The Project Gutenberg EBook of Claire de Lune, by Guy de Maupassant

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Title: Claire de Lune

Author: Guy de Maupassant

Release Date: February 20, 2004 [EBook #11199]
[Last modified on August 31, 2009]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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CLAIR DE LUNE

PAR

GUY DE MAUPASSANT


       *       *       *       *       *

PARIS

1884

       *       *       *       *       *


ILLUSTRATIONS DE

ARCOS--GAMBARD--GRASSET--JEANNIOT--LE NATUR--ADRIEN MARIE
MERWART--MYRBACH--RENOUARD--ROCHEGROSSE--ROY--TIRADO





CLAIR DE LUNE

[Illustration de GAMBARD]


Il portait bien son nom de bataille, l'abb Marignan. C'tait un grand
prtre maigre, fanatique, d'me toujours exalte, mais droite. Toutes
ses croyances taient fixes, sans jamais d'oscillations. Il s'imaginait
sincrement connatre son Dieu, pntrer ses desseins, ses volonts, ses
intentions.

Quand il se promenait  grands pas dans l'alle de son petit presbytre
de campagne, quelquefois une interrogation se dressait dans son esprit:
Pourquoi Dieu a-t-il fait cela? Et il cherchait obstinment, prenant
en sa pense la place de Dieu, et il trouvait presque toujours. Ce
n'est pas lui qui et murmur dans un lan de pieuse humilit:
Seigneur, vos desseins sont impntrables! ICI se disait: Je suis le
serviteur de Dieu, je dois connatre ses raisons d'agir, et les deviner
si je ne les connais pas.

Tout lui paraissait cr dans la nature avec une logique absolue et
admirable. Les Pourquoi et les Parce que se balanaient toujours.
Les aurores taient faites pour rendre joyeux les rveils, les jours
pour mrir les moissons, les pluies pour les arroser, les soirs pour
prparer au sommeil et les nuits sombres pour dormir.

Les quatre saisons correspondaient parfaitement  tous les besoins de
l'agriculture; et jamais le soupon n'aurait pu venir au prtre que la
nature n'a point d'intentions et que tout ce qui vit s'est pli, au
contraire, aux dures ncessits des poques, des climats et de la
matire.

Mais il hassait la femme, il la hassait inconsciemment, et la
mprisait par instinct. Il rptait souvent la parole du Christ: Femme,
qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? et il ajoutait: On disait que
Dieu lui-mme se sentait mcontent de cette oeuvre-l. La femme tait
bien pour lui l'enfant douze fois impure dont parle le pote. Elle tait
le tentateur qui avait entran le premier homme et qui continuait
toujours son oeuvre de damnation, l'tre faible, dangereux,
mystrieusement troublant. Et plus encore que leur corps de perdition,
il hassait leur me aimante.

Souvent il avait senti leur tendresse attache  lui et, bien qu'il se
st inattaquable, il s'exasprait de ce besoin d'aimer qui frmissait
toujours en elles.

Dieu,  son avis, n'avait cr la femme que pour tenter l'homme et
l'prouver. Il ne fallait approcher d'elle qu'avec des prcautions
dfensives, et les craintes qu'on a des piges. Elle tait, en effet,
toute pareille  un pige avec ses bras tendus et ses lvres ouvertes
vers l'homme.

Il n'avait d'indulgence que pour les religieuses que leur voeu rendait
inoffensives; mais il les traitait durement quand mme, parce qu'il la
sentait toujours vivante au fond de leur coeur enchan, de leur coeur
humili, cette ternelle tendresse qui venait encore  lui, bien qu'il
ft un prtre.

Il la sentait dans leurs regards plus mouills de pit que les regards
des moines, dans leurs extases o leur sexe se mlait, dans leurs lans
d'amour vers le Christ, qui l'indignaient parce que c'tait de l'amour
de femme, de l'amour charnel; il la sentait, cette tendresse maudite,
dans leur docilit mme, dans la douceur de leur voix en lui parlant,
dans leurs yeux baisss, et dans leurs larmes rsignes quand il les
reprenait avec rudesse.

Et il secouait sa soutane en sortant des portes du couvent, et il s'en
allait en allongeant les jambes comme s'il avait fui devant un danger.

Il avait une nice qui vivait avec sa mre dans une petite maison
voisine. Il s'acharnait  en faire une soeur de charit.

Elle tait jolie, cervele et moqueuse. Quand l'abb sermonnait, elle
riait; et quand il se fchait contre elle, elle l'embrassait avec
vhmence, le serrant contre son coeur, tandis qu'il cherchait
involontairement  se dgager de cette treinte qui lui faisait goter
cependant une joie douce, veillant au fond de lui cette sensation de
paternit qui sommeille en tout homme.

Souvent il lui parlait de Dieu, de son Dieu, en marchant  ct d'elle
par les chemins des champs. Elle ne l'coutait gure et regardait le
ciel, les herbes, les fleurs, avec un bonheur de vivre qui se voyait
dans ses yeux. Quelquefois elle s'lanait pour attraper une bte
volante, et s'criait en la rapportant: Regarde, mon oncle, comme elle
est jolie; j'ai envie de l'embrasser. Et ce besoin d'embrasser des
mouches ou des grains de lilas inquitait, irritait, soulevait le
prtre, qui retrouvait encore l cette indracinable tendresse qui germe
toujours au coeur des femmes.

Puis, voil qu'un jour l'pouse du sacristain, qui faisait le mnage de
l'abb Marignan, lui apprit avec prcaution que sa nice avait un
amoureux.

Il en ressentit une motion effroyable, et il demeura suffoqu, avec du
savon plein la figure, car il tait en train de se raser.

Quand il se retrouva en tat de rflchir et de parler, il s'cria: Ce
n'est pas vrai, vous mentez, Mlanie!

Mais la paysanne posa la main sur son coeur: Que notre Seigneur me juge
si je mens, monsieur le cur. J'vous dis qu'elle y va tous les soirs
sitt qu' votre soeur est couche. Ils se r'trouvent le long de la
rivire. Vous n'avez qu' y aller voir entre dix heures et minuit.

Il cessa de se gratter le menton, et il se mit  marcher violemment,
comme il faisait toujours en ses heures de grave mditation. Quand il
voulut recommencer  se barbifier, il se coupa trois fois depuis le nez
jusqu' l'oreille.

Tout le jour, il demeura muet, gonfl d'indignation et de colre. A sa
fureur de prtre, devant l'invincible amour, s'ajoutait une exaspration
de pre moral, de tuteur, de charg d'me, tromp, vol, jou par une
enfant; cette suffocation goste des parents  qui leur fille annonce
qu'elle a fait, sans eux et malgr eux, choix d'un poux.

Aprs son dner, il essaya de lire un peu, mais il ne put y parvenir; et
il s'exasprait de plus en plus. Quand dix heures sonnrent, il prit sa
canne, un formidable bton de chne dont il se servait toujours en ses
courses nocturnes, quand il allait voir quelque malade. Et il regarda en
souriant l'norme gourdin qu'il faisait tourner, dans sa poigne solide
de campagnard, en des moulinets menaants. Puis, soudain, il le leva et,
grinant des dents, l'abattit sur une chaise dont le dossier fendu tomba
sur le plancher.

Et il ouvrit sa porte pour sortir; mais il s'arrta sur le seuil,
surpris par une splendeur de clair de lune telle qu'on n'en voyait
presque jamais.

Et comme il tait dou d'un esprit exalt, un de ces esprits que
devaient avoir les Pres de l'glise, ces potes rveurs, il se sentit
soudain distrait, mu par la grandiose et sereine beaut de la nuit
ple.

Dans son petit, jardin, tout baign de douce lumire, ses arbres
fruitiers, rangs en ligne, dessinaient en ombre sur l'alle leurs
grles membres de bois  peine vtus de verdure; tandis que le
chvrefeuille gant, grimp sur le mur de sa maison, exhalait des
souffles dlicieux et comme sucrs, faisait flotter dans le soir tide
et clair une espce d'me parfume.

Il se mit  respirer longuement, buvant de l'air comme les ivrognes
boivent du vin, et il allait  pas lents, ravi, merveille, oubliant
presque sa nice.

Ds qu'il fut dans la campagne, il s'arrta pour contempler toute la
plaine inonde de cette lueur caressante, noye dans ce charme tendre et
languissant des nuits sereines. Les crapauds  tout instant jetaient par
l'espace leur note courte et mtallique, et des rossignols lointains
mlaient leur musique grene qui fait rver sans faire penser, leur
musique lgre et vibrante, faite pour les baisers,  la sduction du
clair de lune.

L'abb se remit  marcher, le coeur dfaillant, sans qu'il st pourquoi.
Il se sentait comme affaibli, puis tout  coup; il avait une envie de
s'asseoir, de rester l, de contempler, d'admirer Dieu dans son oeuvre.

L-bas, suivant les ondulations de la petite rivire, une grande ligne
de peupliers serpentait. Une bue fine, une vapeur blanche que les
rayons de lune traversaient, argentaient, rendaient luisante, restait
suspendue autour et au-dessus des berges, enveloppait tout le cours
tortueux de l'eau d'une sorte de ouate lgre et transparente.

Le prtre encore une fois s'arrta, pntr jusqu'au fond de l'me par
un attendrissement grandissant, irrsistible.

Et un doute, une inquitude vague l'envahissait; il sentait natre en
lui une de ces interrogations qu'il se posait parfois. Pourquoi Dieu
avait-il fait cela? Puisque la nuit est destine au sommeil, 
l'inconscience, au repos,  l'oubli de tout, pourquoi la rendre plus
charmante que le jour, plus douce que les aurores et que les soirs, et
pourquoi cet astre lent et sduisant, plus potique que le soleil et qui
semble destin, tant il est discret,  clairer des choses trop
dlicates et mystrieuses pour la grande lumire, s'en venait-il faire
si transparentes les tnbres?

Pourquoi le plus habile des oiseaux chanteurs ne se reposait-il pas
comme les autres et se mettait-il  vocaliser dans l'ombre troublante?

Pourquoi ce demi-voile jet sur le monde? Pourquoi ces frissons de
coeur, cette motion de l'me, cet alanguissement de la chair?

Pourquoi ce dploiement de sductions que les hommes ne voyaient point,
puisqu'ils taient couchs en leurs lits? A qui taient destins ce
spectacle sublime, cette abondance de posie jete du ciel sur la terre?

Et l'abb ne comprenait point.

Mais voil que l-bas, sur le bord de la prairie, sous la vote des
arbres tremps de brume luisante, deux ombres apparurent qui marchaient
cte  cte.

L'homme tait plus grand et tenait par le cou son amie, et, de temps en
temps, l'embrassait sur le front. Ils animrent tout  coup ce paysage
immobile qui les enveloppait comme un cadre divin fait pour eux. Ils
semblaient, tous deux, un seul tre, l'tre  qui tait destine cette
nuit calme et silencieuse; et ils s'en venaient vers le prtre comme une
rponse vivante, la rponse que son Matre jetait  son interrogation.

Il restait debout, le coeur battant, boulevers, et il croyait voir
quelque chose de biblique, comme les amours de Ruth et de Booz,
l'accomplissement d'une volont du Seigneur dans un de ces grands dcors
dont parlent les livres saints. En sa tte se mirent  bourdonner les
versets du Cantique des Cantiques, les cris d'ardeur, les appels des
corps, toute la chaude posie de ce pome brlant de tendresse.

Et il se dit: Dieu peut-tre a fait ces nuits-l pour voiler d'idal
les amours des hommes.

Et il reculait devant le couple embrass qui marchait toujours. C'tait
sa nice pourtant; mais il se demandait maintenant s'il n'allait pas
dsobir  Dieu. Et Dieu ne permet-il point l'amour, puisqu'il l'entoure
visiblement d'une splendeur pareille?

Et il s'enfuit, perdu, presque honteux, comme s'il et pntr dans un
temple o il n'avait pas le droit d'entrer.


       *       *       *       *       *




UN COUP D'TAT

[Illustration de JEANNIOT]


Paris venait d'apprendre le dsastre de Sedan. La Rpublique tait
proclame. La France entire haletait au dbut de cette dmence qui dura
jusqu'aprs la Commune. On jouait au soldat d'un bout  l'autre du
pays.

Des bonnetiers taient colonels faisant fonctions de gnraux; des
revolvers et des poignards s'talaient autour de gros ventres pacifiques
envelopps de ceintures rouges; des petits bourgeois devenus guerriers
d'occasion commandaient des bataillons de volontaires braillards et
juraient comme des charretiers pour se donner de la prestance.

Le seul fait de tenir des armes, de manier des fusils  systmes
affolait ces gens qui n'avaient jusqu'ici mani que des balances, et les
rendait, sans aucune raison, redoutables au premier venu. On excutait
des innocents pour prouver qu'on savait tuer; on fusillait, en rdant
par les campagnes vierges encore de Prussiens, les chiens errants, les
vaches ruminant en paix, les chevaux malades pturant dans les
herbages.

Chacun se croyait appel  jouer un grand rle militaire. Les cafs des
moindres villages, pleins de commerants en uniforme, ressemblaient 
des casernes ou  des ambulances.

Le bourg de Canneville ignorait encore les affolantes nouvelles de
l'arme et de la capitale; mais une extrme agitation le remuait depuis
un mois, les partis adverses se trouvant face  face.

Le maire, M. le vicomte de Varnetot, petit homme maigre, vieux dj,
lgitimiste ralli  l'Empire depuis peu, par ambition, avait vu surgir
un adversaire dtermin dans le docteur Massarel, gros homme sanguin,
chef du parti rpublicain dans l'arrondissement, vnrable de la loge
maonnique du chef-lieu, prsident de la Socit d'agriculture et du
banquet des pompiers, et organisateur de la milice rurale qui devait
sauver la contre.

En quinze jours, il avait trouv le moyen de dcider  la dfense du
pays soixante-trois volontaires maris et pres de famille, paysans
prudents et marchands du bourg, et il les exerait, chaque matin, sur la
place de la mairie.

Quand le maire, par hasard, venait au btiment communal, le commandant
Massarel, bard de pistolets, passant firement, le sabre en main,
devant le front de sa troupe, faisait hurler  son monde: Vive la
patrie! Et ce cri, on l'avait remarqu, agitait le petit vicomte, qui
voyait l sans doute une menace, un dfi, en mme temps qu'un souvenir
odieux de la grande Rvolution.

Le 5 septembre au matin, le docteur en uniforme, son revolver sur sa
table, donnait une consultation  un couple de vieux campagnards, dont
l'un, le mari, atteint de varices depuis sept ans, avait attendu que sa
femme en et aussi pour venir trouver le mdecin, quand le facteur
apporta le journal.

M. Massarel l'ouvrit, plit, se dressa brusquement, et, levant les deux
bras au ciel dans un geste d'exaltation, il se mit  vocifrer de toute
sa voix, devant les deux ruraux affols:

--Vive la Rpublique! vive la Rpublique! vive la Rpublique!

Puis il retomba sur son fauteuil, dfaillant d'motion.

Et comme le paysan reprenait: a a commenc par des fourmis qui me
couraient censment le long des jambes, le docteur Massarel s'cria:

--Fichez-moi la paix; j'ai bien le temps de m'occuper de vos btises. La
Rpublique est proclame, l'Empereur est prisonnier, la France est
sauve. Vive la Rpublique!

Et, courant  la porte, il beugla: Cleste, vite, Cleste!

La bonne pouvante accourut; il bredouillait tant il parlait
rapidement.

--Mes bottes, mon sabre, ma cartouchire et le poignard espagnol qui est
sur ma table de nuit, dpche-toi!

Comme le paysan obstin, profitant d'un instant de silence, continuait:

--a a devenu comme des poches qui me faisaient mal en marchant.

Le mdecin exaspr hurla:

--Fichez-moi donc la paix, nom d'un chien, si vous vous tiez lav les
pieds, a ne serait pas arriv.

Puis, le saisissant au collet, il lui jeta dans la figure:

--Tu ne sens donc pas que nous sommes en rpublique, triple brute?

Mais le sentiment professionnel le calma tout aussitt, et il poussa
dehors le mnage abasourdi, en rptant:

--Revenez demain, revenez demain, mes amis. Je n'ai pas le temps
aujourd'hui.

Tout en s'quipant des pieds  la tte, il donna de nouveau une srie
d'ordres urgents  sa bonne:

--Cours chez le lieutenant Picart et chez le sous-lieutenant Pommel, et
dis-leur que je les attends ici immdiatement. Envoie-moi aussi
Torchebeuf avec son tambour, vite, vite.

Et quand Cleste fut sortie, il se recueillit, se prparant  surmonter
les difficults de la situation.

Les trois hommes arrivrent ensemble, en vtements de travail. Le
commandant, qui s'attendait  les voir en tenue, eut un sursaut.

--Vous ne savez donc rien, sacre bleu? L'empereur est prisonnier, la
Rpublique est proclame. Il faut agir. Ma position est dlicate, je
dirai plus, prilleuse.

Il rflchit quelques secondes devant les visages ahuris de ses
subordonns, puis reprit:

--Il faut agir et ne pas hsiter; les minutes valent des heures dans des
instants pareils. Tout dpend de la promptitude des dcisions. Vous,
Picart, allez trouver le cur et sommez-le de sonner le tocsin pour
runir la population que je vais prvenir. Vous, Torchebeuf, battez le
rappel dans toute la commune jusqu'aux hameaux de la Gerisaie et de
Salmare pour rassembler la milice en armes sur la place. Vous, Pommel,
revtez promptement votre uniforme, rien que la tunique et le kpi. Nous
allons occuper ensemble la mairie et sommer M. de Varnetot de me
remettre ses pouvoirs. C'est compris?

--Oui.

--Excutez, et promptement. Je vous accompagne jusque chez vous, Pommel,
puisque nous oprons ensemble.

Cinq minutes plus tard, le commandant et son subalterne, arms jusqu'aux
dents, apparaissaient sur la place juste au moment o le petit vicomte
de Varnetot, les jambes gutres comme pour une partie de chasse, son
Lefaucheux sur l'paule, dbouchait  pas rapides par l'autre rue, suivi
de ses trois gardes en tunique verte, le couteau sur la cuisse et le
fusil en bandoulire.

Pendant que le docteur s'arrtait, stupfait, les quatre hommes
pntrrent dans la mairie dont la porte se referma derrire eux.

--Nous sommes devancs, murmura le mdecin, il faut maintenant attendre
du renfort. Bien  faire pour le quart d'heure.

Le lieutenant Picart reparut:

--Le cur a refus d'obir, dit-il; il s'est mme enferm dans l'glise
avec le bedeau et le suisse.

Et, de l'autre ct de la place, en face de la mairie blanche et close,
l'glise, muette et noire, montrait sa grande porte de chne garnie de
ferrures de fer.

Alors, comme les habitants intrigus mettaient le nez aux fentres ou
sortaient sur le seuil des maisons, le tambour soudain roula, et
Torchebeuf apparut, battant avec fureur les trois coups prcipits du
rappel. Il traversa la place au pas gymnastique, puis disparut dans le
chemin des champs.

Le commandant tira son sabre, s'avana seul,  moiti distance environ
entre les deux btiments o s'tait barricad l'ennemi et, agitant son
arme au-dessus de sa tte, il mugit de toute la force de ses poumons:

Vive la Rpublique! Mort aux tratres!

Puis, il se replia vers ses officiers.

Le boucher, le boulanger et le pharmacien, inquiets, accrochrent leurs
volets et fermrent leurs boutiques. Seul l'picier demeura ouvert.

Cependant les hommes de la milice arrivaient peu  peu, vtus
diversement et tous coiffs d'un kpi noir  galon rouge, le kpi
constituant tout l'uniforme du corps. Ils taient arms de leurs vieux
fusils rouilles, ces vieux fusils pendus depuis trente ans sur les
chemines des cuisines, et ils ressemblaient assez  un dtachement de
gardes champtres.

Lorsqu'il en eut une trentaine autour de lui, le commandant, en quelques
mots, les mit au fait des vnements; puis, se tournant vers son
tat-major: Maintenant, agissons, dit-il.

Les habitants se rassemblaient, examinaient et devisaient.

Le docteur eut vite arrt son plan de campagne:

--Lieutenant Picart, vous allez vous avancer sous les fentres de cette
mairie et sommer M. de Varnetot, au nom de la Rpublique, de me remettre
la maison de ville.

Mais le lieutenant, un matre-maon, refusa:

--Vous tes encore un malin, vous. Pour me faire flanquer un coup de
fusil, merci. Ils tirent bien ceux qui sont l-dedans, vous savez.
Faites vos commissions vous-mme.

Le commandant devint rouge.

--Je vous ordonne d'y aller au nom de la discipline.

Le lieutenant se rvolta:

--Plus souvent que je me ferai casser la figure sans savoir pourquoi.

Les notables, rassembls en un groupe voisin, se mirent  rire. Un d'eux
cria:

--T'as raison, Picart, c'est pas l'moment!

Le docteur, alors, murmura:

--Lches!

Et, dposant son sabre et son revolver aux mains d'un soldat, il
s'avana d'un pas lent, l'oeil fix sur les fentres, s'attendant  en
voir sortir un canon de fusil braqu sur lui.

Comme il n'tait qu' quelques pas du btiment, les portes des deux
extrmits donnant entre dans les deux coles s'ouvrirent, et un flot
de petits tres, garons par ci, filles par l, s'en chapprent et se
mirent  jouer sur la grande place vide, piaillant, comme un troupeau
d'oies, autour du docteur, qui ne pouvait se faire entendre.

Aussitt les derniers lves sortis, les deux portes s'taient
refermes.

Le gros des marmots enfin se dispersa, et le commandant appela d'une
voix forte:

--Monsieur de Varnetot?

Une fentre du premier tage s'ouvrit. M. de Varnetot parut. Le
commandant reprit:

--Monsieur, vous savez les grands vnements qui viennent de changer la
face du gouvernement. Celui que vous reprsentiez n'est plus. Celui que
je reprsente monte au pouvoir. En ces circonstances douloureuses, mais
dcisives, je viens vous demander, au nom de la nouvelle Rpublique, de
remettre en mes mains les fonctions dont vous avez t investi par le
prcdent pouvoir.

M. de Varnetot rpondit:

--Monsieur le docteur, je suis maire de Canneville, nomm par l'autorit
comptente, et je resterai maire de Canneville tant que je n'aurai pas
t rvoqu et remplac par un arrt de mes suprieurs. Maire, je suis
chez moi dans la mairie, et j'y reste. Au surplus, essayez de m'en faire
sortir.

Et il referma la fentre.

Le commandant retourna vers sa troupe. Mais, avant de s'expliquer,
toisant du haut en bas le lieutenant Picart.

--Vous tes un crne, vous, un fameux lapin, la honte de l'arme. Je
vous casse de votre grade.

Le lieutenant rpondit:

--Je m'en fiche un peu.

Et il alla se mler au groupe murmurant des habitants.

Alors le docteur hsita. Que faire? Donner l'assaut? Mais ses hommes
marcheraient-ils? Et puis, en avait-il le droit?

Une ide l'illumina. Il courut au tlgraphe dont le bureau faisait face
 la mairie, de l'autre ct de la place. Et il expdia trois dpches:

A MM. les membres du gouvernement rpublicain,  Paris;

A M. le nouveau prfet rpublicain de la Seine-Infrieure,  Rouen;

A M. le nouveau sous-prfet rpublicain de Dieppe.

Il exposait la situation, disait le danger couru par la commune demeure
aux mains de l'ancien maire monarchiste, offrait ses services dvous,
demandait des ordres et signait en faisant suivre son nom de tous ses
titres.

Puis il revint vers son corps d'arme et, tirant dix francs de sa poche:
Tenez, mes amis, allez manger et boire un coup; laissez seulement ici
un dtachement de dix hommes pour que personne ne sorte de la mairie.

Mais l'ex-lieutenant Picart, qui causait avec l'horloger, entendit; il
se mit  ricaner et pronona: Pardi, s'ils sortent, ce sera une
occasion d'entrer. Sans a, je ne vous vois pas encore l-dedans, moi!

Le docteur ne rpondit pas, et il alla djeuner.

Dans l'aprs-midi, il disposa des postes tout autour de la commune,
comme si elle tait menace d'une surprise.

Il passa plusieurs fois devant les portes de la maison de ville et de
l'glise sans rien remarquer de suspect; on aurait cru vides ces deux
btiments.

Le boucher, le boulanger et le pharmacien rouvrirent leurs boutiques.

On jasait beaucoup dans les logis. Si l'Empereur tait prisonnier, il y
avait quelque tratrise l-dessous. On ne savait pas au juste laquelle
des rpubliques tait revenue.

La nuit tomba.

Vers neuf heures, le docteur s'approcha seul, sans bruit, de l'entre du
btiment communal, persuad que son adversaire tait parti se coucher;
et, comme il se disposait  enfoncer la porte  coups de pioche, une
voix forte, celle d'un garde, demanda tout  coup:

--Qui va l?

Et M. Massarel battit en retraite  toutes jambes.

Le jour se leva sans que rien ft chang dans la situation.

La milice en armes occupait la place. Tous les habitants s'taient
runis autour de cette troupe, attendant une solution. Ceux des villages
voisins arrivaient pour voir.

Alors le docteur, comprenant qu'il jouait sa rputation, rsolut d'en
finir d'une manire ou d'une autre; et il allait prendre une rsolution
quelconque, nergique assurment, quand la porte du tlgraphe s'ouvrit
et la petite servante de la directrice parut, tenant  la main deux
papiers.

Elle se dirigea d'abord vers le commandant et lui remit une des
dpches; puis, traversant le milieu dsert de la place, intimide par
tous les yeux fixs sur elle, baissant la tte et trottant menu, elle
alla frapper doucement  la maison barricade, comme si elle et ignor
qu'un parti arm s'y cachait.

L'huis s'entrebilla; une main d'homme reut le message, et la fillette
revint, toute rouge, prte  pleurer, d'tre dvisage ainsi par le pays
entier.

Le docteur commanda d'une voix vibrante:

--Un peu de silence, s'il vous plat.

Et comme le populaire s'tait tu, il reprit firement:

--Voici la communication que je reois du gouvernement. Et, levant sa
dpche, il lut:

Ancien maire rvoqu. Veuillez aviser au plus press. Recevrez
instructions ultrieures.

Pour le sous-prfet,

SAPIN, conseiller.

Il triomphait; son coeur battait de joie; ses mains tremblaient, mais
Picart, son ancien subalterne, lui cria d'un groupe voisin:

--C'est bon, tout a, mais si les autres ne sortent pas, a vous fait
une belle jambe, votre papier.

Et M. Massarel plit. Si les autres ne sortaient pas, en effet, il
fallait aller de l'avant maintenant. C'tait non seulement son droit,
mais aussi son devoir.

Et il regardait anxieusement la mairie esprant qu'il allait voir la
porte s'ouvrir et son adversaire se replier.

La porte restait ferme. Que faire? la foule augmentait, se serrait
autour de la milice. On riait.

Une rflexion surtout torturait le mdecin. S'il donnait l'assaut, il
faudrait marcher  la tte de ses hommes; et comme, lui mort, toute
contestation cesserait, c'tait sur lui, sur lui seul que tireraient M.
de Varnetot et ses trois gardes. Et ils tiraient bien, trs bien; Picart
venait encore de le lui rpter. Mais une ide l'illumina et, se
tournant vers Pommel:

--Allez vite prier le pharmacien de me prter une serviette et un bton.

Le lieutenant se prcipita.

Il allait faire un drapeau parlementaire, un drapeau blanc dont la vue
rjouirait peut-tre le coeur lgitimiste de l'ancien maire.

Pommel revint avec le linge demand et un manche  balai. Au moyen de
ficelles, on organisa cet tendard que M. Massarel saisit  deux mains;
et il s'avana de nouveau vers la mairie en le tenant devant lui.
Lorsqu'il fut en face de la porte, il appela encore Monsieur de
Varnetot. La porte s'ouvrit soudain, et M. de Varnetot apparut sur le
seuil avec ses trois gardes.

Le docteur recula par un mouvement instinctif; puis, il salua
courtoisement son ennemi et pronona, trangl par l'motion: Je viens,
Monsieur, vous communiquer les instructions que j'ai reues.

Le gentilhomme, sans lui rendre son salut, rpondit: Je me retire,
Monsieur, mais sachez bien que ce n'est ni par crainte, ni par
obissance  l'odieux gouvernement qui usurpe le pouvoir. Et, appuyant
sur chaque mot, il dclara: Je ne veux pas avoir l'air de servir un
seul jour la Rpublique. Voil tout.

Massarel, interdit, ne rpondit rien; et M. de Varnetot, se mettant en
marche d'un pas rapide, disparut au coin de la place, suivi toujours de
son escorte.

Alors le docteur, perdu d'orgueil, revint vers la foule. Ds qu'il fut
assez prs pour se l'aire entendre, il cria: Hurrah! hurrah! La
Rpublique triomphe sur toute la ligne.

Aucune motion ne se manifesta.

Le mdecin reprit: Le peuple est libre, vous tes libres, indpendants.
Soyez fiers!

Les villageois inertes le regardaient sans qu'aucune gloire illumint
leurs yeux.

A son tour, il les contempla, indign de leur indiffrence, cherchant ce
qu'il pourrait dire, ce qu'il pourrait faire pour frapper un grand coup,
lectriser ce pays placide, remplir sa mission d'initiateur.

Mais une inspiration l'envahit et, se tournant vers Pommel:
Lieutenant, allez chercher le buste de l'ex-empereur qui est dans la
salle des dlibrations du conseil municipal, et apportez-le avec une
chaise.

Et bientt l'homme reparut portant sur l'paule droite le Bonaparte de
pltre, et tenant de la main gauche une chaise de paille.

M. Massarel vint au-devant de lui, prit la chaise, la posa par terre,
plaa dessus le buste blanc, puis se reculant de quelques pas,
l'interpella d'une voix sonore:

Tyran, tyran, te voici tomb, tomb dans la boue, tomb dans la fange.
La patrie expirante rlait sous ta botte. Le Destin vengeur t'a frappe.
La dfaite et la honte se sont attaches  toi; tu tombes vaincu,
prisonnier du Prussien; et, sur les ruines de ton empire croulant, la
jeune et radieuse Rpublique se dresse, ramassant ton pe brise...

Il attendait des applaudissements. Aucun cri, aucun battement de main
n'clata. Les paysans effars se taisaient; et le buste aux moustaches
pointues qui dpassaient les joues de chaque ct, le buste immobile et
bien peign comme une enseigne de coiffeur, semblait regarder M.
Massarel avec son sourire de pltre, un sourire ineffaable et moqueur.

Ils demeuraient ainsi face  face, Napolon sur sa chaise, le mdecin
debout,  trois pas de lui. Une colre saisit le commandant. Mais que
faire? que faire pour mouvoir ce peuple et gagner dfinitivement cette
victoire de l'opinion?

Sa main, par hasard, se posa sur son ventre, et il rencontra, sous sa
ceinture rouge, la crosse de son revolver.

Aucune inspiration, aucune parole ne lui venaient plus. Alors il tira
son arme, fit deux pas et,  bout portant, foudroya l'ancien monarque.

La balle creusa dans le front un petit, trou noir, pareil  une tache,
presque rien. L'effet tait manqu. M. Massarel tira un second coup, qui
fit un second trou, puis un troisime, puis, sans s'arrter, il lcha
les trois derniers. Le front de Napolon volait en poussire blanche,
mais les yeux, le nez et les fines pointes des moustaches restaient
intacts.

Alors exaspr, le docteur renversa la chaise d'un coup de poing et,
appuyant un pied sur le reste du buste, dans une posture de
triomphateur, il se tourna vers le public abasourdi en vocifrant:
Prissent ainsi tous les tratres.

Mais comme aucun enthousiasme ne se manifestait encore, comme les
spectateurs semblaient stupides d'tonnement, le commandant cria aux
hommes de la milice: Vous pouvez maintenant regagner vos foyers. Et il
se dirigea lui-mme  grands pas vers sa maison, comme s'il et fui.

Sa bonne, ds qu'il parut, lui dit que des malades l'attendaient depuis
plus de trois heures dans son cabinet. Il y courut. C'taient les deux
paysans aux varices, revenus ds l'aube, obstins et patients.

Et le vieux aussitt reprit son explication: a a commenc par des
fourmis qui me couraient censment le long des jambes...


       *       *       *       *       *




LE LOUP

[Illustration de MERWART]


Voici ce que nous raconta le vieux marquis d'Arville  la fin du dner
de Saint-Hubert, chez le baron des Ravels.

On avait forc un cerf dans le jour. Le marquis tait le seul des
convives qui n'et point pris part  cette poursuite, car il ne chassait
jamais.

Pendant toute la dure du grand repas, on n'avait gure parl que de
massacres d'animaux. Les femmes elles-mmes s'intressaient aux rcits
sanguinaires et souvent invraisemblables, et les orateurs mimaient les
attaques et les combats d'hommes contre les btes, levaient les bras,
contaient d'une voix tonnante.

M. d'Arville parlait bien, avec une certaine posie un peu ronflante,
mais pleine d'effet. Il avait d rpter souvent cette histoire, car il
la disait couramment, n'hsitant pas sur les mots choisis avec habilet
pour faire image.

--Messieurs, je n'ai jamais chass, mon pre non plus, mon grand-pre non
plus et, non plus, mon arrire-grand-pre. Ce dernier tait fils d'un
homme qui chassa plus que vous tous. Il mourut en 1764. Je vous dirai
comment.

Il se nommait Jean, tait mari, pre de cet enfant qui fut mon
trisaeul, et il habitait avec son frre cadet, Franois d'Arville,
notre chteau de Lorraine, en pleine fort.

Franois d'Arville tait rest garon par amour de la chasse.

Ils chassaient tous deux d'un bout  l'autre de l'anne, sans repos,
sans arrt, sans lassitude. Ils n'aimaient que cela, ne comprenaient pas
autre chose, ne parlaient que de cela, ne vivaient que pour cela.

Ils avaient au coeur cette passion terrible, inexorable. Elle les
brlait, les ayant envahis tout entiers, ne laissant de place pour rien
autre.

Ils avaient dfendu qu'on les dranget jamais en chasse, pour aucune
raison. Mon trisaeul naquit pendant que son pre suivait un renard, et
Jean d'Arville n'interrompit point sa course, mais il jura: Nom d'un
nom, ce gredin-l aurait bien pu attendre aprs l'hallali!

Son frre Franois se montrait encore plus emport que lui. Ds son
lever, il allait voir les chiens, puis les chevaux, puis il tirait des
oiseaux autour du chteau jusqu'au moment de partir pour forcer quelque
grosse bte.

On les appelait dans le pays M. le Marquis et M. le Cadet, les nobles
d'alors ne faisant point, comme la noblesse d'occasion de notre temps,
qui veut tablir dans les titres une hirarchie descendante; car le fils
d'un marquis n'est pas plus comte, ni le fils d'un vicomte baron, que le
fils d'un gnral n'est colonel de naissance. Mais la vanit mesquine du
jour trouve profit  cet arrangement.

Je reviens  mes anctres.

Ils taient, parat-il, dmesurment grands, osseux, poilus, violents et
vigoureux. Le jeune, plus haut encore que l'an, avait une voix
tellement forte que, suivant une lgende dont il tait fier, toutes les
feuilles de la fort s'agitaient quand il criait.

Et lorsqu'ils se mettaient en selle tous deux pour partir en chasse, ce
devait tre un spectacle superbe de voir ces deux gants enfourcher
leurs grands chevaux.

Or, vers le milieu de l'hiver de cette anne 1764, les froids furent
excessifs et les loups devinrent froces.

Ils attaquaient mme les paysans attards, rdaient la nuit autour des
maisons, hurlaient du coucher du soleil  son lever et dpeuplaient les
tables.

Et bientt une rumeur circula. On parlait d'un loup colossal, au pelage
gris, presque blanc, qui avait mang deux enfants, dvor le bras d'une
femme, trangl tous les chiens de garde du pays et qui pntrait sans
peur dans les enclos pour venir flairer sous les portes. Tous les
habitants affirmaient avoir senti son souffle qui faisait vaciller la
flamme des lumires. Et bientt une panique courut par toute la
province. Personne n'osait plus sortir ds que tombait le soir. Les
tnbres semblaient hantes par l'image de cette bte.

Les frres d'Arville rsolurent de la trouver et de la tuer, et ils
convirent  de grandes chasses tous les gentilshommes du pays.

Ce fut en vain. On avait beau battre les forts, fouiller les buissons,
on ne la rencontrait jamais. On tuait des loups, mais pas celui-l. Et,
chaque nuit qui suivait la battue, l'animal, comme pour se venger,
attaquait quelque voyageur ou dvorait quelque btail, toujours loin du
lieu o on l'avait cherch.

Une nuit enfin, il pntra dans l'table aux porcs du chteau d'Arville
et mangea les deux plus beaux lves.

Les deux frres furent enflamms de colre, considrant cette attaque
comme une bravade du monstre, une injure directe, un dfi. Ils prirent
tous leurs forts limiers habitus  poursuivre les btes redoutables, et
ils se mirent en chasse, le coeur soulev de fureur.

Depuis l'aurore jusqu' l'heure o le soleil empourpr descendit
derrire les grands arbres nus, ils battirent les fourrs sans rien
trouver.

Tous deux enfin, furieux et dsols, revenaient au pas de leurs chevaux
par une alle borde de broussailles, et s'tonnaient de leur science
djoue par ce loup, saisis soudain d'une sorte de crainte mystrieuse.

L'an disait:

--Cette bte-l n'est point ordinaire. On dirait qu'elle pense comme un
homme.

Le cadet rpondit:

--On devrait peut-tre faire bnir une balle par notre cousin l'vque,
ou prier quelque prtre de prononcer les paroles qu'il faut.

Puis ils se turent.

Jean reprit:

--Regarde le soleil s'il est rouge. Le grand loup va faire quelque
malheur cette nuit.

Il n'avait point fini de parler que son cheval se cabra; celui de
Franois se mit  ruer. Un large buisson couvert de feuilles mortes
s'ouvrit devant eux, et une bte colossale, toute grise, surgit, qui
dtala  travers le bois.

Tous deux poussrent une sorte de grognement de joie, et, se courbant
sur l'encolure de leurs pesants chevaux, ils les jetrent en avant d'une
pousse de tout leur corps, les lanant d'une telle allure, les
excitant, les entranant, les affolant de la voix, du geste et de
l'peron, que les forts cavaliers semblaient porter les lourdes btes
entre leurs cuisses et les enlever comme s'ils s'envolaient.

Ils allaient ainsi, ventre  terre, crevant les fourrs, coupant les
ravins, grimpant les ctes, dvalant dans les gorges, et sonnant du cor
 pleins poumons pour attirer leurs gens et leurs chiens.

Et voil que soudain, dans cette course perdue, mon aeul heurta du
front une branche norme qui lui fendit le crne; et il tomba raide mort
sur le sol, tandis que son cheval affol s'emportait, disparaissait dans
l'ombre enveloppant les bois.

Le cadet d'Arville s'arrta net, sauta par terre, saisit dans ses bras
son frre, et il vit que la cervelle coulait de la plaie avec le sang.

Alors il s'assit auprs du corps, posa sur ses genoux la tte dfigure
et rouge et il attendit en contemplant cette face immobile de l'an.
Peu  peu une peur l'envahissait, une peur singulire qu'il n'avait
jamais sentie encore, la peur de l'ombre, la peur de la solitude, la
peur du bois dsert et la peur aussi du loup fantastique qui venait de
tuer son frre pour se venger d'eux.

Les tnbres s'paississaient, le froid aigu faisait craquer les
arbres. Franois se leva, frissonnant, incapable de rester l plus
longtemps, se sentant presque dfaillir. On n'entendait plus rien, ni la
voix des chiens ni le son des cors, tout tait muet par l'invisible
horizon; et ce silence morne du soir glac avait quelque chose
d'effrayant et d'trange.

Il saisit dans ses mains de colosse le grand corps de Jean, le dressa et
le coucha en travers sur sa selle pour le reporter au chteau; puis il
se remit en marche doucement, l'esprit troubl comme s'il tait gris,
poursuivi par des images horribles et surprenantes.

Et, brusquement, dans le sentier qu'envahissait la nuit, une grande
forme passa. C'tait la bte. Une secousse d'pouvante agita le
chasseur; quelque chose de froid, comme une goutte d'eau, lui glissa le
long des reins, et il ft, ainsi qu'un moine hant du diable, un grand
signe de croix, perdu  ce retour brusque de l'effrayant rdeur. Mais
ses yeux retombrent sur le corps inerte couch devant lui, et soudain,
passant brusquement de la crainte  la colre, il frmit d'une rage
dsordonne.

Alors il piqua son cheval et s'lana derrire le loup.

Il le suivait par les taillis, les ravines et les futaies, traversant
des bois qu'il ne reconnaissait plus, l'oeil fix sur la tache blanche
qui fuyait dans la nuit descendue sur la terre.

Son cheval aussi semblait anim d'une force et d'une ardeur inconnues.
Il galopait le cou tendu, droit devant lui, heurtant aux arbres, aux
rochers, la tte et les pieds du mort jets en travers sur la selle. Les
ronces arrachaient les cheveux; le front, battant les troncs normes,
les claboussait de sang; les perons dchiraient des lambeaux d'corce.

Et, soudain, l'animal et le cavalier sortirent de la fort et se rurent
dans un vallon, comme la lune rouge apparaissait au-dessus des monts. Ce
vallon tait pierreux, ferm par des roches normes, sans issue
possible; et le loup accul se retourna.

Franois alors poussa un hurlement de joie que les chos rptrent
comme un roulement de tonnerre, et il sauta de cheval, son coutelas  la
main.

La bte hrisse, le dos rond, l'attendait; ses yeux luisaient comme
deux toiles. Mais, avant de livrer bataille, le fort chasseur,
empoignant son frre, l'assit sur une roche, et, soutenant avec des
pierres sa tte qui n'tait plus qu'une tache de sang, il lui cria dans
les oreilles, comme s'il et parl  un sourd: Regarde, Jean, regarde
a!

Puis il se jeta sur le monstre. Il se sentait fort  culbuter une
montagne,  broyer des pierres dans ses mains. La bte le voulut mordre,
cherchant  lui fouiller le ventre; mais il l'avait saisie par le cou,
sans mme se servir de son arme, et il l'tranglait doucement, coutant
s'arrter les souffles de sa gorge et les battements de son coeur. Et il
riait, jouissant perdument, serrant de plus en plus sa formidable
treinte, criant, dans un dlire de joie: Regarde, Jean, regarde!
Toute rsistance cessa; le corps du loup devint flasque. Il tait mort.

Alors Franois, le prenant  pleins bras, l'emporta, et le vint jeter
aux pieds de l'an en rptant d'une voix attendrie: Tiens, tiens,
tiens, mon petit Jean, le voil!

Puis il replaa sur sa selle les deux cadavres l'un sur l'autre; et il
se remit en route.

Il rentra au chteau, riant et pleurant, comme Gargantua  la naissance
de Pantagruel, poussant des cris de triomphe et trpignant d'allgresse
en racontant la mort de l'animal, et gmissant et s'arrachant la barbe
en disant celle de son frre.

Et souvent, plus tard, quand il reparlait de ce jour, il prononait, les
larmes aux yeux: Si seulement ce pauvre Jean avait pu me voir trangler
l'autre, il serait mort content, j'en suis sr!

La veuve de mon aeul inspira  son fils orphelin l'horreur de la
chasse, qui s'est transmise de pre en fils jusqu' moi.

Le marquis d'Arville se tut. Quelqu'un demanda:

--Cette histoire est une lgende, n'est-ce pas?

Et le conteur rpondit:

--Je vous jure qu'elle est vraie d'un bout  l'autre.

Alors une femme dclara d'une petite voix douce:

--C'est gal, c'est beau d'avoir des passions pareilles.


       *       *       *       *       *




L'ENFANT

[Illustration de LE NATUR]


Aprs avoir longtemps jur qu'il ne se marierait jamais, Jacques
Bourdillre avait soudain chang d'avis.

Cela tait arriv brusquement, un t, aux bains de mer.

Un matin, comme il tait tendu sur le sable, tout occup  regarder les
femmes sortir de l'eau, un petit pied l'avait frapp par sa gentillesse
et sa mignardise. Ayant lev les yeux plus haut, toute la personne le
sduisit. De toute cette personne, il ne voyait d'ailleurs que les
chevilles et la tte mergeant d'un peignoir de flanelle blanche, clos
avec soin. On le disait sensuel et viveur. C'est donc par la seule grce
de la forme qu'il fut capt d'abord: puis il fut retenu par le charme
d'un doux esprit de jeune fille, simple et bon, frais comme les joues et
les lvres.

Prsent  la famille, il plut et il devint bientt fou d'amour. Quand
il apercevait Berthe Lannis de loin, sur la longue plage de sable jaune,
il frmissait jusqu'aux cheveux. Prs d'elle, il devenait muet,
incapable de rien dire et mme de penser, avec une espce de
bouillonnement dans le coeur, de bourdonnement dans l'oreille,
d'effarement dans l'esprit. tait-ce donc de l'amour, cela?

Il ne le savait pas, n'y comprenait rien, mais demeurait, en tout cas,
bien dcid  faire sa femme de cette enfant.

Les parents hsitrent longtemps, retenus par la mauvaise rputation du
jeune homme. Il avait une matresse, disait-on, une _vieille matresse,_
une ancienne et forte liaison, une de ces chanes qu'on croit rompues et
qui tiennent toujours.

Outre cela, il aimait, pendant des priodes plus ou moins longues,
toutes les femmes qui passaient  porte de ses lvres. Alors il se
rangea, sans consentir mme  revoir une seule fois celle avec qui il
avait vcu longtemps. Un ami rgla la pension de cette femme, assura son
existence. Jacques paya, mais ne voulut pas entendre parler d'elle,
prtendant dsormais ignorer jusqu' son nom. Elle crivit des lettres
sans qu'il les ouvrt. Chaque semaine, il reconnaissait l'criture
maladroite de l'abandonne; et, chaque semaine, une colre plus grande
lui venait contre elle, et il dchirait brusquement l'enveloppe et le
papier, sans ouvrir, sans lire une ligne, une seule ligne, sachant
d'avance les reproches et les plaintes contenues l-dedans.

Comme on ne croyait gure  sa persvrance, on fit durer l'preuve
tout l'hiver, et c'est seulement au printemps que sa demande fut agre.

Le mariage eut lieu  Paris dans les premiers jours de mai.

Il tait dcid qu'ils ne feraient point le classique voyage de noces.
Aprs un petit bal, une sauterie de jeunes cousines qui ne se
prolongerait point au del de onze heures, pour ne pas terniser les
fatigues de cette journe de crmonies, les jeunes poux devaient
passer leur premire nuit commune dans la maison familiale, puis partir
seuls, le lendemain matin, pour la plage chre  leurs coeurs, o ils
s'taient connus et aims.

La nuit tait venue, on dansait dans le grand salon. Ils s'taient
retirs tous les deux dans un petit boudoir japonais, tendu de soies
clatantes,  peine clair, ce soir-l, par les rayons alanguis d'une
grosse lanterne de couleur, pendue au plafond comme un oeuf norme. La
fentre entr'ouverte laissait entrer parfois des souffles frais du
dehors, des caresses d'air qui passaient sur les visages, car la soire
tait tide et calme, pleine d'odeurs de printemps.

Ils ne disaient rien; ils se tenaient les mains en se les pressant
parfois de toute leur force. Elle demeurait, les yeux vagues, un peu
perdue par ce grand changement dans sa vie, mais souriante, remue,
prte  pleurer, souvent prte aussi  dfaillir de joie, croyant le
monde entier chang par ce qui lui arrivait, inquite sans savoir de
quoi, et sentant tout son corps, toute son me envahis d'une
indfinissable et dlicieuse lassitude.

Lui la regardait obstinment, souriant d'un sourire fixe. Il voulait
parler, ne trouvait rien et restait l, mettant toute son ardeur en des
pressions de mains. De temps en temps, il murmurait: Berthe! et chaque
fois elle levait les yeux sur lui d'un mouvement doux et tendre; ils se
contemplaient une seconde, puis son regard  elle, pntr et fascin
par son regard  lui, retombait.

Ils ne dcouvraient aucune pense  changer. On les laissait seuls;
mais parfois, un couple de danseurs jetait sur eux, en passant, un coup
d'oeil furtif, comme s'il et t tmoin discret et confident d'un
mystre.

Une porte de ct s'ouvrit, un domestique entra, tenant sur un plateau
une lettre presse qu'un commissionnaire venait l'apporter. Jacques prit
en tremblant ce papier, saisi d'une peur vague et soudaine, la peur
mystrieuse des brusques malheurs.

Il regarda longtemps l'enveloppe dont il ne connaissait point
l'criture, n'osant pas l'ouvrir, dsirant follement ne pas lire, ne pas
savoir, mettre en sa poche cela, et se dire: A demain. Demain, je serai
loin, peu m'importe! Mais, sur un coin, deux grands mots souligns:
TRS URGENT, le retenaient et l'pouvantaient. Il demanda: Vous
permettez, mon amie? dchira la feuille colle et lut. Il lut le
papier, plissant affreusement, le parcourut d'un coup et, lentement,
sembla l'peler.

Quand il releva la tte, toute sa face tait bouleverse. Il balbutia:
Ma chre petite, c'est... c'est mon meilleur ami  qui il arrive un
grand, un trs grand malheur. Il a besoin de moi tout de suite... tout
de suite... pour une affaire de vie ou de mort. Me permettez-vous de
m'absenter vingt minutes? je reviens aussitt.

Elle bgaya, tremblante, effare: Allez, mon ami! n'tant pas encore
assez sa femme pour oser l'interroger, pour exiger savoir. Et il
disparut. Elle resta seule, coutant danser dans le salon voisin.

Il avait pris un chapeau, le premier trouv, un pardessus quelconque, et
il descendit en courant l'escalier. Au moment de sauter dans la rue, il
s'arrta encore sous le bec de gaz du vestibule et relut la lettre.

Voici ce qu'elle disait:

Monsieur,

Une fille Ravet, votre ancienne matresse, parat-il, vient d'accoucher
d'un enfant qu'elle prtend tre  vous. La mre va mourir et implore
votre visite. Je prends la libert de vous crire et de vous demander si
vous pouvez accorder ce dernier entretien  cette femme, qui semble tre
trs malheureuse et digne de piti.

Votre serviteur,

Dr BONNARD.

Quand il pntra dans la chambre de la mourante, elle agonisait dj.
Il ne la reconnut pas d'abord. Le mdecin et deux gardes la soignaient,
et partout  terre tranaient des seaux pleins de glace et des linges
pleins de sang.

L'eau rpandue inondait le parquet; deux bougies brlaient sur un
meuble; derrire le lit, dans un petit berceau d'osier, l'enfant criait,
et,  chacun de ses vagissements, la mre, torture, essayait un
mouvement, grelottante sous les compresses geles.

Elle saignait; elle saignait, blesse  mort, tue par cette naissance.
Toute sa vie coulait; et, malgr la glace, malgr les soins,
l'invincible hmorragie continuait, prcipitait son heure dernire.

Elle reconnut Jacques et voulut lever les bras: elle ne put pas, tant
ils taient faibles, mais sur ses joues livides des larmes commencrent
 glisser.

Il s'abattit  genoux prs du lit, saisit une main pendante et la baisa
frntiquement: puis, peu  peu, il s'approcha tout prs, tout prs du
maigre visage qui tressaillait  son contact. Une des gardes, debout,
une bougie  la main, les clairait, et le mdecin, s'tant recul,
regardait du fond de la chambre.

Alors d'une voix dj lointaine, en haletant, elle dit: Je vais mourir,
mon chri; promets-moi de rester jusqu' la fin. Oh! ne me quitte pas
maintenant, ne me quitte pas au dernier moment!

Il la baisait au front, dans ses cheveux, en sanglotant. Il murmura:
Sois tranquille, je vais rester.

Elle fut quelques minutes avant de pouvoir parler encore, tant elle
tait oppresse et dfaillante. Elle reprit: C'est  toi, le petit. Je
te le jure devant Dieu, je te le jure sur mon me, je te le jure au
moment de mourir. Je n'ai pas aim d'autre homme que toi... Promets-moi
de ne pas l'abandonner. Il essayait de prendre encore dans ses bras ce
misrable corps dchir, vid de sang. Il balbutia, affol de remords et
de chagrin: Je te le jure, je l'lverai et je l'aimerai. Il ne me
quittera pas. Alors elle tenta d'embrasser Jacques. Impuissante  lever
sa tte puise, elle tendait ses lvres blanches dans un appel de
baiser. Il approcha sa bouche pour cueillir cette lamentable et
suppliante caresse.

Un peu calme, elle murmura tout bas: Apporte-le, que je voie si tu
l'aimes.

Et il alla chercher l'enfant.

Il le posa doucement sur le lit, entre eux, et le petit tre cessa de
pleurer. Elle murmura: Ne bouge plus ! Et il ne remua plus. Il resta
l, tenant en sa main brlante cette main que secouaient des frissons
d'agonie, comme il avait tenu, tout  l'heure, une autre main que
crispaient des frissons d'amour. De temps en temps, il regardait
l'heure, d'un coup d'oeil furtif, guettant l'aiguille qui passait minuit,
puis une heure, puis deux heures.

Le mdecin s'tait retir: les deux gardes, aprs avoir rd quelque
temps, d'un pas lger, par la chambre, sommeillaient maintenant sur des
chaises. L'enfant dormait, et la mre, les yeux ferms, semblait se
reposer aussi.

Tout  coup, comme le jour blafard filtrait entre les rideaux croiss,
elle tendit ses bras d'un mouvement si brusque et si violent qu'elle
faillit jeter  terre son enfant. Une espce de rle se glissa dans sa
gorge; puis elle demeura sur le dos, immobile, morte.

Les gardes accourues dclarrent: C'est fini.

Il regarda une dernire fois cette femme qu'il avait aime, puis la
pendule qui marquait quatre heures, et s'enfuit oubliant son pardessus,
en habit noir, avec l'enfant dans ses bras.

Aprs qu'il l'eut laisse seule, sa jeune femme avait attendu, assez
calme d'abord, dans le petit boudoir japonais. Puis, ne le voyant point
reparatre, elle tait rentre dans le salon, d'un air indiffrent et
tranquille, mais inquite horriblement. Sa mre, l'apercevant seule,
avait demand: O donc est ton mari? Et elle avait rpondu: Dans sa
chambre; il va revenir.

Au bout d'une heure, comme tout le monde l'interrogeait, elle avoua la
lettre et la figure bouleverse de Jacques, et ses craintes d'un
malheur.

On attendit encore. Les invits partirent; seuls, les parents les plus
proches demeuraient. A minuit, on coucha la marie toute secoue de
sanglots. Sa mre et deux tantes, assises autour du lit, l'coutaient
pleurer, muettes et dsoles... Le pre tait parti chez le commissaire
de police pour chercher des renseignements.

A cinq heures, un bruit lger glissa dans le corridor; une porte
s'ouvrit et se ferma doucement; puis soudain un petit cri pareil  un
miaulement de chat courut dans la maison silencieuse.

Toutes les femmes furent debout d'un bond, et Berthe, la premire,
s'lana, malgr sa mre et ses tantes, enveloppe de son peignoir de
nuit.

Jacques, debout au milieu de sa chambre, livide, haletant, tenait un
enfant dans ses bras.

Les quatre femmes le regardrent, effares; mais Berthe, devenue soudain
tmraire, le coeur crisp d'angoisse, courut  lui: Qu'y a-t-il?
dites, qu'y a-t-il?

Il avait l'air fou; il rpondit d'une voix saccade: Il y a... il y a
... que j'ai un enfant, et que la mre vient de mourir... Et il
prsentait dans ses mains inhabiles le marmot hurlant.

Berthe, sans dire un mot, saisit l'enfant, l'embrassa, l'treignant
contre elle; puis, relevant sur son mari ses yeux pleins de larmes: La
mre est morte, dites-vous? Il rpondit: Oui, tout de suite... dans
mes bras... J'avais rompu depuis l't... Je ne savais rien, moi...
c'est le mdecin qui m'a fait venir...

Alors Berthe murmura: Eh bien, nous l'lverons, ce petit.


       *       *       *       *       *




CONTE DE NOL

[Illustration de ADRIEN MARIE]


Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mmoire, rptant  mi-voix: Un
souvenir de Nol?... Un souvenir de Nol?...

Et tout  coup, il s'cria:

--Mais si, j'en ai un, et un bien trange encore; c'est une histoire
fantastique. J'ai vu un miracle! Oui, Mesdames, un miracle, la nuit de
Nol.

Cela vous tonne de m'entendre parler ainsi, moi qui ne crois gure 
rien. Et pourtant, j'ai vu un miracle! Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes
propres yeux vu, ce qui s'appelle vu.

En ai-je t fort surpris? non pas; car si je ne crois point  vos
croyances, je crois  la foi, et je sais qu'elle transporte les
montagnes. Je pourrais citer bien des exemples; mais je vous indignerais
et je m'exposerais aussi  amoindrir l'effet de mon histoire.

Je vous avouerai d'abord que si je n'ai pas t convaincu et converti
par ce que j'ai vu, j'ai t du moins fort mu, et je vais tcher de
vous dire la chose navement, comme si j'avais une crdulit
d'Auvergnat.

J'tais alors mdecin de campagne, habitant le bourg de Rolleville, en
pleine Normandie.

L'hiver, cette anne-l, fut terrible. Ds la fin de novembre, les
neiges arrivrent aprs une semaine de geles. On voyait de loin les
gros nuages venir du nord; et la blanche descente des flocons commena.

En une nuit, toute la pleine fut ensevelie.

Les fermes, isoles dans leurs cours carres, derrire leurs rideaux de
grands arbres poudrs de frimas, semblaient s'endormir sous
l'accumulation de cette mousse paisse et lgre.

Aucun bruit ne traversait plus la campagne immobile. Seuls les corbeaux,
par bandes, dcrivaient de longs festons dans le ciel, cherchant leur
vie inutilement, s'abattant tous ensemble sur les champs livides et
piquant la neige de leurs grands becs.

On n'entendait rien que le glissement vague et continu de cette
poussire gele tombant toujours.

Cela dura huit jours pleins, puis l'avalanche s'arrta. La terre avait
sur le dos un manteau pais de cinq pieds.

Et, pendant trois semaines ensuite, un ciel, clair comme un cristal bleu
le jour, et, la nuit, tout sem d'toiles qu'on aurait crues de givre,
tant le vaste espace tait rigoureux, s'tendit sur la nappe unie, dure
et luisante des neiges.

La plaine, les haies, les ormes des cltures, tout semblait mort, tu
par le froid. Ni hommes ni btes ne sortaient plus; seules les chemines
des chaumires en chemise blanche rvlaient la vie cache, par les
minces filets de fume qui montaient droit dans l'air glacial.

De temps en temps on entendait craquer les arbres, comme si leurs
membres de bois se fussent briss sous l'corce; et, parfois, une grosse
branche se dtachait et tombait, l'invincible gele ptrifiant la sve
et cassant les fibres.

Les habitations semes a et l par les champs semblaient loignes de
cent lieues les unes des autres. On vivait comme on pouvait. Seul,
j'essayais d'aller voir mes clients les plus proches, m'exposant sans
cesse  rester enseveli dans quelque creux.

Je m'aperus bientt qu'une terreur mystrieuse planait sur le pays. Un
tel flau, pensait-on, n'tait point naturel. On prtendit qu'on
entendait des voix la nuit, des sifflements aigus, des cris qui
passaient.

Ces cris et ces sifflements venaient sans aucun doute des oiseaux
migrants qui voyagent au crpuscule, et qui fuyaient en masse vers le
sud. Mais allez donc faire entendre raison  des gens affols. Une
pouvante envahissait les esprits et on s'attendait  un vnement
extraordinaire.

La forge du pre Vatinel tait situe au bout du hameau d'pivent, sur
la grande route, maintenant invisible et dserte. Or, comme les gens
manquaient de pain, le forgeron rsolut d'aller jusqu'au village. Il
resta quelques heures  causer dans les six maisons qui forment le
centre du pays, prit son pain et des nouvelles, et un peu de cette peur
pandue sur la campagne.

Et il se remit en route avant la nuit.

Tout  coup, en longeant une haie, il crut voir un oeuf sur la neige;
oui, un oeuf, dpos l, tout blanc comme le reste du monde. Il se
pencha, c'tait un oeuf en effet. D'o venait-il? Quelle poule avait pu
sortir du poulailler et venir pondre en cet endroit? Le forgeron
s'tonna, ne comprit pas; mais il ramassa l'oeuf et le porta  sa femme.

--Tiens, la matresse, v'l un oeuf que j'ai trouv sur la route!

La femme hocha la tte:--Un oeuf sur la route? Par ce temps-ci, t'es
sol, bien sr?

--Mais non, la matresse, mme qu'il tait au pied d'une haie, et encore
chaud, pas gel. Le v'l, j'me l'ai mis sur l'estomac pour qui
n'refroidisse pas. Tu le mangeras pour ton dner.

L'oeuf fut gliss dans la marmite o mijotait la soupe, et le forgeron se
mit  raconter ce qu'on disait par la contre. La femme coutait, toute
ple.

--Pour sr, que j'en ai entendu, des sifflets, l'autre nuit, mme qu'ils
semblaient v'nir de la chemine.

On se mit  table, on mangea la soupe d'abord, puis, pendant que le mari
tendait du beurre sur son pain, la femme prit l'oeuf et l'examina d'un
oeil mfiant.

--Si y avait qu que chose dans c't'oeuf?

--Que que tu veux qu'y ait?

--J'sais ti, m?

--Allons, mange-le, et fais pas la bte.

Elle ouvrit l'oeuf. Il tait comme tous les oeufs, et bien frais. Elle se
mit  le manger en hsitant, le gotant, le laissant, le reprenant. Le
mari disait:

--Eh bien! qu got qu'il a, c't'oeuf?

Elle ne rpondait pas, et elle acheva de l'avaler; puis, soudain elle
planta sur son homme des yeux fixes, hagards, affols; leva les bras,
les tordit et, convulse de la tte aux pieds, roula par terre en
poussant des cris horribles.

Toute la nuit elle se dbattit en des spasmes pouvantables, secoue de
tremblements effrayants, dforme par de hideuses convulsions. Le
forgeron, impuissant  la tenir, fut oblig de la lier.

Et elle hurlait sans repos, d'une voix infatigable:

--J'l'ai dans l'corps! J'l'ai dans l'corps!

Je fus appel le lendemain. J'ordonnai tous les calmants connus sans
obtenir le moindre rsultat. Elle tait folle.

Alors, avec une incroyable rapidit, malgr l'obstacle des hautes
neiges, la nouvelle, une nouvelle trange, courut de ferme en ferme: La
femme au forgeron qu'est possde! Et on venait de partout, sans oser
pntrer dans la maison; on coutait de loin ses cris affreux pousss
d'une voix si forte qu'on ne les aurait pas crus d'une crature humaine.

Le cur du village fut prvenu. C'tait un vieux prtre naf. Il
accourut en surplis comme pour administrer un mourant et il pronona, en
tendant les mains, les formules d'exorcisme, pendant que quatre hommes
maintenaient sur un lit la femme cumante et tordue.

Mais l'esprit ne fut point chass.

Et la Nol arriva sans que le temps et chang.

La veille au matin, le prtre vint me trouver:

--J'ai envie, dit-il, de faire assister  l'office de cette nuit cette
malheureuse. Peut-tre Dieu fera-t-il un miracle en sa faveur,  l'heure
mme o il naquit d'une femme.

Je rpondis au cur:

--Je vous approuve absolument, Monsieur l'abb. Si elle a l'esprit
frapp par la crmonie sacre (et rien n'est plus propice 
l'mouvoir), elle peut tre sauve sans autre remde.

Le vieux prtre murmura:

--Vous n'tes pas croyant, docteur, mais aidez-moi, n'est-ce pas? Vous
vous chargez de l'amener?

Et je lui promis mon aide.

Le soir vint, puis la nuit; et la cloche de l'glise se mit  sonner,
jetant sa voix plaintive  travers l'espace morne, sur l'tendue blanche
et glace des neiges.

Des tres noirs s'en venaient lentement, par groupes, dociles au cri
d'airain du clocher. La pleine lune clairait d'une lueur vive et
blafarde tout l'horizon, rendait plus visible la ple dsolation des
champs.

J'avais pris quatre hommes robustes et je me rendis  la forge.

La Possde hurlait toujours, attache  sa couche. On la vtit
proprement malgr sa rsistance perdue, et on l'emporta.

L'glise tait maintenant pleine de monde, illumine et froide; les
chantres poussaient leurs notes monotones; le serpent ronflait; la
petite sonnette de l'enfant de choeur tintait, rglant les mouvements des
fidles.

J'enfermai la femme et ses gardiens dans la cuisine du presbytre, et
j'attendis le moment que je croyais favorable. Je choisis l'instant qui
suit la communion. Tous les paysans, hommes et femmes, avaient reu leur
Dieu pour flchir sa rigueur. Un grand silence planait pendant que le
prtre achevait le mystre divin.

Sur mon ordre, la porte fut ouverte et mes quatre aides apportrent la
folle.

Ds qu'elle aperut les lumires, la foule  genoux, le choeur en feu et
le tabernacle dor, elle se dbattit d'une telle vigueur qu'elle faillit
nous chapper, et elle poussa des clameurs si aigus qu'un frisson
d'pouvante passa dans l'glise; toutes les ttes se relevrent; des
gens s'enfuirent.

Elle n'avait plus la forme d'une femme, crispe et tordue en nos mains,
le visage contourn, les yeux fous.

On la trana jusqu'aux marches du choeur et puis on la tint fortement
accroupie  terre.

Le prtre s'tait lev; il attendait. Ds qu'il la vit arrte, il prit
en ses mains l'ostensoir ceint de rayons d'or, avec l'hostie blanche au
milieu, et, s'avanant de quelques pas, il l'leva de ses deux bras
tendus au-dessus de sa tte, le prsentant aux regards gars de la
Dmoniaque.

Elle hurlait toujours, l'oeil fix, tendu sur cet objet rayonnant. Et le
prtre demeurait tellement immobile qu'on l'aurait pris pour une statue.

Et cela dura longtemps, longtemps.

La femme semblait saisie de peur, fascine; elle contemplait fixement
l'ostensoir, secoue encore de tremblements terribles, mais passagers,
et criant toujours, mais d'une voix moins dchirante.

Et cela dura encore longtemps.

On et dit qu'elle ne pouvait plus baisser les yeux, qu'ils taient
rivs sur l'hostie; et elle ne faisait plus que gmir; et son corps
roidi s'amollissait, s'affaissait. Toute la foule tait prosterne le
front par terre. La Possde maintenant baissait rapidement les
paupires, puis les relevait aussitt, comme impuissante  supporter la
vue de son Dieu. Elle s'tait tue. Et puis soudain, je m'aperus que ses
yeux demeuraient clos. Elle dormait du sommeil des somnambules,
hypnotise, pardon, vaincue par la contemplation persistante de
l'ostensoir aux rayons d'or, terrasse par le Christ victorieux.

On l'emporta, inerte, pendant que le prtre remontait vers l'autel.

L'assistance bouleverse entonna un _Te Deum_ d'actions de grces.

Et la femme du forgeron dormit quarante heures de suite, puis se
rveilla sans aucun souvenir de la possession ni de la dlivrance.

Voil, Mesdames, le miracle que j'ai vu. Le docteur Bonenfant se tut,
puis ajouta d'une voix contrarie:--Je n'ai pu refuser de l'attester
par crit.


       *       *       *       *       *




LA REINE HORTENSE

[Illustration de MYRBACH]


On l'appelait, dans Argenteuil, la reine Hortense. Personne ne sut
jamais pourquoi. Peut-tre parce qu'elle parlait ferme comme un officier
qui commande? Peut-tre parce qu'elle tait grande, osseuse, imprieuse?
Peut-tre parce qu'elle gouvernait un peuple de btes domestiques,
poules, chiens, chats, serins et perruches, de ces btes chres aux
vieilles filles? Mais elle n'avait pour ces animaux familiers ni
gteries, ni mots mignards, ni ces puriles tendresses qui semblent
couler des lvres des femmes sur le poil velout du chat qui ronronne.
Elle gouvernait ses btes avec autorit; elle rgnait.

C'tait une vieille fille, en effet, une de ces vieilles filles  la
voix cassante, au geste sec, dont l'me semble dure. Elle avait toujours
eu de jeunes bonnes, parce que la jeunesse se plie mieux aux brusques
volonts. Elle n'admettait jamais ni contradiction, ni rplique, ni
hsitation, ni nonchalance, ni paresse, ni fatigue. Jamais on ne l'avait
entendue se plaindre, regretter quoi que ce ft, envier n'importe qui.
Elle disait Chacun sa part avec une conviction de fataliste. Elle
n'allait pas  l'glise, n'aimait pas les prtres, ne croyait gure 
Dieu, appelant toutes les choses religieuses de la marchandise 
pleureurs.

Depuis trente ans qu'elle habitait sa petite maison, prcde d'un petit
jardin longeant la rue, elle n'avait jamais modifi ses habitudes, ne
changeant que ses bonnes impitoyablement, lorsqu'elles prenaient vingt
et un ans.

Elle remplaait sans larmes et sans regrets ses chiens, ses chats et ses
oiseaux quand ils mouraient de vieillesse ou d'accident, et elle
enterrait les animaux trpasss dans une plate-bande, au moyen d'une
petite boche, puis tassait la terre dessus de quelques coups de pied
indiffrents.

Elle avait dans la ville quelques connaissances, des familles d'employs
dont les hommes allaient  Paris tous les jours. De temps en temps, on
l'invitait  venir prendre une tasse de th le soir. Elle s'endormait
invitablement dans ces runions, et il fallait la rveiller pour
qu'elle retournt chez elle. Jamais elle ne permit  personne de
l'accompagner, n'ayant peur ni le jour ni la nuit. Elle ne semblait pas
aimer les enfants.

Elle occupait son temps  mille besognes de mle, menuisant, jardinant,
coupant le bois avec la scie ou la hache, rparant sa maison vieillie,
maonnant mme quand il le fallait.

Elle avait des parents qui la venaient voir deux fois l'an; les Cimme et
les Colombel, ses deux soeurs ayant pous l'une un herboriste, l'autre
un petit rentier. Les Cimme n'avaient pas de descendants; les Colombel
en possdaient trois: Henri, Pauline et Joseph. Henri avait vingt ans,
Pauline dix-sept et Joseph trois ans seulement, tant venu alors qu'il
semblait impossible que sa mre ft encore fconde.

Aucune tendresse n'unissait la vieille fille  ses parents.

Au printemps de l'anne 1882, la reine Hortense tomba malade tout 
coup. Les voisins allrent chercher un mdecin qu'elle chassa. Un prtre
s'tant alors prsent, elle sortit de son lit  moiti nue pour le
jeter dehors.

La petite bonne, plore, lui faisait de la tisane.

Aprs trois jours de lit, la situation parut devenir si grave, que le
tonnelier d' ct, d'aprs le conseil du mdecin, rentr d'autorit
dans la maison, prit sur lui d'appeler les deux familles.

Elles arrivrent par le mme train vers dix heures du matin, les
Colombel ayant amen le petit Joseph.

Quand elles se prsentrent  l'entre du jardin, elles aperurent
d'abord la bonne qui pleurait, sur une chaise, contre le mur.

Le chien dormait couch sur le paillasson de la porte d'entre, sous une
brlante tombe de soleil; deux chats, qu'on et crus morts, taient
allongs sur le rebord des deux fentres, les yeux ferms, les pattes et
la queue tout au long tendues.

Une grosse poule gloussante promenait un bataillon de poussins, vtus de
duvet jaune, lger comme de la ouate,  travers le petit jardin; et une
grande cage accroche au mur, couverte de mouron, contenait un peuple
d'oiseaux qui s'gosillaient dans la lumire de cette chaude matine de
printemps.

Deux insparables dans une autre cagette en forme de chalet restaient
bien tranquilles, cte  cte sur leur bton.

M. Cimme, un trs gros personnage soufflant, qui entrait toujours le
premier partout, cartant les autres, hommes ou femmes, quand il le
fallait, demanda:

--Eh bien, Cleste, a ne va donc pas?

La petite bonne gmit  travers ses larmes:--Elle ne me reconnat
seulement plus. Le mdecin dit que c'est la fin.

Tout le monde se regarda.

Mme Cimme et Mme Colombel s'embrassrent instantanment, sans dire un
mot. Elles se ressemblaient beaucoup, ayant toujours port des bandeaux
plats et des chles rouges, des cachemires franais clatants comme des
brasiers.

Cimme se tourna vers son beau-frre, homme ple, jaune et maigre, ravag
par une maladie d'estomac, et qui boitait affreusement, et il pronona
d'un ton srieux:

--Bigre! il tait temps.

Mais personne n'osait pntrer dans la chambre de la mourante situe au
rez-de-chausse. Cimme lui-mme cdait le pas. Ce fut Colombel qui se
dcida le premier, et il entra en se balanant comme un mt de navire,
faisant sonner sur les pavs le fer de sa canne.

Les deux femmes se hasardrent ensuite, et M. Cimme ferma la marche.

Le petit Joseph tait rest dehors, sduit par la vue du chien.

Un rayon de soleil coupait en deux le lit, clairant tout juste les
mains qui s'agitaient nerveusement, s'ouvrant et se fermant sans cesse.
Les doigts remuaient comme si une pense les et anims, comme s'ils
eussent signifi des choses, indiqu des ides, obi  une intelligence.
Tout le reste du corps restait immobile sous le drap. La figure
anguleuse n'avait pas un tressaillement. Les yeux demeuraient ferms.

Les parents se dployrent en demi-cercle et se mirent  regarder, sans
dire un mot, la poitrine serre, la respiration courte. La petite bonne
les avait suivis et larmoyait toujours.

A la fin, Cimme demanda:--Qu'est-ce que dit au juste le mdecin?

La servante balbutia:--Il dit qu'on la laisse tranquille, qu'il n'y a
plus rien  faire.

Mais, soudain, les lvres de la vieille fille se mirent  s'agiter.
Elles semblaient prononcer des mots silencieux, des mots cachs dans
cette tte de mourante, et ses mains prcitaient leur mouvement
singulier.

Tout  coup elle parla d'une petite voix maigre qu'on ne lui connaissait
pas, d'une voix qui semblait venir de loin, du fond de ce coeur toujours
ferm peut-tre?

Cimme s'en alla sur la pointe du pied, trouvant pnible ce spectacle.
Colombel, dont la jambe estropie se fatiguait, s'assit.

Les deux femmes restaient debout.

La reine Hortense babillait maintenant trs vite sans qu'on comprit rien
 ses paroles. Elle prononait des noms, beaucoup de noms, appelait
tendrement des personnes imaginaires.

Viens ici, mon petit Philippe, embrasse ta mre. Tu l'aimes bien ta
maman, dis, mon enfant? Toi, Rose, tu vas veiller sur ta petite soeur
pendant que je serai sortie. Surtout, ne la laisse pas seule, tu
m'entends? Et je te dfends de toucher aux allumettes.

Elle se taisait quelques secondes, puis, d'un ton plus haut, comme si
elle et appel: Henriette! Elle attendait un peu, et reprenait: Dis
 ton pre de venir me parler avant d'aller  son bureau. Et soudain:
Je suis un peu souffrante aujourd'hui, mon chri; promets-moi de ne pas
revenir tard. Tu diras  ton chef que je suis malade. Tu comprends qu'il
est dangereux de laisser les enfants seuls quand je suis au lit. Je vais
te faire pour le dner un plat de riz au sucre. Les petits aiment
beaucoup cela. C'est Claire qui sera contente!

Elle se mettait  rire, d'un rire jeune et bruyant, comme elle n'avait
jamais ri: Regarde Jean, quelle drle de tte il a. Il s'est barbouill
avec les confitures, le petit sale. Regarde donc, mon chri, comme il
est drle!

Colombel, qui changeait de place  tout moment sa jambe fatigue par le
voyage, murmura:

--Elle rve qu'elle a des enfants et un mari, c'est l'agonie qui
commence.

Les deux soeurs ne bougeaient toujours point, surprises et stupides.

La petite bonne pronona:

--Faut retirer vos chles et vos chapeaux; voulez-vous passer dans la
salle?

Elles sortirent sans avoir prononc une parole et Colombel les suivit en
boitant, laissant de nouveau toute seule la mourante.

Quand elles se furent dbarrasses de leurs vtements de route, les
femmes s'assirent enfin. Alors un des chats quitta sa fentre, s'tira,
sauta dans la salle, puis sur les genoux de Mme Cimme, qui se mit  le
caresser.

On entendait  ct la voix de l'agonisante, vivant,  cette heure
dernire, la vie qu'elle avait attendue sans doute, vidant ses rves
eux-mmes au moment o tout allait finir pour elle.

Cimme, dans le jardin, jouait avec le petit Joseph et le chien,
s'amusant beaucoup, d'une gaiet de gros homme aux champs, sans aucun
souvenir de la mourante.

Mais tout  coup il rentra, et, s'adressant  la bonne:

--Dis donc, ma fille, tu vas nous faire  djeuner. Qu'est-ce que vous
allez manger, mesdames?

On convint d'une omelette aux fines herbes, d'un morceau de faux-filet
avec des pommes nouvelles, d'un fromage et d'une tasse de caf.

Et comme Mme Colombel fouillait dans sa poche pour chercher son
porte-monnaie, Cimme l'arrta; puis, se tournant vers la bonne:--Tu dois
avoir de l'argent? Elle rpondit:

--Oui, Monsieur.

--Combien?

--Quinze francs.

--a suffit. Dpche-toi, ma fille, car je commence  avoir faim.

Mme Cimme, regardant au dehors les fleurs grimpantes baignes de soleil,
et deux pigeons amoureux sur le toit en face, pronona d'un air
navr:--C'est malheureux d'tre venus pour une aussi triste
circonstance. Il ferait bien bon dans la campagne aujourd'hui.

Sa soeur soupira sans rpondre, et Colombel murmura, mu peut-tre par la
pense d'une marche:--Ma jambe me tracasse bougrement.

Le petit Joseph et le chien faisaient un bruit terrible: l'un poussant
des cris de joie, l'autre aboyant perdument. Ils jouaient  cache-cache
autour des trois plates-bandes, courant l'un aprs l'autre comme deux
fous.

La mourante continuait  appeler ses enfants, causant avec chacun,
s'imaginant qu'elle les habillait, qu'elle les caressait, qu'elle leur
apprenait  lire: Allons! Simon, rpte: ABCD. Tu ne dis pas bien,
voyons, D D D, m'entends-tu? Rpte alors...

Cimme pronona:--C'est curieux ce que l'on dit  ces moments-l.

Mme Colombel alors demanda:--Il vaudrait peut-tre mieux retourner
auprs d'elle. Mais Cimme aussitt l'en dissuada:--Pourquoi faire,
puisque vous ne pouvez rien changer  son tat? Nous sommes aussi bien
ici.

Personne n'insista. Mme Cimme considra les deux oiseaux verts, dits
insparables. Elle loua en quelques phrases cette fidlit singulire et
blma les hommes de ne pas imiter ces btes. Cimme se mit  rire,
regarda sa femme, chantonna d'un air goguenard: Tra-la-la.
Tra-la-la-la, comme pour laisser entendre bien des choses sur sa
fidlit,  lui, Cimme.

Colombel, pris maintenant de crampes d'estomac, frappait le pav de sa
canne.

L'autre chat entra la queue en l'air.

On ne se mit  table qu' une heure.

Ds qu'il eut got au vin, Colombel,  qui on avait recommand de ne
boire que du bordeaux de choix, rappela la servante:

--Dis donc, ma fille, est-ce qu'il n'y a rien de meilleur que cela dans
la cave?

--Oui monsieur, il y a du vin fin qu'on vous servait quand vous veniez.

--Eh bien, va nous en chercher trois bouteilles.

On gota ce vin qui parut excellent; non pas qu'il provint d'un cru
remarquable, mais il avait quinze ans de cave. Cimme dclara:--C'est du
vrai vin de malade.

Colombel, saisi d'une envie ardente de possder ce bordeaux, interrogea
de nouveau la bonne:--Combien en reste-t-il, ma fille?

--Oh! presque tout, Monsieur, mamz'elle n'en buvait jamais. C'est le tas
du fond.

Alors il se tourna vers son beau-frre:--Si vous vouliez, Cimme, je vous
reprendrais ce vin-l pour autre chose, il convient merveilleusement 
mon estomac.

La poule tait entre  son tour avec son troupeau de poussins; les deux
femmes s'amusaient  lui jeter des miettes.

On renvoya au jardin Joseph et le chien qui avaient assez mang.

La reine Hortense parlait toujours, mais  voix basse maintenant, de
sorte qu'on ne distinguait plus les paroles.

Quand on eut achev le caf, tout le monde alla constater l'tat de la
malade. Elle semblait calme.

On ressortit et on s'assit en cercle dans le jardin pour digrer.

Tout  coup le chien se mit  tourner autour des chaises de toute la
vitesse de ses pattes, portant quelque chose en sa gueule. L'enfant
courait derrire perdument. Tous deux disparurent dans la maison.

Cimme s'endormit le ventre au soleil.

La mourante se remit  parler haut. Puis, tout  coup, elle cria.

Les deux femmes et Colombel s'empressrent de rentrer pour voir ce
qu'elle avait. Cimme, rveill, ne se drangea pas, n'aimant point ces
choses-l.

Elle s'tait assise, les yeux hagards. Son chien, pour chapper  la
poursuite du petit Joseph, avait saut sur le lit, franchi l'agonisante;
et, retranch derrire l'oreiller, il regardait son camarade de ses yeux
luisants, prt  sauter de nouveau pour recommencer la partie. Il tenait
 la gueule une des pantoufles de sa matresse, dchire  coups de
crocs, depuis une heure qu'il jouait avec.

L'enfant, intimid par cette femme dresse soudain devant lui, restait
immobile en face de la couche.

La poule, entre aussi, effarouche par le bruit, avait saut sur une
chaise; et elle appelait dsesprment ses poussins qui ppiaient,
effars, entre les quatre jambes du sige.

La reine Hortense criait d'une voix dchirante: Non, non, je ne veux
pas mourir, je ne veux pas! je ne veux pas! Qui est-ce qui lvera mes
enfants? Qui les soignera? Qui les aimera? Non, je ne veux pas!... je
ne...

Elle se renversa sur le dos. C'tait fini.

Le chien, trs excit, sauta dans la chambre en gambadant.

Colombel courut  la fentre, appela son beau-frre:--Arrivez vite,
arrivez vite. Je crois qu'elle vient de passer.

Alors Cimme se leva et, prenant son parti, il pntra dans la chambre en
balbutiant:

--'a t moins long que je n'aurais cru.


       *       *       *       *       *




LE PARDON

[Illustration de J. ROY]


Elle avait t leve dans une de ces familles qui vivent enfermes en
elles-mmes, et qui semblent toujours loin de tout. Elles ignorent les
vnements politiques, bien qu'on en cause  table; mais les changements
de gouvernement se passent si loin, si loin, qu'on parle de cela comme
d'un fait historique, comme de la mort de Louis XVI ou du dbarquement
de Napolon.

Les moeurs se modifient, les modes se succdent. On ne s'en aperoit
gure dans la famille calme o l'on suit toujours les coutumes
traditionnelles. Et si quelque histoire scabreuse se passe dans les
environs, le scandale vient mourir au seuil de la maison. Seuls, le pre
et la mre, un soir, changent quelques mots l-dessus, mais  mi-voix,
 cause des murs qui ont partout des oreilles. Et, discrtement, le
pre dit:

--Tu as su cette terrible affaire dans la famille des Rivoil?

Et la mre rpond:

--Qui aurait jamais cru cela? C'est affreux.

Les enfants ne se doutent de rien, et ils arrivent  l'ge de vivre 
leur tour, avec un bandeau sur les yeux et sur l'esprit, sans souponner
les dessous de l'existence, sans savoir qu'on ne pense pas comme on
parle, et qu'on ne parle point comme on agit; sans savoir qu'il faut
vivre en guerre avec tout le monde, ou du moins en paix arme, sans
deviner qu'on est sans cesse tromp quand on est naf, jou quand on est
sincre, maltrait quand on est bon.

Les uns vont jusqu' la mort dans cet aveuglement de probit, de
loyaut, d'honneur; tellement intgres que rien ne leur ouvre les yeux.

Les autres, dsabuss sans bien comprendre, trbuchent perdus,
dsesprs, et meurent en se croyant les jouets d'une fatalit
exceptionnelle, les victimes misrables d'vnements funestes et
d'hommes particulirement criminels.

Les Savignol marirent leur fille Berthe  dix-huit ans. Elle pousa un
jeune homme de Paris, Georges Baron, qui faisait des affaires  la
Bourse. Il tait beau garon, parlait bien, avec tous les dehors probes
qu'il fallait; mais au fond du coeur, il se moquait un peu de ses
beaux-parents attards, qu'il appelait entre amis: Mes chers fossiles.

Il appartenait  une bonne famille; et la jeune fille tait riche. Il
l'emmena vivre  Paris.

Elle devint une de ces provinciales de Paris dont la race est nombreuse.
Elle demeura ignorante de la grande ville, de son monde lgant, de ses
plaisirs, de ses costumes, comme elle tait demeure ignorante de la
vie, de ses perfidies et de ses mystres.

Enferme en son mnage, elle ne connaissait gure que sa rue, et quand
elle s'aventurait dans un autre quartier, il lui semblait accomplir un
voyage lointain en une ville inconnue et trangre. Elle disait le soir:

--J'ai travers les boulevards, aujourd'hui.

Deux ou trois fois par an, son mari l'emmenait au thtre. C'taient des
ftes dont le souvenir ne s'teignait plus et dont on reparlait sans
cesse.

Quelquefois,  table, trois mois aprs, elle se mettait brusquement 
rire, et s'criait:

--Te rappelles-tu cet acteur habill en gnral et qui imitait le chant
du coq?

Toutes ses relations se bornaient  deux familles allies qui, pour
elle, reprsentaient l'humanit. Elle les dsignait en faisant prcder
leur nom de l'article les--les Martinet et les Michelint.

Son mari vivait  sa guise, rentrant quand il voulait, parfois au jour
levant, prtextant des affaires, ne se gnant point, sr que jamais un
soupon n'effleurerait cette me candide.

Mais un matin elle reut une lettre anonyme.

Elle demeura perdue, ayant le coeur trop droit pour comprendre l'infamie
des dnonciations, pour mpriser cette lettre dont l'auteur se disait
inspir par l'intrt de son bonheur, et la haine du mal, et l'amour de
la vrit.

On lui rvlait que son mari avait, depuis deux ans, une matresse, une
jeune veuve, Mme Rosset, chez qui il passait toutes ses soires.

Elle ne sut ni feindre, ni dissimuler, ni pier, ni ruser. Quand il
revint pour djeuner elle lui jeta cette lettre, en sanglotant, et
s'enfuit dans sa chambre.

Il eut le temps de comprendre, de prparer sa rponse et il alla frapper
 la porte de sa femme. Elle ouvrit aussitt, n'osant pas le regarder.
Il souriait; il s'assit, l'attira sur ses genoux; et d'une voix douce,
un peu moqueuse:

Ma chre petite, j'ai en effet pour amie Mme Rosset, que je connais
depuis dix ans et que j'aime beaucoup, j'ajouterai que je connais vingt
autres familles dont je ne t'ai jamais parl, sachant que tu ne
recherches pas le monde, les ftes et les relations nouvelles. Mais,
pour en finir une fois pour toutes avec ces dnonciations infmes, je te
prierai de t'habiller aprs le djeuner et nous irons faire une visite
 cette jeune femme qui deviendra ton amie, je n'en doute pas.

Elle embrassa  pleins bras son mari; et, par une de ces curiosits
fminines qui ne s'endorment plus une fois veilles, elle ne refusa
point d'aller voir cette inconnue qui lui demeurait, malgr tout, un peu
suspecte. Elle sentait, par instinct, qu'un danger connu est presque
vit.

Elle entra dans un petit appartement coquet, plein de bibelots, orn
avec art, au quatrime tage d'une belle maison. Au bout de cinq minutes
d'attente dans un salon assombri par des tentures, des portires, des
rideaux draps gracieusement, une porte s'ouvrit et une jeune femme
apparut, trs brune, petite, un peu grasse, tonne et souriante.

Georges fit les prsentations.

--Ma femme, Madame Julie Rosset.

La jeune veuve poussa un lger cri d'tonnement et de joie, et s'lana,
les deux mains ouvertes. Elle n'esprait point, disait-elle, avoir ce
bonheur, sachant que Mme Baron ne voyait personne; mais elle tait si
heureuse, si heureuse! Elle aimait tant Georges! (elle disait Georges
tout court avec une fraternelle familiarit), qu'elle avait une envie
folle de connatre sa jeune femme et de l'aimer aussi.

Au bout d'un mois, les deux nouvelles amies ne se quittaient plus. Elles
se voyaient chaque jour, souvent deux fois, et dnaient tous les soirs
ensemble, tantt chez l'une, tantt chez l'autre. Georges maintenant ne
sortait plus gure, ne prtextait plus d'affaires, adorant, disait-il,
son coin du feu.

Enfin, un appartement s'tant trouv libre dans la maison habite par
Mme Rosset, Mme Baron s'empressa de le prendre pour se rapprocher et se
runir encore davantage.

Et, pendant deux annes entires, ce fut une amiti sans un nuage, une
amiti de coeur et d'me, absolue, tendre, dvoue, dlicieuse. Berthe ne
pouvait plus parler sans prononcer le nom de Julie qui reprsentait pour
elle la perfection.

Elle tait heureuse, d'un bonheur parfait, calme et doux.

Mais voici que Mme Rosset tomba malade. Berthe ne la quitta plus. Elle
passait les nuits, se dsolait; son mari lui-mme tait dsespr.

Or, un matin, le mdecin, en sortant de sa visite, prit  part Georges
et sa femme, et leur annona qu'il trouvait fort grave l'tat de leur
amie.

Ds qu'il fut parti, les jeunes gens atterrs, s'assirent l'un en face
de l'autre; puis, brusquement, se mirent  pleurer. Ils veillrent, la
nuit, tous les deux ensemble auprs du lit; et Berthe,  tout instant,
embrassait tendrement la malade, tandis que Georges, debout devant les
pieds de sa couche, la contemplait silencieusement avec une persistance
acharne.

Le lendemain, elle allait plus mal encore.

Enfin, vers le soir, elle dclara qu'elle se trouvait mieux, et,
contraignit ses amis  redescendre chez eux pour dner.

Ils taient tristement assis dans leur salle, sans gure manger, quand
la bonne remit  Georges une enveloppe. Il l'ouvrit, lut, devint livide
et, se levant, il dit  sa femme, d'un air trange: Attends-moi, il
faut que je m'absente un instant, je serai de retour dans dix minutes.
Surtout ne sors pas.

Et il courut dans sa chambre prendre son chapeau.

Berthe l'attendit, torture par une inquitude nouvelle. Mais, docile en
tout, elle ne voulait point remonter chez son amie avant qu'il ft
revenu.

Comme il ne reparaissait pas, la pense lui vint d'aller voir en sa
chambre s'il avait pris ses gants, ce qui et indiqu qu'il devait
entrer quelque part.

Elle les aperut du premier coup d'oeil. Prs d'eux un papier froiss,
gisait, jet l. Elle le reconnut aussitt, c'tait celui qu'on venait
de remettre  Georges.

Et une tentation brlante, la premire de sa vie, lui vint de lire, de
savoir. Sa conscience rvolte luttait, mais la dmangeaison d'une
curiosit fouette et douloureuse poussait sa main. Elle saisit le
papier, l'ouvrit, reconnut aussitt l'criture, celle de Julie, une
criture tremble, au crayon. Elle lut: Viens seul m'embrasser, mon
pauvre ami, je vais mourir.

Elle ne comprit pas d'abord, et restait l stupide, frappe surtout par
l'ide de mort. Puis, soudain, le tutoiement saisit sa pense; et ce
fut comme un grand clair illuminant son existence, lui montrant toute
l'infme vrit, toute leur trahison, toute leur perfidie. Elle comprit
leur longue astuce, leurs regards, sa bonne foi joue, sa confiance
trompe. Elle les revit l'un en face de l'autre, le soir sous
l'abat-jour de sa lampe, lisant le mme livre, se consultant de l'oeil 
la fin des pages.

Et, son coeur soulev d'indignation, meurtri de souffrance, s'abma dans
un dsespoir sans bornes.

Des pas retentirent; elle s'enfuit et s'enferma chez elle.

Son mari, bientt, l'appela.

--Viens vite. Mme Rosset va mourir.

Berthe parut sur sa porte et, la lvre tremblante:

--Retournez seul auprs d'elle, elle n'a pas besoin de moi.

Il la regarda follement, abruti de chagrin, et il reprit:

--Vite, vite, elle meurt.

Berthe rpondit:

--Vous aimeriez mieux que ce ft moi.

Alors il comprit peut-tre, et s'en alla, remontant prs de
l'agonisante.

Il la pleura sans dissimulation, sans pudeur, indiffrent  la douleur
de sa femme qui ne lui parlait plus, ne le regardait plus, vivait seule
mure dans le dgot, dans une colre rvolte, et priait Dieu matin et
soir.

Ils habitaient ensemble pourtant, mangeaient face  face, muets et
dsesprs.

Puis il s'apaisa peu  peu; mais elle ne lui pardonnait point.

Et la vie continua, dure pour tous les deux.

Pendant un an, ils demeurrent aussi trangers l'un  l'autre que s'ils
ne se fussent pas connus. Berthe faillit devenir folle.

Puis un matin tant partie ds l'aurore, elle rentra vers huit heures
portant en ses deux mains un norme bouquet de roses, de roses blanches,
toutes blanches.

Et elle fit dire  son mari qu'elle dsirait lui parler.

Il vint inquiet, troubl.

--Nous allons sortir ensemble, lui dit-elle; prenez ces fleurs, elles
sont trop lourdes pour moi.

Il prit le bouquet et suivit sa femme. Une voiture les attendait qui
partit ds qu'ils furent monts.

Elle s'arrta devant la grille du cimetire. Alors Berthe, dont les yeux
s'emplissaient de larmes, dit  Georges:--Conduisez-moi  sa tombe. Il
tremblait sans comprendre, et il se mit  marcher devant, tenant
toujours les fleurs en ses bras. Il s'arrta enfin devant un marbre
blanc et le dsigna sans rien dire.

Alors elle lui reprit le grand bouquet et, s'agenouillant, le dposa sur
les pieds du tombeau. Puis elle s'isola en une prire inconnue et
suppliante!

Debout derrire elle, son mari, hant de souvenirs, pleurait.

Elle se releva et lui tendit les mains.

--Si vous voulez, nous serons amis, dit-elle.


       *       *       *       *       *




LA LGENDE DU MONT SAINT-MICHEL

[Illustration de GRASSET]


Je l'avais vu d'abord de Cancale ce chteau de fes plant dans la mer.
Je l'avais vu confusment, ombre grise dresse sur le ciel brumeux.

Je le revis d'Avranches, au soleil couchant. L'immensit des sables
tait rouge, l'horizon tait rouge, toute la baie dmesure tait rouge;
seule, l'abbaye escarpe, pousse l-bas, loin de la terre, comme un
manoir fantastique, stupfiante comme un palais de rve,
invraisemblablement trange et belle, restait presque noire dans les
pourpres du jour mourant.

J'allai vers elle le lendemain ds l'aube,  travers les sables, l'oeil
tendu sur ce bijoux monstrueux, grand comme une montagne, cisel comme
un came et vaporeux comme une mousseline. Plus j'approchais, plus je
me sentais soulev d'admiration, car rien au monde peut-tre n'est plus
tonnant et plus parfait.

Et j'errai, surpris comme si j'avais dcouvert l'habitation d'un dieu 
travers ces salles portes par des colonnes lgres ou pesantes, 
travers ces couloirs percs  jour, levant mes yeux merveills sur ces
clochetons qui semblent des fuses parties vers le ciel et sur tout cet
emmlement incroyable de tourelles, de gargouilles, d'ornements sveltes
et charmants, feu d'artifice de pierre, dentelle de granit,
chef-d'oeuvre d'architecture colossale et dlicate.

Comme je restais en extase, un paysan bas-normand m'aborda et me raconta
l'histoire de la grande querelle de saint Michel avec le diable.

Un sceptique de gnie a dit: Dieu a fait l'homme  son image, mais
l'homme le lui a bien rendu.

Ce mot est d'une ternelle vrit et il serait fort curieux de faire
dans chaque continent l'histoire de la divinit locale, ainsi que
l'histoire des saints patrons dans chacune de nos provinces. Le ngre a
des idoles froces, mangeuses d'hommes; le mahomtan polygame peuple son
paradis de femmes; les Grecs, en gens pratiques, avaient divinis toutes
les passions.

Chaque village de France est plac sous l'invocation d'un saint
protecteur, modifi  l'image des habitants.

Or, saint Michel veille sur la Basse-Normandie, saint Michel, l'ange
radieux et victorieux, le porte-glaive, le hros du ciel, le triomphant,
le dominateur de Satan.

Mais voici comment le Bas-Normand, rus, cauteleux, sournois et
chicanier, comprend et raconte la lutte du grand saint avec le diable.

Pour se mettre  l'abri des mchancets du dmon, son voisin, saint
Michel construisit lui-mme, en plein ocan, cette habitation digne d'un
archange; et, seul, en effet, un pareil saint pouvait se crer une
semblable rsidence.

Mais, comme il redoutait encore les approches du Malin, il entoura son
domaine de sables mouvants plus perfides que la mer.

Le diable habitait une humble chaumire sur la cte; mais il possdait
les prairies baignes d'eau sale, les belles terres grasses o poussent
les rcoltes lourdes, les riches valles et les coteaux fconds de tout
le pays; tandis que le saint ne rgnait que sur les sables. De sorte que
Satan tait riche, et saint Michel tait pauvre comme un gueux.

Aprs quelques annes de jene, le saint s'ennuya de cet tat de choses
et pensa  passer un compromis avec le diable; mais la chose n'tait
gure facile, Satan tenant  ses moissons.

Il rflchit pendant six mois; puis, un matin, il s'achemina vers la
terre. Le dmon mangeait la soupe devant sa porte quand il aperut le
saint; aussitt il se prcipita  sa rencontre, baisa le bas de sa
manche, le fit entrer et lui offrit de se rafrachir.

Aprs avoir bu une jatte de lait, saint Michel prit la parole:

--Je suis venu pour te proposer une bonne affaire.

Le diable, candide et sans dfiance, rpondit:

--a me va.

--Voici. Tu me cderas toutes tes terres.

Satan, inquiet, voulut parler:

--Mais...

Le saint reprit:

--coute d'abord. Tu me cderas toutes tes terres. Je me chargerai de
l'entretien, du travail, des labourages, des semences, du fumage, de
tout enfin, et nous partagerons la rcolte par moiti. Est-ce dit?

Le diable, naturellement paresseux, accepta.

Il demanda seulement en plus quelques-uns de ces dlicieux surmulets
qu'on pche autour du mont solitaire. Saint Michel promit les poissons.

Ils se taprent dans la main, crachrent de ct pour indiquer que
l'affaire tait faite, et le saint reprit:

--Tiens, je ne veux pas que tu aies  te plaindre de moi. Choisis ce que
tu prfres: la partie des rcoltes qui sera sur terre ou celle qui
restera dans la terre.

Satan s'cria:

--Je prends celle qui sera sur terre.

--C'est entendu, dit le saint.

Et il s'en alla.

Or, six mois aprs, dans l'immense domaine du diable, on ne voyait que
des carottes, des navets, des oignons, des salsifis, toutes les plantes
dont les racines grasses sont bonnes et savoureuses, et dont la feuille
inutile sert tout au plus  nourrir les btes.

Satan n'eut rien et voulut rompre le contrat, traitant saint Michel de
malicieux.

Mais le saint avait pris got  la culture; il retourna retrouver le
diable:

--Je t'assure que je n'y ai point pens du tout; a s'est trouv comme
a; il n'y a point de ma faute. Et, pour te ddommager, je t'offre de
prendre, cette anne, tout ce qui se trouvera sous terre.

--a me va, dit Satan.

Au printemps suivant, toute l'tendue des terres de l'Esprit du Mal
tait couverte de bls pais, d'avoines grosses comme des clochetons, de
lins, de colzas magnifiques, de trfles rouges, de pois, de choux,
d'artichauts, de tout ce qui s'panouit au soleil en graines ou en
fruits.

Satan n'eut encore rien et se fcha tout  fait.

Il reprit ses prs et ses labours et resta sourd  toutes les ouvertures
nouvelles de son voisin.

Une anne entire s'coula. Du haut de son manoir isol, saint Michel
regardait la terre lointaine et fconde, et voyait le diable dirigeant
les travaux, rentrant les rcoltes, battant ses grains. Et il rageait,
s'exasprant de son impuissance. Ne pouvant plus duper Satan, il rsolut
de s'en venger, et il alla le prier  dner pour le lundi suivant.

--Tu n'as pas t heureux dans tes affaires avec moi, disait-il, je le
sais; mais je ne veux pas qu'il reste de rancune entre nous, et je
compte que tu viendras dner avec moi. Je te ferai manger de bonnes
choses.

Satan, aussi gourmand que paresseux, accepta bien vite. Au jour dit, il
revtit ses plus beaux habits et prit le chemin du Mont.

Saint Michel le fit asseoir  une table magnifique. On servit d'abord
un vol-au-vent plein de crtes et de rognons de coq, avec des boulettes
de chair  saucisse, puis deux gros surmulets  la crme, puis une dinde
blanche pleine de marrons confits dans du vin, puis un gigot de
pr-sal, tendre comme du gteau; puis des lgumes qui fondaient dans la
bouche et de la bonne galette chaude, qui fumait en rpandant un parfum
de beurre.

On but du cidre pur, mousseux et sucr, et du vin rouge et capiteux, et,
aprs chaque plat, on faisait un trou avec de vieille eau-de-vie de
pommes.

Le diable but et mangea comme un coffre, tant et si bien qu'il se trouva
gn.

Alors saint Michel, se levant formidable, s'cria d'une voix de
tonnerre:

--Devant moi! devant moi, canaille! Tu oses... devant moi...

Satan perdu s'enfuit, et le saint, saisissant un bton, le poursuivit.

Ils couraient par les salles basses, tournant autour des piliers,
montaient les escaliers ariens, galopaient le long des corniches,
sautaient de gargouille en gargouille. Le pauvre dmon, malade  fendre
l'me, fuyait, souillant la demeure du saint. Il se trouva enfin sur la
dernire terrasse, tout en haut, d'o l'on dcouvre la baie immense avec
ses villes lointaines, ses sables et ses pturages. Il ne pouvait
chapper plus longtemps; et le saint, lui jetant dans le dos un coup de
pied furieux, le lana comme une balle  travers l'espace.

Il fila dans le ciel ainsi qu'un javelot, et s'en vint tomber lourdement
devant la ville de Mortain. Les cornes de son front et les griffes de
ses membres entrrent profondment dans le rocher, qui garde pour
l'ternit les traces de cette chute de Satan.

Il se releva boiteux, estropi jusqu' la fin des sicles; et, regardant
au loin le Mont fatal, dress comme un pic dans le soleil couchant, il
comprit bien qu'il serait toujours vaincu dans cette lutte ingale, et
il partit en tranant la jambe, se dirigeant vers des pays loigns,
abandonnant  son ennemi, ses champs, ses plaines, ses coteaux, ses
valles et ses prs.

Et voil comment saint Michel, patron des Normands, vainquit le diable.

Un autre peuple avait rv autrement cette bataille.


       *       *       *       *       *




UNE VEUVE

[Illustration d'ARCOS]


C'tait pendant la saison des chasses, dans le chteau de Banneville.
L'automne tait pluvieux et triste. Les feuilles rouges, au lieu de
craquer sous les pieds, pourrissaient dans les ornires, sous les
lourdes averses.

La fort, presque dpouille, tait humide comme une salle de bains.
Quand on entrait dedans, sous les grands arbres fouetts par les grains,
une odeur moisie, une bue d'eau tombe, d'herbes trempes, de terre
mouille, vous enveloppait et les tireurs, courbs sous cette inondation
continue, et les chiens mornes, la queue basse et le poil coll sur les
ctes, et les jeunes chasseresses en leur taille de drap collante et
traverse de pluie, rentraient chaque soir las de corps et d'esprit.

Dans le grand salon, aprs dner, on jouait au loto, sans plaisir,
tandis que le vent faisait sur les volets des pousses bruyantes et
lanait les vieilles girouettes en des tournoiements de toupie. On
voulut alors conter des histoires, comme il est dit en des livres; mais
personne n'inventait rien d'amusant. Les chasseurs narraient des
aventures  coups de fusil, des boucheries de lapins; et les femmes se
creusaient la tte sans y dcouvrir jamais l'imagination de
Scheherazade.

On allait encore renoncer  ce divertissement, quand une jeune femme, en
jouant, sans y penser, avec la main d'une vieille tante reste fille,
remarqua une petite bague faite avec des cheveux blonds, qu'elle avait
vue souvent sans jamais y rflchir.

Alors, en la faisant rouler doucement autour du doigt, elle demanda:
Dis donc, tante, qu'est-ce que c'est que cette bague? On dirait des
cheveux d'enfant... La vieille demoiselle rougit, plit; puis, d'une
voix tremblante: C'est si triste, si triste, que je n'en veux jamais
parler. Tout le malheur de ma vie vient de l. J'tais toute jeune
alors, et le souvenir m'est rest si douloureux que je pleure chaque
fois en y pensant.

On voulut aussitt connatre l'histoire, mais la tante refusait de la
dire; on finit enfin par la prier tant qu'elle se dcida.

Vous m'avez souvent entendu parler de la famille de Santze, teinte
aujourd'hui. J'ai connu les trois derniers hommes de cette maison. Ils
sont morts tous les trois de la mme faon; voici les cheveux du
dernier. Il avait treize ans quand il s'est tu pour moi. Cela vous
parait trange, n'est-ce pas?

Oh! c'tait une race singulire, des fous, si l'on veut, mais des fous
charmants, des fous par amour. Tous, de pre en fils, avaient des
passions violentes, de grands lans de tout leur tre qui les poussaient
aux choses les plus exaltes, aux dvouements fanatiques, mme aux
crimes. C'tait en eux, cela, ainsi que la dvotion ardente est dans
certaine mes. Ceux qui se font trappistes n'ont pas la mme nature que
les coureurs de salon. On disait dans la parent: Amoureux comme un
Santze. Rien qu' les voir, on le devinait. Ils avaient tous les
cheveux boucls, bas sur le front, la barbe frise, et des yeux larges,
larges, dont le rayon entrait dans vous, et vous troublait sans qu'on
st pourquoi.

Le grand-pre de celui dont voici le seul souvenir, aprs beaucoup
d'aventures, et des duels et des enlvements de femmes, devint
passionnment pris, vers soixante-cinq ans, de la fille de son fermier.
Je les ai connus tous les deux. Elle tait blonde, ple, distingue,
avec un parler lent, une voix molle et un regard si doux, si doux, qu'on
l'aurait dit d'une madone. Le vieux seigneur la prit chez lui, et il fut
bientt si captiv qu'il ne pouvait se passer d'elle une minute. Sa
fille et sa belle-fille, qui habitaient le chteau, trouvaient cela
naturel, tant l'amour tait de tradition dans la maison. Quand il
s'agissait de passion, rien ne les tonnait, et, si l'on parlait devant
elles de penchants contraris, d'amants dsunis, mme de vengeance aprs
des trahisons, elles disaient toutes les deux, du mme ton dsol: Oh!
comme il (ou elle) a d souffrir pour en arriver l. Rien de plus.
Elles s'apitoyaient sur les drames du coeur et ne s'en indignaient
jamais, mme quand ils taient criminels.

Or, un automne, un jeune homme, M. de Gradelle, invit pour la chasse,
enleva la jeune fille.

M. de Santze resta calme, comme s'il ne s'tait rien pass; mais, un
matin, on le trouva pendu dans le chenil, au milieu des chiens.

Son fils mourut de la mme faon, dans un htel,  Paris, pendant un
voyage qu'il y fit en 1841, aprs avoir t tromp par une chanteuse de
l'Opra.

Il laissait un enfant g de douze ans, et une veuve, la soeur de ma
mre. Elle vint avec le petit habiter chez mon pre, dans notre terre de
Bertillon. J'avais alors dix-sept ans.

Vous ne pouvez vous figurer quel tonnant et prcoce enfant tait ce
petit Santze. On et dit que toutes les facults de tendresse, que
toutes les exaltations de sa race taient retombes sur celui-l, le
dernier. Il rvait toujours et se promenait seul, pendant des heures,
dans une grande alle d'ormes allant du chteau jusqu'au bois. Je
regardais de ma fentre ce gamin sentimental, qui marchait  pas graves,
les mains derrire le dos, le front pench, et, parfois, s'arrtait
pour lever les yeux comme s'il voyait et comprenait, et ressentait des
choses qui n'taient point de son ge.

Souvent, aprs le dner, par les nuits claires, il me disait: Allons
rver, cousine... Et nous partions ensemble dans le parc. Il s'arrtait
brusquement devant les clairires o flottait cette vapeur blanche,
cette ouate dont la lune garnit les claircies des bois; et il me
disait, en me serrant la main: Regarde a, regarde a. Mais tu ne me
comprends pas, je le sens. Si tu comprenais, nous serions heureux. Il
faut aimer pour savoir. Je riais et je l'embrassais, ce gamin, qui
m'adorait  en mourir.

Souvent aussi, aprs le dner, il allait s'asseoir sur les genoux de ma
mre: Allons, tante, lui disait-il, raconte-nous des histoires
d'amour. Et ma mre, par plaisanterie, lui disait toutes les lgendes
de sa famille, toutes les aventures passionnes de ses pres; car on en
citait des mille et des mille, de vraies et de fausses. C'est leur
rputation qui les a tous perdus, ces hommes; ils se montaient la tte
et se faisaient gloire ensuite de ne point laisser mentir la renomme de
leur maison.

Il s'exaltait, le petit,  ces rcits tendres ou terribles, et parfois
il battait des mains en rptant: Moi aussi, moi aussi, je sais aimer
mieux qu'eux tous!

Alors il me fit la cour, une cour timide et profondment tendre dont on
riait, tant c'tait drle. Chaque matin, j'avais des fleurs cueillies
par lui, et, chaque soir, avant de remonter dans sa chambre, il me
baisait la main en murmurant: Je t'aime!

Je fus coupable, bien coupable, et j'en pleure encore sans cesse, et
j'en ai fait pnitence toute ma vie; et je suis reste vieille fille, ou
plutt non, je suis reste comme fiance-veuve, veuve de lui. Je
m'amusai de cette tendresse purile, je l'excitais mme; je fus
coquette, sduisante, comme auprs d'un homme, caressante et perfide.
J'affolai cet enfant. C'tait un jeu pour moi, et un divertissement
joyeux pour sa mre et pour la mienne. Il avait douze ans! Songez! qui
donc aurait pris au srieux cette passion d'atome? Je l'embrassais tant
qu'il voulait; je lui crivis mme des billets doux que lisaient nos
mres; et il me rpondait des lettres, des lettres de feu, que j'ai
gardes. Il croyait secrte notre intimit d'amour, se jugeant un homme.
Nous avions oubli qu'il tait un Santze!

Cela dura prs d'un an. Un soir, dans le parc, il s'abattit  mes
genoux et, baisant le bas de ma robe avec un lan furieux, il rptait:
Je t'aime, je t'aime, je t'aime  en mourir. Si tu me trompes jamais,
entends-tu, si tu m'abandonnes pour un autre, je ferai comme mon
pre... Et il ajouta d'une voix profonde  donner un frisson: Tu sais
ce qu'il a fait!

Puis, comme je restais interdite, il se releva, et se dressant sur la
pointe des pieds pour arriver  mon oreille, car j'tais bien plus
grande que lui, il modula mon nom, mon petit nom: Genevive! d'un ton
si doux, si joli, si tendre, que j'en frissonnai jusqu'aux pieds.

Je balbutiais: Rentrons, rentrons! Il ne dit plus rien et me suivit;
mais, comme nous allions gravir les marches du perron, il m'arrta: Tu
sais, si tu m'abandonnes, je me tue.

Je compris, cette fois, que j'avais t trop loin, et je devins
rserve. Comme il m'en faisait, un jour, des reproches, je rpondis:
Tu es maintenant trop grand pour plaisanter, et trop jeune pour un
amour srieux. J'attends.

Je m'en croyais quitte ainsi.

On le mit en pension  l'automne. Quand il revint, l't suivant,
j'avais un fianc. Il comprit tout de suite et garda pendant huit jours
un air si rflchi que je demeurais trs inquite.

Le neuvime jour, au matin, j'aperus, en me levant, un petit papier
gliss sous ma porte. Je le saisis, je l'ouvris, je lus. Tu m'as
abandonn; et tu sais ce que je t'ai dit. C'est ma mort que tu as
ordonne. Comme je ne veux pas tre trouv par un autre que par toi,
viens dans le parc, juste  la place o je t'ai dit, l'an dernier, que
je t'aimais, et regarde en l'air.

Je me sentais devenir folle. Je m'habillai vite et vite, et je courus,
je courus  tomber puise, jusqu' l'endroit dsign.

Sa petite casquette de pension tait par terre, dans la boue. Il avait
plu toute la nuit. Je levai les yeux et j'aperus quelque chose qui se
berait dans les feuilles, car il faisait du vent, beaucoup de vent.

Je ne sais plus, aprs a, ce que j'ai fait. J'ai d hurler d'abord,
m'vanouir peut-tre, et tomber, puis courir au chteau. Je repris ma
raison dans mon lit, avec ma mre  mon chevet.

Je crus que j'avais rv tout cela dans un affreux dlire. Je
balbutiai: Et lui, lui, Gontran?... On ne me rpondit pas. C'tait
vrai.

Je n'osai pas le revoir; mais je demandai une longue mche de ses
cheveux blonds. La... la... voici...

Et la vieille demoiselle tendait sa main tremblante dans un geste
dsespr.

Puis elle se moucha plusieurs fois, s'essuya les yeux et reprit: J'ai
rompu mon mariage... sans dire pourquoi... Et je... je suis reste
toujours... la... la veuve de cet enfant de treize ans. Puis sa tte
tomba sur sa poitrine et elle pleura longtemps des larmes pensives.

Et, comme on gagnait les chambres pour dormir, un gros chasseur dont
elle avait troubl la quitude souffla dans l'oreille de son voisin:

--N'est-ce pas malheureux d'tre sentimental  ce point-l!


       *       *       *       *       *




MADEMOISELLE COCOTTE

[Illustration de RENOUARD]


Nous allions sortir de l'Asile quand j'aperus dans un coin de la cour
un grand homme maigre qui faisait obstinment le simulacre d'appeler un
chien imaginaire. Il criait, d'une voix douce, d'une voix tendre:
Cocotte, ma petite Cocotte, viens ici, Cocotte, viens ici, ma belle,
en tapant sur sa cuisse comme on fait pour attirer les btes. Je
demandai au mdecin:--Qu'est-ce que celui-l? Il me rpondit:--Oh!
celui-l n'est pas intressant. C'est un cocher, nomm Franois, devenu
fou aprs avoir noy son chien.

J'insistai:--Dites-moi donc son histoire. Les choses les plus simples,
les plus humbles, sont parfois celles qui nous mordent le plus au coeur.

Et voici l'aventure de cet homme qu'on avait sue tout entire par un
palefrenier, son camarade.

Dans la banlieue de Paris vivait une famille de bourgeois riches. Ils
habitaient une lgante villa au milieu d'un parc, au bord de la Seine.
Le cocher tait ce Franois, gars de campagne, un peu lourdaud, bon
coeur, niais, facile  duper.

Comme il rentrait un soir chez ses matres, un chien se mit  le suivre.
Il n'y prit point garde d'abord; mais l'obstination de la bte  marcher
sur ses talons le fit bientt se retourner. Il regarda s'il connaissait
ce chien.--Non, il ne l'avait jamais vu.

C'tait une chienne d'une maigreur affreuse, avec de grandes mamelles
pendantes. Elle trottinait derrire l'homme d'un air lamentable et
affam, la queue entre les pattes, les oreilles colles contre la tte,
et s'arrtait quand il s'arrtait, repartant quand il repartait.

Il voulait chasser ce squelette de bte et cria: Va-t'en. Veux-tu bien
te sauver.--Hou! hou! Elle s'loigna de quelques pas et se planta sur
son derrire, attendant; puis, ds que le cocher se remit en marche,
elle repartit derrire lui.

Il fit semblant de ramasser des pierres. L'animal s'enfuit un peu plus
loin avec un grand ballottement de ses mamelles flasques; mais il revint
aussitt que l'homme eut tourn le dos.

Alors le cocher Franois, pris de piti, l'appela. La chienne s'approcha
timidement, l'chine plie en cercle, et toutes les ctes soulevant la
peau. L'homme caressa ces os saillants, et, tout mu par cette misre de
bte: Allons, viens, dit-il. Aussitt elle remua la queue, se sentant
accueillie, adopte, et, au lieu de rester dans les mollets de son
nouveau matre, elle se mit  courir devant lui.

Il l'installa sur la paille dans son curie; puis il courut  la cuisine
chercher du pain. Quand elle eut mang tout son sol, elle s'endormit,
couche en rond.

Le lendemain, les matres, avertis par leur cocher, permirent qu'il
gardt l'animal. C'tait une bonne bte, caressante et fidle,
intelligente et douce.

Mais, bientt, on lui reconnut un dfaut terrible. Elle tait enflamme
d'amour d'un bout  l'autre de l'anne. Elle eut fait, en quelque temps,
la connaissance de tous les chiens de la contre qui se mirent  rder
autour d'elle jour et nuit. Elle leur partageait ses faveurs avec une
indiffrence de fille, semblait au mieux avec tous, tranait derrire
elle une vraie meute compose des modles les plus diffrents de la race
aboyante, les uns gros comme le poing, les autres grands comme des nes.
Elle les promenait par les routes en des courses interminables, et quand
elle s'arrtait pour se reposer sur l'herbe ils faisaient cercle autour
d'elle, et la contemplaient la langue tire.

Les gens du pays la considraient comme un phnomne; jamais on n'avait
vu pareille chose. Le vtrinaire n'y comprenait rien.

Quand elle tait rentre, le soir, en son curie, la foule des chiens
faisait le sige de la proprit. Ils se faufilaient par toutes les
issues de la haie vive qui clturait le parc, dvastaient les
plates-bandes, arrachaient les fleurs, creusaient des trous dans les
corbeilles, exasprant le jardinier. Et ils hurlaient des nuits entires
autour du btiment o logeait leur amie, sans que rien les dcidt 
s'en aller.

Dans le jour, ils pntraient jusque dans la maison. C'tait une
invasion, une plaie, un dsastre. Les matres rencontraient  tout
moment dans l'escalier et jusque dans les chambres des petits roquets
jaunes  queue empanache, des chiens de chasse, des bouledogues, des
loups-loups rdeurs  poil sale, vagabonds sans feu ni lieu, des
terre-neuve normes qui faisaient fuir les enfants.

On vit alors dans le pays des chiens inconnus  dix lieues  la ronde,
venus on ne sait d'o, vivant on ne sait comment, et qui disparaissaient
ensuite.

Cependant Franois adorait Cocotte. Il l'avait nomme Cocotte, sans
malice, bien qu'elle mritt son nom; et il rptait sans cesse: Cette
bte-l, c'est une personne. Il ne lui manque que la parole.

Il lui avait fait confectionner un collier magnifique en cuir rouge qui
portait ces mots gravs sur une plaque de cuivre: Mademoiselle Cocotte,
au cocher Franois.

Elle tait devenue norme. Autant elle avait t maigre, autant elle
tait obse, avec un ventre gonfl sous lequel pendillaient toujours ses
longues mamelles ballottantes. Elle avait engraiss tout d'un coup et
elle marchait maintenant avec peine, les pattes cartes  la faon des
gens trop gros, la gueule ouverte pour souffler, extnue aussitt
qu'elle avait essay de courir.

Elle se montrait d'ailleurs d'une fcondit phnomnale, toujours pleine
presque aussitt que dlivre, donnant le jour quatre fois l'an  un
chapelet de petits animaux appartenant  toutes les varits de la race
canine. Franois, aprs avoir choisi celui qu'il lui laissait pour
passer son lait, ramassait les autres dans son tablier d'curie et
allait, sans apitoiement, les jeter  la rivire.

Mais bientt la cuisinire joignit ses plaintes  celles du jardinier.
Elle trouvait des chiens jusque sous son fourneau, dans le buffet, dans
la soupente au charbon, et ils volaient tout ce qu'ils rencontraient.

Le matre, impatient, ordonna  Franois de se dbarrasser de Cocotte.
L'homme dsol chercha  la placer. Personne n'en voulut. Alors il se
rsolut  la perdre, et il la confia  un voiturier qui devait
l'abandonner dans la campagne de l'autre ct de Paris, auprs de
Joinville-le-Pont.

Le soir mme, Cocotte tait revenue.

Il fallait prendre un grand parti. On la livra, moyennant cinq francs, 
un chef de train allant au Havre. Il devait la lcher  l'arrive.

Au bout de trois jours, elle rentrait dans son curie, harasse,
efflanque, corche, n'en pouvant plus.

Le matre, apitoy, n'insista pas.

Mais les chiens revinrent bientt plus nombreux et plus acharns que
jamais. Et comme on donnait, un soir, un grand dner, une poularde
truffe fut emporte par un dogue, au nez de la cuisinire qui n'osa pas
la lui disputer.

Le matre, cette fois, se fcha tout  fait, et, ayant appel Franois,
il lui dit avec colre: Si vous ne me flanquez pas cette bte  l'eau
avant demain matin, je vous fiche  la porte, entendez-vous?

L'homme fut atterr, et il remonta dans sa chambre pour faire sa malle,
prfrant quitter sa place. Puis il rflchit qu'il ne pourrait entrer
nulle part tant qu'il tranerait derrire lui cette bte incommode; il
songea qu'il tait dans une bonne maison, bien pay, bien nourri; il se
dit que vraiment un chien ne valait pas a; il s'excita au nom de ses
propres intrts; et il finit par prendre rsolument le parti de se
dbarrasser de Cocotte au point du jour.

Il dormit mal, cependant. Ds l'aube, il fut debout et, s'emparant d'une
forte corde, il alla chercher la chienne. Elle se leva lentement, se
secoua, tira ses membres et vint fter son matre.

Alors le courage lui manqua, et il se mit  l'embrasser avec tendresse,
flattant ses longues oreilles, la baisant sur le museau, lui prodiguant
tous les noms tendres qu'il savait.

Mais une horloge voisine sonna six heures. Il ne fallait plus hsiter.
Il ouvrit la porte: Viens, dit-il. La bte remua la queue, comprenant
qu'on allait sortir.

Ils gagnrent la berge, et il choisit une place o l'eau semblait
profonde. Alors il noua un bout de la corde au beau collier de cuir, et
ramassant une grosse pierre, il l'attacha  l'autre bout. Puis il saisit
Cocotte dans ses bras et la baisa furieusement comme une personne qu'on
va quitter. Il la tenait serre sur sa poitrine, la berait, l'appelait
ma belle Cocotte, ma petite Cocotte, et elle se laissait faire en
grognant de plaisir.

Dix fois il la voulut jeter, et toujours le coeur lui manquait.

Mais brusquement il se dcida, et de toute sa force il la lana le plus
loin possible. Elle essaya d'abord de nager, comme elle faisait
lorsqu'on la baignait, mais sa tte, entrane par la pierre, plongeait
coup sur coup; et elle jetait  son matre des regards perdus, des
regards humains, en se dbattant comme une personne qui se noie. Puis
tout l'avant du corps s'enfona, tandis que les pattes de derrire
s'agitaient follement hors de l'eau; puis elles disparurent aussi.

Alors, pendant cinq minutes, des bulles d'air vinrent crever  la
surface comme si le fleuve se ft mis  bouillonner; et Franois,
hagard, affol, le coeur palpitant, croyait voir Cocotte se tordant dans
la vase; et il se disait, dans sa simplicit de paysan: Qu'est-ce
qu'elle pense de moi,  c't'heure, c'te bte?

Il faillit devenir idiot; il fut malade pendant un mois; et, chaque
nuit, il rvait de sa chienne; il la sentait qui lchait ses mains; il
l'entendait aboyer. Il fallut appeler un mdecin. Enfin il alla mieux;
et ses matres, vers la fin de juin, l'emmenrent dans leur proprit de
Biessard, prs de Rouen.

L encore il tait au bord de la Seine. Il se mit  prendre des bains.
Il descendait chaque matin avec le palefrenier, et ils traversaient le
fleuve  la nage.

Or, un jour, comme ils s'amusaient  batifoler dans l'eau, Franois cria
soudain  son camarade:

--Regarde celle-l qui s'amne. Je vas t'en faire goter une ctelette.

C'tait une charogne norme, gonfle, pele, qui s'en venait, les pattes
en l'air en suivant le courant.

Franois s'en approcha en faisant des brasses; et, continuant ses
plaisanteries:

--Cristi! elle n'est pas frache. Quelle prise! mon vieux. Elle n'est
pas maigre non plus.

Et il tournait autour, se maintenant  distance de l'norme bte en
putrfaction.

Puis, soudain, il se tut et il la regarda avec une attention singulire;
puis il s'approcha encore comme pour la toucher, cette fois. Il
examinait fixement le collier; puis il avana le bras, saisit le cou,
fit pivoter la charogne, l'attira tout prs de lui, et lut sur le cuivre
verdi qui restait adhrent au cuir dcolor: Mademoiselle Cocotte, au
cocher Franois.

La chienne morte avait retrouv son matre  soixante lieues de leur
maison!

Il poussa un cri pouvantable et il se mit  nager de toute sa force
vers la berge, en continuant  hurler; et, ds qu'il eut atteint la
terre, il se sauva perdument, tout nu, par la campagne. Il tait fou!


       *       *       *       *       *




LES BIJOUX

[Illustration de TIRADO]


M. Lantin ayant rencontr cette jeune fille, dans une soire, chez son
sous-chef de bureau, l'amour l'enveloppa comme un filet.

C'tait la fille d'un percepteur de province, mort depuis plusieurs
annes. Elle tait venue ensuite  Paris avec sa mre, qui frquentait
quelques familles bourgeoises de son quartier dans l'espoir de marier la
jeune personne. Elles taient pauvres et honorables, tranquilles et
douces. La jeune fille semblait le type absolu de l'honnte femme 
laquelle le jeune homme sage rve de confier sa vie. Sa beaut modeste
avait un charme de pudeur anglique, et l'imperceptible sourire qui ne
quittait point ses lvres semblait un reflet de son coeur.

Tout le monde chantait ses louanges; tous ceux qui la connaissaient
rptaient sans fin: Heureux celui qui la prendra. On ne pourrait
trouver mieux.

M. Lantin, alors commis municipal au ministre de l'intrieur, aux
appointements annuels de trois mille cinq cents francs, la demanda en
mariage et l'pousa.

Il fut avec elle invraisemblablement heureux. Elle gouverna sa maison
avec une conomie si adroite qu'ils semblaient vivre dans le luxe. Il
n'tait point d'attentions, de dlicatesses, de chatteries qu'elle n'et
pour son mari; et la sduction de sa personne tait si grande que, six
ans aprs leur rencontre, il l'aimait plus encore qu'aux premiers jours.

Il ne blmait en elle que deux gots, celui du thtre et celui des
bijouteries fausses.

Ses amies (elle connaissait quelques femmes de modestes fonctionnaires)
lui procuraient  tous moments des loges pour les pices en vogue, mme
pour les premires reprsentations; et elle tranait bon gr, mal gr,
son mari  ces divertissements qui le fatiguaient affreusement aprs sa
journe de travail. Alors il la supplia de consentir  aller au
spectacle avec quelque dame de sa connaissance qui la ramnerait
ensuite. Elle fut longtemps  cder, trouvant peu convenable cette
manire d'agir. Elle s'y dcida enfin par complaisance, et il lui en sut
un gr infini.

Or, ce got pour le thtre fit bientt natre en elle le besoin de se
parer. Ses toilettes demeuraient toutes simples, il est vrai, de bon
got toujours, mais modestes; et sa grce douce, sa grce irrsistible,
humble et souriante, semblait acqurir une saveur nouvelle de la
simplicit de ses robes, mais elle prit l'habitude de pendre  ses
oreilles deux gros cailloux du Rhin qui simulaient des diamants, et elle
portait des colliers en perles fausses, des bracelets en similor, des
peignes agrments de verroteries varies jouant les pierres fines.

Son mari, que choquait un peu cet amour du clinquant, rptait souvent:
Ma chre, quand on n'a pas le moyen de se payer des bijoux vritables,
on ne se montre pare que de sa beaut et de sa grce, voil encore les
plus rares joyaux.

Mais elle souriait doucement et rptait: Que veux-tu? J'aime a.
C'est mon vice. Je sais bien que tu as raison; mais on ne se refait pas.
J'aurais ador les bijoux, moi!

Et elle faisait rouler dans ses doigts les colliers de perles, miroiter
les facettes des cristaux taills en rptant: Mais regarde donc comme
c'est bien fait. On jurerait du vrai.

Il souriait  son tour en dclarant: Tu as des gots de Bohmienne.

Quelquefois, le soir, quand ils demeuraient en tte--tte au coin du
feu, elle apportait sur la table o ils prenaient le th la bote de
maroquin o elle enfermait la pacotille, selon le mot de M. Lantin; et
elle se mettait  examiner ces bijoux imits avec une attention
passionne, comme si elle et savour quelque jouissance secrte et
profonde; et elle s'obstinait  passer un collier au cou de son mari
pour rire ensuite de tout son coeur en s'criant: Comme tu es drle!
Puis elle se jetait dans ses bras et l'embrassait perdument.

Comme elle avait t  l'Opra, une nuit d'hiver, elle rentra toute
frissonnante de froid. Le lendemain elle toussait. Huit jours plus tard
elle mourait d'une fluxion de poitrine.

Lantin faillit la suivre dans la tombe. Son dsespoir fut si terrible
que ses cheveux devinrent blancs en un mois. Il pleurait du matin au
soir, l'me dchire d'une souffrance intolrable, hant par le
souvenir, par le sourire, par la voix, par tout le charme de la morte.

Le temps n'apaisa point sa douleur. Souvent pendant les heures du
bureau, alors que les collgues s'en venaient causer un peu des choses
du jour, on voyait soudain ses joues se gonfler, son nez se plisser, ses
yeux s'emplir d'eau; il faisait une grimace affreuse et se mettait 
sangloter.

Il avait gard intacte la chambre de sa compagne o il s'enfermait tous
les jours pour penser  elle; et tous les meubles, ses vtements mmes
demeuraient  leur place, comme ils se trouvaient au dernier jour.

Mais la vie se faisait dure pour lui. Ses appointements qui, entre les
mains de sa femme, suffisaient  tous les besoins du mnage devenaient,
 prsent, insuffisants pour lui tout seul. Et il se demandait avec
stupeur comment elle avait su s'y prendre pour lui faire boire toujours
des vins excellents et manger des nourritures dlicates qu'il ne
pouvait plus se procurer avec ses modestes ressources.

Il fit quelques dettes et courut aprs l'argent  la faon des gens
rduits aux expdients. Un matin enfin, comme il se trouvait sans un
sou, une semaine entire avant la fin du mois, il songea  vendre
quelque chose; et tout de suite la pense lui vint de se dfaire de la
pacotille de sa femme, car il avait gard au fond du coeur une sorte de
rancune contre ces trompe-l'oeil qui l'irritaient autrefois. Leur vue
mme, chaque jour, lui gtait un peu le souvenir de sa bien-aime.

Il chercha longtemps dans le tas de clinquant qu'elle avait laiss, car
jusqu'aux derniers jours de sa vie elle en avait achet obstinment,
rapportant presque chaque soir un objet nouveau, et il se dcida pour le
grand collier qu'elle semblait prfrer, et qui pouvait bien valoir,
pensait-il, six ou huit francs, car il tait vraiment d'un travail trs
soign pour du faux.

Il le mit en sa poche et s'en alla vers son ministre en suivant les
boulevards, cherchant une boutique de bijoutier qui lui inspirt
confiance.

Il en vit une enfin et entra, un peu honteux d'taler ainsi sa misre et
de chercher  vendre une chose de si peu de prix.

--Monsieur, dit-il au marchand, je voudrais bien savoir ce que vous
estimez ce morceau.

L'homme reut l'objet, l'examina, le retourna, le soupesa, prit une
loupe, appela son commis, lui fit tout bas des remarques, reposa le
collier sur son comptoir et le regarda de loin pour mieux juger de
l'effet.

M. Lantin, gn par toutes ces crmonies, ouvrait la bouche pour
dclarer: Oh! je sais bien que cela n'a aucune valeur.--quand le
bijoutier pronona:--Monsieur, cela vaut de douze  quinze mille francs;
mais je ne pourrais l'acheter que si vous m'en faisiez connatre
exactement la provenance.

Le veuf ouvrit des yeux normes et demeura bant, ne comprenant pas. Il
balbutia enfin:--Vous dites?... Vous tes sr. L'autre se mprit sur son
tonnement, et, d'un ton sec:

--Vous pouvez chercher ailleurs si on vous en donne davantage. Pour moi
cela vaut, au plus, quinze mille. Vous reviendrez me trouver si vous ne
trouvez pas mieux.

M. Lantin, tout  fait idiot, reprit son collier et s'en alla, obissant
 un confus besoin de se trouver seul et de rflchir.

Mais, ds qu'il fut dans la rue, un besoin de rire le saisit, et il
pensa: L'imbcile! oh! l'imbcile! Si je l'avais pris au mot tout de
mme! En voil un bijoutier qui ne sait pas distinguer le faux du vrai!

Et il pntra chez un autre marchand,  l'entre de la rue de la Paix.
Ds qu'il eut aperu le bijou, l'orfvre s'cria:--Ah! parbleu; je le
connais bien, ce collier; il vient de chez moi.

M. Lantin, fort troubl, demanda:--Combien vaut-il?

--Monsieur, je l'ai vendu vingt-cinq mille. Je suis prt  le reprendre
pour dix-huit mille, quand vous m'aurez indiqu, pour obir aux
prescriptions lgales, comment vous en tes dtenteur. Cette fois M.
Lantin s'assit perclus d'tonnement. Il reprit:--Mais..., mais,
examinez-le bien attentivement, Monsieur, j'avais cru jusqu'ici qu'il
tait en... en faux.

Le joaillier reprit:--Voulez-vous me dire votre nom, Monsieur?

--Parfaitement. Je m'appelle Lantin, je suis employ au Ministre de
l'Intrieur, je demeure 16, rue des Martyrs.

Le marchand ouvrit ses registres, rechercha, et pronona:--Ce collier a
t envoy en effet  l'adresse de madame Lantin, 16, rue des Martyrs,
le 20 juillet 1876.

Et les deux hommes se regardrent dans les yeux, l'employ perdu de
surprise, l'orfvre flairant un voleur.

Celui-ci reprit:--Voulez-vous me laisser cet objet pendant vingt-quatre
heures seulement, je vais vous en donner un reu.

M. Lantin balbutia:--Mais oui, certainement. Et il sortit en pliant le
papier qu'il mit dans sa poche.

Puis il traversa la rue, la remonta, s'aperut qu'il se trompait de
route, redescendit aux Tuileries, passa la Seine, reconnut encore son
erreur, revint aux Champs-lyses sans une ide nette dans la tte. Il
s'efforait de raisonner, de comprendre. Sa femme n'avait pu acheter un
objet d'une pareille valeur.--Non, certes.--Mais alors, c'tait un
cadeau! Un cadeau de qui? Pourquoi?

Il s'tait arrt, et il demeurait debout au milieu de l'avenue. Le
doute horrible l'effleura.--Elle?--Mais alors tous les autres bijoux
taient aussi des cadeaux! Il lui sembla que la terre remuait; qu'un
arbre, devant lui, s'abattait; il tendit les bras et s'croula, priv
de sentiment.

Il reprit connaissance dans la boutique d'un pharmacien o les passants
l'avaient port. Il se fit reconduire chez lui, et s'enferma.

Jusqu' la nuit il pleura perdument, mordant un mouchoir pour ne pas
crier. Puis il se mit au lit accabl de fatigue et de chagrin, et il
dormit d'un pesant sommeil.

Un rayon de soleil le rveilla, et il se leva lentement pour aller  son
ministre. C'tait dur de travailler aprs de pareilles secousses. Il
rflchit alors qu'il pouvait s'excuser auprs de son chef; et il lui
crivit. Puis il songea qu'il fallait retourner chez le bijoutier; et
une honte l'empourpra. Il demeura longtemps  rflchir. Il ne pouvait
pourtant pas laisser le collier chez cet homme, il s'habilla et sortit.

Il faisait beau, le ciel bleu s'tendait sur la ville qui semblait
sourire. Des flneurs allaient devant eux, les mains dans leurs poches.

Lantin se dit, en les regardant passer: Comme on est heureux quand on a
de la fortune. Avec de l'argent on peut secouer jusqu'aux chagrins, on
va o l'on veut, on voyage, on se distrait! Oh! si j'tais riche!

Il s'aperut qu'il avait faim, n'ayant pas mang depuis l'avant-veille.
Mais sa poche tait vide, et il se ressouvint du collier. Dix-huit mille
francs! Dix-huit-mille francs! c'tait une somme, cela!

Il gagna la rue de la Paix et commena  se promener de long en large
sur le trottoir, en face de la boutique. Dix-huit mille francs! Vingt
fois il faillit entrer; mais la honte l'arrtait toujours.

Il avait faim pourtant, grand faim, et pas un sou. Il se dcida
brusquement, traversa la rue en courant pour ne pas se laisser le temps
de rflchir, et il se prcipita chez l'orfvre.

Ds qu'il l'aperut, le marchand s'empressa, offrit un sige avec une
politesse souriante. Les commis eux-mmes arrivrent, qui regardaient de
ct Lantin, avec des gaiets dans les yeux et sur les lvres.

Le bijoutier dclara:--Je me suis renseign, Monsieur, et si vous tes
toujours dans les mmes dispositions, je suis prt  vous payer la somme
que je vous ai propose.

L'employ balbutia:--Mais certainement.

L'orfvre tira d'un tiroir dix-huit grands billets, les compta, les
tendit  Lantin, qui signa un petit reu et mit d'une main frmissante
l'argent dans sa poche.

Puis, comme il allait sortir, il se tourna vers le marchand qui souriait
toujours, et, baissant les yeux:--J'ai... j'ai d'autres bijoux... qui me
viennent... qui me viennent... de la mme succession. Vous
conviendrait-il de me les acheter aussi?

Le marchand s'inclina:--Mais certainement, monsieur. Un des commis
sortit pour rire  son aise; un autre se mouchait avec force.

Lantin impassible, rouge et grave, annona:--Je vais vous les apporter.

Et il prit un fiacre pour aller chercher les joyaux.

Quand il revint chez le marchand, une heure plus tard, il n'avait pas
encore djeun. Ils se mirent  examiner les objets, pice  pice,
valuant chacun. Presque tous venaient de la maison.

Lantin, maintenant, discutait les estimations, se fchait, exigeait
qu'on lui montrt les livres de vente, et parlait de plus en plus haut 
mesure que s'levait la somme.

Les gros brillants d'oreilles valent vingt mille francs, les bracelets
trente-cinq mille, les broches, bagues et mdaillons seize mille, une
parure d'meraudes et de saphirs quatorze mille; un solitaire suspendu 
une chane d'or formant collier quarante mille; le tout atteignant le
chiffre de cent quatre-vingt-seize mille francs.

Le marchand dclara avec une bonhomie railleuse:--Cela vient d'une
personne qui mettait toutes ses conomies en bijoux.

Lantin pronona gravement.--C'est une manire comme une autre de placer
son argent. Et il s'en alla aprs avoir dcid avec l'acqureur qu'une
contre-expertise aurait lieu le lendemain.

Quand il se trouva dans la rue, il regarda la colonne Vendme avec
l'envie d'y grimper, comme si c'et t un mt de cocagne. Il se sentait
lger  jouer  saute-mouton par dessus la statue de l'Empereur perch
l haut dans le ciel.

Il alla djeuner chez Voisin et but du vin  vingt francs la bouteille.

Puis il prit un fiacre et fit un tour au bois. Il regardait les
quipages avec un certain mpris, oppress du dsir de crier aux
passants: Je suis riche aussi, moi. J'ai deux cent mille francs!

Le souvenir de son ministre lui revint. Il s'y fit conduire, entra
dlibrment chez son chef et annona:--Je viens, Monsieur, vous donner
ma dmission. J'ai fait un hritage de trois cent mille francs. Il alla
serrer la main de ses anciens collgues et leur confia ses projets
d'existence nouvelle; puis il dna au Caf anglais.

Se trouvant  ct d'un monsieur qui lui parut distingu, il ne put
rsister  la dmangeaison de lui confier, avec une certaine
coquetterie, qu'il venait d'hriter de quatre cent mille francs.

Pour la premire fois de sa vie il ne s'ennuya pas au thtre, et il
passa sa nuit avec des filles.

Six mois plus tard il se remariait. Sa seconde femme tait trs honnte,
mais d'un caractre difficile. Elle le fit beaucoup souffrir.


       *       *       *       *       *




APPARITION

[Illustration de ROCHEGROSSE]


On parlait de squestration  propos d'un procs rcent. C'tait  la
fin d'une soire intime, rue de Grenelle, dans un ancien htel, et
chacun avait son histoire, une histoire qu'il affirmait vraie.

Alors le vieux marquis de la Tour-Samuel, g de quatre-vingt-deux ans,
se leva et vint s'appuyer  la chemine. Il dit de sa voix un peu
tremblante:

--Moi aussi, je sais une chose trange, tellement trange, qu'elle a
t l'obsession de ma vie. Voici maintenant cinquante-six ans que cette
aventure m'est arrive, et il ne se passe pas un mois sans que je la
revoie en rve. Il m'est demeur de ce jour-l une marque, une empreinte
de peur, me comprenez-vous? Oui, j'ai subi l'horrible pouvante, pendant
dix minutes, d'une telle faon que depuis cette heure une sorte de
terreur constante m'est reste dans l'me. Les bruits inattendus me
font tressaillir jusqu'au coeur; les objets que je distingue mal dans
l'ombre du soir me donnent une envie folle de me sauver. J'ai peur la
nuit, enfin.

Oh! je n'aurais pas avou cela avant d'tre arriv  l'ge o je suis.
Maintenant je peux tout dire. Il est permis de n'tre pas brave devant
les dangers imaginaires, quand on a quatre-vingt-deux ans. Devant les
dangers vritables, je n'ai jamais recul, mesdames.

Cette histoire m'a tellement boulevers l'esprit, a jet en moi un
trouble si profond, si mystrieux, si pouvantable, que je ne l'ai mme
jamais raconte. Je l'ai garde dans le fond intime de moi, dans ce fond
o l'on cache les secrets pnibles, les secrets honteux, toutes les
inavouables faiblesses que nous avons dans notre existence.

Je vais vous dire l'aventure telle quelle, sans chercher  l'expliquer.
Il est bien certain qu'elle est explicable,  moins que je n'aie eu mon
heure de folie. Mais non, je n'ai pas t fou, et je vous en donnerai la
preuve. Imaginez ce que vous voudrez. Voici les faits tout simples.

C'tait en 1827, au mois de juillet. Je me trouvais  Rouen en
garnison.

Un jour, comme je me promenais sur le quai, je rencontrai un homme que
je crus reconnatre sans me rappeler au juste qui c'tait. Je fis, par
instinct, un mouvement pour m'arrter. L'tranger aperut ce geste, me
regarda et tomba dans mes bras.

C'tait un ami de jeunesse que j'avais beaucoup aim. Depuis cinq ans
que je ne l'avais vu, il semblait vieilli d'un demi-sicle. Ses cheveux
taient tout blancs; et il marchait courb, comme puis. Il comprit ma
surprise et me conta sa vie. Un malheur terrible l'avait bris.

Devenu follement amoureux d'une jeune fille, il l'avait pouse dans
une sorte d'extase de bonheur. Aprs un an d'une flicit surhumaine et
d'une passion inapaise, elle tait morte subitement d'une maladie de
coeur, tue par l'amour lui-mme, sans doute.

Il avait quitt son chteau le jour mme de l'enterrement, et il tait
venu habiter son htel de Rouen. Il vivait l, solitaire et dsespr,
rong par la douleur, si misrable qu'il ne pensait qu'au suicide.

--Puisque je te retrouve ainsi, me dit-il, je te demanderai de me
rendre un grand service, c'est d'aller chercher chez moi dans le
secrtaire de ma chambre, de notre chambre, quelques papiers dont j'ai
un urgent besoin. Je ne puis charger de ce soin un subalterne ou un
homme d'affaires, car il me faut une impntrable discrtion et un
silence absolu. Quant  moi, pour rien au monde je ne rentrerai dans
cette maison.

Je te donnerai la clef de cette chambre que j'ai ferme moi-mme en
partant, et la clef de mon secrtaire. Tu remettras en outre un mot de
moi  mon jardinier qui t'ouvrira le chteau.

Mais viens djeuner avec moi demain, et nous causerons de cela.

Je lui promis de lui rendre ce lger service. Ce n'tait d'ailleurs
qu'une promenade pour moi, son domaine se trouvant situ  cinq lieues
de Rouen environ. J'en avais pour une heure  cheval.

 dix heures, le lendemain, j'tais chez lui. Nous djeunmes en
tte--tte; mais il ne pronona pas vingt paroles. Il me pria de
l'excuser; la pense de la visite que j'allais faire dans cette chambre,
o gisait son bonheur, le bouleversait, me disait-il. Il me parut en
effet singulirement agit, proccup, comme si un mystrieux combat se
ft livr dans son me.

Enfin il m'expliqua exactement ce que je devais faire. C'tait bien
simple. Il me fallait prendre deux paquets de lettres et une liasse de
papiers enferms dans le premier tiroir de droite du meuble dont j'avais
la clef. Il ajouta:

--Je n'ai pas besoin de te prier de n'y point jeter les yeux.

Je fus presque bless de cette parole, et je le lui dis un peu
vivement. Il balbutia:

--Pardonne-moi, je souffre trop.

Et il se mit  pleurer.

Je le quittai vers une heure pour accomplir ma mission.

Il faisait un temps radieux, et j'allais au grand trot  travers les
prairies, coutant des chants d'alouettes et le bruit rythm de mon
sabre sur ma botte.

Puis j'entrai dans la fort et je mis au pas mon cheval. Des branches
d'arbres me caressaient le visage; et parfois j'attrapais une feuille
avec mes dents et je la mchais avidement, dans une de ces joies de
vivre qui vous emplissent, on ne sait pourquoi, d'un bonheur tumultueux
et comme insaisissable, d'une sorte d'ivresse de force.

En approchant du chteau, je cherchai dans ma poche la lettre que
j'avais pour le jardinier, et je m'aperus avec tonnement qu'elle tait
cachete. Je fus tellement surpris et irrit que je faillis revenir sans
m'acquitter de ma commission. Puis je songeai que j'allais montrer l
une susceptibilit de mauvais got. Mon ami avait pu d'ailleurs fermer
ce mot sans y prendre garde, dans le trouble o il tait.

Le manoir semblait abandonn depuis vingt ans. La barrire, ouverte et
pourrie, tenait debout on ne sait comment. L'herbe emplissait les
alles; on ne distinguait plus les plates-bandes du gazon.

Au bruit que je fis en tapant  coups de pied dans un volet, un vieil
homme sortit d'une porte de ct et parut stupfait de me voir. Je
sautai  terre et je lui remis ma lettre. Il la lut, la relut, la
retourna, me considra en dessous, mit le papier dans sa poche et
pronona:

--Eh bien! qu'est-ce que vous dsirez?

Je rpondis brusquement.

--Vous devez le savoir, puisque vous avez reu l-dedans les ordres de
votre matre; je veux entrer dans ce chteau.

Il semblait atterr. Il dclara:

--Alors, vous allez dans... dans sa chambre?

Je commenais  m'impatienter.

--Parbleu! Mais est-ce que vous auriez l'intention de m'interroger, par
hasard?

Il balbutia:

--Non... monsieur... mais c'est que... c'est qu'elle n'a pas t
ouverte depuis... depuis la... la mort. Si vous voulez m'attendre cinq
minutes, je vais aller... aller voir si...

Je l'interrompis avec colre:

--Ah! , voyons, vous fichez-vous de moi? Vous n'y pouvez pas entrer,
puisque voici la clef.

Il ne savait plus que dire.

--Alors, monsieur, je vais vous montrer la route.

--Montrez-moi l'escalier et laissez-moi seul. Je la trouverai bien sans
vous.

--Mais..., monsieur..., cependant...

Cette fois, je m'emportai tout  fait.

--Maintenant, taisez-vous, n'est-ce pas? ou vous aurez affaire  moi.

Je l'cartai violemment et je pntrai dans la maison.

Je traversai d'abord la cuisine, puis deux petites pices que cet homme
habitait avec sa femme. Je franchis ensuite un grand vestibule, je
montai l'escalier et je reconnus la porte indique par mon ami.

Je l'ouvris sans peine et j'entrai.

L'appartement tait tellement sombre que je n'y distinguai rien
d'abord. Je m'arrtai, saisi par cette odeur moisie et fade des pices
inhabites et condamnes, des chambres mortes. Puis, peu  peu, mes yeux
s'habiturent  l'obscurit, et je vis assez nettement une grande pice
en dsordre, avec un lit sans draps, mais gardant ses matelas et ses
oreillers, dont l'un portait l'empreinte profonde d'un coude ou d'une
tte comme si on venait de se poser dessus.

Les siges semblaient en droute. Je remarquai qu'une porte, celle
d'une armoire sans doute, tait demeure entr'ouverte.

J'allai d'abord  la fentre pour donner du jour et je l'ouvris; mais
les ferrures du contrevent taient tellement rouilles que je ne pus les
faire cder.

J'essayai mme de les casser avec mon sabre, sans y parvenir. Comme je
m'irritais de ces efforts inutiles, et comme mes yeux s'taient enfin
parfaitement accoutums  l'ombre, je renonai  l'espoir d'y voir plus
clair et j'allai au secrtaire.

Je m'assis dans un fauteuil, j'abattis la tablette, j'ouvris le tiroir
indiqu. Il tait plein jusqu'aux bords. Il ne me fallait que trois
paquets, que je savais comment reconnatre, et je me mis  les chercher.

Je m'carquillais les yeux  dchiffrer les suscriptions, quand je crus
entendre ou plutt sentir un frlement derrire moi. Je n'y pris point
garde, pensant qu'un courant d'air avait fait remuer quelque toffe.
Mais, au bout d'une minute, un autre mouvement, presque indistinct, me
fit passer sur la peau un singulier petit frisson dsagrable. C'tait
tellement bte d'tre mu, mme  peine, que je ne voulus pas me
retourner, par pudeur pour moi-mme. Je venais alors de dcouvrir la
seconde des liasses qu'il me fallait; et je trouvais justement la
troisime, quand un grand et pnible soupir, pouss contre mon paule,
me fit faire un bon de fou  deux mtres de l. Dans mon lan je m'tais
retourn, la main sur la poigne de mon sabre, et certes, si je ne
l'avais pas senti  mon ct, mon sabre, je me serais enfui comme un
lche.

Une grande femme vtue de blanc me regardait, debout derrire le
fauteuil o j'tais assis une seconde plus tt.

Une telle secousse me courut dans les membres que je faillis m'abattre
 la renverse! Oh! personne ne peut comprendre,  moins de les avoir
ressenties, ces pouvantables et stupides terreurs. L'me se fond; on ne
sent plus son coeur; le corps entier devient mou comme une ponge; on
dirait que tout l'intrieur de nous s'croule.

Je ne crois pas aux fantmes; eh bien! j'ai dfailli sous la hideuse
peur des morts; et j'ai souffert, oh! souffert en quelques instants plus
qu'en tout le reste de ma vie, dans l'angoisse irrsistible des
pouvantes surnaturelles.

Si elle n'avait pas parl, je serais mort peut-tre! Mais elle parla;
elle parla d'une voix douce et douloureuse qui faisait vibrer les nerfs.
Je n'oserais pas dire que je redevins matre de moi et que je retrouvai
ma raison. Non. J'tais perdu  ne plus savoir ce que je faisais; mais
cette espce de fiert intime que j'ai en moi, un peu d'orgueil de
mtier aussi, me faisaient garder, presque malgr moi, une contenance
honorable. Je posais pour moi, et pour elle sans doute, pour elle,
quelle qu'elle ft, femme ou spectre. Je me suis rendu compte de tout
cela plus tard, car je vous assure que, dans l'instant de l'apparition,
je ne songeais  rien. J'avais peur.

Elle dit:

--Oh! monsieur, vous pouvez me rendre un grand service!

Je voulus rpondre, mais il me fut impossible de prononcer un mot. Un
bruit vague sortit de ma gorge.

Elle reprit:

--Voulez-vous? Vous pouvez me sauver, me gurir. Je souffre
affreusement. Je souffre toujours. Je souffre, oh! je souffre!

Et elle s'assit doucement dans mon fauteuil. Elle me regardait:

--Voulez-vous?

Je fis: Oui! de la tte, ayant encore la voix paralyse.

Alors elle me tendit un peigne de femme en caille et elle murmura:

--Peignez-moi, oh! peignez-moi; cela me gurira; il faut qu'on me
peigne. Regardez ma tte... Comme je souffre; et mes cheveux, comme ils
me font mal!

Ses cheveux dnous, trs longs, trs noirs, me semblait-il, pendaient
par dessus le dossier du fauteuil et touchaient la terre.

Pourquoi ai-je fait ceci? Pourquoi ai-je reu en frissonnant ce peigne,
et pourquoi ai-je pris dans mes mains ses longs cheveux qui me donnrent
 la peau une sensation de froid atroce comme si j'eusse mani des
serpents? Je n'en sais rien.

Cette sensation m'est reste dans les doigts et je tressaille en y
songeant.

Je la peignai. Je maniai je ne sais comment cette chevelure de glace.
Je la tordis, je la renouai et la dnouai; je la tressai comme on tresse
la crinire d'un cheval. Elle soupirait, penchait la tte, semblait
heureuse.

Soudain elle me dit: Merci! m'arracha le peigne des mains et s'enfuit
par la porte que j'avais remarque entr'ouverte.

Rest seul, j'eus, pendant quelques secondes, ce trouble effar des
rveils aprs les cauchemars. Puis je repris enfin mes sens; je courus 
la fentre et je brisai les contrevents d'une pousse furieuse.

Un flot de jour entra. Je m'lanai sur la porte par o cet tre tait
parti. Je la trouvai ferme et inbranlable.

Alors une fivre de fuite m'envahit, une panique, la vraie panique des
batailles. Je saisis brusquement les trois paquets de lettres sur le
secrtaire ouvert; je traversai l'appartement en courant, je sautai les
marches de l'escalier quatre par quatre, je me trouvai dehors je ne sais
par o, et, apercevant mon cheval  dix pas de moi, je l'enfourchai d'un
bond et partis au galop.

Je ne m'arrtai qu' Rouen, et devant mon logis. Ayant jet la bride 
mon ordonnance, je me sauvai dans ma chambre o je m'enfermai pour
rflchir.

Alors, pendant une heure, je me demandai anxieusement si je n'avais pas
t le jouet d'une hallucination. Certes, j'avais eu un de ces
incomprhensibles branlements nerveux, un de ces affolements du cerveau
qui enfantent les miracles,  qui le Surnaturel doit sa puissance.

Et j'allais croire  une vision,  une erreur de mes sens, quand je
m'approchai de ma fentre. Mes yeux, par hasard, descendirent sur ma
poitrine. Mon dolman tait plein de cheveux, de longs cheveux de femme
qui s'taient enrouls aux boutons!

Je les saisis un  un, et je les jetai dehors avec des tremblements
dans les doigts.

Puis j'appelai mon ordonnance. Je me sentais trop mu, trop troubl,
pour aller le jour mme chez mon ami. Et puis je voulais mrement
rflchir  ce que je devais lui dire.

Je lui fis porter ses lettres, dont il remit un reu au soldat. Il
s'informa beaucoup de moi. On lui dit que j'tais souffrant, que j'avais
reu un coup de soleil, je ne sais quoi. Il parut inquiet.

Je me rendis chez lui le lendemain, ds l'aube, rsolu  lui dire la
vrit. Il tait sorti de la veille au soir et pas rentr.

Je revins dans la journe, on ne l'avait pas revu. J'attendis une
semaine. Il ne reparut pas. Alors je prvins la justice. On le fit
rechercher partout, sans dcouvrir une trace de son passage ou de sa
retraite.

Une visite minutieuse fut faite du chteau abandonn. On n'y dcouvrit
rien de suspect.

Aucun indice ne rvla qu'une femme y et t cache.

L'enqute n'aboutissant  rien, les recherches furent interrompues.

Et, depuis cinquante-six ans, je n'ai rien appris. Je ne sais rien de
plus.


       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *


TABLE


Clair de Lune

Un Coup d'tat

Le Loup

L'Enfant

Conte de Nol

La Reine Hortense

Le Pardon

La Lgende du Mont Saint-Michel

Une Veuve

Mademoiselle Cocotte

Les Bijoux

Apparition


       *       *       *       *       *


BIBLIOTHQUE

NATIONALE

[Illustration]

CHTEAU de SABL

1984





End of the Project Gutenberg EBook of Claire de Lune, by Guy de Maupassant

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLAIRE DE LUNE ***

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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


