The Project Gutenberg EBook of Mmoires du sergent Bourgogne
by Adrien-Jean-Baptiste-Franois Bourgogne

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Title: Mmoires du sergent Bourgogne

Author: Adrien-Jean-Baptiste-Franois Bourgogne

Release Date: February 20, 2004 [EBook #11176]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DU SERGENT BOURGOGNE ***




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Mmoires

du

Sergent Bourgogne

(1812-1813)


PAR

PAUL COTTIN

Directeur de la _Nouvelle Revue rtrospective_

ET

MAURICE HNAULT

Archiviste municipal de Valenciennes




MMOIRES

DU

SERGENT BOURGOGNE




[Illustration: BOURGOGNE

Lieutenant-adjudant de place

(1830)]




MMOIRES

DU

SERGENT BOURGOGNE

(1812-1813)

PUBLIS D'APRS LE MANUSCRIT ORIGINAL

PAR

PAUL COTTIN

Directeur de la _Nouvelle Revue rtrospective_

ET

MAURICE HNAULT

Archiviste municipal de Valenciennes

1910




AVANT-PROPOS


Fils d'un marchand de toile de Cond-sur-Escaut (Nord),
Adrien-Jean-Baptiste-Franois Bourgogne entrait dans sa vingtime
anne le 12 novembre 1805,  une poque o le rve unique de la
jeunesse tait la gloire militaire. Pour le raliser, son pre lui
facilita son entre au corps des vlites de la Garde, pour laquelle il
fallait justifier d'un certain revenu.

Ce que furent d'abord les vlites, on le sait: des soldats romains
lgrement arms, destins  escarmoucher avec l'ennemi (_velitare_).
 la fin de la Rvolution, en l'an XII, deux corps de vlites, de 800
hommes chacun, furent attachs aux grenadiers  pied et aux grenadiers
 cheval de la garde des Consuls.

Un dcret du 15 avril 1806 dcida que 2 000 nouveaux vlites seraient
levs, et deux de leurs bataillons ou un de leurs escadrons attachs 
chacune des armes dont la Garde se composait. La vieille Garde seule
en reut, nous crit M. Gabriel Cottreau; ils furent rpartis dans les
corps des grenadiers et des chasseurs  pied, ainsi que dans le corps
des chasseurs, des grenadiers, des dragons de l'Impratrice, pour la
cavalerie.

En temps de paix, chaque rgiment de cavalerie avait,  sa suite, un
escadron de vlites comprenant deux compagnies de 125 hommes chacune,
et chaque rgiment d'infanterie un bataillon comprenant deux
compagnies de 150 vlites. En temps de guerre, ces compagnies se
fondaient avec celles des vieux soldats, qui recevaient 45 vlites et
se trouvaient ainsi portes au nombre de 125 hommes. Chacune d'elles
laissait en dpt,  Paris, 20 vieux soldats et 15 vlites. Le costume
de ces derniers tait, naturellement, celui du corps dans lequel ils
avaient t verss.

En 1809, l'Empereur dtacha, des fusiliers-grenadiers, un bataillon de
vlites pour servir de garde  la Grande-Duchesse de Toscane, 
Florence. Ce bataillon continua  compter dans la Garde impriale,
fit les campagnes de Russie et de Saxe, et fut incorpor au 14e de
ligne, en 1814. Des vlites, tirs des fusiliers-grenadiers furent
aussi attachs au service du prince Borghse,  Turin, et du prince
Eugne,  Milan.

On forma d'abord les vlites  Saint-Germain-en-Laye, puis  couen et
 Fontainebleau, o Bourgogne suivit les cours d'criture,
d'arithmtique, de dessin, de gymnastique, destins  complter
l'instruction militaire de ces futurs officiers, car, aprs quelques
annes, les plus capables taient promus sous-lieutenants.

Au bout de quelques mois, Bourgogne montait, avec ses camarades, dans
les voitures rquisitionnes pour le transport des troupes; la
campagne de 1806 allait commencer. Elle le conduit en Pologne o il
passe caporal (1807). Deux ans aprs, il prend part  la sanglante
affaire d'Essling, o il est deux fois bless[1]. De 1809  1811, il
combat en Autriche, en Espagne, en Portugal; 1812 le retrouve  Wilna,
o l'Empereur runit sa Garde, avant de marcher contre les Russes.
Bourgogne tait devenu sergent.

[Note 1: Il fut bless  la jambe et au cou. La balle, entre dans
le haut de la cuisse droite, ne put tre extraite. Dans ses derniers
jours, elle tait descendue  15 centimtres du pied.]

Il avait donc t un peu partout, et partout il avait not ce qu'il
voyait. Quel trsor pour l'histoire intime de l'Arme, sous le premier
Empire, s'il a vraiment laiss quelque part, comme un passage de son
livre parat en exprimer le dessein[2]; des _Souvenirs_ complets! Mais
nos renseignements  cet gard ne permettent point de l'esprer.

[Note 2: Voir p. 282.]

On doit  M. de Sgur une relation de la campagne de Russie; son loge
n'est plus  faire. Seulement, pour nous servir d'une expression
courante, elle n'est point _vcue_, et elle ne pouvait l'tre. Attach
 un tat-major, M. de Sgur n'avait point  endurer les souffrances
des soldats ni des officiers de troupe, celles qu'on tient,
maintenant,  connatre dans leurs plus petits dtails. Elles font le
grand intrt des _Mmoires_ de Bourgogne, car c'est un homme sachant
voir, et rendre d'une manire saisissante ce qu'il voit. Il ne le cde
point, sous ce rapport, au capitaine Coignet que Lordan Larchey a
fait revivre: ses _Cahiers_, devenus classiques en leur genre, ont
inaugur une srie nouvelle de Mmoires militaires, ceux des humbles
et des nafs qui reprsentent l'lment populaire. On a senti qu'il
tait utile et bon de se rendre, de leurs impressions, un compte
exact.

Nous n'avons pas besoin d'insister sur la valeur dramatique des
tableaux de Bourgogne, pour ne parler que de l'orgie de l'glise de
Smolensk, de son cimetire recouvert de plus de cadavres qu'il n'en
contient, de ce malheureux franchissant leurs monceaux neigeux pour
arriver au sanctuaire, guid par les accents d'une musique qu'il croit
cleste, tandis qu'elle est produite par des ivrognes monts  l'orgue
prt  s'crouler parce que ses marches de bois ont t arraches pour
faire du feu. Tout cela est inoubliable.

Ces _Mmoires_ ne sont pas moins prcieux pour la psychologie du
soldat dprim par une suite de revers: les combattants de 1870 y
retrouveront une part de leurs misres. C'est aussi le vrai drame de
la faim. Il n'existe point de tableau comparable  celui de la
garnison de Wilna fuyant  l'aspect de cette arme de spectres prts 
tout dvorer. Et, pourtant, on ne peut refuser  Bourgogne les
qualits d'un homme de coeur: ses accs d'gosme sont tellement
contre sa nature, que le remords suit aussitt. On le voit, ailleurs,
aider de son mieux les camarades, s'exposer pour l'vasion d'un
prisonnier dont le pre l'a mu. Les horreurs dont il a t tmoin le
pntrent: il a vu des soldats dpouiller, avant leur dernier soupir,
ceux qui tombaient; d'autres (des Croates) retirer des flammes les
cadavres et les dvorer. Il a vu, faute de transports, abandonner les
blesss tendant leurs mains suppliantes, se tranant sur la neige
rougie de leur sang, tandis que ceux qui sont encore debout passent,
muets, devant eux, en songeant que pareil sort les attend. Sur les
bords du Nimen, Bourgogne, tomb dans un foss couvert de glace,
implore vainement, lui aussi, les soldats qui passent. Seul, un vieux
grenadier s'approche.

Je n'en ai plus! dit-il en levant ses moignons pour montrer qu'il
n'a pas une main  offrir.

Prs des villes o les troupes croient trouver la fin de leurs maux,
le retour de l'esprance fait renatre les sentiments de piti. Les
langues se dlient, on s'informe des camarades, on porte les plus
malades sur des fusils. Bourgogne a vu des soldats garder, pendant des
lieues, leurs officiers blesss sur leurs paules. N'oublions pas ces
Hessois qui garantissent leur jeune prince contre vingt-huit degrs de
froid, passant une nuit serrs autour de son corps, comme le faisceau
protecteur d'une jeune plante.

Cependant la fatigue, la fivre, la conglation et ses plaies mal
garanties par des oripeaux de toute provenance, les ravages produits
sur son organisme par une tentative d'empoisonnement, en voil plus
qu'il n'en faut pour faire perdre  notre sergent la piste de son
rgiment, comme  tant d'autres!

Seul, il avance pniblement  travers la neige o il disparat,
parfois, jusqu'aux paules. Heureux encore d'chapper aux Cosaques, de
trouver des cachettes dans les bois, de reconnatre, par les cadavres
rencontrs, la route suivie par sa colonne! Dans l'obscurit d'une
nuit, il arrive sur le terrain d'un combat. Il butte contre les corps
amoncels d'o s'lve un appel plaintif: Au secours! En cherchant,
non sans trbucher et tomber  son tour, il reconnat un ami, bien
vivant celui-l, le grenadier Picart, type de troupier dgourdi et bon
enfant, dont la joyeuse humeur fait presque tout oublier. Mais un
officier russe annonce que l'Empereur et toute sa Garde ont t faits
prisonniers, et voil notre loustic saisi d'un accs de folie,
prsentant les armes et criant: Vive l'Empereur! comme un jour de
revue.

C'est, en effet, chose digne de remarque: malgr ses misres, le
soldat n'accuse point celui qui est cause de ses infortunes; il reste
dvou, corps et me, avec la persuasion que Napolon saura le tirer
du mauvais pas, qu'il ne tardera point  prendre sa revanche. C'tait
une religion: Picart pensait, comme tous les vieux soldats idoltres
de l'Empereur, qu'une fois qu'ils taient avec lui, rien ne devait
plus manquer, que tout devait russir, enfin qu'avec lui, il n'y avait
rien d'impossible. Sans tre aussi optimiste, Bourgogne partageait,
jusqu' un certain point, cette manire de voir. Et cependant,  sa
rentre en France, son rgiment tait rduit  26 hommes!

Leur dieu les meut toujours: en le voyant, au passage de la Brzina,
envelopp d'une grande capote double de fourrure, ayant sur la tte
un bonnet de velours amarante, avec un tour de peau de renard noir et
un bton  la main, Picart pleure en s'criant: Notre Empereur
marcher  pied, un bton  la main, lui si grand, lui qui nous fait si
fiers!

Enfin, au mois de mars 1813, Bourgogne se retrouve dans sa patrie, et
reoit l'paulette de sous-lieutenant au 145e de ligne, avec lequel il
repart pour la Prusse. Bless au combat de Dessau (12 octobre 1813),
il est fait prisonnier.

Ses loisirs de captivit sont consacrs au relev de ses souvenirs,
encore rcents; il prend des notes. Avec les lettres crites  sa
mre, elles serviront, plus tard,  rdiger ses _Mmoires_. Et alors
il se demande si c'est bien lui qui a crit tout cela, tant le rappel
de ce qu'il a vu le frappe de nouveau. Il se demande s'il n'a pas t
le jouet de son imagination. Mais il se raffermit et se complte en
causant du pass avec d'anciens compagnons dont il donne la liste. La
concordance de leurs tmoignages prouve qu'il n'a point rv.

Le premier retour des Bourbons l'avait fait dmissionner aussitt[3],
sous le prtexte de partager, avec de vieux parents, le fardeau de
leur travail, pour le soutien d'une nombreuse famille. Il pensait 
un mariage, qui suivit de prs sa lettre au Ministre.

[Note 3: L'Empereur n'tant plus en France, dit-il lui-mme dans
une note de ses _Mmoires_, je donnai ma dmission.]

La vie de famille aussi a ses preuves: Bourgogne le sentit aprs la
perte de sa femme, laissant deux filles  lever. Il contracta un
second mariage et eut encore deux enfants[4].

[Note 4: Bourgogne pousa,  Cond, le 31 aot 1814,
Thrse-Fortune Demarez. Aprs sa mort, arrive en 1822, il se
remaria avec Philippine Godart, originaire de Tournai.]

tabli marchand mercier, comme son pre, il quitta bientt le magasin
pour s'occuper d'affaires industrielles o il perdit une partie de son
bien. Ses habitudes simples, son heureux naturel l'aidrent 
supporter ces revers, qui ne l'empchrent point de donner une
instruction convenable  ses filles. Il les adorait et sut leur
inspirer l'amour des arts dont il tait pris: l'une s'adonnait  la
peinture, l'autre  la musique. Dou lui-mme d'une jolie voix, il
chantait  la fin des repas de famille, selon la coutume aujourd'hui
presque partout dlaisse. Il avait runi, dans sa demeure, une
collection, relativement importante, de tableaux, de curiosits, de
souvenirs qu'on venait voir.

 Paris, o il se rendait quelquefois, il ne manquait point de
visiter, aux Invalides, ses anciens compagnons d'armes. Il en
retrouvait aussi quotidiennement plusieurs, dans sa ville natale, au
caf o ils causaient de leurs campagnes. Au dner qui les runissait
le jour anniversaire de l'entre des Franais  Moscou, ils buvaient,
 tour de rle, dans un gobelet rapport du Kremlin: les vieux soldats
de la Garde avaient le culte du pass.

Avec les journes de 1830 et le retour des trois couleurs[5], il pense
 reprendre du service; or sa famille jouit de quelque influence 
Cond, o son frre est mdecin[6]. Alors dput de Valenciennes, M.
de Vatimesnil, ancien ministre de Louis XVIII et de Charles X, dont il
vient de voter la dchance, ne manque pas d'appuyer un brave ayant
neuf campagnes, trois blessures et mconnu par le gouvernement tomb.
Comme compensation lgitime, il propose sa nomination  l'emploi de
major de place, vacant  Cond. La lettre au marchal Soult, alors
ministre de la guerre, est contresigne par les deux autres dputs du
Nord, Brigode et Morel. La rponse n'arrivant point, M. de Vatimesnil
revient  la charge, quinze jours aprs: Cette nomination, crit-il,
qui serait excellente sous le rapport militaire, ne serait pas moins
utile sous le rapport politique.  une lieue de Cond se trouve le
chteau de l'Hermitage, appartenant  M. le duc de Croy, et o sont
runis beaucoup de mcontents. Loin de moi la pense de supposer
qu'ils aient de mauvaises intentions! Mais, enfin, la prudence exige
qu'une place forte situe aussi prs de ce chteau, et sur l'extrme
frontire, soit confie  des officiers parfaitement srs. Je vous
rponds de l'nergie de M. Bourgogne....  dfaut d'emploi, il
demande pour son protg la croix de la Lgion d'honneur.

[Note 5: En 1830, dit-il dans la note dj cite,  la
rapparition du drapeau tricolore, je rentrai au service.]

[Note 6: Notre sergent avait trois frres et une soeur dont il
tait l'an, savoir: Franois, un moment professeur de mathmatiques
au collge de Cond; Firmin, mort jeune; Florence, marie  un
brasseur; Louis-Florent, docteur en mdecine de la Facult de Paris,
mort en 1870.--Marie-Franoise Monnier, leur mre, tait ne  Cond
en 1764.]

Mais Bourgogne n'en est pas moins oubli au ministre, o l'on ne
retrouve aucune trace de ses services. M. de Vatimesnil est oblig de
former un dossier qu'il envoie le 24 septembre. Deux mois aprs, le 10
novembre, l'ancien vlite est enfin nomm lieutenant-adjudant de
place, mais  Brest, et non  Cond! C'tait bien loin, mais enfin il
avait un pied  l'trier, et puis la croix vint, le 21 mars 1831,
l'aider  prendre patience, sinon  oublier le sol natal. De nouvelles
dmarches sont faites pour le poste d'adjudant de place 
Valenciennes. Il n'y omet point son titre d'lecteur, important alors.
Son voeu fut enfin exauc le 25 juillet 1832, et l'on se souvient
encore,  Valenciennes, des services qu'il rendit, notamment pendant
les troubles de 1848. Ses droits  la retraite lui valurent, en 1853,
une pension de douze cents francs[7].

[Note 7: Nous avons trouv les lettres de M. de Vatimesnil dans le
dossier militaire de Bourgogne, aux Archives de la Guerre.]

Il mourut, octognaire, le 15 avril 1867, deux annes aprs le
lgendaire Coignet, qui alla jusqu' quatre-vingt-dix ans. On voit que
leur rude existence n'avait pas suffi pour hter leur fin. Il est vrai
qu'il fallait tre exceptionnellement solide pour avoir survcu.

Malheureusement, des souffrances physiques empoisonnrent ses derniers
jours. Elles ne lui enlevrent, toutefois, ni la belle humeur, ni la
philosophie qui formait le fond de son caractre. Une de ses nices,
Mme Bussire, veuve d'un chef d'escadrons d'artillerie, tait
d'ailleurs venue, aprs la mort de sa seconde femme, victime du
cholra qui svit  Valenciennes en 1866, adoucir, par des soins
dvous, l'amertume de ses maux.

Le portrait de notre hros, qui a pris place en tte du volume, est la
reproduction d'une lithographie reprsentant Bourgogne  l'ge de
quarante-cinq ans, avec l'air officiellement svre et le regard un
peu dur de l'adjudant de place, personnification vivante de la
consigne. Mais ce que nous savons de sa bont naturelle montre que
c'est ici le cas d'appliquer le prcepte du pote:

  Garde-toi, tant que tu vivras.
  De juger les gens sur la mine!

Ajoutons qu'au temps de sa jeunesse il passait, non sans raison, pour
un beau soldat: sa haute stature, son air martial imposaient[8].

[Note 8: Voici, d'aprs une note de ses _Mmoires_, la liste des
grandes batailles auxquelles Bourgogne prit part: Ina, Pultusk,
Eylau, Eilsberg, Friedland, Essling, Wagram, Somo-Sierra, Bnvent,
Smolensk, la Moskowa, Krasno, la Brzina, Lutzen et Bautzen: Ajout
 cela, dit-il, plus de vingt combats et autres divertissements
semblables.]

Selon notre coutume, nous n'avons fait d'autres modifications au texte
que la rectification de l'orthographe et la suppression des phrases
inutiles. Moins scrupuleux s'est montr un journal disparu (_l'cho de
la Frontire_) qui a donn, en 1857, une partie des _Mmoires_ de
Bourgogne, en les corrigeant si bien qu'il les a dpouills de leur
couleur originale.

La collection de _l'cho de la Frontire_ est des plus rares: le seul
exemplaire que nous en connaissions se trouve  la bibliothque de
Valenciennes. Son feuilleton de Bourgogne fut tir  part; nous
n'avons pu en retrouver que de rares exemplaires. Ce tirage  part ne
contient mme qu'une partie du texte publi par le journal, et ne
dpasse point la page 176 du prsent volume. _L'cho de la Frontire_
conduit le lecteur jusqu' la page 286. Nous avons donc regard ces
_Mmoires_ comme ayant la valeur d'une oeuvre indite, jusqu' leur
publication, en 1896, dans la _Nouvelle Revue rtrospective_[9].

[Note 9: Le _Mmoires_ de Bourgogne ont paru, pour la premire
fois _in extenso_ d'aprs le manuscrit original, dans la _Nouvelle
Revue rtrospective_, consacre, depuis quatorze ans,  la publication
de documents concernant notre histoire nationale, depuis deux
sicles.]

Le manuscrit original, qui avait t dpos, en 1891,  la
bibliothque de Valenciennes, vient d'tre remis entre les mains de la
fille de Bourgogne, Mme Defacqz. Il se compose de six cent seize pages
in-folio, presque toutes de la main de l'auteur. Nous restons les
obligs de M. Auguste Molinier, qui, le premier, a song  en offrir
la publication  la _Nouvelle Revue rtrospective_, et de M. Edmond
Martel, qui a bien voulu faire, pour nous, des recherches sur la
famille Bourgogne,  Valenciennes et  Cond.

Nommons encore les neveux de notre hros, M. le docteur Bourgogne et
M. Amde Bourgogne; M. Loriaux, son ancien propritaire; M. Paul
Marmottan, et nous aurons fait apprcier l'importance, comme la
multiplicit des concours apports  notre oeuvre. Leur constatation
reste, en mme temps, notre premire garantie.




MMOIRES DU SERGENT BOURGOGNE (1812-1813)





I

D'Almeida  Moscou.


Ce fut au mois de mars 1812, lorsque nous tions  Almeida, en
Portugal,  nous battre contre l'arme anglaise, commande par
Wellington, que nous remes l'ordre de partir pour la Russie.

Nous traversmes l'Espagne, o chaque jour de marche fut marqu par un
combat, et quelquefois deux. Ce fut de cette manire que nous
arrivmes  Bayonne, premire ville de France.

Partant de cette ville, nous prmes la poste et nous arrivmes  Paris
o nous pensions nous reposer. Mais, aprs un sjour de quarante-huit
heures, l'Empereur nous passa en revue, et jugeant que le repos tait
indigne de nous, nous fit faire demi-tour et marcher en colonnes, par
pelotons, le long des boulevards, ensuite tourner  gauche dans la rue
Saint-Martin, traverser la Villette, o nous trouvmes plusieurs
centaines de fiacres et autres voitures qui nous attendaient. L'on
nous fit faire halte, ensuite monter quatre dans la mme voiture et,
fouette cocher! jusqu' Meaux, puis sur des chariots jusqu'au Rhin, en
marchant jour et nuit.

Nous fmes sjour  Mayence, puis nous passmes le Rhin; ensuite nous
traversmes  pied le grand-duch de Francfort[10], la Franconie, la
Saxe, la Prusse, la Pologne. Nous passmes la Vistule  Marienwerder,
nous entrmes en Pomranie, et, le 25 juin au matin, par un beau
temps, non pas par un temps affreux, comme le dit M. de Sgur, nous
traversmes le Nimen sur plusieurs ponts de bateaux que l'on venait
de jeter, et nous entrmes en Lithuanie, premire province de Russie.

[Note 10: Francfort avait t rig en grand-duch, en 1806, par
Napolon, en faveur de l'lecteur de Mayence.]

Le lendemain, nous quittmes notre premire position et nous marchmes
jusqu'au 29, sans qu'il nous arrivt rien de remarquable; mais, dans
la nuit du 29 au 30, un bruit sourd se fit entendre: c'tait le
tonnerre qu'un vent furieux nous apportait. Des masses de nues
s'amoncelaient sur nos ttes et finirent par crever. Le tonnerre et le
vent durrent plus de deux heures. En quelques minutes, nos feux
furent teints; les abris qui nous couvraient, enlevs; nos faisceaux
d'armes renverss. Nous tions tous perdus et ne sachant o nous
diriger. Je courus me rfugier dans la direction d'un village o tait
log le quartier gnral. Je n'avais, pour me guider, que la lueur des
clairs. Tout  coup,  la lueur d'un clair, je crois apercevoir un
chemin, mais c'tait un canal qui conduisait  un moulin que les
pluies avaient enfl, et dont les eaux taient au niveau du sol.
Pensant marcher sur quelque chose de solide, je m'enfonce et
disparais. Mais, revenu au-dessus de l'eau, je gagne l'autre bord  la
nage. Enfin, j'arrive au village, j'entre dans la premire maison que
je rencontre et o je trouve la premire chambre occupe par une
vingtaine d'hommes, officiers et domestiques, endormis. Je gagne le
mieux possible un banc qui tait plac autour d'un grand pole bien
chaud, je me dshabille, je m'empresse de tordre ma chemise et mes
habits, pour en faire sortir l'eau, et je m'accroupis sur le banc, en
attendant que tout soit sec; au jour, je m'arrange le mieux possible,
et je sors de la maison pour aller chercher mes armes et mon sac, que
je retrouve dans la boue.

Le lendemain 30, il fit un beau soleil qui scha tout, et, le mme
jour, nous arrivmes  Wilna, capitale de la Lithuanie, o l'Empereur
tait arriv, depuis la veille, avec une partie de la Garde.

Pendant le temps que nous y restmes, je reus une lettre de ma mre,
qui en contenait une autre  l'adresse de M. Constant, premier valet
de chambre de l'Empereur, qui tait de Pruwelz[11], Belgique. Cette
lettre tait de sa mre, avec qui la mienne tait en connaissance. Je
fus o tait log l'Empereur pour la lui remettre, mais je ne
rencontrai que Roustan, le mameluck de l'Empereur, qui me dit que M.
Constant venait de sortir avec Sa Majest. Il m'engagea  attendre son
retour, mais je ne le pouvais pas, j'tais de service. Je lui donnai
la lettre pour la remettre  son adresse, et je me promis de revenir
voir M. Constant. Mais le lendemain, 16 juillet, nous partmes de
cette ville.

[Note 11: Gros bourg belge  sept kilomtres de Cond, lieu de
promenade frquent,  cause du plerinage de Bonsecours.]

Nous en sortmes  dix heures du soir, en marchant dans la direction
de Borisow, et nous arrivmes, le 27,  Witebsk, o nous rencontrmes
les Russes. Nous nous mmes en bataille sur une hauteur qui dominait
la ville et les environs. L'ennemi tait en position sur une hauteur 
droite et  gauche de la ville. Dj la cavalerie, commande par le
roi Murat, avait fait plusieurs charges. En arrivant, nous vmes 200
voltigeurs du 9e de ligne, et tous Parisiens, qui, s'tant trop
engags, furent rencontrs par une partie de la cavalerie russe que
l'en venait de repousser.

Nous les regardions comme perdus, si l'on n'arrivait assez tt pour
les secourir,  cause des ravins et de la rivire qui empchait
d'aller directement  eux. Mais ils sont commands par des braves
officiers qui jurent, ainsi que les soldats, de se faire tuer plutt
que de ne pas en sortir avec honneur. Ils gagnent, en se battant, un
terrain qui leur tait avantageux. Alors ils se forment en carr, et
comme ils n'en taient pas  leur coup d'essai, le nombre d'ennemis
qui leur tait oppos ne les intimide pas; et cependant ils taient
entours d'un rgiment de lanciers et par d'autres cavaliers qui
cherchaient  les enfoncer, sans pouvoir y parvenir, de manire qu'au
bout d'un moment, ils finirent par avoir, autour d'eux, un rempart
d'hommes et de chevaux tus et blesss. Ce fut un obstacle de plus
pour les Russes, qui, pouvants, se sauvrent en dsordre, aux cris
de joie de toute l'arme, spectatrice de ce combat.

Les ntres revinrent tranquillement, vainqueurs, s'arrtant par
moments et faisant face  l'ennemi. L'Empereur envoya de suite l'ordre
de la Lgion d'honneur aux plus braves. Les Russes, en bataille sur
une hauteur oppose  celle o nous tions, ont vu, comme nous, le
combat et la fuite de leur cavalerie.

Aprs cette chauffoure, nous formmes nos bivouacs. Un instant
aprs, je reus la visite de douze jeunes soldats de mon pays, de
Cond; dix taient tambours, un, tambour-matre, et le douzime tait
caporal des voltigeurs, et tous dans le mme rgiment. Ils avaient
tous,  leur ct, des demi-espadons. Cela signifiait qu'ils taient
tous matres ou prvts d'armes, enfin des vrais spadassins. Je leur
tmoignai tout le plaisir que j'avais de les voir, en leur disant que
je regrettais de n'avoir rien  leur offrir. Le tambour-matre prit la
parole et me dit:

Mon pays, nous ne sommes pas venus pour cela; tout au contraire, nous
sommes venus vous prier de venir avec nous prendre votre part de ce
que nous, avons  vous offrir: vin, genivre et autres liquides fort
restaurants. Nous avons enlev tout cela, hier au soir, au gnral
russe, c'est--dire un petit fourgon avec sa cuisine et tout ce qui
s'ensuit, que nous avons dpos dans la voiture de Florencia, notre
cantinire, une jolie Espagnole, qu'on dit tre ma femme, et cela
parce qu'elle est sous ma protection, en tout bien tout honneur! Et
en disant cela, il frappait de la main droite sur la garde de sa
longue rapire. Et puis, reprit-il, c'est une brave femme; demandez
aux amis, personne n'oserait lui manquer. Elle avait un caprice pour
un sergent avec qui elle devait se marier. Mais il a t assassin par
un Espagnol de la ville de Bilbao. En attendant qu'elle en ait choisi
un autre, il faut la protger. Ainsi, mon pays, c'est entendu, vous
allez venir avec quelques-uns de vos amis, parce que, lorsqu'il y en
a pour trois, il y en a pour quatre. Allons! En avant, marche! Et
nous nous mmes en route, dans la direction de leur corps d'arme, qui
formait l'avant-garde.

Nous arrivmes au camp des enfants de Cond; nous tions quatre
invits: deux dragons, Melet, qui tait de Cond, et Flament, de
Pruwelz, ensuite Grangier, sous-officier dans le mme rgiment que
moi. Nous nous installmes prs de la voiture de la cantinire, qui
tait effectivement une jolie Espagnole, qui nous reut avec joie,
parce que nous arrivions de son pays, et que nous parlions assez bien
sa langue, surtout le dragon Flament, de sorte que nous passmes la
nuit  boire le vin du gnral russe et  causer du pays.

Il commenait  faire jour, lorsqu'un coup de canon mit fin  notre
conversation. Nous rentrmes chacun chez nous, en attendant l'occasion
de nous revoir. Les pauvres garons ne pensaient pas que, quelques
jours plus tard, onze d'entre eux auraient fini d'exister.

C'tait le 28; nous nous attendions  une bataille, mais l'arme russe
se retira et, le mme jour, nous entrmes  Witebsk, o nous restmes
quinze jours. Notre rgiment occupait un des faubourgs de la ville.

J'tais log chez un juif qui avait une jolie femme et deux filles
charmantes, avec des figures ovales. Je trouvai, dans cette maison,
une petite chaudire  faire de la bire, de l'orge, ainsi qu'un
moulin  bras pour le moudre; mais le houblon nous manquait. Je donnai
douze francs au juif pour nous en procurer, et, dans la crainte qu'il
ne revnt pas, nous gardmes, pour plus de sret, Rachel, sa femme,
et ses deux filles en otage. Mais, vingt-quatre heures aprs son
dpart, Jacob le juif tait de retour avec du houblon. Il se trouvait,
dans la compagnie, un Flamand, brasseur de son tat, qui nous fit cinq
tonnes de bire excellente.

Le 13 aot, lorsque nous partmes de cette ville, il nous restait
encore deux tonnes de bire que nous mmes sur la voiture de la mre
Dubois, notre cantinire, qui eut le bon esprit de rester en arrire
et de la vendre,  son profit,  ceux qui marchaient aprs nous,
tandis que nous, marchant par la grande chaleur, nous mourions de
soif.

Le 16, de grand matin, nous arrivmes devant Smolensk. L'ennemi
venait de s'y renfermer; nous prmes position sur le _Champ sacr_,
ainsi appel par les habitants du pays. Cette ville est entoure de
murailles trs fortes et de vieilles tours, dont le haut est en bois;
le Boristhne (Dniper) coule de l'autre ct et au pied de la ville.
Aussitt on en fit le sige, et l'on battit en brche, et, le 17 au
matin, lorsque l'on se disposait  la prendre d'assaut, on fut tout
surpris de la trouver vacue. Les Russes battaient en retraite, mais
ils avaient coup le pont et, de l'autre ct, sur une hauteur qui
dominait la ville, ils nous lanaient des bombes et des boulets.

Pendant le jour du sige, je fus, avec un de mes amis, aux
avant-postes o taient les batteries de sige qui tiraient sur la
ville. C'tait la position du corps d'arme du marchal Davoust; en
nous voyant, et reconnaissant que nous tions de la Garde, le marchal
vint  nous et nous demanda o tait la Garde impriale. Ensuite il se
mit  pointer des obusiers qui tiraient sur une tour qui tait devant
nous. Un instant aprs, l'on vint le prvenir que les Russes sortaient
de la ville, et s'avanaient dans la direction o nous tions. De
suite, il commanda  un bataillon d'infanterie lgre d'aller prendre
position en avant, en disant  celui qui le commandait: Si l'ennemi
s'avance, vous le repousserez.

Je me rappelle qu'un officier dj vieux, faisant partie de ce
bataillon, chantait, en allant au combat, la chanson de _Roland_:

  Combien sont-ils? Combien sont-ils?
  C'est le cri du soldat sans gloire![12]

[Note 12:
  Combien sont-ils? Combien sont-ils?
  Quel homme ennemi de sa gloire
  Peut demander: Combien sont-ils?
  Eh! demande o sont les prils,
  C'est l qu'est aussi la victoire!

Tel est le texte exact du troisime couplet de _Roland  Roncevaux_,
chanson (paroles et musique) de Rouget de L'Isle.]

Cinq minutes aprs, ils marchaient  la baonnette sur la colonne des
Russes, qui fut force de rentrer en ville.

En revenant  notre camp, nous faillmes tre tus par un obus. Un
autre alla tomber sur une grange o tait log le marchal Mortier, et
y mit le feu; parmi les hommes qui portaient de l'eau pour l'teindre,
je rencontrai un jeune soldat de mon endroit; il faisait partie d'un
rgiment de la Jeune Garde[13].

[Note 13: Dumoulin, mort de la fivre  Moscou. (_Note de
l'auteur_.)]

Pendant notre sjour autour de cette ville, je fus visiter la
cathdrale, o une grande partie des habitants s'taient retirs, les
maisons ayant t toutes crases.

Le 21, nous partmes de cette position. Le mme jour, nous traversmes
le plateau de Valoutina o, deux jours avant, une affaire sanglante
venait d'avoir lieu, et o le brave gnral Gudin avait t tu.

Nous continumes notre route et nous arrivmes  marches forces, 
une ville nomme Dorogobou; nous en partmes le 24, en poursuivant
les Russes jusqu' Viasma, qui, dj, tait toute en feu. Nous y
trouvmes de l'eau-de-vie et un peu de vivres. Nous continumes de
marcher jusqu' Ghjat, o nous arrivmes le 1er de septembre. Nous y
fmes sjour. Ensuite, on fit, dans toute l'arme, la rcapitulation
des coups de canon et de fusil qu'il y avait  tirer pour le jour o
une grande bataille aurait lieu. Le 4, nous nous remettions en marche;
le 5, nous rencontrmes l'arme russe en position. Le 61e de ligne lui
enleva la premire redoute.

Le 6, nous nous prparmes pour la grande bataille qui devait se
donner le lendemain: l'un prpare ses armes, d'autres du linge en cas
de blessure, d'autres font leur testament, et d'autres, insouciants,
chantent ou dorment. Toute la Garde impriale eut l'ordre de se mettre
en grande tenue.

Le lendemain,  cinq heures du matin, nous tions sous les armes, en
colonne serre par bataillons. L'Empereur passa prs de nous en
parcourant toute la ligne, car dj, depuis plus d'une demi-heure, il
tait  cheval.

 sept heures, la bataille commena; il me serait impossible d'en
donner le dtail, mais ce fut, dans toute l'arme, une grande joie en
entendant le bruit du canon, car l'on tait certain que les Russes,
comme les autres fois, n'avaient pas dcamp, et qu'on allait se
battre. La veille au soir et une partie de la nuit, il tait tomb une
pluie fine et froide, mais, pour ce grand jour, il faisait un temps et
un soleil magnifiques.

Cette bataille fut, comme toutes nos grandes batailles,  coups de
canon, car, au dire de l'Empereur, cent vingt mille coups furent tirs
par nous. Les Russes eurent au moins cinquante mille hommes, tant tus
que blesss. Notre perte fut de dix-sept mille hommes; nous emes
quarante-trois gnraux hors de combat, dont huit,  ma connaissance,
furent tus sur le coup. Ce sont: Montbrun, Huard, Caulaincourt (le
frre du grand cuyer de l'Empereur), Compre, Maison, Plauzonne,
Lepel et Anabert. Ce dernier tait colonel d'un rgiment de chasseurs
 pied de la Garde, et comme,  chaque instant, l'on venait dire 
l'Empereur: Sire, un tel gnral est tu ou bless, il fallait le
remplacer de suite. Ce fut de cette manire que le colonel Anabert fut
nomm gnral. Je m'en rappelle trs bien, car j'tais, en ce moment,
 quatre pas de l'Empereur qui lui dit: Colonel, je vous nomme
gnral; allez vous mettre  la tte de la division qui est devant la
grande redoute, et enlevez-la!

Le gnral partit au galop, avec son adjudant-major, qui le suivit
comme aide de camp.

Un quart d'heure aprs, l'aide de camp tait de retour, et annonait 
l'Empereur que la redoute tait enleve, mais que le gnral tait
bless. Il mourut huit jours aprs, ainsi que plusieurs autres.

L'on a assur que les Russes avaient perdu cinquante gnraux, tant
tus que blesss.

Pendant toute la bataille, nous fmes en rserve, derrire la division
commande par le gnral Friant: les boulets tombaient dans nos rangs
et autour de l'Empereur.

La bataille finit avec le jour, et nous restmes sur l'emplacement,
pendant la nuit et la journe du 8, que j'employai  visiter le champ
de bataille, triste et pouvantable tableau  voir. J'tais avec
Grangier. Nous allmes jusqu'au ravin, position qui avait t tant
dispute pendant la bataille.

Le roi Murat y avait fait dresser ses tentes. Au moment o nous
arrivions, nous le vmes faisant faire, par son chirurgien,
l'amputation de la cuisse droite  deux canonniers de la Garde
impriale russe.

Lorsque l'opration fut termine, il leur fit donner  chacun un verre
de vin. Ensuite, il se promena sur le bord du ravin, en contemplant la
plaine qui se trouve de l'autre ct, borne par un bois. C'est l
que, la veille, il avait fait mordre la poussire  plus d'un
Moscovite, lorsqu'il chargea, avec sa cavalerie, l'ennemi qui tait en
retraite. C'est l qu'il tait beau de le voir, se distinguant par sa
bravoure, son sang-froid et sa belle tenue, donnant des ordres  ceux
qu'il commandait et des coups de sabre  ceux qui le combattaient. On
pouvait facilement le distinguer  sa toque,  son aigrette blanche et
 son manteau flottant.

Le 9 au matin, nous quittmes le champ de bataille et nous arrivmes,
dans la journe,  Mojask. L'arrire-garde des Russes tait en
bataille sur une hauteur, de l'autre ct de la ville occupe par les
ntres. Une compagnie de voltigeurs et de grenadiers, forte au plus de
cent hommes du 33e de ligne, qui faisait partie de l'avant-garde,
montait la cte sans s'inquiter du nombre d'ennemis qui
l'attendaient. Une partie de l'arme, qui tait encore arrte dans la
ville, les regardait avec surprise, quand plusieurs escadrons de
cuirassiers et de cosaques s'avancent et enveloppent nos voltigeurs et
nos grenadiers. Mais, sans s'tonner et comme s'ils avaient prvu
cela, ils se runissent, se forment par pelotons, ensuite en carr, et
font feu des quatre faces sur les Russes qui les entourent.

Vu la distance qui les spare de l'arme, on les croit perdus, car
l'on ne pouvait pas arriver jusqu' eux pour les secourir. Un officier
suprieur des Russes s'tant avanc pour leur dire de se rendre,
l'officier qui commandait les Franais rpondit  cette sommation en
tuant celui qui lui parlait. La cavalerie, pouvante, se sauva et
laissa les voltigeurs et grenadiers matres du champ de bataille[14].

[Note 14: Un de mes amis, un vlite, le capitaine Sabatier,
commandait les voltigeurs. (_Note de l'auteur_.)]

Le 10, nous suivons l'ennemi jusqu'au soir, et, lorsque nous nous
arrtons, je suis command de garde prs d'un chteau o est log
l'Empereur. Je venais d'tablir mon poste sur un chemin qui
conduisait au chteau, lorsqu'un domestique polonais, dont le matre
tait attach  l'tat-major de l'Empereur, passa prs de mon poste,
conduisant un cheval charg de bagages. Ce cheval, fatigu, s'abattit
et ne voulut plus se relever. Le domestique prit la charge et partit.
 peine nous avait-il quitts, que les hommes du poste, qui avaient
faim, turent le cheval, de sorte que toute la nuit, nous nous
occupmes  en manger et  en faire cuire pour le lendemain.

Un instant aprs, l'Empereur vint  passer  pied. Il tait accompagn
du roi Murat et d'un auditeur au conseil d'tat. Ils allaient joindre
la grand'route. Je fis prendre les armes  mon poste. L'Empereur
s'arrta devant nous et prs du cheval qui barrait le chemin. Il me
demanda si c'tait nous qui l'avions mang. Je lui rpondis que oui.
Il se mit  sourire, en nous disant: Patience! Dans quatre jours nous
serons  Moscou, o vous aurez du repos et de la bonne nourriture,
quoique d'ailleurs le cheval soit bon.

La prdiction ne manqua pas de s'accomplir, car, quatre jours aprs,
nous arrivions dans cette capitale.

Le lendemain 11 et les jours suivants, nous marchmes par un beau
temps. Le 13, nous couchmes o il y avait une grande abbaye et
d'autres btiments d'une construction assez belle. On voyait bien que
l'on tait prs d'une grande capitale.

Le lendemain 14, nous partmes de grand matin; nous passmes prs d'un
ravin o les Russes avaient commenc des redoutes pour s'y dfendre.
Un instant aprs, nous entrmes dans une grande fort de sapins et de
bouleaux, o se trouve une route trs large (route royale). Nous
n'tions plus loin de Moscou.

Ce jour-l, j'tais d'avant-garde avec quinze hommes. Aprs une heure
de marche, la colonne impriale fit halte. Dans ce moment, j'aperus
un militaire de la ligne ayant le bras gauche en charpe. Il tait
appuy sur son fusil et semblait attendre quelqu'un. Je le reconnus de
suite pour un des enfants de Cond dont j'avais reu la visite prs de
Witebsk. Il tait l, esprant me voir. Je m'approchai de lui en lui
demandant comment se portaient les amis: Trs bien, me rpondit-il,
en frappant la terre de la crosse de son fusil. Ils sont tous morts,
comme on dit, au champ d'honneur, et enterrs dans la grande redoute.
Ils ont tous t tus par la mitraille, en battant la charge. Ah! mon
sergent, continua-t-il, jamais je n'oublierai cette bataille! Quelle
boucherie!--Et, vous, lui dis-je, qu'avez-vous?--Ah bah! rien, une
balle entre le coude et l'paule! Asseyons-nous un instant, nous
causerons de nos pauvres camarades et de la jeune Espagnole, notre
cantinire.

Voici ce qu'il me raconta:

Depuis sept heures du matin nous nous battions, lorsque le gnral
Campans, qui nous commandait, fut bless. Celui qu'on envoya pour le
remplacer le fut aussi; ainsi d'un troisime. Un quatrime arrive: il
venait de la Garde. Aussitt, il prit le commandement et fit battre la
charge. C'est l que notre rgiment, le 61e acheva d'tre abm par la
mitraille. C'est l aussi que les amis furent tus, la redoute prise
et le gnral bless. C'tait le gnral Anabert. Pendant l'action,
j'avais reu une balle dans les bras, sans m'en apercevoir.

Un instant aprs, ma blessure me faisant souffrir, je me retirai pour
aller  l'ambulance me faire extraire la balle. Je n'avais pas fait
cent pas que je rencontrai la jeune Espagnole, notre cantinire. Elle
tait tout en pleurs; des blesss venaient de lui apprendre que
presque tous les tambours du rgiment taient tus ou blesss. Elle me
dit qu'elle voulait les voir, afin de les secourir. Malgr ma blessure
qui me faisait souffrir, je me dcidai  l'accompagner. Nous avanmes
au milieu des blesss qui se retiraient pniblement, et d'autres que
l'on portait sur des brancards.

Lorsque nous fmes arrivs prs de la grande redoute et qu'elle vit
ce champ de carnage, elle se mit  jeter des cris lamentables. Mais ce
fut bien autre chose, lorsqu'elle aperut  terre les caisses brises
des tambours du rgiment. Alors elle devint comme une femme en dlire:
Ici, l'ami, ici, s'cria-t-elle! C'est ici qu'ils sont!
Effectivement ils taient l, gisants, les membres briss, les corps
dchirs par la mitraille, et, comme une folle, elle allait de l'un 
l'autre, leur adressant de douces paroles. Mais aucun ne l'entendait.
Cependant, quelques-uns donnaient encore signe de vie. Le
tambour-matre, celui qu'elle appelait son pre, tait du nombre.

Elle s'arrta  celui-l, et, se mettant  genoux, elle lui souleva
la tte afin de lui introduire quelques gouttes d'eau-de-vie dans la
bouche. Dans ce moment, les Russes firent un mouvement pour reprendre
la redoute qu'on leur avait enleve. Alors la fusillade et la
canonnade recommencrent. Tout  coup, la jeune Espagnole jeta un cri
de douleur. Elle venait d'tre atteinte d'une balle  la main gauche,
qui lui avait cras le pouce et tait entre dans l'paule de l'homme
mourant qu'elle soutenait. Elle tomba sans connaissance. Voyant le
danger, je voulus la soulever, afin de la conduire en lieu de sret,
o taient les bagages, sa voiture et les ambulances. Mais, avec le
seul bras que j'avais de libre, je n'en eus pas la force. Fort
heureusement, un cuirassier qui tait dmont vint  passer prs de
nous. Il ne se fit pas prier. Il me dit seulement: Vite!
dpchons-nous, car ici il ne fait pas bon! En effet les boulets nous
sifflaient aux oreilles. Sans plus de faon, il enleva la jeune
Espagnole et la transporta comme une enfant que l'on porte. Elle tait
toujours sans connaissance. Aprs dix minutes de marche, nous
arrivmes prs d'un petit bois o tait l'ambulance de l'artillerie de
la Garde. L, Florencia reprit ses sens.

M. Larrey, le chirurgien de l'Empereur, lui fit l'amputation de son
pouce, et  moi il m'extirpa fort adroitement la balle que j'avais
dans le bras, et  prsent je me trouve assez bien.

Voil ce que me raconta l'enfant de Cond, Dumont, caporal des
voltigeurs du 61e de ligne. Je lui fis promettre de venir me voir 
Moscou, si toutefois nous y restions; mais plus jamais je n'ai entendu
parler de lui.

Ainsi prirent douze jeunes gens de Cond, dans la mmorable bataille
de la Moskowa, le 7 septembre 1812.

_Fin de l'abrg de notre marche depuis le Portugal jusqu' Moscou._

BOURGOGNE
Ex-grenadier de la Garde impriale,
chevalier de la Lgion d'honneur[15].

[Note 15: La signature de Bourgogne  la fin de ce chapitre,
montre qu'il le considrait comme une sorte d'_Avant-propos_.]




II

L'incendie de Moscou.


Le 14 septembre,  une heure de l'aprs-midi, aprs avoir travers une
grande fort, nous apermes, de loin, une minence. Une demi-heure
aprs, nous y arrivmes. Les premiers, qui taient dj sur le point
le plus lev, faisaient des signaux  ceux qui taient encore en
arrire, en leur criant: Moscou! Moscou! En effet, c'tait la grande
ville que l'on apercevait: c'tait l o nous pensions nous reposer de
nos fatigues, car nous, la Garde impriale, nous venions de faire plus
de douze cents lieues sans nous reposer.

C'tait par une belle journe d't; le soleil rflchissait sur les
dmes, les clochers et les palais dors. Plusieurs capitales que
j'avais vues, telles que Paris, Berlin, Varsovie, Vienne et Madrid,
n'avaient produit en moi que des sentiments ordinaires, mais ici la
chose tait diffrente: il y avait pour moi, ainsi que pour tout le
monde, quelque chose de magique.

Dans ce moment, peines, dangers, fatigues, privations, tout fut
oubli, pour ne plus penser qu'au plaisir d'entrer dans Moscou, y
prendre des bons quartiers d'hiver, et faire des conqutes d'un autre
genre, car tel est le caractre du militaire franais: du combat 
l'amour, et de l'amour au combat.

Pendant que nous tions  contempler cette ville, l'ordre de se mettre
en grande tenue arrive.

Ce jour-l, j'tais d'avant-garde avec quinze hommes, et on m'avait
donn  garder plusieurs officiers rests prisonniers de la grande
bataille de la Moskowa, dont quelques-uns parlaient franais. Il se
trouvait aussi, parmi eux, un _pope_ (prtre de la religion grecque),
probablement aumnier d'un rgiment, qui, aussi, parlait trs bien
franais, mais paraissant plus triste et plus occup que ses
compagnons d'infortune. J'avais remarqu, ainsi que bien d'autres,
qu'en arrivant sur la colline o nous tions, tous les prisonniers
s'taient inclins en faisant,  plusieurs reprises, le signe de la
croix. Je m'approchai du prtre, et je lui demandai pourquoi cette
manifestation: Monsieur, me dit-il, la montagne sur laquelle nous
sommes s'appelle le _Mont-du-Salut_, et tout bon Moscovite,  la vue
de la ville sainte, doit s'incliner et se signer!

Un instant aprs, nous descendions le Mont-du-Salut et, aprs un quart
d'heure de marche, nous tions  la porte de la ville.

L'Empereur y tait dj avec son tat-major. Nous fmes halte; pendant
ce temps, je remarquai que, prs de la ville et sur notre gauche, il
se trouvait un immense cimetire. Aprs un moment d'attente, le
marchal Duroc qui, depuis un instant, tait entr en ville, se
prsenta  l'Empereur avec quelques habitants qui parlaient franais.
L'Empereur leur fit plusieurs questions; ensuite le marchal dit  Sa
Majest, qu'il y avait, dans le Kremlin, une quantit d'individus
arms dont la majeure partie taient des malfaiteurs que l'on avait
fait sortir des prisons, et qui tiraient des coups de fusil sur la
cavalerie de Murat, qui formait l'avant-garde. Malgr plusieurs
sommations, ils s'obstinaient  ne pas ouvrir les portes: Tous ces
malheureux, dit le marchal, sont ivres, et refusent d'entendre
raison,--Que l'on ouvre les portes  coups de canon! rpondit
l'Empereur, et que l'on en chasse tout ce qui s'y trouve!

La chose tait dj faite, le roi Murat s'tait charg de la besogne:
deux coups de canon, et toute cette canaille se dispersa dans la
ville. Alors le roi Murat avait continu de la traverser, en serrant
de prs l'arrire-garde des Russes.

Un roulement de tous les tambours de la Garde se fait entendre, suivi
du commandement de _Garde  vous!_ C'est le signal d'entrer en ville.
Il tait trois heures aprs midi; nous faisons notre entre en
marchant en colonne serre par pelotons, musique en tte.
L'avant-garde, dont je faisais partie, tait compose de trente
hommes: M. Serraris, lieutenant de notre compagnie, la commandait.

 peine tions-nous dans le faubourg, que nous vmes venir  nous
plusieurs de ces misrables que l'on avait chasss du Kremlin; ils
avaient tous des figures atroces, ils taient arms de fusils, de
lances et de fourches.  peine avions-nous pass au pont qui spare le
faubourg de la ville, qu'un individu, sorti de dessous le pont,
s'avana au-devant du rgiment: il tait affubl d'une capote de peau
de mouton, une ceinture de cuir lui serrait les reins, des longs
cheveux gris lui tombaient sur les paules, une barbe blanche et
paisse lui descendait jusqu' la ceinture. Il tait arm d'une
fourche  trois dents, enfin tel que l'on dpeint Neptune sortant des
eaux. Dans cet quipage, il marcha firement sur le tambour-major,
faisant mine de le frapper le premier: le voyant bien quip, galonn,
il le prenait peut-tre pour un gnral. Il lui porta un coup de sa
fourche que, fort heureusement, le tambour-major vita, et, lui ayant
arrach son arme meurtrire, il le prit par les paules et, d'un grand
coup de pied dans le derrire, il le fit sauter en bas du pont et
rentrer dans les eaux d'o il tait sorti un instant avant, mais pour
ne plus reparatre, car, entran par le courant, on ne le voyait plus
que faiblement et par intervalles; ensuite, on ne le vit plus.

Nous en vmes venir d'autres, qui faisaient feu sur nous avec des
armes charges; il y en avait mme qui n'avaient que des pierres en
bois  leurs fusils. Comme ils ne blessrent personne, l'on se
contenta de leur arracher leurs armes et de les briser, et, lorsqu'ils
revenaient, l'on s'en dbarrassait par un grand coup de crosse de
fusil dans les reins. Une partie de ces armes avaient t prises dans
l'arsenal qui se trouvait au Kremlin; de l venaient les fusils avec
des pierres en bois, que l'on met toujours, lorsqu'ils sont neufs et
au rtelier. Nous smes que ces misrables avaient voulu assassiner un
officier de l'tat-major du roi Murat.

Aprs avoir pass le pont, nous continumes notre marche dans une
grande et belle rue. Nous fmes tonns de ne voir personne, pas mme
une dame, pour couter notre, musique qui jouait l'air _La victoire
est  nous!_ Nous ne savions  quoi attribuer cette cessation de tout
bruit. Nous nous imaginions que les habitants, n'osant pas se montrer,
nous regardaient par les jalousies de leurs croises. On voyait
seulement, a et l, quelques domestiques en livre et quelques
soldats russes.

Aprs avoir march environ une heure, nous nous trouvmes prs de la
premire enceinte du Kremlin. Mais l'on nous fit tourner brusquement 
gauche, et nous entrmes dans une rue plus belle et plus large que
celle que nous venions de quitter, et qui conduit sur la place du
Gouvernement. Dans un moment o la colonne tait arrte, nous vmes
trois dames  une croise du rez-de-chausse.

Je me trouvais sur le trottoir et prs d'une de ces dames, qui me
prsenta un morceau de pain aussi noir que du charbon et rempli de
longue paille. Je la remerciai et,  mon tour, je lui en prsentai un
morceau de blanc que la cantinire de notre rgiment, la mre Dubois,
venait de me donner. La dame se mit  rougir et moi  rire; alors elle
me toucha le bras, je ne sais pourquoi, et je continuai  marcher.

Enfin, nous arrivmes sur la place du Gouvernement; nous nous formmes
en masse, en face du palais de Rostopchin, gouverneur de la ville,
celui qui la fit incendier. Ensuite l'on nous annona que tout le
rgiment tait de piquet, et que personne, sous quelque prtexte que
ce soit, ne devait s'absenter. Cela n'empcha pas qu'une heure aprs,
toute la place tait couverte de tout ce que l'on peut dsirer, vins
de toutes espces, liqueurs, fruits confits, et une quantit
prodigieuse de pains de sucre, un peu de farine, mais pas de pain. On
entrait dans les maisons qui taient sur la place, pour demander 
boire ou  manger, et comme il ne s'y trouvait personne, l'on
finissait par se servir soi-mme. C'est pourquoi l'on tait si bien.

Nous avions tabli notre poste sous la grand'porte du palais, o, 
droite, se trouvait une chambre assez grande pour y contenir tous les
hommes de garde, et quelques officiers russes prisonniers que l'on
venait de nous conduire et que l'on avait trouvs dans la ville. Pour
les premiers que nous avions, conduits jusqu'auprs de Moscou, nous
les avions laisss, par ordre,  l'entre de la ville.

Le palais du gouverneur est assez grand; sa construction est tout 
fait europenne. Dans le fond de la grand'porte se trouvent deux beaux
escaliers trs larges, qui sont placs  droite et finissent par se
runir au premier o se trouve un grand salon avec une grande table
ovale dans le milieu, ainsi qu'un tableau de grande dimension dans le
fond, reprsentant Alexandre, empereur de Russie,  cheval. Derrire
le palais se trouve une cour trs vaste, entoure de btiments 
l'usage des domestiques.

Une heure aprs notre arrive, l'incendie commena: on aperut, sur la
droite, une paisse fume, ensuite des tourbillons de flammes, sans
cependant savoir d'o cela provenait. Nous apprmes que le feu tait
au bazar, qui est le quartier des marchands: Probablement, disait-on,
que ce sont des maraudeurs de l'arme qui ont mis le feu par
imprudence, en entrant dans les magasins pour y chercher des vivres.

Beaucoup de personnes qui n'ont pas fait cette campagne disent que
l'incendie de Moscou fut la perte de l'arme: tant qu' moi, ainsi que
beaucoup d'autres, nous avons pens le contraire, car les Russes
pouvaient fort bien ne pas incendier la ville, mais emporter ou jeter
dans la Moskowa les vivres, ravager le pays  dix lieues  la ronde,
chose qui n'tait pas bien difficile, car une partie du pays est
dserte, et, au bout de quinze jours, il aurait fallu ncessairement
partir. Aprs l'incendie, il restait encore assez d'habitations pour
loger toute l'arme, et, en supposant qu'elles fussent toutes brles,
les caves taient l.

 sept heures, le feu prit derrire le palais du gouverneur: aussitt
le colonel vint au poste et commanda que l'on fit partir de suite une
patrouille de quinze hommes, dont je fis partie: M. Serraris vint avec
nous et en prit le commandement. Nous nous mmes en marche dans la
direction du feu, mais,  peine avions-nous fait trois cents pas, que
des coups de fusil, tirs sur notre droite et dans notre direction,
vinrent nous saluer. Pour le moment, nous n'y fmes pas grande
attention, croyant toujours que c'taient des soldats de l'arme qui
taient ivres. Mais, cinquante pas plus loin, de nouveaux coups se
font entendre, venant d'une espce de cul-de-sac, et dirigs contre
nous.

Au mme instant, un cri jet  ct de moi m'avertit qu'un homme tait
bless. Effectivement, un venait d'avoir la cuisse atteinte d'une
balle, mais la blessure ne fut pas dangereuse, puisqu'elle ne
l'empcha pas de marcher. Il fut dcid que nous retournerions de
suite o tait le rgiment; mais,  peine avions-nous tourn, que deux
autres coups de fusil, tirs du premier endroit, nous firent changer
de rsolution. De suite il fut dcid de voir la chose de plus prs:
nous avanons contre la maison d'o nous croyons que l'on venait de
tirer; arrivs  la porte, nous l'enfonons, mais alors nous
rencontrons neuf grands coquins arms de lances et de fusils, qui se
prsentent et veulent nous empcher d'entrer.

Aussitt, un combat s'engagea dans la cour: la partie n'tait pas
gale, nous tions dix-neuf contre neuf, mais, croyant qu'il s'en
trouvait davantage, nous avions commenc par coucher  terre les trois
premiers qui s'offrirent  nos coups. Un caporal fut atteint d'un coup
de lance entre ses buffleteries et ses habits: ne se sentant pas
bless, il saisit la lance de son adversaire qui se trouvait
infiniment plus fort, car le caporal n'avait qu'une main libre, tant
oblig de tenir son fusil de l'autre; aussi fut-il jet avec force
contre la porte d'une cave, sans cependant avoir lch le bois de la
lance. Dans le moment, le Russe tomba bless de deux coups de
baonnette. L'officier, avec son sabre, venait de couper le poignet 
un autre, afin de lui faire lcher sa lance, mais, comme il menaait
encore, il fut aussitt atteint d'une balle dans le ct, qui l'envoya
chez Pluton.

Pendant ce temps, je tenais, avec cinq hommes, les quatre autres qui
nous restaient, car trois s'taient sauvs, tellement serrs contre un
mur, qu'ils ne pouvaient se servir de leurs lances: au premier
mouvement, nous pouvions les percer de nos baonnettes qui taient
croises sur leurs poitrines sur lesquelles ils se frappaient  coups
de poing, comme pour nous braver. Il faut dire, aussi, que ces
malheureux taient ivres d'avoir bu de l'eau-de-vie qu'on leur avait
abandonne avec profusion, de manire qu'ils taient comme des
enrags. Enfin, pour en finir, nous fmes obligs de les mettre hors
de combat.

Nous nous dpchmes  faire une visite dans la maison; en visitant
une chambre, nous apermes deux ou trois hommes qui s'taient sauvs:
en nous voyant, ils furent tellement saisis qu'ils n'eurent pas le
temps de prendre leurs armes, sur lesquelles nous nous jetmes;
pendant ce temps, ils sautrent en bas du balcon.

Comme nous n'avions trouv que deux hommes, et qu'il y avait trois
fusils, nous cherchmes le troisime, que nous trouvmes sous le lit,
et qui vint  nous sans se faire prier et en criant: _Bojo! Bojo!_
qui veut dire: Mon Dieu! Mon Dieu! Nous ne lui fmes aucun mal, mais
nous le rservmes pour nous servir de guide. Il tait, comme les
autres, affreux et dgotant, forat comme eux, et habill de peau de
mouton, avec une ceinture de cuir qui lui serrait les reins. Nous
sortmes de la maison. Lorsque nous fmes dans la rue, nous y
trouvmes les deux forats qui avaient saut par la fentre: un tait
mort, ayant eu la tte brise sur le pav; l'autre avait les deux
jambes casses.

Nous les laissmes comme ils taient, et nous nous disposmes 
retourner sur la place du Gouvernement. Mais quelle fut notre surprise
lorsque nous vmes qu'il tait impossible, vu les progrs qu'avait
faits le feu: de la droite  la gauche, les flammes ne formaient plus
qu'une vote, sous laquelle il aurait fallu que nous passions, chose
impossible, car le vent soufflait avec force, et dj des toits
s'croulaient. Nous fmes forcs de prendre une autre direction et de
marcher du ct o les seconds coups de fusil nous taient venus;
malheureusement, nous ne pouvions nous faire comprendre de notre
prisonnier, qui avait plutt l'air d'un ours que d'un homme.

Aprs avoir march deux cents pas, nous trouvmes une rue sur notre
droite; mais, avant de nous y engager, nous emes la curiosit de
visiter la maison aux coups de fusil, qui paraissait de trs belle
apparence. Nous y fmes entrer notre prisonnier, en le suivant de
prs; mais  peine avions-nous pris ces prcautions, qu'un cri
d'alarme se fit entendre, et nous vmes plusieurs hommes se sauvant
avec des torches allumes  la main; aprs avoir travers une grande
cour, nous vmes que l'endroit o nous tions, et que nous avions pris
pour une maison ordinaire, tait un palais magnifique. Avant d'y
entrer, nous y laissmes deux hommes en sentinelle  la premire
porte, afin de nous prvenir, s'il arrivait que nous fussions surpris.
Comme nous avions des bougies, nous en allummes plusieurs, et nous
entrmes: de ma vie, je n'avais vu d'habitation avec un ameublement
aussi riche et aussi somptueux que celui qui s'offrit  notre vue,
surtout une collection de tableaux des coles flamande et italienne.
Parmi toutes ces richesses, la chose qui attira le plus notre
attention, fut une grande caisse remplie d'armes de la plus grande
beaut, que nous mmes en pices. Je m'emparai d'une paire de
pistolets d'aron dont les tuis taient garnis de perles et de
pierres prcieuses; je pris aussi un objet servant  connatre la
force de la poudre (prouvette).

Il y avait prs d'une heure que nous parcourions les vastes et riches
appartements d'un genre tout nouveau pour nous, qu'une dtonation
terrible se fit entendre: ce bruit partait d'une place au-dessous de
l'endroit o nous tions. La commotion fut tellement forte, que nous
crmes que nous allions tre anantis sous les dbris du palais. Nous
descendmes au plus vite et avec prcaution, mais nous fmes saisis en
ne voyant plus les deux hommes que nous avions placs en faction. Nous
les cherchmes assez longtemps; enfin nous les retrouvmes dans la
rue: ils nous dirent qu'au moment de l'explosion, ils s'taient sauvs
au plus vite, croyant que toute l'habitation allait s'crouler sur
nous. Avant de partir, nous voulmes connatre la cause de ce qui nous
avait tant pouvants; nous vmes, dans une grande place  manger, que
le plafond tait tomb, qu'un grand lustre en cristal tait bris en
milliers de morceaux, et tout cela venait de ce que des obus avaient
t placs,  dessein, dans un grand pole en faence. Les Russes
avaient jug que, pour nous dtruire, tous les moyens taient bons.

Tandis que nous tions encore dans les appartements,  faire des
rflexions sur des choses que nous ne comprenions pas encore, nous
entendmes crier: _Au feu!_ C'taient nos deux sentinelles qui
venaient de s'apercevoir que le feu tait au palais. Effectivement il
sortait, par plusieurs endroits, une fume paisse, noire, et puis
rougetre, et, en un instant, l'difice fut tout en feu. Au bout d'un
quart d'heure, le toit en tle colori et verni s'croula avec un
bruit effroyable et entrana avec lui les trois quarts de l'difice.

Aprs avoir fait plusieurs dtours, nous entrmes dans une rue assez
large et longue, o se trouvaient,  droite et  gauche, des palais
superbes. Elle devait nous conduire dans la direction d'o nous tions
partis, mais le forat qui nous servait de guide ne pouvait rien nous
enseigner; il ne nous tait utile que pour porter quelquefois notre
bless, car il commenait  marcher avec peine. Pendant notre marche,
nous vmes passer, prs de nous, plusieurs hommes avec de longues
barbes et des figures sinistres, et que la lueur des torches 
incendie, qu'ils portaient  la main, rendait encore plus terribles;
ignorant leurs desseins, nous les laissons passer.

Nous rencontrmes plusieurs chasseurs de la Garde, qui nous apprirent
que c'taient les Russes eux-mmes qui brlaient la ville, et que les
hommes que nous avions rencontrs taient chargs de cette mission. Un
instant aprs, nous surprmes trois de ces misrables qui mettaient le
feu  un temple grec. En nous voyant, deux jetrent leurs torches et
se sauvrent; nous approchmes du troisime, qui ne voulut pas jeter
la sienne, et qui, au contraire, cherchait  mettre son projet 
excution; mais un coup de crosse de fusil derrire la tte nous fit
raison de son obstination.

Au mme instant, nous rencontrmes une patrouille de
fusiliers-chasseurs qui, comme nous, se trouvaient gars. Le sergent
qui la commandait me conta qu'ils avaient rencontr des forats
mettant le feu  plusieurs maisons, et qu'il s'en tait trouv un 
qui il avait t oblig d'abattre le poignet d'un coup de sabre, afin
de lui faire lcher prise, et que, la torche tant tombe, il la
ramassa de la main gauche, pour continuer de mettre le feu: ils furent
obligs de le tuer.

Un peu plus loin, nous entendmes les cris de plusieurs femmes qui
appelaient au secours en franais: nous entrmes dans la maison d'o
partaient les cris, croyant que c'taient des cantinires de l'arme
qui taient aux prises avec des Russes. En entrant, nous vmes pars,
a et l, plusieurs costumes de diffrentes faons, qui nous parurent
trs riches, et nous vmes venir  nous deux dames tout cheveles.
Elles taient accompagnes d'un jeune garon de douze  quinze ans;
elles implorrent notre protection contre des soldats de la police
russe, qui voulaient incendier leur habitation, sans leur donner le
temps d'emporter leurs effets, parmi lesquels se trouvait la robe de
Csar, le casque de Brutus et la cuirasse de Jeanne d'Arc, car ces
dames nous apprirent qu'elles taient comdiennes, et Franaises, mais
que leurs maris taient partis de force avec les Russes. Nous
empchmes que, pour le moment, la maison ne ft brle; nous nous
emparmes de la police russe, ils taient quatre, que nous conduismes
 notre rgiment qui tait toujours sur la place du Gouvernement, o
nous arrivmes aprs bien des peines,  deux heures du matin,
prcisment du ct oppos  celui d'o nous tions partis.

Lorsque le colonel sut que nous tions de retour, il vint nous trouver
pour nous tmoigner son mcontentement, et nous demanda compte du
temps que nous avions pass, depuis la veille  sept heures du soir.
Mais lorsqu'il vit nos prisonniers et notre homme bless, et que nous
lui emes cont les dangers que nous avions courus depuis l'instant o
nous tions partis, il nous dit qu'il tait satisfait de nous revoir,
car nous lui avions donn beaucoup d'inquitude.

En jetant un regard sur la place o tait bivaqu le rgiment, il me
semblait voir une runion de tous les peuples du monde, car nos
soldats taient vtus en Kalmoucks, en Chinois, en Cosaques, en
Tartares, en Persans, en Turcs, et une autre partie couverte de riches
fourrures. Il y en avait mme, qui taient habills avec des habits de
cour  la franaise, ayant,  leurs cts, des pes dont la poigne
tait en acier et brillante comme le diamant. Ajoutez  cela la place
couverte de tout ce que l'on peut dsirer de friandises, du vin et des
liqueurs en quantit, peu de viande frache, beaucoup de jambons et de
gros poissons, un peu de farine, mais pas de pain.

Ce jour-l, 15, le lendemain de notre arrive, le rgiment quitta la
place du Gouvernement  9 heures du matin, pour se porter dans les
environs du Kremlin, o l'Empereur venait de se loger, et, comme il
n'y avait pas vingt-quatre heures que j'tais de service, je fus
laiss avec quinze hommes au palais du gouverneur.

Sur les dix heures, je vis venir un gnral  cheval; je crois que
c'tait le gnral Pernetty[16]. Il conduisait, devant son cheval, un
individu jeune encore, vtu d'une capote de peau de mouton, serre
avec une ceinture de laine rouge. Le gnral me demanda si j'tais le
chef du poste, et, sur ma rponse affirmative, il me dit: C'est bien!
Vous allez faire prir cet homme  coups de baonnette; je viens de le
surprendre, une torche  la main, mettant le feu au palais o je suis
log!

[Note 16: J'ai su, depuis, que c'tait bien le gnral Pernetty,
commandant les canonniers  pied de la Garde impriale. (_Note de
l'auteur_.)]

Aussitt, je commandai quatre hommes pour l'excution de l'ordre du
gnral. Mais le soldat franais est peu propre pour des excutions
semblables, de sang-froid: les coups qu'ils lui portrent ne
traversrent pas sa capote; nous lui aurions sans doute sauv la vie,
 cause de sa jeunesse (et puis il n'avait pas l'air d'un forat),
mais le gnral, toujours prsent, afin de voir si l'on excutait ses
ordres, ne partit que lorsqu'il vit le malheureux tomber d'un coup de
fusil dans le ct, qu'un soldat lui tira, plutt que de le faire
souffrir par des coups de baonnette. Nous le laissmes sur la place.

Un instant aprs, arriva un autre individu, habitant de Moscou,
Franais d'origine, et Parisien, se disant propritaire de
l'tablissement des bains. Il venait me demander une sauvegarde, parce
que, disait-il, on voulait mettre le feu chez lui. Je lui donnai
quatre hommes, qui revinrent un instant aprs, en disant qu'il tait
trop tard, que cet tablissement spacieux tait tout en flammes.

Quelques heures aprs notre malheureuse excution, les hommes du poste
vinrent me dire qu'une femme, passant sur la place, s'tait jete sur
le corps inanim du malheureux jeune homme. Je fus la voir; elle
cherchait  nous faire comprendre que c'tait son mari, ou un parent.
Elle tait assise  terre, tenant la tte du mort sur ses genoux, lui
passant la main sur la figure, l'embrassant quelquefois, et sans
verser une larme. Enfin, fatigu de voir une scne qui me saignait le
coeur, je la fis entrer o tait le poste; je lui prsentai un verre
de liqueur qu'elle avala avec plaisir, et puis un second, ensuite un
troisime, et tant que l'on voulut lui en donner. Elle finit par nous
faire comprendre qu'elle resterait pendant trois jours o elle tait,
en attendant que l'individu mort soit ressuscit; en cela, elle
pensait, comme le vulgaire des Russes, qu'au bout de trois jours l'on
revient; elle finit par s'endormir sur un canap.

 cinq heures, notre compagnie revint sur la place; elle tait de
nouveau commande de piquet, de manire que, croyant me reposer, je
fus encore de service pour vingt-quatre heures. Le reste du rgiment,
ainsi qu'une partie du reste de la Garde, tait occup  matriser le
feu qui tait dans les environs du Kremlin; l'on en vint  bout pour
un moment, mais pour recommencer ensuite plus fort que jamais.

Depuis que la compagnie tait de retour sur la place, le capitaine
avait fait partir des patrouilles dans diffrents quartiers: une fut
envoye encore du ct des bains, mais elle revint un instant aprs,
et le caporal qui la commandait nous dit qu'au moment o il arrivait,
l'tablissement s'croula avec un bruit pouvantable, et que les
tincelles, emportes au loin par un vent d'ouest, avaient mis le feu
 diffrents endroits.

Pendant toute la soire et une partie de la nuit, nos patrouilles ne
faisaient que de nous amener des soldats russes que l'on trouvait dans
tous les quartiers de la ville, le feu les faisant sortir des maisons
o ils taient cachs. Parmi eux se trouvaient deux officiers, l'un
appartenant  l'arme, l'autre  la milice: le premier se laissa
dsarmer de son sabre, sans faire aucune observation, et demanda
seulement qu'on lui laisst une mdaille en or pendue  son ct; mais
le second, qui tait un jeune homme, et qui, indpendamment de son
sabre, avait encore une ceinture remplie de cartouches, ne voulait pas
se laisser dsarmer, et, comme il parlait trs bien franais, il nous
disait qu'il tait de la milice: c'taient l ses raisons, mais nous
finmes par lui faire comprendre les ntres.

 minuit, le feu recommena dans les environs du Kremlin; l'on parvint
encore  le matriser. Mais le 16,  trois heures du matin, il
recommena avec plus de violence, et continua.

Pendant cette nuit du 15 au 16, l'envie me prit, ainsi qu' deux de
mes amis, sous-officiers comme moi, de parcourir la ville, et de faire
une visite au Kremlin dont on parlait tant.... Nous nous mmes en
route: pour clairer notre marche, nous n'avions pas besoin de
flambeaux, mais comme nous avions envie de visiter les demeures et les
caves des seigneurs moscovites, nous nous tions fait accompagner,
chacun, par un homme de la compagnie, muni de bougies.

Mes camarades connaissaient dj un peu le chemin, pour l'avoir fait
deux fois, mais comme tout changeait  chaque instant, par suite de
l'boulement des rues, nous fmes bientt gars. Aprs avoir march
quelque temps sans direction certaine, suivant comme le feu nous le
permettait, nous rencontrmes, fort heureusement, un juif qui
s'arrachait la barbe et les cheveux en voyant brler sa synagogue,
temple dont il tait le rabbin. Comme il parlait allemand, il nous
conta ses peines, en nous disant que lui et d'autres de sa religion
avaient mis, dans le temple, pour le sauver, tout ce qu'ils avaient de
plus prcieux, mais qu' prsent, tout tait perdu. Nous cherchmes 
consoler l'enfant d'Isral, nous le prmes par le bras, et nous lui
dmes de nous conduire au Kremlin.

Je ne puis me rappeler sans rire, que le juif, au milieu d'un pareil
dsastre, nous demanda si nous n'avions rien  vendre, ou  changer.
Je pense que c'est par habitude qu'il nous fit cette question, car,
pour le moment, il n'y avait pas de commerce possible.

Aprs avoir travers plusieurs quartiers, dont une grande partie tait
en feu, et avoir remarqu beaucoup de belles rues encore intactes,
nous arrivmes sur une petite place un peu leve, pas loin de la
Moskowa, d'o le juif nous fit remarquer les tours du Kremlin que l'on
distinguait comme en plein jour,  cause de la lueur des flammes; nous
nous arrtmes un instant dans ce quartier, pour visiter une cave d'o
quelques lanciers de la Garde sortaient. Nous y prmes du vin et du
sucre, beaucoup de fruits confits; nous en chargemes le juif, qui
porta tout sous notre protection. Il tait jour lorsque nous
arrivmes, prs de la premire enceinte du Kremlin: nous passmes sous
une porte btie en pierre grise, surmonte d'un petit clocher o il y
avait une cloche, en l'honneur d'un grand saint Nicolas qui se
trouvait dans une niche dessous la porte, et  gauche en entrant. Ce
grand saint, qui avait au moins six pieds, et richement habill, tait
ador par chaque Russe qui passait, mme les forats: c'est le patron
de la Russie.

Lorsque nous fmes au del de la premire enceinte, nous tournmes 
droite o, aprs avoir long une rue que nous emes beaucoup
d'embarras de traverser,  cause du dsordre qu'il y avait par suite
du feu qui venait de se dclarer dans plusieurs maisons o s'taient
tablies des cantinires de la Garde, nous arrivmes, non sans peine,
contre une haute muraille surmonte de grandes tours. De distance en
distance, de grandes aigles dores dominent au haut des tours. Aprs
avoir pass une grande porte, nous nous trouvmes dans la place et
vis--vis du palais. L'Empereur y tait depuis la veille, car, du 14
au 15, il avait couch dans un faubourg.

 notre arrive, nous y rencontrmes des amis du 1er rgiment de
chasseurs qui taient de piquet et qui nous retinrent  djeuner. Nous
y mangemes de bonnes viandes, chose qui ne nous tait pas arrive
depuis longtemps; nous y bmes aussi d'excellent vin. Le juif, que
nous avions toujours gard avec nous, fut forc, malgr toute sa
rpugnance, de manger avec nous et de goter du jambon. Il est vrai de
dire que les chasseurs, qui avaient beaucoup de lingots en argent qui
venaient de l'htel de la Monnaie, lui promirent de faire des
changes; ces lingots taient aussi gros qu'une brique et en avaient
la forme: il s'en est trouv beaucoup.

Il tait prs de midi que nous tions encore  table avec nos amis, le
dos appuy contre des grosses pices de canon monstre, qui sont de
chaque ct de la porte de l'arsenal qui est en face du palais,
lorsqu'on cria: Aux armes! Le feu tait au Kremlin. Un instant
aprs, des brandons de feu tombaient dans la cour o se trouvaient de
l'artillerie de la Garde, avec tous les caissons;  ct se trouvait
une grande quantit d'toupes, que les Russes avaient laisse, et
dont dj une partie tait en flammes. La crainte d'une explosion
occasionna un peu de dsordre, surtout par la prsence de l'Empereur
que l'on fora, pour ainsi dire, de quitter le Kremlin.

Pendant ce temps, nous avions dit adieu  nos amis; nous tions partis
pour rejoindre le rgiment. Notre guide,  qui nous avions fait
comprendre l'endroit o il tait, nous fit prendre une direction par
o, nous disait-il, nous aurions plus court, mais il nous fut
impossible d'y pntrer; nous en fmes repousss par les flammes. Il
nous fallut attendre qu'un passage ft libre, car, dans ce moment,
tout tait en feu autour du Kremlin, et l'imptuosit du vent qui,
depuis quelque temps, soufflait d'une force extraordinaire, nous
lanait des pices de bois enflammes dans les jambes, ce qui nous
fora de nous abriter dans un souterrain o dj beaucoup d'hommes
taient. Nous y restmes assez longtemps, et, lorsque nous en
sortmes, nous rencontrmes les rgiments de la Garde qui allaient
s'tablir dans les environs du chteau de Ptersko, o l'Empereur
allait loger. Un seul bataillon, le premier du 2e rgiment de
chasseurs, resta au Kremlin: il prserva le palais de l'incendie,
puisque l'Empereur y rentra le 18 au matin. J'oubliais de dire que le
prince de Neufchtel, ayant voulu s'assurer de l'incendie qui tait
autour du Kremlin, avait mont, avec un officier, sur une des
plates-formes du palais, mais ils faillirent tre enlevs par la
violence du vent.

Le vent et le feu continuaient toujours, mais un passage tait libre:
c'tait celui par o l'Empereur venait de sortir. Nous le suivmes,
et, un instant aprs, nous nous trouvmes sur les bords de la Moskowa.
Nous marchmes le long des quais, que nous suivmes jusqu'au moment o
nous trouvmes une rue moins enflamme, ou une autre tout  fait
consume, car, par celle que l'Empereur venait de traverser, plusieurs
maisons venaient de crouler aprs son passage, et qui empchaient d'y
pntrer.

Enfin, nous nous trouvmes dans un quartier tout  fait en cendres, o
notre juif tcha de reconnatre une rue qui devait nous conduire sur
la place du Gouvernement; il eut beaucoup de peine d'en retrouver les
traces.

Dans la nouvelle direction que nous venions de prendre, nous laissions
le Kremlin sur notre gauche. Pendant que nous marchions, le vent nous
envoyait des cendres chaudes dans les yeux, et nous empchait d'y
voir; nous nous enfonmes dans les rues, sans autre accident que
d'avoir les pieds un peu brls, car il fallait marcher sur les
plaques des toits, ainsi que sur les cendres qui taient encore
brlantes, et qui couvraient toutes les rues.

Nous avions dj parcouru un grand espace, quand, tout  coup, nous
trouvons notre droite  dcouvert; c'tait le quartier des juifs, o
les maisons, bties toutes en bois, et petites, avaient t consumes
jusqu'au pied:  cette vue, notre guide jette un cri et tombe sans
connaissance. Nous nous empressmes de le dbarrasser de la charge
qu'il portait: nous en tirmes une bouteille de liqueur et nous lui en
fmes avaler quelques gouttes; ensuite, nous lui en versmes sur la
figure. Un instant aprs, il ouvrit les yeux. Nous lui demandmes
pourquoi il s'tait trouv malade. Il nous fit comprendre que sa
maison tait la proie des flammes, et que probablement sa famille
avait pri, et, en disant cela, il retomba sans connaissance, de
manire que nous fmes obligs de l'abandonner, malgr nous, car nous
ne savions que devenir sans guide, au milieu d'un pareil labyrinthe.
Il fallut, cependant, se dcider  quelque chose: nous fmes prendre
notre charge par un de nos hommes, et nous continumes  marcher;
mais, au bout d'un instant, nous fmes forcs d'arrter, ayant des
obstacles  franchir.

La distance  parcourir pour atteindre une autre rue tait au moins de
trois cents pas; nous n'osions franchir cet espace,  cause des
cendres chaudes qui allaient nous aveugler. Pendant que nous tions 
dlibrer, un de mes amis me propose de ne faire qu'une course; je
conseillai d'attendre encore; les autres taient de mon avis, mais
celui qui m'avait fait cette proposition, voyant que nous tions
irrsolus, et sans nous donner le temps de la rflexion, se mit 
crier: Qui m'aime me suit! Et il s'lance au pas de course; l'autre
le suit avec deux de nos hommes, et moi je reste avec celui qui avait
la charge, qui consistait encore en trois bouteilles de vin, cinq de
liqueurs, et des fruits confits.

Mais  peine ont-ils fait trente pas, que nous les vmes disparatre 
nos yeux: le premier tait tomb de tout son long; celui qui l'avait
suivi le releva de suite. Les deux derniers s'taient cach la figure
dans leurs mains, et avaient vit d'tre aveugls par les cendres,
comme le premier, qui n'y voyait plus, car c'tait par un tourbillon
de cette poussire qu'ils avaient t envelopps. Le premier, ne
pouvant plus voir, criait et jurait comme un diable: les autres
taient obligs de le conduire, mais ils ne purent le ramener, ni
revenir  l'endroit o j'tais avec l'homme et la charge. Et moi, je
n'osais risquer de les joindre, car le passage devenait de plus en
plus dangereux. Il fallut attendre plus d'une heure, avant que je
pusse aller  eux. Pendant ce temps, celui qui tait devenu presque
aveugle, pour se laver les yeux, fut oblig d'uriner sur un mouchoir,
en attendant qu'il puisse se les laver avec le vin que nous avions:
provisoirement, avec l'homme qui tait rest avec moi, nous en vidmes
une bouteille.

Lorsque nous fmes runis, nous vmes qu'il y avait impossibilit
d'aller plus avant sans danger. Nous dcidmes de retourner sur nos
pas, mais, au moment de retourner, nous emes l'ide de prendre chacun
une grande plaque en tle pour nous couvrir la tte en la tenant du
ct o le vent, les flammes et les cendres venaient; nous en prmes
donc chacun une. Aprs les avoir ployes pour nous en servir comme
d'un bouclier, nous les appliqumes sur nos paules gauches, en les
tenant des deux mains, de manire que nous avions la tte et la partie
gauche garanties. Aprs nous tre serrs les uns contre les autres, et
en prenant toutes les prcautions possibles pour ne pas tre crass,
nous nous mmes en marche, un soldat en tte, ensuite moi tenant celui
qui ne voyait presque pas, par la main, et les autres suivaient. Enfin
nous traversmes avec beaucoup de peine, et non sans avoir failli tre
renverss plusieurs fois. Lorsque nous emes travers, nous nous
trouvmes dans une nouvelle rue, o nous apermes plusieurs familles
juives et quelques Chinois accroupis dans des coins, gardant le peu
d'effets qu'ils avaient sauvs ou pris chez les autres. Ils
paraissaient surpris de nous voir: probablement qu'ils n'avaient pas
encore vu de Franais dans ce quartier. Nous approchmes d'un juif,
nous lui fmes comprendre qu'il fallait nous conduire sur la place du
Gouvernement. Un pre y vint avec son fils, et comme, dans ce
labyrinthe de feu, les rues taient coupes quelquefois par des
maisons croules ou par d'autres enflammes, ce ne fut qu'aprs des
dtours et de grandes difficults de trouver des issues, et aprs nous
tre reposs plusieurs fois, que nous arrivmes,  onze heures de la
nuit,  l'endroit d'o nous tions partis la veille.

Depuis que nous tions arrivs  Moscou, je n'avais pas, pour ainsi
dire, pris de repos; aussi je me couchai sur de belles fourrures que
nos soldats avaient rapportes en quantit, et je dormis jusqu' sept
heures du matin.

La compagnie n'avait pas encore t releve de service, vu que tous
les rgiments, ainsi que les fusiliers, et mme la Jeune Garde,  la
disposition du marchal Mortier, qui venait d'tre nomm gouverneur de
la ville, taient occups, depuis trente-six heures,  comprimer
l'incendie qui, lorsque l'on avait fini d'un ct, recommenait d'un
autre. Cependant l'on conserva assez d'habitations, et mme au del de
ce qu'il fallait, pour se loger, mais ce ne fut pas sans mal, car
Rostopchin avait fait emmener toutes les pompes. Il s'en trouva encore
quelques-unes, mais hors de service.

Pendant la journe du 16, l'ordre avait t donn de fusiller tous
ceux qui seraient pris mettant le feu. Cet ordre avait, aussitt, t
mis  excution. Pas loin de la place du Gouvernement, se trouvait une
autre petite place o quelques incendiaires avaient t fusills et
pendus ensuite  des arbres: cet endroit s'appela toujours la _place
des Pendus_.

Le jour mme de notre entre, l'Empereur avait donn l'ordre au
marchal Mortier d'empcher le pillage. Cet ordre avait t donn dans
chaque rgiment, mais lorsque l'on sut que les Russes eux-mmes
mettaient le feu  la ville, il ne fut plus possible de retenir le
soldat: chacun prit ce qui lui tait ncessaire, et mme des choses
dont il n'avait pas besoin.

Dans la nuit du 17, le capitaine me permit de prendre dix hommes de
corve, avec leurs sabres, pour aller chercher des vivres. Il en
envoya vingt d'un autre ct, parce que la maraude ou le pillage[17],
comme on voudra, tait permis, mais en recommandant d'y mettre le plus
d'ordre possible. Me voil donc encore parti pour la troisime course
de nuit.

[Note 17: Nos soldats appelaient le pillage de la ville, la foire
de Moscou, (_Note de l'auteur_.)]

Nous traversmes une grande rue tenant  la place o nous tions.
Quoique le feu y avait t mis deux fois, l'on tait parvenu  s'en
rendre matre, et, depuis ce moment, l'on avait t assez heureux de
la prserver. Aussi plusieurs officiers suprieurs, ainsi qu'un grand
nombre d'employs de l'arme, y avaient pris leur domicile. Nous en
traversmes encore d'autres o l'on ne voyait plus que la place,
marque, par les plaques en tle des toits; le vent de la journe
prcdente en avait balay les cendres.

Nous arrivmes dans un quartier o tout tait encore debout: l'on n'y
voyait que quelques voitures d'quipage, sans chevaux. Le plus grand
silence y rgnait. Nous visitmes les voitures: il ne s'y trouvait
rien, mais,  peine les avions-nous dpasses, qu'un cri froce se fit
entendre derrire nous et fut rpt deux fois et  deux distances
diffrentes. Nous coutmes quelque temps, et nous n'entendmes plus
rien. Alors nous nous dcidmes  entrer dans deux maisons, moi avec
cinq hommes dans la premire, et un caporal avec les cinq autres, dans
l'autre. Nous allummes des lanternes dont nous tions munis, et, le
sabre en main, nous nous disposmes  entrer dans celles qui nous
paraissaient devoir renfermer des choses qui pouvaient nous tre
utiles.

Celle o je voulais entrer tait ferme, et la porte garnie de grandes
plaques de fer; cela nous contraria un peu, vu que nous ne voulions
pas faire de bruit en l'enfonant. Mais, ayant remarqu que la cave,
dont la porte donnait sur la rue, tait ouverte, deux hommes y
descendirent. Ils y trouvrent une trappe qui communiquait dans la
maison, de manire qu'il leur fut facile de nous ouvrir la porte. Nous
y entrmes, et nous vmes que nous tions dans un magasin d'piceries:
rien n'avait t drang dans la maison, seulement, dans une chambre 
manger, il y avait un peu de dsordre. De la viande cuite tait
encore sur la table; plusieurs sacs remplis de grosse monnaie taient
sur un coffre; peut-tre que l'on n'avait pas voulu, ou que l'on
n'avait pu les emporter.

Aprs avoir visit toute la maison, nous nous disposmes  faire nos
provisions, car nous y trouvmes de la farine, du beurre, du sucre en
quantit et du caf, ainsi qu'un grand tonneau rempli d'oeufs rangs
par couches, dans de la paille d'avoine. Pendant que nous tions 
faire notre choix, sans disputer sur le prix, car il nous semblait que
nous pouvions disposer de tout, puisqu'on l'avait abandonn et que,
d'un moment  l'autre, cela pouvait devenir la proie des flammes, le
caporal, qui tait entr d'un autre ct, m'envoya dire que la maison
o il tait, tait celle d'un carrossier o se trouvaient plus de
trente petites voitures lgantes, que les Russes appellent
_drouschki_. Il me fit dire aussi que, dans une chambre, il y avait
plusieurs soldats russes de couchs sur des nattes de jonc, mais
qu'ayant t surpris de voir des Franais, ils s'taient mis  genoux,
les mains croises sur la poitrine, et le front contre terre, pour
demander grce, mais que, voyant qu'ils taient blesss, ils leur
avaient port des secours en leur donnant de l'eau, vu l'impossibilit
o ils taient de s'en procurer eux-mmes, tant leurs blessures
taient graves, et que, par la mme raison, ils ne pouvaient nous
nuire.

Je fus de suite chez le carrossier, faire choix de deux jolies petites
voitures fort commodes, afin d'y mettre les vivres que nous trouvions,
et de pouvoir les transporter plus  notre aise. Je vis les blesss:
parmi eux se trouvaient cinq canonniers de la Garde, avec les jambes
brises; ils taient au nombre de dix-sept; beaucoup taient
Asiatiques, faciles  reconnatre  leur manire de saluer.

Comme je sortais de la maison avec mes voitures, j'aperus trois
hommes, dont un arm d'une lance, le second d'un sabre et le troisime
d'une torche allume, mettant le feu  la maison de l'picier, sans
que les hommes que j'avais laisss dedans s'en fussent aperus, tant
ils taient occups  emballer et  faire choix des bonnes choses qui
s'y trouvaient. En les voyant, nous jetmes un grand cri pour
pouvanter ces trois coquins, mais,  notre surprise, pas un ne
bougea; ils nous regardrent venir tranquillement, et celui qui tait
arm d'une lance se mit firement en posture de vouloir se dfendre,
si nous approchions. Cela nous tait assez difficile, vu que nous
n'avions que nos sabres. Mais le caporal arriva avec deux pistolets
chargs qu'il venait de trouver dans la chambre o taient les
blesss; il m'en donna un et, avec celui qui lui restait, il voulait
abattre celui qui tait arm d'une lance. Mais je l'en empchai pour
le moment, ne voulant pas faire de bruit, dans la crainte qu'il ne
nous en tombt un plus grand nombre sur les bras.

Voyant cela, un Breton, qui se trouvait parmi nos hommes, se saisit
d'un petit timon d'une des petites voitures, et faisant le moulinet,
il avana contre l'individu qui, ne connaissant rien  cette manire
de combattre, eut, au mme instant, les deux jambes brises. Il jeta,
en tombant, un cri terrible, mais le Breton, en colre, ne lui laissa
pas le temps d'en jeter un second, car il lui assna un second coup
tellement violent sur la tte, qu'un boulet de canon n'aurait pu mieux
faire. Il allait en faire autant des deux autres, si nous ne l'avions
arrt. Celui qui avait une torche  la main ne voulait pas s'en
dessaisir: il se sauva, avec son brandon enflamm, dans l'intrieur de
la maison de l'picier, o deux hommes le poursuivirent. Il ne fallut
pas moins de deux coups de sabre pour le mettre  la raison. Tant
qu'au troisime, il se soumit de bonne grce, et fut aussitt attel 
la voiture la plus charge, avec un autre individu que l'on venait de
saisir dans la rue.

Nous disposmes tout pour notre dpart. Nos deux voitures taient
charges de tout ce que renfermait le magasin: sur la premire, o
nous avions attel nos deux Russes, et qui tait la plus charge, nous
avions mis le tonneau rempli d'oeufs, et, pour ne pas que nos
conducteurs puissent se sauver, nous avions eu la sage prcaution de
les attacher par le milieu du corps arec une forte corde et  double
noeud; la seconde devait tre conduite par quatre hommes de chez nous,
en attendant que nous puissions trouver un attelage, comme  la
premire.

Mais voil qu'au moment o nous allions partir, nous apercevons le feu
 la maison du carrossier! L'ide que les malheureux allaient prir
dans des douleurs atroces nous fora de nous arrter et de leur porter
des secours. Nous y fmes de suite, ne laissant que trois hommes pour
garder nos voitures. Nous transportmes les pauvres blesss sous une
remise spare du corps des btiments. C'est tout ce que nous pmes
faire. Aprs avoir rempli cet acte d'humanit, nous partmes au plus
vite afin d'viter que notre marche ne soit intercepte par
l'incendie, car on voyait le feu  plusieurs endroits, et dans la
direction que nous devions parcourir.

Mais  peine avions-nous fait vingt-cinq pas, que les malheureux
blesss que nous venions de transporter, jetrent des cris effrayants.
Nous nous arrtmes encore, afin, de voir de quoi il tait question.
Le caporal y fut avec quatre hommes. C'tait le feu qui avait pris 
la paille qui tait en quantit dans la cour, et qui gagnait l'endroit
o taient ces malheureux. Il fit, avec ses hommes, tout ce qu'il
tait possible de faire, afin de les prserver d'tre brls. Ensuite
ils vinrent nous rejoindre, mais il est probable qu'ils auront pri.

Nous continumes notre route, et, dans la crainte d'tre surpris par
le feu, nous faisions trotter notre premier attelage  coups de plats
de sabre. Cependant nous ne pmes l'viter, car lorsque nous fmes
dans le quartier de la place du Gouvernement, nous nous apermes que
la grand'rue, o beaucoup d'officiers suprieurs et des employs de
l'arme s'taient logs, tait tout en flammes. C'tait pour la
troisime fois que l'on y mettait le feu. Mais aussi ce fut la
dernire.

Lorsque nous fmes  l'entre, nous remarqumes que le feu n'tait mis
que par intervalles et que l'on pouvait, en courant, franchir les
espaces o il faisait ses ravages. Les premires maisons de la rue ne
brlaient pas. Arrivs  celles qui taient en feu, nous nous
arrtmes, afin de voir si l'on pouvait, sans s'exposer, les franchir.
Dj plusieurs taient croules; celles sous lesquelles ou devant
lesquelles nous devions passer, menaaient aussi de s'abmer sur nous
et de nous engloutir dans les flammes. Cependant, nous ne pmes rester
longtemps dans cette position, car nous venions de nous apercevoir que
la partie des maisons que nous avions passe, en entrant dans la rue,
tait aussi en feu.

Ainsi nous tions pris, non seulement devant et derrire, mais aussi 
droite et  gauche, et, au bout d'un instant, partout, ce n'tait plus
qu'une vote de feu sous laquelle il fallait passer. Il fut dcid que
les voitures passeraient en avant; nous voulmes que celle  laquelle
taient attels les Russes passt la premire, et malgr quelques
coups de plats de sabre, ils firent des difficults. L'autre, qui
tait conduite par nos soldats, se porta en avant et, s'excitant l'un
et l'autre, ils franchirent le plus heureusement possible l'endroit le
plus dangereux. Voyant cela, nous redoublmes de coups sur les paules
de nos Russes qui, craignant quelque chose de pire, s'lancrent en
criant: _Houra!_[18] et passrent au plus vite, non sans avoir senti
la chaleur, et couru de grands dangers,  cause qu'il se trouvait
diffrents meubles qui venaient de rouler dans la rue.

[Note 18: _Houra!_ qui veut dire: _En avant!_ (_Note de
l'auteur_)]

 peine la dernire voiture fut-elle passs, que nous traversmes la
mme distance au pas de course: alors nous nous trouvmes dans un
endroit qui formait quatre coins, et quatre rues larges et longues,
que nous apercevions tout en feu. Et quoique, pour le moment, il
tombt de l'eau en abondance, l'incendie n'en allait pas moins son
train, car  chaque instant l'on voyait des habitations et mme des
rues entires disparatre dans la fume et dans les dcombres.

Il fallait cependant avancer et gagner au plus vite l'endroit o tait
le rgiment, mais nous vmes avec peine que la chose tait
impraticable, et qu'il fallait attendre que toute la rue ft rduite
en cendres pour avoir un passage libre. Il fut dcid de retourner sur
nos pas; c'est ce que nous fmes de suite. Arrivs  l'endroit o nous
avions pass, les Russes, cette fois, dans la crainte de recevoir une
correction, n'hsitrent pas  passer les premiers, mais,  peine
ont-ils parcouru la moiti de l'espace qu'il fallait pour arriver au
lieu de sret, et au moment o nous allions les suivre dans ce
dangereux passage, qu'un bruit pouvantable se fait entendre: c'tait
le craquement des votes et la chute des poutres brlantes et des
toits de fer qui croulaient sur la voiture. En un instant, tout fut
ananti, jusqu'aux conducteurs que nous ne cherchmes plus  revoir,
mais nous regrettmes nos provisions, surtout nos oeufs.

Il me serait impossible de dpeindre la situation critique o nous
nous trouvions. Nous tions bloqus par le feu et sans aucun moyen de
retraite. Heureusement pour nous qu' l'endroit o taient les quatre
coins des rues, il se trouvait une distance assez grande pour tre 
l'abri des flammes, de manire  pouvoir attendre qu'une rue ft
entirement brle pour nous ouvrir un passage.

Pendant que nous attendions un moment propice pour nous chapper, nous
remarqumes qu'une des maisons qui faisaient le coin d'une rue tait
la boutique d'un confiseur italien, et, quoique sur le point d'tre
rtis, nous pensmes qu'il serait bon de sauver quelques pots des
bonnes choses qui pouvaient s'y trouver, si toutefois il y avait
possibilit: la porte tait ferme; au premier tage, une croise
tait ouverte; le hasard nous procura une chelle, mais elle tait
trop courte; on la posa sur un tonneau qui se trouvait contre la
maison: alors elle fut longue assez pour que nos soldats pussent y
arriver et entrer dedans.

Quoiqu'une partie ft dj en flammes, rien ne les arrta. Ils
ouvrirent la porte, et nous remarqumes,  notre grande surprise et
satisfaction, que rien n'avait t enlev. Nous y trouvmes toutes
sortes de fruits confits et beaucoup de liqueurs, du sucre en
quantit, mais ce qui nous fit le plus grand plaisir, et qui nous
tonna le plus, fut trois grands sacs de farine. Notre surprise
redoubla en trouvant des pots de moutarde de la rue
Saint-Andr-des-Arts, n 13,  Paris.

Nous nous empressmes de vider toute la boutique, et nous en fmes un
magasin au milieu de la place o nous tions, en attendant qu'il nous
ft possible de faire transporter le tout o tait notre compagnie.

Comme il continuait toujours  tomber de l'eau, nous fmes un abri
avec les portes de la maison, et nous tablmes notre bivac, o nous
restmes plus de quatre heures, en attendant qu'un passage ft libre.

Pendant ce temps, nous fmes des beignets  la confiture, et, lorsque
nous pmes partir, nous emportmes, sur nos paules, tout ce qu'il fut
possible de prendre. Nous laissmes notre autre voiture et nos sacs
de farine sous la garde de cinq hommes, pour venir ensuite, avec
d'autres, les chercher.

Pour la voiture, il tait de toute impossibilit de s'en servir, vu
que le milieu de la rue o il fallait passer tait embarrass par
quantit de beaux meubles briss et  demi brls, des pianos, des
lustres en cristal et une infinit d'autres choses de la plus grande
richesse.

Enfin, aprs avoir pass la place des Pendus, nous arrivmes o tait
la compagnie,  10 heures du matin: nous en tions partis la veille 
10 heures. Aussitt notre arrive, nous ne perdmes pas de temps pour
envoyer chercher tout ce que nous avions laiss en arrire: dix hommes
partirent de suite; ils revinrent, une heure aprs, avec chacun une
charge, et malgr tous les obstacles, ils ramenrent la voiture que
nous y avions laisse. Ils nous contrent qu'ils avaient t obligs
de dbarrasser la place o la premire voiture avait t crase avec
les Russes, et que ces derniers taient tous brls, calcins et
raccourcis.

Le mme jour 18, nous fmes relevs du service de la place, et nous
fmes prendre possession de nos logements, pas loin de la premire
enceinte du Kremlin, dans une belle rue dont une grande partie avait
t prserve du feu. L'on dsigna, pour notre compagnie, un grand
caf, car dans une des salles il y avait deux billards, et, pour nous
autres sous-officiers, la maison d'un boyard tenant  la premire. Nos
soldats dmontrent les billards pour avoir plus de place;
quelques-uns, avec le drap, se firent des capotes.

Nous trouvmes, dans les caves de l'habitation de la compagnie, une
grande quantit de vin, de rhum de la Jamaque, ainsi qu'une grande
cave remplie de tonnes d'excellente bire recouvertes de glace pour la
tenir frache pendant l't. Chez notre boyard, quinze grandes caisses
de vin de Champagne mousseux, et beaucoup de vin d'Espagne.

Nos soldats, le mme jour, dcouvrirent un grand magasin de sucre dont
nous emes soin de faire une grande provision qui nous servit  faire
du punch, pendant tout le temps que nous restmes  Moscou, ce que
nous n'avons jamais manqu un seul jour de faire en grande rcration.
Tous les soirs, dans un grand vase en argent que le boyard russe
avait oubli d'emporter, et qui contenait au moins six bouteilles,
nous en faisions pour le moins trois ou quatre fois. Ajoutez  cela
une belle collection de pipes dans lesquelles nous fumions d'excellent
tabac.

Le 19, nous passmes la revue de l'Empereur, au Kremlin, et en face du
palais. Le mme jour, au soir, je fus encore command pour faire
partie d'un dtachement compos de fusiliers-chasseurs et grenadiers,
et d'un escadron de lanciers polonais, en tout deux cents hommes;
notre mission tait de prserver de l'incendie le Palais d't de
l'Impratrice, situ  l'une des extrmits de Moscou. Ce dtachement
tait command par un gnral que je pense tre le gnral Kellermann.

Nous partmes  huit heures du soir; il en tait neuf et demie lorsque
nous y arrivmes. Nous vmes une habitation spacieuse, qui me parut
aussi grande que le chteau des Tuileries, mais btie en bois et
recouverte d'un stuc qui faisait le mme effet que le marbre.
Aussitt, l'on disposa des gardes  l'extrieur, et l'on tablit un
grand poste en face du palais o se trouvait un grand corps de garde.
L'on fit partir des patrouilles pour la plus grande sret. Je fus
charg, avec quelques hommes, de visiter l'intrieur, afin de voir
s'il ne s'y trouvait personne de cach.

Cette occasion me procura l'avantage de parcourir cette immense
habitation, qui tait meuble avec tout ce que l'Asie et l'Europe
produisent de plus riche et de plus brillant. Il semblait que l'on
avait tout prodigu pour l'embellir, et, cependant, en moins d'une
heure, elle fut entirement consume, car  peine y avait-il un quart
d'heure que tout tait dispos pour empcher que l'on y mette le feu,
qu'un instant aprs il fut mis, malgr toutes les prcautions que l'on
avait prises, devant, derrire,  droite et  gauche, et sans voir qui
le mettait; enfin, il se fit voir en plus de douze endroits  la fois.
On le voyait sortir par toutes les fentres des greniers.

Aussitt, le gnral demande des sapeurs pour tcher d'isoler le feu,
mais c'tait impossible: nous n'avions pas de pompes, ni mme d'eau.
Un instant aprs, nous vmes sortir de dessous les grands escaliers,
par un souterrain du chteau, et s'en aller tranquillement, plusieurs
hommes dont quelques-uns avaient encore des torches en partie
allumes; l'on courut sur eux et on les arrta. C'taient ceux qui
venaient de mettre le feu au palais; ils taient vingt et un. Onze
autres furent arrts, d'un autre ct, mais qui ne paraissaient pas
sortir du chteau. Ils n'avaient rien sur eux qui indiqut qu'ils
aient particip  ce nouvel incendie; cependant, plus de la moiti
furent reconnus pour des forats.

Tout ce que nous pmes faire, fut de sauver quelques tableaux et
d'autres objets prcieux, parmi lesquels se trouvaient des ornements
impriaux, comme manteaux en velours, doubls en peau d'hermine, ainsi
que beaucoup d'autres choses non moins prcieuses qu'il fallut ensuite
abandonner.

Il y avait peut-tre une demi-heure que le feu avait commenc, qu'un
vent furieux s'leva, et en moins de dix minutes, nous fmes bloqus
par un incendie gnral, sans pouvoir ni reculer, ni avancer.
Plusieurs hommes furent blesss par des pices de bois enflammes, que
la force du vent chassait avec un bruit pouvantable. Nous ne pmes
sortir de cet enfer qu' deux heures du matin, et, alors, plus d'une
demi-lieue de terrain avait t la proie des flammes, car tout ce
quartier tait bti en bois, et avec la plus grande lgance.

Nous nous remmes en route pour retourner dans la direction du
Kremlin: en partant, nous conduisions avec nous nos prisonniers, au
nombre de trente-deux, et, comme j'avais t charg de la garde de
police pendant la nuit, je fus aussi charg de l'arrire-garde et de
l'escorte des prisonniers, avec ordre de faire tuer  coups de
baonnette ceux qui voudraient se sauver ou qui ne voudraient pas
suivre.

Parmi ces malheureux, il se trouvait au moins les deux tiers de
forats, avec des figures sinistres; les autres taient des bourgeois
de la moyenne classe et de la police russe, faciles  reconnatre 
leur uniforme.

Pendant que nous marchions, je remarquai, parmi les prisonniers, un
individu affubl d'une capote verte assez propre, pleurant comme un
enfant, et rptant  chaque instant, en bon franais: Mon Dieu! j'ai
perdu dans l'incendie ma femme et mon fils! Je remarquai qu'il
regrettait davantage son fils que sa femme; je lui demandai qui il
tait. Il me rpondit qu'il tait Suisse et des environs de Zurich,
instituteur des langues allemande et franaise  Moscou, depuis
dix-sept ans. Alors il continua  pleurer et  se dsesprer, en
rptant toujours: Mon cher fils! mon pauvre fils!...

J'eus piti de ce malheureux, je le consolai en lui disant que,
peut-tre, il les retrouverait, et, comme je savais qu'il devait
mourir comme les autres, je rsolus de le sauver.  ct de lui
marchaient deux hommes qui se tenaient fortement par le bras, l'un
jeune et l'autre dj g; je demandai au Suisse qui ils taient; il
me dit que c'taient le pre et le fils, tous deux tailleurs d'habits:
Mais, me rpondit-il, le pre est plus heureux que moi, il n'est pas
spar de son fils, ils pourront mourir ensemble! Il savait le sort
qui l'attendait, car comprenant le franais, il avait entendu l'ordre
que l'on avait donn pour eux.

Au moment o il me parlait, je le vis s'arrter tout  coup et
regarder avec des yeux gars; je lui demandai ce qu'il avait: il ne
me rpondit pas. Un instant aprs, un gros soupir sortit de sa
poitrine, et il se mit de nouveau  pleurer en me disant qu'il
cherchait l'emplacement de son habitation, que c'tait bien l, qu'il
le reconnaissait au grand pole qui tait encore debout, car il est
bon de dire que l'on y voyait toujours comme en plein jour, non
seulement dans la ville, mais loin encore.

Dans ce moment, la tte de la colonne, qui marchait prcde du
dtachement de lanciers polonais, tait arrte et ne savait o
passer,  cause d'un grand encombrement qui se trouvait dans une rue
plus troite et par suite des boulements. Je profitai de ce moment
pour satisfaire au dsir qu'avait ce malheureux de voir si, dans les
cendres de son habitation, il ne retrouverait pas les cadavres de son
fils et de sa femme. Je lui proposai de l'accompagner; nous entrons
sur l'emplacement de la maison: d'abord nous ne voyons rien qui puisse
confirmer son malheur, et dj je le consolais en lui disant que, sans
doute, ils taient sauvs, quand tout  coup,  l'entre de la porte
de la cave, j'aperus quelque chose de gros et informe, noir et
raccourci. J'avanai, j'examinai, en tant avec mon pied tout ce qui
pouvait m'empcher de reconnatre la chose; je vis que c'tait un
cadavre. Mais impossible de pouvoir discerner si c'tait un homme ou
une femme: d'abord je n'en eus pas le temps, car l'individu, que la
chose intressait et qui tait  ct de moi comme un stupide, jeta un
cri effroyable et tomba sur le pav. Aid par un soldat qui tait prs
de moi, nous le relevmes. Revenu un peu  lui-mme, il parcourut, en
se livrant au dsespoir, le terrain de la maison et, par un dernier
cri, il nomma son fils et se prcipita dans la cave o je l'entendis
tomber comme une masse.

L'envie de le suivre ne me prit pas: je m'empressai de rejoindre le
dtachement, en faisant de tristes rflexions sur ce que je venais de
voir. Un de mes amis me demanda ce que j'avais fait de l'homme qui
parlait franais; je lui contai la scne tragique que je venais de
voir, et, comme l'on tait toujours arrt, je lui proposai de venir
voir l'endroit. Nous allmes jusqu' la porte de la cave; l, nous
entendmes des gmissements; mon camarade me proposa d'y descendre
afin de le secourir, mais, comme je savais qu'en le tirant de cet
endroit, c'tait le conduire  une mort certaine, puisqu'ils devaient
tous tre fusills en arrivant, je lui observai que c'tait commettre
une grande imprudence que de s'engager dans un lieu sombre et sans
lumire.

Fort heureusement, le cri: Aux armes! se fit entendre; c'tait pour
se remettre en marche, mais, comme il fallait encore quelque temps
avant que la gauche fit son mouvement, nous restmes encore un moment
au mme endroit, et, comme nous allions nous retirer, nous entendmes
quelqu'un marcher; je me retournai. Jugez quelle fut ma surprise en
voyant paratre ce malheureux, ayant l'air d'un spectre, portant dans
ses bras des fourrures avec lesquelles, disait-il, il voulait
ensevelir son fils et sa femme, car, pour son fils, il l'avait trouv
mort dans la cave, sans tre brl. Le cadavre qui tait  la porte
tait bien celui de sa femme; je lui conseillai de rentrer dans la
cave, de s'y cacher jusqu'aprs notre dpart et qu'il pourrait ensuite
remplir son pnible devoir; je ne sais s'il comprit, mais nous
partmes.

Nous arrivmes prs du Kremlin  cinq heures du matin; nous mmes nos
prisonniers dans un lieu de sret; mais avant, j'avais eu la
prcaution de faire mettre de ct les deux tailleurs, pre et fils,
et cela pour notre compte; ils nous furent, comme l'on verra, trs
utiles pendant notre sjour  Moscou.

Le 20, l'incendie s'tait un peu ralenti; le marchal Mortier,
gouverneur de la ville, avec le gnral Milhaud, nomm commandant de
la place, s'occuprent activement d'organiser une administration de
police. L'on choisit,  cet effet, des Italiens, des Allemands et
Franais habitant Moscou, qui s'taient soustraits, en se cachant, aux
mesures de rigueur de Rostopchin, qui, avant notre arrive, faisait
partir les habitants malgr eux.

 midi, en regardant par la fentre de notre logement, je vis fusiller
un forat; il ne voulut pas se mettre  genoux; il reut la mort avec
courage et, frappant sur sa poitrine, il semblait dfier celui qui la
lui donnait. Quelques heures aprs, ceux que nous avions conduits
subirent le mme sort.

Je passai le reste de la journe assez tranquille, c'est--dire
jusqu' sept heures du soir, o l'adjudant-major Delatre me signifia
de me rendre aux arrts dans un endroit qu'il me dsigna, pour avoir,
disait-il, laiss chapper trois prisonniers que l'on avait confis 
ma garde; je m'excusai comme je pus, et je me rendis dans l'endroit
que l'on m'avait indiqu; d'autres sous-officiers y taient dj. L,
aprs avoir rflchi, je fus satisfait d'avoir sauv trois hommes,
dont j'tais persuad qu'ils taient innocents.

La chambre dans laquelle j'tais donnait sur une grande galerie
troite qui servait de passage pour aller dans un autre corps de
btiment, dont une partie avait t incendie, de manire que personne
n'y allait, et je remarquai que la partie qui tait conserve n'avait
pas encore t explore. N'ayant rien  faire, et naturellement
curieux, je m'amusai  parcourir la galerie. Lorsque je fus au bout,
il me sembla entendre du bruit dans une chambre dont la porte tait
ferme. En coutant, il me sembla entendre un langage que je ne
comprenais pas. Voulant savoir ce qu'elle renfermait, je frappai. L'on
ne me rpondit pas, et le silence le plus profond succda au bruit.
Alors, regardant par le trou de la serrure, j'aperus un homme couch
sur un canap, et deux femmes debout qui semblaient lui imposer
silence; comme je comprenais quelques mots de la langue polonaise, qui
a beaucoup de rapport avec la langue russe, je frappai une seconde
fois, et je demandai de l'eau; pas de rponse. Mais,  la seconde
demande, que j'accompagnai d'un grand coup de pied dans la porte, l'on
vint m'ouvrir.

Alors j'entrai; les deux femmes, en me voyant, se sauvrent dans une
autre chambre. Je commenai par fermer la porte par o j'tais entr;
l'individu couch sur le canap ne bougeait pas; je le reconnus, de
suite, pour un forat de la figure la plus ignoble et la plus sale,
ainsi que sa barbe et tout son accoutrement, compos d'une capote de
peau de mouton serre avec une ceinture de cuir. Il avait,  ct de
lui, une lance et deux torches  incendie, plus deux pistolets  sa
ceinture, objets dont je commenai par m'emparer. Ensuite, prenant une
des torches qui tait grosse comme mon bras, je lui en appliquai un
coup sur le ct, qui lui fit ouvrir les yeux. L'individu, en me
voyant, fit un bond comme pour sauter aprs moi, mais il tomba de tout
son long. Alors je lui prsentai le bout d'un des pistolets que je lui
avais pris; il me regarda encore d'un air stupide, et, voulant se
relever, il retomba.  la fin, il parvint  se tenir debout. Voyant
qu'il tait ivre, je le pris par un bras et, l'ayant fait sortir de la
chambre, je le conduisis au bout de la galerie qui sparait les
chambres, et lorsqu'il fut sur le bord de l'escalier qui tait droit
comme une chelle, je le poussai: il roula jusqu'en bas comme un
tonneau, et presque contre la porte du corps de garde de la police,
qui tait en face de l'escalier. Les hommes de garde le tranrent
dans une chambre destine pour y enfermer tous ceux de son espce que
l'on arrtait  chaque instant; enfin, je n'en entendis plus parler.

Aprs cette expdition, je retournai  la chambre et je m'y enfermai,
et, ayant encore regard si rien ne pouvait me nuire, j'ouvris la
porte de la seconde chambre o j'aperus, en entrant, les deux
Dulcines assises sur un canap. En me voyant, elles ne parurent pas
surprises; elles me parlrent toutes deux  la fois; je ne pus jamais
rien comprendre. Je voulus savoir si elles avaient quelque chose 
manger; elles me comprirent parfaitement, car aussitt elles me
servirent des concombres, des oignons et un gros morceau de poisson
sal avec un peu de bire, mais pas de pain. Un instant aprs, la plus
jeune m'apporta une bouteille qu'elle appela _Kosalki_; en le gotant,
je le reconnus pour du genivre de Dantzig, et, en moins d'une
demi-heure, nous emes vid la bouteille, car je m'aperus que mes
deux Moscovites buvaient mieux que moi. Je restai encore quelque temps
avec les deux soeurs, car elles m'avaient fait comprendre qu'elles
l'taient; alors je retournai dans ma chambre.

En entrant, je trouvai un sous-officier de la compagnie qui tait venu
pour me voir, et qui depuis longtemps m'attendait. Il me demanda d'o
je venais; lorsque je lui eus cont mon histoire, il ne fut plus
surpris de mon absence, mais il parut enchant,  cause, me dit-il,
que l'on ne trouvait personne pour blanchir le linge; puisque le
hasard nous procurait deux dames moscovites, certainement elles se
trouveraient trs honores de blanchir et de raccommoder celui des
militaires franais.  dix heures, lorsque tout le monde fut couch,
comme nous ne voulions pas que personne sache que nous avions des
femmes, le sous-officier revint, avec le sergent-major, chercher nos
deux belles. Elles, firent d'abord quelques difficults, ne sachant o
on les conduisait; mais, ayant fait comprendre qu'elles dsiraient que
je les accompagnasse, j'allai jusqu'au logement, o elles nous
suivirent de bonne grce, en riant. Un cabinet se trouvant disponible,
nous les y installmes, aprs l'avoir meubl convenablement avec ce
que nous trouvmes dans leur chambre; bien mieux, avec tout ce que
nous trouvmes de beau et d'lgant que les dames nobles moscovites
n'avaient pu emporter, de manire que, de grosses servantes qu'elles
paraissaient tre, elles furent de suite transformes en baronnes,
mais blanchissant et raccommodant notre linge.

Le lendemain au matin, 21, j'entendis une forte dtonation d'armes 
feu; j'appris que l'on venait encore de fusiller plusieurs forats et
hommes de la police, que l'on avait pris mettant le feu  l'hospice
des Enfants-Trouvs et  l'hpital o taient nos blesss; un instant
aprs, le sergent-major accourut me dire que j'tais libre.

En rentrant dans notre logement, j'aperus nos tailleurs, les deux
hommes que j'avais sauvs, dj en train de travailler; ils faisaient
des grands collets avec les draps des billards qui taient dans la
grande salle du caf o tait loge la compagnie, et que l'on avait
dmonts pour avoir plus de place. J'entrai dans la chambre o taient
enfermes nos femmes; elles taient occupes  faire la lessive, et
elles s'en tiraient passablement mal. Cela n'est pas tonnant, elles
avaient sur elles des robes en soie d'une baronne! Mais il fallait
prendre patience, faute de mieux. Le reste de la journe fut consacr
 organiser notre local et  faire des provisions, comme si nous
devions rester longtemps dans cette ville. Nous avions en magasin,
pour passer l'hiver, sept grandes caisses de vin de Champagne
mousseux, beaucoup de vin d'Espagne, du porto; nous tions possesseurs
de cinq cents bouteilles de rhum de la Jamaque, et nous avions 
notre disposition plus de cent gros pains de sucre, et tout cela pour
six sous-officiers, deux femmes et un cuisinier.

La viande tait rare; ce soir-l, nous emes une vache; je ne sais
d'o elle venait, probablement d'un endroit o il n'tait pas permis
de la prendre, car nous la tumes pendant la nuit, pour ne pas tre
vus.

Nous avions aussi beaucoup de jambons, car l'on en avait trouv un
grand magasin; ajoutez  cela du poisson sal en quantit, quelques
sacs de farine, deux grands tonneaux remplis de suif que nous avions
pris pour du beurre; la bire ne manquait pas; enfin, voil quelles
taient nos provisions, pour le moment, si toutefois nous venions 
passer l'hiver  Moscou.

Le soir, nous emes l'ordre de faire un contre-appel; il fut fait 
dix heures; il manquait dix-huit hommes. Le reste de la compagnie
dormait tranquillement dans la salle des billards; ils taient couchs
sur des riches fourrures de martes-zibelines, des peaux de lions, de
renards, et d'ours; une partie avait la tte enveloppe de riches
cachemires et formant un grand turban, de sorte que, dans cette
situation, ils ressemblaient  des sultans plutt qu' des grenadiers
de la Garde: il ne leur manquait plus que des houris.

J'avais prolong mon appel jusqu' onze heures,  cause des absents,
pour ne pas les porter manquants; effectivement, ils rentrrent un
instant aprs, ployant sous leur charge. Parmi les objets remarquables
qu'ils rapportrent, il se trouvait plusieurs plaques en argent, avec
des dessins en relief; ils apportaient aussi chacun un lingot du mme
mtal, de la grosseur et de la forme d'une brique. Le reste consistait
en fourrures, chles des Indes, des toffes en soie tisse d'or et
d'argent. Ils me demandrent encore la permission de faire, de suite,
deux autres voyages, pour aller chercher du vin et des fruits confits,
qu'ils avaient laisss dans une cave: je la leur accordai, un caporal
les accompagna. Il est bon de savoir que, sur tous les objets qui
avaient chapp  l'incendie, nous autres sous-officiers prlevions
toujours un droit au moins de vingt pour cent.

Le 22 fut consacr au repos,  augmenter nos provisions,  chanter,
fumer, rire et boire,  nous promener. Le mme jour, je fis une visite
 un Italien, marchand d'estampes, qui restait dans notre quartier; et
dont la maison n'avait pas t brle.

Le 23 au matin, un forat fut fusill dans la cour du caf. Le mme
jour, l'ordre fut donn de nous tenir prts, pour le lendemain matin,
 passer la revue de l'Empereur.

Le 24,  huit heures du matin, nous nous mmes en marche pour le
Kremlin. Lorsque nous y arrivmes, plusieurs rgiments de l'arme y
taient dj runis pour la mme cause; il y eut, ce jour-l, beaucoup
de promotions et beaucoup de dcorations donnes. Ceux qui, dans cette
revue, reurent des rcompenses, avaient bien mrit de la patrie, car
plus d'une fois ils avaient vers leur sang au champ d'honneur.

Je profitai de cette circonstance pour visiter en dtail les choses
remarquables que renfermait le Kremlin. Pendant que plusieurs
rgiments taient occups  passer la revue, je visitai l'glise
Saint-Michel, destine  la spulture des empereurs de Russie. Ce fut
dans cette glise que, les premiers jours de notre arrive, croyant y
trouver des grands trsors que l'on disait y tre cachs, des
militaires de la Garde, du 1er de chasseurs, qui taient rests de
piquet au Kremlin, s'y taient introduits, avaient parcouru des
caveaux immenses, mais, au lieu d'y trouver des trsors, ils n'y
trouvrent que des tombeaux en pierre, recouverts en velours, avec des
inscriptions sur des plaques en argent. On y rencontra aussi quelques
personnes de la ville qui s'y taient retires sous la protection des
morts, croyant y tre en sret, parmi lesquelles se trouvait une
jeune et jolie personne que l'on disait appartenir  une des premires
familles de Moscou, et qui fit la folie de s'attacher  un officier
suprieur de l'arme. Elle fit la folie, plus grande encore, de le
suivre dans la retraite. Aussi, comme tant d'autres, elle prit de
froid, de faim et de misre.

Sortant des caveaux de l'glise Saint-Michel, je fus voir la fameuse
cloche, que j'examinai dans tous ses dtails. Sa hauteur est de
dix-neuf pieds; une bonne partie est enterre, probablement par son
propre poids, depuis le temps qu'elle est  terre, par suite de
l'incendie qui brla la tour o elle tait suspendue et dont on voit
encore les fondations. Les grosses pices de bois auxquelles elle
tait suspendue y sont encore attaches, mais casses par le milieu.

Pas loin de l, et en face du palais, se trouve l'arsenal o l'on
voit,  chaque ct de la porte, deux pices de canon monstres; un peu
plus loin et sur la droite, c'est la cathdrale, avec ses neuf tours
ou clochers couverts en cuivre dor. Sur la plus haute des tours, l'on
y voyait la croix du grand Ivan, qui domine le tout; elle avait trente
pieds de haut, elle tait en bois, recouverte de fortes lames d'argent
dor: plusieurs chanes aussi dores la tenaient de tous les cts.

Quelques jours aprs, des hommes de corve, charpentiers et autres,
furent commands pour la descendre, afin de la transporter  Paris
comme trophe, mais, en la dtachant, elle fut emporte par son poids;
elle faillit tuer et entraner avec elle tous les hommes qui la
tenaient par les chanes; il en fut de mme des grands aigles qui
dominaient les hautes tours, autour de l'enceinte du Kremlin.

Il tait midi lorsque nous emes fini de passer la revue; en partant,
nous passmes sous la fausse porte o se trouve le grand Saint Nicolas
dont j'ai parl plus haut. Nous y vmes beaucoup d'esclaves russes
occups  prier,  faire des courbettes et des signes de croix au
grand Saint; probablement qu'ils l'intercdaient contre nous.

Le 25, avec plusieurs de mes amis, nous parcourmes les ruines de la
ville. Nous passmes dans plusieurs quartiers que nous n'avions pas
encore vus: partout l'on rencontrait, au milieu des dcombres, des
paysans russes, des femmes sales et dgotantes, juives et autres,
confondues avec des soldats de l'arme, cherchant, dans les caves que
l'on dcouvrait, les objets cachs qui avaient pu chapper 
l'incendie. Indpendamment du vin et du sucre qu'ils y trouvaient,
l'on en voyait chargs de chles, de cachemires, de fourrures
magnifiques de Sibrie, et aussi d'toffes tisses de soie, d'or et
d'argent, et d'autres avec des plats d'argent et d'autres choses
prcieuses. Aussi voyait-on les juifs, avec leurs femmes et leurs
filles, faire  nos soldats toute espce de propositions pour en
obtenir quelques pices, que souvent d'autres soldats de l'arme
reprenaient.

Le mme jour, au soir, le feu fut mis  un temple grec, en face de
notre logement, et tenant au palais o tait log le marchal Mortier.
Malgr les secours que nos soldats portrent, l'on ne put parvenir 
l'teindre. Ce temple, qui avait t conserv dans son entier et o
rien n'avait t drang, fut, dans un rien de temps, rduit en
cendres. Cet accident fut d'autant plus dplorable, que beaucoup de
malheureux s'y taient retirs avec le peu d'effets qui leur
restaient, et mme, depuis quelques jours, l'on y officiait.

Le 26, je fus de garde aux quipages de l'Empereur, que l'on avait
placs dans des remises situes  une des extrmits de la ville et
vis--vis une grande caserne que l'incendie avait pargne et o une
partie du premier corps d'arme tait loge. Pour y arriver avec mon
poste, il m'avait fallu parcourir plus d'une lieue de terrain en
ruines et situ presque sur la rive gauche de la Moskowa, o l'on
n'apercevait plus que, a et l, quelques pignons d'glises; le reste
tait rduit en cendres. Sur la rive droite, on voyait encore quelques
jolies maisons de campagne isoles, dont une partie aussi tait
brle.

Prs de l'endroit o j'avais tabli mon poste, se trouvait une maison
qui avait chapp  l'incendie; je fus la voir par curiosit. Le
hasard m'y fit rencontrer un individu parlant trs bien le franais,
qui me dit tre de Strasbourg, et qu'une fatalit avait amen  Moscou
quelques jours avant nous. Il me conta qu'il tait marchand de vins du
Rhin et de Champagne mousseux, et que, par suite de malheureuses
circonstances, il perdait plus d'un million, tant par ce qu'on lui
devait que par les vins qu'il avait en magasin et qui avaient t
brls, et aussi par ce que nous avions bu et que nous buvions encore
tous les jours. Il n'avait pas un morceau de pain  manger. Je lui
offris de venir manger avec moi sa part d'une soupe au riz, qu'il
accepta avec reconnaissance.

En attendant la paix, que l'on croyait prochaine, l'Empereur donnait
des ordres afin de tout organiser dans Moscou, comme si l'on devait y
passer l'hiver. L'on commena par les hpitaux pour les blesss de
l'arme; ceux des Russes mmes furent traits comme les ntres.

On s'occupa de runir, autant que possible, les approvisionnements de
tous genres qui se trouvaient dans diffrents endroits de la ville.
Quelques temples qui avaient chapp  l'incendie furent ouverts et
rendus au culte. Pas loin de notre habitation, et dans la mme rue, il
existait une glise pour les catholiques; un prtre franais migr y
disait la messe. L'glise portait le nom de Saint-Louis. L'on parvint
mme  rtablir un thtre, et l'on m'a assur que l'on y avait jou
la comdie avec des acteurs franais et italiens. Que l'on y ait jou
ou non, une chose dont je suis certain, c'est qu'ils furent pays pour
six mois, et cela afin de faire croire aux Russes que nous tions
disposs  passer l'hiver dans cette ville.

Le 27, comme j'arrivais de descendre ma garde aux quipages, je fus
surpris agrablement en trouvant deux de mes pays qui venaient me
voir. C'taient Flament, natif de Pruwelz, vlite dans les dragons de
la Garde, et Melet, dragon dans le mme rgiment; ce dernier tait de
Cond. Ils tombaient bien, ce jour-l, car nous tions en disposition
pour rire. Nous invitmes nos dragons  dner et  passer la soire
avec nous.

Dans diffrentes courses de maraude que nos soldats avaient faites,
ils nous avaient rapport beaucoup de costumes d'hommes et de femmes
de toutes les nations, mme des costumes franais du temps de Louis
XVI, et tous ces vtements taient de la plus grande richesse. C'est
pourquoi, le soir, aprs avoir dn, nous proposmes de donner un bal
et de nous revtir de tous les costumes que nous avions. J'oubliais de
dire qu'en arrivant, Flament nous avait appris une nouvelle qui nous
fit beaucoup de peine, c'tait la catastrophe du brave
lieutenant-colonel Martod, commandant le rgiment de dragons dont
Flament et Melet faisaient partie. Ayant t  la dcouverte deux
jours avant le 25, dans les environs de Moscou, avec deux cents
dragons, ils avaient donn dans une embuscade, et, chargs par trois
mille hommes, tant cavalerie qu'artillerie, le colonel Martod avait
t mortellement bless, ainsi qu'un capitaine et un adjudant-major
qui furent faits prisonniers aprs avoir combattu en dsesprs. Le
lendemain, le colonel fit demander ses effets, mais, le jour suivant,
nous apprmes sa mort.

Je reviens  notre bal, qui fut un vrai bal de carnaval, car nous nous
travestmes tous.

Nous commenmes par habiller nos femmes russes en dames franaises,
c'est--dire en marquises, et, comme elles ne savaient comment s'y
prendre, c'est Flament et moi qui furent chargs de prsider  leur
toilette. Nos deux tailleurs russes taient en Chinois, moi en boyard
russe, Flament en marquis, enfin chacun de nous prit un costume
diffrent, mme notre cantinire, la mre Dubois, qui survint dans le
moment et qui mit sur elle un riche habillement national d'une dame
russe. Comme nous n'avions pas de perruques pour nos marquises, la
perruquier de la compagnie les coiffa. Pour pommade, il leur mit du
suif et, pour poudre, de la farine; enfin elles taient on ne peut pas
mieux ficeles, et, lorsque tout fut dispos, nous nous mmes en train
de danser. J'oubliais de dire que, pendant ce temps, nous buvions
force punch, que Melet, le vieux dragon, avait soin d'alimenter, et
que nos marquises, ainsi que la cantinire, quoique supportant trs
bien la boisson, avaient dj le cerveau troubl, par suite des grands
verres de punch qu'elles avalaient de temps en temps, avec dlices.

Nous avions, pour musique, une flte qu'un sergent-major jouait, et
le tambour de la compagnie l'accompagnait en mesure. On commena par
l'air:

  On va leur percer les flancs,
  Ram, ram, ram, tam plam,
  Tirelire, ram plam.

Mais  peine la musique avait-elle commenc, et la mre Dubois
allait-elle en avant avec le fourrier de la compagnie, avec qui elle
faisait vis--vis, que voil nos marquises,  qui probablement notre
musique sauvage allait, qui se mettent  sauter comme des Tartares,
allant  droite et  gauche, cartant les jambes, les bras, tombant
sur cul, se relevant pour y tomber encore. L'on aurait dit qu'elles
avaient le diable dans le corps. Cela n'aurait t que trs ordinaire
pour nous, si elles avaient t habilles avec leurs habits  la
russe, mais voir des marquises franaises qui, gnralement, sont si
graves, sauter comme des enrages, cela nous faisait pmer de rire, de
manire qu'il fut impossible, au joueur de flte, de continuer; mais
notre tambour y suppla en battant la charge. C'est alors que nos
marquises recommencrent de plus belle, jusqu'au moment o elles
tombrent de lassitude sur le plancher. Nous les relevmes pour les
applaudir, ensuite nous recommenmes  boire et  danser jusqu'
quatre heures du matin.

La mre Dubois, en vraie cantinire, et qui savait apprcier la valeur
des habits qu'elle avait sur elle, car c'tait en soie tisse d'or et
d'argent, partit sans rien dire. Mais, en sortant, le sergent de garde
 la police, voyant une dame trangre dans la rue, aussi matin, et
pensant faire une bonne capture, s'avana vers elle et voulut la
prendre par le bras pour la conduire dans sa chambre. Mais la mre
Dubois, qui avait son mari, et du punch dans le corps, appliqua sur la
figure du sergent un vigoureux soufflet qui le renversa  terre. Il
cria:  la garde! Le poste prit les armes, et comme nous n'tions
pas encore couchs, nous descendmes pour la dbarrasser. Mais le
sergent tait tellement furieux que nous emes toutes les peines du
monde  lui faire comprendre qu'il avait eu tort de vouloir arrter
une femme comme la mre Dubois.

Le 28 et le 29 furent encore consacrs  nous occuper de nos
provisions; pour cela, nous allions faire des reconnaissances de jour,
et, la nuit--pour ne pas avoir de concurrence,--nous allions chercher
ce que nous avions remarqu.

Le 30, nous passmes la revue de l'inspecteur dans la rue, en face de
notre logement. Lorsqu'elle fut termine, il prit envie au colonel de
faire voir  l'inspecteur comment le rgiment tait log. Lorsque ce
fut au tour de notre compagnie, le colonel se fit accompagner par le
capitaine, l'officier et le sergent de semaine, et l'adjudant-major
Roustan, qui connaissait le logement, marchait en avant et avait soin
d'ouvrir les chambres o tait la compagnie. Aprs avoir presque tout
vu, le colonel demanda: Et les sous-officiers, comment
sont-ils?--Trs bien, rpondit l'adjudant-major Roustan. Et,
aussitt, il se met en train d'ouvrir les portes de nos chambres[19].
Mais, par malheur, nous n'avions pas t la clef de la porte du
cabinet o nos Dulcines se tenaient, et que nous avions toujours fait
passer pour une armoire. Aussitt, il l'ouvre, mais, surpris d'y voir
un espace, il regarde et aperoit les oiseaux. Il ne dit rien, referme
la porte et met la clef dans sa poche.

[Note 19: Il est bon de savoir que nous avions fait percer une
porte de communication de notre logement dans celui o tait la
compagnie. (_Note de l'auteur._)]

Lorsqu'il fut descendu dans la rue, et d'aussi loin qu'il m'aperut,
il me montra la clef, et, s'approchant de moi en riant: Ah! me
dit-il, vous avez du gibier en cage, et, comme des gostes, vous n'en
faites pas part  vos amis! Mais que diable faites-vous de ces
drlesses-l, et o les avez-vous pches? On n'en voit nulle part!
Alors je lui contai comment et quand je les avais trouves, et
qu'elles nous servaient  blanchir notre linge: Dans ce cas, nous
dit-il, en s'adressant au sergent-major et  moi, vous voudrez bien me
les prter pour quelques jours, afin de blanchir mes chemises, car
elles sont horriblement sales, et j'espre qu'en bons camarades, vous
ne me refuserez pas cela. Le mme soir, il les emmena; il est
probable qu'elles blanchirent toutes les chemises des officiers, car
elles ne revinrent que sept jours aprs.

Le 1er octobre, un fort dtachement du rgiment fut command pour
aller fourrager  quelques lieues de Moscou, dans un grand chteau
construit en bois. Nous y trouvmes fort peu de chose: une voiture
charge de foin fut toute notre capture.  notre retour, nous
rencontrmes la cavalerie russe qui vint caracoler autour de nous,
sans cependant oser nous attaquer srieusement. Il est vrai de dire
que nous marchions d'une manire  leur faire voir qu'ils n'auraient
pas eu l'avantage, car, quoiqu'tant infiniment moins nombreux qu'eux,
nous leur avions mis plusieurs cavaliers hors de combat. Ils nous
suivirent jusqu' un quart de lieue de Moscou.

Le 2, nous apprmes que l'Empereur venait de donner l'ordre d'armer le
Kremlin; trente pices de canon et obusiers de diffrents calibres
devaient tre placs sur toutes les tours tenant  la muraille qui
forme l'enceinte du Kremlin.

Le 3, des hommes de corve de chaque rgiment de la Garde furent
commands pour piocher la terre et transporter des matriaux provenant
de vieilles murailles que des sapeurs du gnie abattaient autour du
Kremlin, et des fondations que l'on faisait sauter par la mine.

Le 4, j'accompagnai  mon tour les hommes de corve que l'on avait
commands dans la compagnie. Le lendemain au matin, un colonel du
gnie fut tu,  mes cts, d'une brique qui lui tomba sur la tte,
provenant d'une mine que l'on venait de faire sauter. Le mme jour, je
vis, prs d'une glise, plusieurs cadavres qui avaient les jambes et
les bras mangs, probablement par des loups ou par des chiens; ces
derniers se trouvaient en grande quantit.

Les jours o nous n'tions pas de service, nous les passions  boire,
fumer et rire, et  causer de la France et de la distance dont nous
tions spars, et aussi de la possibilit de nous en loigner encore
davantage. Quand venait le soir, nous admettions dans notre runion
nos deux esclaves moscovites, je dirai plutt nos deux marquises, car,
depuis notre bal, nous ne leur disions plus d'autres noms, qui nous
tenaient tte  boire le punch au rhum de la Jamaque.

Le reste de notre sjour dans cette ville se passa en revues et
parades, jusqu'au jour o un courrier vint annoncer  l'Empereur, au
moment o il tait  passer la revue de plusieurs rgiments, que les
Russes avaient rompu l'armistice et avaient attaqu  l'improviste la
cavalerie de Murat, au moment o il ne s'y attendait pas.

Aussitt la revue passe, l'ordre du dpart fut donn, et, en un
instant, toute l'arme fut en mouvement; mais ce ne fut que le soir
que notre rgiment eut connaissance de l'ordre de se tenir prt 
partir pour le lendemain.

Avant de partir, nous fmes,  nos deux femmes moscovites, ainsi qu'
nos deux tailleurs, leur part du butin que nous ne pouvions emporter;
vingt fois ils se jetrent  terre pour nous remercier en nous baisant
les pieds: jamais ils ne s'taient vus si riches!




III

La retraite.--Revue de mon sac.--L'Empereur en danger.--De Mojask 
Slawkowo.


Le 18 octobre au soir, lorsque nous tions, comme tous les jours,
plusieurs sous-officiers runis, tendus, comme des pachas, sur des
peaux d'hermine, de marte-zibeline, de lion et d'ours, et sur d'autres
fourrures non moins prcieuses, fumant dans des pipes de luxe, le
tabac  la rose des Indes, et qu'un punch monstre au rhum de la
Jamaque flamboyait au milieu de nous, dans le grand vase en argent du
boyard russe, et faisait fondre un norme pain de sucre soutenu en
travers du vase par deux baonnettes russes; au moment o nous
parlions de la France et du plaisir qu'il y aurait d'y retourner en
vainqueurs, aprs une absence de plusieurs annes; o nous faisions
nos adieux et nos promesses de fidlit aux Mogolesses, Chinoises et
Indiennes, nous entendmes un grand bruit dans un grand salon o
taient couchs les soldats de la compagnie. Au mme instant, le
fourrier de semaine entra pour nous annoncer que, d'aprs l'ordre, il
fallait nous tenir prts  partir.

Le lendemain 19, de grand matin, la ville se remplit de juifs et de
paysans russes; les premiers, pour acheter aux soldats ce qu'ils ne
pouvaient emporter, et les autres pour ramasser ce que nous jetions
dans les rues. Nous apprmes que le marchal Mortier restait au
Kremlin avec dix mille hommes, avec ordre de s'y dfendre au besoin.

Dans l'aprs-midi, nous nous mmes en marche, non sans avoir fait,
comme nous pmes, quelques provisions de liquides que nous mmes sur
la voiture de notre cantinire, la mre Dubois, ainsi que notre grand
vase en argent; il tait presque nuit lorsque nous tions hors de la
ville. Un instant aprs, nous nous trouvmes au milieu d'une grande
quantit de voitures, conduites par des hommes de diffrentes nations,
marchant sur trois ou quatre rangs, sur une tendue de plus d'une
lieue. L'on entendait parler franais, allemand, espagnol, italien,
portugais, et d'autres langues encore, car des paysans moscovites
suivaient aussi, ainsi que beaucoup de juifs: tous ces peuples, avec
leurs costumes et leurs langages diffrents, les cantiniers avec leurs
femmes et leurs enfants pleurant, se pressant en tumulte et en un
dsordre dont on ne peut se faire une ide. Quelques-uns avaient dj
leurs voitures brises; ceux-l criaient et juraient, de manire que
c'tait un tintamarre  vous casser la tte. Nous finmes, non sans
peine,  dpasser cet immense convoi, qui tait celui de toute
l'arme. Nous avanmes sur la route de Kalouga (l, nous tions en
Asie); un instant aprs, nous arrtmes pour bivaquer dans un bois, le
reste de la nuit, et comme elle tait dj trs avance, notre repos
ne fut pas long.

 peine s'il faisait jour, que nous nous remmes en marche. Nous
n'avions pas encore fait une lieue, que nous rencontrmes encore une
grande partie du fatal convoi, qui nous avait dpasss pendant le peu
de repos que nous avions pris. Dj, une grande partie des voitures
taient brises et d'autres ne pouvaient plus avancer,  cause que le
chemin tait de sable et que les roues enfonaient beaucoup. L'on
entendait crier en franais, jurer en allemand, rclamer le bon Dieu
en italien, et la Sainte Vierge en espagnol et en portugais.

Aprs avoir pass toute cette bagarre, nous fmes obligs d'arrter
pour attendre la gauche de la colonne. Je profitai de cette
circonstance pour faire une revue de mon sac, qui me semblait trop
lourd, et voir s'il n'y avait rien  mettre de ct afin de m'allger.
Il tait assez bien garni: j'avais plusieurs livres de sucre, du riz,
un peu de biscuit, une demi-bouteille de liqueur, le costume d'une
femme chinoise en toffe de soie, tisse d'or et d'argent, plusieurs
objets de fantaisie en or et argent, entre autres un morceau de la
croix du grand Ivan[20], c'est--dire un morceau de l'enveloppe qui la
recouvrait, qui tait d'argent dor et qui m'avait t donn par un
homme de la compagnie qui avait t command de corve avec d'autres
hommes du mme tat, couvreurs et charpentiers, pour la dtacher.

[Note 20: J'ai oubli de dire qu'au milieu de la grande croix de
Saint-Ivan, il s'en trouvait une petite en or massif, d'un pied de
long. (_Note de l'auteur_.)]

J'avais aussi mon grand uniforme, une grande capote de femme servant 
monter  cheval (cette capote tait de couleur noisette, double en
velours vert, et, comme je n'en connaissais pas l'usage, je me
figurais que la femme qui l'avait porte avait plus de six pieds);
plus deux tableaux en argent d'un pied de long sur huit pouces de
hauteur, dont les personnages taient en relief: l'un de ces tableaux
reprsentait le jugement de Paris, sur le mont Ida. L'autre
reprsentait Neptune, sur un char form d'une coquille et tran par
des chevaux marins. Tout cela tait d'un travail fini. J'avais, en
outre, plusieurs mdaillons et un crachat d'un prince russe enrichi de
brillants. Tous ces objets, taient destins pour des cadeaux et
avaient t trouvs dans des caves o les maisons avaient croul par
suite de l'incendie.

Comme l'on voit, mon sac devait peser, mais, pour qu'il ne soit plus
aussi lourd, je laissai sur le terrain ma culotte blanche, prvoyant
bien que je n'en aurais pas besoin de sitt. Sur moi, j'avais, sur ma
chemise, un gilet de soie jaune piqu et ouat que j'avais fait
moi-mme avec le jupon d'une femme, et, par-dessus tout, un grand
collet doubl en peau d'hermine, plus une carnassire suspendue  mon
ct et sous mon collet, par un large galon en argent, contenant
plusieurs objets parmi lesquels tait un Christ en or et argent, ainsi
qu'un petit vase en porcelaine de Chine. Ces deux pices ont chapp
au naufrage comme par miracle; je les possde encore et les conserve
comme des reliques. Ensuite, mon fourniment, mes armes et soixante
cartouches dans ma giberne; ajoutez  cela de la sant, de la gaiet,
de la bonne volont et l'espoir de prsenter mes hommages aux dames
mogoles, chinoises et indiennes, et vous aurez une ide du sergent
vlite de la Garde impriale[21].

[Note 21:  cause du blocus continental, le bruit courait dans
l'arme que nous devions aller en Mongolie et en Chine, pour nous
emparer des possessions anglaises. (_Note de l'auteur._)]

 peine avais-je pass la revue de mon butin, que nous entendmes,
devant nous, quelques coups de fusil; l'on nous fit prendre les armes
et doubler le pas. Une demi-heure aprs, nous arrivmes sur
l'emplacement o un convoi, escort par un dtachement de lanciers
rouges de la Garde, avait t attaqu par des partisans.

Plusieurs lanciers taient tus, et aussi des Russes et quelques
chevaux. Prs d'une voiture, l'on voyait tendue  terre et sur le
dos, une jolie femme, morte de saisissement. Nous continumes 
marcher sur une route assez belle. Le soir, nous arrtmes et nous
formmes notre bivac dans un bois, afin d'y passer la nuit.

Le lendemain 21, de grand matin, nous nous remmes en marche, et, dans
le milieu du jour, nous rencontrmes un parti de Cosaques rguliers,
que l'on chassa  coups de canon. Aprs avoir march une partie de
cette journe  travers les champs, nous arrtmes prs d'une prairie,
au bord d'un ruisseau, o nous passmes la nuit.

Le 22, nous emes de la pluie. L'on marcha lentement et avec peine
jusqu'au soir, o nous arrtmes et prmes position prs d'un bois.
Dans la nuit, nous entendmes une forte explosion: nous smes, aprs,
que c'tait le Kremlin que le marchal Mortier venait de faire sauter,
par le moyen d'une grande quantit de poudre que l'on avait mise dans
les caves. Le marchal tait parti de Moscou trois jours aprs nous,
le 22, avec ses dix mille hommes, dont deux rgiments de Jeune Garde
que nous rejoignmes, quelques jours aprs, sur la route de Mojask.
Le reste de cette journe, nous fmes peu de chemin, quoique marchant
toujours.

Le 24, nous n'tions pas loin de Kalouga. Le mme jour, l'arme
d'Italie, commande par le prince Eugne, ainsi que d'autres corps que
le gnral Corbineau commandait, se battaient,  Malo-Jaroslawetz,
contre l'arme russe qui voulait nous disputer le passage. Dans cette
lutte, qui fut sanglante, 16000 hommes des ntres se battirent contre
70 000 Russes, qui perdirent 8 000 hommes, et nous 3 000. Nous emes
plusieurs officiers suprieurs tus et blesss, entre autres le
gnral Delzons, frapp d'une balle au front. Son frre, qui tait
colonel, voulut le secourir;  son tour, il fut atteint d'une seconde
balle; tous deux expirrent  la mme place.

Le 25, au matin, j'tais de garde depuis la veille au soir, prs d'une
petite maison isole o l'Empereur tait log et o il avait pass la
nuit; le soleil se montrait au travers d'un pais brouillard, comme il
en fait souvent au mois d'octobre, quand, tout  coup et sans prvenir
personne, il monta,  cheval, suivi seulement de quelques officiers
d'ordonnance.  peine tait-il parti, que nous entendmes un grand
bruit; un moment, nous crmes que c'taient des cris de Vive
l'Empereur! mais nous entendmes crier: Aux armes! C'taient plus
de 6 000 Cosaques commands par Platoff, qui,  la faveur du
brouillard et des ravins, taient venus faire un _hourrah_. Aussitt
les escadrons de service de la Garde s'lancrent dans la plaine; nous
les suivmes, et, pour raccourcir notre chemin, nous traversmes un
ravin. Dans un instant, nous fmes devant cette nue de sauvages qui
hurlaient comme des loups et qui se retirrent. Nos escadrons finirent
par les atteindre et leur reprendre tout ce qu'ils avaient enlev de
bagages, de caissons, en leur faisant essuyer beaucoup de pertes.

Lorsque nous entrmes dans la plaine, nous vmes l'Empereur presque au
milieu des Cosaques, entour des gnraux et de ses officiers
d'ordonnance, dont un venait d'tre dangereusement bless, par une
fatale mprise: au moment o les escadrons entraient dans la plaine,
plusieurs de ses officiers avaient t obligs, pour se dfendre, et
pour dfendre l'Empereur, qui tait au milieu d'eux et qui avait
failli tre pris, de faire le coup de sabre avec les Cosaques. Un des
officiers d'ordonnance, aprs avoir tu un Cosaque et en avoir bless
plusieurs autres, perdit, dans la mle, son chapeau, et laissa tomber
son sabre. Se trouvant sans armes, il courut sur un Cosaque, lui
arracha sa lance et se dfendit avec. Dans ce moment, il fut aperu
par un grenadier  cheval de la Garde qui,  cause de sa capote verte
et de sa lance, le prit pour un Cosaque, courut dessus et lui passa
son sabre au travers du corps[22].

[Note 22: Cet officier se nommait M. Leaulteur. (_Note de
l'auteur._)]

Le malheureux grenadier, dsespr en voyant sa mprise, veut se faire
tuer; il s'lance au milieu de l'ennemi, frappant  droite et 
gauche; tout fuit devant lui. Aprs en avoir tu plusieurs, n'ayant pu
se faire tuer, il revint seul et couvert de sang demander des
nouvelles de l'officier qu'il avait si malheureusement bless.
Celui-ci gurit et revint en France sur un traneau.

Je me rappelle qu'un instant aprs cette chauffoure, l'Empereur,
tant  causer avec le roi Murat, riait de ce qu'il avait failli tre
pris, car il s'en est fallu de bien peu. Le grenadier-vlite Monfort,
de Valenciennes, avait encore eu l'occasion de se distinguer, en tuant
et en mettant hors de combat plusieurs Cosaques.

Nous restmes encore quelque temps dans cette position, et nous nous
mmes en marche, laissant Kalouga sur notre gauche. Nous traversmes,
sur un mauvais pont, une rivire fangeuse et fort escarpe, et prmes
la direction de Mojask.

Le 26, nous fmes encore une petite tape, et, le 27, aprs avoir
march sans interruption jusqu'au soir, nous allmes coucher prs de
Mojask; cette nuit, il commena  geler.

Le 28, nous partmes de grand matin et, dans la journe, aprs avoir
travers une petite rivire, nous nous trouvmes sur l'emplacement du
fameux champ de bataille encore tout couvert de morts et de dbris de
toute espce. On voyait sortir de terre des jambes, des bras, et des
ttes; presque tous ces cadavres taient des Russes, car les ntres,
autant que possible, nous leur avions donn la spulture. Mais, comme
tout cela avait t fait  la hte, les pluies qui taient survenues
depuis, en avaient mis une partie  dcouvert. Rien de plus triste 
voir que tous ces morts qui,  peine, conservaient une forme humaine;
il y avait cinquante-deux jours que la bataill avait eu lieu.

Nous allmes tablir notre bivac un peu plus avant, et nous passmes
prs de la grande redoute o le gnral Caulaincourt avait t tu et
enterr. Lorsque nous fmes arrts, nous nous occupmes de nous
abriter, afin de passer la nuit le mieux possible. Nous fmes du feu
avec les dbris d'armes, de caissons, d'affts de canon; mais, pour
l'eau, nous fmes embarrasss, car la petite rivire qui coulait prs
de notre camp et o il se trouvait peu d'eau, tait remplie de
cadavres en putrfaction; il fallut remonter  plus d'un quart de
lieue pour en avoir de potable. Lorsque nous fmes organiss, je fus
avec un de mes amis[23] visiter le champ de bataille; nous allmes
jusqu'au ravin,  la place mme o, le lendemain de la bataille, le
roi Murat avait fait dresser ses tentes.

[Note 23: Grangier, sergent. (_Note de l'auteur._)]

Le mme jour, le bruit courut qu'un grenadier franais avait t
trouv sur le champ de bataille, vivant encore: il avait les deux
jambes coupes, et, pour abri, la carcasse d'un cheval dont il s'tait
nourri de la chair, et, pour boisson, l'eau d'un ruisseau rempli de
cadavres. L'on a dit qu'il fut sauv: pour le moment, je le pense
bien, mais, par la suite, il aura fallu l'abandonner, comme tant
d'autres. Le soir de cette journe, la faim commena  se faire sentir
chez quelques-uns qui avaient puis leurs provisions. Jusqu'alors
chacun, chaque fois que l'on faisait la soupe, donnait sa part de
farine, mais, lorsque l'on s'aperut que tout le monde n'y contribuait
plus, l'on se cacha pour manger ce que l'on avait; il n'y avait que la
soupe de viande de cheval, que l'on faisait depuis quelques jours, que
l'on mangeait en commun.

Le jour suivant, nous passmes prs d'une abbaye qui avait servi
d'hpital  une partie de nos blesss de la grande bataille. Beaucoup
s'y trouvaient encore. L'Empereur donna l'ordre de les transporter sur
toutes les voitures,  commencer par les siennes, mais des cantiniers,
 qui l'on avait confi plusieurs de ces malheureux, les abandonnrent
sur la route, sous diffrents prtextes, et cela pour conserver le
butin qu'ils emportaient de Moscou et dont leurs voitures taient
charges. Cette nuit, nous couchmes dans un bois en arrire de Ghjat,
o l'Empereur logea; pendant la nuit, pour la premire fois, il tomba
de la neige.

Le lendemain, 30, la route tait dj mauvaise; beaucoup de voitures,
charges de butin, avaient peine  se traner, beaucoup dj se
trouvaient brises, et d'autres, craignant le mme sort, s'allgeaient
en se dbarrassant d'objets inutiles. Ce jour-l, j'tais
d'arrire-garde, et, comme je me trouvais tout  fait en arrire de la
colonne,  mme de voir le commencement du dsordre. La route tait
jonche d'objets prcieux, comme tableaux, candlabres et beaucoup de
livres, car, pendant plus d'une heure, je ramassai des volumes que je
parcourais un instant, et que je rejetais ensuite pour tre ramasss
par d'autres qui,  leur tour, les abandonnaient.

C'taient des ditions de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau et de
l'_Histoire naturelle_ par Buffon, relies en maroquin rouge et dores
sur tranche.

C'est dans cette journe que j'eus le bonheur de faire l'acquisition
d'une peau d'ours, qu'un soldat de la compagnie venait, me dit-il, de
ramasser dans une voiture brise, remplie de fourrures. Le mme jour,
notre cantinire perdit son quipage avec nos vivres et notre grand
vase en argent, dans lequel nous avions fait tant de punch.

Le 30, nous arrivmes  Viasma, _ville au schnaps_, ainsi nomme, par
nos soldats,  cause de l'eau-de-vie que l'on y trouva en allant 
Moscou. L'Empereur fit sjour; notre rgiment alla plus avant.

J'oubliais de dire qu'avant d'arriver  cette ville, nous fmes une
grande halte et que, m'tant retir sur la droite de la route, prs
d'un bois de sapins, je rencontrai un sergent des chasseurs de la
Garde, que je connaissais[24]. Il avait profit d'un feu qui se
trouvait tout fait, pour faire cuire une marmite de riz, dont il
m'invita  prendre part. Il avait, avec lui, la cantinire du
rgiment, qui tait une Hongroise avec qui il tait le mieux du monde,
et qui avait encore sa voiture attele de deux chevaux et bien garnie
de vivres, de fourrures et d'argent. Je restai avec eux tout le temps
de la halte, plus d'une heure. Pendant ce temps, un sous-officier
portugais s'approcha de nous pour se chauffer; je lui demandai o
tait son rgiment; il me rpondit qu'il tait dispers, mais que lui,
il tait charg, avec un dtachement, d'escorter sept  huit cents
prisonniers russes qui, n'ayant rien pour se nourrir, taient rduits
 se manger l'un l'autre, c'est--dire que, lorsqu'il y en avait un de
mort, ils le coupaient par morceaux et se le partageaient pour le
manger ensuite. Pour preuve de ce qu'il me disait, il s'offrit de me
le faire voir; je refusai. Cette scne se passait  cent pas de
l'endroit o nous tions; nous smes, quelques jours aprs, que l'on
avait t oblig d'abandonner le reste, ne pouvant les nourrir.

[Note 24: Ce sergent se nommait Guinard; il tait natif de Cond
(_Note de l'auteur_.)]

Le sergent des chasseurs, dont je viens de parler, finit par tout
perdre avec sa cantinire,  Wilna; ils furent tous deux prisonniers.

Le 1er novembre, nous avions, comme la nuit prcdente, couch prs
d'un bois, sur le bord de la route: depuis plusieurs jours, nous
avions dj commenc  vivre de viande de cheval. Le peu de vivres que
nous avions pu emporter de Moscou tait consomm, et nos misres
commenaient avec le froid qui, dj, se faisait sentir avec force.
Pour mon compte, j'avais encore un peu de riz que je conservais pour
les derniers moments, car je prvoyais, pour la suite, des misres
plus grandes encore.

Ce jour-l, je faisais encore partie de l'arrire-garde, qui tait
compose de sous-officiers,  cause que dj beaucoup de soldats
restaient en arrire pour se reposer et se chauffer  des feux que
ceux qui taient devant nous avaient abandonns en partant. En
marchant, j'aperus, sur ma droite, plusieurs hommes de diffrents
rgiments, dont quelques-uns taient de la Garde, autour d'un grand
feu. Je fus envoy par l'adjudant-major, afin de les engager  suivre;
tant prs d'eux, je reconnus Flament, dragon vlite. Je le trouvai
faisant cuire un morceau de cheval au bout de son sabre, dont il
m'invita de prendre part; je l'engageai  suivre la colonne; il me
rpondit qu'aussitt qu'il aurait fait son repas, il se remettrait en
route, mais qu'il tait malheureux, puisqu'il tait forc de faire la
route  pied, avec ses bottes  l'cuyre,  cause que, le jour avant,
dans un combat contre les Cosaques, o il en avait tu trois, son
cheval avait attrap un cart, de sorte qu'il tait oblig de le
conduire par la bride. Heureusement que l'homme qui me suivait, dans
ce moment, tait mon homme de confiance, et qui avait, dans son sac,
une paire de souliers  moi, que je donnai au pauvre Flament, de
manire  ce qu'il puisse se chausser comme un fantassin, et marcher
de mme. Je lui fis mes adieux sans penser que je ne le reverrais
plus; j'appris, deux jours aprs, qu'il avait t tu prs d'un bois,
au moment o, avec d'autres traneurs comme lui, il allait faire du
feu pour se reposer.

Le 2, avant d'arriver  Slawkowo, nous vmes, sur notre gauche, tenant
 la route, un blockhaus, ou station militaire, espce de grande
baraque fortifie, occupe par des militaires de diffrents rgiments
et des blesss. Ceux qui taient les moins malades et qui purent
suivre, se joignirent  nous, et les autres furent mis, autant que
possible, sur des voitures; tant qu'aux plus malades, ils furent
abandonns  la clmence de l'ennemi, ainsi que des mdecins et
chirurgiens qu'on laissa pour en avoir soin.




IV

Dorogobou.--La vermine.--Une cantinire.--La faim.


Le 3, nous fmes sjour  Slawkowo; pendant toute la journe, nous
apermes les Russes sur notre droite. Le mme jour, les autres
rgiments de la Garde, qui avaient fait sjour en arrire, se
runirent  nous.

Le 4, nous fmes une marche force pour arriver  Dorogobou, ville
aux choux; c'est le nom que nous lui avions donn,  cause de la
grande quantit de choux que nous y trouvmes en allant  Moscou.
C'est aussi de cette ville que, le 25 aot, l'Empereur fit faire, dans
toute l'arme, le dnombrement des coups de canon et de fusil que
l'arme avait  tirer pour la grande bataille.  7 heures du soir,
nous en tions encore loigns de deux lieues; c'est avec beaucoup de
peine que nous pmes l'atteindre, car la quantit de neige qu'il y
avait dj nous empchait de marcher. Nous fmes mme gars pendant
quelque temps, et, pour que les hommes qui se trouvaient en arrire
pussent nous rejoindre, pendant plus de deux heures l'on battit la
marche de nuit, jusqu'au moment o nous arrivmes sur l'emplacement de
la ville, car,  quelques maisons prs, elle avait t brle comme
beaucoup d'autres.

Il tait bien 11 heures lorsque notre bivouac fut form, et, avec les
dbris des maisons, nous trouvmes encore assez de bois pour faire du
feu et bien nous chauffer. Mais dj tout nous manquait, et nous
tions tellement fatigus, que l'on n'avait pas la force de chercher
un cheval pour le voler et le manger ensuite, de manire que nous
prmes le parti de nous reposer. Un soldat de la compagnie m'avait
apport des nattes de jonc pour me coucher: les ayant mises devant le
feu, je m'tendis dessus et, la tte sur mon sac, les pieds au feu, je
m'endormis.

Il y avait peut-tre une heure que je reposais, lorsque je sentis, par
tout mon corps, un picotement auquel il me fut impossible de rsister.
Je passai machinalement la main sur ma poitrine et sur plusieurs
parties de mon individu: quel fut mon effroi lorsque je m'aperus que
j'tais couvert de vermine! Je me levai, et en moins de deux minutes
j'tais nu comme la main, jetant au feu chemise et pantalon. C'tait
comme un feu de deux rangs, tant cela ptillait dans les flammes, et,
quoiqu'il tombt de la neige par gros flocons sur mon corps, je ne me
rappelle pas avoir eu froid, tant j'tais occup de ce qui venait de
m'arriver! Enfin, je secouai au-dessus du feu le reste de mes
vtements dont je ne pouvais me dfaire, et je remis la seule chemise
et le seul pantalon qui me restaient. Alors, triste et ayant presque
envie de pleurer, je pris le parti de m'asseoir sur mon sac, et, la
tte dans mes mains, couvert de ma peau d'ours, loign des maudites
nattes sur lesquelles j'avais dormi, je passai le reste de la nuit.
Ceux qui prirent ma place n'attraprent rien: il parat que j'avais
tout pris.

Le jour suivant, 5 novembre, nous partmes de grand matin. Avant le
dpart, l'on fit, dans chaque rgiment de la Garde, une distribution
de moulins  bras pour moudre le bl, si toutefois on en trouvait;
mais comme l'on n'avait rien  moudre et que ces meubles taient
pesants et inutiles, l'on s'en dbarrassa dans les vingt-quatre
heures. Cette journe fut triste, car une partie des malades et des
blesss succombrent; ils avaient, jusqu' ce jour, fait des efforts
surnaturels, esprant atteindre Smolensk, o l'on croyait trouver des
vivres et prendre des cantonnements.

Le soir, nous arrtmes prs d'un bois o l'on donna l'ordre de former
des abris, afin de passer la nuit. Un instant aprs, notre cantinire,
Mme Dubois, la femme du barbier de notre compagnie, se trouva malade,
et, au bout d'un instant, pendant que la neige tombait, et par un
froid de vingt degrs, elle accoucha d'un gros garon: position
malheureuse pour une femme. Je dirai que, dans cette circonstance, le
colonel Bodel, qui commandait notre rgiment, fit tout ce qu'il tait
possible de faire pour le soulagement de cette femme, prtant son
manteau pour couvrir l'abri sous lequel tait la mre Dubois, qui
supporta son mal avec courage. Le chirurgien du rgiment n'pargna
rien, de son ct; enfin le tout finit heureusement. La mme nuit, nos
soldats turent un ours blanc qui fut  l'instant mang.

Aprs avoir pass la nuit la plus pnible,  cause du grand froid,
nous nous mmes en route. Le colonel prta son cheval  la mre
Dubois, qui tenait son nouveau-n dans les bras, envelopp dans une
peau de mouton; tant qu' elle, on la couvrit avec les capotes de deux
hommes de la compagnie, morts dans la nuit.

Ce jour-l, qui tait le 6 novembre, il faisait un brouillard  ne pas
y voir, et un froid de plus de vingt-deux degrs; nos lvres se
collaient, l'intrieur du nez, ou plutt le cerveau se glaait; il
semblait que l'on marchait au milieu d'une atmosphre de glace. La
neige, pendant tout le jour, et par un vent extraordinaire, tomba par
flocons, gros comme personne ne les avait jamais vus; non seulement
l'on ne voyait plus le ciel, mais ceux qui marchaient devant nous.

Lorsque nous fmes prs d'un mauvais village[25], nous vmes une
estafette arriver  franc trier, demandant aprs l'Empereur. Nous
smes, un instant aprs, que c'tait un gnral apportant la nouvelle
de la conspiration de Malet, qui venait d'avoir lieu  Paris.

[Note 25: Ce village se nomme Mickalowka. (_Note de l'auteur_.)]

Comme l'endroit o nous tions arrts tait prs d'un bois, et que,
pour se remettre en route, il fallait beaucoup attendre  cause que le
chemin tait troit, l'on se trouvait beaucoup de monde en masse, et
comme nous tions plusieurs amis runis sur le bord de la route,
frappant des pieds pour ne pas tre saisis du froid, causant de nos
malheurs et de la faim qui nous dvorait, je sentis, tout  coup,
l'odeur du pain chaud. Aussitt je me retourne, et derrire et prs de
moi, je vois un individu envelopp d'une grande pelisse garnie de
fourrures, sous laquelle sortait l'odeur du pain qui m'avait mont au
nez. Aussitt je lui adresse brusquement la parole, en lui disant:
Monsieur, vous avez du pain; vous allez m'en vendre! Comme il allait
se retirer, je le saisis par le bras. Alors, voyant qu'il n'y avait
plus moyen de se dbarrasser de moi, il tira de dessous sa pelisse,
une galette encore toute chaude que je saisis avec avidit d'une main,
tandis que de l'autre, je lui prsentai une pice de cinq francs pour
la lui payer. Mais,  peine l'avais-je dans la main, que mes amis, qui
taient auprs de moi, tombrent dessus comme des enrags, et me
l'arrachrent. Il ne me resta, pour ma part, que le morceau que je
tenais sous le pouce et les deux premiers doigts de la main droite.

Pendant ce temps, le chirurgien-major de l'arme, car c'en tait un,
disparut. Il fit bien, car on l'aurait peut-tre assomm pour avoir le
reste. Il est probable qu'tant arriv des premiers dans le petit
village dont j'ai parl, il aura eu le bonheur de trouver de la
farine, et, en attendant que nous fussions arrivs, il aura fait de la
galette.

Depuis plus d'une demi-heure que nous tions dans cette position,
plusieurs hommes avaient succomb  l'endroit o nous tions. Beaucoup
d'autres taient tombs dans la colonne, lorsqu'elle tait en marche.
Enfin, nos rangs commenaient  s'claircir, et nous n'tions qu'au
commencement de nos misres! Lorsque l'on s'arrtait afin de prendre
quelque chose au plus vite, l'on saignait les chevaux abandonns, ou
ceux que l'on pouvait enlever sans tre vu; l'on en recueillait le
sang dans une marmite, on le faisait cuire et on le mangeait. Mais il
arrivait souvent qu'au moment o l'on venait de le mettre au feu, l'on
tait oblig de le manger, soit que l'ordre du dpart arrivt, ou que
les Russes fussent trop prs de nous. Dans ce dernier cas, l'on ne se
gnait pas autant, car j'ai vu quelquefois une partie manger
tranquillement, pendant que l'autre empchait,  coups de fusil, les
Russes de s'avancer. Mais lorsqu'il y avait force majeure et qu'il
fallait quitter le terrain, on emportait la marmite, et chacun, en
marchant, puisait  pleines mains et mangeait; aussi avait-on la
figure barbouille de sang.

Souvent, lorsque l'on tait oblig d'abandonner des chevaux, parce que
l'on n'avait pas le temps de les dcouper, il arrivait que des hommes
restaient en arrire exprs, en se cachant, afin qu'on ne les fort
point  suivre leur rgiment. Alors, ils tombaient sur cette viande
comme des voraces; aussi tait-il rare que ces hommes reparussent,
soit qu'ils fussent pris par l'ennemi, ou morts de froid.

Cette journe de marche ne fut pas aussi longue que la prcdente,
car, lorsque nous arrtmes, il faisait encore jour. C'tait sur
l'emplacement d'un village incendi o il ne restait plus que quelques
pignons de maisons contre lesquels les officiers suprieurs tablirent
leur bivac pour se mettre  l'abri du vent et passer la nuit.
Indpendamment des douleurs que nous avions, par suite des grandes
fatigues que nous prouvions, la faim se faisait sentir d'une manire
effroyable. Ceux  qui il restait encore un peu de vivres, comme du
riz ou du gruau, se cachaient pour le manger. Dj il n'y avait plus
d'amis, l'on se regardait d'un air de mfiance, l'on devenait mme
ingrat envers ses meilleurs camarades. Il m'est arriv,  moi, de
commettre, envers mes vritables amis, un trait d'ingratitude que je
ne veux pas passer sous silence.

J'tais, ce jour-l, comme tous mes amis, dvor par la faim, mais
j'avais, plus qu'eux, le malheur de l'tre aussi par la vermine que
j'avais attrape l'avant-veille. Nous n'avions pas un morceau de
cheval  manger, nous comptions sur l'arrive de quelques hommes de la
compagnie, qui taient rests en arrire, afin d'en couper aux chevaux
qui tombaient. Tourment de n'avoir rien  manger, j'prouvais des
sensations qu'il me serait difficile d'exprimer. J'tais prs d'un de
mes meilleurs amis, Poumo, sergent, qui tait debout prs d'un feu que
l'on venait de faire, en regardant de tous cts s'il n'arrivait rien.
Tout  coup, je lui serre la main avec un mouvement convulsif, en lui
disant: Mon ami, si je rencontrais, dans le bois, n'importe qui avec
un pain, il faudrait qu'il m'en donne la moiti! Puis, me reprenant:
Non, lui dis-je, je le tuerais pour avoir tout!

 peine avais-je lch la parole, que je me mis  marcher  grands pas
dans la direction du bois, comme si je devais rencontrer l'homme et le
pain. Y tant arriv, je le ctoyai pendant un quart d'heure, et,
tournant brusquement  gauche dans une direction oppose  notre
bivac, j'aperus, presque  la lisire du bois, un feu contre lequel
un homme tait assis. Je m'arrtai afin de l'observer, et je
distinguai qu'il avait, devant lui et sur son feu, une marmite dans
laquelle il faisait cuire quelque chose, car, ayant pris un couteau,
il le plongea dedans, et,  ma grande surprise, je vis qu'il en
retirait une pomme de terre qu'il pressa un peu et qu'il remit
aussitt, probablement parce qu'elle n'tait pas cuite.

J'allais m'lancer et courir dessus, mais, dans la crainte qu'il ne
m'chappt, je rentrai dans le bois, et, faisant un petit circuit,
j'arrivai  quelques pas derrire l'individu, sans qu'il m'ait aperu.
Mais, en cet endroit, comme il y avait beaucoup de broussailles, je
fis du bruit en avanant. Il se retourna, mais j'tais dj  ct de
la marmite et, sans lui donner le temps de me parler, je lui adressai
la parole: Camarade, vous avez des pommes de terre, vous allez m'en
vendre ou m'en donner, ou j'enlve la marmite! Un peu surpris de
cette rsolution, et comme je m'approchais avec mon sabre pour pcher
dedans, il me dit que cela ne lui appartenait pas, et que c'tait  un
gnral polonais qui bivaquait pas loin de l et dont il tait le
domestique; qu'il lui avait ordonn de se cacher o il tait pour les
faire cuire, afin d'en avoir pour le lendemain.

Comme, sans lui rpondre, je me mettais en devoir d'en prendre, non
sans lui prsenter de l'argent, il me dit qu'elles n'taient pas
encore cuites, et, comme je n'avais pas l'air d'y croire, il en tira
une qu'il me prsenta pour me la faire palper; je la lui arrachai et,
telle qu'elle tait, je la dvorai: Vous voyez, me dit-il, qu'elles
ne sont pas mangeables; cachez-vous un instant, ayez de la patience,
tchez surtout que l'on ne vous voie pas jusqu'au moment o elles
seront bonnes  manger; alors je vous en donnerai.

Je fis ce qu'il me dit; je me cachai derrire un petit buisson, mais
si prs de lui que je ne pouvais le perdre de vue. Au bout de cinq 
six minutes, je ne sais s'il me croyait bien loin, il se leva et,
regardant  droite et  gauche, il prend la marmite et se sauve avec,
mais pas loin, car je l'arrtai de suite en le menaant de tout
prendre s'il ne voulait pas m'en donner la moiti. Il me rpondit
encore que c'tait  son gnral: Seraient-elles pour l'Empereur,
qu'il m'en faut, lui dis-je, car je meurs de faim! Voyant qu'il ne
pouvait se dbarrasser de moi qu'en me donnant ce que je lui
demandais, il m'en donna sept. Je lui donnai quinze francs et je le
quittai. Il me rappela et m'en donna deux autres; elles taient loin
d'tre bien cuites, mais je n'y pris pas grande attention, j'en
mangeai une et je mis les autres dans ma carnassire. Je comptais
qu'avec cela, je pouvais vivre trois jours en mangeant, avec un
morceau de viande de cheval, deux par jour.

Tout en marchant et en pensant  mes pommes de terre, je me trompai de
chemin; je ne m'en aperus qu'aux cris et aux jurements que faisaient
cinq hommes qui se battaient comme des chiens;  ct d'eux tait une
cuisse de cheval qui faisait l'objet de leurs discussions. L'un de ces
hommes, en me voyant, vint jusqu' moi en me disant que lui et son
camarade, tous deux soldats du train, avaient, avec d'autres, t tuer
un cheval derrire le bois, et que, revenant avec leur part qu'ils
portaient au bivac, ils avaient t attaqus par trois hommes d'un
autre rgiment qui voulaient la leur prendre, mais que, si je voulais
les aider  la dfendre, ils m'en donneraient ma part.  mon tour,
craignant le mme sort pour mes pommes de terre, je lui rpondis que
je ne pouvais m'arrter, mais qu'ils n'avaient qu' tenir bon un
instant, que je leur enverrais quelqu'un pour les aider. Je poursuivis
mon chemin.

Pas loin de l, je rencontrai deux hommes de notre rgiment  qui je
contai l'affaire; ils marchrent de ce ct. J'ai su, le lendemain,
qu'ils n'avaient vu, en arrivant, qu'un homme mort qui venait d'tre
assomm avec un gros bton de sapin qu'ils avaient trouv  ct, et
rouge de sang. Probablement que les trois agresseurs avaient profit
du moment o l'autre implorait mon assistance pour se dfaire de celui
qui tait rest seul.

 mon arrive  l'endroit o tait le rgiment, plusieurs de mes
camarades me demandrent si je n'avais rien dcouvert; je leur
rpondis que non. Ensuite, prenant ma place prs du feu, je fis comme
tous les jours; je creusai ma place, c'est--dire mon lit de neige,
et, comme nous n'avions pas de paille, j'tendis ma peau d'ours pour
me coucher, la tte sur mon collet doubl en peau d'hermine tendu
sur moi. Je me disposais  passer la nuit, mais, avant de dormir,
j'avais encore une pomme de terre  manger; c'est ce que je fis, cach
par mon collet, faisant le moins de mouvements possible, de crainte
que l'on ne s'aperoive que je mangeais quelque chose, et, prenant une
pince de neige pour me dsaltrer, je finis mon repas et je
m'endormis, ayant bien soin de tenir dans mes bras ma carnassire,
dans laquelle taient mes vivres. Plusieurs fois dans la nuit, lorsque
je me rveillais, j'avais soin de passer la main dedans, et de compter
mes pommes de terre. C'est ainsi que je la passai, sans faire part 
mes amis, qui mouraient de faim, du peu que le hasard m'avait procur:
c'est, de ma part, un trait d'gosme que je ne me suis jamais
pardonn.

La diane n'tait pas encore battue que, dj, j'tais veill et assis
sur mon sac, prvoyant que la journe serait terrible,  cause du vent
qui commenait  souffler. Je fis un trou  ma peau d'ours et je
passai ma tte dedans, de manire que la tte de l'ours me tombt sur
la poitrine; le reste de la peau couvrait mon sac et mon dos, mais
elle tait tellement longue que la queue tranait  terre. Enfin l'on
battit la diane, ensuite la grenadire, et quoiqu'il ne ft pas encore
jour, nous nous mmes en marche. Le nombre de morts et de mourants que
nous laissmes dans nos bivacs, en partant, fut prodigieux. Plus loin,
c'tait pire encore, car, sur la route, nous tions obligs d'enjamber
sur les cadavres que les corps d'arme qui nous prcdaient laissaient
aprs eux: mais c'tait bien plus triste encore pour ceux qui
marchaient aprs nous. Ceux-l voyaient les misres de tous ceux qui
marchaient en avant. Les derniers taient les corps des marchaux Ney
et Davoust, ensuite l'arme d'Italie commande par le prince Eugne.

Il y avait environ une heure que nous marchions, quand le jour parut,
et, comme nous avions atteint les corps qui nous prcdaient, nous
fmes une petite halte. La mre Dubois, notre cantinire, voulut
profiter de ce moment de repos pour donner le sein  son nouveau-n,
mais, tout  coup, elle jette un cri de douleur: son enfant tait mort
et aussi dur que du bois. Ceux qui taient autour d'elle la
consolrent, en lui disant que c'tait un bonheur pour elle et pour
son enfant, et, malgr ses gmissements, on lui arracha son enfant
qu'elle pressait contre son sein. On le remit entre les mains d'un
sapeur qui s'loigna  quelques pas de la route, avec le pre de
l'enfant. Le sapeur creusa, avec sa hache, un trou dans la neige: le
pre, pendant ce temps, tait a genoux, tenant son enfant dans ses
bras. Lorsque le trou fut achev, il l'embrassa et le dposa dans sa
tombe; on le recouvrit ensuite, et tout fut fini.

 une lieue plus loin, et prs d'un grand bois, nous arrtmes pour
faire la grande halte. C'tait l'endroit o avait couch une partie de
l'artillerie et de la cavalerie; l se trouvaient beaucoup de chevaux
morts et dpecs, et une plus grande quantit que l'on avait t
oblig d'abandonner encore vivants et debout, mais engourdis, se
laissant tuer sans bouger, car ceux que l'on avait tus pendant la
nuit ou qui taient morts de fatigue ou d'inanition taient tellement
gels, qu'il tait impossible d'en couper. J'ai remarqu, pendant
cette marche dsastreuse, que l'on nous faisait toujours marcher
autant que possible derrire la cavalerie et l'artillerie, et que, le
lendemain, l'on nous faisait arrter o ils avaient pass la nuit,
afin que nous puissions nous nourrir avec les chevaux qu'ils
laissaient en partant.

Pendant que le rgiment tait  se reposer et que chaque homme tait
occup  se composer un mauvais repas, de mon ct, comme un goste,
j'tais entr, sans que l'on m'ait vu, dans le plus pais du bois,
pour dvorer seul une des pommes de terre que j'avais toujours dans ma
carnassire et que je cachais le plus soigneusement possible. Mais
quel fut mon dsappointement en voulant mordre dedans! Ce n'tait plus
que de la glace! Je voulus mordre: mes dents glissaient contre, sans
pouvoir en dtacher un morceau. C'est alors que je regrettai de ne les
avoir pas partages, la veille, avec mes amis, que je vins rejoindre,
tenant encore  la main celle que j'avais voulu manger, toute rouge du
sang de mes lvres.

Ils me demandrent ce que j'avais. Sans leur rpondre, je leur montrai
la pomme de terre que je tenais encore  la main, ainsi que celles que
j'avais dans ma carnassire; mais  peine les avais-je montres
qu'elles me furent enleves. Eux aussi furent tromps en voulant y
mordre; on les vit courir prs du feu pour les faire dgeler, mais
elles fondirent comme de la glace. Pendant ce temps-l, d'autres
vinrent me demander o je les avais eues; je leur montrai le bois, ils
y coururent, et, aprs avoir cherch, ils revinrent me dire qu'ils
n'avaient rien trouv. Eux furent bons pour moi, car ils avaient fait
cuire plein une marmite de sang de cheval, et m'invitrent  y prendre
ma part. C'est ce que je fis sans me faire prier. Aussi, me suis-je
toujours reproch d'avoir agi de cette manire. Ils ont toujours cru
que je les avais trouves dans le bois; jamais je ne les ai dsabuss.
Mais cela n'est qu'un chantillon de ce que nous verrons plus tard.

Aprs une heure de repos, la colonne se remit en marche pour traverser
le bois o, par intervalles, l'on rencontrait des espaces o se
trouvaient quelques maisons habites par des juifs. Quelquefois ces
habitations sont grandes comme nos granges et construites de mme,
avec cette diffrence qu'elles sont bties en bois et couvertes de
mme. Une grande porte se trouvait  chaque extrmit; elles servaient
de poste, de manire qu'une voiture qui entre par une, aprs avoir
chang de chevaux, sort par l'autre; il s'en trouve presque toujours 
trois lieues de distance, mais la plus grande partie dj n'existait
plus; elles avaient t brles  notre premier passage.




V

Un sinistre.--Un drame de famille.--Le marchal Mortier.--Vingt-sept
degrs de froid.--Arrive  Smolensk.--Un coupe-gorge.


Arrivs  la sortie du bois, et comme nous approchions de Gara,
mauvais hameau de quelques maisons, j'aperus,  une courte distance,
une de ces maisons de poste dont j'ai parl. Aussitt, je la fis
remarquer  un sergent de la compagnie, qui tait un Alsacien nomm
Mather,  qui je proposai d'y passer la nuit, si toutefois il y avait
possibilit d'y arriver des premiers, afin d'avoir chacun une place.
Nous nous mmes  courir, mais lorsque nous y arrivmes, elle tait
tellement remplie d'officiers suprieurs, de soldats et de chevaux,
qu'il nous fut impossible, malgr tout ce que nous fmes, d'y avoir
une place, car l'on prtendait qu'il y avait plus de huit cents
personnes.

Pendant que nous tions occups  aller de droite et de gauche, afin
de voir si nous ne pourrions pas y pntrer, la colonne impriale,
ainsi que notre rgiment, nous avaient dpasss. Alors nous prmes la
rsolution de passer la nuit sous le ventre des chevaux qui taient
attachs aux portes. Plusieurs fois, ceux qui taient bivaqus autour
vinrent pour la dmolir, afin d'avoir le bois avec lequel elle tait
construite, pour se chauffer et se faire des abris, et de la paille
qui se trouvait dans une sparation qu'il faut considrer comme un
grenier. Il y avait aussi quantit de bois de sapin sec et rsineux.

Une partie de la paille servit  ceux qui taient dedans pour se
coucher, et, quoiqu'ils fussent les uns sur les autres, ils avaient
fait des petits feux pour se chauffer et faire cuire du cheval. Loin
de laisser dmolir leur habitation, ils menacrent ceux qui vinrent
pour en arracher des planches, de leur tirer des coups de fusil. Mme
quelques-uns, qui avaient mont sur le toit pour en arracher et qui,
dj, en avaient pris, furent forcs d'en descendre pour ne pas tre
tus.

Il pouvait tre onze heures de la nuit. Une partie de ces malheureux
taient endormis; d'autres, prs des feux, rchauffaient leurs
membres. Un bruit confus se fit entendre: c'tait le feu qui avait
pris dans deux endroits de la grange, dans le milieu et  une des
extrmits, contre la porte oppose o nous tions couchs. Lorsque
l'on voulut l'ouvrir, les chevaux attachs en dedans, effrays par les
flammes, touffs par la fume, se cabrrent, de sorte que les hommes,
malgr leurs efforts, ne purent, de ce ct, se faire un passage.
Alors ils voulurent revenir sur l'autre porte, mais impossible de
traverser les flammes et la fume.

La confusion tait  son comble; ceux de l'autre ct de la grange qui
n'avaient le feu que d'un ct, s'taient jets en masse sur la porte
contre laquelle nous tions couchs en dehors et, par ce moyen,
empchrent de l'ouvrir plus encore. De crainte que d'autres pussent y
entrer, ils l'avaient fortement ferme avec une pice de bois mise en
travers; en moins de deux minutes, tout tait en flammes; le feu, qui
avait commenc par la paille sur laquelle les hommes dormaient,
s'tait vite communiqu au bois sec qui tait au-dessus de leurs
ttes; quelques hommes qui, comme nous, taient couchs prs de la
porte, voulurent l'ouvrir, mais ce fut inutilement, car elle s'ouvrait
en dedans. Alors nous fmes tmoins d'un tableau qu'il serait
difficile de peindre. Ce n'taient que des hurlements sourds et
effrayants que l'on entendait; les malheureux que le feu dvorait
jetaient des cris pouvantables; ils montaient les uns sur les autres
afin de se frayer un passage par le toit, mais, lorsqu'il y eut de
l'air, les flammes commencrent  se faire jour, de sorte que,
lorsqu'il y en avait qui paraissaient  demi brls, les habits en feu
et les ttes sans cheveux, les flammes, qui sortaient avec
imptuosit, et qui, ensuite, se balanaient par la force du vent, les
refoulaient dans le fond de l'abme.

Alors l'on n'entendait plus que des cris de rage, le feu n'tait plus
qu'un feu mouvant, par les efforts convulsifs que tous ces malheureux
faisaient en se dbattant contre la mort: c'tait un vrai tableau de
l'enfer.

Du ct de la porte o nous tions, sept hommes purent tre sauvs en
se faisant tirer par un endroit o une planche avait t arrache. Le
premier tait un officier de notre rgiment. Encore avait-il les mains
brles et les habits dchirs; les six autres taient plus maltraits
encore: il fut impossible d'en sauver davantage. Plusieurs se jetrent
en bas du toit, mais  moiti brls, priant qu'on les achevt  coups
de fusil. Pour ceux qui se prsentrent aprs,  l'endroit o nous en
avions sauv sept, ils ne purent tre retirs, car ils taient placs
en travers et dj touffs par la fume et par le poids des autres
hommes qui taient sur eux; il fallut les laisser brler avec les
autres.

 la clart de ce sinistre, les soldats isols de diffrents corps qui
bivaquaient autour de l, et mourant de froid autour de leurs feux
presque morts comme eux, accoururent, non pour porter des secours--il
tait trop tard et mme il avait presque toujours t impossible,--mais
pour avoir de la place et se chauffer en faisant cuire un
morceau de cheval au bout de leurs baonnettes ou de leurs
sabres. Il semblait,  les voir, que ce sinistre tait une permission
de Dieu, car l'opinion gnrale tait que tous ceux qui s'taient mis
dans cette grange taient les plus riches de l'arme, ceux qui, 
Moscou, avaient trouv le plus de diamants, d'or et d'argent. L'on en
voyait, malgr leur misre et leur faiblesse, se runir  d'autres
plus forts, et s'exposer  tre rtis,  leur tour, pour en retirer
des cadavres, afin de voir s'ils ne trouveraient pas de quoi se
ddommager de leurs peines. D'autres disaient: C'est bien fait, car
s'ils avaient voulu nous laisser prendre le toit, cela ne serait pas
arriv! Et d'autres encore, en tendant leurs mains vers le feu,
comme s'ils n'avaient pas su que plusieurs centaines de leurs
camarades, et peut-tre des parents, les chauffaient de leurs
cadavres, disaient: Quel bon feu! Et on les voyait trembler, non
plus de froid, mais de plaisir.

Il n'tait pas encore jour, lorsque je me mis en route avec mon
camarade pour rejoindre le rgiment.

Nous marchions, sans nous parler, par un froid plus fort encore que la
veille, sur des morts et des mourants, en rflchissant sur ce que
nous venions de voir, lorsque nous joignmes deux soldats de la ligne,
occups  mordre chacun dans un morceau de cheval, parce que,
disaient-ils, s'ils attendaient plus longtemps, il serait tellement
durci par la gele qu'ils ne sauraient plus le manger. Ils nous
assurrent qu'ils avaient vu des soldats trangers (des Croates)
faisant partie de notre arme, retirant du feu de la grange un cadavre
tout rti, en couper et en manger. Je crois que cela est arriv
plusieurs fois, dans le cours de cette fatale campagne, sans cependant
jamais l'avoir vu. Quel intrt ces hommes presque mourants
avaient-ils  nous le dire, si cela n'tait pas vrai? Ce n'tait pas
le moment de mentir. Aprs cela, moi-mme, si je n'avais pas trouv du
cheval pour me nourrir, il m'aurait bien fallu manger de l'homme, car
il faut avoir senti le rage de la faim, pour pouvoir apprcier cette
position: faute d'homme, l'on mangerait le diable, s'il tait cuit.

Depuis notre dpart de Moscou, l'on voyait, chaque jour,  la suite de
la colonne de la Garde, une jolie voiture russe attele de quatre
chevaux; mais, depuis deux jours, il ne s'en trouvait plus que deux,
soit qu'on les et tus ou vols pour les manger, ou qu'ils eussent
succomb. Dans cette voiture tait une dame jeune encore, probablement
veuve, avec ses deux enfants, qui taient deux demoiselles, l'une ge
de quinze ans, et l'autre de dix-sept. Cette famille, qui habitait
Moscou et que l'on disait d'origine franaise, avait cd aux
instances d'un officier suprieur de la Garde,  se laisser conduire
en France.

Peut-tre avait-il l'intention d'pouser la dame, car dj cet
officier tait vieux; enfin, cette malheureuse et intressante famille
tait, comme nous, expose au froid le plus rigoureux et  toutes les
horreurs de la misre, et devait la sentir plus pniblement que nous.

Le jour commenait  paratre, lorsque nous arrivmes  l'endroit o
notre rgiment avait couch; dj le mouvement gnral de l'arme
tait commenc; depuis deux jours il tait facile de voir que les
rgiments taient diminus d'un tiers, et qu'une partie des hommes que
l'on voyait marcher avec peine, succomberait encore dans la journe
qui allait commencer; l'on voyait marcher  la suite, ou plutt se
traner, les quipages dont notre rgiment devait faire
l'arrire-garde; c'est l o j'aperus encore la voiture renfermant
cette malheureuse famille. Elle sortait d'un petit bois pour gagner la
route; quelques sapeurs l'accompagnaient, ainsi que l'officier
suprieur, qui paraissait trs affect; arrive sur la route, elle fit
halte  l'endroit mme o j'tais arrt; alors j'entendis des
plaintes et des gmissements; l'officier suprieur ouvrit la portire,
y entra, parla quelque temps et, un instant aprs, il prsenta  deux
sapeurs qu'il avait fait mettre contre la voiture, un cadavre: c'tait
une des jeunes personnes qui venait de mourir. Elle tait vtue d'une
robe de soie grise et, par-dessus, une pelisse de la mme toffe
garnie de peau d'hermine. Cette personne, quoique morte, tait belle
encore, mais maigre. Malgr notre indiffrence pour les scnes
tragiques, nous fmes sensibles en voyant celle-ci; pour mon compte,
j'en fus touch jusqu'aux larmes, surtout en voyant pleurer
l'officier.

Au moment o les sapeurs emportrent cette jeune personne qu'ils
placrent sur un caisson, ma curiosit me porta  regarder dans la
voiture: je vis la mre et l'autre demoiselle toutes deux tombes
l'une sur l'autre. Elles paraissaient tre sans connaissance; enfin,
le soir de la mme journe, elles avaient fini de souffrir. Elles
furent, je crois, enterres toutes trois dans le mme trou que firent
les sapeurs, pas loin de Valoutina. Pour en finir, je dirai que le
lieutenant-colonel, ayant peut-tre  se reprocher ce malheur, chercha
 se faire tuer dans diffrents combats que nous emes,  Krasno et
ailleurs. Quelques jours aprs notre arrive  Elbingen, au mois de
janvier, il mourut de chagrin.

Cette journe, qui tait celle du 8 novembre, fut terrible, car nous
arrivmes tard  la position et comme, le lendemain, nous devions
arriver  Smolensk, l'espoir de trouver des vivres et du repos--on
disait que l'on devait y prendre des cantonnements--faisait que
beaucoup d'hommes, malgr le froid excessif et la privation de toutes
choses, faisaient des efforts surnaturels pour ne pas rester en
arrire, o ils auraient succomb.

Avant d'arriver  l'endroit o nous devions bivaquer, il fallait
traverser un ravin profond et gravir une cte. Nous remarqumes que
quelques artilleurs de la Garde taient arrts dans ce ravin avec
leurs pices de canon, n'ayant pu monter la cte. Tous les chevaux
taient sans force et les hommes sans vigueur. Des canonniers de la
garde du roi de Prusse les accompagnaient; ils avaient, comme nous,
fait la campagne; ils taient attachs  notre artillerie comme
contingent de la Prusse. Ils avaient,  cette mme place et  ct de
leurs pices, form leurs bivacs et allum leurs feux comme ils
avaient pu, afin d'y passer la nuit, dans l'esprance de pouvoir, le
lendemain, continuer leur chemin. Notre rgiment, ainsi que les
chasseurs, fut plac  droite de la route, et je crois que c'tait sur
les hauteurs de Valoutina, o s'tait donne une bataille et o avait
t tu le brave gnral Gudin, le 19 aot de la mme anne.

Je fus command de garde chez le marchal Mortier; son habitation
tait une grange sans toit. Cependant on lui avait fait un abri pour
le prserver, autant que possible, de la neige et du froid. Notre
colonel et l'adjudant-major avaient aussi pris leur place au mme
endroit. L'on arracha quelques pices de bois qui formaient la clture
de la grange, et on alluma pour le marchal un feu auquel nous nous
chauffmes tous.  peine tions-nous installs, et occups  faire
rtir un morceau de cheval, que nous vmes paratre un individu avec
la tte enveloppe d'un mouchoir, les mains de chiffons, et les habits
brls. En arrivant, il se mit  crier: Ah! mon colonel! que je suis
malheureux! que je souffre! Le colonel, se retournant, lui demanda
qui il tait, d'o il venait, et ce qu'il avait: Ah! mon colonel!
rpondit l'autre, j'ai tout perdu et je suis brl! Le colonel
l'ayant reconnu, lui rpondit: Tant pis pour vous, vous n'aviez qu'
rester au rgiment; depuis plusieurs jours vous n'avez pas paru:
qu'avez-vous fait, vous qui deviez montrer l'exemple et mourir, comme
nous,  votre poste? Entendez-vous, monsieur! Mais le pauvre diable
n'entendait pas; ce n'tait pas le moment de faire de la morale; cet
individu tait l'officier que nous avions sauv du feu de la grange,
la nuit d'avant, et qui passait pour avoir beaucoup d'objets prcieux
et de l'or qu'il avait pris  Moscou, par droit de conqute. Mais tout
tait perdu: son cheval et son portemanteau avaient disparu. Le
marchal et le colonel, ainsi que ceux qui taient l, causrent du
sinistre de la grange. L'on parla de plusieurs officiers suprieurs
qui s'y taient enferms avec leurs domestiques et qui y avaient pri,
et comme on savait que j'avais vu ce dsastre, on m'en demanda des
dtails, car l'officier que nous avions sauv ne savait rien dire; il
tait trop affect.

Il pouvait tre neuf heures, la nuit tait extraordinairement sombre,
et dj une partie de nous, ainsi que le reste de notre malheureuse
arme qui bivaquait autour de l'endroit o nous tions, commenait 
se reposer d'un sommeil interrompu par le froid et les douleurs
causes par la fatigue et la faim, prs d'un feu qui,  chaque
instant, s'teignait, comme les hommes qui l'entouraient; nous
pensions  la journe du lendemain qui devait nous conduire 
Smolensk, o, disait-on, nos misres devaient finir, puisque nous
devions y trouver des vivres et prendre des cantonnements.

Je venais de finir mon triste repas compos d'un morceau de foie d'un
cheval que nos sapeurs venaient de tuer, et, pour boisson, un peu de
neige. Le marchal en avait mang aussi un morceau que son domestique
venait de lui faire cuire, mais il l'avait mang avec un morceau de
biscuit et, par-dessus, il avait bu une goutte d'eau-de-vie; le repas,
comme on voit, n'tait pas trs friand, pour un marchal de France,
mais c'tait beaucoup, pour les circonstances malheureuses o nous
nous trouvions.

Dans ce moment, il venait de demander  un homme qui tait debout 
l'entre de la grange, et appuy sur son fusil, pourquoi il tait l.
Le soldat lui rpondit qu'il tait en faction: Pour qui, rpond le
marchal, et pourquoi faire? Cela n'empchera pas le froid d'entrer et
la misre de nous accabler! Ainsi, rentrez et venez prendre place au
feu. Un instant aprs, il demanda quelque chose pour reposer sa tte;
son domestique lui apporta un portemanteau et, s'enveloppant dans son
manteau, il se coucha.

Comme j'allais en faire autant en m'tendant sur ma peau d'ours, nous
fmes effrays par un bruit extraordinaire: c'tait un vent du nord
qui arrivait brusquement au travers des forts, et qui amenait avec
lui une neige des plus paisses et un froid de vingt-sept degrs, de
manire qu'il fut impossible aux hommes de rester en place. On les
entendait crier en courant dans la plaine, cherchant  se diriger du
ct o ils voyaient des feux, esprant trouver mieux; mais envelopps
dans des tourbillons de neige, ils ne bougeaient plus, ou, s'ils
voulaient continuer, ils faisaient un faux pas et tombaient pour ne
plus se relever. Plusieurs centaines prirent de cette manire, mais
plusieurs milliers moururent  leur place, n'esprant rien de mieux.
Tant qu' nous, nous fmes heureux qu'un ct de la grange ft 
l'abri du vent; plusieurs hommes vinrent se rfugier chez nous et, par
ce moyen, viter la mort.

Il faut que je cite un trait de dvouement qui s'est pass dans cette
nuit dsastreuse o tous les lments les plus terribles de l'enfer
semblaient tre dchans contre nous.

Le prince mile de Hesse-Cassel faisait partie de notre arme, avec
son contingent qu'il fournissait  la France. Son petit corps d'arme
tait compos de plusieurs rgiments d'infanterie et cavalerie. Il
tait, comme nous, bivaqu sur la gauche de la route, avec le reste de
ses malheureux soldats, rduits  cinq ou six cents hommes, parmi
lesquels se trouvaient encore environ cent cinquante dragons, mais
presque tous  pied, leurs chevaux tant morts ou mangs. Ces braves
soldats, succombant de froid, et ne pouvant rester en place par une
nuit et un temps aussi abominables, se dvourent pour sauver leur
jeune prince, g, je crois, tout au plus de vingt ans, en le mettant
au milieu d'eux pour le garantir du vent et du froid. Envelopps de
leurs grands manteaux blancs, ils restrent debout toute la nuit,
serrs les uns contre les autres; le lendemain au matin, les trois
quarts taient morts et ensevelis sous la neige, avec plus de dix
mille autres de diffrents corps.

Au jour, lorsque nous regagnmes la route, nous fmes obligs, avec le
marchal, de descendre prs du ravin, o, la veille, nous avions vu de
l'artillerie former son bivac: plus un n'existait; hommes, chevaux,
tous taient couchs et couverts de neige, les hommes autour de leurs
feux, et les chevaux encore attels aux pices qu'il fallait
abandonner. Il arrivait presque toujours qu'aprs une tempte et un
froid excessif caus par le vent et la neige, le temps devenait plus
supportable; il semblait que la nature s'tait puise de nous avoir
frapps et qu'elle voulait respirer pour nous frapper encore.

Cependant, tout ce qui respirait se mit en marche. L'on voyait, 
droite et  gauche de la route, des hommes  demi morts sortir de
dessous des mauvais abris forms de branches de sapin, ensevelis sous
la neige; d'autres venaient de plus loin, sortant des bois o ils
s'taient rfugis, se tranant pniblement, afin de gagner la route.
L'on fit halte un instant, pour les attendre. Pendant ce temps,
j'tais, avec plusieurs de mes amis,  parler de nos dsastres de la
nuit et de la quantit incroyable d'hommes qui avaient pri. Nous
jetions machinalement un coup d'oeil sur cette terre de malheur. Par
places, l'on voyait encore des faisceaux d'armes forms, et d'autres
renverss, mais plus personne pour les prendre. Ceux qui gagnaient la
route avec les aigles de leurs rgiments, aprs s'tre runis 
d'autres, se mettaient en marche.

Aprs avoir rassembl le mieux possible tout ce qu'il y avait sur la
route, le mouvement de marche commena: notre rgiment forma
l'arrire-garde qui, ce jour-l, fut on ne peut plus pnible pour
nous, vu la quantit d'hommes qui ne pouvaient plus marcher, et que
nous tions obligs de prendre sous les bras, afin de les aider  se
traner et de les sauver, si l'on pouvait, en les conduisant jusqu'
Smolensk.

Avant d'arriver  cette ville, il faut traverser un petit bois; c'est
l o nous atteignmes toute l'artillerie runie. Les chevaux
faisaient peine  voir; les affts de canons, ainsi que les caissons,
taient chargs de soldats malades et mourant de froid. Je savais
qu'un de mes amis d'enfance, du mme endroit que moi, nomm Ficq,
tait, depuis deux jours, tran de cette manire. Je m'informai de
lui  des chasseurs de la Garde du rgiment dont il faisait partie, et
j'appris qu'il n'y avait qu'un moment qu'il tait tomb mort sur la
route, et qu'en cet endroit, le chemin tant creux et rtrci, l'on
n'avait pu le mettre sur le ct de la route, et que toute
l'artillerie lui avait pass sur le corps, ainsi qu' plusieurs autres
qui avaient succomb au mme endroit.

Je continuais de marcher dans un sentier troit,  gauche de la route
et dans le bois. Je venais, dans ce moment, d'tre joint par un de mes
amis, sergent du mme rgiment que moi, lorsque, sur notre chemin,
nous trouvmes un canonnier de la Garde couch en travers du sentier,
et qui nous empchait de passer.  ct tait un autre canonnier
occup  le dpouiller de ses vtements; nous nous apermes que cet
homme n'tait pas mort, car il faisait aller les jambes et frappait,
par moments, la terre avec les mains fermes.

Mon camarade, surpris ainsi que moi, applique, sans rien dire, un
grand coup de crosse de fusil dans le dos de ce misrable, qui se
retourna. Mais sans lui donner le temps de nous parler, nous lui fmes
des reproches violents sur son acte de barbarie. Il nous rpondit que,
s'il n'tait pas mort, il ne tarderait pas  l'tre puisque, lorsqu'on
l'avait dpos  l'endroit o il tait, pour ne pas le laisser sur le
chemin et broyer par l'artillerie, il ne donnait plus aucun signe de
vie; que, d'abord, c'tait son camarade de lit, qu'il valait mieux que
ce ft lui qui ait sa dpouille qu'un autre.

Ce que je viens de citer est arriv souvent sur des malheureux
soldats, que l'on supposait avoir de l'argent, car au lieu de les
aider  se relever, il y en avait qui restaient prs de ceux qui
tombaient, non pour les soulager, mais pour faire comme le canonnier.

Je n'aurais pas d, pour l'honneur de l'espce humaine, crire toutes
ces scnes d'horreur, mais je me suis fait un devoir de dire tout ce
que j'ai vu. Il me serait impossible de faire autrement, et, comme
tout cela me bouleverse la tte, il me semble qu'une fois que je
l'aurai mis sur le papier, je n'y penserai plus. Il faut dire aussi
que si, dans cette campagne dsastreuse, il s'est commis des actes
infmes, il s'est aussi fait des traits d'humanit qui nous honorent,
car j'ai vu des soldats porter, pendant plusieurs jours, sur leurs
paules, un officier bless.

Comme nous allions sortir du bois, nous rencontrmes une centaine de
lanciers bien monts, quips  neuf: ils venaient de Smolensk qu'ils
n'avaient jamais quitt, on les envoyait  notre arrire-garde; ils
taient pouvants de nous voir si malheureux, et, de notre ct, nous
tions surpris de les voir aussi bien. Beaucoup de soldats couraient
aprs eux comme des mendiants, en leur demandant s'ils n'avaient pas
un morceau de pain ou de biscuit  leur donner.

Lorsque nous fmes sortis du bois, nous fmes halte pour attendre ceux
qui conduisaient les malades. Il n'y avait rien de plus pnible 
voir, car, de tout ce que l'on pouvait leur dire de l'espoir des
vivres et d'un bon logement, ils n'entendaient plus rien: c'taient
comme des automates, marchant lorsqu'on les conduisait, s'arrtant
aussitt qu'on les laissait. Les plus forts portaient tour  tour
leurs armes et leurs sacs, car ces malheureux, indpendamment des
forces et d'une partie de la raison qu'ils avaient perdues, avaient
aussi perdu les doigts des pieds et des mains.

Enfin, c'est de cette manire que nous revmes le Dniper sur notre
gauche, et que nous apermes, sur l'autre rive, des milliers d'hommes
qui avaient travers le fleuve sur la glace: il y en avait de tous les
corps, fantassins et cavalerie, courant autant qu'ils le pouvaient, en
apercevant au loin quelque village, afin d'y trouver des vivres et d'y
passer la nuit  couvert. Aprs avoir march encore pniblement
pendant une heure, nous arrivmes, le soir, abms de fatigue et
mourants, sur les bords du fatal Boristhne, que nous traversmes, et
nous fmes sous les murs de la ville.

Dj des milliers de soldats de tous les corps et de toutes les
nations, qui composaient notre arme, taient, depuis longtemps, aux
portes et autour des remparts, en attendant qu'on les laisst entrer.
On les en avait empchs de crainte que tous ces hommes, marchant sans
ordre et sans chefs, mourants de faim, ne se portassent aux magasins
pour y piller le peu de vivres qu'il pouvait y avoir, et dont on
voulait faire la distribution avec le plus d'ordre possible. Plusieurs
centaines de ces hommes taient dj morts ou mourants.

Lorsque nous fmes arrivs, ainsi que les autres corps de la Garde,
marchant avec le plus d'ordre possible, et aprs avoir pris toutes les
prcautions pour faire entrer nos malades et nos blesss, l'on ouvrit
la porte et l'on entra. La plus grande partie se rpandit de tous
cts, et en dsordre, afin de trouver un endroit pour passer la nuit
sous un toit et de pouvoir manger le peu de vivres que l'on avait
promis, et dont on fit une petite distribution.

Pour obtenir un peu d'ordre, l'on fit connatre que les hommes isols
n'auraient rien. De ce moment, l'on vit les plus forts se runir par
numros de rgiment et se choisir un chef pour les reprsenter, car il
y avait des rgiments qui n'existaient plus. Tandis que nous, la Garde
impriale, nous traversmes la ville, mais avec peine, car extnus de
fatigue comme nous l'tions, et devant gravir le bord escarp qui
existe  partir du Boristhne jusqu' l'autre porte, cette monte
couverte de glace faisait qu' chaque instant les plus faibles
tombaient, et qu'il fallait les aider  se relever, et porter ceux qui
ne pouvaient plus marcher.

C'est de la sorte que nous arrivmes sur l'emplacement du faubourg qui
avait t incendi lors du bombardement arriv le 15 du mois d'aot
dernier. Nous y prmes position et nous nous y installmes comme nous
pmes, dans le reste des maisons que le feu n'avait pas tout  fait
dtruites. Nous y plames le mieux possible nos malades et nos
blesss qui avaient eu assez de force et de courage pour y arriver;
car nous en avions laiss dans une baraque en bois situe  l'entre
de la ville. Ces hommes n'auraient pu,  cause qu'ils taient trop
malades, atteindre l'endroit o nous venions d'arriver. Parmi eux
tait un de mes amis presque mourant, que nous avions tran
jusque-l, esprant y trouver un hpital et lui faire donner des
soins, car ce qui, jusque-l, avait soutenu notre courage, tait
l'espoir, que l'on avait toujours eu, de s'arrter dans cette ville et
les environs pour y attendre le printemps, mais il en fut tout
autrement. D'ailleurs la chose n'tait pas possible, car une partie
des villages taient brls et ruins, et la ville o nous tions
n'existait pour ainsi dire plus que de nom. Partout l'on ne voyait
plus que les murailles des maisons qui taient bties en pierre, car
celles qui l'taient en bois, et qui formaient la plus grande partie
de la ville, avaient disparu; enfin la ville n'tait plus qu'un vrai
squelette.

Si l'on s'loignait dans l'obscurit, on rencontrait des piges,
c'est--dire que, sur l'emplacement des maisons bties en bois, o
aucune trace ne se faisait plus voir, on rencontrait les caves
recouvertes de neige, et le soldat assez malheureux pour s'y engager,
disparaissait tout  coup pour ne plus reparatre. Plusieurs prirent
de cette manire, que d'autres retirrent le lendemain, lorsqu'il fit
jour, non pour leur donner la spulture, mais pour avoir leurs
vtements ou quelque autre chose qu'ils auraient pu avoir sur eux. Il
en tait de mme de tous ceux qui succombaient, en marchant ou
arrts: les vivants se partageaient les dpouilles des morts, et
souvent,  leur tour, succombaient quelques heures aprs et
finissaient par subir le mme sort.

Une heure aprs notre arrive, l'on nous fit une petite distribution
de farine, et la valeur d'une once de biscuit: c'est plus que l'on ne
pouvait esprer. Ceux qui avaient des marmites firent de la bouillie,
les autres firent des galettes qu'ils faisaient cuire dans la cendre
et que l'on dvora  moiti cuites; l'avidit avec laquelle ils
mangrent, faillit leur tre funeste, car plusieurs furent
dangereusement malades et manqurent touffer. Tant qu' moi, quoique
je n'avais pas mang de soupe depuis le 1er novembre et que la
bouillie de farine de seigle ft paisse comme de la boue, je fus
assez heureux pour ne pas tre incommod; mon estomac tait encore
bon.

Depuis le moment o nous tions arrivs, plusieurs hommes du rgiment,
qui taient malades et qui avaient pu, en faisant des efforts
extraordinaires, arriver  l'endroit o nous tions, venaient de
mourir, et, comme on leur avait donn les meilleures places dans les
mauvaises masures que l'on nous avait dsignes pour logements, l'on
s'empressa de les porter loin, afin de prendre leur place.

Aprs que je fus repos, malgr le froid et la neige qui tombait, je
me disposai  chercher aprs un de mes amis, celui avec qui j'tais le
plus intimement li, celui avec qui je n'avais jamais compt; nos
bourses ne faisaient qu'une. Il se nommait Grangier[26]. Il y avait
sept ans que nous tions ensemble. Je ne l'avais pas vu depuis Viasma,
o il tait parti en avant avec un dtachement, escortant un caisson
appartenant au marchal Bessires. L'on m'avait assur qu'il tait
arriv depuis deux jours et log dans un faubourg. Le plaisir de le
revoir, l'espoir aussi d'avoir quelques vivres qu'il avait pu, sans
doute, se procurer avant notre arrive, et aussi de partager son
logement, fit que je ne balanai pas  le chercher de suite.

[Note 26: Sergent vlite dans le mme rgiment que moi, aux
fusiliers-grenadiers. _(Note de l'auteur)_]

Ayant pris mes armes et mon sac, sans rien dire  personne, je rentrai
en ville par la mme route que nous tions venus, et, aprs avoir
tomb plusieurs fois en descendant cette pente rapide et glissante que
nous avions monte en arrivant, j'arrivai prs de la porte par o nous
tions entrs. J'arrtai pour voir dans quel tat taient les hommes
que nous avions laisss prs du poste qui tait  la porte, compos de
soldats badois dont une partie formait la garnison. Mais quelle fut ma
surprise! Cet ami que nous avions laiss avec d'autres malades, en
attendant de venir les chercher, je le trouvai  l'entre de la
baraque et n'ayant plus sur lui que son pantalon, car on lui avait t
jusqu' sa chaussure. Les soldats badois me dirent que des soldats du
rgiment taient venus chercher les autres, et qu'ayant trouv
celui-l priv de la vie, ils l'avaient eux-mmes dpouill, et
qu'ensuite ils avaient tourn la ville le long du rempart, avec les
deux malades qu'ils avaient enlevs, esprant avoir le chemin
meilleur.

Pendant que j'tais l, plusieurs malheureux soldats de diffrents
rgiments arrivaient encore, se tranant avec peine, appuys sur leurs
armes. D'autres, qui taient encore sur l'autre bord du Boristhne,
n'y voyant pas ou tromps par les feux, taient tombs dans la neige,
pleuraient, criaient en implorant des secours. Mais ceux qui taient
l, bien portants, taient des Allemands ne comprenant rien ou ne
voulant rien comprendre. Heureusement qu'un jeune officier commandant
le poste parlait franais. Je le priai, au nom de l'humanit,
d'envoyer des secours aux hommes de l'autre ct du pont. Il me
rpondit que, depuis notre arrive, plus de la moiti de son poste
n'avait t occupe qu' cela, et qu'il n'avait presque plus d'hommes;
que son corps de garde tait rempli de soldats malades et blesss, au
point qu'il n'avait plus de place.

Cependant, d'aprs mes instances, il envoya encore trois hommes qui,
un instant aprs, revinrent avec un vieux chasseur  cheval de la
Garde, qu'ils soutenaient sous les bras. Ils nous dirent qu'ils en
avaient laiss beaucoup d'autres qu'il faudrait porter, mais que, ne
le pouvant pas, ils les avaient dposs prs d'un grand feu, en
attendant que l'on puisse les aller chercher. Le vieux chasseur avait,
 ce qu'il me dit, presque tous les doigts des pieds gels. Il les
avait envelopps dans des morceaux de peaux de mouton. Sa barbe, ses
favoris et ses moustaches taient chargs de glaons. On le conduisit
prs du feu, o on le fit asseoir. Alors il se mit  jurer contre
Alexandre, l'empereur de Russie, contre le pays et contre le bon Dieu
de la Russie. Ensuite il me demanda si l'on avait fait une
distribution d'eau-de-vie. Je lui rpondis que non, et que, jusqu'
prsent, je n'en avais pas entendu parler; qu'il n'y avait pas
apparence d'en avoir: Alors, dit-il, il faut mourir!

Le jeune officier allemand ne put rsister plus longtemps en voyant un
vieux guerrier souffrir de la sorte; il leva son manteau, et, tirant
une bouteille de sa poche avec de l'eau-de-vie, il la lui, prsenta:
Merci, dit-il, vous m'empchez de mourir; si une occasion se
prsentait de vous sauver la vie aux dpens de la mienne, vous pouvez
tre assur que je ne balancerais pas un instant! Assez caus,
rappelez-vous Roland, chasseur  cheval de la Vieille Garde impriale
 pied, ou, pour ainsi dire, sans pieds, pour le moment. Il y a trois
jours que j'ai d abandonner mon cheval, et, pour ne pas le laisser
souffrir plus longtemps, je lui ai brl la cervelle. Ensuite, je lui
ai coup un morceau de la cuisse dont je vais manger un peu.

En disant la parole (_sic_), il tourna son portemanteau qu'il avait
sur son dos, et en tira de la viande de cheval qu'il offrit d'abord 
l'officier qui lui avait donn de l'eau-de-vie, et ensuite  moi.
L'officier lui prsenta encore sa bouteille et le pria de la garder.
Le vieux chasseur ne savait plus comment lui tmoigner sa
reconnaissance. Il lui rpta encore, soit en garnison, ou en
campagne, de se rappeler de lui, et finit par dire: Les bons enfants
ne priront jamais! Mais il reprit aussitt qu'il venait de dire une
grosse btise, car, dit-il, que de milliers d'hommes morts depuis
trois jours et qui certainement me valaient bien; tel que vous me
voyez, j'ai t en gypte et je vous f... mon billet que j'en ai vu
des grises; je ne sais pas si vous le savez, mais n... d. D... il n'y
a pas de comparaison avec celle-ci. Il faut esprer que nous sommes au
bout de nos peines, et que cela va finir, car l'on dit que nous allons
prendre des cantonnements en attendant le printemps, o j'espre que
nous reprendrons notre revanche!

Le pauvre vieux,  qui deux ou trois gorges d'eau-de-vie avaient
rendu la parole, ne souponnait pas que nous n'tions qu'au
commencement de nos peines!

Il tait bien onze heures, que l'espoir de rencontrer Grangier, mme
pendant la nuit, ne m'avait pas abandonn. Je me fis indiquer, par
l'officier de poste, la direction o il supposait que le marchal
Bessires tait log, mais, soit que je fus mal inform, ou que j'eus
mal compris, je pris l'un des chemins pour l'autre: je me trouvai
ayant le rempart  ma droite, au-dessous duquel coulait le Boristhne;
 ma gauche tait une tendue de terrain, ou l'emplacement d'une rue
qui longeait le bas du rempart et dont toutes les maisons avaient t
brles et crases pendant le bombardement. L'on y voyait encore, 
et l, malgr l'obscurit, quelques pignons sortir comme des ombres du
milieu de la neige.

Le chemin que j'avais pris tait tellement mauvais, je me trouvai si
fatigu, aprs un instant de marche, que je regrettai de m'tre
hasard seul. Je me disposais  retourner sur mes pas et de remettre
au lendemain ma recherche aprs Grangier, mais, au moment o je me
retournais, j'entendis marcher derrire moi et, aussitt, j'aperus, 
quelques pas, un individu que je reconnus pour un soldat badois
portant sur son paule une petite barrique que je supposai tre de
l'eau-de-vie. Je l'appelai, il ne me rpondit pas; je voulus le
suivre, il doubla le pas: j'en fis autant. Il descendit une petite
pente un peu rapide; je voulus faire comme lui, mais mes jambes
n'tant pas aussi fermes que les siennes, je tombai et, roulant du
haut jusqu'en bas, j'arrivai aussi vite que lui contre la porte d'une
cave que le poids de mon corps fit ouvrir et o j'entrai, l'paule
droite meurtrie, avant l'individu.

Je n'avais pas encore eu le temps de me reconnatre et de savoir o
j'tais, que je fus tir de mon tourdissement par des cris confus de
diffrentes langues d'une douzaine d'individus couchs sur de la
paille, autour d'un feu: Franais, Allemands, Italiens, que je
reconnus, de suite, pour tre des associs pillards et voleurs,
marchant ensemble pour leur compte, et toujours en avant de l'arme,
de crainte de rencontrer l'ennemi et de se battre, arrivant les
premiers dans les maisons lorsqu'il s'en trouvait, ou bivaquant dans
des lieux spars. Lorsque l'arme arrivait, la nuit, bien fatigue,
ils sortaient de leur cachette, rdaient autour des bivacs, enlevaient
lestement les chevaux et les portemanteaux des officiers, et se
remettaient en route de grand matin, quelques heures avant la colonne,
et ainsi de mme chaque jour. Enfin c'tait une de ces bandes comme il
y en avait beaucoup, qui s'taient formes depuis les premiers jours
o les grands froids avaient commenc, et qui avaient amen nos
dsastres. Ces bandes se propagrent, par la suite.

J'tais encore tourdi de ma chute, et je n'tais pas encore relev,
qu'un individu se leva du fond de la cave, alluma de la paille pour
mieux me voir, car il tait impossible,  mon costume, et surtout  la
peau d'ours qui me couvrait en partie, de savoir  quel rgiment
j'appartenais. Mais, ayant vu l'aigle imprial sur mon shako, il cria,
d'un air goguenard: Ah! ah! de la Garde impriale?  la porte! Et
les autres rptrent:  la porte!  la porte! tourdi, sans tre
intimid de leurs cris, je me levai pour les prier, puisque le hasard,
ou plutt le bonheur m'avait fait tomber chez eux, de m'y laisser au
moins jusqu'au jour, et qu'alors je m'en irais. Mais l'individu qui
s'tait lev le premier, et qui paraissait le chef, ayant  son ct
un demi-espadon, qu'il avait soin de faire voir avec affectation,
rpta que je devais sortir, et de suite, et tous rptrent en
choeur:  la porte!  la porte! Un Allemand vint pour mettre la main
sur moi, mais, d'une pousse que je lui donnai dans la poitrine, je
l'envoyai tomber de tout son long sur d'autres qui taient encore
couchs, et mis la main sur la poigne de mon sabre, car mon fusil,
lorsque je roulai en bas de la rampe, tait rest derrire. L'homme au
demi-espadon applaudit  la culbute que je venais de faire faire 
celui qui voulait me mettre  la porte, en lui disant qu'il
n'appartenait pas  un Allemand,  une tte de choucroute, de mettre
la main sur un Franais.

Voyant que l'homme au demi-espadon m'avait donn raison, je rpondis
que j'tais dcid  ne sortir qu'au jour, et que je me ferais plutt
tuer par eux que de mourir de froid sur le chemin. Une femme, car il
s'en trouvait deux, voulut intervenir pour moi, mais elle reut
l'ordre de se taire, et cet ordre fut accompagn de jurements et des
mots les plus sales; alors, le chef me signifia encore l'ordre de
sortir, en me disant de lui viter le dsagrment de mettre la main
sur moi, parce que, s'il s'en mlait, la chose serait bientt faite,
et qu'il m'enverrait coucher o tait mon rgiment. Je lui demandai
pourquoi lui et les siens n'y taient pas. Il me rpondit que cela ne
me regardait pas, qu'il n'avait pas de comptes  me rendre, qu'il
tait chez lui et que je ne pourrais pas rester la nuit avec eux,
parce que je les gnais pour aller faire leurs courses en ville et
profiter du dsordre et du peu de surveillance qu'il y avait aux
voitures d'quipage, pour y faire du butin. Je demandai comme une
grce de rester encore un instant pour me chauffer et rajuster ma
chaussure, et alors que je sortirais. Mais personne ne m'ayant
rpondu, je fis une seconde demande; l'homme au demi-espadon me dit
qu'il y consentait,  condition que je sortirais dans une demi-heure.
Il chargea un tambour, qui paraissait son second, de l'excution de
l'ordre.

Voulant mettre  profit le peu de temps qui me restait, je demandai si
quelqu'un n'avait pas un peu de vivres  me vendre, et surtout de
l'eau-de-vie: Si nous en avions, me rpondit-on, nous la garderions
pour nous!

Cependant la barrique que j'avais vu porter par le Badois, tait
quelque chose de semblable, car j'avais compris qu'il avait dit, en sa
langue, qu'il l'avait prise  une cantinire de son rgiment, qui
l'avait cache lorsque l'arme tait arrive en ville. D'aprs ce
langage, je compris que l'individu tait un nouveau venu, soldat de la
garnison, et associ avec les autres seulement depuis la veille et,
comme eux, dcid  quitter son rgiment pour faire la guerre au
butin.

Le tambour charg de l'ordre de me faire sortir, et que je voyais
causer mystrieusement avec d'autres, me demanda si j'avais de l'or
pour des pices de cinq francs et pour acheter de l'eau-de-vie: Non,
lui dis-je, mais j'ai des pices de cinq francs. La femme qui tait 
ct de moi, la mme qui avait voulu prendre ma dfense, fit semblant,
en se baissant, de chercher quelque chose  terre, du ct de la
porte. Alors, s'approchant de moi, elle me dit, de manire  ne pas
tre entendue: Sauvez-vous, croyez-moi, ils vous tueront! Je suis
avec eux depuis Viasma, et j'y suis malgr moi. Revenez en force, je
vous en prie, demain matin, pour me sauver! Je lui demandai quelle
tait l'autre femme qui tait l; elle me dit que c'tait une juive.
J'allais lui faire d'autres questions, lorsqu'une voix, partant du
fond de la cave, lui ordonna de se taire et lui demanda ce qu'elle me
disait. Elle rpondit qu'elle m'enseignait o je pourrais trouver de
l'eau-de-vie, chez un juif qui restait sur le March-Neuf: Tais-toi,
bavarde! lui rpondit-on. Elle se tut, ensuite elle se retira dans un
coin de la cave.

D'aprs l'avis que cette femme venait de me donner, je vis bien que je
ne m'tais pas tromp, et que j'tais dans un vrai coupe-gorge. Aussi
je n'attendis pas que l'on me dise de sortir; je me levai et, faisant
semblant de chercher un endroit pour me coucher, je m'approchai de la
porte, je l'ouvris et je sortis. L'on me rappela, en me disant que je
pouvais rester jusqu'au jour et dormir. Mais, sans leur rpondre, je
ramassai mon fusil que je trouvai prs de la porte, et cherchai une
issue afin de pouvoir sortir de l'enfoncement o je me trouvais; je ne
pus en trouver. Alors, craignant de rester longtemps dans cette
position, j'allais frapper  la porte de la cave pour demander mon
chemin, lorsque le Badois en sortit, probablement pour voir s'il tait
temps de faire une excursion. Il me demanda encore si je voulais
rentrer; je lui rpondis que non, mais je le priai de m'enseigner le
chemin pour aller au faubourg. Il me fit signe de le suivre et,
longeant plusieurs maisons en ruine, il monta des escaliers. Je le
suivis et, lorsque je fus arriv sur le rempart et sur le chemin, il
me fit faire quelques tours sous prtexte de me montrer par o je
devais aller; mais je m'aperus que c'tait pour me faire perdre la
trace de la cave que, cependant, je voulais reconnatre, car je me
proposais d'y revenir, le matin, avec quelques hommes, et sauver la
femme qui avait implor mon secours, et aussi pour leur demander
compte de plusieurs portemanteaux que j'avais aperus dans le fond de
cette maudite cave.




VI

Une nuit mouvemente.--Je retrouve des amis.--Dpart de
Smolensk.--Rectification ncessaire.--Bataille de Krasno.--Le dragon
Melet.


Mon guide avait disparu sans que je m'en aperoive, de manire que je
me trouvai tout  coup dsorient. C'est alors que je regrettai encore
d'avoir quitt le rgiment. Cependant il fallait prendre un parti et,
comme la neige avait cess de tomber, un instant avant ma descente
dans la cave, je regardai si je ne retrouverais pas la trace de mes
pas. Puis je me rappelai que je devais toujours avoir le rempart  ma
droite. Aprs quelques moments de marche, je reconnus la place o
j'avais rencontr le Badois, mais, pour mieux m'en assurer et la
reconnatre lorsqu'il ferait jour, je fis, avec la crosse de mon
fusil, deux grandes croix profondes dans la neige, et je poursuivis
mon chemin.

Il pouvait tre minuit; j'avais pass prs d'une heure dans la cave
et, pendant ce temps, le froid avait considrablement augment.

Sur ma gauche, j'apercevais bien des feux, mais je n'osais pas me
diriger de ce ct, de crainte de me dtruire en tombant dans des
trous cachs par la neige. Je marchai, toujours en ttonnant, et la
tte baisse, afin de voir o je posais les pieds. Depuis un moment,
je m'apercevais que la route descendait, et, un peu plus avant, je la
trouvais embarrasse par des affts de canon que, probablement, on
avait voulu conduire sur le rempart. Lorsque je fus dans le bas, il me
fut impossible de reconnatre la direction, tant il faisait obscur,
de sorte que je fus forc de m'asseoir sur le derrire d'un afft pour
me reposer, et aussi tcher de voir de quel ct je devais prendre.

Dans cette situation pnible, mon fusil entre les jambes, la tte
appuye dans les deux mains, au moment o j'allais, pour mon malheur,
m'endormir probablement pour toujours, j'entendis des sons
extraordinaires. Je me relevai, tout saisi en pensant au danger que je
venais de courir en me laissant aller au sommeil. Ensuite, je prtai
mon attention afin de voir de quelle direction venaient les sons, mais
je n'entendis plus rien. Alors je crus avoir rv, ou que c'tait un
avertissement du Ciel pour me sauver. Aussitt, reprenant courage, je
me mis  marcher  ttons et  enjamber au hasard les obstacles sans
nombre qui se trouvaient sur mon passage.

Enfin tant parvenu, non sans risquer plusieurs fois de me casser les
jambes,  laisser derrire moi tout ce qui s'opposait  mon passage,
je me reposais un instant pour reprendre haleine, afin de pouvoir
gravir la pente oppose, lorsque le mme bruit qui m'avait veill, me
fit de nouveau lever la tte. Mais ce que j'entends, c'est de
l'harmonie! Ce sont les sons graves de l'orgue, encore loigns et qui
font, sur moi,  cette heure de la nuit, seul et dans un pareil
endroit, une impression que je ne saurais dfinir. Aussitt je marche,
doublant le pas, dans la direction d'o viennent ces sons. En un
moment, je suis sorti du fond o j'tais retenu. Arriv en haut, je
fais encore quelques pas et j'arrte; il tait temps! Encore quelques
pas et c'tait fini de moi! Je tombais du haut en bas du rempart, 
plus de cinquante pieds de hauteur, sur le bord du Boristhne o, fort
heureusement, j'avais aperu le feu d'un bivouac qui m'avait fait
arrter.

pouvant du danger que je venais de courir, je reculai de quelques
pas et j'arrtai encore pour couter, mais je n'entendis plus rien. Je
me remis  marcher et, tournant  gauche, en un instant j'eus le
bonheur de retrouver le chemin fray. Je continuai  avancer, mais
lentement et avec prcaution, la tte haute, toujours en prtant
l'oreille, mais, n'entendant plus rien, je finis par me persuader que
c'tait l'effet de mon imagination frappe, car, dans la position
pnible o nous tions, nous ou les habitants qui taient en petit
nombre, il n'y avait pas de musique possible, et surtout  pareille
heure.

Tout en avanant et en faisant des rflexions, mon pied droit, qui
commenait dj  tre gel et  me faire souffrir, rencontra quelque
chose de dur qui me fit pousser un cri de douleur et tomber de mon
long sur un cadavre, ma figure presque sur la sienne. Je me relevai
pniblement. Malgr l'obscurit, je reconnus que c'tait un dragon,
car il avait encore son casque sur la tte, attach avec les
jugulaires, et son manteau sur lequel il tait tomb, il n'y avait
probablement pas longtemps.

Le cri de douleur que j'avais jet en tombant, fut entendu par un
individu qui tait sur ma droite et qui me cria d'aller de son ct,
en me faisant comprendre qu'il y avait longtemps qu'il m'attendait.
Surpris et content de trouver quelqu'un dans un endroit o je me
croyais seul, j'avanai dans la direction d'o partait la voix. Plus
je m'approchais, plus il me semblait la reconnatre. Je lui criai:
C'est toi, Beloque[27]?--Oui! me rpondit-il, et, nous ayant
reconnus l'un et l'autre, il fut aussi surpris que moi de nous
trouver,  pareille heure, dans un lieu aussi triste et ne sachant pas
plus que moi o il tait. Il m'avait primitivement pris pour un
caporal qui tait all chercher des hommes de corve pour transporter
des malades de sa compagnie que l'on avait laisss  la porte de la
ville, lorsque l'on tait arriv; et qui, ensuite, avec quelques
hommes pour porter et aider  marcher ces malades, avait pris le
chemin du rempart pour viter de monter la rampe de glace. Mais,
arrivs ici, tant trop faibles pour marcher, et les hommes de corve
ne pouvant plus les porter, ils taient tombs  la place o je les
voyais. Le premier qu'il avait envoy au camp n'tant pas revenu, il
avait envoy successivement les deux autres, de manire qu'il se
trouvait seul. C'taient prcisment les hommes que nous avions
laisss  notre arrive dans la baraque, o ensuite j'en avais trouv
un de mort.

[Note 27: Beloque tait un de mes amis, sergent vlite comme moi.
(_Note de l'auteur_.)]

Je lui contai comment je m'tais perdu; je lui parlai de mon aventure
dans la cave, mais je n'osai lui parler de la musique que j'avais cru
entendre, de crainte qu'il ne me dise que j'tais malade. Il me pria
de rester prs de lui; c'tait bien ma pense. Un instant aprs, il me
demanda pourquoi j'avais jet un cri qu'il avait entendu. Je lui
contai ma culbute sur le dragon, et comme ma figure avait touch la
sienne: Tu as donc eu peur, mon pauvre ami?--Non, lui rpondis-je,
mais j'ai eu bien mal!--C'est trs heureux, me dit-il, que tu te sois
fait assez de mal pour te faire crier, sans cela tu aurais pass sans
que j'eusse pu te voir!

Tout en causant, nous marchions  droite et  gauche pour nous
rchauffer, en attendant que les hommes fussent arrivs pour
transporter les malades qui, couchs l'un contre l'autre sur une peau
de mouton, et couverts de la capote et de l'habit de celui que l'on
avait dpouill  la baraque, ne donnaient plus grand signe de vie:
Je crains bien, me dit Beloque, que nous n'ayons pas la peine de les
faire transporter! En effet, l'on entendait par moments qu'ils
voulaient parler ou respirer, mais il tait facile de comprendre que
leur langage tait celui des agonisants.

Tandis que le rle de la mort se faisait entendre prs de nous, la
musique arienne, que je croyais n'exister que dans mon imagination,
recommena de nouveau, mais beaucoup plus rapproche. J'en fis la
remarque  Beloque, et je lui contai ce qui m'tait arriv  la
premire et  la seconde fois que j'avais entendu ces sons harmonieux.
Alors il me conta que, depuis qu'il tait arrt, il avait entendu,
par intervalles, cette musique, et qu'il n'y pouvait rien comprendre;
qu'il y avait des moments que cela faisait un vacarme d'enfer, et que,
si c'taient des hommes qui s'amusaient  cela, il fallait qu'ils
eussent le diable au corps. Alors, s'approchant plus prs de moi, il
me dit  demi-voix, de crainte que les deux hommes qui se mouraient 
nos pieds l'entendent: Mon cher ami, ces sons que nous entendons
ressemblent beaucoup  la musique de la mort! Tout ce qui nous entoure
est mort, et j'ai un pressentiment que, sous peu de jours, je serai
mort! Puis il ajouta: Que la volont de Dieu soit faite! Mais c'est
trop souffrir pour mourir. Regarde ces malheureux! en montrant les
deux hommes couchs dans la neige.  cela je ne rpondis rien, car
dans ce moment ma pense tait comme la sienne.

Il avait cess de parler, et nous coutions toujours sans nous rien
dire, interrompus seulement par la difficult de respirer d'un des
hommes mourants, lorsque, rompant de nouveau le silence: Cependant,
me dit-il, les sons que nous entendons semblent arriver d'en haut.
Nous coutmes encore avec attention; effectivement cela paraissait
venir d'au-dessus de notre tte. Tout  coup, le bruit cessa; alors un
silence affreux rgna autour de nous. Ce silence fut interrompu par un
cri plaintif: c'tait le dernier soupir d'un des hommes que nous
gardions.

Au mme instant, des pas se font entendre; c'tait un caporal qui
arrivait avec huit hommes, pour enlever les deux mourants, mais, comme
il n'en restait plus qu'un, il fut enlev de suite. On le couvrit avec
la dpouille des autres, et l'on partit.

Il tait plus d'une heure du matin; le froid avait diminu, car,
depuis un instant, le vent avait cess de se faire sentir avec autant
de violence, mais j'tais tellement fatigu que je ne pouvais plus
marcher, et, jointe  cela, l'envie de dormir me dominait tellement
que, pendant le chemin, Beloque me surprit plusieurs fois arrt et
dormant debout.

Il m'avait donn des indications pour trouver Grangier, car des hommes
de sa compagnie qui escortaient le seul fourgon qui restait au
marchal, avaient t voir leurs camarades et avaient indiqu le
fourgon plac  la porte d'une maison o tait log le marchal.
Arriv au point o nous descendions la rampe du rempart, afin de
prendre la direction du camp o tait le rgiment, je me sparai du
convoi funbre, et je me dcidai  suivre le nouveau chemin que l'on
venait de m'enseigner, esprant atteindre bientt le but de mes
recherches.

Il n'y avait qu'un instant que je marchais seul, lorsque la maudite
musique se fit encore entendre. Aussitt je cesse de marcher, je lve
la tte pour mieux couter, et j'aperois de la clart devant moi. Je
me dirige sur le point lumineux, mais le chemin va en descendant et la
lumire disparat. Je n'en continue pas moins  marcher, mais, au bout
d'un instant, arrt par un mur, je suis forc de revenir sur mes pas;
je tourne  droite,  gauche; je me trouve, enfin, dans une rue, et
au milieu de maisons en ruines. Je continue a marcher  grands pas,
toujours guid parla musique. Arriv  l'extrmit de la rue, je vois
un difice clair; c'est de l que viennent les sons graves qui
continuent toujours. Je marche directement dessus, et, aprs avoir
tourn plusieurs fois, je me trouve arrt par une petite muraille qui
semble servir d'enceinte  l'difice que je reconnais pour une glise.

Ne voulant pas me fatiguer davantage  chercher l'entre, je me dcide
 escalader la muraille et pour m'assurer qu'elle n'est pas assez
haute, je sonde de l'autre ct avec mon fusil. Voyant qu'il n'y avait
pas plus de trois  quatre pieds de haut, je monte dessus et je saute
de l'autre ct. Mes pieds ayant rencontr quelque chose de bomb, je
tombe sur mes genoux; je me relve sans m'tre fait mal, je fais
encore quelques pas et je sens que le terrain n'est pas gal. Pour ne
pas tomber, je m'appuie sur mon fusil. Je m'aperois, bientt que je
suis au milieu de plus de deux cents cadavres  peine recouverts de
neige. Pendant que j'avance en trbuchant, appuy sur mon fusil, et
que mes pieds s'enfoncent et sont quelquefois tenus entre les jambes
et les bras de ceux sur lesquels je marche, et qui semblent arrangs
avec symtrie, afin de faire place  d'autres, des chants lugubres se
font entendre. Il me semble que c'est l'office des morts. Les paroles
de Beloque me reviennent  la mmoire; une sueur me prend, je ne sais
plus ce que je fais, ni o je vais. Je me trouve, je ne sais comment,
appuy contre le derrire du choeur de l'glise.

Revenu un peu  moi en dpit du tintamarre diabolique qui continue, je
marche, appuy d'une main contre le mur, et je me trouve  la porte
que je vois ouverte et par o une fume paisse sort. J'entre et je me
trouve au milieu d'individus que je prends pour des ombres, tant il y
a de fume. Ces individus continuent  chanter et d'autres  jouer des
orgues. Tout  coup, une grande flamme s'chappe, la fume se dissipe;
je regarde o je suis et avec qui; un des chanteurs s'approche de moi
et s'crie: C'est mon sergent! Il m'avait reconnu  ma peau d'ours,
et,  mon tour, je reconnais des soldats de la compagnie; que l'on
juge de ma surprise en les voyant dans cet tat de gat! J'allais
leur faire des questions, lorsque l'un d'eux s'approche et me
prsente de l'eau-de-vie, plein un vase en argent. Alors je devine
d'o vient leur gat: ils taient tous en ribote!

Un qui l'tait moins que les autres me conta qu'en arrivant, ils
avaient t  la corve, et qu'en passant o il y avait encore
quelques maisons, ils avaient vu sortir d'une cave deux hommes portant
une lanterne, qu'ils avaient reconnus pour des juifs; que, de suite,
ils s'taient concerts pour y revenir faire une visite aprs la
distribution des vivres, afin de voir s'ils n'y trouveraient rien 
manger, et ensuite passer la nuit dans cette glise, qu'ils avaient
remarque; qu'en effet ils taient revenus et avaient trouv, dans la
cave, une barrique d'eau-de-vie, un sac de riz et un peu de biscuit,
ainsi que dix capotes ou pelisses garnies de fourrures, et des
bonnets, entre autres celui du rabbin. Comme ils s'taient affubls de
tout cela, je les avais pris, en entrant, pour ce qu'ils n'taient
pas. Avec eux se trouvaient plusieurs musiciens du rgiment qui, un
peu en train, s'taient mis  jouer des orgues; ainsi s'expliquaient
les sons harmonieux qui m'avaient si fort intrigu.

Ils me donnrent du riz, quelques petits morceaux de biscuit et le
bonnet du rabbin, garni d'une superbe fourrure de renard noir. Je mis
le riz prcieusement dans mon sac. Tant qu'au bonnet, je le mis sur la
tte et, voulant me reposer, je mis, devant le feu, une planche sur
laquelle je me couchai.  peine avais-je la tte sur mon sac, que nous
entendmes, du ct de la porte, crier et jurer; nous fmes voir ce
qu'il pouvait y avoir. C'taient six hommes conduisant une voiture
attele d'un mauvais cheval, charge de plusieurs cadavres qu'ils
venaient dposer derrire l'glise pour faire nombre avec ceux sur
lesquels j'avais march, la terre tant trop dure pour y faire des
trous, et la gele les conservant provisoirement. Ils nous dirent que,
si cela continuait, l'on ne saurait plus o les placer, car toutes les
glises servaient d'hpitaux et taient remplies de malades  qui il
tait impossible de donner des soins; qu'il n'y avait plus que celle
o nous tions o il n'y avait personne et o, depuis quelques jours,
ils dposaient les morts; que, depuis le moment o la tte de colonne
de la Grande Arme avait commenc  paratre, ils ne pouvaient suffire
aux transports des hommes qui mouraient un instant aprs leur
arrive. Aprs ces explications je fus me recoucher; les infirmiers,
car c'en tait, demandrent  passer le reste de la nuit avec nous,
afin d'attendre le jour pour dposer leur charge auprs des autres;
ils dtelrent leur cheval et le firent entrer dans l'glise.

Je dormis assez bien le reste de la nuit, quoique rveill souvent par
le picotement de la vermine. Depuis que j'tais infect, je ne l'avais
pas encore sentie comme dans ce moment; cela se conoit, car, couchant
au grand air, ils ne bougeaient pas; mais l o j'tais, il faisait
assez chaud; ils en profitaient pour me manger.

Il n'tait pas encore jour, lorsque je fus rveill par les cris d'un
malheureux musicien qui venait de se casser la jambe en descendant les
escaliers qui conduisaient aux orgues, o il avait dormi. Ceux qui
taient en bas avaient, pendant la nuit, enlev une partie des marches
pour faire du feu et se chauffer, de manire que le pauvre diable, en
descendant, fit une chute qui le mit dans un tat  ne pouvoir marcher
de sitt; il est probable qu'il ne sera jamais revenu.

Lorsque je fus rveill, je trouvai presque tous les soldats occups
de faire rtir de la viande au bout de la lame de leur sabre. En
attendant que la soupe ft cuite, je leur demandai o ils avaient eu
de la viande, ou si l'on avait fait une distribution. Ils me
rpondirent que non, que c'tait la viande du cheval de la voiture des
morts, qu'ils avaient tu, pendant que les infirmiers taient en train
de dormir; ils avaient bien fait, il fallait vivre.

Une heure aprs, lorsque dj un bon quart du cheval tait mang, un
des croque-morts en prvint ses camarades qui temptrent contre nous
et nous menacrent de porter leurs plaintes au directeur en chef des
hpitaux. Nous continumes  manger en leur rpondant que c'tait
fcheux qu'il ft si maigre ou qu'il n'y en et pas une demi-douzaine
pour en faire une distribution au rgiment. Ils partirent en nous
menaant, et, pour se venger, ils versrent les sept cadavres dont
leur voiture tait charge,  l'entre de la porte, de manire que
nous ne pouvions sortir ni rentrer sans marcher dessus.

Ces infirmiers, qui n'avaient pas fait la campagne, et  qui jamais
rien n'avait manqu, ne savaient pas que, depuis plusieurs jours, nous
mangions les chevaux qui nous tombaient sous la main.

Il tait 7 heures, lorsque je me disposai  partir pour retourner o
tait le rgiment. Je commenai par prvenir les hommes, au nombre de
quatorze, qu'il fallait se runir et arriver ensemble et en ordre.
Avant, nous nous mmes  manger une bonne soupe au riz, faite avec le
bouillon de viande de cheval. Aprs cela, leur ayant fait mettre sur
le dos le sac o ils avaient enferm leurs grandes pelisses de juifs,
nous sortmes de l'glise qui commenait dj  se remplir de nouveaux
venus, malheureux et autres, qui avaient pass la nuit comme ils
avaient pu, et de beaucoup d'autres encore qui quittaient leurs
rgiments, esprant trouver mieux. La faim les faisait rder dans tous
les coins. En entrant, ils ne prenaient pas garde aux cadavres qui
obstruaient le passage; ils passaient dessus comme sur des pices de
bois, ils taient aussi durs.

Lorsque je fus sur le chemin, je proposai  mes hommes,  qui je
contai mon aventure de la cave, d'y venir faire une visite; ma
proposition fut accepte. Nous en trouvmes facilement, le chemin, car
nous avions, pour premier guide, l'homme que Beloque avait laiss
mort, ensuite le dragon sur lequel j'tais tomb, et que nous
retrouvmes avec son manteau et sa chaussure de moins. Aprs avoir
pass le fond o taient les affts de canon, et o j'avais failli
m'endormir, nous arrivmes  l'endroit o j'avais fait mes remarques
dans la neige. Ayant descendu la rampe moins vite que la veille,
j'arrivai  la porte que nous trouvmes ferme. Nous frappmes, mais
personne ne rpondit. Elle fut enfonce de suite, mais les oiseaux
taient envols; nous n'y trouvmes qu'un seul individu, tellement
ivre qu'il ne pouvait parler. Je le reconnus pour l'Allemand qui avait
voulu me mettre  la porte. Il tait envelopp d'une grosse capote de
peau de mouton qu'un musicien du rgiment lui enleva, malgr tout ce
qu'il put faire pour la dfendre. Nous y trouvmes plusieurs
portemanteaux et une malle; tout cela avait t vol pendant la nuit,
mais tout tait vide, ainsi que la barrique que le soldat badois avait
apporte et que nous reconnmes pour avoir contenu du genivre.

Avant de reprendre le chemin du camp, je considrai la position o
j'tais et je vis avec surprise que, pendant la nuit, j'avais beaucoup
march sans avoir fait beaucoup de chemin: je n'avais fait que tourner
autour de l'glise.

Nous retournmes au camp. Chemin faisant, je rencontrai plusieurs
hommes du rgiment, que je runis  ceux qui taient avec moi. Un
instant aprs, j'aperus de loin un sous-officier du rgiment, que je
reconnus de suite  son sac blanc pour celui que je cherchais,
Grangier. Je l'avais dj embrass qu'il ne m'avait pas encore
reconnu, tant j'tais chang. Nous nous cherchions l'un et l'autre,
car il me dit que, depuis la veille, une heure aprs l'arrive du
rgiment, il avait t  l'endroit o il tait pour me chercher, mais
que personne n'avait pu lui dire o j'tais et que, si j'avais eu la
patience d'attendre, il m'aurait conduit o il tait log, car il
m'attendait avec une bonne soupe pour me restaurer et de la paille
pour me coucher. Il me suivit jusqu'au camp, o j'arrivai en ordre
avec dix-neuf hommes. Un instant aprs, Grangier me fit signe; je le
suivis, il ouvrit son sac et en tira un morceau de viande de boeuf
cuit qu'il avait, me dit-il, rserv pour moi, ainsi qu'un morceau de
pain de munition.

Il y avait vingt trois jours que je n'en avais mang, aussi je le
dvorai. Ensuite il me demanda des nouvelles d'un de ses pays qu'on
lui avait dit tre dangereusement malade; tout ce que je pus lui dire,
c'est qu'il tait entr en ville, mais que, puisqu'il ne l'avait pas
vu o tait le rgiment, il nous fallait aller voir  la porte de la
ville par o nous tions entrs; que l, nous pourrions peut-tre
avoir quelques renseignements, car beaucoup de malades, n'ayant pu
monter la rampe de glace pour aller o tait le rgiment, taient
rests au poste du Badois ou dans les environs. Nous y allmes de
suite.

Il n'y avait qu'un instant que nous marchions, lorsque nous arrivmes
au dragon; pour cette fois, on l'avait mis presque nu, probablement
pour s'assurer s'il n'avait pas une ceinture avec de l'argent. Je lui
montrai la cave, et nous arrivmes  la porte o nous fmes saisis par
la quantit de morts que nous y vmes; prs du poste du Badois taient
quatre hommes de la Garde, morts pendant la nuit, et dont l'officier
de poste avait empch qu'on les dpouillt; il nous dit aussi que,
dans son corps de garde, il y en avait encore deux qu'il croyait de la
Garde; nous y entrmes pour les voir; ils taient sans connaissance:
le premier tait un chasseur, le second, qui avait la figure cache
avec un mouchoir, tait de notre rgiment. Grangier, lui ayant
dcouvert la figure, fut on ne peut plus surpris en reconnaissant
celui qu'il cherchait. Nous nous empressmes, comme nous pmes, de le
secourir; nous lui tmes son sabre et sa giberne qu'il avait encore
sur lui, ainsi que son col, et nous tchmes de lui faire avaler
quelques gouttes d'eau-de-vie; il ouvrit les yeux sans nous
reconnatre et, un instant aprs, il expira dans mes bras. Nous
ouvrmes son sac; nous y trouvmes une montre, ainsi que diffrents
petits objets que Grangier renferma afin de les envoyer comme souvenir
 sa famille, s'il avait le bonheur de revoir la France, car il tait
du mme endroit que lui; tant qu'au chasseur, aprs l'avoir mis dans
la meilleure position possible, nous l'abandonnmes  sa malheureuse
destine. Que pouvions-nous faire?

Grangier me conduisit  son poste; un instant aprs, il fut relev par
les chasseurs; avant de partir, nous n'oublimes pas de leur
recommander l'homme de leur rgiment que nous venions de quitter. Le
sergent envoya de suite quatre hommes pour le prendre: il sera
probablement mort en arrivant, car tous ceux qui se trouvaient dans
cette position mouraient de suite, comme s'ils eussent t asphyxis.

Nous retournmes au rgiment, o nous passmes le reste de la journe
 mettre nos armes en bon tat,  nous chauffer et  causer. Pendant
la journe, nous tumes plusieurs chevaux que nos hommes nous
amenrent et que nous partagemes; l'on fit aussi une petite
distribution de farine de seigle et d'un peu de gruau, dans lequel se
trouvaient presque autant de paille et de grains de seigle.

Le lendemain,  quatre heures du matin, l'on nous fit prendre les
armes pour nous porter en avant  un quart de lieue de la ville, o,
malgr un froid rigoureux, nous restmes en bataille jusqu'au grand
jour. Les jours suivants, nous fmes de mme, car l'arme russe
manoeuvrait sur notre gauche.

Il y avait dj trois jours que nous tions  Smolensk, que nous ne
savions pas si nous devions rester dans cette position, ou si nous
devions continuer notre retraite. Rester, disait-on, c'est impossible.
Alors pourquoi ne pas partir, plutt que de rester dans une ville o
il n'y avait pas de maisons pour nous abriter et pas de vivres pour
nous nourrir? Le quatrime jour, en revenant, comme les jours
prcdents, de la position du matin, et comme nous tions prs
d'arriver  notre bivac, j'aperus un officier d'un rgiment de ligne,
couch devant un feu; prs de lui taient quelques soldats; nous nous
regardmes, quelque temps, comme deux hommes qui s'taient quelquefois
vus et qui cherchaient  se reconnatre sous les haillons dont nous
tions couverts et la crasse de ma figure. Je m'arrte, lui se lve
et, s'approchant de moi, il me dit: Je ne me trompe pas?--Non, lui
dis-je. Nous nous tions reconnus, et nous nous embrassmes sans avoir
prononc nos noms.

C'tait Beaulieu[28], mon camarade de lit aux Vlites, lorsque nous
tions  Fontainebleau. Combien nous nous trouvmes changs, et
misrables! Je ne l'avais pas vu depuis la bataille de Wagram, poque
o il avait quitt la Garde pour passer officier dans la ligne, avec
d'autres Vlites. Je lui demandai o tait son rgiment; pour toute
rponse, il me montra l'aigle au milieu d'un faisceau d'armes; ils
taient encore trente-trois; il tait le seul officier, avec le
chirurgien-major; des autres, la plus grande partie avait pri dans
les combats, mais plus de la moiti taient morts de misre et de
froid; quelques-uns taient gars.

[Note 28: Beaulieu tait le frre de Mme Vast, de Valenciennes,
notaire  Cond, mon pays.  ma rentre des prisons, en 1814, cette
dame m'apprit que son malheureux frre avait t tu  Dresde, d'un
boulet. (_Note de l'auteur_.)]

Lui, Beaulieu, tait capitaine; il me dit qu'il avait l'ordre de
suivre la Garde. Je restai encore quelque temps avec lui, et, comme il
n'avait pas de vivres, nous partagemes en frres le riz que j'avais
reu des hommes rencontrs dans l'glise, la nuit de notre arrive.
C'tait la plus grande preuve d'amiti que l'on puisse donner  un
camarade dans une situation o, pour de l'or, l'on ne pouvait rien
trouver.

Le 14 au matin, l'Empereur partit de Smolensk avec les rgiments de
grenadiers et de chasseurs; nous les suivmes, quelque temps aprs, en
faisant l'arrire-garde, laissant derrire nous les corps d'arme du
prince Eugne, Davoust et Ney rduits  peu de monde; en sortant de la
ville, nous traversmes le Champ sacr, appel ainsi par les Russes.
Un peu plus loin de Koroutnia[29] se trouve un ravin assez profond et
encaiss; tant obligs de nous arrter afin de donner le temps 
l'artillerie de le traverser, je cherchai Grangier, ainsi qu'un autre
de mes amis,  qui je proposai de le traverser et de nous porter en
avant pour ne pas nous geler  attendre; tant, de l'autre ct,
forcs de nous arrter encore, nous remarqumes trois hommes autour
d'un cheval mort; deux de ces hommes taient debout et semblaient
ivres, tant ils chancelaient. Le troisime, qui tait un Allemand,
tait couch sur le cheval. Ce malheureux, mourant de faim et ne
pouvant en couper, cherchait  mordre dedans; il finit par expirer
dans cette position, de froid et de faim. Les deux autres, qui taient
deux hussards, avaient la bouche et les mains ensanglantes; nous leur
adressmes la parole, mais nous ne pmes en obtenir aucune rponse:
ils nous regardrent avec un rire  faire peur, et, se tenant le bras,
ils allrent s'asseoir prs de celui qui venait de mourir, o,
probablement, ils finirent par s'endormir pour toujours.

[Note 29: Koroutnia, petit village. (_Note de l'auteur_.)]

Nous continumes  marcher sur le ct de la route, afin de gagner la
droite de la colonne et, de l, attendre notre rgiment prs d'un feu
abandonn, si toutefois nous avions le bonheur d'en trouver. Nous
rencontrmes un hussard, je crois qu'il tait du 8e rgiment, luttant
contre la mort, se relevant et tombant aussitt. Malgr le peu de
moyens que nous avions de donner des secours, nous avanmes pour le
secourir, mais il venait de tomber pour ne plus se relever. Ainsi, 
chaque instant, l'on tait oblig d'enjamber au-dessus des morts et
des mourants.

Comme nous continuions toujours, quoique avec beaucoup de difficult,
 marcher sur la droite de la route, pour dpasser les convois, nous
vmes un soldat de la ligne assis contre un arbre o il y avait un
petit feu: il tait occup  faire fondre de la neige dans une
marmite, afin d'y faire cuire le foie et le coeur d'un cheval qu'il
avait ventr. Il nous dit que, n'ayant pu en couper de la viande, il
avait, avec sa baonnette, fait un trou au ventre, d'o il avait tir
ce qu'il allait faire cuire.

Comme nous avions du riz et du gruau, nous lui proposmes de nous
prter sa marmite pour en faire cuire, et que nous le mangerions
ensemble. Il accepta avec plaisir. Ainsi, avec du riz et du gruau o
il y avait autant de paille, nous fmes une soupe que nous
assaisonnmes avec un morceau de sucre que Grangier avait dans son
sac, ne voulant pas la saler avec de la poudre, car nous n'avions pas
de sel. Pendant que notre soupe cuisait, nous nous occupmes  faire
cuire, au bout de nos sabres, des morceaux de foie et les rognons du
cheval, que nous trouvmes dlicieux. Lorsque notre riz fut  moiti
cuit, nous le mangemes, et nous rejoignmes le rgiment qui nous
avait dj dpasss. Le mme jour, l'Empereur coucha  Koroutnia, et
nous un peu en arrire, dans un bois.

Le lendemain, l'on se mit en route de grand matin, pour atteindre
Krasno, mais, avant d'arriver  cette ville, la tte de la colonne
impriale fut arrte par vingt-cinq mille Russes qui barraient la
route. Les premiers de l'arme qui les aperurent taient des hommes
isols qui, aussitt, se replirent sur les premiers rgiments de la
Garde, mais la plus grande partie, moins intimide ou plus valide, se
runit et fit face  l'ennemi. Il y eut quelques hommes insouciants ou
malheureux qui, sans s'en apercevoir, furent se jeter au milieu d'eux.

Les grenadiers et les chasseurs de la Garde s'tant forms en colonnes
serres par division, s'avancrent de suite sur la masse des Russes
qui, n'osant pas les attendre, se retirrent et laissrent le passage
libre; mais ils prirent position sur les hauteurs  gauche de la route
et tirrent quelques voles de coups de canon. Au bruit du canon, et
comme nous tions en arrire, nous doublmes le pas et nous arrivmes
au moment o l'on menait quelques pices en batterie pour les
classer. Aussi, aux premiers coups que l'on tira, on les vit
disparatre derrire les hauteurs, et nous continumes  marcher.

Dans cette circonstance, il s'est pass un fait que je ne dois pas
passer sous silence, et dont j'ai eu connaissance pour en avoir
entendu parler, mais diffremment cont, et mme crit.

L'on a dit qu'au moment o l'on aperut les Russes, les premiers
rgiments de la Garde se grouprent, ainsi que l'tat-major, autour de
l'Empereur, et que, de cette manire, l'on marcha comme si l'ennemi ne
ft pas devant nous; que la musique joua l'air:

    O peut-on tre mieux qu'au sein de sa famille?

et que l'Empereur interrompit la musique en ordonnant de jouer:

    Veillons au salut de l'Empire!

Le fait que l'on rapporte s'est bien pass, mais d'une manire toute
diffrente, car c'est  Smolensk mme que la chose s'tait passe. Je
crois ne pas me tromper en disant que c'est le jour mme de notre
dpart de cette ville que j'en ai entendu parler.

Le prince de Neufchtel, alors ministre de la guerre, voyant que
l'Empereur ne donnait pas d'ordre de dpart et l'inquitude de toute
l'arme  cet gard, vu l'impossibilit de rester dans une aussi
triste position, runit quelques musiciens et leur ordonna de jouer,
sous les croises de la maison o l'Empereur tait log, l'air:

    O peut-on tre mieux qu'au sein de sa famille?

 peine avait-on commenc, que l'Empereur se montra sur le balcon, et
qu'il commanda de jouer:

    Veillons au salut de l'Empire!

que les musiciens excutrent tant bien que mal, malgr leur misre.

Un instant aprs, l'ordre du dpart fut donn pour le lendemain matin.
Comment croire que les malheureux musiciens, en supposant mme qu'ils
se fussent trouvs  la droite du rgiment, chose que l'on ne voyait
plus depuis le commencement de nos dsastres, eussent t capables de
souffler dans leurs instruments ou de faire aller leurs doigts, dont
une partie les avaient gels? Mais,  Smolensk, la chose tait plutt
possible, parce qu'il y avait du feu et que l'on se chauffait.

Deux heures aprs la rencontre des Russes, l'Empereur arrive 
Krasno, avec les premiers rgiments de la Garde, notre rgiment et
les fusiliers-chasseurs. Nous bivaqumes en arrire de la ville; en
arrivant, je fus command de garde avec quinze hommes, chez le gnral
Roguet, qui tait log en ville, dans une mauvaise maison couverte en
chaume. J'tablis mon poste dans une curie, m'estimant trs heureux
de passer la nuit  couvert et prs d'un feu que nous venions
d'allumer; mais il en fut tout autrement.

Pendant que nous tions dans Krasno et autour, l'arme russe, forte,
dit-on, de quatre-vingt-dix mille hommes, nous entourait, car devant
nous,  droite,  gauche et derrire, ce n'tait que Russes qui
croyaient, probablement, faire bon march de nous. Mais l'Empereur
voulut leur faire sentir que la chose n'tait pas aussi facile qu'ils
le pensaient, car, si nous tions malheureux, mourants de faim et de
froid, il nous restait encore quelque chose qui nous soutenait:
l'honneur et le courage. Aussi l'Empereur, fatigu de se voir suivre
par cette nue de barbares et de sauvages, rsolut de s'en
dbarrasser.

Le soir de notre arrive, le gnral Roguet reut l'ordre d'attaquer,
pendant la nuit, avec une partie de la Garde, les rgiments de
fusiliers-chasseurs, grenadiers, voltigeurs et tirailleurs:  onze
heures du soir, l'on envoya quelques dtachements, afin de faire une
reconnaissance et de bien s'assurer de la position de l'ennemi, qui
occupait deux villages devant lesquels il avait tabli son camp, et
dont on connut la direction par la position de leurs feux; il est
probable qu'il craignait quelque chose, car, lorsque nous fmes
l'attaquer, une partie tait dj en mesure de nous recevoir.

Il pouvait tre une heure du matin lorsque le gnral vint me dire,
avec son accent gascon: Sergent, vous allez laisser ici un caporal et
quatre hommes pour garder mon logement et le peu d'effets qu il me
reste; vous, retournez au camp rejoindre le rgiment avec votre garde;
tout  l'heure, nous aurons de la besogne!

Je le dirai franchement, cet ordre ne me fit pas plaisir; ce n'tait
certainement pas la crainte de me battre, mais c'tait la peine que
j'avais de perdre quelques moments de repos, dont j'avais tant besoin.

Lorsque j'arrivai au camp, chacun tait dj occup  prparer ses
armes; je les trouvai disposs  bien se battre; plusieurs me dirent
qu'ils espraient trouver une fin  leurs souffrances, car il leur
tait impossible de rsister davantage.

Il tait deux heures lorsque le mouvement commena; nous nous mmes en
marche sur trois colonnes: les fusiliers-grenadiers, dont je faisais
partie, et les fusiliers-chasseurs formaient celle du centre; les
tirailleurs et voltigeurs celles de droite et de gauche. Il faisait un
froid comme les jours prcdents; nous marchions avec peine, au milieu
des terres, dans la neige jusqu'aux genoux. Aprs une demi-heure de
marche, nous nous trouvmes au milieu des Russes, dont une partie
avait pris les armes, car une grande ligne d'infanterie tait sur
notre droite, et  moins de quatre-vingts pas, faisant sur nous un feu
meurtrier; leur grosse cavalerie, compose de cuirassiers habills de
blanc, portant cuirasse noire, tait sur notre gauche,  une pareille
distance, hurlant comme des loups pour s'exciter les uns les autres,
mais n'osant nous aborder, et leur artillerie, au centre, tirant 
mitraille. Cela n'arrta pas notre marche, car, malgr leurs feux et
le nombre d'hommes qui tombaient chez nous, nous les abordmes au pas
de charge et nous entrmes dans leur camp, o nous fmes un carnage
affreux  coups de baonnettes.

Ceux qui taient plus loigns avaient eu le temps de prendre les
armes et de venir au secours des premiers. Alors, un autre genre de
combat commena, car ils mirent le feu  leur camp et aux deux
villages. Nous pmes nous battre  la lueur de l'incendie. Les
colonnes de droite et de gauche nous avaient dpasss et taient
entres dans le camp ennemi par les extrmits, tandis que notre
colonne entrait par le centre.

J'oubliais de dire qu'au moment o nous battions la charge, et que la
tte de notre colonne enfonait les Russes, en mettant leur camp en
droute, nous rencontrmes, tendus sur la neige, plusieurs centaines
de Russes que l'on crut morts ou dangereusement blesss. Nous les
dpassmes, mais,  peine fmes-nous au-dessus, qu'ils se relevrent
avec leurs armes; ils firent feu, de manire que nous fmes obligs de
faire demi-tour pour nous dfendre. Malheureusement pour eux, un
bataillon qui faisait l'arrire garde et qu'ils n'avaient pu
apercevoir, arriva. Ils furent pris entre deux feux; en moins de cinq
minutes, plus un n'existait: c'est une ruse de guerre dont les Russes
se servent souvent, mais l, elle ne russit pas.

Le premier qui tomba chez nous, lorsque nous marchions en colonne, fut
le malheureux Beloque, celui qui,  Smolensk, m'avait prdit sa mort.
Il fut atteint d'une balle  la tte et tu sur le coup; il tait
l'ami de tous ceux qui le connaissaient, et, malgr l'indiffrence que
nous avions pour tout, et mme pour nous, Beloque fut gnralement
regrett de ses camarades.

Lorsque nous emes travers le camp des Russes, et abord le village,
aprs les avoir forcs  jeter une partie de leur artillerie dans un
lac, un grand nombre de leurs fantassins s'taient retirs dans les
maisons, dont une partie tait en flammes. C'est l o nous nous
battmes avec acharnement et corps  corps. Le carnage fut terrible;
nous tions diviss; chacun se battait pour son compte. Je me trouvais
prs de notre colonel, le plus ancien colonel de France, qui avait
fait les campagnes d'gypte. Il tait, dans ce moment, conduit par un
sapeur qui le soutenait en le tenant par le bras; prs de lui tait
aussi l'adjudant-major Roustan; nous nous trouvions  l'entre d'une
espce de ferme o beaucoup de Russes s'taient retirs et taient
bloqus par des hommes de notre rgiment; ils n'avaient, pour toute
retraite, qu'une issue dans la grande cour, mais ferme par une
barrire qu'ils taient obligs d'escalader.

Pendant ce combat isol, je remarquai, dans la cour, un officier russe
mont sur un cheval blanc, frappant  coups de plat de sabre sur ses
soldats qui se pressaient de fuir en voulant sauter la barrire, et ne
lui laissaient aucun moyen de se sauver. Il finit cependant par se
rendre matre du passage, mais, au moment o il allait sauter de
l'autre ct, son cheval fut atteint d'une balle et tomba sous lui, de
manire que le passage devint difficile. Alors les soldats russes
furent forcs de se dfendre. Ds ce moment, le combat devint plus
acharn.  la lueur des flammes, ce n'tait plus qu'une vraie
boucherie. Russes, Franais taient les uns sur les autres, dans la
neige, se tuant  bout portant.

Je voulus courir sur l'officier russe qui s'tait dgag de dessous
son cheval, et qui cherchait, aid de deux soldats,  se sauver en
passant la barrire; mais un soldat russe m'arrta  deux pas du bout
du canon de son fusil, et fit feu; probablement qu'il n'y eut que
l'amorce qui brla, car, si le coup avait parti, c'en tait fait de
moi; sentant que je n'tais pas bless, je me retirai  quelques pas
de mon adversaire qui, pensant que j'tais dangereusement bless,
rechargeait tranquillement son arme. L'adjudant-major Roustan, qui se
trouvait prs du colonel et m'avait vu en danger, courut sur moi et,
me prenant dans ses bras, me dit: Mon pauvre Bourgogne, n'tes-vous
pas bless?--Non, lui rpondis-je.--Alors ne le manquez pas! C'tait
bien ma pense. En supposant que mon fusil manqut (chose qui arrivait
souvent,  cause de la neige), j'aurais couru dessus avec ma
baonnette. Je ne lui donnai pas le temps de finir de recharger,
qu'une balle l'avait dj travers. Quoique bless mortellement, il ne
tomba pas sur le coup; il recula en chancelant, et en me regardant
d'un air menaant, sans lcher son arme, et alla tomber sur le cheval
de l'officier qui se trouvait contre la barrire. L'adjudant-major,
passant prs de lui, lui porta un coup de sabre dans le ct qui
acclra sa chute; au mme instant, je revins prs du colonel que je
trouvai abm de fatigue, n'ayant plus la force de commander; il
n'avait prs de lui que son sapeur. L'adjudant-major arriva avec son
sabre ensanglant, en nous disant que, pour traverser la mle et
rejoindre le colonel, il avait t oblig de se faire jour  coups de
sabre, mais qu'il arrivait avec un coup de baonnette dans la cuisse
droite. Dans ce moment, le sapeur qui soutenait le colonel fut atteint
d'une balle dans la poitrine. Le colonel, s'en tant aperu, lui dit:
Sapeur, vous tes bless?--Oui, mon colonel, rpond le sapeur, et,
prenant la main du colonel, il lui fit sentir sa blessure en lui
mettant son doigt dans le trou et en lui disant: Ici, mon
colonel!--Alors, retirez-vous! Le sapeur lui rpondit qu'il avait
encore assez de force pour le soutenir ou mourir avec lui, ou seul 
ct de lui, s'il le fallait: Aprs tout, reprit l'adjudant-major, o
irait-il? Se jeter dans un parti ennemi! Nous ne savons o nous
sommes, et je vois bien que, pour nous reconnatre, nous serons
obligs d'attendre le jour en combattant!

Effectivement, nous tions tout  fait dsorients,  cause de la
lueur de l'incendie; le rgiment se battait sur plusieurs points et
par pelotons.

Il n'y avait pas cinq minutes que le sapeur tait blotti, que les
Russes qui taient dans la ferme et que nous tenions troitement
bloqus, se voyant sur le point d'tre brls, voulurent se rendre: un
sous-officier bless vint au milieu d'une grle de balles en faire la
proposition. Alors, l'adjudant-major m'envoya commander que l'on
cesst le feu: Cesser le feu! me rpondit un soldat de notre
rgiment, qui tait bless; cessera qui voudra, mais, puisque je suis
bless et que, probablement, je prirai, je ne cesserai de tirer que
lorsque je n'aurai plus de cartouches!

En effet, bless comme il l'tait d'un coup de balle qui lui avait
cass la cuisse, et assis sur la neige qu'il rougissait de son sang,
il ne cessa de tirer et mme de demander des cartouches aux autres.
L'adjudant-major, voyant que ses ordres n'taient pas excuts, vint
lui-mme, disait-il, de la part du colonel. Mais nos soldats, qui se
battaient en dsesprs, ne l'entendirent pas et continurent. Les
Russes, voyant qu'il n'y avait plus pour eux aucun espoir de salut, et
n'ayant plus, probablement, de munitions pour se dfendre, essayrent
de sortir en masse du corps de btiment o ils s'taient retirs et o
ils commenaient  rtir, mais nos hommes les forcrent d'y rentrer.
Un instant aprs, n'y pouvant plus tenir, ils firent une nouvelle
tentative, mais  peine quelques hommes furent-ils dans la cour, que
le btiment s'croula sur le reste, o peut-tre plus de quarante
prirent dans les flammes; ceux qui taient sortis ne furent pas plus
heureux.

Aprs cette scne, nous ramassmes nos blesss et nous nous runmes
autour du colonel avec nos armes charges, en attendant le jour.
Pendant ce temps, ce n'tait qu'un bruit, autour de nous, de coups de
fusil de ceux qui combattaient encore sur d'autres points;  cela
taient mls les cris des blesss et les plaintes des mourants. Rien
d'aussi triste qu'un combat de nuit, o souvent il arrive des mprises
bien funestes.

Nous attendmes le jour dans cette position. Lorsqu'il parut, nous
pmes nous reconnatre et juger du rsultat du combat: tout l'espace
que nous avions parcouru tait jonch de morts et de blesss. Je
reconnus celui qui avait voulu me tuer: il n'tait pas mort; la balle
lui avait travers le ct, indpendamment du coup de sabre que
l'adjudant-major lui avait donn. Je le fis mettre dans une position
meilleure que celle o il tait, car le cheval blanc de l'officier
russe, prs duquel il avait t tomber, et qui se dbattait, pouvait
lui faire mal.

L'intrieur des maisons du village o nous tions, je ne sais si c'est
Kircova ou Malierva, ainsi que le camp des Russes et les environs,
taient couverts de cadavres dont une partie taient  demi brls.
Notre chef de bataillon, M. Gilet, eut la cuisse casse d'une balle,
dont il mourut peu de jours aprs. Les tirailleurs et voltigeurs
perdirent plus de monde que nous; dans la matine, je rencontrai le
capitaine Dbonnez, qui tait du mme endroit que moi, et qui
commandait une compagnie des voltigeurs de la Garde; il venait
s'informer s'il ne m'tait rien arriv; il me conta qu'il avait perdu
le tiers de sa compagnie, plus son sous-lieutenant qui tait un
Vlite, et son sergent-major qui furent tus des premiers.

Par suite de ce combat meurtrier, les Russes se retirrent de leurs
positions, sans cependant s'loigner, et nous restmes sur le champ de
bataille pendant toute la journe et la nuit du 16 au 17, pendant
lesquelles nous fmes toujours en mouvement.  chaque instant, pour
nous tenir en haleine, l'on nous faisait prendre les armes; nous
tions toujours sur le qui-vive, sans pouvoir nous reposer, ni mme
nous chauffer.

 la suite d'une de ces prises d'armes, et au moment o tous les
sous-officiers, nous tions runis, causant de nos misres et du
combat de la nuit prcdente, l'adjudant-major Delatre, l'homme le
plus mchant et le plus cruel que j'aie jamais connu, faisant le mal
pour le plaisir de le faire, vint se mler  notre conversation et,
chose tonnante, commena par s'apitoyer sur la fin tragique de
Beloque dont nous dplorions la perte: Pauvre Beloque! disait-il, je
regrette beaucoup de lui avoir fait de la peine! Une voix, je n'ai
jamais pu savoir qui, vint me dire  l'oreille, assez haut pour tre
entendu de plusieurs: Il va bientt mourir! Il semblait regretter le
mal qu'il avait fait  tous ceux qui taient sous ses ordres et
principalement  nous, les sous-officiers; il n'y en avait pas un dans
le rgiment qui n'et voulu le voir enlever d'un coup de boulet, et il
n'avait pas d'autre nom que Pierre le Cruel.

Le 17 au matin,  peine s'il faisait jour, que nous prmes les armes
et, aprs nous tre forms en colonnes serres par division, nous nous
mmes en marche pour aller prendre position sur le bord de la route,
du ct oppos au champ de bataille que nous venions de quitter.

En arrivant, nous apermes une partie de l'arme russe devant nous,
sur une minence, et adosse  un bois. Aussitt, nous nous dploymes
en ligne pour leur faire face. Nous avions notre gauche appuye contre
un ravin qui traversait la route et  qui nous tournions le dos; ce
chemin, qui tait creux et domin par les cts, pouvait abriter et
garantir du feu de l'ennemi ceux qui y taient. Notre droite tait
forme par les fusiliers-chasseurs, ayant la tte de leur rgiment 
une porte de fusil de la ville. Devant nous,  deux cent cinquante
pas, tait un rgiment de la Jeune Garde, premier voltigeur, en
colonne serre par division, command par le colonel Luron. Plus loin
en avant, et sur notre droite, taient les vieux grenadiers et
chasseurs, dans le mme ordre, c'est--dire, ainsi que le reste de la
Garde impriale, cavalerie et artillerie, qui n'avaient pas pris part
au combat de la nuit du 15 au 16. Le tout tait command par
l'Empereur en personne, qui tait  pied. S'avanant d'un pas ferme,
comme au jour d'une grande parade, il alla se placer au milieu du
champ de bataille, en face des batteries de l'ennemi.

Au moment o nous prenions position sur le bord de la route pour nous
mettre en bataille et faire face  l'ennemi, je marchais avec deux de
mes amis, Grangier et Leboude, derrire l'adjudant-major Delatre, et,
au moment o les Russes commenaient  nous apercevoir, leur
artillerie, qui n'tait pas loigne  une demi-porte, nous lcha sa
premire borde. Le premier qui tomba fut l'adjudant-major Delatre:
un boulet lui coupa les deux jambes, juste au-dessus des genoux et de
ses grandes bottes  l'cuyre; il tomba sans jeter un cri, ni mme
pousser une plainte. Dans ce moment, il tenait son cheval par la
bride, qu'il avait passe dans son bras droit, et marchait  pied. 
peine fut-il tomb, que nous arrtmes, parce que, de la manire dont
il tait tomb, il barrait le petit chemin sur lequel nous marchions.
Il fallait, pour continuer  marcher, enjamber au-dessus, et, comme,
je marchais aprs lui, je fus oblig de faire ce mouvement.

En passant, je l'examinai: il avait les yeux ouverts; ses dents
claquaient convulsivement les unes contre les autres. Il me reconnut
et m'appela par mon nom. Je m'approchai pour l'couter. Alors il me
dit d'une voix assez haute, ainsi qu'aux autres qui le regardaient:
Mes amis, je vous en prie, prenez mes pistolets dans les arons de la
selle de mon cheval et brlez-moi la cervelle! Mais personne n'osa
lui rendre ce service, car, dans une semblable position, c'en tait
un. Sans lui rpondre, nous passmes en continuant notre chemin, et
fort heureusement, car nous n'avions pas fait six pas, qu'une seconde
dcharge, probablement de la mme batterie, vint abattre trois autres
hommes parmi ceux qui nous suivaient et que l'on fit emporter de
suite, ainsi que l'adjudant-major.

Depuis la pointe du jour, l'on voyait l'arme russe qui, de trois
cts, devant nous,  droite et derrire, avec son artillerie, faisait
mine de vouloir nous entourer. Dans ce moment, un instant aprs que
l'adjudant-major venait d'tre tu, l'Empereur arriva; nous venions de
terminer notre mouvement: alors la bataille commena.

Avec son artillerie, l'ennemi nous envoyait des bordes terribles qui,
 chaque fois, portaient la mort dans nos rangs. Nous n'avions, de
notre ct, pour leur riposter, que quelques pices qui,  chaque
coup, faisaient aussi, chez eux, des brches profondes; mais une
partie des ntres fut bientt dmonte. Pendant ce temps, nos soldats
recevaient la mort sans bouger; nous fmes dans cette triste position
jusqu' deux heures aprs midi.

Pendant la bataille, les Russes avaient envoy une partie de leur
arme prendre position sur la route au del de Krasno et nous couper
la retraite, mais l'Empereur les arrta en y envoyant un bataillon de
la Vieille Garde.

Pendant que nous tions exposs au feu de l'ennemi et que nos forces
diminuaient par la quantit d'hommes que l'on nous tuait, nous
apermes, derrire nous et un peu sur notre gauche, les dbris du
corps d'arme du marchal Davoust, au milieu d'une nue de Cosaques,
qui n'osaient les aborder, et qu'eux dissipaient tranquillement, en
marchant de notre ct. Je remarquai au milieu d'eux, lorsqu'ils
taient derrire nous et sur la route, la voiture du cantinier o
taient sa femme et ses enfants. Elle fut traverse par un boulet qui
nous tait destin: au mme instant, nous entendmes des cris de
dsespoir jets par la femme et les enfants, mais nous ne pmes savoir
s'il y avait eu quelqu'un de tu ou de bless.

Au moment o les dbris du marchal Davoust passaient, les grenadiers
hollandais de la Garde venaient d'abandonner une position importante
que les Russes avaient aussitt couverte d'artillerie, qui fut dirige
contre nous. De ce moment, notre position ne fut plus tenable. Un
rgiment, je ne me rappelle plus lequel, fut envoy contre, mais il
fut oblig de se retirer; un autre rgiment, le premier des
voltigeurs, qui tait devant nous, fit un mouvement  son tour, et
arriva jusqu'au pied des batteries, mais aussitt une masse de
cuirassiers, les mmes avec qui nous avions eu affaire dans la nuit du
15, et qui n'avaient pas os nous charger, vinrent pour les arrter.
Alors ils se retirent un peu sur la gauche des batteries et presque en
face de notre rgiment, et se forment en carr;  peine taient-ils
forms, que la cavalerie voulut les enfoncer, mais ils furent reus, 
bout portant, par une dcharge que firent les voltigeurs, et qui en
fit tomber un grand nombre. Le reste fit un demi-tour et se retira.
Une seconde charge eut lieu; elle eut le mme sort, de manire que
les faces du carr o les cuirassiers s'taient prsents taient
couvertes d'hommes et de chevaux; mais ils russirent une troisime
fois avec deux pices de canon charges  mitraille, qui crasrent le
rgiment. Alors ils entrrent dans le carr et achevrent le reste 
coups de sabre: ces malheureux, presque tous jeunes soldats, ayant en
partie les pieds et les mains gels, ne pouvant plus faire usage de
leurs armes pour se dfendre, furent presque tous massacrs.

Cette scne se passait devant nous, sans pouvoir leur porter secours;
onze hommes rentrrent; le reste fut tu, bless ou prisonnier, et
conduit  coups de sabre dans un petit bois qui tait en face de nous;
le colonel lui-mme[30], couvert de blessures, ainsi que plusieurs
officiers, furent prisonniers.

[Note 30: Colonel Luron. (_Note de l'auteur_.)]

J'oubliais de dire qu'au moment o nous nous mettions en bataille, le
colonel avait command: Drapeaux, guides gnraux sur la ligne! que
je me portai guide gnral de droite de notre rgiment; mais l'on
oublia de nous faire rentrer et, comme j'avais pour principe de rester
 mon poste, tel qu'il ft, je restai dans cette position, la crosse
du fusil en l'air, pendant prs d'une heure, et malgr les boulets 
qui je pouvais servir de point de mire, je ne bougeais pas.

Pendant ce temps, et au moment o l'artillerie russe faisait le plus
de ravage dans nos rangs, le colonel eut un pressant besoin (besoin
naturel); la position et le lieu ne convenaient pas beaucoup pour une
pareille besogne, mais, comme la chose pressait, il prit son parti et,
se retirant  environ soixante pas du rgiment, et le derrire tourn
 l'ennemi, il acheva tranquillement son affaire. Si quelque chose le
gnait, c'tait le froid, mais pour les Russes  qui il servait de
point de mire, cela ne l'inquitait pas, quoiqu'il pouvait bien les
voir, et c'est en se relevant de cette position qu'il commanda:
Drapeaux et guides gnraux  vos places!

Il pouvait tre deux heures, et dj nous avions perdu le tiers de
notre monde, mais les fusiliers-chasseurs avaient t plus maltraits
que nous: tant plus rapprochs de la ville, ils taient exposs  un
feu plus meurtrier. Depuis une demi-heure, l'Empereur s'tait retir
avec les premiers rgiments de la Garde et en suivant la grande route;
il ne restait plus que nous sur le champ de bataille, et quelques
pelotons de diffrents corps, faisant face  plus de cinquante mille
hommes ennemis. Dans ce moment, le marchal Mortier ordonne la
retraite, et, aussitt, nous commenons notre mouvement, en nous
retirant et au pas, comme  une parade, et suivis de l'artillerie
russe qui nous crasait par sa mitraille. En nous retirant, nous
entranions avec nous ceux de nos camarades qui taient le moins
blesss.

Le moment o nous quittmes le champ de bataille fut terrible et
triste, car lorsque nos pauvres blesss virent que nous les
abandonnions au milieu d'un champ de mort, et entours d'ennemis,
surtout ceux du 1er voltigeurs, dont une partie avait les jambes
brises par la mitraille, nous en vmes plusieurs se tranant
pniblement sur leurs genoux, rougissant la neige de leur sang; ils
levaient les mains au ciel en jetant des cris qui dchiraient le
coeur, pour implorer notre secours; mais que pouvions-nous faire? Le
mme sort nous attendait  chaque instant, car, en nous retirant, nous
tions obligs d'abandonner ceux qui tombaient dans nos rangs.

En passant sur l'emplacement qu'occupaient les fusiliers-chasseurs qui
taient placs  notre droite, et qui marchaient devant nous, et comme
notre second bataillon, celui dont je faisais partie, formait, dans ce
moment, l'arrire-garde et l'extrme gauche de la retraite, je vis
plusieurs de mes amis tendus morts sur la neige et horriblement
mutils par la mitraille; parmi eux tait un jeune sous-officier avec
qui j'tais intimement li: il se nommait Capon; il tait de Bapaume;
nous nous regardions comme pays.

Aprs avoir pass l'emplacement des fusiliers-chasseurs, et comme nous
tions  l'entre de la ville, nous vmes,  notre gauche,  dix pas
de la route et contre la premire maison, des pices de canon qui,
pour nous protger, faisaient feu sur les Russes qui s'avanaient;
elles taient soutenues et suivies par environ quarante hommes, tant
canonniers que voltigeurs; c'tait le reste d'une brigade commande
par le gnral Longchamps; il sortait de la Garde impriale; il tait
l avec tout ce qui lui restait, pour les sauver ou mourir avec eux.

Aussitt qu'il aperut notre colonel, il vint  lui les bras ouverts;
ils s'embrassrent comme deux hommes qui ne s'taient pas vus depuis
longtemps et qui, peut-tre, se revoyaient pour la dernire fois. Le
gnral, les yeux remplis de larmes, dit  notre colonel, en lui
montrant les deux pices de canon et le peu d'hommes qui lui
restaient: Tiens, regarde! Voil ce qui me reste! Ils avaient fait
ensemble les campagnes d'gypte.

Cette bataille fit dire  Kutusow, gnral en chef de l'arme russe,
que les Franais, loin de se laisser abattre par la cruelle extrmit
o ils se trouvaient rduits, n'en taient que plus enrags  courir
sur les pices de canon qui les crasaient.

Le gnral anglais Wilson[31], prsent  cette bataille, la nomme la
bataille des hros; ce n'tait certainement pas parce qu'il y tait,
car ce mot n'est applicable qu' nous qui, avec quelques mille hommes,
nous battions contre toute l'arme russe, forte de 90 000 hommes.

[Note 31: Ce gnral anglais servait dans l'arme russe.]

Le gnral Longchamps, avec le reste de ses hommes, dut abandonner ses
pices de canon, dont presque tous les chevaux taient tus, et suivre
notre mouvement de retraite en profitant des accidents de terrain et
des maisons, pour se retirer en se dfendant.

 peine commencions-nous  entrer dans Krasno, que les Russes, avec
leurs pices montes sur des traneaux, vinrent se placer aux
premires maisons, nous lchrent plusieurs coups de canon chargs 
mitraille. Trois hommes de notre compagnie furent atteints. Un
biscaen qui toucha mon fusil, et qui en abma le bois en me rasant
l'paule, atteignit  la tte un jeune tambour qui marchait devant
moi, le tua sans qu'il fit le moindre mouvement.

Krasno est partage par un ravin qu'il faut traverser. Lorsque nous y
fmes arrivs, nous y vmes, dans le fond, un troupeau de boeufs morts
de faim et de froid; ils taient tellement durcis par la gele, que
nos sapeurs ne purent en couper  coups de hache. Les ttes seules se
voyaient, et ils avaient les yeux ouverts comme s'ils eussent t
encore en vie; leurs corps taient couverts de neige. Ces boeufs
appartenaient  l'arme et n'avaient pu nous joindre; le grand froid
et le manque de vivres les avaient fait prir.

Toutes les maisons de cette misrable ville, ainsi qu'un grand couvent
qui s'y trouve, taient remplies de blesss, qui, en s'apercevant que
nous les abandonnions aux Russes, jetaient des cris dchirants. Nous
tions obligs de les abandonner  la brutalit d'un ennemi sauvage et
sans piti, qui dpouillait ces malheureux blesss, sans avoir gard
ni  leur position, ni  leurs blessures.

Les Russes nous suivaient encore, mais mollement; quelques pices
tiraient encore sur la gauche de la route, mais ils ne pouvaient nous
faire grand mal; le chemin sur lequel nous marchions tait encaiss;
les boulets passaient au-dessus et ne pouvaient nous atteindre, et la
prsence du peu de cavalerie qui nous restait et qui marchait aussi
sur notre gauche, les empchait de nous aborder de plus prs.

Lorsque nous fmes  un quart de lieue de l'autre ct de la ville,
nous fmes un peu plus tranquilles; nous marchions tristes et
silencieux en pensant  notre position et  nos malheureux camarades
que nous avions t forcs d'abandonner; il me semblait les voir
encore nous suppliant de les secourir; en regardant derrire, nous en
vmes quelques-uns des moins blesss, presque nus, que les Russes
avaient dj dpouills, et qu'ils avaient ensuite abandonns; nous
fmes assez heureux pour les sauver, au moins pour le moment; l'on
s'empressa de leur donner ce que l'on put pour les couvrir.

Le soir, l'Empereur coucha  Liadou, village bti en bois; notre
rgiment alla tablir son bivac un peu plus loin. En passant dans le
village o tait l'Empereur, je m'arrtai prs d'une mauvaise baraque
pour me chauffer  un feu qui s'y trouvait; j'eus le bonheur de
rencontrer encore le sergent Guignard, mon pays, ainsi que sa
cantinire hongroise, avec qui je mangeai un peu de soupe de gruau et
un morceau de cheval qui me rendit un peu de force. J'en avais bien
besoin, car j'tais faible, n'ayant, pour ainsi dire, rien mang
depuis deux jours. Il me conta que, pendant la bataille, leur rgiment
avait beaucoup souffert et qu'ils taient considrablement diminus,
mais que ce n'tait rien en comparaison de nous, car il savait combien
nous avions perdu de monde dans le combat de la nuit du 15 au 16 et
dans la fatale journe que nous venions de passer; que, pendant tous
ces jours-l, il avait beaucoup pens  moi, et qu'il tait content de
me revoir avec tous les membres bons. Il me demanda des nouvelles du
capitaine Dbonnez, mais je ne pus lui en donner, ne l'ayant pas vu
depuis la matine du 16. Je le quittai pour rejoindre le rgiment,
dj tabli prs de la route; cette nuit fut encore bien pnible, car
il tomba une neige fondue qui nous mouilla, avec cela un grand vent et
pas beaucoup de feu; mais tout cela n'est rien encore auprs de ce
qu'on verra par la suite.

Pendant cette mauvaise nuit, plusieurs soldats des tirailleurs vinrent
se chauffer  notre feu; je leur demandai des nouvelles de
quelques-uns de mes amis, surtout de deux de mes pays qui taient aux
Vlites avec moi, et qui taient officiers dans ce rgiment. C'tait
M. Alexandre Legrand, des _Quatre fils Aymon_, de Valenciennes,
l'autre M. Laporte, de Cassel prs de Lille; ce dernier avait t tu
d'un coup de mitraille; on avait, fort heureusement, trouv une petite
voiture avec un cheval que l'on avait enlev dans le camp des Russes,
le jour du combat de nuit, dans laquelle on le conduisait.

Il tait environ minuit, qu'une sentinelle de notre bivac me fit
prvenir qu'il apercevait un cavalier qui paraissait venir de notre
ct: je courus de suite, avec deux hommes arms, afin de voir ce que
ce pouvait tre. Arriv  une certaine distance, je distinguai
parfaitement un cavalier, mais prcd d'un fantassin que le cavalier
paraissait faire marcher de force. Lorsqu'ils furent prs de nous, le
cavalier se fit connatre: c'tait un dragon de la Garde qui, pour se
procurer des vivres pour lui et son cheval, s'tait introduit dans le
camp des Russes, pendant la nuit, et, pour qu'on ne fit pas attention
 lui, s'tait coiff du casque d'un cuirassier russe qu'il avait tu
le mme jour; il avait, de cette manire, parcouru une partie du camp
ennemi, avait enlev une botte de paille, un peu de farine, et bless
d'un coup de sabre une sentinelle avance et culbut une autre qu'il
amenait prisonnire. Ce brave dragon se nommait Melet; il tait de
Cond; il resta avec nous le reste de la nuit. Il me disait que ce
n'tait pas pour lui qu'il s'exposait, que c'tait pour son cheval,
pour le pauvre Cadet, comme il l'appelait. Il voulait, disait-il, 
quelque prix que ce soit, lui procurer de quoi le nourrir, car si je
sauve mon cheval,  son tour il me sauvera. C'tait la seconde fois,
depuis Smolensk. qu'il s'introduisait dans le camp des Russes. La
premire fois, il avait enlev un cheval tout harnach.

Il eut le bonheur de rentrer en France avec son cheval, avec lequel il
avait dj fait les campagnes de 1806-1807 en Prusse, en Pologne, 1808
en Espagne, 1809 en Allemagne, 1810-1811 en Espagne, et 1812 en
Russie, ensuite 1813 en Saxe et 1814 en France. Son pauvre cheval fut
tu  Waterloo, aprs avoir assist dans plus de douze grandes
batailles commandes par l'Empereur, et dans plus de trente combats.
Dans le cours de cette malheureuse campagne, je le rencontrai encore
une fois, faisant un trou dans la glace avec une hache, au milieu d'un
lac, afin de procurer de l'eau  son cheval. Un jour, je l'aperus au
haut d'une grange qui tait toute en feu, au risque d'tre dvor par
les flammes, et cela toujours pour son cheval, afin d'avoir un peu de
paille du toit pour le nourrir, car il n'y avait pas plus  manger
pour les chevaux que pour nous. Les pauvres btes, indpendamment de
ce qu'elles souffraient par la rigueur du froid, taient obliges de
ronger les arbres pour se nourrir, en attendant qu' leur tour elles
nous servent de nourriture.

Aprs cela, Melet n'tait pas le seul qui s'exposa en s'introduisant
dans le camp des Russes pour se procurer des vivres; beaucoup furent
pris et prirent de cette manire, soit par les paysans, en
s'introduisant dans les villages  une lieue ou deux sur la droite ou
sur la gauche de la route, ou par des partisans de l'arme russe, car
toutes les nations soumises  cet empire se levaient en masse et
venaient rejoindre le gros de l'arme. Enfin, la misre tait
tellement grande qu'on voyait les soldats quitter leur rgiment  la
moindre trace d'un chemin, et cela dans l'espoir de trouver quelque
mauvais village, si toutefois l'on peut appeler de ce nom la runion
de quelques mauvaises baraques bties avec des troncs d'arbres et dans
lesquelles on ne trouvait rien, car je n'ai jamais pu savoir de quoi
les paysans se nourrissaient, et ceux qui s'exposaient  faire de
pareilles courses s'en revenaient quelquefois avec un morceau de pain
noir comme du charbon, rempli de morceaux de paille longs comme le
doigt, et de grains d'orge, et puis tellement dur qu'il tait
impossible de mordre dedans, d'autant plus que l'on avait les lvres
crevasses et fendues par suite de la gele. Pendant toute cette
malheureuse campagne, je n'ai jamais vu que, dans ces courses, il y en
ait eu un qui ait ramen avec lui soit une vache, ou un mouton; aussi
je ne sais de quoi vivent ces sauvages, et il faut bien qu'ils aient
peu de btail, pour que l'on ne puisse pas en trouver un peu; enfin
c'est le pays du diable, car l'enfer est partout.




VII

La retraite continue.--Je prends femme.--Dcouragement.--Je perds de
vue mes camarades.--Scnes dramatiques.--Rencontre de Picart.


Le 18 novembre, qui tait le lendemain de la bataille de Krasno, nous
partmes de grand matin de notre bivac. Dans cette journe, notre
marche fut encore bien fatigante et triste; il avait dgel, nous
avions les pieds mouills et, jusqu'au soir, il fit un brouillard  ne
pas s'y voir. Nos soldats marchaient encore en ordre, mais il tait
facile  voir que les combats des jours prcdents les avaient
dmoraliss, et surtout l'abandon forc de leurs camarades qui leur
tendaient les bras, car ils pensaient aussi que le mme sort les
attendait.

Ce jour-l, j'tais trs fatigu; un soldat de la compagnie, nomm
Labb, qui m'tait trs attach, et qui, la veille, avait perdu son
sac, voyant que je marchais avec beaucoup de peine, me demanda le mien
 porter. Comme je le connaissais pour un brave garon, je le lui
confiai, et, certainement, c'tait lui confier ma vie, car il y avait
dedans plus d'une livre de riz et du gruau que le hasard m'avait
procur  Smolensk, et que je conservais pour les moments les plus
critiques, que je prvoyais arriver bientt, lorsqu'il n'y aurait plus
de chevaux  manger. Ce jour-l, l'Empereur marchait  pied, un bton
 la main.

Le soir, la gele ayant repris, il fit un verglas  ne pas se tenir,
les hommes tombaient  chaque instant, plusieurs furent grivement
blesss. Je marchais derrire la compagnie, ayant toujours, autant que
possible, les yeux sur mon porteur de sac, et mme je regrettais dj
de le lui avoir confi; aussi je me proposais bien de le lui reprendre
le soir mme, en arrivant au bivac. Enfin la nuit arriva, mais
tellement obscure, qu'il tait impossible de se voir.  chaque instant
j'appelais: Labb! Labb! Il me rpondait: Prsent! mon sergent.
Mais une autre fois que je l'appelais encore, un soldat me rpondit
qu'il y avait un instant, il tait tomb, mais que, probablement, il
suivait derrire le rgiment. Je ne m'en inquitai pas beaucoup, car
nous devions, dans peu, arrter et prendre position. En effet, l'on
fit halte sur la route o l'on nous annona que nous allions passer la
nuit, ainsi que dans les environs. Dans ce moment, presque toute
l'arme se trouvait runie; il manquait seulement le corps d'arme du
marchal Ney, qui se trouvait en arrire, et que l'on croyait perdu.

Dans cette triste nuit, chacun s'arrangea comme il put; nous nous
trouvions plusieurs sous-officiers runis et nous nous tions empars
d'une grange, car nous tions, sans le savoir, prs d'un village.
Beaucoup d'hommes du rgiment y taient entrs avec nous, mais ceux
qui arrivrent un instant aprs, voyant qu'il n'y avait pas, pour eux,
de quoi s'abriter, firent ce que l'on faisait en pareille
circonstance: ils montrent sur le toit, sans que nous pussions nous y
opposer, et, en un instant, nous fmes aussi bien qu'en plein champ.
Dans le moment, l'on vint nous dire que, plus loin sur la route, il y
avait une glise--c'tait un temple grec--que l'on avait dsigne pour
notre rgiment, mais qu'elle se trouvait occupe par des soldats de
diffrents rgiments, marchant  volont, et qu'ils ne voulaient pas
qu'on y entrt.

Lorsque nous fmes bien informs o ce temple tait situ, nous nous
runmes  une douzaine de sous-officiers et caporaux, et nous
partmes pour y aller. Nous emes bientt trouv l'endroit, puisque
c'tait sur la route; lorsque nous nous prsentmes pour y entrer,
nous trouvmes de l'opposition de la part de ceux qui s'en taient
empars. C'tait une runion d'Allemands, d'Italiens, et aussi
quelques Franais, qui commencrent par vouloir nous intimider en
mettant la baonnette au bout du fusil, et  nous signifier de ne pas
entrer; nous leur rpondmes sur le mme ton, en faisant de mme, et
nous formes l'entre. Alors ils se retirrent un peu, et un Italien
leur cria: Faites comme moi, chargez vos armes!--Les ntres le sont!
rpondit un sergent-major de chez nous; et un combat sanglant allait
s'engager entre nous, lorsqu'il nous arriva du renfort. C'taient des
hommes de notre rgiment: alors, voyant qu'il n'y avait rien  gagner,
et qu' notre tour, nous n'tions pas disposs  les souffrir prs de
nous, ils prirent le parti de sortir et de s'tablir non loin de l.

Malheureusement pour eux, pendant la nuit, le froid augmenta
considrablement, accompagn d'un grand vent et de beaucoup de neige.
Aussi, le lendemain matin, lorsque nous partmes, nous trouvmes, non
loin de l'endroit o nous avions couch, et sur le bord de la route,
plusieurs de ces malheureux que nous avions fait sortir du temple, et
qui, trop faibles pour aller plus loin, avaient expir devant le
portail. D'autres avaient pri plus loin, dans la neige, en cherchant
 gagner un endroit pour s'abriter. Nous passmes prs de ces cadavres
sans rien nous communiquer. Que de tristes rflexions devions-nous
faire sur ce tableau dont nous tions en partie la cause! Mais nous en
tions venus au point que les choses les plus tragiques nous
devenaient indiffrentes, car nous disions de sang-froid et sans
motion que, bientt, nous mangerions les cadavres des hommes morts,
car dans peu de jours, il n'y aurait plus de chevaux pour se nourrir.

Une heure aprs nous tre mis en marche, nous arrivmes  Doubrowna,
petite ville habite en partie par des Juifs, et o toutes les maisons
sont bties en bois, et o l'Empereur avait couch avec les grenadiers
et chasseurs de la Garde et une partie de l'artillerie. Nous les
trouvmes sous les armes; ils nous apprirent que, la nuit, une fausse
alarme les avait forcs d'tre constamment dans la position o nous
les trouvions, que c'tait ce qui pouvait leur arriver de plus
malheureux, car ils avaient espr passer la nuit dans des maisons
bien chauffes et habites; mais le sort en avait dcid autrement.

Nous traversmes cette ville de bois pour aller  Orcha. Aprs une
heure de marche, nous passmes un ravin o les bagages eurent encore
beaucoup de peine  traverser, et o beaucoup de chevaux prirent.
Enfin, dans l'aprs-midi, nous arrivmes dans cette ville que nous
trouvmes fortifie, et avec une garnison compose d'hommes de
diffrents rgiments: c'taient des hommes qui taient rests en
arrire et qui taient venus avec des dtachements, pour rejoindre la
Grande Arme, et qu'on avait retenus. Il s'y trouvait aussi des
gendarmes et quelques Polonais. Ces hommes, en nous voyant aussi
misrables, furent saisis, surtout lorsqu'ils virent la grande
quantit de traneurs marchant en dsordre. L'on fit rester une partie
de la Garde dans la ville, afin d'y maintenir l'ordre, et comme il s'y
trouvait un magasin de farine et un peu d'eau-de-vie, l'on en fit une
distribution. Nous trouvmes, dans cette ville, un quipage de pont et
beaucoup d'artillerie avec les attelages, et, par une fatalit
extraordinaire, nous brlmes les bateaux qui composaient les ponts,
afin de faire servir les chevaux  traner les canons. Mais nous ne
savions pas encore ce qui nous attendait  la Brzina, o les ponts
pouvaient tant nous servir.

Nous n'tions plus que 7  8 000 hommes de la Garde, reste de 35 000.
Encore, parmi ceux qui restaient, quoique marchant toujours en ordre,
une portion se tranait pniblement. Comme je l'ai dit, l'Empereur et
une partie de la Garde tait dans la ville et le reste bivaquait dans
les environs. Pendant la nuit, le marchal Ney, que l'on croyait
perdu, arriva avec le reste de son corps d'arme; il lui restait
encore environ 2  3 000 combattants, reste de 70 000. Nous apprmes,
au mme instant, que la joie de l'Empereur fut  son comble, lorsqu'il
sut que le marchal tait sauv.

Le 20, nous fmes sjour, pendant lequel je cherchai mon porteur de
sac, mais inutilement. Le lendemain 21, nous partmes sans avoir pu le
joindre; cependant l'on m'avait assur l'avoir vu, mais je commenais
 dsesprer.

Lorsque nous fmes  quelque distance d'Orcha, nous entendmes des
coups de fusil; nous arrtmes un instant et nous vmes arriver
quelques tranards que des Cosaques avaient surpris. Ces hommes
vinrent se mettre dans nos rangs, et nous continumes  marcher. Parmi
ces tranards je cherchai encore mon homme et mon sac, mais ce fut
comme la premire fois; je n'aperus rien. Nous fmes coucher dans un
village o il ne restait plus qu'une grange qui servait de maison de
poste, et deux ou trois maisons. Ce village s'appelle Kokanow.

Le 22, aprs avoir pass une nuit bien triste, nous nous remmes en
route de grand matin; nous marchions avec beaucoup de peine  travers
un chemin que le dgel avait rendu fangeux. Avant midi, nous avions
atteint Toloczin. C'tait l'endroit o l'Empereur avait couch;
lorsque nous fmes de l'autre ct, l'on nous fit faire une halte;
tous les dbris de l'arme se trouvaient runis; nous nous mmes sur
la droite de la route, en colonne serre par division. Un instant
aprs, M. Serraris, officier de notre compagnie, vint me dire qu'il
venait de voir Labb, celui qui avait mon sac, occup prs d'un feu 
frire de la galette, et qu'il lui avait ordonn de joindre la
compagnie. Il lui avait rpondu qu'il allait venir de suite, mais une
nue de Cosaques tant arrive, avait tomb sur les tranards, et,
comme il tait du nombre, il avait probablement t pris. Adieu mon
sac et tout ce qu'il contenait! Moi qui avais tant  coeur de
rapporter en France mon petit trophe! Comme j'aurais t fier de
dire: J'ai rapport cela de Moscou!

Non content de ce que M. Serraris venait de me dire, je voulus voir
par moi-mme, et je retournai en arrire jusqu'au bout du village, que
je trouvai rempli de soldats de tous les rgiments, marchant isols,
n'obissant plus  personne. Lorsque je fus  l'extrmit du village,
j'en rencontrai encore beaucoup, mais en position de recevoir les
Cosaques, si toutefois ils revenaient encore; on les apercevait de
loin qui s'loignaient, emmenant avec eux les prisonniers qu'ils
venaient de faire, ainsi que mon pauvre sac, car mes recherches furent
inutiles.

J'tais dans le milieu du village, et je revenais en regardant de
droite et de gauche, lorsque je vis une femme, couverte d'une capote
de soldat, qui me regardait attentivement, et, l'ayant examine  mon
tour, il me sembla l'avoir quelquefois vue. Comme j'tais
reconnaissable  ma peau d'ours, elle me parla la premire en me
disant qu'elle m'avait vu  Smolensk. Je la reconnus de suite pour la
femme de la cave. Elle me conta que les brigands avec qui elle avait
t oblige de rester pendant dix jours, avaient t pris  Krasno,
avant notre arrive; qu'tant dans une maison o ils venaient de lui
donner des coups parce qu'elle n'avait pas voulu blanchir leurs
chemises, elle tait sortie afin de chercher de l'eau pour laver; elle
avait aperu les Russes qui venaient de son ct, et, sans les
prvenir, elle s'tait sauve; que, pour eux, ils s'taient battus en
dsesprs, pensant sauver l'argent qu'ils avaient, car, me dit-elle,
ils en avaient beaucoup, surtout de l'or et des bijoux, mais qu'ils
avaient fini par tre en partie tus ou blesss et dvaliss; que,
tant qu' elle, elle n'avait t sauve que lorsque la Garde impriale
tait arrive.

Elle me dit aussi qu' Smolensk, et pendant une partie de la nuit
aprs que je les eus quitts, ils firent une sortie et revinrent avec
des portemanteaux, mais que, dans la crainte d'tre vendus par moi,
ils avaient chang de retraite: il aurait t impossible de les y
trouver; c'tait le Badois qui la leur avait enseigne. Ils y
restrent encore deux jours, mais, ne sachant que faire de tout ce
qu'ils avaient vol, le tambour et le Badois avaient trouv un juif 
qui ils avaient vendu les choses qu'il leur tait impossible
d'emporter, et ensuite ils taient partis un jour avant nous, et,
depuis Smolensk jusqu' Krasno, ils avaient manqu tre pris trois
fois, mais, la dernire fois qu'ils avaient rencontr des Cosaques,
ils en avaient surpris cinq et, aprs les avoir fait dshabiller, les
avaient fusills, et cela pour avoir leurs habillements; car leur
projet tait de s'habiller en Cosaques pour mieux piller leurs
camarades qui restaient en arrire, et aussi pour ne pas tre reconnus
par les Russes. Comme ils avaient dj six chevaux, ils devaient
commencer leur rle le jour o ils avaient t pris. Elle ajouta que
sous leurs habillements de Cosaques, ils avaient leur uniforme de
Franais, de manire  tre l'un et l'autre, suivant les
circonstances.

Enfin elle m'en et dit davantage, si j'avais eu le temps de
l'couter. Je lui demandai avec qui elle tait; elle me rpondit
qu'elle n'tait avec personne; que, le lendemain que son mari avait
t tu, elle avait t avec ceux avec qui je l'avais vue, et qu'elle
marchait seule, mais que, si je voulais la prendre sous ma
protection, elle aurait soin de moi, et que je lui rendrais un grand
service. Je consentis de suite  ce qu'elle me demandait, sans penser
 la figure que j'allais faire, lorsque j'arriverais au rgiment avec
ma femme.

Tout en marchant, elle me demanda o tait mon sac; je lui contai mon
histoire, et comment je l'avais perdu; elle me rpondit que je n'avais
pas besoin de m'inquiter, qu'elle en avait un bien garni.
Effectivement, elle avait un sac sur son dos et un panier au bras;
elle ajouta que, si je voulais entrer dans une maison ou dans une
curie, elle me ferait changer de linge. Je consentis de suite  cette
proposition, mais, au moment o nous cherchions un endroit convenable,
l'on cria _Aux armes!_ et j'entendis battre le rappel. Je dis  ma
femme de me suivre. Arriv  peu de distance du rgiment, que je
trouvai sous les armes, je lui recommandai de m'attendre sur la route.

Arriv  la compagnie, le sergent-major me demanda si j'avais eu des
nouvelles de Labb et de mon sac. Je lui dis que non et qu'il n'y
fallait plus penser, mais qu' la place, j'avais trouv une femme:
Une femme! me rpondit-il, et pourquoi faire? Ce n'est pas pour
blanchir ton linge, tu n'en as plus!--Elle m'en donnera!--Ah! me
dit-il, c'est diffrent; et  manger?--Elle fera comme moi.

Dans ce moment, l'on nous fit former le carr; les grenadiers et les
chasseurs, ainsi que les dbris des rgiments de Jeune Garde, en
firent autant. Au mme instant, l'Empereur passa avec le roi Murat et
le prince Eugne. L'Empereur alla se placer au milieu des grenadiers
et chasseurs, et l, il leur fit une allocution en rapport aux
circonstances, en leur annonant que les Russes nous attendaient au
passage de la Brzina, et qu'ils avaient jur que pas un de nous ne
la repasserait. Alors, tirant son pe et levant la voix, il s'cria:
Jurons aussi,  notre tour, plutt mourir les armes  la main en
combattant, que ne pas revoir la France! Et, aussitt, le serment de
mourir fut jur. Au mme instant, l'on vit les bonnets  poil et les
chapeaux au bout des fusils et des sabres, et le cri de: Vive
l'Empereur! se fit entendre. De notre ct, c'tait le marchal
Mortier qui nous faisait un discours semblable, et auquel l'on
rpondit avec le mme enthousiasme; il en tait de mme dans les
autres rgiments.

Ce moment, vu les circonstances malheureuses o nous nous trouvions,
fut sublime et, pour un instant, nous fit oublier nos misres: si les
Russes se fussent trouvs  notre porte, eussent-ils t six fois
plus nombreux que nous, l'affaire n'et pas t douteuse, nous les
aurions anantis. Nous restmes dans cette position jusqu'au moment o
la droite de la colonne commena son mouvement.

Je n'avais pas oubli ma femme, et, en attendant que notre rgiment se
mt en marche, je fus sur la route pour l chercher, mais je ne la
retrouvai plus. Elle avait t entrane par le torrent de plusieurs
milliers d'hommes des corps d'arme du prince Eugne, des marchaux
Ney et Davoust; et d'autres corps qu'il tait impossible de runir et
de faire marcher en ordre, car les trois quarts taient ou malades ou
blesss, et, gnralement, dmoraliss et indiffrents  tout ce qui
se passait. Ceux de ces corps qui marchaient encore en ordre s'taient
forms en colonne sur la gauche de la route o quelques-uns des
traneurs allaient encore, en passant, se runir autour de leurs
aigles.

C'est dans ce moment que je vis le marchal Lefebvre, auprs duquel je
me trouvais sans le savoir. Il tait seul et  pied, un bton  la
main, et dans le milieu du chemin, s'criant d'une voix forte, avec
son accent allemand: Allons, mes amis, runissons-nous! Il vaut mieux
des bataillons nombreux que des brigands et des lches! Le marchal
s'adressait  ceux qui, sans prtexte, ne marchaient jamais avec leurs
corps, et qui taient en arrire ou en avant, suivant les
circonstances.

Je fis encore quelques recherches aprs ma femme,  cause du linge
qu'elle m'avait promis et dont j'avais un extrme besoin de changer;
mais, peine inutile, je ne la revis plus et je me trouvai veuf d'elle,
comme de mon sac.

J'avais, en marchant dans la cohue, dpass de beaucoup le rgiment:
je me reposai prs d'un feu de bivac de ceux qui venaient de partir.

Jusqu' Krasno, j'avais toujours t d'un caractre assez gai, et
au-dessus de toutes les misres qui nous accablaient; il me semblait
que, plus il y avait de danger et de peine, plus il devait y avoir de
gloire et d'honneur. J'avais tout support avec une patience qui
tonnait mes camarades. Mais, depuis les affaires sanglantes de
Krasno, et surtout depuis que je venais d'apprendre que deux de mes
amis, deux vlites, indpendamment de Beloque et de Capon que j'avais
vus tendus morts sur la neige, avaient t l'un tu et l'autre
mortellement bless (_sic_). Pour compliquer mes peines, un traneau
vint  passer et, ne pouvant, pour le moment, aller plus loin, les
hommes qui en taient chargs s'arrtrent prs de moi. Je leur
demandai quel tait le bless qu'ils conduisaient. Ils me dirent que
c'tait un officier de leur rgiment; c'tait le pauvre Legrand, qui
me conta comment il avait t bless: Laporte, son camarade, de
Cassel, prs de Lille, officier dans le mme rgiment que Legrand,
tait rest malade dans Krasno, mais, apprenant que le rgiment dont
il faisait partie se battait, et n'coutant que son courage, il alla
le rejoindre; mais,  peine tait-il dans les rangs, qu'un coup de
canon lui brisa les jambes. Legrand qui, en voyant arriver Laporte,
s'tait avanc pour lui parler, fut atteint du mme coup  la jambe
droite.

Laporte resta mort sur le champ de bataille, et lui fut transport 
la ville; on le mit dans une mauvaise voiture russe attele d'un
mauvais cheval, mais, le premier jour, la voiture se brisa et fort
heureusement pour lui que, prs de l, se trouvait un traneau dont le
cheval tait tomb et lui servit, sans cela il aurait fallu le laisser
sur la route. Il tait accompagn par quatre hommes de son rgiment;
il voyageait de cette manire depuis six jours. Je quittai le
malheureux Legrand et, en lui pressant la main, je lui souhaitai un
heureux voyage; il me rpondit qu'il comptait beaucoup sur la garde de
Dieu et sur l'amiti des braves soldats qui l'accompagnaient. Alors un
des soldats prit le cheval par la bride, un autre le frappa, et les
deux autres poussrent derrire. De cette manire, et avec beaucoup de
peine, le traneau se mit en mouvement; en le voyant partir, je
pensais qu'il n'irait pas loin, avec un pareil quipage.

Depuis ce moment, je n'tais plus le mme: j'tais triste, des
pressentiments sinistres vinrent m'assaillir; ma tte devint brlante;
je m'aperus que j'avais la fivre; je ne sais si la fatigue y avait
contribu, car depuis que les dbris des corps d'arme nous avaient
rejoints, nous tions obligs de partir de grand matin, et nous
marchions fort tard sans faire beaucoup de chemin. Les jours taient
tellement courts qu'il ne faisait clair qu' huit heures, et nuit
avant quatre. C'est pourquoi que tant de malheureux soldats
s'garrent ou se perdirent, car l'on arrivait toujours la nuit au
bivac, o tous les dbris des corps se trouvaient confondus. L'on
entendait des hommes qui,  chaque instant de la nuit, arrivaient,
crier d'une voix faible: Quatrime corps!... Premier corps!...
Troisime corps!... Garde impriale!... et d'autres couchs et sans
force, pensant avoir des secours de ceux qui arrivaient, s'efforaient
de rpondre: Ici, camarades! car ce n'tait plus son rgiment que
l'on cherchait, mais le corps d'arme auquel on avait appartenu et qui
avait encore tout au plus la force de deux rgiments o, quinze jours
avant, il y en avait trente.

Personne ne pouvait plus se reconnatre, ni indiquer le rgiment
auquel on appartenait. Il y en avait beaucoup qui, aprs avoir march
une journe entire, taient obligs d'errer une partie de la nuit
pour retrouver le corps auquel ils appartenaient. Rarement ils y
parvenaient; alors, ne connaissant plus l'heure du dpart, ils se
livraient trop tard au sommeil et, en se rveillant, ils se trouvaient
au milieu des Russes. Que de milliers d'hommes furent pris et prirent
de cette manire!

J'tais toujours prs du feu, debout et tremblant, appuy sur mon
fusil. Trois hommes taient assis autour, ne disant rien, regardant
machinalement passer ceux qui taient sur la route, et ne paraissant
pas disposs  partir, parce qu'ils n'en avaient plus la force. Je
commenais  m'inquiter de ne pas voir passer le rgiment, lorsque je
me sentis tirer par ma peau d'ours. C'tait Grangier qui, m'ayant
aperu, venait me dire de ne pas rester davantage, que le rgiment
passait. Mais j'avais tellement les yeux abattus, qu'en regardant je
ne le voyais pas: Et notre femme? me dit-il.--Qui t'a dit que j'avais
une femme?--Le sergent-major; mais o est-elle?--Je n'en sais rien,
mais je sais qu'elle a, sur le dos, un sac dans lequel il y a du linge
et dont j'ai grand besoin, et si, quelquefois, tu la rencontres, tu
m'en avertiras. Elle est vtue d'une capote grise de soldat: un
bonnet de peau de mouton lui tient lieu de coiffure; elle a des
gutres noires aux jambes et un panier au bras.

Grangier, pensant que j'tais malade, et comme il me l'a dit depuis,
que j'tais dans le dlire, me prit par le bras, me fit descendre sur
la roule en me disant: Marchons, nous aurons de la peine de rejoindre
le rgiment. Cependant nous y arrivmes aprs avoir dpass des
milliers d'hommes de toute arme qui se tranaient avec beaucoup de
peine et qui nous faisaient prvoir que la journe serait mortelle,
pour peu que la marche ft longue.

Elle le fut en effet: nous traversmes un endroit dont je n'ai pu
savoir le nom et o l'on disait que l'Empereur devait coucher
(quoiqu'il l'et dpass depuis longtemps). Une quantit d'hommes de
toute arme s'y arrtrent, car il tait dj tard, et l'on disait que
l'on avait encore deux lieues  faire pour arriver  l'endroit dsign
o l'on devait bivaquer, qui tait une grande fort.

La route, en cet endroit, est large et borde, de chaque ct, de
grands bouleaux[32]. Elle laissait aux hommes et aux quipages la
facilit de marcher, mais, lorsque le soir arriva, l'on ne voyait,
dans toute sa longueur, que des chevaux morts, et plus nous avancions,
plus elle tait couverte de voitures et de chevaux expirants, mme des
attelages entiers succombant aux fatigues, ainsi que des hommes qui,
ne pouvant aller plus loin, s'arrtaient, formaient leurs bivacs au
pied des grands arbres, parce que, disaient-ils, ils avaient prs
d'eux ce qu'ils ne trouveraient pas ailleurs: du bois pour faire du
feu, les voitures brises leur en fourniraient, et de la viande avec
les chevaux dont la route tait encombre et qui commenaient 
embarrasser la marche.

[Note 32: Les bouleaux, ce sont des arbres qui, en Russie,
viennent excessivement grands. _(Note de l'auteur)_]

Il y avait dj longtemps que je marchais seul au milieu de la cohue
et que je m'efforais d'arriver  l'endroit o nous devions passer la
nuit, afin de me reposer de cette marche pnible et qui le devenait
encore davantage par le verglas qu'il faisait depuis qu'il
recommenait  geler sur une neige fondue qui,  chaque instant, me
faisait tomber; la nuit me surprit au milieu de toutes ces misres.

Le vent du nord avait redoubl de furie; j'avais, depuis un moment,
perdu de vue mes camarades; plusieurs soldats, isols comme moi,
trangers au corps dont je faisais partie, se tranaient pniblement
en faisant des efforts surnaturels afin de regagner la colonne dont
ils taient, comme moi, spars depuis quelque temps. Ceux  qui
j'adressais la parole ne me rpondaient pas; ils n'en avaient pas la
force. D'autres tombaient, mourants, pour ne plus se relever. Bientt,
je me trouvai seul, n'ayant plus pour compagnons de route que des
cadavres qui me servaient de guides; les grands arbres qui la
bordaient avaient disparu. Il pouvait tre sept heures; la neige qui,
depuis quelque temps, tombait avec force, m'empchait de voir la
direction de mon chemin; le vent, qui la soufflait avec violence,
avait dj remblay les traces que la colonne laissait aprs elle.

Jusqu'alors, j'avais toujours port ma peau d'ours, le poil en dehors.
Mais, prvoyant que j'allais passer une mauvaise nuit, je m'arrtai un
instant, et, afin d'avoir plus chaud, je la mis le poil en dedans;
c'est elle  qui je dois le bonheur d'avoir pu, dans cette nuit
dsastreuse, rsister  un froid de plus de vingt-deux degrs, car,
l'ayant arrange sur l'paule droite qui tait le ct de la direction
du vent du nord, je pus alors marcher ainsi pendant une heure, temps
auquel je suis persuad n'avoir pas fait plus d'un quart de lieue, car
souvent envelopp par des tourbillons de neige, oblig de tourner
malgr moi, je me trouvais avoir retourn sur mes pas, et ce n'tait
que par les corps morts d'hommes, de chevaux, les dbris de voitures
et autres, que j'avais passs un instant avant, que je m'apercevais
que je n'tais plus dans la mme direction; alors il fallait
m'orienter de nouveau.

La lune, ou une lueur borale comme on en voit souvent dans le nord,
se montrait par moments; lorsqu'elle n'tait pas obscurcie par des
nuages noirs qui marchaient d'une vitesse effrayante, elle me mettait
 mme de distinguer les objets: j'aperus, mais bien loin encore, une
masse noire que je supposai tre cette immense fort que nous devions
traverser avant d'arriver  la Brzina, car nous tions alors en
Lithuanie; suivant moi, cette fort pouvait encore se trouver  une
lieue du point o j'tais.

Malheureusement le sommeil qui, dans cette circonstance, tait presque
toujours l'avant-coureur de la mort, commena  me gagner; mes jambes
ne pouvaient plus me soutenir; mes forces taient puises; dj
j'tais tomb plusieurs fois en dormant, et, sans le froid de la neige
qui me rveillait, je me serais laiss aller; c'en tait fait de moi
si j'avais eu le malheur de succomber  l'envie de dormir.

L'endroit o je me trouvais tait couvert d'hommes et de chevaux morts
qui me barraient la route et m'empchaient de me traner, car je
n'avais plus la force de lever les jambes. Lorsque je tombais, il me
semblait que c'tait un de ces malheureux tendus sur la neige qui
venait de m'arrter, car il arrivait souvent que des hommes couchs et
mourants au milieu du chemin cherchaient  attraper par les jambes
ceux qui marchaient prs d'eux, afin d'implorer leur secours, et
souvent il est arriv que ceux qui se baissaient pour secourir leurs
camarades tombaient sur eux pour ne plus se relever.

Je marchai environ dix minutes sans direction; j'allais comme un homme
ivre; mes genoux flchissaient sous le poids de mon faible corps;
enfin je voyais ma dernire heure, quand tout  coup, chopant contre
le sabre d'un cavalier qui se trouvait  terre, je tombai de tout mon
long, de manire que mon menton alla porter sur la crosse de son
fusil, et je restai tourdi  ne pouvoir me relever. Je sentais une
grande douleur  l'paule droite contre laquelle mon fusil avait
frapp en tombant; mais, un peu revenu  moi et m'tant mis sur mes
genoux, je ramassai mon fusil pour me mettre debout, mais,
m'apercevant que le sang me sortait par la bouche, je jetai un cri de
dsespoir et je me relevai, tremblant de froid et de terreur.

Le cri que j'avais jet fut entendu d'un malheureux qui gisait 
quelques pas de moi,  droite, de l'autre ct de la route; une voix
faible et plaintive frappa mon oreille et j'entendis trs
distinctement que l'on implorait mon secours,  moi qui en avais tant
besoin! par ces paroles: Arrtez-vous! Secourez-nous! Ensuite l'on
cessa de se plaindre. Pendant ce temps, je restais immobile pour
couter et je cherchais des yeux afin de voir si je n'apercevrais pas
l'individu qui se plaignait. Mais n'entendant plus rien, je commenais
 croire que je m'tais tromp. Pour m'en assurer, je me mis  crier
de toutes mes forces: O tes-vous donc? L'cho rpta deux fois:
O tes-vous donc? Alors, je me dis  moi-mme: Quel malheur! Si
j'avais un compagnon d'infortune, il me semble que je marcherais toute
la nuit, en nous encourageant l'un et l'autre!  peine avais-je fait
ces rflexions, que la mme voix se fit entendre, mais plus triste que
la premire fois: Venez  nous! disait-on.

Au mme instant, la lune vint  paratre et me fit voir,  dix pas de
moi, deux hommes, dont un tendu de tout son long et l'autre assis.
Aussitt, je me dirigeai de ce ct, et j'arrivai prs d'eux avec
peine,  cause d'un foss comble de neige qui sparait la route.
J'adressai la parole  celui qui tait assis; il se mit  rire comme
un insens, en me disant: Mon ami, sais-tu, ne l'oublie pas! Et de
nouveau il se mit  rire. Je vis que c'tait le rire de la mort. Le
second, que je croyais sans mouvement, vivait encore, et, tournant un
peu la tte, me dit ces dernires paroles que je n'oublierai jamais:
Sauvez mon oncle, secourez-le; moi, je meurs!

Je reconnus, dans celui qui venait de me parler, la voix qui s'tait
fait entendre lorsque l'on implorait mon secours; je lui adressai
encore quelques paroles, et, quoiqu'il ne ft pas mort, il ne me
rpondit pas. Alors, me tournant du ct du premier, je parlai pour
l'encourager  se lever et venir avec moi. Il me regarda sans me
rpondre; je remarquai qu'il tait envelopp d'une grosse capote
double en fourrure et dont il cherchait  se dbarrasser. Je voulus
l'aider  se relever, mais la chose fut impossible. En le prenant par
le bras, je vis qu'il avait des paulettes d'officier suprieur. Il me
parla encore un peu de revue, de parade, et finit par tomber sur le
ct, la figure sur la neige. Enfin, je dus l'abandonner, car il
m'tait impossible de rester plus longtemps sans m'exposer  partager
le sort de ces deux infortuns. Je passai la main sur la figure du
premier; elle tait froide comme la glace. Il avait cess de vivre. 
ct se trouvait une espce de carnassire que je ramassai, esprant
y trouver quelque chose. Mais je m'aperus qu'il n'y avait que des
chiffons et des papiers. J'emportai le tout.

Ayant regagn la route, je me remis  marcher, mais lentement,
coutant souvent, car il me semblait toujours entendre quelqu'un se
plaindre.

L'espoir de rencontrer quelque bivac me fit, autant que je le pouvais,
doubler le pas. J'arrivai dans un endroit de la route que je trouvai
presque ferm de chevaux morts et de voitures brises. Tout  coup, je
me laisse aller malgr moi et je tombe assis sur le cou d'un cheval
mort qui barrait le chemin. Autour taient tendus sans mouvement des
hommes de diffrents rgiments. J'en remarquai mme plusieurs de la
Jeune Garde, faciles  reconnatre au shako; j'ai suppos, depuis,
qu'une partie de ces hommes taient morts en voulant dpecer le cheval
pour le manger, mais qu'ils n'en avaient pas eu la force et qu'ils
avaient succomb de froid et de faim, comme cela arrivait tous les
jours. Dans cette triste situation, me voyant seul au milieu d'un
immense cimetire et d'un silence pouvantable, les penses les plus
sinistres vinrent m'assaillir: je pensai  mes camarades dont je me
trouvais spar comme par une fatalit, ensuite  mon pays,  mes
parents, de manire que je me mis  pleurer comme un enfant. Les
larmes que je versai me soulagrent et me rendirent le courage que
j'avais perdu.

Je trouvai sous ma main, contre la tte du cheval sur lequel j'tais
assis, une petite hache, comme nous en portions toujours dans chaque
compagnie lorsque nous tions en campagne. Je voulus m'en servir pour
en couper un morceau, mais je n'en pus venir  bout, car il tait
tellement durci par la gele que j'aurais plutt coup du bois. Enfin,
j'puisai le reste de mes forces contre l'animal, et je tombai de
lassitude, mais je m'tais rchauff un peu.

En ramassant la hache qui m'tait chappe des mains je m'aperus que
j'avais cass plusieurs morceaux de glace; qui n'taient autre chose
que du sang du cheval que, probablement, l'on avait saign pour tuer.
J'en ramassai le plus possible, que je mis prcieusement dans ma
carnassire; ensuite j'en mangeai quelques morceaux qui me rendirent
un peu de force, et je me remis  continuer mon chemin,  la garde de
Dieu, ayant toujours soin de passer  droite et  gauche afin d'viter
la rencontre des cadavres, dont la route tait jonche, m'arrtant et
ttonnant dans l'obscurit toutes les fois qu'un gros nuage passait
sur la lune, et allant le plus vite possible dans la direction du
bois, lorsqu'elle reparaissait.

Aprs avoir march quelque temps, j'aperus  peu de distance, et
devant moi, quelque chose que je pris d'abord pour un caisson; mais
tant plus prs, je reconnus que c'tait la voiture d'une cantinire
d'un rgiment de la Jeune Garde que j'avais rencontre plusieurs fois
depuis Krasno, conduisant deux blesss des fusiliers-chasseurs de la
Garde. Les chevaux qui la conduisaient taient morts et en partie
mangs ou coups par morceaux; autour de la voiture taient sept
cadavres presque nus et  moiti couverts de neige; un seulement avait
encore sur lui une capote en peau de mouton. Je m'en approchai pour
l'examiner, mais je crois plutt que c'tait pour lui ter cette
capote.  peine m'tais-je baiss pour regarder, que je reconnus une
femme. Elle donnait peut-tre encore quelque signe de vie lorsqu'on
avait t forc de l'abandonner, et c'tait  cela que cette
malheureuse devait d'avoir conserv ses vtements.

Dans la situation o je me trouvais, le sentiment de ma conservation
tait toujours ma premire pense; c'est pourquoi, par un mouvement
irrflchi, je voulais essayer mes forces en cherchant  couper un
morceau de cheval, sans penser qu'un instant avant, j'tais tomb de
lassitude en voulant faire la mme chose. Je pris donc ma hache  deux
mains et j'attaquai le cheval qui tait dans les brancards de la
voiture, mais ce fut, comme la premire fois, peine inutile. Alors
l'ide me vint de passer mon bras dans le corps du cheval et de voir
si, avec la main, je ne pourrais pas en retirer le coeur, le foie ou
quelque autre chose; mais je faillis l'avoir gele; j'en fus quitte
pour un doigt de la main droite qui n'tait pas encore guri en
arrivant  Paris, au mois de mars 1813.

Enfin, ne pouvant arracher un lambeau de chair que j'aurais manger
crue, je me dcidai  passer la nuit dans la voiture qui tait
couverte, et dans laquelle je n'avais pas encore regard, tant
certain qu'il n'y avait rien  manger: je m'avanai prs de la femme
morte afin d'essayer de lui ter la capote de peau de mouton pour m'en
couvrir, mais il fut impossible de lui faire faire un mouvement.
Cependant je n'avais pas perdu tout espoir. Elle avait le corps sangl
avec une courroie de sac ou une bretelle de fusil, et, pour la lui
ter, il fallait que je lui fasse faire un demi-tour, parce que la
boucle qui la serrait tait de l'autre ct. Pour cela, je pris mon
fusil  deux mains, et m'en servant comme d'un levier, sous le corps.
Mais  peine avais-je commenc, qu'un cri dchirant sortit de la
voiture. Je me retourne; un second cri se fait entendre: Marie!
criait-on, Marie,  boire, je me meurs! Je restai interdit. Une
minute aprs, la mme voix rpta: Ah! mon Dieu! Aussitt il me
vient dans l'ide que ce sont de malheureux blesss que l'on a
abandonns sans qu'ils le sachent. Ce n'tait que trop vrai.

Ayant mont sur la carcasse du cheval qui tait dans les brancards, je
m'appuyai sur le bord de la voiture, et, ayant demand ce que l'on
voulait, l'on me rpondit avec bien de la peine:  boire!

Tout  coup, pensant  la glace de sang que j'avais dans ma
carnassire, je voulus descendre pour en prendre, mais la lune, qui
m'clairait depuis assez de temps, disparat tout  coup sous un gros
nuage noir, et, pensant poser le pied sur quelque chose de solide, je
le mets  ct et je tombe sur trois cadavres qui se trouvaient l'un
contre l'autre. J'avais les jambes plus hautes que la tte, les
caisses places sur le ventre d'un mort et la figure sur une de ses
mains. J'tais habitu  coucher, depuis un mois, au milieu de
compagnie semblable, mais je ne sais si c'est parce que j'tais seul,
quelque chose de plus terrible que la peur s'empara de moi. Il me
semblait que j'avais le cauchemar; je restai quelque temps sans
parole; j'tais comme un insens, et je me mis  crier comme si l'on
me tenait sans vouloir me lcher. Malgr les efforts que je faisais
pour me relever, je ne pouvais en venir  bout. Enfin je veux m'aider
de mes bras, mais je pose, sans le vouloir, ma main droite sur une
figure, et mon pouce entre dans la bouche.

Dans ce moment, la lune reparat et je vois tout ce qui m'entoure. Un
frisson me parcourt, je quitte mon point d'appui et je retombe
encore. Mais alors tout change. Je suis honteux de ma faiblesse et, au
lieu de la peur, une espce de frnsie s'empare de moi. Je me relve
en jurant et en mettant mes mains, mes pieds sur les figures, les
bras, les jambes, n'importe o. Je regarde le ciel en jurant, et
semble le dfier. Je prends mon fusil, je frappe contre la voiture, je
ne sais mme pas si je n'ai pas frapp sur les pauvres diables qui
taient  mes pieds.

Devenu plus calme et dcid  passer la nuit dans la voiture, prs des
blesss, pour me mettre  l'abri du mauvais temps, je pris un morceau
de sang  la glace dans ma carnassire et je montai dedans, cherchant,
en ttonnant, celui qui m'avait demand  boire et qui ne cessait de
crier, mais faiblement. En m'approchant, je m'aperus qu'il tait
amput de la cuisse gauche.

Je lui demandai de quel rgiment il tait, il ne me rpondit pas.
Alors, cherchant sa tte, je lui introduisis avec peine mon morceau de
sang glac dans la bouche. Celui qui tait  ct tait froid et dur
comme un marbre. J'essayai de le mettre en bas de la voiture pour
prendre sa place, attendre le jour et partir ensuite avec ceux que je
supposais tre encore en arrire, mais je n'en pus venir  bout. Je
n'avais pas la force de le bouger et, le bord de la voiture tant trop
haut, je ne pouvais le pousser  terre. Voyant que le premier n'avait
plus qu'un instant  vivre, je le couvris avec deux capotes que le
mort avait sur lui, et, restant encore un instant assis sur les jambes
de ce dernier, je cherchai dans la voiture s'il n'y avait rien qui pt
m'tre utile. N'ayant rien trouv, j'adressai encore la parole au
premier, mais inutilement. Je lui passai la main sur la figure: elle
tait froide, et,  la bouche, il avait encore le morceau de glace que
je lui avais introduit. Il avait cess de vivre et de souffrir.

Ne pouvant, sans m'exposer  prir, rester plus longtemps, je me
disposai  partir, mais, avant, je voulus encore regarder la femme qui
tait  terre, pensant que c'tait Marie, la cantinire, que je
connaissais particulirement comme tant du mme pays que moi, et,
profitant de la clart que la lune donnait dans ce moment, je
l'examinai et,  la taille et  la figure, je fus certain que c'tait
une autre personne.

Le fusil sous le bras droit, comme un chasseur, deux carnassires, une
en maroquin rouge et l'autre en toile grise que j'avais trouve un
instant avant, ma hache au ct, un morceau de sang glac dans la
bouche et les deux mains dans mon pantalon, je me remis en route. Il
pouvait tre neuf heures, la neige avait cess de tomber, le vent
soufflait avec moins de force et le froid avait perdu un peu de son
intensit. Je me mis  marcher toujours dans la direction du bois.

Au bout d'une demi-heure, la lune disparut comme par enchantement.
C'est ce qui pouvait m'arriver de plus fcheux. Je restai quelques
minutes  me reconnatre, appuy sur mon fusil et battant des pieds
pour ne pas me laisser prendre par le froid, en attendant que la
clart revnt. Mais je fus tromp dans mon attente, car elle ne
reparut plus.

Cependant mes yeux commencrent  s'habituer  l'obscurit de manire
 y voir assez pour me conduire. Tout  coup, je crus m'apercevoir que
je ne marchais plus dans la mme route; naturellement port  viter
le vent du nord, je lui avais tout  fait tourn le dos. J'en eus la
certitude en ne rencontrant plus, sur mes pas, aucune trace de dbris
de l'arme.

Je ne saurais dire le temps que je marchai dans cette nouvelle
direction, peut-tre une demi-heure, lorsque je m'aperus, mais trop
tard, que j'tais sur le bord d'un prcipice, o je roulai  plus de
quarante pieds de profondeur. Il est vrai de dire que je parcourus
cette distance  plusieurs reprises; que trois fois je fus arrt par
des broussailles. Alors, pensant que c'en tait fait de moi, je fermai
les yeux et je me laissai aller  la volont de Dieu. Il fallut aller
jusqu'au fond, o j'arrivai sur quelque chose de bomb qui rendit un
son sourd.

Je restai quelque temps tourdi, mais comme rien ne m'tonnait plus,
aprs tout ce qui m'tait arriv, je fus bientt revenu de ma
surprise. M'apercevant que mon fusil m'avait chapp des mains, je me
mis en tte de le chercher. Mais bien me prit d'y renoncer et
d'attendre jusqu'au jour.

Je tirai mon sabre du fourreau et, comme je ne pouvais rien voir,
j'allai, tout en sondant, devant moi. C'est alors que je m'aperus
que l'objet sur lequel j'tais tomb et qui avait rendu un son sourd
tait un caisson dont je cherchai  faire le tour ainsi que de deux
carcasses de chevaux que je rencontrai sur le devant.

Voulant trouver un endroit convenable afin de passer le reste de la
nuit, je m'arrtai pour couter et voir; au bout d'un instant, je
sentis de la chaleur aux pieds. Ayant baiss la tte, je m'aperus que
j'tais arrt sur l'emplacement d'un feu qui n'tait pas tout  fait
teint.

Aussitt, je me couche  terre et, mettant les mains dans les cendres
pour les rchauffer, je parvins  retrouver quelques charbons que je
runis avec beaucoup de peine et de prcaution. Ensuite je me mis 
souffler et j'en fis jaillir quelques tincelles que je reus
prcieusement sur la figure et dans les mains. Mais du bois pour
ravitailler mon feu, o en trouver? Je n'osais l'abandonner, car ce
feu devait me sauver la vie, et, pendant que je me serais loign pour
en chercher, il pouvait s'teindre.

Crainte d'accident, je dchire un morceau de ma chemise qui tombait en
lambeaux, j'en fais une mche et je l'allume. Ensuite, tout en
ttonnant avec les mains autour de moi, je ramasse des petits morceaux
de bois qui, fort heureusement, se trouvent  ma porte, et, avec de
la patience, je parviens, non sans beaucoup de difficult,  le
rallumer. Bientt la flamme ptille, et ramassant tout le bois que je
trouve, au bout d'un instant j'ai un grand feu de manire  me faire
distinguer tous les objets qui se trouvent  cinq ou six pas de moi.

Je vis d'abord, sur le dessus du caisson, crit en grandes lettres:
GARDE IMPRIALE, TAT-MAJOR. L'inscription tait surmonte de l'aigle.
Ensuite, autour et aussi loin que je pouvais voir, le terrain tait
couvert de casques, de shakos, de sabres, de cuirasses, de coffres
enfoncs, de portemanteaux vides, d'habillements pars et dchirs, de
selles, de schabraques de luxe et d'une infinit d'autres choses.
Mais,  peine avais-je jet un coup d'oeil sur tout ce qui
m'environnait, l'ide me vint que l'endroit o je me trouvais pourrait
bien tre  porte du bivac d'un parti de Cosaques et, aussitt, voil
que la peur me prend et que je n'ose plus entretenir mon feu. Il n'y a
pas de doute, dis-je en moi-mme, que cet endroit est occup par des
Russes, car si c'taient des Franais, l'on y verrait des grands feux;
nos soldats,  dfaut de nourriture, se chauffaient trs bien
lorsqu'ils le pouvaient, et l, justement, le bois ne manque pas! Je
ne concevais pas qu'un endroit comme celui o je me trouvais,  l'abri
du vent, n'et pas t choisi pour y passer la nuit. Enfin je ne
savais si je devais rester ou partir.

Pendant que je faisais ces rflexions, mon feu avait considrablement
diminu, et je n'osais y remettre du bois. Mais l'envie de me
rchauffer et de me reposer quelques heures l'emporta sur la crainte.
J'en ramassai autant qu'il me fut possible, j'en fis un bon tas que je
mis prs de moi, de manire  le pouvoir prendre sans me bouger, et me
chauffer ainsi jusqu'au jour. Je ramassai aussi plusieurs schabraques
pour mettre sous moi, et, envelopp dans ma peau d'ours, le dos tourn
au caisson, je me disposai  passer ainsi le reste de la nuit.

En mettant du bois sur mon feu, je m'aperus qu'il se trouvait, parmi
les morceaux, une cte de cheval, et, quoiqu'on l'et dj ronge, il
y restait encore assez de viande pour apaiser la faim qui commenait 
me dvorer, et, quoique couverte de neige et de cendres, c'tait, pour
le moment, beaucoup plus que je n'aurais os esprer. Depuis la
veille, je n'avais mang que la moiti d'un corbeau que j'avais trouv
mort, et, le matin avant mon dpart, quelques cuilleres de soupe de
gruau mlange de morceaux de paille d'avoine et de grains de seigle,
et sale avec de la poudre.

 peine ma ctelette tait-elle chaude, que je commenai  mordre,
malgr les cendres qui servaient d'assaisonnement. Je fis, de cette
manire, mon triste repas, en regardant de temps  autre,  droite et
 gauche, si je ne voyais rien autour de moi qui pt m'inquiter.

Depuis que j'tais dans ce fond, ma position s'tait un peu amliore.
Je ne marchais plus, j'tais  l'abri du vent et du froid, j'avais du
feu et  manger. Mais j'tais tellement fatigu que je m'endormis en
mangeant, mais d'un sommeil agit par la crainte, et interrompu par
les douleurs que j'avais dans les cuisses: il semblait que l'on
m'avait rou de coups. Je ne sais combien de temps je me reposai,
mais lorsque je m'veillai, il n'y avait pas encore d'apparence que
le jour dt venir de sitt, car, en Russie, les nuits sont longues.
C'est le contraire en t; il n'y en a presque pas.

Lorsque je m'tais endormi, je m'tais mis les pieds dans les cendres.
Aussi, en me rveillant, je les avais chauds. Je savais par exprience
que le bon feu dlasse et apaise les douleurs; c'est pourquoi je me
disposai  en faire un en mettant le feu au caisson, en y ajoutant
tout ce qui pourrait tre susceptible de brler. Aussitt, ramassant
et runissant tout le bois que je pus trouver, ainsi que les coffres
briss, et en ayant mis une partie contre, je n'avais qu' pousser mon
feu et  l'incendier.

Cependant, je voulus encore attendre quelque temps, car je pensais que
si mon feu, jusqu' prsent, ne m'avait attir aucun dsagrment,
c'est--dire quelques patrouilles de Cosaques, c'est parce qu'il tait
petit et dans un fond, mais que le contraire pourrait fort bien
arriver lorsque le caisson serait tout en feu.

La flamme commenait  clairer et  me mettre  mme de voir tout ce
qui tait autour de moi. Je vis venir, sur ma gauche, quelque chose
que je pris d'abord pour un animal, et comme il y a beaucoup d'ours en
Russie, et surtout dans cette contre, je pensais et j'tais presque
certain,  la tournure de l'individu, que c'en tait un, car il
marchait  quatre pattes. Il pouvait tre  dix ou douze pas, et je ne
pouvais encore bien le distinguer. Lorsqu'il ne fut plus qu' cinq ou
six pas, je reconnus que c'tait un homme, et de suite je pensai que
ce pouvait tre un bless qui, attir par le feu, venait en prendre sa
part. Crainte de surprise, je me mis sur mes gardes, et, prenant mon
sabre qui tait prs de moi et hors du fourreau, j'avanai deux pas 
la rencontre et sur la droite de l'individu, en lui criant: Qui
es-tu?

En mme temps, je lui mettais la pointe de mon sabre sur le dos, car
j'avais reconnu que c'tait un Russe, un vrai Cosaque  longue barbe.

Aussitt, il leva la tte et se mit en position d'esclave, en voulant
me baiser les pieds et en me disant: Dobray Frantsouz![33] et
d'autres mots que je comprenais un peu et que l'on dit lorsqu'on a
peur. S'il avait pu deviner, il aurait vu que j'avais, pour le moins,
aussi peur que lui. Il se mit sur les genoux pour me montrer qu'il
avait un coup de sabre sur la figure. Je remarquai que, dans cette
position, sa tte allait jusqu' mon paule, de sorte qu'il devait
avoir plus de six pieds. Je lui fis signe de s'approcher du feu. Alors
il me fit comprendre qu'il avait une autre blessure. C'tait une balle
qui lui tait entre dans le bas-ventre; tant qu' son coup de sabre,
il tait effrayant. Il lui prenait sur le haut de la tte, descendant
le long de la figure jusqu'au menton, et allait se perdre dans la
barbe, preuve certaine que celui qui le lui avait appliqu n'allait
pas de main morte. Il se coucha sur le dos pour me montrer son coup de
feu; la balle avait travers. Dans cette position, je m'assurai qu'il
n'avait pas d'armes. Ensuite il se mit sur le ct sans plus rien
dire. Je me mis en face pour l'observer. Je ne voulais plus
m'endormir, car je voulais, avant le jour, excuter mon projet de
mettre le feu au caisson et de partir ensuite. Mais voil que, tout 
coup, une autre terreur me prend en pensant qu'il pouvait bien
contenir de la poudre!

[Note 33: Bon Franais! (_Note de l'auteur_.)]

 peine ai-je fait cette rflexion, que, tout fatigu que je suis, je
me lve et, ne faisant qu'un saut au-dessus du feu et du pauvre diable
qui tait devant moi, je me mis  courir  plus de vingt pas sur la
gauche, mais, _chopant_  une cuirasse qui se trouvait sur mon
passage, j'allai mesurer la terre de tout mon long. J'eus encore le
bonheur, dans cette chute, de ne pas me blesser, car j'aurais pu
rencontrer, en tombant, quelques dbris d'armes, et il y en avait
beaucoup d'parses dans cet endroit; j'ai pu m'en assurer lorsqu'il
commena  faire jour. M'tant relev, je me mis  marcher en
reculant, et toujours les yeux fixs sur l'endroit que je venais
d'abandonner, comme si vraiment j'avais t certain qu'il existt de
la poudre dans le caisson et qu'il allt faire explosion. Peu  peu
revenu de ma peur, je regagnai l'endroit que j'avais quitt sottement,
car je n'tais pas plus en sret  vingt pas que contre le feu. Je
pris les morceaux de bois enflamms, je les portai avec prcaution 
l'endroit o j'tais tomb; ensuite je pris la cuirasse  laquelle
j'avais _chop_, afin de m'en servir  ramasser de la neige et 
teindre le feu. Mais  peine avais-je commenc cette besogne, qu'un
bruit de fanfare se fit entendre, et, ayant attentivement cout, je
reconnus facilement les clairons de la cavalerie russe, qui
m'annonaient que je n'tais pas loin d'eux.  ce son national,
j'avais vu le Cosaque lever la tte. Je cherchai, en l'examinant
attentivement,  lire sur sa physionomie quelle tait sa pense, car
le feu clairait encore assez pour distinguer ses traits. Il semblait
vouloir aussi lire sur ma figure l'impression que ce bruit inattendu
avait produit sur moi. C'est ainsi que j'ai pu voir comme cet homme
tait hideux: une carrure d'Hercule, des yeux louches se renfonaient
sous un front bas et saillant; sa chevelure et sa barbe, rousses et
drues comme un crin, donnaient  ses traits un caractre sauvage. Dans
ce moment, je crus voir qu'il souffrait horriblement de sa blessure,
car il faisait des mouvements comme quelqu'un qui a une forte colique
et, par moments, il grinait des dents, qui ressemblaient  des crocs.

J'avais interrompu mon ouvrage, et, ne sachant plus que faire,
j'coutais stupidement cette musique sauvage, quand, tout  coup, un
autre bruit se fait entendre derrire moi. Je me retourne; jugez de ma
frayeur: c'est le caisson qui s'ouvre comme un tombeau, et je vois se
lever, du fond, un corps d'une grandeur extraordinaire, blanc comme
neige, depuis les pieds jusqu' la tte, ressemblant au fantme du
Commandeur dans le _Festin de Pierre_, tenant le dessus du caisson
d'une main et un sabre nu de l'autre.  l'apparition d'un pareil
individu, je fais quelques pas en arrire et je tire mon sabre. Je le
regarde sans rien dire, en attendant qu'il parle le premier; mais je
vois que mon fantme est embarrass, en cherchant  se dfaire d'un
grand collet rabattu par-dessus sa tte. Ce collet tenait  un manteau
blanc qui l'empchait de distinguer ce qui l'environnait, et, comme il
faisait cette manoeuvre de la main dont il tenait son sabre, il ne
pouvait parvenir  se dbarrasser la tte sans s'exposer  faire
retomber sur lui le dessus du caisson qu'il tenait de la main gauche.

Enfin, rompant le silence je lui demandai d'une voix mal assure:

tes-vous Franais?

--Eh, oui, certainement, je suis Franais, la belle sacre demande!
Vous tes l, me dit-il, comme une chandelle bnite! Vous me voyez
embarrass et vous ne m'aidez pas  sortir de mon cercueil! Je vois,
mon camarade, que vous avez eu peur!

--Oui, c'est vrai, mais parce que vous auriez pu tre un vivant
semblable  celui qui se trouve dans ce moment couch prs du feu!

Pendant ce colloque, je l'avais aid  sortir.  peine fut-il  terre,
qu'il se dbarrassa de son grand manteau. Jugez de ma surprise et de
ma joie en reconnaissant, dans ce fantme, un des plus vieux grognards
des grenadiers de la Vieille Garde, un de mes anciens camarades qui se
nommait Picart, Picart de nom et Picard de nation, que je n'avais pas
vu depuis notre dernire revue de l'Empereur au Kremlin, mon vieux
camarade avec qui j'avais fait mes premires armes, car, en entrant
aux Vlites, j'tais de la compagnie dont il faisait partie et de la
mme escouade. J'avais t, avec lui, aux batailles d'Ina, de
Pultusk, d'Eylau, d'Eilsberg et Friedland. Je le quittai ensuite aprs
la paix de Tilsitt, pour le retrouver plus tard, en 1808, sur les
frontires d'Espagne, au camp de Mora, o il fut, pendant cinq mois,
sous mes ordres, car j'tais caporal, et le hasard l'avait fait tomber
dans mon escouade[34], et, depuis, nous avions fait les autres
campagnes ensemble, quoique n'tant plus du mme rgiment.

[Note 34: Au camp de Mora, o nous tions avec l'Empereur, et une
fraction de chaque corps de la Garde, l'on mit des vieux grenadiers en
subsistance dans nos escouades; ce fut de la sorte que je fus le
caporal de Picart. (_Note de fauteur._)]

Picart eut de la peine  me reconnatre, tant j'tais chang et
misrable, et  cause de ma peau d'ours, du reste de mon accoutrement
et de la nuit. Nous nous regardions avec tonnement, moi de le voir
assez propre et bien portant, et lui de me trouver si maigre, et,
comme il me le disait, ressemblant  Robinson Cruso. Enfin, rompant
le silence: Dites-moi donc, me dit-il, mon pays, mon sergent, comme
vous voudrez, par quel hasard ou par quel malheur j'ai le bonheur de
vous trouver ici pendant la nuit et seul en compagnie de ce vilain
Kalmouck, car c'en est un; regardez-le bien: voyez ses yeux! Il est
ici depuis hier cinq heures, mais quelque temps aprs, il a disparu.
C'est pourquoi je suis surpris de le revoir.

Je contai  Picart comment je l'avais vu et la peur qu'il m'avait
faite: Et vous, me dit-il, mon pays, comment diable tes-vous tomb
ici pendant la nuit?--Avant de vous conter cela, je vous demanderai
d'abord si vous n'avez pas un petit morceau de quelque chose  me
donner  manger.--Si, mon sergent, un petit morceau de biscuit!
Aussitt il ouvrit son sac et en tira un morceau de biscuit grand
comme la main, qu'il me donna et que je dvorai de suite, car, depuis
le 27 octobre, je n'avais pas mang de pain[35]. En dvorant le
biscuit, je lui dis: Picart, vous avez de l'eau-de-vie?--Non, mon
pays.--Cependant il me semble que j'en sens l'odeur.--Vous avez
raison, me rpondit-il, car hier, lorsque l'on a pill le caisson que
vous voyez, il s'en trouvait une bouteille. Ils n'ont pu s'entendre
pour la boire. Elle a t casse et perdue. Je lui tmoignai le dsir
de savoir la place. Il me la montra; alors je ramassai de la neige 
l'eau-de-vie, comme j'avais fait du sang de cheval  la glace: Pas si
bte! dit Picart. Je n'y pensais pas. Dans ce cas, nous en trouverons
de quoi nous mettre en ribote, car il parat qu'il y en avait
plusieurs bouteilles dans le caisson!

[Note 35: Seulement un petit morceau que Grangier me donna 
Smolensk le 10 novembre. (_Note de l'auteur._)]

Le morceau de biscuit que j'avais mang, ainsi que quelques pinces de
neige  l'eau-de-vie, me firent beaucoup de bien. Alors je lui contai
tout ce qui m'tait arriv, depuis la veille au soir. Picart
m'coutait et avait de la peine  me croire; mais ce fut bien pire
lorsque je lui fis un dtail de la misre et de la situation de
l'arme, de son rgiment et de toute la Garde impriale en gnral.
Ceux qui liront ce journal seront surpris de ce que Picart ne savait
rien de tout cela: en voici la raison.




VIII

Je fais route avec Picart.--Les Cosaques.--Picart est bless.--Un
convoi de prisonniers franais.--Halte dans une fort.--Hospitalit
polonaise.--Accs de folie.--Nous rejoignons l'arme.--L'Empereur et
le bataillon sacr.--Passage de la Brzina.


Aprs la bataille de Malo-Jaroslawetz, Picart n'avait plus vu le
rgiment dont il faisait partie, ayant t command de service pour
escorter un convoi compos d'une portion des quipages du quartier
imprial. Depuis ce jour, le dtachement qu'il escortait avait
toujours march en avant de l'arme de deux ou trois journes, de
sorte qu'il n'avait pas eu,  beaucoup prs, autant de misre que
l'arme. N'tant que 400 hommes, ils trouvaient quelquefois des
vivres. Ils avaient aussi les moyens de transport.  Smolensk, ils
avaient pu se procurer du biscuit et de la farine pour plusieurs
jours.  Krasno, ils avaient eu le hasard d'arriver et de repartir
vingt-quatre heures avant que les Russes, qui nous couprent la
retraite, fussent arrivs, et  Orcha, ils purent encore se procurer
de la farine. Dans un village, il se trouvait toujours assez
d'habitations pour se mettre  l'abri, ne ft-ce que les maisons de
poste tablies de trois lieues en trois lieues, tandis que nous qui
avions commenc par marcher plus de 150 000 hommes ensemble, dont il
ne nous restait plus la moiti, nous n'avions, pour toute habitation,
que les forts et les marais, pour nourriture qu'un morceau de cheval,
encore pas autant que l'on aurait voulu, et, pour boisson, de l'eau,
et pas toujours. Enfin, la misre de mon vieux camarade ne commenait
 compter que du moment o j'tais avec lui.

Picart me dit que l'individu qui se trouvait couch  notre feu, avait
t bless, hier, par des lanciers polonais, dans une attaque qui eut
lieu  trois heures aprs midi. Voici ce qu'il me conta:

Plus de 600 Cosaques, et d'autre cavalerie, sont venus pour attaquer
notre convoi, mais ils furent mal reus, car nous tant abrits avec
nos voitures formant un carr autour de nous, sur la route qui est
trs large en cet endroit, nous les laissmes avancer assez prs, de
sorte qu' la premire dcharge, onze restrent morts sur la neige. Un
plus grand nombre fut bless et emport par leurs chevaux. Ils se
sauvrent, mais furent rencontrs par des lanciers polonais faisant
partie du corps que commandait le gnral Dombrowski[36], qui
achevrent de les mettre en droute; celui qui est l, couch, et qui
a un coup de sabre sur l frimousse, a t ramen prisonnier par eux,
ainsi que plusieurs autres, mais je ne sais pas pourquoi ils l'ont
abandonn. Je lui dis que c'tait probablement parce qu'il avait une
balle qui lui traversait le corps, et puis, que faire des prisonniers,
puisque l'on n'avait rien pour les nourrir?

[Note 36: Le corps que commandait le gnral Dombrowski, qui tait
un Polonais n'tait pas venu jusqu' Moscou, il tait rest en
Lithuanie; il marchait, dans ce moment, sur Borisow, pour empcher les
Russes de s'emparer du pont de la Brzina. (_Note de l'auteur_.)]

Aprs le _hourra_ dont je viens de vous parler, continua Picart, il y
a eu un peu de confusion. Tous ceux qui conduisaient les voitures pour
traverser le dfil qui se trouve un peu avant d'arriver  la fort,
voulaient passer les premiers pour arriver le plus vite possible dans
le bois, afin d'tre  l'abri d'un coup de main. Une partie des
quipages que j'accompagnais, pensant bien faire, esprant trouver
plus haut un passage qui, probablement, n'existe pas, prit sur la
gauche en marchant sur le bord du fond o nous sommes, mais la neige
cachait une crevasse qui se trouvait sur notre passage, de manire que
le premier caisson fit la culbute, et roula en faisant un demi-tour,
avec les deux _cognias_[37], dans l'endroit o nous sommes. Le reste
des quipages a vit le mme sort en faisant un demi-tour  gauche,
mais je ne sais s'il est arriv  bon port. Tant qu' moi, l'on m'a
laiss ici avec deux chasseurs pour garder le diable de caisson, en
nous disant que, dans un moment, l'on enverrait des hommes et des
chevaux pour le retirer, ou enlever ce qu'il contenait. Mais une heure
aprs, comme il allait faire nuit, neuf hommes, des traneurs de
diffrents corps, passant justement de ce ct, ayant vu le caisson
renvers et ne nous voyant que trois pour le garder, l'enfoncrent
sous prtexte qu'il contenait des vivres, malgr tout ce que nous
pmes faire et dire pour les en empcher.

[Note 37: _Cognia_, en polonais comme en russe, veut dire cheval.
(_Note de l'auteur_.)]

Lorsque nous vmes que le mal tait sans remde, nous fmes comme
eux, en prenant et mettant de ct tout ce qui pouvait nous tomber
sous la main, pour le remettre ensuite  qui a appartenait. Mais il
tait dj trop tard, car tout ce qu'il y avait de convenable tait
pris, et les chevaux coups en vingt morceaux. J'ai pourtant ce
manteau blanc, qui me servira. Ce que je n'ai pu comprendre, c'est que
les deux chasseurs qui taient avec moi soient partis sans que je m'en
aperusse.

Je dis  Picart que les hommes qui avaient pill le caisson taient de
la Grande Arme, et que, s'il leur avait demand des nouvelles, ils
auraient pu lui en dire autant et mme plus que moi: Aprs tout, mon
pauvre Picart, ils ont bien fait d'emporter et de profiter de tout ce
qui leur tombait sous la main, car dans un instant les Russes seront
ici.--Vous avez raison, me dit Picart, aussi je pense qu'il faut
mettre nos armes en tat.--Il faut d'abord que je retrouve mon fusil,
dis-je  Picart, car c'est la premire fois que nous nous quittons. Il
y a six ans que je le porte, et je le connais si bien, qu' toute
heure de la nuit, au milieu des faisceaux d'armes, en le touchant, ou
au bruit qu'il fait en tombant, je le reconnais. Comme il n'tait pas
tomb de neige pendant la nuit, j'eus le bonheur de le retrouver. Il
est vrai que Picart me suivait en m'clairant avec un morceau de bois
rsineux.

Aprs avoir arrang notre chaussure, chose qu'il fallait soigner, afin
de mieux marcher et de ne pas avoir les pieds gels, nous fmes rtir
un morceau de viande de cheval, dont Picart avait eu soin de faire une
ample provision, et, aprs avoir mang et pris pour boisson un peu de
neige  l'eau-de-vie, nous prmes encore chacun un morceau de viande
que Picart mit sur son sac, et moi dans ma carnassire, et, debout
devant notre feu, nous nous chauffmes les mains sans rien nous dire,
mais pensant, chacun de notre ct,  ce que nous devions faire.

Ah! , dit le vieux brave, voyons, de quel ct allons-nous _tirer
nos gutres_?--Mais, lui dis-je, j'ai toujours cette infernale musique
dans les oreilles!--Nous nous sommes peut-tre tromps. Cela pourrait
bien tre la diane, ou le rveil des grenadiers  cheval de chez nous!
Vous connaissez bien l'air:

  Fillettes, auprs des amoureux,
  Tenez bien votre srieux, etc.

J'interrompis Picart en lui disant que, depuis plus de quinze jours,
la diane, ainsi que le rveil du matin, tait morte, que nous n'avions
plus de cavalerie, et qu'avec ce qui restait, l'on avait form un
escadron, que l'on appelait l'_escadron sacr_, qu'il tait command
par le plus ancien marchal de France, que les gnraux y taient
comme capitaines et que les colonels, ainsi que les autres officiers,
servaient comme soldats; qu'il en tait de mme d'un bataillon que
l'on appelait le _bataillon sacr_, enfin que, de 40 000 hommes de
cavalerie, il n'en restait plus 1000.

Et, sans lui donner le temps de me rpondre, je lui dis que ce qu'il
avait entendu tait bien le signal de dpart de la cavalerie russe, et
que c'tait cela qui l'avait fait sortir du caisson: Oh! c'est pas
tout  fait a, mon pays, qui m'a fait dcamper, mais bien que, depuis
quelque temps, je voyais vos dispositions  y mettre le feu!

 peine Picart avait-il prononc le dernier mot, qu'il me saisit par
le bras en me disant: Silence! Couchez-vous! Aussitt, je me jette a
terre. Il en fait autant, et, prenant la cuirasse que j'avais
apporte, il en couvre le feu; je regarde et j'aperois la cavalerie
russe dfiler au-dessus de nous, dans le plus grand silence. Cela dura
un bon quart d'heure. Aussitt qu'ils furent partis: Suivez-moi! me
dit-il, et, nous tenant par le bras, nous nous mmes  marcher dans la
direction d'o venait la cavalerie.

Aprs quelque temps, Picart s'arrta en me disant tout bas:
Respirons, nous sommes sauvs, au moins pour le moment. Nous avons eu
du bonheur, car si l'ours, en parlant du Cosaque bless, s'tait
aperu que les siens passaient si prs de lui, il n'y a pas  douter
qu'il n'et beugl comme un taureau, pour se faire entendre, et Dieu
sait se qui serait arriv!  propos, j'ai oubli quelque chose, et
c'est le principal; il faut retourner d'o nous venons. Il se trouve,
sur le derrire du caisson, une marmite que j'ai oubli de prendre, et
qui vaut mieux, pour nous, que tout ce qu'il y avait dedans! Comme il
voyait que je n'tais pas trop de son avis: Allons! marchons! me
dit-il, ou nous sommes exposs  mourir de faim!

Nous arrivmes  notre bivac; nous trouvmes notre feu presque teint,
et le pauvre diable de Cosaque, que nous y avions laiss dans des
souffrances terribles, se roulant dans la neige, ayant la tte presque
dans le feu. Nous ne pouvions rien faire pour le soulager, cependant
nous le mmes sur des schabraques de peaux de moutons, afin qu'il pt
mourir plus commodment: Il n'est pas encore prs de mourir, me dit
Picart! car voyez comme il nous regarde! Ses yeux brillent comme deux
chandelles! Nous l'avions presque assis, et nous le tenions chacun
par un bras, mais, au moment o nous le quittmes, il retomba la face
dans le feu. Nous n'emes que le temps de le retirer, afin qu'il ne
ft pas brl. Ne pouvant mieux faire, nous le laissmes pour nous
dpcher de chercher la marmite, que nous retrouvmes crase  ne
pouvoir s'en servir; cela n'empcha pas Picart de me l'attacher sur le
dos.

Ensuite, nous essaymes de monter la cte, afin de gagner, avant qu'il
fit jour, le bois, o nous pourrions tre  l'abri du froid et de
l'ennemi. Aprs avoir roul deux fois du haut en bas, nous pmes
parvenir  nous frayer un chemin dans la neige. Nous arrivmes en haut
prcisment en face de l'endroit o j'avais t prcipit la veille,
et o nous avions vu la cavalerie russe filer un instant avant. Nous
nous arrtmes pour respirer et voir la direction que nous devions
prendre: Tout droit! me dit Picart. Suivez-moi! En disant la parole,
il allonge le pas, je le suis, mais  peine a-t-il fait trente pas,
que je le vois disparatre dans un trou qui avait plus de six pieds
de profondeur. Il se releva sans rien dire, et, m'avanant son fusil,
je l'aidai  sortir. Mais lorsqu'il fut retir, il se mit  jurer
contre le bon Dieu de la Russie et contre l'Empereur Napolon qu'il
traita de _conscrit_, car il faut, disait-il, qu'il soit tout  fait
conscrit pour tre rest si longtemps  Moscou: Quinze jours, c'tait
assez pour boire et manger tout ce qu'il y avait, mais y rester
trente-quatre jours pour y attendre l'hiver, je ne le reconnais plus
l! Oui, rpta-il, c'est un conscrit, et s'il tait l, je lui dirais
que ce n'est pas comme cela que l'on conduit des hommes! Coquin de
Dieu! m'en a-t-il dj fait voir des grises, depuis seize ans que je
suis avec lui! En gypte, dans les sables de la Syrie, nous avons
souffert, mais ce n'est rien, mon pays, en comparaison des dserts de
neige que nous parcourons, et ce n'est pas tout encore! Il faut
vraiment avoir l'me cheville dans le ventre pour rsister! Alors il
se mit  souffler dans ses mains et  me regarder: Allons, lui
dis-je, mon pauvre Picart, ce n'est pas le moment de discuter! Il faut
prendre un parti. Voyons plus  gauche, si nous ne trouverons pas un
meilleur passage! Picart avait tir la baguette de son fusil. Il
allait toujours en sondant, mais partout,  droite et  gauche,
c'tait la mme chose. Nous finmes, cependant, par oprer notre
passage  l'endroit mme o il tait tomb. Lorsque nous fmes sur
l'autre bord, nous marchmes toujours en sondant devant nous. Lorsque
nous emes fait la moiti du chemin pour arriver au bois, nous fmes
arrts par un fond assez semblable  celui o nous avions pass la
nuit. Sans trop calculer le danger, nous le traversmes, et ce fut
avec beaucoup de peine que nous arrivmes de l'autre ct. L, il
fallut, tant nous tions fatigus, s'arrter encore pour respirer.

Un peu sur notre droite, l'on voyait arriver, d'une vitesse  nous
pouvanter, des nuages noirs. Ces nuages, arrivant avec le vent du
nord, nous annonaient un ouragan terrible qui nous faisait prsager
que nous allions passer une cruelle journe! Le vent dj se faisait
entendre dans la fort,  travers les sapins et les bouleaux, avec un
bruit effrayant, et nous poussait du ct oppos  celui o nous
voulions aller. Quelquefois, nous tombions dans des trous cachs par
la neige. Enfin, aprs une petite heure, nous arrivmes au point tant
dsir, et au moment o la neige commenait  tomber par gros flocons.

L'ouragan tait tellement violent, qu' chaque instant des arbres
tombaient, casss o dracins, menaant de nous craser, de sorte que
nous fmes forcs de sortir de la fort et de suivre la lisire du
bois, ayant le vent  notre gauche. Nous fmes arrts dans notre
marche par un grand lac que nous aurions pu facilement traverser,
puisqu'il tait gel. Mais ce n'tait pas notre direction. Enfin, ne
pouvant plus marcher  cause de la quantit de neige qui nous
empchait d'y voir, nous prmes le parti de nous abriter contre deux
bouleaux assez gros pour nous garantir, et attendre mieux.

Il y avait dj longtemps que nous battions la semelle pour ne pas
avoir les pieds gels, quand je m'aperus que le vent tait tomb un
peu. J'en fis l'observation  Picart afin de nous disposer  changer
de place:  la bonne heure! mon bon ami, me dit-il, car il faudrait
avoir le corps plus dur que du fer pour ne pas passer l'arme  gauche,
au bout d'une heure que l'on resterait ici!

Nous avions dj ctoy une grande partie du lac, lorsque je vis
Picart s'arrter tout  coup et regarder fixement. Je l'interroge des
yeux. Il me rpond en me saisissant le bras et en me disant bas 
l'oreille: Bouche cousue! Alors, me tranant sur la droite, derrire
un buisson de petits sapins, et me regardant, il me dit encore  voix
basse: Vous ne voyez donc pas?--Je ne vois rien; et vous, que
voyez-vous?--De la fume, un bivac! Effectivement, je vis ce qu'il me
disait.

Une ide me vint. Je dis  Picart: Si, par hasard, le feu que nous
voyons tait l'emplacement du bivac de la cavalerie russe que nous
avons vue ce matin?--Je pense comme vous, me dit-il, il nous faut agir
comme s'ils taient l. Ce matin, avant notre dpart, nous avons
commis une grande faute en ne chargeant pas nos armes, lorsque nous
tions prs du feu.  prsent que nous avons les mains engourdies et
que les canons de nos fusils s'ont remplis de neige, nous ne saurions
le faire, mais avanons toujours avec prudence!

La neige ne tombait plus que faiblement, et le ciel tait devenu plus
clair. Tout  coup, j'aperus, sur le bord du lac et derrire un
buisson, un cheval qui rongeait l'corce d'un bouleau. L'ayant fait
remarquer  Picart, il pensa encore que ce pouvait tre l que la
cavalerie russe avait pass la nuit, et, comme le cheval n'avait pas
de harnachement, c'tait, disait-il, probablement, un cheval bless
que l'on avait abandonn.

 peine avions-nous fait cette rflexion, que nous vmes le cheval
lever la tte, se mettre  hennir, ensuite venir tranquillement droit
sur nous, s'arrter contre Picart et le sentir comme s'il le
reconnaissait. Nous n'osions, dans cette situation, ni bouger, ni
parler. Le diable de cheval restait toujours contre nous, la tte
haute contre le bonnet  poil de Picart qui n'osait respirer, dans la
crainte que ceux  qui il appartenait ne viennent le chercher. Mais,
ayant remarqu qu'il avait un coup de fusil dans le poitrail, nous
n'emes plus de doute que le cheval tait abandonn, ainsi que le
bivac. En un instant, nous arrivons dans un espace assez grand formant
un demi-cercle, couvert d'abris et de plusieurs feux, de sept chevaux
tus et en partie mangs. Cela nous fit supposer que plus de deux
cents hommes y avaient pass la nuit: Ce sont eux! dit Picart, en
mettant les mains dans les cendres pour les rchauffer. Il n'y a plus
de doute, car voil un cheval jaune que je reconnais. Il tait de la
fte, et m'a servi de point de mire. Je crois ne pas me tromper en
vous disant que j'ai envoy  son matre une commission pour l'autre
monde. Aprs avoir regard si rien ne pouvait nous inquiter, nous
nous occupmes de ravitailler un bon feu plac devant un abri fort
pais, qui paraissait avoir t celui du chef de la troupe, car il
avait t soign, en comparaison des autres.

La neige avait tout  fait cess de tomber, et, au grand vent, avait
succd un grand calme. Nous nous prparmes  faire la soupe. Nous
avions notre provision de viande de cheval, que nous avions emporte
le matin, mais nous jugemes convenable de la garder, puisque nous en
avions autour de nous. Picart se mit de suite en besogne, et, avec ma
petite hache, il en coupa de la frache pour faire la soupe, et une
autre provision pour emporter. Nous essaymes d'enfoncer la glace
pour avoir de l'eau, mais nous n'en emes ni la force, ni la patience.

Nous tions bien rchauffs, et l'espoir de manger une bonne soupe me
donnait de la joie, tant il est vrai que, lorsque l'on est dans la
peine, il faut peu de chose pour nous rendre heureux!

Cependant notre marmite, dans l'tat o elle tait, ne pouvait nous
servir, mais Picart, qui tait trs adroit et que rien n'embarrassait,
se disposa  la mettre en tat de nous tre utile. Ayant coup un
sapin gros comme le bras,  un pied et demi de terre, pour lui servir
d'enclume, et un autre morceau de la mme longueur, pour servir de
marteau, qu'il enveloppa d'un chiffon afin de ne pas faire de bruit en
frappant, il se mit bravement  faire le chaudronnier et  chanter, en
frappant en mesure sur la marmite, ces paroles qu'il chantait toujours
 la tte de la compagnie, dans les marches de nuit:

  C'est ma mie l'aveugle,
  C'est ma mie l'aveugle,
  C'est ma fantaisie,
  J'en suis amoureux!

En entendant cette grosse voix qui semblait sortir d'un tonneau, je ne
pus m'empcher de lui dire: Mon vieux camarade, vous n'y pensez pas;
ce n'est pas le moment de chanter! Picart, levant la tte, me regarda
en souriant et, sans me rpondre, il continua:

  Elle a le nez morveux
  Et les yeux chassieux;
  C'est ma mie l'aveugle,
  C'est ma fantaisie,
  J'en suis amoureux!

Picart, voyant que son chant ne m'amusait pas, cessa. Il me montra la
marmite qui avait dj pris une autre forme; elle tait en tat de
service:

Vous vous rappelez, me dit-il, le jour de la bataille d'Eylau,
lorsque nous tions en colonne serre par division, sur la droite de
l'glise?--Certainement, lui dis-je, il faisait un temps comme
aujourd'hui. Je dois d'autant plus m'en souvenir qu'un brutal de
boulet russe m'enleva, de dessus mon sac, la marmite que je portais
ce jour-l, pour mon tour. Mon pauvre Picart, vous devez vous en
souvenir aussi?--Par la sacrebleu, si je m'en souviens! rpond Picart.
C'est pour cela que je vous en parle, et pour vous demander si
l'industrie et le besoin auraient pu raccommoder votre marmite!--Non
certainement, pas plus que les deux ttes qu'il emporta de Grgoire et
de Lemoine!--Diable! me dit Picart, comme vous vous rappelez leurs
noms!--Je ne les oublierai jamais, car Grgoire tait Vlite comme
moi, et, de plus, un ami intime. J'avais, ce jour-l, dans la marmite,
du biscuit et des haricots.--Oui, rpond Picart, qui firent mitraille
sur nos frimousses! Coquin de Dieu! quelle journe encore que
celle-l!

En causant de la sorte, la neige fondait dans la marmite. Nous y mmes
de la viande tant que nous pmes, afin qu'aprs en avoir mang, il pt
nous en rester assez de cuite pour la route que nous avions  faire.

Ma curiosit me porta  voir ce que contenait la carnassire en toile
que j'avais ramasse, la veille, auprs des deux malheureux que
j'avais trouvs mourants sur le bord de la route. Je n'y trouvai que
trois mouchoirs des Indes, deux rasoirs et plusieurs lettres crites
en franais et dates de Stuttgard,  l'adresse de Sir Jacques,
officier badois au rgiment de dragons. Ces lettres taient d'une
soeur et pleines d'expressions d'amiti. Je les avais conserves,
mais, lorsque je fus fait prisonnier, elles furent perdues.

Assis devant le feu,  l'entre de l'abri que nous avions choisi, le
dos tourn au nord, Picart ouvrit son sac. Il en tira un mouchoir o,
dans l'un des coins, il y avait du sel, et, dans l'autre, du gruau. Il
y avait longtemps que je n'en avais vu autant; aussi je faisais des
grands yeux, en pensant que j'allais manger une soupe sale au sel,
moi qui, depuis un mois, en mangeais, ayant pour tout assaisonnement
de la poudre. Il prsida avec ordre  la cuisine, en mettant  part
une partie du gruau pour la soupe, lorsque la viande serait cuite.

Comme je me trouvais extraordinairement fatigu, et l'envie de dormir
tant cette fois provoque par la chaleur d'un bon feu, je tmoignai
le dsir de me reposer: Eh bien, me dit Picart, reposez-vous,
enfoncez-vous sous l'abri, et moi, pendant ce temps, je soignerai la
soupe. Cela ne m'empchera pas de veiller au grain pour notre sret,
en commenant par nettoyer nos armes, et ensuite les charger. Combien
avez-vous de cartouches?--Trois paquets de quinze.--C'est bien, et moi
quatre, cela fait cent cinq. En voil plus qu'il n'en faut pour
descendre vingt-cinq Cosaques, si toutefois il s'en prsente. Allons!
dormez! Je ne me le fis plus dire une seconde fois. Je m'enveloppai
dans ma peau d'ours et, les pieds au feu, je m'endormis.

Je dormais d'un profond sommeil, lorsque Picart me rveilla en me
disant: Mon pays, voil, je pense, prs de deux heures que vous
reposez comme un bienheureux. J'ai mang.  prsent, c'est  votre
tour, et  moi de me reposer, car je sens que j'en ai aussi bon
besoin. Voil nos fusils en bon tat et chargs. Veillez bien,  votre
tour, et lorsque je me serai un peu repos, nous partirons. Alors il
s'enveloppa dans son manteau blanc et se coucha;  mon tour, je pris
la marmite entre les jambes; je me mis  manger la soupe avec un
apptit dvorant. Je crois que, de ma vie, je n'avais mang et ne
mangerai avec autant de plaisir.

Mon vieux grognard m'avait donn un morceau de biscuit gros comme mon
pouce, pour, disait-il, me dgraisser les dents aprs avoir mang ma
viande.

Aprs mon repas, je me levai pour veiller  mon tour. Il n'y avait pas
cinq minutes que j'tais en observation, lorsque j'entendis le cheval
bless, que nous avions trouv en arrivant, se mettre  hennir
plusieurs fois, prendre le galop jusqu'au milieu du lac. L,
s'arrtant, il en fit encore autant. Aussitt, j'entendis d'autres
chevaux lui rpondre. Alors il prit sa course du ct o on lui avait
rpondu.  peine est-il parti, que je me place derrire un massif de
petits sapins, et, de l, suivant sa course de l'oeil, je le vois qui
joint un dtachement de cavalerie qui traversait le lac. Ils taient
au nombre de vingt-trois. J'appelle Picart qui, dj, dormait
tellement fort qu'il ne m'entendit pas, de manire que je fus oblig
de le tirer par les jambes. Enfin il ouvrit les yeux: Eh bien, quoi?
Qu'y a-t-il?--Aux armes! Picart. Vite! Debout! La cavalerie russe sur
le lac! En retraite dans le bois!--Il fallait me laisser dormir, car,
nom d'un chien, je faisais dj bonne chre!--J'en suis fch, mon
vieux, mais vous m'avez dit de vous prvenir, et il pourrait se faire
que d'autres viennent de ce ct!--C'est vrai, dit-il. Oh! sclrat de
mtier! O sont-ils?--Un peu sur la droite et hors de porte! Un
instant aprs, cinq autres parurent qui passrent devant nous, 
demi-porte de fusil. En mme temps, nous vmes les premiers qui
s'arrtrent et qui, mettant pied  terre en tenant leurs chevaux par
la bride, firent un cercle autour d'un endroit o, probablement, ils
avaient, la veille ou pendant la nuit, cass la glace, afin de faire
abreuver leurs chevaux, car on les voyait frapper avec le bois de
leurs lances pour casser la glace nouvellement forme.

Nous dcidmes de lever le camp et de plier bagage le plus promptement
possible et tcher ensuite, par des manoeuvres pour ne pas tre vus,
de rejoindre la route et l'arme, si nous pouvions.

Il pouvait tre onze heures; ainsi, jusqu' quatre, o la nuit
commenait  venir, s'il ne nous arrivait pas d'accident, nous
pouvions faire encore du chemin. Je ne pensais pas que l'arme ft
bien loin, puisque les Russes nous attendaient au passage de la
Brzina, o tous ses dbris taient forcs de se runir.

Nous nous dpchmes. Picart mit dans son sac force provisions de
viande. De mon ct, je fis comme je pus, en remplissant ma
carnassire de toile. Picart voulut rejoindre la route par le chemin
o nous tions venus, en suivant toutefois la lisire de la fort,
car, disait-il, si nous sommes surpris par les Russes, nous avons
toujours, pour nous garantir, les deux cts de la fort, et, dans le
cas o nous ne rencontrerions rien, nous avons un chemin qui nous
empchera de nous perdre.

Nous voil en route, lui, le sac sur le dos, avec plus de quinze
livres de viande frache dans l'tui de son bonnet  poil; moi portant
la marmite renfermant la viande cuite. Il me dit, en marchant, qu'il
avait toujours eu pour habitude, lorsqu'il y avait plusieurs choses 
porter dans l'escouade, de se charger de prfrence des vivres, quelle
que ft la quantit, parce que, en se chargeant des vivres, au bout de
quelques jours, on finit par tre le moins charg; et,  l'appui de ce
qu'il me disait, il allait me citer Esope, lorsque plusieurs coups de
fusil se firent entendre, paraissant venir de l'autre ct du lac: En
arrire! Dans le bois! me dit Picart. Le bruit ayant cess, voyant
que personne ne nous observait, nous nous remmes  marcher.

L'ouragan, qui avait cess le matin, pendant que nous tions  nous
reposer, menaait de recommencer avec plus de force. Des nuages comme
ceux que nous avions vus le matin couvraient cette immense fort et la
rendaient encore plus sombre, de manire que nous n'osions risquer de
nous y engager pour nous mettre  l'abri.

Comme nous tions  dlibrer sur le parti qu'il convenait de prendre,
nous entendmes de nouveaux coups de fusil, mais beaucoup plus
rapprochs que la premire fois. Nous vmes deux pelotons de Cosaques
cherchant  envelopper sept fantassins de notre arme, qui
descendaient la cte et paraissaient venir d'un petit hameau que nous
apermes de l'autre ct du lac, adoss  un petit bois qui dominait
l'endroit o nous tions et o, probablement, ils avaient pass une
nuit meilleure que la ntre. Nous pouvions les voir facilement se
porter en avant et faire le coup de feu avec l'ennemi, se runir
ensuite, puis battre en retraite du ct du lac, afin de gagner la
fort o nous tions et o ils auraient pu tenir tte  tous les
Cosaques qui les poursuivaient.

Ils avaient affaire  plus de trente cavaliers qui, tout  coup, se
partagrent en deux pelotons, dont un fit demi-tour et vint descendre
sur le lac en face de nous, afin de leur couper la retraite.

Nos armes taient charges, et trente cartouches prpares dans ma
carnassire, afin de les bien recevoir, s'ils venaient de notre ct,
et, par l, de dlivrer ces pauvres diables qui commenaient  se
trouver dans une position difficile. Picart, qui ne perdait pas de vue
les combattants, me dit: Mon pays, vous chargerez les armes, et moi
je me charge de les descendre, comme des canards. Cependant,
continua-t-il, pour faire diversion, nous allons faire ensemble la
premire dcharge!

Cependant nos soldats battaient toujours en retraite. Picart les
reconnut pour ceux qui, la veille, avaient pill le caisson qu'il
gardait, mais, au lieu d'tre neuf, ils n'taient plus que sept. Dans
ce moment, le peloton de cavaliers qui avait fait demi-tour ne se
trouvait pas loign de nous de plus de quarante pas. Nous en
profitmes; Picart, me frappant sur l'paule, me dit: Attention  mon
commandement: feu! Ils s'arrtrent, tonns, et un tomba de cheval.

Les Cosaques car c'en tait, en voyant tomber un des leurs, s'taient
parpills. Deux seulement taient rests pour secourir celui qui
tait tomb assis sur la glace, appuy sur la main gauche. Picart, ne
voulant pas perdre de temps, leur envoya une seconde balle, qui blessa
un cheval. Aussitt ils se mirent  fuir en abandonnant leur bless et
en se faisant un bouclier de leurs chevaux qu'ils tenaient par la
bride. Au mme moment, nous entendons, sur notre gauche, des cris
sauvages, et nous voyons nos malheureux soldats entours par tout ce
qu'il y avait de Cosaques.  notre droite, d'autres cris attirrent
notre attention: nous voyons que les deux hommes qui avaient abandonn
leur bless taient revenus pour le prendre et, n'ayant pu le faire
marcher, l'entranaient par les jambes, sur la glace.

Nous observions un Cosaque qui avait t plac en observation,
probablement pour nous, mais il regardait continuellement du ct o
nous n'tions plus, par suite d'un mouvement que nous avions fait
aprs notre premire dcharge. Nous pouvions facilement le voir sans
tre vus. Aussi Picart ne pouvait plus se contenir; son coup de fusil
part, et l'observateur est atteint  la tte, car, au mme instant,
nous voyons qu'il chancelle, penche la tte en avant, ouvre les bras
comme pour se retenir, et tombe de son cheval. Il tait mort[38].

[Note 38: Picart tait un des meilleurs tireurs de la Garde; au
camp, lorsque l'on tirait  la cible, il avait toujours les prix.
(_Note de l'auteur_.)]

Au coup de fusil, ceux qui entouraient nos malheureux soldats se
retournent, tonns. Ils font un mouvement en arrire et s'arrtent:
nos fantassins font une dcharge sur eux, pour ainsi dire  bout
portant, et quatre Cosaques tombent du mme coup. Alors des cris de
rage s'lvent de part et d'autre. La mle devient gnrale, et un
combat opinitre s'engage entre les deux partis. Au mme moment, nous
nous portons  dix ou douze pas en avant, sur la place; l, nous
apercevons quatre des fantassins entours par quinze Cosaques. Nous
les entendons crier et se dbattre sous les pieds des chevaux; les
trois autres taient poursuivis dans la direction du bois qu'ils
voulaient atteindre.

Nous nous disposions  les soutenir d'une manire vigoureuse, quand,
tout  coup, la tourmente qui nous menaait depuis longtemps,
s'annona avec un bruit pouvantable. La neige qui, depuis le
commencement du combat, n'avait cess de tomber, nous enveloppe et
nous aveugle. Nous nous trouvons, pendant plus de six minutes, dans un
nuage pais, et obligs de nous tenir fortement l'un  l'autre, afin
de ne pas tre enlevs par le vent. Tout  coup et comme par
enchantement, tout disparat, et,  quatre pas, nous voyons l'ennemi
qui, en nous apercevant, pousse des hurlements. Nos mains, engourdies
par le froid, nous empchent de faire usage de nos armes. Nanmoins,
ils n'osent venir sur nous, et, tout en leur faisant face, la
baonnette au bout du canon et croise contre eux, nous regagnons le
bois et eux s'loignent au galop.

 peine  l'entre du bois, nous apercevons les trois autres
fantassins que cinq Cosaques poursuivaient du ct oppos. Nous
tirmes deux coups de fusil sur les poursuivants, sans rsultat, et
nous allions recommencer, quand, tout  coup, vers le milieu du lac,
nous les voyons s'enfoncer et disparatre, ainsi que deux Cosaques.
Les malheureux avaient pass  la place o, le matin, les Russes
avaient cass la glace pour faire abreuver leurs chevaux et qui,
recouverte d'une autre glace non encore assez forte pour supporter le
poids de plusieurs hommes, avait t recouverte,  son tour, par la
neige.

Un troisime Cosaque, voyant disparatre les premiers, voulut retenir
son cheval et le fit cabrer de manire qu'il tait presque droit. Il
glissa des pieds de derrire et se renversa de ct avec son cavalier;
il voulut se relever, glissa encore, mais, cette fois, pour
disparatre avec celui qu'il avait renvers.

Nous fmes saisis d'horreur, et ceux qui nous poursuivaient,
pouvants, et sans chercher  secourir leurs camarades, restaient
immobiles sur le lac. Les deux autres qui suivaient de prs s'taient
arrts sur le bord du gouffre et ensuite sauvs sur diffrents
points. De l'endroit o nous tions, nous entendmes quelques cris
dchirants sortir du gouffre. Nous apermes plusieurs fois la tte
des chevaux, ensuite l'eau qui bouillonnait et jaillissait sur la
glace.

Un instant aprs, nous vmes paratre dix autres cavaliers, ayant 
leur tte un chef. Plusieurs s'approchent de l'endroit sinistre, y
enfoncent le bois de leurs lances et semblent ne pas y trouver le
fond. Tout  coup, nous les voyons se retirer prcipitamment,
s'arrter en regardant de notre ct, ensuite partir au galop. Nous
les perdons de vue, et tout rentre dans le calme.

Nous nous retrouvions au milieu de ce dsert, appuys sur nos armes et
regardant sur le lac les corps de nos malheureux soldats.  vingt pas
 gauche, se trouvaient trois Cosaques qui paraissaient aussi ne plus
donner aucun signe de vie, et celui que Picart avait atteint  la
tte.

Nous tions prs du feu de notre bivac o nous venions de nous
retirer. Il se fit entre nous un silence de quelques minutes, que
Picart finit par rompre en me disant: J'ai une envie du diable de
fumer. Une ide m'est venue de passer une revue sur ceux qui sont
morts; j'aurai bien du malheur si je ne trouve pas de tabac! Je lui
observai que sa dmarche tait imprudente, que nous ne savions pas o
taient passs ceux qui se battaient contre les quatre premiers
fantassins. Au mme instant, nous apermes une masse de cavaliers et
de paysans portant de longues perches, venant dans la direction o ces
malheureux s'taient enfoncs sous la glace. Une voiture attele de
deux chevaux les suivait.

Adieu le tabac! me dit Picart. Nous jugemes convenable de nous
porter tout  fait  l'extrmit du bois, pour gagner la route, dans
la crainte qu'ils ne vinssent visiter le bivac o ils auraient pu
penser que nous tions encore. Nous fmes halte  l'extrmit de la
fort qui longeait le lac. L aussi se trouvait un abri, probablement
le bivac d'un poste de la veille: il servit  nous cacher et 
observer les Cosaques qui venaient de s'arrter  la place o taient
les corps de nos soldats, qui furent dpouills en partie par les
premiers et ensuite mis absolument nus par les paysans. Pendant cette
opration, j'eus toutes les peines du monde  empcher Picart d'en
descendre quelques-uns.

Ils avancrent ensuite o taient leurs Cosaques tus. Deux taient
ensemble; un troisime un peu plus loin, sans compter celui que Picart
avait tu, un peu plus en avant, sur notre droite. Nous pmes
remarquer que les deux premiers qu'ils levrent pour mettre sur la
voiture, n'taient pas morts: les gestes que nous leur vmes faire et
les prcautions qu'ils prirent nous le firent assez connatre. Ils
s'arrtrent au troisime qui tait bien mort et, lorsqu'ils furent au
quatrime, celui que Picart avait tu: Ah! pour celui-l, dit-il, je
rponds de son affaire! Effectivement, on le releva sans crmonie,
et on le mit sur la voiture qui, de suite, reprit la route par o elle
tait venue, accompagne de deux Cosaques et de trois paysans. La plus
forte partie de la troupe continua son chemin vers le gouffre, avec
les paysans portant des perches et des cordes, et, lorsqu'ils furent
arrivs, nous leur vmes faire des dispositions pour en retirer ceux
qui y taient tombs.

Lorsque nous les vmes  l'ouvrage, nous n'emes rien de mieux  faire
que de nous mettre en marche. Il faisait moins froid; il pouvait tre
midi.

Nous apermes deux Cosaques faire patrouille en ctoyant le bois, et
suivant les pas que nous tracions sur la neige, comme on suit un loup
 la trace. En les voyant, Picart se mit en colre en disant: S'ils
nous ont vus, nous avons beau faire, ils nous suivront toujours par
les traces que nous laissons aprs nous. Doublons le pas et, tout 
l'heure, lorsque nous verrons le bois plus clairci, nous y entrerons
et s'ils ne sont que deux, nous en aurons bon march! Un instant
aprs, il s'arrta encore, et, comme il ne les voyait plus, il se mit
 jurer: Mille tonnerres! je comptais sur eux pour avoir du tabac.
Les poltrons! Ils n'osent plus nous suivre! Ils ont peur!

Nous continuions  marcher le plus prs qu'il nous tait possible de
la fort, afin de nous cacher derrire les buissons, mais nous fmes
forcs d'en sortir par la chute de plusieurs arbres que la tempte du
matin avait fait tomber, et qui barraient notre chemin. Nous fmes
obligs d'appuyer  droite, pour tourner. En faisant cette
contremarche, nous regardmes encore en arrire: nous apermes nos
deux individus en arrire l'un de l'autre de plus de trente pas. Il
est probable que le premier nous avait aperus, car il doubla le pas
de son cheval, comme pour s'assurer de quelque chose. Ensuite il
s'arrta de manire  attendre celui qui le suivait. Nous pouvions les
voir sans tre vus, car nous tions rentrs prcipitamment dans le
bois. Notre but tait de les attirer le plus loin possible, afin que
ceux qui taient  la pche de leurs camarades ne pussent venir  leur
secours, si un combat s'engageait. Pour cela, nous marchions le plus
vite possible, mais difficilement, quelquefois dans le bois, ensuite
dehors, suivant le terrain.

Il y avait dj une demi-heure que nous tions  faire cette
manoeuvre, lorsque nous fmes arrts par un banc de neige qui allait
se perdre dans un ravin sur notre droite. Nous fmes forcs de faire
quelques pas en arrire, afin de chercher une issue pour entrer dans
la fort et nous y cacher. Un instant aprs, les Cosaques taient prs
de nous, et nous aurions pu les descendre facilement, mais Picart, qui
savait faire la guerre, me dit: C'est de l'autre ct du banc de
neige que je veux les avoir; il ne sera pas facile aux autres de leur
porter secours!

Lorsqu'ils virent qu'il n'y avait pas possibilit de franchir cet
obstacle, ils prirent le galop et nous les vmes descendre dans le
ravin et chercher  tourner le banc de neige. De notre ct, nous
avions trouv un passage qui nous fit arriver, presque en mme temps,
de l'autre ct. De l'endroit o nous tions, nous pouvions les
apercevoir sans tre vus. Nous profitmes du moment qu'ils taient
dans le fond pour sortir de la fort et marcher plus  notre aise,
mais, au moment o nous pensions en tre dbarrasss pour un temps et
o je m'arrtais pour respirer, car les jambes commenaient  me
manquer, Picart, se retournant pour voir si je le suivais, aperoit 
une petite distance derrire moi, nos deux drles qui cherchaient 
nous surprendre, pendant que nous les pensions en avant. Aussitt nous
rentrons dans la fort. Nous faisons plusieurs dtours, nous revenons
 l'entre, et nous les voyons qui marchent encore  distance l'un de
l'autre, mais doucement. Nous rentrons encore, nous nous mettons 
courir en faisant toujours des dtours, afin de leur faire croire que
nous fuyons, ensuite nous revenons nous cacher derrire un massif de
petits sapins dont les branches, couvertes de neige et de petits
glaons, nous empchent d'tre aperus.

Celui qui marchait le premier pouvait tre loign de quarante pas.
Picart me dit tout bas:  vous, mon sergent, l'honneur du premier
coup, mais il faut attendre qu'il avance! Pendant qu'il me parlait,
le Cosaque faisait signe avec sa lance,  son camarade d'avancer. Il
avance encore, et s'arrte pour la seconde fois, en regardant les
traces de nos pas. Il pousse son cheval un peu sur la droite et en
face du buisson derrire lequel nous tions cachs. L, il regarde
encore, mais d'un air inquiet. Il semble avoir un pressentiment de ce
qui doit lui arriver, car il n'est pas  plus de quatre pas du bout de
mon fusil, lorsque mon coup part et mon Cosaque est atteint  la
poitrine. Il jette un cri et veut fuir, mais Picart s'tait lanc sur
lui avec rapidit, avait saisi le cheval par la bride, d'une main, et,
de l'autre, lui faisait sentir la pointe de sa baonnette, en criant:
 moi, mon pays! Voil l'autre! Garde  vous! Effectivement il
n'avait pas lch la parole, que l'autre arrive, le pistolet  la
main, et le dcharge  un pied de distance sur la tte de Picart, qui
tombe du mme coup sous les pieds du cheval dont il tenait toujours la
bride.  mon tour, je cours sur celui qui venait de faire feu, mais,
me voyant, il jette l'arme qu'il vient de dcharger, fait demi-tour,
part au grand galop et va se placer  plus de cent pas de nous, dans
la plaine. Je n'avais pu tirer une seconde fois sur lui, parce que mon
arme n'tait pas recharge; avec les mains engourdies comme nous les
avions, ce n'tait pas chose facile. Picart, que je croyais mort ou
dangereusement bless, s'tait relev. Le Cosaque que j'avais atteint
et qui s'tait toujours tenu  cheval, venait de tomber et faisait le
mort.

Picart ne perd pas de temps: il me donne la bride du cheval  tenir,
et, sortant de la fort, se porte de suite  vingt pas en avant,
ajuste celui qui avait fui et lui envoie aux oreilles une balle que
l'autre vite en se couchant sur son cheval. Ensuite il part au galop;
Picart le voit qui descend le ravin. Il recharge son arme; ensuite il
revient prs de moi en me disant: La victoire est  nous, mais
dpchons-nous; commenons par user du droit du vainqueur! Voyons si
notre homme n'a rien qui nous va, et partons avec le cheval!

Je m'empressai de demander  Picart s'il n'tait pas bless. Il me
rpondit que ce n'tait rien, que nous parlerions de cela plus tard.
Il commena la visite par la ceinture, en enlevant deux pistolets,
dont un tait charg. Alors il me dit: Ce drle a l'air de faire le
mort; je vous assure qu'il n'en est rien, car, par moments, il ouvre
les yeux. Pendant que Picart parlait, j'avais attach le cheval  un
arbre. J'tai  son cavalier son sabre et une jolie petite giberne
garnie en argent, que je reconnus pour tre celle d'un chirurgien de
notre arme. Je la passai  mon cou. Le sabre, nous le jetmes dans le
buisson. Sous sa capote, il avait deux uniformes franais, un de
cuirassier et l'autre de lancier rouge de la Garde, avec une
dcoration d'officier de la Lgion d'honneur, que Picart s'empressa de
lui arracher. Ensuite, il avait, sur sa poitrine, plusieurs beaux
gilets ploys en quatre qui lui servaient de plastron, de manire que,
s'il et t atteint  cette place, je ne pense pas que la balle et
travers; il avait t pris un peu sur le ct. Nous trouvmes, dans
ses poches, pour plus de trois cents francs en pices de cinq francs,
deux montres en argent, cinq croix d'honneur, tout cela ramass sur
les morts ou mourants, ou pris dans les fourgons d'quipages que l'on
tait oblig d'abandonner. Je suis persuad que, si nous eussions eu
le temps, nous aurions trouv bien autre chose, mais nous ne restmes
pas cinq minutes pour le dtrousser.

Picart ramassa la lance du vaincu, ainsi qu'un pistolet qui n'tait
pas charg. Il les cacha dans un buisson, et nous nous disposmes 
partir.

Comme Picart marchait devant, en conduisant le cheval par la bride,
sans savoir o nous allions, il me prit envie de tter les flancs du
portemanteau qui tait sur le derrire du cheval, et dont nous avions
remis la visite. Je remarquai que ce portemanteau tait celui d'un
officier de cuirassiers de notre arme.

Je passai la main  l'entre: il me sembla que je palpais quelque
chose qui ressemblait beaucoup  une bouteille. J'en fis de suite
l'observation  Picart qui, aussitt, cria: Halte!

En moins de deux minutes, le portemanteau fut ouvert et, sous la
premire enveloppe, je tirai une bouteille qui contenait quelque chose
qui ressemblait  du genivre, tant qu' la couleur. Nous ne nous
tions pas tromps, car Picart, sans se donner la peine d'y mettre le
nez, en avala de suite une gorge, en me disant:  vous, mon
sergent! Lorsque j'en eus got, je sentis,  mon estomac, un bien
qu'il est plus facile de sentir que d'exprimer; nous fmes d'accord
que cette trouvaille valait mieux que le reste et, comme il fallait la
mnager, et que j'avais, dans ma carnassire, un petit vase en
porcelaine de Chine que j'avais apport de Moscou, nous dcidmes que
ce serait la ration, toutes les fois que l'on voudrait boire.[39]

[Note 39: Ce petit vase, je le conserve toujours. Il est chez moi,
sous le globe d'une pendule, avec une petite croix en argent qui a t
trouve dans les caveaux de l'glise Saint-Michel, ou sous les
tombeaux des Empereurs (_Note de l'auteur_.)]

Nous nous enfonmes dans le bois avec beaucoup de peine, et, au bout
d'un quart d'heure de marche pnible, par suite de la quantit
d'arbres tombs sur notre passage, nous arrivmes sur un chemin large
de cinq  six pieds, qui venait de gauche et qui,  notre grande
satisfaction, se continuait sur notre droite, prcisment dans la
direction que nous devions prendre pour rejoindre la grand'route o
l'arme devait avoir pass et qui, suivant nous, ne devait pas tre
loigne de plus de deux  trois lieues.

Me trouvant plus  l'aise, je levai la tte, et, regardant Picart, je
vis qu'il avait la figure ensanglante. Le sang s'tait form en
glaons sur ses moustaches et sur sa barbe. Je lui dis qu'il tait
bless  la tte. Il me rpondit qu'il venait de s'en apercevoir au
moment o son bonnet  poil s'tait accroch  une branche, et qu'en
le remettant, le sang avait coul sur sa figure; que, du reste, il
n'avait rien de grave. Il me dit que ce n'tait pas le coup de
pistolet qui l'avait fait tomber, mais que, tenant la bride du cheval,
au moment o il voyait venir l'autre Cosaque, il avait voulu se saisir
de son arme pour en faire usage, mais qu'il avait gliss sur les
talons et que, sans lcher ni son fusil ni la bride du cheval, il
s'tait trouv sur le dos et sous le ventre. Et puis, continua-t-il,
ce n'est pas le moment de s'en occuper. Nous verrons cela ce soir! Il
parat que la balle avait travers la plaque de son bonnet  poil et
avait cass une aile de l'aigle impriale, gliss sur le ct de la
tte et s'tait ensuite niche dans des chiffons, dont le fond de son
bonnet tait plein; nous nous en assurmes le soir, lorsque je lui
pansai sa blessure, car nous la retrouvmes.

Pour gagner du temps, je proposai  Picart de monter  deux sur le
cheval: Essayons! dit-il. Aussitt, nous lui tmes la selle de bois
qu'il avait sur le dos et, ne lui ayant laiss qu'une couverte qu'il
avait dessous, nous enfourchmes le cheval, Picart sur le devant et
moi sur le derrire. Nous bmes un coup et nous partmes en tenant nos
fusils en travers, comme un balancier.

Nous voil en route, toujours au trot, quelquefois au galop. Souvent
notre marche tait intercepte par des arbres tombs. Cela fit natre
 Picart l'ide de faire tomber ceux qui ne l'taient pas tout  fait,
afin de former une barricade contre la cavalerie, si elle venait 
nous poursuivre. Il descendit donc de cheval, et, prenant ma petite
hache, au bout de quelques minutes, il acheva de faire tomber en
travers du chemin plusieurs sapins sur ceux qui l'taient dj, de
manire  donner de l'ouvrage, pendant plus d'une heure,  vingt-cinq
hommes. Ensuite il remonta gaiement  cheval, et nous continumes 
trotter pendant un bon quart d'heure, sans nous arrter. Tout  coup,
Picart s'arrta en disant: Coquin de Dieu! sentez-vous comme moi, mon
pays, comme ce tartare a le trot dur? Je lui rpondis qu'il nous
faisait souffrir par vengeance de ce que nous avions tu son matre:
Diable! me dit-il, parat, mon sergent, que la petite goutte a fait
son effet et que vous avez le petit mot pour rire! Allons, tant mieux,
j'aime  vous voir comme cela!

Pour ne plus souffrir autant de son derrire, Picart arrangea les pans
de son manteau blanc sur le dos du cheval, et nous pmes, non plus en
trottant, mais en marchant le pas ordinaire, aller encore pendant un
quart d'heure. Il y avait des moments o le cheval avait de la neige
jusqu'au ventre. Enfin, nous apermes un chemin qui traversait celui
sur lequel nous marchions et que nous prmes pour la grand'route.
Mais, avant d'y entrer, il fallait agir avec prudence.

Nous mmes pied  terre, et, prenant le cheval par la bride, nous nous
retirmes dans la fort,  gauche du chemin que nous venions de
parcourir, afin de pouvoir, sans tre vus, regarder sur la nouvelle
route que nous reconnmes, au bout d'un instant, pour tre celle que
l'arme avait parcourue et qui conduisait  la Brzina, car la
quantit de cadavres dont elle tait jonche et que la neige
recouvrait  demi, nous fit voir que nous ne nous tions pas tromps.
Des traces nouvelles nous firent aussi penser qu'il n'y avait pas
longtemps que de la cavalerie et de l'infanterie y avaient pass: la
trace des pas venant du ct o nous devions aller, ainsi que le sang
que l'on voyait sur la neige, nous firent croire qu'un convoi de
prisonniers franais, que des Russes escortaient, avait pass il n'y
avait pas longtemps.

Il n'y avait pas de doute que nous tions derrire l'avant-garde
russe, et que bientt nous en verrions d'autres nous suivre. Comment
faire? Il fallait suivre la route. C'tait le seul parti  prendre.
C'tait aussi l'opinion de Picart: Il me vient, dit-il, une
excellente ide. Vous allez faire l'arrire-garde et moi
l'avant-garde: moi devant, conduisant le cheval en avant si je ne vois
rien venir, et vous, mon pays, derrire, ayant la tte tourne du ct
de la queue, pour faire de mme.

Nous emes un peu de peine, moi surtout,  mettre  excution l'ide
de Picart, en nous mettant dos  dos et faisant, comme il le disait,
le double aigle, ayant deux yeux derrire et deux devant. Nous prmes
encore chacun un petit verre de genivre, en nous promettant encore de
garder le reste pour des moments plus urgents, et nous mmes notre
cheval au pas, au milieu de cette triste et silencieuse fort.

Le vent du nord commenait  devenir piquant, et l'arrire-garde en
souffrait  ne pouvoir tenir longtemps la position; mais, fort
heureusement, le temps tait assez clair pour distinguer les objets
d'assez loin, et le chemin qui traverse cette immense fort tait
presque droit, de manire que nous n'avions pas  craindre d'tre
surpris dans les sinuosits.

Nous marchions environ depuis une demi-heure, quand nous rencontrmes,
sur la lisire du bois, sept paysans qui semblaient nous attendre.

Ils taient sur deux rangs. Le septime, qui nous parut dj g,
semblait les commander. Ils taient vtus chacun d'une capote de peau
de mouton, leurs chaussures taient faites d'corces d'arbres avec des
ligatures de mme; ils s'approchrent de nous, nous souhaitrent le
bonjour en polonais, et, ayant reconnu que nous tions Franais, cela
parut leur faire plaisir. Ensuite, ils nous firent comprendre qu'il
fallait qu'ils se rendent  Minsk, o tait l'arme russe, car ils
faisaient partie de la milice; on les faisait marcher en masse contre
nous,  coups de knout, et partout, dans les villages, il y avait des
Cosaques pour les faire partir. Nous poursuivmes notre route; lorsque
nous les emes perdus de vue, je demandai  Picart s'il avait bien
compris ce que les paysans avaient dit,  propos de Minsk qui tait un
de nos grands entrepts de la Lithuanie, o nous avions des magasins
de vivres et o, disait-on, une grande partie de l'arme devait se
retirer. Il me rpondit qu'il avait trs bien compris, et que, si cela
tait vrai, c'est que _papa beau-pre_ nous avait jou un mauvais
tour. Comme je ne le comprenais pas bien, il me rpta que, si c'tait
comme cela, c'est que les Autrichiens nous avaient trahis. Je ne
pouvais comprendre ce qu'il pouvait y avoir de commun entre les
Autrichiens et Minsk[40]. Il allait, disait-il, m'expliquer la guerre,
lorsque, tout  coup, il ralentit, le pas du cheval en me disant:
Voyez, si l'on ne dirait pas l, devant nous, une colonne de
troupes? J'aperus quelque chose de noir, mais qui disparut tout 
coup. Un instant aprs, la tte de cette colonne reparut comme sortant
d'un fond.

[Note 40: Picart savait bien ce qu'il disait en parlant de la
trahison des Autrichiens, car j'ai pu savoir, depuis, qu'un trait
d'alliance avait t fait contre nous. (_Note de l'auteur._).]

Nous pmes bien voir que c'taient des Russes. Plusieurs cavaliers se
dtachrent et se portrent en avant; nous n'emes que le temps de
tourner  droite, et nous entrmes dans la fort, mais nous n'avions
pas fait quatre pas, que notre cheval s'enfona dans la neige jusqu'au
poitrail et me renversa. J'entranai Picart dans ma chute et  plus de
six pieds de profondeur, d'o nous emes beaucoup de peine  nous
retirer. Pendant ce temps, le coquin de cheval s'tait sauv, mais il
nous avait fray un passage dont nous profitmes pour nous enfoncer
dans la fort. Lorsque nous emes fait vingt pas, les arbres tant
trop serrs, nous ne pmes aller plus en avant. Il nous fallut, malgr
nous, retourner en arrire. Il n'y avait pas  choisir; le cheval
aussi avait t de ce ct, car nous le retrouvmes rongeant un arbre
auquel nous l'attachmes. Dans la crainte qu'il nous traht, nous nous
en loignmes le plus possible, et trouvant un buisson assez pais
pour nous cacher de manire  tout voir sans tre vus, nous nous mmes
en position de nous dfendre, si les circonstances nous y obligeaient.
En attendant, Picart me demanda si notre bouteille n'tait pas perdue
ou casse. Fort heureusement, il n'en tait rien: Alors, dit-il,
chacun un petit verre! Pendant que je dbouchais la bouteille, il
s'occupait  vrifier les amorces de nos fusils,  faire tomber la
neige autour des batteries. Nous bmes chacun un petit verre; nous en
avions besoin.

Aprs une attente de cinq  six minutes, nous voyons paratre la tte
de la troupe, prcde de dix  douze Tartares et Kalmoucks arms, les
uns de lances, les autres d'arcs et de flches, et,  droite et 
gauche de la route, des paysans arms de toute espce d'armes: au
milieu, plus de deux cents prisonniers de notre arme, malheureux et
se tranant avec peine. Beaucoup taient blesss: nous en vmes avec
un bras en charpe, d'autres avec les pieds gels, appuys sur des
gros btons. Plusieurs venaient de tomber et, malgr les coups que les
paysans taient obligs de leur donner et les coups de lances qu'ils
recevaient des Tartares, ils ne bougeaient pas. Je laisse  penser
dans quelle douleur nous devions nous trouver, en voyant nos frres
d'armes aussi malheureux! Picart ne disait rien, mais  ses
mouvements, on aurait pens qu'il allait sortir du bois pour renverser
ceux qui les escortaient. Dans ce moment, arriva au galop un officier
qui fit faire halte; ensuite, s'adressant aux prisonniers, il leur dit
en bon franais: Pourquoi ne marchez-vous pas plus vite?--Nous ne
pouvons pas, dit un soldat tendu sur la neige, et tant qu' moi,
j'aime autant mourir ici que plus loin!

L'officier rpondit qu'il fallait prendre patience, que les voitures
allaient arriver et que, s'il y avait place pour y mettre les plus
malades, on les placerait dessus: Ce soir, dit-il, vous serez mieux
que si vous tiez avec Napolon, car  prsent, il est prisonnier avec
toute sa Garde et le reste de son arme, les ponts de la Brzina
tant coups.--Napolon prisonnier avec toute sa Garde! rpond un
vieux soldat. Que Dieu vous le pardonne! L'on voit bien, monsieur que
vous ne connaissez ni l'un ni l'autre. Ils ne se rendront que morts;
ils en ont fait le serment, ainsi ils ne sont pas prisonniers!--Allons,
dit l'officier, voil les voitures! Aussitt nous apermes
deux fourgons de chez nous et une forge charge de blesss
et de malades. On jeta  terre cinq hommes que les paysans
s'empressrent de dpouiller et mettre nus; on les remplaa par cinq
autres, dont trois ne pouvaient plus bouger. Nous entendmes
l'officier ordonner aux paysans qui avaient dpouill les morts, de
remettre les habillements aux prisonniers qui en avaient le plus
besoin, et, comme ils n'excutaient pas assez rapidement ce qu'il
venait de leur dire, il leur appliqua  chacun plusieurs coups de
fouet, et il fut obi. Ensuite nous entendmes qu'il disait  quelques
soldats qui le remerciaient: Moi aussi, je suis Franais; il y a
vingt ans que je suis en Russie; mon pre y est mort, mais j'ai encore
ma mre. Aussi j'espre que ces circonstances nous feront bientt
revoir la France et rentrer dans nos biens. Je sais que ce n'est pas
la force des armes qui vous a vaincus, mais la temprature
insupportable de la Russie.--Et le manque de vivres, rpond un bless;
sans cela, nous serions  Saint-Ptersbourg!--C'est peut-tre vrai,
dit l'officier. Le convoi se remit  marcher lentement.

Lorsque nous les emes perdus de vue, nous allmes  notre cheval, que
nous trouvmes la tte dans la neige, cherchant des herbes pour se
nourrir. Le hasard nous fit rencontrer l'emplacement d'un feu que nous
pmes rallumer, et o nous pmes rchauffer nos membres engourdis. 
chaque instant nous allions, chacun  notre tour, voir si l'on ne
voyait rien venir soit  droite, soit  gauche, lorsque tout  coup
nous entendmes quelqu'un se plaindre et vmes venir  nous un
malheureux presque nu. Il n'avait, sur son corps, qu'une capote dont
la moiti tait brle; sur sa tte, un mauvais bonnet de police; ses
pieds taient envelopps de morceaux de chiffons et attachs avec des
cordons au-dessus d'un mauvais pantalon de gros drap trou. Il avait
le nez gel et presque tomb; ses oreilles taient tout en plaies. 
la main droite, il ne lui restait que le pouce, tous les autres doigts
taient tombs jusqu' la dernire phalange. C'tait un des malheureux
que les Russes avaient abandonns; il nous fut impossible de
comprendre un mot de ce qu'il disait. En voyant notre feu, il se
prcipita dessus avec avidit; on et dit qu'il allait le dvorer; il
s'agenouilla devant la flamme sans dire un mot; nous lui fmes avec
peine avaler un peu de genivre: plus de moiti fut perdue, car il ne
pouvait ouvrir les dents qui claquaient horriblement.

Les cris qu'il laissait chapper s'taient apaiss, ses dents ne
claquaient presque plus, lorsque nous le vmes de nouveau trembler,
plir et s'affaisser sur lui-mme, sans qu'un mot, sans qu'une plainte
se fussent chapps de ses lvres. Picart voulut le relever; ce
n'tait plus qu'un cadavre. Cette scne s'tait passe en moins de dix
minutes.

Tout ce que venait de voir et d'entendre mon vieux camarade avait un
peu d'influence sur son moral. Il prit son fusil et, sans me dire de
le suivre, se dirigea sur la route, comme si rien ne devait plus
l'inquiter. Je m'empressai de le suivre avec le cheval que je
conduisais par la bride, et, l'ayant rejoint, je lui dis de monter
dessus. C'est ce qu'il fit sans me parler, j'en fis autant, et nous
nous remmes en marche, esprant sortir de la fort avant la nuit.

Aprs avoir trott prs d'une heure, sans rencontrer autre chose que
quelques cadavres, comme sur toute la route, nous arrivmes dans un
endroit que nous prmes pour la fin de la fort; mais ce n'tait qu'un
grand vide d'un quart de lieue, qui s'tendait en demi-cercle. Au
milieu se trouvait une habitation assez grande et, autour, quelques
petites masures; c'tait une station ou lieu de poste. Mais, par
malheur, nous apercevons des chevaux attachs aux arbres. Des
cavaliers sortent de l'habitation et se forment en ordre sur le
chemin; ensuite ils se mettent en marche. Ils taient huit, couverts
de manteaux blancs, la tte coiffe d'un casque trs haut et garni
d'une crinire; ils ressemblaient aux cuirassiers contre lesquels nous
nous tions battus  Krasno, dans la nuit du 15 au 16 novembre. Ils
se dirigrent, heureusement pour nous, du ct oppos  celui que nous
voulions prendre. Nous supposions, avec raison, que c'tait un poste
qui venait d'tre relev par un autre.

Lorsque nous entrmes dans la fort, il nous fut impossible d'y faire
vingt pas. Il semblait qu'aucune crature humaine n'y avait jamais mis
les pieds, tant les arbres taient serrs les uns contre les autres,
et tant il y avait de broussailles et d'arbres tombs de vieillesse et
cachs sous la neige; nous fmes forcs d'en sortir et de la suivre en
dehors, au risque d'tre vus. Notre pauvre cheval s'enfonait, 
chaque instant, dans la neige jusqu'au ventre. Mais comme il n'en
tait pas  son coup d'essai, quoique ayant deux cavaliers sur le dos,
il s'en tirait assez bien.

Il tait presque nuit et nous n'avions pas encore fait la moiti de la
route. Nous prmes, sur notre droite, un chemin qui entrait dans la
fort, afin de nous y reposer un instant. tant descendus de cheval,
la premire chose que nous fmes fut de boire la goutte. C'tait pour
la cinquime fois que nous caressions notre bouteille, et l'on
commenait  y voir la place. Ensuite nous nous concertmes.

Comme, dans l'endroit o nous tions, se trouvait beaucoup de bois
coup, nous dcidmes de nous tablir un peu plus avant, pour nous
tenir  une certaine distance des maisons qui taient sur la route.
Nous nous arrtmes contre un tas de bois qui pouvait, en mme temps,
nous abriter  demi. Aprs que Picart se fut dbarrass de son sac, et
moi de la marmite, il me dit: Allons, pensons au principal! Du feu,
vite un vieux morceau de linge! Il n'y en avait pas qui prenait mieux
le feu que les dbris de ma chemise. J'en dchirai un morceau que je
remis  Picart; il en fit une mche qu'il me dit de tenir, ouvrit le
bassinet de la batterie de son fusil, y mit un peu de poudre et, y
ayant mis le morceau de linge, lcha la dtente: l'amorce brla et le
linge s'enflamma, mais une dtonation terrible se fit entendre et,
rpte, par les chos, nous fit craindre d'tre dcouverts.

Le pauvre Picart, depuis la scne des prisonniers, et ce qu'il avait
entendu dire par l'officier touchant la position de l'Empereur et de
l'arme, n'tait plus le mme. Cela avait influenc sur son caractre
et mme, par moments, il me disait qu'il avait fort mal  la tte; que
ce n'tait pas la suite du coup de pistolet reu du Cosaque, mais une
chose qu'il ne pouvait pas m'expliquer. Tout cela lui avait fait
oublier que son arme tait charge. Aprs le coup, il resta quelque
temps sans rien dire et n'ouvrit la bouche que pour se traiter de
conscrit et de vieille ganache. Nous entendmes plusieurs chiens
rpondre au bruit de l'arme. Alors il me dit qu'il ne serait pas
surpris que l'on vienne, dans un instant, nous traquer comme des
loups; quoique, de mon ct, j'tais encore moins tranquille que lui,
je lui dis, pour le rassurer, que je ne craignais rien  l'heure qu'il
tait et par le temps qu'il faisait.

Au bout d'un instant, nous emes un bon feu, car le bois qui tait
prs de nous et en grande quantit, tait trs sec. Une dcouverte qui
nous fit plaisir, c'est de la paille que nous trouvmes derrire un
tas de bois o, probablement, des paysans l'avaient cache. Il
semblait, par cette trouvaille, que la Providence pensait encore 
nous, car Picart, qui l'avait dcouverte, vint me dire: Courage! mon
pays, voil ce qui nous sauve, du moins pour cette nuit. Demain Dieu
fera le reste, et si, comme je n'en doute pas, nous avons le bonheur
de rejoindre l'Empereur, tout sera fini! Picart pensait, comme tous
les vieux soldats idoltres de l'Empereur, qu'une fois qu'ils taient
avec lui, rien ne devait plus manquer, que tout devait russir, enfin,
qu'avec lui il n'y avait rien d'impossible.

Nous approchmes notre cheval; nous lui fmes une bonne litire avec
quelques bottes de paille. Nous lui en mmes aussi pour manger, en le
tenant toujours brid et le portemanteau, que nous n'avions pas encore
visit, sur le dos afin d'tre prts  partir  la premire alerte. Le
reste de la paille, nous le mmes autour de nous, en attendant de
faire notre abri.

Picart, en prenant un morceau de viande cuite qui tait dans la
marmite, pour le faire dgeler, me dit: Savez-vous que je pense
souvent  ce que disait cet officier russe?--Quoi? lui dis-je.--Eh! me
rpondit-il, que l'Empereur tait prisonnier avec la Garde! Je sais
bien, nom d'une pipe, que cela n'est pas, que cela ne se peut pas.
Mais a ne peut pas me sortir de ma diable de caboche! C'est plus fort
que moi, et je ne serai content que lorsque je serai au rgiment! En
attendant, pensons  manger un morceau et  nous reposer un peu. Et
puis, dit-il, en patois picard, nous boirons une _tiote_ goutte!

Je pris la bouteille et la regardant  la lueur des flammes, je
remarquai qu'elle tirait  sa fin. Picart n'aurait jamais dit: Halte!
conservons une poire pour la soif! Il me dit seulement qu'il serait 
dsirer que quelque Tartare ou autre passt de notre ct afin de leur
expdier une commission pour l'autre monde, comme  celui du matin,
afin de renouveler notre bouteille, car il parat, dit-il, que tous
ces sauvages-l en ont! Effectivement nous smes, par la suite, qu'on
leur faisait des fortes distributions d'eau-de-vie, qu'on leur
amenait, sur des traneaux, des bords de la mer Baltique.

Le temps tait assez doux pour le moment. Nous mangions, sans beaucoup
d'apptit, le morceau de cheval cuit du matin, que nous tions obligs
de prsenter au feu, tant il tait dur. Picart, en mangeant, parlait
seul et jurait de mme: J'ai quarante napolons en or dans ma
ceinture, me dit-il, et sept pices russes aussi en or, sans les
pices de cinq francs. Je les donnerais toutes de bon coeur pour tre
au rgiment.  propos, continua-t-il en me frappant sur les genoux,
ils ne sont pas dans ma ceinture, car je n'en ai pas, mais ils sont
cousus dans mon gilet blanc d'ordonnance que j'ai sur moi, et, comme
l'on ne sait pas ce qui peut arriver, ils sont  vous!--Allons,
dis-je, encore un testament de fait! Par la mme raison, mon vieux, je
fais le mien. J'ai huit cents francs, tant en pices d'or, qu'en
billets de banque et en pices de cent francs. Vous pouvez en
disposer, s'il plat  Dieu que je meure avant de rejoindre le
rgiment! En me chauffant, j'avais mis machinalement la main dans le
petit sac de toile que j'avais ramass, la veille, auprs des deux
officiers badois rencontrs mourants sur le bord du chemin. J'en
retirai quelque chose de dur comme un morceau de corde et long comme
deux doigts. L'ayant examin, je reconnus que c'tait du tabac 
fumer. Quelle dcouverte pour mon pauvre Picart! Lorsque je le lui
donnai, il laissa tomber dans la neige une cte de cheval qu'il tait
en train de ronger, et qu'il remplaa de suite par une chique de
tabac, en attendant, dit-il, de fumer, car il ne savait pas si sa pipe
tait dans son sac, dans son bonnet  poil ou dans une de ses poches.
Et, comme ce n'tait pas le moment de chercher, il se contenta de sa
chique, et moi d'un petit cigare que je fis  l'espagnole, avec un
morceau de papier d'une des lettres dont plusieurs se trouvaient dans
le petit sac.

Il y avait environ deux heures que nous tions  notre bivac, et il
n'en tait pas encore sept. Ainsi, c'tait onze  douze heures que
nous avions encore  rester dans cette situation, avant de nous
remettre en marche. Depuis un moment, Picart s'tait absent pour
satisfaire  un pressant besoin, et son absence commenait dj 
m'inquiter, lorsque, au moment o je m'y attendais le moins,
j'entends du bruit dans les broussailles, du ct oppos o il tait
parti. Persuad que c'tait tout autre que lui, je prends mon fusil,
et je me mets en dfense. Au mme instant, je vois paratre Picart
qui, en me voyant dans cette position, me dit: C'est bien, mon pays,
c'est fort bien!  demi-voix et d'un air mystrieux, en me faisant
signe de ne pas parler. Alors, il me dit tout bas que deux femmes
venaient de passer sur le chemin,  deux pas d'o il tait, portant,
l'une un paquet, et l'autre une espce de seau, o, probablement, il y
avait quelque chose, car elles s'taient arrtes quelque temps pour
se reposer,  cinq ou six pas de lui: Elles ont t cause, me dit-il,
que, quoique tant dans une position  avoir le derrire gel, je n'ai
os bouger tant qu'elles ont t prs de moi,  bavarder comme des
pies. Nous allons suivre leurs traces, et nous arriverons peut-tre
dans un village ou dans une baraque o nous serons  l'abri des
mauvais temps et plus en sret, car vous entendez toujours ces
diables de chiens qui aboient! Effectivement, depuis le coup de
fusil, ils n'avaient cess de faire un train d'enfer. Mais, lui
dis-je, si, dans ce village ou dans cette baraque, nous allions
trouver les Russes! Il me rpondit de le laisser faire.

Nous voil encore marchant  l'aventure pendant la nuit, au milieu
d'une fort, sans savoir o nous allions, sur la seule indication de
quatre pieds imprims sur la neige que Picart me disait tre ceux des
femmes.

Tout  coup, les traces cessrent de se faire voir. Aprs un moment de
recherche, nous les retrouvmes et nous vmes qu'elles tournaient 
droite. Cela nous contraria beaucoup, vu que nous allions nous
loigner de la direction qui pouvait nous conduire sur la grand'route.
Souvent les pas se trouvaient tellement resserrs par les arbres, que
nous ne pouvions plus y voir. Il fallait que Picart se coucht sur la
neige et chercht avec ses mains les traces que nous ne pouvions plus
voir avec nos yeux.

Picart conduisait le cheval par la bride, moi je marchais en le tenant
par la queue, mais je fus arrt court; il ne marchait plus. Le pauvre
diable avait beau faire des efforts, il ne pouvait avancer, car il
tait pris entre deux arbres, et les deux bottes de paille qu'il avait
de chaque ct, l'empchaient de passer. Lorsqu'elles furent tombes,
il put se dgager et avancer. Je ramassai la paille, trop prcieuse
pour nous, je la tranai jusqu'au moment o nous trouvmes le chemin
plus large. Alors nous la remmes sur le cheval et nous pmes avancer
plus  notre aise. Un peu plus loin, nous trouvmes deux chemins, o
l'on avait galement march. L, nous fmes encore obligs de nous
arrter, ne sachant lequel prendre.  la fin, nous prmes le parti de
faire marcher le cheval devant nous, esprant qu'il pourrait nous
guider; pour ne pas qu'il nous chappe, nous le tenions de chaque ct
de la croupire.  la fin, Dieu eut piti de nos misres; un chien se
fit entendre et, un peu plus avant, nous apermes une masure assez
grande.

Imaginez-vous le toit d'une de nos granges pos  terre, et vous aurez
une ide de l'habitation que nous avions devant nous. Nous en fmes
trois fois le tour avant de pouvoir en trouver l'entre, cache par
un avant-toit en chaume qui descendait jusqu' terre. Sur le ct, une
premire porte aussi en chaume, mais tellement couverte de neige qu'il
n'est pas tonnant que nous ne l'ayons pas vue de suite. Picart tant
entr sous le toit, arriva  une seconde porte en bois et frappa
d'abord doucement; personne ne rpondit. Une seconde fois, mme
silence. Alors, s'imaginant qu'il n'y avait pas d'habitants, il se
disposa  enfoncer la porte avec la crosse de son fusil, mais une voix
faible se fit entendre, la porte s'ouvrit et une vieille femme se
prsenta, tenant  la main, pour s'clairer, un morceau de bois
rsineux tout en flammes, qu'elle laissa tomber de frayeur en voyant
Picart, et se sauva tout pouvante!

Mon camarade ramassa le morceau de bois encore allum et avana encore
quelques pas. Comme j'avais fini d'attacher le cheval sous
l'avant-toit qui masquait la porte, j'entrai et je l'aperus avec sa
lumire  la main, au milieu d'un nuage de fume. Avec son manteau
blanc, il ressemblait  un pnitent de la mme couleur. Il jetait des
regards  droite et  gauche, ne voyant personne, parce qu'il ne
pouvait pas voir dans le fond de l'habitation. Lorsqu'il se fut assur
que j'tais entr, rompant le silence et s'efforant de faire une voix
douce, il souhaita le mieux qu'il put le bonjour en langue polonaise.
Je le rptai, mais d'une voix faible. Notre bonjour, quoique mal
exprim, fut entendu, car nous vmes venir  nous un vieillard qui,
aussitt qu'il aperut Picart, se mit  crier: Ah! ce sont des
Franais; c'est bon! Il le dit en polonais et le rpta en allemand.
Nous lui rpondmes de mme que nous tions Franais et de la Garde de
Napolon. Au nom de Napolon et de sa Garde, le brave Polonais (car
c'en tait un) s'inclina et voulait nous baiser les pieds. Au mot de
_Franais_, rpt par la vieille femme, nous vmes deux autres femmes
plus jeunes sortir d'une espce de cachette, qui s'approchrent de
nous en manifestant de la joie. Picart les reconnut pour celles qu'il
avait vues dans la fort et dont nous avions suivi les traces.

Il n'y avait pas cinq minutes que nous tions chez ces braves gens,
que je faillis tre suffoqu par la chaleur  laquelle je n'tais plus
habitu, ce qui me fora  me retirer prs de la porte, o je tombai
sans connaissance.

Picart se retourna et courut pour me secourir, mais la vieille femme
et une de ses filles m'avaient dj relev et m'avaient fait asseoir
sur une espce d'escabelle en bois. Lorsque je fus dbarrass de la
marmite, ainsi que de ma peau d'ours et de mon fourniment, je fus
conduit dans le fond de l'habitation o l'on me coucha sur un lit de
camp garni de peaux de mouton. Les femmes avaient l'air de nous
plaindre, en voyant comme nous tions malheureux, particulirement
moi, qui tais si jeune et avais bien plus souffert que mon camarade:
la grande misre m'avait rendu si triste, que je faisais peine  voir.

Le vieillard s'tait occup de faire entrer notre cheval et tout fut
en mouvement pour nous tre utile. Picart pensa  la bouteille au
genivre qui tait dans ma carnassire. Il m'en fit avaler quelques
gouttes, il en mit ensuite dans l'eau, et, un instant aprs, je me
trouvais beaucoup mieux.

La vieille femme me tira mes bottes que je n'avais pas tes depuis
Smolensk, c'est--dire depuis le 10 de novembre, et nous tions le 23.
Une des jeunes filles se prsenta avec un grand vase en bois rempli
d'eau chaude, le posa devant moi et, se mettant  genoux, me prit les
pieds l'un aprs l'autre, tout doucement, me les posa dans l'eau et
les lava avec une attention particulire et en me faisant remarquer
que j'avais une plaie au pied droit: c'tait une engelure de 1807  la
bataille d'Eylau, et qui, depuis ce temps, ne s'tait jamais fait
sentir, mais qui venait de se rouvrir et me faisait, dans ce moment,
cruellement souffrir[41].

[Note 41: La bataille d'Eylau commena le 7 fvrier 1807,  la
pointe du jour. La veille, nous avions couch sur un plateau,  un
quart de lieue de la ville, et en arrire. Ce plateau tait couvert de
neige et de morts, par suite d'un combat que l'avant-garde avait eu,
un moment avant notre arrive.  peine faisait-il jour, que l'Empereur
nous fit marcher en avant, mais nous emes beaucoup de peine,  cause
que nous marchions dans le milieu des terres et dans la neige
jusqu'aux genoux. tant prs de la ville, il fit placer toute la Garde
en colonne serre par division, une partie sur le cimetire  droite
de l'glise, et l'autre sur un lac  cinquante pas du cimetire. Les
boulets et les obus, tombant sur le lac, faisaient craquer la glace et
menaaient d'engloutir ceux qui taient dessus. Nous fmes toute la
journe dans cette position, les pieds dans la neige et crass par
les boulets et la mitraille. Les Russes, quatre fois plus nombreux que
nous, avaient aussi l'avantage du vent qui nous envoyait dans la
figure la neige qui tombait  gros flocons, ainsi que la fume de leur
poudre et de la ntre, de manire qu'ils pouvaient nous voir presque
sans tre vus. Nous fmes dans cette position jusqu' sept heures du
soir. Notre rgiment, qui tait le deuxime grenadiers, fut envoy, 
trois heures de l'aprs-midi, reprendre la position du matin dont les
Russes voulaient s'emparer. Toute la nuit, comme pendant la bataille,
il ne cessa de tomber de la neige. C'est ce jour-l que j'eus le pied
droit gel, qui ne fut guri qu'au camp de Finkelstein, avant la
bataille d'Essling et de Friedland. (_Note de l'auteur_.)]

L'autre jeune fille, qui paraissait l'ane, en faisait autant  mon
camarade qui, d'un air confus, se laissait faire tranquillement. Je
lui dis qu'il tait bien vrai qu'une inspiration du bon Dieu l'avait
port  suivre les traces de ces jeunes filles: Oui, dit-il; mais en
les voyant passer dans la fort, je ne pensais pas qu'elles nous
auraient aussi bien accueillis. Je ne vous ai pas encore dit,
continua-t-il, que ma tte me faisait un mal de diable, et que, depuis
que je suis un peu repos, cela se fait sentir. Vous allez voir, tout
 l'heure, que la balle de ce chien de Cosaque m'aura touch plus prs
que je ne pensais. Nous allons voir! Il dnoua un cordon qu'il avait
sous le menton et qui servait  tenir deux morceaux de peau de mouton,
attachs de chaque ct de son bonnet  poil, afin de prserver ses
oreilles de la gele. Mais  peine tait-il dcoiff, que le sang
commena  ruisseler: Voyez-vous! me dit-il. Mais cela n'est rien. Ce
n'est qu'une gratignure. La balle aura gliss sur le ct de la
tte. Le vieux Polonais s'empressa de lui ter son fourniment qu'il
avait perdu l'habitude de quitter, de mme que son bonnet  poil, avec
lequel il couchait toujours. La fille qui lui lavait les pieds lui
lava aussi la tte. Tout le monde se mit autour de lui pour le servir.
Le pauvre Picart tait tellement sensible aux soins qu'on lui donnait,
que de grosses larmes coulaient le long de sa figure. Il fallait des
ciseaux pour lui couper les cheveux. Je pensai de suite  la giberne
du chirurgien, que j'avais prise sur le Cosaque, et, me l'ayant fait
apporter, nous y trouvmes tout ce qu'il nous fallait pour le
pansement: deux paires de ciseaux et plusieurs autres instruments de
chirurgie, de la charpie et des bandes de linge. Aprs lui avoir coup
les cheveux, la vieille femme lui sua la plaie, qui tait plus forte
qu'il ne pensait. Ensuite, on lui mit un peu de charpie, une bande et
un mouchoir. Nous trouvmes la balle loge dans des chiffons dont le
fond de son bonnet tait rempli. L'aile gauche de l'aigle impriale,
place sur le devant du bonnet, tait traverse. Tout en faisant
l'inspection de ce qu'il contenait, il jeta un cri de joie: c'tait sa
pipe qu'il venait de retrouver, un vrai brle-gueule qui n'avait pas
trois pouces de long. Aussi alluma-t-il de suite le tabac: il n'avait
pas fum depuis Smolensk.

Lorsque nos pieds furent lavs, on nous les essuya avec des peaux
d'agneaux, que l'on mit ensuite dessous pour nous servir de tapis.
L'on mit sur la plaie de mon pied une graisse qui, m'assurait-on,
devait me gurir en peu de temps. L'on me montra la manire dont je
devais m'en servir, et l'on m'en mit dans un morceau de linge que je
renfermai dans la giberne du docteur, avec tous les instruments qui
avaient servi  panser la tte de Picart.

Nous tions dj beaucoup mieux. Nous les remercimes des soins qu'ils
nous donnaient. Le Polonais nous fit comprendre qu'il tait au
dsespoir, vu les circonstances, de ne pouvoir mieux faire; qu'il
faut, en voyage, loger ses ennemis et leur laver les pieds,  plus
forte raison  ses amis. Dans ce moment, nous entendmes la vieille
femme jeter un cri et courir: c'tait un grand chien que nous n'avions
pas encore vu, qui emportait le bonnet  poil de Picart. On voulait le
battre, mais nous demandmes sa grce.

Je proposai  Picart de faire la visite du portemanteau qui tait
encore sur le cheval. Il se fit conduire prs de l'animal: rien ne lui
manquait. Il prit le portemanteau, qu'il apporta prs du pole. Nous y
trouvmes premirement neuf mouchoirs des Indes tisss en soie: Vite,
dit Picart, chacun deux  nos princesses, et un  la vieille, et
gardons les autres! Cette premire distribution fut vite faite, au
grand contentement des personnes qui les recevaient. Nous trouvmes,
ensuite, trois paires d'paulettes d'officier suprieur, dont une de
marchal de camp; trois montres en argent, sept croix d'honneur, deux
cuillers en argent, plus de douze douzaines de boutons de hussard
dors, deux botes de rasoirs, six billets de banque de cent roubles,
plus un pantalon en toile tach de sang. J'esprais trouver une
chemise, malheureusement il ne s'en trouva pas; c'tait la chose dont
j'avais le plus besoin, car la chaleur avait ravigot la vermine qui
me dvorait.

Les jeunes filles faisaient de grands yeux et tenaient dans les mains
ce que nous leur avions donn, ne pouvant croire que c'tait pour
elles. Mais la chose qui leur fit le plus de plaisir fut les boutons
dors que nous leur donnmes, ainsi qu'une bague en or que je pris
plaisir  leur mettre aux doigts. Celle qui m'avait lav les pieds ne
fut pas sans remarquer que je lui donnais la plus belle. Il est
probable que les Cosaques coupaient les doigts aux hommes morts, pour
les prendre.

Nous fmes prsent au vieillard d'une grosse montre anglaise et de
deux rasoirs, ainsi que de toute la monnaie russe, d'une valeur de
plus de trente francs, dont une partie se trouvait aussi dans le
portemanteau. Nous remarqumes qu'il avait toujours les yeux fixs sur
une grand'croix de commandeur,  cause du portrait de l'Empereur. Nous
la lui donnmes. Sa satisfaction serait difficile  dpeindre. Il la
porta plusieurs fois  sa bouche et sur son coeur. Il finit par se
l'attacher au cou avec un cordon en cuir, en nous faisant comprendre
qu'il ne la quitterait qu' la mort.

Nous demandmes du pain. L'on nous en apporta un qu'ils n'avaient pas,
disaient-ils, os nous prsenter, tant il tait mauvais.
Effectivement, nous ne pmes en manger. Ce pain tait fait d'une pte
noire, rempli de grains d'orge, de seigle et de morceaux de paille
hache  vous arracher le gosier. Il nous fit comprendre que ce pain
provenait des Russes; qu' trois lieues de l les Franais les avaient
battus, le matin, et leur avaient pris un grand convoi[42]; que les
juifs qui leur avaient annonc cette nouvelle et qui se sauvaient des
villages situs sur la route de Minsk, leur avaient vendu ce pain, qui
n'tait pas mangeable. Enfin, quoique, depuis plus d'un mois, je n'en
avais pas mang, il me fut impossible de mordre dedans, tant il tait
dur. D'ailleurs j'avais, depuis longtemps, les lvres crevasses et
qui saignaient  chaque instant.

[Note 42: Le combat qui avait eu lieu avec les Russes et dont le
Polonais voulait nous parler tait une rencontre que le corps d'arme
du marchal Oudinot, qui n'tait pas venu jusqu' Moscou, car il avait
toujours rest en Lithuanie, venait d'avoir avec les Russes qui
venaient  notre rencontre, pour nous couper la retraite. Le marchal
les avait battus, mais, en se retirant, ils couprent le pont de la
Brzina. (_Note de l'auteur._)]

Lorsqu'ils virent que nous ne pouvions pas en manger, ils nous
apportrent un morceau de mouton, quelques pommes de terre, des
oignons et des concombres marins. Enfin, ils nous donnrent tout ce
qu'ils avaient, en nous disant qu'ils feraient leur possible pour nous
procurer quelque chose de mieux. En attendant, nous mmes le mouton
dans la marmite, pour nous faire une soupe. Le vieillard nous dit
qu'il y avait,  une forte demi-lieue, un village o tous les juifs
qui taient sur la route s'taient rfugis, dans la crainte d'tre
pills, et, comme ils avaient emport leurs vivres avec eux, il
esprait trouver quelque chose de mieux que ce qu'il nous avait donn
jusqu' prsent. Nous voulmes lui donner de l'argent. Il le refusa en
disant que celui que nous lui avions donn, ainsi qu' ses filles,
servirait  cela, et qu'une d'elles tait dj partie avec sa mre et
le grand chien.

On nous avait arrang un lit  terre, compos de paille et de peaux de
moutons. Depuis un moment, Picart s'tait endormi; je finis par en
faire autant. Nous fmes rveills par le bruit que faisait le chien
de la cabane en aboyant: Bon! dit le vieux Polonais, c'est ma femme
et ma fille qui sont de retour. Effectivement, elles entrrent. Elles
nous apportaient du lait, un peu de pommes de terre et une petite
galette de farine de seigle qu'elles avaient pu avoir  force
d'argent, mais pour de l'eau-de-vie, _nima!_[43] Le peu qu'il y avait
venait d'tre enlev par les Russes. Nous remercimes ces bonnes gens
qui avaient fait prs de deux lieues dans la neige jusqu'aux genoux,
pendant la nuit, par un froid rigoureux, en s'exposant  tre dvors
par les loups ou les ours, en grand nombre dans les forts de la
Lithuanie, et surtout dans ce moment, car ils abandonnaient les autres
forts que nous brlions dans notre marche, pour se retirer dans
d'autres qui leur offraient plus de sret et de quoi manger, par la
quantit de chevaux et d'hommes qui mouraient chaque jour.

[Note 43: _Nima_, en polonais et en lithuanien, signifie _non_, ou
_il n'y en a pas_. (_Note de l'auteur_.)]

Nous fmes une soupe que nous dvormes de suite. Aprs avoir mang,
je me trouvai beaucoup mieux. Cette soupe au lait m'avait restaur
l'estomac. Ensuite je me mis  rflchir, la tte appuye dans les
deux mains. Picart me demanda ce que je pensais: Je pense, lui
dis-je, que, si je n'tais pas avec vous, mon vieux brave, et retenu
par l'honneur et mon serment, je resterais ici, dans cette cabane, au
milieu de cette fort et avec ces bonnes, gens.--Soyez tranquille, me
dit-il, j'ai fait un rve qui m'est de bon augure. J'ai rv que
j'tais  la caserne de Courbevoie, que je mangeais un morceau de
boudin de la _Mre aux bouts_ et que je buvais une bouteille de vin de
Suresnes.[44]

[Note 44: La _Mre aux bouts_ tait une vieille femme qui venait
tous les jours  six heures du matin  la caserne de Courbevoie, o
nous tions, et qui, pour dix centimes, nous vendait un morceau de
boudin long de six pouces et dont on se rgalait tous les jours avant
l'exercice, en buvant pour dix centimes de vin de Suresnes, en
attendant la soupe de dix heures: quel est le vlite ou le vieux
grenadier de la Garde qui n'ait connu la _Mre aux bouts? (Note de
l'auteur_.)]

Pendant que Picart me parlait, je remarquai qu'il tait fort rouge et
qu'il portait souvent la main droite sur son front, et quelquefois 
la place o il avait reu son coup de balle. Je lui demandai s'il
avait mal  la tte. Il me rpondit que oui, mais que c'tait
probablement occasionn par la chaleur, ou pour avoir trop dormi. Mais
il me sembla qu'il avait de la fivre. Son voyage  la caserne de
Courbevoie me faisait croire que je ne m'tais pas tromp: Je vais
continuer mon rve, dit-il, et tcher de rejoindre la _Mre aux
bouts_. Bonne nuit! Deux minutes aprs, il tait endormi.

Je voulus me reposer, mais mon sommeil fut souvent interrompu par des
douleurs que j'avais dans les cuisses, suite des efforts que j'avais
faits en marchant. Il n'y avait pas longtemps que Picart dormait,
lorsque le chien se mit  aboyer. Les personnes de la maison en furent
surprises. Le vieillard, qui tait assis sur un banc prs du pole, se
leva et saisit une lance attache contre un gros sapin qui servait de
soutien  l'habitation. Il alla du ct de la porte; sa femme le
suivit, et moi, sans veiller Picart, j'en fis autant, ayant toutefois
la prcaution de prendre mon fusil qui tait charg, et la baonnette
au bout du canon. Nous entendmes que l'on drangeait la premire
porte. Le vieillard ayant demand qui tait l, une voix nasillarde
se fit entendre et l'on rpondit: Samuel! Alors la femme dit  son
mari que c'tait un juif du village o elle avait t, le soir.
Lorsque je vis que c'tait un enfant d'Isral, je repris ma place,
ayant soin toutefois de rassembler autour de moi tout ce que nous
avions, car je n'avais pas de confiance dans le nouveau venu.

Je dormis assez bien deux heures, jusqu'au moment o Picart m'veilla
pour manger la soupe au mouton. Il se plaignait toujours d'un grand
mal de tte, par suite, probablement, de ses rves, car il me dit
qu'il n'avait fait que rver Paris et Courbevoie, et, sans se rappeler
qu'il m'en avait dj cont une partie, il me dit que, dans son rve,
il avait danser  la barrire du Roule[45] o, me dit-il, il avait bu
avec des grenadiers qui avaient t tus  la bataille d'Eylau.

[Note 45: Rendez-vous des matresses des vieux grenadiers de la
Garde. On y dansait. (_Note de l'auteur_.)]

Comme nous allions manger, le juif nous prsenta une bouteille de
genivre que Picart s'empressa de prendre. Alors il lui demanda qui il
tait et d'o il venait; il lui parlait en allemand. Ensuite il gota
ce que contenait la bouteille, et, pour remercier, finit par lui dire
que cela ne valait pas le diable. Effectivement c'tait du mauvais
genivre de pommes de terre.

L'ide me vint que le juif pourrait nous tre trs utile en le prenant
pour guide; nous avions de quoi tenter sa cupidit. De suite, je fis
part  Picart de mon ide, qu'il approuva, et, comme il se disposait 
en faire la proposition, notre cheval, qui tait couch, se releva
tout effray, en cherchant  rompre le lien auquel il tait attach;
le chien se mit  beugler (_sic_). Au mme instant, nous entendmes
plusieurs loups qui vinrent hurler autour de la baraque et mme contre
la porte. C'tait  notre cheval qu'ils en voulaient. Picart prit son
fusil pour leur faire la chasse, mais notre hte lui fit comprendre
qu'il ne serait pas prudent,  cause des Russes. Alors il se contenta
de prendre son sabre d'une main et un morceau de bois de sapin tout en
feu de l'autre, se fit ouvrir la porte et se mit  courir sur les
loups qu'il mit en fuite. Un instant aprs, il rentra en me disant
que cette sortie lui avait fait du bien; que son mal de tte tait
presque pass. Ils revinrent encore  la charge, mais nous ne
bougemes plus.

Le juif, comme je m'y attendais, nous demanda si nous n'avions rien 
vendre ou  changer. Je dis  Picart qu'il tait temps de lui faire
des propositions pour qu'il puisse nous conduire jusqu' Borisow ou
jusqu'au premier poste franais. Je lui demandai combien il y avait de
l'endroit o nous tions  la Brzina. Il nous rpondit que, par la
grand'route, il y avait bien neuf lieues; nous lui fmes comprendre
que nous voulions, si cela tait possible, y arriver par d'autres
chemins. Je lui proposai de nous y conduire, moyennant un arrangement:
d'abord les trois paires d'paulettes que nous lui donnions de suite,
et un billet de banque de cent roubles, le tout d'une valeur de cinq
cents francs. Mais je mettais pour condition que les paulettes
resteraient entre les mains de notre hte, qui les lui remettrait 
son retour; que, pour le billet de banque, je le lui donnerais  notre
destination, c'est--dire au premier poste de l'arme franaise; que,
sur la prsentation d'un foulard que je montrai aux personnes
prsentes, on lui remettrait les paulettes, mais que lui, Samuel,
remettrait aux personnes de la maison vingt-cinq roubles; que le
foulard serait pour la plus jeune fille, celle qui m'avait lav les
pieds. L'enfant d'Isral accepta, non sans faire quelques observations
sur les dangers qu'il y avait  courir, en ne passant pas par la
grand'route. Notre hte nous tmoigna combien il regrettait de ne pas
avoir dix ans de moins, afin de nous conduire, et pour rien, en nous
dfendant contre les Russes, s'il s'en prsentait. En nous disant
cela, il nous montrait sa vieille hallebarde attache le long d'une
pice de bois. Mais il donna tant d'instructions au juif sur la route,
qu'il consentit  nous conduire, aprs avoir toutefois bien regard et
vrifi si tout ce que nous lui donnions tait de bon aloi.

Il tait neuf heures du matin lorsque nous nous mmes en route.
C'tait le 24 novembre. Toute la famille polonaise resta longtemps sur
le point le plus lev, nous suivant des yeux et nous faisant des
signes d'adieu avec leurs mains.

Notre guide marchait devant, tenant notre cheval par la bride. Picart
parlait seul, s'arrtant quelquefois, faisant le maniement d'armes.
Tout  coup, je ne l'entends plus marcher. Je me retourne, je le vois
immobile et au port d'armes, marchant au pas ordinaire, comme  la
parade. Ensuite il se met  crier d'une voix de tonnerre: Vive
l'Empereur! Aussitt je m'approche de lui, je le prends vivement par
le bras, en lui disant: Eh bien, Picart, qu'avez-vous donc? Je
craignais qu'il ne ft devenu fou: Quoi? me rpondit-il comme un
homme qui se rveille, ne passons-nous pas la revue de l'Empereur? Je
fus saisi en l'entendant parler de la sorte. Je lui rpondis que ce
n'tait pas aujourd'hui, mais demain, et, le prenant par le bras, je
lui fis allonger le pas, afin de rattraper le juif. Je vis de grosses
larmes couler le long de ses joues: Eh quoi! lui dis-je, un vieux
soldat qui pleure!--Laissez-moi pleurer, me dit-il, cela me fait du
bien! Je suis triste, et si, demain, je ne suis pas au rgiment, c'est
fini!--Soyez tranquille, nous y serons aujourd'hui, j'espre, ou
demain matin au plus tard. Comment, mon vieux, voil que vous vous
affectez comme une femme!--C'est vrai, me rpondit-il, je ne sais pas
comment cela est venu. Je dormais ou je rvais, mais cela va mieux.--
la bonne heure, mon vieux! Ce n'est rien. La mme chose m'est arrive
plusieurs fois, et le soir mme que je vous ai rencontr. Mais j'ai le
coeur plein d'esprance depuis que je suis avec vous!

Tout en causant, je voyais mon guide qui s'arrtait souvent comme pour
couter.

Tout  coup, je vois Picart se jeter de tout son long dans la neige,
et nous commander d'une voix brusque: Silence! Pour le coup, dis-je
en moi-mme, c'est fini! Mon vieux camarade est fou! Que vais-je
devenir? Je le regardais, saisi d'tonnement; il se lve et se met 
crier, mais d'une voix moins forte que la premire fois: Vive
l'Empereur! Le canon! coutez! Nous sommes sauvs!--Comment? lui
dis-je.--Oui, continua-t-il, coutez! Effectivement, le bruit du
canon se faisait entendre: Ah! je respire, dit-il, l'Empereur n'est
pas prisonnier, comme le coquin d'migr le disait hier. N'est-il pas
vrai, mon pays? Cela m'avait tellement brouill la cervelle, que j'en
serais mort de rage et de chagrin. Mais,  prsent, marchons dans
cette direction: c'est un guide certain. L'enfant d'Isral nous
assurait que c'tait dans la direction de la Brzina que l'on
entendait le canon. Enfin mon vieux compagnon tait tellement content
qu'il se mit  chanter:

    Air du _Cur de Pomponne_.

  Les Autrichiens disaient tout bas:
  Les Franais vont vite en besogne,
  Prenons, tandis qu'ils n'y sont pas,
  L'Alsace et la Bourgogne.
  Ah! tu t'en souviendras, la-ri-ra,
  Du dpart de Boulogne (_bis_).[46]

[Note 46: Cette chanson avait t faite en partant du camp de
Boulogne en 1805, pour aller en Autriche, pour la bataille
d'Austerlitz. (_Note de l'auteur_.)]

Une demi-heure aprs, notre marche devint tellement embarrassante,
qu'il tait impossible de voyager plus longtemps. Notre guide croyait
s'tre tromp. C'est pourquoi, rencontrant un espace assez lev pour
y marcher plus  l'aise, nous n'hsitmes pas un instant  nous y
jeter, esprant y rencontrer un chemin o nous puissions marcher avec
plus de facilit. Nous entendions toujours le bruit du canon, mais
plus distinctement, depuis que nous avions pris cette nouvelle
direction; il pouvait tre alors midi. Tout  coup, le canon cessa de
se faire entendre, le vent recommena et la neige le suivit de prs,
mais en si grande quantit que nous ne pouvions plus nous voir, de
sorte que le pauvre enfant d'Isral finit par renoncer  conduire le
cheval. Nous lui conseillmes de monter dessus. C'est ce qu'il fit. Je
commenais  tre extrmement fatigu et inquiet. Je ne disais rien,
mais Picart jurait comme un enrag aprs le canon qu'il n'entendait
plus, et aprs le vent, disait-il, qui en tait la cause. Nous
arrivmes de la sorte dans un endroit o nous ne pouvions plus
avancer, tant les arbres taient serrs les uns contre les autres. 
chaque instant, nous tions arrts par d'autres obstacles, nous
allions mesurer la terre de tout notre long et nous enterrer dans la
neige. Enfin, aprs une marche pnible, nous emes le chagrin de nous
retrouver au point o nous tions partis, une heure avant.

Voyant cela, nous arrtmes un instant; nous bmes un coup de mauvais
genivre que le juif nous avait donn, ensuite nous dlibrmes. Il
fut dcid que nous irions joindre la grand'route. Je demandai  notre
guide si, dans le cas o nous ne pourrions pas gagner la route, il
pourrait nous reconduire o nous avions couch. Il m'assura que oui,
mais qu'il faudrait faire des remarques o nous passions. Picart se
chargea de cela en coupant, de distance en distance, des jeunes
arbres, bouleaux ou sapins, que nous laissions derrire nous.

Nous pouvions avoir fait une demi-lieue, dans ce nouveau chemin,
lorsque nous rencontrmes une cabane. Il tait presque temps, car les
forces commenaient  me manquer. Il fut dcid que nous y ferions une
halte d'une demi-heure pour y faire manger le cheval, ainsi que nous.
Le bonheur voulut qu'en y entrant, nous trouvmes beaucoup de bois sec
 brler, deux bancs forms de deux grosses pices de bois brut et
trois peaux de mouton, qu'il fut dcid que l'on emporterait pour nous
en servir si nous tions obligs de passer la nuit dans la fort.

Nous nous chauffmes en mangeant un morceau de viande de cheval. Notre
guide n'en voulut pas toucher, mais il tira de dessous sa capote de
peau de mouton une mauvaise galette de farine d'orge, avec autant de
paille, que nous nous empressmes de partager avec lui. Il nous jura
par Abraham qu'il n'avait que cela et quelques noix. Nous en fmes
quatre parts. Il en eut deux, et nous chacun une. Nous bmes chacun un
petit verre de mauvais genivre. Je lui en prsentai un qu'il refusa,
et cela pour ne pas boire dans le mme vase que nous. Mais il nous
avana le creux de sa main, et nous lui en versmes, qu'il avala.

Il nous dit alors que, pour arriver  une autre cabane, il fallait
encore une bonne heure de marche. Aussi, dans la crainte que la nuit
ne vienne nous surprendre, nous rsolmes de nous remettre en route.
C'est ce que nous fmes avec une peine incroyable, tant le chemin
tait devenu troit, ou plutt l'on aurait dit qu'il n'y en avait
plus. Cependant Samuel, notre guide, qui avait vraiment du courage,
nous rassura en nous disant que, bientt, nous le retrouverions plus
large.

Pour comble de malheur, la neige recommena  tomber avec tant de
force, que nous ne smes plus o nous diriger. Cet tat de choses dura
jusqu'au moment o notre guide se mit  pleurer, en nous disant qu'il
ne savait plus o nous tions.

Nous voulmes retourner sur nos pas, mais ce fut bien pis,  cause de
la neige qui nous tombait en pleine figure; nous n'emes rien de mieux
 faire que de nous mettre contre un massif de gros sapins, en
attendant qu'il plt  Dieu de faire cesser le mauvais temps. Cela
dura encore plus d'une demi-heure. Nous commencions  tre transis de
froid. Picart jurait par moments; quelquefois il fredonnait:

  Ah! tu t'en souviendras, la-ri-ra,
  Du dpart de Boulogne!

Le juif ne faisait que rpter: Mon Dieu! mon Dieu! Tant qu' moi,
je ne disais rien, mais je faisais des rflexions bien sinistres. Sans
ma peau d'ours et le bonnet du rabbin que je portais sous mon schako,
je pense que j'aurais succomb de froid.

Lorsque le temps fut devenu meilleur, nous cherchmes  nous orienter
de nouveau, mais  la tempte avait succd un grand calme, de manire
 ne plus savoir distinguer le nord avec le midi. Nous tions tout 
fait dsorients. Nous marchions toujours au hasard, et je
m'apercevais que nous tournions toujours sur nous-mmes, revenant
continuellement  la mme place.

Picart continuait  jurer, mais c'tait contre le juif.

Cependant, aprs avoir march encore quelque temps, nous nous
trouvmes dans un espace d'environ quatre cents mtres de
circonfrence, qui nous donna l'espoir de trouver un chemin. Mais,
aprs en avoir fait plusieurs fois le tour, nous ne dcouvrmes rien.
Nous nous regardions, car chacun de nous attendait un avis de son
camarade. Tout  coup, je vis mon vieux grognard poser son fusil
contre un arbre, et, regardant de tous cts comme s'il cherchait
quelque chose, tirer son sabre du fourreau.  peine avait-il fait ce
mouvement, que le pauvre juif, croyant que c'tait pour le tuer, se
mit  jeter des cris pouvantables et  abandonner le cheval pour
fuir. Mais, les forces lui manquant, il tomba a genoux d'un air
suppliant, pour implorer la misricorde de Dieu et de celui qui ne lui
voulait pas de mal, car Picart n'avait tir son sabre que pour couper
un bouleau gros comme mon bras et le consulter sur la direction que
nous avions  prendre. Il coupa l'arbre par le milieu et, ayant
examin la partie qui restait attache au sol, me dit d'un grand
sang-froid: Voil la direction que nous devons prendre! L'corce de
l'arbre, de ce ct, qui est celui du nord, est un peu rousse et
gte, tandis que, de l'autre ct, qui est celui du midi, elle est
blanche et bien conserve. Marchons au midi!

Nous n'avions plus de temps  perdre, car notre plus grande crainte
tait que la nuit nous surprt. Nous cherchmes  nous frayer un
chemin, ayant toujours soin de ne pas perdre de vue la direction de
notre point de dpart.

Dans ce moment, le juif, qui marchait derrire nous, jeta un cri. Nous
le vmes tendu de son long. Il tait tomb en tirant le cheval qu'il
voulait faire passer entre deux arbres trop serrs l'un contre
l'autre, de manire que le pauvre _cognia_ ne savait plus ni avancer,
ni reculer. Nous fmes obligs de dbarrasser et l'homme et le cheval,
dont la charge ainsi que le harnachement taient tombs sur les jambes
de derrire.

J'enrageais aussi de voir que nous perdions un temps aussi prcieux;
j'aurais volontiers abandonn le cheval, et il aurait fallu en venir
l si, au bout d'une demi-heure d'efforts, nous ne fussions tombs
dans un chemin assez large, que le juif reconnut pour tre la
continuation de celui dont nous avions perdu la direction; pour
preuve, il nous montra plusieurs gros arbres qu'il reconnaissait,
parce qu'ils contenaient des ruches qu'il nous fit voir et qui,
malheureusement, taient perches trop haut pour notre bec.[47]

[Note 47: En Pologne, en Lithuanie, et dans une partie de la
Russie, on choisit, dans les forts, les arbres les plus gros et  une
hauteur de dix  douze pieds, l'on creuse dans le corps de l'arbre un
trou de la profondeur d'un pied, sur autant de largeur et trois de
hauteur, et c'est l que les mouches dposent leur miel, que souvent
les ours, qui sont trs friands et en grande quantit dans ces forts,
vont souvent dnicher. Aussi c'est souvent un pige pour les prendre.
(_Note de l'auteur._)]

Picart, ayant regard  sa montre, vit qu'il tait prs de quatre
heures. Nous n'avions pas de temps  perdre. Nous nous trouvmes en
face d'un lac gel que notre guide reconnut. Nous le traversmes sans
difficult, et, tournant un peu  gauche, nous reprmes notre chemin.

 peine y tions-nous entrs, que nous vmes venir  nous quatre
individus qui s'arrtrent en nous voyant. De notre ct, nous nous
mmes en mesure de nous dfendre. Mais nous vmes qu'ils avaient plus
peur que nous, car ils se consultaient afin de voir s'ils devaient
avancer ou reculer en se jetant dans le bois. Ils vinrent  nous en
nous souhaitant le bonjour. C'taient quatre juifs que notre guide
connaissait. Ils venaient d'un village situ sur la grand'route. Ce
village tant occup par l'arme franaise, il leur tait impossible
d'y rester sans mourir de faim et de froid, car, pour des vivres, il
n'y en avait plus, et il ne restait pas une maison pour se mettre 
l'abri, pas mme pour l'Empereur. Nous apprmes avec plaisir que nous
n'tions plus qu' deux lieues de l'arme franaise, mais que nous
ferions bien de ne pas aller plus loin aujourd'hui, parce que nous
pourrions nous tromper de chemin. Ils nous conseillaient de passer la
nuit dans la premire baraque, qui n'tait plus bien loin. Ils nous
quittrent en nous souhaitant le bonsoir. Nous continumes  marcher,
et l'on n'y voyait dj plus, lorsque, heureusement, nous arrivmes 
l'endroit o nous devions passer la nuit.

Nous y trouvmes de la paille et du bois en quantit. Nous allummes
de suite un bon feu au pole en terre qui s'y trouvait, et, comme il
aurait fallu trop de temps pour faire la soupe, nous nous contentmes
d'un morceau de viande rtie, et, pour notre sret, nous rsolmes de
veiller chacun notre tour, toutes les deux heures, avec nos armes
charges  ct de nous.

Je ne saurais dire combien il y avait de temps que je dormais, lorsque
je fus rveill par le bruit que faisait le cheval, caus par les
hurlements des loups qui entouraient la baraque. Picart prit une
perche, et, ayant attach, au bout, un gros bouchon de paille et
plusieurs morceaux de bois rsineux qu'il alluma, il courut sur ces
animaux, tenant la perche enflamme d'une main et son sabre de
l'autre, de sorte qu'il s'en dbarrassa pour le moment. Il rentra un
instant aprs, tout fier de sa victoire. Mais  peine tait-il tendu
sur sa paille, qu'ils revinrent avec plus de furie. Alors, prenant un
gros morceau de bois allum, il le jeta  une douzaine de pas et
commanda au juif de porter beaucoup de bois sec pour entretenir le
feu. Aprs cet exploit, nous n'entendmes presque plus les hurlements.

Il n'tait pas plus de quatre heures, lorsque Picart me rveilla en me
surprenant agrablement. Il avait, sans m'en rien dire, fait de la
soupe avec du gruau et de la farine qui lui restaient. Il avait fait
rtir ce qu'il appelait du _soign_, un bon morceau de cheval. Nous
mangemes l'un et l'autre d'assez bon apptit. Picart avait fait la
part du juif. Nous emes, aussi, soin de notre cheval: comme il se
trouvait plusieurs grands bacs en bois, nous les avions remplis de
neige que la chaleur fit fondre. Pour la purifier, nous y avions mis
beaucoup de charbon allum. Elle nous servit de boisson et pour faire
la soupe, et aussi pour donner  boire  notre cheval qui n'avait pas
bu depuis la veille. Aprs avoir bien arrang notre chaussure, je pris
un charbon, et, me faisant clairer par le juif, j'crivis sur une
planche, en grands caractres, l'inscription suivante:

DEUX GRENADIERS DE LA GARDE DE L'EMPEREUR NAPOLON, GARS DANS CETTE
FORT, ONT PASS LA NUIT DU 24 AU 25 NOVEMBRE 1812, DANS CETTE CABANE.
LA VEILLE, ILS ONT DU L'HOSPITALIT  UNE BRAVE FAMILLE POLONAISE.

Et je signai.

 peine avions-nous fait cinquante pas, que notre cheval ne voulut
plus marcher. Notre guide nous dit qu'il voyait quelque chose sur le
chemin. Il reconnut que c'taient deux loups assis sur le derrire.
Aussitt Picart lche son coup de fusil. Les individus disparaissent,
et nous continuons. Au bout d'une demi-heure, nous tions sauvs.

La premire rencontre que nous fmes fut le bivac de douze hommes que
nous reconnmes pour des soldats allemands faisant partie de notre
arme. Nous nous arrtmes prs de leur feu, pour leur demander des
nouvelles. Ils nous regardrent sans nous rpondre, mais parlrent
ensemble pour se consulter. Ils taient dans la plus grande des
misres. Nous remarqumes qu'il y en avait trois de morts. Comme notre
guide avait rempli ses conditions, nous lui donnmes ce que nous lui
avions promis, et, aprs lui avoir recommand de remercier encore de
notre part la brave famille polonaise, nous lui dmes adieu en lui
souhaitant un bon voyage. Il disparut  grands pas.

Nous nous disposions  gagner la grand'route, qui n'tait loigne que
de dix minutes de marche, lorsque nous fmes entours par cinq de ces
Allemands qui nous sommrent de leur laisser notre cheval pour le tuer
et dirent que nous en aurions notre part. Deux le prirent par la
bride, mais Picart, qui n'entendait pas de cette oreille, leur dit en
mauvais allemand que, s'ils ne lchaient la bride, il leur coupait la
figure d'un coup de sabre. Il le tira du fourreau. Les Allemands n'en
firent rien. Il le leur dit encore une fois. Pas plus de rponse.
Alors il appliqua, aux deux qui tenaient la bride, un vigoureux coup
de poing qui leur fit lcher prise et les tendit sur la neige. Il me
donna le cheval  tenir et dit aux deux autres: Avancez, si vous avez
de l'me! Mais voyant que plus un ne bougeait, il tira de la marmite,
qui tait sur le cheval, trois morceaux de viande qu'il leur donna.
Aussitt, ceux qui taient  terre se relevrent pour avoir leur part.
Comme je voyais qu'ils mouraient de faim, pour les ddommager d'avoir
t maltraits, je leur donnai un morceau de plus de trois livres, qui
avait t cuit au bivac, devant le lac. Ils se jetrent dessus comme
des affams. Nous continumes  marcher.

Un peu plus loin, nous rencontrmes encore deux feux presque teints,
autour desquels taient plusieurs hommes sans vigueur. Deux seulement
nous parlrent; un nous demanda s'il tait vrai que l'on allait
prendre des cantonnements, et un autre nous cria: Camarades,
allez-vous tuer le cheval? Je ne demande qu'un peu de sang!  tout
cela, nous ne rpondmes pas. Nous tions encore  une porte de fusil
de la grand'route, et nous n'apercevions encore aucun mouvement de
dpart. Lorsque nous fmes sur le chemin, je dis assez haut  Picart:
Nous sommes sauvs! Un individu qui se trouvait prs de nous,
envelopp dans un manteau  moiti brl, rpta, en levant la voix:
Pas encore! Il se retira en me regardant et en levant les paules.
Il en savait plus que moi sur ce qui se passait.

Un instant aprs, nous vmes un dtachement d'environ trente hommes,
compos de sapeurs du gnie et pontonniers. Je les reconnus pour ceux
que nous avions pris  Orcha, o ils taient en garnison[48]. Ce
dtachement, command par trois officiers, et qui n'tait avec nous
que depuis quatre jours, n'avait pas souffert. Aussi paraissaient-ils
vigoureux. Ils marchaient dans la direction de la Brzina. Je
m'adressai  un officier pour savoir o tait le quartier imprial. Il
me rpondit qu'il tait encore en arrire, mais que le mouvement
allait commencer et que nous allions, dans un instant, voir la tte de
la colonne. Il nous dit aussi de prendre garde  notre cheval; que
l'ordre de l'Empereur tait de s'emparer de tous ceux que l'on
trouverait, pour servir  l'artillerie et  la conduite des blesss.
En attendant la colonne, nous le cachmes  l'entre du bois.

[Note 48: Ce sont les pontonniers et les sapeurs du gnie qui nous
sauvrent, car c'est  eux  qui nous devons la construction des ponts
sur lesquels nous passmes la Brzina. (_Note de l'auteur_.)]

Je ne saurais dpeindre toutes les peines, les misres et les scnes
de dsolation que j'ai vues et auxquelles j'ai pris part, ainsi que
celles que j'tais condamn  voir et  endurer encore, et qui m'ont
laiss d'ineffaables et terribles souvenirs.

C'tait le 25 novembre: il pouvait tre sept heures du matin; il ne
faisait pas encore grand jour. J'tais dans mes rflexions, lorsque
j'aperus la tte de la colonne. Je la fis remarquer  Picart. Les
premiers que nous vmes paratre taient des gnraux, dont
quelques-uns taient encore  cheval, mais la plus grande partie 
pied, ainsi que beaucoup d'autres officiers suprieurs, dbris de
l'Escadron et du Bataillon sacrs, que l'on avait forms le 22, et
qui, au bout de trois jours, n'existaient pour ainsi dire plus. Ceux
qui taient  pied se tranaient pniblement, ayant, presque tous, les
pieds gels et envelopps de chiffons ou de morceaux de peaux de
mouton, et mourant de faim. L'on voyait, aprs, quelques dbris de la
cavalerie de la Garde. L'Empereur venait ensuite,  pied et un bton 
la main. Il tait envelopp d'une grande capote double de fourrure,
ayant sur la tte un bonnet de velours couleur amarante, avec un tour
de peau de renard noir.  sa droite, marchait galement  pied le roi
Murat;  sa gauche, le prince Eugne, vice-roi d'Italie; ensuite les
marchaux Berthier, prince de Neufchtel; Ney, Mortier, Lefebvre,
ainsi que d'autres marchaux et gnraux dont les corps taient en
partie anantis.

 peine l'Empereur nous avait-il dpasss, qu'il monta  cheval, ainsi
qu'une partie de ceux qui l'accompagnaient; les trois quarts des
gnraux n'avaient plus de chevaux. Tout cela tait suivi de sept 
huit cents officiers, sous-officiers, marchant en ordre et portant,
dans le plus grand silence, les aigles des rgiments auxquels ils
avaient appartenu et qui les avaient tant de fois conduits  la
victoire. C'taient les dbris de plus de soixante mille hommes.
Venait ensuite la Garde impriale  pied, marchant toujours en ordre.
Les premiers taient les chasseurs  pied. Mon pauvre Picart, qui
n'avait pas vu l'arme depuis un mois, regardait tout cela sans rien
dire, mais ses mouvements convulsifs ne faisaient que trop voir ce
qu'il prouvait. Plusieurs fois, il frappa la crosse de son fusil
contre la terre, et de son poing sa poitrine et son front. Je voyais
de grosses larmes couler sur ses joues et retomber sur ses moustaches
o pendaient des glaons. Alors, se retournant de mon ct: En
vrit, mon pays, je ne sais pas si je dors ou si je veille. Je pleure
d'avoir vu notre Empereur marcher  pied, un bton  la main, lui si
grand, lui qui nous fait si fiers! En disant ces paroles, Picart
releva la tte et frappa sur son fusil. Il semblait vouloir, par ce
mouvement, donner plus d'expression  ses paroles.

Il continua: Avez-vous remarqu comme il nous a regards?
Effectivement, en passant, l'Empereur avait tourn la tte de notre
ct. Il nous avait regards comme il regardait toujours les soldats
de sa Garde, lorsqu'il les rencontrait marchant isolment, et surtout
dans ce moment de malheur, o il semblait, par son regard, vous
inspirer de la confiance et du courage. Picart prtendait que
l'Empereur l'avait reconnu, chose bien possible.

Mon vieux camarade, dans la crainte de paratre ridicule, avait t
son manteau blanc qu'il tenait sous son bras gauche. Il avait aussi,
quoique souffrant de la tte, remis son bonnet  poil, ne voulant pas
paratre avec celui en peau de mouton que le Polonais lui avait
donn. Le pauvre Picart oubliait sa triste position pour ne plus
penser qu' celle de l'Empereur et de ses camarades qu'il lui tardait
de voir.

Enfin parurent les vieux grenadiers. C'tait le premier rgiment.
Picart tait du second. Nous ne tardmes pas  le voir, car la colonne
du premier n'tait pas longue. Suivant moi, il en manquait au moins la
moiti. Lorsqu'il fut devant le bataillon dont il faisait partie, il
avana pour joindre sa compagnie.

Aussitt l'on entendit: Tiens, l'on dirait Picart!--Oui, rpond
Picart, c'est moi, mes amis, me voil et je ne vous quitte plus qu'
la mort! Aussitt la compagnie s'empara de lui (pour le cheval, bien
entendu). Je l'accompagnai encore quelque temps pour avoir un morceau
de l'animal, si on le tuait, mais un cri, partant de la droite de la
compagnie, se fit entendre: Le cheval appartient  la compagnie,
puisque l'homme en fait partie!--C'est vrai, dit Picart, que
j'appartiens  la compagnie, mais le sergent qui en demande sa part a
descendu le cavalier qui le montait.--Alors, dit un sergent qui me
connaissait, il en aura! Ce sergent faisait les fonctions du
sergent-major, mort la veille.

La colonne tant arrte, un officier demanda  Picart d'o il venait
et comment il se trouvait en avant, vu que ceux qui, comme lui,
escortaient le convoi, taient rentrs depuis trois jours. La halte
dura assez longtemps. Il conta son affaire, s'interrompant  chaque
instant pour demander aprs plusieurs de ses camarades qu'il ne voyait
plus dans les rangs: ils avaient succomb. Il n'osait demander aprs
son camarade de lit, qui tait en mme temps son pays.  la fin, il le
demanda: Et Rougeau, o est-il?-- Krasno, rpondit un tambour.--Ah!
je comprends!--Oui, continua le tambour; mort d'un coup de boulet qui
lui coupa les deux jambes. Avant de nous quitter, il t'a fait son
excuteur testamentaire; il m'a charg de te remettre sa croix, sa
montre et un petit sac de cuir renfermant de l'argent et diffrents
objets. En me les remettant, il m'a charg de te dire que tu les
remettes  sa mre, et si, comme lui, tu avais le malheur de ne pas
revoir la France, de vouloir bien en charger un autre.

Aussitt, devant la compagnie, le tambour, qui se nommait Patrice,
tira de son sac tous les objets, en disant  Picart: Je le les
remets, mon vieux, tels que je les ai reus de sa main; c'est lui qui
les tira de son sac, que nous remmes ensuite sous sa tte; il est
mort un instant aprs.--C'est bien, dit Picart, si j'ai le bonheur de
retourner en Picardie, je m'acquitterai des dernires volonts de mon
camarade. On recommena  marcher. Je dis adieu  mon vieux camarade,
en lui promettant de le revoir, le soir au bivac.

J'attendis, sur le ct du chemin, que notre rgiment passt, car l'on
m'avait dit qu'il faisait l'arrire-garde.

Aprs les grenadiers, suivaient plus de trente mille hommes, ayant
presque tous les pieds et les mains gels, en partie sans armes, car
ils n'auraient pu en faire usage. Beaucoup marchaient appuys sur des
btons. Gnraux, colonels, officiers, soldats, cavaliers, fantassins
de toutes les nations qui formaient notre arme, marchaient confondus,
couverts de manteaux et de pelisses brles et troues, envelopps
dans des morceaux de drap, des peaux de mouton, enfin tout ce que l'on
pouvait se procurer pour se prserver du froid. Ils marchaient sans se
plaindre, s'apprtant encore, comme ils le pouvaient, pour la lutte,
si l'ennemi s'opposait  notre passage. L'Empereur, au milieu de nous,
nous inspirait de la confiance et trouva encore des ressources pour
nous tirer de ce mauvais pas. C'tait toujours le grand gnie et, tout
malheureux que l'on tait, partout, avec lui, on tait sr de vaincre.

Cette masse d'hommes laissait, en marchant, toujours aprs elle, des
morts et des mourants. Il me fallut attendre plus d'une heure, avant
que cette colonne ft passe. Aprs, il y eut encore une longue
trane des plus misrables qui suivaient machinalement  de grands
intervalles. Ceux l taient arrivs au dernier degr de la misre et
ne devaient pas mme passer la Brzina dont nous tions si prs.
J'aperus, un instant aprs, le reste de la Jeune Garde, tirailleurs,
flanqueurs et quelques voltigeurs qui avaient chapp  Krasno,
lorsque le rgiment, command par le colonel Luron, fut, devant nous,
cras par la mitraille et sabr par les cuirassiers russes. Ces
rgiments, confondus, marchaient toujours en ordre. Derrire eux
suivaient l'artillerie et quelques fourgons. Le reste du grand parc,
command par le gnral Ngre, tait dj en avant. Un instant aprs
parut la droite des fusiliers-chasseurs, avec lesquels notre rgiment
formait une brigade. Le nombre en tait encore beaucoup diminu. Notre
rgiment tait encore spar par de l'artillerie que les chevaux ne
savaient plus traner. Un instant aprs, j'aperus la droite marchant
sur deux rangs,  droite et  gauche de la route, afin de rejoindre la
gauche des fusiliers-chasseurs. L'adjudant-major Roustan, le premier
qui m'aperut, me dit: Eh bien! pauvre Bourgogne, c'est donc vous!
L'on vous croit mort en arrire, et vous voil vivant en avant!
Allons, tant mieux! N'avez-vous pas rencontr, en arrire, des hommes
du rgiment? Je lui rpondis que, depuis trois jours, je voyageais
dans les bois avec un second, pour viter d'tre pris par les Russes.
M. Serraris dit au colonel qu'il savait que, depuis le 22, j'tais
rest en arrire, tant malade, et que s'il tait surpris d'une chose,
c'tait de me revoir. Enfin arriva la compagnie, et j'avais repris mon
rang  la droite, que mes amis ne m'avaient pas encore aperu[49].
Aussitt qu'ils surent que j'tais l, ils vinrent auprs de moi me
faire des questions auxquelles je n'avais pas la force de rpondre,
tant j'tais mu en me retrouvant au milieu d'eux, comme si j'eusse
t dans ma famille. Ils me disaient qu'ils ne concevaient pas comment
j'avais t spar d'eux, et que cela ne serait pas arriv, s'ils se
fussent aperus que j'tais malade  ne pouvoir suivre. En jetant un
coup d'oeil sur la compagnie, je vis qu'elle tait encore beaucoup
diminue. Le capitaine manquait; tous les doigts de pieds lui taient
tombs. Pour le moment, l'on ne savait pas o il tait, quoique
marchant avec un mauvais cheval qu'on lui avait procur.

[Note 49: Ils marchaient tous la tte baisse, les yeux fixs vers
la terre, n'y voyaient presque plus, tant la gele et la fume du
bivac leur avaient abm la vue. (_Note de l'auteur_.)]

Deux de mes amis[50], voyant que je marchais avec peine, me prirent
sous les bras.

[Note 50: C'tait avec Grangier et Leboude que nous marchions de
la sorte. (_Note de l'auteur_.)]

Nous rejoignmes les fusiliers-chasseurs. Je ne me rappelle pas, 
aucune poque de ma vie, avoir jamais eu autant envie de dormir, et
cependant il fallait suivre. Mes amis me prirent encore sous les bras
en me recommandant de dormir, chose que nous fmes obligs de faire
chacun notre tour, car le sommeil s'empara aussi d'eux. Il nous est
arriv plusieurs fois de nous trouver arrts et endormis tous les
trois. Heureusement que le froid, ce jour-l, avait beaucoup diminu,
car le sommeil nous aurait infailliblement conduits  la mort.

Nous arrivmes, au milieu de la nuit, dans les environs de Borisow.
L'Empereur se logea dans un chteau situ  droite de la route, et
toute la Garde bivaqua autour. Le gnral Roguet, qui nous commandait,
s'empara de la serre du chteau pour y passer la nuit. Mes amis et moi
nous nous tablmes derrire. Pendant la nuit, le froid augmenta
considrablement. Le lendemain 26, dans la journe, nous allmes
prendre position sur les bords de la Brzina. L'Empereur tait,
depuis le matin,  Studianka, petit village situ sur une hauteur et
en face.

En arrivant, nous vmes les braves pontonniers travaillant  la
construction des ponts, pour notre passage. Ils avaient pass toute la
nuit, travaillant dans l'eau jusqu'aux paules, au milieu des glaons,
et encourags par leur gnral[51]. Ils sacrifiaient leur vie pour
sauver l'arme. Un de mes amis m'a assur avoir vu l'Empereur leur
prsentant du vin.

[Note 51: Le gnral bl.]

 deux heures de l'aprs-midi, le premier pont fut fait. La
construction fut pnible et difficile, car les chevalets s'enfonaient
toujours dans la vase. Aussitt, le corps du marchal Oudinot le
traversa pour attaquer les Russes qui auraient voulu s'opposer  notre
passage. Dj, avant que le pont ft fini, de la cavalerie du deuxime
corps avait pass le fleuve  la nage; chaque cavalier portait en
croupe un fantassin. Le second pont, pour l'artillerie et la
cavalerie, fut termin  quatre heures[52].

[Note 52: Ce second pont croula quelque temps aprs qu'il fut
termin, et au moment o l'artillerie commenait  passer. Il y prit
du monde. (_Note de l'auteur_.)].

Un instant aprs notre arrive sur le bord de la Brzina, je m'tais
couch, envelopp dans ma peau d'ours et, aussitt, je tremblai de la
fivre. Je fus longtemps dans le dlire; je croyais tre chez mon
pre, mangeant des pommes de terre et une tartine  la flamande, et
buvant de la bire. Je ne sais combien de temps je fus dans cette
situation, mais je me rappelle que mes amis m'apportrent, dans une
gamelle, du bouillon de cheval trs chaud que je pris avec plaisir et
qui, malgr le froid, me fit transpirer, car, indpendamment de la
peau d'ours qui m'enveloppait, mes amis, pendant que je tremblais,
m'avaient couvert avec une grande toile cire qu'ils avaient arrache
d'un dessus de caisson de l'tat-major, sans chevaux. Je passai le
reste de la journe et de la nuit sans bouger.

Le lendemain 27, j'tais un peu mieux, mais extraordinairement faible.
Ce jour-l, l'Empereur passa la Brzina avec une partie de la Garde
et environ mille hommes appartenant au corps du marchal Ney. C'tait
une partie du reste de son corps d'arme. Notre rgiment resta sur le
bord. Je m'entendis appeler par mon nom: je levai la tte et je
reconnus M. Pniaux, directeur des postes et des relais de l'Empereur,
qui, en voyant le rgiment o il savait que j'tais, s'tait inform
de moi. On lui avait dit que j'tais malade. Il venait, non pour me
donner des secours, puisqu'il n'avait rien pour lui-mme, mais pour
m'encourager. Je le remerciai de l'intrt qu'il me tmoignait, en
ajoutant que je pensais que je ne passerais pas la Brzina, que je ne
reverrais plus la France, mais que lui, si, plus heureux que moi, il
avait le bonheur de retourner au pays, je le priais de dire  mes
parents dans quelle triste situation il m'avait vu. Il m'offrit de
l'argent, je le remerciai, car j'avais la valeur de huit cents francs
que j'aurais volontiers donns pour la tartine, les pommes de terre
que j'avais cru manger chez moi.

Avant de me quitter, il me montra de la main la maison o l'Empereur
avait log, en me disant qu'il avait jou de malheur, car cette maison
tait un magasin de farine, mais que les Russes avaient tout emport,
de sorte qu'il n'avait rien  m'offrir. Il me donna une poigne de
main, et me quitta pour passer le pont.

Lorsqu'il fut parti, je me rappelai qu'il m'avait parl d'un magasin
de farine dans la maison o avait log l'Empereur. Aussitt je me
lve, et, quoique bien faible, je me trane de ce ct. Il n'y avait
pas longtemps que l'Empereur en tait sorti, et dj l'on y avait
enlev toutes les portes. En y entrant, j'aperus plusieurs chambres
que je parcourus: dans toutes il tait facile de voir qu'il y avait eu
de la farine. J'entrai dans une o je remarquai que les planches
taient mal jointes; il y avait plus d'un pouce d'intervalle. Je
m'assis et, avec la lame de mon sabre, je fis sortir autant de terre
que de farine, que je mettais prcieusement dans un mouchoir. Aprs un
travail de plus d'une heure, j'en ramassai peut-tre la valeur de deux
livres, o se trouvait un huitime de terre, de paille et de petits
morceaux de bois. N'importe! Dans ce moment je n'y fis pas attention.
Je sortis heureux et content. Comme je prenais la direction de notre
bivac, j'aperus un feu o plusieurs soldats de la Garde se
chauffaient. Parmi eux tait un musicien de notre rgiment qui avait
sur son sac une gamelle de fer-blanc. Je lui fis signe de venir me
parler, mais, comme il ne se souciait pas beaucoup de quitter sa
place, ne sachant pas pourquoi je l'appelais, je lui montrai mon
paquet en lui faisant comprendre qu'il y avait quelque chose dedans.
Il se leva, quoique avec peine, et, lorsqu'il fut prs de moi, je lui
dis, de manire que les autres ne puissent l'entendre, que, s'il
voulait me prter sa gamelle, nous ferions des galettes que nous
partagerions. Il consentit de suite  ma proposition. Comme il y avait
beaucoup de feux abandonns, nous en cherchmes un  l'cart. Je fis
ma pte et quatre galettes; j'en donnai la moiti  mon musicien que
je ramenai avec moi au rgiment, toujours sur le bord de la Brzina.
En arrivant, je partageai avec ceux qui m'avaient conduit sous les
bras et, comme elles taient encore chaudes, ils les trouvrent
bonnes. Aprs avoir bu un peu d'eau bourbeuse de la Brzina, nous
nous chauffmes en attendant l'ordre de passer les ponts.

Auprs de notre feu tait un soldat de la compagnie qui se mettait en
grande tenue: je lui en demandai la raison. Sans me rpondre, il se
mit  rire en me regardant. Cet homme tait malade; son rire tait le
rire de la mort, car il succomba pendant la nuit.

Un peu plus loin, c'tait un vieux soldat ayant deux chevrons ou, si
l'on veut, quinze ans de service. Sa femme tait cantinire; ils
avaient tout perdu: voitures, chevaux, bagages, ainsi que deux enfants
morts dans la neige. Il ne restait plus,  cette pauvre femme, que le
dsespoir et son mari mourant. Cette malheureuse, jeune encore, tait
assise sur la neige, tenant sur ses genoux la tte de son mari mourant
et sans connaissance. Elle ne pleurait pas, car, chez elle, la douleur
tait trop grande. Derrire elle et appuye sur son paule, tait une
jeune fille de treize  quatorze ans, belle comme un ange, seule
enfant qui leur restait. Cette pauvre enfant pleurait en sanglotant.
Ses larmes tombaient et allaient se geler sur la figure froide de son
pre. Elle avait, pour tout vtement, une capote de soldat sur une
mauvaise robe, et une peau de mouton sur les paules, pour la
prserver du froid[53]. Plus personne du rgiment auquel ils
appartenaient n'tait l pour les consoler. Le rgiment n'existait
plus. Nous fmes tout ce qui tait possible en pareille circonstance;
je n'ai pu savoir si cette malheureuse famille avait t secourue. De
quelque ct que l'on se tournt, c'tait tableaux semblables.

[Note 53: Cette jeune personne tait coiffe, ainsi que sa mre,
d'un bonnet de peau de mouton d'Astrakan. (_Note d l'auteur._)]

Les voitures et les caissons abandonns nous fournissaient du bon bois
sec pour nous chauffer; aussi, nous en profitmes.

Mes amis me demandrent comment j'avais pass mes trois jours
d'absence. Ils me contrent  leur tour que, le 23, lorsqu'ils taient
en marche sur la route qui traverse la fort, ils aperurent le 9e
corps rang en bataille sur la route et qui criait: Vive l'Empereur!
qu'ils n'avaient pas vu depuis cinq mois. Ce corps d'arme, qui
n'avait presque pas souffert et qui n'avait jamais manqu de vivres,
fut saisi en nous voyant si malheureux, de mme que nous, nous le
fmes en les voyant si bien. Ils ne pouvaient pas croire que c'tait
l l'arme de Moscou, cette arme qu'ils avaient vue si belle, si
nombreuse, aujourd'hui misrable et rduite  si peu de monde.

Le 2e corps d'arme, command par le marchal Oudinot, ainsi que le
9e, command par le marchal Victor, duc de Bellune, et les Polonais
par le gnral Dombrowski, n'avaient pas t  Moscou; ils taient
rests en Lithuanie, dans des cantonnements, mais, depuis quelques
jours, ils se battaient contre les Russes, les avaient repousss et
leur avaient pris une quantit considrable de bagages qui nous
embarrassaient; mais, en se retirant, les Russes avaient brl le
pont, le seul qui existait sur la Brzina, ce qui arrtait notre
marche et nous tenait bloqus au milieu d'un marais, entre deux
forts, tous runis en masse, Franais, Italiens, Espagnols,
Portugais, Croates, Allemands, Polonais, Romains, Napolitains, et mme
des Prussiens.

Les cantiniers, avec leurs femmes et leurs enfants au dsespoir,
pleuraient. On a remarqu que les hommes avaient plus souffert que les
femmes, moralement et physiquement. J'ai vu les femmes supporter avec
un courage admirable toutes les peines et les privations auxquelles
elles taient assujetties. Il y en a mme qui faisaient honte 
certains hommes, qui ne savaient pas supporter l'adversit avec
courage et rsignation. Bien peu de ces femmes succombrent, moins
celles qui tombrent dans la Brzina en passant le pont, ou qui
furent touffes.

 l'entre de la nuit, nous fmes assez tranquilles. Chacun s'tait
retir dans ses bivacs et, chose tonnante, plus personne ne se
prsentait pour passer le pont; pendant toute la nuit du 27 au 28, il
fut libre. Comme nous avions du bon feu, je m'endormis, mais, au
milieu de la nuit, la fivre me reprit, et j'tais encore dans le
dlire, lorsqu'un coup de canon me rveilla. Il faisait jour. Il
pouvait tre 7 heures. Je me levai, je pris mes armes, et, sans rien
dire ni prvenir personne, je me prsentai  la tte du pont et je
traversai absolument seul. Je n'y rencontrai personne que des
pontonniers qui bivaquaient sur les deux rives pour y remdier
lorsqu'il y arrivait quelque accident.

Lorsque je fus de l'autre ct, j'aperus, sur ma droite, une grande
baraque en planches. C'tait l o l'Empereur avait couch et o il
tait encore. Comme j'avais froid  cause de ma fivre, je me
prsentai  un feu o taient plusieurs officiers occups  regarder
sur une carte, mais je fus si mal reu, que je dus me retirer. Pendant
ce temps; un soldat du rgiment, qui m'avait aperu, vint me dire que
le rgiment venait de traverser le pont et qu'il tait all se mettre
en bataille en seconde ligne, derrire le corps du marchal Oudinot,
qui se battait sur notre gauche. Comme le canon grondait et que les
boulets arrivaient jusqu' l'endroit o j'tais, je me disposai 
rejoindre le rgiment, me disant qu'il valait mieux mourir d'un coup
de boulet que de froid ou de faim: j'avanai dans le bois. Chemin
faisant, je rencontrai un caporal de la compagnie qui se tranait avec
peine. Nous arrivmes au rgiment en nous tenant par le bras, pour
nous soutenir mutuellement.  quelques pas de la compagnie, il y avait
un feu: comme il tremblait beaucoup de la fivre, je le conduisis
auprs.  peine y tions-nous qu'un boulet de quatre atteint mon
pauvre camarade  la poitrine et l'tend raide mort au milieu de nous.
Le boulet n'avait pas travers, il tait rest dans son corps. Lorsque
je le vis mort, je ne pus m'empcher de dire assez haut: Pauvre
Marcelin! Tu es bien heureux! Au mme instant, le bruit courut que le
marchal Oudinot venait d'tre bless.

En voyant tomber cet homme du rgiment, le colonel tait accouru prs
du feu et, voyant que j'tais fort malade, il m'ordonna de retourner
prs de la tte du pont, d'y attendre tous les hommes qui se
trouvaient en arrire et de les runir pour rejoindre le rgiment.
Lorsque j'y arrivai, le plus grand dsordre y rgnait dj. Les hommes
qui n'avaient pas voulu profiter de la nuit ou d'une partie de la
matine venaient, depuis qu'ils entendaient le canon, se jeter en
foule sur les bords de la Brzina, afin de traverser les ponts.

J'y tais arriv, lorsqu'un caporal de la compagnie, nomm Gros-Jean,
qui tait de Paris et dont je connaissais la famille, vint  moi, tout
en pleurant, me demander si je n'avais pas vu son frre. Je lui
rpondis que non. Alors il me conta que, depuis la bataille de
Krasno, il ne l'avait pas quitt,  cause qu'il tait malade de la
fivre, mais que, ce matin, au moment de passer le pont, par une
fatalit dont il ne pouvait se rendre compte, il en avait t spar;
que, le croyant en avant, il avait t de tous cts pour le
retrouver, le demandant  ses camarades; que, ne le trouvant pas  la
position o tait le rgiment, il allait repasser le pont, et qu'il
fallait qu'il le retrouve ou qu'il prisse.

Voulant le dtourner d'une rsolution aussi funeste, je l'engage 
rester prs de moi  la tte du pont o, probablement, nous verrions
son frre lorsqu'il se prsenterait. Mais ce brave garon se
dbarrasse de ses armes et de son sac en me disant que, puisque
j'avais perdu le mien, il me faisait cadeau du sien, s'il ne revenait
pas; que, pour des armes, il n'en manquait pas de l'autre ct. Alors
il va pour s'lancer  la tte du pont: je l'arrte; je lui montre les
morts et les mourants dont le pont est dj encombr et qui empchent
les autres de traverser en les attrapant par les jambes, roulant
ensemble dans la Brzina, pour reparatre ensuite au milieu des
glaons, et disparatre aussitt pour faire place  d'autres.
Gros-Jean ne m'entendait pas. Les yeux fixs sur cette scne
d'horreur, il croit apercevoir son frre sur le pont, qui se dbat au
milieu de la foule pour se frayer un chemin. Alors, n'coutant que son
dsespoir, il monte sur les cadavres d'hommes et de chevaux qui
obstruaient la sortie du pont[54], et s'lance. Les premiers le
repoussent, en trouvant un nouvel obstacle  leur passage. Il ne se
rebute pas; Gros-Jean tait fort et robuste; il est repouss jusqu'
trois fois.  la fin, il atteint le malheureux qu'il croyait son
frre, mais ce n'est pas lui; je voyais tous ses mouvements, je le
suivais des yeux. Alors, voyant sa mprise, il n'en est que plus
ardent  vouloir atteindre l'autre bord, mais il est renvers sur le
dos, sur le bord du pont, et prt  tre prcipit en bas. On lui
marche sur le ventre, sur la tte; rien ne peut l'abattre. Il retrouve
de nouvelles forces et se relve en saisissant par une jambe un
cuirassier qui,  son tour, pour se retenir, saisit un autre soldat
par un bras; mais le cuirassier, qui avait un manteau sur les paules,
s'embarrasse dedans, chancelle, tombe et roule dans la Brzina,
entranant avec lui Gros-Jean et celui qui le tenait par le bras. Ils
vont grossir le nombre des cadavres qu'il y avait au-dessous, et des
deux cts du pont.

[Note 54:  la sortie du pont tait un marais, endroit fangeux o
beaucoup de chevaux s'enfonaient, s'abattaient et ne pouvaient plus
se relever. Beaucoup d'hommes aussi arrivaient, trans par la masse
jusqu' la sortie du pont, mais, touffs au moment o ils n'taient
plus soutenus, ils tombaient, et ceux qui les suivaient marchaient
dessus. (_Note de l'auteur._)]

Le cuirassier et l'autre avaient disparu sous les glaons, mais
Gros-Jean, plus heureux, avait saisi un chevalet o il se tenait
cramponn et contre lequel se trouvait, en travers, un cheval sur
lequel il se mit  genoux. Il implorait le secours de ceux qui ne
l'coutaient pas. Mais des sapeurs du gnie et des pontonniers qui
avaient fait les ponts, lui jetrent une corde qu'il eut assez
d'adresse pour saisir et de force pour tenir, et se l'attacha autour
du corps. Ensuite, de chevalet en chevalet, sur les cadavres qui
taient dans l'eau et sur les glaons, les pontonniers le retirrent 
l'autre bord. Mais je ne le revis plus; j'ai su, le lendemain, qu'il
avait retrouv son frre  une demi-lieue de l, mais expirant, et que
lui-mme tait dans un tat dsespr. Ainsi prirent ces deux bons
frres et un troisime qui tait dans le 2e lanciers.  mon retour 
Paris, j'ai revu leur famille qui est venue me demander des nouvelles
de ses enfants. Je n'ai pu que lui laisser une lueur d'esprance, en
lui disant qu'ils taient prisonniers, mais j'tais certain qu'ils
n'existaient plus.

Pendant ce dsastre, des grenadiers de la Garde parcouraient les
bivacs. Ils taient accompagns d'un officier; ils demandaient du bois
sec pour chauffer l'Empereur. Chacun s'empressait de donner ce qu'il
avait de meilleur; mme des hommes mourants levaient encore la tte
pour dire: Prenez pour l'Empereur!

Il pouvait tre dix heures; le second pont, dsign pour la cavalerie
et l'artillerie, venait de s'abmer sous le poids de l'artillerie, au
moment o il y avait beaucoup d'hommes dessus, dont une grande partie
prit. Alors le dsordre redoubla car, tous se jetant sur le premier
pont, il n'y avait plus possibilit de se frayer un passage. Hommes,
chevaux, voitures, cantiniers avec leurs femmes et leurs enfants, tout
tait confondu et cras, et, malgr les cris du marchal Lefebvre
plac  l'entre du pont pour maintenir l'ordre autant que possible,
il lui fut impossible de rester. Il fut emport par le torrent et
oblig, avec tous ceux qui l'accompagnaient, pour viter d'tre cras
ou touff, de traverser le pont.

J'avais dj runi cinq hommes du rgiment, dont trois avaient perdu
leurs armes dans la bagarre. Je leur avais fait faire du feu. J'avais
toujours les yeux fixs sur le pont; j'en vis sortir un homme
envelopp d'un manteau blanc: pouss par ceux qui le suivaient, il
alla tomber sur un cheval abattu, sur la gauche du pont. Il se releva
avec beaucoup de peine, fit encore quelques pas, tomba de nouveau, se
releva de mme, pour venir ensuite retomber prs de notre feu. Il
resta un instant dans cette position; pensant qu'il tait mort, nous
allions le mettre  l'cart et prendre son manteau, mais il leva la
tte en me regardant. Alors il se mit sur les genoux, il me reconnut.
C'tait l'armurier du rgiment; il se mit  se lamenter en me disant:
Ah! mon sergent! quel malheur! J'ai tout perdu, chevaux, voitures,
lingots, fourrures! Il me restait encore un mulet que j'avais amen
d'Espagne. Je viens d'tre oblig de l'abandonner. Il tait encore
charg de mes lingots et de mes fourrures! J'ai pass le pont sans
toucher les planches, car j'ai t port, mais j'ai manqu de mourir!
Je lui dis qu'il tait encore trs heureux et qu'il devait remercier
la Providence s'il arrivait en France, pauvre, mais avec la vie.

Le nombre d'hommes qui arrivaient autour de notre feu nous fora de
l'abandonner et d'en recommencer un autre, quelques pas en arrire. Le
dsordre allait toujours croissant, mais ce fut bien pis, un instant
aprs, lorsque le marchal Victor fut attaqu par les Russes et que
les boulets et les obus commenaient  tomber dans la foule. Pour
comble de malheur, la neige recommena avec force, accompagne d'un
vent froid. Le dsordre continua toute la journe et toute la nuit et,
pendant ce temps, la Brzina charriait, avec les glaons, les
cadavres d'hommes et de chevaux, et des voitures charges de blesss
qui obstruaient le pont et roulaient en bas. Le dsordre devint plus
grand encore lorsque, entre huit et neuf heures du soir, le marchal
Victor commena sa retraite. Ce fut sur un mont de cadavres qu'il put,
avec sa troupe, traverser le pont. Une arrire-garde faisant partie du
9e corps tait encore reste de l'autre ct et ne devait quitter
qu'au dernier moment. La nuit du 28 au 29 offrait encore  tous ces
malheureux, sur la rive oppose, la possibilit de gagner l'autre
bord; mais, engourdis par le froid, ils restrent  se chauffer avec
les voitures que l'on avait abandonnes et brles exprs pour les en
faire partir.

Je m'tais retir en arrire avec dix-sept hommes du rgiment et un
sergent nomm Rossire. Un soldat du rgiment le conduisait. Il tait
devenu, pour ainsi dire, aveugle, et il avait la fivre[55]. Par
piti, je lui prtai ma peau d'ours pour se couvrir, mais il tomba
beaucoup de neige pendant la nuit, elle se fondait sur la peau d'ours
par suite de la chaleur du grand feu et, par la mme raison, se
schait. Le matin, lorsque je fus pour la reprendre, elle tait
devenue tellement dure, qu'il me fut impossible de m'en servir: je dus
l'abandonner. Mais, voulant qu'elle ft encore utile, j'en couvris un
homme mourant.

[Note 55: J'ai su, depuis, que le sergent avait eu le bonheur de
revenir en France. Comme il avait beaucoup d'argent, il trouva un juif
qui le conduisit  Koenigsberg; mais en France, tant devenu fou, il
se brla la cervelle. (_Note de l'auteur_.)]

Nous avions pass une mauvaise nuit. Beaucoup d'hommes de la Garde
impriale avaient succomb: il pouvait tre sept heures du matin.
C'tait le 29 novembre. J'allai encore auprs du pont, afin de voir si
je rencontrerais des hommes du rgiment. Ces malheureux, qui n'avaient
pas voulu profiter de la nuit pour se sauver, venaient, depuis qu'il
faisait jour, mais trop tard, se jeter en masse sur le pont. Dj l'on
prparait tout ce qu'il fallait pour le brler. J'en vis plusieurs qui
se jetrent dans la Brzina, esprant la passer  la nage sur les
glaons, mais aucun ne put aborder. On les voyait dans l'eau jusqu'aux
paules, et l, saisis par le froid, la figure rouge, ils prissaient
misrablement. J'aperus, sur le pont, un cantinier portant un enfant
sur sa tte. Sa femme tait devant lui, jetant des cris de dsespoir.
Je ne pus en voir davantage; c'tait au-dessus de mes forces. Au
moment o je me retirais, une voiture dans laquelle tait un officier
bless, tomba en bas du pont avec le cheval qui la conduisait, ainsi
que plusieurs hommes qui accompagnaient[56]. Enfin, je me retirai. On
mit le feu au pont; c'est alors, dit-on, que des scnes impossibles 
peindre se sont passes. Les dtails que je viens de raconter ne sont
que l'esquisse de l'horrible tableau.

[Note 56: C'est ainsi que prit M. Legrand, frre du docteur
Legrand, de Valenciennes. Il avait t bless  Krasno. Il tait
arriv jusqu' la Brzina. Un instant aprs la scne que je viens de
tracer, et au moment o les Russes tiraient sur le pont, l'on m'a
assur qu'il avait encore reu une blessure avant d'tre prcipit,
lui et sa voiture. (_Note de l'auteur_.)]

Je venais d'tre prvenu que le rgiment allait passer; il venait de
quitter la position de la veille. Je fis prendre les armes aux hommes,
runis au nombre de 23, sans compter notre armurier. Lorsque le
rgiment passa, chacun rentra dans sa compagnie.

Nous tions en marche: il pouvait tre neuf heures. Nous traversmes
un terrain bois et coup par des marais que nous passmes sur des
ponts construits en bois de sapin rsineux de deux mille pieds de
longueur, que les Russes n'avaient pas eu, heureusement pour nous, le
bonheur de brler. L'on s'arrta pour attendre ceux qui taient encore
derrire. Il faisait un peu de soleil. Je m'assis sur le sac de
Gros-Jean et je m'endormis, mais un officier, M. Favin, s'en tant
aperu, vint me tirer par les oreilles, par les cheveux; d'autres me
donnaient des coups de pied dans le derrire, sans pouvoir m'veiller.
Enfin il fallut que plusieurs prennent le parti de me lever, car c'en
tait fait: mon sommeil tait celui de la mort et, cependant, j'tais
fch que l'on m'et rveill.

Beaucoup d'hommes, que l'on croyait perdus, arrivaient encore des
bords de la Brzina. Il y en avait qui s'embrassaient, se
flicitaient, comme si l'on venait de passer le Rhin, dont nous tions
encore loigns de quatre cents lieues! On se croyait tellement sauvs
que, revenus  des sentiments moins indiffrents, on plaignait, on
regrettait ceux qui avaient eu le malheur de rester en arrire. Pour
ne plus m'endormir, on me conseilla de marcher un peu en avant. C'est
ce que je fis.




IX

De la Brzina  Wilna.--Les juifs.


Il n'y avait pas une demi-heure que je marchais en avant du rgiment,
lorsque je rencontrai un sergent des fusiliers-chasseurs que je
connaissais. Comme je lui voyais l'air assez content (chose
excessivement rare), je lui demandai s'il avait quelque chose 
manger: J'ai, me dit-il, trouv quelques pommes de terre dans le
village o nous sommes. Alors je levai la tte et m'aperus que nous
tions, effectivement, dans un village. Je ne l'avais pas encore
remarqu, marchant toujours absorb, et la tte baisse.

Au nom de _pommes de terre_, je l'arrtai pour lui demander dans
quelle maison du village il les avait trouves. Je m'empressai d'y
courir, autant que mes jambes me le permettaient, et j'eus le bonheur,
aprs bien des recherches et du mal, de trouver, sous un four, trois
petites pommes de terre, un peu plus grosses que des noix, que je fis
cuire  moiti dans un feu abandonn et un peu cart de la route,
dans la crainte d'tre vu. Lorsqu'elles furent cuites assez, je les
mangeai avec un morceau de cheval, mais sans got, car la fivre que
j'avais depuis plusieurs jours m'avait cass l'apptit; aussi je
jugeais que, si cela devait durer encore quelques jours, j'tais
perdu.

Le rgiment venant  passer, je repris mon rang, et nous marchmes
jusqu' Ziembin, o l'Empereur tait dj arriv avec une partie de la
Garde. Nous le vmes qui regardait du ct de la route de Borisow, sur
notre gauche, o l'on disait que les Russes venaient. Quelques
cavaliers de la Garde s'taient ports en avant, mais les Russes ne se
montrrent pas, ce jour-l. L'Empereur alla coucher  Kamen, avec la
moiti de la Garde, et nous, les fusiliers-grenadiers et chasseurs,
nous couchmes en arrire de cet endroit.

Le 30, le quartier imprial coucha  Plechnitzi, et nous, nous
bivouaqumes en arrire. Le lendemain, lorsque nous y arrivmes, nous
apprmes que, le 29, le marchal Oudinot, qui s'tait retir dans cet
endroit aprs avoir t bless, le 28,  la Brzina, avait failli
tre pris; que les Russes, au nombre de deux mille, avec deux pices
de canon, y taient entrs, mais que le marchal, quoique bless,
s'tait dfendu avec vingt-cinq hommes, tant officiers que soldats,
malheureux et blesss, dans une maison o ils s'taient retranchs;
que les Russes, tonns des dispositions de dfense que faisait le
marchal, avec le peu d'hommes qui l'accompagnaient, s'taient retirs
sur une hauteur qui domine l'endroit, et que, de l, ils firent le
sige de la maison, jusqu'au moment o de la troupe de la
Confdration du Rhin, et une partie de la Garde, arriva avec
l'Empereur. Nous remarqumes la baraque, en passant: elle tait perce
de plusieurs coups de boulets; mais nous ne pmes comprendre comment
deux mille Cosaques n'avaient pas eu assez de courage pour prendre
d'assaut une baraque en bois, o vingt-cinq hommes s'taient retirs
pour se dfendre, il est vrai, jusqu' la mort.

Le lendemain 1er dcembre, nous partmes de grand matin. Aprs
une heure de marche, nous arrivmes dans un village o les
fusiliers-chasseurs avaient couch; ils nous attendaient, afin de
partir avec nous. En y arrivant, je m'informai si l'on n'y trouvait
rien  acheter: un sergent-major des chasseurs me dit que, chez le
juif o il avait log, se trouvait du genivre. Je le priai de m'y
conduire. tant dans la maison, j'aperus le juif avec une longue,
barbe, et, m'adressant  lui fort poliment en allemand, je lui
demandai s'il avait du genivre  me vendre. Il me rpondit d'un ton
brusque: Je n'en ai plus, les Franais me l'ont pris!  cela je
n'avais rien  rpondre, mais, comme je connaissais cette race
d'hommes, je n'ajoutai pas foi aux paroles qu'il me disait, car ce
n'tait que la crainte de ne pas tre pay qui lui faisait dire qu'il
n'en avait plus. Tout  coup, une jeune fille de quatorze  quinze ans
descendit d'un grand pole en terre, sur lequel elle tait assise, et
s'approchant de moi, me dit: Si tu veux me donner le galon que tu as
l, je te donnerai un verre d'eau-de-vie! Je consentis  ce qu'elle
voulait; aussitt, elle dtacha le large galon en argent qui soutenait
la carnassire que je portais au ct, d'une valeur de plus de trente
francs, et que j'apportais de Moscou. Lorsqu'il fut en sa possession,
elle le cacha dans son sein; ensuite elle le remplaa par une mauvaise
corde. Si je l'avais laisse faire, elle m'aurait pris la giberne du
docteur que j'avais enleve au Cosaque; elle s'tait aperue qu'elle
tait garnie en argent. Un instant aprs, elle m'apporta un mauvais
verre de genivre que j'avalai avec peine, tant j'avais l'estomac
resserr.

La jeune juive me donna encore un petit fromage d'une forme ovale,
gros comme un oeuf de poule, et qui avait l'odeur de l'anis. Je le mis
prcieusement dans ma carnassire, et je sortis.

 peine avais-je pris l'air, que le malheureux verre de genivre, au
lieu de descendre dans l'estomac, me monta  la tte. Il fallait
passer sur un corps d'arbre qui servait de pont, sur un large et
profond foss rempli de neige. Je le passai en dansant, sans tomber,
et je courus jusqu'au milieu du rgiment, en faisant la mme chose. Je
fis mieux, j'allai prendre de mes camarades par les bras, en chantant
et en voulant les faire danser. Plusieurs de mes amis, et mme des
officiers, se runirent autour de moi, en me demandant ce que j'avais:
pour toute rponse je dansais, et je chantais. D'autres me regardaient
avec indiffrence. Le sergent-major de la compagnie, me conduisant 
quelques pas du rgiment, me demanda d'o je venais. Je lui dis que
j'avais bu la goutte: Et o?--Viens avec moi, lui dis-je. Il me
suivit, nous passmes sur l'arbre, en nous tenant par la main.  peine
tions-nous de l'autre ct, que je me sentis saisir par un bras:
c'tait un de mes amis un Ligeois[57], sergent-major, qui venait
savoir ce que j'avais.

[Note 57: Leboude. (_Note de l'auteur._)]

Lorsque nous fmes chez le juif, je leur dis que, s'ils avaient des
galons d'or ou d'argent, ils auraient du genivre: Si ce n'est que
cela, dit le Ligeois, en voil! Il avait un joli bonnet en peau
d'Astrakan, dont le tour tait garni d'un large galon en or; il le
donna. Ce fut encore la jeune juive qui fit l'affaire, qui le
dcousit. On nous donna du genivre; ensuite nous sortmes, mais 
peine tions-nous hors de la maison, que la folie me reprit encore
plus fort, ainsi qu'au Ligeois, de sorte que je recommence  danser,
et le Ligeois aussi. Le sergent-major regardait en nous engageant de
marcher pour rejoindre le rgiment. Pour toute rponse, nous le
prenons chacun par un bras et nous nous dirigeons du ct du foss,
sur l'arbre qui sert de pont, toujours en dansant. Arriv l, le
Ligeois glisse, tombe, et entrane le sergent-major ainsi que moi
dans le foss et dans la neige qui recouvrait plus de deux cents
cadavres, que l'on y avait jets depuis deux jours[58].  cette chute
inattendue, le sergent-major jette un cri de terreur et de colre,
sans cependant s'tre fait mal, ni nous non plus. Ensuite il se met 
jurer aprs nous et le Ligeois  chanter; me prenant par les mains,
il voulait me faire danser.

[Note 58: Ces cadavres provenaient des malheureux qui, les
premiers, avaient pass la Brzina et qui, ayant continuellement
chemin, s'taient arrts dans le village, o les juifs leur avaient
vendu des mauvaises liqueurs, qu'ils n'taient plus habitus de
prendre et qui les avaient fait mourir. (_Note de l'auteur._)]

Il fallait sortir, mais nous n'en avions ni la force, ni la
possibilit. Partout il se trouvait des glaons sous la neige, de
sorte que, lorsque nous avions dpass l'endroit o il n'y avait plus
de cadavres, il nous tait impossible de marcher. En dfinitive, si
une compagnie de Westphaliens n'et pass dans le moment, nous y
serions rests. L'on avana une corde, mais, avec nos mains geles,
nous ne pmes la tenir. On finit par nous descendre le ct d'une
voiture qui nous servit d'chelle; des Westphaliens nous aidrent 
remonter. Cette descente avait rendu le Ligeois et moi un peu plus
calmes. Nous rejoignmes le rgiment qui s'tait arrt prs d'un
bois; on se remit en marche; une lieue plus loin, nous rencontrmes le
prince Eugne, vice-roi d'Italie, marchant  la tte d'un petit nombre
d'officiers et de quelques grenadiers de la Garde royale, groups
autour de leurs drapeaux. Ils taient extnus de fatigue. Ce
jour-l, nous fmes une forte journe; aussi nous laissmes encore
beaucoup d'hommes en arrire, et nous allmes coucher dans un village
abandonn o nous trouvmes de la paille pour nous coucher. La viande
de cheval ne nous manquait pas, mais nous n'avions plus de marmite
pour la faire cuire et faire du bouillon qui nous aurait soutenus un
peu. Nous fmes encore rduits, comme les jours prcdents,  manger
un morceau de viande rtie, mais nous couchmes dans des maisons o
nous pmes faire du feu. Pendant la nuit, je fus oblig de sortir
plusieurs fois de la maison o j'tais couch, car la chaleur, 
laquelle je n'tais plus habitu, m'incommodait.

Le lendemain, nous partmes de grand matin. C'tait le 2 dcembre; la
fivre me reprit, j'prouvais de grandes lassitudes dans les cuisses,
de sorte qu'au bout d'une heure de marche, je me trouvais encore en
arrire du rgiment. Quelque temps aprs, je traversai un petit
village o se trouvaient beaucoup de traneurs, mais je le passai sans
m'arrter. Un peu plus loin, j'en rencontrai plusieurs milliers,
arrts autour de quelques maisons, occups  rtir du cheval. Le
gnral Maison passa, s'arrta un instant pour engager tout le monde 
suivre, si l'on ne voulait pas tre pris par la cavalerie russe, qui
n'tait pas loin; mais la grande partie de ces hommes dmoraliss et
affams n'coutait plus rien. Ils ne voulaient quitter leurs feux
qu'aprs avoir mang, et beaucoup se prparaient  dfendre, contre
l'ennemi, le morceau de cheval qu'ils faisaient cuire. Je continuai 
marcher. Plus avant, je rencontrai plusieurs soldats de la compagnie,
que je priai de ne pas me quitter. Ils me le promirent, en disant
qu'ils me suivraient partout, que tout leur tait indiffrent; ils ne
tinrent que trop leur parole.

Le soir, nous arrtmes prs d'un bois pour y passer la nuit. Dj
beaucoup d'hommes de diffrents corps y taient arrts, surtout de
l'arme d'Italie, et quelques grenadiers du 1er rgiment de la Garde,
 qui je demandai des nouvelles de Picart. On me rpondit qu'on
l'avait vu la veille, mais que l'on pensait qu'il avait le cerveau
attaqu, qu'il avait l'air d'un fou.

Depuis le moment o, prs du pont de la Brzina, le pauvre Gros-Jean
m'avait laiss son sac, je n'avais pas encore pens de l'ouvrir, afin
de voir ce qu'il pouvait contenir. Comme j'tais certain qu'il ne
reviendrait plus, au moins de si tt, j'en fis la visite en prsence
des deux hommes de la compagnie qui taient avec moi et qui,
prcisment, taient de son escouade. Je ne trouvai rien
d'extraordinaire: seulement un mouchoir renfermant un peu de gruau
mlang avec du seigle. Un des hommes avait le couvercle d'une
marmite; nous le fmes cuire. Je trouvai encore une mauvaise paire de
souliers, mais pas de chemise, chose dont j'avais tant besoin; le
reste m'tait tout  fait inutile.

Heureusement, dans l'endroit o nous tions arrts, se trouvait
beaucoup de bois coup; nous fmes grand feu. La nuit, le froid fut
supportable, mais, le matin au point du jour (journe du 3), un vent
du nord s'leva, qui nous amena un froid de vingt degrs. Il fallut se
mettre en marche, car la position n'tait pas tenable. Aprs avoir
mang un morceau de cheval, nous partmes, suivant machinalement ceux
qui marchaient devant nous, et qui, pas plus que nous, ne savaient o
ils taient, ni o ils allaient. Le froid cessa un peu dans la
journe, le soleil fut brillant, aussi nous fmes beaucoup de chemin,
nous arrtant dans des maisons isoles ou  des feux de bivac
abandonns. Autant que je puis me le rappeler, nous couchmes dans une
maison de poste.

Le soleil, qui s'tait montr la veille, n'tait que l'avant-coureur
d'une gele extraordinaire. Je ne dirai rien de cette journe, car, en
vrit, je n'ai jamais su comment je la passai. Je fus absorb
tellement que, lorsque mes deux soldats m'adressaient la parole, je
leur rpondais d'une manire  leur faire penser que j'tais fou. Le
froid fut intolrable. Beaucoup prirent les premiers chemins qu'ils
rencontrrent, dans l'espoir de trouver des habitations; enfin nous
finmes, comme beaucoup, par nous perdre, en suivant des Polonais qui
prenaient un chemin pour aller sur Varsovie, par Olita. Un Polonais
qui parlait franais m'assura que nous tions  plus d'une lieue de la
route de Wilna. Nous voulmes revenir sur nos pas; nous nous perdmes
de nouveau, nous rencontrmes trois officiers suivis par plus de cent
malheureux de diffrents corps et de diffrentes nations, mourant de
froid et de misre. Lorsqu'ils surent par nous qu'ils taient gars,
plusieurs pleurrent comme des enfants.

Comme nous nous trouvions prs d'un bois de sapins, nous nous
dcidmes  y tablir notre bivac, avec ceux que nous venions de
rencontrer. Ils avaient, avec eux, un cheval. On le tua, et une
distribution en fut faite; deux feux furent allums, et chacun fit sa
cuisine au bout de son sabre ou d'un bton. Le repas achev, nous nous
formmes en cercle autour de plusieurs feux, et il fut convenu qu'un
quart veillerait, car l'on craignait  chaque instant d'tre pris par
les Russes qui suivaient l'arme, presque toujours sur les cts de la
route. Une heure aprs, la neige nous arriva, avec un grand vent qui
nous fora de nous mettre sous les abris que nous avions eu la
prcaution de faire. Un peu plus tard, le vent devint tellement
furieux, que la neige y entrait et nous empchait de prendre un peu de
repos, malgr que le sommeil nous accablait. Cependant je m'endormis
sur mon sac, sur lequel j'tais assis; pour me prserver de la neige,
j'avais mis sur ma tte mon collet doubl en peau d'hermine. Combien
de fois, dans cette triste nuit, je regrettai ma peau d'ours!

Mon sommeil ne fut pas de longue dure, car un coup de vent emporta
l'abri sous lequel j'tais avec mes deux soldats. Nous fmes alors
obligs de nous tenir toujours en mouvement, pour ne pas geler. Enfin
le jour parut, nous nous mmes en marche, en laissant dans le bivac
sept hommes, dont trois taient dj morts, et quatre sans
connaissance, qu'il fallut abandonner.

Il pouvait tre huit heures, lorsque nous emes rejoint la
grand'route, et, aprs bien des peines, nous arrivmes, sur les trois
heures aprs midi,  Molodetschno, au milieu d'une cohue d'hommes de
tous les corps, surtout de l'arme d'Italie. En arrivant dans le
village, o l'Empereur avait couch la veille, nous cherchmes  nous
introduire pour passer la nuit dans une grange ou dans une curie,
mais nous tions arrivs trop tard. Nous fmes obligs de nous tablir
au milieu d'une maison brle, sans toit, et o les trois quarts des
places taient dj prises, mais nous nous regardmes encore comme
trs heureux de pouvoir nous mettre un peu  l'abri d'un froid
excessif qui alla toujours en augmentant, jusqu' notre arrive 
Wilna.

J'appris plus tard,  mon arrive en Pologne, que ce fut de ce
village, Molodetschno, que l'Empereur traa son vingt-neuvime
bulletin, qui annonait la destruction de notre arme, et qui fit tant
de sensation en France.

Le 5, il faisait grand jour lorsque nous partmes. Nous suivmes
machinalement plus de dix mille hommes qui marchaient confusment et
sans savoir o ils allaient. Nous traversmes beaucoup d'endroits
marcageux, o nous eussions probablement tous pri, sans les fortes
geles qui consolidaient le mauvais terrain sur lequel nous marchions.
Celui qui tait oblig de s'arrter n'tait pas en peine de retrouver
son chemin, car la quantit d'hommes qui tombaient pour ne plus se
relever pouvait servir de guide. Nous arrivmes, lorsqu'il faisait
encore jour,  Brnitza, o l'Empereur avait couch; il en tait parti
dans la matine. Nous fmes plus heureux que le jour prcdent: je
trouvai un peu de farine  acheter; nous fmes de la bouillie, mais
nous n'emes pas le bonheur de trouver une maison sans toit; nous
fmes forcs de coucher dans la rue. Aprs avoir encore pass cette
mauvaise nuit sans dormir, tant il faisait froid, nous partmes pour
nous rendre  Smorgony. En suivant la route, nous la vmes couverte
d'officiers suprieurs des diffrents corps, ainsi que des nobles
dbris de l'Escadron et du Bataillon sacrs, couverts de mauvaises
fourrures, de manteaux brls, mme d'autres qui n'en avaient pas la
moiti, l'ayant partag avec un ami, peut-tre avec un frre. Une
grande partie marchait appuye sur un bton de sapin; ils avaient la
barbe et les cheveux couverts de glaons; on en voyait qui, ne pouvant
plus marcher, regardaient, parmi les malheureux qui couvraient la
route, s'il ne s'en trouvait pas des rgiments qu'ils commandaient
quinze jours avant, afin d'en obtenir un secours, en leur donnant le
bras ou autrement: celui qui n'avait pas la force de marcher tait un
homme perdu.

Il en tait des routes comme des bivacs, ressemblant  un champ de
bataille, tant il y avait de cadavres; mais comme, presque toujours,
il tombait beaucoup de neige, le tableau tait moins sinistre  voir;
d'ailleurs on tait devenu sans piti; on tait devenu insensible pour
soi-mme,  plus forte raison pour les autres; l'homme qui tombait et
implorait une main secourable n'tait pas cout. C'est de cette
manire que nous arrivmes  Smorgony; c'tait le 6.

En entrant dans cette ville, nous apprmes que l'Empereur en tait
parti la veille,  dix heures du soir, pour la France, laissant le
commandement de l'arme au roi Murat. Beaucoup d'trangers profitrent
de cette occasion pour jeter de la dfaveur sur l'Empereur  propos
d'une dmarche qui n'tait que naturelle, car, aprs la conspiration
de Malet, sa prsence devenait ncessaire en France, non seulement
pour la partie administrative, mais pour y organiser une nouvelle
arme. On voyait, au milieu des groupes d'hommes  demi morts qui
arrivaient, d'autres individus qui paraissaient tout  fait trangers
et  part des malheureux, car ils taient bien vtus et vigoureux; ils
criaient contre la dmarche de l'Empereur. Depuis, j'ai toujours pens
que ces hommes taient des agents de l'Angleterre qui arrivaient
au-devant de l'arme pour y prcher la dfection.

Au milieu de cette multitude, je perdis un des hommes qui
m'accompagnaient, mais, press de trouver un gte pour passer la nuit,
je ne pouvais pas le chercher. Voyant passer un officier badois
faisant partie de la garnison de la ville, je le suivis avec l'autre
homme qui me restait, pensant bien qu'il avait un logement o nous
pourrions peut-tre nous introduire. Effectivement, il entra chez un
juif o il tait log, et, s'apercevant que nous le suivions, nous en
facilita l'entre. Lorsque nous y fmes, nous nous installmes prs
d'un pole bien chaud. Il faut avoir t souffrant et malheureux comme
nous l'tions, pour apprcier le bonheur d'avoir une habitation
chaude, o l'on puisse passer une bonne nuit.

Dans la mme chambre tait un jeune officier d'tat-major, malade de
la fivre et couch sur un mauvais canap. Il me conta qu'il tait
malade depuis Orcha, mais que, ne pouvant aller plus loin, il allait
probablement finir sa carrire, car il serait pris par les Russes: Et
Dieu sait, continua-t-il, ce qu'il en adviendra! Pauvre mre, que
dira-t-elle lorsqu'elle le saura?

L'officier badois, qui tait prsent et qui parlait le franais,
chercha  le consoler en lui disant qu'il lui procurerait un cheval
pour son traneau, puisque celui qui l'avait conduit tait mort. 
nous, il nous promit de la soupe et de la viande, mais, pendant la
nuit, il partit avec tous ceux des siens qui taient l en garnison.
Quant au pauvre officier, la fivre augmenta pendant la nuit, il fut
continuellement dans le dlire, et nous, nous n'emes pas la soupe ni
la viande sur lesquels nous avions tant compt. Nous n'emes que
quelques oignons et quelques noisettes que le juif nous vendit bien
cher, mais ce n'tait pas trop payer la nuit que nous avions passe 
couvert.

Le 7 au matin, comme nous tions assez bien reposs, nous partmes de
bonne heure et en faisant le moins de bruit possible, afin que le
jeune officier ne pt nous entendre, vu l'impossibilit o nous tions
de lui rendre aucun service. Peu d'hommes taient sur le chemin.
Lorsque nous emes fait une lieue, nous nous reposmes prs d'une
grange incendie; au bout d'une demi-heure, nous vmes arriver la
colonne de la Garde impriale; les dbris de notre rgiment taient
l, marchant toujours en ordre autant que possible; je rentrai dans
les rangs. Lorsqu'on fit halte, on me demanda sans intrt si, depuis
quatre jours que l'on ne m'avait vu, j'avais trouv des vivres. Sur ma
rponse que je n'avais rien, on me tourna le dos en jurant et en
frappant la terre avec la crosse du fusil.

On se remit en route, et nous arrivmes trs tard  Joupranou:
presque toutes les maisons taient brles, les autres abandonnes,
sans toits et sans portes. Nous nous mmes comme nous pmes, les uns
sur les autres. Le cheval ne manquant pas, j'en fis cuire pour le
lendemain.

Le lendemain 8, il faisait grand jour lorsque nous partmes, mais le
froid tait tellement rigoureux, que les soldats mettaient le feu aux
maisons pour se chauffer. Dans toutes maisons, il y avait des
malheureux soldats: beaucoup prirent dans les flammes, n'ayant pas la
force de se sauver.

Dans le milieu de la journe, nous arrivmes dans une petite ville
dont je ne me rappelle plus le nom. On disait que l'on devait y faire
des distributions, mais nous apprmes que les partisans avaient pill
les magasins avant notre arrive, et que ceux qui taient chargs des
distributions, ainsi que les commissaires des guerres, s'taient
sauvs.

Nous continumes notre route, enjambant sur les morts et les mourants.
Lorsque nous fmes halte prs d'un bois o un soldat de la compagnie
aperut un cheval abandonn, nous nous runmes  plusieurs pour le
tuer et en prendre chacun un morceau, mais comme personne n'avait plus
de hache ni de forces pour en couper, nous le tumes pour en avoir le
sang, que nous recueillmes dans une marmite enleve  une cantinire
allemande et, comme nous trouvions toujours des feux abandonns, nous
le fmes cuire en mettant dedans de la poudre pour assaisonnement:
mais,  peine tait-il  moiti cuit, nous apermes une lgion de
Cosaques. Nous emes, cependant, le temps de le manger tel qu'il tait
et  pleines mains, de manire que nos figures et nos vtements
taient barbouills de sang. Nous tions pouvantables  voir, et nous
faisions piti.

Cette halte, cause par un embarras occasionn par l'artillerie, que
des chevaux  demi morts tranaient encore, avait runi plus de trente
mille hommes de toutes armes et de toutes les nations, qui offraient
un tableau impossible  dcrire. Enfin, nous continumes  marcher, et
nous arrivmes dans un grand village  trois ou quatre-lieues de
Wilna.

Comme j'allais me disposer  passer la nuit dans une curie o toute
la compagnie tait loge, l'on me commanda de garde de police. Je
partis avec les hommes que l'on put ramasser et qui vinrent de bon
coeur, esprant tre mieux, mais l'on me dsigna, pour corps de garde,
une espce de baraque qui se trouvait au milieu de la place, sur une
lvation, et o le vent vient de tous cts; malgr le grand feu que
nous avions fait, il nous fut impossible de reposer un seul instant.

Je reconnus ce village pour celui o nous avions log, cinq mois
avant, en partant de Wilna pour aller  Moscou, et o j'avais perdu un
trophe, c'est--dire une petite bote dans laquelle il y avait des
bagues, des colliers en cheveux et des portraits provenant des
matresses que j'avais eues dans tous les pays o j'avais t. J'ai
beaucoup regrett ma petite collection.

Le matin 9, nous partmes pour Wilna, par un froid de vingt-huit
degrs[59]. De deux divisions, fortes encore de plus de dix mille
hommes, Franais et Napolitains, qui, depuis deux jours, s'taient
joints  nous, ainsi que d'autres qui nous attendaient, chelonns sur
la route,  peine, deux mille arrivrent  Wilna. Le reste fut dcim
dans cette terrible journe. Et cependant ces hommes taient bien
vtus, et rien ne leur avait manqu en fait que de nourriture, car ils
n'avaient quitt les bons cantonnements o ils taient, en Pomranie
et en Lithuanie, que depuis quelques jours. Lorsque nous les
rencontrmes, nous leur fmes piti, mais, deux jours aprs, ils
taient plus malheureux que nous.

[Note 59: Beaucoup ont affirm 30 ou 32 degrs. _(Note de
l'auteur)_]

Moins dmoraliss que nous, on les voyait se secourir les uns les
autres; mais lorsqu'ils virent qu'ils taient aussi les victimes de
leur dvouement, ils devinrent aussi gostes que les autres, les
officiers suprieurs comme les simples soldats.

L'espoir d'arriver, dans quelques heures,  Wilna, o nous devions
avoir des vivres en abondance, m'avait rendu des forces, ou plutt,
comme beaucoup de mes camarades, je faisais, pour arriver, des efforts
surnaturels. Le froid de vingt-huit degrs tait au-dessus de tout ce
que l'on pouvait faire. Je me sentais dfaillir, il semblait que nous
marchions au milieu d'une atmosphre de glace. Combien de fois, dans
cette triste journe, je regrettai ma peau d'ours qui dj, dans des
froids semblables, m'avait sauv la vie! Je n'avais plus de
respiration, des glaces s'taient formes dans mon nez; mes lvres se
collaient; mes yeux, blouis par la neige et par la faiblesse,
pleuraient, les larmes se gelaient et je n'y voyais plus. Alors
j'tais forc de m'arrter et de me couvrir la figure avec la peau
d'hermine de mon collet, pour en faire fondre la glace. C'est de cette
manire que j'arrivai prs d'une grange  laquelle on avait mis le feu
pour se chauffer. Alors je pus respirer un peu: il en tait de mme de
presque toutes les habitations que l'on rencontrait. Dans presque
toutes, il y avait des malheureux soldats qui, ne pouvant aller plus
loin, s'y taient retirs pour mourir.

Nous apermes les clochers de Wilna: je voulus presser le pas afin
d'arriver des premiers, mais les vieux chasseurs de la Garde que je
rencontrai m'en empchrent. Ils marchaient en colonne et sur deux
rangs, de manire  barrer la route, afin que personne ne passt sans
marcher en ordre. On voyait des vieux guerriers ayant des glaons qui
leur pendaient  la barbe et aux moustaches, comprimant leurs
souffrances pour marcher en ordre, mais cet ordre que l'on voulait
maintenir fut impossible. On se jeta en confusion dans le faubourg: en
y entrant, j'aperus  la porte d'une maison un de mes amis, vlite et
officier aux grenadiers, tendu mort; les grenadiers taient arrivs
une heure avant nous. Beaucoup d'autres tombrent, en arrivant,
d'puisement et de froid; le faubourg tait dj parsem de cadavres.
On dsigna une maison pour notre bataillon et, quoique dj il s'y
trouvait des Badois qui faisaient partie de la garnison, le logement
ne fut pas trop petit. Il est vrai qu'un instant aprs, ils vacurent
la maison, tant ils avaient peur d'tre dvors par nous.

On nous fit une distribution de viande de boeuf: nous ne fmes pas
assez raisonnables de la runir pour en faire une soupe. On tombait
dessus comme des affams que nous tions, chacun la fit cuire ou
chauffer comme il put, quelques-uns la mangrent crue. Un de mes amis
nomm Poton, gentilhomme breton, vlite et sergent de la mme
compagnie que moi, attendait avec une impatience marque qu'on lui
donnt son morceau, qui pouvait tre d'une demi-livre. Comme il tait
spar d'environ deux pas de celui qui coupait, on le lui jeta. Il
l'attrapa au vol de ses deux mains, comme un chat aurait fait de ses
pattes, le porta  sa bouche et le dvora avec des mouvements
convulsifs, malgr tout ce que nous pmes faire pour l'en empcher: il
ne voyait plus rien que le morceau qu'il dvorait.

Il pouvait tre midi lorsque nous arrivmes. Une heure aprs,
j'entrais en ville afin de voir si je ne trouverais pas de pain et
d'eau-de-vie  acheter. Mais, presque partout, les portes taient
fermes; les habitants, quoique nos amis, avaient t pouvants en
voyant cinquante  soixante mille dvorants, comme nous tions, dont
une partie avait l'air fou et imbcile; et d'autres, comme des
enrags, couraient en frappant  toutes les portes et aux magasins, o
l'on ne voulait rien leur donner ni distribuer, parce que les
fournisseurs voulaient que tout se ft en ordre, chose impossible,
puisque l'ordre n'existait plus.

Comme je voyais qu'il n'tait pas possible de se procurer ce dont
j'avais besoin, je me dcidais  revenir au faubourg, lorsque je
m'entendis appeler par mon nom; je me retourne et,  ma grande
surprise, j'aperois Picart qui me saute au cou et m'embrasse en
pleurant de plaisir. Depuis le passage de la Brzina, deux fois il
avait rencontr le rgiment, mais on lui avait assur que j'tais mort
ou prisonnier. Il me dit qu'il avait de la farine et qu'il allait la
partager avec moi; que, pour de l'eau-de-vie, il me conduirait chez
son juif, o il se faisait fort de m'en avoir, et probablement du
pain. Je le priai de m'y conduire en attendant que l'on distribut des
vivres dont j'avais la certitude que l'on aurait, puisque les magasins
taient remplis.

Je n'oublierai jamais le singulier effet que produisit sur moi la vue
d'une maison habite; il me semblait qu'il y avait des annes que je
n'en avais vu. Picart me fit prendre un peu d'eau-de-vie, que j'eus
bien de la peine  avaler: ensuite, j'en achetai une bouteille pour
vingt francs, que je mis prcieusement dans ma carnassire. Mais, pour
du pain, il fallait attendre jusqu'au soir; il y avait cinquante jours
que je n'en avais mang, il me semblait que j'aurais oubli toutes mes
misres, si j'en avais eu.

Le juif me conta que les premiers qui taient arrivs le matin avaient
tout dvor; il nous conseilla de ne pas sortir de chez lui,
d'attendre et d'y coucher, qu'il se chargeait de nous procurer tout ce
dont nous aurions besoin, et d'empcher que d'autres n'entrent chez
lui. D'aprs son avis, je me dcidai  me reposer sur un banc contre
le pole.

Je demandai  Picart comment il se faisait qu'il tait si bien avec
cette famille juive, car je voyais qu'on le traitait comme un enfant
de la maison. Il me rpondit qu'il s'tait fait passer pour le fils
d'une juive; qu'il avait, pendant les quinze jours que nous avions
rest dans cette ville, au mois de juillet, toujours t avec eux  la
synagogue, parce qu' la suite de cela, il y avait toujours quelques
coups de schnapps [60]  boire, et des noisettes  croquer.

[Note 60: _Schnapps_, eau-de-vie.]

Il y avait longtemps que je n'avais ri, mais je ne pus m'empcher
d'clater, au point que le sang ruissela de mes lvres.

Picart allait continuer  me conter ces fariboles, quand, tout  coup,
nous entendons le bruit du canon et nous voyons arriver notre hte: il
avait l'air tout effar, ne sachant plus parler. Il finit par nous
dire qu'il venait de voir arriver des soldats bavarois suivis par des
Cosaques, justement par la porte o nous tions arrivs.

Effectivement, la garnison de la ville battait la gnrale.  ce
bruit, Picart saisit ses armes et, s'avanant prs de moi qui n'tais
pas trs dispos  bouger: Allons, mon pays! me dit-il en me frappant
sur l'paule, nous sommes de la Garde impriale, il faut tre les
premiers  courir aux armes! Ensuite, il ne faut pas souffrir que ces
sauvages viennent manger le pain qu'on nous a promis pour ce soir! Si
vous avez la force, suivez-moi, et allons nous runir  ceux qui vont
charger cette canaille, chose qui ne sera pas difficile!

Je suivis Picart. Quelques hommes couraient pour se runir sans savoir
o, mais un plus grand nombre se retirait du ct oppos o l'on
devait se battre, et un plus grand nombre encore, insouciants de tout,
ne faisaient pas attention  ce qui se passait.

Lorsque nous fmes prs de la porte qui conduisait au faubourg, nous
rencontrmes un dtachement de grenadiers et chasseurs de la Garde.
Picart me quitta pour prendre son rang parmi les siens, et comme,  la
gauche, il s'en trouvait quelques-uns de chez nous et une vingtaine
d'officiers qui avaient des fusils, je les suivis en marchant comme
eux, sans savoir qui nous commandait et o nous allions. L'on gravit
la montagne sans ordre, chacun comme il put; plusieurs tombrent et
restrent en arrire. Nous tions arrivs aux deux tiers de la
montagne, que je m'tonnais d'avoir pu aller jusque-l, lorsque je
tombai  mon tour et, quoique aid par un paysan lithuanien, j'eus
bien de la peine  me relever. Je priai ce brave homme de ne pas
m'abandonner, et, pour l'engager  rester avec moi, je lui donnai
environ la valeur de quatre francs en monnaie russe, et un verre
d'eau-de-vie, dans le petit vase que je possdais encore. Mon paysan
fut tellement content qu'il m'aurait, si j'avais voulu, port sur son
dos. Nous continumes  marcher dans un endroit parsem d'hommes et de
chevaux morts qui, le matin, avaient, comme l'on dit, pri au port.
Beaucoup d'armes se trouvaient  terre; mon paysan ramassa une
carabine et des cartouches en me disant qu'il voulait se battre contre
les Russes.

Aprs bien du mal, nous arrivmes sur le haut de la montagne o les
Prussiens taient dj en bataille. Deux cents hommes, dont les trois
quarts taient de la Garde, se trouvaient en face d'ennemis qui
consistaient en cavalerie dont une partie tait en claireurs, et,
comme les Bavarois avaient, en battant en retraite, laiss quelques
hommes sur le haut de la montagne, avec deux pices de canon, deux
coups chargs  mitraille suffirent pour les faire disparatre. Comme
la position n'tait pas tenable,  cause du froid, nous fmes
demi-tour pour revenir en ville, o le dsordre tait  son comble. La
terreur s'tait empare de la garnison, compose presque entirement
d'trangers; les uns se mettaient en disposition de quitter la ville,
en chargeant des voitures, des traneaux, des chevaux. En mme temps,
l'on entendait crier: Qui a vu mon cheval? O est ma voiture? Arrtez
donc celui qui se sauve avec mon traneau! Ce dsordre tait
particulirement caus par les bandes de voleurs qui s'taient
organises au commencement de la retraite, dont j'ai signal plus haut
l'existence, et qui, voyant une bonne occasion, en profitaient pour
enlever voitures, chevaux et traneaux chargs de vivres, d'or et
d'argent, car, en grande partie, toutes ces dispositions de dpart
taient faites par des commissaires des guerres, des fournisseurs et
d'autres employs de l'arme, qui durent, ds ce moment, faire cause
commune avec nous, tandis que les voleurs filaient sur la route de
Kowno, certains de ne pas tre suivis.

En passant dans le faubourg, je ne voulus pas entrer dans la maison o
s'taient logs les dbris de notre bataillon; je voulais entrer en
ville pour deux choses, d'abord pour du pain dont j'tais certain
d'avoir avec Picart, et aussi pour que l'on puisse dire que je venais
de faire partie de la petite expdition qui venait de chasser les
Russes. Mais nous, n'tions pas encore sur la place que l'on rompit
les rangs, et chacun s'en alla, persuad que nous ne serions pas
longtemps tranquilles. Je courus  la droite pour retrouver Picart,
mais,  ma grande surprise, l'on me dit qu'il avait pris la premire 
gauche avec dix autres grenadiers et chasseurs commands par un
officier, pour tre de garde chez le roi Murat, qui venait de quitter
la ville pour aller se loger dans le faubourg, sur la route de Kowno.

Je pris le parti de le chercher au logement du roi Murat. Chemin
faisant, je passai devant la maison o tait log le marchal Ney:
devant la porte, plusieurs grenadiers de la ligne, de garde, se
chauffaient  un bon feu qui me donna une envie de m'approcher pour y
prendre part. Voyant comme j'tais malheureux, ils s'empressrent de
me faire place. Plusieurs taient vigoureux et bien habills.

Comme je leur en tmoignais ma surprise, ils me dirent qu'ils
n'avaient pas t jusqu' Moscou; qu'ayant t blesss au sige de
Smolensk, on les avait vacus sur Wilna, o ils avaient rest jusqu'
prsent; qu'ils taient guris et prts  se battre. Je leur demandai
s'ils ne pouvaient me procurer du pain. Ils me dirent, comme le juif,
que, si je voulais revenir le soir, ou rester avec eux, ils taient
certains que j'en aurais, mais, comme il fallait que je retourne au
faubourg o tait le bataillon, je promis  ces grenadiers que je
reviendrais le soir, et que chaque pain de munition leur serait pay
cinq francs. Avant de les quitter, ils me contrent qu'un instant
avant que je n'arrive prs d'eux, un peu aprs que les Russes
s'taient montrs prs de la ville, un gnral allemand tait venu
chez le Marchal, en lui conseillant de partir, s'il ne voulait pas
tre surpris par les Russes; mais le Marchal lui avait rpondu, en
lui montrant une centaine de grenadiers qui se chauffaient dans la
cour, qu'avec cela il se moquait de tous les Cosaques de la Russie, et
qu'il coucherait dans la ville.

Je leur demandai combien ils taient pour la garde du Marchal:
Environ soixante, me rpondit un tambour assis sur sa caisse, et
autant que nous avons trouvs ici bien portants. Depuis le passage du
Dniper, je suis avec le Marchal et, avec lui, nous savons comment
l'on arrange ces chiens de Cosaques. Coquin de Dieu! continua-t-il,
s'il ne faisait pas si froid et si je n'avais pas une patte gele, je
voudrais battre la charge demain, toute la journe!

Je retournai au faubourg; en entrant dans la maison o nous tions
logs, je trouvai tous mes camarades couchs sur le plancher; l'on
avait fait du bon feu, il faisait chaud; j'tais plus que fatigu, je
fis comme eux: je me couchai.

Il pouvait tre deux heures du matin lorsque je m'veillai et, comme
j'avais manqu le rendez-vous donn aux grenadiers de la garde du
Marchal, j'annonai  mes camarades que j'allais entrer en ville pour
y chercher du pain, que c'tait le bon moment, parce que toute la
troupe tait couche et que, d'ailleurs, j'avais des billets de banque
russes. On m'avait assur que, plus loin, l'on n'en voudrait plus, et
qu' l'heure qu'il tait, je trouverais facilement des juifs ne
demandant pas mieux que de faire des changes. Plusieurs tchrent de
se lever pour venir avec moi, mais ne le purent. Un seulement, Bailly,
sergent vlite, se leva, et les autres nous chargrent de leurs
billets, comptant d'en avoir cinquante francs. Nous les avions reus,
 Moscou, pour cent, qui tait leur valeur: cent roubles.

Il faisait un beau clair de lune, mais, lorsque nous fmes sur la rue,
il ne s'en fallut pas de beaucoup que nous ne rentrmes dans la
maison, tant le froid tait excessif.

Jusqu' la porte de la ville, nous ne rencontrmes personne. Arrivs 
la porte, nous ne vmes personne pour la garder, pas une sentinelle:
les Russes pouvaient y entrer aussi facilement que nous. Lorsque nous
fmes en face de la premire maison sur notre gauche, j'aperus de la
lumire par le soupirail de la cave et, me baissant, je vis que
c'tait une boulangerie, et que l'on venait d'y cuire du pain. Depuis
que nous nous tions approchs de la maison, l'odeur nous en montait
fortement au nez. Mon camarade frappa; aussitt l'on vint demander ce
que nous voulions. Nous rpondmes: Ouvrez, nous sommes des
gnraux! De suite l'on ouvrit, et nous entrmes. On nous fit passer
dans une grande chambre o nous vmes beaucoup d'officiers suprieurs
tendus  terre. On ne s'inquita pas de savoir si nous tions ce que
nous nous tions annoncs, car depuis longtemps, l'on avait peine 
reconnatre un officier suprieur d'avec un soldat.

Une grosse femme se tenait debout contre la porte de la cave; nous lui
demandmes si elle avait du pain  nous vendre. Elle nous rpondit que
non, qu'il n'y en avait pas de cuit, et, en mme temps, elle nous
offrit de descendre dans la cave, qui tait la boulangerie, afin de
nous en assurer. Un officier, qui tait couch sur une botte de paille
et envelopp dans une grande pelisse, se leva et descendit avec nous.
Nous vmes deux garons boulangers qui dormaient. Nous regardmes de
tous cts, nous ne vmes rien, et nous commencions  croire que cette
femme ne nous avait pas tromps, quand, tout  coup, en me baissant,
j'aperus, sous le ptrin, un grand panier que je tirai  moi.  notre
grande surprise, nous vmes qu'il contenait sept grands pains blancs,
de trois  quatre livres, aussi beaux que ceux qu'on fait  Paris.
Quel bonheur! Quelle trouvaille pour des hommes qui n'en avaient pas
mang depuis cinquante jours! Je commenai par m'emparer de deux, que
je mis sous mes bras et sous mon collet, mon camarade en fit autant,
et l'officier prit les trois autres: cet officier tait Fouch,
grenadier vlite, alors adjudant-major dans un rgiment de la Jeune
Garde, actuellement marchal de camp. Nous sortmes de la cave: la
femme tait encore debout  la porte; nous lui dmes que nous
reviendrions le matin, lorsqu'il y aurait du pain de cuit. Pour tre
dbarrasse de nous, ne s'apercevant pas de ce que nous emportions,
elle nous ouvrit la porte, et nous fmes dans la rue[61].

[Note 61: Depuis ce temps, j'ai revu M. le gnral Fouch, et lui
rappelant cet pisode de Wilna, il me dit qu'aprs notre sortie de la
maison, il manqua d'tre assassin par ceux qui taient dans la mme
maison et par les personnes de la maison qui voulaient lui faire payer
celui que nous avions emport. (_Note de l'auteur_.)]

Une fois libres, laissant tomber nos fusils dans la neige, nous nous
mmes  mordre dans nos pains comme des voraces, mais, comme j'avais
les lvres toutes fendues, je ne pouvais ouvrir la bouche pour mordre
comme je l'aurais voulu.

Dans ce moment, nous apermes deux individus qui nous demandrent si
nous n'avions rien  vendre ou  changer: nous reconnmes des juifs.
Je commenai par leur dire que nous avions des billets de banque
russes, qu'ils taient de cent roubles, et combien ils voulaient
en donner: Cinquante! nous dit le premier en allemand.
Cinquante-cinq! dit l'autre. Soixante! reprend le premier. Enfin
il finit par nous en offrir soixante-dix-sept, et je mis encore pour
condition qu'il nous payerait du caf au lait. Il y consentit. Le
second vint derrire moi, en me disant: Quatre-vingts! Mais le
march tait arrt et, comme on nous avait promis du caf au lait,
nous n'aurions pas voulu, pour vingt francs de plus au billet, faire
march avec d'autres.

Le juif avec qui nous venions de faire affaire nous conduisit chez un
banquier, car lui n'tait qu'un agent d'affaires. Le banquier tait
aussi juif. Lorsque nous y fmes, on nous demanda nos billets; nous en
avions neuf. Pour mon compte, j'en avais trois. Aprs les avoir
donns, on les regarda minutieusement comme les juifs regardent.
Ensuite, ils passrent dans une autre chambre, et nous, en attendant
nous nous assmes sur un banc o nous pmes, provisoirement, caresser
notre pain. Le juif qui nous avait conduits tait rest avec nous,
mais, un instant aprs, on le fit passer dans une chambre o tait le
banquier. Alors nous pensmes que c'tait pour nous remettre notre
argent, et nous attendmes tranquillement.

L'envie que nous avions de boire du caf nous fit perdre patience;
nous appelmes le patron, mais personne ne parut. L'ide que l'on
voulait nous voler me vint de suite; j'en fis part  mon camarade, qui
pensa comme moi. Alors, pour mieux se faire entendre, il donna un
grand coup de crosse de fusil contre une espce de comptoir. Comme
personne ne paraissait encore, il redoubla contre une cloison en
planches de sapin qui faisait sparation avec la chambre o taient
nos fripons. Nous les vmes qui avaient l'air de se concerter. Ayant
demand notre argent, on nous dit d'attendre; mais mon camarade
chargea son arme en prsence de toute la bande, et moi je sautai au
cou de celui qui nous avait conduits, en lui demandant nos billets.
Lorsqu'ils virent que nous tions dtermins  faire quelque scne qui
n'aurait pas tourn  leur avantage, ils s'empressrent de nous
compter notre argent dont les deux tiers en or. Prenant celui qui nous
avait conduits, nous le fmes sortir avec nous; lorsque nous fmes
dans la rue, il protesta que tout ce qui venait de se passer n'tait
pas de sa faute. Nous voulmes bien le croire, en considration du
caf qu'il nous avait promis. Il nous conduisit chez lui, o il tint
parole.

Lorsque nous emes mang, mon camarade voulut retourner au faubourg,
mais, tant qu' moi, me trouvant trop fatigu et mme malade, je me
dcidai d'attendre le jour o j'tais, et, comme il s'y trouvait deux
cavaliers bavarois, je me crus en sret; j'avais mis mon argent dans
ma ceinture et mon pain dans mon sac. Je me couchai sur un canap: il
pouvait tre quatre heures du matin.

Il n'y avait pas une demi-heure que je reposais, lorsque des coliques
insupportables me prirent, je fus forc de me lever; aprs, suivirent
des maux de coeur, et je rendis tout ce que j'avais dans le corps;
ensuite j'eus un drangement qui ne me donna pas un moment de repos,
de sorte que je pensais que le juif m'avait empoisonn. Je me crus
perdu, car j'tais tellement faible, que je ne pus prendre la
bouteille  l'eau-de-vie que j'avais dans mon sac. Je priai un des
cavaliers bavarois de m'en donner  boire. Aprs en avoir pris un peu,
je me trouvai mieux; alors je me remis sur le canap, o je
m'assoupis. Je ne sais combien de temps je restai dans cette position,
mais, lorsque je m'veillai, je trouvai que l'on m'avait enlev mon
pain dans mon sac. Il ne m'en restait plus qu'un morceau, que j'avais
mis dans ma carnassire, avec ma bouteille d'eau-de-vie qui, fort
heureusement, tait pendue  mon ct. Mon bonnet de rabbin, que je
mettais sous mon schako, avait aussi disparu, ainsi que les cavaliers
bavarois. Ce n'tait pas cela qui m'inquitait le plus, mais bien ma
position, qui tait vritablement critique: indpendamment de mon
drangement de corps, mon pied droit tait gel et ma plaie s'tait
ouverte. La premire phalange du doigt du milieu de la main droite
tait prte  tomber; la journe de la veille, avec le froid de
vingt-huit degrs, avait tellement envenim mon pied, qu'il me fut
impossible de remettre ma botte. Je me vis forc de l'envelopper de
chiffons, aprs l'avoir graiss avec la pommade que l'on m'avait
donne chez le Polonais, et par-dessus tout, une peau de mouton que
j'attachai avec des cordes. J'en fis autant  la main droite.

Je me disposais  sortir, lorsque le juif m'engagea  rester. Il me
dit qu'il y avait du riz  me vendre: je lui en achetai une portion,
pensant que cela me serait bon pour arrter le mal. Je le priai de me
procurer un vase pour le faire cuire; il alla me chercher une petite
bouilloire en cuivre rouge que j'attachai sur mon sac avec ma botte,
ensuite je sortis de la maison aprs lui avoir donn dix francs.

Lorsque je fus dans la rue, j'entendis des cris de dsespoir:
j'aperus une femme pleurant sur un cadavre  la porte d'une maison.
Cette femme m'arrta pour me dire de la secourir, de lui faire rendre
tout ce qu'on lui avait pris: Depuis hier, me dit-elle, je suis loge
dans la maison que vous voyez, chez des sclrats de juifs. Mon mari
tait fort malade: pendant la nuit, ils nous ont pris tout ce que nous
avions, et ce matin, je suis sortie pour aller me plaindre. Voyant que
je ne pouvais avoir de secours de personne, je suis revenue pour
soigner mon pauvre mari; mais lorsque je suis arrive ici, jugez de
mon effroi en voyant,  la porte de la maison, un cadavre! Ces
sclrats avaient profit de ce que j'tais sortie pour l'assassiner!
Monsieur, continua-t-elle, ne m'abandonnez pas! Venez avec moi! Je
lui rpondis qu'il m'tait impossible, mais que ce qu'elle pouvait
faire de mieux tait de se runir  ceux qui partaient. Elle me fit
signe de la main que c'tait impossible, et comme, depuis un moment,
j'entendais des coups de fusil, je laissai cette malheureuse et me
dirigeai du ct de Kowno, o j'arrivai au milieu de dix mille hommes
de toutes armes, femmes, enfants se pressant, se poussant afin de
passer les premiers.

Le hasard me fit rencontrer un capitaine de la Jeune Garde qui tait
mon pays[62]. Il tait avec son lieutenant, son domestique et un
mauvais cheval. Le capitaine n'avait plus de compagnie, le rgiment
n'existait plus. Je lui contai mes peines, il me donna un peu de th
et un morceau de sucre, mais, un instant aprs, une autre masse de
monde arriva derrire nous, qui nous spara.  la tte de la premire
cohue, un tambour battait la marche de retraite, probablement  la
tte d'un dtachement de la garnison que je n'ai pu voir. Nous
marchmes pendant plus d'une demi-heure; nous arrivmes  l'extrmit
du faubourg. Alors on commena  respirer, et chacun marcha comme il
put. Lorsque je fus hors de la ville, je ne pus m'empcher de faire
des rflexions en pensant  notre arme qui, cinq mois avant, tait
entre, dans cette capitale de la Lithuanie, nombreuse et fire, et
qui en sortait misrable et fugitive.

[Note 62: M. Dbonnez, de Cond, tu  Waterloo, chef de
bataillon. (_Note de l'auteur_).]




X

De Wilna  Kowno.--Le chien du rgiment.--Le marchal Ney.--Le trsor
de l'arme.--Je suis empoisonn.--La graisse de voleur.--Le vieux
grenadier.--Faloppa.--Le gnral Roguet.--De Kowno  Elbing.--Deux
cantinires.--Aventures d'un sergent.--Je retrouve Picart.--Le
traneau et les juifs.--Une mgre.--Eylau.--Arrive  Elbing.


Nous n'tions encore qu' un quart de lieue de la ville quand nous
apermes les Cosaques  notre gauche, sur les hauteurs et dans la
plaine,  notre droite. Cependant ils n'osaient se hasarder de venir 
notre porte. Aprs avoir march quelque temps, je rencontrai le
cheval d'un officier du train d'artillerie, tomb et abandonn. Il
avait, sur le dos, une schabraque en peau de mouton: c'tait
prcisment ce qu'il fallait pour couvrir mes pauvres oreilles, car il
m'et t impossible d'aller bien loin sans m'exposer  les perdre.
J'avais, dans ma carnassire, des ciseaux provenant de la trousse du
docteur, trouve sur le Cosaque que j'avais tu le 23 novembre. Je
voulus me mettre  l'ouvrage pour en couper et faire ce que nous
appelions des _oreillres_, afin de remplacer le bonnet de rabbin,
mais ayant la main droite gele et l'autre fortement engourdie, je ne
pus parvenir  mon but. Dj je me dsesprais, lorsqu'un second
arriva, plus fort et plus vigoureux que moi; il tait de la garnison
de Wilna. Il coupa avec un couteau la sangle qui retenait la
schabraque, ensuite il m'en donna la moiti. En attendant que je pusse
l'arranger convenablement, je la mis sur la tte et continuai 
marcher.

Deux coups de canon se firent entendre, ensuite la fusillade: c'tait
le marchal Ney qui sortait de la ville en faisant l'arrire-garde, et
qui tait aux prises avec les Russes. Ceux qui ne pouvaient plus
combattre doublrent le pas autant qu'il leur tait possible; je
voulus faire comme eux, mais mon pied gel et ma mauvaise chaussure
m'en empchaient, puis les coliques qui me prenaient  chaque instant
et qui me foraient de m'arrter, faisaient que je me trouvais
toujours des derniers. J'entendis derrire moi un bruit confus: je fus
heurt par plusieurs soldats de la Confdration du Rhin qui fuyaient.
Je tombai de tout mon long dans la neige et, aussitt, d'autres me
passrent sur le corps. Ce fut avec beaucoup de peine que je me
relevai, car j'tais abm de douleurs, mais comme j'tais habitu aux
souffrances, je ne dis rien. J'aperus, pas loin de moi,
l'arrire-garde; je me crus perdu si, malheureusement, elle venait 
me dpasser, mais le contraire arriva, car le marchal la fit arrter
sur une petite minence, afin de donner le temps  d'autres hommes que
l'on apercevait de sortir encore de la ville pour nous rejoindre. Le
marchal avait avec lui, pour contenir l'ennemi, environ trois cents
hommes.

J'aperus devant moi un individu que je reconnus,  sa capote, pour
tre un homme du rgiment. Il marchait fortement courb, en paraissant
accabl sous le poids d'un fardeau qu'il portait sur son sac et sur
ses paules. Faisant un effort pour me rapprocher de lui, je fus 
mme de voir que le fardeau tait un chien et que l'homme tait un
vieux sergent du rgiment nomm Daubenton[63]; le chien qu'il portait
tait le chien du rgiment, que je ne reconnaissais pas.

[Note 63: Le sergent Daubenton tait un vieux brave qui avait fait
les campagnes d'Italie. (_Note de l'auteur_).]

Je lui tmoignai ma surprise de le voir charg d'un chien, puisque
lui-mme avait de la peine  se traner, et, sans lui donner le temps
de me rpondre, je lui demandai si c'tait pour le manger; que, dans
ce cas, le cheval tait prfrable: Hlas! non, me rpondit-il,
j'aimerais mieux manger du Cosaque; tu ne reconnais donc pas Mouton,
qui a les pattes geles et qui ne peut plus marcher?--C'est vrai, lui
dis-je, mais qu'en veux-tu faire? Tout en marchant, Mouton,  qui
j'avais pass la main droite emmaillote sur le dos, leva la tte pour
me regarder et sembla me reconnatre. Daubenton m'assura que, depuis
sept heures du matin, et mme avant, les Russes taient dans les
premires maisons du faubourg o nous avions log: que tout ce qui
restait de la Garde en tait parti  six, et qu'il tait certain que
plus de douze mille hommes de l'arme, officiers et soldats, qui ne
pouvaient plus marcher, taient rests au pouvoir de l'ennemi. Pour
lui, il avait failli subir le mme sort par dvouement pour son chien;
il voyait bien qu'il serait oblig de l'abandonner sur la route, dans
la neige: la veille du jour o nous tions arrivs  Wilna, par
vingt-huit degrs, il avait eu les pattes geles et, ce matin, voyant
qu'il ne pouvait plus marcher, il avait rsolu de l'abandonner sans
qu'il s'en aperoive; mais ce pauvre Mouton se doutait qu'il voulait
partir sans lui, car il se mit tellement  hurler qu' la fin il se
dcida  le laisser suivre. Mais  peine avait-il fait dix pas dans la
rue, il s'aperut que son malheureux chien tombait  chaque instant
sur le nez: alors il se l'tait fait attacher sur les paules et sur
son sac, et c'tait de cette manire qu'il avait rejoint le marchal
Ney, qui faisait l'arrire-garde avec une poigne d'hommes.

Tout en marchant, nous nous trouvmes arrts par un caisson renvers
qui barrait une partie du chemin: il tait ouvert, il contenait des
sacs de toile, mais vides. Ce caisson tait probablement parti de
Wilna la veille, ou le matin, et avait t pill en route, car il
avait t charg de biscuits et de farine. Je proposai  Daubenton de
nous arrter un instant, car une forte colique venait de me prendre;
il y consentit volontiers, d'autant plus qu'il voulait dcidment se
dbarrasser de Mouton d'une manire ou d'une autre.

 peine nous disposions-nous  nous mettre  notre aise, que nous
apermes, derrire un ravin, un peloton d'une trentaine de jeunes
Hessois qui avaient fait partie de la garnison de Wilna et en taient
partis depuis le point du jour. Ils attendaient le marchal Ney. Ils
taient  trente pas de nous et en avant sur la droite de la route. Au
mme instant, nous vmes, sur notre gauche, un autre peloton de
cavaliers, au nombre de vingt, environ; un officier les commandait.
De suite nous les reconnmes pour des Russes; c'taient des
cuirassiers  cuirasses noires sur habits blancs; ils taient
accompagns de plusieurs Cosaques pars  et l; ils marchaient de
manire  couper la retraite aux Hessois, ainsi qu' nous et  une
infinit d'autres malheureux qui venaient de les apercevoir et qui
rtrogradaient pour rejoindre l'arrire-garde en criant: Gare aux
Cosaques!

Les Hessois, commands par deux officiers, et qui, probablement,
avaient aperu les Russes avant nous, s'taient mis en mesure de se
dfendre. Pour leur faire face, ils firent une demi-conversion 
gauche, en conservant pour point d'appui la petite butte qui les
couvrait derrire.

Dans ce moment, nous vmes un grenadier de la ligne, bien portant et
bien dcid, passer prs de nous et aller en courant prendre rang
parmi les Hessois. Nous nous disposions  faire de mme, mais, pour le
moment, ma position ne me le permettait pas. D'un autre ct,
Daubenton, que Mouton embarrassait, voulait, avant tout, le mettre
dans le caisson, mais nous n'en emes pas le temps, car les cavaliers
vinrent au galop du ct des Hessois: l, ils s'arrtrent en leur
signifiant de mettre bas les armes. Un coup de fusil fut la rponse;
c'tait celui du grenadier franais, qui fut, en mme temps, suivi
d'une dcharge gnrale des Hessois.

 cette dtonation, nous pensions voir tomber la moiti des cavaliers,
mais, chose tonnante, pas un ne tomba, et l'officier, qui tait en
avant et qui aurait d tre pulvris, ne parut rien avoir. Son cheval
fit seulement un saut de ct. Se remettant aussitt et se tournant
vers les siens, ils fondirent sur les Hessois et, en moins de deux
minutes, ils furent culbuts et sabrs. Plusieurs se sauvrent; alors
les cavaliers se mirent  les poursuivre.

Au mme instant, Daubenton, voulant se dbarrasser de Mouton, me cria
de l'aider, mais trois cavaliers passrent auprs de lui,  la
poursuite des Hessois. Aussitt, pour tre plus  mme de se dfendre,
il voulut se retirer sous le caisson o j'tais dans une triste
position, souffrant de coliques et de froid, mais il n'en eut pas le
temps, car un des trois cavaliers venait de faire un demi-tour et de
le charger. Il fut assez heureux pour le voir  temps et se mettre en
dfense, mais non aussi avantageusement qu'il l'aurait voulu, car
Mouton, qui aboyait comme un bon chien aprs le cavalier, le gnait
dans ses mouvements. S'il n'avait pas t attach aux courroies de son
sac, il aurait pu s'en dcharger par ce que nous appelions _un coup
sac_, mais, pour le faire, il aurait fallu qu'il se dbarrasst de son
sac auquel il tait attach, et le cavalier, qui tournait autour de
lui, ne lui en laissait pas la facilit. Pendant ce temps, quoique
mourant de froid, je m'tais rajust un peu et j'avais arrang ma main
droite de manire  pouvoir m'en servir pour faire usage de mon arme
le mieux possible, n'ayant pour ainsi dire plus la force de me
soutenir.

Le cavalier tournait toujours autour de Daubenton, mais  une certaine
distance, craignant le coup de fusil. Voyant que pas un de nous n'en
faisait usage, il pensa peut-tre que nous tions sans poudre, car il
avana sur Daubenton et lui allongea un coup de sabre que celui-ci
para avec le canon de son fusil. Aussitt, il passa sur la droite et
lui en porta un second coup sur l'paule gauche, qui atteignit Mouton
 la tte. Le pauvre chien changea de ton; il n'aboyait plus, il
hurlait d'une manire  fendre le coeur. Quoique bless et ayant les
pattes geles, il sauta en bas du dos de son matre pour courir aprs
le cavalier, mais comme il tait attach  la courroie du sac, il fit
tomber son porteur sur le ct. Je crus Daubenton perdu.

Je me tranai sur mes genoux, environ deux pas en avant, et j'ajustai
mon cavalier; mais l'amorce de mon fusil ne brla pas; alors le
cavalier, jetant un cri sauvage, s'lance sur moi,... mais j'avais eu
le temps de rentrer sous le caisson, qui tait renvers sur le ct
gauche, en lui prsentant la baonnette.

Voyant qu'il ne pouvait rien contre moi, il retourna sur Daubenton qui
n'avait pu encore se relever  cause de Mouton qui le tirait de ct
en hurlant et aboyant aprs le cavalier. Daubenton s'tait tran
contre les brancards du caisson, de sorte que son adversaire ne
pouvait plus, avec son cheval, l'approcher autant. Il s'tait plac en
face, le sabre lev, comme pour le fendre en deux, et ayant l'air de
se moquer de lui.

Daubenton, quoiqu' demi mort de froid et de misre, et malgr sa
figure maigre, ple et noircie par le feu des bivouacs, paraissait
encore plein d'nergie, mais d'un aspect trange et en mme temps
comique,  cause du diable de chien qui le tirait toujours de ct en
aboyant. Ses yeux taient brillants, sa bouche cumait de rage en se
voyant  la merci d'un adversaire qui, dans toute autre circonstance,
n'aurait pas os tenir une minute devant lui. Pour apaiser la soif qui
le dvore, je le vois prendre plein la main de neige, la porter  sa
bouche et, aussitt, ressaisir son arme en la faisant rsonner comme 
l'exercice: c'est lui qui,  son tour, menace son ennemi.

Aux cris et aux gestes du cavalier, il tait facile de voir qu'il
n'tait pas en sang-froid et, comme l'eau-de-vie ne leur manquait pas,
ils paraissaient en avoir bu beaucoup; on les voyait passer et
repasser, en jetant des cris, auprs de quelques hommes qui n'avaient
pu se replier du ct o devait venir l'arrire-garde, les jeter dans
la neige et les fouler aux pieds de leurs chevaux, car presque tous
taient sans arme, blesss ou ayant les pieds et les mains gels.
D'autres, plus valides, ainsi que quelques Hessois chapps  la
premire charge, s'taient mis dans des positions  pouvoir un instant
leur rsister, mais cela ne pouvait se prolonger, il fallait du
secours ou succomber.

Le cavalier auquel mon vieux camarade avait affaire venait de passer 
gauche, toujours le sabre lev, lorsque Daubenton me cria d'une voix
forte: N'aie pas peur, ne bouge pas, je vais en finir!  peine
avait-il dit ces paroles que son coup de fusil partit; il fut plus
heureux que moi. Le cuirassier est atteint d'une balle qui lui entre
sous l'aisselle droite et va ressortir du ct gauche. Il jette un cri
sauvage, fait un mouvement convulsif et, au mme instant, son sabre
retombe en mme temps que le bras qui le tenait. Ensuite, jetant des
flots de sang par la bouche, il pencha le corps en avant sur la tte
de son cheval qui n'avait pas boug, et resta dans cette position,
comme mort.

 peine Daubenton s'tait-il dlivr de son adversaire et dbarrass
de Mouton pour s'emparer du cheval, que nous entendmes, derrire
nous, un grand bruit, ensuite des cris: En avant!  la baonnette!
Aussitt, je sors de mon caisson, je regarde du ct d'o viennent les
cris, et j'aperois le marchal Ney, un fusil  la main, qui
accourait  la tte d'une partie de l'arrire-garde.

Les Russes, en le voyant, se mettent  fuir dans toutes les
directions; ceux qui se jettent  droite, du ct de la plaine,
trouvent un large foss rempli de glace et de neige qui les empche de
traverser; plusieurs s'y enfoncent avec leurs chevaux, d'autres
restent au milieu de la route, ne sachant plus o aller.
L'arrire-garde s'empara de plusieurs chevaux et fit marcher les
cavaliers  pied au milieu d'eux pour, ensuite, les abandonner, car
que pouvait-on en faire? On ne pouvait dj pas se conduire soi-mme.

Je n'oublierai jamais l'air imposant qu'avait le Marchal dans cette
circonstance, son attitude menaante en regardant l'ennemi, et la
confiance qu'il inspirait aux malheureux malades et blesss qui
l'entouraient. Il tait, dans ce moment, tel que l'on dpeint les
hros de l'antiquit. L'on peut dire qu'il fut, dans les derniers
jours de cette dsastreuse retraite, le sauveur des dbris de l'arme.

Tout ce que je viens de dire se passa en moins de dix minutes.
Daubenton se dbarrassait de Mouton, pour s'emparer du cheval de celui
qu'il venait de mettre hors de combat, lorsqu'un individu, sortant de
derrire un massif de petits sapins, s'avance, fait tomber le
cuirassier, saisit la monture par la bride, et s'loigne. Daubenton
lui crie: Arrtez, coquin! C'est mon cheval! C'est moi qui ai
descendu le cavalier! Mais l'autre, que je venais de reconnatre pour
le grenadier qui, le premier, avait tir sur les Russes, se sauve avec
le cheval, au milieu de la cohue d'hommes qui se pressent d'avancer.
Alors Daubenton me crie: Garde Mouton! Je cours aprs le cheval; il
faut qu'il me le rende ou il aura affaire  moi! Il n'avait pas
achev le dernier mot, que plus de 4000 traneurs de toutes les
nations arrivent comme un torrent, me sparant de lui et de Mouton,
que je n'ai plus jamais revu. Ces hommes, que le Marchal faisait
marcher devant lui, taient aprs moi sortis de Wilna.

Puisque l'occasion s'est prsente de parler du chien du rgiment, il
faut que je fasse sa biographie:

Mouton tait avec nous depuis 1808; nous l'avions trouv en Espagne,
prs de Benavente, sur le bord d'une rivire dont les Anglais avaient
coup le pont. Il tait venu avec nous en Allemagne; en 1809, il avait
assist aux batailles d'Essling et de Wagram, ensuite il tait encore
retourn en Espagne en 1810 et 1811. C'est de l qu'il partit avec le
rgiment, pour faire la campagne de Russie, mais, en Saxe, il fut
perdu ou vol, car Mouton tait un beau caniche: dix jours aprs notre
arrive  Moscou, nous fmes on ne peut plus surpris de le revoir; un
dtachement compos de quinze hommes, parti de Paris quelques jours
aprs notre dpart, pour rejoindre le rgiment, tant pass dans
l'endroit o il tait disparu, le chien avait reconnu l'uniforme du
rgiment et suivi le dtachement.

En marchant au milieu d'hommes, de femmes et mme de quelques enfants,
je regardais toujours si je ne voyais pas Daubenton, dont je
regrettais d'tre spar; mais en arrire, je n'aperus que le
marchal Ney avec son arrire-garde, qui prenait position sur la
petite butte o les Hessois avaient t attaqus.

Aprs cette chauffoure, je fus encore forc de m'arrter, tant je
souffrais de mes coliques. Devant moi, je voyais la montagne de
Ponari, depuis le pied jusqu'au sommet. La route, situe aux trois
quarts du versant gauche, se dessinait par la quantit de caissons
portant plus de sept millions d'or et d'argent, ainsi que d'autres
bagages, dans des voitures conduites par des chevaux dont les forces
taient puises, de sorte que l'on se voyait forc de les abandonner.

Un quart d'heure aprs, j'arrivai au pied de la montagne o on avait
bivouaqu pendant la nuit; l'on y voyait encore l'emplacement de feux,
dont une partie encore allume; et autour desquels plusieurs hommes se
chauffaient pour se reposer avant de la monter. C'est l que j'appris
que les voitures, parties la veille,  minuit, du faubourg de Wilna,
et arrives  un dfil, n'avaient pu aller plus avant. Un des
premiers caissons s'tant ouvert en se renversant, l'argent en avait
t pris par ceux qui taient prs de l. Les autres voitures furent
obliges d'arrter depuis le haut jusqu'au bas. Beaucoup de chevaux
s'taient abattus pour ne plus se relever.

Pendant que l'on me contait cela, on entendait la fusillade de
l'arrire-garde du marchal Ney et, sur notre gauche, on apercevait
les Cosaques que la vue du butin attirait, mais qui n'avanaient
qu'avec circonspection, attendant que l'arrire-garde ft passe afin
de moissonner sans danger.

Je me remis  marcher, mais, au lieu de prendre la route o taient
les caissons, je tournai la montagne par la droite, o plusieurs
voitures avaient essay de passer, mais presque toutes avaient t
renverses dans le foss, au bord du chemin que l'on voulait se
frayer. Il y avait un caisson dans lequel il restait encore beaucoup
de portemanteaux. J'aurais bien voulu en attraper un, mais, dans
l'tat de faiblesse o j'tais, je n'osais pas risquer cette
entreprise, dans la crainte de ne pouvoir plus remonter le foss, si
je descendais dedans. Heureusement, un infirmier de la garnison de
Wilna, voyant mon embarras, fut assez complaisant pour y descendre, et
m'en jeta un dans lequel je trouvai quatre belles chemises de toile
fine dont j'avais le plus besoin, et une culotte courte de drap de
coton: c'tait le portemanteau d'un commissaire des guerres, l'adresse
me l'indiquait.

Content d'avoir trouv du linge, moi qui n'avais pas, depuis le 5
novembre, chang de chemise, dont les pauvres lambeaux taient remplis
de vermine, je mis le tout dans mon sac.

Un peu plus loin, je ramassai un carton dans lequel il y avait deux
superbes chapeaux  claque. Comme c'tait fort lger, je le mis sous
mon bras, je ne sais en vrit pourquoi, probablement pour changer
contre autre chose, si l'occasion s'en prsentait.

Le chemin que je suivais tournait  gauche,  travers les
broussailles, pour, de l, rejoindre la grand'route. Ce chemin avait
t trac par les premiers hommes qui,  la pointe du jour, avaient
franchi la montagne. Aprs une demi-heure de marche pnible,
j'entendis une forte fusillade accompagne de grands cris qui
partaient du ct de la route o taient les caissons; c'tait le
marchal Ney qui, voyant que l'on ne pouvait sauver le trsor, le
faisait distribuer aux soldats, et, en mme temps, faisait faire,
contre les Cosaques, une distribution de coups de fusil pour les
empcher d'avancer.

De mon ct, sur la droite, je les voyais qui avanaient
insensiblement, car il n'y avait, pour les arrter, que quelques
hommes comme moi, disperss a et l sur la montagne, et qui
cherchaient  gagner la route. Tout  coup, je fus forc de m'arrter,
je n'avais plus de jambes; je bus un bon coup de mon eau-de-vie et
j'avanai; j'arrivai sur un point de la montagne qui n'tait pas
loign de la route, et, comme je regardais la direction que je devais
prendre, la neige croula sous moi et je m'enfonai  plus de cinq
pieds de profondeur. J'en avais jusqu'aux yeux; je faillis touffer,
et c'est avec bien de la peine que je m'en tirai, tout transi de
froid.

Un peu plus loin, j'aperus une baraque et, comme je voyais qu'il y
avait du monde, je m'y arrtai; c'tait une vingtaine de militaires,
presque tous de la Garde, ayant tous des sacs de pices de cinq
francs.

Plusieurs, en me voyant, se mirent  crier: Qui veut cent francs pour
une pice de vingt francs en or? Mais, comme il ne se trouvait pas de
changeurs, ils taient trs embarrasss, et finissaient par en offrir
 ceux qui n'en avaient pas. Dans le moment, je tenais plus  mon
existence qu' l'argent: je refusai, car j'avais environ huit cents
francs en or, et plus de cent francs en pices de cinq francs.

Je restai dans cette baraque le temps d'arranger la peau de mouton sur
ma tte, afin de prserver mes oreilles du froid, mais je ne pus
changer de chemise, le temps pressant. Je sortis en suivant des
musiciens chargs d'argent, mais qui, dans cette position, ne
pouvaient aller bien loin.

Les coups de fusil, qui n'avaient pas cess de se faire entendre,
s'approchaient, de sorte que nous fmes obligs de doubler le pas.
Ceux qui taient chargs d'argent ne pouvant le faire facilement,
diminuaient leur charge en secouant leurs sacs pour en faire tomber
les pices de cinq francs, en disant qu'il aurait mieux valu les
laisser dans les caissons, d'autant plus qu'il y avait de l'or 
prendre, mais qu'ils n'avaient pas eu le temps d'enfoncer les caisses;
que, cependant, il y en avait beaucoup qui avaient des sacs de doubles
napolons.

Un peu plus avant, j'en vis encore plusieurs venant de la direction o
taient les caissons, portant dans leurs mains des sacs d'argent:
tant sans force et ayant les doigts gels ou engourdis, ils
appelaient ceux qui n'en avaient pas pour leur en donner une partie,
mais il est arriv que celui qui en avait port une partie du chemin
et qui voulait en donner  d'autres, n'en avait plus; il est mme
certain que, plus avant, des hommes qui n'en avaient pas ont forc
ceux qui en portaient  partager avec eux, et que le pauvre diable qui
le portait depuis longtemps se voyait arracher son sac et tait trs
heureux si, en voulant dfendre ce qu'il avait, il se relevait, car il
tait toujours le moins fort.

J'avais gagn la route, et, comme je n'avais pas trs froid, je
m'arrtai pour me reposer. Je voyais arriver d'autres hommes encore
chargs d'argent et qui, par moments, s'arrtaient pour tirer des
coups de fusil aux Cosaques. Plus haut, l'arrire-garde tait arrte
pour laisser encore passer quelques hommes, ainsi que plusieurs
traneaux portant des blesss, et sur lesquels on avait mis, autant
que l'on avait pu, des barils d'argent. Cela n'empchait pas que des
hommes, attirs par l'appt du butin, taient encore rests en
arrire, et, le soir, tant au bivouac, l'on m'assura que beaucoup
avaient puis dans les caissons avec les Cosaques.

Je continuai  marcher pniblement. Je vis venir  moi un officier de
la Jeune Garde trs bien habill, bien portant, que je reconnus de
suite. Il se nommait Prinier; c'tait un de mes amis, pass officier
depuis huit mois. Surpris de le voir aller du ct d'o nous venions,
je lui demandai, en l'appelant par son nom, o il allait: il me
demanda  son tour qui j'tais.  cette sortie inattendue faite par un
camarade avec lequel j'avais t dans le mme rgiment pendant cinq
ans, et sous-officier comme lui, je ne pus m'empcher de pleurer, en
voyant que c'tait parce que j'tais chang et misrable qu'il ne me
reconnaissait pas. Mais, un instant aprs: Comment, mon cher ami,
c'est toi! Comme te voil malheureux! En disant cela, il me prsenta
une gourde pendue  son ct, dans laquelle il y avait du vin, en me
disant: Bois un coup! et, comme je n'avais qu'une main de libre, le
brave Prinier me soutenait de la main gauche et, de l'autre, me
versait le vin dans la bouche.

Je lui demandai s'il n'avait pas rencontr les dbris de l'arme; il
me dit que non, qu'ayant t log, la nuit dernire, dans un moulin
loign de la route d'un quart de lieue, il tait trs probable que la
colonne tait passe pendant ce temps, mais qu'il en avait vu de
tristes traces par quelques cadavres aperus sur son chemin; que ce
n'tait que depuis hier qu'il savait, mais d'une manire encore bien
vague, les dsastres que nous avions prouvs; qu'il allait rejoindre
l'arme, comme il en avait l'ordre: Mais il n'y en a plus
d'arme!--Et les coups de feu que j'entends?--Ce sont ceux de
l'arrire-garde, commande par le marchal Ney.--Dans ce cas, me
rpondit-il, je vais rejoindre l'arrire-garde.

En disant cela, il m'embrasse pour me quitter, mais, en faisant ce
mouvement, il s'aperoit que j'avais un carton sous le bras; il me
demande ce qu'il contenait. Lui ayant dit que c'taient des chapeaux,
et me les demandant, je les lui donnai avec bien du plaisir. C'tait
prcisment ce qui lui manquait, car il avait encore, sur la tte, son
schako de sous-officier.

Le vin qu'il m'avait fait boire m'avait rchauff l'estomac: je me
proposai de marcher jusqu'au premier bivouac; une heure aprs avoir
quitt Prinier, j'aperus des feux.

C'taient des chasseurs  pied. Je m'approchai comme un suppliant. On
me dit, sans me regarder: Faites comme nous, allez chercher du bois
et faites du feu! Je m'attendais  cette rponse; c'tait toujours ce
que l'on rpondait  ceux qui se trouvaient isols. Ils taient six,
leur feu n'tait pas brillant; ils n'avaient pas non plus d'abri pour
se garantir du vent et de la neige, s'il venait  en tomber.

Je restai longtemps debout derrire, portant quelquefois le corps en
avant, ainsi que les mains, pour sentir un peu de chaleur.  la fin,
accabl de sommeil, je pensai  ma bouteille d'eau-de-vie. Je
l'offris, on l'accepta, et j'eus une place. Nous vidmes la bouteille
 la ronde, et, lorsque nous emes fini, je m'endormis assis sur mon
sac, la tte dans mes deux mains. Je dormis peut-tre deux heures,
souvent interrompu par le froid et par les douleurs. Lorsque je
m'veillai, je profitai du peu de feu qu'il y avait encore, pour faire
cuire un peu de riz dans la bouilloire que le juif m'avait vendue. Je
commenai par prendre de la neige autour de moi, je la fis fondre et
j'y mis du riz qui finit par cuire  demi. Comme je ne pouvais pas
bien le prendre avec la cuiller, et qu'un chasseur,  ma droite,
mangeait avec moi, je le renversai sur le cul de mon schako qui tait
creux: c'est de cette manire que nous le mangemes. Ensuite,
reprenant ma position premire, et comme le froid, cette nuit-l,
n'tait pas trs rigoureux, je me rendormis.

_11 dcembre_.--Lorsque je me rveillai, il n'tait pas prs encore
d'tre jour. Aprs avoir arrang mon pied, je me levai pour me
remettre en marche, car il fallait bien, si je ne voulais pas
m'exposer  mourir de misre comme tant d'autres, rejoindre mes
camarades. Je marchai seul jusqu'au jour, m'arrtant quelquefois  un
feu abandonn, o je trouvais des hommes morts ou mourants. Lorsqu'il
fit jour, je rencontrai quelques soldats du rgiment, qui me dirent
qu'ils avaient couch avec l'tat-major.

Un peu plus avant, j'aperus un individu ayant sur les paules une
peau de mouton et marchant pniblement, appuy sur son fusil. Lorsque
je fus prs de lui, je le reconnus pour le fourrier de notre
compagnie. En me voyant, il jeta un cri de surprise et de joie, car on
lui avait assur que j'tais rest prisonnier  Wilna. Le pauvre
Rossi, c'tait son nom, avait les deux pieds gels et envelopps dans
des morceaux de peau de mouton. Il me conta qu'il s'tait spar des
dbris du rgiment, ne pouvant marcher aussi vite que les autres, et
que nos amis taient fort inquiets sur mon compte. Deux grosses larmes
coulaient le long de ses joues, et comme je lui en demandais la cause,
il se mit  pleurer en s'criant: Pauvre mre, si tu pouvais
savoir comme je suis! C'est fini, je ne reverrai plus jamais
Montauban!--c'tait le nom de son endroit. Je cherchai  le consoler
en lui faisant voir que ma position tait encore plus triste que la
sienne. Nous marchmes ensemble une partie de la journe; souvent
j'tais oblig de m'arrter pour mon drangement de corps et, quoique
je n'eusse pas besoin de dfaire mes pantalons pour satisfaire  mes
besoins, je n'en perdais pas moins du temps, car, depuis Wilna, ne
pouvant,  cause de mes doigts gels ou engourdis, remettre mes
bretelles, j'avais dcousu mon pantalon depuis le devant jusqu'au
derrire; je le faisais tenir par le moyen d'un vieux cachemire qui me
serrait le ventre; de cette manire, lorsque j'avais besoin, je
m'arrtais, et, debout, je satisfaisais  tout  la fois. Lorsque je
prenais quelque chose, j'tais certain qu'un instant aprs, je le
laissais aller.

Il pouvait tre midi lorsque je proposai de nous arrter dans un
village que nous apercevions devant nous. Nous entrmes dans une
maison veuve de ses habitants; nous y trouvmes trois malheureux
soldats qui nous dirent que, ne pouvant aller plus loin, ils avaient
rsolu d'y mourir. Nous leur fmes des observations sur le sort qui
les attendait, lorsqu'ils seraient au pouvoir des Russes. Pour toute
rponse, ils nous montrrent leurs pieds; rien de plus effrayant 
voir: plus de la moiti des doigts leur manquaient, et le reste tait
prs de tomber. La couleur de leurs pieds tait bleue et, pour ainsi
dire, en putrfaction. Ils appartenaient au corps du marchal Ney.
Peut-tre, lorsqu'il aura pass, quelque temps aprs, les aura-t-il
sauvs.

Nous nous arrtmes assez de temps pour faire cuire un peu de riz, que
nous mangemes. Nous fmes aussi rtir un peu de cheval, pour manger
au besoin; ensuite nous partmes en nous promettant de ne point nous
sparer, mais la grande cohue de tranards arriva, nous entrana, et,
malgr tous nos efforts, nous fmes spars, sans pouvoir nous
rejoindre.

J'arrivai sur un moulin  eau: l, je vis un soldat qui, ayant voulu
passer sur la glace de la petite rivire du moulin, s'tait enfonc.
Quoique n'ayant de l'eau que jusqu' la ceinture, au milieu des
glaons, on ne put le retirer. Des officiers d'artillerie qui avaient
trouv, dans le moulin, des cordes, les lui jetrent, mais il n'eut
pas la force d'en saisir un bout; quoique vivant encore, il tait gel
et sans mouvement.

Un peu plus loin, j'appris que le rgiment, si toutefois l'on pouvait
encore l'appeler de ce nom, devait aller coucher  Zismorg; pour y
arriver, il me restait encore cinq lieues  faire. Je rsolus, quand
je devrais me traner sur les genoux, de les faire; mais que de peine
il m'en cota! Je tombais d'puisement sur la neige, croyant ne plus
me relever; heureusement, depuis que je m'tais spar de Rossi, le
froid avait beaucoup diminu. Aprs des efforts surnaturels, j'entrai
dans le village; il tait temps, car j'avais fait tout ce qu'un homme
peut faire pour chapper aux griffes de la mort.

La premire chose que j'aperus, en entrant, fut un grand feu 
droite, contre le pignon d'une maison brle. Ne pouvant aller plus
loin, je m'y tranai, mais quelle ne fut pas ma surprise en
reconnaissant mes camarades! Lorsque je fus prs d'eux, je tombai
presque sans connaissance.

Grangier me reconnut, s'empressa, avec d'autres de mes amis, de me
secourir; l'on me coucha sur de la paille: c'tait la quatrime fois
que nous en trouvions depuis que nous tions partis de Moscou. M.
Serraris, lieutenant de la compagnie, qui avait de l'eau-de-vie, m'en
fit prendre un peu; ensuite l'on me donna du bouillon de cheval que je
trouvai bon, car, cette fois, il tait sal avec du sel, tandis que,
jusqu'alors, nous mangions tout sal avec la poudre.

Mes coliques me reprirent plus fort que jamais; j'appelai Grangier, je
lui dis que je pensais que j'tais empoisonn. Aussitt il fit fondre
de la neige dans la petite bouilloire, pour me faire du th qu'il
apportait de Moscou; j'en bus beaucoup; a me fit du bien.

Le pauvre Rossi arriva, aussi malheureux que moi; il tait accompagn
du sergent Bailly, qu'il avait rencontr un instant aprs avoir t
spar de moi. Ce sergent tait celui avec lequel j'avais t changer
les billets de banque  Wilna, et avec lequel j'avais pris du caf
chez le juif. Il tait aussi fortement indispos que moi; en me
voyant, il me, demanda comment je me portais et, lorsque je lui eus
dit comme j'avais t malade aprs avoir pris le caf, il ne douta
plus qu'on ait voulu nous empoisonner, ou, au moins, nous mettre dans
un tat  pouvoir nous dvaliser.

Couch sur de la paille et prs d'un grand feu, je m'arrangeais de mon
mieux, quand, tout  coup, je ressentis dans les jambes et dans les
cuisses, des douleurs tellement violentes que, pendant une partie de
la nuit, je ne fis qu'un cri. Aussi j'entendais dire: Demain, il ne
pourra pas partir! Je le pensais aussi; je me disposai  faire, comme
beaucoup avaient dj fait, mon testament. J'appelai mon intime ami
Grangier; je lui dis que je voyais bien que tout tait fini. Je le
priai de se charger de quelques petits objets pour remettre  ma
famille, si, plus heureux que moi, il avait le bonheur de revoir la
France. Ces objets taient: une montre, une croix en or et en argent,
un petit vase en porcelaine de Chine: ces deux derniers objets, je les
possde encore. Je voulais aussi me dfaire de tout l'argent que
j'avais,  la rserve de quelques pices d'or que je voulais cacher
dans la peau de mouton qui m'enveloppait le pied, esprant que les
Russes, en me prenant, n'iraient pas chercher dans les chiffons.

Grangier, qui m'avait cout sans m'interrompre, me demanda si j'avais
la fivre ou si je rvais: je lui rpondis que tant qu' la fivre,
effectivement je l'avais, mais que je n'tais pas dans le dlire. Il
se mit  me faire de la morale, en me rappelant mon courage dans des
situations plus terribles que celles o nous nous trouvions: Oui, lui
dis-je, mais alors j'avais plus de force qu' prsent! Il m'assura
que j'en avais dit autant au passage de la Brzina, o j'tais pour
le moins aussi malade et que, cependant, depuis, j'avais fait
quatre-vingts lieues; que, pour quinze qu'il restait pour arriver 
Kowno, et que l'on ferait en deux jours, il n'y avait pas de doute
qu'avec le secours de mes amis, je pourrais fort bien les faire; que
demain l'on ne faisait que quatre lieues: Ainsi, me dit-il, tche de
te reposer, mais, avant tout, renferme les objets, je prendrai
seulement ta bouilloire, que je porterai.--Et moi, dit un autre, cette
seconde giberne (la giberne du docteur) qui doit te gner!

Pendant ce temps, Rossi, qui tait couch prs de moi, me dit: Mon
cher ami, vous ne resterez pas seul, demain matin; je partagerai votre
sort, car je suis, pour le moins, aussi malade que vous; la journe
d'aujourd'hui m'a tellement puis, que je ne saurais aller plus loin.
Cependant, me dit-il, si, lorsque l'arrire-garde passera, nous
pouvons marcher avec elle, nous le ferons, car nous aurons quelques
heures de repos de plus. Si nous ne nous sentons pas assez de force
pour la suivre, nous nous loignerons sur la droite. Le premier
village, le premier chteau que nous trouverons, nous irons nous
mettre  la disposition du baron ou seigneur: peut-tre aura-t-on
piti de nous--je sais peindre un peu--jusqu'au moment o, bien
portants, nous pourrons gagner la Prusse ou la Pologne, car il est
probable que les Russes n'iront pas plus loin que Kowno. Je lui dis
que je ferais comme il voudrait.

M. Serraris,  qui Grangier venait de faire part de mon dessein,
s'approcha de moi pour me consoler; il me dit que, tant qu' mes
douleurs, ce n'tait rien, qu'elles ne provenaient que de la fatigue
d'hier; il me fit coucher devant le feu et comme, fort heureusement,
le bois ne manquait pas, l'on en fit un bon,  me rtir. Ce feu me fit
tant de bien, que je sentais mes douleurs diminuer et un bien-tre qui
me fit dormir quelques heures. Il en fut de mme pour le pauvre Rossi.

       *       *       *       *       *

En 1830, je fus nomm officier d'tat-major  Brest; le jour de mon
arrive, tant  table avec ma femme et mes enfants,  l'htel de
Provence o j'tais log, il y avait, en face de moi, un individu
ayant une fort belle tenue et qui me regardait souvent.  chaque
instant, il cessait de manger et, le bras droit appuy sur la table
pour reposer sa tte, semblait rflchir, ou plutt se rappeler
quelques souvenirs. Ensuite il causait avec le matre de la maison. Ma
femme, qui tait auprs de moi, me le fit remarquer: Effectivement,
lui dis-je, cet homme commence  m'intriguer, et, si cela continue, je
lui demanderai ce qu'il me veut! Au mme moment, il se lve, jette sa
serviette  terre, et passe dans un bureau o tait le registre des
voyageurs. Il rentre dans la salle en s'criant  haute voix: C'est
lui! Je ne me trompais pas! (en m'appelant par mon nom). C'est bien
mon ami!

Je le reconnais  sa voix, et nous sommes dans les bras l'un de
l'autre. C'tait Rossi, que je n'avais pas revu depuis 1813, depuis
dix-sept ans! Il me croyait mort, et moi je pensais de mme de lui,
car j'avais appris,  ma rentre des prisons, qu'il avait t bless
sous les murs de Paris. Cette reconnaissance intressa toutes les
personnes qui se trouvaient prsentes, au nombre de plus de vingt; il
fallut conter nos aventures de la campagne de Russie. Nous le fmes de
bon coeur; aussi,  minuit, nous tions encore  table,  boire le
champagne,  la mmoire de Napolon.

Il n'est pas tonnant que, d'abord, je n'aie pas reconnu mon camarade,
car, de dlicat qu'il tait, je le retrouvais fort et puissant, les
cheveux presque gris: il tait de Montauban, et riche ngociant.

       *       *       *       *       *

Quand le moment du dpart arriva, je ne pensais plus  rester, mais il
me fut impossible de marcher seul; Grangier et Leboude me soutinrent
sous les bras; l'on en fit autant  Rossi. Au bout d'une demi-heure de
marche, j'tais beaucoup mieux, mais il fallut, pendant toute la
route, le secours d'un bras, et souvent de deux. De cette manire,
nous arrivmes de bonne heure au petit village o nous devions
coucher; il s'y trouvait fort peu d'habitations, et, quoique nous
fussions arrivs des premiers, nous fmes obligs de coucher dans une
cour. Le hasard nous procura beaucoup de paille; nous nous en servions
pour nous couvrir, mais comme le malheur nous poursuivait toujours, le
feu prit  la paille. Chacun se sauva comme il put; plusieurs eurent
leur capote brle. Un fourrier de Vlites nomm de Couchre fut plus
malheureux que les autres; le feu prit  sa giberne, dans laquelle il
y avait des cartouches; il eut toute la figure brle, et, tant qu'
moi, sans le secours des camarades, j'aurais peut-tre rti, vu
l'impossibilit de me mouvoir, si l'on ne m'avait pris par les paules
et par les jambes, et tran contre la baraque o tait log le
gnral Roguet avec d'autres officiers suprieurs qui se sauvrent en
voyant les flammes, pensant que c'tait l'habitation qui brlait.

Aprs cette msaventure, un vent du nord arriva qui souffla avec force
et, comme nous tions sans abri, nous entrmes dans la maison du
gnral, compose de deux chambres. Nous en prmes une malgr lui;
nous nous entassmes les uns  ct des autres; plus de la moiti fut
oblige de rester debout toute la nuit, mais c'tait toujours mieux
que de rester exposs  un mauvais temps qui et infailliblement fait
prir les trois quarts de nous (13 dcembre). La journe de marche que
nous devions faire pour arriver  Kowno tait au moins de dix lieues;
aussi le gnral Roguet nous fit partir avant le jour.

Il tait tomb des grains de pluie grle qui formaient, sur la
route, une glace  nous empcher de marcher. Si je n'avais pas eu,
comme la veille, le secours de mes amis, j'aurais probablement, comme
beaucoup d'autres, termin mon grand voyage le dernier jour o nous
sortions de la Russie.

 peine le jour commenait-il  paratre, que nous arrivmes au pied
d'une montagne qui n'tait qu'une glace: que de peine nous emes pour
la franchir! Il fallut se mettre par groupes serrs fortement les uns
contre les autres, afin de se soutenir mutuellement. J'ai pu remarquer
que, dans cette marche, l'on tait plus dispos  se secourir les uns
les autres. C'est probablement parce que l'on pensait pouvoir arriver
au terme de son voyage. Je me souviens que, lorsqu'un homme tombait,
l'on entendait les cris: Arrtez! Il y a un homme de tomb! J'ai vu
un sergent-major de notre bataillon s'crier: Arrtez donc! Je jure
que l'on n'ira pas plus avant, tant que l'on n'aura pas relev et
ramen les deux hommes que l'on a laisss derrire! C'est par sa
fermet qu'ils furent sauvs.

Arrivs au haut de la montagne, il faisait assez jour pour y voir,
mais la pente tait tellement rapide et la glace si luisante, que l'on
n'osait se hasarder. Le gnral Roguet, quelques officiers et
plusieurs sapeurs qui marchaient les premiers, taient tombs.
Quelques-uns se relevrent, et ceux qui taient assez forts pour se
conduire se laissrent aller sur le derrire, se gouvernant avec les
mains; d'autres, moins forts, se laissrent aller  la grce de Dieu.
C'est dire qu'ils roulrent comme des tonneaux. Je fus du nombre de
ces derniers, et je serais probablement all me jeter dans un ravin et
me perdre dans la neige, sans Grangier qui, plein de courage et encore
fort, se portait toujours devant moi en reculant et s'arrtant dans la
direction o je devais m'arrter en roulant. Alors il enfonait la
baonnette de son fusil dans la glace pour se tenir, et lorsque
j'tais arriv, il s'loignait encore en glissant et faisait de mme.
J'arrivai en bas meurtri, abm, et la main gauche ensanglante.

Le gnral avait fait faire halte pour s'assurer si tout le monde
tait arriv et comme la veille on s'tait assur du nombre d'hommes
prsents, on vit avec plaisir qu'il ne manquait personne. Le grand
jour tait venu: alors on s'aperut avec surprise que l'on aurait pu
viter cette montagne en la tournant par la droite, o il n'y avait
que de la neige. Ceux des autres corps qui marchaient aprs nous
arrivaient de ce ct sans accident. Cette traverse m'avait fatigu,
 ne pouvoir marcher que fort lentement et, comme je ne voulais pas
abuser de la complaisance de mes amis, je les priai de suivre la
colonne. Cependant un soldat de la compagnie resta avec moi: c'tait
un Pimontais, il se nommait Faloppa; il y avait plusieurs jours que
je ne l'avais vu.

Ceux qui ont toujours t assez heureux pour conserver leur sant,
n'avoir pas les pieds gels et marcher toujours  la tte de la
colonne, n'ont pas vu les dsastres comme ceux qui, comme moi, taient
malades ou estropis, car les premiers ne voyaient que ceux qui
tombaient autour d'eux, tandis que les derniers passaient sur la
longue trane des morts et des mourants que tous les corps laissaient
aprs eux. Ils avaient encore le dsavantage d'tre talonns par
l'ennemi.

Faloppa, ce soldat de la compagnie que l'on avait laiss avec moi, ne
paraissait pas tre dans une position meilleure que la mienne; nous
marchions ensemble depuis un quart d'heure, lorsqu'il se tourna de mon
ct en me disant: Eh bien, mon sergent! si nous avions ici les
petits pots de graisse que vous m'avez fait jeter lorsque nous tions
en Espagne, vous seriez bien content et nous pourrions faire une bonne
soupe! Ce n'tait pas la premire fois qu'il disait a, et en voici
la raison; c'est un pisode assez drle:

Un jour que nous venions de faire une longue course dans les montagnes
des Asturies, nous vnmes loger  Saint-Hiliaume, petite ville dans la
Castille, sur le bord de la mer. Je fus log, avec ma subdivision,
dans une grande maison qui formait l'aile droite de la Maison de
Ville[64]. Cette partie, trs vaste, tait habite par un vieux garon
absolument seul. En arrivant chez lui, nous lui demandmes si, avec de
l'argent, nous ne pourrions pas nous procurer du beurre ou de la
graisse, afin de pouvoir faire la soupe et accommoder des haricots.
L'individu nous rpondit que, pour de l'or, on n'en trouverait pas
dans toute la ville. Un instant aprs, nous fmes  l'appel. Je
laissai Faloppa faire la cuisine et je chargeai un autre homme de
chercher, dans la ville, du beurre ou de la graisse, mais on n'en
trouva pas. Lorsque nous rentrmes, la premire chose que Faloppa nous
dit, en rentrant, fut que le bourgeois tait un coquin: Comment cela?
lui dis-je.--Comment cela? nous rpondit-il, voyez!...

[Note 64: Cette habitation tait un chteau gothique comme il s'en
trouve beaucoup en Espagne. (_Note de l'auteur._)]

Il me montra trois petits pots en grs contenant de la belle graisse
que nous reconnmes pour de la graisse d'oie. Alors chacun se rcria:
Voyez-vous le gueux d'Espagnol! Voyez-vous le coquin! Notre
cuisinier avait fait une bonne soupe et, dans le dessus de la marmite,
il avait accommod des haricots. Nous nous mmes  manger sous une
grande chemine qui ressemblait  une porte cochre, lorsque
l'Espagnol rentra, envelopp dans son manteau brun et, nous voyant
manger, nous souhaita bon apptit. Je lui demandai pourquoi il n'avait
pas voulu nous donner de la graisse en payant, puisqu'il en avait. Il
me rpondit: Non, Seor, je n'en avais pas; si j'en avais eu, je vous
en aurais donn avec plaisir, et pour rien! Alors Faloppa, prenant un
des petits pots, le lui montra: Et cela, ce n'est pas de la graisse,
dis, coquin d'Espagnol? En regardant le petit pot, il change de
couleur et reste interdit. Press de rpondre, il nous dit que c'tait
vrai, que c'tait de la graisse, mais de la _manteca de ladron_ (de la
graisse de voleur); que lui tait le bourreau de la ville, et que ce
que nous avions trouv et avec quoi nous avions fait de la soupe,
tait de la graisse de pendus, qu'il vendait  ceux qui avaient des
douleurs, pour se frictionner.

 peine avait-il achev, que toutes les cuillers lui volrent par la
tte; il n'eut que le temps de se sauver, et aucun de nous,
quoiqu'ayant trs faim, ne voulut plus manger des haricots, car la
soupe tait presque toute mange. Il n'y avait que Faloppa qui
continuait toujours, en disant que l'Espagnol avait menti: Et quand
cela serait? dit-il, la soupe tait bonne et les haricots encore
meilleurs! En disant cela, il m'en offrait pour en goter, mais un
mal de coeur m'avait pris, et je rendis tout ce que j'avais dans
l'estomac. J'allai chez un marchand d'eau-de-vie, vis--vis de notre
logement; je lui demandai quel tait l'individu chez qui nous tions
logs; il fit le signe de la croix en rptant  plusieurs reprises:
_Ave, Maria purissima, sin peccado concebida!_ Il me dit que c'tait
la maison du bourreau. Je fus, pendant quelque temps, malade de
dgot, mais Faloppa, en partant, avait emport le restant de la
graisse, avec laquelle il prtendait nous faire encore de la soupe. Je
fus oblig de le lui faire jeter, et c'est pour cela qu'en Russie,
lorsque nous n'avions rien  manger, il me disait toujours ce que j'ai
rapport.

Depuis une demi-heure nous n'avions pas perdu la colonne de vue,
preuve que nous avions assez bien march. Il est vrai de dire que le
chemin se trouvait meilleur, mais, un instant aprs, il devint
raboteux et aussi glissant que le matin. Le froid tait trs vif, et
dj nous avions rencontr quelques individus qui se mouraient sur la
route, quoique vtus d'paisses fourrures. Il faut dire aussi que
l'puisement y tait pour quelque chose. Faloppa tomba plusieurs fois,
et je pense que, si je n'avais pas t avec lui pour l'aider  se
relever, il serait rest sur la route.

Le chemin devint meilleur: nous pouvions apercevoir la longue trane
de la colonne qui marchait devant nous. Nous redoublmes d'efforts
pour la rejoindre, mais ne pmes y parvenir. Nous trouvmes, sur notre
passage, un hameau de cinq  six maisons dont la moiti taient en
feu; nous nous y arrtmes. Autour taient plusieurs hommes dont une
partie semblait ne pouvoir aller plus avant, et plusieurs chevaux
tombs mourants, qui se dbattaient sur la neige. Faloppa se dpcha
de couper un morceau  la cuisse de l'un d'eux, que nous fmes cuire
au bout de nos sabres, au feu de l'incendie des maisons.

Pendant que nous tions occups  cette besogne, plusieurs coups de
canon se firent entendre dans la direction d'o nous venions.
Regardant aussitt de ce ct, j'aperus une masse de plus de dix
mille traneurs de toutes armes, en dsordre sur toute la largeur de
la route. Derrire eux marchait l'arrire-garde. Depuis, j'ai pens
que le marchal Ney faisait quelquefois tirer le canon afin de faire
croire  tous ces malheureux que les Russes taient prs de nous et,
par ce moyen, leur faire acclrer le pas, pour, le mme jour, gagner
Kowno. C'tait une partie des dbris de la Grande Arme.

Notre viande n'tait pas encore  moiti cuite, que nous jugemes
prudent de dcamper au plus vite pour ne pas tre entrans par ce
nouveau torrent.

Nous avions encore six lieues  faire pour arriver  Kowno; et dj
nous tions extnus de fatigue; il pouvait tre onze heures; Faloppa
me disait: Mon sergent, nous n'arriverons jamais aujourd'hui; le
_ruban de queue_ est trop long[65]. Nous ne pourrons jamais sortir de
ce pays du diable, c'est fini; je ne verrai plus ma belle Italie!
Pauvre garon, il disait vrai!

[Note 65: _Ruban de queue_, expression du troupier pour dsigner
une longue route. (_Note de l'auteur._)]

Il y avait bien une heure que nous marchions, depuis la dernire fois
que nous nous tions reposs, lorsque nous rencontrmes plusieurs
groupes d'hommes de quarante, de cinquante, plus ou moins, composs
d'officiers, de sous-officiers et de quelques soldats, portant au
milieu d'eux l'aigle de leur rgiment. Ces hommes, tout malheureux
qu'ils taient, paraissaient fiers d'avoir pu, jusqu'alors, conserver
et garder ce dpt sacr. L'on voyait qu'ils vitaient de se mler, en
marchant, aux grandes masses qui couvraient la route, car ils
n'auraient pu aller ensemble et en ordre.

Nous marchmes tant que nous pmes, avec ces petits dtachements; nous
faisions tout ce que nous pouvions pour les suivre, mais le canon et
la fusillade venant de nouveau  se faire entendre, ils s'arrtrent
au commandement d'un personnage dont on n'aurait jamais pu dire, aux
guenilles qui le couvraient, ce qu'il pouvait tre; je n'oublierai
jamais le ton de son commandement: Allons, enfants de la France,
encore une fois halte! Il ne faut pas qu'il soit dit que nous ayons
doubl le pas au bruit du canon! Face en arrire! Et, aussitt, ils
se mirent en ordre sans parler et se tournrent du ct d'o venait le
bruit. Tant qu' nous, qui n'avions pas de drapeau  dfendre,
puisqu'il tait  plus d'une lieue devant, nous continumes  nous
traner. Nous fmes bien heureux, ce jour-l, que le froid n'tait pas
rigoureux, car plus de dix fois nous tombmes sur la neige, de
lassitude, et certainement, s'il avait gel comme le jour prcdent,
nous y serions rests.

Aprs avoir march, pendant un certain temps, au milieu d'hommes
isols comme nous, nous apermes, devant nous, une ligne mouvante;
nous reconnmes que c'tait une colonne paraissant fort serre, qui,
par moments, marchait, ensuite s'arrtait pour se mouvoir encore. Nous
pmes reconnatre qu'en cet endroit se trouvait un dfil. La route se
trouve resserre,  droite, sur une longueur de 5  600 mtres, par un
monticule dans lequel elle a t coupe, et,  gauche, par un fleuve
trs large que je pense tre le Nimen. L, les hommes, forcs de se
runir en attendant que quelques caissons qui venaient de Wilna aient
pu passer, se pressaient, se poussaient en dsordre: c'tait  qui
passerait le premier. Beaucoup descendaient sur le fleuve couvert de
glace pour gagner la droite de la colonne ou la fin du dfil.
Plusieurs, qui se trouvaient tout  fait sur le bord, furent jets en
bas de la digue qui tait perpendiculaire et qui, en cet endroit,
avait au moins cinq pieds de haut; quelques-uns furent tus.

Lorsque nous fmes arrivs  la gauche de cette colonne, il fallut
faire comme ceux qui nous prcdaient, il fallut attendre. Je
rencontrai un sergent des Vlites de notre rgiment, nomm Poumo, qui
me proposa de traverser le fleuve avec lui, en me disant que, de
l'autre ct, nous trouverions des habitations o nous pourrions
passer la nuit, et qu'ensuite, le lendemain au matin, tant bien
reposs, nous pourrions facilement gagner Kowno, car il n'y avait
plus, disait-il, que deux lieues au plus. Je consentis d'autant plus 
sa proposition, que je ne me sentais plus la force d'aller loin, et
puis l'espoir de passer la nuit dans une maison, avec du feu! Je dis 
Faloppa de nous suivre. Poumo descendit le premier; je le suivis en me
laissant glisser sur le derrire, mais, lorsque j'eus fait quelques
pas sur la neige qui recouvrait le fleuve par gros tas, je vis
l'impossibilit d'aller plus loin. Alors je fis signe  Faloppa, qui
n'tait pas encore descendu, de rester, car je venais de reconnatre
que, sous la neige, ce n'tait que des amas de glace en pointe,
placs les uns sur les autres, formant, par intervalles, des tas
raboteux et d'autres sous lesquels il y avait des excavations. Ce
bouleversement du fleuve tait probablement survenu  la suite d'un
dgel, ensuite d'une dbcle suivie d'une forte gele qui les surprit
et les arrta dans leur course.

Cependant, Poumo, qui marchait devant moi de quelques pas, s'tait
arrt et voyant que je ne le suivais pas, n'en effectua pas moins son
passage, avec trois vieux grenadiers de la Garde, mais c'est avec
beaucoup de peine qu'ils arrivrent  l'autre bord.

Je me rapprochai de Faloppa dont j'tais spar seulement par la
hauteur de la digue, pour lui dire de suivre la gauche de la colonne;
que, tant qu' moi, puisque j'tais descendu sur la glace, j'allais
suivre de cette manire jusqu' la fin du dfil et que, l,
j'attendrais. Aussitt, je me mis  marcher au-dessous de cette masse
d'hommes qui avanaient lentement et qui, ensuite, s'arrtaient en
criant et en jurant, car ceux qui taient sur le bord craignaient de
tomber au bas de la digue et sur la glace, comme c'tait dj arriv 
plusieurs que l'on voyait blesss, que l'on ne pensait pas  relever
et qui, peut-tre, ne le furent jamais.

J'avais dj parcouru les trois quarts de la longueur du dfil,
lorsque je m'aperus que le fleuve tournait brusquement  gauche,
tandis que la route, tout en s'largissant, allait tout droit. Il me
fallut revenir presque au milieu du dfil,  l'endroit o la digue me
parut moins haute, et l, faisant de vains efforts, faible comme
j'tais et n'ayant qu'une main dont je pusse me servir, je ne pus
jamais y parvenir.

Je montai sur un tas de glace afin que l'on pt, sans se baisser
beaucoup, me donner une main secourable: je m'appuyais, de la main
gauche, sur mon fusil, et je tendais l'autre  ceux qui,  porte de
moi, pouvaient, par un petit effort, me tirer de l. Mais j'avais beau
prier, personne ne me rpondait; l'on n'avait seulement pas l'air de
faire attention  ce que je disais.

Enfin Dieu eut encore piti de moi. Dans un moment o cette masse
d'hommes tait arrte, je levai la tte et, voyant un vieux
grenadier  cheval de la Garde impriale,  pied, dans ce moment, les
moustaches et la barbe couvertes de glaons et envelopp dans son
grand manteau blanc, je lui dis, toujours sur le mme ton: Camarade,
je vous en prie, puisque vous tes, comme moi, de la Garde impriale,
secourez-moi; en me donnant une main, vous me sauvez la vie!--Comment
voulez-vous, me dit-il, que je vous donne une main? Je n'en ai plus!
 cette rponse, je faillis tomber en bas du tas de glace. Mais,
reprit-il, si vous pouvez vous saisir du pan de mon manteau, je
tcherais de vous tirer de l! Alors il se baissa, j'empoignai le pan
du manteau. Je le saisis de mme avec les dents et j'arrivai sur le
chemin. Heureusement que, dans ce moment, l'on ne marchait pas, car
j'aurais pu tre foul aux pieds, sans, peut-tre, pouvoir jamais me
relever. Lorsque je fus bien assur, le vieux grenadier me dit de me
tenir fortement  lui, afin de ne pas en tre spar, ce que je fis,
mais avec bien de la peine, car l'effort que je venais de faire
m'avait beaucoup affaibli.

Un instant aprs, l'on commena  marcher. Nous passmes prs de trois
chevaux abattus, dont le caisson tait renvers dans le fleuve. C'est
ce qui occasionnait le retard dans la marche; enfin, nous arrivmes au
point o le dfil s'largissait et o chacun pouvait marcher plus 
l'aise.

 peine avions-nous fait cinquante pas au del, que le vieux brigadier
me dit: Arrtons-nous un peu pour respirer! Je ne demandais pas
mieux. Alors il me dit: Je viens de vous rendre un service.--Oui, un
bien grand, vous m'avez sauv la vie.--Ne parlons plus de cela,
continua-t-il; je vous ai dit que je n'avais plus de mains, c'est de
doigts que j'ai voulu dire; ils sont tous tombs, ainsi c'est tout
comme. Il faut qu' votre tour vous me rendiez un autre service. J'ai,
depuis quelque temps, envie de satisfaire un besoin naturel que je
n'ai pu faire, faute d'un second.--Je vous comprends, mon vieux,
heureux de pouvoir m'acquitter envers vous! Aussitt, nous nous mmes
 quelques pas, sur le ct de la route, et de la main que j'avais
encore bonne, je parvins, non sans peine,  dfaire ses pantalons. Une
fois la besogne finie, je voulus lui refaire, mais la chose me fut
impossible et, sans un second qui se trouvait prs de nous et qui eut
piti de notre embarras en achevant ce que j'avais commenc, je
n'aurais jamais pu en sortir.

Dans ce moment, Faloppa, que j'avais laiss  l'entre du dfil,
arriva en pleurant et jurant en italien, disant qu'il ne pourrait
jamais aller plus loin. Le vieux grenadier me demanda quel tait cet
animal qui pleurait comme une femme. Je lui dis que c'tait un
_barbet_, un Pimontais: Ce n'est pas lui, rpondit-il, qui ira
revoir les marmottes et les ours de ses montagnes! J'encourageai le
pauvre Faloppa  marcher, je lui donnai le bras, et nous continumes 
suivre la colonne.

Il pouvait tre cinq heures; nous avions encore plus de deux lieues 
faire pour arriver  Kowno. Le vieux grenadier me conta qu'il avait eu
les doigts gels avant d'arriver  Smolensk, et qu'aprs avoir
souffert des douleurs atroces jusqu'aprs le passage de la Brzina,
en arrivant  Ziembin, il avait trouv une maison o il avait pass la
nuit; que, pendant cette nuit, tous les doigts lui taient tombs les
uns aprs les autres; mais que, depuis, il ne souffrait plus autant 
beaucoup prs; que son camarade, qui ne l'avait jamais quitt, avait
voulu tirer  la montagne, prs de Wilna, monter  la roue[66] pour
avoir de l'argent, et que, depuis ce jour, il ne l'avait plus revu.

[Note 66: _Monter  la roue_, expression des vieux grognards pour
dsigner ceux qui avaient pris de l'argent dans les caissons
abandonns sur la montagne de Ponari. (_Note de fauteur_.)]

Aprs avoir march encore une demi-heure, nous arrivmes dans un petit
village, o nous nous arrtmes dans une des dernires maisons pour
nous y reposer et nous y chauffer un peu, mais nous ne pmes y trouver
place, car depuis l'entre de la maison jusqu'au fond, ce n'tait que
des hommes tendus sur de la mauvaise paille qui ressemblait  du
fumier, et qui poussaient des cris dchirants accompagns de
jurements, lorsqu'on avait le malheur de les toucher: presque tous
avaient les pieds et les mains gels. Nous fmes obligs de nous
retirer dans une curie, o nous rencontrmes un grenadier  cheval de
la Garde, du mme rgiment et du mme escadron que notre vieux. Il
avait encore son cheval et, dans l'esprance de trouver un hpital 
Kowno, se chargea de son camarade.

Nous avions encore une lieue et demie  faire et, depuis un moment, le
froid tait considrablement augment. Dans la crainte qu'il ne devnt
plus violent, je dis  Faloppa qu'il nous fallait partir, mais le
pauvre diable, qui s'tait couch sur le fumier, ne pouvait plus se
relever. Ce n'est qu'en priant et en jurant que je parvins, avec le
secours du grenadier  cheval,  le remettre sur ses jambes et  le
pousser hors de l'curie; lorsqu'il fut sur la route, je lui donnai le
bras. Quand il fut un peu rchauff, il marcha encore assez bien, mais
sans parler, pendant l'espace d'une petite lieue.

Pendant le temps que nous tions arrts au village, la grande partie
des traneurs de l'arme--ceux qui marchaient en masse--nous avait
dpasss; l'on ne voyait plus en avant, comme en arrire, que des
malheureux comme nous, enfin ceux dont les forces taient ananties.
Plusieurs tendus sur la neige, signe de leur fin prochaine.

Faloppa, que j'avais toujours amus, jusque-l, en lui disant: Nous y
voil! Encore un peu de courage! s'affaissa sur les genoux, ensuite
sur les mains; je le crus mort et je tombai  ses cts, accabl de
fatigue. Le froid qui commenait  me saisir me fit faire un effort
pour me relever, ou, pour dire la vrit, ce fut plutt un accs de
rage, car c'est en jurant que je me mis sur les genoux. Ensuite,
saisissant Faloppa par les cheveux, je le fis asseoir. Alors il sembla
me regarder comme un hbt. Voyant qu'il n'tait pas mort, je lui
dis: Du courage, mon ami! Nous ne sommes plus loin de Kowno, car
j'aperois le couvent qui est sur notre gauche; ne le vois-tu pas
comme moi[67]?--Non, mon sergent, me rpondit-il; je ne vois que de la
neige qui tourne autour de moi; o sommes-nous? Je lui dis que nous
tions prs de l'endroit o nous devions coucher et trouver du pain et
de l'eau-de-vie.

[Note 67: C'tait le couvent que j'avais visit le 20 juin, lors
de notre passage du Nimen. (_Note de l'auteur_.)]

Dans ce moment, le hasard amena prs de nous cinq paysans qui
traversaient la route sur laquelle nous tions. Je proposai  deux de
ces hommes, moyennant chacun une pice de cinq francs, de conduire
Faloppa jusqu' Kowno; mais, sous prtexte qu'il tait tard et qu'ils
avaient froid, ils firent quelques difficults. Comprenant aussitt
que c'tait plutt la crainte de ne pas tre pays, car ils parlaient
la langue allemande et je devinais, par quelques mots, de quoi il
tait question, je pris deux pices de cinq francs dans ma
carnassire, et j'en donnai une, en promettant l'autre en arrivant.
Ils furent contents; ensuite, je dis aux trois autres de se diriger en
arrire, o tait le chasseur prs duquel nous tions passs, et
qu'ils auraient de l'argent pour le conduire  la ville; ils y furent
de suite.

Deux paysans avaient relev Faloppa; mais le pauvre diable n'avait
plus de jambes; ils parurent embarrasss. Alors je leur indiquai un
moyen, c'tait de l'asseoir sur un fusil, en le maintenant derrire,
chacun avec un bras. Mais, de cette manire, nous n'allmes pas loin.
Ils se dcidrent  le porter sur leur dos, chacun  son tour, tandis
que l'autre portait son sac et son fusil et me prenait sous le bras,
car je ne pouvais plus lever les jambes. Pendant le trajet pour
arriver  la ville, qui n'tait que d'une demi-lieue, nous fmes
obligs de nous arrter cinq ou six fois pour nous reposer et changer
Faloppa de dos: s'il nous et fallu marcher un quart d'heure de plus,
nous ne fussions jamais arrivs.

Pendant ce temps, des masses de traneurs nous avaient dpasss, mais
beaucoup d'autres, ainsi que l'arrire-garde, taient encore derrire
nous. On entendait encore, par intervalles, quelques coups de canon
qui semblaient nous annoncer le dernier soupir de notre arme. Enfin
nous arrivmes  Kowno par un petit chemin que nos paysans
connaissaient et que la colonne ne suivait pas: le premier endroit qui
s'offrit  notre vue fut une curie. Nous y entrmes; les paysans nous
y dposrent; mais avant de leur donner la dernire pice de cinq
francs, je les suppliai de nous chercher un peu de paille et de bois.
Ils nous apportrent un peu de l'un et de l'autre, et nous firent mme
du feu, car, quant  moi, il m'et t impossible de me bouger, et
pour Faloppa, je le regardais comme mort: il tait assis dans
l'encoignure de la muraille, ne disant rien, mais faisant, par
moments, des grimaces, ensuite portant les mains  sa bouche, comme
pour les manger. Le feu, allum devant lui, parut lui rendre quelque
vigueur. Enfin, je payai mes paysans; avant de nous quitter, ils nous
apportrent encore du bois, ensuite ils partirent en me faisant
comprendre qu'ils reviendraient. Confiant dans leurs promesses, je
leur donnai cinq francs, en les priant de me rapporter n'importe quoi,
du pain, de l'eau-de-vie ou autre chose; ils me le promirent, mais ne
revinrent plus.

Pendant que nous tions dans l'curie, il se passait, dans la ville,
des choses bien tristes: les dbris de corps arrivs avant nous, et
mme la veille, n'ayant pu se loger, bivouaquaient dans les rues; ils
avaient pill les magasins de farine et d'eau-de-vie; beaucoup
s'enivrrent et s'endormirent sur la neige pour ne plus se rveiller.
Le lendemain, on m'assura que plus de quinze cents taient morts de
cette manire.

Aprs le dpart des paysans, cinq hommes, dont deux de notre rgiment,
vinrent prendre place dans l'curie, mais comme, en arrivant, ils
avaient rencontr des soldats qui revenaient de l'intrieur de la
ville et qui leur avaient dit qu'il y avait de la farine et de
l'eau-de-vie, deux se dtachrent pour tcher d'en avoir. Ils nous
laissrent leurs sacs et leurs armes, mais ne revinrent plus. Pour
comble de malheur, je n'avais rien pour faire cuire du riz, car
Grangier avait ma bouilloire, et personne des trois hommes rests avec
nous n'avait rien dont nous puissions nous servir, et pas un ne voulut
se bouger pour aller chercher un pot. Pendant ce temps, le canon
grondait toujours, mais probablement  plus d'une lieue de distance.
On entendait aussi le gmissement du vent, et, au milieu de ce bruit
terrible, il me semblait entendre les cris des hommes mourants sur la
neige, qui n'avaient pu gagner la ville.

Quoique, dans cette journe, le froid ne ft pas excessif, il n'en
prit pas moins une grande quantit d'hommes. Car, pour ceux qui
venaient de Moscou, c'tait le dernier effort que l'homme pt faire.
Sur peut-tre quarante ou cinquante mille hommes qui couvraient le
parcours de dix lieues, il n'y en avait pas la moiti qui avaient vu
Moscou: c'tait la garnison de Smolensk, d'Orcha, de Wilna, ainsi que
les dbris des corps d'arme des gnraux Victor et Oudinot et de la
division du gnral Loison, que nous avions rencontrs mourant de
froid, avant d'arriver  Wilna.

Les hommes qui taient avec moi dans l'curie se couchrent autour du
feu. Tant qu' moi, comme il me restait encore un morceau de cheval 
moiti cuit, je le mangeai pour ne pas me laisser mourir: ce fut le
dernier avant de quitter ce pays de malheur.

Aprs, je voulus m'endormir, mais les douleurs, qui commencrent  se
faire sentir, l'emportrent sur le sommeil. Cependant,  son tour, le
sommeil l'emporta, et je reposai tant bien que mal, je ne sais combien
de temps. Lorsque je me rveillai, j'aperus les trois soldats arrivs
aprs nous qui se disposaient  partir, et cependant il tait loin de
faire jour. Je leur demandai pourquoi. Ils me rpondirent qu'ils
allaient s'installer dans une maison qu'ils avaient dcouverte, pas
bien loin de notre curie, et o il y avait de la paille et un pole
bien chaud; que la maison tait occupe par un homme, deux femmes et
quatre soldats de la garnison de Kowno, dont deux soldats du train et
deux autres de la Confdration du Rhin.

Aussitt, je me disposai  les suivre, mais je ne pouvais pas
abandonner Faloppa. En regardant  la place o je l'avais laiss, ma
surprise fut grande de ne plus le voir, mais les soldats me dirent
que, depuis plus d'une heure, il ne faisait que rder dans l'curie,
en marchant  quatre pattes et faisant des hurlements comme un ours.
Comme notre feu ne donnait plus assez de clart, j'eus de la peine 
le dcouvrir:  la fin, je le trouvai et, pour le voir de plus prs,
j'allumai un morceau de bois rsineux. Lorsque je l'approchai, il se
mit  rire, jeta des cris absolument comme un ours, en nous
poursuivant les uns aprs les autres, et toujours en marchant sur les
mains et les pieds. Quelquefois il parlait, mais en italien; je
compris qu'il pensait tre dans son pays, au milieu des montagnes,
jouant avec ses amis d'enfance; par moments, aussi, il appelait son
pre et sa mre; enfin le pauvre Faloppa tait devenu fou.

Comme il fallait provisoirement l'abandonner pour aller voir le
nouveau logement, je pris mes prcautions pour que, pendant mon
absence, il ne lui arrivt rien de fcheux: nous teignmes le feu et
fermmes la porte. Arrivs au nouveau logement, nous trouvmes les
soldats du train occups  manger la soupe. Ils n'avaient pas l'air
d'avoir eu de la misre; cela se conoit, car, depuis le mois de
septembre, ils taient  Kowno.

Avant de me jeter sur la paille, je demandai au paysan s'il voulait
venir avec moi prendre un soldat malade pour le conduire o nous
tions; que je lui donnerais cinq francs, et, en mme temps, je lui
fis voir la pice. Le paysan n'avait pas encore rpondu, que les
soldats allemands nous proposrent de leur donner la prfrence: Et
nous, dit un soldat du train, nous irons pour rien.--Et nous lui
donnerons encore la soupe! dit le second. Je leur tmoignai ma
reconnaissance en leur disant que l'on voyait bien qu'ils taient
Franais. Ils prirent une chaise de bois pour transporter le malade,
et nous partmes, mais, comme je marchais avec peine, ils me donnrent
le bras. Je leur contai la triste position de Faloppa, qu'il faudrait
abandonner  la merci des Russes: Comment, des Russes? dit un soldat
du train.--Certainement, lui dis-je, les Russes, les Cosaques seront
ici peut-tre dans quelques heures! Ces pauvres soldats pensaient
qu'il n'y avait que le froid et la misre qui nous accompagnaient.

Entrs dans l'curie, nous trouvmes le pauvre diable de Pimontais
couch de tout son long derrire la porte. On le mit sur la chaise et,
de cette manire, il fut transport au nouveau logement. Lorsqu'il fut
couch prs du pole, sur de la bonne paille, il se mit  prononcer
quelques mots sans suite. Alors je m'approchai pour couter; il
n'tait plus reconnaissable, car il avait toute la figure
ensanglante, mais c'tait le sang de ses mains, qu'il avait mordues
ou voulu manger; sa bouche tait aussi remplie de paille et de terre.
Les deux femmes en eurent piti, lui lavrent la figure avec de l'eau
et du vinaigre, et les soldats allemands, honteux de n'avoir rien fait
comme les autres, le dshabillrent. L'on trouva dans son sac une
chemise qu'on lui mit en change de celle qu'il avait sur lui, et qui
tombait en lambeaux; ensuite on lui prsenta  boire: il ne pouvait
plus avaler et, par moments, serrait tellement les dents, qu'on ne
pouvait lui ouvrir la bouche. Ensuite, avec ses mains, il ramassait la
paille, qu'il semblait vouloir mettre sur lui. Une des femmes me dit
que c'tait signe de mort. Cela me fit de la peine, parce que nous
touchions au terme de nos souffrances. J'avais fait tout ce qu'il
avait t possible de faire pour le sauver, comme il aurait fait pour
moi, car il y avait cinq ans qu'il tait dans la compagnie, et se
serait fait tuer pour moi: dans plus d'une occasion il me le prouva,
surtout en Espagne.

La douce chaleur qu'il faisait dans cette chambre me fit prouver un
bien-tre auquel j'tais bien loin de m'attendre; je ne me sentais
plus de douleurs, de sorte que je dormis pendant deux ou trois heures,
comme il ne m'tait pas arriv depuis mon dpart de Moscou.

Je fus veill par un des soldats du train qui me dit: Mon sergent,
je pense que tout le monde part, car l'on entend beaucoup de bruit:
tant qu' nous, nous allons nous runir sur la place, d'aprs l'ordre
que nous en avons reu hier. Pour votre soldat, ajouta-t-il, il ne
faut plus y penser, c'est un homme perdu!

Je me levai pour le voir: en approchant, je trouvai,  ses cts, les
deux femmes. La plus jeune me remit une bourse en cuir qui contenait
de l'argent, en me disant qu'elle tait tombe d'une des poches de sa
capote. Il pouvait y avoir environ vingt-cinq  trente francs en
pices de Prusse, et autres monnaies. Je donnai le tout aux deux
femmes, en leur disant d'avoir soin du malade jusqu' son dernier
moment, qui ne devait pas tarder, car  peine respirait-il encore.
Elles me promirent de ne pas l'abandonner.

Le bruit qui se faisait entendre dans la rue allait toujours
croissant. Il faisait dj jour et, malgr cela, nous ne pouvions voir
beaucoup, car les petits carreaux des vitres taient ternis par la
gele et le ciel, couvert d'pais nuages, nous prsageait encore
beaucoup de neige.

Nous nous disposions  sortir, quand, tout  coup, le bruit du canon
se fait entendre du ct de la route de Wilna, et trs rapproch de
l'endroit o nous tions.  cela se mlait la fusillade et les cris et
jurements des hommes. Nous entendons que l'on frappe sur des
individus: aussitt, nous pensons que les Russes sont dans la ville et
que l'on se bat; nous saisissons nos armes; les deux soldats
allemands, qui ne sont pas, comme nous, habitus  cette musique, ne
savent ce qu'ils font; cependant ils viennent se ranger  nos cts.
Nous avions encore les fusils de deux hommes qui nous avaient quitts
le soir, et qui n'taient pas revenus; ensuite celui de Faloppa.
Toutes ces armes taient charges. La poudre ne nous manquait pas. Un
des soldats allemands avait une bouteille d'eau-de-vie dont il ne nous
avait pas encore parl, mais, comptant qu'il aurait peut-tre besoin
de nous, il nous la prsenta. Cela nous fit du bien. L'autre me donna
un morceau de pain.

Un soldat du train me dit: Mon sergent, si nous mettions un de ces
fusils entre les mains du paysan qui est l qui tremble prs du pole?
Pensez-vous qu'il ne pourrait pas faire son homme?--C'est vrai, lui
dis-je.--En avant, le paysan! rpond le soldat. Le pauvre diable, ne
sachant ce qu'on lui veut, se laisse conduire. On lui prsente un
fusil: il le regarde comme un imbcile, sans le prendre; on le lui
pose sur l'paule: il demande pourquoi faire. Je lui dis que c'est
pour tuer les Cosaques.  ce mot, il laisse tomber son arme. Un soldat
la ramasse et, cette fois, la lui fait tenir de force en le menaant,
s'il ne tire pas sur les Cosaques, de lui passer sa baonnette au
travers du corps. Le paysan nous fait comprendre qu'il serait reconnu
par les Russes pour tre un paysan, et qu'ils le tueraient. Pendant ce
colloque, d'autres cris se font entendre  l'autre extrmit de la
chambre: ce sont les deux femmes qui pleurent; Faloppa venait de
rendre le dernier soupir!

Le soldat du train va prendre la capote de celui qui vient de mourir
et force le paysan de s'en vtir. En moins de deux minutes, il est
arm au complet, car on lui a aussi pass un sabre et la giberne,
ainsi qu'un bonnet de police sur la tte, de sorte qu'il ne se
reconnaissait pas lui-mme.

Cette scne s'tait passe sans que les deux femmes, qui taient
auprs du mort  se dsoler (probablement pour l'argent que je leur
avais donn), se fussent aperues de la transformation de leur homme.

Le bruit que nous entendions depuis un moment se fait entendre avec
plus de force: je crois distinguer la voix du gnral Roguet;
effectivement c'tait lui qui jurait, qui frappait sur tout le monde
indistinctement, sur les officiers, les sous-officiers comme sur les
soldats--il est vrai que l'on ne pouvait pas beaucoup en faire la
diffrence--pour les faire partir. Il entrait dans les maisons et y
faisait entrer les officiers, afin de s'assurer qu'il n'y avait plus
de soldats. En cela, il faisait bien, et c'est peut-tre le premier
bon service que je lui ai vu rendre au soldat. Il est vrai que cette
distribution de coups de bton tait, pour lui, plus facile  faire
que celle de vin ou de pain, qu'il faisait faire en Espagne.

J'aperois un chasseur de la Garde arrt contre une fentre, et qui
mettait la baonnette au bout de son fusil; je lui demande si c'tait
les Russes qui taient dans la ville: Mais non, non!... Vous ne voyez
donc pas que c'est ce butor de gnral Roguet qui, avec son bton,
frappe sur tout le monde? Mais, qu'il vienne  moi, je l'attends!...

Nous n'tions pas encore sortis de la maison que je vois
l'adjudant-major Roustan arrt devant la porte; il me reconnat et me
dit: Eh bien, que faites-vous l? Sortez! Que pas un ne reste dans la
maison, n'importe de quel rgiment, car j'ai l'ordre de frapper sur
tout le monde!

Nous sortons, mais le paysan, auquel nous ne pensions plus, reste
naturellement chez lui et ferme sa porte. L'adjudant-major, qui a vu
ce mouvement et qui pense que c'est un soldat qui veut se cacher,
l'ouvre  son tour, rentre dans la maison et ordonne au nouveau soldat
de sortir, ou il va l'assommer. Le paysan le regarde sans lui
rpondre; l'adjudant-major saisit mon individu par les buffleteries,
et le pousse au milieu de nous; alors le pauvre diable veut se
dbattre et s'expliquer dans sa langue: il n'est pas cout, seulement
l'adjudant-major pense que c'est parce qu'il ne lui a pas donn le
temps de prendre son sac et son fusil; il rentre dans la maison, prend
l'un et l'autre et les lui apporte. Il a vu un homme mort et deux
femmes qui pleurent. C'est pourquoi, en sortant, il dit bien haut: Ce
bougre-l n'est pas si bte qu'il en a l'air! Il voulait rester dans
la maison pour consoler la veuve! Il parat que celui-ci est un
Allemand aussi; de quelle compagnie est-il? Je ne me rappelle pas
l'avoir jamais vu! Dans ce moment, on ne faisait pas beaucoup
attention  ce que disait l'adjudant-major, car on avait assez  faire
 s'occuper de soi-mme.

La femme qui avait entendu la voix de son mari, tait accourue sur la
porte au moment o nous tions encore arrts. L'homme, en la voyant,
se mit  crier aprs, mais sans pouvoir se faire reconnatre au milieu
de nous, o il ne pouvait bouger: elle tait bien loin de penser que
le Lithuanien, sujet de l'Empereur de Russie, avait l'honneur d'tre
soldat franais de la Garde impriale, marchant, en ce moment, non pas
 la gloire, mais  la misre, en attendant mieux, tout cela en moins
de dix minutes. J'ai pens, depuis, que ce pauvre diable devait faire
de tristes rflexions en marchant au milieu de nous!

L'on s'tait remis en marche, mais lentement. Nous tions dans un
endroit de la ruelle o se trouvaient plusieurs hommes morts pendant
la nuit, pour avoir bu de l'eau-de-vie et avoir t saisis par le
froid; mais le plus grand nombre se trouvait dans la ville, o je ne
suis pas entr.

Cependant, nous arrivons  l'endroit o se trouvent les deux issues
qui conduisent au pont du Nimen; nous marchons avec plus de facilit;
au bout de quelques minutes, nous tions sur le bord du fleuve. L,
nous vmes que, dj, plusieurs milliers d'hommes nous avaient
devancs, qui se pressaient et se poussaient pour le traverser. Comme
le pont tait troit, une grande partie descendaient sur le fleuve
couvert de glace, et cependant dans un tat  ne pouvoir y marcher que
trs difficilement, vu que ce n'tait que des glaons qui, aprs un
dgel, avaient t de nouveau surpris par une gele. Au risque de se
tuer o de se blesser, c'tait  qui serait arriv le plus vite sur
l'autre rive, quoique d'un abord difficile; tant il vrai que l'on se
croyait sauv en arrivant! On verra, par la suite, combien nous nous
trompions encore.

En attendant que nous puissions passer, le colonel Bodelin, qui
commandait notre rgiment, donna l'ordre aux officiers de faire leur
possible afin que personne ne traverst le pont individuellement;
d'arrter et de runir ceux qui se prsenteraient. Nous nous
trouvions, en ce moment, environ soixante et quelques hommes, reste de
deux mille! Nous tions presque tous groups autour de lui. L'on
voyait qu'il regardait avec peine les restes de son beau rgiment;
probablement que, dans ce moment, il faisait la diffrence, car, cinq
mois avant cette preuve, nous avions pass ce mme pont avec toute
l'arme si belle, si brillante, tandis qu' cette heure, elle tait
triste et presque anantie. Pour nous encourager, il nous tint  peu
prs ce discours, que bien peu coutrent:

Allons, mes enfants! je ne vous dirai pas d'avoir du courage, je sais
que vous en avez beaucoup, car depuis trois ans que je suis avec vous,
vous en avez, dans toutes les circonstances, donn des preuves, et
surtout dans cette terrible campagne, dans les combats que vous avez
eu  soutenir, et par toutes les privations que vous avez eu 
supporter. Mais souvenez-vous bien que, plus il y a de peines et de
dangers, plus aussi il y a de gloire et d'honneur, et plus il y aura
de rcompenses pour ceux qui auront la constance de la terminer
honorablement!

Ensuite il demanda si nous tions beaucoup de monde prsent. Je saisis
ce moment pour dire  M. Serraris que Faloppa tait mort le matin. Il
me demanda si j'en tais certain; je lui rpondis que je l'avais vu
mourir, et que mme l'adjudant-major Roustan l'avait vu mort: Qui,
moi? rpondit l'adjudant-major. O?--Dans la maison d'o vous m'avez
dit de sortir, et o vous tes entr pour en faire sortir un autre
individu.--C'est vrai, dit-il, j'ai vu un homme mort sur la paille,
mais c'tait l'homme de la maison, puisque la femme le pleurait!--Je
lui dis que c'tait celui qu'il venait de mettre dans la rue qui tait
le vritable mari et que celui qu'il avait vu sur la paille tait
Faloppa. Je lui rapportai en peu de mots la scne du paysan, que nous
cherchmes dans nos rangs, mais il avait disparu.

Pendant que nous tions rests sur le bord du Nimen, ceux qui taient
devant nous avaient travers, sur le pont ou sur la glace. Alors nous
avanmes, mais lorsque nous emes travers, nous ne pmes monter la
cte par le chemin, parce qu'il se trouvait plusieurs caissons
abandonns qui tenaient la largeur de la route, troite et encaisse.
Alors, plus d'ordre! Chacun se dirigea suivant son impulsion.
Plusieurs de mes amis m'engagrent  les suivre, et nous prmes sur la
gauche. Lorsque nous fmes environ  trente pas du pont, l'on
commena  monter pour gagner la route. Je marchais derrire Grangier
que j'avais eu le bonheur de retrouver et qui s'occupait plus de moi
que de lui-mme. Il me frayait un passage dans la neige, en marchant
devant moi, et me criant, dans son patois auvergnat: Allons, petiot,
suis-moi! Mais le petiot n'avait dj plus de jambes.

Grangier tait dj aux trois quarts de la cte, que je n'tais encore
qu'au tiers. L, s'arrtant et s'appuyant sur son fusil, il me fit
signe qu'il m'attendait. Mais j'tais si faible, que je ne pouvais
plus tirer ma jambe enfonce dans la neige. Enfin, n'en pouvant plus,
je tombai de ct, et j'allai rouler jusque sur le Nimen o j'arrivai
sur la glace.

Comme il y avait beaucoup de neige, je ne me fis pas grand mal;
cependant, je ressentais une douleur dans les paules et j'avais la
figure ensanglante par les branches d'un buisson que j'avais travers
en roulant. Je me relevai sans rien dire, comme si la chose et t
toute naturelle, car j'tais tellement habitu  souffrir, que rien ne
me surprenait.

Aprs avoir ramass mon fusil dont le canon tait rempli de neige, je
voulus recommencer  monter par le mme endroit, mais la chose me fut
impossible. L'ide me vint de voir si je ne pourrais pas parvenir 
passer sous les caissons,  la sortie du pont; je me tranai avec
peine jusque-l. Lorsque je fus prs du premier, j'aperus plusieurs
grenadiers et chasseurs de la Garde monts sur les roues, et qui
puisaient  pleines mains l'argent qui s'y trouvait; je ne fus pas
tent d'en faire autant. Je ne cherchais que le moyen de passer. Mais,
en ce moment, j'entends crier: Aux armes! Aux armes! Les Cosaques!
Ce cri fut suivi de plusieurs coups de fusil, ensuite d'un grand
mouvement qui se propageait depuis le bas de la cte jusqu'en haut.

Pas un des grenadiers et chasseurs qui avaient la tte dans le caisson
ne descendit. J'en tirai un par la jambe; il se retourna en me
demandant si j'avais de l'argent. Je lui rpondis que non: Mais les
Cosaques sont l-haut!--Si ce n'est que cela! me rpondit-il, ce n'est
pas pour des canailles qu'il faut se gner, et leur laisser notre
argent! Qui en veut? J'en donne! Et, en mme temps, il jeta  terre
deux gros sacs de pices de cinq francs. Tout cela n'tait que pour
amuser ceux qui arrivaient, car je compris qu'ils venaient de trouver
de l'or. Les mots de jaunets et de pices de quarante francs
avaient t prononcs.

Je pris le fusil d'un des grenadiers occups  prendre de l'or, je
laissai le mien qui tait rempli de neige, et je m'en retournai  la
sortie du pont afin de reprendre ma direction premire, car, pour moi,
il n'y en avait pas d'autre.

 peine arriv prs du pont, je rencontrai M. le capitaine Dbonnez,
des tirailleurs de la Garde, dont j'ai dj eu l'occasion de parler
plusieurs fois. Il tait avec son lieutenant et un soldat; c'tait l
toute sa compagnie; le reste tait, comme il me le dit, _fondu_. Il
avait un cheval cosaque avec lequel il ne savait o passer. Je lui
contai en peu de mots l'tat malheureux o je me trouvais. Pour toute
rponse, il me donna un gros morceau de sucre blanc o il avait vers
de l'eau-de-vie; ensuite, nous nous sparmes, lui pour descendre avec
son cheval sur le Nimen, et moi pour, en mordant dans mon sucre,
recommencer pour la troisime fois mon ascension.  peine arriv o je
devais monter, j'entendis que l'on m'appelait; c'tait le brave
Grangier, qui tait descendu de la cte et qui me cherchait. Il me
demanda pourquoi je ne l'avais pas suivi. Je lui en dis la cause.
Voyant cela, il marcha devant moi en me tirant par son fusil dont je
tenais le bout du canon. Enfin, ce fut avec bien de la peine, avec le
secours de ce bon Grangier et en mordant dans mon morceau de sucre 
l'eau-de-vie, que j'arrivai en haut de la cte, abm d'puisement.

Plusieurs de nos amis nous attendaient: Leboude, sergent-major;
Oudict, sergent-major; Pierson, _idem_; Poton, sergent. Les autres
s'taient disperss, marchant, comme nous, par fractions. La certitude
que l'on avait d'un mieux, en entrant en Prusse, influait sur notre
caractre et commenait  nous rendre indiffrents l'un pour l'autre.

De l'endroit o nous tions, nous pouvions dcouvrir la route de
Wilna, les Russes qui marchaient sur Kowno, et d'autres plus
rapprochs, mais la prsence du marchal Ney, avec une poigne
d'hommes, les empchait de venir plus avant. Nous vmes venir sur nous
un individu qui marchait avec peine, appuy sur un bton de sapin.
Lorsqu'il fut prs de nous, il s'cria: Eh! _per Dio santo!_ je ne
me trompe pas, ce sont nos amis!  notre tour, nous le regardmes. 
sa voix et  son accent, nous le reconnmes: c'tait Pellicetti, un
Milanais, ancien grenadier vlite; il y avait trois ans qu'il avait
quitt la Garde impriale, pour entrer comme officier dans celle du
roi d'Italie. Pauvre Pellicetti! Ce ne fut qu'au reste de son chapeau
que nous pmes deviner  quel corps il appartenait. Il nous conta que
trois  quatre maisons avaient suffi pour loger le reste du corps
d'arme du prince Eugne. Il attendait, nous dit-il, un de ses amis
qui avait un cheval cosaque et qui portait le peu de bagages qui leur
restait. Il en avait t spar en sortant de Kowno.

C'tait le 14 dcembre; il pouvait tre neuf heures du matin. Le ciel
tait sombre, le froid supportable; il ne tombait pas de neige; nous
nous mmes en marche sans savoir o nous allions, mais, arrivs sur le
grand chemin, nous apermes un grand poteau avec une inscription qui
indiquait aux soldats des diffrents corps la route qu'ils devaient
suivre.

Nous prmes celle indique pour la Garde impriale, mais beaucoup,
sans s'inquiter, marchrent droit devant eux.  quelques pas de l,
nous vmes cinq  six malheureux soldats qui ressemblaient  des
spectres, la figure hve, barbouille de sang provenant de leurs mains
qui avaient gratt dans la neige pour y chercher quelques miettes de
biscuit tombes d'un caisson pill un instant avant. Nous marchmes
jusqu' trois heures de l'aprs-midi; nous n'avions fait que trois
petites lieues,  cause du sergent Poton qui paraissait souffrir
beaucoup.

Nous avions aperu un village sur notre droite,  un quart de lieue de
la route: nous prmes la rsolution d'y passer la nuit. En y arrivant,
nous trouvmes deux soldats de la ligne qui venaient de tuer une vache
 l'entre d'une curie; en voyant une aussi bonne enseigne, nous y
entrmes.

Le paysan auquel appartenait la vache, afin de sauver le plus de
viande possible, vint lui-mme nous en couper, nous faire du feu et,
ensuite, nous apporta deux pots avec de l'eau pour faire de la soupe;
nous avions de la bonne paille, du bon feu; enfin il y avait bien
longtemps que nous n'avions t si heureux. Quelques minutes aprs,
nous mangemes notre soupe, ensuite nous nous reposmes.

J'tais couch prs de Poton qui ne faisait que se plaindre; je lui
demandai ce qu'il avait; il me dit: Mon cher ami, je suis certain que
je ne pourrai aller plus loin!

Sans me douter des raisons qui le faisaient parler ainsi, accident
grave que personne de nous ne connaissait, je le consolai, en lui
disant que lorsqu'il aurait repos, il serait beaucoup mieux, mais, un
instant aprs, il eut la fivre et, pendant toute la nuit, il ne fit
que pleurer et divaguer. Plusieurs fois mme, la nuit, je le surpris
crivant sur un calepin et en dchirant les feuillets.

Dans un moment o je dormais paisiblement, je me sentis tirer par le
bras; c'tait le pauvre Poton qui me dit: Mon cher ami, il m'est
impossible de sortir d'ici, mme de faire un pas; ainsi il faut que tu
me rendes un grand service; je compte sur toi si, plus heureux que
moi, tu as le bonheur de revoir la France; dans le cas contraire, tu
chargeras Grangier, sur qui je compte comme sur toi, de remplir la
mission dont je te charge. Voici, continua-t-il, un petit paquet de
papiers que tu enverras  l'adresse indique,  ma mre, accompagn
d'une lettre dans laquelle tu lui peindras la situation o tu m'as
laiss, sans cependant lui faire perdre l'espoir de me revoir un jour.
Voil une cuiller en argent que je te prie d'accepter; il vaut mieux
que tu l'aies que les Cosaques. Alors, il me remit son petit paquet
de papiers, en me disant encore qu'il comptait sur moi. Je lui promis
de faire ce qu'il venait de me dire, mais j'tais bien loin de croire
que nous serions forcs de l'abandonner.

Le 15 dcembre, lorsqu'il fut question de partir, je rptai  nos
amis la confidence que Poton venait de me faire. Ils pensrent que
c'tait manque de courage, ou qu'il devenait fou, de sorte que chacun
se mit  lui faire des observations  sa manire.

Mais le malheureux Poton, pour toute rponse, nous montra deux hernies
qu'il avait depuis longtemps et qui taient sorties par suite
d'efforts ritrs qu'il avait faits en montant la cte de Kowno. Nous
vmes effectivement qu'il lui tait impossible de bouger; le
sergent-major Leboude pensa que l'on ferait bien de le recommander au
paysan chez lequel nous tions, mais, avant de le faire venir, comme
Poton avait beaucoup d'argent et surtout de l'or, nous nous dpchmes
 coudre son or dans la ceinture de son pantalon; ensuite, nous fmes
venir le paysan, et, comme il parlait allemand, il nous fut facile de
nous faire comprendre. Nous lui proposmes cinq pices de cinq francs,
en lui disant qu'il en aurait quatre fois autant et peut-tre
davantage, s'il avait soin du malade. Il nous le promit en jurant par
Dieu, et que mme il irait chercher un mdecin. Ensuite, comme le
temps pressait, nous fmes nos adieux  notre camarade.

Avant de le quitter, il me fit promettre de ne pas l'oublier; nous
l'embrassmes et nous partmes. Je ne sais si le paysan a tenu sa
parole, mais toujours est-il que plus jamais je n'ai entendu parler de
Poton qui tait, sous tous les rapports, un excellent garon, bon
camarade, ayant reu une excellente ducation, chose trs rare  cette
poque. Il tait gentilhomme breton, d'une des meilleures familles de
ce pays.

Tant qu' moi, j'ai rempli religieusement ma mission, car,  mon
arrive  Paris, au mois de mai, j'envoyai a l'adresse indique les
papiers qu'il m'avait confis et qui contenaient son testament et les
adieux touchants qu'il crivait pendant qu'il avait la fivre. J'en ai
tir une copie que je reproduis:

  Adieu, bonne mre,
  Mon amie;
  Adieu, ma chre,
  Ma bonne Sophie!
  Adieu, Nantes o j'ai reu la vie
  Adieu, belle France, ma patrie,
  Adieu, mre chrie,
  Je vais quitter la vie,
  Adieu!

Depuis plusieurs annes, j'avais cess d'crire mon journal de la
campagne de Russie, c'est--dire de mettre en ordre les _Souvenirs_
que j'avais crits en 1813, tant prisonnier. Il m'tait venu une
singulire manie, c'tait de douter si tout ce que j'avais vu, endur
avec tant de patience et de courage, dans cette terrible campagne,
n'tait pas l'effet de mon imagination frappe.

Cependant, lorsque la neige tombe et que je me trouve runi avec des
amis, anciens militaires de l'Empire, dont quelques-uns de la Garde
impriale, bien rares,  prsent (1829)! qui ont fait, comme moi,
cette mmorable campagne, c'est--dire qui ont t jusqu' Moscou,
c'est toujours l que nos souvenirs se portent, et j'ai aussi remarqu
qu'il leur tait rest, comme  moi, d'ineffaables impressions. C'est
avec orgueil que nous parlons de nos glorieuses campagnes.

Aujourd'hui que ma mre vient de me remettre quelques lettres que je
lui avais crites pendant cette campagne, et que je regrettais de ne
pas avoir, afin de les joindre  la fin de mon journal, je reprends
courage. Ajoutez  cela les conseils de quelques amis qui m'engagent 
terminer. Pour moi, cela me fait revivre. Peut-tre un jour, qui sait?
mes rcits, quoique mal crits, intresseront-ils ceux qui les liront,
car, aprs tant de grandes choses que nous avons vues, que nous
reste-t-il  voir? Le grand gnie n'est plus, mais son nom existera
toujours! Aussi je prends mon courage  deux mains pour continuer, de
sorte qu'aprs moi, mes petits-enfants diront, lisant les _Mmoires_
de grand-papa: Grand-papa tait dans les grandes batailles, avec
l'Empereur Napolon! Ils verront comme nous avons frott les
Prussiens, les Autrichiens, les Russes et les Anglais en Espagne, et
tant d'autres; ils verront aussi que grand-papa n'a pas toujours
couch sur un lit de plume, et, quoiqu'il ne soit pas un des meilleurs
catholiques de France, ils verront qu'il a jen souvent et fait
maigre plus d'une fois, les jours gras!

C'tait le 15 dcembre,  sept heures du matin. Aprs tre sortis de
l'curie o nous avions pass la nuit, nous marchmes dans la
direction de la route, jusqu'au moment o nous arrivmes  l'endroit
o nous l'avions quitte la veille; l, nous fmes halte.

Grangier avait encore ma petite bouilloire en cuivre, qu'il portait
devant lui, attache  sa ceinture avec une courroie, dans la crainte
qu'on ne la lui enlevt, car un vase dans lequel on pouvait faire
fondre la neige et cuire quelque chose, tait un objet prcieux.
Grangier me la rendit, car il prvoyait que je resterais encore en
arrire et que je pourrais en avoir besoin. Il me l'attacha fortement
sur mon sac.

Le ciel tait clair, mais le froid tait supportable. Nous ne vmes,
sur la route, que fort peu d'hommes; cela nous fit penser que, la
veille, la plus grande partie tait alle plus loin et dans diverses
directions.

Nous apermes, sur la route, du ct de Kowno, une colonne, mais ne
pmes distinguer si c'taient des Franais ou des Russes: aussi, dans
l'incertitude, nous nous remmes en marche.

Je marchai assez bien pendant une heure, mais, au bout de ce temps, il
me prit une forte colique, et je fus forc de m'arrter: c'tait
toujours la suite de mon indisposition de Wilna; j'attribuai cette
rechute au bouillon de vache que j'avais mang la veille et le matin,
avant de partir.

Je marchai de la sorte jusqu' environ trois heures de l'aprs-midi;
je n'tais plus loign d'une fort que j'apercevais depuis quelque
temps, et o je voulais arriver pour y passer la nuit.

Je n'en tais plus loign que d'une porte de fusil, lorsque, sur la
droite de la route, j'aperus une maison o, autour d'un grand feu,
taient runis plusieurs soldats de diffrents corps et dont la
majeure partie tait de la Garde impriale. Comme j'tais fatigu,
j'arrtai pour me chauffer et me reposer un peu: quelques-uns me
proposrent de rester avec eux; j'acceptai avec plaisir.

Pendant toute la journe, le froid avait t supportable, et il
l'tait encore; tant qu' l'ennemi, il paraissait que l'on pouvait
tre tranquille, mais des hommes qui arrivaient par la droite de la
route nous dirent qu'ils venaient d'apercevoir de la cavalerie et
qu'ils taient persuads que c'taient des Russes: Quand ce serait le
diable, rpondit un vieux chasseur de la Garde, cela ne m'empchera
pas d'tablir ici mon quartier gnral. Mes amis, faites comme moi,
chargez vos armes et mettez la baonnette au bout du canon! C'est ce
que tout le monde fit tranquillement: Et puis, ajouta-t-il, nous
avons le bois pour retraite; c'est, par ma foi, une belle et bonne
position! Ensuite, il s'approcha d'un cheval que l'on venait
d'abattre  quelques pas du feu, en coupa un morceau, et revint
tranquillement s'asseoir prs du feu, sur son sac, et faire rtir sa
viande au bout de son sabre.

Plus de vingt soldats, dont une partie assis sur leur sac et les
autres  genoux, faisaient aussi rtir du cheval.

En face du chasseur dont je viens de parler, une femme tait assise
sur un sac de soldat. Elle tenait la tte penche sur ses mains, les
coudes appuys sur les genoux; une capote grise de soldat, par-dessus
une vieille robe de soie en lambeaux, servait  la prserver du froid.
Un bonnet en peau de mouton, dont une partie tait brle, lui
couvrait la tte; il tait tenu par un mauvais foulard de soie nou
sous le menton.

Le chasseur lui adressa la parole de la manire suivante: Dites donc,
la mre Madeleine!... Elle ne rpondit pas. Ce ne fut qu' la seconde
fois qu'un soldat, qui tait prs d'elle, la poussa, en lui disant:
C'est  vous, la mre,  qui l'on veut parler!-- moi? dit-elle. Mon
nom est Marie. Que me voulez-vous?--Un petit coup de _rogomme_, comme
 l'exercice!--Pour du _rogomme_, vous devez bien penser que je n'en
ai pas! Et elle se remit dans sa position premire.

Une autre femme qui se trouvait aussi assise prs du feu, avait, sur
la tte, une schabraque ou peau de mouton borde de drap rouge,
dcoupe en festons et serre autour du cou avec le cordon d'un bonnet
 poil d'un grenadier de la Garde, dont les glands lui retombaient
sous le menton. Elle avait aussi, par-dessus ses habillements, une
capote bleue d'un soldat de la Garde. Cette femme, en entendant la
voix du chasseur, leva la tte  son tour, en demandant celui qui
voulait du _rogomme_: Ah! c'est vous, la mre Gteau! rpondit le
chasseur; eh bien, c'est moi qui demande du _rogomme_! C'est moi,
Michaut, qui vous parle; vous tes sans doute surprise de me voir? Eh
bien, si quelqu'un est plus tonn que moi de vous rencontrer, et
surtout schabraque comme vous tes, le diable m'emporte! Mme avant
le passage de la Brzina, en pensant quelquefois  vous, chre mre
Gteau, je pensais qu'il y avait dj longtemps que les corbeaux
avaient fait une _fristouille_  la neige, avec votre vieille
carcasse!--Insolent! rpondit la mre Gteau, ils te mangeront avant
moi, vieil ivrogne! Ah! il te faut du _rogomme!_ continua-t-elle d'un
ton goguenard. T'as diablement t priv depuis trois mois, mais
possible qu' Wilna et hier,  Kowno, tu en auras pris une bonne dose,
c'est a que tu as tant de blague! Une chose qui m'tonne, c'est que
tu ne sois pas mort d'avoir bu, comme tant d'autres que nous avons vus
dans les rues. Il y a tant de braves gens qui sont rests l-bas,
tandis que ce mauvais sujet, un mauvais soldat, vit encore!--Halte-l,
la mre Gteau, reprit le vieux chasseur, lchez-moi vos bordes tant
que vous voudrez, mais au nom de _mauvais soldat_, mre Gteau,
halte-l!

Ensuite il continua, tout en grognant, de manger le morceau de viande
de cheval qu'il tenait  la main et dans lequel il avait cess de
mordre pour rpondre  la vieille cantinire.

Une minute aprs, elle reprit: Voil deux ans qu'il m'en veut, depuis
qu' l'cole militaire je n'ai pas voulu lui donner  crdit. Ah! si
mon pauvre homme n'tait pas mort, si un coquin de boulet ne l'avait
pas coup en deux  Krasno!... Et puis elle s'arrta. Ce n'tait
pas votre homme! Vous n'tiez pas marie!--Pas marie! Pas marie!
Voil bientt cinq ans que je suis avec lui, depuis la bataille
d'Eylau, et je ne suis pas marie! Que dis-tu de cela, Marie? en
s'adressant  l'autre cantinire. Mais Marie, qui se trouvait dans la
mme position que la mre Gteau,  l'gard du mariage, ne rpondit
rien.

Le chasseur demanda  la mre Gteau si elle avait mont  la roue, 
la montagne de Wilna: Va, dit-elle, si j'en avais eu la force, je
n'aurais pas manqu mon coup! J'en ai ramass dans la neige, mais a
m'a beaucoup avance! Lorsqu'on se trouve avec des coquins qui ne
respectent rien, il n'y a pas de sret pour le sexe. Le soir, aprs
avoir pass la montagne, lorsque j'arrivai au bivouac des chasseurs de
chez nous, et comme j'avais encore un peu d'eau-de-vie que j'apportais
de Wilna, je la donnai pour avoir une place au feu, et je me couchai
sur la neige entre deux chasseurs du rgiment, ou plutt deux voleurs,
qui m'ont chip la moiti de mon argent. Par bonheur, j'tais couche
sur une poche qu'ils n'ont pu vider. Aprs cela, fiez-vous donc  des
camarades! Heureusement que j'en ai encore assez pour aller jusqu'
Elbing, o l'on dit que nous nous ressemblons. Une fois l, nous nous
arrangerons de manire  pouvoir recommencer la campagne; je ne veux
plus de voitures, j'aurai deux _cognias_ avec des paniers sur le dos.
Nous serons peut-tre plus heureux. Pas vrai, Marie? Marie ne
rpondit pas: Marie, dit le vieux chasseur, c'est son deuxime depuis
un an, et, si elle veut, je l'pouse en troisime....--Toi! vieux
chenapan, rpond la mre Gteau, elle n'aurait pas besoin d'autres
pratiques que la tienne!

Le chasseur s'approcha de Marie et lui prsenta un morceau de viande
de cheval; Marie l'accepta en lui disant: Merci, mon vieux!--Ainsi
c'est dit, continua-t-il, en arrivant  Paris, je vous pouse, je fais
votre bonheur! Marie, pour toute rponse, fit un soupir en disant:
Peut-on plaisanter une malheureuse femme comme moi!--Tout ce que je
viens de dire, reprit le vieux chasseur, n'est que pour plaisanter, et
la preuve, sans rancune, c'est que j'offre  la mre Gteau ce que je
viens de vous offrir, Marie, un petit morceau de dada sur le pouce!
En mme temps, il s'avana pour le lui offrir, mais la mre Gteau, en
le voyant venir, lui dit en le regardant avec colre: Va-t'en au
diable! Je ne veux rien de toi!

 cette sortie de la mre Gteau, Marie, qui tait assise devant moi,
leva la tte en disant que ce n'tait pas le moment de se fcher.
Ensuite elle me regarda des pieds  la tte: Je crois ne pas me
tromper, dit-elle en m'appelant par mon nom, c'est bien vous, mon
pays?--Oui, Marie, c'est bien moi! Je venais,  mon tour, de la
reconnatre, non pas  sa figure, mais  sa voix, car, la pauvre
Marie, sa fracheur avait disparu, le froid, la misre, le feu, la
fume du bivouac l'avaient rendue mconnaissable. C'tait Marie, notre
ancienne cantinire, dont j'avais rencontr la voiture abandonne,
avec deux blesss, dans la nuit du 22 novembre, et que je croyais
morte! Voici son histoire:

Marie tait de Namur; c'est pour cela qu'elle m'appelait son _pays_.
Son mari tait de Lige, un peu mauvais sujet et matre d'armes. Marie
tait la meilleure pte de femme, n'ayant rien  elle, dbitant sa
marchandise aux soldats et  ceux qui n'avaient pas d'argent, comme 
ceux qui en avaient.

Dans toutes les batailles que nous emes, elle fit preuve de dvoment
en s'exposant pour secourir les blesss. Un jour, elle fut blesse;
cela ne l'empcha pas de continuer  donner ses soins, sans s'effrayer
sur le danger qu'elle courait, car les boulets et la mitraille
tombaient autour d'elle. Avec toutes ces belles qualits, Marie tait
jolie: aussi avait-elle beaucoup d'amis; son mari n'en tait pas
jaloux.

En 1811, tant camps devant Almeida (Portugal), quelques mois avant
notre dpart pour la campagne de Russie, il prit envie au pauvre homme
d'aller marauder dans un village. Il entra dans un chteau, s'empara
d'une pendule qui ne valait pas vingt francs, eut le malheur de la
rapporter au camp et de se faire prendre, et, comme il y avait des
ordres svres pour les maraudeurs, M. le gnral Roguet, qui nous
commandait, le fit passer  un conseil de Guerre. Il fut condamn 
tre fusill dans les vingt-quatre heures. Par suite de cette
catastrophe, Marie devint veuve: dans un rgiment, et surtout en
campagne, lorsqu'une femme est jolie, elle n'est pas longtemps sans
mari. Aussi, au bout de deux mois de veuvage, Marie tait console et
remarie--comme on se marie  l'arme.

Quelques mois aprs, son nouveau mari passa sous-officier dans un
rgiment de la Jeune Garde; alors elle nous quitta pour suivre son
nouvel poux: elle tait avec nous depuis quatre ans.

En Russie, elle eut le sort de toutes les cantinires de l'arme: elle
perdit chevaux, voitures, lingots, fourrures et son protecteur. Tant
qu' elle, elle eut le bonheur de revenir. Quatre mois et demi plus
tard, le 2 mai 1813,  la bataille de Lutzen, le hasard me la fit
rencontrer; elle venait d'tre blesse  la main droite, en donnant 
boire  un bless.

J'ai appris, depuis, qu'elle tait rentre en France et qu'elle avait
reparu aux Cent-Jours.  la bataille de Waterloo, elle fut faite
prisonnire, mais, comme elle tait sujette belge, elle rentra en
toute proprit au roi de Hollande[68].

[Note 68: J'ai appris que Marie existait encore et qu'elle tait
membre de la Lgion d'honneur et dcore de la mdaille de
Sainte-Hlne. Elle habite Namur. (_Note de l'auteur_.)]

Je demandai  Marie o tait son mari: Vous savez bien, me
rpondit-elle, qu'il a t tu  Krasno (chose que j'avais ignore
jusqu' prsent); c'tait un bon enfant, celui-l, je le regrette
beaucoup! Ensuite elle frona les sourcils, baissa la tte. Un
instant aprs, elle la releva et, comme j'avais toujours les yeux
fixs sur elle, elle me regarda en riant, mais d'un sourire triste. Je
lui demandai  quoi elle pensait:  manger, comme vous voyez! Avant,
j'avais un ami qui m'en donnait;  prsent, je mange lorsque l'on m'en
donne ou lorsque j'en trouve, chose bien rare; il n'y a qu' boire!
En mme temps, elle prit une pince de neige qu'elle porta  sa
bouche.

Je la vis se lever avec peine pour se mettre en marche; elle me donna
une poigne de main et me dit adieu. Je remarquai qu'elle tait
courbe par la fatigue et la misre, qu'elle marchait pniblement,
appuye sur un gros bton de sapin. La mre Gteau la suivait,
toujours sa schabraque sur la tte, jurant et marmottant entre les
dents. Je compris que c'tait toujours aprs le vieux chasseur.

Dans ce moment, nous pouvions tre quarante, et,  chaque instant,
notre nombre augmentait. J'aperus un sergent du rgiment: il se
nommait Humblot. En me voyant, il me demanda ce que je faisais l. Je
lui rpondis que je me reposais et que j'examinais si je ne ferais pas
bien de passer la nuit o je me trouvais et de partir le lendemain de
grand matin.

Humblot, qui tait un brave garon et qui m'aimait beaucoup, me fit
des observations trs justes, d'abord sur le temps qui tait
supportable, sur l'avantage qu'il y aurait pour moi de traverser la
fort o, me disait-il, de l'autre ct, nous trouverions des maisons
o nous pourrions passer la nuit; le lendemain, nous arriverions de
bonne heure  Wilbalen, petite ville  trois ou quatre lieues d'o
nous tions, o nous trouverions nos camarades et pourrions nous
procurer des vivres. Enfin, il fit tant, que je pris mon sac et mon
fusil, et partis avec le sergent Humblot.

En marchant, Humblot me dit que, quoique nous fussions dans la
Pomranie prussienne, il n'tait pas prudent de marcher isol en
arrire, car plusieurs milliers de Cosaques avaient pass le Nimen
sur la glace.

Ensuite il me conta qu'il avait quitt Kowno, hier dans la journe,
avec beaucoup d'autres, et sans s'inquiter de rien, puisque le
marchal Ney y tait encore  se battre, avec une arrire-garde
compose d'Allemands et de quelques Franais, afin d'empcher les
Russes d'entrer dans la ville, et de donner le temps aux dbris de
l'arme de sortir. Ces Allemands, me disait-il, qui faisaient partie
de la garnison de Kowno, qui se portaient trs bien et  qui rien
n'avait jamais manqu, taient de pauvres soldats; sans la prsence
des Franais en petit nombre parmi eux, ils auraient jet leurs armes
et fui:

Je vais, continua-t-il, te conter ce qui m'est arriv hier, et tu
verras si je n'ai pas raison de t'engager  faire ton possible afin de
sortir de ce coquin de pays!

Aprs avoir pass le Nimen, arrivs  un quart de lieue de la ville,
nous apermes de loin,  cheval sur la route, plus de 2 000 Cosaques
et autres cavaliers. Nous arrtmes pour dlibrer sur le parti 
prendre et aussi pour attendre ceux qui taient en arrire. Un instant
aprs, nous nous trouvmes runis environ 400 hommes de toutes armes.
Nous formmes une colonne, afin de pouvoir, au besoin, former un
carr. Des officiers qui se trouvaient parmi nous--il y en avait
beaucoup--en prirent le commandement. Ensuite, vingt-deux soldats
polonais se joignirent  nous. Environ cinquante hommes des plus
valides, et qui avaient de bonnes armes, se mirent en tirailleurs, en
tte et sur les flancs.

Nous marchmes rsolument sur cette cavalerie qui,  l'approche des
tirailleurs, se retira  droite et  gauche de la route. La colonne,
arrive  la hauteur des Russes, s'arrta pour attendre quelques
hommes encore en arrire. Quelques-uns seulement purent la rejoindre,
car une partie des Cosaques se dtacha pour arrter les plus loigns.
Un nomm Boucsin[69], grosse caisse de notre musique, qui se trouvait
du nombre de ceux qui taient en arrire et qui faisait son possible
pour rejoindre la colonne, ayant encore (chose tonnante!) la grosse
caisse sur son dos et portant dans les mains un sac rempli de pices
de cinq francs, ce qui l'empchait de marcher aussi vite qu'il
l'aurait voulu, fut atteint par des Cosaques,  cinquante pas en
arrire et sur la gauche de la colonne. Il reut, entre les deux
paules, un coup de lance qui le fit tomber de tout son long dans la
neige et fit, en mme temps, passer ta grosse caisse au-dessus de sa
tte. Aussitt, deux Cosaques descendirent de cheval pour le
dpouiller, mais trois hommes et un officier polonais coururent sur
les Cosaques, en prirent un avec son cheval et dbarrassrent le
porteur de la grosse caisse, qu'il abandonna au milieu des champs. Il
en fut quitte pour son coup de lance, et la moiti de son argent qu'il
distribua  ceux qui lui avaient sauv la vie.

[Note 69: _Bousin_, en argot, signifie _tapage_. Le surnom donn
au porteur de la grosse caisse lui servait de nom propre.]

Aussitt, la colonne se remit en marche aux cris de: _Vive
l'Empereur!_ et en conduisant, au milieu d'elle, le Cosaque et son
cheval.

Humblot avait fini sa narration, lorsque je fus forc de m'arrter,
toujours pour mon indisposition; pendant ce temps, il marcha doucement
afin que je pusse le rejoindre. Ma besogne faite  la hte, je me
remis  marcher; mais,  l'endroit o je me trouvais, il y avait
beaucoup de monde qui m'empcha d'avancer. Je repris la route, mais, 
peine y tais-je, que j'entendis des cris rpts: Gare les
Cosaques! Je pense que c'est une fausse alerte, mais j'aperois
plusieurs officiers arms de fusils qui s'arrtent et qui se posent
bravement sur le chemin faisant face du ct o le bruit venait, et
criant: N'ayez pas peur, laissez avancer cette canaille[70]! Je
regarde derrire moi, je les aperois tellement prs que je fus touch
par un cheval: trois taient en avant, d'autres suivaient.

[Note 70: M. le colonel Richard, ex-commandant de place  Cond,
tait un de ces officiers: nous en avons parl plusieurs fois
ensemble. (_Note de l'auteur_).]

Je n'ai que le temps de me jeter dans le bois o je pensais tre en
sret, mais les trois Cosaques y entrent presque aussitt que moi et
malheureusement, dans cet endroit, le bois se trouvait fort clair. Je
cherche  gagner l'endroit le plus pais, mais par une fatalit
inoue, mon indisposition me reprend et se fait sentir d'une manire
insupportable. Que l'on juge de ma position! Je veux m'arrter, mais
c'est impossible, car deux des trois Cosaques ne sont plus qu'
quelques pas de moi, de sorte que, pour ne pas interrompre ma course
et me laisser prendre, je suis oblig de faire dans mes pantalons.
Heureusement, quelques pas plus avant, les arbres se trouvent plus
rapprochs, les Cosaques sont gns dans leur course et forcs de la
ralentir, tandis que je continue du mme pas; mais arrt par des
branches d'arbres couchs dans la neige, je tombe de tout mon long, et
ma tte reste enfonce dans la neige. Je veux me relever; mais je me
sens tenu par une jambe. La crainte me fait penser que c'est un de mes
Cosaques qui me tient, mais il n'en tait rien, c'taient des ronces
et des pines. Je fais un dernier effort, je me relve, je regarde
derrire moi: les Cosaques taient arrts; deux cherchaient un
endroit afin de passer avec leurs chevaux. Pendant ce temps, je me
trane avec peine.

Un peu plus avant, je me trouve arrt par un arbre abattu, mais je
suis tellement faible qu'il m'est impossible de lever une jambe pour
aller au del, et, pour ne pas tomber d'puisement, je fus forc de
m'asseoir dessus.

Il n'y avait pas cinq minutes que je m'y trouvais, quand je vois les
Cosaques mettre pied  terre et attacher leurs chevaux aux branches
d'un buisson. Je pense qu'ils vont venir me prendre, et dj je me
lve pour essayer de me sauver, lorsque j'en vois deux s'occuper du
troisime, qui avait un furieux coup de sabre  la figure, car il
releva d'une main le morceau de sa joue qui pendait jusque sur son
paule, tandis que les deux autres prparaient un mouchoir qu'ils lui
passrent sous le menton et lui attachrent sur la tte. Tout cela se
passait  dix pas de moi; pendant ce temps, ils me regardaient en
causant.

Lorsqu'ils eurent fini de recoller la figure de leur camarade, ils
marchrent directement sur moi: alors, me voyant perdu, je fais un
dernier effort, je monte sur le corps de l'arbre, je prends mon fusil
qui tait charg, et je me dcide  tirer sur le premier qui se
prsentera. Dans ce moment, je n'avais affaire qu' deux hommes; le
troisime, depuis qu'on l'avait pans, paraissait souffrir comme un
damn, se promenait de droite  gauche, en levant les bras et donnant
des coups de poing sur le derrire de son cheval.

Me voyant en position de riposter, les deux Cosaques qui marchaient
sur moi s'arrtent et me font signe de venir  eux. Je comprends
qu'ils disent qu'ils ne me feront pas de mal, mais je reste toujours
dans la mme position.

J'entendais sur ma droite, du ct de la route, des cris et des
jurements accompagns de coups de fusil qui n'taient pas sans
inquiter mes adversaires, car, souvent, je les voyais regarder du
ct d'o venait le bruit, de sortie que j'esprais qu'ils
m'abandonneraient pour penser  leur propre sret; mais ne voil-t-il
pas qu'un quatrime sauvage arrive, paraissant aussi se sauver! Voyant
plusieurs de ses camarades, il s'approche, m'aperoit, veut marcher
sur moi, mais, voyant qu'avec son cheval cela lui est impossible, 
cause des arbres et des buissons, met pied  terre, attache son cheval
prs des autres et, un pistolet  la main, en se couvrant des arbres,
avance contre moi; les deux autres le suivent de la mme manire. Il
ne fallait certainement pas faire tant de crmonies pour s'emparer de
ma chtive personne, mais ...  bonheur! au mme instant, les cris qui
venaient de la droite se font entendre avec plus de force, accompagns
de coups de fusil; les chevaux, qui n'taient pas fortement attachs,
sont effrays, s'chappent du ct de la route, et les Cosaques se
mettent  courir aprs.

Rflchissant  l'tat dplorable dans lequel je me trouvais, je me
dis qu'il me serait impossible de continuer  marcher sans me nettoyer
et changer de linge. On se rappelle que j'avais des chemises et une
culotte de drap de coton blanc, dans un portemanteau de la montagne de
Ponari--ces effets appartenaient  un commissaire des guerres.

Ayant ouvert mon sac, j'en tire une chemise que je pose sur mon fusil;
ensuite la culotte, que je mets  ct de moi sur l'arbre; je me
dbarrasse de mon amazone et de ma capote militaire, de mon gilet 
manches en soie jaune pique, que j'avais fait  Moscou avec les
jupons d'une dame russe; je dnoue le cachemire qui me serrait le
corps et qui tenait mon pantalon, et, comme je n'avais pas de
bretelles, il tomba sur mes talons. Pour ma chemise, je n'eus pas la
peine de l'ter, je la tirai par lambeaux, car il n'y avait plus ni
devant, ni derrire. Enfin, me voil nu, n'ayant plus que mes
mauvaises bottes aux jambes, au milieu d'une fort sauvage, le 15
dcembre,  quatre heures de l'aprs-midi, par un froid de dix-huit 
vingt degrs, car le vent du nord avait recommenc  souffler avec
force.

En regardant mon corps maigre, sale et mang par la vermine, je ne
puis retenir mes larmes. Enfin, runissant le peu de forces qui me
restent, je me dispose  faire ma toilette: je ramasse les lambeaux de
ma vieille chemise et, avec de la neige, je me nettoie le mieux
possible. Ensuite, je passe ma nouvelle chemise en fine toile de
Hollande et brode sur le devant. Mon pantalon n'tant plus mettable,
j'enfourche au plus vite la petite culotte, mais elle se trouvait
tellement courte que mes genoux n'taient pas couverts, et, avec mes
bottes qui ne m'allaient que jusqu' mi-jambe, j'avais toute cette
partie  nu. Enfin, je passe au plus vite mon gilet de soie jaune, ma
capote, mon amazone, mon fourniment et mon collet par-dessus, et me
voil compltement habill, sauf mes jambes.

Ensuite, je fis rflexion qu'il fallait dcamper au plus vite, de
sorte que je descendis de mon arbre. Lorsque j'eus fait environ deux
cents pas, j'aperus deux individus, un homme et une femme. Je
reconnus qu'ils taient Allemands; ils me paraissaient tre sous
l'impression de la peur. Je leur demandai s'ils voulaient venir avec
moi, mais l'homme rpondit, d'une voix tremblante, que non, et, me
montrant le ct de la route, ne me dit qu'un seul mot: Cosaques!
C'tait un cantinier et sa femme, d'un rgiment de la Confdration du
Rhin, probablement de la garnison de Kowno, qui suivaient le mouvement
de la retraite et qui ayant, comme moi, t surpris dans le bois par
le _hourra_, s'taient mis  l'cart. Sa femme lui conseillait de
venir avec moi, mais l'homme ne voulut pas y consentir, et malgr tout
ce que je pus lui dire, je me vis forc, quoiqu' regret, de m'en
aller seul.

Aprs avoir err  l'aventure pendant une demi-heure, je m'arrtai
pour m'orienter, car il commenait dj  faire nuit. Dans la partie
de la fort o je me trouvais, il y avait de la neige en quantit.
Aucun chemin n'tait battu ni fray, pas mme trac. Je m'asseyais
quelquefois, pour me reposer, sur des arbres qui, par suite des
grands vents, taient tombs dracins. Je saisissais les branches des
buissons dans la crainte de tomber, tant j'tais faible. Mes jambes
enfonaient dans la neige au-dessus de mes bottes, de sorte qu'elle
entrait dedans. Cependant je n'avais pas froid, au contraire des
gouttes de sueur me tombaient du front, mais les jambes me manquaient.
Je sentais une lassitude extraordinaire dans les cuisses, par suite
des efforts que je faisais pour me tirer de la neige, o parfois
j'enfonais jusqu'aux genoux. Je n'essaierai pas de dpeindre ce que
je souffrais. Il y avait plus d'une heure que je marchais dans les
tnbres, clair seulement par les toiles: ne parvenant pas  sortir
de la fort par la direction qui me semblait la meilleure pour
rejoindre la route et n'en pouvant plus, puis, essouffl, je prends
le parti de me reposer. Je m'appuie contre un tronc d'arbre o je
reste immobile. Un instant aprs, j'entends les aboiements d'un chien,
je regarde de ce ct: je vois briller une lumire, je pousse un
soupir d'esprance, et, rassemblant tout ce que j'avais de forces, je
me dirige dans cette nouvelle direction. Mais, arriv  trente pas,
j'aperois quatre chevaux et, autour du feu, quatre Cosaques assis, et
trois paysans, parmi lesquels je reconnais le cantinier et sa femme
que j'avais rencontrs, pris probablement par les Cosaques qui avaient
voulu s'emparer de moi; je reconnus facilement celui qui avait un coup
de sabre  la figure, car je n'tais pas  vingt pas d'eux.

Je les regardai pendant assez de temps, me demandant si je ne ferais
pas bien de m'approcher et de me rendre plutt que de mourir comme un
misrable au milieu du bois, car la vue du feu me tentait, mais
quelque chose que je ne saurais dire me fit faire le contraire. Je me
retirai machinalement. Je les regardai encore: je remarquai qu'il ne
leur manquait rien, car plusieurs pots en terre taient autour du feu.
Ils avaient de la paille, et les chevaux avaient du foin.

Dans l'impossibilit de suivre,  cause de la quantit d'arbres, la
direction que j'aurais voulu, je fus oblig d'appuyer  gauche:
heureusement pour moi, car, aprs avoir fait quelques pas, je trouvai
la fort plus claire, mais la neige y tait en plus grande quantit,
de sorte que, plusieurs fois, je tombai. Une dernire fois je me
relve, je regarde le Ciel, je m'en prends  Dieu, qui veillait sur
moi; au moment o je me demandais si je ne ferais pas mieux de
retourner au bivac des Cosaques, je me trouvai  l'extrmit de la
fort et sur la route. L, je tombe  genoux, et je remercie Celui
contre lequel je venais de m'emporter.

Je marchai droit devant moi: le chemin tait bon, c'tait bien celui
que je devais suivre, mais le vent, que je ne sentais pas dans le
bois, soufflait avec assez de force pour se faire sentir  la partie
de mes jambes qui n'tait pas couverte; mon amazone, qui tait longue,
me garantissait un peu du froid.

Chose singulire, je n'avais pas faim; je ne sais si les motions que
j'avais prouves, depuis le _hourra_, en taient la cause, ou si
c'tait l'effet de mon indisposition, car, depuis mon dpart de
l'curie o j'avais mang de la soupe et un morceau de viande, je
n'avais pas prouv le besoin de manger. Cependant, pensant que je
devais encore avoir un morceau de viande dans ma carnassire, je le
cherchai et fus assez heureux pour le retrouver, et, quoique durci par
la gele, je le mangeai sans discontinuer de marcher. Aprs mon repas,
je levai la tte; j'aperus, sur ma gauche, deux cavaliers paraissant
marcher avec circonspection et, plus loin, sur la route, un individu
qui semblait marcher mieux que moi. Je doublai le pas pour le
rejoindre, mais tout  coup je ne le vis plus.

En regardant sur la droite, j'aperus une petite cabane et, comme il
n'y avait pas de porte ferme, j'entrai. Mais  peine avais-je fait
deux pas dans l'intrieur, que j'entendis rsonner une arme, et une
grosse voix se fit entendre: Qui va l? Je rpondis: Ami! et
j'ajoutai: Soldat de la Garde!--Ah! ah! rpondit-on, d'o diable
sortez-vous, mon camarade, que je ne vous ai pas rencontr depuis que
je marche seul? Je lui contai une partie de ce qui m'tait arriv
depuis le _hourra_ des Cosaques, dont il me dit n'avoir pas entendu
parler.

Nous sortmes pour nous mettre en marche: je m'aperus que mon nouveau
camarade tait un vieux chasseur  pied de la Garde, et qu'il portait,
sur son sac et autour de son cou, un pantalon de drap qui, suivant
moi, ne lui servait de rien, mais qui pouvait m'tre d'un grand
secours. Je le suppliai de me le cder pour un prix, et lui montrai
l'tat de nudit de mes jambes: Mon pauvre camarade, me dit-il, je ne
demande pas mieux que de vous obliger, si cela se peut, mais je vous
dirai que le bas du pantalon est brl  plusieurs places et qu'il y a
mme de grands trous.--N'importe, cdez-le-moi, cela me sauvera
peut-tre la vie! Il le tira de dessus son sac en me disant: Tenez,
le, voil! Alors je pris deux pices de cinq francs dans ma
carnassire, en lui demandant si c'tait assez: C'est bien, me
rpondit-il, dpchez-vous et partons, car j'aperois deux cavaliers
qui semblent descendre du ct de la route, et qui pourraient bien
tre les claireurs d'un parti de Cosaques!

Pendant qu'il me parlait, je m'tais appuy contre le montant de la
porte et j'avais pass le pantalon dans mes jambes. Je le fis tenir,
comme le prcdent, avec le cachemire qui me serrait le corps, et nous
partmes.

Nous n'avions pas fait cent pas, que mon compagnon, qui marchait mieux
que moi, en avait dj plus de vingt d'avance. Je le vis se baisser et
ramasser quelque chose; je ne pus, pour le moment, distinguer ce que
c'tait, mais, arriv au mme endroit, j'aperus un homme mort. Je
reconnus que c'tait un grenadier de la Garde royale hollandaise qui,
depuis le commencement de la campagne, faisait partie de la Garde
impriale. Il n'avait plus de sac, ni de bonnet  poil, mais il avait
encore son fusil, sa giberne, son sabre et de grandes gutres noires
aux jambes, qui lui allaient jusqu'au-dessus des genoux. L'ide me
vint de les lui ter pour les mettre au-dessus de mon pantalon et
couvrir ses trous. Je m'assieds sur ses cuisses, et je finis par les
lui tirer; ensuite je me remets  marcher plus vite que de coutume,
comme si celui  qui je venais de les prendre allait courir aprs moi.

Pendant ce temps, le chasseur avait continu sa route, de sorte que je
ne pouvais plus le voir. Un instant aprs, j'aperus devant moi un
grand btiment. Je reconnus que c'tait une station, maison de poste,
et me proposai d'y passer la nuit. Un fantassin en faction me cria:
Qui vive? Je rpondis: Ami! et j'entrai.

D'abord je vis des soldats, au nombre de plus de trente, dont
quelques-uns dormaient, et d'autres, autour de plusieurs feux,
faisaient cuire du cheval et du riz.  droite, j'aperus trois hommes
autour d'une gamelle de riz. Je me laissai tomber  ct de ces
derniers. Un instant aprs, j'essayai de parler  l'un d'eux. Pour
commencer, je le tirai par sa capote; il me regarda sans me rien dire.
Alors, d'un ton piteux, je lui dis assez bas, afin que d'autres ne
pussent l'entendre: Camarade, je vous en prie, laissez-moi manger
quelques cuilleres de riz, en vous payant. Vous me rendrez un grand
service, vous me sauverez la vie! En mme temps je lui prsentai deux
pices de cinq francs, qu'il accepta, en me disant: Mangez! Il me
remit un plat en terre avec sa cuiller, et me cda aussi sa place prs
du feu. Je mangeai environ quinze cuilleres de riz qu'il restait
encore, pour mes dix francs.

Mon repas fini, je regardai autour de moi afin de voir si je ne
verrais pas le vieux chasseur. Je l'aperus prs d'un rtelier; il
tait occup  dcouper un bonnet  poil pour en faire un
couvre-oreilles. Ce bonnet tait celui du grenadier hollandais qu'il
avait ramass, lorsque je l'avais vu se baisser. J'allai de son ct
pour me reposer; mais  peine tais-je tendu sur la paille, que la
sentinelle cria: Alerte! en disant qu'elle apercevait des Cosaques.
Aussitt, tout le monde se lve et prend ses armes. On entendit crier:
Ami, Franais! Deux cavaliers entrrent dans la grange et,
descendant de cheval, se firent connatre; mais plusieurs les
interpellrent, et surtout le vieux chasseur qui leur dit: Comment se
fait-il que vous tes  cheval et f... comme des Cosaques?
Probablement pour piller et dtrousser les pauvres Franais blesss ou
malades?--Ce n'est pas cela du tout, rpond l'un des deux cavaliers,
mais  nous voir, on le croirait. Nous pouvons vous prouver le
contraire, et lorsque nous serons en place, nous vous conterons cela.
Celui qui venait de rpondre, aprs avoir attach les deux chevaux et
leur avoir donn de la paille, qui se trouvait en grande quantit dans
la grange, revint prs de son compagnon qui paraissait marcher avec
peine et, le prenant par le bras, vint le placer prs de moi.
Lorsqu'ils eurent mang un morceau de pain et bu de l'eau-de-vie dont
ils paraissaient avoir leur provision, et en eurent fait boire un
coup au vieux chasseur et  moi, celui qui avait conduit son camarade
prs de moi, dit: Hier au soir, j'ai sauv mon frre des mains des
Cosaques o il tait prisonnier et bless. Il faut que je vous conte
cela, cela tient du merveilleux.

La veille d'arriver  Kowno, mourant de faim et de froid, puis de
fatigue, je m'cartais de la route avec deux officiers du 71e de ligne
arms, comme moi, d'un fusil, afin de pouvoir passer la nuit dans un
village. Mais, aprs avoir fait environ une demi-lieue, ne pouvant
aller plus loin sans nous exposer  prir de froid dans la neige, nous
nous dcidmes  passer la nuit dans une mauvaise maison abandonne
o, fort heureusement, nous trouvmes du bois et de la paille, et,
comme j'avais encore de la farine de Wilna, nous fmes un bon feu et
de la bouillie.

Le lendemain, de grand matin, nous nous disposmes  partir pour
rejoindre la route, mais au moment o nous allions sortir de la
maison, nous la vmes cerne par les Cosaques, au nombre de 15; cela
ne nous empcha pas de sortir. Nous arrtmes devant la ports afin de
les observer; ils nous firent signe d'aller  eux; nous fmes le
contraire, nous rentrmes dans la maison, nous fermmes la porte, nous
ouvrmes deux petites fentres et commenmes un feu qui fit fuir les
Cosaques.  une bonne porte de fusil, ils s'arrtent, mais nos armes
taient recharges: nous sortmes de la maison, et, sans perdre de
temps, leur envoymes une seconde borde qui fit tomber un cheval avec
son cavalier. Ce dernier se dbarrassa et abandonna sa monture. Nous
nous mmes  marcher au plus vite, mais nous n'avions pas fait
cinquante pas que nous les vmes marcher de notre ct.

Un instant aprs, ils appuyrent  droite, mais c'tait pour enlever
le portemanteau rest sur le cheval que nous avions descendu. Bientt
nous les perdmes de vue, et nous arrivmes sur la route qui
conduisait  Kowno, o nous devions arriver le mme jour. Nous nous
trouvmes au milieu de plus de six mille traneurs, et, dans cette
cohue, je fus, comme il arrivait toujours, spar de mes camarades. Je
marchai ainsi toute la journe, et il ne faisait pas encore nuit, que
je me trouvais  une lieue de Kowno, prs du Nimen. Je me dcidai 
traverser le fleuve sur la glace, afin de trouver un gte comme la
veille, car l'on y voyait des habitations.

tant sur la digue, j'aperus,  une demi-lieue sur la droite, un
groupe de trois  quatre maisons, o je fus assez bien reu par les
paysans et o je passai la nuit tranquillement. Le lendemain de grand
matin, je me mis en route, afin de rejoindre la colonne de l'autre
ct de Kowno; mais lorsque je fus  deux cents pas, je me trouvai,
sans y penser, au milieu d'une douzaine de Cosaques qui, sans me faire
du mal et sans mme penser  me dsarmer, me firent marcher devant
eux, et prcisment dans la direction o je voulais aller. J'tais
prisonnier, et ne pouvais le croire.

Aprs une heure de marche, nous arrivmes dans un village. L, l'on
me dbarrassa de mes armes et de mon argent, et je fus assez heureux
pour sauver quelques pices d'or caches dans la doublure de mon
gilet. Je me dbarrassai de mon schako, pour me couvrir la tte d'un
bonnet de peau de mouton noir que voil. Je remarquai que les Cosaques
taient chargs d'or et d'argent et qu'ils ne faisaient pas beaucoup
attention  moi; aussi je me promis bien de profiter de la premire
occasion pour m'chapper.

Il pouvait tre dix heures quand nous partmes du village. Nous
rencontrmes un autre dtachement de Cosaques, escortant des
prisonniers, dont quelques-uns taient de la Garde impriale, qui
avaient t pris en sortant de Kowno. Je fus joint  ces derniers.

Nous marchmes en nous arrtant souvent, jusqu' environ trois
heures. Je remarquai que le conducteur tait embarrass, ne
connaissant pas le pays. Avant qu'il ft nuit, nous arrivmes dans un
petit village, o l'on nous fit entrer dans une grange et o nous
passmes tous  une visite trs minutieuse. Je tremblais pour mon or,
j'en fus quitte pour la peur.

 peine avait-on fini de nous fouiller, que j'entendis crier mon nom
par un prisonnier que je ne connaissais pas; je rpondis: Prsent!
Un autre prisonnier,  l'extrmit, rpondit la mme chose. Alors,
m'avanant dans la direction dont la voix tait partie, je demandai
qui s'appelait Dassonville: Moi! me rpondit mon frre que vous
voyez l. Jugez de notre surprise en nous reconnaissant! Nous nous
embrassmes en pleurant. Il me dit qu'il avait t bless le 28
novembre, par ici du pont de la Brzina, d'un coup de balle dans le
mollet de la jambe gauche. Je lui dis que mon dessein tait que nous
nous sauvions avant que l'on nous ft repasser le Nimen: puisque nous
tions dans la Pomranie, pays appartenant  la Prusse, il fallait
profiter de l'occasion qui se prsentait.

Les paysans nous apportrent des pommes de terre et de l'eau, bonheur
auquel nous tions loin de nous attendre. L'on nous en fit la
distribution; nous en emes chacun quatre; nous nous jetmes dessus
comme des dvorants, et presque tous avourent que, pour le moment, il
valait mieux tre prisonnier, mangeant des pommes de terre, que de
mourir, libre, de faim et de froid sur le grand chemin. Mais moi je
leur observai qu'il serait plus heureux de sortir de leurs griffes:
Qui sait, dis-je, si l'on ne nous conduira pas en Sibrie? Je leur
montrai la possibilit de nous sauver, car j'avais trouv, derrire la
place o j'tais couch avec mon frre, que l'on pouvait facilement en
dtacher deux planches et passer aisment. On convint que j'avais
raison; mais je ne sais par quelle fatalit, une heure aprs, l'on
vint nous dire qu'il fallait partir. Il commenait  faire nuit;
beaucoup d'hommes, accabls de fatigue, taient endormis et ne
voulaient pas se lever; mais les Cosaques, voyant que l'on ne
rpondait pas assez vite  l'ordre donn, frapprent  coups de knout
ceux qui taient encore couchs. Mon frre qui,  cause de sa
blessure, ne pouvait se lever assez lestement, allait tre frapp; je
me mis devant, je parai les coups, pendant que je l'aidais  se
relever, et au lieu de sortir de la grange comme les autres, nous nous
cachmes derrire la porte, avec le bonheur de ne pas tre aperus.

Tous les prisonniers et les Cosaques taient sortis; nous n'osions
respirer. Trois Cosaques  cheval traversrent encore la grange en
galopant et en regardant  droite et  gauche, s'il n'y avait plus
personne. Lorsqu'ils furent sortis, je me tranai pour regarder en
dehors: je vis un paysan venir, je rentrai  ma place. Il entra dans
la grange du ct oppos o nous tions; nous n'emes que le temps de
nous couvrir de paille. Fort heureusement il ne nous aperut pas et
ferma les deux portes. Nous nous trouvmes seuls.

Il pouvait tre six heures; nous nous reposmes encore une heure;
ensuite je me levai pour aller ouvrir la porte; mais je ne pus y
parvenir, de sorte qu'il fallut revenir  mon premier projet, celui de
sortir en enlevant les deux planches. C'est ce que je fis. Le passage
tait libre; je dis  mon frre de m'attendre, et je sortis.

J'avanai  l'entre du village:  la premire maison j'aperus de la
lumire  travers une petite fentre et, lorsque je fus en face, je
vis trois grands coquins de Cosaques compter de l'argent sur une table
et un paysan les clairer. Je me disposais  me retirer pour retourner
 la grange rejoindre mon frre, lorsque j'en vis un faire un
mouvement du ct de la porte, l'ouvrir et sortir; fort heureusement
qu'un traneau charg de bois se trouvait prs de moi pour me cacher:
je me mis  plat ventre sur la neige.

Le Cosaque, aprs avoir satisfait un besoin, rentra dans la maison et
ferma la porte. Aussitt je me levai pour me sauver, mais comme il
fallait passer vis--vis de la fentre, dans la crainte d'tre vu, je
fis le tour  droite. Je n'avais pas encore fait dix pas, qu'une porte
s'ouvrit. Pour ne pas tre vu, j'entrai dans une curie et me couchai
sous une auge dans laquelle des chevaux mangeaient.  peine y
tais-je, qu'un paysan portant une lanterne et suivi d'un Cosaque, y
entra. Je me crus perdu. Le Cosaque portait un portemanteau; il
l'attacha sur son cheval, l'examina, et sortit en fermant la porte.

J'allais sortir moi-mme, lorsqu'une ide me vint d'enlever un
cheval: je m'empare au plus vite de celui au portemanteau, mais en le
faisant tourner pour sortir de l'curie, quelque chose me tombe sur
l'paule; c'est la lance du Cosaque qui tait appuye sur son cheval.
Je m'en empare pour me dfendre au besoin, et je sors. J'arrive prs
de la grange, j'aide mon frre  monter  cheval, et, moi prenant la
bride, nous marchons dans la direction de la route. Lorsque nous emes
fait environ deux cents pas, je regardai si je ne voyais rien venir.
Je lui remis la lance du Cosaque, et le couvris avec le grand collet 
poil de chameau qui se trouvait sur le cheval. Aprs une demi-heure
de marche, nous arrivmes sur la route; ensuite, tournant dans la
direction de Gumbinnen, nous apermes des paysans occups  enlever
les roues d'un caisson abandonn. Pour ne point passer prs d'eux,
nous prmes un chemin sur notre gauche, qui nous conduisit  l'entre
d'un village que nous aurions bien voulu viter, tant nous avions
crainte de retomber entre les griffes de nos ennemis. Dieu sait ce
qu'il nous en serait arriv, car, nous voyant possesseurs d'un cheval
et d'une arme appartenant  l'un des leurs, ils pouvaient penser que
nous avions tu l'individu  qui tout cela avait appartenu!

Nous tions arrts pour dlibrer, lorsque nous entendmes du bruit
derrire nous; aussitt nous voulons fuir, mais il n'y avait pas
possibilit, car la grande quantit de neige, des deux cts du
chemin, nous empchait d'entrer dans les terres. Notre position
devenait critique et je n'osais communiquer  mon frre les sensations
que j'prouvais, plus pour lui que pour moi,  cause de sa blessure.

Nous allions continuer  marcher droit devant nous, lorsque nous
apermes ceux qui nous avaient caus tant de frayeur; ils n'taient
qu' quelques pas de nous. Ils s'arrtrent en nous criant en
allemand: Bonsoir, amis Cosaques!--Attention! dis-je  mon frre; tu
es Cosaque, et moi je suis ton prisonnier. Tu parles un peu allemand,
ainsi du sang-froid! Comme il avait sur la tte un mauvais bonnet de
police, je le changeai contre le mien qui ressemblait  celui d'un
Cosaque. Nous reconnmes ces paysans pour ceux que nous avions vus, un
instant avant, sur la route, autour du caisson. Ils taient quatre, et
tranaient avec des cordes deux des roues qu'ils avaient enleves: mon
frre leur demanda s'il y avait des camarades Cosaques dans le
village; ils lui dirent que non: Alors, dit-il, conduisez-moi chez le
bourgmestre, car j'ai froid et faim, puis, je suis bless et oblig de
conduire ce prisonnier franais. Alors il y en eut un qui nous dit
que, depuis le matin, ils attendaient les Cosaques, et qu'ils auraient
bien fait d'arriver, car plus de trente Franais avaient log la nuit
dernire et on les avait presque tous dsarms au moment de leur
dpart.

En entendant cela, nous aurions voulu tre au diable, mais, dans ce
moment, d'autres paysans arrivrent qui, en me voyant conduit par un
Cosaque, me dirent des injures et me firent des menaces qui furent
rprimes par un homme g que j'ai su, aprs, tre un ministre
protestant, cur de l'endroit.

L'on nous conduisit chez le bourgmestre, qui fit beaucoup d'accueil 
mon frre en lui disant qu'il logerait chez lui et que l'on aurait
soin de son cheval, mais que, pour le Franais, il allait le faire
conduire  la prison,  moins, dit-il, que vous ne vouliez le garder
prs de vous pour vous servir de domestique: Je ne demande pas mieux,
rpondit mon frre, d'autant mieux que je suis bless et que ce
Franais est chirurgien-major. Il me pansera ma jambe.--Chirurgien-major!
reprit le bourgmestre, cela tombe on ne peut mieux, car nous avons
ici un brave homme du village qui a eu, ce matin, le bras cass
par un Franais qui n'a pas voulu se laisser dsarmer; il lui arrangera
son bras!

L'on nous fit entrer dans une chambre bien chaude o il y avait un
lit que l'on dsigna pour le Cosaque, mais il n'en voulut pas et
demanda de la paille pour lui, et aussi pour moi, qu'il fit mettre 
part, afin de ne pas veiller de soupons. L'on nous apporta  manger
du pain, du lard, de la choucroute, de la bire et du genivre pour le
frre Cosaque; des pommes de terre et de l'eau pour moi. Le
bourgmestre fit remarquer  mon frre une certaine quantit d'armes
dans un coin de la chambre: c'taient celles des Franais que les
paysans avaient dsarms le matin, consistant en quelques pistolets,
carabines, cinq  six fusils, autant de sabres de cavaliers, ainsi que
plusieurs paquets de cartouches.

Pendant que nous tions en train de manger, un paysan accompagn
d'une femme entra dans la chambre; l'homme portait un bras en charpe:
c'tait l'homme au bras cass. Il vint s'asseoir auprs de moi pour me
le faire voir. Je me dcidai  payer d'audace. Je demandai du linge,
des bandes, des petites lattes que l'on fit avec du bois de sapin. Le
bras tait cass net entre le poignet et le coude. J'avais dj vu
tant d'oprations, depuis cinq ans, que je ne balanai pas un instant
 me mettre  l'oeuvre. Il n'y avait pas de plaie, on voyait seulement
une forte rougeur. Je fis signe  un paysan de tenir le malade par les
deux paules et  la femme de tenir la main. Alors j'ajustai, je
pense, assez bien l'os cass, comme j'aurais fait d'un morceau de
bois. D'abord, je ttonnai. Pendant ce temps, le diable criait et
faisait de vilaines grimaces. Enfin je lui appliquai des compresses
trempes dans le _schnapps_, ensuite quatre lattes que je lui serrai
avec des bandes de toile. Enfin, l'opration finie, il se trouva
mieux, et me dit que j'tais un brave homme. La femme et le
bourgmestre me firent des compliments; alors je respirai. Pour me
rcompenser, on me donna un grand verre de genivre.

Mais ce n'tait pas tout: le bourgmestre me fit comprendre qu'il
fallait que j'aille voir une femme qui, depuis deux jours, souffrait
horriblement; c'tait une jeune femme enceinte qui ne pouvait
accoucher. On avait t  Kowno pour un accoucheur, mais tout tait en
droute  cause des Russes et des Franais, de sorte que l'on n'avait
pu en trouver: Ordinairement, me dit-il, ce sont les vieilles femmes
qui font ce service, mais il parat que l'enfant se prsente mal. Je
voulus faire comprendre au bourgmestre qu'ayant perdu mes instruments
de chirurgien, je ne pouvais pas oprer et que, d'ailleurs, je n'tais
pas accoucheur, que je n'y connaissais rien. Mais je ne pus me faire
comprendre, ou l'on pensa qu'il y avait, de ma part, mauvaise volont:
il fallut marcher. Je fus conduit par deux paysans et trois femmes 
l'extrmit du village. Je ne sais si c'est parce que je sortais d'une
chambre chaude, mais j'avais un froid de chien. Enfin, nous arrivons.

On me fait entrer dans une chambre o je trouve trois vieilles femmes
que l'on aurait pu comparer aux trois Parques: elles taient auprs
d'une jeune femme tendue sur un lit et qui, par moments, jetait des
cris bien plus forts que l'homme au bras cass. Une des vieilles me
fit approcher de la malade, une autre leva la couverture et une
troisime la chemise. Jugez de mon embarras! Sans rien dire, je
regardais les trois vieilles, afin de lire dans leurs yeux ce qu'elles
voulaient que je fasse. Elles aussi attendaient, en me regardant, ce
que j'allais faire: la malade, de mme, avait les yeux sur moi.  la
fin, je compris une des vieilles qui me disait de voir si l'enfant
vivait encore. Alors je me dcide et je lui pose ma large patte,
froide comme la glace, sur son ventre brlant. Le contact lui fit
faire un bond et jeter un cri  faire trembler la maison. Ce cri est
suivi d'un second: aussitt les trois vieilles s'emparent d'elle, et,
en moins de cinq minutes, tout tait fini: elle venait d'accoucher
d'un Prussien.

Alors, tout fier de ma nouvelle cure, je me frotte les mains, et,
comme je savais ce que l'on faisait, dans mon village, en pareille
circonstance, o on lave l'enfant dans de l'eau chaude et du vin, j'en
fis apporter dans une cuvette. Ensuite je demandai du _schnapps_. On
m'en donna une bouteille; je la gote plusieurs fois, je prends un
morceau de linge que je trempe dans l'eau chaude, je verse du
_schnapps_ dessus, j'applique cette compresse sur le bas-ventre de la
jeune femme, qui s'en trouve trs bien, et qui me remercie en me
pressant la main.

Je sortis escort par les deux hommes qui m'avaient amen, et par
deux des vieilles dugnes. Je fus reconduit chez le bourgmestre o
l'on fit mon loge. Mon frre le Cosaque tait dans des transes, mais,
en me voyant, il fut rassur.

J'avais encore un bless  panser, c'tait lui: je lui lavai la plaie
avec de l'eau chaude, et je l'arrangeai avec un peu plus de
connaissance. On nous laissa seuls. Lorsque nous fmes certains que
tout le monde dormait, je m'avanai du ct o taient les armes, je
choisis deux paires de pistolets ainsi qu'un beau sabre de chasseur et
deux paquets de cartouches du calibre de nos pistolets, que nous
prmes la prcaution de charger de suite. Les miens furent cachs en
attendant le moment de notre dpart; ensuite, nous nous reposmes.

Le matin,  six heures, l'on nous apporta  manger. Cette fois, je
fus trait comme le Cosaque. Pendant que nous mangions, le bourgmestre
me fit encore compliment sur mes talents; ensuite il me demanda si je
voulais rester; qu'il me donnerait une de ses filles en mariage. Je
lui dis que cela ne se pouvait pas, que j'tais dj mari et que
j'avais des enfants: Alors, dit-il en s'adressant au Cosaque, de
quel ct allez-vous?--Je vais rejoindre mon frre et mes camarades
qui suivent la route qui va  la ville; je ne me rappelle pas son nom,
mais c'est la premire que je dois rencontrer sur la route.--Je sais,
dit le bourgmestre, c'est Wilbalen. Alors nous partirons ensemble, je
vous conduirai  une lieue d'ici, dans un endroit o vous trouverez
plus de deux cents Cosaques, car je viens de recevoir l'ordre
d'envoyer tout ce que je pourrais avoir de foin et de farine dans le
village, et d'y aller de suite moi-mme. Ainsi, dans une demi-heure,
nous partirons. Je vais faire prparer votre cheval et le mien.

 peine fut-il sorti, que je mis mes pistolets  ma ceinture et au
moins trente cartouches dans mes poches. Mon frre le Cosaque
s'attacha le sabre que je lui avais choisi et mit aussi les pistolets
 sa ceinture. Un instant aprs, on vint nous avertir que tout tait
dispos pour le dpart. Je pris le portemanteau du Cosaque, et nous
sortmes.

 la poste, nous vmes le bourgmestre en tenue de voyage: il avait
une capote brune, double en fine peau de mouton, bonnet fourr,
bottes idem. Son domestique avait une capote en peau de mouton.
J'aidai mon frre le Cosaque  monter  cheval et, pendant que
j'attachais le portemanteau, je lui dis, de manire  ne pas tre
entendu, que, si l'occasion se prsentait, il fallait s'emparer du
cheval et de la capote du bourgmestre et de celle de son domestique,
et nous en vtir; que, par ce dguisement, nous pourrions nous sauver;
que, dans la position o nous nous trouvions, il fallait agir avec
vigueur et que c'tait un coup de vie ou de mort.

L'on se mit en marche, le domestique en avant comme guide, moi aprs,
et au milieu des deux cavaliers, comme prisonnier. Un peu avant la
sortie du village, nous prmes un chemin  gauche, et, aprs un quart
d'heure de marche, nous arrivmes  l'entre d'un petit bois de
sapins. Pendant que nous le traversions, je pensais  mettre mon
projet  excution. Lorsque nous l'emes travers, je regardai devant,
 droite et  gauche, si je ne voyais rien qui pt nous nuire.
N'apercevant rien, j'avanai du ct du bourgmestre et, saisissant
d'une main la bride de son cheval, et lui prsentant un pistolet de
l'autre, je l'invitai  descendre de cheval. Il fut, comme vous le
pensez, on ne peut plus surpris, et regarda le Cosaque comme pour lui
dire de me passer sa lance au travers du corps. Pendant ce temps, le
domestique, qui avait vu mon mouvement, voulut se jeter sur moi, et,
comme il avait un gros bton, il fit un mouvement pour m'assommer,
mais, sans lcher la bride du cheval, je le frappai d'un si grand coup
de crosse de pistolet dans la poitrine, que je l'envoyai tomber 
quatre pas et le menaai de le tuer, s'il avait le malheur de faire un
mouvement pour se relever. Pendant ce temps, mon frre observait le
bourgmestre, auquel il dit qu'il fallait descendre de cheval, mais il
tait tellement saisi, qu'il se le fit rpter plusieurs fois. Enfin
il descendit, et je donnai sa monture  tenir  mon frre.

Sans perdre de temps, j'tai au domestique ses bottes, sa capote et
son bonnet. Alors, enlevant ma capote, mon habit et mon bonnet de
police, je le lui mis sur la tte et le forai  mettre mon habit, de
sorte qu' son tour il avait l'air d'un prisonnier.

Imaginez-vous la figure du bourgmestre en voyant son domestique
habill de la sorte! Mais ce n'tait pas tout: je dis  mon frre, qui
tait descendu de cheval, d'observer le domestique, pendant que je
ferais changer de costume  son matre qui, sur mon invitation, et
sans se faire prier, me donna sa capote, ses bottes et son bonnet. Je
lui donnai, en change, ma capote et le bonnet de son domestique.
Ensuite je fis mettre  mon frre la capote et les bottes de ce
dernier et, lorsqu'il fut compltement habill,  cheval et en
position de garder les deux individus,  mon tour je m'habillai de la
dpouille du bourgmestre. J'enfourchai la monture que mon frre tenait
par la bride; ensuite il me donna son sabre, et nous partmes au
galop, laissant nos deux Prussiens saisis et ne sachant probablement
pas si mon frre tait, ou non, un vrai Cosaque. Il faut dire aussi la
vrit: nous n'tions pas  notre aise, car, quoique dguiss, nous
avions peur de tomber entre les griffes des Cosaques dont le
bourgmestre nous avait parl avant notre dpart.

Aprs dix minutes de marche au galop, nous arrivmes dans un petit
village o les habitants, en nous voyant, se mirent  crier: Hourra!
hourra! nos amis les Cosaques, hourra! Ils nous dirent qu'au grand
village,  un quart de lieue, nos camarades avaient couch et qu'ils
en taient partis afin de couper la retraite aux Franais, avant
qu'ils pussent atteindre le bois qui traversait la route. Ils
voulurent nous faire descendre de cheval pour nous faire rafrachir,
mais, comme nous n'tions pas tranquilles, nous nous contentmes de
boire quelques verres de _schnapps_ sans descendre. Ensuite mon frre
cria hourra! et nous partmes, emportant la bouteille de _schnapps_
et accompagns des hourras de toute la population.

Il pouvait tre trois heures lorsque nous apermes le bois devant
nous, et nous n'en tions plus loin lorsque nous entendmes la
fusillade et vmes, prs d'une maison situe sur le bord de la route,
un combat entre les Franais et la cavalerie russe. Ainsi les paysans
ne nous avaient pas menti, c'taient bien les Cosaques qui voulaient
couper la retraite  la colonne des traneurs, avant qu'elle pt
atteindre le bois.

Voyant cela, nous faisons prendre le galop  nos chevaux et, sans
penser que nous ressemblons  des Cosaques, nous nous postons sur la
route afin de tcher de gagner l'entre du bois o tous les traneurs
se prcipitent. Ils nous prennent pour des Cosaques et acclrent leur
fuite. Les Cosaques,  leur tour, nous prenant pour des leurs, pensent
que nous poursuivons les Franais, viennent  une douzaine pour nous
soutenir et entrent avec nous dans le bois. J'avais un Cosaque  ma
droite, et mon frre  ma gauche; tout le reste des Cosaques derrire
moi, dont on aurait dit que j'tais le chef.

La route tait  peine assez large pour que trois cavaliers pussent
marcher de front; aprs avoir trott une cinquantaine de pas, nous
apercevons plusieurs officiers de chez nous qui nous barrent le
passage en croisant la baonnette et en criant  ceux qui fuyaient:
N'ayez pas peur de cette canaille, laissez-les avancer! Je profite
de l'occasion et, ralentissant le pas de mon cheval, j'applique sur la
figure du Cosaque qui tait  ma droite, le plus fameux coup de
sabre[71]. Il fait encore un pas et s'arrte en tournant la tte de
mon ct, mais, comme il voit que je me dispose  recommencer, il fait
demi-tour et se sauve en beuglant. Ceux qui nous suivent en font
autant, et nos chevaux font le mme mouvement, de sorte que nous
voil,  notre tour,  la suite des Cosaques qui se sauvent  tous les
diables en recevait quelques coups de fusil des hommes de chez nous,
dont nous faillmes tre attraps.

[Note 71: Le Cosaque  qui le sergent a coup la figure d'un coup
de sabre est bien celui que j'ai vu dans le bois et dont les camarades
ont pans la plaie. (_Note de l'auteur_.)]

J'aperois un chemin  droite: nous y entrons, un Cosaque y tait
dj. En nous voyant, il ralentit le pas, s'arrte et nous parle un
langage que nous ne comprenons pas: je lui assne un violent coup de
sabre sur la tte, et je crois que je l'aurais partag en deux, sans
un bonnet de peau d'ours qui le coiffait. tonn de cette manire de
rpondre, il se sauve, mais, comme il est meilleur cavalier que nous,
nous le perdons de vue. Un quart d'heure aprs, nous arrivons de
l'autre ct du bois: l, nous apercevons encore notre Cosaque qui, en
nous voyant, part au galop, mais nous n'avions pas envie de le suivre.
Nous ctoyons le bois jusqu' son extrmit, ensuite nous louvoyons
jusqu'au soir, pour retrouver la vraie route, et c'est avec bien de la
peine que nous arrivons ici.

Maintenant, acheva le sergent, il faut nous reposer un peu, et
partir, car, au jour, on pourrait nous donner le rveil.

Alors chacun de nous s'arrangea pour prendre un peu de repos, pendant
que six hommes de la garnison de Kowno, six soldats du train bien
portants, s'offrirent volontairement pour veiller, chacun  leur tour,
 la porte de la grange.

Il n'y avait pas une heure que nous reposions, lorsque nous entendmes
crier Qui vive? Un instant aprs, un individu entre et tombe de tout
son long. Aussitt, les hommes qui taient le moins fatigus se
levrent pour le secourir. C'tait un canonnier  pied de la Garde
impriale qui s'tait trouv au bivouac o j'avais manqu rester. Il
avait plus de vingt blessures sur le corps, des coups de lance et de
sabre. On demanda du linge pour le panser; je m'empressai de donner
une de mes meilleures chemises provenant du commissaire des guerres.
L'un des deux frres, le sergent, lui fit avaler une goutte de
genivre, le vieux chasseur donna de la charpie qu'il tira du fond de
son bonnet  poil. On finit par l'arranger tant bien que mal; enfin
il se trouva soulag: heureusement ses blessures n'taient que sur le
dos et sur la tte, quelques-unes sur le bras droit, mais les jambes
taient bonnes.

Je m'approchai pour lui demander comment il se trouvait;  peine
m'eut-il regard qu'il me dit: C'est vous, sergent! Vous avez t
prudent en ne restant pas  la maison,  l'entre du bois o, comme
moi et tant d'autres, vous vous proposiez de passer la nuit, car
peut-tre un quart d'heure aprs votre dpart, plus de quatre cents
Cosaques[72] sont arrivs. Nous prmes les armes pour nous dfendre;
nous tions, dans ce moment, environ cent. Voyant que nous tions
disposs  les recevoir, ils s'arrtrent; quelques-uns se
dtachrent, ayant  leur tte un officier qui vint nous dire, en bon
franais, de nous rendre.

[Note 72: Le canonnier se trompait sur le nombre de Cosaques, car
j'ai su, par un de mes amis qui s'y trouvait, qu'ils n'taient pas
plus de deux cent cinquante, probablement ceux que le bourgmestre
avait annoncs aux deux frres. (_Note de l'auteur_.)]

Mais un vieux chasseur  pied de la Garde nomm Michaut--celui qui
s'tait disput avec la vieille cantinire--sortit des rangs, et
s'avanant de manire  tre entendu de l'officier russe: Dites donc,
lapin, depuis quand les Franais se sont-ils rendus ayant des armes 
la main? Avancez, nous vous attendons! Aussitt, l'officier se
retira; ils se disposrent  nous charger; nous les attendmes et,
lorsqu'ils furent  vingt-cinq pas, la moiti de notre monde fit feu:
quelques hommes tombrent. Alors, pensant que tous avaient tir et que
nous ne pourrions recharger nos armes, ils s'avancrent de nouveau en
jetant des _hourras_. Mais ils furent reus par une autre dcharge qui
leur mit un plus grand nombre d'hommes hors de combat. Alors ils se
sauvrent, et nous pensions en tre dbarrasss, mais cinq minutes
aprs, ils reviennent plus nombreux et, au moment o plusieurs de chez
nous se retiraient pour gagner le bois, n'ayant pas encore eu le temps
de recharger nos armes, nous fmes enfoncs  coups de lances et de
sabres: presque tous furent tus ou blesss.

Je restai  terre, bless, faisant le mort, et, comme je me trouvais
sur le bord du foss qui tient  la route, je me roulai dedans. Les
paysans arrivrent et se mirent  dpouiller les morts et les blesss,
accompagns par quelques Cosaques dont les chevaux avaient t tus.
J'eus le bonheur de ne pas tre vu, et, lorsqu'ils se furent retirs,
je me levai avec peine et gagnai le bois, que je traversai. Enfin, me
voil heureux, mes amis, de vous avoir rencontrs, mais que vais-je
devenir?--Nous vous conduirons, rpondirent les soldats du train.--Et
moi, reprit le frre sergent, je vous prterai mon cheval.

Malgr le sommeil qui m'accablait, je me disposai  partir, car, comme
je n'tais pas fort, il me fallait beaucoup de temps pour faire peu de
chemin. Un jeune soldat du train me proposa de m'accompagner, si je
voulais partir de suite: j'acceptai d'autant plus volontiers, que ce
jeune soldat, qui n'avait pas eu de misres, tait fort et pourrait me
secourir au besoin. Enfin nous partmes.

Nous entrmes dans un bois que la route traversait. L, le soldat, qui
n'tait pas arm, voulut porter mon fusil; je le lui cdai d'autant
plus volontiers que, dans l'tat de faiblesse o je me trouvais, il
pouvait mieux s'en servir que moi. Aprs avoir march je ne sais
combien de temps, soutenu par le bras de mon jeune compagnon, car
souvent je dormais en marchant, nous arrivmes  l'extrmit du bois:
il pouvait tre quatre heures du matin, c'tait le 16 dcembre.

Nous marchmes encore au hasard pendant environ une demi-heure; fort
heureusement la lune se leva. Mais avec elle arriva un grand vent, et
une neige si fine qu'elle nous coupait la figure, et nous empchait
d'y voir.

Je souffrais beaucoup de l'envie de dormir et, sans le secours du
petit soldat du train, qui me tenait toujours sous le bras, je serais
infailliblement tomb en dormant. Mon compagnon de voyage me fit
remarquer un grand corps de btiment qu'il apercevait devant nous: je
reconnus que c'tait une station de poste comme celle que nous avions
quitte, et je jugeai, d'aprs cela, que nous avions fait trois
lieues. Au bout d'un quart d'heure, nous arrivmes prs d'une des
portes. En entrant, je me jetai prs d'un feu, car il y en avait
plusieurs abandonns par des militaires, presque tous de la Garde
impriale, pour marcher sur Wilbalen. Quelques canonniers, aussi de
la Garde, y taient encore, mais ils se disposaient  partir.

Il n'y avait pas dix minutes que je dormais comme un bienheureux, que
je me sentis fortement secou par le bras. Je veux rsister, mais l'on
me soulve par les paules; enfin je m'veille, et un cri se fait
entendre, profr par un vieux canonnier: Les Cosaques! Levez-vous,
mon garon! Encore un peu de courage!

J'aperus onze Cosaques arrts et qui, probablement, n'attendaient
que notre dpart pour venir prendre nos places: Allons, dit le
canonnier, il faut cder la position et battre en retraite sur
Wilbalen! Nous n'avons plus qu'une lieue; ainsi, partons!

Il fallut se remettre en route; nous tions six, quatre canonniers, le
petit soldat du train et moi. Nous sortmes de la grange. C'tait le
16 dcembre, cinquante-neuvime journe de marche, depuis notre dpart
de Moscou. Le vent tait imptueux et le froid excessif. Tout  coup,
malgr ce que mon camarade put faire pour me soutenir, je m'affaissai,
accabl par le sommeil et par la fatigue. Il fallut les efforts de
deux canonniers et de mon compagnon pour me mettre debout; quoique sur
mes jambes, je dormais toujours, mais un canonnier m'ayant frott la
figure avec de la neige, je m'veillai. Ensuite il me fit avaler un
peu d'eau-de-vie; cela me remit un peu. Ils me prirent chacun par un
bras, et me firent marcher, de la sorte, beaucoup plus vite que je
n'aurais pu marcher seul. C'est de cette manire que j'arrivai 
Wilbalen. En entrant, nous apprmes que le roi Murat y tait avec tous
les dbris de la Garde impriale.

Malgr le grand froid, l'on voyait assez de mouvement dans la ville,
de la part des militaires, dans l'espoir d'acheter aux juifs, assez
nombreux dans cet endroit, du pain et de l'eau-de-vie. On voyait
aussi,  la porte de chaque maison, une sentinelle, et lorsqu'un
arrivant se prsentait pour entrer, on lui rpondait qu'il y avait un
gnral log, ou un colonel, ou qu'il n'y avait plus de place.
D'autres nous disaient: Cherchez votre rgiment! Les canonniers
trouvrent des camarades de leur rgiment et s'en furent avec eux. Je
commenais  me dsesprer, lorsqu'un paysan me dit que, dans la
premire rue  gauche, il y avait peu de monde. Nous y fmes, mais
toujours des sentinelles  toutes les portes et partout la mme
rponse. Effectivement je voyais, dans les maisons, les hommes
entasss les uns sur les autres. Cependant nous ne pouvions rester
plus longtemps dans la rue sans nous exposer  mourir de froid.

Il me serait difficile d'exprimer combien, ce jour-l, j'ai souffert
du froid et davantage encore de chagrin, en me voyant repouss partout
o je me prsentais, et cela par des camarades.

Enfin, je m'adresse  un grenadier qui me dit que, partout il y a du
monde, mais aussi de la mauvaise volont, de l'gosme, et qu'il ne
faut pas faire attention aux maisons o il y a des sentinelles; qu'il
faut y entrer, car je vois, continua-t-il, que vous tes dans une
triste position!

Faisant signe  mon camarade de me suivre, je me dirige vers la
premire maison qui se prsente pour y entrer: un vieux grognard barre
le passage avec son fusil en me disant que c'est le logement du
colonel, et qu'il n'y a plus de place. Je lui rponds que, quand bien
mme ce serait le logement de l'Empereur, il m'en fallait deux, et que
j'entrerais. Dans ce moment, j'aperus un autre grenadier occup 
attacher sur sa capote une paire d'paulettes d'officier suprieur. 
ma grande surprise, je reconnais Picart, mon vieux compagnon, que je
n'avais pas vu depuis Wilna, depuis le 9 dcembre! Aussitt, je dis au
grenadier: Dites au colonel Picart que le sergent Bourgogne lui
demande une place.--Vous vous trompez, me rpond-il. Mais, sans
l'couter, je force la consigne, le soldat du train me suit et nous
entrons.

 peine Picart m'a-t-il reconnu qu'il jette ses grosses paulettes sur
la paille en s'criant: Jour de Dieu! C'est mon pays, c'est mon
sergent! Comment se fait-il, mon pays, que vous arrivez seulement?
Vous avez donc encore fait l'arrire-garde? Sans lui rpondre, je
m'tais laiss tomber sur la paille, puis de fatigue, de sommeil et
d'inanition, et aussi suffoqu par la chaleur d'un grand pole. Picart
courut  son sac, en tira une bouteille o il y avait de l'eau-de-vie,
et me fora d'en prendre quelques gouttes qui me ranimrent un peu.
Ensuite, je le priai de me laisser reposer.

Il pouvait tre huit heures du matin; il en tait deux de l'aprs-midi
lorsque je m'veillai.

Picart mit entre mes jambes un petit plat de terre contenant de la
soupe au riz que je mangeai avec plaisir, et en regardant  droite et
 gauche, car je cherchais  me reconnatre.  la fin, tout se
dbrouilla dans mes ides, de manire  me rappeler ce qui m'tait
arriv depuis vingt-quatre heures.

J'tais dans mes rflexions, lorsque Picart m'en tira pour me conter
ce qui lui tait arriv depuis que nous nous tions spars,  Wilna:
Aprs avoir chass les Russes qui s'taient prsents sur les
hauteurs de Wilna, on nous fit revenir sur la place; de l, on nous
conduisit au faubourg situ sur la route de Kowno, pour tre de garde
chez le roi Murat qui venait de quitter la ville. L, je vous
cherchai, pensant que vous aviez suivi, et je fus tonn de ne plus
vous voir.  minuit, on nous fit partir pour Kowno, accompagnant le
roi Murat et le prince Eugne qui, aussi, tait log au faubourg.
Mais, arrivs au pied de la montagne, il ne nous a pas t possible de
la traverser,  cause de la quantit de neige et du nombre de voitures
et de caissons sur la route qui la traversait.

Lorsqu'il fit un peu jour, le roi et le prince parvinrent  continuer
leur chemin en tournant la montagne, mais tant qu' moi et quelques
autres, comme nous n'avions pas de chevaux, nous nous engagemes par
le chemin. Bien nous en prit, car nous emes l'occasion de monter les
premiers  la roue et de faire quelques pices de cinq francs ... 
votre service, entendez-vous, mon pays? Picart continua  me faire un
dtail de sa marche jusqu'au moment o le hasard me le fit rencontrer.

Alors je lui dis que c'tait toujours un bonheur pour moi, chaque fois
que je le rencontrais, mais que, cette fois, j'tais plus heureux
encore puisque je le retrouvais colonel. Il se mit  rire en me disant
que c'tait une ruse de guerre dont, plus d'une fois, il s'tait servi
pour conserver un beau logement; que, depuis hier, il s'tait fait
colonel et tait reconnu pour tel par ceux qui taient avec lui,
puisqu'ils lui rendaient les honneurs.

Picart me dit qu' 3 heures, il devait y avoir une revue du roi Murat
o l'on devait donner des ordres pour indiquer les endroits o les
dbris des diffrents corps devaient se runir. Je me disposai  y
aller, afin d'y rencontrer mes camarades. Picart me fit la barbe, qui
n'avait pas t faite depuis notre dpart de Moscou, avec un mauvais
rasoir que nous avions trouv dans le portemanteau du Cosaque tu le
23 novembre, et, quoiqu'il le repasst sur le fourreau de son sabre et
ensuite sur sa main pour lui donner le fil, il ne m'en corcha pas
moins la figure.

L'heure venue, nous sortmes de notre logement pour aller au
rendez-vous. L'appel devait se faire dans une grande rue. Les
militaires de toute arme s'y rendaient. Plusieurs des vieux de la
Garde avaient pouss l'ambition, et cela pour se faire remarquer,
jusqu' s'arranger comme pour un jour de grande parade: en les voyant,
l'on aurait pens qu'ils arrivaient plutt de Paris que de Moscou. Au
lieu du rendez-vous, j'eus le bonheur de rencontrer tous ceux avec qui
j'tais le jour d'avant, ainsi que bien d'autres que je n'avais pas
vus depuis Wilna, mais nous tions peu nombreux. Grangier me dit:
J'espre que tu ne nous quitteras plus; tu vas venir  notre logement
et, comme l'on est autoris  prendre des traneaux ou des voitures
pour se faire conduire, nous tcherons d'en trouver. Nous restmes
assez longtemps dans la rue, en attendant le roi Murat. Pendant ce
temps, on tait surpris de rencontrer des amis, de retrouver vivants
ceux que l'on pensait morts. J'eus le plaisir de rencontrer le sergent
Humblot, avec qui j'avais voyag la veille et dont j'avais t spar
dans les bois, au moment du _hourra_. J'appris aussi que les
cantinires Marie et la mre Gteau taient arrives  bon port.

Le roi Murat ne venant pas, l'on prit les noms des hommes incapables
de marcher, afin de les faire partir le lendemain,  six heures du
matin, avec des traneaux que les autorits fournissaient. Nos
camarades s'occuprent d'en chercher, mais il leur fut impossible d'en
trouver. Il fallut s'en consoler en se disposant  passer une bonne
nuit, afin de pouvoir marcher le jour suivant.

Picart m'avait dit qu'il voulait me parler avant de nous sparer. 
peine l'ordre du dpart fut-il donn, que je sentis une grosse tape
sur l'paule; c'tait lui. Il me fit signe, ainsi qu' Grangier, de
le suivre, et, lorsque nous fmes loigns de manire  ce que
personne ne pt nous entendre, il me dit: Vous allez me faire
l'amiti d'accepter un bon coup de vin blanc, vin du Rhin!--Pas
possible! m'criai-je. Pour toute rponse, il nous dit: Suivez-moi!
Chemin faisant, il nous conta que, la veille, il avait rencontr un
juif avec qui il avait fait connaissance, et cela pour lui vendre des
objets dont il voulait se dfaire, ses paulettes de colonel et autre
chose encore, mais qu'il n'avait pas manqu, comme cela lui arrivait
souvent, de se faire passer pour juif en disant que sa mre tait
fille du rabbin de Strasbourg et que lui se nommait Salomon. Enchant,
et aussi dans l'espoir de faire un bon march, l'autre lui avait
indiqu sa demeure, en l'assurant qu'il lui procurerait du bon vin du
Rhin.

Nous arrivmes derrire la synagogue:  ct tait une petite maison
o Picart s'arrta. Il regarda  droite et  gauche s'il ne voyait
rien; ensuite, se pinant le nez, il appela d'une voix nasillarde, et
 plusieurs reprises: Jacob! Jacob! Nous vmes paratre, par un
trou, une espce de figure coiffe d'un long bonnet fourr et orne
d'une sale barbe: c'tait Jacob le juif. En reconnaissant Picart, il
lui dit en allemand: Ah! c'est vous, mon cher Salomon; je vais vous
ouvrir! Le juif ouvrit la petite porte, et nous entrmes dans une
chambre bien chaude, mais puante et dgotante. Lorsque nous fmes
assis sur un banc autour du pole, nous vmes entrer trois autres
juifs, dont Jacob nous dit que c'tait sa famille.

Picart, qui savait comment il fallait s'y prendre avec ses soi-disant
coreligionnaires, commena par ouvrir son sac et en tirer d'abord une
paire d'paulettes, non pas de colonel, mais de marchal de camp, une
pacotille de galons, tout cela neuf et ramass  la montagne de Wilna,
dans les caissons abandonns.

Il y avait aussi quelques couverts d'argent venant de Moscou. Les
juifs ouvrirent de grands yeux; alors Picart demanda du vin et du
pain; on apporta du vin du Rhin excellent; le pain n'tait pas de
mme; mais, pour le moment, c'tait plus que l'on ne pouvait esprer.

Pendant que nous tions  boire, les juifs regardaient les objets
tals sur le banc; Jacob demanda  Picart combien il voulait de tout
cela: Dites-vous mme! rpondit Picart. Le juif dit un prix bien
loign de ce que Picart voulait. Il lui dit: Non! Jacob dit encore
quelque chose de plus; cette fois Picart, chez qui le vin commenait 
produire son effet, regarda le juif d'un air goguenard et lui rpondit
en mettant un doigt sur le ct de son nez, et en fredonnant non pas
les paroles, mais le chant du rabbin  la synagogue, le jour du
Sabbat.

Les quatre juifs se mirent aussi  se balancer comme des Chinois et 
chanter les versets. Grangier regarda Picart, pensant qu'il tait fou,
et moi, malgr ma triste position, je me pmais de rire. Enfin, Picart
cessa de chanter pour nous verser  boire. Pendant ce temps, les juifs
causrent ensemble du prix des objets; Jacob en offrit un prix plus
lev, mais ce n'tait pas encore ce que Picart voulait, de sorte
qu'il se remit  recommencer son tintamarre, jusqu'au moment o il
accorda le march,  condition qu'on lui donnt de l'or. Jacob paya
Picart en pices d'or de Prusse; il est probable qu'il tait content
de son march, puisqu'il nous donna des noisettes et des oignons. Le
vin nous avait mont  la tte et nous avait rendus comme fous, car,
lorsque Picart eut reu son argent, nous nous mmes  faire, comme
lui, le sabbat.

Le charivari aurait continu longtemps, si l'on n'et frapp  la
porte  coups de crosses de fusils. Jacob regarda par le trou, et
aperut plusieurs soldats qui lui dirent, en allemand, qu'ils avaient
un billet de logement pour loger chez lui et que, s'il n'ouvrait pas
de suite, la porte allait tre enfonce. Il ouvrit de suite. Nous
prmes le parti de nous retirer; je dis adieu  Picart, avec promesse
de nous revoir  Elbing, endroit sur lequel nous avions l'ordre de
nous diriger.

Arrivs au logement, nous mangemes une soupe de riz; ensuite je
m'occupai de mes pieds, de ma chaussure, et, comme nous tions dans
une chambre chaude et sur de la paille frache, je m'endormis.

Le lendemain 17,  cinq heures, la ville tait dserte: les hommes
qui, depuis deux mois, n'avaient pas couch sous un toit et qui, dans
ce moment, se trouvaient couchs chaudement, ne se pressaient pas de
sortir de leur logement. Deux ou trois tambours, qui restaient encore
de ceux de la Garde, battirent la _grenadire_ pour nous, et la
_carabinire_ pour les chasseurs. Lorsque nous fmes dans la rue, nous
remarqumes qu'il faisait moins froid que la veille. Nous vmes venir
un traneau attel de deux chevaux, qui s'arrta. Il tait conduit par
deux juifs et charg d'picerie. L'ide nous vint de leur proposer de
nous conduire, en payant, bien entendu, jusqu' Darkehmen, o l'on
devait aller ce jour-l, ou de nous emparer du traneau, s'ils
refusaient. D'abord ils firent quelques difficults, sous diffrents
prtextes. Nous leur proposmes de payer la moiti du prix, et le
reste en arrivant. Les juifs acceptrent. Le prix tant convenu pour
quarante francs, nous leur en paymes de suite la moiti, mais comme
ils ne prenaient les pices de cinq francs que comme un thaler qui
n'en vaut que quatre, cela nous fit dix francs de plus. Nous n'y
regardmes pas de si prs, et imprudemment, pour nous attirer leur
confiance, nous leur fmes voir que nous avions beaucoup d'argent. Un
sergent-major nomm Pierson, qui avait plusieurs pices d'argenterie,
les montra. Ds ce moment, ils parlrent hbreu, de sorte que nous ne
pmes rien comprendre de ce qu'ils disaient.

Nous tions cinq vlites, Leboude, Grangier, Pierson, Oudict et moi.
Le traneau tait dcharg, les chevaux reposs, nous nous disposmes
 partir. Nous mmes nos fusils dans le fond du traneau et nos sacs
par-dessus, et nous voil en route. Il tait plus de six heures: tous
les dbris de l'arme taient dj en mouvement, comme les jours
prcdents, sans organisation, sans ordre; la confusion tait telle
qu'il n'y avait pas moyen de sortir de la ville. Ceux qui ne se
sentaient pas la force de marcher voulaient s'emparer des traneaux ou
y prendre place.

Sortis avec bien de la peine, nous trouvmes le mme encombrement. Nos
conducteurs nous firent comprendre qu'ils allaient nous conduire par
un chemin  gauche, o l'on ne voyait personne, et qu'avant une heure
nous aurions rejoint la grande route et dpass la tte de colonne.
Nous aurions d demander, puisque le chemin tait si bon, pourquoi
d'autres conducteurs de traneaux, qui devaient aussi bien le
connatre, ne le prenaient pas; mais nous n'y pensmes pas. Lorsque
nous emes voyag, au grand trot, un bon quart d'heure, je m'aperus
que la route que nous suivions tournait insensiblement sur la gauche,
et nous loignait de celle que suivait l'arme; que le terrain sur
lequel nous roulions, et que l'on nous faisait prendre pour un chemin,
n'tait qu'un remblai formant la digue d'un canal  notre droite, et
d'un contre-foss  gauche. Voulant communiquer mes observations  mes
camarades, je criai aussi fort que je le pouvais, et  plusieurs
reprises: Halte! halte! Grangier me demanda ce que je voulais. Je
redoublai mes cris: On nous trompe, nous sommes avec des coquins!
Alors Pierson, qui tait sur le devant, tenant dans ses mains une
thire en argent qu'il rapportait de Moscou, et dont il se servait 
chaque instant pour faire faire du th, se mit  son tour  crier:
Halte!

Les fripons de juifs sautent en bas de la botte de paille sur laquelle
ils taient assis, et, toujours en marchant, mais moins vite, prennent
les chevaux par la bride, font tourner le traneau et nous renversent
du haut en bas de la digue, du ct du contre-foss. Heureusement pour
moi, qui tais plac derrire, les jambes pendantes en dehors et sur
le ct du traneau, que j'avais pu voir leur mouvement, de sorte
qu'en me laissant glisser, j'vitai de faire le grand saut, mais mes
camarades roulrent jusqu'en bas,  plus de vingt-cinq pieds, et
arrivrent tout meurtris sur glace. Comme ils avaient les pieds et les
mains gels, ils poussaient des cris effrayants, occasionns par les
douleurs. Ces cris se changrent en cris de rage contre les juifs qui,
dj, avaient retir le traneau au bord de la digue, car, tenant les
chevaux par la bride, ils l'avaient empch, quoique renvers, de
rouler jusqu'en bas. Ils se disposaient  se sauver avec nos bagages,
mais, comme mon fusil tait avec les autres, dans le fond du traneau,
je tirai mon sabre et en portai un coup sur la tte d'un juif qui,
grce  son bonnet fourr, ne l'eut point fendue en deux. Je lui en
portai un second qu'il para avec la main gauche couverte d'un gant en
peau de mouton. Ils allaient nous chapper, quand Pierson arriva pour
me seconder, tandis que les autres, encore en bas du remblai, qu'ils
n'avaient pas la force de remonter, juraient et nous criaient de tuer
les juifs. Celui auquel j'avais donn un coup de sabre se sauvait en
traversant le canal; l'autre, qui tenait les chevaux, demandait grce
en disant que c'tait la faute de son camarade. Cela n'empcha pas
Pierson d'appliquer quelques coups de plat de sabre  celui qui
restait et qui demandait pardon en nous appelant colonel et gnral.

Pierson, prenant les chevaux par la bride, lui ordonna de descendre
afin d'aider nos camarades  remonter. C'est ce qu'il s'empressa de
faire; il en fut rcompens par les coups de poings qu'on lui appliqua
avec force. Lorsqu'ils furent remonts, Leboude nous annona que nous
avions acquis de droit le traneau et les chevaux, car ces deux
coquins avaient cherch  nous dtruire, afin de s'emparer de ce que
nous avions.

Nous ordonnmes au juif de nous conduire, au grand galop, par le
chemin le plus court, afin de rejoindre l'arme, mais il fallut
retourner par o nous tions venus.

Arrives prs de la ville, le juif voulait nous y faire entrer sous
prtexte de prendre quelque chose chez lui: c'tait pour nous livrer
aux Cosaques, qui y taient dj. Nous lui fmes sentir la pointe du
sabre dans le dos, le menames de le tuer, s'il faisait encore un pas
du ct de la ville. Aussi s'empressa-t-il de tourner  gauche, sur la
route que suivait l'arme, dont nous apercevions les derniers
traneaux  une grande distance. Un quart d'heure aprs, nous les
avions rejoints, ensuite nous les dpassmes en descendant une cte
avec rapidit.

Comme j'tais plac sur le derrire du traneau, le bout du timon de
l'un de ceux qui descendaient m'atteignit dans le flanc droit et me
jeta sur la neige  plus de six pieds. Je restai sans connaissance. Un
fourrier des Mamelucks, qui me connaissait, s'empressa de me relever
et de m'asseoir sur la neige[73]. Mes camarades s'empressrent aussi
de venir  mon secours: on pensait que le timon m'tait rentr dans
le corps, mais fort heureusement que mes habillements avaient amorti
le coup; et puis, par bonheur, le bord du timon tait garni d'une peau
de mouton.

[Note 73: Le Mameluck qui me releva se nommait Angelis; il tait
de la Gorgie; nous nous tions connus en Espagne; il tait un des
Mamelucks que l'Empereur avait ramens d'gypte; quelques-uns
seulement de ce beau corps chapprent aux dsastres de cette
campagne. (_Note de l'auteur_.)]

Je fus relev, et l'on me replaa sur le traneau: chose tonnante, il
n'en rsulta pour moi rien de funeste; seulement, dans la journe,
j'eus des vomissements.

Il pouvait tre neuf heures lorsque nous arrivmes dans un grand
village; beaucoup d'hommes y taient dj; nous entrmes dans une
maison, afin de nous y chauffer; nous laissmes notre traneau  la
porte, ayant eu la prcaution de le dcharger de nos bagages et de
faire entrer le juif avec nous, dans la crainte qu'il n'enlevt notre
quipage.

Les soldats qui taient  se chauffer nous dirent que, dans le
village, on vendait des harengs et du genivre. Comme ils avaient eu
beaucoup de complaisance pour moi et qu'ils avaient tous les pieds
plus gels que les miens, je me dcidai  y aller mais, en partant, je
leur recommandai d'avoir les yeux sur le traneau: Sois tranquille,
me dit Pierson, j'en rponds! Je partis avec notre juif pour me
servir de guide et d'interprte.

Il me conduisit chez un de ses compres, o je trouvai des harengs, du
genivre et des mauvaises galettes de seigle. Pendant que je me
chauffais en buvant un verre de genivre, je m'aperus que mon guide
avait disparu avec un autre juif, avec lequel il causait un instant
avant. Voyant qu'il ne rentrait pas, je retournai, avec mes
provisions, rejoindre mes amis: mais quel fut mon tonnement, lorsque
je fus prs de la maison, de n'y plus voir le traneau  la porte! Mes
camarades, tranquillement  se chauffer, me demandent o sont les
provisions; moi je leur demande o est le traneau. Ils regardent dans
la rue, le traneau est parti! Sans dire un mot, je jette les
provisions  terre, et, le coeur triste, je vais me coucher sur de la
paille,  ct du pole. Une demi-heure aprs, on battit le rappel
pour le dpart, et l'on nous fit savoir qu' deux petites lieues de
l, il y aurait des traneaux pour tout le monde, afin que l'on pt
arriver le mme jour  Gumbinnen.

Arrivs  cet endroit, nous y trouvmes, en effet, une grande quantit
de traneaux et, un instant aprs, on nous fit partir. Pendant la
route, je fus indispos: le mouvement du traneau fit, sur moi,
l'effet du mal de mer; j'eus des vomissements. Je voulus, avant
d'arriver, marcher un peu  pied, mais je faillis prir de froid, car
il tait devenu insupportable. Heureusement, mes camarades
s'aperurent de ma triste position, firent arrter le traneau et
vinrent me chercher: je ne pouvais plus avancer. Quand nous arrivmes
 Gumbinnen, il tait temps! On nous donna un billet de logement pour
nous cinq, et nous emes une chambre bien chaude et de la paille.

Lorsque nous fmes installs, la premire chose que nous fmes, fut de
demander si, pour de l'argent, nous ne pourrions pas avoir  boire et
 manger. Le bourgeois, qui avait l'air d'un brave homme, nous
rpondit qu'il ferait son possible pour nous donner ce que nous
demandions: une heure aprs, il nous apporta de la soupe, une oie
rtie et des pommes de terre, de la bire et du genivre. Nous
dvorions le tout des yeux, mais, malheureusement, l'oie tait
tellement coriace, que nous ne pmes en manger que trs peu, et ce peu
faillit nous touffer; nous en fmes rduits aux pommes de terr.

Je fus, avec le sergent-major Oudict, voir, dans la ville, si nous ne
trouverions pas quelque chose  acheter: le hasard nous conduisit dans
une maison o Oudict rencontra un chirurgien-major de son pays. Il
tait log avec deux officiers et trois soldats, reste du rgiment.
Ils taient dans un tat pitoyable; ils avaient presque tous perdu les
doigts des pieds et des mains; pendant que nous tions dans cette
maison, un individu nous proposa de nous vendre un cheval et un
traneau, que nous nous empressmes d'acheter pour la somme de 80
francs.

Le lendemain 18, aprs avoir essay de manger de notre oie, qui
n'tait pas plus tendre que la veille, nous montmes sur notre
traneau et nous partmes pour aller coucher  Wehlau; mais  peine
fmes-nous hors de la ville, que Pierson, qui conduisait le traneau
et qui n'y entendait rien, nous fit faire une culbute, brisa le
brancard, et nous jeta sur la neige. Nous nous trouvions prs d'une
maison o nous entrmes pour le faire rparer: pendant que le paysan
tait occup  cette besogne, nous l'tions  nous chauffer, et,
lorsque nous fmes pour nous mettre en route, nous fmes on ne peut
plus tonns de voir que nous n'avions plus d'armes: les Prussiens
nous avaient pris nos fusils dposs contre la porte. Nous crions,
nous jurons: Nous voulons nos armes, ou nous mettons le feu  la
maison! Mais le paysan jure  son tour qu'il n'a rien vu; il fallut
se dcider  partir sans armes. Heureusement qu'aprs une heure de
marche, nous rencontrmes un fourgon parti le matin de Gumbinnen avec
un chargement de fusils de la Garde impriale, de sorte que nous pmes
en prendre d'autres. Enfin nous arrivmes  Wehlau  trois heures.

Nous vmes plus de deux mille soldats rassembls prs de l'Htel de
Ville, attendant des billets de logement. Un grand coquin de Prussien
s'avance prs de nous, et nous dit que, si nous voulons, pour peu de
chose, il nous logera chez lui; qu'il a une chambre bien chaude, de la
paille pour nous coucher, et une curie pour notre cheval. Nous
acceptmes avec empressement. Arrivs chez lui, il met le cheval 
l'curie, nous fait monter au second, et l, nous entrons dans une
chambre passablement malpropre; il en tait de mme de la paille, mais
il faisait chaud, c'tait l'essentiel.

Nous vmes paratre une femme qui avait prs de six pieds de haut, et
une vraie figure de Cosaque; elle nous dit qu'elle tait la bourgeoise
de la maison, et que, si nous avions besoin de quelque chose, nous
n'avions qu' lui donner de l'argent, qu'elle irait nous le chercher.
C'tait ce que nous demandions, car pas un de nous n'tait dispos 
sortir. Je lui donne cinq francs pour aller nous chercher du pain, de
la viande et de la bire. Un instant aprs, elle nous apporta de l'un
et de l'autre; on fit la soupe, et, aprs avoir mang et nous tre
assurs que notre cheval ne manquait de rien, nous nous reposmes
jusqu'au lendemain matin.

Avant de partir, nous donnmes a notre bourgeoise une pice de cinq
francs pour la nuit, mais elle nous dit que cela ne suffisait pas;
alors nous lui en donnmes une seconde. Mais ce n'tait pas encore son
compte; elle exigea que nous lui donnions une pice de cinq francs par
chaque homme, plus une pour le cheval.

Alors je me levai pour lui dire qu'elle n'tait qu'une grande canaille
et qu'elle n'aurait pas davantage.  cela, elle me rpondit en me
passant la main sur la figure et en me disant: Pauvre petit
Franais, il y a six mois, lorsque tu passas par ici, c'tait fort
bien, tu tais le plus fort; mais aujourd'hui, c'est diffrent! Tu
donneras ce que je te demande, ou j'empche mon mari de mettre le
cheval au traneau et je vous fais prendre par les Cosaques! Je lui
rpondis que je me moquais des Cosaques comme des Prussiens: Oui, me
rpondit-elle, si tu savais qu'ils sont prs d'ici, tu ne dirais pas
cela! Alors voyant toute la mchancet de cette femme, je l'attrapai
par le cou pour l'trangler, mais elle fut plus forte que moi, elle me
renversa sur la paille et c'tait elle,  son tour, qui voulait
m'trangler. Fort heureusement qu'un grand coup de pied dans le
derrire, donn par un de mes camarades, la fit relever. Dans ce
moment, le mari entra, mais ce fut pour recevoir un grand coup de
poing de sa chre femme qui tait comme une furie, qui lui dit qu'il
n'tait qu'un grand lche et que, s'il n'allait pas, de suite,
chercher les voisins et les Cosaques, elle lui arracherait les yeux.
Comme nous tions cinq contre deux, nous l'empchmes de sortir de la
maison et nous le formes de mettre le cheval au traneau, mais il
fallut donner ce que cette coquine avait demand; il n'y avait pas 
marchander, les Cosaques taient proches. Avant de partir, je dis 
cette diablesse que, si je revenais, je lui ferais rendre avec usure
l'argent que nous lui donnions.  cela, elle me rpondit en me
crachant  la figure; comme je voulais riposter  cette insulte par un
coup de crosse de fusil, mes camarades m'en empchrent.

Nous nous plames sur le traneau pour partir au plus vite.

Ce jour-l, 19 dcembre, nous allmes coucher  Insterbourg, o nous
arrivmes  la nuit; nous fmes logs chez de braves gens.

Le lendemain 20, c'tait un dimanche; nous partmes de grand matin
pour aller coucher  Eylau. L, nous allmes directement  la Maison
de Ville, o l'on nous donna, sans difficult, un billet de logement.
Nous fmes encore chez de bonnes gens, chez qui nous trouvmes un bon
feu; on nous offrit  chacun un verre de genivre. Ensuite, notre
bourgeoise alla chercher nos vivres avec notre billet de logement, car
les communes venaient de recevoir l'ordre de nous donner les vivres.

Lorsque nous fmes rchauffs et un peu reposs, nous nous disposmes,
en attendant la soupe,  faire une visite au champ de bataille, que
nous parcourmes en partie. Nous vmes plusieurs monuments funbres,
c'est--dire de simples croix en bois; nous en remarqumes
particulirement une avec cette inscription: Ici reposent vingt-neuf
officiers du brave 14me de ligne, morts au champ d'honneur[74].

[Note 74: Plus cinq cent quatre-vingt-dix sous-officiers et
soldats. (_Note de l'auteur_).]

Aprs quelques observations sur l'emplacement des troupes, le jour de
cette terrible bataille, nous entrmes en ville, qui nous parut
dserte. Il est vrai que c'tait un dimanche; que les habitants
taient, vu la saison, renferms chez eux, et que nous nous trouvions
les seuls Franais, les autres ayant pris une autre direction.

Rentrs  notre logement, en attendant que notre repas ft fait, nous
nous tendmes sur la paille.  peine y tions-nous, qu'un vtran
prussien entra pour nous prvenir qu'on apercevait les Cosaques sur
une hauteur,  un quart de lieue de la ville, et qu'il nous
conseillait de partir au plus tt. Comme la chose n'tait que trop
vraie, nous nous dpchmes de faire nos dispositions de dpart; nous
enveloppmes dans de la paille notre viande, qui n'tait pas  moiti
cuite.

Nous partmes avec notre paysan pour nous mettre dans le bon chemin.
Lorsque nous y fmes, il nous fit remarquer les Cosaques sur une
hauteur: ils taient plus de trente. Le temps tait brumeux; la neige
ne manqua pas de tomber un instant aprs notre dpart. Nous n'avions
pas encore fait une demi-lieue que la nuit nous surprit. Nous
rencontrmes deux paysans. Nous leur demandmes s'il y avait encore
loin pour trouver un village. Ils nous dirent qu'avant d'en trouver,
il fallait traverser un grand bois; que nous trouverions  notre
droite,  vingt-cinq pas de la route, une maison qui tait celle d'un
garde forestier qui tenait auberge, et que nous pourrions y loger.
Aprs une petite demi-heure de marche, nous arrivmes  la maison
indique: il tait neuf heures; nous avions fait quatre lieues.

Avant de nous ouvrir, on nous demanda qui nous tions et ce que nous
voulions. Nous rpondmes que nous tions Franais et militaires de la
Garde impriale et que nous demandions si, en payant, nous pourrions
avoir  loger,  boire et  manger. Aussitt, on nous ouvrit la porte
et on nous dit d'tre les bienvenus. Nous commenmes par faire mettre
notre cheval  l'curie. Puis on nous fit entrer dans une grande
chambre o nous apermes trois individus couchs sur de la paille;
c'taient trois chasseurs  cheval de la Garde, arrivs dans la
journe, mais plus malheureux que nous, car ils n'avaient plus de
chevaux et, ayant les pieds gels, ils taient obligs de faire la
route  pied. On nous servit  manger, ensuite nous nous couchmes et
nous dormmes comme des bienheureux.

En nous veillant, nous fmes surpris de ne plus voir les chasseurs,
mais le matre de la maison nous apprit qu'il y avait environ une
heure, un juif voyageant avec un traneau avait propos aux chasseurs
de les conduire  trois lieues pour deux francs, et qu'ils avaient
accept avec empressement. Nous apprmes cette nouvelle avec plaisir.
Aprs avoir pay la valeur de cinq francs qu'on nous demanda pour
notre cheval et pour nous, nous partmes; notre bourgeois nous
recommanda de toujours suivre les traces du traneau qui nous
prcdait et qui conduisait les chasseurs.

Nous avions une longue marche  faire, ce jour-l: neuf lieues.

Aprs avoir march toute la journe, nous arrivmes,  la nuit, 
Heilsberg, o nous devions loger. La premire chose que nous fmes,
fut d'aller chez le bourgmestre chercher un billet de logement; nous
fmes assez heureux pour nous voir dsigner la mme maison o nous
fmes assez bien reus; six chasseurs  cheval de la Garde s'y
trouvaient dj. On nous servit de la soupe, de la viande avec force
bonnes pommes de terre et de la bire; nous demandmes du vin, en
payant, bien entendu. On nous en procura  un thaler la bouteille
(quatre francs) que nous trouvmes bon et pas cher. Avant de nous
coucher sur de la bonne paille, nous recommandmes  notre bourgeoise
de nous prparer  manger pour cinq heures du matin, car nous voulions
partir de bonne heure, ayant encore une grande tape  faire.

Le lendemain 22 dcembre, nous nous levmes de grand matin; un
domestique vint nous apporter de la chandelle; nous lui recommandmes
notre cheval en lui promettant de lui donner un pourboire lorsqu'il
l'aurait mis au traneau. On nous apporta la soupe, enfin ce que nous
avions demand. Alors chacun de nous flatta la bourgeoise en lui
disant: Bonne femme! belle femme! et en lui donnant des petites
claques sur le dos, sur les bras, et puis ailleurs; le repas fini,
nous nous disposions  partir; le traneau tait prt et nous disions
adieu  la femme, lorsqu'elle nous dit: C'est bien, messieurs, mais
avant de partir n'oubliez pas de payer!--Comment, payer? Ne
sommes-nous pas ici par billet de logement? Ne devez-vous pas nous
nourrir?--Oui, rpondit-elle, pour ce que vous avez mang hier, mais
pour la nourriture d'aujourd'hui il me faut deux thalers (10 francs).
Je dclarai que je ne payerais pas, et comme la femme voyait que nous
nous disposions  partir sans lui donner de l'argent, elle ordonna de
fermer la porte, et une douzaine de grands coquins de Prussiens
entrrent dans la maison, arms de grands btons de la grosseur de mon
bras. Ce n'tait pas le cas de discuter: nous paymes et nous
partmes. Autre temps, autres moeurs.  prsent, nous tions les moins
forts.

Les chasseurs taient partis pendant que nous mangions. Nous avions
encore deux jours de marche jusqu' Elbing, douze lieues, mais comme
nous ne voulions pas fatiguer notre cheval, nous dcidmes que nous
irions loger  trois lieues de cette ville.

Aprs une lieue de marche, nous apermes plusieurs traneaux venant
sur notre gauche pour marcher aussi sur Elbing. Cela nous fit penser
que nous n'avions pas suivi la route que les dbris de l'arme avaient
prise, car au lieu d'aller sur Eylau, nous devions nous diriger sur
Friedland.

Un traneau de grande dimension et tran par deux chevaux vigoureux
passa prs de nous. Il allait tellement vite que nous ne pmes
distinguer de quel rgiment taient les militaires qu'il conduisait.
Au bout d'une demi-heure, nous apermes une maison d'assez belle
apparence, c'tait la poste aux chevaux, et, en mme temps, une bonne
auberge; nous vmes, sur la porte, plusieurs soldats de la Garde et
d'autres qui partaient sur des traneaux que l'on venait de leur
procurer.

Nous descendmes et nous entrmes. Nous demandmes du vin, car un
vlite chasseur et un ancien venaient de nous dire qu'il y en avait,
et du soign. Ils paraissaient mme en avoir bu copieusement.

Le vieux comme le jeune taient d'une gaiet folle, chose qui arrivait
presque  tous ceux qui, comme nous, avaient eu tant de misres et de
privations. La plus petite boisson vous portait  la tte. Le vieux
nous demanda si nous avions rencontr le rgiment de grenadiers
hollandais, faisant partie de la Garde impriale. Nous lui rpondmes
que non: Il a pass prs de vous, dit le vlite, et vous ne l'avez
pas aperu? Ce grand traneau qui vous a dpass, eh bien, c'tait
tout le rgiment des grenadiers hollandais! Ils taient sept!

Le matre de poste annona  nos deux chasseurs qu'il y avait un
traneau  leur disposition et que, pour trois thalers (quinze
francs), il les conduirait  trois lieues d'Elbing. Nous nous
disposmes  partir avec eux, puisqu'ils avaient un conducteur. Cinq
minutes aprs, nous tions en route.

Grangier et moi nous trouvmes fortement indisposs et rendmes tout
ce que nous avions pris depuis la veille. Cette indisposition venait
de ce que notre estomac n'tait plus habitu a prendre de fortes
nourritures, il aurait fallu nous y habituer peu  peu; c'est ce que
nous nous prommes de faire. Arrivs au village, nous prmes chacun un
verre de genivre de Dantzig. Nous continumes  marcher jusqu'au
moment o nous arrivmes dans le village o nous devions loger. Il
faisait nuit; nous nous prsentmes chez le bourgmestre afin d'avoir
un billet de logement, mais on nous le refusa brutalement en nous
disant que nous n'avions qu' coucher dans la rue. Nous voulmes faire
des observations; on nous ferma la porte au nez. Nous nous prsentmes
dans plusieurs auberges o, en payant, nous demandmes  loger, mais
partout nous emes la mme rception.

Nous dcidmes, les chasseurs et nous, que nous continuerions 
marcher ensemble, qu'ils profiteraient de notre traneau et, comme il
n'tait pas assez grand pour nous contenir tous, que deux iraient 
pied, chacun son tour.

De cette manire, nous devions tcher d'atteindre un village o nous
trouverions peut-tre des habitants plus hospitaliers.  une porte de
fusil, nous apermes une maison un peu carte de la route. Nous
prmes aussitt le parti de nous y loger de force, si l'on ne voulait
pas nous y recevoir de bonne volont. Le paysan nous dit qu'il nous
logerait avec plaisir, mais que s'il tait connu, par ceux du village,
pour nous avoir donn  coucher, il aurait la _schlague_; que si,
cependant, on ne nous avait pas vus entrer, il risquerait de nous
loger. Nous l'assurmes que personne ne nous avait aperus, qu'il
pouvait nous recevoir sans crainte et qu'avant de partir, nous lui
donnerions deux thalers. Il parut trs content et sa femme encore
davantage, et nous nous installmes autour du pole.

Pendant que l'homme tait sorti pour mettre notre cheval  l'curie,
la femme, s'approchant de nous, nous dit tout bas, et en regardant si
son mari ne venait pas, que les paysans taient mchants pour les
Franais, parce que, lorsque l'arme avait pass, au mois de mai, des
chasseurs  cheval de la Garde avaient log quinze jours dans le
village, et qu'il y en avait un, chez le bourgmestre, si joli, si
jeune, que toutes les femmes et les filles venaient sur leur porte
pour le voir; c'tait un fourrier. On jour, il arriva que le
bourgmestre le surprit qui embrassait madame, de sorte que le
bourgmestre battit madame. Le fourrier,  son tour, battit le
bourgmestre, de sorte que madame est grosse, et que l'on dit que c'est
du fourrier. Nous tions  couter et  sourire de la manire dont la
femme nous contait cela.

Ce n'est pas tout, continua-t-elle; il y a encore trois autres
femmes, dans le village, qui sont comme la femme du bourgmestre, et
c'est pour cela qu'ils sont mchants pour les Franais, de si jolis
garons!  peine avait-elle dit le mot, que le vlite chasseur se
lve, lui saute au cou et l'embrasse: Prenez garde, voil mon mari!
Effectivement il entra en nous disant qu'il avait donn  manger au
cheval et que, dans un moment, il lui donnerait  boire, mais que si
nous voulions lui faire plaisir, nous partirions avant le jour, afin
que l'on ne pt voir qu'il nous avait logs: Pour peu de chose,
dit-il, je conduirai ceux de vous qui n'ont pas de traneau, car j'en
ai un. Les deux chasseurs acceptrent.

On nous servit, pour notre repas, une soupe au lait et des pommes de
terre, ensuite nous nous couchmes tout habills, et nos armes
charges.

Le lendemain 23, il n'tait pas encore quatre heures du matin, que le
paysan vint nous veiller en nous disant qu'il tait temps de partir.
Nous paymes la femme, nous l'embrassmes et nous partmes.

Au second village, les habitants, en nous voyant, crirent _hourra_
sur nous, et nous jetrent des pierres ou des boules de neige. Nous
arrivmes dans un des faubourgs d'Elbing, o nous nous arrtmes dans
une auberge pour nous y chauffer, car le froid avait augment. Nous y
prmes du caf et,  neuf heures, nous entrmes en ville avec d'autres
militaires de l'arme qui arrivaient comme nous, mais par d'autres
chemins.




XI

Sjour  Elbing.--Madame Gentil.--Un oncle  hritage.--Le 1er janvier
1813.--Picart et les Prussiens.--Le pre Elliot.--Mes tmoins.


Nous allmes, sans perdre de temps,  l'Htel de Ville, afin d'avoir
des billets de logement. Nous le trouvmes encombr de militaires.

Nous y remarqumes beaucoup d'officiers de cavalerie bien plus
misrables que nous, car presque tous avaient, par suite du froid,
perdu les doigts des mains et des pieds, et d'autres le nez; ils
faisaient peine  voir. Je dirai, en faveur des magistrats de la
ville, qu'ils faisaient tout ce qu'il tait possible de faire pour les
soulager, en leur donnant de bons logements et en les recommandant,
afin que l'on et soin d'eux.

Au bout d'une demi-heure d'attente, on nous donna un billet de
logement pour nous cinq et pour notre cheval; nous nous empressmes
d'y aller.

C'tait un grand cabaret ou plutt une tabagie; nous y fmes fort mal
reus. On nous dsigna, pour chambre, un grand corridor sans feu et de
la mauvaise paille. Nous fmes des observations; on nous rpondit que
c'tait assez bon pour des Franais, et que, si cela ne nous convenait
pas, nous pouvions aller dans la rue. Indigns d'une pareille
rception, nous sortmes de cette maison en tmoignant tout notre
mpris au butor qui nous recevait de la sorte et en le menaant de
rendre compte de sa conduite aux magistrats de la ville.

Nous dcidmes qu'il fallait tcher de changer notre billet, et c'est
moi qui fus charg de cette mission, pendant que mes camarades
m'attendaient dans une auberge o nous venions d'entrer.

Lorsque j'arrivai  l'Htel de Ville, il n'y avait pas beaucoup de
monde. Je m'adressai au bourgmestre qui parlait franais. Je lui
contai la manire brutale dont nous avions t reus. Je lui montrai
mon pied droit envelopp d'un morceau de peau de mouton, et la main
droite dont une phalange, la premire du doigt du milieu, tait prs
de tomber. Il parla  celui qui tait charg des logements, qui me dit
que nous ne pourrions pas tre logs ensemble: Voil, me dit-il, un
billet pour quatre et le cheval; en voil un autre que je vous
conseille de garder pour vous. C'est chez un Franais qui a pous une
femme de la ville. Aprs l'avoir remerci, je retournai trouver mes
camarades.

Arrivs au faubourg, nous allmes au logement du billet pour quatre et
le cheval. C'tait la maison d'un pcheur situe sur le bord d'un
canal dans la direction du port; nous y fmes assez bien reus.
Lorsque nous fmes organiss, j'offris le billet qui tait pour un, 
celui qui le voudrait, mais personne n'en voulut. Alors je le gardai,
et je m'informai si c'tait loin de l'endroit o nous tions: il n'y
avait qu'un pont  traverser.

La maison me parut trs apparente. En entrant, la premire personne
que je rencontrai, fut la domestique, grosse Allemande aux joues
fleuries. Je lui prsentai mon billet. Elle me dit que, dj, il y
avait quatre militaires logs et, en mme temps, elle alla chercher la
dame de la maison, qui me dit la mme chose, en me montrant la chambre
o ils taient. C'taient justement des hommes du rgiment qui, comme
nous, venaient d'arriver isolment. Je pris aussitt la rsolution de
retourner au premier logement rejoindre mes camarades. Mais la dame,
qui venait de voir, sur son billet, que j'tais sous-officier de la
Garde impriale, me dit: coutez, mon pauvre monsieur, vous me
paraissez si souffrant, que je ne veux pas vous laisser sortir d'ici.
Suivez-moi, je vais vous donner une chambre pour vous seul, et vous
aurez un bon lit, car je vois que vous avez besoin de repos. Je lui
rpondis que c'tait trs bien  elle d'avoir piti de moi, mais que
je ne lui demandais que de la paille et du feu: Vous aurez tout
cela, me rpondit-elle. En mme temps, elle me fit entrer dans une
petite chambre chaude et propre, o se trouvait un lit couvert d'un
dredon. Mais je lui demandai en grce de me faire donner de la paille
avec des draps et de l'eau chaude pour me laver.

On m'apporta tout ce que j'avais demand, plus un grand baquet en bois
pour me laver les pieds. J'en avais bien besoin, mais ce n'tait pas
tout: la tte, la figure, la barbe n'avaient pas t faites depuis le
16 dcembre. Je priai le domestique, qui se nommait Christian, d'aller
me chercher un barbier. Il me rasa, ou plutt m'corcha la figure; il
prtendit que j'avais la peau durcie par suite du froid; tant qu'
moi, je pensai que ses rasoirs taient comme des scies.

L'opration finie, je me fis couper les cheveux et mme la queue.
Aprs l'avoir gnreusement pay, je lui demandai s'il ne connaissait
pas un marchand de vieux habits, car j'avais besoin d'un pantalon.
Aprs son dpart, un juif arriva avec des pantalons qu'il cachait dans
un sac. Il s'en trouvait de toutes les couleurs, des gris, des bleus,
mais tous trop petits ou trop grands, ou malpropres. L'enfant
d'Isral, voyant que rien ne me convenait, me dit qu'il allait revenir
avec quelque chose qui me plairait. En effet, il ne tarda pas 
reparatre avec un pantalon  la Cosaque, de couleur amarante et en
drap fin. Il tait fort large. C'tait le pantalon d'un cavalier,
probablement d'un aide de camp du roi Murat. N'importe, je l'essayai
et, prvoyant que j'aurais bien chaud avec, je le gardai. On y voyait
encore, de chaque ct, la marque d'un large galon que le juif avait
eu la prcaution d'enlever. Je lui donnai en change la petite giberne
du docteur, garnie en argent, que j'avais prise sur le Cosaque, le 23
novembre. En outre, il exigea cinq francs que je lui donnai.

Il me restait encore trois belles chemises du commissaire des guerres:
je me disposai  changer de linge, mais, lorsque je me regardai, je me
dis que, pour bien faire, il me faudrait un bain, car j'avais encore,
par tout le corps, des traces de vermine. Je m'informai  la
domestique s'il y avait des bains prs de l'endroit o nous tions;
mais ne pouvant me comprendre, elle alla chercher sa dame qui vint
aussitt: c'est alors que je remarquai que mon htesse tait une belle
et jolie femme, mais, pour le moment, mes observations n'allrent pas
plus loin car, dans la position o je me trouvais, j'avais trop 
m'occuper de ma personne. Elle me demanda ce que je voulais. Je lui
dis que, dsirant prendre un bain, je voudrais qu'elle et la bont de
m'indiquer o je pourrais me le procurer. Elle me rpondit qu'il y en
avait, mais que c'tait trop loin; que, si je voulais, on pourrait
m'en prparer un chez elle: elle avait de l'eau chaude et une grande
cuve; que, si je voulais me contenter de cela, on allait me la
prparer. Comme on peut bien le penser, j'acceptai avec le plus grand
plaisir, et un instant aprs, la domestique me fit signe de la suivre.
Alors, prenant mon sac et mon pantalon amarante, j'entrai dans une
espce de buanderie o je trouvai tout ce qui tait ncessaire, mme
du savon, pour me nettoyer.

Je ne pourrais exprimer le bien que je ressentis pendant le temps que
je restai dans le bain; j'y restai mme trop longtemps, car la
domestique vint voir s'il ne m'tait rien arriv de fcheux. Elle
s'tait aperue, en entrant, que j'tais fort embarrass pour me
nettoyer le dos. Aussitt, sans me demander la permission, elle va
chercher un grand morceau de flanelle rouge et, s'approchant de la
cuve, elle me pose la main gauche sur le cou et, de l'autre, elle me
frotte le dos, les bras, la poitrine. Comme on peut bien le penser, je
me laissais faire. Elle me demandait si cela me faisait du bien; je
lai rpondais que oui. Alors elle redoublait de zle jusqu' me
fatiguer. Enfin, aprs m'avoir bien trill, nettoy, essuy, elle
sortit en riant comme une grosse bte, sans me donner le temps de la
remercier.

Je passai une des belles chemises du commissaire des guerres; ensuite
j'enfourchai le large pantalon  la Cosaque et, pieds nus, je regagnai
la chambre o tait mon lit, sur lequel je me laissai tomber. Il tait
temps, car il me prit une faiblesse et je perdis connaissance. Je ne
sais combien de temps je restai dans cette situation, mais, lorsque je
pus y voir, je remarquai,  mes cts, la dame de la maison, la
domestique et deux soldats du rgiment qui taient logs dans la
maison et que l'on avait t chercher, pensant que j'avais quelque
chose de grave, mais il n'en tait rien. Cette faiblesse tait
occasionne par le bain et aussi par les misres et fatigues que
j'avais prouves.

Mme Gentil--c'tait le nom de la dame--voulut me faire prendre un
bouillon qu'elle m'apporta et qu'elle voulut me faire prendre
elle-mme, en me soutenant la tte de son bras gauche. Je me laissai
faire. Il y avait si longtemps que je n'avais t clin!

Mme Gentil tait d'une beaut remarquable. Elle avait la taille mince
et flexible, des yeux noirs et,  son teint blanc et vermeil, on
reconnaissait une belle femme du Nord. Elle avait vingt-quatre ans. Il
me souvint que l'on m'avait dit qu'elle avait pous un Franais; lui
ayant demand si cela tait vrai, elle me rpondit que c'tait la
vrit.

En 1807, un convoi de blesss franais venant des environs de Dantzig,
arriva  Elbing et, comme l'hpital tait rempli de malades, ces
blesss furent logs chez les habitants: Pour notre compte, me
dit-elle, nous emes un hussard bless d'un coup de balle dans la
poitrine et d'un coup de sabre au bras gauche. Ma mre et moi, nous
lui donnmes des soins qui htrent sa gurison.--Alors, lui dis-je,
en reconnaissance de ce service, il vous pousa? Elle me rpondit en
riant que c'tait vrai. Je lui dis que j'en aurais bien fait autant,
parce qu'elle tait la plus belle femme que j'aie jamais vue. Mme
Gentil se mit  rire,  rougir et  me parler, et elle parlait
probablement encore, quand je m'endormis pour ne me rveiller que le
lendemain  neuf heures du matin.

Pendant quelques moments, je ne me souvins plus o j'tais; la
domestique entra accompagne de Mme Gentil qui m'apportait du caf, du
th et des petits pains. Il y avait longtemps que je m'tais trouv 
pareille fte! J'oubliais le pass pour ne plus penser qu'au prsent
et  Mme Gentil. J'oubliais mme mes camarades.

Mme Gentil me regardait attentivement, ensuite, me passant la main sur
la figure, elle me demanda ce que j'avais; je lui rpondis que je
n'avais rien: Mais si, me dit-elle, vous tes bouffi, vous avez la
figure enfle! Ensuite, elle me conta qu'un sous-officier de la Garde
impriale tait venu, la veille dans l'aprs-midi, en lui demandant
s'il n'y avait pas un sous-officier log chez elle; elle lui avait
rpondu qu'il y en avait un et, lui ayant montr la chambre o
j'tais, il en tait sorti en disant que ce n'tait pas celui qu'il
cherchait.

Au moment o Mme Gentil me contait cela, mon ami Grangier entra, et il
allait se retirer en disant: Je vous demande pardon; depuis hier, je
cherche un de mes camarades et ne puis le trouver. Cependant c'est
bien ici la rue et le numro de la maison, port sur le billet!--Ah
a! lui dis-je, ce n'est pas moi que tu cherches? Grangier partit
d'un grand clat de rire. Il ne m'avait pas reconnu; cela n'tait pas
tonnant, je n'avais plus de queue, j'avais la figure enfle, j'tais
blanc comme un cygne par suite du bain que j'avais pris, ou plutt par
la manire dont la domestique m'avait trill  tours de bras, avec
son morceau de flanelle! J'avais du linge blanc et fin, la tte bien
peigne, les cheveux friss. C'est alors qu'il me conta que, la
veille, il tait venu pour me voir, mais qu'en voyant un pantalon
rouge sur une chaise, il s'tait retir, persuad qu'il s'tait
tromp.

Il m'annona qu'il venait d'tre prvenu qu' trois heures il y avait
runion des dbris de tous les corps de la Garde, et qu'il fallait que
tout le monde fit son possible pour y venir, et qu'il viendrait me
chercher.  deux heures, comme il me l'avait promis, il vint me
prendre accompagn de mes autres camarades qui, en me voyant, se
mirent tellement  rire que leurs lvres, crevasses par suite de la
gele, en saignrent.

Je les surpris agrablement eu leur prsentant du vieux vin du Rhin et
des petits gteaux que Mme Gentil avait eu la bont de me procurer,
car elle tait prvoyante et allait au-devant de tout ce qui pouvait
me faire plaisir. Ce fut dans ce moment que je demandai o tait son
mari, ajoutant que, puisqu'il tait Franais, j'aurais du plaisir  le
voir, afin de prendre un peu de vin avec lui. Elle me rpondit que,
depuis quelques jours, il tait absent; qu'il tait parti avec son
pre  elle, sur les bords de la mer Baltique, o ils faisaient
ensemble le commerce de fruits qu'ils expdiaient  Saint-Ptersbourg[75].

[Note 75: Ces fruits taient expdis de Tournai, en Belgique.
(_Note de l'auteur_.)]

C'tait le 24 dcembre: un peu avant trois heures, nous nous rendmes
sur la grande place, en face du palais o tait log le roi Murat. En
arrivant, j'aperus l'adjudant-major Roustan qui, s'approchant de moi,
me demanda qui j'tais. Je me mis  rire: Tiens, dit-il, ce n'est pas
vous, Bourgogne? Le diable m'emporte! On ne dirait pas que vous
arrivez de Moscou, car vous paraissez gros, gras et frais. Et votre
queue, o est-elle? Je lui rpondis qu'elle tait tombe: Eh bien,
reprit-il, si elle est tombe, en arrivant  Paris je vous mets aux
arrts jusqu'au temps qu'elle soit repousse!

 cette premire runion, il y avait peu de monde, mais on se revoyait
avec plaisir car, depuis Wilbalen, 17 dcembre, on ne s'tait pour
ainsi dire pas rencontrs. Chacun avait march pour son compte et par
des chemins diffrents.

Les jours suivants se passrent de mme: un appel par jour. Le
quatrime de notre arrive, on nous annona la mort d'un officier
suprieur de la Jeune Garde, mort du chagrin que lui avait caus la
fin tragique d'une famille russe, mais d'origine franaise, domicilie
 Moscou, qu'il avait engage  le suivre pendant la retraite, et dont
j'ai racont la triste fin, avant notre arrive  Smolensk. J'appris
qu'il tait arriv  Elbing trois jours avant nous, mais que, deux
jours aprs, tant de garde chez le roi Murat, au moment o il
s'avanait, pour se chauffer, prs d'une grande chemine, sans penser
qu'il avait plac sa giberne devant lui afin qu'elle ne le gnt pas
pour se reposer, une tincelle mit le feu  la poudre, une explosion
eut lieu et, par suite de cet accident, il eut la figure, les
moustaches et les cheveux brls. On m'assura qu'il n'avait rien de
bien grave, qu'il en serait quitte pour changer de peau.

Le 29 dcembre, je commenais  bien me rtablir. L'enflure de ma
figure avait disparu, le pied gel allait bien, ainsi que la main, et
tout cela grce aux soins de Mme Gentil qui me soignait comme un
enfant. Son mari, que je n'avais pas encore vu, revint de voyage. Il
ne resta que deux jours chez lui; il en repartit avec des marchandises
pour aller rejoindre son beau-pre qui les expdiait en Russie par des
traneaux, les communications tant libres depuis que nous n'y tions
plus. Il me conta qu'il avait servi dans le 3e hussards pendant trois
ans, et qu'aprs avoir reu deux graves blessures dans une affaire
auprs de Dantzig, reconnu incapable de continuer  servir, il avait
reu son cong; qu'aprs cela il avait prfr rester dans ce pays et
se marier, puisqu'il avait une connaissance,  retourner dans son pays
qui tait la Champagne Pouilleuse, o il ne possdait absolument rien.

Le lendemain 30 dcembre, je fus, avec Grangier, faire une visite 
mon brave Picart; un grenadier qui avait t log avec lui m'avait
enseign son logement.

Lorsque nous y fmes arrivs, une femme habille de noir, et qui avait
l'air triste, nous montra sa chambre situe  l'extrmit d'un long
corridor. Nous vmes que la porte tait  demi ouverte. Nous nous
arrtmes pour couter la grosse voix de Picart, qui chantait son
morceau favori, sur l'air du _Cur de Pomponne_:

  Ah! tu t'en souviendras, larira,
  Du dpart de Boulogne!

Notre surprise fut grande en lui voyant un visage blanc comme la
neige, car il avait un masque de peau qui lui couvrait toute la
figure. Il nous conta sa msaventure; ensuite il se traita de
conscrit, de vieille bte: Tenez, mon pays, me dit-il, c'est comme le
coup de fusil dans la fort, la nuit du 23 novembre. Je vois que je ne
vaux plus rien. Cette malheureuse campagne m'a us. Vous verrez,
continua-t-il, qu'il m'arrivera malheur! Et, en disant cela, il
s'empara d'une bouteille de genivre qui tait sur la table, et,
prenant trois tasses sur la chemine, il les remplit, pour boire, nous
dit-il,  notre bonne arrive. Nous le remercimes: Eh bien! nous
dit-il, nous allons passer la journe ensemble. Je vous invite 
dner! Aussitt il appela la femme, qui se prsenta en pleurant. Je
demandai  Picart ce qu'elle avait. Il me conta que, le matin, l'on
avait enterr son oncle, vieux clibataire caboteur ou corsaire, trs
riche,  ce qu'il parat, et que, par suite, il y avait grand gala 
la maison: qu'il y tait invit, et que c'tait pour cela qu'il nous
invitait aussi, parce qu'il y aurait des noisettes  croquer. Mais, se
reprenant, il nous dit qu'il faudrait mieux faire apporter le dner
dans la chambre que de passer notre temps avec un tas de
pleurnicheuses qui allaient faire semblant de pleurer, comme il
arrive toujours,  la mort d'un vieil oncle qui vous laisse quelque
chose. Il dit  la femme qu'il ne pourrait aller dner avec elle 
cause de ses amis venus le voir; que, n avec un coeur sensible, il ne
ferait que pleurer. En disant cela, il fit semblant d'essuyer une
larme. La femme recommena  pleurer de plus belle et nous, en voyant
jouer une comdie pareille, nous fmes obligs, pour ne pas clater de
rire, de nous couvrir la figure avec notre mouchoir, de sorte que la
brave femme pensa que nous pleurions, et nous dit que nous tions des
bons hommes, mais qu'il ne fallait pas que cela nous empcht de
dner, et qu'elle allait nous faire servir. Ensuite elle se retira et
deux domestiques femelles vinrent nous apporter le dner. Il y avait
tant de choses, que nous n'aurions pu le manger en trois jours.

Notre repas fut, comme on doit bien le penser, on ne peut plus gai; et
cependant, lorsque nous revenions sur nos misres, sur le sort de nos
amis que nous avions vus prir et de ceux dont nous ne savions comment
ils avaient disparu, nous devenions tristes et pensifs.

Nous tions encore  fumer et  boire, il commenait dj  faire
nuit, lorsque la dame de la maison entra pour nous dire que l'on nous
attendait pour prendre le caf. Nous nous laissons conduire et nous
arrivons, aprs quelques dtours, dans une grande chambre, Grangier en
avant, et moi le second. Picart tait rest en arrire. Nous
apercevons, en entrant, une longue table bien claire par plusieurs
bougies. Autour, quatorze femmes plus ou moins vieilles, toutes
habilles de noir; devant chacune d'elles taient poss une tasse, un
verre et une longue pipe en terre, et du tabac, car presque toutes les
femmes fument, dans ce pays, et surtout les femmes des marins. Le
reste de la table tait garni de bouteilles de vin du Rhin et de
genivre de Dantzig.

Picart n'tait pas encore entr. Nous pensions qu'il n'osait pas se
prsenter,  cause de sa figure; mais  peine avions-nous fait cette
remarque, que nous voyons toutes les femmes faire un mouvement et
jeter des grands cris en regardant du ct de la porte d'entre:
c'tait mon Picart qui faisait son entre dans la chambre, avec son
masque de peau blanche, affubl de son manteau de la mme couleur,
coiff d'un bonnet de peau de renard noir de Russie, et fumant dans
une pipe d'cume de mer, monte d'un long tuyau, qu'il tenait
gravement de la main droite: le bonnet et la pipe appartenaient au
dfunt. Il avait vu, en passant dans le corridor, ces objets accrochs
dans la chambre du dfunt et, par farce, il s'en tait empar. De l,
la frayeur des femmes, qui l'avaient pris pour le trpass venant
prendre la part du caf funbre. On pria Picart d'accepter le bonnet
et la pipe en considration des larmes qu'il avait verses, le matin,
devant la dame de la maison.

La conversation devint de plus en plus anime, car toutes les femmes
fumaient comme des hussards, et buvaient de mme. Bientt, il n'y eut
plus moyen de s'entendre.

Avant de se sparer elles chantrent un cantique et dirent une prire
pour le repos de l'me du dfunt; tout cela fut chant et dit avec
beaucoup de recueillement, auquel nous prmes part par notre silence.

Ensuite elles sortirent, en nous souhaitant le bonsoir; il neigeait et
faisait un vent furieux. Nous prmes le parti de coucher chez notre
vieux camarade: la paille ne manquait pas, la chambre tait chaude,
c'tait tout ce qu'il nous fallait.

Le lendemain matin, une jeune domestique nous apporta du caf. Elle
tait accompagne de la dame de la maison, qui nous souhaita le
bonjour et nous demanda si nous voulions autre chose. Nous la
remercimes. Ensuite elle se mit  causer avec la domestique: cette
dernire lui disait que l'on venait de lui assurer que l'arme russe
n'tait plus qu' quatre journes de marche de la ville et qu'un juif,
qui arrivait de Tilsitt, avait rencontr des Cosaques auprs d'Eylau.
Comme je parlais assez l'allemand pour comprendre une partie de la
conversation, j'entendis que la dame disait: Mon Dieu! que vont
devenir tous ces braves jeunes gens? Je tmoignai  la bonne
Allemande toute ma reconnaissance pour l'intrt qu'elle prenait 
notre sort, en lui disant qu' prsent que nous avions  manger et 
boire, nous nous moquions des Russes.

Si les hommes nous taient hostiles, nous avions partout les femmes
pour nous.

Je fis souvenir  Picart que le lendemain, c'tait le jour de l'an
1813, et que je l'attendais  passer la journe chez moi. Il regarda
dans une glace comment tait sa figure, ensuite il dcida qu'il
viendrait: effectivement il allait bien, il n'avait fait que changer
de peau. Comme il ne connaissait pas mon logement, il fut convenu que
je le prendrais  onze heures, en face du palais du roi Murat; ensuite
nous nous disposmes  retourner chez nous. Mais il tait tomb une si
grande quantit de neige, que nous fmes obligs de louer un traneau.
Nous arrivmes  notre logement, moi avec un grand mal de tte et un
peu de fivre, suite de la fte de la veille.

Mme Gentil avait t inquite de mon absence; sa domestique avait
attendu jusqu' minuit. Je lui tmoignai toute la peine que
j'prouvais, mais le mauvais temps fut mon excuse. Je lui dis que, le
lendemain, j'aurais deux amis  dner; elle me rpondit qu'elle ferait
ce qu'il conviendrait pour que je sois content: c'tait dire qu'elle
voulait en faire les frais. Ensuite elle me donna de la graisse trs
bonne, disait-elle, pour les engelures; elle prtendit que j'en fisse
usage de suite. Je me laissai faire; elle tait si bonne, Mme Gentil!
D'ailleurs les Allemandes taient bonnes pour nous.

Je passai le reste de la journe sans sortir, presque toujours couch,
recevant les soins et les consolations de mon aimable htesse.

Le soir tant venu, je pensais  ce que je pourrais lui donner pour
cadeau du jour de l'an. Je me promis de me lever de grand matin et de
voir, chez quelques juifs, si je ne trouverais pas quelque chose.
Ensuite, je me couchai avec l'ide de passer une bonne nuit, car la
soire de la veille m'avait fatigu.

Le lendemain, 1er janvier 1813, neuvime jour de notre arrive 
Elbing, je me levai  sept heures du matin pour sortir, mais avant, je
voulus voir ce qui me restait de mon argent: je trouvai que j'avais
encore 485 francs, dont plus de 400 francs en or, et le reste en
pices de cinq francs. Partant de Wilna, j'avais 800 francs; j'aurais
donc dpens 315 francs? La chose n'tait pas possible! C'est qu'alors
j'en avais perdu;  cela rien d'tonnant, mais je me trouvais encore
bien assez riche pour dpenser 20  30 francs, s'il le fallait, afin
de faire un cadeau  mon aimable htesse.

Au moment o j'allais ouvrir la porte, je rencontrai la grosse
servante Christiane, celle qui m'avait si bien frott dans le bain;
elle me souhaita une bonne anne, et, comme elle tait la premire
personne que je rencontrais, je l'embrassai et lui donnai cinq francs:
aussi fut-elle contente; elle se retira en me disant qu'elle ne
dirait pas  Madame que je l'avais embrasse.

Je me dirigeai du ct de la place du Palais.  peine y tais-je
arriv, que j'aperus deux soldats du rgiment: ils marchaient avec
peine, courbs sous le poids de leurs armes et de la misre qui les
accablait. En me voyant, ils vinrent de mon ct, et je reconnus,  ma
grande surprise, deux hommes de ma compagnie, que je n'avais pas vus
depuis le passage de la Brzina. Ils taient si malheureux, que je
leur dis de me suivre jusqu' une auberge o je leur fis servir du
caf pour les rchauffer.

Ils me contrent que, le 29 novembre au matin, un peu avant le dpart
du rgiment des bords de la Brzina, on les avait commands de corve
pour enterrer plusieurs hommes du rgiment, tus la veille ou morts de
misre; qu'aprs avoir accompli cette triste mission, ils taient
partis pensant suivre la route que le rgiment avait prise, mais que,
malheureusement, ils s'taient tromps en suivant des Polonais qui se
dirigeaient sur leur pays. Ce n'est que le lendemain qu'ils s'en
aperurent: Enfin, me dirent-ils, il y avait un mois que nous
marchions dans un pays inconnu, dsert, toujours dans la neige, sans
pouvoir nous faire comprendre, sans savoir o nous tions et o nous
allions; l'argent que nous avions ne pouvait nous servir. Si,
quelquefois, nous nous sommes procur quelques douceurs, comme du lait
ou de la graisse, c'est aux dpens de nos habits, en donnant nos
boutons  l'aigle, ou les mouchoirs que nous avions conservs par
hasard. Nous n'tions pas les seuls; beaucoup d'autres de diffrents
rgiments marchaient aussi, comme nous, sans savoir o ils allaient,
car les Polonais que nous avions suivis avaient disparu, et c'est par
hasard, mon sergent, que nous arrivons ici et que nous avons eu le
bonheur de vous rencontrer.  mon tour je leur tmoignai tout le
plaisir que j'avais de les revoir; il y avait quatre ans qu'ils
taient dans la compagnie.

Tout  coup, l'un d'eux me dit: Mon sergent, j'ai quelque chose 
vous remettre! Vous devez vous souvenir qu'en partant de Moscou, vous
m'avez charg d'un paquet, le voil tel que vous me l'avez donn; il
n'a jamais t tir de mon sac! Le paquet tait une capote militaire
en drap fin, d'un gris fonc, que j'avais fait faire, pendant notre
sjour  Moscou, par les tailleurs russes  qui j'avais sauv la vie,
l'autre objet tait un encrier que j'avais pris sur une table, au
palais de Rostopchin, au moment de l'incendie, pensant que c'tait de
l'argent, mais ce n'tait pas tout  fait cela.

L'anne commenait bien pour moi; je voulus qu'elle ft de mme pour
celui qui me rendait un si grand service. Je lui donnai vingt francs.
Ensuite je n'eus rien de plus press que d'endosser ma nouvelle
capote[76].

[Note 76: Cette capote a servi  un de mes frres. Je la laissai
chez mes parents,  mon retour de cette campagne, lorsque je venais
d'tre nomm lieutenant et que je repartais pour la campagne de 1813.
(_Note de l'auteur_.)]

Autre surprise non moins agrable: en mettant les mains dans les
poches de ma nouvelle capote, j'en retirai un foulard des Indes o,
dans un des coins bien nou, je trouvai une petite bote en carton
renfermant cinq bagues montes en belles pierres: cette bote que je
pensais avoir mise dans mon sac, je la retrouvais pour faire un cadeau
 Mme Gentil! Aussi la plus belle lui fut-elle destine. Aprs avoir
dit  mes deux soldats d'attendre jusqu' l'heure de l'appel pour les
faire rentrer  la compagnie et leur faire dlivrer un billet de
logement, je les laissai pour retourner au mien.

Chemin faisant, j'achetai un gros pain de sucre que j'offris  mon
htesse, ainsi que la bague, en la priant de la garder comme un
souvenir, car elle venait de Moscou. Elle me demanda combien je
l'avais achete; je lui rpondis que je l'avais paye bien cher, et
que, pour un million, je ne voudrais pas en aller chercher une
pareille.

 onze heures, je retournai sur la place du palais. Il y avait dj
beaucoup de monde, notre nombre tait presque doubl depuis trois
jours; on aurait dit que ceux que l'on croyait morts taient
ressuscits pour venir se souhaiter une bonne anne, mais c'tait
triste  voir, car un grand nombre taient sans nez ou sans doigts aux
mains et aux pieds; quelques-uns runissaient tous les maux  la
fois. Le bruit se confirmait que les Russes avanaient; aussi l'on
donna l'ordre de se tenir prts, comme  la veille d'une bataille, et
de ne dormir que d'un oeil pour ne pas tre surpris; de tenir les
armes en bon tat et charges, de donner de nouvelles cartouches et de
venir  l'appel avec armes et bagages.

L'appel n'tait pas encore fini, que je me sens frapper sur l'paule
et un gros rire vient me percer les oreilles; c'tait Picart, dans sa
belle tenue et sans masque, qui me saute au cou, m'embrasse et me
souhaite une bonne anne. D'un autre ct, c'tait Grangier qui en
faisait autant, en me mettant trente francs dans la main: mes
compagnons de voyage avaient vendu notre traneau et le cheval cent
cinquante francs. C'tait ma part qu'il me remettait. Aprs plusieurs
questions sur ma nouvelle capote, nous partmes pour aller dner chez
moi, comme cela avait t convenu. En arrivant, nous trouvmes deux
autres dames: ainsi, nous avions chacun la ntre. Un instant aprs,
nous nous mettons  table sans crmonie.

Notre dner finit assez tard, et comme il avait commenc, c'est--dire
joyeusement.

En sortant, j'entendis une des dames qui disait  Mme Gentil:
_Tarteifle des Franzosen!_ ce qui veut dire: Diables de Franais!
Elle ajouta: Ils sont toujours gais et amusants!

Le lendemain, tant  la runion, Picart vint me trouver pour me
raconter qu'en entrant dans son logement, il avait trouv toute la
famille de son htesse runie, mais jurant contre l'oncle dfunt; que
sa bourgeoise lui avait cont que, dans la journe, une femme tait
arrive venant de Riga; elle tait accompagne d'un petit garon de
neuf  dix ans qu'elle avait eu, disait-elle, avec M. Kennmann,
l'oncle dfunt, et qu'il avait reconnu pour son hritier; que l'on
allait mettre les scells et que lui, Picart, avait demand si on les
mettrait aussi sur la cave; qu'on lui avait dit, par prcaution, de
remonter quelques bouteilles pour sa consommation; qu'il avait rpondu
qu'il en remonterait le plus possible; qu'alors il s'tait mis  la
besogne, et qu'il en avait dj remont plus de quarante qu'il avait
caches sous la botte de paille qui lui servait de traversin, et
qu'aprs l'appel il irait vider son sac pour le remplir de bouteilles;
qu'ensuite il viendrait me l'apporter. Effectivement, une heure aprs
il arriva le sac sur le dos. Il me dit qu'il fallait se dpcher de
les boire, parce qu'il tait fortement question, dans la ville, de
l'arrive prochaine des Russes. Il ne manqua pas de m'en apporter
chaque jour, pendant le peu de temps que nous restmes encore dans
cette ville. Il aurait, comme il disait, fini par vider la cave! Mais
un jour, le 11 janvier, il entra chez moi de grand matin en tenue de
route, en me disant qu'il croyait bien ne pas retourner coucher  son
logement; qu' chaque moment il fallait s'attendre  entendre battre
la gnrale; qu'il me conseillait de me tenir prt et de me disposer 
faire mes adieux  Mme Gentil.

Grangier entra aussi, en tenue de dpart: il arrivait fort  propos
pour djeuner avec nous, puisque le vin ne manquait pas.

Il pouvait tre huit heures du matin; nous nous mmes  table;  onze
heures et demie nous y tions encore, lorsque, tout  coup, Picart,
qui s'apprtait  vider son verre, s'arrte et nous dit: coutez! je
crois entendre le bruit du canon! Effectivement, le bruit redouble,
la gnrale bat, tous les militaires courent aux armes. Mme Gentil
entre dans la chambre en s'criant: Messieurs, les Cosaques! Picart
rpond: Nous allons les faire danser! Je me presse d'arranger mes
affaires, et un instant aprs, armes et bagages, le sac sur le dos,
j'embrasse Mme Gentil, pendant que Picart et Grangier vident la
dernire bouteille, en bons soldats. J'avale un dernier verre de vin,
ensuite je m'lance dans la rue,  la suite de mes amis.

Nous n'avions pas encore fait trente pas, que j'entends que l'on me
rappelle; je me retourne, j'aperois la grosse Christiane qui me fait
signe de rentrer, en me disant que j'avais oubli quelque chose. Mme
Gentil se tenait dans le fond de l'alle de la maison; aussitt
qu'elle m'aperoit, elle me crie: Vous avez oubli votre petite
bouilloire! Ma pauvre petite bouilloire que j'apportais de Wilna, que
j'avais achete au juif qui avait voulu m'empoisonner, je n'y pensais
vraiment plus! Je rentre dans la maison pour embrasser encore une fois
cette bonne femme qui m'avait trait et soign comme si j'avais t
son frre ou son enfant, en lui disant de garder ma bouilloire comme
un souvenir de moi: Elle vous servira  faire bouillir de l'eau pour
faire du th, et toutes les fois que vous vous en servirez, vous
penserez au jeune sergent vlite de la Garde. Adieu!

J'entends que le bruit du canon redouble; alors je m'lance dans la
rue mais, cette fois, pour ne plus revenir.

Sur un petit pont, j'aperois Grangier qui m'attendait avec
impatience. Nous prenons le chemin le plus direct, le long du quai,
pour arriver au lieu du rassemblement. Nous n'avions pas march cinq
minutes, que nous apercevons Picart au milieu de la rue, jurant comme
un homme en colre, tenant sous son pied droit un Prussien, et ayant
devant lui quatre vtrans prussiens commands par un caporal sous les
ordres d'un commissaire de police. Voici de quoi il tait question: en
face d'un caf, plusieurs individus lui avaient jet des boules de
neige. Il s'tait arrt en les menaant d'entrer dans la maison pour
leur donner une correction, mais ils n'en tinrent pas compte; un de
ces individus, tant descendu dans la rue, s'avana derrire Picart,
lui posa une queue de billard sur l'paule et se mit  crier: Hourra!
Cosaque! Lui, se retournant vivement, l'empoigne par la peau du
ventre, lui fait faire un demi-tour et le jette  plat ventre, la
figure dans la neige. Ensuite il lui pose le pied droit sur le dos,
pendant qu'il met la baonnette au bout du canon de son fusil, et, se
retournant du ct du caf, dfie ceux qui y sont.

On tait all chercher la garde; lui, de son ct, avait fait
comprendre  l'individu, que, s'il faisait le moindre mouvement, il le
percerait d'un coup de baonnette. Il en dit autant  ceux qui taient
dans le caf; aussi pas un ne bougea; c'est alors que la garde est
arrive avec le commissaire de police.

Cette garde n'intimida pas Picart. Il tait, dans ce moment, comme un
lion qui tient sa proie sous ses griffes et qui regarde firement les
chasseurs. Nous tions prs de lui; il ne nous voyait pas; les
invalides et le commissaire taient tremblants de peur. Les femmes
disaient: Il a raison, il passait son chemin tranquillement, on l'a
insult!

 la fin, un ministre protestant qui avait tout vu et qui parlait
franais, s'avana, expliqua au commissaire comment la chose s'tait
passe. Alors on dit  Picart qu'il pouvait lcher l'homme qu'il
tenait sous son pied, qu'on allait lui rendre justice. Il dit  celui
qu'il tenait sous son pied: Lve-toi! Celui-ci ne se le fit pas dire
une seconde fois.

Lorsqu'il fut debout, Picart lui allongea un grand coup de pied dans
le derrire, en lui disant: Voil ma justice,  moi! L'homme se
retira en portant la main  la place o il avait reu le coup, aux
hues de toutes les femmes prsentes.

Pendant ce temps, le commissaire faisait payer une amende de
vingt-cinq francs aux individus qui avaient insult Picart, ainsi qu'
celui qui avait reu le coup de pied. Il en mit la moiti dans sa
poche, pour le Roi, disait-il, et pour les frais de justice. L'autre
moiti, il la prsenta  Picart qui d'abord refusa, mais faisant
rflexion, il en donna la moiti aux invalides et l'autre au ministre
protestant en lui disant: Si vous rencontrez la femme d'un vieux
soldat, vous lui remettrez cela de ma part! On se fit expliquer ce
que Picart venait de faire, car on ne pouvait comprendre autant de
dsintressement de la part d'un soldat; aussi c'est  qui lui aurait
dit des choses flatteuses, mme le commissaire de police qui vint lui
baragouiner un compliment. Nous continumes  marcher dans la
direction du palais, Grangier et moi, en faisant des rflexions sur le
caractre des Prussiens, et Picart en chantant son refrain:

  Ah! tu t'en souviendras, larira,
    Du dpart de Boulogne!

Nous arrivmes sur la place; nous vmes, en face du palais o tait
log le roi Murat, un rgiment de ngres appartenant au roi: c'tait
vraiment drle  voir, des hommes noirs sur une place couverte de
neige; ils taient en colonne serre par division, les sapeurs avaient
des bonnets de peau d'ours blancs, et les officiers qui les
commandaient taient noirs comme eux. Je n'ai pu savoir quelle route
ce corps avait pris pour se retirer, mais je pense qu'il alla passer
la Vistule  Marienwerder.

Le bruit du canon avait presque cess. Les Russes venaient d'tre
chasss des environs de la ville par un corps de troupes fraches qui
n'avait pas fait la campagne de Russie; quelques coups  mitraille, au
milieu de leur cavalerie, avaient suffi pour les faire retirer.

L'encombrement des voitures d'quipage appartenant  diffrents corps
et que l'on voulait faire sortir de la ville avant de l'avoir vacue,
nous fit arrter. Nous nous trouvions prs du logement de Picart. S'en
tant aperu, il nous cria: Halte! Mes amis, il faut que je fasse mes
adieux  ma bourgeoise, que je prenne mon manteau blanc, la pipe et le
bonnet en peau de renard noir du dfunt, dont on m'a fait prsent, et
que nous vidions encore quelques bouteilles de vin qui se trouvent
sous mon traversin de paille!

Nous entrmes dans la maison et nous allmes directement  sa chambre
sans rencontrer personne. Alors Picart, sans perdre de temps, dnicha
cinq bouteilles, dont deux de vin et trois de genivre de Dantzig; il
nous dit d'en mettre chacun une dans notre sac; c'est ce que nous nous
empressmes de faire. Ensuite il appela la bourgeoise qui arriva
aussitt: Permettez, dit Picart, que je vous embrasse pour vous faire
mes adieux, car nous partons!--Je m'en doutais bien, nous dit-elle, et
vous ne serez pas plus tt hors de la ville que les sales Russes vont
vous remplacer! Quel malheur! Mais avant de nous quitter, vous allez
prendre quelque chose; vous ne partirez pas comme cela! Et aussitt
elle alla chercher deux bouteilles de vin, du jambon et du pain, et
nous nous mmes  table en attendant que l'on recomment  marcher.

Bientt, plusieurs coups de canon se firent entendre, trs rapprochs.
La femme cria: Jsus! Maria! et nous sortmes.

Je me trouvais en avant de mes deux camarades;  quelques pas devant
moi, un individu que je crus reconnatre tait aussi arrt; je
m'approche, je ne m'tais pas tromp: c'tait le plus ancien soldat du
rgiment, qui avait fusil, sabre et croix d'honneur, et qui avait
disparu depuis le 24 dcembre, le pre Elliot, qui avait fait les
campagnes d'gypte. Il tait dans un tat pitoyable; il avait les deux
pieds gels, envelopps de morceaux de peau de mouton, les oreilles
couvertes de mme, car elles taient aussi geles, la barbe et les
moustaches hrisses de glaons. Je regardais sans pouvoir lui parler,
tant j'tais saisi.

Enfin je lui adressai l parole: Eh bien! pre Elliot, vous voil
arriv! D'o diable venez-vous? Comme vous voil arrang! Vous avez
l'air souffrant!--Ah! mon bon ami, me dit-il, il y a vingt ans que je
suis militaire, je n'ai jamais pleur, mais aujourd'hui je pleure,
plus de rage que de ma misre, en voyant que je vais tre pris par des
misrables Cosaques, sans pouvoir combattre; car vous voyez que je
suis  demi mort de froid et de faim. Voil bientt quatre semaines
que je marche isol, depuis le passage du Nimen, sur la neige, dans
un pays sauvage, sans pouvoir obtenir aucun renseignement sur l'arme!
J'avais deux compagnons: l'un est mort il y a huit jours, et le second
probablement aussi. Depuis quatre jours j'ai d l'abandonner chez de
pauvres Polonais o nous avions couch. J'arrive seul, comme vous
voyez; voil, depuis Moscou, plus de quatre cents lieues que je fais
dans la neige, sans pouvoir me reposer, ayant les pieds et les mains
gels, et mme mon nez!

Je voyais des grosses larmes couler des yeux du vieux guerrier.

Picart et Grangier venaient de me rejoindre; Grangier avait de suite
reconnu le pre Elliot: ils taient de la mme compagnie, mais Picart
qui, cependant, le connaissait depuis dix-sept ans[77], ne pouvait le
remettre. Nous entrmes dans la maison la plus  notre porte; nous y
fmes bien accueillis; c'tait chez un vieux marin, gnralement ces
gens-l sont bons.

[Note 77: Depuis la campagne d'Italie. (_Note de l'auteur_.)]

Picart fit asseoir prs du feu son vieux compagnon d'armes; ensuite,
tirant d'une des poches de sa capote une des deux bouteilles de vin,
il en remplit un grand verre et dit au pre Elliot: Ah a, mon vieux
compagnon d'armes de la 23e demi-brigade, avalez-moi toujours
celui-ci. Bien! Et puis cela: trs bien!  prsent, une crote de
pain, et cela ira mieux! Depuis Moscou, il n'avait pas got de vin
ni mang d'aussi bon pain; mais il semblait oublier toutes ses
misres. La femme du marin lui lava la figure avec un linge tremp
dans l'eau chaude; cela fit fondre les glaons qu'il avait  sa barbe
et  ses moustaches.

 prsent, dit Picart, nous allons causer! Vous souvenez-vous,
lorsque nous nous embarqumes  Toulon pour l'expdition d'gypte?...

Dans le moment, Grangier qui tait sorti afin de voir si l'on
recommenait  marcher, rentra pour nous dire qu'une voiture arrte
devant la porte et charge de gros bagages appartenant au roi Murat,
tait une occasion pour le pre Elliot, qu'il fallait de suite le
faire monter: En avant! s'crie Picart, et aussitt, avec le secours
du vieux marin, nous perchmes le vieux sergent sur la voiture; Picart
lui mit l'autre bouteille de vin entre les jambes et son manteau blanc
sur le dos, afin qu'il n'et pas froid.

Un instant aprs, on recommena  marcher, et une demi-heure aprs,
nous tions hors d'Elbing. Le mme jour, nous passmes la Vistule sur
la glace, et nous marchmes sans accident jusqu' quatre heures, pour
nous arrter dans un grand bourg o le marchal Mortier, qui nous
commandait, dcida que nous logerions.

       *       *       *       *       *

Ce n'est pas par vanit et pour faire parler de moi, que j'ai crit
mes Mmoires. J'ai seulement voulu rappeler le souvenir de cette
gigantesque campagne qui nous fut si funeste, et des soldats, mes
concitoyens, qui l'ont faite avec moi. Leurs rangs, hlas!
s'claircissent tous les jours. Les faits que j'ai raconts paratront
incroyables et parfois invraisemblables. Mais qu'on ne s'imagine pas
que j'ajoute quelque chose qui ne soit vrai et que je veuille embellir
mon rcit pour le rendre intressant. Au contraire, je prie de croire
que je ne dis pas tout. Cela me serait impossible, car j'ai peine  y
croire moi-mme, et cependant tout cela a t mis en note pendant que
j'ai t prisonnier en 1813 et  mon retour de cette captivit, en
1814, sous le coup de l'impression et de l'effet que produisent, dans
le coeur, la vue et la participation de pareils dsastres.

Ceux qui ont fait cette malheureuse et glorieuse campagne,
conviendront qu'il fallait, comme disait l'Empereur, tre de fer pour
avoir rsist  tant de maux et de misres, et que c'est la plus
grande preuve  laquelle l'homme puisse tre expos.

Si j'ai pu oublier quelque chose, comme date ou noms d'endroits, ce
que je ne pense pas, il est de mon devoir de dire que je n'ai rien
ajout.

Plusieurs tmoins de ce que j'cris, qui taient dans le mme rgiment
que moi, et quelques-uns dans la mme compagnie, et qui ont fait cette
mmorable campagne, vivent encore. Je citerai en particulier:

MM. _Serraris_, grenadier vlite, actuellement marchal de camp au
service du roi de Hollande, natif de Saint-Nicolas en Brabant. Il
tait lieutenant dans la mme compagnie o j'tais alors sergent[78].

[Note 78: Ancien camarade de Bourgogne aux vlites de la Garde o
il tait aussi entr en 1806, le lieutenant Serraris fit toutes les
campagnes de l'Empire, reut la croix des mains de l'Empereur  la
revue du Kremlin (v. page 46), et quitta le service en 1814, aprs
avoir t promu chef de bataillon et officier de la Lgion d'honneur.
Il est mort en 1855, lieutenant gnral au service des Pays-Bas. Il a
laiss, nous crit son fils, un journal de ses campagnes dont la
partie relative  celle de Russie confirme entirement l'exactitude
des rcits de Bourgogne.]

_Rossi_, fourrier dans la mme compagnie, natif de Montauban, et que
j'eus le bonheur de rencontrer  Brest, en 1830. Il y avait seize ans
que nous ne nous tions vus.

_Vachin_[79], alors lieutenant dans le mme bataillon, habitant
actuellement Anzin (Nord). Lorsque je le rencontrai, il y avait vingt
ans que nous ne nous tions vus.

[Note 79: Mort  Valenciennes en 1856. (_Note de l'auteur_.)]

_Leboude_, sergent-major alors,  prsent lieutenant gnral en
Belgique, tait aussi du mme bataillon, ainsi que _Grangier_,
sergent, qui tait du Puy-de-Dme, en Auvergne. Celui-l tait mon ami
intime. Dans plus d'une circonstance il me sauva la vie; il avait une
faible sant, mais un courage  toute preuve. Il est mort du cholra
en 1832.

_Pierson_, aussi sergent vlite, actuellement capitaine  l'tat-major
de place  Angers[80]. Il tait trs laid, mais bon enfant, comme tous
les vlites. Il n'y avait pas de figure comme la sienne. Il tait
tellement reconnaissable qu'il ne fallait l'avoir vu qu'une fois pour
se le rappeler.  propos de Pierson, je vais conter un fait pour venir
 l'appui de ce que je viens de dire.

[Note 80: C'est--dire en 1835,  l'poque o je mettais mes
_Mmoires_ en ordre. (_Note, de l'auteur_.)]

Au commencement de cette campagne,  l'poque o nous tions  Wilna,
capitale de la Lithuanie, un jour qu'il tait de garde  la
manutention, c'tait le 4 juillet, au moment o l'on faisait
construire de grands fours pour la cuisson du pain de l'arme,
l'Empereur fut voir si les travaux avanaient. Pierson, qui tait le
chef du poste, voulut profiter de cette occasion pour solliciter la
dcoration et, s'avanant prs de Sa Majest, il la lui demanda.
L'Empereur lui rpondit: C'est bien! Aprs la premire bataille!
Depuis, nous emes le sige de Smolensk, la grande bataille de la
Moskowa, ainsi que plusieurs autres pendant la retraite. Mais
l'occasion ne se prsenta pas pour lui de rappeler  l'Empereur sa
promesse, car ce n'tait pas le cas d'en parler, pendant la retraite
dsastreuse que nous fmes et o il eut le bonheur d'chapper. Ce ne
fut qu' Paris, quelques jours aprs notre retour, le 16 mars 1813, 
la Malmaison, o nous passions la revue, le mme jour o je fus nomm
lieutenant, que Pierson put rappeler  l'Empereur la promesse qu'il
lui avait faite et, s'approchant de lui, l'Empereur lui demanda ce
qu'il voulait: Sire, rpondit-il, je demande la croix  Votre
Majest. Vous me l'avez promise.--C'est vrai, rpond l'Empereur en
souriant,  Wilna,  la manutention! Il y avait dix mois que cette
promesse lui avait t faite. Ainsi l'on voit que l'individu avait une
figure  ne pas oublier; mais, aussi, quelle mmoire avait l'Empereur!

Je citerai encore d'autres tmoins:

M. _Pniaux_, de Valenciennes, directeur des postes et relais de
l'Empereur, qui m'a vu mourant, couch sur la neige, sur le bord de la
Brzina.

M. _Melet_, dragon de la Garde, que j'ai souvent rencontr dans la
retraite, tranant son cheval par la bride et faisant des trous dans
la glace sur les lacs, pour lui donner  boire. Il tait de Cond, du
mme endroit que moi. On pouvait le citer comme un des meilleurs
soldats de l'arme. Avant d'entrer dans la Garde. M. Melet avait dj
fait les campagnes d'Italie. Il fit, dans cette mme arme et avec le
mme cheval, les campagnes de 1806, 1807, en Prusse et en Pologne;
1808, en Espagne; 1809, en Allemagne; 1810 et 1811, en Espagne; 1812,
en Russie; 1813, en Saxe, et 1814, en France. Aprs le dpart de
l'Empereur pour l'le d'Elbe, il resta, pour attendre sa retraite,
dans la Garde royale, toujours avec son cheval qu'il n'a jamais voulu
abandonner.  la rentre de l'Empereur de l'le d'Elbe, il reparut
encore dans le mme corps, comme garde imprial,  Waterloo. Il fut
bless, et son cheval fut tu. C'tait toujours le mme avec lequel il
avait fait tant de campagnes et avec qui il avait assist  plus de
quinze grandes batailles commandes par l'Empereur. Si l'Empereur ft
rest, ce brave militaire et t dignement rcompens. Quoique
chevalier de la Lgion d'honneur, il est aujourd'hui dans la misre.
Dans la retraite de Russie, quelquefois, seul au milieu de la nuit, il
s'introduisait dans le camp ennemi pour y prendre du foin ou de la
paille pour Cadet: c'tait le nom de son cheval. Il ne revenait jamais
sans avoir tu un ou deux Russes, ou pris ce qu'il appelait un tmoin,
c'est--dire fait un prisonnier.

_Monfort_, grenadier vlite  cheval, actuellement officier de
cuirassiers en retraite  Valenciennes. Quoiqu'tant du mme pays et
aussi de la Garde impriale, je ne le connaissais,  l'arme, que de
rputation, par la manire dont il se distingua dans diffrents
combats que nous emes en Espagne; en Russie, il traversa la Brzina,
 cheval, au milieu des glaons. Mais son cheval y resta.  Waterloo,
sur le mont Saint-Jean, dans une charge que son rgiment fit contre
les dragons de la reine d'Angleterre, il tua le colonel d'un coup de
sabre dans la poitrine qui l'envoya souper chez Pluton.

_Pavart_, capitaine en retraite  Valenciennes, tait, pendant la
campagne de Russie, aux chasseurs  pied de la Garde impriale. Tout
ce qu'il conte de cette campagne, de ce qui lui est arriv, et de ce
qu'il a vu, est trs intressant. Dans la retraite,  Krasno, o nous
nous sommes battus pendant les journes des 15, 16 et 17 novembre,
contre l'arme russe forte de cent mille hommes, la nuit du 16, la
veille de la bataille du 17, lorsque les Russes nous serraient de
prs, Pavart, qui tait alors caporal, commandait une patrouille de
six hommes. En cheminant, il aperoit, sur sa droite, une autre
patrouille compose de cinq hommes. Pensant, et presque certain que
c'taient des ntres, il dit aux hommes qu'il commandait: Halte!
attendez-moi. Je vais parler  celui qui la commande afin de marcher
dans la mme direction, pour ne pas tomber dans les avant-postes des
Russes. Aussitt, les hommes s'arrtent et lui s'avance vers cette
patrouille qui, en voyant un homme seul venir  elle, croit
probablement que c'est un des leurs. Mais Pavart reconnat que ce sont
des Russes. Il tait trop tard pour rtrograder, il s'avance
rsolument et, sans donner le temps aux Russes de se reconnatre, il
tombe dessus et,  coups de baonnette, il en met trois hors de
combat. Les autres se sauvent. Aprs ce coup hardi, il retourne pour
rejoindre ses hommes, mais ils taient prs de lui; ils accouraient
pour le secourir.

_Wilks_, sous-officier dans un rgiment de ligne, habitant de
Valenciennes, prisonnier sur les bords de la Brzina, conduit en
captivit a quatorze cents lieues de Paris, o il resta pendant trois
ans.

Le capitaine _Vachin_, dont j'ai parl plus haut, avant de partir pour
la Russie, lorsque nous tions en Espagne, eut, avec mon
sergent-major, une discussion trs vive, qui finit par un duel et un
coup de sabre qui partagea la figure de mon sergent-major en deux, car
cela lui prenait depuis le haut du front jusqu'au bas du menton. Il en
fit autant  l'occasion, aux Autrichiens, Prussiens, Russes,
Espagnols, Anglais contre lesquels il combattit pendant dix ans sans
interruption, car pendant ce laps de temps il assista  plus de vingt
grandes batailles commandes par l'empereur Napolon.

 la bataille d'Essling, le 22 mai 1809, Vachin portait pendue  son
ct une gourde remplie de vin. Un de ses amis, sous-officier comme
lui, lui fait signe qu'il voudrait bien boire un coup de son vin.
Vachin lui crie d'avancer, et lorsqu'il fut prs de lui, il lui
prsenta  boire en se baissant de ct. Cela se passait au fort de
l'action o les boulets et la mitraille nous arrivaient de toutes
parts. Mais  peine le buveur avait-il aval quelques gorges, qu'un
brutal de boulet autrichien emporte la tte du buveur ainsi que la
gourde. Deux jours avant, ils avaient dn ensemble  Vienne et, l,
ils s'taient fait rciproquement un don mutuel de ce qu'ils avaient
comme montre, ceinture, en cas que l'un ou l'autre ft tu. Mais
Vachin n'eut pas l'envie de mettre  excution ce qu'ils taient
convenus de faire. Il se retira, reprit son rang, heureux de n'avoir
pas t atteint par le mme boulet, mais en pensant que, d'un moment 
l'autre, il pouvait lui en arriver autant, car l'affaire tait chaude.
Je fus bless le mme jour.

Outre les anciens militaires que j'ai connus particulirement, je puis
citer encore, comme ayant fait la glorieuse et terrible guerre de
Russie:

MM. _Bouy_, capitaine en retraite,  Valenciennes, et de Valenciennes;
chevalier de la Lgion d'honneur.

_Hourez_, capitaine en retraite,  Valenciennes, et de Valenciennes;
chevalier de la Lgion d'honneur.

_Pite_, sous-lieutenant, de Valenciennes.

_Legrand_, ex-fusilier des grenadiers de la Garde impriale, habitant
Valenciennes; chevalier de la Lgion d'honneur.

_Foucart_, casernier, qui fut bless et prisonnier; chevalier de la
Lgion d'honneur.

_Izambart_, ancien sous-officier, garde des muses; chevalier de la
Lgion d'honneur.

_Petit_, sous-lieutenant de la Jeune Garde.

_Maujard_, garde du gnie, en retraite  Cond (Nord); chevalier de la
Lgion d'honneur.

_Boquet_, de Cond.

BOURGOGNE,

Ex-grenadier vlite de la Garde impriale, Chevalier de la Lgion
d'honneur.




TABLE DES MATIRES

I.--D'Almeida  Moscou.

II.--L'incendie de Moscou.

III.--La retraite.--Revue de mon sac.--L'Empereur en danger.--De
Mojask  Slawkowo.

IV.--Dorogobou.--Une cantinire.--La faim.

V.--Un sinistre.--Un drame de famille.--Le marchal
Mortier.--Vingt-sept degrs de froid.--Arrive  Smolensk.--Un
coupe-gorge.

VI.--Une nuit mouvemente.--Je retrouve des amis.--Dpart de
Smolensk.--Rectification ncessaire.--Bataille de Krasno.--Le dragon
Melet.

VII.--La retraite continue.--Je prends femme.--Dcouragement.--Je
perds de vue mes camarades.--Scnes dramatiques.--Rencontre de Picart.

VIII.--Je fais route avec Picart.--Les Cosaques.--Picart est
bless.--Un convoi de prisonniers franais.--Halte dans une
fort.--Hospitalit polonaise.--Accs de folie.--Nous rejoignons
l'arme.--L'Empereur et le Bataillon sacr.--Passage de la Brzina.

IX.--De la Brzina  Wilna.--Les Juifs.

X.--De Wilna  Kowno.--Le chien du rgiment.--Le marchal Ney.--Le
trsor de l'arme.--Je suis empoisonn.--La graisse de voleur.--Le
vieux grenadier.--Faloppa.--Le gnral Roguet.--De Kowno 
Elbing.--Deux cantinires.--Aventures d'un sergent.--Je retrouve
Picart.--Le traneau et les Juifs.--Une mgre.--Eylau.--Arrive 
Elbing.

XI.--Sjour  Elbing.--Madame Gentil.--Un oncle  hritage.--Le 1er
janvier 1813.--Picart et les Prussiens.--Le pre Elliot.--Mes tmoins.





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires du sergent Bourgogne
by Adrien-Jean-Baptiste-Franois Bourgogne

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DU SERGENT BOURGOGNE ***

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