Project Gutenberg's La sagesse et la destine, by Maurice Maeterlinck

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Title: La sagesse et la destine

Author: Maurice Maeterlinck

Release Date: February 20, 2004 [EBook #11178]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LA SAGESSE ET LA DESTINE


MAURICE MAETERLINCK

1908




_ MADAME GEORGETTE LEBLANC_

_Je vous ddie ce livre, qui est pour ainsi dire votre oeuvre. Il y a une
collaboration plus haute et plus relle que celle de la plume; c'est celle
de la pense et de l'exemple. Il ne m'a pas fallu pniblement imaginer les
rsolutions et les actions d'un sage idal, ou tirer de mon coeur la morale
d'un beau rve forcment un peu vague. Il a suffi que j'coutasse vos
paroles. Il a suffi que mes yeux vous suivissent attentivement dans la vie;
ils y suivaient ainsi les mouvements, les gestes, les habitudes de la
sagesse mme._

_MAETERLINCK._




I


En ce livre, on parlera souvent de sagesse, de fatalit, de justice, de
bonheur et d'amour. Il semble qu'il y ait quelque ironie  voquer ainsi un
bonheur peu visible, au milieu de malheurs trs rels, une justice
peut-tre idale, au sein d'une injustice, hlas! trop matrielle, et un
amour assez malaisment saisissable dans de la haine ou de l'indiffrence
bien manifeste. Il semble qu'il ne soit gure opportun d'aller chercher, 
loisir, en des replis cachs au fond du coeur de l'humanit, quelques motifs
de confiance ou de srnit, quelques occasions de sourire, de s'panouir
et d'aimer, quelques raisons de remercier et d'admirer, quand la plus
grande partie de cette humanit, au nom de laquelle on se permet d'lever
la voix, loin de pouvoir s'attarder aux jouissances intrieures et aux
consolations profondes, mais si pniblement atteintes, que le penseur
satisfait prconise, n'a mme pas l'assurance ni le temps de goter
jusqu'au bout les misres et les dsolations de la vie.

On a reproch ainsi aux moralistes,  Epictte entre autres, de ne jamais
s'occuper que du sage. Il y a du vrai dans ce reproche, comme il y a du
vrai dans presque tous les reproches qu'on peut faire. Au fond, si l'on
avait le courage de n'couter que la voix la plus simple, la plus proche,
la plus pressante de sa conscience, le seul devoir indubitable serait de
soulager autour de soi, dans un cercle aussi tendu que possible, le plus
de souffrances qu'on pourrait. Il faudrait se faire infirmier, visiteur des
pauvres, consolateur des affligs, fondateur d'usines modles, mdecin,
laboureur, que sais-je, ou tout au moins ne s'appliquer, comme le savant de
laboratoire, qu' arracher  la nature ses secrets matriels les plus
indispensables. Seulement, un monde o il n'y aurait plus,  un moment
donn, que des gens se secourant les uns les autres ne persisterait pas
longtemps dans cette oeuvre charitable si personne n'usurpait le loisir
ncessaire pour se proccuper d'autre chose. C'est grce  quelques hommes
qui paraissent inutiles qu'il y aura toujours un certain nombre d'hommes
incontestablement utiles. La meilleure partie du bien qu'on fait autour de
nous,  cette heure, est ne d'abord dans l'esprit de l'un de ceux qui
ngligrent peut-tre plus d'un devoir immdiat et urgent pour rflchir,
pour rentrer en eux-mmes, pour parler. Est-ce  dire qu'ils aient fait ce
qu'il y avait de mieux  faire? Qui oserait rpondre  cette question? Ce
qu'il y a de mieux  faire semble toujours, aux yeux de l'me humblement
honnte qu'il faut s'efforcer d'tre, le devoir le plus simple et le plus
proche, mais il n'en serait pas moins regrettable que tout le monde s'en
ft toujours tenu au devoir le plus proche.  toutes les poques, il y eut
des tres qui purent s'imaginer loyalement qu'ils remplissaient tous les
devoirs de l'heure prsente en songeant aux devoirs de l'heure qui allait
suivre. La plupart des penseurs affirment volontiers que ces tres ne se
tromprent point. Il est bon que le penseur affirme quelque chose. Il est
vrai, pour le dire en passant, que la sagesse se trouve parfois dans le
contraire de ce que le plus sage affirme. Qu'importe? on ne l'y et pas
aperue sans cette affirmation; et le sage a fait son devoir.




II


Aujourd'hui, la misre est une maladie de l'humanit comme la maladie est
une misre de l'homme. Il y a des mdecins pour la maladie, comme il
faudrait des mdecins pour la misre humaine. Mais, de ce que l'tat de
maladie est malheureusement trs commun, s'ensuit-il qu'on ne doive jamais
s'occuper de la sant, et que celui qui enseigne l'anatomie, par exemple,
qui est la science physique correspondant le plus exactement  la morale,
ait uniquement  tenir compte des dformations qu'une dchance plus ou
moins gnrale inflige au corps de l'homme? Il importe qu'il parte d'un
corps sain et bien constitu, comme il importe que le moraliste qui
s'efforce de regarder par del l'heure prsente, parte d'une me heureuse,
ou qui du moins a ce qu'il faut pour l'tre, hormis la conscience
suffisante.

Nous vivons au sein d'une grande injustice, mais il n'y a, je pense, ni
indiffrence ni cruaut,  parler parfois comme si cette injustice n'tait
plus, sans quoi l'on ne sortirait jamais de son cercle.

Il faut bien que quelques-uns se permettent de penser, de parler et d'agir
comme si tous taient heureux; sinon, quel bonheur, quelle justice, quel
amour, quelle beaut, trouveraient tous les autres le jour o le destin
leur ouvrira les jardins publics de la terre promise? On peut dire, il est
vrai, qu'il conviendrait d'aller d'abord au plus press. Mais aller 
au plus press n'est pas toujours le parti le plus sage. Mieux vaut
souvent aller tout de suite au plus haut. Si les eaux envahissent la
demeure du paysan hollandais, la mer ou la rivire voisine ayant perc la
digue qui dfend la campagne, le plus press, pour lui, sera de sauver ses
bestiaux, ses fourrages et ses meubles, mais le plus sage, d'aller lutter
contre les flots, au sommet de la digue, et d'y appeler tous ceux qui
vivent sous la protection des terres branles.

L'humanit a t jusqu'ici comme une malade qui se tourne et se retourne
sur son lit pour trouver le repos, mais cela n'empche pas que les seules
paroles vritablement consolantes qui lui aient t dites, l'ont t par
ceux qui lui parlaient comme si elle n'et jamais t malade. C'est que
l'humanit est faite pour tre heureuse, comme l'homme est fait pour tre
bien portant, et quand on lui parle de sa misre, au sein mme de la misre
la plus universelle et la plus permanente, on a l'air de ne lui dire que
des paroles accidentelles et provisoires. Il n'y a rien de dplac 
s'adresser  elle comme si elle se trouvait toujours  la veille d'un grand
bonheur ou d'une grande certitude. En ralit elle s'y trouve par son
instinct, dt-elle ne jamais atteindre le lendemain. Il est bon de croire
qu'un peu plus de pense, un peu plus de courage, un peu plus d'amour, un
peu plus de curiosit, un peu plus d'ardeur  vivre suffira quelque jour 
nous ouvrir les portes de la joie et de la vrit. Cela n'est pas tout 
fait improbable. On peut esprer qu'un jour tout le monde sera heureux et
sage; et si ce jour ne vient jamais, il n'est pas criminel de l'avoir
espr.

En tout cas, il est utile de parler du bonheur aux malheureux, pour leur
apprendre  le connatre. Ils s'imaginent si volontiers que le bonheur est
une chose extraordinaire et presque inaccessible! Mais si tous ceux qui
peuvent se croire heureux disaient bien simplement les motifs de leur
satisfaction, on verrait qu'il n'y a jamais, de la tristesse  la joie, que
la diffrence d'une acceptation un peu plus souriante, un peu plus
claire,  un asservissement hostile et assombri; d'une interprtation
troite et obstine  une interprtation harmonieuse et largie. Ils
s'crieraient alors: N'est-ce donc que cela? Mais nous aussi nous
possdons dans notre coeur les lments de ce bonheur. En effet vous les
y possdez.  moins de grands malheurs physiques, tout le monde les
possde. Mais ne parlez pas de ce bonheur avec mpris. Il n'y en a point
d'autre. Le plus heureux des hommes est celui qui connat le mieux son
bonheur; et celui qui le connat le mieux est celui qui sait le plus
profondment que le bonheur n'est spar de la dtresse que par une ide
haute, infatigable, humaine et courageuse.

C'est de cette ide qu'il est salutaire de parler le plus souvent possible;
non pas pour imposer celle que l'on possde, mais pour faire natre peu 
peu dans le coeur de ceux qui nous coutent le dsir d'en possder une 
leur tour. Cette ide est diffrente pour chacun de nous. La vtre ne me
convient point; vous aurez beau me la rpter avec loquence, elle
n'atteindra pas les organes cachs de ma vie. Il faut que j'acquire la
mienne en moi-mme, par moi-mme. Mais tout en ne parlant que de la vtre,
vous m'aiderez sans le savoir  acqurir la mienne. Il arrivera que ce qui
vous attriste me rconfortera, que ce qui vous console m'affligera
peut-tre, peu importe; ce qu'il y a de beau dans votre vision consolante
entrera dans mon affliction, et ce qu'il y a de grand dans votre tristesse
passera dans ma joie, si ma joie est digne de votre tristesse. Ce qu'il
faut, avant tout, c'est prparer  la surface de notre me une certaine
hauteur pour y recevoir cette ide, comme les prtres d'anciennes religions
dnudaient et dbarrassaient de ses pines et de ses ronces le sommet d'une
montagne pour y recevoir le feu du ciel. Il n'est pas impossible que,
demain, on nous envoie du fond de la plante Mars, dans la vrit
dfinitive sur la constitution et sur le but de l'univers, la formule
infaillible du bonheur. Elle ne changera, n'amliorera quelque chose, en
notre vie morale, qu'autant que nous vivions depuis longtemps dans
l'attente et le dsir de l'amlioration. Chacun de nous profitera et jouira
des bienfaits de cette formule, cependant invariable, en proportion de
l'espace dsintress, purifi, attentif et dj clair que cette formule
trouvera dans son me. Toute la morale, toute la science de la justice et
du bonheur, ne devrait tre qu'une attente, une prparation aussi vaste,
aussi exprimente, aussi accueillante que possible. Certes, il est
dsirable entre tous, le jour o nous vivrons enfin dans la certitude, dans
la vrit scientifique, totale, inbranlable; mais en attendant, il nous
est donn de vivre dans une vrit plus importante encore, la vrit de
notre me et de notre caractre; et quelques sages nous ont prouv que
cette vie tait possible au sein mme des plus grandes erreurs matrielles.




III


Est-il vain de parler de morale, de justice, de bonheur et de tout ce qui
s'y rapporte, avant l'heure dfinitive de la science qui peut tout
bouleverser? Peut-tre sommes nous dans des tnbres provisoires, et bien
des choses ne se font pas de la mme faon dans les tnbres qu' la clart
du jour.

Nanmoins, les vnements essentiels de notre vie physique et de notre vie
morale ont lieu dans l'ombre, aussi ncessairement, aussi compltement qu'
la lumire. Il nous faut vivre, en attendant le mot de l'nigme, et c'est
en vivant le plus heureusement, le plus noblement que l'on peut, qu'on
vivra le plus puissamment et qu'on aura le plus de courage, le plus
d'indpendance, le plus de clairvoyance, pour le dsir et la recherche de
la vrit. Et puis, quoi qu'il arrive, le temps consacr  l'tude de
nous-mme ne sera pas perdu. Quelle que soit la manire dont nous ayons un
jour  envisager ce monde dont nous faisons partie, il y aura toujours bien
plus de sentiments, de passions, de secrets inaltrs, inaltrables en
l'me humaine, qu'il n'y aura d'toiles relies  la terre, ou de mystres
claircis par la science. Au sein de la vrit la plus irrcusable et la
plus pntrante, l'homme s'lvera sans doute, mais il s'lvera selon la
direction invariable de l'me humaine; et l'on peut affirmer que plus
l'universelle certitude sera forte et consolante, plus les problmes de la
justice, de la morale, du bonheur et de l'amour prendront, aux yeux de
tous, l'aspect dominateur et passionnant, sous lequel ils se sont toujours
prsents aux regards du penseur.

Il importe de vivre comme si l'on se trouvait toujours  la veille de la
grande dcouverte et de se prparer  l'accueillir, le plus totalement, le
plus intimement, le plus ardemment qu'on pourra. Et la meilleure manire de
l'accueillir un jour, sous quelque forme qu'elle se doive rvler, c'est de
l'esprer ds aujourd'hui, aussi haute, aussi vaste, aussi parfaite, aussi
ennoblissante, qu'il nous est donn de nous l'imaginer. Nous ne saurions
lui prter trop d'ampleur, trop de beaut, ni trop de majest. Il est
certain qu'elle sera meilleure que nos meilleurs espoirs, car si elle en
diffre, si elle va jusqu' les contredire, par le fait mme qu'elle nous
apportera la vrit, elle nous apportera quelque chose de plus grand, de
plus haut, de plus conforme  la nature humaine que ce que nous avions
attendu. Pour l'homme, dt-il y perdre tout ce qu'il admirait, l'admirable
par excellence ce sera la vrit intime de l'univers. En supposant qu'au
jour o elle sera manifeste, les plus humbles cendres de nos esprances
soient disperses, il nous restera en tout cas notre prparation 
l'admirable, et l'admirable entrera dans notre me  flots plus ou moins
abondants, selon la largeur, selon la profondeur du lit que notre attente
aura creus.




IV


Est-il ncessaire de se croire meilleur que l'univers? Nous aurons beau
raisonner, toute notre raison ne sera jamais qu'un bien faible rayon de la
nature, une infime partie de ce tout qu'elle s'arroge le droit de juger, et
faut-il qu'un rayon, pour qu'il fasse son devoir, souhaite de modifier la
lampe dont il mane?

Le sommet de notre tre, du haut duquel nous entendons absoudre ou
condamner la totalit de la vie, n'est videmment qu'une ingalit que
notre oeil seul remarque sur la sphre sans limite de la vie. Il est sage
de penser et d'agir comme si tout ce qui arrive  l'humanit tait
indispensable. Il n'y a pas longtemps, pour ne citer qu'un seul de ces
problmes que l'instinct de notre plante est appel  rsoudre, il n'y a
pas longtemps, on eut, parat-il, l'intention de demander aux penseurs de
l'Europe s'il faudrait considrer comme un bonheur ou un malheur qu'une
race nergique, opinitre et puissante, mais qui nous semble,  nous autres
Aryens, en vertu de prjugs trop aveuglment accepts, infrieure par
l'me ou par le coeur, la race juive en un mot, dispart ou devnt
prpondrante. Je suis persuad que le sage peut rpondre, sans qu'il y ait
dans sa rponse ni rsignation ni indiffrence rprhensibles: Ce qui
aura lieu sera le bonheur. Souvent, ce qui a lieu nous parat avoir tort,
mais qu'a donc fait de plus utile jusqu'ici toute la raison humaine que de
trouver une raison suprieure aux torts de la nature? Tout ce qui nous
soutient, tout ce qui nous assiste, dans la vie physique comme dans la vie
morale, vient d'une sorte de justification lente et graduelle de la force
inconnue qui nous parut d'abord impitoyable. Si une race absolument
conforme  notre idal disparat, c'est que notre idal n'est pas
absolument conforme  l'idal par excellence, qui est, comme je l'ai dit,
la vrit intime de l'univers.

Dj, nous avons su tirer de notre exprience, dj nous avons vu confirmer
par la ralit d'admirables rves, d'admirables dsirs, de grandes ides et
de grands sentiments d'amour, de beaut, de justice. S'il en est dans notre
imagination, de plus vastes et de plus consolants, mais qui ne
supporteraient pas l'preuve de la ralit, c'est--dire de la puissance
anonyme et mystrieuse de la vie, c'est qu'il faut qu'ils soient autres,
mais non qu'ils soient moins beaux, moins vastes, ni moins consolants. En
attendant que la ralit se manifeste, il est peut-tre salutaire
d'entretenir un idal qu'on s'imagine plus beau que la ralit; mais aprs
que celle-ci s'est enfin rvle, il devient ncessaire que la flamme
idale que nous avons nourrie de nos meilleurs dsirs, ne serve plus qu'
clairer loyalement les beauts moins fragiles et moins complaisantes de la
masse imposante qui crase ces dsirs. Je ne crois pas qu'il y ait en tout
ceci acceptation servile, fatalisme endormi, optimisme passif. Il est
possible que le sage perde en mainte occasion une partie de l'ardeur
obstine, exclusive et aveugle, qui fit raliser par quelques-uns des
choses pour ainsi dire surhumaines, par cela mme qu'ils ne possdaient pas
la plnitude de la raison humaine. Mais il n'en est pas moins certain
qu'il n'est permis  aucune me honnte d'aller chercher de l'nergie, de
la bonne volont, des illusions ou de l'aveuglement dans une rgion
infrieure  celle des penses de ses meilleures heures. On ne fait
vraiment son devoir dans la vie intrieure qu'en le faisant toujours au
plus haut de son me, au plus haut de sa vrit propre. Et si, dans
l'existence pratique et quotidienne, il est parfois licite de composer avec
les circonstances, s'il n'y est pas toujours opportun d'aller jusqu'au bout
de soi-mme, comme Saint-Just, par exemple, qui, voulant, avec une ardeur
admirable, la justice, la paix et le bonheur universels, envoyait de bonne
foi  l'chafaud des milliers de victimes, dans la vie de la pense, le
devoir est d'aller, en tout cas jusqu' l'extrmit de sa pense. Au reste,
savoir que l'on n'agit qu'en attendant la vrit n'empchera d'agir que
ceux qui n'eussent pas davantage agi dans l'ignorance. La pense qui
s'lve encourage ce qu'elle dcourage. Il semble naturel  ceux qui
regardent de haut et admirent d'avance ce qui dtruira leur action, de
faire tout ce qu'ils peuvent pour amliorer ce qu'il n'est pas interdit
d'appeler la raison, la justice, la beaut de la terre, l'instinct de la
plante. Ils savent qu'amliorer, ici, ce n'est, au fond, que dcouvrir,
comprendre, respecter. Avant tout, ils ont confiance dans l'ide de
l'univers. Ils sont persuads que tout effort vers le mieux les rapproche
de la volont secrte de la vie, mais ils apprennent en mme temps  tirer
de l'chec de leurs plus gnreux efforts et de la rsistance de ce grand
monde, un aliment nouveau pour leur admiration, pour leur ardeur, pour leur
espoir.

Si vous gravissez vers le soir une haute montagne, vous voyez diminuer peu
 peu, se perdre enfin dans l'ombre envahissante de la valle, les arbres,
les maisons, le clocher, les prs, les vergers, la route et la rivire
mme. Mais les petits points lumineux que l'on trouve, au fond des plus
obscures nuits, dans les lieux habits par les hommes ne s'affaibliront pas
 mesure que vous vous lverez. Au contraire,  chaque pas que vous ferez
vers la hauteur, vous dcouvrirez un plus grand nombre de lumires dans les
villages endormis sous vos pieds. La lumire, si fragile qu'elle soit, est
peut-tre la seule chose qui ne perde presque rien de sa valeur en face de
l'immensit. Il en est de mme de nos lumires morales quand nous regardons
la vie d'un peu haut. Il est bon que la contemplation nous apprenne  nous
dsintresser de toutes nos passions infrieures, mais il ne faut pas
qu'elle affaiblisse ou dcourage le plus humble de nos dsirs de vrit, de
justice et d'amour.

D'o vient-elle, cette rgle que je formule ainsi? je n'en sais rien
moi-mme. Elle me parat humaine et ncessaire, voil tout; et je n'en
saurais donner d'autres raisons que des raisons sentimentales. Mais les
raisons sentimentales sont parfois les moins mprisables. Et si
j'atteignais un sommet d'o cette loi ne me paratrait plus utile,
j'couterais l'instinct secret qui me dirait de ne pas m'arrter, de
m'lever encore, jusqu' ce que j'aperoive de nouveau toute son utilit.




V


Aprs cette introduction gnrale, parlons plus particulirement de
l'influence que la sagesse peut avoir sur notre destine. Et puisque
l'occasion s'en prsente, il est peut-tre utile de faire observer, ds
l'abord, qu'on chercherait en vain une mthode bien rigoureuse dans ce
livre. Il n'est compos que de mditations interrompues, qui s'enroulent
avec plus ou moins d'ordre autour de deux ou trois objets. Il ne prtend
persuader personne, il n'entend rien prouver. Au demeurant, les livres
n'ont gure, dans la vie, l'importance que la plupart des hommes qui les
crivent ou qui les lisent veulent bien leur accorder. Il suffirait de les
couter dans l'esprit o l'un de mes amis, qui est un grand sage, coutait
un jour le rcit des derniers instants de l'empereur Antonin le Pieux.
Antonin le Pieux qui,  plus juste titre encore que Marc-Aurle, peut tre
considr comme l'homme le meilleur et le plus parfait que la terre ait
port, car  toute la sagesse,  toute la profondeur,  toute la bont, 
toutes les vertus de son fils adoptif, il joignait je ne sais quoi de plus
viril, de plus nergique, de plus pratique, de plus simplement heureux et
de plus spontan, qui le rapprochait davantage de la vrit quotidienne,
Antonin le Pieux, tendu sur son lit, attendait la mort, les yeux voils de
larmes involontaires et les membres baigns des ples sueurs de l'agonie. 
ce moment, le chef des gardes du palais entra dans sa chambre, pour lui
demander, selon l'usage, le mot d'ordre. _quanimitas, galit d'me_,
rpondit-il en tournant la tte du ct de l'ombre ternelle. Il est beau
d'aimer et d'admirer cette parole, disait mon ami. Il est plus beau encore,
ajoutait-il, de savoir sacrifier sans que personne le remarque, sans que
soi-mme on songe  s'en apercevoir, le temps que le hasard nous accorde
pour l'admirer,  la premire venue des petites oeuvres utiles et
simplement vivantes que le mme hasard offre sans cesse  la bonne volont
de notre coeur.




VI


Leur destine voulait sans doute qu'ils fussent opprims par les hommes
ou par les vnements partout o ils se planteraient. dit un auteur en
parlant des hros de son livre. Il en est ainsi de la plupart des hommes.
Il en est ainsi de tous ceux qui n'ont pas appris  sparer leur destine
extrieure de leur destine morale. Ils sont semblables au petit ruisseau
aveugle que je contemplais un matin, du haut d'une colline. Ttonnant, se
dbattant, trbuchant et chancelant sans cesse au fond d'une valle
obscure, il cherchait sa route vers le grand lac qui dormait de l'autre
ct de la fort, dans la paix de l'aurore. Ici, c'tait un quartier de
basalte qui l'obligeait  quatre longs dtours, l-bas, les racines d'un
vieil arbre, plus loin encore, le simple souvenir d'un obstacle  jamais
disparu le faisait remonter vers sa source en bouillonnant en vain, et
l'loignait indfiniment de son but et de son bonheur. Mais, dans une autre
direction, et presque perpendiculairement au ruisseau affol, malheureux,
inutile, une force suprieure aux forces instinctives avait trac  travers
la campagne,  travers les pierres croules,  travers la fort
obissante, une sorte de long canal, ferme, verdoyant, insoucieux,
pacifique, allant sans hsiter, de son pas calme et clair, des profondeurs
d'une autre source cache  l'horizon, vers le mme lac lumineux et
tranquille. Et j'avais  mes pieds l'image des deux grandes destines qui
sont offertes  l'homme.




VII


 ct de ceux qui sont opprims par les hommes et par les vnements, il
y a en effet d'autres tres en qui se trouve une sorte de force intrieure
 laquelle se soumettent non seulement les hommes, mais mme les
vnements, qui les entourent. Ils ont conscience de cette force; et cette
force n'est d'ailleurs autre chose qu'un sentiment de soi-mme qui a su
s'tendre au del des bornes de la conscience habituelle aux hommes.

On n'est chez soi, on n'est  l'abri des caprices du hasard, on n'est
heureux et fort que dans l'enceinte de sa conscience. Au reste, ces choses
ont t dites trop souvent pour que nous nous y arrtions, si ce n'est pour
fixer notre point de dpart. Un tre ne grandit que dans la mesure o il
augmente sa conscience, et sa conscience augmente  mesure qu'il grandit.
Il y a ici d'admirables changes; et de mme que l'amour est insatiable
d'amour, toute conscience est insatiable d'extension, d'lvation morale,
et toute lvation morale est insatiable de conscience.




VIII


Mais ce sentiment de soi-mme, tel qu'on le comprend d'habitude, se limite
trop volontiers  la connaissance de nos dfauts et de nos qualits. Il
peut s'tendre  des mystres infiniment plus secourables. Se connatre
soi-mme, ce n'est pas seulement se connatre au repos ou se connatre plus
ou moins dans le prsent et le pass. Les tres dont je parle n'ont en eux
cette force que parce qu'ils se connaissent aussi dans l'avenir. Avoir
conscience de soi-mme, pour les hommes les plus grands, c'est avoir
conscience, jusqu' un certain point, de son toile ou de sa destine. Ils
connaissent une partie de leur avenir parce qu'ils sont dj une partie de
cet avenir mme. Ils ont confiance en eux parce qu'ils savent ds
aujourd'hui ce que les vnements deviendront dans leur me. L'vnement en
soi, c'est l'eau pure que nous verse la fortune et il n'a d'ordinaire par
lui mme ni saveur, ni couleur, ni parfum. Il devient beau ou triste, doux
ou amer, mortel ou vivifiant, selon la qualit de l'me qui le recueille.
Il arrive sans cesse  ceux qui nous entourent mille et mille aventures qui
semblent toutes charges de germes d'hrosme, et rien d'hroque ne
s'lve aprs que l'aventure s'est dissipe. Mais Jsus-Christ rencontre
sur sa route une troupe d'enfants, une femme adultre ou la Samaritaine, et
l'humanit monte trois fois de suite  la hauteur de Dieu.




IX


On devrait pouvoir dire qu'il n'arrive aux hommes que ce qu'ils veulent
qu'il leur arrive. Nous n'avons, il est vrai, qu'une influence affaiblie
sur un certain nombre d'vnements extrieurs; mais nous avons une action
toute puissante sur ce que ces vnements deviennent en nous-mmes,
c'est--dire sur la partie spirituelle qui est la partie lumineuse et
immortelle de tout vnement. Il est des milliers d'tres en qui cette
partie spirituelle qui demande  natre de tout amour, de tout malheur ou
de toute rencontre n'a pu vivre un instant, et ceux-l passent comme des
paves sur un fleuve. Il en est quelques autres en qui cette part
immortelle absorbe tout; et ceux-l sont comme des les sur la mer, car ils
ont trouv un point fixe d'o ils commandent aux destines intimes; et la
destine vritable est une destine intime. Pour la plupart des hommes,
c'est ce qui leur arrive qui assombrit ou claire leur vie; mais la vie
intrieure de ceux dont je parle claire seule tout ce qui leur arrive. Si
vous aimez, ce n'est pas cet amour qui fait partie de votre destine; c'est
la conscience de vous-mme que vous aurez trouve au fond de cet amour qui
modifiera votre vie. Si l'on vous a trahi, ce n'est pas la trahison qui
importe; c'est le pardon qu'elle a fait natre dans votre me, et la nature
plus ou moins gnrale, plus ou moins leve, plus ou moins rflchie de ce
pardon, qui tournera votre existence vers le ct paisible et plus clair du
destin o vous vous verrez mieux que si l'on vous tait rest fidle. Mais
si la trahison n'a pas accru la simplicit, la confiance plus haute,
l'tendue de l'amour, on vous aura trahi bien inutilement, et vous pourrez
vous dire qu'il n'est rien arriv.




X


N'oublions pas que rien ne nous arrive qui ne soit de la mme nature que
nous-mmes. Toute aventure qui se prsente, se prsente  notre me sous la
forme de nos penses habituelles, et aucune occasion hroque ne s'est
jamais offerte  celui qui n'tait pas un hros silencieux et obscur depuis
un grand nombre d'annes. Gravissez la montagne ou descendez dans le
village, allez au bout du monde ou bien promenez-vous autour de la maison,
vous ne rencontrerez que vous-mme sur les routes du hasard. Si Judas sort
ce soir, il ira vers Judas et aura l'occasion de trahir, mais si Socrate
ouvre sa porte, il trouvera Socrate endormi sur le seuil et aura l'occasion
d'tre sage. Nos aventures errent autour de nous comme les abeilles sur le
point d'essaimer errent autour de la ruche. Elles attendent que l'ide-mre
sorte enfin de notre me; et quand elle est sortie, elles s'agglomrent
autour d'elle. Mentez, et les mensonges accourront; aimez, et la grappe
d'aventures frissonnera d'amour. Il semble que tout n'attende qu'un signal
intrieur, et si notre me devient plus sage vers le soir, le malheur
apost par elle-mme le matin devient plus sage aussi.




XI


Il n'arrive jamais de grands vnements intrieurs  ceux qui n'ont rien
fait pour les appeler  eux; et cependant le moindre accident de la vie
porte en lui la semence d'un grand vnement intrieur. Mais ces vnements
sont les esclaves de la justice, et chaque homme a la part de butin qu'il
mrite. Nous devenons exactement ce que nous dcouvrons dans les bonheurs
et les malheurs qui nous adviennent; et les caprices les plus inattendus de
la fortune s'accoutument  prendre la forme mme de nos penses. Les
vtements, les armes et les parures du destin se trouvent dans notre vie
intrieure. Si Socrate et Thersite perdent leur fils unique le mme jour,
le malheur de Socrate ne sera pas pareil au malheur de Thersite. La mort
mme, que l'on croit invariable, a d'autres habitudes, d'autres gestes,
d'autres larmes dans la maison des bons que dans celle des mchants. On
dirait que le malheur ou le bonheur se purifie avant de frapper  la porte
du sage; et qu'il baisse la tte pour entrer dans une me mdiocre.




XII


 mesure que nous devenons sages, nous chappons  quelques-unes de nos
destines instinctives. Il y a dans tout tre un certain dsir de sagesse,
qui pourrait transformer en conscience la plupart des hasards de la vie. Et
ce qui a t transform en conscience n'appartient plus aux puissances
ennemies. Une souffrance que votre me a change en douceur, en indulgence
ou en sourires patients, est une souffrance qui ne reviendra plus sans
ornements spirituels; et une faute et un dfaut que vous avez regards face
 face est une faute et un dfaut qui ne peuvent plus vous nuire, et qui ne
peuvent plus nuire aux autres.

Il existe des rapports incessants entre l'instinct et le destin, ils se
soutiennent l'un l'autre, et ils rdent la main dans la main autour de
l'homme inattentif. Mais tout tre qui sait diminuer en lui la force
aveugle de l'instinct, diminue tout autour de lui la force du destin. Il
semble qu'il cre une sorte de lieu d'asile, inviolable en proportion de sa
sagesse, et ceux qui passent par hasard dans la zone claire de sa
conscience acquise n'ont rien  craindre du hasard tant qu'ils s'attardent
en cette zone. Placez Socrate et Jsus-Christ au milieu des Atrides, et
l'Orestie n'aura pas lieu aussi longtemps qu'ils se trouveront dans le
palais d'Agamemnon; et s'ils se fussent assis sur le seuil des demeures de
Jocaste, OEdipe n'et pas song  se crever les yeux. Il y a des malheurs
que la fatalit n'ose entreprendre en prsence d'une me qui l'a vaincue
plus d'une fois, et le sage qui passe interrompt mille drames.




XIII


Il est si vrai que la prsence du sage paralyse le destin, qu'il n'existe
peut-tre pas un seul drame o paraisse un vritable sage, et s'il y en
parat un, l'vnement s'arrte de lui-mme avant les larmes et le sang.
Non seulement, il n'y a jamais de drame entre les sages, mais il y a trs
rarement un drame autour du sage. Il n'est gure possible d'imaginer qu'un
vnement tragique se dveloppe entre des tres qui ont fait srieusement
le tour de leur conscience, et les hros des grandes tragdies ont des mes
qu'ils n'interrogent jamais profondment. C'est pourquoi le pote tragique
ne saurait nous montrer qu'une beaut plus ou moins enchane, car ds que
ses hros s'lvent aussi haut que de vritables hros doivent monter, ils
laissent tomber leurs armes, et le drame n'est plus que le repos dans la
lumire. Le seul drame du sage se trouve dans le _Phdon_, dans
_Promthe_, dans la passion du Christ, dans le meurtre d'Orphe ou le
sacrifice d'Antigone. Mais ce drame mis  part, qui est le drame unique de
la sagesse, observons que les potes tragiques osent trs rarement
permettre au sage de paratre un moment sur la scne. Ils craignent une me
haute parce que les vnements la craignent, et qu'un meurtre commis en
prsence du sage n'a pas le mme aspect que le meurtre commis en prsence
de ceux dont l'me s'ignore encore. Si Oedipe avait possd quelques-unes
de ces certitudes que tout penseur peut acqurir, s'il avait eu en lui ce
refuge toujours ouvert que Marc-Aurle, par exemple, avait su difier en
lui-mme, qu'aurait fait le destin, et qu'aurait-il pris  ses piges, si
ce n'est la pure lumire que rpand une grande me en devenant plus belle
dans l'infortune?

O se trouve le sage dans _OEdipe?_ Est-ce Tirsias? Il connat l'avenir,
mais il ignore que la bont et le pardon dominent l'avenir. Il sait la
vrit sacre, mais il ignore la vrit humaine. Il ignore la sagesse qui
prend le malheur dans ses bras pour lui communiquer sa force. Ceux qui
savent ne savent rien s'ils ne possdent pas la force de l'amour, car le
vritable sage n'est pas celui qui voit, mais celui qui, voyant le plus
loin, aime le plus profondment les hommes. Voir sans aimer, c'est regarder
dans les tnbres.




XIV


On nous affirme que toutes les grandes tragdies ne nous offrent pas
d'autre spectacle que la lutte de l'homme contre la fatalit. Je crois, au
contraire, qu'il n'existe pas une seule tragdie o la fatalit rgne
rellement. J'ai beau les parcourir, je n'en trouve pas une o le hros
combatte le destin pur et simple. Au fond, ce n'est jamais le destin, c'est
toujours la sagesse qu'il attaque. Il n'y a de fatalit vritable qu'en
certains malheurs extrieurs, tels que les maladies, les accidents, la mort
inopine de personnes aimes, etc., mais il n'existe pas de _fatalit
intrieure_. La volont de la sagesse a le pouvoir de rectifier tout ce qui
n'atteint par mortellement notre corps. Souvent mme elle parvient 
s'introduire dans le domaine troit des fatalits extrieures. Il est vrai
qu'il faut accumuler en soi, un lourd, un patient trsor, pour que cette
volont trouve, au moment solennel, les forces ncessaires.




XV


La statue du destin projette une ombre norme sur la valle qu'elle semble
inonder de tnbres; mais cette ombre a des contours trs nets pour ceux
qui la regardent des flancs de la montagne. Nous naissons en elle, il est
vrai; mais, il est permis  beaucoup d'hommes d'en sortir; et si notre
faiblesse ou nos infirmits nous attachent jusqu' la mort aux rgions
assombries, c'est dj quelque chose que de s'en loigner parfois par le
dsir et la pense. Il est possible que le destin rgne plus rigoureusement
sur l'un ou l'autre d'entre nous, en vertu de l'hrdit, en vertu de
l'instinct, en vertu d'autres lois plus inexorables encore, plus profondes
et plus inconnues, mais alors mme qu'il nous accable de malheurs immrits
et tonnants, alors mme qu'il nous oblige de faire ce que nous n'aurions
jamais fait s'il n'avait pas violent nos mains, le malheur advenu, l'acte
accompli, il dpend de nous qu'il n'ait plus aucune influence sur ce qui va
se passer dans notre me. Il ne peut empcher, quand il frappe un coeur de
bonne volont, que le malheur subi ou l'erreur reconnue n'ouvrent en ce
coeur une source de clart. Il ne peut empcher qu'une me ne transforme
chacune de ses preuves en penses, en sentiments, en biens inviolables.
Quelle que soit sa puissance au dehors, il s'arrte toujours quand il
trouve sur le seuil l'un des gardiens silencieux d'une vie intrieure. Et
si on lui permet alors l'accs de la demeure cache, il n'y peut pntrer
qu'en hte bienfaisant, pour ranimer l'atmosphre engourdie, renouveler la
paix, augmenter la lumire, tendre la srnit, clairer l'horizon.




XVI


Encore une fois, qu'aurait fait le destin, s'il s'tait tromp d'me et
qu'il et tendu  picure,  Marc-Aurle ou  Antonin-le-pieux les piges
qu'il tendit  OEdipe? Je consens mme  supposer qu'il et pu entraner
Antonin, par exemple,  massacrer son pre et  profaner dans la mme
ignorance, la couche de sa mre. Qu'aurait-il branl dans l'me du noble
souverain? La fin de tout ceci n'et-elle pas t conforme au dnouement de
tous les drames qui s'attaquent au sage, c'est--dire une grande douleur,
il est vrai, mais aussi une grande lumire ne de cette douleur mme et
dj victorieuse  demi de son ombre? Antonin et pleur comme tous les
hommes pleurent; mais les plus larges pleurs n'teignent aucun rayon dans
une me qui n'a pas de rayons emprunts. Il y a pour le sage, de la douleur
au dsespoir, un long chemin que la sagesse n'a jamais parcouru.  la
hauteur morale o la vie d'Antonin nous montre qu'il tait parvenu, les
penses qui grandissent, les sentiments qui s'ennoblissent clairent toutes
les larmes. Il aurait accueilli le malheur dans la partie la plus vaste et
la plus pure de son me, et le malheur pouse, comme l'eau, toutes les
formes du vase dans lequel on l'enferme. Antonin se serait rsign,
disons-nous. Oui, mais encore faut-il remarquer que ce mot nous cache trop
souvent ce qui a lieu dans un grand coeur. Il est facile  la premire me
venue de s'imaginer qu'elle aussi se rsigne. Hlas! ce n'est pas la
rsignation qui nous console, nous purifie et nous lve, mais les penses
et les vertus au nom desquelles on se rsigne, et c'est ici que la sagesse
rcompense ses fidles en proportion de leurs mrites.

Il existe des ides qu'aucune catastrophe ne peut atteindre. Il suffit
d'ordinaire qu'une ide s'lve au-dessus de la vanit, de l'indiffrence
et de l'gosme quotidiens pour que celui qui la nourrit ne soit plus aussi
vulnrable. Et c'est pourquoi, qu'il y ait bonheur ou malheur, l'homme le
plus heureux sera toujours celui dans lequel la plus grande ide vit avec
la plus grande ardeur. Si la fatalit l'et voulu, Antonin le Pieux et t
incestueux et parricide peut-tre, mais sa vie intrieure, loin de
s'anantir comme la vie d'OEdipe, et t raffermie par ses dsastres
mmes, et le destin et pris la fuite, en abandonnant, tout autour du
palais de l'empereur, ses rseaux et ses armes brises, car de mme que le
triomphe des consuls et des dictateurs ne pouvait avoir lieu que dans Rome,
le vritable triomphe du destin ne saurait avoir lieu que dans l'me.




XVII


O se trouve la fatalit dans _Hamlet_, le _Roi Lear_ et _Macbeth_? Son
trne n'est-il pas assis au centre mme de la draison du vieux roi, sur
les marches infrieures de l'imagination du jeune prince et sur la cime des
dsirs maladifs du thane de Cawdor? Ne parlons pas de celui-ci, ni du pre
de Cordlia, dont l'inconscience trop manifeste ne sera conteste par
personne, mais Hamlet, le penseur, est-il sage? Voit-il les crimes
d'Elseneur d'assez haut? Il les aperoit, semble-t-il, des sommets de
l'intelligence, mais les sommets de certains sentiments, les sommets de la
bont, de la confiance, de l'indulgence et de l'amour, dans la lumineuse
chane de montagnes de la sagesse, ne dominent-ils pas ceux de
l'intelligence? Que serait-il advenu s'il avait contempl les forfaits
d'Elseneur des hauteurs d'o Marc-Aurle et Fnelon, par exemple, les
eussent contempls? Et d'abord, n'arrive-t-il pas souvent qu'un crime qui
sent peser sur lui le regard d'une me plus puissante, suspende sa marche
dans les tnbres, de mme que les abeilles suspendent leur travail quand
un rayon de jour pntre dans la ruche?

En tout cas, le destin vritable auquel Claudius et Gertrude s'taient
abandonns,--car on ne se livre au destin que lorsqu'on fait le mal,--le
destin vritable, qui est le destin intrieur, aurait suivi sa voie dans
l'me des coupables, mais aurait-il pu en sortir, aurait-il os franchir la
barrire clatante et accusatrice que la simple prsence d'un de ces sages
et mise en permanence devant les portes du palais? Si les destines de
ceux qui sont moins sages participent malgr elles aux destines du sage
qu'elles rencontrent, les destins du sage sont rarement atteintes par des
destines infrieures. Dans les domaines de la fatalit, non plus que sur
la terre, les fleuves ne remontent vers leurs sources. Mais pour en revenir
 la premire ide, vous imaginez-vous une me puissante et souveraine,
comme celle de Jsus  la place d'Hamlet, dans Elseneur, et que la tragdie
suive son cours jusqu'aux quatre morts de la fin? Cela vous parat-il
possible? Est-ce que le crime le plus habile, en prsence d'une sagesse
profonde, ne ressemble pas un peu  ces spectacles que l'on offre le soir
aux tout petits enfants et dont un rayon de soleil rvlerait la pauvret
et le mensonge? Voyez-vous Jsus-Christ, ou simplement le sage que vous
avez peut-tre rencontr, au milieu des tnbres volontaires d'Elseneur?
Qu'est-ce qui mne Hamlet, sinon une pense aveugle qui lui dit que la
vengeance est l'unique devoir? Mais fallait-il vraiment un effort surhumain
pour reconnatre que la vengeance n'est jamais un devoir? Je le rpte,
Hamlet pense beaucoup, mais il n'est gure sage. Il ne parat pas
souponner o se trouve le dfaut de la cuirasse du destin. Il ne suffit
pas toujours de s'armer de penses hautes pour le vaincre, car le destin
sait opposer aux penses hautes des penses plus hautes encore; mais quel
destin a jamais rsist  des penses douces, simples, bonnes et loyales?
La seule manire d'asservir le destin, c'est de faire le contraire du mal
qu'il voudrait nous faire faire. Il n'y a pas de drame invitable. Les
catastrophes d'Elseneur n'ont lieu que parce que toutes les mes se
refusent  voir; mais une me vivante contraint toutes les autres 
entr'ouvrir les yeux. O tait-il crit que Larte, Ophlie, Gertrude,
Hamlet et Claudius dussent mourir, si ce n'est dans l'aveuglement misrable
d'Hamlet? Mais qu'y avait-il donc d'invitable en cet aveuglement? Ne
faisons pas intervenir le destin l o une pense peut dsarmer encore les
puissances meurtrires. Il lui reste une part assez belle. Le destin, je
retrouve son empire dans un mur qui me tombe sur la tte, dans la tempte
qui ventre un navire et dans l'pidmie qui atteint ceux que j'aime. Mais
il n'entre jamais dans l'me d'un homme qui ne l'appelle pas. Hamlet est
malheureux parce qu'il marche dans des tnbres inhumaines, et c'est son
ignorance qui fixe son malheur. Il n'y a rien au monde qui obisse plus
longtemps que la fatalit  tous ceux qui osent lui donner des ordres.
Horatio lui-mme et pu lui en donner jusqu'au dernier moment, mais il n'a
pas eu l'nergie ncessaire pour sortir de l'ombre de son matre. Il et
suffi qu'une me et eu l'audace de crier la vrit dans Elseneur, pour que
l'histoire d'Elseneur ne se ft pas croule tout entire dans des larmes
de haine et d'horreur. Mais le mauvais hasard, aux doigts de la sagesse,
est souple comme un jonc que l'on vient de couper et devient une barre
d'airain meurtrirement inflexible aux mains de l'inconscience. Une fois de
plus, tout dpendait ici, non du destin, mais de la sagesse du plus sage,
car Hamlet tait le plus sage, et c'est pourquoi il devenait, par sa seule
prsence, le centre mme du drame d'Elseneur--et la sagesse d'Hamlet ne
dpendait que de lui-mme.




XVIII


Si vous vous dfiez des tragdies imaginaires, pntrez dans l'un ou
l'autre des grands drames de l'histoire authentique; vous verrez que la
destine et l'homme y ont les mmes rapports, les mmes habitudes, les
mmes impatiences, les mmes soumissions et les mmes rvoltes. Vous verrez
que l aussi la partie la plus active de ce que nous nous plaisons  nommer
fatalit est une force cre par les hommes. Elle est norme, il est
vrai, mais rarement irrsistible. Elle ne sort pas,  un moment donn, d'un
abme inexorable, inaccessible et insondable. Elle est forme de l'nergie,
des dsirs, des penses, des souffrances, des passions de nos frres, et
nous devrions connatre ces passions puisqu'elles sont pareilles aux
ntres. Mme dans les moments les plus tranges, dans les malheurs les plus
mystrieux et les plus imprvus, nous n'avons presque jamais  lutter
contre un ennemi invisible ou totalement inconnu. N'tendons pas  plaisir
le domaine de l'inluctable. Les hommes vraiment forts n'ignorent point
qu'ils ne connaissent pas toutes les forces qui s'opposent  leurs projets,
mais ils combattent contre celles qu'ils connaissent aussi courageusement
que s'il n'y en avait pas d'autres, et triomphent souvent. Nous aurons
singulirement affermi notre scurit, notre paix et notre bonheur, le jour
o notre ignorance et notre indolence auront cess d'appeler fatal tout ce
que notre nergie et notre intelligence auraient d appeler naturel et
humain.




XIX


Voyez une mmorable victime du destin: Louis XVI. Jamais, semble-t-il, la
fatalit ne voulut plus implacablement le malheur d'un pauvre homme,
honnte, bon, doux, vertueux. Mais si on regarde l'histoire de plus prs,
de quoi est fait tout le venin de cette fatalit sinon des faiblesses, des
hsitations, des petites duplicits, des inconsquences, de la vanit et de
l'aveuglement de la victime? S'il est vrai qu'une sorte de prdestination
domine toutes les circonstances d'une vie, cette prdestination ne saurait
se trouver que dans notre caractre; et le caractre, n'est-ce pas ce qui
devrait se modifier le plus facilement dans un homme de bonne volont?
N'est-ce pas, en fait, ce qui se modifie toujours dans la plupart des
existences? Avez-vous,  trente ans, le caractre que vous aviez  vingt?
Il est meilleur ou pire selon que vous avez vu triompher le mensonge et la
haine, la dloyaut et la mchancet, ou bien la vrit, l'amour et la
bont. Et vous avez cru voir triompher la haine ou l'amour, la vrit ou le
mensonge d'aprs l'ide plus ou moins leve que vous vous tes faite peu 
peu du bonheur et du but de la vie. C'est ce qui proccupe notre secret
dsir qui semble naturellement l'emporter. Si vous tournez les yeux du ct
du mal, le mal est partout victorieux; mais si vous avez appris  vos
regards  s'attacher  la simplicit,  la sincrit et  la vrit, vous
ne verrez au fond de toute chose que la victoire puissante et silencieuse
de ce que vous aimez.




XX


Toutefois, n'allons pas juger Louis XVI du point de vue o nous sommes.
Mettons-nous  sa place, au milieu de ses incertitudes, de son tonnement,
de ses difficults, de ses obscurits. Il est trop facile de prvoir ce
qu'il et fallu faire aprs que l'on sait tout ce qui a t fait. Nous
aussi, dans nos troubles, dans nos hsitations, dans notre ignorance du
devoir, on devra nous juger en cherchant  retrouver la trace de nos
derniers pas sur le sable de la petite minence d'o nous nous efforcions
de dcouvrir l'avenir. Savons-nous mieux que Louis XVI ce qu'il convient de
faire en ce moment? Ce qu'il faut abandonner et ce qu'il faut dfendre?
Flotterons-nous plus sagement que lui entre les droits de la raison humaine
et ceux des circonstances? L'hsitation consciencieuse n'a-t-elle pas
souvent tous les caractres d'un devoir? L'exemple du malheureux roi peut
cependant nous enseigner une chose importante: c'est que dans un grand et
noble doute, il faut toujours aller courageusement, directement et
infiniment au del de ce qui nous parat raisonnable, ralisable et juste.
L'ide que nous nous faisons du devoir, de la justice et de la vrit, si
claire, si avance, si indpendante qu'elle nous paraisse, ne l'est jamais
autant qu'elle le sera tout naturellement quelques annes, quelques sicles
plus tard. Il est donc sage d'aller du moins aussi promptement que possible
 la pointe extrme de ce que nous voyons, de ce que nous esprons. Si
Louis XVI avait fait ce que nous aurions fait  sa place, maintenant que
nous savons ce qu'il et fallu faire, c'est--dire abdiquer franchement
toutes les folies du prjug royal, accepter loyalement la vrit nouvelle
et la justice suprieure qu'on offrait  ses yeux, nous admirerions son
gnie. Or, il est probable que Louis XVI, qui n'tait ni un mchant homme
ni un imbcile, a pu voir, ne ft-ce qu'une minute, sa situation, du mme
oeil que l'et vue un philosophe dsintress. En tout cas, cela n'est pas,
historiquement ou psychologiquement, impossible. Nous savons bien souvent,
dans nos doutes solennels, o se trouve le point fixe, le sommet
inaltrable du devoir, mais il nous semble qu'il y a, du devoir actuel  ce
sommet trop solitaire et trop tincelant, une distance qu'il ne serait pas
prudent de franchir tout de suite. Et pourtant, toute l'histoire de
l'humanit, toute l'exprience de notre propre vie ne nous prouvent-elles
pas que c'est toujours le plus haut sommet qui a raison, qu'il faut
toujours finir par y monter de force, aprs avoir perdu un temps prcieux
sur la plupart des minences intermdiaires? Qu'est-ce qu'un sage, un
hros, un grand homme, sinon celui qui est all tout seul, avant les
autres, sur le plateau dsert que tous apercevaient plus ou moins
clairement?




XXI


Nous ne prtendons pas qu'il et fallu que Louis XVI et t un homme de
ce genre, un homme de gnie, bien que ce soit presque un devoir d'avoir du
gnie quand on tient dans ses mains la destine d'un grand nombre de ses
frres. Nous ne prtendons pas davantage que les meilleurs de nous eussent
vit ses erreurs et par consquent ses malheurs. Non; mais une chose est
certaine, c'est qu'aucun de ces malheurs n'avait une origine surhumaine,
n'tait surnaturellement ou trop mystrieusement invitable. Ils ne
descendaient pas d'un autre monde; ils n'taient pas envoys par un Dieu
monstrueux, incomprhensible et capricieux. Ils taient ns d'une ide de
justice mconnue, d'une ide de justice qui s'tait reveille en sursaut
dans la vie, mais qui n'avait jamais dormi dans la raison de l'homme. Et
qu'y a-t-il au monde de plus rassurant, de plus prs de nous, de plus
profondment humain qu'une ide de justice? Il tait regrettable, au point
de vue de la tranquillit de Louis XVI, que cette ide se ft prcisment
rveille sous son rgne; c'est  peu prs tout ce qu'il pouvait reprocher
au destin; et la plupart des reproches que nous lui faisons d'ordinaire ont
la mme valeur.

Pour le reste, il est trs lgitimement permis de supposer qu'un seul acte
d'nergie, de loyaut totale, de sagesse dsintresse et noblement
clairvoyante et pu changer le cours des vnements. Si la fuite 
Varennes, qui tait cependant un acte de duplicit et de faiblesse
coupable, avait t organise d'une manire un peu moins purile, un peu
moins absurde, comme aurait pu l'organiser tout homme habitu  la vie
relle, il n'est pas douteux que Louis XVI ne serait pas mort sur
l'chafaud. Etait-ce un dieu ou son aveugle complaisance pour
Marie-Antoinette qui le poussait  confier au sot, vaniteux et maladroit de
Fersen les prparatifs et la direction du dsastreux voyage? Etait-ce une
force pleine de grands mystres ou sa lgret, son insouciance, son
inconscience, je ne sais quel abandon apathique et en mme temps
provocateur  son toile, comme les nonchalants et les faibles en ont
souvent dans les dangers, qui l'obligeait de mettre,  chaque relais, la
tte  la portire de la berline, de faon  tre reconnu trois ou quatre
fois? Et dans le moment dcisif, dans cette sinistre et haletante nuit de
Varennes, qui est une de ces nuits de l'histoire o la fatalit et d
rgner  l'horizon comme une inbranlable montagne, ne la voit-on pas
chanceler  chaque pas, cette fatalit, telle qu'un enfant qui marche pour
la premire fois et qui ne sait si c'est ce caillou blanc ou cette touffe
d'herbe qui le fera choir  droite ou  gauche dans le sentier?  l'arrt
tragique de la berline, dans la nuit noire, au cri terrible pouss par un
adolescent, le jeune Drouet: _Au nom de la nation!..._ un ordre du roi
dans la voiture, un coup de fouet, un coup de collier, et vous et moi, nous
ne serions probablement pas ns, car l'histoire du monde n'et pas t la
mme. Et puis devant le maire, respectueux, dconcert, hsitant, et qui
n'attend qu'un mot imprieux pour ouvrir toutes les portes, et  l'auberge,
et dans la boutique de M. Sauce, le brave picier du village, enfin 
l'arrive de Goguelat et de Choiseul, entours des hussards qui apportent
le salut,  vingt reprises, tout n'a-t-il pas dpendu d'un oui ou d'un non,
d'un pas, d'un geste, d'un regard? Mettez dix hommes que vous connaissez
assez intimement dans la situation du roi de France, et vous prvoirez 
coup sr l'issue de leurs dix nuits. Ah! c'est bien l la nuit honteuse, la
nuit rvlatrice de la fatalit! Vit-on jamais plus clairement la
dpendance, la misre familire et effare de cette grande force
mystrieuse qui dans nos heures trop rsignes semble peser sur notre vie?
La vit-on jamais, plus compltement dpouille de ses vtements emprunts,
imposants et trompeurs, aller et venir, cent fois de suite et tout en
larmes, de la mort  la vie, de la vie  la mort, et se jeter enfin, comme
une femme pouvante, dans les bras d'un malheureux homme un peu moins
inexistant, un peu moins indcis qu'elle-mme, pour implorer jusqu'au matin
une dcision, une existence qu'elle ne trouve jamais qu'au fond d'une
intelligence, d'une volont humaine?




XXII


Pourtant, ce n'est pas l toute la vrit. Il est salutaire d'envisager
les choses de cette faon, de diminuer ainsi le rle de la fatalit, de la
traiter comme une femme hsitante et gare qu'il convient de recueillir et
de guider. Cela nous donne, en attendant notre heure dangereuse, une
confiance, une initiative, un courage sans lesquels on ne ferait rien
d'utile: mais cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas autre chose, qu'il ne
faille jamais compter qu'avec sa volont et son intelligence.
L'intelligence et la volont, comme des soldats victorieux, doivent
s'habituer  vivre aux dpens de tout ce qui leur fait la guerre. Elles
doivent apprendre  se nourrir de l'inconnu qui les domine. On ne sort du
bonheur trop troit des hommes sans mission, on ne sort des actes
ordinaires, qu'en marchant avec une certitude volontaire dans le sentier
que l'on connat, tout en ne cessant pas de songer  l'espace inexplor 
travers lequel ce sentier se droule. Accoutumons-nous  agir comme si tout
nous tait soumis; mais en entretenant dans notre me une pense charge de
se soumettre noblement aux grandes forces que nous rencontrerons. Il est
ncessaire que la main croie que l'on a tout prvu; mais qu'une ide
secrte, inviolable, incorruptible, n'oublie jamais que tout ce qui est
grand est presque toujours imprvu. C'est l'imprvu, c'est l'inconnu qui
excutent ce que nous n'aurions pas os tenter; mais ils ne viennent 
notre aide que s'ils trouvent au fond de notre coeur un autel qui leur soit
ddi. Voyez la part que, dans leurs actes extraordinaires, les hommes les
plus dous de volont, comme Napolon, savent rserver  la fortune. Ceux
qui n'ont aucune esprance gnreuse emprisonnent le hasard, comme un
enfant chtif; les autres lui livrent toutes grandes les plaines sans
limites que l'tre humain n'a pas encore la force de parcourir, mais ne l'y
perdent pas de vue.




XXIII


Il en est de ces heures convulsives de l'histoire comme des temptes sur
la mer. On vient du fond des plaines, on accourt sur la plage, on regarde
du haut des falaises, on attend quelque chose, on interroge les vagues
normes avec je ne sais quelle curiosit purilement passionne. En voici
une trois fois plus haute et plus furieuse que les autres. Elle s'avance
comme un monstre aux muscles transparents. Elle se droule en hte du bout
de l'horizon, porteuse, semble-t-il, d'une rvlation urgente et dcisive.
Elle creuse derrire elle un sillon si profond qu'il va livrer sans doute
l'un des secrets de l'Ocan; et de mme qu'entre les plus indolentes
petites vagues des jours sans souffle et sans nuage, des flots limpides et
insondables, roulent sur d'autres flots limpides et insondables. Pas un
tre vivant, pas une herbe, pas une pierre ne surgit.

Si quelque chose pouvait dcourager le sage, qui n'est point sage tant
qu'un motif inattendu de dcouragement n'illumine pas son tonnement et
n'lve pas sa curiosit, on trouverait dans cette mme Rvolution
franaise, plus d'une destine infiniment plus sombre, plus crasante et
plus inexplicable que celle de Louis XVI. Je songe aux Girondins, je songe
surtout  l'admirable Vergniaud. Mme aujourd'hui que nous savons tout ce
que l'avenir lui cachait, et que nous devinons  peu prs o voulait en
venir l'ide instinctive d'un sicle exceptionnel, il nous serait
probablement impossible d'agir plus sagement, plus noblement que lui. Il
serait, en tout cas, difficile  tout homme, jet par le hasard dans le
brasier d'un drame qui n'avait plus de bornes, d'unir  un plus grand
esprit un plus grand caractre. Le beau fantme sans souillure, le bel tre
sans crainte, sans arrire-penses, sans erreurs, sans faiblesses, que
parfois nous formons au fond de notre coeur, de toutes nos forces les plus
pures, de toute notre sagesse et de tout notre amour, voudrait aller
s'asseoir non loin de lui, sur ces bancs dj dserts de la Convention o
semblait planer l'ombre de la mort pour penser, pour parler, pour agir
comme il fit. Il aperut ce qu'il y avait d'ternel et d'infaillible de
l'autre ct du moment tragique, il sut rester fidle  l'humanit et 
l'indulgence durant des jours terribles o l'humanit et l'indulgence
semblaient les pires ennemis d'un idal de justice auquel il avait tout
sacrifi; et, dans un grand et noble doute, il alla courageusement,
directement et infiniment au del de ce qui paraissait raisonnable,
ralisable et juste. La mort, violente mais attendue, vint  sa rencontre
avant qu'il et fait la moiti du chemin, pour nous apprendre que bien
souvent, dans ces tranges luttes de l'homme et du destin, il ne s'agit pas
de sauver la vie de notre corps, mais celle de nos sentiments les plus
beaux et de nos meilleures penses.

Qu'importent mes meilleures penses si je n'existe plus? disent les uns;
que reste-t-il de moi, si pour conserver ma vie, tout ce que j'aime doit
prir dans mon coeur et dans mon esprit? leur rpondent les autres. Et
n'est-ce pas  ce choix-l que se rduit presque toujours toute la morale,
toute la vertu, tout l'hrosme humain?




XXIV


Mais qu'est-ce enfin que cette sagesse dont nous parlons ainsi? N'essayons
pas de la dfinir trop strictement, car ce serait l'emprisonner. Tous ceux
qui le tentrent font songer  un homme qui teindrait d'abord une lumire
afin d'tudier la nature mme de la lumire. Il ne trouvera jamais qu'une
mche noircie et des cendres. Le mot sage, observe Joubert, le mot sage
dit  un enfant est un mot qu'il comprend toujours et qu'on ne lui explique
jamais. Acceptons-le comme l'accepte l'enfant, afin qu'il grandisse en
mme temps que nous. Disons de la sagesse ce que soeur Hadewijck, l'ennemie
mystrieuse de Ruijsbroeck l'admirable, dit de l'Amour: Son plus profond
abme est sa plus belle forme. Il ne faut pas que la sagesse ait une
forme; il faut que sa beaut soit aussi variable que la beaut des flammes.
Ce n'est pas une desse immobile, ternellement assise sur son trne. C'est
Minerve qui nous accompagne, qui monte et qui descend, qui pleure et qui
joue avec nous. Vous n'tes vraiment sage que si votre sagesse se
transforme sans cesse de votre enfance  votre mort. Plus le sens que vous
attachez au mot sage devient beau et profond, plus vous devenez sage; et
chaque degr que l'on gravit en s'levant vers la sagesse augmente aux yeux
de l'me l'tendue que la sagesse ne pourra jamais parcourir.




XXV


tre sage, c'est avoir conscience de soi-mme; mais quand on a acquis une
conscience assez vaste de son tre, on s'aperoit que la vritable sagesse
est une chose bien plus profonde encore que la conscience. L'agrandissement
de la conscience ne doit tre dsir que pour l'inconscience de plus en
plus haute qu'elle dvoile; et c'est sur les hauteurs de cette inconscience
nouvelle que se trouvent les sources de la sagesse la plus pure. Tous les
hommes ont le mme hritage d'inconscience; mais une partie de ce domaine
est situe en de, et une autre au del de la conscience normale. La
plupart ne sortent pas de la premire zone; mais ceux qui aiment la sagesse
n'ont de repos qu'ils n'aient ouvert des voies nouvelles vers la seconde.
Si j'aime, et que j'aie acquis de mon amour la conscience la plus complte
que l'homme puisse acqurir, cet amour sera clair par une inconscience
d'une tout autre nature que l'inconscience qui assombrit les amours
ordinaires. La dernire n'entoure que l'animal; la premire environne le
Dieu. Mais elle ne l'environne sensiblement que lorsqu'il a perdu le
sentiment de la premire. Nous ne sortons jamais de l'inconscience, mais
nous pouvons amliorer sans cesse la qualit de l'inconscience qui nous
baigne.




XXVI


tre sage, ce n'est pas adorer sa raison seule, et ce n'est pas seulement
avoir accoutum cette raison  triompher sans peine de l'instinct
infrieur. Ce seraient l des triomphes trs striles s'ils n'enseignaient
 la raison une soumission plus grande  un instinct d'un autre genre, qui
est l'instinct de l'me. Ces triomphes quotidiens ne doivent tre
poursuivis que parce qu'ils permettent  un instinct de plus en plus divin
de se manifester de plus en plus librement. Leur but ne se trouve pas en
eux-mmes. Ils ne servent qu' dbarrasser la route de la destine de notre
me qui est toujours une destine de purification et de lumire.




XXVII


La raison ouvre la porte  la sagesse, mais la sagesse la plus vivante ne
se trouve pas dans la raison. La raison ferme la porte aux destines
mauvaises, mais c'est notre sagesse qui ouvre  l'horizon une autre porte
aux destines propices. La raison se dfend, interdit, recule, limine,
dtruit; la sagesse attaque, ordonne, avance, ajoute, augmente et cre. La
sagesse est bien plutt un certain apptit de ntre me qu'un produit de
notre raison. Elle vit au-dessus de la raison; aussi le propre de la
vritable sagesse est-il de faire mille choses que la raison n'approuve
pas, ou n'approuve qu' la longue. C'est ainsi que la sagesse a dit un jour
 la raison qu'il fallait rendre le bien pour le mal et aimer ses ennemis.
La raison, s'levant ce jour-l sur ce qu'il y a de plus haut dans son
empire, a fini par l'admettre. Mais la sagesse n'est pas encore satisfaite;
et toute seule elle cherche bien plus loin.




XXVIII


Si la sagesse n'obissait qu' la raison, et s'il suffisait qu'elle
triompht exactement des conseils de l'instinct, elle serait toujours
pareille  elle-mme. Il n'y aurait qu'une seule sagesse; et l'homme en
aurait fait le tour, parce que la raison a dj fait plus d'une fois le
tour de son domaine.

Or, s'il y a plusieurs points fixes dans la sagesse, rien n'est cependant
plus diffrent que l'atmosphre qui l'enveloppe dans Socrate et dans
Jsus-Christ, dans Aristide et dans Marc-Aurle, dans Fnelon et dans
Jean-Paul. Rien ne se transformerait plus compltement qu'un vnement
pareil qui tomberait le mme jour dans les eaux vives de la sagesse de ces
hommes, au lieu que s'il tombait dans l'eau stagnante de leur raison il y
demeurerait exactement semblable  ce qu'il est en soi. Imaginez que
Jsus-Christ et Socrate rencontrent la femme adultre; leur raison dira 
peu prs les mmes choses, mais leur sagesse, par del leurs paroles, par
del leurs penses, aura des mouvements qui n'appartiendront pas aux mmes
mondes. C'est la vie mme de la sagesse qui veut ces diffrences. Les sages
partent tous du mme point, qui est le seuil de la raison. Mais ils
commencent  s'loigner les uns des autres  compter du moment o les
triomphes de la raison n'hsitent plus; c'est--dire  compter du moment o
ils pntrent librement dans la rgion de l'inconscience suprieure.




XXIX


Il y a une grande diffrence entre dire: Ceci est raisonnable, et
dire: Ceci est sage. Ce qui est raisonnable n'est pas ncessairement
sage, et ce qui est trs sage n'est presque jamais raisonnable aux yeux de
la raison trop froide. La raison, par exemple, enfante la justice; et la
sagesse enfante la bont, laquelle, remarque le vieux Plutarque, s'tend
beaucoup plus loin que la justice. Est-ce de la raison ou bien de la
sagesse que dpend l'hrosme? On pourrait dire que la sagesse n'est que le
sentiment de l'infini appliqu  notre vie morale. La raison a aussi, il
est vrai, le sentiment de l'infini, mais en elle ce sentiment n'est qu'une
constatation inanime. Elle se doit presque  elle-mme de n'en tenir aucun
compte dans la vie; au lieu que la sagesse est sage  proportion de la
prdominance active que l'infini acquiert sur tout ce qu'elle fait faire.

Il n'y a pas d'amour dans la raison; il y en a beaucoup dans la sagesse; et
la sagesse la plus haute ne se discerne gure d'avec ce qu'il y a de plus
pur dans l'amour. Or, l'amour est la forme la plus divine de l'infini; et
en mme temps, sans doute parce qu'elle est la plus divine, la plus
profondment humaine. Ne pourrait-on pas dire que la sagesse est la
victoire de la raison divine sur la raison humaine?




XXX


On ne saurait tre trop raisonnable; mais seule la sagesse a droit de
faire appel  la raison. Il n'est pas sage celui dont la raison n'a pas
appris  obir au premier signe de l'amour. Qu'aurait fait Jsus-Christ,
qu'auraient fait les hros si leur raison ne se ft pas soumise? Est-ce
qu'un acte hroque ne dpasse pas toujours les bornes de la raison? et
cependant qui donc oserait dire que le hros n'est pas plus sage que ceux
qui ne bougent pas parce qu'ils n'coutent que leur raison? Il faut le
rpter encore; ce n'est pas la raison, c'est l'amour qui doit tre le vase
dans lequel on cultive la sagesse vritable. Il est vrai que la raison se
trouve  la racine de la sagesse; mais la sagesse n'est pas la fleur de la
raison. Car il ne s'agit pas ici, pour employer une autre mtaphore, de la
sagesse logique, qui est sa petite-fille, mais d'une autre sagesse, qui est
la soeur prfre de l'amour.

La raison et l'amour luttent d'abord violemment dans une me qui s'lve,
mais la sagesse nat de la paix qui finit par se faire entre l'amour et la
raison. Et cette paix est d'autant plus profonde que la raison a cd plus
de droits  l'amour.




XXXI


La sagesse est la lumire de l'amour, et l'amour est l'aliment de la
lumire. Plus l'amour est profond, plus l'amour devient sage; et plus la
sagesse s'lve, plus elle s'approche de l'amour. Aimez et vous deviendrez
sage; devenez sage et vous devrez aimer. On n'aime vritablement qu'en
devenant meilleur; et devenir meilleur c'est devenir plus sage. Il n'y a
pas d'tre au monde qui n'amliore quelque chose en son me ds qu'il aime
un autre tre, lors mme qu'il ne s'agit que d'un amour vulgaire; et ceux
qui ne cessent pas d'aimer, ne continuent d'aimer que parce qu'ils ne
cessent pas de devenir meilleurs. L'amour alimente la sagesse, et la
sagesse alimente l'amour; et c'est un cercle de lumire au centre duquel
ceux qui aiment embrassent ceux qui sont sages. La sagesse et l'amour ne se
peuvent sparer; et dans le paradis de Swedenborg, l'pouse n'est que 
l'amour de la sagesse du sage.




XXXII


Notre raison, dit Fnelon, ne consiste que dans nos ides claires.
Mais notre sagesse, pourrions-nous ajouter, c'est--dire ce qu'il y a de
meilleur dans notre me et dans notre caractre, se trouve surtout dans nos
ides qui ne sont pas encore tout  fait claires. Si l'on ne se laissait
guider dans la vie que par ses ides claires, on ne tarderait pas  devenir
un homme digne de peu d'amour, digne de peu d'estime. Au fond, rien n'est
moins clair que les raisons par lesquelles nous nous persuadons qu'il
convient d'tre bon, juste, gnreux et d'avoir en toute chose les
sentiments et les penses les plus nobles que nous puissions atteindre.
Heureusement, plus on a d'ides claires, plus on apprend  respecter celles
qui ne sont pas encore claires. Il faut tcher d'avoir le plus grand nombre
possible d'ides aussi claires que possible afin d'veiller en son me un
plus grand nombre d'ides qui soient encore obscures. Les ides claires
semblent guider parfois notre vie extrieure, mais il est incontestable que
les autres se trouvent  la tte de notre vie intime, et la vie que l'on
voit finit toujours par obir  celle qu'on ne voit pas. Or, du nombre, de
la qualit et de la puissance de nos ides claires, dpendent le nombre, la
qualit et la puissance de nos ides obscures; et il est extrmement
probable que la plupart des vrits dfinitives que nous cherchons avec
tant d'ardeur, attendent patiemment leur heure au milieu de la foule de nos
ides obscures. Il importe d'abrger leur attente. Une belle ide claire
que nous veillons en nous, ne manquera jamais d'aller veiller  son tour
une belle ide obscure, et quand l'ide obscure sera devenue claire en
vieillissant,--car la clart parfaite n'est-elle pas d'ordinaire le signe
de la lassitude des ides?--elle ira, elle aussi, tirer de son sommeil une
autre ide obscure, plus belle et plus haute qu'elle n'tait elle-mme en
son ombre, et peut-tre qu'en ttonnant ainsi, successivement, sans se
dcourager, le long des lignes endormies, l'une d'elles posera quelque
jour, par hasard, sa petite main presque invisible encore sur l'paule
d'une grande vrit.




XXXIII


Ides claires, ides obscures, coeur, intelligence, volont, raison, me;
au fond, voil des mots qui dsignent  peu prs la mme chose,  savoir,
la richesse spirituelle d'un tre. L'me n'est sans doute que le plus beau
dsir de notre intelligence, et Dieu n'est peut-tre  son tour que le plus
beau des dsirs de notre me. Il y a tant d'obscurit en tout ceci que l'on
peut tout au mieux tenter de diviser l'obscurit  l'aide de grosses
lignes, souvent plus noires encore que les plans qu'elles coupent. Se
connatre soi-mme est peut-tre le seul idal acceptable qui nous reste,
mais cette connaissance, qui semble, au premier abord, dpendre de notre
raison seule, jusqu' quel point en dpend-elle? L'homme le meilleur, le
plus juste, le plus vrai, le plus moral en un mot, ne devrait-il pas tre
celui qui se serait le plus exactement rendu compte de sa situation dans
l'univers? Mais qui peut croire de bonne foi qu'il s'en soit rendu compte;
et la morale la plus positive n'tend-elle pas toutes ses racines dans une
sorte d'inconscience mystique? Le plus beau dsir de notre intelligence ne
fait gure que passer par notre intelligence; et nous croyons  tort que la
moisson, parce qu'elle passe sur la route, a t rcolte sur la route. La
raison la plus nette, alors mme qu'elle explore son domaine, sort  chaque
pas de ce domaine.

Cependant, c'est par l'intelligence que nous commenons d'embellir ce
dsir, le reste ne dpend pas entirement de nous; mais ce reste ne se met
en mouvement que si l'intelligence lui a donn le branle. La raison, qui
est la fille ane de notre intelligence, doit s'asseoir sur le seuil de
notre vie morale, aprs avoir ouvert les portes souterraines derrire
lesquelles sommeillent prisonnires les forces vives et instinctives de
notre tre. Elle attend, sa lampe  la main; et sa seule prsence rend ce
seuil inabordable  tout ce qui n'est pas encore conforme  la nature de la
lumire. Plus avant, dans les rgions o ses rayons ne pntrent pas, la
vie obscure continue. Elle ne s'en inquite point, elle s'en rjouit au
contraire. Elle sait qu'aux yeux du Dieu qu'elle dsire, tout ce qui n'a
pas franchi l'arcade lumineuse, songe, pense, acte mme, ne peut rien
ajouter, ne peut rien enlever  l'tre idal qu'elle forme. Le devoir de
sa flamme est d'tre aussi claire, aussi tendue que possible, et de ne pas
abandonner son poste. Elle n'hsite pas tant qu'il n'y a qu'une agitation
d'instincts infrieurs et de tnbres. Mais il arrive que parmi les
captives qui s'veillent, des forces plus clatantes qu'elle-mme
s'approchent de l'entre. Elles rpandent une lumire plus immatrielle,
plus diffuse, plus incomprhensible que celle de la flamme nette et ferme
que protge sa main. Ce sont les puissances de l'amour, du bien
inexplicable, d'autres plus mystrieuses, plus infinies encore qui
demandent  passer. Que faire? Si elle s'est assise sur le seuil, alors
qu'elle n'avait pas acquis le droit de s'y asseoir, parce qu'elle n'avait
pas encore eu le courage d'apprendre qu'elle n'tait pas seule au monde,
elle se trouble, elle a peur, elle referme les portes; et si jamais elle
se rsout  les rouvrir, elle ne retrouve qu'une poigne de cendres lgres
au bas des marches sombres. Mais si sa force ne tremble pas, parce que tout
ce qu'elle n'a pu apprendre lui a du moins appris qu'aucune lumire n'est
dangereuse; que dans la vie de la raison on peut risquer la raison mme
dans une clart plus grande, d'ineffables changes auront lieu, de lampe 
lampe, sur le seuil. Des gouttes d'une huile inconnue se mleront avec
l'huile de la sagesse humaine; et quand les blanches trangres seront
passes, la flamme de sa lampe,  jamais transforme, s'lvera plus haute,
plus puissante et plus pure entre les colonnes du porche agrandi.




XXXIV


Abandonnons ici la sagesse isole pour revenir  celle qui marche vers la
tombe parmi le grand troupeau des destines humaines. Est-il permis de dire
que le destin du sage ne se mle jamais au destin du mchant ou  celui de
l'me folle? Au contraire, toutes les existences s'entrecroisent sans
cesse; et les fils d'or s'enroulent autour des fils de chanvre dans le
tissu de la plupart des aventures. Il y a des malheurs plus lents et d'un
aspect moins effrayant que ceux d'OEdipe ou du prince d'Elseneur, et qui ne
baissent pas les yeux sous les regards de la justice, de l'amour ou de la
vrit. Ceux qui parlent des avantages de la sagesse ne sont jamais plus
sages que lorsqu'ils reconnaissent de bonne foi, sans amertume comme sans
orgueil, que la sagesse n'accorde presque rien  ses fidles que ne
puissent ddaigner les ignorants ou les mchants. Il arrive maintes fois
que l'approche du sage ne change pas grand'chose  ce que les hommes
aperoivent, soit qu'il vienne trop tard, soit qu'il passe trop vite et
qu'il n'y ait pas eu de contact vritable, soit qu'il ait  lutter contre
des forces accumules par un trop grand nombre d'tres depuis un trop grand
nombre de jours. Il ne fait pas de miracles extrieurs, il ne sauve jamais
que ce qui peut encore tre sauv selon les lois ordinaires de la vie, et
lui-mme, il se peut qu'il soit pris dans un grand tourbillon inexorable.
Mais alors mme qu'il prit, il peut se dire qu'il prit sans avoir t,
comme il arrive presque toujours, bien des semaines, bien des annes
peut-tre avant la catastrophe, le tmoin impuissant et dsespr de la
ruine de son me. Et puis, entendons-nous, sauver quelqu'un selon la vie
qui contient les deux vies, ce n'est pas ncessairement l'arracher  la
mort ou aux dsastres du dehors; mais c'est certainement le rendre plus
heureux en le rendant un peu meilleur. Sauver moralement c'est tout, et
cela semble, en somme, comme tout ce qui a lieu sur les sommets de l'tre,
une bien petite chose. Est-ce que le bon larron n'a pas t sauv, non
seulement au sens chrtien, mais encore au sens plus parfait de ce mot?
Cependant il devait mourir dans l'heure mme, mais il mourait ternellement
heureux parce qu'il avait t aim au tout dernier moment; et qu'un tre
infiniment sage avait su lui montrer que son me n'tait pas inutile,
qu'elle avait t bonne elle aussi et n'tait pas passe inaperue sur
cette terre....




XXXV


 mesure qu'on descend les degrs de la vie, on descend en mme temps dans
le secret d'un plus grand nombre de tristesses et d'impuissances. On voit
alors que bien des mes vgtent autour de nous parce qu'elles se croient
inutiles, qu'elles s'imaginent que personne ne les a jamais regardes, et
qu'elles n'ont rien en elles qui puisse les faire aimer. Mais une heure ne
finit-elle pas par sonner pour le sage, o il regarde, approuve, et aime
toute me qui existe, rien que parce qu'elle possde le don mystrieux
d'exister? Une heure ne finit-elle pas par sonner, o il voit toutes les
forces, toutes les vrits et toutes les vertus au fond de toutes les
faiblesses, de tous les vices et de tous les mensonges? Heure claire et
bnie o la mchancet n'est plus que la bont qui a perdu son guide, o la
trahison n'est que la loyaut qui ne retrouve plus le chemin du bonheur, o
la haine n'est plus que l'amour, qui ouvre avec angoisse la porte de son
tombeau. C'est alors que l'histoire du bon larron devient, sans qu'on s'en
doute, l'histoire de tous ceux qui entourent l'homme juste; et dans le plus
humble des tres qu'un regard, qu'une parole, qu'un silence a sauv de la
sorte, le bonheur vritable que le destin ne peut atteindre, oubliera,
jusqu' la venue de la nuit, comme en l'me de Socrate, que la coupe
mortelle a t bue avant le coucher du soleil.




XXXVI


Au reste, la vie intrieure n'est peut-tre pas ce qu'on pense. Il y a
autant de genres de vies intrieures qu'il y en a d'extrieures. Les plus
petits pntrent en ces domaines calmes aussi bien que les grands; et ce
n'est pas toujours par les portes de l'intelligence qu'on y entre. Il
arrive bien souvent que celui qui sait tout frappe vainement  ces portes,
et que celui qui ne sait rien lui rpond du dedans. Certes, la vie
intrieure la plus sre, la plus belle et la plus durable est celle que la
conscience difie lentement en elle-mme,  l'aide des lments les plus
limpides de notre me. Il est sage, celui qui apprend  entretenir cette
vie avec tout ce que le hasard lui apporte chaque jour. Il est sage, celui
en qui une dception ou une trahison ne descendent que pour purifier la
sagesse davantage. Il est sage, celui en qui le mal lui-mme est oblig
d'alimenter le bcher de l'amour. Il est sage celui qui a pris l'habitude
de ne plus voir en sa souffrance que la lumire qu'elle rpand en son coeur
et qui ne regarde jamais l'ombre qu'elle tend sur ceux qui l'ont fait
natre. Il est plus sage encore celui en qui les joies et les douleurs
n'augmentent pas seulement la conscience, mais font voir en mme temps
qu'il y a quelque chose de suprieur  la conscience mme. C'est ici qu'on
atteint les sommets de la vie intrieure, sommets d'o l'on domine enfin
les flammes qui l'clairent. Mais c'est la part du petit nombre, et l'on
peut vivre heureux dans les valles moins ardentes o s'agitent les racines
assombries de ces flammes. Il est des existences plus obscures qui
connaissent aussi leurs refuges. Il y a des vies intrieures instinctives.
Il y a des mes sans initiative ou sans intelligence qui ne trouveront
jamais le sentier qui descend en elles-mmes, qui ne verront jamais ce
qu'elles possdent dans cette retraite, et qui y agissent nanmoins de la
mme faon que celles dont l'intelligence en a pes tous les trsors. Il
existe des tres qui, tout en ignorant qu'il est la seule toile fixe de la
conscience la plus haute, ne veulent que le bien, sans qu'ils sachent
pourquoi ils le veulent. Or, toute vie intrieure commence moins au moment
o l'intelligence se dveloppe qu'au moment o l'me devient bonne. Il est
assez trange qu'il ne soit pas possible d'acqurir une vie intrieure dans
le mal. Tout tre qui ne possde pas quelque noblesse d'me n'a pas de vie
intrieure. Il aura beau se connatre, peut-tre saura-t-il pourquoi il
n'est pas bon, mais il n'aura ni cette force, ni ce refuge, ni ce trsor de
satisfactions invisibles que possde tout homme qui peut rentrer sans
crainte dans son coeur. La vie intrieure n'est faite que d'un certain
bonheur de l'me, et l'me n'est heureuse que lorsqu'elle peut aimer en
elle quelque chose de pur. Il arrive qu'elle se trompe dans son choix: mais
alors mme qu'elle se trompe, elle sera plus heureuse que l'me qui n'a pas
eu l'occasion de choisir.




XXXVII


Aussi est-ce dj sauver quelqu'un que de faire qu'il aime le mal un peu
moins qu'il ne l'aimait, car c'est l'aider  entreprendre tout au fond de
son me l'dification du refuge contre lequel la destine viendra briser
ses armes. Ce refuge est le monument de la conscience ou de l'amour, peu
importe, car l'amour est la conscience qui se cherche encore obscurment,
tandis que la conscience vritable est l'amour qui se retrouve enfin dans
la clart. Or, c'est au plus profond de ce refuge que l'me allume le feu
intime de sa joie. La joie de l'me qui carte la tristesse que laissent
derrire elles les destines mauvaises, de mme que le feu matriel carte
l'influence des maladies qui rgnent sur la terre, la joie de l'me n'est
pas semblable aux autres joies. Elle ne vient ni d'un bonheur extrieur, ni
d'une satisfaction de l'amour-propre. Car sous la joie de l'amour-propre
qui diminue  mesure que l'me s'amliore, il y a la joie de l'amour pur
qui s'accrot  mesure que l'me s'ennoblit. Non, cette joie ne nat point
de l'orgueil; et ce n'est pas parce qu'elle peut sourire  sa beaut que
l'me se sent heureuse. Une me qui a acquis quelque conscience d'elle-mme
a le droit de savoir qu'elle est belle; mais tout ce qu'elle ajoute trop
volontairement  la conscience de sa beaut, elle l'enlve peut-tre 
l'inconscience de l'amour. Et le premier devoir de la conscience qui se
dcouvre est de nous enseigner le respect de l'inconscience, qui ne veut
pas encore se dvoiler. Mais la joie dont je parle n'te pas  l'amour ce
qu'elle ajoute  la conscience. Au contraire, c'est en elle, ce qui n'a
lieu nulle autre part, que la conscience se nourrit de l'amour, cependant
que l'amour s'augmente de la conscience. Un esprit qui s'lve a des
bonheurs que ne connat jamais un corps qui est heureux; mais une me qui
s'amliore a des joies que ne connatra pas toujours un esprit qui s'lve.
Il est vrai que l'esprit qui s'lve et l'me qui s'amliore ont coutume de
travailler ensemble  affermir l'difice intrieur. Mais il arrive aussi
qu'ils travaillent sparment et que rien ne relie les deux enceintes
qu'ils construisent. S'il en tait ainsi, et que l'tre que j'aime le plus
au monde vnt me demander quel choix il lui faut faire, et quel est le
refuge le plus profond, le plus inattaquable et le plus doux, je lui dirais
d'abriter sa destine dans le refuge de l'me qui s'amliore.




XXXVIII


Le sage ne souffrira jamais? Aucun orage n'assombrira le ciel de sa
demeure? Personne ne lui tendra de pige? Sa femme et ses amis ne le
trahiront point? Ce qu'il avait cru noble ne deviendra pas vil? Ni son
pre, ni sa mre, ni ses fils, ni ses frres ne mourront comme les autres?
Toutes les voies par lesquelles la douleur entre en nous seront donc
dfendues par des anges? Et Jsus-Christ n'a pas pleur devant le tombeau
de Lazare? Et Marc-Aurle n'a pas souffert entre son fils Commode, en qui
le monstre apparaissait dj, et sa femme Faustine, qu'il aimait et qui ne
l'aima point? Et Paul-mile, aussi sage que Timolon, n'a pas gmi sous la
main du destin quand l'an de ses fils mourut cinq jours avant son
triomphe dans Rome et le second trois jours aprs? Est-ce donc l l'abri
que la sagesse offre au bonheur? Nous faut-il effacer ce que nous avons
dit, et inscrire la sagesse au nombre de ces illusions par lesquelles l'me
humaine tente de justifier aux yeux de la raison des dsirs que
l'exprience dclare presque toujours draisonnables?




XXXIX


En vrit, le sage souffre aussi. Il souffre, si la souffrance est l'un
des lments de la sagesse. Il souffre peut-tre plus qu'un autre homme,
parce qu'il est un homme plus complet. Il souffre davantage, parce que
moins on est seul, plus on souffre, et que plus l'homme est sage, moins il
lui semble qu'il est seul. Il souffrira dans sa chair, dans son coeur et
dans son esprit, parce qu'il y a des parties de la chair, du coeur et de
l'esprit qu'aucune sagesse de ce monde ne peut disputer au destin. Aussi,
n'est-ce pas la souffrance qu'il s'agit d'viter, mais le dcouragement et
les chanes qu'elle apporte  celui qui l'accueille comme un matre et non
comme le messager du personnage plus important, qu'un dtour du chemin
drobe encore  notre vue. Certes, le sage, tout comme son voisin, sera
rveill en sursaut par les coups dont le messager importun branlera les
murs de sa demeure. Il faudra qu'il descende, il faudra qu'il lui parle.
Mais, tout en lui parlant, il regardera plus d'une fois par-dessus l'paule
du malheur matinal, pour interroger, dans la poussire de l'horizon, la
grande ide qu'il prcde peut-tre. Au fond, quand on y songe au milieu du
bonheur, le mal dont le destin peut nous faire la surprise nous semble bien
petit. Je reconnais que le mal advenu, les proportions seront changes,
mais il n'en est pas moins certain que s'il voulait teindre en nous le
foyer permanent du courage, il faudrait qu'il russt  avilir
dfinitivement au fond de notre coeur tout ce que nous aimons, tout ce que
nous admirons, tout ce que nous adorons. Et quelle puissance trangre
parvient  avilir un sentiment et une ide, si nous ne les dtrnons pas
nous-mmes? Hormis les souffrances physiques, existe-t-il une douleur qui
puisse nous atteindre autrement que par nos penses? Et qui donc fournit 
nos penses les armes  l'aide desquelles elles nous attaquent ou nous
dfendent? On souffre peu de sa souffrance mme, on souffre normment de
la manire dont on l'accepte. Il fut malheureux par sa faute, dit Anatole
France, en parlant de l'un de ceux qui ne regardent jamais par-dessus
l'paule du messager brutal, il fut malheureux par sa faute, car toutes les
misres vritables sont intrieures et causes par nous-mmes. Nous croyons
faussement qu'elles viennent du dehors. Mais nous les formons au dedans de
nous, de notre propre substance.




XL


La force active d'un vnement ne se trouve que dans la manire dont on
envisage cet vnement. Runissez dix hommes qui comme Paul-Emile perdent
leurs deux fils dans l'heure la plus douce de leur vie: vous aurez dix
douleurs qui ne se ressembleront nullement. Le malheur vient en nous, mais
il n'y fait que ce qu'on lui ordonne de faire. Il sme, il ravage, il
moissonne, selon l'ordre qu'il a trouv inscrit sur notre seuil. Si les
deux fils de mon voisin, qui est un homme mdiocre, prissent dans
l'instant mme o la fortune de leur pre a ralis ses dsirs, tout s'en
ira dans les tnbres, aucune tincelle ne jaillira, et le malheur, presque
ennuy lui-mme, ne laissera derrire lui que quelques cendres incolores.
Je n'ai pas besoin de revoir mon voisin. Je sais d'avance les petites
choses que la douleur lui a donnes, car la douleur ne fait jamais que nous
restituer ce que notre me lui a prt durant les jours heureux.




XLI


Mais le mme malheur a frapp Paul-Emile. Rome effraye attend,
retentissante encore de la marche du triomphe. Que va-t-il arriver? Les
dieux bravent-ils le sage, et de quelle faon le sage va-t-il rpondre aux
dieux? Qu'est-ce que ce hros a fait de la douleur, ou qu'est-ce que la
douleur a fait de ce hros? C'est en de tels moments que l'humanit semble
avoir conscience que le destin prouve une fois de plus la force de son
bras; que quelque chose sera chang pour elle, si ce bras ne peut pas
branler ce qu'il a attaqu. Aussi, voyez avec quelle inquitude elle
cherche en ces occasions-l, dans les yeux de ses chefs, le mot d'ordre
contre l'invisible.

Mais Paul-Emile s'avance au milieu du peuple romain qu'il a convoqu. Il
est grave, et il parle ainsi: Je n'ai jamais craint rien de ce qui vient
des hommes, mais entre les choses divines, ce que j'ai toujours redout,
c'est l'extrme inconstance de la fortune, et l'inpuisable varit de ses
coups; surtout durant cette guerre o elle favorisait, comme un vent
propice, toutes mes entreprises. Sans cesse, en effet, je m'attendais  la
voir renverser mon bonheur, et soulever quelque tempte. Oui, en un seul
jour j'ai travers la mer Ionienne, de Brindes  Corcyre, et, de Corcyre,
je suis arriv en cinq jours  Delphes, o j'ai sacrifi  Apollon. Cinq
jours encore, et nous touchions, l'arme et moi, la Macdoine, et je
purifiais l'arme avec les crmonies d'usage.  l'instant mme, je
commenai mes oprations militaires, et quinze jours aprs j'avais termin
cette guerre, par la plus glorieuse victoire.--Ce cours rapide de
prosprit m'inspirait une juste dfiance de la fortune. Bien en repos sur
les ennemis et n'ayant aucun danger  craindre, c'est pour la traverse du
retour que je redoutais l'inconstance de la desse, alors que je ramenais
une telle arme, si heureusement victorieuse, et des dpouilles immenses et
des rois captifs. Arriv sans aucun accident auprs de vous, et voyant la
ville dans la joie, dans les ftes et les sacrifices, je ne m'en suis pas
moins dfi du sort; car je savais qu'il n'est pas une de ses faveurs qui
soit pour nous sans mlange, et que l'envie accompagne toujours les grands
succs. Mon me, pleine de cette douloureuse inquitude, et tremblante sur
ce que l'avenir rservait  Rome, n'a t dlivre de ses craintes qu'
l'instant o j'ai vu ma maison prir en ce terrible naufrage, o il m'a
fallu, dans des jours sacrs, ensevelir de mes mains, coup sur coup, deux
fils de si belle esprance, les seuls que je me fusse rservs pour mes
hritiers. Me voici maintenant  l'abri des grands dangers, et j'ai une
ferme confiance que votre prosprit rsistera, solide et durable. La
fortune est assez venge de mes succs par les maux qu'elle a verss sur
moi. Elle a fait voir, dans le triomphateur autant que dans le captif
tran en triomphe, un frappant exemple de la fragilit humaine; avec cette
diffrence pourtant que Perse, vaincu, a toujours ses enfants, et que
Paul-Emile, vainqueur, a perdu les siens.




XLII


Voil la manire romaine d'accueillir la plus grande douleur qui puisse
atteindre un homme dans le moment o il est le plus sensible  la douleur,
c'est--dire dans le moment de son plus grand bonheur. En est-il d'autres?
Oui, car il y a autant de manires de l'accueillir qu'il y a d'ides ou de
sentiments gnreux sur cette terre, et chacun de ces sentiments, chacune
de ces ides tient la baguette magique qui change sur le seuil les
vtements et le visage de la souffrance. Job nous et dit: Dieu a donn,
Dieu a repris, que son saint nom soit bni, et Marc-Aurle peut-tre: 
S'il ne m'est plus permis d'aimer ceux que j'aimais par-dessus tout, c'est
sans doute pour m'apprendre  aimer ceux que je n'aimais pas encore.




XLIII


Et ne croyons pas qu'ils se consolent ainsi  l'aide de mots vides et que
toutes ces paroles cachent mal une blessure d'autant plus douloureuse
qu'ils la voudraient cacher. D'abord, mieux vaut encore se consoler 
l'aide de mots vides que de ne pas se consoler du tout. Et puis, s'il faut
admettre que tout cela ne soit qu'illusion, il est juste d'admettre, en
mme temps, que l'illusion est la seule chose que puisse possder une me,
et au nom de quelle autre illusion nous arrogerions-nous le droit de
ddaigner une illusion?

Certes, lorsque les grands sages dont je viens de parler rentreront vers le
soir dans leur maison dserte, et chercheront  leur foyer les siges o
leurs enfants ne viendront plus s'asseoir, ils connatront une partie de la
souffrance que connaissent entirement ceux en qui cette souffrance
n'apporte pas une seule pense noble. Car c'est faire tort  une belle
pense,  un beau sentiment que de leur attribuer une vertu qu'ils n'ont
pas. Il y a des larmes extrieures qu'ils ne peuvent essuyer et des heures
sacres o la sagesse ne console pas encore. Mais, disons-le une dernire
fois, ce n'est pas la souffrance qu'il s'agit d'viter, puisqu'elle sera
toujours invitable. Il s'agit de choisir ce que la souffrance nous
apporte. Prtendra-t-on que ce choix que l'oeil ne saurait voir est en
ralit une bien petite chose, qui ne peut effacer une douleur dont la
cause est sans cesse sous les yeux? Toutes nos joies morales, qui sont bien
plus profondes que toutes nos joies physiques ou intellectuelles, ne
sont-elles pas faites de petites choses de ce genre? Si nous le traduisons
par des mots, le sentiment qui pousse le hros  bien faire semble peu de
chose, en effet. C'tait une petite chose aussi que l'ide que Caton le
Jeune s'tait faite du devoir, si nous la comparons au trouble immense d'un
empire et  la mort sanglante qu'elle entrana; et cependant, n'est-elle
pas plus grande que ces troubles, et ne domine-t-elle pas cette mort mme
qu'elle a cause? Aujourd'hui encore, n'est-ce pas Caton qui a raison; et
quelle vie, grce  cette ide, que la raison humaine ne peut peser en ses
balances, tant elle semble trangre  la raison, quelle vie fut plus
intimement, plus noblement heureuse que celle de Caton?

Tout ce qui ennoblit notre existence; tout ce que nous respectons en
nous-mmes, les motifs de notre vertu, et ces bornes sentimentales que tout
homme impose  ses vices et  ses crimes mmes, semblent peu de chose en
effet, lorsque notre raison nous en demande compte. Pourtant, c'est l que
se trouvent les lois de la vie de chaque tre.--Et quel homme pourrait
vivre sans se soumettre  plusieurs de ces vrits qui ne sont pas soumises
 la raison? Jusqu'aux plus misrables obissent  l'une d'elles, et plus
le nombre est grand de celles auxquelles il obit, moins l'homme est
misrable. Celui qui a assassin vous dira: J'assassine il est vrai, mais
je ne vole pas. Celui qui a vol, vole, mais ne trahit point; et celui qui
trahit, ne trahit pas son frre. Ainsi, chacun se rfugie dans la dernire
beaut morale qui lui reste. Le plus dchu des hommes a toujours une sorte
de lieu sacr, une sorte de retraite dans son me, o il retrouve un peu
d'eau pure, et o il va puiser la force ncessaire pour continuer de vivre.
Ici, non plus qu'ailleurs, ce n'est gure la raison qui console, et elle
doit s'arrter au seuil de la dernire retraite du voleur ou du tratre,
comme elle s'arrte au seuil du sacrifice d'Antigone, de la rsignation de
Job et de l'amour de Marc-Aurle. Elle s'arrte, elle ne se rend plus
compte, elle n'approuve gure, et nanmoins, elle sent que si elle se
rvoltait, elle se rvolterait contre la lumire dont elle n'est que
l'ombre visible, car elle est au milieu de ces choses comme un homme qui se
tiendrait en plein soleil. Il voit son ombre qui s'tend  ses pieds, il
peut la faire avancer ou reculer, et en modifier les contours selon qu'il
se baisse ou se relve, mais cette ombre est la seule chose qu'il domine,
qu'il possde et  laquelle il puisse commander dans la lumire
blouissante qui l'entoure. Notre raison s'agite ainsi dans une lumire
suprieure; et l'ombre qu'elle y forme n'a pas d'action sur cette splendeur
immobile. Si loin que se trouvent l'un de l'autre Marc-Aurle et le
tratre, ils puisent  la mme source l'eau mystique qui fait vivre leur
me; et cette source n'est pas dans leur intelligence.

Il est assez trange que toute notre vie morale soit situe ailleurs que
dans notre raison; car celui qui ne vivrait que selon cette raison serait
le plus misrable des tres. Il n'est pas une vertu, pas un acte de bont,
pas une pense noble, dont presque toutes les racines ne plongent  ct de
ce qu'on peut comprendre et expliquer. Pourtant, ne serait-ce pas l'orgueil
de l'homme de trouver toute vertu, toute vie intrieure, toute joie, dans
la seule chose qu'il possde vritablement, dans la seule chose en quoi il
puisse avoir confiance: c'est--dire sa raison? Mais il aura beau faire, le
moindre vnement lui montrera bientt que ce n'est jamais l qu'il faut se
rfugier, tant il est vrai que nous sommes autre chose que des tres
simplement raisonnables.




XLIV


Mais si notre raison ne choisit pas ce que la souffrance nous apporte,
qu'est-ce donc qui choisit? Notre vie antrieure, qui a form notre me? On
ne rcolte pas du jour au lendemain les fruits de la sagesse. Si je n'ai
pas vcu comme Paul-Emile, pas une seule des penses qui le consolrent ne
me consolera, alors mme que tous les sages de ce monde s'uniraient pour me
les rpter sans cesse. Les anges qui viennent essuyer nos larmes prennent
exactement la forme et le visage de ce que nous avons dit, de ce que nous
avons pens, et surtout de ce que nous avons fait, avant l'heure de la
douleur. Lorsque Thomas Carlyle, qui fut un sage, mais un sage maladif,
perdit, aprs plus de quarante annes de vie commune, sa femme Jeannie
Welsh, l'tre qu'il aima le plus profondment, sa peine, elle aussi, prit
avec une exactitude incroyable la forme de la vie antrieure de leur amour.
Et c'est pourquoi elle fut auguste, vaste, torturante et consolatrice  la
fois, dans la grandeur de ses reproches, de ses tendresses et de ses
regrets, comme une prire ou une contemplation au bord d'une mer assombrie.
C'est, en quelque faon, l'image synthtique de tous nos jours qui ne sont
plus, qui se reproduit avec une fidlit affectueuse ou malveillante dans
la souffrance de notre coeur. Si je n'ai dans ma vie que des souvenirs sans
gnrosit et sans lumire, quand viendra le moment, qui arrive toujours,
o les souvenirs se transforment en larmes, ces larmes seront sans
gnrosit et sans lumire aussi. Nos larmes n'ont pas de couleur par
elles-mmes, afin qu'elles puissent reflter le pass de notre me; et ce
qu'elles refltent est notre chtiment ou notre rcompense. Il n'y a qu'une
chose qui ne se transforme jamais en souffrance, c'est le bien que nous
avons fait. Quand nous perdons un tre aim, ce qui nous fait pleurer les
larmes qui ne soulagent point, c'est le souvenir des moments o nous ne
l'avons pas assez aim. Si nous avions toujours souri  l'tre qui n'est
plus, nous ignorerions tout ce qu'il y a d'amoindrissant dans la douleur,
et nous pleurerions des larmes telles, qu'il leur resterait un peu de la
douceur des caresses et des vertus dont elles se souviennent. Car les
souvenirs de l'amour vritable, qui est l'acte de vertu qui contient tous
les autres, arrachent  nos yeux les mmes larmes bienfaisantes que les
plus belles heures dont ces souvenirs sont issus. Rien n'est plus juste que
la douleur, et toute notre vie attend que son heure sonne, comme le moule
attend le bronze en fusion, pour nous payer notre salaire.




XLV


Ici encore, o se trouve cependant le pilier le plus lourd de son trne,
nous voyons  quel point la puissance du destin se limite en tous ceux qui
deviennent meilleurs que le destin lui-mme. Le destin est demeur barbare;
et il n'est pas  la hauteur de tous les hommes. Il puise toutes ses armes
dans la vie ordinaire; et ses armes retardent. Il nous attaque encore
extrieurement comme il nous attaquait au temps d'OEdipe. Il tire droit
devant lui, comme un archer aveugle, mais quand ses flches doivent
s'lever un peu pour atteindre leur but, elles retombent sans force.

Souffrances, regrets, larmes, douleurs et tout le reste; voil des noms
semblables qui dsignent des choses qui ne se ressemblent jamais. Si nous
allions jusqu' l'me de ces mots, nous reconnatrions que nous n'appelons
ainsi que la trace de nos fautes, et l o nos fautes furent nobles,--car
il y a de nobles fautes, comme il y a de petites vertus,--notre malheur
sera plus prs du bonheur vritable que le bonheur de ceux qui sont heureux
sans avoir agrandi leur conscience. Croyez-vous que Carlyle et voulu
changer son malheur qui s'panouissait comme une fleur immense et tendre
dans son me, contre le bonheur conjugal, sans horizon et sans lumire du
plus heureux de ses voisins d Chelsea? Et la douleur d'Ernest Renan,
lorsqu'il perdit sa soeur Henriette, n'est-elle pas meilleure  l'me que
l'absence de douleur chez mille autres qui n'ont pas su aimer leur soeur?
Faut-il plaindre celui qui pleure certains soirs, au bord d'une mer
infinie, ou celui qui sourit, sans raison, toute sa vie, au fond d'une
petite chambre? Bonheur, malheur; si nous pouvions sortir un instant de
nous-mmes, et goter le malheur du hros, combien de nous reviendraient
sans regrets  leur bonheur troit?

Il est donc vrai que le bonheur ou le malheur, lors mme qu'il arrive du
dehors, n'existe qu'en nous-mmes? Tout ce qui nous entoure devient ange ou
dmon selon l'tat de notre coeur. Jeanne d'Arc entend les saintes et
Macbeth les sorcires, et c'est toujours la mme voix. Le destin, dont nous
aimons tant  nous plaindre, n'est peut-tre pas ce que nous pensions tout
 l'heure. Il n'a d'autres armes que celles que nous lui tendons. Il n'est
ni juste, ni injuste; il ne rend jamais de sentence. Ce que nous prenons
pour un Dieu n'est qu'un messager dguis. Il nous avertit simplement, 
certains jours de notre vie, que l'heure vient de sonner o nous avons 
nous juger nous-mmes.




XLVI


Il est vrai que les tres de second ordre ne se jugent pas eux-mmes.
Aussi, est-ce prcisment parce qu'ils refusent de se juger, qu'ils sont
jugs par le hasard. Ils sont soumis  un destin presque invariable; car le
destin ne peut se transformer qu'aprs le jugement que l'homme a rendu sur
lui-mme. Au lieu de transformer l'vnement qu'ils rencontrent, ils se
transforment eux-mmes, moralement, au premier contact de tout ce qu'ils
rencontrent. Ils prennent immdiatement la forme mme du malheur qu'ils
dplorent, et n'en prennent que la forme la plus pauvre et la plus usite.
Tout ce qui leur arrive a l'odeur du destin. Pour celui-ci, c'est la
profession qu'il embrasse, pour celui-l, c'est une amiti qui l'accueille,
pour un troisime, c'est la matresse qu'il rencontre.  leur gard, hasard
et destin sont deux termes identiques; et le hasard est rarement un destin
favorable. Tout ce qui en nous-mmes n'est pas occup par la puissance de
notre me, est immdiatement occup par une puissance ennemie. Tout vide
dans le coeur ou dans l'intelligence devient le rservoir d'influences
fatales. L'Ophlie de Shakespeare et la Marguerite de Goethe sont soumises
au destin parce qu'elles sont si frles, qu'on ne peut faire un geste, en
leur prsence, qui ne devienne le geste mme du destin. Mais si Marguerite
et Ophlie eussent possd une parcelle de la force qui anime l'Antigone de
Sophocle, n'eussent-elles pas chang, non seulement leurs propres
destines, mais encore celles d'Hamlet et de Faust? Et si le More de
Venise, au lieu d'pouser Desdmone, et pris pour femme la Pauline de
Corneille, croyez-vous que dans des circonstances identiques la destine de
Desdmone et os rder un instant autour de l'amour clair de Pauline?
Etait-ce dans leur corps ou dans leur me que se dissimulait la Fatalit
noire? Et, s'il est vrai, parfois, que le corps ne puisse acqurir plus de
force, l'me ne peut-elle en acqurir toujours? Prenons-y garde: pour la
plupart des hommes on ne saurait imaginer qu'un destin vritable; ce
serait celui qui dirait:  partir de ce jour, ton me ne peut plus
s'affermir et ne grandira plus. Mais est-il un destin qui ait le droit de
nous parler ainsi?




XLVII


Cependant la vertu est bien souvent punie, et la force mme d'une me
prcipite parfois son malheur. Plus on aime, plus on offre de surface  de
nobles douleurs; mais le sage se plat  agrandir cette surface qui est
belle.

Oui, reconnaissons-le, le destin ne reste pas toujours au fond de ses
tnbres; il lui faut,  certaines heures, des victimes plus pures, qu'il
saisit en agitant ses grandes mains glaces dans la lumire. J'ai prononc
tantt le nom tragique d'Antigone, et l'on dira sans doute: Voil, malgr
sa force d'me, la victime du destin que vous cherchiez en vain.... On ne
peut le nier; Antigone est la proie du dieu froid, parce que son me a
trois fois plus de force que l'me d'une autre femme. Elle prit, parce que
le destin l'a mise dans une situation telle, qu'elle est oblige de choisir
entre la mort et ce qu'elle considre comme le plus imprieux de ses
devoirs de soeur. Elle se voit prise tout  coup entre la mort et l'amour;
et l'amour le plus pur et le plus dsintress, puisqu'il s'agit de l'amour
pour une ombre qu'elle ne verra jamais sur cette terre. Et pourquoi le
destin a-t-il pu l'acculer ainsi  l'angle meurtrier que forment derrire
elle la mort et le devoir? Uniquement parce que son me, plus haute que les
autres, a vu cette paroi infranchissable du devoir, qu'Ismne, sa pauvre
soeur, n'aperoit pas, mme lorsqu'on la lui montre. Dans le mme moment,
tandis qu'elles se trouvent toutes deux sur le seuil du palais, les mmes
voix s'lvent autour d'elles. Antigone n'entend que celle qui vient d'en
haut; et c'est pourquoi elle meurt; Ismne ne se doute gure qu'il en
existe une autre que celle qui vient d'en bas; et c'est pourquoi elle ne
meurt pas. Mettez dans l'me d'Antigone un peu de l'impuissance qui se
trouve dans celle d'Ophlie ou de Marguerite, et le destin et jug inutile
de faire signe  la mort dans l'instant o la fille d'OEdipe apparaissait
sous le porche du palais de Cron. C'est donc uniquement parce que son me
est forte que le destin a pu s'en rendre matre.

Il est vrai; et c'est la consolation du juste, du hros et du sage. Le
destin n'a d'empire sur eux que par le bien qu'il les oblige de faire. Les
autres hommes sont comme des villes aux cent portes ouvertes par lesquelles
il pntre; mais le juste est une ville ferme qui n'a qu'une porte de
lumire; et le destin ne peut l'ouvrir que lorsqu'il parvient  contraindre
l'amour  frapper  cette porte. Il fait faire ce qu'il veut aux autres
hommes; et le destin, lorsqu'il est libre, ne veut gure que le mal; mais
s'il songe  rgner sur le juste, il faut aussi qu'il songe  faire le
bien. Ce n'est plus  l'aide de tnbres qu'il attaque. Le juste est 
l'abri dans sa lumire; et seule une lumire plus forte peut le vaincre. Il
faut alors que le destin devienne plus beau que sa victime. Il place les
hommes ordinaires entre une douleur et le malheur des autres; mais il ne
peut saisir le hros et le sage qu'entre une souffrance personnelle et le
bonheur d'autrui. Il assaille les premiers  l'aide de tout ce qui est
laid; il ne peut assaillir les derniers qu' l'aide de ce qu'il y a de plus
beau sur la terre. Il a des milliers d'armes contre les uns, et les pierres
mmes du chemin se transforment en armes; il n'a qu'un glaive irrsistible
pour attaquer les autres; et c'est le glaive ardent du sacrifice et du
devoir. L'histoire d'Antigone puise toute l'histoire de l'empire du destin
sur le sage. Jsus qui meurt pour nous, Curtius qui se jette dans le
gouffre, Socrate qui refuse de se taire, la soeur de charit qui s'teint
au chevet du malade, et l'humble passant qui prit pour sauver le passant
qui prit, ont t obligs de choisir, et portent  la mme place la
blessure glorieuse d'Antigone. Certes, il y a de beaux prils aussi dans la
lumire, et il est dangereux d'tre sage pour ceux qui craignent de se
sacrifier; mais ceux qui craignent de se sacrifier, lorsque l'heure
gnreuse est sonne, ne sont peut-tre pas bien sages....




XLVIII


Quand nous prononons le mot Destin, il n'est personne qui ne se
reprsente quelque chose de sombre, d'affreux et de mortel. Au fond de la
pense des hommes, il n'est que le chemin qui conduit  la mort. Mme, la
plupart du temps, il n'est autre chose que le nom que l'on donne  la mort
qui n'est pas encore arrive. Il est la mort envisage dans l'avenir et
l'ombre de la mort sur la vie. Nul homme n'chappe  son destin,
disons-nous, par exemple, en songeant  la mort qui attend le voyageur au
dtour de la route. Mais si le voyageur rencontre le bonheur, nous ne
parlons plus du destin, ou nous n'en parlons plus comme du mme dieu. Et
cependant, ne peut-il advenir que celui qui chemine par la vie rencontre un
bonheur plus grand que le malheur et plus important que la mort? Ne peut-il
advenir qu'il rencontre un bonheur que nous ne voyons pas, et de sa nature
le bonheur n'est-il pas moins manifeste que le malheur, et ne devient-il
pas moins visible  mesure qu'il s'lve? Mais nous n'en tenons aucun
compte. Si c'est une aventure misrable, tout le village, toute la ville
accourt; mais si c'est un baiser, un rayon de beaut qui vient frapper
notre oeil, ou un rayon d'amour qui vient clairer notre coeur, personne
n'y prend garde. Et pourtant un baiser peut tre aussi important  la joie
qu'une blessure est importante  la douleur. Nous ne sommes pas justes;
nous ne mlons presque jamais le destin au bonheur; et si nous ne le
joignons pas  la mort, c'est pour le joindre  un malheur plus grand que
la mort mme.




XLIX


Si je vous parle du destin d'OEdipe, de Jeanne d'Arc et d'Agamemnon, vous
n'apercevrez pas la vie de ces trois tres, vous ne verrez que les derniers
sentiers qui les menrent  leur fin. Vous vous direz que leur destin n'a
pas t heureux, puisque leur mort n'a pas t heureuse. Mais vous oubliez
que la mort n'est jamais heureuse aux yeux de ceux qui ne meurent pas
encore, et pourtant c'est ainsi que nous jugeons la vie. Il semble que la
mort absorbe tout; et si trente annes de flicit aboutissent  une mort
accidentelle, les trente annes nous paratront perdues dans les tnbres
d'une heure douloureuse.




L


Nous avons tort de relier ainsi le destin  la mort ou au malheur. Quand
donc quitterons-nous cette ide que la mort est plus importante que la vie,
et le malheur plus grand que le bonheur? Pourquoi ne regarder que du ct
des larmes, quand nous jugeons de la destine d'un tre, et jamais du ct
des sourires? Qui nous a dit qu'il fallt valuer la vie  l'aide de la
mort et non pas la mort  l'aide de la vie? Nous plaignons la destine de
Socrate, de Duncan, d'Antigone, de Jeanne d'Arc et de tant d'autres justes,
parce que leur fin fut inattendue ou cruelle, et nous nous disons que la
sagesse ou la vertu ne dsarme pas le malheur. Mais d'abord, vous n'tes ni
sage ni juste si vous cherchez dans la sagesse et la justice autre chose
que la sagesse et la justice mmes. Et puis, de quel droit tassons-nous
ainsi une existence tout entire dans l'instant de la mort? Pourquoi me
dites-vous que la sagesse ou la vertu d'Antigone et de Socrate les rendit
malheureux parce que leur fin fut malheureuse? La mort occupe-t-elle dans
la vie un point plus vaste que la naissance? Et cependant vous ne tenez pas
compte de la naissance quand vous pesez la destine du sage. Ce qui nous
rend heureux ou malheureux, c'est ce que nous faisons entre la naissance et
la mort; ce n'est pas dans sa mort, mais dans les jours et les annes qui
la prcdent que se trouve le bonheur ou le malheur d'un tre et son
vritable destin.

Nous raisonnons un peu comme si le sage dont l'histoire nous a appris la
mort affreuse et pass son existence  prvoir la fin douloureuse que sa
sagesse lui prparait. Mais en ralit le sage est bien moins inquit que
le mchant par l'ide de la mort. Socrate n'a pas  craindre comme Macbeth
que tout finisse mal. Et si tout finit mal, c'est contre toute attente, et
il n'a pas us sa vie  la mourir d'avance comme le Thane de Cawdor. Mais
trop souvent au fond de nos penses il semble qu'une blessure qui saigne
quelques heures anantisse la paix d'une existence entire.




LI


Je ne dis pas que le destin soit juste, qu'il rcompense les bons et
punisse les mchants. Quelle me pourrait encore se dire bonne si la
rcompense tait sre? Mais nous sommes bien plus injustes que le destin
lui-mme lorsque nous le jugeons. Nous ne voyons que le malheur du sage,
car nous savons tous ce que c'est que le malheur; mais nous ne voyons pas
son bonheur, car il faut tre exactement aussi sage que le sage et aussi
juste que le juste dont on pse le destin pour connatre leur bonheur.

Lorsqu'un homme  l'me basse tente de mesurer le bonheur d'un grand sage,
ce bonheur fuit comme l'eau entre ses doigts; mais dans la main d'un autre
sage, il devient aussi ferme, aussi brillant que l'or. On n'a que le
bonheur qu'on peut comprendre. Il arrive souvent que le malheur du sage
ressemble au malheur d'un autre homme, mais son bonheur n'a aucun rapport
avec ce qu'appelle bonheur celui qui n'est pas sage. Il y a bien plus de
terres inconnues dans le bonheur qu'il n'y a en a dans le malheur. Le
malheur a toujours la mme voix, mais le bonheur fait moins de bruit 
mesure qu'il devient plus profond.

Quand nous mettons le malheur dans un plateau de la balance, chacun de nous
dpose dans l'autre l'ide qu'il se fait du bonheur. Le sauvage y mettra de
l'alcool, de la poudre et des plumes; l'homme civilis un peu d'or et
quelques jours d'ivresse; mais le sage y dposera mille choses que nous ne
voyons pas, toute son me peut-tre, et le malheur mme qu'il aura purifi.




LII


Il n'est rien de plus juste que le bonheur, rien qui prenne plus
fidlement la forme de notre me, rien qui remplisse plus exactement les
lieux que la sagesse lui a ouverts. Mais il n'est rien qui manque encore de
voix autant que lui. L'ange de la douleur parle toutes les langues et
connat tous les mots, mais l'ange du bonheur n'ouvre la bouche que
lorsqu'il peut parler d'un bonheur que le sauvage est  mme de comprendre.
Le malheur est sorti de l'enfance depuis des centaines de sicles, mais on
dirait que le bonheur dort encore dans les langes.

Quelques hommes ont appris  tre heureux, mais o sont-ils ceux qui dans
leur flicit songrent  prter leur voix  l'Archange muet qui clairait
leur me? D'o vient cet injuste silence? Parler du bonheur, n'est-ce pas
un peu l'enseigner? Prononcer son nom chaque jour, n'est-ce pas l'appeler?
Et l'un des beaux devoirs de ceux qui sont heureux, n'est-ce pas
d'apprendre aux autres  tre heureux? Il est certain que l'on apprend 
tre heureux; et rien ne s'enseigne plus aisment que le bonheur. Si vous
vivez parmi des gens qui bnissent leur vie, vous ne tarderez pas  bnir
votre vie. Le sourire est aussi contagieux que les larmes; et les poques
que l'on appelle heureuses ne sont souvent que des poques o quelques
hommes surent se dire heureux. D'ordinaire, ce n'est pas le bonheur qui
nous manque, c'est la science du bonheur. Il ne sert de rien d'tre aussi
heureux que possible si on ignore qu'on est heureux, et la conscience du
plus petit bonheur importe bien plus  notre flicit que le plus grand
bonheur que notre me ne regarde pas attentivement. Trop d'tres
s'imaginent que le bonheur est autre chose que ce qu'ils ont, et c'est
pourquoi ceux qui ont le bonheur doivent nous montrer qu'ils ne possdent
rien que ne possdent tous les hommes dans leur coeur.

tre heureux, c'est avoir dpass l'inquitude du bonheur. Il serait
ncessaire, de temps  autre, qu'un homme favoris par le destin d'une
flicit clatante, envie, surhumaine, vnt nous dire simplement: j'ai
reu tout ce que vos dsirs appellent chaque jour, j'ai la richesse, la
sant, la jeunesse, la gloire, la puissance et l'amour. Aujourd'hui, je
puis me dire heureux; non pas  cause des dons que la fortune a daign
m'accorder, mais parce que ces dons m'ont appris  regarder plus haut que
le bonheur. Si j'ai trouv dans mes voyages merveilleux, dans mes
victoires, dans ma force et dans mon amour, la paix et la flicit que je
cherchais, c'est qu'ils m'ont appris que ce n'est pas en eux que se
trouvent la flicit et la paix vritables. Avant tous ces triomphes, elles
n'existaient qu'en moi; aprs tous ces triomphes, elles s'y trouvent
toujours, et je n'ignore pas qu'avec un peu plus de sagesse j'aurais pu
possder tout ce que je possde, sans qu'il et t ncessaire de possder
tant de bonheur. Je sais que je suis plus heureux aujourd'hui que je ne
l'tais hier, parce que je sais enfin que je n'ai plus besoin du bonheur
pour dlivrer mon me, apaiser ma pense et clairer mon coeur.




LIII


Le sage sait cela sans qu'il soit ncessaire qu'un bonheur surhumain le
lui vienne enseigner. Le juste le sait aussi, lors mme qu'il est moins
sage que le sage et que sa conscience semble moins dveloppe, car il est
remarquable qu'un acte de justice ou de bont apporte avec soi une certaine
conscience inarticule, souvent plus efficace, plus dvoue, plus
maternelle, que celle qui nat d'une pense profonde. Il apporte notamment
une sorte de conscience spciale du bonheur. On a beau faire, les penses
les plus hautes sont presque toujours incertaines et variables; au lieu que
la lumire d'un acte bienfaisant est permanente et stable. Une pense
profonde, c'est quelquefois de la conscience ornementale, mais une oeuvre
de charit, l'accomplissement d'un devoir hroque, c'est de la conscience,
c'est--dire, du bonheur en action. Marc-Aurle qui pardonne une mortelle
offense; Washington qui abdique au moment o sa gloire allait devenir une
source d'erreur pour son peuple; et l'tre haineux et vil, qui, dans une
hypothse d'ailleurs invraisemblable, aurait dcouvert par hasard la grande
loi de la gravitation, ne seront pas heureux de la mme faon.

Il y a un long chemin, bord des seules joies qui ne redoutent pas l'hiver,
d'une intelligence satisfaite  un coeur satisfait. Le bonheur est une
plante de la vie morale bien plus qu'une plante de la vie intellectuelle.
Ce n'est pas dans l'intelligence que la conscience en gnral, et surtout
la conscience du bonheur, cache ce qu'elle a de plus prcieux. Mme, on
dirait parfois que les parties les plus hautes et les plus consolantes de
l'intelligence ne se transforment pas en conscience si elles n'ont point
pass par un acte de vertu. Il ne suffit pas de dcouvrir une vrit
nouvelle dans le monde des ides ou des faits. Une vrit n'est vivante
pour nous qu' partir du moment o elle a modifi, purifi, adouci quelque
chose dans notre me. Ce qui constitue vritablement la conscience, ce qui
est son acte essentiel, c'est la conscience d'une amlioration morale. Il y
a des tres trs intelligents qui n'appliquent jamais leur intelligence 
la recherche d'une faute ou  l'encouragement d'un sentiment de charit. Le
cas est frquent chez les femmes, par exemple. D'un homme et d'une femme
d'gale puissance intellectuelle, la femme emploiera toujours une bien
moindre part de cette puissance  se connatre moralement. Or, il semble
que l'intelligence qui ne va pas vers la conscience s'agite dans le vide.
Toute force de notre cerveau qui n'est pas immdiatement recueillie dans
les vases les plus purs de notre coeur, risque fort de se corrompre et de
se perdre. En tout cas, elle demeure trangre au bonheur; par contre, elle
entre facilement en rapport avec le malheur. On peut avoir une intelligence
trs puissante et trs haute, et ne s'tre jamais approch du bonheur. Mais
on ne peut avoir une me douce, pure et bonne et ne pas connatre autre
chose que le malheur. Il est vrai que les frontires de l'intelligence et
de la conscience ne sont pas toujours aussi nettement spares qu'on a
l'air de le dire ici; et qu'une belle pense est souvent une bonne oeuvre.
Mais il arrive nanmoins qu'une belle pense qui n'est pas ne d'une bonne
action ou qui n'en fait pas natre une, ajoute peu de chose  notre
flicit, au lieu qu'une bonne action, lors mme qu'aucune pense ne prend
naissance en elle, avivera toujours, comme une pluie bienfaisante, notre
conscience du bonheur.




LIV


Qu'il faut avoir dit adieu au bonheur, s'crie Renan, parlant du
renoncement de Marc-Aurle, qu'il faut avoir dit adieu au bonheur pour
arriver  de tels excs! On ne comprendra jamais tout ce que souffrit ce
pauvre coeur fltri, ce qu'il y eut d'amertume dissimule par ce front
ple, toujours calme et presque souriant. Il est vrai que l'adieu au
bonheur est le commencement de la sagesse et le moyen le plus sr de
trouver le bonheur. Il n'y a rien de doux comme le retour de joie qui suit
le renoncement  la joie, rien de vif, de profond, de charmant, comme
l'enchantement du dsenchant.

C'est ainsi qu'un sage dcrit le bonheur d'un sage, et pourtant, le bonheur
de Renan, aussi bien que celui de Marc-Aurle se trouvent-ils uniquement
dans le retour de joie qui suit le renoncement  la joie et dans
l'enchantement du dsenchant? S'il en tait ainsi, mieux vaudrait encore
tre moins sage pour tre moins dsenchant. Mais que voulait-elle, la
sagesse qui se dclare dsenchante? Que cherchait-elle si elle ne
cherchait pas la vrit, et quelle est donc la vrit qui puisse dtruire
ainsi au fond d'un coeur sincre l'amour mme de la vrit? Si la vrit
vous apprend que l'homme est mauvais, la nature sans justice, la justice
inutile et l'amour sans puissance, dites-vous qu'elle ne vous apprend rien,
si elle ne vous apprend en mme temps une vrit plus grande, qui enveloppe
toutes ces dsillusions d'une lumire plus clatante et moins vite puise
que les mille lumires phmres qu'elle vient d'teindre autour de vous.
Il n'y a pas de limites  la vrit, et c'est pourquoi la sagesse n'a
jamais le droit de dplier ainsi, au premier carrefour de l'orgueil, la
pauvre petite tente du dsenchantement ou du renoncement. Car il y a un
incroyable et bien fragile orgueil  se dclarer satisfait de ce que rien
ne nous peut satisfaire. Une satisfaction de ce genre n'est qu'un
mcontentement qui n'a mme plus la force de se lever; et tre mcontent,
au fond, c'est ne plus essayer de comprendre.

Tant que l'homme s'imagine qu'il est de son devoir de renoncer au bonheur,
ne renonce-t-il pas  une chose qui n'est pas encore le bonheur? Et puis, 
quels bonheurs faut-il dire cet adieu, qui manque de simplicit? Certes, il
est juste d'carter de nous tout bonheur qui fait du mal aux autres, mais
le bonheur qui fait du mal aux autres demeure-t-il longtemps un bonheur
pour le sage? Et lorsque sa sagesse connat enfin d'autres satisfactions,
sait-elle encore qu'elle renonce aux premires?

Dfions-nous toujours de la sagesse et du bonheur qui sont fonds sur le
mpris de quelque chose. Le mpris et le renoncement, qui est le fils
infirme du mpris, ne nous ouvrent gure que l'asile des vieillards et des
faibles. Nous n'aurions le droit de mpriser une joie que lorsqu'il ne nous
serait mme plus possible de savoir que nous la mprisons. Mais tant que le
mpris ou le renoncement doit prendre la parole ou agiter une pense amre
au fond de notre coeur, c'est que la joie dont nous ne voulons plus nous
est encore ncessaire.

Evitons d'introduire dans notre me certains parasites des vertus. Et le
renoncement n'est bien souvent qu'un parasite. Alors mme qu'il ne
l'affaiblit point, il inquite notre vie intrieure. Quand un animal
tranger pntre dans une ruche, toutes les abeilles suspendent leur
travail; et de mme, quand le mpris ou le renoncement est entr dans
notre me, toutes ses puissances et toutes ses vertus abandonnent leur
tche pour se runir autour de l'hte singulier que l'orgueil leur amne.
Car tant que l'homme sait qu'il renonce, le bonheur de son renoncement nat
surtout de l'orgueil. Or, si l'on tient  renoncer  quelque chose, il
convient qu'on renonce avant tout aux bonheurs de l'orgueil, qui sont les
plus trompeurs et les plus vides.




LV


Qu'il est commode, en somme, et dpourvu de toute audace et de toute
nergie cet enchantement du dsenchant! Mais quel nom donner  celui
qui renonce  un bonheur qui le rendait heureux, et aime mieux le perdre
srement aujourd'hui, de peur de le perdre demain si le hasard le veut? La
seule mission de la sagesse est-elle d'couter ainsi, dans un avenir
incertain, les pas d'une souffrance qui ne viendra peut-tre point, et de
fermer l'oreille au bruit d'ailes d'un bonheur qui remplit l'espace de sa
prsence?

Cherchons notre bonheur dans le renoncement quand il n'est plus possible de
le trouver ailleurs. Il est facile d'tre sage lorsqu'on se contente du
bonheur que l'on trouve dans l'absence du bonheur. Mais le sage n'est pas
fait pour tre malheureux; et il est plus glorieux et plus humain aussi de
ne pas cesser d'tre sage en demeurant heureux. Le but suprme de la
sagesse est tout juste de trouver le point fixe du bonheur dans la vie;
mais chercher ce point fixe dans le renoncement et l'adieu  la joie, c'est
l'aller chercher assez sottement dans la mort. Il est ais de se croire
sage lorsqu'on ne bouge plus. Mais l'homme a-t-il t cr pour ne jamais
bouger? Il faut choisir; la sagesse est l'pouse respecte de nos passions
et de nos sentiments, de toutes nos penses et de tous nos dsirs, ou la
mlancolique fiance de la mort. Qu'il y ait une sagesse immobile pour la
tombe, mais qu'il y en ait une aussi pour la maison o l'tre fume encore.




LVI


Ce n'est pas en renonant  des bonheurs qui nous entourent que nous
deviendrons sages; c'est en devenant sages que nous renoncerons sans le
savoir aux bonheurs qui ne s'lvent plus jusqu' nous. Ainsi, l'enfant, en
grandissant, abandonne, sans qu'il s'en aperoive, les jeux qui ne
l'amusent plus. Et de mme que l'enfant apprend plus de choses en jouant
qu'il n'en apprend dans le travail qu'on lui impose, la sagesse marche plus
vite dans le bonheur qu'elle ne l'et fait dans le malheur. Les leons du
malheur n'clairent qu'une partie de la morale; et l'homme qui est sage
pour avoir t malheureux, ressemble  l'homme qui a aim sans qu'on
l'aimt. Il ignorera toujours dans la sagesse ce que l'autre ignorera dans
un amour auquel l'amour n'a jamais rpondu.

Y a-t-il vraiment dans le bonheur autant de bonheur qu'on le dit?
demandait un jour,  deux mes heureuses, un philosophe qu'une longue
injustice avait un peu trop attrist. Non, le bonheur est  la fois plus et
moins enviable qu'on ne pense, parce qu'il est tout autre chose que ce que
pensent ceux qui n'ont pas t compltement heureux. Etre gai, ce n'est pas
tre heureux, et tre heureux, ce n'est pas toujours tre gai. Il n'y a que
les petits bonheurs d'un instant qui sourient et qui ferment les yeux dans
le temps qu'ils sourient. Mais, arriv  une certaine hauteur, le bonheur
permanent est aussi grave qu'une noble tristesse. Des sages nous ont appris
qu'il ne fallait pas tre heureux, afin de pouvoir dsirer le bonheur.
Mais, si le sage n'a pas t heureux, comment peut-il savoir que la sagesse
est l'unique chose qui ne s'attriste ni ne se lasse dans le bonheur? Les
penseurs qui connurent le bonheur ont appris  aimer la sagesse bien plus
intimement que ceux qui furent malheureux. Il y a une grande diffrence
entre la sagesse qui crot dans le malheur et celle qui se dveloppe dans
la flicit. La premire console en parlant du bonheur, mais la seconde ne
parle plus que d'elle-mme. Au bout de la sagesse du malheureux, il y a
l'espoir du bonheur; au bout de celle de l'homme heureux, il n'y a plus que
la sagesse. Si le but de la sagesse est de trouver le bonheur, ce n'est
qu' force d'tre heureux qu'on finit par savoir que ce but ne se trouve
qu'en elle.




LVII


La premire me venue ne peut pas porter le bonheur. Il y a le courage du
bonheur, comme il y a le courage du malheur. Peut-tre faut-il plus de
force pour continuer d'tre heureux que pour continuer  tre malheureux;
car l'attente de ce qu'il n'a pas encore donne plus de joie au coeur qui
n'est pas sage que la pleine possession de tout ce qu'il a dsir. C'est du
sommet d'un bonheur permanent qu'on voit le mieux les dsirs de ce coeur
qui semble ne pouvoir se nourrir que de crainte ou d'espoir, et qui a tant
de mal  se nourrir de ce qu'il a, alors mme qu'il a tout.

On voit souvent des tres forts et pleins de prudence morale, vaincus par
le bonheur. N'y trouvant pas tout ce qu'ils y cherchaient, ils ne le
dfendent ni ne le retiennent avec l'nergie qu'il faudrait toujours
dployer dans la vie. Ah! qu'il faut tre sage, pour ne plus s'tonner que
le bonheur apporte aussi de la tristesse, et pour que cette tristesse ne
nous incline pas  croire que nous ne possdons pas encore le bonheur
vritable! Ce qu'on trouve de meilleur dans le bonheur, c'est la certitude
qu'il n'est pas une chose qui enivre, mais qui fait rflchir. Il est plus
accessible et il devient moins rare, une fois qu'on a appris que le seul
don qu'il laisse  l'me qui sait en profiter; c'est un largissement de
conscience qu'elle n'aurait point trouv ailleurs. Il est plus important
pour l'me humaine de savoir la valeur d'un bonheur que d'en jouir. Il est
ncessaire de savoir bien des choses pour aimer longtemps le bonheur; il
est indispensable d'en savoir bien davantage pour reconnatre qu'au sein
d'un bonheur sans orage la partie fixe et stable de toute flicit se
trouve uniquement dans cette force, qui, tout au fond de notre conscience,
pourrait nous rendre heureux au sein du malheur mme. Vous ne pouvez vous
dire heureux que lorsque le bonheur vous a aid  gravir des hauteurs d'o
vous pouvez le perdre de vue, sans perdre en mme temps votre dsir de
vivre.




LVIII


On trouve des penseurs profonds et pleins du sentiment auguste de
l'infini, de l'ternel et de l'universel; on trouve des penseurs comme
Pascal, Hello, Schopenhauer, qui ne paraissent gure heureux. Mais on se
tromperait trangement si l'on s'imaginait que l'expression d'une dtresse
gnrale suppose toujours un grand dsespoir personnel. L'horizon du
malheur, contempl du haut d'une pense qui n'est plus instinctive,
goste, mdiocre, ne diffre pas sensiblement de l'horizon du bonheur,
contempl du haut d'une pense de la mme nature, mais d'une autre origine.
Peu importe, aprs tout, que les nuages qui s'agitent l-bas, aux confins
de la plaine, soient tragiques ou charmants; ce qui apaise le voyageur,
c'est d'avoir atteint un endroit lev, d'o il dcouvre enfin un espace
sans limites. Il n'est pas indispensable que des voiles blanches passent
sans cesse sur la mer, pour que la mer nous semble mystrieuse et
admirable; et une tempte, pas plus qu'une belle journe calme, n'affaiblit
la vie de notre me. Ce qui l'affaiblit, c'est de rester jour et nuit dans
la chambre de nos petites penses sans gnrosit, sans ardeur, sans
gravit, alors que l'ocan illumine le ciel tout autour de notre demeure.

Mais il y a peut-tre une diffrence entre le penseur et le sage. Il arrive
que le penseur s'attriste simplement sur les sommets qu'il a gravis, mais
le sage tche d'y sourire de bonne foi et d'une faon si naturelle et si
humaine, que le plus humble de ses frres peut recueillir et comprendre ce
sourire qui tombe comme une fleur au pied de la montagne. Le penseur ouvre
la route qui va de ce qu'on voit  ce qu'on ne voit pas, mais le sage
ouvre la voie qui mne de ce qu'on aime  ce qu'on aimera, et les sentiers
qui montent de ce qui ne nous console plus  ce qui peut nous consoler
longtemps encore. Il est ncessaire, mais il ne suffit pas, d'avoir sur
l'homme, sur Dieu, sur la nature, des penses vivantes et audacieuses.
Qu'est-ce qu'une pense profonde qui n'apporte aucun rconfort? N'est-ce
pas, comme celle qui ne parvient pas  imprgner notre vie de tous les
jours, une pense que le penseur ne possde pas encore tout entire? Il est
plus facile de s'affliger et de demeurer dans son affliction, que de faire
sur-le-champ, le pas que le temps finit toujours par nous faire faire au
del de cette affliction. Il est plus facile de paratre profond dans la
mfiance et les tnbres, que dans la confiance et l'honnte clart o les
hommes doivent vivre. Est-on sr d'avoir fait tout l'effort qu'on peut
faire, en mditant ainsi, au nom de tous ses frres, sur la dtresse de la
vie, si, pour ne pas amoindrir le grand tableau de cette dtresse, on leur
cache les raisons, dcisives aprs tout, pour lesquelles on l'accepte,
puisque l'on continue de vivre? Est-ce aller jusqu'au bout de sa pense que
de penser pour ne pas consoler? Il est plus facile de me dire pourquoi vous
vous plaignez, que de m'apprendre avec simplicit les motifs plus puissants
et plus profonds pour lesquels votre instinct ne rejette pas cette vie dont
vous vous plaignez de la sorte.

Qui de nous ne trouve, sans les chercher, mille et mille raisons de n'tre
pas heureux? Sans doute, il est utile que le sage nous indique les plus
hautes, car les raisons trs hautes pour n'tre pas heureux, sont bien prs
de se transformer en raison d'tre heureux. Mais toutes celles qui ne
portent pas en elles ces germes de grandeur et de bonheur (il y a en effet
dans la vie morale une foule d'espaces dcouverts o grandeur et bonheur se
confondent), ne mritent pas qu'on les numre. Il faut tre heureux pour
rendre heureux; et il faut rendre heureux pour demeurer heureux. Essayons
d'abord de sourire pour que nos frres apprennent  sourire, et puis nous
sourirons bien plus rellement en les voyant sourire. Il ne me convient
pas que je me chagrine moi-mme, moi qui jamais n'ai volontairement
chagrin personne, dit Marc-Aurle, en une de ses plus belles lignes.
Mais n'est-ce pas se chagriner soi-mme et apprendre en mme temps 
chagriner les autres, que de n'apprendre pas  tre aussi heureux que l'on
peut l'tre?




LIX


Une petite pense qui relie un regard satisfait, un acte de bont
quotidienne ou la plus tranquille, la plus modeste des minutes heureuses, 
quelque chose de beau, de stable et d'ternel, est plus mritoire, et il
est infiniment plus difficile de l'arracher aux mystres de la vie qu'une
grande et sombre mditation qui rattache une douleur, un amour, un
dsespoir,  la mort, au destin ou aux puissances indiffrentes qui
environnent notre existence. Ne nous laissons pas tromper par des
apparences. Hamlet qui se lamente au bord du gouffre, nous semble plus
profond et plus passionnant qu'Antonin le Pieux, qui regarde tranquillement
les mmes forces, les accepte et les interroge avec calme, au lieu de les
maudire et d'y chercher des sujets d'pouvante. Tout ce qu'on fait durant
le jour, parat moins auguste que le moindre geste qu'on bauche alors que
la nuit tombe, mais l'homme est n pour travailler durant le jour, et non
pour s'agiter dans les tnbres.




LX


Il y a en outre, dans la moindre pense consolante, une force qu'on ne
trouve jamais dans la plus vaste plainte, dans la plus belle ide
mlancolique. Une grande ide profonde et attriste, c'est de l'nergie qui
claire les murs de sa prison en consumant ses ailes dans les tnbres;
mais la plus timide pense de confiance, d'abandon enjou aux lois
invitables, c'est dj une action qui cherche un point d'appui pour
prendre enfin son vol dans l'existence. Il n'est pas mauvais de se l'avouer
quelquefois: une pense tendue et dsintresse, c'est chose excellente,
mais la ralit ne commence qu' l'action. Ce qui constitue  proprement
parler toute notre destine, ce sont celles de nos penses qui, presses
par la foule des penses incompltes, obscures, presque indistinctes
encore, ont eu la force, ou ont enfin cd  la ncessit de se transformer
en faits, en gestes, en sentiments, en habitudes. Ce n'est pas affirmer
qu'il faille ngliger les autres. Nos penses, autour de notre vie relle,
on dirait d'une arme qui assige une ville. Il est probable que la plupart
des soldats, quand la ville sera prise, n'entreront pas dans son enceinte.
On cartera notamment les auxiliaires, les barbares, toutes les bandes
informes en un mot, qui cderaient trop facilement  l'ivresse du pillage,
des flammes et du sang. Il est probable aussi que les deux tiers des
troupes ne prendront aucune part au combat dcisif. Mais on a bien souvent
besoin des forces inutiles; et il est vident que la ville n'aurait pas
trembl, n'aurait jamais ouvert ses portes, si l'arme n'avait pas t
innombrable au fond des plaines et bien discipline au pied des murs. Il en
va de mme dans notre vie morale. Les penses qui ne sont pas entres dans
la ralit n'ont pas t tout  fait vaines; elles ont pouss ou soutenu
les autres, mais celles-ci sont les seules qui aient accompli leur mission
jusqu'au bout. Et c'est pourquoi ayons toujours sous nos ordres, devant les
rangs pais de nos ides confuses et attristes, un groupe de penses plus
confiantes, plus humaines, plus simples et prtes  pntrer hardiment dans
la vie.




LXI


On a beau vouloir s'lever au-dessus des ralits dans un dsir trs pur
du bien immatriel, mille intentions ne valent pas un geste; non que les
intentions n'aient aucune valeur, mais le moindre geste de bont, de
courage, de justice, exige plus d'un millier de bonnes intentions.

Les chiromanciens prtendent que toute notre vie se grave dans notre main,
et ce qu'ils appellent notre vie, c'est un certain nombre d'actions qui
inscrivent dans notre chair, soit avant, soit aprs leur accomplissement,
des marques indlbiles. Nos penses et nos intentions n'y laissent pour
ainsi dire aucune trace. Si j'ai nourri durant de longs jours des projets
de meurtre, de trahison, d'hrosme ou de sacrifice, il se peut que ma main
n'en dise rien; mais si j'ai tu, par hasard, peut-tre par erreur, au
dtour d'une rue, quelqu'un qui paraissait me menacer; ou si, passant par
la mme rue, je dois arracher quelque jour, un nouveau-n aux flammes qui
l'envelopperont, ma main portera toute ma vie l'irrcusable signe du
meurtre ou de l'amour. Que les chiromanciens s'illusionnent ou non, peu
importe, il y a une grande vrit morale au fond de cette distinction. Une
pense peut me laisser jusqu' ma mort  la mme place dans l'univers; mais
une action me fera presque toujours avancer ou reculer d'un rang dans la
hirarchie des tres. Une pense, c'est une force isole, errante et
passagre, qui s'avance aujourd'hui et que je ne reverrai peut-tre pas
demain; mais une action suppose une arme permanente d'ides et de dsirs,
qui a su conqurir, aprs de longs efforts, un point d'appui dans la
ralit.




LXII


Mais nous voici bien loin de la noble Antigone et de l'ternel problme de
la vertu infructueuse. Il est certain que le destin, entendu au sens
ordinaire de ce mot, c'est--dire dsignant uniquement le chemin qui
conduit  la mort, ne respecte gure la vertu. Arriv au bord de cet abme,
qui est comme la cuve centrale o les morales viennent se purifier ou se
troubler dfinitivement, on nous force  choisir entre la justification, et
la condamnation du hasard. La plupart des sacrifices du devoir peuvent se
ramener au type du sacrifice d'Antigone. Qui de nous n'a vu autour de soi
plus d'un exemple d'hrosme chti? Un ami, du fond du lit qu'il ne
devait quitter que pour un autre lit qu'on n'abandonne plus, me faisait un
jour suivre du doigt, pour ainsi dire, tous les dtours dont se servit le
sort pour l'amener  boire, dans une ville trangre, la gorge d'eau
empoisonne qui devait lui donner la mort. Rien n'tait plus visible que
les fils innombrables tisss par le destin autour de cette vie, et le
moindre incident semblait dou d'une prvoyance et d'une malice
incomparables. Et pourtant, mon ami n'tait all l-bas que pour y remplir
un de ces devoirs que les sages, les hros ou les saints discernent seuls 
l'horizon de la conscience. Que faut-il rpondre? Taisons-nous encore sur
ce point; nous y reviendrons tout  l'heure. Mon ami, s'il avait survcu,
serait reparti le lendemain pour une autre ville, o un autre devoir l'et
appel, sans mme se demander s'il rpondait encore  l'appel d'un devoir.
Il y a des tres qui obissent ainsi  tous les ordres chuchots par leur
coeur. Ils n'ont nul souci de l'injustice de la fortune ou de l'ingratitude
de la vertu; ils ne s'occupent que de l'injustice des hommes et semblent se
dire que les autres injustices ne les regardent pas encore.

Est-il vrai qu'il ne faille jamais hsiter et qu'on ne fasse tout son
devoir qu'autant qu'on ne se doute mme pas qu'on le fait? Est-il
indispensable qu'on s'lve  un point d'o le devoir n'apparaisse plus
comme un choix de nos sentiments les plus nobles, mais comme une
silencieuse ncessit de toute notre nature?




LXIII


Il en est qui attendent, s'interrogent, jugent, psent, et se dcident
enfin. Ils ont raison aussi. Qu'importe que l'accomplissement d'un devoir
soit le rsultat de l'instinct ou de l'intelligence? Les gestes de
l'instinct, comme les gestes de l'enfant, ont ordinairement une beaut un
peu vague, nave, inattendue, qui nous touche davantage, mais ceux de la
bonne volont rflchie ne possdent-ils pas une beaut plus srieuse et
plus ferme? Il est donn  peu de coeurs d'tre navement admirables; et
l'on aurait tort d'aller chercher en eux toutes les lois de nos devoirs. Au
reste, la bonne volont rflchie, alors mme qu'elle n'a plus d'illusions,
aperoit un grand nombre de devoirs moins sduisants, que l'instinct ne
voit pas; et la valeur morale d'un tre ne s'estime-t-elle point au nombre
des devoirs qu'il aperoit et qu'il a l'intention d'accomplir.

Il est bon que la plupart suivent sans s'interroger trop attentivement (car
il faut s'interroger bien longtemps pour que les rponses de la conscience
deviennent enfin semblables aux rponses de l'instinct); il est bon que la
plupart suivent en attendant l'instinct du sacrifice dans le devoir. Ils
suivent ainsi, les yeux ferms, une lumire que les meilleurs de leurs
anctres invisibles portent devant eux. Mais enfin, ce n'est pas l
l'idal; et celui qui abandonne la moindre chose au profit de son frre,
sachant ce qu'il abandonne et pourquoi il le fait, occupe dans la vie
morale une situation plus haute que celui qui offre sa vie mme sans avoir
jet un regard en arrire.




LXIV


Le monde est plein d'tres faibles et nobles qui s'imaginent que le
dernier mot du devoir se trouve dans le sacrifice. Le monde est plein de
belles mes qui, ne sachant que faire, cherchent  sacrifier leur vie; et
cela est regard comme la vertu suprme. Non, la vertu suprme est de
savoir que faire, et d'apprendre  choisir  quoi l'on peut donner sa vie.
Ce n'est que provisoirement que le devoir pour chacun de nous est ce qu'il
croit tre son devoir. Le premier de tous nos devoirs est d'clairer notre
ide du devoir. Le mot _devoir_ contient souvent bien plus d'erreurs et de
nonchalance morale qu'il ne renferme de vertus, Clytemnestre dvoue sa vie
 venger sur Agamemnon la mort d'Iphignie, et Oreste sacrifie la sienne 
venger sur Clytemnestre la mort d'Agamemnon. Mais il a suffi qu'un sage
passt en disant: Pardonnez  vos ennemis, pour que tous les devoirs de
la vengeance fussent effacs de la conscience humaine. Il suffira peut-tre
qu'un autre sage passe un jour, pour que la plupart des devoirs du
sacrifice en soient galement bannis. En attendant, certaines ides sur le
renoncement, la rsignation et le sacrifice puisent plus profondment que
de grands vices et que des crimes mme, les plus belles forces morales de
l'humanit.




LXV


Oui, la rsignation est bonne et ncessaire devant les faits gnraux et
invitables de la vie, mais sur tous les points o la lutte est possible,
la rsignation n'est que de l'ignorance, de l'impuissance ou de la paresse
dguises. Il en est de mme du sacrifice, qui n'est trop souvent que le
bras affaibli que la rsignation agite encore dans le vide. Il est beau de
savoir se sacrifier simplement, lorsque le sacrifice vient au-devant de
nous et qu'il apporte un bonheur vritable aux autres hommes; mais il n'est
ni sage ni utile de consacrer sa vie  la recherche du sacrifice, et de
regarder cette recherche comme le plus beau triomphe de l'esprit sur la
chair. (Pour le dire en passant, on attache d'ordinaire une importance
infiniment trop grande aux triomphes de l'esprit sur la chair; et ces
prtendus triomphes ne sont le plus souvent que des dfaites totales de la
vie.) Le sacrifice peut tre une fleur que la vertu cueille en passant,
mais ce n'est pas pour la cueillir qu'elle s'est mise en route. C'est une
grave erreur de croire que la beaut d'une me se trouve dans son avidit
du sacrifice; sa beaut fconde rside dans sa conscience et dans
l'lvation et la puissance de sa vie. Il est vrai qu'il y a des mes qui
ne se sentent vivre que dans le sacrifice; mais il est vrai aussi que ce
sont des mes qui n'ont pas le courage ou la force d'aller  la recherche
d'une autre vie morale. Il est en gnral beaucoup plus facile de se
sacrifier, c'est--dire d'abandonner sa vie morale, au profit de qui veut
bien la prendre, que d'accomplir sa destine morale et de remplir jusqu'au
bout la tche pour laquelle la nature nous avait crs. Il est, en gnral,
beaucoup plus facile de mourir moralement et mme physiquement pour les
autres, que d'apprendre  vivre pour eux. Trop d'tres endorment ainsi
toute initiative, toute existence personnelle dans l'ide qu'ils sont
toujours prts  se sacrifier. Une conscience qui ne va pas au del de
l'ide du sacrifice et qui se croit en rgle avec soi, parce qu'elle
cherche sans cesse l'occasion de donner ce qu'elle a, est une conscience
qui a ferm les yeux et qui s'est assoupie au pied de la montagne. Il est
beau de se donner, et c'est d'ailleurs  force de se donner qu'on finit par
se possder quelque peu; mais c'est se prparer  donner peu de chose que
de n'avoir  donner  ses frres que le dsir de se donner. Avant donc que
de donner, essayons d'acqurir; et ne croyons pas qu'en donnant nous soyons
dispenss du devoir d'acqurir. Attendons l'heure du sacrifice en
travaillant  autre chose. Elle finit toujours par sonner; mais ne perdons
pas notre temps  la chercher sans cesse au cadran de la vie.




LXVI


Il y a sacrifice et sacrifice; et je ne parle pas ici du sacrifice des
forts qui savent, comme Antigone, renoncer  eux-mmes, quand le destin,
prenant la forme du bonheur vident de leurs frres, leur ordonne
d'abandonner leur bonheur et leur vie. Je parle ici du sacrifice des
faibles, du sacrifice qui se replie sur son inanit avec une satisfaction
purile, du sacrifice qui se contente de nous bercer, comme une nourrice
aveugle, dans les bras amaigris du renoncement et de la souffrance
gratuite. coutons ce que nous dit  ce sujet un penseur excellent de ce
temps, John Ruskin: La volont de Dieu est que nous vivions par le
bonheur et la vie de nos frres et non par leur misre et par leur mort. Il
se peut qu'un enfant doive mourir pour ses parents, mais le dessein du ciel
est qu'il vive pour eux. Ce n'est pas par le sacrifice, mais par sa force,
sa joie, la puissance de sa vie, qu'il leur sera un renouvellement de
vigueur et comme la flche dans la main du gant. Il en est de mme dans
toutes les autres relations vritables. Les hommes s'entr'aident par leurs
joies et non par leurs tristesses. Ils ne sont pas crs afin de se tuer
l'un pour l'autre, mais afin de se fortifier l'un par l'autre. Et parmi
maintes choses trs belles, qu'un usage erron a rendues trs mauvaises, je
ne sais si certain esprit de sacrifice inconscient et trop doux ne doit
tre compt parmi les plus fatales. On a si bien appris  quelques mes
qu'il y a une vertu dans la souffrance comme telle, qu'elles acceptent la
peine et la dtresse comme si c'tait leur part invitable, ne comprenant
point que leur dfaite n'en est pas moins dplorable, parce qu'elle est
plus fatale  leurs ennemis qu' elles-mmes.




LXVII


On nous dit: Aimez votre prochain comme vous-mme, mais si vous vous
aimez d'une manire troite, purile et craintive, vous aimerez votre
prochain de la mme faon. Apprenez donc  vous aimer largement, sainement,
sagement et compltement. C'est chose moins facile qu'on ne croit.
L'gosme d'une me clairvoyante et forte est plus efficacement charitable
que tout le dvouement d'une me aveugle et faible. Avant d'exister pour
les autres, il importe que vous existiez pour vous-mme; avant de vous
donner, il faut vous acqurir. Soyez certain que l'acquisition d'une
parcelle de votre conscience importe mille fois plus, au bout du compte,
que le don de votre inconscience tout entire.

Presque toutes les grandes choses de ce monde ont t faites par des tres
qui ne songeaient nullement  se sacrifier. Platon n'abandonne pas sa
pense pour mler ses larmes aux larmes de ceux qui pleurent dans Athnes;
Newton ne quitte pas ses spculations pour sortir  la recherche de sujets
de piti ou de tristesse; et surtout Marc-Aurle (car il s'agit ici du
sacrifice moral le plus frquent et le plus dangereux), Marc-Aurle
n'teint pas la clart de son me pour rendre plus heureuse l'me
infrieure de Faustine. Or, ce qui est juste dans l'existence de Platon, de
Newton ou de Marc-Aurle, est galement juste dans l'existence de toute
me. Car toute me dans sa sphre a les mmes devoirs envers soi que l'me
des plus grands. Convainquons-nous une fois pour toutes, que le devoir
capital de notre me est d'tre aussi complte, aussi heureuse, aussi
indpendante, aussi grande que possible. Il ne s'agit pas ici d'gosme ou
d'orgueil. On ne devient efficacement gnreux, on ne devient vritablement
humble que quand on a un sentiment de soi clair, confiant et pacifique.
On peut sacrifier  ce but la passion mme du sacrifice; car le sacrifice
ne doit pas tre un moyen de s'ennoblir, mais le signe d'un ennoblissement.




LXVIII


Sachons offrir, quand il le faut,  nos frres malheureux, nos richesses,
notre temps, notre vie; c'est l le don exceptionnel de quelques heures
exceptionnelles, mais le sage n'est pas tenu de ngliger son bonheur et
tout ce qui entoure son existence, pour se prparer uniquement  traverser,
avec plus ou moins d'hrosme, une ou deux heures exceptionnelles. En
morale, il faut avant tout s'attacher aux devoirs qui reviennent tous les
jours, aux actes fraternels qui ne s'puisent pas.  ce point de vue, dans
la marche ordinaire de la vie, la seule chose dont nous puissions offrir
une part sans cesse renaissante aux mes heureuses ou malheureuses de ceux
qui s'avancent  nos cts le long des mmes routes, c'est la force, la
confiance, l'indpendance apaise de notre me. C'est pourquoi le plus
humble des hommes est oblig d'entretenir et d'agrandir son me, comme s'il
savait qu'un jour elle dt tre appele  consoler ou rjouir un Dieu.
Quand il s'agit de prparer une me, il faut toujours la prparer pour une
mission divine. En ce domaine seul, et  cette condition, se fait le
vritable don de l'homme et s'accomplit le sacrifice par excellence. Et
quand son heure sonne, croyez-vous que ce que donne alors Socrate ou
Marc-Aurle, qui vcut mille vies, ayant fait mille fois le tour de sa vie,
ne vaille pas mille fois tout ce que peut donner celui qui n'a pas fait un
pas dans sa conscience; et que s'il est un Dieu, il pse seulement le
sacrifice au poids du sang de notre corps, et que le sang de l'me, qui est
sa vertu, son sentiment d'elle-mme, toute sa vie morale, et toute la force
qu'elle a accumule durant bien des annes, n'ait aucune valeur?




LXIX


Ce n'est pas en se sacrifiant que l'me devient plus grande; mais c'est en
devenant plus grande qu'elle perd de vue le sacrifice, comme le voyageur
qui s'lve perd de vue les fleurs du ravin. Le sacrifice est un beau signe
d'inquitude, mais il ne faut pas cultiver l'inquitude pour elle-mme.
Tout est sacrifice aux mes qui s'veillent; bien peu de choses portent
encore le nom de sacrifice pour une me qui a su trouver une vie dont le
dvouement, la piti et l'abngation ne sont plus les racines
indispensables mais les fleurs invisibles. En vrit, trop d'tres
prouvent le besoin de dtruire, mme inutilement, un bonheur, un amour, un
espoir qui leur appartient, pour s'apercevoir  la clart des flammes de
l'holocauste. On dirait qu'ils portent une lampe dont ils ne savent pas
l'usage; et lorsque la nuit tombe, et qu'ils sont avides de lumire, ils
en rpandent la substance sur un feu tranger.

vitons d'agir comme ce gardien du phare de la lgende, qui distribuait aux
pauvres des cabanes voisines l'huile des grandes lanternes qui devaient
clairer l'ocan. Toute me, dans son milieu, est gardienne d'un phare plus
ou moins ncessaire. La mre la plus humble qui se laisse attrister,
absorber, anantir tout entire par les plus troits de ses devoirs de
mre, donne son huile aux pauvres, et ses enfants souffriront toute leur
vie que l'me de leur mre n'ait pas t aussi claire qu'elle et pu
l'tre. La force immatrielle qui luit dans notre coeur doit luire avant
tout pour elle-mme. Ce n'est qu' ce prix-l qu'elle luira pour les
autres. Si petite que soit votre lampe, ne donnez jamais l'huile qui
l'alimente, mais la flamme qui la couronne.




LXX


Il est certain que l'altruisme demeurera toujours le centre de gravit des
mes nobles, mais les mes faibles se perdent dans les autres, tandis que
les mes fortes s'y retrouvent. Voil la grande diffrence. Ce qui vaut
mieux qu'aimer son prochain comme soi-mme, c'est de s'aimer soi-mme en
lui. Il y a une bont qui prcde certains tres, il y en a une qui suit
certains autres. Il y a une bont qui puise, et une autre bont qui
nourrit. N'oublions pas que, dans le commerce des mes, ce ne sont point
celles qui croient donner toujours qui sont les gnreuses. Une me forte
prend sans cesse, mme aux plus pauvres, une me faible donne toujours,
mme aux plus riches; mais il y a une faon de donner qui n'est que de
l'avidit qui a perdu courage, et si un Dieu venait faire le compte,
peut-tre verrions-nous que c'est en prenant que l'on donne et en donnant
que l'on enlve. Il arrive souvent qu'une me mdiocre ne commence 
grandir que du jour o elle a rencontr une me qui l'puise.




LXXI


Pourquoi ne pas s'avouer que le devoir par excellence ce n'est pas de
pleurer avec tous ceux qui pleurent, de souffrir avec tous ceux qui
souffrent et de tendre son coeur  ceux qui passent pour qu'ils le
meurtrissent ou pour qu'ils le caressent? Les pleurs, les souffrances, les
blessures ne nous sont salutaires qu'autant qu'ils ne dcouragent pas notre
vie. Ne l'oublions jamais: quelle que soit notre mission sur cette terre,
quel que soit le but de nos efforts et de nos esprances, le rsultat de
nos douleurs et de nos joies, nous sommes avant tout les dpositaires
aveugles de la vie. Voil l'unique chose absolument certaine, voil le seul
point fixe de la morale humaine. On nous a donn la vie, nous ne savons
pourquoi, mais il semble vident que ce n'est pas pour l'affaiblir ou pour
la perdre. Nous reprsentons mme une forme toute spciale de la vie sur
cette plante: la vie de la pense, la vie des sentiments; et c'est
pourquoi tout ce qui est propre  diminuer l'ardeur de la pense, l'ardeur
des sentiments est probablement immoral. Tchons donc d'activer,
d'embellir, d'amplifier cette ardeur; avant tout, augmentons notre
confiance dans la grandeur, dans la puissance et dans la destine de
l'homme. Il est vrai que je pourrais dire tout aussi bien: sa petitesse, sa
faiblesse et sa misre. Il est aussi passionnant d'tre grandement
misrable que d'tre grandement heureux. Peu importe, aprs tout, que ce
soit l'homme ou l'univers qui nous paraisse admirable, pourvu que quelque
chose nous paraisse admirable et que nous exaltions notre conscience de
l'infini. Une toile qu'on dcouvre ajoute plus d'un rayon aux penses, aux
passions, au courage de l'homme. Tout ce que nous voyons de beau dans ce
qui nous entoure est dj beau dans notre coeur, tout ce que nous trouvons
d'adorable et de grand en nous-mme, nous le trouvons en mme temps dans
les autres. Si mon me, en s'veillant ce matin, a rencontr dans les
penses de son amour une ide qui la rapprocha un peu d'un Dieu qui n'est
sans doute, comme on l'a dit plus haut, que le plus beau de ses dsirs, je
vois trembler cette mme ide dans le pauvre qui passe l'instant d'aprs
sous mes fentres, et je l'aime davantage pour le connatre mieux.

Ne croyons pas qu'il soit inutile d'aimer ainsi; ce sera grce 
quelques-uns qui aimeront ainsi de plus en plus profondment, que l'homme
saura un jour ce qu'il lui faudra faire. La morale vritable doit natre de
l'amour conscient et infini. La grande charit, c'est l'ennoblissement.
Mais je ne puis vous ennoblir si je ne me suis pas ennobli le premier, je
ne puis vous admirer si je n'ai rien trouv d'admirable en moi-mme.
Lorsque j'ai fait un acte noble, la meilleure rcompense que m'accorde cet
acte, c'est la certitude de plus en plus naturelle, de plus en plus
invincible que vous pouvez en faire autant. Toute pense qui augmente mon
coeur, augmente en moi l'amour et le respect pour l'homme.  mesure que je
monte, vous montez avec moi. Mais si, pour vous aimer, parce que votre
amour n'a pas encore d'ailes, je coupe les ailes  mon amour, il y aura
deux fois plus de larmes et de plaintes inutiles au fond de la valle, mais
l'amour ne fera pas un pas vers la montagne. Aimons toujours du plus haut
point que nous puissions atteindre. N'aimons pas par piti lorsqu'on peut
aimer par amour; ne pardonnons pas par bont lorsqu'on peut pardonner par
justice; n'apprenons pas  consoler lorsque l'on peut apprendre 
respecter. Ah! soyons attentifs  amliorer sans relche la qualit de
l'amour que nous donnons aux hommes! Une coupe de cet amour prise sur les
sommets en vaut cent que l'on puise aux citernes stagnantes de la charit
ordinaire. Et si celui que vous n'aimez plus par piti ou simplement parce
qu'il pleure, doit ignorer, jusqu' la fin, que vous l'aimez en ce moment
pour l'avoir ennobli en mme temps que vous-mme, qu'importe aprs tout?
Vous avez fait ce que vous conceviez comme le meilleur, encore que le
meilleur puisse n'tre pas utile. Ne faut-il pas toujours agir en cette vie
comme si le Dieu que dsire le plus haut dsir de notre coeur nous
contemplait sans cesse?




LXXII


Mais revenons aux grandes lois incohrentes. Il n'y a pas longtemps, dans
une catastrophe affreuse[1], le destin manifesta une fois de plus et d'une
manire plus clatante que jamais, ce que les hommes appellent son
injustice, son aveuglement ou son indpendance. Il parut y punir
expressment la seule des vertus extrieures que la raison nous ait
laisse, je veux dire l'amour du prochain. Il est probable qu'il y avait
quelques justes imparfaits dans l'enceinte o la fatalit descendit ce
jour-l. Il parat mme certain qu'il s'y trouvait au moins un juste
vritable et dsintress. C'est la prsence presque certaine de ce juste
qui pose dans toute sa puret la question terrible que nous ne pouvons nous
empcher de faire. S'il n'avait pas t l, nous pourrions nous dire
que nous ne savons pas de quelle somme de justice souveraine est faite une
injustice qui nous parat norme. Nous pourrions nous dire que ce qu'on
appelait l-bas _charit_ n'tait peut-tre que la fleur trop audacieuse
d'une injustice permanente. L'homme ne peut se dcider  croire qu'en tout
ce qui est extrieur il n'ait  lutter et  compter qu'avec des faits et
des forces aveugles: l'eau, le feu, l'air, les lois de la pesanteur et
quelques autres. Nous avons besoin d'excuser le hasard; et quand nous
l'accusons formellement, n'est-ce pas comme si nous l'excusions dans le
pass et l'avenir, avec l'tonnement pnible que nous prouvons en
apprenant qu'un homme de bien a commis un acte bas et vil? Nous nous
plaisons  crer un hasard idal plus juste que nous-mmes, et lorsqu'il
vient de commettre une injustice irrcusable, notre stupeur passe, tout au
fond de notre coeur, nous lui rendons notre confiance, en nous disant que
nous ne savons pas tout ce qu'il sait, et qu'il doit avoir obi  des lois
que nous ne pouvons pntrer. Le monde nous semblerait trop noir si le
hasard n'tait pas moral. Qu'il n'y ait pas une justice ou une morale
gardienne de la ntre, cela nous paratrait la ngation mme de toute
morale et de toute justice. Nous ne voulons plus de la basse et troite
morale des chtiments et des rcompenses que nous offrent les religions
positives, mais nous oublions que si le hasard tait dou du moindre
sentiment de justice, la morale haute et dsintresse que nous rvons ne
serait plus possible. Si nous ne sommes pas convaincus que le hasard est
absolument sans justice, nous n'avons plus aucun mrite  tre justes. Nous
refusons l'idal des saints, et nous sommes persuads que faire son devoir
dans l'espoir d'une rcompense quelconque, ne serait-ce que la satisfaction
du devoir accompli, doit avoir, aux yeux d'un Dieu sage,  peu prs la mme
valeur que faire le mal parce qu'il nous profite. Nous nous disons
volontiers que si Dieu est aussi haut que l'ide la plus haute qu'il a mise
dans l'me des meilleurs d'entre nous, il devrait carter tous les hommes
qui ont voulu lui plaire, c'est--dire qui n'ont pas fait le bien comme
s'il n'existait pas, et qui n'ont pas aim la vertu plus que Dieu mme.
Mais, en ralit, et devant le moindre vnement, nous nous apercevons que
nous sortons  peine des traits de _Morale en action_ de l'enfance, dans
lesquels tous les crimes sont punis. Il nous faudrait, au contraire, des 
recueils de vertus chties. Ils seraient plus utiles aux vritables mes
et entretiendraient davantage la fiert et l'nergie du bien. Ne perdons
pas de vue que c'est de l'immoralit mme du hasard que doit natre une
morale plus belle. Ici, comme partout plus l'homme se sent abandonn, plus
il retrouve la force propre de l'homme. Ce qui nous inquite dans ces
grandes injustices, c'est la ngation d'une haute loi morale; mais de cette
ngation mme nat immdiatement une loi morale suprieure. Avec la
suppression du chtiment et de la rcompense nat la ncessit de faire le
bien pour le bien. Ne nous troublons jamais lorsqu'une loi morale nous
semble disparatre; il y en a toujours une plus grande en rserve. Tout ce
que nous ajoutons  la moralit du destin, nous l'enlevons  notre idal
moral le plus pur. Au contraire, plus nous sommes convaincus que le destin
n'est pas juste, plus nous largissons et purifions devant nous les champs
d'une morale meilleure. Ne nous imaginons pas que les bases de la vertu
s'effondrent parce que Dieu nous semble injuste. Ce serait dans l'injustice
vidente de son Dieu que la vertu humaine trouverait enfin des fondements
inbranlables.

[Note 1: L'incendie du Bazar de la Charit  Paris (4 mai 1897)]




LXXIII


Rsignons-nous  l'indiffrence de la nature envers le sage. Cette
indiffrence ne nous semble trange que parce que nous ne sommes pas assez
sages; car l'un des devoirs de la sagesse est de se rendre un compte aussi
exact et aussi humble que possible de la place que l'tre humain occupe
dans l'univers.

L'tre humain parat grand dans sa sphre comme l'abeille parat grande sur
la cellule de son rayon de miel; mais il serait absurde d'esprer qu'une
fleur de plus s'ouvrira dans les champs parce que la reine des abeilles a
t hroque dans sa ruche. Ne croyons pas nous diminuer en agrandissant
l'univers. Que ce soit nous-mmes ou le monde entier qui nous paraisse
grand, le sentiment de l'infini, qui est le sang de toute vertu, circulera
de la mme faon dans notre me.

Qu'est-ce qu'un acte de vertu pour en attendre ainsi des rcompenses
extraordinaires? Ce n'est pas dans les lois de la gravitation mais en nous
qu'il faut trouver ces rcompenses. Il n'y a que ceux qui ne savent pas ce
que c'est que le bien qui demandent un salaire pour le bien. Surtout
n'oublions pas qu'un acte de vertu est toujours un acte de bonheur. Il est
toujours la fleur d'une longue vie intrieure heureuse et satisfaite. Il
suppose toujours des heures et de longues journes de repos sur les
montagnes les plus paisibles de notre me. Aucune rcompense postrieure ne
vaudrait la calme rcompense qui l'a prcd. Le juste qui prit dans la
catastrophe dont je viens de parler, n'tait l que parce que son me avait
trouv dans le bien une certitude, une paix, que nul bonheur, nulle gloire,
nul amour n'aurait pu lui donner. Si les flammes s'ouvraient, si les eaux
reculaient, si la mort hsitait parfois devant de tels tres, que seraient
dsormais les hros et les justes? O serait le bonheur d'une vertu qui
n'est compltement heureuse que parce qu'elle est noble et pure, et qui
n'est noble et pure que parce qu'elle n'attend aucune rcompense? Il y a
une joie humaine  faire le bien en poursuivant un but; il y a une joie
divine  faire le bien et  n'esprer rien. On sait en gnral pourquoi
l'on fait le mal; mais moins on sait exactement pourquoi l'on fait le bien,
plus est pur le bien que l'on fait. Pour apprendre ce que vaut un juste,
demandons-lui pourquoi il est juste: il est probable que celui qui aura le
moins  rpondre sera le juste le plus parfait. Il se peut qu' mesure que
l'intelligence s'tend, le nombre des raisons qui poussent une me 
l'hrosme semblent diminuer, mais en mme temps l'intelligence s'aperoit
qu'elle n'a plus d'autre idal qu'un hrosme de plus en plus secret et
dsintress.

Quoi qu'il en soit, celui qui prouve le besoin d'agrandir la vertu en y
ajoutant l'approbation du destin et du monde, n'a pas encore le sentiment
de la vertu. On n'agit vraiment bien que lorsqu'on agit bien pour soi seul,
sans autre attente que de savoir de mieux en mieux ce que c'est que le
bien. Sans autre tmoin que son coeur, dit Saint-Just. Il y a,
j'imagine, aux yeux de Dieu, une diffrence notable entre l'me d'un homme
qui est persuad que les rayons d'un acte de vertu n'ont pas de limites, et
l'me de celui qui se dit que ces rayons ne sont probablement pas faits
pour sortir de l'enceinte de son coeur. Une vrit trop ambitieuse, pour
n'tre pas douteuse, peut donner un moment une force plus grande, mais une
vrit plus humble et plus humaine donne toujours une force plus patiente
et plus grave. Faut-il tre le soldat convaincu que chacun de ses coups
dtermine la victoire, ou celui qui sait la petite chose qu'il est dans la
mle et combat nanmoins d'un courage aussi ferme? L'homme de bien se
ferait scrupule de tromper son prochain, mais n'est que trop port 
accepter la pense que se tromper un peu soi-mme est un acte d'idal.

Mais revenons aux dceptions du juste. Je crois que les meilleurs d'entre
nous chercheraient un autre bonheur si la vertu tait utile, et Dieu leur
terait leur grande raison de vivre s'il les rcompensait souvent. Il est
probable que rien n'est ncessaire, que rien n'est indispensable, et que si
l'me n'avait plus cette joie de faire le bien parce qu'il est le bien,
elle en trouverait une autre plus pure encore; mais en attendant, c'est la
plus belle qu'elle possde, n'y touchons pas sans motif. Ne touchons pas
trop aux malheurs de la vertu, de peur de toucher en mme temps  l'essence
la plus limpide de son bonheur. Les mes qui gotent rellement ce bonheur
seraient aussi tonnes qu'on songet  les rcompenser, que les autres
seraient tonnes qu'on songet  punir le malheur. Il n'y a que ceux qui
ne vivent pas dans la justice qui s'en plaignent toujours.




LXXIV


La sagesse hindoue a raison quand elle dit: Travaille, comme travaillent
ceux-l qui sont ambitieux. Respecte la vie, comme le font ceux qui la
dsirent. Sois heureux comme le sont ceux qui vivent pour le bonheur de
vivre.

Et c'est encore le point central de la sagesse humaine. Agir comme si tout
acte portait un fruit extraordinaire et ternel, et cependant savoir
combien c'est peu de chose qu'un acte juste en face de l'univers. Avoir le
sentiment de la disproportion et marcher nanmoins comme si les proportions
taient humaines. Ne pas perdre de vue la grande sphre, et se mouvoir dans
la petite avec autant de confiance, autant de gravit, de conviction et de
satisfaction, que si elle contenait la grande.

Avons-nous besoin d'illusions pour entretenir notre dsir du bien? S'il en
tait ainsi, il faudrait s'avouer que ce dsir n'est pas conforme  la
nature humaine. Il n'est pas prudent de s'imaginer que le coeur croit
longtemps  des choses auxquelles la raison ne croit plus. Mais la raison
peut croire  des choses qui se trouvent dans le coeur. Elle finit mme par
s'y rfugier de plus en plus simplement, chaque fois que la nuit tombe sur
son domaine. Car la raison est  l'gard du coeur comme une fille
clairvoyante, mais trop jeune, qui a souvent besoin des conseils de sa
mre, souriante et aveugle. Il arrive un moment dans la vie o la beaut
morale semble plus ncessaire que la beaut intellectuelle. Il arrive un
moment o toutes les acquisitions de l'esprit doivent se dverser dans la
grandeur de l'me sous peine de mourir misrablement dans la plaine comme
un fleuve qui ne trouve pas la mer.




LXXV


Mais n'exagrons rien quand il s'agit de la sagesse, ft-ce la sagesse
mme. Si les forces du dehors ne s'arrtent pas toujours devant l'homme de
bien, la plupart des puissances intrieures lui sont soumises; et presque
tous les bonheurs et les malheurs des hommes proviennent des puissances
intrieures. Nous avons dit ailleurs que le sage qui passe interrompt mille
drames. Il interrompt, en effet, par sa seule prsence, la plupart des
drames qui naissent de l'erreur ou du mal. Il les interrompt en lui-mme et
les empche de natre autour de lui. Des gens qui auraient fait mille
choses folles ou mauvaises, ne les font pas, parce qu'ils ont rencontr un
tre dou d'une sagesse simple et vivante, car dans la vie, la plupart des
caractres sont des caractres accessoires, et suivant le hasard,
s'attachent  un sillage de souffrance ou de paix. Autour de Jean-Jacques
Rousseau, par exemple, tout gmit, tout trahit, tout est plein de dtours
et d'arrire-penses, tout parat dlirer; autour de Jean-Paul, tout est
loyal, tout semble noble et clair, tout s'apaise et tout aime. Ce que nous
dominons en nous, nous le dominons en mme temps dans tous ceux qui
s'approchent de nous. Il se forme autour du juste un grand cercle paisible
o les flches du mal perdent peu  peu l'habitude de passer. Les
souffrances morales qui l'atteignent ne dpendent plus des hommes. Il est
vrai, au pied de la lettre, que leur malice ne peut nous faire pleurer que
dans les rgions o nous n'avons pas encore perdu le dsir de faire pleurer
nos ennemis. Si les traits de l'envie nous font saigner encore, c'est que
nous aurions pu lancer ces mmes traits, et si une trahison nous arrache
des larmes, c'est que nous avons toujours en nous la puissance de trahir.
On ne peut blesser l'me qu'avec les armes offensives qu'elle n'a pas
encore jetes sur le grand bcher de l'amour.




LXXVI


Quant aux drames du bien, ils se jouent sur une scne qui demeure
mystrieuse au sage comme aux autres hommes. Nous n'en apercevons que le
dnouement, mais nous ignorons dans quelle ombre ou dans quelle lumire ce
dnouement fut prpar. Le juste ne peut se promettre qu'une chose, c'est
que son destin l'atteindra dans un acte de charit ou de justice. Il ne
sera jamais frapp qu'en tat de grce, selon l'expression des chrtiens,
c'est--dire en tat de bonheur intrieur. Et c'est dj fermer toutes les
portes aux mauvaises destines intrieures, et la plupart des portes aux
hasards du dehors.

 mesure que s'lve notre ide du devoir et du bonheur, l'empire de la
souffrance morale se purifie; et n'est-ce pas l'empire le plus tyrannique
du destin? Notre bonheur dpend, en somme, de notre libert intrieure.
Cette libert grandit quand nous faisons le bien, et diminue quand nous
faisons le mal. Ce n'est pas mtaphoriquement, mais trs rellement que
Marc-Aurle se dlivre chaque fois qu'il trouve une vrit nouvelle dans
l'indulgence, chaque fois qu'il pardonne ou qu'il pense. C'est moins
mtaphoriquement encore que Macbeth s'enchane  chacun de ses crimes. Et
tout ce qui est vrai d'un grand crime sur une scne royale, et d'une grande
vertu dans une vie hroque, est pareillement vrai des plus humbles fautes
et de toutes les vertus inconnues d'une vie ordinaire. Il y a tout autour
de nous des Marc-Aurles enfants, et des Macbeths qui ne sortent pas de
leur chambre. Si imparfaite que soit notre ide du bien, ds que nous
l'abandonnons un instant, nous nous livrons aux forces malveillantes du
dehors. Un simple mensonge envers moi-mme, enseveli dans le silence de mon
coeur, peut porter  ma libert intrieure une atteinte aussi funeste qu'une
trahison sur la place publique. Et sitt que ma libert intrieure est
atteinte, le destin s'approche de ma libert extrieure, comme un fauve
s'approche  pas lents d'une proie qu'il a longtemps guette.




LXXVII


Existe-t-il un drame o un tre parfaitement beau et parfaitement sage
souffre aussi profondment que le mchant? Il semble exact que dans ce
monde le mal entrane son chtiment plus srement que la vertu ne voit sa
rcompense. Il est vrai que le crime a l'habitude de se punir lui-mme au
milieu de grands cris, tandis que la vertu se rcompense dans le silence,
qui est le jardin clos de son bonheur. Le mal enfin amne des catastrophes
clatantes, mais un acte de vertu n'est qu'un sacrifice muet aux lois les
plus profondes de l'existence humaine. Et c'est pourquoi, sans doute, la
balance de la grande justice nous parat pencher plus volontiers du ct de
l'ombre que de celui de la lumire. Mais s'il est peu probable qu'existe
rellement le bonheur dans le crime, le malheur dans la vertu
existe-t-il plus frquemment? liminons d'abord les souffrances physiques,
celles du moins dont la source est cache dans les forts les plus obscures
du hasard. Il va sans dire qu'une troupe de bourreaux et pu tendre
Spinoza sur un lit de tortures, et que rien n'empche les maladies les plus
douloureuses d'assaillir Antonin le Pieux aussi bien que Rgane ou Goneril.
Ceci n'est pas la part humaine, mais animale de la douleur. Observons
cependant que la sagesse envoie la science, la plus jeune de ses soeurs,
limiter chaque jour, dans les domaines du destin, la zone mme de la
douleur physique. Mais, malgr tout, il y aura toujours dans ces domaines
un coin inabordable o la malaventure rgnera. Il y aura toujours quelques
victimes d'une injustice irrductible, et si celle-ci nous attriste, du
moins nous apprend-elle  ajouter  une sagesse plus relle, plus humaine
et plus fire, ce que nous enlevons  une sagesse trop mystique.

Nous ne devenons vritablement justes que du jour o nous sommes rduits 
chercher en nous seuls le modle de la justice. Au reste, l'injustice du
destin remet l'homme  sa place dans la nature. Il n'est pas salutaire
qu'il regarde sans cesse autour de soi, comme un enfant qui cherche encore
sa mre. Ne croyons pas que le dcouragement moral doive natre de ces
dceptions. Une vrit, si dcourageante qu'elle paraisse, transforme le
courage de ceux qui savent l'accepter. En tout cas, une vrit
dcourageante, par cela seul qu'elle est une vrit, vaut toujours mieux
que le plus beau mensonge qui encourage. Mais il n'est pas de vrit
dcourageante, il y a par contre des courages qui ne sont pas vritables.
Ce qui branle les faibles, est ce qui raffermit les forts: Je pense au
jour de notre amour, crivait une femme, o par une large fentre qui
s'ouvrait sur la mer, nous regardions venir  l'horizon une multitude de
barques blanches, qui toutes venaient docilement s'attacher au port que
nous dominions ... Ah! comme je revois ce jour!... Te rappelles-tu qu'une
seule barque portait une voile presque noire, et que ce fut la dernire qui
rentra au port? Te rappelles-tu aussi qu'il tait l'heure de partir, cela
nous tait pnible, et nous avions pris comme signal du dpart l'arrive de
la dernire barque? Dans ce hasard qui faisait la dernire barque sombre
nous aurions pu trouver une cause de mlancolie. Mais comme des amants qui
ont admis la vie, nous l'avons constat en souriant et une fois de plus
nous nous sommes reconnus.

Oui, c'est ainsi qu'il faudrait faire dans l'existence. Il n'est pas
toujours facile de sourire  l'arrive des barques sombres, mais il est
possible de trouver dans la vie quelque chose qui nous domine sans nous
attrister, comme l'amour dominait sans l'attrister la femme qui parlait de
la sorte.  mesure que la pense et le coeur s'largissent, ils parlent
moins souvent d'injustice. Il est bon de se dire que dans ce monde tout est
pour le mieux par rapport  nous, puisque nous sommes les fruits de ce
monde. Une loi de l'univers qui nous semble cruelle doit tre cependant
plus conforme  notre tre que toutes les lois meilleures que nous
pourrions imaginer. Les temps sont probablement venus o l'homme doit
apprendre  placer ailleurs qu'en lui-mme le centre de son orgueil et de
ses joies. Tandis que nos yeux s'ouvrent, nous nous sentons domins par une
force de plus en plus norme, mais nous acqurons en mme temps la
certitude de plus en plus intime de faire partie de cette force; et mme
quand elle nous frappe, nous pouvons l'admirer comme Tlmaque enfant
admirait la force du bras paternel.

Accoutumons-nous peu  peu  considrer l'inconscience de la nature avec la
mme curiosit et le mme tonnement satisfaits et attendris que nous avons
parfois quand nous considrons les mouvements irrsistibles de notre propre
inconscience. Qu'importe que nous promenions le petit flambeau de notre
raison dans ce que nous appelons l'inconscience de l'univers ou la ntre?
L'une nous appartient aussi intimement que l'autre. Aprs la conscience
de notre pouvoir, dit Guyau un des plus hauts privilges de l'homme, c'est
de prendre conscience de son impuissance, du moins comme individu. De la
disproportion mme entre l'infini qui nous tue et ce rien que nous sommes,
nat le sentiment d'une certaine grandeur en nous: nous aimons mieux tre
fracasss par une montagne que par un caillou;  la guerre, nous prfrons
succomber dans une lutte contre mille que contre un. L'intelligence, en
nous montrant pour ainsi dire l'immensit de notre impuissance, nous te le
regret de notre dfaite.

Qui sait? il y a dj des moments o ce qui nous dfait parat nous toucher
de plus prs que la part de nous-mme qui succombe. Rien ne change plus
aisment de foyer que l'amour-propre, car un instinct nous avertit que rien
ne nous appartient moins. L'amour-propre des courtisans qui entourent un
roi trs puissant, ne tarde pas  chercher un refuge plus splendide dans la
toute-puissance de ce roi, et une humiliation qui descend sur leur tte du
haut d'un trne redout, brise en eux d'autant moins d'orgueil qu'elle
tombe de plus haut. La nature, en devenant moins indiffrente, ne nous
paratrait plus assez vaste. Notre sentiment de l'infini a besoin de tout
son infini, de toute son indiffrence, pour se mouvoir  l'aise, et quelque
chose dans notre me aimera toujours mieux pleurer parfois dans un monde
sans limite, que d'tre constamment heureux dans un monde born.

Si le destin tait invariablement juste envers le sage, ce serait sans
doute parfait par le fait mme que cela serait; mais puisqu'il est
indiffrent, c'est mieux encore et peut-tre plus grand; et en tout cas,
cela restitue  l'univers l'importance que cela enlve aux actes de notre
me. Nous n'y perdons rien, puisque aucune grandeur, qu'elle soit dans la
nature ou au fond de son coeur, ne se perd pour le sage. Pourquoi nous
inquiter ainsi de la situation de l'infini? Tout ce qui peut en appartenir
 un tre n'appartiendra jamais qu' celui qui l'admire.




LXXVIII


Vous souvenez-vous du roman de Balzac intitul: _Pierrette_ dans la srie
des _Clibataires_? Ce n'est pas un des chefs-d'oeuvre de Balzac, il s'en
faut; aussi n'est-ce pas  ce point de vue que j'en parle. On y voit une
douce et innocente orpheline bretonne que sa mauvaise toile arrache un
jour  son grand-pre et  sa grand'mre qui l'adorent, pour l'ensevelir au
fond d'une ville de province dans la triste maison d'un oncle et d'une
tante, M. Rogron, et sa soeur, Mlle Sylvie, merciers retirs des affaires,
bourgeois ternes et durs, sottement vaniteux et avares, clibataires
inquiets, mornes et instinctivement haineux.

 peine arrive, le martyre de l'inoffensive et aimante Pierrette commence.
Il s'y mle de terribles questions d'argent: conomies  raliser, mariages
 viter, ambitions  satisfaire, successions  dtourner, etc. Les
voisins, les amis des Rogron, assistent paisiblement au long et lent
supplice de la victime, et leur instinct sourit naturellement au succs des
plus forts. Tout finit par la mort pitoyable de Pierrette, le triomphe des
Rogron, de l'abominable avocat Vinet et de tous ceux qui les aidrent. Plus
rien ne vient troubler le bonheur des bourreaux. Le hasard mme a l'air de
les bnir, et Balzac, emport malgr lui par la ralit des choses,
termine, comme  regret, son rcit, par cette phrase: Convenons entre
nous que la lgalit serait pour les friponneries sociales une belle chose,
si Dieu n'existait pas.

Il n'est pas ncessaire d'aller chercher dans les romans des drames de ce
genre. Ils ont lieu tous les jours dans un grand nombre de demeures. Aussi
n'ai-je emprunt cet exemple  Balzac que parce que l'histoire quotidienne
du triomphe de l'injustice s'y trouvait toute faite. Il n'est rien de plus
moral que de pareils exemples, et peut-tre la plupart des moralistes
ont-ils tort d'en affaiblir le grand enseignement en essayant d'excuser
comme ils peuvent les iniquits du destin. Les uns s'en remettent  Dieu du
soin de rcompenser l'innocence. Les autres nous diront que dans cette
aventure ce n'est pas la victime qu'il faut plaindre le plus. Ils ont
raison, sans doute,  plus d'un point de vue. La petite Pierrette
perscute et malheureuse a des bonheurs que ne connaissent pas ses
bourreaux. Elle demeure aimante, tendre et douce dans ses larmes; et cela
rend plus heureux que d'tre dur, goste et haineux dans ses sourires. Il
est triste d'aimer sans tre aim; mais il est bien plus triste encore de
ne pas aimer du tout. Et comment comparer les satisfactions informes, les
petits espoirs bas et troits des Rogron,  la grande esprance de l'enfant
qui attend dans son me la fin de l'injustice? Rien ne nous dit que la ple
Pierrette soit plus intelligente que ceux qui l'environnent, mais celui qui
souffre injustement se cre dans la souffrance un horizon qui s'tend,
jusqu' toucher par certains points aux jouissances d'un esprit suprieur,
comme l'horizon de la terre, alors mme qu'on ne se trouve pas au sommet
d'une montagne, semble parfois toucher les pieds du ciel. L'injustice que
nous commettons ne tarde pas  nous rduire aux petits plaisirs matriels,
et  mesure que nous jouissons de ceux-ci, nous envions  notre victime la
facult de jouir de plus en plus vivement de tout ce que nous ne pouvons
lui enlever, de tout ce que nous ne pouvons atteindre, de tout ce qui ne
touche pas directement  la matire. Un acte d'injustice ouvre toute grande
 la victime la porte mme que le bourreau referme sur son me  lui; et
l'homme qui souffre alors respire un air plus pur que l'homme qui fait
souffrir. Il fait cent fois plus clair au fond du coeur de ceux qui sont
perscuts qu'au fond du coeur de ceux qui perscutent. Et toute la sant
du bonheur ne dpend-elle pas d'une certaine clart que nous avons en
nous?--L'tre humain qui apporte la douleur teint en lui plus de bonheur
qu'il n'en peut teindre en celui qu'il accable.

Qui de nous--s'il nous fallait choisir--n'aimerait mieux se trouver  la
place de Pierrette qu' la place des Rogron? Notre instinct du bonheur
n'ignore pas qu'il est impossible que celui qui a raison moralement ne soit
pas plus heureux que celui qui a tort, alors mme qu'il aurait tort du haut
d'un trne. Il est vrai que les Rogron ne savent peut-tre pas leur
injustice. Peu importe, on ne respire pas plus largement dans
l'inconscience que dans la conscience du mal. Au contraire: celui qui sait
qu'il fait le mal a parfois le dsir de s'vader de sa prison; l'autre y
meurt, sans mme avoir joui par la pense de tout ce qui entoure les murs
qui lui cachent tristement la vritable destine de l'homme.




LXXIX


 quoi bon chercher la justice o elle ne peut tre? Existe-t-elle
ailleurs que dans notre me? La langue qu'elle parle semble la langue
naturelle de l'esprit humain; mais du moment que celui-ci veut voyager dans
l'univers, il faut qu'il apprenne d'autres mots. Il n'y a pas d'ide 
laquelle l'univers songe moins qu' celle de la justice. Il ne s'occupe que
d'quilibre, et ce que nous appelons justice n'est qu'une transformation
humaine des lois de l'quilibre, de mme que le miel n'est qu'une
transformation des sucs qui se trouvent dans les fleurs. Hors de l'homme il
n'y a pas de justice; mais dans l'homme il ne se commet jamais
d'injustice. Le corps peut jouir de plaisirs mal acquis, mais l'me ne
connat d'autres satisfactions que celles que sa vertu a mrites. Notre
bonheur intrieur est pes par un juge que rien ne peut corrompre; car
essayer de le corrompre, c'est encore enlever quelque chose aux derniers
bonheurs vritables qu'il allait dposer dans le plateau lumineux de la
balance. Il est videmment navrant que l'on puisse opprimer, comme le
firent les Rogron, un tre inoffensif, et qu'il soit possible d'assombrir
ainsi les quelques annes d'existence que le hasard des mondes lui dpartit
sur cette terre. Mais il ne faudrait parler d'injustice que si l'acte des
Rogron leur procurait une flicit intrieure, une paix, une lvation de
pense et d'habitude, analogues  celles que la vertu, la mditation et
l'amour procurrent  Spinoza ou bien  Marc-Aurle. On peut prouver, il
est vrai, une certaine satisfaction intellectuelle  faire le mal. Mais le
mal que l'on fait restreint ncessairement la pense et la borne  des
choses personnelles et phmres. En commettant une action injuste nous
montrons que nous n'avons pas encore atteint le bonheur que l'homme peut
atteindre. Dans le mal mme, c'est, en dernire analyse, une certaine paix,
un certain panouissement de son tre que le mchant recherche. Il peut se
croire heureux dans l'panouissement qu'il y trouve; mais Marc-Aurle, qui
a connu l'autre panouissement, l'autre tranquillit, y serait-il heureux?
Un enfant qui n'a pas vu la mer: on le mne sur la rive d'un grand lac; il
s'imagine voir la mer, il bat des mains, il n'en demande pas davantage;
mais la mer vritable en existe-t-elle moins?

A-t-il aux yeux de ceux qui virent autre chose, un bonheur qu'il ne mrite
pas, celui dont le bonheur dpend des mille petites victoires que l'envie,
la vanit, l'indiffrence doivent remporter chaque jour? Dsirez-vous sa
conscience de vivre, la religion qui suffit  son me, l'ide de l'univers
que supposent ces soucis? Pourtant, n'est-ce point tout cela qui forme le
lit plus ou moins large et plus ou moins profond o coule le bonheur? Il
croit peut-tre les mmes choses que le sage: qu'il y a un Dieu, ou qu'il
n'y en a pas, que tout finit  cette vie ou que tout se prolonge dans
l'autre, qu'il n'y a que la matire, qu'il n'y a que l'esprit; mais
pensez-vous qu'il les croie de la mme faon? Le bonheur que nous puisons
en ce que nous croyons, c'est--dire, la certitude de la vie, la paix et la
confiance de l'existence intrieure, l'assentiment non pas rsign, mais
actif, interrogateur et filial aux lois de la nature, ne dpend-il pas plus
de la manire dont on croit que de ce que l'on croit? Je puis croire d'une
manire religieuse et infinie qu'il n'y a pas de Dieu, que mon apparition
n'a pas de but hors d'elle-mme, que l'existence de mon me n'est pas plus
ncessaire  l'conomie de ce monde sans limites que les nuances phmres
d'une fleur; vous pouvez croire petitement qu'un Dieu unique et
tout-puissant vous aime et vous protge; je serai plus heureux et plus
calme que vous, si mon incertitude est plus grande, plus grave et plus
noble que votre foi, si elle a interrog plus intimement mon me, si elle a
fait le tour d'un horizon plus tendu, si elle a aim plus de choses. Le
Dieu auquel je ne crois pas deviendra plus puissant et plus consolateur que
celui auquel vous croyez, si j'ai mrit que mon doute repose sur des
penses et sur des sentiments plus vastes et plus purs que ceux qui animent
votre certitude. Encore une fois, croire, ne pas croire, cela n'a gure
d'importance; ce qui en a, c'est la loyaut, l'tendue, le dsintressement
et la profondeur des raisons pour lesquelles on croit ou pour lesquelles on
ne croit point.




LXXX


On ne choisit pas ces raisons, on les mrite comme des rcompenses. Celles
que nous choisissons ne sont que des esclaves achetes par hasard, elles
semblent vivre  peine, ne s'attachent  rien, n'attendent qu'une occasion
de fuir. Mais celles que nous avons mrites encouragent nos pas comme des
Antigones pensives et fidles. On ne fait point entrer ces raisons dans une
me; il faut qu'elles y aient vcu bien longtemps, il faut qu'elles y aient
pass leur enfance, qu'elles s'y soient nourries de toutes nos penses, de
toutes nos actions, il faut qu'elles y retrouvent les mille souvenirs d'une
vie de sincrit et d'amour.  mesure que grandissent ces raisons,  mesure
que s'tend l'horizon de notre me, s'tend pareillement l'horizon du
bonheur; car l'espace qu'occupent nos sentiments et nos penses est le seul
dans lequel puisse se mouvoir notre bonheur. Notre bonheur n'a gure besoin
d'espace matriel, mais l'tendue morale qui s'ouvre devant lui n'est
jamais assez grande. Il faut toujours tcher  l'agrandir, jusqu' ce
qu'arrive le moment o notre bonheur ne demande plus d'autre nourriture que
l'espace mme qu'il dcouvre en s'levant. Alors l'homme commence  tre
heureux dans la partie vraiment humaine et inexpugnable de son tre, et
tous les autres bonheurs ne sont, au fond, que des fragments encore
inconscients de ce bonheur qui mdite, regarde et n'aperoit plus de limite
en soi-mme, ni dans ce qui l'entoure.




LXXXI


Cet espace se restreint tous les jours dans le mal, parce que forcment
les penses et les sentiments s'y restreignent. Mais l'homme qui s'est
lev quelque peu ne fait plus le mal, parce qu'il n'est aucun mal qui ne
naisse, en dernire analyse, d'une pense troite ou d'un sentiment
mdiocre. Il ne fait plus le mal parce que ses penses sont devenues plus
hautes et plus pures et ses penses deviennent plus pures encore de ce
qu'il ne peut plus faire le mal. Ainsi, nos actions et nos penses, en
conqurant le ciel paisible o la vie de notre me peut s'tendre sans
trouble, sont aussi insparables que les deux ailes de l'oiseau; et ce qui
pour l'oiseau n'est encore qu'une loi de l'quilibre, devient ici une loi
de la justice.




LXXXII


Qui nous dira si la sorte de satisfaction misrable que le mchant semble
trouver, par moment, dans le mal, devient sensible  l'me avant qu'il ne
s'y mle un dsir faible et vague, une promesse ou une possibilit
lointaine de bont ou de misricorde?

Peut-tre le mchant qui vient de rduire  merci sa victime n'aperoit-il
un ct moins sombre et moins inutile dans sa joie qu' l'instant o il
songe qu'il pourrait pardonner. On dirait que la mchancet doit emprunter
parfois un rayon de lumire  la bont afin d'clairer son triomphe. Est-il
possible  l'homme de sourire dans la haine sans chercher son sourire dans
l'amour? Mais ce sourire sera bien phmre. Ici, pas plus qu'ailleurs, il
n'y a d'injustice intrieure. On peut dire qu'il n'y a pas une me o
l'chelle du bonheur ne porte exactement les mmes marques que celles de la
justice ou de la charit. Je confonds ici les deux mots, car la charit ou
l'amour est la justice qui n'a plus  compter que des pierres prcieuses.
L'homme qui va glaner son bonheur dans le mal affirme par l mme qu'il
n'est pas aussi heureux que celui qui lui voit faire le mal et qui le
dsapprouve. Il a cependant le mme but que le juste. Il cherche le
bonheur, je ne sais quelle paix ou quelle certitude.  quoi bon le punir?
On n'en veut pas au pauvre qui n'habite pas un palais; il est assez
malheureux de n'avoir qu'une cabane pour demeure. Aux yeux d'un tre qui
verrait l'invisible, l'me de l'homme le plus injuste aurait toujours les
attributs, les vtements immaculs et l'activit sainte de la Justice. Il
la verrait peser la paix, l'amour, la conscience de vivre, les sourires de
la terre ou du ciel, et ce qui les annule, les rabaisse ou les empoisonne,
avec le mme soin qu'y apporte l'me du saint, du hros, du penseur.
Peut-tre n'avons-nous pas tort de nous proccuper de justice au sein d'un
univers qui ne s'en proccupe point, pas plus que l'abeille n'a tort de
faire du miel au sein d'un monde qui n'en produit pas par lui-mme. Mais
nous avons tort de vouloir une justice extrieure puisqu'il n'y en a point.
Celle qui est en nous doit nous suffire. Tout se pse et se juge sans cesse
en notre tre. Nous nous jugeons nous-mmes; ou plutt notre bonheur nous
juge.




LXXXIII


On dira peut-tre que le bien a ses dfaites et ses dceptions, comme le
mal; mais les dfaites et les dceptions du bien, au lieu d'assombrir et de
chagriner la pense, l'clairent et la tranquillisent. Un acte de vertu
peut tomber dans le vide; mais c'est surtout alors qu'il nous apprend 
mesurer les profondeurs de l'me et de la vie. Il y tombe souvent comme une
pierre plus lumineuse que nos penses. Quand une combinaison mchante de
Mme Rogron choue devant l'innocence de Pierrette, son me se rtrcit
encore davantage; mais quand une des bonts de Titus descend sur un ingrat,
l'inutilit du pardon, l'inutilit de l'amour, lui apprend  porter ses
regards au del du pardon, au del de l'amour. Il n'est pas dsirable que
l'homme s'enferme en quelque chose, ft-ce dans le bien mme. Que le
dernier geste de la vertu soit toujours le geste d'un ange qui entr'ouvre
une porte.

Il faudrait bnir ces dfaites. Si le hasard voulait qu' chaque fois que
nous pardonnons, notre ennemi devnt notre frre, nous mourrions sans
savoir ce qu'claire en nous une clmence imprudente qu'on ne regrette pas.
Nous mourrions sans avoir eu l'occasion de mesurer les forces qui entourent
notre vie,  l'aide de la force la plus grande qui se trouve dans notre
me. L'inutilit d'un acte de bont, l'inefficacit apparente d'une pense
leve ou simplement loyale, jette sur une foule de choses un rayon d'une
autre nature que celui qu'y pourrait projeter toute l'utilit du bien.
Certes, il y aurait une grande joie  constater le triomphe invariable de
l'amour; mais il y a une joie plus grande encore  aller au travers de
cette illusion jusqu' la vrit. L'homme, a dit un penseur que la mort
nous enleva trop tt, l'homme a trop souvent, tout le long de l'histoire,
plac sa dignit dans les erreurs, et la vrit lui a paru d'abord une
diminution de lui-mme. La vrit ne vaut pas toujours le rve, mais elle a
cela pour elle qu'elle est vraie. Dans le domaine de la pense il n'y a
rien de plus moral que la vrit.

Et cette vrit n'a rien d'amer, aucune vrit n'est amre pour le sage. Il
a pu dsirer lui aussi que la vertu transportt des montagnes et qu'un acte
d'amour adouct  jamais l'me de tous ses frres. Mais aujourd'hui, il
apprend  prfrer qu'il n'en soit pas ainsi. Et ce n'est pas pour les
satisfactions qu'y cueille son orgueil. Il ne se juge pas meilleur que
l'univers, mais il s'y croit moins important. Il ne cultive plus la passion
de justice qu'il trouve dans son me pour les fruits spirituels qu'elle
rapporte, mais par respect pour tout ce qui existe, et pour les fleurs
inattendues qu'elle fait natre en son intelligence. Il ne maudit pas
l'ingrat, il ne maudit mme pas l'ingratitude; il ne se dit pas: Je suis
meilleur que cet homme, ou Je ne tomberai pas dans ce vice. Mais
l'ingratitude lui apprend qu'il y a dans le bienfait des joies plus
spacieuses, moins personnelles et plus conformes  la vie gnrale que
celles qu'il attendait de la reconnaissance. Il aime mieux essayer de
comprendre ce qui est, que de s'efforcer de croire ce qu'il dsire. Il a
vcu longtemps comme le pauvre transport brusquement du fond de sa cabane
dans un palais immense.  son rveil, il cherchait avec inquitude, dans
les salles trop vastes, les misrables souvenirs de son troite chambre. O
donc taient l'tre et le lit, la table, l'cuelle et l'escabeau? Il
retrouva, tremblant encore  ses cts, l'humble flambeau de ses veilles,
mais sa lueur n'atteignait pas les hautes votes; et seul, le pilier le
plus proche semblait chanceler par moments dans les battements impuissants
des petites ailes de la lumire. Mais peu  peu ses yeux s'accoutumrent 
la nouvelle demeure. Il parcourut les salles innombrables, et il se rjouit
de tout ce que le flambeau n'clairait point, aussi profondment que de
tout ce qu'il clairait. Il et voulu d'abord des portes un peu plus
basses, des escaliers moins larges, des galeries o ne se perdissent pas
les regards. Mais  mesure qu'il marchait, il comprenait la beaut et la
grandeur de ce qui n'tait pas d'accord avec ses rves. Il fut heureux de
constater que tout ne tournait pas, comme dans sa cabane, autour de la
table et du lit. Il se flicita que le palais n'et pas t bti  la
taille des mdiocres habitudes de sa misre. Il sut admirer ce qui
contredisait son dsir, en largissant sa vision. Tout ce qui existe
console et raffermit le sage, car la sagesse consiste  rechercher et 
admettre tout ce qui existe.




LXXXIV


Elle admet mme les Rogron. Elle s'intresse  la vie plus encore qu' la
justice ou  la vertu, et s'il arrive qu'une grande vertu trop abstraite se
trouve en prsence d'une vie qui ne s'agite qu'entre d'troites murailles,
elle aimera mieux pencher son attention sur la petite vie que sur la grande
vertu immobile, orgueilleuse et solitaire.

Surtout, elle ne mprise rien; il n'y a qu'une chose au monde qui est tout
 fait mprisable et c'est le mpris mme. Trop souvent ceux qui pensent
sont enclins  mpriser ceux qui passent dans la vie sans penser. Certes,
la pense a une grande importance, et il faut tcher avant tout de penser
autant que possible et du mieux possible; mais il y a quelque exagration
 croire qu'un peu plus ou un peu moins d'aptitude  manier un certain
nombre d'ides gnrales mette une barrire dfinitive entre deux hommes. 
tout prendre, entre le plus grand des penseurs et le petit bourgeois de
province, il n'y a bien souvent que la diffrence d'une vrit qui trouve
par moment sa formule,  une vrit qui ne se formule jamais d'une manire
apprciable. C'est beaucoup; c'est un foss profond, ce n'est pas un abme.
Plus la pense s'lve, plus lui parat arbitraire et fugitive la limite
entre ce qui ne pense pas encore et ce qui pense toujours. Le petit
bourgeois est plein de prjugs, de passions qui semblent ridicules,
d'ides troites, mesquines et souvent assez basses; cependant, mettez-le 
ct du sage dans les circonstances essentielles de la vie; devant la
douleur, devant la mort, devant l'amour, devant l'hrosme rel, il
arrivera plus d'une fois que le sage se tournera vers son humble compagnon,
comme vers le dpositaire d'une vrit aussi humaine, aussi sre que la
sienne.

Il y a des moments o le sage reconnat la vanit de ses trsors
spirituels; o il s'aperoit que quelques habitudes, quelques mots, 
peine le sparent des autres hommes, et o il doute de la valeur de ces
mots. Ce sont les moments les plus fconds de la sagesse. Penser, c'est
souvent se tromper, et le penseur qui s'gare a frquemment besoin, pour
retrouver sa route, de revenir au lieu o sont rests fidlement assis,
autour d'une vrit silencieuse mais ncessaire, ceux qui ne pensent
gure. Ils gardent le foyer de la tribu; les autres en promnent les
torches, et quand la torche se met  vaciller dans un air rarfi, il
est prudent de se rapprocher du foyer. On croirait qu'il ne change pas de
place, ce foyer, c'est qu'il avance en mme temps que les mondes, et sa
petite flamme marque l'heure relle de l'humanit. On sait exactement ce
que la force inerte doit au penseur, mais on ne tient pas compte de ce que
le penseur doit  la force d'inertie. Un monde o il n'y aurait que des
penseurs perdrait peut-tre la notion de plus d'une vrit indispensable.
En ralit, le penseur ne continue de penser juste que s'il ne perd jamais
contact avec ceux qui ne pensent pas.

Il est facile de ddaigner; il est moins ais de comprendre; et pourtant,
pour le sage vritable, il n'est pas un ddain qui ne finisse tt ou tard
par se changer en comprhension. Toute pense qui passe avec ddain
au-dessus du grand groupe muet, toute pense qui ne reconnat pas mille
soeurs, mille frres endormis dans ce groupe, n'est trop souvent qu'un rve
nfaste ou strile. Il est bon de se rappeler parfois que dans l'atmosphre
spirituelle, comme dans l'atmosphre extrieure, il faut, sans doute, bien
plus d'azote que d'oxygne pour qu'elle demeure respirable.




LXXXV


Je comprends que des penseurs comme Balzac se soient plus  dcrire des
petites vies de ce genre. Rien n'est plus ternellement semblable 
elles-mmes que ces petites vies; et, cependant, de sicle en sicle, rien
ne change plus profondment que l'atmosphre o elles baignent. Gestes
identiques sous des cieux diffrents, mais cieux qu'on ne verrait pas
diffrents si les gestes n'taient pas identiques. Un grand acte hroque
absorbe notre regard en l'acte mme; mais des paroles et des mouvements
insignifiants appellent notre attention sur l'horizon qui les entoure, et
le point lumineux de la sagesse humaine ne se trouve-t-il pas toujours 
l'horizon?  voir les choses selon le sentiment et la raison de la nature,
la mdiocrit gnrale de ces vies ne saurait tre vraiment mdiocre, par
cela mme qu'elle est si gnrale.

Au reste, il est bien inutile d'insister sur ceci: on ne connat jamais une
me que jusqu' la hauteur o l'on est arriv  connatre la sienne; et il
n'est pas un tre, si petit qu'il paraisse d'abord, qui n'merge de
l'ombre,  mesure que l'ombre o nous sommes diminue. Ce n'est pas ce qu'on
voit qu'il est ncessaire d'agrandir pour l'aimer; c est ce qu'on n'aime
pas qu'il est ncessaire d'clairer en levant la flamme jusqu' ce qu'elle
parvienne au niveau de l'amour. Qu'un rayon sorte chaque jour de notre me,
c'est tout ce que nous devons souhaiter. Il ira se poser n'importe o. Il
n'est pas un objet sur lequel viennent s'abattre un regard, une pense, qui
ne contienne plus de trsors qu'ils n'en pourront illuminer; il n'est si
petite chose en ce monde qui ne soit bien plus vaste que toute la clart
qu'une me peut lui prter.




LXXXVI


N'est-ce pas dans les destines ordinaires que se trouve, dgag d'une
foule de dtails qui nervent l'attention, l'essentiel des destines
humaines? Une grande lutte morale sur les hauteurs, c'est un trs beau
spectacle; un observateur attentif admirera longtemps un arbre prodigieux
sur un plateau dsert, mais au bout de sa contemplation, il rentrera dans
la fort o les arbres ne sont pas merveilleux mais innombrables. Il est
probable que l'immense fort n'est faite que de troncs et de branches
mdiocres, mais n'est-elle pas profonde, et n'a-t-elle pas raison,
puisqu'elle est la fort? Le dernier mot n appartiendra jamais 
l'exceptionnel, et ce qu'on appelle le sublime ne devrait tre qu'une
conscience plus lucide et plus pntrante de ce qu'il y a de plus normal.
Il est salutaire de regarder souvent ceux qui combattent sur les sommets;
mais il est ncessaire aussi de ne pas oublier ceux qui semblent dormir
dans la plaine.

En voyant ce qui arrive  ceux qui sommeillent ainsi, en voyant combien il
faut avoir lutt soi-mme pour distinguer leur bonheur plus troit du
bonheur de ceux qui combattent  l'cart, on attache peut-tre un peu moins
d'importance  la lutte, mais on l'aime davantage. Plus la rcompense est
discrte, plus elle est dsirable; non qu'on aime  jouir en secret, comme
un courtisan peu loyal, des faveurs du bonheur, mais les joies qu'il nous
accorde ainsi, sans l'annoncer aux autres, sont peut-tre les seules qu'il
n'ait pas drobes  la part de nos frres. Alors on ne regarde plus ces
derniers pour se dire: Combien je suis loin de ces hommes mais on peut
s'avouer enfin avec simplicit:  mesure que je m'lve, il me semble
que je m'loigne moins de mes compagnons les plus nombreux et les plus
humbles, et je compte les pas que je fais vers un idal incertain, aux pas
qui me rapprochent de ceux que j'avais mpriss, dans l'ignorance et dans
la vanit des premiers jours.




LXXXVII


Au fond, qu'est-ce qu'une petite vie? Nous appelons ainsi une vie qui
s'ignore, une vie qui s'puise sur place entre quatre ou cinq personnages,
une vie dont les sentiments, les penses, les passions, les dsirs
s'attachent  des objets insignifiants. Mais pour celui qui la regarde, par
le fait mme qu'il la regarde, toute vie devient grande. Une vie n'est ni
grande ni petite en elle-mme, elle est regarde plus ou moins grandement,
voil tout; et une existence qui semble haute et vaste  tous les hommes
est une existence qui a pris l'habitude de jeter sur elle-mme un regard
tendu. Si vous ne vous regardez jamais vivre, vous vivrez ncessairement 
l'troit; mais celui qui vous regarde vivre ainsi, trouvera, dans la
mdiocrit mme de l'angle o vous vous agitez, une sorte d'lment
d'horizon, un point d'appui plus ferme, d'o sa pense s'lvera avec une
force plus humaine et plus sre.

On croit au premier abord, qu'il n'y a tout autour de nous qu'existences
engourdies, fermes et monotones, et que rien ne relie  notre me,  un
sentiment permanent,  un intrt ternel,  une humanit inpuisable, la
vie d'une vieille fille, d'un magistrat  l'intelligence rtrcie, d'un
avare prisonnier de son or. Mais que quelqu'un s'avance au milieu d'elles,
l'oeil ouvert et l'oreille tendue, comme Balzac par exemple, et le
sentiment n dans un pauvre salon de province s'tendra aussi loin, agitera
toute la vie humaine jusqu'en des sources aussi profondes, aussi
puissantes, que l'auguste passion qui dans l'histoire d'un grand roi
rayonne du haut d'un trne. Il y a telles petites temptes, dit  ce
propos Balzac, dans la plus admirable de ses histoires des humbles, _le
Cur de Tours_, il y a telles petites temptes qui dveloppent dans les
mes autant de passions qu'il en aurait fallu pour diriger les plus grands
intrts sociaux. N'est-ce pas une erreur de croire que le temps ne soit
rapide que pour les coeurs en proie aux vastes projets qui troublent la vie
et la font bouillonner? Les heures de l'abb Troubert coulaient aussi
animes, s'enfuyaient charges de penses aussi soucieuses, taient rides
par des esprances et des dsespoirs aussi profonds que pouvaient l'tre
les heures cruelles de l'ambitieux, du joueur et de l'amant. Dieu seul est
dans le secret de l'nergie que nous cotent les triomphes actuellement
remports sur les hommes, sur les choses, et sur nous-mmes. Si nous ne
savons pas toujours o nous allons, nous connaissons bien les fatigues du
voyage. Seulement, s'il est permis  l'historien de quitter le drame qu'il
raconte pour prendre pendant un moment le rle des critiques, s'il vous
convie  jeter un coup d'oeil sur les existences de ces vieilles filles et
des deux abbs, afin d'y chercher la cause du malheur qui les viciait dans
leur essence, il vous sera peut-tre dmontr qu'il est ncessaire 
l'homme d'prouver certaines passions pour dvelopper en lui des qualits
qui donnent  sa vie de la noblesse, en tendent le cercle, et assoupissent
l'gosme naturel  toutes les cratures.

Il dit vrai. Il ne faut pas toujours aimer la lumire pour elle-mme, mais
pour ce qu'elle claire. Un grand feu sur les cimes, c'est parfait, mais il
y a peu d'hommes sur les cimes, et une petite flamme au milieu d'une foule
fera souvent besogne plus utile. Au reste, c'est dans les petites vies que
les grandes voient le mieux leur substance, et c'est en regardant des
sentiments troits qu'on finit par largir les siens. Non que les
sentiments troits prennent un aspect rpugnant, mais ils paraissent de
moins en moins en harmonie avec la grandeur de la vrit qui nous pntre.
Il est permis de rver une vie meilleure que la vie ordinaire, mais il
n'est pas permis, je pense, d'difier ce rve avec des lments qui ne se
trouvent pas dans l'existence quotidienne. On prtend qu'il est bon de
regarder plus haut que la vie; mais peut-tre est-il meilleur encore
d'accoutumer son me  regarder droit devant elle, et  ne compter, pour y
poser enfin ses dsirs et ses songes, sur d'autres sommets que ceux qui se
distinguent nettement des nuages qui illuminent l'horizon.




LXXXVIII


Tout ceci nous ramne au point que nous avons quitt depuis longtemps.
Nous nous tions arrts au destin extrieur, mais il est d'autres larmes
que celles qu'arrachent  nos yeux les douleurs du dehors. Le sage que nous
aimons doit vivre au milieu de toutes les passions humaines; car les
passions de notre coeur sont les seuls aliments dont la sagesse puisse
longtemps se nourrir sans danger. Nos passions, ce sont les ouvriers que la
nature nous envoie pour nous aider  construire le palais de notre
conscience, c'est--dire de notre bonheur; et l'homme qui n'admet pas ces
ouvriers et croit pouvoir soulever seul toutes les pierres de l'existence
n'aura jamais pour abriter son me qu'une cellule troite, froide et nue.

tre sage, ce n'est point n'avoir pas de passions; mais c'est apprendre 
purifier celles qu'on a. Tout dpend de la position que l'on prend sur
l'escalier des jours. Pour l'un, les dfaillances et les infirmits morales
sont des marches qu'on descend; pour l'autre elles reprsentent des degrs
que l'on monte. Il se peut que le sage fasse encore bien des choses que
fait celui qui n'est pas sage; mais les passions de celui-ci l'enfoncent
davantage dans l'instinct; au lieu que celles du sage finissent toujours
par clairer un coin perdu de sa conscience. Il ne faut pas qu'il aime
comme un fou, par exemple; mais s'il aime comme un fou, il deviendra
probablement plus sage que s'il n'et jamais aim que sagement. Ce n'est
pas la sagesse, mais l'orgueil sous sa forme la plus inutile qui prospre
dans l'immobilit et dans le vide. Il ne suffit pas de savoir ce qu'il faut
faire, ou de prvoir avec certitude ce que les hros auraient fait. Cela
peut s'apprendre extrieurement en quelques heures. Il ne suffit pas
d'avoir l'intention de vivre noblement et de se retirer ensuite dans sa
cellule pour y cultiver cette intention. La sagesse que vous aurez acquise
de la sorte ne sera pas plus capable de diriger ou d'embellir rellement
votre me que les conseils d'autrui ne sont capables de la diriger ou de
l'embellir. Il faut, dit un proverbe hindou, chercher la fleur qui doit
s'panouir dans le silence qui suit l'orage, pas avant.




LXXXIX


Plus on avance de bonne foi dans les sentiers de l'existence, plus on
croit  la vrit,  la beaut et  la profondeur des lois les plus humbles
et les plus quotidiennes de la vie. On apprend  les admirer justement
parce qu'elles sont si gnrales, si uniformes, si quotidiennes. On cherche
et on attend de moins en moins l'extraordinaire: car on ne tarde pas 
reconnatre que ce qu'il y a de plus extraordinaire dans le vaste mouvement
paisible et monotone de la nature, ce sont les exigences enfantines de
notre ignorance et de notre vanit. On ne demande plus aux heures qui
passent des vnements tranges et merveilleux, car les vnements
merveilleux n'arrivent qu' ceux qui n'ont pas encore confiance en
eux-mmes ou dans la vie. On n'attend plus, les bras croiss, l'occasion
d'un acte surhumain, car on sent qu'on existe dans tous les actes humains.
On ne demande plus que l'amour, l'amiti et la mort se prsentent  nous,
pars d'ornements imaginaires, entours de concidences et de prsages
prodigieux, on sait les accueillir dans leur simplicit et dans leur nudit
relles. On se convainc enfin qu'on peut trouver l'quivalent de l'hrosme
et de tout ce qui constitue aux yeux des faibles, des inconscients et des
inquiets, le sublime et l'exceptionnel, dans l'existence bravement et
compltement accepte. On ne se croit plus le fils unique et prfr de
l'univers; mais on augmente sa conscience, on claire son sourire et sa
srnit de tout ce qu'on enlve  son orgueil.

Quand nous sommes arrivs  ce point, les aventures miraculeuses d'une
sainte Thrse ou d'un Jean de la Croix, l'extase des mystiques, les
incidents surnaturels des amours lgendaires, l'toile d'un Alexandre ou
d'un Napolon, nous paraissent de bien puriles illusions, compars  la
bonne et saine loyaut d'une sagesse humaine et sincre, qui ne songe pas 
s'lever au-dessus des hommes pour prouver ce qu'ils n'prouvent pas, mais
sait trouver dans ce que tous prouveront toujours, ce qui est ncessaire
pour largir le coeur et la pense. Ce n'est pas en voulant tre autre
chose qu'un homme qu'on devient un homme vritable. Que d'tres usent ainsi
leur vie  attendre l'apparition d'une comte invraisemblable, qui ne
songent jamais  regarder les autres astres parce qu'ils sont vus de tous
et qu'ils sont innombrables! Le dsir de l'extraordinaire est souvent le
grand mal des mes ordinaires. Il faudrait se dire, au contraire, que plus
ce qui nous arrive nous parat normal, gnral, uniforme, plus nous
parvenons  discerner et  aimer les profondeurs et les joies de la vie
dans cette gnralit mme, plus nous nous rapprochons de la tranquillit
et de la vrit de la grande force qui nous anime. Il n'est rien de moins
extraordinaire que l'ocan, par exemple, puisqu'il couvre les deux tiers de
notre globe; et pourtant il n'est rien de plus vaste. Il n'y a pas dans
l'homme, une pense, un sentiment, un acte de beaut ou de grandeur qui ne
puisse s'affirmer dans la simplicit de l'existence la plus normale; et
tout ce qui n'y peut trouver place appartient encore aux mensonges de la
paresse, de l'ignorance ou de la vanit.




XC


Est-ce  dire que le sage ne doit attendre de la vie rien de plus que les
autres hommes, qu'il faut aimer la mdiocrit, se contenter de peu, limiter
ses dsirs et borner son bonheur de peur de ne pas tre heureux? Au
contraire, la sagesse qui renonce trop facilement  quelque espoir humain
est maladive et boiteuse. L'homme a plus d'un dsir lgitime qui se passe
fort bien de l'approbation d'une raison trop svre. Mais il ne faut pas se
croire malheureux tant qu'on ne possde qu'un bonheur qui ne semble pas
extraordinaire  ceux qui nous entourent. Plus on est sage, moins on a de
peine  se persuader qu'on possde un bonheur. Il est bon de se convaincre
que ce qu'il y a de plus enviable en un bonheur humain ce sont ses moments
les plus simples. Le sage apprend  animer et  aimer la substance
silencieuse de la vie. Il n'y a de joie fidle qu'en cette substance
silencieuse, et ce ne sont jamais les bonheurs extraordinaires qui osent
accompagner nos pas jusqu'au tombeau.

Il importe d'accueillir et d'embrasser aussi fraternellement que les autres
le jour qui s'approche et s'loigne sans faire un geste inaccoutum de joie
ou d'esprance. Il a parcouru, pour venir jusqu' nous, les mmes espaces
et les mmes univers que le jour qui nous trouve sur un trne ou dans le
lit d'un grand amour. Peut-tre cache-t-il sous son manteau des heures
moins clatantes, mais plus humblement dvoues. On compte le mme nombre
de minutes ternelles dans une semaine qui passe sans rien dire que dans
celle qui s'avance en poussant de longs cris. Au fond, tout ce qu'une heure
semble nous dire, c'est nous-mmes qui nous le disons. L'heure est une
voyageuse hsitante et timide, qui se rjouit ou s'attriste selon le
sourire ou l'oeil morne de l'hte qui l'accueille. Ce n'est pas elle qui
doit nous apporter notre bonheur; c'est nous qui sommes chargs de rendre
heureuse l'heure qui vient chercher un refuge dans notre me. Il est sage
celui qui a toujours quelque chose de paisible  lui dire sur le seuil. Il
faut accumuler en soi les causes de bonheur les plus simples. C'est
pourquoi, ne ngligeons aucune occasion d'tre heureux. Tchons d'prouver
d'abord le bonheur selon les hommes, pour lui prfrer ensuite, en
connaissance de cause, le bonheur selon nous-mmes. Il en est de ceci comme
de l'amour. Il faut avoir aim profondment pour savoir de quelle manire
il faudrait qu'on aimt alors qu'on n'aime plus. Il est bon d'tre heureux
par moments d'une manire visible, pour apprendre  tre heureux d'une
manire invisible; et peut-tre n'est-il ncessaire de prter l'oreille aux
heures qui parlent haut dans leur ivresse, que pour apprendre peu  peu le
langage de celles qui ne parlent jamais qu' voix basse. Elles seules sont
nombreuses, inpuisables, incapables de trahir ou de fuir  cause de leur
nombre, et le sage ne devrait compter que sur elles. tre heureux, c'est
s'exercer  voir le sourire cach et les ornements mystrieux des heures
incalculables et anonymes, et ces ornements ne se trouvent qu'en nous.




XCI


Mais rien ne serait plus oppos  la sagesse dont nous parlons ici qu'une
prudence basse, et mieux vaudrait encore s'agiter inutilement autour d'un
bonheur quelconque, que d'attendre en dormant au coin du feu un bonheur
idal qui ne viendra jamais. Sur le toit de celui qui ne sort pas de sa
maison, ne descendent d'habitude que les joies dont personne n'a voulu.
Aussi, n'appelons-nous pas sage celui qui, dans le domaine des sentiments,
par exemple, ne va pas infiniment au del de ce que la raison lui permet,
ou de ce que l'exprience lui conseille d'attendre. Aussi, n'appelons-nous
pas sage l'ami qui ne se livre point  son ami parce qu'il prvoit la fin
de l'amiti, ou l'amant qui ne se donne pas tout entier, de peur de
s'anantir dans l'amour.

Il faut se dire qu'ici, vingt aventures malheureuses n'enlvent que les
parties prissables de notre nergie du bonheur, et l'on peut s'avouer que
toute sagesse n'est, en somme, qu'une sorte d'nergie purifie du bonheur.
tre sage, c'est avant tout apprendre  tre heureux, pour apprendre en
mme temps  attacher une importance de moins en moins grande  ce que le
bonheur est en soi. Il importe que l'homme soit, aussi longtemps que
possible, aussi heureux que possible; car ceux qui sortent enfin
d'eux-mmes par la porte du bonheur sont mille fois plus libres que ceux
qui sortent par celle de la tristesse. La joie du sage claire en mme
temps son coeur et toute son me, au lieu que la tristesse n'claire bien
souvent que le coeur. L'homme qui n'a pas t heureux ressemble un peu au
voyageur qui n'aurait jamais voyag que de nuit.

Et puis, on trouve dans le bonheur une humilit plus profonde et plus
noble, plus pure et bien plus tendue que celle qu'on trouve dans le
malheur. Il y a une humilit que l'on doit mettre au nombre des vertus
parasites, avec l'abngation strile, la pudeur, la chastet arbitraire, le
renoncement aveugle, la soumission obscure, l'esprit de pnitence et tant
d'autres, qui dtournrent si longtemps au profit d'un tang endormi,
autour duquel tous nos souvenirs errent encore, les eaux vives de la morale
humaine. Je ne parle pas d'une humilit basse, qui n'est trop souvent qu'un
calcul, ou,  prendre les choses au mieux, une timidit de l'orgueil et une
sorte de prt usuraire que la vanit d'aujourd'hui consent  la vanit de
demain. Mais le sage lui-mme s'imagine parfois qu'il est salutaire de se
diminuer un peu  ses propres yeux, et de ne pas s'avouer les mrites qu'il
a souvent le droit de se reconnatre lorsqu'il se compare  d'autres
hommes. Une telle humilit, bien qu'elle soit sincre, enlve  notre
loyaut intime, qu'il faut toujours respecter par-dessus tout, ce qu'elle
peut ajouter  la douceur de notre attitude dans la vie. En tout cas, elle
dcle une certaine timidit de conscience, et la conscience du sage ne
doit avoir aucune pudeur, aucune timidit.

Mais,  ct de cette humilit trop personnelle, existe une humilit
gnrale, une humilit haute et ferme qui se nourrit de tout ce
qu'apprennent notre esprit, notre me et notre coeur. Une humilit qui nous
montre exactement ce que l'homme peut attendre et esprer, une humilit qui
ne nous diminue que pour rendre plus grand tout ce que nous voyons, une
humilit qui nous enseigne que l'importance de l'homme ne se trouve pas
dans ce qu'il est, mais dans ce qu'il peut apercevoir, dans ce qu'il tche
d'admettre et de comprendre. Il est vrai que la douleur nous ouvre aussi le
domaine de cette humilit, mais elle ne le fait gure que pour nous
conduire trop directement  je ne sais quelle porte d'esprance, sur le
seuil de laquelle nous perdons bien des jours; au lieu que le bonheur,
n'ayant pas autre chose  faire au bout de quelques heures, nous en fait
parcourir en silence les sentiers les plus inaccessibles. C'est quand le
sage est aussi heureux que possible, qu'il devient aussi peu exigeant,
aussi peu orgueilleux qu'on peut l'tre. C'est lorsqu'il sait qu'il possde
enfin tout ce qu'il est permis  l'homme de possder, qu'il commence 
comprendre que ce qui fait la valeur de tout ce qu'il possde ne se trouve
que dans la manire dont il envisage ce que l'homme ne pourra jamais
possder. Aussi n'est-ce gure qu'au sein d'un bonheur prolong qu'on
acquiert une vue indpendante de la vie. Il ne faut pas tre heureux pour
tre heureux, mais pour apprendre  voir distinctement ce que nous
cacherait toujours l'attente vaine et trop passive du bonheur.




XCII


Mais, laissons ce sujet pour nous rapprocher de ce que nous disions tout 
l'heure. Dans le royaume de notre coeur qui est, pour presque tous les
hommes, le royaume o se rcolte la substance mme de la vie, il n'y a pas
d'conomies inutiles. Il serait prfrable de n'y rien faire que de n'y
faire les choses qu' demi, et c'est toujours ce qu'on n'a pas os risquer
que l'on perd srement. Une passion ne nous enlve vritablement que ce que
nous croyons lui drober, et nous sommes toujours diminus de la part que
nous pensons avoir retenue pour nous-mmes. D'ailleurs, il y a, dans notre
me, certaines retraites si profondes, que l'amour seul ose en descendre
les degrs, et c'est l'amour aussi qui en rapporte des joyaux imprvus,
dont nous n'apercevons l'clat que dans le bref moment o nos mains
s'ouvrent pour les offrir  des mains bien-aimes. On dirait, en effet, que
nos mains, en s'ouvrant pour donner, rpandent parfois une clart spciale,
qui perce des corps plus opaques que ne font les rayons mystrieux qu'on
vient de dcouvrir.




XCIII


 quoi bon s'affliger longtemps de ses erreurs ou de ses pertes? Quoi
qu'il arrive, aux dernires minutes de l'heure la plus triste, au bout de
la semaine,  la fin de l'anne, il y aura toujours lieu de sourire pour
l'homme de bonne foi lorsqu'il rentrera en lui-mme. Il apprend peu  peu 
regretter sans larmes. Il est le pre de famille qui, vers le soir, et le
travail fini, revient  la maison. Il se peut que les enfants pleurent,
jouent  des jeux dvastateurs ou dangereux, aient drang les meubles,
bris un verre, renvers une lampe; ira-t-il se dsesprer? Certes, il et
t prfrable, au point de vue de la morale thorique, qu'ils se fussent
tenus bien tranquilles, qu'il eussent appris  lire ou  crire, mais quel
pre raisonnable, au milieu des reproches les plus vifs, pourra s'empcher
de sourire en dtournant la tte? Il ne dplore pas ces manifestations un
peu folles de la vie. Rien n'est perdu, tant qu'il peut revenir, tant qu'il
porte sur lui la clef du logis protecteur. Les bienfaits de notre descente
en nous-mmes se trouvent moins dans l'examen de ce que notre me, notre
esprit, notre coeur, ont entrepris ou achev durant notre absence, que dans
cette descente mme. Et si les heures sont passes sans dnouer sur notre
seuil leurs ceintures mystrieuses, si les salles sont vides comme au jour
du dpart, si nul de ceux qui devaient travailler n'a remu les mains, la
sonorit des pas du retour nous apprend, en tout cas, quelque chose sur
l'tendue, sur l'attente, sur la fidlit de la demeure.




XCIV


Il n'y a de jours mdiocres qu'en nous-mmes, mais il y aurait toujours
place pour la destine la plus haute dans les jours les plus mdiocres, car
une telle destine se droule bien plus compltement en nous qu' la
surface de l'Europe. Le lieu d'une destine, ce n'est pas l'tendue d'un
empire, mais l'tendue d'une me. Notre destine vritable se trouve dans
notre conception de la vie, dans l'quilibre qui finit par s'tablir entre
les questions insolubles du ciel et les rponses incertaines de notre me.
 mesure que ces questions s'tendent, elles deviennent plus paisibles, et
tout ce qui arrive au sage agrandit ces questions et apaise ces rponses.

Ne parlez pas de destine tant qu'un vnement vous rjouit ou vous
attriste sans rien changer  la manire dont vous admettez l'univers. La
seule chose qui nous reste aprs le passage de l'amour, de la gloire, de
toutes les aventures, de toutes les passions humaines, c'est un sentiment
de plus en plus profond de l'infini; et si cela ne nous est pas rest, il
ne nous reste rien. J'entends un sentiment, et non pas seulement un
ensemble de penses, car les penses ne sont ici que les marches
innombrables qui nous mnent peu  peu au sentiment dont je parle. Il n'y a
aucun bonheur dans le bonheur lui-mme, tant qu'il ne nous aide pas 
songer  autre chose; tant qu'il ne nous aide pas  comprendre en quelque
sorte la joie mystrieuse que l'univers prouve  exister.

Arriv  une certaine hauteur, tout vnement apaisera le sage, car
l'vnement qui l'afflige d'abord selon les hommes, finit aussi bien que
les autres par ajouter son poids au grand sentiment de la vie. Il est bien
difficile d'enlever une satisfaction  celui qui a appris  transformer
toute chose en un sujet d'tonnement dsintress; il est difficile de lui
enlever une satisfaction, sans que de l'ide mme qu'il peut se passer de
cette satisfaction ne naisse immdiatement une pense plus haute qui
l'enveloppe d'une lumire protectrice. Une belle destine est celle o pas
une aventure, heureuse ou malheureuse, n'est passe sans nous faire
rflchir, sans largir la sphre o notre me se meut, sans augmenter la
tranquillit de notre adhsion  la vie. Aussi pouvons-nous dire que notre
destine se trouve bien plus rellement dans la faon dont nous sommes
capables de regarder un soir le ciel et ses toiles indiffrentes, les
hommes qui nous entourent, la femme qui nous aime et les mille penses qui
s'agitent en nous, que dans l'accident qui nous arrache notre amour, nous
prpare une entre triomphale ou nous lve sur un trne.




XCV


Quelqu'un disait un jour  une femme, qui lui semblait l'tre le plus
admirable, le plus combl des dons les plus divers, y compris la jeunesse
et la beaut physique, qu'il ft possible de trouver: Qu'allez-vous
faire? Qui pourrez-vous aimer? Je ne vois pas d'issue; il n'y a pas de
destine qui soit  la hauteur d'une me telle que la vtre. Qu'en
savait-il? Ce n'est pas la destine, mais l'me qui doit avoir de la
hauteur. Sans doute, qu'il songeait, selon l'habitude des hommes,  un
trne,  des triomphes,  des aventures merveilleuses. Mais celui pour qui
ces choses reprsentent la destine d'un tre, n'a pas la moindre ide de
ce que c'est qu'une destine. Et d'abord, pourquoi ddaigner aujourd'hui?
Ddaigner aujourd'hui, c'est prouver qu'on n'a pas compris hier. Ddaigner
aujourd'hui, c'est se dclarer tranger; et qu'esprez-vous faire en ce
monde si vous y passez comme un tranger? Aujourd'hui a sur hier qui n'est
plus, l'avantage d'exister et d'tre fait pour nous. Aujourd'hui, quel
qu'il soit, en sait plus long qu'hier, et, par consquent, est plus vaste
et plus beau.

Croyez-vous que la femme dont je parle et eu une destine plus belle 
Venise,  Florence, ou  Rome? Elle y et assist  des ftes clatantes,
et sa beaut s'y ft promene en des paysages parfaits. Elle y et vu,
peut-tre, des princes, des rois et une foule d'lite  ses pieds; et
peut-tre et-elle pu, par un de ses sourires, augmenter le bonheur d'un
grand peuple, adoucir ou ennoblir la pense d'une poque. Aujourd'hui,
toute sa vie s'coulera probablement entre quatre ou cinq mes qui
connaissent son me et qui l'aiment. Il se peut qu'elle ne sorte pas de sa
maison, et que son existence, sa pense et sa force ne laissent aucune
trace distincte et permanente parmi les hommes. Il se peut que toute sa
beaut, toute sa puissance, toute son nergie morale demeurent ensevelies
en elle-mme et dans le coeur de quelques-uns de ceux qui l'approchrent.
Il est possible aussi que son me trouve une issue. De nos jours, les
grandes portes qui donnent accs  une vie utile et mmorable ne roulent
plus sur leurs gonds avec le mme fracas qu'autrefois. Elles sont peut-tre
moins monumentales, mais leur nombre est plus grand et elles s'ouvrent sur
des sentiers plus silencieux parce qu'ils mnent plus loin.

Mais, en supposant mme que tout demeure dans l'ombre, aura-t-elle manqu
sa destine parce qu'aucun rayon n'aura franchi le seuil de sa demeure? Une
destine ne peut-elle tre belle et complte en elle-mme? Une me vraiment
forte qui jette un regard en arrire s'arrtera-t-elle aux triomphes dont
elle fut l'objet, si ces triomphes n'ont pas servi  la faire rflchir sur
la vie,  augmenter en elle la noble humilit de l'existence humaine,  lui
faire aimer davantage le silence et la mditation dans lesquelles on
rcolte les fruits mris en quelques heures  la chaleur des passions que
la gloire, l'amour, l'enthousiasme font bouillonner?  la fin de ces ftes
et de ces actions hroques, bienfaisantes ou harmonieuses, que lui
restera-t-il, hormis quelques penses, quelques souvenirs, quelque
augmentation de conscience, en un mot, et un sentiment plus apais, plus
tendu aussi, puisqu'il lui a fallu s'tendre  plus de choses, de la
situation de l'homme sur cette terre? Au moment o les vtements clatants
de l'amour, de la puissance ou de la gloire tombent autour de nous pour
l'heure du repos,--et cette heure ne sonne-t-elle pas chaque soir, et
chaque fois que nous nous trouvons seuls?--qu'emportons-nous dans la
retraite, o le bonheur de toute vie finit par se peser au poids de la
pense, au poids de la confiance acquise, au poids de la conscience? Notre
destine vritable se trouve-t-elle dans ce qui passe autour de nous ou
dans ce qui demeure dans notre me? Quelque puissants que soient les
rayonnements de la gloire ou du pouvoir dont jouit un homme, dit un
penseur, son me a bientt fait justice des sentiments que lui procure
toute action extrieure, et il s'aperoit promptement de son nant rel, en
ne trouvant rien de chang, rien de nouveau, rien de plus grand dans
l'exercice de ses facults physiques. Les rois, eussent-ils la terre  eux,
sont condamns, comme les autres hommes,  vivre dans un petit cercle dont
ils subissent les lois, et leur bonheur dpend des impressions personnelles
qu'ils y prouvent.

Qu'ils y prouvent et dont ils se souviennent, ajoutons-nous, parce
qu'elles les ont amliors, car les mes dont nous nous occupons ici, de
toutes les aventures de leur vie, ne retiennent jamais que celles qui les
rendirent un peu plus grandes, un peu meilleures. Est-il donc impossible de
trouver n'importe o, dans n'importe quel silence, la seule matire
inaltrable qui reste au fond du creuset de la plus noble existence
extrieure, et puisque nous ne possdons une chose qu'autant qu'elle nous
accompagne dans l'obscurit et le silence, sera-t-elle moins fidle au
silence et  l'obscurit parce qu'elle y est ne?

Mais n'allons pas plus loin dans ces chemins qui pourraient nous conduire 
une sagesse trop thorique. Si une belle destine extrieure n'est pas
indispensable, il est nanmoins ncessaire de l'esprer et de faire ce
qu'on peut pour l'obtenir, comme si on y attachait la plus grande
importance. Le grand devoir du sage est de frapper  tous les temples, 
toutes les demeures de la gloire, de l'activit, du bonheur, de l'amour. Si
rien ne s'ouvre aprs un grave effort, aprs une longue attente, peut-tre
aura-t-il trouv dans l'effort et dans l'attente mmes l'quivalent de la
clart et des motions qu'il cherchait. Agir, dit quelque part Barrs,
c'est annexer  notre rflexion de plus vastes champs d'expriences.
Agir, pourrait-on ajouter, c'est penser plus vite et plus compltement que
la pense ne peut le faire. Agir, ce n'est plus penser avec le cerveau
seul, c'est faire penser tout l'tre. Agir, c'est fermer dans le rve, pour
les ouvrir dans la ralit, les sources les plus profondes de la pense.
Mais agir, ce n'est pas ncessairement triompher. Agir, c'est aussi
essayer, attendre, patienter. Agir, c'est aussi couter, se recueillir, se
taire.

Il y aurait eu, il est vrai, pour la femme, dont nous parlons ici, il y
aurait eu  Athnes, Florence, ou  Rome, certains motifs d'exaltation et
certaines occasions de beaut ou d'hrosme qu'elle ne retrouvera pas
aujourd'hui. Il y aurait eu aussi, pour elle, l'effort et le souvenir de
ses actions; force vive et prcieuse, car l'effort que nous faisons, et le
souvenir de ce que nous avons fait, transforment souvent en nous plus de
choses que la pense la plus haute, qui moralement ou intellectuellement,
vaudrait mille de ces efforts ou de ces souvenirs. Oui, et c'est cela seul
qu'il faudrait envier  une destine agite et brillante,  savoir qu'elle
tend et veille un certain nombre de sentiments et d'nergies qui ne
seraient jamais sortis de leur sommeil ou de l'enclos d'une existence trop
paisible. Mais savoir ou souponner que ces sentiments ou ces nergies
dorment en nous, n'est-ce pas dj rveiller ce qu'ils ont de meilleur,
n'est-ce dj pas regarder un moment la belle destine extrieure des
hauteurs o elle ne parviendra qu' la fin de ses jours, et rcolter
d'avance la fleur d'une moisson qu'elle ne pourra cueillir qu'aprs bien
des orages?




XCVI


Hier soir, relisant Saint-Simon, o il semble que l'on voie, du haut d'une
tour, s'agiter dans la plaine des centaines de destines humaines, j'ai
compris ce que l'instinct de l'homme appelle une belle destine. Peut-tre
Saint-Simon ignore-t-il lui-mme ce qu'il aime et ce qu'il admire en
quelques-uns des hros qu'il entoure d'une sorte de respect rsign et
inconscient. Mille vertus sont mortes qu'il vnrait, et mille qualits
qu'il prnait en ses grands hommes nous paraissent aujourd'hui bien
petites. Mais sans qu'il s'en occupe spcialement, et bien qu'il
dsapprouve au fond l'ide qui les anime; quatre ou cinq visages graves,
bienveillants et admirables, passent,  son insu pour ainsi dire, dans la
foule clatante qui ruisselle autour du trne du grand roi. C'est Fnelon,
ce sont les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers; c'est Monsieur le
Dauphin. Ils ne sont pas plus heureux que la plupart des hommes. Ils ne
remportent aucun succs dfinitif, aucune victoire retentissante. Ils
vivent comme les autres, dans le trouble et dans l'attente de ce qu'on
n'appelle, je pense, le bonheur, que parce qu'on l'attend. Fnelon encourt
la disgrce de cet esprit assez mdiocre, mais avis et perspicace,
orgueilleux, ombrageux et solennel, grand dans les petites choses et petit
dans les grandes, qu'tait Louis XIV. Il est condamn, perscut, exil.
Les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, malgr l'importance de leurs
charges, vivent  la Cour dans une sorte de retraite prudente et
volontaire. Monsieur le Dauphin ne jouit pas de la faveur royale. Il est en
butte aux intrigues d'une cabale puissante et envieuse, qui parvient 
briser sa jeune gloire militaire. Il est envelopp de disgrces, de
contretemps et de malheurs qui semblent irrparables  cette Cour vaniteuse
et servile, car les disgrces et les malheurs prennent les proportions que
les moeurs du moment leur accordent. Il meurt enfin, quelques jours aprs
Madame la Dauphine, qu'il avait uniquement et follement aime. Il meurt,
peut-tre empoisonn comme elle, et tombe en quelque sorte foudroy, 
l'heure mme o les premiers rayons d'une faveur que l'on n'esprait plus
venaient dorer les marches de son palais.

Voil donc les tristesses, les mcomptes, les dsappointements et les
troubles que parcoururent ces existences. Et pourtant, lorsque l'on
considre leur petit groupe silencieux et uni, au milieu de l'clat
intermittent et capricieux des autres, ces quatre destines semblent
vraiment belles et enviables. Une lumire commune les accompagne en toutes
leurs vicissitudes. Elle sort de la grande me de Fnelon. Fnelon est
fidle  de hautes penses d'admiration, de saintet, de justice, de
douceur et d'amour; et les trois autres sont fidles  leur matre et 
leur ami.

Qu'importe, ici, que les ides mystiques de Fnelon ne soient plus les
ntres? Qu'importe aussi que les penses que nous croyons les plus
profondes et les meilleures et sur lesquelles nous tablissons notre
bonheur moral et toutes les certitudes de notre vie, tombent en ruine
derrire nous, et fassent sourire un jour ceux qui auront trouv des
penses qu'ils s'imagineront plus humaines et plus dfinitives? Ce qui
compte, ce qui ennoblit et claire notre vie, c'est bien moins nos penses
que les sentiments qu'elles veillent en nous. La pense est peut-tre le
but; mais il en est de ce but comme du but de bien des voyages: c'est le
trajet, ce sont les tapes, c'est ce qu'on rencontre sur la route, c'est ce
qui nous arrive par surcrot, qui nous intresse le plus. Ce qui demeure
ici, comme en toutes choses, c'est la sincrit d'un sentiment humain. Une
pense, nous ne savons jamais si elle ne nous trompe pas; mais l'amour
dont nous l'avons aime retombera sur nous, sans qu'une seule goutte de sa
clart ou de sa force se perde dans l'erreur. Ce qui constitue, ce qui
nourrit l'tre idal que chacun de nous s'efforce de former en lui-mme, ce
n'est pas tant l'ensemble des ides qui en dessinent le contour, que la
passion pure, la loyaut, le dsintressement dont nous enveloppons ces
ides. La manire dont nous aimons ce que nous croyons tre une vrit a
plus d'importance que la vrit mme. Ne devient-on pas meilleur par
l'amour que par la pense? Aimer loyalement une grande erreur vaut souvent
mieux que de servir petitement une grande vrit.

Cette passion, cet amour peut d'ailleurs se trouver dans le doute comme
dans la foi. Il y a des doutes aussi passionns, aussi gnreux que les
plus belles convictions. Ce qu'a de meilleur une pense qui nous parat
trs haute, trs pure ou profondment incertaine, c'est qu'elle nous offre
l'occasion d'aimer quelque chose sans rserve. Que je me donne  un homme,
 un Dieu,  une patrie,  un univers,  une erreur, le mtal prcieux
qu'on trouvera un jour au fond des cendres de l'amour ne proviendra pas de
l'objet de cet amour, mais de l'amour lui-mme. Ce qui laisse une trace qui
ne s'efface pas, c'est la simplicit, l'ardeur, la fermet d'un attachement
sincre. Tout passe, se transforme, se perd peut-tre, hormis le
rayonnement de cette profondeur, de cette fermet, de cette fcondit de
notre coeur.

Jamais homme ne possda son me en paix comme celui-l dit Saint-Simon,
parlant de l'un d'eux environn d'intrigues, de colres et de piges. Et
plus loin, c'est la sage tranquillit d'un autre, et cette sage
tranquillit pntre ce qu'il appelle tout le petit troupeau. C'est,
en effet, le petit troupeau de la fidlit aux meilleures penses, le petit
troupeau de l'amiti, de la loyaut, du respect de soi-mme et de la
satisfaction intrieure, qui passe dans une lumire simple et paisible au
milieu des vanits, des ambitions, des mensonges, et des trahisons de
Versailles.

Ce ne sont pas des saints au sens trop ordinaire de ce mot. Ils ne se sont
pas retirs au fond des dserts ou des forts, ils n'ont pas cherch un
goste abri en d'troites cellules. Ce sont des sages; ils ne sortent pas
de la vie; ils demeurent dans la ralit. Ne croyons pas que leur pit les
sauve, et que le refuge de leur me ne se trouve qu'en Dieu. Il ne suffit
pas d'aimer Dieu et de le servir du mieux que l'on peut, pour que l'me
humaine s'affermisse et se tranquillise. On ne parvient  aimer Dieu
qu'avec l'intelligence et les sentiments qu'on a acquis et dvelopps au
contact des hommes. L'me humaine reste profondment humaine malgr tout.
On peut lui apprendre  aimer bien des choses invisibles, mais une vertu,
un sentiment compltement et simplement humain, la nourrira toujours plus
efficacement que la passion ou la vertu la plus divine. Lorsque nous
rencontrons une me vraiment tranquille et saine, soyons srs qu'elle doit
sa sant et sa tranquillit  des vertus humaines. S'il tait permis de
lire dans le secret des coeurs qui ne sont plus, peut-tre verrait-on que
la source de paix o Fnelon allait boire chaque soir en son exil, se
trouvait bien plus dans sa fidlit  Mme Guyon malheureuse, dans son amour
pour le Dauphin mconnu et perscut, que dans l'attente d'une rcompense
ternelle; dans sa conscience humainement tendre, humainement loyale,
humainement irrprochable en un mot, que dans ses esprances de chrtien.




XCVIII


Admirable scurit du petit troupeau! Aucune vertu n'allume ici des
feux blouissants sur la montagne, toutes les flammes restent dans l'me et
dans le coeur. Et pas d'autre hrosme que celui de la confiance, de la
sincrit et de l'amour qui se souviennent et qui patientent. Il est des
tres dont la vertu sort  certains moments avec un bruit de portes qu'on
ouvre et qu'on referme. Il en est d'autres en qui elle demeure comme une
servante silencieuse qui ne quitte pas la maison; et ceux qui viennent du
dehors et qui ont froid la trouvent toujours laborieuse et attentive au
coin du feu.

Peut-tre faut-il, dans une belle vie, moins d'heures hroques que de
semaines graves, uniformes et pures. Peut-tre une me droite et absolument
juste est-elle plus prcieuse qu'une me tendre et dvoue. Si l'on doit en
esprer un peu moins d'abandon, un peu moins d'enthousiasme dans les
aventures excessives de l'existence, on peut se reposer sur elle avec plus
de confiance et plus de certitude dans les circonstances ordinaires; et
quel homme,  tout prendre, si trange, si trouble, si glorieuse que soit
sa vie, ne la passe presque tout entire dans des circonstances ordinaires?
Que sont, lorsqu'on y rflchit, et surtout lorsqu'on y est ml, les
instants les plus dcisifs des vnements les plus resplendissants?
N'est-on pas tonn de voir voluer, dans le grand tourbillon de l'heure la
plus sublime, toutes les habitudes et toutes les rflexions de l'heure la
plus calme? Il faut toujours en revenir  une vie normale: l se trouve le
sol ferme et le roc primitif. On n'a pas  m'arracher chaque jour  la
mort, au dshonneur, au dsespoir, mais peut-tre est-il indispensable que
je puisse me dire,  chaque heure attriste de chaque jour, qu'une me qui
s'est approche de mon me existe quelque part, silencieuse, fidle,
insensible  tout ce qui ne lui semble pas conforme  la vrit,
invariable, inbranlable.

Il est, certes, excellent de faire  et l une action hroque ou
extrmement gnreuse, mais il est plus louable encore, et cela demande une
force plus constante, de ne jamais se laisser tenter par une pense
infrieure, et de mener une vie moins hautaine, mais plus galement sre.
Mettons parfois, dans nos mditations, notre dsir de perfection morale au
niveau de la vrit quotidienne, pour reconnatre qu'il est plus facile de
taire par moments un grand bien que de ne jamais faire le moindre mal, de
faire quelquefois sourire que de ne jamais faire pleurer.




XCIX


Ils avaient les uns dans les autres, ils avaient surtout en eux-mmes,
leur refuge, leur rocher ferme, comme dit Saint-Simon, et la partie
inbranlable de ce rocher avait exactement l'tendue de ce qui tait
irrprochable dans leur coeur.

Mille choses forment les assises du rocher ferme, mais son plateau
central n'est-il pas toujours l o se trouve ce qui nous semble
irrprochable en nous? Il est vrai que ce got de l'irrprochable est
souvent bien grossier, et qu'il n'est pas de sclrat qui ne monte un
instant chaque soir sur de misrables dbris qu'il croit irrprochables.
Mais je parle ici d'une vertu un peu plus haute que la vertu strictement
ncessaire, et l'tre le plus ordinaire sait trs bien ce qu'est une vertu
qui n'est pas ordinaire. La beaut morale la plus imprvue a ceci de
particulier, que l'homme le plus born ne peut jamais sincrement prtendre
qu'il ne la saisit pas, et l'acte le plus sublime est aussi celui que l'on
comprend le plus facilement. Il n'est peut-tre pas indispensable de
s'lever  la hauteur de ce qu'il nous est donn d'admirer, mais il est
ncessaire de ne s'endormir jamais dans les profondeurs de ce qu'on ne peut
s'empcher de blmer.

Mais revenons au refuge de nos sages. Dans la vie, bien des bonheurs, bien
des malheurs ne sont dus qu'au hasard; mais la paix intrieure ne dpend
jamais du hasard. Je sais qu'il est des mes btisseuses, qu'il en est
d'autres amies des ruines, et qu'il en est enfin qui errent toute leur vie
d'abris en abris, sous des toits trangers. Mais s'il est difficile de
transformer l'instinct d'une me, il n'est pas inutile que celles qui ne
btissent pas sachent la joie que les autres prouvent  remettre sans
cesse les pierres sur les pierres. Penses, attachements, amours,
convictions, dceptions, doutes mme, tout leur sert, et ce que la tempte
brise en l'arrachant devient plus commode  manier pour reconstruire un peu
plus loin un difice moins orgueilleux, mais mieux appropri aux exigences
de la vie.

Quelles tristesses, quels regrets, ou quelles dsillusions peuvent encore
branler la maison de celui qui n'a pas rejet ce qu'il y a de sage et de
solide dans les tristesses, les regrets, et les dsillusions, tandis qu'il
choisissait les pierres de sa demeure? Et puis, pour nous servir d'une
autre image, n'est-il pas vrai de dire qu'il en est des racines du bonheur
intrieur comme de celles des grands arbres? Ce sont les chnes que la
tempte tourmente le plus souvent qui finissent par avoir les plus
puissantes et les plus nourricires attaches dans le sol ternel; et le
destin qui nous secoue injustement ne sait pas plus ce qui a lieu dans
l'me, que le vent ne se doute de ce qui passe sous terre.




C


Il est intressant de surprendre ici la puissance et l'attrait mystrieux
du bonheur vritable. Quand l'un de ceux qui font partie du petit
troupeau passe  travers la foule heureuse et triomphante qui encombre
d'intrigues, de salutations, de petites amours, de petites victoires, les
escaliers de marbre et les appartements magnifiques de Versailles, il se
fait parfois une sorte de silence dans le tumultueux rcit de Saint-Simon.
Sans qu'il ait besoin de le faire remarquer, il semble qu'on mesure un
moment ces maigres vanits, ces satisfactions clatantes mais provisoires,
ces mensonges qui parlent haut mais qui tremblent dans l'ombre,  la
hauteur normale d'une me tranquille et porte. Il arrive  peu prs ce qui
a lieu quand au milieu d'enfants qui jouent  des jeux dfendus, arrachent
ou crasent des fleurs, se prennent  voler des fruits, torturent
sournoisement un animal inoffensif, un prtre ou un vieillard s'avance qui
ne songe cependant pas  les gronder. Les jeux sont brusquement
interrompus; il y a un rveil de conscience effar; et les regards gns
s'arrtent malgr eux sur le devoir, sur la ralit et sur la vrit.

Mais les hommes, d'habitude, ne s'attardent pas plus longtemps que les
enfants  suivre des yeux le vieillard, le prtre ou la rflexion qui
s'loigne. N'importe, ils ont vu; car l'me humaine, en dpit des yeux qui
se dtournent ou se ferment trop volontairement, est plus noble que la
plupart des hommes ne le dsirent pour leur tranquillit, et entrevoit sans
peine ce qui est suprieur  l'instant inutile auquel on tche de
l'intresser. On a beau chuchoter le long de la route du sage qui
disparat, il a trac, sans le savoir, dans les erreurs et dans les
vanits, un sillon qui s'effacera moins vite qu'on ne croit. Il reverdira
surtout  l'heure inattendue des larmes. Une me un peu plus pure, un peu
plus vivante que les autres, pleure bien rarement dans le rcit de
Saint-Simon, sans qu'elle aille pleurer auprs de l'un de ceux qu'elle vit
passer ainsi dans le silence un peu inquiet et l'tonnement presque
malveillant qui accompagnent dans le monde les pas d'une vie irrprochable.

On ne s'interroge gure sur le bonheur durant les jours o l'on se croit
heureux; mais vienne l'instant de la souffrance, et l'on n'a pas de peine 
se rappeler le lieu o se cache une paix qui ne dpend pas d'un rayon de
soleil, d'un baiser refus ou d'une improbation royale. Nous n'allons pas
alors  ceux qui sont heureux  la manire dont nous le fmes, nous savons
enfin ce qui subsiste de ce bonheur aprs que le hasard a fait le moindre
signe d'impatience. Si vous voulez apprendre o se cache la flicit la
plus sre, ne perdez pas de vue les dmarches des misrables en qute de
consolations. La douleur ressemble  la baguette divinatoire dont se
servaient jadis les chercheurs de trsors ou d'eaux vives; elle indique 
celui qui la porte l'entre de la demeure o respire la paix la plus
profonde. Et cela est si vrai, que nous devrions nous demander, parfois, si
nous pouvons avoir confiance en la qualit de notre quitude, en la
tranquillit, en la sincrit de notre assentiment aux grandes lois de
l'existence, en la stabilit de notre joie, tant que l'instinct des
affligs ne les pousse pas  frapper  notre porte, tant qu'ils ne semblent
pas reconnatre, endormi sur le seuil, le beau rayon ferme et paisible de
la lampe qui ne s'teint jamais.

Oui, ceux-l seuls ont le droit de se croire  l'abri, chez qui tous ceux
qui pleurent voudraient venir pleurer. Il y a ainsi, de par le monde, des
tres dont nous n'apercevons le sourire intrieur qu' partir du moment o
les larmes qui lavent nos regards jusqu'en leurs plus mystrieuses sources,
nous ont appris  discerner la prsence d'un bonheur qui ne nat pas de la
bienveillance ou de l'clat d'une heure, mais de l'acceptation agrandie de
la vie. Ici, comme en bien des choses, c'est le dsir et la ncessit qui
aiguisent nos sens. L'abeille qui a faim trouve le miel cach aux plus
profondes cavernes; et l'me qui pleure dfinitivement aperoit la joie
qui se dissimule dans la retraite ou le silence le plus impntrable.




CI


Sitt que la conscience s'veille et se met  vivre dans un tre, c'est
une destine qui commence. Il ne s'agit pas ici de la conscience appauvrie
et passive de la plupart des mes, mais de la conscience active qui accepte
l'vnement, quel qu'il soit, comme une reine, alors mme qu'on l'a jete
dans une prison, sait accepter un don. S'il ne vous arrive rien, votre
conscience peut dj crer un trs grand vnement en constatant, d'une
certaine faon, l'absence de tout vnement. Mais peut-tre n'y a-t-il pas
un homme  qui n'arrivent plus de choses qu'il n'en faut pour alimenter la
conscience la plus avide, la plus infatigable.

J'ai en ce moment sous les yeux la biographie d'une de ces mes puissantes
et passionnes,  ct de laquelle toutes les aventures qui font le bonheur
ou le malheur des hommes semblent avoir pass sans dtourner la tte. Il
s'agit de la femme de gnie la plus trange, la plus incontestable, de la
premire moiti de ce sicle, Emily Bront. Elle ne nous a laiss qu'un
livre, un roman, intitul: _Wuthering Heights_, titre bizarre que l'on
pourrait traduire ainsi: _Les sommets orageux._

Emily tait la fille d'un clergyman anglais, le rvrend Patrick Bront,
l'tre le plus nul, le plus immobile, le plus prtentieux, le plus goste
qu'on puisse imaginer. Deux choses lui semblaient importantes dans la vie:
la puret de son profil grec et la scurit de ses digestions. Quant  la
pauvre mre d'Emily, elle parut vivre tout entire dans l'admiration de ce
profil et dans le respect de ces digestions conjugales. Au reste,  quoi
bon rappeler ici son existence, puisqu'elle mourut deux ans aprs la
naissance d'Emily? Ajoutons, nanmoins, ne ft-ce que pour prouver une fois
de plus que dans la vie mdiocre, la femme est presque toujours suprieure
 l'homme qu'elle a d accepter, ajoutons que longtemps aprs la mort de
l'pouse si soumise du vaniteux et vgtatif clergyman, on trouva une
liasse de lettres o celle qui s'tait toujours tue, jugeait trs nettement
l'indiffrence, la fatuit et l'gosme de son mari. Il est vrai que pour
apercevoir un dfaut dans les autres il ne faut pas en tre exempt, tandis
que pour dcouvrir une vertu il est peut-tre ncessaire d'en possder le
germe. Tels taient les parents d'Emily. Autour d'elle, quatre soeurs et un
frre regardaient couler gravement les mmes heures uniformes. Toute la
famille vivait, et toute l'existence d'Emily se passa dans le sombre, le
dsol, le solitaire, misrable et strile petit village de Haworth, au
milieu des bruyres du Yorkshire.

Il n'y eut jamais d'enfance ni de jeunesse plus abandonnes, plus
attristes, plus monotones que celles d'Emily et de ses quatre soeurs. Pas
une de ces petites aventures heureuses ou quelque peu inattendues qui,
agrandies et embellies ensuite par les annes, forment au fond de l'me le
seul trsor inpuisable de la mmoire souriante de la vie. Depuis le
premier jour jusqu'au dernier, le lever, les soins du mnage, les leons,
le travail aux cts d'une vieille tante, les repas, les promenades, la
main dans la main, et presque toujours silencieuses, des graves petites
filles sur la bruyre en fleurs ou couverte de neige. Au logis,
l'indiffrence absolue d'un pre qu'on ne voyait presque jamais, qui
prenait ses repas dans sa chambre, et ne descendait que le soir pour lire 
haute voix, dans la salle commune du presbytre, les accablants dbats du
Parlement anglais. Au dehors, le silence du cimetire qui entourait la
maison, le grand dsert sans arbres, et les collines ravages du printemps
 l'hiver par le terrible vent du nord.

Les hasards de la vie--car il n'est pas de vie o les hasards ne fassent
quelque effort-arrachrent trois ou quatre fois Emily  ce dsert qu'elle
avait appris  aimer, et  considrer, ainsi qu'il arrive  ceux qui
restent trop longtemps aux mmes lieux, comme le seul endroit o le ciel,
la terre, les plantes fussent rels et admirables. Mais au bout de quelques
semaines d'absence elle languissait, ses beaux yeux ardents s'teignaient,
et l'une ou l'autre de ses soeurs devait la ramener en hte  la solitaire
maison du pasteur.

En 1843,--elle avait alors vingt-cinq ans,-elle y rentra pour ne plus la
quitter qu' la mort. Aucun vnement, aucun sourire, aucun espoir d'amour
dans toute son existence avant ce retour dfinitif. Pas mme le souvenir de
l'un de ces malheurs, de l'une de ces dceptions, qui permettent  tant
d'tres trop faibles ou trop peu exigeants en face de la vie, de s'imaginer
que la fidlit passive  ce qui s'est dtruit soi-mme est un acte de
vertu, que l'inaction dans les larmes est une excuse  l'inaction, et qu'on
a fait tout ce qu'il y avait  faire, quand on a tir de sa souffrance
toutes les tristesses et toutes les rsignations qu'on y pouvait trouver.

Ici, il n'y avait mme pas de quoi attacher aux parois vierges et lisses
d'une me sans pass, le souvenir ou la rsignation. Rien avant cette
dernire tape, rien aprs, si ce n'est de pauvres et dsolantes aventures
de garde-malade, auprs d'un frre dont l'existence fut brise par la
paresse et par une grande passion malheureuse, d'un frre  peu prs fou,
alcoolique incorrigible et mangeur d'opium. Puis, comme elle allait
accomplir sa vingt-neuvime anne, par une aprs-midi de dcembre, dans le
parloir blanchi  la chaux du petit presbytre et tandis qu'elle peignait
ses longs cheveux noirs au coin du feu, le peigne tomba dans les flammes,
elle n'eut pas la force de le ramasser, et la mort, plus silencieuse encore
que sa vie, vint l'enlever sans violence aux ples treintes des deux
soeurs que le sort lui avait laisses.




CII


Je n'aperois pour toi, sur les grands genoux du destin, ni un signe
d'amour, ni une tincelle de gloire, ni une heure souriante! s'crie,
dans un beau mouvement de tristesse Miss Mary Robinson qui nous raconte
cette existence. En effet, vue du dehors, il n'y a pas de vie plus morne,
plus incolore, plus vaine, plus glace que celle d'Emily Bront.

Mais de quel ct envisager la vie pour dcouvrir sa vrit, pour la juger,
pour l'approuver et pour l'aimer? Si nous dtournons un instant les regards
du petit presbytre isol dans la lande pour les reporter sur l'me de
notre hrone, nous voyons un autre spectacle. Il est rare que l'on puisse
surprendre ainsi la vie d'une me dans un corps qui n'eut pas d'aventures,
mais il est moins rare qu'on ne pense qu'une me ait une vie personnelle 
peu prs indpendante des incidents de la semaine ou de l'anne. Il y a
dans _Wuthering Heights_, qui est le tableau des passions, des dsirs, des
ralisations, des rflexions, et de l'idal de cette me, sa vritable
histoire en un mot, plus d'nergie, plus de passion, plus d'aventures, plus
d'ardeur, plus d'amour qu'il n'en faudrait pour animer et pour apaiser tour
 tour vingt existences hroques, vingt destines heureuses ou
malheureuses.

Aucun vnement ne s'arrta jamais au seuil de sa demeure; mais il n'est
pas un vnement auquel elle avait droit qui n'ait eu lieu dans son coeur
avec une force, une beaut, une prcision et une ampleur incomparables. Il
ne lui arrive rien, semble-t-il, mais tout ne lui arrive-t-il pas plus
personnellement et plus rellement qu' la plupart des tres, puisque tout
ce qui se produit autour d'elle, tout ce qu'elle aperoit et tout ce
qu'elle entend, se transforme chez elle en penses, en sentiments, en amour
indulgent, en admiration, en adoration pour la vie?

Qu'importe qu'un vnement tombe sur notre toit ou sur le toit voisin?
L'eau que verse un nuage est  qui la recueille, et le bonheur, la beaut,
l'inquitude salutaire ou la paix qui se trouvent dans un geste du hasard
n'appartiennent qu' celui qui a appris  rflchir. Elle n'eut jamais
d'amour, elle n'entendit pas une seule fois retentir sur la route les pas
merveilleux de l'amant, et cependant elle, qui mourut vierge  vingt-neuf
ans, a connu l'amour, a parl de l'amour, en a pntr les plus incroyables
secrets, au point que ceux qui ont le plus aim se demandent parfois quel
nom donner encore  leur passion quand ils apprennent d'elle les paroles,
les lans, les mystres d'un amour  ct duquel tout semble accidentel et
ple.

O a-t-elle entendu, si ce n'est dans son coeur, ces paroles ingalables de
l'amante qui parle  sa nourrice de celui que tous autour d'elle
perscutent et dtestent et qu'elle seule adore. Mes grandes misres en
ce monde ont t ses misres. Toutes je les ai observes et les ai
ressenties depuis le commencement. Ma pense, quand je vis, c'est lui-mme.
Si tout le reste prissait et que lui seul demeurt, je continuerais
d'exister, et si tout le reste demeurait et qu'il ft ananti, l'univers ne
serait plus pour moi qu'un immense tranger, et je n'en ferais plus partie.
Mon amour pour l'autre dont tu parles, est comme le feuillage des forts;
le temps le changera comme l'hiver change les arbres, mais mon amour pour
lui ressemble aux rocs ternels et souterrains. Ils sont la source de peu
de satisfactions visibles, mais ils sont ncessaires.--Je suis lui-mme. Il
est toujours, toujours, dans ma pense, non pas comme un plaisir, pas plus
que je ne suis toujours un plaisir pour moi-mme. Je ne l'aime pas parce
qu'il me semble beau, mais parce qu'il est _plus moi que tout moi-mme_, et
de quelque matire que soient faites nos mes, la sienne et la mienne ne
sont que la mme me....

Elle tourne autour des ralits extrieures de l'amour avec une innocence
qui peut nous faire sourire; mais o a-t-elle appris ces ralits
intrieures qui touchent  tout ce que la passion a de plus profond, de
plus illogique, de plus inattendu, de plus invraisemblable et de plus
ternellement vrai? Il semble qu'il et fallu vivre durant trente ans dans
les chanes les plus ardentes des plus ardents baisers pour arriver 
savoir ce qu'elle sait, pour oser nous montrer avec cette certitude, avec
cette exactitude infaillibles, dans le dlire des deux amants prdestins
de _Wuthering Heights_, les mouvements les plus contradictoires de la
douceur qui voudrait faire souffrir et de la cruaut qui voudrait rendre
heureux, de la batitude qui demande la mort et de la dtresse qui
s'attache  la vie, de la rpulsion qui dsire, et du dsir ivre de
rpulsion, de l'amour plein de haine, et de la haine qui chancelle sous la
poids de l'amour....




CIII


Et cependant, nous le savons, car rien n'est cach dans cette pauvre vie,
elle n'aima personne et personne ne l'aima. Il est donc vrai que le dernier
mot d'une existence est un mot que le destin chuchote au plus secret de
notre coeur? Il est donc vrai qu'il y a une vie intrieure, aussi relle,
aussi exprimente, aussi minutieuse que la vie du dehors? Il est donc vrai
qu'on peut vivre sur place, qu'on peut aimer, qu'on peut har sans que l'on
ait quelqu'un  repousser ou quelqu'un  attendre? Il est donc vrai que
l'me suffit  tout, qu' une certaine hauteur c'est toujours elle qui
dcide? Il est donc vrai que les circonstances ne sont tristes ou
infcondes que pour ceux dont la conscience dort encore?

Tout ce que nous cherchons par les chemins, amour, bonheur, beaut,
aventures, ne se donnait-il pas rendez-vous dans le coeur d'Emily? Pas un
jour ne lui apporta une de ces joies, une de ces motions ou l'un de ces
sourires que les yeux peuvent voir, que les mains peuvent toucher, et
cependant elle eut une destine complte, rien ne dormit en elle, il y eut
toujours de la clart, de l'allgresse silencieuse, de la confiance, de la
curiosit, de l'animation et de l'esprance dans son coeur.

Elle fut heureuse, il n'est pas permis d'en douter. En nous ouvrant son
me, elle peut nous montrer la mme rcolte imprissable que les meilleurs
des hommes qui connurent les bonheurs les plus divers, les plus longs, les
plus vifs et les plus parfaits. Si elle n'eut rien de ce qui passe dans
l'amour, dans la douleur, dans l'angoisse, dans la passion, dans la joie,
elle eut tout ce qui reste des motions humaines aprs qu'elles ne sont
plus. Lequel aura vritablement possd quelque chose, de l'aveugle qui
habite un palais ferique ou de celui qui n'est entr qu'une fois dans ce
palais, mais qui y est entr les yeux ouverts?

Vivre, ne pas vivre. Ne nous laissons pas garer par les mots. Il est
parfaitement possible d'exister sans rflchir, mais il n'est pas possible
de rflchir sans vivre. L'essence heureuse ou malheureuse d'un vnement
se trouve dans l'ide qu'on en tire: pour les forts, dans l'ide qu'ils en
tirent eux-mmes; pour les faibles, dans l'ide que les autres en tirent.
Il se peut que mille vnements physiques viennent  votre rencontre, le
long de votre route vers le tombeau, et qu'aucun d'eux ne trouve en vous la
force qu'il lui faudrait pour se transformer en vnement moral. C'est
seulement alors que l'homme doit se dire: Je n'ai peut-tre pas vcu.




CIV


Aussi est-il permis d'affirmer que le bonheur intime de notre hrone,
comme celui de tout tre, est exactement reprsent par sa morale et par sa
conception de l'univers. Voil la clairire qu'il faudrait toujours mesurer
 la fin d'une vie, dans la fort des accidents, pour estimer l'tendue
d'un bonheur. Et qui pourrait encore verser les petites larmes des
dceptions, des inquitudes et des tristesses quotidiennes qui sont seules
douloureuses, puisque, au lieu de rafrachir, elles aigrissent les regards,
qui pourrait encore les verser sur les hauteurs de la comprhension et de
l'apaisement o s'leva l'me d'Emily Bront?

On comprend alors qu'elle ne pleure pas comme la plupart des femmes qui
errent toute leur vie de petites joies brises en petites joies brises.
Une joie brise n'accable que lorsqu'on la promne sans raison, comme le
bcheron qui ne dposerait jamais son fardeau de bois mort. Mais le bois
mort n'est pas fait pour tre promen sur nos paules, il est fait pour
tre allum et transform en flammes clatantes.  voir les flammes qui
jaillissent dans l'me d'Emily, on ne songe pas plus longtemps qu'elle n'y
songe elle-mme, aux tristesses du bois mort. Il n'y a pas de malheur sans
horizon, il n'y a pas de tristesse sans remde, pour celui qui, tout en
souffrant et tout en s'affligeant comme les autres, apprend  suivre, au
fond de la tristesse et au fond du malheur, le grand geste de la nature,
qui est le seul geste rel. Le sage ne peut jamais absolument dire qu'il
souffre, parce qu'il domine sa vie, crivait une femme admirable et qui
avait souffert; il la juge  vol d'oiseau, et s'il souffre aujourd'hui,
c'est qu'il a tourn sa pense vers la partie inacheve de son me.

Emily agite sous nos yeux,  ct de l'amour, de la bont et de la loyaut,
la mchancet, la haine, la vengeance la plus tenace et la plus prvoyante
perfidie, et n'a mme pas besoin de pardonner, car pardonner ce n'est
encore comprendre qu' demi. Elle regarde, elle admet et elle aime. Elle
admet et aime le bien comme le mal, car le mal aprs tout c'est le bien qui
se trompe. Elle nous apprend--non pas en d'arbitraires formules de
moraliste, mais  la manire dont les annes et les hommes nous enseignent
les vrits que nous avons qualit pour accueillir--l'impuissance finale de
la mchancet devant la vie, l'apaisement de tout dans la nature et dans la
mort, qui n'est que le triomphe de la vie sur une de ses formes
particulires. Elle nous montre l'inutilit du mensonge le plus habile et
le plus plein de force et de gnie, devant la vrit la plus faible et la
plus ignorante, et les dceptions de la haine qui sme sans le savoir le
bonheur et l'amour dans l'avenir qu'elle croyait dvaster. La premire
peut-tre, elle nous parle de la grande loi de l'hrdit pour nous
enseigner l'indulgence; et quand,  la fin de son oeuvre, elle va, au
cimetire du village, visiter l'ternelle demeure de ses hros, l'herbe est
aussi verte sur la tombe des bourreaux que sur celle des martyrs, et elle
s'tonne que quelqu'un puisse s'imaginer qu'un songe malfaisant vienne
troubler le repos de ceux qui dorment ainsi dans le sein de la terre
indiffrente et pacifique.




CV


Je sais bien qu'il s'agit d'un tre de gnie, mais de tels tres ne font
que nous montrer, avec un peu plus d'clat, ce qui peut avoir lieu, ce qui
a lieu dans tous les tres, sinon ce n'est plus gnie, mais extravagance ou
folie. Plus on va, mieux on voit qu'il n'y a gure de gnie dans
l'extraordinaire et que la vritable supriorit est forme des lments
que tous les jours offrent  tous les hommes. Au reste, il n'est pas
question de littrature en ce moment. Ce n'est pas sa littrature, mais sa
vie intrieure qui console Emily, car il y a souvent une littrature trs
blouissante sans qu'on y trouve la moindre activit morale. Emily se ft
tue, n'et jamais tenu une plume, qu'il y et eu en elle la mme puissance,
la mme vitalit, la mme abondance d'amour, le mme sourire intrieur de
l'tre qui a l'air de savoir o il va, la mme certitude largie de l'me
qui a su faire sa paix sur les hauteurs avec les grandes incertitudes et
les grandes misres de ce monde. Nous l'aurions ignor, voil tout.

Elle nous enseigne plus d'une chose, cette humble vie. Ce n'est pas qu'il
la faille donner en exemple  ceux qui sont enclins  la rsignation; ils
pourraient s'y tromper. Il semble qu'elle s'coule tout entire dans
l'attente, et tout le monde n'a pas le droit d'attendre. Emily mourut
vierge  vingt-neuf ans, et on a tort de mourir vierge. Le premier devoir
de tout tre n'est-il pas d'offrir  sa destine tout ce qu'on peut offrir
 une destine humaine? Mieux vaut une oeuvre inacheve qu'une vie
incomplte. Il est bon de ngliger les satisfactions vaniteuses ou
inutiles, mais il n'est pas sage d'carter presque volontairement les
principales chances d'un bonheur essentiel. Il n'est pas interdit  l'me
malheureuse de nourrir de nobles regrets. Avoir une vue quelque peu tendue
de la tristesse de son existence, c'est dj essayer dans l'ombre les ailes
qui nous aideront un jour  planer sur toute cette tristesse.

Peut-tre manque-t-il un effort dans la vie d'Emily. Elle avait toutes les
audaces, toutes les passions, toutes les indpendances dans son me; mais
dans sa vie, toutes les timidits, tous les silences, toutes les inactions,
toutes les restrictions, toutes les abstentions et tous les prjugs
qu'elle mprisait dans sa pense. Trop souvent, c'est l'histoire des mes
trop pensives. Il est bien difficile de juger une existence en soi, et pour
Emily Bront notamment, il y aurait beaucoup  dire sur le dvouement avec
lequel elle sacrifia les meilleures annes de sa jeunesse  un frre
indigne, mais malheureux. On ne peut donc parler ici que d'une faon trs
gnrale, mais qu'il est long, qu'il est troit chez presque tous les
tres, le chemin qui conduit de leur me  leur vie! Il en est de nos
penses d'audace, de justice, de loyaut et d'amour comme des glands du
chne dans la fort: mille et dix mille s'garent et pourrissent dans la
mousse, avant qu'un seul arbre ne naisse. Elle avait, disait en parlant
d'une autre femme la femme dont je citais tout  l'heure une parole, elle
avait une belle me, une belle intelligence, un coeur sensible, mais tout
cela n'arrivait dans la vie qu'aprs avoir pass par un caractre trs
troit. Je remarque presque toujours le mme dfaut de clairvoyance, et
surtout le mme manque de retour sur soi-mme. Quand un tre veut nous
montrer sa vie, il commence par nous dire sa manire de voir, de
comprendre, de sentir; on voit alors une noble nature d'me; puis,  mesure
qu'on pntre avec lui dans son existence, il nous numre ses actes, ses
douleurs et ses joies, et dans tout cela, il n'y a plus trace de l'me
qu'on avait aperue un instant  travers les principes et les ides. Ds
qu'il y a action, les instincts interviennent, le caractre s'impose, et
l'me, c'est--dire la partie suprieure de l'tre, nous semble anantie,
on dirait une princesse qui aime mieux vivre dans une misre sordide que
d'endurcir ses mains  des besognes ordinaires.




CVI


Hlas! rien n'est fait, tant qu'on n'a pas appris  endurcir ses mains,
tant qu'on n'a pas appris  transformer l'or et l'argent de ses penses en
une clef qui n'ouvre plus la porte d'ivoire de nos songes, mais la porte
mme de notre maison, en une coupe qui ne tient pas seulement l'eau
merveilleuse de nos rves, mais qui ne laisse pas fuir l'eau trs relle
qui tombe sur notre toit, en une balance qui ne se contente pas de peser
vaguement ce que nous allons faire dans l'avenir, mais qui nous marque avec
exactitude le poids de ce que nous avons fait aujourd'hui. L'idal le plus
haut n'est qu'un idal provisoire tant qu'il ne pntre pas familirement
tous nos membres, tant qu'il n'a pas trouv moyen de se glisser pour ainsi
dire jusqu' l'extrmit de nos doigts. Il y a des tres en qui le retour
sur soi ne profite qu' leur intelligence. Il en est d'autres en qui ce
mme retour ajoute toujours quelque chose  leur caractre. Les uns sont
clairvoyants tant qu'il n'est pas question d'eux-mmes, tant qu'il n'est
pas question d'agir; les yeux des autres s'illuminent surtout quand il
s'agit d'entrer dans la ralit, quand il s'agit d'un acte. On dirait qu'il
y a une conscience intellectuelle, ternellement assise, ternellement
couche sur un trne immobile, et qui ne communique avec la volont que par
la voie d'ambassadeurs infidles ou tardifs, et une conscience morale
toujours debout sur ses deux pieds, toujours prte  marcher. Il est vrai
que celle-ci dpend peut-tre de la premire, n'est peut-tre que la
premire, qui, fatigue d'un long repos, ayant appris dans ce repos tout ce
qu'elle peut apprendre, se dcide  se lever enfin,  descendre les marches
inactives,  sortir dans la vie. Tout est bien, pourvu qu'elle ne s'attarde
point jusqu'au jour o ses membres refusent de la porter.

Qui nous dira s'il n'est pas prfrable d'agir parfois contre sa pense que
de n'oser jamais agir selon ses penses? L'erreur active est rarement
irrmdiable; les choses et les hommes se chargent de la redresser tt,
mais que peuvent-ils contre l'erreur passive qui vite tout contact avec la
ralit? Au demeurant, tout ceci ne veut pas dire qu'il faille modrer
notre conscience intellectuelle et craindre de la trop nourrir en attendant
notre conscience morale. N'ayons pas peur d'avoir un idal trop admirable
pour qu'il puisse s'adapter  la vie. Il faut un fleuve de bonne volont
pour mettre en mouvement le moindre acte de justice ou d'amour. Il faut que
nos ides soient dix fois suprieures  notre conduite pour que notre
conduite soit simplement honnte. Il faut vouloir normment le bien pour
viter un peu le mal. Aucune force en ce monde n'est sujette  dchet plus
norme que l'ide qui doit descendre dans l'existence quotidienne; c'est
pourquoi il est ncessaire d'tre hroque dans ses penses pour tre tout
au plus acceptable ou inoffensif dans ses actions.




CVII


Approchons-nous une dernire fois des destines obscures. Elles nous
apprennent que, mme au sein de grands malheurs physiques, il n'y a rien
d'irrparable, et que se plaindre du destin c'est presque toujours se
plaindre de l'indigence de son me.

On raconte, dans l'histoire romaine, qu'un snateur gaulois, Julius
Sabinus, s'tant rvolt contre l'empereur Vespasien, fut vaincu. Il lui
et t facile de fuir chez les Germains, mais ne pouvant emmener sa jeune
femme, appele ponine, il n'eut pas le coeur de l'abandonner. Il semble
qu'aux jours d'angoisse et de malheur on reconnaisse enfin la valeur unique
et vritable de la vie; il ne renona donc pas  la vie. Il possdait une
villa sous laquelle s'tendaient de vastes souterrains connus de lui seul
et de deux affranchis. Il fit incendier cette villa et le bruit se rpandit
qu'il s'tait empoisonn et que son corps avait t dvor par les flammes.
ponine elle-mme y fut trompe, dit Plutarque, dont je reprends ici le
rcit tel qu'il est complt par l'historien des Antonins, le comte de
Champagny; et quand Martialis l'affranchi lui annona le suicide de son
mari, elle demeura trois jours et trois nuits prosterne contre terre et
refusant toute nourriture. Sabinus, instruit de cette douleur, en eut
piti, et fit dire  ponine qu'il vivait. Elle continua comme de raison 
porter le deuil de son mari et  le pleurer le jour, devant le public, mais
elle le visita de nuit dans sa retraite. Pendant sept mois, elle descendit
chaque nuit aux enfers pour y retrouver son mari. Elle essaya mme de l'en
faire sortir, lui rasa la barbe et les cheveux, entoura sa tte de
bandelettes, le dguisa, le fit emporter dans un paquet de vtements et le
conduisit dans sa ville natale. Mais bientt ce sjour lui sembla trop
dangereux, elle ramena son mari dans le souterrain, elle, tantt habitant
la campagne et passant ses nuits avec lui, tantt retournant  la ville et
se faisant voir aux femmes ses amies. Elle devint grosse, et, grce  un
onguent dont elle s'oignit, jamais femme, mme aux bains qui se prenaient
en commun, ne s'aperut de sa grossesse. Quand le moment de l'enfantement
fut venu, elle descendit dans le souterrain, et seule, sans une sage-femme,
comme la lionne met bas dans sa tanire, elle mit au monde deux jumeaux.
Elle les nourrit de son lait, elle les vit grandir; elle soutint son mari
pendant neuf ans dans cette retraite et dans ces tnbres. Sabinus fut
dcouvert pourtant, et amen  Rome. Il mritait certes la clmence de
Vespasien; ponine, prsentant  l'empereur ses deux fils, qu'elle avait
levs sous terre: Je les ai mis au monde, dit-elle, et je les ai levs
afin que nous fussions plus nombreux pour implorer ta grce. Les
assistants pleuraient; Csar fut pourtant inflexible, et la courageuse
Gauloise fut rduite  demander  mourir avec son poux. J'ai vcu,
dit-elle, plus heureuse avec lui dans les tnbres, que tu ne l'as jamais
t,  Csar!  la face du soleil et au milieu des splendeurs de ton
empire.




CVIII


Quel coeur oserait en douter, quel coeur hsiterait  aimer des tnbres
illumines d'un tel amour? Sans doute plus d'une heure s'coula pour eux,
affreuse ou misrable, au fond de leur repaire; mais qui, parmi ceux-l
mmes qui n'estiment que les plus petites satisfactions de l'existence,
n'aimerait mieux aimer d'une pareille ardeur au fond d'une sorte de
tombeau, que de n'aimer jamais que froidement dans la chaleur et  la
lumire du soleil? L'admirable cri d'ponine est le cri de tous ceux qui
connurent l'amour et le cri de tous ceux dont l'me sut trouver un intrt,
une curiosit, un espoir, un devoir dans la vie. La flamme qui l'animait au
fond de ses tnbres est la flamme mme qui anime le sage au fond des
heures uniformes. L'amour est le soleil inconscient de notre me, mais les
rayons les plus purs, les plus chauds, les plus stables de ce soleil,
ressemblent tonnamment  ceux qu'une me passionne de justice, de
grandeur, de beaut et de vrit s'efforce de multiplier en elle. Le
bonheur qui se trouvait l, par hasard, dans le coeur d'Eponine, ne peut-on
l'introduire dans tout coeur de bonne volont? Tout ce qu'il y avait de
plus consolant dans son amour, l'oubli de soi, la transfiguration des
regrets en sourires, des plaisirs auxquels on renonce en bonheurs que le
coeur ternise, l'intrt que l'on prend aux plus ples lueurs de chaque
jour lorsqu'elles clairent une chose qu'on admire, l'immersion dans une
lumire et dans une allgresse que nous pouvons tendre  volont,
puisqu'il nous suffit d'adorer davantage; tout cela et mille forces aussi
douces, aussi secourables, ne peut-il se trouver dans la vie plus ardente
de notre coeur, de notre me et de notre pense? L'amour d'ponine tait-il
autre chose qu'une sorte d'clair involontaire, inattendu, immrit de
cette vie? L'amour ne pense pas toujours; bien souvent il n'a besoin
d'aucune rflexion, d'aucun retour sur lui-mme, pour jouir de tout ce
qu'il y a de meilleur dans la pense, mais ce qu'il y a de meilleur dans
l'amour n'en est pas moins semblable  ce qu'il y a de meilleur dans la
pense. ponine, parce qu'elle aimait, ne voyait que le visage lumineux de
ses souffrances; mais rflchir, mditer, regarder plus loin que sa peine,
et agir plus joyeusement qu'il ne faudrait selon l'ordre apparent du
destin, n'est-ce pas faire volontairement et srement ce que l'amour ne
fait qu' son insu par un hasard heureux? Chacune des souffrances d'ponine
allumait une torche aux creux du souterrain, et de mme pour l'me
accoutume  la retraite, toute douleur qui la fait rentrer en elle-mme
n'allume-t-elle pas de grandes consolations? Et puisque, avec notre noble
ponine, nous sommes au temps des perscutions, ne pourrait-on pas dire
qu'une telle douleur est pareille au bourreau paen, qui, touch par
l'admiration ou la grce, au milieu des tortures qu'il inflige,
s'agenouille soudain aux pieds de sa victime, l'encourage tendrement, veut
souffrir avec elle, et lui demande enfin, dans un baiser, le chemin de son
ciel?




CIX


En quelque lieu que nous allions, le fleuve de la vie coule avec abondance
sous les votes clestes. Il passe entre les murs d'une prison, bien que le
soleil n'en claire pas les flots, comme il passe au pied d'un palais de
gloire et de bonheur. Pour nous, ce qui importe, ce n'est pas l'tendue, la
profondeur ou la violence du fleuve qui appartient  tous et qui coule
toujours, mais la puret et la capacit de la coupe que nous y plongerons.
Tout ce que nous pouvons absorber de la vie prend ncessairement la forme
de cette coupe, et cette coupe de son ct a t moule sur nos sentiments
et sur nos penses, en un mot, sur le sein de notre destine intime, comme
la coupe du sculpteur d'autrefois fut moule sur le sein d'une desse. On a
la coupe qu'on s'est faite, on a presque toujours celle qu'on apprit 
dsirer. Nous ne pourrions nous plaindre du destin que sous un seul
rapport, c'est qu'il ne nous et pas donn l'ide ou le dsir d'une coupe
plus vaste, plus parfaite. Oui, il n'y a d'ingalit que dans le dsir,
mais cette ingalit-l ne nous devient sensible que dans le moment mme o
elle commence  s'effacer. Apprendre que notre dsir pourrait tre plus
beau, n'est-ce pas dj l'embellir? n'est-ce pas soulever d'une aspiration
nouvelle le sein de notre destine, et, par le fait mme, largir les bords
de la coupe idale et docile, dont le mtal ne se fige dfinitivement qu'
l'heure froide et inflexible de la mort?

Il n'a pas  se plaindre celui qui attend un sentiment plus ardent et plus
gnreux. Il n'a pas  se plaindre celui qui attend le dsir d'un peu plus
de bonheur, d'un peu plus de beaut, d'un peu plus de justice. Il en est de
ceci comme on dit qu'il en est de la flicit des lus. Chacun d'eux est
vtu d'allgresse et a le vtement qui convient  sa taille. Il ne peut
dsirer une batitude plus tendue que celle qu'il possde, car dans le
dsir mme qui la dsirerait, il la possderait. Si j'envie noblement le
bonheur de ceux qui sont  mme de plonger  l'endroit le plus lumineux du
grand fleuve, un vase plus clatant et plus lourd que le mien, j'ai, sans
que je le sache, une part excellente  tout ce qu'ils y puisent, et mes
lvres se posent  ct de leurs lvres sur les bords de la coupe.




CX


Qui pourrez-vous aimer? disait-on, avant ces digressions  la femme
dont vous vous souvenez peut-tre. On et pu demander la mme chose  Emily
Bront,  bien d'autres; et il y a, de par le monde, une foule d'mes de
bonne volont qui perdent les meilleures annes de l'amour  se poser, au
sujet de leur avenir sentimental, des questions de ce genre.

Au reste, dans l'empire du destin, c'est autour de l'image de l'amour que
se pressent la plupart des plaintes, des regrets, des attentes oisives, des
craintes vaniteuses, des esprances disproportionnes. Il y a beaucoup
d'orgueil, beaucoup de fausse posie et beaucoup de mensonges au fond de
tout ceci. En gnral, c'est parmi les mes qui ont fait le moins d'efforts
pour se comprendre que l'on trouve le plus d'mes incomprises. En gnral,
c'est l'idal le plus dbile, le plus troit et le plus arbitraire qui se
nourrit le plus abondamment d'apprhensions, de dceptions, d'exigences et
de petits mpris. Nous craignons surtout que l'on froisse ou que l'on
mconnaisse les vertus, les penses, les qualits et les beauts morales
que nous ne possdons encore qu'en imagination. Il en est des mrites de ce
genre comme des biens matriels, l'espoir s'attache le plus obstinment 
ceux qu'on n'aura probablement jamais la force d'acqurir. Ainsi, le fourbe
qui mdite de se corriger est assez tonn qu'on ne rende pas  la loyaut
qui s'veille un moment dans son coeur, un hommage immdiat et
extraordinaire. Mais quand nous sommes rellement purs, dsintresss et
sincres, quand nos penses s'lvent habituellement et simplement
au-dessus de la vanit ou de l'gosme instinctif, nous nous soucions
beaucoup moins que ceux qui sont autour de nous nous approuvent, nous
comprennent, nous admirent. pictte, Marc-Aurle, Antonin le Pieux, ne se
sont jamais plaints de n'tre pas compris. Ils ne pensaient pas avoir en
eux quelque chose d'inou ou d'incomprhensible. Au contraire, ils
croyaient que le meilleur de leur vertu se trouvait tout juste dans ce que
tous pouvaient admettre sans effort. Ce que l'on mconnat, non sans
raison; car il y a presque toujours une raison suprieure dans l'inertie
gnrale d'un sentiment; ce que l'on mconnat, ce sont les vertus
maladives auxquelles nous attachons trop d'importance, et toute vertu est
maladive  laquelle nous attachons une grande importance et pour laquelle
nous exigeons une attention respectueuse. Une vertu maladive est souvent
plus funeste qu'un vice bien portant; en tout cas, elle s'loigne davantage
de la vrit, et il n'y a rien  esprer loin de la vrit.  mesure que
notre idal s'amliore, il admet un plus grand nombre de ralits;  mesure
que notre me grandit, elle apprhende moins de ne pas rencontrer une autre
me  sa taille; car une me qui grandit est une me qui se rapproche de
la vrit, et non loin de la vrit tout participe de la grandeur de la
vrit mme.

Au milieu des clestes lumires, presque uniformes en leurs blouissements,
arriv  la troisime sphre, Dante ne voyant rien bouger autour de lui, se
demande tout  coup s'il demeure immobile ou s'il s'avance encore vers le
sige de Dieu. Il regarde alors Batrice, et comme elle lui parat plus
belle, il reconnat qu'il s'est rapproch de son but. Et nous aussi, c'est
 l'augmentation de la curiosit, de l'amour, du respect et de l'admiration
pour tout ce qui nous accompagne dans la vie que nous pouvons compter les
pas que nous faisons sur la route de la vrit.




CXI


D'habitude, l'homme sort de sa maison  la recherche de la joie, de la
beaut, de la vrit, de l'amour, et ne rentre entirement satisfait que
s'il peut dire  ses enfants qu'il n'a rien rencontr. Il y a bien de
l'orgueil  se dire mcontent; et la plupart n'accusent la vie et l'amour
que parce qu'ils s'imaginent que la vie et l'amour leur doivent quelque
chose de plus que ce qu'ils peuvent leur accorder eux-mmes. Il est vrai
qu'il faut pour l'amour comme pour tout le reste un idal aussi lev que
possible, mais tout idal qui ne rpond pas  une forte ralit intrieure
n'est qu'un mensonge oisif, strile, obsquieux. Il suffit de deux ou trois
idals inaccessibles pour paralyser une vie. C'est une erreur de croire que
la hauteur d'une me se mesure  celle de ses aspirations ou de ses rves.
Les faibles ont, en gnral, des rves bien plus beaux, bien plus nombreux
que les forts, car toute leur nergie, toute leur activit s'vapore dans
leurs songes. La hauteur d'un rve habituel n'entre en ligne de compte,
quand il s'agit d'valuer notre hauteur morale, qu'autant que ce rve soit
l'ombre prolonge d'une vie antrieure et d'une volont dj trs fermes,
trs exprimentes et trs humaines. Alors il est permis de le planter un
instant au milieu de la plaine inonde du soleil des ralits extrieures,
comme on plante un bton  ct d'un clocher que l'on veut mesurer  son
ombre, afin de dterminer le rapport entre l'ombre de l'heure et la tour
ternelle.




CXII


Il semble naturel qu'un noble coeur attende un grand amour, mais il est
bien plus nature] encore qu'il aime en attendant, et que pendant qu'il aime
il ne croie pas attendre. Dans l'amour comme dans la vie, il est presque
toujours fort inutile d'attendre; c'est en aimant qu'on apprend  aimer,
et c'est avec les soi-disant dsillusions des petites amours, qu'on
nourrira le plus simplement et le plus srement la flamme inbranlable du
grand amour qui viendra peut-tre clairer le reste de la vie.

On est souvent injuste envers les dsillusions. On leur donne un visage
chagrin, ple, dcourag; elles sont, au contraire, les premiers sourires
de la vrit. Vous tes un homme de bonne volont, vous aspirez  tre
juste, utile, sage et heureux, mais si une dsillusion vous attriste, c'est
donc que vous regrettez le mensonge dans lequel vous tiez? Aimez-vous
mieux vivre dans le monde de vos erreurs et de vos rves, que dans celui de
la ralit? Les meilleures heures des meilleures volonts se perdent trop
souvent autour de la lutte d'un beau songe contre une loi invitable, dont
elles n'aperoivent la beaut qu'aprs que le beau songe a puis leurs
forces. Si l'amour, par exemple, vous a du, pensez-vous qu'il vous et
t salutaire de croire, durant toute votre vie, que l'amour est ce qu'il
n'est pas, ce qu'il ne peut pas tre? Croyez-vous qu'une illusion de ce
genre ne fausse pas les plus importants de vos actes, et ne voile pas
longtemps une partie de la vrit que vous voulez atteindre? Et si vous
esprez faire de grandes choses et que la dsillusion vous remette  votre
place parmi les choses du second ordre, est-il juste de maudire jusqu' la
fin de vos jours l'envoy de la vrit? N'est-ce pas, tout compte fait, la
vrit mme que votre illusion recherchait, si elle tait sincre?
Apprenons  nous faire de nos dsillusions une troupe d'amies mystrieuses
et fidles, de conseillres incorruptibles. Si l'une d'elles, plus cruelle
que les autres, nous abat un instant, ne nous disons pas en sanglotant: la
vie n'est pas aussi belle que nos rves; disons-nous: il manquait quelque
chose  nos rves puisqu'ils n'ont pas t approuvs par la vie. En somme,
toute la force tant vante des mes fortes n'est faite que de dsillusions
qu'elles ont bien accueillies. Chaque dception, chaque amour mconnu,
chaque espoir ananti, ajoute un certain poids au poids de votre vrit, et
plus les illusions tombent autour de vous, plus noblement, plus srement
apparat la grande ralit, comme le soleil qu'on aperoit plus clairement
entre les branches dpouilles de la fort d'hiver.




CXIII


Si vous cherchez un grand amour, croyez-vous qu'il soit possible de
trouver une me aussi belle que vos rves si vos rves seuls sortent  sa
recherche? Est-il juste de n'offrir que des dsirs, des souhaits et des
songes sans forme, et d'exiger en retour des paroles prcises et des actes
dcisifs? Pourtant, c'est ce que nous faisons presque tous. Et si un
hasard, trop heureux pour n'tre pas inespr, nous mettait enfin en
prsence de l'tre qui ralist exactement notre idal, aurions-nous le
droit de nous imaginer que nos aspirations paresseuses et confuses fussent
restes longtemps d'accord avec sa ralit active et bien dtermine?

On n'a quelque chance de trouver son idal hors de soi qu'aprs l'avoir
autant qu'il est possible accompli en soi-mme. Esprez-vous reconnatre et
retenir une me loyale, profonde, aimante, fidle, inpuisable, une me
vaste, vive, spontane, indpendante, courageuse, bienveillante et
gnreuse, si vous ne savez pas aussi bien qu'elle ce qu'est la loyaut,
l'amour, la fidlit, la pense, la vie, la spontanit, l'indpendance, le
courage, la bienveillance, la gnrosit? Et comment le savoir si vous
n'avez pas aim ces choses et vcu longtemps parmi elles, comme elle les a
aimes, comme elle y a vcu?

Il n'est rien de plus exigeant, de plus maladroit, de plus aveugle que la
bont, la beaut, la perfection morale  l'tat de dsir. Si vous voulez
trouver l'me idale, commencez par ressembler vous-mme  l'idal que vous
cherchez. Il n'y a pas d'autre moyen de l'obtenir.  mesure que vous vous
rapprocherez rellement de cet idal, vous verrez qu'il est juste et
heureux qu'il soit presque toujours bien diffrent de ce que vos esprances
indistinctes attendaient.  mesure que votre idal se ralisera au contact
de la vie, il s'tendra, s'adoucira, s'assouplira et s'amliorera. Alors
vous dcouvrirez sans peine dans ce que vous aimez, ce qui est vraiment
beau, ce qui est solidement bon, ce qui est ternellement vrai en
vous-mme, car rien ne nous avertit du bien qui est autour de nous, si ce
n'est le bien qui est dans notre coeur. Alors, enfin, vous attacherez moins
d'importance  des imperfections qui ne blesseront plus en vous la vanit,
l'gosme ou l'ignorance, c'est--dire  des imperfections qui ne seront
plus pareilles aux vtres, car c'est le mal qui est en nous qui supporte
avec le moins de patience le mal qui se trouve dans autrui.




CXIV


Ayons confiance dans l'amour comme nous avons confiance dans la vie,
puisque nous sommes faits pour avoir confiance et que la pense la plus
funeste en toutes choses est celle qui tend  se dfier de la ralit. J'ai
vu plus d'une vie brise par l'amour, mais si ce n'et t l'amour, il est
probable que l'amiti, l'apathie, l'incertitude, l'hsitation,
l'indiffrence, l'inaction eussent bris ces mmes vies. L'amour ne brise
dans un coeur que les objets fragiles, et s'il y brise tout, c'est que tout
y tait trop fragile. Il n'est personne qui n'ait pu croire sa vie brise
plus d'une fois, mais ceux dont elle fut vraiment brise doivent souvent
leur malheur  je ne sais quelle vanit des ruines.

Assurment il y a, dans l'amour, comme dans le reste de notre destine,
bien des hasards heureux ou malheureux. Il est possible qu' sa premire
sortie dans l'existence, un tre dont le coeur et l'esprit sont pleins de
toutes les nergies, de toutes les tendresses, de toutes les bonnes
aspirations humaines, rencontre sans l'avoir cherche, l'me qui ralise,
dans l'ivresse d'un bonheur permanent, tous les voeux de l'amour, les plus
hauts comme les plus humbles, les plus vastes en mme temps que les plus
dlicats, les plus ternels et les plus fugitifs, les plus puissants et les
plus doux. Il peut se faire qu'il trouve immdiatement le coeur auquel il
pourra donner et qui recevra sans cesse le meilleur de lui-mme. Il peut
arriver qu'il atteigne d'emble, l'me peut-tre unique, toujours pleine de
dsirs, qui saura recevoir jusqu'au tombeau mille fois plus que tout ce
qu'on lui donne, et qui rendra toujours mille fois plus que tout ce qu'elle
aura reu. Car l'amour qui rsiste aux annes est fait de ces changes
dlicieusement ingaux; et c'est ce qu'on y donne que l'on possde enfin et
ce qu'on y reoit qu'on n'est plus seul  possder.




CXV


Il est parfois des destines aussi parfaitement heureuses, mais si tout
homme a plus ou moins le droit d'en esprer une pareille, il aurait tort
d'emprisonner sa vie dans cet espoir. Il ne peut que se prparer  tre
digne un jour d'un amour de ce genre, et  mesure qu'il s'y prparera, son
attente deviendra plus patiente. Il et t galement possible que l'tre
dont nous parlions tout  l'heure passt et repasst, de sa jeunesse  sa
vieillesse, le long du mur derrire lequel son bonheur l'attendait dans un
silence trop profond. Mais de ce que son bonheur se trouvait de ce ct-ci
de la muraille, s'ensuit-il qu'il n'y ait que malheur et dsespoir de
l'autre? N'est-ce pas un bonheur que d'avoir acquis le droit de passer
ainsi  ct du bonheur? N'est-il pas prfrable de ne sentir, entre soi et
le grand amour qu'on espre, qu'une sorte de hasard pour ainsi dire
transparent et peut-tre fragile, que d'en tre  jamais spar par tout ce
qui est inhumain, inutile et indigne en nous-mmes? Il est heureux celui
qui peut cueillir et emporter la fleur, mais il n'est pas  plaindre autant
qu'on le suppose, celui qui marche jusqu'au soir dans le noble parfum de la
fleur invisible. Une vie est-elle manque, a-t-elle perdu toute valeur et
toute utilit parce qu'elle n'est pas aussi heureuse qu'elle et pu l'tre?
Ce qu'il y aurait eu de meilleur dans l'amour que vous regrettez, n'est-ce
pas vous qui l'eussiez apport, et si, comme il est dit plus haut, l'me ne
possde enfin que ce qu'elle peut donner, n'est-ce dj pas possder un peu
que de guetter sans cesse l'occasion de donner? Oui, il n'y a pas, je
pense, sur cette terre, de plus dsirable bonheur qu'un admirable et long
amour, mais si vous ne trouvez pas cet amour, ce que vous avez fait afin de
vous en rendre digne ne sera pas perdu pour la paix de votre coeur, pour la
tranquillit plus courageuse et plus pure du reste de votre vie.




CXVI


Et puis, on peut toujours aimer. Aimez admirablement de votre ct et vous
aurez presque toutes les joies d'un amour admirable. Mme dans l'amour le
plus parfait, le bonheur des deux amants les plus unis n'est pas exactement
le mme, et c'est bien certainement le meilleur qui aime le mieux, et celui
qui aime le mieux qui est le plus heureux. C'est moins pour le bonheur de
l'autre, que pour votre propre bonheur que vous devez vous rendre digne de
l'amour. Ne vous imaginez point que dans les heures malheureuses d'un amour
ingal, ce soit le plus juste, le plus sage, le plus gnreux, le plus
noblement passionn qui souffre le plus. Le meilleur n'est presque jamais
la victime qu'il faut plaindre. On n'est compltement victime que lorsqu'on
est victime de ses propres fautes, de ses propres torts, de ses propres
injustices. Quelque imparfait que vous soyez, vous pouvez suffire  l'amour
d'un tre merveilleux, mais l'tre merveilleux ne suffira pas  votre amour
si vous n'tes point parfait. Il est  souhaiter que la fortune introduise
un jour dans votre demeure, la femme pare de tous les dons de
l'intelligence et du coeur, que vous avez eu l'occasion d'admirer, en
passant, dans l'histoire des grandes hrones de la gloire, du bonheur et
de l'amour; mais vous n'en saurez rien si vous n'avez pas appris 
reconnatre et  aimer ces dons dans la vie relle; et la vie relle, pour
tout homme, qu'est-ce donc, aprs tout, sinon sa propre vie? C'est votre
loyaut qui s'panouira dans la loyaut de l'amante; c'est votre vrit qui
s'apaisera dans sa vrit, et c'est la force de votre caractre qui jouira
seul de la force qui se trouve dans le sien. Mais une vertu de l'tre aim,
qui ne rencontre pas, au seuil de notre coeur, une vertu qui lui ressemble
un peu, ne sait  quelles mains confier l'allgresse qu'elle apporte.




CXVII


Et quel que soit votre destin sentimental, ne perdez pas courage. Surtout
n'allez pas croire que n'ayant pas connu le bonheur de l'amour, vous
ignorerez jusqu'au bout le grand bonheur de l'existence humaine. Que le
bonheur prenne la forme d'un fleuve, d'une rivire souterraine, d'un
torrent ou d'un lac, il n'a qu'une seule et mme source aux lieux secrets
de notre coeur, et le plus malheureux des hommes peut se faire une ide du
plus grand des bonheurs.

Il y a dans l'amour, il est vrai, une ivresse qu'il ne connatra pas, mais
cette ivresse ne laisserait, au fond d'un coeur grave et sincre, qu'une
grande mlancolie, si l'on ne trouvait pas dans l'amour vritable, quelque
chose de plus sr, de plus profond, de plus inbranlable que l'ivresse; et
ce qu'il y a de plus sr, de plus profond, de plus inbranlable dans
l'amour est aussi ce qu'il y a de plus sr, de plus profond, de plus
inbranlable dans une noble vie.

Il n'est pas donn  tout homme d'tre hroque, admirable, victorieux,
gnial ou simplement heureux dans les choses extrieures; mais le moins
favoris parmi nous peut tre juste, loyal, doux, fraternel, gnreux; le
moins dou peut s'accoutumer  regarder autour de soi sans malveillance,
sans envie, sans rancune, sans tristesse inutile; le plus dshrit peut
prendre je ne sais quelle silencieuse part, qui n'est pas toujours la moins
bonne,  la joie de ceux qui l'environnent, le moins habile peut savoir
jusqu' quel point il pardonne une offense, excuse une erreur, admire une
parole et une action humaines; et le moins aim peut aimer et respecter
l'amour.

En agissant de la sorte, il se penche sur la source o les heureux viennent
se pencher aussi, plus souvent qu'on ne croit, aux heures ardentes du
bonheur, afin de s'assurer qu'ils sont vraiment heureux. Tout au fond des
flicits de l'amour comme au fond de l'humble vie du juste auquel le
hasard n'a pas voulu sourire, il n'est d'inaltrable et d'immobile que la
justice, la confiance, la bienveillance, la sincrit, la gnrosit.
L'amour donne un peu plus d'clat  ces points lumineux; et c'est pourquoi
il faut chercher l'amour. Le plus grand avantage de l'amour, c'est qu'il
ouvre nos yeux  certaines vrits pacifiques et douces. Le plus grand
avantage de l'amour, c'est qu'il nous donne l'occasion d'aimer et
d'admirer, dans un objet unique, ce que nous n'aurions eu ni l'ide ni la
force d'aimer et d'admirer en mille objets divers; c'est qu'il nous largit
ainsi le coeur pour l'avenir. Mais  la base du plus merveilleux amour, il
n'y a jamais qu'une flicit trs simple, une tendresse et une adoration
trs comprhensibles, une confiance, une scurit et une sincrit trs
accessibles, une admiration et un abandon trs humains, que la bonne
volont malencontreuse pourrait connatre aussi dans sa vie attriste, si
elle avait un peu moins d'amertume, un peu moins d'impatience, un peu plus
d'initiative, un peu plus d'nergie.





End of Project Gutenberg's La sagesse et la destine, by Maurice Maeterlinck

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAGESSE ET LA DESTINEE ***

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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
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     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


