The Project Gutenberg EBook of Claire de Lune, by Guy de Maupassant

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Title: Claire de Lune

Author: Guy de Maupassant

Release Date: February 20, 2004 [EBook #11199]
[Last modified on August 31, 2009]

Language: French

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CLAIR DE LUNE

PAR

GUY DE MAUPASSANT


       *       *       *       *       *

PARIS

1884

       *       *       *       *       *


ILLUSTRATIONS DE

ARCOS--GAMBARD--GRASSET--JEANNIOT--LE NATUR--ADRIEN MARIE
MERWART--MYRBACH--RENOUARD--ROCHEGROSSE--ROY--TIRADO





CLAIR DE LUNE

[Illustration de GAMBARD]


Il portait bien son nom de bataille, l'abbe Marignan. C'etait un grand
pretre maigre, fanatique, d'ame toujours exaltee, mais droite. Toutes
ses croyances etaient fixes, sans jamais d'oscillations. Il s'imaginait
sincerement connaitre son Dieu, penetrer ses desseins, ses volontes, ses
intentions.

Quand il se promenait a grands pas dans l'allee de son petit presbytere
de campagne, quelquefois une interrogation se dressait dans son esprit:
"Pourquoi Dieu a-t-il fait cela?" Et il cherchait obstinement, prenant
en sa pensee la place de Dieu, et il trouvait presque toujours. Ce
n'est pas lui qui eut murmure dans un elan de pieuse humilite:
"Seigneur, vos desseins sont impenetrables!" ICI se disait: "Je suis le
serviteur de Dieu, je dois connaitre ses raisons d'agir, et les deviner
si je ne les connais pas."

Tout lui paraissait cree dans la nature avec une logique absolue et
admirable. Les "Pourquoi" et les "Parce que" se balancaient toujours.
Les aurores etaient faites pour rendre joyeux les reveils, les jours
pour murir les moissons, les pluies pour les arroser, les soirs pour
preparer au sommeil et les nuits sombres pour dormir.

Les quatre saisons correspondaient parfaitement a tous les besoins de
l'agriculture; et jamais le soupcon n'aurait pu venir au pretre que la
nature n'a point d'intentions et que tout ce qui vit s'est plie, au
contraire, aux dures necessites des epoques, des climats et de la
matiere.

Mais il haissait la femme, il la haissait inconsciemment, et la
meprisait par instinct. Il repetait souvent la parole du Christ: "Femme,
qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?" et il ajoutait: "On disait que
Dieu lui-meme se sentait mecontent de cette oeuvre-la." La femme etait
bien pour lui l'enfant douze fois impure dont parle le poete. Elle etait
le tentateur qui avait entraine le premier homme et qui continuait
toujours son oeuvre de damnation, l'etre faible, dangereux,
mysterieusement troublant. Et plus encore que leur corps de perdition,
il haissait leur ame aimante.

Souvent il avait senti leur tendresse attachee a lui et, bien qu'il se
sut inattaquable, il s'exasperait de ce besoin d'aimer qui fremissait
toujours en elles.

Dieu, a son avis, n'avait cree la femme que pour tenter l'homme et
l'eprouver. Il ne fallait approcher d'elle qu'avec des precautions
defensives, et les craintes qu'on a des pieges. Elle etait, en effet,
toute pareille a un piege avec ses bras tendus et ses levres ouvertes
vers l'homme.

Il n'avait d'indulgence que pour les religieuses que leur voeu rendait
inoffensives; mais il les traitait durement quand meme, parce qu'il la
sentait toujours vivante au fond de leur coeur enchaine, de leur coeur
humilie, cette eternelle tendresse qui venait encore a lui, bien qu'il
fut un pretre.

Il la sentait dans leurs regards plus mouilles de piete que les regards
des moines, dans leurs extases ou leur sexe se melait, dans leurs elans
d'amour vers le Christ, qui l'indignaient parce que c'etait de l'amour
de femme, de l'amour charnel; il la sentait, cette tendresse maudite,
dans leur docilite meme, dans la douceur de leur voix en lui parlant,
dans leurs yeux baisses, et dans leurs larmes resignees quand il les
reprenait avec rudesse.

Et il secouait sa soutane en sortant des portes du couvent, et il s'en
allait en allongeant les jambes comme s'il avait fui devant un danger.

Il avait une niece qui vivait avec sa mere dans une petite maison
voisine. Il s'acharnait a en faire une soeur de charite.

Elle etait jolie, ecervelee et moqueuse. Quand l'abbe sermonnait, elle
riait; et quand il se fachait contre elle, elle l'embrassait avec
vehemence, le serrant contre son coeur, tandis qu'il cherchait
involontairement a se degager de cette etreinte qui lui faisait gouter
cependant une joie douce, eveillant au fond de lui cette sensation de
paternite qui sommeille en tout homme.

Souvent il lui parlait de Dieu, de son Dieu, en marchant a cote d'elle
par les chemins des champs. Elle ne l'ecoutait guere et regardait le
ciel, les herbes, les fleurs, avec un bonheur de vivre qui se voyait
dans ses yeux. Quelquefois elle s'elancait pour attraper une bete
volante, et s'ecriait en la rapportant: "Regarde, mon oncle, comme elle
est jolie; j'ai envie de l'embrasser." Et ce besoin "d'embrasser des
mouches" ou des grains de lilas inquietait, irritait, soulevait le
pretre, qui retrouvait encore la cette inderacinable tendresse qui germe
toujours au coeur des femmes.

Puis, voila qu'un jour l'epouse du sacristain, qui faisait le menage de
l'abbe Marignan, lui apprit avec precaution que sa niece avait un
amoureux.

Il en ressentit une emotion effroyable, et il demeura suffoque, avec du
savon plein la figure, car il etait en train de se raser.

Quand il se retrouva en etat de reflechir et de parler, il s'ecria: "Ce
n'est pas vrai, vous mentez, Melanie!"

Mais la paysanne posa la main sur son coeur: "Que notre Seigneur me juge
si je mens, monsieur le cure. J'vous dis qu'elle y va tous les soirs
sitot qu' votre soeur est couchee. Ils se r'trouvent le long de la
riviere. Vous n'avez qu'a y aller voir entre dix heures et minuit."

Il cessa de se gratter le menton, et il se mit a marcher violemment,
comme il faisait toujours en ses heures de grave meditation. Quand il
voulut recommencer a se barbifier, il se coupa trois fois depuis le nez
jusqu'a l'oreille.

Tout le jour, il demeura muet, gonfle d'indignation et de colere. A sa
fureur de pretre, devant l'invincible amour, s'ajoutait une exasperation
de pere moral, de tuteur, de charge d'ame, trompe, vole, joue par une
enfant; cette suffocation egoiste des parents a qui leur fille annonce
qu'elle a fait, sans eux et malgre eux, choix d'un epoux.

Apres son diner, il essaya de lire un peu, mais il ne put y parvenir; et
il s'exasperait de plus en plus. Quand dix heures sonnerent, il prit sa
canne, un formidable baton de chene dont il se servait toujours en ses
courses nocturnes, quand il allait voir quelque malade. Et il regarda en
souriant l'enorme gourdin qu'il faisait tourner, dans sa poigne solide
de campagnard, en des moulinets menacants. Puis, soudain, il le leva et,
grincant des dents, l'abattit sur une chaise dont le dossier fendu tomba
sur le plancher.

Et il ouvrit sa porte pour sortir; mais il s'arreta sur le seuil,
surpris par une splendeur de clair de lune telle qu'on n'en voyait
presque jamais.

Et comme il etait doue d'un esprit exalte, un de ces esprits que
devaient avoir les Peres de l'Eglise, ces poetes reveurs, il se sentit
soudain distrait, emu par la grandiose et sereine beaute de la nuit
pale.

Dans son petit, jardin, tout baigne de douce lumiere, ses arbres
fruitiers, ranges en ligne, dessinaient en ombre sur l'allee leurs
greles membres de bois a peine vetus de verdure; tandis que le
chevrefeuille geant, grimpe sur le mur de sa maison, exhalait des
souffles delicieux et comme sucres, faisait flotter dans le soir tiede
et clair une espece d'ame parfumee.

Il se mit a respirer longuement, buvant de l'air comme les ivrognes
boivent du vin, et il allait a pas lents, ravi, emerveille, oubliant
presque sa niece.

Des qu'il fut dans la campagne, il s'arreta pour contempler toute la
plaine inondee de cette lueur caressante, noyee dans ce charme tendre et
languissant des nuits sereines. Les crapauds a tout instant jetaient par
l'espace leur note courte et metallique, et des rossignols lointains
melaient leur musique egrenee qui fait rever sans faire penser, leur
musique legere et vibrante, faite pour les baisers, a la seduction du
clair de lune.

L'abbe se remit a marcher, le coeur defaillant, sans qu'il sut pourquoi.
Il se sentait comme affaibli, epuise tout a coup; il avait une envie de
s'asseoir, de rester la, de contempler, d'admirer Dieu dans son oeuvre.

La-bas, suivant les ondulations de la petite riviere, une grande ligne
de peupliers serpentait. Une buee fine, une vapeur blanche que les
rayons de lune traversaient, argentaient, rendaient luisante, restait
suspendue autour et au-dessus des berges, enveloppait tout le cours
tortueux de l'eau d'une sorte de ouate legere et transparente.

Le pretre encore une fois s'arreta, penetre jusqu'au fond de l'ame par
un attendrissement grandissant, irresistible.

Et un doute, une inquietude vague l'envahissait; il sentait naitre en
lui une de ces interrogations qu'il se posait parfois. Pourquoi Dieu
avait-il fait cela? Puisque la nuit est destinee au sommeil, a
l'inconscience, au repos, a l'oubli de tout, pourquoi la rendre plus
charmante que le jour, plus douce que les aurores et que les soirs, et
pourquoi cet astre lent et seduisant, plus poetique que le soleil et qui
semble destine, tant il est discret, a eclairer des choses trop
delicates et mysterieuses pour la grande lumiere, s'en venait-il faire
si transparentes les tenebres?

Pourquoi le plus habile des oiseaux chanteurs ne se reposait-il pas
comme les autres et se mettait-il a vocaliser dans l'ombre troublante?

Pourquoi ce demi-voile jete sur le monde? Pourquoi ces frissons de
coeur, cette emotion de l'ame, cet alanguissement de la chair?

Pourquoi ce deploiement de seductions que les hommes ne voyaient point,
puisqu'ils etaient couches en leurs lits? A qui etaient destines ce
spectacle sublime, cette abondance de poesie jetee du ciel sur la terre?

Et l'abbe ne comprenait point.

Mais voila que la-bas, sur le bord de la prairie, sous la voute des
arbres trempes de brume luisante, deux ombres apparurent qui marchaient
cote a cote.

L'homme etait plus grand et tenait par le cou son amie, et, de temps en
temps, l'embrassait sur le front. Ils animerent tout a coup ce paysage
immobile qui les enveloppait comme un cadre divin fait pour eux. Ils
semblaient, tous deux, un seul etre, l'etre a qui etait destinee cette
nuit calme et silencieuse; et ils s'en venaient vers le pretre comme une
reponse vivante, la reponse que son Maitre jetait a son interrogation.

Il restait debout, le coeur battant, bouleverse, et il croyait voir
quelque chose de biblique, comme les amours de Ruth et de Booz,
l'accomplissement d'une volonte du Seigneur dans un de ces grands decors
dont parlent les livres saints. En sa tete se mirent a bourdonner les
versets du Cantique des Cantiques, les cris d'ardeur, les appels des
corps, toute la chaude poesie de ce poeme brulant de tendresse.

Et il se dit: "Dieu peut-etre a fait ces nuits-la pour voiler d'ideal
les amours des hommes."

Et il reculait devant le couple embrasse qui marchait toujours. C'etait
sa niece pourtant; mais il se demandait maintenant s'il n'allait pas
desobeir a Dieu. Et Dieu ne permet-il point l'amour, puisqu'il l'entoure
visiblement d'une splendeur pareille?

Et il s'enfuit, eperdu, presque honteux, comme s'il eut penetre dans un
temple ou il n'avait pas le droit d'entrer.


       *       *       *       *       *




UN COUP D'ETAT

[Illustration de JEANNIOT]


Paris venait d'apprendre le desastre de Sedan. La Republique etait
proclamee. La France entiere haletait au debut de cette demence qui dura
jusqu'apres la Commune. On jouait au soldat d'un bout a l'autre du
pays.

Des bonnetiers etaient colonels faisant fonctions de generaux; des
revolvers et des poignards s'etalaient autour de gros ventres pacifiques
enveloppes de ceintures rouges; des petits bourgeois devenus guerriers
d'occasion commandaient des bataillons de volontaires braillards et
juraient comme des charretiers pour se donner de la prestance.

Le seul fait de tenir des armes, de manier des fusils a systemes
affolait ces gens qui n'avaient jusqu'ici manie que des balances, et les
rendait, sans aucune raison, redoutables au premier venu. On executait
des innocents pour prouver qu'on savait tuer; on fusillait, en rodant
par les campagnes vierges encore de Prussiens, les chiens errants, les
vaches ruminant en paix, les chevaux malades paturant dans les
herbages.

Chacun se croyait appele a jouer un grand role militaire. Les cafes des
moindres villages, pleins de commercants en uniforme, ressemblaient a
des casernes ou a des ambulances.

Le bourg de Canneville ignorait encore les affolantes nouvelles de
l'armee et de la capitale; mais une extreme agitation le remuait depuis
un mois, les partis adverses se trouvant face a face.

Le maire, M. le vicomte de Varnetot, petit homme maigre, vieux deja,
legitimiste rallie a l'Empire depuis peu, par ambition, avait vu surgir
un adversaire determine dans le docteur Massarel, gros homme sanguin,
chef du parti republicain dans l'arrondissement, venerable de la loge
maconnique du chef-lieu, president de la Societe d'agriculture et du
banquet des pompiers, et organisateur de la milice rurale qui devait
sauver la contree.

En quinze jours, il avait trouve le moyen de decider a la defense du
pays soixante-trois volontaires maries et peres de famille, paysans
prudents et marchands du bourg, et il les exercait, chaque matin, sur la
place de la mairie.

Quand le maire, par hasard, venait au batiment communal, le commandant
Massarel, barde de pistolets, passant fierement, le sabre en main,
devant le front de sa troupe, faisait hurler a son monde: "Vive la
patrie!" Et ce cri, on l'avait remarque, agitait le petit vicomte, qui
voyait la sans doute une menace, un defi, en meme temps qu'un souvenir
odieux de la grande Revolution.

Le 5 septembre au matin, le docteur en uniforme, son revolver sur sa
table, donnait une consultation a un couple de vieux campagnards, dont
l'un, le mari, atteint de varices depuis sept ans, avait attendu que sa
femme en eut aussi pour venir trouver le medecin, quand le facteur
apporta le journal.

M. Massarel l'ouvrit, palit, se dressa brusquement, et, levant les deux
bras au ciel dans un geste d'exaltation, il se mit a vociferer de toute
sa voix, devant les deux ruraux affoles:

--Vive la Republique! vive la Republique! vive la Republique!

Puis il retomba sur son fauteuil, defaillant d'emotion.

Et comme le paysan reprenait: "Ca a commence par des fourmis qui me
couraient censement le long des jambes," le docteur Massarel s'ecria:

--Fichez-moi la paix; j'ai bien le temps de m'occuper de vos betises. La
Republique est proclamee, l'Empereur est prisonnier, la France est
sauvee. Vive la Republique!"

Et, courant a la porte, il beugla: Celeste, vite, Celeste!

La bonne epouvantee accourut; il bredouillait tant il parlait
rapidement.

--Mes bottes, mon sabre, ma cartouchiere et le poignard espagnol qui est
sur ma table de nuit, depeche-toi!

Comme le paysan obstine, profitant d'un instant de silence, continuait:

--Ca a devenu comme des poches qui me faisaient mal en marchant.

Le medecin exaspere hurla:

--Fichez-moi donc la paix, nom d'un chien, si vous vous etiez lave les
pieds, ca ne serait pas arrive.

Puis, le saisissant au collet, il lui jeta dans la figure:

--Tu ne sens donc pas que nous sommes en republique, triple brute?

Mais le sentiment professionnel le calma tout aussitot, et il poussa
dehors le menage abasourdi, en repetant:

--Revenez demain, revenez demain, mes amis. Je n'ai pas le temps
aujourd'hui.

Tout en s'equipant des pieds a la tete, il donna de nouveau une serie
d'ordres urgents a sa bonne:

--Cours chez le lieutenant Picart et chez le sous-lieutenant Pommel, et
dis-leur que je les attends ici immediatement. Envoie-moi aussi
Torchebeuf avec son tambour, vite, vite.

Et quand Celeste fut sortie, il se recueillit, se preparant a surmonter
les difficultes de la situation.

Les trois hommes arriverent ensemble, en vetements de travail. Le
commandant, qui s'attendait a les voir en tenue, eut un sursaut.

--Vous ne savez donc rien, sacre bleu? L'empereur est prisonnier, la
Republique est proclamee. Il faut agir. Ma position est delicate, je
dirai plus, perilleuse.

Il reflechit quelques secondes devant les visages ahuris de ses
subordonnes, puis reprit:

--Il faut agir et ne pas hesiter; les minutes valent des heures dans des
instants pareils. Tout depend de la promptitude des decisions. Vous,
Picart, allez trouver le cure et sommez-le de sonner le tocsin pour
reunir la population que je vais prevenir. Vous, Torchebeuf, battez le
rappel dans toute la commune jusqu'aux hameaux de la Gerisaie et de
Salmare pour rassembler la milice en armes sur la place. Vous, Pommel,
revetez promptement votre uniforme, rien que la tunique et le kepi. Nous
allons occuper ensemble la mairie et sommer M. de Varnetot de me
remettre ses pouvoirs. C'est compris?

--Oui.

--Executez, et promptement. Je vous accompagne jusque chez vous, Pommel,
puisque nous operons ensemble.

Cinq minutes plus tard, le commandant et son subalterne, armes jusqu'aux
dents, apparaissaient sur la place juste au moment ou le petit vicomte
de Varnetot, les jambes guetrees comme pour une partie de chasse, son
Lefaucheux sur l'epaule, debouchait a pas rapides par l'autre rue, suivi
de ses trois gardes en tunique verte, le couteau sur la cuisse et le
fusil en bandouliere.

Pendant que le docteur s'arretait, stupefait, les quatre hommes
penetrerent dans la mairie dont la porte se referma derriere eux.

--Nous sommes devances, murmura le medecin, il faut maintenant attendre
du renfort. Bien a faire pour le quart d'heure.

Le lieutenant Picart reparut:

--Le cure a refuse d'obeir, dit-il; il s'est meme enferme dans l'eglise
avec le bedeau et le suisse.

Et, de l'autre cote de la place, en face de la mairie blanche et close,
l'eglise, muette et noire, montrait sa grande porte de chene garnie de
ferrures de fer.

Alors, comme les habitants intrigues mettaient le nez aux fenetres ou
sortaient sur le seuil des maisons, le tambour soudain roula, et
Torchebeuf apparut, battant avec fureur les trois coups precipites du
rappel. Il traversa la place au pas gymnastique, puis disparut dans le
chemin des champs.

Le commandant tira son sabre, s'avanca seul, a moitie distance environ
entre les deux batiments ou s'etait barricade l'ennemi et, agitant son
arme au-dessus de sa tete, il mugit de toute la force de ses poumons:

"Vive la Republique! Mort aux traitres!"

Puis, il se replia vers ses officiers.

Le boucher, le boulanger et le pharmacien, inquiets, accrocherent leurs
volets et fermerent leurs boutiques. Seul l'epicier demeura ouvert.

Cependant les hommes de la milice arrivaient peu a peu, vetus
diversement et tous coiffes d'un kepi noir a galon rouge, le kepi
constituant tout l'uniforme du corps. Ils etaient armes de leurs vieux
fusils rouilles, ces vieux fusils pendus depuis trente ans sur les
cheminees des cuisines, et ils ressemblaient assez a un detachement de
gardes champetres.

Lorsqu'il en eut une trentaine autour de lui, le commandant, en quelques
mots, les mit au fait des evenements; puis, se tournant vers son
etat-major: "Maintenant, agissons," dit-il.

Les habitants se rassemblaient, examinaient et devisaient.

Le docteur eut vite arrete son plan de campagne:

--Lieutenant Picart, vous allez vous avancer sous les fenetres de cette
mairie et sommer M. de Varnetot, au nom de la Republique, de me remettre
la maison de ville.

Mais le lieutenant, un maitre-macon, refusa:

--Vous etes encore un malin, vous. Pour me faire flanquer un coup de
fusil, merci. Ils tirent bien ceux qui sont la-dedans, vous savez.
Faites vos commissions vous-meme.

Le commandant devint rouge.

--Je vous ordonne d'y aller au nom de la discipline.

Le lieutenant se revolta:

--Plus souvent que je me ferai casser la figure sans savoir pourquoi.

Les notables, rassembles en un groupe voisin, se mirent a rire. Un d'eux
cria:

--T'as raison, Picart, c'est pas l'moment!

Le docteur, alors, murmura:

--Laches!

Et, deposant son sabre et son revolver aux mains d'un soldat, il
s'avanca d'un pas lent, l'oeil fixe sur les fenetres, s'attendant a en
voir sortir un canon de fusil braque sur lui.

Comme il n'etait qu'a quelques pas du batiment, les portes des deux
extremites donnant entree dans les deux ecoles s'ouvrirent, et un flot
de petits etres, garcons par ci, filles par la, s'en echapperent et se
mirent a jouer sur la grande place vide, piaillant, comme un troupeau
d'oies, autour du docteur, qui ne pouvait se faire entendre.

Aussitot les derniers eleves sortis, les deux portes s'etaient
refermees.

Le gros des marmots enfin se dispersa, et le commandant appela d'une
voix forte:

--Monsieur de Varnetot?

Une fenetre du premier etage s'ouvrit. M. de Varnetot parut. Le
commandant reprit:

--Monsieur, vous savez les grands evenements qui viennent de changer la
face du gouvernement. Celui que vous representiez n'est plus. Celui que
je represente monte au pouvoir. En ces circonstances douloureuses, mais
decisives, je viens vous demander, au nom de la nouvelle Republique, de
remettre en mes mains les fonctions dont vous avez ete investi par le
precedent pouvoir.

M. de Varnetot repondit:

--Monsieur le docteur, je suis maire de Canneville, nomme par l'autorite
competente, et je resterai maire de Canneville tant que je n'aurai pas
ete revoque et remplace par un arrete de mes superieurs. Maire, je suis
chez moi dans la mairie, et j'y reste. Au surplus, essayez de m'en faire
sortir.

Et il referma la fenetre.

Le commandant retourna vers sa troupe. Mais, avant de s'expliquer,
toisant du haut en bas le lieutenant Picart.

--Vous etes un crane, vous, un fameux lapin, la honte de l'armee. Je
vous casse de votre grade.

Le lieutenant repondit:

--Je m'en fiche un peu.

Et il alla se meler au groupe murmurant des habitants.

Alors le docteur hesita. Que faire? Donner l'assaut? Mais ses hommes
marcheraient-ils? Et puis, en avait-il le droit?

Une idee l'illumina. Il courut au telegraphe dont le bureau faisait face
a la mairie, de l'autre cote de la place. Et il expedia trois depeches:

A MM. les membres du gouvernement republicain, a Paris;

A M. le nouveau prefet republicain de la Seine-Inferieure, a Rouen;

A M. le nouveau sous-prefet republicain de Dieppe.

Il exposait la situation, disait le danger couru par la commune demeuree
aux mains de l'ancien maire monarchiste, offrait ses services devoues,
demandait des ordres et signait en faisant suivre son nom de tous ses
titres.

Puis il revint vers son corps d'armee et, tirant dix francs de sa poche:
"Tenez, mes amis, allez manger et boire un coup; laissez seulement ici
un detachement de dix hommes pour que personne ne sorte de la mairie."

Mais l'ex-lieutenant Picart, qui causait avec l'horloger, entendit; il
se mit a ricaner et prononca: "Pardi, s'ils sortent, ce sera une
occasion d'entrer. Sans ca, je ne vous vois pas encore la-dedans, moi!"

Le docteur ne repondit pas, et il alla dejeuner.

Dans l'apres-midi, il disposa des postes tout autour de la commune,
comme si elle etait menacee d'une surprise.

Il passa plusieurs fois devant les portes de la maison de ville et de
l'eglise sans rien remarquer de suspect; on aurait cru vides ces deux
batiments.

Le boucher, le boulanger et le pharmacien rouvrirent leurs boutiques.

On jasait beaucoup dans les logis. Si l'Empereur etait prisonnier, il y
avait quelque traitrise la-dessous. On ne savait pas au juste laquelle
des republiques etait revenue.

La nuit tomba.

Vers neuf heures, le docteur s'approcha seul, sans bruit, de l'entree du
batiment communal, persuade que son adversaire etait parti se coucher;
et, comme il se disposait a enfoncer la porte a coups de pioche, une
voix forte, celle d'un garde, demanda tout a coup:

--Qui va la?

Et M. Massarel battit en retraite a toutes jambes.

Le jour se leva sans que rien fut change dans la situation.

La milice en armes occupait la place. Tous les habitants s'etaient
reunis autour de cette troupe, attendant une solution. Ceux des villages
voisins arrivaient pour voir.

Alors le docteur, comprenant qu'il jouait sa reputation, resolut d'en
finir d'une maniere ou d'une autre; et il allait prendre une resolution
quelconque, energique assurement, quand la porte du telegraphe s'ouvrit
et la petite servante de la directrice parut, tenant a la main deux
papiers.

Elle se dirigea d'abord vers le commandant et lui remit une des
depeches; puis, traversant le milieu desert de la place, intimidee par
tous les yeux fixes sur elle, baissant la tete et trottant menu, elle
alla frapper doucement a la maison barricadee, comme si elle eut ignore
qu'un parti arme s'y cachait.

L'huis s'entrebailla; une main d'homme recut le message, et la fillette
revint, toute rouge, prete a pleurer, d'etre devisagee ainsi par le pays
entier.

Le docteur commanda d'une voix vibrante:

--Un peu de silence, s'il vous plait.

Et comme le populaire s'etait tu, il reprit fierement:

--Voici la communication que je recois du gouvernement. Et, elevant sa
depeche, il lut:

"Ancien maire revoque. Veuillez aviser au plus presse. Recevrez
instructions ulterieures.

Pour le sous-prefet,

SAPIN, conseiller."

Il triomphait; son coeur battait de joie; ses mains tremblaient, mais
Picart, son ancien subalterne, lui cria d'un groupe voisin:

--C'est bon, tout ca, mais si les autres ne sortent pas, ca vous fait
une belle jambe, votre papier.

Et M. Massarel palit. Si les autres ne sortaient pas, en effet, il
fallait aller de l'avant maintenant. C'etait non seulement son droit,
mais aussi son devoir.

Et il regardait anxieusement la mairie esperant qu'il allait voir la
porte s'ouvrir et son adversaire se replier.

La porte restait fermee. Que faire? la foule augmentait, se serrait
autour de la milice. On riait.

Une reflexion surtout torturait le medecin. S'il donnait l'assaut, il
faudrait marcher a la tete de ses hommes; et comme, lui mort, toute
contestation cesserait, c'etait sur lui, sur lui seul que tireraient M.
de Varnetot et ses trois gardes. Et ils tiraient bien, tres bien; Picart
venait encore de le lui repeter. Mais une idee l'illumina et, se
tournant vers Pommel:

--Allez vite prier le pharmacien de me preter une serviette et un baton.

Le lieutenant se precipita.

Il allait faire un drapeau parlementaire, un drapeau blanc dont la vue
rejouirait peut-etre le coeur legitimiste de l'ancien maire.

Pommel revint avec le linge demande et un manche a balai. Au moyen de
ficelles, on organisa cet etendard que M. Massarel saisit a deux mains;
et il s'avanca de nouveau vers la mairie en le tenant devant lui.
Lorsqu'il fut en face de la porte, il appela encore "Monsieur de
Varnetot". La porte s'ouvrit soudain, et M. de Varnetot apparut sur le
seuil avec ses trois gardes.

Le docteur recula par un mouvement instinctif; puis, il salua
courtoisement son ennemi et prononca, etrangle par l'emotion: "Je viens,
Monsieur, vous communiquer les instructions que j'ai recues."

Le gentilhomme, sans lui rendre son salut, repondit: "Je me retire,
Monsieur, mais sachez bien que ce n'est ni par crainte, ni par
obeissance a l'odieux gouvernement qui usurpe le pouvoir." Et, appuyant
sur chaque mot, il declara: "Je ne veux pas avoir l'air de servir un
seul jour la Republique. Voila tout."

Massarel, interdit, ne repondit rien; et M. de Varnetot, se mettant en
marche d'un pas rapide, disparut au coin de la place, suivi toujours de
son escorte.

Alors le docteur, eperdu d'orgueil, revint vers la foule. Des qu'il fut
assez pres pour se l'aire entendre, il cria: "Hurrah! hurrah! La
Republique triomphe sur toute la ligne."

Aucune emotion ne se manifesta.

Le medecin reprit: "Le peuple est libre, vous etes libres, independants.
Soyez fiers!"

Les villageois inertes le regardaient sans qu'aucune gloire illuminat
leurs yeux.

A son tour, il les contempla, indigne de leur indifference, cherchant ce
qu'il pourrait dire, ce qu'il pourrait faire pour frapper un grand coup,
electriser ce pays placide, remplir sa mission d'initiateur.

Mais une inspiration l'envahit et, se tournant vers Pommel:
"Lieutenant, allez chercher le buste de l'ex-empereur qui est dans la
salle des deliberations du conseil municipal, et apportez-le avec une
chaise."

Et bientot l'homme reparut portant sur l'epaule droite le Bonaparte de
platre, et tenant de la main gauche une chaise de paille.

M. Massarel vint au-devant de lui, prit la chaise, la posa par terre,
placa dessus le buste blanc, puis se reculant de quelques pas,
l'interpella d'une voix sonore:

"Tyran, tyran, te voici tombe, tombe dans la boue, tombe dans la fange.
La patrie expirante ralait sous ta botte. Le Destin vengeur t'a frappe.
La defaite et la honte se sont attachees a toi; tu tombes vaincu,
prisonnier du Prussien; et, sur les ruines de ton empire croulant, la
jeune et radieuse Republique se dresse, ramassant ton epee brisee..."

Il attendait des applaudissements. Aucun cri, aucun battement de main
n'eclata. Les paysans effares se taisaient; et le buste aux moustaches
pointues qui depassaient les joues de chaque cote, le buste immobile et
bien peigne comme une enseigne de coiffeur, semblait regarder M.
Massarel avec son sourire de platre, un sourire ineffacable et moqueur.

Ils demeuraient ainsi face a face, Napoleon sur sa chaise, le medecin
debout, a trois pas de lui. Une colere saisit le commandant. Mais que
faire? que faire pour emouvoir ce peuple et gagner definitivement cette
victoire de l'opinion?

Sa main, par hasard, se posa sur son ventre, et il rencontra, sous sa
ceinture rouge, la crosse de son revolver.

Aucune inspiration, aucune parole ne lui venaient plus. Alors il tira
son arme, fit deux pas et, a bout portant, foudroya l'ancien monarque.

La balle creusa dans le front un petit, trou noir, pareil a une tache,
presque rien. L'effet etait manque. M. Massarel tira un second coup, qui
fit un second trou, puis un troisieme, puis, sans s'arreter, il lacha
les trois derniers. Le front de Napoleon volait en poussiere blanche,
mais les yeux, le nez et les fines pointes des moustaches restaient
intacts.

Alors exaspere, le docteur renversa la chaise d'un coup de poing et,
appuyant un pied sur le reste du buste, dans une posture de
triomphateur, il se tourna vers le public abasourdi en vociferant:
"Perissent ainsi tous les traitres."

Mais comme aucun enthousiasme ne se manifestait encore, comme les
spectateurs semblaient stupides d'etonnement, le commandant cria aux
hommes de la milice: "Vous pouvez maintenant regagner vos foyers." Et il
se dirigea lui-meme a grands pas vers sa maison, comme s'il eut fui.

Sa bonne, des qu'il parut, lui dit que des malades l'attendaient depuis
plus de trois heures dans son cabinet. Il y courut. C'etaient les deux
paysans aux varices, revenus des l'aube, obstines et patients.

Et le vieux aussitot reprit son explication: "Ca a commence par des
fourmis qui me couraient censement le long des jambes..."


       *       *       *       *       *




LE LOUP

[Illustration de MERWART]


Voici ce que nous raconta le vieux marquis d'Arville a la fin du diner
de Saint-Hubert, chez le baron des Ravels.

On avait force un cerf dans le jour. Le marquis etait le seul des
convives qui n'eut point pris part a cette poursuite, car il ne chassait
jamais.

Pendant toute la duree du grand repas, on n'avait guere parle que de
massacres d'animaux. Les femmes elles-memes s'interessaient aux recits
sanguinaires et souvent invraisemblables, et les orateurs mimaient les
attaques et les combats d'hommes contre les betes, levaient les bras,
contaient d'une voix tonnante.

M. d'Arville parlait bien, avec une certaine poesie un peu ronflante,
mais pleine d'effet. Il avait du repeter souvent cette histoire, car il
la disait couramment, n'hesitant pas sur les mots choisis avec habilete
pour faire image.

--Messieurs, je n'ai jamais chasse, mon pere non plus, mon grand-pere non
plus et, non plus, mon arriere-grand-pere. Ce dernier etait fils d'un
homme qui chassa plus que vous tous. Il mourut en 1764. Je vous dirai
comment.

Il se nommait Jean, etait marie, pere de cet enfant qui fut mon
trisaieul, et il habitait avec son frere cadet, Francois d'Arville,
notre chateau de Lorraine, en pleine foret.

Francois d'Arville etait reste garcon par amour de la chasse.

Ils chassaient tous deux d'un bout a l'autre de l'annee, sans repos,
sans arret, sans lassitude. Ils n'aimaient que cela, ne comprenaient pas
autre chose, ne parlaient que de cela, ne vivaient que pour cela.

Ils avaient au coeur cette passion terrible, inexorable. Elle les
brulait, les ayant envahis tout entiers, ne laissant de place pour rien
autre.

Ils avaient defendu qu'on les derangeat jamais en chasse, pour aucune
raison. Mon trisaieul naquit pendant que son pere suivait un renard, et
Jean d'Arville n'interrompit point sa course, mais il jura: "Nom d'un
nom, ce gredin-la aurait bien pu attendre apres l'hallali!"

Son frere Francois se montrait encore plus emporte que lui. Des son
lever, il allait voir les chiens, puis les chevaux, puis il tirait des
oiseaux autour du chateau jusqu'au moment de partir pour forcer quelque
grosse bete.

On les appelait dans le pays M. le Marquis et M. le Cadet, les nobles
d'alors ne faisant point, comme la noblesse d'occasion de notre temps,
qui veut etablir dans les titres une hierarchie descendante; car le fils
d'un marquis n'est pas plus comte, ni le fils d'un vicomte baron, que le
fils d'un general n'est colonel de naissance. Mais la vanite mesquine du
jour trouve profit a cet arrangement.

Je reviens a mes ancetres.

Ils etaient, parait-il, demesurement grands, osseux, poilus, violents et
vigoureux. Le jeune, plus haut encore que l'aine, avait une voix
tellement forte que, suivant une legende dont il etait fier, toutes les
feuilles de la foret s'agitaient quand il criait.

Et lorsqu'ils se mettaient en selle tous deux pour partir en chasse, ce
devait etre un spectacle superbe de voir ces deux geants enfourcher
leurs grands chevaux.

Or, vers le milieu de l'hiver de cette annee 1764, les froids furent
excessifs et les loups devinrent feroces.

Ils attaquaient meme les paysans attardes, rodaient la nuit autour des
maisons, hurlaient du coucher du soleil a son lever et depeuplaient les
etables.

Et bientot une rumeur circula. On parlait d'un loup colossal, au pelage
gris, presque blanc, qui avait mange deux enfants, devore le bras d'une
femme, etrangle tous les chiens de garde du pays et qui penetrait sans
peur dans les enclos pour venir flairer sous les portes. Tous les
habitants affirmaient avoir senti son souffle qui faisait vaciller la
flamme des lumieres. Et bientot une panique courut par toute la
province. Personne n'osait plus sortir des que tombait le soir. Les
tenebres semblaient hantees par l'image de cette bete.

Les freres d'Arville resolurent de la trouver et de la tuer, et ils
convierent a de grandes chasses tous les gentilshommes du pays.

Ce fut en vain. On avait beau battre les forets, fouiller les buissons,
on ne la rencontrait jamais. On tuait des loups, mais pas celui-la. Et,
chaque nuit qui suivait la battue, l'animal, comme pour se venger,
attaquait quelque voyageur ou devorait quelque betail, toujours loin du
lieu ou on l'avait cherche.

Une nuit enfin, il penetra dans l'etable aux porcs du chateau d'Arville
et mangea les deux plus beaux eleves.

Les deux freres furent enflammes de colere, considerant cette attaque
comme une bravade du monstre, une injure directe, un defi. Ils prirent
tous leurs forts limiers habitues a poursuivre les betes redoutables, et
ils se mirent en chasse, le coeur souleve de fureur.

Depuis l'aurore jusqu'a l'heure ou le soleil empourpre descendit
derriere les grands arbres nus, ils battirent les fourres sans rien
trouver.

Tous deux enfin, furieux et desoles, revenaient au pas de leurs chevaux
par une allee bordee de broussailles, et s'etonnaient de leur science
dejouee par ce loup, saisis soudain d'une sorte de crainte mysterieuse.

L'aine disait:

--Cette bete-la n'est point ordinaire. On dirait qu'elle pense comme un
homme.

Le cadet repondit:

--On devrait peut-etre faire benir une balle par notre cousin l'eveque,
ou prier quelque pretre de prononcer les paroles qu'il faut.

Puis ils se turent.

Jean reprit:

--Regarde le soleil s'il est rouge. Le grand loup va faire quelque
malheur cette nuit.

Il n'avait point fini de parler que son cheval se cabra; celui de
Francois se mit a ruer. Un large buisson couvert de feuilles mortes
s'ouvrit devant eux, et une bete colossale, toute grise, surgit, qui
detala a travers le bois.

Tous deux pousserent une sorte de grognement de joie, et, se courbant
sur l'encolure de leurs pesants chevaux, ils les jeterent en avant d'une
poussee de tout leur corps, les lancant d'une telle allure, les
excitant, les entrainant, les affolant de la voix, du geste et de
l'eperon, que les forts cavaliers semblaient porter les lourdes betes
entre leurs cuisses et les enlever comme s'ils s'envolaient.

Ils allaient ainsi, ventre a terre, crevant les fourres, coupant les
ravins, grimpant les cotes, devalant dans les gorges, et sonnant du cor
a pleins poumons pour attirer leurs gens et leurs chiens.

Et voila que soudain, dans cette course eperdue, mon aieul heurta du
front une branche enorme qui lui fendit le crane; et il tomba raide mort
sur le sol, tandis que son cheval affole s'emportait, disparaissait dans
l'ombre enveloppant les bois.

Le cadet d'Arville s'arreta net, sauta par terre, saisit dans ses bras
son frere, et il vit que la cervelle coulait de la plaie avec le sang.

Alors il s'assit aupres du corps, posa sur ses genoux la tete defiguree
et rouge et il attendit en contemplant cette face immobile de l'aine.
Peu a peu une peur l'envahissait, une peur singuliere qu'il n'avait
jamais sentie encore, la peur de l'ombre, la peur de la solitude, la
peur du bois desert et la peur aussi du loup fantastique qui venait de
tuer son frere pour se venger d'eux.

Les tenebres s'epaississaient, le froid aigu faisait craquer les
arbres. Francois se leva, frissonnant, incapable de rester la plus
longtemps, se sentant presque defaillir. On n'entendait plus rien, ni la
voix des chiens ni le son des cors, tout etait muet par l'invisible
horizon; et ce silence morne du soir glace avait quelque chose
d'effrayant et d'etrange.

Il saisit dans ses mains de colosse le grand corps de Jean, le dressa et
le coucha en travers sur sa selle pour le reporter au chateau; puis il
se remit en marche doucement, l'esprit trouble comme s'il etait gris,
poursuivi par des images horribles et surprenantes.

Et, brusquement, dans le sentier qu'envahissait la nuit, une grande
forme passa. C'etait la bete. Une secousse d'epouvante agita le
chasseur; quelque chose de froid, comme une goutte d'eau, lui glissa le
long des reins, et il fit, ainsi qu'un moine hante du diable, un grand
signe de croix, eperdu a ce retour brusque de l'effrayant rodeur. Mais
ses yeux retomberent sur le corps inerte couche devant lui, et soudain,
passant brusquement de la crainte a la colere, il fremit d'une rage
desordonnee.

Alors il piqua son cheval et s'elanca derriere le loup.

Il le suivait par les taillis, les ravines et les futaies, traversant
des bois qu'il ne reconnaissait plus, l'oeil fixe sur la tache blanche
qui fuyait dans la nuit descendue sur la terre.

Son cheval aussi semblait anime d'une force et d'une ardeur inconnues.
Il galopait le cou tendu, droit devant lui, heurtant aux arbres, aux
rochers, la tete et les pieds du mort jetes en travers sur la selle. Les
ronces arrachaient les cheveux; le front, battant les troncs enormes,
les eclaboussait de sang; les eperons dechiraient des lambeaux d'ecorce.

Et, soudain, l'animal et le cavalier sortirent de la foret et se ruerent
dans un vallon, comme la lune rouge apparaissait au-dessus des monts. Ce
vallon etait pierreux, ferme par des roches enormes, sans issue
possible; et le loup accule se retourna.

Francois alors poussa un hurlement de joie que les echos repeterent
comme un roulement de tonnerre, et il sauta de cheval, son coutelas a la
main.

La bete herissee, le dos rond, l'attendait; ses yeux luisaient comme
deux etoiles. Mais, avant de livrer bataille, le fort chasseur,
empoignant son frere, l'assit sur une roche, et, soutenant avec des
pierres sa tete qui n'etait plus qu'une tache de sang, il lui cria dans
les oreilles, comme s'il eut parle a un sourd: "Regarde, Jean, regarde
ca!"

Puis il se jeta sur le monstre. Il se sentait fort a culbuter une
montagne, a broyer des pierres dans ses mains. La bete le voulut mordre,
cherchant a lui fouiller le ventre; mais il l'avait saisie par le cou,
sans meme se servir de son arme, et il l'etranglait doucement, ecoutant
s'arreter les souffles de sa gorge et les battements de son coeur. Et il
riait, jouissant eperdument, serrant de plus en plus sa formidable
etreinte, criant, dans un delire de joie: "Regarde, Jean, regarde!"
Toute resistance cessa; le corps du loup devint flasque. Il etait mort.

Alors Francois, le prenant a pleins bras, l'emporta, et le vint jeter
aux pieds de l'aine en repetant d'une voix attendrie: "Tiens, tiens,
tiens, mon petit Jean, le voila!"

Puis il replaca sur sa selle les deux cadavres l'un sur l'autre; et il
se remit en route.

Il rentra au chateau, riant et pleurant, comme Gargantua a la naissance
de Pantagruel, poussant des cris de triomphe et trepignant d'allegresse
en racontant la mort de l'animal, et gemissant et s'arrachant la barbe
en disant celle de son frere.

Et souvent, plus tard, quand il reparlait de ce jour, il prononcait, les
larmes aux yeux: "Si seulement ce pauvre Jean avait pu me voir etrangler
l'autre, il serait mort content, j'en suis sur!"

La veuve de mon aieul inspira a son fils orphelin l'horreur de la
chasse, qui s'est transmise de pere en fils jusqu'a moi.

Le marquis d'Arville se tut. Quelqu'un demanda:

--Cette histoire est une legende, n'est-ce pas?

Et le conteur repondit:

--Je vous jure qu'elle est vraie d'un bout a l'autre.

Alors une femme declara d'une petite voix douce:

--C'est egal, c'est beau d'avoir des passions pareilles.


       *       *       *       *       *




L'ENFANT

[Illustration de LE NATUR]


Apres avoir longtemps jure qu'il ne se marierait jamais, Jacques
Bourdillere avait soudain change d'avis.

Cela etait arrive brusquement, un ete, aux bains de mer.

Un matin, comme il etait etendu sur le sable, tout occupe a regarder les
femmes sortir de l'eau, un petit pied l'avait frappe par sa gentillesse
et sa mignardise. Ayant leve les yeux plus haut, toute la personne le
seduisit. De toute cette personne, il ne voyait d'ailleurs que les
chevilles et la tete emergeant d'un peignoir de flanelle blanche, clos
avec soin. On le disait sensuel et viveur. C'est donc par la seule grace
de la forme qu'il fut capte d'abord: puis il fut retenu par le charme
d'un doux esprit de jeune fille, simple et bon, frais comme les joues et
les levres.

Presente a la famille, il plut et il devint bientot fou d'amour. Quand
il apercevait Berthe Lannis de loin, sur la longue plage de sable jaune,
il fremissait jusqu'aux cheveux. Pres d'elle, il devenait muet,
incapable de rien dire et meme de penser, avec une espece de
bouillonnement dans le coeur, de bourdonnement dans l'oreille,
d'effarement dans l'esprit. Etait-ce donc de l'amour, cela?

Il ne le savait pas, n'y comprenait rien, mais demeurait, en tout cas,
bien decide a faire sa femme de cette enfant.

Les parents hesiterent longtemps, retenus par la mauvaise reputation du
jeune homme. Il avait une maitresse, disait-on, une _vieille maitresse,_
une ancienne et forte liaison, une de ces chaines qu'on croit rompues et
qui tiennent toujours.

Outre cela, il aimait, pendant des periodes plus ou moins longues,
toutes les femmes qui passaient a portee de ses levres. Alors il se
rangea, sans consentir meme a revoir une seule fois celle avec qui il
avait vecu longtemps. Un ami regla la pension de cette femme, assura son
existence. Jacques paya, mais ne voulut pas entendre parler d'elle,
pretendant desormais ignorer jusqu'a son nom. Elle ecrivit des lettres
sans qu'il les ouvrit. Chaque semaine, il reconnaissait l'ecriture
maladroite de l'abandonnee; et, chaque semaine, une colere plus grande
lui venait contre elle, et il dechirait brusquement l'enveloppe et le
papier, sans ouvrir, sans lire une ligne, une seule ligne, sachant
d'avance les reproches et les plaintes contenues la-dedans.

Comme on ne croyait guere a sa perseverance, on fit durer l'epreuve
tout l'hiver, et c'est seulement au printemps que sa demande fut agreee.

Le mariage eut lieu a Paris dans les premiers jours de mai.

Il etait decide qu'ils ne feraient point le classique voyage de noces.
Apres un petit bal, une sauterie de jeunes cousines qui ne se
prolongerait point au dela de onze heures, pour ne pas eterniser les
fatigues de cette journee de ceremonies, les jeunes epoux devaient
passer leur premiere nuit commune dans la maison familiale, puis partir
seuls, le lendemain matin, pour la plage chere a leurs coeurs, ou ils
s'etaient connus et aimes.

La nuit etait venue, on dansait dans le grand salon. Ils s'etaient
retires tous les deux dans un petit boudoir japonais, tendu de soies
eclatantes, a peine eclaire, ce soir-la, par les rayons alanguis d'une
grosse lanterne de couleur, pendue au plafond comme un oeuf enorme. La
fenetre entr'ouverte laissait entrer parfois des souffles frais du
dehors, des caresses d'air qui passaient sur les visages, car la soiree
etait tiede et calme, pleine d'odeurs de printemps.

Ils ne disaient rien; ils se tenaient les mains en se les pressant
parfois de toute leur force. Elle demeurait, les yeux vagues, un peu
eperdue par ce grand changement dans sa vie, mais souriante, remuee,
prete a pleurer, souvent prete aussi a defaillir de joie, croyant le
monde entier change par ce qui lui arrivait, inquiete sans savoir de
quoi, et sentant tout son corps, toute son ame envahis d'une
indefinissable et delicieuse lassitude.

Lui la regardait obstinement, souriant d'un sourire fixe. Il voulait
parler, ne trouvait rien et restait la, mettant toute son ardeur en des
pressions de mains. De temps en temps, il murmurait: "Berthe!" et chaque
fois elle levait les yeux sur lui d'un mouvement doux et tendre; ils se
contemplaient une seconde, puis son regard a elle, penetre et fascine
par son regard a lui, retombait.

Ils ne decouvraient aucune pensee a echanger. On les laissait seuls;
mais parfois, un couple de danseurs jetait sur eux, en passant, un coup
d'oeil furtif, comme s'il eut ete temoin discret et confident d'un
mystere.

Une porte de cote s'ouvrit, un domestique entra, tenant sur un plateau
une lettre pressee qu'un commissionnaire venait l'apporter. Jacques prit
en tremblant ce papier, saisi d'une peur vague et soudaine, la peur
mysterieuse des brusques malheurs.

Il regarda longtemps l'enveloppe dont il ne connaissait point
l'ecriture, n'osant pas l'ouvrir, desirant follement ne pas lire, ne pas
savoir, mettre en sa poche cela, et se dire: "A demain. Demain, je serai
loin, peu m'importe!" Mais, sur un coin, deux grands mots soulignes:
TRES URGENT, le retenaient et l'epouvantaient. Il demanda: "Vous
permettez, mon amie?" dechira la feuille collee et lut. Il lut le
papier, palissant affreusement, le parcourut d'un coup et, lentement,
sembla l'epeler.

Quand il releva la tete, toute sa face etait bouleversee. Il balbutia:
"Ma chere petite, c'est... c'est mon meilleur ami a qui il arrive un
grand, un tres grand malheur. Il a besoin de moi tout de suite... tout
de suite... pour une affaire de vie ou de mort. Me permettez-vous de
m'absenter vingt minutes? je reviens aussitot."

Elle begaya, tremblante, effaree: "Allez, mon ami!" n'etant pas encore
assez sa femme pour oser l'interroger, pour exiger savoir. Et il
disparut. Elle resta seule, ecoutant danser dans le salon voisin.

Il avait pris un chapeau, le premier trouve, un pardessus quelconque, et
il descendit en courant l'escalier. Au moment de sauter dans la rue, il
s'arreta encore sous le bec de gaz du vestibule et relut la lettre.

Voici ce qu'elle disait:

"Monsieur,

"Une fille Ravet, votre ancienne maitresse, parait-il, vient d'accoucher
d'un enfant qu'elle pretend etre a vous. La mere va mourir et implore
votre visite. Je prends la liberte de vous ecrire et de vous demander si
vous pouvez accorder ce dernier entretien a cette femme, qui semble etre
tres malheureuse et digne de pitie.

"Votre serviteur,

"Dr BONNARD."

Quand il penetra dans la chambre de la mourante, elle agonisait deja.
Il ne la reconnut pas d'abord. Le medecin et deux gardes la soignaient,
et partout a terre trainaient des seaux pleins de glace et des linges
pleins de sang.

L'eau repandue inondait le parquet; deux bougies brulaient sur un
meuble; derriere le lit, dans un petit berceau d'osier, l'enfant criait,
et, a chacun de ses vagissements, la mere, torturee, essayait un
mouvement, grelottante sous les compresses gelees.

Elle saignait; elle saignait, blessee a mort, tuee par cette naissance.
Toute sa vie coulait; et, malgre la glace, malgre les soins,
l'invincible hemorragie continuait, precipitait son heure derniere.

Elle reconnut Jacques et voulut lever les bras: elle ne put pas, tant
ils etaient faibles, mais sur ses joues livides des larmes commencerent
a glisser.

Il s'abattit a genoux pres du lit, saisit une main pendante et la baisa
frenetiquement: puis, peu a peu, il s'approcha tout pres, tout pres du
maigre visage qui tressaillait a son contact. Une des gardes, debout,
une bougie a la main, les eclairait, et le medecin, s'etant recule,
regardait du fond de la chambre.

Alors d'une voix deja lointaine, en haletant, elle dit: "Je vais mourir,
mon cheri; promets-moi de rester jusqu'a la fin. Oh! ne me quitte pas
maintenant, ne me quitte pas au dernier moment!"

Il la baisait au front, dans ses cheveux, en sanglotant. Il murmura:
"Sois tranquille, je vais rester."

Elle fut quelques minutes avant de pouvoir parler encore, tant elle
etait oppressee et defaillante. Elle reprit: "C'est a toi, le petit. Je
te le jure devant Dieu, je te le jure sur mon ame, je te le jure au
moment de mourir. Je n'ai pas aime d'autre homme que toi... Promets-moi
de ne pas l'abandonner." Il essayait de prendre encore dans ses bras ce
miserable corps dechire, vide de sang. Il balbutia, affole de remords et
de chagrin: "Je te le jure, je l'eleverai et je l'aimerai. Il ne me
quittera pas." Alors elle tenta d'embrasser Jacques. Impuissante a lever
sa tete epuisee, elle tendait ses levres blanches dans un appel de
baiser. Il approcha sa bouche pour cueillir cette lamentable et
suppliante caresse.

Un peu calmee, elle murmura tout bas: "Apporte-le, que je voie si tu
l'aimes."

Et il alla chercher l'enfant.

Il le posa doucement sur le lit, entre eux, et le petit etre cessa de
pleurer. Elle murmura: "Ne bouge plus !" Et il ne remua plus. Il resta
la, tenant en sa main brulante cette main que secouaient des frissons
d'agonie, comme il avait tenu, tout a l'heure, une autre main que
crispaient des frissons d'amour. De temps en temps, il regardait
l'heure, d'un coup d'oeil furtif, guettant l'aiguille qui passait minuit,
puis une heure, puis deux heures.

Le medecin s'etait retire: les deux gardes, apres avoir rode quelque
temps, d'un pas leger, par la chambre, sommeillaient maintenant sur des
chaises. L'enfant dormait, et la mere, les yeux fermes, semblait se
reposer aussi.

Tout a coup, comme le jour blafard filtrait entre les rideaux croises,
elle tendit ses bras d'un mouvement si brusque et si violent qu'elle
faillit jeter a terre son enfant. Une espece de rale se glissa dans sa
gorge; puis elle demeura sur le dos, immobile, morte.

Les gardes accourues declarerent: "C'est fini."

Il regarda une derniere fois cette femme qu'il avait aimee, puis la
pendule qui marquait quatre heures, et s'enfuit oubliant son pardessus,
en habit noir, avec l'enfant dans ses bras.

Apres qu'il l'eut laissee seule, sa jeune femme avait attendu, assez
calme d'abord, dans le petit boudoir japonais. Puis, ne le voyant point
reparaitre, elle etait rentree dans le salon, d'un air indifferent et
tranquille, mais inquiete horriblement. Sa mere, l'apercevant seule,
avait demande: "Ou donc est ton mari?" Et elle avait repondu: "Dans sa
chambre; il va revenir."

Au bout d'une heure, comme tout le monde l'interrogeait, elle avoua la
lettre et la figure bouleversee de Jacques, et ses craintes d'un
malheur.

On attendit encore. Les invites partirent; seuls, les parents les plus
proches demeuraient. A minuit, on coucha la mariee toute secouee de
sanglots. Sa mere et deux tantes, assises autour du lit, l'ecoutaient
pleurer, muettes et desolees... Le pere etait parti chez le commissaire
de police pour chercher des renseignements.

A cinq heures, un bruit leger glissa dans le corridor; une porte
s'ouvrit et se ferma doucement; puis soudain un petit cri pareil a un
miaulement de chat courut dans la maison silencieuse.

Toutes les femmes furent debout d'un bond, et Berthe, la premiere,
s'elanca, malgre sa mere et ses tantes, enveloppee de son peignoir de
nuit.

Jacques, debout au milieu de sa chambre, livide, haletant, tenait un
enfant dans ses bras.

Les quatre femmes le regarderent, effarees; mais Berthe, devenue soudain
temeraire, le coeur crispe d'angoisse, courut a lui: "Qu'y a-t-il?
dites, qu'y a-t-il?"

Il avait l'air fou; il repondit d'une voix saccadee: "Il y a... il y a
... que j'ai un enfant, et que la mere vient de mourir..." Et il
presentait dans ses mains inhabiles le marmot hurlant.

Berthe, sans dire un mot, saisit l'enfant, l'embrassa, l'etreignant
contre elle; puis, relevant sur son mari ses yeux pleins de larmes: "La
mere est morte, dites-vous?" Il repondit: "Oui, tout de suite... dans
mes bras... J'avais rompu depuis l'ete... Je ne savais rien, moi...
c'est le medecin qui m'a fait venir..."

Alors Berthe murmura: "Eh bien, nous l'eleverons, ce petit.


       *       *       *       *       *




CONTE DE NOEL

[Illustration de ADRIEN MARIE]


Le docteur Bonenfant cherchait dans sa memoire, repetant a mi-voix: "Un
souvenir de Noel?... Un souvenir de Noel?..."

Et tout a coup, il s'ecria:

--Mais si, j'en ai un, et un bien etrange encore; c'est une histoire
fantastique. J'ai vu un miracle! Oui, Mesdames, un miracle, la nuit de
Noel.

Cela vous etonne de m'entendre parler ainsi, moi qui ne crois guere a
rien. Et pourtant, j'ai vu un miracle! Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes
propres yeux vu, ce qui s'appelle vu.

En ai-je ete fort surpris? non pas; car si je ne crois point a vos
croyances, je crois a la foi, et je sais qu'elle transporte les
montagnes. Je pourrais citer bien des exemples; mais je vous indignerais
et je m'exposerais aussi a amoindrir l'effet de mon histoire.

Je vous avouerai d'abord que si je n'ai pas ete convaincu et converti
par ce que j'ai vu, j'ai ete du moins fort emu, et je vais tacher de
vous dire la chose naivement, comme si j'avais une credulite
d'Auvergnat.

J'etais alors medecin de campagne, habitant le bourg de Rolleville, en
pleine Normandie.

L'hiver, cette annee-la, fut terrible. Des la fin de novembre, les
neiges arriverent apres une semaine de gelees. On voyait de loin les
gros nuages venir du nord; et la blanche descente des flocons commenca.

En une nuit, toute la pleine fut ensevelie.

Les fermes, isolees dans leurs cours carrees, derriere leurs rideaux de
grands arbres poudres de frimas, semblaient s'endormir sous
l'accumulation de cette mousse epaisse et legere.

Aucun bruit ne traversait plus la campagne immobile. Seuls les corbeaux,
par bandes, decrivaient de longs festons dans le ciel, cherchant leur
vie inutilement, s'abattant tous ensemble sur les champs livides et
piquant la neige de leurs grands becs.

On n'entendait rien que le glissement vague et continu de cette
poussiere gelee tombant toujours.

Cela dura huit jours pleins, puis l'avalanche s'arreta. La terre avait
sur le dos un manteau epais de cinq pieds.

Et, pendant trois semaines ensuite, un ciel, clair comme un cristal bleu
le jour, et, la nuit, tout seme d'etoiles qu'on aurait crues de givre,
tant le vaste espace etait rigoureux, s'etendit sur la nappe unie, dure
et luisante des neiges.

La plaine, les haies, les ormes des clotures, tout semblait mort, tue
par le froid. Ni hommes ni betes ne sortaient plus; seules les cheminees
des chaumieres en chemise blanche revelaient la vie cachee, par les
minces filets de fumee qui montaient droit dans l'air glacial.

De temps en temps on entendait craquer les arbres, comme si leurs
membres de bois se fussent brises sous l'ecorce; et, parfois, une grosse
branche se detachait et tombait, l'invincible gelee petrifiant la seve
et cassant les fibres.

Les habitations semees ca et la par les champs semblaient eloignees de
cent lieues les unes des autres. On vivait comme on pouvait. Seul,
j'essayais d'aller voir mes clients les plus proches, m'exposant sans
cesse a rester enseveli dans quelque creux.

Je m'apercus bientot qu'une terreur mysterieuse planait sur le pays. Un
tel fleau, pensait-on, n'etait point naturel. On pretendit qu'on
entendait des voix la nuit, des sifflements aigus, des cris qui
passaient.

Ces cris et ces sifflements venaient sans aucun doute des oiseaux
emigrants qui voyagent au crepuscule, et qui fuyaient en masse vers le
sud. Mais allez donc faire entendre raison a des gens affoles. Une
epouvante envahissait les esprits et on s'attendait a un evenement
extraordinaire.

La forge du pere Vatinel etait situee au bout du hameau d'Epivent, sur
la grande route, maintenant invisible et deserte. Or, comme les gens
manquaient de pain, le forgeron resolut d'aller jusqu'au village. Il
resta quelques heures a causer dans les six maisons qui forment le
centre du pays, prit son pain et des nouvelles, et un peu de cette peur
epandue sur la campagne.

Et il se remit en route avant la nuit.

Tout a coup, en longeant une haie, il crut voir un oeuf sur la neige;
oui, un oeuf, depose la, tout blanc comme le reste du monde. Il se
pencha, c'etait un oeuf en effet. D'ou venait-il? Quelle poule avait pu
sortir du poulailler et venir pondre en cet endroit? Le forgeron
s'etonna, ne comprit pas; mais il ramassa l'oeuf et le porta a sa femme.

--Tiens, la maitresse, v'la un oeuf que j'ai trouve sur la route!

La femme hocha la tete:--Un oeuf sur la route? Par ce temps-ci, t'es
soul, bien sur?

--Mais non, la maitresse, meme qu'il etait au pied d'une haie, et encore
chaud, pas gele. Le v'la, j'me l'ai mis sur l'estomac pour qui
n'refroidisse pas. Tu le mangeras pour ton diner.

L'oeuf fut glisse dans la marmite ou mijotait la soupe, et le forgeron se
mit a raconter ce qu'on disait par la contree. La femme ecoutait, toute
pale.

--Pour sur, que j'en ai entendu, des sifflets, l'autre nuit, meme qu'ils
semblaient v'nir de la cheminee.

On se mit a table, on mangea la soupe d'abord, puis, pendant que le mari
etendait du beurre sur son pain, la femme prit l'oeuf et l'examina d'un
oeil mefiant.

--Si y avait que que chose dans c't'oeuf?

--Que que tu veux qu'y ait?

--J'sais ti, me?

--Allons, mange-le, et fais pas la bete.

Elle ouvrit l'oeuf. Il etait comme tous les oeufs, et bien frais. Elle se
mit a le manger en hesitant, le goutant, le laissant, le reprenant. Le
mari disait:

--Eh bien! que gout qu'il a, c't'oeuf?

Elle ne repondait pas, et elle acheva de l'avaler; puis, soudain elle
planta sur son homme des yeux fixes, hagards, affoles; leva les bras,
les tordit et, convulsee de la tete aux pieds, roula par terre en
poussant des cris horribles.

Toute la nuit elle se debattit en des spasmes epouvantables, secouee de
tremblements effrayants, deformee par de hideuses convulsions. Le
forgeron, impuissant a la tenir, fut oblige de la lier.

Et elle hurlait sans repos, d'une voix infatigable:

--J'l'ai dans l'corps! J'l'ai dans l'corps!

Je fus appele le lendemain. J'ordonnai tous les calmants connus sans
obtenir le moindre resultat. Elle etait folle.

Alors, avec une incroyable rapidite, malgre l'obstacle des hautes
neiges, la nouvelle, une nouvelle etrange, courut de ferme en ferme: "La
femme au forgeron qu'est possedee!" Et on venait de partout, sans oser
penetrer dans la maison; on ecoutait de loin ses cris affreux pousses
d'une voix si forte qu'on ne les aurait pas crus d'une creature humaine.

Le cure du village fut prevenu. C'etait un vieux pretre naif. Il
accourut en surplis comme pour administrer un mourant et il prononca, en
etendant les mains, les formules d'exorcisme, pendant que quatre hommes
maintenaient sur un lit la femme ecumante et tordue.

Mais l'esprit ne fut point chasse.

Et la Noel arriva sans que le temps eut change.

La veille au matin, le pretre vint me trouver:

--J'ai envie, dit-il, de faire assister a l'office de cette nuit cette
malheureuse. Peut-etre Dieu fera-t-il un miracle en sa faveur, a l'heure
meme ou il naquit d'une femme.

Je repondis au cure:

--Je vous approuve absolument, Monsieur l'abbe. Si elle a l'esprit
frappe par la ceremonie sacree (et rien n'est plus propice a
l'emouvoir), elle peut etre sauvee sans autre remede.

Le vieux pretre murmura:

--Vous n'etes pas croyant, docteur, mais aidez-moi, n'est-ce pas? Vous
vous chargez de l'amener?

Et je lui promis mon aide.

Le soir vint, puis la nuit; et la cloche de l'eglise se mit a sonner,
jetant sa voix plaintive a travers l'espace morne, sur l'etendue blanche
et glacee des neiges.

Des etres noirs s'en venaient lentement, par groupes, dociles au cri
d'airain du clocher. La pleine lune eclairait d'une lueur vive et
blafarde tout l'horizon, rendait plus visible la pale desolation des
champs.

J'avais pris quatre hommes robustes et je me rendis a la forge.

La Possedee hurlait toujours, attachee a sa couche. On la vetit
proprement malgre sa resistance eperdue, et on l'emporta.

L'eglise etait maintenant pleine de monde, illuminee et froide; les
chantres poussaient leurs notes monotones; le serpent ronflait; la
petite sonnette de l'enfant de choeur tintait, reglant les mouvements des
fideles.

J'enfermai la femme et ses gardiens dans la cuisine du presbytere, et
j'attendis le moment que je croyais favorable. Je choisis l'instant qui
suit la communion. Tous les paysans, hommes et femmes, avaient recu leur
Dieu pour flechir sa rigueur. Un grand silence planait pendant que le
pretre achevait le mystere divin.

Sur mon ordre, la porte fut ouverte et mes quatre aides apporterent la
folle.

Des qu'elle apercut les lumieres, la foule a genoux, le choeur en feu et
le tabernacle dore, elle se debattit d'une telle vigueur qu'elle faillit
nous echapper, et elle poussa des clameurs si aigues qu'un frisson
d'epouvante passa dans l'eglise; toutes les tetes se releverent; des
gens s'enfuirent.

Elle n'avait plus la forme d'une femme, crispee et tordue en nos mains,
le visage contourne, les yeux fous.

On la traina jusqu'aux marches du choeur et puis on la tint fortement
accroupie a terre.

Le pretre s'etait leve; il attendait. Des qu'il la vit arretee, il prit
en ses mains l'ostensoir ceint de rayons d'or, avec l'hostie blanche au
milieu, et, s'avancant de quelques pas, il l'eleva de ses deux bras
tendus au-dessus de sa tete, le presentant aux regards egares de la
Demoniaque.

Elle hurlait toujours, l'oeil fixe, tendu sur cet objet rayonnant. Et le
pretre demeurait tellement immobile qu'on l'aurait pris pour une statue.

Et cela dura longtemps, longtemps.

La femme semblait saisie de peur, fascinee; elle contemplait fixement
l'ostensoir, secouee encore de tremblements terribles, mais passagers,
et criant toujours, mais d'une voix moins dechirante.

Et cela dura encore longtemps.

On eut dit qu'elle ne pouvait plus baisser les yeux, qu'ils etaient
rives sur l'hostie; et elle ne faisait plus que gemir; et son corps
roidi s'amollissait, s'affaissait. Toute la foule etait prosternee le
front par terre. La Possedee maintenant baissait rapidement les
paupieres, puis les relevait aussitot, comme impuissante a supporter la
vue de son Dieu. Elle s'etait tue. Et puis soudain, je m'apercus que ses
yeux demeuraient clos. Elle dormait du sommeil des somnambules,
hypnotisee, pardon, vaincue par la contemplation persistante de
l'ostensoir aux rayons d'or, terrassee par le Christ victorieux.

On l'emporta, inerte, pendant que le pretre remontait vers l'autel.

L'assistance bouleversee entonna un _Te Deum_ d'actions de graces.

Et la femme du forgeron dormit quarante heures de suite, puis se
reveilla sans aucun souvenir de la possession ni de la delivrance.

Voila, Mesdames, le miracle que j'ai vu. Le docteur Bonenfant se tut,
puis ajouta d'une voix contrariee:--Je n'ai pu refuser de l'attester
par ecrit.


       *       *       *       *       *




LA REINE HORTENSE

[Illustration de MYRBACH]


On l'appelait, dans Argenteuil, la reine Hortense. Personne ne sut
jamais pourquoi. Peut-etre parce qu'elle parlait ferme comme un officier
qui commande? Peut-etre parce qu'elle etait grande, osseuse, imperieuse?
Peut-etre parce qu'elle gouvernait un peuple de betes domestiques,
poules, chiens, chats, serins et perruches, de ces betes cheres aux
vieilles filles? Mais elle n'avait pour ces animaux familiers ni
gateries, ni mots mignards, ni ces pueriles tendresses qui semblent
couler des levres des femmes sur le poil veloute du chat qui ronronne.
Elle gouvernait ses betes avec autorite; elle regnait.

C'etait une vieille fille, en effet, une de ces vieilles filles a la
voix cassante, au geste sec, dont l'ame semble dure. Elle avait toujours
eu de jeunes bonnes, parce que la jeunesse se plie mieux aux brusques
volontes. Elle n'admettait jamais ni contradiction, ni replique, ni
hesitation, ni nonchalance, ni paresse, ni fatigue. Jamais on ne l'avait
entendue se plaindre, regretter quoi que ce fut, envier n'importe qui.
Elle disait "Chacun sa part" avec une conviction de fataliste. Elle
n'allait pas a l'eglise, n'aimait pas les pretres, ne croyait guere a
Dieu, appelant toutes les choses religieuses de la "marchandise a
pleureurs".

Depuis trente ans qu'elle habitait sa petite maison, precedee d'un petit
jardin longeant la rue, elle n'avait jamais modifie ses habitudes, ne
changeant que ses bonnes impitoyablement, lorsqu'elles prenaient vingt
et un ans.

Elle remplacait sans larmes et sans regrets ses chiens, ses chats et ses
oiseaux quand ils mouraient de vieillesse ou d'accident, et elle
enterrait les animaux trepasses dans une plate-bande, au moyen d'une
petite boche, puis tassait la terre dessus de quelques coups de pied
indifferents.

Elle avait dans la ville quelques connaissances, des familles d'employes
dont les hommes allaient a Paris tous les jours. De temps en temps, on
l'invitait a venir prendre une tasse de the le soir. Elle s'endormait
inevitablement dans ces reunions, et il fallait la reveiller pour
qu'elle retournat chez elle. Jamais elle ne permit a personne de
l'accompagner, n'ayant peur ni le jour ni la nuit. Elle ne semblait pas
aimer les enfants.

Elle occupait son temps a mille besognes de male, menuisant, jardinant,
coupant le bois avec la scie ou la hache, reparant sa maison vieillie,
maconnant meme quand il le fallait.

Elle avait des parents qui la venaient voir deux fois l'an; les Cimme et
les Colombel, ses deux soeurs ayant epouse l'une un herboriste, l'autre
un petit rentier. Les Cimme n'avaient pas de descendants; les Colombel
en possedaient trois: Henri, Pauline et Joseph. Henri avait vingt ans,
Pauline dix-sept et Joseph trois ans seulement, etant venu alors qu'il
semblait impossible que sa mere fut encore fecondee.

Aucune tendresse n'unissait la vieille fille a ses parents.

Au printemps de l'annee 1882, la reine Hortense tomba malade tout a
coup. Les voisins allerent chercher un medecin qu'elle chassa. Un pretre
s'etant alors presente, elle sortit de son lit a moitie nue pour le
jeter dehors.

La petite bonne, eploree, lui faisait de la tisane.

Apres trois jours de lit, la situation parut devenir si grave, que le
tonnelier d'a cote, d'apres le conseil du medecin, rentre d'autorite
dans la maison, prit sur lui d'appeler les deux familles.

Elles arriverent par le meme train vers dix heures du matin, les
Colombel ayant amene le petit Joseph.

Quand elles se presenterent a l'entree du jardin, elles apercurent
d'abord la bonne qui pleurait, sur une chaise, contre le mur.

Le chien dormait couche sur le paillasson de la porte d'entree, sous une
brulante tombee de soleil; deux chats, qu'on eut crus morts, etaient
allonges sur le rebord des deux fenetres, les yeux fermes, les pattes et
la queue tout au long etendues.

Une grosse poule gloussante promenait un bataillon de poussins, vetus de
duvet jaune, leger comme de la ouate, a travers le petit jardin; et une
grande cage accrochee au mur, couverte de mouron, contenait un peuple
d'oiseaux qui s'egosillaient dans la lumiere de cette chaude matinee de
printemps.

Deux inseparables dans une autre cagette en forme de chalet restaient
bien tranquilles, cote a cote sur leur baton.

M. Cimme, un tres gros personnage soufflant, qui entrait toujours le
premier partout, ecartant les autres, hommes ou femmes, quand il le
fallait, demanda:

--Eh bien, Celeste, ca ne va donc pas?

La petite bonne gemit a travers ses larmes:--Elle ne me reconnait
seulement plus. Le medecin dit que c'est la fin.

Tout le monde se regarda.

Mme Cimme et Mme Colombel s'embrasserent instantanement, sans dire un
mot. Elles se ressemblaient beaucoup, ayant toujours porte des bandeaux
plats et des chales rouges, des cachemires francais eclatants comme des
brasiers.

Cimme se tourna vers son beau-frere, homme pale, jaune et maigre, ravage
par une maladie d'estomac, et qui boitait affreusement, et il prononca
d'un ton serieux:

--Bigre! il etait temps.

Mais personne n'osait penetrer dans la chambre de la mourante situee au
rez-de-chaussee. Cimme lui-meme cedait le pas. Ce fut Colombel qui se
decida le premier, et il entra en se balancant comme un mat de navire,
faisant sonner sur les paves le fer de sa canne.

Les deux femmes se hasarderent ensuite, et M. Cimme ferma la marche.

Le petit Joseph etait reste dehors, seduit par la vue du chien.

Un rayon de soleil coupait en deux le lit, eclairant tout juste les
mains qui s'agitaient nerveusement, s'ouvrant et se fermant sans cesse.
Les doigts remuaient comme si une pensee les eut animes, comme s'ils
eussent signifie des choses, indique des idees, obei a une intelligence.
Tout le reste du corps restait immobile sous le drap. La figure
anguleuse n'avait pas un tressaillement. Les yeux demeuraient fermes.

Les parents se deployerent en demi-cercle et se mirent a regarder, sans
dire un mot, la poitrine serree, la respiration courte. La petite bonne
les avait suivis et larmoyait toujours.

A la fin, Cimme demanda:--Qu'est-ce que dit au juste le medecin?

La servante balbutia:--Il dit qu'on la laisse tranquille, qu'il n'y a
plus rien a faire.

Mais, soudain, les levres de la vieille fille se mirent a s'agiter.
Elles semblaient prononcer des mots silencieux, des mots caches dans
cette tete de mourante, et ses mains precitaient leur mouvement
singulier.

Tout a coup elle parla d'une petite voix maigre qu'on ne lui connaissait
pas, d'une voix qui semblait venir de loin, du fond de ce coeur toujours
ferme peut-etre?

Cimme s'en alla sur la pointe du pied, trouvant penible ce spectacle.
Colombel, dont la jambe estropiee se fatiguait, s'assit.

Les deux femmes restaient debout.

La reine Hortense babillait maintenant tres vite sans qu'on comprit rien
a ses paroles. Elle prononcait des noms, beaucoup de noms, appelait
tendrement des personnes imaginaires.

"Viens ici, mon petit Philippe, embrasse ta mere. Tu l'aimes bien ta
maman, dis, mon enfant? Toi, Rose, tu vas veiller sur ta petite soeur
pendant que je serai sortie. Surtout, ne la laisse pas seule, tu
m'entends? Et je te defends de toucher aux allumettes."

Elle se taisait quelques secondes, puis, d'un ton plus haut, comme si
elle eut appele: "Henriette!" Elle attendait un peu, et reprenait: "Dis
a ton pere de venir me parler avant d'aller a son bureau." Et soudain:
"Je suis un peu souffrante aujourd'hui, mon cheri; promets-moi de ne pas
revenir tard. Tu diras a ton chef que je suis malade. Tu comprends qu'il
est dangereux de laisser les enfants seuls quand je suis au lit. Je vais
te faire pour le diner un plat de riz au sucre. Les petits aiment
beaucoup cela. C'est Claire qui sera contente!"

Elle se mettait a rire, d'un rire jeune et bruyant, comme elle n'avait
jamais ri: "Regarde Jean, quelle drole de tete il a. Il s'est barbouille
avec les confitures, le petit sale. Regarde donc, mon cheri, comme il
est drole!"

Colombel, qui changeait de place a tout moment sa jambe fatiguee par le
voyage, murmura:

--Elle reve qu'elle a des enfants et un mari, c'est l'agonie qui
commence.

Les deux soeurs ne bougeaient toujours point, surprises et stupides.

La petite bonne prononca:

--Faut retirer vos chales et vos chapeaux; voulez-vous passer dans la
salle?

Elles sortirent sans avoir prononce une parole et Colombel les suivit en
boitant, laissant de nouveau toute seule la mourante.

Quand elles se furent debarrassees de leurs vetements de route, les
femmes s'assirent enfin. Alors un des chats quitta sa fenetre, s'etira,
sauta dans la salle, puis sur les genoux de Mme Cimme, qui se mit a le
caresser.

On entendait a cote la voix de l'agonisante, vivant, a cette heure
derniere, la vie qu'elle avait attendue sans doute, vidant ses reves
eux-memes au moment ou tout allait finir pour elle.

Cimme, dans le jardin, jouait avec le petit Joseph et le chien,
s'amusant beaucoup, d'une gaiete de gros homme aux champs, sans aucun
souvenir de la mourante.

Mais tout a coup il rentra, et, s'adressant a la bonne:

--Dis donc, ma fille, tu vas nous faire a dejeuner. Qu'est-ce que vous
allez manger, mesdames?

On convint d'une omelette aux fines herbes, d'un morceau de faux-filet
avec des pommes nouvelles, d'un fromage et d'une tasse de cafe.

Et comme Mme Colombel fouillait dans sa poche pour chercher son
porte-monnaie, Cimme l'arreta; puis, se tournant vers la bonne:--Tu dois
avoir de l'argent? Elle repondit:

--Oui, Monsieur.

--Combien?

--Quinze francs.

--Ca suffit. Depeche-toi, ma fille, car je commence a avoir faim.

Mme Cimme, regardant au dehors les fleurs grimpantes baignees de soleil,
et deux pigeons amoureux sur le toit en face, prononca d'un air
navre:--C'est malheureux d'etre venus pour une aussi triste
circonstance. Il ferait bien bon dans la campagne aujourd'hui.

Sa soeur soupira sans repondre, et Colombel murmura, emu peut-etre par la
pensee d'une marche:--Ma jambe me tracasse bougrement.

Le petit Joseph et le chien faisaient un bruit terrible: l'un poussant
des cris de joie, l'autre aboyant eperdument. Ils jouaient a cache-cache
autour des trois plates-bandes, courant l'un apres l'autre comme deux
fous.

La mourante continuait a appeler ses enfants, causant avec chacun,
s'imaginant qu'elle les habillait, qu'elle les caressait, qu'elle leur
apprenait a lire: "Allons! Simon, repete: ABCD. Tu ne dis pas bien,
voyons, D D D, m'entends-tu? Repete alors..."

Cimme prononca:--C'est curieux ce que l'on dit a ces moments-la.

Mme Colombel alors demanda:--Il vaudrait peut-etre mieux retourner
aupres d'elle. Mais Cimme aussitot l'en dissuada:--Pourquoi faire,
puisque vous ne pouvez rien changer a son etat? Nous sommes aussi bien
ici.

Personne n'insista. Mme Cimme considera les deux oiseaux verts, dits
inseparables. Elle loua en quelques phrases cette fidelite singuliere et
blama les hommes de ne pas imiter ces betes. Cimme se mit a rire,
regarda sa femme, chantonna d'un air goguenard: "Tra-la-la.
Tra-la-la-la", comme pour laisser entendre bien des choses sur sa
fidelite, a lui, Cimme.

Colombel, pris maintenant de crampes d'estomac, frappait le pave de sa
canne.

L'autre chat entra la queue en l'air.

On ne se mit a table qu'a une heure.

Des qu'il eut goute au vin, Colombel, a qui on avait recommande de ne
boire que du bordeaux de choix, rappela la servante:

--Dis donc, ma fille, est-ce qu'il n'y a rien de meilleur que cela dans
la cave?

--Oui monsieur, il y a du vin fin qu'on vous servait quand vous veniez.

--Eh bien, va nous en chercher trois bouteilles.

On gouta ce vin qui parut excellent; non pas qu'il provint d'un cru
remarquable, mais il avait quinze ans de cave. Cimme declara:--C'est du
vrai vin de malade.

Colombel, saisi d'une envie ardente de posseder ce bordeaux, interrogea
de nouveau la bonne:--Combien en reste-t-il, ma fille?

--Oh! presque tout, Monsieur, mamz'elle n'en buvait jamais. C'est le tas
du fond.

Alors il se tourna vers son beau-frere:--Si vous vouliez, Cimme, je vous
reprendrais ce vin-la pour autre chose, il convient merveilleusement a
mon estomac.

La poule etait entree a son tour avec son troupeau de poussins; les deux
femmes s'amusaient a lui jeter des miettes.

On renvoya au jardin Joseph et le chien qui avaient assez mange.

La reine Hortense parlait toujours, mais a voix basse maintenant, de
sorte qu'on ne distinguait plus les paroles.

Quand on eut acheve le cafe, tout le monde alla constater l'etat de la
malade. Elle semblait calme.

On ressortit et on s'assit en cercle dans le jardin pour digerer.

Tout a coup le chien se mit a tourner autour des chaises de toute la
vitesse de ses pattes, portant quelque chose en sa gueule. L'enfant
courait derriere eperdument. Tous deux disparurent dans la maison.

Cimme s'endormit le ventre au soleil.

La mourante se remit a parler haut. Puis, tout a coup, elle cria.

Les deux femmes et Colombel s'empresserent de rentrer pour voir ce
qu'elle avait. Cimme, reveille, ne se derangea pas, n'aimant point ces
choses-la.

Elle s'etait assise, les yeux hagards. Son chien, pour echapper a la
poursuite du petit Joseph, avait saute sur le lit, franchi l'agonisante;
et, retranche derriere l'oreiller, il regardait son camarade de ses yeux
luisants, pret a sauter de nouveau pour recommencer la partie. Il tenait
a la gueule une des pantoufles de sa maitresse, dechiree a coups de
crocs, depuis une heure qu'il jouait avec.

L'enfant, intimide par cette femme dressee soudain devant lui, restait
immobile en face de la couche.

La poule, entree aussi, effarouchee par le bruit, avait saute sur une
chaise; et elle appelait desesperement ses poussins qui pepiaient,
effares, entre les quatre jambes du siege.

La reine Hortense criait d'une voix dechirante: "Non, non, je ne veux
pas mourir, je ne veux pas! je ne veux pas! Qui est-ce qui elevera mes
enfants? Qui les soignera? Qui les aimera? Non, je ne veux pas!... je
ne..."

Elle se renversa sur le dos. C'etait fini.

Le chien, tres excite, sauta dans la chambre en gambadant.

Colombel courut a la fenetre, appela son beau-frere:--Arrivez vite,
arrivez vite. Je crois qu'elle vient de passer.

Alors Cimme se leva et, prenant son parti, il penetra dans la chambre en
balbutiant:

--C'a ete moins long que je n'aurais cru.


       *       *       *       *       *




LE PARDON

[Illustration de J. ROY]


Elle avait ete elevee dans une de ces familles qui vivent enfermees en
elles-memes, et qui semblent toujours loin de tout. Elles ignorent les
evenements politiques, bien qu'on en cause a table; mais les changements
de gouvernement se passent si loin, si loin, qu'on parle de cela comme
d'un fait historique, comme de la mort de Louis XVI ou du debarquement
de Napoleon.

Les moeurs se modifient, les modes se succedent. On ne s'en apercoit
guere dans la famille calme ou l'on suit toujours les coutumes
traditionnelles. Et si quelque histoire scabreuse se passe dans les
environs, le scandale vient mourir au seuil de la maison. Seuls, le pere
et la mere, un soir, echangent quelques mots la-dessus, mais a mi-voix,
a cause des murs qui ont partout des oreilles. Et, discretement, le
pere dit:

--Tu as su cette terrible affaire dans la famille des Rivoil?

Et la mere repond:

--Qui aurait jamais cru cela? C'est affreux.

Les enfants ne se doutent de rien, et ils arrivent a l'age de vivre a
leur tour, avec un bandeau sur les yeux et sur l'esprit, sans soupconner
les dessous de l'existence, sans savoir qu'on ne pense pas comme on
parle, et qu'on ne parle point comme on agit; sans savoir qu'il faut
vivre en guerre avec tout le monde, ou du moins en paix armee, sans
deviner qu'on est sans cesse trompe quand on est naif, joue quand on est
sincere, maltraite quand on est bon.

Les uns vont jusqu'a la mort dans cet aveuglement de probite, de
loyaute, d'honneur; tellement integres que rien ne leur ouvre les yeux.

Les autres, desabuses sans bien comprendre, trebuchent eperdus,
desesperes, et meurent en se croyant les jouets d'une fatalite
exceptionnelle, les victimes miserables d'evenements funestes et
d'hommes particulierement criminels.

Les Savignol marierent leur fille Berthe a dix-huit ans. Elle epousa un
jeune homme de Paris, Georges Baron, qui faisait des affaires a la
Bourse. Il etait beau garcon, parlait bien, avec tous les dehors probes
qu'il fallait; mais au fond du coeur, il se moquait un peu de ses
beaux-parents attardes, qu'il appelait entre amis: "Mes chers fossiles".

Il appartenait a une bonne famille; et la jeune fille etait riche. Il
l'emmena vivre a Paris.

Elle devint une de ces provinciales de Paris dont la race est nombreuse.
Elle demeura ignorante de la grande ville, de son monde elegant, de ses
plaisirs, de ses costumes, comme elle etait demeuree ignorante de la
vie, de ses perfidies et de ses mysteres.

Enfermee en son menage, elle ne connaissait guere que sa rue, et quand
elle s'aventurait dans un autre quartier, il lui semblait accomplir un
voyage lointain en une ville inconnue et etrangere. Elle disait le soir:

--J'ai traverse les boulevards, aujourd'hui.

Deux ou trois fois par an, son mari l'emmenait au theatre. C'etaient des
fetes dont le souvenir ne s'eteignait plus et dont on reparlait sans
cesse.

Quelquefois, a table, trois mois apres, elle se mettait brusquement a
rire, et s'ecriait:

--Te rappelles-tu cet acteur habille en general et qui imitait le chant
du coq?

Toutes ses relations se bornaient a deux familles alliees qui, pour
elle, representaient l'humanite. Elle les designait en faisant preceder
leur nom de l'article "les"--les Martinet et les Michelint.

Son mari vivait a sa guise, rentrant quand il voulait, parfois au jour
levant, pretextant des affaires, ne se genant point, sur que jamais un
soupcon n'effleurerait cette ame candide.

Mais un matin elle recut une lettre anonyme.

Elle demeura eperdue, ayant le coeur trop droit pour comprendre l'infamie
des denonciations, pour mepriser cette lettre dont l'auteur se disait
inspire par l'interet de son bonheur, et la haine du mal, et l'amour de
la verite.

On lui revelait que son mari avait, depuis deux ans, une maitresse, une
jeune veuve, Mme Rosset, chez qui il passait toutes ses soirees.

Elle ne sut ni feindre, ni dissimuler, ni epier, ni ruser. Quand il
revint pour dejeuner elle lui jeta cette lettre, en sanglotant, et
s'enfuit dans sa chambre.

Il eut le temps de comprendre, de preparer sa reponse et il alla frapper
a la porte de sa femme. Elle ouvrit aussitot, n'osant pas le regarder.
Il souriait; il s'assit, l'attira sur ses genoux; et d'une voix douce,
un peu moqueuse:

"Ma chere petite, j'ai en effet pour amie Mme Rosset, que je connais
depuis dix ans et que j'aime beaucoup, j'ajouterai que je connais vingt
autres familles dont je ne t'ai jamais parle, sachant que tu ne
recherches pas le monde, les fetes et les relations nouvelles. Mais,
pour en finir une fois pour toutes avec ces denonciations infames, je te
prierai de t'habiller apres le dejeuner et nous irons faire une visite
a cette jeune femme qui deviendra ton amie, je n'en doute pas."

Elle embrassa a pleins bras son mari; et, par une de ces curiosites
feminines qui ne s'endorment plus une fois eveillees, elle ne refusa
point d'aller voir cette inconnue qui lui demeurait, malgre tout, un peu
suspecte. Elle sentait, par instinct, qu'un danger connu est presque
evite.

Elle entra dans un petit appartement coquet, plein de bibelots, orne
avec art, au quatrieme etage d'une belle maison. Au bout de cinq minutes
d'attente dans un salon assombri par des tentures, des portieres, des
rideaux drapes gracieusement, une porte s'ouvrit et une jeune femme
apparut, tres brune, petite, un peu grasse, etonnee et souriante.

Georges fit les presentations.

--Ma femme, Madame Julie Rosset.

La jeune veuve poussa un leger cri d'etonnement et de joie, et s'elanca,
les deux mains ouvertes. Elle n'esperait point, disait-elle, avoir ce
bonheur, sachant que Mme Baron ne voyait personne; mais elle etait si
heureuse, si heureuse! Elle aimait tant Georges! (elle disait Georges
tout court avec une fraternelle familiarite), qu'elle avait une envie
folle de connaitre sa jeune femme et de l'aimer aussi.

Au bout d'un mois, les deux nouvelles amies ne se quittaient plus. Elles
se voyaient chaque jour, souvent deux fois, et dinaient tous les soirs
ensemble, tantot chez l'une, tantot chez l'autre. Georges maintenant ne
sortait plus guere, ne pretextait plus d'affaires, adorant, disait-il,
son coin du feu.

Enfin, un appartement s'etant trouve libre dans la maison habitee par
Mme Rosset, Mme Baron s'empressa de le prendre pour se rapprocher et se
reunir encore davantage.

Et, pendant deux annees entieres, ce fut une amitie sans un nuage, une
amitie de coeur et d'ame, absolue, tendre, devouee, delicieuse. Berthe ne
pouvait plus parler sans prononcer le nom de Julie qui representait pour
elle la perfection.

Elle etait heureuse, d'un bonheur parfait, calme et doux.

Mais voici que Mme Rosset tomba malade. Berthe ne la quitta plus. Elle
passait les nuits, se desolait; son mari lui-meme etait desespere.

Or, un matin, le medecin, en sortant de sa visite, prit a part Georges
et sa femme, et leur annonca qu'il trouvait fort grave l'etat de leur
amie.

Des qu'il fut parti, les jeunes gens atterres, s'assirent l'un en face
de l'autre; puis, brusquement, se mirent a pleurer. Ils veillerent, la
nuit, tous les deux ensemble aupres du lit; et Berthe, a tout instant,
embrassait tendrement la malade, tandis que Georges, debout devant les
pieds de sa couche, la contemplait silencieusement avec une persistance
acharnee.

Le lendemain, elle allait plus mal encore.

Enfin, vers le soir, elle declara qu'elle se trouvait mieux, et,
contraignit ses amis a redescendre chez eux pour diner.

Ils etaient tristement assis dans leur salle, sans guere manger, quand
la bonne remit a Georges une enveloppe. Il l'ouvrit, lut, devint livide
et, se levant, il dit a sa femme, d'un air etrange: "Attends-moi, il
faut que je m'absente un instant, je serai de retour dans dix minutes.
Surtout ne sors pas."

Et il courut dans sa chambre prendre son chapeau.

Berthe l'attendit, torturee par une inquietude nouvelle. Mais, docile en
tout, elle ne voulait point remonter chez son amie avant qu'il fut
revenu.

Comme il ne reparaissait pas, la pensee lui vint d'aller voir en sa
chambre s'il avait pris ses gants, ce qui eut indique qu'il devait
entrer quelque part.

Elle les apercut du premier coup d'oeil. Pres d'eux un papier froisse,
gisait, jete la. Elle le reconnut aussitot, c'etait celui qu'on venait
de remettre a Georges.

Et une tentation brulante, la premiere de sa vie, lui vint de lire, de
savoir. Sa conscience revoltee luttait, mais la demangeaison d'une
curiosite fouettee et douloureuse poussait sa main. Elle saisit le
papier, l'ouvrit, reconnut aussitot l'ecriture, celle de Julie, une
ecriture tremblee, au crayon. Elle lut: "Viens seul m'embrasser, mon
pauvre ami, je vais mourir."

Elle ne comprit pas d'abord, et restait la stupide, frappee surtout par
l'idee de mort. Puis, soudain, le tutoiement saisit sa pensee; et ce
fut comme un grand eclair illuminant son existence, lui montrant toute
l'infame verite, toute leur trahison, toute leur perfidie. Elle comprit
leur longue astuce, leurs regards, sa bonne foi jouee, sa confiance
trompee. Elle les revit l'un en face de l'autre, le soir sous
l'abat-jour de sa lampe, lisant le meme livre, se consultant de l'oeil a
la fin des pages.

Et, son coeur souleve d'indignation, meurtri de souffrance, s'abima dans
un desespoir sans bornes.

Des pas retentirent; elle s'enfuit et s'enferma chez elle.

Son mari, bientot, l'appela.

--Viens vite. Mme Rosset va mourir.

Berthe parut sur sa porte et, la levre tremblante:

--Retournez seul aupres d'elle, elle n'a pas besoin de moi.

Il la regarda follement, abruti de chagrin, et il reprit:

--Vite, vite, elle meurt.

Berthe repondit:

--Vous aimeriez mieux que ce fut moi.

Alors il comprit peut-etre, et s'en alla, remontant pres de
l'agonisante.

Il la pleura sans dissimulation, sans pudeur, indifferent a la douleur
de sa femme qui ne lui parlait plus, ne le regardait plus, vivait seule
muree dans le degout, dans une colere revoltee, et priait Dieu matin et
soir.

Ils habitaient ensemble pourtant, mangeaient face a face, muets et
desesperes.

Puis il s'apaisa peu a peu; mais elle ne lui pardonnait point.

Et la vie continua, dure pour tous les deux.

Pendant un an, ils demeurerent aussi etrangers l'un a l'autre que s'ils
ne se fussent pas connus. Berthe faillit devenir folle.

Puis un matin etant partie des l'aurore, elle rentra vers huit heures
portant en ses deux mains un enorme bouquet de roses, de roses blanches,
toutes blanches.

Et elle fit dire a son mari qu'elle desirait lui parler.

Il vint inquiet, trouble.

--Nous allons sortir ensemble, lui dit-elle; prenez ces fleurs, elles
sont trop lourdes pour moi.

Il prit le bouquet et suivit sa femme. Une voiture les attendait qui
partit des qu'ils furent montes.

Elle s'arreta devant la grille du cimetiere. Alors Berthe, dont les yeux
s'emplissaient de larmes, dit a Georges:--Conduisez-moi a sa tombe. Il
tremblait sans comprendre, et il se mit a marcher devant, tenant
toujours les fleurs en ses bras. Il s'arreta enfin devant un marbre
blanc et le designa sans rien dire.

Alors elle lui reprit le grand bouquet et, s'agenouillant, le deposa sur
les pieds du tombeau. Puis elle s'isola en une priere inconnue et
suppliante!

Debout derriere elle, son mari, hante de souvenirs, pleurait.

Elle se releva et lui tendit les mains.

--Si vous voulez, nous serons amis, dit-elle.


       *       *       *       *       *




LA LEGENDE DU MONT SAINT-MICHEL

[Illustration de GRASSET]


Je l'avais vu d'abord de Cancale ce chateau de fees plante dans la mer.
Je l'avais vu confusement, ombre grise dressee sur le ciel brumeux.

Je le revis d'Avranches, au soleil couchant. L'immensite des sables
etait rouge, l'horizon etait rouge, toute la baie demesuree etait rouge;
seule, l'abbaye escarpee, poussee la-bas, loin de la terre, comme un
manoir fantastique, stupefiante comme un palais de reve,
invraisemblablement etrange et belle, restait presque noire dans les
pourpres du jour mourant.

J'allai vers elle le lendemain des l'aube, a travers les sables, l'oeil
tendu sur ce bijoux monstrueux, grand comme une montagne, cisele comme
un camee et vaporeux comme une mousseline. Plus j'approchais, plus je
me sentais souleve d'admiration, car rien au monde peut-etre n'est plus
etonnant et plus parfait.

Et j'errai, surpris comme si j'avais decouvert l'habitation d'un dieu a
travers ces salles portees par des colonnes legeres ou pesantes, a
travers ces couloirs perces a jour, levant mes yeux emerveilles sur ces
clochetons qui semblent des fusees parties vers le ciel et sur tout cet
emmelement incroyable de tourelles, de gargouilles, d'ornements sveltes
et charmants, feu d'artifice de pierre, dentelle de granit,
chef-d'oeuvre d'architecture colossale et delicate.

Comme je restais en extase, un paysan bas-normand m'aborda et me raconta
l'histoire de la grande querelle de saint Michel avec le diable.

Un sceptique de genie a dit: "Dieu a fait l'homme a son image, mais
l'homme le lui a bien rendu."

Ce mot est d'une eternelle verite et il serait fort curieux de faire
dans chaque continent l'histoire de la divinite locale, ainsi que
l'histoire des saints patrons dans chacune de nos provinces. Le negre a
des idoles feroces, mangeuses d'hommes; le mahometan polygame peuple son
paradis de femmes; les Grecs, en gens pratiques, avaient divinise toutes
les passions.

Chaque village de France est place sous l'invocation d'un saint
protecteur, modifie a l'image des habitants.

Or, saint Michel veille sur la Basse-Normandie, saint Michel, l'ange
radieux et victorieux, le porte-glaive, le heros du ciel, le triomphant,
le dominateur de Satan.

Mais voici comment le Bas-Normand, ruse, cauteleux, sournois et
chicanier, comprend et raconte la lutte du grand saint avec le diable.

Pour se mettre a l'abri des mechancetes du demon, son voisin, saint
Michel construisit lui-meme, en plein ocean, cette habitation digne d'un
archange; et, seul, en effet, un pareil saint pouvait se creer une
semblable residence.

Mais, comme il redoutait encore les approches du Malin, il entoura son
domaine de sables mouvants plus perfides que la mer.

Le diable habitait une humble chaumiere sur la cote; mais il possedait
les prairies baignees d'eau salee, les belles terres grasses ou poussent
les recoltes lourdes, les riches vallees et les coteaux feconds de tout
le pays; tandis que le saint ne regnait que sur les sables. De sorte que
Satan etait riche, et saint Michel etait pauvre comme un gueux.

Apres quelques annees de jeune, le saint s'ennuya de cet etat de choses
et pensa a passer un compromis avec le diable; mais la chose n'etait
guere facile, Satan tenant a ses moissons.

Il reflechit pendant six mois; puis, un matin, il s'achemina vers la
terre. Le demon mangeait la soupe devant sa porte quand il apercut le
saint; aussitot il se precipita a sa rencontre, baisa le bas de sa
manche, le fit entrer et lui offrit de se rafraichir.

Apres avoir bu une jatte de lait, saint Michel prit la parole:

--Je suis venu pour te proposer une bonne affaire.

Le diable, candide et sans defiance, repondit:

--Ca me va.

--Voici. Tu me cederas toutes tes terres.

Satan, inquiet, voulut parler:

--Mais...

Le saint reprit:

--Ecoute d'abord. Tu me cederas toutes tes terres. Je me chargerai de
l'entretien, du travail, des labourages, des semences, du fumage, de
tout enfin, et nous partagerons la recolte par moitie. Est-ce dit?

Le diable, naturellement paresseux, accepta.

Il demanda seulement en plus quelques-uns de ces delicieux surmulets
qu'on peche autour du mont solitaire. Saint Michel promit les poissons.

Ils se taperent dans la main, cracherent de cote pour indiquer que
l'affaire etait faite, et le saint reprit:

--Tiens, je ne veux pas que tu aies a te plaindre de moi. Choisis ce que
tu preferes: la partie des recoltes qui sera sur terre ou celle qui
restera dans la terre.

Satan s'ecria:

--Je prends celle qui sera sur terre.

--C'est entendu, dit le saint.

Et il s'en alla.

Or, six mois apres, dans l'immense domaine du diable, on ne voyait que
des carottes, des navets, des oignons, des salsifis, toutes les plantes
dont les racines grasses sont bonnes et savoureuses, et dont la feuille
inutile sert tout au plus a nourrir les betes.

Satan n'eut rien et voulut rompre le contrat, traitant saint Michel de
"malicieux".

Mais le saint avait pris gout a la culture; il retourna retrouver le
diable:

--Je t'assure que je n'y ai point pense du tout; ca s'est trouve comme
ca; il n'y a point de ma faute. Et, pour te dedommager, je t'offre de
prendre, cette annee, tout ce qui se trouvera sous terre.

--Ca me va, dit Satan.

Au printemps suivant, toute l'etendue des terres de l'Esprit du Mal
etait couverte de bles epais, d'avoines grosses comme des clochetons, de
lins, de colzas magnifiques, de trefles rouges, de pois, de choux,
d'artichauts, de tout ce qui s'epanouit au soleil en graines ou en
fruits.

Satan n'eut encore rien et se facha tout a fait.

Il reprit ses pres et ses labours et resta sourd a toutes les ouvertures
nouvelles de son voisin.

Une annee entiere s'ecoula. Du haut de son manoir isole, saint Michel
regardait la terre lointaine et feconde, et voyait le diable dirigeant
les travaux, rentrant les recoltes, battant ses grains. Et il rageait,
s'exasperant de son impuissance. Ne pouvant plus duper Satan, il resolut
de s'en venger, et il alla le prier a diner pour le lundi suivant.

--Tu n'as pas ete heureux dans tes affaires avec moi, disait-il, je le
sais; mais je ne veux pas qu'il reste de rancune entre nous, et je
compte que tu viendras diner avec moi. Je te ferai manger de bonnes
choses.

Satan, aussi gourmand que paresseux, accepta bien vite. Au jour dit, il
revetit ses plus beaux habits et prit le chemin du Mont.

Saint Michel le fit asseoir a une table magnifique. On servit d'abord
un vol-au-vent plein de cretes et de rognons de coq, avec des boulettes
de chair a saucisse, puis deux gros surmulets a la creme, puis une dinde
blanche pleine de marrons confits dans du vin, puis un gigot de
pre-sale, tendre comme du gateau; puis des legumes qui fondaient dans la
bouche et de la bonne galette chaude, qui fumait en repandant un parfum
de beurre.

On but du cidre pur, mousseux et sucre, et du vin rouge et capiteux, et,
apres chaque plat, on faisait un trou avec de vieille eau-de-vie de
pommes.

Le diable but et mangea comme un coffre, tant et si bien qu'il se trouva
gene.

Alors saint Michel, se levant formidable, s'ecria d'une voix de
tonnerre:

--Devant moi! devant moi, canaille! Tu oses... devant moi...

Satan eperdu s'enfuit, et le saint, saisissant un baton, le poursuivit.

Ils couraient par les salles basses, tournant autour des piliers,
montaient les escaliers aeriens, galopaient le long des corniches,
sautaient de gargouille en gargouille. Le pauvre demon, malade a fendre
l'ame, fuyait, souillant la demeure du saint. Il se trouva enfin sur la
derniere terrasse, tout en haut, d'ou l'on decouvre la baie immense avec
ses villes lointaines, ses sables et ses paturages. Il ne pouvait
echapper plus longtemps; et le saint, lui jetant dans le dos un coup de
pied furieux, le lanca comme une balle a travers l'espace.

Il fila dans le ciel ainsi qu'un javelot, et s'en vint tomber lourdement
devant la ville de Mortain. Les cornes de son front et les griffes de
ses membres entrerent profondement dans le rocher, qui garde pour
l'eternite les traces de cette chute de Satan.

Il se releva boiteux, estropie jusqu'a la fin des siecles; et, regardant
au loin le Mont fatal, dresse comme un pic dans le soleil couchant, il
comprit bien qu'il serait toujours vaincu dans cette lutte inegale, et
il partit en trainant la jambe, se dirigeant vers des pays eloignes,
abandonnant a son ennemi, ses champs, ses plaines, ses coteaux, ses
vallees et ses pres.

Et voila comment saint Michel, patron des Normands, vainquit le diable.

Un autre peuple avait reve autrement cette bataille.


       *       *       *       *       *




UNE VEUVE

[Illustration d'ARCOS]


C'etait pendant la saison des chasses, dans le chateau de Banneville.
L'automne etait pluvieux et triste. Les feuilles rouges, au lieu de
craquer sous les pieds, pourrissaient dans les ornieres, sous les
lourdes averses.

La foret, presque depouillee, etait humide comme une salle de bains.
Quand on entrait dedans, sous les grands arbres fouettes par les grains,
une odeur moisie, une buee d'eau tombee, d'herbes trempees, de terre
mouillee, vous enveloppait et les tireurs, courbes sous cette inondation
continue, et les chiens mornes, la queue basse et le poil colle sur les
cotes, et les jeunes chasseresses en leur taille de drap collante et
traversee de pluie, rentraient chaque soir las de corps et d'esprit.

Dans le grand salon, apres diner, on jouait au loto, sans plaisir,
tandis que le vent faisait sur les volets des poussees bruyantes et
lancait les vieilles girouettes en des tournoiements de toupie. On
voulut alors conter des histoires, comme il est dit en des livres; mais
personne n'inventait rien d'amusant. Les chasseurs narraient des
aventures a coups de fusil, des boucheries de lapins; et les femmes se
creusaient la tete sans y decouvrir jamais l'imagination de
Scheherazade.

On allait encore renoncer a ce divertissement, quand une jeune femme, en
jouant, sans y penser, avec la main d'une vieille tante restee fille,
remarqua une petite bague faite avec des cheveux blonds, qu'elle avait
vue souvent sans jamais y reflechir.

Alors, en la faisant rouler doucement autour du doigt, elle demanda:
"Dis donc, tante, qu'est-ce que c'est que cette bague? On dirait des
cheveux d'enfant..." La vieille demoiselle rougit, palit; puis, d'une
voix tremblante: "C'est si triste, si triste, que je n'en veux jamais
parler. Tout le malheur de ma vie vient de la. J'etais toute jeune
alors, et le souvenir m'est reste si douloureux que je pleure chaque
fois en y pensant."

On voulut aussitot connaitre l'histoire, mais la tante refusait de la
dire; on finit enfin par la prier tant qu'elle se decida.

"Vous m'avez souvent entendu parler de la famille de Santeze, eteinte
aujourd'hui. J'ai connu les trois derniers hommes de cette maison. Ils
sont morts tous les trois de la meme facon; voici les cheveux du
dernier. Il avait treize ans quand il s'est tue pour moi. Cela vous
parait etrange, n'est-ce pas?

"Oh! c'etait une race singuliere, des fous, si l'on veut, mais des fous
charmants, des fous par amour. Tous, de pere en fils, avaient des
passions violentes, de grands elans de tout leur etre qui les poussaient
aux choses les plus exaltees, aux devouements fanatiques, meme aux
crimes. C'etait en eux, cela, ainsi que la devotion ardente est dans
certaine ames. Ceux qui se font trappistes n'ont pas la meme nature que
les coureurs de salon. On disait dans la parente: "Amoureux comme un
Santeze." Rien qu'a les voir, on le devinait. Ils avaient tous les
cheveux boucles, bas sur le front, la barbe frisee, et des yeux larges,
larges, dont le rayon entrait dans vous, et vous troublait sans qu'on
sut pourquoi.

"Le grand-pere de celui dont voici le seul souvenir, apres beaucoup
d'aventures, et des duels et des enlevements de femmes, devint
passionnement epris, vers soixante-cinq ans, de la fille de son fermier.
Je les ai connus tous les deux. Elle etait blonde, pale, distinguee,
avec un parler lent, une voix molle et un regard si doux, si doux, qu'on
l'aurait dit d'une madone. Le vieux seigneur la prit chez lui, et il fut
bientot si captive qu'il ne pouvait se passer d'elle une minute. Sa
fille et sa belle-fille, qui habitaient le chateau, trouvaient cela
naturel, tant l'amour etait de tradition dans la maison. Quand il
s'agissait de passion, rien ne les etonnait, et, si l'on parlait devant
elles de penchants contraries, d'amants desunis, meme de vengeance apres
des trahisons, elles disaient toutes les deux, du meme ton desole: "Oh!
comme il (ou elle) a du souffrir pour en arriver la". Rien de plus.
Elles s'apitoyaient sur les drames du coeur et ne s'en indignaient
jamais, meme quand ils etaient criminels.

"Or, un automne, un jeune homme, M. de Gradelle, invite pour la chasse,
enleva la jeune fille.

"M. de Santeze resta calme, comme s'il ne s'etait rien passe; mais, un
matin, on le trouva pendu dans le chenil, au milieu des chiens.

"Son fils mourut de la meme facon, dans un hotel, a Paris, pendant un
voyage qu'il y fit en 1841, apres avoir ete trompe par une chanteuse de
l'Opera.

"Il laissait un enfant age de douze ans, et une veuve, la soeur de ma
mere. Elle vint avec le petit habiter chez mon pere, dans notre terre de
Bertillon. J'avais alors dix-sept ans.

"Vous ne pouvez vous figurer quel etonnant et precoce enfant etait ce
petit Santeze. On eut dit que toutes les facultes de tendresse, que
toutes les exaltations de sa race etaient retombees sur celui-la, le
dernier. Il revait toujours et se promenait seul, pendant des heures,
dans une grande allee d'ormes allant du chateau jusqu'au bois. Je
regardais de ma fenetre ce gamin sentimental, qui marchait a pas graves,
les mains derriere le dos, le front penche, et, parfois, s'arretait
pour lever les yeux comme s'il voyait et comprenait, et ressentait des
choses qui n'etaient point de son age.

"Souvent, apres le diner, par les nuits claires, il me disait: "Allons
rever, cousine..." Et nous partions ensemble dans le parc. Il s'arretait
brusquement devant les clairieres ou flottait cette vapeur blanche,
cette ouate dont la lune garnit les eclaircies des bois; et il me
disait, en me serrant la main: "Regarde ca, regarde ca. Mais tu ne me
comprends pas, je le sens. Si tu comprenais, nous serions heureux. Il
faut aimer pour savoir." Je riais et je l'embrassais, ce gamin, qui
m'adorait a en mourir.

"Souvent aussi, apres le diner, il allait s'asseoir sur les genoux de ma
mere: "Allons, tante, lui disait-il, raconte-nous des histoires
d'amour." Et ma mere, par plaisanterie, lui disait toutes les legendes
de sa famille, toutes les aventures passionnees de ses peres; car on en
citait des mille et des mille, de vraies et de fausses. C'est leur
reputation qui les a tous perdus, ces hommes; ils se montaient la tete
et se faisaient gloire ensuite de ne point laisser mentir la renommee de
leur maison.

"Il s'exaltait, le petit, a ces recits tendres ou terribles, et parfois
il battait des mains en repetant: "Moi aussi, moi aussi, je sais aimer
mieux qu'eux tous!"

"Alors il me fit la cour, une cour timide et profondement tendre dont on
riait, tant c'etait drole. Chaque matin, j'avais des fleurs cueillies
par lui, et, chaque soir, avant de remonter dans sa chambre, il me
baisait la main en murmurant: "Je t'aime!"

"Je fus coupable, bien coupable, et j'en pleure encore sans cesse, et
j'en ai fait penitence toute ma vie; et je suis restee vieille fille, ou
plutot non, je suis restee comme fiancee-veuve, veuve de lui. Je
m'amusai de cette tendresse puerile, je l'excitais meme; je fus
coquette, seduisante, comme aupres d'un homme, caressante et perfide.
J'affolai cet enfant. C'etait un jeu pour moi, et un divertissement
joyeux pour sa mere et pour la mienne. Il avait douze ans! Songez! qui
donc aurait pris au serieux cette passion d'atome? Je l'embrassais tant
qu'il voulait; je lui ecrivis meme des billets doux que lisaient nos
meres; et il me repondait des lettres, des lettres de feu, que j'ai
gardees. Il croyait secrete notre intimite d'amour, se jugeant un homme.
Nous avions oublie qu'il etait un Santeze!

"Cela dura pres d'un an. Un soir, dans le parc, il s'abattit a mes
genoux et, baisant le bas de ma robe avec un elan furieux, il repetait:
"Je t'aime, je t'aime, je t'aime a en mourir. Si tu me trompes jamais,
entends-tu, si tu m'abandonnes pour un autre, je ferai comme mon
pere..." Et il ajouta d'une voix profonde a donner un frisson: "Tu sais
ce qu'il a fait!"

"Puis, comme je restais interdite, il se releva, et se dressant sur la
pointe des pieds pour arriver a mon oreille, car j'etais bien plus
grande que lui, il modula mon nom, mon petit nom: "Genevieve!" d'un ton
si doux, si joli, si tendre, que j'en frissonnai jusqu'aux pieds.

"Je balbutiais: "Rentrons, rentrons!" Il ne dit plus rien et me suivit;
mais, comme nous allions gravir les marches du perron, il m'arreta: "Tu
sais, si tu m'abandonnes, je me tue."

"Je compris, cette fois, que j'avais ete trop loin, et je devins
reservee. Comme il m'en faisait, un jour, des reproches, je repondis:
"Tu es maintenant trop grand pour plaisanter, et trop jeune pour un
amour serieux. J'attends."

"Je m'en croyais quitte ainsi.

"On le mit en pension a l'automne. Quand il revint, l'ete suivant,
j'avais un fiance. Il comprit tout de suite et garda pendant huit jours
un air si reflechi que je demeurais tres inquiete.

"Le neuvieme jour, au matin, j'apercus, en me levant, un petit papier
glisse sous ma porte. Je le saisis, je l'ouvris, je lus. "Tu m'as
abandonne; et tu sais ce que je t'ai dit. C'est ma mort que tu as
ordonnee. Comme je ne veux pas etre trouve par un autre que par toi,
viens dans le parc, juste a la place ou je t'ai dit, l'an dernier, que
je t'aimais, et regarde en l'air."

"Je me sentais devenir folle. Je m'habillai vite et vite, et je courus,
je courus a tomber epuisee, jusqu'a l'endroit designe.

Sa petite casquette de pension etait par terre, dans la boue. Il avait
plu toute la nuit. Je levai les yeux et j'apercus quelque chose qui se
bercait dans les feuilles, car il faisait du vent, beaucoup de vent.

"Je ne sais plus, apres ca, ce que j'ai fait. J'ai du hurler d'abord,
m'evanouir peut-etre, et tomber, puis courir au chateau. Je repris ma
raison dans mon lit, avec ma mere a mon chevet.

"Je crus que j'avais reve tout cela dans un affreux delire. Je
balbutiai: "Et lui, lui, Gontran?..." On ne me repondit pas. C'etait
vrai.

"Je n'osai pas le revoir; mais je demandai une longue meche de ses
cheveux blonds. La... la... voici..."

Et la vieille demoiselle tendait sa main tremblante dans un geste
desespere.

Puis elle se moucha plusieurs fois, s'essuya les yeux et reprit: "J'ai
rompu mon mariage... sans dire pourquoi... Et je... je suis restee
toujours... la... la veuve de cet enfant de treize ans." Puis sa tete
tomba sur sa poitrine et elle pleura longtemps des larmes pensives.

Et, comme on gagnait les chambres pour dormir, un gros chasseur dont
elle avait trouble la quietude souffla dans l'oreille de son voisin:

--N'est-ce pas malheureux d'etre sentimental a ce point-la!


       *       *       *       *       *




MADEMOISELLE COCOTTE

[Illustration de RENOUARD]


Nous allions sortir de l'Asile quand j'apercus dans un coin de la cour
un grand homme maigre qui faisait obstinement le simulacre d'appeler un
chien imaginaire. Il criait, d'une voix douce, d'une voix tendre:
"Cocotte, ma petite Cocotte, viens ici, Cocotte, viens ici, ma belle",
en tapant sur sa cuisse comme on fait pour attirer les betes. Je
demandai au medecin:--Qu'est-ce que celui-la? Il me repondit:--Oh!
celui-la n'est pas interessant. C'est un cocher, nomme Francois, devenu
fou apres avoir noye son chien.

J'insistai:--Dites-moi donc son histoire. Les choses les plus simples,
les plus humbles, sont parfois celles qui nous mordent le plus au coeur.

Et voici l'aventure de cet homme qu'on avait sue tout entiere par un
palefrenier, son camarade.

Dans la banlieue de Paris vivait une famille de bourgeois riches. Ils
habitaient une elegante villa au milieu d'un parc, au bord de la Seine.
Le cocher etait ce Francois, gars de campagne, un peu lourdaud, bon
coeur, niais, facile a duper.

Comme il rentrait un soir chez ses maitres, un chien se mit a le suivre.
Il n'y prit point garde d'abord; mais l'obstination de la bete a marcher
sur ses talons le fit bientot se retourner. Il regarda s'il connaissait
ce chien.--Non, il ne l'avait jamais vu.

C'etait une chienne d'une maigreur affreuse, avec de grandes mamelles
pendantes. Elle trottinait derriere l'homme d'un air lamentable et
affame, la queue entre les pattes, les oreilles collees contre la tete,
et s'arretait quand il s'arretait, repartant quand il repartait.

Il voulait chasser ce squelette de bete et cria: "Va-t'en. Veux-tu bien
te sauver.--Hou! hou!" Elle s'eloigna de quelques pas et se planta sur
son derriere, attendant; puis, des que le cocher se remit en marche,
elle repartit derriere lui.

Il fit semblant de ramasser des pierres. L'animal s'enfuit un peu plus
loin avec un grand ballottement de ses mamelles flasques; mais il revint
aussitot que l'homme eut tourne le dos.

Alors le cocher Francois, pris de pitie, l'appela. La chienne s'approcha
timidement, l'echine pliee en cercle, et toutes les cotes soulevant la
peau. L'homme caressa ces os saillants, et, tout emu par cette misere de
bete: "Allons, viens", dit-il. Aussitot elle remua la queue, se sentant
accueillie, adoptee, et, au lieu de rester dans les mollets de son
nouveau maitre, elle se mit a courir devant lui.

Il l'installa sur la paille dans son ecurie; puis il courut a la cuisine
chercher du pain. Quand elle eut mange tout son soul, elle s'endormit,
couchee en rond.

Le lendemain, les maitres, avertis par leur cocher, permirent qu'il
gardat l'animal. C'etait une bonne bete, caressante et fidele,
intelligente et douce.

Mais, bientot, on lui reconnut un defaut terrible. Elle etait enflammee
d'amour d'un bout a l'autre de l'annee. Elle eut fait, en quelque temps,
la connaissance de tous les chiens de la contree qui se mirent a roder
autour d'elle jour et nuit. Elle leur partageait ses faveurs avec une
indifference de fille, semblait au mieux avec tous, trainait derriere
elle une vraie meute composee des modeles les plus differents de la race
aboyante, les uns gros comme le poing, les autres grands comme des anes.
Elle les promenait par les routes en des courses interminables, et quand
elle s'arretait pour se reposer sur l'herbe ils faisaient cercle autour
d'elle, et la contemplaient la langue tiree.

Les gens du pays la consideraient comme un phenomene; jamais on n'avait
vu pareille chose. Le veterinaire n'y comprenait rien.

Quand elle etait rentree, le soir, en son ecurie, la foule des chiens
faisait le siege de la propriete. Ils se faufilaient par toutes les
issues de la haie vive qui cloturait le parc, devastaient les
plates-bandes, arrachaient les fleurs, creusaient des trous dans les
corbeilles, exasperant le jardinier. Et ils hurlaient des nuits entieres
autour du batiment ou logeait leur amie, sans que rien les decidat a
s'en aller.

Dans le jour, ils penetraient jusque dans la maison. C'etait une
invasion, une plaie, un desastre. Les maitres rencontraient a tout
moment dans l'escalier et jusque dans les chambres des petits roquets
jaunes a queue empanachee, des chiens de chasse, des bouledogues, des
loups-loups rodeurs a poil sale, vagabonds sans feu ni lieu, des
terre-neuve enormes qui faisaient fuir les enfants.

On vit alors dans le pays des chiens inconnus a dix lieues a la ronde,
venus on ne sait d'ou, vivant on ne sait comment, et qui disparaissaient
ensuite.

Cependant Francois adorait Cocotte. Il l'avait nommee Cocotte, sans
malice, bien qu'elle meritat son nom; et il repetait sans cesse: "Cette
bete-la, c'est une personne. Il ne lui manque que la parole."

Il lui avait fait confectionner un collier magnifique en cuir rouge qui
portait ces mots graves sur une plaque de cuivre: "Mademoiselle Cocotte,
au cocher Francois."

Elle etait devenue enorme. Autant elle avait ete maigre, autant elle
etait obese, avec un ventre gonfle sous lequel pendillaient toujours ses
longues mamelles ballottantes. Elle avait engraisse tout d'un coup et
elle marchait maintenant avec peine, les pattes ecartees a la facon des
gens trop gros, la gueule ouverte pour souffler, extenuee aussitot
qu'elle avait essaye de courir.

Elle se montrait d'ailleurs d'une fecondite phenomenale, toujours pleine
presque aussitot que delivree, donnant le jour quatre fois l'an a un
chapelet de petits animaux appartenant a toutes les varietes de la race
canine. Francois, apres avoir choisi celui qu'il lui laissait pour
"passer son lait," ramassait les autres dans son tablier d'ecurie et
allait, sans apitoiement, les jeter a la riviere.

Mais bientot la cuisiniere joignit ses plaintes a celles du jardinier.
Elle trouvait des chiens jusque sous son fourneau, dans le buffet, dans
la soupente au charbon, et ils volaient tout ce qu'ils rencontraient.

Le maitre, impatiente, ordonna a Francois de se debarrasser de Cocotte.
L'homme desole chercha a la placer. Personne n'en voulut. Alors il se
resolut a la perdre, et il la confia a un voiturier qui devait
l'abandonner dans la campagne de l'autre cote de Paris, aupres de
Joinville-le-Pont.

Le soir meme, Cocotte etait revenue.

Il fallait prendre un grand parti. On la livra, moyennant cinq francs, a
un chef de train allant au Havre. Il devait la lacher a l'arrivee.

Au bout de trois jours, elle rentrait dans son ecurie, harassee,
efflanquee, ecorchee, n'en pouvant plus.

Le maitre, apitoye, n'insista pas.

Mais les chiens revinrent bientot plus nombreux et plus acharnes que
jamais. Et comme on donnait, un soir, un grand diner, une poularde
truffee fut emportee par un dogue, au nez de la cuisiniere qui n'osa pas
la lui disputer.

Le maitre, cette fois, se facha tout a fait, et, ayant appele Francois,
il lui dit avec colere: "Si vous ne me flanquez pas cette bete a l'eau
avant demain matin, je vous fiche a la porte, entendez-vous?"

L'homme fut atterre, et il remonta dans sa chambre pour faire sa malle,
preferant quitter sa place. Puis il reflechit qu'il ne pourrait entrer
nulle part tant qu'il trainerait derriere lui cette bete incommode; il
songea qu'il etait dans une bonne maison, bien paye, bien nourri; il se
dit que vraiment un chien ne valait pas ca; il s'excita au nom de ses
propres interets; et il finit par prendre resolument le parti de se
debarrasser de Cocotte au point du jour.

Il dormit mal, cependant. Des l'aube, il fut debout et, s'emparant d'une
forte corde, il alla chercher la chienne. Elle se leva lentement, se
secoua, etira ses membres et vint feter son maitre.

Alors le courage lui manqua, et il se mit a l'embrasser avec tendresse,
flattant ses longues oreilles, la baisant sur le museau, lui prodiguant
tous les noms tendres qu'il savait.

Mais une horloge voisine sonna six heures. Il ne fallait plus hesiter.
Il ouvrit la porte: "Viens," dit-il. La bete remua la queue, comprenant
qu'on allait sortir.

Ils gagnerent la berge, et il choisit une place ou l'eau semblait
profonde. Alors il noua un bout de la corde au beau collier de cuir, et
ramassant une grosse pierre, il l'attacha a l'autre bout. Puis il saisit
Cocotte dans ses bras et la baisa furieusement comme une personne qu'on
va quitter. Il la tenait serree sur sa poitrine, la bercait, l'appelait
"ma belle Cocotte, ma petite Cocotte," et elle se laissait faire en
grognant de plaisir.

Dix fois il la voulut jeter, et toujours le coeur lui manquait.

Mais brusquement il se decida, et de toute sa force il la lanca le plus
loin possible. Elle essaya d'abord de nager, comme elle faisait
lorsqu'on la baignait, mais sa tete, entrainee par la pierre, plongeait
coup sur coup; et elle jetait a son maitre des regards eperdus, des
regards humains, en se debattant comme une personne qui se noie. Puis
tout l'avant du corps s'enfonca, tandis que les pattes de derriere
s'agitaient follement hors de l'eau; puis elles disparurent aussi.

Alors, pendant cinq minutes, des bulles d'air vinrent crever a la
surface comme si le fleuve se fut mis a bouillonner; et Francois,
hagard, affole, le coeur palpitant, croyait voir Cocotte se tordant dans
la vase; et il se disait, dans sa simplicite de paysan: "Qu'est-ce
qu'elle pense de moi, a c't'heure, c'te bete?"

Il faillit devenir idiot; il fut malade pendant un mois; et, chaque
nuit, il revait de sa chienne; il la sentait qui lechait ses mains; il
l'entendait aboyer. Il fallut appeler un medecin. Enfin il alla mieux;
et ses maitres, vers la fin de juin, l'emmenerent dans leur propriete de
Biessard, pres de Rouen.

La encore il etait au bord de la Seine. Il se mit a prendre des bains.
Il descendait chaque matin avec le palefrenier, et ils traversaient le
fleuve a la nage.

Or, un jour, comme ils s'amusaient a batifoler dans l'eau, Francois cria
soudain a son camarade:

--Regarde celle-la qui s'amene. Je vas t'en faire gouter une cotelette.

C'etait une charogne enorme, gonflee, pelee, qui s'en venait, les pattes
en l'air en suivant le courant.

Francois s'en approcha en faisant des brasses; et, continuant ses
plaisanteries:

--Cristi! elle n'est pas fraiche. Quelle prise! mon vieux. Elle n'est
pas maigre non plus.

Et il tournait autour, se maintenant a distance de l'enorme bete en
putrefaction.

Puis, soudain, il se tut et il la regarda avec une attention singuliere;
puis il s'approcha encore comme pour la toucher, cette fois. Il
examinait fixement le collier; puis il avanca le bras, saisit le cou,
fit pivoter la charogne, l'attira tout pres de lui, et lut sur le cuivre
verdi qui restait adherent au cuir decolore: "Mademoiselle Cocotte, au
cocher Francois."

La chienne morte avait retrouve son maitre a soixante lieues de leur
maison!

Il poussa un cri epouvantable et il se mit a nager de toute sa force
vers la berge, en continuant a hurler; et, des qu'il eut atteint la
terre, il se sauva eperdument, tout nu, par la campagne. Il etait fou!


       *       *       *       *       *




LES BIJOUX

[Illustration de TIRADO]


M. Lantin ayant rencontre cette jeune fille, dans une soiree, chez son
sous-chef de bureau, l'amour l'enveloppa comme un filet.

C'etait la fille d'un percepteur de province, mort depuis plusieurs
annees. Elle etait venue ensuite a Paris avec sa mere, qui frequentait
quelques familles bourgeoises de son quartier dans l'espoir de marier la
jeune personne. Elles etaient pauvres et honorables, tranquilles et
douces. La jeune fille semblait le type absolu de l'honnete femme a
laquelle le jeune homme sage reve de confier sa vie. Sa beaute modeste
avait un charme de pudeur angelique, et l'imperceptible sourire qui ne
quittait point ses levres semblait un reflet de son coeur.

Tout le monde chantait ses louanges; tous ceux qui la connaissaient
repetaient sans fin: "Heureux celui qui la prendra. On ne pourrait
trouver mieux."

M. Lantin, alors commis municipal au ministere de l'interieur, aux
appointements annuels de trois mille cinq cents francs, la demanda en
mariage et l'epousa.

Il fut avec elle invraisemblablement heureux. Elle gouverna sa maison
avec une economie si adroite qu'ils semblaient vivre dans le luxe. Il
n'etait point d'attentions, de delicatesses, de chatteries qu'elle n'eut
pour son mari; et la seduction de sa personne etait si grande que, six
ans apres leur rencontre, il l'aimait plus encore qu'aux premiers jours.

Il ne blamait en elle que deux gouts, celui du theatre et celui des
bijouteries fausses.

Ses amies (elle connaissait quelques femmes de modestes fonctionnaires)
lui procuraient a tous moments des loges pour les pieces en vogue, meme
pour les premieres representations; et elle trainait bon gre, mal gre,
son mari a ces divertissements qui le fatiguaient affreusement apres sa
journee de travail. Alors il la supplia de consentir a aller au
spectacle avec quelque dame de sa connaissance qui la ramenerait
ensuite. Elle fut longtemps a ceder, trouvant peu convenable cette
maniere d'agir. Elle s'y decida enfin par complaisance, et il lui en sut
un gre infini.

Or, ce gout pour le theatre fit bientot naitre en elle le besoin de se
parer. Ses toilettes demeuraient toutes simples, il est vrai, de bon
gout toujours, mais modestes; et sa grace douce, sa grace irresistible,
humble et souriante, semblait acquerir une saveur nouvelle de la
simplicite de ses robes, mais elle prit l'habitude de pendre a ses
oreilles deux gros cailloux du Rhin qui simulaient des diamants, et elle
portait des colliers en perles fausses, des bracelets en similor, des
peignes agrementes de verroteries variees jouant les pierres fines.

Son mari, que choquait un peu cet amour du clinquant, repetait souvent:
"Ma chere, quand on n'a pas le moyen de se payer des bijoux veritables,
on ne se montre paree que de sa beaute et de sa grace, voila encore les
plus rares joyaux."

Mais elle souriait doucement et repetait: "Que veux-tu? J'aime ca.
C'est mon vice. Je sais bien que tu as raison; mais on ne se refait pas.
J'aurais adore les bijoux, moi!"

Et elle faisait rouler dans ses doigts les colliers de perles, miroiter
les facettes des cristaux tailles en repetant: "Mais regarde donc comme
c'est bien fait. On jurerait du vrai."

Il souriait a son tour en declarant: "Tu as des gouts de Bohemienne."

Quelquefois, le soir, quand ils demeuraient en tete-a-tete au coin du
feu, elle apportait sur la table ou ils prenaient le the la boite de
maroquin ou elle enfermait la "pacotille", selon le mot de M. Lantin; et
elle se mettait a examiner ces bijoux imites avec une attention
passionnee, comme si elle eut savoure quelque jouissance secrete et
profonde; et elle s'obstinait a passer un collier au cou de son mari
pour rire ensuite de tout son coeur en s'ecriant: "Comme tu es drole!"
Puis elle se jetait dans ses bras et l'embrassait eperdument.

Comme elle avait ete a l'Opera, une nuit d'hiver, elle rentra toute
frissonnante de froid. Le lendemain elle toussait. Huit jours plus tard
elle mourait d'une fluxion de poitrine.

Lantin faillit la suivre dans la tombe. Son desespoir fut si terrible
que ses cheveux devinrent blancs en un mois. Il pleurait du matin au
soir, l'ame dechiree d'une souffrance intolerable, hante par le
souvenir, par le sourire, par la voix, par tout le charme de la morte.

Le temps n'apaisa point sa douleur. Souvent pendant les heures du
bureau, alors que les collegues s'en venaient causer un peu des choses
du jour, on voyait soudain ses joues se gonfler, son nez se plisser, ses
yeux s'emplir d'eau; il faisait une grimace affreuse et se mettait a
sangloter.

Il avait garde intacte la chambre de sa compagne ou il s'enfermait tous
les jours pour penser a elle; et tous les meubles, ses vetements memes
demeuraient a leur place, comme ils se trouvaient au dernier jour.

Mais la vie se faisait dure pour lui. Ses appointements qui, entre les
mains de sa femme, suffisaient a tous les besoins du menage devenaient,
a present, insuffisants pour lui tout seul. Et il se demandait avec
stupeur comment elle avait su s'y prendre pour lui faire boire toujours
des vins excellents et manger des nourritures delicates qu'il ne
pouvait plus se procurer avec ses modestes ressources.

Il fit quelques dettes et courut apres l'argent a la facon des gens
reduits aux expedients. Un matin enfin, comme il se trouvait sans un
sou, une semaine entiere avant la fin du mois, il songea a vendre
quelque chose; et tout de suite la pensee lui vint de se defaire de la
"pacotille" de sa femme, car il avait garde au fond du coeur une sorte de
rancune contre ces "trompe-l'oeil" qui l'irritaient autrefois. Leur vue
meme, chaque jour, lui gatait un peu le souvenir de sa bien-aimee.

Il chercha longtemps dans le tas de clinquant qu'elle avait laisse, car
jusqu'aux derniers jours de sa vie elle en avait achete obstinement,
rapportant presque chaque soir un objet nouveau, et il se decida pour le
grand collier qu'elle semblait preferer, et qui pouvait bien valoir,
pensait-il, six ou huit francs, car il etait vraiment d'un travail tres
soigne pour du faux.

Il le mit en sa poche et s'en alla vers son ministere en suivant les
boulevards, cherchant une boutique de bijoutier qui lui inspirat
confiance.

Il en vit une enfin et entra, un peu honteux d'etaler ainsi sa misere et
de chercher a vendre une chose de si peu de prix.

--Monsieur, dit-il au marchand, je voudrais bien savoir ce que vous
estimez ce morceau.

L'homme recut l'objet, l'examina, le retourna, le soupesa, prit une
loupe, appela son commis, lui fit tout bas des remarques, reposa le
collier sur son comptoir et le regarda de loin pour mieux juger de
l'effet.

M. Lantin, gene par toutes ces ceremonies, ouvrait la bouche pour
declarer: "Oh! je sais bien que cela n'a aucune valeur."--quand le
bijoutier prononca:--Monsieur, cela vaut de douze a quinze mille francs;
mais je ne pourrais l'acheter que si vous m'en faisiez connaitre
exactement la provenance.

Le veuf ouvrit des yeux enormes et demeura beant, ne comprenant pas. Il
balbutia enfin:--Vous dites?... Vous etes sur. L'autre se meprit sur son
etonnement, et, d'un ton sec:

--Vous pouvez chercher ailleurs si on vous en donne davantage. Pour moi
cela vaut, au plus, quinze mille. Vous reviendrez me trouver si vous ne
trouvez pas mieux.

M. Lantin, tout a fait idiot, reprit son collier et s'en alla, obeissant
a un confus besoin de se trouver seul et de reflechir.

Mais, des qu'il fut dans la rue, un besoin de rire le saisit, et il
pensa: "L'imbecile! oh! l'imbecile! Si je l'avais pris au mot tout de
meme! En voila un bijoutier qui ne sait pas distinguer le faux du vrai!"

Et il penetra chez un autre marchand, a l'entree de la rue de la Paix.
Des qu'il eut apercu le bijou, l'orfevre s'ecria:--Ah! parbleu; je le
connais bien, ce collier; il vient de chez moi.

M. Lantin, fort trouble, demanda:--Combien vaut-il?

--Monsieur, je l'ai vendu vingt-cinq mille. Je suis pret a le reprendre
pour dix-huit mille, quand vous m'aurez indique, pour obeir aux
prescriptions legales, comment vous en etes detenteur. Cette fois M.
Lantin s'assit perclus d'etonnement. Il reprit:--Mais..., mais,
examinez-le bien attentivement, Monsieur, j'avais cru jusqu'ici qu'il
etait en... en faux.

Le joaillier reprit:--Voulez-vous me dire votre nom, Monsieur?

--Parfaitement. Je m'appelle Lantin, je suis employe au Ministere de
l'Interieur, je demeure 16, rue des Martyrs.

Le marchand ouvrit ses registres, rechercha, et prononca:--Ce collier a
ete envoye en effet a l'adresse de madame Lantin, 16, rue des Martyrs,
le 20 juillet 1876.

Et les deux hommes se regarderent dans les yeux, l'employe eperdu de
surprise, l'orfevre flairant un voleur.

Celui-ci reprit:--Voulez-vous me laisser cet objet pendant vingt-quatre
heures seulement, je vais vous en donner un recu.

M. Lantin balbutia:--Mais oui, certainement. Et il sortit en pliant le
papier qu'il mit dans sa poche.

Puis il traversa la rue, la remonta, s'apercut qu'il se trompait de
route, redescendit aux Tuileries, passa la Seine, reconnut encore son
erreur, revint aux Champs-Elysees sans une idee nette dans la tete. Il
s'efforcait de raisonner, de comprendre. Sa femme n'avait pu acheter un
objet d'une pareille valeur.--Non, certes.--Mais alors, c'etait un
cadeau! Un cadeau de qui? Pourquoi?

Il s'etait arrete, et il demeurait debout au milieu de l'avenue. Le
doute horrible l'effleura.--Elle?--Mais alors tous les autres bijoux
etaient aussi des cadeaux! Il lui sembla que la terre remuait; qu'un
arbre, devant lui, s'abattait; il etendit les bras et s'ecroula, prive
de sentiment.

Il reprit connaissance dans la boutique d'un pharmacien ou les passants
l'avaient porte. Il se fit reconduire chez lui, et s'enferma.

Jusqu'a la nuit il pleura eperdument, mordant un mouchoir pour ne pas
crier. Puis il se mit au lit accable de fatigue et de chagrin, et il
dormit d'un pesant sommeil.

Un rayon de soleil le reveilla, et il se leva lentement pour aller a son
ministere. C'etait dur de travailler apres de pareilles secousses. Il
reflechit alors qu'il pouvait s'excuser aupres de son chef; et il lui
ecrivit. Puis il songea qu'il fallait retourner chez le bijoutier; et
une honte l'empourpra. Il demeura longtemps a reflechir. Il ne pouvait
pourtant pas laisser le collier chez cet homme, il s'habilla et sortit.

Il faisait beau, le ciel bleu s'etendait sur la ville qui semblait
sourire. Des flaneurs allaient devant eux, les mains dans leurs poches.

Lantin se dit, en les regardant passer: "Comme on est heureux quand on a
de la fortune. Avec de l'argent on peut secouer jusqu'aux chagrins, on
va ou l'on veut, on voyage, on se distrait! Oh! si j'etais riche!"

Il s'apercut qu'il avait faim, n'ayant pas mange depuis l'avant-veille.
Mais sa poche etait vide, et il se ressouvint du collier. Dix-huit mille
francs! Dix-huit-mille francs! c'etait une somme, cela!

Il gagna la rue de la Paix et commenca a se promener de long en large
sur le trottoir, en face de la boutique. Dix-huit mille francs! Vingt
fois il faillit entrer; mais la honte l'arretait toujours.

Il avait faim pourtant, grand faim, et pas un sou. Il se decida
brusquement, traversa la rue en courant pour ne pas se laisser le temps
de reflechir, et il se precipita chez l'orfevre.

Des qu'il l'apercut, le marchand s'empressa, offrit un siege avec une
politesse souriante. Les commis eux-memes arriverent, qui regardaient de
cote Lantin, avec des gaietes dans les yeux et sur les levres.

Le bijoutier declara:--Je me suis renseigne, Monsieur, et si vous etes
toujours dans les memes dispositions, je suis pret a vous payer la somme
que je vous ai proposee.

L'employe balbutia:--Mais certainement.

L'orfevre tira d'un tiroir dix-huit grands billets, les compta, les
tendit a Lantin, qui signa un petit recu et mit d'une main fremissante
l'argent dans sa poche.

Puis, comme il allait sortir, il se tourna vers le marchand qui souriait
toujours, et, baissant les yeux:--J'ai... j'ai d'autres bijoux... qui me
viennent... qui me viennent... de la meme succession. Vous
conviendrait-il de me les acheter aussi?

Le marchand s'inclina:--Mais certainement, monsieur. Un des commis
sortit pour rire a son aise; un autre se mouchait avec force.

Lantin impassible, rouge et grave, annonca:--Je vais vous les apporter.

Et il prit un fiacre pour aller chercher les joyaux.

Quand il revint chez le marchand, une heure plus tard, il n'avait pas
encore dejeune. Ils se mirent a examiner les objets, piece a piece,
evaluant chacun. Presque tous venaient de la maison.

Lantin, maintenant, discutait les estimations, se fachait, exigeait
qu'on lui montrat les livres de vente, et parlait de plus en plus haut a
mesure que s'elevait la somme.

Les gros brillants d'oreilles valent vingt mille francs, les bracelets
trente-cinq mille, les broches, bagues et medaillons seize mille, une
parure d'emeraudes et de saphirs quatorze mille; un solitaire suspendu a
une chaine d'or formant collier quarante mille; le tout atteignant le
chiffre de cent quatre-vingt-seize mille francs.

Le marchand declara avec une bonhomie railleuse:--Cela vient d'une
personne qui mettait toutes ses economies en bijoux.

Lantin prononca gravement.--C'est une maniere comme une autre de placer
son argent. Et il s'en alla apres avoir decide avec l'acquereur qu'une
contre-expertise aurait lieu le lendemain.

Quand il se trouva dans la rue, il regarda la colonne Vendome avec
l'envie d'y grimper, comme si c'eut ete un mat de cocagne. Il se sentait
leger a jouer a saute-mouton par dessus la statue de l'Empereur perche
la haut dans le ciel.

Il alla dejeuner chez Voisin et but du vin a vingt francs la bouteille.

Puis il prit un fiacre et fit un tour au bois. Il regardait les
equipages avec un certain mepris, oppresse du desir de crier aux
passants: "Je suis riche aussi, moi. J'ai deux cent mille francs!"

Le souvenir de son ministere lui revint. Il s'y fit conduire, entra
deliberement chez son chef et annonca:--Je viens, Monsieur, vous donner
ma demission. J'ai fait un heritage de trois cent mille francs. Il alla
serrer la main de ses anciens collegues et leur confia ses projets
d'existence nouvelle; puis il dina au Cafe anglais.

Se trouvant a cote d'un monsieur qui lui parut distingue, il ne put
resister a la demangeaison de lui confier, avec une certaine
coquetterie, qu'il venait d'heriter de quatre cent mille francs.

Pour la premiere fois de sa vie il ne s'ennuya pas au theatre, et il
passa sa nuit avec des filles.

Six mois plus tard il se remariait. Sa seconde femme etait tres honnete,
mais d'un caractere difficile. Elle le fit beaucoup souffrir.


       *       *       *       *       *




APPARITION

[Illustration de ROCHEGROSSE]


On parlait de sequestration a propos d'un proces recent. C'etait a la
fin d'une soiree intime, rue de Grenelle, dans un ancien hotel, et
chacun avait son histoire, une histoire qu'il affirmait vraie.

Alors le vieux marquis de la Tour-Samuel, age de quatre-vingt-deux ans,
se leva et vint s'appuyer a la cheminee. Il dit de sa voix un peu
tremblante:

"--Moi aussi, je sais une chose etrange, tellement etrange, qu'elle a
ete l'obsession de ma vie. Voici maintenant cinquante-six ans que cette
aventure m'est arrivee, et il ne se passe pas un mois sans que je la
revoie en reve. Il m'est demeure de ce jour-la une marque, une empreinte
de peur, me comprenez-vous? Oui, j'ai subi l'horrible epouvante, pendant
dix minutes, d'une telle facon que depuis cette heure une sorte de
terreur constante m'est restee dans l'ame. Les bruits inattendus me
font tressaillir jusqu'au coeur; les objets que je distingue mal dans
l'ombre du soir me donnent une envie folle de me sauver. J'ai peur la
nuit, enfin.

"Oh! je n'aurais pas avoue cela avant d'etre arrive a l'age ou je suis.
Maintenant je peux tout dire. Il est permis de n'etre pas brave devant
les dangers imaginaires, quand on a quatre-vingt-deux ans. Devant les
dangers veritables, je n'ai jamais recule, mesdames.

"Cette histoire m'a tellement bouleverse l'esprit, a jete en moi un
trouble si profond, si mysterieux, si epouvantable, que je ne l'ai meme
jamais racontee. Je l'ai gardee dans le fond intime de moi, dans ce fond
ou l'on cache les secrets penibles, les secrets honteux, toutes les
inavouables faiblesses que nous avons dans notre existence.

"Je vais vous dire l'aventure telle quelle, sans chercher a l'expliquer.
Il est bien certain qu'elle est explicable, a moins que je n'aie eu mon
heure de folie. Mais non, je n'ai pas ete fou, et je vous en donnerai la
preuve. Imaginez ce que vous voudrez. Voici les faits tout simples.

"C'etait en 1827, au mois de juillet. Je me trouvais a Rouen en
garnison.

"Un jour, comme je me promenais sur le quai, je rencontrai un homme que
je crus reconnaitre sans me rappeler au juste qui c'etait. Je fis, par
instinct, un mouvement pour m'arreter. L'etranger apercut ce geste, me
regarda et tomba dans mes bras.

"C'etait un ami de jeunesse que j'avais beaucoup aime. Depuis cinq ans
que je ne l'avais vu, il semblait vieilli d'un demi-siecle. Ses cheveux
etaient tout blancs; et il marchait courbe, comme epuise. Il comprit ma
surprise et me conta sa vie. Un malheur terrible l'avait brise.

"Devenu follement amoureux d'une jeune fille, il l'avait epousee dans
une sorte d'extase de bonheur. Apres un an d'une felicite surhumaine et
d'une passion inapaisee, elle etait morte subitement d'une maladie de
coeur, tuee par l'amour lui-meme, sans doute.

"Il avait quitte son chateau le jour meme de l'enterrement, et il etait
venu habiter son hotel de Rouen. Il vivait la, solitaire et desespere,
ronge par la douleur, si miserable qu'il ne pensait qu'au suicide.

"--Puisque je te retrouve ainsi, me dit-il, je te demanderai de me
rendre un grand service, c'est d'aller chercher chez moi dans le
secretaire de ma chambre, de notre chambre, quelques papiers dont j'ai
un urgent besoin. Je ne puis charger de ce soin un subalterne ou un
homme d'affaires, car il me faut une impenetrable discretion et un
silence absolu. Quant a moi, pour rien au monde je ne rentrerai dans
cette maison.

"Je te donnerai la clef de cette chambre que j'ai fermee moi-meme en
partant, et la clef de mon secretaire. Tu remettras en outre un mot de
moi a mon jardinier qui t'ouvrira le chateau.

"Mais viens dejeuner avec moi demain, et nous causerons de cela.

"Je lui promis de lui rendre ce leger service. Ce n'etait d'ailleurs
qu'une promenade pour moi, son domaine se trouvant situe a cinq lieues
de Rouen environ. J'en avais pour une heure a cheval.

"A dix heures, le lendemain, j'etais chez lui. Nous dejeunames en
tete-a-tete; mais il ne prononca pas vingt paroles. Il me pria de
l'excuser; la pensee de la visite que j'allais faire dans cette chambre,
ou gisait son bonheur, le bouleversait, me disait-il. Il me parut en
effet singulierement agite, preoccupe, comme si un mysterieux combat se
fut livre dans son ame.

"Enfin il m'expliqua exactement ce que je devais faire. C'etait bien
simple. Il me fallait prendre deux paquets de lettres et une liasse de
papiers enfermes dans le premier tiroir de droite du meuble dont j'avais
la clef. Il ajouta:

"--Je n'ai pas besoin de te prier de n'y point jeter les yeux.

"Je fus presque blesse de cette parole, et je le lui dis un peu
vivement. Il balbutia:

"--Pardonne-moi, je souffre trop.

"Et il se mit a pleurer.

"Je le quittai vers une heure pour accomplir ma mission.

"Il faisait un temps radieux, et j'allais au grand trot a travers les
prairies, ecoutant des chants d'alouettes et le bruit rythme de mon
sabre sur ma botte.

"Puis j'entrai dans la foret et je mis au pas mon cheval. Des branches
d'arbres me caressaient le visage; et parfois j'attrapais une feuille
avec mes dents et je la machais avidement, dans une de ces joies de
vivre qui vous emplissent, on ne sait pourquoi, d'un bonheur tumultueux
et comme insaisissable, d'une sorte d'ivresse de force.

"En approchant du chateau, je cherchai dans ma poche la lettre que
j'avais pour le jardinier, et je m'apercus avec etonnement qu'elle etait
cachetee. Je fus tellement surpris et irrite que je faillis revenir sans
m'acquitter de ma commission. Puis je songeai que j'allais montrer la
une susceptibilite de mauvais gout. Mon ami avait pu d'ailleurs fermer
ce mot sans y prendre garde, dans le trouble ou il etait.

"Le manoir semblait abandonne depuis vingt ans. La barriere, ouverte et
pourrie, tenait debout on ne sait comment. L'herbe emplissait les
allees; on ne distinguait plus les plates-bandes du gazon.

"Au bruit que je fis en tapant a coups de pied dans un volet, un vieil
homme sortit d'une porte de cote et parut stupefait de me voir. Je
sautai a terre et je lui remis ma lettre. Il la lut, la relut, la
retourna, me considera en dessous, mit le papier dans sa poche et
prononca:

"--Eh bien! qu'est-ce que vous desirez?

"Je repondis brusquement.

"--Vous devez le savoir, puisque vous avez recu la-dedans les ordres de
votre maitre; je veux entrer dans ce chateau.

"Il semblait atterre. Il declara:

"--Alors, vous allez dans... dans sa chambre?

"Je commencais a m'impatienter.

"--Parbleu! Mais est-ce que vous auriez l'intention de m'interroger, par
hasard?

"Il balbutia:

"--Non... monsieur... mais c'est que... c'est qu'elle n'a pas ete
ouverte depuis... depuis la... la mort. Si vous voulez m'attendre cinq
minutes, je vais aller... aller voir si...

"Je l'interrompis avec colere:

"--Ah! ca, voyons, vous fichez-vous de moi? Vous n'y pouvez pas entrer,
puisque voici la clef.

"Il ne savait plus que dire.

"--Alors, monsieur, je vais vous montrer la route.

"--Montrez-moi l'escalier et laissez-moi seul. Je la trouverai bien sans
vous.

"--Mais..., monsieur..., cependant...

"Cette fois, je m'emportai tout a fait.

"--Maintenant, taisez-vous, n'est-ce pas? ou vous aurez affaire a moi.

"Je l'ecartai violemment et je penetrai dans la maison.

"Je traversai d'abord la cuisine, puis deux petites pieces que cet homme
habitait avec sa femme. Je franchis ensuite un grand vestibule, je
montai l'escalier et je reconnus la porte indiquee par mon ami.

"Je l'ouvris sans peine et j'entrai.

"L'appartement etait tellement sombre que je n'y distinguai rien
d'abord. Je m'arretai, saisi par cette odeur moisie et fade des pieces
inhabitees et condamnees, des chambres mortes. Puis, peu a peu, mes yeux
s'habituerent a l'obscurite, et je vis assez nettement une grande piece
en desordre, avec un lit sans draps, mais gardant ses matelas et ses
oreillers, dont l'un portait l'empreinte profonde d'un coude ou d'une
tete comme si on venait de se poser dessus.

"Les sieges semblaient en deroute. Je remarquai qu'une porte, celle
d'une armoire sans doute, etait demeuree entr'ouverte.

"J'allai d'abord a la fenetre pour donner du jour et je l'ouvris; mais
les ferrures du contrevent etaient tellement rouillees que je ne pus les
faire ceder.

"J'essayai meme de les casser avec mon sabre, sans y parvenir. Comme je
m'irritais de ces efforts inutiles, et comme mes yeux s'etaient enfin
parfaitement accoutumes a l'ombre, je renoncai a l'espoir d'y voir plus
clair et j'allai au secretaire.

"Je m'assis dans un fauteuil, j'abattis la tablette, j'ouvris le tiroir
indique. Il etait plein jusqu'aux bords. Il ne me fallait que trois
paquets, que je savais comment reconnaitre, et je me mis a les chercher.

"Je m'ecarquillais les yeux a dechiffrer les suscriptions, quand je crus
entendre ou plutot sentir un frolement derriere moi. Je n'y pris point
garde, pensant qu'un courant d'air avait fait remuer quelque etoffe.
Mais, au bout d'une minute, un autre mouvement, presque indistinct, me
fit passer sur la peau un singulier petit frisson desagreable. C'etait
tellement bete d'etre emu, meme a peine, que je ne voulus pas me
retourner, par pudeur pour moi-meme. Je venais alors de decouvrir la
seconde des liasses qu'il me fallait; et je trouvais justement la
troisieme, quand un grand et penible soupir, pousse contre mon epaule,
me fit faire un bon de fou a deux metres de la. Dans mon elan je m'etais
retourne, la main sur la poignee de mon sabre, et certes, si je ne
l'avais pas senti a mon cote, mon sabre, je me serais enfui comme un
lache.

"Une grande femme vetue de blanc me regardait, debout derriere le
fauteuil ou j'etais assis une seconde plus tot.

"Une telle secousse me courut dans les membres que je faillis m'abattre
a la renverse! Oh! personne ne peut comprendre, a moins de les avoir
ressenties, ces epouvantables et stupides terreurs. L'ame se fond; on ne
sent plus son coeur; le corps entier devient mou comme une eponge; on
dirait que tout l'interieur de nous s'ecroule.

"Je ne crois pas aux fantomes; eh bien! j'ai defailli sous la hideuse
peur des morts; et j'ai souffert, oh! souffert en quelques instants plus
qu'en tout le reste de ma vie, dans l'angoisse irresistible des
epouvantes surnaturelles.

"Si elle n'avait pas parle, je serais mort peut-etre! Mais elle parla;
elle parla d'une voix douce et douloureuse qui faisait vibrer les nerfs.
Je n'oserais pas dire que je redevins maitre de moi et que je retrouvai
ma raison. Non. J'etais eperdu a ne plus savoir ce que je faisais; mais
cette espece de fierte intime que j'ai en moi, un peu d'orgueil de
metier aussi, me faisaient garder, presque malgre moi, une contenance
honorable. Je posais pour moi, et pour elle sans doute, pour elle,
quelle qu'elle fut, femme ou spectre. Je me suis rendu compte de tout
cela plus tard, car je vous assure que, dans l'instant de l'apparition,
je ne songeais a rien. J'avais peur.

"Elle dit:

"--Oh! monsieur, vous pouvez me rendre un grand service!

"Je voulus repondre, mais il me fut impossible de prononcer un mot. Un
bruit vague sortit de ma gorge.

"Elle reprit:

"--Voulez-vous? Vous pouvez me sauver, me guerir. Je souffre
affreusement. Je souffre toujours. Je souffre, oh! je souffre!

"Et elle s'assit doucement dans mon fauteuil. Elle me regardait:

"--Voulez-vous?

"Je fis: "Oui!" de la tete, ayant encore la voix paralysee.

"Alors elle me tendit un peigne de femme en ecaille et elle murmura:

"--Peignez-moi, oh! peignez-moi; cela me guerira; il faut qu'on me
peigne. Regardez ma tete... Comme je souffre; et mes cheveux, comme ils
me font mal!

"Ses cheveux denoues, tres longs, tres noirs, me semblait-il, pendaient
par dessus le dossier du fauteuil et touchaient la terre.

"Pourquoi ai-je fait ceci? Pourquoi ai-je recu en frissonnant ce peigne,
et pourquoi ai-je pris dans mes mains ses longs cheveux qui me donnerent
a la peau une sensation de froid atroce comme si j'eusse manie des
serpents? Je n'en sais rien.

"Cette sensation m'est restee dans les doigts et je tressaille en y
songeant.

"Je la peignai. Je maniai je ne sais comment cette chevelure de glace.
Je la tordis, je la renouai et la denouai; je la tressai comme on tresse
la criniere d'un cheval. Elle soupirait, penchait la tete, semblait
heureuse.

"Soudain elle me dit: "Merci!" m'arracha le peigne des mains et s'enfuit
par la porte que j'avais remarquee entr'ouverte.

"Reste seul, j'eus, pendant quelques secondes, ce trouble effare des
reveils apres les cauchemars. Puis je repris enfin mes sens; je courus a
la fenetre et je brisai les contrevents d'une poussee furieuse.

"Un flot de jour entra. Je m'elancai sur la porte par ou cet etre etait
parti. Je la trouvai fermee et inebranlable.

"Alors une fievre de fuite m'envahit, une panique, la vraie panique des
batailles. Je saisis brusquement les trois paquets de lettres sur le
secretaire ouvert; je traversai l'appartement en courant, je sautai les
marches de l'escalier quatre par quatre, je me trouvai dehors je ne sais
par ou, et, apercevant mon cheval a dix pas de moi, je l'enfourchai d'un
bond et partis au galop.

"Je ne m'arretai qu'a Rouen, et devant mon logis. Ayant jete la bride a
mon ordonnance, je me sauvai dans ma chambre ou je m'enfermai pour
reflechir.

Alors, pendant une heure, je me demandai anxieusement si je n'avais pas
ete le jouet d'une hallucination. Certes, j'avais eu un de ces
incomprehensibles ebranlements nerveux, un de ces affolements du cerveau
qui enfantent les miracles, a qui le Surnaturel doit sa puissance.

"Et j'allais croire a une vision, a une erreur de mes sens, quand je
m'approchai de ma fenetre. Mes yeux, par hasard, descendirent sur ma
poitrine. Mon dolman etait plein de cheveux, de longs cheveux de femme
qui s'etaient enroules aux boutons!

"Je les saisis un a un, et je les jetai dehors avec des tremblements
dans les doigts.

"Puis j'appelai mon ordonnance. Je me sentais trop emu, trop trouble,
pour aller le jour meme chez mon ami. Et puis je voulais murement
reflechir a ce que je devais lui dire.

"Je lui fis porter ses lettres, dont il remit un recu au soldat. Il
s'informa beaucoup de moi. On lui dit que j'etais souffrant, que j'avais
recu un coup de soleil, je ne sais quoi. Il parut inquiet.

"Je me rendis chez lui le lendemain, des l'aube, resolu a lui dire la
verite. Il etait sorti de la veille au soir et pas rentre.

"Je revins dans la journee, on ne l'avait pas revu. J'attendis une
semaine. Il ne reparut pas. Alors je previns la justice. On le fit
rechercher partout, sans decouvrir une trace de son passage ou de sa
retraite.

"Une visite minutieuse fut faite du chateau abandonne. On n'y decouvrit
rien de suspect.

"Aucun indice ne revela qu'une femme y eut ete cachee.

"L'enquete n'aboutissant a rien, les recherches furent interrompues.

"Et, depuis cinquante-six ans, je n'ai rien appris. Je ne sais rien de
plus."


       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *


TABLE


Clair de Lune

Un Coup d'Etat

Le Loup

L'Enfant

Conte de Noel

La Reine Hortense

Le Pardon

La Legende du Mont Saint-Michel

Une Veuve

Mademoiselle Cocotte

Les Bijoux

Apparition


       *       *       *       *       *


BIBLIOTHEQUE

NATIONALE

[Illustration]

CHATEAU de SABLE

1984





End of the Project Gutenberg EBook of Claire de Lune, by Guy de Maupassant

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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