Project Gutenberg's Le socialisme en danger, by Ferdinand Domela Nieuwenhuis

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Title: Le socialisme en danger

Author: Ferdinand Domela Nieuwenhuis

Release Date: February 29, 2004 [EBook #11380]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SOCIALISME EN DANGER ***




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LE SOCIALISME

EN DANGER



Ce volume a t dpos au Ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en mai 1897.

       *       *       *       *       *

_Ouvrages dj publis dans la Bibliothque Sociologique_:

  1.--LA CONQUTE DU PAIN, par _Pierre Kropotkine_. Un
  volume in-18, avec prface par _lise Reclus_, 5e dition.
  Prix....................................................... 3 50

  2.--LA SOCIT MOURANTE ET L'ANARCHIE, _par Jean Grave_.
  Un volume in-18, avec prface par _Octave Mirbeau._
  (_Interdit_.--Rare). Prix............................. 5 fr.

  3.--DE LA COMMUNE  L'ANARCHIE, par _Charles Malato_.
  Un volume in-18, 2e dition. Prix.......................... 3 50

  4.--OEUVRES de _Michel Bakounine_. Fdralisme, Socialisme
  et Antithologisme. Lettres sur le Patriotisme.
  Dieu et l'tat. Un volume in-18, 2e dition. Prix.......... 3 50

  5.--ANARCHISTES, moeurs du jour, roman, par _John-Henry
  Mackay_, traduction de _Louis de Hessem_. Un volume
  in-18. (_puis_.) Prix............................... 5 fr.

  6.--PSYCHOLOGIE DE L'ANARCHISTE-SOCIALISTE, par _A. Hamon_.
  Un volume in-18, 2e dit. Prix............................. 3 50

  7.--PHILOSOPHIE DU DTERMINISME. Rflexions sociales, par
  _Jacques Sautarel_. Un volume in-18, 2e dit. Prix.... 3 50

  8.--LA SOCIT FUTURE, par _Jean Grave_. Un vol. in-18,
  6e dition.

  9.--L'ANARCHIE. Sa philosophie.--Son idal, par _Pierre
  Kropotkine_. Une brochure in-18, 3e dition. Prix....... 1 00

  10.--LA GRANDE FAMILLE, roman militaire, par _Jean
  Grave_. Un vol. in-18, 3e dition. Prix................. 3 50

  11.--LE SOCIALISME ET LE CONGRS DE LONDRES, par
  _A. Hamon_. Un volume in-18, 2e dit.................. 3 50

  12.--LES JOYEUSETS DE L'EXIL, par _Charles Malato_.
  Un volume in-18. 2e dit. Prix............................. 3 50

  13.--HUMANISME INTGRAL. Le duel des sexes.--La cit
  future, par _Lopold Lacour_. Un volume in-18, 2e dit.
  Prix....................................................... 3 50

  14.--BIRIBI, arme d'Afrique, roman, par _Georges Darien_.
  Un volume in-18, 2e dition. Prix.......................... 3 50

  15.--LE SOCIALISME EN DANGER, par _Domela Nieuwenhuis_
  Un vol. in-18, avec prface par _lise Reclus_. Prix. 3 50

  16.--PHILOSOPHIE DE L'ANARCHIE, par _Charles Malato_. Un
  vol. in-18. Prix........................................... 3 50

  17.--L'INDIVIDU ET LA SOCIT, par _Jean Grave_. Un vol.
  in-18. Prix................................................ 3 50

_Sous Presse_:

  L'VOLUTION, LA RVOLUTION ET L'IDAL ANARCHIQUE, par
  _lise Reclus_.

  L'TAT, par _Pierre Kropotkine_.

  SOUS L'ASPECT DE LA RVOLUTION, par _Bernard Lazare_.




F. DOMELA NIEUWENHUIS

LE SOCIALISME EN DANGER

PRFACE PAR LISE RECLUS


[Illustration]

1897




PRFACE



L'ouvrage de notre ami, Domela Nieuwenhuis, est le fruit de patientes
tudes et d'expriences personnelles trs profondment vcues; quatre
annes ont t employes  la rdaction de ce travail.  une poque
comme la ntre, o les vnements se pressent, o la rapide succession
des faits rend de plus en plus pre la critique des ides, quatre ans
constituent dj une longue priode de la vie, et certes, pendant ce
temps, l'auteur a pu observer bien des changements dans la socit, et
son propre esprit a subi une certaine volution. Les trois parties de
l'ouvrage, parues  de longs intervalles dans _la Socit Nouvelle_,
tmoignent des tapes parcourues. En premier lieu, l'crivain tudie
les divers courants de la Dmocratie sociale en Allemagne; puis,
pouvant par le recul de l'esprit rvolutionnaire qu'il a reconnu dans
le socialisme allemand, il se demande si l'volution socialiste ne
risque pas de se confondre avec les revendications anodines de la
bourgeoisie librale; enfin, reprenant l'tude des manifestations de la
pense sociale, il constate qu'il n'y a point  dsesprer, et que la
rgression d'une cole, o l'on s'occupe de commander et de discipliner
plus que de penser et d'agir, est trs largement compense par la
croissance du socialisme libertaire, o les compagnons d'oeuvre, sans
dictateurs, sans asservissement  un livre ou  un recueil de formules,
travaillent de concert  fonder une socit d'gaux.

Les documents cits dans ce livre ont une grande importance historique.
Sous les mille apparences de la politique officielle--formules de
diplomates, visites russes, gnuflexions franaises, toasts d'empereurs,
rcitations de vers et dcorations de valets,--apparences que l'on a
souvent la navet de prendre pour de l'histoire, se produit la grande
pousse des proltaires naissant  la conscience de leur tat,  la
rsolution ferme de se faire libres, et se prparant  changer l'axe de
la vie sociale par la conqute pour tous d'un bien-tre qui est encore
le privilge de quelques-uns. Ce mouvement profond, c'est l l'histoire
vritable, et nos descendants seront heureux de connatre les pripties
de la lutte d'o naquit leur libert!

Ils apprendront combien fut difficile dans notre sicle le progrs
intellectuel et moral qui consiste  se gurir des individus. Certes,
un homme peut rendre de grands services  ses contemporains par
l'nergie de sa pense, la puissance de son action, l'intensit de son
dvouement; mais, aprs avoir fait son oeuvre, qu'il n'ait pas la
prtention de devenir un dieu, et surtout que, malgr lui, on ne le
considre pas comme tel! Ce serait vouloir que le bien fait par
l'individu se transformt en mal au nom de l'idole. Tout homme faiblit
un jour aprs avoir lutt, et combien parmi nous cdent  la fatigue, ou
bien aux sollicitations de la vanit, aux embches que tendent de
perfides amis! Et mme le lutteur ft-il rest vaillant et pur jusqu'
la fin, on lui prtera certainement un autre langage que le sien, et
mme on utilisera les paroles qu'il a prononces en les dtournant de
leur sens vrai.

Ainsi voyez comment on a trait cette individualit puissante, Marx, en
l'honneur duquel des fanatiss, par centaines de mille, lvent les bras
au ciel, se promettant d'observer religieusement sa doctrine! Tout un
parti, toute une arme ayant plusieurs dizaines de dputs au Parlement
germanique, n'interprtent-ils pas maintenant cette doctrine marxiste
prcisment en un sens contraire de la pense du matre? Il dclara que
le pouvoir conomique dtermine la forme politique des socits, et l'on
affirme maintenant en son nom que le pouvoir conomique dpendra d'une
majorit de parti dans les Assembles politiques. Il proclama que
l'tat, pour abolir le pauprisme, doit s'abolir lui-mme, car
l'essence du mal gt dans l'existence mme de l'tat! Et l'on se met
dvotement  son ombre pour conqurir et diriger l'tat! Certes, si la
politique de Marx doit triompher, ce sera, comme la religion du Christ,
 la condition que le matre, ador en apparence, soit reni dans la
pratique des choses.

Les lecteurs de Domela Nieuwenhuis apprendront aussi  redouter le
danger que prsentent les voies obliques des politiciens. Quel est
l'objectif de tous les socialistes sincres? Sans doute chacun d'eux
conviendra que son idal serait une socit o chaque individu, se
dveloppant intgralement dans sa force, son intelligence et sa beaut
physique et morale, contribuera librement  l'accroissement de l'avoir
humain. Mais quel est le moyen d'arriver le plus vite possible  cet
tat de choses? Prcher cet idal, nous instruire mutuellement, nous
grouper pour l'entr'aide, pour la pratique fraternelle de toute oeuvre
bonne, pour la rvolution!, diront tout d'abord les nafs et les
simples comme nous.--Ah! quelle est votre erreur! nous est-il rpondu:
le moyen est de recueillir des votes et de conqurir les pouvoirs
publics. D'aprs ce groupe parlementaire, il convient de se substituer
 l'tat et, par consquent, de se servir des moyens de l'tat, en
attirant les lecteurs par toutes les manoeuvres qui les sduisent, en
se gardant bien de heurter leurs prjugs. N'est-il pas fatal que les
candidats au pouvoir, dirigs par cette politique, prennent part aux
intrigues, aux cabales, aux compromis parlementaires? Enfin, s'ils
devenaient un jour les matres, ne seraient-ils pas forcment entrans
 employer la force, avec tout l'appareil de rpression et de
compression qu'on appelle l'arme citoyenne ou nationale, la
gendarmerie, la police et tout le reste de l'immonde outillage? C'est
par cette voie si largement ouverte depuis le commencement des ges, que
les novateurs arriveront au pouvoir, en admettant que les baonnettes ne
renversent pas le scrutin avant la date bienheureuse.

Le plus sr encore est de rester nafs et sincres, de dire simplement
quelle est notre nergique volont, au risque d'tre appels utopistes
par les uns, abominables, monstrueux, par les autres. Notre idal
formel, certain, inbranlable est la destruction de l'tat et de tous
les obstacles qui nous sparent du but galitaire. Ne jouons pas au plus
fin avec nos ennemis. C'est en cherchant  duper que l'on devient dupe.

Telle est la morale que nous trouvons dans l'oeuvre de Nieuwenhuis.
Lisez-la, vous tous que possde la passion de la vrit et qui ne la
cherchez pas dans une proclamation de dictateur ni dans un programme
crit par tout un conseil de grands hommes.


lise RECLUS.




I

LES DIVERS COURANTS

DE LA DMOCRATIE SOCIALISTE ALLEMANDE


Au Congrs des dmocrates-socialistes allemands tenu  Erfurt en 1891,
une lutte s'est engage, qui intresse au plus haut degr le mouvement
socialiste du monde entier, car, avec une lgre nuance de terminologie,
elle se reproduit identiquement entre les diffrentes fractions du parti
socialiste.

D'un ct ( droite) tait Vollmar, l'homme que l'on s'attendait  voir
sous peu se mettre  la tte des radicaux, comme, du reste, il l'avait
dj fait pressentir au Congrs de Halle. Il fit un discours qui, sous
plus d'un rapport, tait un vritable chef-d'oeuvre, dmontrant qu'il
tait parfaitement en tat de se dfendre. De l'autre ct il y avait
Wildberger, montant  la tribune comme porte-parole de l'opposition
berlinoise. Et entre eux Bebel et Liebknecht, pris entre l'enclume et le
marteau, apparaissaient comme de tristes tmoignages d'insexualit.

Une lecture consciencieuse du compte-rendu du Congrs--dont nous avons
attendu la publication pour ne pas baser notre jugement sur des extraits
de journaux--nous remplit d'une certaine piti envers des hommes qui,
durant de longues annes, ont dfendu et dirig le mouvement en
Allemagne et qui,  prsent, occupent le juste milieu et ont t
attaqus des deux cts  la fois.

Vollmar disait ne dsirer aucune tactique nouvelle, il ajoutait qu'il
se rclamait de la ligne de conduite suivie jusqu'ici, mais qu'il en
voulait la continuation logique. Et pourtant Bebel lui rpondait que:
Si le parti suivait la tactique de Vollmar, en concentrant toute son
agitation sur la lutte pour ces cinq articles du programme[1] et
abandonnait provisoirement le vritable but, cela ferait une agitation
qui, d'aprs mon opinion (dit Bebel), aboutirait fatalement  la
dcomposition du parti. Cela signifierait l'abandon complet de notre but
final. Nous agirions dans ce cas tout  fait autrement que nous ne le
devrions et que nous l'avons fait jusqu'ici. Nous avons toujours lutt
pour obtenir le plus possible de l'tat actuel, sans perdre de vue
pourtant que tout cela ne constitue qu'une faible concession, _ne change
absolument rien au vritable tat des choses_. Nous devons maintenir
l'ensemble de nos revendications, et chaque nouvelle concession n'a pour
nous d'autre but que d'amliorer nos bases d'action et nous permettre de
mieux nous armer.

Fischer alla plus loin et dit: Si nous admettons le point de vue de
Vollmar, nous n'avons qu' supprimer immdiatement dans notre programme
les mots: parti socialiste-dmocrate, pour les remplacer par:
programme du parti ouvrier allemand... La tactique de Vollmar tend 
obtenir la ralisation de ces cinq articles--qu'il considre comme les
plus ncessaires--comme tant eux-mmes le but final; nous tenons au
contraire  dclarer que toutes ces reformes que nous rclamons, ne sont
dsires par nous que parce que nous pensons qu'elles encourageront les
ouvriers dans la lutte pour la conqute dfinitive de leurs droits.
Elles ne sont pour nous que des moyens, tandis que pour Vollmar elles
constituent le but mme, la principale raison d'existence du parti... Le
Congrs doit se prononcer, sans la moindre quivoque, soit pour le
maintien des dcisions prises  Saint-Gall, soit pour l'adoption de la
tactique de Vollmar, laquelle--qu'il le veuille ou non--aura comme
consquence une scission et concentre toutes les forces du parti sur ces
cinq revendications qui, suivant nous, n'ont qu'une importance
secondaire  ct du but final.

Liebknecht est du mme avis lorsqu'il dit: Vollmar a le _droit_ de
proposer qu'on suive une autre voie, mais le parti a le _devoir_, dans
l'intrt mme de son existence, de rejeter rsolument cette tactique
nouvelle qui le conduirait  sa perte,  son masculation complte, et
qui transformerait le parti rvolutionnaire et dmocratique en un parti
socialiste-gouvernemental ou socialiste-national-libral. Bref, le
succs, l'existence mme de la social-dmocratie exigent absolument que
nous dclarions n'avoir rien de commun avec la tactique que Vollmar a
prconise  Munich et qu'il n'a pas rejete ici.

Cependant, dans son journal, _Die Mnchener Post_, Vollmar avait runi
quelques citations, prises dans des discours prononcs au Reichstag par
diffrents membres socialistes, et il les avait compares avec certaines
de ses propres assertions pour prouver que les mmes principes,
actuellement par lui dfendus, avaient toujours t suivis par des
dputs socialistes sans qu'on les et attaqus pour cela, et il
dclarait que loin de proposer nullement une tactique nouvelle, il ne
faisait que suivre l'ancienne.

Voici quelques-unes de ces citations mises en regard des assertions de
Vollmar:


Si nous avions t consults,      L'annexion de
nous aurions certainement          l'Alsace-Lorraine est un fait
fond autrement l'unit            accompli, et ici, dans cette
allemande en 1870-71. Mais         enceinte, nous avons, de notre
puisque maintenant elle existe     ct, dclar de la faon la
telle qu'elle, nous                plus catgorique que nous
n'entendons pas puiser nos        reconnaissons comme de droit
forces en d'interminables et       l'tat actuel des choses.
infructueuses rcriminations       AUER. Sance du 9 fvrier
sur le pass, mais, acceptant      1891.
le fait accompli, nous ferons
tout notre possible pour
amliorer cette oeuvre
dfectueuse.


S'il existe un parti ouvrier       Personne, aussi enthousiaste
qui a toujours rempli et           qu'il soit pour des ides
remplira encore les devoirs de     internationalistes, ne dira
fraternit internationale,         que nous n'avons pas de
c'est certainement le parti        devoirs nationaux.
allemand. Mais ceci n'exclut       LIEBKNECHT. Congrs de Halle,
pas pour nous l'existence de       15 octobre 1890.
tches et de devoirs
nationaux.


C'est un symptme heureux de       Je reconnais que l'Allemagne
voir que nous avons en France      est dcide  maintenir la
des amis socialistes, qui          paix. Je suis persuad que ni
combattent les tendances           dans les sphres les plus
chauvines.                         leves, ni dans aucune autre
Mais pourquoi nier que les         couche de la socit, le dsir
sphres dirigeantes dans ce        n'existe de lancer l'Allemagne
pays, par leur chauvinisme         dans une nouvelle guerre. En
nfaste et leur rpugnante         tout cas, nous vivons ici dans
coquetterie avec le czarisme       des conditions indpendantes
russe, sont pour beaucoup la       de notre volont. En France,
cause de l'inquitude et des       on peut le dsapprouver ou le
armements constants de             regretter, mais dans les
l'Europe?                          milieux prdominants, on
                                   pense, aujourd'hui comme
                                   jadis,  faire disparatre les
                                   consquences de la guerre de
                                   1870-71. L'alliance entre la
                                   France et la Russie a t
                                   motive par ces faits. Que
                                   cette alliance ait t
                                   contracte par crit ou non,
                                   elle existe par une certaine
                                   solidarit d'intrts entre
                                   ces deux pays contre
                                   l'Allemagne, et elle
                                   continuera d'exister.
                                   BEBEL. Sance du 25 juin 1890.


Nous n'avons pas besoin de         Si la triple alliance a pu
dire que la diplomatie et ses      tre conclue ... elle l'a t,
oeuvres ne nous inspirent que      parce que les intrts des
trs peu de confiance.             trois puissances, en face de
Nanmoins, nous devons nous        l'entente franco-russe, sont
prononcer pour la triple           ncessairement solidaires, en
alliance dont la raison d'tre     dehors des rapports mutuels
est le maintien de la paix et,     des diffrents peuples de ces
par consquent, est utile.         pays...
                                   Je suis convaincu qu'aucun
                                   homme d'tat, ni en Autriche,
                                   ni en Italie, ni en Allemagne,
                                   ne voudra, tant que cette
                                   situation durera, se dtacher
                                   de cette alliance, car il
                                   exposerait, par cela mme, son
                                   pays  un grand danger, dans
                                   le cas o les deux autres
                                   puissances allies seraient
                                   vaincues dans une guerre.
                                   BEBEL. Sance du 25 juin 1890.


Si jamais quelque part            Nous avons dclar dj bien
l'tranger, l'espoir existe        souvent, et, pour moi, je
qu'en cas d'une attaque contre     renouvelle cette dclaration,
l'Allemagne on pourrait compter    que nous sommes prts  remplir
sur notre abstention, cet          envers la patrie exactement
espoir se verrait compltement     les mmes devoirs que tous les
du. Ds que notre pays sera      autres citoyens... Je sais
attaqu, il n'y aura plus          qu'il n'y a personne parmi
qu'un parti, et nous autres,       nous qui pense diffremment 
dmocrates-socialistes, nous       ce sujet.
ne serions certes pas les          AUER. Sance du 8 dcembre
derniers  remplir notre           1890.
devoir.
                                   Il a t dit ... que le
                                   Reichstag allemand ne
                                   travaille pas avec autant
                                   d'ardeur  la dfense de la
                                   patrie que le Parlement
                                   franais.
                                   Eh bien, moi je dclare que
                                   quand il s'agit de la dfense
                                   de la patrie, tous les partis
                                   sont unis; que s'il s'agit de
                                   se dfendre contre un ennemi
                                   tranger, aucun parti ne
                                   restera en arrire.
                                   LIEBKNECHT. Sance du 16 mai
                                   1891.

                                   L'attaque contre la Russie
                                   officielle, cruelle, barbare,
                                   voire l'anantissement de
                                   cette ennemie de la
                                   civilisation, est donc notre
                                   devoir le plus sacr, que nous
                                   devons remplir jusqu' notre
                                   dernier soupir dans l'intrt
                                   mme du peuple russe, opprim
                                   et gmissant sous le knout. Et
                                   si alors nous combattons dans
                                   les rangs  ct de ceux qui
                                   actuellement sont nos
                                   adversaires, nous ne le
                                   faisons pas pour les sauver
                                   eux et leurs institutions
                                   politiques et conomiques,
                                   mais pour l'Allemagne en
                                   gnral, c'est--dire pour
                                   nous sauver nous-mmes et pour
                                   dlivrer des barbares un pays, o nous
                                   pensons un jour raliser notre
                                   propre idal social.
                                   BEBEL. _Vorwaerts_ du 27 septembre
                                   1891.

Et maintenant, Liebknecht peut prtendre que des citations mutiles
n'ont aucune signification, que les bases sur lesquelles Vollmar
s'appuie s'effondrent. celui-ci se dclare prt--et il a raison--
citer encore d'autres discours absolument analogues. Il parat, du
reste, que Liebknecht a conscience de sa faiblesse, lorsqu'il reconnat
que les expressions cites, scrupuleusement peses, ne sont peut-tre
pas des plus correctes, ce qui ne l'empche pas de protester contre la
supposition d'avoir, lui, Bebel et Auer, voulu prescrire une autre
tactique, une autre action au parti. Cette supposition s'impose
cependant  tous ceux qui ont le moindre sens commun, et toutes les
dclarations de Liebknecht et de la fraction socialiste entire
n'infirmeront nullement ce que Vollmar leur reproche en s'appuyant sur
des citations qui prouvent surabondamment que Bebel et Liebknecht ont
dit exactement la mme chose que lui. Il n'y a donc aucune raison pour
attaquer Vollmar  ce propos,  moins que l'on veuille ici appliquer le
dicton: _Quod licet Jovi, non licet bovi_. Ce qui est permis  Jupiter,
n'est pas permis au boeuf.

Quelle fut la rponse de Vollmar  l'accusation d'avoir voulu inaugurer
une nouvelle tactique? La stratgie que j'ai prconise a dj exist
thoriquement, mais elle tait moins gnralement applique, et comme
explication de cette inconsquence, je cite les jeunes avec leur
phrasologie rvolutionnaire. Je disais dans mon discours: L'action
que j'ai recommande a dj t applique, depuis la suppression de la
loi d'exception, dans beaucoup de cas, tant dans le Reichstag qu'au
dehors. Je ne l'ai donc pas invente, mais je me suis identifi avec
elle; du reste elle a t suivie depuis Halle.  prsent on peut moins
que jamais s'loigner de cette manire de voir. Ceci prouve clairement
que j'ai en vue la tactique existante, celle qui doit tre suivie
d'aprs le rglement du parti.

Un autre dlgu, Schulze, de Magdebourg, dit: Moi aussi, je
dsapprouve la politique de Vollmar, mais celui-ci n'a pourtant rien dit
d'autre,  mon avis, que ce qui a t fait par toute la fraction. Et
Auerbach, de Berlin, ajoute: La faon d'agir des membres du Reichstag
conduit ncessairement  la tactique de Vollmar.

Et le docteur Schonlank s'crie: Les discours de Vollmar  Munich
eussent t mieux  leur place dans la bouche d'un membre de la
Volkspartei que dans celle d'un dmocrate-socialiste...  la suite
d'un vnement imprvu, la chute de Bismarck, Vollmar dsire une
transformation complte de tendance dans notre mouvement, et non
seulement un changement de tactique: il veut remplacer la conception
rvolutionnaire, suivant laquelle l'oppression actuelle de la classe
ouvrire ne pourra tre supprime qu'aprs une transformation radicale
de la production, par un parti ouvrier  l'eau de rose, petit-bourgeois,
et il veut que nous nous contentions de ces faibles concessions!

Auer est du mme avis, lorsqu'il dit: Vollmar s'est incontestablement
prononc, dans son discours comme dans sa brochure, pour la ncessit
d'un changement de la tactique suivie jusqu'ici! Et aprs le second
discours de Vollmar, Bebel dclare fort justement qu'il n'est pas
possible d'admettre ce que Vollmar prtend aujourd'hui, c'est--dire
qu'il n'ait jamais eu l'ide de proposer une nouvelle ligne de conduite.
S'il s'agissait de maintenir l'ancienne, tous ces discours eussent t
superflus. Il voit que Vollmar veut justement le contraire, car la
ralisation complte de notre programme c'est la chose principale et le
reste n'a qu'une importance secondaire. Il nous importe peu de savoir
o nous en sommes au sujet de certaines concessions au moment o nous
croyons pouvoir obtenir le tout. Vollmar au contraire dclare le but
final comme n'ayant pour l'instant qu'une importance secondaire et comme
but principal les revendications directes et immdiatement praticables.
_Ceci constitue une telle antithse de principes, qu'il n'est gure
possible d'en concevoir une plus catgorique, et c'est du devoir du
Congrs de la rsoudre..._

Avec des discours comme ceux de Vollmar, jamais une dmocratie
socialiste ne serait ne. De semblables ides mnent au socialisme
national-libral, c'est--dire  l'introduction de la tactique
nationale-librale dans le parti dmocratique socialiste. Bebel donne
mme une explication de l'volution de Vollmar en l'attribuant  ses
conditions de vie personnelle radicalement changes et  la position
sociale qu'il a acquise dans les dernires annes. Au moment o l'homme
qui occupe une place prpondrante dans un mouvement ne se trouve plus
en contact ininterrompu avec la foule, parce qu'il est arriv  une
autre situation sociale, le danger nat qu'il abandonne la voie commune
et qu'il perde le sentiment de cohsion avec la masse. Vollmar est,
depuis quelques annes dj, plus ou moins isol, d'un ct par son tat
physique et plus encore par des habitudes matrielles plus
avantageuses. Il n'arrive que trop souvent, lorsqu'on se trouve dans une
position qu'on peut considrer soi-mme comme satisfaisante, de supposer
chez la masse affame les mmes sentiments de satisfaction et de penser:
Les rformes ne sont pas si urgentes; soyons prudents et essayons
d'arriver, sans prcipitation, peu  peu,  nos fins. Nous avons le
temps.

Cette remarque est sans doute fort judicieuse et pratique, mais il y a
une chose qui nous tonne, c'est qu'aucun des soi-disant Jeunes gens ne
se soit lev pour dire  Bebel: Est-ce que cette explication de la
faon d'agir de Vollmar n'est pas galement applicable  vous et aux
vtres? Est-ce que le reproche que nous vous adressons d'avoir abandonn
les ides rvolutionnaires, jadis dfendues par vous et suivies par nous
sous votre direction, n'a pas les mmes motifs que ceux que vous
attribuez si justement  Vollmar?

Combien Bebel est rvolutionnaire lorsqu'il se trouve en face de
Vollmar! Et comme son discours peut servir aux Jeunes, contre lui-mme,
avec la lgende: _De re fabula narratur_. C'est de toi qu'il s'agit. Si
nous faisions ce que dsire Vollmar, nous deviendrions fatalement un
parti opportuniste dans le plus mauvais sens du mot. Une pareille
transformation serait pour le parti la mme chose que si l'on brisait la
colonne vertbrale  un tre organique quelconque, auquel on demanderait
ensuite les mmes efforts qu'auparavant. Voil pourquoi je m'oppose  ce
que l'on brise l'pine dorsale  la dmocratie socialiste, c'est--dire
 ce que l'on refoule au second plan son principe essentiel: la lutte
des classes pauvres contre les classes dirigeantes et l'autorit de
l'tat, pour le remplacer par une agitation dulcore et par la lutte
exclusivement en vue de revendications dites pratiques.

Donc, Bebel, Liebknecht, Auer, Fischer, etc., tous sont d'avis que
Vollmar, dans ses discours de Munich, a rellement propos une nouvelle
tactique. L-dessus il y avait unanimit d'apprciation, mme aprs les
discours prononcs par Vollmar au Congrs.

En effet, Liebknecht ne dclarait-il pas qu'aprs avoir entendu Vollmar
il tait plus que jamais d'avis que le Congrs devait se prononcer? Car,
ajoutait-il, bien que Vollmar se dfende de prconiser une nouvelle
orientation, il la dsire nanmoins, et nous emprunte pour le faire,
d'anciens arguments, qu'il dtourne du reste de leur vritable
signification.

Il fallait une dclaration. Bebel proposa donc une rsolution conue en
ces termes:

Le Congrs dclare:

Considrant que la conqute du pouvoir politique est le premier et
principal but vers lequel doit aspirer tout mouvement proltaire
conscient; que cependant la conqute du pouvoir politique ne peut tre
l'oeuvre d'un moment, d'une surprise donnant immdiatement la victoire,
mais doit tre obtenue par un travail assidu et persistant, par le juste
emploi de tous les moyens qui s'offrent pour la propagation de nos ides
et par l'effort de toute la classe ouvrire;

Le Congrs dcide:

Il n'y a pas de raisons pour changer la direction donne jusqu'ici au
parti.

Le Congrs considre plutt comme tant toujours du devoir de ses
membres de tenter par tous les moyens d'obtenir des succs aux lections
du Reichstag, du Landtag et des conseils municipaux, partout o il y a
encore des chances de triompher sans nuire au principe.

Sans caresser la moindre illusion sur la valeur des victoires
parlementaires par rapport  nos principes, tant donns la mesquinerie
et l'gosme de classe des partis bourgeois, le Congrs considre
l'agitation pour les lections du Reichstag, du Landtag et des conseils
municipaux comme particulirement utile pour la propagande socialiste,
parce qu'elle offre la meilleure occasion de se mettre en contact avec
les classes proltariennes et d'clairer ces dernires sur leurs
conditions de classe, et aussi parce que l'emploi de la tribune
parlementaire est le moyen le plus efficace pour dmontrer
l'insuffisance des pouvoirs publics  supprimer les crimes sociaux, et
pour dvoiler devant le monde entier l'incapacit des classes
gouvernantes  satisfaire les besoins nouveaux de la classe ouvrire.

Le Congrs demande aux chefs qu'ils travaillent nergiquement et
srieusement dans le sens du programme du parti, et qu'ils ne perdent
jamais de vue le but intgral et final, sans pour cela ngliger
d'obtenir des concessions des classes dirigeantes.

Le Congrs exige en outre de chaque membre en particulier, qu'il se
soumette aux rsolutions prises par le parti entier, qu'il obisse aux
prescriptions des journaux, tant que ces derniers agissent dans les
limites des pouvoirs qui leur ont t accords et que, en admettant
qu'un parti d'agitation, comme la dmocratie socialiste, ne peut
atteindre son but que par la plus rigoureuse discipline et la soumission
la plus complte, il reconnaisse la ncessit de cette discipline et de
cette soumission.

Le Congrs dclare expressment que le droit de critiquer les
agissements ou les fautes commises soit par les organes, soit par les
reprsentants parlementaires, est un droit que chaque membre peut
exercer, mais il dsire qu'il le critique en des formes permettant  la
fraction attaque de fournir des explications essentielles. Il
recommande particulirement qu'aucun membre ne formule publiquement des
accusations ou des attaques personnelles avant de s'tre assur du
bien-fond de ces accusations ou de ces attaques et avant d'avoir puis
pralablement tous les moyens qui, dans l'organisation du parti, se
trouvent  sa disposition afin d'obtenir satisfaction.

Finalement le Congrs est d'avis que le principe fondamental des statuts
de l'Internationale de 1864 doit toujours tre la ligne de conduite 
suivre par ses membres,  savoir que: La vrit, la justice et la
moralit doivent tre considres comme bases de leurs rapports entre
eux et avec tous les hommes, sans distinction de couleur, de religion ou
de nationalit.

Cette rsolution est, comme la plupart des rsolutions de ce genre,
tellement vague et banale que tout le monde peut l'accepter. Et c'est
justement ce fait, qu'elle peut tre accepte par tout le monde, qui en
dmontre l'insignifiance. Aussi Vollmar n'y voit pas d'inconvnient non
plus. Seulement il dclare ne pas admettre l'explication qu'en donne
Bebel. Certes, dit-il, il n'y a aucune raison pour changer la ligne de
conduite du parti, entendant par l que la tactique, prconise par lui,
Vollmar, a toujours t suivie, mais point logiquement. La consquence
de cet habile arrangement est de remettre indfiniment l'affirmation
d'une dclaration catgorique et de tourner la difficult.

Un des dlgus, Oertel, de Nuremberg, parut l'avoir compris. Il voulut
provoquer une dclaration catgorique concernant l'attitude de Vollmar,
et c'est dans ce but qu'il proposa d'ajouter  la motion Bebel
l'amendement suivant: Le Congrs dclare formellement ne pas partager
l'opinion dfendue par Vollmar dans ses deux discours prononcs 
Munich, le 1er juin et le 6 juillet, concernant le plus urgent devoir de
la dmocratie socialiste allemande et la nouvelle tactique  suivre,
mais la considre au contraire comme nuisible au dveloppement ultrieur
du parti.

 la bonne heure! Voil ce qui tait clair. (La dernire partie de
l'amendement fut abandonne par l'auteur lui-mme.)

Et que pensaient les chefs, de cet amendement?

Auer demande au Congrs d'adopter la rsolution de Bebel _avec
l'amendement Oertel._

Fischer conclut galement  l'adoption.

Liebknecht dclare que l'adoption de l'amendement Oertel est devenue
_une ncessit absolue pour le parti_. Il juge mme bon d'y ajouter:
Dans l'intrt de la vrit, je me rjouis que cette proposition ait
t faite; quant  moi, je voterai pour, et j'espre que le Congrs se
prononcera avec une crasante majorit pour la rsolution Oertel. SI
ELLE N'EST PAS ADOPTE, L'OPPOSITION AURAIT RAISON, ET DANS CE CAS JE
PASSERAI MOI-MME  L'OPPOSITION. Bebel ajoutait qu'il tait
indispensable pour le Congrs de se prononcer nettement. Dans cette
rsolution il doit y avoir quelque chose d'obscur, car Vollmar dclare
l'accepter, sauf les motifs, et Auerbach (de l'opposition) dit
l'accepter intgralement. Donc l'extrme droite et l'extrme gauche se
dclarent d'accord avec l'auteur de la proposition, quant aux termes
dans laquelle cette dernire a t conue. Oertel, lui, ne dteste rien
autant que l'quivoque, et il est prt, lorsqu'il n'y a pas moyen de
faire autrement,  trancher le noeud gordien. Vollmar doit bien se
persuader que ses ides ne trouvent point d'cho ici, et qu'il est donc
indispensable de se prononcer par un catgorique _oui_ ou _non. Tous
jugent donc indispensable l'adoption de l'amendement Oertel._

Vollmar voit dans cet amendement une question personnelle, qu'il ne peut
pas accepter, car elle a un caractre de mfiance. Liebknecht dclare
qu'il n'y a l rien de personnel, car la personnalit de Vollmar n'est
nullement en jeu. Bebel dit la mme chose; il ne s'agit pas d'un dsaveu
mais d'une diffrence d'opinion. Il ne faut pas chercher  voir un vote
de mfiance dans cette rsolution. Il a voulu, par l permettre 
Vollmar, de trouver, aprs rflexion et en toute connaissance de
l'opinion du Congrs, un joint lui permettant d'abandonner les ides par
lui prconises dans ses discours.

Que de considration  l'gard de Vollmar! Malgr les dclarations
nergiques des chefs, la prudence parat s'imposer en face d'un homme
comme Vollmar, surtout lorsque celui-ci dclare: Si la motion Oertel
est adopte, il ne me reste qu' vous dire que dans ce cas je vous ai
adress la parole pour la dernire fois. Il accepte la rsolution sur
les faits, comme elle a t propose par Bebel, mais la critique
personnelle, formule dans la motion Oertel, il la dclare inacceptable.

Que faire  prsent?

Rompre avec Vollmar? Cela est fort risqu. Bebel n'a-t-il pas
catgoriquement dclar que le discours prononc par Vollmar dans ce
milieu a trouv plus d'approbation que ses propres paroles, il le
reconnat trs franchement. Et il ne parat pas avoir grande confiance
dans les membres du parti, puisqu'il les conjure de bien savoir ce
qu'ils font et de ne pas se laisser sduire par les belles phrases du
discours de Vollmar, ni par ses beaux yeux.

Mais voil qu'une proposition intermdiaire est faite par Ehrhardt, de
Ludwigshafen: Aprs que Vollmar s'est prononc sans aucune rserve au
sujet de l'opinion dveloppe par Bebel et d'autres orateurs sur le
maintien de la tactique suivie jusqu'ici, le Congrs dclare la
discussion sur la proposition Oertel termine, et passe  l'ordre du
jour.

C'est la planche du salut. On n'a plus qu' la saisir et tout est dit.
Ce qui suit maintenant ressemble beaucoup  une comdie.

Oertel dclare retirer sa motion, si Vollmar veut agir conformment  la
dernire proposition. (Comment concilier ceci avec son propre ultimatum:
Vollmar ne peut pas se placer au point de vue de la rsolution de
Bebel, car n'a-t-il dit: Il ressort de tout ceci que notre tactique ne
peut pas tre la mme. Bebel cependant a dclar qu'il n'y avait aucune
raison pour changer la tactique actuelle. Vollmar doit donc s'expliquer
plus clairement. L'agitation principale portera galement dans l'avenir
d'excellents fruits.) Et  prsent Vollmar dclare solennellement:
J'ai dj dit dans mon discours que, ds que la chose est srieusement
discute, j'accepte la discussion pourvu qu'elle ne vise aucune
personnalit. Depuis que celui qui a fait la proposition en a enlev le
ct personnel, la chose est pour moi termine.

Au fond, Vollmar n'a rien dit de catgorique, mais il s'est montr
diplomate. Ce qui ne l'empche pas de quitter le terrain en vainqueur.
Et qu'est-ce que firent tous les autres, qui jugeaient absolument
ncessaire l'adoption de la proposition Oertel (dans laquelle ils
dclaraient expressment ne rien voir de personnel)? Ils acceptrent le
retrait de la proposition et personne ne la reprit pour son compte! On
n'osait pas s'en prendre  Vollmar. Avec les Jeunes c'tait moins
risqu. Et l'on barrait  droite. Jusqu'ici nous n'avons pas encore
appris que Liebknecht soit pass aux Jeunes, et cependant la
proposition Oertel n'a pas t vote. On est donc juste aussi avanc
qu'avant! Reste  savoir si les vnements donneront raison  Auerbach,
quand il dit: Je crains que Liebknecht, lui-mme l'a dit, passe
peut-tre, dans un ou deux ans d'ici,  l'opposition de Berlin, si le
Congrs n'accepte pas la rsolution Oertel. Nous craignons le
contraire, car une fois sur cette pente, on glisse rapidement. La
tactique de Vollmar est dsire par un trop grand nombre de socialistes
allemands, pour qu'elle n'ait pas chance de triompher.

On peut mme se demander si la proposition Oertel n'et pas t rejete,
et si celui-ci ne l'a pas retire de crainte qu'elle ne constitut un
danger pour Bebel. Son rejet et t la condamnation de la politique de
la fraction socialiste du Reichstag. L'opposition a dj eu son utilit,
car qui sait ce qui se serait pass sans elle. Involontairement elle a
mme arrt l'lment parlementaire dans une voie o sans doute celui-ci
serait all bien plus loin! Indirectement elle a dj obtenu de bons
rsultats, car  prsent, se sachant constamment observs, les
parlementaires se garderont bien de trop incliner  droite.

Il faudrait pourtant voir dans l'avenir si elle n'ira pas, pousse par
la fatalit, de plus en plus dans cette direction et observer en mme
temps l'attitude de ceux qui, cette fois-ci, sont sortis encore en
vainqueurs de la lutte, mais au prix d'une concession  Vollmar, lequel
a pu partir content. Car ce n'est pas lui qui est all, ne ft-ce que
d'un pas,  gauche, mais ce sont ses adversaires qui sont alls 
droite,  sa rencontre. Pour l'impartial lecteur du compte-rendu du
Congrs, c'est l la moralit qui s'en dgage le plus clairement.

Envisageons  prsent quelle a t l'attitude envers les Jeunes,
envers l'opposition berlinoise. D'aprs l'impression que les dbats
firent sur nous, celle-ci tait juge avant le commencement de la
discussion. Avec eux il n'y avait pas  user de tant de considration,
car on tait sr de son affaire. Singer dclarait trs judicieusement:
Les points de vue de Vollmar sont beaucoup plus dangereux pour le parti
que les opinions des Jeunes et de leurs porte-parole. Cela se voit
frquemment; la droite est toujours considre comme plus dangereuse que
la gauche, et en effet l'humanit a eu plus  souffrir  travers les
ges par les virements  droite que par ceux  gauche.

Pour dfendre la thse par lui dveloppe, concernant une des questions
capitales: _le parlementarisme_, Wildberger, un des orateurs de
l'opposition, s'appuya principalement sur une brochure de Liebknecht,
publie en 1869. La prface d'une rdition de cet opuscule, nous
apprend en 1874, que Liebknecht, aprs ces cinq annes, et depuis la
cration du Reichstag, avait conserv les mmes opinions. Il y dit entre
autres: Je n'ai rien  rtracter, rien  attnuer, surtout en ce qui
concerne ma critique du parlementarisme bismarckien, lequel, dans le
Reichstag allemand, ne se manifeste pas avec moins de morgue que jadis
dans le Reichstag de l'Allemagne du Nord. Il disait bien, au Congrs de
Halle (1890), qu'il avait jadis condamn le parlementarisme, mais,
ajoutait-il, en ce temps-l, les conditions politiques taient tout
autres: la fdration de l'Allemagne du Nord tait un avortement et il
n'y avait pas encore d'empire allemand; cependant, la prface de son
livre de 1874 est en contradiction avec ce raisonnement. Ensuite
Liebknecht veut faire croire qu'il ne s'agit point ici d'une question de
_principe_, mais d'une question de _pratique_, et dans les questions de
pratique il est particulirement libral; car il se dclare prt 
changer galement de tactique dans l'avenir, si les circonstances
l'exigent. On n'a donc plus qu' ranger une question quelconque sous la
rubrique: _tactique_, pour pouvoir en tout temps changer d'opinion! Il
est du reste notoire que Liebknecht, professait, il y a peu de temps,
exactement les mmes opinions quant au parlementarisme, que les Jeunes
de Berlin dfendent  prsent.

Au Congrs de Gotha, en 1876, il disait: Si la dmocratie socialiste
prend part  cette comdie, elle deviendra un parti socialiste
officieux. Mais elle ne prendra pas part  un jeu de comdie
quelconque. Aurait-il cru,  cette poque, qu'un jour viendrait o on
l'accuserait d'avoir lui-mme jou cette comdie? Et Bebel ne s'est-il
pas galement prononc contre la tactique actuelle, lorsque, au Congrs
de Saint-Gall, il dclarait ne pas regretter le petit nombre des dputs
lus, car--disait-il--s'il y en avait eu plus, il aurait considr cette
position sduisante comme trs dangereuse; les tendances vers des
compromis et le soi-disant travail pratique se seraient probablement
accentus ce qui aurait provoqu des scissions. Le reproche de
l'opposition actuelle est que l'on ait abandonn ces thories, et cela
surtout  la suite du succs obtenu.

Liebknecht prtend aussi que Wildberger n'avait que rpt au Congrs ce
qui avait t dj dit mille fois mieux et plus nergiquement. Il en
accepte mme une grande partie. Ce qui ne l'empche nullement d'ajouter
que, si l'on se place  ce point de vue, il faudra rompre compltement
avec le parlementarisme et avoir le courage de son opinion en se disant
carrment anarchiste.

Trs adroitement Auerbach lui rpond l-dessus: Nous considrons comme
juste encore aujourd'hui une grande partie des ides dveloppes par
Liebknecht dans sa brochure de 1869, et je ne crois pourtant pas que
l'on ait jamais reproch au dput Liebknecht de pencher vers l'anarchie
ou qu'il ait voulu devenir anarchiste. Pourtant, en 1869, on aurait pu
lui reprocher, en se basant sur sa brochure, la mme tactique anarchiste
dont aujourd'hui il nous fait un reproche!

Cette accusation d'anarchisme parat tre une douce manie chez
Liebknecht: elle se manifeste envers chaque adversaire. L'anarchisme
qu'il assure toujours n'avoir aucune importance--on pourrait fourrer
tous les anarchistes de l'Europe dans une couple de _paniers 
salade_--semble tre un cauchemar qui le poursuit partout. Ds que l'on
n'est pas du mme avis que lui, on devient anarchiste, et de l  tre
trait de mouchard il n'y a qu'un pas. Nous n'avons pas besoin de
dfendre les anarchistes, mais nous protestons contre une telle faon
d'agir et nous dclarons qu'on ne saurait considrer le mot _anarchiste_
comme une injure dont on aurait  rougir. Les noms des martyrs de
Chicago, d'lise Reclus, de Kropotkine et de tant d'autres devraient
suffire pour carter  jamais ces insinuations malveillantes.

Nous laissons de ct toutes les questions personnelles, lesquelles, ne
nous touchant ni de prs ni de loin, ne nous inspirent pas le moindre
intrt et parce que, probablement, il y a des torts de part et
d'autre. Mais personne ne peut reprocher  Wildberger et  Auerbach de
ne pas avoir soutenu une discussion srieuse et serre.

Une preuve, par exemple, que l'on s'enfonce de plus en plus dans le
bourbier parlementaire: Wildberger citait entre autres l'attitude de la
fraction du Reichstag  propos de la journe de huit heures. Au Congrs
international de Paris, on avait dcid  l'unanimit d'entreprendre une
agitation commune pour l'introduction immdiate de la journe de huit
heures. Les dputs socialistes au Reichstag y firent la proposition
d'introduire en 1890 la journe de _dix_ heures, en 1894 celle de _neuf_
et finalement en 1898 celle de _huit_. Il aurait donc fallu attendre
huit annes avant d'arriver par le Reichstag  la journe de huit
heures!

Si nous voulions tre mchants, nous demanderions s'il y a peut-tre
corrlation entre cette anne et la fixation, par Engels, de l'poque de
la grande catastrophe en 1898. S'il en tait ainsi, on serait tent de
croire que l'obtention de la journe de huit heures est considre comme
l'heureux aboutissant de cette catastrophe. Nous laissons au lecteur
impartial le soin de juger si cela n'quivaut pas  l'abandon du but
final. Mais en tout cas nous considrons comme une faute impardonnable
d'avoir fait une pareille proposition de loi. Et le bien-fond des dires
de l'opposition ressort indubitablement de la dclaration de Molkenbuhr;
celui-ci dnie  cette opposition toute raison d'tre, vu que la journe
de dix heures serait actuellement dj un grand progrs. Molkenbuhr
ajoute que le projet de loi de la fraction socialiste est plus radical
que ce qui est dj appliqu en Suisse et en Autriche! En d'autres
termes: nous devons dj tre trs contents si nous obtenons la journe
de dix heures, et celle de huit heures n'est pour nous qu'une question
secondaire! Et nous demandons encore si aprs de telles paroles
l'accusation d'avachissement par le parlementarisme est tellement dnue
de vrit?

Tout le monde est de l'avis de Liebknecht lorsqu'il met si
judicieusement en garde contre l'opportunisme, en rclamant le maintien
du caractre rvolutionnaire du parti et lorsqu'il dclare qu'un
compromis entre le capitalisme et le socialisme n'est pas possible, vu
que tous les partis bourgeois se trouvent bass sur le capitalisme.
(Comme cela diffre de son discours ministriel de Halle, o il dit
qu'en Allemagne les choses en sont l qu'une action parallle avec les
partis bourgeois ne peut pas tre vite jusqu' un certain point!)
Mme en abandonnant pour un instant la phrase de la masse
ractionnaire, une et indivisible, nous ne devons pourtant point perdre
de vue que tous les autres partis constituent une masse compacte,
formant une forteresse, qui ne peut tre rase ni par la douceur, ni par
de belles paroles. Elle doit tre prise d'assaut par le peuple arriv 
la conscience de sa situation particulire de classe. Personne non plus
ne veut faire un grief  Singer de ce qu'il dclara tre convaincu que
du moment que les dmocrates-socialistes pourraient arriver par leurs
efforts  faire adopter dans le Reichstag quelques projets de loi, les
classes dirigeantes jetteraient par dessus bord, sans la moindre
hsitation, le suffrage universel, et se serviraient de tous les moyens
politiques et matriels  leur disposition pour empcher qu'un trop
grand nombre de socialistes n'arrivt au Reichstag. Il dclare en outre
que mme en supposant--bien gratuitement du reste--qu'il ft possible
d'aboutir  quelque chose _d'intelligent_ (sic) (comme c'est
encourageant lorsqu'on s'aperoit soi-mme qu'il n'y a rien
d'intelligent  faire!) par notre action parlementaire, cette action
conduirait inluctablement  l'masculation du parti, tant donn
qu'elle ne peut se raliser que par l'alliance avec d'autres partis. Et
qui voudrait condamner Bebel lorsqu'il maintient et dfend fermement le
principe rvolutionnaire de la dmocratie socialiste en face de tous les
autres partis politiques?

Il y a pourtant beaucoup de vrit dans les paroles d'Auerbach
s'adressant  ceux de la fraction et  tous leurs fidles: Avec la
politique dfendue par Bebel on peut tre d'accord jusqu' un certain
point. _Mais le parti n'agit point conformment  cette tactique!_ Il
suit celle que Vollmar a non seulement expose, mais encore applique.

Nous arrivons ici a quelque chose d'indfini, ni chair ni poisson, 
l'accouplement de la thorie de Wildberger avec la pratique de Vollmar.
Ce dualisme est jug. Et  nos yeux la dissolution du parti moyen--celui
de Bebel et de Liebknecht--n'est plus qu'une question de temps. Une
fraction ira aux Jeunes, la plus grande partie s'alliera peut-tre 
Vollmar, et la fraction du Reichstag restera isole,  moins qu'elle
n'aille carrment  gauche ou  droite.

Wildberger soutenait les diffrents points d'accusation formuls dans
une brochure publie  Berlin, et qui avaient tellement indign certains
chefs du parti qu'ils n'avaient pu cacher leur grande colre.
S'imaginaient-ils peut-tre avoir, eux exclusivement, le droit de tonner
contre Vollmar en dniant  d'autres le droit d'en faire autant contre
eux-mmes? Vollmar avait parfaitement raison de dire qu'il tait
difficile de faire un grief  l'opposition berlinoise d'avancer
l'accusation d'avachissement (Versumpfung), l o l'on se permettait la
mme licence envers lui.

Envisageons  prsent les chefs d'accusation formuls par les Jeunes:

1 L'esprit rvolutionnaire du parti est systmatiquement tu par
certains chefs;

2 La dictature exerce touffe tout sentiment et toute pense
dmocratiques;

3 Le mouvement entier a perdu de plus en plus son allure virile
(verflacht geworden) et il est devenu purement et simplement un parti de
rformes  tendances petit-bourgeoises;

4 Tout est mis en oeuvre pour arriver  une conciliation entre
proltaires et bourgeois;

5 Les projets de loi demandant une lgislation ouvrire et
l'tablissement de caisses de retraite et d'assurances, ont fait
disparatre l'enthousiasme parmi les membres du parti;

6 Les rsolutions de la majorit de la fraction sont gnralement
adoptes en tenant compte de l'opinion des autres partis et classes de
la socit et facilitent ainsi des virements  droite;

7 La tactique est mauvaise et nfaste.

Auerbach explique galement pourquoi l'on croit que la tendance, de plus
en plus mi-bourgeoise, devient dangereuse et comment l'on craint la
politique opportuniste. Il trouve risible que l'on se demande toujours
ce que pensent les adversaires de telle ou telle mesure. Lorsque
Liebknecht et Bebel dfendirent, dans le Parlement de la Fdration de
l'Allemagne du Nord, le programme dmocratique socialiste jusque dans
ses extrmes consquences, ils furent hus et ridiculiss par les partis
adverses; s'en sont-ils jamais mus? Auerbach cite galement une lettre
du Suisse Lang, de Zurich, dans laquelle ce dernier exprimait ses
apprhensions par rapport  l'attitude de Vollmar, tant donn que les
chances pour l'apparition d'un parti possibiliste dans tous les pays
sont trs grandes.

Et qu'est-ce que Bebel rpondit  tout cela?

 l'accusation de l'existence d'une dictature dans le parti, il rpondit
que tout ce que Wildberger citait  l'appui de cette affirmation datait
d'avant le Congrs de Halle, et mme en partie du dbut de la loi
d'exception. Au reproche que la fraction rclamait ces rformes
mi-bourgeoises, il rpondit seulement que, pendant les lections,
Wildberger, dans ses affiches, avait dit exactement les mmes choses que
les autres candidats. C'est ainsi qu'il se dbarrassa de la question en
incriminant la _forme_ des interpellations. La dfense de Bebel est trs
faible, cela saute aux yeux de tous ceux qui, attentivement, et sans
parti pris, relisent les discussions publies dans le compte-rendu du
Congrs. Si Bebel et Liebknecht disent vrai quand ils prtendent qu'ils
prfrent tre du ct des ultra-rvolutionnaires que du ct des
endormeurs, alors nous ne comprenons pas pourquoi la proposition d'agir
nergiquement et la franche et ouverte critique de l'attitude de la
fraction aient t accueillies avec tant de dplaisir. Point de fume
sans feu. S'il y a une opposition, c'est qu'il existe une raison pour
cela, et, au lieu de la rechercher, l'on se dmne comme un diable dans
un bnitier pour donner le change, pour faire croire qu'une opposition
quelconque n'a aucune raison d'tre, et que celle-ci n'existe que pour
faire de l'obstruction quand mme! La prtention de Liebknecht donne
pour preuve de l'efficacit de la direction le succs si
merveilleusement affirm. Ceci cre un antcdent tellement dangereux,
que l'on ne peut pas trop nergiquement protester contre une pareille
conception. L'aventurier Napolon III ne choisit-il pas pour devise: Le
succs justifie tout? En d'autres termes: l'adoration du succs est le
comble de l'impudence, chez Napolon III comme chez Liebknecht.

Cependant les esprances de Liebknecht et celles de Bebel, concernant
les vnements prochains, diffrent de beaucoup entre elles. Lorsque
Liebknecht dit: Nous formons tout au plus 20 p. c. de la population et
80 p. c. sont contre nous, il suppose videmment qu'il faudra encore
beaucoup de temps aux dmocrates-socialistes avant de former la
majorit. Vollmar ajoute: Il serait ridicule de notre part d'exiger, et
comme dmocrates nous n'en avons mme pas le droit, que ces 80 p. c. se
soumettent  nous. Tout ce que nous pouvons faire, c'est attirer
graduellement  nous ces 80 p. c.. Ceux-ci veulent donc suivre la voie
lgale et pacifique pour obtenir la majorit. Mais y aurait-il un
individu assez naf, disons le mot, assez ignorant, pour croire que le
jour o nous aurions la majorit de notre ct, la bourgeoisie cderait
et abdiquerait ses prrogatives? La force se trouve entre les mains des
autorits tablies et, comme le disait le philosophe Spinoza: Chacun a
juste autant de droit qu'il a de pouvoir. Est-ce que Bismarck n'a pas
gouvern pendant un certain temps sans budget et sans majorit dans le
Parlement de l'Allemagne du Nord? Est-ce qu'en Danemark, pendant des
annes, malgr une majorit parlementaire hostile au gouvernement, ce
dernier ne se maintint pas comme si de rien n'tait? Par consquent, les
gouvernants ne s'inquitent gure d'avoir pour eux la majorit ou la
minorit. Ils disposent de la force brutale et ils ne se gneront
nullement, le cas chant, pour supprimer violemment les majorits
parlementaires et rester les matres. Les minorits ont toujours t,
dans l'histoire, une force motrice en quelque sorte, et si nous
devions attendre jusqu' ce que nous soyons arrivs de 20  60 ou 80 p.
c., nous aurions le temps.

Bebel envisage les choses autrement. Il est vrai qu'il met en garde
contre les provocations et dmontre que, dans ce temps de fusils 
rptition et de canons perfectionns, une rvolution, entreprise par
quelques centaines de mille individus, serait indubitablement crase.
Nanmoins, il dit avoir beaucoup d'espoir dans un avenir trs proche. Il
s'exprime ainsi: Je crois que nous n'avons qu' nous fliciter de la
marche des choses. Ceux-l seuls qui ne sont pas  mme d'envisager
l'ensemble des vnements, pourront ne pas accueillir cette
apprciation. La socit bourgeoise travaille avec tant d'acharnement 
sa propre destruction qu'il ne nous reste qu' attendre tranquillement
pour nous emparer du pouvoir qu'il lui chappe. Dans toute l'Europe,
comme en Allemagne, les choses prennent une tournure dont nous n'avons
qu' nous rjouir. Je dirai mme que la ralisation complte de notre
but final est tellement proche qu'il y a peu de personnes dans cette
salle qui n'en verront pas l'avnement.

Bebel s'attend donc  un prompt changement de l'tat des choses au
profit de nos ides, ce qui ne l'empche pourtant nullement de parler de
l'insanit d'une rvolution commence par quelques centaines de mille
individus. Comment concilier ces deux raisonnements?

En tout cas, il est beaucoup plus optimiste que Liebknecht et Vollmar,
et il caresse de telles illusions qu'il se dit  ct d'Engels--quant
aux prdictions de ce dernier qui fixe la date de la rvolution en
1898--le seul Jeune dans le parti. Reste  savoir si cet optimisme ne
va pas trop loin lorsqu'on crit, comme Engels: Aux lections de 1895
nous pourrons au moins compter sur 2,500,000 voix; vers 1900 le nombre
de nos lecteurs aura atteint 3,500,000  4,000,000, ce qui terminera ce
sicle d'une faon fort agrable aux bourgeois[2]. Quant  nous, nous
ne pouvons provisoirement partager ces esprances, qu'Engels nous
prsente avec une confiance absolue, comme si la ralisation du
socialisme devait nous tomber du ciel, sans que nous ayons besoin de
nous dranger.

Dans leur imagination, nous voyons dj Bebel ou Liebknecht chanceliers
de l'empire sous Guillaume II, avec un ministre compos de
dmocrates-socialistes.

Les voil au travail! Est-on assez naf pour s'imaginer qu'il en
rsultera quoi que ce soit?

Certes, si dj actuellement l'opportunisme ne leur rpugne pas, nous ne
serions pas du tout tonns de les voir se perfectionner dans ce sens,
une fois arrivs au pouvoir. S'ils y parviennent, cela ne sera qu'au
dtriment du socialisme, qui, en perdant tous ses cts essentiels et
caractristiques, ne ressemblera plus que fort peu  l'idal que s'en
crent actuellement ses prcurseurs. Une scission se produirait bien
vite parmi ces millions d'lecteurs et un gchis formidable en
rsulterait. On a devant soi l'exemple du christianisme au dbut de
notre re, avec l'empereur Constantin.

Pourquoi un empereur ne s'affublerait-il pas, dans un but politique,
d'un manteau rouge-sang afin de gagner, comme empereur socialiste, la
sympathie des masses? Il y aurait ainsi un socialisme officiel, tout
comme il y eut un christianisme officiel, et ceux qui resteraient
fidles aux vritables principes socialistes seraient poursuivis comme
hrtiques.

Cela s'est vu. Et pourquoi ne pas profiter des enseignements de
l'histoire?

Il y a en chaque homme un peu de l'inquisiteur, et plus on est convaincu
de la justice de ses opinions, plus aussi on tend  suspecter et 
perscuter les autres. Jamais nous n'en vmes un exemple plus frappant
que celui de Robespierre, dont personne ne mettra en doute la probit.
Et ne constatons-nous pas, dj aujourd'hui, cette attitude
inquisitoriale et intolrante du parti socialiste officiel allemand
envers les Jeunes?

Cela provient moins des personnalits que de l'autorit qui leur est
accorde.

Une personne revtue d'une autorit quelconque veut et doit l'exercer,
et de l  l'abus il n'y a qu'un pas. Voil pourquoi nous constatons
toujours le mme mal dont la forme a t change sans que l'on ait
attaqu le fond et c'est pour cela que l'on ne doit accorder que le
moins d'autorit possible aux individus et que ceux-ci ne doivent pas en
rclamer.

S'il est vrai que, sauf l'ventualit d'une guerre, le parti
dmocratique-socialiste en Allemagne est en mesure de prdire avec une
certitude quasi mathmatique l'poque o il arrivera au pouvoir, la
situation est vraiment merveilleuse; mais, sans tre dpourvus d'un
certain optimisme, il nous est impossible de partager cette opinion. Et
c'est prcisment le congrs d'Erfurt qui nous a donn la profonde
conviction que l'Allemagne ne reprendra pas pour son compte le rle
librateur traditionnel de la France. Nous sommes plutt de l'avis de
Marx lorsque celui-ci dit que la rvolution clatera au chant du coq
gaulois.

Avec l'histoire de l'Allemagne devant les yeux, nous croyons pouvoir
affirmer que dans ce pays le sentiment rvolutionnaire est fort peu
dvelopp. Est-ce  la consommation d'normes quantits de bire qu'il
faut attribuer ce manque presque absolu d'esprit rvolutionnaire en
Allemagne? Ce qui est certain, c'est que le mot discipline est
beaucoup plus employ dans ce pays que le mot libert. Il en est ainsi
dans tous les partis, sans en excepter la dmocratie socialiste. Nous ne
mconnaissons point le bon ct d'une certaine discipline, surtout dans
un parti d'agitation, mais si l'on tombe dans l'exagration, la
discipline devient forcment un obstacle  toute initiative et  toute
indpendance.

La direction d'un groupe, avec une telle discipline, aboutit fatalement
au despotisme, qui est moins l'oeuvre de quelques personnalits que la
consquence de l'esprit de soumission passive chez la masse. Ce ne sont
pas les despotes qui rendent le peuple docile et soumis, mais l'absence
d'aspirations libertaires chez la masse qui rend les tyrans possibles.
Il en est ici comme pour les jsuites.  quoi bon les perscuter et les
chasser? Si une poigne d'hommes prsente un tel danger pour une nation
entire, celle-ci se trouve vraiment dans une situation pitoyable. Ce ne
sont pas les jsuites qui crent les tartufes, mais un monde hypocrite
comme le ntre est le champ le plus propice au dveloppement du
jsuitisme.

La discipline exagre qui rgne chez les socialistes-dmocrates
allemands s'explique trs naturellement par la vie nationale du peuple
entier.

Tout, dans ce pays, est dress militairement depuis la plus tendre
jeunesse et si, au Congrs de Bruxelles, on a envisag quelle devait
tre l'attitude du socialisme envers le militarisme, il et t
peut-tre utile de traiter galement des effets du militarisme _dans_
le socialisme. Car ce phnomne existe en ralit. La Russie est
toujours reprsente--avec justice--comme le pays du knout, mais
l'Allemagne peut tre cite, non moins justement, comme le pays du
bton. Cet instrument constitue en Allemagne l'lment ducateur par
excellence. Dans les familles, le bton a sa place  ct des tableaux
suspendus au mur et gnralement les parents s'en servent fort
gnreusement envers leur progniture.  l'cole, le matre non
seulement l'emploie mais il a mme le _droit_ de s'en servir. Ce qui
fait que les enfants, ayant quitt l'cole et entrant  l'atelier ou 
la fabrique, ne sont nullement tonns de retrouver l galement leur
ancienne connaissance, et c'est dans l'arme que le bton obtient son
plus grand triomphe.

Et l'influence du bton, subie depuis la premire jeunesse, ne se ferait
point sentir dans le dveloppement du caractre et ne ferait pas natre
un esprit de soumission touffant toute aspiration libertaire!  qui
voudrait-on le faire croire?

Il est tout naturel que ces hommes militairement dresss, en entrant
dans un parti se soumettent l galement  une discipline rigoureuse,
telle qu'on la chercherait en vain dans un pays o une plus grande
libert existe depuis des sicles et o l'on ne supporterait pas les
frasques de l'autorit avec la passivit qui parat tre de rigueur en
Allemagne.

Engels prtend que, si l'Allemagne continue en paix son dveloppement
politico-conomique, le triomphe lgal de la dmocratie socialiste peut
tre escompt pour la fin de ce sicle, et Bebel croit galement que la
plupart de nos contemporains verront la ralisation intgrale de nos
revendications. Mais une guerre quelconque peut compltement renverser
ces belles esprances.

Cette rflexion nous fait penser  l'attitude des chefs allemands lors
de la discussion sur le militarisme au Congrs de Bruxelles. Personne
n'ignore combien la haine de la Russie est inne chez Marx et chez
Engels, et comment elle a t transmise par eux au parti entier. Pendant
que nous nous imaginions navement que la lgende de l'ennemie
hrditaire devait tre dfinitivement enterre, la Russie est
constamment prsente comme l'ennemie hrditaire de l'Allemagne. En
1876, Liebknecht publia une brochure si vhmente contre la Russie[3]
(non contre le _czarisme_ mais contre la _Russie_) qu'un autre
dmocrate-socialiste se crut oblig d'en crire une autre, intitule:
_La dmocratie socialiste doit-elle devenir turque?_ Actuellement encore
Bebel, Liebknecht, Engels, et la _Volkstribne_ de Berlin rclament en
choeur, et recommandent mme comme une ncessit, l'anantissement de la
Russie. Comme les anciens Isralites se crurent appels  dtruire les
Cananens, les chefs allemands croient de leur devoir de prendre une
attitude analogue envers la Russie.

On blme gnralement fort l'alliance franco-russe et,  notre avis, la
Rpublique franaise s'est dshonore en se jetant dans les bras du
despote moscovite; mais  qui la faute? Est-ce que l'Allemagne, par sa
triple alliance, n'a pas provoqu ce pacte? La France se voit
horriblement spolie par l'annexion de l'Alsace-Lorraine en 1871. Elle
ne pardonne cette spoliation pas plus qu'elle ne l'oublie. Elle espre
toujours reprendre ces deux provinces. Peut-on tellement lui en vouloir?
Elle conclurait une alliance avec le diable en personne si celui-ci
pouvait lui rendre le territoire perdu.

C'EST DONC L'ALLEMAGNE SEULE QUI EST LA CAUSE DE LA SITUATION ACTUELLE!

La triple alliance s'intitule la gardienne de la paix, mais elle n'est
en ralit qu'une constante provocation  la guerre. L'Allemagne se
sentant coupable s'est cherch des complices pour pouvoir garder le
butin vol et pour le dfendre, le cas chant. La consquence en a t
que deux lments, jadis antagonistes, se sont rapprochs. C'est
l'Allemagne qui, en dernire instance, est responsable de l'alliance
franco-russe.

Et quelle est l'attitude du parti dmocratique-socialiste en Allemagne?

Il dclare par l'organe de plusieurs de ses mandataires qu'il reconnat,
_comme de droit_, la situation actuelle (Auer, sance du Reichstag,
fvrier 1891). C'est exactement la mme chose que fait la socit
capitaliste. Aprs avoir vol toutes leurs richesses, les classes
possdantes proclament, comme immuable, le droit  la proprit. Ils
disent aux spolis: Celui qui portera dsormais une main sacrilge sur
nos proprits sera emprisonn; quant  nous, nous reconnaissons l'ordre
de choses tabli. Les possdants agissent toujours de mme en rendant
vridique le vieux dicton: _Beati possidentes_!

Les Allemands accusent les Franais de chauvinisme, parce que ces
derniers rclament la rtrocession de l'Alsace-Lorraine. Mais n'a-t-on
pas le droit de taxer galement de chauvinisme les Allemands qui veulent
garder ces deux provinces? Le parti socialiste allemand, en parlant de
cette manire et en attaquant constamment la Russie, a fait le jeu du
Gouvernement. Pour celui-ci, la grande question tait en effet: Comment
nous dbarrasser de l'ennemi de l'intrieur, de la dmocratie
socialiste? C'tait la crainte mme du mouvement populaire qui
empchait jusqu'ici les gouvernements de faire la guerre. Ils avaient
peur des consquences ventuelles d'une pareille entreprise.

Aujourd'hui cette crainte a disparu, car le parti a lui-mme rassur le
Gouvernement.

Nous comprenons parfaitement que l'on ait pu dire, aprs toutes ces
excitations: Les dmocrates-socialistes allemands ne devront pas trop
s'tonner lorsque, dans une guerre contre la Russie, ils seront
organiss en corps d'lite pour servir de chair  canon de premire
qualit. Ils en ont formul le dsir. On ne leur marchandera pas un
monument commmoratif, sous forme d'un gigantesque molosse en fer, par
exemple.

Que la Russie soit l'ennemie de toute libert humaine, qui le niera?
Mais nous doutons fort que ce soit prcisment l'Allemagne qui soit
appele  remplir le rle de dfenseur de la libert! La _libert
allemande_ est encore, au temps qui court, un article qui n'inspire
gure confiance;  l'oreille de la plupart des mortels, ces deux mots,
ce substantif et cet adjectif, sonnent faux! Et si Bebel, dans sa haine
contre la Russie, va jusqu' prcher, comme une mission sacro-sainte 
remplir, l'anantissement de la Russie barbare et officielle, sans mme
faire allusion, ne ft-ce que d'un mot, au barbare couronn qui est  la
tte de l'Allemagne officielle et qui proclame trs autocratiquement 
la face du monde entier que la volont du roi constitue la loi
suprme--_suprema lex regis voluntas_,--il oublie compltement le
caractre international du socialisme. Il fait mme un appel aux
dmocrates-socialistes, et les invite  combattre coude  coude avec
ceux qui aujourd'hui sont nos adversaires. On oublie donc la lutte des
classes, pour ne voir dans le bourgeois allemand--qui est pourtant le
plus mortel ennemi du proltaire allemand,--qu'un prcieux appui pour
entreprendre une guerre de nationalit et exterminer la Russie!

Il est donc bien tabli que pour ces messieurs, dans l'ventualit d'une
guerre contre la Russie, bourgeois et proltaire ne font plus qu'un et
que la lutte des classes est provisoirement mise de ct! Mais la guerre
contre la Russie, c'est, dans l'tat des choses actuel, la guerre contre
la France, et Engels le reconnat lui-mme lorsqu'il crit: Au premier
coup de canon tir sur la Vistule, les Franais marcheront vers le
Rhin. Voil prcisment ce que nous craignons! Des travailleurs
socialistes franais marcheront dans les rangs contre des travailleurs
socialistes allemands, enrgiments,  leur tour, pour gorger leurs
frres franais. Ceci devrait  tout pris tre vit, et qu'on le trouve
mauvais ou non, qu'on nous traite d'anarchiste ou de tout ce que l'on
voudra, nous n'en dirons pas moins que tous ceux qui se placent sur le
mme terrain que Bebel ont des ides chauvines et sont bien loigns du
principe internationaliste qui caractrise le socialisme.

Est-ce que, par hasard, la Prusse serait autre chose qu'un royaume de
proie? N'a-t-elle pas particip au dmembrement de la Pologne pour
s'emparer d'une partie du butin? (Que la Russie ait eu la part du lion,
cela ne change rien  la chose et cela fut ainsi uniquement parce que la
Prusse n'tait pas assez forte pour l'avoir pour elle.) Et n'a-t-elle
pas galement arrach l'Alsace-Lorraine  la France? Au lieu de faire
une Allemagne unitaire, o toutes les nuances diverses se confondraient,
on a prussifi l'empire germanique et non pas germanis la Prusse. Et un
tel pays aurait la prtention de passer aux yeux de l'univers comme le
rempart de la libert!!!

Certes, si la Russie tait victorieuse, cela serait un dsastre pour la
civilisation. Mais si la Prusse sortait triomphante de la lutte, cela
vaudrait-il beaucoup mieux? Est-ce que, dans ce pays, la
militarisation de l'administration n'imprime pas sur tout le monde son
cachet insupportablement autoritaire? C'est ce qui crve les yeux de
tous ceux qui visitent l'Allemagne. Engels dit bien qu'en cas de
victoire, l'Allemagne ne trouvera nulle part des prtextes d'annexion.
Comme s'il n'y avait pas les Pays-Bas  l'ouest, le Danemark  l'est et
l'Autriche allemande au sud! Quand on veut annexer un pays quelconque on
trouve toujours un prtexte et on le cre au besoin. La Lorraine nous en
fournit l'exemple frappant. Lorsque toutes les autres raisons sont
puises, on soutient la ncessit stratgique comme _ultima ratio_.
Quant  nous, nous ne sommes nullement convaincus de l'avantage qui
rsulterait d'une victoire allemande pour le mouvement socialiste. Nous
croyons, au contraire, qu'elle aurait comme consquence immdiate de
consolider le principe monarchique au dtriment du mouvement
rvolutionnaire.

Engels nous prsente la chose ainsi: La paix assure au parti
dmocrate-socialiste allemand la victoire dans _dix ans_. La guerre lui
apportera _ou_ la victoire dans deux ou trois ans, _ou_ la destruction
complte pour au moins quinze  vingt ans. Avec une telle perspective,
ce serait folie de la part des dmocrates-socialistes allemands de
dsirer la guerre qui mettrait tout en feu au lieu d'attendre le
triomphe certain par la paix. Il y a plus. Aucun socialiste,  quelle
nationalit qu'il appartienne, ne peut souhaiter la victoire, dans une
guerre ventuelle, ni du gouvernement allemand, ni de la rpublique
bourgeoise franaise, ni surtout du czar, ce qui quivaudrait 
l'oppression de l'Europe entire. Et voil pourquoi les socialistes de
tous les pays doivent tre partisans de la paix. Si pourtant la guerre
clate, il y a une chose qui est certaine: cette guerre, o quinze 
vingt millions d'hommes s'entr'gorgeront et dvasteront l'Europe comme
jamais elle ne le fut avant, engendrera la victoire immdiate du
socialisme, ou l'ancien ordre des choses sera tellement boulevers qu'il
n'en restera que des ruines dont la vieille socit capitaliste ne
pourra pas se relever, et la rvolution sociale sera peut-tre retarde
de dix  quinze ans mais pour triompher plus radicalement.

Si l'analyse d'Engels tait juste, un homme d'tat nergique, croyant 
ces prdictions, ne manquerait certainement pas de provoquer aussitt
que possible la guerre. En effet, si le triomphe du socialisme est
certain aprs une paix de dix ans, l'adversaire serait bien naf
d'attendre sans coup frir cette chance. Bien sot celui qui ne prfre
point une chance de russite  la certitude de la dfaite!

Quant  nous, nous croyons qu'Engels a perdu de vue que le peuple se
prte encore trop souvent aux machinations du premier aventurier venu.
On a encore eu, trs rcemment, l'exemple de l'aventure boulangiste en
France. Et il est de notorit publique qu'une partie des
socialistes--voire mme quelques chefs--se sont accrochs  l'habit de
ce monsieur. Est-on bien sr qu'un habile aventurier quelconque ne
russisse pas  faire avorter le mouvement dmocratique-socialiste en
s'affublant de quelques oripeaux socialistes, alors que Bebel manifeste
dj si peu de confiance, qu'il exprime sa crainte de voir se laisser
sduire l'lite du parti--et l'on peut certainement bien appeler ainsi
les dlgus au Congrs d'Erfurt--en souvenir des belles phrases et
mme des beaux yeux d'un Vollmar. Ce tmoignage n'indique pas
prcisment une grande dose d'indpendance chez les plus conscients, et
l'on se demande quelle rsistance possde la masse.

La certitude du triomphe du socialisme par la paix est loin d'tre
universellement partage. Beaucoup de personnes attendent mme avec
anxit--depuis les derniers vnements qui se sont produits dans les
rangs du parti socialiste-dmocrate allemand--l'avnement de cette
espce de socialisme qui,  prsent, parat tenir le haut du pav en
Allemagne, justement parce que cette doctrine ne ressemble plus du tout
 l'ide que l'on s'en tait forme.

Nous sommes d'avis que les choses prendraient une tout autre allure si
la guerre prochaine pouvait avoir comme consquence la destruction du
militarisme. Supposons l'Allemagne battue, soit par la Russie seule,
soit par la France et la Russie runies. Si alors l'autocrate allemand
(qui,  l'instar de Louis XIV, se proclame l'unique autorit du pays),
est culbut par un mouvement populaire, et qu'ensuite le peuple, sachant
que la victoire dfinitive de la Russie quivaudrait au retour du
despotisme, se lve plein d'enthousiasme pour refouler l'invasion, ces
armes populaires seront certainement victorieuses comme l'ont t les
Franais de 1793 contre les armes des tyrans coaliss.

Les Russes sont battus  plate couture. On fraternise avec les Franais,
car la cause de l'animosit entre les deux peuples, l'annexion de
l'Alsace-Lorraine, disparat aussitt.

Et qui sait si le proltariat franais, dgot de la rpublique de
bourgeois tripoteurs, ne mettra pas un terme  un rgime capable de
dtourner de lui le plus fougueux rpublicain.

Est-ce qu'une pareille solution ne serait pas prfrable?

Mais, mme en laissant de ct toute philosophie et toute prophtie,
nous n'avons pas, comme socialistes,  encourager l'esprit guerrier
contre qui que ce soit. Nous devons, au contraire, faire tout ce qui est
en notre pouvoir afin de rendre la guerre impossible. Si les
gouvernants, par crainte du socialisme, n'osent pas faire la guerre,
nous avons dj beaucoup gagn, et si la paix arme, qui est encore pire
que la guerre parce qu'elle dure plus longtemps, pousse les puissances
militaires vers la banqueroute, nous n'avons qu' nous en fliciter,
car, mme de cette faon, le capitalisme devient son propre fossoyeur.

Si nous tions d'accord avec Bebel et Liebknecht, nous nous verrions
obligs d'approuver et de voter toutes les dpenses militaires, car en
refusant, nous empcherions le gouvernement de se procurer les moyens
dont il croit avoir besoin pour mener  bonne fin la tche qui, suivant
les socialistes-dmocrates de cette espce, lui incombe.

Une fois sur cette pente, on glisse de plus en plus rapidement. Au lieu
du hautain: _Pas un homme et pas un centime!_ il faudrait dire: Autant
d'hommes et autant d'argent que vous voudrez! Liebknecht a beau
protester contre cette conclusion, elle ne se dgage pas moins de ses
paroles et de ses actes.

La logique est inexorable et ne tolre pas la moindre infraction! Si
Liebknecht veut nous sauver du dangereux entranement du chauvinisme, il
doit donner l'exemple et ne pas s'y abandonner lui-mme, comme il l'a
indniablement fait en compagnie de quelques autres.

Nous devons au contraire nous placer sur le mme terrain que les matres
de la littrature allemande: d'un Lessing, qui a dit: Je ne comprends
pas le patriotisme et ce sentiment me parat tout au plus une faiblesse
hroque que j'abandonne trs volontiers; d'un Schiller, lorsqu'il
crit: Physiquement, nous voulons tre des citoyens de notre poque,
parce qu'il ne peut pas en tre autrement; mais pour le reste, et
mentalement c'est le privilge et le devoir du philosophe comme du
pote, de n'appartenir  aucun peuple et  aucune poque en particulier,
mais d'tre en ralit le contemporain de tous les temps.

Nous laissons  prsent au lecteur le soin de juger si, aprs les dbats
du Congrs d'Erfurt, la dmocratie socialiste allemande a fait un pas en
avant ou en arrire. Pour viter toute accusation de partialit, nous
avons cit scrupuleusement les paroles de ses chefs.

Notre impression est que, pour des raisons d'opportunit, la direction
du parti a prfr aller vers la droite (pour ne pas perdre l'appui de
Vollmar et les siens, dont le nombre tait plus considrable qu'on ne
l'avait pens  gauche), et qu'elle a sacrifi l'opposition dans un but
de salut personnel.

Robespierre a agi de la mme faon. Il a ananti d'abord
l'extrme-gauche, les hbertistes, avec l'appui de Danton et de
Desmoulins, pour dtruire ensuite la droite, reprsente entre autres
par ces deux derniers, et pour sortir seul victorieux de la lutte.

Mais lorsque la raction leva la tte, il s'aperut qu'il avait lui-mme
tu ses protecteurs naturels et qu'il avait creus son propre tombeau.

NOTES:

[1] Ces cinq points sont: 1 lgislation ouvrire; 2 droit de runion;
3 neutralit des autorits dans les conflits entre patrons et ouvriers;
4 interdiction des kartel-ls et trusts; 5 suppression des impts sur
les denres alimentaires.

[2] _Neue Zeit_, livraison 19, 10e anne.

[3] _Zur Orientalischen Frage oder: Soll Europa Kosackisch werden?_




II

LE SOCIALISME EN DANGER?


Le socialisme international traverse, en ce moment, une crise profonde.
Dans tous les pays se rvle la mme divergence de conception; dans tous
les pays deux courants se manifestent: on pourrait les intituler
parlementaire et antiparlementaire, ou parlementaire et rvolutionnaire,
ou encore autoritaire et libertaire.

Cette divergence d'ides fut un des points principaux discuts au
Congrs de Zurich en 1893 et, quoique l'on ait adopt finalement une
rsolution ayant toutes les caractristiques d'un compromis, la question
est reste  l'ordre du jour.

Ce fut le Comit central rvolutionnaire de Paris qui la prsenta comme
suit:

Le Congrs dcide:

L'action incessante pour la conqute du pouvoir politique par le parti
socialiste et la classe ouvrire est le premier des devoirs, car c'est
seulement lorsqu'elle sera matresse du pouvoir politique que la classe
ouvrire, anantissant privilges et classes, expropriant la classe
gouvernante et possdante, pourra s'emparer entirement de ce pouvoir et
fonder le rgime d'galit et de solidarit de la Rpublique sociale.

On doit reconnatre que ce n'tait pas habile. En effet, il est naf de
croire que l'on puisse se servir du pouvoir politique pour anantir
classes et privilges, pour exproprier la classe possdante. Donc, nous
devons travailler jusqu' ce que nous ayons obtenu la majorit au
Parlement et alors, calmes et sereins, nous procderons, par dcret du
Parlement,  l'expropriation de la classe possdante. _O sancta
simplicitas!_ Comme si la classe possdante, disposant de tous les
moyens de force, le permettrait jamais.

Une proposition de mme tendance, mais formule plus adroitement, fut
soumise  la discussion par le parti social-dmocrate allemand. On y
disait que la lutte contre la domination de classes et l'exploitation
doit tre POLITIQUE et avoir pour but LA CONQUTE DE LA PUISSANCE
POLITIQUE.

Le but est donc la possession du pouvoir politique, ce qui est en
parfaite concordance avec les paroles de Bebel  la runion du parti 
Erfurt:

En premier lieu nous avons  conqurir et utiliser le pouvoir
politique, afin d'arriver galement au pouvoir conomique par
l'expropriation de la socit bourgeoise. Une fois le pouvoir politique
dans nos mains, le reste suivra de soi.

Certes, Marx a d se retourner dans son tombeau quand il a entendu
dfendre pareilles hrsies par des disciples qui ne jurent que par son
nom. Il en est de Marx comme du Christ: on le vnre pour avoir la
libert de jeter ses principes par dessus bord. Le mot galement vaut
son pesant d'or. C'est comme si l'on voulait dire que, sous forme
d'appendice, le pouvoir conomique sera acquis galement. Est-il
possible de se figurer la toute-puissance politique  ct de
l'impuissance conomique? Jusqu'ici nous enseignmes tous, sous
l'influence de Marx et d'Engels, que c'est le pouvoir conomique qui
dtermine le pouvoir politique et que les moyens de pouvoir politique
d'une classe n'taient que l'ombre des moyens conomiques. La dpendance
conomique est la base du servage sous toutes ses formes. Et maintenant
on vient nous dire que le pouvoir politique doit tre conquis et que le
reste se fera de soi. Alors que c'est prcisment l'inverse qui est
vrai.

Oui, on alla mme si loin qu'il fut dclar:

C'est ainsi que seul celui qui prendra une part active  cette lutte
politique de classes et se servira de tous les moyens politiques de
combat qui sont  la disposition de la classe ouvrire, sera reconnu
comme un membre actif de la dmocratie socialiste internationale
rvolutionnaire.

On connat l'expression classique en honneur en Allemagne pour
l'exclusion des membres du parti: _hinausfliegen_ (mettre  la porte).
Lors de la runion du parti  Erfurt, Bebel rpta ce qu'il avait crit
prcdemment (voir _Protokoll_, p. 67):

On doit en finir enfin avec cette continuelle _Norglerei_[4] et ces
brandons de discorde qui font croire au dehors que le parti est divis;
je ferai en sorte dans le cours de nos runions que toute quivoque
disparaisse entre le parti et l'opposition et que, si l'opposition ne se
rallie pas  l'attitude et  la tactique du parti, elle ait l'occasion
de fonder un parti spar.

N'est-ce pas comme l'empereur Guillaume, parlant des _Norgler_ et
disant: Si cela ne leur plat pas, ils n'ont qu' quitter
l'Allemagne?--Moi, Guillaume, je ne souffre pas de _Norglerei_, dit
l'empereur.--Moi, Bebel, je ne souffre pas de _Norglerei_ dans le parti,
dit le dictateur socialiste.

Touchante analogie!

On voulait appliquer internationalement cette mthode nationale; de l
cette proposition. Ceci accept et Marx vivant encore, il aurait d
galement tre mis  la porte si l'on avait os s'en prendre  lui. La
chasse aux hrtiques aurait commenc, et dornavant la condition
d'acceptation et t l'affirmation d'une profession de foi, dans
laquelle chacun aurait d dclarer solennellement sa croyance  l'unique
puissance batifique: celle du pouvoir politique.

Oppose  ces propositions, se trouva celle du Parti social-dmocrate
hollandais, d'aprs laquelle la lutte de classes ne peut tre abolie
par l'action parlementaire.

Que cette thse n'tait pas dpourvue d'intrt, cela a t prouv par
Owen, un des collaborateurs du journal socialiste anglais _Justice_,
lorsqu'il crivit dans ce journal que les principes affirms par les
Hollandais sont incontestablement les plus importants parce qu'ils
indiquent une direction que, j'en suis convaincu, le mouvement
socialiste du monde entier sera forc de suivre  bref dlai.

On connat le sort qui fut rserv  ces motions. Celle de la Hollande
fut rejete, mais ne restera pas sans influence, car les Allemands ont
abandonn les points saillants de leur projet; finalement, un compromis
fut conclu d'une manire toute parlementaire, auquel collaborrent
toutes les nationalits. Nous sommes fiers que seule la Hollande n'ait
pris aucune part  ce tripatouillage, prfrant chercher sa force dans
l'isolement et ne rien dire dans cette avalanche de phrases.

Cependant, il est tout  fait incomprhensible que l'Allemagne ait pu se
rallier  une rsolution dont le premier considrant est compltement
l'inverse de la proposition allemande. On en jugera en comparant les
deux textes:

_Proposition allemande_.      _Proposition vote._

La lutte contre la domination      Considrant que l'action
de classes et l'exploitation       politique n'est qu'un moyen
doit tre POLITIQUE et avoir       pour arriver 
pour but la CONQUTE DE LA         l'affranchissement conomique
PUISSANCE POLITIQUE.               du proltariat,

                                   Le Congrs dclare, en se
                                   basant sur les rsolutions du
                                   Congrs de Bruxelles
                                   concernant la lutte des
                                   classes:

                                   1 Que l'organisation
                                   nationale et internationale
                                   des ouvriers de tous pays en
                                   associations de mtiers et
                                   autres organisations pour
                                   combattre l'exploitation, est
                                   d'une ncessit absolue;

                                   2 Que l'action politique est
                                   ncessaire, aussi bien dans un
                                   but d'agitation et de
                                   discussion ressortant des
                                   principes du socialisme que
                                   dans le but d'obtenir des
                                   rformes urgentes.  cette
                                   fin, il ordonne aux ouvriers
                                   de tous pays de lutter pour la
                                   conqute et l'exercice des
                                   droits politiques qui se
                                   prsentent comme ncessaires
                                   pour faire valoir avec le plus
                                   d'accent et de force possibles
                                   les prtentions des ouvriers
                                   dans les corps lgislatifs et
                                   gouvernants; de s'emparer des
                                   moyens de pouvoir politique,
                                   moyens de domination du
                                   capital, et de les changer en
                                   moyens utiles  la dlivrance
                                   du proltariat;

                                   3 Le choix des formes et
                                   espces de la lutte conomique
                                   et politique doit, en raison des
                                   situations particulires de chaque
                                   pays, tre laiss aux diverses
                                   nationalits.

                                   Nanmoins, le Congrs dclare
                                   qu'il est ncessaire que,
                                   dans cette lutte, le but rvolutionnaire
                                   du mouvement socialiste
                                   soit mis  l'avant-plan,
                                   ainsi que le bouleversement
                                   complet, sous le rapport conomique,
                                   politique et moral,
                                   de la socit actuelle. L'action
                                   politique ne peut servir en aucun
                                   cas de prtexte  des compromis
                                   et unions sur des bases
                                   nuisibles  nos principes et 
                                   notre homognit.


Il est vrai que cette rsolution, issue elle-mme d'un compromis, ne
brille pas, dans son ensemble, par une suite d'ides logique. Le premier
considrant tait une duperie, car il cadre avec nos ides. Plus loin
quelques concessions sont faites  celles des autres, l o il est dit
clairement que la conqute et l'exercice des droits politiques sont
recommands aux ouvriers, et enfin, pour contenter les deux fractions
des socialistes, de manire que chacune puisse donner son approbation,
on parle aussi bien d'un but d'agitation que du moyen d'obtenir des
rformes urgentes.

En fait, on n'a rien conclu par cette rsolution; on avait peur
d'effaroucher l'une ou l'autre fraction, et l'on voulait _pouvoir
montrer  tout prix une apparence d'union; cela_ tait le but du Congrs
et _cela_ n'a pas russi.

Beaucoup d'Allemands n'auraient pas d, non plus, approuver la dernire
partie de la proposition, car on s'y dclare sans ambages pour le
principe de la lgislation directe par le peuple, pour le droit de
proposer et d'accepter (initiative et rfrendum), ainsi que pour le
systme de la reprsentation proportionnelle.

Ce qui se trouve de nouveau en complte opposition avec les ides du
spirituel conseiller Karl Kautsky, qui crivait:

Les partisans de la lgislation directe chassent le diable par
Belzbub, car accorder au peuple le droit de voter sur les projets de
loi n'est autre chose que le transfert de la corruption, du parlement au
peuple.

Voici sa conclusion:

En effet, en Europe,  l'est du Rhin, la bourgeoisie est devenue
tellement affaiblie et lche, qu'il semble que le gouvernement des
bureaucrates et du sabre ne pourra tre ananti que lorsque le
proltariat sera capable de conqurir la puissance politique; comme si
la chute de l'absolutisme militaire conduisait directement 
l'acceptation du pouvoir politique par le proltariat. Ce qui est
certain, c'est qu'en Allemagne comme en Autriche, et dans la plupart des
pays d'Europe, ces conditions, ncessaires  la marche rgulire de la
lgislation ouvrire, et, avant tout, les institutions dmocratiques
ncessaires au triomphe du proltariat, ne deviendront pas une ralit.
Aux tats-Unis, en Angleterre et aux colonies anglaises, dans certaines
circonstances en France galement, la lgislation par le peuple pourra
arriver  un certain dveloppement; pour nous, Europens de l'Est, elle
appartient a l'inventaire de l'tat de l'avenir[5].

Est-ce que des gens pratiques comme les Allemands qui tchent toujours
de marcher avec l'actualit, vont se passionner maintenant pour
l'inventaire de l'tat de l'avenir et devenir des fanatiques et des
rveurs?

On est donc all bien plus loin qu'on ne l'aurait voulu.

Quoique notre proposition ait t rejete, nous avons la satisfaction
d'tre les initiateurs qui ont fait jouer, aux partisans du courant
ractionnaire un rle bien plus rvolutionnaire qu'ils ne le voulaient.
1 Ils ont reconnu que l'action politique _n'est qu'un moyen_ pour
obtenir la libert conomique du proltariat; 2 ils ont accept la
lgislation directe par le peuple. Ils se sont donc carts totalement
du point de dpart primitif de leur proposition, pour se rapprocher de
la ntre. Et quand Liebknecht dit: Ce qui nous spare, ce n'est pas une
diffrence de principes, c'est la phrase rvolutionnaire et nous devons
nous affranchir de la phrase, nous sommes, en ce qui concerne ces
derniers mots, compltement d'accord avec lui, mais nous demandons qui
fait le plus de phrases: lui et les siens qui se perdent dans des
redondances insignifiantes, ou nous, qui cherchons  nous exprimer d'une
manire simple et correcte?

Il parat toutefois que le succs, le succs momentan doit permettre de
donner le coup de collier; du moins en 1891, lors de la runion du parti
 Erfurt, Liebknecht s'exprima comme suit[6]:

Nos armes taient les meilleures. Finalement, la force brutale doit
reculer devant les facteurs moraux, devant la logique des faits.
Bismarck, cras, gt  terre, et le parti social-dmocratique est le
plus fort des partis en Allemagne. N'est-ce pas une preuve premptoire
de la justesse de notre tactique actuelle? Or, qu'est-ce que les
anarchistes ont ralis en Hollande, en France, en Italie, en Espagne,
en Belgique? Rien, absolument rien! Ils ont gt ce qu'ils ont
entrepris et fait partout du tort au mouvement. Et les ouvriers
europens se sont dtourns d'eux.

On pourrait contester beaucoup dans ces phrases. Faisons remarquer
d'abord l'habitude de Liebknecht d'appeler anarchiste tout socialiste
qui n'est pas d'accord avec lui; anarchiste, dans sa bouche, a le sens
de mouchard. C'est une tactique vile contre laquelle on doit protester
srieusement. Et si nous retournions la question en demandant ce que
l'Allemagne a obtenu de plus que les pays prcits, on ne saurait nous
rpondre. Liebknecht le sait pertinemment. Un instant avant de prononcer
les phrases mentionnes plus haut, il avait dit[7]:

Le fait que jusqu'ici nous n'avons rien ralis par le Parlement n'est
pas imputable au parlementarisme, mais  ce que nous ne possdons pas
encore la force ncessaire parmi le peuple,  la campagne.

En quoi consiste alors la suprmatie de la mthode allemande? D'aprs
Liebknecht, les Allemands n'ont rien fait, et les socialistes dans les
pays prcits non plus. Or, 0=0. O se trouve maintenant le rsultat
splendide? Et quel tableau Liebknecht ne trace-t-il pas de cette
dmocratie sociale qui n'a absolument rien fait?

Remarquez comment la loi du succs est sanctionne de la manire la plus
brutale. Nous avons raison, _car_ nous emes du succs. Ce fut le
raisonnement de Napolon III et de tous les tyrans. Et un tel
raisonnement doit servir d'argument  la tactique allemande!

Ce succs, dont on se vante tant est, d'ailleurs, trs contestable.
Qu'est-ce que le parti allemand? Une grande arme de mcontents et non
de social-dmocrates.

Bebel ne disait-il pas  Halle, en 1890[8]:

Si la diminution des heures de travail, la suppression du travail des
enfants, du travail du dimanche et du travail de nuit sont des
accessoires, alors les neuf diximes de notre agitation deviennent
superflus.

Chacun sait maintenant que ces revendications n'ont rien de
spcifiquement socialiste; non, tout radical peut s'y associer. Bebel
reconnat que les neuf diximes de l'agitation se font en faveur de
revendications non essentiellement socialistes; or, si le parti obtient
un aussi grand nombre de voix aux lections, c'est grce  l'agitation
pour ces revendications pratiques, auxquelles peuvent s'associer les
radicaux. Consquemment, les neuf diximes des lments qui composent le
parti ne revendiquent que des rformes pareilles et le dixime restant
se compose de social-dmocrates. Quelle proposition essentiellement
socialiste a t faite au Parlement par les dputs socialistes? Il n'y
en a pas eu. Bebel dit  Erfurt[9]:

Le point capital pour l'activit parlementaire est le dveloppement des
masses par rapport  nos antagonistes, et non la question de savoir si
une rforme est obtenue immdiatement ou non. Toujours nous avons
considr nos propositions  ce point de vue.

C'est inexact. Si cela tait, il n'y aurait aucune raison pour ne pas
renseigner les masses sur le but final de la dmocratie sociale.
Pourquoi alors proposer la journe de dix heures de travail pour 1890,
de neuf heures pour 1894 et de huit heures pour 1898, quand  Paris il
avait t dcid de travailler d'un commun accord pour obtenir la
journe de huit heures?

Non, la tactique rglementaire ne cadre pas avec un mouvement
proltarien, mais avec un mouvement petit-bourgeois et les choses en
sont arrives  un tel point que Liebknecht ne sait plus se figurer une
autre forme de combat. Voici ce qu'il disait  Halle[10]:

N'est-ce pas un moyen de combat anarchiste que de considrer comme
inadmissible toute agitation lgale? Que reste-t-il encore?

Ainsi, pour lui, plus d'autre agitation que l'agitation lgale. Dans
tout cela apparat la peur de perdre des voix. Ce qui ressort
incontestablement du rapport du comit gnral du parti au congrs
d'Erfurt[11]:

Le comit du parti et les mandataires au Parlement n'ont pas donn
suite au dsir exprim par l'opposition que les dputs au lieu de se
rendre au Parlement, aillent faire la propagande dans la campagne. Cette
non-excution des devoirs parlementaires n'aurait t accueillie
favorablement que par nos ennemis politiques; d'abord, parce qu'ils
auraient t dlivrs d'un contrle gnant au Parlement et ensuite parce
que cette attitude de nos dputs leur aurait servi de prtexte de blme
 notre parti auprs de la masse des lecteurs indiffrents. Conqurir
cette masse  nos ides est une des exigences de l'agitation. En outre,
il est avr que les annales parlementaires sont lues galement dans les
milieux qui sont indiffrents ou n'ont pas l'occasion d'assister aux
runions social-dmocratiques. Le but d'agitation que poursuivent les
antagonistes de l'action parlementaire que l'on trouve dans nos rangs,
sera atteint dans toute son acception par une reprsentation active et
nergique des intrts du peuple travailleur au Parlement et sans
fournir  nos ennemis le prtexte gratuit d'accusation de manquer  nos
devoirs.

 ce sujet, M. le Dr Muller fait observer avec beaucoup de justesse dans
sa trs intressante brochure[12]:

On reconnat donc que la peur d'tre accus, par les masses lectorales
indiffrentes, de ngliger leurs devoirs parlementaires et de risquer
ainsi de ne pas tre rlus, constitue une des raisons invitant les
dlgus  se rendre au Parlement et  y travailler pratiquement.
videmment. Quand on a fait accroire aux lecteurs que le parlement
pouvait apporter des amliorations, il est clair que les
social-dmocrates doivent s'y rendre. Mais que la classe ouvrire puisse
obtenir du Parlement des amliorations valant la peine d'tre notes,
les chefs eux-mmes n'en croient rien et ils l'ont dit assez souvent. Et
on se permet d'appeler agitation et dveloppement de la masse cette
duperie, cette fourberie envers les travailleurs. Nous prtendons que
cette espce d'agitation et de dveloppement fait du tort et vicie le
mouvement au lieu de lui tre utile. Si l'on prne continuellement le
Parlement comme une _revalenta_, comment veut-on faire surgir alors des
masses indiffrentes les social-dmocrates qui sont bien les ennemis
mortels du parlementarisme et ne voient dans les rformes sociales
parlementaires qu'un grand _humbug_ des classes dirigeantes pour duper
le proltariat? De cette manire la social-dmocratie ne gagne pas les
masses, mais les masses petit-bourgeoises gagnent, c'est--dire
corrompent et anantissent, la social-dmocratie et ses principes.

Personne ne l'a senti et exprim plus clairement que Liebknecht
lui-mme, mais,  ce moment-l, c'tait le Liebknecht rvolutionnaire de
1869 et non pas le Liebknecht parlementaris de 1894. Dans
son intressante confrence sur l'attitude politique de la
social-dmocratie, spcialement par rapport au Parlement, il s'exprima
comme suit:

Nous trouvons un exemple instructif et avertisseur dans le parti
progressiste. Lors du soi-disant conflit au sujet de la Constitution
prussienne, les beaux et vigoureux discours ne manqurent pas. Avec
quelle nergie on protesta contre la rorganisation _en paroles!_ Avec
quelle opinion solide et quel talent on prit la dfense des droits
du peuple ... _en paroles!_ Mais le gouvernement ne s'inquita gure de
toutes ces rflexions juridiques. Il laissa le droit au parti
progressiste, garda la force et s'en servit. Et le parti progressiste?
Au lieu d'abandonner la lutte parlementaire, devenue, en ces
circonstances, une sottise nuisible, au lieu de quitter la tribune, de
forcer le gouvernement au pur absolutisme et de faire un appel au
peuple,... il continua sereinement, flatt par ses propres phrases, 
lancer dans le vide des protestations et des rflexions juridiques et 
prendre des rsolutions que tout le monde savait sans effet. Ainsi la
Chambre des dputs, au lieu d'tre un champ clos politique, devint un
thtre de comdie: Le peuple entendait toujours les mmes discours,
voyait toujours le mme manque de rsultats et il se dtourna, d'abord
avec indiffrence, plus tard avec dgot. Les vnements de l'anne 1866
devenaient possibles. Les beaux et vigoureux discours de l'opposition
du parti progressiste prussien ont jet les bases de la politique du
sang et du fer: _ce furent les oraisons funbres du parti progressiste
mme_. Au sens littral du mot, le parti progressiste s'est tu  force
de discourir.

Eh bien! comme fit un jour le parti progressiste, ainsi fait aujourd'hui
le parti social-dmocratique. Combien pitre a t l'influence de
Liebknecht sur un parti qui, malgr l'exemple avertisseur bien choisi
cit par lui-mme, a suivi la mme voie! Et au lieu de montrer le
chemin, il s'est laiss entraner dans le gouffre du parlementarisme,
pour y sombrer compltement.

Que restait-il du Liebknecht rvolutionnaire qui disait si justement que
le socialisme n'est plus une question de thorie mais une question
brlante qui doit tre rsolue, non au Parlement, mais dans la rue, sur
le champ de bataille, comme toute autre question brlante?

Toutes les ides mises dans sa brochure mriteraient d'tre rpandues
universellement, afin que chacun puisse apprcier la diffrence norme
qu'il y a entre le vaillant reprsentant proltarien de jadis et
l'avocat petit-bourgeois d'aujourd'hui.

Aprs avoir dit que avec le suffrage universel, voter ou ne pas voter
n'est qu'une question d'_utilit_, non de principes, il conclut:

NOS DISCOURS NE PEUVENT AVOIR AUCUNE INFLUENCE DIRECTE SUR LA
LGISLATION;

NOUS NE CONVERTIRONS PAS LE PARLEMENT PAR DES PAROLES;

PAR NOS DISCOURS NOUS NE POUVONS JETER DANS LA MASSE DES VRITS QU'IL
NE SOIT POSSIBLE DE MIEUX DIVULGUER D'UNE AUTRE MANIRE.

Quelle utilit pratique offrent alors les discours au Parlement?
Aucune. Et parler sans but constitue la satisfaction des imbciles. Pas
un seul avantage. Et voici, de l'autre ct, les dsavantages:

SACRIFICE DES PRINCIPES; ABAISSEMENT DE LA LUTTE POLITIQUE SRIEUSE 
UNE ESCARMOUCHE PARLEMENTAIRE; FAIRE ACCROIRE AU PEUPLE QUE LE
PARLEMENT BISMARCKIEN EST APPEL  RSOUDRE LA QUESTION SOCIALE.

Et pour des raisons pratiques, nous devrions nous occuper du Parlement?

SEULE LA TRAHISON OU L'AVEUGLEMENT POURRAIT NOUS Y CONTRAINDRE.

On ne saurait s'exprimer plus nergiquement ni d'une faon plus juste.
Quelle singulire inconsquence! D'aprs ses prmisses et aprs avoir
fait un bilan qui se clturait au dsavantage de la participation aux
travaux parlementaires, il aurait d conclure invitablement  la
non-participation; pourtant il dit: Pour viter que le mouvement
socialiste ne soutienne le csarisme, il faut que le socialisme entre
dans la lutte politique. Comprenne qui pourra comment un homme si
logique peut s'abmer ainsi dans les contradictions!

Mais ils sont eux-mmes dans l'embarras. Apparemment le parlementarisme
est l'appt qui doit attirer les... ...et pourtant ils donnent 
entendre qu'il a son utilit.

De l cette indcision sur les deux principes.

Ainsi,  la runion du parti  Erfurt, Bebel disait[13]:

La social-dmocratie se trouve envers tous les partis prcdents, pour
autant qu'ils obtinrent la suprmatie, dans une tout autre position.
Elle aspire  remplacer la manire de produire capitaliste par la
manire socialiste et est force consquemment de prendre un tout autre
chemin que tous les partis prcdents, pour obtenir la suprmatie.

Voil pourquoi l'on conseille de prendre la route parlementaire, suivie
dj par tous les autres partis, en la faisant passer peut-tre par un
tout autre chemin.

Singer le comprit galement lorsqu'il disait  Erfurt[14]:

En supposant mme qu'il soit possible d'obtenir quelque chose de sens
par l'action parlementaire, cette action conduirait  l'affaiblissement
du parti, parce qu'elle n'est possible qu'avec la coopration d'autres
partis.

Isolment, les dputs social-dmocratiques ne peuvent rien faire, et
un parti rvolutionnaire doit tre prserv de toute espce de
politique qui n'est possible qu'avec l'assistance d'autres partis.
Qu'ont-ils donc  faire dans un Parlement pareil?

Le _Zricher Socialdemokrat_ crivait en 1883:

En gnral, le parlementarisme ne possde en soi rien qui puisse tre
considr sympathiquement par un dmocrate, et surtout par un dmocrate
consquent, c'est--dire un social-dmocrate. Au contraire, pour lui il
est antidmocratique parce qu'il signifie le gouvernement d'une classe:
de la bourgeoisie notamment.

Et plus tard on affirme que la lutte contre le parlementarisme n'est
pas rvolutionnaire, mais ractionnaire.

C'est--dire tout  fait l'inverse.

Le danger d'affaiblissement tait apparent et si le gouvernement n'avait
eu la gentillesse de troubler cet tat de choses par la loi contre les
socialistes,--s'il y avait eu un vritable homme d'tat  la tte, il
n'aurait pas poursuivi, mais laiss faire la social-dmocratie,--qui
sait o nous en serions maintenant? Avec beaucoup de justesse, le
journal pr-mentionn crivait en 1881:

La loi contre les socialistes a fait du bien  notre parti. Il risquait
de s'affaiblir; le mouvement social-dmocratique tait devenu trop
facile, trop  la mode; il donnait  la fin trop d'occasions de
remporter des triomphes aiss et de flatter la vanit personnelle. Pour
empcher l'embourgeoisement--thorique aussi bien que pratique--du
parti, il fallait qu'il ft expos  de rudes preuves. Bernstein
galement disait, dans le _Jahrbuch fr Sozialwissenschaft_: Dans les
dernires annes de son existence (avant 1878), le parti avait dvi
considrablement de la ligne droite et d'une telle manire qu'il tait 
peine encore question d'une propagande semblable  celle de 1860-1870 et
des premires annes qui suivirent 1870. Un petit journal
social-dmocratique, le _Berner Arbeiterzeitung_, rdig par un
socialiste clair, A. Steck, crivait encore: Il n'y en avait qu'un
petit nombre qui croyaient que logiquement tout le parti devait dvier,
par l'union de la tendance nergique et consciente d'Eisenach avec
celle des plats Lassalliens. Le mot d'ordre des Lassalliens: Par le
suffrage libre  la victoire, raill par les Eisenachers avant
l'union, constitue maintenant en fait--quoi qu'on en dise--le principe
essentiel du parti social-dmocratique en Allemagne.

Il en fut de mme que chez les chrtiens o d'abord les tendances
taient en forte opposition. Ne lisons-nous pas que les cris de guerre
taient: Je suis de Kefas, Je suis de Paul, Je suis d'Apollo.
Enfin les coins s'arrondirent, l'on se rapprocha, l'on obtint une
moyenne des deux doctrines et finalement un jour de fte fut institu en
l'honneur de Pierre et Paul. Les partis s'taient rconcilis, mais le
principe tait sacrifi.

Remarquablement grande est l'analogie entre le christianisme  son
origine et la social-dmocratie moderne! Tous deux trouvrent leurs
adeptes parmi les dshrits, les souffre-douleur de la socit. Tous
deux furent exposs aux perscutions, aux souffrances, et grandirent en
dpit de l'oppression.

Aprs le pnible enfantement du christianisme, un empereur arriva, un
des plus libertins qui aient gravi les marches du trne,--et ce n'est
pas peu dire, car le libertinage occupa toujours le trne,--qui, dans
l'intrt de sa politique, se fit chrtien. Immdiatement on changea, on
tritura le christianisme et on lui donna une forme convenable. Les
chrtiens obtinrent les meilleures places dans l'tat et finalement les
vrais et sincres chrtiens, tels que les bionites et d'autres, furent
exclus, comme hrtiques, de la communaut chrtienne.

De nos jours galement nous voyons comment les plus forts se prparent 
s'emparer du socialisme. On prsente la doctrine sous toutes sortes de
formes et peut-tre, selon l'occasion, le soi-disant socialisme
triomphera mais de nouveau les vrais socialistes seront excommunis et
exclus, comme hostiles aux projets des social-dmocrates appels au
gouvernement.

Le triomphe de la social-dmocratie sera alors la dfaite du socialisme,
comme la victoire de l'glise chrtienne constitua la chute du principe
chrtien. Dj les congrs internationaux ressemblent  des conciles
_conomiques_, o le parti triomphant expulse ceux qui pensent
autrement.

Dj, la censure est applique  tout crit socialiste: aprs seulement
que Bernstein,  Londres, l'a examin et qu'Engels y a appos le sceau
de doctrine pure, l'crit est accept et l'on s'occupe de le
vulgariser parmi les co-religionnaires.

Le cadre dans lequel on mettra la social-dmocratie est dj prt: alors
ce sera complet. Y peut-on quelque chose? Qui le dira? En tout cas, nous
avons donn l'alarme et nous verrons vers quelle tendance le socialisme
se dveloppera.

On peut aller loin encore. Un jour Caprivi appela Bebel assez
plaisamment _Regierungskommissarius_ et quoique Bebel ait rpondu:
Nous n'avons pas parl comme commissaire du gouvernement, mais le
gouvernement a parl dans le sens de la social-dmocratie, cela prouve
de part et d'autre un rapprochement significatif.

Rien d'tonnant que le mot hardi Pas un homme ni un groschen au
gouvernement actuel soit perdu de vue, car Bebel a dj promis son
appui au gouvernement lorsque,  propos de la poudre sans fume,
celui-ci voulut conclure un emprunt pour des uniformes noirs. Quand on
donne au militarisme une phalange, il prend le doigt, la main, le bras,
le corps entier. Aujourd'hui l'on vote les crdits pour des uniformes
noirs, demain pour des canons perfectionns, aprs-demain pour
l'augmentation de l'effectif de l'arme, etc., toujours sur les mmes
bases.

Oui, l'affaiblissement des principes prit une telle extension  mesure
qu'un plus grand nombre de voix s'obtenait aux lections, que la
bourgeoisie trouva parfaitement inutile de laisser en vigueur la loi
contre les socialistes. On ne sera pas assez naf pour supposer qu'elle
abolit la loi par esprit de justice! Le non-danger de la
social-dmocratie permit cette abolition... Et les vnements qui
suivirent ne prouvrent-ils pas que le gouvernement avait vu juste?
L'affaiblissement du parti n'a-t-il pas depuis lors march  pas de
gant?

Liebknecht crivait en 1874 (_Ueber die politische Stellung_):

Toute tentative d'action au Parlement, de collaboration  la
lgislation, suppose ncessairement un abandon de notre principe, nous
conduit sur la pente du compromis et du parlementage, enfin dans le
marcage infect du parlementarisme qui, par ses miasmes, tue tout ce qui
est sain.

Et la consquence? Cooprons quand mme  la besogne. Cette conclusion
est en opposition flagrante avec les prmisses, et l'on s'tonne qu'un
penseur comme Liebknecht ne sente pas qu'il dmolit par sa conclusion,
tout l'chafaudage de son raisonnement. Comprenne qui pourra. Trs
instructives sont les rflexions suivantes de Steck pour caractriser
les deux courants, parlementaire et rvolutionnaire[15]:

Le courant rformiste arriverait galement au pouvoir politique comme
parti bourgeois.  cette fin, il ne reste pas tout  fait isol, vite
de proclamer un programme de principes et s'avance, toujours confondu,
quoique avec une certaine instabilit, avec d'autres partis bourgeois.
Il n'a pas de frontires bien dlimites, ni  droite ni  gauche.
Partiellement, par-ci, par-l, et rarement, apparat son caractre
social-dmocratique. Presque toujours il se prsente comme parti
dmocratique, parti conomique-dmocratique ou parti ouvrier et
dmocratique.

La dmocratie rformiste aspire toujours  la ralisation des rformes
immdiates, comme si c'tait son but unique. Elle les adapte, suivant
leur caractre,  l'existence et aux tendances des partis bourgeois.
Elle recherche une alliance avec eux si elle est possible, c'est--dire
avec les lments les plus progressistes. De cette manire elle se
prsente seule comme tant  la TTE DU PROGRS BOURGEOIS. Il n'y a
aucun abme entre elle et les fractions progressistes des partis, parce
que chez elle non plus n'est mis en avant le principe rvolutionnaire du
programme social-dmocratique. Cette tactique du courant rformiste
amne un succs aprs l'autre; seulement ces succs, mesurs  l'aune de
notre programme de principes, sont bien minces, souvent mme trs
douteux. On peut ajouter qu'ils paraissent tout au plus favoriser la
social-dmocratie au lieu de l'entraner.

On ne doit pas se figurer cependant que les dtails de cette tactique
soient sans importance. Le danger de dvier du but principal
social-dmocratique est grand, quoique moindre chez les meneurs, qui
connaissent bien le chemin, que chez la masse conduite.
L'affaiblissement de l'idal social-dmocratique est imminent, et
d'autant plus que les consquences immdiates,  cause du triomphe,
seront taxes plus haut que leur valeur.

Ensuite, il est difficile d'viter que cet embourgeoisement nuise  la
_propagande pour les principes de la social-dmocratie_ et l'empche de
se dvelopper. Maintes fois les rformateurs se trouvent forcs, dans la
pratique, de renier plus ou moins ces principes.

Si cette tendance social-dmocratique rformiste l'emportait
exclusivement, elle arriverait facilement  d'autres consquences que
celles o veut en venir le programme social-dmocratique; peut-tre,
comme il a t dit dj, le rsultat serait-il un compromis avec la
bourgeoisie sur les bases d'un ordre social capitaliste adouci et
affaibli. Cet tat de choses, limitant les privilges, augmenterait
notablement le nombre des privilgis en apportant le bien-tre  un
grand nombre de personnes actuellement exploites et dpendantes, mais
laisserait toujours une masse exploite et dpendante, ft-ce mme dans
une situation un peu meilleure que celle de la classe travailleuse non
possdante.

CE NE SERAIT PAS LA PREMIRE FOIS QU'UNE RVOLUTION SATISFERAIT UNE
PARTIE DES OPPRIMS AU DTRIMENT DE L'AUTRE PARTIE. Il est, d'ailleurs,
tout  fait dans l'ordre d'ides des rformateurs de ne pas renverser le
capitalisme, mais de le transformer et, en outre, de donner au
socialisme seulement le droit possible invitable.

 l'encontre de la remarque que le proltariat organis ne se
contentera pas d'une demi-russite, mais saura, en dpit des meneurs,
aller jusqu'au bout de ses revendications, vient cette vrit que selon
la marche des vnements le proltariat lui-mme sera peu  peu divis
et qu'une soi-disant classe meilleure sortira de ses rangs, ayant la
force d'empcher des mesures plus radicales. Un oeil exerc peut dj
apercevoir par-ci par-l des symptmes de cette division.

Le parti rvolutionnaire, au contraire, veut seulement accomplir la
conqute du pouvoir politique au nom de la social-dmocratie. En mettant
son but  l'avant-plan, il sera forc, pendant longtemps, de lutter
comme la minorit, de subir dfaite sur dfaite et de supporter de rudes
perscutions. Le triomphe final du parti social-dmocratique n'en sera
que plus pur et plus complet.

Steck reconnat galement que DANS LE FOND, _la tendance
rvolutionnaire est la plus juste_. Notre parti, dit-il, doit tre
rvolutionnaire, en tant qu'il possde une volont dcidment
rvolutionnaire et qu'il en donne le tmoignage dans toutes ses
dclarations et ses agissements politiques. Que notre propagande et nos
revendications soient toujours rvolutionnaires. Pensons continuellement
 notre grand but et agissons seulement comme il l'exige. Le chemin
droit est le meilleur. Soyons et restons toujours, dans la vie comme
dans la mort, des social-dmocrates rvolutionnaires et rien d'autre. Le
reste se fera bien.

Maintenant, il existe encore deux points de vue chez les parlementaires,
notamment: il y en a qui veulent la conqute du pouvoir politique pour
s'emparer par l du pouvoir conomique; cela constitue la tactique de la
social-dmocratie allemande actuelle, d'aprs les dclarations formelles
de Bebel, Liebknecht et leurs acolytes. D'un autre ct se trouvent ceux
qui veulent bien participer  l'action politique et parlementaire, mais
seulement dans un but d'agitation. Donc, les lections sont pour eux un
moyen d'agitation. C'est toujours de la demi-besogne. Il faut qu'une
porte soit ouverte ou ferme. On commence par proposer des candidats de
protestation; si le mouvement augmente, ils deviennent des candidats
srieux. Une fois lus, les dputs socialistes prennent une attitude
ngative, mais, leur nombre augmentant, ils sont bien forcs de
prsenter des projets de loi. Et s'ils veulent les faire accepter, ce ne
sera qu'en proposant des compromis, comme Singer l'a fait remarquer.
C'est le premier pas qui cote et une fois sur la pente on est forc de
descendre. Le programme pratique vot  Erfurt n'est-il pas  peu prs
littralement celui des radicaux franais? Les ordres du jour des
derniers congrs internationaux portaient-ils un seul point qui ft
spcifiquement socialiste? Le vritable principe socialiste devient de
plus en plus une enseigne pour un avenir loign, et en attendant on
travaille aux revendications pratiques, ce que l'on peut faire
parfaitement avec les radicaux.

On se reprsente la chose un peu navement. Voici la base du
raisonnement des parlementaires: il faut tcher d'obtenir parmi les
lecteurs une majorit; ceux-ci enverront des socialistes au Parlement
et si nous parvenons  y avoir la majorit plus un, tout est dit. Il n'y
a plus qu' faire des lois,  notre guise, dans l'intrt gnral.

Mme, en faisant abstraction de ce fait qu'on rencontre dans presque
tous les pays une deuxime ou plutt une cinquime roue au chariot,
c'est--dire une Chambre des lords, ou Snat, ou premire Chambre, dont
les membres sont toujours les plus purs reprsentants de l'argent,
personne ne sera assez naf de croire que le pouvoir excutif sera port
 se conformer docilement aux dsirs d'une majorit socialiste des
Chambres. Voici comment Liebknecht ridiculise cette opinion[16]:

Supposons que le gouvernement ne fasse pas usage de son droit, soit par
conviction de sa force, soit par esprit de calcul, et qu'on en arrive
(comme c'est le rve de quelques politiciens socialistes fantaisistes) 
constituer au Parlement une majorit social-dmocratique; que
ferait-elle? _Hic Rodhus, hic salta!_ Le moment est arriv de rformer
la socit et l'tat. La majorit prend une dcision datant dans les
annales de l'histoire universelle: les nouveaux temps sont arrivs! Oh,
rien de tout cela... Une compagnie de soldats chasse la majorit
social-dmocratique hors du temple et si ces messieurs ne se laissent
pas faire docilement, quelques agents de police les conduiront  la
_Stadtvoigtei_[17] o ils auront le temps de rflchir  leur conduite
don-quichottesque.

LES RVOLUTIONS NE SE FONT PAS AVEC LA PERMISSION DE L'AUTORIT: L'IDE
SOCIALISTE EST IRRALISABLE DANS LE CERCLE DE L'TAT EXISTANT: ELLE DOIT
S'ABOLIR POUR ENTRER DANS LA VIE.

_ bas le culte du suffrage universel et direct!_

Prenons une part nergique aux lections, mais seulement comme _moyen
d'agitation_ et n'oublions pas de dclarer que l'urne lectorale ne peut
donner naissance  l'tat dmocratique. Le suffrage universel acquerra
son influence dfinitive sur l'tat et la socit, _immdiatement aprs_
l'abolition de l'tat policier et militaire.

Les faits sont prsents sobrement mais avec vrit. Il en sera ainsi,
en effet. Car personne n'est assez naf pour croire que la classe
possdante renoncera volontairement  la proprit ou que cette rforme
puisse tre obtenue par dcret du Parlement. D'abord, on reprsente
l'action politique comme moyen d'agitation, mais une fois sur la pente,
on glisse. Liebknecht, lors de la runion du parti  Saint-Gall, ne
dit-il pas: Il ne peut exister d'erreur sur le point que, une fois
lecteurs, nous aurions  donner non seulement une signification
agitative mais galement positive aux lections et  l'action
parlementaire. Marchons donc pour raliser ce but d'agitation.

Vollmar, sous ce rapport, fut le plus consquent parmi les
social-dmocrates allemands, et ses propositions indiquent de plus en
plus la ligne de conduite que ceux-ci devront suivre  l'avenir[18].

Le parlementarisme, comme systme, est dfectueux mme si l'on tchait
de l'amliorer, ce serait peine perdue. L'ouvrage de Leverdays, _Les
Assembles parlantes_, est sous ce rapport trs instructif et la
question y est traite  fond. Pourquoi les parlementaires ne
tchent-ils pas de rfuter ce livre? Les Chambres ou Parlements
ressemblent beaucoup  un moulin  paroles ou, comme dit Leverdays, 
un gouvernement de bavards  portes ouvertes. Un bon dput, ne s'en
tenant qu' sa _propre_ exprience, ses _propres_ intentions et sa
_propre_ conviction, devrait tre au moins aussi capable que l'ensemble
des ministres, aids par les employs spciaux de leurs ministres. On
doit savoir juger de tout, car les choses les plus diverses et les plus
disparates viennent  l'ordre du jour d'un Parlement. Il faut tre au
moins une encyclopdie vivante. Quel supplice pour le dput qui se
donne pour devoir--et il doit le faire!--d'couter tous les discours.

 La Haye,  la _Gevangenpoort_[19], le gelier vous raconte qu'en des
temps plus barbares, les criminels taient jets  terre sur le dos, et
qu'on faisait tomber de l'eau, goutte  goutte, du plafond sur leur
tte. Et le brave homme ajoute toujours que c'est l le plus _cruel_
supplice.

Eh bien, ce cruel supplice est transport au _Binnenhof_[20], et un bon
dput subit journellement le martyre et le tourment de sentir tomber
cette goutte d'eau continuelle, non sur sa tte, mais  son oreille,
sous la forme de _speeches_ d'honorables confrres.

L'orateur peut seul, de temps en temps, prendre haleine: de l
probablement le phnomne que celui qui parle tire en longueur ses
prises d'haleine aux dpens de ses honorables confrres[21].

On a vu que cela n'allait gure; aussi a-t-on invent toutes sortes de
diversions afin de se rendre la vie supportable. On avait le buffet pour
se reposer, on avait le systme de la spcialit, auquel on se
soumettait en parlant et en votant, on avait des membres _actifs_ et
_votants_. Ajoutons  cela qu'il fallait s'enfermer dans les limites
d'un parti, car celui qui tait isol et travaillait individuellement,
manquait absolument d'influence.

Au sujet des Parlements, on pourrait citer cette parole de Mirabeau:
_Ils veulent toujours et ne font jamais._ Leverdays galement mrite
d'tre mdit: Les Hollandais de nos jours, pour rsister  la
conqute, ne rompraient plus leurs digues comme au temps de Louis XIV.
Nos Hollandais de la politique n'ouvrent pas pour noyer l'ennemi la
digue  la Rvolution. Sauvons la patrie, s'il se peut, mais  tout prix
conservons l'_ordre!_ En d'autres termes, plutt l'ennemi au dehors que
la justice au dedans! Et c'est ainsi qu'on ment aux peuples pour les
livrer comme un btail. En gnral, tant que la dfense d'un peuple
envahi reste aux mains des gens _respectables_, vous pouvez prdire 
coup sr qu'il est perdu, car ils trahissent.

Il y a connexion entre libert conomique et libert politique, de sorte
qu' chaque nouvelle phase conomique de la vie correspond une nouvelle
phase politique. Kropotkine l'a trs bien dmontr. La monarchie absolue
dans la politique s'accorde avec le systme de l'esclavage personnel et
du servage dans l'conomie. Le systme reprsentatif en politique
correspond au systme mercenaire. Toutefois, ils constituent deux
formes diffrentes d'un mme principe. Un nouveau mode de production ne
peut jamais s'accorder avec un ancien mode de consommation, et ne peut
non plus s'accorder des formes surannes de l'organisation politique.
Dans la socit o la diffrence entre capitaliste et ouvrier disparat,
il n'y a pas de ncessit d'un gouvernement: ce serait un anachronisme,
un obstacle. Des ouvriers libres demandent une organisation libre, et
celle-ci est incompatible avec la suprmatie d'individus dans l'tat. Le
systme non capitaliste comprend en soi le systme non gouvernemental.

Les chemins suivis par les deux socialismes n'aboutissent pas au mme
point; non, ce sont des chemins parallles qui ne se joindront jamais.

Le socialisme parlementaire doit aboutir au socialisme de l'tat. Les
socialistes parlementaires ne s'en aperoivent pas encore. En effet, les
social-dmocrates ont dclar  Berlin que social-dmocratie et
socialisme d'tat sont des antithses irrconciliables. Mais l'on
commence par les chemins de fer de l'tat, les pharmacies de l'tat,
assurance par l'tat, etc., pour en arriver plus tard aux mdicaments de
l'tat,  la moralit de l'tat,  l'ducation de l'tat. Les
socialistes d'tat ou socialistes parlementaires ne veulent PAS
L'ABOLITION de l'tat, mais la centralisation de la production aux mains
du gouvernement, c'est--dire: l'tat ORDONNATEUR GNRAL (_alregelaar_)
DANS L'INDUSTRIE. Ne cite-t-on pas Glasgow et son organisation communale
comme exemple de socialisme pratique? mile Vandervelde, dans sa
brochure _Le Collectivisme_, signale le mme cas. Eh bien, si c'est l
le modle, les esprances de ce socialisme pratique ne sont pas fort
grandes. En effet, l'arme des sans-travail y est immense; la
population y vit entasse. Le mme auteur cite encore le mouvement
coopratif en Belgique,  Bruxelles,  Gand,  Jolimont, et dit qu'on
pourrait l'appeler le collectivisme spontan. Tous ces chantillons
constituent des exemples plutt rebutants qu'attirants pour celui qui ne
s'arrte pas  la surface, mais veut pntrer jusqu'au fond les choses.
Partout o fleurit le mouvement coopratif, c'est au dtriment du
socialisme,  moins que, comme  Gand, par exemple, l'on n'appelle les
cooprateurs des socialistes. L galement ceux d'en bas rgnent en
apparence, quand, en ralit, ce sont ceux d'en haut, et la libert
disparat comme dans les ateliers de l'tat.

Liebknecht, voyant le danger, a dit  Berlin[22]:

Croyez-vous qu'il ne serait pas trs agrable  la plupart des
fabricants de coton anglais que leur industrie passt aux mains de
l'tat? Surtout en ce qui concerne les mines, l'tat, dans un dlai plus
ou moins rapproch, se verra forc de les reprendre. Et chaque jour le
nombre des capitalistes privs qui rsistent deviendra plus petit. Non
seulement toute l'industrie, mais galement l'agriculture pourrait, avec
le temps, devenir proprit d'tat; cela ne se trouve aucunement en
dehors des choses possibles, comme on l'a cru. Si, en Allemagne, on
prenait aux grands propritaires (qui se plaignent toujours de ne
pouvoir exister) leurs terres au nom de l'tat, en leur octroyant des
indemnits convenables et le droit de devenir, en un certain sens, des
satrapes de l'tat (comme les satrapes de l'ancien royaume des Perses)
en qualit de chefs suprmes des petits bourgeois et des travailleurs de
la campagne, pour diriger l'agriculture,--ne serait-ce pas une grande
amlioration pour les seigneurs et croyez-vous que cela ne soit venu
dj souvent  l'ide des plus intelligents parmi les nobles? videmment
ils s'empresseraient de consentir, car ils gagneraient aussi bien en
influence qu'en revenus; mais cela s'aperoit facilement au fond du
socialisme d'tat. L'ide ne doit pas tre carte comme tant
compltement du domaine des chimres.

Oh! quand la classe disparaissante des industriels et des propritaires
s'apercevra que le socialisme est une issue excellente pour eux, afin de
faire reprendre par l'tat, moyennant indemnit convenable, leur
succession  moiti en faillite, ils arriveront en rangs serrs pour
embrasser le socialisme pratique. Nous voyons qu'mile Vandervelde
dclare dj que la grande industrie doit tre le domaine du
collectivisme et c'est pourquoi le parti ouvrier demande et se borne 
demander l'_expropriation_ pour cause d'utilit publique des mines, des
carrires, du sous-sol en gnral ainsi que des grands moyens de
production et de transport. Ainsi les petits peuvent se tranquilliser,
car la petite industrie et le petit commerce constituent le domaine de
l'association libre et les grands n'ont rien  craindre: si les
affaires marchent mal, ils seront contents de s'en dfaire contre
indemnit. (Cf. _le Collectivisme_, p. 7.) Kautsky prdit la mme chose
aux petits bourgeois, dont, avant tout, l'on ne peut perdre les voix aux
lections, quand il dit: La transition  la socit socialiste n'a
aucunement comme condition l'expropriation de la petite industrie et des
petits paysans. Cette transition, non seulement ne leur prendra rien,
mais leur apportera au contraire certains profits. (_Das Erfurter
Programm in seinem grundstzlichen Theil erlutert von_ K. Kautsky, p.
150.) Ce danger, Liebknecht le voit parfaitement bien et la dernire
bataille n'est pas livre entre la social-dmocratie et le socialisme
d'tat; mais il ne voit pas qu'il est impossible que le socialisme
parlementaire se contente de l'action parlementaire comme but
d'agitation, il doit avoir galement un but positif--Liebknecht l'a
dmontr  la runion du parti  Saint-Gall--et s'engagera forcment
dans le sillage du socialisme d'tat.  la runion du parti  Berlin,
Bebel en avait assez et dclara qu'il n'tait aucunement d'accord avec
les thories de Liebknecht sur la signification du socialisme d'tat.

Quel galimatias dans la dfinition de l'tat. Liebknecht appelle d'abord
le socialisme d'tat _eminent staatsbildend_ et plus loin il y voit
une _staatsstrzende Kraft_[23]. Tantt l'on dit: Nous, les
socialistes, nous voulons sauver l'tat en le transformant et vous, qui
voulez conserver la socit anarchiste existante, vous ruinez l'tat
actuel par la tactique que vous suivez; et encore: l'tat actuel ne
peut se rajeunir qu'en conduisant le socialisme sur le chemin de la
lgislation... La social-dmocratie constitue justement le parti sur
lequel l'tat devrait s'appuyer tout d'abord, s'il y avait rellement
des hommes d'tat au pouvoir. Quelle diffrence avec la parole fire:
Le socialisme n'est plus une question de thorie, mais simplement une
question brlante qu'on ne pourra rsoudre au Parlement, mais dans la
rue, sur le champ de bataille! Tantt Bebel tient la rforme sociale
de la part de l'tat pour excessivement importante, ensuite il lui
attribue une valeur phmre. Une autre fois il considre la chute de la
socit bourgeoise comme trs proche et conseille fortement la
discussion des questions de principes et puis il est partisan de
rformes pratiques, parce que la socit bourgeoise est encore
solidement constitue et que la discussion sur des questions de
principes ferait natre l'ide que la transformation de la socit est
prochaine. On critique ceux qui, dans leur impatience, pensent que la
rvolution est proche et pourtant Bebel et Engels ont dj fix une
date, l'an 1898 notamment, comme l'anne du salut, l'anne de la
victoire, par la voie parlementaire, au moyen de l'urne lectorale.
Est-ce l peut-tre le grand _Kladderadatsch_ qu'il croit proche?

Liebknecht parle mme de l'enracinement (_hineinwachsen_) dans la
socit socialiste. Il croit maintenant qu'il est possible d'arriver,
par la voie des rformes,  la solution de la question sociale. Est-ce
que l'tat, l'tat actuel, peut le faire? Marx et Engels se
trompaient-ils quand ils enseignaient que l'tat est l'organisation des
possdants pour l'asservissement des non-possdants? Marx ne dit-il pas
avec raison que l'tat, pour abolir le pauprisme, doit s'abolir
lui-mme, car l'essence du mal gt dans l'existence mme de l'tat! Et
Kautsky ne combattait-il pas Liebknecht lorsqu'il crivait dans la _Neue
Zeit_:

Le pouvoir politique proprement dit est le pouvoir organis d'une
classe pour en opprimer une autre. (_Manifeste communiste_.)
L'expression tat de classes pour dsigner l'tat existant, nous
parat mal choisie. Existe-t-il un autre tat? On me cite l'tat
populaire (_Volksstaat_), c'est--dire l'tat conquis par le
proltariat. Mais celui-ci galement sera un tat de classes. Le
proltariat dominera les autres classes. _Il existera une grande
diffrence en comparaison des tats actuels_: l'intrt de classe du
proltariat exige l'abolition de toute diffrence de classes. Le
proltariat ne pourra se servir de sa suprmatie que pour carter,
aussi vite que possible, les bases d'une sparation de classes,
c'est--dire que le proltariat s'emparera de l'tat, non pour en faire
un tat vrai, mais pour l'abolir; non pour remplir le vritable but
de l'tat, mais pour rendre l'tat sans but.

Comparez cette citation avec celles de Liebknecht et de Bebel et vous
verrez qu'elles se contredisent absolument. L'une est l'essence du
socialisme d'tat contre laquelle l'autre doit lutter. Il faut choisir
pourtant: _Ou_ nous travaillons--comme dit Bebel-- raliser tout ce qui
est possible sur le terrain des rformes et amliorer autant que faire
se peut la situation des travailleurs, sur la base des conditions
sociales existantes; et ceci constitue la _praktisch eintreten_
(l'intervention pratique) par laquelle la social-dmocratie allemande
obtient aux lections un si grand nombre de voix;--ou l'on part de
l'ide que, sur la base des conditions sociales existantes, la situation
des travailleurs ne peut tre amliore. Choisit-on la premire
hypothse, on prolonge les souffrances du proltariat, car toutes ces
rformes ne servent qu' fortifier la socit existante. Et Bebel veut
quand mme reconnatre, pour ne pas tre en contradiction avec Engels,
qu'en dernire instance il faut en arriver a l'abolition de l'tat, la
constitution d'une organisation de gouvernement qui ne soit autre chose
qu'un guide pour le commerce de production et d'change, c'est--dire
une organisation qui n'a rien de commun avec l'tat actuel. En somme,
pratiquement on travaille  consolider l'tat actuel, et en principe on
accorde qu'il faut en arriver  l'abolition de l'tat. Cela n'a ni rime
ni raison.

Bebel dit au Parlement: Je suis convaincu que, si l'volution de la
socit actuelle se continue paisiblement, de telle faon qu'elle
puisse atteindre son plus haut point de dveloppement, il est possible
que la transformation de la socit actuelle en socit socialiste se
fasse galement paisiblement et relativement vite; c'est ainsi que les
Franais, en 1870, devinrent rpublicains et se dbarrassrent de
Napolon, aprs qu'il eut t battu et fait prisonnier  Sedan. Quelle
autre signification peut-on donner  cette phrase que: Si tout se passe
paisiblement, tout se passe paisiblement? Nommons des hommes capables
pour remplir leurs fonctions--c'est le terme employ.--Comme si
c'taient les hommes et non le systme qui est dfectueux. N'est-on pas
forc de respirer de l'air vici en entrant dans une chambre dont
l'atmosphre est vicie? C'est la mme chose que si l'on disait: Je suis
convaincu que, si les oiseaux ne s'envolent pas, nous les attraperons;
quand nous leur mettrons du sel sur la queue, nous les attraperons.
Quand ... mais voil justement ce qu'on ne fait pas. Et ces paroles sont
dangereuses car elles crent chez les travailleurs l'ide qu'en effet
tout peut se passer paisiblement et une fois cette ide ancre, le
caractre rvolutionnaire disparat. Frohme, dput allemand, ne dit-il
pas que _vernnftigerweise_ (raisonnablement) il ne peut venir 
l'ide de la social-dmocratie allemande de vouloir abolir l'tat? Ne
lit-on pas dans le _Hamburger Echo_ du 15 novembre 1890:

Nous dclarons franchement  M. le chancelier que nous lui dnions le
droit de dnoncer la social-dmocratie comme un parti menaant l'tat.
Nous ne combattons pas l'tat, mais les institutions de l'tat et de la
socit qui ne s'accordent pas avec la vritable conception de l'tat et
de la socit et avec sa mission. C'est nous, les social-dmocrates, qui
voulons riger l'tat dans toute sa grandeur et toute sa puret. Nous
dfendons cela sans quivoque depuis plus d'un quart de sicle et M. le
chancelier von Caprivi devrait bien le savoir. L seulement o rgne la
vritable conception de l'tat, existe le vritable amour de l'tat.

Quand nous entendons parler et lisons les dfinitions du vritable
socialisme de la vritable conception de l'tat, nous pensons
toujours au temps du vritable christianisme. Il est regrettable que,
de mme qu'il y a eu vingt, cent vritables christianismes qui
s'excluaient et s'excommuniaient mutuellement, il existe actuellement
vingt et plus de vritables socialismes. Nous aurions d oublier depuis
longtemps ces btises, mais, hlas! cela n'est pas.

Non seulement l'tat ne peut tre conserv, mais il se montrera a peine
sous sa vritable forme  l'avnement du socialisme. Non, cette action
possibiliste, opportuniste, rformiste-parlementariste ne sert  rien et
touffe chez les travailleurs l'ide rvolutionnaire que Marx tcha de
leur inculquer.

Comme des enfants, nous attribuons, en politique,  des personnages et 
des partis corrompus ce qui, en ralit, n'est que le produit de
situations gnrales profondes. Quelles garanties possdons-nous que ces
hommes de notre parti feront mieux que leurs devanciers? Sont-ils
invulnrables? Non. Les autres ont t corrompus et les ntres le seront
galement, parce que l'homme est le produit des circonstances et subit
par consquent l'influence du milieu o il vit.

Engels a jug si svrement l'action pratique dans les parlements, que
nous ne pouvons comprendre comment il en arrive  ratifier la tactique
du parti social-dmocrate allemand. Voil ce qu'il disait: Une espce
de socialisme petit-bourgeois a ses reprsentants dans le parti
social-dmocratique, mme en la fraction parlementaire; et d'une telle
manire, que l'on reconnat, il est vrai, comme justes les principes du
socialisme moderne et le changement de tous les moyens de production en
proprit collective, mais que l'on ne croit  leur ralisation possible
que dans un avenir loign, pratiquement indfinissable. C'est tout
simplement du repltrage social et, le cas chant, on peut sympathiser
avec la tendance ractionnaire pour le soi-disant relvement des
classes travailleuses.

C'est ce que nous avons toujours affirm. L'abolition de la proprit
prive devient l'enseigne que l'on montre de loin et pendant ce temps on
s'occupe des revendications pratiques. Et il est triste de constater que
mme des hommes comme Liebknecht travaillent dans ce sens. Voici ce
qu'il affirmait lors du Congrs international de Paris, en 1889: Les
rformes pratiques, les rformes immdiatement ralisables et apportant
une utilit directe, se mettent  l'avant-plan et elles en ont d'autant
plus le droit qu'elles possdent une force de recrutement pour amener de
plus en plus la classe ouvrire dans le courant socialiste et frayer
ainsi la route au socialisme. C'est--dire les socialistes sont des
agents de recrutement! Que devient la phrase: _Wer mit Feinden
parlamentelt, parlamentirt; wer parlamentirt, paktirt_[24]

De cette manire l'on descend de plus en plus la pente o entrane cette
faon d'agir et l'on arrive  formuler un programme agricole, comme
celui admis au Congrs ouvrier de Marseille, en 1892, o figurent
l'abolition des droits de mutation pour les proprits d'une valeur
moindre de 5000 francs ainsi que la rvision du cadastre, et, en
attendant cette mesure gnrale, la rvision en parcelles par les
communes. Un programme pareil a t accept galement par le parti
ouvrier belge et le programme des social-dmocrates suisses a les mmes
tendances. C'est ce qu'on appelle le socialisme petit-bourgeois.

L'tat a toujours t l'instrument de force des oppresseurs contre les
opprims. De l provient que la classe ouvrire ne peut prendre
possession de la machine de l'tat, afin de l'utiliser pour ses propres
besoins. Nous lisons dans l'avant-propos de l'adresse d'Engels de 1891:

D'aprs la conception philosophique, l'tat est la ralisation de
l'ide du royaume de Dieu sur terre, le domaine o l'ternelle vrit
et l'ternelle justice se ralisent ou doivent se raliser. Il en
rsulte une vnration superstitieuse pour l'tat et pour tout ce qui
est en rapport avec lui, qui se manifeste d'autant plus aisment qu'on
s'est habitu, ds l'enfance,  la supposition que les affaires et les
intrts communs de toute la socit ne peuvent tre soigns autrement
qu'ils l'ont t jusqu'ici, c'est--dire par l'tat et ses employs bien
rmunrs. Et l'on croit avoir fait un grand pas en avant lorsqu'on
s'est affranchi de la croyance en la monarchie hrditaire et que l'on
ne se rclame que de la rpublique dmocratique. En ralit l'tat n'est
autre chose qu'un instrument d'oppression d'une classe sur l'autre, et
non moins sous la rpublique dmocratique que sous la monarchie; et en
tout cas c'est un mal que, dans la lutte pour la suprmatie des classes,
ne pourra viter le proltariat triomphant, pas plus que la Commune n'a
pu le faire; tout au plus en moussera-t-on aussi vite que possible les
angles les plus saillants jusqu'au moment o une gnration future,
leve dans des conditions sociales nouvelles et libres, sera assez
puissante pour se dbarrasser du fatras de l'tat.

Engels crit dans le mme sens en plusieurs de ses livres scientifiques
et nous croyons rendre service  nos lecteurs en citant ces extraits.
Dans son importante brochure: _Ursprung der Familie, des
Privateigenthums und des Staates_[25], pp. 139-140, il dit:

L'tat n'existe donc pas de toute ternit. Il y a eu des socits qui
existaient sans tat, ignorant compltement l'tat et le pouvoir de
l'tat.  un certain degr de dveloppement conomique, li
ncessairement  la sparation en classes de la socit, l'tat, par
suite de cette division, devint une ncessit. Nous approchons
maintenant avec rapidit d'un degr de dveloppement dans la production
o l'existence de ces classes a non seulement cess d'tre une
ncessit, mais constitue un obstacle positif  la production. Ces
classes disparatront inluctablement de la mme manire qu'elles sont
nes jadis. Avec elles disparatra galement l'tat. La socit
organisera de nouveau la production sur les bases de l'association libre
et gale des producteurs et relguera la machine de l'tat  la place
qui lui convient: le muse archologique,  ct du rouet et de la hache
de bronze.

C'est le dveloppement de l'tat dans les classes et cette manire de
voir est partage par les anarchistes. Dans son autre brochure:
_Dhring's Umwalzung der Wissenschaft_, pp. 267-268, il dit:

L'tat tait le reprsentant officiel de toute la socit, sa
personnification en un corps visible, mais seulement en tant qu'il tait
l'tat, de la classe qui reprsentait elle-mme, pour lui, toute la
socit. Lorsqu'il devient rellement le reprsentant de toute la
socit, _il devient superflu_. Ds qu'il n'y a plus de classes
sociales  opprimer, ds que disparaissent la suprmatie des classes et
la lutte pour la vie, avec ses antagonismes et ses extravagances
rsultant de l'anarchie dominant la production, il n'y a plus rien a
rprimer, rien ne rclamant des mesures d'oppression. Le premier acte
pos par l'tat reprsentant en ralit toute la socit,--la prise de
possession des moyens de production au nom de la socit,--est en mme
temps le dernier acte pos en sa qualit d'tat. L'intrusion d'un
pouvoir d'tat dans les situations sociales devient superflue
successivement sous tous les rapports et disparat d'elle-mme. Au lieu
d'un gouvernement de personnes surgit un gouvernement d'affaires rglant
la production. L'tat n'est pas aboli, il se meurt. C'est  ce point
de vue-l que doit tre considr l'tat libre populaire, aussi bien
aprs son droit d'agitation temporaire qu'aprs sa finale insuffisance
scientifique, ainsi que la revendication soi-disant anarchiste affirmant
qu' un certain moment l'tat sera aboli.

Il est curieux de constater qu'Engels, qui combat les anarchistes, est
lui-mme anarchiste dans sa conception du rle de l'tat. Sa pense est
anarchiste, mais par les liens du pass il se trouve attach  la
social-dmocratie allemande.

La nouvelle dition de quelques tudes, _Internationales aus dem
Volksstaat_ (1871-1875), comprend un avant-propos d'Engels dans lequel
il dit que dans ces tudes il s'est toujours  dessein appel communiste
et quoiqu'il accepte la dnomination de social-dmocrate, il la trouve
hors de propos pour un parti dont le programme conomique est non
seulement compltement socialiste, mais directement communiste, et dont
le but politique final est la disparition de l'tat, donc galement de
la dmocratie.

Quelle diffrence y a-t-il avec l'opinion de Kropotkine lorsqu'il dit
dans son _tude sur la rvolution_:

L'abolition de l'tat, voil la tche qui s'impose au rvolutionnaire,
 celui du moins qui a l'audace de la pense, sans laquelle on ne fait
pas de rvolutions. En cela, il a contre lui toutes les traditions de la
bourgeoisie. Mais il a pour lui toute l'volution de l'humanit qui nous
impose  ce moment historique de nous affranchir d'une forme de
groupement, rendue, peut-tre, ncessaire par l'ignorance des temps
passs, mais devenue hostile dsormais  tout progrs ultrieur.

Du reste on s'aperoit  quel degr l'on veut masquer cette volution en
combattant ceux qui l'ont dnonce. Quoique l'ancienne Internationale
et crit dans ses statuts que la lutte conomique doit primer la lutte
politique, les soi-disant marxistes proclament qu'il faut s'emparer du
pouvoir politique pour triompher dans la lutte conomique. Et _la
Rvolte_ avait raison lorsqu'elle crivait  ce propos[26]: C'tait
mentir au principe de l'Internationale. C'tait dire aux fondateurs de
l'Internationale et surtout  Marx, qu'ils taient des imbciles en
proclamant la prminence de la lutte conomique sur les luttes
politiques. Que pouvaient gagner les meneurs bourgeois dans les luttes
conomiques? Une augmentation de salaires? Mais ils ne sont pas
salaris. Une diminution des heures de travail? Mais ils travaillent
dj chez eux, comme littrateurs ou comme fabricants! Ils ne pouvaient
profiter que de la lutte politique. Ils cherchaient  y pousser les
travailleurs. Les prjugs des travailleurs aidant, ils y russirent.
Et ailleurs: En effet, l'ide des marxistes est d'empcher les
travailleurs de s'occuper de lutte conomique. La lutte conomique,
c'est bon pour des rveurs comme Marx et Bakounine. En gens pratiques,
ils s'occuperont de votes. Ils feront des alliances, les uns avec les
conservateurs, les autres avec Guillaume II, et ils pousseront les leurs
au parlement. C'est l'article premier, le point essentiel de la bible
marxiste.

Il parat mme qu'on s'abstient de parler du rle de l'tat; il en
rsulte que gnralement on vite l'cueil par quelques phrases
gnrales, sans approfondir aucunement la question. Ce fut encore
Kropotkine qui traita le problme au vritable point de vue dans son
_tude sur la Rvolution_:

Les bourgeois savaient ce qu'ils voulaient; ils y avaient pens depuis
longtemps. Pendant de longues annes, ils avaient nourri un idal de
gouvernement et quand le peuple se souleva, ils le firent travailler 
la ralisation de leur idal, en lui accordant quelques concessions
secondaires sur certains points, tels que l'abolition des droits fodaux
ou l'galit devant la loi. Sans s'embrouiller dans les dtails, les
bourgeois avaient tabli, bien avant la rvolution, les grandes lignes
de l'avenir. Pouvons-nous en dire autant des travailleurs?
Malheureusement non. Dans tout le socialisme moderne et surtout dans sa
fraction modre, nous voyons une tendance prononce  ne pas
approfondir les principes de la socit que l'on voudrait dgager de la
rvolution. Cela se comprend. Pour les modrs, parler rvolution c'est
dj se compromettre et ils entrevoient que s'ils traaient devant les
travailleurs un simple plan de rformes, ils perdraient leurs plus
ardents partisans. Aussi prfrent-ils traiter avec mpris ceux qui
parlent de socit future ou cherchent  prciser l'oeuvre de la
rvolution. On verra cela plus tard, on choisira les meilleurs hommes et
ceux-ci feront tout pour le mieux! Voil leur rponse. Et quant aux
anarchistes, la crainte de se voir diviss sur des questions de socit
future et de paralyser l'lan rvolutionnaire, opre dans un mme sens;
on prfre gnralement, entre travailleurs, renvoyer  plus tard les
discussions que l'on nomme ( tort, bien entendu) thoriques, et l'on
oublie que peut-tre dans un an ou deux on sera appel  donner son avis
sur toutes les questions de l'organisation de la socit, depuis le
fonctionnement des fours  pains jusqu' celui des coles ou de la
dfense du territoire--et que l'on n'aura mme pas devant soi les
modles de l'antiquit dont s'inspiraient les rvolutionnaires bourgeois
du sicle pass.

Il est vrai que c'est peine inutile de chercher  greffer des ides de
libert et de justice sur des coutumes surannes, dcrpites. Vouloir
lever un monument sur des fondations pourries n'est certes pas oeuvre
d'un bon architecte. Herbert Spencer,  ce point de vue dit avec raison:
Les briques d'une maison ne peuvent tre utilises d'une manire
quelconque qu'aprs la dmolition de cette maison. Si les briques sont
jointes avec du mortier, il est trs difficile de dtruire leur
assemblage. Et si le mortier est sculaire, la destruction de la masse
compacte prsentera de si grandes difficults qu'une reconstruction avec
des matriaux neufs sera plus conomique qu'avec les vieux.

Beaucoup ne saisissent pas la corrlation existant entre le pouvoir et
la proprit. Ce sont l les deux colonnes fondamentales d'un mme
btiment, la socit actuelle, or celui qui veut renverser l'une et
laisser l'autre debout, ne fait que de la demi-besogne. En fait on n'a
jamais os se heurter  la machine de l'tat; on la reprit simplement
sans comprendre que l'on introduisait dans ses propres remparts le
cheval de Troie. Moritz Rittinghausen, dont l'ouvrage, _La Lgislation
directe par le Peuple_, mrite d'tre lu, mit le doigt sur la plaie
lorsqu'il crivit:

Si vous vous trompez dans les moyens d'application, dans la question
gouvernementale, votre rvolution sera bientt la proie des partis du
pass, eussiez-vous les ides les plus saines, les plus justes en
science sociale. Mieux vaudrait, nous n'hsitons pas  le dire, mieux
vaudrait bien comprendre la nature, l'essence du gouvernement
dmocratique, sans se soucier beaucoup des rformes que ce gouvernement
doit, du reste, ncessairement amener.

Ici s'applique cette vrit du Nouveau Testament: Personne ne met du
vin nouveau dans de vieilles outres; sinon les outres crvent, le vin
s'coule et les outres sont perdues; mais on met le vin nouveau dans des
outres neuves pour conserver les deux ensemble. L'oubli de ce principe
fondamental a amen dj beaucoup de maux dans le monde, car toujours on
a voulu ciseler la nouvelle rvolution sur le modle de vieilles
devancires:

Quand nous jetons un coup d'oeil sur la masse des rvolutionnaires,
marxistes, possibilistes, blanquistes et mme bourgeois--car tous se
retrouveront dans la rvolution qui germe en ce moment; quand nous
voyons que les mmes partis (qui rpondent, chacun  certaines manires
de penser, et non  des querelles personnelles, ainsi qu'on l'affirme
quelquefois) se retrouvent dans chaque nation, sous d'autres noms, mais
avec les mmes traits distinctifs; et quand nous analysons leurs fonds
d'ides, leurs buts et leurs procds--nous constatons avec effroi que
tous ont le regard tourn vers le pass; qu'aucun n'ose envisager
l'avenir et que chacun de ces partis n'a qu'une ide: faire revivre
Louis Blanc ou Blanqui, Robespierre ou Marat, plus puissants comme force
de gouvernement, mais tout aussi impuissants d'accoucher d'une seule
ide capable de rvolutionner le monde.

L'on doit bien se convaincre que toutes les rvolutions n'ont servi qu'
fortifier et accrotre la suprmatie et la puissance de la bourgeoisie.
Aussi longtemps que l'tat, bas sur la loi, existe et dveloppe de plus
en plus ses fonctions, aussi longtemps que l'on continuera  travailler
dans cette voie, aussi longtemps nous serons esclaves. Si, dans la
rvolution prochaine, le peuple ne se rend pas compte de sa mission, qui
consiste  abolir l'tat avec tous ses codes et  empcher surtout son
enracinement dans la socit socialiste, tout le sang qui sera vers le
sera inutilement et tous les sacrifices de la masse--car c'est elle qui
fit toujours les plus grands sacrifices, quoiqu'on n'en parle jamais--ne
serviront qu' lever quelques ambitieux qui ne recherchent que
l'application de l'te-toi de l que je m'y mette. Nous n'avons cure
d'un changement de personnalits; nous voulons le changement complet de
l'organisation sociale que nous subissons. De plus en plus sera prouve
la vrit que l'avenir n'appartient plus au gouvernement des hommes,
mais au gouvernement des affaires (Aug. Comte). Il est indubitable que
la dcision sur le meilleur systme dpendra de la demande: Quel systme
permet le plus d'expansion de libert et de spontanit? Car si la
libert de vivre  sa guise doit tre sacrifie, une des plus grandes
caractristiques de la nature humaine, l'individualit, disparatra.

 ce point de vue tous pourraient marcher d'accord, Engels aussi bien
que les anarchistes, si l'on ne se laissait arrter par des mots. Mais,
ce qui s'allie se runira quand mme malgr les sparations et quant 
ce qui est oppos, on parvient parfois  l'accorder artificiellement et
pour quelque temps, mais cela finit toujours par se dsagrger. C'est ce
qui nous console et nous fait esprer malgr toutes les controverses et
divisions qui s'lvent entre des personnes qui, en somme, devraient
s'entendre.

Considrons encore la question de savoir si des socialistes
rvolutionnaires et des anarchistes communistes peuvent marcher
ensemble. Nous nous en tenons aux termes employs habituellement,
quoique nous estimions que communisme et anarchisme sont des conceptions
qui s'excluent l'une l'autre. Kropotkine, au contraire, dit dans son
beau livre _La Conqute du pain_, p. 31, que l'anarchie mne au
communisme et le communisme  l'anarchie, l'un et l'autre n'tant que
l'expression de la tendance prdominante des socits modernes  la
recherche de l'galit. Il m'a t impossible d'tablir l'argumentation
ncessaire. Qu'il appelle le communisme anarchiste le communisme sans
gouvernement, celui des hommes libres, et considre ceci comme la
synthse des deux buts poursuivis par l'humanit  travers les ges: la
libert conomique et la libert politique, on y trouvera facilement 
redire, mais une explication plus complte aurait t dsirable.

Les anarchistes proprement dits sont de purs individualistes, qui
acceptent mme la proprit prive et n'excluent ni la production
individuelle ni l'change. De l provient que des hommes comme Benjamin
Tucker[27] et d'autres ne considrent pas Kropotkine et Most comme
anarchistes. Pour cette raison nous ferons peut-tre mieux de parler
dornavant de _communistes rvolutionnaires_. Ni les socialistes
rvolutionnaires ni les anarchistes communistes n'y trouveront  redire.

Sur cette question nous ferons de nouveau une enqute, guid par des
hommes qu'apprcient leurs co-religionnaires.

Existe-t-il une divergence de principes entre le socialisme et
l'anarchie?

Le parti social-dmocratique allemand,  la runion de Saint-Gall, vota
la rsolution suivante:

La runion du parti dclare que la thorie anarchiste de la socit, en
tant qu'elle poursuit l'autonomie absolue de l'individu, est
anti-socialiste; qu'elle n'est autre chose qu'une forme partielle des
principes du libralisme bourgeois, quoiqu'elle parte des points de vue
socialistes dans sa critique de l'ordre social existant. Elle est
surtout incompatible avec la revendication socialiste de la
socialisation des moyens de production et du rglement social de la
production, et finit dans une contradiction insoluble,  moins que la
production ne soit reporte  la petite chelle de la main-d'oeuvre.

La religion anarchiste et la recommandation exclusive de la politique
de violence se basent sur une conception errone du rle jou pas la
violence dans l'histoire des peuples.

La violence est aussi bien un facteur ractionnaire qu'un facteur
rvolutionnaire, plus ractionnaire mme que rvolutionnaire. La
tactique de la violence individuelle n'atteint pas le but et est
nuisible et condamnable en tant qu'elle offense les sentiments de
justice de la masse!

Nous rendons les perscuteurs responsables des actes de violence
commis individuellement par des personnes poursuivies d'une manire
excessive, et nous interprtons le penchant vers ces actes comme un
phnomne ayant exist de tout temps en de pareilles situations et que
des mouchards pays par la police emploient actuellement contre la
classe ouvrire au profit de la raction.

Liebknecht, qui prit la parole comme rfrendaire, distingua trois
sortes d'anarchistes: 1 des agents provocateurs; 2 des criminels de
droit commun qui entourent leur crime d'un voile anarchiste; 3 les
soi-disant dfenseurs de la propagande par le fait qui veulent amener ou
faire une rvolution par des actes individuels.

Aprs avoir dmontr la ncessit d'_agiter_, d'_organiser_ et
d'_tudier_--gradation qui s'teint comme une chandelle, comme s'il
tait possible d'agiter et d'organiser sans tudes pralables,
c'est--dire sans savoir pourquoi l'on agite et organise, la srie des
termes exige: et se rvolutionnariser, mais le Liebknecht d'aujourd'hui
a craint pour ce mot--il exprime de la manire suivante la diffrence
entre socialisme et anarchie:

Le socialisme concentre les forces, l'anarchie les spare et est par
consquent politiquement et conomiquement impuissante; elle ne
s'accorde pas plus de l'action rvolutionnaire que de la grande
production moderne. Et il trouve que l'anarchisme est et restera
antirvolutionnaire.

Nous croyons la question rsolue inexactement ainsi. Dans une
dmonstration scientifique on n'avance gure d'un pas vers la solution
avec de grandes phrases. Qu'on pose d'abord la question: Un anarchiste
est-il socialiste, oui ou non? Et ceci, d'aprs nous, ne se demande mme
pas. Quel est, en somme, le noyau, la quintessence du socialisme? La
reconnaissance ou la non-reconnaissance de la proprit prive.

Il y a peu de temps parut le premier numro d'une publication faite pour
la propagande socialiste-anarchiste-rvolutionnaire, intitule:
_Ncessit et bases d'une entente_, par Merlino; l'auteur y dit: Nous
sommes avant tout socialistes, c'est--dire que nous voulons dtruire la
cause de toutes les iniquits, de toutes les exploitations, de toutes
les misres et de tous les crimes: la proprit individuelle.

C'est--dire que, anarchistes et socialistes, ont le mme ennemi: la
proprit prive. De mme Adolphe Fischer, un de ceux qui furent pendus
 Chicago, dclara catgoriquement:

Beaucoup voudraient savoir videmment quelle est la corrlation entre
anarchisme et socialisme et si ces deux doctrines ont quelque chose de
commun. Plusieurs croient qu'un anarchiste ne peut tre socialiste, ni
un socialiste tre anarchiste et rciproquement. C'est inexact. La
philosophie du socialisme est une philosophie gnrale et comprend
plusieurs doctrines subordonnes distinctes.  titre d'explication, nous
voulons citer le terme christianisme. Il existe des catholiques, des
luthriens, des mthodistes, des anabaptistes, des membres d'glises
indpendantes et diverses autres sectes religieuses et tous
s'intitulent: chrtiens. Quoique tout catholique soit chrtien, il
serait inexact de dire que tout chrtien croit au catholicisme. Webster
prcise le socialisme comme suit: Un rglement plus ordonn, plus juste
et plus harmonieux des affaires sociales. C'est le but de l'anarchisme;
l'anarchisme cherche une meilleure forme pour la socit. Donc, tout
anarchiste est socialiste, mais tout socialiste n'est pas ncessairement
un anarchiste. Les anarchistes,  leur tour, sont diviss en deux
fractions: les anarchistes communistes et les anarchistes s'inspirant
des ides de Proudhon. L'Association ouvrire internationale est
l'organisation reprsentant les anarchistes communistes. Politiquement
nous sommes des anarchistes et conomiquement des communistes ou
socialistes. En fait d'organisation politique, les communistes
anarchistes demandent l'abolition du pouvoir politique; nous dnions 
une seule classe ou  un seul individu le droit de rgner sur une autre
classe ou sur un seul individu. Nous pensons qu'il ne peut y avoir de
libert aussi longtemps qu'un homme se trouve sous la domination d'un
autre, aussi longtemps que quelqu'un peut soumettre son semblable, sous
quelque forme que ce soit, et aussi longtemps que les moyens d'existence
sont monopoliss par certaines classes ou certains individus. Quant 
l'organisation conomique de la socit, nous sommes partisans de la
forme communiste ou mthode cooprative de production.

Nous pourrions citer encore beaucoup d'auteurs qui tous parlent dans le
mme sens. Il existe donc un point de dpart commun pour les socialistes
et les anarchistes.

En second lieu, Merlino voudrait une _organisation de la production_:
Le principe fondamental de l'organisation de la production que chaque
individu doit travailler, doit se rendre utile  ses semblables,  moins
qu'il ne soit malade ou incapable ... ce principe que tout homme doit se
rendre utile par le travail  la socit, n'a pas besoin d'tre codifi:
il doit entrer dans les moeurs, inspirer l'opinion publique, devenir
pour ainsi dire une partie de la nature humaine. Ce sera la pierre sur
laquelle sera difie la nouvelle socit. Un arrangement quelconque
fond sur ce principe ne produira pas d'injustices graves et durables,
tandis que la violation de ce principe ramnerait infailliblement et en
peu de temps l'humanit au rgime actuel.

Consquemment, nous sommes d'accord sur l'ABOLITION DE LA PROPRIT
PRIVE et L'ORGANISATION DE LA PRODUCTION.

Voici le troisime point: Merlino part de l'ide que l'expropriation de
la bourgeoisie ne peut se faire que par la violence, par voies de fait.
Les ouvriers rvolts n'ont  demander  personne la permission de
s'emparer des usines, des ateliers, des magasins, des maisons et de s'y
installer. Seulement ce n'est l,  peine, qu'un commencement de la
prise de possession, un prliminaire: si chaque groupe d'ouvriers
s'tant empar d'une partie du capital ou de la richesse, voulait en
demeurer matre absolu  l'exclusion des autres, si un groupe voulait
vivre de la richesse accapare et se refusait  travailler et s'entendre
avec les autres pour l'organisation du travail, on aurait sous d'autres
noms et au bnfice d'autres personnes, la continuation du rgime
actuel. La prise de possession primitive ne peut donc qu'tre
provisoire: la richesse ne sera mise rellement en commun que quand tout
le monde se mettra  travailler, quand la production aura t organise
dans l'intrt commun.

Les socialistes furent toujours d'accord sur ce point, mais depuis que
le microbe parlementaire a exerc ses ravages parmi les socialistes, il
n'en est plus ainsi.

 Erfurt, Liebknecht appela la violence un facteur ractionnaire.
Comment est-il possible, lorsque Marx, son matre, par lequel il jure,
dit si clairement dans son _Capital_: La violence est l'accoucheuse de
toute vieille socit enceinte d'une nouvelle. La violence est un
facteur conomique! Il crit, en outre, dans les _Deutsch-franzsischen
Jahrbcher_, L'arme de la critique ne peut remplacer la critique des
armes; la violence matrielle ne peut tre abolie que par la violence
matrielle; la thorie elle-mme devient violence matrielle ds qu'elle
conquiert la masse. Et si cela n'est pas encore assez explicite, que
dire de cette citation de Marx dans la _Neue Rheinische Zeitung_: Il
n'y a qu'un seul moyen de diminuer, de simplifier, de concentrer les
souffrances mortellement criminelles de la socit actuelle, les
sanglantes souffrances de gestation de la socit nouvelle, c'est le
TERRORISME RVOLUTIONNAIRE.

Engels ajoute dans _The Condition of the working class in England_: La
seule solution possible est une rvolution violente qui ne peut plus
tarder d'arriver. Il est trop tard pour esprer encore une solution
paisible. Les classes sont plus antagonistes que jamais, l'esprit de
rvolte pntre l'me des travailleurs, l'amertume s'accentue; les
escarmouches se concentrent en des combats plus importants, et bientt
une petite pousse suffira pour mettre tout en mouvement: alors
retentira dans le pays le cri: _Guerre aux palais, paix aux chaumires_!
Et les riches arriveront trop tard pour arrter le courant.

Marx et Engels reconnaissent donc la violence comme facteur
rvolutionnaire, et nous avons vu que Liebknecht l'appelle un facteur
ractionnaire. N'est-il pas en complte opposition avec les deux
premiers?

Alors, ce Marx tait un charlatan, un hbleur rvolutionnaire, un
_Maulheld_ pour employer un qualificatif en honneur parmi les militants
allemands. Il dclare carrment et sans ambages que la violence est un
facteur rvolutionnaire, et nulle part nous ne lisons qu'il se soit
lev au point de vue suprieur de quelques socialistes modernes, qui
qualifient la violence de facteur ractionnaire.

Aucun rvolutionnaire ne considrera la violence comme rvolutionnaire
sous toutes les formes et dans toutes les circonstances. En ce cas,
toute meute, toute rsistance  la police devraient tre considres
comme telle. Mais il est excessivement singulier de traiter d'actes
ractionnaires la prise de la Bastille et la lutte des travailleurs sur
les barricades en 1848 et 1871.

Est-ce que, par hasard, un discours au Parlement constitue un acte
rvolutionnaire? C'est possible, comme tout parat possible aujourd'hui;
on parle dj de rvolutionnaires parlementaires; oui, l'on considre
les socialistes parlementaires comme les rvolutionnaires par
excellence. Il y a certains socialistes qui, pour certains faits,
tmoignent leur reconnaissance  la Couronne; il y en a mme, comme
Liebknecht et ses codputs au Landtag saxon, qui jurent fidlit au
roi,  la maison royale et  la patrie; somm de s'expliquer, Liebknecht
rpondit: Quant  l'assertion du commissaire du gouvernement par
rapport au serment, je suis tonn que le prsident n'ait pas pris la
dfense de mon parti; il est reconnu que nous avons une autre conception
de la religion, mais cela ne nous EXONRE PAS DE L'ENGAGEMENT PRIS EN
PRTANT SERMENT. Dans mon parti on respecte la parole donne, et, comme
les socialistes dmocrates ont tenu parole, ils sauront tenir leur
serment. Consquemment, ils ont jur fidlit au roi et  sa maison: ce
sont des socialistes royalistes. Il y en a en Hollande qui se trouvent
sous le haut patronage du ministre, parce qu'ils appartiennent  la
fraction distingue, comme Bebel et Vollmar, qui poursuit un autre tat
de choses au moyen de la lgalit.

Mais croient-ils donc rellement que la socit bourgeoise actuelle
aurait pu natre de la socit fodale sans chasser les paysans de
leurs terres, sans les lois sanglantes contre les expropris, sans
l'abolition violente des anciennes conceptions de la proprit, et
pensent-ils que de la socit actuelle la socit socialiste natra sans
rvolutions violentes? Il est impossible d'tre naf  ce point-l, et
pourtant ils font croire au grand public des inepties pareilles.
Liebknecht a dit au Reichstag qu'il est possible de rsoudre la
question sociale par le moyen des rformes. Eh bien, le croit-il, oui
ou non? Si oui, il a reni compltement le Liebknecht de jadis, qui
enseigna absolument le contraire. Si non, il en fait accroire au peuple
et mne les gens par le bout du nez. Il n'y a pas de milieu.

Mais  quoi sert l'organisation des travailleurs, si ce n'est  en faire
une puissance  opposer  la puissance des possesseurs? Est-ce que cette
organisation est galement un facteur ractionnaire? Si nous tions
convaincus d'tre assez forts, croyez-vous que nous supporterions un
jour de plus notre tat d'esclavage, de pauvret et de misre?

Ce serait un crime de le faire.

La conviction de notre faiblesse, par manque d'organisation, est la
seule raison pour laquelle nous subissons l'tat de choses actuel.

Les gouvernements le savent mieux que nous. Pourquoi chercheraient-ils
toujours  renforcer leur puissance?

Les partis antagonistes s'organisent et chacun tche de pousser les
autres  une action prmature afin d'en profiter.

Tout dpend en outre de la conception de l'tat. Liebknecht et ses
co-antirvolutionnaires prennent une autre voie que Marx. Tandis que
celui-ci crivait: L'tat est impuissant pour abolir le pauprisme.
Pour autant que les tats se sont occups du pauprisme, ils se sont
arrts aux rglements de police,  la bienfaisance, etc. L'tat ne peut
faire autrement. Pour abolir vritablement la misre, l'tat doit
s'abolir lui-mme, car l'origine du mal gt dans l'existence mme de
l'tat, et non, comme le croient beaucoup de radicaux et de
rvolutionnaires, dans une formule d'tat dfinie, qu'ils proposent  la
place de l'tat existant. L'existence de l'tat et l'esclavage antiques
n'taient pas plus profondment lis que l'tat et la socit usurire
modernes, Liebknecht croit qu'il y a ncessit que l'on prenne soin du
pauvre, du petit, aussi longtemps qu'il vit et,  ce propos, il pronona
au Parlement les paroles suivantes, qui forment un contraste frappant
avec les ides de Marx: Nous pensons que c'est un signe de peu de
civilisation que cette grande opposition entre riches et pauvres. Nous
pensons que la marche ascendante de la civilisation fera disparatre peu
 peu cette opposition, et nous croyons que l'tat, duquel nous avons la
plus haute conception quant au but qu'il doit atteindre, a la mission
civilisatrice d'abolir la distance entre pauvres et riches, et parce que
nous attribuons cette mission  l'tat, nous acceptons, en principe, le
projet de loi prsent.

Donc, tandis que l'un croit que l'tat doit d'abord tre aboli, avant de
pouvoir faire disparatre l'antagonisme entre riches et pauvres, l'autre
est d'avis que l'tat a pour mission d'abolir cet antagonisme. Ces deux
dclarations sont en complte opposition, ainsi que la suivante:

Seulement par une lgislation, non pas chrtienne mais vraiment
humaine, civilisatrice, imbue de l'esprit socialiste, rglant les
rapports du travail et des travailleurs, s'occupant srieusement et
nergiquement de la solution de la question ouvrire et donnant 
l'tat son vritable emploi, vous pourrez carter le danger d'une
rvolution... En un mot, vous n'viterez la rvolution qu'en prenant le
chemin des rformes, des rformes efficaces. Si vous votez la loi avec
les amendements que nous y avons proposs, pour en corriger les dfauts,
vous aurez fait un grand pas dans la voie rformatrice. Par l vous ne
saperez pas le socialisme dans ses bases, mais vous lui aurez rendu
service, car cette loi est un tmoignage en faveur de la vrit de
l'ide socialiste.

Le Dr Muller, aprs avoir cit ces dclarations, dit avec raison: Un
repltrage genre socialisme d'tat est donc un tmoignage en faveur de
la vrit de l'ide socialiste!

Voil o l'on en est dj arriv ... et l'on entendra bien des choses
plus tonnantes. Sans le mouvement des soi-disant Jeunes, le parti
social-dmocratique allemand serait embourb encore plus profondment
dans la vase.

Que l'on craigne l'accroissement du parlementarisme qui subordonne la
lutte conomique  la lutte politique, cela ressort clairement des
questions portes  l'ordre du jour du Congrs international de Zurich.
Le parti social-dmocratique suisse disait dans sa proposition que le
parlementarisme, l o son pouvoir est illimit, conduit  la corruption
et  la duperie du peuple. Les Amricains affirmaient qu'il fallait
veiller  ce que le parti social-dmocratique conservt fidlement son
caractre rvolutionnaire et qu'on ne doit pas imiter le systme moderne
des dtenteurs du pouvoir.

On s'aperoit clairement que le parlementarisme n'offre pas les
garanties suffisantes pour conserver au socialisme son caractre
rvolutionnaire. Chaque fois que la social-dmocratie sera sur
le point de sombrer sur les rcifs du parlementarisme, les
anarchistes-communistes pousseront un cri d'alarme. Et cela nous viendra
 propos.

Nous croyons qu'anarchistes et socialistes rvolutionnaires peuvent
accepter sans arrire-pense la formule suivante  laquelle les
anarchistes, runis  Zurich, ont dclar n'y trouver rien  redire:

Tous ceux qui reconnaissent que la proprit prive est l'origine de
tous les maux et croient que l'affranchissement de la classe ouvrire
n'est possible que par l'abolition de la proprit prive;

Tous ceux qui reconnaissent qu'une organisation de la production doit
avoir pour point de dpart l'obligation de travailler pour avoir un
droit de quote-part aux produits rsultant du travail en commun;

Tous ceux qui acceptent que l'expropriation de la bourgeoisie doit tre
poursuivie par tous les moyens possibles, soit lgaux, soit illgaux,
soit paisibles, soit violents;

Peuvent cooprer au renversement de la socit moderne et  la cration
d'une nouvelle.

Au lieu d'tre des antithses incompatibles, le socialisme
rvolutionnaire et l'anarchisme peuvent donc cooprer. Nous sommes
d'accord avec Teistler lorsqu'il crit dans sa brochure: _Le
Parlementarisme et la classe ouvrire_ (n 1 de la bibliothque
socialiste de Berlin):

La classe ouvrire n'obtiendra jamais rien par la voie
politico-parlementaire. tant une couche sociale opprime, elle
n'exercera aucune influence tant que la domination de classes existera.
Et le proltariat possdera depuis longtemps la suprmatie conomique
quand sera brise la force politique de la bourgeoisie. Inutile donc de
compter qu'il influence la lgislation. D'ailleurs, la puissance
politique ne saurait jamais atteindre le but conomique poursuivi par
les travailleurs. Car voici comment les choses se passeront en ralit:
Ds que le proltariat aura aboli la forme de production, l'chafaudage
politique de l'tat de classes s'effondrera. Mais l'organisation
politique entire ne peut tre modifie par une action politique.
Comment, par exemple, par voie parlementaire, carter ou rendre sans
effet la loi des salaires? La supposition mme est absurde! La
lgislation conomique entire n'est que la sanction, la codification de
situations existantes et de choses exerces pratiquement. Seulement
quand ils auront dj acquis un rsultat pratique ou quand ce sera dans
l'intrt des classes dominantes, les travailleurs obtiendront quelque
chose par la voie parlementaire. En tous cas, le mouvement social
constitue la force motrice. C'est pourquoi il est inexcusable de vouloir
pousser les travailleurs, du terrain conomique sur le terrain purement
politique.

Les socialistes rvolutionnaires, avec les anarchistes-communistes si
possible, doivent diriger la lutte des classes, organiser les masses et
utiliser les grves comme leur moyen de pouvoir politique, au lieu
d'user leurs forces dans la lutte politique. Laissons la politique aux
politiciens.

Aussi longtemps qu'existera la puissance du capital, aussi longtemps
galement le parlementarisme sera un moyen employ par les possesseurs
contre les non-possesseurs. Et le capitalisme se montre jusque dans le
parti social-dmocratique. Nous pourrions en donner nombre d'exemples.
Nous pourrions citer la cooprative modle des socialistes gantois, o
rgne la tyrannie et o la libert de la critique est touffe, oui,
punie de la privation de travail! Et la mme crainte qui empche les
ouvriers d'une fabrique, menacs de perdre leur gagne-pain, de tmoigner
la vrit contre leur patron, ou qui fait mme signer une pice dans
laquelle,  l'encontre de la vrit, ils protestent contre une attaque
envers le fabricant, cette mme crainte empche l-bas les socialistes
de confirmer la vrit que je proclame, moi, parce que je suis
indpendant.

Regardez les pays de suffrage universel comme l'Allemagne et la France.
Le sort de l'ouvrier y est-il meilleur? Voyez les tats-Unis; les
lections y sont la plus grande source de corruption sous la
toute-puissance du capitalisme. Un de ces chefs lectoraux qui, par la
masse d'argent qu'il recevait, a fait lire les deux derniers
prsidents, Harrison et le respectable (?) Cleveland, fut dnonc
dernirement et condamn  quelques annes de prison. En fait, les
tats-Unis sont gouverns par ces tripoteurs  la solde des banquiers et
ce sont ceux-l qui indiquent la politique  suivre.

Et nous ne pourrions condamner le pauvre diable qui prfre accepter
quelques francs pour son vote plutt que de souffrir la faim avec femme
et enfants. C'est la chose la plus naturelle du monde. Qu'un autre lui
donne un peu plus, il deviendra clrical, libral ou socialiste
convaincu. Il est pouss par la faim et dans ce cas nous n'avons pas le
courage de le condamner.

 ce sujet, la remarque de Henry George est trs juste: Le millionnaire
soutient toujours le parti au pouvoir, quelque corrompu qu'il soit. Il
ne s'efforce jamais de crer des rformes, car instinctivement il craint
les changements. Jamais il ne combat de mauvais gouvernements. S'il est
menac par ceux qui possdent le pouvoir politique, il ne se remue pas,
il ne fait pas d'appel au peuple, mais il corrompt cette force par
l'argent. En ralit, la politique est devenue une affaire commerciale
et pas autre chose. N'est-il pas vrai qu'une socit, compose de gens
excessivement riches et de gens excessivement pauvres, devient une proie
facile pour ceux qui cherchent  s'emparer du pouvoir?

Eh bien, si cela est vrai, nous sommes convaincus que la lutte politique
ne nous aide pas, ne saurait nous aider. Car, pendant ce temps,
l'volution conomique va  la drive. Une forme dmocratique et un
mauvais gouvernement peuvent marcher de pair. La base de tout problme
politique est la question sociale et ceux qui tendent  s'emparer du
pouvoir politique n'attaquent pas le mal  sa source vitale.

Nous devons _bien_ voter et si le parlementarisme n'a rien produit
jusqu'ici, c'est parce que nous avons vot _mal_. Tachez d'avoir des
hommes capables de remplir leur mission, crient les charlatans
politiques.--Parfaitement, rptons-nous, attrapons les oiseaux en leur
mettant du sel sur la queue.

Les collectivistes ont lieu d'tre satisfaits de la marche des
vnements. mile Vandervelde dit dans sa brochure prcite:  ne
considrer que l'tat pcuniaire, la force motrice des deux systmes
serait sensiblement quivalente. Mais il faut tenir compte, en faveur de
la solution collectiviste, d'un facteur moral dont l'influence ira
toujours grandissant: au lieu d'tre les subordonns d'une socit
anonyme, ceux qui dirigent actuellement l'arme industrielle
deviendraient des hommes publics, investis par les travailleurs
eux-mmes d'un mandat de confiance.

Mais il oublie d'ajouter que, d'aprs sa conception, les ouvriers seront
tous les subordonns d'une grande socit anonyme, l'tat notamment,
c'est--dire qu'il n'y aura pas beaucoup de progrs. Tchons de ne pas
avoir un changement de tyrannie au lieu de son abolition, et par le
collectivisme on n'arrivera qu' transformer le patronat et non  le
supprimer. Un tat pareil sera infiniment plus tyrannique que l'tat
actuel.

Platon, dans sa _Rpublique_, fait la rflexion suivante:

Pour cette raison les bons refusent de gouverner pour l'argent ou
l'honneur; car ils ne veulent pas avoir la rputation d'tre des
mercenaires ou des voleurs, en acceptant publiquement ou en
s'appropriant secrtement de l'argent; ils ne tiennent pas non plus aux
honneurs. Par la force et les amendes on doit les contraindre  accepter
le pouvoir et on trouve scandaleuse la conduite de celui qui recherche
une position gouvernementale et n'attend pas jusqu' ce qu'il soit forc
de l'accepter. Actuellement la plus grande pnitence pour ceux qui ne
veulent pas gouverner eux-mmes, est qu'ils deviennent les subordonns
de moins bons qu'eux, et c'est pour viter cela, je crois, que les bons
prennent le gouvernement en mains. Mais alors ils ne l'acceptent pas
comme une chose qui leur fera beaucoup de plaisir, mais comme une chose
invitable qu'ils ne peuvent laisser  d'autres. Pour cette raison je
pense que si jamais il devait exister un tat exclusivement compos
d'hommes bons, on chercherait autant  ne pas gouverner qu'on cherche
actuellement  gouverner; et qu'il serait prouv que le vritable
gouvernement ne recherche pas son propre intrt mais celui de ses
subordonns et que, par consquent, tout homme sens prfre se trouver
sous la direction des autres que de se charger lui-mme du pouvoir.

Ce qui prouve que Platon avait aussi des tendances anarchistes.

Actuellement, on dit souvent: Quoi qu'il arrive, nous devrons quand
mme franchir l'tape de l'tat socialiste des social-dmocrates, pour
arriver  une socit meilleure. Nous ne disons pas non. Mais si cela
devrait tre vrai, nous aurions encore beaucoup et longtemps 
batailler. Si les symptmes actuels ne nous induisent pas en erreur,
nous voyons dj la petite bourgeoisie, allie  l'aristocratie des
travailleurs, se prparer  reprendre le pouvoir des mains de ceux qui
gouvernent aujourd'hui. Ce sera la dictature du quatrime tat derrire
lequel s'en est dj form un cinquime. Et n'allez pas croire que ce
cinquime tat sera plus heureux sous la domination du quatrime que
celui-ci ne l'est sous la domination du troisime.  en juger par
quelques faits rcents, nous pouvons avoir  ce sujet des apprhensions
parfaitement justifies. Que reste-t-il de la libert de penser dans le
parti officiel social-dmocrate allemand? La discipline du parti est
devenue une tyrannie et malheur  celui qui s'oppose  la direction du
parti: sans piti il est excut. Quelle libert y a-t-il dans les
coopratives tant prnes de la Belgique? Nous pourrions citer des faits
prouvant qu'une telle libert est un despotisme pire que celui exerc
aujourd'hui[28]. En tout cas, le cinquime tat aura la mme lutte 
soutenir et il faudra un effort norme pour l'affranchir de la
domination du quatrime tat. Et s'il se produit encore une domination
du cinquime tat au dtriment du sixime, etc., combien longues
seront alors les souffrances du proltariat? Une fois un tat
social-dmocratique constitu, il ne sera pas facile de l'abolir et il
est bien possible qu'il soit moins difficile de l'empcher de se
dvelopper  sa naissance que de l'anantir lorsqu'il sera constitu. On
ne peut supposer que le peuple, aprs avoir puis ses forces dans la
lutte homrique contre la bourgeoisie, sera immdiatement prt  lutter
contre l'tat bureaucratique des social-dmocrates. Si nous arrivons
jamais  cet tat-l nous serons pendant longtemps accabls par ses
bndictions. De la rvolution chrtienne au commencement de notre
re--qui tait d'abord galement  tendance communiste--nous sommes
tombs aux mains du despotisme clrical et fodal et nous le subissons
actuellement  peu prs depuis vingt sicles.

Si cela peut tre vit, employons-y nos efforts. Liebknecht croyait 
Berlin que le socialisme d'tat et la social-dmocratie n'avaient plus
que la dernire bataille  livrer: Plus le capitalisme marche  sa
ruine, s'miette et se dissout, plus la socit bourgeoise s'aperoit
que finalement elle ne peut se dfendre contre les attaques des ides
socialistes, et d'autant plus nous approchons de l'instant o le
socialisme d'tat sera proclam srieusement; et la dernire bataille
que la social-dmocratie aura  livrer se fera sous la devise: Ici, la
social-dmocratie, l, le socialisme d'tat. La premire partie est
vraie, la seconde pas. Il est vident qu'alors les social-dmocrates
auront t tellement absorbs par les socialistes d'tat, qu'ils feront
cause commune. N'oublions pas que, d'aprs toute apparence, la
rvolution ne se fera pas par les social-dmocrates, qui pour la plupart
se sont dpouills, except en paroles, de leur caractre
rvolutionnaire; mais par la masse qui, devenue impatiente, commencera
la rvolution  l'encontre de la volont des meneurs. Et quand cette
masse aura risqu sa vie, la rvolution aboutissant, les
social-dmocrates surgiront tout  coup pour s'approprier, sans coup
frir, les honneurs de la rvolution et tcher de s'en emparer.

Actuellement les socialistes rvolutionnaires ne sont pas tout  fait
impuissants; ils peuvent aboutir aussi bien  la dictature qu' la
libert. Ils doivent donc tcher qu'aprs la lutte la masse ne soit
renvoye avec des remerciements pour services rendus, qu'elle ne soit
pas dsarme; car celui qui possde la force prime le droit. Ils doivent
empcher que d'autres apparaissent et s'organisent comme comit central
ou comme gouvernement, sous quelque forme que ce soit, et ne pas se
montrer eux-mmes comme tels. Le peuple doit s'occuper lui-mme de ses
affaires et dfendre ses intrts, s'il ne veut de nouveau tre dup. Le
peuple doit viter que des dclarations ronflantes, des droits de
l'homme se fassent _sur le papier_, que la socialisation des moyens de
production soit dcrte et que ne surgissent en ralit au pouvoir de
nouveaux gouvernants, lus sous l'influence nfaste des tripotages
lectoraux--qui ne sont pas exclus sous le rgime du suffrage
universel--et sous l'apparence d'une fausse dmocratie. Nous en avons
assez des rformes sur le papier: il est temps que l're arrive des
vritables rformes. Et cela ne se fera que lorsque le peuple possdera
rellement le pouvoir. Qu'on ne joue pas, non plus, sur les mots
volution et rvolution comme si c'taient des antithses. Tous deux
ont la mme signification; leur unique diffrence consiste dans la date
de leur apparition. Deville, que personne ne souponnera d'anarchisme,
mais qui est connu et reconnu comme social-dmocrate et possde une
certaine influence, Deville le dclare avec nous.  preuve son article:
Socialisme, Rvolution, Internationalisme (livraison de dcembre de la
revue _L're nouvelle_), dans lequel il crit: volution et rvolution
ne se contredisent pas, au contraire: elles se succdent en se
compltant, la seconde est la conclusion de la premire, la rvolution
n'est que la crise caractristique qui termine effectivement une
priode volutive. Aprs il cite un exemple que j'ai moi-mme rappel
dj souvent: Voyez ce qui se passe pour le poussin. Aprs avoir
rgulirement volu  l'intrieur de la coquille, la petite bte ignore
que l'volution a t dcrte exclusive de toute violence: au lieu
d'employer ses loisirs  user tout doucement sa coquille, elle ne fait
ni une ni deux et la brise sans faon. Eh bien! le socialisme, le cas
chant, imitera le poussin: si les vnements le lui commandent, il
brisera la lgalit dans laquelle il se dveloppe et dans laquelle il
n'a, pour l'instant, qu' poursuivre son dveloppement rgulier. Ce qui
constitue essentiellement une rvolution, c'est la rupture de la
lgalit en vigueur: c'est l la seule condition ncessaire pour la
constituer, tout le reste n'est qu'ventuel.

En effet, la rvolution n'est autre chose que la phase finale invitable
de toute volution, mais il n'y a pas d'antithse entre ces deux termes,
comme on le proclame souvent. Qu'on ne l'oublie pas, pour viter toute
confusion. Une rvolution est une transition vive, facilement
perceptible, d'un tat  un autre; une volution, une transition
beaucoup plus lente et partant moins perceptible.

Rsumons-nous et arrivons  tablir cette conclusion que LE SOCIALISME
EST EN DANGER par suite de la tendance de la grande majorit. Et ce
danger est l'influence du capitalisme sur le parti social-dmocrate. En
effet, le caractre moins rvolutionnaire du parti dans plusieurs pays
provient de la circonstance qu'un nombre beaucoup plus grand d'adhrents
du parti ont quelque chose  perdre si un changement violent de la
socit venait  se produire. Voil pourquoi la social-dmocratie se
montre de plus en plus modre, sage, pratique, diplomatique (d'aprs
elle plus ruse), jusqu' ce qu'elle s'anmie  force de ruse et
devienne tellement ple qu'elle ne se reconnatra plus. La
social-dmocratie obtiendra encore beaucoup de voix, quoique
l'augmentation ne se fasse pas aussi vite que le rvent Engels et
Bebel,--comparez  ce sujet les dernires et les avant-dernires
lections en Allemagne,--il y aura plus de dputs, de conseillers
communaux et autres dignitaires socialistes; plus de journaux, de
librairies et d'imprimeries; dans les pays comme la Belgique et le
Danemark il y aura plus de boulangeries, pharmacies, etc., coopratives;
l'Allemagne comptera plus de marchands de cigares, de patrons de
brasserie, etc.; en un mot, un grand nombre de personnes seront
conomiquement dpendantes du futur dveloppement paisible et calme du
mouvement, c'est--dire qu'il ne se produira aucune secousse
rvolutionnaire qui ne soit un danger pour eux. Et justement ils sont
les meneurs du parti et, par suite de la discipline, presque
tout-puissants. Ici galement ce sont les conditions conomiques qui
dirigent leur politique. Quand on voit le parti allemand approuv chez
nous par la presse bourgeoise, qui l'oppose aux vulgaires socialistes
rvolutionnaires, cela donne dj  rflchir. Un de nos principaux
journaux crivait  ce sujet les lignes suivantes, dans lesquelles il y
a quelque chose  apprendre pour l'observateur attentif: Nos
socialistes, dans les dernires annes, ont pris tant de belles
manires, se sont friss et pommads si parlementairement, que l'on peut
se dire en prsence de la lente transformation d'un parti conu
rvolutionnairement en un parti non prcisment radical, mais qui
considre le cadre de la socit existante comme assez lastique et
suffisant pour enclaver mme ce parti, ft-ce avec quelque rsistance.
Le dveloppement actuel du socialisme allemand est un sujet trs
important, dont nous n'avons pas  nous occuper pour le moment. Mme si
le nombre des dputs socialistes au Reichstag s'lve  60-70, il n'y a
pas encore de danger politique dont doive s'alarmer l'empire allemand.
D'abord, le socialisme prouve sa faiblesse en devenant un parti
parlementairement fort, car ses adhrents en attendent alors des
rsultats plus positifs, que cette fraction parlementaire ne pourra leur
donner qu'en devenant encore plus apprivoise, plus condescendante. En
second lieu on peut supposer que les partis non socialistes aplaniront
mainte opposition existant actuellement entre eux, et ce  mesure que le
socialisme les combattra plus vivement comme un parti ayant de
l'influence sur la lgislature.

Singer, au nom du parti social-dmocratique, a reconnu qu'au Parlement
on tche de formuler ses revendications de telle manire qu'elles
puissent tre acceptes par les classes dominantes. Ce qui veut dire, en
d'autres termes, que l'on devient un parti de rformes. L'ide
rvolutionnaire est supprime par la confiance dans le parlementarisme.
On demande l'aumne  la classe dominante, mais celle-ci agit d'aprs
les besoins de ses propres intrts. Lorsqu'elle prend en considration
les revendications socialistes, elle ne le fait pas pour les
social-dmocrates, mais pour elle-mme. L'on aboutit ainsi au marcage
possibiliste petit-bourgeois et involontairement la lutte des classes
est mise  l'arrire-plan.

Cela sonne bien lorsqu'on veut nous faire accroire que la classe
travailleuse doit s'emparer du pouvoir politique pour arriver  son
affranchissement conomique, mais, pratiquement, est-ce bien possible?
Jules Guesde compare l'tat  un canon qui est aux mains de l'ennemi et
dont on doit s'emparer pour le diriger contre lui. Mais il oublie qu'un
canon est inutile sans les munitions ncessaires et l'adversaire dtient
celles-ci en rglant en sa faveur les conditions conomiques. Comment
l'ouvrier, dpendant sous le rapport conomique, pourra-t-il jamais
s'emparer du pouvoir politique? Nous verrions plutt le baron de
Mnchhausen passer au-dessus d'une rivire en tenant en main la queue de
sa perruque que la classe ouvrire devenir matresse de la politique
aussi longtemps qu'conomiquement elle est compltement dpendante.

Mais le danger qui nous menace n'est pas si grand; c'est visiblement une
phase de l'volution; nous n'avons pas  constituer un mouvement selon
nos dsirs, mais nous avons  analyser la situation; malgr tous les
efforts des meneurs pour endiguer le mouvement, le dveloppement
conomique poursuit sa marche et les hommes seront forcs de se
conformer  ce dveloppement, car lui ne se conforme pas aux hommes.

Il n'est pas tonnant que des pays arrirs comme l'Allemagne et
l'Autriche soient partisans de cette tendance autoritaire; car lorsque
les pays occidentaux comme la France, l'Angleterre, les Pays-Bas et la
Belgique avaient dj bu depuis longtemps  la coupe de la libert,
l'Allemagne ne savait pas encore peler le mot libert. Voil pourquoi
le dveloppement politique y est presque nul et tandis qu'elle a
rattrap les autres pays sur le chemin du dveloppement conomique, elle
reste en arrire pour le dveloppement politique. Celui qui connat plus
ou moins l'tat policier allemand,--et ceci concerne encore plus
l'Autriche,--sait combien l'on y est encore arrir. Et quoique
Belfort-Bax considre les socialistes allemands comme les meneurs
naturels du mouvement socialiste international, nous pensons que la
direction d'un tel mouvement--il parat qu'on rve toujours de
direction--ne peut tre confie  un des peuples orientaux. La
germanisation du mouvement international, le _Deutschland, Deutschland
ber alles_[29] qu'on aime tant  appliquer l-bas, serait un recul, que
doivent redouter les peuples occidentaux plus avancs.

Nous envisageons l'avenir avec calme parce que nous avons la conviction
que ce ne sont pas nos thories qui provoquent la marche suivie et que
l'avenir appartient  ceux qui se seront le mieux rendu compte des
vnements, qui auront analys le plus exactement les signes des temps.

Pour nous la vrit est dans la parole suivante: Aujourd'hui le vol est
Dieu, le parlementarisme est son prophte et l'tat son bourreau; c'est
pourquoi nous restons dans les rangs des socialistes libertaires, qui ne
chassent pas le diable par Belzbub, le chef des diables, mais qui vont
droit au but, sans compromis et sans faire des offrandes sur l'autel de
notre socit capitaliste corrompue.



NOTES:

[4] _Norglerei_, chicane; _Norgler_, chicaneur.

[5] _Der Parlementarismus, die Volksgesetzgegebung und die
Sozial-demokratie_, pp. 138 et 139.

[6] _Protokoll ber die Verhandlungen des Parteitages der
sozial-demokratischen Partei Deutschlands_, p. 205.

[7] _Idem_, p. 204.

[8] _Protokoll Halle_, p. 102.

[9] _Protokoll Erfurt_, p. 174.

[10] _Protokoll Halle_, pp. 56-57.

[11] _Protokoll Erfurt_, pp. 40-41.

[12] _Der Klassenkampf in der deutschen Sozialdemokratie_, p. 38.

[13] _Protokoll Erfurt_, p. 258.

[14] _Idem_, p. 199.

[15] La Politique de la social-dmocratie, confrence par A. Steck.
(_Social-demokrat_ suisse.)

[16] _Ueber die politische Stellung_, pp. 11 et 12.

[17] Prfecture.

[18] Voir Les divers courants de la dmocratie socialiste allemande.

[19] Ancienne prison pour dlinquants politiques.

[20] La place o se trouve la Chambre des dputs.

[21] Citation d'un ex-membre, de la Chambre, plein de talent, Dr A.
Kuyper.

[22] _Protokoll Berlin_, p. 179.

[23] _Eminent staatsbildend_: dveloppant l'tat minemment;
_staatsstrzende Kraft_: force pour renverser l'tat.

[24] Celui qui pactise avec ses ennemis, parlemente; celui qui
parlemente, pactise.

[25] _De l'origine de la Famille, de la Proprit prive et de l'tat._

[26] _La Rvolte_, 5 anne, n 5, du 14 au 23 octobre 1891.

[27] _Instead of a book by a man too busy to write one_.

[28] Voir les procds dans les coopratives de Gand, o la tyrannie la
plus raffine est exerce.

[29] L'Allemagne, l'Allemagne au-dessus de tout.




III

SOCIALISME LIBERTAIRE ET SOCIALISME AUTORITAIRE[30]


Les ides marchent--et plus vite qu'on ne le croit. Une anne, au temps
prsent, quivaut, quant au dveloppement des ides,  vingt-cinq annes
des temps passs, ce qui fait que d'aucuns ne peuvent suivre le
mouvement.

L'antique lutte entre l'autorit et la libert qui,  travers les
sicles, a absorb l'esprit humain, est loin d'tre termine. Dans tous
les partis elle se manifeste d'une faon diffrente et partout on la
rencontre, sur le terrain religieux aussi bien que sur le terrain moral
et politique.

L'autorit, c'est la domination de l'homme par l'homme, quelle que soit
la forme qu'elle revt.

La libert, c'est la facult laisse  chacun d'exprimer librement son
opinion et de vivre conformment  cette opinion.

L'homme est avant tout une individualit distincte de toutes les autres,
et bien mal inspir serait celui qui voudrait dtruire cette
individualit--cette part la meilleure et la plus noble de l'tre
humain--et qui dsirerait que l'individu dispart compltement dans la
collectivit. Ce serait touffer la caractristique et l'essence mme de
l'homme.

Mais l'homme est encore un tre social, et comme tel il doit
ncessairement _tenir compte_ des droits et des besoins des autres
hommes, vivant avec lui dans la communaut. Celui qui estime les
avantages de la vie commune plus considrables que ceux que pourrait lui
assurer une existence purement individuelle, sacrifiera volontiers  la
communaut une partie de son individualisme. Cependant que
l'individualiste pur prfrera se priver de beaucoup de choses pourvu
qu'il n'ait pas  subir le contact et la pression de la collectivit.

La grande difficult est de tracer la limite exacte entre ces deux
principes. Cela est mme presque impossible. Il faut en effet tenir
compte, chez les personnalits comme chez les collectivits, du
temprament, de la nationalit, du milieu et de tant d'autres choses
exerant des influences varies.

       *       *       *       *       *

On rencontre ces deux courants, comme dans tous les autres groupements
politiques, aussi dans le parti socialiste. On y trouve le socialisme
_libertaire_ et le socialisme _autoritaire_.

Le socialisme autoritaire est n en Allemagne et l aussi il est le plus
fortement reprsent. Mais il a fait cole dans tous les pays. On
pourrait l'intituler: le socialisme allemand.

Le socialisme libertaire, plus conforme aux aspirations et  l'esprit du
peuple franais, nous vient de France pour se ramifier dans les pays o
l'esprit libertaire est plus dvelopp. On a essay de greffer le
socialisme allemand sur le tronc du socialisme franais, et il en
existe mme une section en France, laquelle section, comme la copie
exagre toujours l'original, est encore plus allemande que les Allemands
eux-mmes. Ce sont les marxistes ou guesdistes. Mais ce socialisme-l ne
se propagera jamais dans des proportions considrables parmi le peuple
franais, qui, pour s'assimiler le socialisme allemand, devrait d'abord
se dbarrasser de son esprit libertaire. Or, cela est impossible, et de
ce ct il n'y a donc nul danger  craindre. Les pays o la libert
n'est pas tout  fait chose inconnue--comme c'est le cas en Allemagne,
pays  peine, et encore incompltement, sorti du fodalisme--penchent
plutt vers le socialisme franais. Tels l'Angleterre, les Pays-Bas,
l'Italie et l'Espagne, tandis que l'Autriche, la Suisse, le Danemark et
la Belgique copient plutt le modle allemand.

Il ne faudrait pas prendre cette distinction d'une faon trop absolue.
Car il existe, en effet, un courant libertaire dans les pays
autoritaires et inversement. Nanmoins, dans les grandes lignes, notre
dfinition est exacte.

En continuation d'autres articles parus ici-mme,  savoir: Les divers
courants de la dmocratie socialiste allemande[31] et Le socialisme en
danger[32], nous voulons suivre le dveloppement du socialisme comme il
s'est manifest depuis.

Dans ma premire tude je me suis efforc de dmontrer, preuves en
main,--car les argumentations dont je me suis servi ont t empruntes
aux porte-parole du parti eux-mmes,--comment, dans le cours des annes,
la dmocratie socialiste avait perdu son caractre rvolutionnaire et
comment elle tait devenue, purement et simplement, un parti de
rformes, nullement intransigeant  l'gard de la bourgeoisie.  la
gauche du parti on vit les Jeunes ou indpendants lever la tte
audacieusement, mais au congrs d'Erfurt ils furent exclus comme
hrtiques. Pour la droite, guide par Vollmar, on eut, par contre, plus
de considration, on n'osa pas l'excommunier, et pour cause: le morceau
tait trop gros et les partisans de Vollmar trop nombreux. Entre ces
deux fractions extrmes se trouve pris le comit directeur sous la
trinit Liebknecht-Bebel-Singer, et assez caractristiquement dnomm
par les social-dmocrates allemands: le gouvernement. Ce sont des
hommes du juste-milieu, aux vues gouvernementales.

 ces messieurs, Vollmar a donn pas mal de peine. Ce fut son attitude
politique, telle qu'il l'avait explique dans quelques discours
prononcs  Munich, qui, avec l'excution des Jeunes, fournit le
morceau de rsistance au congrs d'Erfurt. Au congrs de Berlin on
traita la question du socialisme d'tat, et  cette occasion Liebknecht
et Vollmar accomplirent un vritable tour de prestidigitation en
confectionnant un ordre du jour au got de tout le monde. Au congrs de
Francfort il s'agit des dputs socialistes au Landtag bavarois et de
leur vote approbatif du budget. Et chaque fois Vollmar sortit victorieux
de ces joutes oratoires. Les chefs socialistes de l'Allemagne du Nord ne
russirent pas  battre en brche son influence ni  lui faire la loi.
Bien au contraire: leur parti penche de plus en plus  droite.

 l'accusation d'avoir voulu prescrire une nouvelle ligne de conduite au
parti, Vollmar rpond fort justement que l'action qu'il a recommande a
dj t applique depuis la suppression de la loi d'exception, dans
beaucoup de cas, tant dans le Reichstag qu'au dehors.

Ensuite: Je ne l'ai donc pas invente, mais je me suis identifi avec
elle; du reste, elle a t suivie depuis le congrs de Halle.  prsent
on peut moins que jamais s'loigner de cette manire de voir. Ceci
prouve clairement que j'ai en vue la tactique existante, celle qui doit
tre suivie d'aprs le rglement du parti.

Un autre dlgu, de Magdebourg, dit: Moi aussi je dsapprouve la
politique de Vollmar, mais celui-ci n'a pourtant rien dit d'autre  mon
avis, que ce qui a t fait par toute la fraction. Auerbach, de Berlin,
y ajoute avec beaucoup de logique: La faon d'agir des membres du
Reichstag conduit ncessairement  la tactique de Vollmar.

Et quoique Bebel, Liebknecht, Auer et d'autres encore insistassent
auprs du congrs pour faire adopter un ordre du jour sans quivoque;
quoique Liebknecht se pronont trs catgoriquement et exiget mme que
l'ordre du jour de Bebel, amend par Oertel,--ordre du jour
dsapprouvant les discours de Vollmar et sa nouvelle tactique,--ft
adopt, et qu'il allt mme jusqu' dire que si la motion d'Oertel
n'est pas adopte, l'opposition aurait raison et dans ce cas j'irais
moi-mme  l'opposition,--quoique Bebel insistt sur la ncessit de se
prononcer carrment, on n'osa pas aller jusqu'au bout, surtout aprs la
mise en demeure de Vollmar: Si la motion d'Oertel est adopte, il ne me
reste qu' vous dire que dans ce cas je vous ai adress la parole pour
la dernire fois. Liebknecht n'alla pas  l'opposition et Bebel ni ses
amis ne quittrent le parti.

En ce qui concerne la question du socialisme d'tat, Vollmar et
Liebknecht dfendaient des points de vue absolument contraires. Qui ne
se rappelle la polmique dans les journaux du parti et les amnits que
ces messieurs se prodiguaient? Mais on finit par conjurer l'orage et les
deux frres ennemis, Liebknecht et Vollmar, parurent au congrs o ils
communirent dans un ordre du jour de rconciliation, confectionn de
commun accord. On voit d'ici ce morceau de littrature. Soigneusement
arrondi, dulcor,  la porte des intelligences les plus timides, cet
ordre du jour n'est qu'un amalgame de phrases creuses, contentant tout
le monde.

Mais voici qu'une nouvelle surprise vint troubler cet accord harmonieux.
Les dputs au Landtag bavarois, et parmi eux Vollmar, allaient jusqu'
voter pour le budget. C'tait excessif peut-tre! Car voter le budget de
l'tat, c'est accorder sa confiance au gouvernement, et de la part d'un
social-dmocrate cela semble d'autant plus incohrent que ce
gouvernement s'est toujours montr hostile  son parti.

Cette affaire fut mise en question au congrs de Francfort. Deux ordres
du jour furent soumis au congrs. L'un provenait des dputs de
l'Allemagne mridionale et tait ainsi conu:

Considrant que la lutte principielle contre les institutions
existantes de l'tat et de la socit ressort de l'action d'ensemble du
parti;

Considrant ensuite que le vote, en leur entier, des lois de finance
dans les diffrents tats (de l'empire) est une question uniquement
utilitaire:  apprcier seulement suivant les circonstances locales et
de temps, et d'aprs les faits cits au congrs du parti tenu en
Bavire;

Le Congrs passe outre aux ordres du jour 1, 3 et 4 proposs par
Berlin et  ceux proposs par Halle, Weimar, Brunswick et Hanau.

Tous ces ordres du jour contenaient un blme  l'adresse des dputs
socialistes au Landtag bavarois.

 ct de ces motions rprobatrices il y en avait une signe par les
hommes les plus influents de la fraction: Auer, Bebel, Liebknecht,
Singer, etc.

Elle tait ainsi conue:

Le congrs dclare: Il est du devoir des reprsentants parlementaires
du parti, tant au Reichstag qu'aux Landtage, de vivement critiquer
et de combattre tous les abus et toutes les injustices inhrentes au
caractre de classes de l'tat, qui n'est que la forme politique d'une
organisation faite pour la sauvegarde des intrts des classes
gouvernantes; il est en outre du devoir des reprsentants du parti
d'employer tous les moyens possibles pour faire disparatre des abus
existants et de faire natre d'autres institutions dans le sens de notre
programme. En plus, comme les gouvernements en tant que chefs d'tats de
classes combattent de la plus nergique faon les tendances
social-dmocrates et se servent de tous les moyens qui leur paraissent
propices pour anantir, si possible, la social-dmocratie, il s'ensuit
logiquement que les reprsentants du parti dans les Landtage ne
peuvent accorder aux gouvernements leur confiance et que l'approbation
du budget impliquant ncessairement un vote de confiance ils doivent
voter contre le budget.

Et quel sort chut  ces deux ordres du jour?

Le premier fut rejet par 142 voix contre 93.

Le second par 164 contre 94.

On ne se dcida donc  rien et la question en resta l. Et cela malgr
la pression exerce par la trinit Bebel-Liebknecht-Singer! Bien loin
de perdre de son influence, Vollmar en a donc gagn: Et il a pu s'en
retourner chez lui avec la douce conviction d'tre soutenu par une
importante fraction du parti.

Bebel aperut le danger et, rentr  Berlin, il rsolut de commencer la
lutte. Dans une runion, il manifeste son dpit  l'gard du congrs, le
plus considrable de tous ceux tenus depuis la cration du parti. Le
parti, dit-il en substance, a pu s'accrotre numriquement, _il a
certainement perdu en qualit_. Des petits bourgeois, nullement d'accord
avec les principes de la social-dmocratie et de l'agitation
internationale, se sont insinus dans le parti, pour y former l'lment
modr. L'opportunisme, le particularisme menacent de ruiner le parti.
Pour lui, Bebel, un petit parti  principes dtermins est prfrable 
un parti fort numriquement et sans discipline. L'tat actuel des choses
lui est fort pnible. Il avait mme song  abandonner sa place au
conseil central et ne l'avait conserve que sur les instances des
compagnons et amis. Toutefois, il ne promettait rien et tenait 
rserver son entire libert d'action au cas o les affaires
continueraient  marcher de mme faon.

Nous voudrions connatre l'opinion de Bebel--Bebel, qui, en tant que
prophte, s'est si souvent lamentablement tromp--sur l'article qu'il
publia peu avant le congrs dans la _Neue Zeit_[33]. Il nous semble que
la lecture l'en doive lgrement embarrasser.

Dans cet article Bebel dit:

Quant  des dissensions principielles ou srieuses  propos de la
tactique du parti, il ne saurait en tre question. Nulle part n'existent
des dissensions de principe. Le parti, chez _tous_ ses adhrents, se
trouve sur une base de principe unique, dfinie dans le programme. Pour
qui voudrait tre ici d'une opinion diffrente, il n'y aurait pas de
place dans le parti; il lui faudrait aller aux anarchistes ou bien
aborder dans le camp bourgeois. Le parti n'aurait que faire de lui.

Les vnements du congrs ont d dsenchanter Bebel, et le fait prouve
en tous cas combien peu il est au courant de ce qui se passe dans son
parti.

Il est vrai que dans le troisime article d'une srie publie au
_Vorwaerts_, Bebel avoue que, parti pour le congrs dans un tat
d'esprit optimiste, il avait t terriblement du.

En ce qui concerne Liebknecht, il tait tellement frapp d'aveuglement
que, mme aprs le congrs, il vantait encore l'unit inbranle du
parti. Il publia dans le _Vorwaerts_ un article redondant qui prouvait 
quel point son auteur avait perdu la facult d'apprciation. Liebknecht
y dit: Les dissensions tant escomptes par nos ennemis, disparurent 
la suite d'une critique libre et sans ambages, et au lieu de la
scission, invariablement prophtise par nos adversaires, il y eut union
plus troite encore. Le cas bavarois qui devait conduire  la ruine du
parti, ou du moins  l'irrmdiable rupture entre les chefs de Berlin et
les rebelles de l'Allemagne du Sud, fut si bien aplani, grce au tact et
au bon sens de la majorit, que pas la moindre amertume n'a subsist
d'un ct ni de l'autre.

Un tel optimisme surpasse l'imagination la plus fantasque. Et si jamais
le tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes a t illustr,
ce fut par le vieux Liebknecht.

Parmi d'autres choses, la question agraire fut mise en discussion au
congrs. Ici, l'attitude de Vollmar et de Schonlank fut d'un
opportunisme tel qu'ils jetrent par dessus bord le principe socialiste,
dans l'intrt de la propagande pratique. Homoopathiquement, on
n'administre que par doses infimes le socialisme aux paysans. On a peur
de les tuer par une ingurgitation trop copieuse. Et ce qui frappe le
plus le lecteur attentif du compte rendu, c'est qu'on ne s'adresse pas,
pour les mdiquer, aux paysans-ouvriers qui, eux, ne possdent pas un
pouce de terrain, mais ... aux petits propritaires!

Avec une indiscutable logique la _Frankfurter Zeitung_ a pu dire  ce
sujet: Quelques phrases mises  part, tout parti radical-bourgeois peut
arriver aux mmes conclusions. Dans la _Rforme_, M. Lorand s'exprime 
peu prs identiquement.

Vollmar ne manqua pas de ramasser le gant. Il parle du pronunciamiento
de Bebel et s'crie: Les temps prsents nous offrent un trange
spectacle. En face des ennemis marchant sur nous en rangs serrs et
prts  nous attaquer, nous voyons un de nos chefs se lever et lancer le
brandon de discorde, _non parmi_ les adversaires, mais dans nos propres
rangs.

Un des vtrans du parti, le dput Grillenberger, se mla  la dispute
en se rangeant dans la presse, comme  Erfurt, du ct de Vollmar. Cette
polmique trahit l'amertume et l'irritation que dans les deux camps on
ressent. Vollmar dit que les motifs de l'attitude de Bebel doivent tre
cherchs dans son amour-propre bless et dans son manque de sens
critique et de sang-froid, qui lui ont fait placer--lui, le chef d'un
parti dmocratique--sa propre personnalit au-dessus des intrts les
plus tangibles du parti,  la honte et au dtriment de la
social-dmocratie et pour le plus grand bien et la joie des
adversaires. Quant  Bebel, il reproche  Grillenberger son langage
sale et vulgaire comme le vocabulaire d'un voyou.

Ces personnalits ne nous intressent que mdiocrement, mais elles
illustrent nanmoins d'une faon particulire la complte unit du
parti.

Bebel prtend que l'lment petit-bourgeois, considrable surtout dans
l'Allemagne du Sud, affaiblit le parti, et que l'opportunisme et le
particularisme bavarois, encourags systmatiquement par Vollmar, sont
irrconciliables avec le principe.

Il constate donc l'existence de trs relles dissensions de principes et
d'aprs lui, Vollmar, Grillenberger et les leurs se trouvent devant le
dilemme d'aller soit vers les anarchistes soit dans le camp bourgeois.
Or, Vollmar ne semble nullement dispos  obir  cette mise en demeure.
Bien au contraire: il s'imagine, aprs comme avant, d'tre en parfait
accord avec les principes de la social-dmocratie.

Bebel publia au _Vorwaerts_ quatre articles dans lesquels il prcise sa
faon de voir et apprcie les opinions de Vollmar. L'tude est
intressante et nous croyons utile d'en placer quelques fragments sous
les yeux d'une plus grande fraction du public.

Bebel rappelle combien de fois dj Vollmar a oblig les divers congrs
 s'occuper de sa politique et comment Vollmar est devenu une colonne
d'esprance (_Hoffnungssule_) pour tous les tides _dans_ le parti et
pour tous les rformateurs bourgeois du dehors. Lui, qui connat
Vollmar, sait que celui-ci arrivera peut-tre un jour, comme il l'a fait
avant,  emboucher la trompette de l'ultra-radicalisme comme, 
prsent, il entonne l'air du tout doux, pour piper Pierre et Paul et
grossir ainsi les bagages du parti, si ... Oui, si? Voil le grand
point d'interrogation et, pour le moment, je ne dsire pas davantage
approfondir la question.

Vollmar fit ressortir, et avec raison, que ce que Bebel lui
reprochait avait dj t dit par Hans Mller[34] ... au sujet de
l'embourgeoisement du parti. Avec la prtention propre aux personnages
gouvernementaux, Bebel rejette loin de lui cette insinuation en
affirmant qu'il n'a que superficiellement feuillet la brochure de Hans
Mller et qu'il sait  peine ce qu'elle contient.

Malgr la solennelle affirmation de M. Bebel, nous nous permettons de
n'en rien croire. Comment, voil une critique essentielle contre le
parti tout entier, faite par un homme dont Bebel lui-mme a dit qu'il
n'tait pas le premier venu, et on voudrait nous faire croire que les
chefs du parti ne l'ont pas lue? C'est par trop invraisemblable, et, si
cela tait _vrai_, ce serait inexcusable. Inexcusable en effet, car
comme chef de parti on est tenu de prendre connaissance de tout ce qui
peut tre utile  un degr quelconque, au parti lui-mme. Et
invraisemblable aussi, car il est difficile d'admettre que l'on ait
ignor, ou  peu prs, une brochure sensationnelle comme celle de Hans
Mller. Mais j'imagine, combien cette brochure a d tre dsagrable aux
muphtis du parti, car, sans se perdre dans des personnalits, l'auteur y
a dmontr, avec preuves  l'appui et par des citations empruntes aux
crits mmes des dits grands dignitaires, combien la social-dmocratie
s'tait embourgeoise et avait inclin  droite.

Mais voil! Hans Mller a eu l'infortune d'tre plus perspicace que
Bebel et de dcouvrir avant celui-ci les phnomnes, qui,  prsent, se
manifestent aux yeux de tous.

N'tait-ce pas Bebel qui,  cette poque, fit remarquer comment les
conditions matrielles d'un individu influencent ses opinions? Il fit
cette observation en visant Vollmar qui habite une villa plutt
somptueuse au bord d'un des lacs de Bavire. Mais la mme remarque a t
faite par d'autres, et avec autant de justesse,  l'gard de Bebel.

       *       *       *       *       *

Recherchons maintenant les causes de l'infiltration de plus en plus
considrable d'lments petit-bourgeois dans la social-dmocratie et de
la grande influence qu'ils y exercent.

Le docteur Hans Mller a crit tout un chapitre sur cette question.

Jusqu'aux temps de la loi contre les social-dmocrates en Allemagne, le
mouvement social-dmocratique fut un mouvement de classe purement
proltarien avec un caractre nettement rvolutionnaire. Les adhrents
furent presque exclusivement des ouvriers; les petits patrons, les
paysans et les boutiquiers formaient un nombre insignifiant sans aucune
influence sur le mouvement.

Plus tard un changement complet se produisit. Quelles furent les causes
de ce changement?

Premirement la dpendance o se trouvent les ouvriers salaris, qui
leur rend difficile sinon impossible une activit politique publique. Un
ouvrier salari par exemple ne peut tre membre du parlement, car son
patron ne lui permettrait pas d'assister aux sances, et peut-on
imaginer d'ailleurs un patron, permettant  un de ses ouvriers de siger
au parlement comme social-dmocrate? Il ne faut pas oublier que la
position financire du proltaire est un obstacle, car les membres du
parlement allemand (Reichstag) ne reoivent aucune indemnit et, quoique
le parti allemand paie  ses membres une indemnit, il ne les indemnise
que pour les jours o le parlement s'assemble.

Les ouvriers qui remplissent un rle prpondrant, perdent leurs places
et doivent chercher une autre carrire. Ici on ouvrait un caf ou un
bureau de tabac, l on devenait colporteur, on installait une librairie
ou bien on se faisait rdacteur d'un journal pour les ouvriers. Ces
hommes se craient ainsi une existence petit-bourgeoise: Auer, qui fut
garon sellier, monta en 1881 un magasin de meubles; Schuhmacher, garon
tanneur, fonda en 1879 une tannerie; Stolle, jardinier-fleuriste, tint
un caf; Dreesbach, primitivement bniste devint marchand de tabac.

On peut allonger cette liste  volont. Naturellement ces hommes furent
les meilleurs adhrents du parti. Mais on comprend que le milieu dans
lequel on vit, exerce une grande influence sur l'existence et la faon
de penser; les hommes dont nous venons de parler n'ont pu se soustraire
 la rgle gnrale et leur changement de position a t accompagn d'un
changement d'opinion.

Beaucoup des chefs locaux de la social-dmocratie sont gars par leur
existence petit-bourgeoise. Ils ne sont plus les reprsentants du
mouvement purement proltarien, mais, arrachs des rangs des
proltaires, ils ont perdu leurs ides rvolutionnaires. Ils commencent
 parler de l'amlioration de la position des petits bourgeois, dans le
cadre de la socit actuelle.

La prudence est conseille. Dj ils ont perdu leur place une premire
fois, ils vont dsormais penser davantage  leurs femmes,  leurs
enfants; ils ont maintenant quelque chose  perdre, ils se disent qu'on
peut rester socialiste sans faire toujours le rvolutionnaire.

Le petit bourgeois de frache date abandonne ainsi son point de vue
proltarien et rvolutionnaire et il devient un socialiste pratique et
petit-bourgeois.

Une telle explication est naturelle et comprhensible; il serait trange
que le contraire se produist.

Mais ces messieurs furent les chefs locaux et ces modrs exercrent une
certaine influence dans leur entourage. Dans la pratique il fallait se
mler aux lections et gagner les votes des petits patrons, des paysans,
des fonctionnaires subalternes, etc.[35]. Dans les manifestes lectoraux
on trouve partout cette proccupation, et de cette manire on gagnait
toujours des votes.

Avec les lections le succs est tout; et qui ne met volontiers de l'eau
dans son vin, si c'est pour triompher? On parle rarement des principes
ou mme jamais, on veut tre des hommes pratiques et on se borne aux
rformes mesquines et proches.

Le docteur Mller fait le rcit d'une runion dans le Mecklembourg, o
on applaudissait beaucoup l'orateur socialiste. Il demanda  un des
auditeurs ce que ces social-dmocrates voulaient obtenir et la rponse
fut: les social-dmocrates veulent abolir l'impt sur l'alcool.

L'alcool est un facteur d'une considrable influence dans les
lections, comme on peut le constater dans la brochure de Bebel sur
l'attitude des social-dmocrates au parlement allemand pendant les
annes 1887-90 et dans laquelle il dit textuellement: quand le peuple
lit au parlement les mmes membres qui ont vot pour l'augmentation des
impts et ont dfendu les intrts des agrariens, nous pouvons nous
attendre  une augmentation de l'impt sur l'eau-de-vie, et une
augmentation de l'impt sur la bire ne tardera pas. Donc les lecteurs
sont conduits  donner leurs votes aux candidats socialistes, de crainte
que l'eau-de-vie et la bire ne soient beaucoup plus chres! Bebel
disait la mme chose que ce simple paysan de Mecklembourg!

De mme en Belgique l'influence de l'alcool est terrible et tous les
partis, y compris les socialistes, en profitent.

Dans certains manifestes pour les lecteurs, on ne trouve aucun des
desiderata proltariens! Pour les lections du Landtag saxon, les
social-dmocrates demandaient la rglementation de la nomination des
instituteurs par l'tat, que les subventions pour les coles soient aux
mains de l'tat, l'instruction obligatoire jusqu' l'ge de quatorze
ans, la distribution des fournitures scolaires, l'exonration de l'impt
jusqu' un revenu de neuf cents marks, le suffrage universel, et un
impt sur le capital remplaant les impts indirects. On reconnatra
qu'on peut ne pas se nommer socialiste, mme quand on accepte tous ces
desiderata.

L'attitude du journal _Vorwaerts_ dans le mouvement des sans-travail en
1892 fut caractristique. L'indignation de ce journal, qui reprsente la
classe des non-possdants, fut ridicule, lorsque la rdaction s'indigna
du ravage de la proprit des trois social-dmocrates honorables par
une bande de sans-travail!!

Un article sur la Psychologie de la petite bourgeoisie dans le _Neue
Zeit_ (Nouveaux Temps de 1890 par le docteur Schonlank) mrite encore
l'attention de tous, surtout des socialistes rformistes parlementaires.

Il y a de cela quelques mois, une trs intressante brochure parut,
crite par M. Calwer[36], rdacteur d'un journal socialiste de
Brunswick. Nous n'en pouvons trop recommander la lecture.

D'aprs Bebel c'est surtout en l'Allemagne du Sud que l'lment
petit-bourgeois est prdominant dans le parti: L'Allemagne du Sud, dit
Bebel, est un pays principalement petit-bourgeois, et petit-bourgeois
veut dire en mme temps petit-paysan. La grande industrie,  part dans
l'Alsace-Lorraine et quelques villes, n'y est pas dveloppe et la
proltarisation des masses, par consquent, pas trs avance. Les masses
y vivent--quoique parfois dans de misrables conditions--en gnral
d'une vie de petits-bourgeois ou de petits-paysans, de sorte que la
faon de penser proltarienne n'y est pas encore parvenue  toute sa
nettet. Il y a ensuite le sentiment de l'isolement politique, plus vif
dans l'Allemagne du Sud  cause mme des conditions conomiques. La
vritable expression politique de cet tat de choses c'est le
petit-bourgeois parti du Peuple (_Volkspartei_) qui, pour ces raisons,
se manifeste le plus puissamment dans le Wurtemberg, le pays le plus
petit-bourgeois de l'Allemagne et y a trouv son Eldorado. Nos amis du
Wurtemberg ont une trs lourde tche l-bas.

Il est donc trs naturel, tant donnes les conditions sociales et
politiques dans lesquelles vivent la plupart de nos partisans de
l'Allemagne du Sud, que ceux-ci soient influencs par l'esprit
incontestablement petit-bourgeois qui prdomine dans ces contres. C'est
ainsi qu'en Bade on nomma dput social-dmocrate au Landtag un
philistin (_Spiesburger_) achev, un mangeur de prtre et braillard du
Kulturkampf comme Rdt qui sut l-bas acqurir l'influence qu'il possde
encore aujourd'hui; c'est ainsi qu'un dplorable pitre comme Hansler a
pu jouer un rle  Mannheim. En disant cela, je n'ai nullement voulu
adresser des reproches  qui que ce soit. J'ai tout simplement essay de
donner une explication objective, chose fort importante pour le
dveloppement de notre parti et pour laquelle je rclame, non seulement
de nos amis de l'Allemagne du Nord mais aussi et surtout des Allemands
du Sud, la plus intense attention.

Il nous semble qu'ici Bebel apprcie les choses d'un point de vue trop
particulariste, et nous partageons plutt l'avis de Calwer lorsqu'il
attribue l'embourgeoisement du parti social-dmocrate--phnomne observ
aussi bien dans l'Allemagne septentrionale, en France et ailleurs que
dans l'Allemagne du Sud-- des causes gnrales.



En effet, que s'est-il pass dans tous pays selon Calwer?

Au dbut ce furent les salaris qui composaient l'lment principal dans
l'agitation socialiste. Ainsi qu'aux premiers temps du christianisme des
pcheurs et des artisans allrent propager l'vangile,--sans rtribution
et pour sa seule cause,--ainsi il en fut du socialisme. Certains
propagandistes, par leur attitude indpendante, perdirent leur
gagne-pain. D'autres, afin de pouvoir continuer  propager leurs ides,
furent contraints de chercher de nouveaux moyens d'existence. Les uns
s'tablirent mastroquets, les autres montaient une petite librairie o,
 la vente des priodiques socialistes, se joignait un commerce de
plumes, de papier, etc. D'autres encore ouvraient un dbit de tabac et
de cette faon tout ce monde cherchait  se caser, soutenu par des amis.
Naturellement les braves citoyens ainsi mis  l'aise, en cessant d'tre
des salaris, deviennent de parfaits petits bourgeois et  partir de ce
moment leurs intrts diffrent du tout au tout de ceux de leurs anciens
camarades. De sorte qu'aujourd'hui on est arriv  pouvoir satisfaire 
tous ses besoins, depuis les vtements jusqu'aux cigares, en accordant
sa clientle exclusivement  des boutiquiers socialistes. La presse du
parti leur fait de la rclame et les ouvriers socialistes se voient
moralement obligs  ne faire leurs achats qu'aux bonnes adresses.
Calwer dit  ce sujet: On attelle les chevaux du socialisme au char de
l'effort ractionnaire et le travailleur, moyennant espces, doit
prendre place dans cet impraticable et dangereux vhicule. On ne peut
pas en vouloir  ces personnes qui, contraintes par leur situation
d'entreprendre ce genre de commerce, se remuent et s'agitent pour le
faire russir. Ils sont on ne peut mieux intentionns tant  leur propre
gard qu' celui des travailleurs. Mais du point de vue strictement
proltarien, ces entreprises ne sont que des trafics ractionnaires,
plutt prjudiciables aux ouvriers. Car ceux-ci se laissent persuader
qu'il est de leur devoir de favoriser ces entreprises. Ils y apportent
leur bonne monnaie et reoivent en change des denres qu'ils auraient
pu se procurer bien plus avantageusement dans un grand magasin. Ceux que
je vise ici auront beau insister sur la sincrit de leurs conceptions
et de leurs considrations social-dmocratiques, leur faon de procder
est anti-socialiste et aboutit finalement  cette tendance bourgeoise
qui fait miroiter devant les yeux du travailleur la possibilit
d'amliorer son sort par le _selfhelp_ et lui en recommande l'essai.

En ce sens Calwer appelle l'apposition de marques de contrle dans des
chapeaux une tactique petit-bourgeoise, car, dit-il, c'est un non-sens
que cette prtention des travailleurs de vouloir, dans le cadre de la
socit bourgeoise, faire concurrence  la production bourgeoise. Il
faut donc ouvertement combattre toutes ces tentatives ds qu'on essaye
de les abriter sous le drapeau social-dmocrate comme cela se fait
aujourd'hui. Et plus loin: Il est impossible d'viter ces trafics
petits-bourgeois et on ne peut pas en faire un crime  ceux qui tchent
d'y trouver une existence; on peut mme,  la rigueur, les considrer
avec plus de sympathie que d'autres et analogues institutions
petit-bourgeoises,--mais c'est contraire aux intrts du proltariat, et
blmable au point de vue socialiste que de recommander aux ouvriers de
soutenir par leurs gros sous des entreprises condamnes d'avance, et
d'acheter des denres qui ne sont pas aussi bien conditionnes (et ne
sauraient l'tre) que dans des magasins et usines techniquement mieux
organiss.

Certes, c'est pnible de voir des ouvriers congdis et privs de leur
gagne-pain  cause de leurs principes, mais tout en reconnaissant que
nous devons les aider suivant nos moyens, nous ne devons pas fermer les
yeux aux phnomnes qui, dans leur dveloppement, ont un effet
ractionnaire. La coopration est un misrable reflet du capitalisme
spculateur qui tente, d'une manire pitoyable et souvent dplorable,
de forcer les moyens de production et de communication moderne, dans le
cadre des anciennes conditions de proprit, au dtriment du proltariat
consommateur. Ces ouvriers excommunis par les patrons, qui crent des
socits de consommation, ce proltaire qui devient cabaretier ou
boutiquier, tous ces gens-l changent bientt leur vie proltarienne
pour une existence de petit-bourgeois.

Ces victimes de l'agitation proltarienne se transforment donc en petits
bourgeois. Leur existence matrielle dpend de faon directe de la
situation plus ou moins florissante du parti. C'est ainsi qu'on arrive 
un tat de choses que l'on blme dans l'organisation de l'glise: des
personnages salaris, directement ou indirectement au service du parti
et contraints, pour ainsi dire,  le soutenir envers et contre tous. Il
se cre une arme compacte d'individus vivant sur ou par le parti. Et
c'eut t bien extraordinaire si cette mtamorphose de certains lments
n'avait pas exerc d'influence sur le mouvement socialiste, si purement
proltarien, si net dans son caractre rvolutionnaire au dbut. Ds que
l'lment petit-bourgeois s'infiltre et mme commence  jouer un rle
prpondrant, il est tout naturel que le caractre rvolutionnaire
s'affaiblisse.

Comment serait-il possible en effet, dans un parti rvolutionnaire, de
tenir chaque anne un congrs qui dure toute une semaine? Nul
travailleur _travaillant_,  part de fort rares exceptions, ne peut
prendre part  un congrs de ce genre. Aussi les dlgus sont-ils
habituellement des chefs locaux, pour la plupart boutiquiers de
naissance ou encore devenus petits bourgeois par droit de conqute.
Ainsi se forme une espce d'hirarchie comme dans l'glise catholique.
Les petits chefs locaux sont comme les curs de village. Les dlgus au
congrs sont les vques, les membres de la fraction socialiste au
Reichstag les cardinaux et des circonstances dpend s'il y a lieu ou non
de procder  la nomination d'un pape. La fraction socialiste au dernier
Reichstag se dcomposait ainsi: 1 avocat, 2 rentiers, 10 rdacteurs de
journaux et auteurs, 4 cabaretiers, 7 fabricants de cigares et
boutiquiers, 3 diteurs et 3 ngociants. Les six autres faisaient du
trafic pour leur propre compte. Pas un seul travailleur sur ce quart de
grosse de reprsentants du peuple! Et il ne saurait en tre autrement,
car un ouvrier ne peut pas risquer les chances si variables d'une
lection. Les actes et la tactique d'un parti ne peuvent d'avance et
volontairement tre arrts; ils subissent l'influence des lments
sociaux dont se compose le parti. Si un parti se compose de bourgeois,
il sera capitaliste; s'il se compose de petits bourgeois il pourra tre
anticapitaliste mais rvolutionnaire jamais! Tout au plus sera-t-il
rformiste. Seul un parti compos de proltaires sera proltarien et
socialiste-rvolutionnaire. Les lments petit-bourgeois qui
s'introduisent dans un parti tentent toujours d'y faire prvaloir leur
influence, et frquemment ils y russissent. Souvent l'influence d'un
petit-bourgeois quivaut  celle de dix ouvriers salaris. Le Dr Mller
a grandement raison en disant que l o les chefs s'imaginent peut-tre
se trouver  la tte d'un parti proltarien, ils n'ont derrire eux, en
ralit, qu'un mouvement semi-proltarien qui menace de dgnrer en un
mouvement exclusivement petit-bourgeois.

Bakounine[37] crit dans le mme sens: Il faut bien le dire, la petite
bourgeoisie, le petit commerce et la petite industrie commencent 
souffrir aujourd'hui presque autant que les classes ouvrires et si les
choses marchent du mme pas, cette majorit bourgeoise respectable
pourrait bien, par sa position conomique, se confondre bientt avec le
proltariat. Il en est ainsi dans tous les pays et cela constitue un
danger pour le socialisme. Mais il est vrai aussi que l'initiative du
nouveau dveloppement n'appartiendra pas  elle (la petite bourgeoisie),
mais au peuple: en l'occident--aux ouvriers des fabriques et des villes;
chez nous, en Russie, en Pologne, et dans la majorit des pays
slaves,--aux paysans. La petite bourgeoisie est devenue trop peureuse,
trop timide, trop sceptique pour prendre d'elle-mme une initiative
quelconque; elle se laissera bien entraner, mais elle n'entranera
personne; car en mme temps qu'elle est pauvre d'ides, la foi et la
passion lui manquent. Cette passion qui brise les obstacles et qui cre
des mondes nouveaux se trouve exclusivement dans le peuple. Tout ceci
est exact en ce qui concerne le principe rvolutionnaire, mais en temps
ordinaire, la petite bourgeoisie fait tout son possible pour entraner
les proltaires sur la voie des soi-disant rformes pratiques.

C'est dans l'lment petit-bourgeois principalement que se recrutent les
agitateurs ambulants, les chefs de mouvement dans les diffrentes
localits et les rdacteurs des journaux du parti. Calwer juge
svrement ce genre de personnages. Il dit: Nos crivains se recrutent
dans les milieux les plus htrognes. Leur origine est toujours
douteuse. Moi-mme, par exemple, je suis un thologien qui n'ai pas
pass d'examen. Tel autre est tudiant en droit, un tel matre d'cole
ou aspirant. Un quatrime n'a mme pas pu arriver aux tudes
suprieures. D'autres encore n'ont pas fait d'tudes du tout. Parce
qu'il y a un Bebel dans notre parti, beaucoup: crivains, artisans,
typographes, journalistes, etc., s'imaginent que c'est chose trs facile
de devenir, par ses propres efforts, un crivain socialiste.
Heureusement nous n'avons pas institu de commission d'examens, mais des
poumons solides et une langue venimeuse secondent puissamment l'crivain
socialiste. Et c'est ainsi grce  la concurrence que se font
rciproquement ces personnages de si diffrentes situations sociales,
que des ignorants, n'ayant absolument rien compris au socialisme,
s'introduisent dans notre mouvement en qualit de rdacteurs et
d'crivains. Parfois aussi on aime  faire parade d'un de ces transfuges
des classes civilises et quelque temps aprs on assiste au spectacle
de voir le monsieur abjurer solennellement tout ce que dans sa juvnile
prsomption il a crit ou racont aux ouvriers. Et alors on fait des
reproches  cet honnte homme! Si seulement nombre de ces crivains qui
n'ont jamais rien compris au socialisme voulaient suivre cet exemple!
Quel bien n'en rsulterait-il pas pour notre agitation! Oui, le
parvenir  l'entire comprhension n'est pas chose aussi aise qu'on
le croit gnralement. Cela exige en premier lieu de l'tude et de
l'observation qui,  leur tour, demandent le loisir et les connaissances
ncessaires. Les exceptions confirment la rgle. S'imaginer que les
connaissances qui prcdent les tudes acadmiques et ces tudes
elles-mmes puissent tre remplaces par quelque lecture et par la seule
bonne volont de devenir crivain, c'est donner une preuve de la plus
absolue incomprhension du mtier d'crivain. Lorsque des personnages
capables tout au plus de remplir les fonctions de second rdacteur sont
 la tte d'un journal, et qu'ils traitent du haut de leur grandeur des
sous-rdacteurs plus intelligents et qui ont plus de routine
qu'eux-mmes, alors ils donnent bien la preuve qu'ils possdent toute la
prsomption adhrente  leur position mais nullement qu'ils disposent du
_savoir_ qu'on a le droit d'exiger chez nos rdacteurs en chef. Or, ce
savoir n'est pas uniquement bas sur des aptitudes naturelles mais
encore sur des tudes mthodiques, continues jusqu' la fin des cours
acadmiques. Ce qui ne veut pas dire que les tudes universitaires
suffisent pour former l'crivain socialiste. Nous avons, au contraire,
des personnages ayant fait leurs tudes et qui cependant ne comprennent
rien au socialisme. Mais, munis de toute leur prsomption universitaire
en mme temps que de leur titre doctoral ils se croient appels  jouer
un rle dans le mouvement.--Si je n'tais pas l, qu'adviendrait-il de
la social-dmocratie? Voil ce qu'ils disent par leur attitude.  peine
sont-ils entrs dans le mouvement qu'ils croient tout savoir et tout
connatre et qu'ils se posent en pdagogues en face des travailleurs:
Voil ce que vous avez  faire, car moi, le docteur un tel, je crois
cela juste. J'ai  peine besoin de faire ressortir ici que ces
transfuges, dans la plupart des cas, eussent t totalement incapables
de remplir les fonctions bourgeoises quelconques qui leur seraient
chues. Il faut donc attribuer la mdiocrit de la littrature de nos
crivains  leur ducation dfectueuse et a leur prsomption. Mais s'il
leur a t possible de prendre une pareille attitude dans le parti, la
faute en incombe moins  eux-mmes qu'au petit-bourgeoisisme que nous
avons dj dcrit.

Les grandes vrits contenues dans ces lignes me feront pardonner la
longue citation. Moi-mme j'avais crit dans ce sens[38] et ma
satisfaction est grande de retrouver les mmes conclusions chez Calwer.

Le Dr Mller traita la mme question, ne ft-ce qu'en passant et voil
que nous voyons Bebel et autres arriver aux mmes rsultats. Quand
j'crivis que le parti avait gagn en quantit ce qu'il avait perdu en
qualit, je fus trait de calomniateur du parti allemand. Il ne me
dplat pas d'entendre formuler maintenant les mmes critiques par ceux
qui,  l'poque, m'accusaient de calomnie. Bebel notamment crit dans le
_Vorwaerts_, quatrime article de sa srie: Le parti, en ce qui
concerne son dveloppement intellectuel, a plutt augment en largeur
qu'en profondeur; au point de vue numrique nous avons gagn
considrablement, mais quant  la qualit, le parti ne s'est pas
amlior. Cela, je le maintiens! Car si cela n'tait pas, la crainte de
l'embourbement et de la dbilitation (_Versumpfung, Verwasserung_) du
parti ne serait pas aussi grande qu'elle l'est aujourd'hui. Il crit
encore que bon nombre de nos agitateurs devraient s'efforcer de
beaucoup mieux se mettre au courant qu'ils ne le sont actuellement. Ce
serait le devoir du parti d'aider en leurs efforts ces hommes qui, pour
la plupart, sont surchargs de travail et qui vivent dans des conditions
matrielles proltariennes. Et plus loin: L'augmentation des forces
minentes et capables est reste de beaucoup en arrire compare  la
croissance du parti. Ce que nous avons gagn sous ce rapport dans les
cinq dernires annes peut aisment se compter. Il rappelle comment, il
y a de cela dix ans, et alors qu'il n'y avait pas encore autant 
craindre de l'embourbement, ce fut prcisment Vollmar qui, lorsque le
renouvellement des lois d'exception contre les socialistes tait 
l'ordre du jour, crivait dans le _Sozialdemocrat_ de Zurich que le
renouvellement de ces lois serait profitable au dveloppement du parti.
 cette poque, il se rendait donc trs bien compte du pril, et 
prsent que le parti est beaucoup plus en danger de perdre son caractre
proltarien et rvolutionnaire, ce n'est plus, hlas! Vollmar qui lve
la voix pour dnoncer le danger, mais, au contraire, il est devenu
l'espoir de tous les lments petit-bourgeois du parti. N'est-ce pas
triste chose de voir ainsi sombrer, sous l'influence d'un changement de
milieu, de si grandes facults? Et s'il est du devoir du parti de
repousser toute tendance aboutissant  la dbilitation et l'embourbement
du parti, comme le dit Bebel, alors on a agi d'une faon inexcusable par
l'exclusion des jeunes, qui, de fait, ont exerc la mme critique que
Bebel exerce maintenant. Pourquoi ne pas reconnatre l'erreur et la
faute commises par cette exclusion, et pourquoi ne pas essayer de les
sparer si possible?

       *       *       *       *       *

Mais revenons au congrs. Bebel a incontestablement raison dans sa
crainte de la dbilitation du parti, puisque des socialistes vont
jusqu' voter le budget de l'tat, en Bavire. Mais pendant les
discussions sur ce sujet, il fut prouv que le mme phnomne s'tait
dj prsent  Bade et  Hesse, sans que l'on ait pens  incriminer
les dputs socialistes coupables. Il y avait donc eu des antcdents.

En ce qui concerne la question agraire, on fit preuve de la mme
indcision. Nous avons dj montr, dans notre tude: _Le Socialisme en
danger_[39], comment Kautsky, dans sa brochure sur le programme
d'Erfurt, professe les mmes ides que Vollmar au sujet de la question
agraire. Messieurs les chefs du parti ne paraissent pas s'en tre
aperus. taient-ils d'accord avec Kautsky ou bien s'intressent-ils si
peu  ce qui s'crit, mme de la part de leurs conseillers spirituels,
que le fait leur ait chapp?

Au cours des discussions sur la question agraire, Bebel disait: Dans
l'expos de Vollmar nous constatons le mme reniement du principe de la
lutte des classes, la mme ide non socialiste de conqurir, par
l'agitation, des contres qu'il est impossible de conqurir et qui, mme
si cela tait possible, ne sauraient tre gagnes  notre cause que par
la dissimulation ou le reniement de nos principes social-dmocratiques.
Excellent dans un certain sens et irrprochable en ce qui concerne la
dtermination de certains modes d'agitation suivis jusqu'ici--la
dernire partie quelque peu exagre cependant--ce discours, dans sa
partie positive, a t d'autant plus dangereux. Et ces passages
dangereux ont t applaudis par un grand nombre de dlgus, ce qui
corrobore ma conviction que, sur ce terrain aussi, il existe un manque
de clart auquel on ne s'attendrait pas chez des social-dmocrates.

Bebel fit remarquer que Vollmar n'avait rien dit des lments qui
devraient tre l'objet principal de notre propagande: les valets de
ferme, les ouvriers agricoles et les petits paysans. Par contre, il
avait beaucoup parl des agriculteurs proprement dits, envers qui notre
propagande est de trs minime importance.

Pas la moindre mention n'a t faite, dans la question agraire, du but
final du parti. C'est comme si la chose n'existait pas. En 1870, lors
d'un congrs tenu dans la capitale du pays par le parti ouvrier
social-dmocrate, l'tat le plus petit-paysan de l'Allemagne, le
Wurtemberg, se pronona ouvertement et sans ambages en faveur de la
culture communautaire du sol. Le _Allgemeine Deutsche Arbeiterverein_
fit de mme. En l'an de grce mil huit cent quatre-vingt-quatorze, on a
tourn autour de cette question, comme le fait un chat autour d'une
assiette de lait chaud. Voil le progrs que nous avons ralis.

Ledebour, se mlant  la discussion, arrive  la mme conclusion que
nous,  savoir que Kautsky partageait les vues de Vollmar. Bebel
prtendit ne pas avoir connaissance de ce fait, mais qu'il s'en
informerait, et, que si la chose tait vraie, il combattrait Kautsky
aussi bien que Vollmar. Depuis, Bebel a dclar que Kautsky, dans sa
brochure, n'avait profess aucune hrsie contre le Principe.

Ceci donna occasion  Ledebour de se prononcer plus catgoriquement et
il maintint au sujet de Kautsky et de Bebel ce qu'il avait dit. Dans sa
brochure, Kautsky crit: La transition  la production socialiste n'a
non seulement pas comme condition l'expropriation des moyens de
consommation, mais elle n'exige pas davantage l'expropriation gnrale
des dtenteurs des moyens de production.

C'est la grande production qui ncessite la socit socialiste. La
production collective ncessite galement la proprit collective des
moyens de produire. Mais tout comme la proprit prive de ces moyens
est en contradiction avec le travail collectif, la proprit collective
ou sociale des moyens est en contradiction avec la petite production.
Celle-ci demande la proprit prive des moyens. L'abolition, par
rapport  la petite proprit, en serait d'autant plus injustifiable que
le socialisme veut mettre les travailleurs en possession des moyens de
produire. Pour la petite production, l'expropriation des moyens de
produire quivaudrait donc  l'expropriation des possesseurs
actuels--qui aussitt rentreraient en possession de ce qu'on leur aurait
enlev ... Ce serait de la folie pure. _La transition de la socit
socialiste n'a donc nullement comme condition l'expropriation des petits
producteurs et des petits paysans_. Cette transition non seulement ne
leur prendra rien, mais elle leur profitera grandement. Car, la socit
socialiste tendant  remplacer la production des denres par la
production pour l'usage direct, doit aussi tendre  transformer tous les
services (rendus)  la communaut: impts ou intrts hypothcaires
devenus proprit commune,--en tant qu'ils n'auront pas t abolis,--de
services pcuniaires qu'ils taient en services en nature sous forme de
froment, vin, btail, etc. Cela serait un grand soulagement pour les
paysans. Mais c'est impossible sous le rgime de la production des
denres. Seule la socit socialiste pourra effectuer cette
transformation et combattre ainsi une des causes principales de la ruine
de l'agriculture.

Ce sont les capitalistes qui, en ralit, exproprient les paysans et
les artisans, comme nous venons de le voir. La socit socialiste mettra
un terme  cette expropriation[40].

En dpit de leur style embrouill, ces passages sont caractristiques et
Ledebour nous parat avoir absolument raison lorsqu'il dit que les
considrations politico-agraires de Kautsky sont en parfait accord avec
la tactique de Vollmar. Et lorsque Kautsky s'irrite  cause de ces
dductions si logiques, Ledebour a encore raison quand il dit: Si
Kautsky veut que son livre plein de contradictions soit compris
diffremment, il faut d'abord qu'il s'efforce d'tre clair et qu'il
refasse compltement ce livre. Un crivain ne saurait tre jug que
d'aprs ce qu'il a crit et non d'aprs ce qu'il a voulu crire. Le
fait est que Kautsky promet un grand soulagement (_Erleichterung_) aux
petits paysans et qu'il croit possible la continuation de l'industrie
petit-bourgeoise  ct de la production socialiste et collective. On ne
veut donc exproprier que la grande industrie. Mais o tracera-t-on la
ligne de dmarcation? Et lorsque Kautsky ajoute que d'aucune faon on
ne peut dire que la ralisation du programme social-dmocrate exige, en
toute circonstance, la confiscation des biens dont l'expropriation
serait devenue ncessaire, il faudrait tre frapp d'aveuglement pour
ne pas voir que c'est Kautsky qui, dans sa brochure, tend la main 
Vollmar. Il parat trange que l'on ne s'en soit jamais aperu et, pour
nous, c'est certainement une satisfaction d'avoir fait remarquer, le
premier, les tendances petit-bourgeoises que renferme ce livre. Nous
n'oserions pourtant pas affirmer, comme le fait Grillenberger, que
Kautsky soit de cent lieues plus  droite que Vollmar et Schonlank.

Que Kautsky ait essay de se laver de ces reproches, cela n'tonnera
personne, mais nous doutons fort qu'il y ait russi[41]. Il attribue
l'interprtation errone de son livre  ce fait que la conception
matrialiste n'a pas encore suffisamment pntr ces mauvais
entendeurs. Il distingue entre une certaine forme de proprit et un
certain mode de production et nous devons voir dans son crit non
l'ide d'une continuation de la petite industrie dans la socit
socialiste, mais la conviction que la grande industrie socialiste y
mettra plus vite un terme que, jusqu'ici, la grande industrie
capitaliste n'a su le faire.

Aprs tout, il est possible que Kautsky ait _voulu dire_ cela, mais on
nous accordera qu'il ne l'a _pas dit_ et Kautsky ne doit donc s'en
prendre qu' lui-mme si son incorrecte et dfectueuse manire de
s'exprimer a donn lieu  une interprtation errone.

Le congrs de Cologne avait donn mandat  une commission de prparer un
programme agraire pour le congrs suivant de Breslau. La commission a
fait son devoir et le programme agraire est publi.

Quel est le rsultat?

Un pas en avant dans la direction du socialisme d'tat. Personne n'en
peut tre surpris, car c'est une consquence fatale.

Dans les considrants du programme, on peut lire qu'on veut faire de
l'agitation en restant dans le cadre de l'ordre existant de l'tat et de
la socit. Figurez-vous bien qu'on veuille dmocratiser les
institutions publiques dans l'tat et dans les communes en s'enfermant
dans le cadre des lois de l'tat prussien. Quel non-sens!

Le programme est incomprhensible, car il est crit dans un jargon
allemand, soi-disant philosophique, et s'adresse au paysan allemand
comme le latin dans la liturgie catholique. Quand ce paysan l'aura lu,
il secouera certainement la tte et il dira qu'il ne comprend rien  ce
galimatias scientifique.

Seulement on peut constater que c'est l'tat qui remplit dans le
programme le rle de providence terrestre. Le mot tat se trouve au
moins dix fois dans le programme. En voici les points principaux pour
prouver ce que nous avons avou plus haut:

N 7. L'tablissement d'coles industrielles et agricoles, de fermes
modles, de cours agricoles, de champs d'exprimentation agricoles.

N 11. La suppression de tous les privilges rsultant de certains modes
de proprit foncire; la suppression de certains modes d'hritage, sans
indemnit, et aussi des charges et des devoirs, rsultant de ces modes.

N 12. Le maintien et l'augmentation de la proprit foncire et
publique et la transformation des biens de l'glise en proprit _sous
le contrle de la reprsentation_.

Les _communes_ auront un droit de premption sur tous les biens vendus 
la suite de saisies immobilires.

N 13. _L'tat et les communes_ devront louer  des associations
agricoles ou  des paysans les biens domaniaux et commerciaux ou,
lorsque cette mthode ne sera pas rationnelle, donner  bail  des
paysans _sous le contrle de l'tat ou de la commune_.

N 14. _L'tat_ doit accorder des crdits aux syndicats pour amliorer
la terre par des travaux d'irrigation ou de drainage.

_L'tat_ doit prendre  sa charge l'entretien des voies ferres, routes
et canaux, ainsi que l'entretien des digues.

N 15 _L'tat_ se charge des dettes hypothcaires et foncires et prend
une rente gale aux frais.

N 16. Les assurances contre l'incendie, la grle, les inondations et
les pizooties seront monopolises, et _l'tat_ devra tendre le systme
d'assurances  toutes les exploitations agricoles et accorder de larges
indemnits en cas de catastrophes.

N 17. Les droits de pacage et d'affouage devront tre modifis de
faon  ce que tous les habitants en profitent galement.

Le droit de chasse ne sera plus un privilge et de larges indemnits
devront tre payes pour les dommages causs par le gibier.

La lgislation protectrice des ouvriers devra tre tendue aux ouvriers
agricoles.

On trouve aussi que pour la protection de la classe ouvrire, l'tat
fonde un office imprial de l'agriculture, des conseils d'agriculture
dans chaque district et des chambres agricoles.

C'est l'tat toujours, partout! Hors l'tat, point de salut!

Si ce n'est pas l du socialisme d'tat, quel nom faut-il donner  un
tel projet? M. Liebknecht, qui dit toujours que la dernire lutte sera
entre le socialisme d'tat et la social-dmocratie, devrait nous
expliquer quelle est la diffrence entre le projet social-dmocratique
de la commission, dont il fut un des membres, et le socialisme d'tat.

Nous conseillons  chacun de lire dans les petits pamphlets de Bastiat
(Oeuvres choisies chez Guillaumin) le chapitre de l'tat et d'examiner
sa dfinition, que l'tat est la grande fiction  travers laquelle tout
le monde s'efforce de vivre aux dpens de tout le monde.

Kautsky[42] a critiqu le projet de telle manire qu'il est tout  fait
disloqu.

Nous allons donner quelques-unes de ses conclusions comme un bouquet de
fleurs, et chacun pourra juger combien admirable tait le programme
propos.

Le projet supprime la caractristique du parti entirement; il ne donne
pas ce qui nous spare des dmocrates et des rformateurs sociaux, mais
bien ce que nous avons de commun et ainsi on reoit l'impression que la
social-dmocratie n'est qu'une sorte de parti rformateur dmocratique.

La social-dmocratie dclare dans la partie principale du programme
qu'il est impossible d'amliorer la position sociale de la classe
proltarienne dans la socit actuelle. Quelques couches sociales
peuvent arriver  un mode de vie qui, absolument, est plus lev, mais,
relativement, c'est--dire vis--vis de leurs exploiteurs, la position
doit empirer. Et dans le second parti nous considrons comme de notre
devoir d'amliorer avant tout la position sociale de la classe
proltarienne.

Nous n'avons plus un programme agraire dmocratique mais un simple
programme agraire; non pas un programme, qui transporte la lutte des
classes parmi les possdants et les non-possdants de la terre, mais un
programme qui a pour but de subordonner la lutte des classes du
proltariat aux intrts des propritaires du sol.

La commission agraire veut une augmentation considrable de la
proprit de l'tat dans le cadre de l'ordre actuel de l'tat et de la
socit. Mais qu'est-ce que cela signifie, sinon d'alimenter le Moloch
militaire? Les rsultats de l'administration fiscale sont-ils si beaux?
La position des ouvriers de chemins de fer d'tat et des mines d'tat
est-elle si excellente, si libre, qu'on doive souhaiter une augmentation
du nombre d'esclaves tatistes en faveur de la lutte des classes?

La commission elle-mme a compris le danger de ses desiderata et c'est
pourquoi elle y a ajout: sous le contrle de la reprsentation du
peuple, mais Kautsky dit trs bien: la croyance dans l'influence
miraculeuse cl ce contrle reste une pure fiction dmocratique
(Khlerglaube[43]), dans cette priode de Panamisme, de majorits
Crispiennes, de pillages des politiciens amricains, etc. Le contrle
de la reprsentation du peuple ne donne pas du tout une garantie pour
l'intgrit des affaires qui se feront  la campagne, ni pour
l'amlioration de la position des ouvriers d'tat.

Kautsky dit qu'on voulait que la commission agraire donnt: Un
programme, dans lequel l'harmonie des intrts des propritaires du sol
et des non-propritaires ft obtenue, c'est--dire la quadrature du
cercle. Trs bien, mais pourquoi la commission acceptait-elle un mandat
aussi insens? Est-ce que les social-dmocrates, vieillis dans le
mouvement, n'ont pas prvu cela?

Les propositions de la commission agraire pour la dfense de la classe
ouvrire sont muettes sur la dfense mme des ouvriers agricoles.

Un programme agraire social-dmocratique qui ne change rien au mode de
reproduction capitaliste est un non sens.

Est-ce que cette critique est suffisante, oui ou non?

       *       *       *       *       *

Au congrs de Breslau une lutte s'engagea entre les partisans et les
ennemis du projet.

Mais quel changement de rles!

Bebel, qui tait encore, l'anne d'avant, le dfenseur des radicaux,
l'ennemi des pitoyables tendances petit-bourgeoises dans le parti,
s'tait converti et fut l'avocat de la droite marchant avec Vollmar la
main dans la main. Le Saul de l'anne passe s'tait chang
miraculeusement en Paul et il fut le principal dfenseur d'un programme
qui ne mrite pas de place dans le cadre des revendications socialistes.

Max Schippel disait au congrs, que dans le projet social-dmocratique
on trouvait  peine un desideratum qui ne ft pas dans les programmes
des agrairiens, des anti-smites et des nobles, ces partis de la pire
sorte, et il le nommait un vol socialiste de proprit spirituelle.

Il qualifie le projet chancelant de charlatanisme politique et il
finissait par ces mots: nous voulons aussi conqurir les paysans, mais
nous ne voulons pas briser le cheval avec sa queue. Rejetez le projet et
pargnez-nous la honte de faire notre entre dans les campagnes comme
l'abb de Brger: retourn sur son ne, avec la queue dans la main au
lieu de la bride.

Kautsky secondant Schippel mit l'opinion que les social-dmocrates
scindaient leur propre parti avec un tel programme, car ils commenaient
par dclarer qu'on ne peut pas sauver les petits paysans, puisqu'ils
sont condamns impitoyablement  mort, et leur offraient ensuite un
programme agraire, panace de salut. Le systme actuel de la proprit
foncire conduit  la dvastation,  la rapine du sol.

Chaque amlioration de la production agricole dans la socit actuelle
est une amlioration des moyens d'exploitation du sol. Et pour obtenir
ces rsultats, dont l'avantage est problmatique nous prenons le chemin
glissant du socialisme d'tat.

Trs bien, seulement nous disons que la social-dmocratie allemande
s'est avance dj beaucoup dans cette direction comme la
social-dmocratie franaise et belge.

Quand nous voulons agir positivement pour la dfense des paysans, il
ne nous reste que le socialisme d'tat, et la commission agraire a
accept cette consquence. On disait mme: quand nous acceptons les
propositions de la commission, nous sommes les dfenseurs du paysan
comme propritaire.

Les social-dmocrates, dfenseurs des propritaires, qui pouvait penser
 cela il y a quelques annes!

Liebknecht suivit sa mthode ordinaire. Il commena par dire qu'il ne
s'agissait pas des principes, mais seulement de la tactique. On connat
l'lasticit de ce soldat de la rvolution, qui a dit qu'il change de
tactique vingt-quatre fois par jour, si cela lui semble bon. Comme
jongleur habile il change une question de principe en une question de
tactique, et le tour est jou. Il marchait d'accord avec Bebel et
disait: Quiconque ne veut pas dmocratiser dans le cadre des relations
existantes, doit carter toute la seconde partie de notre programme.

Eh bien, les socialistes hollandais, quoique rarement d'accord avec
Liebknecht, avaient dj rejet cette seconde partie longtemps avant le
conseil correct de Liebknecht.

 la fin de la discussion on a renvoy la question aux Calendes
grecques. Mais nous croyons que Bebel a raison, quand il dit:  quoi
bon? on ne vide pas une question en la remettant. Non, elle reviendra
jusqu' ce que la social-dmocratie ait dcid qu'elle passe  l'ordre
du jour, c'est--dire qu'elle reste socialiste ou bien qu'elle soit
recueillie par les radicaux dans leur programme de rformes.

La rsolution de Kautsky et autres, accepte par le Congrs, est
celle-ci:

Le Congrs dcide:

De rejeter le projet de programme agraire; car ce programme ouvre aux
paysans la perspective d'amliorer leur position, donc fortifie la
proprit prive et favorise la rsurrection de leur fanatisme
propritaire;

Dclare que l'intrt de la production du sol dans l'ordre social actuel
est en mme temps l'intrt du proltariat, et que, cependant, l'intrt
de la culture comme l'intrt de l'industrie, sous le rgime de la
proprit prive des moyens de production, est l'intrt des possesseurs
des moyens de production, des exploiteurs du proltariat. Le projet
donne aussi de nouveaux moyens  l'tat exploiteur et aggrave la lutte
des classes, et enfin donne  l'tat capitaliste une tche, que seul
pourrait remplir d'une manire suffisante, un tat dans lequel le
proltariat aurait conquis la force politique.

Le congrs reconnat que l'agriculture a ses lois particulires, qui
sont trs diffrentes de celles de l'industrie, et qu'il faut tudier si
la social-dmocratie veut dvelopper  la campagne une activit fconde.
Il donne le mandat au conseil gnral du parti de confier  un certain
nombre de personnes la charge d'tudier les conditions agraires
allemandes, en faisant usage des donnes que la commission agraire a
dj recueillies, et de publier le rsultat de ces tudes dans une srie
de traits sous le nom de Recueil des traits politiques agraires du
parti social-dmocratique en Allemagne.

Le conseil gnral reoit l'autorisation de donner aux personnes
auxquelles on a confi cette tche l'argent ncessaire pour la remplir
d'une manire convenable.

On esprait viter les cueils en acceptant cette rsolution, mais on a
simplement recul et il faudra se rallier  gauche ou  droite.

Quand Calwer a lu ce projet, il a pu rpter ces paroles: Nous cinglons
joyeusement avec des procds thoriques vers un socialisme
petit-bourgeois idal, qui est en ralit ractionnaire et utopiste.

La _Galette de Francfort_ crivait trs bien:

Quand le programme agraire sera accept, la pratique et la concurrence
lectorale feront le reste, de sorte que le parti se montrera carrment
rformateur, un parti ayant premirement pour but de dmocratiser les
institutions publiques dans l'tat et la commune, d'amliorer la
condition sociale de la classe ouvrire, de hausser l'industrie,
l'agriculture, le commerce et les communications, dans le cadre de
l'ordre actuel de l'tat et de la socit. Cette nouvelle dfinition de
la position de la social-dmocratie, qui carte naturellement toute
aspiration vers l'tat futur, s'accorde tout  fait avec la position de
la dmocratie bourgeoise, en ce qui concerne le contenu du programme.
Nous n'approuvons pas tous les dtails du nouveau programme, mais cette
position elle-mme peut tre accepte pour tout parti avanc, qui veut
tre social ... La social-dmocratie montre sa bonne volont, pour
cooprer  l'amlioration des conditions actuelles.

La critique du programme dans les journaux social-dmocrates a t dure
et surtout dans le sens dsapprobatif. Dans un des journaux (Sachsische
Arbeiterzeitung) on a demand: qu'est-ce qu'on trouve de socialiste
dans ce projet? Les desiderata du programme peuvent tous tre accepts
par la dmocratie agraire.

La question agraire tait d'une importance telle que Frdric Engels se
crut oblig de s'en occuper et, dans un intressant article, il traita
du problme agraire en France et en Allemagne[44].

Quand on lit cet article, on admire l'habilet avec laquelle Engels,
tout en mnageant leur susceptibilit, critique les marxistes franais
au sujet de leur programme pour les travailleurs agraires. Quelle
diffrence dans les procds. Si Eugne Dhring avait os proposer la
moiti des mesures adoptes par les marxistes franais dans leur congrs
de Mantes (1894), Engels l'et clou au pilori comme ignorant et
imbcile. Mais lorsqu'il s'agit des marxistes franais, lesquels, en ce
qui concerne l' embourbement, ont dpass depuis longtemps leurs
frres allemands, Engels applique la mthode que les Anglais appellent
_the give-and-take-criticism_ et distribue tour  tour des coups et des
caresses. Le lecteur attentif y dcouvre entre les lignes l'numration
de toutes les fautes commises. Mais  chaque bout de phrase, Engels,
misricordieux, ajoute: Nos amis franais ne sont pas aussi mchants
qu'ils en ont l'air. Engels numre leurs demandes en faveur des petits
agriculteurs;

Achat par la commune de machines agricoles et leur location au prix de
revient aux travailleurs agricoles;

Cration d'associations de travailleurs agricoles pour l'achat des
engrais, de grains, de semences, de plantes, etc., et pour la vente des
produits;

Suppression des droits de mutation pour les proprits au-dessous de
5,000 francs;

Rduction par des commissions d'arbitrage, comme en Irlande, des baux
de fermage et de mtayage et indemnit aux fermiers et aux mtayers
sortants pour la plus-value donne  la proprit;

Suppression de l'article 2102 du Code civil, donnant au propritaire un
privilge sur la rcolte;

Suppression de la saisie-brandon, c'est--dire des rcoltes sur pied;
constitution pour le cultivateur d'une rserve insaisissable, comprenant
les instruments aratoires, le fumier et les ttes de btail
indispensables  l'exercice de son mtier;

Rvision du cadastre et, en attendant la ralisation gnrale de cette
mesure, rvision parcellaire pour les communes;

Cours gratuits d'agronomie et champs d'exprimentations agricoles[45].

Et ensuite il crit: On voit que les demandes en faveur des paysans ne
vont pas loin. Une partie en a dj t ralise ailleurs. Des tribunaux
d'arbitrage pour les mtayers seront organiss d'aprs le modle
irlandais. Des associations coopratives de paysans existent dj dans
les provinces rhnanes. La rvision du cadastre, souhait de tous les
libraux et mme des bureaucrates, est constamment remise en question
dans toute l'Europe occidentale. Toutes les autres clauses pourraient
aussi bien tre ralises sans porter la moindre atteinte  la socit
bourgeoise existante.

C'est la caractristique du programme.

Et pourquoi?

Avec ce programme, le parti a si bien russi auprs des paysans dans
les contres les plus diverses de la France,--l'apptit vient en
mangeant!--que l'on fut tent d'encore mieux l'assaisonner au got des
paysans. On se rendit trs bien compte du dangereux terrain o on
allait s'engager. Comment alors venir en aide au paysan, non en sa
qualit de futur proltaire mais en tant que paysan-propritaire actuel,
sans renier les principes du programme socialiste gnral?

 cette question on rpondit en faisant prcder le programme par une
srie de considrations thoriques, tout comme l'avaient fait les
socialistes allemands, belges et hollandais. Oui, certes, tous nous
avons commis cette erreur, et, pour notre part, nous en faisons trs
franchement l'aveu. Tous nous avons eu un programme contenant les
principes socialistes et o mme l'ide communiste fondamentale: _De
chacun selon ses facults,  chacun selon ses besoins_, trouva son
expression. Ensuite venait l'numration des soi-disant _rformes
pratiques_ qui pourraient tre ralises immdiatement dans la socit
actuelle. Ainsi se rencontrrent de fait deux lments absolument
htrognes: d'un ct les communistes purs, acceptant les
considrants, sans d'ailleurs s'occuper des rformes pratiques et,
d'autre part, les partisans de ces rformes, lesquels, sans y attacher
la moindre valeur, acceptaient aussi les considrants, en mme temps
que le programme pratique. Par suite du dveloppement des ides,
l'illogisme de cette situation se manifesta de plus en plus et,
finalement, les vrais socialistes et les rformateurs se sparrent[46].

Voil la lutte qui se livre entre les diffrentes tendances dans le
parti socialiste mme.

Et voyez les beaux rsultats auxquels on arrive!

Dans tel considrant on dclare que la proprit parcellaire est
irrmdiablement condamne  disparatre, et aussitt aprs on affirme
qu'au socialisme incombe l'imprieux devoir de maintenir en possession
de leur morceau de terre les petits paysans producteurs, et de les
protger contre le fisc, l'usure et la concurrence des grands
cultivateurs[47].

On pense ainsi conduire la population agricole  l'idal collectiviste:
la terre au paysan.

Sans insister davantage sur l'illogisme de cette formule,  laquelle
nous prfrons celle-ci: la terre  tous, nous croyons cependant devoir
faire remarquer que la ralisation de ces voeux nous loignerait plus
que jamais de l'idal.

Toutes ces rformes, en effet, ont pour but de prolonger
artificiellement l'existence des petits agriculteurs; des laboureurs
salaris, des vritables travailleurs de la terre, il est  peine fait
mention.

De simples radicaux pourraient parfaitement souscrire  un tel
programme, qui est tout plutt que socialiste.

Il est temps de se mettre en garde!

On veut donc sauver ce qui est irrmissiblement perdu!

Quelle logique!

Il est assez naturel que Engels finisse par s'en apercevoir et qu'il
s'crie: Combien aisment et doucement on glisse une fois que l'on est
sur la pente. Si maintenant le petit, le moyen agriculteur d'Allemagne
vient s'adresser aux socialistes franais pour les prier d'intervenir en
sa faveur auprs des social-dmocrates allemands afin que ceux-ci le
protgent pour pouvoir exploiter ses domestiques et ses servantes et
qu'il se base, pour justifier cette intervention, sur ce qu'il est
lui-mme victime de l'usurier, du percepteur, du spculateur en grains
et du marchand de btail,--que pourront-ils bien lui rpondre? Et qui
leur garantit que nos grands propritaires terriens ne leur enverront
pas leur comte Kanitz qui, lui-mme, a propos la monopolisation
(_Verstaatlichung_) de l'importation du bl, afin d'implorer galement
l'aide des socialistes pour l'exploitation des travailleurs agricoles,
arguant, eux aussi, du traitement qu'ils ont  subir de la part des
usuriers et des spculateurs en argent et en grains?

Il est difficile de dire les choses d'une faon plus nette, et,
nanmoins, aussitt aprs les avoir dites, Engels plaide les
circonstances attnuantes. Il affirme qu'il s'agit ici d'un cas
exceptionnel, spcial aux dpartements septentrionaux de la France, o
les paysans louent des terrains avec l'obligation qui leur est impose
d'y cultiver des betteraves et dans des conditions trs onreuses. En
effet, ils s'obligent  vendre leurs betteraves aux usuriers contre un
prix fix d'avance,  ne cultiver qu'une certaine espce de betteraves,
 employer une certaine quantit d'engrais. Par dessus le march ils
sont encore horriblement vols  la livraison de leurs produits.


Mais la situation,  quelques particularits prs, n'est-elle pas
partout la mme dans l'Europe occidentale? Si l'on veut prendre sous sa
protection une certaine catgorie de paysans, on doit en convenir
loyalement. Engels a parfaitement raison lorsqu'il dit: La phrase,
telle quelle, dans sa gnralit sans limites, est non seulement un
reniement direct du programme franais, mais du principe fondamental
mme du socialisme, et ses rdacteurs n'auront pas le droit de se
plaindre si la rdaction dfectueuse en a t exploite contre leur
intention et de la faon la plus diffrente.

Le dsaveu est on ne peut plus catgorique.

Et comme nous pensons avec Engels quand il dit: COMBIEN AISMENT ET
DOUCEMENT ON GLISSE, UNE FOIS SUR LA PENTE! Cela devrait tre inscrit
au frontispice de tous les locaux de runion et en tte de tous les
journaux socialistes. Et si on ne veut pas couter ma voix, il faut
esprer qu'Engels du moins obtiendra plus de succs. Ou bien les
social-dmocrates sont-ils dj tombs si bas qu'on puisse dire d'eux:
Quand mme un ange (Engels) descendrait du ciel, ils ne l'couteraient
pas?

Ceci s'applique aux considrants. Mais bien des points du programme
aussi trahissent la mme lgret de rdaction que ces considrants.
Prenons par exemple cet article: Remplacement de tous les impts directs
par un impt progressif sur le revenu, sur tous les revenus au-dessus de
3,000 francs. On trouve cette proposition dans presque tous les
programmes social-dmocrates; mais ici on a ajout--bizarre
innovation!--que cette mesure s'appliquerait spcialement aux petits
agriculteurs. Ce qui prouve combien peu on en a compris la porte.
Engels cite l'exemple de l'Angleterre. Le budget de l'tat y est de 90
millions de livres sterling; l'impt sur le revenu y est compris pour 13
1/2  14 millions, tandis que les autres 76 millions sont fournis en
partie par le revenu des postes et tlgraphes et du timbre, et le reste
par les droits d'entre sur des articles de consommation. Dans la
socit actuelle il est quasi-impossible de faire face aux dpenses
d'une autre faon. Supposons que la totalit de ces 90 millions de
livres sterling doive tre fournie par l'imposition progressive de tous
les revenus de 120 livres (3,000 francs) et au-dessus. L'augmentation
annuelle et moyenne de la richesse nationale a t, selon Giffen, de
1865  1875, de _240_ millions de livres sterling. Supposons qu'elle
soit actuellement de 300 millions. Une imposition de 90 millions
engloutirait presque un tiers de cette augmentation. En d'autres termes,
aucun gouvernement ne peut entreprendre une pareille chose, si ce n'est
un gouvernement socialiste. Et lorsque les socialistes auront le
pouvoir en mains, il est  esprer qu'ils prendront de tout autres
mesures que cette rforme insignifiante.

De tout cela on se rend bien compte et voil pourquoi on fait miroiter
aux yeux des paysans--en attendant !--la suppression des impts
fonciers pour tous les paysans cultivant eux-mmes leurs terres et la
diminution de ces impts pour tous les terrains chargs d'hypothques.
Mais la deuxime moiti de cette rforme applicable seulement aux fermes
considrables serait favorable  d'autres que le paysan. Elle le serait
aussi aux paysans exploiteurs d'ouvriers.

Avec de nouvelles lois contre l'usure et d'autres rformes du mme genre
on n'avance pas d'un pas: il est donc tout  fait ridicule de les
prner.

Et quel est le rsultat pratique de toutes ces choses illogiques?

Bref, aprs le pompeux lan thorique des considrants, les parties
pratiques du nouveau programme agraire ne nous expliquent pas comment le
parti ouvrier franais compte s'y prendre pour laisser les petits
paysans en possession de leur parcellaire proprit qui, selon cette
mme thorie, est voue  la ruine.

Or, ceci n'est autre chose qu'une simple duperie, (_Bauernfaengerei_) 
la manire de Vollmar et de Schonlank. Cela fait gagner des voix aux
lections, Engels est bien forc de le reconnatre et le fait
loyalement: Ils s'efforcent, autant que possible,  gagner les voix du
petit paysan, pour les prochaines lections gnrales. Et ils ne peuvent
atteindre ce but que par des promesses gnrales et risques, pour la
dfense desquelles ils se voient obligs de formuler des considrants
thoriques plus risqus encore. En y regardant de plus prs on voit que
ces promesses gnrales se contredisent elles-mmes (l'assurance de
vouloir conserver un tat de choses que l'on dclare impossible) et que
les autres mesures, ou bien seront absolument drisoires (lois contre
l'usure) ou rpondront aux exigences gnrales des ouvriers, ou bien que
ces rglements ne profiteront qu' la grande proprit terrienne, ou
encore seront de ces rformes dont la porte n'est d'aucune importance
pour l'intrt du petit paysan. De sorte que la partie directement
pratique du programme pallie de soi-mme la premire tendance marque et
rduit les grands mots  aspect dangereux des considrants  un
rglement tout  fait inoffensif.

Il y a encore un danger dans cette mthode. Car si nous russissons
ainsi  gagner le paysan, il se rvoltera contre nous ds qu'il verra
que nos promesses ne se ralisent pas. Mous ne pouvons considrer comme
un des ntres le petit paysan qui nous demande d'terniser sa proprit
parcellaire, pas plus que le petit patron qui essaie de toujours rester
patron.

Il serait difficile d'imaginer une critique plus vhmente et nous
sourions lorsque nous voyons Engels flatter les frres franais: Je ne
veux pas abandonner ce sujet sans exprimer la conviction, qu'au fond les
rdacteurs du programme de Nantes sont du mme avis que moi. Ils sont
trop intelligents pour ne pas savoir que ces mmes terrains qui
actuellement sont proprit parcellaire, sont destins  devenir
proprit collective. Ils reconnaissent eux-mmes que la proprit
parcellaire est condamne. L'expos de Lafargue au congrs de Nantes
confirme du tout au tout cette opinion. La contradiction dans les termes
du programme indique suffisamment que ce que les rdacteurs ne disent
n'est pas ce qu'ils voudraient dire. Et s'ils ne sont pas compris, et si
leurs expressions sont mal interprtes, comme cela est arriv, en
effet, la faute en est  eux.

Quoi qu'il en soit, ils seront obligs d'expliquer plus clairement leur
programme et le prochain congrs franais devra le rviser entirement.

Que ces paroles sont conciliantes! Engels dit en d'autres termes: Il ne
faut pas trop leur en vouloir pour ce qu'ils disent. Nous savons tous ce
que parler veut dire! Mais il ne parat pas comprendre que par de
semblables excuses il place ses amis dans une situation peu favorable.
Au lieu de faire croire  un mensonge inconscient, il dpeint leur faon
de faire comme une duperie volontaire. Les social-dmocrates franais
ont plein droit de s'crier en prsence des amabilits de Frdric
Engels: Dieu nous prserve de nos amis!

       *       *       *       *       *

Par ce qui prcde nous croyons avoir suffisamment dmontr comment les
social-dmocrates, une fois sur cette route, ont continu  marcher dans
cette voie.

Bebel, qui tait de la glissade, s'est tout  coup ressaisi en
s'apercevant que Vollmar tait homme  revendiquer la responsabilit de
ses actes. Vollmar, en effet, dit: Ce que je fais et ce qu'on me
reproche a toujours t la ligne de conduite du parti tout entier. Pour
notre part nous sommes convaincus que Bebel n'osera pas aller jusqu'au
bout, car en ce cas il lui faudrait rompre avec son parti et
reconnatre, implicitement, que les jeunes avaient raison en se
mfiant.

La paix, un moment trouble, est dj rtablie dans les rangs des
social-dmocrates allemands. Le cas Bebel-Vollmar appartient au pass et
les deux champions reprennent fraternellement leur place dans les rangs.
L'imbcile proposition de loi connue sous le nom de Anti-Umsturzvorlage
a beaucoup contribu  cette rconciliation[48]. Cette proposition de loi
elle-mme prouve que le vieil esprit bismarckien a finalement triomph
chez l'empereur.

Rien, pour le dveloppement du socialisme autoritaire, ne vaut des lois
d'exception et des perscutions. Aussi n'est-ce pas un hasard que ce
socialisme-l prdomine, surtout en Allemagne.

Combien vraies sont ces paroles de Bakounine: La nation allemande
possde beaucoup d'autres qualits solides qui en font une nation tout 
fait respectable: elle est laborieuse, conome, raisonnable, studieuse,
rflchie, savante, grande raisonneuse et amoureuse de la discipline
hirarchique en mme temps et doue d'une force d'expansion
considrable; les Allemands, peu attachs  leur propre pays, vont
chercher leurs moyens d'existence partout et, comme je l'ai dj
observ, ils adoptent facilement, sinon toujours heureusement, les
moeurs et les coutumes des pays trangers qu'ils habitent. Mais  ct
de tant d'avantages indiscutables, IL LEUR EN MANQUE UN: L'AMOUR DE LA
LIBERT, L'INSTINCT DE LA RVOLTE. Ils sont le peuple le plus rsign et
le plus obissant du monde. Avec cela ils ont un autre grand dfaut:
c'est l'esprit d'accaparement, d'absorption systmatique et lente, de
domination, ce qui en fait, dans ce moment surtout, la nation la plus
dangereuse pour la libert du monde[49].

Cette citation nous montre le contraste entre les deux courants incarns
dans ces deux hommes: Bakounine et Marx. La lune que nous avons 
soutenir actuellement dans le camp socialiste n'est en somme que la
continuation de celle qui divisait l'ancienne Internationale.

Marx tait le reprsentant attitr du socialisme autoritaire. En disant
cela, je sais  quoi je m'expose. On m'accusera de sacrilge commis
contre la mmoire de Marx. Accusation trange, ainsi formule contre un
homme qui aime s'appeler lve de Marx et qui s'est efforc de
populariser son chef-d'oeuvre: _Das Kapital_, par la publication d'une
brochure tire de ce livre.

Autant que qui que ce soit, je respecte Marx. Son esprit gnial a fait
de lui un Darwin sur le terrain conomique. Qui donc ne rendrait
volontiers hommage  un homme, qui, par sa mthode scientifique, a forc
la science officielle  l'honorer? Son adversaire Bakounine lui-mme ne
reste pas en arrire pour tmoigner de Marx que sa science conomique
tait incontestablement trs srieuse, trs profonde, et qu'il est un
rvolutionnaire srieux, sinon toujours trs sincre, qu'il veut
rellement le soulvement des masses. Son influence fut tellement
puissante que ses disciples en arrivrent  une sorte d'adoration du
matre. Ce que la tradition rapporte de Pythagore,  savoir que le
[grec: autozepha] (_il l'a dit_) mettait fin, chez ses disciples, 
toute controverse, s'applique aujourd'hui  l'cole de Marx. La
marxoltrie est comme la vnration que certaines personnes ont pour la
Bible. Il existe mme une science, celle des commentaires officiels et,
sous l'inspiration d'Engels, chaque dviation du dogme est stigmatise
comme une hrsie et le coupable est jet hors du temple des fidles.
Moi-mme,  un moment donn, j'ai senti cette puissance occulte,
hypnotis comme je l'tais par Marx, mais graduellement, surtout par
suite de la conduite des fanatiques gardiens posts sur les murs de la
Sion socialiste, je me suis ressaisi, et sans vouloir attenter 
l'intgrit de Marx, je me suis aperu aussi qu'il a t l'homme du
socialisme autoritaire. Il est vrai que ses disciples l'ont dpass en
autoritarisme.

On se rappelle peut-tre la discussion sur la priorit de la dcouverte
d'ide entre Rodbertus et Marx au sujet de la question de la
plus-value, traite par Engels dans sa prface  la brochure de Marx
contre Proudhon[50]. Pour notre part, nous avons toujours jug ridicule
cette question, car qui pourrait bien se vanter d'avoir, le premier,
trouv telle ide? Les ides sont dans l'air. En mme temps que Darwin,
Wallace et Herbert Spencer avaient des ides analogues sur la loi
naturelle de l'volution. Et si l'on appelle Rodbertus le pre du
socialisme tatiste, il nous semble qu'il partage cet honneur avec Marx
lequel, trs rellement, tait un partisan dcid du socialisme d'tat.
Les marxistes sont adorateurs du pouvoir de l'tat et ncessairement
aussi les prophtes de la discipline politique et sociale, les champions
de l'ordre tabli de haut en bas, toujours au nom du suffrage universel
et de la souverainet des masses, auxquelles on rserve le bonheur et
l'honneur d'obir  des chefs,  des matres lus. Les marxistes
n'admettent point d'autre mancipation que celle qu'ils attendent de
leur tat soi-disant populaire. Ils sont si peu les ennemis du
patriotisme que leur Internationale mme porte trop souvent les couleurs
du pangermanisme. Il existe entre la politique bismarckienne et la
politique marxiste une diffrence sans doute trs sensible, mais entre
les marxistes et nous il y a un abme.

Il y a une quivoque, qui fut claircie peu  peu.

En mars 1848, le Conseil gnral de la fdration communiste
(Kommunistenbund) formulait ses desiderata et on y parle surtout de
l'tat. Par exemple:

n 7: les mines, les carrires, les biens fodaux, etc., proprit _de
l'tat_; n 8: les hypothques, proprit _de l'tat_, la rente paye
par les paysans _ l'tat_; n 9: la rente foncire ou la ferme paye
comme impt _ l'tat_; n 11: les moyens de communication: les chemins
de fer, les canaux, les bateaux  vapeur, les routes, la poste, etc.,
dans les mains de _l'tat._ Ils sont changs en _proprit d'tat_ et
mis  la disposition de la classe des dshrits; n 16: tablissement
des ateliers nationaux. _L'tat_ garantit l'existence  tous les
ouvriers et prend soin des invalides.

Selon ce manifeste, les proltaires doivent combattre chaque effort
tendant  donner les biens fodaux expropris en libre proprit aux
paysans. Les biens doivent rester _biens nationaux_ et tre transforms
en colonies ouvrires. Les ouvriers doivent faire tout le possible pour
centraliser le pouvoir entre les mains de l'tat contrairement a ceux
qui veulent fonder la rpublique fdraliste.

Voil le pur socialisme d'tat et qui le nierait ignore ce que veut le
socialisme d'tat.

Mais on suivait alors la mme mthode que maintenant, on tait
irrductible sur les principes dans les considrants, et on devenait
opportuniste dans les desiderata pratiques en oubliant la signification
des considrants.

Comment peut-on accorder avec ces desiderata pratiques l'opinion
suivante de la fdration communiste en mars 1850: les ouvriers doivent
veiller  ce que l'insurrection rvolutionnaire immdiate ne soit pas
supprime directement aprs le triomphe. Leur intrt est au contraire
de la continuer aussi longtemps que possible. Au lieu de supprimer les
soi-disant excs, on doit non seulement tolrer mais prendre la
direction de la vengeance populaire contre les personnes les plus haes
ou les difices publics. Les intrts des ouvriers sont opposs  ceux
de la bourgeoisie, qui veut tirer profit de l'insurrection pour
elle-mme et frustrer le proltariat des fruits du triomphe. Plus loin:
nous avons vu comment les dmocrates prendront la direction des
mouvements, comment ils seront obligs de proposer des mesures plus ou
moins socialistes. On demandera quelles mesures les ouvriers vont
opposer  ces propositions. Les ouvriers ne peuvent naturellement
demander au dbut du mouvement des mesures purement communistes, mais
ils peuvent:

1 Forcer les dmocrates  modifier l'ordre social actuel,  troubler la
marche rgulire et  se compromettre eux-mmes;

2 Amener les propositions des dmocrates, qui ne sont pas
rvolutionnaires mais seulement rformatrices,  se transformer en
attaques directes contre la proprit prive. Par exemple: quand les
petits bourgeois proposent d'acheter les chemins de fer et les
fabriques, les ouvriers exigent leur confiscation sans indemnit comme
proprit des ractionnaires; quand les dmocrates proposent les impts
proportionnels, les ouvriers exigent les impts progressifs; quand les
dmocrates proposent une progression modre, les ouvriers exigent une
progression qui ruine le grand capital; quand les dmocrates proposent
une rduction des dettes nationales, les ouvriers exigent la banqueroute
de l'tat. Et leur manifeste finit avec ces mots: leur devise dans la
lutte (c'est--dire, celle du parti proltarien) doit tre la rvolution
en permanence.

Quelle diffrence avec la tendance tatiste des premiers desiderata!
Marx ne savait pas prcisment ce qu'il voulait et c'est pourquoi tous
les deux ont raison, M. le professeur Georg Adler, qui met le doigt sur
les tendances anarchistes de Marx et M. Kautsky, qui affaiblit la
signification des paroles de Marx et signale ses ides centralistes, car
le premier cite la premire moiti, les considrants, et le second la
seconde moiti avec les desiderata pratiques[51].

Contre ces traits caractristiques des marxistes, il n'y a pas
grand'chose  dire. Et si jadis j'ai pu croire qu'il ne fallait pas
attribuer  Marx la tactique que ses partisans aveugles ont dclare la
seule salutaire, j'ai fini par me rendre compte que Marx lui-mme
suivrait cette direction. J'en ai acquis la certitude par la lecture de
cette lettre de Bakounine o il crit: Le fait principal, qui se
retrouve galement dans le manifeste rdig par M. Marx en 1864, au nom
du conseil gnral provisoire et qui a t limin du programme de
l'Internationale par le congrs de Genve, c'est la CONQUTE DU POUVOIR
POLITIQUE PAR LA CLASSE OUVRIRE. On comprend que des hommes aussi
indispensables que MM. Marx et Engels soient les partisans d'un
programme qui, en consacrant et en prconisant le pouvoir politique,
ouvre la porte  toutes les ambitions. Puisqu'il y aura un pouvoir
politique, il y aura ncessairement des sujets travestis
rpublicainement en citoyens, il est vrai, mais qui n'en seront pas
moins des sujets, et qui comme tels seront forcs d'obir, parce que
sans obissance il n'y a point de pouvoir possible. On m'objectera
qu'ils n'obissent pas  des hommes mais  des lois qu'ils auront faites
eux-mmes.  cela je rpondrai que tout le monde sait comment, dans les
pays les plus dmocratiques les plus libres mais politiquement
gouverns, le peuple fait les lois, et ce que signifie son obissance 
ces lois. Quiconque n'a pas le parti pris de prendre des fictions pour
des ralits, devra bien reconnatre que, mme dans ces pays, le peuple
obit non  des lois qu'il fait rellement, mais qu'on fait en son nom,
et qu'obir  ces lois n'a jamais d'autre sens pour lui que de le
soumettre  l'arbitraire d'une minorit tutlaire et gouvernante
quelconque, ou, ce qui veut dire la mme chose, d'tre librement
esclave.

Nous voyons que la conqute du pouvoir politique par la classe
ouvrire fut dj son ide fixe et lorsqu'il parlait de la dictature du
proltariat, ne voulait-il pas parler en ralit de la dictature des
_meneurs_ du proltariat? En ce cas, il faut l'avouer, le parti social
dmocrate allemand a suivi religieusement la ligne de conduite trace
par Marx. L'idal peut donc se condenser dans ces quelques mots:
L'assujettissement politique et l'exploitation conomique des classes.
Il est impossible de se soustraire  cette logique conclusion lorsqu'on
vise  la conqute du pouvoir politique par la classe ouvrire avec
toutes ses invitables consquences. Lorsque Bebel--au congrs de
Francfort--dit, et fort justement: Si les paysans ne veulent pas se
laisser convaincre nous n'aurons pas  nous occuper des paysans. Leurs
prjugs, leur ignorance, leur troitesse d'esprit ne doivent pas nous
pousser  abandonner en partie nos principes, et qu'en s'adressant aux
dputs bavarois il ajoute ceci: Vous n'tes pas les reprsentants des
paysans bavarois, mais d'intelligents ouvriers industriels, il ne fit
que rpter ce que Bakounine avait dj dit en 1872. D'aprs Bakounine,
en effet, les marxistes s'imaginent que le proltariat des villes est
appel aujourd'hui  dtrner la classe bourgeoise,  l'absorber et 
partager avec elle la domination et l'exploitation du proltariat des
campagnes, ce dernier paria de l'histoire, sauf  celui-ci de se
rvolter et de supprimer toutes les classes, toutes les dominations,
tous les pouvoirs, en un mot tous les tats plus tard. Et comme il
apprcie bien la signification des candidatures ouvrires pour les
corps lgislatifs lorsqu'il crit: C'est toujours le mme temprament
allemand et la mme logique qui les conduit directement, fatalement dans
ce que nous appelons le _socialisme bourgeois_, et  la conclusion d'un
pacte politique nouveau entre la bourgeoisie radicale, ou force de se
faire telle; et la minorit _intelligente_, respectable, c'est--dire
_embourgeoise_ du proltariat des villes,  l'exclusion et au dtriment
de la masse du proltariat, non seulement des campagnes mais des villes.
Tel est le vrai sens des candidatures ouvrires aux parlements des tats
existants et celui de la conqute du pouvoir politique par la classe
ouvrire.

Encore une fois, que peut-on raisonnablement objecter  cette
argumentation? Et c'est vraiment trange que cette lettre indite de
Bakounine, qui parut  la fin de l'anne dernire, ait t absolument
ignore par les social-dmocrates allemands. Pour dire vrai, cela n'est
pas trange du tout, mais au contraire fort naturel. Car ces messieurs
ne dsirent nullement se placer sur un terrain o leur socialisme
autoritaire est aussi clairement et aussi vridiquement expos et
combattu.

On sait que Marx lui-mme pensait de cette faon, et nous ne comprenons
pas qu'Engels, qui si pieusement veilla sur l'hritage spirituel de son
ami, contemplt, en l'approuvant, le mouvement allemand, quoique dans
ses productions scientifiques, il se montrt quelque peu anarchiste.

D'tranges rvlations ont cependant t faites au sujet de la situation
de Marx vis--vis du programme social-dmocrate allemand. Car, alors
qu'universellement Marx tait considr comme le pre spirituel de ce
programme,--depuis 1875 le programme du parti,--on a appris par un
article qu'Engels publia en 1891 dans la _Neue Zeit_ contre le dsir
formel de Bebel, que Marx, loin d'avoir t l'inspirateur de ce
programme, l'avait vhmentement combattu et qu'on l'avait adopt malgr
lui. La fraction social-dmocrate du Reichstag s'est donc rendue
coupable d'un vritable abus de confiance et rien n'a autant aid 
branler ma confiance dans les chefs du parti allemand que cette
inexcusable action. Quinze ans durant on a laiss croire aux membres du
parti que leur programme avait t labor avec l'approbation de Marx,
et le plus tonnant est que cela se soit fait avec l'assentiment tacite
de Marx et d'Engels qui, ni l'un ni l'autre, ne se sont opposs  cette
_pia fraus_. Des chefs de parti qui se permettent de pareilles erreurs
sont certes capables de bien d'autres choses encore. Voyons dans quels
termes rprobateurs, anantissants mme, Marx critique ce programme: Il
est de mon devoir de ne pas accepter, mme par un silence diplomatique,
un programme qu' mon avis il faudrait rejeter comme dmoralisant le
parti. Ce qui n'empche nullement Marx de se taire et de ne pas
protester, le programme une fois adopt. En ce qui concerne la partie
pratique du programme, Marx dit: Ses rclamations politiques ne
contiennent pas autre chose que l'antique et universelle litanie
dmocratique: suffrage universel, lgislation directe, droit populaire,
etc. Elles ne sont qu'un cho du parti du peuple (_Volkspartei_)
bourgeois et de la ligue de la paix et de la libert[52]. Et pour de
pareilles fariboles on engagerait la lutte contre le monde entier! Pour
des niaiseries semblables nous risquerions la prison, voire mme la
potence! Et plus loin: Le programme tout entier, malgr ses fioritures
dmocratiques, est compltement empoisonn par la croyance de sujet 
l'tat de la secte lassallienne, ou bien, ce qui ne vaut gure mieux,
par la croyance aux merveilles dmocratiques, ou, plutt, par le
compromis entre ces deux sortes de croyance aux miracles, toutes deux
galement loignes du socialisme.

Marx dit encore: Quel changement l'tat subira-t-il dans une socit
communiste? En d'autres termes: Quelles fonctions sociales subsisteront,
analogues aux fonctions actuelles de l'tat?  cette question, il faut
une rponse scientifique et on n'approche pas d'un saut de puce de la
solution en faisant mille combinaisons du mot _peuple_ avec le mot
_tat_. Entre la socit capitaliste et la socit communiste il y a la
priode transitoire rvolutionnaire.  celle-ci correspond une priode
transitoire politique dont la forme ne saurait tre que la dictature
rvolutionnaire du proltariat. Fort judicieusement, Merlino dit  ce
sujet: Marx a bien prvu que l'tat sombrerait un jour, mais il a
renvoy son abolition au lendemain de l'abolition du capitalisme, comme
les prtres placent aprs la mort le paradis.

Une lamentable mystification a donc eu lieu ici, contre laquelle on ne
saurait trop protester.

Au congrs de Halle, dit Merlino, les social-dmocrates se sont
dmasqus: ils ont publiquement dit adieu  la rvolution et dsavou
quelques thories rvolutionnaires d'antan, pour se lancer dans la
politique parlementaire et dans le fatras de la lgislation ouvrire. 
notre avis, on a _toujours_ suivi cette voie. Seulement, petit  petit,
tout le monde s'en est aperu. Si Marx juge le programme
social-dmocrate allemand infect, d'un bout  l'autre, de ftichisme
envers l'tat, on est bien tent de croire qu'il y a quelque chose qui
n'est pas net! Liebknecht lui-mme ne reconnat-il pas que le parti
allemand--de 1875  1891, c'est--dire du moins du congrs de Gotha au
congrs d'Erfurt--professait le socialisme d'tat? Au congrs de Berlin,
au sujet du socialisme tatiste, Liebknecht dit: Si l'tat faisait peau
neuve, s'il cessait d'tre un tat de classes en faisant disparatre
l'opposition des classes par l'abolition des classes mmes, alors ...
mais alors il devient l'tat socialiste, en ce sens nous pourrions dire,
si toutefois nous voulions encore donner le nom d'tat  la socit que
nous dsirons tablir: Ce que nous voulons c'est le socialisme tatiste!
Mais en ce sens-l seulement! Or, ce n'est pas cette signification qu'y
attachent tous ces messieurs: ils ont en vue l'tat actuel; ils veulent
(raliser) le socialisme dans l'tat actuel, c'est--dire la quadrature
du cercle,--un socialisme qui n'est pas le socialisme dans un tat qui
est tout le contraire du socialisme. Oui, une tentative a t faite
d'instaurer en Allemagne le socialisme d'tat dans son sens idal: la
relle transformation de l'tat en un tat socialiste. Cette tentative
fut l'oeuvre de Lassalle par sa fameuse proposition de crer, avec
l'aide de l'tat, des associations productrices qui, graduellement,
prendraient en mains la production et raliseraient, aprs une priode
transitoire de concurrence avec la production capitaliste prive, le
vritable socialisme d'tat. C'tait une utopie et nous avons tous
compris que cette ide n'est pas ralisable. Nous avons si compltement
et formellement rompu avec cette ide utopique  prsent que, au lieu du
programme-compromis de 1875 qui contenait encore, quoique sous toutes
sortes de rserves, l'ide de ce socialisme d'tat, nous avons adopt le
nouveau programme d'Erfurt. Je dis avec toutes sortes de rserves, car
alors on s'aperut qu'il y avait ici une contradiction; que le
socialisme est rvolutionnaire, qu'il doit tre rvolutionnaire et qu'il
est sur un pied de guerre  mort contre l'tat ractionnaire. On
s'effora donc d'obtenir autant de garantie que possible, afin que
l'tat ne pt abuser du pouvoir conomique obtenu par ces associations
productrices et que tout bonnement il s'assassint lui-mme. Dans le
programme de Gotha on lit: Le parti ouvrier socialiste allemand
rclame, afin d'aplanir la voie vers la solution de la question sociale,
la cration d'associations productrices socialistes avec l'aide de
l'tat et sous le contrle dmocratique du peuple travailleur. On
s'imaginait donc que dans l'tat actuel, qui grce  un miracle
quelconque se serait converti  un honnte socialisme d'tat, un
contrle dmocratique serait possible, c'est--dire un tat dmocratique
dans un tat bureaucratique, semi-fodal et policier, qui, de par son
essence mme, ne saurait tre ni socialiste ni dmocrate. La phrase
suivante: Les associations productrices doivent tre cres, pour
l'industrie et pour l'agriculture, dans de telles proportions, que
d'elles drive l'organisation socialiste de la production tout entire,
prouve clairement jusqu' quel degr on s'illusionnait encore au sujet
des rapports entre l'tat actuel et le socialisme. Autre garantie contre
l'abus du socialisme d'tat: ou dclara que nous voulions tablir l'tat
_libre_ et la socit socialiste. Mais l'tat libre ne saurait jamais
tre l'tat actuel; un tat libre ne sera jamais possible sur les bases
de la production capitaliste, parce que, comme cela est dmontr
clairement dans notre nouveau programme, le capitalisme, qui a comme
condition vitale le monopole des moyens de production, rclame, outre le
pouvoir conomique, l'esclavage politique de sorte que l'tat actuel ne
pourra jamais tre socialiste[53].

Malgr tout cela, et suivant les dclarations de Liebknecht lui-mme, le
parti social-dmocrate allemand a profess pendant quinze annes le
socialisme d'tat.

Et il n'a pas encore perdu ce caractre, quoi qu'on en dise. Or n'est-il
pas vrai que, dans l'ide des collectivistes, l'tat, c'est--dire la
reprsentation nationale ou communale, prend la place du patron et que,
pour le reste, rien ne change[54]? Fort justement Kropotkine crit: Ce
sont les reprsentants de la nation ou de la commune et leurs dlgus,
leurs fonctionnaires qui deviennent grants de l'industrie. Ce sont eux
aussi qui se rservent le droit d'employer dans l'intrt de tous la
plus-value de la production[55]. N'est-il pas vrai que le
parlementarisme conduise invitablement au socialisme tatiste?
Bernstein ne parle-t-il pas d'une tatisation de la grande production
(_Verstaatlichung der Grossproduktion_), laissant sans solution la
question de savoir si l'tat rglera d'abord seulement le contrle, ou
bien s'il s'emparera immdiatement de la direction effective de la
production[56]. Trs catgoriquement Bernstein envisage donc la
direction immdiate de l'industrie par l'tat comme le _but final_ 
atteindre.

Certes, cela ne ressemble en rien  l'tat _libre_. Il est vrai que les
social-dmocrates allemands ne dsirent nullement la libert. Pas plus
qu'ils ne tolrent la libert dans leur propre parti, ils ne la
tolreraient si en Allemagne ou ailleurs ils taient les matres. Le lit
de Procuste de la social-dmocratie allemande n'est pas fait pour
l'homme libre.

Merlino disait du programme d'Erfurt: Tel est le programme d'Erfurt,
fruit de quinze ans de raction socialiste et d'agitation lectorale, 
base de suffrage universel accord aux classes ouvrires, pour les
tromper, les diviser et les dtourner de la voie rvolutionnaire[57].

       *       *       *       *       *

Il est regrettable que, gnralement, les diffrences d'opinion donnent
lieu  des discussions peu courtoises. Pourquoi, en effet, ne pas
reconnatre loyalement les mrites ou le savoir de l'adversaire? Faut-il
donc ncessairement tre, dans le monde de la science, ou dieu, ou
diable?

S'il faut en croire Engels, Dhring ne serait qu'un faible esprit et un
zro irresponsable et possd par la manie des grandeurs. Par contre,
Dhring, dans ses crits, ne se borne pas  critiquer les oeuvres de
Marx: il injurie l'crivain. Quand mme il aurait raison dans ses
critiques, il y a quelque chose de repoussant dans l'allure personnelle
et subjective de ses attaques. Il dit de Marx: Son communisme d'tat,
thocratique et autoritaire est injuste, immoral et contraire  la
libert. Supposons, au jubil marxiste, toute proprit dans la grande
armoire  provisions de l'tat socialiste. Chacun sera alors renseign
par Marx et ses amis sur ce qu'il mangera et boira et sur ce qu'il
recevra de l'armoire aux provisions; puis encore sur les corves 
excuter dans les casernes du travail.  en juger d'aprs la presse et
l'agitation marxistes, la justice et la vrit seraient certainement la
dernire des choses prises en considration dans cet tat despotique et
autoritaire[58]. La plus despotique confiscation de la libert
individuelle, oui, la spoliation  tous les degrs, sous la forme de
l'arbitraire bureaucratique et communiste, serait la base de cet tat.
Par exemple, les productions de l'esprit ne seraient tolres dans
l'tat marxiste qu'avec l'autorisation de Marx et des siens et Marx, en
sa qualit de grand-policier, grand-censeur et grand-prtre,
n'hsiterait pas, au nom du bien-tre socialiste,  exterminer les
hrsies qu'actuellement il ne peut combattre qu'au moyen de quelques
chicanes littraires. Il n'y aurait, physiquement et moralement, que des
serviteurs communistes de l'tat et, pour se servir de la dnomination
antique, que des esclaves publics. Quels sont, dans leurs subdivisions,
les rapports mutuels du troupeau de cette table communiste, combien les
besoins de la nourriture, les rations  l'auge et les diffrentes
corves sont _allerhchst staatsspielerisch_ et comment on en
tiendrait la comptabilit, voil le secret qui doit rester cach
jusqu'aprs l'anne jubilaire; car Marx considrerait cette rvlation
comme du socialisme fantaisiste. C'est justement pour cette raison que
le public, qui devait tre mystifi, est renvoy aux calendes grecques
par l'inventeur de l'anne jubilaire, Marx, qui prtend qu'on ne peut
demander des renseignements sur les situations de l'avenir[59]

Une telle critique, quoique juste au fond, rpugne par sa forme
grossire. Soyez rigoureux dans l'analyse, ne mnagez rien dans la
critique, mais ne gtez pas votre cause en lui donnant une forme qui
dpasse les bornes d'un dbut convenable.

L'admirateur de Dhring, le Dr B. Friedlaender, va galement trop loin
lorsqu'il crit dans son intressante brochure[60]: Pour tre aussi
hrsiarque que possible envers ceux qui prtendent que la libert de
la critique doit s'arrter  Marx, je prtends: Avec la mme somme de
capital et de travail,--c'est--dire avec la somme d'argent, de rclame
et de contre-rclame  l'aide de laquelle Marx est arriv, parmi la
masse,  la considration et  la gloire dont il jouit et dont il jouira
encore quelque temps, probablement,--on aurait pu gonfler n'importe quel
crivain socialiste jusqu' en faire une autorit inaccessible. Mme le
plus grand adversaire de Marx considrera ce jugement comme inexact.
Marx restera incontestablement, pour les gnrations futures, un des
grands prcurseurs de cette conomie politique qui, surtout au point de
vue critique, a combattu le vieux dogme. Par un jugement pareil on se
fait plus de tort que de bien. Ceci nous remmore la rflexion
spirituelle de Paul-Louis Courier: Je voudrais bien rpondre  ce
monsieur, mais je le crois fch. Il m'appelle jacobin, rvolutionnaire,
plagiaire, voleur, empoisonneur, faussaire, pestifr ou pestifre,
enrag, imposteur, calomniateur, libelliste, homme horrible, ordurier,
grimacier, chiffonnier. C'est, tout, si j'ai mmoire. Je vois ce qu'il
veut dire: il entend que lui et moi sommes d'avis diffrent.

Quels efforts que je fasse pour me faire une conception de l'tat, je ne
puis trouver comment le marxiste pourra se dlivrer du socialisme
d'tat. En disant cela je n'accuse point Marx et ceux qui veulent me
combattre n'ont qu' prouver qu'on peut aboutir  un autre rsultat.
Comment les marxistes raliseront-ils l'ensemble de leur programme
pratique, _sinon par l'tat_ et par l'extension continuelle de son
autorit?--cela se passe dj actuellement.--Son pouvoir et son champ
d'action s'tendent d'une manire extraordinaire. Ainsi il s'empare
continuellement de nouvelles organisations: chemins de fer de l'tat,
tlphones de l'tat, assurance par l'tat, banque hypothcaire d'tat,
pharmacies de l'tat, mdecins de l'tat, mines de l'tat, monopole
d'tat pour le sel, le tabac,... et o cela finira-t-il, une fois engag
sur cette route? Au lieu d'tre des esclaves particuliers, les
travailleurs seront les esclaves de l'tat. Oui, on parle dj de la
protection lgale des ouvriers contre les patrons, comme jadis on avait
la protection des esclaves contre leurs propritaires.

 ce point de vue je suis de l'avis du Dr Friedlaender lorsqu'il crit:
Quand on songe que c'est l'tat qui encourage l'exploitation et la rend
possible en maintenant par la force les soi-disant droits de proprit
qui ne constituent pas prcisment un vol, mais conduisent  une
spoliation des travailleurs quivalant  un vol proprement dit,--on est
tout tonn de voir prcisment cet tat--source du vol et de
l'esclavage--jouer le rle de protecteur des spolis et de librateur
des esclaves salaris. L'tat maintient l'exploitation par son pouvoir
autoritaire et cherche en mme temps  faire dvier les consquences
extrmes de l'esclavage des salaris qu'il a rig en principe, par des
lois contre les accidents et la vieillesse, des lois sur les fabriques,
et la fixation, par des rglements, de la dure de la journe de
travail. Cette attnuation d'une contrainte remplace par une autre peut
tre considre en gnral comme un adoucissement, mais le ct
dangereux de la chose c'est que la marche en avant dans cette voie
consolide le pouvoir de l'tat et aboutit finalement au socialisme
d'tat. La diminution du sentiment libertaire,  mesure que s'amliore
la situation sociale, est un axiome connu dj au temps des empereurs
de l'ancienne Rome. _Panem et circenses_! Du pain et les jeux du cirque!
Que leur chaut la libert, l'indpendance, la dignit humaine? C'est
ainsi que la soi-disant social-dmocratie prpare de toutes ses forces
l'avnement du socialisme d'tat et favorise la servitude et le culte du
pouvoir.

Nous demandons de nouveau que l'on nous prouve comment on se soustraira
 ces consquences fatales, une fois engag dans cette voie. On n'arrive
pas d'un seul effort aussi loin, mais on avance pas  pas et tout  coup
on dcouvre qu'on est embourb. Pour retourner il manque  la plupart le
courage moral, la force pour renier leur pass et combattre leurs
anciens amis. Bebel, par exemple, qui vient de retrouver son moi, pour
ainsi dire, n'avancera plus et louvoiera toujours dans les mmes
eaux[61].

On ne peut douter de la loyaut de quelqu'un, mme lorsqu'il raconte des
choses invraisemblables. Comment, par exemple, un ami du proltariat, un
rvolutionnaire, qui prtend vouloir srieusement l'affranchissement des
masses et se met plus ou moins  la tte des mouvements rvolutionnaires
dans les divers pays, peut-il rver que le proltariat se soumettrait 
une ide unique, close dans son cerveau? Comment peut-il se figurer la
dictature d'une ou de quelques personnalits sans y voir en germe la
destruction de son oeuvre? Bakounine a crit si justement:

Je pense que M. Marx est un rvolutionnaire trs srieux, sinon
toujours trs sincre, qu'il veut rellement le soulvement des masses;
et je me demande comment il fait pour ne point voir que l'tablissement
d'une dictature universelle, collective, ou individuelle,--d'une
dictature qui ferait en quelque sorte la besogne d'un ingnieur en chef
de la rvolution mondiale, rglant et dirigeant le mouvement
insurrectionnel des masses dans tous les pays, comme on dirige une
machine,--que cet tablissement suffirait  lui seul pour tuer la
rvolution, paralyser et fausser tous les mouvements populaires? Quel
homme, quel groupe d'individus, si grand que soit leur gnie, oseraient
se flatter de pouvoir seulement embrasser et comprendre l'infinie
multitude d'intrts, de tendances et d'actions si diverses dans chaque
pays, chaque province, chaque localit, chaque mtier, dont l'ensemble
immense, unifi mais non uniformis par une grande aspiration commune et
par quelques principes fondamentaux, passs dsormais dans la conscience
des masses, constituera la future rvolution sociale?

Qu'on se remmore par exemple le congrs international o tous les pays
taient reprsents, mais o une certaine fraction avait le droit de
rappel  l'ordre, mme par la force, qu'on songe  ce qui s'est pass 
Zurich o une minorit, d'opinion divergente, mais socialiste comme les
autres, fut tout simplement exclue! Comme on fait dj fi de la libert
dans ces congrs o l'on ne dispose encore que de peu de pouvoir! Et
qu'y fait-on de la soi-disant dictature du proltariat? On peut s'crier
sans arrire-pense: Adieu libert ... Sur ce terrain-l on, a plutt
recul qu'avanc et telle socit possderait dj,  sa naissance, les
germes de sa dcomposition. C'est surtout sur le terrain intellectuel
que toute contrainte doit tre abolie car ds que la libre expression
des ides est entrave, on nuit  la socit. Mill dit  ce sujet[62]:
Le mal qu'il y a  touffer une opinion rside en ce que par l
l'humanit est spolie: la postrit aussi bien que la gnration
actuelle, ceux qui ne prconisent pas cette ide encore plus que ceux
qui en sont partisans. Si une opinion est vraie, ils n'auront pas
l'occasion d'changer une erreur contre une vrit; et si elle est
fausse, ils y perdront un grand avantage: une conception plus nette, une
impression plus vivante de la vrit, jaillie de sa lutte avec
l'erreur. Examinons n'importe quelle question: la nourriture, la
vaccine, etc. La grande masse, ainsi que la science, prtend que la
nourriture qui convient le plus  l'homme est un mlange de mets  base
de viande et de vgtaux. Pourra-t-on me forcer  renoncer au
vgtarisme pur, puisque celui-ci me parat meilleur? N'aurai-je pas la
libert de travailler  sa diffusion? Dois-je me soumettre parce que mes
ides dittiques sont des hrsies pour les autres? Il en est de mme
de la vaccine. Lorsque toute la Facult considre la vaccine comme un
prservatif contre la petite vrole et que je considre ce moyen comme
un danger, peut-on me forcer  renier mon opinion et  me soumettre 
une pratique que j'abhorre? Il a t prouv maintes fois que l'hrsie
d'un individu tait la religion de l'avenir. S'il ne lui est pas
possible de se faire entendre, la science y perd et l'humanit ne peut
profiter des progrs de l'esprit librement dvelopp.

Les critiques du socialisme concernent spcialement le socialisme
autoritaire, prconis surtout par les social-dmocrates allemands.  ce
point de vue on comprend le livre de Richter[63] et sa critique atteint
le but pour autant qu'elle s'adresse au socialisme autoritaire. Mais son
grand dfaut est de considrer un courant du socialisme--et non le
meilleur--comme _le_ socialisme.

En Allemagne et partout o les marxistes sont en majorit ils donnent 
entendre qu'on n'obtiendra la justice conomique qu'au prix de la
libert personnelle et par l'oppression des meilleures tendances du
socialisme. C'est  peine si l'on connat un autre courant socialiste;
car ds qu'on osa combattre les thories de Marx: Dhring, Hertzka et
Kropotkine par exemple, furent excuts par le tribunal sectaire sous la
prsidence d'Engels. Utopiste, fanatique, imposteur, anarchiste,
mouchard, voil les pithtes employes en diverses circonstances. Et
les petits faisaient chorus avec les grands, car ici vient  propos le
dicton:

  Quand un gendarme rit
  Dans la gendarmerie,
  Tous les gendarmes rient
  Dans la gendarmerie.

On veut la rglementation de la production. C'est parfait; mais comment?
La question de la proprit est rsolue et toute la proprit
individuelle est collective. L'tat--ou, comme disent les prudents, la
socit--disposera donc du sol et de tous les moyens de production.
(Souvent on emploie indiffremment les mots tat et Socit parce qu'on
leur donne la mme signification. On emploie encore le non-sens tat
populaire.)

Les propritaires actuels seront remplacs par les employs de l'tat;
les esclaves privs deviendront esclaves de l'tat. Le peuple souverain
nommera des titulaires aux diffrentes fonctions. Cette organisation
donnera, comme le remarque Herbert Spencer, une socit ayant beaucoup
de ressemblance avec l'ancien Prou, o la masse populaire tait
divise artificiellement en groupes de 10, 50, 100, 500 et 1000
individus, surveills par des employs de tout grade, enchans  la
terre, surveills et contrls dans leur travail aussi bien que dans
leur vie prive, s'extnuant sans espoir pour entretenir les employs du
systme gouvernemental. Il est vrai qu'ils reoivent leur suffisance de
tout et, loin de considrer cet avantage comme minime, nous
reconnaissons volontiers que c'est un progrs, qui ne peut cependant
tre considr comme un idal par un homme pensant, un libertaire.

Sur ce point-l galement il n'y a pas de divergence d'opinion entre
socialistes,  quelque cole qu'ils appartiennent; tous changent le
principe _ab Jove principium_ en _ab ventre principium_ ou, comme le
disait Frdric II: Toute civilisation a pour origine l'estomac.
C'est que la faim est un rude et invincible despote et la ncessit de
se nourrir, ncessit tout individuelle, est la premire loi, la
condition suprme de l'existence. C'est la base de toute vie humaine et
sociale, comme c'est aussi celle de la vie animale et vgtale. Se
rvolter contre elle, c'est anantir tout le reste, c'est se condamner
au nant. (BAKOUNINE.) Mais le despotisme galement pourrait donner
assez  tous, c'est donc une question qui ne peut nous laisser
indiffrents.

Que ceux qui considrent ceci comme une raillerie des ides marxistes,
nous prouvent que dans leurs crits ils parlent d'autre chose que de
tutelle de l'tat; qu'ils traitent de la prise de possession de
certaines branches de production par des groupes autonomes d'ouvriers,
ne dpendant pas de l'tat, mme pas de l'tat populaire. La
rglementation individuelle est autre chose que la rglementation
centralise de la production, quoique, en fait, on lui ait t
superficiellement ce semblant d'individualisme par le suffrage
universel. Mme, par suite des critiques de Richter et d'autres, on a
t forc de donner un peu plus d'explications; toutefois, dans la
brochure de Kurt Falk[64], on parle d' associations conomiques
_(wirthschaftliche)_ indpendantes, qui forment probablement des
fdrations avec d'autres associations, etc.; mais du ct scientifique
socialiste officiel cette ide des tendances plus libres fut toujours
combattue  outrance. Remarquons, entre parenthses, que Kurt Falk (p.
67), croyant tre excessivement radical, fait la proposition que les
habitants d'une prison choisissent eux-mmes leurs gardiens! Quelle
belle socit, en effet, qui n'a pas su se dlivrer seulement des
prisons. Nous sommes de tels utopistes que nous entrevoyons une socit
o la prison n'existera plus et nous ne voudrions pas collaborer  la
ralisation d'une socit future, si nous avions la certitude de devoir
y conserver des prisons avec leurs gardiens,--fussent-ils lus,--la
police, la justice et autres inutilits.

Voil pourquoi les marxistes traitent d'une manire superficielle
l'organisation de la socit future, quoique Bebel se soit oubli un
jour  en donner un aperu dans un ouvrage o personne ne le
chercherait, son livre sur la _Femme_, dont un quart traite la question
fminine et, le reste l'organisation future de la socit.

Il y a une certaine vrit dans la rponse faite aux interrogateurs
importuns, que la forme future de la socit sera le rsultat de son
dveloppement et que prmaturment nous ne pouvons la dfinir, mais ce
n'est pas non plus sans raison que Kropotkine, interprtant ces paroles
des marxistes: Nous ne voulons pas discuter les thories de l'avenir,
prtend qu'elles signifient rellement: Ne discutez pas notre thorie,
mais aidez-nous  la raliser. C'est--dire, on force la plupart 
suivre les meneurs, sans savoir si on ne va pas au devant de nouvelles
dsillusions, qu'on aurait pu viter en connaissant la direction vers
laquelle on marchait.

Deux remarques de Kropotkine et de Quinet s'imposent  la rflexion.
Elles sont tellement exactes que chaque fois que nous traitons ce sujet
elles nous reviennent  la mmoire: D'abord celle de Quinet que la
caractristique de la Grande Rvolution est la tmrit des actes des
_anctres_ et la simplicit de leurs ides, c'est--dire des actes
ultra-rvolutionnaires  ct d'ides timides et ractionnaires. En
second lieu, que l'on ne sait pas abandonner les organisations du pass.
On suppose l'avenir coul dans le mme moule que le pass contre lequel
on se rvolte, et on est tellement attach  ce pass qu'on n'arrive pas
 marcher crnement vers l'avenir. Les rvolutions n'ont pas chou
parce qu'elles allaient trop loin, mais parce qu'elles n'allaient pas
assez loin. _chouer_ n'est en somme pas le mot propre, car toute
rvolution a donn ce qu'elle pouvait. Mais nous prtendons qu'elles
n'apportrent pas la dlivrance des classes travailleuses et que
celles-ci, malgr toutes les rvolutions, croupissent toujours dans
l'esclavage, la misre et l'ignorance.

La bourgeoisie de 1789 ne savait pas non plus ce que l'avenir
apporterait, mais elle savait ce qu'elle voulait et elle excuta ses
projets. Depuis longtemps elle s'y prparait et lorsque le peuple se
rvolta, elle le laissa collaborer  la ralisation de son idal,
qu'elle atteignit, en effet, dans ses grandes lignes.

Mais aujourd'hui il n'est presque plus permis de parler de l'avenir. Ce
n'est pas tonnant, la proccupation principale tant de gagner des voix
aux lections. Lorsqu'on traite de cet avenir o la classe intermdiaire
des petits boutiquiers et paysans sera supprime, on se fait de ces gens
des ennemis et il n'y a plus  compter sur les victoires socialistes aux
lections. Parlez-leur de rformes qui promettent de l'amlioration 
leur situation, ils vous suivront, mais ds qu'on s'occupe du rle de la
rvolution, ils vous lchent. On doit bien se convaincre du rle de la
rvolution et riger  ct de l'oeuvre de destruction de l'ide, celle
de sa revivification.

C'est difficile parce qu'il faut se dfaire, pour y arriver, d'une masse
de prjugs, comme le dit Kropotkine: Tous, nous avons t nourris de
prjugs sur les formions providentielles de l'tat. Toute notre
ducation, depuis l'enseignement des traditions romaines jusqu'au code
de Byzance que l'on tudie sous le nom de droit romain, et les sciences
diverses professes dans les universits, nous habituent  croire au
gouvernement et aux vertus de l'tat-Providence. Des systmes de
philosophie ont t labors et enseigns pour maintenir ce prjug. Des
thories de la loi sont rdiges dans le mme but. Toute la politique
est base sur ce principe; et chaque politicien, quelle que soit sa
nuance, vient toujours dire au peuple: Donnez-moi le pouvoir, je veux,
je peux vous affranchir des misres qui psent sur vous. Du berceau au
tombeau, tous nos agissements sont dirigs par ce principe.

Voil l'obstacle, mais si difficile qu'il soit  surmonter, on ne doit
pas s'arrter. Nous sommes forcs, dans notre propre intrt, de savoir
ce que l'avenir peut et doit nous apporter.

Il est donc inexact de prtendre que divers chemins mnent au mme but;
non, on ne cherche pas  atteindre la mme solution, mais on suit des
lignes parallles qui ne se touchent pas. Et, quoiqu'il soit possible
que l'avenir appartienne  ceux qui poursuivent la conqute du pouvoir
politique, nous sommes convaincus que, par les expriences qu'ils font
du parlementarisme, les ouvriers seront prcisment guris de croire 
la possibilit d'obtenir par l leur affranchissement. De tels
socialistes appartiennent  un parti radical de rformes, qui conserve
dans son programme la transformation de la proprit prive en proprit
collective, mais en mettant cette transformation  l'arrire-plan. Les
considrants du programme taient communistes et on y indiqua le but 
atteindre; mais par le programme pratique on aida  la conservation de
l'tat actuel. Il y avait donc contradiction entre la partie thorique
avec ses considrants principiels et la partie pratique, ralisable dans
le cadre de la socit actuelle, toutes deux se juxtaposant l'une 
l'autre sans aucun trait d'union, comme nous l'avons prouv
prcdemment.

Cela fut possible, au commencement, mais, par suite du dveloppement des
ides, cette contradiction apparut plus nettement. Ce qui ne se
ressemble ne s'assemble. Et ne vaudrait-il pas mieux se sparer  la
bifurcation du chemin? Pas plus que prcdemment, les marxistes
n'admettent qu'il y ait diffrentes manires d'tre socialiste.
Bakounine s'en plaignait dj lorsqu'il crivait: Nous reconnaissons
parfaitement leur droit (des marxistes) de marcher dans la voie qui leur
parat la meilleure, pourvu qu'ils nous laissent la mme libert! Nous
reconnaissons mme qu'il est fort possible que, par toute leur histoire,
leur nature particulire, l'tat de leur civilisation et toute leur
situation actuelle, ils soient forcs de marcher dans cette voie. Que
les travailleurs allemands, amricains et anglais s'efforcent de
conqurir le pouvoir politique, puisque cela leur plat. Mais qu'ils
permettent aux travailleurs des autres pays de marcher avec la mme
nergie  la destruction de tous les pouvoirs politiques. La libert
pour tous et le respect mutuel de cette libert, ai-je dit, telles sont
les conditions essentielles de la solidarit internationale.

Mais M. Marx ne veut videmment pas de cette solidarit, puisqu'il
refuse de reconnatre la libert individuelle. Pour appuyer ce refus, il
a une thorie toute spciale, qui n'est, d'ailleurs, qu'une consquence
logique de son systme. L'tat politique de chaque pays, dit-il, est
toujours le produit et l'expression fidle de sa situation conomique;
pour changer le premier, il faut transformer cette dernire. Tout le
secret des volutions historiques, selon M. Marx, est l. Il ne tient
aucun compte des autres lments de l'histoire: tels que la raction
pourtant vidente des institutions politiques, juridiques et religieuses
sur la situation conomique.

Voici la parole d'un homme libertaire et tolrant: Ne mrite la libert
que celui qui respecte celle des autres! Combien peu, mme parmi les
grands hommes, respectent la libert de pense, surtout quand l'opinion
des autres est diamtralement oppose  la leur. On conspue le dogme de
l'infaillibilit papale, mais combien prnent leur propre
infaillibilit! Comme si l'une n'tait pas aussi absurde que l'autre!

Il est impossible de comprimer les esprits dans l'tau de ses propres
ides; mais on doit laisser  chacun la libert de se dvelopper suivant
sa propre individualit. Ds qu'on prononce des mots comme le vritable
intrt populaire, le bien public, etc., c'est souvent avec
l'arrire-pense de masquer par l la dngation de la libert
individuelle  la minorit. Et ce n'est autre chose que la proclamation
de l'absolutisme le plus illimit. En effet, devant ce principe, tout
gouvernement (monarchie, reprsentation du peuple ou majorit du peuple)
ne doit pas seulement proclamer ce qu'_il_ considre comme le vritable
intrt populaire, le bien public, mais il est oblig de forcer tout
individu  accepter son opinion. Toute autre doctrine, toute hrsie,
toute religion, contraire doit tre extermine ds que le gouvernement
croit que cela est ncessaire au vritable intrt populaire, au bien
public.

Le Dr Friedlaender fait mention de trois courants de l'ide socialiste
qu'il dtermine comme suit:

1 Les marxistes veulent, au nom de la socit, s'emparer du produit
du travail et le faire partager par les bureaucrates pour le soi-disant
bien-tre de tous. Et, si je ne me soumets pas, on emploiera la force.
L'ide motrice de l'activit conomique rsulterait d'une espce de
sensation du devoir inspir par le communisme d'tat, et l o elle ne
suffirait pas, de la contrainte conomique ou brutale de l'tat; d'aprs
le modle du soi-disant devoir militaire d'aujourd'hui, o il y a
galement des volontaires.

2 Les anarchistes communistes proclament le droit de jouissance sur
les produits du travail des autres. Quand on accepte cela sans une
rmunration de mme valeur, on se laisse doter. En vrit le communisme
anarchiste aboutit  une dotation rciproque, sans s'occuper de la
valeur des objets ou services changs. L'ide motrice de l'activit
conomique serait d'une part le penchant inn vers le travail
conomique, penchant qui n'a pas de but goste, d'autre part, un
sentiment de justice, pour ne pas dire de pudeur, qui empcherait que
l'on se laisst continuellement doter sans services rciproques.

3 Le systme anticrate-socialitaire de Dhring, c'est--dire le
socialisme-libertaire, proclame,  ct de l'galit des conditions de
production, le droit de jouissance complet sur le produit du travail
individuel et, comme complment, le libre change des produits de mme
valeur. L'ide motrice de l'activit conomique serait l'intrt
personnel, non dans son acception goste base sur la spoliation des
autres, mais dans le sens d'un gosme salutaire. Nous travaillons pour
vivre, pour consommer. Nous travaillons plus pour pouvoir consommer
plus. Nous travaillons non par force, non par devoir, non pour notre
propre satisfaction (tant mieux pour moi si le travail me procure une
satisfaction), mais par intrt personnel. Est-ce que ce systme
n'aurait pas une base plus solide que le communisme anarchiste? Celui
qui aime  donner peut le faire, mais peut-on riger en rgie gnrale
la dotation rciproque?

Cette explication ne brille ni par la clart ni par la simplicit et
elle est trs mal formule.

Ces deux derniers systmes sont donc dfendus par des socialistes
libertaires et le premier par les partisans du socialisme autoritaire.
Comme Dhring n'est pas un communiste et diffre consquemment avec nous
sur ce point, nous ne pouvons admettre sa doctrine conomique. Car nous
avons la conviction qu'il est impossible de donner une formule plus
simple et meilleure que: Chacun donne selon ses forces; chacun reoit
selon ses besoins. Et ceci ne suppose nullement une rglementation,
individuelle ou collective, qui dtermine les forces et les besoins.
Chacun, mieux que n'importe qui, peut dterminer ses forces et quand
nous supposons que dans une socit communiste chacun sera bien nourri
et duqu, il est clair qu'un homme normalement dvelopp, mettra ses
forces  la disposition de la communaut sans y tre contraint. Ds
qu'il y a contrainte, elle ne peut avoir qu'une influence nfaste sur le
travail.

Il serait absurde de supposer que les socialistes autoritaires cherchent
 sacrifier une partie de leur libert individuelle  une forme
particulire de gouvernement; eux aussi poursuivent la ralisation d'une
socit dtermine, parce qu'ils croient que celle-ci rendra possible le
degr de libert individuelle ncessaire au plus grand panouissement du
bien-tre personnel. Mais c'est une utopie de leur part lorsqu'ils
pensent garantir suffisamment par leur systme le degr de libert
qu'ils souhaitent. Ils se rendent coupables d'une fausse conception qui
pourrait avoir des rsultats funestes, et nous devons tcher de les en
convaincre et de leur dmontrer que leur systme n'est pas l'affirmation
de la libert, mais la ngation de toute libert individuelle.

Il y a l une tendance incontestable  renforcer le pouvoir de la
socit et  diminuer celui de l'individu. C'est une raison de plus pour
s'y opposer.

La question principale peut ainsi tre nettement pose: Comment peut et
doit tre limite la libert d'action de l'individu vis--vis de la
socit? Ceci est la plus grande nigme du sphynx social et nous ne
pouvons nous soustraire  sa solution. En premier lieu l'homme est un
tre personnel, formant un tout en soi-mme, _(individuum, in_ et
_dividuum_, de _divido_, diviser, c'est--dire un tre indivis et
indivisible). En second lieu, il est un animal vivant en troupeau.

Celui qui vit isol dans une le est compltement libre de ses actions,
en tant que la nature et les lments ne le contrarient pas. Mais
lorsque, pouss par le sentiment de sociabilit, il veut vivre en
groupe, ce sentiment doit tre assez puissant qu'il lui sacrifie une
partie de sa libert individuelle. Celui qui aimera la libert
individuelle mnera une vie isole, et celui qui prfrera la
communaut, la sociabilit, prconisera ces tats sociaux, mme en
sacrifiant une partie de sa libert.

La libert n'exclut pas tout pouvoir. Voici comment Bakounine rpond 
cette question[65]: S'ensuit-il que je repousse toute autorit? Loin de
moi cette pense ... Mais je ne me contente pas de consulter une seule
autorit spcialiste, j'en consulte plusieurs; je compare leurs opinions
et je choisis celle qui me parat la plus juste. Mais je ne reconnais
point d'autorit infaillible, mme dans les questions spciales; par
consquent, quelque respect que je puisse avoir pour l'humanit et pour
la sincrit de tel ou tel individu, je n'ai de foi absolue en personne.
Une telle foi serait fatale  ma raison,  ma libert et au succs mme
de mes entreprises; elle me transformerait immdiatement en un esclave
stupide, en un instrument de la volont et des intrts d'autrui. Et
plus loin: Je reois et je donne, telle est la vie humaine. Chacun est
dirigeant et chacun est dirig  son tour. Donc il n'y a point
d'autorit fixe et constante, mais un change continu d'autorit et de
subordination mutuelles, passagres et surtout volontaires.

C'est sous la foi d'autres personnes que nous acceptons comme vrits
une foule de choses. Penser librement ne signifie pas: penser
arbitrairement, mais mettre ses ides en concordance avec des phnomnes
dment constats qui se produisent en nous et au dehors de nous, sans
abstraire notre conception des lois de la logique. L'homme qui n'accepte
rien sur la foi des autres, afin de pouvoir se faire une opinion
personnelle, est certainement un homme clair. Mais nous ne craignons
pas de prtendre qu'une soumission pralable  l'autorit d'autres
personnes est ncessaire pour arriver  pouvoir exprimer un jugement
sain et indpendant. La recherche de l'abolition de toute autorit n'est
donc pas la caractristique d'un esprit suprieur, ni la consquence de
l'amour de la libert, mais gnralement une preuve de pauvret d'esprit
et de vanit. Cette soumission se fait volontairement. Et de mme qu'on
n'a pas le droit de nous soumettre par force  une autorit quelconque,
de mme on n'a pas le droit de nous empcher de nous soustraire  cette
autorit.

Quand et pourquoi recherche-t-on la socit des autres? Parce que seul,
isol, on ne parviendrait pas  vivre et qu'on a besoin d'aide. Si nous
pouvions nous suffire  nous-mmes, nous ne songerions jamais  nous
faire aider par d'autres. C'est l'intrt qui pousse les hommes  faire
dpendre leur volont, dans des limites traces d'avance, de la volont
d'autres hommes. Mais toujours nous devons tre libres de reprendre
notre libert individuelle ds que les liens que nous avons accepts
librement et qui ne nous serraient pas, commencent  nous gner, car un
jour viendra ou peut venir o ces liens seront tellement lourds que nous
tcherons de nous en dlivrer. La satisfaction de nos besoins est donc
le but de la rglementation de la socit. S'il est possible d'y arriver
d'une manire diffrente et meilleure, chaque individu doit pouvoir se
sparer du groupe dans lequel il lui a t jusque-l le plus facile de
contenter ses besoins et se rallier  un autre groupe qui, d'aprs lui,
rpond mieux au but qu'il veut atteindre. Rien ne rpugne plus  l'homme
libre que de devoir remplir une tche dont l'accomplissement est rendu
obligatoire par la force; chaque fois mme que sa conviction personnelle
ne considre pas cette tche comme un devoir, il la regarde comme un mal
et s'efforce de ne pas l'accomplir. La contrainte de l'tat--qu'il
s'agisse d'un despote, du suffrage universel ou de n'importe quoi--est
la plus odieuse de toutes, parce qu'on ne peut s'y soustraire. Si je
suis membre d'une socit quelconque qui prend des rsolutions
contraires  mes opinions, je puis dmissionner. Ceci n'est pas le cas
pour l'tat. Presque toujours il est impossible de quitter l'tat,
c'est--dire le pays. Si c'est un indpendant qui cherche  le faire, il
doit abandonner tout ce qui le retient au pays, au peuple, car les
frontires de l'tat sont les frontires du pays, du peuple. Et
d'ailleurs, on ne peut quitter un tat sans sentir aussitt le joug d'un
autre tat. On peut ne plus tre Hollandais, mais on devient Belge,
Allemand, Franais, etc. Quand on est coreligionnaire de l'glise
rforme, personne ne vous force, lorsque vous la quittez, de devenir
membre d'une autre glise, mais on ne peut cesser de faire partie d'un
tat sans devenir de droit membre d'un autre tat. Quel intrt y a-t-il
 quitter un tat mauvais pour un autre qui n'est pas meilleur? On doit
payer pour ce qu'on n'admet pas, on doit remplir des devoirs qu'on
considre comme opposs  sa dignit. Tout cela n'a aucune importance;
vous n'avez qu' vous soumettre au pouvoir et, si vous ne voulez pas,
vous sentirez le bras pesant de l'autorit. Et pourtant on veut nous
faire accroire que nous sommes des hommes libres dans un tat libre.
Plus grand est le territoire sur lequel l'tat exerce son autorit,
plus grande sera sa tyrannie sur nous.

Le juriste allemand Lhering crivait en toute vrit: Quand l'tat peut
donner force de loi  tout ce qui lui semble bon, moral et utile, ce
droit n'a pas de limites; ce que l'tat permettra de faire ne sera
qu'une concession. La conception d'une toute-puissance de l'tat
absorbant tout en soi et produisant tout, en dpit du riche vtement
dans lequel elle aime  se draper et des phrases ronflantes de bien-tre
du peuple, de respect des principes objectifs, de loi morale, n'est
qu'un misrable produit de l'arbitraire et la thorie du despotisme,
qu'elle soit mise en pratique par la volont populaire ou par une
monarchie absolue. Son acceptation constitue pour l'individu un suicide
moral. On prive l'homme de la possibilit d'tre bon, parce qu'on ne lui
permet pas de faire le bien de son propre mouvement.

La toute-puissance de l'tat est la plus grande tyrannie possible, mme
dans un tat populaire. La soi-disant libert, acquise lorsque le peuple
nomme ses propres matres, est plutt une comdie qu'une ralit, car,
ds que le bulletin est dpos dans l'urne, le souverain redevient sujet
pour longtemps. On croit tre son propre matre et on se rjouit dj de
cette soi-disant suprmatie. En 1529,  la dite de l'Empire,  Spiers,
on proclama un principe dont la porte tait bien plus grande qu'on le
souponnait alors: Dans beaucoup de cas la majorit n'a pas de droits
envers la minorit, parce que la chose ne concerne pas l'ensemble mais
chacun en particulier. Si l'on avait agi d'aprs ce principe, il n'y
aurait plus eu tant de contrainte et de tyrannie.

Lorsque Bastiat considre l'tat comme la collection des individus, il
oublie qu'une collection d'objets, de grains de sable, par exemple, ne
constitue pas encore un ensemble.

John-Stuart Mill, dans son excellent livre sur la libert[66], parle de
la libert inviolable qui doit tre rserve  tout individu, en
opposition  la puissance de l'tat et il dit: L'unique cause pour
laquelle des hommes, individuellement ou unis, puissent limiter la
libert d'un d'entre eux, est la conservation et la dfense de soi-mme.
L'unique cause pour laquelle la puissance peut tre lgitimement exerce
contre la volont propre d'un membre d'une socit civilise, c'est pour
empcher ce membre de nuire aux autres. Son propre bien-tre, tant
matriel que moral, n'y donne pas le moindre droit. Les seuls actes de
sa conduite pour lesquels un individu est responsable vis--vis de la
socit sont ceux qui ont rapport aux autres. Pour ceux qui le
concernent personnellement, son indpendance est illimite. L'individu
est le matre souverain de soi-mme, de son propre corps et esprit. Ici
se prsente nanmoins encore une difficult: Existe-t-il des actions qui
concernent uniquement celui qui en est l'auteur et n'ont d'influence sur
aucune autre personne? Et Mill rpond: Ce qui me concerne peut, d'une
manire mdiate, avoir une grande influence sur d'autres et il proclame
la libert individuelle seulement dans le cas o par suite de l'action
d'un individu, personne que lui n'est touch immdiatement. Mais
existe-t-il une limite entre l'action mdiate et l'action immdiate? Qui
dlimitera la frontire o l'une commence et l'autre finit?

 ct de la libert individuelle, Mill veut encore, pour chaque groupe
d'individus, une libert de convenance, leur permettant de rgler de
commun accord tout ce qui les concerne et ne regarde personne d'autre.

Nous ne voulons pas approfondir la chose, quoiqu'il faille constater que
Mill est souvent en opposition avec ses propres principes. Ainsi il
pense que celui qui s'enivre et ne nuit par l qu' soi-mme, doit tre
libre de le faire, et que l'tat n'a pas le moindre droit de s'occuper
de cette action. Qui proclamera que c'est uniquement  soi-mme qu'il
fait tort? Lorsque cet individu procre des enfants hritiers du mme
mal, ne nuit-il pas  d'autres en dotant la socit d'individus
gangrens? Mais, dit Mill, ds que, sous l'influence de la boisson, il a
fait du tort  d'autres, il doit dommages et intrts et,  l'avenir, il
peut tre mis sous la surveillance de la police; mais, lorsqu'il
s'enivre encore, il ne peut tre puni que pour cela. Il n'a donc pas la
libert de s'enivrer de nouveau, quoiqu'il ne fasse de tort  personne.
La grande difficult dans ce cas est la dlimitation des droits
respectifs de l'individu et de la socit.

Il y a des choses qui ne peuvent tre faites que collectivement,
d'autres ne concernent que l'individu et, quoiqu'il soit difficile de
rsoudre cette question, tous les penseurs s'en occupent. La disparition
de l'individualisme ferait un tort considrable  la socit, car celui
qui a perdu son individualit ne possde plus ni caractre ni
personnalit. L'homme de gnie n'est pas celui qui produit une
nouveaut, mais celui qui met le sceau de son gnie personnel sur ce qui
existait dj avant lui et lui donne ainsi une nouvelle importance par
la manire dont il le produit.

Mill parle dans le mme sens lorsqu'il dit: Nul ne peut nier que la
personnalit ne soit un lment de valeur. Il y a toujours manque
d'individus, non seulement pour dcouvrir de nouvelles vrits, et
montrer que ce qui fut la vrit ne l'est plus, mais galement pour
commencer de nouvelles actions et donner l'exemple d'une conduite plus
claire, d'une meilleure comprhension et un meilleur sentiment de la
vie humaine. Cela ne peut tre ni que par ceux qui croient que le monde
atteindra la perfection complte. Il est vrai que cet avantage n'est pas
le privilge de tous  la fois; en comparaison de l'humanit entire il
n'y a que peu d'hommes dont les expriences, acceptes par d'autres, ne
seraient en mme temps le perfectionnement d'une habitude dj
existante. Mais ce petit nombre d'hommes est comme le sel de la terre.
Sans eux la vie humaine deviendrait un marcage stagnant. Non seulement
ils nous apportent de bonnes choses qui n'existaient pas, mais ils
maintiennent la vie dans ce qui existe dj. Si rien de nouveau ne se
produisait, la vie humaine deviendrait inutile. Les hommes de gnie
formeront toujours une faible minorit; mais pour les avoir, il est
ncessaire de cultiver le sol qui les produit. Le gnie ne peut respirer
librement que dans une atmosphre de libert. Les hommes de gnie sont
plus individualistes que les autres; par consquent moins disposs a se
soumettre, sans en tre blesss, aux petites formes triques qu'emploie
la socit pour pargner  ses membres la peine de former leur propre
caractre[67].

Et je craindrais que cette originalit ne se perdt si on mettait des
entraves quelconques  la libre initiative.

Donnons encore la parole  Bakounine: Qu'est-ce que l'autorit? Est-ce
la puissance invitable des lois naturelles qui se manifestent dans
l'enchanement et dans la succession fatale des phnomnes du monde
physique et du monde social? En effet, contre les lois, la rvolte est
non seulement dfendue, mais elle est encore impossible. Mous pouvons
les mconnatre ou ne point encore les connatre, mais nous ne pouvons
pas leur dsobir, parce qu'elles consument la base et les conditions
mmes de notre existence: elles nous enveloppent, nous pntrent,
rglent tous nos mouvements, nos penses et nos actes; alors mme que
nous croyons leur dsobir, nous ne faisons autre chose que manifester
leur toute-puissance.

Oui, nous sommes absolument les esclaves de ces lois. Mais il n'y a rien
d'humiliant dans cet esclavage. Car l'esclavage suppose un matre
extrieur, un lgislateur qui se trouve en dehors de celui auquel il
commande; tandis que ces lois ne sont pas en dehors de nous: elles nous
sont inhrentes, elles constituent notre tre, tout notre tre,
corporellement, intellectuellement et moralement: nous ne vivons, nous
ne respirons, nous n'agissons, nous ne pensons, nous ne voulons que par
elles. En dehors d'elles, nous ne sommes rien, _nous ne sommes pas_.
D'o nous viendrait donc le pouvoir et le vouloir de nous rvolter
contre elles? Vis--vis des lois naturelles, il n'est pour l'homme
qu'une seule libert possible: c'est de les reconnatre et de les
appliquer toujours davantage, conformment au but d'mancipation ou
d'humanisation collective et individuelle qu'il poursuit.

On ne peut ragir contre cette autorit-l. On pourrait dire: C'est
l'autorit naturelle ou plutt l'influence naturelle de l'un sur l'autre
 laquelle nous ne pouvons nous soustraire et  laquelle nous nous
soumettons, presque toujours sans le savoir.

En quoi consiste la libert?

Bakounine rpond: La libert de l'homme consiste uniquement en ceci:
qu'il obit aux lois naturelles, parce qu'il les a reconnues _lui-mme_
comme telles et non parce qu'elles lui ont t extrieurement imposes
par une volont trangre, divine ou humaine, collective ou individuelle
quelconque. Nous reconnaissons donc l'autorit absolue de la science,
parce que la science n'a d'autre objet que la reproduction mentale,
rflchie et aussi systmatique que possible des lois naturelles qui
sont inhrentes  la vie matrielle, intellectuelle et morale, tant du
monde physique que du monde social, ces deux mondes ne constituant, dans
le fait, qu'un seul et mme monde naturel. En dehors de cette autorit
uniquement lgitime, parce qu'elle est rationnelle et conforme  la
libert humaine, nous dclarons toutes les autres autorits mensongres,
arbitraires et funestes. Nous reconnaissons l'autorit absolue de la
science, mais nous repoussons l'infaillibilit et l'universalit du
savant.

Voil la conception de l'autorit et de la libert. Et celui qui aime la
libert n'acceptera d'autre autorit extrieure que celle qui se trouve
dans le caractre mme des choses.

Lorsque Cicron comprenait dj que la raison d'tre de la libert est
de vivre comme on l'entend[68], et que la libert ne peut avoir de
rsidence fixe que dans un tat o les lois sont gales et le pouvoir de
l'opinion publique fort[69], cela prouve que l'humanit tait dj
traverse par un courant libertaire et Spencer ne fit rellement que
rpter les paroles de Cicron lorsqu'il crivit[70]: L'homme doit
avoir la libert d'aller et de venir, de voir, de sentir, de parler, de
travailler, d'obtenir sa nourriture, ses habillements, son logement, et
de satisfaire les besoins de la nature aussi bien pour lui que pour les
autres! Il doit tre libre afin de pouvoir faire tout ce qui est
ncessaire, soit directement soit indirectement,  la satisfaction de
ses besoins moraux et physiques.

Ce que tout homme pensant dsire possder, c'est la libert qui nous
permet de dvelopper notre individualit dans toute son expansion, mais,
ds qu'il aspire  cette libert pour lui-mme, il doit collaborer  ce
qu'on n'empche personne de satisfaire ce besoin vital.

Car l'aspiration vers la libert est forte chez l'homme et aprs les
besoins corporels, la libert est incontestablement le plus puissant des
besoins de l'homme.

La dfinition du philosophe Spinoza dans son _thique_ est une des
meilleures qu'on puisse trouver. Il dit: une chose est libre qui existe
par la ncessit de sa nature et est dfinie par soi-mme, pour agir; au
contraire dpendant ou plutt contraint cet objet qui est dfini _par un
autre_ pour exister et agir d'une manire fixe et inbranlable.

Et le consciencieux savant Mill[71] a parfaitement bien compris que dans
l'avenir la victoire serait au principe qui donnerait le plus de
garanties  la libert individuelle. Aprs avoir fait la comparaison
entre la proprit individuelle et le socialisme avec la proprit
collective, il dit trs prudemment: Si nous faisions une supposition,
nous dirions que la rponse  la question: Lequel des deux principes
triomphera et donnera  la socit sa forme dfinitive? dpendra
surtout de cette autre question: Lequel des deux systmes permet la
plus grande expansion de la libert et de la spontanit des hommes? Et
plus loin: Les institutions sociales aussi bien que la moralit
pratique arriveraient  la perfection si la complte indpendance et
libert d'agir de chacun taient garanties sans autre contrainte que le
devoir de ne pas faire du mal  d'autres. Une ducation base sur des
institutions sociales ncessitant le sacrifice de la libert d'action
pour atteindre  un plus haut haut degr de bonheur ou d'abondance, ou
pour avoir une galit complte, annihilerait une des caractristiques
principales de la nature humaine.

Maintenant il nie que les critiques actuelles du communisme soient
exagres, car les contraintes imposes par le communisme seraient de
la libert en les comparant  la situation de la grande majorit; il
trouve qu'aujourd'hui les travailleurs ont tout aussi peu de choix de
travail ou de libert de mouvement, qu'ils sont tout aussi dpendants de
rgles fixes et du bon vouloir d'trangers qu'ils pourraient l'tre sous
n'importe quel systme, l'esclavage except. Et il arrive  la
conclusion que si un choix devait tre fait entre le communisme avec ses
bons et mauvais cts et la situation actuelle avec ses souffrances et
injustices, toutes les difficults, grandes et petites du communisme ne
compteraient pour lui que comme un peu de poussire dans la balance.

Rarement un adversaire fit plus honnte dclaration. Pour lui la
question n'est pas encore vide, car il nie que nous connaissions dans
leur meilleure expression le travail individuel et le socialisme. Et il
tient tellement  l'individualisme, ce que l'on possde, du reste, de
prfrable, qu'il craint toujours qu'il ne soit effac et annihil. En
exprimant un doute il dit: La question est de savoir s'il restera
quelque espace pour le caractre individuel; si l'opinion publique ne
sera pas un joug tyrannique; si la dpendance totale de chacun  tous et
le contrle de tous sur tous ne seront pas la cause d'une sotte
uniformit de sentir et d'agir.

On peut facilement glisser sur cette question et la noyer dans un flot
de phrases creuses, comme: Quand chacun aura du pain, cette libert
viendra toute seule, mais ceci constitue pour nous une preuve
d'tourderie et de superficialit, une preuve que soi-mme l'on n'a pas
un grand besoin de la libert. Mill ne glisse pas si facilement sur
cette question, car il y revient souvent. Le communisme lui sourirait
s'il devait lui garantir son individualit. On doit encore prouver que
le communisme s'accommoderait de ce dveloppement multiforme de la
nature humaine, de toutes ces varits, de cette diffrence de got et
de talent, de cette richesse de points de vue intellectuels qui, non
seulement rendent la vie humaine intressante, mais constituent
galement la source principale de civilisation intellectuelle et de
progrs moral en donnant  chaque individu une foule de conceptions que
celui-ci n'aurait pas trouves tout seul.

Ne doit-on pas reconnatre que c'est vraiment _la_ question par
excellence. Et les conceptions libertaires font de tels progrs que
ceux-l mmes qui sont partisans d'une rglementation centralise de la
production, font toutes sortes de concessions  leur principe ds qu'ils
le discutent. Quelquefois les tatistes principiels sont anti-tatistes
dans leurs raisonnements. Le malheur c'est que les social-dmocrates
prcisent si peu. Ils sont tellement absorbs par les lections, par
toutes sortes de rformes du systme actuel, que le temps leur manque
pour discuter les autres questions. Ces rformes sont pour la plus
grande partie les mmes que celles que demandent les radicaux et tendent
toutes  maintenir le systme actuel de proprit prive et  rendre le
joug de l'esclavage un peu plus supportable pour les travailleurs. Ainsi
se forment plus nettement deux fractions, dont l'une se fond avec la
bourgeoisie radicale, quoiqu'elle garde, dans les considrants de son
programme, l'abolition de la proprit prive, et dont l'autre poursuit
plutt un changement radical de la socit, sans s'occuper de tous les
compromis qui sont la suite invitable du concours prt aux besognes
parlementaires dans nos assembles actuelles.

Les marxistes se basent sur l'tat.

Les anarchistes, au contraire, se basent sur l'individu et le groupement
libre.

Mais le choix n'est pas born entre ces deux thses.

Est-ce que Kropotkine, par exemple, qui dans son livre _La Conqute du
pain_ parle d'une rglementation, d'une organisation de la production,
aurait bien le droit de se considrer comme anarchiste, d'aprs la
signification que l'on donne habituellement  ce mot, et qui est la mme
que ce qu'en Hollande, nous avons considr toujours comme le
socialisme, tout en conservant le principe de la libert?

On s'oppose  cette classification et on dira que nous ne rendons pas
justice  Marx. On dit que Marx donnait  l'tat une tout autre
signification que celle dans laquelle nous employons ce mot, qu'il ne
croyait pas au vieil tat patriarcal et absolu, mais considrait l'tat
et la socit comme une unit. La rponse de Tucker est assez
caractristique: Oui, il les considrait comme une unit, de la mme
manire que l'agneau et le lion forment une unit _lorsque le lion a
dvor l'agneau._ L'unit de l'tat et de la socit ressemble pour Marx
 l'unit de l'homme et de la femme devant la loi. L'homme et la femme
ne font qu'un, mais cette unit c'est l'homme. Ainsi, d'aprs Marx,
l'tat et la socit forment une unit, mais, cette unit, c'est l'tat
seul. Si Marx avait unifi l'tat et la socit et que _cette unit ft
la socit_, les anarchistes n'auraient diffr avec lui que de peu de
chose. Car pour les anarchistes, la socit est tout simplement le
dveloppement de l'ensemble des relations entre individus naturellement
libres de toute puissance extrieure, constitue, autoritaire. Que Marx
ne comprenait pas l'tat de cette faon, cela ressort clairement de son
plan qui comportait l'tablissement et le maintien du socialisme,
c'est--dire la prise de possession du capital et son administration
publique par un pouvoir autoritaire, qui n'est pas moins autoritaire
parce qu'il est dmocratique au lieu d'tre patriarcal[72].

En effet, pourquoi se disputer lorsqu'on poursuit le mme but? Et si
cela n'est pas, quelle autre diffrence y a-t-il que celle que nous
avons fait ressortir? Je sais qu'on peut invoquer d'autres explications
de Marx afin de prouver sa conception et,  ce point de vue l, on
pourrait presque l'appeler le pre de l'anarchie. Mais cette conception
est en opposition complte avec sa principale argumentation. Aujourd'hui
on en agit avec Marx comme avec la Bible: chacun y puise, pour se donner
raison, ce qui lui convient, comme les croyants pillent les textes de la
Bible pour dfendre leurs propres ides.

Mais lorsque Rodbertus dclare que si jamais la justice et la libert
rgnent sur terre, le remplacement de la proprit terrienne et
capitaliste par la proprit collective du sol et des moyens de
production sera ncessaire et invitable[73], nous voudrions bien
connatre la diffrence entre lui et Marx, qui prconise la mme chose
comme base de toutes ses conceptions.

Vollmar le reconnat dans sa brochure sur le socialisme d'tat, mais il
prtend que _trotzdem_ (quand mme) ils se trouvent  un tout autre
point de vue que les socialistes d'tat: Leur caractre est
autoritaire, leurs moyens, pour autant qu'ils mnent  la solution, sont
si faibles que l'humanit pourrait attendre encore sa dlivrance durant
plusieurs sicles. Pour cette raison il qualifiait le socialisme d'tat
de tendance ennemie et affirmait mme que lorsqu'on prtend que la
social-dmocratie se rapproche de ce courant d'ides, cela signifie que
le socialisme renie ses principes fondamentaux, ment  son essence
intrinsque.

La rsolution suivante du Congrs du parti socialiste allemand  Berlin
exprima la mme chose: La dmocratie socialiste est rvolutionnaire
dans son essence, le socialisme d'tat est conservateur. Dmocratie
socialiste et socialisme d'tat sont des antithses irrconciliables.

Tout cela parat trs beau, mais ce que Liebknecht et Vollmar attribuent
au socialisme d'tat, nous le reprochons  leur dmocratie socialiste.
Il est vrai qu'ils parlent du soi-disant socialisme d'tat et
continuent comme suit: Le soi-disant socialisme d'tat, en tant qu'il a
pour but des rglementations fiscales, veut remplacer les capitalistes
privs par l'tat et lui donner le pouvoir d'imposer au peuple
travailleur le double joug de l'exploitation conomique et de
l'esclavage politique.

_Si duo faciunt idem, non est idem_ (si deux personnes font la mme
chose, ce n'est pas encore la mme chose); ce proverbe est bas sur la
grande diffrence qui peut exister dans les mobiles. Qu'une mesure soit
prise dans un but fiscal ou dans un autre but, cela reste quivalent
quant  la mesure prise. Ainsi, par exemple, ceux qui veulent augmenter
les revenus de l'tat avec les produits des chemins de fer, aussi bien
que ceux qui, pour des raisons stratgiques, croient  la ncessit de
l'exploitation des chemins de fer par l'tat et ceux qui trouvent que
les moyens gnraux de communication doivent appartenir  l'tat
voteront la reprise des chemins de fer par l'tat, tandis que ceux qui
admettent le principe mais se dfient de l'tat actuel, voteront contre.
Il nous parat que la phrase en tant qu'il a pour but des
rglementations fiscales peut tre supprime. Mais pourquoi parler de
socialisme d'tat lorsqu'on dsigne plutt le capitalisme d'tat?
Liebknecht remarque justement: Si l'tat tait le matre de tous les
mtiers, l'ouvrier devrait se soumettre  toutes les conditions, parce
qu'il ne saurait trouver d'autre besogne. Et ce soi-disant socialisme
d'tat, _qui est en ralit du capitalisme d'tat_, ne ferait
qu'augmenter dans de notables proportions la dpendance politique et
conomique; l'esclavage conomique augmenterait l'esclavage politique,
et celui-ci augmenterait et intensifierait l'esclavage conomique.

Cela n'est pourtant pas exprim sans parti-pris. Les socialistes de
toute cole combattent _ce socialisme d'tat_, et ainsi Vollmar et
Liebknecht, Rodbertus mme, peuvent se tendre la main: ce n'est pas sans
raison qu'on les traite aussi de capitalistes d'tat, et le mot
soi-disant joue le rle de paratonnerre pour dtourner l'attention.

Le socialisme d'tat dans le sens actuel est la _Verstaatlichung_[74]
pousse  l'extrme, la _Verstaatlichung_ des diffrentes branches de la
production, comme cela existe dj gnralement pour les chemins de fer
et ainsi que l'on a essay de le faire pour l'industrie du tabac. Petit
 petit on veut mettre un mtier aprs l'autre sous la dpendance de
l'tat, c'est--dire remplacer les patrons par l'tat, continuer le
mtier capitaliste, avec changement d'exploiteurs, mettre l'tat  la
place du capitaliste priv.

Voil comment s'exprime Liebknecht. Mais les social-dmocrates
veulent-ils autre chose? Si les lois ouvrires, proposes par la
fraction socialiste au Reichstag, taient admises, est-ce que l'tat ne
serait pas leur excuteur? Qu'on le veuille ou non, on serait forc
d'augmenter considrablement la comptence de l'tat. Lisez les _Fabian
Essays_[75] sur le socialisme et vous verrez que ce n'est autre chose
que du socialisme d'tat. Lisez ce qu'crit Lacy[76]: Le socialisme,
c'est la justice base sur la raison et fortifie par la puissance de
l'tat. Ou bien: Le socialisme est la doctrine ou thorie qui assure que
les intrts de chacun et de tous seront le mieux servis par la
subordination des intrts individuels  ceux de tous. En reconnaissant
que les intrts individuels ne peuvent tre assurs et confirms que
par l'autorit et la protection de l'tat, il considre l'tat comme
tant plac au-dessus de tous les individus. Mais si l'essence de l'tat
dpend de l'existence des individus et si sa solidit est soumise 
l'harmonie qu'il y a entre ses units individuelles, il faut qu'il
emploie son autorit de telle manire qu'il fasse disparatre toutes les
causes de discorde, d'ingalit et d'injustice. Lacy ne craint pas de
promettre  tous la plus grande somme de bonheur par la puissance et
l'autorit de l'tat. Et plus clairement encore il dit: Il n'existe
pas de prvention contre l'tat qui agit comme entrepreneur priv; mais
jamais ne se prsentera la ncessit que l'tat soit le seul
entrepreneur, en tant qu'une coopration fdralise rpondrait  tous
les besoins de justice et atteindrait plutt le but en accordant des
rcompenses convenables aux produits, c'est--dire en provoquant et en
soutenant l'individualisme. Les mines constituant une partie du pays,
peuvent tre la proprit de l'tat et exploites par lui, parce qu'il y
a une grande diffrence entre les mines et l'agriculture. Les chemins de
fer, routes ou canaux appartiendraient donc naturellement  l'tat et
seraient exploits par lui et l'tat crerait galement des lignes de
bateaux  vapeur faisant le service avec les colonies et les pays
trangers. Le commerce de l'alcool pourrait tre un monopole de l'tat
ainsi que la fabrication et la vente des matires explosibles, armes,
poisons et autres choses nuisibles  la vie humaine. tendue plus loin,
la possession par l'tat des moyens de production ne serait ni pratique
ni utile et n'est pas rclame par les principes du socialisme[77].

Parcourez l'opuscule de Blatchford, intitul _Merrie England_, qui est
crit d'une manire attrayante, simple et aura beaucoup d'influence
comme brochure de propagande. L'auteur en arrive  demander un monopole
assurant  l'ouvrier la jouissance de tout ce qu'il produit. Mais
comment le faire autrement que par un monopole d'tat?

Il me semble, du reste, que le socialisme d'tat et le socialisme
communal ne possdent nulle part plus de dfenseurs qu'en Angleterre.

Tout cela n'est-il pas du socialisme d'tat rclam par des
social-dmocrates? Tous les barrages qu'on voudra lever seront
inutiles. Une fois engag sur cette pente, on doit glisser jusqu'au bout
et on en fera l'exprience de gr ou de force.

Le soi-disant socialisme d'tat, en tant qu'il s'occupe de rformes
sociales ou de l'amlioration de la situation des classes ouvrires, est
un systme de demi-mesures, qui doit son existence  la peur de la
social-dmocratie. Il a pour but, par de petites concessions et toutes
sortes de demi-moyens, de dtourner la classe ouvrire de la
social-dmocratie et de diminuer la force de celle-ci. Voil ce que dit
la rsolution du congrs du parti  Berlin. Mais la social-dmocratie,
qui poursuit au Reichstag la ralisation du programme pratique, n'est en
ralit autre chose qu'un systme de demi-mesures. N'agrandit-on pas
ainsi la comptence de l'tat actuel? Qui donc, si ce n'est l'tat, doit
excuter les rsolutions, ds que les diverses revendications sont
ralises? On sait que la fraction socialiste du Reichstag allemand a
prsent un projet de loi de protection. En supposant qu'il et t
admis dans son ensemble, l'on n'aurait eu que des demi-rformes. Le
systme capitaliste n'aurait pas t attaqu. Et quelle est alors,
diantre! la diffrence entre socialistes d'tat poursuivant
l'amlioration de la situation des classes ouvrires, et
social-dmocrates qui font la mme chose? La raison pour laquelle les
socialistes d'tat prconisent ces rformes n'a rien  y voir.

La social-dmocratie n'a jamais ddaign de rclamer de l'tat, ou de
s'y rallier, quand taient proposes par d'autres, les rformes tendant
 l'amlioration de la situation de la classe ouvrire sous le systme
conomique actuel. Elle ne considre ces rformes que comme de petits
acomptes qui ne pourront la dtourner de son but: la transformation
socialiste de l'tat et de la socit.

Les libraux progressistes disent absolument la mme chose: Soyez
reconnaissants mais non satisfaits; acceptez ce que vous pouvez obtenir
et considrez-le comme un acompte. Vraiment, alors il est inutile d'tre
social-dmocrate.

Rien d'tonnant qu'une telle rsolution ft accepte par les deux
partis, que Liebknecht et Vollmar s'y ralliassent, car elle tourne
adroitement autour du principe.  proprement parler, elle ne dit rien,
mais avec des rsolutions aussi vagues et sans signification on n'avance
gure par rapport au principe. Seulement on a sauv, aux yeux de
l'tranger, le semblant d'unit du Parti allemand. Mais les ides se
dveloppent et nous croyons que la question du socialisme d'tat prendra
bientt une place prpondrante dans les discussions. Et si la
social-dmocratie n'choue pas sur le rocher du socialisme d'tat, ce
sera grce aux anarchistes. Tous nous nous sommes inclins plus ou moins
devant l'autel o trnait le socialisme d'tat; mais dans tous les pays
la mme volution se produit maintenant; reconnaissons honntement que
ce sont les anarchistes qui nous ont arrts pour la plupart et nous ont
dbarrasss du socialisme d'tat. Personnellement, je me suis aperu peu
 peu que mes principes socialistes, models d'aprs Marx et le Parti
allemand, taient en ralit du socialisme d'tat et loin d'en rougir je
le reconnais; je les ai renis parce que j'ai la conviction qu'ils
constituaient une ngation du principe de libert. Je puis donc
facilement me placer au point de vue des socialistes parlementaires, qui
sont ou deviendront socialistes d'tat, et j'ai la conviction que les
vnements les forceront  rompre  jamais avec leurs ides ou  devenir
franchement des socialistes d'tat.

On a donc obtenu un nettoyage et nous soumettons  l'examen de tous
l'ide de Kropotkine: Si l'on veut parler de lois historiques, on
pourrait plutt dire que l'tat faiblit  mesure qu'il ne se sent plus
capable d'enrichir une classe de citoyens, soit aux dpens d'une autre
classe, soit aux dpens d'autres tats. Il dprit ds qu'il manque  sa
mission historique. Rveil des exploits et affaiblissement de l'ide de
l'tat sont, historiquement parlant, deux faits parallles.

Nous avons donc un socialisme autoritaire et un socialisme libertaire.

Le choix devra se faire entre les deux.

tre libre est une conception gnrale qui ne signifie rien en
elle-mme. On doit toujours tre libre en quelque manire. Mais la
libert est en soi-mme une chose vide, ngative. La libert est
l'atmosphre dans laquelle on veut vivre. La libert c'est l'enveloppe.
Et son contenu? Doit tre l'galit.

Ces deux termes se compltent, forment en quelque sorte une dualit.
L'galit porte en soi la libert, car ingalit signifie arbitraire et
esclavage. La libert sans galit est un mensonge. Il ne peut tre
question de libert que lorsqu'on est compltement indpendant sous le
rapport conomique. Tous ceux qui sont indpendants de la mme manire
et arms des mmes moyens de pouvoir, sont libres parce qu'ils sont
gaux.

Le socialisme prtend qu'il y a une triple libert:

1 Une libert conomique ou la libre participation aux moyens de
travail;

2 Une libert intellectuelle, ou la libert de penser librement;

3 Une libert morale, ou la facult de dvelopper librement ses
penchants.

Aprs des sicles de lutte, les deux dernires sont reconnues comme
droits abstraits par la majorit des peuples civiliss et instruits,
mais elles sont compltement annihiles par l'absence de libert
conomique, la clef de vote de la libert proprement dite.

Pourquoi changer de joug si cela ne sert  rien?

Bakounine le dit fort  propos: Le premier mot de l'mancipation
universelle ne peut tre que la _libert_, non cette _libert_ politique
bourgeoise tant prconise et recommande comme un objet de conqute
pralable par M. Marx et ses adhrents, mais la _grande libert humaine_
qui, dtruisant les chanes dogmatiques, mtaphysiques, politiques et
juridiques dont tous se trouvent aujourd'hui accabls, rendra  tous,
collectivits aussi bien qu'individus, la pleine autonomie, le libre
dveloppement, en nous dlivrant une fois pour toutes de tous
inspecteurs, directeurs et tuteurs.

Le second mot de cette mancipation, c'est la _solidarit_, non la
solidarit marxienne, organise de haut en bas par un gouvernement
quelconque et impose, soit par ruse, soit par force, aux masses
populaires; non cette solidarit de tous qui est la ngation de la
libert de chacun et qui par l-mme devient un mensonge, une fiction,
ayant pour doublure relle l'esclavage, mais la solidarit qui est au
contraire la confirmation et la ralisation de toute libert, prenant sa
source non dans une loi politique quelconque mais dans la propre nature
collective de l'homme, en vertu de laquelle aucun homme n'est libre, si
tous les hommes qui l'entourent et qui exercent la moindre influence sur
sa vie, ne le sont galement.

Et la solidarit a comme bases essentielles l'_galit_, le _travail
collectif_, devenu obligatoire pour chacun, non par la force des lois
mais par la force des choses, la _proprit collective_, pour guider
l'exprience, c'est--dire la pratique et la science de la vie
collective, et, pour but final, _la constitution de l'humanit_, par
consquent la ruine de tous les tats.

Le socialisme autoritaire prsuppose toujours une camisole de force
servant  dompter les insoumis, mais, quand la chose est juge
ncessaire, on laisse rentrer par la porte de derrire ceux qui avaient
t jets par la porte de devant.

La plus forte condamnation de ce socialisme-l, ce sont ses institutions
de police socialiste, de gendarmerie socialiste, de prisons socialistes?
Car il est absolument gal, lorsqu'on n'a aucune envie d'tre apprhend
au collet, de l'tre par un agent de police socialiste ou par un agent
de police capitaliste; de comparatre devant un juge socialiste ou
capitaliste lorsqu'on ne veut pas avoir affaire aux juges; d'tre
enferm dans une prison socialiste ou capitaliste, lorsqu'on ne veut pas
tre emprisonn. Le titre n'y fait rien, le fait seul importe et il n'y
a rien  gagner au changement de nom.

Avec le mot rpublique ne disparat pas encore le danger de tyrannie.
Il y a quelques annes nous avons vu  Paris un congrs ouvrier dissous
par la police, pour la seule raison que l'on craignait les tendances
socialistes de l'assemble. Est-ce que ces ouvriers voyaient une
diffrence  tre disperss par la police rpublicaine ou par les
gendarmes impriaux? Que chaut au meurt-de-faim que la France ait un
gouvernement rpublicain? Qui ne se rappelle l'effroyable drame de la
famille Hayem  Paris: un pre, une mre et six enfants s'asphyxiant
pour en finir avec leur vie de privations et de misre, le mme jour o
Paris tait en liesse et illumin pour la fte du 14 Juillet,
commmorative de la prise de la Bastille? Il importe peu au pauvre qu'il
y ait des employs rpublicains, des receveurs rpublicains, mettant la
main sur le peu qu'il possde lorsqu'il ne paie pas les contributions;
qu'il y ait des huissiers rpublicains qui, aprs avoir tout vendu, le
mettent  la porte; qu'il y ait des gendarmes rpublicains qui
l'arrtent comme vagabond lorsque la crise industrielle l'empche de
gagner sa vie; qu'il y ait des soldats rpublicains qui le fusillent
lorsqu'il lutte par la grve; que lui fait que tout soit rpublicain,
mme l'hpital o il crve de misre, mme la prison o l'on a inscrit
cette ironique devise: Libert, galit, fraternit!

Voici du reste la dclaration faite par les socialistes au Parlement
belge: tant donn qu'un gouvernement socialiste serait oblig de
maintenir un corps de gendarmes pour arrter les malfaiteurs de droit
commun, nous ne voulons pas voter contre le budget et nous devons nous
abstenir (Sance du 8 mars 1895. mile Vandervelde).

Il me semble que le socialisme autoritaire ne peut se passer d'une telle
espce de camisole de force.

Mais que ferez-vous des fainants, des insoumis? nous dit-on.

En premier lieu, leur nombre sera restreint dans une socit o chacun
pourra travailler selon son caractre et ses aptitudes, mais s'il en
reste encore, je prfrerais les entretenir dans l'inaction, plutt que
d'employer la force envers eux. Faites-leur sentir qu'ils ne mangent en
ralit que du pain de misricorde car ils n'aident pas  la production,
faites appel  leur amour-propre,  leur sentiment d'honneur, et presque
tous deviendront meilleurs; si, malgr tout, quelques-uns continuaient
une vie aussi dshonorante, ce serait la preuve d'un tat maladif qu'on
devrait tcher de gurir par l'hygine. Pourquoi spculer sur les
sentiments vils de l'homme et non sur ses bons sentiments? Par
application de la dernire mthode, on arriverait pourtant  de tout
autres rsultats qu'avec la premire.

Quant  moi, je suis convaincu qu'il n'y aura pas d'amlioration  cette
situation tant qu'existera la famille, dans l'acception que l'on donne
actuellement  ce mot. Chaque famille forme pour ainsi dire un groupe
qui se pose plus ou moins en ennemi vis--vis d'un autre groupe.
Longtemps encore on pourra prcher la fraternit; tant que les enfants
ne verront pas par l'ducation collective qu'ils appartiennent  une
seule famille, ils ne connatront pas la fraternit. Rgle gnrale, les
parents sont les pires ducateurs de leurs propres enfants. Je pourrais
citer des exemples d'excellents ducateurs pour les enfants des autres
donnant une trs mauvaise ducation  leurs propres enfants.

Les enfants, aussi longtemps qu'ils prennent le sein, resteraient sous
la surveillance de la mre, aprs quoi ils seraient levs
collectivement, sous la surveillance des parents. Nous ne voulons point
d'orphelinats ou d'tablissements o les enfants soient enferms
derrire d'paisses murailles, sans connatre les soins familiaux; non,
tout ce qui sent l'hospice doit tre banni. Il faut des institutions
accessibles  tous, et surveilles constamment par la communaut. Et
nous ne croyons pas que l'affection en soit exclue et que les enfants y
soient privs de la chaleur bienfaisante de l'amour.

Nous devons demander d'abord s'il existe quelque chose que l'on puisse
appeler amour maternel? si la soi-disant consanguinit a quelque valeur?
Supposons qu'aprs la naissance d'un enfant on remplace celui-ci par un
autre: la question est de savoir si la mre s'en apercevrait? S'il
existe une sorte de lien du sang, elle devrait le remarquer. Il n'y a
rien de tout cela. Quelqu'un qui s'est charg de soigner continuellement
un enfant, ne l'aime-t-il pas autant que si c'tait son propre enfant?
Nous ne parlons pas du pre, car l'amour paternel est naturellement tout
autre. Si l'enfant appartient  l'un des parents, c'est videmment  la
mre. Mme par rapport  l'amour maternel la question se pose si ce
n'est pas une suggestion, une imagination. Il existe videmment un lien
entre la mre et l'enfant, non parce qu'ils sont consanguins, mais parce
que la mre a toujours soign l'enfant. C'est une question d'habitude et
la tyrannie des habitudes et coutumes est encore plus grande que celle
des lois. (Songez par exemple  la puissance de la mode,  laquelle
personne n'est forc de se soumettre, mais  laquelle chacun obit.) Si
l'amour rend aveugle, c'est videmment parce qu'il a tort. Les parents
sont quelquefois tellement aveugls qu'ils ne voient pas les dfauts de
leurs enfants--quelquefois leurs propres dfauts--et ne font rien pour
les corriger. D'autres parents sont injustes envers leurs enfants pour
ne pas avoir l'air de les favoriser; cela aussi est blmable. Nous
pensons que le principe _mes enfants_, impliquant une ide de proprit
prive, devra disparatre compltement et faire place au principe: _nos
enfants_.

Mais il serait insens d'obliger les mres  se sparer de leurs
enfants, car par l on ferait natre dans le coeur maternel un sentiment
d'inimiti. Non, elles doivent en arriver, par suite d'une instruction
approprie,  se sparer de plein gr de leurs enfants et  comprendre
qu'elles-mmes ne pourraient jamais les entourer d'aussi bons soins que
la collectivit; par elle les enfants seraient mieux traits,
s'amuseraient davantage et comme, dans l'avenir, le nombre des mres
instruites et senses ne peut qu'augmenter, elles prouveront leur
vritable amour maternel en se proccupant plus du bien-tre de leur
enfant que de leur propre plaisir. Non par contrainte (car il est
probable que quelques-uns des partisans du principe s'y opposeraient ds
qu'on exercerait une contrainte quelconque), mais librement.

Ainsi encore pour d'autres choses.

Combien nous sommes redevables  l'initiative prive, pousse par
l'intrt! Kropotkine en a cit quelques exemples heureux, comme la
Socit de sauvetage, fonde par libre entente et initiative
individuelle. Le systme du volontariat y fut appliqu avec succs.
Autre exemple: c'est la Socit de la Croix-Rouge, qui soigne les
blesss. L'abngation des hommes et des femmes qui s'engagent
volontairement  faire cette oeuvre d'amour, est au-dessus de tout
loge. L o les officiers de sant salaris s'enfuient ainsi que leurs
aides, les volontaires de la Croix-Rouge restent  leur poste au milieu
du sifflement des balles et exposs  la brutalit des officiers
ennemis.

Pour l'autoritaire, l'idal, c'est le major du rgiment, le salari de
l'tat. Au diable donc la Croix-Rouge avec ses hpitaux hyginiques, si
les garde-malade ne sont pas des fonctionnaires! (Kropotkine.)

Ne voyage-t-on pas directement de Paris  Constantinople, de Madrid 
Saint-Ptersbourg, quoique plusieurs directions de chemins de fer aient
d contribuer  l'organisation de ces services internationaux? L'intrt
les a pousss  prendre de telles rsolutions et cela s'est organis
parfaitement sans ordres de suprieurs.

Aussi longtemps que le monde ne sera pas en tat de comprendre ces
choses-l et qu'elles devront tre imposes, elles ne pourront prendre
racine dans l'humanit.

Mettons donc la libre initiative au premier plan et surtout ne
l'anantissons pas, car ce serait un prjudice norme pour la socit.
Dans une assemble de gens bien levs, instruits, on ne commence pas
par dcrter des lois auxquelles on devra se soumettre; chacun sait se
conformer aux lois non crites qui nous disent de ne pas nous nuire
respectivement, et chacun agit en consquence. Les diverses forces et
tendances de la socit changeront toujours suivant les circonstances et
prendront de nouvelles formes. L'esprit de combinaison rassemblera des
lments non assortis. Le monde est une incessante division, un
changement, une transformation, c'est--dire un continuel devenir. Les
formes de la socit humaine possdent une force de croissance aussi
grande que les plantes dans la nature.

Personne ne constitue un tre isol et la comparaison de la socit au
corps humain n'est pas dnue de vrit. Lorsqu'un seul membre souffre,
tout le corps souffre. Une chose dpend de l'autre et les plus petites
causes ont parfois les plus grands effets, qui se font sentir partout.
Le tort qu'un individu se fait  lui-mme peut tre non seulement la
source de torts envers ses parents les plus proches, mais peut avoir
des suites dsastreuses pour le tout, pour la communaut.

L'tat et la socit ne sont pas deux cercles qui ont un seul point
central et dont les circonfrences ne se touchent pas, par consquent;
mais ils se compltent, dpendent l'un de l'autre, se transforment
continuellement. Parfois l'tat est un lien qui enserre la socit de
telle manire qu'il l'empche de se dvelopper. C'est le cas
aujourd'hui. L'tat peut avoir t pendant un certain temps une
transition ncessaire, sans qu'il soit ncessaire qu'il existe
ternellement. En certaines circonstances mme il peut avoir t un
progrs dont on n'a plus que faire maintenant.

Bakounine, dit galement, que l'tat est un mal, mais un mal
historiquement ncessaire, aussi ncessaire dans le pass que le sera
tt ou tard son extinction complte, aussi ncessaire que l'ont t la
bestialit primitive et les divagations thologiques des hommes. L'tat
n'est point la socit, il n'en est qu'une forme historique aussi
brutale qu'abstraite.

Actuellement nous nous loignons de l'tat dans lequel nous avons t
enchans pendant des sicles, et de plus en plus se forme en nous la
conviction: O l'tat commence, la libert individuelle finit, et vice
versa.

On rpondra: Mais cet tat, qui est le reprsentant du bien-tre
gnral, ne peut prendre  l'homme une partie de sa libert quand ainsi
il la lui assure toute. Si cela tait toujours vrai, comment expliquer
alors l'opposition que l'on fait  l'tat? Il s'agit en outre de savoir
si la partie que l'on cite ne constitue justement pas l'essence, le
commencement de la libert. Et ds que cela se prsente, on proteste
naturellement contre cette contrainte qui, sous l'apparence de garantir
la libert, la supprime.

L'tat, par son principe mme, est un immense cimetire o viennent se
sacrifier, mourir, s'enterrer toutes les manifestations de la vie
individuelle et locale, tous les intrts des parties dont l'ensemble
constitue prcisment la socit. C'est l'autel o la libert relle et
le bien-tre des peuples sont immols  la grandeur politique; et plus
cette immolation est complte, plus l'tat est parfait. J'en conclus, et
c'est une conviction, que l'empire de Russie est l'tat par excellence,
l'tat sans rhtorique et sans phrases, l'tat le plus parfait en
Europe. Tous les tats au contraire dans lesquels les peuples peuvent
encore respirer sont, au point de vue de l'idal, des tats incomplets,
comme toutes les autres glises, en comparaison de l'glise catholique
romaine, sont des glises manques. (Bakounine.)

L'tat doit donc tre tout ou il devient rien, et ne constitue qu'une
phase d'volution prdestine  disparatre. L'expression employe  ce
sujet par Bakounine est spirituelle; il dit: Chaque tat est une glise
terrestre, comme toute glise,  son tour, avec son ciel, sjour des
bienheureux et ses dieux immortels, n'est rien qu'un cleste tat.

Qui prtendra que l'tat ne se dissoudra pas un jour dans la socit,
qu'un temps ne viendra pas o les individus se dvelopperont librement
sans nuire  la libert? Si la conscience et la vie individuelle
constituent une partie intgrale de l'homme, cette partie ne peut se
fondre dans la communaut, mais reste spare tout en donnant son
empreinte  l'individu. On ne peut non plus anantir le sentiment de
solidarit, car celui-ci galement se dveloppe chez l'individu.

Bakounine s'lve contre la prtention que la libert individuelle de
chacun est limite par celle des autres. Il y trouve mme en germe,
toute la thorie du despotisme. Et il le dmontre de la manire
suivante: Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les tres humains
qui m'entourent, hommes et femmes, sont galement libres. La libert
d'autrui, loin d'tre une limite ou la ngation de ma libert, en est au
contraire la condition ncessaire et la confirmation. Je ne deviens
libre vraiment que par la libert des autres, de sorte que plus nombreux
sont les hommes libres qui m'entourent et plus profonde et plus large
est leur indpendance, plus tendue, plus profonde et plus large devient
ma propre libert. C'est au contraire l'esclavage des hommes qui pose
une barrire  ma libert, ou, ce qui revient au mme, c'est leur
bestialit qui est une ngation de mon humanit, parce que, encore une
fois, je ne puis me dire libre vraiment que lorsque ma libert ou ce qui
veut dire la mme chose, lorsque ma dignit d'homme, mon droit humain,
qui consiste  n'obir  aucun autre homme et  ne dterminer mes actes
que conformment  mes convictions propres, rflchies par la conscience
galement libre de tous, me reviennent confirms par l'assentiment de
tout le monde. Ma libert personnelle ainsi confirme par la libert de
tout le monde s'tend  l'infini.

C'est jouer sur les mots. Libert absolue est une impossibilit. Du
reste, nous parlons de la libert d'hommes libres l'un envers l'autre.
Ne seront-ils jamais en conflit? Quoique le but consiste  viter tout
conflit, cela ne peut se raliser dans son entier et alors la libert de
l'un vaut autant que celle de l'autre. Bakounine ne dmolit pas cette
affirmation et lorsqu'il divise la libert en trois moments d'volution,
1 le plein dveloppement et la pleine jouissance de toutes les facults
et puissances humaines pour chacun par l'ducation, par l'instruction
scientifique et par la prosprit matrielle; 2 la rvolte de
l'individu humain contre toute autorit divine et humaine, collective et
individuelle, qu'il subdivise de nouveau en thorie du fantme suprme
de la thologie contre Dieu, c'est--dire l'glise, et la rvolte de
chacun contre la tyrannie des hommes, contre l'autorit tant
individuelle que sociale, reprsente et lgalise par l'tat, nous
pouvons le suivre. Nous croyons que la probabilit de conflit crot en
proportion du degr de dveloppement des individus.

Tchons maintenant d'avoir assez d'espace, assez de libert pour chaque
individu, de manire  ce qu'ils ne se heurtent pas et que chacun trouve
son propre terrain d'activit, et nous ferons disparatre une des
pierres d'achoppement de l'humanit. Il est facile de philosopher
l-dessus, mais dans la ralit on verra que la libert absolue est
impossible dans l'humanit et qu'il faut chercher une limite que chacun
puisse accepter pour sa libert personnelle; et si cette limite ne
convient pas, on doit en donner une autre ou prouver que l'on peut s'en
passer, mais alors on doit fournir de meilleurs arguments que les
phrases de Bakounine.

Ainsi, pour l'avenir, la question se pose: Quelle place l'individu
prendra-t-il dans la socit? Cette question sera dcisive, et il
vaudra toujours mieux l'attaquer en face.

Que de choses oublies parce qu'elles n'taient plus en corrlation avec
le monde moderne! Comme le dit Goethe: Tout ce qui nat vaut qu'il
disparaisse, c'est--dire rien n'est durable et tout ce qui nat porte
en soi le germe de sa dcomposition. Les formes et systmes suranns
s'anantissent, non parce qu'ils sont combattus par des arguments, mais
parce que de nouvelles situations sont nes auxquelles ils ne
s'adaptent pas et qui empchent par consquent leur viabilit. Dans la
lutte pour la vie plusieurs croyances n'existent plus et celles-l
seules se sont maintenues qui ont pu s'adapter aux situations nouvelles.
Si l'homme a besoin d'une religion--et il y a des gens qui prtendent
que l'homme est un animal religieux--et que les anciennes religions sont
malades, mourantes ou mortes, comme c'est le cas pour les religions
existantes, il nous faut une religion nouvelle s'adaptant aux nouvelles
situations. Impossible de prcipiter la marche de la nature: c'est un
enfant faible que celui qui nat avant terme.

Il en est de mme des systmes politiques et conomiques. Ils deviennent
suranns et  de nouvelles conditions de vie il faut de nouvelles formes
de vie.

Le dveloppement de la civilisation a t compar avec raison  une
spirale. L'humanit, en apparence, est arrte continuellement  la mme
hauteur, ou prend mme une direction rtrograde, et il faut du temps
avant de constater qu'elle ait avanc. Mais d'habitude, elle avance
toujours car nous voyons l'horizon se dplacer continuellement.

Progrs signifie plus de savoir intellectuel, plus de puissance
matrielle, plus d'homognit dans la morale et dans la socit.

Il y a au monde deux principes: _autorit_ et _libert_.

L'un se retrouve dans le socialisme autoritaire, l'autre dans le
socialisme libertaire.

Nous appelons socialiste d'tat celui qui prconise des rformes tendant
 augmenter et agrandir la comptence de l'tat dans la socit
existante. C'est ce que font les social-dmocrates qui prennent
l'Allemagne comme modle; voil pourquoi nous avons le droit de les
classer sous cette rubrique.

Le socialisme libertaire veut le groupement libre des hommes qui, par
leurs intrts, sont pousss  se runir afin de cooprer au mme idal,
mais qui gardent la libert, instantane pour ainsi dire, de se retirer
de cette coopration.

L'esprit de fraternit et de solidarit n'animera et pntrera
l'humanit que lorsqu'elle aura pris comme base l'galit, comme forme
la libert.

NOTES:

[30] Ce chapitre a paru dans _la Socit nouvelle_, mais il est rvis
et augment.

[31] Voir _Socit nouvelle_, 1891.

[32] Voir _Socit nouvelle_, 1894.

[33] _Neue Zeit_ 1895, Erster Band.

[34] _Der Klassenkampf in der deutschen Sozialdemokratie_ von dr. Hans
Mller.

[35] Voyez les superbes pages sur les lections dans le roman de Georges
Renard. _La conversion d'Andr Savenay_.

Les parlementaires connaissent trs bien la corruption lectorale, mais
comme hommes pratiques ils en font usage  leur profit si c'est
possible. Leur thorie est: chacun son tour. C'est pour cela qu'ils
pratiquent le te-toi de l que je m'y mette.

[36] RICHARD CALWER, _Das kommunistische Manifest und die heutige
Sozial-demokratie_.

[37] _Oeuvres, Fdralisme. Socialisme et Antithologisme. Lettres sur
le Patriotisme. Dieu et l'tat._ Paris, Stock.

[38] Voir _De sociale Gids_, IIe anne, p. 346 et suiv.

[39] Voir _La Socit nouvelle_, anne 1894, t. I, p. 607.

[40] Nous regrettons amrement de devoir infliger  nos lecteurs cet
indigeste morceau de littrature social-dmocrate. Mais il le faut.

[41] Voir _Neue Zeit_, 1894-1895, no 10, pp. 262 et suiv.

[42] _Neue Zeit_ XIII, tome 2.

[43] La foi du charbonnier.

[44] Voir _Neue Zeit_, 1894-1895, n 9, pp. 278 et suiv.

[45] _Revue socialiste_, juillet-dcembre 1872, p. 490.

[46] Lire la brochure de M. Edmond Picard: _Comment on devient
socialiste_. Cette brochure aurait trs bien pu tre crite par un
radical malgr son titre socialiste. M. Picard y dit, en passant, qu'il
veut l'abolition de la proprit prive. Et il ajoute: J'y crois,  ce
paradis terrestre, comme les chrtiens  leur idal cleste.

[47] Voici,  titre documentaire, le programme agricole des socialistes
belges, adopt au Congrs national des 25-26 dcembre 1893:

1 Rorganisation des comices agricoles:

_a_. Nomination des dlgus en nombre gal par les propritaires, les
fermiers et les ouvriers;

_b_. Intervention des comices dans les contestations collectives et
individuelles entre les propritaires, les fermiers et les ouvriers
agricoles.

2 Rglementation du contrat de louage:

_a_. Fixation du taux des fermages par des comits d'arbitrage ou par
les comices agricoles rforms;

_b_. Indemnit au fermier sortant pour la plus value donne  la
proprit;

_c_. Participation du propritaire dans une mesure plus tendue que
celle fixe par la loi aux pertes subies par le fermier;

_d_. Suppression du privilge du propritaire;

3  Assurance par les provinces et rassurance par l'tat contre les
pizooties, les maladies des plantes, la grle, les inondations et
autres risques agricoles;

4 Organisation par les pouvoirs publics d'un enseignement agricole
gratuit. Cration ou dveloppement de fermes modles et de laboratoires
agricoles;

5 Organisation d'un service mdical  la campagne;

6 Rforme de la loi sur la chasse. Droit pour le locataire de dtruire
en toute saison les animaux nuisibles  la culture;

7 Intervention des pouvoirs publics dans la coopration agricole pour:

_a_. L'achat de semences et d'engrais;

_b_. La fabrication du beurre;

_c_. L'achat et l'exploitation en commun de machines agricoles;

_d_. La vente des produits;

_e_. L'exploitation collective des terres.

[48] Comme on le sait, le parlement allemand a rejet ce projet de loi.

[49] Voir _la Socit Nouvelle_, 10 anne, t. II, p. 26.

[50]_Das Elend der Philosophie. Antwort auf Proudhon's Philosophie des
Elends_, von KARL MARX, 1885.

Du reste, on retrouve non seulement cette question mais encore les noms
dans les _Principes du Socialisme, manifeste de la dmocratie au XIXe
sicle_, par VICTOR CONSIDRANT.

[51] Die neue Zeit XIII tome I, _Marx et Engels, le couple anarchiste_,
par Kautsky.

En parlant de la rvolution en permanence, il dit que Marx n'a pas
voulu la rvolution perptuelle pour la rvolution, car il ajoute les
mots suivants: les petits bourgeois veulent clore la rvolution
aussitt que possible, mais notre intrt et notre tche est de faire la
rvolution permanente, jusqu'au moment o les classes plus ou moins
possdantes seront chasses du pouvoir, o le proltariat aura conquis
le pouvoir et o l'association des proltaires non seulement dans un
seul pays, mais dans tous les pays du monde entier, sera affranchie de
toute concurrence et concentrera toutes les forces productives.

Naturellement, mais personne ne veut la rvolution pour la rvolution
elle-mme, chacun sait que la rvolution n'est qu'un moyen et non pas le
but.

Mais le point de vue de Marx en ce temps-l fut bien autre que celui de
nos social-dmocrates parlementaires et rformateurs d'aujourd'hui.

[52] Comme cette raillerie concorde peu avec son ide de faire de la
conqute du pouvoir politique le but principal du parti. Car comment
raliser cet idal sans l'inluctable litanie?

[53] Voir le _Protokoll der Verhandlungen des Parteitages der
Sozial-demokratischen Partei Deutschlands zu Berlin_, pp. 175-176.

[54] Dans la _Revue Socialiste_ de mars 1895, M. Jaurs crit: En fait,
le collectivisme que nous voulons raliser dans l'ordre conomique
existe dj dans l'ordre politique. Donc, ce que veulent ces messieurs,
c'est la centralisation politique autant qu'conomique.

[55] _La Conqute du pain_, p. 74.

[56] _Sozial-demokratische Bibliothek, I. Gesellschaftliches und
Privateigenthum_, von E. BERNSTEIN, pp. 27-29.

[57] Les radicaux bourgeois voient avec satisfaction les socialistes
devenir de plus en plus mallables. Aussi M. Georges Lorand, un radical
perspicace, crivit-il, aprs ce congrs, que les social dmocrates
allemands agissaient sagement et que,  peu de chose prs, les radicaux
pourraient trs bien adhrer  leur programme. Cela ne prouve-t-il pas
abondamment qu'il y a quelque chose de pourri dans la
social-dmocratie?

Un autre radical, M. mile Fron, crit dans la _Rforme_ du 30 mars
1895: Il y a vingt-neuf dputs socialistes qui ont, sur presque toutes
les rformes pratiques et immdiatement ralisables, le mme programme
que les progressistes. L'accord n'existe pas sur le collectivisme, c'est
entendu. Encore faut-il dire que plus on avance et plus ce qu'il y avait
d'excessif et d'absolu dans le collectivisme du parti ouvrier se corrige
et s'assouplit aux ncessits de la pratique des choses. Mais sans qu'il
soit mme ncessaire d'insister sur ce point, il reste acquis que
dputs socialistes et dputs progressistes seront d'accord sur la
plupart des rformes immdiatement ncessaires. Ce n'est pas encore
l'annexion du parti socialiste, mais peu s'en faut. L'volution du
socialisme promet!

[58] De cela je puis parler en connaissance de cause. Dans le
_Vorwaerts_ on se refuse  toute discussion principielle avec ses
adversaires, on falsifie les textes et on calomnie de la plus impudente
faon.

[59] Dr T. DUEHRING. _Kritische Geschichte der Nationaloekonomie und des
Socialismus_, 3e d., pp. 557 et 558.

[60] BENEDICT FRIEDLAENDER. _Der freiheitliche Sozialismus im Gegensatz
zum Staatsknechtsthum der Marxisten_.

[61] C'est dj prouv par son attitude au dernier congrs de Breslau en
1896.

[62] _On liberty_.

[63] _Sozialdemokratische Zukunftsbilder_.

[64] Social-dmocrate, qui sous ce pseudonyme a critiqu le livre de M.
Richter.

[65] _Dieu et l'tat_.

[66] _On liberty._

[67] MILL, _On liberty_.

[68] _De Officio_.

[69] _De Republica_.

[70] _Social Statise_.

[71] _Principles of political economy_.

[72] BENJAMIN TUCKER, _Instead of a book_, pp. 375 et 376.

[73] _Das Kapital_ (_vierter sozialer Brief an Kirchmann_).

[74] Mise sous la dpendance de l'tat.

[75] Les _Fabian Essays_ sont une srie d'articles crits par les
membres d'une socit intitule _Fabian Society_.

[76] GEORGES LACY, _Liberty and Law_, p. 247.

[77] LACY, p. 293.




IV

LE SOCIALISME D'TAT DES SOCIAL-DMOCRATES ET LA LIBERT DU SOCIALISME
ANTI-AUTORITAIRE


Un mouvement n'est jamais plus pur, plus idologique qu' ses dbuts. Il
est inspir par des hommes de dvouement et de sacrifice, et nul
ambitieux ne le gte, car  y participer on a tout  perdre et rien 
gagner. On ne connat alors ni les compromis ni les intrigues, ni
l'esprit d'opportunisme, prt  accommoder les principes selon les
intrts. Un souffle bienfaisant de solidarit, de libert et de
fraternit anime tous les partisans de la mme cause, et ils sont encore
un de coeur, de pense et d'me.

Que l'on prenne n'importe quel mouvement, on y trouve toujours cette
priode idaliste pendant laquelle les individus sont susceptibles de
s'lever  un tel degr de hauteur qu'ils peuvent sacrifier tous leurs
biens, leur repos, mme leur vie. Ils sont des aptres prts, si les
circonstances l'exigent,  devenir des martyrs.

Tous les grands courants d'ides offrent d'ailleurs si on les prend 
leur naissance, des analogies singulires. Les points de ressemblance
entre le christianisme au commencement de notre re et le socialisme de
notre temps  son closion, sont si remarquables que l'observateur
historien doit en tre frapp. Dans leur origine comme dans leur
dveloppement, les mmes caractres se constatent et, toutes choses
changes, on peut dire en tudiant les tapes du premier: il en est
maintenant comme alors. On peut mme dans leur commune dgnrescence
observer les phnomnes identiques.

Le christianisme apporta un vangile pour les pauvres, les opprims et
les dshrits. Parmi les premiers chrtiens on ne trouve ni savants, ni
puissants, ni riches, mais seulement des ouvriers, des pcheurs et des
gueux. Ils peinaient pour subvenir  leurs besoins et c'tait aux heures
du repos, la journe finie, qu'ils allaient prcher leur doctrine sans
ambition d'en tirer profit. Aussi, quand, en traversant Jrusalem, on
demandait, dans les maisons des gens aiss et responsables, ce que
voulaient et ce qu'taient ces chrtiens--dont le nom seul tait  ce
moment une injure,--ceux qui taient interrogs rpondaient que les
chrtiens taient de pauvres hres au milieu desquels on ne trouvait
aucun personnage de rang ou de bonne famille.

N'en est-il pas ainsi dans le socialisme d'aujourd'hui?

Les socialistes, de nos jours, sont des proltaires, des pauvres,
mpriss par les savants et par les puissants, has et perscuts par
les gouvernants et le monde officiel. Leurs orateurs sont pour la
plupart des hommes qui ont beaucoup souffert, qu'on a chasss de
l'usine, de l'atelier, dont on a bris la carrire parce qu'ils avaient
des principes que les chefs et les patrons ne tolrent pas. Mais, malgr
les perscutions, ils continuent leur route et ils prchent leur
vangile avec la mme ardeur et la mme conviction que les anciens
chrtiens. Les perscutions mme ont t pour eux un moyen de triompher,
car, en les voyant souffrir et supporter leurs souffrances avec
rsignation et avec courage, beaucoup ont commenc  penser et 
tudier. Une conviction susceptible de donner tant de force  braver la
mort mme, devait tre quelque chose de bon et de beau. Ainsi souvent,
un Saul fanatique devient un Paul convaincu.

Lentement le christianisme triompha, ce ne fut qu'au commencement du
quatrime sicle qu'il fut si fort qu'un empereur habile, Constantin le
Grand--ainsi le nomme l'histoire, car l'histoire a t crite par des
chrtiens, sinon on le signalerait comme il le mrite, c'est--dire
comme un monstre cruel et lche--se convertit. Ce ne fut pas l un acte
de foi, mais un acte de politique.

Le christianisme tait pour lui le chemin qui menait au trne. Le monde
officiel suivit Constantin et la religion chrtienne devint religion
d'tat. Mais ds cette poque, les pieux, les vrais chrtiens voyaient
tout cela avec inquitude, ils comprenaient que lorsqu'un mouvement est
dtourn au profit d'un politique, ce mouvement est perdu. Un d'entre
ces hommes nous a lgu ces belles paroles: Quand les glises furent de
bois, le christianisme fut d'or, mais quand les glises furent d'or le
christianisme fut de bois. Nous pouvons dire que Constantin, en faisant
triompher l'glise chrtienne, a tu le christianisme et l'esprit de
Jsus-Christ. Naturellement les petites sectes, les vrais chrtiens
furent chasss comme hrtiques, il n'y avait plus de place dans
l'glise pour l'esprit de Jsus.

L'histoire ne se rpte-t-elle pas? pouvons-nous nous demander en
observant le dveloppement du socialisme. N'avons-nous pas vu que les
puissants de la terre se sont empars du socialisme ou bien qu'ils
veulent s'en emparer. Un politicien anglais ne disait-il pas, il y a peu
de temps: nous sommes tous des socialistes? M. de Bismarck s'est
dclar socialiste, tout comme le prdicateur de la cour de Berlin, M.
Stcker. L'empereur Guillaume II a commenc sa carrire en se donnant
des airs de socialiste, il a mme sembl un moment, que ce prince voult
jouer le rle d'un nouveau Constantin. Le pape aussi, le chef du corps
le plus ractionnaire du monde, de l'glise catholique, a donn une
encyclique dans laquelle il se rapprochait du socialisme. Chaque jour
enfin on entend dire de M. X ou de M. Y qu'il s'est dclar socialiste.
Kropotkine a trs bien caractris ces gens-l, quand il a crit: Il se
constituait au sein de la bourgeoisie, un noyau d'aventuriers qui
comprenaient que, sans endosser l'tiquette socialiste, ils ne
parviendraient jamais  escalader les marches du pouvoir. Il leur
fallait donc un moyen de se faire accepter par le parti sans en adopter
les principes. D'autre part, ceux qui ont compris que le moyen le plus
facile de matriser le socialisme c'est d'entrer dans ses rangs, de
corrompre ses principes, de faire dvier son action, faisaient une
pousse dans le mme sens.

Cependant il y a peut-tre plus de danger pour nous dans la politique de
ces hommes qui se disent tous des socialistes, peut-tre mme les
_vrais_ socialistes, et en acceptent l'tiquette que dans une politique
qui consisterait  se montrer tels qu'ils sont, c'est--dire, des
ennemis du socialisme, car de la premire manire, ils trompent des gens
simples qui pensent que le nom et le principe sont toujours chose
conforme.

Et que voulait-on ainsi? Le socialisme d'tat, ainsi que Constantin et
les siens voulaient le christianisme religion d'tat. Les deux tendances
sont tatistes, c'est--dire prtendent faire de l'tat une providence
terrestre omnipotente, rglant tout: les affaires matrielles aussi bien
que les affaires spirituelles.

Le dveloppement de ces deux mouvements fut aussi le mme. Les chrtiens
eurent leurs conciles o les vques venaient de partout dlibrer
ensemble pour tablir les dogmes ncessaires au salut des croyants. Les
socialistes ont leurs congrs o leurs chefs viennent de partout, pour
dlibrer ensemble, rgler leur tactique et suivre le mme chemin qui
doit conduire le proltariat au salut. Ils sont exclusivistes et
intolrants, comme le furent les chrtiens, et on se tue  cause d'une
seule lettre. Un exemple remarquable en va donner la preuve.

Au concile de Nice on discutait pour savoir si le fils est semblable au
pre (homoousios) ou bien si le fils est identique au pre
(homoousios). On avait deux sectes, les homoousio et les homoousio,
se dvorant entre elles pour une lettre, pour un _i_.

Au Congrs socialiste de Londres, on discutait la question de l'action
politique. Les uns disaient: l'action politique est le salut pour les
ouvriers, c'est la seule mthode pour conqurir les pouvoirs publics.

Les autres disaient: _l'action_ politique n'est autre que _l'auction_
politique, la corruption, l'intrigue, le moyen pour les ambitieux de
monter sur le dos des ouvriers. Pensez  Tolain,  d'autres encore.
Ainsi, on avait deux sectes combattant entre elles pour une seule lettre
pour un _u_. Cette ressemblance n'est-elle pas curieuse?

Donc le mme esprit d'intolrance et de sectarisme domine les deux
mouvements, et c'est pour cela que tous les sicles pendant lesquels ils
se sont tous dvelopps ont pass sans exercer une favorable influence
sur la marche de l'humanit, dont on pourrait presque dsesprer qu'elle
se puisse manciper des prjugs.

Mais heureusement, maintenant comme auparavant, l'hrsie est le sel du
monde, propre  le sauver des ides troites et bornes, et les
hrtiques sont encore les promoteurs du progrs.

 ses dbuts, le christianisme fut rvolutionnaire, et qui le fut plus
que Jsus lui-mme qui chassait les marchands et les banquiers de la
synagogue et disait ne pas tre venu apporter la paix, mais le glaive?
Toutefois, quand le christianisme devint la religion officielle,
l'esprit rvolutionnaire l'abandonna.

Jadis aussi, les anciens socialistes et ceux qui sont rests tels
disaient: La prochaine rvolution ne doit plus tre un simple
changement de gouvernement suivi de quelques amliorations de la machine
gouvernementale, elle doit tre la _Rvolution Sociale_. Mais
maintenant, l'esprit rvolutionnaire va diminuant. Les chefs du
socialisme esprent arriver au pouvoir; ds lors ils tendent  devenir
conservateurs, tant eux-mmes l'autorit future, ils deviennent tout
naturellement autoritaires.

Ainsi, christianisme et socialisme ont sacrifi les principes  la
tactique, l'un et l'autre sont devenus tatistes,  la religion d'tat
rpond le socialisme d'tat. Et la tristesse est grande  voir ceux qui
combattaient autrefois avec ardeur, renier leur pass et devenir des
radicaux et des rformateurs.

Mais avant d'aller plus loin, avant de dire: ceux-ci ou ceux-l sont ou
ne sont pas des socialistes, comme on le fait en niant le socialisme des
anarchistes, il est ncessaire de savoir ce que c'est que le socialisme.
N'est-il pas essentiel, si on veut discuter avec profit, de dfinir la
chose mme qu'on discute?

Le principe fondamental du socialisme fut ds l'origine celui qui
posait la ncessit d'abolir le salariat, et la proprit individuelle,
proprit du sol, des habitations, des usines, des instruments de
travail, le principe de la socialisation des moyens de production. Ce
qui caractrisait le socialiste, tait d'admettre la ncessit de
supprimer la proprit individuelle, source de l'esclavage conomique et
moral, et cela non dans deux cents, cinq cents ou mille annes, mais ds
aujourd'hui. La propagande socialiste se faisait en vue de prparer
l'expropriation lors de la rvolution prochaine.

Il semble dsormais que plusieurs socialistes veuillent renvoyer cette
suppression de la proprit individuelle ainsi que l'expropriation aux
calendes grecques. Ils s'occupent de rformes ralisables dans l'tat de
la socit actuelle et dans son cadre mme et ils considrent ceux qui
restent fidles  cette ide de l'expropriation comme des rveurs et des
utopistes. Qu'entend-on dire, en effet? Quand nous serons les matres de
la machine gouvernementale et lgislative, nous amliorerons peu  peu
le sort des ouvriers. Tout ne se fait pas en une seule fois. Et Bebel
promettait: Quand nous aurons en main le pouvoir lgislatif, tout
s'arrangera bien. Ils oublient les paroles de Clara Zetkin au Congrs
de Breslau: Quand on veut dmocratiser et socialiser en gardant les
cadres actuels de l'tat et de la socit, on demande  la
social-dmocratie une tche qu'elle ne peut remplir. Qui veut
dmocratiser en conservant l'ordre existant, fait penser  celui qui
voudrait une rpublique avec un grand duc  la tte. Cependant cet
esprit d'autrefois, cet effort de trouver la quadrature du cercle domine
souvent[78]. Toutefois, Clara Zetkin n'a os tirer les consquences de
ses paroles et tout en estimant certains rvolutionnaires, elle trouve
leurs opinions abominables.

Quelles que soient ces opinions, il est vident que le principe de
l'abolition de la proprit individuelle fut celui qui permettait de
distinguer les socialistes des dfenseurs de l'ordre.

Consultons maintenant les dictionnaires des savants et voyons la
dfinition qu'ils donnent du socialisme:

_Webster_:

Une thorie, ou un systme de rformes sociales par lequel on aspire 
une reconstruction complte de la socit et  une distribution plus
juste du travail.

_Encyclopdie Amricaine_:

Le socialisme en gnral peut tre dfini comme un mouvement ayant pour
but de dtruire les ingalits des conditions sociales dans le monde,
par une transformation conomique. Dans tous les exposs socialistes on
trouve l'ide du changement de gouvernement, avec cependant cette
diffrence radicale que quelques socialistes dsirent l'abolition finale
des formes existantes de gouvernement et veulent l'tablissement de la
dmocratie pure, tandis que quelques autres prtendent donner  l'tat
une forme patriarcale en augmentant ses fonctions au lieu de les
diminuer.

_Encyclopdie de Meyer_:

Littralement, un systme d'organisation sociale; gnralement une
dfinition de toutes les doctrines et aspirations qui ont pour but un
changement radical de l'ordre social et conomique existant maintenant
et son remplacement par un ordre nouveau, plus en harmonie avec les
dsirs de bien-tre gnral et le sentiment de justice que ne l'est
l'ordre actuel.

_Encyclopdie de Brockhaus_:

Le socialisme est un systme de coopration ou bien l'ensemble des plans
et doctrines ayant pour but la transformation entire de la socit
bourgeoise et la mise en pratique du principe du travail commun et de
l'quitable rpartition des biens.

_Chamber's Encyclopdie_:

Le nom donn  une classe d'opinions qui s'opposent  l'organisation
prsente de la socit et veulent introduire une nouvelle distribution
de la proprit et du travail dans laquelle le principe de coopration
organise remplacerait celui de la libre concurrence.

_Dictionnaire de la langue franaise par Littr_:

Un systme qui offre un plan de rforme sociale, subordonne aux
rformes politiques. Le communisme, le mutualisme, le Saint-Simonisme,
le Fouririsme sont des socialismes.

_Dictionnaire de l'Acadmie Franaise_:

La doctrine de ceux qui dsirent un changement des conditions de la
socit et qui la veulent reconstruire sur des bases tout  fait
nouvelles.

_Dictionnaire encyclopdique de Cassel et C_:

Le socialisme scientifique embrasse.

1 _Le collectivisme_: un tat idaliste socialiste de la socit, dans
lequel les fonctions du gouvernement embrasseraient l'organisation de
toutes les industries du pays. Dans un tat collectiviste chacun serait
un fonctionnaire de l'tat et l'tat un avec le peuple entier.

2 _L'anarchisme_: (une ngation du gouvernement et non pas une
suppression de l'ordre social) veut garantir la libert individuelle
contre sa violation par l'tat dans la communaut socialiste. Les
anarchistes sont diviss en Mutualistes, qui cherchent  atteindre leur
but par des banques d'change et par la libre concurrence, et en
Communistes, qui ont pour devise: chacun selon sa capacit, chacun selon
ses besoins.

_Nouveau dictionnaire de Paul Larousse_:

Systme de ceux qui veulent transformer la proprit au moyen d'une
association universelle.

Dans le livre de Hamon, paru aprs que j'avais crit ce chapitre, sur le
socialisme et le Congrs de Londres, on lit: socialisme--systme social
ou ensemble de systmes sociaux dans lesquels les moyens de production
sont socialiss; donc le caractre du socialisme est la socialisation
des moyens de production.

Quand on lit ces diverses dfinitions, on ne comprend pas du tout
pourquoi les anarchistes ne seraient pas des socialistes. La plupart des
dfinitions leur sont applicables aussi. Peu de temps avant le congrs
de Londres, le _Labour Leader_ publia un article de Malatesta dans
lequel celui-ci disait:

Nous, les communistes ou les collectivistes anarchistes, nous voulons
l'abolition de tous les monopoles; nous dsirons l'abolition des
classes, la fin de toute domination et exploitation de l'homme par
l'homme; nous voulons que le sol et tous les moyens de production, comme
aussi les richesses accumules par le travail des gnrations du pass,
deviennent la proprit commune de l'humanit par l'expropriation des
possesseurs actuels, de manire que les ouvriers puissent obtenir le
produit intgral de leur travail, soit par le communisme absolu, soit en
recevant chacun selon ses forces. Nous voulons la fraternit, la
solidarit et le travail en faveur de tous au lieu de la concurrence.
Nous avons prch cet idal, nous avons combattu et souffert pour sa
ralisation, il y a longtemps, et dans certains pays, par exemple
l'Italie et l'Espagne, bien avant la naissance du socialisme
parlementaire. Quel homme honnte dira que nous ne sommes pas des
socialistes?

Et continuant il dit: On peut dmontrer facilement que nous sommes
sinon les seuls socialistes, en tous cas les plus logiques et les plus
consquents, parce que nous dsirons que chacun ait non seulement part
entire de la richesse sociale mais aussi sa part du pouvoir social,
c'est--dire la facult de faire aussi bien que les autres sentir son
influence dans l'administration des affaires publiques. Il est absurde
de prtendre que les anarchistes qui veulent abolir la proprit
individuelle ne sont pas des socialistes. Au contraire, ils ont plus de
droit  se nommer ainsi que Liebknecht par exemple qui, dans un article
du _Forum_[79], s'est montr simple radical. Un journal anglais n'a-t-il
pas dit une fois aussi de M. Liebknecht et de son socialisme, que s'il
vivait en Angleterre, on l'appelerait simplement un radical et non pas
un socialiste? C'est vrai en effet, et chacun nous approuve aprs avoir
lu ce que Liebknecht a dit dans l'article que nous signalons.

Qu'est-ce que nous demandons?--crit-il.

La libert absolue de la presse; la libert absolue de runion; la
libert absolue de religion; le suffrage universel pour tous les corps
reprsentatifs et pour tous les pouvoirs publics, soit dans l'tat, soit
dans la commune; une ducation nationale, toutes les coles ouvertes a
tous; les mmes facilits  tous pour s'instruire, l'abolition des
armes permanentes et la cration d'une milice nationale, de sorte que
chaque citoyen soit soldat et chaque soldat citoyen; une cour
internationale d'arbitrage entre les nations diffrentes; des droits
gaux pour les hommes et les femmes,--une lgislation protectrice de la
classe ouvrire (limitation des heures de travail, rglementation
sanitaire, etc.) Est-ce que la libert personnelle, le droit de
l'individu peut tre garanti d'une manire plus complte que par ce
programme? Est-ce que chaque dmocrate honnte trouve quelque chose de
mauvais dans ce programme? Loin de supprimer la libert personnelle,
nous avons le droit de dire que nous sommes le seul parti en Allemagne
qui lutte pour les principes de la dmocratie.

Certainement, mais alors on est un parti dmocrate, et non un parti
dmocrate-socialiste. Quand les dmocrates peuvent accepter le programme
des socialistes, nous disons que les principes socialistes sont
escamots et que ceux qui acceptent ce programme cessent d'tre des
socialistes pour tre des radicaux. Liebknecht n'a-t-il pas dit lui-mme
qu'il veut la voie lgale? Il continue ainsi: par notre programme nous
avons prouv que nous aspirons  la transformation _lgale_ et
_constitutionnelle_ de la socit. Nous sommes des rvolutionnaires--sans
aucun doute--parce que notre programme veut un changement total et
fondamental de notre systme social et conomique, mais nous
sommes aussi des volutionistes et des rformateurs, ce qui
n'est pas une contradiction. Les mesures et les institutions que nous
rclamons sont dj ralises pour la plupart dans les pays avancs, ou
bien leur ralisation est sur le point d'aboutir; elles sont toutes en
harmonie avec les principes de la dmocratie et en tant pratiques,
elles constituent la meilleure preuve que nous ne sommes pas--comme on
nous a dpeints--des hommes sans cerveaux, mconnaissant les faits de la
ralit et allant casser leur tte contre les bastions de granit de
l'tat et de la socit.

Et ailleurs, dans une confrence donne  Berlin, en 1890 il disait:
Quand les dlgus des ouvriers au parlement auront la
majorit--quelle navet de croire  cette possibilit!--le
gouvernement sera oblig de consentir  leurs desiderata, et je constate
qu'il devra bien leur obir.

Il y a vingt ans, on niait qu'il y et une question sociale et on
considrait chaque social-dmocrate comme un lpreux; maintenant le
gouvernement se nomme socialiste et tous les partis ouvrent un concours
pour la solution de la question sociale. On dit que les conditions
dsires par nous peuvent tre ralises seulement par les moyens
rvolutionnaires et sanglants, car les riches ne cderont jamais
volontairement les moyens de production qu'ils ont en leur pouvoir.
C'est _une grande erreur_. Nos desiderata peuvent tre raliss de la
manire la plus pacifique. Nous voulons transformer les conditions
sociales actuelles qui sont mauvaises,  l'aide de rformes sages et
c'est pourquoi nous sommes le seul parti social rformateur. Nous
voulons viter la rvolution violente.

On voit que ces messieurs ont perdu le caractre rvolutionnaire que les
socialistes de toutes les coles ont eu toujours et partout, ils sont
devenus seulement des rformateurs persuads que le temps approche o
ils auront le pouvoir et dans leur imagination ils se croient dj
ministres, ambassadeurs, fonctionnaires grassement pays. Leur tactique
peut se rsumer dans cette formule: te-toi de l, que je m'y mette.

On fera bien de comparer ce langage avec celui d'autrefois, on saisira
ainsi la diffrence entre les socialistes rvolutionnaires et les
modrs d'aujourd'hui qui sont devenus des politiciens aspirant au
pouvoir et acceptant la socit actuelle. coutons Gabriel Deville, un
des thoriciens du parti social-dmocrate en France, dans son Aperu sur
le socialisme, introduction  son rsum du capital Karl Marx: Le
suffrage universel voile, au bnfice de la bourgeoisie, la vritable
lutte  entreprendre. On amuse le peuple avec les fadaises
politiciennes, on s'efforce de l'intresser  la modification de tel ou
tel rouage de la machine gouvernementale; qu'importe en ralit une
modification si le but de la machine est toujours le mme, et il sera le
mme tant qu'il y aura des privilges conomiques  protger; qu'importe
 ceux qu'elle doit toujours broyer un changement de forme dans le mode
d'crasement? Prtendre obtenir par le suffrage universel une rforme
sociale, arriver par cet expdient  la destruction de la tyrannie de
l'atelier, de la pire des monarchies, de la monarchie patronale; c'est
singulirement s'abuser sur le pouvoir de ce suffrage.

Les faits sont l: qu'on examine les deux pays o le suffrage universel
fonctionne depuis longtemps, favoris dans son exercice par une
plnitude de libert dont nous ne jouissons pas en France. Lorsque la
Suisse a voulu chapper  l'invasion clricale, lorsque les tats-Unis
ont voulu supprimer l'esclavage, ces deux rformes dans ces pays de
droit lectoral n'ont pu sortir que de l'emploi de la force; la guerre
du Sonderbund et la guerre de scession sont l pour le prouver.

Mais quand on est candidat au sige de dput, de telles dclarations
sont nuisibles au succs, et nous ne sommes pas surpris de voir le
candidat Deville abjurer solennellement les erreurs (?) de sa jeunesse.
Quant  la petite bourgeoisie, elle lui a pardonn ses violences
d'antan, car elle estime qu'un converti vaut mieux que cent autres qui
ont besoin de conversion.

Imaginez un candidat, qui aspire  la Chambre, et dise franchement aux
lecteurs: qu'on le dplore ou non, la force est le seul moyen de
procder  la rnovation conomique de la socit ... Les
rvolutionnaires n'ont pas plus  choisir les armes qu' dcider du jour
de la rvolution. Ils n'auront  cet gard qu' se proccuper d'une
chose, de l'efficacit de leurs armes, _sans s'inquiter de leur
nature_. Il leur faudra videmment, afin de s'assurer les chances de
victoire, n'tre pas infrieurs  leurs adversaires et, par consquent,
_utiliser toute les ressources que la science met  la porte de ceux
qui ont quelque chose  dtruire._ Sont mal venus  les blmer ceux qui
les forcent  atteindre leur niveau, qui, dans notre sicle dit
civilis, prsident aux boucheries humaines, rpandent le sang
priodiquement, et s'attachent  perfectionner les engins de
destruction.

Est-ce assez clair?

Les rvolutionnaires doivent utiliser toutes les ressources que la
science met  la porte de ceux qui ont quelque chose  dtruire, cela
veut dire que la chimie et en gnral la science donne aux ouvriers tout
ce dont ils ont besoin pour la destruction de la socit. C'est un appel
formel  la force,  la destruction et, si on voulait juger suivant la
loi criminelle, c'est  M. Deville qu'on donnerait une place sur le banc
des accuss.

Au temps dont nous parlons, le mme Deville ne voulait pas
perfectionner, mais supprimer l'tat qui n'est que l'organisation de la
classe exploitante pour garantir son exploitation et maintenir dans la
soumission ses exploits. Il voyait clairement que c'est un mauvais
systme pour dtruire quelque chose que de commencer par le fortifier.
Et ce serait augmenter la force de rsistance de l'tat que de favoriser
l'accaparement par lui des moyens de production, c'est--dire de
domination.

Et que font ces messieurs maintenant, sinon fortifier l'tat et
favoriser l'accaparement des moyens de production?

De mme M. Jules Guesde voulait dtruire l'tat. Dans son _Catchisme
socialiste_ qu'il abjure solennellement dsormais, il demandait d'une
faon formelle aux socialistes rformateurs de l'tat, s'il est, je ne
dis pas ncessaire, mais prudent de confondre sous une mme dnomination
des buts aussi diffrents que la libert, le bien-tre de tous et
l'exploitation du plus grand nombre par quelques-uns, poursuivis par des
moyens aussi diffrents que le libre concours des volonts et des bras
et la coercition en tout et pour tout? N'est-ce pas prter inutilement
le flanc  nos adversaires, pour qui le socialisme ne poursuit pas
l'mancipation de l'tre humain dans la personne de chacun des membres
de la collectivit, mais la conqute du pouvoir au profit d'une minorit
ou d'une majorit d'ambitieux, jaloux de dominer, de rgner, d'exploiter
 leur tour?

Consentira-t-il, maintenant qu'il a pris place dans les rangs de ces
ambitieux,  crire la mme chose? Nous lui disons: voyez votre image
dans le miroir du _Catchisme socialiste_ et dites-nous si vous n'tes
pas frapp de la ressemblance entre les ambitieux d'antan et le Guesde
d'aujourd'hui! Dites-nous si vous n'auriez pas de raison pour rougir de
vous-mme?

Mais combien le Parti Ouvrier a-t-il dgnr! ne lisons-nous pas encore
dans le programme du Parti Ouvrier, publi par Guesde et Lafargue: Le
Parti Ouvrier n'espre pas arriver  la solution du problme social par
la conqute du pouvoir administratif dans la commune. Il ne croit pas,
il n'a jamais cru que, mme dbarrasse de l'obstacle du pouvoir
central, la voie communale puisse conduire  l'mancipation ouvrire et
que,  l'aide des majorits municipales socialistes, des rformes
sociales soient possibles et des ralisations immdiates.

Le point de vue a chang et ils le voient bien maintenant. L'influence
des chefs du parti social-dmocrate allemand a t grande, car c'est en
se modelant sur lui que le parti ouvrier franais a dvi et il est all
plus loin encore, car la copie dpasse presque toujours l'original.

Est-ce que M. Jaurs n'a pas dit que l'essence du socialisme est d'tre
politique? Est-ce que M. Rouanet n'a pas dclar, dans la _Petite
Rpublique_, que la conqute du pouvoir public est le socialisme? Est-ce
qu'on n'a pas adopt au Congrs International Socialiste des
travailleurs et des Chambres syndicales ouvrires de Londres (1896) que
la conqute du pouvoir politique est LE MOYEN PAR EXCELLENCE par lequel
les travailleurs peuvent arriver  leur mancipation, 
l'affranchissement de l'homme et du citoyen, par lequel ils peuvent
tablir la Rpublique socialiste internationale?

La conqute du pouvoir et encore cette conqute, et toujours cette
conqute.

N'est-ce pas tout  fait la mme lutte qu'on a vue dans l'ancienne
Internationale? Grce au concours d'un dlgu australien,--on voit que
la dlgation d'Australie joue toujours un grand rle dans le mouvement
socialiste, puisque c'tait aussi le dlgu d'Australie, le docteur
Aveling, qui, au congrs de 1896, neutralisait par son vote toute la
dlgation britannique, compose de plus de 400 personnes!--Marx
l'emportait au congrs de la Haye en 1872, mais sa majorit fut si
minime qu'il voulut dominer l'Internationale en renvoyant le conseil
gnral  New-York. Naturellement ce remplacement fut la mort de
l'Internationale. L'histoire se rpte, a dit le mme Marx, une fois
comme tragdie, une seconde fois comme farce[80]. Nous voyons maintenant
la vrit de cette observation, car en dcidant que le prochain congrs
se tiendra en Allemagne, on a tu la nouvelle Internationale; en effet,
quel rvolutionnaire, quel libertaire pourra assister  un congrs en
Allemagne? Peut-tre verra-t-on l se rpter en grand la scne dont
nous avons t tmoin  Londres. Il y avait quatre dlgus franais,
les sieurs Jaurs, Millerand, Viviani et Grault-Richard, qui
dclaraient n'avoir pas de mandat, et venaient au congrs en leur
qualit de dputs socialistes, ce qui est, disaient-ils, un mandat
suprieur  tout autre. Leur programme lectoral leur tenait lieu de
mandat. Et parce qu'ils taient les amis des social-dmocrates
allemands, leur prtention exorbitante fut approuve par le congrs avec
l'aide de l'Australie, des nations(?) tchque, hongroise, bohmienne et
aussi de la Roumanie, de la Serbie, etc.

Figurez-vous que l'empereur d'Allemagne, Guillaume II, l'homme des
surprises, paraisse au congrs prochain,  Berlin, ou ailleurs en
Allemagne, et qu'il dise dans la sance de vrification des pouvoirs: je
n'ai pas besoin d'un mandat spcial, je suis l'empereur des Allemands et
par cela mme, je suis le reprsentant du peuple par excellence, j'ai un
mandat suprieur  tout autre, qu'est-ce que les dlgus allemands
diraient alors? Ils ont cr un antcdent trs dangereux, car la
logique serait du ct de l'empereur, s'ils combattaient son admission.

 la dernire sance du congrs de la Haye, les quatorze dlgus de la
minorit dposrent une dclaration protestant contre les rsolutions
prises. Cette minorit tait forme des dlgus suivants: 4 Espagnols,
5 Belges, 2 Jurassiens, 2 Hollandais[81], un Amricain. Ils partirent
pour Saint-Imier en Suisse et y tinrent un congrs anti-autoritaire,
dans lequel ils dclarrent:

1 Que la destruction de tout pouvoir politique tait le premier devoir
du proltariat;

2 Que toute organisation d'un pouvoir politique soi-disant provisoire
et rvolutionnaire pour amener cette destruction ne pouvait tre qu'une
tromperie de plus et serait aussi dangereuse pour le proltariat que
tous les gouvernements existant aujourd'hui.

Avons-nous donn assez d'arguments pour prouver que la lutte entre les
autoritaires (cole de Marx) et les libertaires (cole de Bakounine)
d'aujourd'hui est, au point de vue des principes en jeu, exactement la
mme que celle qui clata dans l'ancienne Internationale entre Marx et
Bakounine eux-mmes?

Chose curieuse, Jules Guesde, le chef des Marxistes et Paul Brousse, le
chef des Possibilistes taient jadis membres de l'Alliance de la
dmocratie-socialiste, ils taient des anarchistes. Guesde fut mme
suspect aux yeux du Conseil gnral, c'est--dire de Marx et d'Engels.
Comme ceux-ci voyaient toujours en leurs adversaires des policiers,
Guesde fut trait de policier. Cette mme tactique, impose par Marx et
Engels au parti social-dmocrate allemand, est suivie maintenant par
Guesde vis--vis de ses antagonistes qu'il signale d'abord comme
anarchistes, ensuite comme policiers[82]. Dans une lettre de Guesde,
date du 22 septembre 1872, celui-ci fulminait contre le Conseil
gnral qui empchait les ouvriers de s'organiser dans chaque pays,
librement, spontanment, d'aprs leur esprit propre, leurs habitudes
particulires, et il disait que les Allemands du conseil les opprimaient
et que, hors de l'glise orthodoxe anti-autoritaire, il n'y avait point
de salut.

Toutefois, le socialisme qui a triomph au dernier congrs est celui des
petits bourgeois, des piciers, celui qui est signal dj par Marx en
ces termes dans son _XVIII Brumaire_: On a mouss la pointe
rvolutionnaire des revendications sociales du proltariat pour leur
donner une tournure dmocratique. Les social-dmocrates du type
allemand ont abandonn avec une rapidit curieuse ce qui tait la raison
mme de leur existence comme socialistes et ils ont adopt le point de
vue de la petite bourgeoisie commerante et paysanne, qui croit que les
conditions _particulires_ de son mancipation sont les conditions
_gnrales_ sous lesquelles seulement la socit moderne peut obtenir sa
libration et viter la lutte de classe.

Ils font de la politique et voil tout.

L'ancienne Internationale tait une association conomique et, dans les
statuts de 1886, on lisait que l'mancipation conomique tait le but
principal auquel tout mouvement politique tait subordonn. Dans la
traduction anglaise de 1867 on a intercal les mots, comme moyen (as a
means) aprs mouvement politique sans que cela ait t approuv par le
congrs. Pour dfendre l'action politique on en appelait  ces mots,
mais on oubliait de dire qu'ils ne se trouvaient pas dans le texte
original. Que l'action politique ft le moyen pratique c'tait l
l'opinion personnelle de Marx, mais non pas celle de l'Internationale.

Le congrs de Londres a vot une rsolution dans laquelle on dit que le
but du socialisme est la conqute des pouvoirs publics.

Bebel n'a-t-il pas affirm que quand on aurait conquis les pouvoirs
publics, le reste viendrait de soi-mme?

La consquence logique de cette thse est qu'on dplace l'mancipation
publique comme le but principal, auquel chaque mouvement conomique doit
tre subordonn.

C'est exactement le contraire de la vrit.

Les social-dmocrates ont expos devant le monde entier leur opinion que
les conditions conomiques peuvent tre rgles par les conditions
politiques et non que les conditions politiques sont le reflet des
conditions conomiques.

La voie scientifique est abandonne par eux, uniquement pour permettre
aux politiciens de jouer leur rle dans les parlements, et si les
ouvriers ne sont pas assez intelligents pour prvenir leurs intrigues
ils en seront de nouveau les dupes, comme ils l'ont toujours t.

Le congrs de Londres n'a d'ailleurs t ni ouvrier ni socialiste; les
soi-disant socialistes qui veulent rformer la socit tout en
conservant les cadres existants, ou pour mieux dire les radicaux, sont
en train de devenir un parti gouvernemental, tel le Parti Ouvrier en
France qui a soutenu le ministre Bourgeois, mme quand ce dernier
refusait d'abolir les lois criminelles contre les anarchistes, et qui
n'a pas protest quand ce mme gouvernement expulsait Kropotkine[83].
Les membres de ce parti ont flagorn les Russes, ainsi le maire de
Marseille et d'autres encore.

Sur le terrain conomique les ouvriers peuvent marcher tous ensemble
malgr les diffrences d'cole.

Sur le terrain politique il y a de grandes divergences d'opinions et
naturellement on se spare.

Il nous semble que quiconque veut l'union des proltaires doit rester
fidle  l'action conomique et que quiconque veut la scission, la
division, doit adopter l'action politique ou plutt parlementaire.

On parle toujours de l'action politique, et cela uniquement parce qu'on
n'ose pas dire nettement l'action parlementaire, que visent, en ralit,
les social-dmocrates. Car nous non plus, antiparlementaires ni
anarchistes, ne rejetons l'action politique. Par exemple l'assassinat de
l'empereur Alexandre II de Russie fut une action politique, et nous
l'avons approuv en souhaitant qu'une telle action politique se produise
partout. Travailler  abolir l'tat, voil l'action politique par
excellence. C'est pourquoi il est inexact de dire que nous repoussons
l'action politique. L'action parlementaire et l'action politique sont
deux choses trs diffrentes et, laissant la premire aux ambitieux, aux
politiciens, nous voulons appliquer la seconde. Chaque effort tent en
vue d'tablir une opinion purement politique, a pour rsultat de diviser
les ouvriers et arrte le progrs de l'organisation conomique.

On rve toujours d'un gouvernement socialiste qu'on imposera au
mouvement socialiste international, d'une dictature social-dmocrate qui
arrtera tous les mouvements ne rentrant pas dans le cadre du programme
troit de la social-dmocratie.

Les hommes ont toujours besoin d'un cauchemar. Pour la classe
capitaliste le cauchemar est le socialisme et pour les social-dmocrates
c'est l'anarchie. Des gens intelligents perdent la tte quand ils
entendent prononcer ce mot affreux. Le Conseil gnral du Parti ouvrier
franais n'a-t-il pas eu la brutalit de dire que le chauvinisme et
l'anarchie taient les deux moyens des capitalistes pour entraver le
mouvement socialiste? Nous n'avons pas le texte exact, mais l'ide est
telle. On va jusqu' dire, avec Liebknecht et Rouanet, que socialisme et
anarchie impliquent deux ides, dont l'une exclut l'autre.

Liebknecht a dit des anarchistes: Je les connais dans l'ancien
continent comme dans le nouveau[84] et,  l'exception des rveurs et des
enthousiastes, je n'ai jamais connu un seul anarchiste, qui ne chercht
 troubler nos affaires,  nous calomnier et  placer des obstacles sur
notre route. M. Andrieux, le prfet de police franais, n'a-t-il pas
crit cyniquement dans ses Mmoires, qu'il subventionnait les
anarchistes parce qu'il pensait que le seul moyen de dtruire
l'influence du socialisme tait de se mler aux anarchistes afin de
dsorganiser les ouvriers et de discrditer le mouvement socialiste en
le rendant responsable des sottises, des crimes et des folies des
soi-disant anarchistes.

Mais les bourgeois disent-ils autre chose des socialistes? C'est
toujours la mme chose, les mots seuls sont changs. Si l'on exclut du
socialisme les Kropotkine, les Reclus, les Cipriani, les Louise Michel,
les Malatesta, on tombe dans le ridicule. Qui donc a le droit de
monopoliser le socialisme? n'est-ce pas toujours la folie tatiste qui
les saisit?

Les _Fabians_ anglais sont plus sincres. Ils disent nettement que leur
socialisme _est exclusivement le socialisme d'tat_. Ils dsirent que la
nationalisation de l'industrie soit remise aux mains de l'tat, de mme
celle du sol et du capital pour laquelle l'tat offre les institutions
les plus capables de l'accomplir dans la commune, la province ou le
gouvernement du pays.

Pourquoi les autres ne le disent-ils pas d'une manire aussi claire?
Nous saurions alors qu'une scission s'est opre, lucidant la
situation, plaant d'un ct les tatistes qui veulent la tutelle
providentielle de l'tat, et de l'autre ceux qui dsirent le libre
groupement en dehors de l'intervention de l'tat.

C'est M. George Renard, directeur de la Revue socialiste, qui va
maintenant nous dire pourquoi le socialisme est spar de
l'anarchisme[85].

1 Les anarchistes sont des chercheurs d'absolu, ils rvent la
suppression complte de toute autorit.

Les socialistes croient que toute organisation sociale comporte un
minimum d'autorit et, tout en dsirant une extension indfinie de la
libert, ils n'esprent point qu'on arrive jamais  cette libert
illimite qui ne leur semble possible que pour l'individu isol.

Chercheurs d'absolu--o en est la preuve? Il n'existe pas d'absolu et
qui l'accepte, est en principe un supranaturaliste. Toujours et partout
la mme objection, la mme accusation: ce que les social-dmocrates
disent des anarchistes, les libraux le disent des socialistes et les
conservateurs des libraux. Mais c'est l une phrase tout juste et
[Note du transcripteur: mot illisible]. Quand on dclare 
l'anarchiste: L'idal est beau mais irralisable, l'anarchiste peut
rpondre: Il faut alors tcher d'en approcher. C'est un loge que de
dire  ces hommes: Votre idal est beau...

Et d'ailleurs, entre la suppression complte de toute autorit et ce
minimum d'autorit, dont parle M. Renard, il y a une diffrence de degr
et non de principe.

Quand on dsire un minimum d'autorit, on doit vouloir _ fortiori_ la
suppression de toute autorit. Est-ce possible? C'est l une autre
question. En tout cas, il n'y a pas entre les deux desiderata opposition
de principe. Lorsque les socialistes dsirent une extension indfinie
de la libert, la fin de cette extension est la libert arrive  sa
limite extrme.

Quelle est maintenant cette limite? Nous savons tous que la libert
absolue est une impossibilit, parce que l'absolu lui-mme n'existe pas,
mais chacun veut la plus grande libert pour soi-mme et, s'il la
comprend bien, il la veut aussi pour chaque individu, car il ne peut
exister de bonheur parmi les hommes qui ne sont pas libres. Toutefois ce
mot cre beaucoup de malentendus. La dfinition de Spinoza[86], au XVIIe
sicle, est celle-ci: une chose qui existe seulement par sa propre
nature et est oblige d'agir uniquement par elle-mme, sera appele
_libre_. Elle sera appele ncessaire ou plutt dpendante, quand une
autre chose l'obligera  exister et  agir d'une faon dfinie et
marque.

Qu'est-ce donc qui constitue l'essence de la libert?

C'est le fait d'agir par soi-mme sans obstacles extrieurs. La libert,
c'est l'absence de contrainte et par cela mme quelque chose de ngatif.

Qui ne veut pas la contrainte dsire la libert, et cette libert ne
connat nulles frontires artificielles, mais seulement les frontires
que la nature tablit.

coutez ce qu'Albert Parsons, un des martyrs de Chicago, a crit: La
philosophie de l'anarchie est contenue dans le seul mot libert; et
cependant ce mot comprend assez pour enfermer tout. Nulle limite pour le
progrs humain, pour la pense, pour le libre examen, n'est fixe par
l'anarchie; rien n'est considr si vrai ou si certain que les
dcouvertes futures ne le puissent dmontrer faux; il n'y a qu'une chose
infaillible: la libert. La libert pour arriver  la vrit, la
libert pour que l'individu se dveloppe, pour vivre naturellement et
compltement. Toutes les autres coles tablent sur des ides
cristallises; elles conservent enclos dans leurs programmes des
principes qu'elles considrent comme trop sacrs pour tre modifis par
des investigations nouvelles. Il y a chez elles toujours une limite, une
ligne imaginaire au del de laquelle l'esprit de recherche n'ose pas
pntrer. La science, elle, est sans piti et sans respect, parce
qu'elle est oblige d'tre ainsi; les dcouvertes et conclusions d'un
jour sont ananties par les dcouvertes et conclusions du jour suivant.
Mais l'anarchie est pour toutes les formes de la vrit le matre de
crmonies. Elle veut abolir toutes les entraves qui s'opposent au
dveloppement naturel de l'tre humain; elle veut carter toutes les
restrictions artificielles qui ne permettent pas de jouir du produit de
la terre, de telle faon que le corps puisse tre duqu, et elle veut
carter toutes les bassesses de la superstition qui empchent
l'panouissement de la vrit, de sorte que l'esprit puisse pleinement
et harmonieusement s'largir.

Voil une confiance et une croyance dans la libert qui lvent, et il
est meilleur d'avoir un tel idal, mme s'il ne se ralise jamais, que
de vivre sans idal, d'tre pratique et opportuniste, d'accepter tous
les compromis afin de conqurir dans l'tat un pouvoir, grce auquel on
peut accomplir les actes mmes qu'on a toujours dsapprouvs lorsqu'ils
ont t faits par les autres; en un mot afin de dominer. Toute autorit
corrompt l'homme et c'est pour cela que nous devons lutter contre toute
autorit.

Quand Renard dit que les socialistes n'esprent point qu'on arrive
jamais  cette libert illimite qui ne leur semble atteignable que par
l'individu isol, je pense qu'il a tort, car il me parat impossible de
ne pas esprer conqurir le plus haut degr de libert, de ne pas croire
 son extension indfinie. Stuart Mill se montre moins sectaire, quand
il dit: Nous savons trop peu ce que l'activit individuelle d'un ct
et le socialisme de l'autre, pris tous les deux sous leur aspect le plus
parfait, peuvent effectuer pour dire avec quelque certitude lequel de
ces systmes triomphera et donnera  la socit humaine sa dernire
forme.

Si nous osions faire une hypothse, nous dirions que la solution
dpendra avant tout de la rponse qui sera faite  cette question:
lequel des deux systmes permet le plus grand dveloppement de la
libert humaine et de la spontanit? Quand les hommes ont pourvu  leur
entretien, la libert est pour eux le besoin le plus fort de tous et,
contrairement aux besoins physiques qui deviennent plus modrs et plus
faciles  dominer  mesure que la civilisation grandit, ce besoin crot
et augmente en force au lieu de s'affaiblir  mesure que les qualits
intellectuelles et morales se dveloppent d'une faon plus harmonique.
Les institutions sociales, comme aussi la moralit, atteindront la
perfection, quand l'indpendance complte et la libert d'agir seront
garanties et quand aucune limite ne leur sera impose, sinon le devoir
de ne pas faire de mal  autrui. Si l'ducation ou bien les institutions
sociales conduisaient  sacrifier la libert d'agir  un plus complet
bien-tre, ou bien si on renonait  la libert pour l'galit, une des
plus prcieuses qualits de la nature humaine disparatrait.

Nous prfrons la forme prudente du philosophe anglais au jugement trop
absolu de Renard.

La diffrence qu'il fait entre les anarchistes et les socialistes n'est
pas fonde, d'une part parce qu'il mconnat ses adversaires en leur
attribuant ce qu'ils ne disent pas, et d'autre part parce qu'il n'y a
qu'une question de degr et non une diffrence de principe dans les
doctrines qu'il leur oppose.

N 2. Les socialistes rpudient nergiquement l'attentat individuel,
qui leur parat inefficace pour supprimer un mal collectif et moins
justifi que partout ailleurs dans les pays qui jouissent d'une
constitution librale ou rpublicaine; ils rpudient par dessus tout la
bombe stupide et aveugle dont les clats vont frapper au hasard amis et
ennemis, innocents et coupables.

Ce n'est pas l le caractre essentiel de l'anarchie, mais plutt une
question de temprament. Il y a des socialistes, qui sont beaucoup plus
violents que les anarchistes. On ne peut pas dire que la propagande par
le fait soit une thorie essentiellement anarchiste[87].

Qui a fait de l'attentat individuel un principe?

Mais aussi qui ose dsapprouver les actes violents dans une socit qui
est base sur la violence? La mort d'un tyran n'est-elle pas un
bienfait pour l'humanit? Qu'est la mort d'un tyran, qu'il soit un roi,
un ministre, un gnral, un patron ou un propritaire et mme la mort
d'une vingtaine de ces hommes, si on la met en parallle avec les
meurtres qui s'accomplissent quotidiennement dans les fabriques, dans
les ateliers, partout? Seulement, on s'accoutume  ces assassinats parce
qu'on ne les voit pas, parce que les chiffres des morts d'un champ de
bataille sont beaucoup plus loquents que ceux du champ de l'industrie.
En ralit le nombre des victimes de l'industrie est beaucoup plus
considrable que celui des victimes des guerres. Comparez ces chiffres
tels qu'lise Reclus les donne. La mortalit annuelle moyenne parmi les
classes aises est d'un pour soixante. Or la population de l'Europe est
d'environ trois cents millions; si l'on prenait pour base la moyenne des
classes aises, la mortalit devrait tre de cinq millions. Or, il est
en ralit de quinze millions; si nous interprtons ces donnes nous
sommes fonds  conclure que dix millions d'tres humains sont
annuellement tus avant leur heure. Ne peut-on s'crier: Race de Can,
qu'as-tu fait de tes frres? Si on a ces faits prsents  l'esprit, on
comprend l'acte individuel--tout comprendre est tout pardonner--et c'est
une lchet de notre part, que de le dsapprouver si nous n'avons pas le
courage de le faire nous-mmes, et c'est par hypocrisie que nous
laborons une doctrine propre  voiler notre lchet.

La dfense d'mile Henry est un chef-d'oeuvre de logique, qui donne
beaucoup  penser.

Voici sa thorie:

Quand un anarchiste fait un attentat, tous les anarchistes sont
perscuts en bloc par la socit, eh bien! puisque vous rendez ainsi
tout un parti responsable des actes d'un seul homme, et que vous
frappez en bloc, nous frappons en bloc.

Les socialistes n'ont-ils pas dit avec raison, ce n'est pas nous qui
fixons les moyens de dfense, ce sont nos adversaires?

mile Henry continue:

Il faut que la bourgeoisie comprenne bien que ceux qui ont souffert
sont enfin las de leurs souffrances; ils montrent les dents et frappent
d'autant plus brutalement qu'on a t plus brutal envers eux.

Ils n'ont aucun respect de la vie humaine, parce que les bourgeois
eux-mmes n'en ont aucun souci.

Ce n'est pas aux assassins qui ont fait la semaine sanglante et
Fourmies, de traiter les autres d'assassins.

Ils n'pargnent ni femmes ni enfants bourgeois, parce que les femmes et
les enfants de ceux qu'ils aiment ne sont pas pargns non plus. Ne
sont-ce pas des victimes innocentes, ces enfants qui, dans les
faubourgs, se meurent lentement d'anmie parce que le pain est rare  la
maison, ces femmes qui, dans vos ateliers, plissent et s'puisent pour
gagner quarante sous par jour, heureuses encore quand la misre ne les
force pas  se prostituer, ces vieillards dont vous avez fait des
machines  produire toute leur vie, et que vous jetez  la voirie et 
l'hpital quand leurs forces sont extnues?

Ayez au moins le courage de vos crimes, messieurs les bourgeois, et
convenez que nos reprsailles sont grandement lgitimes.

Ce qu'mile Henry disait devant le jury, est-il vrai ou non? Il savait
trs bien que les foules, les ouvriers pour lesquels il a lutt, ne
comprendraient pas son acte, mais cependant il n'hsitait pas, car il
tait convaincu qu'il donnait sa vie pour une grande ide. Tous les
attentats jusqu' lui furent des attentats politiques qu'on peut
comprendre facilement, il ouvrait l're des attentats sociaux, il fut le
prcurseur de cette thorie, et c'est pour cela que la sympathie pour
son acte fut beaucoup moindre.

Il peut s'tre tromp, mais il tait un homme de coeur, qui souffrait en
voyant toutes les misres, toutes les tueries dont la classe ouvrire
tait l'objet et quand il disait: La bombe du caf Terminus est la
rponse  toutes vos violations de la libert,  vos arrestations,  vos
perquisitions,  vos lois sur la presse,  vos expulsions en masse
d'trangers,  vos guillotinades, nous le comprenons et, nous aussi,
nous avons en nous ce sentiment de haine dont son coeur fut rempli.

On peut parler de la bombe stupide et aveugle, mais pourquoi pas du
fusil et du canon stupide de la classe possdante?

Nous croyons que la lutte serait facilite si chaque tyran tait frapp
directement aprs son premier acte de tyrannie, si chaque ministre qui
trompe le peuple tait tu, si chaque juge qui condamne des pauvres, des
innocents, tait assassin, si chaque patron, chaque capitaliste tait
poignard aprs un acte d'intolrable tyrannie.

Ces actes individuels rpandraient l'horreur, la crainte et on a vu
toujours et partout que seulement ces deux choses armeront nos
adversaires: la violence ou bien la crainte de la violence. On ne doit
jamais oublier que la classe ouvrire est en tat de dfense. Elle est
toujours attaque et quel est, dans la nature, l'tre qui n'essaie pas
de se dfendre par tous les moyens possibles?

Cette thorie n'est d'ailleurs pas essentiellement anarchiste; on l'a
professe de tous temps, et il y a des anarchistes qui la
dsapprouvent; ainsi Tolsto et son cole qui prchent la rsistance
passive.

Lisez ce que Grave a crit dans son livre: _La socit mourante et
l'anarchie_: Nous ne sommes pas de ceux qui prchent les actes de
violence, ni de ceux qui mangent du patron et du capitaliste, comme
jadis les bourgeois mangeaient du prtre, ni de ceux qui excitent les
individus  faire telle ou telle chose,  accomplir tel ou tel acte.
Nous sommes persuads que les individus ne font que ce qu'ils sont bien
dcids par eux-mmes  faire; nous croyons que les actes se prchent
par l'exemple et non par l'crit ou les conseils. C'est pourquoi nous
nous bornons  tirer les consquences de chaque chose, afin que les
individus choisissent d'eux-mmes ce qu'ils veulent faire, car nous
n'ignorons pas que les ides bien comprises doivent multiplier, dans
leur marche ascendante, les actes de rvolte.

C'est pourquoi nous disons: l'attentat individuel peut tre utile en
certains cas, en certaines circonstances, personne ne peut le nier, mais
comme thorie ce n'est point un principe ncessaire de l'anarchie.
L'anarchie est une thorie, un principe, et l'exercice des moyens est
une question de tactique. Les socialistes rvolutionnaires d'autrefois
qui n'taient pas anarchistes, n'ont jamais eu la lchet de
dsapprouver les actes individuels, quoique sachant trs bien qu'un
attentat de cette sorte ne rsout pas la question sociale. On l'a
compris toujours comme un acte de revanche lgitime, comme une
reprsaille selon le soi-disant droit de guerre qui dit: _ la guerre
comme  la guerre!_ Les socialistes n'ont pas la prtention de crer du
jour au lendemain une socit parfaite; il leur suffit d'aiguiller la
socit actuelle sur la voie nouvelle o les hommes doivent s'engager
pour devenir plus solidaires et plus libres; il leur suffit de l'aider 
faire un pas dcisif sur la route o elle chemine d'une faon pnible et
si lente.

Qui donc veut cela? Personne ne soutiendra qu'on peut crer du jour au
lendemain une socit parfaite. Chacun sait que la socit est le
rsultat d'une volution accomplie durant des sicles et qu'on ne peut
la refaire d'un coup. Le temps des miracles est mythologique. Les
anarchistes ne se sont jamais prsents comme des prestidigitateurs.
L'oeuvre incomplte des ges passs ne peut tre transforme
instantanment.

Mais ce reproche est le mme que les conservateurs font aux socialistes.
N'entend-on pas dire: Ah! l'idal socialiste est bien beau, il est
admirable, mais le peuple n'est pas mr encore pour vivre dans un tel
milieu. Et nous rpondons alors: est-ce une raison pour ne pas
travailler  la ralisation de cet idal? Si on veut attendre le moment
o chacun sera mr pour en jouir, on peut attendre jusqu'au plus
lointain futur.

Jean Grave le sait aussi bien que Renard. Il dit dans son livre: Il est
malheureusement trop vrai que les ides qui sont le but de nos
aspirations ne sont pas immdiatement ralisables. Trop infime est la
minorit qui les a comprises pour qu'elles aient une influence imminente
sur les vnements et la marche de l'organisation sociale. Mais si tout
le monde dit: ce n'est pas possible! et accepte passivement le joug de
la socit actuelle, il est vident que l'ordre bourgeois aura encore de
longs sicles devant lui. Si les premiers penseurs qui ont combattu
l'glise et la monarchie pour les ides naturelles et l'indpendance et
ont affront le bcher et l'chafaud s'taient dit cela, nous en serions
encore aujourd'hui aux conceptions mystiques et au droit du seigneur.
C'est parce qu'il y a toujours eu des gens qui n'taient pas
pratiques, mais qui, uniquement convaincus de la vrit, ont cherch
de toutes leurs forces,  la faire pntrer partout, que l'homme
commence  connatre son origine et  se dptrer des prjugs
d'autorit divine et humaine.

Le reproche de Renard est donc immrit.

Naturellement quand les circonstances seront plus favorables, les hommes
seront meilleurs.

Pourquoi volerait-on si chacun avait assez pour vivre?

La doctrine, d'aprs laquelle le milieu dans lequel l'homme vit exerce
une influence dcisive sur sa formation, est adopte par la science.

Nous sommes des semeurs d'ides et nous avons la conviction que la
semence doit crotre et donner des fruits. Comme la goutte d'eau
s'infiltre, dissout les minraux, creuse et se fait jour, l'ide pntre
le monde intellectuel. Nous ne voyons pas les fruits, mais quand le
temps arrive, ils mrissent.

On fait souvent une diffrence entre volution et rvolution, mais
scientifiquement cela n'est pas possible. volution et rvolution ne
sont pas des contradictions, ce sont deux anneaux d'une mme chane.
volution est le commencement et rvolution la fin de la mme srie d'un
long dveloppement.

Quand nous nous appelons des rvolutionnaires, ce n'est pas par plaisir
mais seulement par la force des choses. La croyance que la lutte des
classes peut tre supprime par un acte du parlement, ou que la
proprit prive peut tre abolie par une loi, est une navet si grande
que nous ne nous imaginons pas qu'un homme sage la puisse concevoir.

M. Renard donne des exemples.

La patrie se fondra un jour dans la grande unit humaine, comme les
anciennes provinces franaises se sont fondues dans ce qu'on nomme
aujourd'hui la France. Les anarchistes s'crient en consquence:
agissons ds maintenant comme si la patrie n'existait plus. Les
socialistes disent au contraire: ne commenons point par dmolir la
maison modeste et mdiocrement btie o nous habitons, sous prtexte que
nous pourrons avoir plus tard un palais magnifique.

De mme il viendra peut-tre une poque (et nous ne demandons pas mieux
que de l'aider  venir) o la contrainte de la loi sera inutile pour
garantir les faibles contre l'oppression des forts et pour faire rgner
la justice sur la terre. Agissons donc, reprennent les anarchistes,
comme si la loi n'tait d'ores et dj qu'une entrave toujours nuisible
ou superflue. Non, rpliquent les socialistes, mancipons
progressivement l'individu; mais gardons-nous de prter aux hommes tels
qu'ils sont l'quit, la sagesse, la bont que pourront avoir les hommes
tels qu'ils seront aprs une longue priode ducative.

De mme encore il est permis  la rigueur de concevoir un rgime o la
production sera devenue assez abondante, o les hommes et les femmes
sauront assez limiter leurs dsirs pour que chacun puisse prendre au
tas de quoi satisfaire ses besoins. Et les anarchistes de conclure: 
quoi bon ds lors rgler la production et la rpartition de la richesse
sociale? Agissons immdiatement comme si l'on pouvait puiser  pleines
mains dans une provision inpuisable. Pardon! rpondent les
social-dmocrates. Commenons par assurer la vie de la socit en
assurant au travailleur une rmunration quivalente  son travail! Pour
le reste, nous verrons plus tard.

Quelle est la diffrence entre les anarchistes et les
social-dmocrates?

Que les social-dmocrates sont de simples rformateurs, qui veulent
transformer la socit actuelle selon le socialisme d'tat.

Il n'y a pas de diffrence de principe et personne n'en trouvera dans
les dductions prcdentes.

Il nous semble que Renard n'en a tabli aucune. Le socialisme ne peut
pas tre spar de l'anarchisme, chaque anarchiste est un socialiste,
mais chaque socialiste n'est pas ncessairement un anarchiste.
conomiquement on peut tre communiste ou socialiste, politiquement on
est anarchiste. En ce qui concerne l'organisation politique, les
anarchistes communistes demandent l'abolition de l'autorit politique,
c'est--dire de l'tat, car ils nient le droit d'une seule classe ou
d'un seul individu  dominer une autre classe o un autre individu.
Tolsto l'a dit d'une manire si parfaite qu'on ne peut rien ajouter 
ses paroles. Dominer, cela veut dire exercer la violence, et exercer la
violence cela veut dire faire  autrui ce que l'on ne veut pas qu'autrui
vous fasse; par consquent dominer veut dire faire  autrui ce qu'on ne
voudrait pas qu'autrui vous fasse, cela veut dire lui faire du mal. Se
soumettre, cela veut dire qu'on prfre la patience  la violence et,
prfrer la patience  la violence, cela veut dire qu'on est excellent
ou moins mauvais que ceux qui font aux autres ce qu'ils ne voudraient
pas qu'on leur ft. Par consquent ce ne sont pas les meilleurs mais les
plus mauvais, qui ont toujours eu le pouvoir et l'ont encore. Il est
possible qu'il y ait parmi eux de mauvaises gens qui se soumettent 
l'autorit, mais il est impossible que les meilleurs dominent les plus
mauvais.

Il est donc ncessaire pour prvenir une confusion fcheuse de
remplacer le mot socialisme par social-dmocratie.

Quelle est la diffrence entre les social-dmocrates et les anarchistes?
Les social-dmocrates sont des socialistes qui ne cherchent pas
l'abolition de l'tat, mais au contraire veulent la centralisation des
moyens de production entre les mains du gouvernement dont ils ont besoin
pour contrler l'industrie.

Anarchie et socialisme se ressemblent comme un oeuf  un autre. Ils
diffrent seulement par leur tactique.

Voil une opinion tout  fait oppose  celle de Renard, qui prtend que
ces deux principes sont en contradiction quoiqu'il les appelle deux
varits indpendantes, appellation qui nous plat beaucoup mieux, car
elle rpond davantage  la vrit. L'espce est la mme, mais ce sont
deux varits de cette mme espce.

Albert Parsons exprimait la mme opinion, quand il disait aux jurs: le
socialisme se recrute aujourd'hui sous deux formes dans le mouvement
ouvrier du monde. L'une est comprise comme une anarchie, sous un
gouvernement politique ou sans autorit, l'autre comme un socialisme
d'tat, ou paternalisme ou contrle gouvernemental de chaque chose.
L'tatiste tche d'amliorer et d'manciper les ouvriers par les lois,
par la lgislation. L'tatiste demande le droit de choisir ses propres
rglementateurs. Les anarchistes ne veulent avoir ni de rglementateurs
ni de lgislateurs, ils poursuivent le mme but par l'abolition des
lois, par l'abolition de tout gouvernement, laissant au peuple la
libert d'unir on de diviser si le caprice ou l'intrt l'exige;
n'obligeant personne, ne dominant aucun parti.

C'est la mme ide que l'illustre historien Buckle a dveloppe dans
son Histoire de la civilisation, en constatant les deux lments opposs
au progrs de la civilisation humaine. Le premier est l'glise qui
dtermine ce qu'on doit croire; le second est l'tat qui dtermine ce
qu'il faut faire. Et il dit que les seules lois des trois ou quatre
sicles passs ont t des lois qui abolissaient d'autres lois[88].

Il serait curieux que nous, qui gmissons sous le joug de lois
rgulirement augmentes par les parlements, nous donnions notre appui 
un systme dans lequel il n'y aurait pas une diminution mais au
contraire une augmentation des lois. Il est possible que nous serons
obligs dpasser par cette route, c'est--dire d'en venir par la
multiplication des lois  l'abolition, des lois, mais cette priode sera
une _via dolorosa_. Par exemple on demande des lois protectrices du
travail et du travailleur, dont une socit rationnelle n'a pas besoin.
Qui donc si la ncessit ne l'y obligeait, donnerait ses enfants 
l'usine,  l'atelier, vritable holocauste?

Toute loi est despotique et  mesure que nous aurons plus de lois, nous
serons moins libres. Dans une assemble d'hommes vraiment civiliss on
n'a pas besoin de rglement d'ordre: quand vous avez la parole je me
tais et j'attends le moment o vous aurez fini de parler, et quand il y
a deux trois personnes qui veulent monter  la tribune, elles ne se
battent pas mais attendent pour prendre la parole les unes aprs les
autres. Quand on dne  table d'hte, on ne voit pas quelqu'un prendre
tout, de faon que les autres n'aient rien, on ne se bat pas pour tre
servi le premier, tout va selon un certain ordre et les convives
observent des rgles de politesse, que personne n'a dictes. Chacun
reoit assez et la personne qui est servie la dernire aura sa portion
comme les autres. Pourquoi oublie-t-on toujours ces exemples qui nous
enseignent que dans une socit civilise o il y a abondance, on n'a
rien  craindre du dsordre ou des querelles? Le nombre des lois est
toujours un tmoignage du faible degr de civilisation d'une socit. La
loi est un lien par lequel on fait des esclaves et non des hommes
libres. La loi est gnralement une atteinte au droit humain, car loi
et droit sont des mots qui n'ont pas du tout mme signification.

La plupart des crimes sont commis au nom de la loi, et cependant on veut
honorer les lois et on donne aux enfants une ducation base sur le
respect des lois. Le systme capitaliste d'aujourd'hui est-il autre
chose que le vol lgalis, l'esclavage lgalis, l'assassinat lgalis?

Quand la social-dmocratie nous promet une centralisation, une
rglementation avec le contrle d'en haut, nous craignons un tel tat.
C'est une trange mthode que d'abolir le pouvoir de l'tat en
commenant par augmenter ses prrogatives. Non, le gouvernement
reprsentatif a rempli son rle historique: vouloir conserver un tel
gouvernement pour une phase conomique nouvelle, c'est raccommoder un
habit neuf avec de vieux lambeaux.  chaque phase conomique correspond
une phase politique et c'est une erreur que de penser pouvoir toucher
aux bases de la vie conomique actuelle, c'est--dire  la proprit
individuelle, sans toucher  l'organisation politique. Ce n'est pas en
augmentant les pouvoirs de l'tat, ni en conqurant le pouvoir politique
qu'on progresse, on excute un changement de dcors et voil tout; on
progresse en organisant librement tous les services qui sont considrs
maintenant comme fonctions de l'tat.

Kropotkine l'a fort bien exprim: les lois sur la proprit ne sont pas
faites pour garantir  l'individu ou  la socit la jouissance des
produits de leur travail. Elles sont faites, au contraire, pour en
drober une partie au producteur et pour assurer  quelques-uns les
produits qu'ils ont drobs, soit aux producteurs, soit  la socit
entire. Les socialistes ont dj fait maintes fois l'histoire de la
Gense du capital. Ils ont racont comment il est n des guerres et du
butin, de l'esclavage, du servage, de la fraude et de l'exploitation
moderne. Ils ont montr comment il s'est nourri du sang de l'ouvrier et
comment il a conquis le monde entier. Ils ont  faire la mme histoire
concernant la Gense et le dveloppement de la loi. Faite pour garantir
les fruits du pillage, de l'accaparement et de l'exploitation, la loi a
suivi les mmes phases de dveloppement que le capital.

Et le systme parlementaire ne fait qu'enregistrer ce qui, en ralit,
existe dj. De deux choses l'une: ou bien la loi est pralable, et
alors, ainsi qu'en Amrique les lois sur le travail, dont les
inspecteurs disent que l'application laisse beaucoup  dsirer, elle
n'est plus applique quand les patrons et avec eux la justice ne les
veulent pas respecter; ou bien la loi est arrire, et alors elle n'est
plus ncessaire. Ce systme est celui des carabiniers d'Offenbach:

  Qui, par un malheureux hasard
  Arrivent toujours trop tard.

C'est la force qui dcide toujours. Au lendemain d'une victoire, le
peuple ne manque jamais de prsenter une dclaration des droits aussi
radicale que possible: tout le monde applaudit, on se croit libre enfin.

Le peuple se satisfait de droits inscrits sur le papier. Le peuple se
laissa toujours duper et il est possible qu'il se laisse de nouveau
duper par les social-dmocrates, qui une fois en place oublieront leurs
promesses. C'est pourquoi il faut l'avertir, car un averti en vaut deux.
Le peuple est toujours servi beaucoup moins bien que les souverains. Il
a ses orateurs, qui ont une grande bouche et de belles paroles; mais les
souverains ont leurs serviteurs, qui parlent moins mais agissent avec
les canons et les fusils. Quelques jours aprs la victoire, et sous
prtexte d'ordre lgal, la constitution sera moins bien observe:
quelques jours encore et, sous prtexte d'ordre administratif, on est
gouvern par des rglements de police.

Les souverains et les gouvernants sont comme les feuilles des arbres:
ils changent d'opinion quand bon leur semble et, lorsqu'ils craignent de
perdre leur trne, ils font comme Liebknecht, ils changent vingt-quatre
fois par jour de tactique, et d'opinion.

Voici un exemple curieux.

Avant 1848 il y avait en Hollande un parti qui faisait de l'agitation
pour obtenir la rvision de la constitution, mais le roi Guillaume II ne
la voulait pas et il avait dit une fois: aussi longtemps que je vivrai,
il n'y aura pas de rvision de la constitution. La rvolution de
fvrier 1848 clata  Paris et le roi Louis-Philippe fut chass de
France. Cette rvolution fit son chemin.  Vienne,  Berlin et dans
beaucoup de villes de l'Europe on prouva l'influence de cette secousse
politique; alors le roi Guillaume trembla pour son trne, il eut peur de
suivre le mme chemin que son collgue Louis-Philippe de France.
Qu'arriva-t-il? Ce mme roi prit l'initiative d'une rvision et parlant
aux ambassadeurs trangers il dclara: Voici un homme qui en un jour de
pur conservateur est devenu libral. Pourquoi? Parce qu'il prfrait un
trne avec une constitution  la chance de perdre sa royaut.

Si les circonstances changent, on voit souvent les mmes personnes faire
le contraire de ce qu'elles avaient jur.

Ainsi, en 1848, le roi de Prusse Guillaume Frdric craignait de perdre
son trne. Pendant que le peuple tait en armes et que la rvolte
menaait de triompher, le roi fit toutes les promesses qu'on exigea de
lui. Le mot d'ordre fut: si vous consentez  dsarmer, je vous donnerai
une constitution. Le peuple a toujours trop de confiance, il crut le
roi, il dposa les armes, et quand l'effervescence fut passe, le roi
restant trs bien arm, fut le plus fort et oublia toutes ses promesses.
Le peuple ne doit donc jamais dsarmer au jour du combat, car un peuple
dsarm n'est plus rien, tandis qu'un peuple arm est une force qui
inspire du respect mme aux adversaires.

Et toujours et partout les princes marchent au despotisme et les peuples
 la servitude.

Ce ne sont pas les tyrans qui font les peuples esclaves, mais ce sont
les peuples esclaves qui rendent possibles les tyrans.

Un tyran peut-il dominer quand le peuple se sent libre? Non certes, sa
puissance ne durerait pas un jour. Un tyran est toujours un peu
suprieur  ceux qui l'ont fait tyran. Au lieu de condamner un tyran, il
faut condamner encore plus le peuple esclave qui tolre la tyrannie.
Mais en dominant on devient de plus en plus mauvais, car l'apptit vient
en mangeant.

Les institutions engendrent l'esclavage, et c'est pour cela que nous
prchons l'abolition des institutions. L'tat est la tyrannie organise
et c'est pourquoi nous voulons la croisade contre l'tat.

On ne peut dire que l'mancipation de l'humanit viendra par
l'mancipation des individus; mais on ne peut non plus dire qu'elle
sortira d'une rorganisation violente de la socit, arrivant
spontanment, par une sorte de miracle. Sans les individus mancips, il
n'est pas possible de rorganiser et sans une organisation les individus
ne peuvent tre mancips. Il y a des connexions remarquables et ce que
la nature a uni, nous ne pouvons le dsunir.

On dit toujours: sans l'tat se produirait l'anantissement de
l'organisation actuelle, le dsordre complet, le retour  la barbarie.
Mais qu'est-ce que l'tat actuel sinon le vol, la rapine, l'assassinat,
la barbarie? Chaque changement sera un progrs pour la grande masse, si
impitoyablement maltraite maintenant.

Il faut rire quand on entend soutenir que les mauvais domineraient les
bons, car ce sont justement les mauvais qui dominent aujourd'hui.

Tolsto nous dit que le christianisme dans sa vraie signification
dtruit l'tat comme tel, et que c'est pour cela qu'on a crucifi le
Christ. Et certainement, du jour o le christianisme fut tabli comme
religion d'tat, le christianisme fut perdu. Il faut choisir entre
l'organisation gouvernementale et le vrai christianisme qui est plus ou
moins anarchiste. Qu'est-ce qu'enseigne l'aptre saint Paul quand il dit
que le pch est venu par la loi, et dans l'ptre aux Romains (ch. IV,
v. 15): O il n'y a pas de loi, il n'y a pas de pch. Oui, les
ennemis de toute loi et de toute autorit peuvent faire appel  la
Bible, qui considre la loi comme un degr infrieur du dveloppement
humain.

Un tat suppose toujours deux partis dont l'un commande et l'autre
obit; ce qui est le contraire du christianisme primitif, qui nous
enseigne que personne ne doit commander car nous sommes tous des frres.

Il est possible que l'tat ait t ncessaire  une certaine poque,
mais la question est aujourd'hui de savoir si dsormais l'tat est un
obstacle au progrs et  la civilisation, oui ou non. Les divers
raisonnements sur ce sujet sont curieux. Quand on demande  quelqu'un:
Avez-vous personnellement besoin de l'tat et de ses lois? on reoit
toujours la mme rponse. L'tat ne m'est pas ncessaire, mais il est
ncessaire pour les autres. Chacun dfend l'existence de l'tat, non
pour soi-mme, mais pour les autres. Cependant ces autres le dfendent
de la mme manire. Donc, personne n'a besoin de l'tat et cependant il
existe et il persiste. Quelle folie!

Les non-rsistants en Amrique ont un catchisme dans lequel ils se
montrent en tant que chrtiens les ennemis acharns de toute autorit,
et ils sont aussi consquents qu'un anarchiste peut l'tre.

coutez seulement:

Est-il permis au chrtien de servir dans l'arme contre les ennemis
trangers?

Certainement non, cela n'est pas permis. Lui est-il permis de prendre
part  une guerre et mme aux prparatifs de cette guerre? Mais il
n'ose pas seulement se servir d'armes meurtrires. Il n'ose pas venger
une offense, soit qu'il agisse seul, soit en commun avec d'autres.

Donne-t-il volontairement de l'argent pour un gouvernement, soutenu par
la violence, grce  la peine de mort et  l'arme?

Seulement quand l'argent est destin  une oeuvre juste en elle-mme et
dont le but comme les moyens sont bons.

Ose-t-il payer l'impt  un semblable gouvernement?

Non, mais s'il n'ose payer les impts, il n'ose non plus rsister au
paiement. Les impts, rgls par le gouvernement, sont pays sans
qu'intervienne la volont des contribuables. On ne peut refuser de les
payer sans user de violence, et le chrtien, qui ne doit pas user de
violence, doit donner sa proprit.

Un chrtien peut-il tre lecteur, juge ou fonctionnaire du
gouvernement?

Non, car qui prend part aux lections,  la jurisprudence, au
gouvernement, prend part  la violence du gouvernement.

Ces anarchistes chrtiens sont des rvolutionnaires par excellence, ils
refusent tout; les non-rsistants sont trs dangereux pour les
gouvernements et la doctrine de non-rsistance est une terrible menace
pour toute autorit. Les membres de la socit fonde pour
l'tablissement de la paix universelle entre les hommes (Boston, 1838)
ont pour devise: _ne rsistez pas au mchant_ (saint Mathieu V:39). Ils
disent sincrement: Nous ne reconnaissons qu'un roi et lgislateur,
qu'un juge et chef de l'humanit. Et Tolsto a peut-tre raison quand
il dit: les socialistes, les communistes, les anarchistes avec leurs
bombes, leurs rvoltes, leurs rvolutions ne sont pas si dangereux pour
les gouvernements que ces individus, qui prchent le refus et se basent
sur la doctrine que nous connaissons tous.

L'exemple individuel exerce une trs grande influence sur la masse, et
c'est pourquoi les gouvernements punissent svrement tout effort de
l'individu pour s'manciper.

Mais les social-dmocrates, forms d'aprs le modle allemand, prchent
la soumission complte de l'individu  l'autorit de l'tat. Tcherkessof
l'a trs bien dit[89]: les publicistes et les orateurs du parti social
dmocrate prchent aux ouvriers que l'industrie n'a aucune signification
dans l'histoire et dans la socit et que tous ceux qui pensent que la
libert individuelle et la satisfaction complte des besoins physiques
et moraux de l'individu seront garanties dans la socit future, sont
des utopistes. Seulement il y a des accommodements avec les chefs comme
avec le ciel et ce mme auteur dit aussi d'une faon aussi malicieuse
que juste: Marx et Engels sont les deux exceptions du genre humain.
Font aussi exception leurs hritiers, Liebknecht, Bebel, Auer, Guesde,
et autres. L'ouvrier ignorant, le troupeau humain, compos
d'insignifiantes nullits, doivent se soumettre et obir  tous ces
bermenschen, ces tres surhumains. C'est ce qu'on appelle l'galit
social-dmocratique et scientifique.

Et on ose dire cela aprs l'admirable tude de John Stuart Mill sur la
Libert! Lisez son chapitre troisime sur la personnalit comme une des
bases du bien public et vous verrez quelle place prpondrante il veut
donner  la personnalit,  l'individualit. Et certainement quand on
tue l'individualit, on tue tout ce qu'il y a de haut et de
caractristique dans l'homme. En Allemagne tout est dress
militairement, le soldat est l'idal de chaque Allemand, et voil la
raison pour laquelle le deuxime mot du social-dmocrate allemand est:
discipline du parti.

La discipline de l'cole vient avec la discipline de la maison
paternelle, et elle est suivie de la discipline de l'usine et de
l'atelier, pour tre continue par la discipline de l'arme et enfin par
la discipline du parti. Toujours et partout, la discipline. Ce n'est pas
par hasard que le livre de Max Stirner[90] nous vient d'Allemagne, c'est
la raction contre la discipline. Et il y a peu de personnes qui aient
compris les ides suprieures de Wilhelm von Humboldt[91], quand il dit
que le but de l'homme ou ce qui est prescrit par les lois ternelles et
immuables de la raison, et non pas inspir par les dsirs vains et
passagers, doit rsider dans le dveloppement le plus harmonieux
possible des forces en vue d'un tout complet et cohrent et que deux
choses y sont ncessaires: la libert et la varit des circonstances,
l'union de ces deux forces produisant la force individuelle et la
varit multiplie, qui peuvent se combiner avec l' originalit. La
grande difficult reste toujours de dfinir les limites de l'autorit de
la socit sur l'individu.

Quelle est la limite lgitime o la souverainet de l'individu finit de
soi-mme et o commence l'autorit de la socit?

Quelle part de la vie humaine est la proprit de l'individu et quelle
la proprit de la socit[92]?

Voil une question qui intresse tous les penseurs et qui est traite
d'une manire magistrale par Mill. En vain vous chercherez une
discussion approfondie de ces questions thoriques chez les
social-dmocrates allemands. Nommez un penseur de valeur aprs les deux
matres Marx et Engels. Il semble que le dernier mot de toute sagesse
ait t dit par eux et qu'aprs eux la doctrine se soit cristallise en
un dogme comme dans l'glise chrtienne. Les principaux crivains du
parti social-dmocrate sont des commentateurs des matres, des
compilateurs, mais non des penseurs indpendants. Et quelle mdiocrit!
Ne comprend-on pas qu'une doctrine cristallise est condamne  prir de
stagnation car la stagnation est le commencement de la mort? Dans les
dernires annes on n'a fait que rditer les oeuvres de Marx avec de
nouvelles prfaces d'Engels ou les oeuvres d'Engels lui-mme, mais on
cherche en vain un livre de valeur, une ide nouvelle dans ce parti qui
se prpare  conqurir le pouvoir public.

Mill dit que le devoir de l'ducation est de dvelopper les vertus de
l'individu comme celles de la socit. Chacun a le plus grand intrt 
amener son propre bien-tre et c'est pourquoi chacun demande de la
socit l'occasion d'user de la vie dans son propre intrt. Et quand il
existe un droit, ce n'est pas celui d'opprimer une autre individualit
mais de maintenir la sienne. Qui vient  l'encontre de cette thse qu'un
individu n'est pas responsable de ses actes vis--vis de la socit
quand ses actes ne mettent en cause que ses propres intrts? Le droit
de la socit est seulement un droit de dfense pour se maintenir.

Prenez par exemple la vaccination obligatoire. C'est une atteinte  la
libert individuelle. L'tat n'a pas le droit de m'obliger de faire
vacciner mes enfants, car contre l'opinion de la science officielle que
la vaccination est un prservatif de la variole, il y a l'opinion de
beaucoup de mdecins qui nient les avantages de la vaccination et, pis
encore, qui craignent les consquences de cette inoculation, par
laquelle beaucoup de maladies sont rpandues. Plus tard on rira de cette
contrainte soi-disant scientifique, et on parlera de la tyrannie qui
obligeait chacun  se soumettre  cette opration. On met un empltre
sur la plaie au lieu de s'attaquer  la cause, et l'on se satisfait
ainsi.

Mais comme Mill le dit trs bien: le principe de la libert ne peut pas
exiger qu'on ait la libert de n'tre plus libre: ce n'est pas exercer
sa libert que d'avoir la permission de l'aliner. C'est pourquoi on ne
doit jamais accepter la doctrine d'aprs laquelle on peut prendre des
engagements irrvocables.

Et que nous promet-on dans une socit social-dmocrate? Jules Guesde a
prononc  la Chambre franaise un discours dans lequel il esquisse un
tableau qui n'a rien d'enchanteur. Il explique que l'antagonisme des
intrts ne sera pas extirp radicalement. Mme la loi de l'offre et de
la demande fonctionnera quand mme; seulement, au lieu de s'appliquer au
tarif des salaires, elle s'appliquera au travail agrable ou non.

De mme, dans son chapitre IV n 10, sur le socialisme et la
libert[93], Kautsky prtend que: la production socialiste n'est pas
compatible avec la libert complte du travail, c'est--dire avec la
libert de travailler quand, o et comment on l'entendra. Il est vrai
que, sous le rgime du capitalisme, l'ouvrier jouit encore de la libert
jusqu' un certain degr. S'il ne se plat pas dans un atelier, il peut
chercher du travail ailleurs. Dans la socit socialiste (lisez:
social-dmocratique) tous les moyens de production seront concentrs par
l'tat et ce dernier sera le seul entrepreneur; il n'y aura pas de
choix. L'OUVRIER DE NOS JOURS JOUIT DE PLUS DE LIBERT QU'IL N'EN AURA
DANS LA SOCIT SOCIALISTE (lisez: social-dmocratique[94].) C'est nous
qui soulignons.

Mais, fidle  ses matres il dit que ce n'est pas la social-dmocratie
qui infirme le droit de choisir le travail et le temps, mais le
dveloppement mme de la production; le seul changement sera qu'au lieu
d'tre soit sous la dpendance d'un capitaliste, dont les intrts sont
opposs aux siens, l'ouvrier se trouvera sous la dpendance d'une
socit, dont il sera lui-mme un membre, d'une socit de camarades
ayant les mmes droits, comme les mmes intrts. Cela veut dire que
dans la socit social-dmocratique la production crera l'esclavage. On
change de matre, voil tout.

Un autre, Sidney Webb, nous dit que rver d'un atelier autonome dans
l'avenir, d'une production sans rgles ni discipline ... n'est pas du
socialisme.

Mais quelles tranges ides se forgent dans les ttes dogmatiques des
chefs de la social-dmocratie. coutez Kautsky, ce thoricien du parti
allemand: toutes les formes de salaires: rtribution  l'heure ou aux
pices; primes spciales pour un travail au-dessus de la rtribution
gnrale, salaires diffrents pour les genres diffrents de travail ...
toutes ces formes du salariat contemporain, un peu modifies, seront
parfaitement praticables dans une socit socialiste. Et ailleurs: la
rtribution des produits dans une socit socialiste (lisez
social-dmocratique) n'aura lieu dans l'avenir que d'aprs des formes
qui seront le dveloppement de celles qu'on pratique actuellement.

Donc un tat social-dmocratique avec le systme du salariat. Mais
est-ce que le salariat n'est pas la base du capitalisme? On prchait
l'abolition du salariat et ici on sanctionne ce systme. C'est ainsi
qu'on dnature les bases du socialisme; et les lves de Marx et
d'Engels, qui proclamaient la formule: de chacun selon ses forces, 
chacun selon ses besoins, sont devenus de simples radicaux, des
dmocrates bourgeois, ayant perdu leurs ides socialistes.

Avec ce systme nous aurons le triomphe du quatrime tat, ce qui crera
directement un cinquime tat ayant  soutenir la mme lutte cruelle
contre les individus arrivs au pouvoir avec son aide. L'aristocratie
ouvrire et la petite bourgeoisie seront les tyrans de l'avenir, et la
libert sera supprime entirement. L'oeuvre libratrice pour laquelle
la nouvelle re s'ouvrira, sera le massacre des anarchistes, comme le
dput Chauvin l'a prdit et comme d'autres l'ont prconis.

Guesde dit mme: que ce n'est pas lui qui a invent la rquisition,
qu'elle se trouve dans les codes bourgeois et que si lui et ses amis
sont obligs d'y avoir recours, ils ne feront QU'EMPRUNTER UN DES
ROUAGES DE LA SOCIT ACTUELLE.

Belle perspective!

Rien ou presque rien ne serait donc chang au systme actuel et les
ouvriers travaillent de nouveau  se donner des tyrans. Pauvre peuple,
tu seras donc ternellement esclave!

Mais combien aisment et doucement on glisse une fois sur la pente,
comme Engels l'a si bien dit!

Il n'y a pas d'autre alternative que le socialisme d'tat et le
socialisme libertaire.

Lorsqu'on dit au congrs de Berlin (1892): la social-dmocratie est
rvolutionnaire dans son essence et le socialisme d'tat conservateur;
la social-dmocratie et le socialisme d'tat sont des antithses
irrconciliables, on a jou avec des mots.

Qu'est-ce que le socialisme d'tat?

Liebknecht dit que les socialistes d'tat veulent introduire le
socialisme dans l'tat actuel, c'est--dire cherchent la quadrature du
cercle; un socialisme qui ne serait pas le socialisme dans un tat
adversaire du socialisme. Mais qu'est-ce que les social-dmocrates
dsirent? N'est-ce pas le mme Liebknecht qui parlait d'un enracinement
dans la socit socialiste (hineinwachsen)?

Le socialisme d'tat dans la comprhension gnrale est l'tat
rgulateur de l'industrie, de l'agriculture, de tout. On veut faire de
l'industrie un fonctionnement d'tat, et au lieu des patrons
capitalistes on aura l'tat. Quand l'tat actuel aura annex
l'industrie, il restera ce qu'il est. Mais avec le suffrage universel,
lorsqu'en 1898, anne de salut, les social-dmocrates allemands auront
la majorit, comme Engels et Bebel l'ont prdit, alors il est vident
qu'on pourra transformer l'tat  volont, et le socialisme qu'on
introduira alors sera le socialisme d'tat.

Liebknecht appelle le socialisme d'tat d'aujourd'hui le capitalisme
d'tat, mais il y a une confusion terrible dans les mots. Nous demandons
ceci: quand la majorit du parlement sera socialiste et qu'on aura mis
telle ou telle branche de l'industrie entre les mains de l'tat, sera-ce
l le socialisme d'tat, oui ou non?

Nous disons: oui, certainement.

Au Congrs de Berlin, Liebknecht disait dans sa rsolution: Le
soi-disant socialisme d'tat, en ce qui concerne la transformation de
l'industrie et sa remise  l'tat avec des dispositions fiscales, veut
mettre l'tat  la place des capitalistes et lui donner le pouvoir
d'imposer au peuple ouvrier le double joug de l'exploitation conomique
et de l'esclavage politique.

Mais c'est justement ce que nous disons de la social-dmocratie.
Examinons ces desiderata.

Si l'tat rglait toutes les branches de l'administration, on serait
oblig d'obir, car autrement on ne pourrait trouver de travail
ailleurs.

Et de mme que la dpendance conomique, la dpendance politique serait
plus dure; l'esclavage conomique amnerait l'esclavage politique; et 
son tour l'esclavage politique influerait sur l'esclavage conomique, le
rendant plus dur et plus rigoureux.

Quand Liebknecht dit cela, il comprend trs bien le danger et ne change
pas la question en l'escamotant par un habile jeu de mots. Le
capitalisme d'tat comme il l'appelle sera le socialisme d'tat, du
moment que les socialistes seront devenus le gouvernement et encourra
les mmes reproches que ceux que l'on formule contre l'tat actuel. On
est esclave et non pas libre, et un esclave de l'tat, monarchique ou
socialiste, est un esclave. Nous qui voulons l'abolition de tout
esclavage, nous combattons la social-dmocratie qui est le socialisme
d'tat de l'avenir. Ce que Liebknecht dit de l'tat des Jsuites du
Paraguay est applicable  l'tat social-dmocratique selon la conception
des soi-disant marxistes: dans cet tat modle toutes les industries
furent la proprit de l'tat, c'est--dire des Jsuites. Tout tait
organis et dress militairement; les indignes taient aliments d'une
manire suffisante; ils travaillaient sous un contrle svre, comme
forats au bagne et ne jouissaient pas de la libert; en un mot l'tat
tait la caserne et le workhouse--l'idal du socialisme d'tat--le fouet
commun et la mangeoire commune. Naturellement il n'y avait pas
d'alimentation spirituelle--l'ducation tait l'ducation pour
l'esclavage.

Tel est aussi l'idal des social-dmocrates!

Grand merci pour une telle perspective!

Et cependant en distinguant bien, il arrive  dire: Le socialisme veut
et doit dtruire la socit capitaliste; il veut arracher le monopole
des moyens de production des mains d'une classe et faire passer ces
moyens aux mains de la communaut; il veut transformer le mode de
production de fond en comble, le rendre socialiste, de sorte que
l'exploitation ne soit plus possible et que l'galit politique et
conomique et sociale la plus complte rgne parmi les hommes. Tout ce
qu'on comprend maintenant sous le nom de socialisme d'tat et dont nous
nous occupons, n'a rien de commun avec le socialisme. Liebknecht nomme
cela le _capitalisme_ d'tat et il nomme le socialisme le vrai
socialisme d'tat. Nous sommes alors d'accord, mais n'oublions pas que
l'esclavage ne sera pas aboli, mme quand les social-dmocrates seront
nos matres et nous ne voulons pas de matres du tout.

Ou dit souvent qu'on affaiblit l'tat au lieu de le fortifier en
tendant la lgislation ouvrire, et bien loin de fortifier l'tat
bourgeois, on le sape. Mais ceux qui disent cela diffrent beaucoup de
Frdric Engels, qui, dans l'Appendice de son clbre livre: _les
classes ouvrires en Angleterre_, crit: la lgislation des fabriques,
autrefois la terreur des patrons, non seulement fut observe par eux
avec plaisir mais ils l'tendent plus ou moins sur la totalit des
industries. Les syndicats, nomms l'oeuvre du diable il n'y a pas
longtemps, sont cajols maintenant par les patrons et protgs comme des
institutions justes et un moyen nergique pour rpandre les saines
doctrines conomiques parmi les travailleurs.

On abolissait les plus odieuses des lois, celles qui privent le
travailleur de droits gaux  ceux du patron. L'abolition du cens dans
les lections fut introduite par la loi ainsi que le suffrage secret,
etc., etc. Et il continue: l'influence de cette domination fut
considrable au dbut. Le commerce florissait formidablement et
s'tendait mme en Angleterre. Que fut la position del classe ouvrire
pendant cette priode?

Une amlioration mme pour la grande masse suivait temporairement, cet
essor. Mais, depuis l'invasion des sans-travail, elle est revenue  son
ancienne position.

L'tat n'est pas aujourd'hui moins puissant, il l'est plus
qu'auparavant. Et aprs avoir constat que deux partis de la classe
ouvrire, les mieux protgs, ont profit de cette amlioration d'une
manire permanente, c'est--dire les ouvriers des fabriques et les
ouvriers syndiqus, il dit: _mais en ce qui regarde la grande masse des
ouvriers, les conditions de misre et d'inscurit dans lesquelles ils
se trouvent maintenant sont aussi mauvaises que jamais, si elles ne sont
pires_.

Non, on n'affaiblit pas l'tat en augmentant ses fonctions, on n'abolit
pas l'tat en tendant son pouvoir. Donc, partout o le gouvernement
bourgeois sera le rgulateur des branches diffrentes de l'industrie, du
commerce, de l'agriculture, il ne fera qu'augmenter et fortifier son
pouvoir sur la vie d'une partie des citoyens et les ouvriers resteront
les anciens esclaves, et pour eux il sera tout  fait indiffrent qu'ils
soient les esclaves des capitalistes ou bien les esclaves de l'tat.

L'tat conserve le caractre hirarchique, et c'est l le mal.

La question dcisive est de savoir qui doit rgler les conditions de
travail. Si c'est le gouvernement de l'tat, des provinces ou des
communes, selon le modle des postes par exemple, nous aurons le
socialisme d'tat, mme si le suffrage universel est adopt. Si ce sont
les ouvriers eux-mmes qui rglent les conditions de travail selon leur
gr, ce sera tout autre chose; mais nous avons entendu dire par Sidney
Webb, que rver sans l'avouer d'un atelier autonome, d'une production
sans rgles ni discipline ... que cela n'est pas du socialisme.

Au contraire, nous disons que quiconque est d'avis que le proltariat
peut arriver au pouvoir par le suffrage universel et qu'il peut se
servir de l'tat pour organiser une nouvelle socit, dans laquelle
l'tat lui-mme sera supprim, est un naf, un utopiste. Imaginer que
l'tat disparaisse par le fait ... des serviteurs de l'tat!

Le capital se rendra-t-il volontairement? L'exprience de l'histoire est
l pour prouver le contraire, car jamais une classe ne se supprimera
volontairement. Chaque individu, chaque groupe lutte pour l'existence,
c'est la loi de la nature, qui fait du droit de dfense et de
rsistance, le plus sacr de tous les droits.

Le socialisme veut l'expropriation des exploiteurs. Eh bien, peut-on
penser que les patrons, les marchands, les propritaires, en un mot les
capitalistes dont la proprit prive sera transforme en proprit
sociale ou commune, cderont jamais volontairement. Non, ils se
dfendront par tous les moyens possibles plutt que de perdre leur
position prpondrante. On les soumettra seulement par la violence.

Tout pouvoir a en soi un germe de corruption, et c'est pourquoi il faut
lutter non seulement contre le pouvoir d'aujourd'hui mais aussi contre
celui de l'avenir. Stuart Mill a trs bien dit: le pouvoir corrompt
l'homme. C'est la tradition du monde entier, base sur l'exprience
gnrale.

Et parce que nous connaissons l'influence pernicieuse que l'autorit a
sur le caractre de l'individu, il faut lutter contre l'autorit.
Guillaume de Greef a formul tout le programme de l'avenir d'une manire
aussi claire que nette en ces mots: Libert, instruction et bien-tre
pour tous; le principe, aujourd'hui, n'est plus contestable: la socit
n'a que des organes et des fonctions; elle ne doit plus avoir de
matres. Et pourquoi l'homme, dou de plus de raison que les autres
tres dans la nature, ne serait-il pas capable de vivre dans une socit
sans autorit, lorsqu'on voit les fourmis et les abeilles former de
telles socits? Dans son _volution politique_, Letourneau nous dit:
Au point de vue sociologique, ce qui est particulirement intressant
dans les rpubliques des fourmis et des abeilles, c'est le parfait
maintien de l'ordre social avec une anarchie complte. Nul gouvernement;
personne n'obit  personne, et cependant tout le monde s'acquitte de
ses devoirs civiques avec un zle infatigable; l'gosme semble
inconnu: il est remplac par un large amour social.

Nous n'allons pas examiner ici s'il est vrai que la proprit prive est
une modalit particulire de l'autorit et si l'autorit est la source
de tous les maux dans la socit, comme le pense Sbastien Faure; ou
bien si la proprit prive est la cause de l'autorit, car nous sommes
d'avis que l'une et l'autre de ces propositions sont srieuses, qu'on
peut soutenir les deux thses, car elles se tiennent. Peut-tre est-ce
la question de l'oeuf et de la poule; qui des deux est venu le premier?
Mais en tout cas il n'est pas vrai de dire avec Faure que le socialisme
autoritaire voit dans le principe de proprit individuelle la cause
premire de la structure sociale, et que le libertaire la dcouvre dans
le principe d'autorit. Car s'il est vrai que la proprit individuelle
donne le pouvoir, l'autorit--le matre du sol l'est aussi des personnes
qui vivent sur le sol, le matre de la fabrique, de l'atelier est matre
aussi des hommes qui y travaillent--il est vrai aussi que l'autorit
sanctionne  son tour la proprit individuelle.

Tout gouvernement de l'homme par l'homme est le commencement de
l'esclavage et quiconque veut mettre fin  l'esclavage doit lutter
contre le gouvernement sous toutes ses formes.

Dans sa brochure _L'anarchie, sa philosophie, son idal_, Kropotkine
s'exprime ainsi: C'est pourquoi l'anarchie, lorsqu'elle travaille 
dmolir l'autorit sous tous ses aspects, lorsqu'elle demande
l'abrogation des lois et l'abolition du mcanisme qui sert  les
imposer, lorsqu'elle refuse toute organisation hirarchique et prche la
libre entente, travaille en mme temps  maintenir et  largir le noyau
prcieux des coutumes de sociabilit sans lesquelles aucune socit
humaine ou animale ne saurait exister. Seulement au lieu de demander le
maintien de ces coutumes sociables  _l'autorit de quelques-uns_, elle
le demande _ l'action continue de tous_.

Les institutions et les coutumes communistes s'imposent  la socit,
non seulement comme une solution des difficults conomiques, mais aussi
pour maintenir et dvelopper les coutumes sociables qui mettent les
hommes en contact les uns avec les autres, tablissant entre eux des
rapports qui font de l'intrt de chacun l'intrt de tous, et les
unissent, au lieu de les diviser.

Tout le dveloppement de l'humanit va dans la direction de la libert
et quand les socialistes, (c'est--dire les social-dmocrates) veulent,
avec Renard, un minimum d'autorit et une extension indfinie de la
libert, ils sont perdus, car il n'y a plus entre eux et les anarchistes
de diffrence de principes, mais seulement une diffrence de plus ou de
moins.

L'idal pour tous est l'limination complte du principe d'autorit,
l'affirmation intgrale du principe de libert.

Si cet idal est oui ou non ralisable, c'est une autre question, mais
mieux vaut un idal superbe, lev, mme s'il est irralisable, que
l'absence de tout idal.

Que chacun se demande ce qu'il dsire et aura pour rponse: Vivre en
pleine libert sans tre entrav par des obstacles extrieurs; dployer
ses forces, ses qualits, ses dispositions naturelles. Eh bien! ce que
vous demandez pour vous-mme, il faut le donner aux autres, car les
autres dsirent ce que vous dsirez. Donc il nous faut des conditions
par lesquelles chaque individu puisse vivre en pleine libert, puisse
dployer ses forces. Quand on veut cela pour soi-mme et qu'on ne
l'accorde pas aux autres, on cre un privilge.

Voil tout ce qu'on demande: de l'air franc et libre pour respirer.

Et si l'observation ne nous trompe pas, nous voyons que tout le
dveloppement humain est une volution dans le sens de la libert.

La social-dmocratie qui est et devient de plus en plus un socialisme
d'tat est un obstacle  la libert, car au lieu d'augmenter la libert,
elle cre de nouveaux liens. Elle est de plus dangereuse parce qu'elle
se montre sous le masque de la libert. Les tatistes sont les ennemis
de la libert et quand on veut unir le socialisme  la libert, il faut
accepter le socialisme libertaire dont le but est toujours d'unir la
libert au bien-tre de tous.

La plupart ne croient pas  la libert et c'est pourquoi ils rejettent
toujours sur elle la responsabilit des excs, s'il s'en produit dans un
mouvement rvolutionnaire. Nous croyons au contraire que les excs sont
la consquence du vieux systme de limitation de la libert.

Ayez confiance dans la libert, qui triomphera un jour. Il est vrai que
mme les hommes de science ont peur de cette terrible gante, cette
fille des dieux antiques, dont personne ne pourra calculer la puissance
le jour o elle se lvera dans toute sa force. Tous la contemplent avec
terreur en prdisant de terribles jours au monde, si jamais elle rompt
ses liens, tous, except ses quelques rares amants appartenant
principalement aux classes pauvres.

Et cette petite troupe, troupe aussi de martyrs ou victimes, travaille
incessamment  sa dlivrance, desserrant tantt de ci, tantt de l un
anneau, certaine que l'heure venue, la libert secouera toutes ses
chanes et se dressera en face du monde, pour se donner  tous ceux qui
l'attendent.

Le triomphe viendra, mais pour cela il nous faut une foi absolue dans la
libert, seule atmosphre dans laquelle l'galit et la fraternit se
meuvent librement.

NOTES:

[78] _Protokoll des Parteitages in Breslau_.

[79] The Forum Library, vol. 1, n 3, avril 1895.

[80] Le dix-huit Brumaire.

[81] Nous sommes fiers de ce que les Hollandais furent alors comme
aujourd'hui avec les libertaires et nous esprons qu' l'avenir ils
seront toujours avec la libert contre toute oppression et toute
autorit.

[82] L'alliance de la dmocratie socialiste et l'association
internationale des travailleurs, p. 51 et 52.

[83] Cela ne nous tonne pas, car M. Guesde a appel Kropotkine un fou,
un hurluberlu sans aucune valeur. Eh bien! nous croyons que le nom de
Kropotkine vivra encore quand celui de M. Guesde sera oubli dans le
monde.

[84] Il a t une fois en Amrique, et cet unique voyage lui donne droit
de parler en connaissance de cause d'un monde aussi grand que les
tats-Unis! C'est simplement ridicule.

[85] Revue Socialiste, vol. 96, page 4, etc.

[86] _thique_.

[87] Voir Albert Parsons dans sa _Philosophie de l'Anarchie._

[88] Dans le livre sur le parlementarisme par Lothar Bcher, tour  tour
l'ami de Lassalle et de Bismarck, on trouve une liste des lois
promulgues par les parlements anglais depuis Henri III (1225-1272)
jusqu' l'an 1853. Et quand on prend la moyenne annuelle des lois pour
chaque sicle on trouve cette srie du XIIIe au XIXe sicle: 1, 6, 9,
20, 24, 123, 330. Dj en 1853 plus de lois que le nombre des jours de
travail! O cela finira-t-il si on continue dans la voie qu'on a suivie
jusqu' prsent?

[89] Voyez son intressante brochure: Pages d'Histoire Socialiste;
doctrines et actes de la social-dmocratie.

[90] Der Einzige und sein Eigenthum.

[91] Ideen zu einem Versuch die Grnsen der Wirksamkeit des Staate zu
bestimmen.

[92] _On Liberty_.

[93] Das Erfurter Programm in seinem grundstzlichen Theil (Le programme
d'Erfurt et ses bases).

[94] Le socialisme vritable et le faux socialisme.




V

UN REVIREMENT DANS LES IDES MORALES


Que de difficults  surmonter lorsqu'on veut se dfaire des ides
conues dans la jeunesse! Mme en se croyant libre de beaucoup de
prjugs, toujours on retrouve en soi un manque de raisonnement et on se
bute  des conceptions surannes. Et tout en n'ayant, en thorie, aucune
accusation  formuler, on prouve certainement, en pratique, une sorte
de rpugnance envers ceux qui agissent en complte opposition avec les
us et coutumes.

C'est surtout le cas dans le domaine de la morale.

Qu'est-ce qu'agir selon la morale?

Se conformer aux prescriptions des moeurs.

C'est--dire qu'on est moral lorsqu'on vit et agit de telle faon que la
majorit approuve.

Est-ce que cette morale-l est bonne?

Peut-on la dfendre par la raison?

Voil la question.

Il y a une tyrannie de la morale et comme nous sommes adversaires de
toute tyrannie, nous devons galement examiner celle-ci et la combattre.

Multatuli, dans ses _Ides_, fait,  ce sujet, quelques justes
remarques. Il a parfaitement raison lorsqu'il prtend que le degr de
libert dpend bien plus de la morale que des _lois_. Que de peine l'on
prouve  faire excuter une loi qui est en contradiction avec la
morale?

Aucun lgislateur, ft-il le chef d'une arme dix fois plus nombreuse
que les habitants mmes d'un pays, n'oserait imposer ce que la morale
prescrit aujourd'hui. Et, d'un autre ct, nous nous conformons  une
morale que nous n'accepterions pas si elle tait prescrite par un
lgislateur, quelque puissant qu'il ft.

Examinez notre manire de vivre et bientt vous serez convaincu de la
vrit de ces paroles:

Un malfaiteur est puni de _quelques_ annes de prison; ... La morale y
ajoute: le mpris durant _toute_ la vie.

La loi parle d'habitants,... la morale, de sujets.

La loi dit: le Roi,... la morale: Sa Majest.

La loi laisse le choix du vtement,... la morale impose _tel_ vtement.

La loi protge le mariage dans ses consquences _civiles_,... la morale
fait du mariage un lien religieux, moral, c'est--dire trs _im_moral.

La loi, tout injuste qu'elle est envers la femme, la considre comme
tant mineure ou sous curatelle,... la morale rend la femme esclave.

La loi accepte l'enfant naturel,... la morale tourmente, perscute,
insulte l'enfant qui vient au monde sans passeport.

La loi concde certains droits  la mre non marie, plus mme qu' la
femme marie,... la morale repousse cette mre, la punit, la maudit.

La loi, en fait d'ducation, concde _portion_ lgitime et gale aux
_enfants_,... la morale fait distinction entre garons et filles pour
l'ducation et l'instruction.

La loi ne reconnat et ne fait payer que des contributions fixes _de
telle_ manire, avec _telles_ stipulations, ... la morale fait payer des
impts  la vanit, la stupidit, le fanatisme, l'habitude, la fraude.

La loi traite la femme en mineure, mais n'empche pas--directement, du
moins--son dveloppement intellectuel,... la morale force la femme 
rester ignorante et mme, quand elle ne l'est pas,  le paratre.

La loi opprime de temps en temps,... la morale, toujours.

Aussi stupide que soit une loi, il y a des moeurs plus stupides.

Aussi cruelle que soit une loi, il y a des moeurs plus brutales.

Et il donne encore  mditer les ides suivantes:

Quelle est la loi qui ordonne de ngliger l'ducation de vos filles?
Quelle est la loi qui fait de vos femmes des mnagres sans gages? C'est
la morale.

Quelle est la loi qui prescrit d'envoyer vos enfants  l'cole et
d'achever leur ducation en payant l'colage? C'est la morale.

Quelle est la loi qui vous force  laisser chloroformer votre
descendance par le magister Pdant? C'est la morale.

Qui vous dfend de donner de la _jouissance_  votre famille? Qui vous
charge de la tourmenter avec l'glise, les sermons, le catchisme et une
masse d'exercices spirituels dont elle n'a que faire parce que tout cela
n'existe pas? C'est la morale.

Qui vous dit d'imposer aux autres une religion que vous-mme ne
pratiquez plus depuis longtemps? C'est la morale.

Qui dfend  la femme de s'occuper des intrts de votre maison
(galement _ses_ intrts) ainsi que des intrts de _ses_ enfants?
C'est la morale.

Qui vous dit de chasser votre fille lorsqu'elle devient mre d'un
enfant, le fruit de l'amour, de l'inconscience, ... ft-ce mme le fruit
du dsir et de l'tourderie? C'est la morale.

Qui enfin considre un faible et lche: C'est l'habitude comme une
excuse valable d'avoir viol les lois les plus leves et saintes du bon
sens? C'est la morale.

Tout cela prouve que la morale nous empche souvent d'tre moral.
Comparez galement, sur la question, le beau dveloppement que Multatuli
fait dans son _tude libre_.

Il est impossible de dcrire l'immense tyrannie de la morale sur
l'humanit. Ds le berceau on empche l'enfant de se mouvoir librement,
et les parents intelligents ont une lutte ardente  soutenir contre les
sages-femmes, les instituteurs, les catchistes, les prtres, etc., pour
empcher que la nature de leurs enfants ne soit dtourne ds le bas
ge.

Les jeunes filles y sont plus exposes encore que les garons; bien que,
dans les dernires annes, les ides se soient quelque peu modifies, le
principe d'une ducation de jeune fille convenable reste d'en faire la
surveillante de l'armoire  linge et une machine brevete pour
entretenir le fonctionnement rgulier du respectable sexe masculin.

L mme o publiquement on a mis le voeu d'galit dans l'ducation des
garons et des filles, on ragit secrtement contre cette tendance. Il
existe, par exemple, des coles moyennes o garons et filles restent
spars, et, quoique des coles communes fussent prfrables, nous
trouvons injuste dans tous les cas que l'instruction donne dans les
coles de garons soit plus complte que celle des filles, comme cela se
fait en pratique. Pour s'en convaincre, on n'a qu' comparer les deux
programmes d'enseignement. Aprs les cinq annes rglementaires
d'tudes, la jeune fille est absolument incapable de passer l'examen de
sortie prescrit pour les garons. C'est une injustice envers les jeunes
filles, car les deux programmes sont rputs tre gaux et ne le sont
pas en ralit.

Un nouveau systme social amne une autre morale et si nous nous butons
maintes fois  des ides morales qui sont la consquence de cette
nouvelle conception, c'est parce que nous n'avons pas encore su nous
dfaire compltement de l'ancienne opinion; trop souvent nous remettons
une pice  la robe use. Ceci ne peut ni ne doit tonner personne;
nous, les vieux, nous avons rencontr plus de difficults que les
jeunes, car nous dmes commencer par dsapprendre avant d'apprendre.
Beaucoup n'ont pas su accomplir cette rude tche jusqu' la fin et ont
d s'arrter en chemin.

Il faut qu'une rvolution se produise dans les rgles morales, et
premirement dans nos ides. Nous devons abandonner radicalement
l'ancienne morale qui part d'une thse errone et instaurer la raison
comme guide unique pour contrler et juger nos actes. Constatons en mme
temps la duplicit de ceux qui sont au pouvoir et se servent de deux
poids et de deux mesures, suivant que leur intrt l'exige.

Nous en donnerons quelques exemples, tout en suppliant le lecteur de ne
pas s'offenser, mais de se demander si ce que nous avanons est en
opposition avec la raison car, pour nous, n'est immoral que ce qui est
irraisonnable. N'oublions pas que nous ne donnons ici aucunement les
bases d'une nouvelle morale; nous voulons seulement prouver le jugement
hypocrite du monde.

Nos lois pnales, nos moeurs, tout est bas sur le principe de la
proprit prive, mais la masse ne se demande jamais si ce principe est
juste et s'il pourrait soutenir n'importe quelle discussion contre la
logique et le bon sens.

Nous considrons mme les transgresseurs de ces lois comme des
malfaiteurs, et peut-tre ne sont-ils autre chose que les pionniers
d'une socit meilleure, moins funeste que la ntre.

Visitez les prisons, faites une enqute et que trouverez-vous?

Les neuf diximes des malfaiteurs enferms derrire des portes
verrouilles ont faut (si cela s'appelle fauter) par misre; leur crime
consiste en leur pauvret et en ce qu'ils ont prfr tendre la main et
prendre le ncessaire plutt que de mourir de faim, obscurment,
tranquillement, sans protester. Ils ont attaqu le droit sacro-saint de
la proprit, ils n'ont pas voulu se soumettre  un rgime d'ordre
qu'ils n'ont pas cr et auquel ils refusent de se conformer.

Le professeur Albert Lange a crit quelques mots qui sont dignes d'tre
ports, sur les ailes du vent, jusqu'aux confins de la terre. Les voici:
Il n'y a pas  attendre qu'un homme se soumette  un rgime d'ordre  la
cration duquel il n'a pas collabor, ordre qui ne lui donne aucune
participation aux productions et jouissances de la socit et lui prend
mme les moyens de se les procurer par son travail dans une partie
quelconque du monde, aussi peu qu'on puisse attendre qu'un homme dont
la tte est mise  prix tienne le moindre compte de ceux qui le
perscutent. La socit doit comprendre que ces dshrits, qui sortent
de son sein, s'inspireront du droit du plus fort; s'ils sont nombreux,
ils renverseront le rgime existant et en rigeront un autre sur les
ruines, sans se proccuper s'il est meilleur ou pire. La socit ne peut
faire excuser la perptuation de son droit qu'en s'efforant
continuellement de l'appliquer  tous les besoins, en supprimant les
causes qui font manquer  tout droit d'atteindre son but, et mme, en
cas de besoin, en donnant au droit existant une base nouvelle.

Qu'on essaie seulement de renverser cette thse et l'on s'apercevra
qu'elle est irrfutable.

C'est ainsi qu'on est forc moralement d'accepter un rgime d'ordre qui
force  souffrir de la faim, de la misre,  avoir des soucis, des
tourments.

Quelqu'un a faim: la loi de la nature lui dit qu'il doit satisfaire aux
besoins de son estomac. Il voit de la nourriture qui convient  ces
besoins, la prend, est arrt et mis en prison.

Au cas o son esprit n'est pas encore fauss par la morale, qu'on tche
d'expliquer  cet homme qu'il a mal agi, qu'il a commis une mauvaise
action, qu'il est un malfaiteur,... il ne le comprendra pas.

On parle de voleurs; mais qu'est-ce qu'un voleur?

C'est celui qui vole.

Oui, mais cela ne me donne gure d'explication. Que signifie voler?

C'est prendre ce qui ne vous appartient pas.

Nous n'y sommes pas encore, car ici se place la question: Qu'est-ce qui
m'appartient?

Et que faut-il rpliquer  cette question?

Qu'est-ce qui nous revient comme tres humains? Nourriture, vtement,
habitation, dveloppement, loisirs, en un mot toutes les conditions qui
garantissent notre existence.

Est-il voleur celui qui, ne possdant pas ces conditions, se les
approprie?

C'est absurde de le soutenir.

Et pourtant nos lois, notre morale le qualifient de voleur.

Le contraire est vrai. Les voleurs sont ceux qui empchent les autres
d'acqurir les conditions de l'existence; et ce ne sont pas seulement
des voleurs, mais des assassins de leurs semblables; car prendre 
quelqu'un les conditions qui assurent son existence, c'est lui prendre
la vie.

Les meilleurs des prcurseurs, ceux qui ont le plus d'autorit, nous
apprennent la mme chose.

Nous lisons de Jsus (Evangile selon Marc, chap. II, vers. 28-24):

Et il arriva, un jour de sabbat que, traversant un champ de bl, ses
disciples cueillirent des pis. Et les Pharisiens lui dirent: Regardez:
pourquoi font-ils, le jour du sabbat, ce qui est dfendu? Et il
rpondit: N'avez-vous jamais lu ce que fit David lorsqu'il tait dans le
besoin et avait faim, lui et ceux qui taient avec lui? Il entra dans la
maison de Dieu, du temps du grand prtre Abiathar, mangea le pain des
offrandes et en donna galement  ceux qui taient avec lui, quoiqu'il
ne ft permis qu'aux prtres d'en manger?

Quel est le sous-entendu de ce rcit?

Qu'il existe des lois, mais qu'il se prsente des circonstances qui
permettent de passer au-dessus de ces rglements. La loi prescrivait que
personne, hormis les prtres, ne pouvait manger du pain des offrandes,
mais quand David et les siens eurent faim, ils transgressrent ces
arrts. C'est--dire: Au-dessus des rgles auxquelles on doit se
conformer, il y a la loi de la conservation de soi-mme et, selon Jsus,
on peut enfreindre toute prescription lorsqu'on a faim. Et plus
clairement: Celui qui a faim n'a pas  se proccuper des dcrets
existants; pour lui il n'y a qu'un seul besoin, celui d'apaiser sa faim,
et il lui est permis de le faire, mme lorsque les lois le lui
dfendent.

Du reste, nous lisons dans le livre des Proverbes (chap. 6, v. 30): On
ne doit pas mpriser le voleur qui vole pour apaiser sa faim.

Luther, le grand rformateur auquel on rige des statues, explique de la
manire suivante le dixime commandement: Tu ne voleras pas[95]:

Je sais bien quels droits prcis l'on peut dicter, mais la ncessit
supprime tout, mme un droit; car entre ncessit et non-ncessit il y
a une diffrence norme qui fait changer l'aspect des circonstances et
des personnes. Ce qui est juste s'il n'y a pas ncessit, est injuste en
cas de ncessit. Ainsi est voleur celui qui, sans ncessit, prend un
pain chez le boulanger; mais il a raison lorsque c'est la faim qui le
pousse  cette action, car alors on est oblig de le lui donner.

C'est--dire que celui qui a faim a le droit de pourvoir aux besoins de
son estomac, enfreignant toutes les lois existantes[96].

La loi de la conservation de soi-mme est au-dessus de toutes autres
lois.

C'tait galement l'opinion de Frdric (surnomm  tort le Grand), le
roi-philosophe bien connu, lorsqu'il crivait  d'Alembert, dans une
lettre date du 3 avril 1770:

Lorsqu'un mnage est dpourvu de toutes ressources et se trouve dans
l'tat misrable que vous esquissez, je n'hsiterais pas  dclarer que
pour lui le vol est autoris;

1 Parce que ce mnage n'a rencontr partout que des refus au lieu de
secours.

2 Parce que ce serait un plus grand crime d'occasionner la mort de
l'homme et celle de sa femme et de ses enfants que de prendre 
quelqu'un le superflu.

3 Parce que leur dessein de voler est bon et que l'acte lui-mme
devient une ncessit invitable.

J'ai mme la conviction qu'on ne trouverait aucun tribunal qui, en
pareille occurrence, n'acquitterait un voleur, si la vrit des
circonstances tait constate. Les liens de la socit sont bass sur
des services rciproques; mais lorsque cette socit se compose d'hommes
sans piti, toute obligation est rompue et on revient  l'tat primitif,
o le droit du plus fort prime tout.

On ne pourrait le dire plus clairement.

Et pourtant tous les tribunaux continuent de nos jours  condamner en
pareilles circonstances.

Le tant exalt cardinal Manning a dit: La ncessit ne connat pas de
loi et l'homme qui a faim a un droit naturel sur _une partie_ du pain de
son voisin.

C'est toujours la mme thse, et nous constatons que tous, en thorie,
sont d'accord: Si vous demandez du travail et qu'on le refuse, vous
demanderez du pain; si on vous refuse du travail et du pain, eh bien!
vous avez le droit de prendre du pain.

_Car, il y a un droit qui s'lve au-dessus de tous les autres: c'est le
droit  la vie.--Primum vivere_ (vivre d'abord) est un vieux prcepte.

Et pourtant, partout notre droit pnal est en contradiction flagrante
avec ce prcepte; la morale condamne l'homme qui, pouss par la faim,
vole.

Nous avons l'intime conviction que la proprit prive est la cause du
plus grand nombre, sinon de tous les dlits; et pourtant nous sommes
forcs d'inculquer de bonne heure  nos enfants le principe de la
proprit prive. Laissez grandir l'enfant simplement et naturellement,
il prendra selon son got et ses besoins, sans s'occuper quel est le
possesseur de la chose prise.

C'est nous-mmes qui leur donnons et attisons artificiellement l'ide de
drober, de voler. C'est _ta_ poupe; cela n'est pas _ toi_, c'est
 un autre enfant; ne touche pas a, cela ne _t'appartient_ pas, voil
ce que l'enfant entend continuellement. Plus tard,  l'cole,
l'instituteur dveloppera encore cette conception de la proprit
prive. Chaque enfant a son propre pupitre, reoit sa propre plume, son
propre cahier. Lorsque l'enfant prend un objet appartenant  un de ses
camarades, il est puni, mme si ce camarade en a plus qu'il ne lui en
faut.

Tous nous inculquons  nos enfants cette conception de la proprit
prive et, ce qui est plus grave, _nous y sommes forcs_ en
considration de l'enfant, car, si nous le laissions suivre sa nature,
il aurait bientt affaire  la police et serait envoy par un juge
intelligent (?) dans une cole de correction pour y tre corrompu 
jamais.

Pour se donner un brevet de bonne conduite, la socit a spar les
diverses conceptions d'une manire arbitraire qui a pour consquence
que, dans l'une ou l'autre classe, on approuve ce qui partout ailleurs
serait dsapprouv. Ainsi l'honneur militaire exige que le soldat
provoque en duel son insulteur, et cherche  le tuer. Considrons, par
exemple, le commerce. Ce n'est autre chose qu'une immense fraude.
Franklin a dit cette grande vrit: Le commerce, c'est la fraude; la
guerre c'est le meurtre. Que veut dire commerce? C'est vendre 5, 6
francs ou plus un objet qui n'en vaut que 3, et acheter un objet qui
vaut 3 francs, par exemple,  un prix beaucoup plus bas, en profitant de
toutes sortes de circonstances. _Als twee ruilen, moet er een huilen_
(de l'acheteur et du vendeur, un des deux est tromp), dit le proverbe
populaire; ce qui prouve que, dans le commerce, il y en a toujours un
qui est tromp, c'est--dire qu'il y a galement un trompeur. Une bande
de voleurs qui ont l'un envers l'autre quelque considration n'en reste
pas moins une bande de voleurs. C'est ainsi que cela se passe dans le
commerce. Mais lorsqu'on ne se soumet pas  ces habitudes, peut-on tre
qualifi directement du nom de coquin, de trompeur, etc.

Il me fut toujours impossible de voir une diffrence entre l'ordinaire
duperie et le commerce. Le commerce n'est qu'une duperie en grand. Celui
qui dispose de grands capitaux n'admet pas les flibustiers et, en
faisant beaucoup de bruit, il tche d'attirer l'attention sur eux comme
voleurs, afin de dtourner cette attention de lui-mme.

Tolsto a dit du marchand: Tout son commerce est bas sur une suite de
tromperies; il spcule sur l'ignorance ou la misre; il achte les
marchandises au-dessous de leur valeur et les vend au-dessus. On serait
enclin  croire que l'homme, dont toute l'activit repose sur ce qu'il
considre lui-mme comme tromperie, devrait rougir de sa profession et
n'oserait se dire chrtien ou libral tant qu'il continue  exercer son
commerce.

Parlant du fabricant, il dit que c'est un homme dont tout le revenu se
compose des salaires retenus aux ouvriers et dont la profession est
base sur un travail forc et extravagant qui ruine des gnrations
entires.

D'un employ civil, religieux ou militaire il dit qu'il sert l'tat
pour satisfaire son ambition, ou, ce qui arrive le plus souvent, pour
jouir d'appointements que le peuple travailleur paye, s'il ne vole pas
directement l'argent au trsor, ce qui arrive rarement; pourtant il se
considre et est considr par ses pairs comme le membre le plus utile
et le plus vertueux de la socit.

Il dit d'un juge, d'un procureur qui sait que, d'aprs son verdict ou
son rquisitoire, des centaines, des milliers de malheureux, arrachs 
leur famille, sont enferms en prison ou envoys au bagne, perdent la
raison, se suicident en se coupant les veines, se laissent mourir de
faim, il dit que ce juge et ce procureur sont tellement domins par
l'hypocrisie, qu'eux-mmes, leurs confrres, leurs enfants, leur famille
sont convaincus qu'il leur est possible en mme temps d'tre trs bons
et trs sensibles.

En effet, le monde est rempli d'hypocrisie et la plupart des hommes en
sont tellement pntrs que plus rien ne peut exciter leur indignation:
tout au plus se contentent-ils de rire d'une manire outrageante.

Aujourd'hui, maint commerant solide et honnte(!) s'applique 
combattre la flibusterie commerciale; mais en quoi leur commerce en
diffre-t-il?

Dernirement le journal _Dagblad van Zuid-Hollanden's Gravenhage_
contenait une correspondance londonienne dans laquelle l'auteur brisait
une lance contre la flibusterie: Le capital du flibustier commercial
est son impudence; son matriel consiste en papier  lettres avec de
ronflants en-tte joliment imprims, un porte-plume et quelques plumes.
L'impudence ne lui cote rien, car elle est probablement un hritage
paternel; quant au papier et aux plumes, il les obtient  crdit par
l'entremise d'un collgue qui lui offre gnreusement de l'tablir
comme commerant pour effets vols.

Combien de maisons de commerce, aujourd'hui respectables et respectes,
doivent leur prosprit  de fausses nouvelles, des filouteries, des
chiffres falsifis? Nathan Rothschild, par exemple, a commenc
l'amoncellement de l'immense fortune de sa maison en portant directement
 Londres la fausse nouvelle de la dfaite des puissances allies 
Waterloo. Immdiatement les rentes de ces tats baissrent dans une
proportion extraordinaire, tandis que Rothschild fit acheter sous main,
par ses agents, les titres en baisse. Une fois la vrit connue, il
frappa son grand coup et, grce  sa flibusterie, gagna des millions.

Examinez l'une aprs l'autre les grandes fortunes et vous rencontrerez
maint fait quivalent.

Le crdit constitue-t-il dans notre socit un bien ou un mal? Nous
pensons que c'est un mal; et pourtant, comment le commerce existerait-il
sans crdit? Par consquent la base est mauvaise. Que font les
flibustiers? Ils sapent le crdit, c'est--dire qu'ils excutent une
besogne mritoire.

Je ne prends nullement le flibustier sous ma protection; j'ai mme une
aversion inne pour la flibusterie, prjug, probablement, mais je mets
le flibustier au niveau du commerant, dont l'honntet et la bonne
foi sont pour moi sans valeur.

Voici un chantillon d'honntet commerciale, qui me fut racont au
cours d'une conversation avec un grand commerant unanimement respect.
Il faisait, entre autres, le commerce de l'indigo et avait vendu  une
maison trangre, sur chantillon, un indigo de deuxime qualit. Le
client refusa la marchandise parce qu'elle n'tait pas conforme 
l'chantillon. Ceci tait inexact. Mais mon commerant connaissait son
monde et savait que le directeur de la firme en question n'tait pas
grand connaisseur de l'article. Que fit-il? Il changea l'chantillon et
vendit  cette firme, comme marchandise de premire qualit, la
marchandise refuse. Outre son courtage, il ralisa du coup un bnfice
de 30,000 florins. Le commerant me raconta la chose comme une prouesse,
une action dont il se glorifiait. Je le blmai et cela donna lieu  un
change de vues qui m'apprit sous quel jour mon commerant envisageait
l'honntet.  ma demande de ce qu'il comprenait par honntet, il me
rpondit: Supposez que vous ne faites pas le commerce de l'indigo et que
vous me demandiez de vous en procurer; eh bien, si dans ce cas je ne
fournis pas de bonne marchandise, je ne suis pas honnte, car vous
n'tes pas de la partie et c'est un service d'ami que je vous rends;
mais lorsque quelqu'un fait le commerce de l'indigo, il croit s'y
connatre et n'a qu' ouvrir les yeux.

Voil comment cet homme concevait l'honntet. Cela prouve que dans le
commerce galement il y a des conceptions d'honntet; seulement, elles
diffrent beaucoup les unes des autres.

Luther a dit trs justement: L'usurier s'exprime ainsi: Mon cher, comme
il est d'usage actuellement, je rends un grand service  mon prochain en
lui prtant cent florins  cinq, six, dix pour cent d'intrt et il me
remercie de ce prt comme d'un bienfait extraordinaire. Ne puis-je
accepter cet intrt sans remords, la conscience tranquille? Comment
peut-on considrer un bienfait comme de l'usure? Et je rponds: Ne vous
occupez pas de ceux qui ergotent, tenez-vous-en au texte: On ne prendra
ni plus ni mieux pour le prt. Prendre mieux ou plus, c'est de l'usure
et non un service rendu, c'est faire du prjudice  son prochain, comme
si on le volait. Et il ajoute: Tout ce que l'on considre comme
service et bienfait ne constitue pas un bienfait ou un service rendu:
l'homme et la femme adultres se rendent rciproquement service et
agrment; un guerrier rend un grand service  un assassin ou incendiaire
en l'aidant  voler en pleine rue, combattre les habitants et conqurir
le pays.

Et quelle que soit la dnomination que l'on applique  la chose, elle
reste la mme... Le commerant en marchandises ne sera content que
s'il gagne 40  50%, le commerant en argent est considr comme un
usurier s'il demande 10%. Pourquoi? Le sucre et le caf diffrent-ils,
comme marchandise, de l'argent et de l'or? Jamais on n'a su fixer les
limites du bnfice acceptable, c'est--dire la rente et l'usure. Tout
bnfice est en ralit un vol et que ce soit 1 ou 50%, le principe
reste intact. La possibilit de payer un bnfice prouve que, d'une
manire ou d'une autre, on a vol sur le travail; car, si le travail
avait reu le salaire lui revenant, il ne resterait plus rien pour payer
un bnfice.

Toutes les lois contre l'usure furent et sont inefficaces, car toujours
on a su viter leurs effets. Il n'existe aucun argument pour dfendre
l'honntet du commerce et condamner la flibusterie; entre les deux il y
a qu'une diffrence relative. Le commerce actuel n'est en ralit que de
la flibusterie.

Je crois mme que les flibustiers jouent un certain rle dans la
dmolition de la socit actuelle, car ils aident  supprimer le crdit
et fournissent par l un moyen de rendre instable et impossible la
proprit prive.

Le faux-monnayage est puni de peines excessivement dures. Pourquoi?
Parce que les tats veulent conserver le monopole du faux-monnayage. En
ralit, tous les tats fabriquent actuellement de la fausse monnaie,
sans parler des rois de jadis qui, tous, taient de faux-monnayeurs.

Que font les gouvernements?

Ils frappent des pices de monnaie indiquant une valeur de 5 francs et
pourtant la valeur relle est d'un peu moins de la moiti. La pice n'a
pas sa valeur et nous sommes forcs quand mme de l'accepter pour la
valeur qu'elle mentionne. Qu'un particulier agisse comme le
gouvernement, qu'il achte de l'argent et le convertisse en argent
monnay, de manire  bnficier de la moiti, il sera poursuivi comme
faux monnayeur.

Un journal hebdomadaire, _De Amsterdammer_, publia l'anne passe une
gravure assez curieuse, reprsentant le ministre de la justice assis 
une table;  l'avant-plan, se dbattant entre les mains de deux
policiers un conomiste rput, M. Pierson, ministre des finances.

Voici la lgende de la gravure:

M. PIERSON.--Laissez-moi, je suis le reprsentant de l'tat nerlandais.

LES POLICIERS.--Ta, ta, ta! Ce gaillard se trouve  la tte d'une bande
qui met des florins ne valant que 47 cents.

L'enfant apprend de bonne heure qu'il doit  ses parents obissance et
amour. Un des commandements de l'glise dit: Respectez votre pre et
votre mre. Mais quel commandement oblige les parents  respecter leurs
enfants?  juste titre Multatuli a appel ce commandement une rgle
invente pour les besoins des parents dont la mentalit est
dsquilibre et qui sont trop paresseux ou n'ont pas assez de coeur
pour mriter d'tre aims. Il dit trs justement: Mes enfants, vous ne
me devrez aucune reconnaissance pour ce que je fis aprs votre naissance
ni mme pour celle-ci. L'amour trouve sa rcompense en soi. Je ne puis
exiger de l'amour pour un acte que j'ai pos sans penser aucunement 
vous, parce que j'ai fait un acte avant que vous fussiez au monde.
Pourquoi les enfants doivent-ils tre reconnaissants envers leurs
parents puisque, pour la grande majorit, la vie n'est qu'une srie
ininterrompue de peines et de misres?

Combien les relations entre l'homme et la femme sont fausses; combien de
prjugs persistent dans le domaine sexuel. Max Nordau a intitul une de
ses oeuvres: _Les Mensonges de la socit_. Il y traite du mensonge
religieux, du mensonge monarchico-aristocratique, du mensonge politique,
du mensonge conomique et du mensonge du mariage.

C'est, en ralit, un livre trs instructif, susceptible d'tre complt
 l'infini; car notre socit est tellement imprgne du mensonge, que
tous nous sommes forcs de mentir. Qu'on essaie seulement d'tre vrai,
sous tous les rapports et envers tous, on n'y russira pas, ne ft-ce
qu'un seul jour, dans une socit mensongre comme la ntre.

Et tous ceux, hommes et femmes, qui ont entrepris, dans tous les
domaines, la lutte contre le mensonge, le prjug et l'hypocrisie, sont
considrs comme des fous, des dsquilibrs ou des neurasthniques,
dont on admire les oeuvres, mais dont on combat  outrance les
principes.

Tolsto, dans le _Royaume de Dieu est en vous_, plaidoyer loquent
contre le militarisme, dans lequel, au nom du Christ, il condamne la
socit chrtienne, considre que les hommes sont enchans dans un
cercle de fer et de force, dont ils ne parviennent pas  se dlivrer.
Cette influence sur l'humanit est due  quatre causes qui se
compltent:

1 La peur;

2 La corruption;

3 L'hypnotisation du peuple;

4 Le militarisme, grce auquel les gouvernements dtiennent le pouvoir.

Tous les hommes  peu prs ont la conviction que leurs actes sont
mauvais; trs peu osent remonter le courant ou braver l'opinion
publique. C'est justement cette contradiction qui existe entre la
conviction et les actes qui donne au monde son masque d'hypocrisie.

La majorit des hommes sont ou prtendent tre de vrais chrtiens, et
l'un aprs l'autre ils battent en brche les principes du Christ, ou du
moins ce qui est considr comme tant de lui.

Comparez  la ralit la loi des dix commandements! Quel contraste!

Dieu en vain tu ne prendras, ce qui, en d'autres mots, signifie: Tu ne
jureras pas; ce commandement a t rendu plus comprhensible encore par
les paroles du Christ: Que ton oui soit oui et ton non non;
autrement, c'est mal. Celui qui refuse de prter serment est bafou et
voit nombre de relations se dtourner de lui.

Tes pre et mre honoreras, dit le commandement. Mous en avons dit
quelques mots prcdemment.

Les dimanches tu garderas,--et les ouvriers sont condamns  un
travail excessif, qui ne laisse  la majorit d'entre eux aucun jour de
repos. S'ils demandent  leurs patrons l'introduction de ce principe,
ils sont renvoys.

Homicide point ne feras,--et tous les peuples chrtiens sont arms
jusqu'aux dents pour s'entretuer. Malheur  celui qui refuse de
s'exercer dans l'art de tuer, on lui rendra la vie impossible. Les
prtres de l'glise mme bnissent les armes et les drapeaux avant la
bataille.

L'oeuvre de chair ne dsireras qu'en mariage seulement,--et les
rapports matrimoniaux sont tels qu'on peut affirmer sans crainte qu'il y
a deux sortes de prostitution: la prostitution extra-conjugale et la
prostitution intra-conjugale, car le mariage a t avili  une
prostitution lgale. Dans le mariage, lorsque l'argent prend la place de
l'amour, il est invitable que la prostitution en forme le complment.

Tu ne voleras pas,--et nous vivons dans une socit  laquelle
s'applique parfaitement ce que Burmeister dit des Brsiliens: Chacun
fait ce qu'il croit pouvoir faire impunment, trompe, vole, exploite son
prochain autant que possible, assur qu'il est que les autres en
agissent de mme envers lui.

Point de faux serment ne feras,--et chaque jour nous voyons les hommes
s'entre-nuire par de faux serments.

C'est une lutte gnrale de tous contre tous et o l'on ne craint pas de
faire appel aux moyens les plus vils.

Bien d'autrui ne dsireras,--et cela dans une socit o, par la
misre des uns, les apptits des autres prennent de dangereuses
proportions, de manire que chacun est expos aux convoitises de son
prochain.

Toutes les morales prescrivent quantit de commandements ou plutt
d'interdictions. Il est impossible d'tablir ainsi une base convenant 
une morale saine nous permettant de penser, de chercher et d'agir en
consquence de nos penses et de nos aspirations. La morale indpendante
sera donc tout autre que celle qu'on a prche jusqu' ce jour.

Et pourtant tous ces commandements sont littralement fouls aux pieds,
car la bouche les prche et en ralit on ne les excute pas. Tout homme
pensant doit tre frapp par l'immensit de l'abme qui existe entre
l'idal et la ralit. Prenez le prcepte chrtien Faites aux autres ce
que vous voudriez qu'on vous ft et faites-en la base d'une socit
socialiste. Pourtant les adversaires les plus acharns des socialistes
sont justement les chrtiens, (mais ils n'ont de chrtien que le nom,
afin de pouvoir mieux renier la doctrine).

Notre organisation sociale entire est base sur l'hypocrisie, soutenue
et maintenue par la force.

L'homme intelligent peut-il approuver pareille socit?

Tout, absolument tout, devra tre chang lorsque la socit aura bris
les chanes conomiques qui l'enserrent.

L'art lui-mme n'est que de l'adresse. Et il n'en peut tre autrement,
car ce ne sont pas de nobles aspirations qui poussent l'artiste  crer,
mais l'esprit de lucre. Et l'artiste, s'il ne veut pas mourir de faim,
doit plier son talent au got (bon ou mauvais) des Mcnes qui, pour la
plupart, sont des parvenus millionnaires.

La science n'est qu'un amas de connaissances comprimes, dans la gaine
des notions acadmiques. Combien peu parmi les pionniers de la science
occupent une chaire dans nos universits!  juste titre Busken Huet a
dit: Les murs des chambres snatoriales de nos acadmies sont couverts
de portraits de savants de moyenne valeur. Les portraits des vrais
pionniers manquent.

Une rvision de chaque branche de la science s'impose et nous
trouverions beaucoup  changer si jamais une rvolution nous dlivrait
du joug qui pse si lourdement sur la socit. Au commencement, on ne
saura peut-tre pas bien par o commencer. Tout un nettoyage devra se
faire dans nos bibliothques, remplies de livres sans valeur ni vrit,
qui ont t crits, non pour l'avancement de la science, mais pour
plaire  ceux qui dtiennent le pouvoir et leur fournir ainsi des
arguments avocassiers, derrire lesquels ils se cachent et font semblant
de dfendre le droit et la socit.

J'ai t impressionn par la phrase suivante, recueillie dans la _Morale
sans obligation ni sanction_, le beau livre du philosophe Guyau: Nous
n'avons pas assez de nous-mmes; nous avons plus de pleurs qu'il n'en
faut pour notre propre souffrance, plus de joie qu'il n'est juste d'en
avoir pour notre propre existence. Ces paroles ne contiennent-elles pas
la base de la morale? Car, bon gr, mal gr, on doit marcher et, si l'on
n'avance pas, on est entran par les autres. On ressent le _besoin_
d'aider les autres, de donner galement un coup d'paule pour faire
avancer le char que l'humanit trane si pniblement. Ce mme besoin,
que l'on retrouve chez tous les animaux sociaux, a son plus grand
dveloppement chez l'homme, qui ferme, du reste, la srie des animaux
sociaux.

Qu' cette oeuvre chacun travaille, dans la mesure de ses forces, et, ne
se confine pas, par prjug, dans un cercle troit; que chacun ouvre les
yeux sur le vaste monde qui nous entoure, ne condamnant pas, mais
expliquant les actes d'autrui, quelque diffrents qu'ils soient des
ntres. Alors, un jour, on pourra nous appliquer les belles paroles de
Longfellow:


  Laisse une empreinte
  Dans le sable du temps,
  Peut-tre un jour,
  Rendra-t-elle le courage  celui
  Qui est ballott par les flots de la vie
  Ou jet sur la cte.


NOTES:

[95] LUTHER, _Grand Catchisme_, t. X. de ses _Oeuvres compltes._

[96] Les catholiques appliquent galement le mme principe, lorsque
c'est au profit de leur boutique.

Marotte, vicaire gnral de l'vque de Verdun (1874), dit: page 181 de
son _Cours complet d'instruction chrtienne  l'usage des coles
chrtiennes_, ouvrage publi avec l'approbation des vques.

Est-il permis de commettre une mauvaise action ou de s'en rjouir, quel
que soit le profit qu'elle rapporte?

Il n'est jamais permis de commettre une mauvaise action ou de s'en
rjouir  cause du profit qu'elle rapporte. Mois il est permis de se
rjouir  cause d'un profit, mme s'il provient d'une mauvaise action.
Par exemple, un fils peut, avec plaisir, hriter de son pre mort
assassin.

Est-on toujours coupable de vol lorsqu'on prend le bien d'autrui? Non.
Car le cas peut se prsenter que celui dont on s'approprie le bien n'a
pas le droit de protester, ce qui arrive, par exemple, lorsque celui qui
prend le bien d'autrui se trouve dans une profonde misre, et qu'il se
contente de prendre seulement le ncessaire pour se sauver ou qu'il
prend secrtement  son prochain,  titre de restitution, ce que
celui-ci lui doit rellement et qu'il ne peut obtenir d'une autre
manire.

Et  la page 276:

Peut-on tre exempt quelquefois de l'obligation de restituer la chose
vole? Oui.

Quelles sont les raisons qui permettent de ne pas faire cette
restitution?

Ces raisons sont: 1 Impuissance physique, c'est--dire que le dbiteur
ne possde rien ou se trouve dans un tat de profonde misre; 2
impuissance morale, c'est--dire que le dbiteur ne peut pas restituer
sans perdre sa position acquise, sans se ruiner ou entraner sa famille
dans la misre, sans s'exposer au danger de perdre sa bonne rputation.




FIN




TABLE

Prface d'lise Reclus.

I. Les divers courants de la social-dmocratie allemande.

II. Le socialisme en danger?

III. Le socialisme libertaire et le socialisme autoritaire.

IV. Le socialisme d'tat des social-dmocrates et la libert.

V. Un revirement dans les ides morales.





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     of receipt of the work.

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     distribution of Project Gutenberg-tm works.

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
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