The Project Gutenberg eBook, La belle Gabrielle, vol. 1, by Auguste Maquet


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Title: La belle Gabrielle, vol. 1

Author: Auguste Maquet

Release Date: February 26, 2004  [eBook #11300]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


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LA BELLE GABRIELLE

PAR

AUGUSTE MAQUET


I


1891





NOTE DE L'DITEUR

PRFACE DES OEUVRES COMPLTES D'AUGUSTE MAQUET



Auguste Maquet est n en 1813. Il fut un brillant lve du lyce
Charlemagne o  dix-huit ans il devint un professeur supplant trs
remarqu. Il se destinait  l'enseignement, mais pouss par une
irrsistible vocation vers la littrature indpendante, il abandonna
l'Universit. Quelques posies fort apprcies, quelques nouvelles
crites dans les journaux le mirent en rapport avec les jeunes
crivains de cette fconde poque.

Fort li avec Thophile Gautier, il composa quelques essais avec
Grard de Nerval et c'est par ce dernier qu'il arriva  connatre
Alexandre Dumas. Alors commena cette collaboration fameuse qui mit en
quelques annes Auguste Maquet sur le chemin de la renomme. Nous
n'entrerons pas dans le rcit des causes qui la firent cesser, elles
sont trop connues: entran dans le dsastre financier de son
collaborateur, Auguste Maquet fut considr comme un simple crancier,
perdit le fruit d'un travail inou, et ne put obtenir comme
compensation de pouvoir mettre son nom  ct de celui d'Alexandre
Dumas sur tous les livres qu'ils avaient crits ensemble.

La liste en est longue puisqu'elle comprend: _Le _Chevalier
d'Harmental, Sylvandire, les Trois Mousquetaires, Vingt Ans aprs, la
Reine Margot, Monte-Cristo, la Dame de Monsoreau, le Chevalier de
Maison Rouge, Joseph Balsamo, le Btard de Maulon, les Mmoires d'un
Mdecin, le Collier de la Reine, le Vicomte de Bragelonne, Ange Pitou,
Ingnue, Olympe de Clves, la Tulipe noire, les Quarante-Cinq, la
Guerre des Femmes_.

Les deux collaborateurs signrent ensemble, au Thtre: les _Trois
Mousquetaires, la Jeunesse des Mousquetaires, la Reine Margot, le
Chevalier de Maison Rouge, Monte-Cristo, le Comte de Morcef,
Villefort, la Guerre des Femmes, Catilina, Urbain Grandier, le
Vampire, la Dame de Monsoreau_.

Si la preuve de cette collaboration n'existait pas dans une foule de
documents manant de l'un et de l'autre de ces deux grands
travailleurs, elle serait tout entire dans l'numration que nous
venons de faire: car l'esprit se refusait  croire qu'un seul homme
ait pu suffire  cette tche gigantesque. Et nous ne parlons ici que
des ouvrages faits en commun.

Auguste Maquet a crit seul: _Le Beau d'Angennes, Deux Trahisons, une
partie de l'Histoire de la Bastille, le Comte de Lavernie, la Belle
Gabrielle, Dettes de Coeur, la Maison du Baigneur, la Rose Blanche,
l'Envers et l'Endroit, les Vertes Feuilles_.

Au Thtre, il a fait, seul: _Bathilde, le Chteau de Grantier, le
Comte de Lavernie, la Belle Gabrielle, Dettes de Coeur, la Maison du
Baigneur, le Hussard de Bercheny_.

Il a fait reprsenter, en collaboration avec Jules Lacroix, au
Thtre-Franais, _Valria_;  l'Opra, la _Fronde_, musique de
Niedermayer.

Il a encore compos une foule d'articles, de nouvelles, et plusieurs
pices de thtre qu'il n'a pas signes, entre autres, le _Courrier de
Lyon_: il a t plus de douze annes prsident de la Socit des
Auteurs et Compositeurs dramatiques, et si, un jour, les remarquables
discours qu'il a prononcs en cette qualit dans maintes circonstances
peuvent tre runis en un volume, les lecteurs pourront juger dans ces
belles pages que chez lui la puret du style ne le cdait en rien 
l'lvation des ides et des sentiments et au bonheur des expressions.

Nous avons accompli notre tche en mettant sous les yeux des lecteurs
l'oeuvre norme d'Auguste Maquet;  eux de juger maintenant par quels
efforts d'un travail surhumain il a conquis vaillamment la place que
nous lui donnons parmi les grands crivains du sicle. Officier de la
Lgion d'honneur depuis 1861, il est mort le 8 janvier 1888 dans son
chteau de Sainte-Mesme, gagn, comme il le disait gaiement, avec sa
plume seule. C'est l, dans cette chre retraite, qu'il recevait ses
amis, et ils taient nombreux: c'est l qu'accouraient les jeunes
auteurs, toujours bien accueillis, en qute d'un conseil toujours
donn bon et dsintress; c'est l, qu' la nouvelle de sa mort, ont
afflu les regrets de tous, car tous aimaient et respectaient cette
nature droite et loyale, ce grand coeur et cette me juste.

Juin 1891


       *       *       *       *       *




LA BELLE GABRIELLE



I

FAMINE AU CAMP


Au revers du monticule qui domine la Seine entre Triel et Poissy,
s'tendent plusieurs villages cachs  demi sous les roches ou dans
les bois.

Les roches se sont peu  peu recouvertes de vignes, et c'est pour
ainsi dire le dernier raisin que le soleil de France consente 
chauffer, comme si, ayant puis la vigueur de ses rayons sur le
Rhne, la Loire et la Haute-Sane, il n'avait plus qu'une strile
caresse pour le Vexin et un froid regard pour la Normandie.

Ces pauvres vignes dont nous parlons eussent pu se rjouir au soleil
de l'anne 1593. Jamais plus chaude haleine n'tait venue les visiter
depuis un sicle. Certes les raisins pouvaient bien mrir cette anne
et donner  flots le petit vin taquin de Mdan et de Brezolles; mais
ce que le soleil voulait faire, la politique le dfit: au mois de
juillet, il n'y avait dj plus de raisins dans les vignes. La petite
arme du roi de France et de Navarre, du roi barnais, du patient
Henri, campait dans les environs depuis une semaine.

Depuis quatre ans, Henri, roi dclar de France aprs la mort d'Henri
III, disputait une  une toutes les pices de son royaume; comme si la
France se ft joue au jeu d'checs entre la Ligue et le roi. Arques,
Ivry, Aumale, Rouen et Dreux avaient sacr ce prince, et pourtant il
n'et pu entrer  Reims pour recevoir la sainte-ampoule. Il avait des
soldats, et pas de sujets; un camp, pas de maison; quelques villes ou
bourgades, mais ni Lyon, ni Marseille, ni Paris! A grand'peine
s'tail-il tabli  Nantes avec une cour drisoire, mi-partie
chevaliers, mi-partie lansquenets et retres. Une brave noblesse
l'entourait, le peuple lui manquait partout.--Qu'il se fasse
catholique! disaient les catholiques.--Qu'il reste huguenot! disaient
les rforms.--Qu'il disparaisse, catholique ou huguenot! disaient les
ligueurs.

Henri, bien perplexe, bien gn, parce qu'il se sentait gnant,
bataillait et rusait, toujours soutenu par l'ide que le ciel l'avait
fait natre  onze degrs loin du trne, et que, si huit princes morts
lui avaient aplani ces onze degrs, ce devait tre pour quelque chose
dans les desseins de la Providence.

En attendant, repli sur lui-mme pour mditer de nouveaux plans,
comme aussi pour reposer ses partisans ruins par l'attente et irrits
par la guerre, il venait d'accepter une trve propose par les
Parisiens. Paris est une ville qui aime bien la guerre civile pourvu
qu'elle ne dure pas longtemps.

Or, tandis que M. de Mayenne se dbattait contre ses bons allis les
Espagnols qui l'touffaient en l'embrassant, et cherchait  pendre en
dtail ses amis les Seize, qu'il avait rduits  douze, Henri, pauvre,
mais fort, affam, mais sain d'esprit, sans chemises, mais cuirass de
gloire, ngociait avec le pape sa rconciliation avec Dieu, et faisait
fourbir ses canons pour se rconcilier plus vite avec son peuple. Il
riait, jenait, courait l'aventure, pensait en roi, agissait en
chevau-lger, et tandis qu'il s'accrochait ainsi aux buissons plus ou
moins fleuris de la route, ses destines marchaient  pas de gant
sous le souffle invincible de Dieu.

Donc, une trve venait d'tre signe entre les royalistes et les
ligueurs, une trve ardemment dsire par ceux-ci qui avaient bien des
blessures  cicatriser.

Pendant trois mois, les mousquetades allaient se taire, des
ngociations allaient se nouer de Mantes  Rome, de Paris  Mantes.
Courriers de courir, curs et ministres de s'interposer, prdicateurs
de rflchir, car les plus fougueux qui tonnaient pendant la guerre
contre cet hrtique, ce parpaillot et ce Nabuchodonosor, avaient peur
des clats de leur voix depuis le silence de la trve. La campagne
tait libre et les gens de guerre laissaient leur casque pour un
chapeau de feutre. Les ligueurs s'panouissaient dans leurs bonnes
grosses villes, et les royalistes de l'arme rduits au rle de chiens
chasseurs que l'on a musels, erraient dans le Vexin, en jetant des
regards affams sur les chteaux, les mtairies, les bourgs ligueurs,
tout reluisants et riants, dont les cuisines lanaient d'insolentes
fumes.

Ces doux loisirs existaient de par l'article IV de la trve qui
commandait sous peine de mort l'inviolabilit des personnes et des
proprits depuis Mme de Mayenne jusqu' la dernire faneuse des
champs, depuis le trsor de la Ligue jusqu' l'pi de bl qui
jaunissait dans la plaine.

Le roi tenait Mantes et ses environs, voil pourquoi  Mdan les
royalistes dans leurs promenades dsespres gaspillaient le raisin
vert, ou l'crasaient en cherchant quelque livre ou quelque perdreau
encore trop faible pour traverser la Seine.

Mais ces ressources avaient t bien vite puises, et tous ceux de
l'arme royale qui n'avaient pas obtenu de congs ou de permissions,
commenaient  ressentir ce que les Parisiens avaient si bien connu
les annes prcdentes, disette et famine.

Au commencement de juillet, disons-nous, deux compagnies du rgiment
des gardes, commandes par Crillon, avaient reu ordre d'aller camper,
et de former ainsi l'avant-garde de l'arme, entre Mdan et Vilaines.
Pour ne pas incommoder les habitants, ce corps avait dress des
tentes. Crillon, absent la plus grande partie du jour, se reposait du
service sur son premier capitaine. Un petit parc d'artillerie,
install sur la hauteur, amenait en inspection dans ces parages M. de
Rosny, le futur Sully d'Henri IV, dont les prtentions sur ce chapitre
taient des plus imprieuses. Comme les gardes se recrutaient parmi
les plus braves cadets des bonnes maisons, la compagnie tait choisie,
dans ce potique sjour. Toutefois, on y mourait d'ennui et de misre.
Adosss au monticule, ayant en face la Seine verte et calme, qui
caressait comme un ruban de moire des les pittoresques, les pauvres
gardes, brls par le radieux soleil, blouis par la luxuriante
verdure des trembles et des saules, se demandaient entre eux pourquoi
les oiseaux fendaient l'air si joyeux, pourquoi les poissons sautaient
si allgrement dans l'eau, pourquoi les agneaux bondissaient si
gracieusement dans les pturages, alors qu'il tait dfendu aux
soldats royalistes de toucher  toutes ces choses qui sont si bonnes,
et que Dieu, dit-on, a cres pour le plaisir et les besoins de
l'homme.

Parmi les plus dsesprs de ces fantmes errants, il en tait un
surtout qui se distinguait par ses hlas lugubres accompagns d'une
pantomime plus active que celle d'un moulin  vent. Ses deux bras
battaient le vide lorsqu'ils n'taient point occups  ranger sur sa
hanche gauche une longue pe pendue  un flasque baudrier de vache,
laquelle pe, impatiente comme son matre, revenait toujours en avant
pour interroger, en la heurtant du pommeau, certaine pochette qui ne
contenait qu'un petit couteau et un bout de mche pour l'arquebuse.

Ce garde, c'tait un jeune homme de vingt ans au plus, trapu, nerveux,
au teint de bistre, ombrag par de longs cheveux noirs que les huiles
du parfumeur n'avaient pas assouplies depuis le sige de Rouen,
c'est--dire depuis prs d'une anne; ce jeune homme, disons-nous,
lorsqu'il avait bien tourment ses bras et son pe, mettait sa main
en guise de visire sur deux yeux dilats et fixes comme ceux d'un
aigle, et il fouillait de ce regard inquisiteur tout l'horizon de
Mdan  Saint-Germain, demi-cercle immense o Dieu s'est plu 
accumuler les plus riches chantillons de ses oeuvres.

--Eh bien! Pontis, notre recrue, lui dit l'officier-capitaine qui se
faisait coudre du ruban frais par son laquais,  l'ombre d'un tilleul
charg de fleurs, que voyez-vous de si beau dans les nuages?
apercevrait-on d'ici le donjon de messieurs vos anctres? qui sait?
ces nuages ont peut-tre pass au-dessus?

--Sambioux, mon capitaine, repartit le jeune homme avec un sourire
contraint, Pontis en Dauphin est trop loin pour qu'on l'aperoive.
D'ailleurs, je n'y songe point, Pontis est  monsieur mon frre an
qui m'en a mis poliment dehors. Et c'est heureux pour moi ajouta-t-il
en forant de plus en plus son sourire, car si je me gobergeais chez
moi, je n'aurais pas l'honneur de servir le roi sous vos ordres.

--Strile honneur, grommela une voix sourde partie d'un groupe de
gardes, gentilshommes huguenots, pittoresquement vautrs au penchant
d'un tertre.

Ni Pontis, ni le capitaine ne feignirent d'avoir entendu. Celui-ci
frisa ses rubans jonquille, celui-l reprit sa contemplation en
murmurant:

--Oh! non, ce n'est pas les nuages que je regarde.

--Quoi donc, alors? dirent ensemble plusieurs compagnons qui se
soulevrent  demi autour de Pontis.

--J'admire, messieurs, toutes ces fumes noires, bleues et blondes qui
montent des chemines de Poissy.

--Eh! qu'avez-vous affaire de fumes? reprit le capitaine; fume est
vide!

Pontis, comme plong dans une mlancolique extase:

--Oh! dit-il, la fume bleue me reprsente une eau bouillante dans
laquelle se peuvent cuire oeufs, poissons et menus abattis de
volailles; la rousse me semble ne d'un gril charg de ctelettes et
de saucisses; la noire vient tout simplement des fours de
boulangers... On fait de si bon pain  Poissy!

--Nous ne sommes pas  Poissy, rpondit philosophiquement un des
gardes qui s'tendit sur l'herbe brle; nous sommes sur les terres de
Sa Majest.

--Dirai-je trs-chrtienne? demanda un autre d'un ton goguenard.

--Pas encore mais bientt, j'espre, dit vivement Pontis. Le roi nous
fait mourir de faim parce qu'il n'est pas catholique. Que ne l'est-il?

--Eh! eh! monsieur de la messe, crirent au jeune homme plusieurs
huguenots rveills par ce souhait de Pontis, si vous n'tes pas de la
religion, n'en dgotez pas les autres.

Le capitaine s'loigna en chantonnant, pour ne point se compromettre.

--Ma foi! messieurs, dit Pontis, ne chicanez pas pour si peu; nous
sommes bien tous de la mme glise, allez!

--Bah! firent les huguenots, depuis quand?

--Sambioux? nous sommes tous d'une religion dans laquelle personne ne
boit ni ne mange.

Un famlique clat de rire accueillit funbrement cette saillie de
Pontis.

--Je disais donc, continua-t-il encourag, que toutes ces fumes de
l-bas sont catholiques, que Paris est catholique, que ces chteaux
qui nous environnent et qui nous narguent sont catholiques. Je veux
tre pendu si tout ce qu'il y a de bon dans la vie n'est pas
catholique romain. Voil pourquoi je voudrais que Sa Majest entrt
dans une religion nourrissante. Ah! vous avez beau murmurer, vous ne
ferez jamais autant de bruit que mon estomac.

--Si le roi se convertit  la messe, s'cria un huguenot, je quitte
son service.

--Et moi, rpliqua Pontis, je le quitte s'il ne se convertit pas....

--Ventre du pape! s'cria le huguenot en se levant  moiti.

--Tiens, vous avez encore la force de vous mettre en colre? Eh bien,
moi, je garde mon souffle pour une meilleure occasion. Huguenots ou
catholiques devraient, au lieu de se quereller, aviser au moyen de
vivre.

--Quelle ide a-t-il eu, le roi, poursuivit le huguenot grondeur,
d'accorder une trve  ce gros Mayenne? Nous serions en ce moment sous
Paris; mais non ... au lieu d'exterminer la ligue, on la mnage. Tout
cela finira par des embrassades.

--Pourquoi ne pas commencer tout de suite? s'cria Pontis, au moins
nous serions de la fte, tandis que si l'on tarde nous serons tous
morts. Sambioux! que j'ai faim.

Un nouvel interlocuteur s'approcha du groupe, c'tait un jeune garde
nomm Vernetel.

--Messieurs, dit-il, je fais une rflexion: puisqu'il y a une trve,
pourquoi ne sommes-nous pas  Mantes avec la cour? on y mange, a
Mantes.

--Quelquefois, grommela le huguenot.

--Au fait, dit Pontis, l'ide de Vernetel est bonne; pourquoi
sommes-nous ici o l'on ne fait rien, et non  Mantes o est le roi?

--Parce que le roi n'est pas  Mantes, dit Vernetel. Tenez, en voici
la preuve.

Et il montra aux gardes un petit homme qui passait tout affair,
portant un paquet recouvert d'une enveloppe de serge, comme s'il et
t tailleur d'habits ou pourvoyeur de la garde-robe.

--Quel est celui-l, demanda Pontis, et pourquoi vous fait-il croire
que le roi n'est pas  Mantes?

--On voit bien que vous tes nouveau chez nous, rpliqua le huguenot,
vous ne connaissez pas matre Fouquet la Varenne.

--Qui cela, la Varenne? demanda Pontis.

--Celui qui est partout o doit venir mystrieusement le roi, celui
qui lui ouvre les portes trop bien fermes, celui qui reoit les
trivires que mriterait souvent Sa Majest, enfin celui qui porte
les poulets du roi?

--Eh! l'honnte homme! cria le jeune cadet, servez-en un par ici!...
Nous sommes plus presss que le roi.

--Voil d'indcentes plaisanteries, jeunes gens, interrompit une voix
mle et svre qui fit retourner les gardes.

--M. de Rosny! murmura Pontis.

--Oui, monsieur, rpliqua gravement l'illustre huguenot qui traversait
la clairire en lisant une liasse de papiers.

--Monsieur a l'oreille fine, ne put s'empcher de dire Pontis; nous
n'avons pourtant pas la force de parler bien haut.

--Encore mieux vaudrait-il vous taire, rpartit Rosny tout en
marchant.

--Nous ne demandons pas mieux, monsieur; mais fermez-nous la bouche.

Et le cadet complta sa phrase par une pantomime  l'usage de toutes
les nations qui ont faim.

Rosny haussa les paules et passa outre.

--Vieux ladre, grommela Pontis; il a dn hier, lui, et il est capable
de dner encore aujourd'hui!

--Comment, vieux, dit le huguenot; savez-vous l'ge de M. de Rosny?

--Sept cents ans au moins.

--Trente-trois  peine, monsieur le catholique, sept ans de moins que
le roi.

--C'est singulier, rpondit Pontis, depuis vingt ans que j'existe,
j'ai toujours entendu parler de M. de Rosny comme d'Abraham ou de
Mathusalem. Croyez-moi, c'est un homme qui a commenc avec la
cration.

--C'est que voil longtemps qu'il travaille  devenir clbre, dit le
huguenot; c'est une de nos colonnes, c'est la manne de nos esprits.

--Que ne l'est-il de nos estomacs! Moi, voyez-vous, je n'ai pas les
mmes raisons que vous d'adorer le grand Rosny. Vous tes huguenot
comme lui, moi catholique. Je suis entr aux gardes par amour pour
notre mestre de camp Crillon, qui est catholique aussi. Vous n'osez
rien demander  votre idole Rosny, vous, tandis que moi, M. de Crillon
serait ici, au lieu d'tre je ne sais o, j'irais lui emprunter un
cu. Je ne suis pas fier, moi, quand j'ai faim. Sambioux que j'ai
faim!

Comme il achevait ces mots entrecoups de soupirs, un pas de cheval
retentit sur la terre sche, et l'on vit s'avancer, portant deux
paniers, un gros bidet pansu, prcd du matre d'htel de M. de
Rosny, et suivi d'un paysan et d'un laquais.

Le cortge dfila au milieu des cadets, qui dvoraient des yeux les
paniers et la bte, et bientt aprs,  l'ombre de ces beaux tilleuls
dont nous avons parl, une table se dressa, sur laquelle le matre
d'htel rangea certaines provisions d'une couleur et d'un parfum
insultants pour les affams.

M. de Rosny, toujours avec ses papiers et sa gravit, s'avana vers la
table, s'y installa en compagnie du capitaine des gardes, du capitaine
des canons et de quelques seigneurs privilgis au nombre desquels on
remarquait ce mme Fouquet la Varenne porteur des poulets royaux.

A grand bruit de conversations et de vaisselle, ces messieurs
commencrent leur festin, frugal si l'on considre la qualit des
convives, mais sardanapalesque en gard  la dtresse des gardes qui y
assistaient de loin.

Pontis n'en put supporter longtemps la vue.

--Quand je vous disais qu'il dnerait encore aujourd'hui! Sambioux;
s'cria-t-il, que la paix est une sotte chose pour les gens qui n'ont
pas de matre d'htel! En guerre, au moins, l'on chasse et l'on pille;
si l'on ne mange que de deux jours l'un, au moins, ce jour venu,
fait-on bombance pour deux jours!

--Il y a des vivres aux environs, dit un huguenot qui lchait une
crote bien sche frotte d'ail; que n'en achetez-vous?

--Que n'en achetez-vous vous-mme, rpliqua Pontis exaspr, au lieu
de grignoter vos crotes comme un rat maigre?

--Mieux vaut une crote que pas de crote, rpliqua le huguenot. Ne
faites pas tant d'embarras, mon jeune monsieur, et si vous n'avez pas
d'argent, serrez-vous le ventre!

--Est-ce qu'on a de l'argent, s'cria Pontis. En avez-vous, Castillon?
en avez-vous, Vernetel? en avez-vous les uns ou les autres?

Tous, par un mouvement spontan comme  l'exercice, mirent la main 
des poches qui rendirent un son mat et plat.

--Pourquoi aurions-nous de l'argent, dit Vernetel? le roi n'en a pas.

--Mais le roi mange.

--Quand on l'invite  dner. Faites-vous inviter par M. de Rosny.

--Ou priez-le de vous laisser ses miettes.

--Sambioux! j'aimerais mieux ... Ah! messieurs, une ide. Qui a faim
ici?

--Moi, rpondit un choeur imposant.

--Partons quatre et allons nous faire inviter dans le voisinage; nous
sommes gens de bonne mine.

--Eh! eh! grommela le huguenot en dtaillant les habits rps de ses
camarades.

--Nous sommes bons gentilshommes, poursuivit Pontis ... et gardes du
roi....

--D'un roi contest, c'est incontestable.

--Il est impossible que nous ne trouvions pas dans les environs un
ami, une connaissance, un cousin, un proche plus ou moins loign.
Voyons, varions les nationalits pour nous donner plus de chances de
trouver des compatriotes: De quel pays est Vernetel?

--Tourangeau.

--Je vous prends. Et Castillon?

--Poitevin.

--Prenons Castillon. Moi je suis Dauphinois; il nous faudrait un
Gascon. L'arbre gnalogique d'un Gascon pousse des racines aux quatre
coins du monde.

--Quel dommage que le roi ne soit pas l, dit Vernetel, nous
l'emmnerions; c'est lui qui a des cousins et des cousines, bon
Dieu!...

Et chacun de rire. Henri IV et bien ri lui-mme s'il et entendu ces
jeunes fous.

--Ainsi, continua Pontis, c'est convenu, nous allons demander  dner
sans faon dans la premire gentilhommire que nous trouverons.
Regardez les jolies maisons qui montrent leur tte blanche parmi les
arbres.  gauche, l-bas, ce chteau avec pelouses. Mais il faudrait
passer l'eau, et c'est trop loin. A droite... Ah!... voyez  droite,
au milieu de ce jeune parc, le charmant donjon bti de briques et de
pierre neuve. Voil notre affaire ... un petit quart de lieue  peine
... partons!... Que j'ai faim!

Pontis serra la boucle de sa ceinture avec une facilit dplorable.

--Partons, rpta-t-il, sinon j'arriverai squelette.

--Mais il faut la permission, dit Vernetel; demandons-la au capitaine.

--Ne faites pas cela! s'cria Pontis.

--Pourquoi?

--Parce que s'il refusait, nous serions forcs de mourir de faim, et
que je ne le veux pas. Il y a plus s'il refusait, je ne pourrais
m'empcher de passer outre, et alors ce sont des dsagrments  n'en
plus finir.

--Oui, on est pendu, par exemple.

--Non pas, parce qu'on est gentilhomme, mais arquebus, ce qui n'est
pas moins dsagrable.

--Bah! rpliqua Pontis avec la rsolution de son ge; tandis que nous
allons chercher ce repas indispensable, nos camarades feront le guet;
on leur rapportera quelques reliefs pour leur peine. Si le capitaine
demande o nous sommes, on lui rpondra que nous avons aperu un
levraut se remettre dans la vigne, et que nous y allons faire un tour.

--Et s'il y avait une prise d'armes pendant votre absence? dit
Vernotel.

--Bon! en trve?

--Le roi doit venir ... remarquez que son porte-poulets est ici, c'est
signe qu'on attend Sa Majest. Et puis M. de Crillon peut arriver.

--Notre mestre de camp est sans faons avec ses gardes. S'il vient, il
dira, selon son habitude, en faisant signe de la main: l, l, assez
tambour, et on rompra les rangs sans que nous ayons t appels.
D'ailleurs, j'ai faim, et si le roi tait ici, je le lui dirais 
lui-mme: Sambioux! partons!

Vernetel et Castillon commencrent  allonger le pas, entrans par la
fougue de leur camarade. Mais Pontis leur fit observer qu'en courant
ils seraient remarqus, rappels, peut-tre, qu'il fallait, au
contraire, s'loigner lentement, en se dandinant, en regardant le ciel
et l'eau; puis,  un dtour du chemin, prendre ses jambes  son cou,
et faire le quart de lieue en cinq minutes.

Tous trois se mirent en marche, seconds par les camarades, qui, se
levant et s'interposant entre la table des officiers et les fugitifs
drobrent ainsi leur dpart  tous les yeux. Mais soudain, derrire
une haie, parut un cavalier qui leur barra le passage.




II


D'UN LAPIN, DE DEUX CANARDS, ET DE CE QU'ILS PEUVENT COTER DANS LE
VEXIN


C'tait un beau jeune homme de vingt ans, fringant, dcoupl en
Adonis, avec des cheveux blonds admirables, une fine moustache d'or et
des dents brillantes comme ses yeux. Il montait un bon cheval rouan
charg d'une valise respectable. Son costume de fin drap gris bord de
vert, moiti bourgeois moiti militaire, annonait l'enfant de
famille, un manteau neuf roul sous le bras, une large pe espagnole
bien pendue  son ct compltaient l'ensemble, et tout cela, monture
et harnais, habit et figure, bien que poudreux, supportait
victorieusement l'clat du grand jour et rpondait aux rayons du
soleil par une rayonnante mine que Phbus lui-mme, ce Dieu de la
beaut, et emprunte assurment, s'il ft jamais venu  cheval,
parcourir le Vexin franais.

--Pardon, messieurs, dit le jeune cavalier en arrtant les trois
gardes au moment o ils allaient prendre leur vole: c'est ici le
campement des gardes, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur, dit Pontis, et il se disposa  reprendre son lan.

--Et M. de Crillon commande les gardes? continua le jeune homme.

--Oui, monsieur.

--Je vous demande encore pardon de vous arrter, car vous semblez tre
press, mais veuillez m'indiquer la tente de M. de Crillon.

--M. de Crillon n'est pas au camp, dit Vernetel.

--Comment! pas au camp ... o donc alors le trouverai-je?

--Monsieur, nous avons bien l'honneur de vous saluer, dit Pontis avec
volubilit en faisant signe  Vernetel.

Et comme Vernetel et Castillon se rcriaient, Pontis les prit par la
main et les emmena ou plutt les emporta pour couper court  la
conversation.

--Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que si ce dialogue et dur,
j'allais tomber d'inanition. Courons! le chemin descend, et mon corps
roule tout seul vers le dner.

Le cavalier souriant regarda les trois enrags qui pirouettaient dans
la pente rocailleuse, et sans avoir rien compris  leur prcipitation,
il s'achemina vers le campement des gardes.

Pontis avait bien tort d'envier  M. de Rosny son repas et son matre
d'htel. Ce repas tait abreuv d'amertume. M. de Rosny s'vertuait 
demander sous toutes les formes  la Varenne comment et pourquoi il
tait venu seul  Mdan, lui qui ne marchait jamais sans son matre,
et la Varenne, affectant les airs les plus mystrieux, rpondait  ces
questions avec une fausset diplomatique dont Rosny enrageait, malgr
toute sa philosophie.

Plus d'une fois il frappa sur la table dans sa colre, et, oubliant
l'tiquette, fronda les lgrets et les caprices vagabonds de son
roi. C'est  ce moment que les gardes amenrent le jeune cavalier qui
venait d'entrer dans le camp.

--Qui tes-vous, et que voulez-vous, demanda M. de Rosny, qui pliait
sa serviette avec mthode.

--Je voudrais parler  M. de Crillon, rpliqua poliment le jeune
homme.

--Qui tes-vous? rpta Rosny. N'arrivez-vous pas de Rome?

--Monsieur, je voudrais parler M. de Crillon qui est mestre de camp
des gardes franaises, continua du mme ton le jeune homme dont la
parfaite douceur ne s'altra point au contact de cette curiosit.

--Libre  vous de ne vous point nommer, dit le flegmatique Rosny;
c'est peut-tre une affaire de service qui vous amne, auquel cas,
ayant l'honneur de me trouver au mme lieu que M. de Crillon pour les
intrts du roi, j'eusse pu vous couter et vous satisfaire. Voil
pourquoi je vous questionnais, je suis Rosny.

Le jeune homme s'inclina.

--Ce qui m'amenait prs M. de Crillon, c'est affaire particulire,
dit-il, quant  mon nom, monsieur, je m'appelle Esprance, et j'ai
l'honneur d'tre votre serviteur, je n'arrive pas de Rome, mais de
Normandie.

Rosny subit, malgr lui, le charme tout-puissant qui s'exhalait de ce
jeune homme.

--A bonne mine, dit-il, voil un beau nom.

--Qui n'est pas un nom, murmura le capitaine.

Rosny reprit:

--M. de Crillon n'est point cans, monsieur; il inspecte les autres
compagnies de son rgiment, qui est dissmin le long de la rivire;
mais il doit revenir bientt. Attendez.

--Esprez! ajouta le capitaine en souriant.

--C'est ce que je fais toute ma vie, rpliqua le jeune homme avec son
enjouement plein de grce.

Rosny et le capitaine se levrent.

--Esprance! dit Rosny  l'oreille de son compagnon! le beau nom pour
les aventures!

Et tous deux descendirent vers le rivage pour aider  la digestion par
la promenade.

Esprance attacha son cheval  un arbre, plia son manteau proprement
et s'assit dessus, les jambes pendantes, en se tournant avec
l'intelligent instinct des rveurs ou des amoureux vers le plus
potique ct du panorama.

Un quart d'heure tait  peine coul lorsqu'il entendit une explosion
de rires joyeux  l'extrmit de la circonvallation. C'taient les
gardes qui se pressaient en tumulte autour des trois pourvoyeurs que
nous avons vus partir pour la provision.

Pontis levait en l'air sur ses deux mains un plat de terre d'une
honorable dimension. Il tenait sous son bras, par un miracle
d'quilibre, un pain de plusieurs livres; deux canards et des pigeons
trangls pendaient en sautoir  son col.

Vernetel avait pour trophe un long et gras lapin de clapier, un pain
rond et un faisceau de boudins et de saucisses. Castillon ne portait
qu'une dame-jeanne; mais elle suffisait  la vigueur d'un seul homme.

La joie gnrale se changea en admiration, quand, Pontis abaissant son
plat  la hauteur du vulgaire, on dcouvrit qu'il contenait un pt de
hachis, bouillant encore dans un jus solide et gnreux.

L'escouade s'attroupa, se groupa; les uns eurent les canards et le
lapin qu'ils se mirent  prparer; les autres, plus heureux,
s'attablrent immdiatement, c'est--dire qu'on fit sur l'herbe une
belle place nette, qu'on en marqua le centre avec ce noble pt, et
que douze convives invits par le magnanime Pontis, reurent la
permission d'taler sur des tranches de pain homriques une couche
odorante de hachis.

Esprance regardait de loin, en souriant, ce festin et ces intrpides
mangeurs; il admirait aussi le roi de la fte, Pontis, dont la
physionomie radieuse clairait joyeusement tout le groupe, lorsque
soudain on entendit comme un cri lointain. Ce cri fit dresser
l'oreille  Esprance et l'tonna. Mais les convives l'entendirent 
peine, perdus qu'ils taient de faim et de bonheur.

--Tiens, on crie, dit Vernetel la bouche pleine.

--Oui, rpliqua Pontis, ils se seront aperus au chteau de la
disparition de leur dner.

--Racontez-nous donc, Pontis, comment vous avez fait cette rafle? dit
un des gardes en plumant les volailles.

--Cela me ferait perdre bien des bouches, dit le jeune Dauphinois. En
deux mots, le voici: Nous avons poliment montr notre nez  la porte
et demand  prsenter nos hommages au matre de la maison. Un bourru
de concierge entr'ouvrant la grille, nous a dit qu'il n'y avait
personne. Nous avons insist, nous dclarant gentilshommes et gardes
de Sa Majest. Le butor a rpliqu qu'il n'y avait ni Majest, ni
gardes en France, et qu'il n'y avait qu'une trve.

--Des ligueurs! des Espagnols! s'crirent tous les convives.

--C'est ce que nous nous sommes dit tout de suite, ajouta Pontis qui
profita de l'indignation gnrale pour remplir  la fois sa bouche et
sa tartine. Alors j'ai pass ma jambe entre les portes de la grille,
ce qui a empch le ligueur de la fermer; puis, je suis entr; ces
deux messieurs m'ont suivi. Il y avait dans la cuisine des parfums 
faire vanouir saint Antoine. Puisqu'il n'y a personne au chteau,
ai-je dit, voil un dner qui sera perdu. Aussitt j'ai allong les
mains vers ces volailles que venait d'apporter la fermire. Le
concierge a cri, deux valets sont accourus, de l des broches et des
lardoires. Nous autres gentilshommes, nous n'avons pas tir l'pe,
non, mais j'ai avis dans l'tre des tisons ardents sur lesquels je me
suis jet et que j'ai lancs sur cette canaille. blouis par une pluie
de feu, ils ont battu en retraite. Alors j'ai saisi le plat que voici,
jet  mon cou ce Saint-Esprit de ma faon. Vernetel et Castillon
n'osaient seulement bouger tant l'admiration les paralysait; j'ai
indiqu  l'un cette amphore,  l'autre ce lapin, nous avons fait
retraite en triangle sans tre inquits, et nous voici.

Pontis fut congratul par un tonnerre d'applaudissements auxquels
Esprance, toujours assis  la mme place, mla ses plus francs clats
de rire.

Tout  coup les cris devinrent plus vifs et se rapprochrent. Sans
doute ils avaient t intercepts pendant quelques secondes par la
convexit du monticule. Ces cris taient pousss par un homme qu'on
vit apparatre brusquement  l'entre du quartier des gardes.

Essouffl, gesticulant avec nergie, les yeux troubls par la colre,
il attira d'abord l'attention de tous les spectateurs.

--C'est quelqu'un du chteau que nous avons dm, murmura Vernetel 
l'oreille de Pontis.

Celui-ci interrompit son repas. Les autres gardes s'interrompirent
galement dans leurs prparations culinaires. On en vit cacher
derrire leur manteau la volaille aux trois quarts plume.

Esprance, comme tout le monde, fut frapp de l'altration empreinte
sur les traits du nouveau venu, dont le visage jeune et caractris
s'tait contract jusqu' la laideur. Ses cheveux, plutt roux que
blonds, se hrissaient. Un frisson de fureur courait sur ses lvres
minces et ples.

C'tait un homme de vingt-deux ans  peine, svelte et grand. Ses
formes fines et nerveuses annonaient une nature distingue, rompue
aux violents exercices. Dans son pourpoint vert, de forme un peu
suranne, d'toffe quasi grossire, il conservait des faons nobles et
dlibres. Mais le couteau, trop long pour la table; trop court pour
la chasse, qui brillait sans gaine dans sa main tremblante, rvlait
une de ces indomptables fureurs qui veulent s'teindre dans le sang.

Ce jeune homme avait gravi si rapidement la colline qu'il faillit
suffoquer et put  peine articuler ces mots: "O sont les chefs!"

Un garde, qui essaya d'arrter le furieux en lui opposant le rempart
d'une pique, fut presque renvers.

Un enseigne, accouru au bruit, s'interposa en voyant bousculer son
factionnaire.

--Plaisantez-vous, matre, s'cria-t-il, d'entrer ainsi le couteau 
la main chez les gardes de Sa Majest?

--Les chefs! cria encore le jeune homme d'une voix sinistre.

--J'en suis un! dit l'enseigne.

--Vous n'tes pas celui qu'il me faut, rpliqua l'autre avec une sorte
de ddain sauvage.

Et comme une exclamation gnrale couvrait ses paroles, comme, except
Pontis et ses convives, chacun menaait l'insulteur.

--Oh! vous ne me ferez pas peur, dit-il d'un accent de rage
concentre, je cherche un chef, un grand, un puissant, qui ait le
pouvoir de punir.

Rosny et le capitaine s'taient approchs lentement pour savoir la
cause de ce tumulte.

Le jeune homme les aperut.

--Voil ce qu'il me faut, murmura-t-il avec un fauve sourire.

--Qu'y a-t-il? demanda Rosny, devant qui s'ouvrirent les rangs.

Et il attacha son regard pntrant sur ce visage dcompos par toutes
les mauvaises passions de l'humanit.

--Il y a, monsieur, rpondit le jeune homme, que je viens ici demander
vengeance.

--Commencez par jeter votre couteau! dit Rosny. Allons, jetez-le!

Deux gardes saisissant brusquement les poignets de cet homme, le
dsarmrent. Il ne sourcilla point.

--Vengeance pour qui? continua Rosny.

--Pour moi et les miens.

--Qui tes-vous?

--Je m'appelle la Rame, gentilhomme.

--Contre qui demandez-vous cette vengeance?

--Contre vos soldats.

--Je n'ai point ici de soldats, dit M. de Rosny, bless du ton hautain
d'un pareil personnage.

--Alors, ce n'est point  vous que j'ai affaire. Indiquez-moi le chef
de ceux-ci.

Il dsignait les gardes frmissant de colre.

--Monsieur de la Rame, reprit froidement Rosny, vous parlez trop
haut, et si vous tes gentilhomme, comme vous dites, vous tes un
gentilhomme mal lev; _ceux-ci_ sont des gens qui vous valent, et que
je vous engage  traiter plus courtoisement. Je vous eusse dj laiss
vous en expliquer avec eux, si vous ne paraissiez venir ici pour faire
des rclamations. Or, en l'absence de M. de Crillon, j'y commande,
ici, et je suis dispos  vous faire justice malgr vos faons. Ainsi,
du calme, de la politesse, de la clart dans vos rcits, et abrgeons!

Le jeune homme mordit ses lvres, frona les sourcils, crispa les
poings, mais subjugu par le sang-froid et la vigueur de Rosny, dont
pas un muscle n'avait tressailli, dont le coup d'oeil incisif l'avait
bless comme une pointe d'pe, il respira, recueillit ses ides et
dit:

--A la bonne heure! J'habite avec ma famille le chteau que vous
apercevez au bas de la colline, dans ces arbres  droite. Mon pre est
au lit, bless.

--Bless? interrompit Rosny. Est-ce un soldat du roi?

Le jeune homme rougit  cette question.

--Non, dit-il d'un air embarrass.

--Ligueur, va! murmurrent les gardes.

--Continuez, interrompit Rosny.

--J'tais donc prs du lit de mon pre avec mes soeurs, quand un bruit
de lutte nous vint troubler. Des trangers taient entrs de force
dans la maison, avaient frapp et bless mes gens, et pill de vive
force.

--Silence! dit Rosny  des voix qui rclamaient autour de lui.

--Ces trangers, poursuivit la Rame, non contents de leurs violences,
ont pris des tisons au foyer, ils les ont lancs sur la grange, qui
brle en ce moment, regardez!

En effet, tous se retournant, virent s'lever des tourbillons de fume
blanche qui s'lanaient en larges et ondoyantes spirales par-dessus
les arbres du parc.

Pontis et ses compagnons plirent. Un silence effrayant s'tendit sur
l'assemble.

--En effet, dit M. de Rosny avec une motion qu'il ne put matriser,
voici un incendie ... il faudrait s'y transporter.

--Quand on arrivera, tout sera fini; la paille brle vite. Tenez,
voici dj les toits qui flambent.

Le jeune homme, aprs ces paroles, s'arrta satisfait de l'effet
qu'elles avaient produit.

--Et, demanda Rosny, votre famille vous envoie ici pour obtenir
justice?

--Oui, monsieur.

--Les coupables sont donc ici?

--Ce sont des gardes.

--Du roi?...

--Des gardes, rpondit la Rame avec une si visible rpugnance 
prononcer ce mot: le roi, que Rosny s'en trouva bless.

--Une seule personne qui affirme, monsieur la Rame, ne saurait tre
crue, rpliqua-t-il, fournissez des tmoins.

--Qu'on vienne  la maison, pas vos soldats, ils achveraient de tout
brler et massacrer, mais un chef ... et les blesss parleront, les
murailles fumantes dnonceront.

Comme un murmure d'indignation s'levait contre l'audacieux qui
maltraitait ainsi tout le corps des gardes, Rosny rvolt dit au jeune
homme:

--Vous entendez, monsieur, ce qu'on pense de vos injures? On voit bien
que vous nous savez en pleine trve, et que la parole sacre du roi de
France vous garantit.

--Elle m'a trangement garanti tout  l'heure! s'cria la Rame avec
une ironie amre. Oh! non, ce n'est pas pour qu'elle me garantisse que
je viens invoquer la trve, c'est pour qu'elle me venge. J'offre
toutes les preuves, j'ai entendu le rapport de mes domestiques, j'ai
vu moi-mme s'enfuir les larrons, et, au besoin, je les reconnatrais
... Mais puisque vous tes monsieur de Rosny, puisque vous mettez en
avant la parole de votre roi, il faut que je sache bien si on me
rendra justice, sinon j'irai droit  votre matre, et....

--Assez, assez, dit Rosny, qui sentait la colre bouillonner en lui,
pas tant de phrases ni de coups d'oeil furibonds, je suis patient,
mais jusqu' un certain terme.

--Oh! vous me menacez, dit la Rame avec son sinistre sourire; eh
bien,  la bonne heure! voila qui achve l'oeuvre, menacer le
plaignant! Vive la trve et la parole du roi!

--Monsieur, rpliqua prcipitamment Rosny mordant sa barbe, vous
abusez de vos avantages; je vois bien  qui j'ai affaire. Si vous
tiez un serviteur du roi, vous n'auriez ni cette aigreur ni cette
soif de vengeance. Vous tes quelque ligueur, quelque ami des
Espagnols....

--Quand cela serait, dit la Rame, vous ne me devriez que plus de
protection, puisqu'il y a huit jours vos ennemis pouvaient se dfendre
avec des armes, et qu'aujourd'hui ils n'ont que votre parole et votre
signature.

--Vous avez raison; vous serez protg. Tout  l'heure vous parliez de
reconnatre les coupables, voil tous les gardes, faites votre ronde,
essayez.

--On aurait pu m'pargner cette peine, murmura mchamment ce plaignant
farouche; des gens d'honneur se dnonceraient.

--Vous ne vous attendez pas  ce qu'ils le fassent, je suppose, dit
Rosny. Puisque vous invoquez la trve, vous en connaissez les
articles, et la peine qu'ils portent contre l'espce de violence dont
vous vous plaignez est de nature  conseiller le silence  ceux que
leur conscience pousserait  parler.

--Je connais en effet cette peine, monsieur, s'cria le jeune homme,
et j'en attends la stricte application.

--Quand vous aurez reconnu les coupables et qu'ils seront convaincus.

--Soit! cela ne sera pas long.

En disant ces mots avec une joie qui rayonnait sur son ple visage, la
Rame attacha ses regards sur le cercle des gardes, qui,
machinalement, comme s'ils se fussent sentis brls, reculrent et se
formrent en lignes irrgulires, au milieu desquelles le vindicatif
ligueur commena de marcher lentement comme s'il passait une revue.

Rosny, agit de mille ides contraires, luttait contre sa fiert qui
se rvoltait, et contre un sentiment d'quit naturelle, que venait
encore fortifier le principe de la discipline et du droit des gens.

Il finit par s'appuyer sur le capitaine, dont l'exaspration tait au
comble, et lui dit:

--Mauvaise affaire! et je suis seul ici ... Que n'avons nous ici M. de
Crillon, car enfin, c'est lui qui est responsable des gardes.

--Si on me laissait faire, rpliqua le capitaine, les dents serres,
j'aurais bientt arrang l'affaire.

--Silence, monsieur, rpondit le huguenot que cette imprudente parole
de l'officier acheva de faire pencher en faveur du droit commun.
Silence! et qu'il ne vous arrive plus de traiter avec cette lgret
les conventions et actes signs du roi: o sera l'avenir de notre
cause, monsieur, si, accuss d'agir de rapine et de violence, nous
donnons raison aux plaignants en rparant par l'assassinat le vol de
nos gens de guerre?

--Mais, balbutia l'officier, ce la Rame est un petit sclrat, une
vipre.

--Je le sais parbleu bien. Toutefois, il a t violent, incendi.
Justice lui sera faite. J'ai essay de reculer le chtiment ou de le
rendre impossible en forant ce jeune homme  reconnatre lui-mme les
coupables. Je laissais  ceux-ci cette porte de salut. Mais en vrit,
je crois que la voil ferme; car le drle s'arrte et fixe sur ce
petit groupe des regards trop joyeux pour que bientt nous ne soyons
pas rduits  prononcer une sentence. Allons, venez, faisons notre
devoir.

Pendant toute cette scne, Esprance avait cout avec avidit de sa
place et s'tait imprgn des motions les plus poignantes. Mais quand
il eut entendu le colloque de Rosny et de l'officier, il fut saisi
d'une immense piti pour ces pauvres gardes qu'il avait vus partir si
joyeux l'instant d'avant, et fut pris galement d'une indicible colre
contre le plaignant, dont l'air, l'accent, toute la personne, en un
mot, le rvoltaient malgr la justesse de ses plaintes.

Esprance s'approcha de Fouquet la Varenne, qui considrait la scne
stoquement, en bourgeois que les soldats intressent peu.

--Monsieur, dit-il, pardon: que porte ce fameux article de la trve au
sujet des violences qui seraient commises par les gens de guerre?

--Eh! eh!... jeune homme, rpliqua le petit porte-poulets, c'est la
mort.




III


COMMENT LA RAME FIT CONNAISSANCE AVEC ESPRANCE.

La Rame avait dj inspect une bonne partie des gardes sans rien
signaler, lorsqu'il s'arrta tout  coup, comme Rosny venait de le
dire au capitaine.

Il s'approcha du garde suspect, observa un moment, et se redressant
vers Rosny, s'cria:

--En voici un!

C'tait Vernetel qu'il dsignait ainsi, en le touchant du doigt  la
poitrine.

Presque au mme instant il tendit son bras vers Castillon, en disant:

--Voici le deuxime!

Les deux inculps se rcrirent; une menace sourde grondait dans tous
les rangs.

--A quoi reconnaissez-vous ces messieurs, que vous dites n'avoir vus
que par derrire? demanda simplement Rosny.

La Rame, sans rpondre, montra sur le buffle de Vernetel une
gouttelette de sang  peine visible,  laquelle adhraient quelques
poils d'un gris fauve.

Quant  Castillon, il avait sur l'paule droite une faible trace de ce
sable humide des celliers sur lequel reposent les bouteilles.

En effet, Vernetel avait rapport le lapin et Castillon la
dame-Jeanne.

Ces preuves suffisaient  des esprits dj trop convaincus. Nul ne fit
une observation, pas mme les accuss.

Mais la Rame n'tait pas au bout. Il s'arrta devant plusieurs gardes
qu'il inspecta minutieusement jusqu' ce que, avisant Pontis qui
l'attendait de pied ferme, quoique un peu ple, il lui prit la main.

Pontis le repoussa en disant:

--Ne touchez pas, sinon plus de trve!

--Voici le troisime, dit la Rame, et c'est le plus coupable. C'est
celui-l qui a pris les tisons au feu; regardez ses mains, elles
sentent la fume.

--Vous ne supposez pas, interrompit le capitaine, que vos preuves nous
satisfassent?

--Qu'on amne ces hommes au chteau alors, et qu'on les confronte avec
mes gens.

--Inutile, s'cria Pontis, inutile, en vrit, c'est humiliant de
rougir ou de plir devant un pareil accusateur. Depuis dix minutes
tout le corps des gardes se laisse insulter par ce drle, pour
quelques volailles et un rble de lapin; c'est humiliant.

--Qu'est-ce  dire? demanda Rosny, et que concluez-vous?

--Je conclus que c'est moi qui suis all au chteau, puisque chteau
il y a, une vraie bicoque. Je croyais avoir affaire  de bons
serviteurs du roi, et demander place  la table, ce qui se fait
partout, entre bons gentilshommes qui voyagent. Je dis plus, en
Dauphin, chez moi, un chtelain court au-devant des htes et les
amne de force  son foyer. Mais puisqu'ici nous sommes en prsence
d'un mauvais Franais, d'un Espagnol, d'un ladre, sambioux! et que la
trve nous lie les mains, supportons-en les consquences. C'est donc
moi qui, refus par les gens de monsieur, ai cru devoir me procurer
des vivres.

--Acheter, s'cria Vernetel, acheter!

--Oui, acheter, dit Castillon, nous avons achet.

--Vous mentez! rpliqua la Rame d'une voix courrouce.

--J'ai jet une pice d'argent dans la cuisine, balbutia Castillon.

--Vous mentez! continua l'insolent accusateur.

--Eh! oui, dit Pontis avec douceur  Castillon et  Vernetel en leur
prenant affectueusement les mains. Oui, monsieur a raison, vous
mentez, mes pauvres chers amis, nous n'avons pas achet; est-ce qu'il
y a de l'argent, chez nous? Jamais! mais il y a de l'honneur, et je
vais le prouver  ce soi-disant gentilhomme. C'est moi, Pontis, moi
seul qui ai conu le projet de la maraude; moi qui ai entran mes
deux amis, sans leur dire mes desseins; moi qui les ai faits mes
complices malgr eux. C'est moi qui ai lanc les tisons par la
chambre, sans croire, hlas! qu'ils provoqueraient un incendie; mais
enfin, je les ai lancs, il n'y a que moi de coupable. Je me livre, me
voici.

--Monsieur, s'crirent Castillon et Vernetel, ne le croyez pas, nous
en sommes!

--Pardieu! dit la Rame.

--Ah! rpliqua Rosny, rvolt par l'esprit de vengeance qui animait si
furieusement ce jeune homme, ah! il vous faudrait trois victimes!

--Une par volaille, ajouta Pontis.

--Vous les rclamez, n'est-ce pas? dit le capitaine.

--Je rclame justice.

--Posez vos conclusions.

--Elles sont toutes simples, la trve a t viole, l'avouez-vous?

--C'est vrai, dit Rosny.

--Mais c'est convenu, s'cria Pontis, nous tournons dans les mmes
redites. Monsieur veut-il un morceau de ma peau quivalant  celle de
ses canards?

--Il est crit, articula la Rame d'une voix brve et tranchante comme
un coup de hache, que les infractions  la trve, c'est--dire les
rapines, les violences et l'incendie, seront punis de mort. Votre roi
a-t-il sign cela, oui ou non?

--La mort! murmura Pontis, stupfait de la froce insistance de ce
jeune homme.

--C'est crit, vous deviez le savoir, rpta la Rame.

--Pour deux canards, ce serait fort! s'cria Vernetel exaspr.

--Il s'agira de voir, dit la Rame d'une voix trangle par la
passion, si un serment est un serment, et, au cas o les articles
d'une trve auraient si peu de valeur qu'on les pt violer impunment,
tout le pays saura que ce n'est plus avec des paroles qu'on doit
accueillir les soldats royalistes quand ils se prsenteront dans nos
maisons, mais avec de bons mousquets dont nous ne manquons pas, Dieu
merci! Et alors, on appellera guerre la bataille range, et paix, tous
les massacres qui se feront dans les campagnes. Et alors, aussi,
continua-t-il, entran par son loquente fureur, tout sera bon pour
dtruire ces parjures. On les laissera voler les vivres, mais ces
vivres seront empoisonns. Voil ce que produit l'injustice,
messieurs; contre tout abus, l'excs. Venez nous piller, comme font
les rats; nous vous donnerons, comme  eux, de l'arsenic. Encore,
s'ils rongent, au moins, n'incendient-ils pas!

Rosny, qui avait tenu la tte constamment baisse pendant cette
harangue, sortit de sa mditation.

--Monsieur, dit-il, puisque vous persistez  demander l'excution des
articles, il sera fait selon votre dsir. C'est peu chrtien, mais
vous tes dans votre droit.

La Rame s'inclina, et son visage calm parut alors ce qu'il tait,
magnifiquement noble et beau de hardiesse et d'orgueil.

--Je suis contraint, ajouta Rosny, en se tournant vers Pontis, de vous
livrer au prvt, qui vous retiendra prisonnier jusqu' ce que la
justice ait prononc sur votre sort.

Pontis fit un geste d'assentiment. Sa rsignation n'branla point la
Rame.

--Quant aux autres, dit-il comme si c'tait lui qui dt tre  la fois
le juge et l'excuteur, je n'ai point de compte  leur demander.
Quelques jours de prison me suffiront.

--Les autres, interrompit Rosny rouge de colre, j'en dispose, et non
pas vous, monsieur! Les autres, je les dcharge de toute
responsabilit, ils sont libres, leur camarade aura pay pour tous.
Ainsi, vous pouvez vous retirer, monsieur de la Rame, et publier
partout que le roi de France fait bonne justice, mme  ses ennemis.

En disant ces mots, Rosny indiquait  la Rame sa route; il le
congdiait. Celui-ci, sans s'mouvoir:

--Un moment, je vous prie, dit-il, je crois que nous ne nous entendons
pas.

--Plat-il? demanda Rosny, fatigu dans sa fiert lgitime de
l'obsession d'un pareil adversaire.

Et il lana un regard de travers, prcurseur de tempte. Ce mauvais
regard de Rosny tait trs-connu et trs-redout. Mais la Rame ne
s'effrayait pas pour un coup d'oeil.

--Non, monsieur, rpliqua-t-il, nous ne nous entendons pas. Moi, je
sais par coeur les articles de la trve, et vous les oubliez
perptuellement. Ainsi, il n'est pas convenu que le dlinquant sera
remis au prvt de son parti, pour tre jug par les juges de son
parti, non; il est tabli, au contraire, qu'il sera livr a ceux qu'il
aura offenss ou lss, pour _justice en tre faite_; voil la
teneur. Ainsi, monsieur, on devrait me remettre le coupable pour qu'il
ft jug par un bailli du lieu. Mais ce n'est point de jugement qu'il
s'agit ici, le crime est constant, prouv, avou. La peine est crite;
passons  l'excution.

Un cri de fureur et de dgot retentit dans tous les rangs. Cet homme
et t dchir s'il ne se ft trouv des chefs nergiques et
respects pour contenir les gardes.

--Ah! coquin, murmura Pontis en montrant le poing  la Rame, tu as
raison de chercher  me faire arquebuser, car si j'tais libre, ou si
la chance veut que j'en rchappe...

--Faites-moi le plaisir de tirer  l'cart, dit Rosny  la Rame, je
ne rponds pas sans cela de votre salut. M. de Crillon va venir tout 
l'heure et certainement faire excuter la loi. Il est le matre absolu
de ses gardes; attendez son retour, et en attendant soyez prudent, car
il pourrait arriver ceci: ou que M. de Pontis, qui n'a plus grand
chose  risquer, vous passt son pe au travers du corps, on n'est
arquebus qu'une fois, ou qu'un de ses camarades vous chercht une de
ces querelles... Vous m'entendez; il y a des Allemands parmi ces
messieurs.

--Je vous remercie de vos prudents conseils, monsieur, repartit la
Rame avec son aigre sourire; mais je ne crains ni celui-ci, ni
celui-l, dans votre cantonnement. M. de Rosny ne laissera jamais
assassiner un homme qui se plaint  bon droit.

En disant ces mots, il salua l'illustre baron huguenot, sans mme
essayer de rprimer l'insolente ironie de son accent et de son regard.

Soudain il sentit une main s'appuyer sur son paule, et se retourna.

C'tait la main d'Esprance qui, aprs des efforts prodigieux pour se
vaincre pendant les dbats rvoltants dont il avait t tmoin, venait
de cder  la tentation d'entrer en scne et de jouer un rle  son
tour.

Il avait donc quitt sa place toute sillonne des trpignements
d'impatience dont il l'avait laboure depuis dix minutes, et
traversant les gardes irrits, vint suppler Rosny dans ce fcheux
dialogue.

Il appuya, disons-nous, sa charmante main musculeuse et blanche sur
l'paule de la Rame, qui se retourna de l'air fch d'un chat qu'on
interrompt lorsqu'il savoure une arte.

--Deux mots, monsieur, s'il vous plat, dit Esprance avec un aimable
sourire.

Ces deux visages se trouvrent en prsence. Beaux tous deux, l'un de
sa pleur nacre sous laquelle couvait la colre; l'autre d'un frais
vermillon qui dnotait cette heureuse sant du corps et de l'esprit,
sans laquelle il n'est pas de vritable bont ni de vritable force.

Aux premiers accents d'Esprance, la Rame tressaillit, son instinct
lui rvlait un rude adversaire.

--Que voulez-vous? rpliqua-t-il schement.

--Vous fournir un moyen de terminer votre affaire, monsieur. Dans les
circonstances embarrassantes, on est souvent heureux de rencontrer la
solution qu'on cherchait.

Esprance avait hauss la voix de telle faon, que Rosny d'abord, puis
un certain nombre de gardes entendirent et se rapprochrent, curieux
de juger par eux-mmes le mrite de la solution dont on parlait.

Esprance, du coin de l'oeil, avait vu Pontis entour par les archers
du prvt. Ce spectacle douloureux l'animait  obtenir un prompt
rsultat de sa confrence.

La Rame, au contraire, bless de ce retour offensif sur une question
qu'il jugeait puise, voulait conduire au plus tt le conciliateur
importun dont l'exorde venait de susciter autour d'eux une galerie
nouvelle de curieux et de malintentionns.

--Si vous teniez  me faire plaisir, dit-il  Esprance, vous vous
occuperiez de vos affaires, non des miennes.

--Monsieur, rpondit le beau jeune homme, tout ce que je viens
d'entendre ne m'a pas dispos le moins du monde  vous faire plaisir.
Mais je vous crois fort embarrass par vos dbuts en cette affaire.
Vous avez tellement cri, vous avez tellement gmi, que vous vous
serez exagr  vous-mme votre offense et votre souffrance. Cela se
voit souvent. Et puis, vous craigniez la partialit de ceux  qui vous
faisiez vos plaintes. Donc, vous avez demand le plus possible pour
obtenir quelque chose. J'explique cela ainsi.

--Et moi, monsieur, interrompit la Rame insolemment, je n'ai aucun
besoin de vos explications, et vous en dispense.

Aussitt il lui tourna le dos. Mais Esprance, sans se dconcerter,
tourna comme lui et se remit en face avec une fermet si calme et un
tour de pirouette si lgamment quilibr, que l'admiration succda 
l'attention parmi les spectateurs.

--Je disais, reprit-il du mme ton, que si vous eussiez t dans votre
sang-froid, vous vous fussiez aperu que des poules voles et de la
paille brle ne suffisent pas pour qu'on fasse tuer un homme. C'est
crit dans la trve, je le veux bien, mais au fond de votre esprit, au
fond de votre coeur, vous trouvez l'article barbare et digne des
anthropophages. Cette pense vous honore, je la lis dans vos yeux.

La Rame, ple comme un spectre, s'aperut que son interlocuteur le
raillait. Un clair effrayant jaillit de ses prunelles rougies.

--Je viens donc vous aider, continua Esprance,  revenir sur les
conclusions farouches que vous dictait d'abord la colre, et c'est ici
que se prsente naturellement ma solution. Pour tout le monde, il est
clair qu'un dommage a t caus, dommage qu'il convient de rparer.

--Ah ! seriez-vous un avocat ou un prcheur? s'cria la Rame
tremblant de colre sous le souffle ardent de la popularit qui
caressait chaque parole de son adversaire.

--Ni l'un ni l'autre, monsieur, mais on s'accorde  trouver que je
parle facilement. J'ai eu un excellent prcepteur, un Vnitien  la
fois thologien et lgiste. C'est de lui que je tiens cet axiome
latin, que je vous traduis en franais pour ne paratre pas un pdant:
Le dommage d'argent se paye en argent; or, que vaut un canard, que
valent cinq cents bottes de paille? Trs cher, assurment, lorsqu'on
les pille ou brle en temps de trve. Mais, entre nous, en temps
ordinaire, cette affaire-l s'arrangerait pour deux pistoles. Vous
vous rcriez; c'est vrai, j'oubliais qu'avec la paille on a brl la
grange. Peste! c'est plus grave. Il y en a pour vingt cus au moins!

Un formidable clat de rire des assistants crasa la Rame, qui serra
les poings et chercha du regard  son ct le couteau qu'on lui avait
pris.

--Ne riez pas, messieurs, dit gravement Esprance, car vous feriez
oublier  monsieur qu'il s'agit de la vie d'un homme!

--Je trouve honteux, balbutia la Rame dans le dlire de sa rage, je
trouve dshonorant de chercher ainsi deux cents auxiliaires contre un
seul ennemi.

--Moi, votre ennemi? je suis votre meilleur ami, au contraire. Je veux
vous pargner un remords ternel.

L'affreux sourire qui plissa les lvres de l'autre fit comprendre 
Esprance que ce mot remords n'a pas de sens pour tout le monde. La
Rame l'accompagna d'un geste mprisant, et rompit l'entretien par
cette phrase:

--Nous nous reverrons.

Et il s'loignait encore une fois; mais, pour le coup, Esprance
perdit patience. Il allongea le bras, saisit la Rame par la ceinture,
et, tout grand qu'il ft, le retourna vers lui comme si cette crature
de chair et d'os et t un mannequin d'osier bourr de plume.

La Rame tourdi chancela, et une imprcation, un blasphme qu'il
profra, fut touff par les applaudissements de la foule.

--Maintenant, dit Esprance, j'ai puis avec vous les prires et les
discussions courtoises. Venons au fait. Vous voulez que ce jeune homme
meure?

Il dsignait Pontis.

--Moi, je ne le veux pas. Vous dites que l'on a incendi votre
proprit; c'est faux, la grange qui a brl tout  l'heure n'est pas
 vous, elle est une dpendance de la mtairie appartenant  M. de
Balzac d'Entragues dont votre pre est l'ami, presque l'intendant, je
le sais, mais enfin, la grange n'est pas  vous. Ah! cela vous tonne
que je sache si bien vos affaires, moi, un voyageur qui passe;
attendez, je vous en dirai plus encore: Vous tes un orgueilleux, un
de ces vertueux catholiques qui ont suc, au lieu de lait, le fiel et
le vinaigre de sainte mre la Ligue; votre pre est encore malade des
suites d'une blessure qu'il a reue en combattant contre le roi, pour
les Espagnols... un Franais!... vous ne seriez pas fch, vous, de
faire pendre quelques soldats du Barnais, depuis que vous ne pouvez
plus les tuer  l'afft derrire des buissons, comme cela s'est fait
l'an dernier, pas plus tard, aux environs d'Aumale... Ah! ah! comme je
vous tonne! Eh bien, mon matre, moi qui sais tant de belles choses
sur votre compte, moi qui ne suis ni garde de Sa Majest, ni sujet 
la trve, moi qui, si vous y tenez, vais vous dire encore toutes
sortes de petits secrets devant ces messieurs, je vous rpte mes
conclusions: Pour les canards vols chez vous, pour la violation de
votre domicile, j'value qu'il peut vous revenir vingt pistoles; mais
comme il s'agit de sauver un de nos semblables, cela vaut
quatre-vingts pistoles de plus. Certainement, c'est peu priser un
galant homme que de l'estimer quatre-vingts pistoles, mais enfin, je
n'ai que cela dans ma bourse; voici les cent pistoles, signez-moi
votre dsistement.

En disant ces mots, Esprance tira sa bourse bien brode qu'il tala
aux yeux de la Rame.

Celui-ci tait rest comme abruti par la surprise et la terreur. Cet
inconnu qui le connaissait, et, aprs l'avoir convaincu de mensonge,
dnonait ainsi jusqu' ses plus secrtes penses; cette vigueur,
cette beaut, cette assurance, le cri terrible de la conscience et
cette universelle rprobation lui taient la facult de penser, de
parler, de se mouvoir.

Quant  Esprance, ses paroles chevaleresques, son esprit, sa
hardiesse, et par-dessus tout la magique bourse gonfle d'or,
l'avaient transform aux yeux des gardes, non pas en dieu, mais en
idole. C'tait  qui se jetterait dans ses bras, et Pontis, tenu 
distance par le respect et la modestie, aussi bien que par les
archers, essuyait une larme ou du moins une vapeur au bord de sa
paupire.

La Rame en tait encore  se rpter avec la tnacit d'un fou:

--Mais, par qui sait-il tout cela, et quel est cet homme?




IV


COMMENT M. DE CRILLON INTERPRTA L'ARTICLE IV DE LA TREVE.

Cependant, comme la stupfaction n'est pas de l'attendrissement, comme
le silence n'est pas un consentement, quoi qu'en dise le proverbe, les
affaires de Pontis ne marchaient pas, et il n'avait d'autre ressource
qu'un prompt retour de M. de Crillon.

La Rame ne put tenir contre la curiosit qui le dvorait.

--Vous connaissez donc M. de Balzac d'Entragues? dit-il.

--Oui, monsieur, rpondit Esprance.

Et comme il vit s'clairer d'une flamme trange la physionomie de la
Rame.

--Je le connais vaguement, dit-il.

--Cependant, tous ces dtails, que vous semez si familirement,
indiqueraient que vous connaissez dans l'intimit ... soit lui ...
soit ...

--Qui? demanda Esprance en attachant un regard assur sur le visage
de la Rame, qui dtourna les yeux comme s'il craignait d'en avoir
trop dit.

Evidemment, poursuivit Esprance fort du silence de son ennemi, je
parle avec connaissance de cause, et j'ai puis mes renseignements sur
vous  de bonnes sources.

--Vous on avez trop dit pour ne pas achever, monsieur, rpliqua le
ple jeune homme. Et ces mmes dtails, fit-il en baissant la voix, ne
vous ont pas tous t confis pour que vous en abusiez comme vous
venez de le faire.

Esprance, au lieu de se laisser engager dans cette explication
particulire, haussa la voix sur-le-champ, et dit:

--Voyons, un refus ou un acquiescement.

--Je rflchirai.

-Je vous donne dix minutes.

Ce ton bref et provocateur rveilla l'orgueil de la Rame qui
sur-le-champ s'cria:

--Soit. J'ai rflchi. Le voleur sera mis  mort, et, quant  nous,
nous causerons aprs.

--Du tout, nous causerons tout de suite. Je suis las de vos
fanfaronnades et de vos frocits. Celui que vous appelez le voleur,
n'est pour moi qu'un jeune homme affam; vous demandez sa mort, je
demande sa vie, et, comme pour arriver  votre but, vous avez pris
tous les chemins, mme les moins dignes d'un gentilhomme,  mon tour
j'userai de tous les moyens en mon pouvoir. Je vous prviens donc que
je vous tiens pour un dloyal et mchant garnement, que tout  l'heure
je coucherai sur l'herbe d'un coup d'pe, si Dieu est juste. Et parce
que je pourrais avoir mauvaise chance dans ce combat, je veux avant de
l'entreprendre vous ter toute ressource et toute fuite. Si vous me
tuez, je veux que vous soyez pendu. Cela m'est trs-facile. coutez
bien!

Il s'approcha de l'oreille de la Rame.

--Je dirai  ces messieurs, ajouta-t-il tout bas, que l'an dernier,
prs d'Aumale, vous avez rapport de l'afft certaine bague
qu'assurment vous n'avez pas trouve sur un livre, car c'est un
anneau de gentilhomme, et  le bien regarder, on reconnatrait les
armoiries graves sur le chaton.

La Rame fit un mouvement qui trahit toute son inquitude.

--Et, quand j'aurais rapport une bague, dit-il, en attachant un
regard effar sur la physionomie calme et sereine d'Esprance, en quoi
cela me ferait-il pendre, comme vous dites?

--Si cette bague avait appartenu  quelque seigneur huguenot tu ou
plutt assassin d'un coup d'arquebuse lorsqu'il passait prs d'Aumale
dans un chemin creux bord d'une double haie d'pines....

La Rame devint livide.

--A la guerre, dit-il, on porte une arquebuse et l'on s'en sert contre
les ennemis.

--Fort bien. Mais, lorsqu'on tombe aux mains de ces ennemis, ils vous
pendent. Voil ce que je voulais vous dire.

La Rame, frissonnant et dconcert:

--Vous prouveriez alors, dit-il, que j'ai....

--Assassin le seigneur huguenot? Ce serait difficile. Mais je
prouverai que vous avez pris  son doigt l'anneau en question.

--Ah!...

--Oui, et qui plus est, je dirai par quelle personne cet anneau avait
t donn au gentilhomme, et  quelle personne vous l'avez rendu.
Peut-tre alors devinera-t-on pourquoi le gentilhomme a t assassin;
peut-tre alors fera-t-on des dcouvertes dont le rsultat vous fera
pendre.... Vous voyez que je reviens toujours au mme point; donc je
suis dans le vrai et j'y reste.

La Rame, au comble de l'pouvante, se mordait convulsivement les
doigts en ravageant sa moustache rousse.

--C'est bien, murmura-t-il d'une voix saccade aprs quelques secondes
de rflexion. Vous tenez un de mes secrets, je cde, le voleur vivra.
Mais, monsieur, aprs cette concession, si vous n'tes point un lche,
au lieu de me faire massacrer par tous ces soldats que vous ameutez
contre moi, vous me joindrez tout  l'heure au dtour du chemin. Je
connais un endroit fourr, dsert, propre  l'entretien que nous
pourrions avoir ensemble, et pour lequel il ne me manque que mon pe.
Dix minutes pour l'aller chercher chez moi, et je suis  vos ordres.

--A la bonne heure! rpliqua Esprance, apportez votre pe; mais je
vous prviens que je me dfierai de l'arquebuse, et que j'ai un
poitrinal attach  ma selle.

Avant que la Rame n'et pu rpondre  cette rude attaque, on entendit
 plusieurs reprises prononcer le nom de Crillon.

Et en effet, sous les tilleuls s'avanait, escort par Rosny et les
officiers, l'illustre chevalier, que trois rois successivement avaient
surnomm le Brave, et qui n'avait pas de rival en Europe pour la
vaillance, l'adresse et la gnrosit.

Crillon avait alors cinquante-deux ans: il tait robuste et portait
haut sa tte, petite en gard aux vastes proportions de son corps.
Sans le feu qui jaillissait de ses yeux largement fendus, on l'et
pris, avec son paisse moustache grise, les fraches couleurs et
l'embonpoint de ses joues, pour quelque honnte quartenier bourgeois
encadr dans le hausse-col d'un colonel. Mais cette moustache se
hrissait-elle, ces joues venaient-elles  frmir au vent de la
bataille, apparaissait Crillon, et, de ce corps trapu, s'lanaient
comme autant de ressorts, les muscles devenus lgants, nobles,
irrsistibles: une flamme divine immatrialisait toute cette argile,
et de la gane vulgaire du quartenier bourgeois jaillissait le hros
sublime.

Bon nombre de gardes suivaient  distance leur chef vnr. Celui-ci
se faisait raconter par Rosny la scne de l'accusation et
l'acharnement de l'accusateur.

--O est l'inculp? demanda-t-il.

--C'est moi, monsieur, rpliqua piteusement Pontis.

--Ah! c'est toi; tu dbutes mal, cadet dauphinois. Fouler le pauvre
peuple, c'est dfendu.

--Monsieur, j'avais faim, et ce n'est pas le pauvre peuple que je
mettais  contribution, mais un riche gentilhomme qui et d m'offrir
 dner.

--Ah! o est-il, ce gentilhomme? demanda Crillon.

Rosny lui montra du doigt la Rame prs de qui se tenait Esprance.

--Lequel des deux? ajouta Crillon.

--Pas moi, dit Esprance en se reculant.

--Ah!... c'est monsieur...

Et Crillon toisa l'accusateur avec cette froide autorit devant
laquelle tout orgueil plie et se tait.

--Que lui a-t-on pris?

--De la volaille, dit Pontis.

--Et une grange a t brle, dit brusquement Rosny.

--Pour laquelle ce gnreux seigneur a offert de donner cent pistoles,
s'cria Pontis avec prcipitation comme s'il et voulu empcher son
colonel de suivre une ide dfavorable.

--Cent pistoles pour des volailles et une grange, c'est fort
raisonnable, dit Crillon.

--N'est ce pas, monsieur?

--Tais-toi, cadet. Eh bien! qu'on donne les cent pistoles au plaignant
et qu'il remercie.

--Bah! interrompit Rosny, le plaignant veut autre chose.

--Quoi donc?

--Il rclame l'excution de l'article de la trve.

--Quelle trve?

--Il n'y en a qu'une, je pense, dit aigrement la Rame, qui avait cru
prudent jusque-l de garder le silence, et qui, d'aprs ses
conventions avec Esprance, voulait bien cder la vie de Pontis, mais
 condition qu'on lui en ft des remercments.

--Est-ce  moi que vous parlez? demanda Crillon, en dilatant son grand
oeil noir qui rayonna sur le malheureux la Rame.

--Mais oui, monsieur.

--C'est qu'alors on te son chapeau, mon matre.

--Pardon, monsieur.

Et la Rame se dcouvrit.

--Vous disiez donc, continua Crillon, que ce jeune homme veut autre
chose que de l'argent pour ses volailles et pour sa grange?

--Il veut qu'on excute l'article de la trve, s'cria Pontis,
c'est--dire qu'on me passe par les armes.

Crillon fit un soubresaut qui n'annonait pas un grand respect pour la
teneur de l'article.

--Par les armes! dit-il. Pour des poulets!

--Pour des canards, monsieur; et voyez, le prvt m'avait dj saisi.

--Qui a ordonn cela? demanda Crillon se retournant d'une pice.

--Moi, dit Rosny un peu gn.

--tes-vous fou? rpliqua Crillon.

--Monsieur, il faut faire respecter la signature du roi.

--Harnibieu! s'cria Crillon, vous voil bien, vous autres gens de
robe, qui vous croyez soldats parce que

vous nous regardez faire la guerre. Donner un homme au prvt parce
qu'il a pris des canards....

--Et brl ... interrompit Rosny.

--Une grange, nous le savons. Et c'est loi, dit-il  la Rame, qui
rclamais ce chtiment pour _mon_ garde?

--Oui, dit la Rame, fort mu de ce subit tutoiement de Crillon; mais
l'orgueil parla encore plus haut que l'instinct de la conservation.

--Et l'on t'offrait cent pistoles de ranon?

--Oui, continua la Rame d'un demi-ton plus bas.

--Eh bien! dit Crillon en s'approchant de lui les mains derrire le
dos, avec un sourcil hriss comme sa moustache, je vais te faire une
autre proposition, moi, et je gage que tu ne rclameras pas aprs
l'avoir entendue. M. de Rosny, que voil, est un philosophe, un habile
homme en fait de mots et d'articles. Il a eu la patience de t'couter,
 ce qu'il parat, et vous vous tes entendus et il t'a prt mon
prvt, car c'est le mien. Moi, je vais te le donner tout  fait.
Regarde un peu la belle branche de tilleul; dans trois minutes tu y
vas tre accroch, si dans deux tu n'as pas regagn ta tanire.

-Morbleu! s'cria la Rame pouvant, je suis gentilhomme, et vous
oubliez qu'au-dessus de vous est le roi.

--Le roi? continua Crillon qui ne se possdait plus, le roi? Tu as
parl du roi, ce me semble. Bon, je te ferai couper la langue. Il n'y
a de roi ici que Crillon, et le roi ne commande pas aux gardes. Je
t'avais donn deux minutes, mon drle, prends garde, je t'en retire
une!

Un geste de la Rame, une vaine protestation se perdirent dans
l'effrayant tumulte qui couvrit ces paroles de Crillon. Les gardes ne
se possdaient plus de joie, ils battaient follement des mains et
jetaient leurs chapeaux en l'air.

--Une corde, prvt, continua Crillon, et une bonne!

La Rame recula cumant de rage devant le prvt qui faisait siffler
la corde demande.

--Pardon, monsieur, dit alors Esprance au malheureux propritaire,
emportez votre argent, il est  vous.

--J'emporte mieux que l'argent, rpliqua la Rame les dents tellement
serres qu'on l'entendait  peine; j'emporte un souvenir qui vivra
longtemps.

--Et notre entretien, monsieur la Rame, dans ce fameux fourr dsert?

--Vous ne perdrez point pour attendre, dit la Rame.

Et aussitt il fit retraite, la face tourne vers les gardes, marchant
 reculons comme le tigre devant la flamme.

Une immense hue salua son dpart. La honte le saisit; c'en tait trop
depuis une heure.

Poussant un cri sourd, un cri dsespr, un cri de vengeance et de
terreur vertigineuse, il s'enfuit en bondissant et disparut.

--Vive M. de Crillon, notre colonel! hurlrent les deux compagnies
dans leur ivresse.

--Oui, dit Crillon, mais qu'on n'y revienne plus! car effectivement ce
coquin avait raison; vous tes tous des drles  pendre!

Crillon, aprs avoir abandonn ses deux mains  la foule qui
s'empressait pour les lui baiser, se tourna vers Rosny, qui boudait et
grommelait dans son coin.

--a, dit-il, pas de rancune. Vous voyez que tous vos scrupules sont
de trop avec de pareils brigands.

--La loi est la loi, rpliqua Rosny, et vous avez tort de vous mettre
au-dessus. Les esprits, chauffs par votre faiblesse d'aujourd'hui,
ne sauront plus se retenir une autre fois, et au lieu d'un homme qu'il
fallait sacrifier  l'exemple, vous en sacrifiez dix.

--Soit, je les sacrifierai. Mais l'occasion sera bonne, tandis
qu'aujourd'hui c'et t une cruaut strile.

--Monsieur, dit aigrement Rosny, je n'agissais qu'en vue de faire
respecter les armes du roi.

--Harnibieu! ne les fais-je point respecter, moi? rpondit Crillon
avec une vivacit de jeune homme.

--Ce n'est point cela que j'entends, et par grce, si vous avez des
observations  me faire, faites-les-moi en particulier, pour que
personne ne soit tmoin des diffrends qui s'lvent entre les
officiers de l'arme royale.

--Mais, mon cher monsieur Rosny, il n'y a point de diffrend entre
nous; je suis prompt et brutal, vous tes circonspect et lent. Cela
seul suffit  nous sparer quelquefois. D'ailleurs, tout se passe en
famille, devant nos gens, et je ne vois point de tmoin qui nous gne
pour nous embrasser cordialement.

--Excusez-moi, en voici un, rpliqua Rosny en dsignant Esprance 
Crillon.

--Ce jeune homme, c'est vrai. N'est-ce pas lui qui a offert de payer
cent pistoles pour Pontis?

--Lui-mme, et regardez avec quelle effusion Pontis lui serre les
mains.

--C'est un beau garon, ajouta Crillon, un ami de Pontis, sans doute?

--Nullement; c'est un tranger qui passait et qui a pris fait et cause
pour vos gardes.

--En vrit! il faut que je le remercie.

--Cela lui fera d'autant plus de plaisir que tout  l'heure, en
arrivant, c'est vous qu'il cherchait dans le quartier des gardes.

--Il m'a trouv, alors, dit gaiement Crillon qui s'avana vers Pontis
et Esprance.

Ces deux derniers taient encore en face l'un de l'autre, les mains
entrelaces; Pontis, remerciant avec la chaleur d'un coeur gnreux
qui aime  exagrer le service rendu; Esprance, se dfendant avec la
simplicit d'une belle me qui craint d'tre trop remercie.

L'arrive de Crillon mit fin  cet affectueux dbat.

--Monsieur, dit Pontis  son jeune sauveur, je n'ai point termin avec
vous, et cela durera ternellement.

--Bien! s'cria le mestre de camp, bien, cadet! j'aime les gens qui
contractent de pareilles dettes et qui les payent. Va-t'en!

Et il lui assna sur l'paule une caresse de cent livres pesant.

Pontis plia sous le double fardeau du respect et de ce poing
mythologique; il adressa un dernier sourire  Esprance et rejoignit
ses camarades.

--Quant  vous, monsieur dit Crillon  Esprance, je vous remercie
pour mes gardes. Harnibieu! vous me plaisez. Ce que vous voulez me
dire serait-il une demande que je pusse vous accorder?

--Non, monsieur.

--Tant pis. Qu'est-ce donc, je vous prie?

--Monsieur, rien que de fort simple: je vous apporte une lettre.

--Donnez, dit Crillon avec bienveillance, celui qui m'crit a choisi
un agrable messager. De quelle part, s'il vous plat?

--Il me parat que c'est de la part de ma mre.

A cette rponse, empreinte d'une incertitude qui la rendait si
singulire, Crillon arrta sur le jeune homme un regard tonn.

--Comment, il parat, dit-il, n'en tes-vous pas certain?

--Ma foi non, monsieur; mais lisez, et vous en saurez autant que moi,
peut-tre plus.

Ces mots, prononcs avec une grce enjoue, achevrent d'intresser
Crillon, qui prit la lettre des mains d'Esprance.

Elle tait cachete d'une large cire noire, empreinte d'une devise
arabe. On et dit le type d'une de ces vieilles pices orientales sur
lesquelles les califes faisaient frapper un prcepte du Koran ou un
loge de leurs vertus.

La lettre tait contenue dans une enveloppe de parchemin d'Italie. Il
s'en exhalait un vague parfum noble et svre comme celui de l'encens
ou du cinnamome.

Esprance se recula modestement, tandis que Crillon dchirait
l'enveloppe. Mais, si peu curieux qu'il voult tre, il fut frapp de
l'expression du visage de Crillon, ds la lecture des premires
lignes. Ce fut d'abord de la surprise, puis une attention si profonde
qu'elle ressemblait  de la stupeur.

Puis,  mesure qu'il lisait, le vieux guerrier baissait la tte. Il
plit enfin, appuya sa tte sur sa main et poussa un soupir semblable
 un gmissement.

On et dit le passage d'une nue noire sur un vallon dor de la
Lombardie. Tout s'tait assombri sur cette sereine et affable
physionomie du chevalier.

Crillon releva comme avec effort sa main qui avait flchi sous le
poids de cette lettre si lgre. Il la relut encore, puis encore, et
toujours avec une motion qui dgnrait en trouble, en anxit.

--Monsieur, balbutia-t-il en fixant sur le jeune homme un regard mal
assur, cette lettre me surprend, je l'avoue, elle me frappe. Je
chercherais en vain  vous le dissimuler.

--Ah! monsieur, dit vivement Esprance, si la commission vous est
dsagrable, ne m'en veuillez pas. Dieu m'est tmoin que si je l'ai
accepte, c'est malgr moi.

--Je ne vous accuse pas, jeune homme, tant s'en faut, repartit Crillon
avec la mme bienveillance; mais j'ai besoin de comprendre tout  fait
les choses, un peu obscures pour moi, qui sont renfermes dans cette
lettre, et je vous demanderai....

--Vous vous adressez bien mal, monsieur, car j'ai reu une lettre
aussi, moi, et je ne l'ai pas comprise le moins du monde. Si vous
voulez m'aider pour la mienne, je tcherai de vous aider pour la
vtre.

--Trs-volontiers, jeune homme, dit Crillon d'une voix mue. Causons
bien franchement surtout ... n'est-ce pas? Vous tes avec un ami,
monsieur, tirons  l'cart, je vous prie, pour que nul ne nous
entende.

En disant ces mots, Crillon entrana le jeune homme par la main, et le
conduisit  son quartier, d'o il renvoya tout le monde.

--Je fais de l'effet, pensa Esprance; j'en fais trop.




V


POURQUOI IL S'APPELAIT ESPRANCE

Crillon alla vrifier lui-mme si personne ne pourrait entendre, et
revenant s'asseoir prs d'Esprance.

--Nous pouvons causer librement, dit-il. Commencez par me dire votre
nom.

--Esprance, monsieur.

--C'est tout au plus le nom du baptme; encore ne sois-je point qu'il
y ait un saint Esprance. Mais le nom de famille?

--Je m'appelle Esprance tout court. De famille, je ne m'en connais
point.

--Cependant, votre mre dont vous parliez... elle a un nom?

-C'est probable, mais je ne le sais pas.

--Eh quoi! dit Crillon avec surprise, vous n'avez jamais entendu
nommer devant vous madame votre mre?

--Jamais, par une excellente raison, c'est que je n'ai jamais vu ma
mre.

--Qui donc vous a lev?

--Une nourrice qui est morte quand j'avais cinq ans, puis un savant
qui m'a donn les notions de tout ce qu'il savait, et des matres pour
le reste. Il m'a enseign les sciences, les arts, les langues, et a
pay des cuyers, des officiers, des matres d'armes pour m'apprendre
tout ce que doit et peut savoir un homme.

--Et vous savez tout cela? demanda Crillon avec une sorte d'admiration
nave.

--Oui, monsieur. Je sais l'espagnol, l'allemand, l'anglais, l'italien,
le latin et le grec; je sais la botanique, la chimie, l'astronomie;
quant  me tenir  cheval,  manier une pe ou une lance,  tirer un
coup de mousquet,  nager,  dessiner des fortifications, je n'y
russis pas mal,  ce que disaient mes matres.

--Vous tes un aimable garon, dit le vieux chevalier; mais revenons 
votre mre. Ce devait tre une bonne mre pourtant, puisqu'elle a pris
un pareil soin de votre ducation.

--Je n'en doute pas.

--Vous dites cela froidement.

--Certes oui, rpliqua mlancoliquement Esprance;  force de vivre
seul sous la direction d'un homme goste et avare, qui ne me parlait
jamais de ma mre, mais de son argent, qui chaque fois que mon coeur
s'ouvrait  l'espoir de quelque confidence sur cette mre que j'eusse
tant aime, se htait, non pas seulement de refermer, mais de glacer
ce tendre coeur par quelque menace ou quelque diversion brutale; 
force, dis-je, de considrer ma mre comme fabuleuse et chimrique,
j'ai senti s'teindre peu  peu le foyer d'affection qu'un seul mot
dlicat d'allusion et entretenu en moi.

--Seriez-vous devenu mchant? dit Crillon, pris d'un douloureux
serrement de coeur.

--Moi, monsieur, s'cria le jeune homme avec un charmant sourire, moi,
mchant! oh, non! ma nature est privilgie. Dieu n'y a pas vers une
goutte de fiel. J'ai remplac cet amour filial par l'amour de tout ce
qui est beau et bon dans la cration. Enfant, j'ai ador les oiseaux,
les chiens, les chevaux, puis les fleurs, puis mes compagnons
d'enfance; je n'ai jamais t triste quand il a fait du soleil et que
j'ai pu causer avec une crature humaine. Tout ce que j'ai appris de
la perversit du monde et des imperfections de l'humanit, c'est mon
prcepteur qui me l'a enseign, et, je dois vous le dire, c'est pour
ce genre d'tude que mon esprit s'est montr le plus rebelle. Je n'y
voulais pas croire, je n'y crois pas encore tout  fait. Un mchant
m'tonne, je tourne autour comme on tourne autour d'une bte curieuse,
et quand il montre la dent ou la griffe, je crois que c'est pour
jouer, et je ris; quand il gratigne ou qu'il mord, je le gronde, et
si je le souponne venimeux et que je le tue, c'est uniquement pour
qu'il ne fasse pas de mal aux autres. Oh! non, monsieur le chevalier,
je ne suis pas mchant. C'est si vrai, que parfois on m'a dit de me
venger d'une injure que je n'avais pas comprise, et alors on
m'appelait poltron, lche.

--Seriez-vous timide? demanda Crillon.

--Je ne sais pas.

--Mais cependant, pour supporter patiemment une offense, il faut
manquer un peu de coeur.

--Croyez-vous? c'est possible. Moi je croyais que toutes les fois
qu'on est certain d'tre le plus fort, on devrait s'abstenir de
frapper.

--Mais ... murmura Crillon, contre la force, les faibles ont l'adresse
et peuvent battre un fort.

--Oui, mais si l'on est sr d'tre aussi le plus adroit, ne se
trouve-t-on pas dans le cas des gens qui gagnent  coup sr? Or,
gagner  coup sr n'est pas de la prud'homie,  ce que je pense. C'est
donc parce que toute ma vie je me suis trouv le plus adroit et le
plus fort que je n'ai pas pouss les querelles jusqu'au bout. Ah! s'il
m'arrive jamais de combattre un mchant qui soit plus fort et plus
adroit que moi, je le combattrai rudement, j'en puis rpondre.

--C'est bien, je dirai plus, c'est trop bien; car avec un pareil
caractre, il vous arrivera ce qui m'est arriv  moi, une blessure
par combat livr. Me voil rconcili avec votre caractre, et j'en
voudrais presque  votre mre de vous avoir loign d'elle avec cet
acharnement; car voil bien des annes que cela dure. Quel ge
avez-vous?

--J'aurais, dit-on, vingt ans.

--Quoi! pas mme la certitude de votre ge?

--A quoi bon? Je compte du jour que mon souvenir peut aller atteindre,
la mort de ma nourrice; cela est arriv, m'a-t-on dit, quand j'avais
cinq ans. Eh bien! j'ai vu passer quinze ts depuis cette poque.

--Un jour viendra o cette mre sa rvlera, comptez-y.

--Monsieur, je n'ai plus cet espoir. Il y a six mois, un matin,
lorsque je me prparais  aller chasser--il faut vous dire que
j'habite une petite terre en Normandie et que la chasse occupe
beaucoup de place dans ma vie--j'allais dire adieu  mon prcepteur,
quand je vis entrer dans ma chambre un homme vtu de noir, un
vieillard d'une belle figure ombrage de cheveux blancs. Cet homme,
aprs m'avoir considr attentivement et salu avec une sorte de
respect qui me surprit de la part d'un vieillard, voyant que
j'appelais Spaletta, mon gouverneur, m'arrta et me dit:

--Seigneur, ne cherchez point Spaletta, car il n'est plus ici.

--O donc est-il?

--Je ne sais, seigneur, mais je l'avais fait prvenir de mon arrive
par un courrier qui me prcde, et quand tout  l'heure je suis entr
dans la maison, votre laquais m'a rpondu que Spaletta tait mont 
cheval et parti subitement.

--Voil qui est singulier! m'criai-je. Vous connaissez donc Spaletta,
monsieur?

--Un peu, dit le vieillard, et je comptais sur lui pour m'introduire
prs de vous. Son absence me surprend.

--Elle m'inquite, moi; car il s'loignait peu, d'ordinaire. Mais
veuillez m'apprendre, puisque vous voil tout introduit, le motif de
votre visite.

Je n'eus pas plutt prononc ces paroles, que le front du vieillard
s'assombrit, comme si je lui eusse rappel une pense amre, que mon
aspect aurait d'abord carte de son esprit.

--C'est vrai, murmura-t-il ... le motif de ma visite. Eh bien,
monsieur, le voici.

Sa voix tremblait, et l'on et dit qu'il essayait de retenir un
sanglot ou des larmes. Il me tendit alors une lettre enveloppe de
parchemin comme celle que j'ai eu l'honneur de vous remettre tout 
l'heure, monsieur le chevalier. Elle tait ferme d'un cachet noir
pareil  celui que vous venez de briser. Au fait, monsieur, la voici,
prenez la peine de la lire.

Crillon, dont ce rcit avait doubl l'motion, se mit  lire 
demi-voix la lettre suivante, dont les caractres grles et incertains
se dessinaient lugubrement sur le vlin.

 Esprance, je suis votre mre. C'est moi qui du fond de ma retraite
o votre souvenir m'a fait supporter la vie, ai veill sur vous et
dirig votre ducation avec sollicitude. J'invoque aujourd'hui votre
reconnaissance, ne pouvant faire appel  votre tendresse. J'ai bien
souffert de ne pouvoir vous appeler mon fils, mais j'ai tellement
souffert de ne pouvoir vous embrasser, que mes annes se sont
consumes dans cette soif ardente comme une fivre. Un pareil bonheur
m'tait dfendu. 

 L'honneur d'un nom illustre dpendait de mon silence. Chacun de mes
soupirs tait pi, le moindre pas que j'eusse fait vers vous m'et
cot votre vie. Aujourd'hui, place sous la main de la mort, dgage
 jamais des craintes qui ont empoisonn toute mon existence, sre du
pardon de Dieu et de la fidlit du serviteur que je vous envoie,
j'ose vous appeler mon enfant et dposer pour vous dans cette lettre
le baiser qui s'lancera de mes lvres avec mon me. 

 On me dit que vous tes grand, que vous tes beau. Vous tes bon,
fort, adroit. Tout le monde vous aimera. Vos qualits, votre ducation
vous conduiront aussi haut que votre naissance et pu le faire. J'ai
tch que vous fussiez riche, Esprance; mais, bien que depuis votre
naissance, j'aie chang en clinquant mes joyaux et mes pierreries,
afin d'amasser pour vous, la mort me surprend avant que j'aie pu vous
composer une fortune digne de mon amour et de votre mrite. Cependant,
vous n'aurez besoin de qui que ce soit sur la terre, et s'il vous
plat de vous marier, pas un pre de famille, ft-il prince, ne vous
refusera sa fille  cause de votre dot. 

 Il faut que je vous quitte, Esprance, mon fils; la chaleur de la
vie abandonne mes doigts, mon coeur seul est encore vivant. Je vous
recommande d'abord de ne me point maudire, et d'accueillir parfois mon
fantme triste et doux, qui viendra vous visiter dans vos rves. Je
fus une me tendre et fire dans un corps que vous pouvez vous
reprsenter noble et beau. 

 Je vous adjure ensuite, si votre inclination vous porte  embrasser
le mtier des armes, de ne jamais servir une cause qui vous oblige de
combattre contre M. le chevalier de Crillon. Mon serviteur vous
remettra une lettre pour cet homme illustre. Vous la rendrez vous-mme
 M. de Crillon. 

 Adieu. Je vous avais nomm Esprance, parce qu'en vous tait tout
mon espoir sur la terre. Aujourd'hui encore vous vous nommez pour moi
Esprance. Je vous attends au ciel pour l'ternit! 

Il n'y avait pas de nom au bas de cette lettre; rien qu'un large et
long espace vide: soit que la mort, se htant d'enlever sa proie, lui
et assur le secret ternel en l'empchant de tracer un nom, soit que
la mourante elle-mme se ft arrte au moment de se nommer, et que,
soumise encore  la loi mystrieuse qui avait dirig toute sa vie,
elle et voulu prcipiter avec elle son secret dans le nant....

--En sorte, dit Crillon aprs un long silence, que vous ignorez qui
tait ... cette personne?

--Absolument.

--N'importe, voil une lettre touchante, ajouta le chevalier de
Crillon en proie  l'motion la plus vive. C'est bien une lettre de
mre.

--Vous trouvez, n'est-ce pas, monsieur le chevalier?

--Continuez votre rcit, jeune homme, et dites ce qu'tait devenu
votre prcepteur.

--Vous allez le deviner, monsieur. Quand j'eus achev cette lettre de
ma mre, le vieillard me voyant touch, les yeux humides, me prit et
me baisa la main.

--Puis-je savoir, lui demandai-je, si l'on vous a charg de me dire le
nom qui n'est pas crit sur ce papier?

Et je lui montrai la place vide de la signature.

--Monsieur, rpliqua le vieillard, on m'a impos l'obligation
contraire.

--C'est bien, dis-je avec amertume; j'esprais encore que l'on aurait
eu assez de confiance, sinon en ma discrtion, du moins dans mon
orgueil, pour me rvler un secret qu'il m'est si honorable de garder.

--Monsieur, ne sachant rien, vous ne serez jamais expos  vous
trahir, et par consquent  vous perdre. C'est pour elle que madame
votre mre s'est tue pendant sa vie, c'est pour vous qu'elle garde le
silence aprs sa mort.

Je n'insistai plus. Le bon vieillard me remit alors la lettre qui vous
tait destine. Je lui demandai pourquoi il m'tait recommand de ne
jamais porter les armes contre M. de Crillon.

-Parce que, rpliqua le serviteur de ma mre, M. de Crillon n'embrasse
jamais que les causes loyales et justes, et puis, parce qu'il fut
l'ami de quelqu'un de trs-grand dans votre famille.

Je n'avais rien  objecter. En effet, le brave Crillon est le plus
loyal des chevaliers, et, ma mre n'et-elle rien recommand, jamais
l'ide ne me serait venue de porter les armes contre lui.

Crillon rougit et baissa les yeux.

--Le vieillard, ajouta Esprance, me demanda ensuite  visiter la
chambre de mon gouverneur Spaletta, pour savoir si celui-ci n'aurait
pas laiss quelque avertissement de son dpart. Mais non, il n'y avait
rien.

Tandis que nous parcourions la maison, le serviteur de ma mre
manifestait un tonnement qui clata en une sorte de colre, quand je
lui eus fait voir tout l'ameublement et la vaisselle, qui taient
d'une simplicit que jusque-l j'avais appele luxe.

Ce fut bien pis, lorsque descendu aux curies, le vieillard n'aperut
que mon cheval au rtelier, encore ce cheval tait-il une bte commune
quoique vigoureuse.

--Est-ce l, s'cria-t-il, est-ce bien l le genre de vie que l'on
vous a fait mener? Quoi, un seul cheval! et toute cette maigre
dpense!... Combien de gens avez-vous pour votre service? Vous
thsaurisez donc?

--J'ai une femme de charge qui dirige la cuisinire et un laquais.
Encore Spaletta trouvait-il l'entretien de tout cela bien cher, et il
avait raison. La pension que nous faisait ma mre suffisait  peine
depuis que j'avais dsir me faire une petite meute de sept chiens.

Le vieillard frappa du pied, furieux.

--Seigneur, s'cria-t-il, je comprends maintenant pourquoi Spaletta
s'est enfui  mon approche. La pension de votre mre tait,
dites-vous,  peine suffisante?... Savez-vous bien le chiffre de cette
pension?

--Mais, mille cus par chaque anne, je crois, rpondis-je.

--J'envoyais mille cus par mois! dit le vieillard, rouge
d'indignation, et vous devriez avoir ici six laquais, autant de
chevaux et un parc o chevaux et chiens se fussent fatigus tous les
jours. Mais, voyez-vous, Spaletta vous a vol dix mille cus par an.
Depuis dix ans que cela dure, il doit tre riche!

--Je n'en suis pas plus pauvre, rpondis-je en souriant. D'ailleurs,
faute de chevaux de relais, j'ai t forc d'arpenter  pied les
vallons et les collines, et de fouler le marais; faute de laquais je
me suis servi souvent moi-mme, aussi voyez comme je suis devenu grand
et fort. La mdiocrit qui vous dplat m'a rendu de grands services.
Et Spaletta que vous maudissez, nous devrions au contraire le bnir de
m'avoir vol mon argent. Avec le luxe dont vous m'eussiez entour je
fusse devenu gros et lourd.

--Peut-tre, seigneur, me dit le vieillard. Mais c'et t un grand
chagrin pour la pauvre dame votre mre, d'apprendre que vous avez
dsir ou regrett quelque chose. Pareil malheur ne se reprsentera
plus. Je vous apporte le premier douzime de la pension qui vous est
alloue dsormais.

Et il me compta deux mille cus en or.

--Vingt-quatre mille cus par an! s'cria Crillon.

--Tout autant.

--Vous voil bien riche, jeune homme.

--Trop. C'est une fortune royale dans un temps o personne n'a plus
d'argent. Et il faut, disais-je au serviteur de ma mre, que cette
somme qui m'est destine soit bien considrable; car si j'allais vivre
cinquante ans!

--Vos enfants continueront  la toucher, rpondit le vieillard avec un
sourire. Ne craignez rien, vous n'puiserez pas votre cassette.

--Mon ami, murmurai-je, si ma mre, a conomis tout cela sur ses
pierreries, elle en avait donc beaucoup?

--Beaucoup, dit-il gravement, beaucoup en effet.

--Et j'ajoute, reprit Esprance en s'adressant  Crillon, que tout
cela est bien trange, n'est-ce pas?

--Oui, jeune homme, soupira le chevalier.

--Pour achever, monsieur, le vieillard passa prs de moi la journe,
me fit des caresses toujours respectueuses qui me le firent aimer
tendrement; puis, aprs m'avoir fait promettre de ne le suivre point
et de ne questionner qui que ce ft  son sujet, il repartit. Je ne
l'ai plus revu; seulement, tous les mois les deux mille cus
m'arrivent.

--Mais, ce Spaletta, demanda Crillon, il sait quelque chose, lui?

--Non pas, car le vieillard  qui je faisais la mme observation, m'a
rpondu que Spaletta avait t engag par lui pour me servir de
gouverneur, et n'a jamais correspondu qu'avec lui. Il me reste  vous
demander maintenant, monsieur le chevalier, si mon rcit vous a
clairci ce que vous trouviez d'obscur dans mes paroles et si vous
comprenez mieux la lettre de ma mre?

Crillon, sans rpondre, rouvrit et relut cette lettre: puis il dit 
Esprance:

--Je crois que je la comprends.

--S'il y avait quelque chose qui m'intresst et qui pt me satisfaire
 mon tour, serait-il indiscret de vous interroger?

--Je ne sais trop encore.

--Je me tais, monsieur, excusez-moi.

Crillon rflchit un moment:

--Pardon, dit-il, vous me disiez que cette lettre voua est parvenue il
y a six mois?

--C'est vrai.

--Et, par consquent, il y a six mois que vous gardez cette lettre qui
m'tait destine; vous n'avez eu gure de hte!

Esprance rougit.

--Ai-je mal fait? demanda-t-il. Je ne me suis pas cru press.
Qu'exigeait de moi la volont de ma mre? De ne point prendre parti
contre M. de Crillon; je ne l'ai pas fait. De porter un message  M.
de Crillon; je viens de le faire. Certes, j'eusse pu me hter plus,
mais vous faisiez la guerre a et l, loin de moi. C'tait un voyage 
entreprendre qui, je l'avoue, m'et gn beaucoup en ce temps-l.

--Quelque amourette vous occupait, sans doute?

--Oui, monsieur, rpliqua Esprance en souriant de la plus charmante
faon. Je vous supplie de me pardonner. Les jeunes gens sont gostes,
ils ne veulent pas perdre une seule des fleurs que sme pour eux la
jeunesse.

--Je ne vous blme point, dit Crillon, mais ces amours sont donc
termines, ces fleurs sont donc fanes, que je vous vois aujourd'hui?

--Non, monsieur, Dieu merci, car ma matresse est adorable.

--Cependant, vous la quittez pour moi.

--Eh bien, non, dit Esprance avec enjouement; non, monsieur le
chevalier, je n'ai pas mme cette bonne action  compter. Vous
m'excuserez en faveur de ma franchise. Je ne viens prs de vous que
pour suivre ma matresse.

--En vrit!

--Elle tait venue habiter dans mon voisinage pendant prs d'une
demi-anne. Son pre la rappelle  une maison qu'il a dans les
environs de Saint-Denis, et, faut-il encore l'avouer, quoique ce soit
bien incivil, c'est en passant sur la route qui mne  Saint-Denis, en
apprenant que vous campiez de ce ct, que j'ai demand  vous voir,
et fait, comme on dit, d'une pierre deux coups. Encore une fois,
monsieur le chevalier, je vous supplie d'tre indulgent. Cette
franchise n'est que de la grossiret; mais j'aime mieux tre impoli
envers le brave Crillon, que de lui mentir. A prsent que mon message
a t remis, je vais vous saluer avec bien du respect, et reprendre
mon chemin.

--Si press!

--J'ai reu en route un certain petit billet de la personne en
question. On m'y donne rendez-vous  un jour,  une heure,  un lieu
prcis. C'est un rendez-vous que je ne saurais manquer d'observer
religieusement comme une consigne, sous peine des plus grands
malheurs.

--En vrit ... Serait-ce une femme marie?

--Non pas, c'est une demoiselle; mais elle n'en est point plus libre.
Or, il faut que je prenne toutes les prcautions de prudence ... et je
n'ai pas trop de temps.

--Mais ... dit Crillon avec tristesse.

--Vous ai-je dplu, monsieur?

--Non, mais vous m'inquitez, et je ne veux pas tre inquiet  votre
gard.

Esprance regarda Crillon avec surprise.

--Cela vient de ce que vous m'tes recommand, se hta de dire le
chevalier. A quand le rendez-vous?

--A demain.

--O cela? Je ne vous interroge pas pour connatre le nom de votre
matresse, mais seulement pour juger de la distance.

--C'est prs d'un petit village qui s'appelle Ormesson.

--Je le connais; je m'y suis battu et j'ai t bless, dit Crillon.

--Ah! vraiment. Fcheuse connaissance.

--Oui, les Balzac d'Entragues ont mme une maison dans les environs un
petit chteau avec fosss.

Esprance devint pourpre. Mais comme le chevalier ne le regardait pas
en face, il put dissimuler cette rougeur cause par le nom d'Entragues
que venait de prononcer innocemment Crillon.

--Il faut huit heures pour aller l, continua le chevalier qui ne
s'aperut de rien; vous avez plus que le temps ncessaire; demeurez
ici quelques moments. J'aurai  vous parler, je crois.

--A votre souhait, monsieur, dit Esprance en s'inclinant
respectueusement, mais que ferai-je en attendant vos ordres?

--Rejoignez votre protg Pontis, qui va rdant l-bas, et vous espre
comme l'me en peine. Allez! tandis que je vais ici recueillir mes
souvenirs.

Esprance s'loigna, Crillon le suivit d'un regard affectueux, et
quand il l'eut perdu de vue appuya son front dans ses mains et rva.




VI


UNE AVENTURE DE CRILLON

Derrire ses paupires fermes passrent une  une, lentement, les
actions de sa vie dj si longue et si bien remplie.

C'taient d'abord ses exploits de jeune homme sous le roi Henri II;
les grandes guerres de religion et les gorgements de la guerre civile
sous Franois II et Charles IX; la matine d'Amboise, la nuit de la
Saint-Barthlmy.

Tout cela passa, teint de pourpre et de sang, trois rgnes tout
rouges.

Cependant la mmoire de Crillon s'est arrte sur une journe, une
journe splendide; le soleil embrase l'immensit de la mer; cent
voiles, cinq cents, mille, pavoises de toutes les couleurs connues,
se balancent sur les flots bleus du golfe de Lpante. Toute l'Europe
est l reprsente par ses chevaliers. Sultan Slim II pousse contre
les chrtiens sa flotte formidable. Le choc a lieu.

Crillon se voit, l'pe au poing, sur une mauvaise barque dont
personne n'a os prendre le commandement. Ce frle esquif ouvre la
marche aux grosses galres de don Juan d'Autriche. Crillon a tant
frapp ce jour-l, qu'il est devenu immortel. Ce jour-l toute
l'Europe a connu l'clair de son pe. C'est Crillon qui porte  Rome,
au pape Pie V, la nouvelle de la victoire. Rome! que c'est beau! Et le
vieux pontife a serr Crillon dans ses bras, en le remerciant de sa
vaillance au nom de toute la chrtient.

Viennent ensuite d'autres combats, d'autres triomphes. Ce terrible
duel avec Bussy, le sige de la Rochelle aprs les massacres de 1572;
puis, le voyage de Pologne, entrepris pour escorter Henri d'Anjou,
alors qu'impatient de possder une couronne, il disait adieu  celle
de France, que son frre Charles IX devait lui cder si vite.

Charles IX, le troisime matre de Crillon, est descendu dans le
tombeau; Henri, roi de Pologne, jette sa froide couronne pour aller
ramasser celle de France. Crillon l'aide  s'enfuir; ils arrivent tous
deux  Venise. Ici s'arrte longuement la pense du noble guerrier.
Ici son front devient plus pesant, et voil que, sur cette tte
courbe, descendent en foule, voqus par une fidle mmoire, les
jeunes ides radieuses et embaumes, les souvenirs printaniers de la
vie, la gloire unie au plaisir, l'amour se jouant parmi les charpes
et les armes.

C'est en 1574. Crillon a trente-trois ans; il est victorieux, il est
fier, il est beau. Son nom retentit comme une fanfare martiale 
l'oreille du soldat, et fait tressaillir les femmes comme une caresse.

A l'arrive du roi de France, Venise riche et puissante alors, s'est
leve pour faire honneur  son alli qui occupe le premier trne du
monde. Les cloches du campanile de Saint-Marc, le canon des galres et
les compliments du snat saluent Henri III. Mais la foule applaudit
Crillon le vainqueur de Lpante, et lorsqu'il passe sur la Piazzetta,
pour entrer au palais ducal, les Vnitiens l'admirent et les
Vnitiennes lui sourient.

Quelle faveur de la fortune et de la gloire peut valoir une caresse de
Venise, alors que le soleil sme de poudre d'or, en s'abaissant sur
eux, les monts Vicentins et la lagune, alors que les coupoles de
Saint-Marc rougissent, qu'un diamant s'attache  chaque vitre des
Procuraties et que les deux sonneurs d'airain de l'horloge sur la
Place lvent avec mesure leur marteau de bronze qui frappe l'heure
pour les navires mouills en face des Esclavons; alors que la
procession sort lentement des votes dores de Saint-Marc, jetant les
roses et l'encens sur les ttes inclines des fidles.

Mais que serait-ce si la place dalle de marbre s'est remplie de
spectateurs, si un tournoi s'y prpare dans lequel on verra combattre
Crillon!

Le jour en est arriv; Venise, qui admire tant son guerrier de marbre,
saint Thodore; Venise, qui ne connat de chevaux que ses chevaux de
bronze, bat des mains avec frnsie aux prouesses du chevalier
franais.

La vigueur, l'adresse, l'lan du matre, l'orgueil obissant de son
coursier, l'ardeur rivale de tous deux pour la victoire, le choc des
lances fracasses, dix concurrents rouls dans le sable pais qui
recouvre le pav de la Place, tout cet enivrement du combat monte aux
cerveaux chauffs dj par le soleil de juillet; et, des fentres des
Procuraties, des balcons du Palais Ducal, des rangs presss de la
foule s'lancent des frmissements, des bravos, des cris qui vont
pouvanter les colombes du sommet des Plombs jusque par del les toits
de la Giudecca.

Jamais rien de si grand ni de si valeureux n'avait frapp Venise,
alors fconde en gloires de tout genre. Crillon fut applaudi et ador
par cette cit, comme s'il et t saint Marc ou saint Michel.

Ce qu'il trouva de fleurs  son logis, et les fleurs sont rares 
Venise, ce qu'il reut de prsents magnifiques et de suppliantes
invitations, comment l'numrer froidement dans ces pages!

Vingt ans s'taient couls depuis ce triomphe, et sous les couches
successives des lauriers de cent victoires plus rcentes, le hros
sentait encore avec dlices l'pre parfum de ces fleurs closes sous
le baiser frais de l'Adriatique.

Un soir, il revenait de souper  l'Arsenal aprs des rgates
splendides que le doge avait offertes  Henri III. La rgate est la
fte nationale de Venise. On n'offre rien de mieux  Dieu et  saint
Marc. Cette rgate, par sa splendeur et ses prouesses, avait effac
toutes les autres. Un soir donc, aprs souper, Crillon rentrait  son
palais, seul et tout merveill d'avoir vu les _arsenalotti_ tailler,
cambrer, construire, grer et faire naviguer devant le roi et lui,
pendant qu'ils soupaient, une petite galre entirement acheve en
deux heures. tendu sur les coussins, berc par le mouvement moelleux
de la gondole, il admirait, aux lueurs du fanal accroch  sa proue,
le chatoiement de son riche habit de satin blanc brod d'or et la
perfection de ses jambes musculeuses serres dans des chausses de soie
 reflets nacrs. Certes, il tait beau et admirablement beau, ce
gentilhomme illustr par des exploits qui jadis eussent fait du simple
chevalier un empereur. Il avait la jeunesse, la sant, la fortune, la
gloire: il ne lui manquait rien que l'amour.

Au moment o il passait sous le Rialto, bti alors en bois, sa gondole
ctoya une barque plus grande d'o partirent soudain les sons d'une
douce musique. Crillon savait dj que les barcarols de Venise aiment
assez la musique pour s'attacher des nuits entires  suivre les
concerts qui flottent sur l'eau. Il ne s'tonna donc point de sentir
se ralentir la marche de la gondole, et s'accoudant  droite,  la
petite fentre, il couta comme les gondoliers.

Rien n'tait plus suavement mlancolique que ces accords  demi
voils. Les musiciens semblaient ne chanter que pour les esprits
invisibles de la nuit et ddaigner de parvenir jusqu' l'oreille
humaine. Les fltes, les thorbes, la basse de viole soupiraient si
doucement, que l'on entendait, autour de la barque, l'eau des avirons
retomber en cadence.

Partout, sur le passage de cette barque, les fentres s'ouvraient sans
bruit, et l'on distinguait vaguement dans l'ombre azure des formes
blanches qui se penchaient curieuses sur les balcons. Crillon ne
connaissait pas les enivrements de cette fe qu'on appelle Venise; il
ne savait pas qu'elle profite de la nuit pour rpandre sur l'tranger
la sduction irrsistible de tous ses charmes, et que tout est bon 
cette enchanteresse pour tenter celui qu'elle aime. Elle parle en mme
temps aux sens,  l'esprit et au coeur.

Obissant comme dans un rve, vaincu par l'oreille et les yeux,
Crillon ne s'apercevait pas qu'il avait dpass le palais Foscari o
il logeait avec le roi, et que sa gondole suivait toujours sur le
Grand Canal la mystrieuse harmonie dont les accents s'attendrissaient
palpitants d'amour.

Dj la douane de mer tait dpasse, on arrivait  l'le
Saint-George, o depuis trois ans le gnie de Palladio faisait monter
du sein de la lagune la magnifique glise de Saint-George-Majeur. Les
chafaudages gigantesques, les grues avec leurs bras noirs se
profilaient bizarrement sur le ciel, et par del ces entassements de
charpente et de marbre qui noircissaient de leur masse opaque une
immense tendue du canal, on apercevait les eaux diapres d'argent de
la haute lagune.

La musique continuait. Crillon coutait toujours.

Alors une petite gondole, avec son cabanon de drap noir  houppes
soyeuses, s'avana silencieusement par le travers de la gondole qui
portait Crillon.

Un seul barcarol, vtu  la faon des gens de service et masqu, la
dirigeait sans effort. Cet homme aprs avoir rang son esquif cte 
cte avec l'autre, rama quelque temps de conserve comme pour donner la
facilit  son matre de voir et de reconnatre Crillon dans sa
gondole. Puis, sur quelque signe qui lui fut fait sans doute, il dit
un mot aux barcarols du Franais, et ceux-ci s'arrtrent aussitt.

Crillon n'avait rien vu de ce mange. Fch de voir s'loigner la
barque du concert, il s'apprtait  interroger ses barcarols sur leur
halte, lorsqu'un poids nouveau fit incliner la gondole  gauche; un
frlement singulier bruit devant le felce--c'est ainsi qu'on nomme la
cabine--et une ombre, s'interposant  l'entre, droba au chevalier la
lumire du fanal rose.

Avant que Crillon n'et rien vu ou rien compris, une femme entra sous
le dais,  reculons selon l'usage, et prit place  droite sur les
coussins sans profrer une parole.

Aussitt la gondole se remit en chemin et Crillon vit ramer  ct le
silencieux barcarol de l'inconnue.

Devant les deux gondoles ainsi maries marchait toujours la barque des
musiciens.

Crillon, avec une galanterie toute franaise, s'tait approch,
mditant un compliment sur la beaut, la grce et la politesse. Mais
sa compagne tait masque, ensevelie dans une mante de soie toute
cousue de dentelles paisses de Burano. Pas un rayon du regard, pas un
reflet de l'piderme, pas mme le bruit du souffle pour avertir
Crillon qu'il n'tait point en socit d'un fantme.

Lorsqu'il ouvrit la bouche pour interroger, la dame leva lentement son
doigt gant jusqu' ses lvres pour le prier de se taire; il obit.

Alors elle laissa retomber sa main sur sa robe et rentra dans son
immobilit. Mais  la lueur d'une large lanterne attache au quai de
la Giudecca, et qui gara son rayon furtif jusqu'aux gondoles, Crillon
vit briller dans les trous du masque deux paillettes de flammes.
L'inconnue le regardait. Elle le regardait avec toute son me. Elle le
regardait fixement, sans vaciller, comme font ces toiles curieuses
qui, caches sous les plis d'un nuage noir, contemplent incessamment
la terre.

Cependant les gondoles avanaient de front avec une lenteur calcule
d'aprs la marche des musiciens. La symphonie, de plus en plus douce
et caressante, courait sur l'eau d'une rive  l'autre du canal de la
Giudecca; jamais plus pure nuit n'avait plan sur Venise. Le flot
montait sans colre, et agitait lascivement les herbes souples et
odorantes qui tapissent la lagune.

Toutes ces myriades de diamants qui constellent la vote cleste,
transparaissaient comme sous une gaze au travers des nues ples. En
une pareille nuit, Joseph et senti son coeur de bronze s'amollir et
se fondre d'amour.

Crillon,, lui, osa regarder  son tour l'inconnue qui ne baissa pas
les yeux; il tendit la main pour saisir celle qui, l'instant d'avant,
lui avait recommand le silence. Mais, cette main se releva encore
pour le mme geste toujours froid et solennel. Puis, comme il
traduisait son tonnement par une exclamation courtoise, l'inconnue se
retourna vers l'entre de la cabine, et se mit  contempler le ciel et
l'eau, moins pour admirer que pour drober au chevalier le spectacle
de son trouble et les lans tumultueux d'un sein qu'on voyait battre
sous la moire et la dentelle.

Crillon profita, en galant homme, de cette belle occasion d'analyser
sa compagne sans la gner dans son examen. Elle tait grande et
portait la tte avec une distinction naturelle aux Vnitiennes, qui
partout semblent nes pour s'appeler reines. Celle-l et t reine
mme  Venise. Sous la rsille brode d'or dont les franges inondaient
ses paules, le chevalier vit briller les tresses normes de ses
cheveux; une ligne pure, noblement inflchie, dessinait son dos et son
corsage, tandis que les reflets soyeux de sa robe couraient en longs
frissons sur son flanc, digne de la Cloptre antique.

Mais cette femme tait-elle jeune, tait-elle belle? Pourquoi cette
trange ide de venir s'asseoir muette dans la gondole? Pourquoi toute
cette rserve avec tout cet abandon?

On tait sorti de la Giudecca; les musiciens tournrent comme pour
prendre le chemin de Fusine, puis doublant la pointe Sainte-Marie et
longeant le Champ-de-Mars par l'troit Rio-dei-Secchi, gagnrent le
Rio-San-Andrea et rentrrent dans le Grand Canal.

Pendant ce trajet, qui fut long, la Vnitienne ne cessa de regarder
Crillon, qui, aprs quelques efforts pour la faire parler, s'tait
persuad qu'elle tait dcidment muette. Il lui prit une seconde fois
la main que, moins farouche, elle laissa prendre. Bien plus, elle
souleva elle-mme, de ses dix petits doigts gants, la main nerveuse
du chevalier, l'examina bien attentivement, et l'approchant du rayon
lumineux que projetait le fanal, elle palpa et fit rouler avec
curiosit un anneau qu'il portait  la main droite.

Cet anneau parut veiller en elle des ides d'un ordre moins
tranquille. On put voir au jeu actif de ses doigts,  leur pression
inquite, que ce cercle d'or la gnait et la troublait. Lorsqu'elle
l'eut bien froiss, bien tourment comme pour en peler la gravure
avec ses ongles, elle replaa doucement la main de Crillon sur son
manteau, baissa la tte, et ne chercha point  dissimuler le profond
abattement qui succdait  son agitation fbrile.

Le chevalier tenta vainement de provoquer des explications. Une heure
sonnait  l'glise de Saint-Job. L'inconnue frappa trois coups avec
son ventail sur le petit volet sculpt de la gondole, et aussitt,
d'un seul coup d'aviron, le barcarol qui l'avait amene coupa le
passage aux gondoliers de Crillon, et vint s'offrir  droite, tendant
le bras  sa matresse.

Celle-ci se leva, salua le chevalier du geste, et, lgre comme un
sylphe, posa un pied charmant sur le bord de sa gondole, o elle
disparut sans que Crillon, qui cherchait  la retenir, rencontrt
entre ses mains autre chose que le froid aviron du gondolier.

Cependant ses deux barcarols, toujours immobiles, attendaient ses
ordres, et dj il leur commandait de suivre la gondole voisine; mais
la barque longue des musiciens se mettant en travers du canal, les
arrta une minute, pendant laquelle, gondole, inconnue, intrigue, tout
s'vanouit comme un rve.

Le dsappointement de Crillon fut vif. Lorsqu'il questionna ses
barcarols, ceux-ci, de l'air le plus naturel, et ils taient naturels
en effet, rpondirent qu'ils avaient suivi la barque des musiciens
parce que c'est l'habitude  Venise, et que le seigneur franais
n'avait pas donn d'ordres contraires.

Quant  la rencontre de la gondole mystrieuse, ils dclarrent ne la
connatre pas. Le barcarol masqu leur avait dit d'arrter, et ils
l'avaient fait parce que c'est l'usage. La dame tait entre dans la
cabine sans qu'ils se permissent de la regarder, parce que c'et t
impoli. Enfin, il n'y avait dans toute cette affaire, aux yeux de ces
braves gens, rien qui ne ft parfaitement dans l'ordre, attendu,
ajoutrent-ils, que cela se passe toujours ainsi  Venise, si ce n'est
que d'ordinaire c'est le cavalier qui entre dans la gondole de la
dame.

Crillon dut se contenter de ces explications. Tout ce qu'il tenta pour
veiller l'imagination de ses barcarols et leur faire deviner le nom
ou la qualit de l'inconnue, fut parfaitement inutile.

--Elle tait masque, rpondirent-ils.

Le chevalier, rduit  ses propres ressources, rentra au palais
Foscari, o dormait dj Henri III, et en se mettant  son tour dans
le lit magnifique que lui avait rserv l'hospitalit vnitienne,
Crillon, pour se dfaire du rve qui l'obsdait, s'effora de se
persuader que son aventure tait toute naturelle, et qu'en effet cela
se passait ainsi chaque jour  Venise.

D'ailleurs, pour achever de se consoler, il se disait que l'aventure
tmoignait peu en faveur de son mrite; que la dame, aprs l'avoir
tant regard, l'avait trouv moins  son got qu'elle n'esprait; et
il s'endormit en se posant ce dilemme: Ou c'est une banalit, auquel
cas j'aurais tort d'y penser encore; ou c'est un chec, et alors il le
faut oublier.

Il s'endormit donc aux sons mourants de la musique, qui, plus polie
que l'inconnue, l'avait escort jusqu'au palais Foscari, et lui avait
servi ses plus gaillardes symphonies pour le bercer entre les bras du
sommeil.

Cependant, le lendemain, il n'avait rien oubli de la veille, et
repassant en lui-mme tous les dtails de l'trange visite qui lui
tait venue dans sa gondole, il s'arrtait surtout  l'impression
douloureuse que son anneau avait cause  l'inconnue.

Il reut en se levant un magnifique bouquet de roses et de lis sur
lesquels perlait encore la rose du matin. Du milieu de ces fleurs
embaumes jaillissait une large pense aux ptales de velours, au
calice d'or. Et, comme il en respirait encore les suaves parfums, un
autre bouquet tout pareil lui arriva, puis un autre, l'heure suivante,
puis un autre, ainsi  chaque heure de la journe. Cela signifiait si
bien: Je pense  vous  toute heure, que Crillon, sans tre un fort
habile interprte du langage des fleurs, ne put s'empcher de
comprendre la phrase odorante qu'on lui rptait durant toute cette
journe.

Au lieu de sortir, il resta enferm chez lui pour attendre et
accueillir chacun de ces messages. Mais, quoi qu'il pt faire, jamais
il ne russit  dcouvrir les messagers. Portes, fentres, votes,
chemines, balcons, escaliers, tout fut bon  la fe industrieuse pour
lui faire parvenir ses prsents anonymes, et toujours la pense
surmontait le bouquet comme un refrain passionn.

Enfin, furieux de la maladresse de ses gens, il faisait le guet
lui-mme, quand un dernier bouquet lui arriva le soir. Il tait
apport par un enfant qui dclara l'avoir reu d'un gondolier.

A la pense, tait attach par une soie bleue un lger billet que
Crillon ouvrit et dvora, le cour embras.

"Seigneur, disait la fine criture, si l'anneau de votre main droite
signifie que vous tes mari ou li par un serment  quelque femme,
brlez ce billet et jetez-en les cendres. Mais si vous tes libre,
faites-vous mener dans votre gondole en face des chantiers de
l'Arsenal. A dix heures, si vous tes libre, entendez-vous, Crillon!"

Le chevalier poussa un cri de joie, il comprenait enfin que son
aventure n'tait pas banale comme ses barcarols voulaient bien le
dire. Libre, jamais son coeur ne l'avait t autant que ce soir-l.

A dix heures sonnes par les deux batteurs de bronze au Palais-Ducal,
il attendait dans sa gondole, sous les platanes qui bordaient alors le
quai des Chantiers, et dont l'ombre gigantesquement allonge sur l'eau
le drobait  tous les regards.

Il attendait depuis cinq minutes  peine, quand un lger bruit
d'avirons lui annona l'arrive d'une barque. Bientt il reconnut la
gondole noire de la veille et la silhouette du barcarol masqu qui se
courbait sur sa rame.

La gondole vint lui prsenter le flanc comme elle avait fait le veille
pour l'inconnue, et Crillon en pntrant  la hte sous le felce, fut
bien surpris de s'y trouver seul.

Il allait commander  ses barcarols de rester  l'attendre, mais
l'homme masqu leur dit de s'en retourner au palais, ce qu'ils firent
immdiatement.

La gondole mystrieuse tourna vers la lagune et fila lgrement 
travers les batteries de pilotis jetes  et l pour servir de refuge
et d'abri aux barques.

La nuit tait sombre, le vent venait de la mer et soulevait une longue
houle sur le dos de laquelle montait la gondole avec un doux
balancement. Crillon vit paratre et disparatre dans les tnbres les
les San-Lazaro, Saint-Michel et Murano, dont les fourneaux
incandescents soufflaient du feu et de la fume rouge par leurs
longues chemines de briques.

Puis, continuant  couper diagonalement la lagune, le barcarol arriva
dans des eaux plus calmes, bordes de rivages fleuris. La barque
divisait avec sa proue des touffes frmissantes de roseaux, de
nnufars, et plus d'une fois, l'peron reluisant arracha, de ses dents
tranchantes, les grenades enlaces de liserons, qui formaient une haie
touffue de chaque ct du canal, et retombaient en jonches dans la
gondole, sur les pieds du chevalier.

--O me conduit cet homme? pensait Crillon. Me voil bien loin de
Venise, il me semble.

L'ide ne lui vint pas qu'on pouvait lui tendre un pige. Il ne
questionna pas mme le barcarol qui, toujours avec la mme rapidit,
dirigea la gondole parmi les charmants mandres de ces dserts; et
aprs avoir pass sous un pont de brique d'une seule arche hardiment
cintre, laissa glisser l'esquif dans les hautes herbes et les
oseraies, jusqu' ce qu'elle toucht le sol. Alors il sauta sur le
rivage, et offrit silencieusement son bras  Crillon pour qu'il
descendt.

Le chevalier mit pied  terre et regarda curieusement autour de lui.
Il se trouvait sous une sorte de portique form par un entrelacement
de vignes sauvages et de lianes. Un grenadier au feuillage pais
surmontait l'troite baie d'une porte  peine visible, tant les fleurs
et les branchages s'en disputaient la penture et les gonds.

Le barcarol indiqua silencieusement du geste cette petite porte
ouverte comme par enchantement. Crillon entra. La gondole s'loigna du
rivage et la porte se referma sur le chevalier, dont toutes ces
prcautions faisaient battre le coeur.

Il tait alors dans un petit jardin sombre, irrgulirement plant;
pas une lueur ne guidait ses pas; dj il hsitait et cherchait 
ttons un aboutissant quelconque, lorsqu'une clart douce illumina
soudain les arbres et en fit ruisseler les feuilles comme autant
d'meraudes. Une autre porte, intrieure cette fois, venait de
s'ouvrir, et Crillon distingua l'entre d'une maison.

En quatre pas, il fut au milieu d'un vestibule de marbre, au plafond
duquel brlait une lampe  chanes d'argent. Une tapisserie fermait la
communication de ce vestibule avec les chambres voisines. Chose
trange!  peine Crillon fut-il entr dans le vestibule, que la porte
d'entre se ferma aussi.

Le chevalier souleva la lourde portire et pntra dans l'appartement.
L, sur une table d'bne richement sculpte et incruste d'ivoire,
une collation tait servie sur des plats de vermeil et dans des
bassins d'argent magnifiquement cisels. Tous les fruits de la riche
Lombardie, les vins de l'Archipel dans des buires de cristal de
Murano, des viandes froides et les plus rares poissons de
l'Adriatique, promettaient  Crillon seul un festin qui et rassasi
vingt rois en apptit.

De la vote en chne sculpt pendait un de ces lustres vnitiens 
fleurs de verre bleu, rose, jaune et blanc, dont les courbes
lgantes, les merveilleux accouplements, les spirales fantastiques,
font encore aujourd'hui l'admiration de notre sicle orgueilleux et
sans patience. Dans le calice de douze fleurs varies, douze cires
bleues, roses, jaunes et blanches, selon la nuance des cristaux,
s'lanaient avec leur toile de flamme et dgageaient une odeur
d'alos qui parfumait la chambre claire  peine.

Ce petit palais enchant  colonnettes de cdre tait meubl de ces
admirables fauteuils de frne sculpt, sur le bois desquels chaque
artiste avait laiss tomber dix ans de son gnie et de sa vie. Les
bras en col de guivres et d'hydres enrouls de ronces et de lierres,
les pieds en racines diapres de coquilles et de fruits sauvages, les
frontons peupls de gnomes, de salamandres aux yeux d'mail, le
dossier form de bas-reliefs, d'un fouillis inextricable, composaient
un de ces ensembles qui rsument  la fois le caractre et la richesse
d'une poque de civilisation et d'art, le caractre, parce qu'on y
voit clater dans sa libre toute-puissance la fantaisie de l'ouvrier,
la richesse, parce qu'un pareil ouvrage, n'et-il t pay qu'avec le
pain quotidien, vaudrait encore son pesant d'or.

Quant aux tapisseries, aux tableaux de Bellini, de Giorgion et du
vieux Palma, tout cela disparaissait dans l'ombre moelleuse, comme si
le matre du palais estimait peu ces trsors, et voulait attirer
l'attention sur d'autres plus prcieux.

Crillon admirait et s'tonnait de la solitude. Il s'assit dans un
fauteuil, mit son pe en travers sur ces genoux, et attendt qu'une
crature humaine vnt lui faire les honneurs de la maison.

En face de lui une porte s'ouvrit dans la muraille et donna passage 
une femme qu'il crut reconnatre pour la belle visiteuse de la veille.
Mme dmarche, mme taille, mmes cheveux, l'ternel masque, et cette
fixit du regard qui, dans la gondole, avait si fort surpris et gn
Crillon.

Cette dame s'arrta au seuil de la chambre sans parler ni saluer. Elle
portait sur sa poitrine une large pense attache  sa robe de damas
de soie blanc. A voir les pesants bracelets de sequins qui tombaient
jusqu'au milieu de sa petite main et tordaient ensemble leurs chanons
ingaux, l'on et dit que tout son corps, entran par les bras,
s'affaissait ainsi sous le poids de cette masse d'or. Cependant
l'motion de l'inconnue tait la seule cause qui fit pencher sa tte,
et bientt, flchissant comme si elle et t saisie de vertige, elle
fut force, pour se retenir, d'accrocher ses doigts ples aux
sculptures d'un cadre qui se rencontra, sous sa main.

Crillon courut  elle et s'agenouilla en discret chevalier.

Elle, sans quitter sa pose mlancolique et rveuse:

--Vous parlez espagnol, je le sais, dit-elle avec une voix d'une
vibration sonore; eh bien, nous parlerons espagnol. Levez-vous et
coutez-moi.

Crillon obit et resta en face d'elle, pench pour aspirer ses paroles
et son souffle.

-Ainsi, continua l'inconnue, vous tes libre puisque vous tes venu.

Crillon s'inclina.

--Cet anneau, dit-il, est mon cachet, qui vient de ma mre.

--J'ai bien fait alors de ne pas vous le prendre hier pour le jeter
dans le canal comme j'en avais l'envie.

--Assurment, madame, cela m'et fort attrist.

--En sorte que si je vous le demandais....

--Je serais forc de vous le refuser, madame.

--Il vient bien de votre mre?

--Madame, Crillon ne dit jamais un mensonge et ne rpte jamais une
vrit.

--C'est vrai, Crillon est Crillon.

Elle garda le silence, et, plus hardie, sa dirigea vers un des
coussins o elle prit place en faisant signe au chevalier de s'asseoir
en face d'elle.

--Puisque vous ne mentez jamais, reprit-elle enfin, dites si vous
m'aimez?

--Presque, madame; je dirais tout  fait si je connaissais votre
visage.

--Oh! mon visage ... est donc indispensable pour faire natre l'amour?
Moi, je connais une personne qui s'est prise d'amour pour quelqu'un
sur sa seule rputation ... et il me sembla que le souffle, le contact
d'une femme ou d'un homme qui aime devraient suffire  oprer la
rciprocit de l'amour.

--Assurment, balbutia Crillon. Toutefois, l'aspect d'un beau visage
est bien puissant.

--Pourquoi donc alors certaines femmes laides sont-elles aimes?

Crillon frmit.

--D'ailleurs, continua l'inconnue, la beaut est idale. Belle pour
d'autres, on peut paratre laide  celui prcisement qu'on voudrait
toucher.

--Il est vrai, soupira le hros de plus en plus tremblant.

--Tenez, dit vivement la Vnitienne en se levant pour montrer 
Crillon une toile magnifique de Giorgion, o Diane se voyait au milieu
des nymphes, dans le bain aprs la chasse. Voici plusieurs beauts,
les trouvez-vous telles?

--Admirables, madame.

--Et ces madones de Jean Bellini, pour tre moins voluptueusement
profanes, les aimez-vous aussi?

--Ce sont des beauts acheves.

--Une Suzanne de Palma, qu'en dites-vous?

En disant ces mots elle levait un flambeau pour clairer les tableaux
 Crillon. Cette pose force dessinait sous son bras une taille
pareille a celle des Nymphes, et comme, pour se hausser, elle avait d
poser le pied sur une escabelle de cuir de senteur, son pied fin et
cambr, une cheville d'enfant, une jambe ronde, le galbe lgant et
riche de tout le corps qui repoussait les plis du damas, prouvrent 
Crillon que cette femme n'avait pas besoin de la beaut du visage pour
tre belle et exciter l'amour.

Il le pensait et le lui dit.

--Vraiment, s'cria-t-elle; que me direz-vous donc quand vous m'aurez
vue?

--Ce que je disais des nymphes, des madones et de Suzanne.

--Allons donc, monsieur! murmura la Vnitienne avec un superbe ddain,
ne me comparez donc plus  ces faces vernies. Tout cela est gratt,
froid, mort. Je suis bien plus belle que cela: regardez!

Et d'un frlement de ses doigts elle fit voler son masque. Crillon
poussa un cri de profonde admiration.

En effet, rien de si parfaitement beau ne s'tait offert  ses yeux;
et il avait vu les Romaines et les Polonaises.

Sous des sourcils noirs dessins comme deux arcs irrprochables
brillaient les yeux dilats et chatoyants de cette femme. Le regard
tait brlant comme un fer rouge. Quand ce regard parlait, tout le
reste de la physionomie se transfigurait: l'ange devenait archange.
Elle avait le teint d'une pleur mate, des lvres d'un carmin si frais
qu'il paraissait violent, le nez de la Niob, des dents d'un million
par perle, la tte d'Aspasie sur le corps de Vnus, et dix-huit ans,

--Je vous aime! s'cria le Franais bloui, perdu,  genoux.

--Et moi donc! rpondit la Vnitienne, qui, en le relevant, chancela
dans ses bras.

Les cires consumes coulaient en larges nappes sur les plaques de
cristal; une ple clart, celle de l'aube, bleuissait les tnbres.
Crillon ouvrit des yeux appesantis, et chercha vainement la Vnitienne
 ses cts.

Elle reparut bientt, blouissante de joie et de parure, vint 
Crillon, qui dj lui reprochait son absence si courte, et d'une voix
plus caressante encore que son sourire:

--Dsormais, dit-elle, nous ne nous quitterons plus. C'est pour la
vie.

--Pour la vie, rpta Crillon enivr.

La Vnitienne lui saisit la main droite, baisa la bague et dit:

-A nous deux, maintenant, cette bague de votre mre.

-Pourquoi? demanda Crillon.

--Parce que maintenant nous partagerons tout: ceci d'abord.

Elle lui montrait un coffret dont sa main adroite fit jouer le
ressort, et qui contenait des poigns de joyaux et de pierreries
qu'eussent envies des reines.

--Mais ... objecta Crillon.

--Et ceci ensuite, continua la Vnitienne, avec une joie d'enfant;
regardez.

Une caisse de fer, longue de trois pieds, profonde de deux, et pleine
de sequins d'or.

Le chevalier pensa qu'il continuait son rve.

--Et maintenant que vous connaissez la dot et que vous connaissez la
femme, votre bras, Crillon.

Elle lui prit le bras avec une douce autorit.

--O me conduit le bel ange? demanda-t-il.

--Tout prs, tout prs.

Elle l'entranait vers la muraille o son petit poing nerveux heurta
vivement un bouton d'acier.

La porte s'ouvrit; elle donnait sur un long couloir sombre, au bout
duquel on voyait dans des flots de lumire resplendir les colonnes de
marbre et la mosaque d'or d'une glise. L'autel tait orn, le prtre
agenouill et deux assistants attendaient en s'appuyant sur la
balustrade.

--Qu'est ceci? s'cria le chevalier.

--Une belle glise, des plus belles et des plus antiques.

--Mais je ne comprends pas.

--Vous allez comprendre, seigneur. Je suis patricienne, riche, et je
vous aime. Vous allez savoir mon nom. Vous connaissez ma fortune, je
vous ai prouv mon amour. Ma famille veut m'imposer un mariage pour
lequel je me sens de l'horreur. Si je choisis monsieur de Crillon,
ai-je pens, ma famille n'aura plus rien  dire; et, au besoin, mon
prfr saura faire respecter mon choix. Vous aurez eu peut-tre
mauvaise opinion de la jeune fille qui semblait accepter un amant;
rassurez-vous: c'est un poux que j'ai pris. Venez, Crillon, le prtre
nous attend  l'autel.

Si la foudre et fait voler en morceaux le lambris de chne, si la
maison ft disparue sous le jet d'une mine, si la sublime beaut de la
Vnitienne et fait place  Mduse, Crillon n'et pas prouv ce qu'il
prouva en ce moment. Il vacilla comme tourdi du coup, et sa main se
glaa dans celle de la jeune fille.

Cette brusque proposition, ces prparatifs, lui parurent un guet-apens
dirig contre son honneur. Toute la beaut de la jeune femme, son
abandon dlirant, ce mlange inconcevable de virginale innocence et
d'audace vicieuse, cette richesse splendide, cette ferique retraite,
n'taient-ce pas autant de piges du dmon pour lui voler son me et
le damner  jamais, en lui faisant violer ses voeux?

Dans le trouble qui s'empara de lui, Crillon se figura qu'en gagnant
une minute, il verrait se confondre et disparatre en fume toutes ces
sorcelleries, tout cet attirail infernal des tentations de Satan. La
belle femme se changerait en couleuvre, les sequins en feuilles
dessches, les lumires en flammes spulcrales. Au doux bruit des
baisers d'amour succderait le rire strident du mauvais ange qui
triomphe, et Crillon demeurerait seul, cras, dans une effrayante
solitude. Mais, du moins, il aurait, comme sur le champ de bataille,
combattu jusqu' la mort.

Comment exprimer  cette femme une seule des penses qui se heurtaient
dans son cerveau? Il la regarda fixement et se tut.

Elle, au contraire, le crut ivre de son bonheur.

L'ide ne pouvait pas venir  cette trange crature que son
patriciat, sa richesse, sa beaut, son amour, la rendissent  ce point
fabuleuse et incomprhensible qu'un amant la repousst pouvant de
son triomphe.

Elle se croyait dans son noble coeur d'autant plus assure d'avoir
conquis Crillon, qu'elle s'tait, sans rserve aucune de sa vie et de
son honneur, livre au plus hardi, au plus gnreux chevalier du
monde. S'il hsitait, ce devait tre par dlicatesse et magnanimit.

--Il faut l'encourager par de bonnes paroles, pensa la Vnitienne. Et,
s'armant de son irrsistible sourire

--Allons, il le faut; il faut subir votre femme, malgr sa laideur et
son obscure pauvret.

--Impossible! s'cria-t-il la sueur au front, devant ce nouvel assaut
du tentateur.

~ Impossible! pourquoi?

--Je suis chevalier de Malte.

--Vous l'tiez au berceau. Ce sont des voeux absurdes, et le
saint-pre, qui n'a rien a refuser au hros de Lpante, vous en
relvera quand nous voudrons.

--Madame, balbutia Crillon, qui avait pris sa rsolution, ces voeux
qu'on pronona pour moi, enfant au berceau, ainsi que vous venez de le
dire, je les ai rpts  vingt ans, homme, et sachant ce que je
faisais.

La Vnitienne plit comme une morte et reculant, les sourcils froncs.

--Vous ne m'acceptez pas?... murmura-t-elle d'une voix dchirante...
Vous me repoussez!

--Dieu m'est tmoin....

--Oui ou non ... monsieur! s'cria la jeune fille, qui sentit
l'orgueil de son sang patricien lui monter tumultueusement au front.

Crillon baissa la tte, le coeur navr.

--On vous dit brave, prouvez-le donc, dit-elle avec ironie, oui, ou
non; c'est facile  dire, ce me semble.

--Eh bien ... articula le chevalier en serrant les poings, jusqu' les
dchirer de ses ongles ... Non!...

Le visage de la jeune fille prit une effrayante expression de
dsespoir. Pas un cri, pas un soupir ne s'exhala de sa poitrine. Son
oeil charg d'clairs, sa lvre frmissante, loquents interprtes de
ce qui se passait dans cette me, prononcrent la muette imprcation
sous laquelle Crillon se courba ananti.

Elle passa devant lui lentement comme un spectre, et laissa tomber une
 une sur la tte du chevalier ces sanglantes paroles:

--Crillon, vous n'tiez pas libre. Vous avez tromp lchement une
femme. Vous n'tes plus Crillon!

Lorsqu'il releva la tte pour essayer de se justifier, il se trouva
seul dans l'appartement. Il courut au vestibule, croyant avoir entendu
marcher de ce ct. Il ouvrit mme la porte et regarda dans le jardin.

Rien. La porte se referma au moment o il cherchait  rentrer.

La porte extrieure, au contraire, tait bante devant lui.

Crillon tomba sur un banc de pierre. Sa tte en feu roulait mille
vagues projets, mille penses contradictoires.

Irait-il se jeter aux pieds de cette femme offense? N'tait-ce pas un
crime de refuser la rparation aprs l'offense?

N'tait-ce pas sa bonne toile, au contraire, qui le sauvait d'un
pige o peut-tre il et pri honneur et bonheur.

Il fut tir de sa rverie par une rauque exclamation. Le barcarol 
son poste l'appelait et lui montrait le jour naissant.

Crillon obit, se jeta dans la gondole, insensible dsormais  ce
spectacle splendide d'un lever du soleil par del les grves du Lido.

Venise dormait encore tout entire quand la barque aborda au palais
Foscari et dposa son passager sur l'escalier de marbre.

Crillon glissa sa bourse pleine d'or dans la main du gondolier.

Celui-ci, avec un froid ddain impossible  dcrire, tendit le bras,
et la bourse alla tomber dans le milieu du canal. Le barcarol poussa
au large, et, se courbant sur son aviron, disparut en vingt secondes
dans l'troit et sombre Rio del Duca.

A partir de ce moment, ce ne fut plus du regret ni du repentir, ce fut
du remords et du dsespoir qui dvora le coeur du chevalier. Il tait
amoureux, idoltre, fou, de cette belle et noble femme; pour la
revoir, il et donn sa vie, il et donn sa vie ternelle pour
retrouver l'beure  jamais envole de cet amour tel, qu'il tait
assur de n'en plus trouver en ce monde.

Il courut Venise, il courut les les voisines sans retrouver ni la
gondole ni la petite porte mystrieuse. Il sema l'or, les espions, et
pour tout rsultat n'obtint pas mme le coup de stylet qu'il esprait
et invoquait sans cesse.

A la cour du doge, aux promenades, aux assembles, aux ftes, il
piait, dvorait tous les visages. Jamais il ne retrouva l'inconnue,
et lorsqu'il la voulut dpeindre pour aider  ses recherches, les
mieux informs lui rpondirent qu'assurment une telle perfection
n'existait pas et qu'il avait rv.

Huit jours aprs, Henri III quitta Venise, rappel en France, sans
avoir pu assister aux fianailles du fils du doge, que la rpublique
voulait marier  une de ses riches hritires, lorsqu'il aurait,
disait-on, atteint sa majorit.

Crillon suivit son matre; le corps retourna en France, mais le coeur
et l'me taient rests  Venise, dans cette maison perdue sous les
althas et les grenadiers en fleur.

Telle fut cette potique aventure,  laquelle, vingt ans plus tard, le
brave Crillon, le front cach dans ses mains, rvait, et son gnreux
sang bouillonnait encore.

La lettre que lui avait remise le jeune homme ne contenait que ces
mots:

 Je fais connatre mon fils Esprance  M. de Crillon, afin que le
hasard ne les oppose jamais l'un  l'autre les armes  la main. Il est
n le 20 avril 1575.

 De Venise, au lit de la mort. 

Voil pourquoi la plaie s'tait rouverte au coeur du hros; voil
pourquoi il tressaillait en regardant Esprance.




VII


CE QU'ON APPREND EN VOYAGEANT

Pontis faisait  son sauveur de sincres protestations, lorsque
Crillon rappela prs de lui Esprance.

Au coup d'oeil bienveillant et attendri que le colonel des gardes
attacha sur lui, le fils de la Vnitienne sentit que les mditations
lui avaient t favorables.

--Eh bien! monsieur, dit-il en s'approchant avec son air engageant et
poli, avez-vous dcouvert qu'il soit ncessaire de me faire pendre
comme matre la Rame tout  l'heure?

--Oh! si l'on cherchait un peu, rpliqua Crillon en souriant, on
trouverait bien certaines peccadilles.

Et il passa son bras sous celui du jeune homme, heureux et surpris de
cette douce familiarit.

--Mais, continua Crillon, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous
courez les aventures, mon jeune matre, et fort imprudemment, ce me
semble. Comment, en temps de guerre, un cavalier de votre mine et de
votre qualit se risque-t-il  arpenter le grand chemin, seul, avec un
cheval et un portemanteau, qui tenteraient tant de gens dsoeuvrs?

--C'est que, monsieur, rpliqua Esprance, pour aller o je vais, je
ne puis prendre de valet ni d'escorte. Il ne manquerait plus que
d'emmener des trompettes, et de faire sonner fanfares.

Crillon l'interrompit.

--Vous ne prendrez point mal mes questions, dit-il. On vous a
recommand  moi, et je me crois autoris, vous sachant orphelin,
seul,  vous offrir mes conseils, sinon ma protection.

--Monsieur, c'est trop de bonts, et soyez assur que conseils et
protection me sont bien prcieux de votre part.

--A la bonne heure. Je continue donc: nous avons un rendez-vous et
nous y allons?

--Oui, monsieur.

--Vers Saint-Denis, prs d'Ormesson.

--A Ormesson mme.

--Et cela ne peut se remettre?

--Oh! monsieur, jamais....

Crillon se retournant vers son quartier:

--Un cheval, dit-il.

Puis  Esprance:

--Je veux vous accompagner un bout de chemin; justement j'ai affaire
de ce ct. Est-ce que je vous gne?

--Le pouvez-vous croire, monsieur? Mais quoi! m'accompagner, vous, un
si grand personnage?

--Vous craignez que je ne trane avec moi tout un cortge. Non,
rassurez-vous, nous voyagerons cte  cte, comme deux retres.

--Mais, monsieur, c'est moi qui,  mon tour, ne vous laisserai pas
seul par les chemins. S'il vous arrivait malheur...

--Il y a trve; et puis, pour ceux, qui ne me connatront point, je
vaux mon homme. Pour les autres, mon nom vaut une troupe! D'ailleurs,
je n'irai pas absolument seul. Hol, cadet!

Il appelait Pontis, qui se hta d'accourir,

--As-tu un cheval? dit-il.

--Moi, monsieur! si j'en avais un, je l'eusse dj mang.

--C'est vrai; fais t'en donner un  mon curie, tu m'accompagnes.

--Merci, mon colonel.

--Et j'accompagne M. Esprance.

--Sambioux! quelle joie! s'cria le Dauphinois transport, qui courut
 l'curie comme s'il y devait trouver une fortune.

Dix minutes aprs tout tait prpar. Esprance voulut tenir l'trier
 Crillon, mais celui-ci avant de monter fut arrt par une rflexion.

--Nous oublions quelque chose, dit-il.

Et, faisant signe au jeune homme de le suivre, il alla trouver Rosny
qui continuait sa promenade au bord de la rivire.

Le seigneur huguenot travaillait, comme toujours, faisant des plans ou
prenant des notes.

Il vit du coin de l'oeil Crillon descendre de son ct, mais il
feignit de ne pas le voir. Il avait encore sur le coeur la rebuffade
du matin.

Mais Crillon allait droit au but; il lui barra la route, et, la bouche
souriante, l'oeil sincrement affectueux:

--Monsieur de Rosny, dit-il en lui prenant la main, je m'en vais faire
un tour du ct de Saint-Germain, o j'ai reu avis d'aller trouver le
roi notre matre pour quelque affaire de consquence,
confidentiellement, ceci. J'emmne avec moi ce jeune voyageur et le
Dauphinois, vous savez, l'chapp de la corde. Je vous prie, monsieur
de Rosny, de donner ici votre coup d'oeil incomparable, de traiter les
choses en matre, et de me regarder comme votre serviteur.

Rosny ne tint pas devant cette gnreuse expansion; il embrassa
cordialement Crillon qui, profitant de la bonne veine, fit signe 
Esprance d'approcher, le prit par la main et ajouta:

--J'ai voulu vous prsenter moi-mme ce jeune homme, qui m'est
recommand par sa famille. C'est un aimable compagnon, n'est-ce pas,
monsieur? et vous me rendrez sensiblement votre oblig en lui
accordant vos bonnes grces.

Rosny allait rpondre.

Crillon s'adressant  Esprance:

--Et vous, notre ami, dit-il, regardez bien ce seigneur qui sera fort
grand parmi nous, car il s'y prend jeune.

Rosny rougit de plaisir.

--J'aurai beau faire, rpliqua-t-il, je ne vous galerai jamais.

--Il y a plus d'une gloire, monsieur de Rosny; notre roi est le seul
qui les ait toutes. Ainsi je compte pour Esprance, que voici, sur vos
bonnes grces.

--Que veut-il? demanda Rosny.

--Rien, monsieur, que votre estime, dit le jeune homme.

--Gagnez-la, rpondit le huguenot en homme de Plutarque.

--J'y tcherai, monsieur.

--Soit; mais pour qu'on vous y aide, que voulez-vous?

Crillon, avec un rire joyeux:

--C'est plutt lui, dit-il, qui nous offrirait quelque chose.
Savez-vous que le compagnon est seigneur comme Zamet, non pas de
dix-sept cent mille cus, mais de vingt-quatre mille par chaque anne!

--Vingt-quatre mille cus de rente! s'cria Rosny d'un ton qui
annonait le commencement de cette estime rclame l'instant d'avant
par Esprance.

--Tout autant.

--Si le roi les avait! soupira Rosny.

--Monsieur, dit vivement le jeune homme, je suis tout  la disposition
de Sa Majest.

--A la bonne heure,  la bonne heure, vous tes un brave cavalier,
s'cria Rosny en serrant la main d'Esprance.

--Voil qu'il l'estime tout a fait, pensa Crillon avec un sourire
plein de finesse.

Ils prirent cong, et quand ils furent un peu loigns:

--Vous auriez l une bonne connaissance si je venais  vous manquer,
dit Crillon d'une voix pntre, dont Esprance ne put comprendre tout
le sentiment et la porte. Mais  cheval et en route.

Le colonel partit entour de ses gardes qui, l'adorant comme un pre,
le suivirent pendant quelques cent pas avec des protestations et des
voeux pour son prompt retour.

Pontis, fier d'avoir t choisi, se prlassait sur le grand cheval du
colonel. Il laissa prendre l'avance  ses compagnons, et les suivit au
petit pas hors de la porte de la voix, comme un discret et dlicat
serviteur.

Le temps tait magnifique, et la campagne, protge par la trve,
panouissait de jaunes moissons sur lesquelles se jouait le soleil.
Les chevaux hennissaient de plaisir  chaque souffle de la brise tide
qui leur apportait l'arme des foins frais et des pailles odorantes.

Lorsque Crillon eut respir quelque temps en silence ce bon air de la
paix, si doux aux braves soldats, il se rapprocha d'Esprance et lui
dit:

--Encore une fois, je vous trouve imprudent de voyager seul et sans
cuirasse ni salade quand vous tes porteur de deux mille cus pour le
moins.

--Moi? monsieur, deux mille cus! je n'ai pas cent vingt pistoles.

--Alors, vous n'avez donc pas reu votre pension ce mois-ci?

--Ce mois-ci et tous les autres, mais....

--Ah! vous dissipez tant d'argent!

--Ce n'est pas pour moi, au moins, n'allez pas le croire, dit vivement
Esprance.

--Pour qui donc, alors?

Esprance ouvrit son justaucorps et en tira une petite bote de cuir,
d'une forme plate et longue.

--Un crin!...

Esprance desserra les crochets pour faire voir le contenu  Crillon.

--Des pendants d'oreille ... Oh! oh! les beaux diamants!

--Mes oreilles n'en seraient pas dignes, n'est-ce pas? dit le jeune
homme.

--Il faut de bien jolies oreilles pour mriter de pareils diamants,
murmura Crillon. Ah! mon pauvre ami, si Rosny vous voyait avec cette
bote, son estime baisserait singulirement!

--A dfaut de son estime, je me contenterai, pour cette fois, d'une
autre....

Crillon secoua la tte.

--Oh! ne la dprciez pas, monsieur, dit Esprance avec enjouement,
elle vaut son prix.

--Vous en savez plus que moi  cet gard, probablement; mais,  ne
considrer que les pendants d'oreille, je trouve la conqute d'un prix
considrable. Vous avez pay cela au moins deux cents pistoles.

--Quatre mille livres.

--A un juif?

--De Rouen. Je n'avais pas le choix. En guerre, les diamants se
cachent.

--Et il vous en fallait absolument.

--A tout prix.

--Peste! votre inestimable est bien exigeante.

--Ce n'est pas elle prcisment.

--Qui donc, alors?

--Elle a une mre, monsieur.

Crillon, avec un mouvement qui fit rire Esprance:

--Une honnte mre, s'cria-t-il, qui prie mademoiselle sa fille
d'avoir besoin de quatre cents pistoles de diamants. Harnibieu!... la
jolie drlesse de mre. Vous tes dans la nasse.

--L, l, monsieur, dit Esprance avec le mme enjouement, comme vous
arrangez cela! vous avez l'imagination trop vive. Eh non, ce n'est pas
la mre qui exige les diamants.

--Vous venez de le dire.

--J'ai dit: elle a une mre. Cela signifie que la mre est une si
grande dame....

--Que pour ne pas l'humilier dans la personne de sa fille, vous donnez
 celle-ci des pendants de quatre cents pistoles.

--C'est un peu cela.

--Voil d'impudentes pcores, et vous tes un grand niais, mon cher
protg.

--Vous changeriez de langage si vous connaissiez Henriette.

--Elle n'est pas fille d'empereur, harnibieu!

--Elle pourrait tre fille de roi!

--Plat-il?

--J'ai dit de roi, et si elle ne l'est pas, son frre a cet honneur.

--Ah , quels contes me faites-vous: est-ce que nous avons des fils
de roi autres que notre roi?

--Mais oui, monsieur, dit Esprance avec une douce opinitret.

--Harnibieu! s'cria Crillon en se frappant le front d'un coup si
brusque que le cheval en fit un cart. Ah! malheureux que nous sommes
... oui... c'est cela!...

--Vous auriez devin?

--Plaise  Dieu que non. En fait de ligne royale, vous n'entendez pas
me citer le comte d'Auvergne, par hasard?

--N'est-il pas fils de Charles IX et de....

--Quoi! c'est bien de lui que vous voulez parler?

--Mais oui, monsieur.

--Et, alors, cette mre, cette grande dame, cette merveille 
diamants, c'est Marie Touchet....

--Eh bien?...

--Maintenant dame de Balzac d'Entragues.

--Sans doute.

--Et de sa fille, mademoiselle Henriette.

--Un chef-d'oeuvre de beaut.

--Pauvre garon!

Crillon aprs cette exclamation laissa choir sa tte sur sa poitrine.

--Mon Dieu, dit Esprance, vous m'pouvantez. Je vous vois constern
comme si j'tais tomb dans les griffes d'une goule.

Crillon ne rpondit pas.

--S'il y a l quelque cbose qui intresse l'honneur, dit Esprance,
soyez assez bon pour m'en instruire. Tout amoureux que je sois, je
saurai prendre des mesures.

--Comment vous dire ma pense sans calomnier des femmes, rpondit
lentement Crillon, ou du moins sans avoir l'air de calomnier. Or,
c'est un mtier rvoltant pour moi, j'aime mieux me taire.

--Mais enfin, monsieur, dit Esprance, madame Touchet a pu tre aime
de Charles IX, sans qu'un dshonneur infranchissable la spare 
jamais des honntes gens. Monsieur le comte d'Auvergne, fils du roi
Charles IX, n'est sans doute pas un prince lgitime, mais il est n
prince, quoique btard, et je ne sais pas trop si j'aurais bonne grce
 faire le dgot en pareille circonstance. Il y a au bas de la
lettre de ma mre certain espace blanc, certain anonyme qui me dispose
trs-fort  l'indulgence chrtienne envers les enfants illgitimes.

Crillon rougit, et sa conscience acheva de donner raison au jeune
homme. Esprance reprit:

--Pour en revenir  monsieur le comte d'Auvergne, qui m'est
parfaitement inconnu, du reste, sa part est encore trs-honorable. Il
a t lev dans le cabinet mme du feu roi Henri III, et n'est pas
mal trait du roi actuel. D'ailleurs, je ne le frquente pas, moi.
C'est  la fille que j'adresse ma cour et non  la mre.

Crillon continua  secouer la tte.

--Le poing y a pass, dit-il; le bras entier, puis tout le corps y
passeront. Ces Entragues ne sont pas des gens comme les autres; ce
qu'ils tiennent, ils le tiennent bien. Et voyez, vous en tes dj aux
prsents de noces ... Harnibieu! vous pouseriez une Entragues,
vous!...

--Pourquoi non? dit Esprance, frapp du ton de volont presque colre
avec lequel Crillon, un tranger, venait de lui parler de ses affaires
de coeur.

--Voici mes raisons, mon ami: d'abord vous avez annonc quelques
bonnes dispositions pour le parti du roi, qui est le mien, cela vous
est recommand, je crois, par madame votre mre....

--Oui, monsieur, et je ne pense pas y contrevenir.

--Plus que vous ne croyez. La maison d'Entragues est ligueuse,
ligueuse enrage. Pour faire votre cour  la fille, comme vous dites,
il est impossible que vous demeuriez bon serviteur du roi; impossible
que vous ne complotiez pas un peu avec ses ennemis.

--Jamais cela n'est arriv; l'occasion mme ne s'en est pas offerte.
Henriette m'a bien parl quelquefois d'un petit hobereau de leurs amis
qui est un ligueur fanatique, ce la Rame, vous savez,  qui vous
offriez une corde tantt. Mais les confidences qu'elle m'a faites sur
ce drle m'ont aid  servir le roi, puisqu'en rappelant  ce la Rame
ses prouesses derrires les haies, prouesses qu'il ne croyait pas plus
connues que lui-mme, je l'ai forc  lcher le pauvre Pontis, dont il
demandait la punition. Il est donc bon  quelque chose d'avoir sa
matresse dans le camp ennemi, et pour achever de vous rassurer, mon
noble protecteur, je vous proteste qu'Henriette et moi, quand nous
sommes seuls, nous ne parlons jamais politique.

--Cela viendra. Si vous pousez la fille, il vous faudra bien entendre
politiquer la mre. Or, la dame, la noble dame, comme vous dites,
n'admet pas d'autre roi en France que Charles IX. Il a beau tre mort:
pour elle il n'en est pas moins le roi, attendu qu'il a t son roi.
Tout au plus consentira-t-elle  couronner monsieur son fils, et
encore! Je ne vous parle pas du pre Entragues; oh! celui-l est un
type tellement curieux d'ambition, d'avarice, de vile admiration pour
sa femme, que je conois, par amour de l'art, que vous vous
rapprochiez de la fille pour mieux tudier le pre. Rapprochez-vous
donc: mais, harnibieu! n'pousez pas!

Esprance se mit  rire.

--Je ne le connais pas plus que sa femme, dit-il; tous ces gens-l, de
si prs qu'ils touchent  ma matresse, je ne les ai jamais vus.

--Comment est-ce possible?

--Voici ... Vous savez que j'habitais un petit domaine lou par le
seigneur Spaletta, mon gouverneur. Environ  une lieue est la maison
d'une vieille tante des Entragues, fort avare. Quelquefois, en
chassant, je forais un livre ou je volais une pie sur la lisire de
ses terres. Si la pice tue me paraissait d'une provenance quivoque,
je l'envoyais  la vieille dame. Un jour, il y a sept mois environ,
j'avais port des perdrix rouges chez elle, quand je vis  table une
jeune fille d'une blouissante beaut. C'tait sa nice Henriette de
Balzac d'Entragues, que ses parents envoyaient l pour lui pargner
les dangers de l'assaut qu'alors le roi prparait  la ville de Paris.

--Eh! interrompit Crillon avec colre, c'est absurde; il n'y avait pas
de dangers  courir si nous eussions pris Paris. Le roi force les
villes, mais non les filles!

--Enfin, on le disait, continua Esprance, et, je l'avoue, en voyant
cette admirable fracheur, cette fleur si vivante, si vigoureuse, je
me pris  approuver M. d'Entragues de ne point l'exposer au feu d'un
sige et aux admirations fltrissantes des officiers ou des
lansquenets.

--Oui, vous avez approuv Entragues d'envoyer sa fille  point nomm
pour vous distraire. Eh bien, tenez, dit encore Crillon  qui
dmangeait la langue, la belle Henriette tait envoye l pour
surveiller l'hritage de la tante et l'empcher de tomber trop mr en
des mains prtes  le cueillir.

--Je ne dis pas non, car, la tante morte, et l'hritage cueilli, comme
vous dites, Henriette a t rappele sur-le-champ par ses parents.

--Vous voyez bien! continuez.

--Le fait est que, comme je vous l'ai dit, je ne puis me dcider
jamais  chercher le ct honteux des faits et gestes de l'humanit.
Donc, je vis Henriette, elle rougit en me voyant, elle admira mes
perdrix comme si elles eussent t des faisans, et quelque chose
m'avertit ds cette entrevue que le temps allait passer pour nous plus
agrablement et plus vite.

Crillon frisa dsesprment sa moustache.

--D'abord, reprit Esprance, nous nous vmes  la chapelle, puis, de
ma fentre  la sienne.

--Vous me disiez que vous habitiez  une lieue.

--Sans doute...

--Et vous vous voyiez d'une lieue?...  jeunesse!

--Elle a de fiers yeux noirs, allez!...

--Et vous de fiers yeux bleus! dit Crillon avec une tendre
complaisance. Aprs?

--Aprs ... c'tait en automne, vers la fin, il faisait bon pour la
promenade, et elle sortait sur un petit cheval, et courait tout 
travers les bois jaunissants...

--Surtout les jours o vous chassiez?

--Mon Dieu, oui.

--Eh bien, que faisait le gouverneur, et que disait la tante?

--Spaletta avait souvent la goutte, et la tante n'tait plus d'ge 
courir  cheval. Cependant Spaletta grondait bien plus que la tante.

--Brave tante! comme elle est bien de la famille, hein? Donc, Spaletta
gagnait un peu l'argent de votre mre; il vous gnait?

--Oui, mais  partir du jour o vint la lettre que je vous ai montre,
Spaletta disparut, vous savez

--Harnibieu!... je me rappelle ... il disparut, et alors vous ne ftes
plus gn.

--Plus du tout, dit navement Esprance.

Crillon s'arracha une poigne de barbe, et poussa un soupir bien plus
loquent que dix harnibieu.

Le silence rgna quelques moments entre les deux interlocuteurs.




VIII



MAUVAISE RENCONTRE


Crillon revint le premier  la charge.

--Ainsi vous aimez Mlle Henriette d'Entragues, dit-il?

--Mais oui.

--Passionnment? Vous en tes fou?

--Elle me tient au coeur, et les racines sont longues.

--Quant  elle, elle vous aime aussi?

--Je le crois.

--Essayez donc de me dire que vous en tes sr.

--Je vois, dit Esprance plus patiemment et plus gaiement que Crillon
n'et d s'y attendre, que, pareil  saint Thomas, vous ne me croirez
qu'aprs avoir touch mon ct. Touchez-le, du ct du coeur.

--Qu'est-ce encore? un autre crin?

--Non, un billet.

--Tiens, elle crit. C'est plus honnte que je n'aurais cru.

--Vous avez une triste opinion des femmes, cher seigneur.

--De celles qui s'appellent Entragues! dit Crillon imptueusement, non
des autres. Mais que dit ce billet?

 Cher Esprance, tu sais o me trouver; tu n'as oubli ni le jour ni
l'heure fixs par ton Henriette qui t'aime. Viens. Sois prudent!

--Il y a: _Ton Henriette_? grommela Crillon.

--En toutes lettres. Tenez!

--Ni date, ni point de dpart. Elle aussi est prudente: c'est la vertu
des Touchet.

--coutez donc, une jeune fille peut craindre de se compromettre.

--Lchet, c'est le vice des Entragues.

--Vraiment, monsieur, rpondit Esprance d'un ton sec, vous manquez
d'indulgence.

--Je vois, mon ami, qu'il faut tout vous dire, interrompit le
chevalier; c'est une tche pnible que celle du froid vieillard qui
dnoue le bandeau de l'amour. Ordinairement ce vieillard s'appelle le
Temps, et je joue ici son rle. Mais n'importe; au risque de vous
dplaire, je m'expliquerai. D'ailleurs, c'est un peu pour cela que je
vous ai accompagn.

--Je brle de m'instruire, dit Esprance avec une ironie sans fiel.
Voyons les crimes de Mlle Henriette. Il faut qu'ils vaillent la peine
d'tre raconts, pour que le brave Crillon daigne s'en faire
l'historien.

--D'abord, mon jeune ami, venons aux prises: tout  l'heure nous
courrons la bague, si vous voulez. Dans l'numration de votre famille
d'Entragues, vous avez cit le pre, la mre, le frre et une soeur?

--Oui, monsieur.

--Vous avez oubli quelqu'un, je crois?

--Qui donc?

--Une seconde fille de Mme d'Entragues, la propre soeur de Mlle
Henriette.

--Celle-l ne compte pas. Nul n'en parle. Voil pourquoi je ne vous en
ai pas parl.

--Ah! Nul n'en parle, dit Crillon avec un trange sourire, pas mme
Mlle Henriette?

--Non. A peine Henriette m'en a-t-elle touch quelques mots vaguement.

--Mlle Henriette avait peut-tre ses raisons pour se taire. Mais, tout
le monde ne s'appelle pas d'Entragues, et je vous prie de croire que
tout le monde a terriblement parl.

Crillon comptait avoir port un rude coup  Esprance. Celui-ci ne
chancela pas sur ses arons. Souriant d'un air de finesse:

--Je sais ce que vous voulez dire, rpliqua-t-il.

--Vous connaissez l'histoire?

--Oui.

--Scandaleuse?

--Le mot est peut-tre bien gros, mais enfin il y a une histoire et je
la sais.

--Voulez-vous me faire la grce de me la conter comme vous la savez.

--Je suis en mesure de vous la dire telle qu'elle est, dit Esprance.
M. d'Entragues avait pour page un jeune gentilhomme huguenot qui s'est
oubli jusqu' faire une dclaration d'amour  Mlle Marie d'Entragues,
et on l'a chass.

--Une dclaration! s'cria le chevalier; tout cela!

--N'est-ce pas assez? La fin de l'histoire est plus grave et vous
satisfera probablement davantage. C'est un secret, mais vous me faites
l'effet de le savoir.

--Dites-moi toujours votre fin, je vous dirai mon commencement.

--Eh bien, Marie avait t lgre avec ce page; elle lui avait donn
une bague.

--Tiens, tiens, tiens, Marie?

--Et le page, une fois sorti de chez M. d'Entragues, s'en est vant.

--Voyez-vous cela ... Alors?...

--Alors comme il fallait arrter le tort que cette vanterie pouvait
causer  l'honneur de la maison, Mme d'Entragues a pris  part un
gentilhomme, fils d'un ami de la famille, et l'a pri d'appeler en
duel ce page qui tait devenu grand et servait dans les gardes du roi
Henri IV; vous devez bien le connatre, monsieur, Urbain du Jardin.

--Harnibieu! si je le connaissais, le pauvre garon! dit Crillon,
rouge de s'tre si longtemps contenu. Mais vraiment je me ronge  vous
entendre ainsi dbiter, comme un geai bien lev, toutes les sornettes
qu'on vous a fait siffler par cette petite couleuvre; le gentilhomme
huguenot n'a pas du tout t appel en duel: il a t assassin.

--Je le sais, et j'allais vous le dire.

--Un bravo; pardon, Esprance, c'est ainsi qu' Venise on appelle les
meurtriers  gages, un bandit a t dpch  ce huguenot, qui tait
bien le plus charmant garon du monde, et, le lendemain de la journe
d'Aumale, o le pauvre garon avait fait en brave homme, l'assassin
l'a couch par terre de trois balles tires derrire une haie.

--Je le sais.

--C'est moi qui l'ai ramass, dit Crillon essouffl de rage, et j'ai
soupir comme s'il et t mon neveu ou mon fils...

--Assurment ... essaya de dire Esprance.

--Mais vous trouvez cela trs-bien, poursuivit le chevalier trop lanc
pour s'arrter facilement, c'est loyal, c'est permis, puisque cela
vient des Entragues.

--Pardon, interrompit Esprance, c'est, je le sais, un abominable
meurtre; mais il ne faut pas l'attribuer aux Entragues. Henriette
elle-mme, quand elle m'a tout racont, dtestait et maudissait
l'assassin.

--Elle a fait cet effort!... Moi, j'ai jur Dieu que je le ferais
pendre, non, carteler, si jamais je mets la main dessus.

--Eh! monsieur, vous tes parjure; car tantt vous l'avez eu sous
votre main, et il vit encore.

--Quoi! ce brigand...

--C'est M. la Rame, dit Esprance en riant de la fureur de Crillon.

--Harnibieu! je le flairais.

--Et moi qui l'avais reconnu quand il s'est nomm  M. de Rosny,
j'avais aussi une dmangeaison de le faire brancher par les gardes,
mais la crainte de dplaire  Henriette m'a retenu, et je n'ai point
dit ce que je savais sur son compte.

--L'infme...

--N'est qu'un lche vantard qui n'a pas os s'adresser en face au
huguenot, et qui a prfr voler  son cadavre la bague de Mlle Marie.

--Toujours la bague de Marie!... dit le chevalier en arrtant son
cheval et se croisant les bras. Voyons, jeune homme, continua-t-il
avec un accent de compassion profonde, allez-vous m'couter un peu
maintenant? et si je vous raconte l'histoire telle qu'elle est ... me
croirez-vous?

--On croit toujours monsieur de Crillon, dit Esprance avec
inquitude. Mais, ajouta-t-il en reprenant peu  peu cette vivace
gaiet que doublait en lui tout le charme comme toute la vigueur de
ses vingt ans, quelle que soit l'histoire que vous savez, je ne
m'embarrasse heureusement ni de Mme d'Entragues ni de Mlle Marie, sa
fille. Que celle-ci ait donn sa bague, et peut-tre mieux au
huguenot; que celle-l ait expdi M. de la Rame pour assassiner le
porteur de la bague, et ensevelir un secret dshonorant avec un
cadavre, c'est abominable, je l'avoue; mais, ma foi, que ces vilaines
gens-l s'arrangent. Moi, j'aime Henriette, la beaut, la grce,
l'esprit, l'honntet, toutes les perfections de l'me et du corps.
Elle m'aime aussi; elle a seize ans, j'en ai dix-neuf, et vive la vie.

Crillon prit doucement la main d'Esprance, et, la lui serrant avec
une affectueuse mlancolie.

--Enfant, dit-il, vous ne m'avez pas laiss achever la confession du
huguenot.

--Il y a encore quelque chose? s'cria Esprance, en affectant une
libert d'esprit qu'il n'avait plus depuis cette interpellation de
Crillon.

--Il y a le principal. Remarquez donc que depuis le commencement de
notre conversation vous parlez toujours de Mlle Marie d'Entragues,
tandis que moi, je dis seulement _Mlle d'Entragues_.

--Eh bien! o tend cette distinction un peu subtile, je l'avoue, de la
part de monsieur de Crillon.

--A vous faire observer que, suivant la leon qui vous a t apprise,
vous attribuez la faute  l'une des soeurs, tandis qu'elle appartient
peut-tre  l'autre.

--Oh! monsieur, ce doute sur Henriette...

--Ce n'est pas un doute, je vous disais _peut-tre_ par mnagement;
c'est _certainement_ que j'eusse d vous dire.

--Mais la preuve?

--Urbain du Jardin l'a emporte dans le tombeau. Mais ce qu'il m'a
confi, je me le rappelle: le nom qu'il m'a dit, j'en suis certain; la
matresse pour laquelle on l'a assassin, c'est Mlle Henriette
d'Entragues. Entre deux demoiselles dont l'une mrite le respect d'un
honnte homme, je regrette que vous ayez prcisment choisi celle qui
ne le mrite pas. Du reste, mon cher Esprance, ma tche est termine.
Je savais un secret dont la rvlation et pu vous pargner bien des
ennuis futurs. J'ai rvl, vous voil averti; je me tais. Que
m'importe,  moi, Mme d'Entragues et toute la squelle? Suis-je assez
dsoeuvr pour avoir besoin d'occuper mes loisirs  des commrages de
vieilles femmes? Suis-je assez peu de chose en ce monde pour craindre
qu'un Entragues me gne? Allons donc! vous me faites injure. Mais, je
vois que nous nous sommes tout dit. Brisons l, faites ce que vous
voudrez et ne retenez de mes paroles que celle-ci: Je suis votre ami,
monsieur Esprance.

--Oh! monsieur, s'cria le jeune homme, dont l'excellent coeur fut
inond de reconnaissance. N'ai-je pas  Dieu de grandes obligations!
S'il me retire une illusion d'amour, au mme instant il m'envoie le
plus gnreux, le plus puissant des protecteurs. Oui, je suis n
heureux!

--Charmant enfant! murmura Crillon attendri par l'lan de cette noble
nature. Comment ne pas l'adorer.

Et pour cacher l'motion qui peut-tre se ft remarque sur son
visage, le brave chevalier se tourna en disant:

--Que cette fort de Saint-Germain est belle!

Tous deux avaient oubli leur fidle serviteur Pontis qui, depuis
Vilaines, chevauchait sur leurs traces.

Esprance s'en souvint le premier et voulut le rcompenser par quelque
bonne parole; mais lorsqu'il le chercha derrire lui, il ne trouva
plus rien.

--Et M. de Pontis! s'cria-t-il.

--C'est vrai, dit Crillon, le cadet manque  l'appel.

En vain cherchrent-ils, appelrent-ils, rien ne rpondit. C'tait aux
derniers bouquets de la fort de Saint-Germain. Les maisons
d'Argenteuil apparaissaient dans la brume blanchtre du soir qui
commenait  envelopper la plaine.

Crillon impatient d'attendre, voulait qu'on retournt jusqu'au
carrefour afin de prvenir un bcheron qu'ils y avaient vu et de faire
ainsi donner  Pontis, s'il revenait, des renseignements exacts sur
leur route. Mais Esprance objecta timidement que six heures venaient
de sonner  Saint-Germain, qu'il y avait encore deux grandes heures de
chemin jusqu' Ormesson, et que le rendez-vous convenu avec Mlle
Henriette tait pour huit heures prcises.

--Ah! ah! reprit froidement Crillon. Eh bien! n'attendons pas alors.

Puis, aprs une pause souvent coupe de mouvements d'impatience.

--Vous tes dcid  aller ce soir chez les Entragues, dit le
chevalier d'un ton dgag.

--Je vous avouerai, monsieur, que j'ai des explications si srieuses 
demander  Mlle d'Entragues, que, pour arriver plus vite, je monterais
sur un dragon de feu. Mais ce n'est pas chez les Entragues que je
vais, oh! non! Henriette habite un pavillon sur les champs.

--Et vous avez la cl?

--Inutile. Le balcon touche  un marronnier superbe. La porte la plus
commode c'est la fentre.

--A merveille ... Eh bien! comme je ne puis aller rendre visite 
toute cette mauvaise graine, j'irais bien, mais enfin cela paratrait
singulier, ils savent que je les excre... Enfin, non, je ne puis, dit
le bon chevalier dont les angoisses qu'il cherchait si bien  cacher
clataient dans chaque mouvement, dans chaque parole, dans
l'incohrence mme de ses penses.

Esprance comprit tout cela.

--Mon Dieu! dit-il, que je suis un sot et un bltre; j'ai d'un ct
la parole de Crillon, de l'autre celle d'une petite....

--Dites le mot! s'cria le chevalier.

--Coquette!

--C'est faible, grommela Crillon.

--Et je balance....

--Mais non, vous ne balancez mme pas, puisque vous continuez  vous
rapprocher de la tanire de ces btes puantes. Puantes n'est pas vrai,
elles ne sont que trop fardes et parfumes, les sirnes. Allons, mon
pauvre Esprance, marchez, ne vous garez pas, ni dans les ornires,
ni ailleurs. Adieu ... au revoir ... adieu!

Il s'agitait sur son cheval de faon  inquiter srieusement la
pauvre bte, qui connaissait la calme et ferme assiette de ce modle
des cavaliers.

--Monsieur, s'cria Esprance, ne croyez pas que je vous laisserai
aller seul ainsi!

--Et pourquoi non?

--Parce que s'il m'arrive malheur  moi, ce sera bien fait, et chacun
en rira, tandis que s'il fallait qu'un buisson vous gratignt, la
France entire prendrait le deuil.

--Tenez, Esprance, il faut que je vous embrasse, dit le brave
guerrier en se penchant vers le jeune homme, qu'il arrta un moment
sur sa poitrine gonfle. L, je me suis content. Maintenant, c'est
fini, allez! tous mes discours sentent le vieux podagre. Allez! un
homme de vingt ans ne doit pas faire attendre une belle fille de
seize. Allez, dis-je, et faites-moi grand'mre l'illustre Marie
Touchet ... Mais n'pousez pas, harnibieu!

Esprance se mit  rire.

--Voil parler, dit-il, et je reconnais Crillon; mais je resterai avec
vous jusqu' ce que Pontis nous ait rejoints.

--Il s'est arrt  quelque cabaret, l'ivrogne.

--Il aime le vin?

--C'est la manie de tous ces jeunes gens. Celui-l est une vritable
ponge. Vous souvenez-vous d'avoir aperu un petit cabaret dans le
bois,  un carrefour?... Eh bien, le drle est l. Nous avons pass
devant dans la chaleur de notre conversation. Je vais l'aller tirer
par la jambe sous quelque table, o il sera tomb.

--Je vous suis.

--Non, non! allez  tous les diables, c'est--dire  Entragues! Adieu.
Tenez, voil d'ailleurs un galop de cheval; c'est mon drle qui
revient. Il est bonne lame et mauvais comme teigne quand il a bu. Gare
 ceux qui nous chercheraient noise!

--En effet, j'entends venir un cheval, dit Esprance qui brlait de se
remettre en route. Eh bien, monsieur, puisque vous me le permettez....

--Je vous l'ordonne.

--Je vais prendre un trot allong. M'autorisez-vous  retourner vous
dire les explications de Mlle Henriette?

--Harnibieu! si vous manquiez de me voir demain  Saint-Germain, o je
serai, j'aurais de l'inquitude. Venez demander de mes nouvelles et
m'apporter des vtres aux _Barreaux-Verts_.

--tes-vous bon pour moi, qui ne vous cause que des ennuis!

--J'obis  la recommandation de votre mre, rpondit Crillon qui
frappa de sa houssine le cheval d'Esprance et le lana ainsi par le
chemin.

Le jeune homme rendit les rnes et partit comme un trait; mais si
rapide que ft sa course, si bruyante que ft la brise qui sifflait 
ses oreilles, il entendit encore une fois la voix dj loigne de
Crillon qui lui rptait:

--Harnibieu! n'pousez-pas!

Crillon regarda Esprance tant qu'il put le voir, et se retourna
ensuite vers la fort.

Le galop qu'il avait entendu retentissait toujours; il s'approchait,
et le chevalier finit par apercevoir dans l'ombre quelque chose qui
traversait les taillis  cent pas, crasant, cassant et foulant avec
autant de bruit qu'en et fait une troupe.

--Ce n'est pus un cerf qui passe. C'est bien un cheval, il me semble.
Que diable cet animal fait-il dans le fourr, pensa Crillon? Est-il
sans matre?

Le cheval disparut laissant Crillon dans la perplexit.

--J'irai dcidment, se dit-il, jusqu'au cabaret, c'est l que mon
Dauphinois a pris racine.

Tout  coup le cheval reparut, il piaffait dans les fougres avec une
joie et une aisance qui n'appartiennent qu'aux tres libres.

L'animal tait d'un gris-blanc. Il se mit  grignoter des branches de
chne, tout en se rapprochant du chevalier.

--Mais c'est mon cheval, dit Crillon, c'est bien Coriolan, sans
Pontis, oh! oh! serait-il arriv malheur au pauvre cadet?

Crillon poussa son cheval vers le quadrupde fringant et libre. Il
l'appela par son nom sur des tons affectueux et imprieux tout
ensemble, qui rappelrent l'indpendante crature aux leons de
discipline qu'elle avait reues trop souvent. Coriolan revint,
l'oreille basse, en frottant ses triers  toute branche, et
accrochant sa bride  ses pieds comme une entrave.

--Pontis, ivre-mort, sera tomb, se dit Crillon; il faut le faire
chercher par charit, puis, demain, je l'enverrai au cachot pour une
quinzaine.

Soudain il entendit crier dans l'paisseur du bois, et bientt un
homme en sueur, souill de poussire, les habits en lambeaux,
soufflant ou plutt rlant  faire piti, arriva prs de Crillon, qui
fut bien forc de reconnatre son garde sous cet accoutrement de
truand ou de sauvage.

--Ah! s'cria Pontis, enfin!

--Eh bien! quoi; tu as bu et tu t'es jet par terre.

--J'ai bu, oui, et j'ai vu aussi.

--Quoi vu?

--Deux hommes  cheval, vous avez d les voir passer?

--Non.

--C'est qu'ils ont pris la route  gauche au carrefour. C'est gal,
sortons vivement du bois, je vous prie.

--Parce que?

--Parce qu'en plaine nous verrons venir leurs arquebusades.

--Les arquebusades de qui?

--Du coquin, du brigand, de la Rame.

--La Rame!... Il est ici?

--Il traversait la fort tout  l'heure; du cabaret o je faisais
rafrachir votre cheval, je l'ai reconnu avec un autre de mauvaise
mine. J'ai voulu les suivre et me suis coul dans le bois; mais,
pendant ce temps-l, mon cheval s'est sauv. Que faire? courir aprs
les deux, impossible.

--Il fallait suivre la Rame.

--Bah!... tandis que j'hsitais entre l'homme et le cheval, l'homme
avait disparu.

--Et le cheval aussi: mais o peut aller ce la Rame?

--Sambioux! vous le demandez! Il suit M. Esprance.

--Tu crois?

--J'en suis sr! Si vous aviez vu son dernier coup d'oeil quand il lui
a dit: Vous ne perdrez pas pour attendre.

--Harnibieu! s'cria le chevalier, tu as raison, il sait peut-tre o
le retrouver, o l'attendre. Oui, tu as mille fois raison: je devrais
aller moi-mme sur ses traces. Mais le roi qui m'attend! comment
faire? Ah! monte  cheval, rattrape Esprance qui s'en va vers le
village d'Ormesson, par pinay.

--Bien, colonel.

--Rattrape-le; dusses-tu crever Coriolan et toi-mme.

--L'un et l'autre, colonel.

--Et prviens Esprance, ou si tu ne le rattrapes pas, veille, veille
autour de la maison d'Entragues, au bout du parc, du ct d'un balcon
ombrag par un marronnier.

--Fort bien.

--Et souviens-toi, ajouta Crillon en appuyant sa robuste main sur
l'paule du garde, que s'il arrive malheur  Esprance, tu me
rponds....

--Je me souviendrai qu'il m'a sauv la vie, mon colonel, dit le garde
avec noblesse. O vous retrouverai-je?

--A Saint-Germain, o je coucherai.

Pontis enfona les perons aux flancs du volage Coriolan, et disparut
dans un tourbillon de poussire.




IX


LA MAISON D'ENTRAGUES


A cent pas du village qu'on appelle aujourd'hui Ormesson, s'levait
jadis un chteau dont on a fait un hameau, ou plutt des morceaux de
chteau. Mais  l'poque dont nous parlons, le chteau tait bien
entier, avec ses petites tours carres montes en briques, ses fosss
aliments par des eaux claires et froides, et son parapet bti du
temps de Louis IX.

Des fentres du donjon, de la terrasse mme, la vue s'tendait charme
sur ces collines riantes qui forment  la plaine Saint-Denis une
ceinture de bois et de vignes. Le chteau semblait fermer au nord la
plaine elle-mme, et son fondateur, qui tait peut-tre quelque haut
baron chassant la bonne aventure, pouvait surveiller  la fois les
routes de Normandie et de Picardie, et s'en aller aprs, soit  Deuil
demander l'absolution  saint Eugne, soit  Saint-Denis faire bnir
son pe pour quelque croisade expiatoire.

La situation du petit chteau tait charmante. Les terres, fertilises
par les sources gnreuses qui depuis ont fait toute la fortune
d'Enghien, alors inconnu, rapportent les plus beaux fruits et les plus
riches fleurs de la contre. Cinquante ans aprs sa fondation, le
chteau tait cach aux trois quarts sous le feuillage des peupliers
et des platanes, qui, se piquant d'mulation, avaient lanc leurs
ttes chevelues par del les cimes du donjon.

Un parc plus touffu que vaste, des parterres plus vastes que soigns,
un verger dont les fruits avaient eu l'honneur de figurer plus d'une
fois sur des tables royales, l'eau murmurante et limpide dont
l'efficacit pour les blessures avait t proclame par Ambroise Par,
puis une distribution lgante et commode, qualits rares dans les
vieux difices, faisaient du petit domaine un bienheureux sjour fort
envi des courtisans.

Le roi Charles IX, en revenant d'une chasse, tait venu visiter
mystrieusement ce chteau  vendre, et l'avait achet pour Marie
Touchet, sa matresse, afin que celle-ci,  l'abri de la jalousie de
Catherine de Mdicis, pt faire lever sans pril le second fils
qu'elle venait de donner au roi, et qui pourtant tait le seul enfant
mle de ce prince, puisque la mort, une mort suspecte au dire de
beaucoup de gens, lui avait enlev le premier fils de Marie Touchet,
ainsi qu'une fille lgitime qu'il avait eue de sa femme Elisabeth
d'Autriche.

Mais Charles IX n'avait pas joui longtemps des douceurs de la
paternit. Il tait all rejoindre ses aeux  Saint-Denis, et Marie
Touchet, s'tant marie a messire Franois de Balzac d'Entragues,
chevalier des ordres du roi et gouverneur d'Orlans, apporta son fils
et son chteau en dot  son mari.

Le fils avait t, nous le savons, soigneusement lev par Henri III,
le chteau fut entretenu convenablement par M. d'Entragues, et c'tait
l que les deux poux venaient passer les chaudes journes de l't,
quand ils n'allaient point dans leur terre plus importante, qu'on
appelait le Bois de Malesherbes.

Ormesson, depuis la Ligue, tait devenu une position dangereuse mais
bien commode; dangereuse, si les matres eussent t bons serviteurs
du roi Henri IV. Car la Ligue, allie aux Espagnols, poussait
incessamment ses bataillons dans la plaine Saint-Denis pour protger
Paris incessamment menac par le roi contest. Et alors, gare aux
propritaires qui n'taient point ligueurs. Mais les Entragues taient
grands amis de M. de Mayenne et fort bien avec la Ligue et les
Espagnols.

Ainsi que l'avait dit Crillon, Mme d'Entragues avait  peine tolr
Henri III acclam par toute la France, et profitait de l'opposition
faite contre Henri IV pour ne pas reconnatre ce prince, lequel du
reste se passait de son consentement pour conqurir vaillamment son
royaume de France. Marie Touchet se consumait de chagrin  chaque
nouvelle victoire, et son plus violent dpit venait de la conduite du
comte d'Auvergne, son fils, qui suivait la fortune d'Henri IV, et
s'tait bravement battu a la journe d'Arques pour ce Barnais qui lui
volait le trne,  ce que prtendait Mme d'Entragues.

Le chteau, puisqu'il n'tait pas dangereux pour ses matres, leur
tait donc d'autant plus commode. Sa proximit de Paris facilitait
l'arrive des nouvelles fraches, et quant aux visites, tout cavalier
mdiocre pouvait aisment, au sortir d'un conciliabule de ligueurs,
venir comploter contre le Barnais  Ormesson et s'en retourner 
Paris sans avoir perdu plus de trois heures. Aussi voyait-on au
chteau nombreuse sinon excellente compagnie, car les Entragues, dans
leur ardeur de tout savoir, prfraient la quantit des visiteurs  la
qualit.

Le jour dont il s'agit ici, vers six heures, quand la chaleur fut
tombe, et que l'ombre des arbres s'allongeait sur les pelouses, Mme
d'Entragues sortit de sa grande salle, appuye sur un petit page de
huit  neuf ans, qui, tout en supportant la main de sa matresse sur
sa tte, tenait un oiseau sur son poing droit, et un pliant sous son
bras gauche. Un autre page un peu plus grand, mais encore enfant,
portait un coussin et un parasol. Deux grands lvriers bondissaient de
joie et, se renversant l'un l'autre, saccageaient autour de leur
matresse les bordures du jardin.

Marie Touchet avait alors quarante-cinq ans, et, belle encore de ce
reste de beaut qui n'abandonne jamais les traits rguliers du visage,
elle tait loin cependant de son anagramme clbre.

Ce fameux visage tant compar au soleil et  tous les astres un peu
qualifis, et qui, du temps de Charles IX, tait _plus rond qu'ovale
avec un front plus petit que grand, une bouche plus mignonne que
petite et des yeux plus prodigieux que grands_, ce visage ador
s'tait largi, ossifi avec le temps. Le rond avait tourn au carr,
et le front petit s'tait peu  peu dprim pour laisser aux pommettes
cette saillie qui dcle la dissimulation et la ruse. Les yeux
_prodigieux_, dont les cils s'taient rarfis, n'avaient plus que la
flamme sans la chaleur.

Deux plis obliques, creuss profondment, remplaaient les fossettes
de la bouche mignonne, et achevaient d'enlever au visage toute cette
grce, tout ce charme sducteur qui avaient triomph d'un roi. Un
caractre srieux, presque viril de scheresse majestueuse, de belles
lignes, l'habitude de la dignit, ou plutt la raideur, tout cela
superbement vtu et entretenu, compltait, avec des mains nerveuses et
des pieds royalement paresseux et petits, non pas le portrait, mais le
souvenir effac de ce qui, vingt ans avant s'tait appel justement:
_Je charme tout_.

Aux cts de Mme d'Entragues marchait, en se retournant  chaque
minute vers la porte d'entre comme s'il guettait l'arrive de
quelqu'un, un cavalier d'un ge mr, et qui par une minutieuse
recherche de coquetterie cherchait  dissimuler une douzaine des
hivers qui avaient neig sur sa tte demi-chauve.

Il portait l'charpe rouge espagnole, et se dandinait en marchant avec
cette prcaution fanfaronne que les Trivelin et les Scaramouche
savaient si bien habiller de leurs bouffonneries, quand ils
reprsentaient un tranche-montagne espagnol.

Ce gentilhomme, dont les bottes de Cordoue taient creves de satin
rouge bouffant, avec des semelles creves aussi, par parenthse,
exhalait  chaque pas un mlange indescriptible de parfums que Marie
Touchet, sans paratre y prendre garde, chassait de temps  autre avec
son ventail de plumes.

L'hidalgo avait nom Castil. Il tait l'un des capitaines que le duc de
Feria, commandant la garnison espagnole de Paris, avait rpartis aux
portes de la capitale pour le service de son auguste matre Philippe
II; et pour obtenir quelques politesses quand ils allaient  Paris,
les Entragues recevaient chez eux cet officier-concierge espion aux
gages du roi d'Espagne.

A cette bienheureuse poque de haines politiques et religieuses, les
partis ne se gnaient point pour convier l'tranger  les aider contre
des compatriotes. La Ligue, tant, de fondation, rgnratrice et
conservatrice de la religion catholique, le trs-catholique roi
d'Espagne Philippe II, du fond de son noir Escurial, avait jug
l'occasion belle pour faire en France les affaires de la religion et
allumer chez nous, avec notre bois, de beaux auto-da-f pour lesquels,
chez lui, le fagot devenait rare  cause de la grande consommation.

Par la mme occasion, ce digne prince pensait  ses affaires
temporelles et cherchait le moyen de runir la couronne de France 
toutes celles qu'il possdait dj.

Il avait donc envoy avec un pieux empressement beaucoup de soldais et
peu d'argent  M. de Mayenne, pour l'aider  chasser de Paris et de
France cet abominable hrtique Henri IV, qui poussait l'audace
jusqu' vouloir rgner en France sans aller  la messe.

Et M. de Mayenne et toute la ligue avaient accept; et les Espagnols
occupaient Paris au grand scandale des gens de bien, et le moment
approchait o Philippe II, fatigu du rle d'invit, allait prendre le
rle du matre de la maison.

Il va sans dire que la garnison espagnole de Paris tait aguerrie,
vaillante, comme il convient aux descendants du Cid. La plupart
avaient combattu sous le grand-duc de Parme, illustre capitaine mort
l'anne prcdente. C'taient donc de braves soldats, mais ils taient
d'une galanterie opinitre dont les dames ligueuses commenaient
elles-mmes  se fatiguer. Je ne parle pas des maris ligueurs, ceux-l
en taient fatigus tout  fait; mais il faut bien souffrir un peu
pour la bonne cause.

Cette pauvre petite digression nous sera pardonne, puisqu'elle permet
de comprendre mieux le personnage singulier qui accompagnait Mme
d'Entragues dans le jardin, aprs un dner fort dlicat, qui,
pourtant, n'tait pas, comme on le verra bientt, le motif le plus
intressant de sa visite.

Mais derrire l'Espagnol et la chtelaine venait M. d'Entragues,
gentilhomme dj vieillissant, suivi, lui aussi, de deux pages
microscopiques.

Le successeur de Charles IX donnait le bras  une belle personne de
seize ans au plus, qui coutait avec distraction la phrasologie
paternelle. C'tait une fille brune, aux yeux d'un noir velout,
profonds, aux cheveux d'bne,  la bouche purpurine, aux narines
dilates comme celles des voluptueuses indiennes, son front large et
sa tte ronde recelaient encore plus d'ides qu'il ne jaillissait
d'clairs de ses yeux. Un fin duvet brun dessinait une ombre bistre
sur le tour de ses lvres frmissantes. Tout en elle respirait
l'ardeur et la force: et les riches proportions de son corsage et de
sa taille, la cambrure hardie de son pied, son bras rond et ferme,
l'attache solide de son col d'ivoire sur des paules larges et
charnues rvlaient la puissance d'une nature toujours prte  clater
sous le souffle  grand'peine contenu de son indomptable jeunesse.

Telle tait Henriette de Balzac d'Entragues, fille de Marie Touchet et
du seigneur qui avait par grand amour pous la matresse du roi de
France. Revenue la veille sous le toit paternel avec la succession de
la tante de Normandie, elle rendait compte  M. d'Entragues de
certains dtails sur lesquels il l'interrogeait. Mais le lecteur peut
croire qu'elle ne lui rpondait pas sur une foule d'autres qui
concernaient aussi son absence.

L'hidalgo don Jos Castil, dans sa voltige dhanche, se retournait
souvent pour lancer  cette belle fille en mme temps qu' la porte du
chteau une oeillade qui s'moussait parfois sur le pre Entragues;
car, nous l'avons dit, Mlle Henriette avait des distractions; le mot
n'est pas juste, c'est proccupations qu'il faudrait dire.

Elle aussi attendait quelqu'un, mais non pas du mme ct que
l'Espagnol, et elle voyait avec inquitude la direction que sa mre
imprimait  la promenade. Au bout des parterres on trouvait le parc; 
cent pas, dans le parc, le pavillon o logeait Henriette, et dont les
murs blancs s'apercevaient dj sous les pais marronniers. Or,
Henriette avait ses raisons pour que la socit ne s'installt point
du ct de ce pavillon  une pareille heure.

Cependant, Mme d'Entragues s'avanait toujours dans sa lente majest;
Henriette passait de l'inquitude au dpit. Par bonheur, le petit pied
de la mre s'embarrassa dans sa robe, et un faux pas s'ensuivit.
L'hidalgo et M. d'Entragues se prcipitrent de chaque ct pour
prter leur appui  cette divinit chancelante. Henriette profita du
moment pour s'crier:

--Vous tes lasse madame. Vite ... le pliant, page!

Le page au pliant lcha l'oiseau, l'oiseau s'envola sur une branche;
le page au coussin jeta son coussin sur le page au pliant, les chiens
croyant qu'on voulait jouer avec eux fondirent sur tout cela. Il y eut
une bagarre dsobligeante pour des matres de maison qui tiennent au
bel air et au crmonial.

Les pages furent tancs d'importance.

--Ils sont bien jeunes, dit l'hidalgo. Pourquoi si jeunes? Quelle
habitude singulire en certaines maisons franaises? Pourquoi ne pas
prendre plutt de robustes jeunes gens bons au service,  la guerre, 
tout?

Ce malencontreux _ tout_ fut accueilli par un fauve regard de Marie
Touchet, lequel ricocha sur Henriette et lui fit baisser la tte.

--Monsieur, rpliqua la mre, les maisons franaises dans lesquelles
il y a des demoiselles prfrent le service des pages enfants. J'eusse
cru qu'on pensait de mme en Espagne.

L'hidalgo comprit qu'il avait dit une sottise. Il s'apprtait  la
rparer, mais Marie Touchet changea aussitt la conversation. Elle
s'assit  l'ombre d'une grande futaie, prs de la fontaine. Sa fille
prit place auprs d'elle. M. d'Entragues offrit lui-mme un sige au
capitaine espagnol.

--Dites-nous, seor, quelques nouvelles de Paris, demanda Henriette,
satisfaite de la halte, et jetant un coup d'oeil furtif au pavillon
que sa mre ne pouvait plus voir.

--Toujours les mmes, seora, toujours de bons prparatifs contre le
Barnais, si jamais il revient. Mais il ne reviendra pas, nous sachant
l.

Cette rodomontade ne persuada pas M. d'Entragues.

--Il y est dj venu, dit-il, et vous y tiez, et c'tait du temps de
votre grand-duc de Parme, lequel, aujourd'hui, ne peut plus effrayer
personne. Moi, je ne crois pas qu'il se passe un mois avant le retour
du Barnais devant Paris.

--Si vous en savez plus long que nous, rpliqua l'Espagnol avec
curiosit, parlez, monsieur; sans doute vous tes bien renseign; car,
en effet, M. le comte d'Auvergne, votre beau-fils, est colonel-gnral
de l'infanterie des royalistes, et  la source des nouvelles.

--Monsieur mon fils, interrompit Marie Touchet, ne nous fait point
part des desseins de son parti; nous le voyons trs-peu; d'ailleurs il
nous sait trop fermes adversaires du Barnais, trop dvous  la
sainte Ligue et vieux amis de M. de Brissac, le nouveau gouverneur
donn  Paris par M. de Mayenne.

--M. de Brissac! Excellent choix pour nous Espagnols, dit le seigneur
Castil, que le nom de Brissac, prononc en cette circonstance, sembla
frapper d'une dfiance nouvelle. Ne me disiez-vous pas tout  l'heure,
madame, que le seigneur gouverneur est de vos amis?

--Excellent! dit M. d'Entragues.

--Vous le voyez souvent? demanda l'Espagnol.

--Non, malheureusement. Il est devenu bien rare depuis quelque temps.

L'hidalgo enregistra cet aveu.

--Il a tant d'affaires, maintenant, se hta de dire Mme d'Entragues,
qui ne voulait pas se laisser croire nglige. Mais absent ou prsent,
je suis sre qu'il nous porte une affection vive. Et j'y tiens, car
son amiti en vaut la peine.

--Assurment, dit l'Espagnol, le seigneur comte nous aide vaillamment,
c'est un franc ligueur. Mais quelle trange division dans les
familles! quel affreux exemple! ajouta sentencieusement l'hidalgo.
Voir M. le comte d'Auvergne arm contre sa mre!

Mme d'Entragues se pina les lvres. Un violent dpit de paratre
oppose  son fils, dont elle tait si vaine, combattait en elle la
crainte non moins grande de dplaire au parti rgnant.

M. d'Entragues intervint, pour carter de la desse ce nuage fcheux.

--Non, seor, dit-il, M. le comte d'Auvergne ne s'arme pas contre sa
mre. Fils et neveu de nos rois, il croit rester fidle  leur mmoire
en servant celui que le feu roi Henri III avait dsign pour son
successeur, car enfin c'est un fait; le feu roi a eu cette faiblesse 
ses derniers moments de nommer roi le roi de Navarre.

--En est-on bien sr? demanda l'hidalgo avec cet aplomb de l'ignorance
victorieuse qui conteste volontiers tout ce qui la gne.

--M. le comte d'Auvergne, mon fils, en a t tmoin, rpliqua Mme
d'Entragues.

Don Castil salua en matamore. Henriette voulant ramener un peu de
souplesse dans la conversation qui commenait  se tendre, ritra sa
question:

--Qu'y a-t-il de nouveau  Paris, sauf cette nomination de M. de
Brissac par M. de Mayenne?

Et elle ajouta:

--Excusez-moi, seor, j'arrive de voyage.

--Mademoiselle, rien de prcisment nouveau, sinon l'attente des
fameux tats gnraux qui vont s'assembler.

--Quels tats?

--Excusez cette petite fille, seor, dit Mme d'Entragues, nous nous
occupons si peu de politique entre nous. Ma fille, les tats gnraux
sont une runion des trois ordres de l'tat qui s'assemblent en des
circonstances difficiles pour dlibrer des mesures  prendre pour le
bien public. Il s'agit d'abord de repousser le Barnais, en quoi il y
aura majorit, je pense.

--Unanimit, dit le capitaine avec son assurance imperturbable.

--S'il y avait unanimit, fit observer Henriette, on n'et pas eu
besoin de convoquer les tats gnraux, ce me semble.

M. d'Entragues sourit  sa fille, pour la rcompenser de cette
rflexion judicieuse.

L'hidalgo riposta:

--D'ailleurs, ce n'est pas la nation franaise qui convoque les tats
gnraux, c'est le roi d'Espagne, notre gracieux matre.

--Ah! dit Henriette surprise, tandis que les deux Franais, son pre
et sa mre, baissaient honteusement la tte.

--Oui, seora; ce moyen vient de nous. Il peut seul mettre un terme 
vos discordes civiles. Les tats gnraux vont trancher le noeud
gordien, comme dit l'antiquit. S'il vous plat d'assister aux
sances, je vous ferai entrer.

--Qui verrai-je l?

--Mgr le duc de Feria, notre gnral; don Diego de Taxis, notre
ambassadeur; don....

--En fait de compatriotes? demanda Henriette avec enjouement.

--M. le duc de Mayenne, M. de Guise, rpliqua d'Entragues.

--Qui dlibreront  l'effet d'exclure Henri IV du trne de France?
demanda encore Henriette.

--Assurment.

--Mais ce ne sera pas tout que de dlibrer, il faudra excuter.

--Oh! cela nous regarde, poursuivit l'hidalgo; aussitt que la nation
franaise se sera prononce, nous nous emparerons de l'hrtique et
nous l'expulserons de France. Peut-tre le mettra-t-on  Madrid dans
la prison de Franois Ier. J'ai reu d'un mien cousin, alcade du
palais, l'avis que les ouvriers rparent cette prison.

--Cela va bien, monsieur, continua Henriette, cependant, sera-ce
facile de prendre l'hrtique?

--Oh! moins que rien, il court sans cesse par monts et par vaux.

--Alors, on et peut-tre d commencer par l, au lieu de le laisser
gagner tant de batailles sur les Espagnols.

--Ce n'est pas sur les Espagnols, seora, que le Barnais a gagn des
batailles, s'cria l'hidalgo rougissant, c'est sur les Franais.

Henriette se tut, avertie par un svre coup d'oeil de sa mre, et par
l'inquitude qui agitait M. d'Entragues sur son banc de gazon.

--Et, le Barnais exclu, reprit Marie Touchet en s'adressant tout haut
 sa fille comme pour lui faire leon, les tats nommeront un roi.

--Qui?

Cette nave et terrible question qui rsumait toute la guerre civile,
avait  peine retenti sous la vote de feuillage, qu'une voix
enfantine, celle d'un page annona pompeusement:

--M. le comte de Brissac!

Chacun se retourna. M. d'Entragues poussa une exclamation de joie et
Madame rougit lgrement, comme si l'aspect du nouvel interlocuteur
l'et frappe un peu plus loin que la paupire.

--M. de Brissac, le gouverneur de Paris! s'cria Entragues, en se
prcipitant au-devant de l'tranger, qui arrivait par le jardin.

--Encore quelqu'un! pensa Henriette, avec un regard plaintif au
pavillon des marronniers. L'heure s'approche o je devrais tre chez
moi!

Le comte aperut tout d'abord l'Espagnol et tressaillit.

--Quel heureux hasard amne M. le comte de Brissac chez ses anciens
amis tant ngligs? dit Mme d'Entragues.

--La trve, madame, qui laisse un peu respirer le pauvre gouverneur de
Paris, et pendant la paix on se dpche de faire ses civilits aux
dames.

En mme temps il la salua comme elle aimait  l'tre, c'est--dire
fort bas, et en lui baisant la main il lui serra sans doute
involontairement les doigts, car elle rougit au point de redevenir
presque belle.

L'hidalgo attendait gravement son tour. Il l'eut. Brissac ne
l'embrassa point, il est vrai, mais le reconnut, et lui pressant les
mains avec expansion:

--Notre brave alli, don Jos Castil, s'cria-t-il, un vaillant, un
Cid Campeador!

Tout en s'acquittant de ces devoirs de politesse, grce auxquels il
divisa l'attention des assistants, il remettait son chapeau et ses
gants  un grand laquais d'une tournure militaire, auquel il dit sans
affectation  l'oreille:

--L'Espagnol a des pistolets dans ses arons; prends-les sans tre vu
et tes-en les balles.

Le comte Charles de Coss-Brissac, homme de quarante-cinq ans, d'une
haute mine, tait un grand seigneur de race et de manires, enrag
ligueur, que les Parisiens adoraient parce qu'il les avait commands
contre le tyran Valois aux barricades, et les Parisiennes ligueuses
l'idoltraient parce qu'elles pouvaient avouer cette idole sans faire
mdire de leur patriotisme.

Il avait pour principe qu'on ne se fait jamais tort en clignant l'oeil
pour les dames; que les belles en sont flattes, les laides
transportes.

Il avait tir de cette conduite les plus grands avantages. Ses clins
d'oeil placs avec adresse lui rapportaient de gros intrts sans
qu'il et dbours onreusement. Parmi ses placements on pouvait
compter Mme d'Entragues,  laquelle, depuis quelque dix annes, il
payait trois ou quatre fois l'an un soupir et un serrement de doigts.
Mme d'Entragues, comme placement, offrait un certain avenir.

Brissac avait peut-tre pay de la mme monnaie Mme de Mayenne et Mme
de Montpensier. Cette dernire pourtant, selon la mauvaise chronique,
tait plus dure crancire et partant plus difficile sur les termes de
payement et la qualit des espces. Mais enfin, Brissac tait bien
avec toutes deux, puisqu'il venait d'tre nomm par leurs maris
gouverneur de Paris, c'est--dire gardien public de ces dames et de
leur ville capitale.

Le comte, depuis sa nomination, s'tait montr d'un zle si farouche
pour la ligue, que les gens clairvoyants l'eussent trouv trop vif
pour tre sincre. D'autant plus qu'il avait sign la trve avec le
Barnais, au risque de dplaire  ses commettants les ligueurs. Il
courait  ces moments-l des bruits sourds du mcontentement de M. de
Mayenne,  qui les Espagnols ne donnaient pas assez vite la couronne
de France; et comme le roi trs-catholique Philippe II savait  quoi
s'en tenir sur la destination de cette couronne, puisqu'il la
convoitait pour lui-mme, il avait vu avec inquitude le changement de
gouverneur opr par Mayenne, pris Brissac en soupon, et recommand 
ses espions ledit Brissac, qui, depuis la trve surtout, tait
surveill dans ses moindres dmarches avec cette habilet suprieure
des gens  qui l'on doit l'invention du saint-office et de la
trs-sainte Inquisition.

Brissac, fin comme un Gascon, c'est--dire comme deux Espagnols, avait
pntr ses allis. Crature de M. de Mayenne, mais crature dcide 
s'manciper dans le sens de ses sympathies et de son intrt, il ne
voulait plus tenir les cartes pour personne, et jouait dsormais  son
compte. Aussi droutait-il continuellement ses espions par des allures
d'une franchise irrprochable; sa correspondance n'avait pour ainsi
dire plus de cachets, sa maison pour ainsi dire plus de portes; il ne
sortait qu'accompagn, annonant toujours le but de chaque sortie,
parlait espagnol et pensait en franais. Il croyait pouvoir se flatter
d'avoir endormi Argus.

Le matin du prsent jour o il s'tait dcid  prendre un grand
parti, Brissac annona dans ses antichambres, remplies de monde, qu'il
suspendait dornavant ses audiences pour l'aprs-dner; que l'on tait
en trve, que chacun respirant, le gouverneur de Paris voulait
respirer aussi, que d'ailleurs MM. les Espagnols faisaient si bonne
garde que tout le monde pouvait dormir en paix. Et il conclut en
commandant ses chevaux pour la promenade.

Puis, s'adressant familirement au duc de Feria, le chef des
Espagnols, il lui proposa de le mener souper  une maison de campagne
o il avait certaine vieille amie. Il lui nomma tout bas Mme
d'Entragues.

Le duc refusa discrtement, avec mille civilits amicales. Et Brissac,
en arrivant  Ormesson, fut mortifi, mais non surpris d'apercevoir
l'hidalgo Castil, l'un des plus dlis espions de l'Espagne, qu'on lui
avait expdi pour savoir  quoi s'en tenir sur cette visite chez les
Entragues.

Mais comme il tait dcid  ne rien mnager pour assurer le succs de
son entreprise, il ne songea qu' assoupir les soupons de l'hidalgo
jusqu'au moment de l'excution. Il congdia donc son valet, avec la
consigne dont il s'aperut bien que Castil avait flair l'importance,
et, s'asseyant entre les deux dames de faon  ne point perdre de vue
le visage du capitaine:

--Que c'est beau, la campagne, dit-il. Beaux ombrages, belles eaux,
beauts partout!

Il dcocha un de ses clins d'oeil  Marie Touchet. C'tait l'appoint
du trimestre.

L'hidalgo, distrait par le chuchotement de Brissac  l'oreille de son
laquais, s'tait lev. Brissac se leva  son tour.

--Que dsirez-vous? lui demanda M. d'Entragues.

--J'avais pri tout bas mon valet de m'apporter  boire, et il ne
vient pas.

--J'y cours moi-mme, se hta de dire Henriette, qui bouillait
d'impatience et cherchait cent prtextes de fausser compagnie.

L'hidalgo se prcipita au-devant d'elle:

--C'est moi, dit-il, qui veux pargner cette peine  la seora.

--Quoi! monsieur, dit Brissac, vous me serviriez de page!

Ces mots arrteront le Cid, profondment humili.

--Asseyez-vous, Henriette; asseyez-vous, capitaine, interrompit
schement Marie Touchet. N'a-t-on pas ici des pages pour servir et un
sifflet pour appeler les pages?

Elle siffla majestueusement dans un sifflet de vermeil, comme une
chtelaine du treizime sicle.

Henriette vint se rasseoir avec dpit, l'Espagnol avec regret,
Entragues essayant d'chauffer la conversation avec ses htes, Mme
d'Entragues grondant les serviteurs tardifs, l'Espagnol rvant au
moyen de savoir ce qu'avait dit Brissac au laquais, Brissac songeant
au moyen de sortir sans traner aprs lui l'Espagnol, Henriette se
creusant la tte pour s'vader avant huit heures.

En attendant on buvait frais sans que l'imagination de personne et
rien trouv d'ingnieux.

Tout  coup deux pages sautillant, pour viter les lvriers qui
mordillaient leurs petites jambes, apparurent  l'entre du couvert et
annoncrent pompeusement:

--M. le comte d'Auvergne vient d'arriver au chteau.

--Mon fils! s'cria Marie Touchet mue de surprise.

--Le comte! balbutia M. d'Entragues, effray de voir l'effet produit
sur l'Espagnol par cette visite imprvue.

Celui-ci dvorait Brissac d'un regard ironiquement triomphant qui
signifiait:

--Te voil pris! tu avais donn ici rendez-vous  M. d'Auvergne. Je
m'y trouve. Comment vas-tu sortir de l?

Brissac le devina et se dit:

--Attends, imbcile; puisque tu prends ainsi le change, je vais te
faire voir du pays. Et j'ai trouv mon moyen.

Cependant, toute la maison tait en moi de cet vnement, Mme
d'Entragues n'entendait pas raillerie sur le crmonial. Ses gens
s'occupaient donc  recevoir M. d'Auvergne en prince.

Henriette faillit s'vanouir de rage  ce nouveau contre-temps; mais
il lui fallut surmonter tout cela pour accompagner Mme d'Entragues.

Celle-ci, pareille  une statue assise qui se dresserait sur son
sige, se leva pour aller  la rencontre de son fils. Le crmonial de
la maison de France veut que la reine aille aussi au-devant de son
fils roi.

L'Espagnol voyant Brissac immobile, le crut dconcert; il se
rapprocha donc hypocritement pour lui dire:

--Trouvez-vous convenable, monsieur, que nous demeurions dans la
socit du colonel gnral de l'infanterie royaliste?

--Ah! en temps de trve, rpliqua Brissac, jouant la navet.

--On pourrait mal penser de cette rencontre, ajouta l'hidalgo avec
insistance; et cependant vous semblez hsiter.

--J'hsite, j'hsite, parce que ce n'est pas poli en France de
s'enfuir lorsqu'il arrive quelqu'un.

Cette feinte rsistance avait dj plong l'Espagnol aux trois quarts
dans le pige.

--Monsieur, dit-il, en y tombant tout  fait, je vous adjure, au nom
de la Ligue, de ne pas vous compromettre en restant ici, car vous vous
compromettez.

--Vous avez peut-tre raison, rpliqua Brissac.

--Partez, monsieur, partez!

--Eh bien, soit! puisque vous le voulez absolument. Vous tes une
bonne tte, don Jos!

--Je cours faire prparer vos chevaux.

--Nos chevaux! vous m'accompagnerez, je suppose, don Jos?

L'admirable bonhomie de cette dernire invitation acheva l'Espagnol.
Il se figura que Brissac, aprs avoir voulu un tte--tte avec M.
d'Auvergne, voulait maintenant que nul ne ft tmoin de ce qui se
passerait entre M. d'Auvergne et sa famille. Complots, toujours
complots, qu'il tait rserv  don Jos Castil de djouer par la
force de son gnie.

Au lieu de rpondre, l'Espagnol appuya mystrieusement un doigt sur
ses lvres.

Le dsespoir de M. d'Entragues, au milieu de cette agitation, tait un
spectacle bien pitoyable. Que penserait la Ligue de la visite chez lui
d'un royaliste aussi suspect? Et cela, quand il sortait de dire 
Castil que M. d'Auvergne ne venait jamais  Ormesson! Brissac partait,
scandalis sans doute. Castil fronait le sourcil. Quel dsastre!

D'Entragues courut aprs les deux ligueurs pour leur faire mille
protestations de son innocence. Il s'abaissa jusqu' jurer  l'hidalgo
que la visite de M. d'Auvergne tait tout  fait imprvue.

--N'importe, dit Brissac, je ne puis me trouver avec lui sans
inconvenance. Il vient d'entrer dans le parterre; prenons une contre
alle, don Jos, pour qu'il soit dit que lui et moi nous ne nous
sommes pas mme salus. Vous tes tmoin, don Jos.

--Certes! rpliqua celui-ci.

Brissac pria d'Entragues d'offrir ses excuses aux dames qui
comprendraient cette brusque retraite, et aprs l'avoir salu en
affectant beaucoup de froideur, il le laissa dsol.

Castil alors dit  Brissac qui l'entranait:

--Nous ne sommes pas dupes de cet imprvu, n'est-ce pas, et tandis que
vous protesterez par votre dpart, je resterai, moi, pour qu'on ne
nous joue pas.

--Quoi! vous me laissez seul, dit Brissac avec les plus affectueux
serrements de main; mais c'est vous qui allez vous compromettre. Par
grce, venez.

--Moi, je ne risque rien, dit l'hidalgo, plus que jamais persuad
qu'il allait dcouvrir toute une conspiration royaliste.

M. de Brissac partit. L'Espagnol revint sur les pas de M. d'Entragues
et arriva juste  la rencontre du fils de Charles IX et de Marie
Touchet.

M. le comte d'Auvergne portait bien ses vingt ans et son titre de
btard royal. Il tait suffisamment humble et suffisamment insolent.
Sa mre lui avait appris  se prfrer  tout le monde, mme  elle.

Il entra dans le chteau comme un vainqueur, mais un vainqueur
ddaigneux, et saluant sa mre, qui lui faisait la rvrence.

--Bonjour, madame, dit-il; avouez que je suis un vnement ici. Ah!
c'est M. d'Entragues que j'aperois. En vrit, il rajeunit.
Serviteur, monsieur d'Entragues.

D'Entragues s'inclinait; le jeune homme aperut l'Espagnol.

--Don Jos Castil, capitaine au service de S. M. le roi d'Espagne, dit
Marie Touchet, pour se hter d'en finir avec cette dsagrable
prsentation.

Le comte toucha lgrement son chapeau, et demanda:

--Monsieur tait-il  Arques?

L'hidalgo grommela un non de mauvaise humeur et s'effaa derrire
d'Entragues. Ce dernier, prenant par la main Henriette, la mena en
face de son frre.

--Mademoiselle d'Entragues, dit-il, que vous ne connaissez point,
monsieur le comte, car vous l'avez vue une seule fois lorsqu'elle
tait enfant.

Le comte regarda cette belle fille qui le saluait comme un tranger.
Il la regarda avec une attention qui n'chappa point au pre et  la
mre.

--Mais, s'cria-t-il, je la connais, au contraire.

--Comment est-ce possible? demanda Marie Touchet.

--tait-elle ici hier?

Ce ton familier, presque mprisant, ne rvolta ni les Entragues ni la
jeune fille elle-mme, tant ils taient curieux de savoir la pense du
comte.

--Henriette est arrive seulement hier, rpliqua M. d'Entragues.

--Venant de?...

--De Normandie.

--Elle a pass  Pontoise?

--Oui.

--Elle tait accompagne de deux laquais?

--Oui.

--Et montait une haquene noire, boiteuse du pied hors montoir?

--Oui. Comment savez-vous cela?

--Attendez ... En sortant du bac elle s'est accroche par sa robe  un
piquet et a failli tomber.

--C'est vrai, dit Henriette surprise.

--Et en chancelant elle a montr une jambe trs-galante, ma foi.

Henriette rougit.

--Eh bien! monsieur, dit-elle avec un sourire.

--Eh bien! mademoiselle, vous pouvez vous flatter d'avoir une
chance!... cette demi-chute vous a procur une belle conqute!

--Ah! dirent  la fois le pre et la mre, en souriant aussi.

--Vous devez vous souvenir, continua le comte avec sa cynique
familiarit, d'avoir vu trois hommes sous une petite choppe, prs de
l, la cabane du passeur.

--Je ne sais, balbutia Henriette.

--Eh bien, je vous l'apprends. Savez-vous quels taient ces trois
hommes? moi, M. Fouquet la Varenne, qui continuait sa route vers
Mdan, et enfin ... ah! ceci est le bon, le roi!

--Le Barnais! s'cria Mme d'Entragues.

--Non, le roi, reprit M. d'Auvergne, le roi, qui a vu Mlle d'Entragues
et sa jambe, le roi qui a pouss des hlas! d'admiration, et qui est
amoureux fou de Mlle d'Entragues.

--Est-ce possible?... dit Marie Touchet, avec une rserve du meilleur
got.

--Quelle folie! balbutia Entragues, dont le coeur se mit  battre.

--C'est une folie peut-tre, mais qui allait avoir des suites, si le
roi n'et t appel par le passeur. Il s'est embarqu alors, en
gmissant de ne pouvoir suivre l'inconnue, et nous n'avons parl que
de cette figure brune et de cette jambe ronde jusqu' Pontoise, o
nous devions coucher. Diable emporte si je me doutais que ce ft une
jambe de famille!

Henriette tait rouge comme le feu. Son sein battait, une sorte de
vague ivresse montait  son cerveau. Elle, nagure si presse de
regagner son pavillon, s'assit alors prs de sa mre en minaudant
comme pour agacer son frre et le provoquer  de nouvelles
confidences.

--Le roi de Navarre a bon got, dit Marie Touchet.

--Le roi, reprit le comte d'Auvergne, oui, certes, il a bon got, car
Mlle d'Entragues est une petite merveille.

--Le roi sera bien surpris, dit le pre, quand il saura de vous que
cette inconnue est une fille de noblesse, soeur de son ami le comte
d'Auvergne; il le saura, car vous le lui direz certainement.

--Pourquoi faire? murmura Henriette en coquetant.

--Eh! mordieu! s'cria le jeune homme, je gage qu'il le sait dj, car
c'est lui qui m'a envoy ici aujourd'hui. Profitez de la trve,
m'a-t-il dit, et du voisinage, pour aller voir votre mre, afin qu'on
ne m'accuse pas de vous sparer d'elle.

--Il a dit cela, donc il ne savait rien, objecta Mme d'Entragues.

--Bah! il ne pouvait pas me dire: Allez annoncer  Mlle d'Entragues
que je la trouve belle, non pas qu'il se gne avec moi, mais enfin
c'est la charge de Fouquet la Varenne de faire ces commissions-l.

--Mais pour vous envoyer ici dans ce but ... de curiosit, comment le
roi, dit Mme d'Entragues, aurait-il su le nom de ma fille!

Le jeune homme sourit malicieusement en remarquant les progrs de
Marie Touchet qui, cinq minutes avant, ne pouvait appeler Henri que
_le Barnais_, et maintenant l'appelait </i>le roi</i>  la barbe de
l'Espagnol.

--Est-ce que la Varenne, rpliqua-t-il ne connat pas tous les jolis
minois de France? Ils sont tout rangs, tout tiquets dans sa
mmoire, et,  l'occasion, il en tire un du casier, comme un sommelier
tire un flacon de l'armoire.

--Il y a cependant des flacons sur table en ce moment, dit le pre
Entragues pour continuer la mtaphore, sans s'apercevoir de
l'inconvenance profonde d'un semblable entretien devant une jeune
fille.

--Ma foi, non. Le roi a trop peu russi prs de la marquise de
Guercheville, trop russi prs de Mme de Beauvilliers et il avait dj
bauch une autre passion. Mais cela m'a l'air de vouloir finir avant
d'avoir commenc.

--Qui donc? demanda Marie Touchet, aussi excite que son mari.

Henriette dvorait chaque parole.

--C'est une demoiselle de la maison d'Estres,  ce que je crois, on
l'appelle Gabrielle, c'est une blonde incomparable, dit-on; je ne la
connais pas.

--Eh bien? demanda le pre Entragues.

--Oh! des complications  n'en plus sortir. Une fille qui se rvolte
contre l'amour, un pre froce capable de tuer sa fille comme je ne
sais plus quel boucher de Rome: le roi se lassera s'il n'est dj las.
Il soupire gros, notre cher sire, mais pas longtemps; le moment serait
bien bon  prendre pour devenir....

--Quoi donc? s'crirent Marie Touchet avec une fausse dignit,
Entragues avec une fausse surprise, Henriette avec une fausse pudeur.

--Reine, sans doute, rpliqua ironiquement le cynique jeune homme,
aussitt que notre roi aura rompu son mariage avec la reine
Marguerite. Cela tient  un fil.

--Alors comme alors, murmura Entragues en s'agitant.

--Bah!  ce moment-la, le roi aura bien oubli sa belle inconnue, dit
Marie Touchet.

--En admettant qu'il y ait song jamais, ajouta Henriette rouge et
pensive.

Huit heures sonnrent lentement  Deuil. Le vent du soir apporta
chaque coup comme un avis pressant  l'oreille de la jeune fille, sans
la tirer de ses rves. Il fallut que sa mre, changeant de
conversation, s'crit:

--Huit heures!

Alors Henriette rveille fit un bond sur son sige.

Le pre et la mre venaient d'changer un regard qui signifiait:

--Renvoyons cette enfant pour causer plus librement avec le comte
d'Auvergne.

Quelque chose comme le craquement d'une branche au fond du parc, et le
hennissement d'un cheval du ct du pavillon des marronniers, troubla
le silence gnral, et Henriette se leva le sourcil fronc.

La nuit commenait  descendre sur les grands arbres; les personnages
assis sous le couvert ne se voyaient qu' peine. L'Espagnol, qui
pendant toute cette scne avait constamment cherch aux paroles un
sens mystrieux et essay de lire dans les triviales provocations du
comte d'Auvergne comme dans un chiffre diplomatique, se fatigua des
mille combinaisons qui s'entrechoquaient dans sa cervelle, et annona
son dpart,  cause, disait-il, de la fermeture des portes de Paris
qui avait lieu  neuf heures.

Mais son vritable motif, c'est qu'il voulait suivre Brissac, dont le
dpart si prompt commenait un peu tard  lui inspirer des soupons.

--Je le rattraperai, se dit l'Espagnol, c'est par-l qu'est le
complot.

Il prit donc cong, reconduit avec politesse par Entragues, mais sans
l'empressement que d'ordinaire le chtelain savait manifester  ses
confrres de la Ligue.

Ce refroidissement aprs tant de caresses parut maladroit  Marie
Touchet, qui ne put s'empcher de le dire tout bas  son mari.

--Il ne serait pas hospitalier, rpliqua Entragues, de faire tant
d'amiti  un ligueur en prsence d'un royaliste. Le capitaine est
Espagnol, c'est vrai, mais aprs tout M. le comte d'Auvergne est fils
de roi, et votre fils.

L-dessus, Entragues se hta d'en finir avec Castil, qui ne demandait
pas mieux.

Henriette se glissa dans l'ombre et partit sans dire bonsoir 
personne, car elle se promettait de revenir bien vite.

Mme d'Entragues, demeure seule avec le comte d'Auvergne, se prparait
 le faire bien parler, quand un page accourant, annona qu'un
gentilhomme, venu en toute hte de Mdan, voulait parler  madame.

--Son nom? demanda la chtelaine.

--La Rame.

--Qu'il attende.

--Ne vous gnez pas, madame, dit le comte d'Auvergne, recevez-le.

--Il dit tre porteur de nouvelles, ajouta le page.

--Bien importantes, madame, s'cria la Rame qui avait suivi le page 
quelques pas et contenait  peine son impatience.

--Venez donc, monsieur de la Rame, dit Mme d'Entragues avec
inquitude, venez, puisque M. le comte d'Auvergne le permet....




X


D'UN MUR MAL JOINT ET D'UNE FENTRE MAL CLOSE.


La Rame, en se prsentant, n'avait plus sa bonne mine. Le voyage un
peu rapide, les suites de son exaltation de la journe, l'incubation
d'une mauvaise pense avaient reflt une teinte sinistre sur son
visage.

La dame d'Entragues, qui brlait de se trouver seule avec lui, n'osa
cependant pas le prendre  part tout de suite. Elle fut aide en cela
par l'intelligence du jeune homme ou plutt par sa mchancet.

En effet, sachant qu'il tait en prsence du comte d'Auvergne, un
royaliste, la Rame dbuta ainsi:

--Je vous apporte, madame, une fcheuse nouvelle de la guerre.

--Comment, de la guerre? dit M. d'Entragues, qui revenait de conduire
l'Espagnol. Est-ce que nous sommes en guerre, monsieur la Rame?

Puis, se tournant vers le comte d'Auvergne, il lui expliqua ce
qu'tait la Rame, le fils d'un voisin de terres.

--Nous sommes en paix, ou plutt nous y devrions tre, monsieur,
rpliqua le jeune homme; mais c'est seulement en paroles ou sur le
papier. De fait, nous sommes en guerre, attendu qu'aujourd'hui mme
les soldats du Barnais....

--Du roi! dit M. d'Entragues, inquiet d'un froncement de sourcils du
comte d'Auvergne.

--Des soldats, continua la Rame avec une volubilit qui tmoignait de
sa colre, ont forc l'entre de notre maison, pill les vivres et
provisions, et enfin incendi.

--Incendi! s'cria Mme d'Entragues.

--Votre grange, madame, o tait rentre toute la rcolte de cette
anne pour votre consommation de chasse.

Mme d'Entragues se tut sur un signe de son mari; mais ce silence de
tous deux tait loquent; il demandait l'avis de M. d'Auvergne.

Celui-ci, sans avoir perdu un moment le froid sarcasme de son sourire:

--Quels soldats ont fait cela? dit-il.

--Ceux qu'on nomme les gardes.

--Ah! les gardes. Eh bien, mais il y a dans la convention de la trve
un article....

La Rame rpondant au sarcasme par le sarcasme:

--Dans notre pays, rpondit-il, c'est avec le papier de cet article
que les soldats mettent le feu aux granges.

--Vous tes-vous plaint  un chef? dit le comte d'Auvergne.

--Oui, certes, monsieur.

--Eh bien? demanda M. d'Entragues.

--On m'a propos de me faire pendre.

Le comte d'Auvergne partit d'un clat de rire si bruyant qu'il
enflamma de fureur les yeux de la Rame.

--M. le comte est bon royaliste, murmura-t-il en serrant les dents et
les poings.

Marie Touchet parut bien un peu scandalise de cette joie du fils de
Charles IX; mais M. d'Entragues, perplexe entre la colre du
propritaire et la complaisance du courtisan, souriait d'un ct et
menaait de l'autre, comme un masque de Chrms.

--Je parie qu'il s'est adress  Crillon! ajouta M. d'Auvergne en se
tenant les ctes.

--Prcisment, dit la Rame, et c'tait une grande sottise de ma part,
je l'ai prouv. Aussi ne me plaindrai-je plus, je me ferai justice
moi-mme.

--Vous serez cartel, mon pauvre garon, dit le comte d'Auvergne en
se remettant  rire. Ma foi, cela vous regarde.

Et avec son habilet ordinaire, quand la conversation devenait
compromettante, il tourna les talons en prenant le bras de M.
d'Entragues, tout consol de sa paille brle, par l'espoir de
reprendre avec son beau-fils une autre conversation.

La Rame demeura seul avec la chtelaine. Celle-ci baissait la tte.
Elle sentait l'affront, elle sentait les frmissements de la Rame.
Cependant elle n'osait point s'irriter en prsence de cette raillerie
du comte d'Auvergne.

--Prenez-en votre parti, dit-elle au jeune homme Aprs tout, le mal
est rparable.

La Rame baissant la voix:

--C'est vrai, madame. On peut teindre un feu. Il s'teint souvent de
soi. Mais un secret qui court et qui dvore l'honneur d'une famille,
comment l'teindre?

--Que voulez-vous dire? s'cria Marie Touchet avec un mouvement
d'effroi.

--L'incendie de la grange est le moindre do nos malheurs, et ce n'est
pas le motif de ma visite si rapide; vous vous souvenez, madame, que
vos terres en Vexin sont contigus aux ntres; que mon pre n'est pas
un indiffrent pour M. d'Entragues, et que j'ai t lev, pour ainsi
dire, avec vos filles.

--Sans doute, je m'en souviens.

--Pour l'une d'elles, pour l'ane, pour Mlle Henriette enfin, j'ai
pris, vous ne l'ignorez pas, une amiti si vive....

Marie Touchet fit un geste d'impatience.

--Vous m'y avez autoris, dit aussitt la Rame, le jour o vous
adressant  moi comme  un de vos proches, vous avez bien voulu me
confier que la cadette, Mlle Marie, une enfant! risquait d'tre
compromise par lgret, ayant donn  l'un de vos pages, une
bague.... Oh! Dieu m'est tmoin que je ne m'alarmais pas comme vous;
elle avait douze ans  peine, et j'appelais cette faute une tourderie
sans consquence; mais comme vous ftes appel  mon dvouement....

--Oui, je sais tout cela, dit prcipitamment la chtelaine. Vous avez
repris et rapport cette bague. C'est un immense service que je saurai
reconnatre comme il convient.

--Je l'espre, madame, dit la Rame en tremblant, car j'ai compromis
mon salut ternel pour venger votre honneur: j'ai tu un homme, et,
depuis ce jour, bien des choses m'ont t rvles que j'ignorais.

--Comment? fit Marie Touchet inquite.

--Oui, madame, je croyais que l'homme une fois mort, on ne le revoit
plus, que le secret une fois enseveli ne ressuscite jamais. Eh bien,
je me trompais: le visage ple et morne du gentilhomme huguenot
reparat incessamment  mes yeux, lumineux dans les tnbres, livide
et mat dans la lumire. Quant au secret, nous ne sommes plus seuls 
le savoir vous et moi; car, tantt, dans le camp des gardes du
Barnais, o je m'tais rendu pour faire punir les voleurs et les
incendiaires ... Ces gardes!... je voudrais les voir tous dtruits,
peut-tre parmi tant de fantmes ne reconnatrais-je plus celui du
huguenot; eh bien, madame, dans le camp des gardes, un jeune homme
s'est oppos  moi et m'a dit  l'oreille notre secret si chrement
acquis, notre secret de famille....

--Il vous a dit?

--Aumale ... la haie d'pines ... le gentilhomme assassin!

--Et ... la bague?

--La bague aussi, avec ses armoiries.

--Malheur!... qui donc est ce jeune homme.

--Je ne sais pas son nom, mais je n'oublierai jamais sa figure, et
quelque chose me dit que je le retrouverai.

--Il le faudra, dit Marie Touchet d'une voix sombre.

--Maintenant, madame, de qui peut-il avoir appris ce que nous deux
seul croyions savoir? Cherchons dans votre famille. Mlle Marie a
peut-tre connu la vrit?

--Jamais. Marie est dans un couvent. Destine  faire profession, elle
n'a plus besoin de s'intresser aux choses de ce monde. D'ailleurs,
c'est une enfant qui ne se souvient plus.

--Elle a peut-tre confi ses chagrins  sa soeur Henriette.

Mme d'Entragues avec une assurance trange:

--Non, dit-elle, non, ce n'est pas Marie; et si c'est Henriette, il
faudrait donc qu'elle et trouv un confident bien sr, bien intime.

La Rame sembla comprendre, car son visage prit une expression de
menace effrayante.

Mme d'Entragues se hta de dire alors:

--Nous causerions mal de ce sujet en un pareil moment. M. le comte
d'Auvergne passe ici la soire, la nuit peut-tre. Demeurez au
chteau, et nous trouverons une occasion de renouer cet entretien.

La Rame, profondment rveur, coutait  peine ces paroles. Il ne
remarquait pas non plus avec quelle insistance Marie Touchet
l'loignait. Elle, plus clairvoyante ou moins distraite, observa cet
air pensif et le prit pour un muet reproche.

Apparemment, crut-elle dangereux de laisser partir la Rame sur une
mauvaise impression, car elle lui toucha lgrement le bras et lui
dit:

--A propos, comment va monsieur votre pre?

--Toujours moins bien. Sa blessure est mal soigne. Nous n'avons pas
de mdecin et la chaleur de cette saison est bien mauvaise pour les
plaies.

--Je ne vous prie pas de souper avec nous, dit Marie Touchet aprs
cette rparation de politesse, M. le comte d'Auvergne n'aime pas les
nouveaux visages, et d'ailleurs vous vous tes montr  lui un peu
trop ligueur.

--Vous plat-il que je m'en retourne  Mdan? dit froidement la Rame.

--Oh! je ne dis pas cela.

--Ne vous gnez point, continua le jeune homme avec une amertume
courageusement dguise. Mon cheval est un peu las, mais j'en prendrai
un frais ici. Je ne voudrais pas que M. le comte d'Auvergne ft
attrist par mon visage funbre. Seulement, avant de partir, je vous
demanderai la grce de saluer Mlle Henriette, que je n'ai pas vue
depuis si longtemps, et qui doit tre bien embellie.

Il y avait au fond de toutes ces paroles prononces par une bouche
calme quelque chose de sinistre comme le silence qui prcde les
temptes.

Mme d'Entragues ne trouva pas que ce ft acheter bien cher le dpart
d'un hte gnant.

--Voir Henriette, dit-elle, mais c'est trop juste. Elle tait l il
n'y a qu'un instant. Je crois qu'elle s'est retire chez elle, vous
savez le chemin du pavillon, je crois? Allez-y donc et heurtez  la
porte, Henriette vous fera ouvrir ou descendra dans le parc. Je vous
laisse pour retrouver mon fils.

La Rame s'inclina presque joyeux. Il avait la permission d'aller voir
Henriette. Mme d'Entragues partit satisfaite de son ct, car elle
redoutait encore plus la complicit de la Rame que celle de tout
autre. La Rame pour elle n'tait plus seulement un confident, c'tait
un crancier envers lequel, dans un moment de dtresse, elle avait
contract une dette qu'il lui tait impossible de payer.

--Qui sait, se dit-elle en rejoignant son fils et son mari, si ce la
Rame ne me parle pas de son fantme et de la rsurrection de notre
secret pour m'effrayer et me pousser  lui accorder Henriette. Mais 
prsent le pril est loin. Marie absente ne peut donner d'explication.
Henriette ne se trahira pas elle-mme et saura se dfaire seule de ce
fatigant la Rame.

Elle marchait toujours, en rvant ainsi.

--videmment, poursuivit-elle dans sa mditation, c'est la Rame qui
me tend ce pige. Ce jeune homme qui l'aurait tant effray au camp des
gardes est un personnage d'invention; j'ai accus Marie, une enfant
sans consquence, pour justifier Henriette, ma fille favorite, mon
ane, qu'il faut tablir la premire. Mais si Urbain avant sa mort
avait tout cont  ce jeune homme, ce n'est pas le nom de Marie qu'il
aurait prononc. Donc, la Rame croit me duper, et il est ma dupe. Ou
bien, serait-ce Henriette qui aurait confi notre fable  quelqu'un, 
ce jeune homme mystrieux ... mais quand? comment? dans quel intrt?
sous quelle influence?

Mme d'Entragues se heurtait l, comme tous les gens de ruse et
d'intrigue,  un cueil inconnu. Elle ne pouvait savoir le motif si
simple qui avait forc les fausses confidences de la jeune fille.
Cette ignorance la rassura pleinement. Elle rentra dans sa scurit.
Le rveil devait tre douloureux.

A peine et-elle rejoint M. d'Entragues et le comte d'Auvergne, que
toutes ses visions lugubres se dissiprent. Elle trouva les deux
courtisans occups  tresser la chane fleurie de leur dshonneur. On
se mit  discuter  trois les chances de succs, les chances de
revers; on analysa les beauts, les dfauts; on parla du pass, de la
fameuse poque de la gloire de la famille; on repassa les vers de
Desportes et les vers de Charles IX.

Que ne devait-on pas attendre d'un prince nouveau, un peu avare
encore, c'est vrai, mais dont le coeur ouvrirait la bourse!

Le roi, s'il abjurait, avait des chances. S'il restait huguenot, il ne
finirait pas moins par se faire une trs-grande position en France
avec son pe. S'il ne devenait pas roi, il serait toujours un hros,
soutenu par l'Angleterre et l'immense parti des rforms. Son avenir
ne pouvait dcrotre. Sa maison serait toujours un palais, si elle
n'tait mme une cour. Quel danger y avait-il  suivre la fortune d'un
pareil prince? Le pis aller, c'tait un bon mariage et la royaut de
Navarre, aprs l'exclusion de la reine Marguerite.

Tant de rves btis sur l'empreinte que le petit pied d'une jeune
fille avait laisse en un peu de sable!

Les trois convives souprent gaiement. Ils parlaient de ces normits
 mots couverts comme des bandits parlent l'argot. On eut la pudeur
des termes, pour ne point scandaliser les laquais, ou plutt pour ne
pas compromettre de si beaux projets en les vulgarisant.

Quant  l'objet de la combinaison, il n'tait pas l; inutile de la
mnager. Henriette venait de se faire excuser prs de sa mre de ne
pas paratre au souper. Fatigue, disait-elle, elle prfrait se
reposer seule dans sa chambre; elle avait mme congdi sa camriste.
Marie Touchet la crut en conversation avec la Rame, elle se garda
bien d'insister. Le comte d'Auvergne ne se plaignait pas de la libert
qui rsultait de cette absence. Il en profita de toutes les manires,
car, aprs avoir mis  sac le buffet et la cave, il lana quelques
attaques contre la caisse maternelle.

C'tait un grand vaurien bien dangereux que ce faux prince. Combien de
fois n'et-il pas t pendu dans sa vie, si son pre se ft appel
Touchet ou mme Entragues! Il commenait de bonne heure, par le plus
hont cynisme, cette carrire de petits vols, de sordides
coquineries, qui ne s'levrent jamais assez haut pour lui mriter au
moins la royaut des brigands.

Aprs avoir adroitement parl de la faveur dont il jouissait prs de
Henri IV, il raconta quelques traits de la pnurie qui empchait cette
faveur d'tre lucrative.

Il avait de l'esprit et la facilit de tout dire. Il divertit d'abord
ses htes, et aprs les avoir fait rire, comme il avait su les
intresser pour eux-mmes, il jugea que sa cause tait gagne.

En effet, Mme d'Entragues fit un signe  son mari, et le complaisant
beau-pre offrit le plus gracieusement du monde, comme il convient
qu'on offre  un prince, deux cents pistoles de celles qu'il empilait
avec force soupirs dans son bahut d'bne, prsent de Charles IX.

Le comte accepta, se remit  boire, et on renvoya dcidment les
laquais et les pages pour causer  coeur franc et  lvres ouvertes.

M. d'Auvergne redit, avec des commentaires nouveaux, l'impression que
la vue d'Henriette avait produite sur le roi. Il sacrifia en trois ou
quatre pigrammes la blonde fille de M. d'Estres  la brune enfant
des d'Entragues. Il cita des prdictions, vieux hochets de famille qui
pronostiquaient la royaut  quelque branche de sa maison. Pour lui,
dj ivre, plus de difficults, plus de retards. La premire personne
qui entrerait au chteau serait en n'en pas douter Henri IV venant
demander Henriette  ses parents.

Dj M. d'Auvergne appelait le roi beau-frre et M. d'Entragues lui
et dit: Touchez l, mon gendre.

Une demi-heure  peu prs s'coula dans cette charmante intimit.
L'tablissement de la soeur Henriette se construisait  vue d'oeil.

Tout  coup, lorsque Mme d'Entragues savourait avec le plus de
scurit les poisons de ce tentateur, un bruit singulier sur la vitre
de la grand'porte appela son attention de ce ct.

Elle seule avait le visage tourn vers cette porte,  laquelle
Entragues et le comte se trouvaient adosss. La nuit au dehors tait
d'autant plus noire que la salle tait plus claire.

Quelque chose de ple, rehauss de deux points de feu, vint se coller
sur la vitre, et Mme d'Entragues reconnut le visage de la Rame
dcompos par une expression qu'elle ne lui avait pas encore vue.

Auprs de cette effrayante figure, un doigt inquiet rptait
incessamment le signe qui appelle. Et quand on songe  l'imprieuse
familiarit de ce signe,  son inconvenance eu gard  la dame
chtelaine, on comprendra combien fut tonne et pouvante  la fois
Marie Touchet qui, malgr sa majest rvolte, voyait toujours
derrire la vitre ce doigt maudit qui lui disait: Venez!

En proie  des craintes que l'vnement ne devait que trop justifier,
elle se leva, sans mme avoir attir l'attention des deux hommes, qui
en ce moment unissaient leurs coeurs et leurs verres; elle obit au
geste de la Rame et sortit dans le jardin.

--Qu'y a-t-il encore, demanda-t-elle avec hauteur, tes-vous fou,
monsieur?

--Peut-tre madame, car je ne sens plus que ma tte m'appartienne.

--Que voulez-vous de moi?

--Suivez-moi, je vous prie.

La Rame frissonnait, ses mains glaces avaient saisi les mains de Mme
d'Entragues.

--O me menez-vous? dit-elle srieusement effraye de cette voix
rauque, de ce regard effar.

--Au pavillon de Mlle Henriette.

Mme d'Entragues tressaillit sans savoir pourquoi.

--Qu'y verrai-je, monsieur?

--Je ne sais si vous verrez, mais vous entendrez, , coup sr.

--Expliquez-vous!

--Et d'abord, madame, savez-vous si Mlle Henriette n'attendait pas
quelque visite ce soir?

--Aucune, que j'aie autorise du moins.

--Alors, venez, il le faut.

La Rame appuya sur son bras le bras tremblant de Mme d'Entragues, et
la guida plus vite que le crmonial ne l'et permis, vers l'extrmit
du parc,  l'endroit o s'levait le pavillon sous les marronniers.

--La porte est ferme, dit-il alors tout bas, el j'allais frapper tout
 l'heure, lorsqu'il m'a sembl entendre l-haut des voix par une
fentre maladroitement ouverte.

--Comment des voix, puisque Henriette est seule?

La Rame sans rpondre leva le bras vers le btiment d'o
s'chappaient voils, il est vrai, et inintelligibles, mais
parfaitement reconnaissables, les accents d'une voix qui n'tait pas
celle de la jeune fille.

Marie Touchet entendit. Bientt la voix de Mlle d'Entragues rpondit 
l'autre, et les deux voix se mlrent dans un duo des plus vifs qui
n'annonait rien d'harmonieux.

--Il y a un homme l-haut, murmura la mre  l'oreille de la Rame.

--Oui, fit celui-ci de la tte.

--Comment un homme se serait-il introduit chez Henriette?

La Rame amena Mme d'Entragues prs du mur de clture, au travers
duquel, grce  une crevasse, il lui montra dans les orties et le
taillis de marronniers, de l'autre ct, un cheval qui broutait
tranquillement en attendant son matre.

--Je vais appeler ma fille, dit Marie Touchet.

--Elle fera vader l'homme par la fentre, dit la Rame; avez-vous une
clef de la porte du bas?

--Assurment, et je vais la chercher.

La Rame l'arrta.

--Ils auront tir les verrous peut-tre, et le bruit que vous ferez
pour branler cette porte, les avertira.

--Que faire alors!

--Ce pavillon a-t-il deux issues?

--Non,  moins que vous n'appeliez issue la fentre qui donne sur les
champs.

--C'en est une. Puisqu'on entre par l chez Mlle Henriette, on en peut
  sortir par l.

--Eh bien! je n'en connais pas d'autre.

--Madame, vous allez heurter  la porte en bas. En reconnaissant votre
voix, Mlle Henriette ne pourra manquer de vous ouvrir.

--Mais la fentre?

--Je me charge de la garder, dit la Rame, et je rponds que nul ne
s'chappera de ce ct; frappez, madame.

Aussitt il disparut  travers les arbres.




XI


OR ET PLOMB

Ce cheval qui broutait derrire le mur avait pour matre Esprance,
qui, arriv au moment mme o huit heures sonnaient  Deuil, s'tait
mis tout joyeux  reconnatre la place.

Les amants sont d'excellents topographes, Henriette avait dcrit
parfaitement son pavillon et tous les alentours. Esprance reconnut
sans effort les indications de sa matresse. Comme il avait tourn
autour du chteau, vitant les chemins trop frays, la ligne des murs
lui servit de guide, et le mena tout naturellement au pavillon, qui
formait l'un des angles.

Nous l'avons dit, l'ombre descendait sous les feuilles touffues.
Esprance promena un long regard autour de lui, ne vit que des paysans
cheminant bien loin vers leurs chaumires, et sauta en bas de son
cheval.

La pauvre bte attendait ce moment avec impatience. Elle se mourait de
faim et de soif; un ruisseau jaillissant pour ainsi dire sous ses
pieds poudreux, de longues tiges d'herbe et de jeunes pousses qui
s'offraient avec complaisance, indemnisrent l'animal.

Il plongea ses naseaux fumants dans l'eau frache, et tout fut oubli,
la chaleur du jour, la course force, l'peron injuste.

Esprance, aprs s'tre assur que le licol tait bon et d'une
longueur suffisante pour laisser une heure de libre pture  son
cheval, s'occupa de son escalade. La tche n'tait pas difficile et le
moment tait bien choisi.

Personne aux environs; personne, il est vrai, au balcon pour
l'attendre, mais  quoi bon? Henriette guettait peut-tre derrire les
rideaux. Le principal tait que la fentre ft ouverte. Or, on voyait
les deux battants ouverts.

Poser un pied sur la selle du cheval, s'accrocher des mains  une
branche de marronnier, lancer son autre pied sur une autre branche,
tout cela fut l'affaire de quatre secondes et s'accomplit d'un seul
lan.

Il y eut bien un craquement dans le marronnier; il y eut bien quelques
gratignures  l'habit et  la peau, mais qu'importe? Est-ce que la
peau ne repousse pas, et la branche aussi? Les vieux marronniers ont
tant de sve, et les jeunes gens, donc!

Une fois sur le balcon, Esprance regarda dans la chambre avec
circonspection. Elle tait vide.

Il s'y glissa pour ne pas rester en vue du dehors. Cette chambre,
tapisse de vieux damas vert, lui parut vaste et sombre. Un ple-mle
d'oiseaux effarouchs se culbutant dans une grande volire fit peur
d'abord  Esprance et puis le fit sourire. Il entendit son cheval qui
hennissait comme pour le rappeler et lui dire adieu.

Le jeune homme, se voyant seul, passa en revue tout ce qui s'offrait 
ses regards. Cette chambre n'avait qu'une fentre, celle-l mme par
laquelle Esprance tait entr, et qui donnait sur le balcon. Ce
n'tait pas la chambre  coucher d'Henriette, car le lit se trouvait
dans un grand cabinet  gauche, clair par une petite fentre sur le
parc, avec des barreaux de fer entrelacs.

La chambre d'une femme aime! Ce n'est pas un spectacle qui laisse
froid et sans palpitation un coeur de vingt ans. Les rideaux ont
retenu son souffle; le tapis, ses pieds nus l'ont foul. Chaque usage
en est potis par l'amour, chaque muet dtail devient loquent. Elle
prsente, il n'y a qu'elle; absente, elle s'y trouve cent fois.

Esprance contemplait cet appartement avec une sorte d'attendrissement
vague. Dj, pour lui, Henriette ne reprsentait plus l'adorable
matresse, que notre orgueil d'amant divinise jusque dans sa chute qui
est notre ouvrage. Les paroles de Crillon, retentissant encore  son
oreille, enlevaient  Henriette son prestige le plus beau. Esprance
l'accusait mentalement, non plus de faiblesse, mais de mensonge: la
dsirait-il? c'est possible; l'aimait-il encore? c'est douteux;
l'aimait-il moins? c'est sr.

Cependant il subissait l'irrsistible influence de cette retraite
silencieuse, dserte. Au lieu de la libert des bois et des plaines,
qui fait deux amants gaux, puisque l le ciel est commun  tous deux,
et qu'ils sont les htes de Dieu seul, Esprance se voyait emprisonn
pour ainsi dire sous le toit de sa matresse, entour d'objets
inconnus qui l'accueillaient en tranger. Aussi les oiseaux,
effarouchs par sa prsence, le parquet, criant aigrement sous son
pied, le rideau, rebelle  sa main, lui parurent-ils de mauvaise
humeur. Il se trouva trange dans le miroir de la jeune tille, et se
figura que, s'il voulait s'asseoir, le sige le repousserait.

L-bas, pensa Esprance devenu triste, la fort se faisait belle pour
nous appeler; je voyais poindre des violettes dans la mousse, 
l'endroit o je conduisais Henriette, et les oiseaux, loin de
s'enfuir, venaient au-dessus de nous se jouer sur les branches.
J'avais fait amiti, dans certaine clairire, avec un chardonneret qui
nous rendait exactement visite et amenait des camarades musiciens pour
nous offrir le concert. Est-ce donc parce que l-bas il y avait la foi
et qu'ici c'est le doute? est-ce parce qu'ici j'apporte la dfiance et
que l-bas on apportait l'amour?

Il en tait  soupirer, quand un verrou se ferma  l'tage infrieur.
Un petit pas rapide retentit dans l'escalier. Esprance sentit tout
son courage l'abandonner. Le pas d'une matresse qui accourt veille
toujours un cho dans notre coeur.

Il avait dj oubli Crillon, les reproches et l'exorde de son
interrogatoire prpar. Cach par prudence derrire les plis du
rideau, car il faut tout prvoir, et Henriette pouvait n'tre pas
seule, Esprance, quand il vit entrer la jeune fille, sans gardiens et
sans servante, sortit prcipitamment de sa cachette, l'oeil amoureux,
les bras ouverts.

--Ah! vous voil, dit-elle d'un ton si trangement sec et d'un air si
distrait que le jeune homme en fut glac malgr lui.

Mais nous savons qu'il ne pouvait croire le mal, et que chez lui tout
nuage s'vaporait au souffle seul de la vie.

--Qu'avez-vous? dit-il  sa matresse; tes-vous poursuivie, avez-vous
peur?

Elle ne rpondit pas. Elle tournait et retournait la tte avec plus
d'embarras que d'effroi.

--Si vous voulez, ajouta-t-il, je vais redescendre par le balcon, et
je remonterai quand vous serez tout  fait rassure.

En disant ces mots, il joignait l'action aux paroles et gagnait la
fentre.

Elle l'arrta.

--Non, dit-elle, plus tard; puisque vous tes l, profitons de ce
moment pour causer.

Ce _puisque vous tes l_ fit dresser l'oreille  Esprance. La phrase
lui parut illogique sinon discourtoise; cependant sa provision de
complaisance et de candeur n'tait pas encore puise. Il prit le
change et rpondit:

--Oui, chre belle, causons.

Et il entoura Henriette de ses bras.

Elle fit, pour se dgager, un mouvement si adroit et si rapide, qu'il
ne le sentit qu'en la voyant s'asseoir  deux pas de lui, sur une
chaise.

Il dtacha son pe, la posa sur un meuble prs du balcon, et
s'agenouilla prs d'Henriette, accoude sur le bras de sa chaise.
Alors il attacha sur la jeune fille son regard profond dans lequel se
refltait toute son me. L'image tait parfaite, le miroir sans prix.
Henriette, si elle et regard cette noble et adorable figure, cette
bouche pensive  la fois et souriante, n'et pas rsist au dsir d'y
coller ses lvres; mais elle aussi rvait et ne regardait pas.

--Il me semble, dit Esprance avec douceur, que vous me payez mal mon
voyage, Henriette, et la fatigue, et la soif, et tout l'ennui que j'ai
eu de vous perdre ces trois jours passs. Au moins ai-je donn tout 
l'heure  mon brave cheval de l'eau frache, de l'herbe tendre et mes
caresses. A dfaut du picotin, il s'est dclar satisfait. Mais vous,
mchante, vous ne me donnez rien.

Henriette poussa un soupir.

--Gageons que je suis meilleur que vous, continua Esprance, et que je
n'ai rien oubli de ce qui peut vous plaire, ou du moins vous
distraire. Vous ne vous souvenez peut-tre plus qu'il y a dix jours,
en Normandie, au bord de notre petite fontaine Eau claire, quand vous
rouliez des gouttes d'eau sur des feuilles de noisetier, vous me ftes
admirer ces diamants, et me dites qu'ils ressemblaient  ceux de votre
mre. Alors je versai ces gouttes brillantes sur vos beaux cheveux
noirs, et elles tombrent au bord de votre charmante oreille rouge, o
je les bus, tout diamants qu'elles taient.

--Eh bien? dit Henriette.

--Eh bien, j'avais feint seulement de les boire. Le feu de mon baiser
les a durcies. Je vous les rends assez solides pour demeurer  vos
oreilles.

Il lui offrit les diamants que Crillon avait tant regretts. Ils
eurent le bonheur de lui plaire, et elle leur adressa un regard moins
terne qu' Esprance.

--Vous tes bon, dit-elle.

--Ah! vous en convenez, s'cria ce brave coeur avec une gaiet si
franche que pour toute autre femme elle et t irrsistible. Voyons,
dridez-vous, et ne me faites pas voir une Henriette que je ne connais
pas,  la place de cette charmante matresse tant aime.

Elle se leva presque  ce mot, et repoussant l'crin, toujours ouvert
sur ses genoux:

--Il faut que je vous parle, dit-elle du mme ton glacial qu'elle
avait pris  son arrive.

Esprance, surpris, ramassa les pendants d'oreille et les plaa sur la
table.

--J'ignore absolument, dit-il d'un ton de dignit sans colre, ce que
vous pouvez avoir  me dire avec un pareil accent. Il faut que le
sjour dans la maison paternelle vous ait fait faire des rflexions.
C'est possible aprs tout.

--C'est cela, monsieur Esprance, j'ai fait des rflexions.

--Monsieur?... rpta le jeune homme, de plus en plus bless. Alors je
vous appellerai mademoiselle.

--Ce sera mieux, entre gens destins  se sparer.

--Ah! dit Esprance suffoqu, comme serait un homme qui s'enfoncerait
pas  pas dans un lac de glace.

--La sparation est invitable; elle est force. Vous devez voir  ma
tristesse,  l'hsitation de chacune de mes syllabes, combien il m'en
cote pour vous l'annoncer.

--Aurait-on dcouvert notre intelligence? dit Esprance avec son
inpuisable crdulit.

--A peu prs.

--Avec de l'adresse, de la prudence, nous dtournerons les soupons.

--Cela ne suffirait pas, monsieur Esprance, et le danger vit se
reprsenterait infailliblement. Ce qu'il importe, c'est que notre
secret meure  jamais entre nous; c'est que vous m'aimiez assez pour
m'oublier.

--Comment alliez-vous ces deux mots-l, mademoiselle? Aimer et oublier
ne vont pas ensemble. D'ailleurs, pourquoi me demanderiez-vous de vous
aimer encore si vous ne m'aimez plus?

--Je ne dis pas cela ... Tous les jours on obit  la ncessit.

--Quelle ncessit?

--Mais ... il s'en rencontre de cruelles dans la vie d'une femme.

--Voudriez-vous pouser quelqu'un?

--Si ce n'est moi qui le veux, c'est peut-tre ma famille.

Henriette pronona cette rponse avec tant de scheresse et
d'orgueilleuse provocation, que le jeune homme se sentit mordu au
coeur. Il lui sembla qu'il venait d'tre attaqu, touch mme, et que
ce serait une lchet de ne pas rpondre par un coup nergique 
l'attaque sans piti qu'on venait de lui envoyer. Ce coup vengeur,
Crillon le lui avait enseign pendant la route.

Il se redressa le front assombri, passa une main frmissante dans ses
beaux cheveux, et dominant cette femme assise de toute sa taille, de
toute sa beaut de corps et d'me:

--Mais, mademoiselle, lui dit-il, je ne sais pas si vous agirez
prudemment en laissant votre famille vous chercher un mari.

Elle le regarda, surprise.

--Un mari, continua-t-il, sera exigeant. Ce n'est plus un amant qui
s'extasie et remercie  deux genoux, et, quand il ne le demande pas
lui-mme, accepte toujours le bandeau qu'une femme lui met sur les
yeux.

Henriette, en coutant ces tranges paroles, restait indcise entre
l'tonnement et la colre.

--Un mari, poursuivit Esprance, vous demandera compte de toute votre
vie, mademoiselle, et chacune de vos actions lui fournira matire 
questions et  recherches.

--Je ne suppose pas, rpliqua Henriette plissant, que ces questions
et ces recherches puissent jamais tourner  mon dshonneur. Vous tes
un honnte homme, monsieur, je le crois du moins, et qui que ce soit
vous ferait vainement des questions  mon sujet. Mon secret ne peut
donc tre rvl que par vous ... dois-je craindre qu'il le soit
jamais? Si vous vous dfiez de vous-mme, dites-le, du moins, pour que
je sache  quoi m'en tenir.

Le coeur loyal d'Esprance battait au moment de porter le grand coup.
Mais il reprit courage sous le regard venimeux de l'adversaire.

--Votre secret, mademoiselle, dit-il d'une voix mue, ne court aucun
danger. Je parle du secret qui nous est commun. Celui-l, je vous le
garantis, mais celui-l seul. Je ne puis m'engager pour les autres.

--Que prtendez-vous dire? s'cria Henriette avec un serrement de
coeur qui retira de son visage le peu de sang que cette discussion y
avait laiss. Quels autres secrets puis-je avoir?

--Cela ne me regarde pas, mademoiselle, mais votre mari s'en occupera;
au lieu de croire, comme je l'ai fait,  cette bague donne par Mlle
Marie d'Entragues, enfant de douze ans, au page de votre mre, il vous
demandera si ce n'est pas vous plutt qui aviez donn la bague qu'un
assassin a vole pour vous au cadavre d'Urbain du Jardin.

Henriette devint livide, poussa un cri sourd et chancela sous
l'autorit de ce regard ferme et de cette parole hardie. Esprance se
croisa les bras et attendit la rponse.

--Qui vous a appris ce nom? murmura-t-elle avec angoisse.

--Peu importe. Je le sais, voil l'essentiel.

--Mais enfin, de quoi m'accusez-vous, en rapprochant ce nom du mien?

--Je croyais vous l'avoir dit, mademoiselle, et votre garement prouve
assez que vous m'avez compris.

--Je sens une calomnie, une injure, et je me rvolte, voil tout.
D'ailleurs, comment se fait-il que vous veniez m'accuser d'un crime
que vous ne me reprochiez pas il y a trois jours?

--Parce que je ne le sais que depuis deux heures.

--Et alors, reprit-elle vivement, pourquoi il y a dix minutes
tiez-vous  mes pieds me rappelant des souvenirs d'amour?

--Parce qu'il y a dix minutes j'esprais encore ce que je n'espre
plus maintenant.

--Quoi donc?

--Vous trouver innocente.

--Nommez-moi les calomniateurs!

--Que vous sert-il de les connatre? Tout  l'heure vous m'avez
congdi, c'est signe que vous ne m'aimez plus. Quand on cesse d'aimer
les gens, s'occupe-t-on de ce qu'ils pensent?

--videmment, monsieur, je tiendrais peu  l'estime d'un homme qui
manquerait d'assez de confiance envers moi pour m'attribuer....

--Ce qu'on attribue  votre soeur,  une pauvre absente que vous
laissez accuser, que vous accusez vous-mme.

--Mais, monsieur, vous m'insultez.

--La colre n'est pas une rponse.

--L'insulte n'est pas une preuve, et si vous n'tes venu que pour
m'insulter, vous eussiez mieux fait de ne pas venir.

Esprance tait bon, mais il n'tait pas faible. Cette nouvelle
agression l'exaspra.

--Je ne suis venu, mademoiselle, dit-il, que pour rpondre 
l'invitation que j'avais reue de vous. Car vous m'avez appel, ne
vous dplaise, et je porte heureusement sur moi ma lettre d'audience.
Peut-tre me direz-vous qu'elle n'est pas de vous, car la personne qui
vient de me traiter ainsi n'est pas celle qui crivait:

Cher Esprance, tu sais o me trouver, tu n'as oubli ni l'heure ni
le jour fixs par ton Henriette qui t'aime.

--N'est-ce pas, mademoiselle, ajouta-t-il en mettant le billet ouvert
sous les yeux de la jeune fille frmissante, n'est-ce pas que vous ne
comprenez pas d'avoir pu crire ces lignes et d'avoir peut-tre pens
ce que vous criviez?

Henriette, en effet, venait de voir avec pouvante ce billet dans la
main d'Esprance. Lui, calm par l'vaporation de la premire colre,
plia tranquillement la feuille et la remit dans la bourse brode qu'il
portait  sa ceinture. Les yeux d'Henriette dvoraient ce papier
accusateur et brillrent de fureur en le voyant disparatre.

--Ainsi, reprit le jeune homme, je ne suis venu vous voir que pour
continuer notre rle d'amants interrompu par votre absence. En route
j'ai su votre faute et votre mensonge. On me conseillait de rebrousser
chemin. Par faiblesse j'ai voulu obtenir de vous une explication. Me
voici: vous refusez de vous expliquer, vous accueillez mes
propositions conciliantes par des menaces, j'accepte la rupture.
Adieu, mademoiselle, adieu.

Il se dirigea vers la fentre; sa dcision tait nettement crite sur
ses traits. En le voyant prs de partir, Henriette au dsespoir, il
emportait le billet, s'lana vers lui et le saisit par les deux mains
avec tous les signes du repentir et de l'humilit.

--Esprance! s'cria-t-elle, reste; tu sais bien que je t'aime.

--Mais non, dit-il, je ne le sais plus.

--Comprends donc ma douleur, ma folie; comprends donc l'horreur de ma
situation.

--Pourquoi m'avoir chass?

--Tu m'accusais.

--Pourquoi m'avoir menti?

--Rappelle-toi en quelles circonstances. C'est la Rame qui est cause
de tout. Il ose m'aimer; j'ai ce malheur! Il m'crit chez ma tante une
ridicule lettre entortille, que le hasard fait tomber en tes mains;
tu t'tonnes, tu m'interroges. Il tait question dans cette lettre
fatale de secret, de Marie, d'honneur de la famille. Je me confie 
toi, je t'explique comment ce la Rame s'arroge des droits sur moi
pour se faire payer son dvouement. Dans sa lettre il ne parlait que
de la faute de Marie, puisque ma mre, par tendresse pour moi, ne lui
avait parl que de ma soeur. Voulais-tu que, pour justifier ma soeur
cadette, que tu n'as jamais vue, que tu ne verras jamais, j'allasse
m'accuser inutilement et risquer de perdre ton amour? Ton amour plus
prcieux pour moi que l'honneur, tu le sais; toi pour qui j'ai tout
oubli. Allons, pardonne, tu n'es pas mchant, aie piti de ta
matresse, dont tu es le premier amour. J'ai t lgre, quelle jeune
fille ne l'est pas? mais une tourderie n'est pas un crime; ce n'est
qu'une tourderie; qu'on me prouve autre chose ... Pardonne, oublie...
Je t'aime, Esprance, et n'ai jamais cess de t'aimer.

Elle l'enlaait de ses bras si beaux, elle embrassait de ses lvres
ardentes un visage qui trahissait toute l'motion, toute la faiblesse
magnanime du gnreux Esprance.

--Vous me chassiez, cependant, dit-il tout troubl.

--Pardonne la colre  une me noble que rvolte une honteuse
accusation.

--Vous me chassiez avant d'avoir t accuse.

--Oh! pardonne encore plus  la pauvre jeune fille que ses parents
circonviennent et qui se voit captive, isole, spare  jamais
peut-tre de celui qu'elle aime. Mon pre est sans piti, ma mre rve
pour moi des alliances au-dessus de mon faible mrite. Un soupon de
leur part c'est pour moi la mort.

--Vous ne serez pas perdue cependant pour m'aimer, dit Esprance, et
prs de moi vous n'avez  craindre ni la pauvret, ni le dshonneur!

--Vous ne connaissez pas vos parents, dit la jeune fille avec une
hypocrite douceur; voil pourquoi jamais les miens ne consentiraient 
nous unir. Oh! sans cela, je vous avouerais avec orgueil. Allons, vous
voil devenu raisonnable, vous n'tes plus ce furieux qui maltraitait
une pauvre fille dont le malheur est le seul crime. Je lis dans vos
beaux yeux l'oubli; j'y lis plus encore, n'est-ce pas, vous m'aimez
toujours?

--Il le faut bien, soupira ce tendre coeur. Un clair de triomphe
illumina le visage ple d'Henriette.

--Est-il possible, dit-elle, que l'orgueil fausse  ce point une belle
me, qu'elle devienne ingrate jusqu' l'indlicatesse?

Elle enveloppa ce mot amer dans le miel d'un baiser.

--Comment cela? dit Esprance;

--Oui, vous me reprochez une preuve d'amour, une lettre.

--Je ne l'ai pas reproche, je l'ai cite.

--Le rouge m'en monte au visage. Il me reprochait d'avoir t
confiante ... et moi, dans ma douleur, je me disais: S'il s'arme de
cette lettre contre moi, aujourd'hui qu'il m'aime, quel usage en
fera-t-il donc lorsqu'un jour il ne m'aimera plus?

Un nouveau baiser fit passer cette nouvelle goutte de poison.

--Me croyez-vous  ce point votre ennemi?

--Pas vous! mais on vous influence; vous tes faible pour tout le
monde, except pour moi, et quand nous serons spars ... Oh! mon cher
Esprence, si votre faiblesse, si un malheureux hasard fait tomber ce
billet en des mains trangres, je suis perdue, perdue par celui que
j'ai tant aim ... Quel chtiment! il sera juste!

Elle s'attendrit en disant ces mots; Esprance la prit dans ses bras
avec transport.

--Ne la redoute plus, cette lettre, dit-il, nous allons la brler
ensemble.

Pauvre Esprance! qui prit pour un sourire d'ange la joie infernale
allume dans les yeux d'Henriette, et pour une douce ranon d'amour
son baiser de Judas!

Il fouilla dans sa bourse pour y prendre le billet. Henriette tendit
une main tremblante d'avidit.

Soudain plusieurs coups presss retentirent  la porte du pavillon, et
une voix impatiente cria: Henriette! Henriette!

--C'est ma mre! dit celle-ci pouvante.

Esprance courut au balcon, Henriette l'arrta, songeant qu'il
emportait avec lui la lettre.

--Dans ma chambre, dit-elle....

Elle y poussa le jeune homme, ferma la porte et descendit ouvrir.




XII


LES HABITUDES DE LA MAISON

Il faisait sombre dans le vestibule, Marie Touchet avait la voix
tremblante; en apercevant le trouble de sa fille elle se tut.

--Me voici, ma mre, dit Henriette en dtournant les yeux.

--Pourquoi n'ouvriez-vous pas?

--J'allais dormir, je dormais dj, je crois, mais  prsent que me
voil rveille, je puis aller souper avec vous, ma mre.

En disant ces mots, dans son ardeur de sortir et d'loigner Marie
Touchet du pavillon elle poussait doucement celle-ci dehors.

Marie Touchet la poussant  son tour:

--Montons chez vous, dit-elle en passant la premire.

--Je suis perdue, pensa Henriette, qui se repentit de n'avoir pas
laiss fuir Esprance.

La mre aprs un rapide coup d'oeil jet autour d'elle, marcha droit 
la fentre ouverte, et, apercevant en bas la Rame qui veillait, lui
demanda si personne n'tait sorti de ce ct.

--Non, rpondit la Rame.

Alors Mme d'Entragues revenant  sa fille:

--O est, dit-elle, l'homme que vous cachez ici?

--Qui donc? rpliqua Henriette avec un horrible serrement de coeur.

--Si je le savais je ne vous le demanderais pas.

--Mais il n'y a personne, madame.

--J'ai entendu sa voix.

--Je vous jure....

La mre se mit  visiter chaque angle, chaque meuble de la chambre et
les plis de la tenture, avec une vivacit fivreuse. Il n'tait plus
question de majest.

N'ayant rien trouv, elle se dirigea vers la chambre  coucher, heurta
violemment Henriette qui voulait lui fermer le passage, et entra.

Henriette esprait que le jeune homme se serait adroitement dissimul,
 la manire des vulgaires amants, sous le lit ou dans quelque
armoire; mais Esprance tait debout prs de cette petite fentre
grille de fer. Il avait entendu tout et s'attendait  tout.

 l'aspect de cette figure noire perdue dans le crpuscule, Marie
Touchet saisit  la hte le fusil et la pierre pour allumer une bougie
et voir.

Esprance, pendant ces prparatifs, contemplait le visage ple et
contract par la fureur de cette mre offense, dont il connaissait en
pareil cas la justice frocement expditive.

Henriette se cachait dans un grand fauteuil.

Marie Touchet leva la bougie jusqu' la hauteur du visage d'Esprance,
et frissonna de le voir si beau, si calme, si digne d'tre ador.

Un pareil amant prs de sa fille renversait tous ses plans d'avenir.
Encore une tache qu'il faudrait effacer. C'tait donc l'inexorable
destine de sa famille: honte et sang!

--Que faites-vous l? dit-elle d'une voix menaante. Vous vous taisez
... Rpondrez-vous, au moins, mademoiselle!

Henriette, au comble de l'effroi, s'cria:

--Mais, ma mre, je ne connais pas monsieur....

--Un malfaiteur, peut-tre, dit Marie Touchet, exaspre de la placide
beaut d'Esprance.

L'oeil noble et pur du jeune homme appela sans affectation le regard
de la mre sur la table o scintillaient les diamants.

--Qu'est cela? dit-elle avec un redoublement de fureur. Je ne vous
connais pas ces joyaux, mademoiselle!

--Moi non plus, bgaya Henriette, folle de honte et de terreur.

mu de compassion, Esprance trouva le mensonge pour sauver l'honneur
de sa matresse.

--Voici la vrit, madame, dit-il enfin d'une voix doucement
harmonieuse. Je passais  Rouen il y a six jours. J'y ai vu
mademoiselle dont je suis tomb perdument pris sans qu'elle m'et
seulement aperu. C'tait jour de fte. Mademoiselle regardait 
l'talage d'un juif les diamants que voici. L'ide m'est venue de les
acheter, puisqu'ils avaient mrit son attention.

--Je vous trouve hardi d'acheter des diamants  ma fille.

--Permettez, madame, ce n'est pas un crime que d'prouver de l'amour,
c'en serait un alors d'en inspirer. Moi, qui ne voulais pas offenser
ou compromettre mademoiselle, je l'ai suivie de loin, oh!
respectueusement, jusques ici.

--Pourquoi faire? dit Marie Touchet avec sa hauteur de reine.

--Pour savoir son nom et sa qualit, que je ne me fusse pas permis de
demander  ses gens; pour trouver une occasion favorable de lui faire
tenir ces diamants qui ne sont pas un prsent, mais un gage mystrieux
des sentiments que je voulais un jour lui faire connatre. C'est
permis, madame, d'essayer  plaire quand on est respectueux, quand on
cherche  ne pas compromettre une femme; depuis hier, j'ai tudi les
tres et les habitudes de ce chteau, et ce soir, croyant mademoiselle
sortie du pavillon pour souper avec vous, je me suis risqu--c'est un
grand tort de ma part-- pntrer chez elle pour dposer les diamants
sur sa table, cela l'et fait rver: cette pense me souriait
d'occuper son esprit, sinon son coeur. Or, mademoiselle que je croyais
absente, est rentre tout  coup, m'a vu, a pouss un cri; j'ai voulu
la rassurer, lui expliquer la puret de mes intentions, et j'tais
occup  combattre ses scrupules, lorsque votre voix, madame, a
retenti au bas de l'escalier. Voil toute la vrit. Je vous supplie
de me pardonner, et surtout de ne pas accuser mademoiselle, qui n'est
pas coupable et qui souffre en ce moment d'injustes soupons. Seul je
mrite vos reproches et m'incline trs-humblement devant votre colre.

A mesure qu'il parlait, la couleur et la vie revenaient sur les joues
d'Henriette; elle admirait cette prsence d'esprit qui la sauvait. Le
rle devenait si beau pour elle qu'elle s'y cramponna, qu'elle
l'adopta, qu'elle prit le masque pour le visage.

--Oui, s'cria-t-elle, oui, voil la vrit.

Marie Touchet, elle, ne se laissa pas abuser. Sa colre augmenta
lorsqu'elle vit l'adresse de la dfense.

--Et c'est l, dit-elle, l'excuse qu'on ose invoquer pour s'tre
introduit chez ma fille par une fentre!

--La porte m'tait ferme, rpondit doucement Esprance. D'ailleurs,
je ne voulais pas tre vu de Mlle d'Entragues, et par la porte j'eusse
t vu.

--Il reste  expliquer, dit la mre en froissant convulsivement ses
doigts, pourquoi  mon arrive, vous vous tes cach dans cette
chambre au lieu de reprendre le chemin par lequel vous tiez venu.

Henriette plia sous ce nouveau coup.

--Mademoiselle m'avait congdi honteusement rpliqua Esprance
embarrass; mais moi j'ai voulu rester, un espoir me guidait.
Peut-tre, me suis-je dit, aurai-je le bonheur de voir la mre de Mlle
Henriette, et je saurai la convaincre de mes sentiments respectueux,
et par l'excs mme de ma tmrit, cette dame jugera de l'excs de
mon amour et du dsir que j'ai d'tre approuv dans ma dmarche. Voil
pourquoi, madame, je me suis cach. Mademoiselle devait me croire
parti ... Mon stratagme a russi en dpit de mademoiselle, puisque
j'ai t assez heureux pour dposer  vos pieds ces sincres
explications.

Henriette respira; Marie Touchet la regarda d'un oeil plus calme. Mais
l'effort de cette tempte tomba sur le malheureux Esprance.

--Votre recherche! s'cria la mre en donnant un libre cours  sa rage
trop longtemps contenue. Votre recherche! mais, pour rechercher Mlle
d'Entragues, vous ne vous tes pas encore nomm. Qui donc tes-vous?

Esprance baissa la tte avec une hypocrite humilit.

--Je ne suis pas pauvre, dit-il.

--Il s'agit bien de cela. tes-vous prince? tes-vous roi?

--Oh! non, madame.

--Votre nom! votre nom! dit Marie Touchet, de plus en plus anime par
la feinte soumission du jeune homme ... Il ne s'agit pas d'acheter des
diamants, nous ne sommes pas des juives; mais vous, tes-vous
seulement bon gentilhomme?

Esprance prit le temps de respirer pour bien poser l'effet de sa
rponse, et rpondit:

--Je ne sais pas, madame.

L'effet fut effrayant. La mre se redressa comme une gante, et d'un
geste superbe:

--Il faut que vous soyez un audacieux compagnon, dit-elle, pour venir
ainsi affronter la potence. Pas gentilhomme!... et l'on complote de
sduire des filles de noblesse! Que dis-je, on ose avouer qu'on les
recherche! Ah! malheureux! si je ne craignais d'attirer sur mon
imprudente fille la colre de son pre et de son frre, vous auriez
dj pay cette impudence.

--Mais, madame, je n'ai offens personne, dit le jeune homme, enchant
de voir approcher le dnoment sans que sa matresse et t
compromise.

--Taisez-vous!

--Je me tais.

--Et partez!... partez, misrable!

--Je l'eusse fait depuis longtemps sans le respect qu'on doit aux
dames, dit Esprance avec un sourire mal dguis.

--Et vos diamants! ajouta Marie Touchet, ne les oubliez pas; ils vous
serviront prs de vos pareilles!

En disant ces mots, elle lana l'crin dans les jambes d'Esprance,
qui riait de cette fureur fminine et ne se baissa pas pour les
ramasser. Aprs une gracieuse rvrence adresse aux deux dames, il se
dirigea vers le balcon:

--Excusez-moi, dit-il, de reprendre le chemin dfendu; mais mon cheval
est en bas, et je tiens  ne pas causer de scandale en votre maison.

--Moi aussi, rpliqua Marie Touchet avec fureur. C'est pourquoi je
vous invite  ne point aller de ce ct: vous trouveriez en bas de
cette fentre quelqu'un dont je veux bien vous pargner la rencontre.
Certes, vous mritez d'tre chti, mais ce sera plus tard et plus
loin. Souvenez-vous bien que s'il vous arrive jamais de regarder
seulement cette fentre ou de parler de votre aventure, mademoiselle
que voici entrera pour le reste de ses jours au couvent. Quant 
vous....

--Oui, je sais ce que vous voulez dire, murmura Esprance avec un
sourire moins joyeux. Eh bien! madame, soyez tranquille,  dater
d'aujourd'hui je suis aveugle et muet. Par o faut-il que je sorte,
s'il vous plat?

--Attendez que je prvienne la personne qui vous guettait en bas.

Au moment o Marie Touchet s'approchait de la fentre pour avertir la
Rame qu'elle supposait tre encore  son poste, au moment o
Esprance cherchait dans les yeux d'Henriette un remercment qu'il
avait bien gagn par sa patience et son esprit, la Rame apparut au
seuil de la chambre l'oeil brillant d'une ivresse sauvage, il vit
Esprance et s'cria:

--J'tais bien sr d'avoir reconnu sa voix:

Ces mots, l'accent haineux dont ils taient empreints firent tourner
la tte  Mme d'Entragues; elle accouru prs de la Rame pour lui en
demander l'explication.

A l'aspect de son ennemi, Esprance comprit le danger, pressentit la
lutte, et au lieu de continuer  marcher vers le balcon, il revint sur
ses pas, jusqu'au milieu de la chambre. La Rame le couvait d'un
regard dvorant. Il fit quelques pas aussi  la rencontre de Mme
d'Entragues. Henriette,  l'arrive de ce nouveau tmoin, s'tait
recule jusqu' la porte de sa chambre, comme pour mieux cacher sa
honte.

--Ah! c'est monsieur, dit la Rame d'une voix stridente qui fit
tressaillir Esprance comme le sifflement d'un reptile.

Instinctivement, il songea  se rapprocher de son pe place sur une
console prs du balcon. Mais la crainte de paratre inquiet enchana
encore une fois sa rsolution. La gnrosit de l'adversaire, dit un
proverbe arabe, est l'me la plus sre d'un lche ennemi.

La Rame comprit cette hsitation. Il tourna lentement autour de la
table comme pour retrouver Mme d'Entragues, et chemin faisant, il
crasa Henriette d'un regard menaant et dsespr.

--Il me semble, madame, dit-il alors  la mre, que vous aviez
querelle avec monsieur tout  l'heure. Si je puis vous tre utile, me
voici.

--Non, dit Mme d'Entragues humilie de la protection d'un pareil
personnage, monsieur a expliqu sa prsence d'une manire
satisfaisante, et il part.

La Rame bondit jusqu'au balcon, de faon  se placer entre Esprance
et son pe.

--Vous ne savez donc pas madame, dit-il  Marie Touchet, quel est cet
homme que vous laissez partir?

--Non.

--C'est celui qui m'a menac tantt, celui qui sait le secret, celui
qui veut nous perdre tous et qui n'est ici que pour cela!

Mme d'Entragues poussa une exclamation de surprise et d'effroi.

--Ce matin il m'a chapp, ajouta la Rame, il ne faut pas qu'il
m'chappe ce soir!

Pendant ce colloque, Esprance serrait sa ceinture et regardait avec
un sourire mprisant l'habile manoeuvre de son ennemi.

Marie Touchet, ple et agite;

--Cela est bien diffrent, dit-elle, et mrite une explication.

--Et monsieur va s'expliquer, ajouta la Rame en s'appuyant sur la
console mme o reposait l'pe.

Henriette, la lche, joignit les mains et adressa un regard suppliant
 Esprance, non pour qu'il ft patient, mais pour qu'il ft discret.

Celui-ci, sans s'mouvoir:

--Je ne comprends plus, dit-il. L'arrive de monsieur embrouille tout.

--Tout se dbrouillera, fit la Rame en jouant avec la poigne de
l'pe.

--Madame, c'est  vous que je m'adresse, poursuivit Esprance; je ne
veux pas ici avoir affaire  monsieur. Vous me faisiez l'honneur, je
crois, de me demander des explications. Sur quoi?

--Sur les secrets prtendus dont vous auriez ce matin entretenu M. la
Rame ... des secrets mortels!

Esprance regarda Henriette qui cachait son visage dans ses mains.

--Je devais, dit-il, donner ces explications  M. la Rame au coin de
certain bois fourr dont il me faisait fte alors. Mais ce n'est pas
ici le lieu, et les tmoins ne me conviennent pas.

--Cependant, vous parlerez! dit Marie Touchet en s'avanant l'oeil en
feu, les poings serrs vers le jeune homme.

--Oh oui! vous parlerez! dit la Rame en s'approchant galement, la
main sur un couteau qu'il portait  sa ceinture.

--Vous croyez, dit Esprance, souriant  la faiblesse de l'une et  la
rage de l'autre.

--J'en suis sr, rpliqua la Rame avec un affreux regard.

Henriette, stupide de frayeur, se mit  murmurer des prires devant
son crucifix. Esprance demeura seul, les bras croiss faisant face 
ses deux adversaires. La Rame tira tout  fait son poignard du
fourreau.

--Ah oui, dit lentement Esprance, j'oubliais o je suis et avec qui
je suis. C'est l'habitude de la maison d'Entragues. Un porteur de
secret gne-t-il, on l'assassine!

--Monsieur! s'cria Marie Touchet livide, vous allez nous y forcer!

--Voyez-vous qu'il le faut! hurla la Rame en grinant des dents.

--Bah! rpliqua Esprance, je ne suis pas un petit page, moi, je ne
suis pas Urbain du Jardin et je n'ai peur ni des mauvais yeux de
madame ni du vilain couteau de monsieur. Oh! vous avez beau vous
placer ainsi entre moi et mon pe, je la retrouverais si j'en avais
besoin, mais avec de pareils ennemis l'pe est inutile. Allons!
passage! arrire, madame, et vous, coquin, au large!

Henriette, gare, s'enfuit dans sa chambre o elle s'enferma. Mme
d'Entragues recula jusqu' la porte; la Rame, le couteau  la main,
baissa la tte comme le taureau qui va fondre sur son adversaire.

Esprance prit son lan.

--Tu n'as pas t pendu ce matin, dit-il, tu vas tre trangl ce
soir.

Et jetant ses deux bras en avant comme deux tenailles, il tordit le
poing de la Rame, le dsarma, jeta le couteau sur le plancher et
saisit l'homme  la gorge; ses doigts nerveux s'incrustrent dans la
chair vive. On vit, sous la terrible pression, les joues de la Rame
se rougir du sang qui refluait, ses yeux terrifis grandir
dmesurment, et l'cume lui monter aux lvres. Il tomba ou feignit de
tomber.

Soudain, Esprance poussa un cri, ses mains s'ouvrirent, son corps
plia. La Rame libre, la sueur au front, sauta en arrire, laissant
Esprance se dbattre au milieu de la chambre, avec une large plaie
d'o jaillissait le sang. L'assassin, en se baissant, avait ramass
son couteau et le lui avait enfonc dans la poitrine.

Marie Touchet recula bante de terreur devant ce flot sinistre qui
descendait sur le parquet jusqu' elle.

Quant  Esprance, il voulut tendre la main pour saisir son pe,
mais ce mouvement acheva d'teindre ses forces, un brouillard passa
sur ses yeux, ses jambes flchirent et il tomba en murmurant:

--Crillon! Crillon!

C'tait un pouvantable spectacle: de chaque ct de ce cadavre, prs
du balcon et de la chambre d'Henriette, les deux assassins, livides et
muets, se regardant comme en dlire; dans la chambre voisine des cris
touffs, tandis qu'au dehors le rossignol saluait sur les marronniers
le premier rayon de la lune.

Tout  coup, deux voix rieuses et avines, des coups bruyants frapps
 la porte d'entre, retentirent dans le pavillon. On appelait
Henriette et Mme d'Entragues.

--Oh! s'cria celle-ci, mon mari et M. le comte d'Auvergne.

--Ouvrez! ouvrez! je veux voir la petite soeur, disait le fils de
Charles IX, trbuchant aux marches du pavillon, montrez-la-moi, la
jolie petite reine....

Et M. d'Entragues riait aux clats.

Ces paroles rveillrent Mme d'Entragues comme une trompette du
jugement dernier. Elle souffla les bougies dont l'une se ralluma
malgr son souffle, et s'lana par les montes pour empcher le comte
d'Auvergne d'aller plus loin.

La Rame, dont les dents claquaient de terreur, cherchait une issue 
ttons, comme s'il et t aveugle. Il secoua dans son garement la
porte  laquelle Henriette, hurlant d'effroi, se cramponnait avec ses
ongles. Alors la Rame ouvrit le balcon, l'enjamba, et s'lana dans
le vide.

On entendit, au moment de sa chute, deux cris, l'un de surprise et
l'autre de rage, puis un bruit de poursuite furieuse qui s'effaa peu
 peu dans le silence et les tnbres de la nuit.

Esprance tait tomb tourdi plutt qu'vanoui. La secousse du choc
acheva de lui rendre sa connaissance. Il rouvrit pniblement les yeux
et se vit tendu au milieu de cette chambre  la lueur lugubre de la
bougie qui semblait clairer un mort.

Il avait appliqu une main sur sa blessure; l'autre, appuye sur le
parquet, en recevait la fracheur. Les ides du malheureux jeune homme
s'entre-choquaient confusment comme une lgion de fantmes, comme un
essaim dsordonn de rves.

Il lui sembla que la porte de la chambre d'Henriette s'ouvrait
insensiblement et que la jeune fille elle-mme apparaissait, le visage
ple, les yeux hagards montrant d'abord sa tte seule, puis une main,
puis tout le corps qui se dgageait lentement de la chambre voisine.

C'tait bien Mlle d'Entragues; Esprance la reconnut. Elle coutait,
elle regardait. Sa robe frla les gonds et la serrure. Elle fit un pas
et fixa un regard pouvant sur le pauvre Esprance.

Ce dernier et bien voulu parler, mais n'en avait pas la force; il
essaya bien de sourire, mais l'ombre enveloppait sa tte, et ce
sourire sublime fut perdu.

Henriette s'avana, s'enhardissant par degrs, Esprance la bnissait
tout bas.

--Elle vient, pensait-il, pour fermer ma blessure, ou pour recueillir
mon dernier souffle. C'est une charitable ide qui lui comptera prs
de Dieu, et pourra effacer quelques-unes de ses fautes.

Henriette, arrive prs du jeune homme, se baissa et tendit la main
vers lui. Mais ce n'tait point pour panser sa blessure, ni pour
chercher le souffle suprme aux lvres de son amant.

Elle attirait de ses doigts tremblants la longue bourse o Esprance
avait enferm le billet de rendez-vous; elle sentit le papier sous les
mailles et se mit  dnouer les cordons qui retenaient cette bourse 
la ceinture.

Dieu permit qu'Esprance,  la vue de cette profanation, recouvrt une
seconde de vigueur et de vie.

Il fit un mouvement pour se dfendre et un soupir s'exhala du fond de
son coeur rvolt.

En le voyant ressuscit, Henriette se releva perdue. Elle ouvrit la
bouche et ne put crier. Elle reculait  mesure que le mourant se
redressait effrayant de colre et ple de dsespoir.

--Oh!... lui dit Esprance d'une voix spulcrale, oh! la lche!... oh!
l'infme qui dpouille les cadavres! Il te faut donc le billet
d'Esprance comme il t'a fallu la bague d'Urbain!... Mon Dieu,
punissez-la! Mon Dieu! je ne demande pas  vivre, mais donnez-moi la
force d'aller mourir loin d'ici!

-- Sambioux! s'cria une voix de tonnerre, en mme temps qu'un homme
sautait bruyamment du balcon dans la chambre, qui est-ce qui parle de
mourir, cher monsieur Esprance. Oh! j'en tais sr, le pauvre enfant,
ce sclrat me l'aura tu.

--Pontis!... sauve-moi!

--Sambioux de bioux! cria le garde en s'arrachant les cheveux des deux
mains.

--Emporte-moi, Pontis!

Aussitt, Pontis saisit Esprance d'un bras d'Hercule, le plaa sur sa
large paule, se pendit d'une main au balcon, de l'autre  une branche
qui craqua en pliant jusqu'au sol et disparut avec sa proie.

Henriette ferma les yeux, tendit les bras et tomba inanime en
travers de la fentre.




XIII


LE ROI

Peut-tre le lecteur trouvera-t-il son compte  suivre M. de Brissac,
depuis sa sortie de la maison d'Entragues, lorsqu'il avait tant peur
d'tre accompagn, c'est--dire gn par l'Espagnol.

Le gouverneur de Paris entreprenait une grosse besogne, et toutes les
consquences d'un chec lui taient parfaitement connues. La moindre
tait sa mort et la ruine d'une partie de la France.

Le succs, au contraire, reprsentait pour lui une fortune brillante
parmi les plus splendides fortunes de ce monde, et le salut de la
patrie.

Il s'agissait de dcider entre la Ligue et le Roi, entre la France et
l'Espagne. Mais pour faire ce choix il s'agissait aussi de bien
connatre le fort et le faible des deux situations.

Cette perplexit avait fait passer  Brissac bien des nuits de
fivreuse insomnie. Mais un homme vaillant ne vit pas ternellement
avec un serpent dans le cour: il prfre engager une lutte, il meurt
ou il tue.

Brissac avait rsolu de combattre le serpent. Suffisamment renseign
sur le compte des Espagnols et de la Ligue par une frquentation
quotidienne et sa participation  leurs conseils, bien clair sur les
perfidies de ceux-l et les niaiseries de ceux-ci, il voulait savoir 
quoi s'en tenir sur l'autre parti qui revendiquait la France. Il
voulait connatre par lui-mme les forces et les ides de ce Barnais
tant combattu. Et il se disait avec son sens droit qu'un ennemi
mprisable n'est jamais redout a ce point.

Il fallait donc se choisir un matre, et dans ce matre un ami assez
puissant pour faire la fortune de celui qui lui aurait donn le trne.
Serait-ce Mayenne, serait-ce Philippe II, serait-ce Henri IV?

Voici ce qu'imagina le gouverneur de Paris, homme, nous l'avons dit,
minemment ingnieux:

--La reconnaissance, pensa-t-il, n'est pas un fruit qui pousse
naturellement sur l'arbre de la politique. Il faut l'aider  fleurir,
 se nouer,  mrir; il faut, lorsqu'il est mr, l'empcher de tomber
chez le voisin ou d'tre drob par le premier adroit larron qui
passe.

Plusieurs moyens se prsentent  l'effet de forcer la reconnaissance
d'un grand. L'obliger par tant et de tels services qu'il ne puisse,
malgr toute la bonne volont possible, en perdre jamais la mmoire,
ou le jeter vigoureusement dans un tel danger, dans un tel dommage,
qu'il ne puisse reculer devant le solde qu'on lui prsente pour
ranon.

Brissac choisit ce dernier moyen, parce qu'il avait ou dire que le
Barnais tait ingrat et court de mmoire. Il rsolut donc de faire 
ce prince une telle peur que jamais il ne l'oublit: le payement en
serait plus prompt et meilleur.

Son plan tait de s'emparer d'Henri IV pendant la libert que donne la
trve. L'entreprise n'offrait aucune difficult. Depuis huit jours,
Henri parcourait seul ou  peu prs les environs de Paris; fort occup
de nouvelles amours, il ngligeait toutes les mesures de prudence. Si
Brissac ne mettait pas ce projet  excution, nul doute qu'un jour ou
l'autre le duc de Fria ne le ralist pour le compte du roi
d'Espagne. Ne valait-il pas mieux, se disait Brissac, faire profiter
un Franais du bnfice? Avec douze hommes braves et d'autant plus
braves qu'ils ne sauraient pas contre qui on les employait, Brissac
ferait garder le chemin que prenait le roi tous les soirs; Henri,
toujours travesti, ne serait pas reconnu, et se garderait bien de se
faire connatre. On amnerait la prisonnier  Brissac, dans quelque
lieu bien cart, bien sr. Et l, selon les inspirations du moment,
selon le tour que prendrait la conversation, le gouverneur de Paris
trancherait enfin, et certainement  son profit, la grande question
qui divisait toute la France et tenait l'Europe en chec. Henri serait
livr  Mayenne, ce qui tait de bonne guerre pour un ligueur, ou du
moins, s'il tait remis en libert, ce serait contre de bons gages.
Tel tait le plan de Brissac, et nous n'avons pas exagr en
l'appelant ingnieux.

Les conditions de la russite taient d'abord un profond secret. En
effet, si le prisonnier tait connu d'un seul des assaillants, adieu
le droit de choisir entre sa libert et son arrestation dfinitive. Il
faudrait rendre compte aux ligueurs, voire mme aux Espagnols; on
aurait travaill pour ces gens-l, on ne serait plus un homme
d'esprit. Il est vrai que le duc de Mayenne et le roi Philippe II
pourraient tre reconnaissants, mais ils pourraient aussi ne pas
l'tre. Or, quand ou joue une pareille partie sans avoir tous les
atouts, on perd, et la perte est grosse. C'tait pour possder bien
intact cet important secret, que Brissac avait ainsi cart l'hidalgo,
en lui tant toute chance de nuire au cas o un conflit se serait
prsent.

Il sortit donc de chez Mme d'Entragues vers sept heures et demie; le
temps, nuageux ce soir-la, promettait une nuit sombre. Le comte, suivi
de son valet, prit la route de Paris au petit pas, observant les
environs avec l'habile coup d'oeil d'un homme habitu  la guerre.
Puis, ne voyant aucun espion sur la route, il tourna brusquement 
gauche, traversa quelques bouquets de bois qui cachrent sa nouvelle
marche, et se dirigea vers la plaine de manire  tenir toujours
Argenteuil et la Seine  gauche.

Son valet, sur la fidlit duquel il croyait pouvoir compter, tait un
soldat jeune et vigoureux qui lui servait d'espion depuis prs d'une
anne, et lui avait rendu de grands services, grce aux intelligences
qu'il avait su nouer dans le camp royaliste.

--Tu disais donc, Arnaud, demanda Brissac  cet homme, que nous devons
passer la rivire au-dessus d'Argenteuil.

--Oui, monsieur, et la suivre jusqu' Chatou; c'est l ou dans les
environs que chaque jour passe la _personne_ que vous cherchez.

--Pourquoi ce: dans les environs? Sa route n'est-elle pas aussi
certaine que tu le prtendais?

--Cela dpend du point de dpart, monsieur. Lorsque _la personne_
venait de Mantes elle arrivait par Marly; mais le but est toujours le
mme.

--Toujours cette maison de Mlle d'Estres, au bord de l'eau, prs
Bougival?

--Au village de la Chausse, oui, monsieur.

--Mais, malheureux, _s'il_ vient ce soir par Marly, mes guetteurs le
manqueront, puisque, d'aprs les renseignements, je les ai chelonns
depuis Argenteuil jusqu' Bezons.

--Ce soir _la personne_ vient de Montmorency par le mme chemin que
nous, et vos guetteurs sont assurs de la rencontrer l.

Brissac rflchit un moment.

--Je ne pense pas qu'il se dfende, dit-il, et toi?

--Non, monsieur. Il est seul.

--Tu en es sr?

--Vous le savez bien, monsieur, hier, il tait  Pontoise avec M. le
comte d'Auvergne et M. Fouquet. Ce dernier est parti  Mdan rejoindre
les gardes, vous en avez reu l'avis. M. d'Auvergne est  Entragues,
vous venez de l'y voir, l'autre se trouve donc seul pour toute la
soire.

--Et dguis?

--Comme toujours. Depuis deux mois que je l'observe par vos ordres, il
est all six fois chez Mlle Gabrielle d'Estres, jamais sans un
dguisement quelconque. Oh! sans cela le pre le reconnatrait et
serait capable de ne pas le laisser entrer.

Brissac reprit le cours de ses mditations. Depuis pinay, les
chevaux, marchaient plus vite, et l'on aperut bientt le village
d'Argenteuil. L tait un gu que le soldat fit prendre  son matre
pour viter le bac, et les deux cavaliers suivirent la berge dserte,
en commenant  observer religieusement chaque ombre, chaque pli du
terrain et chaque bruit.

Brissac tmoigna sa surprise, ou plutt son admiration. Rien ne
paraissait. Il fallait que l'embuscade ft merveilleusement conduite.

--J'y serais pris moi-mme, dit-il ... Quelle solitude! quel silence!
Et cependant nous voil sur le lieu mme que je leur ai indiqu pour
s'embusquer.

On ne voyait, en effet, ni hommes ni chevaux; on n'entendait d'autre
bruit que le murmure de l'eau, fort basse en cette saison, sur les
cailloux et les bancs de sable de la rivire. L'endroit tait dsert,
presque sauvage. D'un ct, le fleuve; de l'autre,une berge escarpe
couronne de broussailles et de petits bois coups par des ravins et
des fondrires.

--Voil qui est trange, pensa Brissac, le coup devrait tre fait; mes
hommes devraient dj revenir.

Arnaud suivait son matre sans faire de commentaires, son attention
tait ailleurs; Brissac ne s'occupait que d'couter ou de regarder en
avant.

Tout  coup il s'cria:

--En voici un!

Un homme apparut en effet au dtour d'un sentier sous des habits
simples et de couleur sombre.

Il avait certaine tournure martiale qui semblait justifier
l'exclamation de Brissac. D'ailleurs cet homme venait droit au
gouverneur qui, de son ct, bta le pas pour l'aborder: il tait
impatient d'avoir des nouvelles.

Lorsqu'ils furent tous deux en prsence:

--Bonsoir, monsieur le comte, dit l'tranger d'une voix enjoue; me
reconnaissez-vous?

--Monsieur de Crillon! s'cria Brissac saisi de stupeur  la vue d'un
homme qu'il tait si loin d'attendre  pareille heure, en pareil lieu.

--Votre bien bon serviteur, rpondit le chevalier.

--Par quel trange hasard rencontr-je monsieur de Crillon?

--Il le faut bien, comte, pour obir au roi.

--C'est le roi ... le roi de Navarre, qui vous a envoy?

--Le roi de France et de Navarre, dit tranquillement Crillon.

--Mais ... demanda Brissac dont l'inquitude prenait les proportions
de l'effroi.--En effet, rencontrer Crillon dans un endroit o l'on
pouvait avoir  se battre, c'tait malencontreux!--Pourquoi vous
aurait-on envoy?

--Pour vous arrter, monsieur le comte, dit Crillon avec un flegme
terrifiant.

Brissac tait brave; mais il plit. Il savait que Crillon plaisantait
peu sur les grands chemins.

--Qu'en dites-vous? continua le chevalier. Est-ce que vous auriez
l'envie de faire rsistance?

--Mais oui, dit Brissac, car il n'est pas possible qu'un gentilhomme
arm se laisse prendre par un seul ennemi sans tre dshonor.

--Oh! dit Crillon, vous tes si peu arm que ce n'est pas la peine
d'en parler.

--J'ai mon pe, monsieur de Crillon.

--Bah! vous savez bien que personne ne tire plus l'pe contre moi.

--C'est vrai, mais j'ai l'arme des faibles, l'arme brutale dont le
coup ne se pare point, et je serais au dsespoir, avec cette arme
lche, de tuer le brave Crillon. Cependant! je le tuerais s'il me
refusait le passage.

En mme temps, il prit ses pistolets dans les fontes.

--Quand je vous disais de rester tranquille, dit Crillon. Rengainez
vos pistolets, ils ne sont pas chargs,

--Ils ne sont pas chargs! s'cria Brissac avec une sorte de colre;
en tes-vous assez certain pour attendre le coup  bout portant?

En disant ces mots, il appuyait l'un des canons sur la poitrine du
chevalier.

--Si cela vous amuse de faire un peu de bruit et de me brler quelques
poils de moustache, faites, mon cher comte, dit froidement Crillon,
sans chercher  dtourner l'arme, vos pistolets renferment de la
poudre, peut-tre, mais ils n'ont plus de balles certainement.

--C'est impossible, s'cria Brissac confondu.

--Alors tirez vite pour vous en convaincre, et quand vous serez bien
convaincu, nous nous entendrons mieux. Tirez donc, et tchez de ne pas
me crever un oeil avec la bourre.

Brissac, aprs avoir vainement cherch le regard embarrass d'Arnaud
qui dtournait la tte, laissa tomber sa main avec une morne
stupfaction. On lui avait jou le tour qu'il avait jou  l'Espagnol.

--Je comprends, murmura-t-il, Arnaud s'tait vendu  vous!

--Vendu, non pas, rpliqua Crillon, nous n'avons pas d'argent pour
acheter: il s'est donn. Mais que cherchez-vous donc autour de vous
avec cet oeil merillonn? Vous ne songez pas  vous tirer de mes
mains, n'est-ce pas?

--Si fait bien, j'y songe, et c'est vous, chevalier de Crillon, qui
vous tes livr  moi sans vous en douter. En voulant prendre le
matre, j'aurai pris aussi le serviteur; c'est un beau coup de filet.

--Je ne comprends pas trop, dit Crillon.

--Tout  l'heure, douze hommes que j'ai posts sur la route que doit
suivre le roi prendront le roi, et vous avec. Ainsi, faites-moi bonne
composition en ce moment, je vous rendrai la pareille dans un quart
d'heure.

Crillon se mit a rire, et ce rire bruyant troubla quelque peu la
confiance de Brissac.

--Vous ne vous fcherez pas si je ris, s'cria le chevalier, c'est
plus fort que moi. Mais l'aventure est trop plaisante; figurez-vous
que vos douze hommes n'ont pas eu plus de succs que vos pistolets et
votre pe. Ces pauvres douze hommes, ils ont fondu comme neige.
Qu'est-ce que douze hommes, bon Dieu! une bouche de Crillon.

--Vous les avez dtruits! s'cria Brissac, que cette prouesse n'et
pas tonn de la part d'un pareil champion.

--Dtruits, non, mais confisqus, et ces braves gens s'en vont
tranquillement,  l'heure qu'il est, vers Poissy, o ils coucheront,
et demain ils auront rejoint notre arme, dont ils font partie
dsormais. Voyons, mon cher comte, ne vous assombrissez pas ainsi:
descendez de cheval et venez avec moi dans un petit endroit charmant 
trente pas d'ici; nous avons beaucoup de choses  nous dire. Vous tes
mon prisonnier; mais j'aurai des gards. Arnaud gardera votre cheval.
Soyez tranquille. Pardon ... votre pe, s'il vous plat.

Brissac, tout gar, rendit son pe et se laissa conduire par
Crillon. Il ne voyait plus et n'entendait plus. Abasourdi comme le
renard tomb dans la fosse, un enfant l'et men au bout du monde par
un fil.

--Allons! pensait Brissac, voil des joueurs plus forts que moi, j'ai
perdu.

Crillon, aprs avoir plac Arnaud en vedette sur le bas ct du
chemin, conduisit Brissac dans une petite clairire situe  peu de
distance. L, deux chevaux attachs cte  cte dialoguaient  leur
faon au moyen de ces grattements de pied et de ces ronflements
sonores qui sont le fond de la langue chevaline.

Sur l'herbe frache, couverte d'un manteau de laine, un homme tait
assis prs de ces deux chevaux. Il avait la main gauche  porte d'une
pe, dont la poigne seule se dtachait aux naissantes clarts de la
lune. Le manteau recouvrait le reste.

Cet homme, adoss  un jeune frne, le genou droit relev, le coude
qui soutenait la tte, appuy sur ce genou, semblait plong dans une
profonde rverie. L'ombre du feuillage enveloppait son visage et ses
paules; un point lumineux accusait sa ceinture: c'tait une chane ou
une boucle; un autre rvlait l'extrmit de sa jambe, c'tait
l'peron. Cette figure toute sombre, frappe seulement de deux
rehauts, avait un caractre imposant de mystrieuse grandeur.
Rembrandt ou Salvator ne l'eussent pas ddaigne, fondue comme elle
tait dans un cadre de feuillages vigoureusement dcoups sur un ciel
pommel cuivre et argent.

Brissac, en l'apercevant, demanda au chevalier quelle tait cette
personne assise.

--Le roi, dit simplement Crillon.

Et aussitt il s'loigna laissant Brissac en tte--tte avec Henri
IV.

Il et fallu possder la triple cuirasse de chne bard de fer pour ne
pas sentir une motion vive en prsence de cet imprvu. Tout ligueur
qu'on soit, tout Gascon que l'on puisse tre, on n'aborde pas sans un
battement de coeur l'ennemi que l'on croyait tenir et qui vous tient,
le prince qu'on niait et qui se rvle plus terrible et plus grand
dans la solitude qu'il ne l'et t sur un trne. Et Brissac avait
sous les yeux cette pe qui avait vaincu  Aumale, Arques et Ivry!

Il restait muet, confus, dsespr,  deux pas du prince qui, soit
distraction, soit besoin de chercher un exorde, n'avait pas encore
relev sa tte ni profr une parole.

Et ce silence, cette immobilit laissaient encore un peu de calme 
Brissac. videmment elle ne devait pas tre flatteuse, la premire
parole de celui dont Brissac venait de menacer ainsi la libert, la
fortune, peut-tre la vie, et qui tenait  son tour dans ses mains le
sort de son imprudent adversaire.

Le comte salua profondment. Le roi, sortant de sa rverie, leva enfin
la tte et dit:

--Asseyez-vous, monsieur.

En mme temps, il lui dsignait une place  ses cts, sur le vaste
manteau. Brissac hsita un moment par politesse; puis, sur une
nouvelle invitation, il s'assit le plus loin possible.

Ce fut alors qu'il put voir le visage du prince: la lune avait gagn
le sommet des arbres voisins; elle envoyait de l, au travers des
rameaux entrelacs, une douce flamme qui teignait la clairire d'un
reflet plissant.




XIV


DE DEUX CONVERSIONS CLBRES

Le roi, g de quarante ans  peine, avait dj les cheveux rares et
la barbe grise. S'il n'tait pas de cette beaut frache et sductrice
qui fascine et subjugue les femmes, il avait au plus haut degr la
beaut imposante et persuasive  la fois qui prend les hommes par
l'esprit et par le coeur. Ses yeux, vifs et grands, regardaient avec
une fixit qui n'tait pas gnante, tempre qu'elle tait par une
sincre bont. Cependant, Brissac se sentit mal  l'aise quand ce
regard lumineux et malin l'enveloppa comme une flamme destine 
clairer le fond de son coeur.

--Monsieur Brissac, dit le roi, je sais que vous avez beaucoup dsir
de me voir. Telle tait votre intention, assurment, ce soir mme, et
je sais quels efforts vous avez faits pour y russir. Moi, j'avais
voulu vous voir galement. Nous avons, chacun de notre ct, atteint
un but commun.

Il tait difficile de dire plus poliment et plus doucement ce que
Brissac redoutait si fort d'entendre. Il s'inclina devant cette
courtoisie dlicate du vainqueur.

--Ne me rpondez pas encore, continua Henri. Tout  l'heure, vous le
ferez en pleine connaissance de cause.

--Vous vouliez aujourd'hui, monsieur, vous emparer de ma personne;
c'tait un beau projet. Non pas qu'il ft beau par la difficult de
l'entreprise, mais il offrait au premier aspect des avantages qui ont
pu vous sduire, passionn comme vous l'tes pour votre parti; c'est
naturel et je ne vous blme pas.

Brissac se sentit rougir et chercha l'ombre pour dissimuler son
visage. Le roi reprit:

--Je n'invoquerai pas, monsieur, la foi de votre signature qui est au
bas de l'acte de trve auprs de la mienne. Gouverneur de Paris, vous
vous tes dit que votre vritable foi consiste  garder les intrts
qui vous sont confis. Or, en me livrant  la Ligue, vous sauviez 
tout jamais de moi votre ville que je menace continuellement d'un
sige. Assurment, il n'y a pas un seul ligueur capable de vous
reprocher votre dessein. Eh bien! moi qui ne suis pas un ligueur, je
ne vous le reprocherai pas davantage. J'en comprends toute la porte,
je le trouve jusqu' un certain point gnreux. A quoi bon, vous
tes-vous dit, faire subir encore une fois aux Parisiens la misre, la
famine, la mort? Tous ces canons qui tuent et qui brlent, les
gorgements du champ de bataille, les agonies de femmes et d'enfants
dchirent mon coeur; je les supprimerai en supprimant la cause; je
finirai d'un coup la guerre; je rendrai Paris heureux et la France
florissante; je sauverai ma patrie en retranchant le roi. Voil ce que
vous vous tes dit.

Brissac voulut rpondre; Henri l'arrta d'un geste affable.

--C'est videmment par suite de votre amiti pour M. de Mayenne,
dit-il, que vous me faites cette rude guerre; mais est-ce bien lui que
vous servez? Vous le croyez. Je ne le crois pas, et voici mes raisons:

Le roi tira de son pourpoint un papier qu'il froissa dans ses doigts.

--C'est que l'Espagnol vous trompe et vous joue; c'est que la
convocation de ces tats gnraux qui doivent nommer un roi de France
est une mystification insolente. M. de Mayenne croit que ce sera lui
qu'on mettra sur le trne. Erreur! Le roi d'Espagne y fera monter sa
fille, l'infante Clara-Eugenia,  laquelle, si le parlement et les
tats murmurent trop, parce qu'ils ne sont pas encore tout  fait
Espagnols, on fera pouser le jeune duc de Guise, neveu de M. de
Mayenne. Que le mari de la reine vienne  mourir, et c'est un fait
commun dans l'histoire des mariages espagnols, l'infante d'Espagne
rgne seule. Vous m'objecterez la loi salique! Erreur. Philippe II
n'en veut plus en France; il abrogera cette loi fondamentale de notre
pays qui dfendait au sceptre de devenir quenouille. Et alors, sans
guerre, sans frais, par la volont mme des tats franais, le fils de
Charles-Quint sera roi d'Espagne et de France. Il aura le monde! On
dirait que vous frissonnez, monsieur de Brissac; c'est peut-tre que
l'esprit de la Ligue n'a pas tu tout  fait en vous le caractre
franais. Peut-tre aussi est-ce que vous doutez de mes paroles. Eh
bien! prenez cette dpche qu'un de mes fidles a rapporte
aujourd'hui d'Espagne, o j'ai aussi l'oeil et la main, lisez-la, vous
y verrez le plan de tout ce que je viens de vous dire: la nomination
de l'infante, son mariage, l'abrogation de la loi salique; lisez,
dis-je, cette dpche, et montrez-la au duc de Mayenne, puisque vous
tes son ami; ce sera pour vous deux un avertissement salutaire, et
vous saurez dsormais pour qui vous travaillez avec tant d'ardeur.

Le roi tendit en mme temps  Brissac la dpche, que celui-ci reut
d'une main tremblante et avide  la fois.

--Une pareille horreur! murmura-t-il constern, une dloyaut si
infme! Oh! le malheureux pays!... Tout cela ne ft pas arriv si nous
eussions eu  opposer  l'Espagnol un prince catholique: l'hrsie a
fait la Ligue.

--Prtexte! monsieur, reprit Henri IV. Henri III, mon prdcesseur,
tait, je crois, un bon catholique, ce qui n'a empch ni les outrages
des prdicateurs de sa religion, qui l'appelaient vilain Hrode, ni le
couteau, catholique de Jacques Clment. Quant  moi, je ne suis pas
catholique, et voil pourquoi on me repousse. Voil pourquoi Paris
m'est ferm, Paris la porte de la France! C'est parce que je suis
hrtique que les ligueurs ont appel l'Espagnol, lui ont livr leur
patrie, et enseign la langue espagnole  leurs enfants, qui un jour
peut-tre auront oubli la langue franaise. Parce que je ne suis pas
catholique! ventre-saint-gris! prtexte! Si les ligueurs n'avaient
celui-l ils en inventeraient un autre. Eh bien! monsieur, ils
n'auront mme plus celui-l; je vais le leur ter. Il ne sera pas dit
que j'aurai commis une seule faute et laiss un seul trou par o
l'usurpation trangre puisse se glisser en France,

Brissac, stupfait, regarda le roi.

--Oui, continua Henri, mon peuple, mon vrai peuple, celui qui est
Franais, dsire en effet un roi de sa religion; je me suis fait
instruire dans la religion catholique; j'ai appel prs de moi, dans
les rares loisirs que me laissait la guerre, les meilleurs docteurs,
les plus sages thologiens. Ils m'ont appris, non pas que Dieu rside
dans un seul culte et sur un seul autel, mais qu'il est plus
noblement, plus splendidement ador sur l'autel catholique romain.
J'ai appris les beauts sublimes de cette religion, je me suis
profondment pntr de la sainte grandeur de ses mystres. Dieu, qui
voyait mon zle et mon amour, a bni mes efforts; il m'a envoy sa
lumire, il m'a donn la force, lui qui sacrifia son divin Fils au
salut des hommes, de sacrifier un vain enttement, une folle erreur au
salut de mon peuple, et c'est aujourd'hui un converti sincre, un
fervent adorateur du culte catholique, un fils convaincu de l'glise
romaine qui prend  tmoin votre Dieu, monsieur de Brissac, et le
confesse hautement la main sur un coeur loyal. Dans huit jours, 
Saint-Denis, sous les votes de cette basilique o dorment les vieux
rois de France, mon peuple me verra, entour de ma noblesse, m'avancer
calme et le front courb vers l'autel. J'abjurerai sans honte une
erreur que Dieu m'a pardonne; je jurerai fidlit  l'glise
catholique, sans oublier jamais la protection que je dois  mes
anciens coreligionnaires, qui, assez malheureux dj de n'avoir pas
t comme moi clairs par la grce divine, n'en rclament que plus
vivement le secours de ma compassion et mon appui. Voil ce que je
ferai, monsieur, et nous verrons ce que dira la Ligue! Nous verrons si
elle cesse pour cela de charger ses canons et d'aiguiser ses
poignarda. Cependant, comte, boulets et balles, pes et couteaux, se
dirigeraient alors contre la poitrine d'un prince catholique,
catholique comme M. de Mayenne, catholique comme le roi d'Espagne!

--Une conversion! murmura Brissac, boulevers a l'ide de cet immense
vnement politique.

--Tranquillisez-vous, rpondit le roi avec un triste sourire, la
guerre sera encore bien longue; Paris est bien fort, grce  vous il
se dfendra cruellement!

Le front d'Henri se voila d'une potique mlancolie.

--Tenez, dit-il, monsieur de Brissac, bien des fois depuis cinq annes
je me suis demand s'il n'tait pas temps de remettre l'pe au
fourreau, s'il n'tait pas indigne d'un homme de coeur de disputer
ainsi la possession d'un trne d'o l'exclut tout un peuple. Je me
suis demand o sont les avantages qui compenseront ces dgots, ces
dceptions, ces fatigues et ce continuel travail de corps et d'me qui
use ma vie et me blanchit avant l'ge. Je m'criais comme le prophte:
Assez de labeur pour mes mains, assez de sacrifices pour les
satisfactions d'un cadavre vivant qui aspire  s'appeler roi!

Eh bien, cependant, j'ai repris l'pe, j'ai pass les nuits au
travail, j'ai fatigu mes conseils. Tout ce qu'un homme peut lever
pour sa part du fardeau commun, je l'ai fait sans vouloir me plaindre,
et quand vous saurez pourquoi, peut-tre me direz-vous que j'ai bien
fait.

C'est qu'il ne s'agit plus de disputer ma couronne contre un prince
franais, mais de l'arracher  un tranger qui parle assez haut pour
que d'Espagne on l'entende jusqu'en France. C'est que je suis un
enfant de ce pays, mon gentilhomme, et que je ne veux pas dsapprendre
la langue que m'a enseigne ma mre.

C'est que je souffre de voir se promener dans les campagnes ces bandes
de soldats espagnols qui mangent le bl du paysan; dans les villes ces
cavalcades de muguets, toujours Espagnols, qui dshonorent les filles
et les femmes; c'est que la France est un pays bien plus grand par le
gnie, par le courage, par la richesse que l'Espagne et que tous les
autres pays de l'Europe, et que moi, fils de roi, roi moi-mme, je ne
veux pas, entendez-vous, monsieur de Brissac, je ne veux pas que ce
magnifique pays devienne une province de Philippe II, comme la
Biscaye, la Castille et l'Aragon, toutes contres misrablement
ronges par la paresse et la misre.

Voil pourquoi je lutte et lutterai jusqu' la mort. Les gens qui
m'appellent ennemi sont les ligueurs ou les Espagnols; je suis leur
ennemi, en effet, car ils conspirent la ruine de ma patrie. Je leur
serai un ennemi si terrible, que villes, bourgs, hameaux, fer et bois,
hommes et btes, je brlerai, je broierai, j'anantirai tout, plutt
que de laisser un tranger absorber la sve et croiser le sang de la
France.

En prononant ces paroles, avec une gnreuse vhmence, Henri s'tait
redress, son oeil foudroyait, et le feu de sa grande me illuminait
son visage, et dans l'lan d'un geste sublime il avait tir de l'ombre
sa glorieuse pe qui flamboya aux rayons de la lune.

Brissac cacha son visage dans ses mains, sa poitrine haletait comme
souleve par des sanglots.

--Maintenant, monsieur le comte, dit Henri devenu calme, vous savez
tout ce que je pense. Mon coeur est soulag. Je me rjouis de vous
l'avoir ouvert. Depuis bien longtemps vous entendez parler espagnol 
Paris, aujourd'hui vous venez d'entendre quelques mots de bon et de
pur franais. Relevez-vous, allez, vous tes libre. Crillon va vous
rendre votre pe.

Brissac se releva lentement, son visage tait sillonn de larmes.

--Sire, dit-il en courbant la tte, quel jour Votre Majest veut-elle
entrer dans sa ville de Paris?

Le roi poussa un cri de joie, il ouvrit les bras a Brissac.

--Oh! je suis Franais, croyez-le, sire, et bon Franais, dit le comte
en se prcipitant aux pieds de son roi qui le releva et le serra
troitement sur sa poitrine.

Au mme instant deux coups de pistolet retentirent sur la route, 
l'endroit o Crillon s'tait plac pour assurer la scurit du roi
pendant son entretien avec Brissac.

Henri se baissa pour prendre son pe; Brissac courut en avant pour
soutenir Crillon s'il en tait besoin.

Il trouva le chevalier, riant comme toujours aprs une prouesse.

--Qu'y a-t-il? demanda Brissac, que le roi suivait de prs.

--Un Espagnol que je viens de mettre en droute, comte.

--L'Espagnol que M. le comte connat bien, dit Arnaud, un espion du
duc de Fria, qui, malgr nos dtours, avait suivi nos traces et
cherchait par ici avec grande inquitude, et voulait  tout prix
retrouver M. de Brissac.

--Et que j'ai arrt pour qu'il n'allt point dcouvrir et dranger le
roi, dit Crillon, et qui m'a manqu de ses deux coups de pistolet,
l'imbcile!

Brissac se mit  rire  son tour.

--Arnaud avait fait pour ces pistolets, dit-il  Crillon, ce que vous
lui avez fait faire pour les miens.

Ces mots furent, comme on le pense, accueillis par une hilarit
gnrale.

--Fort bien, dit Crillon, mais il emporte quelque chose que vous
n'avez pas eu, comte.

--Quoi donc?

--J'ai cru ses pistolets srieux, j'ai ripost par un coup de taille
qui a d entamer furieusement son pourpoint et la peau qui est
dessous; le cheval mme a d en avoir sa part. Homme et monture ne
sont pas morts, mais bien corchs. Entendez-les courir!... Quel
enrag galop!

--A-t-il reconnu Arnaud? demanda Henri IV.

--Je ne sais, sire.

--Vous voil bien compromis, Brissac, dit le roi gaiement. Cet
Espagnol vous dnoncera. Comment vous en tirerez-vous?

--En avanant le jour de votre entre, sire, dit le comte bas  Henri.

--Nous allons y songer, comte. Mais commencez par bien prendre vos
mesures pour que les Espagnols ne vous fassent point assassiner. Car
s'ils vous souponnent....

--Votre Majest est trop bonne de songer  moi. C'est moi qui la
supplierai de bien veiller sur elle-mme. Une fois l'abjuration
prononce, la Ligue sera aux abois, et alors gare les assassins!

--Je ferai mon possible, Brissac, pour arriver bien entier dans cette
chre ville de Paris.

--Je vais faire prparer votre chambre au Louvre, sire.

--Et moi, je vais faire dorer votre bton de marchal.

Brissac, perdu de joie, voulut parler. Le roi lui ferma doucement la
bouche avec sa main, et lui dit  l'oreille:

--Pardonnez  Arnaud, qui est un honnte homme, je le sais mieux que
personne, et gardez-le prs de vous; il nous servira d'intermdiaire
chaque fois que vous voudrez communiquer avec moi, ce qui,  partir
d'aujourd'hui, va se rpter frquemment. Allons, il faut se sparer;
soyez prudent. N'ayez pas d'inquitude pour votre ami Mayenne. Je ne
le hais pas. Je ne hais pas mme Mme de Montpensier, ma plus mortelle
ennemie. Je ne hais personne que l'Espagnol. Mayenne aura bon
quartier, et tout ce qu'il voudra, s'il le demande. Mnagez-vous, et
aimez-moi.

--Oh! comme vous le mritez, de toute mon me!

--Prenez ce chemin au bout duquel je m'tais post; il mne 
Colombes, vous pouvez par l, sans tre vu, rentrer  Paris une
demi-heure avant l'Espagnol si le coup de taille de Crillon lui permet
d'aller jusqu' Paris. Il frappe si fort ce Crillon!

--Adieu, sire!

--Adieu, marchal!

Brissac alla serrer les deux mains de Crillon, qui lui rendit
cordialement son treinte. Arnaud, indcis, restait derrire le roi;
Henri lui fit un petit signe amical en dsignant Brissac. Aussitt le
jeune homme alla tenir l'trier au comte, et partit derrire lui
silencieux et calme, comme si, depuis une demi-heure, il ne se ft
rien accompli de cet vnement qui devait changer la face de l'Europe.

Rests seuls, Henri et Crillon se regardrent.

--Il me parat, dit le chevalier, que Votre Majest n'est pas mal
satisfaite de son entrevue avec Brissac.

--Tu as vu, Crillon, comment nous nous sommes spars?

--Avec des baise-mains. Mais, sire, Brissac est Gascon.

--Moi aussi, mon cher Crillon.

--Pardon, sire, je veux dire qu'il est  moiti Espagnol.

--Il ne l'est plus. Tout est fini, conclu; Paris est  moi, sans
sige, sans assaut, sans artillerie. Rengaine, brave Crillon, nous
n'aurons plus toutes ces belles batailles, o tu brillais tant!

--Paris  nous! Oh! sire! avez-vous bien remerci Dieu de ce qu'il
vous rend votre couronne  si bon march?

--Vingt fois depuis cinq minutes, ou, pour mieux dire, depuis le
dpart de Brissac, je n'ai encore fait que rpter la mme prire.
Plus de sang franais  verser, brave Crillon; je suis heureux, bien
heureux, le plus heureux des hommes!

--Sire, rpliqua Crillon palpitant de bonheur, il ne faut jamais dire
cela. On ne sait pas ce qui se passe dans le coeur des autres.

--Est-ce pour toi que tu parles? dit Henri, tant mieux alors,
puisses-tu tre encore plus heureux que moi! Du reste, je le croirais
presque  voir tes yeux brillants et ta figure panouie.

--Le fait est que je ne me sens pas de joie. Et sous tous les
rapports, je prtends tre plus favoris que vous, sire, car chez vous
c'est la tte qui est satisfaite en ce moment; l'ambition a fait un
bon repas, et elle se rjouit; chez moi, c'est le coeur qui tressaille
et qui joue de la basse de viole, comme on dit.

--Tu m'aimes tant.

--Et j'aime encore autre chose, sire.

--Tu serais amoureux?

--Ah bien, oui!... Je ne serais pas content comme cela, si j'tais
amoureux; et puis, ce serait joli d'tre amoureux avec la barbe grise.

--J'ai la barbe grise, et je suis terriblement amoureux, interrompit
Henri IV.

--Oh! mais vous, sire, vous tes le roi, et vous avez le droit de
faire toutes les folies imaginables.

--Tu appelles cela une folie! Peste, si tu voyais ma matresse, tu te
mordrais les doigts d'avoir parl si lgrement.

--Je sais que Votre Majest a bon got, mais enfin chacun a le sien en
ce monde.

--coute, mon brave Crillon, dit le roi en passant son bras autour du
col du chevalier, ma Gabrielle est la plus adorable fille qui soit en
France.... Et maintenant que le roi a fini ses affaires, et bien fini,
je m'en vante, grce  toi qui ce soir m'as tenu lieu de toute une
arme, nous allons nous occuper un peu des plaisirs de ce pauvre Henri
que je nglige trop depuis quelque temps. Viens-t'en avec moi  la
Chausse o demeure Mlle d'Estres, tu la verras et tu avoueras
qu'elle est incomparable.

--Je l'avoue ds  prsent, sire; parce que ce soir j'ai promis
d'aller coucher  Saint-Germain, et que j'irai certainement.

--Soit; mais c'est ton chemin pour aller  Saint-Germain de passer
devant la maison de Gabrielle; tu me seras d'ailleurs fort utile.

--Ah! dit Crillon,  quoi donc, bon Dieu?

--A dissiper les soupons d'un pre intraitable.

--Le pre Estres? En effet, c'est un homme plein de volont, un
honnte homme.

--Il est froce, te dis-je, et me rduit au dsespoir.

--Parce qu'il ne veut pas que vous lui fassiez l'honneur de dshonorer
sa maison.

--Crillon! Crillon! le mot est fort.

--Sire, voil ce que c'est que de me confier des secrets, j'en abuse
immdiatement. Mais, pardonnez-moi.

--Je te pardonne d'autant plus volontiers que l'honneur de Gabrielle
est pur ainsi que la premire neige. Hlas! le coeur de la fille est,
comme l'orgueil du pre, intraitable. Croirais-tu que, pour tre  peu
prs certain de voir Gabrielle ce soir, il m'a fallu dpcher M.
d'Estres  Mdan, prs de Rosny? Il m'y attend, ce brave gentilhomme,
et malgr cela, je ne suis pas fort assur que la fille consente  me
recevoir.

--Eh bien! alors, je ne vois pas Votre Majest si heureuse qu'elle le
disait tout  l'heure.

--Tout malheur finit comme tout bonheur passe, rpondit Henri avec un
sourire. L'espoir est une de mes vertus. Mes ennemis l'appellent de
l'enttement, mes amis l'appellent patience. Allons, montons  cheval;
voil une belle soire aprs une journe bien rude. J'ai vaincu la
Ligue et pris possession de mon royaume. Esprons que ma matresse me
sera non moins soumise que la Ligue.

--Esprons, puisqu'il s'agit de satisfaire Votre Majest, dit Crillon.
Mais moi, je vais couper par la plaine pour arriver plus vite 
Saint-Germain. Je ne me sens pas tranquille. Je prie le roi de me
rendre ma libert si je ne lui suis pas indispensable.

--Sois libre; adieu et merci, brave Crillon. A demain, sans faute, 
notre rendez-vous!

Crillon aida le roi  monter a cheval et le vit s'loigner rapidement.
Il s'apprtait  partir lui-mme, lorsque sur la route, en arrire, au
loin, il entendit retentir un galop rapide.

--Serait-ce l'Espagnol qui reviendrait avec du renfort? dit-il. Mais
non, je n'entends qu'un cheval, et  moins qu'il ne revienne seul, son
matre ayant t tomber quelque part, je ne comprends pas ce que
l'Espagnol pourrait venir chercher par ici. Mais d'ailleurs, le galop
s'arrte.

En effet le cheval s'tait arrt.

--N'entends-je pas comme une voix, un gmissement, continua Crillon.
Plus que cela ... un cri et des gmissements.

Il vit alors sur la pointe de la berge,  l'endroit o la lune
clairait, un homme qui descendait puiser de l'eau  la rivire et 
sa gauche le cheval, prs duquel, sur le sable, on et dit voir un
autre homme tendu.

--Un cheval gris! s'cria le chevalier dont le coeur s'emplit de
sinistres soupons.

L'animal poussa un hennissement lugubre et prolong.

--Oh! pensa Crillon, il y a peut-tre l un grand malheur. Ce cheval,
c'est Coriolan qui m'a senti! Courons!

L'homme que Crillon avait vu descendre vers la rivire se retourna au
bruit des pas du chevalier, et comme si l'aspect d'une crature
humaine lui et rendu quelque courage, il se mit  crier:

--Au secours! au secours!

--Harnibieu! s'cria le chevalier que cette voix inonda d'une sueur
froide, c'est Pontis.

--Monsieur de Crillon, dit le garde en accourant de toutes ses forces
au-devant du chevalier, qu'il avait reconnu au clbre Harnibieu!

--Eh bien! quoi? qu'y a-t-il? pourquoi cette pouvante? qui est cet
homme tendu?.

--Ah! monsieur, ne le devinez-vous pas, quand je vous ai dit que la
Rame tait sur nos traces!

Crillon poussa une imprcation ou plutt un sanglot et s'lana auprs
d'Esprance, que Pontis avait dpos sur le talus de la berge, la tte
un peu soutenue par l'herbe humide de la rose.

Le pauvre enfant fermait les yeux; une mortelle pleur couvrait son
visage, ses belles mains incolores et glaces retombaient avec cette
grce touchante que l'oiseau seul, de toutes les cratures terrestres
conserve jusque dans le sein de la mort.

Sous son pourpoint ouvert, on voyait, entasss  la hte, le mouchoir
et les lambeaux de la chemise d'Esprance, que Pontis avait serrs sur
la plaie avec sa ceinture.

Crillon,  la vue de ce linge teint de sang, de cette immobilit du
corps,  la vue du dsespoir de Pontis, commena lui-mme  perdre
l'esprit, et s'agenouilla prs du bless en donnant toutes les marques
d'un profond dcouragement.

Tout  coup il se releva en s'criant:

--Malheureux! tu me l'as laiss tuer!

--Eh! monsieur, c'tait fait quand je suis arriv. Cependant j'avais
t bien vite. Mais il ne s'agit pas de m'accuser, monsieur; il n'est
pas mort. J'ai bonne ide, malgr tout, et si nous ne le laissons pas
sans secours, si nous lui trouvons un bon mdecin, il en sortira sain
et sauf. Or, ce n'est pas sur le chemin que nous rencontrerons ce
mdecin et ces secours.

--Je ne connais point ce pays, dit Crillon avec un froncement de
sourcils dont Pontis se ft fort effray en un autre moment.

--La premire maison venue, dit Pontis.

--Il n'y a pas de maisons avant Bezons ou Argenteuil, et cette
blessure par laquelle tant de sang a coul, et cette secousse du
voyage ... car je ne te comprends pas, maudit, d'avoir amen si loin
ce pauvre enfant!

--J'eusse mieux aim le mettre en sret plus tt, mais quand on est
poursuivi....

--Tu as peur quand on te poursuit! s'cria le chevalier, heureux de
laisser s'exhaler sa colre par un lgitime prtexte, tu as peur,
bltre!

--Quand j'ai un bless dans les bras, quand je mne avec les genoux un
cheval reint, quand au dtour d'un bois j'entends siffler les balles
 mon oreille, quand le cheval chancelle atteint d'une de ces balles,
quand j'entends courir aprs nous l'assassin enrag qui recharge son
arme, quand je me dis qu'une fois le cheval en bas, et moi tu raide,
on viendra peut-tre achever mon bless que M. de Crillon m'a
recommand, alors, monsieur, c'est vrai, j'peronne le cheval, tout
mourant qu'il est, j'treins plus fortement encore mon bless sur ma
poitrine, je me recommande  tous les saints du paradis, je vole sur
la route, sans savoir o je vais, jusqu' ce que le cheval tombe; et
j'ai peur! oui monsieur, j'ai peur, trs-peur!

En disant ces mots Pontis montrait  Crillon un trou saignant  la
croupe du pauvre Coriolan, qui se roulait douloureusement sur les
cailloux comme pour arracher la balle des chairs qu'elle dchirait de
sa morsure de feu.

--S'il en est ainsi, dit Crillon, tu as raison. Mais ce la Rame, on
ne le tuera donc pas!

--Oh! que si fait, monsieur! patience. Mais emportons d'abord M.
Esprance quelque part.

--Voila un homme qui vient sur le chemin l-bas.

--Avec quelque chose au bras. J'y cours! Il nous indiquera une maison
dans le voisinage. '

Et Pontis de courir au-devant de cet homme aussi courageusement que
s'il n'et fait depuis deux heures l'ouvrage de dix hommes
infatigables.

L'homme portait un panier  son bras, et dans ce panier un monstrueux
poisson dont la tte et la queue dpassaient les deux couvercles; ce
poisson s'agitait encore dans les dernires convulsions de l'agonie.

A l'aspect de Pontis, effrayant avec ses habits poudreux, et teints de
sang, cet homme poussa un cri de terreur et tendit le panier au garde,
en disant d'une voix trangle:

--Prenez mon barbillon et ne me tuez pas. Je suis Denis le meunier de
la Chausse, et je porte ce poisson de la part de Mlle Gabrielle
d'Estres, au prieur des gnovfains,  cent pas d'ici ... Ne me tuez
pas!

--A cent pas d'ici, s'cria Pontis, il y a un couvent  cent pas
d'ici, est-ce bien vrai?

--A gauche de la rivire, derrire le bois que vous voyez sur cette
petite colline, rpondit le meunier, dont les dents claquaient.

--Brave homme! va, dit Pontis, n'aie pas peur, tu nous sauves la vie.
Viens! viens!

Crillon avait tout entendu, il s'cria de son ct:

--Viens, viens, et tu auras dix pistoles, si tu nous aides  enlever
ce pauvre homme assassin.

Le meunier ne se ft pas laiss prendre  cette amorce, mais Pontis le
poussait  deux mains par derrire; il arriva jusqu'auprs du corps
tendu, se signa d'effroi, mais il fut un peu rassur en voyant que
les prtendus assassins, au lieu de jeter un cadavre dans la rivire,
voulaient conduire un bless au couvent des Gnovfains. Alors il
accepta les pistoles de Crillon, passa son panier en sautoir sur son
paule et souleva la moiti du triste fardeau. Pontis portait l'autre
moiti. Crillon tirait par la bride Coriolan, qui se tranait  peine
et hennissait de souffrance  chaque pas.

Ils aperurent au dtour de la route, derrire le monticule bois, les
btiments trapus et gristres du couvent tant dsir. Crillon se
pendit  la cloche. Bientt une lumire parut au treillis de fer du
guichet, et aprs le protocole d'usage en ce temps de violences et de
dfiances mutuelles, la porte s'ouvrit  la voix du meunier Denis, et
le lamentable cortge disparut dans la sombre profondeur du couvent.




XV


Cependant le roi marchait gaiement, dans son ignorance de tous ces
malheurs. Il marchait dispos, rafrachi par son succs, souriant 
l'espoir d'une capitulation de sa belle matresse.

On appelait matresse, en ce temps heureux, la femme qu'aimait un
homme; matresse alors mme qu'elle tait aime et n'aimait pas.
Aujourd'hui les hommes ont bien pris leur revanche, et comme ce sont
eux qui rgnent et gouvernent, ils n'ont plus laiss le titre de
matresse qu' la femme dont ils sont aims.

Henri songeait donc  sa matresse Gabrielle, la pure et libre fille,
que six mois d'assiduits royales n'avaient pas conquise, et qui
rgnait despotiquement sur le plus grand coeur de tout le royaume de
France. Il avait, sous prtexte d'affaires graves, envoy  Mdan M.
d'Estres, pre de la jeune fille, pre rbarbatif, nous le savons, et
sans avoir prvenu Gabrielle, de crainte qu'elle ne s'alarmt et ne
refust aussi sa porte. Il voulait la surprendre chez elle, bien
assur qu'elle n'aurait pas la cruaut de renvoyer spontanment un
amoureux qui s'appelait le roi, n'tait pas absolument ha, et ne
demandait d'ailleurs qu'une heure de douce causerie, bon visage et
peut-tre une part du souper quotidien.

Henri voulait, il l'esprait du moins, une franche explication avec
Gabrielle. Le temps tait propice. Un ciel tide, demi-voil, sem
d'toiles et de vapeurs ouates, une de ces nuits qui fondent la
rigueur des mes les plus fermes, une de ces brises qui font clore en
ralits fleuries tous les rves de l'esprit et des sens.

--Il faudrait savoir, pensait le roi, le vrai motif de cette longue
rsistance. D'ordinaire les rois sont plus galement bien traits par
l'amour que par la guerre. La fortune capricieuse a plus de vol sur un
champ de bataille, elle chappe parfois; mais dans l'troite enceinte
du boudoir de l'amante, la fortune perd l'usage de ses ailes; elle est
bientt prise et vaincue.

Comment depuis six mois de ruses, de mystres, Gabrielle avait-elle pu
rsister? Malgr la surveillance du pre, Henri, recommand par ses
exploits et son grand nom  cette belle fille d'un esprit ardent et
chevaleresque, d'un royalisme prouv, Henri, reu chez M. d'Estres,
avec respect sinon avec confiance, avait mis  profit chaque entrevue
pour faire connatre  Gabrielle ses sentiments de plus en plus
brlants pour une si belle idole.

Et comme l'amour ne trouve pas son compte  des entretiens par tiers;
comme M. d'Estres,  qui la rputation du roi tait fort connue, se
jetait habilement, soit dans la conversation entre deux galanteries,
soit dans la promenade entre deux oeillades ou deux serrements de
mains, soit enfin dans les vestibules entre la main du messager
porteur de lettres et la main de Gabrielle, que ces lettres
passionnes attendrissaient malgr elle, Henri, peu avanc, avait eu
recours  des visites moins officielles, et quelquefois dj, flatte
de la recherche d'un hros qu'elle admirait jusqu' l'enthousiasme,
Gabrielle avait accord la faveur d'un chaste entretien sur la
terrasse au fond du jardin. L, en compagnie de Gratienne, jeune fille
dvoue  sa matresse, Henri et son inhumaine Gabrielle avaient
longuement dbattu et rebattu l'ternelle syntaxe des amours, au
premier chapitre, au plus doux, au plus beau. Et le roi, vieilli par
tant de soins et d'ennuis, menac par tant de prils mortels dans sa
gloire et dans sa vie, se reprenait avec une recrudescence de jeunesse
aux potiques joies, aux innocentes douceurs de la passion naissante;
il aimait, il adorait, il idoltrait: fou de joie et d'orgueil quand,
au dpart, un petit doigt effil, blanc et rose s'tait appuy sur ses
lvres, et alors il oubliait cet autre Henri, sombre amoureux de la
couronne de France, qui poursuivait  travers le feu et le sang ce
fantme radieux, son fugitif amour.

Il faut dire que le ciel avait runi tous ses dons sur le front
charmant de Gabrielle. Jamais rien de si suavement pur, de si
voluptueusement chaste ne s'tait offert aux regards du roi; et il
mesurait sa patience de conqurant  l'inestimable valeur de la
conqute.

Toutefois, comme chaque bataille finit par avoir un rsultat, succs
ou revers, Henri, ainsi qu'il venait de le dire  Crillon, attendait
l'vnement de sa longue entreprise amoureuse, et il se sentait en
veine de bonheur. Il lui semblait que le ciel et la terre ne s'taient
pars de tant de charmes, embaums de tant de parfums, que pour lui
faire une fte complte, bien due aux coeurs passionns qui n'accusent
jamais Dieu dans leurs revers, et le glorifient au jour du succs dans
le plus humble dtail de l'universelle nature.

Henri arriva au hameau de la Chausse vers dix heures et demie. a et
l un chien aboyait sous une porte. Toute lumire tait teinte dans
les huit  dix chaumires pittoresquement jetes sur le revers du
coteau avec de petits chemins abominables et charmants qui
aboutissaient  la rivire.

La maison de M. d'Estres s'levait  mi-cte avec une aile en retour
sur la Chausse. De grands arbres entouraient cette maison. On voyait
aux rayons de la lune monter doucement une vaste prairie en pente qui,
pareille  un lac nacr parsem d'lots, allait rejoindre une terrasse
borde de roches crayeuses sur lesquelles un bois touffu versait sa
fracheur et son ombre.

Enfin, sur le bord de la Chausse, une grange immense, au toit aigu,
construite avec l'imposante solidit d'une forteresse, fermait, de son
rempart, le verger, la basse-cour et les communs du chteau d'Estres.
La grande masse noire de cet difice, qui avait vu plus d'un sige et
support bravement plus d'un incendie, se profilait trangement sur le
ciel, et, dans la perspective, coupait, avec le vaste paralllogramme
de son toit, cette pale et souriante prairie en pente dont nous
parlions tout  l'heure.

Des rares fentres de la grange, on dcouvrait toute la rivire, et
son autre bras par del l'le situe en face, et tout au loin la
plaine fertile des Gabillons, et le Vsinet, et Saint-Germain, un
tableau incomparable!

Henri savait, aux jours des rendez-vous illicites, s'approcher de
certaine fentre du corps de logis en retour sur la Chausse. C'tait
la chambre de Gratienne. Il jetait dans la vitre de gros verre sombre
un petit caillou qui claquait. La fentre s'ouvrait, une main blanche
faisait un signe, et le roi, obissant  ce signe toujours compris,
allait, selon la direction du petit doigt, attendre Gabrielle, soit au
bord de l'eau qui courait  dix pas de la maison mme, soit  cette
terrasse, prs des roches,  laquelle il arrivait dans les vignes,
moyennant une ou deux rudes escalades.

Le soir dont nous parlons, il fit son mange accoutum avec plus de
confiance encore qu' l'ordinaire. M. d'Estres tait absent,
Gabrielle probablement couche, puisque la lumire tait teinte dans
la chambre de Gratienne. Mais par une si belle soire, c'tait plaisir
de ne pas dormir. Henri avait fait sa provision de projectiles  tous
les arbres de la route. Il se mit donc  jeter des petites pommes
vertes dans la vitre avec un grand dsir de russir promptement, parce
que la lune donnait en plein sur la Chausse et inondait d'une
dangereuse lumire le cheval et le cavalier.

La vitre sonna, mais la fentre ne s'ouvrit point. Henri recommena.
Pas de rponse. Il attendit sans succs. Dans la crainte d'attirer
l'attention, il se promena de long en large sous le mur de la grange,
esprant que Gratienne pourrait ou se rveiller ou revenir de chez sa
matresse, qui peut-tre la retenait pour son coucher.

Il revint donc  la vitre et recommena le bombardement.

Alors, un bruit singulier rpondit  ses attaques, non pas du ct de
la maison qui demeurait sourde et muette, mais du ct de la rivire,
dont la moiti resplendissait de lumire, tandis que l'autre tait
couverte par l'ombre gigantesque des arbres sculaires entasss
ple-mle sur le bord de l'le de Bougival.

Il sembla au roi qu'un rire de lutin, plusieurs rires mme,
accueillaient chacune de ses tentatives infructueuses, et ces
ironiques lutins s'battaient sans doute dans la rivire tide, car au
bruit des rires se mlaient des chuchotements, les frmissements de
l'onde et ce cliquetis des gouttes qui jaillissent, et le clapotement
des mains qui battent l'lment humide, et ces souffles joyeux qui
dclent le nageur triomphant.

Henri tait-il aperu de quelque baigneur, se moquait-on de sa
contenance embarrasse?

Personne dans le hameau ne veillait  cette heure; personne,
d'ailleurs, n'et os rire d'un voyageur qui s'adressait  la maison
du seigneur d'Estres.

En coutant mieux, le roi crut reconnatre que les voix des lutins
taient des voix de femmes rieuses, des voix connues; il distingua
mme, malgr la distance, son nom prononc par des lvres chries, son
nom qui glissait harmonieusement jusqu' lui, port sur les surfaces
lastiques de l'eau.

Les clats de rire se rapprochaient; bientt, de la raie sombre trace
par la ligne des arbres, sortirent en pleine lumire deux ttes qui
s'aventuraient jusqu'au milieu du fleuve. Et alors, plus de doute,
Henri reconnut Gabrielle et Gratienne, qui se jouaient comme deux
ondines dans le tide cristal de la plus belle eau du monde, Gabrielle
et Gratienne, qui, riant de leur loignement et fires de l'obstacle
infranchissable, provoquaient par leur gaiet mutine le malheureux
voyageur attach au rivage.

Mais Henri provoqu ne connaissait pas de barrires. Cent canons ne
l'eussent pas retenu. Il poussa son cheval dans le fleuve et se mit,
en riant lui-mme,  fendre les flots du ct des naades imprudentes
qui l'y avaient appel.

Les rires alors se changrent en petits cris d'effroi, en
supplications touchantes. Le cheval nageait avec dlices, il s'ouvrait
firement le chemin. Henri s'avanait, les bras tendus, vers la
nageuse pouvante, dont les grands cheveux blonds, rouls en tresses
plus paisses qu'un turban, s'imprgnaient tour  tour et
reparaissaient plus brillants, comme si Gabrielle se ft plonge dans
un bain d'argent liquide. On voyait parfois son bras blanc, d'o
ruisselaient les perles, et la fine draperie qui couvrait ses paules
comme la tunique d'Amphitrite, et l'extrmit d'un petit pied, qui,
dans sa prcipitation, effleurait la surface du fleuve.

Henri envoyait de tendres baisers et avanait toujours.

--Par piti! sire, par piti! retournez, dit Gabrielle d'une voix
suppliante, et elle montra au roi un visage empreint d'un loquent
dsespoir.

--Ma belle, vous m'avez appel, dit Henri.

--Respectez une femme, sire! Pardon ... piti ... Si vous faites un
pas de plus, je me laisse glisser au fond!

--Oh! piti pour moi-mme, mon cher amour, dit Henri pouvant, qui
retourna aussitt son cheval ... nagez tranquillement, ma vie; plus
d'effroi, plus de menaces. Oh! mais pour vous prouver mon respect,
c'est moi plutt qui m'abmerais sous ces flots; voyez, je dtourne la
tte. O voulez-vous que j'aille, faut-il vous dire adieu?

--Voil dj que vous avez travers les deux tiers de l'eau, dit
Gabrielle, rassure et calme par cette docilit du prince; continuez,
s'il vous plat, et allez-vous scher au moulin, sur le bord de l'le.

--J'y vais, ma mie, mais vous....

--Oh! ne parlons plus de moi, je vous prie, et surtout n'y faisons
plus attention. Vous me comprenez bien, cher sire?

--Oui, oui, je comprends, et j'entre au moulin.

--O j'irai vous trouver avec Gratienne, car nous y devons faire la
collation pendant l'absence du meunier.

--Merci! oh! merci cent fois!

Le roi, amoureux et affam, prit terre aux abords du moulin, laissa
son cheval gravir la pente de l'le, o la bte se secoua librement et
commena un repas dlicieux dans le petit potager du meunier.

Henri traversa la longue planche qui menait au bateau et s'assit, le
coeur inond de joie, le corps tremp d'eau,  l'extrmit de la roue,
l o nul ne le voyait, et o par consquent sa prsence ne pouvait
inquiter Gabrielle.

Tandis qu'il admirait la beaut de la nuit et la splendeur du paysage,
les nageuses gagnaient silencieusement une anse sable, fleurie,
impntrable aux rayons de la lune. Et certes, en ce moment, les
jambes pendantes au-dessus de l'eau, l'oreille tendue au moindre bruit
qui dcelait sa bien-aime, le roi de France tait le plus heureux
meunier de son royaume.




XVI


LE MOULIN DE LA CHAUSSE


Parmi les choses que l'homme fait potiques sans le savoir, une des
plus charmantes c'est le moulin  eau, l'ancien moulin, la vieille
machine gothique sans lgance et sans art, un bateau bien carr qui
porte une maison de bois, au flanc de laquelle s'attache un arbre qui
tourne et fait cumer l'onde verte avec quatre grandes palettes de
bois. C'est un joujou d'enfant primitif. Le bateau est laid, la maison
est noire et rapetasse de planches comme une vieille toffe cousue de
pices. Au premier coup d'oeil, tout cela gne et salit le regard.
Puis, avec un peu d'attention, l'oeil dcouvre en ce fouillis sordide
des milliers de beauts qui ravissent. Les ais vermoulus sont draps
d'une mousse verdtre dans laquelle, habitants parasites, les
ravenelles sont venues s'incruster, s'agrandissant  chaque terme de
loyer, repoussant hargneusement la planche qui les avait reues,
plongeant dans le coeur du chne leurs racines affames et jetant au
vent humide leur tte insolente de fleurs. Sous la roue qui tourne
d'un mouvement gal avec un bourdonnement monotone, jaillit une
poussire humide enleve aux flocons cumeux de la rivire. Que le
soleil illumine cette vapeur, vous avez l'arc-en-ciel avec sa magie;
que la lune s'y arrte, vous voyez les vapeurs blanches danser autour
du moulin, comme un grand fantme qui rde incessamment, gardien de
cette mystrieuse demeure.

Attirs par le bruit et le courant, les gros poissons montent
sournoisement autour du bateau. A l'abri sous les planches
inaccessibles, ils lvent parfois leurs museaux bants et absorbent
avec une bulle d'air le grain de bl ou de seigle chass hors des
fentes. Au-dessus d'eux, dans son lment,  lui, le chat couch sur
le plat-bord du bateau, dort ou fait semblant; oublieux de ses
antipathies, il ouvre et ferme mollement tour  tour son oeil vert
pour regarder en bas le poisson qui le nargue et viendra tt ou tard
dans la pole  frire lui offrir ses artes; ou bien il regarde eu
haut la cage suspendue au soleil, d'un sansonnet bavard ou d'une pie
inquite.

Au dedans du moulin, tout est reluisant, glissant; le sapin enfarin
toujours, toujours balay, a conserv sa puret native. Il a bruni,
voil tout, et ses larges veines courent en ogives moires du plancher
aux solives.

Dans la soupente, ferme d'un rideau de serge plus souvent blanc que
vert, le meunier a son lit, dur il est vrai, mais si doucement
tremblotant  chaque tour de roue, que le dormeur berc n'y appelle
jamais en vain le sommeil. Pour peu qu'il ait, le soir, tir  bord la
planche qui lui sert de pont et le relie au monde, il est seul et
inabordable sur son le. Alors sa lampe brille, phare modeste qui
rjouit l'oeil du passant sur la route voisine; alors le meunier est
libre; il est roi.

Voil ce que pensait Henri sur sa planche, au murmure suave de l'eau,
qui descendait sans colre et sans bruit, car la roue du moulin ne
tournait pas.

Toutes ces petites richesses que nous venons d'numrer l'entouraient
et lui faisaient fte. Le chat ronflait en se frottant le dos  la
main de l'tranger; la table de chne poli tait dresse au fond de la
salle, et dans le bahut  sculptures grotesques se prlassaient les
assiettes de faence peintes d'animaux fabuleux et d'une flore
fantastique. On nous pardonnera cette interprtation des penses du
roi, mais elle est juste: il envia le sort du meunier, sinon
longtemps, du moins jusqu' ce que le charme de la solitude et t
rompu par l'apparition de Gratienne.

Celle-ci, la premire des deux baigneuses, sauta lgrement de la
planche dans le moulin. C'tait une jeune et joyeuse fille, un peu
courte, un peu ronde, avec une voix aigu et de bons gros bras tout
frachement schs des caresses de l'eau par les caresses de la brise.
Elle connaissait le roi et l'aimait; c'tait bien plus que de le
respecter.

Henri alla prendre les deux mains de la belle enfant, et la fit
sauter, comme au village, avec mille questions sur l'absence de
Gabrielle. Gratienne rpondit que sa matresse tait honteuse; qu'elle
n'avait point d'habits convenables pour recevoir un grand prince, et
que des filles qui s'attendent  souper seules aprs le bain, au beau
clair de lune, n'ont pas d'atours; qu'ainsi tout le dommage est pour
les indiscrets qui leur rendent visite sans s'tre annoncs 
l'avance.

Tout en causant de la sorte, Gratienne allumait une seconde lampe et
tirait de l'armoire du meunier des chausses neuves et des bas blancs
qu'elle offrit  Sa Majest, sans plus de malice. Elle lui indiquait
en mme temps la petite chambre du meunier pour qu'il changet ses
habits mouills, tandis qu'elle prparerait le souper de sa matresse.

--Mais que dira le matre de cans, demanda Henri du fond de la
chambre o il procdait  sa toilette, si on lui ravage ainsi ses
hardes neuves?

--Trop heureux serait Denis s'il savait  quel honneur on les rserve,
dit Gratienne. Mais Denis ne le saura pas, il ne faut pas qu'il le
sache, le bavard. Il est absent d'ailleurs.

--Pour longtemps?

--Le temps d'aller porter de la part de mademoiselle, au prieur des
gnovfains, prs de Bezons, un monstre de barbillon qui s'est pris
dans la vanne. C'est deux bonnes heures s'il ne flne pas en route.

--Enfin il reviendra et me verra.

--Votre Majest sera M. Jean ou M. Pierre, qu'importe  M. Denis?
votre royaut n'est pas crite sur votre visage.

--Malheureusement! se dit Henri, peu satisfait du compliment, et qui
se flicita de l'essuyer en l'absence de Gabrielle.

Mais celle-ci avait entendu. Elle entrait au moment mme, et, venant 
Henri les mains jointes, la bouche souriante:

--Si la royaut n'est pas sur son visage, dit-elle, Gratienne, elle
est profondment grave dans son me et dans son coeur!

--O ma belle!  mon amour! s'cria Henri en se courbant, le coeur
panoui, sur les mains fraches que la jeune fille lui tendait.

Certes, elle fut belle. Le peuple, qui la voyait tous les jours, a
gard la mmoire de cette miraculeuse beaut comme il a gard, en sa
loyale et reconnaissante estime, le souvenir de la bont du roi Henri.
Mais peut-tre la Gabrielle de la cour, la Gabrielle marquise, la
Gabrielle duchesse ne fut jamais sous les velours et les broderies,
sous l'or et les diamants, aussi belle que le roi la vit ce soir-l,
peinture idale encadre dans cette porte du moulin, ayant derrire
elle la splendide lumire de la lune et le paysage argent; en face,
les deux lampes du meunier, qui envoyaient sur elle leurs feux
rougetres et doucement pntrants.

Qui donc pourrait peindre cette taille de desse aux fermes et
voluptueuses ondulations, que la draperie mal attache de sa robe
accusait en larges plis? Et les bras d'ivoire encore humides dans
leurs fourreaux ouverts? Et ces torrents de cheveux blonds aux reflets
d'or qui rompaient leurs liens et roulaient  flots sur l'paule, en
dcouvrant un cou vein, transparent? Et ce visage, d'un incomparable
ovale, qu'clairaient des yeux bleus fins, rieurs, tendres, dont la
prunelle, marque d'un point noir, avait quelque chose de vaguement
trange qui lanait le trouble et la flamme dans tous les coeurs?
Cette figure d'ailleurs tait sereine et douce comme un beau jour;
elle veillait l'ide du printemps, elle vivifiait, elle consolait; le
moindre sourire de sa bouche vermeille aux coins profonds et rajeuni
le vieillard morose et rafrachi le mourant sur sa couche. Jamais ange
gar sur terre n'y porta un plus pur et plus cleste reflet de la
beaut d'en haut; jamais crature terrestre ne charma comme Gabrielle
le regard du souverain crateur, qui dut se rappeler en la voyant,
ve, son plus charmant, son plus sublime ouvrage.

Belle, avons-nous dit! elle tait bien plus, elle tait bonne; le
sourire venait de son me comme le parfum sort de la fleur: jamais
d'envie, jamais d'ambition, jamais de colre, jamais d'hypocrisie. Il
fallut des annes d'orage et l'air empest de la cour, il fallut la
haine et l'envie des autres, souffles venimeux, pour apprendre  cette
loyale figure l'usage du masque, seule dfense contre tant de poisons
mortels.

Mais,  dix-sept ans, Gabrielle ne savait pas mentir. Elle tenait
Henri  ses genoux, le regardait avec des yeux de soeur, avec un
respect de sujette, et, lui abandonnant ses deux belles mains, croyait
sincrement lui abandonner tout son coeur; ce coeur inestimable,
elle-mme ne le connaissait point!

Lorsque le roi eut longtemps promen ces doigts velouts sur sa
bouche, avec une discrte et respectueuse ardeur, signe infaillible
des passions vraies, Gabrielle ordonna  Gratienne de fermer la petite
porte, et, passant au bout de la salle, elle offrit un sige en bois 
son matre.

Il n'y en avait qu'un, et il revenait de droit au roi de France. Mais
Henri s'assit gaiement sur un septier d'orge, et le sige chut 
Gabrielle, qui prit bientt son air srieux.

--Encore une imprudence, sire, dit-elle d'une voix enchanteresse. Mon
pre est absent, mais il pourrait revenir. Votre Majest ne risque
rien, elle, de la part d'un de ses plus faux sujets; mais, moi, je
serai gronde, menace, j'aurai comme toujours  pleurer quand vous
serez parti.

--Pleurer! oh! ma chre belle, dit Henri, non, vous ne pleurerez
point. Mais, d'ailleurs, votre pre ne reviendra pas. Je l'ai envoy 
Mantes.

-C'est vous! sire, s'cria la jeune fille ... Oh! mchant roi!...
pauvre pre!...

--Sans doute, c'est moi; puisque l'on ne peut vous voir quand il est
l.

Gabrielle, avec une expression plus triste:

--Ni en son absence, ni en sa prsence, sire, dit-elle. Le temps est
venu de dire la vrit, quoiqu'il m'en cote et beaucoup, mais il faut
enfin que je parle, coutez-moi.

--Quelle vrit? s'cria le roi inquiet.

--Nous ne vous verrons plus....

--Oh!...

--Jamais ... Mon pre me l'a ordonn ... Il m'a bien fait comprendre
ma situation vis--vis de mon roi; car ici vous tes bien le roi, dans
nos coeurs et dans nos voeux!

--Ce n'est pas comme  Paris, dit Henri, essayant d'gayer Gabrielle,
qui se drida, en effet.

--Allons, s'cria-t-elle, nous dirons cela plus tard. C'est inhumain
de la part d'une fidle servante d'affliger ainsi son matre, et ce
serait cruel au matre d'empcher sa servante de souper. Sire, le bain
nous a retardes, il est onze heures et nous mourons de faim.

--Et moi donc, ma belle.

--Oh! sire, je vais vous servir. Quelle joie! j'aurai donn un festin
au grand Henri! un beau festin, vous allez voir. Gratienne!

Gratienne apparut.

--Apporte les cerises et les groseilles.

--Peste, fit le toi avec une grimace, quelle chre-lie!

--Nous avons du gteau, mon roi, un gteau lger, croquant comme
Gratienne les sait faire.

--Du gteau!... mais c'est complet.

--Et ... oh! mais c'est une friandise, il faut la pardonner, sire,
nous sommes gourmandes. Il y a une petite fiole de liqueur de noyau:
comme vous allez vous rgaler!

Le roi sentit frmir son robuste apptit de chasseur et de guerrier.
Un frisson lui passa sur la peau  l'aspect des cerises purpurines
amonceles sur une assiette, et surtout des groseilles au parfum
aigre, et dont les grappes rouges et blanches brillaient  la lumire
comme un fouillis de rubis et de topazes.

La table tait mise. Henri offrit un morceau de gteau  Gabrielle; il
en prit un lui-mme en soupirant.

Elle le regarda et comprit:

--Sotte que je suis! dit-elle; le roi a faim, et je lui offre un repas
de fille!

--La plus belle fille du monde, ma Gabrielle, rpondit Henri, ne peut
offrir que ce qu'elle a.

Gabrielle repoussa tristement le gteau et les cerises.

--Il faut chercher, dit-elle. Gratienne!

--Mademoiselle?

--Mne-moi dans le bateau jusqu' la maison. L certainement on
trouvera des provisions.

--Non! non! s'cria Henri; j'aime mieux me rassasier de votre vue; je
soupe en vous admirant. Je mangerai vos mains mignonnes....

--Pauvre nourriture pour l'estomac, sire!

--J'y perds la faim!...

--Cherchons! cherchons! dit Gabrielle en repoussant doucement Henri,
qui aprs avoir mang les mains entamait les bras.

Il s'arrta pour ne point dplaire  sa matresse, et faute d'aliments
immatriels, se mit  songer aux aliments du corps.

--Il me semble, dit-il, que l'on parlait tout  l'heure des monstres
qui se prennent dans les vannes du moulin. N'y a-t-il pas quelque
nasse tendue ou quelque hameon qui pende? Les meuniers n'en font
jamais d'autre.

--Je ne sais, dit Gabrielle.

--Je trouverai bien, moi. Plus d'une fois j'ai soup  merveille dans
le moulin, en maigre ... Mais qu'importe.

Aprs quelques minutes d'une revue passe autour du bateau, le roi vit
une ficelle vagabonde qui s'loignait ou se rapprochait du plat-bord
avec des tressaillements et des convulsions de bon augure. C'tait en
effet une des lignes que matre Denis avait grand soin de tendre
chaque soir. Une belle anguille avait mordu et cherchait  rouler ses
spirales autour d'un pieu quelconque pour rsister  la main qui
l'attirait hors de l'eau; mais le roi joignit l'adresse  la force, et
amena sa proie, sur laquelle Gratienne fondit joyeusement, tandis que
Gabrielle reculait avec un sentiment d'effroi.

--Eh bien! voici la chair, dit Henri, mais le feu, mais
l'assaisonnement?

--Un peu de lard, que voici, rpliqua Gratienne, un oignon que voil,
une crote comme on les a chez un meunier, et un demi-verre du petit
vin de matre Denis, voici la cruche, et je demande un quart d'heure
pour servir Sa Majest.

En disant ces mots, elle disparut  l'avant du bateau, o bientt
s'leva une flamme de copeaux et de charbons allums sur un quartier
de meule use.

--Un quart d'heure que j'emploierai bien, dit le roi, car je vais me
mettre aux pieds de ma Gabrielle, et lui dirai si souvent, si
tendrement mon amour, que j'amollirai son coeur farouche.

La jeune fille, avec un mouvement charmant de la tte:

--Oh! non, dit-elle, c'est impossible.

--Rayez ce mot, ma mie.

--Impossible, sire.

--Alors, vous n'aimez pas Henri?

--Beaucoup, au contraire. Mais s'il m'aimait comme il le dit,
serait-il prs de moi en ce moment?

--Qu'est-ce  dire? demanda le roi tonn. Mais si je ne vous aimais
pas, il me semble au contraire que je ne serais pas ici.

--Aimer, signifie donc affliger?

--Quoi, ma prsence vous afflige?

--Aimer signifie donc offenser?

--Je vous offense?

--Aimer signifie donc perdre et dshonorer?

--Gabrielle! Gabrielle!...

--Mon roi, vous m'affligez, vous m'offensez, vous me perdez, en effet,
par votre prsence.

--Voil bien de grands mots, chre belle.

--Plus graves encore sont les choses. .. Causons, et la main sur le
coeur.

--Sur le vtre.

--Sire, soyons srieux. Que voulez-vous de moi qui ne puis tre votre
femme, puisque vous tes mari?

--Si peu....

--Assez pour ne pas m'pouser, ce que d'ailleurs je ne vous
demanderais pas, ce que mme je n'accepterais pas, bien que fille
noble, car vous tes un puissant roi.

--Roi, oui; puissant, non.

--Croyez-vous donc que mon pre souffrirait mon dshonneur.

--Ma mie....

--Le souffrirais-je moi-mme? Voil donc la raison pour laquelle votre
prsence m'offense ... Mais je vous attriste avec ce mot si dur,
passons. J'ai dit que vous me perdiez.

--Je vous dfie de me le prouver....

--Facilement. Mon pre m'a jur, si je vous coutais, ou si vous me
poursuiviez, de me jeter dans un couvent ou, ce qui pis est, de me
marier.

Le roi fit un mouvement.

--Il faudrait voir, s'cria-t-il.

--Un pre n'a pas besoin de la permission du roi pour marier sa fille.
Marie, je suis perdue et mourrai de chagrin.

Henri se mit  deux genoux, suppliant:

--Ne me dites pas de ces paroles sinistres, ma Gabrielle, vous perdue,
vous mourante!

--Par votre faute.

--Me croyez-vous donc si faible et si timide, que je ne puisse, malgr
un pre, malgr le monde entier, sauver du dsespoir la femme que
j'aime, et seriez-vous assez faible vous-mme, assez cruelle,
cependant, pour vous abandonner  un autre quand vous m'avez repouss,
moi, votre ami et votre roi? Ayez de la volont pour moi, Gabrielle,
et j'aurai de la force pour nous deux! Ce n'est pas moi qui vous
perds, c'est vous-mme! Aidez-vous, je vous aiderai! Quant  vous
reprendre, qu'on y vienne, lorsque je vous aurai prise! Vous le voyez
donc, Gabrielle, c'est de vous seule que vous dpendez. C'est  vous
seule qu'il faudra rapporter les malheurs que vous voyez dans
l'avenir. Si vous m'aimiez, vous auriez plus de courage.

--Oh! sire, je n'ai encore rien dit. M'offenser, me perdre, ce n'est
rien; mais vous m'affligez, voil la crime.

--Et comment, bon Dieu! moi qui ne respire que par vous et pour vous.

--Cela est bien grave, et j'ai pour vous le dire une bouche d'enfant
bien frivole. Mais comme je prie Dieu tous les soirs pour vous, c'est
Dieu qui va me dicter les paroles. Vous me demandiez tout  l'heure de
sacrifier mon honneur et ma vie; je le dois peut-tre  mon roi, mais
vous sacrifier mon me et mon salut ternel, est-ce possible?

--Votre salut?

--Sans doute; une bonne catholique peut-elle accepter l'hrsie!

--Bon! tes-vous docteur? s'cria le roi en riant.

--Ne riez pas, sire, c'est bien srieux.

--Pas tant que cela, ma belle, et, entre nous, il n'est aucun besoin
de parler hrsie ou messe.

--Il le faut, cependant; car je ne composerai jamais avec l'enfer.

--L, l ... Laissons galement l'enfer....

--O vous tomberiez seul, sire, non pas. Je vous porte de l'amiti, je
veux votre salut, et le veux d'autant plus opinitrement, qu'en vous
sauvant je sauve toute la France, compromise par votre hrsie.

--Bien, voil que nous attaquons la politique. Ah! Gabrielle, par
grce....

--Par grce, sire, poursuivons ou rompons tout  fait.

La jeune fille pronona ces mots avec un accent de fermet d'autant
plus trange que ses yeux s'taient remplis de larmes. Le roi
attendri, surpris en mme temps, lui saisit la main.

--Vous vous garez, dit-il, en des penses qui jamais n'eussent d
habiter votre charmante tte. Croyez-moi, laissez au roi sa
conscience, et ne vous en prenez qu' la conscience de l'amant. Je
vous jure, Gabrielle, que votre salut et le mien ne sont pas en
danger....

--Ce n'est pas l'avis de tout le monde, sire.

--Ah! qui donc vous a donn son avis?

--Un bien saint homme....

--M. d'Estres?

--Non, non. Mon pre gmit comme tous les honntes gens, mais il
n'accuse pas Votre Majest; tandis que....

-Tandis que le saint homme m'accuse ... Qui est-ce donc? votre
confesseur?

--Mon conseiller, un homme minent.

--Vraiment?

--Une lumire de l'glise.

--Bah!

--Un des plus clbres orateurs de ces derniers temps.

--Hlas! je les connais tous par les injures dont ils m'ont charg.
Comment s'appelle celui-l, qu'est-il?

--C'est le prieur du couvent des Gnovfains de Bezons.

--Oui, celui  qui Denis porte un barbillon. Et il s'appelle?...

--Dom Modeste Gorenflot.

--Je ne le connais pas, dit Henri en cherchant; pourtant ce nom-l ne
m'est pas absolument tranger. C'est ce dom Modeste qui vous confesse
et qui vous a dit que vous vous perdiez en m'coutant. N'est-ce pas?

--Lui-mme.

--Alors, Gabrielle, interrompit le roi plus srieux, c'est  vous
qu'il faut que je fasse un reproche. Vous avez t dloyale.

--Comment, sire? dit-elle effraye.

--Vous m'aviez jur de ne point dire mon nom, de ne pas rvler ma
prsence  qui que ce ft, et vous m'avez trahi, vous m'avez nomm 
des moines qui sont mes ennemis mortels.

--Sire! mon cher sire, je vous jure que je n'ai rien dit, que je n'ai
rien trahi, que je ne vous ai jamais nomm.

--Ce dom Modeste a donc des espions?

--Non, c'est un trop digne homme. Mais il est plein de finesse, et
rien ne lui chappe. D'ailleurs, il ne vous hait point.

--Oh! fit le roi avec un sourire d'incrdulit.

--Il vous hait si peu qu'il me donne sans cesse des conseils bien
diffrents de ceux que vous lui attribuez.

--Lesquels, ma chre?

--Aimez le roi, dit-il, aimez-le, car il est bon, il est n pour le
bonheur de la France.

--Vraiment?... Voil un bon moine.

--Mais, ajoute-il, au lieu de ce bonheur, c'est du malheur qu'il vous
apportera s'il persvre dans l'hrsie.

--L! dit le roi, voil le mauvais moine.

--Oh! sire, quelle parole paenne. On est mauvais parce qu'on veut
votre salut? je suis donc mauvaise, moi?

--Vous, Gabrielle, vous tes un ange.

--Voil le souper du roi! s'cria Gratienne en apportant triomphante
un plat de terre fumant sur lequel grsillait avec bruit dans un
gratin odorifrant l'anguille couche sur des crotes apptissantes.

--J'ai bien faim! se dit le roi; mais le souper ne me fera pas oublier
ce moine singulier qui conseilla ainsi Gabrielle.




XVII


COMMENT DANS LE MOULIN, HENRI TIRA DEUX MOUTURES DU MME SAC


Henri n'avait pas t gt par les moines: ces bons pres se
montraient coriaces  l'gard des rois. Dans un temps de troubles et
d'anarchie, l'cume qui monte  la surface se compose de toutes les
corruptions du corps social malade en toutes ses parties. L'glise, il
faut le dire, tait malade alors comme l'arme, comme la magistrature,
comme la bourgeoisie et le peuple. Derrire les prlats minents qui
traitaient avec une noble sollicitude les graves questions politiques
si fatalement soudes aux questions religieuses, derrire ces
illustres chefs, disons-nous, venait une cohue cynique, turbulente,
bassement ambitieuse, qui vivait de rapines, de querelles et de
turpitudes, comme  la suite des armes vivent les tranards et les
goujats, vils rebuts des nations les plus belliqueuses. Il y avait
alors en France force moines sordides, effronts voleurs, qui
travestissaient la sainte religion avec aussi peu de scrupule, avec
autant de stupidit qu'il y a aujourd'hui de dvouement et de science,
mme dans l'arrire-ban de l'glise. Les processions de la Ligue et
l'assassinat prch publiquement, telles taient les oeuvres de ces
prtendus religieux; et, sans compter le moine Jacques Clment, Henri
en avait bien vu dfiler, de ces bandits abrits sous le froc!

Aussi, tout en faisant honneur au mets friand de Gratienne, Henri
voulut-il continuer la conversation sur ce moine bienfaisant, dont les
conseils l'intriguaient fort, prcisment  cause de leur
bienveillance.

--Chre belle, dit-il, je ne sais si votre gnovfain mangera ce soir
un plus dlicat poisson, mieux accommod, mais en tous cas, s'il a un
cuisinier meilleur, il n'a pas meilleure compagnie. J'en excepte les
jours o vous vous confessez  lui.

--Je ne me confesse pas  lui, dit Gabrielle.

--Pardon; mais vous m'avez dit, il me semble....

--Que dom Modeste tait mon conseiller, oui, mais non mon confesseur.

--Voil une distinction ... dit le roi.

--Importante, car le prieur ne peut plus confesser, et bien des
fidles s'en plaignent.

Henri l'interrompant:

--Je ne comprends plus du tout, ajouta-t-il. Pourquoi ce rvrend,
cette lumire de l'glise, ne peut-il pas diriger les consciences?

--Parce qu'il est afflig d'une paralysie sur la langue, et que par
consquent il ne saurait parler.

--Vous m'avez dit tout  l'heure qu'il vous _avait dit_....

--Il m'a fait dire.

--Par qui?

--Par le frre parleur.

Henri fit un nouveau mouvement de surprise.

--Qu'est-ce encore que cela? dit-il; un frre parleur! quelle fonction
cela reprsente-t-il?

--La fonction d'un frre qui parle. Le prieur,  cause de sa
paralysie, ne peut s'exprimer.

--Bien, c'est convenu.

--Mais il pense, mais il sait, mais il juge, et il faut bien que ses
ides, ses opinions et ses avis soient traduits.... Traduire est la
fonction du frre parleur.

--Voil qui est particulier, s'cria le roi en repoussant son
assiette, tant tait vif l'intrt que ce singulier frre parleur
excitait en lui. Soyez assez bonne pour m'expliquer un peu le
mcanisme de la conversation entre ce frre prieur, le frre parleur
et la personne qui vient consulter.

--Rien de plus simple, sire.

--C'est qu'alors je suis stupide et enivr par vos beaux yeux. Je ne
comprends vraiment pas.

--Supposez, dit Gabrielle, que je vais au couvent pour obtenir un avis
du rvrend prieur. Sachez d'abord, et sachez-le bien, que c'est un
homme suprieur.

--Oui, une lumire ... trs-bien.

--Oh! ce fut,  ce qu'on dit, un orateur immense, un de ces rares
gnies qui gouvernent par la parole, un peu ligueur autrefois, du
temps d'Henri III, mais bien amend aujourd'hui.

--Depuis qu'il est muet.

--Depuis qu'il s'est courb sous la main svre de Dieu. Dieu lui a
envoy deux terribles preuves.

--Quelle est la seconde?

--Une obsit formidable, une vraie maladie, une affliction ...
quelque chose qui rendrait ridicule tout autre que ce saint homme,
sans le respect que lui concilient et sa patience et son illustre
rputation.

--Comment, il est si gras que cela! dit Henri IV qui faisait tous ses
efforts pour garder son srieux.

--Je ne pense pas, ajouta Gabrielle d'un ton pntr, que le digne
prieur puisse passer par cette porte du moulin.

--O passent les nes avec deux sacs!... Peste! quelle affliction!
s'cria Henri. Et vous dites qu'il la supporte?

--Hroquement. Jamais on ne l'entend se plaindre.

--Songez qu'il est muet. Ce qui, soit dit sans vous dplaire, diminue
un peu ses mrites.

--Oh! s'il se plaignait, on le saurait par le frre parleur.

--C'est juste, nous y voil revenus. Eh bien, par grce, continuez.
Vous en tiez  expliquer comment le rvrend communique sa pense 
l'interprte.

--Avec des signes de la main et des doigts. C'est un langage convenu
entre eux. Souvent mme un regard suffit. Le prieur a l'oeil encore
vif. Quant au frre Robert, c'est le nom du cher frre parleur, son
oeil est prompt comme celui d'un moineau franc. L'clair est moins
rapide que cet change entre le prieur et l'interprte, des ides les
plus dlicates, les plus compliques.

--Vraiment?

--C'est  surprendre, c'est  renverser d'admiration ceux qui n'y sont
pas habitus.

--Vous avez l'habitude, vous, n'est-ce pas?

--Sans doute,  force d'avoir consult.

--Mais pour commencer  bien consulter, il vous a fallu un
apprentissage. Comment ce dsir de consultation vous est-il venu?

--C'est mon pre qui le premier m'y a conduite, pour que j'eusse de
bons conseils. Toute jeune fille un peu recherche en a besoin. Or, la
rputation du rvrend l'avait prcd  Bezons. Il paratrait que
primitivement il rsidait en Bourgogne, dans un prieur que le feu roi
lui avait donn. C'est l que son accident s'est dclar.

--La paralysie ou la graisse?

--La paralysie; mais, par grce, sire, ne riez pas du pauvre prieur.
Ses conseils vous seraient utiles  vous-mme, je vous en rponds,
malgr tous vos conseils royaux, de guerre et de finances, malgr
l'assistance de MM. Rosny, Mornay, Chiverny et autres sages!

--Si le prieur me conseille de vous aimer comme il vous l'a conseill
pour moi, j'accepte. Mais, j'ai bien peur qu'il ne prtende me
conseiller autre chose.

--Oh! d'abord, rpliqua Gabrielle, il vous imposerait l'obissance 
ses prescriptions.

--Qui sont?

--D'abjurer l'erreur, de reconnatre la perfection de l'glise
catholique romaine, et de rassurer tous vos sujets par ce retour
sincre aux bonnes doctrines.

Un fugitif sourire passa sur les lvres du roi, qui se dit que la
besogne tait faite.

--Dom Modeste n'est-il pas bien hardi de confier ainsi ses thories
politiques  ce frre bavard; non, frre parleur.

--Oh! leur confiance rciproque est fonde sur des bases solides.

--Soit; mais vous, pour conter ainsi toutes vos petites affaires au
confident de dom Modeste, n'tes-vous pas bien imprudente? Votre pre
peut apprendre tout ce que nous lui cachons; le frre parleur peut
parler  M. d'Estres.

--Nullement, puisque c'est lui qui me transmet l'ordre de vous aimer
et de vous pousser vers la vritable glise. Il n'a garde d'aller
avertir mon pre; et je suis sre de sa discrtion, malgr toute
l'amiti qui existe entre mon pre et les gnovfains. Si mon pre
apprenait que l'on veut faire de moi l'instrument de votre salut, je
n'aurais plus qu' prparer l'instrument de mon martyre.

Le roi, souriant encore dans sa large barbe qu'il caressait:

--Je donnerais beaucoup, dit-il, pour entendre le rvrend pre muet
et le digne frre parleur vous donner leurs conseils, et j'ajouterais
encore quelque chose par-dessus le march pour voir comment vous
coutez. Profitez-vous au moins?

--Trop!...

--Vous ne supposez pas un seul instant que vous soyez la dupe de ces
moines?

--On voit bien, dit Gabrielle en haussant lgrement les paules, que
vous ne connaissez ni le prieur, ni le frre Robert. Me duper? Et que
leur importe? Quel serait leur bnfice?

--Ne ft-ce que pour tre au courant de ce que je fais. Un joli petit
espion comme vous, c'est prcieux, et Philippe II ou M. de Mayenne
vous payerait cher le rapport que vous donnez pour rien aux
gnovfains sur les faits et gestes du roi Henri IV.

--Encore une fois, je vous dis que je ne rapporte rien, dit Gabrielle
pique; je vous dis que vous ne faites point un pas, point un geste,
que le pre et le frre n'en soient instruits. Ce doit tre le ciel
qui avertit dom Modeste et qui l'inspire. Vous vous souvenez du
mystre que vous mtes  vos premires visites chez mon pre. Il
s'agissait, lui disiez-vous, des secrets de l'tat. Certes, M.
d'Estres se ft fait hacher plutt que de vous trahir. Cependant vos
visites le gnaient fort! Eh bien! qui m'a averti de vos intentions
sur moi, alors que moi-mme je ne m'en doutais pas encore? dom
Modeste. Qui m'a prvenue que vous m'alliez fixer un rendez-vous? dom
Modeste. Qui m'a dict la conduite que je devais tenir en ces
rendez-vous? dom Modeste, toujours lui, interprt par le frre
Robert.

--Ah! s'cria le roi, on vous dictait votre conduite?

--Certainement.

--Votre svrit, vos rsistances, tout cela tait prescrit par
avance, comme l'ordre et la marche d'une crmonie?

--Oui, sire, et c'tait bien prudent. J'ai si peu d'exprience que,
par faiblesse, j'eusse perdu, peut-tre, vous, la France et moi.

--Eh bien! mais ce sont mes ennemis furieux, que ces moines; de quoi
se mlent-ils?

--De votre salut et du salut de l'tat.

--Et vous persistez  les couter, malgr mes tendres supplications?

--Obstinment; je vous sauverai malgr vous.

--Vous ne vous adoucirez point?

--Je n'aimerai jamais qu'un prince catholique.

--Tout cela pour obir  un moine stupide.

--Dom Modeste stupide! Frre Robert stupide! Il n'a point le vol de
l'aigle, comme son prieur; mais pour traduire la pense....

--Une plume d'oie suffit, n'est-ce pas? Allons, ce frre Robert sera
quelque cafard, quelque cheval de carrosse, court et lourd.

--Non, il est grand, sec, mince, et lorsqu'il est perch sur ses
longues jambes, qui semblent vouloir couper sa robe comme deux btons,
le pauvre homme fait l'effet d'un hron mlancolique. Mais s'il est
simple, il est bien bon, et tout ce qu'il me dit a beau sortir d'un
fonds tranger, je l'coute et m'en pntre ... Et je l'aime, et je ne
veux pas qu'on se moque de lui ou qu'on lui souhaite du mal!

--Allons, rpliqua Henri, comme toujours on vous obira.

--Vous vous convertirez? sire, s'cria Gabrielle en frappant ses deux
charmantes mains roses l'une contre l'autre avec une joie ardente.

--Pardon, pardon! je n'ai pas dit cela, ma Gabrielle; oh! non, je ne
l'ai pas dit. Il y aurait tmrit  me le demander ... Croyez-vous
que jamais l'amour d'une femme puisse payer  un homme le sacrifice de
ses convictions et le repos de sa conscience?

Le roi avait malicieusement appuy sur chaque mot de sa phrase, en
affectant un srieux qui dsespra Gabrielle.

--L! murmura-t-elle, voil toute ma peine perdue ... il ne se
convertira jamais! Que je suis malheureuse! moi une fille de noblesse!
moi qui aime tant le roi! moi dont le pre et le frre sont des
serviteurs zls de Sa Majest, moi qui ai perdu un autre frre sous
vos drapeaux, sire! n'avais-je pas droit d'esprer que mon matre
couterait favorablement sa servante, et m'accepterait comme l'humble
instrument du salut de tout un peuple? Jeanne d'Arc, disait dom
Modeste par la bouche de frre Robert, a sauv Charles VII des Anglais
 la pointe de son pe. Vous, ma fille, vous sauverez Henri IV de
l'Espagnol.

--Vous n'avez pas d'pe, chre belle.

Gabrielle rougit et baissa les yeux; belle au del de tout ce que peut
rver l'imagination des potes.

--J'esprais, murmura-t-elle, que mon roi ferait par amour pour moi,
ce que dix armes ne le forceraient point  faire ... ce que l'appt
d'une couronne, ce que toute la gloire de ce monde ne russirait point
 lui arracher....

--Eh bien! s'cria le roi, transport d'amour, je ne promets rien, oh
non ... je ne puis rien promettre sans de longues mditations; une
conversion, ma mie ... c'est si grave! Mais, croyez bien que le dsir
de vous plaire et de calmer votre chagrin sera pour moi le plus actif
des aiguillons. Cependant, chre belle, pour me donner du courage,
qu'avez-vous fait? Je n'ai jamais trouv en vous que dfiance. Vous
venez de m'avouer que vos conseils vous enjoignaient de me dsesprer
... Comment voulez-vous alors que la persuasion m'arrive?

--Non! non! s'cria Gabrielle prise au pige que le rus Barnais lui
tendait depuis le commencement de l'entretien, non, il ne s'agit pas
de dsespoir, bien au contraire; esprez, sire, esprez; mais
convertissez-vous.

Le roi triomphant:

--Des gages, ma mie; votre farouche vertu m'a rendu souponneux, et
des gages sont indispensables.

--J'offre ma parole, sire.

Henri s'approcha de la jeune fille en la regardant tendrement.

--C'est quelque chose, dit-il, que la parole d'une demoiselle de votre
qualit, de votre probit; mais dtaillons un peu, je vous prie. C'est
mon habitude quand je signe des traits d'alliance.

--Je n'en ai jamais sign, dit Gabrielle avec une navet
enchanteresse.

--Laissez-moi dicter, alors.

--Soit, mon roi.

--Divisons le trait en trois articles. C'est un nombre heureux.
Article premier....

--Article premier, s'cria Gabrielle, le roi se convertira!

--Non, ce n'est point l'usage de poser l'ultimatum en premier lieu.
Article premier ... Mais, ma chre, nous nous sommes bien tromps tous
deux. Il n'y a l-dedans et il ne peut y avoir qu'un seul article pour
viter tout ambage et toute fraude.

-Oh! sire, faites le trait en prince, en gentilhomme, en honnte
homme!

--Je le veux ainsi, Gabrielle.

--Faites un trait qui ne m'engage point sans vous engager ... Car je
vous l'ai dit, une fille de ma race tient sa promesse, quand elle en
devrait mourir. Faites de mme, vous, un si grand roi! un hros!

--Alors, dictez.

--Merci, j'accepte. Oui, sire, il n'y a qu'un seul article possible.
Le voici:

Entre trs-haut et trs-puissant seigneur Henri, quatrime du nom,
roi de France et de Navarre, et Gabrielle d'Estres, noble demoiselle,
fille d'un bon et loyal serviteur du roi, a t convenu et jur ce qui
suit:

Le jour o le roi aura fait solennellement et publiquement abjuration
de la religion prtendue rforme, pour entrer dans le giron de
l'glise catholique, apostolique et romaine....

--Eh bien!... dit le roi enivr.

--crivez le reste, sire, balbutia Gabrielle en cachant son visage
dans ses mains.

Et aussitt son tendre coeur, ce coeur gnreux s'emplit de sanglots
qui dbordrent en larmes au travers de ses doigts de nacre.

Henri se prcipita aux genoux de son idole.

--Vous inscrirez au trait, ajouta la jeune fille, que Gabrielle
voulait sauver la France.

--J'inscrirai dans mon coeur que vous tes un ange de bont, de grce,
d'amour, et, si profondment je l'inscrirai, Gabrielle, qu'il faudra
m'arracher le coeur pour effacer votre souvenir.

Il se releva et serra la jeune fille sur sa poitrine, avec un remords
d'avoir tromp cette belle me par le semblant d'une faiblesse
d'amour.

Gabrielle, radieuse, remercia le ciel d'avoir touch le coeur du roi,
et, dans sa candeur, elle remercia aussi le gnreux prince qui lui
faisait un tel sacrifice. Ah! si elle et pu savoir qu'une heure
avant, le mme article du mme trait avait conquis Paris  Henri IV!

Deux pareilles conqutes: Gabrielle et Paris! Que de rois se fussent
damns pour l'une ou pour l'autre!

Mais Henri se promit au fond de l'me de racheter la supercherie par
tant de tendresse et de constance, que Gabrielle n'y perdt rien.

La main dans la main, tous deux avec un regard loyal scellrent le
trait.

--Et vous n'en parlerez pas au rvrend prieur, ni au pre Robert, dit
le roi gaiement; nous verrons s'ils le devinent. Eux qui savent tout,
je les dfie de savoir ce qui s'est pass dans le moulin.

--Quand toute l'Europe va retentir de cet acte immense, dit Gabrielle,
j'aurai donc le noble orgueil de me rpter, cache dans un coin:
Henri a fait cela pour moi!

Le roi, embarrass, cherchait une rponse, lorsque Gratienne entra
prcipitamment.

--Voici matre Denis qui revient, dit-elle.

En effet, des pas lourds et cadencs retentissaient sur la planche du
moulin. Le roi se leva pour prendre un avis dans les yeux de
Gabrielle.

--Appelez-vous M. Guillaume, dit-elle vivement, vous m'apportez des
nouvelles de mon frre, le marquis de Coeuvres.

--Fort bien.

Denis entra.

Le digne garon fut bahi de trouver si bonne compagnie au moulin.
Gabrielle fit son petit conte de l'arrive imprvue de M. Guillaume;
Gratienne,  son tour, conta la msaventure de M. Guillaume, qui avait
mouill ses habits en tombant du bateau, et au lieu de l'incrdulit 
laquelle toutes deux s'attendaient en prsence de ces rcits
extraordinaires:

--C'est aujourd'hui le jour des vnements, dit la meunier. En
voil-t-il de ces vnements, bon Dieu!

--Quoi donc? demandrent les trois complices de la comdie.

--Il n'est rien arriv aux bons pres? dit Gabrielle.

--Rien du tout, mademoiselle, rien  eux; mais c'est  moi qu'il est
arriv une chose ... voil-t-il pas qu'en mon chemin je trouve un
homme assassin!

Les jeunes filles poussrent un cri d'effroi.

--O cela? demanda le roi inquiet.

-- cent pas du sentier de Colombes, au bord de l'eau.

Henri pensa  l'Espagnol, mais Denis le tira bientt d'erreur.

--Un beau jeune homme, un vrai saint Sbastien!... Est-il possible
qu'on ait tu une si belle crature, avec de si beaux cheveux blonds!

--Qu'en avez-vous fait? demanda le roi, mu de la sensibilit de
Gabrielle.

--Je l'ai port au couvent avec les autres.

--Comment, avec quels autres?

--Avec ses deux camarades.

--Deux autres morts? s'crirent le roi et Gabrielle.

--Oh! non, vivants, puisqu'ils portaient le bless avec moi. Il y en a
un petit et un gros.

--Le mort n'est donc plus que bless, maintenant?

--Oui, mais firement! Figurez-vous que le petit est un garde du roi
Henri.

Le roi tressaillit.

--Qui vous a dit cela? s'cria-t-il.

--Lui-mme. Et le gros est le colonel du petit.

Henri fit un mouvement si brusque qu'il faillit renverser la table.

--Le colonel des gardes!

--Sans doute, puisque une fois le garde l'a appel mon colonel.

--Crillon!... Tu as vu Crillon? demanda le roi avec une anxit qui
fit peur au meunier.

-Je ne dis pas que ce soit M. Crillon, balbutia-t-il.

--Un homme carr, bien pris.

--Oui.

--Le sourcil noir, la moustache grise, l'oeil ferme?

--L'oeil terrible: mais ce regard devenait bien triste quand il
tombait sur le pauvre bless!

--Ce ne peut tre Crillon, dit le roi.

--Et  prsent je crois bien que ce serait lui, s'cria Denis,  voir
le respect de tout le monde au couvent, et l'empressement du frre
Robert, qui bouge si peu d'habitude. Tiens, j'aurais vu Crillon, le
grand Crillon! Ces dix pistoles me viendraient de Crillon!

--Voyons, voyons, expliquons-nous, dit le roi. Raconte par ordre et en
dtail.

--Oui, raconte, dit Gabrielle.

Denis ouvrait sa large bouche avec la satisfaction d'un orateur
attendu, quand une voix sche et vibrante, venant de la Chausse,
traversa la rivire dans le silence de la nuit, et cria:

--Gabrielle! Gabrielle!

Chacun tressaillit.

--La voix de mon pre, dit la jeune fille pouvante.

--Sitt revenu!... Il a des soupons, pensa le roi.

--C'est M. d'Estres, en effet, ajouta le meunier, en regardant au
petit volet du moulin.

--Je suis perdue!

--Silence! dit le roi.

--Gabrielle! appela encore la voix: envoyez le bateau, que j'aille
vous chercher.

La jeune fille perdit la tte. Gratienne et elle couraient
effarouches dans le moulin comme deux oiseaux poursuivis.

Le roi, avec sang-froid, leur dit:

--Je vais passer dans l'le, ne craignez rien. D'ailleurs, si vous
allez rejoindre M. d'Estres, il ne viendra pas ici.

--Mais Denis....

--Denis se taira, dit Gratienne.

Denis regardait bahi, ahuri, sans comprendre.

--J'apporte  mademoiselle de mauvaises nouvelles du marquis de
Coeuvres, lui dit tout bas le roi, et il faut les cacher au pauvre
pre.

--Encore un vnement, c'est le jour! s'cria Denis. Pauvre M. de
Coeuvres!... Oh! oui, ne disons rien au pre.

--Maintenant, passe vite Mlle d'Estres pour que son pre ne
s'impatiente pas.

--A l'instant, dit le meunier, qui se jeta dans le batelet o dj
Gabrielle et Gratienne avaient saut.

Tandis qu'il dmarrait, le roi appuya son doigt sur ses lvres, et
Gabrielle en rponse mit une main sur son coeur. Le bateau s'loigna.
Henri, cach dans l'ombre, le suivit des yeux et de l'me.

Comme le roi l'avait prvu, M. d'Estres, aussitt qu'il eut prs de
lui sa fille, ne demanda pas de passer au moulin. Henri les entendit
changer de ces questions et de ces rponses, au bout desquelles il y
a toujours victoire pour la femme qu'il n'est plus temps de
surprendre. Puis le groupa s'loigna et entra dans la maison de la
Chausse.

--Il serait trop tard pour aller au couvent des Gnovfains, pensa
Henri; je coucherai au moulin, et demain j'irai savoir pourquoi
Crillon escortait avec un garde ce jeune homme bless; un jeune homme
blond ... Serait-ce le comte d'Auvergne, qui est roux? Cet honnte
Denis peut bien avoir confondu les nuances. Il faut absolument que je
sache  quoi m'en tenir. Je saurai surtout pourquoi mon Crillon a du
chagrin.




XVIII


LES GNOVFAINS DE BEZONS

Le soleil s'tait lev radieux dans un ciel sans nuages. Une douce
lumire tombait sur les vieux murs du couvent de Bezons et pntrait
les cours intrieures, les jardins et le coeur mme de cette heureuse
retraite, habilement place par son fondateur  l'abri du vent du
nord, derrire une colline boise.

Bien qu'il ft dj cinq heures, et qu' ce moment, dans l't, le
jour ait commenc depuis longtemps pour les gens qui travaillent, la
vie semblait encore endormie dans le couvent, et l'on voyait  peine
un ou deux frres servants passer des btiments aux vergers pour y
cueillir la provision du premier repas.

Cette communaut tait bien calme et bien prospre. Limite  douze
religieux par la volont intelligente de son directeur, mais  douze
religieux assez riches, elle n'avait ni les lments de dsordre, ni
les causes de ruine qui rduisaient alors  la mendicit une partie
des ordres religieux de France. L'abondance et la paix rgnaient chez
les gnovfains de Bezons. Il est impossible, mme  des moines, de ne
pas vivre heureux sous un rgime pareil.

Nos gnovfains n'taient pas des lettrs comme les bndictins ou les
chartreux, ils n'taient point des plerins vagabonds comme les
cordeliers ou les capucins. Il s'agissait donc de les empcher
d'engraisser comme des bernardins ou de prendre l'exercice violent des
jacobins et des carmes. Une discipline sage, humaine prsidait 
chaque article du rglement, et les douze moines de l'abbaye de Bezons
n'avaient pas eu depuis deux ans une querelle entre eux ou une
punition du suprieur, lequel gouvernait despotiquement et sans appel,
pour le plus grand bien de la communaut.

Il n'avait pas transpir au dehors que ces religieux s'occupassent de
politique, chose bien rare en un temps o dans chaque couvent il y
avait une arquebuse et une cuirasse suspendues  ct de chaque robe
de moine. Cependant le nombre de leurs visiteurs tait grand. Ils
s'taient fait d'illustres amitis: plus d'une fois de grandes dames
avec leur cortge d'cuyers et de pages, des princes, mme, taient
venus chercher  Bezons les douceurs d'une hospitalit champtre.

On vantait le laitage des gnovfains, dont les troupeaux et les
nesses paissaient grassement les berges du fleuve et les clairires
du bois. On vantait les belles chambres du couvent, o toute la
commodit du luxe mondain se rencontrait unie  la simplicit
religieuse. La vue de ces chambres tait superbe, l'air exquis, le
service affable et la chre aussi abondante que recherche.

Or, il y avait de la part du public une certaine curiosit provoque
par cette belle administration. Chacun savait que le prieur tait
muet, qu'il tait incapable de se mouvoir, et l'on admirait d'autant
plus le talent et la prudence de l'homme qui, priv des deux plus
importantes facults du surveillant et du chef, se multipliait
nanmoins  ce point, qu'aucun dtail n'chappait  sa perspicacit,
sans compter que jamais un ordre n'tait en retard.

Nous verrons plus loin s'expliquer ces merveilles, et nous rabattrons
ce qu'il faudra de l'enthousiasme gnral. Qu'il suffise au lecteur,
pour le moment, de pntrer avec nous dans ce couvent modle, et d'y
respirer en entrant l'air pacifique, le silence et la fracheur que
d'un ct la colline, de l'autre la rivire envoyaient aux arbres et
aux hommes.

On arrivait au corps de logis principal par une grande cour plante
d'ormes. A droite et  gauche de la principale entre s'levait un
pavillon de forme quadrangulaire, habits, l'un par le frre portier,
l'autre par le servant des curies. Les communs, composs de vastes
greniers, d'curies et d'tables, de pigeonniers et de crches,
disparaissaient  gauche sous les marronniers et les chnes
sculaires.

Quant au btiment rserv  la communaut, il tait vaste, peu lev,
sobrement perc de fentres ouvertes sur toutes les faces, de sorte
que, pour les esprits rveurs ou amis de la solitude, il y avait des
vues charmantes sur la colline verdoyante et dserte qui montait
doucement jusque par-dessus le couvent; et, pour les mondains, une vue
de la route, du village de Bezons, de la plaine riante, de la rivire,
ce grand chemin toujours amusant  voir.

Au rez-de-chausse, une immense salle en bois de chne, avec une
chemine gigantesque. Le feu ne s'y teignait jamais. C'tait le
parloir et le salon, mme pour les indiffrents. On en et fait la
cuisine, comme dans beaucoup de communauts religieuses; mais, par une
disposition des plus prudentes, les gnovfains avaient cach leur
cuisine  l'angle du btiment, par derrire, prtendant, non sans
raison, que la coutume n'est pas hospitalire d'taler aux yeux et au
nez de ceux qu'on n'invite pas les sductions odorifrantes du dner.
Il fallait aussi que dans les jours de carme ou de maigre, le parfum
d'un poulet ou d'une perdrix  la broche ne dnont point qu'il y
avait des malades dans la maison, ce qui et fait tort  la rputation
de salubrit dont elle jouissait dans tous les environs.

Celte grande salle, parquete et lambrisse de chne, renfermait deux
ou trois beaux tableaux donns au rvrend prieur par diverses
personnes de qualit. De bons siges la garnissaient, une lampe
immense descendait du plafond, et, par de grandes fentres  petites
vitres enchsses dans le plomb, filtrait un jour moelleux, intercept
au passage par d'amples tapisseries de Bruges.

Un escalier conduisait de l aux appartements du prieur. Un autre plus
vaste menait aux chambres des religieux, spares absolument de tout
le reste. Et enfin le rfectoire s'tendait  droite, bien clos et
calfeutr pour l'hiver, bien frais et ar pour l't, grce aux
dispositions de l'architecture. On trouvait l au complet cette
minutieuse prvoyance du directeur qui semblait avoir partout crit:
nettet, clart, abondance.

Il tait, disons-nous, cinq heures du matin, et les premiers rayons du
soleil se refltaient dans le couvent. Ils clairrent au premier
tage une belle chambre tendue de cuir espagnol gaufr et dor  la
manire de Cordoue, avec des images des saints martyrs et de hros
reprsents en creux et en relief, les uns avec leurs auroles d'or,
les autres avec leurs glaives galement d'or, qui se dtachaient sur
le fond de couleur fauve.

Un grand lit  baldaquin de velours us, mais dont les tons crass de
rouge incarnat et de ros ple avec des reflets violacs eussent fait
la joie d'un peintre, s'adossait au milieu de la boiserie, abrit sous
deux immenses rideaux de ce mme velours, ornement de richesse royale
 cette poque, et dont, malgr son tat de dlabrement, la prsence
en une maison aussi modeste ne pouvait s'expliquer que par un prsent
ou un souvenir.

Et de fait, c'taient l'un et l'autre. Ce lit avait t donn au
rvrend prieur par une de ses bonnes amies, Catherine-Marie de
Lorraine, duchesse de Montpensier, soeur des duc et cardinal de Guise,
tus  Blois par ordre de Henri III.

La duchesse qui, en diffrentes circonstances, avait eu recours 
l'obligeance et  la sagesse du prieur, lui avait, sur sa demande,
envoy, lors de l'installation des gnovfains  Bezons, c'est--dire
deux ans avant le commencement de cette histoire, le lit dans lequel
son frre le cardinal avait pass sa dernire nuit avant l'assassinat;
et ce lit mmorable garnissait l'une des chambres d'honneur du prieur
de Bezons.

C'est l que reposait, ple et l'oeil teint, un jeune homme dont le
regard cherchait avec une triste avidit le soleil et la vie.
Esprance, aprs quelques heures de sommeil, venait de se rveiller et
de se souvenir.

Son coeur battait faiblement, sa tte tait vide et douloureuse. Une
cre souffrance, pareille  la brlure d'un fer rouge, dvorait sa
poitrine et sollicitait chaque fibre de son corps. Il eut soif et fit
une tentative pour chercher quelqu'un autour de lui et demander 
boire.

Mais il ne vit d'abord personne dans la chambre, ce ne fut qu'aprs
une minute d'efforts qu'il dcouvrit, sous un immense fauteuil, deux
jambes poudreuses allonges qu'on et prises pour celles d'un cadavre,
sans certain ronflement pnible qui accusait la fatigue et le rve
pesant d'un dormeur.

Ces jambes appartenaient au pauvre Pontis, qui ayant voulu veiller
lui-mme le bless, s'tait, aprs deux heures de lutte contre le
sommeil, laiss vaincre par une lassitude au-dessus des forces
humaines, et peu  peu, glissant du fauteuil au bord, du bord dessous,
avait fini par s'tendre et disparatre compltement enseveli.

Esprance respecta le plus qu'il put ce repos de son gardien, mais la
soif desschait son gosier, la douleur rongeait ses muscles; il poussa
un gmissement.

Pontis, que le canon n'et point rveill, n'avait garde d'entendre
cette plainte vaporeuse comme la voix d'un sylphe. Esprance voulut
crier, mais aussitt un dchirement de sa poitrine l'avertit qu'il
fallait supporter la soif et se taire.

Tandis qu'il reposait sa tte avec dcouragement, la porte s'ouvrit
sans bruit, une grande ombre passa entre le soleil et le lit, glissa
plutt qu'elle n'avana dans la chambre, et s'approcha du lit
d'Esprance en lui faisant signe de garder le silence. En mme temps,
ce bienfaisant fantme allongea le bras, et Esprance sentit tomber
sur ses lvres sches, entre ses dents contractes, le jus frais et
parfum d'une orange dlicieuse que les doigts du fantme pressaient
au-dessus de sa bouche. Une sensation de bien-tre inexprimable se
rpandit dans tout son tre; il but avec volupt, sans avoir eu besoin
de faire un mouvement, et revenu  la vie, essaya de voir son
bienfaiteur et de le remercier; mais dj l'ombre avait tourn le dos
et regagnait la porte aprs un regard donn aux jambes de Pontis.
Esprance ne vit sous un capuchon qu'un bout de barbe grise, et sous
la robe du moine qu'une taille qui lui parut gigantesque, et lui fit
croire qu'il rvait. Le fantme, arriv  la porte, se retourna pour
regarder le bless, lui faire une nouvelle recommandation de silence
et d'immobilit; et cependant Esprance ne vit encore que deux doigts
perdus dans une grande manche, comme il n'avait vu qu'un bas de barbe
englouti sous un capuchon.

Tout  coup Pontis, qui faisait sans doute un mauvais rve, bondit
sous son fauteuil, auquel, en se relevant, il se heurta la tte.
C'tait un spectacle risible et dont Esprance et bien ri s'il n'et
t si douloureux de rire. Le brave garde, se dptrant du milieu des
franges du meuble, sortit comme un hrisson du terrier, avec les
signes les plus marqus de colre contre le fauteuil et contre
lui-mme.

Il courut  son malade, dont il vit l'oeil ouvert et presque bon.

--Ah! pcore que je suis, dit-il, j'ai dormi! Comment vous
trouvez-vous? Parlez bas, tout bas!

--Mieux, dit Esprance.

--Est-ce bien vrai?

--Pontis, murmura Esprance, approchez-vous de moi, bien prs, j'ai
beaucoup de choses  vous dire.

--Beaucoup, c'est trop, puisqu'on vous a dfendu de parler.

--Je serai bref, ajouta le bless d'une voix arienne comme un
souffle. Rpondez-moi seulement en brave soldat, en gentilhomme.

--Mais....

--Jurez d'tre vrai.

--Enfin, de quoi s'agit-il?

--Hier, on a examin ma blessure.

--Oui.

--Mourrai-je, ou ne mourrai-je pas?... Ah! vous hsitez. Soyez vrai!

--Eh bien! le frre qui vous a pans a dit: S'il ne survient aucun
accident, il chappera.

Esprance attachait des regards pntrants sur Pontis. Il comprit que
ce dernier n'avait pas menti.

--Il y a beaucoup d'espoir, s'cria le garde, et quatre-vingt-dix-neuf
chances contre une.

--C'est trop. Dans tous les cas, il y a une chance de mort, et pour
moi cela suffit. Quand on m'a port ici, qui vous accompagnait?

--M. de Crillon, qui nous a rencontrs, et qui se dsesprait, et qui
a failli me tuer.

--O est-il? que fait-il?

--Il dort, comme moi tout  l'heure.

--Vous n'avez pas manqu  la recommandation que je vous fis l-bas
quand vous m'avez relev et emport?

--De ne rien dire de votre accident?

--Oui?

--Je n'en ai rien dit; mais M. de Crillon savait votre dpart pour
Entragues, votre rencontre probable avec ce la Rame; il m'a beaucoup
questionn. Je ne pouvais donc, sans danger pour le secret mme, lui
faire croire que vous vous tiez bless par hasard.

--Que lui avez-vous dit, alors?

--Que vous reveniez d'Ormesson, que la Rame vous avait attendu au
coin d'un mur, et donn un coup de couteau.

--Bien, est-ce tout?

--Absolument tout, d'autant mieux que je sais trs-peu de chose du
reste.

--Que savez-vous?

--J'tais au bas du pavillon, vous entendant vous quereller avec des
femmes. Tout  coup un homme a saut par la fentre, presque sur mes
paules, j'ai cru d'abord que c'tait vous et j'allais vous embrasser
et vous emmener, lorsqu'en regardant le sauteur que j'avais saisi, je
reconnais ce coquin de la Rame. Je l'accroche de mes dix doigts, il
dchire son habit et s'chappe, je le poursuis, il disparat dans les
arbres et je le perds aprs une course furieuse o je me suis fait
vingt gratignures aux jambes, et vingt bosses au front. Tout  coup
en cherchant au clair de la lune, je vois du sang sur mon pourpoint, 
l'endroit o j'avais treint la Rame; une ide me vint qu'il tait
bless par vous, ou vous peut-tre par lui. J'abandonne la poursuite,
je retourne au pavillon; plus de bruit, c'tait effrayant, on et dit
le silence de la mort. Bientt une voix s'lve lugubre et qui me fit
frissonner, c'tait la vtre; elle n'avait rien d'un vivant. Je bondis
d'en bas  une branche, de la branche au balcon; je vous vois tendu,
sanglant, je vous saisis, je vous emporte  cheval; je vous tenais sur
les bras comme un enfant, dans le dessein de gagner la premire
habitation venue pour vous y faire panser. Au coin du petit bois,
j'entends courir, c'tait la Rame.  ma vue il pousse un cri; je
rponds par un autre. Un canon d'arquebuse s'abaisse, la balle me
siffle  droite par derrire; je pique, l'autre court toujours, et
enfin j'arrive au bord de l'eau comme un fou. C'est l que j'ai trouv
M. de Crillon, qui m'a aid  vous amener ici.

Esprance coutait, et repassait douloureusement chaque dtail
sinistre de toutes ses souffrances.

--Mais, dit-il, vous avez vu quelqu'un avec moi dans le pavillon.

--Oui, une femme ple, effrayante, colle au mur comme une statue de
la Terreur.

--Silence ... Que je vive ou que je meure, ne dites jamais que vous
avez vu l cette femme ... coutez, Pontis, vous avez de l'amiti pour
moi?

--Oh!... pour mon sauveur!

--Eh bien! jurez-moi que jamais un mot sur cette femme ne sortira de
vos lvres. Cette femme n'est pas coupable; je ne veux pas qu'on
l'accuse.

--Vous m'avez dj pri de me taire. Je me suis tu avec M. de Crillon,
malgr toutes ses instances; mais je vous dirai  vous que cette femme
tait une sclrate de vous voir bless, mourant, et de ne pas
appeler, et de ne pas vous secourir. Je dirai qu'il faut qu'on la
punisse...

--Assez!... vous ignorez tout cela; oubliez-le, Pontis. J'ai mme 
vous demander encore une grce.

-- vos ordres, cher monsieur Esprance.

--Malgr vos quatre-vingt-dix-neuf chances, il est probable que je
mourrai.

--Oh!...

--Laissez-moi finir. Fouillez dans ma bourse, ou plutt prenez ma
bourse elle-mme. Elle renferme un billet que vous allez me garder
prcieusement; je le confie  l'honneur d'un gentilhomme,  la
reconnaissance d'un ami.

--Plus bas! plus bas! dit Pontis mu en serrant affectueusement les
mains froides du bless.

--Prenez donc ce billet, et si je meurs, brlez-le immdiatement aprs
que j'aurai rendu le dernier soupir; si je vis, rendez-le-moi; vous
comprenez?

--Monsieur, je vous jure d'obir  vos volonts; mais vous vivrez, dit
Pontis d'une voix brise par la douleur.

--Raison de plus, prenez vite ma bourse, pour que ni M. de Crillon ni
personne ne la voie ici et n'y dcouvre ce que je veux cacher.

--Brlons le billet tout de suite, alors.

--Non pas! Je puis vivre, et en ce cas, j'en aurai besoin.

--Je comprends.

--Ni pour or, ni pour sang, ni demain, ni dans vingt annes, ni
vivant, ni mourant, vous ne donnerez cette lettre a d'autre qu' moi!

--Je le jure! dit Pontis en saisissant la bourse, et je mourrai pour
ce dpt sacr comme je jure de mourir pour vous, si l'occasion m'en
est offerte.

--Vous tes un brave homme, merci. Cachez vite la bourse, quelqu'un
vient.




XIX


VISITES


 peine Pontis avait-il cach la bourse sous son pourpoint que, dans
la chambre d'Esprance, entra M. de Crillon, suivi du frre chirurgien
de la communaut, qui, ds leur arrive, avait dj examin la
blessure.

Crillon tait inquiet, mu. Mais, en homme habitu  souffrir,  voir
souffrir, il faisait bonne contenance, affectait un air de profonde
satisfaction, et trouvait tout superbe, le temps, le visage du bless,
la chambre et les tentures. Le digne chevalier dbuta par une phrase
qui trahissait toute l'agitation de son esprit, car elle et t
stupide de la part d'un indiffrent.

--Voil, dit-il, un jeune homme bien heureux d'avoir reu cette
gratignure. Elle lui procure le plus beau gte, dans la meilleure
htellerie de France. Peste! un lit chez les gnovfains de Bezons,
quel aubaine! et un lit de cardinal, dit-on!

Et comme Pontis riait du bout des dents:

--Si j'en eusse trouv un semblable chaque fois que mon corps a t
endommag, continua Crillon, je me rjouirais de mes cinquante
blessures.

Il cherchait et rencontra un faible sourire sur les traits plis
d'Esprance.

Cependant le frre avait prpar sa trousse et se disposait  examiner
la plaie. Crillon, pour occuper l'esprit du malade, voulut faire
causer Pontis ou le chirurgien. Ce dernier rpondit tant qu'il en fut
aux oprations prliminaires; mais au moment de lever l'appareil il se
tut, et Crillon retomba dans le vide aprs tant de frais perdus.

Tandis que le frre examinait avec attention la blessure, o dj la
nature rparatrice avait commenc son merveilleux travail, quelques
religieux, attirs par la curiosit, poussrent doucement la porte, et
regardrent de loin cet mouvant spectacle.

Le chirurgien, sans dire un mot, acheva sa tche, remit tout en ordre
autour de lui, et il ft sorti de la chambre, si Crillon, impatient,
ne l'et arrt en lui disant avec un visage riant:

--Eh bien! c'est un homme sauv, n'est-ce pas?

--S'il plat  Dieu, rpondit le frre en s'esquivant avec un salut
profond sur cette rplique vasive.

--Vous entendez, s'cria le chevalier qui s'approcha d'Esprance; il
le dit: vous tes sauv, mon jeune compagnon.

--S'il plat  Dieu, murmura Esprance,  la sagacit duquel n'avait
pas chapp l'ambigut de cette rponse.

--J'en tais sr, continua Crillon. Je me connais en blessures, et
j'en ai vu, je devrais dire j'en ai eu, de plus cruelles. Aujourd'hui,
mon vieux cuir n'y rsisterait pas, mais quand on a votre ge, on est
vraiment immortel.

Cette superbe exagration ne rassura point Esprance; cependant le
sentiment qui la dictait tait tellement affectueux, qu'il mritait sa
rcompense. Esprance tendit la main pour saisir celle de Crillon.

--Voyons, dit le chevalier en s'asseyant prs du lit,  prsent que je
suis tranquille sur votre tat, tout  fait tranquille, et il appuya
sur ces mots, je vous annonce que le roi m'attend a Saint-Germain dans
la matine, sans doute pour quelque affaire. Je vous laisserai Pontis
avec un cong de ... de ce qu'il vous faudra pour tre tout  fait
rtabli. Pontis apprendra le mtier de garde-malade. Je le crois un
brave garon: ce n'est pas que je lui pardonne d'tre arriv trop
tard; je ne le lui pardonnerai jamais.

--Mon colonel, j'ai tant couru! s'cria Pontis.

--Jamais, bltre que vous tes: Coriolan est un cheval que vous
eussiez d conduire  Ormesson de faon  devancer M. Esprance d'un
bon quart d'heure, bien que vous fussiez parti une demi-heure aprs
lui. Coriolan!... on voit bien que ces Dauphinois n'ont pas de
chevaux! Qui vous a appris  monter  cheval? Quelque maraud. Quand on
a dans les jambes une bte comme Coriolan, on arrive o et quand on
veut! Mais, enfin, laissons cela, le mal est fait. Je disais donc que
vous demeurerez ici, prs de M. Esprance  qui je vous donne,
entendez-vous bien? Je ne vous dis pas  _qui je vous prte_. Non! je
vous donne  lui. M. Esprance est un trs-grand seigneur que vous me
ferez le plaisir de traiter avec respect et considration.

--Monsieur, balbutia Pontis avec des larmes dans les yeux, vous me
punissez quand je suis innocent, vous me blessez!...

--Comment cela, cadet?

--Vous voyez bien que j'aime tendrement M. Esprance, par consquent
il est inutile de me recommander du respect, c'est un sentiment moins
fort que mon amiti.

--C'est assez bien rpondu, dit Crillon en se tournant vers Esprance.
Le drle a du bon, je le crois. Seulement, pas d'cart! Que cette
amiti-l soit discipline. Vous avez de l'amiti aussi pour moi,
matre Pontis, je suppose?

--Certes, oui, mon colonel.

--Eh bien! cela ne vous empcherait pas de m'obir aveuglment?

--Au contraire.

--Voil que nous nous entendons. Vous ferez pour le service de M.
Esprance tout ce que vous feriez pour mon service ou celui du roi,
c'est tout un.

Pontis s'inclina respectueusement.

--La consigne? dit-il avec un srieux comique qui drida le front
d'Esprance et fit sourire Crillon lui-mme.

--Assiduit dans cette chambre. Conduite irrprochable en ce couvent.
Obissance aux ordres du prieur, qui est, dit-on, un grand esprit et
un bon coeur.

Pontis s'inclina encore.

--Est-ce tout, monsieur?

--Ah!... une seule bouteille de vin par jour.

Le garde rougit.

--Enfin, continua Crillon en se rapprochant de Pontis, pas un mot du
roi, ni des affaires de la guerre ou de la religion. Nous sommes en
pays neutre, et ce n'est point sant que le bless pans par l'ennemi
tourmente son hte.

--Sommes-nous chez l'ennemi? demanda faiblement Esprance.

--On ne sait jamais o l'on est quand on est chez des moines, dit
Crillon. Seulement il ne faut pas oublier de regarder la faade de la
maison. On y voit une croix, n'est-il pas vrai?

--Oui, monsieur, dit Pontis.

--Eh bien, cela signifie que nous sommes dans la maison de Dieu. Au
dedans, paix et bonne volont, voil la consigne. Dehors, comme
dehors.

Crillon prit dans ses mains la fine main d'Esprance, la serra
tendrement, et d'une voix ferme:

--Maintenant, je songerai  vous venger, dit-il, car le crime en vaut
la peine.

--Me venger....

--Harnibieu! comme vous faites l'tonn! Est-ce donc que mon ide
tombe des nues! Vous tes donc une fille? Quoi! un bandit vous attend
au coin du mur, et vous envoie un coup de couteau, _la coltellata_,
comme on dit  Venise ... il vous tue, car enfin vous seriez mort si
on ne vous et pas emport, et vous ne voudriez pas que j'appelasse
cela un crime?

--Monsieur, je crois que l'affaire me regarde, et qu'une fois en
sant....

--Vous me rendrez-fou! Mais je ne veux pas parler si haut. L'affaire
vous regarde! Qu'est-ce que cela signifie?

--Que je rendrai un coup d'pe pour un coup de couteau.

--Harnibieu! si je savais cela, je serais capable de vous laisser
crever tout seul dans votre coin comme un cheval teigneux! Qu'est-ce
que ces moeurs-l, mon matre! L'pe contre un poignard? mais on ne
porte plus de poignard aujourd'hui. Vous vous battriez avec un
assassin, vous! Je vous le dfends! mais sur votre tte!

--Monsieur, il faut examiner les circonstances. Ce la Rame a
peut-tre t provoqu.

--Provoqu, par un passant inoffensif; provoqu par un jeune homme qui
s'en va bayer aux balcons, ou qui en revient? Provoqu! mais alors on
ne se cache pas  l'ombre d'un mur, on ne coupe pas le jarret de son
provocateur.

--Je rpte que peut-tre tels ne sont pas les dtails de cette
rencontre.

Crillon se tourna vivement vers Pontis:

--Celui-ci m'a donc menti, alors?

--Je ne dis pas cela, ajouta Esprance.

--Si, si, les dtails sont exacts, s'cria Pontis avec acharnement,
c'est un assassinat! avec toute sorte de circonstances pouvantables,
et qui font dresser les cheveux sur une tte de chrtien.

Esprance, vaincu, garda le silence.

--Tu conclus comme moi, cadet. Bien. Je m'en vais donc 
Saint-Germain. Je raconterai la chose au roi. Le roi aime les
histoires. Celle-l l'intressera. Il a failli en voir une page. Et
lorsqu'il saura tout ce qui orne cette histoire... Je me charge de la
conter en dtail.

--Monsieur, monsieur, dit Esprance d'une voix suppliante,
accordez-moi au moins une faveur.

--Je sais ce que vous allez dire. Vous allez demander grce pour ces
coquines de...

--Monsieur, pas de noms si haut!

--Des sclrates qui sont la cause premire de tout le mal, qui
peut-tre ne sont pas trangres au crime!

--Monsieur!...

--Au crime! trs-bien! faisait Pontis en se frottant les mains.

--Au guet-apens! car je soutiens qu'il y en a eu un, continua Crillon
s'exasprant de plus en plus.

--Oui, au guet-apens! dit Pontis radieux.

--Et vous demandez qu'on mnage de pareilles cratures, aprs ce que
je vous ai dj cont sur elles!

--Par piti! dit Esprance, vous ne voulez pas pousser ma vengeance
plus loin que je ne la veux pousser moi-mme.

--Bah! pourquoi non? Tous les jours un coeur faible pardonne, mais la
justice ne pardonne pas.

--La justice! parfait, dit Pontis.

--Tous les jours, un chrtien excellent comme vous absout son
meurtrier, mais le bourreau n'absout pas!

--Le bourreau! bon! s'cria Pontis en sautant de joie.

Esprance joignit les mains, ses yeux se cernrent. L'effort violent
qu'il faisait pour supplier, l'accabla de fatigue, et il pencha la
tte comme s'il allait s'vanouir.

Crillon, effray, l'entoura de ses bras, le ranima, le caressa comme
un enfant.

--Eh bien, dit-il, ne parlons plus des femmes; vous les dfendez, vous
leur pardonnez, soit. On ne fera pas mention d'elles.

-- personne, murmura Esprance.

--Pas mme au roi. tes-vous content?

--Merci, dit faiblement le bless avec un regard de tendre
reconnaissance.

--J'espre que vous faites de moi ce que vous voulez, continua
Crillon. Donc, les femmes sont hors de cause, on les retrouvera tt ou
tard. Quant  l'homme, c'est diffrent, je ne vous le cderai point;
de retour  Saint-Germain, je l'envoie chercher.

Esprance voulut faire un signe.

--Ah! ne discutons plus, dit Crillon, plus un mot, je vous comprends.
Puisque vous dsirez que cette affaire s'teigne, vous craindriez le
bruit d'un procs criminel dirig contre l'assassin, vous craindriez
des rvlations, des confrontations, enfin tout le grimoire. N'est-ce
pas votre pense?

Esprance, puis, rpondit oui, par un mouvement des paupires.

--Nous n'aurons ni juges ni greffiers, ajouta Crillon; nous ne ferons
ni plainte ni enqute; j'arrangerai cela en famille, sans faon, avec
M. la Rame. Allons, Pontis, faites seller mon cheval. A propos de
cheval, qu'est devenue la bonne jument d'Esprance?

--Ma pauvre Diane! murmura le bless.

--Probablement, monsieur, dit Pontis, elle sera reste attache 
l'arbre o je la vis hier soir.

--Bah! l o l'on assassine on peut bien voler un peu. Mais la jument
se payera en mme temps que le coup de couteau. Adieu, Esprance; bon
courage, ne pensez  rien qu' moi. Mon cheval, Pontis!

Le garde s'lana dehors; mais il se heurta sur le seuil  un moine
qui entrait, une lettre  la main.

--Pour M. de Crillon, dit le moine.

--Qu'y a-t-il? et comment sait-on que je suis ici? demanda le
chevalier surpris.

--Un tranger a remis ce billet au frre portier, pour le chevalier de
Crillon, rpliqua le moine.

Crillon prit le papier et le serra vivement dans sa main ds qu'il eut
reconnu l'criture.

--Le roi ici! se dit-il avec inquitude; qu'est-il arriv?

Et il lut avidement. Son front s'claircit aussitt.

--Fort bien, dit-il  Pontis d'un air calme, je ne partirai pas
sur-le-champ.

Puis, au moine:

--Voulez-vous demander au rvrend prieur la faveur de laisser entrer
au couvent, prs de ma personne, un cavalier de mes amis, qui par
hasard a su mon sjour dans cette maison, et voudrait me dire quelques
mots d'importance?

--Monsieur, rpliqua le frre, il m'est impossible de pntrer auprs
du rvrend prieur, mais je m'adresserai, si vous le trouvez bon, au
frre parleur.

--Le frre parleur! dit Crillon surpris, car ce titre singulier ne
manquait jamais son effet.

--C'est lui, dit le moine, qui communique seul avec notre prieur, et
qui peut lui transmettre votre demande.

--Va pour le frre parleur, mon cher frre, dit Crillon avec un salut
plein d'onction.

Et se retournant vers Pontis:

--Qu'est-ce que c'est qu'un frre parleur? dit-il, le savez-vous?

--Non, monsieur, rpliqua le garde.

Tous deux regardrent Esprance.

--Ni moi, murmura celui-ci.

Le moine revint presque aussitt.

--Voil qui est expditif! s'cria le chevalier.

--La cellule du frre parleur est  deux pas de cette chambre,
monsieur, rpliqua le moine, et le digne frre a rpondu qu'il allait
immdiatement demander l'autorisation au prieur. Et, tenez, il
descend; le voil qui regarde par la fentre qui donne sur la grande
cour. Sans doute il voit l'tranger qui vous attend  la porte, et il
ne le fera pas attendre longtemps.

--Il faut que je voie un peu comment est fait un frre parleur, pensa
Crillon, qui se pencha au dehors pour suivre des yeux le personnage
qu'on venait de lui signaler. Qu'il est long! qu'il est maigre!
Harnibieu, qu'il est long!

--Le digne frre est quelquefois trs-grand, en effet, rpondit le
moine.

--Comment, quelquefois? dit Crillon, est-ce qu'il est quelquefois
petit.

--Quand il se courbe, oui, monsieur.

Crillon regarda le moine avec des yeux dfiants et pensa qu'on voulait
se moquer de lui.

--C'est un peu ce qui arrive  tout le monde, dit-il; moi aussi, quand
je me courbe, je suis moins grand que quand je me tiens droit. Vous ne
m'apprenez rien de nouveau, mon frre.

Le moine rpondit avec une parfaite douceur:

--Personne ne ressemble au frre parleur, monsieur; il a souvent des
douleurs de goutte qui le plient en deux morceaux, et alors il est
petit comme un enfant. En ses jours de sant il se redresse, et alors
il touche  beaucoup de nos plafonds.

--Il se porte bien aujourd'hui, dit Crillon, j'en suis charm.

On entendit alors un coup de clochette dans le corridor voisin.

--Voil notre frre qui entre chez notre pre, dit le moine, on
m'appelle en bas pour que je rapporte la rponse. Permettez que je m'y
rende, ajouta-t-il avec un soupir en manire d'oraison funbre.

--C'est toujours drle un moine, dit Crillon  Pontis, que tout cela
venait d'bahir. Mais ceux-ci sont plus que drles. Frre parleur!...
Qu'il est long! Je n'ai jamais connu qu'un homme aussi allong... mais
celui-l, aujourd'hui, serait un fantme. Pauvre Chicot!

--Il faut, dit Esprance d'une voix faible, que ce soit ce brave
gnovfain qui, tout  l'heure, quand tout le monde dormait, et que je
pleurais de soif, est entr et m'a fait boire. Ce charitable frre
m'est apparu comme un gant, et j'attribuais  la fivre cette
dilatation de ma prunelle, qui me faisait paratre son bras plus long
que deux bras ordinaires.

Le moine rentra.

--La permission est accorde, dit-il  Crillon, et le cavalier que
vous attendez peut entrer. Vous plat-il qu'on l'amne ici, mon cher
frre?

--Non pas, non; dans ma chambre, si vous le voulez bien. D'ailleurs,
j'y vais moi-mme, ajouta Crillon, qui craignait de trahir par trop
d'empressement et de respect la qualit du visiteur qui lui arrivait,
et dont le billet contenait  ce sujet les plus strictes
recommandations d'incognito.

Le frre sortit pour chercher et conduire l'tranger dans la chambre
o Crillon avait pass la nuit, et le chevalier tirant Pontis  part
entre la porte et le corridor de faon  n'tre pas entendu
d'Esprance:

--Il y a, lui dit-il, dans les poches de M. Esprance, un billet.

Pontis tressaillit.

--Tu le prendras et me l'apporteras, dit Crillon, mais sans qu'il s'en
doute.

Pontis, tourdi, cherchait une rponse.

--En fouillant dans son pourpoint, garde qu'il ne s'aperoive de rien.
On dirait qu'il nous observe: rentre vite, et fais ce que je t'ai
command aussitt que tu en trouveras l'occasion.

Aprs avoir dit ces mots au cadet, il envoya un sourire d'adieu  son
bless, rejoignit le moine dans le corridor, non sans avoir adress 
la cellule du frre parleur un regard tellement curieux qu'il et
assurment perc la porte si elle n'et t faite d'un bon chne
crois de solides pentures.

Cette porte, du reste, n'tait pas hermtiquement ferme,  ce qu'il
parat, car  mesure que Crillon descendait, elle s'ouvrit, pousse
par l'air, sans doute, et ne se referma compltement qu'au moment o
l'tranger, conduit a la chambre de Crillon, y fut introduit et s'y
enferma plus vite qu'on n'et pu s'y attendre.

Nous pourrions ajouter que par l'entre-billement de cette porte,
Crillon, s'il se ft retourn, aurait pu voir briller deux yeux
capables d'clairer l'escalier tout entier, bien qu'un capuchon
gigantesque les ensevelt sous son ombre.




XX


QUI VEUT LA FIN VEUT LES MOYENS


Crillon, ds qu'il fut seul avec le roi, lui demanda avec empressement
la cause de cette visite inattendue.

Henri jeta sur un meuble le chapeau dont il s'tait couvert le visage
 son entre au couvent; il respira largement l'air pur de la valle
et rpondit avec une tristesse qui frappa tout d'abord le chevalier:

--Il y a plusieurs causes, mon cher Crillon. La premire, c'est mon
inquitude  votre sujet. Qu'est-ce que cette histoire de bless, de
garde et de grand chemin? Tout cela est donc vrai, bien que racont
par un meunier?

--Malheureusement vrai, sire.

--Et comme je vous vois hsiter, comme on vous a dit fort en peine,
est-ce que le bless serait M. le comte d'Auvergne?

--Pas du tout, sire, malheureusement encore.

--Oh! oh! voil qui est dur pour le fils de Charles IX.

--Je ne l'aime pas, sire, et je le voudrais dans le lit o en ce
moment repose, fort mal quip, mon pauvre bless.

--Vous soupirez; ce jeune homme est-il des vtres?

--Oui, sire. On me l'a recommand; je l'aime fort, rpliqua Crillon en
mchant ses paroles comme un homme oppress par le chagrin.

--Bless ... dans un combat? par un adversaire, par le garde qui
l'accompagnait, peut-tre?

--Non, sire; par un assassin.

--Si peu roi que je sois, mon brave Crillon, je le ferai carteler.

--Je retiens votre parole, sire.

--Et le bless vivra, n'est-ce pas?

--Je l'espre.

--Voil qui est bien, dit le roi pensant dj  autre chose.

--Sire! quelle que soit votre bonne volont, se hta de dire Crillon,
vous n'tes point venu ici seulement pour m'entretenir de mes
affaires, et je souponne quelque chose d'urgent dans les vtres.

--En effet, quelque chose de fort urgent. Quels sont les moines qui
tiennent cette abbaye?

--Des gnovfains, sire.

--Je le sais bien. Mais il y a moine et moine. Ceux-ci dirigent
absolument la conscience de ma matresse, et la poussent  des
rigueurs qui me contrarient.

--Je ne connaissais point nos htes, mais ce que vous me dites, sire,
m'enchante. Nous sommes donc chez de braves gens?

--Allons! allons! matre sage, moins de vertu et plus d'humanit. Ces
moines m'ont paru avoir d'tranges faons: l'un est gras, l'autre est
maigre; l'un ne parle jamais, l'autre parle toujours; je flaire en
tout cela quelque sournoiserie.

--Celui qui est maigre, s'cria le chevalier, me fait aussi un
singulier effet. Le parleur, n'est-ce pas?

--Je veux absolument, puisqu'il parle  tout le monde, qu'il me parle
 moi, dit Henri. D'ailleurs, on a piqu ma curiosit. Gabrielle
prtend que le prieur sait d'avance tout ce que je fais, et comme, en
ce moment, je me trouve moi-mme ne pas savoir ce que j'ai  faire
pour une chose des plus importantes, nous verrons, ventre saint-gris!
si le frocard est aussi bon devin qu'il en a la rputation. Qu'il me
tire de l'embarras o je suis, et je le proclame lumire. C'est comme
cela que, modestement, il se laisse appeler l'illustre dom Modeste.

En voyant le front assombri du roi, Crillon hocha la tte.

--Les jours ne se ressemblent pas, dit-il. Hier nous tions  la joie,
on triomphait; aujourd'hui, brouillard et deuil! Cependant, sire, nous
avions tout gagn hier au soir.

--Nous pourrions bien avoir tout perdu ce matin, rpondit le roi. Mais
d'abord, avant de causer affaires, o est-on ici?

--Dans une belle chambre, comme vous voyez.

--Je n'aime pas les chambres de couvent, celles qu'on destine aux
visiteurs surtout; elles ont toujours quelque cachette bourre
d'espions, ou quelque soupirail qui conduit la voix en des endroits o
elle ne devrait point aller. Parlons bas.

Crillon se rapprocha.

--Sache, mon ami, dit Henri IV, que peut-tre,  l'heure qu'il est,
tout ce que j'ai conclu hier avec Brissac est dfait.

Crillon tressaillit.

--Quoi, dit-il, notre paix conclue, nos Espagnols battus sans combat,
le royaume de France, ce beau gteau que nous devions dvorer d'une
bouche.... Allons, allons, sire, n'y a-t-il pas dans cette funbre
vision quelque nuage noir, de ceux qui vous montent au cerveau 
chaque rigueur de vos matresses.

--Plt au ciel. Je gmis frquemment, tu le sais, Crillon, mais jamais
pour les choses de peu de valeur. Or, coute bien, je gmis en ce
moment, et beaucoup.

Crillon devint attentif.

--J'attendais, ce matin, ma correspondance au pont de Chatou. J'avais
choisi ce rendez-vous comme voisin de la maison d'Estres, o, par
parenthse, j'esprais passer une belle nuit.

Le roi soupira.

--O donc l'avez-vous passe, sire?

--Dans un moulin.

--Il y a des nuits aussi belles au moulin qu'ailleurs.

--Cela dpend de la faon dont tourne la roue, soupira encore l'amant
infortun; mais ne mlons point les affaires d'Henri  celles du roi
de France. Ce matin donc, la Varenne, venant exprs de Mdan o je
l'avais laiss pour drouter M. d'Estres, la Varenne m'a apport mes
dpches. Il y en avait une d'Espagne.

--Encore? dit Crillon.

--Encore, dit le roi. Toujours l'Espagne. Affreux pays dont je rve
nuit et jour! Il est dans la destine de ces maudits de me chagriner
sans relche, soit quand je les bats, soit quand ils me battent. Je
les croyais bien battus hier, n'est-ce pas? et je t'avais communiqu
cette heureuse dpche, surprise  la jsuitique congrgation de
l'Escurial.

--Bien heureuse, en effet, et nous avions bni ensemble l'espion assez
adroit pour tromper des inquisiteurs et voler des Espagnols.
Harnibieu! est-ce nous qui serions vols, sire? Ce ne peut tre l
cette nouvelle qui vous est arrive ce matin par le courrier
d'Espagne?

--Voil prcisment l'enclouure. C'est la propre dpche de mon agent
secret prs de Philippe II, et il ne me dit pas un mot de ce qu'hier
j'ai annonc comme certain  Brissac. Tout au contraire, il annonce
que les tats nommeront M. de Mayenne.

Crillon ouvrit de grands yeux.

--En sorte? dit-il.

--En sorte que cette dpche qui m'a t rendue hier sous le couvert
de mon agent, comme venant de lui; cette dpche qui annonait le
mariage projet entre l'infante et le jeune Guise; cet vnement qui a
rvolt Brissac et l'a dcid  tourner pour nous est une fausse
nouvelle qui sera dmentie bientt, et paratra une mystification 
Brissac, un misrable et plat artifice destin  le convertir. En
sorte que, jou moi-mme par je ne sais quelle infernale combinaison,
je vais perdre peut-tre tout le gain de ce revirement du gouverneur
de Paris, et assurment l'immense bnfice du dgot que le plan de
Philippe II et soulev en France.

--Voil un mchant tour, murmura Crillon, confondu. Mais, sire, vous
seriez-vous laiss abuser?

--On croit ce qu'on dsire, et le parti ligueur se compromettait si
heureusement pour moi par cette intrigue antinationale, que j'y ai
cru.

--Il y avait un cachet, cependant, pour fermer cette dpche....

--Celui mme de mon agent.

--Alors c'est la dpche de ce matin qui est fausse.

--Je l'ai d'abord espr, mais la Varenne l'a reue de l'agent
lui-mme, qui arrive d'Espagne, o l'on a failli le dcouvrir comme
espion  mes gages, et voulu le pendre. Il arrive, dis-je, et
tellement harass qu'il n'a pu venir jusqu' moi.

--Voil de mauvaises affaires, sire.

--Oh! la vie, quelle bascule! Hier, nous touchions les nuages du
front, aujourd'hui....

--Aujourd'hui nous nous crottons dans une mare. Mais, sire, il ne faut
pas se dsesprer pour si peu. M. de Brissac revirera encore,
disiez-vous?

--Certes, oui, quand il saura que je l'ai bern.

--Eh bien, nous reprendrons la cuirasse, nous tirerons l'pe, et
cette fois, M. de Brissac sera content, car nous lui ferons franc jeu.

--Encore se battre, encore tuer des Franais!

--Qui veut la fin accepte les moyens.

--Je veux la fin, dit Henri d'une voix brve, et je l'aurai. En
attendant, il importe que je parle  ces moines. Je vous rpte, mon
ami, qu'ils savent trop bien mes affaires et s'en occupent avec trop
de zle pour que je ne gagne point quelque chose  causer avec eux.
Les conspirations de toute nature s'organisent aujourd'hui dans les
couvents. J'en sais une ici, chez les gnovfains, et, bien qu'elle ne
semble intresser que Henri dans la personne de sa matresse,
Gabrielle, elle intresse aussi le roi, puisque les gnovfains le
poussent vers l'abjuration, en lui montrant Gabrielle comme
rcompense: moyen de moine dont s'accommode ma petite politique
amoureuse. Mais comment savent-ils que j'aime Gabrielle? pourquoi
veulent-ils que j'abjure? Tout cela vaut que je les interroge.
Veuillez donc, mon cher Crillon, demander, comme pour vous, une
audience au prieur, une audience secrte.

--J'y vais, sire.

--Vous pensez qu'ils ne me connaissent point?

--Rien ne le prouve jusqu'ici; mais en vous voyant, peut-tre vous
reconnatront-ils.

--Peu importe. Je jouerai cartes sur table. Nous sommes ici dans un
couvent gouvern par un prieur renomm pour ses lumires. Henri de
Navarre, le huguenot, peut, sans rien compromettre, venir consulter ce
prieur, comme il en a consult tant d'autres de toutes robes et de
toutes sectes. Voil mon motif, s'ils me reconnaissent. J'irai plus
loin dans mes investigations, s'ils ne me reconnaissent pas.

Crillon, ayant rflchi un moment.

--Croiriez-vous, sire, dit-il,  quelque parent fcheuse entre ces
gnovfains et celui qui vous a fait parvenir la fausse dpche
d'hier?

--Je ne crois  rien et je crois  tout. C'est une logique dont je me
trouve fort bien depuis que j'exerce l'tat de prtendant  la
couronne.

--Cependant vous souponnez une personne, sire?

--J'en souponne plusieurs; mais d'abord il y a l dedans la main
d'une certaine femme....

--Entragues, n'est-ce pas? dit vivement Crillon, heureux de mordre sur
son antipathie.

--Oh! rpliqua Henri avec ddain, les Entragues n'ont pas assez
d'esprit pour cela. Qu'est-ce que ces Entragues? de plats intrigants.
Non, chevalier; quand je dis une femme, je la comprends forte.
Appelons-la Montpensier, si vous voulez, Crillon. C'est une terrible
jouteuse celle-l!

--Le feu roi en sut quelque chose, dit Crillon avec un accent pntr.

--C'est une femme boiteuse qui fait de bien grands pas lorsqu'il le
faut.

--C'est votre ennemie mortelle, sire.

--Sans doute, puisque je veux tre roi, qu'elle veut tre reine, et
qu'elle sait que je ne l'pouserai pas. Je rapproche donc ce nom de
Montpensier du nom des gnovfains, parce qu'un instinct particulier
m'y pousse, parce que ce nom, d'ailleurs, s'accole toujours  quelque
nom monacal, parce qu'on dit Montpensier et Jacques Clment!

--Hlas, oui, sire, vous avez raison, comme toujours.

--Va donc demander pour moi cette audience au rvrend prieur.

Crillon se dirigea aussitt vers la porte.

--Attendez, dit le roi rveur. Si l'on vous accorde cette audience, ne
quittez point le couvent.

--Mais, je ne le quitterai que d'aprs vos ordres, sire, dit Crillon
surpris de cette distraction presque mlancolique du roi.

--C'est que, voyez-vous, je songe  deux choses  la fois, mon brave
chevalier: je voudrais vous avoir ici, prs de ma personne, et, d'un
autre ct, je voudrais vous prier de faire avancer dans les environs
la petite troupe qui accompagnait la Varenne ce matin, et  qui j'ai
donn l'ordre de louvoyer en m'attendant sur le bord de la rivire,
aprs Chatou.

--Si ce n'est que cela, sire, rien de plus facile; mais craignez-vous
quelque chose avec moi?

--Je crains pour vous et pour moi, Crillon, dit Henri avec calme, ou
plutt je ne crains ni pour l'un ni pour l'autre; mais depuis que j'ai
respir l'air de cette maison, il me vient des ides de dfiance que
je ne saurais dfinir. Je ressemble  ces chats qui, partout o ils
entrent pour la premire fois, essayent l'atmosphre avec leur nez, le
sol avec leurs pattes, et se rendent compte de chaque chose par le
sens qui correspond  cette chose. Nous sommes chez des moines dont
nos yeux ont vu l'habit; mais tchons de voir sous la robe.

Tout  coup Crillon poussa une exclamation qui fit bondir le roi du
sige o il tait assis.

--Harnibieu! dit-il, je suis un maroufle.

--Eh quoi!

--Un bltre, un boeuf. J'allais dire un cheval; mais c'est une bte
trop sense pour tre compare  un animal de mon espce.

--Crillon, vous vous maltraitez beaucoup, mon ami. Pour quelle cause,
s'il vous plat?

--Parce que, sire, j'avais oubli de vous dire que mon pauvre bless,
mon protg, est couch,  l'heure qu'il est, dans un lit....

--Vous me l'avez dit, Crillon.

--Savez-vous dans quel lit, mon roi?

--Vos yeux sont effrayants, mon chevalier!

--Dans le lit d'un Guise!... dans le lit du cardinal tu  Blois! dans
le lit donn par une amie  son ami, par Mlle de Montpensier  dom
Modeste Gorenflot, prieur. La duchesse a seulement chang de moine. En
1589, le jacobin: le gnovfain aujourd'hui.

--Qu'est-ce que je vous disais, Crillon? dit le roi avec une froide
tranquillit en se croisant les bras sur sa poitrine, je sentais ici
une odeur de Guise!

--Nous sommes dans la caverne!

--Eh bien! tchons d'en sortir, mais non pas sans avoir vu de prs les
habitants. Allez, sans rien manifester, chercher l'escorte dont je
vous parlais.

--Vous quitter, harnibieu! dans une maison o il y a le lit d'un
Guise! Non! J'ai l Pontis, qui fera la commission aussi bien qu'un
autre, et qui ne vous dfendrait pas aussi bien que moi.

--Qu'est-ce que Pontis?

--Un de mes gardes.

--Ah! le compagnon du bless?

--Prcisment. Mais, j'y songe,  quoi bon causer avec ces enrags
moines, qui n'attendent peut-tre que cela; quittons-les sans causer.
Vous pourriez, au lieu des renseignements qu'on ne vous donnera
peut-tre pas, recevoir quelque bon coup qu'on vous donnera.

--Bah! Je parerai avec mon pe. Ce que vous venez de me dire de
l'esprit de la maison, n'a fait que doubler ma curiosit.

--Gare la manche du moine! les gnovfains en ont d'normes. Et puis,
si vous m'en croyez, indpendamment de la manche, que vous secouerez,
frappez-leur sur le ventre, cela peut passer pour une caresse
familire, et en mme temps on sait s'ils cachent un poignard sous la
robe.

--Oui, mon Crillon, oui.

Le roi souriant ouvrit la porte qui donnait sur le corridor dans
lequel se promenait en long et en large un religieux courb comme par
le poids austre de la mditation.

--Veuillez, mon cher frre, cria Henri, demander au rvrend pre
prieur un moment d'entretien de la part du chevalier de Crillon.

Le moine s'inclina sans rpondre et descendit par un escalier voisin.

--Mais, sire, dit Crillon, quand ils verront que ce n'est pas moi.

--Il sera trop tard pour s'en ddire.--Envoyez votre garde o vous
savez. J'attends ici la rponse du prieur.

Crillon recommandait pour la millime fois la prudence  son matre,
quand, dix minutes aprs, un enfant, au service des gnovfains,
heurta doucement  la porte de la chambre et annona que le rvrend
pre prieur serait honor de recevoir chez lui M. le chevalier de
Crillon.

Henri, se leva, serra son ceinturon, s'assura que son pe jouait
facilement dans le fourreau, abattit son large chapeau sur ses yeux
jusqu' moiti du visage, et suivit le jeune guide, aprs avoir press
dans ses deux mains la vaillante main de son colonel des gardes.

Celui-ci courut porter la commission  Pontis.

Henri n'eut pas un long chemin  faire. Au bout du corridor, il trouva
un petit degr particulier, lequel aboutissait  l'appartement du
prieur, prcd d'un vestibule.

L'enfant poussa la porte d'une grande chambre dont les contrevents
taient soigneusement ferms; il annona de sa petite voix M. le
chevalier de Crillon, et sortit aprs avoir tir sur lui deux portes.

Le roi demeura quelques instants dans l'ombre, admirant cette
prcaution du prieur, qui voulait sans doute cacher  l'tranger le
jeu de sa physionomie. C'est un artifice familier aux femmes et aux
diplomates.

Cette prcaution ne pouvait dplaire  un homme qui dsirait
prcisment la mme chose. Il fit deux pas en regardant autour de lui,
et peu  peu sa vue s'accoutumant aux tnbres, il distingua tous les
dtails de ce thtre bizarre sur lequel allait se jouer une scne que
le lecteur ne jugera peut-tre pas indigne de sa curiosit.




XXI


LE FRRE PARLEUR


Le lit  colonnes d'bne tordues et sculptes s'levait dans l'angle
de la chambre. Le roi y chercha tout d'abord son interlocuteur, ne
pouvant croire qu'un prieur en sant voult recevoir une visite dans
de pareilles tnbres. Mais le prieur tait assis sur une chaise, ou
plutt sur une estrade, car la chaise tait un vritable monument
proportionn  la masse qu'il devait supporter.

Ce prodigieux prieur captiva l'attention du roi au point que, durant
plusieurs secondes, il ne regarda autre chose dans la chambre.
Gabrielle n'avait pas exagr: jamais personnage mythologique, jamais
ftiche de l'Inde ou lettr chinois, jamais bte engraisse pour les
sacrifices n'avait acquis ce dveloppement formidable.

Une section du volet, qui s'ouvrit alors dans sa partie suprieure,
laissa entrer environ un pied carr de jour qui claira d'en haut la
victime rsigne de cet embonpoint pantagrulique.

Le crne du prieur, enferm dans une noire calotte, ne paraissait plus
exister; on ne voyait que deux yeux flottants au milieu des amas
adipeux qui recouvraient jusqu'aux tempes. Ses joues, d'une paisseur
et d'un poids normes, tombaient sur sa poitrine qui montait elle-mme
jusqu'au menton. Ce quadruple menton, trop semblable  un triple
goitre, nous n'en parlerons pas par civilit; non plus que du ventre,
montagne conique  base colossale dont cette ridicule tte faisait le
sommet.

Dom Modeste essayait, mais en vain, de croiser sur son ventre deux
mains pareilles  deux clanches; mais les doigts s'entre-dsiraient
seulement, et leur principale occupation tait de se retenir aprs les
fentes de la robe ou de s'accrocher au cordon qui la ceignait.

Le prieur avait les pieds sur un tabouret semblable  une petite table
pour la largeur et la solidit. Fortement tay par des coussins sur
sa chaise, il ne pouvait plus faire un mouvement, et ses yeux ternes
clignotaient au reflet de ce jour, bien faible assurment, que l'autre
moine avait laiss tomber du haut de la fentre.

Quand le roi se fut rassasi de ce dsagrable spectacle, il chercha
autour de lui le compagnon si fameux de Gorenflot.

Frre Robert, ce devait tre lui, avait pris place aux pieds de son
prieur sur une escabelle fort basse et dispose de telle faon que,
tournant le dos  l'tranger, il tait en communication directe avec
le visage du rvrend, condition indispensable sans doute de
l'intelligence et de l'observation ncessaires pour recueillir chaque
pense dans chaque mouvement des traits ou chaque geste des grosses
mains.

Frre Robert, enseveli dans sa robe et dans son capuchon, montrait
donc au roi un dos convexe tout diapr des plis capricieux de la robe
monacale; ce dos bomb devait tre immense  en juger par la surface
de sa convexit. Presque  la hauteur des paules, le roi apercevait
les genoux anguleux de frre Robert, et pourtant cette posture
extraordinaire, cette nature si oppose  celle du prieur, cet
entrelacement industrieux de deux grands bras et de deux immenses
jambes pelotonns sous un immense dos rond, ce squelette d'araigne
habill d'une toffe de bure grise, ne furent pas ce qui piqua le plus
vivement la curiosit d'Henri.

L'escabeau, ou plutt la petite table sur laquelle le prieur posait
ses gigantesques pieds, servait de point d'appui  quantit d'objets
bizarres sur lesquels se porta la vue du roi. On y voyait de la cire
rouge et molle telle que l'emploient les modeleurs, des bauchoirs de
statuaire, une critoire et une plume, une petite ardoise, un compas,
deux ou trois volumes, du parchemin roul, une petite fiole contenant
une liqueur noirtre, et une longue baguette de coudrier, qui
contribuait  donner  tous les dtails de cette scne certain air
magique qui sentait singulirement son capharnam de sorcier.

Tout  coup l'oreille du roi fut frappe par une voix rauque et
criarde en mme temps, une voix fle qui semblait corcher chaque
parole  sa sortie d'un gosier raboteux. Cette voix psalmodia, sur le
ton banal d'un cri de trieur public, la formule suivante:

Est pri le visiteur de consulter l'avis gnral contenu au prsent
tableau, et d'excuser l'infirmit du rvrend pre prieur des
gnovfains, qui reoit avec une humble salutation l'honneur de sa
visite.

En mme temps, et avant que le roi se ft remis de l'effet que cette
abominable voix venait de produire sur ses nerfs, l'un des deux grands
bras de l'araigne se dtacha du corps par un mouvement en arrire
semblable au jeu d'une mcanique, et tendit au roi stupfait un petit
tableau encadr de bois de chne, sur lequel celui-ci lut les lignes
suivantes traces en caractres d'imprimerie:

Les personnes qui visitent le R.P. prieur sont prvenues que Dieu
l'ayant afflig d'une paralysie de la langue, il en est rduit 
transmettre sa pense aux interlocuteurs par la voix d'un frre
habitu  le comprendre. Ces personnes sont pries de s'adresser
directement dans la conversation au prieur, et jamais au frre
interprte, afin d'viter toute confusion. En effet, ce dernier est
forc, pour traduire exactement, d'employer toujours le pronom _je_,
comme le prieur ferait lui-mme s'il pouvait parler. Il est donc
important que les visiteurs soient pntrs de cette ide qu'ils ne
parlent effectivement qu'avec le prieur, lequel leur rpond en
ralit; la voix est emprunte, sans doute, mais sa pense lui est
propre.

Quand le roi eut achev de lire ces tranges lignes, frre Robert,
comme s'il et supput lettre  lettre le temps ncessaire  la
lecture, allongea de nouveau sa main, reprit le tableau sans cesser de
tourner le dos, et le replaa sur la petite table, aux pieds de son
prieur.

Alors il tendit  celui-ci la baguette de coudrier, que dom Modeste
prit machinalement de sa grosse main, et redressa la tte pour entrer
en communication plus directe avec le prieur.

La baguette s'agita bizarrement entre les doigts de Gorenflot, frre
Robert traduisit sur-le-champ de sa voix nasillarde et sans nuances:

--C'est un honneur inespr pour moi de recevoir ici l'illustre
chevalier de Crillon que Dieu veuille garder de tout mal!

Ayant ainsi parl, le frre parleur baissa la tte, et en attendant la
rponse qui allait se produire, prit un peu de cire qu'il commena de
ptrir entre ses doigts avec une extraordinaire vivacit.

--Il parat que je suis bien Crillon pour ces moines, pensa Henri IV.
Ils feignent, du moins, de me croire Crillon. Ou ils me trompent ou je
les trompe. En dpit de leurs simagres, nous verrons s'ils sont plus
gascons que moi, et lequel de nous forcera l'autre  se compromettre.

--C'est un grand plaisir pour votre hte, rpondit-il avec onction,
d'entretenir un religieux si clbre par son esprit et sa sagesse.

Gorenflot cligna batement des yeux; frre Robert ayant relev la
tte, rpondit:

--Que dsirez-vous de moi?

--Beaucoup de choses, dit le roi en s'approchant comme pour voir d'un
peu plus prs tout l'talage du frre parleur.

Celui-ci toucha le pied du prieur, qui semblait sommeiller. La
baguette s'agita vivement aux mains de Gorenflot. Robert s'cria avec
une gale vivacit:

--M. le chevalier de Crillon voudrait-il bien s'asseoir?

Le roi s'approchait toujours.

--L! dit prcipitamment le frre Robert, l, derrire, sur le
fauteuil.

Et en mme temps son bras interminable indiquait au roi un fauteuil
plac en face de celui de dom Modeste, mais immdiatement derrire
l'escabeau du parleur. Le roi recula pour s'y placer bien  regret.

--Crillon a t indiscret, se dit-il.

La baguette de Gorenflot parla. Robert traduisit:

--Quelle est la premire de ces questions que vous avez  m'adresser?

--Elle est relative  mon matre le roi Henri IV. Ce prince a su les
bons conseils que vous donniez souvent  une personne pour laquelle il
a de l'estime, et il me charge de vous en remercier. Mais il voudrait
savoir en mme temps comment vous avez appris que c'tait le roi qui
frquentait la maison de Mlle d'Estres.

Les yeux de Gorenflot s'carquillrent. Robert, en fourrageant ses
ustensiles sur la table, heurta encore une fois la sandale de
Gorenflot, et aussitt la baguette s'agita:

--Tout le monde connat le roi, rpondit le parleur, et il suffit
d'une personne qui l'ait reconnu allant  la maison d'Estres, si
voisine de notre couvent, pour nous avoir donn avis de sa prsence.

--En voil bien long, pensa le roi. Est-ce que deux ou trois coups de
baguette jets dans l'air,  droite et  gauche, peuvent signifier
tant de choses?

Il ajouta tout haut:

--Je croyais que peut-tre, en raison mme du voisinage, vous auriez
pu voir vous-mme passer le roi et par consquent, l'ayant reconnu, le
signaler  Mlle d'Estres.

--Je n'ai jamais vu Henri IV, traduisit Robert, donc si je le voyais
je ne pourrais le reconnatre.

Cette rponse, au lieu de satisfaire Henri, redoubla, on le comprend,
ses dfiances. Tout ce dialogue, chafaud sur des signes et des clins
d'oeil, lui paraissait d'ailleurs invraisemblable. Rompant la
conversation:

--Permettez, s'cria-t-il, mon rvrend pre, que je vous fasse part
d'une rflexion qui m'arrive.

--Faites, dit Robert, ptrissant sa cire sous son capuchon.

--C'est tellement admirable de vous voir vous exprimer avec tant de
facilit par l'intermdiaire du frre parleur, que je demande  me
remettre de l'motion que j'en prouve. Mais....

Le capuchon s'agita et le dos se recroquevilla comme celui d'un chat
qui se roule.

--Mais, poursuivit le roi, il me semble que le rvrend pre pourrait
converser aussi fructueusement et plus secrtement avec ses visiteurs.
S'il voulait, puisqu'il n'est point paralys des mains, crire sur
l'ardoise que je vois  vos pieds, tout intermdiaire lui deviendrait
inutile, et sa pense conserverait la fleur mme de son
panouissement, cette fleur fugitive qu'on appelle le mystre.

Un certain malaise se peignit sur les traits boursoufls du prieur; sa
baguette oscilla mollement entre ses doigts.

--Ma paralysie, dit Robert, n'est malheureusement pas borne  la
langue, elle gagne souvent les mains.

--Pas toutes deux, rpondit le roi.

--La droite particulirement, et je n'cris que de celle-l, glapit
frre Robert.

--C'est fcheux, mon rvrend, parce que beaucoup de choses
importantes pourraient vous tre confies par vos visiteurs, qui les
gardent, se dfiant du tiers qui les coute.

Henri croyait forcer le capuchon  une rvolte, mais Robert continua
de modeler sa figurine avec la mme tranquillit. Aprs avoir lev la
tte pour prendre la rponse du prieur, qui remuait incessamment sa
baguette en des circonvolutions varies:

--Monsieur le chevalier, rpondit-il sans trouble et avec sa psalmodie
ordinaire, la mthode que j'ai choisie pour correspondre avec le
monde, est la meilleure par sa promptitude et sa sret. J'ai instruit
le frre que vous voyez  comprendre mes signes et mes gestes; la
science mimique est une de celles que j'ai le plus curieusement
tudies. Depuis Cadmus, qui inventa l'criture, jusqu' nos jours, il
s'est produit environ six mille cinq cents systmes d'interprtations
pour remplacer la parole.

Les gyptiens y taient matres passs. Vous aurez entendu parler de
leurs hiroglyphes. Je trace avec ma baguette des signes et des
figures qui ont quelque rapport avec ces hiroglyphes fameux, dont un
seul quivaut souvent  une phrase tout entire.

Il y a dans les alphabets indiens certains caractres d'une valeur
aussi importante. Bien plus, mes tudes se sont portes sur les
correspondances animales. Vous n'tes point sans avoir observ,
monsieur le chevalier, que toutes les btes de mme espce se
comprennent  merveille, non point par le cri, qu'elles n'emploient
qu' distance, mais par des tressaillements, des mouvements de jambe
ou de pied, des signes de tte ou d'oreille, des froncements du
sourcil, des lvres, et par l'exhibition des dents. Ce dernier moyen
surtout est leur agent favori do correspondance et fournit  l'homme
lui-mme des mtaphores pour son langage. On dit: montrer les dents.
Vous aurez parfois entendu prononcer ce mot.

--J'ai mme vu se faire la chose, dit le roi, qui admirait
l'ingnieuse prolixit de cette rponse, et ne savait s'il devait rire
ou se fcher. On m'a beaucoup montr les dents, rvrend prieur.

--Il rsulte, poursuivit le frre parleur, que de toutes ces matires
lmentaires, soigneusement choisies et analyses, je me suis compos
un langage fort riche et fort vari, comme vous le pouvez voir. En
effet, il me semble que frre Robert qui n'est pas un homme d'esprit,
tant s'en faut; je dirai plus, c'est une pauvre intelligence....

Frre Robert courba humblement sa tte sous cette flagellation que lui
infligeait le coudrier du prieur.

--Il me semble, continua le traducteur, que ce bon frre rend assez
nettement ma pense pour vous en donner une ide exacte, assez
vivement pour ne pas fatiguer votre attention. J'ajouterai, quant au
dernier point que vous avez effleur, c'est--dire le secret de nos
entretiens, que, depuis longues annes, frre Robert a communiqu
toutes mes penses  bien des personnes places dans des positions
dlicates, aussi dlicates pour le moins que la vtre, monsieur le
chevalier, sans que jamais une plainte, un soupon se soient levs
contre sa discrtion. Je rpondrais de moi aussi bien que de lui; mais
je rponds de lui comme de moi-mme. Du reste, pour peu que le
scrupule vous tienne, ne vous croyez oblig  me rien dire; et si vous
prfrez m'crire, je saurais seul votre pense. Seulement, vous serez
assez bon pour faire quelques efforts d'intelligence afin d'arriver 
comprendre la rponse de ma baguette; frre Robert dtournera la tte
pendant ce temps-l et ne saura rien de notre conversation.

Aprs ce discours, dom Modeste reposa sa main fatigue par le jeu du
coudrier. La frre parleur reprit sa cire et son bauchoir. Le roi se
frotta la barbe en murmurant:

--Dcidment, dans ces deux hommes, il y en a au moins un qui est
trs-fort; mais je crois bien qu'il n'y en a qu'un. Lequel?

Il prit son parti sur-le-champ.

--Je suis convaincu, dit-il, et je n'hsiterai plus  tout vous
exposer. Si vous ne connaissez pas le roi Henri, du moins Crillon vous
est assez connu pour que vous excusiez les boutades de sa franchise.
J'avoue que les apparences du mystre dont on s'entoure ici m'avaient
inspir de la dfiance.

--Quel mystre? psalmodia frre Robert.

--Ces tnbres,  peine combattues par un ple rayon de jour.

--Ma vue est faible, traduisit le parleur.

--L'obstination du frre Robert  cacher son visage.

Le capuchon tressaillit.

--Le frre Robert est disgracieux  voir, dit la voix rauque, et il
cache son visage bien moins par amour-propre que par le dsir de ne
point blesser les yeux d'un tranger.

--Oh! si ce n'est que cela, s'cria le roi, pas de scrupules, est-ce
que nous ne sommes pas tous plus ou moins laids en ce monde?

Et il allongea une main presse vers le capuchon.

--Montrez-vous donc au chevalier de Crillon, dit frre Robert en
s'adressant  lui-mme ces mots, que venait de lui envoyer la
baguette. Et, du mme temps, il se tourna lentement vers le roi.

Henri se leva de surprise  l'aspect de ce visage trange.

Frre Robert avait les joues caves comme s'il et eu le don de les
faire rentrer  volont dans sa bouche. Ses yeux dilats occupaient
pour ainsi dire toute la tte, sans fournir ni expression ni lumire;
la bouche pince en bec de livre disparaissait dans une barbe plus
blanche que grise. Un cordon de cheveux frissonnants venait border les
sourcils en supprimant le front, et un nez aquilin recourb jusque
dans la bouche achevait de donner  la tte du frre un caractre
bestial analogue  la physionomie de certains oiseaux de mauvais
augure.

Le roi contempla cette figure qui s'offrait calme et immobile  son
analyse. Puis, aussitt qu'il eut dtourn les yeux pour se livrer 
ses rflexions, frre Robert, consultant le prieur:

--Vous voyez que le frre n'est pas beau  voir, dit-il
mlancoliquement, et que mieux vaut qu'il se cache. Maintenant, s'il
vous plat, nous continuerons la conversation, car vous ne m'avez
encore rien dit des choses nombreuses que vous annonciez devoir me
dire.

Le roi, rappel  lui par la transparente ironie de ces paroles,
rpliqua vivement:

--Je l'avoue, et je commence: il s'agit de l'abjuration du roi.

--J'coute, traduisit Robert, qui avait repris sa place et la figurine
dj fort avance.

--Le roi, mon matre, m'a charg de vous demander pourquoi vous lui
faisiez conseiller par Mlle d'Estres de prendre la religion
catholique?

--Parce que c'est la vraie, traduisit Robert.

--Ce n'est pas pour cela, dit vivement le roi, rsolu  brusquer
l'aventure et  dmasquer soit Gorenflot en l'effrayant, soit Robert
en l'irritant; c'est parce que vous voulez servir le roi, ou parce que
vous voulez lui nuire.

La prunelle de Gorenflot clignota, et bien que la baguette et  peine
oscill.

--C'est parce que je veux le servir, fut-il rpondu.

--Je ne crois pas, mon pre.

Le capuchon fit un mouvement.

--D'o vient ce soupon?

--Du lit de M. le cardinal de Guise, que j'ai vu en cette maison.

La physionomie de Gorenflot prit une expression de stupide frayeur qui
anima le roi dans ses attaques.

--C'est un prsent, dit Robert.

--De la mortelle ennemie du roi, dont vous vous dites l'ami!

--On ne peut refuser rien d'une si grande dame.

--Pas mme le couteau de Jacques Clment, si elle l'offrait, dit le
roi.

Gorenflot trembla, plit, ouvrit la bouche. Frre Robert se redressa.

--Elle ne me l'et pas offert! traduisit-il avant que ni geste ni clin
d'oeil, ni baguette eussent fonctionn. M. le chevalier de Crillon a
tort de suspecter mon attachement et mon respect pour le roi.

--On ne peut pas aimer  la fois la duchesse de Montpensier et le roi
Henri IV! s'cria le roi; et plus on s'efforce de chercher  le
prouver, plus on devient suspect, et une fois qu'on est suspect 
Crillon de trahison envers son matre, Crillon parle haut, et sa
parole peut passer pour une menace. Gare aux menaces de Crillon, car
il reprsente le roi et sait tout ce qui se passe dans les couvents!

A ces mots, prononcs avec une voix vibrante et irrite, Gorenflot, en
proie  l'pouvante, se leva sur sa chaise, agita son bras et roula
des yeux effars qui semblaient supplier frre Robert, puis il retomba
immobile en poussant une exclamation douloureuse.

--Tiens! le muet parle... s'cria le roi.

--Il ne parle pas, il crie, rpliqua vivement frre Robert en se
tournant vers Henri, avec une motion qui, pendant une seconde,
changea toute l'expression de son visage, toute l'attitude de son
corps, et le rajeunit de dix ans.

--Oh! pensa le roi frapp d'une rvlation soudaine, est-ce possible,
mon Dieu!... je jurerais que je viens de voir Chicot, si, il y a deux
ans, je ne l'avais tenu mort entre mes bras!

Tandis que frre Robert s'empressait auprs de son prieur  moiti
vanoui, et lui faisait respirer la liqueur du flacon, le roi
s'absorbait de plus on plus profondment dans les rflexions que tant
d'trangets avaient fait natre dans son esprit.

Ce n'tait plus de la curiosit qui l'animait, ce n'tait plus mme
cet instinct de conservation qui s'appelle gnie chez les grands
hommes pour qui le salut du corps n'est rien en comparaison du salut
de leur fortune, Henri ressentait une ardeur immodre de connatre ou
plutt de retrouver un homme dans le fantme qu'un caprice du hasard
peut-tre venait d'voquer pendant un moment devant lui. Il lui
semblait qu'en poursuivant cette oeuvre, il dpasserait le but
ordinaire des efforts de la simple humanit. Faire d'un homme une
ombre, c'est ais, dit Hamlet, mais il est moins facile de solidifier,
de vivifier une ombre fantastique.

Pourquoi le prieur avait-il manifest une pareille terreur? Pourquoi
frre Robert avait-il lui-mme chang ainsi de visage! Qu'allait-il
rsulter de cet entretien commenc dans une simple spculation
d'intrt priv?

Gorenflot billait et suffoquait comme un phoque aux derniers abois.
Frre Robert se montrant  dcouvert, comme pour effacer tout soupon
chez le roi, avait repris sa figure d'oiseau et en variait  chaque
instant, dans chaque grimace nouvelle, le type et l'expression de
faon  ressembler  trente personnes ou plutt  trente btes
diffrentes en une demi-heure, affectation qui plus que jamais captiva
l'attention du roi.

Le frre parleur, s'en apercevant, remit tant bien que mal Gorenflot
en quilibre, avec quelques soins qui ressemblaient  des gourmades.
Il lui rendit la baguette, se rassit sur l'escabelle, et poussant un
hum! hum! d'appel pour inviter le roi  reprendre la conversation:

--Je suis mieux, dit-il de la part du prieur hbt, et en tat de
rpondre aux questions de l'illustre chevalier de Crillon. Mon coeur
sensible s'est mu des soupons et des menaces d'un si noble
personnage. Mais j'ai appel  Dieu des injustes reproches qui
m'taient adresss. Dieu m'a fortifi. Causons, monsieur le chevalier,
causons!

Rien n'et pu distraire Henri de sa contemplation. Au lieu de rpondre
au prieur, il s'approcha de Robert, le regarda d'un air  la fois
affectueux et triste, et appuyant une main sur son paule dcharne:

--Regardez-moi encore comme tout  l'heure, dit-il, je vous en prie.

La baguette de Gorenflot s'agita convulsivement en dcrivant festons
et paraboles.

--Le rvrend pre, s'cria frre Robert avec une voix de chat irrit,
demande si monsieur le chevalier est venu ici perdre son temps  se
moquer d'un pauvre moine disgraci de la nature? Ce n'est ni
charitable ni dcent.

Et il accompagna ces mots d'un coup d'oeil oblique, en laissant voir
un quart de figure tellement grotesque et disloque, que le roi
demeura debout, dcourag, rveur, et n'insista plus.

--Il faut m'excuser, dit-il en se rasseyant derrire frre Robert. Il
faut me pardonner d'avoir un moment troubl la srnit du rvrend
prieur par des menaces. La qualit d'ami de Mme de Montpensier ne
saurait tre qu'un sujet de suspicion et de colre pour l'ami du roi
de France, et Crillon est un ami fidle de ce prince.

--Moi aussi, rpliqua le traducteur, au nom de Gorenflot qui peu  peu
se calmait.

--Rien ne le prouve, dit Henri avec douceur, et tout prouve le
contraire. Vous dirigez la conscience d'une jeune fille que le roi
aime tendrement, et au lieu de laisser cette jeune fille cder aux
sentiments favorables que peut-tre le roi lui avait inspirs, vous
l'en dtournez en vous servant d'elle comme d'un levier politique pour
dplacer toutes les rsolutions du roi. Ce n'est point l un acte
d'amiti. Ne vous en vantez pas. Non, le roi n'a pas d'amis en ce
couvent, et c'est dommage. Entour de piges comme il l'est, guett
par des ennemis implacables, peu aim de ses amis mmes, il lui faut
bien du courage, bien de la confiance en Dieu pour continuer la lutte
qu'il a entreprise. Oh non! il n'a pas d'amis.

Frre Robert, aprs avoir consult la figure boursoufle de dom
Modeste.

--Vous calomniez bien des honntes gens, monsieur le chevalier,
dit-il, et vous vous oubliez vous-mme. Tout  l'heure vous vous
annonciez comme un fidle ami de Henri IV.

--Oh! moi, cela ne compte pas, dit le roi rappel  son rle.

--Crillon ne compte pas!... et Rosny, et Mornay! et d'Aubign et
Sancy!

--Rosny a de grandes qualits, mais il aime un peu le roi pour le
gouverner. Mornay est un homme dur et sans indulgence. Sancy a rendu
d'normes services  Sa Majest, mais si normes qu'elle en sent le
poids ... peut-tre parce qu'il le lui fait sentir. Quant  d'Aubign,
celui-l aime Henri IV comme un enfant aime son chien ou son
passereau, pour lui arracher les plumes ou lui tirer les oreilles.

--Qui aime bien chtie bien, dit frre Robert d'une voix caverneuse.

--Tenez, poursuivit le roi avec un regard pntrant, de tous les amis
que ce pauvre roi a eus, je ne m'en rappelle qu'un. Oh! celui-l, une
perle d'ami! L'ami qui chtiait aussi, mais avec un rire si joyeux,
avec une patte de velours si spirituellement arme de griffes
innocentes!... C'tait l un ami du roi! Mon rvrend pre, je ne
l'oublierai jamais.

En parlant ainsi, Henri se penchait vers le capuchon de frre Robert,
qui plongeait  mesure que le regard et le souffle de son
interlocuteur se rapprochaient de lui.

--Quel tait donc ce phnix? murmura la voix qu'on et dit mue, tant
elle avait pris de soudaine douceur.

--C'tait un bon gentilhomme de Gascogne, un compatriote du roi, un
brave, un sage, l'me de Brutus dans le corps de Thersite, la probit
d'Aristide et la froide valeur de Lonidas.

--Monsieur le chevalier est lettr, dit le frre Robert, dont le
capuchon tremblait comme la parole. _Habemus Crillonem non inficetum_,
et dit Caton.

--Frre Robert, vous tes bien savant vous-mme, cria le roi entran
vers cet homme par un lan de l'me qu'il ne pouvait matriser.

Le frre parleur saisit aussitt le tableau plac aux pieds du prieur,
et de ses longs doigts crochus montra au roi la phrase suivante:

 Il est important que les visiteurs soient pntrs de l'ide qu'ils
ne parlent effectivement qu'avec le prieur. La voix est emprunte,
mais sa pense lui est propre. 

Henri ayant lu, rpondit en regardant la masse inerte qui gisait dans
le fauteuil du prieur:

--C'est vrai. Mais vous conviendrez qu'on pourrait s'y tromper. J'en
reviens  mon ami; je veux dire  l'ami du roi. Mais il tait aussi le
mien, et vous ne serez pas tonn de m'entendre quelquefois dans la
conversation employer le pronom _je_, comme notre excellent frre
parleur.

La baguette parla.

--Continuez, nasilla Robert; le pangyrique de ce gentilhomme que vous
dtes si dvou au roi m'intresse au suprme degr. Amiti! _Rara
avis in terris!_

--Oiseau bien rare, en effet, dit le roi. Mais elle tait la vertu
dominante de ce brave dont nous parlons. Il avait eu d'abord pour le
feu roi, pour Henri III, une de ces amitis dvoues comme jamais
peut-tre souverain n'a su en inspirer: sollicitude constante, soins
clairs, vigilance pour la conservation de la couronne souvent
menace, vigilance plus sublime encore pour la dfense des jours
prcieux de son roi.

Un rire strident, pareil  un gmissement funbre, gronda un moment
sous le capuchon comme dans la profondeur d'une caverne. Quant au
visage du prieur, il s'tait couvert d'une pleur morne, et pour cette
fois assurment sa physionomie exprimait une ide.

--De quoi ont servi cette sollicitude, ces soins et cette vigilance,
murmura le frre parleur en s'abmant dans une prostration
douloureuse.

--Dieu avait compt les jours du pauvre roi, dit Henri avec une
solennelle gravit; le dvouement d'un homme ne peut rien contre les
desseins de Dieu; mais j'oubliais, s'cria-t-il tout  coup dans une
de ces inspirations du gnie, que je fatigue vos oreilles du rcit de
douleurs qui ne sont pas les vtres; j'oubliais que je parle  des
amis de Mme la duchesse de Montpensier, et que la mort du feu roi n'a
pas caus grand deuil dans les couvents de France.

La svre figure du frre parleur se dressa tout  coup comme si elle
allait protester par un cri contre cette accusation. Henri attendait
avec impatience l'effet de sa ruse. Mais frre Robert se rassit
lentement sans avoir profr une parole, et la baguette de Gorenflot
ayant trac quelques signaux, le traducteur ajouta:

--Ne parlons plus politique, s'il vous plat, monsieur le chevalier.

--Ce n'est point de la politique, c'est de l'histoire, rpliqua le
roi. L'histoire du gentilhomme gascon qui vous intressait tout 
l'heure se lie troitement  celle des rois Henri III et Henri IV. En
servant le premier de ces princes, notre ami obissait  une sorte
d'intrt personnel. Il servait sa propre haine.

--Ah! sa haine ... interrompit le capuchon. Cet homme parfait avait
donc des passions terrestres?

--Beaucoup, et c'est pourquoi il fut si grand et si bon. Les
faiblesses de l'me sont comme ces coussinets de chair molle que la
sage nature a placs autour des tendons et des muscles. Ils
amortissent la trop grande violence des mouvements, qui sans cela
deviendraient brutaux, et ils prservent les ressorts eux-mmes d'un
frottement qui les aurait trop vite uss. Les faiblesses d'ailleurs
procurent  l'me des satisfactions et la font consentir  habiter sur
terre, insipide sjour, si parfois on n'y rencontrait un peu de
varit.

Le capuchon approuva.

--Je rpte cette phrase pour l'avoir trouve belle, dit le roi. Elle
n'est pas de moi. Notre ami la prononait souvent. Eh bien! puisque
voil ses faiblesses excuses, avouons qu'elles taient justifiables.
Il hassait mortellement un homme qui l'avait offens, offens sans
cause et d'une faon cruelle. Peut-tre si l'objet de cette haine et
t un simple particulier en dehors des vnements de cette poque, le
rle du gentilhomme gascon en et-il t amoindri; l'offense et t
paye de quelque coup d'pe obscur au coin de quelque carrefour. Mais
l'ennemi de notre ami tait un grand personnage, un trs-grand et
trs-puissant prince; c'tait, voyez la bizarrerie du sort, un
formidable ennemi du roi Henri III, en sorte que, tout en faisant ses
affaires personnelles, le Gascon travaillait  celles de son matre.
Je vous dirais bien le nom de ce prince qui fit tant de mal  Henri
III, mais vous avez ici dans votre maison certain lit qui me ferme la
bouche.

--Parlez toujours, monsieur le chevalier, traduisit le frre parleur.

--Ce prince tait de l'illustre maison de Guise, frre des Guises tus
 Blois et de Mme de Montpensier, votre amie. Il s'appelait et
s'appelle encore M. le duc de Mayenne. Jadis conspirant contre Henri
III, il guerroie aujourd'hui contre Henri IV. C'est l l'ennemi que
combattait  outrance notre ami le Gascon. Ce fidle, ce brave, ce
spirituel... Cherchez bien, mon rvrend, il n'est pas que vous ne
sachiez un peu de qui je veux parler, et si vos souvenirs venaient 
faillir, interrogez le frre Robert, il vous donnera peut-tre des
renseignements sur l'homme incomparable qui, je l'ai dit, fut le seul
vritable ami d'Henri de Navarre, aujourd'hui roi de France.

 ces mots, prononcs avec toute l'adresse et toute la vhmente
chaleur de ce grand esprit, que fcondait un si grand coeur,
l'tonnement stupide de Gorenflot fut pouss au comble. Ses yeux
dsorients interrogrent ardemment le frre Robert et le supplirent
d'intervenir en un si cruel embarras.

Celui-ci, aprs avoir rflchi longtemps, malgr tous les titillements
de la baguette:

--Je ne sais pas encore trs-bien, dit-il, de qui monsieur le
chevalier veut parler. Cette accumulation de louanges m'a d'abord fait
perdre la voie. Si le personnage dont on s'occupe et t un humble
serviteur du feu roi, bien cach dans sa vie et ses actions, bien
obscur, et ... bien vite oubli, peut-tre l'euss-je reconnu plus
facilement.

--Obscur!... s'cria le roi, obscur, celui qui, du temps o vivait la
pauvre dame de Monsoreau, a aim et servi Bussy d'Amboise contre le
duc d'Anjou!... Mmorable et touchante histoire, que n'oublieront
jamais ceux qui l'ont sue une fois! Humble! celui qui tua de sa main
Nicolas David et le capitaine Borrome, deux terribles champions des
Guises!... Oubli! celui dont la seule mmoire soulve,  l'heure
qu'il est, des soupirs dans le sein de son roi, et qui, s'il tait l,
pourrait voir dans mes yeux combien on l'a aim, combien on l'aime
toujours, et comment on le pleure!

Le roi pronona ces paroles avec un coeur bris, les larmes roulaient
dans ses yeux.

Le frre parleur se retourna furtivement, et surprit sur le visage
d'Henri cette loyale et glorieuse motion; puis, baissant de nouveau
la tte, il rpondit d'une voix entrecoupe:

--Les faits que vous venez de citer, monsieur le chevalier, m'ont
clair compltement. La personne dont il s'agit est bien celle que
j'avais souponne d'abord. Ne s'appelle-t-elle pas....

--Chicot! s'cria le roi d'une voix clatante, comme s'il appelait.

Le capuchon ne frissonna point; mais Gorenflot,  ce nom, trembla sur
son fauteuil comme un dieu de Jagrenat dracin de sa base.

--Oui, dit le frre parleur froidement, c'est le nom que portait celui
dont vous parlez, et nous nous comprenons parfaitement. Les louanges
dont vous l'honorez me sont douces venant du grand chevalier Crillon;
elles me sont douces, parce que je fus honor aussi de l'amiti de M.
Chicot.

Rien ne pourrait rendre l'expression que prit ce nom en passant par
les lvres du frre parleur.

--Vous avez t son ami? demanda le roi.--Je me rappelle ... vous tes
ce moine, son compagnon ... Mais pardon, je croyais qu'autrefois on
vous nommait Panurge.

--Panurge, ce n'tait pas moi, c'tait notre ne, traduisit Robert, et
il est mort, mort comme M. Chicot. Car M. Chicot est mort, cela est
bien connu. Plusieurs gens de guerre me l'ont annonc, et, au fait,
qui peut mieux le savoir que vous, monsieur le chevalier, puisque vous
n'avez presque jamais quitt le roi, et que c'est prs du roi que
mourut M. de Chicot?

--Oui, dit le roi.

--Vous y tiez peut-tre? demanda frre Robert.

--J'y tais.

Un silence profond accueillit ces paroles. Frre Robert interrompit un
moment son travail de modeleur et rva; puis, obissant  la baguette:

--Je profiterais volontiers, traduisit-il, de l'occasion qui se
prsente pour obtenir quelques dtails sur la mort de ce pauvre M.
Chicot. Fournis par un tmoin oculaire, ils auront une valeur bien
prcieuse pour son ancien ami. Est-ce que vous auriez l'obligeance de
m'en conter l'histoire, monsieur le chevalier?

--Volontiers, mon rvrend. Chicot avait suivi la fortune du roi Henri
IV au moment o tout le monde hsitait, et ses offres de service
avaient t d'autant plus agrables au nouveau roi qu'il en savait
toute l'importance, ayant par lui-mme prouv combien Chicot devenait
un dangereux adversaire lorsqu'il perscutait quelqu'un pour dfendre
son matre. Seulement Chicot ne fut pas pour Henri IV ce compagnon de
tous les instants, ce commensal, cet ami antique qui couchait dans la
chambre, mangeait  la table et participait  tous les secrets de la
vie du matre. Chicot avait l'habitude de cette grande et splendide
existence du roi Henri III. Le lit d'Henri IV tait dur, sa vaisselle
d'argent tait souvent mise en gage et remplace par des cuelles de
terre chichement garnies.

Henri, par cette attaque indirecte, injuste, allusion amre  sa
mauvaise fortune, esprait amener l'adversaire  se dcouvrir, mais
frre Robert rpondit flegmatiquement:

--Il est vrai que Chicot tait cupide, avare, gourmand et effmin. Ce
sont l des faiblesses excusables dans les hommes de trempe vulgaire
et de condition obscure. Il avait t gt d'ailleurs par la
frquentation de Sa Majest Henri III, ce prince gnreux, fastueux,
magnifique, la main la plus facile  s'ouvrir, le coeur le plus
reconnaissant, le monarque par excellence! Le feu roi qui toujours se
dpouilla pour enrichir ses serviteurs, qui toujours prit sur sa table
le pain sec pour offrir  ses amis les faisans sur leur plat d'or, le
feu roi qui tait vaillant et fort s'oubliait lui-mme comme tous le
grands coeurs... Il avait gt son ami Chicot! Ce gentilhomme tait
devenu malhonnte sans doute, et matriel. Pardonnez, seigneur, au
monarque et  son humble serviteur.

Gorenflot baissa la tte; frre Robert glissa de son escabeau: il
s'tait agenouill.

Le respect avait gagn Henri lui-mme. Ce coup qu'il avait voulu
porter dans une louable intention, lui tait revenu sensible et direct
en plein coeur.

--Je crois bien plutt, rpondit-il vivement, que le gentilhomme
gascon ne voulut point nouer de familiarit avec Henri IV pour ne pas
affaiblir ses souvenirs, pour ne point faire succder  sa tendresse
pour le feu roi une tendresse nouvelle: certaines amitis sont un
culte que les belles mes entretiennent religieusement.

--Peut-tre, rpliqua le traducteur. Mais vous avez promis quelques
mots sur les derniers moments de M. Chicot.

--Il combattait  la journe de Bures en vaillant soldat. Toujours
ardent  se venger de M. de Mayenne, il fit prisonnier son ami, son
parent, le comte de Chaligny, et tout triomphant me l'amena.

--A vous, monsieur de Crillon? interrompit Robert, ou au roi?

--J'tais si prs du roi qu'il l'amenait  nous deux: Tiens, dit-il
joyeusement, Henri, voil un cadeau que je te fais. Et il poussa
Chaligny  mes pieds.

--Il tutoyait le roi?

-Il ne tutoyait que le roi. Ces mots firent rire; le comte de
Chaligny, furieux, se retourna, et de son pe, que le gnreux Chicot
lui avait laisse, il lui fendit la tte.

--Je ne suis qu'un moine peu instruit des lois de la guerre, murmura
le frre Robert; mais il me semble que cette action fut lche.

--Elle fut infme.

--Et ... le bless?

--Chicot tomba. Je le fis panser, soigner par de bons chirurgiens.

--Chez vous?... dans votre tente, n'est-ce pas? monsieur le chevalier,
demanda Robert.

--Dans ma tente ... dit le roi embarrass, je n'en avais pas toujours.

--Dans le logis du roi, enfin ... le roi logeait toujours quelque
part. Lorsque le roi Henri III tait en campagne, Chicot, il me l'a
dit, fut souvent bless prs de lui, et toujours il fut soign chez le
roi. Il couchait  ses pieds ... c'est le privilge des chiens
fidles.

Le roi rougit. Ses yeux si loyaux et si brillants se troublrent. Un
remords soulev par ces paroles si simples monta lentement de son
coeur  ses lvres et il balbutia:

--C'est vrai ... j'oubliai de faire panser Chicot chez moi; je l'avais
envoy dans une maison sre. J'appris qu'il s'affaiblissait tous les
jours, et enfin on vint me prvenir qu'il tait au plus mal.
J'accourus ... il tait mort.

--De votre part, c'tait naturel, monsieur le chevalier, mais de la
part du roi Henri IV?... Oh! si Chicot et couch aux pieds du roi,
murmura Robert d'une voix lugubre et dchirante, il et eu du moins
l'ineffable bonheur de rendre le dernier soupir en bnissant son
matre, et tous ses services eussent t assez pays!

Le roi courba le front en proie  une motion que jamais peut-tre il
n'avait ressentie.

--Enfin, continua Robert d'un ton solennel et les yeux fixs sur dom
Modeste, M. de Chicot est mort. Paix  son me. C'tait un homme de
bonne volont, comme dit l'criture! et flicitons-le maintenant qu'il
n'est plus au service des grands de la terre!

En parlant ainsi, le frre soulevait dans sa main la figurine presque
acheve. Le roi la vit et fut frapp.

La figurine le reprsentait lui-mme dans un costume de crmonie avec
sa large barbe et son long nez clbre. C'tait sa taille, son allure
martiale et dgage. Il tait agenouill, tenant en ses mains un
missel sur lequel on lisait le mot: Messe.

Le roi, saisi de stupeur  la vue de ce merveilleux travail, excut
dans les intermittences du dialogue et des observations du frre
parleur, joignit les mains et se penchant sur la statuette pour la
voir de plus prs:

--Mais c'est mon portrait, s'cria-t-il. Vous voyez bien que vous me
connaissez!

Frre Robert, sans se retourner, crivit rapidement avec la pointe de
l'bauchoir:

CRILLON.--EQUES.--MCLXXXXIV.

Le roi se tut, encore une fois jet loin du but par cette inaltrable
prsence d'esprit. Mais il se prparait  prendre sa revanche, lorsque
la porte de la chambre s'ouvrit, l'enfant qui avait amen Henri chez
dom Modeste accourut hors de lui et dit quelques mots tout bas au
prieur.

Gorenflot devint violet; on et dit qu'il allait tre foudroy
d'apoplexie.

Frre Robert, sans se troubler, feignit de consulter son prieur et dit
au roi:

--Il serait peut-tre dsagrable au chevalier de Crillon de
rencontrer la personne qui nous rend visite. Montez le petit degr,
monsieur, il aboutit  la chambre de frre Robert. J'y ferai conduire
par une autre porte l'ami qui vous attend l-haut. Allez, et tchez de
vous persuader que le roi a des amis ici.

Le roi tressaillit et regarda les deux moines comme pour leur demander
s'ils comptaient le prendre dans un pige.

La main sur son pe, il monta l'escalier  reculons, l'oeil toujours
fix sur le prieur et son acolyte. Il atteignit bientt la chambre
dsigne, s'y enferma, et presque aussitt vit entrer Crillon par une
autre porte donnant sur le corridor.

--Sire! comme vous tes ple! s'cria le chevalier. Est-ce que vous
savez dj son arrive en cette maison?

--L'arrive de qui?

--Mais, de la duchesse ... de Mme de Montpensier.

--Elle ici!... Tu l'as vue?

--Avec quatre Espagnols, deux gentilshommes, son cuyer et un petit
jeune homme inconnu. Soyons sur nos gardes, sire, en attendant le
retour de Pontis et notre renfort.

--Voudrait-il se venger ainsi de mon ingratitude! murmura Henri, tout
entier au souvenir du mystrieux frre parleur.

--Se venger de vous?... Qui donc, sire?

--Silence! s'cria Henri. coute cette voix.

On entendait distinctement de la chambre le moindre mot prononc
au-dessous chez le prieur.




XXII


LA DUCHESSE TISIPHONE


C'tait bien la duchesse, si clbre  cette poque, qui venait faire
visite au prieur des gnovfains.

Crillon ne s'tait pas tromp. Elle avait une suite assez nombreuse
pour commander le respect, et, par une barbacane industrieusement
perce dans l'paisseur de l'alcve du prieur, frre Robert aperut
les Espagnols et le petit jeune homme dont le chevalier avait signal
la visite  Henri IV.

Les deux portes de l'appartement de Gorenflot s'ouvrirent comme pour
l'entre d'une reine, et frre Robert ayant, sans tre aperu, lev au
plafond, par le moyen d'une bascule, certaine trappe qui en diminuait
assez l'paisseur pour que la voix parvint  l'tage suprieur, la
duchesse pntra chez dom Modeste.

Catherine-Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier, avait quarante
et un ans environ, et conservait peu de restes de la beaut de visage
dont elle avait t si fire. Ses yeux noirs, profonds et mchants,
des sourcils pais dont les arcs se touchaient au-dessus d'un nez fin
et long, une bouche mince pleine d'astuce et de circonspection, le
front fuyant comme celui des vipres, telle tait la femme. Elle
dissimulait l'ingalit de sa jambe boiteuse par un sautillement
gracieux peut-tre dans une jeune fille, mais assurment trange dans
une femme dont les cheveux grisonnent. Petite, maigre, elle furetait
et rongeait partout comme une fourmi blesse.

Quant  son portrait moral, c'tait encore une plus laide image.
Ennemie mortelle d'Henri III, qui, disait-on, l'avait offense par de
secrets mpris, elle avait saisi l'occasion clatante du meurtre des
Guise, ses frres, tus  Blois, et,  partir de ce moment, avait
poursuivi le roi  outrance, soudoyant des prdicateurs, soufflant le
feu de la Ligue, et armant la main du fanatique Jacques Clment, que
tout l'accuse d'avoir sduit par les plus honteux sacrifices. Aprs le
meurtre d'Henri III, on l'avait entendue s'crier: Quel malheur
qu'avant de mourir, il n'ait pas su que le coup vient de moi!

Enfin, c'tait elle qui, appelant les Espagnols en France, avait,
depuis la mort d'Henri III, entretenu la guerre civile, pour faire
entrer la couronne de France dans sa maison. Cette furie valait une
arme par l'activit de sa haine dvorante et l'adresse infernale de
ses combinaisons, qui ne reculaient devant aucun crime. Elle excitait
Mayenne, souvent paresseux et tide, elle l'et sacrifi lui-mme, et
parce qu' cette flamme il fallait toujours un aliment nouveau, Henri
IV avait remplac Henri III. Devenu point de mire, c'tait sur lui que
tout se dirigeait.

Elle entra chez dom Modeste avec une prcipitation qui tmoignait de
son inquitude et de son impatience. On put voir  l'extrmit du
corridor, prs de la grande salle, ses gardes espagnols et ses
ligueurs qui se promenaient en l'attendant.

--Fermez les portes! dit-elle d'une voix imprieuse,  laquelle frre
Robert se hta d'obir.

Les portes bien closes, il revint humblement et avec tous les signes
d'un profond respect s'asseoir aux pieds de son prieur, la cire et
l'bauchoir en main.

La duchesse arpentait la chambre, baissant la tte et frappant de sa
houssine les meubles, et lorsqu'elle n'en rencontrait point, sa robe
de drap qui tranait sur le plancher derrire elle.

Gorenflot faisait de gros yeux  son parleur, qui le calma par un
petit clignement des paupires imperceptible pour tout autre que ces
deux hommes si bien habitus  s'entendre.

Le frre parleur, voyant s'agiter la baguette, dit  la duchesse
qu'elle tait la bienvenue et que sa prsence comblait d'honneur et de
joie toute la communaut.

Elle, frmissant comme une tigresse en cage:

--Il n'en est pas de mme de mon ct, dit-elle, et je ne suis pas
venue pour vous faire des compliments, monsieur le prieur.

--Pourquoi? madame, demanda l'interprte.

--Oh! cela est tellement grave, dit la duchesse en grinant des dents;
que je me suis demand si je devais venir ici, ou vous faire venir
chez moi.

--Madame la duchesse sait que je ne puis me mouvoir, rpliqua frre
Robert.

--Vous tes pesant, c'est vrai, monsieur le prieur. mais j'ai remu
des masses plus lourdes, et je ne sais pourquoi je pense que dix de
mes gens vous emporteraient comme une plume soit chez moi,  Paris,
soit  la Bastille.

--A la Bastille! s'crirent les yeux effars de Gorenflot; mais la
voix de frre Robert dit froidement:

--Pourquoi  la Bastille, madame la duchesse?

--Parce que c'est l qu'on s'explique sur des accusations de trahison.

Gorenflot sentit se dresser son bonnet sur ses rares cheveux; une
sueur froide perlant  grosses gouttes roula sur les pommettes de ses
joues normes.

--Je ne comprends point, dit frre Robert, avec un accent doux et
placide.

--Et d'abord, s'cria la duchesse exaspre, il est impossible de
causer ainsi par l'entremise de ce butor!

Elle dsignait frre Robert tapi sous son capuchon.

--Ce maraud, ce cuistre, poursuivit-elle en cumant de rage, me
traduit vos paroles avec un flegme stupide! Il ne sent donc rien,
l'animal brute! Au moins, vous plissez, vous, dom Modeste, et vous
suez de peur!... Mais lui, c'est une solive, c'est un grs, c'est une
carcasse bonne  pendre au plafond d'une sorcire, comme un lzard!
Mort de ma vie! je le ferais corcher vif, si j'tais sre qu'on
trouvt de la peau sur ses os!

Frre Robert, sans se dconcerter, rpondit:

--Les reproches que madame adresse  mon interprte sont injustes. Il
traduit exactement ma pense. Il parle comme je sens.

--Vous n'avez pas peur, vous?

--Pas le moins du monde.

--Vous ne suez pas  grosses gouttes?

--C'est ma graisse qui fond  la chaleur.

--Vous ne tremblez pas de vous expliquer avec moi?

--Je ne sais point trembler quand je me sens pur de toute faute. Et,
d'ailleurs, ma force me vient d'en haut, et je redoute peu les
puissants de la terre.

Rien n'tait plus bizarre que cette traduction invraisemblable des
motions qui agitaient le prieur. Frre Robert parlait du calme et du
courage de Gorenflot, Gorenflot semblait prs de crouler sous sa
chaise, et tous ses traits se dcomposaient  vue d'oeil.

La duchesse vint  Robert, le saisit par son capuchon et le secouant
furieusement:

--Parle-moi toi-mme, dit-elle.

--C'est dfendu, rpondit-il en la regardant avec calme.

--Je te l'ordonne.

Frre Robert rabattit son capuce et se tut. On vit la duchesse plir
et rougir comme si elle et eu un frein a ronger. Le silence des deux
moines l'exasprait, et elle ne voyait pas le moyen de faire cesser ce
silence. Gorenflot, remis de sa frayeur par l'exemple de l'intrpide
Robert, semblait lui-mme braver la duchesse, et quelque chose comme
un ironique sourire panouissait sa large et pteuse figure.

--Vous me menacez, je crois, du martyre! s'cria l'interprte d'une
voix claire comme l'accent de la trompette. Eh bien! madame, au
martyre! au martyre! Nous irons joyeusement au martyre comme frre
David que vous avez fait tuer! comme frre Borrome que vous avez fait
tuer! comme frre Clment que vous avez....

--Assez!... interrompit la duchesse, assez, vous dis-je! Qui vous
  parle de martyre?...

--Vous avez nomm la Bastille.

--J'tais en colre.

--Pch mortel.

La duchesse haussa les paules.

--Je sais bien que cela vous est gal, dit l'interprte; mais dans les
casseroles et sur les grils de l'enfer, vous parlerez tout autrement!

--Allez-vous prcher?

--C'est mon mtier, c'est ma vocation. Le prophte parla firement 
la superbe Jzabel, Jzabel fut mange par....

--Par les chiens; c'est ce que je venais vous dire. Et puisque je suis
Jzabel, qui tait reine, songez-y bien! nommez-moi les chiens qui me
dvorent toute vivante. Mort de ma vie!

--Juron, blasphme; pch mortel.

--Dom Modeste!...

--Je sers le Seigneur! vous l'offensez, tant pis pour vous.

--Encore une fois! s'cria la duchesse ivre de rage, vous prchez,
mauvais moine, et vous ne rpondez pas!

--Et vous, vous insultez, vous hurlez, vous cumez mme, et vous
n'interrogez pas.

A ces mots, qui firent frissonner de la tte aux pieds Gorenflot, leur
diteur responsable, la duchesse se retourna d'un bond. Elle tait
effrayante  voir. Ses cheveux tordus, prts  se dnouer, semblaient
siffler comme les serpents de Tisiphone.

--Vous vous oubliez, mon matre! murmura-t-elle avec un accent
farouche. Croyez-vous donc qu'il ne vous reste plus assez de cou pour
qu'on vous pende?

--Nous voil revenus au martyre, dit froidement Robert; nous tournons
dans un cercle vicieux: _vitiosum circulum tenemus!_ pendez vite! mais
changez de formule, l'entretien est monotone.

Ce calme ddaigneux abattit soudain la rage de la duchesse.

Elle s'approcha les bras croiss de Gorenflot et lentement, comme si
elle et pes chaque parole:

--Quel jour suis-je venue vous consulter sur le nouvel embarras que
suscitent  la Ligue les tats gnraux?

--Il y a aujourd'hui trois semaines, madame, dit l'interprte.

--Que m'avez-vous conseill de faire?

--Vous le savez aussi bien que moi, princesse.

--Vous m'avez conseill d'abandonner la cause de mon frre, M. de
Mayenne, vous fondant sur ce qu'il avait trop peu de chances pour
rgner.

--C'est vrai, il en a fort peu, dit Robert.

--Docile  vos avis comme je l'ai toujours t, parce qu'il faut
l'avouer, vous tes d'une perspicacit remarquable.--Vous m'en avez
donn des preuves, vous qui aviez devin Jacques Clment!...

Gorenflot devint livide.

--Docile, dis-je, j'ai abandonn la cause de mon frre et propos 
l'Espagne le mariage de l'infante avec mon neveu de Guise.

--Rien que de trs-naturel l dedans, interrompit l'interprte,
puisque le roi d'Espagne veut marier sa fille avec un prince franais,
et que M. de Mayenne est dj mari.

--Et puis, la couronne de France, grce  votre ingnieux conseil, ne
sort pas ainsi de la maison de Guise. Certes, le conseil est
admirable, et je vous en remercie encore.

--C'est peut-tre pour cela, dit Robert, que vous me proposiez tout 
l'heure de me faire pendre?

--Attendez! je n'ai pas fini. Qui a rdig la proposition de ce
mariage au roi d'Espagne, vous, n'est-ce pas?

--Oui, je vous l'ai dicte aprs m'en tre bien dfendu;
souvenez-vous-en! Je me dfie de l'Espagnol; je vous l'ai assez
rpt.

--Quel jour suis-je venue vous rendre la rponse du roi d'Espagne,
c'est--dire son acceptation?

--Avant-hier, en me raillant sur ma dfiance.

--Combien de personnes savaient le secret?

--Ah! je ne puis vous le dire, madame.

--Mais je le puis, moi. Il y avait trois personnes dans la confidence:
le roi d'Espagne, moi et vous. Je ne parle pas du moine que voici ...
puisque vous prtendez qu'il ne compte pas.

--Il ne compte pas, en effet, rpliqua frre Robert. Eh bien! madame,
o voulez-vous en venir?

--A ceci: au lieu de trois personnes instruites de notre combinaison,
il y en a cinq aujourd'hui, et savez-vous quels sont les deux nouveaux
adeptes?

--Ma foi non, madame. Mais je le saurai si vous me faites la grce de
me le dire.

--L'un s'appelle M. de Mayenne, mon frre; celui surtout qui devait
ignorer notre secret.

--M. de Mayenne est instruit! s'cria frre Robert. Eh bien! alors,
tout est perdu.

--C'est ce que je disais, tout est perdu.

--Votre conspiration avorte.

--Oui, dom Modeste, je suis brouille mortellement avec mon frre, la
division est dans notre camp, une guerre sourde s'allume dans notre
famille; mais, ce n'est encore rien ... Devinez par qui M. de Mayenne
a t instruit de notre complot?

--Ah! madame....

--Par le roi de Navarre, par le Barnais qui lui a, hier soir, envoy
copie exacte du trait pass entre l'Espagne et moi au sujet du
mariage de l'infante.

--Voil qui est incroyable! s'cria frre Robert avec une grimace
intraduisible. Quoi! le Barnais sait tout! qui le lui a dit?

--C'est ce que je venais vous demander, rpliqua la duchesse d'une
voix sombre; voil pourquoi mon impatiente colre a commenc par
menacer, voil pourquoi enfin vous me voyez prte  tout faire, sinon
pour rparer le mal norme que me cause cette trahison, du moins pour
dcouvrir et punir si cruellement le tratre, que l'horreur du
chtiment s'en transmette aux sicles les plus reculs. Est-ce votre
avis, dom Modeste?

--Compltement, rpondit l'interprte d'un air dgag.

--Avez-vous quelque ide sur le supplice qu'on pourrait lui infliger?

--Nous prendrons, si vous voulez, toutes les tortures des Persans et
des Carthaginois; j'en ai un livre assez gros tout rempli, avec
commentaires et figures. Quelques-uns de ces supplices sont d'un
ingnieux qui surpasse toute imagination.

--Vous me plaisez en parlant ainsi, dit la duchesse avec un
rugissement de colre ... Mais d'abord....

--Je sais ce que Votre Seigneurie veut dire; d'abord il faut connatre
le coupable, _secundo_ l'apprhender, _tertio_ le convaincre.

--Ce ne sera pas difficile, monsieur le prieur.

--Procdons, alors, dit frre Robert en relevant les manches de
Gorenflot avec un geste d'empressement bouffon. Quel est-il?

--C'est vous ou le frre Robert, s'cria la duchesse. L'interprte se
retourna vers Mme de Montpensier et lui dit froidement:

--Je ne crois pas.

--Comment?

--Je crois plutt que c'est vous ou le roi d'Espagne.

--Quel intrt aurais-je? s'cria la duchesse tourdie de cette
audacieuse confiance.

--Et moi, dit frre Robert, quel intrt?

--On ne sait pas. L'me d'un moine est une caverne.

--L'me des rois et des duchesses est un abme, dit firement
l'interprte. D'ailleurs, prouvez.... Et comme vous ne pouvez pas,
comme vous ne sauriez prouver, comme la femme est un esprit faible,
ptulant, toujours cherchant les extrmes quand il est si sage et si
facile de demeurer au centre des choses, je vous prouverai, moi, que
vous avez des tratres chez vous.

--La dpche d'Espagne ne m'a pas quitte.

--Alors l'Espagne vous joue, et a envoy un double de sa dpche soit
au roi de Navarre, soit  M. de Mayenne. L'Espagne veut rgner en
France, sans votre neveu et sans vous? Elle vous croit trop forte et
veut vous affaiblir en fortifiant momentanment votre ennemi Henri IV.

La duchesse rflchit, frappe de cette ide nouvelle.

--C'est possible, murmura-t-elle.

--C'est certain, et je vous engage fortement  faire carteler S. M.
trs-catholique, si mieux vous n'aimez faire dcapiter cette perfide
Catherine de Lorraine, duchesse de Montpensier, pour la punir de
s'tre trahie elle-mme, en prenant l'intermdiaire des Espagnols.

--Vous avez raison, dom Modeste.

--Il fallait faire vos affaires vous-mme.

--Cela m'a toujours russi, et c'est ce que je ferai.

--Il est vrai que vous vous tes mise aujourd'hui en un grand
embarras.

--J'en sortirai.

--Je ne vous demanderai pas comment, de peur que demain vous ne
m'accusiez encore d'avoir prvenu le Barnais ... le Barnais, qui a
jur de faire rouer et brler vif tous ceux qui ont tremp dans la
mort du feu roi! le Barnais, dont le triomphe serait ma perte comme
la vtre!

--Pardonnez-moi, la douleur gare....

--Jusqu' insulter et menacer des amis tels que moi, jusqu' les
suspecter! Allez, allez, madame, je vous l'avais dit souvent: Rompons!
rompons! Il n'y a plus d'amiti entre gens qui se dfient l'un de
l'autre.

--Vous vous dfiez donc de moi?

--A cause de vos fautes, oui, madame; vous en commettez qui perdront
vos amis.

--Je n'en commettrai plus, dom Modeste.

--Vous venez de fortifier Henri IV par une alliance avec l'Espagne,
qui vous dpopularise aux yeux de toute la France, par une brouille
avec M. de Mayenne, et vous ne vous en relverez pas.

--Tout cela sera rpar demain.

--Que le roi abjure, et vous tes perdue, vous et toute la Ligue.

--J'y ai pens, le roi n'abjurera pas.

--On annonce la crmonie,  Saint-Denis, pour dimanche.

--Demain le roi sera enferm dans quelque bonne forteresse.

--Par vous? s'cria frre Robert.

--Oh! non, je n'y essayerai mme pas, moi, mais ses amis feront la
besogne.

--Ses amis l'enfermeront?

--Ses amis les huguenots. Oui, furieux des bruits qui courent sur
l'abjuration de leur chef, ils ont fait un petit complot, et
l'enlvent aujourd'hui mme dans la retraite qu'il s'est choisie, chez
sa nouvelle matresse, Mlle d'Estres.

--Ils ont eu cet esprit?

--On le leur a souffl. Ils enlvent donc prcieusement Henri IV, le
gardent  vue, pour l'loigner de la messe, leur antipathie, et
pendant sa captivit, j'aurai regagn les avantages que la trahison de
l'Espagnol m'a fait perdre.

--C'est parfaitement ingnieux, interprta Robert, d'utiliser ainsi
les amis de son ennemi. Mais avez-vous la certitude que les huguenots
enlveront le roi avant l'abjuration?

--Son escorte elle-mme s'en est charge. Il a fait venir aux environs
de Chatou une troupe pour protger ses excursions amoureuses. C'est un
galant, notre Barnais. Eh bien! on le protgera de faon qu'il n'aura
plus de risques  courir.

Frre Robert leva les yeux au plafond, dont les poutrelles avaient
craqu.

--Je vois que les mesures de madame la duchesse sont bien prises,
dit-il, comme pour obir  la baguette de Gorenflot; mais enfin, aprs
avoir tenu Henri prisonnier, les huguenots lui rendront la libert, ne
fut-ce que pour livrer bataille, ne ft-ce que pour faire le sige de
Paris; car vous avez prvu le cas o il assigerait Paris, n'est-ce
pas, madame?

--Oui, mon rvrend.

--Et le cas mme o il prendrait Paris?

--Je n'ai pas prvu cette circonstance, c'est inutile, Henri III
assigeait Paris comme Henri IV peut le faire, et il ne l'a point
pris.

--Ah!... dit frre Robert d'une voix vibrante qui alla frapper les
votes, c'est qu'entre Paris et Henri III, il s'est rencontr....

--L'vnement de Saint-Cloud.

--Oui, madame, et il n'y a qu'un Saint-Cloud aux environs de la
capitale.

--C'est probable; mais ce qui s'est fait  Saint-Cloud se ft fait
tout aussi bien ailleurs.

L-dessus la duchesse leva le sige, et, saluant amicalement
Gorenflot:

--Ne me gardez pas rancune, dit-elle. J'avais perdu la tte  la suite
de ma querelle avec mon frre Mayenne. Si vous saviez comme j'ai t
confondue quand ce matin il est entr chez moi ce trait espagnol  la
main! Je m'en fusse prise  moi-mme. Mais vous avez raison, c'est
l'Espagne qui nous trahit et pactise peut-tre avec le Barnais pour
m'affaiblir.

--Voil ma pense, dit le frre Bobert.

--Eh bien, soyez calme, ajouta la duchesse. Le Barnais ne rgnera
pas, ft-il alli  vingt Philippe II; il ne rgnera pas, je vous en
donne ma parole.

--Eh eh! dit frre Robert en traduisant par ce doute le signe de
Gorenflot, s'il abjure, s'il prend Paris....

--Nous avons ses huguenots pour l'empcher d'abjurer. Nous aurons
notre vnement de Saint-Cloud pour l'empcher de prendre la ville; et
si tout cela manque, nous aurons encore autre chose ... que je garde
l, dit-elle en se touchant le front avec un infernal sourire; quelque
chose qui vous fera revenir de votre opinion un peu dfavorable sur
les femmes. Adieu, mon cher prieur; nous nous sommes expliqus, nous
voil bons amis. Adieu, je vous enverrai des confitures.

La figure de Gorenflot prit une expression d'pouvante qui faisait peu
d'honneur aux confitures de la duchesse et dont rit sous cape le frre
Robert.

Le parleur escorta Mme de Montpensier jusqu'aux portes. Elle donna ses
ordres, et souriant au petit jeune homme blond qui l'attendait dans un
coin avec les Espagnols:

--Aidez moi  monter  cheval, monsieur Chtel, dit la sirne avec une
provocante familiarit.

Le nouveau favori s'lana, rouge de plaisir, pour offrir sa main au
petit pied de la duchesse.

--Quel est ce jeune gentilhomme? demanda frre Robert  l'cuyer.

--Ce n'est pas un gentilhomme, dit ce dernier, c'est le fils d'un
marchand drapier qui vend des toffes  Mme la duchesse.

Frre Robert sourit silencieusement  son tour, et regarda le jeune
homme jusqu'au fond de l'me en ptrissant dans ses doigts un nouveau
morceau de cire qu'il attaqua de son bauchoir.




XXIII


COMMENT HENRI CHAPPA AUX HUGUENOTS ET COMMENT GABRIELLE CHAPPA AU
ROI


Le silence rgnait chez le prieur. Mme la duchesse tait dj hors du
couvent, que le roi et Crillon, penchs sur le parquet de la chambre
haute, coutaient encore, stupfaits.

Crillon se tordit la moustache. Henri s'assit dans un fauteuil.

--Je crois bien, sire, dit le chevalier, que j'aurais encore le temps
de rattraper cette sclrate et de lui rompre sa bonne jambe. A quoi
pensez-vous, harnibieu, que vous ne parlez pas?

--Je pense que voil de bons moines, dit le roi attendri, et que les
hommes valent mieux qu'on ne pense.

--Les hommes, peut tre; mais les femmes, non. Je suppose, sire, que
nous n'allons pas nous endormir pendant que les ligueurs agissent?

--Oui, il faudra vrifier ce qu'elle a dit des projets de mon
escorte... Allons au plus press.

Le roi achevait  peine, lorsqu'on frappa vivement  la porte du
corridor. Crillon ouvrit, et Pontis parut.

Il tait agit, rouge. Pour qu'il n'apert pas le roi, Crillon tint
la porte entre-baille et intercepta au garde la vue de l'intrieur de
la chambre.

--Eh bien, dit-il, cette escorte vient-elle?

--Monsieur, elle vient. Mais, ce n'est pas seulement une troupe de
huit hommes, c'est une arme, si je ne me trompe.

--Comment, une arme? s'cria le chevalier, tandis que le roi attentif
prtait l'oreille et se rapprochait de la porte pour mieux entendre.

--Monsieur, continua Pontis, j'ai compt au moins quatre-vingts
cavaliers, marchant par petits groupes sur le bord de la rivire.

--De nos cavaliers  nous?

--Oui, monsieur. Mais, voila qui est bizarre. Tous huguenots! comme si
on les avait appareills.

Crillon tressaillit et envoya un regard furtif au roi.

--Mais la Varenne?

--Il n'y tait point.

--Qu'as-tu dit alors?

--J'ai pri le premier piquet de se diriger vers le couvent, de votre
part. Aussitt un cavalier que je ne connais pas s'est cri: Si M. de
Crillon y est, le roi pourrait bien s'y trouver aussi. Est-ce que
c'est vrai, monsieur le chevalier, ajouta Pontis, que le roi se trouve
au couvent?

--Que t'importe! continue.

--Il y a eu des pourparlers parmi les huguenots; j'ai entendu
prononcer des noms: la Chausse, Bougival, M. d'Estres. On se
querellait, on s'chauffait; bref, tout le dtachement s'est mis en
marche, en sorte qu'au lieu d'une escorte de huit hommes, vous allez
dans une demi-heure en avoir plus d'un cent.

Une lgre pleur passa sur le front du roi. Crillon, sans changer de
couleur, s'arracha deux on trois poils de barbe en rflchissant.

--Est-ce tout, monsieur, dit Pontis, car j'ai hte d'aller voir mon
bless, mon pauvre Esprance, qui se plaignait d'avoir faim tout 
l'heure. Y puis-je aller?

Crillon, touchant du doigt la manche de Pontis, comme si par le
contact du plus brave homme de l'Europe il et voulu centupler la
valeur de son unique soldat:

--Tu as une bonne pe? demanda-t-il.

--Je crois que oui, monsieur, dit Pontis surpris.

--Tu vas la tirer du fourreau. Tu te planteras au bout de ce corridor,
au dbouch de l'escalier.

--Oui, monsieur.

--Le passage est facile  dfendre, puisqu'il n'y peut passer qu'un
homme  la fois.

--C'est vrai.

--Eh bien, tout homme qui voudra passer l, et qui ne sera pas bon
catholique....

--Je l'arrterai?

--Tu le tueras.

--Tiens! c'est donc une Saint-Barthlmy! s'cria Pontis avec une de
ces joies fbriles, vieux charbon des haines religieuses que tant de
pleurs et de sang n'avaient pas teintes.

--Une Saint-Barthlmy, si tu veux, dit Crillon.

Le garde s'inclina sans rpondre et s'alla placer au poste indiqu par
le colonel. Son pe flamboya aux reflets pourprs qui embrasaient la
fentre du corridor.

--Que prtends-tu faire? dit le roi rveur que Crillon tait venu
retrouver. Ce garde,  lui seul, n'abattra pas cent hommes?

--Il n'est pas seul, rpondit Crillon, et moi donc? et vous? est-ce
que nous n'avons pas souvent crois le fer avec cent hommes dans nos
mles? ne l'avez-vous pas fait seul  la journe d'Arques, o je
n'tais pas?

--coute, dit le roi, vitons, soit la honte d'une dfaite, soit le
scandale d'une pareille victoire. Tuer mes soldats, c'est faire les
affaires de Mme de Montpensier, ngocions.

--Et pendant ce temps-l les huguenots, ces enrags, entreront ici et
vous dicteront leurs conditions. Harnibieu!...

--Crillon, mon ami, sommes-nous les plus forts?

--Non, ce dont j'enrage.

--Eh bien! il faut tre les plus fins. J'ai une ide.

--Cela ne m'tonne pas, sire.

--Nous avons quelque garnison ici prs?

--Trois cents hommes  Saint-Denis.

--Huguenots?

--Harnibieu non! Ce sont des catholiques.

--Au lieu de rester ici, fais-moi le plaisir d'aller prvenir ces
catholiques de ce que veulent faire les huguenots. Ceux-ci veulent
m'empcher d'aller  la messe, mais ceux-l ont bien le droit de m'y
conduire.

--Le fait est que c'est admirable! s'cria le chevalier, vous tes un
grand roi!

--N'est-ce pas?

--Je cours. Mais j'y pense, pendant ce temps, que se passera-t-il? Je
serais coupable de vous abandonner ainsi!

--Il ne peut rien se passer, les huguenots, que peuvent-ils faire? Me
mener au prche, j'y ai t mille fois dj. Une fois de plus n'y
ajoutera rien. On bien ils me tiendront prisonnier dans ce couvent.
Mais je saurai m'en chapper. J'ai ici des intelligences. Ou bien
encore ils m'emmneront, mais les catholiques que tu amneras leur
feront lcher prise. Gagnons du temps, Crillon, et ne versons pas une
goutte de sang.

--On en versera des flots, sire; la moiti de votre arme dtruira
l'autre, s'il faut vous tirer de la forteresse o les huguenots vous
auront mis.

--Crois-tu donc que je me laisserai prendre et enfermer?

--Votre Majest se fera tuer plutt, je le sais bien.

--Pas du tout, mon Crillon. Ma Majest va tout  l'heure se faire
indiquer par les gnovfains une porte drobe.

--Vous fuirez....

--Pardieu! si c'tait devant des Espagnols qui me menacent, jamais.
Devant des amis trop zls, qui veulent me faire faire une sottise,
toujours!... Va donc m'attendre  Saint-Denis, au milieu des
catholiques; je t'y aurai rejoint avant ce soir.

--Sire, je pars. Et chemin faisant, je veux drouter ces huguenots, et
leur faire supposer que vous tes ailleurs, par cela mme que je serai
sorti d'ici, o ils ne voudront jamais croire que je vous laisse seul.
Tout au moins, je leur remontrerai la ncessit de respecter un
couvent, la trve, et je les rduirai  vous bloquer chez les
gnovfains, tandis que vous courrez les champs en libert.

--A la bonne heure, voil parler, mon Crillon.

--On apprend  l'cole de Votre Majest, rpondit le chevalier.

Ce dernier alla lever la consigne de Pontis, descendit, fit seller son
cheval et sortit du couvent. Henri le vit se diriger vers l'escadron
des huguenots qui s'approchait peu  peu. Sans doute on le reconnut,
on l'entoura, Henri le perdit bientt de vue dans la foule.

--Oui, je parle bien, murmura le roi, dont le visage tait coll sur
les vitres du corridor; mais quelqu'un parle encore mieux que moi ...
digne frre parleur!

Un lger froissement d'toffe au seuil de la chambre le fit retourner.
Frre Robert, modelant toujours sa cire, tait adoss au chambranle de
la chemine. Le roi courut  lui et ferma la porte: ils demeurrent
seuls.

--Quelqu'un est en bas pour M. de Crillon, dit tranquillement frre
Robert, sans lever les yeux de dessus son ouvrage.

--C'est bon, qu'il attende! rpliqua le roi. Mais vous ne devez pas
attendre, vous que j'ai  remercier si cordialement.

Frre Robert ne bougea pas, ne parla point.

--Vous, continua le roi, qui m'avez rendu aujourd'hui un service si
grand, qu'il efface peut-tre celui que vous me rendtes hier.

Le moine garda son silence et son active immobilit.

--C'est vous, n'est-ce pas, qui, hier, m'avez fait tenir la copie du
trait conclu entre Philippe II et la duchesse?

Les yeux de frre Robert exprimrent l'tonnement, et il rpondit:

--Quel trait?

--Vous nierez, c'est logique, puisque vous me servez dans l'ombre;
mais c'est vous encore, tout  l'heure, qui m'avez plac de faon que
j'entendisse l'entretien du prieur avec Mme de Montpensier; les
complots, les menaces de ma mortelle ennemie. Ce nouveau service, je
vous dfie de le nier comme l'autre.

--Il tait trop naturel de supposer que la prsence de Mme de
Montpensier ne serait pas agrable au chevalier de Crillon, voil
pourquoi je vous ai fait passer dans ma chambre.

--Vous savez bien que je ne suis pas le chevalier de Crillon! s'cria
le roi. Vous me connaissez comme je vous connais. Voyons, par grce!
jetez ce masque. Un seul homme est capable de faire tout ce qui s'est
fait ici; un seul homme possde cette finesse, cette habilet, cette
vigueur; un seul homme au monde est de force  jouer ce rle.

Le moine resta impassible, les sourcils froncs.

--Chicot! s'cria le roi avec une expression de tendresse
indfinissable. Chicot! mon vieil ami, je t'ai devin, je t'ai
reconnu. Pardonne-moi; j'ai t ingrat, dis-tu, ce n'est pas ma faute.
Il y a dans ma tte tout un univers dont les dtails, en se heurtant,
font tant de bruit qu'ils m'empchent parfois d'entendre les
battements de mon coeur. Si je t'ai paru oublier, si je ne t'ai pas
rchauff prs de moi, comme tu le mritais, je t'en supplie encore,
pardonne; tu t'es assez veng en ne m'embrassant pas ds que tu m'as
vu, tu m'as assez puni. Sois un grand coeur, ouvre-moi tes bras.

Frre Robert se dtourna. Une contraction douloureuse crispa un moment
ce visage de bronze. On et dit que de chacun des pores allait jaillir
du sang ou une larme.

--Chicot, continua le roi en cartant le capuchon du moine, c'est bien
toi; tu le nierais en vain; tiens, je sens  ton front la cicatrice de
ta blessure. Avoue.

--Quoi? dit frre Robert, d'une voix trangle.

--Que tu es mon ami, que tu n'as jamais cess d'aimer Henri.

--Ce serait pour moi un trop grand honneur d'tre l'ami du brave
Crillon. Quant  aimer Henri IV, c'est mon devoir.

--Encore une fois, tu m'offenses, je suis ton roi, et je t'ordonne de
m'embrasser.

--Si vous tes le roi, sire, un pauvre moine vous manquerait de
respect en vous touchant.

--Oh! murmura Henri en reculant avec tristesse, plus que jamais, dans
cette opinitret, dans cette rancune, je reconnais Chicot, dont la
mmoire de fer n'a jamais oubli ni un bienfait, ni une injure.
Euss-je encore dout que tu fusses mon vieux compagnon, je n'en
douterais plus,  te voir aussi implacable. Ne sois pas mon ami, si tu
veux, mais tu es bien Chicot!

--Chicot est mort, rpliqua solennellement le moine, et Votre Majest
sait bien que les morts ne reviennent pas.

--En tout cas, ils parlent, dit le roi, et ils rendent des services.
Ils font mme des portraits... Qu'as-tu fait du mien, de cet ingnieux
conseil en cire, par lequel tu m'avertissais tout  l'heure de mettre
mes habits de crmonie, de m'agenouiller devant un autel catholique,
un livre de messe  la main et d'embrasser la religion catholique...
C'tait une statue charmante.

--Je l'ai remplace par ceci, rpondit le moine en montrant  Henri IV
une nouvelle figurine qu'il venait d'achever.

--Un jeune homme ... d'une aimable figure.

--N'est-ce pas?

--Je ne le connais point.

--Puissiez-vous toujours en dire autant.

--Tu lui as mis un couteau  la main, s'cria Henri! pourquoi?

--Pour que vous le reconnaissiez, si vous le rencontrez jamais dans
cette attitude.

--Qu'est-ce donc que ce jeune homme?

--Un petit Parisien qui promet, rpondit Robert en plaant la figurine
entre les mains du roi. Pour le moment c'est un fournisseur de Mme la
duchesse.

--Bien, murmura le roi en regardant la figurine avec motion. Je me
rappellerai ces traits et ce couteau. Merci, Chicot!

--Plaise  Votre Majest me laisser mon vritable nom, dit Robert avec
un accent de volont immuable qui fit frissonner Henri comme le
souffle d'un tre surnaturel. Pour un caprice de prince, caprice
bienveillant d'ailleurs, et qui m'honore puisque vous me comparez  un
brave homme, je ne veux perdre ni mes derniers jours de repos en ce
monde ni mon ternit de salut en l'autre. J'ai eu l'honneur de dire 
Votre Majest qu'une personne attendait en bas, apportant des
nouvelles intressantes au chevalier de Crillon.

Le roi, frapp du ton avec lequel frre Robert venait de lui parler,
comprit que la dcision du moine tait irrvocable.

--Soit, ajouta-t-il. Quelle que soit ma peine de n'avoir pu
ressusciter un ami si regrett, je n'insisterai plus. Il y a peut-tre
au fond de cette opinitret des raisons que je n'ai pas le droit
d'approfondir. Vous tes frre Robert, c'est bien, mais rien ne
m'empchera de reporter sur frre Robert l'affection et la
reconnaissance inaltrables que je vouais  celui dont je vous ai
parl. J'attends de vous un dernier service: indiquez-moi une issue
par laquelle je puisse sortir du couvent sans tre dcouvert.

--Rien de plus ais. Suivez-moi. Nous avons une porte sur les champs,
elle sera peut-tre garde dans une heure, maintenant elle ne l'est
pas encore.

--Partons ... Mais d'abord, frre Robert, embrassez-moi.

Le moine se pencha lentement. Henri, dans un lan de tendresse,
s'appuya sur les paules de cette bizarre crature, qu'il sentait
frmir et palpiter entre ses bras.

La sonnette retentit dans le corridor.

--C'est M. le comte d'Estres qui s'impatiente sans doute, dit frre
Robert en s'cartant bien vite pour dissimuler son motion.

--M. d'Estres! s'cria le roi, qui ne put entendre froidement ce nom
chri. Est-il donc ici? qu'y vient-il faire?

--Je vous l'ai dit, parler au chevalier de Crillon.

--Oh! mon Dieu! serait-il arriv quelque malheur  Gabrielle? dit le
roi perdu d'inquitude.

--Aucun,  moins que ce ne soit depuis dix minutes, rpliqua
flegmatiquement le moine; car il y a dix minutes je l'ai vue frache
et belle  miracle.

--Tu l'as vue?... Elle est donc en cette maison?

--Sans doute, puisque son pre y est.

--Courons! courons la voir, cher frre! dit Henri qui avait dj tout
oubli pour ne songer qu' son amour.

--Peut-tre Votre Majest ferait-elle sagement de ne pas paratre, dit
Robert. M. d'Estres est venu demander l'hospitalit en notre maison,
la sienne tant, je crois, envahie par des gens de guerre qui vous
cherchent. Peut-tre mme a-t-il encore d'autres raisons pour placer
sa fille ici. Le rvrend prieur, qui aime fort M. d'Estres, lui a
fait donner les clefs du btiment neuf au fond du jardin, et, en ce
moment, Mlle d'Estres s'y installe avec ses femmes. Or, si Votre
Majest se montrait avant la fin de l'installation, peut-tre M.
d'Estres emmnerait-il sa fille.

--Par dfiance de moi! s'cria Henri, c'est vrai.

--Sinon par dfiance, sire, du moins par respect, et pour ne pas
dranger le roi en logeant sous le mme toit que lui.

--Qu'il me drange ou non, je ne partirai certes pas  prsent que je
suis prs de Gabrielle.

--Et je crois, moi, dit tranquillement frre Robert, que le roi n'en
partira que plus vite; car il ne voudrait pas perdre sa couronne et
ruiner ses amis pour une oeillade. Il ne voudrait pas rendre les
gnovfains suspects  M. d'Estres, qui a pleine confiance en eux.
Enfin le roi et Mlle d'Estres ne peuvent habiter ici en mme temps.

--Vous avez raison, frre Robert, Henri oublie toujours qu'il
s'appelle roi! Je pars, mais un dernier adieu  Gabrielle; o
logera-t-elle, je vous prie?

--L-bas! dit le moine.

Henri s'approcha alors de la fentre qui donnait sur les jardins. A
l'extrmit du potager, c'est--dire  cent pas environ, s'levait, au
milieu des arbres, un pavillon octogone  deux tages, dont les
contrevents venaient de s'ouvrir, et que le soleil radieux inondait de
lumire et de chaleur.

Par les fentres bantes, Henri vit s'empresser Gratienne et une autre
fllle de service qui secouaient les tentures ou emplissaient d'eau des
vases pour lesquels Gabrielle, assise au balcon de la fentre
principale, prparait des roses et des jasmins frachement cueillis
dans le parterre.

Le coeur d'Henri s'emplit d'une tristesse amre quand il se vit si
prs de sa belle matresse dont, grce  ce beau temps sans souffle et
sans nuages, il entendait la douce voix se mler dans les feuillages
au chant des pinsons et des fauvettes.

--0 mon trsor d'amour! s'cria-t-il, je reviendrai! et je reviendrai
catholique! ajouta-t-il avec un significatif sourire.

Dj frre Robert avait devanc le roi. Ils passrent devant une porte
entr'ouverte par laquelle, au bruit de leurs pas, sortit une voix qui
criait:

--Pontis! j'ai faim.

--N'est-ce pas le bless de Crillon qui parle ainsi? demanda le roi.

--Lui-mme.

--Pardieu! il faut que je profite de l'occasion pour voir ce fameux
lit des Guise.

Henri passa sa tte par la fente de la porte et dit:

--Il y a dedans un beau garon, ma foi, et qui a l'oeil excellent. Il
n'a pas envie de mourir, le compre.

Cinq minutes aprs, frre Robert revenait seul. Le roi tait hors du
couvent. Mme de Montpensier avait perdu la partie.




XXIV


QUERELLES


M. d'Estres, las d'attendre Crillon qui ne revenait pas et ne pouvait
pas revenir, tait all rejoindre sa fille. Il la trouva au milieu de
ses fleurs et de ses dentelles, riant  Gratienne pour dissimuler aux
yeux de son pre la profonde inquitude que lui causait un
dmnagement si prcipit.

Ne pas questionner M. d'Estres, c'et t une imprudence; les jeunes
filles s'accusent souvent par ce qu'elles ne disent pas aussi bien que
par ce qu'elles avouent. Se taire  propos des vnements qui
intressaient le roi devenait donc impossible, Gabrielle interrogea.

--Monsieur, dit-elle au comte, vous avez vu dom Modeste, n'est-ce pas?
est-il mieux instruit que nous? Qu'a-t-il dit de ces rassemblements de
huguenots qui ont entour notre maison de la Chausse.

--Il a pens qu'il se prparait quelque expdition de ce cot, et que
j'avais bien fait de quitter la maison o vous eussiez t expose.

Gabrielle, pique de la rserve que son pre gardait avec elle,
rpondit:

--Mais ces huguenots sont les troupes royales.

-Assurment.

--Et nous sommes bons serviteurs du roi.

--Qui en doute?

--Tout le monde en doutera, quand on nous verra fuir devant les
royalistes comme devant des Espagnols pillards ou des ligueurs.

M. d'Estres frapp de cette rponse faite avec tant de calme et de
sens:

--C'est bon, c'est bon, dit-il, ma fille, votre pre sait ce qu'il a 
faire, et nul ne lui en remontrera pour remplir un devoir.

--Ds que vous le prenez ainsi, monsieur, ajouta Gabrielle devenue
plus srieuse, ds qu'il ne s'agit plus de raisonner avec un pre,
mais d'obir  un matre, je me tais et j'obis. Mes oeillets,
Gratienne!

M. d'Estres aimait cette charmante fille, et redoutait prcisment de
lui paratre un tyran. Mais la faiblesse paternelle luttait en ce
moment contre une imprieuse ncessit de se montrer surveillant
svre: cette ncessit l'emporta.

--Vous voulez me forcer  vous parler du roi, dit-il, et je le sens
bien; mais comme je dcouvre chaque jour que pour parler du roi, ou
mme pour parler avec lui, vous n'avez aucun besoin de votre pre, il
est inutile que je me fasse votre interprte ou que je vous apporte
les nouvelles. Vous les apprendrez bien sans moi.

Gabrielle rougit.

--Monsieur, murmura-t-elle, voila encore vos soupons.

--Osez me dire que vous n'tiez pas avec le roi au moulin, quand je
vous ai tant appele du bord de l'eau?

Gabrielle devint pourpre et baissa la tte.

--Si vous aviez du moins la pudeur de mentir.

--Eh! monsieur, refuse-t-on d'entendre un roi qui parle? Chasse-t-on
un roi qui vous rencontre?

--On fait tout pour obir  son pre, mademoiselle. Le pre est
au-dessus du roi.

--D'accord, monsieur. Je ne l'ai jamais contest. Je ne crois pas vous
avoir jamais prouv que je fusse mauvaise fille et dsobissante.

--Je sais  quoi m'en tenir  cet gard. Au temps o nous vivons,
beaucoup d'poux et de pres font aussi bon march de l'honneur de
leurs familles que les filles et les femmes, pour peu que le galant
soit riche et titr. Un roi, c'est la fleur des galants, n'est-ce pas?
mme lorsqu'il est mari, mme lorsqu'il est fameux par ses aventures,
mme lorsqu'il grisonne? Eh bien, mademoiselle, que le roi vous agre
ainsi, je m'en soucie peu. Je ne suis pas le pre de Marie Touchet,
moi, je ne suis pas un complaisant, et vous l'prouverez: que dis-je?
vous l'prouvez dj.

Gabrielle regarda son pre avec des yeux pleins de larmes.

--Pour un bon serviteur du roi, dit-elle, vous traitez mal Sa Majest.

--Il y a en moi un pre et un sujet. Le pre est libre de juger la
prud'homie du prince qui menace l'honneur de sa fille. Quant au sujet,
il est dvou, il est fidle.

Gabrielle secoua sa tte charmante.

--Beau dvouement, murmura-t-elle, qui se cache au jour du danger!
belle fidlit qui dserte la maison o peut-tre un roi fugitif et
trouv son plus sr asile!

M. d'Estres commenait  s'irriter. L'oeil brillant, la main
tremblante:

--Je vous trouve hardie, s'cria-t-il, de blmer votre pre en ses
desseins.

--Mon pre ne m'avait pas accoutume  traiter le roi comme un ennemi.

--Il fallait m'obir quand je vous ai dfendu de le recevoir.

--Il fallait que vous eussiez le courage de chasser le roi quand il
nous a fait l'honneur de sa visite.

--Peut-tre aurai-je ce courage plus tard. Mais pour n'avoir pas
besoin de recourir  de pareilles extrmits, j'ai pris mes mesures.

--Nous nous cachons dans un couvent d'hommes!

--J'irai, moi, mademoiselle, prendre place aux cts du roi, s'il y a
bataille. Mais au moins le surveillerai-je en le dfendant. Et tandis
que nous sommes en paix, je dfends mon honneur contre ce roi
lui-mme. J'amne ma fille en un couvent, d'o elle ne sortira....

--Que le roi mort, peut-tre, dit Gabrielle essuyant ses larmes.

--Que marie! s'cria M. d'Estres, en observant la porte du coup sur
sa malheureuse fille.

Le coup fut terrible, Gabrielle se leva comme si elle et t frappe
au coeur.

--Marie ... balbutia-t-elle, est-ce possible!

--C'est certain. Votre mari se dfendra du roi comme il pourra. Si
vous le secondez, tant mieux pour lui; s'il vous abandonne, cela le
regarde.

--Oh! monsieur, dit Gabrielle en s'approchant les mains jointes de son
pre, qui arpentait la chambre  grands pas, aurez-vous cette cruaut
de sacrifier votre fille. Me marier! mais je n'aime personne.

--Si vous n'aimez personne, il vous sera indiffrent de vous marier.

-Voil votre morale?

--Chacun pour soi; je sacrifie tout  mon honneur.

--Ayez piti de votre enfant.

--C'est parce que j'en ai piti que je la marie.

--Vous me rduirez au dsespoir.

--Votre dsespoir me fera moins souffrir que votre honte.

--J'en mourrai.

--Mieux vaut que vous mouriez de cette douleur que de mourir de ma
main, ce qui ft arriv si je vous eusse convaincue d'ignominie.

Gabrielle se redressa, blesse.

--Un pre Romain, dit-elle; c'est beau. Mais la fille est Franaise.

--Elle se vengera  la franaise, n'est-ce pas?

--Elle se vengera comme elle pourra.

--Cela regarde votre mari, mademoiselle.

--Le mari sera-t-il aussi Romain?

--Non, il est Picard. Il ne vaut pas un roi, mais c'est un seigneur de
mrite. Il ne vous plaira peut-tre pas, mais il me convient.

--Il s'appelle?

--Il s'appelle de Liancourt, seigneur d'Armeval, gouverneur de Chauny.

Gabrielle poussa un cri d'pouvante. La dlicatesse de la femme se
rvoltait.

--Il est bossu, monsieur, dit-elle.

--Il se redressera  votre bras.

--Il a les jambes de travers.

--Et vous l'esprit.

--Les enfants le suivent quand il marche.

--Il ira  cheval.

--Monsieur, c'est un crime, c'est une atrocit. Il est veuf et a onze
enfants.

--Autant que de mille pistoles de revenu.

Gabrielle, indigne, se dirigea vers la porte de la chambre voisine.

--Ce n'est plus mon pre le gentilhomme qui parle, dit-elle avec un
ddain superbe, c'est Zamet le prteur et le financier. Je pouvais
discuter avec M. d'Estres au sujet du roi de France, mais je n'ai
rien  dire  Zamet sur les pistoles et les turpitudes de M. de
Liancourt.

En achevant ces paroles, elle poussa la porte, et entra toute ple
chez elle.

--Soit, dit le pre en la suivant, rvoltez-vous, mais vous obirez!
et ds ce soir vous recevrez la visite de M. de Liancourt.

--Vous me mpriseriez vous-mme, si j'obissais, dit-elle.

--Pas de bruit, pas de scandale ici, ajouta M. d'Estres un peu
inquiet, car Gabrielle avait lev la voix, et quelques clats de
cette scne avaient pu franchir les limites du parterre attenant au
btiment neuf. Commencez par fermer les fentres.

--Bien, faites-les mrer, dit Gabrielle.

M. d'Estres grina des dents, Gabrielle continua:

--Si l'on demandait  dom Modeste une place pour moi dans l'_in pace_
du couvent?

Et aprs cette surexcitation qui avait bris ses nerfs, la pauvre
Gabrielle s'assit, toute pantelante et ruisselant de larmes.

Gratienne s'lana, la prit dans ses bras, et la couvrit de ses
baisers en grommelant mille maldictions contre le tyran qui faisait
mourir sa chre matresse.

M. d'Estres, aprs s'tre rong les doigts et avoir mis ses
manchettes en pices, sortit furieux contre sa fille et plus encore
contre lui-mme.

--Allons, dit-il, voil que tout le monde se met aux fentres, il ne
me manquait plus que cela. Du scandale dans un couvent o l'on me
reoit par faveur!

Plusieurs fentres s'taient ouvertes, en effet, soit dans les
chambres des religieux, donnant sur les jardins, soit dans le
corridor, o l'on vit apparatre  et l une figure de gnovfain
curieux.

Mais ce qui contraria le plus M. d'Estres, ce fut d'apercevoir en
compagnie d'un jeune homme,  l'une des fentres du premier tage, la
svre et longue silhouette du frre Robert, dont on devinait sous le
capuchon le regard inquisiteur.

Le pre froce rougit, se sentit mal  l'aise et s'enfona dans le
taillis qui avoisinait le btiment neuf, pour cacher sa confusion et
dvorer en paix sa mauvaise humeur.

Ce jeune homme qui regardait de loin avec Robert, c'tait Pontis,
distrait des soins qu'il prodiguait  Esprance par l'clat des voix
qui se querellaient dans le btiment neuf.

Frre Robert fit son profit de cet incident, et questionn par le
garde, lui rpondit quelques banalits avec la plus parfaite
indiffrence. Puis il sortit de la chambre.

Pontis fut questionn  son tour par Esprance.

--Qu'y a-t-il l-bas, demanda le bless, et qu'as-tu t voir avec le
frre  la fentre?

--Rien, des femmes qui disputent.

--Il y a donc des femmes en ce couvent? dit Esprance.

--Malheureusement oui. A ce qu'il parat, il faut qu'on en trouve
partout.

--Et elles disputent?

--Est-ce que cela ne dispute pas toujours. Quelle espce!

Esprance sourit tristement.

--Vous tes pay pour en penser du bien, des femmes, ajouta Pontis.
Hein! comme vous allez les aimer!

--Le fait est que je m'y sens peu de penchant.

--Sambioux! rien que la vue, rien que l'ide d'une femme me met en
fureur.

Pontis ferma violemment la fentre.

--Pourquoi me prives-tu d'air et de soleil? dit Esprance.

--Tiens, c'est vrai. Eh bien, c'est encore la faute de ces enrages
cratures.

--L! l! ne crie pas si haut; tu me fais mal  la tte, elle est
vide, ma tte, vois-tu, puisque par crainte de la fivre, mes
chirurgiens me refusent  manger.

--Ils ont raison. Fuyons la fivre comme nous fuirions une femme. La
fivre est femme! Sambioux! dit Pontis en approchant sa chaise du
chevet d'Esprance, causons des crimes de la femme; j'en sais quelques
abominables sclratesses que je vais vous raconter pour vous
entretenir dans de bonnes dispositions. Allons! allons! vous riez,
c'est bon signe!

C'tait bon signe en effet, Henri avait pronostiqu juste. Esprance
ne se sentait aucune envie de mourir, et il vcut. Les soins combins
du frre chirurgien et du frre parleur loignrent de lui la fivre,
et  mesure que celle-l fuyait, la faim arrivait  grands pas. Les
lixirs de l'infirmerie que prodiguait Robert et les blancs de poulet
que Pontis allait voler  la cuisine rtablirent peu  peu la poitrine
et restaurrent l'estomac. La flamme revint dans les yeux, une vapeur
rose remonta sur les pommettes jaunes.

A quelques jours del, Crillon reparut chez les gnovfains. Il
raconta de la part du roi au frre Robert l'enthousiasme des
catholiques qui gardaient Henri et faisaient tendre la cathdrale de
Saint-Denis. Il raconta la rage des huguenots qui rdaient toujours
autour de leur proie, et la fureur de Mme de Montpensier dont le
premier coup avait chou.

Puis il alla vers son malade qu'il trouva en voie de gurison.

--Grce aux bons soins de Pontis et des frres gnovfains, dit
Esprance, grce  l'intrt dont m'honore M. le chevalier de Crillon;
cela seul suffirait pour ressusciter un mort!

Crillon tait press, il combla d'amitis le bless, remercia
militairement Pontis et leur dit  tous deux:

--Dpchons-nous de gurir; il faut tre sur pied bientt pour une
belle occasion. Entre nous, et bien bas, il s'agit d'aider Sa Majest
 entrer dans Paris! Chut... Rtablissez-vous bien vite, Esprance,
car vous priveriez ce garon qui vous veille, de l'honneur du premier
assaut que je rclame ce jour-l pour mes gardes. Ce sera un grand
spectacle, Esprance, et je veux que vous en jouissiez. Je veux que
vous voyiez Crillon, l'pe  la main, sur une brche! Chacun dit que
c'est beau  voir. Rtablissez-vous!

Le coeur du vieux soldat palpitait d'orgueil  l'ide d'un nouveau
triomphe qu'il remporterait devant le fils de la Vnitienne.

Pontis, en songeant  cette prise de Paris, bondissait comme un jeune
lion.

--Oui, dit-il, oui; rtablissez-vous bien vite, monsieur Esprance.

--Ah , dit Crillon au bless, vous tes toujours content de ce
drle?

Esprance prit la main de Pontis en souriant.

--Il ne crie pas? il ne boit pas? il est sage comme une fille?

--Sambioux! s'cria Pontis, si j'tais sage comme de certaines filles,
ce serait joli!

Esprance lui ferma la bouche d'un regard que surprit Crillon.

--Mes coquins s'entendent  ce qu'il parat, se dit-il; nous allons
bien voir....

--Allons, allons, s'cria-t-il d'un air dgag, tout va bien. Adieu,
Esprance;  bientt. Venez, Pontis, me tenir l'trier. J'ai bien ici
la Varenne, qui m'a accompagn au couvent par ordre du roi, mais le
porte-poulets de Sa Majest est sans doute occup quelque part. Venez.

Pontis suivit Crillon l'oreille basse; il se doutait bien du motif qui
poussait le chevalier  le mener  l'cart. Ds qu'ils furent au fond
du corridor, dans un endroit bien dsert:

--Et ma commission? dit Crillon.

--Quelle commission, monsieur?

--Ce billet, que je t'avais charg de prendre....

--Ah! oui, dans les habits de M. Esprance. Eh bien, monsieur, je n'en
ai pas trouv.

--Tu mens! dit Crillon.

--Je vous assure, monsieur....

--Tu mens!

--Enfin, monsieur, il se peut qu'en chemin ce billet ait t perdu.

--Je te dis que tu es un menteur et un maraud! tu as t conter 
Esprance ce que je t'avais ordonn de lui taire. Le gnreux
Esprance t'a fait promettre de me dpister comme un vieux limier.

--Mais, monsieur....

--Assez! je n'aime pas les gens qui me bravent ou qui me trahissent.

--Trahir, monsieur le chevalier, moi!

--Sans doute, puisque tu as rvl ce que je t'avais confi; tu me
devais deux fois obissance, comme  ton colonel, comme  ton
protecteur; tu me devais ta vie si je te l'eusse demande, et je te
croyais assez brave homme pour payer ta dette  l'occasion.

--Ah! monsieur, pargnez-moi.

--Si nous tions au camp, dit Crillon s'animant par degrs et
tortillant sa moustache, je te ferais arquebuser. Ici, de gentilhomme
 gentilhomme, je te blme; de matre  serviteur, je te chasse!
Ramasse tes hardes, si tu en as, et sors!

--Oh! monsieur de Crillon, dit Pontis ple et dcontenanc, ayez piti
d'un pauvre garon sans dfense!

--Je le veux bien. Donne-moi ce billet.

Pontis baissa la tte.

--Donne, ou non-seulement tu perdras le poste de confiance que je
t'avais fix ici, mais tu perdras encore ta pique de garde. Je suis
ton colonel et je te casse! Tu n'es plus au service du roi!

Pontis s'inclina humblement, les traits bouleverss par le dsespoir.

--Le billet? demanda encore une fois Crillon.

Pontis se tut.

--Monsieur de Pontis, ajouta Crillon furieux de cette rsistance, je
vous donne huit jours pour avoir regagn votre province. Je vous donne
cinq minutes pour avoir quitt le couvent!

Les larmes dbordrent des yeux du jeune homme, et il put  peine
murmurer ces mots:

--Permettez au moins que j'embrasse M. Esprance pour la dernire
fois.

Crillon ne rpondit pas.

--Une seule minute et je reviens, ajouta Pontis en se dirigeant vers
la chambre du bless.

Il entra le coeur gonfl, se pencha sur le lit de son ami.

--Qu'as-tu donc? s'cria Esprance.

--Rien ... rien ... dit Pontis d'une voix entrecoupe. Reprenez votre
billet, reprenez-le vite, cachez-le bien.

--Pourquoi? demanda Esprance en se soulevant.

--M. de Crillon me chasse, s'cria Pontis, clatant comme un enfant en
soupirs et en sanglots.

Esprance poussa un cri et serra Pontis entre ses deux mains
tremblantes.

--Eh non! animal, dit tout  coup le chevalier, qui apparut en
poussant la porte d'un coup de poing; non, je ne te chasse pas. Reste
... tu es un honnte garon. Voil-t-il pas qu'ils pleurent tous les
deux, les imbciles. Gardez vos petits papiers, puisque cela vous
convient. Harnibieu! que ces garons-l sont btes!

Et il s'enfuit  grands pas, honteux de sentir lui-mme une vapeur
humide au bord de ses paupires. Aprs qu'Esprance eut tout fait
raconter  Pontis, les deux amis demeurrent longtemps embrasss.

--Oui, je me rtablirai vite, dit Esprance, pour bien t'aimer
d'abord, pour assister au sige ensuite.

--Et pour nous venger des femmes! dit Pontis.




XXV


LE SEIGNEUR NICOLAS


Le lendemain, Pontis, qui tait tout rveur et singulirement
proccup, demanda au frre Robert, lorsqu'il rendit sa visite 
Esprance, s'il ne serait pas possible d'changer la chambre du
premier tage contre une autre au rez-de-chausse, attendu que le
bless auquel on permettrait bientt quelques pas dans le jardin,
n'aurait plus d'escalier  descendre.

Frre Robert rpondit que prcisment au-dessous, au rez-de-chausse,
se trouvait une chambre moins belle sans doute et dont le lit n'tait
pas historique, mais qui offrirait  ces messieurs la facilit qu'ils
dsiraient.

La journe fut employe au transport d'Esprance dans cette nouvelle
chambre. Le soir, Esprance venait de se remettre au lit, aprs
quelques heures passes sur un fauteuil; c'tait la premire faveur de
son mdecin. Il tait un peu las, un peu tourdi. Il avait besoin de
repos, et, ni les charmes puissants de la soire, si belle et si
frache, ni l'attrait d'une collation prpare par Pontis ne
russissaient  le distraire des promesses d'un bon sommeil.

--Tu souperas seul, prs de mon lit, dit-il  son compagnon; tu me
conteras quelque bonne histoire, pendant laquelle je m'endormirai.
Allons, installe toi  table, et fais honneur au bon vin du couvent,
toi qui n'as pas t bless par M. la Rame.

Pontis posa un doigt sur ses lvres.

--Silence! dit-il;  prsent que nous sommes au rez-de-chausse, il
faut parler bas. Non, dit-il, je ne souperai pas: merci.

Esprance le regarda, tonn.

--Je vous demanderai mme, ajouta Pontis, la permission de rester  la
fentre, et par consquent de tenir la fentre ouverte. Tchez de vous
garantir du frais pour ce soir, mais il faut que la fentre reste
ouverte.

--Je ne comprends pas, mon cher Pontis.

--Plus tard, plus tard, dit le garde.

--Ah , mais, s'cria Esprance en se soulevant, tu as depuis hier
des allures de mystre qui m'tonnent. Hier soir, tu regardais dj
comme aujourd'hui par la fentre de notre ancienne chambre; tout 
coup je t'ai vu te pencher, observer, puis faire le plongeon, puis
teindre la lampe et recommencer  guetter.

--C'est vrai, dit Pontis agit.

--Et aujourd'hui, ton refus de souper, cette demande d'ouvrir la
fentre....

Pontis prit la lampe qu'il cacha tout allume dans l'alcve
d'Esprance, de faon  tenir la chambre obscure, sans se priver pour
cela de lumire  l'occasion.

--Voil que tu recommences ton mange ... Il y a quelque chose,
Pontis!

--Sambioux! s'il y a quelque chose, rpliqua le garde  voix basse.
Mais il y a des choses qui ne regardent pas les gens blesss, les gens
 qui les motions peuvent nuire.

--C'est donc bien terrible, ce qu'il y a?

--Cela peut le devenir.

--Serait-ce pour cela que tu as demand au frre Robert de nous
dmnager, car le prtexte de l'escalier m'a paru un peu frivole.

--Il y a un fait, monsieur Esprance, c'est qu'au premier tage on a
plus de chemin  faire qu'au rez-de-chausse, si l'on veut tout  coup
sauter dans le jardin.

--Eh! mon Dieu! sauter dans le jardin! Vite, vite, conte-moi ce dont
il s'agit.

--Plus tard! aprs l'vnement.

--Tu vois bien qu'en me tenant ainsi en haleine, tu me fais cent fois
plus de mal; l'impatience est une fivre. Tu me donnes la fivre.

--Eh bien! voici, monsieur Esprance.

Esprance l'arrta.

-Avant tout, nous sommes convenus que puisque je t'appelle Pontis, tu
m'appelleras Esprance; pas de monsieur.

--C'tait le respect... Mais puisque vous le voulez absolument, j'en
raconterai plus vite.

--Qu'y a-t-il?

--Il y a que, depuis deux jours, chaque soir, un homme se glisse dans
le parterre.

--Quel homme?

--Si je le savais, je vous prie de croire que je n'aurais ni ce
frisson, ni cette incertitude.

--Il faut prvenir les frres....

--Ah! bien oui, pour me faire manquer mon coup. Non pas, non pas!

--Quel coup!

--L'homme apparat l-bas, tenez, au bout du petit mur. Vous saisissez
bien la topographie, n'est-ce pas?

--Parfaitement. J'ai pass aujourd'hui toute la journe derrire la
fentre, et j'ai vu, j'ai admir ces beaux jardins.

--Vous savez que nous avons en face le btiment neuf.

--O l'on se querelle?

--Oui, ces oiseaux mchants qu'on appelle femmes. Eh bien! ce btiment
est tout a fait spar du couvent par un mur, ce mur couvert de ces
beaux pchers....

--Fort bien. Mais cependant une porte ouvre dans ce mur pour
communiquer de la cour aux btiments neufs.

--Porte ferme du ct des habitants du pavillon. Ce ne peut tre par
l que se glisse l'homme en question. Non. Il vient de droite, comme
s'il entrait par le couvent.

--Mon Dieu, tu te tourmentes bien vainement. Partout o il y a des
femmes, il vient des hommes. Qui dit femme dit intrigue. Qui dit
homme, dit papillon nocturne, phalne. Quelque lumire brille dans ce
btiment neuf, ne ft-ce que dans les yeux de ces femmes, vite une
phalne arrive, et s'y mire en attendant qu'elle s'y brle.

--Oh! je me suis fait tous ces raisonnements-l, rpondit Pontis, et
avec des variantes beaucoup moins flatteuses pour les femmes. Mais il
faut bien se rendre  l'vidence. Si l'homme en question venait pour
les gens du btiment neuf, c'est au btiment neuf qu'il irait,
n'est-ce pas?

--Je crois que oui.

--Eh bien! pourquoi l'ai-je vu hier sous nos fentres  nous?

--Ah! fit Esprance.

--Regardant, marchant comme un chien d'arrt qui sent le gibier,
faisant le gros dos et choisissant les touffes de lilas ou les
orangers pour s'y cacher.

--C'est bizarre.

--Vous croyez que cet homme vient pour le btiment neuf, et moi je
crois qu'il vient pour nous.

Esprance se redressa.

--Cherchez bien, dit Pontis, si quelqu'un n'a pas intrt  savoir ce
qu'est devenu M. Esprance depuis son singulier dpart d'un certain
balcon cach sous les marronniers.

--Mais, oui; tu as raison.

--Cherchez bien si quelqu'un n'a pas un intrt plus cher encore 
finir ici ce qui a t si bien commenc l-bas; c'est--dire  dfaire
tout le bel ouvrage de nos bons gnovfains, et  remplacer M.
Esprance, le ressuscit, par un beau jeune homme tout  fait et 
jamais couch dans la bire.

--Pontis! murmura Esprance, tu n'as pas eu en ce cas une bien
heureuse ide en nous logeant  la porte du bras de ce misrable.

--C'est que j'ai voulu le mettre  la porte du mien. Or voici mon
ide. Si le rdeur nocturne est, comme je le suppose, la Rame ou un
de ses complices, il reviendra, il s'embusquera au mme endroit, il
aura mme fait quelque amlioration  son plan, afin de se rapprocher
de nous. Tout  coup je lui tombe sur le dos par cette fentre, qui
n'est qu' trois pieds du sol. Ce sera un joli coup d'oeil, mon bon
monsieur, mon cher Esprance! un coup d'oeil qui ne vaudra pas
certainement le spectacle de Crillon sur la brche, mais tant vaut
l'homme, tant vaut la terre; tout est relatif, du creux de votre lit
vous aurez de l'agrment.

--Oh! j'en serai, dit Esprance, avec une sombre colre.

--Vous me ferez le plaisir de rester coi, calme, et de ne pas
seulement acclrer d'une pulsation les battements de votre coeur. Je
ne cours pas le moindre danger; je n'y mettrai pas la moindre
courtoisie. Quand on a affaire  un pareil assassin, on ne met pas des
gants de gentilhomme. Voici la marche: boum! je saute; crac! je le
saisis  la gorge pour bien constater son identit; prrr! je lui passe
mon pe au travers du corps jusqu' la garde. Et je ne vous demande
qu'un quart de minute pour faire tout cela.

--D'ailleurs, ajouta Pontis, il faut tout prvoir. Si dans ce combat,
le malheur voulait que je fusse vaincu--c'est difficile, c'est
impossible,--mais avec les lches il faut toujours redouter quelque
trahison: le pied peut me glisser; je puis m'enferrer dans quelque
couteau dont ces coquins ont toujours plein leurs poches; en ce cas,
prenez ma dague; vous aurez toujours bien assez de force pour la tenir
droite de vos deux mains comme un clou. Le bandit, aprs m'avoir
terrass, viendrait vous achever. Il rencontrera la pointe et
terminera ses destins, comme on dit, entre vos bras. Si je respire
encore, avertissez-moi par un cri, et mon dernier souffle sera un
joyeux clat de rire.

--Que d'imagination! allait rpondre Esprance.

Neuf heures sonnrent  la chapelle du couvent.

--Chut! dit Pontis, silence absolu d'abord! c'est  peu prs l'heure.

Pontis s'agenouilla devant la fentre ouverte, aprs avoir envelopp
Esprance dans ses rideaux et lui avoir mis le poignard dans les
mains.

La nuit tait magnifique. Les fentres du btiment neuf scintillaient
des premiers rayons de la lune; tout le jardin attenant au couvent
tait plong dans une obscurit d'autant plus profonde.

La tte seule de Pontis dpassait l'appui de la croise; encore
l'avait-il cache derrire un gros vase de faence  fleurs qui
contenait des plantes grasses.

Esprance, lui aussi, passait sa tte curieuse par l'ouverture de ses
rideaux, et avait allong hors du lit son bras arm.

Pontis, comme un braconnier  l'afft, tendit derrire lui sa main
droite, ce qui voulait dire  Esprance:

--Je vois quelque chose.

En effet, un homme dont les longues jambes arpentaient le sentier prs
du mur, dont le gros dos se courbait comme pour laisser moins de prise
 la lumire du ciel, traversa le parterre et entra dans l'alle
borde d'orangers, qui longeait le btiment du couvent.

Il vint s'arrter  vingt pas de la fentre o guettait Pontis.

On et pu entendre craquer ses pas sur le sable.

Le coeur des deux jeunes gens battait de telle force qu'en dpit de
toutes les prcautions de Pontis, la sant d'Esprance ne devait pas
s'en trouver meilleure.

L'homme s'accroupit derrire un oranger dont la vaste caisse le
cachait tout entier, puis, aprs des regards multiplis qu'il
adressait, tantt devant, tantt derrire, soit au znith, soit au
nadir, comme font les passereaux qui craignent d'tre pris en flagrant
dlit de vol, il se rapprocha de la maison,  une distance de cinq ou
six pas de la fentre.

Pontis, bouillant d'impatience, de colre, de toutes les passions
froces qui allument chez l'homme la soif du sang naturelle aux
tigres, n'attendit pas plus longtemps. Son pe nue dans les dents, se
ramassant pour prendre un lan plus nerveux, il alla sauter presque
sur le dos du mystrieux visiteur, le saisit d'une main  la gorge,
selon son programme, de l'autre  la ceinture, et l'levant en l'air,
l'apporta et le jeta comme une masse dans la chambre d'Esprance. En
un clin d'oeil il ferma la fentre, et approchant ses yeux ardents du
visage de l'ennemi dont sa pointe menaait la coeur:

--Nous te tenons, brigand! murmura-t-il.

Esprance dgagea promptement la lampe de l'alcve. et alors s'offrit
 leurs yeux un bien curieux spectacle.

--Ce n'est pas lui! s'cria Esprance en apercevant une maigre et
bizarre figure, hideuse de pleur et d'effroi, un dos vot, des
genoux cagneux qui s'entre-choquaient avec pouvante.

--C'est un bossu! dit Pontis.

--Sans armes! ajouta Esprance.

--Oui, sans armes, messieurs, sans armes et sans mauvaises intentions,
articula faiblement une voix chevrotante, tandis que les jambes se
redressaient, que l'homme se relevait et que les deux amis le
considraient, prts  clater de rire en prsence de cette cigale
qu'ils trouvaient  la place de l'hydre.

Pontis mit son pe sous son bras, ajusta ses cheveux hrisss, et dit
 l'tranger:

--D'abord, qui tes-vous?

--Un honnte gentilhomme, monsieur.

--Il me semble que les honntes gens ne se promnent pas la nuit en
rampant dans les jardins. Vous me faites plutt l'effet d'un voleur.

L'tranger tira de sa poche une norme bourse dont la rotondit, la
sonorit mtallique firent dire  Pontis:

--Ce n'est point en effet la bourse d'un voleur; mais cependant, vous
ne mditiez pas une bonne action en rdant ainsi sous nos fentres!

--Vos fentres, dit l'tranger... Ah! monsieur, ce n'tait pas  vos
fentres que j'en voulais.

--Cependant, vous tiez dessous.

~-Parce que, monsieur, c'est d'ici qu'on peut le mieux guetter
l'endroit o je guettais.

--Quel endroit?

--La petite porte du btiment l-bas, celle qui donne dans le jardin.

--Le btiment neuf? dit Esprance, se mlant pour la premire fois 
l'entretien, celui o il y a des femmes?

--Prcisment, monsieur, rpliqua l'tranger en adressant un salut
courtois au malade, qui le lui rendit civilement.

--Quand je te disais, ajouta Esprance en regardant Pontis. Monsieur
vient pour....

--Bah!... interrompit Pontis brutalement, car il lui en cotait trop
d'abandonner ainsi tout de suite ses beaux rves de vengeance.
Monsieur ne nous fera pas accroire qu'il muguettait au btiment neuf.
Un amant, avec ce dos et ces jambes!

--Pontis!... dit Esprance.

L'tranger fit la grimace pour essayer de bien prendre la plaisanterie
et rpondit:

--Ce n'est pas comme amant, monsieur, que je viens, c'est comme mari.

--Ah! s'crirent les deux jeunes gens, dites-nous donc cela tout de
suite.

--Vous guettez votre femme? ajouta Pontis.

--Ma future femme.

--Une personne qui criait l'autre jour trs-fort contre un homme assez
vieux?

--Mon futur beau-pre, le comte d'Estres, dit l'tranger. Quant 
moi, messieurs, je ne suis pas un voleur, comme vous avez pu vous en
convaincre, ni un homme de mauvaises moeurs; je m'appelle Nicolas
d'Armeval de Liancourt.

--Trs-bien! trs-bien! monsieur; prenez donc la peine de vous
asseoir, s'cria Pontis en offrant un sige  l'tranger.

--Et recevez tous nos regrets, ajouta Esprance. Nous vous avions pris
pour un malfaiteur.

--Nous avions form le projet de vous massacrer, monsieur, dit Pontis.
Ce m'est une joie sensible de vous voir sain et sauf. Une seconde de
plus vous tiez mort.

Nicolas d'Armeval de Liancourt se frotta, en souriant, les genoux et
le dos.

--Vous tes peut-tre froiss? demanda Esprance.

--Je le crains. Mais cela se passera. Il me restera, messieurs,
l'ternel plaisir d'avoir fait votre connaissance.

Et il se frotta la peau de plus belle.

--M. de Pontis, dit Esprance en prsentant son ami, garde de Sa
Majest, favori de M. le chevalier de Crillon.

Nicolas d'Armeval se leva pour saluer.

--Le seigneur Esprance, l'un des plus riches gentilshommes de France,
dit Pontis  son tour.

--Qui regrette que sa blessure ne lui permette pas de vous saluer
debout, ajouta Esprance avec sa riante et sduisante physionomie.
Mais maintenant que nous vous connaissons mieux, pourrions-nous faire
quelque chose qui vous ft agrable?

Le seigneur de Liancourt se tournant vers les deux amis
alternativement:

--Oui, messieurs, vous pourriez d'abord me laisser accomplir
paisiblement la tche que je m'tais impose.

--De surveiller votre future femme? dit Pontis. Faites, monsieur,
faites, et prenez-la en faute, monsieur, je vous le souhaite de tout
mon coeur.

Nicolas d'Armeval salua gracieusement.

--Mais, dit Esprance, je ne vois pas bien ce que monsieur pouvait
surveiller derrire cette caisse d'oranger. Le btiment o loge
mademoiselle sa future est trs-loin. De loin on voit mal.

--Messieurs, vous me paraissez de si aimables jeunes gens, dit le
seigneur de Liancourt, que je me sens pour vous plein de confiance.

Il se frotta l'paule avec une grimace de douleur.

--Nous la justifierons, dit Pontis.

--Il faut vous dire d'abord que M. d'Estres et moi, nous dsirons
vivement ce mariage, mais que la future ne parat pas aussi enchante.

--Les jeunes filles ont parfois des caprices, dit Esprance.

--Mais savez-vous pourquoi Mlle d'Estres me refuse?

Esprance et Pontis, aprs avoir tois M. de Liancourt de la tte aux
pieds, changrent un regard qui signifiait:

--Nous le devinons bien!

--Elle refuse, poursuivit le futur mari, parce qu'en ce moment
quelqu'un lui fait la cour.

--Bah!

--Un trs-grand personnage qui lui envoie des messagers, des billets.

--tes-vous bien sr?

--L'autre jour j'en ai surpris un.

--Un billet?

--Non, un messager. Un homme trop connu, messieurs, pour qu'on ne le
reconnaisse pas....

M. de Liancourt poussa un soupir.

--M. de la Varenne, dit-il.

--Le porte-poulets du roi? s'cria Pontis.

--Lui-mme, dit piteusement le futur.

--Eh bien! alors le galant serait donc....

--Chut! dit M. de Liancourt en se tournant vers le jardin.

--Qu'y a-t-il?

--Pendant que nous causons, la chose que je voulais empcher s'est
faite.

--Quelle chose, cher monsieur Nicolas? demanda Esprance.

--Mlle d'Estres avait dit au messager:  Demain,  neuf heures et
demie, ma rponse  la petite porte! 

--Eh bien!

--Eh bien, j'avais projet de m'embusquer, de surprendre la Varenne.
Or, il est neuf heures et demie, la petite porte vient de se refermer
et la rponse est donne; je suis perdu.

--Bon! Cher monsieur, dit Pontis, vous rattraperez cela. Est-ce que
vous vouliez tuer la Varenne, par hasard?

--Non, oh! non. Tuer un officier de Sa Majest! non, certes, telle
n'tait pas mon intention.

--Je comprends, dit Esprance, vous vouliez profiter de la surprise
pour tout rompre avec votre beau-pre.

--Oh! pas davantage! rompre avec M. d'Estres, perdre Mlle d'Estres!
une si charmante fille, un si beau parti!

--Alors, que vouliez-vous donc faire, demanda Pontis, voyant Esprance
froncer le sourcil.

--Je voulais tre sr ... bien sr: cela m'et servi plus tard.

Les deux jeunes gens se regardrent.

--Ne vous affligez donc pas, rpliqua Pontis, c'est comme si vous
l'tiez.

--Je recommencerai mon preuve, dit le seigneur d'Armeval, et
maintenant que nous sommes amis, vous m'aiderez au besoin.

--Pour tre dsagrable  une femme, dit Pontis, il n'est rien que je
ne fasse.

--Merci, merci, mon cher monsieur; et vous, seigneur Esprance?

--Moi, je suis bless, je ne puis bouger de mon lit, dit Esprance
d'un ton sec.

--Ainsi, je circulerai tant que je voudrai dans le jardin, la nuit,
vous n'y ferez pas obstacle?

--Pas le moins du monde, rpliqua Pontis

--Alors donc je m'en retourne pour cette fois, je serai plus heureux
demain. Adieu, messieurs, adieu. Bonne sant, seigneur Esprance;
gardez-moi le secret, n'est-ce pas?

--Oh! sambioux! je le jure, dit Pontis.

--Et moi non, murmura Esprance, tandis que le garde faisait repasser
obligeamment le seigneur Nicolas par la fentre.

Pontis rentra en se frottant les mains.

--Bonne affaire, s'cria-il, voil dj que nous nous vengeons des
femmes. Et d'une!

--Viens ici, Pontis, dit Esprance, tu parles comme un croquant, comme
un bltre, comme un Nicolas d'Armeval, mais non comme un gentilhomme;
assieds-toi prs de moi, je vais te le prouver en deux mots.

--Tiens! dit Pontis surpris et calm dans ses transports.

Et il s'assit au chevet d'Esprance.




XXVI


SERVICE D'AMI


Pontis semblait ne pas comprendre pourquoi Esprance avait interprt
autrement que lui la scne prcdente.

--Nous tions rsolus, dit-il,  profiter de toutes les occasions pour
rendre aux femmes ce qu'elles nous ont fait.

--Et d'abord, rpliqua Esprance, que t'ont-elles fait,  toi, les
femmes?

--Elles m'ont tu mon ami, ou  peu prs.

--Ceci est une raison; mais toutes n'ont pas commis ce crime, et, du
jour o je leur pardonnerai, force te sera bien de leur pardonner
aussi.

--Ainsi vous pardonnez! s'cria Pontis avec un grognement de colre,
dites-nous cela tout de suite, et alors, au lieu de garder dans notre
me cette mmoire du mal qui fait l'homme fort et respectable, nous
nous mettrons  crire des rondeaux, des triolets et des virelais en
l'honneur de ces dames; nous leur ferons des guirlandes entrelaces,
nous broderons le chiffre d'Entragues avec celui de la Rame, un
couteau en sautoir, sambioux!

--Tu es ridicule, mon pauvre garon, dit Esprance, et si tu t'en vas
toujours ainsi aux extrmes, nous ne nous rencontrerons jamais. Oui,
je hais les femmes, oui, j'en suis las, oui, je me vengerai lorsque
l'occasion se prsentera, mais la bonne occasion, entends-tu? Et pour
rparer le dommage que l'une d'elles a fait  ma peau, je n'irai pas
endommager mon honneur, ma conscience. D'ailleurs, apprends une chose,
si tu ne la sais pas, un gentilhomme se laisse battre par les femmes,
mais il ne bat que les hommes.

--Ah! grommela Pontis, voil une thorie que ces dames mettront  la
mode si vous la produisez. L'impunit! Trs-bien!

--Qui te parle d'impunit? Impunie la femme qu'on mprise? Oh! tu
verras si celle dont nous parlons ne se trouve pas cruellement punie.

--Si elle a fait ce qu'elle a fait, c'est qu'elle ne vous aimait pas.
Admettez-vous?

--Soit. Eh bien?

--Eh bien, si elle ne vous aime pas, que lui importe que vous la
mprisiez?

Esprance frappa doucement sur l'paule de Pontis.

--Gageons, dit-il, que dans ta province tu n'as connu que des
chambrires?

Pontis fit le gros dos.

--Des couturires, allons, ajouta Esprance, je veux bien faire cette
concession  ton juste orgueil. Mon cher, il en est de certaines
femmes comme de certains chevaux. Pour punir ceux-ci, tu prends ton
plus gros fouet, ton plus lourd bton, un nerf de boeuf; mais cette
bonne jument que j'avais, qu'on m'a vole l-bas, Diane, essaye de la
battre!... Je n'avais pour la mettre au dsespoir, qu' dire: Voil
une bte paresseuse, je la vendrai. Diane et fait alors le tour du
monde. C'est qu'elle est de race noble et qu'elle sent l'outrage.
Proportionne donc toujours la peine  la crature.

--Belle crature que celle d'Ormesson.

--Il a t dit, mon matre, qu'on n'en parlerait jamais, reprit
Esprance avec une sorte de hauteur qui tmoignait chez lui d'un vif
dplaisir. Ainsi, plus un mot. Parlons de la dame qui habite le
btiment neuf, et  laquelle un bossu tend des piges nocturnes, ce
qui est laid et indigne d'un homme. Je n'ai jamais aim l'afft, mme
 la chasse. Il me faut la lutte. Je veux que mon ennemi, ft-ce un
sanglier, me voie en face et choisisse parmi ses chances de salut ou
de dfense celle qui lui parat la meilleure. Ici, la bte est
inoffensive. Le chasseur est un petit monstre dont l'me, j'en ai
peur, est difforme comme l'chine. Mais, la partie est ingale entre
ces deux adversaires. Rtablissons l'galit.

Pontis allait s'crier, gesticuler, Esprance lui saisit les bras.

--Je sais ce que tu vas dire, je vois les mots s'arranger sur tes
lvres: Ce brave bossu est sur le point d'pouser une femme, et on le
trompe.

--Prcisment.

--Mais triple Pontis que tu es, il veut pouser de force, puisque la
future ne veut pas de lui.

--Elle a un amant.

--Raison de plus pour qu'elle refuse ce bossu.

--Elle le refuse par vanit, par ambition, car, entre nous et bien
bas, le roi n'est pas un beau seigneur: il a le nez prodigieux, les
jambes sches, le cuir basan; il est gris de poil comme un hrisson.
Toujours  cheval et suant sous le harnais; c'est un trange mignon de
couchette. Il a quarante ans....

--Je donnerais cent cus pour que M. de Crillon ft cach dans un
coin, s'cria Esprance, il t'corcherait vif, et tu l'aurais bien
mrit, petit Iscariote qui trahis ton matre.

--Oh! dit Pontis confus et effray, bien que le ton d'Esprance n'et
pas annonc la colre, ce n'est point trahison, c'est raillerie; mon
coeur est bon, si ma langue est mauvaise.

La boiserie craqua comme un fugitif clat de rire.

Pontis, effar, fit un bond dans la chambre. Esprance, gay par
cette terreur, eut toutes les peines du monde  empcher le garde
d'aller sonder tous les coins et recoins.

--Cela t'apprendra, dit-il,  profrer des blasphmes qui rvoltent
jusqu'aux murailles. Chaque fois qu'on dit du mal d'une femme ou d'un
roi, il y a l une oreille pour entendre. Tu disais du mal de cette
demoiselle du btiment neuf, et elle t'a peut-tre entendu.

--Impossible, dit Pontis avec une crainte nave. C'est plutt du roi
que j'aurai dit certaines choses qui ne sont pas du tout l'expression
de ma pense.

--A la bonne heure! s'cria Esprance en riant aux larmes.
Rassure-toi, je vais te fournir l'occasion de rparer tout cela.
Demain matin, tu vas aller au btiment neuf.

Pontis ouvrit de grands yeux.

--Tu demanderas  parler  Mlle d'Estres. Tu es un garon d'esprit,
tous les gens de ton pays sont orateurs. Tu raconteras  la demoiselle
purement et simplement la scne de ce soir. Tu ne nommeras pas M.
Nicolas de Liancourt. Tu ne diras pas non plus qu'il est bossu. Tu ne
feras aucune allusion  Fouquet la Varenne, ni par consquent  celui
qui l'envoie.

--Mais alors, que dirai-je, s'cria Pontis, si vous me dfendez tout?

--Tu ne peux nommer M. de Liancourt, parce qu'il est incivil de
paratre savoir  fond les affaires d'une demoiselle qui va se marier.
Tu ne diras pas qu'il est bossu, parce que si elle l'pouse, c'est
qu'elle ne s'en est pas aperue jusqu' prsent. Quant  la Varenne et
au roi, si tu en parles, c'est que dcidment tu ne tiens pas  ce que
ta tte reste sur tes paules.

--Eh bien! alors, monsieur Esprance, interrompit Pontis piqu,
dictez-moi ce qu'il faudra dire.

--Voici: Mademoiselle, j'habite dans ce couvent une chambre avec un
gentilhomme, mon ami; nous avons remarqu que chaque soir un homme
vient observer ce que vous faites, et que son attention se dirige
particulirement sur cette porte de communication. (Tu lui dsigneras
la porte.) Cet homme est petit, il a le dos un peu vot, et il fait
sa ronde  neuf heures et demie prcises. J'ai pens que ces
renseignements pourraient vous tre de quelque utilit. Veuillez les
prendre en bonne part, et me croire, mademoiselle, votre bien
respectueux serviteur.--L-dessus, tu feras la rvrence et t'en
reviendras.

--Respectueux! murmura Pontis ... respectueux pour la future de M.
Nicolas! J'aime mieux les laisser dmler leur cheveau de fil?

--Respectueux cent fois, mille fois, un million de fois pour la femme
que ton prince honore de son amiti. Ne vois-tu pas, malheureux,
combien d'affreuses catastrophes sont suspendues  ton silence? Si le
roi vient en ce couvent! si on le guette! si le bossu, qui t'a paru un
niais et  moi aussi, est un tratre; si sous couleur de punir un
rival, l'esprit religieux, l'esprit politique, ces furies altres de
sang, armaient le bras d'un assassin... Pontis! tu n'as donc ni coeur
ni intelligence! Tu n'aimes donc et ne devines donc rien! Je voudrais
avoir deux jambes capables de me porter, je voudrais qu'il ft jour,
je donnerais la moiti de ma vie pour que ces mots que je t'ai dicts
fussent dj parvenus  l'oreille de cette demoiselle.

--Sambiouxl s'cria Pontis, voil qui est vrai! Le roi....

--Eh bien! puisque tu es convaincu, observe qu'on gagne toujours
quelque chose  ne pas accabler les femmes. Souhaite-moi le bonsoir et
dormons vite, afin que, demain, tu sois plus tt debout pour faire ta
commission.

--Ds que l'aurore sera leve, dit Pontis.

--Non pas l'aurore, mais la demoiselle, rpondit Esprance qui
s'endormit bientt d'un doux sommeil.

Et la nature rparatrice avait prolong ce sommeil jusqu' neuf heures
du matin, et le bless ouvrait des yeux brillants et tout chantait
autour de lui, oiseaux, zphyrs et cascades, lorsqu'il aperut Pontis,
le coude sur son genou, le menton sur sa main, prs de la fentre, sur
laquelle les orangers versaient la neige odorante de leurs ptales
trop mrs.

Esprance avait le teint si repos, si uni, un coloris incarnat
vivifiait si heureusement sa potique physionomie, que Pontis s'cria
en le voyant:

--Lequel de nous deux a t bless, mon matre?

--J'ai faim, dit Esprance, j'ai soif, j'ai envie de me promener, je
chanterais volontiers avec les bouvreuils et avec l'alouette. Mon me
est lgre et nage dans ce beau ciel bleu.

Pontis ouvrit la porte par laquelle deux religieux apportrent la
petite table garnie du djeuner de malade qu'on permettait 
Esprance.

Celui-ci dvorait, avec le regret de ne pas faire plus pour son
estomac irrit, lorsque le frre parleur entra, regarda
silencieusement son bless, et tirant de sa manche un flacon assez
long et assez rond pour charmer l'oeil d'un convalescent, fit signe 
l'un des frres servants de lui donner un verre.

Le verre tait d'un cristal mince et grav. Svelte, s'vasant comme
une campanule, il reposait sur un pied tordu en fine spirale. Dj le
soleil en dorait les facettes et y allumait ses feux prismatiques,
lorsque le frre parleur versa lentement dans le cristal un vin jauni,
velout, qui changea l'opale en rubis, et embrassa de ses reflets les
lvres d'Esprance,  qui on prsenta le verre.

Les yeux de Pontis brillrent comme des escarboucles, mais le frre
parleur reboucha soigneusement son flacon, le remit dans sa manche, et
sortit aprs avoir admir l'effet de son vieux vin de Bourgogne sur
les joues du convalescent.

--Je ferais bien un march avec le frre parleur, dit Pontis: un verre
de mon sang pour un verre de ce gnreux nectar!

--Le vin est plus vieux que votre sang, mon frre, rpondit un des
religieux en souriant de voir le garde promener sa langue sur ses
lvres.

--Et s'il est aussi rare que les paroles du frre parleur, ajouta
Pontis, je n'ai pas de chance d'y goter jamais. Quelle singulire
ide a-t-on eue, dans le couvent, d'appeler parleur un homme qui
n'ouvre jamais la bouche!

Les religieux desservirent, et nos deux amis restrent.

--Eh bien! s'cria Esprance tout aussitt, qu'en penses-tu?

--Je pense que ce doit tre du pommard, dit Pontis.

--Je te parle de la future. Qu'a-t-elle dit?

--Ah! oui... Eh bien elle n'a rien dit. Je suis arriv juste au moment
o elle se querellait avec son pre. Il parat que c'est leur
habitude. En sorte que je n'ai vu qu'une camriste.

--Jolie?

--Ah! trs-jolie, la misrable, rpondit Pontis. Il est  remarquer
que beaucoup trop de femmes sont jolies, c'est l'appt que le diable
nous prsente.

-Ncessairement. Et cette camriste?

--M'a cach aux premiers mots que je lui ai dits. Ces ruses sont
tellement habitues aux intrigues! Elle m'a fourr tout de suite sous
un escalier pour causer plus  l'aise; et quand j'ai eu annonc de
quelle part je venais.... Figurez-vous qu'elles nous connaissent.

--Nous?

--Est-ce que les femmes ne savent pas tout. Ah! s'est crie la jolie
sclrate, c'est de la part du bless. Trs-bien!... Et vous dites que
l'affaire est grave?--Des plus graves. Un homme rde, vous observe, il
y a pige...  Enfin, je lui ai fait une peur si pouvantable qu'elle
a rpondu ceci:  En ce moment et pour toute la journe impossible de
causer avec mademoiselle, son pre la garde, mais tantt,  la brune,
vers neuf heures, neuf heures et demie...  C'est leur heure,  ce
qu'il parat.

--Tu pourras y retourner?

--Inutile, on viendra.

--Comment, on viendra? la camriste?

--Il ne manquerait plus que ce ft la matresse. Au fait, je n'en
rpondrais pas.

--Tu es fou!

--A neuf heures et demie, on s'approchera de la fentre; il fera nuit;
on entendra ce que tu as  dire, et voil ma commission faite.

Esprance baissa la tte.

--Tu trouves cela bien aimable, n'est-ce pas? dit Pontis ironiquement,
ces demoiselles qui se drangent pour que nous ne nous drangions pas!

--Je trouve cela trs-aimable et trs-prudent, dit Esprance d'un ton
sec. Cette demoiselle sait que je suis bless, que je ne puis me
remuer. Et puis elle ne veut pas qu'une lettre indiscrte promne
ainsi sa confidence. Eh mais! s'cria-t-il tout  coup, je ne sais
vraiment pourquoi je m'vertue  dfendre cette demoiselle. Elle n'en
a pas besoin. Qui t'a donn rendez-vous? Est-ce elle? Si tu trouves la
dmarche inconsidre,  qui la faute? N'est-ce pas la suivante qui
t'a parl? Cette invention est de la camriste... N'est-ce pas la
camriste qui viendra? Quelle nature svre, bon Dieu!

--Voil que j'ai tort, murmura Pontis; allons j'ai tort.

Ils passrent la journe  essayer les forces d'Esprance, soit dans
la chambre, soit devant la maison, sous les orangers en fleurs.
L'exprience fut heureuse. S'asseyant  chaque instant, humant l'air 
longs traits, donnant quelques minutes au sommeil quand les forces
s'puisaient trop vite, ils atteignirent ainsi la soire. Le mal de
tte insparable des premiers efforts du convalescent avait  peu prs
disparu. Esprance se sentit assez frais et robuste pour s'tendre sur
deux chaises devant la fentre, au lieu de reprendre le lit.

Quand l'obscurit fut assez profonde pour que tous les dtails se
fussent teints, soit dans le parterre soit dans les btiments, les
deux amis attendirent paisiblement auprs de leur lampe, sur laquelle
venaient tourbillonner les mouches de nuit et les papillons roux.

Il leur sembla entendre un pas lger dans l'alle voisine; ce pas
s'approcha rapidement, et Pontis dit tout bas  Esprance:

--La voici.

Gratienne accourait en effet, se glissant derrire les arbustes. Elle
arriva devant la fentre et dit d'une voix presque fche:

-Mais, si vous avez de la lumire, mademoiselle ne pourra pas
approcher.

--Mademoiselle! s'cria Pontis. Elle est donc l?

--Tenez, entre ces deux caisses.

Esprance aperut une ombre. D'un revers de main il aplatit la lampe.
Gratienne retourna vers sa matresse.

--Eh bien! quand je le disais, murmura Pontis, les femmes sont des
serpents.

--Et vous, Pontis, un imbcile, rpliqua Esprance, qui se releva sur
ses coussins.

Les deux femmes s'arrtrent devant la fentre. L'une, plus prs,
c'tait Gratienne; l'autre  moiti cache par sa compagne, sur
l'paule de laquelle elle s'appuyait.

--Allons, dit Esprance  Pontis immobile, offre un sige.

Pontis enleva une chaise qu'il fit passer par-dessus l'appui de la
croise, et qu'il dposa devant la tremblante visiteuse.

--Veille, Gratienne, dit celle-ci.

Gratienne s'avana avec prcaution dans le jardin.

--Veille, Pontis, dit Esprance au garde qui, enjambant la fentre,
rejoignit la jeune camriste  quelque distance du btiment, et on et
pu les voir tous deux, pareils  deux statues, se dessiner en noir sur
le fond gris de l'horizon.

Esprance, voyant que Gabrielle n'avait pas encore os s'approcher:

--Mademoiselle, dit-il, veuillez vous asseoir, on vous verra moins que
si vous demeuriez debout. Je vous prie de m'excuser si je ne vais 
vous; mais le froid du soir est mauvais pour les blessures, et je
reste bien  regret dans la chambre.

L'ombre tait si paisse, que le jeune homme ne put rien distinguer
sous la mante dont Gabrielle enveloppait sa tte.

--Ah! monsieur, murmura une si douce voix qu'elle pntra jusqu'au
coeur d'Esprance, c'est donc vous qui voulez m'avertir d'un danger?
Vous vous intressez donc  une pauvre jeune fille sans dfense? Votre
secours imprvu m'a donn bien du courage. Il peut me sauver, le
voulez-vous, monsieur?

--Oui, mademoiselle; mais je vous prie, asseyez-vous.

--M'asseoir!... oh! je ne sais pas mme si j'aurai le temps d'achever
ce que je voulais vous dire! Vous trouvez ma dmarche bien hardie,
n'est-ce pas? Si vous saviez combien je suis malheureuse!

Esprance se rapprocha d'elle attendri par ces accents qui n'avaient
rien d'humain.

--Je devine, dit-il.

--Oh! non, vous ne pouvez pas deviner. Mon Dieu! qui vient l?
n'est-ce pas mon pre?

--Non, ce n'est personne; ne craignez rien, vos gardiens veillent.

--C'est que mon pre vient de me quitter seulement pour quelques
minutes. Il est all voir sur la route si ces dtachements de
huguenots occupent toujours les environs, et il pourrait revenir 
l'improviste. Voyons, que je rassemble mes ides.

Gabrielle cacha son visage dans ses mains. Esprance et donn
beaucoup pour voir si les traits taient aussi doux que la voix.

--Je voulais vous instruire, dit-il, de l'espionnage qu'une certaine
personne dirige contre vous.

Et en peu de mots il conta ce qu'il savait  Gabrielle: il numra les
dangers qu'il avait entrevus. Elle l'interrompit.

--Oui, dit-elle avec prcipitation, oui, ce sont des dangers, mais
j'en cours bien d'autres encore, et de bien plus terribles. Ce mariage
dont mon pre m'a menace, ce n'est plus dans quinze jours, dans huit
jours que M. d'Estres veut me l'imposer, c'est tout de suite!

Gabrielle, en prononant ces paroles, fut prise d'un tremblement
nerveux, et suffoque par les larmes.

--Du courage! mademoiselle, s'cria Esprance, ne pleurez pas ainsi,
vous me dchirez le coeur. Vous disiez tout  l'heure que mon secours
pourrait vous sauver. Comment? Quand? Quel secours? Parlez, ne pleurez
pas.

La jeune fille, s'approchant  son tour, s'assit ou plutt se pencha
sur l'appui de la fentre, et joignant les mains:

--Promettez-moi de m'couter favorablement, dit-elle avec vhmence,
sinon je suis perdue, car tout m'abandonne et me trahit.

--Oh! de toute mon me. Mais qui donc vous trahit?

--Jugez-en. Mon pre m'a dclar aujourd'hui qu'il avait tout prpar
pour mon mariage. perdue, j'ai couru consulter mon vieil ami dom
Modeste, le prieur, assist de l'excellent frre Robert, qui a tant de
fois t ma providence. Je leur ai expliqu ma triste situation.
J'esprais en eux; ils ont tant de pouvoir sur l'esprit de M.
d'Estres!

--Eh bien! mademoiselle?

--Ils m'ont abandonne! Ils m'ont dclar qu'ils n'iraient jamais
contre la volont d'un pre! J'ai eu beau prier, supplier, ils sont
demeurs inflexibles. Alors, le dsespoir m'a inspir de venir vous
trouver, vous, monsieur, protecteur inconnu qui ce matin m'aviez fait
donner un avis par Gratienne. J'ai su que vous tes gentilhomme, que
vous tes garde du roi.

--Pas moi, mon ami, interrompit Esprance.

--N'importe, j'ai su que vous tiez ami de M. de Crillon, le plus
loyal et le plus gnreux chevalier qui soit au monde. Un ami de
Crillon, me suis-je dit, ne laissera jamais une pauvre femme dans la
douleur, dans l'embarras, et au lieu de vous envoyer Gratienne, je
suis venue vous demander avec franchise un service qui peut seul me
sauver. Promettez-moi de consentir.

--Si ce que vous demandez est possible.

--C'est facile. Toutefois il faudrait bien du secret et de la
diligence. Je n'ai qu'un seul ami, mais c'est un ami puissant. Il est
absent et ignore  quelle extrmit je suis rduite. S'il le savait,
il accourrait ou m'enverrait dlivrer. Il peut tout, lui!...

--Ah!... le roi? dit Esprance, avec une lgre nuance de froideur qui
n'chappa point  Gabrielle.

--Oui, monsieur, le roi, dit-elle en baissant la tte.

--Je croyais qu'hier M. de la Varenne tait venu en ce couvent.
N'a-t-il point apport des nouvelles de Sa Majest?

--Hier, balbutia Gabrielle, il n'tait pas question de prcipiter
ainsi ce mariage. Et d'ailleurs, M. de la Varenne ne reviendra plus
ici avant que le roi n'y vienne lui-mme. Quand sera-ce? Le roi est
tout entier aux prparatifs de son abjuration. Si j'allais tre marie
pendant son absence! pauvre prince!

Esprance touffa un soupir,

--Que ne rsistez-vous? dit-il.

--Je l'ai tent, mais la lutte m'a brise. Je n'ai plus de force. On
ne rsiste pas  son pre, quand il s'appelle M. d'Estres. Et si le
roi ne vient pas  mon aide, c'est fait de moi.

--Que faut-il faire, mademoiselle? demanda Esprance.

--J'ai crit  la hte quelques lignes qu'il faudrait faire tenir  Sa
Majest sur-le-champ. Ah! monsieur, quel service! et comme je vous
bnirai toute ma vie!

--Ce sera peut-tre un bien mauvais service, mademoiselle, murmura
Esprance; mais je n'ai pas le droit de vous faire part de mes
observations. Vous aimez le roi.

--C'est un si grand prince! un hros!

--Je comprends votre enthousiasme, votre amour....

--Mon admiration pour Sa Majest.

--Vous n'avez pas  vous en dfendre, mademoiselle. Pour moi, je
partirais sur-le-champ porter au roi votre billet. Mais je suis
bless, mademoiselle, souffrant. Je ne saurais me tenir debout,  plus
forte raison monter  cheval; mais mon ami est libre et capable de
galoper  cent lieues si vous voulez lui confier le billet. Je rponds
de sa discrtion, de sa promptitude.

--Oh! comment jamais payer tant d'obligeance? Voici le billet. Je vous
souhaite la sant, monsieur.

--Mademoiselle, je vous souhaite le bonheur.

On entendit aboyer des chiens du ct du btiment neuf; les deux
surveillants se replirent avec prcipitation comme des sentinelles
sur le poste.

Les tremblantes mains de Gabrielle assurrent, par une affectueuse
pression, la petite lettre dans la main d'Esprance.

Dj les deux jeunes filles s'taient envoles comme des hirondelles,
et la tide pression, au lieu de s'effacer, dgnrait en une brlure
dvorante qui montait du bras au coeur.

--Ce billet, murmura Esprance surpris, c'est donc du feu qu'il
renferme!

Il se souvint alors qu'avant de passer dans sa main le papier s'tait
chauff sur le sein de Gabrielle.

Le lendemain matin, Esprance s'habillait mlancoliquement, roulant
mille penses ternes dans son esprit qui lui paraissait plus malade
que son corps; soudain la porte s'ouvrit et un capuchon apparut.

Il n'y avait qu'un seul capuchon au monde qui et cet air pdant et
ces balancements majestueux. Esprance reconnut frre Robert, qui
apportait le cordial accoutum.

Celui-ci promena ses regards dans la chambre comme quelqu'un qui
cherche.

--Je ne vois pas, dit-il, votre aimable compagnon, mon cher frre?

--Pontis est sorti, mon cher frre, rpliqua Esprance.

--Ah! sorti ... je le regrette. Il y a ici pour faire les commissions
de nos htes des servants et des valets. On et pargn un drangement
 monsieur votre ami.

Esprance se tut. Il ne savait pas mentir.

--D'autant mieux, ajouta frre Robert, que M. de Pontis a d monter 
cheval. Car, en faisant ma ronde aux curies, c'est le jour de
provision, je n'ai plus vu son cheval au rtelier.

Frre Robert attachait en parlant ainsi un regard pntrant sur
Esprance, toujours muet.

--Il paratrait qu'il va loin, dit le moine.

--Assez loin, cher frre.

Le moine s'assit sur la fentre,  l'endroit o la veille Gabrielle
avait serr la main d'Esprance.

--M. de Crillon, ajouta frre Robert, lui avait bien recommand de ne
vous pas quitter. N'est-ce pas un tort que la dsobissance aux ordres
de M. de Crillon?

Esprance rougit.

--Souvent, poursuivit le moine, les jeunes gens font bien des fautes,
par trop peu d'esprit ou par trop de coeur. Ne va droit que qui va
simplement.

Esprance, fort embarrass, rpliqua:

--Croyez, mon cher frre, que Pontis ira toujours droit.

--Tout dpend du chemin, dit frre Robert.

Esprance tressaillit.

--Vous savez tout? demanda Esprance,  qui le secret pesait, et qui
et voulu en tre soulag.

-Je ne sais absolument rien, dit froidement le moine, sinon que M. de
Pontis est parti  cheval, mais je conjecture que pour vous avoir
abandonn ainsi, il devait avoir de srieux motifs.

--Trs-srieux!

--Tant pis! rpta le moine, mauvais ouvrage!

--Jugez-en, cher frre, dit Esprance, heureux de se dgager d'une
part de responsabilit, plus heureux encore de ne pas mentir: deux
gens de coeur pouvaient-ils voir de sang-froid les injustices qui se
commettent ici.

--Il se commet des injustices? demanda frre Robert avec candeur.

--Vous y tes bien pour quelque chose, vous qui les avez sinon
conseilles, du moins interprtes; vous qui pouviez sauver cette
jeune fille et qui la laissez sacrifier.

--Je ne comprends pas un mot, mon cher frre....

--Au malheur de Mlle d'Estres? A la violence qu'on lui fait?

--J'ignorais que vous connussiez cette demoiselle, dit le moine avec
un regard qui fit encore rougir Esprance.

--Je la connais maintenant.

--Et vous blmez son pre?

--Moins que son futur mari. Se faire l'instrument avec lequel un pre
torture sa fille, c'est odieux!

--Un remde qui sauve n'est jamais trop amer.

--Soit; mais un mari est quelquefois trop bossu.

Frre Robert prit un air bat et rpondit:

--Voil des distinctions trop mondaines pour de pauvres moines comme
nous, dont le devoir est de ne pas prendre parti dans les affaires
d'autrui.

--Heureusement, s'cria Esprance, que je ne suis pas moine.

Frre Robert leva la tte comme s'il avait mal entendu.

--A l'heure qu'il est, continua Esprance, bien des choses que vous
avez noues se dnouent, et je vous en fais l'aveu sans remords,
persuad qu'au fond du coeur vous m'approuvez, car vous tes un digne
religieux, humain, charitable, spirituel, et votre capuchon ne sait
qu' moiti votre pense sur nos faiblesses mondaines. Cependant,
dussiez-vous me blmer, je rpondrai que j'ai eu compassion d'une
pauvre jeune fille sacrifie, et que j'ai fait un petit complot contre
la bosse de son futur mari.

--Un complot?

--A l'heure qu'il est, Pontis a prvenu quelqu'un, quelqu'un de
trs-puissant, qui prend ses mesures.

--Il faudra qu'elles soient promptes, dit laconiquement frre Robert.

--Elles le seront, et dcisives aussi.

--N'avez-vous besoin de rien ce matin, mon cher frre; pour remplacer
prs de vous votre compagnon, vous faut-il de la socit?

--Merci, dit Esprance, qui devina le dsir du moine et laissa tomber
la conversation.

Tout  coup on heurta la porte et une voix aigrelette cria du dehors:

--Cher frre Robert, tes-vous l?

--Entrez, dit Esprance.

Le seigneur Nicolas d'Armeval entra, tout sautillant, tout effarouch.

--Ah! je vous trouve enfin, cher frre, dit-il au moine; j'ai couru
depuis une demi-heure, ce que j'ai  vous dire tait si grave ... Non,
ne sortons pas. Bonjour, monsieur Esprance, comment va, ce matin?...
Trs-bien! j'en suis charm. Et votre ami aussi? Allons, c'est 
merveille. Non, cher frre Robert, ne sortons pas pour causer, nous ne
saurions avoir de plus aimable compagnie que celle de monsieur;
monsieur est de mes amis. Il faut donc vous dire, mon trs-cher frre,
que nous avons dcouvert un complot, quand je dis nous, c'est M.
d'Estres ... ce n'est pas mme M. d'Estres, c'est un ami anonyme qui
lui a fait donner avis,--je souponne ce cher prieur,--un avis de la
plus haute importance. Ce doit tre le rvrend dom Modeste, l'homme
qui sait tout et qui est pour moi une Providence! Enfin, je vous
cherchais, je vous trouve, tout est arrang.

Ce flux de paroles et cette bruyante pantomime n'arrachrent au moine
ni un geste ni un mot. Il regarda et attendit.

--Qu'y a-t-il d'arrang, demanda Esprance?

--Cela se devine, nous agissons: on attaque, nous parons. Allez, cher
frre Robert, donner les derniers ordres, je vous prie.

--Quels ordres, demanda le moine.

--M. d'Estres a t de grand matin trouver le prieur; mais dom
Modeste n'tait pas visible. M. d'Estres lui a fait remettre alors
l'avis mystrieux, en demandant un conseil sur la situation qui est
critique. En effet, si le donneur d'avis est bien renseign, si l'on
nous enlve mademoiselle d'Estres avant le mariage....

Esprance fit un mouvement que le futur poux interprta comme un
geste de condolance.

--Oui, monsieur, dit-il, rien que cela! On veut nous l'enlever! Et
sans l'ami inconnu, c'tait fait!

Esprance regarda le moine impassible sous son capuchon.

--Qu'a fait rpondre le prieur? dit Esprance dont le coeur battait.

--Deux mots seulement; mais quels mots! _Avancez l'heure_! Et nous
l'avanons!

Esprance se leva effray.

--Les brusques mouvements sont nuisibles, dit frre Robert en
contenant le jeune homme par le simple contact de son doigt.

--Ah! ajouta-t-il en se tournant vers le seigneur d'Armeval, nous
l'avanons?

--Et je viens au nom du prieur et au nom de M. d'Estres vous prier de
tout ordonner  cet effet.

--J'obirai au rvrend prieur, dit frre Robert. Venez, monsieur de
Liancourt.

--Je voudrais dire deux mots  monsieur, s'cria Esprance en arrtant
le futur poux. Mais je ne vous retiens pas, cher frre.

--J'attendrai que vous ayez fini, dit le moine tranquillement.

--Avez-vous aussi un avis  me donner? demanda le seigneur d'Armeval 
Esprance.

--Peut-tre.

--Je vous coute.

--C'est un bon avis, en effet, ajouta Esprance, que d'engager un
gentilhomme  rflchir au moment de prendre une si dure rsolution.

M. de Liancourt ouvrit des yeux tonns.

--Il y va de votre honneur, continua le jeune homme.

--N'est-ce pas, s'cria le futur, n'est-ce pas qu'il y va de mon
honneur? Figurez-vous que tous mes amis attendent la fin de cette
ridicule affaire. On me sait fianc  mademoiselle d'Estres; on peut
avoir devin les poursuites du roi. Chacun se dit en raillant, vous
savez, l'pousera-t-il? l'pousera-t-il pas? C'est fatigant. Au moins,
quand ce sera fini nous verrons.

--Vous vous mprenez sur le sens de mes paroles, dit Esprance; il y
va de votre honneur si vous pousez une femme qui refuse votre
alliance.

--Oh! par exemple! dit le petit homme, voil qui m'est bien gal!
C'est toujours de mme avec les jeunes filles. Monsieur, ma premire
femme a fait les mmes difficults; il a fallu la contraindre  se
marier. Un mois aprs elle se serait jete dans le feu pour me suivre.
Allons, frre Robert, allons faire nos prparatifs.

--Je vous supplie encore une fois de rflchir, dit Esprance, il se
pourrait que vous vous fissiez des ennemis mortels.

--Nous avons des lois! dit le petit homme avec emphase.

--Les lois ne vous sauveront pas du mpris public, dit Esprance
indign.

--Monsieur! si vous n'tiez pas bless, malade! s'cria Nicolas
d'Armeval en se dressant sur ses ergots avec une pantalonnade toute
gasconne.

Esprance allait s'irriter. Frre Robert intervint, arrtant le petit
homme d'un regard.

--Mon frre, dit-il au futur, vous ne comprenez point les sages
paroles de M. Esprance. C'est un gentilhomme trop bien lev pour
provoquer des querelles dans une sainte maison dont il est l'hte. Il
veut vous dire seulement que si, par hasard, votre femme se vengeait
plus tard, il en rsulterait pour votre considration un ou plusieurs
checs....

--Trs-bien! trs-bien! dit le petit homme, vaincu par l'attitude
calme et inoffensive que venait de prendre Esprance. Oh! plus tard
comme plus tard, je rponds de la seconde madame de Liancourt comme de
la premire. Et puisque M. Esprance n'a que de bonnes intentions pour
moi, rien ne m'arrte plus pour lui dire en ami:--Venez ce soir souper
avec nous  Bougival chez le beau-pre, o nous nous rendrons aprs la
crmonie. Pour ne point attirer imprudemment l'attention, nous aurons
peu d'amis  l'glise, beaucoup au festin de noces; on rira, c'est moi
qui en rponds, on rira et l'on narguera les envieux! C'est convenu,
monsieur Esprance, vous tes des ntres, vous et l'autre gentilhomme,
le garde du roi! Ah! j'aurai  ma noce un garde du roi c'est piquant.
Je ne le vois pas, ce gentilhomme, o est-il donc?

--En courses, dit vivement frre Robert.

--Il n'est pas moins bien invit. Vite, cher frre, obissons au
rvrend prieur, et que dans une heure tout soit termin. Monsieur
Esprance, au revoir. Ne vous fatiguez pas  venir  la chapelle.
Rservez vos forces pour la soire.

Il partit en disant ces mots. Frre Robert attacha sur Esprance un
long regard, comme pour lire au fond de son me, et il suivit le futur
poux.

--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour elle, se dit Esprance lorsqu'il
fut seul. C'est au roi de la secourir. C'est  elle de se dfendre, de
gagner du temps. Oh! elle saura s'en tirer, les femmes ont toujours
quelque ressource.

Il n'avait pas achev qu'un lger coup frapp sur les vitres de sa
fentre le fit tressaillir; il regarda, vit Gratienne qui montrait sa
tte derrire une caisse d'orangers. Aussitt il ouvrit et un petit
paquet vint tomber au milieu de la chambre. Dj Gratienne fuyait dans
l'alle ombreuse, et il la perdit de vue en un moment.

Esprance ouvrit d'abord une enveloppe qui renfermait une lettre;
l'criture heurte, trempe de larmes, lui rvla les angoisses du
coeur qui l'avait pense, le tremblement de la main qui l'avait
crite. Il lut avidement:

J'ai t trahie. Pour m'enlever ma dernire ressource, aprs une
nouvelle discussion violente et dcisive, mon pre me trane 
l'autel. Je fusse dj morte, si je n'avais  expliquer ma conduite 
quelqu'un qui a reu mes serments. Merci, monsieur, pour votre
gnrosit. Remerciez votre ami qui aura pris une peine inutile. Je
n'ai plus  vous demander qu'une grce. Tout  l'heure,  cette
chapelle o Dieu mme m'abandonnera, ne m'abandonnez pas. Que j'aie
prs de moi un ami dont la compassion soulage ma peine. Et comme je
n'ai jamais vu votre visage, comme je veux vous connatre pour ne
jamais vous oublier, tchez de vous trouver sur mon passage dans le
jardin que je vais traverser; que je vous voie assis au banc de la
fontaine, mes yeux en pleurs vous diront tout ce qu'il y a de
reconnaissante amiti dans mon coeur.

Au fond de l'enveloppe, Esprance trouva un bracelet sur l'agrafe
duquel tait crit en petites perles le nom de Gabrielle.

--Moi non plus, pensa-t-il, je ne l'ai jamais vue, faut-il que nous
nous connaissions en un si triste jour!

Dj la cloche tintait, le jeune homme attendri se dirigea vers le
lieu du rendez-vous, et s'assit rveur sur le banc de la fontaine.

A peine avait-il laiss s'engourdir sa pense au murmure de l'eau, que
des voix retentirent dans le parterre du btiment neuf. La porte
s'ouvrit, et l'on vit s'avancer par la grande alle dont cette
fontaine formait le centre, tout le cortge qui accompagnait les poux
 la chapelle.

M. d'Estres donnait la main  sa fille. Il tait soucieux, inquiet.
On lisait sur son visage la fatigue du combat dont il tait sorti
vainqueur.

Gabrielle ple, les yeux brillants de colre et de dsespoir,
regardait autour d'elle, soit pour chercher un secours inattendu, un
miracle du ciel, soit au moins pour trouver l'ami qu'elle avait
convoqu. Elle atteignit enfin la fontaine que masquait un massif
d'glantiers et de lierres.

Esprance se leva pour qu'elle le vit mieux. Mais alors il l'aperut
lui-mme. Tous deux, en changeant leurs regards furent frapps du
mme coup. Jamais elle n'avait souponn cette beaut noble, cette
expression de douleur touchante, cette grce majestueuse de tout le
corps.

Quant  lui, la femme qui resplendissait  ses yeux tait au-dessus de
tout les rves d'un pote: l'ensemble parfait de cette divine crature
ne s'tait jamais rencontr depuis la cration. bloui, perdu, il fit
un pas vers elle. Elle s'arrta sous son regard, fascine, ravie. Ses
yeux dsols avaient voulu dire: Adieu! Ils s'panouirent pour dire:
Au revoir!

M. d'Estres emmena sa fille qui, la tte tourne, regardait toujours
en arrire. Esprance, entran par ce regard, ne s'aperut pas mme
que M. de Liancourt le conduisait par les mains vers la chapelle.

Une demi-heure aprs, Gabrielle s'appelait madame de Liancourt.
Esprance priait, la tte cache dans ses mains.

Le beau-pre et le gendre se flicitaient avec effusion.

--Maintenant, s'cria M. d'Estres, l'honneur est sauf. A vous de le
maintenir, mon gendre!

--Maintenant, disait le gendre, qu'on nous l'enlve! qu'on y vienne!

Gabrielle plore, appuye sur un des piliers de la chapelle,
changeait avec le frre parleur quelques mots qui la ranimrent peu 
peu comme la rose redresse les fleurs.

--Allons, mes amis! s'cria le seigneur d'Armeval, de la joie! et
faisons tant de bruit autour de la nouvelle pouse, qu'elle oublie
tout  fait les petits chagrins de la jeune fille.

--Ma fille, dit M. d'Estres  Gabrielle, il n'tait qu'un moyen de
vous sauver l'honneur, je l'ai employ. Pardonnez-moi. Je vous aimais
trop pour supporter votre honte. Maintenant vous ne me devez plus
l'obissance. Accordez-moi toujours votre amiti. L'estime publique
vous ddommagera de quelques songes ambitieux.... Retournons  notre
maison de Bougival.

Le frre parleur s'approcha de M. d'Estres.

--Pas encore! lui dit-il tout bas avec mystre. On a vu des cavaliers
suspects rder autour du couvent. Attendez d'avoir parl au prieur et
gardez soigneusement votre fille au btiment neuf.

Et il s'loigna lentement, aprs avoir fait un signe  M. de
Liancourt, qui le suivit hors de la chapelle.

--Qu'y a-t-il donc? demanda ce dernier, papillonnant autour de frre
Robert.

--Presque rien, sinon que les cavaliers du roi sont arrivs.

--Quels cavaliers? dit le petit homme, fort mu au nom du roi.

--Ceux qui devaient enlever mademoiselle d'Estres.

--Ils arrivent trop tard! s'cria M. de Liancourt en riant du bout des
dents.

--Pour l'enlever, elle, oui, mais assez  temps pour vous enlever,
vous.

--Moi!

--Sans doute! c'est leur plan, et ils vous cherchent  cet effet.

--Ils me cherchent! s'cria le bossu pouvant; mais alors, je vais
m'enfuir, et je gagnerai la maison de Bougival par certains dtours
que je connais.

--J'ai bien peur qu'une fois dehors ils ne vous saisissent, dit
tranquillement frre Robert.

--Mais c'est odieux!

--C'est abominable.

--Que faire?

--A votre place, je serais embarrass.

--Si je demandais au rvrend prieur de me cacher ici? Un couvent,
c'est un asile.

--L'ide est bonne mais ne manifestez rien, car il y a peut-tre des
espions ici!

--Cachez-moi! cachez-moi! dit le seigneur Nicolas perdu de terreur.

--Je le veux bien, puisque vous le demandez, dit frre Robert en
marchant devant le petit homme qui le poussait pour acclrer son pas.

Arrivs dans un couloir sombre, derrire la chapelle, ils descendirent
quelques degrs et le moine ouvrit la porte d'un rduit obscur.

--Comme c'est noir! murmura le petit homme grelottant d'avance.

--Noir, mais sr, rpondit frre Robert en y poussant le mari.
Tenez-vous coi, je vous apporterai  manger moi-mme jusqu' parfaite
scurit.

--Vous tes un ange! balbutia le petit homme, dont les dents
claquaient d'pouvante.

Frre Robert ferma sur lui la porte  triple tour et monta les degrs
avec un silencieux sourire.


FIN DU PREMIER VOLUME




TABLE

I. Famine au camp.

II. D'un lapin, de deux canards, et de ce qu'ils peuvent coter dans
le Vexin.

III. Comment la Rame fit connaissance avec Esprance.

IV. Comment M. de Crillon interprta l'article IV de la trve.

V. Pourquoi il s'appelait Esprance.

VI. Une aventure de Crillon.

VII. Ce qu'on apprend en voyageant.

VIII. Mauvaise rencontre.

IX. La maison d'Entragues.

X. D'un mur mal joint et d'une fentre mal close.

XI. Or et plomb.

XII. Les habitudes de la maison.

XIII. Le roi.

XIV. De deux conversions clbres.

XV.

XVI. Le moulin de la Chausse.

XVII. Comment, dans le moulin, Henri tira deux moutures du mme sac.

XVIII. Les gnovfains de Bezons.

XIX. Visites.

XX. Qui veut la fin veut les moyens.

XXI. Le frre parleur.

XXII. La duchesse Tisiphone.

XXIII. Comment Henri chappa aux huguenots et comment Gabrielle
chappa au roi.

XXIV. Querelles.

XXV. Le seigneur Nicolas.

XXVI. Service d'ami.




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