, et se
retira en pleurant de rage. La querelle avait t si forte, que pour viter
d'tre entendus de ceux qui traversaient les galeries, les membres du
comit rsolurent de transporter le lieu de leurs sances  l'tage
suprieur. Le rapport contre la secte de Catherine Thot fut fait  la
convention. Barrre, pour se venger de Robespierre  sa manire, avait
rdig secrtement le rapport que Vouland devait prononcer. La secte y
tait reprsente comme aussi ridicule qu'atroce. La convention, tantt
rvolte, tantt gaye par le tableau trac par Barrre, dcrta
d'accusation les principaux chefs de la secte, et les envoya au tribunal
rvolutionnaire.

Robespierre, indign et de la rsistance qu'il rencontrait, et des propos
injurieux qu'il avait essuys, renona de paratre au comit, et rsolut de
ne plus prendre part  ses dlibrations. Il se retira dans les derniers
jours de prairial (milieu de juin). Cette retraite prouve de quelle nature
tait son ambition. Un ambitieux n'a jamais d'humeur; il s'irrite par les
obstacles, s'empare du pouvoir, et en crase ceux qui l'ont outrag. Un
rhteur faible et vaniteux se dpite, et cde quand il ne trouve plus ni
flatteries ni respects. Danton s'tait retir par paresse et dgot,
Robespierre par vanit blesse. Cette retraite lui fut aussi funeste qu'
Danton. Couthon restait seul contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois,
Barrre, et ces derniers allaient s'emparer de toutes les affaires.

Ces divisions n'taient pas encore bruites; on savait seulement que les
comits de salut public et de sret gnrale n'taient pas d'accord; on
tait enchant de cette msintelligence, on esprait qu'elle empcherait de
nouvelles proscriptions. Ceux qui taient menacs se rapprochaient du
comit de sret gnrale, le flattaient, l'imploraient, et avaient mme
reu de quelques membres les promesses les plus rassurantes. lie, Lacoste,
Moyse Bayle, Lavicomterie, Dubarran, les meilleurs des membres du comit de
sret gnrale, avaient promis de refuser leur signature  toute nouvelle
liste de proscription.

Au milieu de ces luttes, les jacobins taient toujours dvous 
Robespierre; ils n'tablissaient pas encore de distinction entre les divers
membres du comit, entre Couthon, Robespierre, Saint-Just d'un ct, et
Billaud-Varennes, Collot, Barrre de l'autre. Ils ne voyaient que le
gouvernement rvolutionnaire d'une part, et de l'autre quelques restes de
la faction des indulgens, quelques amis de Danton, qui,  propos de la loi
du 22 prairial, venaient de s'lever contre ce gouvernement salutaire.
Robespierre, qui avait dfendu ce gouvernement en dfendant la loi, tait
toujours pour eux le premier et le plus grand citoyen de la rpublique:
tous les autres n'taient que des intrigans qu'il fallait achever de
dtruire. Aussi ne manqurent-ils pas d'exclure Tallien de leur comit de
correspondance, parce qu'il n'avait pas rpondu aux accusations diriges
contre lui dans la sance du 24. Ds ce jour, Collot et Billaud-Varennes,
sentant l'influence de Robespierre, s'abstinrent de paratre aux Jacobins.
Qu'auraient-ils pu dire? Ils n'auraient pu exposer leurs griefs tout
personnels, et faire le public juge entre leur orgueil et celui de
Robespierre. Il ne leur restait qu' se taire et  attendre. Robespierre et
Couthon avaient donc le champ libre. Le bruit d'une nouvelle proscription
ayant produit un effet dangereux, Couthon se hta de dmentir devant la
socit les projets qu'on leur supposait contre vingt-quatre et mme
soixante membres de la convention. Les ombres de Danton, d'Hbert, de
Chaumette, se promnent, dit-il, encore parmi nous; elles cherchent 
perptuer le trouble et la division. Ce qui s'est pass dans la sance du
24 en est un exemple frappant; on veut diviser le gouvernement, discrditer
ses membres, en les peignant comme des Sylla et des Nron; on dlibre en
secret, on se runit, on forme de prtendues listes de proscription, on
effraie les citoyens pour en faire des ennemis de l'autorit publique. On
rpandait, il y a peu de jours, le bruit que les comits devaient faire
arrter dix-huit membres de la convention; dj mme on les nommait.
Dfiez-vous de ces insinuations perfides; ceux qui rpandent ces bruits
sont des complices d'Hbert et de Danton; ils craignent la punition de leur
conduite criminelle; ils cherchent  s'accoler des gens purs, dans l'espoir
que, cachs derrire eux, ils pourront aisment chapper  l'oeil de la
justice. Mais rassurez-vous, le nombre des coupables est heureusement trs
petit; il n'est que de quatre, de six peut-tre; et ils seront frapps, car
le temps est venu de dlivrer la rpublique des derniers ennemis qui
conspirent contre elle. Reposez-vous de son salut sur l'nergie et la
justice des comits.

Il tait adroit de rduire  un petit nombre les proscrits que Robespierre
voulait frapper. Les jacobins applaudirent, suivant l'usage, le discours de
Couthon; mais ce discours ne rassura aucune des victimes menaces, et ceux
qui se croyaient en pril n'en continurent pas moins de coucher hors de
leurs maisons. Jamais la terreur n'avait t plus grande, non-seulement
dans la convention, mais dans les prisons, et par toute la France.

Les cruels agens de Robespierre, l'accusateur Fouquier-Tinville, le
prsident Dumas, s'taient empars de la loi du 22 prairial, et allaient
s'en servir pour ravager les prisons. Bientt, disait Fouquier, on mettra
sur leurs portes cet criteau: _Maison  louer_. Le projet tait de se
dlivrer de la plus grande partie des suspects. On s'tait accoutum  les
considrer comme des ennemis irrconciliables, qu'il fallait dtruire pour
le salut de la rpublique. Immoler des milliers d'individus n'ayant d'autre
tort que de penser d'une certaine manire, et souvent mme ne pensant pas
autrement que leurs perscuteurs, semblait une chose toute naturelle, par
l'habitude qu'on avait prise de se dtruire les uns les autres. La facilit
 faire mourir et  mourir soi-mme tait devenue extraordinaire. Sur les
champs de bataille, sur l'chafaud, des milliers d'hommes prissaient
chaque jour, et on n'en tait plus tonn. Les premiers meurtres commis en
93 provenaient d'une irritation relle et motive par le danger.
Aujourd'hui les prils avaient cess, la rpublique tait victorieuse, on
n'gorgeait plus par indignation, mais par l'habitude funeste qu'on avait
contracte du meurtre. Cette machine formidable qu'on fut oblig de
construire pour rsister  des ennemis de toute espce commenait  n'tre
plus ncessaire; mais une fois mise en action, on ne savait plus l'arrter.
Tout gouvernement doit avoir son excs, et ne prit que lorsqu'il a atteint
cet excs. Le gouvernement rvolutionnaire ne devait pas finir le jour mme
o les ennemis de la rpublique seraient assez terrifis; il devait aller
au-del, il devait s'exercer jusqu' ce qu'il et rvolt tous les coeurs
par son atrocit mme. Les choses humaines ne vont pas autrement. Pourquoi
d'affreuses circonstances avaient-elles oblig de crer un gouvernement de
mort, qui ne rgnerait et ne vaincrait que par la mort?

Ce qui est plus effrayant encore, c'est que lorsque le signal est donn,
lorsque l'ide est tablie qu'il faut sacrifier des vies, et qu'en les
sacrifiant on sauvera l'tat, tout se dispose pour ce but affreux avec une
singulire facilit. Chacun agit sans remords, sans rpugnance; on
s'habitue  cela comme le juge  envoyer des coupables au supplice, le
mdecin  voir des tres souffrans sous son instrument, le gnral 
ordonner le sacrifice de vingt mille soldats. On se fait un affreux langage
suivant ses nouvelles oeuvres; on sait mme le rendre gai, on trouve des
mots piquans pour exprimer des ides sanguinaires. Chacun marche, entran,
tourdi avec l'ensemble; et on voit des hommes, qui la veille s'occupaient
doucement des arts et du commerce, s'occuper avec la mme facilit de mort
et de destruction.

Le comit avait donn le signal par la loi du 22; Dumas et Fouquier
l'avaient trop bien compris. Il fallait cependant des prtextes pour
immoler tant de malheureux. Quel crime pouvait-on leur supposer, lorsque la
plupart d'entre eux taient des citoyens paisibles, inconnus, qui n'avaient
jamais donn  l'tat aucun signe de vie? On imagina que, plongs dans les
prisons, ils devaient songer  en sortir, que leur nombre devait leur
inspirer le sentiment de leurs forces, et leur donner l'ide de s'en servir
pour se sauver. La prtendue conspiration de Dillon fut le germe de cette
ide, qu'on dveloppa d'une manire atroce. On se servit de quelques
misrables qui taient dtenus, et qui consentirent  jouer le rle infme
de dlateurs. Ils dsignrent au Luxembourg cent soixante prisonniers qui,
disaient-ils, avaient pris part au complot de Dillon. On se procura
quelques-uns de ces faiseurs de listes dans toutes les autres maisons
d'arrt, et ils dnoncrent dans chacune cent ou deux cents individus comme
complices de la conspiration des prisons. Une tentative d'vasion faite 
la Force ne servit qu' autoriser cette fable indigne, et sur-le-champ on
commena  envoyer des centaines de malheureux au tribunal rvolutionnaire.
On les acheminait des diverses prisons  la Conciergerie, pour aller de l
au tribunal et  l'chafaud. Dans la nuit du 18 au 19 messidor (6 juin), on
traduisit les cent soixante dsigns au Luxembourg. Ils tremblaient en
entendant cet appel; ils ne savaient ce qu'on leur imputait, et ce qu'ils
voyaient de plus probable, c'tait la mort qu'on leur rservait. L'affreux
Fouquier, depuis qu'il tait nanti de la loi du 22, avait opr de grands
changemens dans la salle du tribunal. Au lieu des siges des avocats, et du
banc des accuss qui ne contenait que 18 ou 20 places, il avait fait
construire un amphithtre qui pouvait contenir cent ou cent cinquante
accuss  la fois. Il appelait cela _ses petits gradins_. Poussant son
ardeur jusqu' une espce d'extravagance, il avait fait lever l'chafaud
dans la salle mme du tribunal, et il se proposait de faire juger en une
mme sance les cent soixante accuss du Luxembourg.

Le comit de salut public, en apprenant l'espce de dlire de son
accusateur public, l'envoya chercher, lui ordonna de faire enlever
l'chafaud de la salle o il tait dress, et lui dfendit de traduire plus
de soixante individus  la fois. _Tu veux donc_, lui dit Collot-d'Herbois
dans un transport de colre, _dmoraliser le supplice?_ Il faut cependant
remarquer que Fouquier a prtendu le contraire, et soutenu que c'tait lui
qui avait demand le jugement des cent soixante en trois fois. Cependant
tout prouve que c'est le comit qui fut moins extravagant que son ministre,
et qui rprima son dlire. Il fallut renouveler une seconde fois 
Fouquier-Tinville l'ordre d'enlever la guillotine de la salle du tribunal.

Les cent soixante furent partags en trois troupes, jugs et excuts en
trois jours. La procdure tait devenue aussi expditive et aussi affreuse
que celle qui s'employait dans le guichet de l'Abbaye dans les nuits des 2
et 3 septembre. Les charrettes, commandes pour tous les jours, attendaient
ds le matin dans la cour du Palais-de-Justice, et les accuss pouvaient
les voir en montant au tribunal. Le prsident Dumas, sigeant comme un
furieux, avait deux pistolets sur la table. Il demandait aux accuss leur
nom seulement, et y ajoutait  peine une question fort gnrale. Dans
l'interrogatoire des cent soixante, le prsident dit  l'un d'eux, Dorival:
Connaissez-vous la conspiration?--Non.--Je m'attendais que vous feriez
cette rponse, mais elle ne russira pas. A un autre. Il s'adresse au nomm
Champigny: N'tes-vous pas ex-noble?--Oui.--A un autre. A Gudreville:
tes-vous prtre?--Oui, mais j'ai prt le serment.--Vous n'avez plus la
parole. A un autre. Au nomm Mnil: N'tiez-vous pas domestique de
l'ex-constituant Menou?--Oui.--A un autre. Au nomm Vly: N'tiez-vous pas
architecte de Madame?--Oui, mais j'ai t disgraci en 1788.--A un autre. A
Gondrecourt: N'avez-vous pas votre beau-pre au Luxembourg?--Oui.--A un
autre. A Durfort: N'tiez-vous pas garde-du-corps?--Oui, mais j'ai t
licenci en 1789.--A un autre.

C'est ainsi que s'instruisait le procs de ces malheureux. La loi portait
qu'on ne serait dispens de faire entendre des tmoins que lorsqu'il y
aurait des preuves matrielles ou morales; nanmoins on n'en faisait jamais
appeler, prtendant toujours qu'il existait des preuves de cette espce.
Les jurs ne se donnaient pas mme la peine de rentrer dans la salle du
conseil. Ils opinaient  l'audience mme, et le jugement tait aussitt
prononc. Les accuss avaient eu  peine le temps de se lever et d'noncer
leurs noms. Un jour, il y en eut un dont le nom n'tait pas sur la liste
des accuss, et qui dit au tribunal: Je ne suis pas accus, mon nom n'est
pas dans votre liste.--Eh qu'importe! lui dit Fouquier; donne-le vite. Il
le donna, et fut envoy  la mort comme les autres. La plus grande
ngligence rgnait dans cette espce d'administration barbare. Souvent on
omettait, par l'effet de la grande prcipitation, de signifier les actes
d'accusation, et on les donnait aux accuss  l'audience mme. On
commettait les plus tranges erreurs. Un digne vieillard, Loizerolles,
entend prononcer  ct de son nom les prnoms de son fils; il se garde de
rclamer, et il est envoy  la mort. Quelque temps aprs, le fils est jug
 son tour; et il se trouve qu'il aurait d ne plus exister, car un
individu ayant tous ses noms avait t excut: c'tait son pre. Il n'en
prit pas moins. Plus d'une fois on appela des dtenus qui avaient dj t
excuts depuis long-temps. Il y avait des centaines d'actes d'accusation
tout prts, auxquels on ne faisait qu'ajouter la dsignation des individus.
On faisait de mme pour les jugemens[1]. L'imprimerie tait  ct de la
salle mme du tribunal; les planches taient toutes prtes, le titre, les
motifs taient tout composs; il n'y avait que les noms  y ajouter; on les
transmettait par une petite lucarne au prote. Sur-le-champ des milliers
d'exemplaires taient tirs, et allaient rpandre la douleur dans les
familles et l'effroi dans les prisons. Les petits colporteurs venaient
vendre le bulletin du tribunal sous les fentres des prisonniers, en
criant: _Voici ceux qui ont gagn  la loterie de la sainte guillotine!_
Les accuss taient excuts au sortir de l'audience, ou tout au plus le
lendemain, si la journe tait trop avance.

[Illustration: L'APPEL DES CONDAMNS.]

Les ttes tombaient, depuis la loi du 22 prairial, par cinquante ou
soixante chaque jour. _a va bien_, disait Fouquier, _les ttes tombent
comme des ardoises_; et il ajoutait: _Il faut que a aille mieux encore la
dcade prochaine; il m'en faut quatre cent cinquante au moins_[7]. Pour
cela, on faisait ce qu'ils appelaient des _commandes aux _moutons_ qui se
chargeaient d'espionner les suspects. Ces infames taient devenus la
terreur des prisons. Enferms comme suspects, on ne savait pas au juste
quels taient ceux d'entre eux qui se chargeaient de dsigner les victimes;
mais on s'en doutait  leur insolence, aux prfrences qu'ils obtenaient
des geliers, aux orgies qu'ils faisaient dans les guichets avec les agens
de la police. Souvent ils laissaient connatre leur importance pour en
trafiquer. Ils taient caresss, implors par les prisonniers tremblans;
ils recevaient mme des sommes pour ne pas mettre un nom sur leur liste.
Ils faisaient leurs choix au hasard; ils disaient de celui-ci qu'il avait
tenu un propos aristocrate; de celui-l, qu'il avait bu un jour o l'on
annonait une dfaite des armes; et leur seule dsignation quivalait  un
arrt de mort. On portait les noms fournis par eux sur autant d'actes
d'accusation, et on venait le soir signifier ces actes aux prisonniers, et
les traduire  la Conciergerie. Cela s'appelait dans la langue des geliers
_le journal du soir_. Quand ces infortuns entendaient le roulement des
tombereaux qui venaient les chercher, ils taient dans une anxit aussi
cruelle que la mort; ils accouraient aux guichets, se collaient contre les
grilles pour couter la liste, et tremblaient d'entendre leur nom dans la
bouche des huissiers. Quand ils avaient t nomms, ils embrassaient leurs
compagnons d'infortune, et recevaient les adieux de mort. Souvent on voyait
les sparations les plus douloureuses: c'tait un pre qui se dtachait de
ses enfans, un poux de son pouse. Ceux qui survivaient taient aussi
malheureux que ceux que l'on conduisait  la caverne de Fouquier-Tinville;
ils rentraient en attendant d'tre promptement runis  leurs proches.
Quand ce funeste appel tait achev, les prisons respiraient, mais jusqu'au
lendemain seulement. Alors les angoisses recommenaient de nouveau, et le
funeste roulement des charrettes ramenait la terreur.

[Note 7: Voyez pour tous ces dtails le long procs de Fouquier-Tinville.]

Cependant la piti publique commenait  clater d'une manire inquitante
pour les exterminateurs. Les marchands de la rue Saint-Honor, o passaient
tous les jours les charrettes, fermaient leurs boutiques. Pour priver les
victimes de ces tmoignages de douleur, on transporta l'chafaud  la
barrire du Trne, et on ne rencontra pas moins de piti dans ce quartier
des ouvriers que dans les rues les mieux habites de Paris. Le peuple, dans
un moment d'enivrement, peut devenir impitoyable pour des victimes qu'il
gorge lui-mme; mais voir expirer chaque jour cinquante et soixante
malheureux, contre lesquels il n'est pas entran par la fureur, est un
spectacle qui finit bientt par l'mouvoir. Cependant cette piti tait
silencieuse et timide encore. Tout ce que les prisons renfermaient de plus
distingu avait succomb; la malheureuse soeur de Louis XVI avait t
immole  son tour; des rangs levs on descendait dj aux derniers rangs
de la socit. Nous voyons sur les listes du tribunal rvolutionnaire 
cette poque, des tailleurs, des cordonniers, des perruquiers, des
bouchers, des cultivateurs, des limonadiers, des ouvriers mme, condamns
pour sentimens et propos rputs contre-rvolutionnaires. Pour donner enfin
une ide du nombre des excutions de cette poque, il suffira de dire que
du mois de mars 1793, poque o le tribunal entra en exercice, jusqu'au
mois de juin 1794 (22 prairial an II), il avait condamn cinq cent
soixante-dix-sept personnes; et que du 10 juin (22 prairial) au 9 thermidor
(27 juillet), il en condamna mille deux cent quatre-vingt-cinq; ce qui
porte en tout le nombre des victimes jusqu'au 9 thermidor,  mille huit
cent soixante-deux.

Cependant les excuteurs n'taient pas tranquilles. Dumas tait troubl, et
Fouquier n'osait sortir la nuit; il voyait les parens de ses victimes
toujours prts  le frapper. Traversant un jour les guichets du Louvre avec
Snart, il s'effraie d'un bruit lger; c'tait un individu qui passait tout
prs de lui.--Si j'avais t seul, s'cria-t-il, il me serait arriv
quelque chose.

Dans les principales villes de France la terreur n'tait pas moins grande
qu' Paris. Carrier avait t envoy  Nantes pour y punir la Vende.
Carrier, jeune encore, tait un de ces tres mdiocres et violens qui, dans
l'entranement de ces guerres civiles, deviennent des monstres de cruaut
et d'extravagance. Il dbuta par dire, en arrivant  Nantes, qu'il fallait
tout gorger, et que, malgr la promesse de grce faite aux Vendens qui
mettraient bas les armes, il ne fallait accorder quartier  aucun d'entre
eux. Les autorits constitues ayant parl de tenir la parole donne aux
rebelles, Vous tes des j.... f...., leur dit Carrier, vous ne savez pas
votre mtier, je vous ferai tous guillotiner; et il commena par faire
fusiller et mitrailler par troupes de cent et de deux cents les malheureux
qui se rendaient. Il se prsentait  la socit populaire le sabre  la
main, l'injure  la bouche, menaant toujours de la guillotine. Bientt
cette socit ne lui convenant plus, il la fit dissoudre. Il intimida les
autorits  un tel point, qu'elles n'osaient plus paratre devant lui. Un
jour elles voulaient lui parler des subsistances, il rpondit aux officiers
municipaux que ce n'tait pas son affaire, que le premier b---- qui lui
parlerait de subsistances, il lui ferait mettre la tte  bas, et qu'il
n'avait pas le temps de s'occuper de leurs sottises. Cet insens ne croyait
avoir d'autre mission que celle d'gorger.

[Illustration: CARRIER  NANTES.]

Il voulait punir  la fois et les Vendens rebelles, et les Nantais
fdralistes, qui avaient essay un mouvement en faveur des girondins,
aprs le sige de leur ville. Chaque jour, les malheureux qui avaient
chapp au massacre du Mans et de Savenay arrivaient en foule, chasss par
les armes qui les pressaient de tous cts. Carrier les faisait enfermer
dans les prisons de Nantes, et en avait accumul l prs de dix mille. Il
avait ensuite form une compagnie d'assassins, qui se rpandaient dans les
campagnes des environs, arrtaient les familles nantaises, et joignaient
les rapines  la cruaut. Carrier avait d'abord institu une commission
rvolutionnaire devant laquelle il faisait passer les Vendens et les
Nantais. Il faisait fusiller les Vendens, et guillotiner les Nantais
suspects de fdralisme ou de royalisme. Bientt il trouva la formalit
trop longue, et le supplice de la fusillade sujet  des inconvniens. Ce
supplice tait lent; il tait difficile d'enterrer les cadavres. Souvent
ils restaient sur le champ du carnage, et infectaient l'air  tel point,
qu'une pidmie rgnait dans la ville. La Loire, qui traverse Nantes,
suggra une affreuse ide  Carrier: ce fut de se dbarrasser des
prisonniers en les plongeant dans le fleuve. Il fit un premier essai,
chargea une gabarre de quatre-vingt-dix prtres, sous prtexte de les
dporter, et la fit chouer  quelque distance de la ville. Ce moyen
trouv, il se dcida  en user plus largement. Il n'employa plus la
formalit drisoire de faire passer les condamns devant une commission: il
les faisait prendre la nuit dans les prisons, par bandes de cent et deux
cents, et conduire sur des bateaux. De ces bateaux on les transportait sur
de petits btimens prpars pour cette horrible fin. On jetait les
malheureux  fond de cale; on clouait les sabords, on fermait l'entre des
ponts avec des planches; puis les excuteurs se retiraient dans des
chaloupes, et des charpentiers placs dans des batelets, ouvraient les
flancs des btimens  coups de hache, et les faisaient couler bas. Quatre
ou cinq mille individus prirent de cette manire affreuse. Carrier se
rjouissait d'avoir trouv ce moyen plus expditif et plus salubre de
dlivrer la rpublique de ses ennemis. Il noya non-seulement des hommes,
mais un grand nombre de femmes et d'enfans[1]. Lorsque les familles
vendennes s'taient disperses aprs la droute de Savenay, une foule de
Nantais avaient recueilli des enfans pour les lever. Ce sont des
louveteaux dit Carrier; et il ordonna qu'ils fussent restitus  la
rpublique. Ces malheureux enfans furent noys pour la plupart.

La Loire tait charge de cadavres; les vaisseaux, en jetant l'ancre,
soulevaient quelquefois des bateaux remplis de noys. Les oiseaux de proie
couvraient les rivages du fleuve, et se nourrissaient de dbris humains[8].
Les poissons taient repus d'une nourriture qui en rendait l'usage
dangereux, et la municipalit avait dfendu d'en pcher. A ces horreurs se
joignaient une maladie contagieuse et la disette. Au milieu de ce dsastre,
Carrier, toujours bouillant de colre, dfendait le moindre mouvement de
piti, saisissait au collet, menaait de son sabre ceux qui venaient lui
parler, et avait fait afficher que quiconque viendrait solliciter pour un
dtenu serait jet en prison. Heureusement le comit de salut public venait
de le remplacer, car il voulait bien l'extermination, mais sans
extravagance. On value  quatre ou cinq mille les victimes de Carrier. La
plupart taient des Vendens.

[Note 8: Dposition d'un capitaine de vaisseau dans le procs de Carrier.]

Bordeaux, Marseille, Toulon, expiaient leur fdralisme. A Toulon, les
reprsentans Frron et Barras avaient fait mitrailler deux cents habitans,
et avaient puni sur eux un crime dont les vritables auteurs s'taient
sauvs sur les escadres trangres. Maignet exerait dans le dpartement de
Vaucluse une dictature aussi redoutable que les autres envoys de la
convention. Il avait fait incendier le bourg de Bdouin, pour cause de
rvolte, et,  sa requte, le comit de salut public avait institu 
Orange un tribunal rvolutionnaire, dont le ressort comprenait tout le
Midi. Ce tribunal tait organis sur le modle mme du tribunal
rvolutionnaire de Paris, avec cette diffrence, qu'il n'y avait point de
jurs, et que cinq juges condamnaient, sur ce qu'ils appelaient _des
preuves morales_, les malheureux que Maignet recueillait dans ses tournes.
A Lyon, les sanglantes excutions ordonnes par Collot-d'Herbois avaient
cess. La commission rvolutionnaire venait de rendre compte de ses
travaux, et avait fourni le nombre des acquitts et des condamns. Mille
six cent quatre-vingt-quatre individus avaient t guillotins, fusills ou
mitraills. Mille six cent quatre-vingt-deux avaient t mis en libert,
par la _justice de la commission_.

Le Nord avait aussi son proconsul. C'tait Joseph Lebon. Il avait t
prtre, et avouait lui-mme que dans sa jeunesse il aurait pouss le
fanatisme religieux jusqu' tuer son pre et sa mre, si on le lui avait
ordonn. C'tait un vritable alin, moins froce peut-tre que Carrier,
mais encore plus frapp de folie. A ses paroles,  sa conduite, on voyait
que sa tte tait gare. Il avait fix sa principale rsidence  Arras. Il
avait institu un tribunal avec l'autorisation du comit de salut public,
et parcourait les dpartemens du Nord, suivi de ses juges et d'une
guillotine. Il avait visit Saint-Pol, Saint-Omer, Bthune, Bapaume, Aire,
etc., et avait laiss partout des traces sanglantes. Les Autrichiens
s'tant approchs de Cambray, et Saint-Just ayant cru apercevoir que les
aristocrates de cette ville entretenaient des liaisons caches avec
l'ennemi, il y appela Lebon, qui en quelques jours envoya  l'chafaud une
multitude de malheureux, et prtendit avoir sauv Cambray par sa fermet.
Quand Lebon avait fini ses tournes, c'est  Arras qu'il revenait. L, il
se livrait aux plus dgotantes orgies, avec ses juges et divers membres
des clubs. Le bourreau tait admis  sa table, et y tait trait avec la
plus grande considration. Lebon assistait aux excutions, plac sur un
balcon; de l il parlait au peuple, et faisait jouer la _a ira_ pendant
que le sang coulait. Un jour, il venait de recevoir la nouvelle d'une
victoire, il courut  son balcon, et fit suspendre l'excution, afin que
les malheureux qui allaient recevoir la mort eussent connaissance des
succs de la rpublique.

Lebon avait mis tant de folie dans sa conduite, qu'il tait accusable, mme
devant le comit de salut public. Des habitans d'Arras s'taient rfugis 
Paris, et faisaient tous leurs efforts pour parvenir auprs de leur
concitoyen Robespierre, et lui faire entendre leurs plaintes. Quelques-uns
l'avaient connu, et mme oblig dans sa jeunesse; mais ils ne pouvaient
parvenir  le voir. Le dput Guffroy, qui tait d'Arras, et qui avait un
grand courage, se donna beaucoup de mouvement auprs des comits pour
appeler leur attention sur la conduite de Lebon. Il eut mme la noble
audace de faire  la convention une dnonciation expresse. Le comit de
salut public en prit connaissance, et ne put s'empcher de mander Lebon.
Cependant, comme le comit ne voulait pas dsavouer ses agens, ni avoir
l'air de convenir qu'on pt tre trop svre envers les aristocrates, il
renvoya Lebon  Arras, et employa en lui crivant les expressions
suivantes. Continue de faire le bien, et fais-le avec la sagesse et avec
la dignit qui ne laissent point prise aux calomnies de l'aristocratie.
Les rclamations leves contre Lebon par Guffroy, dans la convention,
exigeaient un rapport du comit. Barrre en fut charg. Toutes les
rclamations contre les reprsentans, dit-il, doivent tre juges par le
comit, pour viter des dbats qui troubleraient le gouvernement et la
convention. C'est ce que nous avons fait ici,  l'gard de Lebon; nous
avons recherch les motifs de sa conduite. Ces motifs sont-ils purs? le
rsultat est-il utile  la rvolution? profite-t-il  la libert? les
plaintes sont-elles rcriminatoires, ou ne sont-elles que les cris
vindicatifs de l'aristocratie? c'est ce que le comit a vu dans cette
affaire. Des formes un peu acerbes ont t employes; mais ces formes ont
dtruit les piges de l'aristocratie. Le comit a pu sans doute les
improuver; mais Lebon a compltement battu les aristocrates et sauv
Cambray; d'ailleurs que n'est-il pas permis  la haine d'un rpublicain
contre l'aristocratie! de combien de sentimens gnreux un patriote ne
trouve-t-il pas  couvrir ce qu'il peut y avoir d'acrimonieux dans la
poursuite des ennemis du peuple! Il ne faut parler de la rvolution qu'avec
respect, des mesures rvolutionnaires qu'avec gard. _La libert est une
vierge dont il est coupable de soulever le voile_.

De tout cela il rsulta que Lebon fut autoris  continuer, et que Guffroy
fut rang parmi les censeurs importuns du gouvernement rvolutionnaire, et
expos  partager leurs prils. Il tait vident que le comit tout entier
voulait le rgime de la terreur. Robespierre, Couthon, Billaud,
Collot-d'Herbois, Vadier, Vouland, Amar, pouvaient tre diviss entre eux
sur leurs prrogatives, sur le nombre et le choix de leurs collgues 
sacrifier; mais ils taient d'accord sur le systme d'exterminer tous ceux
qui faisaient obstacle  la rvolution. Ils ne voulaient pas que ce systme
ft appliqu avec extravagance par les Lebon, les Carrier; mais ils
voulaient qu' l'exemple de ce qui se faisait  Paris, on se dlivrt d'une
manire prompte, sre, et la moins bruyante possible, des ennemis qu'ils
croyaient conjurs contre la rpublique. Tout en blmant certaines cruauts
folles, ils avaient l'amour-propre du pouvoir, qui ne veut jamais dsavouer
ses agens[1]; ils condamnaient ce qui se faisait  Arras,  Nantes, mais
ils l'approuvaient en apparence, pour ne pas reconnatre un tort  leur
gouvernement. Entrans dans cette affreuse carrire, ils avanaient
aveuglment, et ne sachant o ils allaient aboutir. Telle est la triste
condition de l'homme engag dans le mal, qu'il ne peut plus s'y arrter.
Ds qu'il commence  concevoir un doute sur la nature de ses actions, ds
qu'il peut entrevoir qu'il s'gare, au lieu de rtrograder, il se prcipite
en avant, comme pour s'tourdir, comme pour carter les lueurs qui
l'assigent. Pour s'arrter, il faudrait qu'il se calmt, qu'il s'examint,
et qu'il portt sur lui-mme un jugement effrayant dont aucun homme n'a le
courage.

Il n'y avait qu'un soulvement gnral qui pt arrter les auteurs de cet
affreux systme. Dans ce soulvement devaient entrer, et les membres des
comits, jaloux du pouvoir suprme, et les montagnards menacs, et la
convention indigne, et tous les coeurs rvolts de cette horrible effusion
de sang. Mais, pour arriver  cette alliance de la jalousie, de la crainte,
de l'indignation, il fallait que la jalousie ft des progrs dans les
comits, que la crainte devnt extrme  la Montagne, que l'indignation
rendt le courage  la convention et au public. Il fallait qu'une occasion
ft clater tous ces sentimens[1]  la fois; il fallait que les oppresseurs
portassent les premiers coups, pour qu'on ost les leur rendre.

L'opinion tait dispose, et le moment arrivait o un mouvement au nom de
l'humanit contre la violence rvolutionnaire tait possible. La rpublique
tant victorieuse, et ses ennemis terrifis, on allait passer de la crainte
et de la fureur  la confiance et  la piti. C'tait la premire fois,
dans la rvolution, qu'un tel vnement devenait possible. Quand les
girondins, quand les dantonistes prirent, il n'tait pas temps encore
d'invoquer l'humanit. Le gouvernement rvolutionnaire n'avait encore perdu
alors ni son utilit ni son crdit.

En attendant le moment, on s'observait, et les ressentimens s'accumulaient
dans les coeurs. Robespierre avait entirement cess de paratre au comit
de salut public. Il esprait discrditer le gouvernement de ses collgues,
en n'y prenant plus aucune part; il ne se montrait qu'aux Jacobins, o
Billaud et Collot n'osaient plus paratre, et o il tait tous les jours
plus ador. Il commenait  y faire des ouvertures sur les divisions
intestines des comits. Autrefois, disait-il (13 messidor), la faction
sourde qui s'est forme des restes de Danton et de Camille Desmoulins,
attaquait les comits en masse; aujourd'hui, elle aime mieux attaquer
quelques membres en particulier, pour parvenir  briser le faisceau.
Autrefois, elle n'osait pas attaquer la justice nationale; aujourd'hui elle
se croit assez forte pour calomnier le tribunal rvolutionnaire, et le
dcret concernant son organisation; elle attribue ce qui appartient  tout
le gouvernement  un seul individu; elle ose dire que le tribunal
rvolutionnaire a t institu pour gorger la convention nationale, et
malheureusement elle n'a obtenu que trop de confiance. On a cru  ses
calomnies, on les a rpandues avec affectation; on a parl de dictateur, on
l'a nomm; c'est moi qu'on a dsign, et vous frmiriez _si je vous disais
en quel lieu_. La vrit est mon seul asile contre le crime. Ces calomnies
ne me dcourageront pas sans doute, mais elles me laissent indcis sur la
conduite que j'ai  tenir. En attendant que j'en puisse dire davantage,
j'invoque pour le salut de la rpublique les vertus de la convention, les
vertus des comits, les vertus des bons citoyens, et les vtres enfin, qui
ont t si souvent utiles  la patrie.

On voit par quelles insinuations perfides Robespierre commenait  dnoncer
les comits, et  rattacher exclusivement  lui les jacobins. On le payait
de ces marques de confiance par une adulation sans bornes. Le systme
rvolutionnaire lui tant imput  lui seul, il tait naturel que toutes
les autorits rvolutionnaires lui fussent attaches et embrassassent sa
cause avec chaleur. Aux jacobins devaient se joindre la commune, toujours
unie de principes et de conduite avec les jacobins, et tous les juges et
jurs du tribunal rvolutionnaire. Cette runion formait une force assez
considrable, et, avec plus de rsolution et d'nergie, Robespierre aurait
pu devenir trs redoutable. Par les jacobins, il possdait une masse
turbulente, qui jusqu'ici avait reprsent et domin l'opinion; par la
commune, il dominait l'autorit locale, qui avait pris l'initiative de
toutes les insurrections, et surtout la force arme de Paris. Le maire
Pache, le commandant Henriot, sauvs par lui lorsqu'on allait les adjoindre
 Chaumette, lui taient dvous entirement. Billaud et Collot avaient
profit, il est vrai, de son absence du comit pour enfermer Pache; mais le
nouveau maire Fleuriot, l'agent national Payan, lui taient tout aussi
attachs; et on n'osa plus lui enlever Henriot. Ajoutez  ces personnages
le prsident du tribunal Dumas, le vice-prsident Coffinhal, et tous les
autres juges et jurs, et on aura une ide des moyens que Robespierre avait
dans Paris. Si les comits et la convention ne lui obissaient pas, il
n'avait qu' se plaindre aux Jacobins, y exciter un mouvement, communiquer
ce mouvement  la commune, faire dclarer par l'autorit municipale que le
peuple rentrait dans ses pouvoirs souverains, mettre les sections sur pied,
et envoyer Henriot demander  la convention cinquante ou soixante dputs.
Dumas et Coffinhal, et tout le tribunal, taient ensuite  ses ordres, pour
gorger les dputs qu'Henriot aurait obtenus  main arme. Tous les moyens
enfin d'un 31 mai, plus prompt, plus sr que le premier, taient dans ses
mains. Aussi ses partisans, ses sicaires l'entouraient et le pressaient
d'en donner le signal. Henriot offrait encore le dploiement de ses
colonnes, et promettait d'tre plus nergique qu'au 2 juin. Robespierre,
qui aimait mieux tout faire par la parole, et qui croyait encore pouvoir
beaucoup par elle, voulait attendre. Il esprait dpopulariser les comits
par sa retraite et par ses discours aux Jacobins, et il se proposait
ensuite de saisir un moment favorable pour les attaquer ouvertement  la
convention. Il continuait, malgr son espce d'abdication, de diriger le
tribunal et d'exercer une police active au moyen du bureau qu'il avait
institu. Il surveillait par l ses adversaires, et s'instruisait de toutes
leurs dmarches. Il se donnait maintenant un peu plus de distractions
qu'autrefois. On le voyait se rendre dans une fort belle maison de
campagne, chez une famille qui lui tait dvoue,  Maisons-Alfort,  trois
lieues de Paris. L, tous ses partisans l'accompagnaient; l, se rendaient
Dumas, Coffinhal, Payan, Fleuriot. Henriot y venait souvent avec tous ses
aides-de-camp; ils traversaient les routes sur cinq de front, et au galop,
renversant les personnes qui taient devant eux, et rpandant par leur
prsence la terreur dans le pays. Les htes, les amis de Robespierre
faisaient souponner par leur indiscrtion beaucoup plus de projets qu'il
n'en mditait, et qu'il n'avait le courage d'en prparer. A Paris, il tait
toujours entour des mmes personnages; il tait suivi de loin en loin par
quelques jacobins ou jurs du tribunal, gens dvous, portant des btons et
des armes secrtes, et prts  courir  son secours au premier danger. On
les nommait ses gardes-du-corps.

De leur ct, Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Barrre, s'emparaient du
maniement de toutes les affaires, et, en l'absence de leur rival,
s'attachaient Carnot, Robert Lindet et Prieur (de la Cte-d'Or). Un intrt
commun rapprochait d'eux le comit de sret gnrale; du reste, ils
gardaient tous le plus grand silence. Ils cherchaient  diminuer peu  peu
la puissance de leur adversaire, en rduisant la force arme de Paris. Il
existait quarante-huit compagnies de canonniers, appartenant aux
quarante-huit sections, parfaitement organises, et ayant fait preuve dans
toutes les circonstances de l'esprit le plus rvolutionnaire. Toujours
elles s'taient ranges pour le parti de l'insurrection, depuis le 10 aot
jusqu'au 31 mai. Un dcret ordonnait d'en laisser la moiti au moins dans
Paris, mais permettait de dplacer le reste. Billaud et Collot ordonnrent
au chef de la commission du mouvement des armes, de les acheminer
successivement vers la frontire. Dans toutes leurs oprations, ils se
cachaient beaucoup de Couthon, qui, ne s'tant pas retir comme
Robespierre, les observait soigneusement, et leur tait incommode. Pendant
que ces choses se passaient, Billaud, sombre, atrabilaire, quittait
rarement Paris; mais le spirituel et voluptueux Barrre allait  Passy avec
les principaux membres du comit de sret gnrale, avec le vieux Vadier,
avec Vouland et Amar. Ils se runissaient chez Dupin, ancien
fermier-gnral, fameux dans l'ancien rgime par sa cuisine, et dans la
rvolution par le rapport qui envoya les fermiers-gnraux  la mort. L,
ils se livraient  tous les plaisirs avec de belles femmes, et Barrre
exerait son esprit contre le pontife de l'tre suprme, le premier
prophte, le fils chri de la mre de Dieu. Aprs s'tre gays, ils
sortaient des bras de leurs courtisanes, pour revenir  Paris, au milieu du
sang et des rivalits.

De leur ct, les vieux membres de la Montagne qui se sentaient menacs se
voyaient secrtement, et tchaient de s'entendre. La femme gnreuse qui, 
Bordeaux, s'tait attache  Tallien, et lui avait arrach une foule de
victimes, l'excitait du fond de sa prison  frapper le tyran. A Tallien,
Lecointre, Bourdon (de l'Oise), Thuriot, Panis, Barras, Frron, Monestier,
s'taient joints Guffroy, l'antagoniste de Lebon; Dubois-Cranc, compromis
au sige de Lyon et dtest par Couthon; Fouch (de Nantes), qui tait
brouill avec Robespierre, et auquel on reprochait de ne s'tre pas conduit
 Lyon d'une manire assez patriotique. Tallien et Lecointre taient les
plus audacieux et les plus impatiens. Fouch tait surtout fort redout par
son habilet  nouer et  conduire une intrigue, et c'est sur lui que se
dchanrent le plus violemment les triumvirs.

A propos d'une ptition des jacobins de Lyon, dans laquelle ils se
plaignaient aux jacobins de Paris de leur situation actuelle, on revint sur
toute l'histoire de cette malheureuse cit. Couthon dnona Dubois-Cranc,
comme il l'avait dj fait quelques mois auparavant, l'accusa d'avoir
laiss chapper Prcy, et le fit rayer de la liste des jacobins.
Robespierre accusa Fouch, et lui imputa les intrigues qui avaient conduit
le patriote Gaillard  se donner la mort. Il fit dcider que Fouch serait
appel devant la socit pour y justifier sa conduite. C'taient moins les
menes de Fouch  Lyon, que ses menes  Paris, que Robespierre redoutait
et voulait punir. Fouch, qui sentait le pril, adressa une lettre vasive
aux jacobins, et les pria de suspendre leur jugement, jusqu' ce que le
comit auquel il venait de soumettre sa conduite et de fournir toutes les
pices  l'appui, et prononc une sentence. Il est tonnant, s'cria
Robespierre, que Fouch implore aujourd'hui le secours de la convention
contre les jacobins. Craint-il les yeux et les oreilles du peuple?
craint-il que sa triste figure ne rvle le crime? craint-il que six mille
regards fixs sur lui ne dcouvrent son ame dans ses yeux, et qu'en dpit
de la nature qui les a cachs, on n'y lise ses penses? La conduite de
Fouch est celle d'un coupable; vous ne pouvez le garder plus long-temps
dans votre sein; il faut l'en exclure. Fouch fut aussitt exclu, comme
venait de l'tre Dubois-Cranc. Ainsi tous les jours l'orage grondait plus
fortement contre les montagnards menacs, et de tous cts l'horizon se
chargeait de nuages.

Au milieu de cette tourmente, les membres des comits qui craignaient
Robespierre auraient mieux aim s'expliquer, et concilier leur ambition,
que se livrer un combat dangereux. Robespierre avait mand son jeune
collgue Saint-Just, et celui-ci tait revenu aussitt de l'arme. On
proposa de se runir, pour essayer de s'entendre. Robespierre se fit
beaucoup prier avant de consentir  une entrevue; il y consentit enfin, et
les deux comits s'assemblrent; on se plaignit rciproquement avec
beaucoup d'amertume. Robespierre s'exprima sur lui-mme avec son orgueil
accoutum, dnona des conciliabules secrets, parla de dputs
conspirateurs  punir, blma toutes les oprations du gouvernement, et
trouva tout mauvais, administration, guerre et finances. Saint-Just appuya
Robespierre, en fit un loge magnifique, et dit ensuite que le dernier
espoir de l'tranger tait de diviser le gouvernement. Il raconta ce
qu'avait dit un officier fait prisonnier devant Maubeuge. On attendait,
suivant cet officier, qu'un parti plus modr abattt le gouvernement
rvolutionnaire, et ft prvaloir d'autres principes. Saint-Just s'appuya
sur ce fait, pour faire sentir davantage la ncessit de se concilier et de
marcher d'accord. Les antagonistes de Robespierre taient bien de cet avis,
et ils consentirent  s'entendre pour rester matres de l'tat; mais pour
s'entendre il fallait consentir  tout ce que voulait Robespierre, et de
pareilles conditions ne pouvaient leur convenir. Les membres du comit de
sret gnrale se plaignirent beaucoup de ce qu'on leur avait enlev leurs
fonctions; lie Lacoste poussa la hardiesse jusqu' dire que Couthon,
Saint-Just et Robespierre formaient un comit dans les comits, et osa mme
prononcer le mot de triumvirat. Cependant on convint de quelques
concessions rciproques. Robespierre consentit  borner son bureau de
police gnrale  la surveillance des agens du comit de salut public; et
en retour, ses adversaires consentirent  charger Saint-Just de faire un
rapport  la convention, sur l'entrevue qui venait d'avoir lieu. Dans ce
rapport, comme on le pense bien, on ne devait pas convenir des divisions
qui avaient rgn entre les comits, mais on devait parler des commotions
que l'opinion publique venait de ressentir dans les derniers temps, et
fixer la marche que le gouvernement se proposait de suivre. Billaud et
Collot insinurent qu'il ne fallait pas trop y parler de l'tre suprme,
car ils avaient toujours le pontificat de Robespierre devant les yeux.
Cependant Billaud, avec son air sombre et peu rassurant, dit  Robespierre
qu'il n'avait jamais t son ennemi, et on se spara sans s'tre
vritablement rconcilis, mais en paraissant un peu moins diviss
qu'auparavant. Une pareille rconciliation ne pouvait rien avoir de rel,
car les ambitions restaient les mmes; elle ressemblait  ces essais de
transaction que font tous les partis avant d'en venir aux mains; elle tait
un vrai _baiser Lamourette_; elle ressemblait  toutes les rconciliations
proposes entre les constituans et les girondins, entre les girondins et
les jacobins, entre Danton et Robespierre.

Cependant si elle ne mit pas d'accord les divers membres des comits, elle
effraya beaucoup les montagnards; ils crurent que leur perte serait le gage
de la paix, et ils s'efforcrent de savoir quelles taient les conditions
du trait. Les membres du comit de sret gnrale s'empressrent de
dissiper leurs craintes. lie Lacoste, Dubarran, Moyse Bayle, les membres
les meilleurs du comit, les tranquillisrent, et leur dirent qu'aucun
sacrifice n'avait t convenu. Le fait tait vrai, et c'tait une des
raisons qui empchaient la rconciliation de pouvoir tre entire.
Nanmoins Barrre, qui tenait beaucoup  ce qu'on ft d'accord, ne manqua
pas de rpter dans ses rapports journaliers que les membres du
gouvernement taient parfaitement unis, qu'ils avaient t injustement
accuss de ne pas l'tre, et qu'ils tendaient, par des efforts communs, 
rendre la rpublique partout victorieuse. Il feignit d'assumer sur tous,
les reproches levs contre les triumvirs, et il repoussa ces reproches
comme des calomnies coupables et diriges galement contre les deux
comits. Au milieu des cris de la victoire, dit-il, des bruits sourds se
font entendre, des calomnies obscures circulent, des poisons subtils sont
infuss dans les journaux, des complots funestes s'ourdissent, des
mcontentemens factices se prparent, et le gouvernement est sans cesse
vex, entrav dans ses oprations, tourment dans ses mouvemens, calomni
dans ses penses, et menac dans ceux qui le composent. Cependant qu'a-t-il
fait? Ici Barrre ajoutait l'numration accoutume des travaux et des
services du gouvernement.




CHAPITRE XXII.


OPRATIONS DE L'ARME DU NORD VERS LE MILIEU DE 1794. PRISE D'YPRES.
FORMATION DE L'ARME DE SAMBRE-ET-MEUSE. BATAILLE DE FLEURUS. OCCUPATION DE
BRUXELLES.--DERNIERS JOURS DE LA TERREUR; LUTTE DE ROBESPIERRE ET DES
TRIUMVIRS CONTRE LES AUTRES MEMBRES DES COMITS. JOURNES DES 8 ET 9
THERMIDOR; ARRESTATION ET SUPPLICE DE ROBESPIERRE, SAINT-JUST.--MARCHE DE
LA RVOLUTION DEPUIS 89 JUSQU'AU 9 THERMIDOR.

Pendant que Barrre faisait tous ses efforts pour cacher la discorde des
comits, Saint-Just, malgr le rapport qu'il avait  faire, tait retourn
 l'arme, o se passaient de grands vnemens. Les mouvemens commencs sur
les deux ailes s'taient continus. Pichegru avait poursuivi ses oprations
sur la Lys et l'Escaut, Jourdan avait commenc les siennes sur la Sambre.
Profitant de l'attitude dfensive que Cobourg avait prise  Tournay, depuis
les batailles de Turcoing et de Pont--Chin, Pichegru projetait de battre
Clerfayt isolment. Cependant il n'osait s'avancer jusqu' Thielt, et il
rsolut de commencer le sige d'Ypres, dans le double but d'attirer
Clerfayt  lui, et de prendre cette place, qui consoliderait
l'tablissement des Franais dans la West-Flandre. Clerfayt attendait des
renforts, et il ne fit aucun mouvement. Pichegru alors poussa le sige
d'Ypres si vivement, que Cobourg et Clerfayt crurent devoir quitter leurs
positions respectives pour aller au secours de la place menace. Pichegru,
pour empcher Cobourg de poursuivre ce mouvement, fit sortir des troupes de
Lille, et excuter une dmonstration si vive sur Orchies, que Cobourg fut
retenu  Tournay; en mme temps il se porta en avant, et courut  Clerfayt,
qui s'avanait vers Rousselaer et Hooglde. Ses mouvemens prompts et bien
conus lui fournissaient encore l'occasion de battre Clerfayt isolment.
Par malheur, une division s'tait trompe de route; Clerfayt eut le temps
de se reporter  son camp de Thielt, aprs une perte lgre. Mais trois
jours aprs, le 25 prairial (13 juin), renforc par le dtachement qu'il
attendait, il se dploya  l'improviste en face de nos colonnes avec trente
mille hommes. Nos soldats coururent rapidement aux armes, mais la division
de droite, attaque avec une grande imptuosit, se dbanda, et laissa la
division de gauche dcouverte sur le plateau d'Hooglde. Macdonald
commandait cette division de gauche; il sut la maintenir contre les
attaques ritres de front et de flanc auxquelles elle fut long-temps
expose; par cette courageuse rsistance, il donna  la brigade Devinthier
le temps de le rejoindre, et il obligea alors Clerfayt  se retirer avec
une perte considrable. C'tait la cinquime fois que Clerfayt, mal
second, tait battu par notre arme du Nord. Cette action, si honorable
pour la division Macdonald, dcida la reddition de la place assige.
Quatre jours aprs, le 29 prairial (17 juin), Ypres ouvrit ses portes, et
une garnison de sept mille hommes mit bas les armes. Cobourg allait se
porter au secours d'Ypres et de Clerfayt, lorsqu'il apprit qu'il n'tait
plus temps. Les vnemens qui se passaient sur la Sambre l'obligrent alors
 se diriger vers le ct oppos du thtre de la guerre. Il laissa le duc
d'York sur l'Escaut, Clerfayt  Thielt, et marcha avec toutes les troupes
autrichiennes vers Charleroi. C'tait une vritable sparation entre les
puissances principales, l'Angleterre et l'Autriche, qui vivaient assez mal
d'accord, et dont les intrts trs diffrens clataient ici d'une manire
trs visible. Les Anglais restaient en Flandre vers les provinces
maritimes, et les Autrichiens couraient vers leurs communications menaces.
Cette sparation n'augmenta pas peu leur msintelligence. L'empereur
d'Autriche s'tait retir  Vienne, dgot de cette guerre sans succs; et
Mack, voyant ses plans renverss, avait de nouveau quitt l'tat-major
autrichien.

Nous avons vu Jourdan arrivant de la Moselle  Charleroi, au moment o les
Franais, repousss pour la troisime fois, repassaient la Sambre en
dsordre. Aprs avoir donn quelques jours de rpit aux troupes, dont les
unes taient abattues de leurs dfaites, et les autres de leur marche
rapide, on fit quelque changement  leur organisation. On composa des
divisions Desjardins et Charbonnier, et des divisions arrives de la
Moselle, une seule arme, qui s'appela arme de Sambre-et-Meuse; elle
s'levait  soixante-six mille hommes environ, et fut mise sous les ordres
de Jourdan. Une division de quinze mille hommes, commande par Schrer, fut
laisse pour garder la Sambre, de Thuin  Maubeuge.

Jourdan rsolut aussitt de repasser la Sambre et d'investir Charleroi. La
division Hatry fut charge d'attaquer la place, et le gros de l'arme fut
dispos tout autour, pour protger le sige. Charleroi est sur la Sambre.
Au-del de son enceinte, se trouvent une suite de positions formant un
demi-cercle dont les extrmits s'appuient  la Sambre. Ces positions sont
peu avantageuses, parce que le demi-cercle qu'elles dcrivent est de dix
lieues d'tendue, parce qu'elles sont peu lies entre elles, et qu'elles
ont une rivire  dos. Klber avec la gauche s'tendait depuis la Sambre
jusqu' Orchies et Trasgnies, et faisait garder le ruisseau du Piton, qui
traversait le champ de bataille et venait tomber dans la Sambre. Au centre,
Morlot gardait Gosselies; Championnet s'avanait entre Hpignies et Wagn;
Lefvre tenait Wagn, Fleurus et Lambusart. A la droite, enfin, Marceau
s'tendait en avant du bois de Campinaire, et rattachait notre ligne  la
Sambre. Jourdan, sentant le dsavantage de ces positions, ne voulait pas y
rester, et se proposait, pour en sortir, de prendre l'initiative de
l'attaque le 28 prairial (16 juin) au matin. Dans ce moment, Cobourg ne
s'tait point encore port sur ce point; il tait  Tournay, assistant  la
dfaite de Clerfayt et  la prise d'Ypres. Le prince d'Orange, envoy vers
Charleroi, commandait l'arme des coaliss. Il rsolut de son ct de
prvenir l'attaque dont il tait menac, et ds le 28 au matin, ses troupes
dployes obligrent les Franais  recevoir le combat sur le terrain
qu'ils occupaient. Quatre colonnes, disposes contre notre droite et notre
centre, avaient dj pntr dans le bois de Campinaire, o tait Marceau,
avaient enlev Fleurus  Lefvre, Hpignies  Championnet, et allaient
replier Morlot de Pont--Migneloup sur Gosselies, lorsque Jourdan,
accourant  propos avec une rserve de cavalerie, arrta la quatrime
colonne par une charge heureuse, ramena les troupes de Morlot dans leurs
positions, et rtablit le combat au centre. A la gauche, Wartensleben avait
fait les mmes progrs vers Trasgnies. Mais Klber, par les dispositions
les plus heureuses et les plus promptes, fit reprendre Trasgnies; puis,
saisissant le moment favorable, fit tourner Wartensleben, le rejeta au-del
du Piton, et se mit  le poursuivre sur deux colonnes. Le combat s'tait
soutenu jusque-l avec avantage, la victoire allait mme se dclarer pour
les Franais, lorsque le prince d'Orange, runissant ses deux premires
colonnes vers Lambusart, sur le point qui unissait l'extrme droite des
Franais  la Sambre, menaa leurs communications. Alors la droite et le
centre durent se retirer. Klber, renonant  sa marche victorieuse,
protgea la retraite avec ses troupes; elle se fit en bon ordre. Telle fut
la premire affaire du 28 (16 juin). C'tait la quatrime fois que les
Franais taient obligs de repasser la Sambre; mais cette fois c'tait
d'une manire bien plus honorable pour leurs armes. Jourdan ne se
dcouragea pas. Il franchit encore la Sambre quelques jours aprs, reprit
ses positions du 16, investit de nouveau Charleroi, et en fit pousser le
bombardement avec une extrme vigueur.

Cobourg, averti des nouvelles oprations de Jourdan, s'approchait enfin de
la Sambre. Il importait aux Franais d'avoir pris Charleroi avant que les
renforts attendus par l'arme autrichienne fussent arrivs. L'ingnieur
Marescot poussa si vivement les travaux, qu'en huit jours les feux de la
place furent teints, et que tout fut prpar pour l'assaut. Le 7 messidor
(26 juin), le commandant envoya un officier avec une lettre pour
parlementer. Saint-Just, qui dominait toujours dans notre camp, refusa
d'ouvrir la lettre, et renvoya l'officier en lui disant: _Ce n'est pas un
chiffon de papier, c'est la place qu'il nous faut_. La garnison sortit de
la place le soir mme, au moment o Cobourg arrivait en vue des lignes
franaises. La reddition de Charleroi resta ignore des ennemis. La
possession de la place assura mieux notre position, et rendit moins
dangereuse la bataille qui allait se livrer, avec une rivire  dos. La
division Hatry, devenue libre, fut porte  Ransart pour renforcer le
centre, et tout se prpara pour une action dcisive, le lendemain 8
messidor (27 juin).

Nos positions taient les mmes que le 28 prairial (16 juin). Klber
commandait  la gauche,  partir de la Sambre jusqu' Trasgnies. Morlot,
Championnet, Lefvre et Marceau, formaient le centre et la droite, et
s'tendaient depuis Gosselies jusqu' la Sambre. Des retranchemens avaient
t faits  Hpignies, pour assurer notre centre. Cobourg nous fit attaquer
sur tout ce demi-cercle, au lieu de diriger un effort concentrique sur
l'une de nos extrmits, sur notre droite, par exemple, et de nous enlever
tous les passages de la Sambre.

L'attaque commena le 8 messidor au matin. Le prince d'Orange et le gnral
Latour, qui taient en face de Klber,  la gauche, replirent nos
colonnes, les poussrent  travers le bois de Monceaux, jusque sur les
bords de la Sambre,  Marchienne-au-Pont. Klber, qui heureusement tait
plac  la gauche pour y diriger toutes les divisions, accourt aussitt sur
le point menac, porte des batteries sur les hauteurs, enveloppe les
Autrichiens dans le bois de Monceaux et les fait attaquer en tous sens.
Ceux-ci, ayant reconnu, en s'approchant de la Sambre, que Charleroi tait
aux Franais, commenaient  montrer de l'hsitation; Klber en profite,
les fait charger avec vigueur, et les oblige  s'loigner de
Marchienne-au-Pont. Tandis que Klber sauvait l'une de nos extrmits,
Jourdan ne faisait pas moins pour le salut du centre et de la droite.
Morlot, qui se trouvait en avant de Gosselies, s'tait long-temps mesur
avec le gnral Kwasdanowich, et avait essay plusieurs manoeuvres pour le
tourner; il finit par l'tre lui-mme. Il se replia sur Gosselies, aprs
les efforts les plus honorables. Championnet rsistait avec la mme
vigueur, appuy sur la redoute d'Hpignies; mais le corps de Kaunitz
s'tait avanc pour tourner la redoute, au moment mme o un faux avis
annonait la retraite de Lefvre,  droite; Championnet, tromp par cet
avis, se retirait, et avait dj abandonn la redoute, lorsque Jourdan,
comprenant le danger, porte sur ce point une partie de la division Hatry,
place en rserve, fait reprendre Hpignies, et lance sa cavalerie dans la
plaine sur les troupes de Kaunitz. Tandis qu'on se charge de part et
d'autre avec un grand acharnement, un combat plus violent encore se livre
prs de la Sambre,  Wagn et Lambusart. Beaulieu, remontant  la fois les
deux rives de la Sambre pour faire effort sur notre extrme droite, a
repouss la division Marceau. Cette division s'enfuit en toute hte 
travers les bois qui longent la Sambre, et passe mme la rivire en
dsordre. Marceau alors runit  lui quelques bataillons, et ne songeant
plus au reste de sa division fugitive, se jette dans Lambusart, pour y
mourir, plutt que d'abandonner ce poste contigu  la Sambre, et appui
indispensable de notre extrme droite. Lefvre, qui tait plac  Wagn,
Hpignies et Lambusart, replie ses avant-postes de Fleurus sur Wagn, et
jette des troupes  Lambusart, pour soutenir l'effort de Marceau. Ce point
devient alors le point dcisif de la bataille. Beaulieu s'en aperoit, et y
dirige une troisime colonne. Jourdan, attentif au danger, y porte le reste
de sa rserve. On se heurte autour de ce village de Lambusart avec un
acharnement singulier. Les feux sont si rapides qu'on ne distingue plus les
coups. Les bls et les baraques du camp s'enflamment, et bientt on se bat
au milieu d'un incendie. Enfin les rpublicains restent matres de
Lambusart.

Dans ce moment, les Franais, d'abord repousss, taient parvenus 
rtablir le combat sur tous les points: Klber avait couvert la Sambre  la
gauche; Morlot, repli  Gosselies, s'y maintenait; Championnet avait
repris Hpignies, et un combat furieux  Lambusart nous avait assur cette
position. La fin du jour approchait. Beaulieu venait d'apprendre, sur la
Sambre, ce que le prince d'Orange y avait appris dj, c'est que Charleroi
appartenait aux Franais. Cobourg alors, n'osant pas insister davantage,
ordonna la retraite gnrale.

Telle fut cette bataille dcisive, qui fut une des plus acharnes de la
campagne, et qui se livra sur un demi-cercle de dix lieues, entre deux
armes d'environ quatre-vingt mille hommes chacune. Elle s'appela bataille
de Fleurus, quoique ce village y jout un rle fort secondaire, parce que
le duc de Luxembourg avait dj illustr ce nom sous Louis XIV. Quoique ses
rsultats sur le terrain fussent peu considrables, et qu'elle se bornt 
une attaque repousse, elle dcidait la retraite des Autrichiens, et
amenait par l des rsultats immenses[9]. Les Autrichiens ne pouvaient pas
livrer une seconde bataille. Il leur aurait fallu se joindre ou au duc
d'York ou  Clerfayt, et ces deux gnraux taient occups au Nord par
Pichegru. D'ailleurs, menacs sur la Meuse, il devenait important pour eux
de rtrograder, pour ne pas compromettre leurs communications. Ds ce
moment, la retraite des coaliss devint gnrale, et ils rsolurent de se
concentrer vers Bruxelles, pour couvrir cette ville.

[Note 9: C'est  tort qu'on attribue  l'intrt d'une faction le grand
effet que la bataille de Fleurus produisit sur l'opinion publique. La
faction Robespierre avait au contraire le plus grand intrt  diminuer
dans le moment l'effet des victoires, comme on va le voir bientt. La
bataille de Fleurus nous ouvrit Bruxelles et la Belgique, et c'est l ce
qui fit alors sa rputation.]

La campagne tait videmment dcide; mais une faute du comit de salut
public empcha d'obtenir des rsultats aussi prompts et aussi dcisifs que
ceux qu'on avait lieu d'esprer. Pichegru avait form un plan qui tait la
meilleure de toutes ses ides militaires. Le duc d'York tait sur l'Escaut
 la hauteur de Tournay; Clerfayt, trs loin de l,  Thielt, dans la
Flandre. Pichegru persistant dans son projet de dtruire Clerfayt
isolment, voulait passer l'Escaut  Oudenarde, couper ainsi Clerfayt du
duc d'York, et le battre encore une fois sparment. Il voulait ensuite,
lorsque le duc d'York rest seul songerait  se runir  Cobourg, le battre
 son tour, puis enfin venir prendre Cobourg par derrire, ou se runir 
Jourdan. Ce plan qui, outre l'avantage d'attaquer isolment Clerfayt et le
duc d'York, avait celui de rapprocher toutes nos forces de la Meuse, fut
contrari par une fort sotte ide du comit de salut public. On avait
persuad  Carnot de porter l'amiral Venstabel avec des troupes de
dbarquement dans l'le de Walcheren, pour soulever la Hollande. Afin de
favoriser ce projet, Carnot prescrivit  l'arme de Pichegru de longer les
ctes de l'Ocan, et de s'emparer de tous les ports de la West-Flandre; il
ordonna de plus  Jourdan de dtacher seize mille hommes de son arme pour
les porter vers la mer. Ce dernier ordre surtout tait des plus mal conus
et des plus dangereux. Les gnraux en dmontrrent l'absurdit 
Saint-Just, et il ne fut pas excut; mais Pichegru n'en fut pas moins
oblig de se porter vers la mer, pour s'emparer de Bruges et d'Ostende,
tandis que Moreau occupait Nieuport.

Les mouvemens se continurent sur les deux ailes. Pichegru laissa Moreau,
avec une partie de l'arme, faire les siges de Nieuport et de l'cluse, et
s'empara avec l'autre de Bruges, Ostende et Gand. Il s'avana ensuite vers
Bruxelles. Jourdan y marchait de son ct. Nous n'emes plus  livrer que
des combats d'arrire-garde, et enfin, le 22 messidor (10 juillet), nos
avant-gardes entrrent dans la capitale des Pays-Bas. Peu de jours aprs,
les deux armes du Nord et de Sambre-et-Meuse y firent leur jonction. Rien
n'tait plus important que cet vnement; cent cinquante mille Franais,
runis dans la capitale des Pays-Bas, pouvaient fondre de ce point sur les
armes de l'Europe, qui, battues de toutes parts, cherchaient  regagner,
les unes la mer, les autres le Rhin. On investit aussitt les places de
Cond, Landrecies, Valenciennes et Le Quesnoy, que les coaliss nous
avaient prises; et la convention, prtendant que la dlivrance du
territoire donnait tous les droits, dcrta que si les garnisons ne se
rendaient pas de suite, elles seraient passes au fil de l'pe. Elle avait
dj rendu un autre dcret portant qu'on ne ferait plus de prisonniers
anglais, pour punir tous les forfaits de Pitt envers la France. Nos soldats
n'excutrent pas ce dcret. Un sergent ayant pris quelques Anglais, les
amena  un officier. Pourquoi les as-tu pris? lui dit l'officier.--Parce
que ce sont autant de coups de fusils de moins  recevoir, rpondit le
sergent.--Oui, rpliqua l'officier; mais les reprsentans vont nous obliger
de les fusiller.--Ce ne sera pas nous, ajouta le sergent, qui les
fusillerons; envoyez-les aux reprsentans, et puis, s'ils sont des
barbares, qu'ils les tuent et les mangent, si a leur plat.

Ainsi nos armes agissant d'abord sur le centre ennemi, et le trouvant trop
fort, s'taient partages en deux ailes, et avaient march, l'une sur la
Lys, et l'autre sur la Sambre. Pichegru avait d'abord battu Clerfayt 
Moucron et  Courtray, puis Cobourg et le duc d'York  Turcoing, et enfin
Clerfayt encore  Hooglde. Aprs plusieurs passages de la Sambre toujours
infructueux, Jourdan, amen par une heureuse ide de Carnot sur la Sambre,
avait dcid le succs de notre aile droite  Fleurus. Ds cet instant,
dbords sur les deux ailes, les coaliss nous avaient abandonn les
Pays-Bas. Tel tait le rsultat de la campagne. De toutes parts on
clbrait nos tonnans succs. La victoire de Fleurus, l'occupation de
Charleroi, Ypres, Tournay, Oudenarde, Ostende, Bruges, Gand et Bruxelles,
la runion enfin de nos armes dans cette capitale, taient vantes comme
des prodiges. Ces succs ne rjouissaient pas Robespierre, qui voyait
grandir la rputation du comit, et surtout celle de Carnot, auquel, il
faut le dire, on attribuait beaucoup trop les avantages de la campagne.
Tout ce que les comits faisaient de bien ou gagnaient de gloire en
l'absence de Robespierre devait s'lever contre lui, et faire sa propre
condamnation. Une dfaite, au contraire, et ranim  son profit les
fureurs rvolutionnaires, lui aurait permis d'accuser les comits d'inertie
ou de trahison, aurait justifi sa retraite depuis quatre dcades, aurait
donn une haute ide de sa prvoyance, et port sa puissance au comble. Il
s'tait donc mis dans la plus triste des positions, celle de dsirer des
dfaites; et tout prouve qu'il les dsirait. Il ne lui convenait ni de le
dire, ni de le laisser apercevoir; mais malgr lui, on l'entrevoyait dans
ses discours; il s'efforait, en parlant aux jacobins, de diminuer
l'enthousiasme qu'inspiraient les succs de la rpublique; il insinuait que
les coaliss se retiraient devant nous comme ils l'avaient fait devant
Dumouriez, mais pour revenir bientt; qu'en s'loignant momentanment de
nos frontires, ils voulaient nous livrer aux passions que dveloppe la
prosprit. Il ajoutait du reste que la victoire sur les armes ennemies
n'tait pas celle aprs laquelle on devait le plus aspirer. La vritable
victoire, disait-il, est celle que les amis de la libert remportent sur
les factions; c'est cette victoire qui rappelle chez les peuples la paix,
la justice et le bonheur. Une nation n'est pas illustre pour avoir abattu
des tyrans ou enchan des peuples. Ce fut le sort des Romains et de
quelques autres nations: notre destine, beaucoup plus sublime, est de
fonder sur la terre l'empire de la sagesse, de la justice et de la vertu.
(Sance des Jacobins du 21 messidor--9 juillet.)

Robespierre tait absent du comit depuis les derniers jours de prairial.
On tait aux premiers de thermidor. Il y avait prs de quarante jours qu'il
s'tait spar de ses collgues; il tait temps de prendre une rsolution.
Ses affids disaient hautement qu'il fallait un 31 mai: les Dumas, les
Henriot, les Payan, le pressaient d'en donner le signal. Il n'avait pas,
pour les moyens violens, le mme got qu'eux, et il ne devait pas partager
leur impatience brutale. Habitu  tout faire par la parole, et respectant
davantage les lois, il aimait mieux essayer d'un discours dans lequel il
dnoncerait les comits, et demanderait leur renouvellement. S'il
russissait par cette voie de douceur, il tait matre absolu, sans danger,
et sans soulvement. S'il ne russissait pas, ce moyen pacifique n'excluait
pas les moyens violens; il devait au contraire les devancer. Le 31 mai
avait t prcd de discours ritrs, de sommations respectueuses, et ce
n'tait qu'aprs avoir demand, sans obtenir, qu'on avait fini par exiger.
Il rsolut donc d'employer les mmes moyens qu'au 31 mai, de faire d'abord
prsenter une ptition par les jacobins, de prononcer aprs un grand
discours, et enfin de faire avancer Saint-Just avec un rapport. Si tous ces
moyens ne suffisaient pas, il avait les jacobins, la commune et la force
arme de Paris. Mais il esprait du reste n'tre pas rduit  renouveler la
scne du 2 juin. Il n'avait pas assez d'audace, et avait encore trop de
respect envers la convention, pour le dsirer.

Depuis quelque temps il travaillait  un discours volumineux, o il
s'attachait  dvoiler les abus du gouvernement, et  rejeter tous les maux
qu'on lui imputait sur ses collgues. Il crivit  Saint-Just de revenir de
l'arme; il retint son frre qui aurait d partir pour la frontire
d'Italie; il parut chaque jour aux jacobins, et disposa tout pour
l'attaque. Comme il arrive toujours dans les situations extrmes, divers
incidens vinrent augmenter l'agitation gnrale. Un nomm Magenthies fit
une ptition ridicule, pour demander la peine de mort contre ceux qui se
permettraient des juremens dans lesquels le nom de Dieu serait prononc.
Enfin, un comit rvolutionnaire fit enfermer comme suspects quelques
ouvriers qui s'taient enivrs. Ces deux faits donnaient lieu  beaucoup de
propos contre Robespierre; on disait que son tre suprme allait devenir
plus oppresseur que le Christ, et qu'on verrait bientt l'inquisition
rtablie pour le disme. Sentant le danger de pareilles accusations, il se
hta de dnoncer Magenthies aux jacobins, comme un aristocrate pay par
l'tranger pour dconsidrer les croyances adoptes par la convention; il
le fit mme livrer au tribunal rvolutionnaire. Usant enfin de son bureau
de police, il fit arrter tous les membres du comit rvolutionnaire de
l'Indivisibilit.

L'vnement approchait, et il parat que les membres du comit de salut
public, Barrre surtout, auraient voulu faire la paix avec leur redoutable
collgue; mais il tait devenu si exigeant qu'on ne pouvait plus s'entendre
avec lui. Barrre, rentrant un soir avec l'un de ses confidens, lui dit en
se jetant sur un sige: Ce Robespierre est insatiable. Qu'il demande
Tallien, Bourdon (de l'Oise), Thuriot, Guffroy, Rovre, Lecointre, Panis,
Barras, Frron, Legendre, Monestier, Dubois-Cranc, Fouch, Cambon, et
toute la _squelle dantoniste_,  la bonne heure: mais Duval, Audouin, mais
Lonard-Bourdon, Vadier, Vouland, il est impossible d'y consentir. On voit
que Robespierre exigeait mme le sacrifice de quelques membres du comit de
sret gnrale, et ds lors il n'y avait plus de paix possible; il fallait
rompre, et courir les chances de la lutte. Cependant aucun des adversaires
de Robespierre n'aurait os prendre l'initiative; les membres des comits
attendaient d'tre dnoncs; les montagnards proscrits attendaient qu'on
leur demandt leur tte; tous voulaient se laisser attaquer avant de se
dfendre; et ils avaient raison. Il valait bien mieux laisser Robespierre
commencer l'engagement, et se compromettre aux yeux de la convention par la
demande de nouvelles proscriptions. Alors on avait la position de gens
dfendant et leur vie, et mme celle des autres; car on ne pouvait plus
prvoir de terme aux immolations si on en souffrait encore une seule.

Tout tait prpar, et les premiers mouvemens commencrent le 3 thermidor
aux Jacobins. Parmi les affids de Robespierre se trouvait un nomm Sijas,
adjoint de la commission du mouvement des armes. On en voulait  cette
commission pour avoir ordonn la sortie successive d'un grand nombre de
compagnies de canonniers, et pour avoir diminu ainsi la force arme de
Paris. Cependant on n'osait pas lui en faire un reproche direct; le nomm
Sijas commena par se plaindre du secret dont s'enveloppait le chef de la
commission, Pyle, et tous les reproches qu'on n'osait adresser ni  Carnot
ni au comit de salut public, furent adresss  ce chef de la commission.
Sijas prtendit qu'il ne restait qu'un moyen, c'tait de s'adresser  la
convention, et de lui dnoncer Pyle. Un autre jacobin dnona un des agens
du comit de sret gnrale. Couthon prit alors la parole, et dit qu'il
fallait remonter plus haut, et faire  la convention nationale une adresse
sur toutes les machinations qui menaaient de nouveau la libert. Je vous
invite, dit-il,  lui prsenter vos rflexions. Elle est pure; elle ne se
laissera pas subjuguer par quatre ou cinq sclrats. Quant  moi, je
dclare qu'ils ne me subjugueront pas.

La proposition de Couthon fut aussitt adopte. On rdigea la ptition;
elle fut approuve le 5, et prsente le 7 thermidor  la convention.

Le style de cette ptition tait, comme toujours, respectueux dans la
forme, mais imprieux au fond. Elle disait que les jacobins venaient
_dposer dans le sein de la convention les sollicitudes du peuple_; elle
rptait les dclamations accoutumes contre l'tranger et ses complices,
contre le systme d'indulgence, contre les craintes rpandues  dessein de
diviser la reprsentation nationale, contre les efforts qu'on faisait pour
rendre le culte de Dieu ridicule, etc. Elle ne portait pas de conclusions
prcises, mais elle disait d'une manire gnrale: Vous ferez trembler les
tratres, les fripons, les intrigans; vous rassurerez l'homme de bien; vous
maintiendrez cette union qui fait votre force; vous conserverez dans toute
sa puret ce culte sublime dont tout citoyen est le ministre, dont la vertu
est la seule pratique; et le peuple, confiant en vous, placera son devoir
et sa gloire  respecter et  dfendre ses reprsentans jusqu' la mort.
C'tait dire assez clairement: Vous ferez ce que vous dictera Robespierre,
ou vous ne serez ni respects ni dfendus. La lecture de cette ptition fut
coute avec un morne silence. On n'y fit aucune rponse.  peine
tait-elle acheve, que Dubois-Cranc monta  la tribune, et sans parler de
la ptition ni des jacobins, se plaignit des amertumes dont on l'abreuvait
depuis six mois, de l'injustice dont on avait pay ses services, et demanda
que le comit de salut public ft charg de faire un rapport sur son
compte, quoique dans ce comit, dit-il, se trouvassent deux de ses
accusateurs. Il demanda le rapport sous trois jours. On accorda ce qu'il
demandait, sans ajouter une seule rflexion, et toujours au milieu du mme
silence. Barrre lui succda  la tribune; il vint faire un grand rapport
sur l'tat comparatif de la France en juillet 93 et en juillet 94. Il est
certain que la diffrence tait immense, et que si on comparait la France
dchire  la fois par le royalisme, le fdralisme et l'tranger,  la
France victorieuse sur toutes les frontires et matresse des Pays-Bas, on
ne pouvait s'empcher de rendre des actions de grces au gouvernement qui
avait opr ce changement en une anne. Ces loges donns au comit taient
la seule manire dont Barrre ost indirectement attaquer Robespierre; il
le louait mme expressment dans son rapport. A propos des agitations
sourdes qu'on voyait rgner et des cris imprudens de quelques perturbateurs
qui demandaient un 31 mai, il disait qu'un reprsentant qui jouissait
d'une rputation patriotique mrite par cinq annes de travaux, par ses
principes imperturbables d'indpendance et de libert, avait rfut avec
chaleur ces propos contre-rvolutionnaires. La convention couta ce
rapport, et chacun se spara ensuite dans l'attente de quelque vnement
important. On se regardait en silence, et on n'osait ni s'interroger, ni
s'expliquer.

Le lendemain 8 thermidor, Robespierre se dcida  prononcer son fameux
discours. Tous ses agens taient disposs, et Saint-Just arrivait dans la
journe. La convention, en le voyant paratre  cette tribune o il ne se
montrait que rarement, s'attendait  une scne dcisive. On l'couta avec
un morne silence. Citoyens, dit-il, que d'autres vous tracent des tableaux
flatteurs; je viens vous dire des vrits utiles. Je ne viens point
raliser des terreurs ridicules, rpandues par la perfidie; mais je veux
touffer, s'il est possible, les flambeaux de la discorde par la seule
force de la vrit. Je vais dfendre devant vous votre autorit outrage et
la libert viole. Je me dfendrai moi-mme: vous n'en serez pas surpris,
vous ne ressemblez point aux tyrans que vous combattez. Les cris de
l'innocence outrage n'importunent point votre oreille, et vous n'ignorez
pas que cette cause ne vous est point trangre. Robespierre fait ensuite
le tableau des agitations qui ont rgn depuis quelque temps, des craintes
qui ont t rpandues, des projets qu'on a supposs au comit et  lui
contre la convention.

Nous, dit-il, attaquer la convention! et que sommes-nous sans elle! Qui
l'a dfendue au pril de sa vie? Qui s'est dvou pour l'arracher aux mains
des factions? Robespierre rpond que c'est lui; et il appelle avoir
dfendu la convention contre les factions, d'avoir arrach de son sein
Brissot, Vergniaud, Gensonn, Ption, Barbaroux, Danton, Camille
Desmoulins, etc. Aprs les preuves de dvouement qu'il a donnes, il
s'tonne que des bruits sinistres aient t rpandus. Est-il vrai, dit-il,
qu'on ait colport des listes odieuses o l'on dsignait pour victimes un
certain nombre de membres de la convention, et qu'on prtendait tre
l'ouvrage du comit de salut public, et ensuite le mien? Est-il vrai qu'on
ait os supposer des sances du comit, des arrts rigoureux qui n'ont
jamais exist, des arrestations non moins chimriques? Est-il vrai qu'on
ait cherch  persuader  un certain nombre de reprsentans irrprochables
que leur perte tait rsolue?  tous ceux qui, par quelque erreur, avaient
pay un tribut invitable  la fatalit des circonstances et  la faiblesse
humaine, qu'ils taient vous au sort des conjurs? Est-il vrai que
l'imposture ait t rpandue avec tant d'art et d'audace, qu'une foule de
membres ne couchaient plus chez eux? Oui, les faits sont constans[1], et
les preuves en sont au comit de salut public!

Il se plaint ensuite de ce que l'accusation, porte en masse contre les
comits, a fini par se diriger sur lui seul. Il expose qu'on a donn son
nom  tout ce qui s'est fait de mal dans le gouvernement; que si on
enfermait des patriotes au lieu d'enfermer des aristocrates, on disait:
_C'est Robespierre qui le veut_; que si quelques patriotes avaient
succomb, on disait: _C'est Robespierre qui l'a ordonn_; que si des agens
nombreux du comit de sret gnrale tendaient partout leurs vexations et
leurs rapines, on disait: _C'est Robespierre qui les envoie_; que si une
loi nouvelle tourmentait les rentiers, on disait: _C'est Robespierre qui
les ruine_. Il dit enfin qu'on l'a prsent comme l'auteur de tous les maux
pour le perdre, qu'on l'a appel un tyran, et que le jour de la fte 
l'tre suprme, ce jour o la convention a frapp d'un mme coup l'athisme
et le despotisme sacerdotal, o elle a rattach  la rvolution tous les
coeurs gnreux, ce jour enfin de flicit et de pure ivresse, le prsident
de la convention nationale, parlant au peuple assembl, a t insult par
des hommes coupables, et que ces hommes taient des reprsentans. On l'a
appel un tyran! et pourquoi? parce qu'il a acquis quelque influence en
parlant le langage de la vrit. Et que prtendez-vous, s'crie-t-il, vous
qui voulez que la vrit soit sans force dans la bouche des reprsentans du
peuple franais? La vrit sans doute a sa puissance, elle a sa colre, son
despotisme; elle a ses accens[1] touchans[1], terribles, qui retentissent
avec force dans les coeurs purs comme dans les consciences coupables, et
qu'il n'est pas plus donn au mensonge d'imiter qu' Salmone d'imiter les
foudres du ciel. Mais accusez-en la nation, accusez-en le peuple qui la
sent et qui l'aime.--Qui suis-je, moi qu'on accuse? un esclave de la
libert, un martyr vivant de la rpublique, la victime autant que l'ennemi
du crime. Tous les fripons m'outragent; les actions les plus indiffrentes,
les plus lgitimes de la part des autres, sont des crimes pour moi. Un
homme est calomni ds qu'il me connat. On pardonne  d'autres leurs
forfaits; on me fait  moi un crime de mon zle. tez-moi ma conscience, je
suis le plus malheureux des hommes; je ne jouis pas mme des droits de
citoyen, que dis-je? il ne m'est pas mme permis de remplir les devoirs
d'un reprsentant du peuple.

Robespierre se dfend ainsi par des dclamations subtiles et diffuses, et,
pour la premire fois, il trouve la convention morne, silencieuse, et comme
ennuye de la longueur de ce discours. Il arrive enfin au plus vif de la
question: il accuse. Parcourant toutes les parties du gouvernement, il
critique d'abord avec une mchancet inique le systme financier. Auteur de
la loi du 22 prairial, il s'tend avec une piti profonde sur la loi des
rentes viagres; il n'y a pas jusqu'au _maximum_, contre lequel il semble
s'lever, en disant que les intrigans ont entran la convention dans des
mesures violentes. Dans les mains de qui sont vos finances? dans les
mains, s'crie-t-il, de feuillans, de fripons connus, des Cambon, des
Mallarm, des Ramel. Il passe ensuite  la guerre, il parle avec ddain de
ces victoires, qu'on vient dcrire avec une _lgret acadmique_, comme
si elles n'avaient cot ni sang ni travaux. Surveillez, s'crie-t-il,
surveillez la victoire; surveillez la Belgique. Vos ennemis se retirent et
vous laissent  vos divisions intestines; songez  la fin de la campagne.
On a sem la division parmi les gnraux; l'aristocratie militaire est
protge; les gnraux fidles sont perscuts; l'administration militaire
s'enveloppe d'une autorit suspecte. Ces vrits valent bien des
pigrammes. Il n'en disait pas davantage sur Carnot et Barrre; il
laissait  Saint-Just le soin d'accuser les plans de Carnot. On voit que ce
misrable rpandait sur toutes choses le fiel dont il tait dvor. Ensuite
il s'tend sur le comit de sret gnrale, sur la foule de ses agens, sur
leurs cruauts, sur leurs rapines; il dnonce Amar et Jagot comme s'tant
empars de la police, et faisant tout pour dcrier le gouvernement
rvolutionnaire. Il se plaint de ces railleries qu'on a dbites  la
tribune  propos de Catherine Thot, et prtend qu'on a voulu supposer de
feintes conjurations pour en cacher de relles. Il montre les deux comits
comme livrs  des intrigues, et engags en quelque sorte dans les projets
de la faction antinationale. Dans tout ce qui existe, il ne trouve de bien
que le _gouvernement rvolutionnaire_, mais seulement encore le principe,
et non l'excution. Le principe est  lui, c'est lui qui a fait instituer
ce gouvernement, mais ce sont ses adversaires qui le dpravent.

Tel est le sens des volumineuses dclamations de Robespierre. Enfin il
termine par ce rsum: Disons qu'il existe une conspiration contre la
libert publique, qu'elle doit sa force  une coalition criminelle qui
intrigue au sein mme de la convention; que cette coalition a des complices
au sein du comit de sret gnrale, et dans les bureaux de ce comit
qu'ils dominent; que les ennemis de la rpublique ont oppos ce comit au
comit de salut public, et constitu ainsi deux gouvernemens; que des
membres du comit de salut public entrent dans ce complot; que la coalition
ainsi forme cherche  perdre les patriotes et la patrie. Quel est le
remde  ce mal? Punir les tratres, renouveler les bureaux du comit de
sret gnrale, purer ce comit lui-mme et le subordonner au comit de
salut public, purer le comit de salut public lui-mme, constituer le
gouvernement sous l'autorit suprme de la convention nationale, qui est le
centre et le juge, et craser ainsi toutes les factions du poids de
l'autorit nationale, pour lever sur leurs ruines la puissance de la
justice et de la libert. Tels sont les principes. S'il est impossible de
les rclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai que les
principes sont proscrits, et que la tyrannie rgne parmi nous, mais non que
je doive le taire; car que peut-on objecter  un homme qui a raison, et qui
sait mourir pour son pays? Je suis fait pour combattre le crime, non pour
le gouverner. Le temps n'est point encore arriv o les hommes de bien
pourront servir impunment la patrie.

Robespierre avait commenc son discours dans le silence, il l'achve dans
le silence. Dans toutes les parties de la salle on reste muet en le
regardant. Ces dputs, autrefois si empresss, sont devenus de glace; ils
n'expriment plus rien, et semblent avoir le courage de rester froids depuis
que les tyrans, diviss entre eux, les prennent pour juges. Tous les
visages sont devenus impntrables. Une espce de rumeur sourde s'lve peu
 peu dans l'assemble; mais personne n'ose encore prendre la parole.
Lecointre (de Versailles), l'un des ennemis les plus nergiques de
Robespierre, se prsente le premier, mais c'est pour demander l'impression
du discours, tant les plus hardis hsitent encore  livrer l'attaque.
Bourdon (de l'Oise) ose s'opposer  l'impression, en disant que ce discours
renferme des questions trop graves, et il demande le renvoi aux deux
comits. Barrre, toujours prudent, appuie la demande de l'impression, en
disant que dans un pays libre il faut tout imprimer. Couthon s'lance  la
tribune, indign de voir une contestation au lieu d'un lan d'enthousiasme,
et rclame non seulement l'impression, mais l'envoi  toutes les communes
et  toutes les armes. Il a besoin, dit-il, d'pancher son coeur ulcr,
car depuis quelque temps on abreuve de dgots les dputs les plus fidles
 la cause du peuple; on les accuse de verser le sang, d'en vouloir verser
encore; et cependant, s'il croyait avoir contribu  la perte d'un seul
innocent, il s'immolerait de douleur. Les paroles de Couthon rveillrent
tout ce qui restait de soumission dans l'assemble; elle vota l'impression
et l'envoi du discours  toutes les municipalits.

Les adversaires de Robespierre allaient avoir le dsavantage; mais Vadier,
Cambon, Billaud-Varennes, Panis, Amar, demandent la parole pour rpondre
aux accusations de Robespierre. Les courages sont ranims par le danger, et
la lutte commence. Tous veulent parler  la fois. On fixe le tour de
chacun. Vadier est admis le premier  s'expliquer. Il justifie le comit de
sret gnrale, et soutient que le rapport de Catherine Thot avait pour
objet de rvler une conspiration relle, profonde, et il ajoute d'un ton
significatif qu'il a des pices pour en prouver l'importance et le danger.
Cambon justifie ses lois de finances, et sa probit, qui tait
universellement connue et admire dans un poste o les tentations taient
si grandes. Il parle avec son imptuosit ordinaire; il prouve que les
agioteurs ont seuls pu tre lss par ses lois de finances, et rompant
enfin la mesure observe jusque-l: Il est temps, s'crie-t-il, de dire la
vrit tout entire. Est-ce moi qu'il faut accuser de m'tre rendu matre
en quelque chose? l'homme qui s'tait rendu matre de tout, l'homme qui
paralysait votre volont, c'est celui qui vient de parler, c'est
Robespierre. Cette vhmence dconcerte Robespierre: comme s'il avait t
accus d'avoir fait le tyran en matire de finances, il dit qu'il ne s'est
jamais ml de finances, qu'il n'a donc jamais pu gner la convention en
cette matire, et que du reste, en attaquant les plans de Cambon, il n'a
pas entendu attaquer ses intentions. Il l'avait pourtant qualifi de
fripon. Billaud-Varennes, non moins redoutable, dit qu'il est temps de
mettre toutes les vrits en vidence; il parle de la retraite de
Robespierre des comits, du dplacement des compagnies de canonniers, dont
on n'a fait sortir que quinze, quoique la loi permt d'en faire sortir
vingt-quatre; il ajoute qu'il va arracher tous les masques, et qu'il aime
mieux que son cadavre serve de marche-pied  un ambitieux que d'autoriser
ses attentats par son silence. Il demande le rapport du dcret qui ordonne
l'impression. Panis se plaint des calomnies continuelles de Robespierre,
qui a voulu le faire passer pour auteur des journes de septembre; il veut
que Robespierre et Couthon s'expliquent sur les cinq ou six dputs, dont
ils ne cessent depuis un mois de demander le sacrifice aux jacobins.
Aussitt la mme chose est rclame de toutes parts. Robespierre rpond
avec hsitation qu'il est venu dvoiler des abus, et qu'il ne s'est pas
charg de justifier ou d'accuser tel ou tel. Nommez, nommez les individus!
s'crie-t-on. Robespierre divague encore, et dit que lorsqu'il a eu le
courage de dposer dans le sein de la convention des avis qu'il croyait
utiles, il ne pensait pas.... On l'interrompt encore. Charlier lui crie:
Vous qui prtendez avoir le courage de la vertu, ayez celui de la vrit.
Nommez, nommez les individus. La confusion augmente. On revient  la
question de l'impression. Amar insiste pour le renvoi du discours aux
comits. Barrre, voyant l'avantage se prononcer pour ceux qui veulent le
renvoi aux comits, vient s'excuser en quelque sorte d'avoir demand le
contraire. Enfin la convention rvoque sa dcision, et dclare que le
discours de Robespierre, au lieu d'tre imprim, sera renvoy  l'examen
des deux comits.

Cette sance tait un vnement vraiment extraordinaire. Tous les dputs,
habituellement si soumis, avaient repris courage. Robespierre, qui n'avait
jamais eu que de la morgue et point d'audace, tait surpris, dpit,
abattu. Il avait besoin de se remettre. Il court chez ses fidles jacobins
pour retrouver des amis, et leur emprunter du courage. On y tait dj
instruit de l'vnement, et on l'attendait avec impatience. A peine
parat-il qu'on le couvre d'applaudissemens. Couthon le suit et partage les
mmes acclamations. On demande la lecture du discours. Robespierre emploie
encore deux grandes heures  le leur rpter. A chaque instant il est
interrompu par des cris et des applaudissemens frntiques. A peine a-t-il
achev, qu'il ajoute quelques paroles d'panchement et de douleur. Ce
discours que vous venez d'entendre, leur dit-il, est mon testament de mort.
Je l'ai vu aujourd'hui; la ligue des mchans est tellement forte que je ne
puis pas esprer de lui chapper. Je succombe sans regret; je vous laisse
ma mmoire; elle vous sera chre, et vous la dfendrez. A ces paroles, on
s'crie qu'il n'est pas temps de craindre et de dsesprer, qu'au contraire
on vengera le pre de la patrie de tous les mchans runis. Henriot, Dumas,
Coffinhal, Payan, l'entourent, et se dclarent tout prts  agir. Henriot
dit qu'il connat encore le chemin de la convention. Sparez, leur dit
Robespierre, les mchans des hommes faibles; dlivrez la convention des
sclrats qui l'oppriment; rendez-lui le service qu'elle attend de vous,
comme au 31 mai et au 2 juin. Marchez, sauvez encore la libert! Si malgr
tous ces efforts il faut succomber, eh bien! mes amis, vous me verrez boire
la cigu avec calme.--Robespierre, s'crie un dput, je la boirai avec
toi! Couthon propose  la socit un nouveau scrutin puratoire, et veut
qu'on expulse  l'instant mme les dputs qui ont vot contre Robespierre;
il en avait sur lui la liste, et la fournit sur-le-champ. Sa proposition
est adopte au milieu d'un tumulte pouvantable. Collot-d'Herbois essaie de
prsenter quelques rflexions, on l'accable de hues; il parle de ses
services, de ses dangers, des deux coups de feu de Ladmiral: on le raille,
on l'injurie, on le chasse de la tribune. Tous les dputs prsens et
dsigns par Couthon sont chasss; quelques-uns mme sont battus. Collot se
sauve au milieu des couteaux dirigs contre lui. La socit se trouvait
augmente ce jour-l de tous les gens d'action qui, dans les momens[1] de
trouble, pntraient sans avoir de cartes ou avec une carte fausse. Ils
joignaient aux paroles la violence; et ils taient mme tout prts  y
ajouter l'assassinat. L'agent national Payan, qui tait homme d'excution,
proposait un projet hardi. Il voulait que l'on allt sur-le-champ enlever
tous les conspirateurs, et on le pouvait, car ils taient en ce moment mme
runis ensemble dans les comits dont ils taient membres. On aurait ainsi
termin la lutte sans combat et par un coup de main. Robespierre s'y
opposa; il n'aimait pas les actions si promptes; il pensait qu'il fallait
suivre tous les procds du 31 mai. On avait dj fait une ptition
solennelle; il avait fait un discours; Saint-Just, qui venait d'arriver de
l'arme, ferait un rapport le lendemain matin; lui Robespierre parlerait de
nouveau, et, si on ne russissait pas, les magistrats du peuple, runis
pendant ce temps  la commune, et appuys par la force arme des sections,
dclareraient que le peuple tait rentr dans sa souverainet, et
viendraient dlivrer la convention des sclrats qui l'garaient. Le plan
se trouvait ainsi trac par les prcdens. On se spara en se promettant
pour le lendemain, Robespierre d'tre  la convention, les jacobins dans
leur salle, les magistrats municipaux  la commune, et Henriot  la tte
des sections. On comptait de plus sur les jeunes gens de l'cole de Mars,
dont le commandant, Labretche, tait dvou  la cause de la commune.

Telle fut cette journe du 8 thermidor, la dernire de la tyrannie
sanglante qui s'tait appesantie sur la France. Cependant, ce jour encore,
l'horrible machine rvolutionnaire ne cessa pas d'agir. Le tribunal sigea,
des victimes furent conduites  l'chafaud. Dans le nombre taient deux
potes clbres, Roucher, l'auteur des _Mois_, et le jeune Andr Chnier,
qui laissa d'admirables bauches, et que la France regrettera autant que
tous ces jeunes hommes de gnie, orateurs, crivains, gnraux, dvors par
l'chafaud et par la guerre. Ces deux enfans des Muses se consolaient sur
la fatale charrette, en rptant des vers de Racine. Le jeune Andr, en
montant  l'chafaud, poussa le cri du gnie arrt dans sa carrire:
_Mourir si jeune!_ s'cria-t-il en se frappant le front; _il y avait
quelque chose l!_

Pendant la nuit qui suivit, on s'agita de toutes parts, et chacun songea 
recueillir ses forces. Les comits s'taient runis, et dlibraient sur
les grands vnemens de la journe et sur ceux du lendemain. Ce qui venait
de se passer aux Jacobins prouvait que le maire et Henriot soutiendraient
les triumvirs, et que le lendemain on aurait  lutter contre toutes les
forces de la commune. Faire arrter ces deux principaux chefs et t le
plus prudent, mais les comits hsitaient encore; ils voulaient, ne
voulaient pas; ils se sentaient comme une espce de regret d'avoir commenc
la lutte. Ils voyaient que si la convention tait assez forte pour vaincre
Robespierre, elle rentrerait dans tous ses pouvoirs, et qu'ils seraient
arrachs aux coups de leur rival, mais dpossds de la dictature.
S'entendre avec lui et bien mieux valu sans doute; mais il n'tait plus
temps. Robespierre s'tait bien gard de se rendre au milieu d'eux, aprs
la sance des jacobins. Saint-Just, arriv de l'arme depuis quelques
heures, les observait. Il tait silencieux. On lui demanda le rapport dont
on l'avait charg dans la dernire entrevue, et on voulut en entendre la
lecture; il rpondit qu'il ne pouvait le communiquer, l'ayant donn  lire
 l'un de ses collgues. On lui demanda d'en faire au moins connatre la
conclusion; il s'y refusa encore. Dans ce moment, Collot entre tout irrit
de la scne qu'il venait d'essuyer aux Jacobins. Que se passe-t-il aux
Jacobins? lui dit Saint-Just.--Tu le demandes? rplique Collot avec colre;
n'es-tu pas le complice de Robespierre? n'avez-vous pas combin ensemble
tous vos projets? Je le vois, vous avez form un infme triumvirat, vous
voulez nous assassiner; mais si nous succombons, vous ne jouirez pas
long-temps du fruit de vos crimes. Alors s'approchant de Saint-Just avec
vhmence: Tu veux, lui dit-il, nous dnoncer demain matin; tu as ta poche
pleine de notes contre nous, montre-les.... Saint-Just vide ses poches, et
assure qu'il n'en a aucune. On apaise Collot, et on exige de Saint-Just
qu'il vienne  onze heures du matin communiquer son rapport, avant de le
lire  l'assemble. Les comits, avant de se sparer, conviennent de
demander  la convention la destitution d'Henriot, et l'appel  la barre du
maire et de l'agent national.

Saint-Just courut  la hte crire son rapport qui n'tait pas encore
rdig, et dnona avec plus de brivet et de force que ne l'avait fait
Robespierre, la conduite des comits envers leurs collgues,
l'envahissement de toutes les affaires, l'orgueil de Billaud-Varennes, et
les fausses manoeuvres de Carnot, qui avait transport l'arme de Pichegru
sur les ctes de la Flandre, et avait voulu arracher seize mille hommes 
Jourdan. Ce rapport tait aussi perfide, mais bien autrement habile que
celui de Robespierre. Saint-Just rsolut de le lire  la convention sans le
montrer aux comits.

Tandis que les conjurs se concertaient entre eux, les montagnards, qui
jusqu'ici s'taient borns  se communiquer leurs craintes, mais qui
n'avaient pas form de complot, couraient les uns chez les autres, et se
promettaient pour le lendemain d'attaquer Robespierre d'une manire plus
formelle, et de le faire dcrter s'il tait possible. Il leur fallait pour
cela le concours des dputs de la Plaine, qu'ils avaient souvent menacs,
et que Robespierre, affectant le rle de modrateur, avait autrefois
dfendus. Ils avaient donc peu de titres  leur faveur. Ils allrent
cependant trouver Boissy-d'Anglas, Durand-Maillane, Palesne-Champeaux, tous
trois constituans, dont l'exemple devait dcider les autres. Ils leur
dirent qu'ils seraient responsables de tout le sang que verserait encore
Robespierre, s'ils ne consentaient  voter contre lui. Repousss d'abord
ils revinrent  la charge jusqu' trois fois, et obtinrent enfin la
promesse dsire. On courut encore toute la matine du 9; Tallien promit de
livrer la premire attaque, et demanda seulement qu'on ost le suivre.

Chacun courait  son poste; le maire Fleuriot, l'agent national Payan,
taient  la commune. Henriot tait  cheval avec ses aides-de-camp, et
parcourait les rues de Paris. Les Jacobins avaient commenc une sance
permanente. Les dputs, debout ds le matin, s'taient rendus  la
convention avant l'heure accoutume. Ils parcouraient les couloirs en
tumulte, et les montagnards les entretenaient avec vivacit, pour les
dcider en leur faveur. Il tait onze heures et demie. Tallien,  l'une des
portes de la salle, parlait  quelques-uns de ses collgues, lorsqu'il voit
entrer Saint-Just, qui monte  la tribune: C'est le moment, s'crie-t-il,
entrons! On le suit, les bancs se garnissent, et on attend en silence
l'ouverture de cette scne, l'une des plus grandes de notre orageuse
rpublique.

Saint-Just, qui a manqu  la parole donne  ses collgues, et qui n'est
pas all leur lire son rapport, est  la tribune. Les deux Robespierre,
Lebas, Couthon, sont assis  ct les uns des autres. Collot-d'Herbois est
au fauteuil. Saint-Just se dit charg par les comits de faire un rapport,
et obtient la parole. Il dbute en disant qu'il n'est d'aucune faction, et
qu'il n'appartient qu' la vrit; que la tribune pourra tre pour lui,
comme pour beaucoup d'autres, la roche Tarpienne, mais qu'il n'en dira pas
moins son opinion tout entire sur les divisions qui ont clat. Tallien
lui laisse  peine achever ces premires phrases, et demande la parole pour
une motion d'ordre. Il l'obtient. La rpublique, dit-il, est dans l'tat
le plus malheureux, et aucun bon citoyen ne peut s'empcher de verser des
larmes sur elle. Hier un membre du gouvernement s'est isol, et a dnonc
ses collgues, un autre vient en faire de mme aujourd'hui. C'est assez
aggraver nos maux; je demande qu'enfin le voile soit entirement dchir.
A peine ces paroles sont-elles prononces que les applaudissemens clatent,
se prolongent, recommencent encore, et retentissent une troisime fois.
C'tait le signal avant-coureur de la chute des triumvirs.
Billaud-Varennes, qui s'est empar de la tribune aprs Tallien, dit que les
jacobins ont tenu la veille une sance sditieuse, o se trouvaient des
assassins aposts, qui ont annonc le projet d'gorger la convention. Une
indignation gnrale se manifeste. Je vois, ajoute Billaud-Varennes, je
vois dans les tribunes un des hommes qui menaaient hier les dputs
fidles. Qu'on le saisisse! On s'en empare aussitt, et on le livre aux
gendarmes. Billaud soutient ensuite que Saint-Just n'a pas le droit de
parler au nom des comits, parce qu'il ne leur a pas communiqu son
rapport; que c'est le moment pour l'assemble de ne pas mollir, car elle
prira si elle est faible. Non, non, s'crient les dputs en agitant
leurs chapeaux, elle ne sera pas faible, et ne prira pas! Lebas rclame
la parole, que Billaud n'a pas cde encore; il s'agite, et fait du bruit
pour l'obtenir. Sur la demande de tous les dputs, il est rappel 
l'ordre. Il veut insister de nouveau. A l'Abbaye le sditieux! s'crient
plusieurs voix de la Montagne. Billaud continue, et ne gardant plus aucun
mnagement, dit que Robespierre a toujours cherch  dominer les comits;
qu'il s'est retir lorsqu'on a rsist  sa loi du 22 prairial, et 
l'usage qu'il se proposait d'en faire; qu'il a voulu conserver le noble
Lavalette, conspirateur  Lille, dans la garde nationale; qu'il a empch
l'arrestation d'Henriot, complice d'Hbert, pour s'en faire une crature;
qu'il s'est oppos en outre  l'arrestation d'un secrtaire du comit, qui
avait vol cent quatorze mille francs; qu'il a fait enfermer au moyen de
son bureau de police, le meilleur comit rvolutionnaire de Paris; qu'il a
toujours fait en tout sa volont, et qu'il a voulu se rendre matre absolu.
Billaud ajoute qu'il pourrait citer encore beaucoup d'autres faits, mais
qu'il suffira de dire qu'hier les agens de Robespierre aux Jacobins, les
Dumas, les Coffinhal se sont promis de dcimer la convention nationale.
Tandis que Billaud numrait ces griefs, l'assemble laissait chapper par
intervalle des mouvemens d'indignation. Robespierre, livide de colre,
avait quitt son sige et gravi l'escalier de la tribune. Plac derrire
Billaud, il demandait la parole au prsident avec une extrme violence. Il
saisit le moment o Billaud vient d'achever, pour la redemander encore plus
vivement. A bas le tyran!  bas le tyran! s'crie-t-on dans toutes les
parties de la salle. Deux fois ce cri accusateur s'lve, et annonce que
l'assemble ose enfin lui donner le nom qu'il mritait. Tandis qu'il
insiste, Tallien, qui s'est lanc  la tribune, rclame la parole, et
l'obtient avant lui. Tout  l'heure, dit-il, je demandais que le voile ft
entirement dchir; je m'aperois qu'il vient de l'tre. Les conspirateurs
sont dmasqus.

Je savais que ma tte tait menace, et jusqu'ici j'avais gard le silence;
mais hier j'ai assist  la sance des jacobins, j'ai vu se former l'arme
du nouveau Cromwell, j'ai frmi pour la patrie, et je me suis arm d'un
poignard pour lui percer le sein, si la convention n'avait pas le courage
de le dcrter d'accusation. En achevant ces mots, Tallien montre son
poignard, et l'assemble le couvre d'applaudissemens. Il propose alors
l'arrestation du chef des conspirateurs, Henriot. Billaud propose d'y
ajouter celle du prsident Dumas, et du nomm Boulanger, qui, la veille, a
t l'un des agitateurs les plus ardens aux Jacobins. On dcrte
sur-le-champ l'arrestation de ces trois coupables.

Barrre entre dans ce moment, pour faire  l'assemble les propositions que
le comit a dlibres dans la nuit avant de se sparer. Robespierre, qui
n'avait pas quitt la tribune, profite de cet intervalle pour demander
encore la parole. Ses adversaires taient dcids  la lui refuser, de peur
qu'un reste de crainte et de servilit ne se rveillt  sa voix. Placs
tous au sommet de la Montagne, ils poussent de nouvelles clameurs, et,
tandis que Robespierre se tourne tantt vers le prsident, tantt vers
l'assemble: A bas!  bas le tyran! s'crient-ils avec des voix de
tonnerre. Barrre obtient encore la parole avant Robespierre. On dit que
cet homme, qui par vanit avait voulu jouer un rle, et qui, par faiblesse,
tremblait maintenant de s'en tre donn un, avait deux discours dans sa
poche, l'un pour Robespierre, l'autre pour les comits. Il dveloppe la
proposition convenue la nuit: c'est d'abolir le grade de
commandant-gnral, de rtablir l'ancienne loi de la lgislative, par
laquelle chaque chef de lgion commandait  son tour la force arme de
Paris, et enfin d'appeler le maire et l'agent national  la barre, pour y
rpondre de la tranquillit de la capitale. Ce dcret est adopt
sur-le-champ, et un huissier va le communiquer  la commune au milieu des
plus grands prils.

Lorsque le dcret propos par Barrre a t adopt, on reprend
l'numration des torts de Robespierre; chacun vient  son tour lui faire
un reproche. Vadier, qui voulait avoir dcouvert une conspiration
importante en saisissant Catherine Thot, rapporte, ce qu'il n'avait pas
dit la veille, que dom Gerle possdait un certificat de civisme sign par
Robespierre, et que, dans un matelas de Catherine, se trouvait une lettre
dans laquelle elle appelait Robespierre son fils chri. Il s'tend ensuite
sur l'espionnage dont les comits taient entours, avec la diffusion d'un
vieillard et une lenteur qui ne convenait pas  l'agitation du moment.
Tallien, impatient, remonte  la tribune et prend encore la parole, en
disant qu'il faut ramener la question  son vritable point. En effet, on
avait dcrt Henriot, Dumas, Boulanger, on avait appel Robespierre un
tyran, mais on n'avait pris aucune rsolution dcisive. Tallien fait
observer que ce n'est pas  quelques dtails de la vie de cet homme, appel
un tyran, qu'il faut s'attacher, mais qu'il faut en montrer l'ensemble.
Alors, il commence un tableau nergique de la conduite de ce rhteur lche,
orgueilleux et sanguinaire.... Robespierre, suffoqu de colre,
l'interrompt par des cris de fureur. Louchet dit: Il faut en finir;
l'arrestation contre Robespierre!--Loseau ajoute: L'accusation contre ce
dnonciateur!--L'accusation! l'accusation! crient une foule de dputs.
Louchet se lve, et regardant autour de lui, demande si on l'appuie. Oui,
oui, rpondent cent voix. Robespierre le jeune dit de sa place: Je
partage les crimes de mon frre, unissez-moi  lui. On fait  peine
attention  ce dvouement. L'arrestation! l'arrestation! crie-t-on
encore. Dans ce moment, Robespierre, qui n'avait pas cess d'aller de sa
place au bureau, et du bureau  sa place, s'approche de nouveau du
prsident et lui demande la parole. Mais Thuriot, qui remplaait
Collot-d'Herbois au fauteuil, ne lui rpond qu'en agitant sa sonnette.
Alors Robespierre se tourne vers la Montagne et n'y trouve que des amis
glacs ou des ennemis furieux; il dirige ensuite ses yeux vers la Plaine.
C'est  vous, dit-il, hommes purs, hommes vertueux, c'est  vous que je
m'adresse et non aux brigands. On dtourne la tte, ou on le menace.
Enfin, il se reporte encore vers le prsident, et s'crie: Pour la
dernire fois, prsident des assassins, je te demande la parole. Il
prononce ces derniers mots d'une voix touffe et presque teinte. Le sang
de Danton t'touffe, lui dit Garnier (de l'Aube). Duval, impatient de
cette lutte, se lve et dit: Prsident, est-ce que cet homme sera encore
long-temps le matre de la convention?--Ah! qu'un tyran est dur  abattre!
ajoute Frron.--Aux voix! aux voix! s'crie Loseau. L'arrestation tant
propose est enfin mise aux voix et dcrte au milieu d'un tumulte
pouvantable. A peine le dcret est-il rendu, que de tous les cts de la
salle on se lve en criant: Vive la libert! vive la rpublique! les tyrans
ne sont plus!

Une foule de membres se lvent, et disent qu'ils ont entendu voter pour
l'arrestation des complices de Robespierre, Saint-Just et Couthon. Aussitt
on les ajoute au dcret. Lebas demande  y tre adjoint; on lui accorde sa
demande ainsi qu' Robespierre jeune. Ces hommes inspiraient encore une
telle apprhension, que les huissiers de la salle n'avaient pas os se
prsenter pour les traduire  la barre. En voyant qu'ils taient rests sur
leurs siges, on demande pourquoi ils ne descendent pas  la place des
accuss; le prsident rpond que les huissiers n'ont pas pu faire excuter
l'ordre. Le cri: A la barre!  la barre! devient aussitt gnral. Les cinq
accuss y descendent, Robespierre furieux, Saint-Just calme et mprisant,
les autres consterns de cette humiliation si nouvelle pour eux. Ils
taient enfin  cette place o ils avaient envoy Vergniaud, Brissot,
Ption, Camille Desmoulins, Danton, et tant d'autres de leurs collgues,
pleins ou de vertu, ou de gnie, ou de courage.

Il tait cinq heures. L'assemble avait dclar la sance permanente; mais
en ce moment, accable de fatigue, elle prend la rsolution dangereuse de
suspendre la sance jusqu' sept pour se donner un peu de repos. Les
dputs se sparent alors, et laissent ainsi  la commune, si elle a
quelque audace, la facult de fermer le lieu de leurs sances et de
s'emparer de la domination dans Paris. Les cinq accuss sont conduits au
comit de sret gnrale et interrogs par leurs collgues en attendant
d'tre traduits dans les prisons.

Pendant que ces vnemens si importans[1] se passaient dans la convention,
la commune tait reste dans l'attente. L'huissier Courvol tait all lui
signifier le dcret qui mettait Henriot en arrestation, et mandait le maire
et l'agent national  la barre. Il avait t fort mal accueilli. Ayant
demand un reu, le maire lui avait rpondu: _Un jour comme aujourd'hui on
ne donne pas de reu. Va  la convention, va lui dire que nous saurons le
maintenir et dis  Robespierre qu'il n'ait pas peur, car nous sommes ici_.
Le maire s'tait exprim ensuite devant le conseil gnral de la manire la
plus mystrieuse sur le motif de la runion; il ne parla que du dcret qui
ordonnait  la commune de veiller  la tranquillit de Paris; il rappela
les poques o cette commune avait dploy un grand courage, dsignant
assez clairement le 31 mai. L'agent national Payan, parlant aprs le maire,
avait propos d'envoyer deux membres du conseil sur la place de la commune,
o se trouvait une foule immense, pour haranguer le peuple et l'inviter 
_se runir  ses magistrats pour sauver la patrie_. Ensuite on avait rdig
une adresse dans laquelle on disait que des sclrats opprimaient
_Robespierre, ce citoyen vertueux qui fit dcrter le dogme consolateur de
l'tre suprme et de l'immortalit de l'ame; Saint-Just, cet aptre de la
vertu, qui fit cesser la trahison au Rhin et au Nord; Couthon, ce citoyen
vertueux qui n'a que le coeur et la tte de vivans, mais qui les a brlans
de patriotisme_. Aussitt aprs, on avait arrt que les sections seraient
convoques, que les prsidens et les commandans de la force arme seraient
mands  la commune pour y recevoir ses ordres. Une dputation avait t
envoye aux jacobins pour qu'ils vinssent fraterniser avec la commune, et
qu'ils envoyassent au conseil gnral leurs membres les plus nergiques et
un bon nombre de _citoyens et citoyennes des tribunes_. Sans noncer encore
l'insurrection, la commune en prenait tous les moyens et marchait
ouvertement  ce but. Elle ignorait l'arrestation des cinq dputs, et
c'est pourquoi elle gardait encore quelque rserve.

Pendant ce temps, Henriot tait mont  cheval et courait les rues de
Paris. Chemin faisant, il apprend qu'on a arrt cinq reprsentans; alors
il se met  exciter le peuple, en criant que des sclrats oppriment les
dputs fidles, qu'ils ont arrt Couthon, Saint-Just et Robespierre. Ce
misrable tait  moiti ivre; il s'agitait sur son cheval et brandissait
son sabre comme un frntique. Il se rend d'abord au faubourg Saint-Antoine
pour soulever les ouvriers, qui comprenaient  peine ce qu'il voulait dire,
et qui d'ailleurs commenaient  s'apitoyer en voyant passer tous les jours
de nouvelles victimes. Par un hasard fatal, Henriot rencontre les
charrettes. En apprenant l'arrestation de Robespierre, on les avait
entoures; et comme Robespierre tait suppos l'auteur de tous les
meurtres, on s'imaginait que, lui arrt, les excutions devaient finir. On
voulait, en consquence, faire rebrousser chemin aux condamns. Henriot,
survenant en cet instant, s'y oppose et fait consommer encore cette
dernire excution. Il revient ensuite, toujours au galop, jusqu'au
Luxembourg, et ordonne  la gendarmerie de se runir  la place de la
maison commune. Il prend un dtachement  sa suite, descend le long des
quais pour se rendre  la place du Carrousel et aller dlivrer les
prisonniers qui se trouvaient au comit de sret gnrale. En courant sur
les quais avec ses aides-de-camp, il renverse plusieurs personnes. Un homme
qui avait sa femme sous son bras, se tourne vers les gendarmes, et s'crie:
Gendarmes, arrtez ce brigand, il n'est plus votre gnral! Un
aide-de-camp lui rpond par un coup de sabre. Henriot continue sa route, et
se jette dans la rue Saint-Honor; arriv sur la place du Palais-galit
(Palais-Royal), il aperoit Merlin de Thionville, et pousse  lui en
criant: Arrtez ce coquin! c'est un de ceux qui perscutent les
reprsentans fidles! On s'empare aussitt de Merlin, on le maltraite et
on le conduit au premier corps-de-garde. Dans les cours du Palais-National,
Henriot fait mettre pied  terre  ceux qui l'accompagnent, et veut
pntrer dans le palais. Les grenadiers lui en refusent l'entre et
croisent la baonnette. Dans ce moment, un huissier s'avance et dit:
Gendarmes, arrtez ce rebelle; un dcret de la convention vous l'ordonne!
Aussitt on entoure Henriot, on le dsarme, lui et plusieurs de ses
aides-de-camp, on les garrotte et on les conduit dans la salle du comit de
sret gnrale, auprs de Robespierre, Couthon, Saint-Just et Lebas.

[Illustration: LA DERNIRE CHARRETTE.]

Jusqu'ici tout allait bien pour la convention; ses dcrets, hardiment
rendus, taient heureusement excuts; mais la commune et les jacobins, qui
n'avaient pas encore proclam ouvertement l'insurrection, allaient clater
maintenant, et raliser leur projet d'un 2 juin. Par bonheur, tandis que la
convention suspendait imprudemment sa sance, la commune faisait de mme,
et le temps tait perdu pour tout le monde.

Le conseil ne se rassemble de nouveau qu' six heures. A cette reprise de
la sance, l'arrestation des cinq dputs et d'Henriot tait connue. Le
conseil,  cette nouvelle, ne se contient plus, et dclare qu'il s'insurge
contre les oppresseurs du peuple, qui veulent faire prir ses dfenseurs.
Il ordonne de sonner le tocsin  l'Htel-de-Ville et dans toutes les
sections. Il dpute un de ses membres dans chacune d'elles, pour les
pousser  l'insurrection, et les dcider  envoyer leurs bataillons  la
commune. Il envoie des gendarmes fermer les barrires, et enjoint  tous
les concierges des prisons de refuser les prisonniers qui leur seraient
prsents. Enfin il nomme une commission excutive de douze membres, dans
laquelle se trouvent Payan et Coffinhal, pour diriger l'insurrection, et
user de tous les pouvoirs souverains du peuple. Dans ce moment, on avait
dj runi sur la place de la commune quelques bataillons des sections,
plusieurs compagnies de canonniers, et une grande partie de la gendarmerie.
On commence  faire prter le serment aux commandans des bataillons
actuellement runis. Ensuite on ordonne  Coffinhal de se rendre avec
quelques cents hommes  la convention, pour dlivrer les prisonniers.

Dj Robespierre an avait t conduit au Luxembourg, Robespierre jeune 
maison Lazare, Couthon  Port-Libre, Saint-Just aux cossais, Lebas  la
maison de justice du dpartement. L'ordre donn par la commune aux
concierges fut excut, et on refusa les prisonniers. Les administrateurs
de police s'en emparrent, et les conduisirent en voiture  la mairie.
Quand Robespierre parut, on l'embrassa, on le combla de tmoignages de
dvouement, et on jura de mourir pour le dfendre lui et tous les dputs
fidles. Pendant ce temps, Henriot tait seul rest au comit de sret
gnrale. Coffinhal, vice-prsident des jacobins, y arriva le sabre  la
main, avec quelques compagnies des sections, envahit les salles du comit,
en chassa les membres, et dlivra Henriot et ses aides-de-camp. Henriot,
dlivr, courut sur la place du Carrousel, retrouva encore ses chevaux,
s'lana sur l'un d'eux, et, avec assez de prsence d'esprit, dit aux
compagnies des sections et aux canonniers qui se trouvaient autour de lui,
que le comit venait de le dclarer innocent, et de lui restituer le
commandement. Alors on l'entoura, il se fit suivre par une foule assez
nombreuse, se mit  donner des ordres contre la convention, et  prparer
le sige de la salle.

Il tait sept heures du soir. La convention rentrait  peine en sance, et
dans l'intervalle la commune avait acquis de grands avantages. Elle avait,
comme on vient de le voir, proclam l'insurrection, envoy des commissaires
aux sections, runi dj autour d'elle beaucoup de compagnies de canonniers
et de gendarmes, et dlivr les prisonniers. Elle pouvait, avec de
l'audace, marcher promptement sur la convention, et lui faire rvoquer ses
dcrets. Elle comptait en outre sur l'cole de Mars, dont le commandant
Labretche lui tait entirement dvou.

Les dputs s'assemblent en tumulte, et se communiquent avec effroi les
nouvelles de la soire. Les membres des comits, incertains, effrays, sont
runis dans une petite salle,  ct du bureau du prsident. L, ils
dlibrent sans savoir  quel parti s'arrter. Plusieurs dputs se
succdent  la tribune, et racontent ce qui se passe dans Paris. On
rapporte que les prisonniers sont largis, que la commune s'est runie aux
jacobins, qu'elle dispose dj d'une force considrable, et que la
convention va bientt tre assige. Bourdon propose de sortir en corps et
de se montrer au peuple, pour le ramener. Legendre s'efforce de rassurer
l'assemble, en lui disant qu'elle ne trouvera partout que de purs et
fidles montagnards prts  la dfendre, et il montre dans ce moment de
pril un courage qu'il n'avait pas eu contre Robespierre. Billaud monte 
la tribune, et annonce qu'Henriot est sur la place du Carrousel, qu'il a
gar les canonniers, qu'il a fait tourner les canons contre la salle de la
convention, et qu'il va commencer l'attaque. Collot-d'Herbois se place
alors au fauteuil, qui, par la disposition de la salle, devait recevoir les
premiers boulets, et dit en s'asseyant: Reprsentans, voici le moment de
mourir  notre poste. Des sclrats ont envahi le Palais-National. A ces
mots, tous les dputs, dont les uns taient debout, dont les autres
erraient dans la salle, reprennent leurs places, et demeurent assis dans un
silence majestueux. Tous les citoyens des tribunes s'enfuient avec un bruit
pouvantable, et ne laissent aprs eux qu'un nuage de poussire. La
convention reste abandonne, et convaincue qu'elle va tre gorge, mais
rsolue  prir plutt que de souffrir un Cromwell. Admirons ici l'empire
de l'occasion sur les courages! Ces mmes hommes si long-temps soumis au
rhteur qui les haranguait, bravent aujourd'hui les canons qu'il a fait
diriger contre eux, avec une sublime rsignation. Des membres de
l'assemble entrent et sortent, et apportent des nouvelles de ce qui se
passe au Carrousel. Henriot y donne toujours des ordres. Hors la loi, hors
la loi le brigand! s'crie-t-on dans la salle. On rend aussitt le dcret
de mise hors la loi, et des dputs vont le publier devant le
Palais-National.

Dans ce moment, Henriot, qui avait gar les canonniers, et avait fait
tourner les pices contre la salle, voulait les engager  tirer. Il ordonne
le feu, mais ceux-ci hsitent. Des dputs s'crient: Canonniers, vous
dshonorerez-vous? ce brigand est hors la loi! Les canonniers alors
refusent positivement d'obir  Henriot. Abandonn des siens, il n'a que le
temps de tourner bride, et de s'enfuir  la commune.

Ce premier danger pass, la convention met hors la loi les dputs qui se
sont soustraits  ses dcrets, et tous les membres de la commune qui sont
en rvolte. Cependant, ce n'tait pas tout. Si Henriot n'tait plus  la
place du Carrousel, les rvolts taient encore  la commune avec toutes
leurs forces, et avaient encore la ressource d'un coup de main. Il fallait
obvier  ce grand pril. On dlibrait sans agir. Dans la petite salle
situe derrire le bureau o se trouvaient les comits et beaucoup de
reprsentans, on proposa de nommer un commandant de la force arme, pris
dans le sein de l'assemble. Qui? demande-t-on.--Barras, rpond une voix,
et il aura le courage d'accepter. Aussitt Vouland court  la tribune, et
propose de nommer le reprsentant Barras pour diriger la force arme. La
convention accepte la proposition, nomme Barras, et lui adjoint sept autres
dputs, pour commander sous ses ordres, Frron, Ferrand, Rovre, Delmas,
Bolleti, Lonard Bourdon, et Bourdon (de l'Oise). A cette proposition, un
membre de l'assemble en ajoute une autre, qui n'est pas moins importante,
c'est de choisir des reprsentans pour aller clairer les sections, et leur
demander le secours de leurs bataillons. Cette dernire mesure tait la
plus ncessaire, car il tait urgent de dcider les sections incertaines ou
trompes.

Barras court vers les bataillons dj runis, pour leur signifier ses
pouvoirs, et les distribuer autour de la convention. Les dputs envoys
aux sections s'y rendent pour les haranguer. Dans ce moment, la plupart
taient incertaines; trs peu tenaient pour la commune et pour Robespierre.
Chacun avait horreur de ce systme atroce qu'on imputait  Robespierre, et
dsirait un vnement qui en dlivrt la France. Cependant la crainte
paralysait encore tous les citoyens. On n'osait pas se dcider. La commune,
 laquelle les sections taient habitues  obir, les avait mandes, et
quelques-unes, n'osant rsister, avaient envoy des commissaires, non pas
pour adhrer au projet de l'insurrection, mais pour s'instruire des
vnemens. Paris tait dans l'incertitude et l'anxit. Les parens des
prisonniers, leurs amis, tous ceux qui souffraient de ce rgime cruel,
sortaient de leurs maisons, s'approchaient de rue en rue vers les lieux o
rgnait le bruit, et tchaient de recueillir quelques nouvelles. Les
malheureux dtenus ayant aperu de leurs fentres grilles beaucoup de
mouvement, et entendu beaucoup de rumeur, se doutaient de quelque chose,
mais ils tremblaient encore que ce nouvel vnement n'aggravt leur sort.
Cependant la tristesse des geliers, des mots dits  l'oreille des faiseurs
de listes, la consternation qui s'en tait suivie, avaient un peu dissip
les doutes. Bientt on avait su par des mots chapps que Robespierre tait
en pril; des parens taient venus se placer sous les fentres des prisons,
et indiquer par des signes ce qui se passait; alors les prisonniers se
runissant avaient laiss clater l'allgresse la plus vive. Les infmes
dlateurs tremblans avaient pris quelques-uns des suspects  part,
s'taient efforcs de se justifier, et de persuader qu'ils n'taient pas
les auteurs des listes de proscription. Quelques-uns s'avouant coupables,
disaient cependant avoir retranch des noms; l'un n'en avait donn que
quarante, sur deux cents qu'on lui demandait; un autre avait dtruit des
listes entires. Dans leur effroi, ces misrables s'accusaient
rciproquement, et se renvoyaient l'infamie les uns aux autres.

Les dputs rpandus dans les sections n'avaient pas eu de peine 
l'emporter sur les obscurs envoys de la commune. Les sections qui avaient
achemin leurs bataillons  l'Htel-de-Ville les rappelaient, les autres
dirigeaient les leurs vers le Palais-National. Dj ce palais tait
suffisamment entour. Barras vint l'annoncer  l'assemble, et courut
ensuite  la plaine des Sablons, pour remplacer Labretche, qui tait
destitu, et amener l'cole de Mars au secours de la convention.

La reprsentation nationale se trouvait maintenant  l'abri d'un coup de
main. En effet, c'tait le cas de marcher sur la commune, et de prendre
l'initiative qu'elle ne prenait pas elle-mme. On se dcide  marcher sur
l'Htel-de-Ville. Lonard Bourdon, qui tait  la tte d'un grand nombre de
bataillons, se met en marche. Au moment o il annonce qu'il va s'acheminer
sur les rebelles. Pars, lui dit Tallien qui occupait le fauteuil, et que
le soleil en se levant ne trouve plus les conspirateurs vivans. Lonard
Bourdon dbouche par les quais, et arrive sur la place de l'Htel-de-Ville.
Un grand nombre de gendarmes, de canonniers, et de citoyens arms des
sections, s'y trouvaient encore. Un agent du comit de salut public, nomm
Dulac, a le courage de se glisser dans leurs rangs, et de leur lire le
dcret de la convention qui mettait la commune hors la loi. Le respect
qu'on avait contract pour cette assemble, au nom de qui tout se faisait
depuis deux ans, le respect pour les mots de loi et de rpublique,
l'emportent. Les bataillons se sparent: les uns retournent chez eux, les
autres se runissent  Lonard Bourdon, et la place de la commune reste
dserte. Ceux qui la gardaient, et ceux qui viennent d'arriver pour
l'attaquer, se rangent dans les rues environnantes pour occuper toutes les
avenues.

On avait une telle ide de la rsolution des conspirateurs, et on tait si
tonn de les voir presque immobiles dans l'Htel-de-Ville, qu'on hsitait
 approcher. Lonard Bourdon craignait qu'ils n'eussent min
l'Htel-de-Ville. Cependant il n'en tait rien; ils dlibraient en
tumulte, proposaient d'crire aux armes et aux provinces, ne savaient pas
au nom de qui ils devaient crire, et n'osaient pas prendre un parti
dcisif. Si Robespierre et os, en homme d'action, se montrer et marcher
sur la convention, elle et t mise en pril. Mais il n'tait qu'un
rhteur, et d'ailleurs il sentait, et tous ses partisans sentaient avec
lui, que l'opinion les abandonnait. La fin de cet affreux rgime tait
arrive; la convention tait partout obie, et les mises hors la loi
produisaient un effet magique. Et-il t dou d'une plus grande nergie,
il aurait t dcourag par ces circonstances, suprieures  toute force
individuelle. Le dcret de mise hors la loi frappa tout le monde de
stupeur, lorsque de la place de la commune il parvint  l'Htel-de-Ville.
Payan, qui le reut, le lut  haute voix, et, avec une grande prsence
d'esprit, ajouta  la liste des personnes mises hors la loi _le peuple des
tribunes_, ce qui n'tait pas dans le dcret. Contre son attente le peuple
des tribunes s'chappa avec effroi, ne voulant pas partager l'anathme
lanc par la convention. Alors le plus grand dcouragement s'empara des
conjurs. Henriot descendit sur la place pour haranguer les canonniers,
mais il ne trouva plus un seul homme. Il s'cria en jurant: Comment! ces
sclrats de canonniers, qui m'ont sauv il y a quelques heures,
m'abandonnent maintenant! Alors il remonte furieux pour annoncer cette
nouvelle au conseil. Les conjurs sont plongs dans le dsespoir; ils se
voient abandonns par leurs troupes, et cerns de tous cts par celles de
la convention; ils s'accusent, et se reprochent leur malheur. Coffinhal,
homme nergique, et qui avait t mal second, s'indigne contre Henriot, et
lui dit: Sclrat, c'est ta lchet qui nous a perdus. Il se prcipite
sur lui, et, le saisissant au milieu du corps, le jette par une fentre. Le
misrable Henriot tombe sur un tas d'ordures, qui amortissent la chute, et
empchent qu'elle ne soit mortelle. Lebas se tire un coup de pistolet;
Robespierre jeune se jette par une fentre; Saint-Just reste calme et
immobile, une arme  la main, et sans vouloir se frapper; Robespierre se
dcide enfin  terminer sa carrire, et trouve dans cette extrmit le
courage de se donner la mort. Il se tire un coup de pistolet qui, portant
au-dessous de la lvre, lui perce seulement la joue, et ne lui fait qu'une
blessure peu dangereuse.

Dans ce moment, quelques hommes hardis, le nomm Dulac, le gendarme Mda,
et plusieurs autres, laissant Bourdon avec ses bataillons sur la place de
la commune, montent arms de sabres et de pistolets, et entrent dans la
salle du conseil,  l'instant mme o le bruit des deux coups de feu venait
de se faire entendre. Les officiers municipaux allaient ter leur charpe,
mais Dulac menace de sabrer le premier qui songera  s'en dpouiller. Tout
le monde reste immobile; on s'empare de tous les officiers municipaux, des
Payan, des Fleuriot, des Dumas, des Coffinhal, etc.; on emporte les blesss
sur des brancards, et on se rend triomphalement  la convention.... Il
tait trois heures du matin. Les cris de victoire retentissent autour de la
salle, et pntrent jusque sous ses votes. Alors les cris de vive la
libert! vive la convention!  bas les tyrans! s'lvent de toutes parts.
Le prsident dit ces paroles: Reprsentans, Robespierre et ses complices
sont  la porte de votre salle; voulez-vous qu'on les transporte devant
vous?--Non, non, s'crie-t-on de tous cts; au supplice les
conspirateurs!

Robespierre est transport avec les siens dans la salle du comit de salut
public. On l'tend sur une table, et on lui met quelques cartons sous la
tte. Il conservait sa prsence d'esprit, et paraissait impassible. Il
avait un habit bleu, le mme qu'il portait  la fte de l'tre suprme, des
culottes de nankin, et des bas blancs, qu'au milieu de ce tumulte il avait
laiss retomber sur ses souliers. Le sang jaillissait de sa blessure, il
l'essuyait avec un fourreau de pistolet. On lui prsentait de temps en
temps des morceaux de papier, qu'il prenait pour s'essuyer le visage. Il
demeura ainsi plusieurs heures expos  la curiosit et aux outrages d'une
foule de gens. Quand le chirurgien arriva pour le panser, il se leva
lui-mme, descendit de dessus la table, et alla se placer sur un fauteuil.
Il subit un pansement douloureux, sans faire entendre aucune plainte. Il
avait l'insensibilit et la scheresse de l'orgueil humili. Il ne
rpondait  aucune parole. On le transporta ensuite avec Saint-Just,
Couthon et les autres,  la Conciergerie. Son frre et Henriot avaient t
recueillis  moiti morts, dans les rues qui avoisinent l'Htel-de-Ville.

La mise hors la loi dispensait d'un jugement; il suffisait de constater
l'identit. Le lendemain matin, 10 thermidor (28 juillet), les coupables
comparaissent au nombre de vingt-un devant le tribunal o ils avaient
envoy tant de victimes. Fouquier-Tinville fait constater l'identit, et 
quatre heures de l'aprs-midi il les fait conduire au supplice. La foule,
qui depuis long-temps avait dsert le spectacle des excutions, tait
accourue ce jour-l avec un empressement extrme. L'chafaud avait t
lev  la place de la Rvolution. Un peuple immense encombrait la rue
Saint-Honor, les Tuileries, et la grande place. De nombreux parens[1] des
victimes suivaient les charrettes en vomissant des imprcations; beaucoup
s'approchaient en demandant  voir Robespierre: les gendarmes le leur
dsignaient avec la pointe de leur sabre. Quand les coupables furent
arrivs  l'chafaud, les bourreaux montrrent Robespierre  tout le
peuple, ils dtachrent la bande qui entourait sa joue, et lui arrachrent
le premier cri qu'il et pouss jusque-l. Il expira avec l'impassibilit
qu'il montrait depuis vingt-quatre heures. Saint-Just mourut avec le
courage dont il avait toujours fait preuve. Couthon tait abattu; Henriot
et Robespierre le jeune taient presque morts de leurs blessures. Des
applaudissemens accompagnaient chaque coup de la hache fatale, et la foule
faisait clater une joie extraordinaire. L'allgresse tait gnrale dans
Paris. Dans les prisons on entendait retentir des cantiques; on
s'embrassait avec une espce d'ivresse, et on payait jusqu' 30 fr. les
feuilles qui rapportaient les derniers vnemens. Quoique la convention
n'et pas dclar qu'elle abolissait le systme de la terreur, quoique les
vainqueurs eux-mmes fussent ou les auteurs ou les aptres de ce systme,
on le croyait fini avec Robespierre, tant il en avait assum sur lui toute
l'horreur.

[Illustration: ST. JUST.]

Telle fut cette heureuse catastrophe, qui termina la marche ascendante de
la rvolution, pour commencer sa marche rtrograde. La rvolution avait, au
14 juillet 1789, renvers l'ancienne constitution fodale; elle avait, au 5
et au 6 octobre, arrach le roi  sa cour, pour s'assurer de lui; elle
s'tait fait ensuite une constitution, et l'avait confie au monarque en
1791 comme  l'essai. Regrettant bientt d'avoir fait cet essai malheureux,
dsesprant de concilier la cour avec la libert, elle avait envahi les
Tuileries au 10 aot, et plong Louis XVI dans les fers. L'Autriche et la
Prusse s'avanant pour la dtruire, elle jeta, pour nous servir de son
langage terrible, elle jeta, comme gant du combat, la tte d'un roi et de
six mille prisonniers; elle s'engagea d'une manire irrvocable dans cette
lutte, et repoussa les coaliss par un premier effort. Sa colre doubla le
nombre de ses ennemis; l'accroissement de ses ennemis et du danger redoubla
sa colre, et la changea en fureur. Elle arracha violemment du temple des
lois des rpublicains sincres, mais qui, ne comprenant pas ses extrmits,
voulaient la modrer. Alors elle eut  combattre une moiti de la France,
la Vende et l'Europe. Par l'effet de cette action et de cette raction
continuelles des obstacles sur sa volont, et de sa volont sur les
obstacles, elle arriva au dernier degr de pril et d'emportement; elle
leva des chafauds, et envoya un million d'hommes sur les frontires.
Alors sublime et atroce  la fois, on la vit dtruire avec une fureur
aveugle, administrer avec une promptitude surprenante et une prudence
profonde. Change par le besoin d'une action forte, de dmocratie
turbulente en dictature absolue, elle devint rgle, silencieuse et
formidable. Pendant toute la fin de 93 jusqu'au commencement de 94, elle
marcha unie par l'imminence du pril. Mais quand la victoire eut couronn
ses efforts,  la fin de 93, un dissentiment put natre alors, car des
coeurs gnreux et forts, calms par le succs, criaient: Misricorde aux
vaincus! Mais tous les coeurs n'taient pas calms encore; le salut de la
rvolution n'tait pas vident  tous les esprits; la piti des uns excita
la fureur des autres, et il y eut des extravagans qui voulurent pour tout
gouvernement un tribunal de mort. La dictature frappa les deux nouveaux
partis qui embarrassaient sa marche. Hbert, Ronsin, Vincent, prirent avec
Danton, Camille Desmoulins. La rvolution continua ainsi sa carrire, se
couvrit de gloire ds le commencement de 1794, vainquit toute l'Europe, et
la couvrit de confusion. C'tait le moment o la piti devait enfin
l'emporter sur la colre. Mais il arriva ce qui arrive toujours: de
l'incident d'un jour on voulut faire un systme. Les chefs du gouvernement
avaient systmatis la violence et la cruaut, et, lorsque les dangers et
les fureurs taient passs, voulaient gorger et gorger encore; mais
l'horreur publique s'levait de toutes parts. A l'opposition, ils voulaient
rpondre par le moyen accoutum: la mort! Alors un mme cri partit  la
fois de leurs rivaux de pouvoir, de leurs collgues menacs, et ce cri fut
le signal du soulvement gnral. Il fallut quelques instans pour secouer
l'engourdissement de la crainte; mais on y russit bientt, et le systme
de la terreur fut renvers.

On se demande ce qui serait arriv si Robespierre l'et emport. L'abandon
o il se trouva prouve que c'tait impossible. Mais et-il t vainqueur,
il aurait fallu ou qu'il cdt au sentiment gnral, ou qu'il succombt
plus tard. Comme tous les usurpateurs, il aurait t forc de faire
succder aux horreurs des factions, un rgime calme et doux. Mais
d'ailleurs ce n'est pas  lui qu'il appartenait d'tre cet usurpateur.
Notre rvolution tait trop vaste pour que le mme homme, dput  la
constituante en 1789, ft proclam empereur ou protecteur en 1804, dans
l'glise Notre-Dame. Dans un pays moins avanc et moins tendu, comme
l'tait l'Angleterre, o le mme homme pouvait encore tre tribun et
gnral, et runir ces deux fonctions, un Cromwell a pu tre  la fois
homme de parti au commencement, soldat usurpateur  la fin. Mais dans une
rvolution aussi tendue que la ntre, et o la guerre a t si terrible et
si dominante, o le mme individu ne pouvait occuper en mme temps la
tribune et les camps, les hommes de parti se sont d'abord dvors entre
eux; aprs eux sont venus les hommes de guerre, et un soldat est rest le
dernier matre.

Robespierre ne pouvait donc remplir chez nous le rle d'usurpateur.
Pourquoi lui fut-il donn de survivre  tous ces rvolutionnaires fameux,
qui lui taient si suprieurs en gnie et en puissance,  un Danton, par
exemple?... Robespierre tait intgre, et il faut une bonne rputation pour
captiver les masses. Il tait sans piti, et elle perd ceux qui en ont dans
les rvolutions. Il avait un orgueil opinitre et persvrant, et c'est le
seul moyen de se rendre toujours prsent aux esprits. Avec cela, il dut
survivre  tous ses rivaux. Mais il fut de la pire espce des hommes. Un
dvot sans passions, sans les vices auxquels elles exposent, mais sans le
courage, la grandeur et la sensibilit qui les accompagnent ordinairement;
un dvot ne vivant que de son orgueil et de sa croyance, se cachant au jour
du danger, revenant se faire adorer aprs la victoire remporte par
d'autres, est un des tres les plus odieux qui aient domin les hommes, et
on dirait les plus vils, s'il n'avait eu une conviction forte et une
intgrit reconnue.




CHAPITRE XXIII.


CONSQUENCES DU 9 THERMIDOR.--MODIFICATIONS APPORTES AU GOUVERNEMENT
RVOLUTIONNAIRE.--RORGANISATION DU PERSONNEL DES COMITS.--RVOCATION DE
LA LOI DU 22 PRAIRIAL; DCRETS D'ARRESTATION CONTRE FOUQUIER-TINVILLE,
LEBON, ROSSIGNOL, ET AUTRES AGENS DE LA DICTATURE; SUSPENSION DU TRIBUNAL
RVOLUTIONNAIRE; LARGISSEMENT DES SUSPECTS.--DEUX PARTIS SE FORMENT, LES
MONTAGNARDS ET LES THERMIDORIENS.--RORGANISATION DES COMITS DE
GOUVERNEMENT.--MODIFICATION DES COMITS RVOLUTIONNAIRES.--TAT DES
FINANCES, DU COMMERCE ET DE L'AGRICULTURE APRS LA TERREUR.--ACCUSATION
PORTE CONTRE LES MEMBRES DES ANCIENS COMITS, ET DCLARE CALOMNIEUSE PAR
LA CONVENTION.--EXPLOSION DE LA POUDRIRE DE GRENELLE.--EXASPRATION DES
PARTIS.--RAPPORT FAIT A LA CONVENTION SUR L'TAT DE LA FRANCE.--NOMBREUX ET
IMPORTANS DCRETS SUR TOUTES LES PARTIES DE L'ADMINISTRATION.--LES RESTES
DE MARAT SONT TRANSPORTS AU PANTHON ET MIS A LA PLACE DE CEUX DE
MIRABEAU.

Les vnemens des 9 et 10 thermidor rpandirent une joie que plusieurs
jours ne purent calmer. L'ivresse tait gnrale. Une foule de gens, qui
avaient quitt leur province pour se cacher  Paris, se jetaient dans les
voitures publiques pour aller annoncer chez eux la nouvelle de la commune
dlivrance. On les arrtait partout sur les routes, pour leur demander des
dtails. En apprenant ces heureux vnemens, les uns rentraient dans les
demeures qu'ils avaient quittes depuis long-temps; les autres, ensevelis
dans des caches souterraines, osaient reparatre  la lumire. Les dtenus
qui remplissaient les nombreuses prisons de la France, commenaient 
esprer la libert, ou du moins cessaient de craindre l'chafaud.

On ne s'expliquait pas encore bien la nature de la rvolution qui venait de
s'oprer; on ne se demandait pas jusqu' quel point les membres survivans
du comit de salut public taient disposs  persister dans le systme
rvolutionnaire, jusqu' quel point la convention tait dispose  entrer
dans leurs vues; on ne voyait, on ne comprenait qu'une chose, la mort de
Robespierre. C'tait lui qui avait t le chef du gouvernement; c'est  lui
qu'on imputait les emprisonnemens, les excutions, tous les actes enfin de
la dernire tyrannie. Robespierre mort, il semblait que tout devait
changer, et prendre une face nouvelle.

A la suite d'un grand vnement, l'attente publique devient un besoin
irrsistible qu'il faut satisfaire. Aprs deux jours consacrs  recevoir
les flicitations,  couter les adresses o chacun rptait _Catilina
n'est plus, la rpublique est sauve_,  rcompenser les actes de courage,
 voter des monumens pour rendre immortelle la grande journe du 9, la
convention s'occupa enfin des mesures que rclamait sa situation.

Les commissions populaires institues pour faire le triage des dtenus, le
tribunal rvolutionnaire compos par Robespierre, le parquet de
Fouquier-Tinville, taient encore en fonction, et n'avaient besoin que d'un
signe d'encouragement pour continuer leurs oprations terribles. Dans la
sance mme du 11 thermidor (29 juillet), on demanda et on dcrta
l'puration des commissions populaires. lie Lacoste appela l'attention sur
le tribunal rvolutionnaire, et en proposa la suspension, en attendant
qu'il ft rorganis d'aprs d'autres principes, et compos d'autres
hommes. La proposition d'lie Lacoste fut adopte; et, pour ne pas retarder
le jugement des complices de Robespierre, on convint de nommer, sance
tenante, une commission provisoire pour remplacer le tribunal
rvolutionnaire. Dans la sance du soir, Barrre, qui continuait son rle
de rapporteur, vint annoncer encore une victoire, l'entre des Franais 
Lige, et entretint ensuite l'assemble de l'tat des comits qui avaient
t mutils  plusieurs reprises, et rduits par l'chafaud ou par les
missions  un petit nombre de membres. Robespierre, Saint-Just et Couthon
avaient expir la veille. Hrault-Schelles tait mort avec Danton.

Jean-Bon-Saint-Andr, Prieur (de la Marne), taient en mission. Il ne
restait plus que Carnot, qui s'occupait exclusivement de la guerre, Prieur
(de la Cte-d'Or), charg du soin des armes et poudres, Robert Lindet des
approvisionnemens et du commerce, Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois de
la correspondance avec les corps administratifs, Barrre enfin des
rapports. Sur douze, ils n'taient donc plus que six. Le comit de sret
gnrale tait plus complet, et suffisait bien  ses fonctions. Barrre
proposait de remplacer les trois membres morts la veille sur l'chafaud par
trois membres nouveaux, en attendant le renouvellement gnral des comits,
qui tait fix au 20 de chaque mois, et qui avait cess d'avoir lieu depuis
le consentement tacite donn  la dictature. C'tait aborder de grandes
questions: allait-on renvoyer tous les hommes qui avaient fait partie du
dernier gouvernement? Allait-on changer non-seulement les hommes, mais les
choses, modifier la forme des comits, prendre des prcautions contre leur
trop grande influence, limiter leurs attributions, en un mot oprer une
rvolution complte dans l'administration? Telles taient les questions
souleves par la proposition de Barrre. D'abord on s'leva contre cette
manire expditive et dictatoriale de procder, consistant  proposer et 
nommer les membres des comits dans la mme sance. On demanda l'impression
de la liste, et l'ajournement pour les choix. Dubois-Cranc s'avana
davantage, et se plaignit de l'absence prolonge des membres des comits.
Si on avait, dit-il, remplac Hrault-Schelles; si on n'avait pas
toujours laiss Prieur (de la Marne) et Jean-Bon-Saint-Andr en mission, on
aurait t plus assur d'avoir une majorit, et on n'aurait pas hsit si
long-temps  attaquer les triumvirs. Il soutint ensuite que les hommes se
fatiguaient au pouvoir, et y contractaient des gots dangereux. En
consquence il proposa de dcrter qu' l'avenir aucun membre des comits
ne pourrait aller en mission, et que chaque comit serait renouvel par
quart tous les mois. Cambon, poussant la discussion plus avant, dit qu'il
fallait rorganiser le gouvernement en entier. Le comit de salut public,
suivant lui, s'tait empar de tout, et il rsultait de l que ses membres,
mme en travaillant jour et nuit, ne pouvaient suffire  leur tche, et que
les comits de finances, de lgislation, de sret gnrale, taient
rduits  une nullit complte. Il fallait faire, en consquence, une
nouvelle distribution des pouvoirs, de manire  empcher que le comit de
salut public ne ft accabl, et que les autres ne fussent annuls.

La discussion ainsi provoque, on allait porter la main sur toutes les
parties du gouvernement rvolutionnaire. Bourdon (de l'Oise), dont
l'opposition au systme de Robespierre tait bien connue, puisqu'il devait
tre l'une de ses premires victimes, arrta ce mouvement inconsidr. Il
dit qu'on avait eu jusqu'ici un gouvernement habile et vigoureux, qu'on lui
devait le salut de la France et d'immortelles victoires, qu'il fallait
craindre de porter sur son organisation une main imprudente, que toutes les
esprances des aristocrates venaient de se rveiller, et qu'il fallait, en
se gardant d'une nouvelle tyrannie, modifier cependant avec mnagement une
institution  laquelle on avait d de si grands rsultats. Cependant
Tallien, le hros du 9, voulait qu'on abordt au moins certaines questions,
et ne voyait aucun danger  les dcider sur-le-champ. Pourquoi, par
exemple, ne pas dcrter  l'instant mme que les comits seraient
renouvels par quart tous les mois? Cette proposition de Dubois-Cranc,
reproduite par Tallien, fut accueillie avec enthousiasme, et adopte aux
cris de _vive la rpublique_. A cette mesure le dput Delmas voulut en
faire ajouter une autre. Vous venez, dit-il  l'assemble, de tarir la
source de l'ambition; pour complter votre dcret, je demande que vous
dcidiez que nul membre ne pourra rentrer dans un comit qu'un mois aprs
en tre sorti. La proposition de Delmas, accueillie comme la prcdente,
fut aussitt adopte. Ces principes admis, il fut convenu qu'une commission
prsenterait un nouveau plan pour l'organisation de comits de
gouvernement.

Le lendemain, six membres furent choisis pour remplacer, au comit de salut
public, les membres morts ou absens. Cette fois la prsentation faite par
Barrre ne fut pas confirme. On nomma Tallien, pour le rcompenser de son
courage; Brard, Thuriot, Treilhard, membres du premier comit de salut
public; enfin les deux dputs Laloi et Eschassriaux l'an; ce dernier
trs vers dans les matires de finances et d'conomie publique. Le comit
de sret gnrale subit aussi des changemens. On s'levait de toutes parts
contre David, qu'on disait dvou  Robespierre; contre Jagot et
Lavicomterie, qu'on accusait d'avoir t d'horribles inquisiteurs. Une
foule de voix demandrent leur remplacement, il fut dcrt. On dsigna,
pour les remplacer et pour complter le comit de sret gnrale,
plusieurs des athltes qui s'taient signals dans la journe du 9;
Legendre, Merlin (de Thionville), Goupilleau (de Fontenay), Andr Dumont,
Jean Debry, Bernard (de Saintes). On rapporta ensuite la loi du 22 prairial
 l'unanimit. On s'leva avec indignation contre le dcret qui permettait
d'enfermer un dput sans qu'il ft pralablement entendu par la
convention, dcret funeste qui avait conduit  la mort d'illustres victimes
prsentes  tous les souvenirs, Danton, Camille Desmoulins,
Hrault-Schelles, etc. Le dcret fut rapport. Ce n'tait pas tout que de
changer les choses; il tait des hommes auxquels le ressentiment public ne
pouvait pardonner. Tout Paris, s'cria Legendre, vous demande le supplice
justement mrit de Fouquier-Tinville. Cette demande fut aussitt
dcrte, et Fouquier mis en accusation. On ne peut plus siger  ct de
Lebon, s'cria une autre voix, et tous les yeux se portrent sur le
proconsul qui avait ensanglant la ville d'Arras, et dont les excs avaient
provoqu des rclamations, mme sous Robespierre. Lebon fut aussitt
dcrt d'arrestation. On revint sur David, qu'on s'tait content d'abord
d'exclure du comit de sret gnrale, et il fut mis aussi en arrestation.
On prit la mme mesure contre Hron, le chef des agens de la police
institue par Robespierre; contre le gnral Rossignol, dj bien connu;
contre Hermann, prsident du tribunal rvolutionnaire avant Dumas, et
devenu, par les soins de Robespierre, le chef de la commission des
tribunaux.

Ainsi le tribunal rvolutionnaire tait suspendu, la loi du 22 prairial
rapporte, les comits de salut public et de sret gnrale recomposs en
partie, les principaux agens de la dernire dictature arrts et
poursuivis. Le caractre de la dernire rvolution se prononait; l'essor
tait donn aux esprances et aux rclamations de toute espce. Les dtenus
qui remplissaient les prisons, leurs familles, se disaient avec joie qu'ils
allaient jouir des rsultats de la journe du 9. Avant ce moment heureux,
les parens des suspects n'osaient plus rclamer, mme pour faire valoir les
raisons les plus lgitimes, dans la crainte, soit d'veiller l'attention de
Fouquier-Tinville, soit d'tre incarcrs eux-mmes pour avoir sollicit en
faveur des aristocrates. Le temps ds terreurs tait pass. On commena 
se runir de nouveau dans les sections; autrefois abandonnes aux
sans-culottes pays  quarante sous par jour, elles furent aussitt
remplies de gens qui venaient de reparatre  la lumire, de parens des
prisonniers, de pres, frres, ou fils des victimes immoles par le
tribunal rvolutionnaire. Le dsir de dlivrer leurs proches animait les
uns; la vengeance animait les autres. On demanda dans toutes les sections
la libert des dtenus, et on se rendit  la convention pour l'obtenir
d'elle. Ces demandes furent renvoyes au comit de sret gnrale, qui
tait charg de vrifier l'application de la loi des suspects. Quoiqu'il
renfermt encore le plus grand nombre des individus qui avaient sign les
ordres d'arrestation, la force des circonstances et l'adjonction de
nouveaux membres devaient le faire incliner  la clmence. Il commena en
effet  prononcer les largissemens en foule. Quelques-uns de ses membres,
tels que Legendre, Merlin et autres, parcoururent les prisons pour entendre
les rclamations, et y rpandirent la joie par leur prsence et leurs
paroles; les autres, sigeant jour et nuit, reurent les sollicitations des
parens, qui se pressaient pour demander des mises en libert. Le comit
tait charg d'examiner si les prtendus suspects avaient t enferms sur
les motifs de la loi du 17 septembre, et si ces motifs taient spcifis
dans les mandats d'arrt. Ce n'tait l que revenir  la loi du 17
septembre mieux excute; cependant c'tait assez pour vider presque en
entier les prisons. La prcipitation des agens rvolutionnaires avait, en
effet, t si grande, qu'ils arrtaient le plus souvent sans noncer les
motifs, et sans en donner communication aux dtenus. On largit comme on
avait enferm, c'est--dire en masse. La joie, moins bruyante, devint alors
plus relle; elle se rpandit dans les familles, qui recouvraient un pre,
un frre, un fils, dont elles avaient t long-temps prives, et qu'elles
avaient mme crus destins  l'chafaud. On vit sortir ces hommes que leur
tideur ou leurs liaisons avaient rendus suspects  une autorit
ombrageuse, et ceux dont un patriotisme, mme avr, n'avait pu faire
pardonner l'opposition. Ce jeune gnral qui, runissant sur un seul
versant des Vosges les deux armes de la Moselle et du Rhin, avait dbloqu
Landau par un mouvement digne des plus grands capitaines, Hoche, enferm
pour sa rsistance au comit de salut public, fut largi, et rendu  sa
famille et aux armes qu'il devait conduire encore  la victoire. Kilmaine,
qui sauva l'arme du Nord par la leve du camp de Csar en aot 1793,
Kilmaine, enferm pour cette belle retraite, fut rendu aussi  la libert.
Cette jeune et belle femme, qui avait acquis tant d'empire sur Tallien, et
qui n'avait cess du fond de sa prison de stimuler son courage, fut
dlivre par lui, et devint son pouse. Les largissemens se multipliaient
chaque jour, sans que les sollicitations dont le comit se voyait accabl
devinssent moins nombreuses. La victoire, dit Barrre, vient de marquer
une poque o la patrie peut tre indulgente sans danger, et regarder des
fautes inciviques comme effaces par quelque temps de dtention. Les
comits ne cessent de statuer sur les liberts demandes; ils ne cessent de
rparer les erreurs ou les injustices particulires.

Bientt la trace des vengeances particulires disparatra du sol de la
rpublique; mais l'affluence des personnes de tout sexe aux portes du
comit de sret gnrale ne fait que retarder des travaux si utiles aux
citoyens. Nous rendons justice aux mouvemens si naturels de l'impatience
des familles; mais pourquoi retarder, par des sollicitations injurieuses
aux lgislateurs et par des rassemblemens trop nombreux, la marche rapide
que la justice nationale doit prendre  cette poque?

[Illustration: LES MODRS MIS EN LIBERT.]

Les sollicitations de toute espce, en effet, assigeaient le comit de
sret gnrale. Les femmes surtout usaient de leur influence pour obtenir
des actes de clmence, mme en faveur d'ennemis connus de la rvolution. Il
y eut plus d'une surprise faite au comit: les ducs d'Aumont et de
Valentinois furent largis sous des noms supposs, et il y en eut un grand
nombre d'autres qui se sauvrent au moyen des mmes subterfuges. Il y avait
peu de mal  cela; car, comme l'avait dit Barrre, la victoire avait marqu
l'poque o la rpublique pouvait devenir facile et indulgente. Mais le
bruit rpandu qu'on largissait beaucoup d'aristocrates pouvait de nouveau
rveiller les dfiances rvolutionnaires, et rompre l'espce d'unanimit
avec laquelle on accueillait les mesures de douceur et de paix.

Les sections taient agites et devenaient tumultueuses. Il n'tait pas
possible, en effet, que les parens des dtenus ou des victimes, que les
suspects rcemment largis, que tous ceux enfin  qui la parole tait
rendue, se bornassent  demander la rparation d'anciennes rigueurs sans
demander des vengeances. Presque tous taient furieux contre les comits
rvolutionnaires, et s'en plaignaient hautement. Ils voulaient les
recomposer, les abolir mme; et ces discussions amenrent quelques troubles
dans Paris. La section de Montreuil vint dnoncer les actes arbitraires de
son comit rvolutionnaire; celle du Panthon franais dclara que son
comit avait perdu sa confiance; celle du Contrat-Social prit aussi 
l'gard du sien des mesures svres, et nomma une commission pour vrifier
ses registres.

C'tait l une raction naturelle de la classe modre, long-temps rduite
au silence et  la terreur par les inquisiteurs des comits
rvolutionnaires. Ces mouvemens ne pouvaient manquer de frapper l'attention
de la Montagne.

Cette terrible Montagne n'avait pas pri avec Robespierre, et lui avait
survcu. Quelques-uns de ses membres taient rests convaincus de la
probit, de la loyaut des intentions de Robespierre, et ne croyaient pas
qu'il et voulu usurper. Ils le regardaient comme la victime des amis de
Danton et du parti corrompu, dont il n'avait pu russir  dtruire les
restes; mais c'tait le trs petit nombre qui pensait de la sorte. La plus
grande partie des montagnards, rpublicains sincres, exalts, voyant avec
horreur tout projet d'usurpation, avaient aid au 9 thermidor, moins encore
pour renverser un rgime sanguinaire, que pour frapper un Cromwell
naissant. Sans doute ils trouvaient inique la justice rvolutionnaire telle
que Robespierre, Saint-Just, Couthon, Fouquier et Dumas, l'avaient faite;
mais ils n'entendaient diminuer en rien l'nergie du gouvernement, et ne
voulaient faire aucun quartier  ce qu'on appelait les aristocrates. La
plupart taient des hommes purs et rigides, trangers  la dictature et 
ses actes, et nullement intresss  la soutenir; mais aussi des
rvolutionnaires ombrageux, qui ne voulaient pas que le 9 thermidor se
changet en une raction, et tournt au profit d'un parti. Parmi ceux de
leurs collgues qui s'taient coaliss pour renverser la dictature, ils
voyaient avec dfiance des hommes qui passaient pour des fripons, des
dilapidateurs, des amis de Chabot, de Fabre d'glantine, des membres enfin
du parti concussionnaire, agioteur et corrompu. Ils les avaient seconds
contre Robespierre, mais ils taient prts  les combattre s'ils les
voyaient tendre ou  refroidir l'nergie rvolutionnaire, ou  dtourner
les derniers vnemens au profit d'une faction quelconque. On avait accus
Danton de corruption, de fdralisme, d'orlanisme, de royalisme: il n'est
pas tonnant qu'il s'levt contre ses amis victorieux des soupons du mme
genre. Au reste, aucune attaque n'tait encore porte; mais les
largissemens nombreux, le soulvement gnral contre le systme
rvolutionnaire, commenaient  veiller les craintes.

Les vritables auteurs du 9 thermidor, au nombre de quinze ou vingt, et
dont les principaux taient Legendre, Frron, Tallien, Merlin (de
Thionville), Barras, Thuriot, Bourdon (de l'Oise), Dubois-Cranc, Lecointre
(de Versailles) ne voulaient pas plus que leurs collgues incliner au
royalisme et  la contre-rvolution; mais excits par le danger et par la
lutte, ils taient plus prononcs contre les lois rvolutionnaires. Il
avaient d'ailleurs beaucoup plus de cette propension  s'adoucir qui avait
perdu leurs amis Danton et Desmoulins. Entours, applaudis, sollicits, ils
taient plus entrans que leurs collgues de la Montagne dans le systme
de la clmence. Il tait mme possible que plusieurs d'entre eux fissent
quelques sacrifices  leur position nouvelle. Rendre des services  des
familles plores, recevoir des tmoignages de la plus vive reconnaissance,
faire oublier d'anciennes rigueurs, tait un rle qui devait les tenter.
Dj ceux qui se dfiaient de leur complaisance, comme ceux qui espraient
en elle, leur donnaient un nom  part: ils les appelaient les
_Thermidoriens_.

Il s'levait, souvent, les contestations les plus vives au sujet des
largissemens. Ainsi, par exemple, sur la recommandation d'un dput, qui
disait connatre un individu de son dpartement, le comit ordonnait la
mise en libert; aussitt un dput du mme dpartement venait se plaindre
de cette mise en libert, et prtendait qu'on avait largi un aristocrate.
Ces contestations, l'apparition d'une multitude d'ennemis connus de la
rvolution, qui se montraient la joie sur le front, provoqurent une mesure
qui fut adopte sans qu'on y attacht d'abord beaucoup d'importance. Il fut
dcid qu'on imprimerait la liste de tous les individus largis par les
ordres du comit de sret gnrale, et qu' ct du nom de l'individu
largi, serait inscrit le nom des personnes qui avaient rclam pour lui,
et qui avaient rpondu de ses principes.

Cette mesure produisit une impression extrmement fcheuse. Frapps d la
rcente oppression qu'ils venaient de subir, beaucoup de citoyens furent
effrays de voir leurs noms consigns sur une liste qui pourrait servir 
exercer de nouvelles rigueurs si le rgime de la terreur tait jamais
rtabli. Beaucoup de ceux qui avaient dj rclam et obtenu des
largissemens en eurent du regret, et beaucoup d'autres ne voulurent plus
en demander. On se plaignit vivement dans les sections de ce retour  des
mesures qui troublaient la confiance et la joie publiques, et on demanda
qu'elles fussent rvoques.

Le 26 thermidor, on s'entretenait dans l'assemble de l'agitation qui
rgnait dans les sections de Paris. La section de Montreuil tait venue
dnoncer son comit rvolutionnaire. On lui avait rpondu qu'il fallait
s'adresser au comit de sret gnrale. Duhem, dput de Lille, tranger
aux actes de la dernire dictature, mais ami de Billaud, partageant toutes
ses opinions, et convaincu qu'il ne fallait pas que l'autorit
rvolutionnaire se relcht de ses rigueurs, s'leva vivement contre
l'aristocratie et le modrantisme, qui, disait-il, levaient dj leurs
ttes audacieuses, et s'imaginaient que le 9 thermidor s'tait fait  leur
profit. Baudot, Taillefer, qui avaient montr une opposition courageuse
sous le rgime de Robespierre, mais qui taient montagnards aussi prononcs
que Duhem, Vadier, membre fameux de l'ancien comit de sret gnrale,
soutinrent aussi que l'aristocratie s'agitait, et qu'il fallait que le
gouvernement ft juste, mais restt inflexible. Granet, dput de
Marseille, et sigeant  la Montagne, fit une proposition qui augmenta
l'agitation de l'assemble. Il demanda que les dtenus dj largis, dont
les rpondans ne viendraient pas donner leurs noms, fussent rincarcrs
sur-le-champ. Cette proposition excita un grand tumulte. Bourdon,
Lecointre, Merlin (de Thionville), la combattirent de toutes leurs forces.
La discussion, comme il arrive toujours dans ces occasions, s'tendit des
listes  la situation politique, et on s'attaqua vivement sur les
intentions qu'on se supposait dj de part et d'autre. Il est temps,
s'cria Merlin (de Thionville), que toutes les factions renoncent  se
servir des marches du trne de Robespierre. On ne doit rien faire  demi,
et, il faut l'avouer, la convention, dans la journe du 9 thermidor, a fait
beaucoup de choses  demi. Si elle a laiss des tyrans ici, au moins ils
devraient se taire. Des applaudissemens nombreux couvrirent ces paroles de
Merlin, adresses surtout  Vadier, l'un de ceux qui avaient parl contre
les mouvemens des sections. Legendre prit la parole aprs Merlin. Le
comit, dit-il, s'est bien aperu qu'on lui a surpris l'largissement de
quelques aristocrates, mais le nombre n'en est pas grand, et ils seront
reincarcrs bientt. Pourquoi nous accuser les uns les autres? pourquoi
nous regarder comme ennemis, quand nos intentions nous rapprochent? calmons
nos passions, si nous voulons assurer et acclrer le succs de la
rvolution. Citoyens, je vous demande le rapport de la loi du 23, qui
ordonne l'impression des listes des citoyens largis. Cette loi a dissip
la joie publique, et a glac tous les coeurs. Tallien succde  Legendre;
il est cout avec la plus grande attention comme le principal des
thermidoriens. Depuis quelques jours, dit-il, tous les bons citoyens
voient avec douleur qu'on cherche  vous diviser, et  ranimer des haines
qui devraient tre ensevelies dans la tombe de Robespierre. En entrant ici,
on m'a fait remettre un billet dans lequel on m'annonce que plusieurs
membres devaient tre attaqus dans cette sance. Sans doute ce sont les
ennemis de la rpublique qui font courir ces bruits; gardons-nous de les
seconder par nos divisions. Des applaudissemens interrompent Tallien; il
reprend: Continuateurs de Robespierre, s'crie-t-il, n'esprez aucun
succs, la convention est dtermine  prir plutt que de souffrir une
nouvelle tyrannie. La convention veut un gouvernement inflexible, mais
juste. Il est possible que quelques patriotes aient t tromps sur le
compte de certains dtenus; nous ne croyons pas  l'infaillibilit des
hommes. Mais qu'on dnonce les individus largis mal  propos, et ils
seront rincarcrs. Pour moi, je fais ici un aveu sincre; j'aime mieux
voir aujourd'hui en libert vingt aristocrates qu'on reprendra demain, que
de voir un patriote rester dans les fers. Eh quoi! la rpublique avec ses
douze cent mille citoyens arms aurait peur de quelques aristocrates! Non,
elle est trop grande, elle saura partout dcouvrir et frapper ses ennemis.

Tallien, souvent interrompu par les applaudissemens, en reoit de plus
bruyans encore en finissant son discours. Aprs ces explications gnrales,
on revient  la loi du 23, et  la disposition nouvelle que Granet voulait
y faire ajouter. Les partisans de la loi soutiennent qu'on ne doit pas
craindre de se montrer en faisant un acte patriotique, tel que celui de
rclamer un citoyen injustement dtenu. Ses adversaires rpondent que rien
n'est plus dangereux que les listes; que celles des vingt mille et des huit
mille ont t le sujet d'un trouble continuel; que tous ceux qui s'y
trouvaient inscrits ont vcu dans l'effroi; et que, n'et-on plus aucune
tyrannie  craindre, les individus ports sur les nouvelles listes
n'auraient plus aucun repos. Enfin on transige. Bourdon propose d'imprimer
les noms des prisonniers largis, sans y ajouter ceux des rpondans qui ont
sollicit la mise en libert. Cette proposition est accueillie, et il est
dcid qu'on imprimera le nom des largis seulement. Tallien, qui n'tait
pas satisfait de ce moyen, remonte aussitt  la tribune. Puisque vous
avez dcrt, dit-il, d'imprimer la liste des citoyens rendus  la libert,
vous ne pouvez refuser de publier celle des citoyens qui les ont fait
incarcrer. Il est juste aussi que l'on connaisse ceux qui dnonaient et
faisaient renfermer de bons patriotes. L'assemble, surprise par la
demande de Tallien, trouve d'abord la proposition juste, et la dcrte
aussitt. A peine la dcision est-elle rendue, que plusieurs membres de
l'assemble se ravisent. Voil une liste, dit-on, qui sera oppose  la
prcdente; _c'est la guerre civile_. Bientt on rpte ce mot dans la
salle, et plusieurs voix s'crient: _C'est la guerre civile!_ Oui, reprend
aussitt Tallien qui remonte  la tribune, oui, _c'est la guerre civile_.
Je le pense comme vous. Vos deux dcrets mettront en prsence deux espces
d'hommes qui ne pourront pas se pardonner. Mais j'ai voulu, en vous
proposant le second dcret, vous faire sentir l'inconvnient du premier.
Maintenant je vous propose de les rapporter tous les deux. De toutes parts
on s'crie: Oui, oui, le rapport des deux dcrets! Amar le demande
lui-mme, et les deux dcrets sont rapports. Toute impression de liste est
donc carte, grce  cette surprise adroite et hardie que Tallien venait
de faire  l'assemble.

Cette sance rendit la scurit  une foule de gens qui commenaient  la
perdre; mais elle prouva que toutes les passions n'taient pas teintes,
que toutes les luttes n'taient pas termines. Les partis avaient tous t
frapps  leur tour, et avaient perdu leurs ttes les plus illustres: les
royalistes,  plusieurs poques; les girondins, au 31 mai; les dantonistes,
en germinal; les montagnards exalts, au 9 thermidor. Mais si les chefs les
plus illustres avaient pri, leurs partis survivaient; car les partis ne
succombent pas sous un seul coup, et leurs restes s'agitent long-temps
aprs eux. Ces partis allaient tour  tour se disputer encore la direction
de la rvolution, et recommencer une carrire laborieuse et ensanglante.
Il fallait, en effet, que les esprits, arrivs par l'excitation du danger
au dernier degr d'emportement, revinssent progressivement au point d'o
ils taient partis; pendant ce retour, le pouvoir devait repasser de mains
en mains, et on allait voir les mmes luttes de passions, de systmes et
d'autorit.

Aprs ces premiers soins donns  la rparation de beaucoup de rigueurs, la
convention songea  l'organisation des comits, et du gouvernement
provisoire, qui devait, comme on sait, rgir la France jusqu' la paix
gnrale. Une premire discussion s'tait leve, comme on vient de le
voir, sur le comit de salut public, et la question avait t renvoye 
une commission charge de prsenter un nouveau plan. Il tait urgent de
s'en occuper, et c'est ce que fit l'assemble dans les premiers jours de
fructidor (aot). Elle tait place entre deux systmes et deux cueils
opposs: la crainte d'affaiblir l'autorit charge du salut de la
rvolution, et la crainte de recontinuer la tyrannie. Le propre des hommes
est d'avoir peur des dangers quand ils sont passs, et de prendre des
prcautions contre ce qui ne peut plus tre. La tyrannie du dernier comit
de salut public tait ne du besoin de suffire  une tche extraordinaire,
au milieu d'obstacles de tout genre. Quelques hommes s'taient prsents
pour faire ce qu'une assemble ne pouvait, ne savait, n'osait faire
elle-mme; et au milieu de leurs travaux inouis pendant quinze mois, ils
n'avaient pu ni motiver leurs oprations, ni en rendre compte 
l'assemble, que d'une manire trs gnrale; ils n'avaient pas mme le
temps d'en dlibrer entre eux, et chacun d'eux vaquait en matre absolu 
la tche qui lui tait dvolue. Ils taient devenus ainsi autant de
dictateurs forcs, que les circonstances, plutt que l'ambition, avaient
rendus tout-puissans. Aujourd'hui que la tche tait presque acheve, que
les prils extrmes taient passs, une pareille puissance ne pouvait plus
se former, faute d'occasion. Il tait puril de se prmunir si fort contre
un danger devenu impossible; il y avait mme, dans cette prudence, un
inconvnient grave, celui d'nerver l'autorit et de lui enlever toute
nergie. Douze cent mille hommes avaient t levs, nourris, arms, et
conduits aux frontires; mais il fallait pourvoir  leur entretien,  leur
direction, et c'tait un soin qui exigeait encore une grande application,
une rare capacit, et des pouvoirs trs tendus.

Dj on avait dcrt le principe du renouvellement des comits par quart
chaque mois; et on avait dcid, en outre, que les membres sortans ne
pourraient rentrer avant un mois. Ces deux conditions, en empchant une
nouvelle dictature, empchaient aussi toute bonne administration. Il tait
impossible qu'il y et aucune suite, aucune application constante, aucun
secret dans ce ministre constamment renouvel. Dans cette organisation, 
peine un membre tait-il au courant des affaires, qu'il tait forc de les
quitter; et si une capacit se dclarait, comme celle de Carnot pour la
guerre, de Prieur (de la Cte-d'Or) et de Robert Lindet pour
l'administration, de Cambon pour les finances, elle tait ravie  l'tat au
terme dsign; car l'absence seule pendant un mois exige par la loi,
rendait  peu prs nuls les avantages d'une rlection ultrieure.

Mais il fallait subir la raction. A une concentration extrme de pouvoir
devait succder une dissmination tout aussi extrme, et bien autrement
dangereuse. L'ancien comit de salut public, charg souverainement de ce
qui intressait le salut de l'tat, avait droit d'appeler  lui les autres
comits, et de se faire rendre compte de leurs oprations; il s'tait
empar ainsi de tout ce qui tait essentiel dans l'oeuvre de chacun d'eux.
Pour empcher  l'avenir de tels empitemens, la nouvelle organisation
spara les attributions des comits et les rendit indpendans les uns des
autres. Il en fut tabli seize:

  1  Comit de salut public;
  2  Comit de sret gnrale;
  3  Comit des finances;
  4  Comit de lgislation;
  5  Comit d'instruction publique;
  6 Comit de l'agriculture et des arts;
  7  Comit du commerce et d'approvisionnemens;
  8  Comit des travaux publics;
  9  Comit des transports en poste;
  10  Comit militaire;
  11  Comit de la marine et des colonies;
  12  Comit des secours publics;
  13  Comit de division;
  14  Comit des procs-verbaux et archives;
  15  Comit des ptitions, correspondances et dpches;
  16  Comit des inspecteurs du Palais-National.

Le comit de salut public tait compos de douze membres; il conservait la
direction des oprations militaires et diplomatiques; il tait charg de la
leve et de l'quipement des armes, du choix des gnraux, des plans de
campagne, etc.; mais l se bornaient ses attributions. Le comit de sret
gnrale, compos de seize membres, avait la police; celui des finances,
compos de quarante-huit membres, avait l'inspection des revenus, du
trsor, des monnaies, des assignats, etc. Les comits pouvaient se runir
pour les objets qui les concernaient en commun. Ainsi, l'autorit absolue
de l'ancien comit de salut public tait remplace par une foule
d'autorits rivales, exposes  s'embarrasser et  se gner dans leur
marche. Telle fut la nouvelle organisation du gouvernement.

On oprait en mme temps d'autres rformes qui n'taient pas juges moins
pressantes. Les comits rvolutionnaires tablis dans les moindres bourgs,
et chargs d'y exercer l'inquisition, taient la plus vexatoire et la plus
abhorre des institutions attribues au parti Robespierre. Pour rendre leur
action moins tendue et moins tracassire, on en rduisit le nombre  un
seul par district. Cependant il dut y en avoir un dans toute commune de
huit mille mes, qu'elle ft ou non chef-lieu de district. Dans Paris, le
nombre fut rduit de quarante-huit  douze. Ces comits devaient tre
composs de douze membres; il fallait pour un mandat d'amener la signature
de trois membres au moins, et de sept pour un mandat d'arrt. Ils taient,
comme les comits de gouvernement, soumis au renouvellement par quart
chaque mois.

A toutes ces dispositions, la convention en ajouta de non moins
importantes, en dcidant que les assembles des sections n'auraient plus
lieu qu'une fois par dcade, tous les jours de dcadi, et que les citoyens
prsens cesseraient d'avoir quarante sous par sance. C'tait resserrer la
dmagogie dans des limites moins tendues, en rendant plus rares les
assembles populaires, et surtout en ne payant plus les basses classes pour
y assister. C'tait couper ainsi un abus qui tait devenu excessif  Paris.
On payait par section douze cents membres prsens, tandis qu'il y en avait
 peine trois cents en sance. Des prsens rpondaient pour les absens, et
on se rendait alternativement ce service. Ainsi cette milice ouvrire, si
dvoue  Robespierre, se trouvait conduite, et renvoye  ses travaux.

La plus importante dtermination prise par la convention fut l'puration
des individus composant toutes les autorits locales, comits
rvolutionnaires, municipalits, etc. C'tait l que se trouvaient, comme
nous l'avons dit, les rvolutionnaires les plus ardens; ils taient devenus
dans chaque localit ce que Robespierre, Saint-Just et Couthon taient 
Paris, et ils avaient us de leurs pouvoirs avec toute la brutalit des
autorits infrieures. Le dcret du gouvernement rvolutionnaire, en
suspendant l constitution jusqu' la paix, avait prohib les lections de
toute espce, afin d'viter les troubles et de concentrer l'autorit dans
les mmes mains. La convention, par des raisons absolument semblables,
c'est--dire pour prvenir les luttes entre les jacobins et les
aristocrates, maintint les dispositions du dcret, et confia aux
reprsentans en mission le soin d'purer les administrations dans toute la
France. C'tait l le moyen de s'assurer  elle-mme le choix et la
direction des autorits locales, et d'viter le dbordement des deux
factions l'une sur l'autre. Enfin le tribunal rvolutionnaire, suspendu
rcemment, fut remis en activit; les juges et les jurs n'tant pas tous
nomms encore, ceux qui taient dj runis durent entrer en fonctions
sur-le-champ, et juger d'aprs les lois existantes antrieures  celles du
22 prairial. Ces lois taient encore fort redoutables; mais les hommes dont
on avait fait choix pour les appliquer, et la docilit avec laquelle les
justices extraordinaires suivent la direction du gouvernement qui les
institue, taient une garantie contre de nouvelles cruauts.

Toutes ces formes furent excutes du 1er au 15 fructidor (fin d'aot). Il
restait une institution importante  tablir, c'tait la libert de la
presse. Aucune loi ne lui traait de bornes; elle tait mme consacre
d'une manire illimite dans la dclaration des droits; nanmoins elle
avait t proscrite de fait, sous le rgime de la terreur. Une seule parole
imprudente pouvant compromettre la tte des citoyens, comment auraient-ils
os crire? Le sort de l'infortun Camille Desmoulins avait assez prouv
l'tat de la presse  cette poque. Durand-Maillane, ex-constituant, et
l'un de ces esprits timides qui s'taient compltement annuls pendant les
orages de la convention, demanda que la libert de la presse ft de nouveau
formellement garantie. Nous n'avons jamais pu, dit cet excellent homme 
ses collgues, nous faire entendre dans cette enceinte, sans tre exposs 
des insultes et  des menaces. Si vous voulez notre avis dans les
discussions qui s'lveront  l'avenir; si vous voulez que nous puissions
contribuer de nos lumires  l'oeuvre commune, il faut donner de nouvelles
srets  ceux qui voudront ou parler ou crire.

Quelques jours aprs, Frron, l'ami et le collgue de Barras dans sa
mission  Toulon, le familier de Danton et de Camille Desmoulins, et depuis
leur mort, l'ennemi le plus fougueux du comit de salut public, Frron unit
sa voix  celle de Durand-Maillane, et demanda la libert illimite de la
presse. Les avis se partagrent. Ceux qui avaient vcu dans la contrainte
pendant la dernire dictature, et qui voulaient enfin donner impunment
leur avis sur toutes choses, ceux qui taient disposs  ragir
nergiquement contre la rvolution, demandaient une dclaration formelle,
pour garantir la libert de parler et d'crire. Les montagnards, qui
pressentaient l'usage qu'on se proposait de faire de cette libert, qui
voyaient un dbordement d'accusations se prparer contre tous les hommes
qui avaient exerc quelques fonctions pendant la terreur; beaucoup d'autres
encore qui, sans avoir de crainte personnelle, apprciaient le dangereux
moyen qu'on allait fournir aux contre-rvolutionnaires, dj fourmillant de
toutes parts, s'opposaient  une dclaration expresse. Ils donnaient pour
raison que la dclaration des droits consacrait la libert de la presse;
que la consacrer de nouveau, tait inutile, puisque c'tait proclamer un
droit dj reconnu, et que si on avait pour but de la rendre illimite, on
commettait une imprudence. Vous allez donc, dirent Bourdon (de l'Oise) et
Cambon, permettre au royalisme de surgir, et d'imprimer ce qui lui plaira
contre l'institution de la rpublique? Toutes ces propositions furent
renvoyes aux comits comptens, pour examiner s'il y avait lieu de faire
une nouvelle dclaration.

Ainsi, le gouvernement provisoire, destin  rgir la rvolution jusqu' la
paix, tait entirement modifi d'aprs les nouvelles dispositions de
clmence et de gnrosit qui se manifestaient depuis le 9 thermidor.
Comits de gouvernement, tribunal rvolutionnaire, administrations locales,
taient rorganiss et purs; la libert de la presse tait dclare, et
tout annonait une marche nouvelle.

L'effet que devaient produire ces rformes ne tarda pas  se faire sentir.
Jusqu'ici, le parti des rvolutionnaires ardens s'tait trouv plac dans
le gouvernement mme; il composait les comits, et commandait  la
convention; il rgnait aux Jacobins, il remplissait les administrations
municipales et les comits rvolutionnaires dont la France entire tait
couverte: dpossd aujourd'hui, il allait se trouver en dehors du
gouvernement et former contre lui un parti hostile.

Les jacobins avaient t suspendus dans la nuit du 9 au 10 thermidor.
Legendre avait ferm leur salle, et en avait dpos les clefs sur le bureau
de la convention. Les clefs furent rendues, et il fut permis  la socit
de se reconstituer  la condition, de s'purer. Quinze membres des plus
anciens furent choisis pour examiner la conduite de tous les associs,
pendant la nuit du 9 au 10. Ils ne devaient admettre que ceux qui, pendant
cette fameuse nuit, avaient t  leur poste de citoyens, au lieu de se
rendre  la commune pour conspirer contre la convention. En attendant
l'puration, les anciens membres furent admis dans la salle comme membres
provisoires. L'puration commena. Une enqute sur chacun d'eux et t
difficile, on se contentait de les interroger, et on les jugeait sur leurs
rponses. On pense combien l'examen devait tre fait avec indulgence,
puisque c'taient les jacobins qui se jugeaient eux-mmes. En quelques
jours, plus de six cents membres furent rinstalls, sur leur simple
dclaration qu'ils avaient t, pendant la fameuse nuit, au poste assign
par leurs devoirs. La socit fut bientt recompose comme elle l'tait
auparavant, et remplie de tous les individus qui, dvous  Robespierre, 
Saint-Just et Couthon, les regrettaient comme des martyrs de la libert, et
des victimes de la contre-rvolution. A ct de la socit-mre existait
encore ce fameux club lectoral, vers lequel se retiraient ceux qui avaient
 faire des propositions qu'on ne pouvait entendre aux Jacobins, et o
s'taient trames les plus grandes journes de la rvolution. Il sigeait
toujours  l'vch, et se composait des anciens cordeliers, des jacobins
les plus dtermins, et des hommes les plus compromis pendant la terreur.
Les jacobins et ce club devaient naturellement devenir l'asile de ces
employs que la nouvelle puration allait chasser de leurs places. C'est ce
qui ne manqua pas d'arriver. Les jurs et juges du tribunal
rvolutionnaire, les membres des quarante-huit comits, au nombre de quatre
cents environ, les agens de la police secrte de Saint-Just et de
Robespierre, les porteurs d'ordres des comits, qui formaient la bande du
fameux Hron, les commis de diffrentes administrations, les employs en un
mot de toute espce, exclus des fonctions qu'ils avaient exerces, se
runirent aux jacobins et au club lectoral, soit qu'ils en fussent dj
membres, soit qu'ils se fissent recevoir pour la premire fois. Ils
allaient exhaler l leurs plaintes et leurs ressentimens. Ils taient
inquiets pour leur sret, et craignaient les vengeances de ceux qu'ils
avaient perscuts; ils regrettaient en outre des fonctions lucratives,
ceux-l surtout qui, membres des comits rvolutionnaires, avaient pu
joindre  leurs appointemens des dilapidations de toute espce. La runion
de ces hommes composait un parti violent, opinitre, qui  l'ardeur
naturelle de ses opinions joignait aujourd'hui l'irritation de l'intrt
ls. Ce qui se passait  Paris avait lieu de mme par toute la France. Les
membres des municipalits, des comits rvolutionnaires, des directoires de
district, se runissaient dans les socits affilies  la socit-mre, et
venaient y mettre en commun leurs craintes et leurs haines. Ils avaient
pour eux le bas peuple destitu aussi de ses fonctions, depuis qu'il ne
recevait plus quarante sous pour assister aux assembles de section.

En haine de ce parti, et pour le combattre, s'en formait un autre, qui ne
faisait d'ailleurs que revivre. Il comprenait tous ceux qui avaient
souffert ou gard le silence pendant la terreur, et qui pensaient que le
moment tait venu de se rveiller et de diriger  leur tour la marche de la
rvolution. On vient de voir, au sujet des largissemens, les parens des
dtenus ou des victimes reparatre dans les sections, et s'y agiter, soit
pour faire ouvrir les prisons, soit pour dnoncer et poursuivre les comits
rvolutionnaires. La marche nouvelle de la convention, les rformes
commences, augmentrent les esprances et le courage de ces premiers
opposans. Ils appartenaient  toutes les classes qui avaient t opprimes,
quel que ft leur rang, mais surtout au commerce,  la bourgeoisie,  ce
tiers-tat laborieux, opulent et modr, qui, monarchique et
constitutionnel avec les constituans, rpublicain avec les girondins,
s'tait effac ds le 31 mai, et avait t expos  des perscutions de
tout genre. Dans ses rangs se cachaient maintenant les restes fort rares
d'une noblesse qui n'osait pas encore se plaindre de son abaissement, mais
qui se plaignait de la violation des droits de l'humanit  son gard, et
quelques partisans de la royaut, cratures ou agens de l'ancienne cour,
qui n'avaient cess de susciter des obstacles  la rvolution, en se jetant
dans toutes les oppositions naissantes, quel qu'en ft le systme et le
caractre. C'taient, comme d'usage, les jeunes gens de ces diffrentes
classes qui se prononaient avec le plus de vivacit et d'nergie, car
c'est toujours la jeunesse qui est la premire  se soulever contre un
rgime oppresseur. Ils remplissaient les sections, le Palais-Royal, les
lieux publics, et manifestaient leur opinion contre ce que l'on appelait
les terroristes, de la manire la plus nergique. Ils donnaient les plus
nobles motifs. Les uns avaient vu leurs familles perscutes, les autres
craignaient de les voir perscuter un jour, si le rgime de la terreur
tait rtabli, et ils juraient de s'y opposer de toutes leurs forces. Mais
le secret de l'opposition, de beaucoup d'entre eux tait dans la
rquisition; les uns s'y taient soustraits en se cachant, quelques autres
venaient de quitter les armes en apprenant le 9 thermidor. A eux se
joignaient les crivains, perscuts pendant les derniers temps, et
toujours aussi prompts que les jeunes gens  se ranger dans toutes les
oppositions; ils remplissaient dj les journaux et les brochures de
diatribes violentes contre le rgime de la terreur.

Les deux partis se prononcrent de la manire la plus vive et la plus
oppose, sur les modifications apportes par la convention au rgime
rvolutionnaire. Les jacobins et les clubistes crirent  l'aristocratie;
ils se plaignirent du comit de sret gnrale qui largissait les
contre-rvolutionnaires, et de la presse dont on faisait dj un usage
cruel contre ceux qui avaient sauv la France. La mesure qui les blessait
le plus, tait l'puration gnrale de toutes les autorits. Ils n'osaient
pas prcisment s'lever contre le renouvellement des individus, car c'et
t avouer des motifs trop personnels, mais ils s'levaient contre le mode
de rlection; ils soutenaient qu'il fallait rendre au peuple le droit
d'lire ses magistrats; que faire nommer par les dputs en mission les
membres des municipalits, des districts, des comits rvolutionnaires,
c'tait commettre une usurpation; que rduire les sections  une sance par
dcade, c'tait violer le droit qu'avaient les citoyens de s'assembler pour
dlibrer sur la chose publique. Ces plaintes taient en contradiction avec
le principe du gouvernement rvolutionnaire, qui interdisait toute lection
jusqu' la paix; mais les partis ne craignent pas les contradictions, quand
leur intrt est compromis: les rvolutionnaires savaient qu'une lection
populaire les aurait ramens  leurs postes.

Les bourgeois dans les sections, les jeunes gens au Palais-Royal et dans
les lieux publics, les crivains dans les journaux, demandaient avec
vhmence l'usage illimit de la presse, se plaignaient de voir encore dans
les comits actuels et dans les administrations trop d'agens de la
prcdente dictature; ils osaient dj faire des ptitions contre les
reprsentans qui avaient rempli certaines missions; ils mconnaisaient tous
les services rendus, et commenaient  diffamer la convention elle-mme.
Tallien qui, en sa qualit de principal thermidorien, se regardait comme
particulirement responsable de la marche nouvelle imprime aux choses,
aurait voulu qu'on dtermint cette marche avec vigueur, sans flchir dans
un sens ni dans un autre. Dans un discours rempli de distinctions subtiles
entre la terreur et le gouvernement rvolutionnaire, et dont le sens
gnral tait que, sans employer une cruaut systmatique, il fallait
conserver nanmoins une nergie suffisante, Tallien proposa de dclarer que
le gouvernement rvolutionnaire tait maintenu, que par consquent les
assembles primaires ne devaient pas tre convoques pour faire
d'lections; mais il proposa de dclarer en mme temps que tous les moyens
de terreur taient proscrits, et que les poursuites diriges contre les
crivains qui auraient librement mis leurs opinions, seraient considres
comme des moyens de terreur.

Ces propositions, qui ne prsentaient aucune mesure prcise, et qui taient
seulement une profession de foi des thermidoriens, qui voulaient se placer
entre les deux partis, sans en favoriser aucun, furent renvoyes aux trois
comits de salut public, de sret gnrale et de lgislation, auxquels on
renvoyait tout ce qui avait trait  ces questions.

Cependant ces moyens n'taient pas faits pour calmer la colre des partis.
Ils continuaient  s'invectiver avec la mme violence; et ce qui
contribuait surtout  augmenter l'inquitude gnrale, et  multiplier les
sujets de plaintes et d'accusation, c'tait la situation conomique de la
France, plus dplorable peut-tre en ce moment qu'elle n'avait jamais t,
mme aux poques les plus calamiteuses de la rvolution.

Les assignats, malgr les victoires de la rpublique, avaient subi une
baisse rapide, et ne comptaient plus dans le commerce que pour le sixime
ou le huitime de leur valeur; ce qui apportait un trouble effrayant dans
les changes, et rendait le _maximum_ plus inexcutable et plus vexatoire
que jamais. videmment ce n'tait plus le dfaut de confiance qui
dprciait les assignats, car on ne pouvait plus craindre pour l'existence
de la rpublique; c'tait leur mission excessive et toujours croissante au
fur et  mesure de la baisse. Les impts, difficilement perus et pays en
papier, fournissaient  peine le quart ou le cinquime de ce que la
rpublique dpensait chaque mois pour les frais extraordinaires de la
guerre, et il fallait y suppler par de nouvelles missions. Aussi, depuis
l'anne prcdente, la quantit d'assignats en circulation, qu'on avait
espr rduire  moins de deux milliards, par le moyen de diffrentes
combinaisons, s'tait leve au contraire  4 milliards 600 millions.

A cette accumulation excessive de papier-monnaie, et  la dprciation qui
s'ensuivait, se joignaient encore toutes les calamits rsultant soit de la
guerre, soit des mesures inoues qu'elle avait commandes. On se souvient
que, pour tablir un rapport forc entre la valeur nominale des assignats
et les marchandises, on avait imagin la loi du _maximum_, qui rglait le
prix de tous les objets, et ne permettait pas aux marchands de l'lever au
fur et  mesure de l'avilissement du papier; on se souvient qu' ces
mesures on avait ajout les _rquisitions_, qui donnaient aux reprsentans
ou aux agens de l'administration la facult de requrir toutes les
marchandises ncessaires aux armes et aux grandes communes, en les payant
en assignats, et au taux du _maximum_. Ces mesures avaient sauv la France,
mais en apportant un trouble extraordinaire dans les changes et la
circulation.

On a dj vu quels taient les inconvniens principaux du _maximum_:
tablissement de deux marchs, l'un public, dans lequel les marchands
n'exposaient que ce qu'ils avaient de plus mauvais et en moindre quantit
possible, l'autre, clandestin, dans lequel les marchands vendaient ce
qu'ils avaient de meilleur contre de l'argent et  prix libre;
enfouissement gnral des denres, que les fermiers parvenaient 
soustraire  toute la vigilance des agens chargs de faire les
rquisitions; enfin, troubles, ralentissement dans la fabrication, parce
que les manufacturiers ne trouvaient pas dans le prix fix  leurs produits
les frais mme de la production. Tous ces inconvniens d'un double
commerce, de l'enfouissement des subsistances, de l'interruption de la
fabrication, n'avaient fait que s'accrotre. Il s'tait tabli partout deux
commerces, l'un public et insuffisant, l'autre secret et usuraire. Il y
avait deux qualits de pain, deux qualits de viande, deux qualits de
toutes choses, l'une pour les riches qui pouvaient payer en argent ou
excder le _maximum_, l'autre pour le pauvre, l'ouvrier, le rentier, qui ne
pouvaient donner que la valeur nominale de l'assignat. Les fermiers taient
devenus tous les jours plus ingnieux  soustraire leurs denres; ils
faisaient de fausses dclarations; ils ne battaient pas leur bl, et
prtextaient le dfaut de bras, dfaut qui, au reste, tait rel, car la
guerre avait absorb plus de quinze cent mille hommes; ils arguaient de la
mauvaise saison, qui, en effet, ne fut pas aussi favorable qu'on l'avait
cru au commencement de l'anne, lorsqu' la fte de l'tre suprme on
remerciait le ciel des victoires et de l'abondance des rcoltes. Quant aux
fabricans, ils avaient tout  fait suspendu leurs travaux. On a vu que,
l'anne prcdente, la loi, pour n'tre pas inique envers les marchands,
avait d remonter jusqu'aux fabricans, et fixer le prix de la marchandise
sur le lieu de fabrique, en ajoutant  ce prix celui des transports; mais
cette loi tait devenue injuste  son tour. La matire premire, la
main-d'oeuvre, ayant subi le renchrissement gnral, les manufacturiers
n'avaient plus trouv le moyen de faire leurs frais, et avaient cess leurs
travaux. Il en tait de mme des commerans. Le fret pour les marchandises
de l'Inde tait mont, par exemple, de 100 francs le tonneau  400; les
assurances de 5 et 6 pour cent  50 et 60. Les commerans ne pouvaient donc
plus vendre les produits rendus dans les ports au prix fix par le
_maximum_; et ils interrompaient aussi leurs expditions. Comme nous
l'avons fait remarquer ailleurs, en forant un prix, il aurait fallu les
forcer tous; mais c'tait impossible.

Le temps avait dvoil encore d'autres inconvniens particuliers au
_maximum_. Le prix des bls avait t fix d'une manire uniforme dans
toute la France. Mais la production du bl tant ingalement coteuse et
abondante dans les diffrentes provinces, le taux lgal se trouvait sans
aucune proportion avec les localits. La facult laisse aux municipalits
de fixer les prix de toutes les marchandises amenait une autre espce de
dsordre. Quand des marchandises manquaient dans une commune, les autorits
en levaient le prix; alors ces marchandises y taient apportes au
prjudice des communes voisines; il y avait quelquefois engorgement dans un
lieu, disette dans un autre,  la volont des rgulateurs du tarif; et les
mouvemens du commerce, au lieu d'tre rguliers et naturels, taient
capricieux, ingaux et convulsifs.

Les rsultats des rquisitions taient bien plus fcheux encore. On se
servait des rquisitions pour nourrir les armes, pour fournir les grandes
manufactures d'armes et les arsenaux de ce qui leur tait ncessaire, pour
approvisionner les grandes communes, et quelquefois pour procurer aux
fabricans et aux manufacturiers les matires dont ils avaient besoin.
C'taient les reprsentans, les commissaires prs des armes, les agens de
la commission du commerce et des approvisionnemens, qui avaient la facult
de requrir. Dans le moment pressant du danger, les rquisitions s'taient
faites avec prcipitation et confusion. Souvent elles se croisaient pour
les mmes objets, et celui qui tait requis ne savait  qui entendre. Elles
taient presque toujours illimites. Quelquefois on frappait de rquisition
toute une denre dans une commune ou un dpartement. Alors les fermiers ou
les marchands ne pouvaient plus vendre qu'aux agens de la rpublique; le
commerce tant interrompu, l'objet requis gisait long-temps sans tre
enlev ou pay, et la circulation se trouvait arrte. Dans la confusion
qui rsultait de l'urgence, on ne calculait pas les distances, et on
frappait de rquisition le dpartement le plus loign de la commune ou de
l'arme que l'on voulait approvisionner; ce qui multipliait les transports.
Beaucoup de rivires et de canaux tant privs d'eau par une scheresse
extraordinaire, il n'tait rest que le roulage, et on avait enlev 
l'agriculture ses chevaux pour suffire aux charrois. Cet emploi
extraordinaire joint  une leve force de quarante-quatre mille chevaux
pour l'arme, les avait rendus trs rares, et avait puis presque tous les
moyens de transport. Par l'effet de ces mouvemens mal calculs et souvent
inutiles, des masses normes de subsistances ou de marchandises se
trouvaient dans les magasins publics, entasses sans aucun soin, et souvent
exposes  toute espce d'avaries. Les bestiaux acquis par la rpublique
taient mal nourris; ils arrivaient amaigris dans les abattoirs, ce qui
faisait manquer les corps gras, le suif, la graisse, etc. Aux transports
inutiles se joignaient donc les dgts, et souvent les abus les plus
coupables. Des agens infidles revendaient secrtement, au cours le plus
lev, les marchandises qu'ils avaient obtenues au _maximum_ par le moyen
des rquisitions. Cette fraude tait pratique aussi par des marchands, des
fabricans qui, ayant invoqu d'abord un ordre de rquisition pour
s'approvisionner, revendaient ensuite secrtement et au cours, ce qu'ils
avaient achet au _maximum_.

Ces causes diverses, s'ajoutant aux effets de la guerre continentale et
maritime, avaient rduit le commerce  un tat dplorable. Il n'y avait
plus de communications avec les colonies, devenues presque inaccessibles
par les croisires des Anglais, et presque toutes ravages par la guerre.
La principale, Saint-Domingue, tait mise  feu et  sang par les divers
partis qui se la disputaient. Ce concours de circonstances rendait dj
toute communication extrieure presque impossible; une autre mesure
rvolutionnaire avait contribu aussi  amener cet tat d'isolement;
c'tait le squestre ordonn sur les biens des trangers avec lesquels la
France tait en guerre. On se souvient que la convention, en ordonnant ce
squestre, avait eu pour but d'arrter l'agiotage sur le papier tranger,
et d'empcher les capitaux d'abandonner les assignats pour se convertir en
lettres de change sur Francfort, Amsterdam, Londres, etc. En saisissant les
valeurs que les Espagnols, les Allemands, les Hollandais, les Anglais,
avaient sur la France, on provoqua une mesure pareille de la part de
l'tranger, et toute circulation d'effets de crdit avait cess entre la
France et l'Europe. Il n'existait plus de relations qu'avec les pays
neutres, le Levant, la Suisse, le Danemark, la Sude et les tats-Unis;
mais la commission du commerce et des approvisionnemens en avait us toute
seule, pour se procurer des grains, des fers et diffrens objets
ncessaires  la marine. Elle avait requis pour cela tout le papier; elle
en donnait aux banquiers franais la valeur en assignats, et s'en servait
en Suisse, en Sude, en Danemark, en Amrique, pour payer les grains et les
diffrens produits qu'elle achetait.

Tout le commerce de la France se trouvait donc rduit aux approvisionnemens
que le gouvernement faisait dans les pays trangers, au moyen des valeurs
requises forcment chez les banquiers franais. A peine arrivait-il dans
les ports quelques marchandises venues par le commerce libre, qu'elles
taient aussitt frappes de rquisition, ce qui dcourageait entirement,
comme nous venons de le montrer, les ngocians auxquels le fret et les
assurances avaient cot normment, et qui taient obligs de vendre au
_maximum_. Les seules marchandises un peu abondantes dans les ports taient
celles qui provenaient des prises faites sur l'ennemi; mais les unes
taient immobilises par les rquisitions, les autres par les prohibitions
portes contre tous les produits des nations ennemies. Nantes, Bordeaux,
dj dvastes par la guerre civile, taient rduites par cet tat du
commerce  une inertie absolue et  une dtresse extrme. Marseille, qui
vivait autrefois de ses relations avec le Levant, voyait son port bloqu
par les Anglais, ses principaux ngocians disperss par la terreur, ses
savonneries dtruites ou transportes en Italie, et faisait  peine
quelques changes dsavantageux avec les Gnois. Les villes de l'intrieur
n'taient pas dans un tat moins triste. Nmes avait cess de produire ses
soieries, dont elle exportait autrefois pour 20 millions. L'opulente ville
de Lyon, ruine par les bombes et la mine, tait maintenant en dmolition,
et ne fabriquait plus les riches tissus dont elle fournissait autrefois
pour plus de 60 millions au commerce. Un dcret qui arrtait les
marchandises destines aux communes rebelles en avait immobilis autour de
Lyon une quantit considrable, dont une partie devait rester dans cette
ville, et l'autre la traverser seulement pour de l se rendre sur les
points nombreux auxquels aboutit la route du Midi. Les villes de Chlons,
Mcon, Valence, avaient profit de ce dcret pour arrter les marchandises
voyageant sur cette route si frquente. La manufacture de Sedan avait t
oblige d'interrompre la fabrication des draps fins, pour se livrer  celle
du drap  l'usage des troupes, et ses principaux fabricans taient
poursuivis en outre comme complices du mouvement projet par Lafayette
aprs le 10 aot. Les dpartemens du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme et
de l'Aisne, si riches par la culture du lin et du chanvre, avaient t
entirement ravags par la guerre. Vers l'Ouest, dans la malheureuse
Vende, plus de six cents lieues carres taient entirement ravages par
le feu et le fer. Les champs taient en partie abandonns, et des bestiaux
nombreux erraient au hasard sans pture et sans table. Partout enfin o
des dsastres particuliers n'ajoutaient pas aux calamits gnrales, la
guerre avait singulirement diminu le nombre des bras, et la terreur chez
les uns, la proccupation politique chez les autres, avaient loign ou
dgot du travail un nombre considrable de citoyens laborieux. Combien
prfraient  leurs ateliers et  leurs champs, les clubs, les conseils
municipaux, les sections, o ils recevaient quarante sous pour aller
s'agiter et s'mouvoir!

Ainsi, dsordre dans tous les marchs, raret des subsistances;
interruption dans les manufactures par l'effet du _maximum_; dplacemens
dsordonns, amas inutiles, dgts de marchandises; puisement de moyens de
transport par l'effet des rquisitions; interruption de communication avec
toutes les nations voisines par l'effet de la guerre, du blocus maritime,
du squestre; dvastation des villes manufacturires et de plusieurs
contres agricoles par la guerre civile; diminution de bras par la
rquisition; oisivet amene par le got de la vie politique: tel est le
tableau de la France sauve du fer tranger, mais puise un moment par les
efforts inous qu'on avait exigs d'elle.

Qu'on se figure aprs le 9 thermidor deux partis aux prises, dont l'un
s'attache aux moyens rvolutionnaires comme indispensables, et veut
prolonger indfiniment un tat essentiellement passager; dont l'autre,
irrit des maux invitables d'une organisation extraordinaire, oublie les
services rendus par cette organisation, et veut l'abolir comme atroce;
qu'on se figure deux partis de cette nature en lutte, et on concevra
combien, dans l'tat de la France, ils trouvaient de sujets d'accusations
rciproques. Les jacobins se plaignaient du relchement de toutes les lois;
de la violation du _maximum_ par les fermiers, les marchands, les riches
commerans; de l'inexcution des lois contre l'agiotage, et de
l'avilissement des assignats; ils recommenaient ainsi les cris des
hbertistes contre les riches, les accapareurs et les agioteurs. Leurs
adversaires, au contraire, osant pour la premire fois attaquer les mesures
rvolutionnaires, s'levaient contre l'mission excessive des assignats,
contre les injustices du _maximum_, contre la tyrannie des rquisitions,
contre les dsastres de Lyon, Sedan, Nantes, Bordeaux, enfin contre les
prohibitions et les entraves de toute espce qui paralysaient et ruinaient
le commerce. C'taient l, avec la libert de la presse, et le mode de
nomination des fonctionnaires publics, les sujets ordinaires des ptitions
des clubs ou des sections. Toutes les rclamations  cet gard taient
renvoyes aux comits de salut public, de finances et de commerce, pour
qu'ils eussent  faire des rapports et  prsenter leurs vues.

Deux partis taient ainsi en prsence, cherchant et trouvant dans ce qui
s'tait fait, dans ce qui se faisait encore, des sujets continuels
d'attaque et de reproches. Tout ce qui avait eu lieu, bon ou mauvais, on
l'imputait aux membres des anciens comits, qui taient maintenant en butte
 toutes les attaques des auteurs de la raction. Quoiqu'ils eussent
contribu  renverser Robespierre, on disait qu'ils ne s'taient brouills
avec lui que par ambition, et pour le partage de la tyrannie, mais qu'au
fond ils pensaient de mme, qu'ils avaient les mmes principes, et qu'ils
voulaient continuer  leur profit le mme systme. Parmi les thermidoriens
tait Lecointre (de Versailles), esprit ardent et inconsidr, qui se
prononait avec une imprudence dsapprouve de ses collgues. Il avait
form le projet de dnoncer Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrre,
de l'ancien comit de salut public; David, Vadier, Amar et Vouland, du
comit de sret gnrale, comme complices et _continuateurs_ de
Robespierre. Il ne pouvait ni n'osait porter la mme accusation contre
Carnot, Prieur (de la Cte-d'Or), Robert Lindet, que l'opinion sparait
entirement de leurs collgues, et qui passaient pour s'tre occups
exclusivement des travaux auxquels on devait le salut de la France. Il
n'osait pas attaquer non plus tous les membres du comit de sret
gnrale, parce qu'ils n'taient pas tous galement accuss par l'opinion.
Il fit part de son projet  Tallien et  Legendre, qui cherchrent  l'en
dissuader; mais il n'en persista pas moins  l'excuter, et, dans la sance
du 12 fructidor (29 aot), il prsenta vingt-six chefs d'accusation contre
les membres des anciens comits. Ces vingt-six chefs se rduisaient aux
vagues imputations d'avoir t les complices du systme de terreur que
Robespierre avait fait peser sur la convention et sur la France; d'avoir
contribu aux actes arbitraires des deux comits, d'avoir sign les ordres
de proscription; d'avoir t sourds  toutes les rclamations leves par
des citoyens injustement poursuivis; d'avoir fortement contribu  la mort
de Danton; d'avoir dfendu la loi du 22 prairial; d'avoir laiss ignorer 
la convention que cette loi n'tait pas l'ouvrage du comit; de ne point
avoir dnonc Robespierre lorsqu'il abandonna le comit de salut public;
enfin de n'avoir rien fait les 8, 9 et 10 thermidor pour mettre la
convention  couvert des projets des conspirateurs.

Ds que Lecointre eut achev la lecture de ces vingt-six chefs, Goujon,
dput de l'Ain, rpublicain jeune, sincre, fervent, et montagnard
dsintress, car il n'avait pris aucune part aux actes reprochs au
dernier gouvernement, Goujon se leva, et prit la parole avec toutes les
apparences d'un profond chagrin. Je suis, dit-il, douloureusement afflig
quand je vois avec quelle froide tranquillit on vient jeter ici de
nouvelles semences de division, et proposer la perte de la patrie. Tantt
on vient vous proposer de fltrir, sous le nom de systme de la terreur,
tout ce qui s'est fait pendant une anne; tantt on vous propose d'accuser
des hommes qui ont rendu de grands services  la rvolution. Ils peuvent
tre coupables; je l'ignore. J'tais aux armes, je n'ai rien pu juger,
mais si j'avais eu des pices qui fissent charge contre des membres de la
convention, je ne les aurais pas produites, ou ne les aurais apportes ici
qu'avec une profonde douleur. Avec quel sang-froid, au contraire, on vient
plonger le poignard dans le sein d'hommes recommandables  la patrie par
leurs importans services! Remarquez bien que les reproches qu'on leur fait
portent sur la convention elle-mme. Oui, c'est la convention qu'on accuse,
c'est au peuple franais qu'on fait le procs, puisqu'ils ont souffert l'un
et l'autre la tyrannie de l'infme Robespierre. J. Debry vous le disait
tout  l'heure, ce sont les aristocrates qui font ou qui commandent toutes
ces propositions.--Et les voleurs, ajoutent quelques voix.--Je demande,
reprend Goujon, que la discussion cesse  l'instant. Beaucoup de dputs
s'y opposent. Billaud-Varennes s'lance  la tribune, et demande avec
instance que la discussion soit continue. Il n'y a pas de doute, dit-il,
que si les faits allgus sont vrais, nous ne soyons de grands coupables,
et que nos ttes ne doivent tomber. Mais nous dfions Lecointre de les
prouver. Depuis la chute du tyran nous sommes en butte aux attaques de tous
les intrigans, et nous dclarons que la vie n'a aucun prix pour nous s'ils
doivent l'emporter. Billaud continue, et raconte que depuis long-temps ses
collgues et lui mditaient le 9 thermidor; que s'ils ont diffr, c'est
parce que les circonstances l'exigeaient ainsi; qu'ils ont t les premiers
 dnoncer Robespierre, et  lui arracher le masque dont il se couvrait;
que si on leur fait un crime de la mort de Danton, il s'en accusera tout le
premier; que Danton tait le complice de Robespierre, qu'il tait le point
de ralliement de tous les contre-rvolutionnaires, et que, s'il avait vcu,
la libert aurait t perdue. Depuis quelque temps, s'crie Billaud, nous
voyons s'agiter les intrigans, les voleurs.... A ce dernier mot, Bourdon
l'interrompt en lui disant: Le mot est prononc; il faudra le prouver.--Je
me charge, s'crie Duhem, de le prouver pour un.--Nous le prouverons pour
d'autres, ajoutent plusieurs voix de la Montagne. C'tait l le reproche
que les montagnards taient toujours prts  faire aux amis de Danton,
presque tous devenus des thermidoriens. Billaud, qui, au milieu de ce
tumulte et de ces interruptions, n'avait pas abandonn la tribune, insiste,
et demande une instruction pour que les coupables soient connus. Cambon lui
succde, et dit qu'il faut viter le pige tendu  la convention; que les
aristocrates veulent l'obliger  se dshonorer elle-mme en dshonorant
quelques-uns de ses membres; que si les comits sont coupables, elle l'est
aussi; et toute la nation avec elle, ajoute Bourdon (de l'Oise). Au
milieu de ce tumulte, Vadier parat  la tribune, un pistolet  la main,
disant qu'il ne survivra pas  la calomnie, si on ne le laisse pas se
justifier. Plusieurs membres l'entourent, et l'obligent  descendre. Le
prsident Thuriot dclare qu'il va lever la sance si le tumulte ne
s'apaise pas. Duhem et Amar veulent que l'on continue la discussion, parce
que c'est un devoir de l'assemble  l'gard des membres inculps. Thuriot,
l'un des thermidoriens les plus ardens, mais cependant montagnard zl,
voyait avec peine qu'on agitt de pareilles questions.

Il prend la parole de son fauteuil, et dit  l'assemble: D'une part,
l'intrt public veut qu'une pareille discussion finisse sur-le-champ; de
l'autre, l'intrt des inculps veut qu'elle continue: concilions l'un et
l'autre en passant  l'ordre du jour sur la proposition de Lecointre, et en
dclarant que l'assemble n'a reu cette proposition qu'avec une profonde
indignation. L'assemble adopte avec empressement l'avis de Thuriot, et
passe  l'ordre du jour en fltrissant la proposition de Lecointre.

Tous les hommes sincrement attachs  leur pays avaient vu cette
discussion avec la plus grande peine. Comment, en effet, revenir sur le
pass, distinguer le mal du bien, et discerner  qui appartenait la
tyrannie qu'on venait de subir? Comment faire la part de Robespierre et des
comits qui avaient partag le pouvoir, celle de la convention qui les
avait supports, celle enfin de la nation, qui avait souffert et la
convention et les comits de Robespierre? Comment d'ailleurs juger cette
tyrannie? tait-elle un crime d'ambition, ou bien l'action nergique et
irrflchie d'hommes voulant sauver leur cause  tout prix, et s'aveuglant
sur les moyens dont ils faisaient usage? Comment distinguer dans cette
action confuse la part de la cruaut, de l'ambition, du zle gar, du
patriotisme sincre et nergique? Dmler tant d'obscurits, juger tant de
coeurs d'hommes, tait impossible. Il fallait oublier le pass, recevoir
des mains de ceux qu'on venait d'exclure du pouvoir, la France sauve,
rgler des mouvemens dsordonns, adoucir des lois trop cruelles, et songer
qu'en politique il faut rparer les maux et jamais les venger.

Tel tait l'avis des hommes sages. Les ennemis de la rvolution
s'applaudissaient de la dmarche de Lecointre, et en voyant la discussion
ferme, ils rpandirent que la convention avait eu peur, et n'avait os
aborder des questions trop dangereuses pour elle-mme. Les jacobins, au
contraire, et les montagnards, tout pleins encore de leur fanatisme, et
nullement disposs  dsavouer le rgime de la terreur, ne craignaient pas
la discussion, et taient furieux qu'on l'et ferme. Ds le lendemain, en
effet, 13 fructidor, une foule de montagnards se levrent, disant que le
prsident avait fait, la veille, une surprise  l'assemble en dcidant la
clture; qu'il avait mis son avis sans quitter le fauteuil; que, comme
prsident, il n'avait aucun avis  donner; que la clture tait une
injustice; qu'on devait aux membres inculps,  la convention elle-mme, et
 la rvolution, d'aborder franchement une discussion que les patriotes
n'avaient pas  redouter. Vainement les thermidoriens, Legendre, Tallien et
autres, qu'on accusait d'avoir pouss Lecointre, et qui au contraire
avaient cherch  le dissuader de son projet, demandrent-ils que la
discussion ft carte. L'assemble, qui n'avait pas encore perdu
l'habitude de craindre la Montagne et de lui cder, consentit  rapporter
sa dcision de la veille, et rouvrit la carrire. Lecointre fut appel  la
tribune pour lire ses vingt-six chefs, et pour les appuyer de pices
probantes.

Lecointre n'avait pu runir les pices de ce singulier procs, car il
aurait fallu avoir la preuve de ce qui s'tait pass dans l'intrieur des
comits, pour juger jusqu' quel point les membres inculps avaient
particip  ce qu'on appelait la tyrannie de Robespierre. Lecointre ne
pouvait invoquer sur chaque chef que la notorit publique, que des
discours prononcs aux Jacobins ou  l'assemble, que les originaux de
quelques ordres d'arrestation, lesquels ne prouvaient rien par eux-mmes. A
chaque grief nouveau, les montagnards furieux criaient: _Les pices! les
pices!_ et ne voulaient point qu'il parlt sans produire les preuves
crites. Lecointre, rduit souvent  l'impuissance de les fournir,
s'adressait aux souvenirs de l'assemble, et lui demandait si elle n'avait
pas toujours considr Billaud, Collot-d'Herbois et Barrre, comme d'accord
avec Robespierre. Mais cette preuve, la seule d'ailleurs possible, montrait
l'absurdit d'un pareil procs. Avec de telles preuves, on aurait dmontr
que la convention tait complice du comit, et la France de la convention.
Les montagnards ne voulaient pas laisser achever Lecointre: ils lui
disaient: Tu es un calomniateur! et ils l'obligeaient  passer  un autre
grief. A peine avait-il lu le suivant, qu'ils s'criaient de nouveau: _Les
pices! les pices!_ et Lecointre ne les fournissant pas: _A un autre!_
s'criaient-ils encore. Lecointre arriva ainsi au vingt-sixime chef, sans
avoir pu prouver rien de ce qu'il avanait. Il n'avait qu'une raison 
donner, c'est que le procs tait politique, et n'admettait pas la forme
ordinaire de discussion;  quoi on pouvait rpondre qu'il tait impolitique
d'en inventer un pareil. Aprs une sance longue et orageuse, la convention
dclara l'accusation de Lecointre fausse et calomnieuse, et rhabilita
ainsi les anciens comits.

Cette scne avait rendu  la Montagne toute son nergie, et  la convention
un peu de son ancienne dfrence pour la Montagne. Cependant
Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois donnrent leur dmission de membres du
comit de salut public. Barrre en sortit par la voie du sort. De son ct,
Tallien se dmit volontairement, et ils furent remplacs tous quatre par
Delmas, Merlin (de Douai), Cochon et Fourcroy. Ainsi, des anciens membres
du grand comit de salut public, il ne restait que Carnot, Prieur (de la
Cte-d'Or) et Robert Lindet. Au comit de sret gnrale, on opra aussi
un renouvellement par quart. lie Lacoste, Vouland, Vadier et Mose Bayle
sortirent. Il manquait dj David, Jagot, Lavicomterie, exclus par une
dcision de l'assemble: ces sept membres furent remplacs par Bourdon (de
l'Oise), Colombelle, Meaulle, Clauzel, Mathieu, Mon-Mayau, Lesage-Senault.

Un vnement imprvu et entirement fortuit vint augmenter l'agitation qui
rgnait. Le feu prit  la poudrire de Grenelle qui sauta. Cette explosion
soudaine et pouvantable consterna Paris, et on crut que c'tait l'effet
d'une conspiration nouvelle. Aussitt on accusa les aristocrates, et les
aristocrates accusrent les jacobins. De nouvelles attaques eurent lieu 
la tribune entre les deux partis, sans amener aucun claircissement, A cet
vnement s'en ajouta un autre. Le 23 fructidor au soir (9 septembre),
Tallien regagnait sa demeure. Un homme envelopp d'une grande redingote,
fondit sur lui en disant: Je t'attendais, ... tu ne m'chapperas pas. Au
mme instant il lui tira un coup de pistolet  bout portant, qui lui
fracassa une paule. Le lendemain, nouvelle rumeur dans Paris: on se disait
qu'on ne pouvait donc plus esprer le repos, que deux partis acharns l'un
contre l'autre avaient jur de troubler ternellement la rpublique. Les
uns attribuaient l'assassinat de Tallien aux jacobins, les autres aux
aristocrates; d'autres mmes allaient jusqu' dire que Tallien, imitant
l'exemple de Grangeneuve avant le 10 aot, s'tait fait blesser  l'paule
pour en accuser les jacobins, et avoir l'occasion de demander leur
dissolution. Legendre, Merlin (de Thionville) et autres amis de Tallien,
s'lancrent  la tribune avec vhmence, et soutinrent que le crime de la
veille tait l'oeuvre des jacobins. Tallien, dirent-ils, n'a pas abandonn
la cause de la rvolution; cependant des furieux prtendent qu'il a pass
aux modrs et aux aristocrates. Ce ne sont donc pas ceux-ci qui peuvent
avoir eu l'ide de le frapper, ce ne peuvent tre que les furieux qui
l'accusent, c'est--dire les jacobins. Merlin dnona leur dernire sance,
et cita un mot de Duhem: _Les crapauds du Marais lvent la tte, tant
mieux, elle sera plus facile  couper_. Merlin demanda, avec sa hardiesse
accoutume, la dissolution de cette socit clbre, qui avait rendu,
dit-il, les plus grands services, qui avait contribu puissamment  abattre
le trne, mais qui, n'ayant plus de trne  renverser, voulait renverser
aujourd'hui la convention elle-mme. On n'admit point les conclusions de
Merlin; mais, comme  l'ordinaire, on renvoya les faits aux comits
comptens, pour faire un rapport. Dj on avait fait, sur toutes les
questions qui divisaient les deux partis, des renvois de ce genre. On avait
demand des rapports sur la question de la presse, sur les assignats, sur
le _maximum_, sur les rquisitions, sur les entraves du commerce, et enfin
sur tout ce qui tait devenu un sujet de controverse et de division. On
voulut alors que tous ces rapports fussent confondus en un seul, et on
chargea le comit de salut public de prsenter un rapport gnral sur
l'tat actuel de la rpublique. La rdaction en fut confie  Robert
Lindet, le membre le plus instruit de l'tat des choses, parce qu'il
appartenait aux anciens comits, et le plus dsintress dans ces
questions, parce qu'il avait t exclusivement occup  servir son pays, en
se chargeant du travail norme des subsistances et des transports. Le jour
o il devait tre entendu fut fix  la quatrime sans-culottide de l'an II
(20 septembre 1794).

On attendait avec impatience son rapport et les dcrets qu'il amnerait, et
on continuait dans l'intervalle  s'agiter. C'tait au jardin du
Palais-Royal que se runissait la jeunesse coalise contre les jacobins.
L, elle lisait les journaux et les brochures, qui paraissaient en grand
nombre contre le dernier rgime rvolutionnaire, et qui se vendaient chez
les libraires des galeries. Souvent elle y formait des groupes, et en
partait pour venir troubler les sances des jacobins. Le jour de la
deuxime sans-culottide, un de ces groupes se forme: il tait compos de
ces jeunes gens qui, pour se distinguer des jacobins, s'habillaient avec
soin, portaient des cravates leves, ce qui leur fit donner le nom de
_muscadins_. Dans l'un de ces groupes, un assistant disait que, s'il
arrivait quelque chose, il fallait se runir  la convention; que les
jacobins n'taient que des intrigans et des sclrats. Un jacobin voulut
lui rpondre. Alors une rixe s'engagea; d'une part on criait: _Vive la
convention!  bas les jacobins!  bas la queue de Robespierre!_ de l'autre:
_A bas les aristocrates et les muscadins! vive la convention et les
jacobins!_ Le tumulte augmenta bientt. Le jacobin qui avait pris la
parole, et le petit nombre de ceux qui voulurent le soutenir, furent trs
maltraits; la garde accourut, et dispersa le rassemblement qui tait dj
trs considrable, et empcha un engagement gnral.

Le surlendemain, jour fix pour le rapport des trois comits de salut
public, de lgislation, et de sret gnrale, Robert Lindet fut enfin
entendu. Le tableau qu'il avait  tracer de la France tait triste. Aprs
avoir expos la marche successive des factions, le progrs de la puissance
de Robespierre jusqu' sa chute, il montra deux partis, l'un compos de
patriotes ardens, craignant pour la rvolution et pour eux-mmes; et
l'autre, des familles plores dont les parens avaient t immols ou
gmissaient encore dans les fers. Des esprits inquiets, dit Lindet,
s'imaginent que le gouvernement va manquer d'nergie; ils emploient tous
les moyens pour propager leur opinion et leurs craintes. Ils envoient des
dputations et des adresses  la convention. Ces craintes sont chimriques:
dans vos mains le gouvernement conservera toute sa force. Les patriotes,
les fonctionnaires publics peuvent-ils craindre que les services qu'ils ont
rendus s'effacent de la mmoire? Quel courage ne leur a-t-il pas fallu pour
accepter et pour remplir des fonctions prilleuses? Mais aujourd'hui la
France les rappelle  leurs travaux et  leurs professions, qu'ils ont trop
long-temps abandonns. Ils savent que leurs fonctions taient temporaires;
que le pouvoir, conserv trop long-temps dans les mmes mains, devient un
sujet d'inquitude; et ils ne doivent pas craindre que la France les
abandonne aux ressentimens et aux vengeances.

Lindet, passant ensuite  ce qui concernait le parti de ceux qui avaient
souffert, continua en disant: Rendez la libert  ceux que des haines, des
passions, l'erreur des fonctionnaires publics et la fureur des derniers
conspirateurs ont fait prcipiter en masse dans les maisons d'arrt;
rendez-la aux laboureurs, aux commerans, aux parens des jeunes hros qui
dfendent la patrie. Les arts ont t perscuts; cependant c'est par eux
que vous avez appris  forger la foudre; c'est par eux que l'art des
Montgolfier a servi  clairer la marche des armes; c'est par eux que les
mtaux se prparent et s'purent, que les cuirs se tannent, s'apprtent et
se mettent en oeuvre dans huit jours. Protgez-les, secourez-les. Beaucoup
d'hommes utiles sont encore dans les cachots.

Robert Lindet fit ensuite le tableau de l'tat agricole et commercial de la
France. Il montra les calamits rsultant des assignats, du _maximum_, des
rquisitions, de l'interruption des communications avec l'tranger. Le
travail, dit-il, a beaucoup perdu de son activit, d'abord parce que quinze
cent mille hommes ont t transports sur les frontires, qu'une multitude
d'autres se sont vous  la guerre civile, et parce qu'ensuite les esprits,
distraits par les passions politiques, se sont dtourns de leurs
occupations habituelles. Il y a de nouvelles terres dfriches, mais
beaucoup de ngliges. Le grain n'est pas battu, la laine n'est pas file,
les cultivateurs ne font ni rouir leur lin, ni teiller leurs chanvres.
Tchons de rparer des maux si nombreux, si divers; rendons la paix aux
grandes villes maritimes et manufacturires. Qu'on cesse de dmolir  Lyon.
Avec de la paix, de la sagesse et de l'oubli, les Nantais, les Bordelais,
les Marseillais, les Lyonnais, reprendront leurs travaux. Rvoquons les
lois destructives du commerce; rendons aux marchandises leur circulation;
permettons d'exporter, pour qu'on nous apporte ce qui nous manque. Que les
villes, les dpartemens cessent de se plaindre contre le gouvernement, qui,
disent-ils, a puis leurs ressources en subsistances, qui n'a pas observ
des proportions assez exactes, et a fait peser ingalement le fardeau des
rquisitions. Que ne peuvent-ils, ceux qui se plaignent, jeter les yeux sur
les tableaux, les dclarations, les adresses de leurs concitoyens des
autres districts! Ils y verraient les mmes plaintes, les mmes
rclamations, la mme nergie, inspires par le sentiment des mmes
besoins. Rappelons le repos d'esprit et le travail dans les campagnes;
ramenons les ouvriers  leurs ateliers, les cultivateurs  leurs champs.
Surtout, ajoute Lindet, efforons-nous de ramener parmi nous l'union et la
confiance. Cessons de nous reprocher nos malheurs et nos fautes. Avons-nous
toujours t, avons-nous pu tre ce que nous aurions voulu tre en effet?
Nous avons tous t lancs dans la mme carrire: les uns ont combattu avec
courage, avec rflexion; les autres se sont prcipits, dans leur
bouillante ardeur, contre tous les obstacles qu'ils voulaient dtruire et
renverser. Qui voudra nous interroger, et nous demander compte de ces
mouvemens qu'il est impossible de prvoir et de diriger? La rvolution est
faite: elle est l'ouvrage de tous. Quels gnraux, quels soldats n'ont
jamais fait dans la guerre que ce qu'il fallait faire, et ont su s'arrter
o la raison froide et tranquille aurait dsir qu'ils s'arrtassent?
N'tions-nous pas en tat de guerre contre les plus nombreux et les plus
redoutables ennemis? Quelques revers n'ont-ils pas irrit notre courage,
enflamm notre colre? Que nous est-il arriv qui n'arrive  tous les
hommes jets  une distance infinie du cours ordinaire de la vie.

Ce rapport, si sage, si impartial, si complet, fut couvert
d'applaudissemens. Tout le monde approuvait les sentimens qu'il renfermait,
et il et t  dsirer que tout le monde pt les partager. Lindet proposa
ensuite une srie de dcrets, qui furent accueillis comme l'avait t son
rapport, et qui furent adopts sur-le-champ.

Par le premier dcret, le comit de sret gnrale et les reprsentans en
mission taient chargs d'examiner les rclamations des commerans, des
laboureurs, des artistes, des pres et mres des citoyens prsens aux
armes, qui taient ou avaient des parens en prison. Par un second, les
municipalits et les comits des sections taient tenus de motiver leurs
refus, quand ils n'accordaient pas de certificats de civisme. C'taient l
des satisfactions donnes  ceux qui se plaignaient sans cesse de la
terreur et qui craignaient de la voir renatre. Un troisime dcret
ordonnait la rdaction d'une instruction morale, tendant  ramener l'amour
du travail et des lois,  clairer les citoyens sur les principaux
vnemens de la rvolution, et destine  tre lue au peuple, dans les
ftes dcadaires. Un quatrime dcret ordonnait un projet d'cole normale,
pour former de jeunes professeurs, et rpandre ainsi l'instruction et les
lumires par toute la France.

Enfin,  ces dcrets en taient joints plusieurs, ordonnant aux comits des
finances et du commerce d'examiner promptement:

1  Les avantages de la libre exportation des marchandises de luxe, sous la
condition d'en faire rentrer la valeur en France en marchandises de toute
espce;

2  Les avantages ou dsavantages de la libre exportation du superflu des
denres de premire ncessit, sous la condition d'un retour et de
diffrentes formalits;

3  Les moyens les plus avantageux de remettre en circulation les
marchandises destines aux communes en rbellion, et retenues sous le
scell;

4  Enfin les rclamations des ngocians qui, en vertu de la loi du
squestre, taient tenus de dposer dans les caisses de district les sommes
qu'ils devaient aux trangers avec lesquels la France tait en guerre.

On voit que ces dcrets donnaient des satisfactions  ceux qui se
plaignaient d'avoir t perscuts, et renfermaient quelques-unes des
mesures capables d'amliorer l'tat du commerce. Le parti jacobin seul
n'avait pas un dcret pour lui, mais il n'en avait pas besoin. Il n'avait
t ni poursuivi ni emprisonn; on n'avait fait que le priver du pouvoir;
il n'y avait donc aucune rparation  lui accorder. Tout ce qu'on pouvait,
c'tait de le rassurer sur la marche du gouvernement, et le rapport de
Lindet tait fait et crit dans ce but. Aussi l'effet de ce rapport et des
dcrets qui l'accompagnaient, fut-il des plus favorables sur tous les
partis.

On parut un peu se calmer. Le lendemain, dernier jour de l'anne et
cinquime sans-culottide de l'an II (21 septembre 1794), la fte ordonne
depuis long-temps pour placer Marat au Panthon et en exclure Mirabeau, fut
clbre. Dj elle n'tait plus conforme  l'tat des opinions et des
esprits. Marat n'tait plus assez saint, ni Mirabeau assez coupable, pour
qu'on dcernt tant d'honneurs au sanglant aptre de la terreur, et qu'on
infliget tant d'ignominie au plus grand orateur de la rvolution. Mais
pour ne pas alarmer la Montagne, et pour viter les apparences d'une
raction trop prompte, la fte ne fut pas rvoque. Le jour fix, les
restes de Marat furent ports en pompe au Panthon, et ceux de Mirabeau en
furent ignominieusement retirs par une porte latrale.

Ainsi le pouvoir, retir aux jacobins et aux montagnards, tait possd
aujourd'hui par les partisans de Danton, de Camille Desmoulins, par les
_indulgens_ enfin, qui taient devenus les thermidoriens. Ces derniers
cependant, tandis qu'ils tchaient de rparer les maux produits par la
rvolution, tandis qu'ils largissaient les suspects et s'efforaient de
rendre quelque libert et quelque scurit au commerce, taient pleins
encore de mnagement pour la Montagne qu'ils avaient dpossde, et
dcernaient  Marat la place qu'ils ravissaient  Mirabeau.




CHAPITRE XXIV.


REPRISE DES OPRATIONS MILITAIRES.--REDDITION DE COND, VALENCIENNES,
LANDRECIES ET LE QUESNOY. DCOURAGEMENT DES COALISS.--BATAILLE DE L'OURTHE
ET DE LA ROR.--PASSAGE DE LA MEUSE.--OCCUPATION DE TOUTE LA LIGNE DU
RHIN.--SITUATION DES ARMES AUX ALPES ET AUX PYRNES. SUCCS DES FRANAIS
SUR TOUS LES POINTS. TAT DE LA VENDE ET DE LA BRETAGNE; GUERRE DES
CHOUANS. PUISAYE, AGENT PRINCIPAL ROYALISTE EN BRETAGNE.--RAPPORT DU PARTI
ROYALISTE AVEC LES PRINCES FRANAIS ET L'TRANGER. INTRIGUES A L'INTRIEUR;
RLE DES PRINCES MIGRS.

L'activit des oprations militaires s'tait un peu ralentie vers le milieu
de la saison. Nos deux grandes armes du Nord et de Sambre-et-Meuse,
entres dans Bruxelles en thermidor (juillet), puis achemines l'une sur
Anvers, l'autre sur la Meuse, taient demeures dans un long repos,
attendant la reprise des places de Landrecies, Le Quesnoy, Valenciennes et
Cond, perdues dans la prcdente campagne. Sur le Rhin, le gnral Michaud
tait occup  recomposer son arme, pour rparer l'chec de
Kayserslautern, et attendait un renfort de quinze mille hommes tirs de la
Vende. Les armes des Alpes et d'Italie, devenues matresses de la grande
chane, campaient sur les hauteurs des Alpes, en attendant l'approbation
d'un plan d'invasion propos, disait-on, par le jeune officier qui avait
dcid la prise de Toulon et des lignes de Saorgio. Aux
Pyrnes-Orientales, Dugommier, depuis ses derniers succs au Boulou,
s'tait longtemps arrt pour prendre Collioure, et bloquait maintenant
Bellegarde. L'arme des Pyrnes-Occidentales s'organisait encore. Cette
longue inaction qui signala le milieu de la campagne, et qu'il faut imputer
aux grands vnemens de l'intrieur et  de mauvaises combinaisons, aurait
pu nuire  nos succs si l'ennemi avait su mettre le temps  profit. Mais
il rgnait un tel dsordre d'esprit chez les coaliss, que notre faute ne
leur profita pas, et ne fit que retarder un peu la marche extraordinaire de
nos victoires.

Rien n'tait plus mal calcul que notre inaction en Belgique, aux environs
d'Anvers et sur les bords de la Meuse. Le meilleur moyen de hter la prise
des quatre places perdues et t d'loigner toujours davantage les grandes
armes qui pouvaient les secourir. En profitant du dsordre o la victoire
de Fleurus et la retraite qui s'en tait suivie avaient jet les coaliss,
il et t facile d'arriver bientt jusqu'au Rhin. Malheureusement on
ignorait encore le grand art de profiter de la victoire, art le plus rare
de tous, parce qu'il suppose qu'elle n'est pas seulement le fruit d'une
attaque heureuse, mais le rsultat de vastes combinaisons. Pour hter la
reddition des quatre places, la convention avait port un dcret
formidable,  la manire de tous ceux qui se succdrent depuis prairial
jusqu'en thermidor. Se fondant sur la raison que les coaliss occupaient
quatre places franaises, et que tout est permis pour loigner l'ennemi de
chez soi, elle dcrta que si, vingt-quatre heures aprs la sommation, les
garnisons ennemies ne se rendaient pas, elles seraient passes au fil de
l'pe. La garnison de Landrecies se rendit seule. Le commandant de Cond
fit cette belle rponse, _qu'une nation n'avait pas le droit de dcrter le
dshonneur d'une autre_. Le Quesnoy et Valenciennes continurent de se
dfendre. Le comit, sentant l'injustice d'un pareil dcret, usa d'une
subtilit pour en viter l'excution, et en mme temps pour pargner  la
convention la ncessit de le rapporter. Il supposa que le dcret, n'ayant
pas t notifi aux commandans des trois places, leur tait rest inconnu.
Avant de le leur signifier, il ordonna au gnral Schrer de pousser les
travaux avec assez d'activit pour rendre la sommation imposante, et
lgitimer une capitulation de la part des garnisons ennemies. En effet,
Valenciennes fut rendue le 12 fructidor (29 aot); Cond et Le Quesnoy les
jours suivans. Ces places, qui avaient tant cot aux coaliss pendant la
campagne prcdente, nous furent donc restitues sans de grands efforts, et
l'ennemi ne conserva plus aucun point de notre territoire dans les
Pays-Bas. Nous tions matres, au contraire, de toute la Belgique, jusqu'
la Meuse et Anvers.

Moreau venait de conqurir l'cluse, et de rentrer en ligne; Schrer avait
envoy la brigade Osten  Pichegru, et avait rejoint Jourdan avec sa
division. Grce  cette runion, l'arme du Nord, sous Pichegru, s'levait
 plus de soixante-dix mille hommes, prsens sous les armes, et celle de la
Meuse, sous Jourdan,  cent seize mille. L'administration, puise par les
efforts qu'elle avait faits pour improviser l'quipement de ces armes, ne
suffisait que trs imparfaitement  leur entretien. On y supplait par des
rquisitions, faites avec mnagement, et par les plus belles vertus
militaires. Les soldats savaient se passer des objets les plus ncessaires;
ils ne campaient plus sous des tentes; ils bivouaquaient sous des branches
d'arbres. Les officiers sans appointemens, ou pays avec des assignats,
vivaient comme le soldat, mangeaient le mme pain, marchaient  pied comme
lui, et le sac sur le dos. L'enthousiasme rpublicain et la victoire
soutenaient ces armes, les plus sages et les plus braves qu'ait jamais
eues la France.

Les coaliss taient dans un dsordre singulier. Les Hollandais, mal
soutenus par leurs allis les Anglais, et doutant de leur bonne foi,
taient consterns. Ils formaient un cordon devant leurs places fortes,
pour avoir le temps de les mettre en tat de dfense, ce qui aurait d tre
achev depuis long-temps. Le duc d'York, aussi ignorant que prsomptueux,
ne savait comment se servir de ses Anglais, et ne prenait aucun parti
dcisif. Il se retirait vers la Basse-Meuse et le Rhin, tendant ses ailes
tantt vers les Hollandais, tantt vers les Impriaux. Cependant, runi aux
Hollandais, il aurait pu disposer encore de cinquante mille hommes, et
tenter sur les flancs de l'une des deux armes du Nord et de la Meuse l'un
de ces mouvemens hardis que le gnral Clerfayt, l'anne suivante, et
l'archiduc Charles, en 1796, surent excuter avec  propos et honneur, et
dont un grand capitaine donna depuis, tant de mmorables exemples. Les
Autrichiens, retranchs le long de la Meuse, depuis l'embouchure de la Ror
jusqu' celle de l'Ourthe, taient dcourags par leurs revers, et
manquaient des approvisionnemens ncessaires. Le prince de Cobourg, tout 
fait dconsidr par sa dernire campagne, avait cd le commandement 
Clerfayt, le plus digne de l'occuper entre tous les gnraux autrichiens.
Il n'tait pas trop tard encore pour se rapprocher du duc d'York, et pour
agir en masse contre l'une des deux armes franaises; mais on ne songeait
qu' garder la Meuse. Le cabinet de Londres, alarm de la marche des
vnemens, avait envoy commissaires sur commissaires pour rveiller le
zle de la Prusse, pour rclamer de sa part l'excution du trait de La
Haye, et pour engager l'Autriche par des promesses de secours  dfendre
vigoureusement la ligne que ses troupes occupaient encore. Une runion de
ministres et de gnraux anglais, hollandais et autrichiens, eut lieu 
Maestricht, et on convint de dfendre les bords de la Meuse.

Les armes franaises s'taient enfin remises en mouvement dans le milieu
de fructidor (premiers jours de septembre). Pichegru s'avana d'Anvers vers
l'embouchure des fleuves. Les Hollandais commirent alors la faute de se
sparer des Anglais. Au nombre de vingt mille hommes ils se rangrent le
long de Berg-op-Zoom, Breda, Gertruydenberg, restant adosss  la mer, dans
une position qui ne leur permettait plus d'agir pour les places qu'ils
voulaient couvrir. Le duc d'York avec ses Anglais et ses Hanovriens se
retira sur Bois-le-Duc, se liant avec les Hollandais par une chane de
postes que l'arme franaise pouvait enlever ds qu'elle paratrait. A
Boxtel, sur le bord de la Dommel, Pichegru joignit l'arrire-garde du duc
d'York, enveloppa deux bataillons, et les enleva. Le lendemain, sur les
bords de l'Aa, il rencontra le gnral Abercromby, lui fit encore des
prisonniers, et continua de pousser le duc d'York, qui se hta de passer la
Meuse  Grave, sous le canon de la place. Pichegru avait fait dans cette
marche quinze cents prisonniers; il arriva sur les bords de la Meuse, le
jour de la deuxime sans-culottide (18 septembre).

Pendant ce temps, Jourdan s'avanait de son ct, et se prparait 
franchir la Meuse. La Meuse a deux affluens principaux, l'Ourthe qui la
joint vers Lige, et la Ror qui s'y jette vers Ruremonde. Ces deux
affluens forment deux lignes qui divisent le pays entre la Meuse et le
Rhin, et qu'il faut successivement emporter pour arriver  ce dernier
fleuve. Les Franais, matres de Lige, avaient franchi la Meuse, et
taient dj venus se ranger en face de l'Ourthe; ils bordaient la Meuse de
Lige  Mastricht, et l'Ourthe de Lige  Gomblaine-au-Pont, formant ainsi
un angle dont Lige tait le sommet. Clerfayt avait rang sa gauche
derrire l'Ourthe, sur les hauteurs de Sprimont. Ces hauteurs sont bordes
d'un ct par l'Ourthe, de l'autre par l'Ayvaille qui se jette dans
l'Ourthe. Le gnral Latour y commandait les Autrichiens. Jourdan ordonna 
Schrer d'attaquer la position de Sprimont du ct de l'Ayvaille, tandis
que le gnral Bonnet y marcherait en traversant l'Ourthe.

Le jour de la deuxime sans-culottide (18 septembre), Schrer divisa son
corps en trois colonnes, commandes par les gnraux Marceau, Mayer et
Hacquin, et se porta sur les bords de l'Ayvaille, qui coule dans un lit
profond, entre deux ctes escarpes. Les gnraux donnrent eux-mmes
l'exemple, entrrent dans l'eau, et entranrent leurs soldats sur la rive
oppose, malgr le feu d'une artillerie formidable. Latour tait rest
immobile sur les hauteurs de Sprimont, se prparant  fondre sur les
colonnes franaises ds qu'elles auraient pass la rivire. Mais  peine
eurent-elles franchi l'escarpement des bords, qu'elles se prcipitrent sur
la position, sans donner  Latour le temps de les prvenir. Elles
l'attaqurent vivement, tandis que le gnral Hacquin dbordait son flanc
gauche, et que le gnral Bonnet, ayant pass l'Ourthe, marchait sur ses
derrires; Latour fut alors oblig de dcamper, et de se replier sur
l'arme impriale.

Ce combat bien conu, vivement excut, tait aussi honorable pour le
gnral en chef que pour l'arme. Il nous valut trente-six pices de canon
et cent caissons; il fit perdre quinze cents hommes  l'ennemi, tant tus
que blesss, et dcida Clerfayt  quitter la ligne de l'Ourthe. Ce gnral
craignait, en effet, en voyant sa gauche battue, d'tre coup de sa
retraite sur Cologne. En consquence, il abandonna les bords de la Meuse et
de l'Ourthe, et se replia sur Aix-la-Chapelle.

Il ne restait plus aux Autrichiens que la ligne de la Ror. Ils occupaient
cette rivire depuis Dueren et Juliers jusqu' son embouchure dans la
Meuse, c'est--dire jusqu' Ruremonde. Ils avaient cd du cours de la
Meuse tout ce qui est compris de l'Ourthe  la Ror, entre Lige et
Ruremonde; il ne leur restait que l'tendue de Ruremonde  Grave, point par
lequel ils se liaient au duc d'York.

La Ror tait la ligne qu'il fallait bien dfendre, pour ne pas perdre la
rive gauche du Rhin. Clerfayt concentra toutes ses forces sur les bords de
la Ror, entre Dueren, Juliers et Linnich. Il avait depuis quelque temps
ordonn des travaux considrables pour assurer sa ligne; il avait plac des
corps avancs au-del de la Ror sur le plateau d'Aldenhoven, garni de
retranhemens; il occupait ensuite la ligne de la Ror et ses bords
escarps, et il tait camp derrire cette ligne avec son arme et une
artillerie nombreuse.

Le 10 vendmiaire an III (1er octobre 1794), Jourdan se trouva en prsence
de l'ennemi avec toutes ses forces. Il ordonna au gnral Schrer,
commandant l'aile droite, de se porter sur Dueren en passant la Ror par
tous les points guables; au gnral Hatry de traverser vers le centre de
la position,  Altorp; aux divisions Championnet et Morlot, soutenues de la
cavalerie, d'enlever le plateau d'Aldenhoven plac en avant de la Ror, de
balayer la plaine, de passer l'eau, et de masquer Juliers pour empcher les
Autrichiens d'en dboucher; au gnral Lefvre de s'emparer de Linnich, et
de traverser  tous les gus existant dans les environs; enfin  Klber,
qui tait vers l'embouchure mme de la rivire, de la remonter jusqu'
Ratem, et de la passer sur ce point mal dfendu, afin de couvrir la
bataille du ct de Ruremonde.

Le lendemain, 11 vendmiaire, les Franais se mirent en mouvement sur toute
la ligne.

Cent mille jeunes rpublicains marchaient  la fois avec un ordre et une
prcision dignes des plus vieilles troupes. On ne les avait pas encore vus
en aussi grand nombre sur le mme champ de bataille. Ils s'avanaient vers
la Ror, but de leurs efforts. Malheureusement ils taient encore loigns
de ce but, et ils n'y arrivrent que vers le milieu du jour. Le gnral, de
l'avis des militaires, n'avait commis qu'une faute, celle de prendre un
point de dpart trop loign du point d'attaque, et de ne pas employer un
jour  se rapprocher de la ligne ennemie. Le gnral Schrer, charg de la
droite, dirigea ses brigades sur les diffrens points de la Ror, et
ordonna au gnral Hacquin d'aller la passer fort au-dessus, au gu de
Winden, pour tourner le flanc gauche de l'ennemi. Il tait onze heures
quand il fit ces dispositions. Hacquin mit long-temps  parcourir le
circuit qu'on lui avait trac. Schrer attendait qu'il ft arriv au point
indiqu, pour lancer ses divisions dans la Ror, et il laissait ainsi 
Clerfayt le temps de prparer tous ses moyens, le long des hauteurs de la
rive oppose. Il tait trois heures; enfin Schrer ne veut pas attendre
davantage, et met ses divisions en mouvement. Marceau se jette dans l'eau
avec ses troupes, et passe au gu de Mirveiller; Lorges fait de mme, se
porte sur Dueren, et en chasse l'ennemi aprs un combat sanglant. Les
Autrichiens abandonnent Dueren un moment; mais, retirs en arrire, ils
reviennent bientt avec des forces considrables. Marceau se jette aussitt
dans Dueren, pour y soutenir la brigade de Lorges. Mayer, qui a pass la
Ror un peu au-dessus,  Niederau, et qui vient d'tre accueilli par une
artillerie meurtrire, se replie aussi vers Dueren. C'est l que se
concentrent alors tous les efforts. L'ennemi, qui n'avait encore fait agir
que ses avant-gardes, tait rang en arrire sur les hauteurs, avec
soixante bouches  feu. Il les fait agir aussitt, et couvre les Franais
d'une grle de mitraille et de boulets. Nos jeunes soldats rsistent,
soutenus par leurs gnraux. Malheureusement Hacquin ne parat pas encore
sur le flanc gauche de l'ennemi, manoeuvre de laquelle on attendait le gain
de la bataille.

Dans le mme moment on se battait au centre, sur le plateau avanc
d'Aldenhoven. Les Franais y taient arrivs  la baonnette. Leur
cavalerie s'y tait dploye, avait reu et excut plusieurs charges. Les
Autrichiens, voyant la Ror franchie au-dessus et au-dessous d'Aldenhoven,
avaient abandonn ce plateau, et s'taient retirs  Juliers, au-del de la
rivire. Championnet, qui les avait suivis jusque sur les glacis, canonnait
et tait canonn par l'artillerie de la place. A Linnich, Lefvre avait
repouss les Autrichiens et joint la Ror; mais ayant trouv le pont brl,
il s'occupait  le rtablir. A Ratem, Klber avait rencontr des batteries
rasantes, et leur rpondait par un violent feu d'artillerie.

L'action dcisive tait donc  droite vers Dueren, o se trouvaient
accumuls Marceau, Lorges, Mayer, qui tous attendaient le mouvement
d'Hacquin. Jourdan avait ordonn  Hatry de se replier sur Dueren au lieu
d'effectuer le passage  Altorp; mais le trajet tait trop long pour que
cette colonne pt devenir utile au point dcisif. Enfin,  cinq heures du
soir, Hacquin parat sur le flanc gauche de Latour. Alors les Autrichiens,
qui se voient menacs sur la gauche par Hacquin, et qui ont Lorges, Marceau
et Mayer en face, se dcident  se retirer, et replient leur aile gauche,
la mme qui avait combattu  Sprimont. A leur extrme droite, Klber les
menace d'un mouvement audacieux. Le pont qu'il avait voulu jeter tant trop
court, les soldats demandent  se prcipiter dans la rivire. Klber, pour
soutenir leur ardeur, runit toute son artillerie, et foudroie l'ennemi sur
l'autre rive. Alors les impriaux sont encore obligs de se retirer sur ce
point, et bientt ils s'loignent de tous les autres. Ils abandonnent la
Ror, laissant huit cents prisonniers et trois mille hommes hors de combat.

Le lendemain, les Franais trouvrent Juliers vacu, et purent passer la
Ror sur tous les points. Telle fut l'importante bataille qui nous valut la
conqute dfinitive de la rive gauche du Rhin. C'est l'une de celles qui
ont le plus mrit au gnral Jourdan la reconnaissance de sa patrie et
l'estime des militaires. Nanmoins les critiques lui ont reproch de
n'avoir pas pris un point de dpart plus rapproch du point d'attaque, et
de n'avoir pas port le gros de ses forces  Mirveiller et Dueren.

Clerfayt prit la grande route de Cologne; Jourdan le suivit, et occupa
cette ville, le 15 vendmiaire (6 octobre); il s'empara de Bonn, le 29 (20
octobre). Klber alla faire avec Marescot le sige de Mastricht.

Tandis que Jourdan remplissait si vaillamment sa tche, et prenait
possession de l'importante ligne du Rhin, Pichegru, de son ct, se
prparait  franchir la Meuse pour venir joindre ensuite le Wahal, bras
principal du Rhin vers son embouchure. Ainsi que nous venons de le
rapporter tout  l'heure, le duc d'York avait pass la Meuse  Grave,
abandonnant Bois-le-Duc  ses propres forces. Avant de tenter le passage de
la Meuse, Pichegru devait s'emparer de Bois-le-Duc; ce qui n'tait pas
facile dans l'tat de la saison, et avec l'insuffisance du matriel de
sige. Cependant l'audace des Franais et le dcouragement des ennemis
rendaient tout possible. Le fort de Crvecoeur, prs de la Meuse, menac
par une batterie dirige  propos sur un point o l'ennemi ne croyait pas
possible d'en tablir, se rendit. Le matriel qu'on y trouva servit 
presser le sige de Bois-le-Duc. Cinq attaques conscutives pouvantrent
le gouverneur, qui rendit la place le 19 vendmiaire (10 octobre). Ce
succs inespr procura aux Franais une base solide et des munitions
considrables pour pousser leurs oprations au-del de la Meuse, et
jusqu'au bord du Wahal.

Moreau, qui formait la droite, s'tait, depuis les victoires de l'Ourthe et
de la Ror, avanc jusqu' Venloo. Le duc d'York, effray de ce mouvement,
avait retir toutes ses troupes au-del du Wahal, et abandonn tout
l'espace compris entre la Meuse et le Wahal ou le Rhin. Cependant, voyant
que Grave (sur la Meuse) allait se trouver sans communications et sans
appui, il repassa le Wahal, et entreprit de dfendre l'espace compris entre
les deux cours d'eau. Le sol, comme il arrive toujours vers l'embouchure
des grands fleuves, tait infrieur au lit des eaux; il prsentait de
vastes prairies coupes de canaux et de chausses, et inondes dans
certaines parties. Le gnral Hammerstein, plac intermdiairement entre la
Meuse et le Wahal, avait ajout  la difficult des lieux en coupant les
routes, en couvrant les digues d'artillerie, en jetant sur les canaux des
ponts, que son arme devait dtruire en se retirant. Le duc d'York, dont il
formait l'avant-garde, tait plac en arrire, sur les bords du Wahal, dans
le camp de Nimgue.

Dans les journes des 27 et 28 vendmiaire (18 et 19 octobre), Pichegru fit
franchir la Meuse  deux de ses divisions, sur un pont de bateaux. Les
Anglais, qui taient sous le canon de Nimgue, et l'avant-garde
d'Hammerstein dispose le long des canaux et des digues, se trouvaient trop
loigns pour empcher ce passage. Le reste de l'arme dbarqua sur l'autre
rive, sous la protection de ces deux divisions. Le 28, Pichegru dcida
l'attaque de tous les ouvrages qui couvraient l'espace intermdiaire de la
Meuse au Wahal. Il lana quatre colonnes, formant une masse suprieure 
l'ennemi, dans ces prairies inondes et coupes de canaux. Les Franais
bravrent le feu de l'artillerie avec un rare courage, puis se jetrent
dans les fosss, ayant de l'eau jusqu'aux paules, tandis que les
tirailleurs, du bord des fosss, fusillaient par dessus leurs ttes.
L'ennemi pouvant se retira, ne songeant plus qu' sauver son artillerie.
Il vint se rfugier dans le camp de Nimgue, sur les bords du Wahal, et les
Franais vinrent bientt l'y insulter journellement.

Ainsi, vers la Hollande comme vers le Luxembourg, les Franais taient
enfin parvenus  atteindre cette formidable ligne du Rhin, que la nature
semble avoir assigne pour limite  leur belle patrie, et qu'ils ont
toujours ambitionn de lui donner pour frontire. Pichegru, il est vrai,
arrt par Nimgue, n'tait pas matre du cours du Wahal, et s'il songeait
 conqurir la Hollande, il voyait devant lui de nombreux cours d'eaux, des
places fortes, des inondations et une saison affreuse; mais il touchait 
la limite tant dsire, et avec encore un acte d'audace, il pouvait entrer
dans Nimgue ou dans l'le de Bommel, et s'tablir solidement sur le Wahal.
Moreau, appel le gnral des siges, venait, par un acte de hardiesse,
d'entrer dans Venloo; Jourdan tait fortement tabli sur le Rhin. Le long
de la Moselle et de l'Alsace, les armes venaient aussi de joindre ce grand
fleuve.

Depuis l'chec de Kayserslautern, les armes de la Moselle et du Haut-Rhin,
commandes par Michaud, avaient pass leur temps  se renforcer de
dtachemens tirs des Alpes et de la Vende. Le 14 messidor (2 juillet),
une attaque avait t essaye sur toute la ligne, depuis le Rhin jusqu' la
Moselle, sur les deux versans des Vosges. Cette attaque trop divise
n'avait eu aucun succs. Une seconde tentative, dirige sur de meilleurs
principes, fut faite le 25 messidor (13 juillet). Le principal effort avait
port sur le centre des Vosges, dans le but de s'emparer des passages, et
avait amen, comme toujours, la retraite gnrale des armes coalises
au-del de Franckenthal. Le comit avait ordonn alors une diversion sur
Trves, dont on s'tait empar pour punir l'lecteur. Par ce mouvement, un
corps principal s'tait trouv en flche entre les armes impriales du
Bas-Rhin et l'arme prussienne des Vosges, sans que celles-ci songeassent 
en tirer avantage. Cependant les Prussiens, profitant enfin de la
diminution de nos forces vers Kayserslautern, nous avaient attaqus de
nouveau  l'improviste, et ramens en arrire de Kayserslautern.
Heureusement Jourdan venait d'tre victorieux sur la Ror; Clerfayt venait
de repasser le Rhin  Cologne. Les coaliss n'eurent pas alors le courage
de rester dans les Vosges; ils se retirrent, nous abandonnant tout le
Palatinat, et jetant une forte garnison dans Mayence. Il ne leur restait
donc plus que Luxembourg et Mayence sur la rive gauche. Le comit en
ordonna aussitt le blocus. Klber fut appel de la Belgique  Mayence,
pour commander le sige de cette place, qu'il avait contribu  dfendre en
1793, et o il avait commenc son illustration. Nos conqutes s'tendaient
donc sur tous les points, et atteignaient partout le Rhin.

Aux Alpes, l'inaction avait continu, et la grande chane nous tait
reste. Le plan d'invasion habilement imagin par le gnral Bonaparte, et
communiqu au comit par Robespierre le jeune, qui tait en mission 
l'arme d'Italie, avait t adopt. Il consistait  runir les deux armes
des Alpes et d'Italie dans la valle de la Stura pour envahir le Pimont.
Les ordres de marche taient donns lorsqu'arriva le 9 thermidor;
l'excution fut alors suspendue. Les commandans des places qui avaient t
obligs de cder une partie de leurs garnisons, les reprsentans, les
municipalits, et tous les partisans de la raction, prtendirent que ce
plan avait pour but de perdre l'arme en la jetant en Pimont, de rouvrir
Toulon aux Anglais, et de servir les desseins secrets de Robespierre.
Jean-Bon-Saint-Andr surtout, qui avait t envoy  Toulon pour y rparer
la marine, et qui nourrissait des projets sur la Mditerrane, se montra
l'un des plus grands adversaires du plan. Le jeune Bonaparte fut mme
accus d'tre complice des Robespierre,  cause de la confiance que ses
talens et ses projets avaient inspire au plus jeune des deux frres.
L'arme fut ramene en dsordre sur la grande chane, o elle reprit ses
positions. Cependant la campagne s'acheva par un avantage clatant. Les
Autrichiens, d'accord avec les Anglais, voulurent faire une tentative sur
Savone, pour couper la communication avec Gnes, qui par sa neutralit
rendait de grands services au commerce des subsistances. Le gnral
Colloredo s'avana avec un corps de huit  dix mille hommes, ne mit aucune
clrit dans sa marche, et donna aux Franais le temps de se prmunir.
Saisi au milieu des montagnes par les Franais, dont le gnral Bonaparte
dirigeait les mouvemens, il perdit huit cents hommes, et se retira
honteusement, accusant les Anglais, qui l'accusrent  leur tour. La
communication avec Gnes fut rtablie, et l'arme consolide dans toutes
ses positions.

Aux Pyrnes, nos succs avaient recommenc leur cours. Dugommier faisait
toujours le sige de Bellegarde, voulant s'emparer de cette place avant de
descendre en Catalogne. La Union avait voulu, par une attaque gnrale sur
la ligne franaise, venir au secours des assigs; mais repouss sur tous
les points, il venait de s'loigner, et la place, plus dcourage que
jamais par cette droute de l'arme espagnole, s'tait rendue le 6
vendmiaire (27 septembre). Dugommier, entirement rassur sur ses
derrires, se prparait  s'avancer en Catalogne. Aux Pyrnes
occidentales, les Franais, sortant enfin de leur repos, venaient d'envahir
la valle de Bastan, d'enlever Fontarabie et Saint-Sbastien, et, grce au
climat de ces contres, se disposaient, comme aux Pyrnes orientales, 
pousser leurs succs malgr l'approche de l'hiver.

Dans la Vende, la guerre continuait, non pas vive et dangereuse, mais
lente et dvastatrice. Stofflet, Sapinaud, Charette, s'taient enfin
partag le commandement. Depuis la mort de La Rochejaquelein, Stofflet lui
avait succd dans l'Anjou et le Haut-Poitou. Sapinaud avait toujours
conserv la petite division du centre; Charette, illustr par cette
campagne du dernier hiver, o, avec des forces presque dtruites, il tait
toujours parvenu  se soustraire  la poursuite des rpublicains,
commandait dans la Basse-Vende, mais ambitionnait le commandement gnral.
On s'tait runi  Jallais, et on avait fait des conventions dictes par
l'abb Bernier, cur de Saint-L, conseiller et ami de Stofflet, et
gouvernant le pays sous son nom. Cet abb tait aussi ambitieux que
Charette, et dsirait une combinaison qui lui fournit le moyen d'exercer
sur tous les chefs l'empire qu'il avait sur Stofflet. On convint de former
un conseil suprieur d'aprs les ordres duquel tout se ferait  l'avenir.
Stofflet, Sapinaud et Charette se confirmrent rciproquement leurs
commandemens respectifs de l'Anjou, du centre et de la Basse-Vende. M. de
Marigny, qui avait survcu  la grande expdition vendenne sur Granville,
ayant enfreint l'un des ordres de ce conseil, fut saisi. Stofflet eut la
cruaut de le faire fusiller sur un rapport de Charette. On attribua  la
jalousie cet acte de rigueur, qui produisit une funeste impression sur tous
les royalistes.

La guerre, sans aucun rsultat possible, n'tait plus qu'une guerre de
dvastation. Les rpublicains avaient tabli quatorze camps retranchs qui
enveloppaient tout le pays insurg. De ces camps partaient des colonnes
incendiaires qui, sous le commandement en chef du gnral Turreau,
excutaient le formidable dcret de la convention. Elles brlaient les
bois, les haies, les gents, souvent mme les villages, s'emparaient des
moissons et des bestiaux, et, s'autorisant du dcret qui ordonnait  tout
habitant tranger  la rvolte de se retirer  vingt lieues du pays
insurg, traitaient en ennemis tous ceux qu'elles rencontraient. Les
Vendens qui, obligs de vivre, ne cessaient pas de cultiver leurs champs
au milieu de ces horribles scnes, rsistaient  cette guerre de manire 
la rendre ternelle. Au signal de leurs chefs, ils formaient des
rassemblemens imprvus, se jetaient sur les derrires des camps, et les
enlevaient; ou bien, laissant pntrer les colonnes, ils fondaient sur
elles quand elles taient engages dans le pays, et s'ils parvenaient  les
rompre, ils gorgeaient jusqu'au dernier homme. Ils s'emparaient alors des
armes, des munitions, dont ils taient avides, et, sans avoir rien fait
pour affaiblir un ennemi trop suprieur, ils s'taient procur seulement
les moyens de continuer cette guerre atroce.

Tel tait l'tat des choses sur la rive gauche de la Loire. Sur la rive
droite, dans cette partie de la Bretagne qui est comprise entre la Loire et
la Vilaine, s'tait form un nouveau rassemblement, compos en grande
partie des restes de la colonne vendenne dtruite  Savenay et des paysans
qui habitaient ces plaines. M. de Scpeaux en tait le chef. Ce corps tait
 peu prs de la force de celui de M. de Sapinaud, et liait la Vende  la
Bretagne.

La Bretagne tait devenue le thtre d'une guerre toute diffrente de celle
de la Vende, et non moins dplorable. Les chouans, dont nous avons dj
parl, taient des contrebandiers que l'abolition des barrires avait
laisss sans tat, des jeunes gens qui n'avaient pas voulu obir  la
rquisition, et quelques Vendens chapps, comme ceux de M. de Scpeaux, 
la droute de Savenay. Ils se livraient au brigandage dans les rochers et
les vastes bois de la Bretagne, particulirement dans la grande fort du
Pertre. Ils ne formaient pas, comme les Vendens, des rassemblemens
nombreux, capables de tenir la campagne; ils marchaient en troupes de
trente et cinquante, arrtaient les courriers, les voitures publiques,
assassinaient les juges de paix, les maires, les fonctionnaires
rpublicains, et surtout les acqureurs de biens nationaux. Quant  ceux
qui taient non pas acqureurs, mais fermiers de ces biens, ils se
rendaient chez eux, et se faisaient payer le prix du fermage. Ils avaient
ordinairement le soin de dtruire les ponts, de briser les routes, de
couper l'essieu des charrettes, pour empcher le transport des subsistances
dans les villes. Ils faisaient des menaces terribles  ceux qui apportaient
leurs denres dans les marchs, et ils excutaient ces menaces en pillant
et incendiant leurs proprits. Ne pouvant pas occuper militairement le
pays, leur but vident tait de le bouleverser, en empchant les citoyens
d'accepter aucune fonction de la rpublique, en punissant l'acquisition des
biens nationaux, et en affamant les villes. Moins runis, moins forts que
les Vendens, ils taient cependant plus redoutables, et mritaient
vritablement le nom de brigands.

Ils avaient un chef secret que nous avons dj nomm, M. de Puisaye,
autrefois membre de l'assemble constituante. Il s'tait retir aprs le 10
aot en Normandie, s'tait jet, comme on l'a vu, dans l'insurrection
fdraliste, et, aprs la dfaite de Vernon, tait venu se cacher en
Bretagne et y recueillir les restes de la conspiration de La Rouarie. A une
grande intelligence,  une rare habilet pour runir les lmens d'un
parti, il joignait une extrme activit de corps et d'esprit, et une vaste
ambition. Puisaye, frapp de la position pninsulaire de la Bretagne, de la
vaste tendue de ses ctes, de la configuration particulire de son sol,
couvert de forts, de montagnes, de retraites impntrables, frapp surtout
de la barbarie de ses habitans, parlant une langue trangre, privs ainsi
de toute communication avec les autres habitans de la France, entirement
soumis  l'influence des prtres, et trois ou quatre fois plus nombreux que
les Vendens, Puisaye croyait pouvoir prparer en Bretagne une insurrection
bien plus formidable que celle qui avait eu pour chefs les Cathelineau, les
d'Elbe, les Bonchamp, les Lescure. Le voisinage surtout de l'Angleterre,
l'heureux intermdiaire des les de Jersey et de Guernesey, lui avaient
inspir le projet de faire concourir le cabinet de Londres  ses projets.
Il ne voulait donc pas que l'nergie du pays s'ust en inutiles
brigandages, et il travaillait  l'organiser de manire  pouvoir le tenir
tout entier sous sa main. Aid des prtres, il avait fait enrler tous les
hommes en tat de porter les armes, sur des registres ouverts dans les
paroisses. Chaque paroisse formait une compagnie; chaque canton une
division; les divisions runies formaient quatre divisions principales,
celles du Morbihan, du Finistre, des Ctes-du-Nord et d'Ille-et-Vilaine,
aboutissant toutes quatre  un comit central, qui reprsentait l'autorit
suprme du pays. Puisaye prsidait le comit central en qualit de gnral
en chef, et, par le moyen de ces ramifications, faisait parvenir ses ordres
 toute la contre. Il recommandait, en attendant l'excution de ses vastes
projets, de commettre le moins d'hostilits possible, pour ne pas attirer
trop de troupes en Bretagne; de se contenter de runir des munitions, et
d'empcher le transport des subsistances dans les villes. Mais les chouans,
peu propres au genre de guerre gnrale qu'il mditait, se livraient
individuellement  des brigandages qui taient plus profitables pour eux et
plus de leur got. Puisaye se htait de mettre la dernire main  son
ouvrage, et se proposait, ds qu'il aurait achev l'organisation de son
parti, de passer  Londres, pour ouvrir une ngociation avec le cabinet
anglais et les princes franais.

Comme on l'a vu dans la campagne prcdente, les Vendens n'avaient pas
encore communiqu avec les trangers; on leur avait envoy M. de Tintniac,
pour savoir qui et combien ils taient, quel but ils avaient, et pour leur
offrir des armes et des secours, s'ils s'emparaient d'un port sur la cte.
C'est l ce qui les avait engags  venir  Granville, et  faire la
tentative dont on a vu la malheureuse issue. L'escadre de lord Moira, aprs
avoir inutilement crois sur nos ctes, avait port en Hollande les secours
destins  la Vende. Puisaye esprait provoquer une expdition pareille et
s'entendre avec les princes, qui n'avaient encore tmoign aucune
reconnaissance, ni donn aucun encouragement aux royalistes insurgs dans
l'intrieur.

De leur ct, les princes, esprant peu de l'appui des puissances,
commenaient  reporter les yeux sur leurs partisans de l'intrieur de la
France. Mais rien n'tait dispos autour d'eux pour mettre  profit le
dvouement des braves gens qui voulaient se sacrifier  leur cause.
Quelques vieux seigneurs, quelques anciens amis, avaient suivi Monsieur,
qui tait devenu rgent, et qui demeurait  Vrone depuis que le pays du
Rhin n'tait habitable que pour les gens de guerre. Le prince de Cond,
brave, mais peu capable, continuait de runir sur le Haut-Rhin tout ce qui
voulait se servir de son pe. Une jeune noblesse suivait M. le comte
d'Artois dans ses voyages, et l'avait accompagn jusqu' Saint-Ptersbourg.
Catherine avait fait au prince une rception magnifique, lui avait donn
une frgate, un million, une pe, et le brave comte de Vauban, pour
l'engager  s'en bien servir. Elle avait promis en outre les plus grands
secours, ds que le prince serait descendu en Vende. Cependant la descente
ne s'tait pas effectue; et le comte d'Artois tait revenu en Hollande au
quartier-gnral du duc d'York.

La situation des trois princes franais n'tait ni brillante ni heureuse.
L'Autriche, la Prusse et l'Angleterre avaient refus de reconnatre le
rgent; car reconnatre un autre souverain de France que le souverain de
fait, c'et t s'ingrer dans ses affaires intrieures, ce qu'aucune
puissance ne voulait avoir l'air de faire. Aujourd'hui surtout qu'elles
taient battues, toutes affectaient de dire qu'elles avaient pris les armes
dans l'intrt seul de leur propre sret. Reconnatre le rgent avait
encore un autre inconvnient: c'tait se condamner  ne faire la paix
qu'aprs la destruction de la rpublique, chose sur laquelle on commenait
 ne plus compter. En attendant, les puissances souffraient les agens des
princes, mais ne leur reconnaissaient aucun titre public. Le duc d'Harcourt
 Londres, le duc d'Havre  Madrid, le duc de Polignac  Vienne,
transmettaient des notes peu lues, rarement coutes; ils taient les
intermdiaires des secours fort rares dispenss aux migrs, plutt que les
organes d'une puissance avoue. Aussi le plus grand mcontentement contre
les puissances rgnait dans les trois cours migres. On commenait 
reconnatre que ce beau zle de la coalition pour la royaut cachait la
plus violente haine contre la France. L'Autriche, en plaant son drapeau 
Valenciennes et  Cond, avait, suivant les migrs, dtermin l'lan du
patriotisme franais. La Prusse, dont ils avaient entrevu dj les
dispositions pacifiques, manquait, disaient-ils,  tous ses engagemens.
Pitt, qui tait de tous les coaliss le plus positif et le plus ddaigneux
 leur gard, leur tait aussi le plus odieux. Ils ne l'appelaient que le
perfide Anglais, et disaient qu'il fallait prendre son argent, et le
tromper ensuite si l'on pouvait. Ils prtendaient qu'il n'y avait  compter
que sur l'Espagne; l'Espagne seule tait une fidle parente, une sincre
allie; ce n'tait que sur elle qu'on devait fonder toutes les esprances.

Les trois petites cours fugitives, si peu unies dj avec les puissances,
ne vivaient pas entre elles dans un meilleur accord. La cour de Vrone, peu
agissante, donnant aux migrs des ordres mal obis, faisant aux cabinets
des communications mal coutes, par des agens non reconnus, se dfiait des
deux autres, jalousait le rle actif du prince de Cond sur le Rhin,
l'espce de considration que son courage peu clair, mais nergique, lui
valait auprs des cabinets, et enviait jusqu'aux voyages de M. le comte
d'Artois en Europe. De son ct, le prince de Cond, aussi dpourvu
d'esprit que brave, ne voulait entrer dans aucun plan, et montrait peu
d'empressement pour les deux cours, qui ne se battaient pas. Enfin la
petite cour runie  Arnheim fuyait et la vie qu'on menait sur le Rhin, et
l'autorit suprieure qu'il fallait subir  Vrone, et se tenait au
quartier-gnral anglais, sous prtexte de diffrens projets sur les ctes
de France.

Une cruelle exprience ayant appris aux princes franais qu'ils ne devaient
pas compter sur les ennemis de leur patrie pour rtablir leur trne, ils
aimaient assez  dire qu'il ne fallait compter dsormais que sur les
partisans de l'intrieur et sur la Vende. Ds que la terreur cessa de
rgner en France, les brouillons commencrent malheureusement  respirer
aussitt que les honntes gens. Les correspondances des migrs avec
l'intrieur venaient de recommencer. La cour de Vrone, par l'intermdiaire
du comte d'Entraigues, correspondait avec un nomm Lematre, intrigant qui
avait t successivement avocat, secrtaire au conseil, pamphltaire,
prisonnier  la Bastille, et qui finissait par tre agent des princes. On
lui avait adjoint un nomm Laville-Heurnois, ancien matre des requtes et
crature de Calonne, et un abb Brothier, prcepteur des neveux de l'abb
Maury. On demandait  ces intrigans des dtails sur la situation de la
France, sur l'tat des partis, sur leurs dispositions, et des plans de
conspiration. Ils rpondaient par des renseignemens le plus souvent faux;
ils se vantaient faussement de leurs prtendues relations avec les chefs du
gouvernement, et contribuaient de toutes leurs forces  persuader aux
princes franais qu'il fallait tout attendre d'un mouvement dans
l'intrieur. On les avait chargs de correspondre avec la Vende et surtout
avec Charette, qui par sa longue rsistance tait le hros des royalistes,
mais avec lequel on n'avait pu entamer encore aucune ngociation.

Telle tait donc la situation du parti royaliste au dedans et au dehors de
la France. Il faisait dans la Vende une guerre peu alarmante par ses
dangers, mais affligeante par ses ravages; il formait en Bretagne des
projets tendus, mais lointains encore, et soumis  une condition bien
difficile, l'union et le concert d'une foule d'individus; hors de France,
il tait divis, peu considr, peu soutenu; dsabus enfin sur
l'efficacit des secours trangers, il entretenait avec les royalistes du
dedans des correspondances puriles.

La rpublique avait donc peu  craindre des efforts de l'Europe et de la
royaut. A part le sujet de peine qu'elle trouvait dans les ravages de la
Vende, elle n'avait qu' s'applaudir de ses brillans[1] triomphes. Sauve
l'anne prcdente de l'invasion, elle s'tait venge cette anne-ci par
des conqutes; elle avait acquis la Belgique, le Brabant hollandais, le
pays de Luxembourg, de Lige et de Juliers, l'lectorat de Trves, le
Palatinat, la Savoie, Nice, une place en Catalogne, la valle de Bastan, et
menaait ainsi  la fois la Hollande, le Pimont et l'Espagne. Tels taient
les rsultats des immenses efforts du clbre comit de salut public.




CHAPITRE XXV.


HIVER DE L'AN III. RFORMES ADMINISTRATIVES DANS TOUTES LES PROVINCES.
--NOUVELLES MOEURS. PARTI THERMIDORIEN; LA _jeunesse dore_. SALONS DE
PARIS.--LUTTE DES DEUX PARTIS DANS LES SECTIONS; RIXES ET SCNES
TUMULTUEUSES.--VIOLENCES DU PARTI RVOLUTIONNAIRE AUX JACOBINS ET AU CLUB
LECTORAL.--DCRETS SUR LES SOCITS POPULAIRES,--DCRETS RELATIFS AUX
FINANCES. MODIFICATIONS AU _MAXIMUM_ ET AUX RQUISITIONS.--PROCS DE
CARRIER.--AGITATION DANS PARIS, ET EXASPRATION CROISSANTE DES DEUX
PARTIS.--ATTAQUE DE LA SALLE DES JACOBINS PAR LA JEUNESSE DORE.--CLTURE
DU CLUB DES JACOBINS.--RENTRE DES SOIXANTE-TREIZE DPUTS EMPRISONNS
APRS LE 31 MAI.--CONDAMNATION ET SUPPLICE DE CARRIER.--POURSUITES
COMMENCES CONTRE BILLAUD-VARENNES, COLLOT-D'HERBOIS ET BARRRE.

Pendant que les vnemens que nous venons de rapporter se passaient aux
frontires, la convention continuait ses rformes. Les reprsentans chargs
de renouveler les administrations parcouraient la France, rduisant partout
le nombre des comits rvolutionnaires, les composant d'autres individus,
faisant arrter, comme complices du systme de Robespierre, ceux que des
excs trop signals ne permettaient pas de laisser impunis, changeant les
fonctionnaires municipaux, rorganisant les socits populaires, et les
purgeant des hommes les plus violens et les plus dangereux. Cette opration
ne s'excutait pas toujours sans obstacle. A Dijon, par exemple,
l'organisation rvolutionnaire tait plus compacte que partout ailleurs.
Les mmes individus, membres  la fois du comit rvolutionnaire, de la
municipalit, de la socit populaire, y faisaient trembler tout le monde.
Ils enfermaient arbitrairement les voyageurs et les habitans, inscrivaient
sur la liste des migrs tous ceux qu'il leur plaisait d'y porter, et les
empchaient d'obtenir des certificats de rsidence en intimidant les
sections. Ils s'taient enrgiments sous le titre d'arme rvolutionnaire,
et obligeaient la commune  leur payer une solde. Ils n'avaient aucune
profession; assistaient aux sances du club, eux et leurs femmes, et
dissipaient dans des orgies, o il n'tait permis de boire que dans des
calices, le double produit de leurs appointemens et de leurs rapines. Ils
correspondaient avec les jacobins de Lyon et de Marseille, et leur
servaient d'intermdiaires pour communiquer avec ceux de Paris. Le
reprsentant Cals eut la plus grande peine  dissoudre cette coalition; il
destitua toutes les autorits rvolutionnaires, choisit vingt ou trente
membres les plus modrs du club, et les chargea de faire l'puration des
autres.

Lorsqu'ils taient chasss des municipalits, dans les provinces, les
rvolutionnaires faisaient comme  Paris; ils se retiraient ordinairement
dans le club jacobin. Si le club tait pur, ils l'envahissaient de
nouveau aprs le dpart des reprsentans[1], ou en formaient un autre. L,
ils tenaient des discours plus violens encore qu'autrefois, et se livraient
 tout le dlire de la colre et de la peur, car ils voyaient la vengeance
partout. Les jacobins de Dijon envoyrent  ceux de Paris une adresse
incendiaire. A Lyon, ils prsentaient un ensemble non moins dangereux; et
comme la ville se trouvait encore sous le poids des terribles dcrets de la
convention, les reprsentans taient gns pour rprimer leur fureur. A
Marseille, ils furent plus audacieux; joignant  l'emportement de leur
parti celui du caractre local, ils formrent un rassemblement
considrable, entourrent une salle o les deux reprsentans Auguis et
Serres taient  table, et leur dpchrent des envoys qui, le sabre et le
pistolet  la main, vinrent demander la libert des patriotes dtenus. Les
deux reprsentans dployrent la plus grande fermet; mais, mal soutenus
par la gendarmerie, qui avait constamment second les cruauts du dernier
rgime, et qui avait fini par s'en croire complice et responsable, ils
manqurent d'tre touffs et gorgs. Cependant plusieurs bataillons de
Paris, qui se trouvaient dans le moment  Marseille, vinrent dgager les
reprsentans[1], et dissiprent le rassemblement. A Toulouse, les jacobins
formrent aussi des meutes. Il y avait l quatre individus: un directeur
des postes, un secrtaire du district, et deux comdiens, qui s'taient
rendus chefs du parti rvolutionnaire. Ils avaient form un comit de
surveillance pour tout le Midi, et tendaient leur tyrannie fort au-del de
Toulouse. Ils s'opposrent aux rformes et aux emprisonnemens ordonns par
les reprsentans d'Artigoyte et Chaudron-Rousseau, soulevrent la socit
populaire, et eurent l'audace de faire dclarer par elle que ces deux
reprsentans avaient perdu la confiance du peuple. Vaincus cependant, ils
furent renferms avec leurs principaux complices.

Ces scnes se reproduisaient partout avec plus ou moins de violence,
suivant le caractre des habitans des provinces. Nanmoins les jacobins
taient partout rprims. Ceux de Paris, chefs de la coalition, taient
dans les plus grandes alarmes. Ils voyaient la capitale souleve contre
leurs doctrines; ils apprenaient que, dans les dpartemens, l'opinion,
moins prompte  se manifester qu' Paris, n'en tait pas moins prononce
contre eux. Ils savaient que partout on les appelait des cannibales,
partisans, complices et continuateurs de Robespierre. Ils se sentaient
appuys  la vrit par la foule des employs destitus, par le club
lectoral, par une minorit ardente et souvent victorieuse dans les
sections, par une partie des membres mme de la convention, dont
quelques-uns sigeaient encore dans leur socit; mais ils n'en taient pas
moins trs effrays du mouvement des esprits, et ils prtendaient qu'il y
avait un complot form pour dissoudre les socits populaires, et la
rpublique aprs elles.

Ils rdigrent une adresse aux socits affilies, pour rpondre aux
attaques dont ils taient l'objet. On cherche, disaient-ils,  dtruire
notre union fraternelle; on cherche  rompre un faisceau redoutable aux
ennemis de l'galit et de la libert; on nous accuse, on nous poursuit par
les plus noires calomnies. L'aristocratie et le modrantisme lvent une
tte audacieuse. La raction funeste occasionne par la chute des triumvirs
se perptue, et, du sein des orages forms par tous les ennemis du peuple,
est sortie une faction nouvelle qui tend  la dissolution de toutes les
socits populaires. Elle tourmente et cherche  soulever l'opinion
publique; elle pousse l'audace jusqu' nous prsenter comme une puissance
rivale de la reprsentation nationale, nous qui combattons et nous unissons
toujours avec elle dans tous les dangers de la patrie. Elle nous accuse
d'tre les continuateurs de Robespierre, et nous n'avons sur nos registres
que les noms de ceux qui, dans la nuit du 9 au 10 thermidor, ont occup le
poste que leur assignait le danger de la patrie. Mais nous rpondrons  ces
vils calomniateurs en les combattant sans cesse; nous leur rpondrons par
la puret de nos principes et de nos actions, et par un dvouement
inbranlable  la cause du peuple qu'ils ont trahie,  la reprsentation
nationale qu'ils veulent dshonorer, et  l'galit qu'ils dtestent.

Ils affectaient, comme on le voit, un grand respect pour la reprsentation
nationale; ils avaient mme, dans l'une de leurs sances, livr au comit
de sret gnrale un de leurs membres, pour avoir dit que les principaux
conspirateurs contre la libert taient dans le sein mme de la convention.
Ils faisaient rpandre leur adresse dans tous les dpartemens, et
particulirement dans les sections de Paris.

Le parti qui leur tait oppos devenait chaque jour plus hardi. Il s'tait
dj donn des couleurs, des moeurs  part, des lieux et des mots de
ralliement. Il se composait surtout dans l'origine, comme nous l'avons dit,
de jeunes gens appartenant aux familles perscutes, ou chapps  la
rquisition. Les femmes s'taient jointes  eux; elles avaient pass le
dernier hiver dans l'effroi; elles voulaient passer celui-ci dans les ftes
et les plaisirs. Frimaire (dcembre) approchait: elles taient presses de
faire succder aux apparences de l'indigence, de la simplicit, de la
salet mme, qu'on avait long-temps affectes pendant la terreur, les
brillantes parures, les moeurs lgantes et les festins. Elles se liguaient
dans une cause commune avec ces jeunes ennemis d'une farouche dmocratie;
elles excitaient leur zle, et leur faisaient une loi de la politesse et
des costumes soigns. La mode recommenait son empire. Il fallait porter
les cheveux nous en tresse, et rattachs sur le derrire de la tte avec
un peigne. C'tait un usage emprunt aux militaires, qui disposaient ainsi
leurs cheveux pour parer les coups de sabre. On prouvait par l qu'on
venait de prendre part aux victoires de nos armes. Il fallait porter
encore de grandes cravates, des collets noirs ou verts, suivant un usage de
chouans, et surtout un crpe au bras, comme parent d'une victime du
tribunal rvolutionnaire. On voit quel singulier mlange d'ides, de
souvenirs, d'opinions, prsidait  ces modes de la _jeunesse dore_; car
c'tait l le nom qu'on lui donnait alors. Le soir, dans les salons qui
commenaient  redevenir brillans, on payait par des loges les jeunes
hommes qui avaient dploy leur courage dans les sections, au Palais-Royal,
dans le jardin des Tuileries, et les crivains qui, dans les mille
brochures et feuilles du jour, poursuivaient de sarcasmes la _canaille
rvolutionnaire_.

Frron tait devenu le chef des journalistes; il rdigeait _l'Orateur du
peuple_, qui fut bientt fameux. C'est le journal que lisait la jeunesse
dore, et dans lequel elle allait chercher ses instructions de chaque jour.

Les thtres n'taient pas encore ouverts. Les acteurs de la
Comdie-Franaise taient toujours en prison. A dfaut de ce lieu de
runion, on allait se montrer dans des concerts qui se donnaient au thtre
de Feydeau, et o se faisait entendre une voix mlodieuse, qui commenait 
charmer les Parisiens, c'tait la voix de Garat. L, se runissait ce qu'on
pourrait appeler l'aristocratie du temps; c'est--dire quelques nobles qui
n'avaient pas quitt la France, des riches qui osaient reparatre, des
fournisseurs qui ne craignaient plus la terrible svrit du comit de
salut public. Les femmes s'y montraient dans un costume qu'on avait cherch
 rendre antique, suivant l'usage de l'poque, et qu'on avait copi de
David. Depuis long-temps elles avaient abandonn la poudre et les paniers;
elles portaient des bandelettes autour de leurs cheveux; la forme de leurs
robes se rapprochait autant que possible de la simple tunique des femmes
grecques; au lieu de souliers  grands talons, elles portaient cette
chaussure que nous voyons sur les anciennes statues, une semelle lgre,
rattache  la jambe par des noeuds de rubans. Les jeunes gens  cheveux
retrousss,  collet noir, remplissaient le parterre de Feydeau, et
applaudissaient quelquefois les femmes lgantes et singulirement pares
qui venaient embellir ces runions.

Madame Tallien tait la plus belle et la plus admire de ces femmes qui
introduisaient le nouveau got; son salon tait le plus brillant et le plus
frquent. Fille du banquier espagnol Cabarrus, pouse d'un prsident 
Bordeaux, marie rcemment  Tallien, elle tenait  la fois aux hommes de
l'ancien et du nouveau rgime. Elle tait rvolte contre la terreur par
ressentiment, et aussi par bont; elle s'tait intresse  toutes les
infortunes, et soit  Bordeaux, soit  Paris, elle n'avait cess un moment
de jouer le rle de solliciteuse, qu'elle remplissait, dit-on, avec une
grce irrsistible. C'est elle qui sut adoucir la svrit proconsulaire
que son mari dployait dans la Gironde, et le ramener  des sentimens plus
humains. Elle voulait lui donner le rle de pacificateur, de rparateur des
maux de la rvolution. Elle attirait dans sa maison tous ceux qui avaient
contribu avec lui au 9 thermidor, et cherchait  les gagner, en les
flattant, en leur faisant esprer la reconnaissance publique, l'oubli du
pass, dont plusieurs avaient besoin, et le pouvoir qui aujourd'hui tait
promis aux adversaires plutt qu'aux partisans de la terreur. Elle
s'entourait de femmes aimables qui contribuaient  ce plan d'une sduction
si pardonnable. Parmi ces femmes brillait la veuve de l'infortun gnral
Alexandre Beauharnais, jeune crole attrayante, non par sa beaut, mais par
une grce extrme. Dans ces runions, on attirait ces hommes simples et
exalts qui venaient de mener une vie si dure et si tourmente. On les
caressait; quelquefois mme on les raillait sur leurs costumes, sur leurs
moeurs, sur leurs principes rigoureux. On les faisait asseoir  table 
ct d'hommes qu'ils auraient poursuivis nagure comme des aristocrates,
des spculateurs enrichis, des dilapidateurs de la fortune publique; on les
forait ainsi  sentir leur infriorit auprs des anciens modles du bon
ton et du bel esprit. Beaucoup d'entre eux, dpourvus de moyens, perdaient
leur dignit avec leur rudesse, et ne savaient pas soutenir l'nergie de
leur caractre; d'autres qui, par leur esprit, savaient conserver leur
rang, et se donner bientt ces avantages de salon si frivoles et si tt
acquis, n'taient cependant pas  l'abri d'une flatterie dlicate. Tel
membre d'un comit, sollicit adroitement dans un dner, accordait un
service, ou laissait influencer son vote.

Ainsi une femme, ne d'un financier, marie  un magistrat, et devenue,
comme l'une des dpouilles de l'ancienne socit, l'pouse d'un
rvolutionnaire ardent, se chargeait de rconcilier des hommes simples,
quelquefois grossiers et presque toujours fanatiss, avec l'lgance, le
got, les plaisirs, la libert des moeurs et l'indiffrence des opinions.
La rvolution, ramene (et c'tait sans doute un bonheur) de ce terme
extrme de fanatisme et de grossiret, s'avanait nanmoins d'une manire
trop rapide vers l'oubli des moeurs, des principes, et, on peut presque
dire, des ressentimens rpublicains. On reprochait ce changement aux
thermidoriens, on les accusait de s'y livrer, de le produire, de
l'acclrer, et le reproche tait juste.

Les rvolutionnaires ne paraissaient pas dans ces salons ou ces concerts. A
peine quelques-uns d'entre eux osaient-ils s'y montrer, et ils n'en
sortaient que pour aller dans les tribunes s'lever contre la _Cabarrus_
contre les aristocrates, contre les intrigans et les fournisseurs qu'elle
tranait  sa suite. Ils n'avaient, eux, d'autres runions que leurs clubs
et leurs assembles de sections; ils n'allaient pas y chercher des
plaisirs, mais exhaler leurs passions. Leurs femmes, qu'on appelait les
_furies de guillotine_, parce qu'elles avaient souvent fait cercle autour
de l'chafaud, paraissaient en costume populaire dans les tribunes des
clubs pour applaudir les motions les plus violentes. Plusieurs membres de
la convention se montraient encore aux sances des jacobins; quelques-uns y
portaient leur clbrit, mais ils taient silencieux et sombres: c'taient
Collot-d'Herbois, Billaud-Varennes, Carrier. D'autres, tels que Duhem,
Crassous, Lanot, etc., y allaient par simple attachement pour la cause, et
sans raison personnelle de dfendre leur conduite rvolutionnaire.

C'tait au Palais-Royal, autour de la convention, dans les tribunes et dans
les sections, que se rencontraient les deux partis. Dans les sections
surtout, o ils avaient  dlibrer et  discuter, les rixes devenaient
extrmement violentes. On colportait alors des unes aux autres l'adresse
des jacobins aux socits affilies, et on voulait l'y faire lire. On avait
aussi  lire, par dcret, le rapport de Robert-Lindet sur l'tat de la
France, rapport qui en faisait un tableau si fidle, et qui exprimait d'une
manire si convenable les sentimens dont la convention et tous les honntes
gens taient anims. Cette lecture devenait chaque dcadi le sujet des plus
vives contestations. Les rvolutionnaires demandaient  grands cris
l'adresse des jacobins; leurs adversaires demandaient le rapport de Lindet.
On poussait des cris affreux. Les membres des anciens comits
rvolutionnaires prenaient le nom de tous ceux qui montaient  la tribune
pour les combattre, et en l'crivant, ils s'criaient: Nous les
exterminerons! Leurs habitudes pendant la terreur leur avaient rendu
familiers les mots de tuer, de guillotiner, et ils les avaient toujours 
la bouche. Ils donnaient ainsi occasion de dire qu'ils faisaient de
nouvelles listes de proscription, et qu'ils voulaient recommencer le
systme de Robespierre. On se battait souvent dans les sections;
quelquefois la victoire restait incertaine, et on atteignait dix heures
sans avoir rien pu lire. Alors les rvolutionnaires, qui ne se faisaient
pas scrupule de dpasser l'heure lgale, attendaient que leurs adversaires,
qui affectaient d'obir  la loi, fussent partis, lisaient ce qui leur
plaisait, et prenaient toutes les dlibrations qui leur convenaient.

On rapportait chaque jour  la convention des scnes de ce genre, et on
s'levait contre les anciens membres des comits rvolutionnaires, qui
taient, disait-on, les auteurs de tous ces troubles. Le club lectoral,
plus bruyant  lui seul que toutes les sections ensemble, vint pousser 
bout la patience de l'assemble, par une adresse des plus dangereuses.
C'tait l, comme nous l'avons dit, que se runissaient toujours les hommes
les plus compromis, et qu'on tramait les projets les plus audacieux. Une
dputation de ce club vint demander que l'lection des magistrats
municipaux ft rendue au peuple; que la municipalit de Paris, qui n'avait
pas t rtablie depuis le 9 thermidor, ft reconstitue; qu'enfin, au lieu
d'une seule sance de section par dcade, il ft permis de nouveau d'en
tenir deux. A cette dernire ptition, une foule de dputs se levrent,
firent entendre les plaintes les plus vives, et demandrent des mesures
contre les membres des anciens comits rvolutionnaires, auxquels on
attribuait tous les dsordres. Legendre, quoiqu'il et dsapprouv la
premire attaque de Lecointre contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et
Barrre, dit qu'il fallait remonter plus haut; que la source du mal tait
dans les membres des anciens comits de gouvernement, qui abusaient de
l'indulgence de l'assemble  leur gard, et qu'il tait temps enfin de
punir leur ancienne tyrannie, pour en empcher une nouvelle. Cette
discussion amena un nouveau tumulte plus grand que le premier. Aprs de
longues et dplorables rcriminations, l'assemble ne rencontrant encore
que des questions ou insolubles ou dangereuses, pronona une seconde fois
l'ordre du jour. Divers moyens furent successivement proposs pour rprimer
les carts des socits populaires, et les abus du droit de ptition. On
imagina d'ajouter au rapport de Lindet une adresse au peuple franais, qui
exprimerait, d'une manire encore plus nette et plus nergique, les
sentimens de l'assemble, et la marche nouvelle qu'elle se proposait de
suivre. Cette ide fut adopte. Le dput Richard, qui revenait de l'arme,
soutint que ce n'tait pas assez; qu'il fallait gouverner vigoureusement;
que les adresses ne signifiaient rien, parce que tous les faiseurs de
ptitions ne manqueraient pas de rpondre; qu'il ne fallait plus souffrir
qu'on vnt profrer  la barre des paroles qui, prononces dans les rues,
feraient arrter ceux qui se les permettraient. Il est temps, dit Bourdon
(de l'Oise), de vous adresser des vrits utiles. Savez-vous pourquoi vos
armes sont constamment victorieuses? c'est parce qu'elles observent une
exacte discipline. Ayez dans l'tat une bonne police, et vous aurez un bon
gouvernement. Savez-vous d'o viennent les ternelles attaques diriges
contre le vtre? c'est de l'abus que font vos ennemis de ce qu'il y a de
dmocratique dans vos institutions. Ils se plaisent  rpandre que vous
n'aurez jamais un gouvernement, que vous serez ternellement livrs 
l'anarchie. Il serait donc possible qu'une nation constamment victorieuse
ne st pas se gouverner! Et la convention, qui sait que cela seul empche
l'achvement de la rvolution, n'y pourvoirait pas! Non, non; dtrompons
nos ennemis; c'est par l'abus des socits populaires et du droit de
ptition qu'ils veulent nous dtruire; c'est cet abus qu'il faut rprimer.

On prsenta divers moyens de rprimer l'abus des socits populaires, sans
les dtruire. Pelet, pour ravir aux jacobins l'appui de plusieurs dputs
montagnards qui sigaient dans leur socit, et surtout pour leur enlever
Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et autres chefs dangereux, proposa de
dfendre  tous les membres de la convention d'tre membres d'aucune
socit populaire. Cette proposition fut adopte. Mais une foule de
rclamations s'levrent de la Montagne; on dit que le droit de se runir
pour s'clairer sur les intrts publics tait un droit appartenant  tous
les citoyens, et dont on ne pouvait pas plus dpouiller un dput qu'aucun
autre membre de l'tat; que par consquent le dcret adopt tait une
violation d'un droit absolu et inattaquable. Le dcret fut rapport.
Dubois-Cranc fit alors une autre motion. Racontant la manire dont les
jacobins s'taient purs, il montra que cette socit recelait encore dans
son sein les mmes individus qui l'avaient gare sous Robespierre. Il
soutint que la convention avait le droit de l'purer de nouveau, tout comme
elle faisait, par ses commissaires,  l'gard des socits de dpartemens;
et il proposa de renvoyer la question aux comits comptens, pour qu'ils
imaginassent un mode convenable d'puration, et des moyens de rendre les
socits populaires utiles. Cette nouvelle proposition fut encore
accueillie.

Ce dcret excita une grande rumeur aux jacobins. Ils s'crirent que
Dubois-Cranc avait tromp la convention; que l'puration ordonne aprs le
9 thermidor s'tait rigoureusement excute; qu'on n'avait pas le droit de
la recommencer; qu'ils taient tous galement dignes de siger dans cette
illustre socit qui avait rendu tant de services  la patrie; que, du
reste, ils ne craignaient pas l'examen le plus svre, et qu'ils taient
prts  se soumettre  l'investigation de la convention. En consquence,
ils dcidrent que la liste de tous les membres serait imprime, et porte
 la barre par une dputation. Le jour suivant, 13 vendmiaire (4 octobre),
ils furent moins dociles; ils dirent que leur dcision rendue la veille
tait inconsidre; que remettre la liste des membres de la socit 
l'assemble, c'tait lui reconnatre le droit d'puration, qui
n'appartenait  personne; que tous les citoyens ayant la facult de se
runir, sans armes, pour confrer sur les questions d'intrt public, nul
individu ne pouvait tre dclar indigne de faire partie d'une socit;
que, par consquent, l'puration tait contre tous les droits, et qu'il ne
fallait point aller porter la liste. Les socits populaires, s'cria le
nomm Giot, jacobin forcen, et l'un des employs auprs des armes, les
socits populaires n'appartiennent qu' elles-mmes. S'il en tait
autrement, l'infme cour aurait pur celle des jacobins, et vous auriez vu
ces banquettes, qui ne doivent tre occupes que par la vertu, souilles
par la prsence des Jaucourt et des Feuillant. Eh bien! la cour elle-mme,
qui ne respectait rien, n'osa pas vous attaquer; et ce que la cour n'a pas
os, on l'entreprendrait au moment o les jacobins ont jur d'abattre tous
les tyrans, quels qu'ils soient, et d'tre toujours soumis  la
convention!... J'arrive des dpartemens; je puis vous assurer que
l'existence des socits populaires est extrmement compromise; j'ai t
trait de sclrat, parce que le titre de jacobin tait sur ma commission.
On m'a dit que j'appartenais  une socit qui n'tait compose que de
brigands. Il y a des menes sourdes pour loigner de vous les autres
socits de la rpublique; j'ai t assez heureux pour arrter la scission,
et resserrer les liens de la fraternit entre vous et la socit de
Bayonne, que Robespierre avait calomnie dans votre sein. Ce que je viens
de dire d'une commune se reproduit dans toutes. Soyez prudens, restez
toujours attachs aux principes et  la convention, et surtout ne
reconnaissez  aucune autorit le droit de vous purer. Les jacobins
applaudirent ce discours, et dcidrent qu'ils ne porteraient pas leur
liste  la convention, et qu'ils attendraient ses dcrets.

Le club lectoral tait encore beaucoup plus tumultueux. Depuis sa dernire
ptition, on l'avait chass de l'vch, et il tait all se rfugier dans
une salle du Muse, tout prs de la convention. L, dans une sance de
nuit, au milieu des cris furieux des assistans, et des trpignemens des
femmes qui remplissaient les tribunes, il dclara que la convention avait
outrepass la dure de ses pouvoirs; qu'elle avait t envoye pour juger
le dernier roi, et faire une constitution; qu'elle avait accompli ces deux
choses, et que par consquent sa tche tait remplie, et ses pouvoirs
expirs.

Ces scnes des jacobins et du club lectoral furent dnonces de nouveau 
la convention, qui renvoya tout aux comits chargs de lui prsenter un
projet relatif aux abus des socits populaires. Elle avait vot une
adresse au peuple franais, comme elle se l'tait propos, et l'avait
envoye aux sections et  toutes les communes de la rpublique. Cette
adresse, crite d'un style ferme et sage, reproduisait d'une manire plus
positive et plus prcise les sentimens exprims dans le rapport de Lindet.
Elle devint le sujet de nouvelles luttes dans les sections. Les
rvolutionnaires voulaient empcher de la lire, et s'opposaient  ce qu'on
vott en rponse des adresses d'adhsion; ils faisaient adopter, au
contraire, des adresses aux jacobins, pour leur exprimer l'intrt qu'on
prenait  leur cause. Souvent, aprs avoir de cette manire dcid un vote,
des renforts arrivaient  leurs adversaires, qui les chassaient, et la
section ainsi renouvele dcidait le contraire. On en vit ainsi plusieurs
qui firent deux adresses contradictoires, l'une aux jacobins, l'autre  la
convention. Dans la premire, on clbrait les services des socits
populaires, et on faisait des voeux pour leur conservation; dans l'autre,
on disait que la section, dlivre du joug des anarchistes et des
terroristes, venait enfin exprimer son libre voeu  la convention, lui
offrir ses bras et sa vie, pour combattre  la fois les continuateurs de
Robespierre et les agens du royalisme. La convention assistait  ces
dbats, attendant le projet sur la police des socits populaires.

Il fut prsent le 25 vendmiaire (16 octobre). Il avait pour but principal
de rompre la coalition que formaient en France toutes les socits des
jacobins. Affilies  la socit-mre, correspondant rgulirement avec
elle, et obissant  ses ordres, elles composaient un vaste parti,
habilement organis, qui avait un centre et une direction; et c'tait l ce
qu'on voulait dtruire. Le dcret dfendait _toutes affiliations,
fdrations, ainsi que toutes correspondances en nom collectif entre
socits populaires_. Il portait en outre qu'aucune ptition ou adresse ne
pourrait tre faite en nom collectif, afin d'viter ces manifestes
imprieux que les envoys des jacobins ou du club lectoral venaient lire 
la barre, et qui taient devenus souvent des ordres pour l'assemble. Toute
adresse ou ptition devait tre individuellement signe. On s'assurait par
l le moyen de poursuivre les auteurs des propositions dangereuses, et on
esprait les mettre en contradiction par la ncessit de signer. Le tableau
des membres de chaque socit devait tre dress sur-le-champ et affich
dans le lieu des runions. A peine ce dcret fut-il lu  l'assemble,
qu'une foule de voix s'levrent pour le combattre. On veut, disaient les
montagnards, dtruire les socits populaires; on oublie qu'elles ont sauv
la rvolution et la libert; on oublie qu'elles sont le moyen le plus
puissant de runir les citoyens, et de conserver en eux l'nergie et le
patriotisme; on attente, en leur dfendant la correspondance, au droit
essentiel, appartenant  tous les citoyens, de correspondre entre eux,
droit aussi sacr que celui de se runir paisiblement pour confrer sur les
questions d'intrt public. Les dputs Lejeune, Duhem, Crassous, tous
jacobins, tous intresss vivement  carter ce dcret, n'taient pas les
seuls  s'exprimer ainsi. Le dput Thibaudeau, rpublicain sincre,
tranger aux montagnards et aux thermidoriens, paraissait lui-mme effray
des consquences de ce dcret, et en demandait l'ajournement, craignant
qu'il ne nuisit  l'existence mme des socits populaires. On ne veut pas
les dtruire, rpondaient les thermidoriens, auteurs du dcret; on ne veut
que les soumettre  une police ncessaire. Au milieu de ce conflit, Merlin
(de Thionville) s'crie: Prsident, rappelle les propinans  l'ordre;
ils prtendent que nous voulons anantir les socits populaires, tandis
qu'il s'agit seulement de rgler leurs rapports actuels. Rewbell,
Bentabolle, Thuriot, dmontrent qu'il n'est nullement question de les
supprimer. Les empche-t-on, disaient-ils, de se runir paisiblement et
sans armes, pour confrer sur les intrts publics? non sans doute; ce
droit reste intact. On les empche de s'affilier, de se fdrer, et on ne
fait  leur gard que ce qu'on a dj fait  l'gard des autorits
dpartementales. Celles-ci, par le dcret du 14 frimaire qui institue le
gouvernement rvolutionnaire, ne peuvent ni correspondre, ni se concerter
entre elles. Serait-il possible qu'on permt aux socits populaires ce
qu'on a dfendu aux autorits dpartementales? On leur dfend de
correspondre en nom collectif, et en cela on ne viole aucun droit: tout
citoyen peut sans doute correspondre d'un bout de la France  l'autre; mais
les citoyens correspondent-ils par prsident et secrtaires? C'est cette
correspondance officielle entre corps puissans et constitus qu'on veut et
qu'on a raison de vouloir empcher, pour dtruire un fdralisme plus
monstrueux et plus dangereux que celui des dpartemens. C'est par ces
affiliations, par ces correspondances, que les jacobins sont parvenus 
exercer une influence vritable sur le gouvernement, et  se donner dans la
direction des affaires une part qui ne devrait jamais appartenir qu' la
reprsentation nationale elle-mme.

 Bourdon (de l'Oise), l'un des principaux membres du comit de sret
gnrale, et, comme on a vu, souvent en lutte avec ses amis quoique
thermidorien, s'crie: Les socits populaires ne sont pas le peuple; je
ne vois le peuple que dans les assembles primaires: les socits
populaires sont une collection d'hommes qui se sont choisis eux-mmes,
comme des moines, qui ont fini par former une aristocratie exclusive,
permanente, qui s'intitule le peuple, et qui vient se placer  ct de la
reprsentation nationale, pour inspirer, modifier ou combattre ses
rsolutions. A ct de la convention, je vois une autre reprsentation
s'lever, et cette reprsentation sige aux Jacobins. Des applaudissemens
nombreux interrompent Bourdon; il continu en ces termes: J'apporte si peu
de passion ici, que, pour avoir l'unit et la paix, je dirais volontiers au
peuple: Choisis entre les hommes que tu as dsigns pour te reprsenter, et
ceux qui se sont levs  ct d'eux; peu importe, pourvu que tu aies une
reprsentation unique. De nouveaux applaudissemens interrompent Bourdon;
il reprend: Oui, s'crie-t-il, que le peuple choisisse entre vous et les
hommes qui ont voulu proscrire les reprsentans chargs de la confiance
nationale, entre vous et les hommes qui, lis avec la municipalit de
Paris, voulaient, il y a quelques mois, assassiner la libert! Citoyens,
voulez-vous faire une paix glorieuse? voulez-vous arriver jusqu'aux
anciennes limites de la Gaule? prsentez aux Belges, aux peuples qui
bordent le Rhin, une rvolution paisible, une rpublique sans une doubl
reprsentation, une rpublique sans comits rvolutionnaires, teints du
sang des citoyens. Dites aux Belges et aux peuples du Rhin: Vous vouliez
une demi-libert, nous vous la donnons tout entire, mais en vous pargnant
les maux cruels qui prcdent son tablissement, en vous pargnant les
sanglantes preuves par lesquelles nous avons pass nous-mmes. Songez,
citoyens, que pour dgoter les peuples voisins de s'unir  vous, on leur
dit que vous n'avez point de gouvernement, ce qu'en traitant avec vous on
ne sait s'il faut s'adresser  la convention ou aux jacobins. Donnez au
contraire l'unit et l'ensemble  votre gouvernement, et vous verrez
qu'aucun peuple n'a d'loignement pour vous et vos principes; vous verrez
qu'aucun peuple ne hait la libert.

Duhem, Crassous, Clausel, veulent au moins l'ajournement du dcret, disant
qu'il est trop important pour tre rendu brusquement; ils rclament la
parole tous  la fois. Merlin (de Thionville) la demande contre eux avec
cette ardeur qu'il porte  la tribune comme sur les champs de bataille. Le
prsident la leur donne successivement. Dubarran, Levasseur, Romme, sont
encore entendus contre le dcret; Thuriot pour. Enfin Merlin s'lance une
dernire fois  la tribune: Citoyens, dit-il, quand il fut question
d'tablir la rpublique, vous l'avez dcrte sans renvoi ni rapport;
aujourd'hui, il s'agit en quelque sorte de l'tablir une seconde fois, en
la sauvant des socits populaires coalises contre elle. Citoyens, il ne
faut pas craindre d'aborder cette caverne, malgr le sang et les cadavres
qui en obstruent l'entre; osez y pntrer, osez en chasser les fripons et
les assassins, et n'y laisser que les bons citoyens, pour y peser
tranquillement les grands intrts de la patrie. Je vous demande de rendre
ce dcret qui sauve la rpublique, comme celui qui l'a cre, c'est--dire
sans renvoi ni rapport.

Merlin est applaudi, et le dcret vot sur-le-champ, article par article.
C'tait le premier coup port  cette socit clbre, qui jusqu' ce jour
avait fait trembler la convention, et avait servi  lui imprimer la
direction rvolutionnaire. C'taient moins les dispositions du dcret,
d'ailleurs assez faciles  luder, que le courage de le rendre, qui
importait ici, et qui devait faire pressentir aux jacobins leur fin
prochaine. Runis le soir dans leur salle, ils commentent le dcret, et la
manire dont il a t rendu. Le dput Lejeune, qui le matin s'tait oppos
de toutes ses forces  son adoption, se plaint de n'avoir pas t second;
il dit que peu de membres de l'assemble ont pris la parole pour dfendre
la socit dont ils font partie. Il est, dit-il, des membres de la
convention, clbres par leur nergie rvolutionnaire et patriotique, qui
aujourd'hui ont gard un silence condamnable. Ou ces membres sont coupables
de tyrannie comme on les en a accuss, ou ils ont travaill pour le bonheur
public. Dans le premier cas, ils sont coupables et doivent tre punis; dans
le second, leur tche n'est pas finie. Aprs avoir prpar par leurs
veilles les succs des dfenseurs de la patrie, ils doivent dfendre les
principes et les droits du peuple attaqus. Il y a deux mois, vous parliez
sans cesse des droits du peuple  cette tribune, vous Collot et Billaud,
pourquoi avez-vous cess de les dfendre? Pourquoi vous taisez-vous
aujourd'hui qu'une foule d'objets rclament encore votre courage et vos
lumires!

Billaud et Collot gardaient, depuis l'accusation qui avait t porte
contre eux, un morne silence. Interpells par leur collgue Lejeune, et
accuss de n'avoir pas dfendu la socit, ils prennent la parole et
dclarent que, s'ils ont gard le silence, c'est par prudence et non par
faiblesse; qu'ils ont craint de nuire  l'avis soutenu par les patriotes,
en l'appuyant; que depuis long-temps la crainte de nuire aux discussions
est le seul motif de leur rserve; que, d'ailleurs, accuss d'avoir domin
la convention, ils ont voulu rpondre  leurs accusateurs en cherchant 
s'annuler; qu'ils sont charms de se voir provoqus par leurs collgues, 
sortir de cette nullit volontaire, et autoriss en quelque sorte  se
dvouer encore  la cause de la libert et de la rpublique.

Contens de cette explication, les jacobins les applaudissent et reviennent
 la loi rendue le matin; ils se consolent en disant qu'ils correspondront
avec toute la France par la tribune. Goujon les engage  respecter la loi
rendue, ils le promettent; mais le nomm Terrasson leur propose un moyen de
remplacer la correspondance, tout en restant fidles  la loi. Ils feront
une lettre circulaire, non pas crite au nom des jacobins, et adresse 
d'autres jacobins, mais _signe par tous les hommes libres, runis dans la
salle des Jacobins, et adresse  tous les hommes libres de France, runis
en socits populaires_. Le moyen est adopt avec grande joie, et le projet
d'une pareille circulaire rsolu.

On voit quel cas les jacobins faisaient des menaces de la convention, et
combien peu ils taient disposs  profiter de la leon qu'elle venait de
leur donner. En attendant que de nouveaux faits provoquassent de nouvelles
mesures  leur gard, la convention se mit  poursuivre la tche que Robert
Lindet lui avait trace dans son rapport, et  discuter les questions
proposes par lui. Il s'agissait de rparer les consquences d'un rgime
violent sur l'agriculture, le commerce, les finances, et de rendre  toutes
les classes la scurit, le got de l'ordre et du travail. Mais ici on
tait aussi divis de systme et aussi dispos  s'emporter que sur toutes
les autres matires.

Les rquisitions, le _maximum_, les assignats, le squestre des biens des
trangers, excitaient contre l'ancien gouvernement des sorties aussi
violentes que les emprisonnemens et les excutions. Les thermidoriens, fort
ignorans en matire d'conomie publique, s'attachaient, par esprit de
raction,  censurer d'une manire amre et outrageante tout ce qui s'tait
fait en ce genre; et cependant, si dans l'administration gnrale de
l'tat, pendant l'anne prcdente, quelque chose tait irrprochable et
compltement justifi par la ncessit, c'tait l'administration des
finances, des subsistances et des approvisionnemens. Cambon, le membre le
plus influent du comit des finances, avait mis le plus grand ordre dans le
trsor; il avait fait mettre,  la vrit, beaucoup d'assignats, mais
c'tait l l'unique ressource; et il s'tait brouill avec Robespierre,
Saint-Just et Couthon, en ne consentant pas  plusieurs dpenses
rvolutionnaires. Quant  Lindet, charg des transports et des
rquisitions, il avait travaill avec un zle admirable  tirer de
l'tranger,  requrir en France, et  transporter soit aux armes, soit
dans les grandes communes, les approvisionnemens ncessaires. Le moyen des
rquisitions tait violent; mais il tait reconnu le seul possible, et
Lindet s'tait appliqu  en user avec le plus grand mnagement. Il ne
pouvait d'ailleurs rpondre ni de la fidlit de tous ses agens, ni de la
conduite de tous ceux qui avaient droit de requrir, tels que les
fonctionnaires municipaux, les reprsentans, et les commissaires aux
armes.

Les thermidoriens et surtout Tallien dirigeaient les plus sottes et les
plus injustes attaques contre le systme gnral de ces moyens
rvolutionnaires, et contre la manire de les employer. La cause premire
de tous les maux, selon eux, c'tait la trop grande mission ds assignats;
cette mission excessive les avait dprcis, et ils s'taient trouvs en
disproportion dmesure avec les denres et les marchandises. C'est ainsi
que le _maximum_ tait devenu si oppressif et si dsastreux, parce qu'il
obligeait le vendeur ou le crancier rembours  recevoir une valeur
nominale toujours plus illusoire. Il n'y avait dans ces objections rien de
bien neuf, rien de bien utile; il n'y avait surtout l'indication d'aucun
remde, tout le monde en savait autant, mais Tallien et ses amis
attribuaient l'mission excessive des assignats  Cambon, et semblaient lui
imputer ainsi tous les maux de l'tat. Ils lui reprochaient encore le
squestre des biens trangers, mesure qui, ayant provoqu des reprsailles
contre les Franais, avait interrompu toute circulation de valeurs, dtruit
toute espce de crdit, et ruin entirement le commerce. Quant  la
commission des approvisionnemens, les mmes censeurs l'accusaient d'avoir
tourment la France par les rquisitions, d'avoir dpens des sommes
normes  l'tranger pour se procurer des grains, en laissant Paris dans le
dnuement,  l'entre d'un hiver rigoureux. Ils proposrent de lui faire
rendre des comptes svres.

Cambon tait d'une intgrit que tous les partis ont reconnue. Il joignait
 un zle ardent pour la bonne administration des finances, un caractre
bouillant qu'un reproche injuste jetait hors de toutes les bornes. Il avait
fait dire  Tallien et  ses amis qu'il ne les attaquerait pas, s'ils le
laissaient tranquille, mais qu'il les poursuivrait impitoyablement  la
premire calomnie. Tallien eut l'imprudence d'ajouter  ses attaques de
tribune des articles de journal. Cambon n'y tint pas, et dans une des
nombreuses sances consacres  la discussion de ces matires, il s'lana
 la tribune, et dit  Tallien: Ah! tu m'attaques, tu veux jeter des
nuages sur ma probit! eh bien! je vais te prouver que tu es un voleur et
un assassin. Tu n'as pas rendu tes comptes de secrtaire de la commune, et
j'en ai la preuve au comit des finances; tu as ordonnanc une dpense de
quinze cent mille francs pour un objet qui te couvrira de honte. Tu n'as
pas rendu tes comptes pour ta mission  Bordeaux, et j'ai encore la preuve
de tout cela au comit. Tu resteras  jamais suspect de complicit dans les
crimes de septembre, et je vais te prouver, par tes propres paroles, cette
complicit qui devrait  jamais te condamner au silence. On interrompit
Cambon, on lui dit que ces personnalits taient trangres  la
discussion, que personne n'accusait sa probit, qu'il s'agissait seulement
du systme financier. Tallien balbutia quelques mots mal assurs, et dit
qu'il ne rpondrait pas  ce qui lui tait personnel, mais seulement  ce
qui touchait aux questions gnrales. Cambon prouva ensuite que les
assignats avaient t la seule ressource de la rvolution: que les dpenses
s'taient leves  trois cents millions par mois; que les recettes, dans
le dsordre qui rgnait, avaient  peine fourni le quart de cette somme,
qu'il avait fallu y suppler chaque mois avec des assignats; que la
quantit en circulation n'tait pas un mystre, et montait  six milliards
quatre cents millions; que du reste les biens nationaux reprsentaient
douze milliards, et fournissaient un moyen suffisant d'acquitter la
rpublique; qu'il avait, au pril de sa vie, sauv cinq cents millions que
Robespierre, Saint-Just et Couthon proposaient de consacrer  certaines
dpenses; qu'il avait long-temps rsist au _maximum_ et au squestre; et
que, quant  la commission de commerce, oblige de payer les bls 
l'tranger vingt-un francs le quintal, et de les donner en France pour
quatorze, il n'tait pas tonnant qu'elle et fait des pertes normes.

Ces controverses si imprudentes de la part des thermidoriens, qui,  tort
ou  raison, n'avaient pas une rputation intacte, et qui s'attaquaient 
un homme trs pur, trs instruit et trs violent, firent perdre beaucoup de
temps  l'assemble. Quoique les attaques eussent cess du ct des
thermidoriens, Cambon n'avait plus aucun repos, et chaque jour il rptait
 la tribune: M'accuser moi! vile canaille! Venez donc vrifier mes
comptes et juger ma conduite.--Restez donc tranquille, lui criait-on; on
n'accuse pas votre probit. Mais il y revenait tous les jours. Au milieu
de ce conflit de personnalits, l'assemble prit, autant qu'elle put, les
mesures les plus capables de rparer ou d'adoucir le mal.

Elle ordonna un compte gnral des finances, prsentant les recettes et les
dpenses, et un travail sur les moyens de retirer une partie des assignats,
sans toutefois recourir  la dmontisation, afin de ne pas les
discrditer. Sur la proposition de Cambon, elle renona  une ressource
financire misrable, qui donnait lieu  de nombreuses exactions et
contrariait les prjugs de beaucoup de provinces: c'tait la fonte de
l'argenterie des glises. On avait valu d'abord cette argenterie  un
milliard; en ralit elle ne s'levait qu' trente millions. Il fut dcid
qu'il ne serait plus permis d'y toucher, et qu'elle resterait en dpt dans
les communes. La convention chercha ensuite  corriger les plus graves
inconvniens du _maximum_. Quelques voix s'levaient dj pour le faire
abolir; mais la crainte d'une hausse disproportionne dans les prix empcha
de cder  cette impulsion des racteurs. On songea seulement  modifier la
loi. Le _maximum_ avait contribu  tuer le commerce, parce que les
commerans[1] ne retrouvaient, en se conformant au tarif, ni le prix du
fret ni celui des assurances. En consquence toute denre coloniale, toute
marchandise de premire ncessit, toute matire premire apporte de
l'tranger dans nos ports, fut affranchie du _maximum_ et des rquisitions,
et put tre vendue  pris libre, de gr  gr. Mme faveur fut accorde aux
marchandises provenant des prises, parce qu'elles gisaient dans les ports
sans trouver de dbit. Le _maximum_ uniforme des grains avait un
inconvnient extrmement grave. La production du bl tait plus coteuse et
moins abondante dans certaines provinces; le prix que recevaient les
fermiers dans ces provinces ne payait pas mme leurs avances. Il fut dcid
que les prix des grains varieraient dans chaque dpartement, d'aprs ceux
de 1790, et qu'ils seraient ports  deux tiers en sus. En augmentant ainsi
le prix des subsistances, on songea  lever les appointemens, les
salaires, le revenu des petits rentiers; mais cette ide, loyalement
propose par Cambon, fut repousse comme perfide par Tallien, et ajourne.

On s'occupa ensuite des rquisitions. Pour qu'elles ne fussent plus
gnrales, illimites, confuses, qu'elles n'puisassent plus les moyens de
transport, on dcida que la commission des approvisionnemens[1] aurait
seule le droit de requrir; qu'elle ne pourrait plus requrir ni toute une
denre, ni tous les produits d'un dpartement, mais qu'elle dsignerait
l'objet, sa nature, sa quantit, l'poque de la livraison et du paiement,
qu'elle ne demanderait qu'au fur et  mesure du besoin, et dans le district
le plus voisin du lieu  approvisionner. Les reprsentans prs les armes
eurent seuls, dans le cas urgent d'un dfaut de vivres ou d'un mouvement
rapide, la facult de faire immdiatement les rquisitions ncessaires.

La question du squestre des valeurs trangres fut vivement agite. Les
uns disaient que la guerre ne devait pas s'tendre des gouvernemens aux
sujets; qu'il fallait laisser les sujets continuer paisiblement leurs
relations et leurs changes, et n'attaquer que les armes; que les Franais
n'avaient saisi que 25 millions, tandis qu'on leur en avait saisi 100;
qu'il fallait rendre les 25 millions, pour qu'on nous rendt les 100; que
le squestre tait ruineux pour nos banquiers, car ils taient obligs de
dposer au trsor ce qu'ils devaient  l'tranger, tandis qu'ils ne
recevaient pas ce que l'tranger leur devait  eux, les gouvernemens s'en
emparant toujours par reprsailles; que cette mesure ainsi prolonge
rendait le commerce franais suspect mme aux neutres; qu'enfin la
circulation des effets de crdit ayant cess, il fallait payer en argent
une partie des denres tires des pays voisins. Les autres rpondaient que,
puisqu'on voulait distinguer dans la guerre les sujets des gouvernemens, il
faudrait ne diriger aussi les boulets et les balles que sur la tte des
rois, et non sur celle de leurs soldats; qu'il faudrait rendre au commerce
anglais les vaisseaux pris par nos corsaires, et ne garder que les
vaisseaux de guerre; que, si on rendait les 25 millions squestrs,
l'exemple ne serait pas suivi par les gouvernemens ennemis, et que les 100
millions des Franais seraient toujours retenus; que rtablir la
circulation des valeurs, ce n'tait que fournir aux migrs le moyen de
recevoir des fonds.

La convention n'osa pas trancher la question, et dcida seulement que le
squestre serait lev  l'gard des Belges, que la conqute avait en
quelque sorte remis en paix avec la France, et  l'gard des ngocians de
Hambourg, qui n'taient pas coupables de la guerre dclare par l'empire,
et dont les valeurs reprsentaient des bls fournis  la France.

A toutes ces mesures rparatrices prises dans l'intrt de l'agriculture et
du commerce, la convention ajouta toutes celles qui pouvaient ramener la
scurit et rappeler les ngocians. Un ancien dcret mettait hors la loi
tous ceux qui s'taient soustraits ou  un jugement, ou  une application
d'une loi; il fut aboli, et les condamns par les commissions
rvolutionnaires, les suspects qui s'taient cachs, purent rentrer dans
leur domicile. On rendit aux suspects encore dtenus l'administration de
leurs biens. Lyon fut dclar n'tre plus en tat de rbellion; son nom lui
fut rendu; les dmolitions cessrent; on lui restitua les marchandises qui
taient squestres par les communes environnantes; ses ngocians n'eurent
plus besoin de certificat de civisme pour recevoir ou expdier, et la
circulation recommena pour cette cit malheureuse. Les membres de la
commission populaire de Bordeaux et leurs adhrens, c'est--dire presque
tous les ngocians bordelais, taient hors la loi: le dcret port contre
eux fut rapport. Une colonne infamante devait tre place  Caen en
mmoire du fdralisme; on dcida qu'elle ne serait pas leve. Sedan fut
libre de fabriquer toutes les espces de drap. Les dpartemens du Nord, du
Pas-de-Calais, de l'Aisne et de la Somme, furent dispenss de l'impt
territorial pendant quatre ans,  la condition pour eux de rtablir la
culture du lin et du chanvre. Enfin on jeta un regard sur la malheureuse
Vende. Les reprsentais Hentz et Francastel, le gnral Turreau et
plusieurs autres qui avaient excut les dcrets formidables de la terreur,
furent rappels. On prtendit, naturellement, qu'ils taient complices de
Robespierre et du comit de salut public, qui avaient voulu faire durer
ternellement la guerre de la Vende en employant la cruaut. On ne sait
pourquoi le comit aurait eu une pareille intention; mais les partis se
rendent absurdit pour absurdit. Vimeux fut appel  commander dans la
Vende, le jeune Hoche en Bretagne; on envoya dans ces contres de nouveaux
reprsentans avec mission d'examiner s'il serait possible d'y faire
accepter une amnistie, et d'y amener ainsi une pacification.

On voit combien tait rapide et gnral le retour vers d'autres ides. Il
tait naturel qu'en songeant  toutes les espces de maux,  toutes les
classes de proscrits, l'assemble songet aussi  ses propres membres.
Depuis plus d'un an soixante-treize d'entre eux taient dtenus 
Port-Libre, pour avoir sign une protestation contre le 31 mai. Ils avaient
crit une lettre pour demander des juges. Tout ce qui restait du ct
droit, une partie des membres dits du _ventre_, se levrent dans une
question qui intressait la scurit du vote, et demandrent la
rintgration de leurs collgues. Alors s'leva une de ces discussions
orageuses et interminables qui prenaient toujours naissance ds qu'on
soulevait le pass. Vous voulez donc condamner le 31 mai? s'crient les
montagnards; vous voulez fltrir une journe que jusqu' ce jour vous avez
proclame glorieuse et salutaire; vous voulez relever une faction qui, par
son opposition, manqua perdre la rpublique; vous voulez rhabiliter le
fdralisme!!! Les thermidoriens, auteurs ou approbateurs du 31 mai,
taient embarrasss; et, pour reculer la dcision, la convention ordonna un
rapport sur les soixante-treize.

Il est dans la nature des ractions non-seulement de chercher  rparer le
mal accompli, mais encore de vouloir des vengeances. On rclamait chaque
jour le jugement de Lebon et de Fouquier-Tinville; on avait dj demand
celui de Billaud, Collot, Barrre, Vadier, Amar, Vouland, David, membres
des anciens comits. Le temps amenait  tout instant des propositions du
mme genre. Les noyades de Nantes, restes long-temps inconnues, venaient
enfin d'tre rvles. Cent trente-trois Nantais, envoys  Paris pour tre
jugs par le tribunal rvolutionnaire, n'taient arrivs qu'aprs le 9
thermidor; ils avaient t acquitts, et couts avec faveur dans toutes
les rvlations qu'ils firent sur les malheurs de leur ville. L'indignation
publique fut telle, qu'on se vit oblig de mander  Paris les membres du
comit rvolutionnaire de Nantes. Leur procs venait de faire connatre
toutes les atrocits ordinaires de la guerre civile.  Paris, et loin du
thtre de la guerre, on ne concevait pas que la fureur et t pousse
aussi loin. Les accuss n'avaient qu'une excuse, et ils l'opposaient  tous
les griefs: la Vende  leurs portes, et les ordres du reprsentant
Carrier. Voyant le terme de l'instruction approcher, ils s'levaient chaque
jour plus fortement contre Carrier, et demandaient qu'il vnt partager leur
sort, et rendre compte lui-mme des actes qu'il avait ordonns. Le public
en masse rclamait l'arrestation de Carrier et sa comparution devant le
tribunal rvolutionnaire. La convention devait prendre un parti. Les
montagnards demandaient si, aprs avoir dj enferm Lebon et David, et
accus plusieurs fois Billaud, Collot et Barrre, on ne finirait pas par
poursuivre tous les dputs qui taient alls en mission. Pour rassurer
leurs craintes, on imagina de rendre un dcret sur les formes  employer
dans les poursuites contre un membre de la reprsentation nationale. Ce
dcret fut long-temps discut, et avec le plus grand acharnement de part et
d'autre. Les montagnards voulaient, pour viter une nouvelle dcimation,
rendre les formalits longues et difficiles. Ceux qu'on appelait les
racteurs voulaient, au contraire, les simplifier, pour rendre plus prompte
et plus sre la punition de certains dputs dsigns sous le nom de
proconsuls. Il fut dcrt enfin que toute dnonciation serait renvoye aux
trois comits, de salut public, de sret gnrale et de lgislation, qui
dcideraient s'il y avait lieu  examen; que, dans le cas d'une dcision
affirmative, il serait form au sort une commission de vingt-un membres
pour faire un rapport; que, d'aprs ce rapport et la dfense contradictoire
du dput inculp, la convention dciderait enfin s'il y avait lieu 
accusation, et enverrait le dput devant le tribunal comptent.

Aussitt le dcret rendu, les trois comits dclarrent qu'il y avait lieu
 examen contre Carrier; une commission de vingt-un membres fut forme;
elle s'empara des pices du procs, fit comparatre Carrier devant elle, et
commena une instruction. D'aprs ce qui s'tait pass au tribunal
rvolutionnaire, et la connaissance que tout le monde avait acquise des
faits, le sort de Carrier ne pouvait tre douteux. Les montagnards, tout en
condamnant les crimes de Carrier, prtendaient que, si on le poursuivait,
ce n'tait pas pour punir ses crimes, mais pour commencer une longue srie
de vengeances contre les hommes dont l'nergie avait sauv la France. Leurs
adversaires, au contraire, en entendant chaque jour les membres du comit
rvolutionnaire demander la comparution de Carrier, et en voyant les
lenteurs de la commission des vingt-un, disaient qu'on voulait le sauver.
Le comit de sret gnrale, craignant qu'il ne prt la fuite, le fit
entourer d'agens de police qui ne le perdaient pas de vue. Carrier
cependant ne songeait pas  s'enfuir. Quelques rvolutionnaires l'avaient
secrtement engag  s'chapper, et il n'osa pas prendre un parti; il
semblait accabl et paralys en quelque sorte par l'horreur publique. Un
jour il s'aperut qu'il tait poursuivi, s'arrta devant un des agens, lui
demanda pourquoi il le suivait, et fit mine de l'ajuster avec un pistolet;
une rixe s'ensuivit, la force arme accourut, Carrier fut saisi et conduit
 sa demeure. Cette scne excita une grande rumeur dans l'assemble et de
violentes rclamations aux Jacobins. On dit que la reprsentation nationale
avait t viole dans la personne de Carrier, et on demanda des
explications au comit de sret gnrale. Ce comit expliqua comment les
faits s'taient passs, et, quoique vivement censur, il eut du moins
l'occasion de prouver qu'il ne voulait pas favoriser l'vasion de Carrier.
Enfin, la commission des vingt-un fit son rapport, et conclut  la mise en
accusation devant le tribunal rvolutionnaire. Carrier essaya faiblement de
se dfendre; il rejeta toutes les cruauts sur l'exaspration produite par
la guerre civile, sur la ncessit de terrifier la Vende toujours
menaante, enfin sur l'impulsion du comit de salut public, auquel il n'osa
pas imputer les noyades, mais auquel il attribua cette inspiration
d'nergie froce qui avait entran plusieurs commissaires de la
convention. Ici renaissaient des questions dangereuses, dj souleves
plusieurs fois; on se voyait expos encore  discuter la part de chacun
dans les violences de la rvolution. Les commissaires pouvaient rejeter sur
les comits, les comits sur la convention, la convention sur la France,
cette inspiration qui avait amen de si affreuses mais de si grandes
choses, qui tait commune  tout le monde, et qui surtout dpendait d'une
situation sans exemple. Tout le monde, dit Carrier dans un moment de
dsespoir, tout le monde est coupable ici, jusqu' la sonnette du
prsident. Cependant le rcit des horreurs commises  Nantes avait excite
une indignation si grande, que pas un membre n'osa dfendre Carrier, et ne
songea  le justifier par des considrations gnrales. Il fut dcrt
d'accusation  l'unanimit, et envoy au tribunal rvolutionnaire.

La raction faisait donc des progrs rapides. Les coups qu'on n'avait pas
os frapper encore sur les membres des anciens comits de gouvernement,
taient dirigs sur Carrier. Tous les membres des comits rvolutionnaires,
tous ceux de la convention qui avaient rempli des missions, tous les hommes
enfin qui avaient t chargs de fonctions rigoureuses, commenaient 
trembler pour eux-mmes.

Les jacobins, dj frapps d'un dcret qui leur interdisait l'affiliation
et la correspondance en nom collectif, avaient besoin de prudence; mais
depuis les derniers vnemens[1], il tait peu probable qu'ils sussent se
contenir, et viter une lutte avec la convention et les thermidoriens. Ce
qui s'tait pass  l'gard de Carrier amena en effet une sance orageuse
dans leur club. Crassous, dput et jacobin, fit un tableau des moyens
employs par l'aristocratie pour perdre les patriotes. Le procs qui
s'instruit maintenant devant le tribunal rvolutionnaire, dit-il, est sa
principale ressource, et celle sur laquelle elle fait le plus de fond; les
accuss ont  peine la facult d'tre entendus devant le tribunal; les
tmoins sont presque tous des gens intresss  faire grand bruit de cette
affaire; quelques-uns ont des passeports signs des chouans; les
journalistes, les pamphltaires sont coaliss pour exagrer les moindres
faits, entraner l'opinion publique, et faire perdre de vue les cruelles
circonstances qui ont amen et qui expliquent les malheurs arrivs,
non-seulement  Nantes, mais dans toute la France. Si la convention n'y
prend garde, elle se verra dshonore par ces aristocrates, qui ne font
tant de bruit de ce procs que pour en faire rejaillir sur elle tout
l'odieux. Ce ne sont plus les jacobins qu'il faut accuser de vouloir
dissoudre la convention, mais ces hommes coaliss pour la compromettre; et
l'avilir aux yeux de la France. Que tous les bons patriotes y prennent donc
garde; l'attaque contre eux est commence; qu'ils se serrent et soient
prts  se dfendre avec nergie.

Plusieurs jacobins parlrent aprs Crassous, et rptrent  peu prs les
mmes choses. On parle, disaient-ils, de fusillades et de noyades, mais on
ne dit pas que ces individus sur lesquels on vient de s'apitoyer avaient
fourni des secours aux brigands; on ne rappelle pas les cruauts commises
envers nos volontaires, que l'on pendait  des arbres, et que l'on
fusillait  la file. Si l'on demande vengeance pour les brigands, que les
familles de deux cent mille rpublicains massacrs impitoyablement viennent
donc aussi demander vengeance. Les esprits taient extrmement anims; la
sance se changeait en un vritable tumulte, lorsque Billaud-Varennes,
auquel les jacobins reprochaient son silence, prit  son tour la parole.
La marche des contre-rvolutionnaires, dit-il, est connue; quand ils
voulurent, sous l'assemble constituante, faire le procs  la rvolution,
ils appelrent les jacobins des dsorganisateurs, et les fusillrent au
Champ-de-Mars. Aprs le 2 septembre, lorsqu'ils voulurent empcher
l'tablissement de la rpublique, ils les appelrent des buveurs de sang,
et les chargrent de calomnies atroces. Aujourd'hui ils recommencent les
mmes machinations. Mais qu'ils ne s'imaginent pas de triompher; les
patriotes ont pu garder un instant le silence, mais le lion n'est pas mort
quand il sommeille, et  son rveil il extermine tous ses ennemis. La
tranche est ouverte, les patriotes vont se rveiller et reprendre toute
leur nergie; nous avons dj mille fois expos notre vie; si l'chafaud
nous attend encore, songeons que c'est l'chafaud qui a couvert de gloire
l'immortel Sidney!

Ce discours lectrisa tous les esprits; on applaudit Billaud-Varennes, on
se serra autour de lui, on se promit de faire cause commune avec tous les
patriotes menacs, et de se dfendre jusqu' la mort.

Dans la situation o taient les partis, une pareille sance ne pouvait
manquer d'exciter une grande attention. Ces paroles de Billaud-Varennes,
qui jusque-l s'tait abstenu de se montrer  aucune des deux tribunes,
taient une vritable dclaration de guerre. Les thermidoriens les prirent
en effet comme telles. Le lendemain, Bentabolle saisit le journal de la
Montagne, o tait le compte rendu de la sance des Jacobins, et dnonce
ces expressions de Billaud-Varennes: _Le lion n'est pas mort quand il
sommeille, et  son rveil il extermine tous ses ennemis_. A peine
Bentabolle a-t-il le temps d'achever la lecture de cette phrase que les
montagnards se soulvent, l'accablent d'injures, et lui disent qu'il est du
nombre de ceux qui ont fait largir les aristocrates. Duhem le traite de
coquin. Tallien demande vivement la parole pour Bentabolle, qui, effray du
tumulte, veut descendre de la tribune. Cependant on l'y fait rester: il
demande alors qu'on oblige Billaud-Varennes  s'expliquer sur le _rveil du
lion_. Billaud prononce quelques mots de sa place.  la tribune! lui
crie-t-on de toutes parts; il rsiste, mais il est enfin oblig d'y monter,
et de prendre la parole. Je ne dsavoue pas, dit-il, l'opinion que j'ai
mise aux Jacobins; tant que j'ai cru qu'il ne s'agissait que de querelles
individuelles, j'ai gard le silence, mais je n'ai pu me taire quand j'ai
vu l'aristocratie se lever plus menaante que jamais.  ces derniers mots
le rire clate dans une tribune, on fait du bruit dans une autre. Faites
sortir les chouans! s'crie-t-on  la Montagne. Billaud continue au milieu
des applaudissemens des uns et des murmures des autres. Il dit, d'une voix
embarrasse, qu'on a largi des royalistes connus, et enferm les patriotes
les plus purs; il cite madame de Tourzel, la gouvernante des enfans de
France, qu'on vient de mettre en libert, et qui peut former  elle seule
un noyau de contre-rvolution. On clate de rire  ces derniers mots. Il
ajoute que la conduite secrte des comits dment le langage public des
adresses de la convention; que, dans un pareil tat de choses, il a t
fond  parler du rveil ncessaire des patriotes, car c'est le sommeil des
hommes sur leurs droits qui les conduit  l'esclavage.

Quelques applaudissemens[1] se font entendre  la Montagne en faveur de
Billaud, mais une partie des tribunes et de l'assemble laissent clater le
rire avec plus d force, et semblent n'prouver que cette insultante piti
qu'inspir la puissance renverse, balbutiant de vaines paroles pour sa
justification. Tallien se hte de succder  Billaud pour repousser ses
reproches. Il est temps, dit-il, de rpondre  ces hommes qui veulent
diriger les mains du peuple contre la convention. Personne ne le veut,
s'crient quelques voix dans la salle.--Oui, oui, rpondent d'autres, on
veut diriger les mains du peuple contre la convention! Ce sont, continue
Tallien, ces hommes qui ont peur en voyant le glaive suspendu sur les ttes
criminelles, en voyant la lumire porte dans toutes les parties de
l'administration, la vengeance des lois prte  s'appesantir contre les
assassins; ce sont ces hommes qui s'agitent aujourd'hui, qui prtendent que
le peuple doit se rveiller, qui veulent garer les patriotes en leur
persuadant qu'ils sont tous compromis, et qui esprent enfin,  la faveur
d'un mouvement gnral, empcher de poursuivre les approbateurs ou les
complices de Carrier. Des applaudissemens universels interrompent Tallien.
Billaud, qui ne veut pas de cette complicit avec Carrier, s'crie de sa
place: Je dclare que je n'ai point approuv la conduite de Carrier. On
ne fait pas attention  cette parole de Billaud, on applaudit Tallien, et
celui-ci continue. Il n'est pas possible, ajoute-t-il, que l'on souffre
plus long-temps deux autorits rivales, que l'on permette  des membres,
qui se taisent ici, d'aller ensuite dnoncer ailleurs ce que vous avez
fait. Non, non, s'crient plusieurs voix; point d'autorits rivales de la
convention! Il ne faut pas, reprend Tallien, qu'on aille, quelque part que
ce soit, dverser l'ignominie sur la convention et sur ceux de ses membres
auxquels elle a confi le gouvernement. Je ne prendrai, ajoute-t-il, aucune
conclusion dans ce moment. Il suffit que cette tribune ait rpondu  ce qui
a t dit dans une autre; il suffit que l'unanimit de la convention soit
fortement prononce contre les hommes de sang.

De nouveaux applaudissemens prouvent  Tallien que l'assemble est dcide
 seconder tout ce qu'on voudra faire contre les Jacobins. Bourdon (de
l'Oise) appuie les paroles du propinant, quoiqu'en beaucoup de questions
il diffrt de ses amis les thermidoriens. Legendre fait entendre aussi sa
voix nergique. Quels sont ceux, dit-il, qui blment nos oprations? c'est
une poigne d'hommes de proie. Regardez-les en face: vous verrez sur leur
figure un vernis compos avec le fiel des tyrans. Ces expressions, qui
taient diriges contre la figure sombre et livide de Billaud-Varennes,
sont vivement applaudies. De quoi vous plaignez-vous, continue Legendre,
vous qui nous accusez sans cesse? Est-ce de ce qu'on ne fait plus
incarcrer les citoyens par centaines? de ce qu'on ne guillotine plus
cinquante, soixante et quatre-vingts personnes par jour? Ah! je l'avoue, en
cela notre plaisir est diffrent du vtre, et notre manire de dblayer les
prisons n'est pas la mme. Nous nous y sommes transports; nous avons fait,
autant que nous l'avons pu, la distinction des aristocrates et des
patriotes; si nous nous sommes tromps, nos ttes sont l pour en rpondre.
Mais tandis que nous rparons des crimes, que nous cherchons  vous faire
oublier que ces crimes sont les vtres, pourquoi allez-vous dans une
socit fameuse, nous dnoncer, et garer le peuple, heureusement peu
nombreux, qui s'y porte? Je demande, ajoute Legendre en finissant, que la
convention prenne les moyens d'empcher ses membres d'aller prcher la
rvolte aux Jacobins. La convention adopte la proposition de Legendre, et
charge les comits de lui prsenter ces moyens.

La convention et les jacobins taient ainsi en prsence, et dans cette
situation o, tous les discours tant puiss, il ne reste plus qu'
frapper. L'intention de dtruire cette socit clbre commenait  n'tre
plus douteuse; il fallait seulement que les comits eussent le courage d'en
faire la proposition. Les jacobins le sentaient, et se plaignaient dans
toutes leurs sances de ce qu'on voulait les dissoudre; ils comparaient le
gouvernement actuel  Lopold,  Brunswick,  Cobourg, qui avaient aussi
demand leur dissolution. Un mot surtout, prononc  la tribune, leur avait
fourni un texte fcond pour se prtendre calomnis et attaqus. Il avait
t dit que dans des lettres saisies se trouvait la preuve que le comit
des migrs en Suisse tait d'accord avec les jacobins de Paris. Si on
voulait dire seulement par l que les migrs souhaitaient des agitations
qui troublassent la marche du gouvernement, on avait raison sans doute. Une
lettre saisie sur un migr portait en effet que l'espoir de vaincre la
rvolution par les armes tait une folie, et qu'il fallait chercher 
l'anantir par ses propres dsordres. Mais si, au contraire, on allait
jusqu' supposer que les jacobins et les migrs correspondaient et se
concertaient pour arriver  une mme fin, on disait une chose aussi absurde
que ridicule, et les jacobins ne demandaient pas mieux que de se voir
accuss de cette manire. Aussi ne cessrent-ils pendant plusieurs jours de
se dire calomnis; et Duhem demanda  plusieurs reprises qu'on vnt lire
ces prtendues lettres  la tribune.

L'agitation dans Paris tait extrme. Des groupes nombreux, partis les uns
du Palais-Royal, et composs de jeunes gens  cadenettes et  collet noir,
les autres du faubourg Saint-Antoine, des rues Saint-Denis, Saint-Martin,
de tous les quartiers domins par les jacobins, se rencontraient au
Carrousel, dans le jardin des Tuileries, sur la place de la Rvolution. Les
uns criaient _vive la convention!  bas les terroristes et la queue de
Robespierre!_ Les autres rpondaient par les cris de _vive la convention!
vive les jacobins!  bas les aristocrates!_ Ils avaient des chants
diffrens. La jeunesse dore avait adopt un air qui s'appelait le _Rveil
du peuple_; les partisans des jacobins faisaient entendre ce vieil air de
la rvolution, immortalis par tant de victoires: _Allons, enfans de la
patrie!_ On se rencontrait, on chantait les airs opposs, puis on poussait
les cris ennemis, et souvent on s'attaquait  coups de pierres et de bton;
le sang coulait, on se faisait des prisonniers qu'on livrait de part et
d'autre au comit de sret gnrale. Les jacobins disaient que ce comit,
tout compos de thermidoriens, relchait les jeunes gens qu'on lui livrait,
et ne dtenait que les patriotes.

Ces scnes durrent plusieurs jours de suite, et finirent par devenir assez
alarmantes pour que les comits de gouvernement prissent des mesures de
sret, et doublassent la garde de tous les postes. Le 19 brumaire (9
novembre 1794), les rassemblemens taient encore plus nombreux et plus
considrables que les jours prcdens. Un groupe, parti du Palais-Royal, et
longeant la rue Saint-Honor, tait arriv devant la salle des Jacobins et
l'avait entoure. La foule augmentait sans cesse, toutes les avenues
taient obstrues; et les jacobins, qui dans ce moment taient en sance,
pouvaient se croire assigs. Quelques groupes qui leur taient favorables
avaient fait entendre les cris de: _Vive la convention! vive les jacobins!_
auxquels on rpondait par les cris contraires; une lutte s'tait engage,
et comme les jeunes gens taient les plus forts, ils taient bientt
parvenus  dissiper tous les groupes ennemis. Ils avaient alors entour la
salle du club, et en cassaient les vitres  coups de pierres. Dj
d'normes cailloux taient tombs au milieu des jacobins assembls.
Ceux-ci, furieux, s'criaient qu'on les gorgeait; et, se prvalant surtout
de ce qu'il se trouvait parmi eux des membres de la convention, ils
disaient qu'on assassinait la reprsentation nationale. Les femmes qui
remplissaient leurs tribunes, et qu'on appelait _les furies de la
guillotine_, avaient voulu sortir pour chapper au danger; mais les jeunes
gens qui les attendaient, s'tant saisis de celles qui cherchaient  fuir,
leur avaient fait subir les traitemens[1] les plus indcens[1], et en
avaient mme chti quelques-unes avec cruaut. Plusieurs taient rentres
dans la salle, perdues, cheveles, disant qu'on voulait les gorger. Les
pierres pleuvaient toujours dans l'assemble. Les jacobins avaient alors
rsolu de faire des sorties et de tomber sur les assaillans[1]. L'nergique
Duhem, arm d'un bton, s'tait mis  la tte de l'une de ces sorties, et
il en tait rsult une cohue pouvantable dans la rue Saint-Honor. Si de
part et d'autre les armes eussent t meurtrires, un massacre s'en serait
suivi. Les jacobins taient rentrs avec quelques prisonniers; les jeunes
gens, rests au dehors, menaaient, si on ne leur rendait pas leurs
camarades, de fondre dans la salle, et de tirer de leurs adversaires la
plus clatante vengeance.

Cette scne durait depuis plusieurs heures avant que les comits de
gouvernement fussent runis et pussent donner des ordres. Des missaires,
partis des Jacobins, taient venus dire au comit de sret gnrale qu'on
assassinait les dputs qui sigeaient dans la socit. Les quatre comits,
de salut public, de sret gnrale, de lgislation et de la guerre,
s'taient rassembls, et avaient arrt d'envoyer sur-le-champ des
patrouilles, pour dgager leurs collgues compromis dans cette scne plus
scandaleuse que meurtrire.

Les patrouilles partirent avec un membre de chaque comit pour se rendre
sur le lieu du combat: il tait huit heures. Les membres des comits qui
conduisaient les patrouilles ne firent pas charger les assaillans, comme le
dsiraient les jacobins; ils ne voulurent pas non plus entrer dans la
salle, comme les y engageaient ceux de leurs collgues qui s'y trouvaient;
ils restrent dehors, invitant les jeunes gens  se dissiper, et promettant
de faire rendre leurs camarades. En effet, ils dissiprent peu  peu les
groupes; ils firent ensuite vacuer la salle des Jacobins, et renvoyrent
tout le monde chez soi.

Le calme rtabli, ils retournrent vers leurs collgues, et les quatre
comits passrent la nuit  discuter sur le parti  prendre. Les uns
taient d'avis de suspendre les jacobins, les autres s'y opposaient.
Thuriot surtout, quoique l'un des adversaires de Robespierre au 9
thermidor, commenait  s'effrayer de la raction, et semblait pencher pour
les jacobins. On se spara sans avoir pris un parti.

Le lendemain matin (20 brumaire), une scne des plus violentes clata dans
l'assemble. Duhem fut le premier, comme on le pense bien,  soutenir que
la veille on avait gorg les patriotes, et que le comit de sret
gnrale n'avait pas fait son devoir. Les tribunes prenant part  la
discussion faisaient un bruit pouvantable, et semblaient d'un ct
appuyer, de l'autre contester les faits. On fit sortir les perturbateurs,
et immdiatement aprs une foule de membres demandrent la parole: Bourdon
(de l'Oise), Rewbell, Clausel, pour appuyer le comit; Duhem, Duroy,
Bentabolle pour le combattre. Chacun parla  son tour, prsenta les faits
dans un sens, et fut interrompu par les dmentis de ceux qui avaient vu les
faits dans un sens contraire. Les uns n'avaient aperu que des groupes o
l'on maltraitait les patriotes; les autres n'avaient rencontr que des
groupes o l'on maltraitait les jeunes gens, et o l'on attaquait la
convention et les comits. Duhem, qui pouvait difficilement se contenir
dans toutes les discussions de ce genre, s'cria que les coups avaient t
dirigs par les aristocrates qui dnaient chez la Cabarrus, et qui allaient
chasser au Raincy. On lui retira la parole, et ce qui demeura vident au
milieu de ce conflit d'assertions contraires, c'est que les comits, malgr
leur empressement  se runir et  convoquer la force arme, n'avaient pu
cependant l'envoyer que fort tard sur les lieux; qu'une fois les
patrouilles diriges vers la rue Saint-Honor, ils n'avaient pas voulu
dgager les jacobins par la force, et s'taient contents de faire couler
peu  peu l'attroupement; qu'enfin, ils avaient montr une indulgence assez
naturelle pour les groupes qui criaient _Vive la convention!_, et dans
lesquels on ne disait pas que le gouvernement ft livr  des
contre-rvolutionnaires. On ne pouvait gure, en effet, leur demander
davantage. Empcher qu'on ne maltraitt leurs ennemis tait leur devoir;
mais c'tait trop exiger de vouloir qu'ils chargeassent  la baonnette
leurs propres amis, c'est--dire ces jeunes gens qui tous les jours se
prsentaient en foule prts a les appuyer contre les rvolutionnaires. Ils
dclarrent  la convention qu'ils avaient pass la nuit  discuter la
question de savoir s'il fallait ou non suspendre les jacobins. On leur
demanda s'ils avaient arrt un projet, et sur leur dclaration qu'ils ne
s'taient pas encore entendus, on leur renvoya le tout pour prendre un
parti, et venir ensuite soumettre leur rsolution  l'assemble.

Cette journe du 20 fut un peu plus calme, parce qu'il n'y avait pas
runion aux jacobins, mais le lendemain 21, jour de sance, les
rassemblemens se renouvelrent. Des deux cts on semblait prpar, et il
tait vident qu'on allait en venir aux mains dans la soire mme. Les
quatre comits se runirent aussitt, suspendirent par un arrt les
sances des jacobins, et ordonnrent que la clef de la salle fut apporte
sur-le-champ au secrtariat du comit de sret gnrale.

L'ordre fut excut, la salle ferme, et les clefs portes au secrtariat.
Cette mesure prvint le tumulte qu'on redoutait; les rassemblemens se
dissiprent, et la nuit fut parfaitement calme. Le lendemain, Laignelot
vint au nom des quatre comits faire part  la convention de l'arrt
qu'ils avaient pris. Nous n'avons jamais eu, dit-il, l'intention
d'attaquer les socits populaires; mais nous avons le droit de fermer les
portes l o il s'lve des factions, et o l'on prche la guerre civile.
La convention le couvrit d'applaudissemens. L'appel nominal fut demand, et
l'arrt fut sanctionn  la presque unanimit, au milieu des acclamations
et des cris de _Vive la rpublique! vive la convention!_

Ainsi finit cette socit dont le nom est rest si clbre et si odieux, et
qui, semblable  toutes les assembles,  tous les hommes qui figurrent
successivement sur la scne, semblable  la rvolution mme, eut le mrite
et les torts de l'extrme nergie. Place au-dessous de la convention,
ouverte  tous les nouveaux venus, elle tait la lice o les jeunes
rvolutionnaires qui n'avaient pas figur encore, et qui taient impatiens
de se montrer, venaient essayer leurs forces, et presser la marche
ordinairement plus lente des rvolutionnaires dj assis au pouvoir. Tant
qu'il fallut de nouveaux sujets, de nouveaux talens, de nouvelles vies
prtes  se sacrifier, la socit des jacobins fut utile, et fournit des
hommes dont la rvolution avait besoin dans cette lutte sanglante et
terrible. Quand la rvolution, arrive  son dernier terme, commena 
rtrograder, c'est dans la socit des jacobins que furent refouls les
hommes ardens[1] levs dans son sein, et qui avaient survcu  cette
action violente. Bientt elle devint importune par ses inquitudes,
dangereuse mme par ses terreurs. Elle fut alors sacrifie par les hommes
qui cherchaient  ramener la rvolution du terme extrme o elle tait
arrive,  un juste milieu de raison, d'quit, de libert, et qui,
aveugls, comme tous les hommes qui agissent, par l'esprance, croyaient
pouvoir la fixer dans ce milieu dsir. Ils avaient raison sans doute de
vouloir revenir  la modration, et les jacobins avaient raison de leur
dire qu'ils allaient  la contre-rvolution. Les rvolutions, semblables 
un pendule violemment agit, courant d'une extrmit  une autre, on est
toujours fond  leur prdire des excs; mais heureusement les socits
politiques, aprs avoir violemment oscill en sens contraires, finissent
par se renfermer dans un mouvement gal et justement limit. Mais que de
temps encore, que de maux, que de sang avant d'arriver  cette heureuse
poque! Nos devanciers les Anglais eurent encore  traverser Cromwell et
deux Stuarts.

Les jacobins disperss n'taient pas gens  se renfermer dans la vie
prive, et  renoncer aux agitations politiques. Les uns se rfugirent au
club lectoral, qui, chass de l'vch par les comits, s'tait runi dans
une des salles du Musum; les autres se portrent au faubourg
Saint-Antoine, dans la Socit populaire de la section des Quinze-Vingts.
C'est l que se runissaient les hommes les plus marquans et les plus
prononcs du faubourg. Les jacobins s'y prsentrent en foule le 24
brumaire, en disant: Braves citoyens du faubourg Antoine, vous qui tes
les seuls soutiens du peuple, vous voyez les malheureux jacobins
perscuts. Nous vous demandons  tre reus dans votre socit. Nous nous
sommes dit: Allons au faubourg Antoine, nous y serons inattaquables;
runis, nous porterons des coups plus srs pour garantir le peuple et la
convention de l'esclavage. Ils furent tous admis sans examen, se permirent
les propos les plus violens et les plus dangereux, et lurent plusieurs fois
cet article de la dclaration des droits: _Quand le gouvernement viole les
droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple le plus sacr des
droits et le plus indispensable des devoirs._

Les comits, qui avaient essay leurs forces, et qui se sentaient capables
de vigueur, ne crurent pas devoir poursuivre les jacobins dans leur asile,
et leur permirent de vains propos, se tenant prts  agir au premier
signal, si les faits venaient  suivre les paroles.

La plupart des sections de Paris reprirent courage, expulsrent de leur
sein ce qu'on appelait les terroristes, qui se retirrent du ct du
Temple, vers les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau. Dlivres de
cette opposition, elles rdigrent de nombreuses adresses pour fliciter la
convention de l'nergie qu'elle venait de dployer contre les _complices de
Robespierre_. De presque toutes les villes partirent des adresses
semblables, et la convention, ainsi entrane dans la direction qu'elle
venait de prendre, s'y engagea encore davantage. Les soixante-treize dj
redemands le furent tous les jours  grands cris par les membres du centre
et du ct droit, qui tenaient  se renforcer de soixante-treize voix, et
qui voulaient surtout assurer la libert du vote en rappelant leurs
collgues. Les soixante-treize furent enfin largis et rintgrs; la
convention, sans s'expliquer sur le 31 mai, dclara qu'on avait pu penser
sur cet vnement autrement que la majorit, sans pour cela tre coupable.
Ils rentrrent tous ensemble, le vieux Dusaulx  leur tte. Celui-ci prit
la parole pour eux, et assura qu'en venant se rasseoir  ct de leurs
collgues ils dposaient tout ressentiment, et n'taient occups que du
dsir de faire le bien public. Ce pas fait, il n'tait plus temps de
s'arrter. Louvet, Lanjuinais, Henri Larivire, Doulcet, Isnard, tous les
girondins chapps  la proscription, et cachs la plupart dans des
cavernes, crivirent et demandrent leur rintgration. Une scne violente
s'leva  ce sujet. Les thermidoriens, pouvants de la rapidit de la
raction, s'arrtrent, et imposrent au ct droit qui, croyant avoir
besoin d'eux, n'osa pas leur dplaire et cessa d'insister. Il fut dcrt
que les dputs mis hors la loi ne seraient plus poursuivis, mais qu'ils ne
rentreraient pas dans le sein de l'assemble.

Le mme esprit qui faisait absoudre les uns devait porter  condamner les
autres. Un vieux dput, nomm Raffron, s'cria qu'il tait temps de
poursuivre tout ce qui tait coupable, et de prouver  la France que la
convention n'tait pas complice des assassins; il demanda qu'on mt
sur-le-champ en jugement Lebon et David, tous deux arrts. Ce qui s'tait
pass dans le Midi, et surtout  Bdouin (Vaucluse), ayant t connu, on
voulut un rapport et un acte d'accusation contre Maignet. Une foule de voix
demandrent le jugement de Fouquier-Tinville, et une instruction contre
l'ancien ministre de la guerre Bouchotte, celui qui avait livr les bureaux
de la guerre aux jacobins. On fit la mme proposition contre l'ex-maire
Pache, complice, disait-on, des hbertistes, et sauv par Robespierre. Au
milieu de ce torrent d'attaques contre les chefs rvolutionnaires, les
trois chefs principaux, long-temps dfendus, devaient enfin succomber.
Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrre, accuss de nouveau, et d'une
manire formelle par Legendre, ne purent chapper au sort commun. Les
comits ne purent se dispenser de recevoir la dnonciation, et de donner
leur avis. Lecointre, dclar calomniateur dans sa premire accusation,
annona qu'il avait fait imprimer les pices qui lui avaient manqu
d'abord; elles furent renvoyes aux comits: ceux-ci, entrans par
l'opinion, n'osrent pas rsister, et dclarrent qu'il y avait lieu 
examen contre Billaud, Collot et Barrre, mais non contre Vadier, Vouland,
Amar et David.

Le procs de Carrier, longuement instruit en prsence d'un public qui
dguisait mal l'esprit de raction dont il tait anim, s'acheva enfin le
26 frimaire (16 dcembre). Carrier et deux membres du comit
rvolutionnaire de Nantes, Pinel et Grand-Maison, furent condamns  la
peine de mort, comme agens et complices du systme de la terreur; les
autres furent acquitts comme excuss de leur participation aux noyades par
l'obissance  leurs suprieurs. Carrier, persistant  soutenir que la
rvolution tout entire, ceux qui l'avaient faite, soufferte ou dirige,
taient aussi coupables que lui, fut tran  l'chafaud: il prit de la
rsignation au moment fatal, et reut la mort avec calme et courage. En
preuve de l'entranement aveugle des guerres civiles, on citait de Carrier
des traits de caractre qui, avant sa mission  Nantes, prouvaient chez lui
une humeur nullement sanguinaire. Les rvolutionnaires, tout en condamnant
sa conduite, furent effrays de son sort; ils ne pouvaient pas se
dissimuler que cette excution tait le commencement de sanglantes
reprsailles que leur prparait la contre-rvolution. Outre les poursuites
diriges contre les reprsentans membres des anciens comits, ou envoys en
mission, d'autres lois rcemment rendues leur prouvaient que la vengeance
allait descendre plus bas, et que l'infriorit du rle ne les sauverait
pas. Un dcret obligea tous ceux qui avaient rempli des fonctions
quelconques et mani les deniers publics,  rendre compte de leur gestion.
Or, comme tous les membres des comits rvolutionnaires avaient form des
caisses avec le revenu des impts, avec l'argenterie des glises, avec les
taxes rvolutionnaires, pour organiser les premiers bataillons de
volontaires, pour solder des armes rvolutionnaires, pour payer des
transports, pour faire la police, pour mille dpenses enfin du mme genre,
il tait vident que tout individu, fonctionnaire pendant la terreur,
allait tre expos  des poursuites.

 ces craintes fondes se joignaient encore des bruits fort alarmans. On
parlait de paix avec la Hollande, la Prusse, l'Empire, l'Espagne, la Vende
mme, et on prtendait que les conditions de cette paix seraient funestes
au parti rvolutionnaire.

FIN DU TOME SIXIME.


TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME SIXIME.


CHAPITRE XIX.

Rsultats des dernires excutions contre les partis ennemis du
gouvernement.-Dcret contre les ex-nobles.--Les ministres sont abolis et
remplacs par des commissions.--Efforts du comit de Salut Public pour
concentrer tous les pouvoirs dans sa main.--Abolition des socits
populaires, except celle des jacobins.--Distribution du pouvoir et de
l'administration entre les membres du comit.--La convention, d'aprs le
rapport de Robespierre, dclare, au nom du peuple franais, la
reconnaissance de l'tre suprme et de l'immortalit de l'me.


CHAPITRE XX.

tat de l'Europe au commencement de l'anne 1794 (an II).--Prparatifs
universels de guerre. Politique de Pitt. Plans des coaliss et des
Franais.-tat de nos armes de terre et de mer.--Activit et nergie du
gouvernement pour trouver et utiliser les ressources.--Ouverture de la
campagne; occupation des Pyrnes et des Alpes.--Oprations dans les
Pays-Bas. Combats sur la Sambre et sur la Lys. Victoire de Turcoing.--Fin
de la guerre de la Vende.--Commencement de la guerre des
chouans.--vnemens dans les colonies. Dsastre de Saint-Domingue. Perte de
la Martinique.--Bataille navale.


CHAPITRE XXI.

Situation intrieure an commencement de l'anne 1794.-Travaux
administratifs du comit.--Lois des finances. Capitalisation des rentes
viagres.-tat des prisons. Perscutions politiques. Nombreuses
excutions.--Tentative d'assassinat sur Robespierre et
Collot-d'Herbois.--Domination de Robespierre.--La secte de la _mre de
Dieu_.--Des divisions se manifestent entre les comits.--Fte  l'tre
suprme.--Loi du 22 prairial rorganisant le tribunal
rvolutionnaire.--Terreur extrme. Grandes excutions  Paris. Missions de
Lebon, Carrier et Maignet; cruauts atroces commises par eux. Noyades dans
la Loire.--Rupture entre les chefs du comit de salut public; retraite de
Robespierre.


CHAPITRE XXII.

Oprations de l'arme du Nord vers le milieu de 1794. Prise
d'Ypres.-Formation de l'arme de Sambre-et-Meuse. Bataille de Fleurus.
Occupation de Bruxelles.--Derniers jours de la terreur; lutte de
Robespierre et des triumvirs contre les autres membres des comits.
Journes des 8 et 9 thermidor; arrestation et supplice de Robespierre,
Saint-Just.--Marche de la rvolution depuis 89 jusqu'au 9 thermidor.


CHAPITRE XXIII.

Consquences du 9 thermidor.--Modifications apportes au gouvernement
rvolutionnaire.--Rorganisation du personnel des comits.--Rvocation de
la loi du 22 prairial; dcrets d'arrestation contre Fouquier-Tinville,
Lebon, Rossignol, et autres agens de la dictature; suspension du tribunal
rvolutionnaire; largissement des suspects.--Deux partis se forment, les
montagnards et les thermidoriens.--Rorganisation des comits de
gouvernement.--Modifications des comits rvolutionnaires.--tat des
finances, du commerce et de l'agriculture aprs la terreur.--Accusation
porte contre les membres des anciens comits, et dclare calomnieuse par
la convention.--Explosion de la poudrire de Grenelle; exaspration des
partis.--Rapport fait  la convention sur l'tat de la France.--Nombreux et
importans dcrets sur toutes les parties de l'administration.-Les restes de
Marat sont transports au Panthon et mis  la place de ceux de Mirabeau.


CHAPITRE XXIV.

Reprise des oprations militaires.--Reddition de Cond, Valenciennes,
Landrecies et le Quesnoy. Dcouragement des coaliss.--Bataille de l'Ourthe
et de la Ror.--Passage de la Meuse.--Occupation de toute la ligne du
Rhin.--Situation des armes aux Alpes et aux Pyrnes. Succs des Franais
sur tous les points.--tat de la Vende et de la Bretagne; guerre des
chouans. Puisaye, agent principal royaliste en Bretagne.--Rapports du parti
royaliste avec les princes franais et l'tranger. Intrigues  l'intrieur;
rles des princes migrs.


CHAPITRE XXV.

Hiver de l'an III. Rformes administratives dans toutes les
provinces.-Nouvelles moeurs. Parti thermidorien; la _jeunesse dore_.
Salons de Paris-Lutte des deux partis dans les sections; rixes et scnes
tumultueuses.-Violences du parti rvolutionnaire aux Jacobins et au club
lectoral.-Dcrets sur les socits populaires--Dcrets relatifs aux
finances. Modifications au _maximum_ et aux rquisitions.--Procs de
Carrier.-Agitation dans Paris, et exaspration croissante des deux
partis.--Attaque de la salle des Jacobins par la jeunesse dore.-Clture du
club des Jacobins.-Rentre des soixante-treize dputs emprisonns aprs le
31 mai.-Condamnation et supplice de Carrier.-Poursuites commences contre
Billaud-Varennes, Collot d'Herbois et Barrre.

FIN DE LA TABLE.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Rvolution franaise, VI
by Adolphe Thiers

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK REVOLUTION FRANCAISE, VI ***

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charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

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