The Project Gutenberg EBook of Pierre et Jean, by Guy de Maupassant

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Title: Pierre et Jean

Author: Guy de Maupassant

Release Date: February 17, 2004 [EBook #11131]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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PIERRE & JEAN

GUY DE MAUPASSANT




LE ROMAN


Je n'ai point l'intention de plaider ici pour le petit roman qui suit.
Tout au contraire les ides que je vais essayer de faire comprendre
entraneraient plutt la critique du genre d'tude psychologique que
j'ai entrepris dans _Pierre et Jean_.

Je veux m'occuper du Roman en gnral.

Je ne suis pas le seul  qui le mme reproche soit adress par les mmes
critiques, chaque fois que parat un livre nouveau.

Au milieu de phrases logieuses, je trouve rgulirement celle-ci, sous
les mmes plumes:

--Le plus grand dfaut de cette oeuvre c'est qu'elle n'est pas un roman
 proprement parler.

On pourrait rpondre par le mme argument.

--Le plus grand dfaut de l'crivain qui me fait l'honneur de me juger,
c'est qu'il n'est pas un critique.

Quels sont en effet les caractres essentiels du critique?

Il faut que, sans parti pris, sans opinions prconues, sans ides
d'cole, sans attaches avec aucune famille d'artistes, il comprenne,
distingue et explique toutes les tendances les plus opposes, les
tempraments les plus contraires, et admette les recherches d'art les
plus diverses.

Or, le critique qui, aprs _Manon Lescaut, Paul et Virginie, Don
Quichotte, les Liaisons dangereuses, Werther, les Affinits lectives,
Clarisse Harlowe, mile, Candide, Cinq-Mars, Ren, les Trois
Mousquetaires, Mauprat, le Pre Goriot, la Cousine Bette, Colomba, le
Rouge et le Noir, Mademoiselle de Maupin, Notre-Dame de Paris, Salammb,
Madame Bovary, Adolphe, M. de Camors, l'Assommoir, Sapho_, etc., ose
encore crire: Ceci est un roman et cela n'en est pas un, me parat
dou d'une perspicacit qui ressemble fort  de l'incomptence.

Gnralement ce critique entend par roman une aventure plus ou moins
vraisemblable, arrange  la faon d'une pice de thtre en trois
actes dont le premier contient l'exposition, le second l'action et le
troisime le dnouement.

Cette manire de composer est absolument admissible  la condition qu'on
acceptera galement toutes les autres.

Existe-t-il des rgles pour faire un roman, en dehors desquelles une
histoire crite devrait porter un autre nom?

Si _Don Quichotte_ est un roman, le _Rouge et le Noir_ en
est-il un autre? Si _Monte-Cristo_ est un roman, _l'Assommoir_
en est-il un? Peut-on tablir une comparaison entre les _Affinits
lectives_ de Goethe, les _Trois Mousquetaires_ de Dumas,
_Madame Bovary_ de Flaubert, _M. de Camors_ de M.O. Feuillet
et _Germinal_ de M. Zola? Laquelle de ces oeuvres est un roman?
Quelles sont ces fameuses rgles? D'o viennent-elles? Qui les a
tablies? En vertu de quel principe, de quelle autorit et de quels
raisonnements?

Il semble cependant que ces critiques savent d'une faon certaine,
indubitable, ce qui constitue un roman et ce qui le distingue d'un
autre, qui n'en est pas un. Cela signifie tout simplement, que, sans
tre des producteurs, ils sont enrgiments dans une cole, et qu'ils
rejettent,  la faon des romanciers eux-mmes, toutes les oeuvres
conues et excutes en dehors de leur esthtique.

Un critique intelligent devrait, au contraire, rechercher tout ce qui
ressemble le moins aux romans dj faits, et pousser autant que possible
les jeunes gens  tenter des voies nouvelles.

Tous les crivains, Victor Hugo comme M. Zola, ont rclam avec
persistance le droit absolu, droit indiscutable, de composer,
c'est--dire d'imaginer ou d'observer, suivant leur conception
personnelle de l'art. Le talent provient de l'originalit, qui est une
manire spciale de penser, de voir, de comprendre et de juger. Or, le
critique qui prtend dfinir le Roman suivant l'ide qu'il s'en fait
d'aprs les romans qu'il aime, et tablir certaines rgles invariables
de composition, luttera toujours contre un temprament d'artiste
apportant une manire nouvelle. Un critique, qui mriterait absolument
ce nom, ne devrait tre qu'un analyste sans tendances, sans prfrences,
sans passions, et, comme un expert en tableaux, n'apprcier que la
valeur artiste de l'objet d'art qu'on lui soumet. Sa comprhension,
ouverte  tout, doit absorber assez compltement sa personnalit pour
qu'il puisse dcouvrir et vanter les livres mme qu'il n'aime pas comme
homme et qu'il doit comprendre comme juge.

Mais la plupart des critiques ne sont, en somme, que des lecteurs, d'o
il rsulte qu'ils nous gourmandent presque toujours  faux ou qu'ils
nous complimentent sans rserve et sans mesure.

Le lecteur, qui cherche uniquement dans un livre  satisfaire la
tendance naturelle de son esprit, demande  l'crivain de rpondre  son
got prdominant, et il qualifie invariablement de remarquable ou de
_bien crit_, l'ouvrage ou le passage qui plat  son imagination
idaliste, gaie, grivoise, triste, rveuse ou positive.

En somme, le public est compos de groupes nombreux qui nous crient:

--Consolez-moi.

--Amusez-moi.

--Attristez-moi.

--Attendrissez-moi.

--Faites-moi rver.

--Faites-moi rire.

--Faites-moi frmir.

--Faites-moi pleurer.

--Faites-moi penser.

Seuls, quelques esprits d'lite demandent  l'artiste:

--Faites-moi quelque chose de beau, dans la forme qui vous conviendra le
mieux, suivant votre temprament.

L'artiste essaie, russit ou choue.

Le critique ne doit apprcier le rsultat que suivant la nature de
l'effort; et il n'a pas le droit de se proccuper des tendances.

Cela a t crit dj mille fois. Il faudra toujours le rpter.

Donc, aprs les coles littraires qui ont voulu nous donner une vision
dforme, surhumaine, potique, attendrissante, charmante ou superbe de
la vie, est venue une cole raliste ou naturaliste qui a prtendu nous
montrer la vrit, rien que la vrit et toute la vrit.

Il faut admettre avec un gal intrt ces thories d'art si diffrentes
et juger les oeuvres qu'elles produisent, uniquement au point de vue de
leur valeur artistique en acceptant _a priori_ les ides gnrales
d'o elles sont nes.

Contester le droit d'un crivain de faire une oeuvre potique ou une
oeuvre raliste, c'est vouloir le forcer  modifier son temprament,
rcuser son originalit, ne pas lui permettre de se servir de l'oeil et
de l'intelligence que la nature lui a donns.

Lui reprocher de voir les choses belles ou laides, petites ou piques,
gracieuses ou sinistres, c'est lui reprocher d'tre conform de telle ou
telle faon et de ne pas avoir une vision concordant avec la ntre.

Laissons-le libre de comprendre, d'observer, de concevoir comme il lui
plaira, pourvu qu'il soit un artiste. Devenons potiquement exalts pour
juger un idaliste et prouvons-lui que son rve est mdiocre, banal,
pas assez fou ou magnifique. Mais si nous jugeons un naturaliste,
montrons-lui en quoi la vrit dans la vie diffre de la vrit dans son
livre.

Il est vident que des coles si diffrentes ont d employer des
procds de composition absolument opposs.

Le romancier qui transforme la vrit constante, brutale et dplaisante,
pour en tirer une aventure exceptionnelle et sduisante, doit, sans
souci exagr de la vraisemblance, manipuler les vnements  son gr,
les prparer et les arranger pour plaire au lecteur, l'mouvoir ou
l'attendrir. Le plan de son roman n'est qu'une srie de combinaisons
ingnieuses conduisant avec adresse au dnouement. Les incidents sont
disposs et gradus vers le point culminant et l'effet de la fin, qui
est un vnement capital et dcisif, satisfaisant toutes les curiosits
veilles au dbut, mettant une barrire  l'intrt, et terminant si
compltement l'histoire raconte qu'on ne dsire plus savoir ce que
deviendront, le lendemain, les personnages les plus attachants.

Le romancier, au contraire, qui prtend nous donner une image exacte
del vie, doit viter avec soin tout enchanement d'vnements qui
paratrait exceptionnel. Son but n'est point de nous raconter une
histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais de nous forcer 
penser,  comprendre le sens profond et cach des vnements. A force
d'avoir vu et mdit il regarde l'univers, les choses, les faits et
les hommes d'une certaine faon qui lui est propre et qui rsulte
de l'ensemble de ses observations rflchies. C'est cette vision
personnelle du monde qu'il cherche  nous communiquer en la reproduisant
dans un livre. Pour nous mouvoir, comme il l'a t lui-mme par le
spectacle de la vie, il doit la reproduire devant nos yeux avec une
scrupuleuse ressemblance. Il devra donc composer son oeuvre d'une
manire si adroite, si dissimule, et d'apparence si simple, qu'il soit
impossible d'en apercevoir et d'en indiquer le plan, de dcouvrir ses
intentions.

Au lieu de machiner une aventure et de la drouler de faon  la rendre
intressante jusqu'au dnouement, il prendra son ou ses personnages
 une certaine priode de leur existence et les conduira, par des
transitions naturelles, jusqu' la priode suivante. Il montrera de
cette faon, tantt comment les esprits se modifient sous l'influence
des circonstances environnantes, tantt comment se dveloppent les
sentiments et les passions, comment on s'aime, comment on se hait,
comment on se combat dans tous les milieux sociaux, comment luttent les
intrts bourgeois, les intrts d'argent, les intrts de famille, les
intrts politiques.

L'habilet de son plan ne consistera donc point dans l'motion ou dans
le charme, dans un dbut attachant ou dans une catastrophe mouvante,
mais dans le groupement adroit de petits faits constants d'o se
dgagera le sens dfinitif de l'oeuvre. S'il fait tenir dans trois cents
pages dix ans d'une vie pour montrer quelle a t, au milieu de tous
les tres qui l'ont entoure, sa signification particulire et bien
caractristique, il devra savoir liminer, parmi les menus vnements
innombrables et quotidiens, tous ceux qui lui sont inutiles, et mettre
en lumire, d'une faon spciale, tous ceux qui seraient demeurs
inaperus pour des observateurs peu clairvoyants et qui donnent au livre
sa porte, sa valeur d'ensemble.

On comprend qu'une semblable manire de composer, si diffrente de
l'ancien procd visible  tous les yeux, droute souvent les critiques,
et qu'ils ne dcouvrent pas tous les fils si minces, si secrets, presque
invisibles, employs par certains artistes modernes  la place de la
ficelle unique qui avait nom: l'Intrigue.

En somme, si le Romancier d'hier choisissait et racontait les crises de
la vie, les tats aigus de l'me et du coeur, le Romancier d'aujourd'hui
crit l'histoire du coeur, de l'me et de l'intelligence  l'tat
normal. Pour produire l'effet qu'il poursuit, c'est--dire l'motion de
la simple ralit et pour dgager l'enseignement artistique qu'il en
veut tirer, c'est--dire la rvlation de ce qu'est vritablement
l'homme contemporain devant ses yeux, il devra n'employer que des faits
d'une vrit irrcusable et constante.

Mais en se plaant au point de vue mme de ces artistes ralistes, on
doit discuter et contester leur thorie qui semble pouvoir tre rsume
par ces mots: Rien que la vrit et toute la vrit.

Leur intention tant de dgager la philosophie de certains faits
constants et courants, ils devront souvent corriger les vnements au
profit de la vraisemblance et au dtriment de la vrit, car:

Le vrai peut quelquefois n'tre pas vraisemblable.

Le raliste, s'il est un artiste, cherchera, non pas  nous montrer la
photographie banale de la vie, mais  nous en donner la vision plus
complte, plus saisissante, plus probante que la ralit mme.

Raconter tout serait impossible, car il faudrait alors un volume
au moins par journe, pour numrer les multitudes d'incidents
insignifiants qui emplissent notre existence. Un choix s'impose
donc,--ce qui estime premire atteinte  la thorie de toute la vrit.

La vie, en outre, est compose des choses les plus diffrentes, les plus
imprvues, les plus contraires, les plus disparates; elle est brutale,
sans suite, sans chane, pleine de catastrophes inexplicables,
illogiques et contradictoires qui doivent tre classes au chapitre
_faits divers_.

Voil pourquoi l'artiste, ayant choisi son thme, ne prendra dans
cette vie encombre de hasards et de futilits que les dtails
caractristiques utiles  son sujet, et il rejettera tout le reste, tout
l'-ct.

Un exemple entre mille:

Le nombre des gens qui meurent chaque jour par accident est considrable
sur la terre. Mais pouvons-nous faire tomber une tuile sur la tte d'un
personnage principal, ou le jeter sous les roues d'une voiture, au
milieu d'un rcit, sous prtexte qu'il faut faire la part de l'accident?

La vie encore laisse tout au mme plan, prcipite les faits ou les
trane indfiniment. L'art, au contraire, consiste  user de prcautions
et de prparations,  mnager des transitions savantes et dissimules,
 mettre en pleine lumire, par la seule adresse de la composition, les
vnements essentiels et  donner  tous les autres le degr de relief
qui leur convient, suivant leur importance, pour produire la sensation
profonde de la vrit spciale qu'on veut montrer.

Faire vrai consiste donc  donner l'illusion complte du vrai, suivant
la logique ordinaire des faits, et non  les transcrire servilement dans
le ple-mle de leur succession.

J'en conclus que les Ralistes de talent devraient s'appeler plutt des
Illusionnistes.

Quel enfantillage, d'ailleurs, de croire  la ralit puisque nous
portons chacun la ntre dans notre pense et dans nos organes. Nos yeux,
nos oreilles, notre odorat, notre got diffrents crent autant de
vrits qu'il y a d'hommes sur la terre. Et nos esprits qui reoivent
les instructions de ces organes, diversement impressionns, comprennent,
analysent et jugent comme si chacun de nous appartenait  une autre
race.

Chacun de nous se fait donc simplement une illusion du monde, illusion
potique, sentimentale, joyeuse, mlancolique, sale ou lugubre suivant
sa nature. Et l'crivain n'a d'autre mission que de reproduire
fidlement cette illusion avec tous les procds d'art qu'il a appris et
dont il peut disposer.

Illusion du beau qui est une convention humaine! Illusion du laid qui
est une opinion changeante! Illusion du vrai jamais immuable! Illusion
de l'ignoble qui attire tant d'tres! Les grands artistes sont ceux qui
imposent  l'humanit leur illusion particulire.

Ne nous fchons donc contre aucune thorie puisque chacune d'elles est
simplement l'expression gnralise d'un temprament qui s'analyse.

Il en est deux surtout qu'on a souvent discutes en les opposant l'une
 l'autre au lieu de les admettre l'une et l'autre, celle du roman
d'analyse pure et celle du roman objectif. Les partisans de l'analyse
demandent que l'crivain s'attache  indiquer les moindres volutions
d'un esprit et tous les mobiles les plus secrets qui dterminent
nos actions, en n'accordant au fait lui-mme qu'une importance trs
secondaire. Il est le point d'arrive, une simple borne, le prtexte du
roman. Il faudrait donc, d'aprs eux, crire ces oeuvres prcises et
rves o l'imagination se confond avec l'observation,  la manire d'un
philosophe composant un livre de psychologie, exposer les causes en les
prenant aux origines les plus lointaines, dire tous les pourquoi de tous
les vouloirs et discerner toutes les ractions de l'me agissant sous
l'impulsion des intrts, des passions ou des instincts.

Les partisans de l'objectivit, (quel vilain mot!) prtendant, au
contraire, nous donner la reprsentation exacte de ce qui a lieu dans la
vie, vitent avec soin toute explication complique, toute dissertation
sur les motifs, et se bornent  faire passer sous nos yeux les
personnages et les vnements.

Pour eux, la psychologie doit tre cache dans le livre comme elle est
cache en ralit sous les faits dans l'existence.

Le roman conu de cette manire y gagne de l'intrt, du mouvement dans
le rcit, de la couleur, de la vie remuante.

Donc, au lieu d'expliquer longuement l'tat d'esprit d'un personnage,
les crivains objectifs cherchent l'action ou le geste que cet tat
d'me doit faire accomplir fatalement  cet homme dans une situation
dtermine. Et ils le font se conduire de telle manire, d'un bout 
l'autre du volume, que tous ses actes, tous ses mouvements, soient
le reflet de sa nature intime, de toutes ses penses, de toutes ses
volonts ou de toutes ses hsitations. Ils cachent donc la psychologie
au lieu de l'taler, ils en font la carcasse de l'oeuvre, comme
l'ossature invisible est la carcasse du corps humain. Le peintre qui
fait notre portrait ne montre pas notre squelette.

Il me semble aussi que le roman excut de cette faon y gagne en
sincrit. Il est d'abord plus vraisemblable, car les gens que nous
voyons agir autour de nous ne nous racontent point les mobiles auxquels
ils obissent.

Il faut ensuite tenir compte de ce que, si,  force d'observer les
hommes, nous pouvons dterminer leur nature assez exactement pour
prvoir leur manire d'tre dans presque toutes les circonstances, si
nous pouvons dire avec prcision: Tel homme de tel temprament, dans
tel cas, fera ceci, il ne s'ensuit point que nous puissions dterminer,
une  une, toutes les secrtes volutions de sa pense qui n'est pas la
ntre, toutes les mystrieuses sollicitations de ses instincts qui ne
sont pas pareils aux ntres, toutes les incitations confuses de sa
nature dont les organes, les nerfs, le sang, la chair, sont diffrents
des ntres.

Quel que soit le gnie d'un homme faible, doux, sans passions, aimant
uniquement la science et le travail, jamais il ne pourra se transporter
assez compltement dans l'me et dans le corps d'un gaillard exubrant,
sensuel, violent, soulev par tous les dsirs et mme par tous les
vices, pour comprendre et indiquer les impulsions et les sensations les
plus intimes de cet tre si diffrent, alors mme qu'il peut fort bien
prvoir et raconter tous les actes de sa vie.

En somme, celui qui fait de la psychologie pure ne peut que se
substituer  tous ses personnages dans les diffrentes situations o il
les place, car il lui est impossible de changer ses organes, qui sont
les seuls intermdiaires entre la vie extrieure et nous, qui nous
imposent leurs perceptions, dterminent notre sensibilit, crent en
nous une me essentiellement diffrente de toutes celles qui nous
entourent. Notre vision, notre connaissance du monde acquise par le
secours de nos sens, nos ides sur la vie, nous ne pouvons que les
transporter en partie dans tous les personnages dont nous prtendons
dvoiler l'tre intime et inconnu. C'est donc toujours nous que nous
montrons dans le corps d'un roi, d'un assassin, d'un voleur ou d'un
honnte homme, d'une courtisane, d'une religieuse, d'une jeune fille ou
d'une marchande aux halles, car nous sommes obligs de nous poser ainsi
le problme: Si _j'_tais roi, assassin, voleur, courtisane,
religieuse, jeune fille ou marchande aux halles, qu'est-ce que
_je_ ferais, qu'est-ce que _je_ penserais, comment est-ce
que _j'_agirais? Nous ne diversifions donc nos personnages
qu'en changeant l'ge, le sexe, la situation sociale et toutes les
circonstances de la vie de notre _moi_ que la nature a entour
d'une barrire d'organes infranchissable.

L'adresse consiste  ne pas laisser reconnatre ce _moi_ par le
lecteur sous tous les masques divers qui nous servent  le cacher.

Mais si, au seul point de vue de la complte exactitude, la pure analyse
psychologique est contestable, elle peut cependant nous donner des
oeuvres d'art aussi belles que toutes les autres mthodes de travail.

Voici, aujourd'hui, les symbolistes. Pourquoi pas? Leur rve d'artistes
est respectable; et ils ont cela de particulirement intressant qu'ils
savent et qu'ils proclament l'extrme difficult de l'art.

Il faut tre, en effet, bien fou, bien audacieux, bien outrecuidant ou
bien sot, pour crire encore aujourd'hui! Aprs tant de matres aux
natures si varies, au gnie si multiple, que reste-t-il  faire qui
n'ait t fait, que reste-t-il  dire qui n'ait t dit? Qui peut se
vanter, parmi nous, d'avoir crit une page, une phrase qui ne se trouve
dj,  peu prs pareille, quelque part. Quand nous lisons, nous,
si saturs d'criture franaise que notre corps entier nous donne
l'impression d'tre une pte faite avec des mots, trouvons-nous jamais
une ligne, une pense qui ne nous soit familire, dont nous n'ayons eu,
au moins, le confus pressentiment?

L'homme qui cherche seulement  amuser son public par des moyens dj
connus, crit avec confiance, dans la candeur de sa mdiocrit, des
oeuvres destines  la foule ignorante et dsoeuvre. Mais ceux sur
qui psent tous les sicles de la littrature passe, ceux que rien
ne satisfait, que tout dgote, parce qu'ils rvent mieux,  qui tout
semble dflor dj,  qui leur oeuvre donne toujours l'impression d'un
travail inutile et commun, en arrivent  juger l'art littraire une
chose insaisissable, mystrieuse, que nous dvoilent  peine quelques
pages des plus grands matres.

Vingt vers, vingt phrases, lus tout  coup nous font tressaillir
jusqu'au coeur comme une rvlation surprenante; mais les vers suivants
ressemblent  tous les vers, la prose qui coule ensuite ressemble 
toutes les proses.

Les hommes de gnie n'ont point, sans doute, ces angoisses et ces
tourments, parce qu'ils portent en eux une force cratrice irrsistible.
Ils ne se jugent pas eux-mmes. Les autres, nous autres qui sommes
simplement des travailleurs conscients et tenaces, nous ne pouvons
lutter contre l'invincible dcouragement que par la continuit de
l'effort.

Deux hommes par leurs enseignements simples et lumineux m'ont donn
cette force de toujours tenter: Louis Bouilhet et Gustave Flaubert.

Si je parle ici d'eux et de moi c'est que leurs conseils, rsums en
peu de lignes, seront peut-tre utiles  quelques jeunes gens moins
confiants en eux-mmes qu'on ne l'est d'ordinaire quand on dbute dans
les lettres.

Bouilhet, que je connus le premier d'une faon un peu intime, deux ans
environ avant de gagner l'amiti de Flaubert,  force de me rpter que
cent vers, peut-tre moins, suffisent  la rputation d'un artiste,
s'ils sont irrprochables et s'ils contiennent l'essence du talent et de
l'originalit d'un homme mme de second ordre, me ft comprendre que le
travail continuel et la connaissance profonde du mtier peuvent, un jour
de lucidit, de puissance et d'entranement, par la rencontre heureuse
d'un sujet concordant bien avec toutes les tendances de notre esprit,
amener cette closion de l'oeuvre courte, unique et aussi parfaite que
nous la pouvons produire.

Je compris ensuite que les crivains les plus connus n'ont presque
jamais laiss plus d'un volume et qu'il faut, avant tout, avoir cette
chance de trouver et de discerner, au milieu de la multitude des
matires qui se prsentent  notre choix, celle qui absorbera toutes nos
facults, toute notre valeur, toute notre puissance artiste.

Plus tard, Flaubert, que je voyais quelquefois, se prit d'affection pour
moi. J'osai lui soumettre quelques essais. Il les lut avec bont et me
rpondit: Je ne sais pas si vous aurez du talent. Ce que vous m'avez
apport prouve une certaine intelligence, mais n'oubliez point ceci,
jeune homme, que le talent--suivant le mot de Chateaubriand--n'est
qu'une longue patience. Travaillez.

Je travaillai, et je revins souvent chez lui, comprenant que je lui
plaisais, car il s'tait mis  m'appeler, en riant, son disciple.

Pendant sept ans je fis des vers, je fis des contes, je fis des
nouvelles, je fis mme un drame dtestable. Il n'en est rien rest. Le
matre lisait tout, puis le dimanche suivant, en djeunant, dveloppait
ses critiques et enfonait en moi, peu  peu, deux ou trois principes
qui sont le rsum de ses longs et patients enseignements. Si on a une
originalit, disait-il, il faut avant tout la dgager; si on n'en a pas,
il faut en acqurir une.

--Le talent est une longue patience.--Il s'agit de regarder tout ce
qu'on veut exprimer assez longtemps et avec assez d'attention pour en
dcouvrir un aspect qui n'ait t vu et dit par personne. Il y a, dans
tout, de l'inexplor, parce que nous sommes habitus  ne nous servir de
nos yeux qu'avec le souvenir de ce qu'on a pens avant nous sur ce
que nous contemplons. La moindre chose contient un peu d'inconnu.
Trouvons-le. Pour dcrire un feu qui flambe et un arbre dans une plaine,
demeurons en face de ce feu et de cet arbre jusqu' ce qu'ils ne
ressemblent plus, pour nous,  aucun autre arbre et  aucun autre feu.

C'est de cette faon qu'on devient original.

Ayant, en outre, pos cette vrit qu'il n'y a pas, de par le monde
entier, deux grains de sable, deux mouches, deux mains ou deux nez
absolument pareils, il me forait  exprimer, en quelques phrases,
un tre ou un objet de manire  le particulariser nettement,  le
distinguer de tous les autres tres ou de tous les autres objets de mme
race ou de mme espce.

Quand vous passez, me disait-il, devant un picier assis sur sa porte,
devant un concierge qui fume sa pipe, devant une station de fiacres,
montrez-moi cet picier et ce concierge, leur pose, toute leur apparence
physique contenant aussi, indique par l'adresse de l'image, toute leur
nature morale, de faon  ce que je ne les confonde avec aucun autre
picier ou avec aucun autre concierge, et faites-moi voir, par un seul
mot, en quoi un cheval de fiacre ne ressemble pas aux cinquante autres
qui le suivent et le prcdent.

J'ai dvelopp ailleurs ses ides sur le style. Elles ont de grands
rapports avec la thorie de l'observation que je viens d'exposer. Quelle
que soit la chose qu'on veut dire, il n'y a qu'un mot pour l'exprimer,
qu'un verbe pour l'animer et qu'un adjectif pour la qualifier. Il faut
donc chercher, jusqu' ce qu'on les ait dcouverts, ce mot, ce verbe et
cet adjectif, et ne jamais se contenter de l' peu prs, ne jamais avoir
recours  des supercheries, mme heureuses,  des clowneries de langage
pour viter la difficult.

On peut traduire et indiquer les choses les plus subtiles en appliquant
ce vers de Boileau:

D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir.

Il n'est point besoin du vocabulaire bizarre, compliqu, nombreux et
chinois qu'on nous impose aujourd'hui sous le nom d'criture artiste,
pour fixer toutes les nuances de la pense; mais il faut discerner avec
une extrme lucidit toutes les modifications de la valeur d'un mot
suivant la place qu'il occupe. Ayons moins de noms, de verbes et
d'adjectifs aux sens presque insaisissables, mais plus de phrases
diffrentes, diversement construites, ingnieusement coupes, pleines
de sonorits et de rythmes savants. Efforons-nous d'tre des stylistes
excellents plutt que des collectionneurs de termes rares.

Il est, en effet, plus difficile de manier la phrase  son gr, de
lui faire tout dire, mme ce qu'elle n'exprime pas, de l'emplir de
sous-entendus, d'intentions secrtes et non formules, que d'inventer
des expressions nouvelles ou de rechercher, au fond de vieux
livres inconnus, toutes celles dont nous avons perdu l'usage et la
signification, et qui sont pour nous comme des verbes morts.

La langue franaise, d'ailleurs, est une eau pure que les crivains
manirs n'ont jamais pu et ne pourront jamais troubler. Chaque sicle a
jet dans ce courant limpide, ses modes, ses archasmes prtentieux et
ses prciosits, sans que rien surnage de ces tentatives inutiles, de
ces efforts impuissants. La nature de cette langue est d'tre claire,
logique et nerveuse. Elle ne se laisse pas affaiblir, obscurcir ou
corrompre.

Ceux qui font aujourd'hui des images, sans prendre garde aux
termes abstraits, ceux qui font tomber la grle ou la pluie sur la
_propret_ des vitres, peuvent aussi jeter des pierres  la
simplicit de leurs confrres! Elles frapperont peut-tre les confrres
qui ont un corps, mais n'atteindront jamais la simplicit qui n'en a
pas.


GUY DE MAUPASSANT.

La Guillette, tretat, septembre 1887.








PIERRE ET JEAN



I


--Zut! s'cria tout  coup le pre Roland qui depuis un quart d'heure
demeurait immobile, les yeux fixs sur l'eau, et soulevant par moments,
d'un mouvement trs lger, sa ligne descendue au fond de la mer.

Mme Roland, assoupie  l'arrire du bateau,  ct de Mme Rosmilly
invite  cette partie de pche, se rveilla, et tournant la tte vers
son mari:

--Eh bien!... eh bien!... Grme!

Le bonhomme furieux rpondit:

--a ne mord plus du tout. Depuis midi je n'ai rien pris. On ne devrait
jamais pcher qu'entre hommes; les femmes vous font embarquer toujours
trop tard.

Ses deux fils, Pierre et Jean, qui tenaient, l'un  bbord, l'autre 
tribord, chacun une ligne enroule  l'index, se mirent  rire en mme
temps et Jean rpondit:

---Tu n'es pas galant pour notre invite, papa.

M. Roland fut confus et s'excusa:

--Je vous demande pardon, madame Rosmilly, je suis comme a. J'invite
des dames parce que j'aime me trouver avec elles, et puis, ds que je
sens de l'eau sous moi, je ne pense plus qu'au poisson.

Mme Roland s'tait tout  fait rveille et regardait d'un air attendri
le large horizon de falaises et de mer. Elle murmura:

--Vous avez cependant fait une belle pche.

Mais son mari remuait la tte pour dire non, tout en jetant un coup
d'oeil bienveillant sur le panier o le poisson captur par les trois
hommes palpitait vaguement encore, avec un bruit doux d'cailles
gluantes et de nageoires souleves, d'efforts impuissants et mous, et de
billements dans l'air mortel.

Le pre Roland saisit la manne entre ses genoux, la pencha, fit couler
jusqu'au bord le flot d'argent des btes pour voir celles du fond, et
leur palpitation d'agonie s'accentua, et l'odeur forte de leur corps,
une saine puanteur de mare, monta du ventre plein de la corbeille.

Le vieux pcheur la huma vivement, comme on sent des ross, et dclara:

--Cristi! ils sont frais, ceux-l!

Puis il continua:

--Combien en as-tu pris, toi, docteur?

Son fils an, Pierre, un homme de trente ans  favoris noirs coups
comme ceux des magistrats, moustaches et menton rass, rpondit:

--Oh! pas grand'chose, trois ou quatre.

Le pre se tourna vers le cadet:

--Et toi, Jean?

Jean, un grand garon blond, trs barbu, beaucoup plus jeune que son
frre, sourit et murmura:

--A peu prs comme Pierre, quatre ou cinq.

Ils faisaient, chaque fois, le mme mensonge qui ravissait le pre
Roland.

Il avait enroul son fil au tolet d'un aviron, et croisant ses bras il
annona:

--Je n'essayerai plus jamais de pcher l'aprs-midi. Une fois dix heures
passes, c'est fini. Il ne mord plus, le gredin, il fait la sieste au
soleil.

Le bonhomme regardait la mer autour de lui avec un air satisfait de
propritaire.

C'tait un ancien bijoutier parisien qu'un amour immodr de la
navigation et de la pche avait arrach au comptoir ds qu'il eut assez
d'aisance pour vivre modestement de ses rentes.

Il se retira donc au Havre, acheta une barque et devint matelot amateur.
Ses deux fils, Pierre et Jean, restrent  Paris pour continuer leurs
tudes et vinrent en cong de temps en temps partager les plaisirs de
leur pre.

A la sortie du collge, l'an, Pierre, de cinq ans plus g que Jean,
s'tant senti successivement de la vocation pour des professions
varies, en avait essay, l'une aprs l'autre, une demi-douzaine,
et, vite dgot de chacune, se lanait aussitt dans de nouvelles
esprances.

En dernier lieu la mdecine l'avait tent, et il s'tait mis au travail
avec tant d'ardeur, qu'il venait d'tre reu docteur aprs d'assez
courtes tudes et des dispenses de temps obtenues du ministre. Il tait
exalt, intelligent, changeant et tenace, plein d'utopies et d'ides
philosophiques.

Jean, aussi blond que son frre tait noir, aussi calme que son frre
tait emport, aussi doux que son frre tait rancunier, avait fait
tranquillement son droit et venait d'obtenir son diplme de licenci en
mme temps que Pierre obtenait celui de docteur.

Tous les deux prenaient donc un peu de repos dans leur famille, et tous
les deux formaient le projet de s'tablir au Havre s'ils parvenaient 
le faire dans des conditions satisfaisantes.

Mais une vague jalousie, une de ces jalousies dormantes qui grandissent
presque invisibles entre frres ou entre soeurs jusqu' la maturit et
qui clatent  l'occasion d'un mariage ou d'un bonheur tombant sur l'un,
les tenait en veil dans une fraternelle et inoffensive inimiti. Certes
ils s'aimaient, mais ils s'piaient. Pierre, g de cinq ans  la
naissance de Jean, avait regard avec une hostilit de petite bte gte
cette autre petite bte apparue tout  coup dans les bras de son pre et
de sa mre, et tant aime, tant caresse par eux.

Jean, ds son enfance, avait t un modle de douceur, de bont et de
caractre gal; et Pierre s'tait nerv, peu  peu,  entendre vanter
sans cesse ce gros garon dont la douceur lui semblait tre de la
mollesse, la bont de la niaiserie et la bienveillance de l'aveuglement.
Ses parents, gens placides, qui rvaient pour leurs fils des situations
honorables et mdiocres, lui reprochaient ses indcisions, ses
enthousiasmes, ses tentatives avortes, tous ses lans impuissants vers
des ides gnreuses et vers des professions dcoratives.

Depuis qu'il tait homme, on ne lui disait plus: Regarde Jean et
imite-le! mais chaque fois qu'il entendait rpter: Jean a fait ceci,
Jean a fait cela, il comprenait bien le sens et l'allusion cachs sous
ces paroles.

Leur mre, une femme d'ordre, une conome bourgeoise un peu
sentimentale, doue d'une me tendre de caissire, apaisait sans cesse
les petites rivalits nes chaque jour entre ses deux grands fils, de
tous les menus faits de la vie commune. Un lger vnement, d'ailleurs,
troublait en ce moment sa quitude, et elle craignait une complication,
car elle avait fait la connaissance pendant l'hiver, pendant que ses
enfants achevaient l'un et l'autre leurs ludes spciales, d'une
voisine, Mme Rosmilly, veuve d'un capitaine au long cours, mort  la
mer deux ans auparavant. La jeune veuve, toute jeune, vingt-trois trois
ans, une matresse femme qui connaissait l'existence d'instinct, comme
un animal libre, comme si elle et vu, subi, compris et pes tous les
vnements possibles, qu'elle jugeait avec un esprit sain, troit et
bienveillant, avait pris l'habitude de venir faire un bout de tapisserie
et de causette, le soir, chez ces voisins aimables qui lui offraient une
tasse de th.

Le pre Roland, que sa manie de pose marine aiguillonnait sans cesse,
interrogeait leur nouvelle amie sur le dfunt capitaine, et elle parlait
de lui, de ses voyages, de ses anciens rcits, sans embarras, en femme
raisonnable et rsigne qui aime la vie et respecte la mort.

Les deux fils,  leur retour, trouvant cette jolie veuve installe dans
la maison, avaient aussitt commenc  la courtiser, moins par dsir de
lui plaire que par envie de se supplanter.

Leur mre, prudente et pratique, esprait vivement qu'un des deux
triompherait, car la jeune femme tait riche, mais elle aurait aussi
bien voulu que l'autre n'en et point de chagrin.

Mme Rosmilly tait blonde avec des yeux bleus, une couronne de cheveux
follets envols  la moindre brise et un petit air crne, hardi,
batailleur, qui ne concordait point du tout avec la sage mthode de son
esprit.

Dj elle semblait prfrer Jean, porte vers lui par une similitude de
nature. Cette prfrence d'ailleurs ne se montrait que par une presque
insensible diffrence dans la voix et le regard, et en ceci encore
qu'elle prenait quelquefois son avis.

Elle semblait deviner que l'opinion de Jean fortifierait la sienne
propre, tandis que l'opinion de Pierre devait fatalement tre
diffrente. Quand elle parlait des ides du docteur, de ses ides
politiques, artistiques, philosophiques, morales, elle disait par
moments: Vos billeveses. Alors, il la regardait d'un regard froid de
magistrat qui instruit le procs des femmes, de toutes les femmes, ces
pauvres tres!

Jamais, avant le retour de ses fils, le pre Roland ne l'avait invite 
ses parties de pche o il n'emmenait jamais non plus sa femme, car
il aimait s'embarquer avant le jour, avec le capitaine Beausire, un
long-courrier retrait, rencontr aux heures de mare sur le port et
devenu intime ami, et le vieux matelot Papagris, surnomme Jean-Bart,
charg del garde du bateau.

Or, un soir de la semaine prcdente, comme Mme Rosmilly qui avait
dn chez lui disait: a doit tre trs amusant, la pche? l'ancien
bijoutier, flatt dans sa passion, et saisi de l'envie de la
communiquer, de faire des croyants  la faon des prtres, s'cria:

--Voulez-vous y venir?

--Mais oui.

--Mardi prochain?

--Oui, mardi prochain.

--tes-vous femme  partir  cinq heures du matin?

Elle poussa un cri de stupeur:

--Ah! mais non, par exemple.

Il fut dsappoint, refroidi, et il douta tout  coup de cette vocation.

Il demanda cependant:

--A quelle heure pourriez-vous partir?

--Mais ...  neuf heures!

--Pas avant?

--Non, pas avant, c'est dj trs tt!

Le bonhomme hsitait. Assurment on ne prendrait rien, car si le soleil
chauffe, le poisson ne mord plus; mais les deux frres s'taient
empresss d'arranger la partie, de tout organiser et de tout rgler
sance tenante.

Donc, le mardi suivant, la _Perle_ avait t jeter l'ancre sous les
rochers blancs du cap de la Hve; et on avait pch jusqu' midi,
puis sommeill, puis repch, sans rien prendre, et le pre Roland,
comprenant un peu tard que Mme Rosmilly n'aimait et n'apprciait
en vrit que la promenade en mer, et voyant que ses lignes ne
tressaillaient plus, avait jet, dans un mouvement d'impatience
irraisonne, un _zut_ nergique qui s'adressait autant  la veuve
indiffrente qu'aux btes insaisissables. Maintenant il regardait le
poisson captur, son poisson, avec une joie vibrante d'avare; puis il
leva les yeux vers le ciel, remarqua que le soleil baissait:

--Eh bien! les enfants, dit-il, si nous revenions un peu?

Tous deux tirrent leurs fils, les roulrent, accrochrent dans les
bouchons de lige les hameons nettoys et attendirent.

Roland s'tait lev pour interroger l'horizon  la faon d'un capitaine:

--Plus de vent, dit-il, on va ramer, les gars!

Et soudain, le bras allong vers le nord, il ajouta:

--Tiens, tiens, le bateau de Southampton.

Sur la mer plate, tendue comme une toffe bleue, immense, luisante, aux
reflets d'or et de feu, s'levait l-bas, dans la direction indique, un
nuage noirtre sur le ciel rose. Et on apercevait, au-dessous, le navire
qui semblait tout petit de si loin.

Vers le sud on voyait encore d'autres fumes, nombreuses, venant toutes
vers la jete du Havre dont on distinguait  peine la ligne blanche et
le phare, droit comme une corne sur le bout.

Roland demanda:

--N'est-ce pas aujourd'hui que doit entrer la _Normandie_?

Jean rpondit:

--Oui, papa.

--Donne-moi ma longue vue, je crois que c'est elle, l-bas.

Le pre dploya le tube de cuivre, l'ajusta contre son oeil, chercha le
point, et soudain, ravi d'avoir vu:

--Oui, oui, c'est elle, je reconnais ses deux chemines. Voulez-vous
regarder, madame Rosmilly?

Elle prit l'objet qu'elle dirigea vers le transatlantique lointain, sans
parvenir sans doute  le mettre en face de lui, car elle ne distinguait
rien, rien que du bleu, avec un cercle de couleur, un arc-en-ciel tout
rond, et puis des choses bizarres, des espces d'clipss, qui lui
faisaient tourner le coeur.

Elle dit en rendant la longue-vue:

--D'ailleurs je n'ai jamais su me servir de cet instrument-l. a
mettait mme en colre mon mari qui restait des heures  la fentre 
regarder passer les navires.

Le pre Roland, vex, reprit:

--a doit tenir  un dfaut de votre oeil, car ma lunette est
excellente.

Puis il l'offrit  sa femme:

--Veux-tu voir?

--Non, merci, je sais d'avance que je ne pourrais pas.

Mme Roland, une femme de quarante-huit ans et qui ne les portait pas,
semblait jouir, plus que tout le monde, de cette promenade et de cette
fin de jour.

Ses cheveux chtains commenaient seulement  blanchir. Elle avait un
air calme et raisonnable, un air heureux et bon qui plaisait  voir.
Selon le mot de son fils Pierre, elle savait le prix de l'argent, ce
qui ne l'empchait point de goter le charme du rve. Elle aimait les
lectures, les romans et les posies, non pour leur valeur d'art, mais
pour la songerie mlancolique et tendre qu'ils veillaient en elle. Un
vers, souvent banal, souvent mauvais, faisait vibrer la petite corde,
comme elle disait, lui donnait la sensation d'un dsir mystrieux
presque ralis. Et elle se complaisait  ces motions lgres qui
troublaient un peu son me bien tenue comme un livre de comptes.

Elle prenait, depuis son arrive au Havre, un embonpoint assez visible
qui alourdissait sa taille autrefois trs souple et trs mince.

Cette sortie en mer l'avait ravie. Son mari, sans tre mchant, la
rudoyait comme rudoient sans colre et sans haine les despotes en
boutique pour qui commander quivaut  jurer. Devant tout tranger il
se tenait, mais dans sa famille il s'abandonnait et se donnait des airs
terribles, bien qu'il et peur de tout le monde. Elle, par horreur du
bruit, des scnes, des explications inutiles, cdait toujours et ne
demandait jamais rien; aussi n'osait-elle plus, depuis bien longtemps,
prier Roland de la promener en mer. Elle avait donc saisi avec joie
cette occasion, et elle savourait ce plaisir rare et nouveau.

Depuis le dpart elle s'abandonnait tout entire, tout son esprit et
toute sa chair,  ce doux glissement sur l'eau. Elle ne pensait point,
elle ne vagabondait ni dans les souvenirs ni dans les esprances, il lui
semblait que son coeur flottait comme son corps sur quelque chose de
moelleux, de fluide, de dlicieux, qui la berait et l'engourdissait.

Quand le pre commanda le retour: Allons, en place pour la nage! elle
sourit en voyant ses fils, ses deux grands fils, ter leurs jaquettes et
relever sur leurs bras nus les manches de leur chemise.

Pierre, le plus rapproch des deux femmes, prit l'aviron de tribord,
Jean l'aviron de bbord, et ils attendirent que le patron crit: Avant
partout! car il tenait  ce que les manoeuvres fussent excutes
rgulirement.

Ensemble, d'un mme effort, ils laissrent tomber les rames puis se
couchrent en arrire en tirant de toutes leurs forces; et une lutte
commena pour montrer leur vigueur. Ils taient venus  la voile tout
doucement, mais la brise tait tombe et l'orgueil de mles des deux
frres s'veilla tout  coup  la perspective de se mesurer l'un contre
l'autre.

Quand ils allaient pcher seuls avec le pre, ils ramaient ainsi
sans que personne gouvernt, car Roland prparait les lignes tout en
surveillant la marche de l'embarcation, qu'il dirigeait d'un geste ou
d'un mot: Jean, mollis.--A toi, Pierre, souque. Ou bien il disait:
Allons le _un_, allons le _deux_, un peu d'huile de bras.
Celui qui rvassait tirait plus fort, celui qui s'emballait devenait
moins ardent, et le bateau se redressait.

Aujourd'hui ils allaient montrer leurs biceps. Les bras de Pierre
taient velus, un peu maigres, mais nerveux; ceux de Jean gras et
blancs, un peu ross, avec une bosse de muscles qui roulait sous la
peau.

Pierre eut d'abord l'avantage. Les dents serres, le front pliss, les
jambes tendues, les mains crispes sur l'aviron, il le faisait plier
dans toute sa longueur  chacun de ses efforts; et la _Perle_ s'en
venait vers la cte. Le pre Roland, assis  l'avant afin de laisser
tout le banc d'arrire aux deux femmes, s'poumonait  commander:
Doucement, le _un_--souque le _deux_. Le _un_ redoublait de rage
et le _deux_ ne pouvait rpondre  cette nage dsordonne.

Le patron, enfin, ordonna: Stop! Les deux rames se levrent ensemble,
et Jean, sur l'ordre de son pre, tira seul quelques instants. Mais 
partir de ce moment l'avantage lui resta; il s'animait, s'chauffait,
tandis que Pierre, essouffl, puis par sa crise de vigueur,
faiblissait et haletait. Quatre fois de suite, le pre Roland fit
stopper pour permettre  l'an de reprendre haleine et de redresser la
barque drivant. Le docteur alors, le front en sueur, les joues ples,
humili et rageur, balbutiait:

--Je ne sais pas ce qui me prend, j'ai un spasme au coeur. J'tais trs
bien parti, et cela m'a coup les bras.

Jean demandait:

--Veux-tu que je tire seul avec les avirons de couple?

--Non, merci, cela passera.

La mre ennuye disait:

--Voyons, Pierre,  quoi cela rime-t-il de se mettre dans un tat
pareil, tu n'es pourtant pas un enfant.

Il haussait les paules et recommenait  ramer.

Mme Rosmilly semblait ne pas voir, ne pas comprendre, ne pas entendre.
Sa petite tte blonde,  chaque mouvement du bateau, faisait en arrire
un mouvement brusque et joli qui soulevait sur les tempes ses fins
cheveux.

Mais le pre Roland cria: Tenez, voici le _Prince-Albert_ qui nous
rattrape. Et tout le monde regarda. Long, bas, avec ses deux chemines
inclines en arrire et ses deux tambours jaunes, ronds comme des joues,
le bateau de Southampton arrivait  toute vapeur, charg de passagers et
d'ombrelles ouvertes. Ses roues rapides, bruyantes, battant l'eau qui
retombait en cume, lui donnaient un air de hte, un air de courrier
press; et l'avant tout droit coupait la mer en soulevant deux lames
minces et transparentes qui glissaient le long des bords.

Quand il fut tout prs de la _Perle_, le pre Roland leva son
chapeau, les deux femmes agitrent leurs mouchoirs, et une demi-douzaine
d'ombrelles rpondirent  ces saluts en se balanant vivement sur le
paquebot qui s'loigna, laissant derrire lui, sur la surface paisible
et luisante de la mer, quelques lentes ondulations.

Et on voyait d'autres navires, coiffs aussi de fume, accourant de tous
les points de l'horizon vers la jete courte et blanche qui les avalait
comme une bouche, l'un aprs l'autre. Et les barques de pche et les
grands voiliers aux mtures lgres glissant sur le ciel, trans par
d'imperceptibles remorqueurs, arrivaient tous, vite ou lentement, vers
cet ogre dvorant, qui de temps en temps, semblait repu, et rejetait
vers la pleine mer une autre flotte de paquebots, de bricks, de
golettes, de trois-mts chargs de ramures emmles. Les steamers
htifs s'enfuyaient  droite,  gauche, sur le ventre plat de l'Ocan,
tandis que les btiments  voile, abandonns par les mouches qui les
avaient haies, demeuraient immobiles, tout en s'habillant, de la grande
hune au petit perroquet, de toile blanche ou de toile brune qui semblait
rouge au soleil couchant.

Mme Roland, les yeux mi-clos, murmura:

--Dieu! que c'est beau, cette mer!

Mme Rosmilly rpondit, avec un soupir prolong, qui n'avait cependant
rien de triste:

--Oui, mais elle fait bien du mal quelquefois.

Roland s'cria:

--Tenez, voici la _Normandie_ qui se prsente  l'entre. Est-elle
grande, hein?

Puis il expliqua la cte en face, l-bas, l-bas, de l'autre ct de
l'embouchure de la Seine--vingt kilomtres, cette embouchure--disait-il.
Il montra Villerville, Trouville, Houlgate, Luc, Arromanches, la rivire
de Caen, et les roches du Calvados qui rendent la navigation dangereuse
jusqu' Cherbourg. Puis il traita la question des bancs de sable de la
Seine, qui se dplacent  chaque mare et mettent en dfaut les pilotes
de Quilleboeuf eux-mmes, s'ils ne font pas tous les jours le parcours
du chenal. Il fit remarquer comment le Havre sparait la basse de
la haute Normandie. En basse Normandie, la cte plate descendait en
pturages, en prairies et en champs jusqu' la mer. Le rivage de
la haute Normandie, au contraire, tait droit, une grande falaise,
dcoupe, dentele, superbe, faisant jusqu' Dunkerque une immense
muraille blanche dont toutes les chancrures cachaient un village ou un
port: Etretat, Fcamp, Saint-Valery, Le Trport, Dieppe, etc.

Les deux femmes ne l'coutaient point, engourdies par le bien-tre,
mues par la vue de cet Ocan couvert de navires qui couraient comme des
btes autour de leur tanire; et elles se taisaient, un peu crases par
ce vaste horizon d'air et d'eau, rendues silencieuses par ce coucher de
soleil apaisant et magnifique. Seul, Roland parlait sans fin; il tait
de ceux que rien ne trouble. Les femmes, plus nerveuses, sentent
parfois, sans comprendre pourquoi, que le bruit d'une voix inutile est
irritant comme une grossiret.

Pierre et Jean, calms, ramaient avec lenteur; et la _Perle_ s'en
allait vers le port, toute petite  ct des gros navires.

Quand elle toucha le quai, le matelot Papa-gris qui l'attendait, prit la
main des dames pour les faire descendre; et on pntra dans la ville.
Une foule nombreuse, tranquille, la foule qui va chaque jour aux jetes
 l'heure de la pleine mer, rentrait aussi.

Mmes Roland et Rosmilly marchaient devant, suivies des trois hommes. En
montant la rue de Paris elles s'arrtaient parfois devant un magasin de
modes ou d'orfvrerie pour contempler un chapeau ou bien un bijou; puis
elles repartaient aprs avoir chang leurs ides.

Devant la place de la Bourse, Roland contempla, comme il faisait chaque
jour, le bassin du Commerce plein de navires, prolong par d'autres
bassins, o les grosses coques, ventre  ventre, se touchaient sur
quatre ou cinq rangs. Tous les mts innombrables; sur une tendue de
plusieurs kilomtres de quais, tous les mts avec les vergues, les
flches, les cordages, donnaient  cette ouverture au milieu de la ville
l'aspect d'un grand bois mort. Au-dessus de cette fort sans feuilles,
les golands tournoyaient, piant pour s'abattre, comme une pierre qui
tombe, tous les dbris jets  l'eau; et un mousse, qui rattachait une
poulie  l'extrmit d'un cacatois, semblait mont l pour chercher des
nids.

--Voulez-vous dner avec nous sans crmonie aucune, afin de finir
ensemble la journe? demanda Mme Roland  Mme Rosmilly.

--Mais oui, avec plaisir; j'accepte aussi sans crmonie. Ce serait
triste de rentrer toute seule ce soir.

Pierre, qui avait entendu et que l'indiffrence de la jeune femme
commenait  froisser, murmura: Bon, voici la veuve qui s'incruste,
maintenant. Depuis quelques jours il l'appelait la veuve. Ce mot,
sans rien exprimer, agaait Jean rien que par l'intonation, qui lui
paraissait mchante et blessante.

Et les trois hommes ne prononcrent plus un mot jusqu'au seuil de leur
logis. C'tait une maison troite, compose d'un rez-de-chausse et
de deux petits tages, rue Belle-Normande. La bonne, Josphine, une
fillette de dix-neuf ans, servante campagnarde  bon march, qui
possdait  l'excs l'air tonn et bestial des paysans, vint ouvrir,
referma la porte, monta derrire ses matres jusqu'au salon qui tait au
premier, puis elle dit:

--Il est v'nu un m'sieu trois fois.

Le pre Roland, qui ne lui parlait pas sans hurler et sans sacrer, cria:

--Qui a est venu, nom d'un chien?

Elle ne se troublait jamais des clats de voix de son matre, et elle
reprit:

--Un m'sieu d'chez l'notaire.

--Quel notaire?

--D'chez m'sieu Canu, donc.

--Et qu'est-ce qu'il a dit, ce monsieur?

--Qu'm'sieu Canu y viendrait en personne dans la soire.

Me Lecanu tait le notaire et un peu l'ami du pre Roland, dont il
faisait les affaires. Pour qu'il et annonc sa visite dans la soire,
il fallait qu'il s'agt d'une chose urgente et importante; et les quatre
Roland se regardrent, troubls par cette nouvelle comme le sont les
gens de fortune modeste  toute intervention d'un notaire, qui veille
une foule d'ides de contrats, d'hritages, de procs, de choses
dsirables ou redoutables. Le pre, aprs quelques secondes de silence,
murmura:

--Qu'est-ce que cela peut vouloir dire?

Mme Rosmilly se mit  rire:

--Allez, c'est un hritage. J'en suis sre. Je porte bonheur.

Mais ils n'espraient la mort de personne qui pt leur laisser quelque
chose.

Mme Roland, doue d'une excellente mmoire pour les parents, se mit
aussitt  rechercher toutes les alliances du ct de son mari et du
sien,  remonter les filiations,  suivre les branches des cousinages.

Elle demandait, sans avoir mme t son chapeau:

--Dis donc, pre (elle appelait son mari pre dans la maison, et
quelquefois monsieur Roland devant les trangers), dis donc, pre, te
rappelles-tu qui a pous Joseph Lebru, en secondes noces?

--Oui, une petite Dumnil, la fille d'un papetier.

--En a-t-il eu des enfants?

--Je crois bien, quatre ou cinq, au moins.

--Non. Alors il n'y a rien par l.

Dj elle s'animait  cette recherche, elle s'attachait  cette
esprance d'un peu d'aisance leur tombant du ciel. Mais Pierre, qui
aimait beaucoup sa mre, qui la savait un peu rveuse, et qui craignait
une dsillusion, un petit chagrin, une petite tristesse, si la nouvelle,
au lieu d'tre bonne, tait mauvaise, l'arrta.

--Ne t'emballe pas, maman, il n'y a plus d'oncle d'Amrique! Moi, je
croirais bien plutt qu'il s'agit d'un mariage pour Jean.

Tout le monde fut surpris  cette ide, et Jean demeura un peu froiss
que son frre et parl de cela devant Mme Rosmilly.

--Pourquoi pour moi plutt que pour toi? La supposition est trs
contestable. Tu es l'an; c'est donc  toi qu'on aurait song d'abord.
Et puis, moi, je ne veux pas me marier.

Pierre ricana:

--Tu es donc amoureux?

L'autre, mcontent, rpondit:

--Est-il ncessaire d'tre amoureux pour dire qu'on ne veut pas encore
se marier?

--Ah! bon, le encore corrige tout; tu attends.

--Admets que j'attends, si tu veux.

Mais le pre Roland, qui avait cout et rflchi, trouva tout  coup la
solution la plus vraisemblable.

--Parbleu! nous sommes bien btes de nous creuser la tte. Matre Lecanu
est notre ami, il sait que Pierre cherche un cabinet de mdecin, et Jean
un cabinet d'avocat, il a trouv  caser l'un de vous deux.

C'tait tellement simple et probable que tout le monde en fut d'accord.

--C'est servi, dit la bonne.

Et chacun gagna sa chambre afin de se laver les mains avant de se mettre
 table.

Dix minutes plus tard, ils dnaient dans la petite salle  manger, au
rez-de-chausse.

On ne parla gure tout d'abord; mais, au bout de quelques instants,
Roland s'tonna de nouveau de cette visite du notaire.

--En somme, pourquoi n'a-t-il pas crit, pourquoi a-t-il envoy trois
fois son clerc, pourquoi vient-il lui-mme?

Pierre trouvait cela naturel.

--Il faut sans doute une rponse immdiate; et il a peut-tre  nous
communiquer des clauses confidentielles qu'on n'aime pas beaucoup
crire.

Mais ils demeuraient proccups et un peu ennuys tous les quatre
d'avoir invit cette trangre qui gnerait leur discussion et les
rsolutions  prendre.

Ils venaient de remonter au salon quand le notaire fut annonc.

Roland s'lana.

--Bonjour, cher matre.

Il donnait comme titre  M. Lecanu le matre qui prcde le nom de
tous les notaires.

Mme Rosmilly se leva:

--Je m'en vais, je suis trs fatigue.

On tenta faiblement de la retenir; mais elle n'y consentit point et
elle s'en alla sans qu'un des trois hommes la reconduist, comme on le
faisait toujours.

Mme Roland s'empressa prs du nouveau venu:

--Une tasse de caf, Monsieur?

--Non, merci, je sors de table.

--Une tasse de th, alors?

--Je ne dis pas non, mais un peu plus tard, nous allons d'abord parler
affaires.

Dans le profond silence qui suivit ces mots on n'entendit plus que le
mouvement rythm de la pendule et,  l'tage au-dessous, le bruit des
casseroles laves par la bonne trop bte mme pour couter aux portes.

Le notaire reprit:

--Avez-vous connu  Paris un certain M. Marchal, Lon Marchal?

M. et Mme Roland poussrent la mme exclamation: Je crois bien!

--C'tait un de vos amis?

Roland dclara:

--Le meilleur, Monsieur, mais un Parisien enrag; il ne quitte pas le
boulevard. Il est chef de bureau aux finances. Je ne l'ai plus revu
depuis mon dpart de la capitale. Et puis nous avons cess de nous
crire. Vous savez, quand on vit loin l'un de l'autre....

Le notaire reprit gravement:

--M. Marchal est dcd!

L'homme et la femme eurent ensemble ce petit mouvement de surprise
triste, feint ou vrai, mais toujours prompt, dont on accueille ces
nouvelles.

M. Lecanu continua:

--Mon confrre de Paris vient de me communiquer la principale
disposition de son testament par laquelle il institue votre fils Jean,
M. Jean Roland, son lgataire universel.

L'tonnement fut si grand qu'on ne trouvait pas un mot  dire.

Mme Roland, la premire, dominant son motion, balbutia:

--Mon Dieu, ce pauvre Lon ... notre pauvre ami ... mon Dieu ... mon
Dieu ... mort!...

Des larmes apparurent dans ses yeux, ces larmes silencieuses des femmes,
gouttes de chagrin venues de l'me qui coulent sur les joues et semblent
si douloureuses, tant si claires.

Mais Roland songeait moins  la tristesse de cette perte qu'
l'esprance annonce. Il n'osait cependant interroger tout de suite sur
les clauses de ce testament, et sur le chiffre de la fortune; et il
demanda, pour arriver  la question intressante:

--De quoi est-il mort, ce pauvre Marchal?

M. Lecanu l'ignorait parfaitement.

--Je sais seulement, disait-il, que, dcd sans hritiers directs, il
laisse toute sa fortune, une vingtaine de mille francs de rentes en
obligations trois pour cent,  votre second fils, qu'il a vu natre,
grandir, et qu'il juge digne de ce legs. A dfaut d'acceptation de la
part de M. Jean, l'hritage irait aux enfants abandonns.

Le pre Roland dj ne pouvait plus dissimuler sa joie et il s'cria:

--Sacristi! voil une bonne pense du coeur. Moi, si je n'avais pas eu
de descendant, je ne l'aurais certainement point oubli non plus, ce
brave ami!

Le notaire souriait:

--J'ai t bien aise, dit-il, de vous annoncer moi-mme la chose. a
fait toujours plaisir d'apporter aux gens une bonne nouvelle.

Il n'avait point du tout song que cette bonne nouvelle tait la mort
d'un ami, du meilleur ami du pre Roland, qui venait lui-mme d'oublier
subitement cette intimit annonce tout  l'heure avec conviction.

Seuls, Mme Roland et ses fils gardaient une physionomie triste. Elle
pleurait toujours un peu, essuyant ses yeux avec son mouchoir qu'elle
appuyait ensuite sur sa bouche pour comprimer de gros soupirs.

Le docteur murmura:

--C'tait un brave homme, bien affectueux. Il nous invitait souvent 
dner, mon frre et moi.

Jean, les yeux grands ouverts et brillants, prenait d'un geste familier
sa belle barbe blonde dans sa main droite, et l'y faisait glisser,
jusqu'aux derniers poils, comme pour l'allonger et l'amincir.

Il remua deux fois les lvres pour prononcer aussi une phrase
convenable, et, aprs avoir longtemps cherch, il ne trouva que ceci:

--Il m'aimait bien, en effet, il m'embrassait toujours quand j'allais le
voir.

Mais la pense du pre galopait; elle galopait autour de cet hritage
annonc, acquis dj, de cet argent cach derrire la porte et qui
allait entrer tout  l'heure, demain, sur un mot d'acceptation.

Il demanda:

--Il n'y a pas de difficults possibles? ... pas de procs? ... pas de
contestations?...

Me Lecanu semblait tranquille:

--Non, mon confrre de Paris me signale la situation comme trs nette.
Il ne nous faut que l'acceptation de M. Jean.

--Parfait, alors ... et la fortune est bien claire?

--Trs claire.

--Toutes les formalits ont t remplies?

--Toutes.

Soudain, l'ancien bijoutier eut un peu honte, une honte vague,
instinctive et passagre de sa hte  se renseigner, et il reprit:

--Vous comprenez bien que si je vous demande immdiatement toutes ces
choses, c'est pour viter  mon fils des dsagrments qu'il pourrait ne
pas prvoir. Quelquefois il y a des dettes, une situation embarrasse,
est-ce que je sais, moi? et on se fourre dans un roncier inextricable.
En somme, ce n'est pas moi qui hrite, mais je pense au petit avant
tout.

Dans la famille on appelait toujours Jean le petit, bien qu'il ft
beaucoup plus grand que Pierre.

Mme Roland, tout  coup, parut sortir d'un rve, se rappeler une chose
lointaine, presque oublie, qu'elle avait entendue autrefois, dont elle
n'tait pas sre d'ailleurs, et elle balbutia:

--Ne disiez-vous point que notre pauvre Marchal avait laiss sa fortune
 mon petit Jean?

--Oui, Madame.

Elle reprit alors simplement:

--Cela me fait grand plaisir, car cela prouve qu'il nous aimait.

Roland s'tait lev:

--Voulez-vous, cher matre, que mon fils signe tout de suite
l'acceptation?

--Non ... non ... monsieur Roland. Demain, demain,  mon tude,  deux
heures, si cela vous convient.

--Mais oui, mais oui, je crois bien!

Alors, Mme Roland qui s'tait leve aussi, et qui souriait, aprs les
larmes, fit deux pas vers le notaire, posa sa main sur le dos de son
fauteuil, et le couvrant d'un regard attendri de mre reconnaissante,
elle demanda:

--Et cette tasse de th, monsieur Lecanu?

--Maintenant, je veux bien, Madame, avec plaisir.

La bonne appele apporta d'abord des gteaux secs en de profondes botes
de fer-blanc, ces fades et cassantes ptisseries anglaises qui semblent
cuites pour des becs de perroquet et soudes en des caisses de mtal
pour des voyages autour du monde. Elle alla chercher ensuite des
serviettes grises, plies en petits carrs, ces serviettes  th qu'on
ne lave jamais dans les familles besoigneuses. Elle revint une troisime
fois avec le sucrier et les tasses; puis elle ressortit pour faire
chauffer l'eau. Alors on attendit.

Personne ne pouvait parler; on avait trop  penser, et rien  dire.
Seule Mme Roland cherchait des phrases banales. Elle raconta la partie
de pche, fit l'loge de la _Perle_ et de Mme Rosmilly.

--Charmante, charmante, rptait le notaire.

Roland, les reins appuys au marbre de la chemine, comme en hiver,
quand le feu brle, les mains dans ses poches et les lvres remuantes
comme pour siffler, ne pouvait plus tenir en place, tortur du dsir
imprieux de laisser sortir toute sa joie.

Les deux frres, en deux fauteuils pareils, les jambes croises de
la mme faon,  droite et  gauche du guridon central, regardaient
fixement devant eux, en des attitudes semblables, pleines d'expressions
diffrentes.

Le th parut enfin. Le notaire prit, sucra et but sa tasse, aprs avoir
miett dedans une petite galette trop dure pour tre croque; puis il
se leva, serra les mains et sortit.

--C'est entendu, rptait Roland, demain, chez vous,  deux heures.

--C'est entendu, demain, deux heures. Jean n'avait pas dit un mot.

Aprs ce dpart il y eut encore un silence, puis le pre Roland vint
taper de ses deux mains ouvertes sur les deux paules de son jeune fils
en criant:

--Eh bien! sacr veinard, tu ne m'embrasses pas?

Alors Jean eut un sourire, et il embrassa son pre en disant:

--Cela ne m'apparaissait pas comme indispensable.

Mais le bonhomme ne se possdait plus d'allgresse. Il marchait, jouait
du piano sur les meubles avec ses ongles maladroits, pivotait sur ses
talons, et rptait:

--Quelle chance! quelle chance! En voil une, de chance!

Pierre demanda:

--Vous le connaissiez donc beaucoup, autrefois, ce Marchal?

Le pre rpondit:

--Parbleu, il passait toutes ses soires  la maison; mais tu te
rappelles bien qu'il allait te prendre au collge, les jours de sortie,
et qu'il t'y reconduisait souvent aprs dner. Tiens, justement, le
matin de la naissance de Jean, c'est lui qui est all chercher le
mdecin! Il avait djeun chez nous quand ta mre s'est trouve
souffrante. Nous avons compris tout de suite de quoi il s'agissait, et
il est parti en courant. Dans sa hte il a pris mon chapeau au lieu du
sien. Je me rappelle cela parce que nous en avons beaucoup ri, plus
tard. Il est mme probable qu'il s'est souvenu de ce dtail au moment de
mourir; et comme il n'avait aucun hritier il s'est dit: Tiens,
j'ai contribu  la naissance de ce petit-l, je vais lui laisser ma
fortune. Mme Roland, enfonce dans une bergre, semblait partie en ses
souvenirs. Elle murmura, comme si elle pensait tout haut:

--Ah! c'tait un brave ami, bien dvou, bien fidle, un homme rare, par
le temps qui court.

Jean s'tait lev:

--Je vais faire un bout de promenade, dit-il.

Son pre s'tonna, voulut le retenir, car ils avaient  causer,  faire
des projets,  arrter des rsolutions. Mais le jeune homme s'obstina,
prtextant un rendez-vous. On aurait d'ailleurs tout le temps de
s'entendre bien avant d'tre en possession de l'hritage.

Et il s'en alla, car il dsirait tre seul, pour rflchir. Pierre, 
son tour, dclara qu'il sortait, et suivit son frre, aprs quelques
minutes.

Ds qu'il fut en tte  tte avec sa femme, le pre Roland la saisit
dans ses bras, l'embrassa dix fois sur chaque joue, et, pour rpondre 
un reproche qu'elle lui avait souvent adress:

--Tu vois, ma chrie, que cela ne m'aurait servi  rien de rester 
Paris plus longtemps, de m'esquinter pour les enfants, au lieu de venir
ici refaire ma sant, puisque la fortune nous tombe du ciel.

Elle tait devenue toute srieuse:

--Elle tombe du ciel pour Jean, dit-elle, mais Pierre?

--Pierre! mais il est docteur, il en gagnera ... de l'argent ... et puis
son frre fera bien quelque chose pour lui.

--Non. Il n'accepterait pas. Et puis cet hritage est  Jean, rien qu'
Jean. Pierre se trouve ainsi trs dsavantag.

Le bonhomme semblait perplexe:

--Alors, nous lui laisserons un peu plus par testament, nous.

--Non. Ce n'est pas trs juste non plus.

I1 s'cria:

--Ah! bien alors, zut! Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse, moi? Tu vas
toujours chercher un tas d'ides dsagrables. Il faut que tu gtes tous
mes plaisirs. Tiens, je vais me coucher. Bonsoir. C'est gal, en voil
une veine, une rude veine!

Et il s'en alla, enchant, malgr tout, et sans un mot de regret pour
l'ami mort si gnreusement.

Mme Roland se remit  songer devant la lampe qui charbonnait.



II


Ds qu'il fut dehors, Pierre se dirigea vers la rue de Paris, la
principale rue du Havre, claire, anime, bruyante. L'air un peu frais
des bords de mer lui caressait la figure, et il marchait lentement, la
canne sous le bras, les mains derrire le dos.

Il se sentait mal  l'aise, alourdi, mcontent comme lorsqu'on a reu
quelque fcheuse nouvelle. Aucune pense prcise ne l'affligeait et il
n'aurait su dire tout d'abord d'o lui venait cette pesanteur de l'me
et cet engourdissement du corps. Il avait mal quelque part, sans savoir
o; il portait en lui un petit point douloureux, une de ces presque
insensibles meurtrissures dont on ne trouve pas la place, mais qui
gnent, fatiguent, attristent, irritent, une souffrance inconnue et
lgre, quelque chose comme une graine de chagrin.

Lorsqu'il arriva place du Thtre, il se sentit attir par les lumires
du caf Tortoni, et il s'en vint lentement vers la faade illumine;
mais au moment d'entrer, il songea qu'il allait trouver l des amis, des
connaissances, des gens avec qui il faudrait causer; et une rpugnance
brusque l'envahit pour cette banale camaraderie des demi-tasses et des
petits verres. Alors, retournant sur ses pas, il revint prendre la rue
principale qui le conduisait vers le port.

Il se demandait: O irais-je bien? cherchant un endroit qui lui plt,
qui ft agrable  son tat d'esprit. Il n'en trouvait pas, car il
s'irritait d'tre seul, et il n'aurait voulu rencontrer personne.

En arrivant sur le grand quai, il hsita encore une fois, puis tourna
vers la jete; il avait choisi la solitude.

Comme il frlait un banc sur le brise-lames, il s'assit, dj las de
marcher et dgot de sa promenade avant mme de l'avoir faite.

Il se demanda: Qu'ai-je donc ce soir? Et il se mit  chercher dans son
souvenir quelle contrarit avait pu l'atteindre, comme on interroge un
malade pour trouver la cause de sa fivre.

Il avait l'esprit excitable et rflchi en mme temps, il s'emballait,
puis raisonnait, approuvait ou blmait ses lans; mais chez lui la
nature premire demeurait en dernier lieu la plus forte, et l'homme
sensitif dominait toujours l'homme intelligent.

Donc il cherchait d'o lui venait cet nervement, ce besoin de mouvement
sans avoir envie de rien, ce dsir de rencontrer quelqu'un pour n'tre
pas du mme avis, et aussi ce dgot pour les gens qu'il pourrait voir
et pour les choses qu'ils pourraient lui dire.

Et il se posa cette question: Serait-ce l'hritage de Jean?

Oui, c'tait possible, aprs tout. Quand le notaire avait annonc cette
nouvelle, il avait senti son coeur battre un peu plus fort. Certes, on
n'est pas toujours matre de soi, et on subit des motions spontanes et
persistantes, contre lesquelles on lutte en vain.

Il se mit  rflchir profondment  ce problme physiologique de
l'impression produite par un fait sur l'tre instinctif et crant en lui
un courant d'ides et de sensations douloureuses ou joyeuses, contraires
 celles que dsire, qu'appelle, que juge bonnes et saines l'tre
pensant, devenu suprieur  lui-mme par la culture de son intelligence.

Il cherchait  concevoir l'tat d'me d fils qui hrite d'une grosse
fortune, qui va goter, grce  elle, beaucoup de joies dsires depuis
longtemps et interdites par l'avarice d'un pre, aim pourtant, et
regrett.

Il se leva et se remit  marcher vers le bout de la jete. Il se sentait
mieux, content d'avoir compris, de s'tre surpris lui-mme, d'avoir
dvoil l'autre qui est en nous.

--Donc j'ai t jaloux de Jean, pensait-il.

C'est vraiment assez bas, cela! J'en suis sr maintenant, car la
premire ide qui m'est venue est celle de son mariage avec Mme
Rosmilly. Je n'aime pourtant pas cette petite dinde raisonnable, bien
faite pour dgoter du bon sens et de la sagesse. C'est donc de la
jalousie gratuite, l'essence mme de la jalousie, celle qui est parce
qu'elle est! Faut soigner cela!

Il arrivait devant le mt des signaux qui indique la hauteur de l'eau
dans le port, et il alluma une allumette pour lire la liste des navires
signals au large et devant entrer  la prochaine mare. On attendait
des steamers du Brsil, de la Plata, du Chili et du Japon, deux bricks
danois, une golette norvgienne et un vapeur turc, ce qui surprit
Pierre autant que s'il avait lu un vapeur suisse; et il aperut dans
une sorte de songe bizarre un grand vaisseau couvert d'hommes en turban,
qui montaient dans les cordages avec de larges pantalons.

--Que c'est bte, pensait-il; le peuple turc est pourtant un peuple
marin.

Ayant fait encore quelques pas, il s'arrta pour contempler la rade. Sur
sa droite, au-dessus de Sainte-Adresse, les deux phares lectriques
du cap de la Hve, semblables  deux cyclopes monstrueux et jumeaux,
jetaient sur la mer leurs longs et puissants regards. Partis des deux
foyers voisins, les deux rayons parallles, pareils aux queues gantes
de deux comtes, descendaient, suivant une pente droite et dmesure, du
sommet de la cte au fond de l'horizon. Puis sur les deux jetes, deux
autres feux, enfants de ces colosses, indiquaient l'entre du Havre;
et l-bas, de l'autre ct de la Seine, on en voyait d'autres encore,
beaucoup d'autres, fixes ou clignotants,  clats et  clipses,
s'ouvrant et se fermant comme des yeux, les yeux des ports, jaunes,
rouges, verts, guettant la mer obscure couverte de navires, les yeux
vivants de la terre hospitalire disant, rien que par le mouvement
mcanique invariable et rgulier de leurs paupires: C'est moi. Je suis
Trouville, je suis Honfleur, je suis la rivire de Pont-Audemer. Et
dominant tous les autres, si haut que, de si loin, on le prenait pour
une plante, le phare arien d'touville montrait la route de Rouen, 
travers les bancs de sable de l'embouchure du grand fleuve.

Puis sur l'eau profonde, sur l'eau sans limites, plus sombre que le
ciel, on croyait voir,  et l, des toiles. Elles tremblotaient dans
la brume nocturne, petites, proches ou lointaines, blanches, vertes
ou rouges aussi. Presque toutes taient immobiles, quelques-unes,
cependant, semblaient courir; c'taient les feux des btiments  l'ancre
attendant la mare prochaine, ou des btiments en marche venant chercher
un mouillage.

Juste  ce moment la lune se leva derrire la ville; et elle avait l'air
du phare norme et divin, allum dans le firmament pour guider la flotte
infinie des vraies toiles.

Pierre murmura, presque  haute voix: Voil, et nous nous faisons de la
bile pour quatre sous!

Tout prs de lui soudain, dans la tranche large et noire ouverte entre
les jetes, une ombre, une grande ombre fantastique, glissa. S'tant
pench sur le parapet de granit, il vit une barque de pche qui
rentrait, sans un bruit de voix, sans un bruit de flot, sans un bruit
d'aviron, doucement pousse par sa haute voile brune tendue  la brise
du large.

Il pensa: Si on pouvait vivre l-dessus, comme on serait tranquille,
peut-tre! Puis ayant fait encore quelques pas, il aperut un homme
assis  l'extrmit du mle.

Un rveur, un amoureux, un sage, un heureux ou un triste? Qui tait-ce?
Il s'approcha, curieux, pour voir la figure de ce solitaire; et il
reconnut son frre.

--Tiens, c'est toi, Jean?

--Tiens ... Pierre ... Qu'est-ce que tu viens faire ici?

--Mais je prends l'air. Et toi?

Jean se mit  rire:

--Je prends l'air galement.

Et Pierre s'assit  ct de son frre.

--Hein, c'est rudement beau?

--Mais oui.

Au son de la voix il comprit que Jean n'avait rien regard; il reprit:

--Moi, quand je viens ici, j'ai des dsirs fous de partir, de m'en aller
avec tous ces bateaux, vers le nord ou vers le sud. Songe que ces petits
feux, l-bas, arrivent de tous les coins du monde, des pays aux
grandes fleurs et aux belles filles ples ou cuivres, des pays aux
oiseaux-mouches, aux lphants, aux lions libres, aux rois ngres, de
tous les pays qui sont nos contes de fes  nous qui ne croyons plus 
la Chatte blanche ni  la Belle au bois dormant. Ce serait rudement chic
de pouvoir s'offrir une promenade par l-bas; mais voil, il faudrait de
l'argent, beaucoup....

Il se tut brusquement, songeant que son frre l'avait maintenant, cet
argent, et que dlivr de tout souci, dlivr du travail quotidien,
libre, sans entraves, heureux, joyeux, il pouvait aller o bon lui
semblerait, vers les blondes Sudoises ou les brunes Havanaises.

Puis une de ces penses involontaires, frquentes chez lui, si brusques,
si rapides qu'il ne pouvait ni les prvoir, ni les arrter, ni les
modifier, venues, semblait-il, d'une seconde me indpendante et
violente, le traversa: Bah! il est trop niais, il pousera la petite
Rosmilly.

Il s'tait lev.

--Je te laisse rver d'avenir; moi, j'ai besoin de marcher.

Il serra la main de son frre, et reprit avec un accent trs cordial:

--Eh bien, mon petit Jean, te voil riche! Je suis bien content de
t'avoir rencontr tout seul ce soir, pour te dire combien cela me fait
plaisir, combien je te flicite, et combien je t'aime.

Jean d'une nature douce et tendre, trs mu, balbutiait:

--Merci ... merci ... mon bon Pierre, merci.

Et Pierre s'en retourna, de son pas lent, la canne sous le bras, les
mains derrire le dos.

Lorsqu'il fut rentr dans la ville, il se demanda de nouveau ce qu'il
ferait, mcontent de cette promenade courte; d'avoir t priv de la
mer par la prsence de son frre.

Il eut une inspiration: Je vais boire un verre de liqueur chez le pre
Marowsko; et il remonta vers le quartier d'Ingouville.

Il avait connu le pre Marowsko dans les hpitaux,  Paris. C'tait un
vieux Polonais, rfugi politique, disait-on, qui avait eu des histoires
terribles l-bas, et qui tait venu exercer en France, aprs nouveaux
examens, son mtier de pharmacien. On ne savait rien de sa vie passe;
aussi des lgendes avaient-elles couru parmi les internes, les externes,
et plus tard parmi les voisins. Cette rputation de conspirateur
redoutable, de nihiliste, de rgicide, de patriote prt  tout, chapp
 la mort par miracle, avait sduit l'imagination aventureuse et vive de
Pierre Roland; et il tait devenu l'ami du vieux Polonais, sans avoir
jamais obtenu de lui, d'ailleurs, aucun aveu sur son existence ancienne.
C'tait encore grce au jeune mdecin que le bonhomme tait venu
s'tablir au Havre, comptant sur une belle clientle que le nouveau
docteur lui fournirait.

En attendant il vivait pauvrement dans sa modeste pharmacie, en vendant
des remdes aux petits bourgeois et aux ouvriers de son quartier.

Pierre allait souvent le voir aprs dner et causer une heure avec lui,
car il aimait la figure calme et la rare conversation de Marowsko, dont
il jugeait profonds les longs silences.

Un seul bec de gaz brlait au-dessus du comptoir charg de fioles. Ceux
de la devanture n'avaient point t allums, par conomie. Derrire
ce comptoir, assis sur une chaise et les jambes allonges l'une sur
l'autre, un vieux homme chauve, avec un grand nez d'oiseau qui,
continuant son front dgarni, lui donnait un air triste de perroquet,
dormait profondment, le menton sur la poitrine.

Au bruit du timbre il s'veilla, se leva, et reconnaissant le docteur,
vint au-devant de lui, les mains tendues.

Sa redingote noire, tigre de taches d'acides et de sirops, beaucoup
trop vaste pour son corps maigre et petit, avait un aspect d'antique
soutane; et l'homme parlait avec un fort accent polonais qui donnait
 sa voix fluette quelque chose d'enfantin, un zzaiement et des
intonations de jeune tre qui commence  prononcer.

Pierre s'assit et Marowsko demanda:

--Quoi de neuf, mon cher docteur?

--Rien. Toujours la mme chose partout.

--Vous n'avez pas l'air gai, ce soir.

--Je ne le suis pas souvent.

--Allons, allons, il faut secouer cela. Voulez-vous un verre de liqueur?

--Oui, je veux bien.

--Alors je vais vous faire goter une prparation nouvelle. Voil deux
mois que je cherche  tirer quelque chose de la groseille, dont on n'a
fait jusqu'ici que du sirop ... eh bien! j'ai trouv ... j'ai trouv ...
une bonne liqueur, trs bonne, trs bonne.

Et ravi, il alla vers une armoire, l'ouvrit et choisit une fiole qu'il
apporta. Il remuait et agissait par gestes courts, jamais complets,
jamais il n'allongeait le bras tout  fait, n'ouvrait toutes grandes
les jambes, ne faisait un mouvement entier et dfinitif. Ses ides
semblaient pareilles  ses actes; il les indiquait, les promettait, les
esquissait, les suggrait, mais ne les nonait pas.

Sa plus grande proccupation dans la vie semblait tre d'ailleurs la
prparation des sirops et des liqueurs. Avec un bon sirop ou une bonne
liqueur, on fait fortune, disait-il souvent.

Il avait invent des centaines de prparations sucres sans parvenir 
en lancer une seule. Pierre affirmait que Marowsko le faisait penser 
Marat.

Deux petits verres furent pris dans l'arrire-boutique et apports
sur la planche aux prparations; puis les deux hommes examinrent en
l'levant vers le gaz la coloration du liquide.

--Joli rubis! dclara Pierre.

--N'est-ce pas?

La vieille tte de perroquet du Polonais semblait ravie.

Le docteur gota, savoura, rflchit, gota de nouveau, rflchit encore
et se pronona:

--Trs bon, trs bon, et trs neuf comme saveur; une trouvaille, mon
cher!

--Ah! vraiment, je suis bien content.

Alors Marowsko demanda conseil pour baptiser la liqueur nouvelle; il
voulait l'appeler essence de groseille, ou bien fine groseille, ou
bien groslia, ou bien grosline.

Pierre n'approuvait aucun de ces noms.

Le vieux eut une ide:

--Ce que vous avez dit tout  l'heure est trs bon, trs bon: Joli
rubis.

Le docteur contesta encore la valeur de ce nom, bien qu'il l'et
trouv, et il conseilla simplement groseillette, que Marowsko dclara
admirable.

Puis ils se turent et demeurrent assis quelques minutes, sans prononcer
un mot, sous l'unique bec de gaz.

Pierre, enfin, presque malgr lui:

--Tiens, il nous est arriv une chose assez bizarre, ce soir. Un des
amis de mon pre, en mourant, a laiss sa fortune  mon frre.

Le pharmacien sembla ne pas comprendre tout de suite, mais, aprs avoir
song, il espra que le docteur hritait par moiti. Quand la chose eut
t bien explique, il parut surpris et fch; et pour exprimer son
mcontentement de voir son jeune ami sacrifi, il rpta plusieurs fois:

--a ne fera pas un bon effet.

Pierre, que son nervement reprenait, voulut savoir ce que Marowsko
entendait par cette phrase.--Pourquoi cela ne ferait-il pas un bon
effet? Quel mauvais effet pouvait rsulter de ce que son frre hritait
la fortune d'un ami de la famille?

Mais le bonhomme circonspect ne s'expliqua pas davantage.

--Dans ce cas-l on laisse aux deux frres galement, je vous dis que a
ne fera pas un bon effet.

Et le docteur, impatient, s'en alla, rentra dans la maison paternelle
et se coucha.

Pendant quelque temps, il entendit Jean qui marchait doucement dans la
chambre voisine, puis il s'endormit aprs avoir bu deux verres d'eau.



III


Le docteur se rveilla le lendemain avec la rsolution bien arrte de
faire fortune.

Plusieurs fois dj il avait pris cette dtermination sans en poursuivre
la ralit. Au dbut de toutes ses tentatives de carrire nouvelle,
l'espoir de la richesse vite acquise soutenait ses efforts et sa
confiance jusqu'au premier obstacle, jusqu'au premier chec qui le
jetait dans une voie nouvelle.

Enfonc dans son lit entre les draps chauds, il mditait. Combien de
mdecins taient devenus millionnaires en peu de temps! Il suffisait
d'un grain de savoir-faire, car, dans le cours de ses tudes, il avait
pu apprcier les plus clbres professeurs, et il les jugeait des nes.
Certes il valait autant qu'eux, sinon mieux. S'il parvenait par un moyen
quelconque  capter la clientle lgante et riche du Havre, il pouvait
gagner cent mille francs par an avec facilit. Et il calculait, d'une
faon prcise, les gains assurs. Le matin il sortirait, il irait chez
ses malades. En prenant la moyenne, bien faible, de dix par jour, 
vingt francs l'un, cela lui ferait, au minimum, soixante-douze mille
francs par an, mme soixante-quinze mille, car le chiffre de dix malades
tait infrieur  la ralisation certaine. Aprs midi, il recevrait
dans son cabinet une autre moyenne de dix visiteurs  dix francs, soit
trente-six mille francs. Voil donc cent vingt mille francs, chiffre
rond. Les clients anciens et les amis qu'il irait voir  dix francs et
qu'il recevrait  cinq francs feraient peut-tre sur ce total une lgre
diminution compense par les consultations avec d'autres mdecins et par
tous les petits bnfices courants de la profession. Rien de plus
facile que d'arriver l avec de la rclame habile, des chos dans le
_Figaro_ indiquant que le corps scientifique parisien avait les
yeux sur lui, s'intressait  des cures surprenantes entreprises par le
jeune et modeste savant havrais. Et il serait plus riche que son frre,
plus riche et clbre, et content de lui-mme, car il ne devrait sa
fortune qu' lui; et il se montrerait gnreux pour ses vieux parents,
justement fiers de sa renomme. Il ne se marierait pas, ne voulant point
encombrer son existence d'une femme unique et gnante, mais il aurait
des matresses parmi ses clientes les plus jolies.

Il se sentait si sr du succs, qu'il sauta hors du lit comme pour le
saisir tout de suite, et il s'habilla afin d'aller chercher par la ville
l'appartement qui lui convenait.

Alors, en rdant  travers les rues, il songea combien sont lgres les
causes dterminantes de nos actions. Depuis trois semaines il aurait pu,
il aurait d prendre cette rsolution ne brusquement en lui, sans aucun
doute,  la suite de l'hritage de son frre.

Il s'arrtait devant les portes o pendait un criteau annonant soit un
bel appartement, soit un riche appartement  louer, les indications sans
adjectif le laissant toujours plein de ddain. Alors il visitait avec
des faons hautaines, mesurait la hauteur des plafonds, dessinait sur
son calepin le plan du logis, les communications, la disposition des
issues, annonait qu'il tait mdecin et qu'il recevait beaucoup. Il
fallait que l'escalier ft large et bien tenu; il ne pouvait monter
d'ailleurs au-dessus du premier tage.

Aprs avoir not sept ou huit adresses et griffonn deux cents
renseignements, il rentra pour djeuner avec un quart d'heure de retard.

Ds le vestibule, il entendit un bruit d'assiettes. On mangeait donc
sans lui. Pourquoi? Jamais on n'tait aussi exact dans la maison. Il fut
froiss, mcontent, car il tait un peu susceptible. Ds qu'il entra,
Roland lui dit:

--Allons, Pierre, dpche-toi, sacrebleu! Tu sais que nous allons  deux
heures chez le notaire. Ce n'est pas le jour de musarder.

Le docteur s'assit, sans rpondre, aprs avoir embrass sa mre et serr
la main de son pre et de son frre; et il prit dans le plat creux, au
milieu de la table, la ctelette rserve pour lui. Elle tait froide
et sche. Ce devait tre la plus mauvaise. Il pensa qu'on aurait pu la
laisser dans le fourneau jusqu' son arrive, et ne pas perdre la
tte au point d'oublier compltement l'autre fils, le fils an. La
conversation, interrompue par son entre, reprit au point o il l'avait
coupe.

--Moi, disait  Jean Mme Roland, voici ce que je ferais tout de
suite. Je m'installerais richement, de faon  frapper l'oeil, je me
montrerais dans le monde, je monterais  cheval, et je choisirais une ou
deux causes intressantes pour les plaider et me bien poser au Palais.
Je voudrais tre une sorte d'avocat amateur trs recherch. Grce 
Dieu, te voici  l'abri du besoin, et si tu prends une profession, en
somme, c'est pour ne pas perdre le fruit de tes tudes et parce qu'un
homme ne doit jamais rester  rien faire.

Le pre Roland, qui pelait une poire, dclara:

--Cristi!  ta place, c'est moi qui achterais un joli bateau, un cotre
sur le modle de nos pilotes. J'irais jusqu'au Sngal, avec a.

Pierre,  son tour, donna son avis. En somme, ce n'tait pas la fortune
qui faisait la valeur morale, la valeur intellectuelle d'un homme. Pour
les mdiocres elle n'tait qu'une cause d'abaissement, tandis qu'elle
mettait au contraire un levier puissant aux mains des forts. Ils taient
rares d'ailleurs, ceux-l. Si Jean tait vraiment un homme suprieur,
il le pourrait montrer maintenant qu'il se trouvait  l'abri du besoin.
Mais il lui faudrait travailler cent fois plus qu'il ne l'aurait fait en
d'autres circonstances. Il ne s'agissait pas de plaider pour ou contre
la veuve et l'orphelin et d'empocher tant d'cus pour tout procs gagn
ou perdu, mais de devenir un jurisconsulte minent, une lumire du
droit.

Et il ajouta comme conclusion:

--Si j'avais de l'argent, moi, j'en dcouperais, des cadavres!

Le pre Roland haussa les paules:

--Tra la la! Le plus sage dans la vie c'est de se la couler douce. Nous
ne sommes pas des btes de peine, mais des hommes. Quand on nat pauvre,
il faut travailler; eh bien! tant pis, on travaille; mais quand on a
des rentes, sacristi! il faudrait tre jobard pour s'esquinter le
temprament.

Pierre rpondit avec hauteur:

--Nos tendances ne sont pas les mmes! Moi je ne respecte au monde que
le savoir et l'intelligence, tout le reste est mprisable.

Mme Roland s'efforait toujours d'amortir les heurts incessants entre
le pre et le fils; elle dtourna donc la conversation, et parla d'un
meurtre qui avait t commis, la semaine prcdente,  Bolbec-Nointot.
Les esprits aussitt furent occups par les circonstances environnant le
forfait, et attirs par l'horreur intressante, par le mystre attrayant
des crimes, qui, mme vulgaires, honteux et rpugnants, exercent sur la
curiosit humaine une trange et gnrale fascination.

De temps en temps, cependant, le pre Roland tirait sa montre:

--Allons, dit-il, il va falloir se mettre en route.

Pierre ricana:

--Il n'est pas encore une heure. Vrai, a n'tait point la peine de me
faire manger une ctelette froide.

--Viens-tu chez le notaire? demanda sa mre.

Il rpondit schement:

--Moi, non, pour quoi faire? Ma prsence est fort inutile.

Jean demeurait silencieux comme s'il ne s'agissait point de lui. Quand
on avait parl du meurtre de Bolbec, il avait mis, en juriste, quelques
ides et dvelopp quelques considrations sur les crimes et sur les
criminels. Maintenant, il se taisait de nouveau, mais la clart de son
oeil, la rougeur anime de ses joues, jusqu'au luisant de sa barbe,
semblaient proclamer son bonheur.

Aprs le dpart de sa famille, Pierre, se trouvant seul de nouveau,
recommena ses investigations du matin  travers les appartements 
louer. Aprs deux ou trois heures d'escaliers monts et descendus, il
dcouvrit enfin, sur le boulevard Franois Ier, quelque chose de
joli: un grand entre-sol avec deux portes sur des rues diffrentes, deux
salons, une galerie vitre o les malades, en attendant leur tour, se
promneraient au milieu des fleurs, et une dlicieuse salle  manger en
rotonde ayant vue sur la mer.

Au moment de louer, le prix de trois mille francs l'arrta, car il
fallait payer d'avance le premier terme, et il n'avait rien, pas un sou
devant lui.

La petite fortune amasse par son pre s'levait  peine  huit mille
francs de rentes, et Pierre se faisait ce reproche d'avoir mis souvent
ses parents dans l'embarras par ses longues hsitations dans le choix
d'une carrire, ses tentatives toujours abandonnes et ses continuels
recommencements d'tudes. Il partit donc en promettant une rponse
avant deux jours; et l'ide lui vint de demander  son frre ce premier
trimestre, ou mme le semestre, soit quinze cents francs, ds que Jean
serait en possession de son hritage.

Ce sera un prt de quelques mois  peine, pensait-il. Je le
rembourserai peut-tre mme avant la fin de l'anne. C'est tout simple,
d'ailleurs, et il sera content de faire cela pour moi.

Comme il n'tait pas encore quatre heures, et qu'il n'avait rien 
faire, absolument rien, il alla s'asseoir dans le Jardin public; et il
demeura longtemps sur son banc, sans ides, les yeux  terre, accabl
par une lassitude qui devenait de la dtresse.

Tous les jours prcdents, depuis son retour dans la maison paternelle,
il avait vcu ainsi pourtant, sans souffrir aussi cruellement du vide de
l'existence et de son inaction. Comment avait-il donc pass son temps du
lever jusqu'au coucher?

Il avait fln sur la jete aux heures de mare, fln par les rues,
fln dans les cafs, fln chez Marowsko, fln partout. Et voil que,
tout  coup, cette vie, supporte jusqu'ici, lui devenait odieuse,
intolrable. S'il avait eu quelque argent il aurait pris une voiture
pour faire une longue promenade dans la campagne, le long des fosss de
ferme ombrags de htres et d'ormes; mais il devait compter le prix d'un
bock ou d'un timbre-poste, et ces fantaisies-l ne lui taient point
permises. Il songea soudain combien il est dur,  trente ans passs,
d'tre rduit  demander, en rougissant, un louis  sa mre, de temps en
temps; et il murmura, en grattant la terre du bout de sa canne:

--Cristi! si j'avais de l'argent!

Et la pense de l'hritage de son frre entra en lui de nouveau,  la
faon d'une piqre de gupe; mais il la chassa avec impatience, ne
voulant point s'abandonner sur cette pente de jalousie.

Autour de lui des enfants jouaient dans la poussire des chemins. Ils
taient blonds avec de longs cheveux, et ils faisaient d'un air trs
srieux, avec une attention grave, de petites montagnes de sable pour
les craser ensuite d'un coup de pied.

Pierre tait dans un de ces jours mornes o on regarde dans tous les
coins de son me, o on en secoue tous les plis.

Nos besognes ressemblent aux travaux de ces mioches, pensait-il. Puis
il se demanda si le plus sage dans la vie n'tait pas encore d'engendrer
deux ou trois de ces petits tres inutiles et de les regarder grandir
avec complaisance et curiosit. Et le dsir du mariage l'effleura.
On n'est pas si perdu, n'tant plus seul. On entend au moins remuer
quelqu'un prs de soi aux heures de trouble et d'incertitude, c'est dj
quelque chose de dire tu  une femme, quand on souffre.

Il se mit  songer aux femmes.

Il les connaissait trs peu, n'ayant eu au quartier Latin que des
liaisons de quinzaine, rompues quand tait mang l'argent du mois, et
renoues ou remplaces le mois suivant. Il devait exister, cependant,
des cratures trs bonnes, trs douces et trs consolantes. Sa mre
n'avait-elle pas t la raison et le charme du foyer paternel? Comme il
aurait voulu connatre une femme, une vraie femme!

Il se releva tout  coup avec la rsolution d'aller faire une petite
visite  Mme Rosmilly.

Puis il se rassit brusquement. Elle lui dplaisait, celle-l! Pourquoi?
Elle avait trop de bon sens vulgaire et bas; et puis, ne semblait-elle
pas lui prfrer Jean? Sans se l'avouer  lui-mme d'une faon
nette, cette prfrence entrait pour beaucoup dans sa msestime pour
l'intelligence de la veuve, car, s'il aimait son frre, il ne pouvait
s'abstenir de le juger un peu mdiocre et de se croire suprieur.

Il n'allait pourtant point rester l jusqu' la nuit; et, comme la
veille au soir, il se demanda anxieusement: Que vais-je faire?

Il se sentait maintenant  l'me un besoin de s'attendrir, d'tre
embrass et consol. Consol de quoi? Il ne l'aurait su dire, mais il
tait dans une de ces heures de faiblesse et de lassitude o la prsence
d'une femme, la caresse d'une femme, le toucher d'une main, le frlement
d'une robe, un doux regard noir ou bleu semblent indispensables, et tout
de suite,  notre coeur.

Et le souvenir lui vint d'une petite bonne de brasserie ramene un soir
chez elle et revue de temps en temps.

Il se leva donc de nouveau pour aller boire un bock avec cette fille.
Que lui dirait-il? Que lui dirait-elle? Rien, sans doute. Qu'importe?
il lui tiendrait la main quelques secondes! Elle semblait avoir du got
pour lui. Pourquoi donc ne la voyait-il pas plus souvent?

Il la trouva sommeillant sur une chaise dans la salle de brasserie
presque vide. Trois buveurs fumaient leurs pipes, accouds aux tables de
chne, la caissire lisait un roman, tandis que le patron, en manches de
chemise, dormait tout  fait sur la banquette.

Ds qu'elle l'aperut, la fille se leva vivement et, venant  lui:

--Bonjour, comment allez-vous?

--Pas mal, et toi?

--Moi, trs bien. Comme vous tes rare?

--Oui, j'ai trs peu de temps  moi. Tu sais que je suis mdecin.

--Tiens, vous ne me l'aviez pas dit. Si j'avais su, j'ai t souffrante
la semaine dernire, je vous aurais consult. Qu'est-ce que vous prenez?

--Un bock, et toi?

--Moi, un bock aussi, puisque tu me le payes.

Et elle continua  le tutoyer comme si l'offre de cette consommation en
avait t la permission tacite. Alors, assis face  face, ils causrent.
De temps en temps elle lui prenait la main avec cette familiarit facile
des filles dont la caresse est  vendre, et le regardant avec des yeux
engageants elle lui disait:

--Pourquoi ne viens-tu pas plus souvent? Tu me plais beaucoup, mon
chri.

Mais dj il se dgotait d'elle, la voyait bte, commune, sentant le
peuple. Les femmes, se disait-il, doivent nous apparatre dans un rve
ou dans une aurole de luxe qui potise leur vulgarit.

Elle lui demandait:

--Tu es pass l'autre matin avec un beau blond  grande barbe, est-ce
ton frre?

--Oui, c'est mon frre.

--Il est rudement joli garon.

--Tu trouves?

--Mais oui, et puis il a l'air d'un bon vivant.

Quel trange besoin le poussa tout  coup  raconter  cette servante de
brasserie l'hritage de Jean? Pourquoi cette ide, qu'il rejetait de
lui lorsqu'il se trouvait seul, qu'il repoussait par crainte du trouble
apport dans son me, lui vint-elle aux lvres en cet instant, et
pourquoi la laissa-t-il couler, comme s'il et eu besoin de vider de
nouveau devant quelqu'un son coeur gonfl d'amertume?

Il dit en croisant ses jambes:

--Il a joliment de la chance, mon frre, il vient d'hriter de vingt
mille francs de rente.

Elle ouvrit tout grands ses yeux bleus et cupides:

--Oh! et qui est-ce qui lui a laiss cela, sa grand'mre ou bien sa
tante?

--Non, un vieil ami de mes parents.

--Rien qu'un ami? Pas possible! Et il ne t'a rien laiss,  toi?

--Non. Moi je le connaissais trs peu.

Elle rflchit quelques instants, puis, avec un sourire drle sur les
lvres:

--Eh bien! il a de la chance ton frre d'avoir des amis de cette
espce-l! Vrai, a n'est pas tonnant qu'il te ressemble si peu!

Il eut envie de la gifler sans savoir au juste pourquoi, et il demanda,
la bouche crispe:

--Qu'est-ce que tu entends par l?

Elle avait pris un air bte et naf:

--Moi, rien. Je veux dire qu'il a plus de chance que toi.

Il jeta vingt sous sur la table et sortit.

Maintenant il se rptait cette phrase: a n'est pas tonnant qu'il te
ressemble si peu.

Qu'avait-elle pens, qu'avait-elle sous-entendu dans ces mots? Certes
il y avait l une malice, une mchancet, une infamie. Oui, cette fille
avait d croire que Jean tait le fils du Marchal.

L'motion qu'il ressentit  l'ide de ce soupon jet sur sa mre, fut
si violente qu'il s'arrta et qu'il chercha de l'oeil un endroit pour
s'asseoir.

Un autre caf se trouvait en face de lui, il y entra, prit une chaise,
et comme le garon se prsentait: Un bock, dit-il.

Il sentait battre son coeur; des frissons lui couraient sur la peau. Et
tout  coup le souvenir lui vint de ce qu'avait dit Marowsko la veille:
a ne fera pas un bon effet. Avait-il eu la mme pense, le mme
soupon que cette drlesse?

La tte penche sur son bock il regardait la mousse blanche ptiller
et fondre, et il se demandait: Est-ce possible qu'on croie une chose
pareille?

Les raisons qui feraient natre ce doute odieux dans les esprits lui
apparaissaient maintenant, l'une aprs l'autre, claires, videntes,
exasprantes. Qu'un vieux garon sans hritiers laisse sa fortune aux
deux enfants d'un ami, rien de plus simple et de plus naturel, mais
qu'il 1s donne tout entire  un seul de ces enfants, certes le monde
s'tonnera, chuchotera et finira par sourire. Comment n'avait-il pas
prvu cela, comment son pre ne l'avait-il pas senti, comment sa mre ne
l'avait-elle pas devin? Non, ils s'taient trouvs trop heureux de cet
argent inespr pour que cette ide les effleurt. Et puis comment ces
honntes gens auraient-ils souponn une pareille ignominie?

Mais le public, mais le voisin, le marchand, le fournisseur, tous ceux
qui les connaissaient n'allaient-ils pas rpter cette chose abominable,
s'en amuser, s'en rjouir, rire de son pre et mpriser sa mre?

Et la remarque faite par la fille de brasserie que Jean tait blond et
lui brun, qu'ils ne se ressemblaient ni de figure, ni de dmarche, ni de
tournure, ni d'intelligence, frapperait maintenant tous les yeux et tous
les esprits. Quand on parlerait d'un fils Roland on dirait: Lequel, le
vrai ou le faux?

Il se leva avec la rsolution de prvenir son frre, de le mettre en
garde contre cet affreux danger menaant l'honneur de leur mre.
Mais que ferait Jean? Le plus simple, assurment, serait de refuser
l'hritage qui irait alors aux pauvres, et de dire seulement aux amis et
connaissances informs de ce legs que le testament contenait des clauses
et conditions inacceptables qui auraient fait de Jean, non pas un
hritier, mais un dpositaire.

Tout en rentrant  la maison paternelle, il songeait qu'il devait voir
son frre seul, afin de ne point parler devant ses parents d'un pareil
sujet.

Ds la porte il entendit un grand bruit de voix et de rires dans le
salon, et, comme il entrait, il entendit Mme Rosmilly et le capitaine
Beausire, ramens par son pre et gards  dner afin de fter la bonne
nouvelle.

On avait fait apporter du vermouth et de l'absinthe pour se mettre
en apptit, et on s'tait mis d'abord en belle humeur. Le capitaine
Beausire, un petit homme tout rond  force d'avoir roul sur la mer,
et dont toutes les ides semblaient rondes aussi, comme les galets des
rivages, et qui riait avec des _r_ plein la gorge, jugeait la vie
une chose excellente dont tout tait bon  prendre.

Il trinquait avec le pre Roland, tandis que Jean prsentait aux dames
deux nouveaux verres pleins.

Mme Rosmilly refusait, quand le capitaine Beausire, qui avait connu feu
son poux, s'cria:

--Allons, allons, Madame, _bis repetita placent_, comme nous disons
en patois, ce qui signifie: Deux vermouths ne font jamais mal. Moi,
voyez-vous, depuis que je ne navigue plus, je me donne comme a, chaque
jour, avant dner, deux ou trois coups de roulis artificiel! J'y ajoute
un coup de tangage aprs le caf, ce qui me fait grosse mer pour la
soire. Je ne vais jamais jusqu' la tempte par exemple, jamais,
jamais, car je crains les avaries.

Roland, dont le vieux long-courier flattait la manie nautique, riait de
tout son coeur, la face dj rouge et l'oeil troubl par l'absinthe.
Il avait un gros ventre de boutiquier, rien qu'un ventre o semblait
rfugi le reste de son corps, un de ces ventres mous d'hommes toujours
assis, qui n'ont plus ni cuisses, ni poitrine, ni bras, ni cou, le fond
de leur chaise ayant tass toute leur matire au mme endroit.

Beausire au contraire, bien que court et gros, semblait plein comme un
oeuf et dur comme une balle.

Mme Roland n'avait point vid son premier verre, et, rose de bonheur, le
regard brillant, elle contemplait son fils Jean.

Chez lui maintenant la crise de joie clatait. C'tait une affaire
finie, une affaire signe, il avait vingt mille francs de rentes. Dans
la faon dont il riait, dont il parlait avec une voix plus sonore, dont
il regardait les gens,  ses manires plus nettes,  son assurance plus
grande, on sentait l'aplomb que donne l'argent.

Le dner fut annonc, et comme le vieux Roland allait offrir son bras 
Mme Rosmilly: Non, non, pre, cria sa femme, aujourd'hui tout est
pour Jean.

Sur la table clatait un luxe inaccoutum: devant l'assiette de Jean,
assis  la place de son pre, un norme bouquet rempli de faveurs de
soie, un vrai bouquet de grande crmonie, s'levait comme un dme
pavois, flanqu de quatre compotiers dont l'un contenait une pyramide
de pches magnifiques, le second un gteau monumental gorg de crme
fouette et couvert de clochettes de sucre fondu, une cathdrale en
biscuit, le troisime des tranches d'ananas noyes dans un sirop clair,
et le quatrime, luxe inou, du raisin noir, venu des pays chauds.

--Bigre! dit Pierre en s'asseyant, nous clbrons l'avnement de Jean le
Riche.

Aprs le potage on offrit du madre; et tout le monde dj parlait
en mme temps. Beausire racontait un dner qu'il avait fait 
Saint-Domingue  la table d'un gnral ngre. Le pre Roland l'coutait,
tout en cherchant  glisser entre les phrases le rcit d'un autre repas
donn par un de ses amis,  Meudon, et dont chaque convive avait t
quinze jours malade. Mme Rosmilly, Jean et sa mre faisaient
un projet d'excursion et de djeuner  Saint-Jouin, dont ils se
promettaient dj un plaisir infini; et Pierre regrettait de ne pas
avoir dn seul, dans une gargote au bord de la mer, pour viter tout ce
bruit, ces rires et cette joie qui l'nervaient.

Il cherchait comment il allait s'y prendre, maintenant, pour dire  son
frre ses craintes et pour le faire renoncer  cette fortune accepte
dj, dont il jouissait, dont il se grisait d'avance. Ce serait dur pour
lui, certes, mais il le fallait; il ne pouvait hsiter, la rputation de
leur mre tant menace.

L'apparition d'un bar norme rejeta Roland dans les rcits de pche.
Beausire en narra de surprenantes au Gabon,  Sainte-Marie de Madagascar
et surtout sur les ctes de la Chine et du Japon, o les poissons ont
des figures drles comme les habitants. Et il racontait les mines de ces
poissons, leurs gros yeux d'or, leurs ventres bleus ou rouges, leurs
nageoires bizarres, pareilles  des ventails, leur queue coupe en
croissant de lune, en mimant d'une faon si plaisante que tout le monde
riait aux larmes en l'coutant.

Seul, Pierre paraissait incrdule et murmurait: On a bien raison de
dire que les Normands sont les Gascons du Nord.

Aprs le poisson vint un vol-au-vent, puis un poulet rti, une salade,
des haricots verts et un pt d'alouettes de Pithiviers. La bonne de
Mme Rosmilly aidait au service; et la gaiet allait croissant avec
le nombre des verres de vin. Quand sauta le bouchon de la premire
bouteille de champagne, le pre Roland, trs excit, imita avec sa
bouche le bruit de cette dtonation, puis dclara:

--J'aime mieux a qu'un coup de pistolet.

Pierre, de plus en plus agac, rpondit en ricanant:

--Cela est peut-tre, cependant, plus dangereux pour toi.

Roland, qui allait boire, reposa son verre plein sur la table et
demanda:

--Pourquoi donc?

Depuis longtemps il se plaignait de sa sant, de lourdeurs, de vertiges,
de malaises constants et inexplicables. Le docteur reprit:

--Parce que la balle du pistolet peut fort bien passer  ct de toi,
tandis que le verre de vin te passe forcment dans le ventre.

--Et puis?

--Et puis il te brle l'estomac, dsorganise le systme nerveux,
alourdit la circulation et prpare l'apoplexie dont sont menacs tous
les hommes de ton temprament.

L'ivresse croissante de l'ancien bijoutier paraissait dissipe comme une
fume par le vent; et il regardait son fils avec des yeux inquiets et
fixes, cherchant  comprendre s'il ne se moquait pas.

Mais Beausire s'cria:

--Ah! ces sacrs mdecins, toujours les mmes: ne mangez pas, ne buvez
pas, n'aimez pas, et ne dansez pas en rond. Tout a fait du bobo 
petite sant. Eh bien! j'ai pratiqu tout a, moi, Monsieur, dans toutes
les parties du monde, partout o j'ai pu, et le plus que j'ai pu, et je
ne m'en porte pas plus mal.

Pierre rpondit avec aigreur:

--D'abord, vous, capitaine, vous tes plus fort que mon pre; et puis
tous les viveurs parlent comme vous jusqu'au jour o ... et ils ne
reviennent pas le lendemain dire au mdecin prudent: Vous aviez raison,
docteur. Quand je vois mon pre faire ce qu'il y a de plus mauvais et
de plus dangereux pour lui, il est bien naturel que je le prvienne. Je
serais un mauvais fils si j'agissais autrement.

Mme Roland dsole intervint  son tour:--Voyons, Pierre, qu'est-ce
que tu as? Pour une fois, a ne lui fera pas de mal. Songe quelle fte
pour lui, pour nous. Tu vas gter tout son plaisir et nous chagriner
tous. C'est vilain, ce que tu fais l!

Il murmura en haussant les paules:

--Qu'il fasse ce qu'il voudra, je l'ai prvenu.

Mais le pre Roland ne buvait pas. Il regardait son verre, son verre
plein de vin lumineux et clair, dont l'me lgre, l'me enivrante
s'envolait par petites bulles venues du fond et montant, presses et
rapides, s'vaporer  la surface; il le regardait avec une mfiance de
renard qui trouve une poule morte et flaire un pige.

Il demanda, en hsitant:

--Tu crois que a me ferait beaucoup de mal?

Pierre eut un remords et se reprocha de faire souffrir les autres de sa
mauvaise humeur:

--Non, va, pour une fois, tu peux le boire; mais n'en abuse point et
n'en prends pas l'habitude.

Alors le pre Roland leva son verre sans se dcider encore  le porter
 sa bouche. Il le contemplait douloureusement, avec envie et avec
crainte; puis il le flaira, le gota, le but par petits coups, en les
savourant, le coeur plein d'angoisse, de faiblesse et de gourmandise,
puis de regrets, ds qu'il eut absorb la dernire goutte.

Pierre, soudain, rencontra l'oeil de Mme Rosmilly; il tait fix sur
lui limpide et bleu, clairvoyant et dur. Et il sentit, il pntra, il
devina la pense nette qui animait ce regard, la pense irrite de cette
petite femme  l'esprit simple et droit, car ce regard disait: Tu es
jaloux, toi. C'est honteux, cela.

Il baissa la tte en se remettant  manger.

Il n'avait pas faim, il trouvait tout mauvais. Une envie de partir le
harcelait, une envie de n'tre plus au milieu de ces gens, de ne plus
les entendre causer, plaisanter et rire.

Cependant le pre Roland, que les fumes du vin recommenaient 
troubler, oubliait dj les conseils de son fils et regardait d'un oeil
oblique et tendre une bouteille de champagne presque pleine encore 
ct de son assiette. Il n'osait la toucher, par crainte d'admonestation
nouvelle, et il cherchait par quelle malice, par quelle adresse, il
pourrait s'en emparer sans veiller les remarques de Pierre. Une
ruse lui vint, la plus simple de toutes: il prit la bouteille avec
nonchalance et, la tenant par le fond, tendit le bras  travers la table
pour emplir d'abord le verre du docteur qui tait vide; puis il fit le
tour des autres verres, et quand il en vint au sien il se mit  parler
trs haut, et s'il versa quelque chose dedans on et jur certainement
que c'tait par inadvertance. Personne d'ailleurs n'y fit attention.

Pierre, sans y songer, buvait beaucoup. Nerveux et agac, il prenait 
tout instant, et portait  ses lvres d'un geste inconscient la longue
flte de cristal o l'on voyait courir les bulles dans le liquide vivant
et transparent. Il le faisait alors couler trs lentement dans sa bouche
pour sentir la petite piqre sucre du gaz vapor sur sa langue.

Peu  peu une chaleur douce emplit son corps. Partie du ventre, qui
semblait en tre le foyer, elle gagnait la poitrine, envahissait les
membres, se rpandait dans toute la chair, comme une onde tide et
bienfaisante portant de la joie avec elle. Il se sentait mieux, moins
impatient, moins mcontent; et sa rsolution de parler  son frre ce
soir-l mme s'affaiblissait, non pas que la pense d'y renoncer l'et
effleur, mais pour ne point troubler si vite le bien-tre qu'il sentait
en lui.

Beausire se leva afin de porter un toast.

Ayant salu  la ronde il pronona:

--Trs gracieuses dames, Messeigneurs, nous sommes runis pour clbrer
un vnement heureux qui vient de frapper un de nos amis. On disait
autrefois que la fortune tait aveugle, je crois qu'elle tait
simplement myope ou malicieuse et qu'elle vient de faire emplette d'une
excellente jumelle marine, qui lui a permis de distinguer dans le
port du Havre le fils de notre brave camarade Roland, capitaine de la
_Perle_.

Des bravos jaillirent des bouches, soutenus par des battements de mains;
et Roland pre se leva pour rpondre.

Aprs avoir touss, car il sentait sa gorge grasse et sa langue un peu
lourde, il bgaya:

--Merci, capitaine, merci pour moi et mon fils. Je n'oublierai jamais
votre conduite en cette circonstance. Je bois  vos dsirs.

Il avait les yeux et le nez pleins de larmes, et il se rassit, ne
trouvant plus rien.

Jean, qui riait, prit la parole  son tour:

--C'est moi, dit-il, qui dois remercier ici les amis dvous, les amis
excellents (il regardait Mme Rosmilly), qui me donnent aujourd'hui
cette preuve touchante de leur affection. Mais ce n'est point par
des paroles que je peux leur tmoigner ma reconnaissance. Je la leur
prouverai demain,  tous les instants de ma vie, toujours, car notre
amiti n'est point de celles qui passent.

Sa mre, fort mue, murmura:

--Trs bien, mon enfant. Mais Beausire s'criait:

--Allons, madame Rosmilly, parlez au nom du beau sexe.

Elle leva son verre, et, d'une voix gentille, un peu nuance de
tristesse:

--Moi, dit-elle, je bois  la mmoire bnie de M. Marchal.

Il y eut quelques secondes d'accalmie, de recueillement dcent, comme
aprs une prire; et Beausire, qui avait le compliment coulant, fit
cette remarque:

--Il n'y a que les femmes pour trouver de ces dlicatesses.

Puis se tournant vers Roland pre:

--Au fond, qu'est-ce que c'tait que ce Marchal? Vous tiez donc bien
intimes avec lui?

Le vieux, attendri par l'ivresse, se mit  pleurer, et d'une voix
bredouillante:

--Un frre ... vous savez ... un de ceux qu'on ne retrouve plus ... nous
ne nous quittions pas ... il dnait  la maison tous les soirs ... et il
nous payait de petites ftes au thtre ... je ne vous dis que a ...
que a ... que a ... Un ami, un vrai ... un vrai.....n'est-ce pas,
Louise?

Sa femme rpondit simplement:

--Oui, c'tait un fidle ami.

Pierre regardait son pre et sa mre, mais comme on parla d'autre chose,
il se remit  boire.

De la fin de cette soire il n'eut gure de souvenir. On avait pris le
caf, absorb des liqueurs, et beaucoup ri en plaisantant. Puis il se
coucha, vers minuit, l'esprit confus et la tte lourde. Et il dormit
comme une brute jusqu' neuf heures le lendemain.



IV


Ce sommeil baign de champagne et de chartreuse l'avait sans doute
adouci et calm, car il s'veilla en des dispositions d'me trs
bienveillantes. Il apprciait, pesait et rsumait, en s'habillant, ses
motions de la veille, cherchant  en dgager bien nettement et bien
compltement les causes relles, secrtes, les causes personnelles en
mme temps que les causes extrieures.

Il se pouvait en effet que la fille de brasserie et eu une mauvaise
pense, une vraie pense de prostitue, en apprenant qu'un seul des fils
Roland hritait d'un inconnu; mais ces cratures-l n'ont-elles pas
toujours des soupons pareils, sans l'ombre d'un motif, sur toutes les
honntes femmes? Ne les entend-on pas, chaque fois qu'elles parlent,
injurier, calomnier, diffamer toutes celles qu'elles devinent
irrprochables? Chaque fois qu'on cite devant elles une personne
inattaquable, elles se fchent, comme si on les outrageait, et
s'crient: Ah! tu sais, je les connais tes femmes maries, c'est du
propre! Elles ont plus d'amants que nous, seulement elles les cachent
parce qu'elles sont hypocrites. Ah! oui, c'est du propre!

En toute autre occasion il n'aurait certes pas compris, pas mme suppos
possibles des insinuations de cette nature sur sa pauvre mre, si bonne,
si simple, si digne. Mais il avait l'me trouble par ce levain de
jalousie qui fermentait en lui. Son esprit surexcit,  l'afft pour
ainsi dire, et malgr lui, de tout ce qui pouvait nuire  son frre,
avait mme peut-tre prt  cette vendeuse de bocks des intentions
odieuses qu'elle n'avait pas eues. Il se pouvait que son imagination
seule, cette imagination qu'il ne gouvernait point, qui chappait sans
cesse  sa volont, s'en allait libre, hardie, aventureuse et sournoise
dans l'univers infini des ides, et en rapportait parfois d'inavouables,
de honteuses, qu'elle cachait en lui, au fond de son me, dans les
replis insondables, comme des choses voles; il se pouvait que cette
imagination seule et cr, invent cet affreux doute. Son coeur,
assurment, son propre coeur avait des secrets pour lui; et ce coeur
bless n'avait-il pas trouv dans ce doute abominable un moyen de priver
son frre de cet hritage qu'il jalousait. Il se suspectait lui-mme,
 prsent, interrogeant, comme les dvots leur conscience, tous les
mystres de sa pense.

Certes, Mme Rosmilly, bien que son intelligence ft limite, avait le
tact, le flair et le sens subtil des femmes. Or cette ide ne lui tait
pas venue, puisqu'elle avait bu, avec une simplicit parfaite,  la
mmoire bnie de feu Marchal. Elle n'aurait point fait cela, elle, si
le moindre soupon l'et effleure. Maintenant frre: Mais dfends-la
donc, jobard; tu as beau tre riche, je t'clipserai toujours quand il
me plaira.

Au caf, il dit  son pre:

--Est-ce que tu te sers de la _Perle_ aujourd'hui?

--Non, mon garon.

--Je peux la prendre avec Jean-Bart?

--Mais oui, tant que tu voudras.

Il acheta un bon cigare, au premier dbit de tabac rencontr, et il
descendit, d'un pied joyeux, vers le port.

Il regardait le ciel clair, lumineux, d'un bleu lger, rafrachi, lav
par la brise de la mer.

Le matelot Papagris, dit Jean-Bart, sommeillait au fond de la barque
qu'il devait tenir prte  sortir tous les jours  midi, quand on
n'allait pas  la pche le matin.

--A nous deux, patron! cria Pierre.

Il descendit l'chelle de fer du quai et sauta dans l'embarcation.

--Quel vent? dit-il.

--Toujours vent d'amont, m'sieu Pierre. J'avons bonne brise au large.

--Eh bien! mon pre, en route.

Ils hissrent la misaine, levrent l'ancre, et le bateau, libre, se mit
 glisser lentement vers la jete sur l'eau calme du port. Le faible
souffle d'air venu par les rues tombait sur le haut de la voile, si
doucement qu'on ne sentait rien, et la _Perle_ semblait anime
d'une vie propre, de la vie des barques, pousse par une force
mystrieuse cache en elle. Pierre avait pris la barre, et, le cigare
aux dents, les jambes allonges sur le banc, les yeux mi-ferms sous les
rayons aveuglants du soleil, il regardait passer contre lui les grosses
pices de bois goudronn du brise-lames.

Quand ils dbouchrent en pleine mer, en atteignant la pointe de la
jete nord qui les abritait, la brise, plus frache, glissa sur le
visage et sur les mains du docteur comme une caresse un peu froide,
entra dans sa poitrine qui s'ouvrit, en un long soupir, pour la
boire, et, enflant la voile brune qui s'arrondit, fit s'incliner la
_Perle_ et la rendit plus alerte.

Jean-Bart tout  coup hissa le foc, dont le triangle, plein de vent,
semblait une aile, puis gagnant l'arrire en deux enjambes il dnoua le
tapecul amarr contre son mt.

Alors, sur le flanc de la barque couche brusquement, et courant
maintenant de toute sa vitesse, ce fut un bruit doux et vif d'eau qui
bouillonne et qui fuit.

L'avant ouvrait la mer, comme le soc d'une charrue folle, et l'onde
souleve, souple et blanche d'cume, s'arrondissait et retombait, comme
retombe, brune et lourde, la terre laboure des champs.

A chaque vague rencontre,--elles taient courtes et rapproches,--une
secousse secouait la _Perle_ du bout du foc au gouvernail qui
frmissait dans la main de Pierre; et quand le vent, pendant quelques
secondes, soufflait plus fort, les flots effleuraient le bordage comme
s'ils allaient envahir la barque. Un vapeur charbonnier de Liverpool
tait  l'ancre attendant la mare; ils allrent tourner par derrire,
puis ils visitrent, l'un aprs l'autre, les navires en rade, puis ils
s'loignrent un peu plus pour voir se drouler la cte.

Pendant trois heures, Pierre tranquille, calme et content, vagabonda sur
l'eau frmissante, gouvernant, comme une bte aile, rapide et docile,
cette chose de bois et de toile qui allait et venait  son caprice, sous
une pression de ses doigts.

Il rvassait, comme on rvasse sur le dos d'un cheval ou sur le pont
d'un bateau, pensant  son avenir, qui serait beau, et  la douceur de
vivre avec intelligence. Ds le lendemain il demanderait  son frre de
lui prter, pour trois mois, quinze cents francs afin de s'installer
tout de suite dans le joli appartement du boulevard Franois Ier.

Le matelot dit tout  coup:

--V'la d'la brume, m'sieu Pierre, faut rentrer.

Il leva les yeux et aperut vers le nord une ombre grise, profonde et
lgre, noyant le ciel et couvrant la mer, accourant vers eux, comme un
nuage tomb d'en haut.

Il vira de bord, et vent arrire fit route vers la jete, suivi par la
brume rapide qui le gagnait. Lorsqu'elle atteignit la _Perle_,
l'enveloppant dans son imperceptible paisseur, un frisson de froid
courut sur les membres de Pierre, et une odeur de fume et de
moisissure, l'odeur bizarre des brouillards marins, lui fit fermer la
bouche pour ne point goter cette nue humide et glace. Quand la
barque reprit dans le port sa place accoutume, la ville entire tait
ensevelie dj sous cette vapeur menue, qui, sans tomber, mouillait
comme une pluie et glissait sur les maisons et les rues  la faon d'un
fleuve qui coule.

Pierre, les pieds et les mains gels, rentra vite, et se jeta sur son
lit pour sommeiller jusqu'au dner. Lorsqu'il parut dans la salle 
manger, sa mre disait  Jean:

--La galerie sera ravissante. Nous y mettrons des fleurs. Tu verras.
Je me chargerai de leur entretien et de leur renouvellement. Quand tu
donneras des ftes, a aura un coup d'oeil ferique.

--De quoi parlez-vous donc? demanda le docteur.

--D'un appartement dlicieux que je viens de louer pour ton frre. Une
trouvaille, un entresol donnant sur deux rues. Il a deux salons, une
galerie vitre et une petite salle  manger en rotonde, tout  fait
coquette pour un garon.

Pierre plit. Une colre lui serrait le coeur.

--O est-ce situ, cela? dit-il.

--Boulevard Franois Ier.

Il n'eut plus de doutes et s'assit, tellement exaspr qu'il avait envie
de crier: C'est trop fort  la fin! Il n'y en a donc plus que pour
lui!

Sa mre, radieuse, parlait toujours:

--Et figure-toi que j'ai eu cela pour deux mille huit cents francs. On
en voulait trois mille, mais j'ai obtenu deux cents francs de
diminution en faisant un bail de trois, six ou neuf ans. Ton frre sera
parfaitement l dedans. Il suffit d'un intrieur lgant pour faire la
fortune d'un avocat. Cela attire le client, le sduit, le retient, lui
donne du respect et lui fait comprendre qu'un homme ainsi log fait
payer cher ses paroles.

Elle se tut quelques secondes, et reprit:

--Il faudrait trouver quelque chose d'approchant pour toi, bien plus
modeste puisque tu n'as rien, mais assez gentil tout de mme. Je
t'assure que cela te servirait beaucoup.

Pierre rpondit d'un ton ddaigneux:

--Oh! moi, c'est par le travail et la science que j'arriverai.

Sa mre insista:

--Oui, mais je t'assure qu'un joli logement te servirait beaucoup tout
de mme.

Vers le milieu du repas il demanda tout  coup:

--Comment l'aviez-vous connu, ce Marchal?

Le pre Roland leva la tte et chercha dans ses souvenirs:

--Attends, je ne me rappelle plus trop. C'est si vieux. Ah! oui, j'y
suis. C'est ta mre qui a fait sa connaissance dans la boutique,
n'est-ce pas, Louise? Il tait venu commander quelque chose, et puis
il est revenu souvent. Nous l'avons connu comme client avant de le
connatre comme ami.

Pierre, qui mangeait des flageolets et les piquait un  un avec une
pointe de sa fourchette, comme s'il les et embrochs, reprit:

--A quelle poque a s'est-il fait, cette connaissance-l?

Roland chercha de nouveau, mais ne se souvenant plus de rien, il fit
appel  la mmoire de sa femme:

--En quelle anne, voyons, Louise, tu ne dois pas avoir oubli, toi qui
as un si bon souvenir? Voyons, c'tait en ... en ... en cinquante-cinq
ou cinquante-six?... Mais cherche donc, tu dois le savoir mieux que moi?

Elle chercha quelque temps en effet, puis d'une voix sre et tranquille:

--C'tait en cinquante-huit, mon gros. Pierre avait alors trois ans. Je
suis bien certaine de ne pas me tromper, car c'est l'anne o l'enfant
eut la fivre scarlatine, et Marchal, que nous connaissions encore trs
peu, nous a t d'un grand secours.

Roland s'cria:

--C'est vrai, c'est vrai, il a t admirable, mme! Comme ta mre n'en
pouvait plus de fatigue et que moi j'tais occup  la boutique, il
allait chez le pharmacien chercher tes mdicaments. Vraiment, c'tait un
brave coeur. Et quand tu as t guri, tu ne te figures pas comme il fut
content et comme il t'embrassait. C'est  partir de ce moment-l que
nous sommes devenus de grands amis.

Et cette pense brusque, violente, entra dans l'me de. Pierre comme une
balle qui troue et dchire: Puisqu'il m'a connu le premier, qu'il fut
si dvou pour moi, puisqu'il m'aimait et m'embrassait tant, puisque je
suis la cause de sa grande liaison avec mes parents, pourquoi a-t-il
laiss toute sa fortune  mon frre et rien  moi?

Il ne posa plus de questions et demeura sombre, absorb plutt que
songeur, gardant en lui une inquitude nouvelle, encore indcise, le
germe secret d'un nouveau mal.

Il sortit de bonne heure et se remit  rder par les rues. Elles taient
ensevelies sous le brouillard qui rendait pesante, opaque et nausabonde
la nuit. On et dit une fume pestilentielle abattue sur la terre. On
la voyait passer sur les becs de gaz qu'elle paraissait teindre par
moments. Les pavs des rues devenaient glissants comme par les soirs de
verglas, et toutes les mauvaises odeurs semblaient sortir du ventre
des maisons, puanteurs des caves, des fosses, des gouts, des cuisines
pauvres, pour se mler  l'affreuse senteur de cette brume errante.

Pierre, le dos arrondi et les mains dans ses poches, ne voulant point
rester dehors par ce froid, se rendit chez Marowsko.

Sous le bec de gaz qui veillait pour lui, le vieux pharmacien dormait
toujours. En reconnaissant Pierre, qu'il aimait d'un amour de chien
fidle, il secoua sa torpeur, alla chercher deux verres et apporta la
groseillette.

--Eh bien! demanda le docteur, o on tes-vous avec votre liqueur?

Le Polonais expliqua comment quatre des principaux cafs de la ville
consentaient  la lancer dans la circulation, et comment le _Phare de
la Cte_ et le _Smaphore havrais_ lui feraient de la rclame en
change de quelques produits pharmaceutiques mis  la disposition des
rdacteurs.

Aprs un long silence, Marowsko demanda si Jean, dcidment, tait en
possession de sa fortune; puis il fit encore deux ou trois questions
vagues sur le mme sujet. Son dvouement ombrageux pour Pierre se
rvoltait de cette prfrence. Et Pierre croyait l'entendre penser,
devinait, comprenait, lisait dans ses yeux dtourns, dans le ton
hsitant de sa voix, les phrases, qui lui venaient aux lvres et qu'il
ne disait pas, qu'il ne dirait point, lui si prudent, si timide, si
cauteleux.

Maintenant il ne doutait plus, le vieux pensait: Vous n'auriez pas d
lui laisser accepter cet hritage qui fera mal parler de votre mre.
Peut-tre mme croyait-il que Jean tait le fils de Marchal. Certes il
le croyait! Comment ne le croirait-il pas, tant la chose devait paratre
vraisemblable, probable, vidente? Mais lui-mme, lui Pierre, le fils,
depuis trois jours ne luttait-il pas de toute sa force, avec toutes
les subtilits de son coeur, pour tromper sa raison, ne luttait-il pas
contre ce soupon terrible?

Et de nouveau, tout  coup, le besoin d'tre seul pour songer, pour
discuter cela avec lui-mme, pour envisager hardiment, sans scrupules,
sans faiblesse, cette chose possible et monstrueuse, entra en lui si
dominateur qu'il se leva sans mme boire son verre de groseillette,
serra la main du pharmacien stupfait et se replongea dans le brouillard
de la rue.

Il se disait: Pourquoi ce Marchal a-t-il laiss toute sa fortune 
Jean?

Ce n'tait plus la jalousie maintenant qui lui faisait chercher cela, ce
n'tait plus cette envie un peu basse et naturelle qu'il savait cache
en lui et qu'il combattait depuis trois jours, mais la terreur d'une
chose pouvantable, la terreur de croire lui-mme que Jean, que son
frre tait le fils de cet homme!

Non, il ne le croyait pas, il ne pouvait mme se poser cette question
criminelle! Cependant il fallait que ce soupon si lger, si
invraisemblable, ft rejet de lui, compltement, pour toujours. Il lui
fallait la lumire, la certitude, il fallait dans son coeur la scurit
complte, car il n'aimait que sa mre au monde.

Et tout seul en errant par la nuit, il allait faire, dans ses souvenirs,
dans sa raison, l'enqute minutieuse d'o rsulterait l'clatante
vrit. Aprs cela ce serait fini, il n'y penserait plus, plus jamais.
Il irait dormir.

Il songeait: Voyons, examinons d'abord les faits; puis je me
rappellerai tout ce que je sais de lui, de sou allure avec mon frre
et avec moi, je chercherai toutes les causes qui ont pu motiver cette
prfrence... Il a vu natre Jean?--oui, mais il me connaissait
auparavant.--S'il avait aim ma mre d'un amour muet et rserv, c'est
moi qu'il aurait prfr puisque c'est grce  moi, grce  ma fivre
scarlatine, qu'il est devenu l'ami intime de mes parents. Donc,
logiquement, il devait me choisir, avoir pour moi une tendresse plus
vive,  moins qu'il n'et prouv pour mon frre, en le voyant grandir,
une attraction, une prdilection instinctives.

Alors il chercha dans sa mmoire, avec une tension dsespre de toute
sa pense, de toute sa puissance intellectuelle,  reconstituer, 
revoir,  reconnatre,  pntrer l'homme, cet homme qui avait pass
devant lui, indiffrent  son coeur, pendant toutes ses annes de Paris.

Mais il sentit que la marche, le lger mouvement de ses pas, troublait
un peu ses ides, drangeait leur fixit, affaiblissait leur porte,
voilait sa mmoire.

Pour jeter sur le pass et les vnements inconnus ce regard aigu,  qui
rien ne devait chapper, il fallait qu'il ft immobile, dans un lieu
vaste et vide. Et il se dcida  aller s'asseoir sur la jete, comme
l'autre nuit.

En approchant du port il entendit vers la pleine mer une plainte
lamentable et sinistre, pareille au meuglement d'un taureau, mais plus
longue et plus puissante. C'tait le cri d'une sirne, le cri des
navires perdus dans la brume.

Un frisson remua sa chair, crispa son coeur, tant il avait retenti dans
son me et dans ses nerfs, ce cri de dtresse, qu'il croyait avoir jet
lui-mme. Une autre voix semblable gmit  son tour, un peu plus loin;
puis, tout prs, la sirne du port, leur rpondant, poussa une clameur
dchirante.

Pierre gagna la jete  grands pas, ne pensant plus  rien, satisfait
d'entrer dans ces tnbres lugubres et mugissantes.

Lorsqu'il se fut assis  l'extrmit du mle, il ferma les yeux pour ne
point voir les foyers lectriques, voils de brouillard, qui rendent
le port accessible la nuit, ni le feu rouge du phare sur la jete sud,
qu'on distinguait  peine cependant. Puis se tournant  moiti, il posa
ses coudes sur le granit et cacha sa figure dans ses mains.

Sa pense, sans qu'il pronont ce mot avec ses lvres, rptait comme
pour l'appeler, pour voquer et provoquer son ombre: Marchal...
Marchal. Et dans le noir de ses paupires baisses, il le vit tout 
coup tel qu'il l'avait connu. C'tait un homme de soixante ans, portant
en pointe sa barbe blanche, avec des sourcils pais, tout blancs aussi.
Il n'tait ni grand ni petit, avait l'air affable, les yeux gris et
doux, le geste modeste, l'aspect d'un brave tre, simple et tendre.
Il appelait Pierre et Jean mes chers enfants, n'avait jamais paru
prfrer l'un ou l'autre, et les recevait ensemble  dner.

Et Pierre, avec une tnacit de chien qui suit une piste vapore, se
mit  rechercher les paroles, les gestes, les intonations, les regards
de cet homme disparu de la terre. Il le retrouvait peu  peu, tout
entier, dans son appartement de la rue Tronchet quand il les recevait 
sa table, son frre et lui.

Deux bonnes le servaient, vieilles toutes deux, qui avaient pris, depuis
bien longtemps sans doute, l'habitude de dire monsieur Pierre et
monsieur Jean.

Marchal tendait ses deux mains aux jeunes gens, la droite  l'un, la
gauche  l'autre, au hasard de leur entre.

--Bonjour, mes enfants, disait-il, avez-vous des nouvelles de vos
parents? Quant  moi, ils ne m'crivent jamais.

On causait, doucement et familirement, de choses ordinaires. Rien de
hors ligne dans l'esprit de cet homme, mais beaucoup d'amnit, de
charme et de grce. C'tait certainement pour eux un bon ami, un de ces
bons amis auxquels on ne songe gure parce qu'on les sent trs srs.

Maintenant les souvenirs affluaient dans l'esprit de Pierre. Le voyant
soucieux plusieurs fois, et devinant sa pauvret d'tudiant, Marchal
lui avait offert et prt, spontanment, de l'argent, quelques centaines
de francs peut-tre, oublies par l'un et par l'autre et jamais rendues.
Donc cet homme l'aimait toujours, s'intressait toujours  lui,
puisqu'il s'inquitait de ses besoins. Alors ... alors pourquoi laisser
toute sa fortune  Jean? Non, il n'avait jamais t visiblement plus
affectueux pour le cadet que pour l'an, plus proccup de l'un que de
l'autre, moins tendre en-apparence avec celui-ci qu'avec celui-l. Alors
... alors ... il avait donc eu une raison puissante et secrte de tout
donner  Jean--tout--et rien  Pierre.

Plus il y songeait, plus il revivait le pass des dernires annes, plus
le docteur jugeait invraisemblable, incroyable cette diffrence tablie
entre eux.

Et une souffrance aigu, une inexprimable angoisse entre dans sa
poitrine, faisait aller son coeur comme une loque agite. Les ressorts
en paraissaient briss, et le sang y passait  flots, librement, en le
secouant d'un ballottement tumultueux.

Alors,  mi-voix, comme on parle dans les cauchemars, il murmura: Il
faut savoir. Mon Dieu, il faut savoir.

Il cherchait plus loin, maintenant, dans les temps plus anciens o ses
parents habitaient Paris. Mais les visages lui chappaient, ce qui
brouillait ses souvenirs. Il s'acharnait surtout  retrouver Marchal
avec des cheveux blonds, chtains ou noirs? Il ne le pouvait pas, la
dernire figure de cet homme, sa figure de vieillard, ayant effac les
autres. Il se rappelait pourtant qu'il tait plus mince, qu'il avait la
main douce et qu'il apportait souvent des fleurs, trs souvent, car son
pre rptait sans cesse: Encore des bouquets! mais c'est de la folie,
mon cher, vous vous ruinerez en roses.

Marchal rpondait: Laissez donc, cela me fait plaisir.

Et soudain l'intonation de sa mre, de sa mre qui souriait et disait:
Merci, mon ami, lui traversa l'esprit, si nette qu'il crut l'entendre.
Elle les avait donc prononcs bien souvent, ces trois mots, pour qu'ils
se fussent gravs ainsi dans la mmoire de son fils!

Donc Marchal apportait des fleurs, lui, l'homme riche, le monsieur, le
client,  cette petite boutiquire,  la femme de ce bijoutier modeste.
L'avait-il aime? Comment serait-il devenu l'ami de ces marchands s'il
n'avait pas aim la femme? C'tait un homme instruit, d'esprit assez
fin. Que de fois il avait parl potes et posie avec Pierre! Il
n'apprciait point les crivains en artiste, mais en bourgeois qui
vibre. Le docteur avait souvent souri de ces attendrissements,
qu'il jugeait un peu niais. Aujourd'hui il comprenait que cet homme
sentimental n'avait jamais pu, jamais, tre l'ami de son pre, de son
pre si positif, si terre  terre, si lourd, pour qui le mot posie
signifiait sottise.

Donc, ce Marchal, jeune, libre, riche, prt  toutes les tendresses,
tait entr, un jour, par hasard, dans une boutique, ayant remarqu
peut-tre la jolie marchande. Il avait achet, tait revenu, avait
caus, de jour en jour plus familier, et payant par des acquisitions
frquentes le droit de s'asseoir dans cette maison, de sourire  la
jeune femme et de serrer la main du mari.

Et puis aprs... aprs... oh! mon Dieu... aprs?...

Il avait aim et caress le premier enfant, l'enfant du bijoutier,
jusqu' la naissance de l'autre, puis il tait demeur impntrable
jusqu' la mort, puis, son tombeau ferm, sa chair dcompose, son nom
effac des noms vivants, tout son tre disparu pour toujours, n'ayant
plus rien  mnager,  redouter et  cacher, il avait donn toute
sa fortune au deuxime enfant!... Pourquoi?... Cet homme tait
intelligent... il avait d comprendre et prvoir qu'il pouvait, qu'il
allait presque infailliblement laisser supposer que cet enfant tait 
lui.--Donc il dshonorait une femme? Comment aurait-il fait cela si Jean
n'tait point son fils?

Et soudain un souvenir prcis, terrible, traversa l'me de Pierre.
Marchal avait t blond, blond comme Jean. Il se rappelait maintenant
un petit portrait miniature vu autrefois,  Paris, sur la chemine de
leur salon, et disparu  prsent. O tait-il? Perdu, ou cach! Oh! s'il
pouvait le tenir rien qu'une seconde? Sa mre l'avait gard peut-tre
dans le tiroir inconnu o l'on serre les reliques d'amour.

Sa dtresse,  cette pense, devint si dchirante qu'il poussa un
gmissement, une de ces courtes plaintes arraches  la gorge par les
douleurs trop vives. Et soudain, comme si elle l'et entendu, comme si
elle l'et compris et lui et rpondu, la sirne de la jete hurla tout
prs de lui. Sa clameur de monstre surnaturel, plus retentissante que le
tonnerre, rugissement sauvage et formidable fait pour dominer les
voix du vent et des vagues, se rpandit dans les tnbres sur la mer
invisible ensevelie sous les brouillards.

Alors,  travers la brume, proches ou lointains, des cris pareils
s'levrent de nouveau dans la nuit. Ils taient effrayants, ces appels
pousss par les grands paquebots aveugles.

Puis tout se tut encore.

Pierre avait ouvert les yeux et regardait, surpris d'tre l, rveill
de son cauchemar.

Je suis fou, pensa-t-il, je souponne ma mre. Et un flot d'amour et
d'attendrissement, de repentir, de prire et de dsolation noya son
coeur. Sa mre! La connaissant comme il la connaissait, comment avait-il
pu la suspecter? Est-ce que l'me, est-ce que la vie de cette femme
simple, chaste et loyale, n'taient pas plus claires que l'eau? Quand
ou l'avait vue et connue, comment ne pas la juger insouponnable? Et
c'tait lui, le fils, qui avait dout d'elle! Oh! s'il avait pu la
prendre en ses bras  ce moment, comme il l'et embrasse, caresse,
comme il se ft agenouill pour demander grce!

Elle aurait tromp son pre, elle?... Son pre! Certes, c'tait un brave
homme, honorable et probe en affaires, mais dont l'esprit n'avait jamais
franchi l'horizon de sa boutique. Comment cette femme, fort jolie
autrefois, il le savait et on le voyait encore, doue d'une me
dlicate, affectueuse, attendrie, avait-elle accept comme fianc et
comme mari un homme si diffrent d'elle?

Pourquoi chercher? Elle avait pous comme les fillettes pousent le
garon dot que prsentent les parents. Ils s'taient installs aussitt
dans leur magasin de la rue Montmartre; et la jeune femme, rgnant au
comptoir, anime par l'esprit du foyer nouveau, par ce sens subtil et
sacr de l'intrt commun qui remplace l'amour et mme l'affection dans
la plupart des mnages commerants de Paris, s'tait mise  travailler
avec toute son intelligence active et fine  la fortune espre de leur
maison. Et sa vie s'tait coule ainsi, uniforme, tranquille, honnte,
sans tendresse!...

Sans tendresse?... tait-il possible qu'une femme n'aimt point? Une
femme jeune, jolie, vivant  Paris, lisant des livres, applaudissant
des actrices mourant de passion sur la scne, pouvait-elle aller de
l'adolescence  la vieillesse sans qu'une fois seulement, son coeur ft
touch? D'une autre il ne le croirait pas,--pourquoi le croirait-il de
sa mre?

Certes, elle avait pu aimer, comme une autre! car pourquoi serait-elle
diffrente d'une autre, bien qu'elle ft sa mre?

Elle avait t jeune, avec toutes les dfaillances potiques qui
troublent le coeur des jeunes tres! Enferme, emprisonne dans la
boutique  ct d'un mari vulgaire et parlant toujours commerce, elle
avait rv de clairs de lune, de voyages, de baisers donns dans l'ombre
des soirs. Et puis un homme, un jour, tait entr comme entrent les
amoureux dans les livres, et il avait parl comme eux.

Elle l'avait aim. Pourquoi pas? C'tait sa mre! Eh bien! fallait-il
tre aveugle et stupide au point de rejeter l'vidence parce qu'il
s'agissait de sa mre?

S'tait-elle donne?... Mais oui, puisque cet homme n'avait pas eu
d'autre amie;--mais oui, puisqu'il tait rest fidle  la femme
loigne et vieillie,--mais oui, puisqu'il avait laiss toute sa fortune
 son fils,  leur fils!...

Et Pierre se leva, frmissant d'une telle fureur qu'il et voulu tuer
quelqu'un! Son bras tendu, sa main grande ouverte avaient envie de
frapper, de meurtrir, de broyer, d'trangler! Qui? tout le monde, son
pre, son frre, le mort, sa mre!

Il s'lana pour rentrer. Qu'allait-il faire?

Comme il passait devant une tourelle auprs du mt des signaux, le cri
strident de la sirne lui partit dans la figure. Sa surprise fut si
violente qu'il faillit tomber et recula jusqu'au parapet de granit. Il
s'y assit, n'ayant plus de force, bris par cette commotion.

Le vapeur qui rpondit le premier semblait tout proche et se prsentait
 l'entre, la mare tant haute.

Pierre se retourna et aperut son oeil rouge, terni de brume. Puis, sous
la clart diffuse des feux lectriques du port, une grande ombre noire
se dessina entre les deux jetes. Derrire lui, la voix du veilleur,
voix enroue de vieux capitaine en retraite, criait:

--Le nom du navire?

Et dans le brouillard la voix du pilote debout sur le pont, enroue
aussi, rpondit.

--_Santa-Lucia._

--Le pays?

--Italie.

--Le port?

--Naples.

Et Pierre devant ses yeux troubls crut apercevoir le panache de feu du
Vsuve tandis qu'au pied du volcan, des lucioles voltigeaient dans les
bosquets d'orangers de Sorrente ou de Castellamare! Que de fois il avait
rv de ces noms familiers, comme s'il en connaissait les paysages. Oh!
s'il avait pu partir, tout de suite, n'importe o, et ne jamais revenir,
ne jamais crire, ne jamais laisser savoir ce qu'il tait devenu! Mais
non, il fallait rentrer, rentrer dans la maison paternelle et se coucher
dans son lit.

Tant pis, il ne rentrerait pas, il attendrait le jour. La voix des
sirnes lui plaisait. Il se releva et se mit  marcher comme un officier
qui fait le quart sur un pont.

Un autre navire s'approchait derrire le premier, norme et mystrieux.
C'tait un anglais qui revenait des Indes.

Il en vit venir encore plusieurs, sortant l'un aprs l'autre de l'ombre
impntrable. Puis, comme l'humidit du brouillard devenait intolrable,
Pierre se remit en route vers la ville. Il avait si froid qu'il entra
dans un caf de matelots pour boire un grog; et quand l'eau-de-vie
poivre et chaude lui eut brl le palais et la gorge, il sentit en lui
renatre un espoir.

Il s'tait tromp, peut-tre? Il la connaissait si bien, sa draison
vagabonde! Il s'tait tromp sans doute? Il avait accumul les preuves
ainsi qu'on dresse un rquisitoire contre un innocent toujours facile 
condamner quand on veut le croire coupable. Lorsqu'il aurait dormi, il
penserait tout autrement. Alors il rentra pour se coucher, et,  force
de volont, il finit par s'assoupir.



V


Mais le corps du docteur s'engourdit  peine une heure ou deux dans
l'agitation d'un sommeil troubl. Quand il se rveilla, dans l'obscurit
de sa chambre chaude et ferme, il ressentit, avant mme que la pense
se ft rallume en lui, cette oppression douloureuse, ce malaise de
l'me que laisse en nous le chagrin sur lequel on a dormi. Il semble
que le malheur, dont le choc nous a seulement heurt la veille, se soit
gliss, durant notre repos, dans notre chair elle-mme, qu'il meurtrit
et fatigue comme une fivre. Brusquement le souvenir lui revint, et il
s'assit dans son lit.

Alors il recommena lentement, un  un, tous les raisonnements qui
avaient tortur son coeur sur la jete pendant que criaient les sirnes.
Plus il songeait, moins il doutait. Il se sentait tran par sa logique,
comme par une main qui attire et trangle vers l'intolrable certitude.

Il avait soif, il avait chaud, son coeur battait. Il se leva pour ouvrir
sa fentre et respirer, et, quand il fut debout, un bruit lger lui
parvint  travers le mur.

Jean dormait tranquille et ronflait doucement. Il dormait, lui! Il
n'avait rien pressenti, rien devin! Un homme qui avait connu leur mre
lui laissait toute sa fortune. Il prenait l'argent, trouvant cela juste
et naturel.

Il dormait, riche et satisfait, sans savoir que son frre haletait de
souffrance et de dtresse. Et une colre se levait en lui contre ce
ronfleur insouciant et content.

La veille il et frapp contre sa porte, serait entr, et, assis prs du
lit, lui aurait dit dans l'effarement de son rveil subit: Jean, tu ne
dois pas garder ce legs qui pourrait demain faire suspecter notre mre
et la dshonorer. Mais aujourd'hui il ne pouvait plus parler, il ne
pouvait pas dire  Jean qu'il ne le croyait point le fils de leur pre.
Il fallait  prsent garder, enterrer en lui cette honte dcouverte
par lui, cacher  tous la tache aperue, et que personne ne devait
dcouvrir, pas mme son frre, surtout son frre.

Il ne songeait plus gure maintenant au vain respect de l'opinion
publique. Il aurait voulu que tout le monde accust sa mre pourvu qu'il
la st innocente, lui, lui seul! Comment pourrait-il supporter de vivre
prs d'elle, tous les jours, et de croire, en la regardant, qu'elle
avait enfant son frre de la caresse d'un tranger? Comme elle tait
calme et sereine pourtant, comme elle paraissait sre d'elle! Etait-il
possible qu'une femme comme elle, d'une me pure et d'un coeur droit,
pt tomber, entrane par la passion, sans que, plus tard, rien
n'appart de ses remords, des souvenirs de sa conscience Trouble?

Ah! les remords! les remords! ils avaient d, jadis, dans les premiers
temps, la torturer, puis ils s'taient effacs, comme tout s'efface.
Certes, elle avait pleur sa faute, et, peu  peu, l'avait presque
oublie. Est-ce que toutes les femmes, toutes, n'ont pas cette facult
d'oubli prodigieuse qui leur fait reconnatre  peine, aprs quelques
annes passes, l'homme  qui elles ont donn leur bouche et tout leur
corps  baiser? Le baiser frappe comme la foudre, l'amour passe comme un
orage, puis la vie, de nouveau, se calme comme le ciel, et recommence
ainsi qu'avant. Se souvient-on d'un nuage?

Pierre ne pouvait plus demeurer dans sa chambre! Cette maison, la maison
de son pre l'crasait. Il sentait peser le toit sur sa tte et les
murs l'touffer. Et comme il avait trs soif, il alluma sa bougie afin
d'aller boire un verre d'eau frache au filtre de la cuisine.

Il descendit les deux tages, puis, comme il remontait avec la carafe
pleine, il s'assit en chemise sur une marche de l'escalier o circulait
un courant d'air, et il but, sans verre, par longues gorges, comme un
coureur essouffl. Quand il eut cess de remuer, le silence de cette
demeure l'mut; puis, un  un, il en distingua les moindres bruits.
Ce fut d'abord l'horloge de la salle  manger dont le battement lui
paraissait grandir de seconde en seconde. Puis il entendit de nouveau un
ronflement, un ronflement de vieux, court, pnible et dur, celui de son
pre sans aucun doute; et il fut crisp par celle ide, comme si elle
venait seulement de jaillir en lui, que ces deux hommes qui ronflaient
dans ce mme logis, le pre et le fils, n'taient rien l'un  l'autre!
Aucun lien, mme le plus lger, ne les unissait, et ils ne le
savaient pas! Ils se parlaient avec tendresse, ils s'embrassaient, se
rjouissaient et s'attendrissaient ensemble des mmes choses, comme si
le mme sang et coul dans leurs veines. Et deux personnes nes aux
deux extrmits du monde ne pouvaient pas tre plus trangres l'une 
l'autre que ce pre et que ce fils. Ils croyaient s'aimer parce qu'un
mensonge avait grandi entre eux. C'tait un mensonge qui faisait cet
amour paternel et cet amour filial, un mensonge impossible  dvoiler et
que personne ne connatrait jamais que lui, le vrai fils.

Pourtant, pourtant, s'il se trompait? Comment le savoir? Ah! si une
ressemblance, mme lgre, pouvait exister entre son pre et Jean,
une de ces ressemblances mystrieuses qui vont de l'aeul aux
arrire-petits-fils, montrant que toute une race descend directement
du mme baiser. Il aurait fallu si peu de chose,  lui mdecin,
pour reconnatre cela, la forme de la mchoire, la courbure du nez,
l'cartement des yeux, la nature des dents ou des poils, moins encore,
un geste, une habitude, une manire d'tre, un got transmis, un signe
quelconque bien caractristique pour un oeil exerc.

Il cherchait et ne se rappelait rien, non, rien. Mais il avait mal
regard, mal observ, n'ayant aucune raison pour dcouvrir ces
imperceptibles indications.

Il se leva pour rentrer dans sa chambre et se mit  monter l'escalier, 
pas lents, songeant toujours. En passant devant la porte de son frre,
il s'arrta net, la main tendue pour l'ouvrir. Un dsir imprieux venait
de surgir en lui de voir Jean tout de suite, de le regarder longuement,
de le surprendre pendant le sommeil, pendant que la figure apaise,
que les traits dtendus se reposent, que toute la grimace de la vie a
disparu. Il saisirait ainsi le secret dormant de sa physionomie; et si
quelque ressemblance existait, apprciable, elle ne lui chapperait pas.

Mais si Jean s'veillait, que dirait-il? Comment expliquer cette visite?

Il demeurait debout, les doigts crisps sur la serrure et cherchant une
raison, un prtexte.

Il se rappela tout  coup que, huit jours plus tt, il avait prt  son
frre une fiole de laudanum pour calmer une rage de dents. Il pouvait
lui-mme souffrir, cette nuit-l, et venir rclamer sa drogue. Donc il
entra, mais d'un pied furtif, comme un voleur.

Jean, la bouche entr'ouverte, dormait d'un sommeil animal et profond. Sa
barbe et ses cheveux blonds faisaient une tache d'or sur le linge blanc.
Il ne s'veilla point, mais il cessa de ronfler.

Pierre, pench vers lui, le contemplait d'un oeil avide. Non, ce
jeune homme-l ne ressemblait pas  Roland; et, pour la seconde fois,
s'veilla dans son esprit le souvenir du petit portrait disparu de
Marchal. Il fallait qu'il le trouvt! En le voyant, peut-tre, il ne
douterait plus.

Son frre remua, gn sans doute par sa prsence, ou par la lueur de sa
bougie pntrant ses paupires. Alors le docteur recula, sur la pointe
des pieds, vers la porte, qu'il referma sans bruit; puis il retourna
dans sa chambre, mais il ne se coucha pas.

Le jour fut lent  venir. Les heures sonnaient, l'une aprs l'autre, 
la pendule de la salle  manger, dont le timbre avait un son profond et
grave, comme si ce petit instrument d'horlogerie et aval une cloche de
cathdrale. Elles montaient, dans l'escalier vide, traversaient les
murs et les portes, allaient mourir au fond des chambres dans l'oreille
inerte des dormeurs. Pierre s'tait mis  marcher de long en large, de
son lit  sa fentre. Qu'allait-il faire? Il se sentait trop boulevers
pour passer ce jour-l dans sa famille. Il voulait encore rester seul,
au moins jusqu'au lendemain, pour rflchir, se calmer, se fortifier
pour la vie de chaque jour qu'il lui faudrait reprendre.

Eh bien! il irait  Trouville, voir grouiller la foule sur la plage.
Cela le distrairait, changerait l'air de sa pense, lui donnerait le
temps de se prparer  l'horrible chose qu'il avait dcouverte.

Ds que l'aurore parut, il fit sa toilette et s'habilla. Le brouillard
s'tait dissip, il faisait beau, trs beau. Comme le bateau de
Trouville ne quittait le port qu' neuf heures, le docteur songea qu'il
lui faudrait embrasser sa mre avant de partir.

Il attendit le moment o elle se levait tous les jours, puis il
descendit. Son coeur battait si fort en touchant sa porte qu'il s'arrta
pour respirer. Sa main, pose sur la serrure, tait molle et vibrante,
presque incapable du lger effort de tourner le bouton pour entrer. Il
frappa. La voix de sa mre demanda:

--Qui est-ce?

--Moi, Pierre.

--Qu'est-ce que tu veux?

--Te dire bonjour parce que je vais passer la journe  Trouville avec
des amis.

--C'est que je suis encore au lit.

--Bon, alors ne te drange pas. Je t'embrasserai en rentrant, ce soir.

Il espra qu'il pourrait partir sans la voir, sans poser sur ses joues
le baiser faux qui lui soulevait le coeur d'avance.

Mais elle rpondit:

--Un moment, je t'ouvre. Tu attendras que je me sois recouche.

Il entendit ses pieds nus sur le parquet puis le bruit du verrou
glissant. Elle cria:

--Entre.

Il entra. Elle tait assise dans son lit tandis qu' son ct, Roland,
un foulard sur la tte et tourn vers le mur, s'obstinait  dormir. Rien
ne l'veillait tant qu'on ne l'avait pas secou  lui arracher le bras.
Les jours de pche, c'tait la bonne, sonne  l'heure convenue par le
matelot Papagris, qui venait tirer son matre de cet invincible repos.

Pierre, en allant vers elle, regardait sa mre; et il lui sembla tout 
coup qu'il ne l'avait jamais vue.

Elle lui tendit ses joues, il y mit deux baisers, puis s'assit sur une
chaise basse.

--C'est hier soir que tu as dcid cette partie? dit-elle.

--Oui, hier soir.

--Tu reviens pour dner?

--Je ne sais pas encore. En tout cas, ne m'attendez point.

Il l'examinait avec une curiosit stupfaite. C'tait sa mre, cette
femme! Toute cette figure, vue ds l'enfance, ds que son oeil avait
pu distinguer, ce sourire, cette voix si connue, si familire, lui
paraissaient brusquement nouveaux et autres de ce qu'ils avaient t
jusque-l pour lui. Il comprenait  prsent que, l'aimant, il ne l'avait
jamais regarde. C'tait bien elle pourtant, et il n'ignorait rien
des plus petits dtails de son visage; mais ces petits dtails il les
apercevait nettement pour la premire fois. Son attention anxieuse,
fouillant cette tte chrie, la lui rvlait diffrente, avec une
physionomie qu'il n'avait jamais dcouverte.

Il se leva pour partir, puis, cdant soudain  l'invincible envie de
savoir qui lui mordait le coeur depuis la veille:

--Dis donc, j'ai cru me rappeler qu'il y avait autrefois,  Paris, un
petit portrait de Marchal dans notre salon.

Elle hsita une seconde ou deux; ou du moins il se figura qu'elle
hsitait; puis elle dit:

--Mais oui.

--Et qu'est-ce qu'il est devenu, ce portrait? Elle aurait pu encore
rpondre plus vite:

--Ce portrait ... attends ... je ne sais pas trop ... Peut-tre que je
l'ai dans mon secrtaire.

--Tu serais bien aimable de le retrouver.

--Oui, je chercherai. Pourquoi le veux-tu?

--Oh! ce n'est pas pour moi. J'ai song qu'il serait tout naturel de le
donner  Jean, et que cela ferait plaisir  mon frre.

--Oui, tu as raison, c'est une bonne pense. Je vais le chercher ds que
je serai leve.

Et il sortit.

C'tait un jour bleu, sans un souffle d'air. Les gens dans la rue
semblaient gais, les commerants allant  leurs affaires, les employs
allant  leur bureau, les jeunes filles allant  leur magasin.
Quelques-uns chantonnaient, mis en joie par la clart.

Sur le bateau, de Trouville les passagers montaient dj. Pierre
s'assit, tout  l'arrire, sur un banc de bois.

Il se demandait:

--A-t-elle t inquite par ma question sur le portrait, ou seulement
surprise? L'a-t-elle gar ou cach? Sait-elle o il est, ou bien ne
sait-elle pas? Si elle l'a cach, pourquoi?

Et son esprit, suivant toujours la mme marche, de dduction en
dduction, conclut ceci:

Le portrait, portrait d'ami, portrait d'amant, tait rest dans le salon
bien en vue, jusqu'au jour o la femme, o la mre s'tait aperue, la
premire, avant tout le monde, que ce portrait ressemblait  son fils.
Sans doute, depuis longtemps, elle piait cette ressemblance; puis,
l'ayant dcouverte, l'ayant vue natre et comprenant que chacun
pourrait, un jour ou l'autre, l'apercevoir aussi, elle avait enlev, un
soir, la petite peinture redoutable et l'avait cache, n'osant pas la
dtruire.

Et Pierre se rappelait fort bien maintenant que cette miniature avait
disparu longtemps, longtemps avant leur dpart de Paris! Elle avait
disparu, croyait-il, quand la barbe de Jean, se mettant  pousser,
l'avait rendu tout  coup pareil au jeune homme blond qui souriait dans
le cadre.

Le mouvement du bateau qui partait troubla sa pense et la dispersa!
Alors, s'tant lev, il regarda la mer.

Le petit paquebot sortit des jetes, tourna  gauche et soufflant,
haletant, frmissant, s'en alla vers la cte lointaine qu'on apercevait
dans la brume matinale. De place en place la voile rouge d'un lourd
bateau de pche immobile sur la mer plate avait l'air d'un gros rocher
sortant de l'eau. Et la Seine descendant de Rouen semblait un large bras
de mer sparant deux terres voisines.

En moins d'une heure on parvint au port de Trouville, et comme c'tait
le moment du bain, Pierre se rendit sur la plage.

De loin, elle avait l'air d'un long jardin plein de fleurs clatantes.
Sur la grande dune de sable jaune, depuis la jete jusqu'aux
Roches-Noires, les ombrelles de toutes les couleurs, les chapeaux de
toutes les formes, les toilettes de toutes les nuances, par groupes
devant les cabines, par lignes le long du flot ou disperss a et
l, ressemblaient vraiment  des bouquets normes dans une prairie
dmesure. Et le bruit confus, proche et lointain des voix grenes dans
l'air lger, les appels, les cris d'enfants qu'on baigne, les rires
clairs des femmes faisaient une rumeur continue et douce, mle  la
brise insensible et qu'on aspirait avec elle.

Pierre marchait au milieu de ces gens, plus perdu, plus spar d'eux,
plus isol, plus noy dans sa pense torturante, que si on l'avait jet
 la mer du pont d'un navire,  cent lieues au large. Il les frlait,
entendait, sans couter, quelques phrases; et il voyait, sans regarder,
les hommes parler aux femmes et les femmes sourire aux hommes.

Mais tout  coup, comme s'il s'veillait, il les aperut distinctement;
et une haine surgit en lui contre eux, car ils semblaient heureux et
contents.

Il allait maintenant frlant les groupes, tournant autour, saisi par des
penses nouvelles. Toutes ces toilettes multicolores qui couvraient le
sable comme un bouquet, ces toffes jolies, ces ombrelles voyantes,
la grce factice des tailles emprisonnes, toutes ces inventions
ingnieuses de la mode depuis la chaussure mignonne jusqu'au chapeau
extravagant, la sduction du geste, de la voix et du sourire, la
coquetterie enfin tale sur cette plage lui apparaissaient soudain
comme une immense floraison de la perversit fminine. Toutes ces femmes
pares voulaient plaire, sduire, et tenter quelqu'un. Elles s'taient
faites belles pour les hommes, pour tous les hommes, except pour
l'poux qu'elles n'avaient plus besoin de conqurir. Elles s'taient
faites belles pour l'amant d'aujourd'hui et l'amant de demain, pour
l'inconnu rencontr, remarqu, attendu peut-tre.

Et ces hommes, assis prs d'elles, les yeux dans les yeux, parlant
la bouche prs de la bouche, les appelaient et les dsiraient, les
chassaient comme un gibier souple et fuyant, bien qu'il semblt si
proche et si facile. Cette vaste plage n'tait donc qu'une halle
d'amour o les unes se vendaient, les autres se donnaient, celles-ci
marchandaient leurs caresses et celles-l se promettaient seulement.
Toutes ces femmes ne pensaient qu' la mme chose, offrir et faire
dsirer leur chair dj donne, dj vendue, dj promise  d'autres
hommes. Et il songea que sur la terre entire c'tait toujours la mme
chose. Sa mre avait fait comme les autres, voil tout! Comme les
autres?--non! Il existait des exceptions, et beaucoup, beaucoup! Celles
qu'il voyait autour de lui, des riches, des folles, des chercheuses
d'amour, appartenaient en somme  la galanterie lgante et mondaine ou
mme  la galanterie tarife, car on ne rencontrait pas sur les plages
pitines par la lgion des dsoeuvres, le peuple des honntes femmes
enfermes dans la maison close.

La mer montait, chassant peu  peu vers la ville les premires lignes
des baigneurs. On voyait les groupes se lever vivement et fuir, en
emportant leurs siges, devant le flot jaune qui s'en venait frang
d'une petite dentelle d'cume. Les cabines roulantes, atteles d'un
cheval, remontaient aussi; et sur les planches de la promenade, qui
borde la plage d'un bout  l'autre, c'tait maintenant une coule
continue, paisse et lente, de foule lgante, formant deux courants
contraires qui se coudoyaient et se mlaient. Pierre, nerveux, exaspr
par ce frlement, s'enfuit, s'enfona dans la ville et s'arrta pour
djeuner chez un simple marchand de vins,  l'entre des champs.

Quand il eut pris son caf, il s'tendit sur deux chaises devant la
porte, et comme il n'avait gure dormi cette nuit-l, il s'assoupit 
l'ombre d'un tilleul.

Aprs quelques heures de repos, s'tant secou, il s'aperut qu'il
tait temps de revenir pour reprendre le bateau, et il se mit en
route, accabl par une courbature subite tombe sur lui pendant son
assoupissement. Maintenant il voulait rentrer, il voulait savoir si
sa mre avait retrouv le portrait de Marchal. En parlerait-elle la
premire, ou faudrait-il qu'il le demandt de nouveau? Certes si elle
attendait qu'on l'interroget encore, elle avait une raison secrte de
ne point montrer ce portrait.

Mais lorsqu'il fut rentr dans sa chambre, il hsita  descendre pour
le dner. Il souffrait trop. Son coeur soulev n'avait pas encore eu le
temps de s'apaiser. Il se dcida pourtant, et il parut dans la salle 
manger comme on se mettait  table.

Un air de joie animait les visages.

--Eh bien! dit Roland, a avance-t-il, vos achats? Moi, je ne veux rien
voir avant que tout soit install.

Sa femme rpondit:

--Mais oui, a va. Seulement il faut longtemps rflchir pour ne pas
commettre d'impair. La question du mobilier nous proccupe beaucoup.

Elle avait pass la journe  visiter avec Jean des boutiques de
tapissiers et des magasins d'ameublement. Elle voulait des toffes
riches, un peu pompeuses, pour frapper l'oeil. Son fils, au contraire,
dsirait quelque chose de simple et de distingu. Alors, devant tous
les chantillons proposs ils avaient rpt, l'un et l'autre, leurs
arguments. Elle prtendait que le client, le plaideur a besoin d'tre
impressionn, qu'il doit ressentir, en entrant dans le salon d'attente,
l'motion de la richesse.

Jean au contraire, dsirant n'attirer que la clientle lgante et
opulente, voulait conqurir l'esprit des gens fins par son got modeste
et sr.

Et la discussion, qui avait dur toute la journe, reprit ds le potage.

Roland n'avait pas d'opinion. Il rptait:

--Moi, je ne veux entendre parler de rien. J'irai voir quand ce sera
fini.

Mme Roland fit appel au jugement de son fils an:

--Voyons, toi, Pierre, qu'eu penses-tu?

Il avait les nerfs tellement surexcits qu'il eut envie de rpondre par
un juron. Il dit cependant sur un ton sec, o vibrait son irritation:

--Oh! moi, je suis tout  fait de l'avis de Jean. Je n'aime que la
simplicit, qui est, quand il s'agit de got, comparable  la droiture
quand il s'agit de caractre.

Sa mre reprit:

--Songe que nous habitons une ville de commerants, o le bon got ne
court pas les rues.

Pierre rpondit:

--Et qu'importe? Est-ce une raison pour imiter les sots? Si mes
compatriotes sont btes ou malhonntes, ai-je besoin de suivre leur
exemple? Une femme ne commettra pas une faute pour cette raison que ses
voisines ont des amants.

Jean se mit  rire:

--Tu as des arguments par comparaison qui semblent pris dans les maximes
d'un moraliste.

Pierre ne rpliqua point. Sa mre et son frre recommencrent  parler
d'toffes et de fauteuils.

Il les regardait comme il avait regard sa mre, le matin, avant de
partir pour Trouville; il les regardait en tranger qui observe, et il
se croyait en effet entr tout  coup dans une famille inconnue.

Son pre, surtout, tonnait son oeil et sa pense. Ce gros homme
flasque, content et niais, c'tait son pre,  lui! Non, non, Jean ne
lui ressemblait en rien.

Sa famille! Depuis deux jours une main inconnue et malfaisante, la main
d'un mort, avait arrach et cass, un  un, tous les liens qui tenaient
l'un  l'autre ces quatre tres. C'tait fini, c'tait bris. Plus de
mre, car il ne pourrait plus la chrir, ne la pouvant vnrer avec ce
respect absolu, tendre et pieux, dont a besoin le coeur des fils; plus
de frre, puisque ce frre tait l'enfant d'un tranger; il ne lui
restait qu'un pre, ce gros homme, qu'il n'aimait pas, malgr lui.

Et tout  coup:

--Dis donc, maman, as-tu retrouv ce portrait?

Elle ouvrit des yeux surpris:

--Quel portrait?

--Le portrait de Marchal.

--Non ... c'est--dire oui ... je ne l'ai pas retrouv, mais je crois
savoir o il est.

--Quoi donc? demanda Roland.

Pierre lui dit:

--Un petit portrait de Marchal qui tait autrefois dans notre salon 
Paris. J'ai pens que Jean serait content de le possder.

Roland s'cria:

--Mais oui, mais oui, je m'en souviens parfaitement; je l'ai mme
vu encore  la fin de l'autre semaine. Ta mre l'avait tir de son
secrtaire en rangeant ses papiers. C'tait jeudi ou vendredi. Tu te
rappelles bien, Louise? J'tais en train de me raser quand tu l'as pris
dans un tiroir et pos sur une chaise  ct de toi, avec un tas de
lettres dont tu as brl la moiti. Hein? est-ce drle que tu aies
touch  ce portrait deux ou trois jours  peine avant l'hritage de
Jean? Si je croyais aux pressentiments, je dirais que c'en est un!

Mme Roland rpondit avec tranquillit:

--Oui, oui, je sais o il est; j'irai le chercher tout  l'heure.

Donc elle avait menti! Elle avait menti en rpondant, ce matin-l mme,
 son fils qui lui demandait ce qu'tait devenue cette miniature: Je ne
sais pas trop ... peut-tre que je l'ai dans mon secrtaire.

Elle l'avait vue, touche, manie, contemple quelques jours auparavant,
puis elle l'avait recache dans le tiroir secret, avec des lettres, ses
lettres  lui.

Pierre regardait sa mre, qui avait menti! Il la regardait avec une
colre exaspre de fils tromp, vol dans son affection sacre, et avec
une jalousie d'homme longtemps aveugle qui dcouvre enfin une trahison
honteuse. S'il avait t le mari de cette femme, lui, son enfant, il
l'aurait saisie par les poignets, par les paules ou par les cheveux, et
jete  terre, frappe, meurtrie, crase! Et il ne pouvait rien dire,
rien faire, rien montrer, rien rvler. Il tait son fils, il n'avait
rien  venger, lui, on ne l'avait pas tromp.

Mais oui, elle l'avait tromp dans sa tendresse, tromp dans son pieux
respect. Elle se devait  lui irrprochable, comme se doivent toutes
les mres  leurs enfants. Si la fureur dont il tait soulev arrivait
presque  de la haine, c'est qu'il la sentait plus criminelle envers lui
qu'envers son pre lui-mme.

L'amour de l'homme et de la femme est un pacte volontaire o celui qui
faiblit n'est coupable que de perfidie; mais quand la femme est devenue
mre, son devoir a grandi puisque la nature lui confie une race. Si elle
succombe alors, elle est lche, indigne et infme!

--C'est gal, dit tout  coup Roland en allongeant ses jambes sous la
table, comme il faisait chaque soir pour siroter son verre de cassis, a
n'est pas mauvais de vivre  rien faire quand on a une petite aisance.
J'espre que Jean nous offrira des dners extra, maintenant. Ma foi,
tant pis si j'attrape quelquefois mal  l'estomac.

Puis se tournant vers sa femme:

--Va donc chercher ce portrait, ma chatte, puisque tu as fini de manger.
a me fera plaisir aussi de le revoir.

Elle se leva, prit une bougie et sortit. Puis, aprs une absence qui
parut longue  Pierre, bien qu'elle n'et pas dur trois minutes, Mme
Roland rentra, souriante, et tenant par l'anneau un cadre dor de forme
ancienne.

--Voil, dit-elle, je l'ai retrouv presque tout de suite.

Le docteur, le premier, avait tendu la main. Il reut le portrait, et,
d'un peu loin,  bout de bras, l'examina. Puis, sentant bien que sa mre
le regardait, il leva lentement les yeux sur son frre, pour comparer.
Il faillit dire, emport par sa violence: Tiens, cela ressemble 
Jean. S'il n'osa pas prononcer ces redoutables paroles, il manifesta
sa pense par la faon dont il comparait la figure vivante  la figure
peinte.

Elles avaient, certes, des signes communs: la mme barbe et le mme
front, mais rien d'assez prcis pour permettre de dclarer: Voil le
pre, et voil le fils. C'tait plutt un air de famille, une parent
de physionomies qu'anime le mme sang. Or, ce qui fut pour Pierre plus
dcisif encore que cette allure des visages, c'est que sa mre s'tait
leve, avait tourn le dos et feignait d'enfermer, avec trop de lenteur,
le sucre et le cassis dans un placard.

Elle avait compris qu'il savait, ou du moins qu'il souponnait!

--Passe-moi donc a, disait Roland.

Pierre tendit la miniature et son pre attira la bougie pour bien voir;
puis il murmura d'une voix attendrie:

--Pauvre garon! dire qu'il tait comme a quand nous l'avons connu.
Cristi! comme a va vite! Il tait joli homme, tout de mme,  cette
poque, et si plaisant de manire, n'est-ce pas, Louise?

Comme sa femme ne rpondait pas, il reprit:

--Et quel caractre gal! Je ne lui ai jamais vu de mauvaise humeur.
Voil, c'est fini, il n'en reste plus rien... que ce qu'il a laiss 
Jean. Enfin, on pourra jurer que celui-l s'est montr bon ami et fidle
jusqu'au bout. Mme en mourant il ne nous a pas oublis.

Jean,  son tour, tendit le bras pour prendre le portrait. Il le
contempla quelques instants, puis, avec regret:

--Moi, je ne le reconnais pas du tout. Je ne me le rappelle qu'avec ses
cheveux blancs.

Et il rendit la miniature  sa mre. Elle y jeta un regard rapide, vite
dtourn, qui semblait craintif; puis de sa voix naturelle:

--Cela t'appartient maintenant, mon Jeannot, puisque tu es son hritier.
Nous le porterons dans ton nouvel appartement.

Et comme on entrait au salon, elle posa la miniature sur la chemine,
prs de la pendule, o elle tait autrefois.

Roland bourrait sa pipe, Pierre et Jean allumrent des cigarettes. Ils
les fumaient ordinairement l'un en marchant  travers la pice, l'autre
assis, enfonc dans un fauteuil, et les jambes croises. Le pre se
mettait toujours  cheval sur une chaise et crachait de loin dans la
chemine.

Mme Roland, sur un sige bas, prs d'une petite table qui portait la
lampe, brodait, tricotait ou marquait du linge.

Elle commenait, ce soir-l, une tapisserie destine  la chambre de
Jean. C'tait un travail difficile et compliqu dont le dbut exigeait
toute son attention. De temps en temps cependant son oeil qui comptait
les points se levait et allait, prompt et furtif, vers le petit portrait
du mort appuy contre la pendule. Et le docteur qui traversait l'troit
salon en quatre ou cinq enjambes, les mains derrire le dos et la
cigarette aux lvres, rencontrait chaque fois le regard de sa mre.

On et dit qu'ils s'piaient, qu'une lutte venait de se dclarer entre
eux; et un malaise douloureux, un malaise insoutenable crispait le coeur
de Pierre. Il se disait, tortur et satisfait pourtant: Doit-elle
souffrir en ce moment, si elle sait que je l'ai devine! Et  chaque
retour vers le foyer, il s'arrtait quelques secondes  contempler le
visage blond de Marchal, pour bien montrer qu'une ide fixe le hantait.
Et ce petit portrait, moins grand qu'une main ouverte, semblait une
personne vivante, mchante, redoutable, entre soudain dans cette maison
et dans cette famille.

Tout  coup la sonnette de la rue tinta.

Mme Roland, toujours si calme, eut un sursaut qui rvla le trouble de
ses nerfs au docteur.

Puis elle dit: a doit tre Mme Rosmilly. Et son oeil anxieux encore
une fois se leva vers la chemine.

Pierre comprit, ou crut comprendre sa terreur et son angoisse. Le regard
des femmes est perant, leur esprit agile, et leur pense souponneuse.
Quand celle qui allait entrer apercevrait cette miniature inconnue, du
premier coup, peut-tre, elle dcouvrirait la ressemblance entre cette
figure et celle de Jean. Alors elle saurait et comprendrait tout! Il eut
peur, une peur brusque et horrible que cette honte ft dvoile, et se
retournant, comme la porte s'ouvrait, il prit la petite peinture et la
glissa sous la pendule sans que son pre et son frre l'eussent vu.

Rencontrant de nouveau les yeux de sa mre ils lui parurent changs,
troubles et hagards.

--Bonjour, disait Mme Rosmilly, je viens boire avec vous une tasse de
th.

Mais pendant qu'on s'agitait autour d'elle pour s'informer de sa sant,
Pierre disparut par la porte reste ouverte.

Quand on s'aperut de son dpart, on s'tonna. Jean mcontent,  cause
de la jeune veuve qu'il craignait blesse, murmurait:

--Quel ours!

Mme Roland rpondit:

--Il ne faut pas lui en vouloir, il est un peu malade aujourd'hui et
fatigu d'ailleurs de sa promenade  Trouville.

--N'importe, reprit Roland, ce n'est pas une raison pour s'en aller
comme un sauvage.

Mme Rosmilly voulut arranger les choses en affirmant:

--Mais non, mais non, il est parti  l'anglaise; on se sauve toujours
ainsi dans le monde quand on s'en va de bonne heure.

--Oh! rpondit Jean, dans le monde c'est possible, mais on ne traite pas
sa famille  l'anglaise, et mon frre ne fait que cela, depuis quelque
temps.



VI


Rien ne survint chez les Roland pendant une semaine ou deux. Le pre
pchait, Jean s'installait aid de sa mre, Pierre, trs sombre, ne
paraissait plus qu'aux heures des repas.

Son pre lui ayant demand un soir:

--Pourquoi diable nous fais-tu une figure d'enterrement? a n'est pas
d'aujourd'hui que je le remarque!

Le docteur rpondit:

--C'est que je sens terriblement le poids de la vie.

Le bonhomme n'y comprit rien et, d'un air dsol:

--Vraiment c'est trop fort. Depuis que nous avons eu le bonheur de cet
hritage, tout le monde semble malheureux. C'est comme s'il nous tait
arriv un accident, comme si nous pleurions quelqu'un!

--Je pleure quelqu'un en effet, dit Pierre.

--Toi? Qui donc?

--Oh! quelqu'un que tu n'as pas connu, et que j'aimais trop.

Roland s'imagina qu'il s'agissait d'une amourette, d'une personne lgre
courtise par son fils, et il demanda:

--Une femme, sans doute?

--Oui, une femme.

--Morte?

--Non, c'est pis, perdue.

--Ah!

Bien qu'il s'tonnt de cette confidence imprvue, faite devant sa
femme, et du ton bizarre de son fils, le vieux n'insista point, car il
estimait que ces choses-l ne regardent pas les tiers.

Mme Roland semblait n'avoir point entendu; elle paraissait malade, tant
trs ple. Plusieurs fois dj son mari, surpris de la voir s'asseoir
comme si elle tombait sur son sige, de l'entendre souffler comme si
elle ne pouvait plus respirer, lui avait dit:

--Vraiment, Louise, tu as mauvaise mine, tu te fatigues trop sans doute
 installer Jean! Repose-toi un peu, sacristi! Il n'est pas press, le
gaillard, puisqu'il est riche.

Elle remuait la tte sans rpondre.

Sa pleur, ce jour-l, devint si grande que Roland, de nouveau, la
remarqua.

--Allons, dit-il, a ne va pas du tout, ma pauvre vieille, il faut te
soigner.

Puis se tournant vers son fils:

--Tu le vois bien, toi, qu'elle est souffrante, ta mre. L'as-tu
examine, au moins?

Pierre rpondit:

--Non, je ne m'tais pas aperu qu'elle et quelque chose.

Alors Roland se fcha:

--Mais a crve les yeux, nom d'un chien! A quoi a te sert-il d'tre
docteur alors, si tu ne t'aperois mme pas que ta mre est indispose?

Mais regarde-la, tiens, regarde-la. Non, vrai, on pourrait crever, ce
mdecin-l ne s'en douterait pas!

Mme Roland s'tait mise  haleter, si blme que son mari s'cria:

--Mais elle va se trouver mal.

--Non ... non ... ce n'est rien ... a va passer ... ce n'est rien.

Pierre s'tait approch, et la regardant fixement:

--Voyons, qu'est-ce que tu as? dit-il.

Elle rptait, d'une voix basse, prcipite:

--Mais rien ... rien ... je t'assure ... rien.

Roland tait parti chercher du vinaigre; il rentra, et tendant la
bouteille  son fils:

--Tiens ... mais soulage-la donc, toi. As-tu tt son coeur, au moins?

Comme Pierre se penchait pour prendre son pouls, elle retira sa main
d'un mouvement si brusque qu'elle heurta une chaise voisine.

--Allons, dit-il d'une voix froide, laisse-toi soigner puisque tu es
malade.

Alors elle souleva et lui tendit son bras.

Elle avait la peau brlante, les battements du sang tumultueux et
saccads. Il murmura:

--En effet, c'est assez srieux. Il faudra prendre des calmants. Je vais
te faire une ordonnance.

Et comme il crivait, courb sur son papier, un bruit lger de soupirs
presss, de suffocation, de souffles courts et retenus, le fit se
retourner soudain.

Elle pleurait, les deux mains sur la face.

Roland, perdu, demandait:

--Louise, Louise, qu'est-ce que tu as? mais qu'est-ce que tu as donc?

Elle ne rpondait pas et semblait dchire par un chagrin horrible et
profond.

Son mari voulut prendre ses mains et les ter de son visage. Elle
rsista, rptant:

--Non, non, non.

Il se tourna vers son fils.

--Mais qu'est-ce qu'elle a? Je ne l'ai jamais vue ainsi.

--Ce n'est rien, dit Pierre, une petite crise de nerfs.

Et il lui semblait que son coeur  lui se soulageait  la voir ainsi
torture, que cette douleur allgeait son ressentiment, diminuait la
dette d'opprobre de sa mre. Il la contemplait comme un juge satisfait
de sa besogne.

Mais soudain elle se leva, se jeta vers la porte, d'un lan si brusque
qu'on ne put ni le prvoir ni l'arrter; et elle courut s'enfermer dans
sa chambre.

Roland et le docteur demeurrent face  face.

--Est-ce que tu y comprends quelque chose? dit l'un.

--Oui, rpondit l'autre, cela vient d'un simple petit malaise nerveux
qui se dclare souvent  l'ge de maman. Il est probable qu'elle aura
encore beaucoup de crises comme celle-l.

Elle en eut d'autres en effet, presque chaque jour, et que Pierre
semblait provoquer d'une parole, comme s'il avait eu le secret de son
mal trange et inconnu. Il guettait sur sa figure les intermittences de
repos, et, avec des ruses de tortionnaire, rveillait par un seul mot la
douleur un instant calme.

Et il souffrait autant qu'elle, lui! Il souffrait affreusement de ne
plus l'aimer, de ne plus la respecter et de la torturer. Quand il avait
bien aviv la plaie saignante, ouverte par lui dans ce coeur de femme et
de mre, quand il sentait combien elle tait misrable et dsespre, il
s'en allait seul, par la ville, si tenaill par les remords, si meurtri
par la piti, si dsol de l'avoir ainsi broye sous son mpris de fils,
qu'il avait envie de se jeter  la mer, de se noyer pour en finir.

Oh! comme il aurait voulu pardonner, maintenant! mais il ne le pouvait
point, tant incapable d'oublier. Si seulement il avait pu ne pas la
faire souffrir; mais il ne le pouvait pas non plus, souffrant toujours
lui-mme. Il rentrait aux heures des repas, plein de rsolutions
attendries, puis ds qu'il l'apercevait, ds qu'il voyait son oeil,
autrefois si droit et si franc, et fuyant  prsent, craintif, perdu,
il frappait malgr lui, ne pouvant garder la phrase perfide qui lui
montait aux lvres.

L'infme secret, connu d'eux seuls, l'aiguillonnait contre elle. C'tait
un venin qu'il portait  prsent dans les veines et qui lui donnait des
envies de mordre  la faon d'un chien enrag.

Rien ne le gnait plus pour la dchirer sans cesse, car Jean habitait
maintenant presque tout  fait son nouvel appartement, et il revenait
seulement pour dner et pour coucher, chaque soir, dans sa famille.

Il s'apercevait souvent des amertumes et des violences de son frre,
qu'il attribuait  la jalousie. Il se promettait bien de le remettre 
sa place, et de lui donner une leon un jour ou l'autre, car la vie de
famille devenait fort pnible  la suite de ces scnes continuelles.
Mais comme il vivait  part maintenant, il souffrait moins de ces
brutalits; et son amour de la tranquillit le poussait  la patience.
La fortune, d'ailleurs, l'avait gris, et sa pense ne s'arrtait plus
gure qu'aux choses ayant pour lui un intrt direct. Il arrivait,
l'esprit plein de petits soucis nouveaux, proccup de la coupe d'une
jaquette, de la forme d'un chapeau de feutre, de la grandeur convenable
pour des cartes de visite. Et il parlait avec persistance de tous les
dtails de sa maison, de planches poses dans le placard de sa chambre
pour serrer le linge, de portemanteaux installs dans le vestibule,
de sonneries lectriques disposes pour prvenir toute pntration
clandestine dans le logis.

Il avait t dcid qu' l'occasion de son installation, on ferait une
partie de campagne  Saint-Jouin, et qu'on reviendrait prendre le th,
chez lui, aprs dner. Roland voulait aller par mer, mais la distance
et l'incertitude o l'on tait d'arriver par cette voie, si le vent
contraire soufflait, firent repousser son avis, et un break fut lou
pour cette excursion.

On partit vers dix heures afin d'arriver pour le djeuner. La
grand'route poudreuse se dployait  travers la campagne normande que
les ondulations des plaines et les fermes entoures d'arbres font
ressembler  un parc sans fin. Dans la voiture emporte au trot lent
de deux gros chevaux, la famille Roland, Mme Rosmilly et le capitaine
Beausire, se taisaient, assourdis par le bruit des roues, et fermaient
les yeux dans un nuage de poussire.

C'tait l'poque des rcoltes mres. A ct des trfles d'un vert
sombre, et des betteraves d'un vert cru, les bls jaunes clairaient la
campagne d'une lueur dore et blonde. Ils semblaient avoir bu la lumire
du soleil tombe sur eux. On commenait  moissonner par places, et dans
les champs attaqus par les faux on voyait les hommes se balancer en
promenant au ras du sol leur grande lame en forme d'aile.

Aprs deux heures de marche, le break prit un chemin  gauche, passa
prs d'un moulin  vent qui tournait, mlancolique pave grise,  moiti
pourrie et condamne, dernier survivant des vieux moulins, puis il entra
dans une jolie cour et s'arrta devant une maison coquette, auberge
clbre dans le pays.

La patronne, qu'on appelle la belle Alphonsine, s'en vint, souriante,
sur sa porte, et tendit la main aux deux dames qui hsitaient devant le
marchepied trop haut.

Sous une tente, au bord de l'herbage ombrag de pommiers, des trangers
djeunaient dj, des Parisiens venus d'tretat; et on entendait dans
l'intrieur de la maison des voix, des rires et des bruits de vaisselle.

On dut manger dans une chambre, toutes les salles tant pleines. Soudain
Roland aperut contre la muraille des filets  salicoques.

--Ah! ah! cria-t-il, on pche du bouquet ici?

--Oui, rpondit Beausire, c'est mme l'endroit o on en prend le plus de
toute la cte.

--Bigre! si nous y allions aprs djeuner?

Il se trouvait justement que la mare tait basse  trois heures; et
on dcida que tout le monde passerait l'aprs-midi dans les rochers, 
chercher des salicoques.

On mangea peu, pour viter l'afflux de sang  la tte quand on aurait
les pieds dans l'eau. On voulait d'ailleurs se rserver pour le dner,
qui fut command magnifique et qui devait tre prt ds six heures,
quand on rentrerait.

Roland ne se tenait pas d'impatience. Il voulait acheter les engins
spciaux employs pour cette pche, et qui ressemblent beaucoup  ceux
dont on se sert pour attraper des papillons dans les prairies.

On les nomme lanets. Ce sont de petites poches en filet attaches sur un
cercle de bois, au bout d'un long bton. Alphonsine, souriant toujours,
les lui prta. Puis elle aida les deux femmes  faire une toilette
improvise pour ne point mouiller leurs robes. Elle offrit des jupes,
de gros bas de laine et des espadrilles. Les hommes trent leurs
chaussettes et achetrent chez le cordonnier du lieu des savates et des
sabots.

Puis on se mit en route, le lanet sur l'paule et la hotte sur le dos.
Mme Rosmilly, dans ce costume, tait tout  fait gentille, d'une
gentillesse imprvue, paysanne et hardie.

La jupe prte par Alphonsine, coquettement releve et ferme par un
point de couture afin de pouvoir courir et sauter sans peur dans les
roches, montrait la cheville et le bas du mollet, un ferme mollet de
petite femme souple et forte. La taille tait libre pour laisser aux
mouvements leur aisance; et elle avait trouv, pour se couvrir la tte,
un immense chapeau de jardinier, en paille jaune, aux bords dmesurs,
 qui une branche de tamaris, tenant un ct retrouss, donnait un air
mousquetaire et crne.

Jean, depuis son hritage, se demandait tous les jours s'il l'pouserait
ou non. Chaque fois qu'il la revoyait, il se sentait dcid  en faire
sa femme, puis, ds qu'il se trouvait seul, il songeait qu'en attendant
on a le temps de rflchir. Elle tait moins riche que lui maintenant,
car elle ne possdait qu'une douzaine de mille francs de revenu, mais en
biens-fonds, en fermes et en terrains dans le Havre, sur les bassins; et
cela, plus tard, pouvait valoir une grosse somme. La fortune tait
donc  peu prs quivalente, et la jeune veuve assurment lui plaisait
beaucoup.

En la regardant marcher devant lui ce jour-l, il pensait: Allons, il
faut que je me dcide. Certes, je ne trouverai pas mieux.

Ils suivirent un petit vallon en pente, descendant du village vers
la falaise; et la falaise, au bout de ce vallon, dominait la mer de
quatre-vingts mtres. Dans l'encadrement des ctes vertes, s'abaissant 
droite et  gauche, un grand triangle d'eau, d'un bleu d'argent sous le
soleil, apparaissait au loin, et une voile,  peine visible, avait l'air
d'un insecte l-bas. Le ciel plein de lumire se mlait tellement
 l'eau qu'on ne distinguait point du tout o finissait l'un et o
commenait l'autre; et les deux femmes, qui prcdaient les trois
hommes, dessinaient sur cet horizon clair leurs tailles serres dans
leurs corsages.

Jean, l'oeil allum, regardait fuir devant lui la cheville mince, la
jambe fine, la hanche souple et le grand chapeau provocant de Mme
Rosmilly. Et cette fuite activait son dsir, le poussait aux
rsolutions dcisives que prennent brusquement les hsitants et les
timides. L'air tide, o se mlait  l'odeur des ctes, des ajoncs,
des trfles et des herbes, la senteur marine des roches dcouvertes,
l'animait encore en le grisant doucement, et il se dcidait un peu plus
 chaque pas,  chaque seconde,  chaque regard jet sur la silhouette
alerte de la jeune femme; il se dcidait  ne plus hsiter,  lui dire
qu'il l'aimait et qu'il dsirait l'pouser. La pche lui servirait,
facilitant leur tte--tte; et ce serait en outre un joli cadre,
un joli endroit pour parler d'amour, les pieds dans un bassin d'eau
limpide, en regardant fuir sous les varechs les longues barbes des
crevettes.

Quand ils arrivrent au bout du vallon, au bord de l'abme, ils
aperurent un petit sentier qui descendait le long de la falaise, et
sous eux, entre la mer et le pied de la montagne,  mi-cte  peu prs,
un surprenant chaos de rochers normes, crouls, renverss, entasss
les uns sur les autres dans une espce de plaine herbeuse et mouvemente
qui courait  perte de vue vers le sud, forme par les boulements
anciens. Sur cette longue bande de broussailles et de gazon secoue,
et-on dit, par des sursauts de volcan, les rocs tombs semblaient les
ruines d'une grande cit disparue qui regardait autrefois l'Ocan,
domine elle-mme par la muraille blanche et sans fin de la falaise.

--a, c'est beau, dit en s'arrtant Mme Rosmilly.

Jean l'avait rejointe, et, le coeur mu, lui offrait la main pour
descendre l'troit escalier taill dans la roche.

Ils partirent en avant, tandis que Beausire, se raidissant sur ses
courtes jambes, tendait son bras repli  Mme Roland tourdie par le
vide.

Roland et Pierre venaient les derniers, et le docteur dut traner son
pre, tellement troubl par le vertige, qu'il se laissait glisser, de
marche en marche, sur son derrire.

Les jeunes gens, qui dvalaient en tte, allaient vite, et soudain ils
aperurent  ct d'un banc de bois qui marquait un repos vers le milieu
de la valeuse, un filet d'eau claire jaillissant d'un petit trou de la
falaise. Il se rpandait d'abord en un bassin grand comme une cuvette
qu'il s'tait creus lui-mme, puis tombant en cascade haute de deux
pieds  peine, il s'enfuyait  travers le sentier, o avait pouss un
tapis de cresson, puis disparaissait dans les ronces et les herbes, 
travers la plaine souleve o s'entassaient les boulements.--Oh! que
j'ai soif, s'cria Mme Rosmilly. Mais comment boire? Elle essayait de
recueillir dans le fond de sa main l'eau qui lui fuyait  travers les
doigts. Jean eut une ide, mit une pierre dans le chemin; et elle
s'agenouilla dessus afin de puiser  la source mme avec ses lvres qui
se trouvaient ainsi  la mme hauteur.

Quand elle releva sa tte, couverte de gouttelettes brillantes semes
par milliers sur la peau, sur les cheveux, sur les cils, sur le corsage,
Jean pench vers elle murmura:--Comme vous tes jolie! Elle rpondit,
sur le ton qu'on prend pour gronder un enfant:

--Voulez-vous bien vous taire? C'taient les premires paroles un peu
galantes qu'ils changeaient.

--Allons, dit Jean fort troubl, sauvons-nous avant qu'on nous rejoigne.

Il apercevait, en effet, tout prs d'eux maintenant, le dos du capitaine
Beausire qui descendait  reculons afin de soutenir par les deux mains
Mme Roland, et, plus haut, plus loin, Roland se laissait toujours
glisser, cal sur son fond de culotte en se tranant sur les pieds et
sur les coudes avec une allure de tortue, tandis que Pierre le prcdait
en surveillant ses mouvements.

Le sentier moins escarp devenait une sorte de chemin en pente
contournant les blocs normes tombs autrefois de la montagne. Mme
Rosmilly et Jean se mirent  courir et furent bientt sur le galet. Ils
le traversrent pour gagner les roches. Elles s'tendaient en une
longue et plate surface couverte d'herbes marines et o brillaient
d'innombrables flaques d'eau. La mer basse tait l-bas, trs loin,
derrire cette plaine gluante de varechs, d'un vert luisant et noir.

Jean releva son pantalon jusqu'au-dessus du mollet et ses manches
jusqu'au coude, afin de se mouiller sans crainte, puis il dit: En
avant! et sauta avec rsolution dans la premire mare rencontre.

Plus prudente, bien que dcide aussi  entrer dans l'eau tout 
l'heure, la jeune femme tournait autour de l'troit, bassin,  pas
craintifs, car elle glissait sur les plantes visqueuses.

--Voyez-vous quelque chose? disait-elle.

--Oui, je vois votre visage qui se reflte dans l'eau.

--Si vous ne voyez que cela, vous n'aurez pas une fameuse pche.

Il murmura d'une voix tendre:

--Oh! de toutes les pches c'est encore celle que je prfrerais faire.

Elle riait:

--Essayez donc, vous allez voir comme il passera  travers votre filet.

--Pourtant ... si vous vouliez?

--Je veux vous voir prendre des salicoques ... et rien de plus ... pour
le moment.

--Vous tes mchante. Allons plus loin, il n'y a rien ici.

Et il lui offrit la main pour marcher sur les rochers gras. Elle
s'appuyait un peu craintive, et lui, tout  coup, se sentait envahi par
l'amour, soulev de dsirs, affam d'elle, comme si le mal qui germait
en lui avait attendu ce jour-l pour clore.

Ils arrivrent bientt auprs d'une crevasse plus profonde, o
flottaient sous l'eau frmissante et coulant vers la mer lointaine par
une fissure invisible, des herbes longues, fines, bizarrement colores,
des chevelures roses et vertes, qui semblaient nager.

Mme Rosmilly s'cria:

--Tenez, tenez, j'en vois une, une grosse, une trs grosse l-bas!

Il l'aperut  son tour, et descendit dans le trou rsolument, bien
qu'il se mouillt jusqu' la ceinture.

Mais la bte remuant ses longues moustaches reculait doucement devant le
filet. Jean la poussait vers les varechs, sr de l'y prendre. Quand elle
se sentit bloque, elle glissa d'un brusque lan par-dessus le lanet,
traversa la mare et disparut.

La jeune femme qui regardait, toute palpitante, cette chasse, ne put
retenir ce cri:--Oh! maladroit.

Il fut vex, et d'un mouvement irrflchi trana son filet dans un fond
plein d'herbes. En le ramenant  la surface de l'eau, il vit dedans
trois grosses salicoques transparentes, cueillies  l'aveuglette dans
leur cachette invisible.

Il les prsenta, triomphant,  Mme Rosmilly qui n'osait point les
prendre, par peur de la pointe aigu et dentele dont leur tte fine est
arme.

Elle s'y dcida pourtant, et pinant entre deux doigts le bout effil de
leur barbe, elle les mit, l'une aprs l'autre, dans sa hotte, avec un
peu de varech qui les conserverait vivantes. Puis ayant trouv une
flaque d'eau moins creuse, elle y entra,  pas hsitants, un peu
suffoque par le froid qui lui saisissait les pieds, et elle se mit 
pcher elle-mme. Elle tait adroite et ruse, ayant la main souple et
le flair de chasseur qu'il fallait. Presque  chaque coup, elle ramenait
des btes trompes et surprises par la lenteur ingnieuse de sa
poursuite.

Jean maintenant ne trouvait rien, mais il la suivait pas  pas, la
frlait, se penchait sur elle, simulait un grand dsespoir de sa
maladresse, voulait apprendre.

--Oh! montrez-moi, disait-il, montrez-moi!

Puis, comme leurs deux visages se refltaient, l'un contre l'autre, dans
l'eau si claire dont les plantes noires du fond faisaient une glace
limpide, Jean souriait  cette tte voisine qui le regardait d'en bas,
et parfois, du bout des doigts, lui jetait un baiser qui semblait tomber
dessus.

--Ah! que vous tes ennuyeux, disait la jeune femme; mon cher, il ne
faut jamais faire deux choses  la fois.

Il rpondit:

--Je n'en fais qu'une. Je vous aime.

Elle se redressa, et d'un ton srieux:

--Voyons, qu'est-ce qui vous prend depuis dix minutes, avez-vous perdu
la tte?

--Non, je n'ai pas perdu la tte. Je vous aime, et j'ose, enfin, vous le
dire.

Ils taient debout maintenant dans la mare sale qui les mouillait
jusqu'aux mollets, et les mains ruisselantes appuyes sur leurs filets,
ils se regardaient au fond des yeux.

Elle reprit, d'un ton plaisant et contrari:

--Que vous tes malavis de me parler de a en ce moment. Ne
pouviez-vous attendre un autre jour et ne pas me gter ma pche?

Il murmura:

--Pardon, mais je ne pouvais plus me taire. Je vous aime depuis
longtemps. Aujourd'hui vous m'avez gris  me faire perdre la raison.

Alors, tout  coup, elle sembla en prendre son parti, se rsigner 
parler d'affaires et  renoncer aux plaisirs.

--Asseyons-nous sur ce rocher, dit-elle, nous pourrons causer
tranquillement.

Ils grimprent sur le roc un peu haut, et lorsqu'ils y furent installs
cte  cte, les pieds pendants, en plein soleil, elle reprit:

--Mon cher ami, vous n'tes plus un enfant et je ne suis pas une jeune
fille. Nous savons fort bien l'un et l'autre de quoi il s'agit, et nous
pouvons peser toutes les consquences de nos actes. Si vous vous dcidez
aujourd'hui  me dclarer votre amour, je suppose naturellement que vous
dsirez m'pouser.

Il ne s'attendait gure  cet expos net de la situation, et il rpondit
niaisement:

--Mais oui.

--En avez-vous parl  votre pre et  votre mre?

--Non, je voulais savoir si vous m'accepteriez.

Elle lui tendit sa main encore mouille, et comme il y mettait la sienne
avec lan:

--Moi, je veux bien, dit-elle. Je vous crois bon et loyal. Mais
n'oubliez point, que je ne voudrais pas dplaire  vos parents.

--Oh! pensez-vous que ma mre n'a rien prvu et qu'elle vous aimerait
comme elle vous aime si elle ne dsirait pas un mariage entre nous?

--C'est vrai, je suis un peu trouble.

Ils se turent. Et il s'tonnait, lui, au contraire, qu'elle ft si peu
trouble, si raisonnable. Il s'attendait  des gentillesses galantes, 
des refus qui disent oui,  toute une coquette comdie d'amour mle 
la pche, dans le clapotement de l'eau! Et c'tait fini, il se sentait
li, mari, en vingt paroles. Ils n'avaient plus rien  se dire
puisqu'ils taient d'accord, et ils demeuraient maintenant un peu
embarrasss tous deux de ce qui s'tait pass, si vite, entre eux, un
peu confus mme, n'osant plus parler, n'osant plus pcher, ne sachant
que faire.

La voix de Roland les sauva:

--Par ici, par ici, les enfants. Venez voir Beausire. Il vide la mer, ce
gaillard-l.

Le capitaine, en effet, faisait une pche merveilleuse. Mouill
jusqu'aux reins, il allait de mare en mare, reconnaissant d'un seul coup
d'oeil les meilleures places, et fouillant, d'un mouvement lent et sr
de son lanet, toutes les cavits caches sous les varechs.

Et les belles salicoques transparentes, d'un blond gris, frtillaient au
fond de sa main quand il les prenait d'un geste sec pour les jeter dans
sa hotte.

Mme Rosmilly surprise, ravie, ne le quitta plus, l'imitant de son
mieux, oubliant presque sa promesse et Jean qui suivait, rveur, pour se
donner tout entire  cette joie enfantine de ramasser des btes sous
les herbes flottantes.

Roland s'cria tout  coup:

--Tiens, Mme Roland qui nous rejoint.

Elle tait reste d'abord seule avec Pierre sur la plage, car ils
n'avaient envie ni l'un ni l'autre de s'amuser  courir dans les roches
et  barboter dans les flaques; et pourtant ils hsitaient  demeurer
ensemble. Elle avait peur de lui, et son fils avait peur d'elle et de
lui-mme, peur de sa cruaut qu'il ne matrisait point.

Ils s'assirent donc, l'un prs de l'autre, sur le galet.

Et tous deux, sous la chaleur du soleil calme par l'air marin, devant
le vaste et doux horizon d'eau bleue moire d'argent, pensaient en mme
temps: Comme il aurait fait bon ici, autrefois.

Elle n'osait point parler  Pierre, sachant bien qu'il rpondrait une
duret; et il n'osait pas parler  sa mre sachant aussi que, malgr
lui, il le ferait avec violence.

Du bout de sa canne il tourmentait les galets ronds, les remuait et les
battait. Elle, les yeux vagues, avait pris entre ses doigts trois ou
quatre petits cailloux qu'elle faisait passer d'une main dans l'autre,
d'un geste lent et machinal. Puis son regard indcis, qui errait devant
elle, aperut, au milieu des varechs, son fils Jean qui pchait avec Mme
Rosmilly. Alors elle les suivit, piant leurs mouvements, comprenant
confusment, avec son instinct de mre, qu'ils ne causaient point
comme tous les jours. Elle les vit se pencher cte  cte quand ils
se regardaient dans l'eau, demeurer debout face  face quand ils
interrogeaient leurs coeurs, puis grimper et, s'asseoir sur le rocher
pour s'engager l'un envers l'autre.

Leurs silhouettes se dtachaient bien nettes, semblaient seules au
milieu de l'horizon, prenaient dans ce large espace de ciel, de mer, de
falaises, quelque chose de grand et de symbolique.

Pierre aussi les regardait, et un rire sec sortit brusquement de ses
lvres.

Sans se tourner vers lui, Mme Roland lui dit:

--Qu'est-ce que tu as donc?

Il ricanait toujours:

--Je m'instruis. J'apprends comment on se prpare  tre cocu.

Elle eut un sursaut de colre, de rvolte, choque du mot, exaspre de
ce qu'elle croyait comprendre.

--Pour qui dis-tu a?

--Pour Jean, parbleu! C'est trs comique de les voir ainsi!

Elle murmura, d'une voix basse, tremblante d'motion:

--Oh! Pierre, que tu es cruel! Cette femme est la droiture mme. Ton
frre ne pourrait trouver mieux.

Il se mit  rire tout  fait, d'un rive voulu et saccad:

--Ah! ah! ah! La droiture mme! Toutes les femmes sont la droiture mme
... et tous leurs maris sont cocus. Ah! ah! ah!

Sans rpondre elle se leva, descendit vivement la pente de galets, et,
au risque de glisser, de tomber dans les trous cachs sous les herbes,
de se casser la jambe ou le bras, elle s'en alla, courant presque,
marchant  travers les mares, sans voir, tout droit devant elle, vers
son autre fils.

En la voyant approcher, Jean lui cria:

--Eh bien? maman, tu te dcides?

Sans rpondre elle lui saisit le bras comme pour lui dire: Sauve-moi,
dfends-moi.

Il vit son trouble et, trs surpris:

--Comme tu es ple! Qu'est-ce que tu as?

Elle balbutia:

--J'ai failli tomber, j'ai eu peur sur ces roches.

Alors Jean la guida, la soutint, lui expliquant la pche pour qu'elle y
prt intrt. Mais comme elle ne l'coutait gure, et comme il prouvait
un besoin violent de se confier  quelqu'un, il l'entrana plus loin et,
 voix basse:

--Devine ce que j'ai fait?

--Mais ... mais ... je ne sais pas.

--Devine.

--Je ne ... je ne sais pas

--Eh bien, j'ai dit  Mme Rosmilly que je dsirais l'pouser.

Elle ne rpondit rien, ayant la tte bourdonnante, l'esprit en dtresse
au point de ne plus comprendre qu' peine. Elle rpta:

--L'pouser

--Oui, ai-je bien fait? Elle est charmante, n'est-ce pas?

--Oui ... charmante ... tu as bien fait.

--Alors tu m'approuves?

--Oui ... je t'approuve.

--Comme tu dis a drlement. On croirait que ... que ... tu n'es pas
contente.

--Mais oui ... je suis ... contente.

--Bien vrai?

--Bien vrai.

Et pour le lui prouver, elle le saisit  pleins bras et l'embrassa 
plein visage, par grands baisers de mre.

Puis, quand elle se fut essuy les yeux, o des larmes taient venues,
elle aperut l-bas sur la plage un corps tendu sur le ventre, comme un
cadavre, la figure dans le galet: c'tait l'autre, Pierre, qui songeait,
dsespr.

Alors elle emmena son petit Jean plus loin encore, tout prs du flot, et
ils parlrent longtemps de ce mariage o se rattachait son coeur.

La mer montant les chassa vers les pcheurs qu'ils rejoignirent, puis
tout le monde regagna la cte. On rveilla Pierre qui feignait de
dormir; et le dner fut trs long, arros de beaucoup de vins.



VII


Dans le break, en revenant, tous les hommes, hormis Jean, sommeillrent.
Beausire et Roland s'abattaient, toutes les cinq minutes, sur une paule
voisine qui les repoussait d'une secousse. Ils se redressaient alors,
cessaient de ronfler, ouvraient les yeux, murmuraient: Bien beau
temps, et retombaient, presque aussitt, de l'autre ct.

Lorsqu'on entra dans le Havre, leur engourdissement tait si profond
qu'ils eurent beaucoup de peine  le secouer, et Beausire refusa mme de
monter chez Jean o le th les attendait. On dut le dposer devant sa
porte.

Le jeune avocat, pour la premire fois, allait coucher dans son logis
nouveau; et une grande joie, un peu purile, l'avait saisi tout  coup
de montrer, justement ce soir-l,  sa fiance l'appartement qu'elle
habiterait bientt.

La bonne tait partie, Mme Roland ayant dclar qu'elle ferait chauffer
l'eau et servirait elle-mme, car elle n'aimait pas laisser veiller les
domestiques, par crainte du feu.

Personne, autre qu'elle, son fils et les ouvriers, n'tait encore entr,
afin que la surprise ft complte quand on verrait combien c'tait joli.

Dans le vestibule Jean pria qu'on attendt. Il voulait allumer les
bougies et les lampes, et il laissa dans l'obscurit Mme Rosmilly, son
pre et son frre, puis il cria: Arrivez! en ouvrant toute grande la
porte  deux battants.

La galerie vitre, claire par un lustre et des verres de couleur
cachs dans les palmiers, les caoutchoucs et les fleurs, apparaissait
d'abord pareille  un dcor de thtre. Il y eut une seconde
d'tonnement. Roland, merveill de ce luxe, murmura: Nom d'un chien,
saisi par l'envie de battre des mains comme devant les apothoses.

Puis on pntra dans le premier salon, petit, tendu avec une toffe
vieil or, pareille  celle des siges. Le grand salon de consultation
trs simple, d'un rouge saumon ple, avait grand air.

Jean s'assit dans le fauteuil devant son bureau charg de livres, et
d'une voix grave, un peu force:

--Oui, Madame, les textes de loi sont formels et me donnent, avec
l'assentiment que je vous avais annonc, l'absolue certitude qu'avant
trois mois l'affaire dont nous nous sommes entretenus recevra une
heureuse solution.

Il regardait Mme Rosmilly qui se mit  sourire en regardant Mme Roland;
et Mme Roland, lui prenant la main, la serra.

Jean, radieux, fit une gambade de collgien et s'cria:

--Hein, comme la voix porte bien. Il serait excellent pour plaider, ce
salon.

Il se mit  dclamer:

--Si l'humanit seule, si ce sentiment de bienveillance naturelle
que nous prouvons pour toute souffrance devait tre le mobile de
l'acquittement que nous sollicitons de vous, nous ferions appel  votre
piti, messieurs les jurs,  votre coeur de pre et d'homme; mais nous
avons pour nous le droit, et c'est la seule question du droit que nous
allons soulever devant vous ...

Pierre regardait ce logis qui aurait pu tre le sien, et il s'irritait
des gamineries de son frre, le jugeant, dcidment, trop niais et
pauvre d'esprit.

Mme Roland ouvrit une porte  droite.

--Voici la chambre  coucher, dit-elle.

Elle avait mis  la parer tout son amour de mre. La tenture tait en
cretonne de Rouen qui imitait la vieille toile normande. Un dessin Louis
XV--une bergre dans un mdaillon que fermaient les becs unis de deux
colombes--donnait aux murs, aux rideaux, au lit, aux fauteuils un air
galant et champtre tout  fait gentil.

--Oh! c'est charmant, dit Mme Rosmilly, devenue un peu srieuse, en
entrant dans cette pice.

--Cela vous plat? demanda Jean.

--Enormment.

--Si vous saviez comme a me fait plaisir.

Ils se regardrent une seconde, avec beaucoup de tendresse confiante au
fond des yeux.

Elle tait gne un peu cependant, un peu confuse dans cette chambre 
coucher qui serait sa chambre nuptiale. Elle avait remarqu, en entrant,
que la couche tait trs large, une vraie couche de mnage, choisie par
Mme Roland qui avait prvu sans doute et dsir le prochain mariage de
son fils; et cette prcaution de mre lui faisait plaisir cependant,
semblait lui dire qu'on l'attendait dans la famille.

Puis quand on fut rentr dans le salon, Jean ouvrit brusquement la
porte de gauche et on aperut la salle  manger ronde, perce de trois
fentres, et dcore en lanterne japonaise. La mre et le fils avaient
mis l toute la fantaisie dont ils taient capables. Cette pice 
meubles de bambou,  magots,  potiches,  soieries pailletes d'or, 
stores transparents o des perles de verre semblaient des gouttes d'eau,
 ventails clous aux murs pour maintenir les toffes, avec ses crans,
ses sabres, ses masques, ses grues faites en plumes vritables, tous ses
menus bibelots de porcelaine, de bois, de papier, d'ivoire, de nacre et
de bronze, avait l'aspect prtentieux et manir que donnent les mains
inhabiles et les yeux ignorants aux choses qui exigent le plus de tact,
de got et d'ducation artiste. Ce fut celle cependant qu'on admira le
plus. Pierre seul fit des rserves avec une ironie un peu amre dont son
frre se sentit bless.

Sur la table, les fruits se dressaient en pyramides, et les gteaux
s'levaient en monuments.

On n'avait gure faim; on sua les fruits et on grignota les ptisseries
plutt qu'on ne les mangea. Puis, au bout d'une heure, Mme Rosmilly
demanda la permission de se retirer.

Il fut dcid que le pre Roland l'accompagnerait  sa porte et
partirait immdiatement avec elle, tandis que Mme Roland, en l'absence
de la bonne, jetterait son coup d'oeil de mre sur le logis afin que son
fils ne manqut de rien.

--Faut-il revenir te chercher? demanda Roland.

Elle hsita, puis rpondit:

--Non, mon gros, couche-toi. Pierre me ramnera.

Ds qu'ils furent partis, elle souffla les bougies, serra les gteaux,
le sucre et les liqueurs dans un meuble dont la clef fut remise  Jean;
puis elle passa dans la chambre  coucher, entr'ouvrit le lit, regarda
si la carafe tait remplie d'eau frache et la fentre bien ferme.

Pierre et Jean taient demeurs dans le petit salon, celui-ci encore
froiss de la critique faite sur son got, et celui-l de plus en plus
agac de voir son frre dans ce logis.

Ils fumaient assis tous les deux, sans se parler. Pierre tout  coup se
leva:

--Cristi! dit-il, la veuve avait l'air bien vann ce soir, les
excursions ne lui russissent pas.

Jean se sentit soulev soudain par une de ces promptes et furieuses
colres de dbonnaires blesss au coeur.

Le souffle lui manquait tant son motion tait vive, et il balbutia:

--Je te dfends dsormais de dire la veuve quand tu parleras de Mme
Rosmilly.

Pierre se tourna vers lui, hautain:

--Je crois que tu me donnes des ordres. Deviens-tu fou, par hasard?

Jean aussitt s'tait dress:

--Je ne deviens pas fou, mais j'en ai assez de tes manires envers moi.

Pierre ricana:

--Envers toi? Est-ce que tu fais partie de Mme Rosmilly?

--Sache que Mme Rosmilly va devenir ma femme.

L'autre rit plus fort:

--Ah! ah! trs bien. Je comprends maintenant pourquoi je ne devrai
plus l'appeler la veuve. Mais tu as pris une drle de manire pour
m'annoncer ton mariage.

--Je te dfends de plaisanter ... tu entends ... je te le dfends.

Jean s'tait approch, ple, la voix tremblante, exaspr de cette
ironie poursuivant la femme qu'il aimait et qu'il avait choisie.

Mais Pierre soudain devint aussi furieux. Tout ce qui s'amassait eu lui
de colres impuissantes, de rancunes crases, de rvoltes domptes
depuis quelque temps et de dsespoir silencieux, lui montant  la tte,
l'tourdit comme un coup de sang.

--Tu oses? ... Tu oses? ... Et moi je t'ordonne de te taire, tu entends,
je te l'ordonne.

Jean, surpris de cette violence, se tut quelques secondes, cherchant,
dans ce trouble d'esprit o nous jette la fureur, la chose, la phrase,
le mot, qui pourrait blesser son frre jusqu'au coeur.

Il reprit, en s'efforant de se matriser pour bien frapper, de ralentir
sa parole pour la rendre plus aigu:

--Voil longtemps que je te sais jaloux de moi, depuis le jour o tu as
commenc  dire la veuve parce que tu as compris que cela me faisait
mal.

Pierre poussa un de ces rires stridents et mprisants qui lui taient
familiers:

--Ah! ah! mon Dieu! Jaloux de toi! ... moi? ... moi? ... moi? ... et de
quoi? ... de quoi, mon Dieu? ... de ta figure ou de ton esprit? ...

Mais Jean sentit bien qu'il avait touch la plaie de cette me.

--Oui, tu es jaloux de moi, et jaloux depuis l'enfance; et tu es devenu
furieux quand tu as vu que cette femme me prfrait et qu'elle ne
voulait pas de toi.

Pierre bgayait, exaspr de cette supposition:

--Moi ... moi... jaloux de toi?  cause de cette cruche, de cette dinde,
de cette oie grasse? ...

Jean qui voyait porter ses coups reprit:

--Et le jour o tu as essay de ramer plus fort que moi, dans la
_Perle_? Et tout ce que tu dis devant elle pour te faire valoir?
Mais tu crves de jalousie! Et quand cette fortune m'est arrive, tu
es devenu enrag, et tu m'as dtest, et tu l'as montr de toutes les
manires, et tu as fait souffrir tout le monde, et tu n'es pas une heure
sans cracher la bile qui t'touffe.

Pierre ferma ses poings de fureur avec une envie irrsistible de sauter
sur son frre et de le prendre  la gorge:

--Ah! tais-toi, cette fois, ne parle point de cette fortune.

Jean s'cria:

--Mais la jalousie te suinte de la peau. Tu ne dis pas un mot  mon
pre,  ma mre ou  moi, o elle n'clate. Tu feins de me mpriser
parce que tu es jaloux! tu cherches querelle  tout le monde parce que
tu es jaloux. Et maintenant que je suis riche, tu ne te contiens plus,
tu es devenu venimeux, tu tortures notre mre comme si c'tait sa faute!
...

Pierre avait recul jusqu' la chemine, la bouche entr'ouverte, l'oeil
dilat, en proie  une de ces folies de rage qui font commettre des
crimes.

Il rpta d'une voix plus basse, mais haletante:

--Tais-toi, tais-toi donc!

--Non. Voil longtemps que je voulais te dire ma pense entire; tu m'en
donnes l'occasion, tant pis pour toi. J'aime une femme! Tu le sais et tu
la railles devant moi, tu me pousses  bout; tant pis pour toi. Mais je
casserai tes dents de vipre, moi! Je te forcerai  me respecter.

--Te respecter, toi?

--Oui, moi!

--Te respecter ... toi ... qui nous as tous dshonors, par ta cupidit!

--Tu dis? Rpte ... rpte? ...

--Je dis qu'on n'accepte pas la fortune d'un homme quand on passe pour
le fils d'un autre.

Jean demeurait immobile, ne comprenant pas, effar devant l'insinuation
qu'il pressentait:

--Comment? Tu dis ... rpte encore?

--Je dis ce que tout le monde chuchote, ce que tout le monde colporte,
que tu es le fils de l'homme qui t'a laiss sa fortune. Eh bien! un
garon propre n'accepte pas l'argent qui dshonore sa mre.

--Pierre ... Pierre ... Pierre ... y songes-tu? ... Toi ... c'est toi
... toi ... qui prononces cette infamie?

--Oui ... moi ... c'est moi. Tu ne vois donc point que j'en crve de
chagrin depuis un mois, que je passe mes nuits sans dormir et mes jours
 me cacher comme une bte, que je ne sais plus ce que je dis ni ce que
je fais, ni ce que je deviendrai tant je souffre, tant je suis affol de
honte et de douleur, car j'ai devin d'abord et je sais maintenant.

--Pierre ... Tais-toi ... Maman est dans la chambre  ct! Songe
qu'elle peut nous entendre ... qu'elle nous entend ...

Mais il fallait qu'il vidt son coeur! et il dit tout, ses soupons,
ses raisonnements, ses luttes, sa certitude, et l'histoire du portrait
encore une fois disparu.

Il parlait par phrases courtes, haches, presque sans suite, des phrases
d'hallucin.

Il semblait maintenant avoir oubli Jean et sa mre dans la pice
voisine. Il parlait comme si personne ne l'coutait, parce qu'il devait
parler, parce qu'il avait trop souffert, trop comprim et referm sa
plaie. Elle avait grossi comme une tumeur, et cette tumeur venait de
crever, claboussant tout le monde. Il s'tait mis  marcher comme il
faisait presque toujours; et les yeux fixes devant lui, gesticulant,
dans une frnsie de dsespoir, avec des sanglots dans la gorge, des
retours de haine contre lui-mme, il parlait comme s'il et confess
sa misre et la misre des siens, comme s'il et jet sa peine  l'air
invisible et sourd o s'envolaient ses paroles.

Jean perdu, et presque convaincu soudain par l'nergie aveugle de son
frre, s'tait adoss contre la porte derrire laquelle il devinait que
leur mre les avait entendus.

Elle ne pouvait point sortir; il fallait passer par le salon. Elle
n'tait point revenue; donc elle n'avait pas os.

Pierre tout  coup frappant du pied, cria:

--Tiens, je suis un cochon d'avoir dit a!

Et il s'enfuit, nu-tte, dans l'escalier.

Le bruit de la grande porte de la rue, retombant avec fracas, rveilla
Jean de la torpeur profonde o il tait tomb. Quelques secondes
s'taient coules, plus longues que des heures, et son me s'tait
engourdie dans un hbtement d'idiot. Il sentait bien qu'il lui faudrait
penser tout  l'heure, et agir, mais il attendait, ne voulant mme plus
comprendre, savoir, se rappeler, par peur, par faiblesse, par lchet.
Il tait de la race des temporiseurs qui remettent toujours au
lendemain; et quand il lui fallait, sur-le-champ, prendre une
rsolution, il cherchait encore, par instinct,  gagner quelques
moments.

Mais le silence profond qui l'entourait maintenant, aprs les
vocifrations de Pierre, ce silence subit des murs, des meubles, avec
cette lumire vive des six bougies et des deux lampes, l'effraya si fort
tout  coup qu'il eut envie de se sauver aussi.

Alors il secoua sa pense, il secoua son coeur, et il essaya de
rflchir.

Jamais il n'avait rencontr une difficult dans sa vie. Il est des
hommes qui se laissent aller comme l'eau qui coule. Il avait fait ses
classes avec soin, pour n'tre pas puni, et termin ses tudes de droit
avec rgularit parce que son existence tait calme. Toutes les choses
du monde lui paraissaient naturelles sans veiller autrement son
attention. Il aimait l'ordre, la sagesse, le repos par temprament,
n'ayant point de replis dans l'esprit; et il demeurait, devant cette
catastrophe, comme un homme qui tombe  l'eau sans avoir jamais nag.

Il essaya de douter d'abord. Son frre avait menti par haine, et par
jalousie?

Et pourtant, comment aurait-il t assez misrable pour dire de leur
mre une chose pareille s'il n'avait pas t lui-mme gar par le
dsespoir? Et puis Jean gardait dans l'oreille, dans le regard, dans les
nerfs, jusque dans le fond de la chair, certaines paroles, certains cris
de souffrance, des intonations et des gestes de Pierre, si douloureux
qu'ils taient irrsistibles, aussi irrcusables que la certitude.

Il demeurait trop cras pour faire un mouvement ou pour avoir une
volont. Sa dtresse devenait intolrable; et il sentait que, derrire
la porte, sa mre tait l qui avait tout entendu et qui attendait.

Que faisait-elle? Pas un mouvement, pas un frisson, pas un souffle, pas
un soupir ne rvlait la prsence d'un tre derrire cette planche. Se
serait-elle sauve? Mais par o? Si elle s'tait sauve ... elle avait
donc saut de la fentre dans la rue!

Un sursaut de frayeur le souleva, si prompt et si dominateur qu'il
enfona plutt qu'il n'ouvrit la porte et se jeta dans sa chambre.

Elle semblait vide. Une seule bougie l'clairait, pose sur la commode.

Jean s'lana vers la fentre, elle tait ferme, avec les volets clos.
Il se retourna, fouillant les coins noirs de son regard anxieux, et il
s'aperut que les rideaux du lit avaient t tirs. Il y courut et les
ouvrit. Sa mre tait tendue sur sa couche, la figure enfouie dans
l'oreiller qu'elle avait ramen de ses deux mains crispes sur sa tte,
pour ne plus entendre.

Il la crut d'abord touffe. Puis, l'ayant saisie par les paules, il
la retourna sans qu'elle lcht l'oreiller qui lui cachait le visage et
qu'elle mordait pour ne pas crier.

Mais le contact de ce corps raidi, de ces bras crisps, lui communiqua
la secousse de son indicible torture. L'nergie et la force dont elle
retenait avec ses doigts et avec ses dents la toile gonfle de plumes,
sur sa bouche, sur ses yeux et sur ses oreilles pour qu'il ne la vt
point et ne lui parlt pas, lui fit deviner, par la commotion qu'il
reut, jusqu' quel point on peut souffrir. Et son coeur, son simple
coeur, fut dchir de piti. Il n'tait pas un juge, lui, mme un juge
misricordieux, il tait un homme plein de faiblesse et un fils plein de
tendresse. Il ne se rappela rien de ce que l'autre lui avait dit, il ne
raisonna pas et ne discuta point, il toucha seulement de ses deux mains
le corps inerte de sa mre, et ne pouvant arracher l'oreiller de sa
figure, il cria, en baisant sa robe:

--Maman, maman, ma pauvre maman, regarde-moi!

Elle aurait sembl morte si tous ses membres n'eussent t parcourus
d'un frmissement presque insensible, d'une vibration de corde tendue.
Il rptait:

--Maman, maman, coute-moi. a n'est pas vrai. Je sais bien que a n'est
pas vrai.

Elle eut un spasme, une suffocation, puis tout  coup elle sanglota dans
l'oreiller. Alors tous ses nerfs se dtendirent, ses muscles raidis
s'amollirent, ses doigts s'entr'ouvrant lchrent la toile; et il lui
dcouvrit la face.

Elle tait toute ple, toute blanche, et de ses paupires fermes on
voyait couler des gouttes d'eau. L'ayant enlace par le cou, il lui
baisa les yeux, lentement, par grands baisers dsols qui se mouillaient
 ses larmes, et il disait toujours:

--Maman, ma chre maman, je sais bien que a n'est pas vrai. Ne pleure
pas, je le sais! a n'est pas vrai!

Elle se souleva, s'assit, le regarda, et avec un de ces efforts de
courage qu'il faut, en certains cas, pour se tuer, elle lui dit:

--Non, c'est vrai, mon enfant.

Et ils restrent sans paroles, l'un devant l'autre. Pendant quelques
instants encore elle suffoqua, tendant la gorge, en renversant la tte
pour respirer, puis elle se vainquit de nouveau et reprit:

--C'est vrai, mon enfant. Pourquoi mentir? C'est vrai. Tu ne me croirais
pas, si je mentais.

Elle avait l'air d'une folle. Saisi de terreur, il tomba  genoux prs
du lit en murmurant:

--Tais-toi, maman, tais-toi.

Elle s'tait leve, avec une rsolution et une nergie effrayantes.

--Mais je n'ai plus rien  te dire, mon enfant, adieu.

Et elle marcha vers la porte.

Il la saisit  pleins bras, criant:

--Qu'est-ce que tu fais, maman, o vas-tu?

--Je ne sais pas ... est-ce que je sais ... je n'ai plus rien  faire
... puisque je suis toute seule.

Elle se dbattait pour s'chapper. La retenant, il ne trouvait qu'un mot
 lui rpter:

--Maman ... maman ... maman...

Et elle disait dans ses efforts pour rompre cette treinte:

--Mais non, mais non, je ne suis plus la mre maintenant, je ne suis
plus rien pour toi, pour personne, plus rien, plus rien! Tu n'as plus ni
pre ni mre, mon pauvre enfant ... adieu.

Il comprit brusquement que s'il la laissait partir il ne la reverrait
jamais, et, l'enlevant, il la porta sur un fauteuil, l'assit de force,
puis s'agenouillant et formant une chane de ses bras:

--Tu ne sortiras point d'ici, maman; moi je t'aime, et je te garde. Je
te garde toujours, tu es  moi.

Elle murmura d'une voix accable:

--Non, mon pauvre garon, a n'est plus possible. Ce soir tu pleures, et
demain tu me jetterais dehors. Tu ne me pardonnerais pas non plus.

Il rpondit avec un si grand lan de si sincre amour:--Oh! moi? moi?
Comme tu me connais peu!--qu'elle poussa un cri, lui prit la tte
par les cheveux,  pleines mains, l'attira avec violence et le baisa
perdument  travers la figure.

Puis elle demeura immobile, la joue contre la joue de son fils, sentant,
 travers sa barbe, la chaleur de sa chair; et elle lui dit, tout bas,
dans l'oreille:

--Non, mon petit Jean. Tu ne me pardonnerais pas demain. Tu le crois et
tu te trompes. Tu m'as pardonn ce soir, et ce pardon-l m'a sauv la
vie; mais il ne faut plus que tu me voies.

Il rpta, en l'treignant:

--Maman, ne dis pas a!

--Si, mon petit, il faut que je m'en aille.

Je ne sais pas o, ni comment je m'y prendrai, ni ce que je dirai, mais
il le faut. Je n'oserais plus te regarder, ni t'embrasser, comprends-tu?

Alors,  son tour, il lui dit, tout bas, dans l'oreille:

--Ma petite mre, tu resteras, parce je le veux, parce que j'ai besoin
de toi. Et tu vas me jurer de m'obir, tout de suite.

--Non, mon enfant.

--Oh! maman, il le faut, tu entends. Il le faut.

--Non, mon enfant, c'est impossible. Ce serait nous condamner tous 
l'enfer. Je sais ce que c'est, moi, que ce supplice-l, depuis un mois.
Tu es attendri, mais quand ce sera pass, quand tu me regarderas comme
me regarde Pierre, quand tu te rappelleras ce que je t'ai dit! ... Oh!
... mon petit Jean, songe ... songe que je suis ta mre! ...

--Je ne veux pas que tu me quittes, maman. Je n'ai que toi.

--Mais pense, mon fils, que nous ne pourrons plus nous voir sans rougir
tous les deux, sans que je me sente mourir de honte et sans que tes yeux
fassent baisser les miens.

--a n'est pas vrai, maman.

--Oui, oui, oui, c'est vrai! Oh! j'ai compris, va, toutes les luttes de
ton pauvre frre, toutes, depuis le premier jour. Maintenant, lorsque
je devine son pas dans la maison, mon coeur saute  briser ma poitrine,
lorsque j'entends sa voix, je sens que je vais m'vanouir. Je t'avais
encore, toi! Maintenant, je ne t'ai plus. Oh! mon petit Jean, crois-tu
que je pourrais vivre entre vous deux?

--Oui, maman. Je t'aimerai tant que tu n'y penseras plus.

--Oh! oh! comme si c'tait possible!

--Oui, c'est possible.

--Comment veux-tu que je n'y pense plus entre ton frre et toi? Est-ce
que vous n'y penserez plus, vous?

--Moi. Je te le jure!

--Mais tu y penseras  toutes les heures du jour.

--Non, je te le jure. Et puis, coute: si tu pars, je m'engage et je me
fais tuer.

Elle fut bouleverse par cette menace purile et treignit Jean en le
caressant avec une tendresse passionne. Il reprit:

--Je t'aime plus que tu ne crois, va, bien plus, bien plus. Voyons, sois
raisonnable. Essaye de rester seulement huit jours. Veux-tu me promettre
huit jours? Tu ne peux pas me refuser a?

Elle posa ses deux mains sur les paules de Jean, et le tenant  la
longueur de ses bras:

--Mon enfant ... tchons d'tre calmes et de ne pas nous attendrir.
Laisse-moi te parler d'abord. Si je devais une seule fois entendre sur
tes lvres ce que j'entends depuis un mois dans la bouche de ton frre,
si je devais une seule fois voir dans tes yeux ce que je lis dans les
siens, si je devais deviner rien que par un mot ou par un regard que je
te suis odieuse comme  lui ... une heure aprs, tu entends, une heure
aprs ... je serais partie pour toujours.

--Maman, je te jure ...

--Laisse-moi parler ... Depuis un mois j'ai souffert tout ce qu'une
crature peut souffrir. A partir du moment o j'ai compris que ton
frre, que mon autre fils me souponnait, et qu'il devinait, minute par
minute, la vrit, tous les instants de ma vie ont t un martyre qu'il
est impossible de t'exprimer.

Elle avait une voix si douloureuse que la contagion de sa torture emplit
de larmes les yeux de Jean.

Il voulut l'embrasser, mais elle le repoussa.

--Laisse-moi ... coute ... j'ai encore tant de choses  te dire pour
que tu comprennes ... mais tu ne comprendras pas ... c'est que ... si je
devais rester ... il faudrait ... Non, je ne peux pas! ...

--Dis, maman, dis.

--Eh bien! oui. Au moins je ne t'aurai pas tromp ... Tu veux que je
reste avec toi, n'est-ce pas? Pour cela, pour que nous puissions nous
voir encore, nous parler, nous rencontrer toute la journe dans la
maison, car je n'ose plus ouvrir une porte dans la peur de trouver
ton frre derrire elle, pour cela il faut, non pas que tu me
pardonnes,--rien ne fait plus de mal qu'un pardon,--mais que tu ne m'en
veuilles pas de ce que j'ai fait ... Il faut que tu te sentes assez
fort, assez diffrent de tout le monde pour te dire que tu n'es pas le
fils de Roland, sans rougir de cela et sans me mpriser! ... Moi j'ai
assez souffert ... j'ai trop souffert, je ne peux plus, non, je ne peux
plus! Et ce n'est pas d'hier, va, c'est de longtemps ... Mais tu ne
pourras jamais comprendre a, toi! Pour que nous puissions encore vivre
ensemble, et nous embrasser, mon petit Jean, dis-toi bien que si j'ai
t la matresse de ton pre, j'ai t encore plus sa femme, sa vraie
femme, que je n'en ai pas honte au fond du coeur, que je ne regrette
rien, que je l'aime encore tout mort qu'il est, que je l'aimerai
toujours, que je n'ai aim que lui, qu'il a t toute ma vie, toute ma
joie, tout mon espoir, toute ma consolation, tout, tout, tout pour moi,
pendant si longtemps! coute, mon petit, devant Dieu qui m'entend, je
n'aurais jamais rien eu de bon dans l'existence, si je ne l'avais pas
rencontr, jamais rien, pas une tendresse, pas une douceur, pas une de
ces heures qui nous font tant regretter de vieillir, rien! Je lui dois
tout! Je n'ai eu que lui au monde, et puis vous deux, ton frre et toi.
Sans vous ce serait vide, noir et vide comme la nuit. Je n'aurais jamais
aim rien, rien connu, rien dsir, je n'aurais pas seulement pleur,
car j'ai pleur, mon petit Jean. Oh! oui, j'ai pleur, depuis que nous
sommes venus ici. Je m'tais donne  lui tout entire, corps et me,
pour toujours, avec bonheur, et pendant plus de dix ans j'ai t sa
femme comme il a t mon mari devant Dieu qui nous avait faits l'un pour
l'autre. Et puis, j'ai compris qu'il m'aimait moins. Il tait toujours
bon et prvenant, mais je n'tais plus pour lui ce que j'avais t.
C'tait fini! Oh! que j'ai pleur! ... Comme c'est misrable et
trompeur, la vie!.. Il n'y a rien qui dure ... Et nous sommes arrivs
ici; et jamais je ne l'ai plus revu, jamais il n'est venu ... Il
promettait dans toutes ses lettres! ... Je l'attendais toujours! ...
et je ne l'ai plus revu! ... et voil qu'il est mort! ... Mais il nous
aimait encore puisqu'il a pens  toi. Moi je l'aimerai jusqu' mon
dernier soupir, et je ne le renierai jamais, et je t'aime parce que tu
es son enfant, et je ne pourrais pas avoir honte de lui devant toi!
Comprends-tu? je ne pourrais pas! Si tu veux que je reste, il faut que
tu acceptes d'tre son fils et que nous parlions de lui quelquefois,
et que tu l'aimes un peu, et que nous pensions  lui quand nous nous
regarderons. Si tu ne veux pas, si tu ne peux pas, adieu, mon petit, il
est impossible que nous restions ensemble maintenant! je ferai ce que tu
dcideras: Jean rpondit d'une voix douce:

--Reste, maman.

Elle le serra dans ses bras et se remit  pleurer; puis elle reprit, la
joue contre sa joue:

--Oui, mais Pierre? Qu'allons-nous devenir avec lui?

Jean murmura:

--Nous trouverons quelque chose. Tu ne peux plus vivre auprs de lui.

Au souvenir de l'an elle fut crispe d'angoisse.

--Non, je ne puis plus, non! non!

Et se jetant sur le coeur de Jean, elle s'cria, l'me en dtresse:

--Sauve-moi de lui, toi, mon petit, sauve-moi, fais quelque chose, je ne
sais pas ... trouve ... sauve-moi!

--Oui, maman, je chercherai.

--Tout de suite ... il faut ... Tout de suite ... ne me quitte pas! J'ai
si peur de lui ... si peur!

--Oui, je trouverai. Je te promets.

--Oh! mais vite, vite! Tu ne comprends pas ce qui se passe en moi quand
je le vois.

Puis elle lui murmura tout bas, dans l'oreille:

--Garde-moi ici, chez toi.

Il hsita, rflchit et comprit, avec son bon sens positif, le danger de
cette combinaison.

Mais il dut raisonner longtemps, discuter, combattre avec des arguments
prcis son affolement et sa terreur.

--Seulement ce soir, disait-elle, seulement cette nuit. Tu feras dire
demain  Roland que je me suis trouve malade.

--Ce n'est pas possible, puisque Pierre est rentr. Voyons, aie du
courage. J'arrangerai tout, je te le promets, ds demain. Je serai
 neuf heures  la maison. Voyons, mets ton chapeau. Je vais te
reconduire.

--Je ferai ce que tu voudras, dit-elle avec un abandon enfantin,
craintif et reconnaissant.

Elle essaya de se lever; mais la secousse avait t trop forte; elle ne
pouvait encore se tenir sur ses jambes.

Alors il lui fit boire de l'eau sucre, respirer de l'alcali, et il lui
lava les tempes avec du vinaigre. Elle se laissait faire, brise et
soulage comme aprs un accouchement.

Elle put enfin marcher et prit son bras. Trois heures sonnaient quand
ils passrent  l'htel de ville.

Devant la porte de leur logis il l'embrassa et lui dit: Adieu, maman,
bon courage.

Elle monta,  pas furtifs, l'escalier silencieux, entra dans sa chambre,
se dvtit bien vite, et se glissa, avec l'motion retrouve des
adultres anciens, auprs de Roland qui ronflait.

Seul dans la maison, Pierre ne dormait pas et l'avait entendue revenir.



VIII


Quand il fut rentr dans son appartement, Jean s'affaissa sur un divan,
car les chagrins et les soucis qui donnaient  son frre des envies de
courir et de fuir comme une bte chasse, agissant diversement sur sa
nature somnolente, lui cassaient les jambes et les bras. Il se sentait
mou  ne plus faire un mouvement,  ne pouvoir gagner son lit, mou de
corps et d'esprit, cras et dsol. Il n'tait point frapp, comme
l'avait t Pierre, dans la puret de son amour filial, dans cette
dignit secrte qui est l'enveloppe des coeurs fiers, mais accabl par
un coup du destin qui menaait en mme temps ses intrts les plus
chers.

Quand son me enfin se fut calme, quand sa pense se fut claircie
ainsi qu'une eau battue et remue, il envisagea la situation qu'on
venait de lui rvler. S'il et appris de toute autre manire le secret
de sa naissance, il se serait assurment indign et aurait ressenti un
profond chagrin; mais aprs sa querelle avec son frre, aprs cette
dlation violente et brutale branlant ses nerfs, l'motion poignante
de la confession de sa mre le laissa sans nergie pour se rvolter. Le
choc reu par sa sensibilit avait t assez fort pour emporter, dans un
irrsistible attendrissement, tous les prjugs et toutes les saintes
susceptibilits de la morale naturelle. D'ailleurs, il n'tait pas un
homme de rsistance. Il n'aimait lutter contre personne et encore moins
contre lui-mme; il se rsigna donc, et par un penchant instinctif, par
un amour inn du repos, de la vie douce et tranquille, il s'inquita
aussitt des perturbations qui allaient surgir autour de lui et
l'atteindre du mme coup. Il les pressentait invitables, et, pour les
carter, il se dcida  des efforts surhumains d'nergie et d'activit.
Il fallait que tout de suite, ds le lendemain, la difficult ft
tranche, car il avait aussi par instants ce besoin imprieux des
solutions immdiates qui constitue toute la force des faibles,
incapables de vouloir longtemps. Son esprit d'avocat, habitu d'ailleurs
 dmler et  tudier les situations compliques, les questions d'ordre
intime, dans les familles troubles, dcouvrit immdiatement toutes les
consquences prochaines de l'tat d'me de son frre. Malgr lui il en
envisageait les suites  un point de vue presque professionnel, comme
s'il et rgl les relations futures de clients aprs une catastrophe
d'ordre moral. Certes un contact continuel avec Pierre lui devenait
impossible. Il l'viterait facilement en restant chez lui, mais il tait
encore inadmissible que leur mre continut  demeurer sous le mme toit
que son fils an.

Et longtemps il mdita, immobile sur les coussins, imaginant et rejetant
des combinaisons sans trouver rien qui pt le satisfaire.

Mais une ide soudaine l'assaillit:--Cette fortune qu'il avait reue, un
honnte homme la garderait-il?

Il se rpondit: Non d'abord, et se dcida  la donner aux pauvres.
C'tait dur, tant pis, il vendrait son mobilier et travaillerait comme
un autre, comme travaillent tous ceux qui dbutent. Cette rsolution
virile et douloureuse fouettant son courage, il se leva et vint poser
son front contre les vitres. Il avait t pauvre, il redeviendrait
pauvre. Il n'en mourrait pas, aprs tout. Ses yeux regardaient le bec de
gaz qui brlait en face de lui de l'autre ct de la rue. Or, comme une
femme attarde passait sur le trottoir, il songea brusquement  Mme
Rosmilly, et il reut au coeur la secousse des motions profondes nes
en nous d'une pense cruelle. Toutes les consquences dsesprantes de
sa dcision lui apparurent en mme temps. Il devrait renoncer  pouser
cette femme, renoncer au bonheur, renoncer  tout. Pouvait-il agir
ainsi, maintenant qu'il s'tait engag vis--vis d'elle? Elle l'avait
accept le sachant riche. Pauvre, elle l'accepterait encore; mais
avait-il le droit de lui demander, de lui imposer ce sacrifice? Ne
valait-il pas mieux garder cet argent comme un dpt qu'il restituerait
plus tard aux indigents?

Et dans son me o l'gosme prenait des masques honntes, tous les
intrts dguiss luttaient et se combattaient. Les scrupules premiers
cdaient la place aux raisonnements ingnieux, puis reparaissaient, puis
s'effaaient de nouveau.

Il revint s'asseoir, cherchant un motif dcisif, un prtexte
tout-puissant pour fixer ses hsitations et convaincre sa droiture
native. Vingt fois dj il s'tait pos cette question: Puisque je suis
le fils de cet homme, que je le sais et que je l'accepte, n'est-il pas
naturel que j'accepte aussi son hritage? Mais cet argument ne pouvait
empcher le non murmur par la conscience intime.

Soudain il songea: Puisque je ne suis pas le fils de celui que j'avais
cru tre mon pre, je ne puis plus rien accepter de lui, ni de son
vivant, ni aprs sa mort. Ce ne serait ni digne ni quitable. Ce serait
voler mon frre.

Cette nouvelle manire de voir l'ayant soulag, ayant apais sa
conscience, il retourna vers la fentre.

Oui, se disait-il, il faut que je renonce  l'hritage de ma famille,
que je le laisse  Pierre tout entier, puisque je ne suis pas l'enfant
de son pre. Cela est juste. Alors n'est-il pas juste aussi que je garde
l'argent de mon pre  moi?

Ayant reconnu qu'il ne pouvait profiter de la fortune de Roland, s'tant
dcid  l'abandonner intgralement, il consentit donc et se rsigna
 garder celle de Marchal, car en repoussant l'une et l'autre il se
trouverait rduit  la pure mendicit.

Cette affaire dlicate une fois rgle, il revint  la question de la
prsence de Pierre dans la famille. Comment l'carter? Il dsesprait de
dcouvrir une solution pratique, quand le sifflet d'un vapeur entrant au
port sembla lui jeter une rponse en lui suggrant une ide.

Alors il s'tendit tout habill sur son lit et rvassa jusqu'au jour.

Vers neuf heures il sortit pour s'assurer si l'excution de son projet
tait possible. Puis, aprs quelques dmarches et quelques visites, il
se rendit  la maison de ses parents. Sa mre l'attendait enferme dans
sa chambre.

--Si tu n'tais pas venu, dit-elle, je n'aurais jamais os descendre.

On entendit aussitt Roland qui criait dans l'escalier:

--On ne mange donc point aujourd'hui, nom d'un chien!

On ne rpondit pas, et il hurla:

--Josphine, nom de Dieu! qu'est-ce que vous faites?

La voix de la bonne sortit des profondeurs du sous-sol:

--V'la, M'sieu, qu qui faut?

--O est Madame?

--Madame est en haut avec M'sieu Jean!

Alors il vocifra en levant la tte vers l'tage suprieur:

--Louise?

Mme Roland entr'ouvrit la porte et rpondit:

--Quoi? mon ami.

--On ne mange donc pas, nom d'un chien!

--Voil, mon ami, nous venons. Et elle descendit, suivie de Jean.

Roland s'cria en apercevant le jeune homme:

--Tiens, te voil, toi! Tu t'embtes dj dans ton logis.

--Non, pre, mais j'avais  causer avec maman ce matin.

Jean s'avana, la main ouverte, et quand il sentit se refermer sur
ses doigts l'treinte paternelle du vieillard, une motion bizarre et
imprvue le crispa, l'motion des sparations et des adieux sans espoir
de retour.

Mme Roland demanda:

--Pierre n'est pas arriv?

Son mari haussa les paules:

--Non, mais tant pis, il est toujours en retard. Commenons sans lui.

Elle se tourna vers Jean:

--Tu devrais aller le chercher, mon enfant; a le blesse quand on ne
l'attend pas.

--Oui, maman, j'y vais. Et le jeune homme sortit.

Il monta l'escalier, avec la rsolution fivreuse d'un craintif qui va
se battre.

Quand il eut heurt la porte, Pierre rpondit:

--Entrez.

Il entra.

L'autre crivait, pench sur sa table.

--Bonjour, dit Jean.

Pierre se leva.

--Bonjour.

Et ils se tendirent la main comme si rien ne s'tait pass.

--Tu ne descends pas djeuner?

--Mais ... c'est que ... j'ai beaucoup  travailler.

La voix de l'an tremblait, et son oeil anxieux demandait au cadet ce
qu'il allait faire.

--On t'attend.

--Ah! est-ce que ... est-ce que notre mre est en bas? ...

--Oui. c'est mme elle qui m'a envoy te chercher.

--Ah! alors ... je descends.

Devant la porte de la salle il hsita  se montrer le premier; puis il
l'ouvrit d'un geste saccad, et il aperut son pre et sa mre assis 
table, face  face.

Il s'approcha d'elle d'abord sans lever les yeux, sans prononcer un mot,
et s'tant pench il lui tendit son front  baiser comme il faisait
depuis quelque temps, au lieu de l'embrasser sur les joues comme jadis.
Il devina qu'elle approchait sa bouche, mais il ne sentit point les
lvres sur sa peau, et il se redressa, le coeur battant, aprs ce
simulacre de caresse.

Il se demandait: Que se sont-ils dit, aprs mon dpart?

Jean rptait avec tendresse mre et chre maman, prenait soin
d'elle, la servait et lui versait  boire. Pierre alors comprit qu'ils
avaient pleur ensemble, mais il ne put pntrer leur pense! Jean
croyait-il sa mre coupable ou son frre un misrable?

Et tous les reproches qu'il s'tait faits d'avoir dit l'horrible chose
l'assaillirent de nouveau, lui serrant la gorge et lui fermant la
bouche, l'empchant de manger et de parler.

Il tait envahi maintenant par un besoin de fuir intolrable, de quitter
cette maison qui n'tait plus sienne, ces gens qui ne tenaient plus
 lui que par d'imperceptibles liens. Et il aurait voulu partir sur
l'heure, n'importe o, sentant que c'tait fini, qu'il ne pouvait plus
rester prs d'eux, qu'il les torturerait toujours malgr lui, rien
que par sa prsence, et qu'ils lui feraient souffrir sans cesse un
insoutenable supplice.

Jean parlait, causait avec Roland. Pierre n'coutant pas, n'entendait
point. Il crut sentir cependant une intention dans la voix de son frre
et prit garde au sens des paroles.

Jean disait:

--Ce sera, parat-il, le plus beau btiment de leur flotte On parle
de six mille cinq cents tonneaux. Il fera son premier voyage le mois
prochain.

Roland s'tonnait:

--Dj! Je croyais qu'il ne serait pas en tat de prendre la mer cet
t.

--Pardon; on a pouss les travaux avec ardeur pour que la premire
traverse ait lieu avant l'automne. J'ai pass ce matin aux bureaux de
la Compagnie et j'ai caus avec un des administrateurs.

--Ah! ah! lequel?

--M. Marchand, l'ami particulier du prsident du conseil
d'administration.

--Tiens, tu le connais?

--Oui. Et puis j'avais un petit service  lui demander.

--Ah! alors tu me feras visiter en grand dtail la _Lorraine_ ds
qu'elle entrera dans le port, n'est-ce pas?

--Certainement, c'est trs facile!

Jean paraissait hsiter, chercher ses phrases, poursuivre une
introuvable transition. Il reprit:--En somme, c'est une vie trs
acceptable qu'on mne sur ces grands transatlantiques. On passe plus de
la moiti des mois  terre dans deux villes superbes, New-York et le
Havre, et le reste en mer avec des gens charmants. On peut mme faire
l des connaissances trs agrables et trs utiles pour plus tard, oui,
trs utiles, parmi les passagers. Songe que le capitaine, avec les
conomies sur le charbon, peut arriver  vingt-cinq mille francs par an,
sinon plus ...

Roland fit un bigre! suivi d'un sifflement, qui tmoignaient d'un
profond respect pour la somme et pour le capitaine.

Jean reprit:

--Le commissaire de bord peut atteindre dix mille, et le mdecin a
cinq mille de traitement fixe, avec logement, nourriture, clairage,
chauffage, service, etc., etc. Ce qui quivaut  dix mille au moins,
c'est trs beau.

Pierre, qui avait lev les yeux, rencontra ceux de son frre, et le
comprit.

Alors, aprs une hsitation, il demanda:

--Est-ce trs difficile  obtenir, les places de mdecin sur un
transatlantique?

--Oui et non. Tout dpend des circonstances et des protections.

Il y eut un long silence, puis le docteur reprit:

--C'est le mois prochain que part la _Lorraine_?

--Oui, le sept. Et ils se turent.

Pierre songeait. Certes ce serait une solution s'il pouvait s'embarquer
comme mdecin sur ce paquebot. Plus tard on verrait; il le quitterait
peut-tre. En attendant il y gagnerait sa vie sans demander rien  sa
famille. Il avait d, l'avant-veille, vendre sa montre, car maintenant
il ne tendait plus la main devant sa mre! Il n'avait donc aucune
ressource, hors celle-l, aucun moyen de manger d'autre pain que le pain
de la maison inhabitable, de dormir dans un autre lit, sous un autre
toit. Il dit alors, en hsitant un peu:

--Si je pouvais, je partirais volontiers l-dessus, moi.

Jean demanda:

--Pourquoi ne pourrais-tu pas?

--Parce que je ne connais personne  la Compagnie transatlantique.

Roland demeurait stupfait:

--Et tous tes beaux projets de russite, que deviennent-ils?

Pierre murmura:

--Il y a des jours o il faut savoir tout sacrifier, et renoncer aux
meilleurs espoirs. D'ailleurs, ce n'est qu'un dbut, un moyen d'amasser
quelques milliers de francs pour m'tablir ensuite.

Son pre, aussitt, fut convaincu:

--a, c'est vrai. En deux ans tu peux mettre de ct six ou sept mille
francs, qui bien employs te mneront loin. Qu'en penses-tu, Louise?

Elle rpondit d'une voix basse, presque inintelligible:

--Je pense que Pierre a raison.

Roland s'cria:

--Mais je vais en parler  M. Poulin, que je connais beaucoup! Il
est juge au tribunal de commerce et il s'occupe des affaires de la
Compagnie. J'ai aussi M. Lenient, l'armateur, qui est intime avec un des
vice-prsidents.

Jean demandait  son frre:

--Veux-tu que je tte aujourd'hui mme M. Marchand?

--Oui, je veux bien.

Pierre reprit, aprs avoir song quelques instants:

--Le meilleur moyen serait peut-tre encore d'crire  mes matres de
l'Ecole de mdecine qui m'avaient en grande estime. On embarque souvent
sur ces bateaux-l des sujets mdiocres. Des lettres trs chaudes des
professeurs Mas-Roussel, Rmusot, Flache et Borriquel enlveraient la
chose en une heure mieux que toutes les recommandations douteuses. Il
suffirait de faire prsenter ces lettres par ton ami M. Marchand au
conseil d'administration.

Jean approuvait tout  fait:

--Ton ide est excellente, excellente!

Et il souriait, rassur, presque content, sr du succs, tant incapable
de s'affliger longtemps.

--Tu vas leur crire aujourd'hui mme, dit-il.

--Tout  l'heure, tout de suite. J'y vais. Je ne prendrai pas de caf ce
matin, je suis trop nerveux.

Il se leva et sortit.

Alors Jean se tourna vers sa mre:

--Toi, maman, qu'est-ce que tu fais?

--Rien ... Je ne sais pas.

--Veux-tu venir avec moi jusque chez Mme Rosmilly?

--Mais ... oui ... oui ...

--Tu sais ... il est indispensable que j'y aille aujourd'hui.

--Oui ... oui ... C'est vrai.

--Pourquoi a, indispensable?--demanda Roland, habitu d'ailleurs  ne
jamais comprendre ce qu'on disait devant lui.

--Parce que je lui ai promis d'y aller.

--Ah! trs bien. C'est diffrent, alors.

Et il se mit  bourrer sa pipe, tandis que la mre et le fils montaient
l'escalier pour prendre leurs chapeaux.

Quand ils furent dans la rue, Jean lui demanda:

--Veux-tu mon bras, maman?

Il ne le lui offrait jamais, car ils avaient l'habitude de marcher cte
 cte. Elle accepta et s'appuya sur lui.

Ils ne parlrent point pendant quelque temps, puis il lui dit:

--Tu vois que Pierre consent parfaitement  s'en aller.

Elle murmura:

--Le pauvre garon!

--Pourquoi a, le pauvre garon? Il ne sera pas malheureux du tout sur
la _Lorraine_.

--Non ... je sais bien, mais je pense  tant de choses.

Longtemps elle songea, la tte baisse, marchant du mme pas que son
fils, puis avec cette voix bizarre qu'on prend par moments pour conclure
une longue et secrte pense:

--C'est vilain, la vie! Si on y trouve une fois un peu de douceur, on
est coupable de s'y abandonner et on le paye bien cher plus tard.

Il dit, trs bas:

--Ne parle plus de a, maman.

--Est-ce possible? j'y pense tout le temps.

--Tu oublieras.

Elle se tut encore, puis, avec un regret profond:

--Ah! comme j'aurais pu tre heureuse en pousant un autre homme!

A prsent, elle s'exasprait contre Roland, rejetant sur sa laideur, sur
sa btise, sur sa gaucherie, sur la pesanteur de son esprit et l'aspect
commun de sa personne toute la responsabilit de sa faute et de son
malheur. C'tait  cela,  la vulgarit de cet homme, qu'elle devait de
l'avoir tromp, d'avoir dsespr un de ses fils et fait  l'autre la
plus douloureuse confession dont pt saigner le coeur d'une mre.

Elle murmura: C'est si affreux pour une jeune fille d'pouser un mari
comme le mien. Jean ne rpondait pas. Il pensait  celui dont il avait
cru jusqu'ici tre le fils, et peut-tre la notion confuse qu'il portait
depuis longtemps de la mdiocrit paternelle, l'ironie constante de son
frre, l'indiffrence ddaigneuse des autres et jusqu'au mpris de la
bonne pour Roland avaient-ils prpar son me  l'aveu terrible de sa
mre. Il lui en cotait moins d'tre le fils d'un autre; et aprs
la grande secousse d'motion de la veille, s'il n'avait pas eu le
contre-coup de rvolte, d'indignation et de colre redout par Mme
Roland, c'est que depuis bien longtemps il souffrait inconsciemment de
se sentir l'enfant de ce lourdaud bonasse.

Ils taient arrivs devant la maison de Mme Rosmilly.

Elle habitait, sur la route de Sainte-Adresse, le deuxime tage d'une
grande construction qui lui appartenait. De ses fentres on dcouvrait
toute la rade du Havre.

En apercevant Mme Roland qui entrait la premire, au lieu de lui tendre
les mains comme toujours, elle ouvrit les bras et l'embrassa, car elle
devinait l'intention de sa dmarche.

Le mobilier du salon, en velours frapp, tait toujours recouvert
de housses. Les murs, tapisss de papier  fleurs, portaient
quatre gravures achetes par le premier mari, le capitaine. Elles
reprsentaient des scnes maritimes et sentimentales. On voyait sur la
premire la femme d'un pcheur agitant un mouchoir sur une cte, tandis
que disparat  l'horizon la voile, qui emporte son homme. Sur la
seconde, la mme femme,  genoux sur la mme cte, se tord les bras en
regardant au loin, sous un ciel plein d'clairs, sur une mer de vagues
invraisemblables, la barque de l'poux qui va sombrer.

Les deux autres gravures reprsentaient des scnes analogues dans une
classe suprieure de la socit.

Une jeune femme blonde rve, accoude sur le bordage d'un grand paquebot
qui s'en va. Elle regarde la cte dj lointaine d'un oeil mouill de
larmes et de regrets.

Qui a-t-elle laiss derrire elle?

Puis, la mme jeune femme assise prs d'une fentre ouverte sur l'Ocan
est vanouie dans un fauteuil. Une lettre vient de tomber de ses genoux
sur le tapis.

Il est donc mort, quel dsespoir!

Les visiteurs, gnralement, taient mus et sduits par la tristesse
banale de ces sujets transparents et potiques. On comprenait tout de
suite, sans explication, et sans recherche, et on plaignait les pauvres
femmes, bien qu'on ne st pas au juste la nature du chagrin de la plus
distingue. Mais ce doute mme aidait  la rverie. Elle avait d perdre
son fianc! L'oeil, ds l'entre, tait attir invinciblement vers ces
quatre sujets et retenu comme par une fascination. Il ne s'en cartait
que pour y revenir toujours, et toujours contempler les quatre
expressions des deux femmes qui se ressemblaient comme deux soeurs. Il
se dgageait surtout du dessin net, bien fini, soign distingu  la
faon, d'une gravure de mode, ainsi que du cadre bien luisant, une
sensation de propret et de rectitude qu'accentuait encore le reste de
l'ameublement.

Les siges demeuraient rangs suivant un ordre invariable, les uns
contre la muraille, les autres autour du guridon. Les rideaux blancs,
immaculs, avaient des plis si droits et si rguliers qu'on avait envie
de les friper un peu; et jamais un grain de poussire ne ternissait le
globe o la pendule dore, de style Empire, une mappemonde porte par
Atlas agenouill, semblait mrir comme un melon d'appartement.

Les deux femmes en s'asseyant modifirent un peu la place normale de
leurs chaises.

--Vous n'tes pas sortie aujourd'hui? demandait Mme Roland.

--Non. Je vous avoue que je suis un peu fatigue.

Et elle rappela, comme pour en remercier Jean et sa mre, tout le
plaisir qu'elle avait pris  cette excursion et  cette pche.

--Vous savez, disait-elle, que j'ai mang ce matin mes salicoques. Elles
taient dlicieuses. Si vous voulez, nous recommencerons un jour ou
l'autre cette partie-l ...

Le jeune homme l'interrompit:

--Avant d'en commencer une seconde, si nous terminions la premire?

--Comment a? Mais il me semble qu'elle est finie.

--Oh! Madame, j'ai fait, de mon ct, dans ce rocher de Saint-Jouin, une
pche que je veux aussi rapporter chez moi.

Elle prit un air naf et malin:

--Vous? Quoi donc? Qu'est-ce que vous avez trouv?

--Une femme! Et nous venons, maman et moi, vous demander si elle n'a pas
chang d'avis ce matin.

Elle se mit  sourire:

--Non, Monsieur, je ne change jamais d'avis, moi.

Ce fut lui qui lui tendit alors sa main toute grande, o elle fit tomber
la sienne d'un geste vif et rsolu. Et il demanda:

--Le plus tt possible, n'est-ce pas?

--Quand vous voudrez.

--Six semaines?

--Je n'ai pas d'opinion. Qu'en pense ma future belle-mre?

Mme Roland rpondit avec un sourire un peu mlancolique:

--Oh! moi, je ne pense rien. Je vous remercie seulement d'avoir bien
voulu Jean, car vous le rendrez trs heureux.

--On fera ce qu'on pourra, maman.

Un peu attendrie, pour la premire fois, Mme Rosmilly se leva et,
prenant  pleins bras Mme Roland, l'embrassa longtemps comme un enfant;
et sous cette caresse nouvelle une motion puissante gonfla le coeur
malade de la pauvre femme. Elle n'aurait pu dire ce qu'elle prouvait.
C'tait triste et doux en mme temps. Elle avait perdu un fils, un grand
fils, et on lui rendait  la place une fille, une grande fille.

Quand elles se retrouvrent face  face, sur leurs siges, elles se
prirent les mains, et restrent ainsi, se regardant et se souriant,
tandis que Jean semblait presque oubli d'elles.

Puis elles parlrent d'un tas de choses auxquelles il fallait songer
pour ce prochain mariage, et quand tout fut dcid, rgl, Mme Rosmilly
parut soudain se souvenir d'un dtail et demanda:

--Vous avez consult M. Roland, n'est-ce pas?

La mme rougeur couvrit soudain les joues de la mre et du fils. Ce fut
la mre qui rpondit:

--Oh! non, c'est inutile!

Puis elle hsita, sentant qu'une explication tait ncessaire, et elle
reprit:

--Nous faisons tout sans lui rien dire. Il suffit de lui annoncer ce que
nous avons dcid.

Mme Rosmilly, nullement surprise, souriait, jugeant cela bien naturel,
car le bonhomme comptait si peu.

Quand Mme Roland se retrouva dans la rue avec son fils:

--Si nous allions chez toi, dit-elle. Je voudrais bien me reposer.

Elle se sentait sans abri, sans refuge, ayant l'pouvante de sa maison.

Ils entrrent chez Jean.

Ds qu'elle sentit la porte ferme derrire elle, elle poussa un gros
soupir comme si cette serrure l'avait mise en sret; puis, au lieu de
se reposer, comme elle l'avait dit, elle commena  ouvrir les
armoires,  vrifier les piles de linge, le nombre des mouchoirs et
des chaussettes. Elle changeait l'ordre tabli pour chercher des
arrangements plus harmonieux, qui plaisaient davantage  son oeil de
mnagre; et quand elle eut dispos les choses  son gr, align les
serviettes, les caleons et les chemises sur leurs tablettes spciales,
divis tout le linge en trois classes principales, linge de corps, linge
de maison et linge de table, elle se recula pour contempler son oeuvre,
et elle dit:

--Jean, viens donc voir comme c'est joli.

Il se leva et admira pour lui faire plaisir.

Soudain, comme il s'tait rassis, elle s'approcha de son fauteuil  pas
lgers, par derrire, et, lui enlaant le cou de son bras droit, elle
l'embrassa en posant sur la chemine un petit objet envelopp dans un
papier blanc, qu'elle tenait de l'autre main.

Il demanda:

--Qu'est-ce que c'est?

Comme elle ne rpondait pas, il comprit, en reconnaissant la forme du
cadre:

--Donne! dit-il.

Mais elle feignit de ne pas entendre, et retourna vers ses armoires.
Il se leva, prit vivement cette relique douloureuse et, traversant
l'appartement, alla l'enfermer  double tour, dans le tiroir de son
bureau. Alors elle essuya du bout de ses doigts une larme au bord de ses
yeux, puis elle dit, d'une voix un peu chevrotante:

--Maintenant, je vais voir si ta nouvelle bonne tient bien ta cuisine.
Comme elle est sortie en ce moment, je pourrai tout inspecter pour me
rendre compte.



IX


Les lettres de recommandation des professeurs Mas-Roussel, Rmusot,
Flache et Borriquel, crites dans les termes les plus flatteurs pour le
Mme Pierre Roland, leur lve, avaient t soumises par M. Marchand au
conseil de la Compagnie transatlantique, appuyes par MM. Poulin, juge
au tribunal de commerce, Lenient, gros armateur, et Marival, adjoint au
maire du Havre, ami particulier du capitaine Beausire.

Il se trouvait que le mdecin de la _Lorraine_ n'tait pas encore
dsign, et Pierre eut la chance d'tre nomm en quelques jours.

Le pli qui l'en prvenait lui fut remis par la bonne Josphine, un
matin, comme il finissait sa toilette.

Sa premire motion fut celle du condamn  mort  qui on annonce sa
peine commue; et il sentit immdiatement sa souffrance adoucie un peu
par la pense de ce dpart et de cette vie calme, toujours berce par
l'eau qui roule, toujours errante, toujours fuyante.

Il vivait maintenant dans la maison paternelle en tranger muet et
rserv. Depuis le soir o il avait laiss s'chapper devant son frre
l'infme secret dcouvert par lui, il sentait qu'il avait bris les
dernires attaches avec les siens. Un remords le harcelait d'avoir
dit cette chose  Jean. Il se jugeait odieux, malpropre, mchant, et
cependant il tait soulag d'avoir parl.

Jamais il ne rencontrait plus le regard de sa mre ou le regard de son
frre. Leurs yeux pour s'viter avaient pris une mobilit surprenante
et des ruses d'ennemis qui redoutent de se croiser. Toujours il se
demandait: Qu'a-t-elle pu dire  Jean? A-t-elle avou ou a-t-elle ni?
Que croit mon frre? Que pense-t-il d'elle, que pense-t-il de moi? Il
ne devinait pas et s'en exasprait. Il ne leur parlait presque plus
d'ailleurs, sauf devant Roland, afin d'viter ses questions.

Quand il eut reu la lettre lui annonant sa nomination, il la prsenta,
le jour mme,  sa famille. Son pre, qui avait une grande tendance  se
rjouir de tout, battit des mains. Jean rpondit d'un ton srieux, mais
l'me pleine de joie:

--Je te flicite de tout mon coeur, car je sais qu'il y avait
beaucoup de concurrents. Tu dois cela certainement aux lettres de tes
professeurs.

Et sa mre baissa la tte en murmurant:

--Je suis bien heureuse que tu aies russi.

Il alla, aprs le djeuner, aux bureaux de la Compagnie, afin de se
renseigner sur mille choses; et il demanda le nom du mdecin de la
_Picardie_ qui devait partir le lendemain, pour s'informer prs de
lui de tous les dtails de sa vie nouvelle et des particularits qu'il y
devait rencontrer.

Le Mme Pirette tant  bord, il s'y rendit, et il fut reu dans une
petite chambre de paquebot par un jeune homme  barbe blonde qui
ressemblait  son frre. Ils causrent longtemps.

On entendait dans les profondeurs sonores de l'immense btiment une
grande agitation confuse et continue, o la chute des marchandises
entasses dans les cales se mlait aux pas, aux voix, au mouvement des
machines chargeant les caisses, aux sifflets des contrematres et  la
rumeur des chanes tranes ou enroules sur les treuils par l'haleine
rauque de la vapeur qui faisait vibrer un peu le corps entier du gros
navire.

Mais lorsque Pierre eut quitt son collgue et se retrouva dans la rue,
une tristesse nouvelle s'abattit sur lui, et l'enveloppa comme ces
brumes qui courent sur la mer, venues du bout du monde et qui portent
dans leur paisseur insaisissable quelque chose de mystrieux et d'impur
comme le souffle pestilentiel de terres malfaisantes et lointaines.

En ses heures de plus grande souffrance il ne s'tait jamais senti
plong ainsi dans un cloaque de misre. C'est que la dernire dchirure
tait faite; il ne tenait plus  rien. En arrachant de son coeur les
racines de toutes ses tendresses, il n'avait pas prouv encore cette
dtresse de chien perdu qui venait soudain de le saisir.

Ce n'tait plus une douleur morale et torturante, mais l'affolement
d'une bte sans abri, une angoisse matrielle d'tre errant qui n'a plus
de toit et que la pluie, le vent, l'orage, toutes les forces brutales
du monde vont assaillir. En mettant le pied sur ce paquebot, en entrant
dans cette chambrette balance sur les vagues, la chair de l'homme qui
a toujours dormi dans un lit immobile et tranquille s'tait rvolte
contre l'inscurit de tous les lendemains futurs. Jusqu'alors elle
s'tait sentie protge, cette chair, par le mur solide enfonc dans la
terre qui le tient, et par la certitude du repos  la mme place, sous
le toit qui rsiste au vent. Maintenant, tout ce qu'on aime braver
dans la chaleur du logis ferm deviendrait un danger et une constante
souffrance.

Plus de sol sous les pas, mais la mer qui roule, qui gronde et
engloutit. Plus d'espace autour de soi, pour se promener, courir, se
perdre par les chemins, mais quelques mtres de planches pour marcher
comme un condamn au milieu d'autres prisonniers. Plus d'arbres, de
jardins, de rues, de maisons, rien que de l'eau et des nuages. Et sans
cesse il sentirait remuer ce navire sous ses pieds. Les jours d'orage il
faudrait s'appuyer aux cloisons, s'accrocher aux portes, se cramponner
aux bords de la couchette troite pour ne point rouler par terre. Les
jours de calme il entendrait la trpidation ronflante de l'hlice et
sentirait fuir ce bateau qui le porte, d'une fuite continue, rgulire,
exasprante.

Et il se trouvait condamn  cette vie de forat vagabond, uniquement
parce que sa mre s'tait livre aux caresses d'un homme.

Il allait devant lui, dfaillant  prsent sous la mlancolie dsole
des gens qui vont s'expatrier.

Il ne se sentait plus au coeur ce mpris hautain, cette haine
ddaigneuse pour les inconnus qui passent, mais une triste envie de leur
parler, de leur dire qu'il allait quitter la France, d'tre cout et
consol. C'tait, au fond de lui, un besoin honteux de pauvre qui va
tendre la main, un besoin timide et fort de sentir quelqu'un souffrir de
son dpart.

Il songea  Marowsko. Seul le vieux Polonais l'aimait assez pour
ressentir une vraie et poignante motion; et le docteur se dcida tout
de suite  l'aller voir.

Quand il entra dans la boutique, le pharmacien, qui pilait des poudres
au fond d'un mortier de marbre, eut un petit tressaillement et quitta sa
besogne:

--On ne vous aperoit plus jamais? dit-il.

Le jeune homme expliqua qu'il avait eu  entreprendre des dmarches
nombreuses, sans en dvoiler le motif, et il s'assit en demandant:

--Eh bien! les affaires vont-elles?

Elles n'allaient pas, les affaires. La concurrence tait terrible, le
malade rare et pauvre dans ce quartier travailleur. On n'y pouvait
vendre que des mdicaments  bon march; et les mdecins n'y ordonnaient
point ces remdes rares et compliqus sur lesquels on gagne cinq cents
pour cent. Le bonhomme conclut:

--Si a dure encore trois mois comme a, il faudra fermer boutique. Si
je ne comptais pas sur vous, mon bon docteur, je me serais dj mis 
cirer des bottes.

Pierre sentit son coeur se serrer, et il se dcida brusquement  porter
le coup, puisqu'il le fallait:

--Oh! moi... moi... je ne pourrai plus vous tre d'aucun secours. Je
quitte le Havre au commencement du mois prochain.

Marowsko ta ses lunettes, tant son motion fut vive:

--Vous... vous... qu'est-ce que vous dites l?

--Je dis que je m'en vais, mon pauvre ami.

Le vieux demeurait atterr, sentant crouler son dernier espoir, et il se
rvolta soudain contre cet homme qu'il avait suivi, qu'il aimait, en qui
il avait eu tant de confiance, et qui l'abandonnait ainsi.

Il bredouilla:

--Mais vous n'allez pas me trahir  votre tour, vous?

Pierre se sentait tellement attendri qu'il avait envie de l'embrasser:

--Mais je ne vous trahis pas. Je n'ai point trouv  me caser ici et je
pars comme mdecin sur un paquebot transatlantique.

--Oh! monsieur Pierre! Vous m'aviez si bien promis de m'aider  vivre!

--Que voulez-vous! Il faut que je vive moi-mme. Je n'ai pas un sou de
fortune.

Marowsko rptait:

--C'est mal, c'est mal, ce que vous faites. Je n'ai plus qu' mourir de
faim, moi.  mon ge, c'est fini. C'est mal. Vous abandonnez un pauvre
vieux qui est venu pour vous suivre. C'est mal.

Pierre voulait s'expliquer, protester, donner ses raisons, prouver qu'il
n'avait pu faire autrement; le Polonais n'coutait point, rvolt de
cette dsertion, et il finit par dire, faisant allusion sans doute  des
vnements politiques:

--Vous autres Franais, vous ne tenez pas vos promesses.

Alors Pierre se leva, froiss  son tour, et le prenant d'un peu haut:

--Vous tes injuste, pre Marowsko. Pour se dcider  ce que j'ai fait,
il faut de puissants motifs; et vous devriez le comprendre. Au revoir.
J'espre que je vous retrouverai plus raisonnable.

Et il sortit.

--Allons, pensait-il, personne n'aura pour moi un regret sincre.

Sa pense cherchait, allant  tous ceux qu'il connaissait, ou qu'il
avait connus, et elle retrouva, au milieu de tous les visages dfilant
dans son souvenir, celui de la fille de brasserie qui lui avait fait
souponner sa mre.

Il hsita, gardant contre elle une rancune instinctive, puis soudain,
se dcidant, il pensa: Elle avait raison, aprs tout. Et il s'orienta
pour retrouver sa rue.

La brasserie tait, par hasard, remplie de monde et remplie aussi de
fume. Les consommateurs, bourgeois et ouvriers, car c'tait un jour
de fte, appelaient, riaient, criaient, et le patron lui-mme servait,
courant de table en table, emportant des bocks vides et les rapportant
pleins de mousse.

Quand Pierre eut trouv une place, non loin du comptoir, il attendit,
esprant que la bonne le verrait et le reconnatrait.

Mais elle passait et repassait devant lui, sans un coup d'oeil, trottant
menu sous ses jupes avec un petit dandinement gentil.

Il finit par frapper la table d'une pice d'argent. Elle accourut:

--Que dsirez-vous, Monsieur?

Elle ne le regardait pas, l'esprit perdu dans le calcul des
consommations servies.

--Eh bien! fit-il, c'est comme a qu'on dit bonjour  ses amis?

Elle fixa ses yeux sur lui, et d'une voix presse:

--Ah! c'est vous. Vous allez bien. Mais je n'ai pas le temps
aujourd'hui. C'est un bock que vous voulez?

--Oui, un bock.

Quand elle l'apporta, il reprit:

--Je viens te faire mes adieux. Je pars.

Elle rpondit avec indiffrence:

--Ah bah! O allez-vous?

--En Amrique.

--On dit que c'est un beau pays.

Et rien de plus. Vraiment il fallait tre bien malavis pour lui parler
ce jour-l. Il y avait trop de monde au caf!

Et Pierre s'en alla vers la mer. En arrivant sur la jete il vit la
_Perle_ qui rentrait portant son pre et le capitaine Beausire. Le
matelot Papagris ramait; et les deux hommes, assis  l'arrire, fumaient
leur pipe avec un air de parfait bonheur. Le docteur songea en les
voyant passer: Bienheureux les simples d'esprit.

Et il s'assit sur un des bancs du brise-lames pour tcher de s'engourdir
dans une somnolence de brute.

Quand il rentra, le soir,  la maison, sa mre lui dit, sans oser lever
les yeux sur lui:

--Il va te falloir un tas d'affaires pour partir, et je suis un peu
embarrasse. Je t'ai command tantt ton linge de corps et j'ai pass
chez le tailleur pour les habits; mais n'as-tu besoin de rien autre, de
choses que je ne connais pas, peut-tre?

Il ouvrit la bouche pour dire: Non, de rien. Mais il songea qu'il lui
fallait au moins accepter de quoi se vtir dcemment, et ce fut d'un ton
trs calme qu'il rpondit:

--Je ne sais pas encore, moi; je m'informerai  la Compagnie.

Il s'informa, et on lui remit la liste des objets indispensables. Sa
mre, en la recevant de ses mains, le regarda pour la premire fois
depuis bien longtemps, et elle avait au fond des yeux l'expression si
humble, si douce, si triste, si suppliante des pauvres chiens battus qui
demandent grce.

Le 1er octobre, la _Lorraine_, venant de Saint-Nazaire, entra au
port du Havre, pour en repartir le 7 du mme mois  destination de
New-York; et Pierre Roland dut prendre possession de la petite cabine
flottante o serait dsormais emprisonne sa vie.

Le lendemain, comme il sortait, il rencontra dans l'escalier sa mre qui
l'attendait et qui murmura d'une voix  peine intelligible.

--Tu ne veux pas que je t'aide  t'installer sur ce bateau?

--Non, merci, tout est fini.

Elle murmura:

--Je dsire tant voir ta chambrette.

--Ce n'est pas la peine. C'est trs laid et trs petit.

Il passa, la laissant atterre, appuye au mur, et la face blme.

Or Roland, qui visita la _Lorraine_ ce jour-l mme, ne parla
pendant le dner que de ce magnifique navire et s'tonna beaucoup que
sa femme n'et aucune envie de le connatre puisque leur fils allait
s'embarquer dessus.

Pierre ne vcut gure dans sa famille pendant les jours qui suivirent.
Il tait nerveux, irritable, dur, et sa parole brutale semblait fouetter
tout le monde. Mais la veille de son dpart il parut soudain trs
chang, trs adouci. Il demanda, au moment d'embrasser ses parents avant
d'aller coucher  bord pour la premire fois:

--Vous viendrez me dire adieu, demain sur le bateau?

Roland s'cria:

--Mais oui, mais oui, parbleu. N'est-ce pas, Louise?

--Mais certainement, dit-elle tout bas.

Pierre reprit:

--Nous partons  onze heures juste. Il faut tre l-bas  neuf heures et
demie au plus tard.

--Tiens! s'cria son pre, une ide. En te quittant nous courrons bien
vite nous embarquer sur la _Perle_ afin de t'attendre hors des
jetes et de te voir encore une fois. N'est-ce pas, Louise?

--Oui, certainement.

Roland reprit:

--De cette faon, tu ne nous confondras pas avec la foule qui encombre
le mle quand partent les transatlantiques. On ne peut jamais
reconnatre les siens dans le tas. a te va?

--Mais oui, a me va. C'est entendu.

Une heure plus tard il tait tendu dans son petit lit marin, troit et
long comme un cercueil. Il y resta longtemps, les yeux ouverts, songeant
 tout ce qui s'tait pass depuis deux mois dans sa vie, et surtout
dans son me.  force d'avoir souffert et fait souffrir les autres,
sa douleur agressive et vengeresse s'tait fatigue, comme une lame
mousse. Il n'avait presque plus le courage d'en vouloir  quelqu'un
et de quoi que ce ft, et il laissait aller sa rvolte  vau-l'eau  la
faon de son existence. Il se sentait tellement las de lutter, las
de frapper, las de dtester, las de tout, qu'il n'en pouvait plus et
tchait d'engourdir son coeur dans l'oubli, comme on tombe dans le
sommeil. Il entendait vaguement autour de lui les bruits nouveaux du
navire, bruits lgers,  peine perceptibles en cette nuit calme du port;
et de sa blessure jusque-l si cruelle il ne sentait plus aussi que les
tiraillements douloureux des plaies qui se cicatrisent.

Il avait dormi profondment quand le mouvement des matelots le tira de
son repos. Il faisait jour, le train de mare arrivait au quai amenant
les voyageurs de Paris.

Alors il erra sur le navire au milieu de ces gens affairs, inquiets,
cherchant leurs cabines, s'appelant, se questionnant et se rpondant au
hasard, dans l'effarement du voyage commenc. Aprs qu'il eut salu le
capitaine et serr la main de son compagnon le commissaire du bord, il
entra dans le salon o quelques Anglais sommeillaient dj dans les
coins. La grande pice aux murs de marbre blanc encadrs de filets d'or
prolongeait indfiniment dans les glaces la perspective de ses longues
tables flanques de deux lignes illimites de siges tournants, en
velours grenat. C'tait bien l le vaste hall flottant et cosmopolite o
devaient manger en commun les gens riches de tous les continents. Son
luxe opulent tait celui des grands htels, des thtres, des
lieux publics, le luxe imposant et banal qui satisfait l'oeil des
millionnaires. Le docteur allait passer dans la partie du navire
rserve  la seconde classe, quand il se souvint qu'on avait embarqu
la veille au soir un grand troupeau d'migrants, et il descendit dans
l'entrepont. En y pntrant, il fut saisi par une odeur nausabonde
d'humanit pauvre et malpropre, puanteur de chair nue plus coeurante
que celle du poil ou de la laine des btes. Alors, dans une sorte de
souterrain obscur et bas, pareil aux galeries des mines, Pierre aperut
des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants tendus sur des planches
superposes ou grouillant par tas sur le sol. Il ne distinguait point
les visages mais voyait vaguement cette foule sordide en haillons, cette
foule de misrables vaincus par la vie, puiss, crass, partant avec
une femme maigre et des enfants extnus pour une terre inconnue, o ils
espraient ne point mourir de faim, peut-tre.

Et songeant au travail pass, au travail perdu, aux efforts striles, 
la lutte acharne, reprise chaque jour en vain,  l'nergie dpense
par ces gueux, qui allaient recommencer encore, sans savoir o, cette
existence d'abominable misre, le docteur eut envie de leur crier: Mais
foutez-vous donc  l'eau avec vos femelles et vos petits! Et son coeur
fut tellement treint par la piti qu'il s'en alla, ne pouvant supporter
leur vue.

Son pre, sa mre, son frre et Mme Rosmilly l'attendaient dj dans sa
cabine.

--Si tt, dit-il.

--Oui, rpondit Mme Roland d'une voix tremblante, nous voulions avoir le
temps de te voir un peu.

Il la regarda. Elle tait en noir, comme si elle et port un deuil, et
il s'aperut brusquement que ses cheveux, encore gris le mois dernier,
devenaient tout blancs  prsent.

Il eut grand'peine  faire asseoir les quatre personnes dans sa petite
demeure, et il sauta sur son lit. Par la porte reste ouverte on voyait
passer une foule nombreuse comme celle d'une rue un jour de fte, car
tous les amis des embarqus et une arme de simples curieux avaient
envahi l'immense paquebot. On se promenait dans les couloirs, dans les
salons, partout, et des ttes s'avanaient jusque dans la chambre tandis
que des voix murmuraient au dehors: C'est l'appartement du docteur.

Alors Pierre poussa la porte; mais ds qu'il se sentit enferm avec les
siens, il eut envie de la rouvrir, car l'agitation du navire trompait
leur gne et leur silence.

Mme Rosmilly voulut enfin parler:

--Il vient bien peu d'air par ces petites fentres, dit-elle.

--C'est un hublot, rpondit Pierre.

Il en montra l'paisseur qui rendait le verre capable de rsister aux
chocs les plus violents, puis il expliqua longuement le systme de
fermeture. Roland  son tour demanda:

--Tu as ici mme la pharmacie?

Le docteur ouvrit une armoire et fit voir une bibliothque de fioles qui
portaient des noms latins sur des carrs de papier blanc.

Il en prit une pour numrer les proprits de la matire qu'elle
contenait, puis une seconde, puis une troisime, et il fit un vrai cours
de thrapeutique qu'on semblait couter avec grande attention.

Roland rptait en remuant la tte:

--Est-ce intressant cela!

On frappa doucement contre la porte.

--Entrez! cria Pierre.

Et le capitaine Beausire parut.

Il dit, en tendant la main:

--Je viens tard parce que je n'ai pas voulu gner vos panchements.

Il dut aussi s'asseoir sur le lit. Et le silence recommena.

Mais, tout  coup, le capitaine prta l'oreille. Des commandements lui
parvenaient  travers la cloison, et il annona:

--Il est temps de nous en aller si nous voulons embarquer dans la
_Perle_ pour vous voir encore  la sortie, et vous dire adieu en
pleine mer.

Roland pre y tenait beaucoup, afin d'impressionner les voyageurs de la
_Lorraine_ sans doute, et il se leva avec empressement:

--Allons, adieu, mon garon.

Il embrassa Pierre sur ses favoris, puis rouvrit la porte.

Mme Roland ne bougeait point et demeurait les yeux baisss, trs ple.

Sou mari lui toucha le bras:

--Allons, dpchons-nous, nous n'avons pas une minute  perdre.

Elle se dressa, fit un pas vers son fils et lui tendit, l'une aprs
l'autre, deux joues de cire blanche, qu'il baisa sans dire un mot.
Puis il serra la main de Mme Rosmilly, et celle de son frre en lui
demandant:

-- quand ton mariage?

--Je ne sais pas encore au juste. Nous le ferons concider avec un de
tes voyages.

Tout le monde enfin sortit de la chambre et remonta sur le pont encombr
de public, de porteurs de paquets et de marins.

La vapeur ronflait dans le ventre norme du navire qui semblait frmir
d'impatience.

--Adieu, dit Roland toujours press.

--Adieu, rpondit Pierre debout au bord d'un des petits ponts de bois
qui faisaient communiquer la _Lorraine_ avec le quai.

Il serra de nouveau toutes les mains et sa famille s'loigna.

--Vite, vite, en voiture! criait le pre.

Un fiacre les attendait qui les conduisit  l'avant-port o Papagris
tenait la _Perle_ toute prte  prendre le large.

Il n'y avait aucun souffle d'air; c'tait un de ces jours secs et calmes
d'automne, o la mer polie semble froide et dure comme de l'acier.

Jean saisit un aviron, le matelot borda l'autre et ils se mirent 
ramer. Sur le brise-lames, sur les jetes, jusque sur les parapets
de granit, une foule innombrable, remuante et bruyante, attendait la
_Lorraine_.

La _Perle_ passa entre ces deux vagues humaines et fut bientt hors
du mle.

Le capitaine Beausire, assis entre les deux femmes, tenait la barre et
il disait:

--Vous allez voir que nous nous trouverons juste sur sa route, mais l,
juste.

Et les deux rameurs tiraient de toute leur force pour aller le plus loin
possible. Tout  coup Roland s'cria:

--La voil. J'aperois sa mture et ses deux chemines. Elle sort du
bassin.

--Hardi! les enfants, rptait Beausire.

Mme Roland prit son mouchoir dans sa poche et le posa sur ses yeux.

Roland tait debout, cramponn au mt; il annonait:

--En ce moment elle volue dans l'avant-port... Elle ne bouge plus...
Elle se remet en mouvement... Elle a d prendre son remorqueur... Elle
marche... bravo!... Elle s'engage dans les jetes!... Entendez-vous la
foule qui crie... bravo!... c'est le _Neptune_ qui la tire... je
vois son avant maintenant... la voil, la voil... Nom de Dieu, quel
bateau! Nom de Dieu! regardez donc!...

Mme Rosmilly et Beausire se retournrent; les deux hommes cessrent de
ramer; seule Mme Roland ne remua point.

L'immense paquebot, tran par un puissant remorqueur qui avait l'air,
devant lui, d'une chenille, sortait lentement et royalement du port.
Et le peuple havrais mass sur les mles, sur la plage, aux fentres,
emport soudain par un lan patriotique se mit  crier: Vive la
_Lorraine_! acclamant et applaudissant ce dpart magnifique, cet
enfantement d'une grande ville maritime qui donnait  la mer sa plus
belle fille.

Mais Elle, ds qu'elle eut franchi l'troit passage enferm entre deux
murs de granit, se sentant libre enfin, abandonna son remorqueur, et
elle partit toute seule comme un norme monstre courant sur l'eau.

--La voil... la voil!... criait toujours Roland. Elle vient droit, sur
nous.

Et Beausire, radieux, rptait:

--Qu'est-ce que je vous avais promis, hein? Est-ce que je connais leur
route?

Jean, tout bas, dit  sa mre:

--Regarde, maman, elle approche.

Et Mme Roland dcouvrit ses yeux aveugls par les larmes.

La _Lorraine_ arrivait, lance  toute vitesse ds sa sortie du
port, par ce beau temps clair, calme. Beausire, la lunette braque,
annona:

--Attention! M. Pierre est  l'arrire, tout seul, bien en vue.
Attention!

Haut comme une montagne et rapide comme un train, le navire, maintenant,
passait presque  toucher la _Perle_.

Et Mme Roland, perdue, affole, tendit les bras vers lui, et elle vit
son fils, son fils Pierre, coiff de sa casquette galonne, qui lui
jetait  deux mains des baisers d'adieu.

Mais il s'en allait, il fuyait, disparaissait, devenu dj tout petit,
effac comme une tache imperceptible sur le gigantesque btiment. Elle
s'efforait de le reconnatre encore et ne le distinguait plus.

Jean lui avait pris la main:

--Tu as vu? dit-il.

--Oui, j'ai vu. Comme il est bon!

Et on retourna vers la ville.

--Cristi! a va vite, dclarait Roland avec une conviction enthousiaste.

Le paquebot, en effet, diminuait de seconde en seconde comme s'il et
fondu dans l'Ocan. Mme Roland tourne vers lui le regardait s'enfoncer
 l'horizon vers une terre inconnue,  l'autre bout du monde. Sur ce
bateau que rien ne pouvait arrter, sur ce bateau qu'elle n'apercevrait
plus tout  l'heure, tait son fils, son pauvre fils. Et il lui semblait
que la moiti de son coeur s'en allait avec lui, il lui semblait aussi
que sa vie tait finie, il lui semblait encore qu'elle ne reverrait
jamais plus son enfant.

--Pourquoi pleures-tu, demanda son mari, puisqu'il sera de retour avant
un mois?

Elle balbutia:

--Je ne sais pas. Je pleure parce que j'ai mal.

Lorsqu'ils furent revenus  terre, Beausire les quitta tout de suite
pour aller djeuner chez un ami. Alors Jean partit en avant avec Mme
Rosmilly, et Roland dit  sa femme:

--Il a une belle tournure, tout de mme, notre Jean.

--Oui, rpondit la mre.

Et comme elle avait l'me trop trouble pour songer  ce qu'elle disait,
elle ajouta:

--Je suis bien heureuse qu'il pouse Mme Rosmilly.

Le bonhomme fut stupfait:

--Ah bah! Comment? Il va pouser Mme Rosmilly?

--Mais oui. Nous comptions te demander ton avis aujourd'hui mme.

--Tiens! tiens! Y a-t-il longtemps qu'il est question de cette
affaire-l?

--Oh! non. Depuis quelques jours seulement. Jean voulait tre sr d'tre
agr par elle avant de te consulter.

Roland se frottait les mains:

--Trs bien, trs bien. C'est parfait. Moi je l'approuve absolument.

Comme ils allaient quitter le quai et prendre le boulevard Franois Ier,
sa femme se retourna encore une fois pour jeter un dernier regard sur
la haute mer; mais elle ne vit plus rien qu'une petite fume grise, si
lointaine, si lgre qu'elle avait l'air d'un peu de brume.


FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Pierre et Jean, by Guy de Maupassant

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PIERRE ET JEAN ***

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