The Project Gutenberg EBook of Isabelle, by Andre Gide

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Title: Isabelle

Author: Andre Gide

Release Date: February 11, 2004 [EBook #11042]

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

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ISABELLE.

par

ANDR GIDE.




_A ANDR RUYTERS_.


Grard Lacase, chez qui nous nous retrouvmes au mois d'Aot 189., nous
mena, Francis Jammes et moi, visiter le chteau de la Quartfourche dont
il ne restera bientt plus que des ruines, et son grand parc dlaiss o
l't fastueux s'ployait  l'aventure. Rien plus n'en dfendait
l'entre: le foss  demi combl, la haie creve, ni la grille descelle
qui cda de travers  notre premier coup d'paule. Plus d'alles; sur
les pelouses dbordes quelques vaches pturaient librement l'herbe
surabondante et folle: d'autres cherchaient le frais au creux des
massifs ventrs;  peine distinguait-on de ci de l, parmi la profusion
sauvage, quelque fleur ou quelque feuillage insolite, patient reste des
anciennes cultures, presque touff dj par les espces plus communes.
Nous suivions Grard sans parler, oppresss par la beaut du lieu, de la
saison, de l'heure, et parce que nous sentions aussi tout ce que cette
excessive opulence pouvait cacher d'abandon et de deuil. Nous parvnmes
devant le perron du chteau, dont les premires marches taient noyes
dans l'herbe, celles d'en haut disjointes et brises; mais, devant les
portes-fentres du salon, les volets rsistants nous arrtrent. C'est
par un soupirail de la cave que, nous glissant comme des voleurs, nos
entrmes; un escalier montait aux cuisines; aucune porte intrieure
n'tait close ... Nous avancions de pice en pice, prcautionneusement
car le plancher par endroits flchissait et faisait mine de se rompre;
touffant nos pas, non que quelqu'un pt tre l pour les entendre,
mais, dans le grand silence de cette maison vide, le bruit de notre
prsence retentissait indcemment, nous effrayait presque. Aux fentres
du rez-de-chausse plusieurs carreaux manquaient; entre les lames des
contrevents un bignonia poussait dans la pnombre de la salle  manger,
d'normes tiges blanches et molles.

Grard nous avait quitts; nous pensmes qu'il prfrait revoir seul ces
lieux dont il avait connu les htes, et nous continumes sans lui notre
visite. Sans doute nous avait-il prcds au premier tage,  travers la
dsolation des chambres nues: dans l'une d'elles une branche de bois
pendait encore au mur, retenue  une sorte d'agrafe par une faveur
dcolore; il me parut qu'elle balanait faiblement au bout de son lien,
et je me persuadai que Grard en passant venait d'en dtacher une
ramille.

Nous le retrouvmes au second tage, prs de la fentre dvitre d'un
corridor par laquelle on avait ramen vers l'intrieur une corde tombant
du dehors; c'tait la corde d'une cloche, et je l'allais tirer
doucement, quand je me sentis saisir le bras par Grard; son geste, au
contraire d'arrter le mien, l'amplifia: soudain retenti un glas
rauque,si proche de nous, si brutal, qu'il nous fit pniblement
tressaillir; puis lorsqu'il semblait dj que se ft referm le silence,
deux notes pures tombrent encore, espaces, dj lointaines. Je m'tais
retourn vers Grard et je vis que ses lvres tremblaient.

--Allons-nous en, fit-il. J'ai besoin de respirer un autre air.

Sitt dehors il s'excusa de ne pouvoir nous accompagner: il connaissait
quelqu'un dans les environs, dont il voulait aller prendre des
nouvelles. Comprenant au ton de sa voix qu'il serait indiscret de le
suivre, nous rentrmes seuls, Jammes et moi,  La R. o Grard nous
rejoignit dans la soire.

--Cher ami, lui dit bientt Jammes, apprenez que je suis rsolu  ne
plus raconter la moindre histoire, que vous ne nous ayez sorti celle
qu'on voit qui vous tient au coeur.

Or les rcits de Jammes faisaient les dlices de nos veilles.

--Je vous raconterais volontiers le roman dont la maison que vous vtes
tantt fut le thtre, commena Grard, mais outre que je ne sus le
dcouvrir, ou le reconstituer, qu'en dpouillant chaque vnement de
l'attrait nigmatique dont ma curiosit le revtait nagure ...

--Apportez  votre rcit tout le dsordre, qu'il vous plaira, reprit
Jammes.

--Pourquoi chercher  recomposer les faits selon leur ordre
chronologique, dis-je; que ne nous les prsentez-vous comme vous les avez
dcouverts?

--Vous permettrez alors que je parle beaucoup de moi, dit Grard.

--Chacun de nous fait-il jamais rien d'autre! repartit Jammes.


C'est le rcit de Grard que voici.




I


J'ai presque peine  comprendre aujourd'hui l'impatience qui m'lanait
alors vers la vie. A vingt-cinq ans je n'en connaissais rien  peu prs,
que par les livres; et c'est pourquoi sans doute je me croyais
romancier; car j'ignorais encore avec quelle malignit les vnements
drobent  nos yeux le ct par o ils nous intressaient davantage, et
combien peu de prise ils offrent  qui ne sait pas les forcer.

Je prparais alors, en vue de mon doctorat, une thse sur la chronologie
des sermons de Bossuet; non que je fusse particulirement attir par
l'loquence de la chaire: j'avais choisi ce sujet par rvrence pour mon
vieux matre Albert Desnos, dont l'importante "Vie de Bossuet" achevait
prcisment de paratre. Aussitt qu'il connut mon projet d'tudes,
M. Desnos s'offrit  m'en faciliter les abords. Un de ses plus anciens
amis, Benjamin Floche, membre correspondant de l'Acadmie des
Inscriptions et Belles-Lettres, possdait divers documents qui sans
doute pourraient me servir; en particulier une Bible couverte
d'annotations de la main mme de Bossuet. M. Floche s'tait retir
depuis une quinzaine d'annes  la Quartfourche, qu'on appelait plus
communment: le Carrefour, proprit de famille aux environs de
Pont-l'vque, dont il ne bougeait plus, o il se ferait un plaisir de
me recevoir et de mettre  ma disposition ses papiers, sa bibliothque
et son rudition que M. Desnos me disait tre inpuisable.

Entre M. Desnos et M. Floche des lettres furent changes. Les documents
s'annoncrent plus nombreux que ne me l'avait d'abord fait esprer mon
matre; il ne fut bientt plus question d'une simple visite: c'est un
sjour au chteau de la Quartfourche que, sur la recommandation de M.
Desnos, l'amabilit de M. Floche me proposait. Bien que ses enfants M.
et Madame Floche n'y vivaient pas seuls: quelques mots inconsidrs de
M. Desnos, dont mon imagination s'empara, me firent esprer de trouver
l-bas une socit avenante, qui tous aussitt m'attira plus que les
documents poudreux du Grand Sicle; dj ma thse n'tait plus qu'un
prtexte; j'entrais dans ce chteau non plus en scolar, mais en
Nejdanof, en Valmont; dj je le peuplais d'aventures. La Quartfourche!
je rptais ce nom mystrieux: c'est ici, pensais-je, qu'Hercule
hsite ... Je sais de reste ce qui l'attend sur le sentier de la vertu;
mais l'autre route?... l'autre route ...

Vers le milieu de Septembre, je rassemblai le meilleur de ma modeste
garde-robe, renouvelai mon jeu de cravates, et partis.

Quand j'arrivai  la station du Breuil-Blangy, entre Pont-l'vque et
Lisieux, la nuit tait  peu prs close. J'tais seul  descendre du
train. Une sorte de paysan en livre vint  ma rencontre, prit ma valise
et m'escorta vers la voiture qui stationnait de l'autre ct de la gare.
L'aspect du cheval et de la voiture coupa l'essor de mon imagination; on
ne pouvait rver rien de plus minable. Le paysan-cocher repartit pour
dgager la malle que j'avais enregistre; sous ce poids les ressorts de
la calche flchirent. A l'intrieur, une odeur de poulailler
suffocante ... Je voulus baisser la vitre de la portire, mais la poigne
de cuir me resta dans la main. Il avait plu dans la journe; la route
tait tirante; au bas de la premire cte, une pice du harnais cda. Le
cocher sortit de dessous son sige un bout de corde et se mit en posture
de rafistoler le trait. J'avais mis pied  terre et m'offris  tenir la
lanterne qu'il venait d'allumer; je pus voir que la livre du pauvre
homme, non plus que le harnachement, n'en tait pas  son premier
rapiage.

--Le cuir est un peu vieux, hasardai-je.

Il me regarda comme si je lui avais dit une injure, et presque
brutalement:

--Dites donc: c'est tout de mme heureux qu'on ait pu venir vous
chercher.

--Il y a loin, d'ici le chteau? questionnai-je de ma voix la plus
douce. Il ne rpondit pas directement, mais:

--Pour sr qu'on ne fait pas le trajet tous les jours!--Puis au bout
d'un instant:--Voil peut-tre bien six mois qu'elle n'est pas sortie,
la calche ...

--Ah!... Vos matres ne se promnent pas souvent? repris-je par un
effort dsespr d'amorcer le conversation.

--Vous pensez! Si l'on n'a pas autre chose  faire!

Le dsordre tait rpar: d'un geste il m'invita  remonter dans la
voiture, qui repartit.

Le cheval peinait aux montes, trbuchait aux descentes et tricotait
affreusement en terrain plat;parfois, tout inopinment, il stoppait.
--Du train dont nous allons, pensais-je, nous arriverons au Carrefour
longtemps aprs que mes htes se seront levs de table; et mme (nouvel
arrt du cheval) aprs qu'ils se seront couchs. J'avais grand faim; ma
bonne humeur tournait  l'aigre. J'essayai de regarder le pays: sans que
je m'en fusse aperu, la voiture avait quitt la grande route et s'tait
engage dans une route plus troite et beaucoup moins bien entretenue;
les lanternes n'clairaient de droite et de gauche qu'une haie continue,
touffue et haute; elle semblait nous en tourner, barrer la route,
s'ouvrir devant nous  l'instant de notre passage, puis, aussitt aprs,
se refermer.

Au bas d'une monte plus raide, la voiture s'arrta de nouveau. Le
cocher vint  la portire et l'ouvrit, puis, sans faons:

--Si Monsieur voulait bien descendre. La cte est un peu dure pour le
cheval.--Et lui-mme fit la monte en tenant par la bride la haridelle.
A mi-cte il se retourna vers moi, qui marchais en arrire:

--On est bientt rendu, dit-il sur un ton radouci. Tenez: voil le parc.
Et je distinguai devant nous, encombrant le ciel dcouvert, une sombre
masse d'arbres. C'tait une avenue de grands htres, sous laquelle enfin
nous entrmes, et o nous rejoignmes la premire route que nous avions
quitte. Le cocher m'invita  remonter dans la voiture, qui parvint
bientt  la grille; nous pntrmes dans le jardin.

Il faisait trop sombre pour que je pusse rien distinguer de la faade du
chteau; la voiture me dposa devant un perron de trois marches, que je
gravis, un peu bloui par le flambeau qu'une femme sans ge, sans grce,
paisse et mdiocrement vtue tenait  la main et dont elle rabattait
vers moi la lumire. Elle me fit un salut un peux sec. Je m'inclinai
devant elle, incertain ...

--Madame Floche, sans doute?...

--Mademoiselle Verdure simplement. Monsieur et Madame Floche sont
couchs. Ils vous prient d'excuser s'ils ne sont pas l pour vous
recevoir; mais on dne de bonne heure ici.

--Vous-mme, Mademoiselle, je vous aurai fait veiller bien tard.

--Oh! moi, j'y suis faite, dit-elle sans se retourner. Elle m'avait
prcd dans le vestibule.--Vous serez peut-tre content de prendre
quelque chose?

--Ma foi, je vous avoue que je n'ai pas dn.

Elle me fit entrer dans une vaste salle  manger o se trouvait prpar
un mdianoche confortable.

--A cette heure, le fourneau est teint; et  la campagne il faut se
contenter de ce que l'on trouve.

--Mais tout cela m'a l'air excellent, dis-je en m'attablant devant un
plat de viande froide. Elle s'assit de biais sur une autre chaise prs
de la porte, et, pendant tout le temps que je mangeais, resta les yeux
baisss, les mains croises sur les genoux, dlibrment subalterne. A
plusieurs reprises, comme la morne conversation retombait, je m'excusai
de la retenir; mais elle me donna  entendre qu'elle attendait que
j'eusse fini pour desservir:

--Et votre chambre, comment feriez-vous pour la trouver tout seul?...

Je dpchais et mettais bouches doubles lorsque la porte du vestibule
s'ouvrit: un abb entra,  cheveux gris, de figure rude mais agrable.
Il vint  moi la main tendue:

--Je ne voulais pas remettre  demain le plaisir de saluer notre hte.
Je ne suis pas descendu plus tt parce que je savais que vous causiez
avec Mademoiselle Olympe Verdure, dit-il, en tournant vers elle un
sourire qui pouvait tre malicieux, cependant qu'elle pinait les lvres
et faisait visage de bois:--Mais  prsent que vous avez achev de
manger, continua-t-il tandis que je me levais de table, nous allons
laisser Mademoiselle Olympe remettre ici un peu d'ordre; elle trouvera
plus dcent, je le prsume, de laisser un homme accompagner Monsieur
Lacasse jusqu' sa chambre  coucher, et de rsigner ici ses fonctions.

Il s'inclina crmonieusement devant Mademoiselle Verdure, qui lui fit
une rvrence courte.

--Oh! je rsigne; je rsigne ... Monsieur l'abb, devant vous, vous le
savez, je rsigne toujours ... Puis revenant  nous brusquement:--Vous
alliez me faire oublier de demander  Monsieur Lacase ce qu'il prend 
son premier djeuner.

--Mais, ce que vous voudrez, Mademoiselle ... Que prend-on d'ordinaire
ici?

--De tout. On prpare du th pour ces dames, du caf pour Monsieur
Floche, un potage pour Monsieur l'abb, et du racahout pour Monsieur
Casimir.

--Et vous, Mademoiselle, vous ne prenez rien?

--Oh! moi, du caf au lait, simplement.

--Si vous le permettez, je prendrai du caf au lait avec vous.

--Eh! eh! tenez-vous bien, Mademoiselle Verdure, dit l'abb en me
prenant par le bras--Monsieur Lacase m'a tout l'air de vous faire la
cour!

Elle haussa les paules, puis me fit un rapide salut, tandis que l'abb
m'entranait.


Ma chambre tait au premier tage, presque  l'extrmit d'un couloir.

--C'est ici, dit l'abb en ouvrant la porte d'une pice spacieuse
qu'illuminait un grand brasier,--Dieu me pardonne! on vous a fait du
feu!... Vous vous en seriez peut-tre bien pass ... Il est vrai que les
nuits de ce pays sont humides, et la saison, cette anne, est
anormalement pluvieuse ...

Il s'tait approch du foyer vers lequel il tendit ses larges paumes
tout en cartant le visage, comme un dvot qui repousse la tentation. Il
semblait dispos  causer plutt qu' me laisser dormir.

--Oui, commena-t-il, en avisant ma malle et mon sac de nuit,--Gratien
vous a mont vos colis.

--Gratien, c'est le cocher qui m'a conduit? demandai-je.

--Et c'est aussi le jardinier; car ses fonctions de cocher ne l'occupent
gure.

--Il m'a dit en effet que la calche ne sortait pas souvent.

--Chaque fois qu'elle sort c'est un vnement historique. D'ailleurs
Monsieur de Saint-Aurol n'a depuis longtemps plus d'curie; dans les
grandes occasions, comme ce soir, on emprunte le cheval du fermier.

--Monsieur de Saint-Aurol? rptai-je, surpris.

--Oui, dit-il, je sais que c'est Monsieur Floche que vous venez voir;
mais la Quartfourche appartient  son beau-frre. Demain vous aurez
l'honneur d'tre prsent  Monsieur et  Madame de Saint-Aurol.

--Et qui est Monsieur Casimir? dont je ne sais qu'une chose, c'est qu'il
prend du racahout le matin.

--Leur petit-fils et mon lve. Dieu me permet de l'instruire depuis
trois ans. Il avait dit ces mots en fermant les yeux et avec une
componction modeste, comme s'il s'tait agi d'un prince du sang.

--Ses parents ne sont pas ici? demandai-je.

--En voyage. Il serra les lvres fortement puis reprit aussitt:

--Je sais, Monsieur, quelles nobles et saintes tudes vous amnent ...

--Oh! ne vous exagrez pas leur saintet, interrompis-je aussitt en
riant, c'est en historien seulement qu'elles m'occupent.

--N'importe, fit-il, cartant de la main toute pense dsobligeante;
l'histoire a bien aussi ses droits. Vous trouverez en Monsieur Floche le
plus aimable et le plus sr des guides.

--C'est ce que m'affirmait mon matre, Monsieur Desnos.

--Ah! Vous tes lve d'Albert Desnos? Il serra les lvres de nouveau.
J'eus l'imprudence de demander:

--Vous avez suivi de ses cours?

--Non! fit-il rudement. Ce que je sais de lui m'a mis en garde ... C'est
un aventurier de la pense. A votre ge on est assez facilement sduit
par ce qui sort de l'ordinaire ... Et, comme je ne rpondais rien:--Ses
thories ont d'abord pris quelque ascendant sur la jeunesse; mais on en
revient dj, m'a-t-on dit.

J'tais beaucoup moins dsireux de discuter que de dormir. Voyant qu'il
n'obtiendrait pas de rplique:

--Monsieur Floche vous sera de conseil plus tranquille, reprit-il; puis,
devant un billement que je ne dissimulai point:

--Il se fait assez tard: demain, si vous le permettez, nous trouverons
loisir pour reprendre cet entretien. Aprs ce voyage vous devez tre
fatigu.

--Je vous avoue, Monsieur l'abb, que je croule de sommeil.

Ds qu'il m'eut quitt, je relevai les bches du foyer, j'ouvris la
fentre toute grande, repoussant les volets de bois. Un grand souffle
obscur et mouill vint incliner la flamme de ma bougie, que j'teignis
pour contempler la nuit. Ma chambre ouvrait sur le parc, mais non sur le
devant de la maison comme celles du grand couloir qui devaient sans
doute jouir d'une vue plus tendue; mon regard tait aussitt arrt par
des arbres; au-dessus d'eux,  peine restait-il la place d'un peu de
ciel o le croissant venait d'apparatre, recouvert par les nuages
presque aussitt. Il avait plu de nouveau; les branches larmoyaient
encore ...

--Voici qui m'invite gure  la fte, pensai-je, en refermant fentre et
volets. Cette minute de contemplation m'avait transi, et l'me encore
plus que la chair; je rabattis les bches, ranimai le feu, et fus
heureux de trouver dans mon lit une cruche d'eau chaude, que sans doute
l'attentionne Mademoiselle Verdure y avait glisse.

Au bout d'un instant je m'avisai que j'avais oubli de mettre  la porte
mes chaussures. Je me relevai et sortis un instant dans le couloir; 
l'autre extrmit de la maison, je vis passer Mademoiselle Verdure. Sa
chambre tait au-dessus de la mienne, comme me l'indiqua son pas lourd
qui, peu de temps aprs, commena d'branler le plafond. Puis il se fit
un grand silence et, tandis que je plongeais dans le sommeil, la maison
leva l'ancre pour la traverse de la nuit.




II


Je fus rveill d'assez bon matin par les bruits de la cuisine dont une
porte ouvrait prcisment sous ma fentre. En poussant mes volets j'eus
la joie de voir un ciel  peu prs pur; le jardin, mal ressuy d'une
rcente averse, brillait; l'air tait bleuissant. J'allais refermer ma
fentre, lorsque je vis sortir du potager et accourir vers la cuisine un
grand enfant, d'ge incertain car son visage marquait trois ou quatre
ans de plus que son corps; tout contrefait, il portait de guingois: ses
jambes torses lui donnaient une allure extraordinaire: il avanait
obliquement, ou plutt procdait par bonds, comme si,  marcher pas 
pas, ses pieds eussent d s'entraver ... C'tait videmment l'lve de
l'abb, Casimir. Un norme chien de Terre-Neuve gambadait  ses cts,
sautait de conserve avec lui, lui faisait fte; l'enfant se dfendait
tant bien que mal contre sa bousculante exubrance; mais au moment qu'il
allait atteindre la cuisine, culbut par le chien, soudain je le vis
rouler dans la boue. Une maritorne paisse s'lana, et tandis qu'elle
relevait l'enfant:

--Ah ben! vous v'la beau! Si c'est Dieu permis de s'met' dans des tats
pareils! On vous l'a pourtant rpt bien des fois d'quitter l'Terno
dans la remise!... Allons! v'nez-vous en par ici qu'on vous essuie ...

Elle l'entrana dans la cuisine. A ce moment j'entendis frapper  ma
porte; une femme de chambre m'apportait de l'eau chaude pour ma
toilette. Un quart d'heure aprs, la cloche sonna pour le djeuner.


Comme j'entrais dans la salle  manger:

--Madame Floche, je crois que voici notre aimable hte, dit l'abb en
s'avanant  ma rencontre.

Madame Floche s'tait leve de sa chaise, mais ne paraissait pas plus
grande debout qu'assise; je m'inclinai profondment devant elle; elle
m'honora d'un petit plongeon brusque; elle avait d recevoir  un
certain ge quelque formidable vnement sur la tte; celle-ci en tait
reste irrmdiablement enfonce entre les paules; et mme un peu de
travers. Monsieur Floche s'tait mis tout  ct d'elle pour me tendre
la main. Les deux petits vieux taient exactement de mme taille, de
mme habit, paraissaient de mme ge, de mme chair ... Durant quelques
instants nous changemes des compliments vagues, parlant tous les trois
 la fois. Puis, il y eut un noble silence, et Mademoiselle Verdure
arriva portant la thire.

--Mademoiselle Olympe, dit enfin Madame Floche, qui, ne pouvant tourner
la tte, s'adressait  vous de tout le buste.--Mademoiselle Olympe,
notre amie, s'inquitait beaucoup de savoir si vous aviez bien dormi et
si le lit tait  votre convenance.

Je protestai que j'y avais repos on ne pouvait mieux et que la cruche
chaude que j'y avais trouve en me couchant m'avait fait tout le bien du
monde.

Mademoiselle Verdure, aprs m'avoir souhait le bonjour, ressortit.

--Et, le matin, les bruits de la cuisine ne vous ont pas trop incommod?

Je renouvelai mes protestations.

--Il faut vous plaindre, je vous en prie, parce que rien ne serait plus
ais que de vous prparer une autre chambre ...

Monsieur Floche, sans rien dire lui-mme, hochait la tte obliquement
et, d'un sourire, faisait sien chaque propos de sa femme.

--Je vois bien, dis-je, que la maison est trs vaste; mais je vous
certifie que je ne saurais tre install plus agrablement.

--Monsieur et Madame Floche, dit l'abb, se plaisent  gter leurs
htes.

Mademoiselle Olympe apportait sur une assiette des tranches de pain
grill; elle poussa devant elle le petit estropi que j'avais vu
culbuter tout  l'heure. L'abb le saisit par le bras:

--Allons, Casimir! Vous n'tes plus un bb; venez saluer Monsieur
Lacase comme un homme. Tendez la main ... Regardez en face!... puis se
tournant vers moi comme pour l'excuser:--Nous n'avons pas encore grand
usage du monde ...

La timidit de l'enfant me gnait:

--C'est votre petit-fils? demandai-je  Madame Floche, oublieux des
renseignements que l'abb m'avait fournis la veille.

--Notre petit-neveu, rpondit-elle; vous verrez un peu plus tard mon
beau-frre et ma soeur, ses grands-parents.

--Il n'osait pas rentrer parce qu'il avait empli de boue ses vtements
en jouant avec Terno, expliqua Mademoiselle Verdure.

--Drle de faon de jouer, dis-je, en me tournant affablement vers
Casimir; j'tais  la fentre quand il vous a culbut ... Il ne vous a
pas fait mal?

--Il faut dire  Monsieur Lacase, expliqua l'abb  son tour, que
l'quilibre n'est pas notre fort ...

Parbleu! je m'en apercevais de reste, sans qu'il ft ncessaire de me le
signaler. Ce grand gaillard d'abb, aux yeux vairons, me devint
brusquement antipathique.

L'enfant ne m'avait pas rpondu, mais son visage s'tait empourpr. Je
regrettai ma phrase et qu'il y et pu sentir quelque allusion  son
infirmit. L'abb, son potage pris, s'tait lev de table et arpentait
la pice; ds qu'il ne parlait plus, il gardait les lvres si serres
que celle de dessus formait un bourrelet, comme celle des vieillards
dents. Il s'arrta derrire Casimir, et comme celui-ci vidait son bol:
--Allons! Allons, jeune homme, Avenzoar nous attend!

L'enfant se leva; tous deux sortirent.


Sitt que le djeuner fut achev, Monsieur Floche me fit signe.

--Venez avec moi dans le jardin, mon jeune hte, et me donnez des
nouvelles du Paris penseur.

Le langage de Monsieur Floche fleurissait ds l'aube. Sans trop couter
mes rponses, il me questionna sur Gaston Boissier son ami, et sur
plusieurs autres savants que je pouvais avoir eus pour matres et avec
qui il correspondait encore de loin en loin; il s'informa de mes gots,
de mes tudes ... Je ne lui parlai naturellement pas de mes projets
littraires et ne laissai voir de moi que le sorbonnien; puis il
entreprit l'histoire de la Quartfourche, dont il n'avait  peu prs pas
boug depuis prs de quinze ans, l'histoire du parc, du chteau; il
rserva pour plus tard l'histoire de la famille qui l'habitait
prcdemment, mais commena de me raconter comment il se trouvait en
possession des manuscrits du XVIIme sicle qui pouvaient intresser ma
thse ... Il marchait  petits pas presss, ou, plus exactement, il
trottinait auprs de moi; je remarquai qu'il portait son pantalon si bas
que la fourche en restait  mi-cuisse; sur le devant du pied, l'toffe
retombait en nombreux plis, mais par derrire restait au-dessus de la
chaussure, suspendue  l'aide de je ne sais quel artifice; je ne
l'coutais plus que d'une oreille distraite, l'esprit engourdi par la
moitideur de l'air et par une sorte de torpeur vgtale. En suivant une
alle de trs hauts marronniers qui formaient vote au-dessus de nos
ttes, nous tions parvenus presque  l'extrmit du parc. L, protg
contre le soleil par un buisson d'arbres--plumes, se trouvait un banc
o Monsieur Floche m'invita  m'asseoir. Puis tout--coup:

--L'abb Santal vous a-t-il dit que mon beau-frre est un peu ...? Il
n'acheva pas, mais se toucha le front de l'index.

Je fus trop interloqu pour pouvoir trouver rien  rpondre. Il
continua:

--Oui, le baron de Saint-Aurol, mon beau-frre; l'abb ne vous l'a
peut-tre pas dit plus qu' moi ... mais je sais nanmoins qu'il le
pense; et je le pense aussi ... Et de moi, l'abb ne vous a pas dit que
j'tais un peu ...?

--Oh! Monsieur Floche, comment pouvez-vous croire?...

--Mais, mon jeune ami, dit-il en me tapant familirement sur la main, je
trouverais cela tout naturel. Que voulez-vous? nous avons pris ici des
habitudes,  nous enfermer loin du monde, un peu ... en dehors de la
circulation. Rien n'apporte ici de ... diversion; comment dirais-je? oui.
Vous tes bien aimable d'tre venu nous voir--et comme j'essayais un
geste:--je le rpte: bien aimable, et je le rcrirai ce soir  mon
excellent ami Desnos; mais vous vous aviseriez de me raconter ce qui
vous tient au coeur, les questions qui vous troublent, les problmes qui
vous intressent ... je suis sr que je ne vous comprendrais pas.

Que pouvais-je rpondre? Du bout de ma canne je grattais le sable ...

--Voyez-vous, reprit-il, ici nous avons un peu perdu le contact. Mais
non, mais non! ne protestez donc pas; c'est inutile. Le baron est sourd
comme une calebasse; mais il est si coquet qu'il tient surtout  ne pas
le paratre; il feint d'entendre plutt que de faire hausser la voix.
Pour moi, quant aux ides du jour, je me fais l'effet d'tre tout aussi
sourd que lui; et du reste je ne m'en plains pas. Je ne fais mme pas
grand effort pour entendre. A frquenter Massillon et Bossuet, j'ai fini
par croire que les problmes qui tourmentaient ces grands esprits sont
tout aussi beaux et importants que ceux qui passionnaient ma jeunesse ...
problmes que ces grands esprits n'auraient pas pu comprendre sans
doute ... non plus que moi je ne puis comprendre ceux qui vous
passionnent aujourd'hui ... Alors, si vous le voulez bien, mon futur
collgue, vous me parlerez de prfrence de vos tudes, puisque ce sont
les miennes galement, et vous m'excuserez si je ne vous interroge pas
sur les musiciens, les potes, les orateurs que vous aimez, ni sur la
forme de gouvernement que vous croyez la prfrable.

Il regarda l'heure  un oignon attach  un ruban noir:

--Rentrons  prsent, dit-il en se levant. Je crois avoir perdu ma
journe quand je ne suis pas au travail  dix heures.

Je lui offris mon bras qu'il accepta, et comme,  cause de lui, parfois,
je ralentissais mon allure:

--Pressons! Pressons! me disait-il. Les penses sont comme les fleurs,
celles qu'on cueille le matin se conservent le plus longtemps fraches.


La bibliothque de la Quartfourche est compose de deux pices que
spare un simple rideau: une, trs exigu et surhausse de trois
marches, o travaille Monsieur Floche,  une table devant une fentre.
Aucune vue; des rameaux d'orme ou d'aulne viennent battre les carreaux;
sur la table, une antique lampe  rservoir, que coiffe un abat-jour de
porcelaine vert; sous la table, une norme chancelire; un petit pole
dans un coin, dans l'autre coin, une seconde table; charge de lexiques;
entre deux, une armoire amnage en cartonnier. La seconde pice est
vaste; des livres tapissent le mur jusqu'au plafond; deux fentres; une
grande table au milieu de la pice.

--C'est ici que vous vous installerez, me dit Monsieur Floche;--et,
comme je me rcriais:

--Non, non; moi, je suis accoutum au rduit;  dire vrai, je m'y sens
mieux; il me semble que ma pense s'y concentre. Occupez la grande table
sans vergogne; et, si vous y tenez, pour que nous ne nous drangions
pas, nous pourrons baisser le rideau.

--Oh! pas pour moi, protestai-je; jusqu' prsent, si pour travailler
j'avais eu besoin de solitude, je ne ...

--Eh bien! reprit-il en m'interrompant, nous le laisserons donc relev.
J'aurai, pour ma part, grand plaisir  vous apercevoir du coin de
l'oeil. (Et, de fait, les jours suivants, je ne levais point la tte de
dessus mon travail sans rencontrer le regard du bonhomme, qui me
souriait en hochant la tte, ou qui, vite, par crainte de m'importuner,
dtournait les yeux et feignait d'tre plong dans sa lecture.)

Il s'occupa tout aussitt de mettre  ma facile disposition les livres
et les manuscrits qui pouvaient m'intresser; la plupart se trouvaient
serrs dans le cartonnier de la petite pice; leur nombre et leur
importance dpassait tout ce que m'avait annonc M. Desnos; il m'allait
falloir au moins une semaine pour relever les prcieuses indications que
j'y trouverais. Enfin M. Floche ouvrit,  ct du cartonnier, une trs
petite armoire et en sortit la fameuse Bible de Bossuet, sur laquelle
l'Aigle de Meaux avait inscrit, en regard des versets pris pour textes,
les dates des sermons qu'ils avaient inspirs. Je m'tonnai qu'Albert
Desnos n'et pas tir parti de ces indications dans ses travaux; mais ce
livre n'tait tomb que depuis peu entre les mains de M. Floche.

--J'ai bien entrepris, continua-t-il, un mmoire  son sujet; et je me
flicite aujourd'hui de n'en avoir encore donn connaissance  personne,
puisqu'il pourra servir  votre thse en toute nouveaut!

Je me dfendis de nouveau:

--Tout le mrite de ma thse, c'est votre obligeance que je le devrai.
Au moins en accepterez-vous la ddicace, Monsieur Floche, comme une
faible marque de ma reconnaissance?

Il sourit un peu tristement:

--Quand on est si prs de quitter la terre, on sourit volontiers  tout
ce qui promet quelque survie.

Je crus malsant de surenchrir  mon tour.

--A prsent, reprit-il, vous allez prendre possession de la
bibliothque, et vous ne vous souviendrez de ma prsence que si vous
avez quelque renseignement  me demander. Emportez les papiers qu'il
vous faut ... Au revoir!... et comme en descendant les trois marches, je
retournais vers lui mon sourire, il agita sa main devant ses yeux:
--A tantt!--


J'emportai dans la grande pice les quelques papiers qui devaient faire
l'objet de mon premier travail. Sans m'carter de la table devant
laquelle j'tais assis, je pouvais distinguer Monsieur Floche dans sa
portioncule: il s'agita quelques instants; ouvrant et refermant des
tiroirs, sortant des papiers, les rentrant, faisant mine d'homme
affair ... Je souponnais en vrit qu'il tait fort troubl, sinon gn
par ma prsence et que, dans cette vie si range le moindre branlement
risquait de compromettre l'quilibre de la pense. Enfin il s'installa,
plongea jusqu' mi-jambes dans la chancelire, ne bougea plus ...

De mon ct je feignais de m'absorber dans mon travail; mais j'avais
grand'peine  tenir en laisse ma pense; et je n'y tchais mme pas;
elle tournait autour de la Quartfourche, ma pense, comme autour d'un
donjon dont il faut dcouvrir l'entre. Que je fusse subtil, c'est ce
dont il m'importait de me convaincre. Romancier, mon ami, me disais-je,
nous allons donc te voir  l'oeuvre. Dcrire! Ah, fi! ce n'est pas de
cela qu'il s'agit, mais bien de dcouvrir la ralit sous l'aspect ... En
ce court laps de temps qu'il t'est permis de sjourner  la
Quartfourche, si tu laisses passer un geste, un tic sans t'en pouvoir
donner bientt l'explication psychologique, historique et complte,
c'est que tu ne sais pas ton mtier.

Alors je reportais mes yeux sur Monsieur Floche; il s'offrait  moi de
profil; je voyais un grand nez mou, inexpressif, des sourcils
buissonnants, un menton ras sans cesse en mouvement comme pour mcher
une chique ... et je pensais que rien ne rend plus impntrable un visage
que le masque de la bont.

La cloche du second djeuner me surprit au milieu de ces rflexions.




III


C'est  ce djeuner que, sans prcaution oratoire, brusquement, Monsieur
Floche m'amena en prsence du mnage Saint-Aurol. L'abb du moins, la
veille au soir, aurait bien pu m'avertir. Je me souviens d'avoir prouv
la mme stupeur, jadis, quand, pour la premire fois, au Jardin des
Plantes, je fis connaissance avec le _phoenicopterus antiquorum_ ou
flamant  spatule (1). Du baron ou de la baronne je n'aurais su dire
lequel tait le plus baroque; ils formaient un couple parfait; tout
comme les deux Floche, du reste: au Musum on les et mis sous vitrine
l'un contre l'autre sans hsiter; prs des "espces disparues".
J'prouvai devant eux d'abord cette sorte d'admiration confuse qui,
devant les oeuvres d'art accompli ou devant les merveilles de la Nature,
nous laisse, aux premiers instants, stupides et incapables d'analyse. Ce
n'est que lentement que je parvins  dcomposer mon impression ...

(1) Grard fait erreur: le _phoenicopterus antiquorum_ n'a pas le bec en
spatule.

Le baron Narcisse de Saint-Aurol portait culottes courtes, souliers 
boucle trs apparente, cravate de mousseline et jabot. Une pomme d'Adam,
aussi prominente que le menton, sortait de l'chancrure du col et se
dissimulait de son mieux sous un bouillon de mousseline; le menton, au
moindre mouvement de la mchoire faisait un extraordinaire effort pour
rejoindre le nez qui, de son ct, y mettait de la complaisance. Un oeil
restait hermtiquement clos; l'autre, vers qui remontait le coin de la
lvre et tendaient tous les plis du visage, brillait clair, embusqu
derrire la pommette et semblait dire: Attention! je suis seul, mais
rien ne m'chappe.

Madame de Saint-Aurol disparaissait toute dans un flot de fausses
dentelles. Tapies au fond des manches frissonnantes, tremblaient ses
longues mains, charges d'normes bagues. Une sorte de capote en
taffetas noir doubl de lambeaux de dentelles blanches enveloppait tout
le visage; sous le menton se nouaient deux brides de taffetas, blanchies
par la poudre que le visage effroyablement fard laissait choir. Quand
je fus entr, elle se campa devant moi de profil, rejeta la tte en
arrire, et, d'une voix de tte assez forte et non inflchie:

--Il y eut un temps, ma soeur, o l'on tmoignait au nom de Saint-Aurol
plus d'gards ...

A qui en avait-elle? Sans doute tenait-elle  me faire sentir, et 
faire sentir  sa soeur, que je n'tais pas ici chez les Floche; car
elle continua, inclinant la tte de ct, minaudire: et levant vers moi
sa main droite:

--Le baron et moi, nous sommes heureux, Monsieur, de vous recevoir 
notre table.

Je donnai de la lvre contre une bague, et me relevai du baise-main en
rougissant, car ma position entre les Saint-Aurol et les Floche
s'annonait gnante. Mais Madame Floche ne semblait avoir prt aucune
attention  la sortie de sa soeur. Quant au baron, sa ralit me
paraissait problmatique, bien qu'il ft avec moi l'aimable et le sucr.
Durant tout mon sjour  la Quartfourche, on ne put le persuader de
m'appeler autrement que Monsieur de Las Cases; ce qui lui permettait
d'affirmer qu'il avait beaucoup vu mes parents aux Tuileries ... un mien
oncle principalement qui faisait avec lui son piquet:

--Ah! C'tait un original! Chaque fois qu'il abattait tout, il criait
trs fort: Domino!...

Les propos du baron taient  peu prs tous de cette envergure. A table
il n'y avait presque que lui qui parlt; puis, sitt aprs le repas, il
s'enfermait dans un silence de momie.

Au moment que nous quittions la salle  manger, Madame Floche s'approcha
de moi, et,  voix basse:

--Peut-tre, Monsieur Lacase sera-t-il assez aimable pour m'accorder un
petit entretien?--Entretien qu'elle ne voulait pas, apparemment, qu'on
entendit, car elle commena par m'entraner du ct du jardin potager,
en disant trs haut qu'elle voulait me montrer les espaliers.

--C'est au sujet de mon petit-neveu, commena-t-elle ds qu'elle fut
assure que l'on ne pouvait nous entendre ... Je ne voudrais pas vous
paratre critiquer l'enseignement de l'abb Santal ... mais, vous qui
plongez aux sources mme de l'instruction (ce fut sa phrase) vous
pourrez peut-tre nous tre de bon conseil.

--Parlez, Madame; mon dvouement vous est acquis.

--Voici: je crains que le sujet de sa thse, pour un enfant si jeune
encore, ne soit un peu spcial.

--Quelle thse? fis-je, lgrement inquiet.

--La thse pour son baccalaurat.

--Ah! parfaitement,--rsolu dsormais  ne m'tonner plus de rien.
--Sur quel sujet? repris-je.

--Voici: Monsieur l'abb craint que les sujets littraires ou proprement
philosophiques ne flattent le vague d'un jeune esprit dj trop enclin 
la rverie ... (c'est du moins ce que trouve Monsieur l'abb). Il a donc
pouss Casimir  choisir un sujet d'histoire.

--Mais Madame, voici qui peut trs bien se dfendre. Et le sujet choisi
c'est?

--Excusez-moi; j'ai peur d'estropier le nom ...: Averrhos.

--Monsieur l'abb a sans doute eu ses raisons pour choisir ce sujet,
qui,  premire vue, peut en effet paratre un peu particulier.

--Ils l'ont choisi tous deux ensemble. Quant aux raisons que l'abb fait
valoir, je suis prte  m'y ranger: Ce sujet prsente, m'a-t-il dit, un
intrt anecdotique particulirement propre  fixer l'attention de
Casimir, qui est souvent un peu flottante: puis (et il parat que ces
Messieurs les examinateurs attachent  cela la plus grande importance)
le sujet n'a jamais t trait.

--Il ne me souvient pas en effet ...

--Et naturellement, pour trouver un sujet qui n'ait encore jamais t
trait, on est forc de chercher un peu en dehors des chemins battus.

--videmment!

--Seulement, je vais vous avouer ma crainte ... mais j'abuse peut-tre?

--Madame, je vous en supplie de croire que ma bonne volont et mon dsir
de vous servir sont inpuisables.

--Eh bien! voici: je ne mets pas en doute que Casimir ne soit  mme
bientt de passer sa thse assez brillamment, mais je crains que, par
dsir de spcialiser ... par dsir un peu prmatur ... l'abb ne nglige
un peu l'instruction gnrale, le calcul par exemple, ou l'astronomie ...

--Que pense Monsieur Floche de tout cela? demandai-je perdu.

--Oh! Monsieur Floche approuve tout ce que fait et ce que dit l'abb.

--Les parents?

--Ils nous ont confi l'enfant, dit-elle aprs une hsitation lgre;
puis, s'arrtant de marcher:

--Par effet de votre complaisance, cher Monsieur Lacase, j'aurais aim
que vous causiez avec Casimir, pour vous rendre compte; sans avoir l'air
de l'interroger directement ... et surtout pas devant Monsieur l'abb,
qui pourrait en prendre quelque ombrage. Je suis sre qu'ainsi vous
pourriez ...

--Le plus volontiers du monde, Madame. Il ne me sera sans doute pas
difficile de trouver un prtexte pour sortir avec votre petit neveu. Il
me fera visiter quelque endroit du parc ...

--Il se montre d'abord un peu timide avec ceux qu'il ne connat pas
encore, mais sa nature est confiante.

--Je ne mets pas en doute que nous ne devenions promptement bons amis.

Un peu plus tard, le goter nous ayant de nouveau rassembls:

--Casimir, tu devrais montrer la carrire  Monsieur Lacase; je suis
sre que cela l'intressera.--Puis s'approchant de moi:

--Partez vite avant que l'abb ne descende; il voudrait vous
accompagner.

Je ressortis aussitt dans le parc; l'enfant clopin-clopant me guidait.

--C'est l'heure de la rcration, commenai-je.

Il ne rpondit rien. Je repris:

--Vous ne travaillez jamais aprs goter?

--Oh! si; mais aujourd'hui je n'avais plus rien  copier.

--Qu'est-ce que vous copiez ainsi?

--La thse.

--Ah!... Aprs quelques ttonnements je parvins  comprendre que cette
thse tait un travail de l'abb, que l'abb faisait remettre au net et
copier par l'enfant dont l'criture tait correcte. Il en tirait quatre
grosses, dans quatre cahiers cartonns dont chaque jour il noircissait
quelques pages. Casimir m'affirma du reste qu'il se plaisait beaucoup 
"copier".

--Mais pourquoi quatre fois?

--Parce que je retiens difficilement.

--Vous comprenez ce que vous crivez?

--Quelquefois. D'autres fois l'abb m'explique; ou bien il dit que je
comprendrai quand je serai plus grand.

L'abb avait tout bonnement fait de son lve une manire de
scrtaire-copiste. Est-ce ainsi qu'il entendait ses devoirs? Je sentais
mon coeur se gonfler et me proposai d'avoir incessamment avec lui une
conversation tragique. L'indignation m'avait fait presser le pas
inconsciemment; Casimir prenait peine  me suivre; je m'aperus qu'il
tait en nage. Je lui tendis une main qu'il garda dans la sienne,
clopinant  ct de moi tandis que je ralentissais mon allure.

--C'est votre travail, cette thse?

--Oh! non, fit-il aussitt; mais, en poussant plus loin mes questions,
je compris que le reste se rduisait  peu de chose; et sans doute
fut-il sensible  mon tonnement:

--Je lis beaucoup, ajouta-t-il, comme un pauvre dirait: j'ai d'autres
habits!

--Et qu'est-ce que vous aimez lire?

--Les grands voyages; puis tournant vers moi un regard o dj
l'interrogation faisait place  la confiance:

--L'abb, lui, a t en Chine; vous saviez?... et le ton de sa voix
exprimait pour son matre une admiration, une vnration sans limites.

Nous tions parvenus a cet endroit du parc que Madame Floche appelait
"la carrire"; abandonne depuis longtemps, elle formait  flanc de
coteau une sorte de grotte dissimule derrire les broussailles. Nous
nous assmes sur un quartier de roche que tidissait le soleil dj bas.
La parc s'achevait l sans clture; nous avions laiss  notre gauche un
chemin qui descendait obliquement et que coupait une petite barrire; le
dvalement, partout ailleurs assez abrupt, servait de protection
naturelle.

--Vous, Casimir, avez-vous dj voyag? demandai-je.

Il ne rpondit pas; baissa le front ... A nos pieds le vallon
s'emplissait d'ombre; dj le soleil touchait la colline qui fermait le
paysage devant nous. Un bosquet de chtaigniers et de chnes y
couronnait un tertre crayeux cribl des trous d'une garenne; le site un
peu romantique tranchait la mollesse uniforme de la contre.

--Regardez les lapins, s'cria tout  coup Casimir; puis, au bout d'un
instant, il ajouta, indiquant du doigt le bosquet:

--Un jour, avec Monsieur l'abb, j'ai mont la.

En rentrant nous passmes auprs d'une mare couverte de conferves. Je
promis  Casimir de lui apprter une ligne et de lui montrer comment on
pchait les grenouilles.

Cette premire soire, qui ne se prolongea gure au del de neuf heures,
ne diffra point de celles qui suivirent, ni, je pense, de celles qui
l'avaient prcde, car, pour moi, mes htes eurent le bon got de ne se
point mettre en dpense. Sitt aprs dner, nous rentrions dans le salon
o, pendant le repas, Gratien avait allum le feu. Une grande lampe,
pose  l'extrmit d'une table de marqueterie, clairait  la fois la
partie de jacquet que le baron engageait avec l'abb  l'autre extrmit
de la table, et le guridon o ces dames menaient une sorte de bsigue
oriental et mouvement.

--Monsieur Lacase qui est habitu aux distractions de Paris, va sans
doute trouver notre amusement un peu terne ... avait d'abord dit Madame
de Saint-Aurol.--Cependant, Monsieur Floche, au coin du feu, somnolait
dans une bergre; Casimir, les coudes sur la table, la tte entre les
mains, lvre tombante et salivant, progressait dans un "Tour du Monde.--
Par contenance et politesse j'avais fait mine de prendre vif intrt au
bsigue de ces dames; on le pouvait mener, comme le whist, avec un mort,
mais on le jouait de prfrence  quatre, de sorte que Madame de
Saint-Aurol, avec empressement, m'avait accept pour partenaire ds que
je m'tais propos. Les premiers soirs, mes impairs firent la ruine de
notre camp et mirent en joie Madame Floche qui, aprs chaque victoire,
se permettait sur mon bras une discrte taloche de sa maigre main
mitaine. Il y avait des tmrits, des ruses, des dlicatesses.
Mademoiselle Olympe jouait un jeu serr, concert. Au dbut de chaque
partie, on pointait, on hasardait la surenchre selon le jeu que l'on
avait; cela laissait un peu de marge au bluff; Madame de Saint-Aurol
s'aventurait effrontment, les yeux luisants, les pommettes vermeilles
et le menton frmissant; quand elle avait vraiment beau jeu, elle me
lanait un grand coup de pied sous la table; Mademoiselle Olympe
essayait de lui tenir tte, mais elle tait dsaronne par la voix
aigu de la vieille qui tout  coup, au lieu d'un nouveau chiffre,
criait:

--Verdure, vous mentez!

A la fin de la premire partie, Madame Floche tirait sa montre, et,
comme si prcisment, c'tait l'heure:

--Casimir! Allons, Casimir; il est temps.

L'enfant semblait sortir pniblement de lthargie, se levait, tendait
aux Messieurs sa main molle,  ces dames son front, puis sortait en
tranant un pied.

Tandis que Madame de Saint-Aurol nous invitait  la revanche, le
premier jacquet finissait; parfois alors Monsieur Floche prenait la
place de son beau-frre; ni Monsieur Floche, ni l'abb n'annonaient les
coups; on n'entendait de leur ct que le roulement des ds dans le
cornet et sur la table; Monsieur de Saint-Aurol dans la bergre
monologuait ou chantonnait  demi-voix, et parfois, tout--coup,
flanquait un norme coup de pincette au travers du feu, si
impertinemment qu'il en claboussait au loin la braise; Mademoiselle
Olympe accourait prcipitamment et excutait sur le tapis ce que Madame
de Saint-Aurol appelait lgamment la danse des tincelles ... Le plus
souvent Monsieur Floche laissait le baron aux prises avec l'abb et ne
quittait pas son fauteuil; de ma place je pouvais le voir, non point
dormant comme il disait, mais hochant la tte dans l'ombre; et le
premier soir, un sursaut de flamme ayant clair brusquement son visage,
je pus distinguer qu'il pleurait.

A neuf heures et quart, le bsigue termin, Madame Floche teignait la
lampe, tandis que Mademoiselle Verdure allumait deux flambeaux qu'elle
posait des deux cts du jacquet.

--L'abb, ne le faites pas veiller trop tard, recommandait Madame de
Saint-Aurol, en donnant un coup d'ventail sur l'paule de son mari.

J'avais cru dcent, ds le premier soir, d'obir au signal de ces dames,
laissant aux prises les jacqueteurs et  sa mditation Monsieur Floche
qui ne montait que le dernier. Dans le vestibule, chacun se saisissait
d'un bougeoir; ces dames me souhaitaient le bonsoir qu'elles
accompagnaient des mmes rvrences que le matin. Je rentrais dans ma
chambre; j'entendais bientt monter ces Messieurs. Bientt tout se
taisait. Mais de la lumire filtrait encore longtemps sous certaines
portes. Mais plus d'une heure aprs si, press par quelque besoin l'on
sortait dans le corridor, l'on risquait d'y rencontrer Madame Floche ou
Mademoiselle Verdure, en toilette de nuit, vaquant  de derniers
rangements. Plus tard encore, et quand on et cru tout teint, au
carreau d'un petit cagibis qui prenait jour mais non accs sur le
couloir, on pouvait voir,  son ombre chinoise, Madame de Saint-Aurol
ravauder.




IV


Ma seconde journe  la Quartfourche fut trs sensiblement pareille  la
premire; d'heure en heure; mais la curiosit que d'abord j'avais pu
avoir quant aux occupations de mes htes tait compltement retombe.
Une petite pluie fine emplissait le ciel depuis le matin. La promenade
devenant impossible, la conversation de ces dames se faisant de plus en
plus insignifiante, j'occupai donc au travail  peu prs toutes les
heures du jour. A peine pus-je changer quelques propos avec l'abb;
c'tait aprs le djeuner; il m'invita  venir fumer une cigarette 
quelques pas du salon, dans une sorte de hangar vitr que l'on appelait
un peu pompeusement: l'orangerie, o l'on avait rentr pour la mauvaise
saison les quelques bancs et chaises du jardin.

--Mais, cher Monsieur, dit-il, lorsqu'un peu nerveusement j'abordai la
question de l'ducation de l'enfant,--je n'aurais as demand mieux que
d'clairer Casimir de toutes mes faibles lumires; ce n'est pas sans
regrets que j'ai d y renoncer. Est-ce que, claudicant comme il est,
vous m'approuveriez si j'allais me mettre en tte de le faire danser sur
la corde roide? J'ai vite d rtrcir mes vises. S'il s'occupe avec moi
d'Averrhos, c'est parce que je me suis charg d'un travail sur la
philosophie d'Aristote et que, plutt que d'nonner avec l'enfant sur je
ne sais quels rudiments, j'ai pris quelque plaisir de coeur 
l'entraner dans mon travail. Autant ce sujet-l qu'un autre;
l'important c'est d'occuper Casimir trois ou quatre heures par jour;
aurais-je pu me dfendre d'un peu d'aigreur s'il avait d me faire
perdre le mme temps? et sans profit pour lui, je vous le certifie ...
Suffit sur ce sujet, n'est-ce pas.--L-dessus jetant la cigarette qu'il
avait laiss teindre, il se leva pour rentrer dans le salon.

Le mauvais temps m'empchait de sortir avec Casimir; nous dmes remettre
au lendemain la partie de pche projete; mais, devant le dception de
l'enfant, je m'igniai  lui procurer quelque autre plaisir; ayant mis
la main sur un chiquier, je lui appris le jeu des poules et du renard,
qui le passionna jusqu'au souper.

La soire commena tout pareille  la prcdente; mais dj je
n'coutais ni ne regardais plus personne; un ennui sans nom commenait
de peser sur moi.

Sitt aprs dner, il s'leva une espce de rafale;  deux reprises
Mademoiselle Verdure interrompit le bsigue pour aller voir dans les
chambres d'en haut "si la pluie ne chassait pas." Nous dmes prendre la
revanche sans elle; le jeu manquait d'entrain. Au coin du feu, dans un
fauteuil bas qu'on appelait communment "la berline" Monsieur Floche,
berc par le bruit de l'averse, s'tait positivement endormi: dans la
bergre, le baron qui lui faisait face se plaignait de ses rhumatisme en
grognonnait.

--La partie de jacquet vous distrairait, rptait vainement l'abb qui,
faute d'adversaire, finit par se retirer, emmenant coucher Casimir.

Quand, ce soir-l, je me retrouvai seul dans ma chambre, une angoisse
intolrable m'treignit l'me et le corps; mon ennui devenait presque de
la peur. Un mur de pluie me sparait du reste du monde, loin de toute
passion, loin de la vie, m'enfermait dans un cauchemar gris, parmi
d'tranges tres  peine humains,  sang froid, dcolors et dont le
coeur depuis longtemps ne battait plus. J'ouvris ma valise et saisis mon
indicateur: Un train! A quelque heure que ce soit, un jour ou de la
nuit ... qu'il m'emporte! J'touffe ici ...

L'impatience empcha longtemps mon sommeil.

Lorsque je m'veillai le lendemain, ma dcision n'tait peut-tre pas
moins ferme, mais il ne me paraissait plus possible de fausser politesse
 mes htes et de partir sans inventer quelque excuse  l'tranglement
de mon sjour. N'avais-je pas imprudemment parl de m'attarder une
semaine au moins  la Quartfourche! Bah! de mauvaises nouvelles me
rappelleront brusquement  Paris ... Heureusement j'avais donn mon
adresse; on devait me renvoyer  la Quartfourche tout mon courrier;
c'est bien miracle, pensai-je, s'ils ne me parvient pas ds aujourd'hui
n'importe quelle enveloppe dont je puisse habilement me servir ... et je
reportai mon espoir dans l'arrive du facteur. Celui-ci s'amenait peu
aprs-midi,  l'heure o finissait le djeuner; nous ne nous serions pas
levs de table avant que Delphine n'et apport  Madame Floche le
maigre paquet de lettres et d'imprims qu'elle distribuait aux convives.
Par malheur il arriva que ce jour-l l'abb Santal tait convi 
djeuner par le doyen de Pont-l'vque, vers onze heures il vint prendre
cong de M. Floche et de moi qui ne m'avisai pas aussitt qu'il me
soufflait ainsi cheval et carriole.

Au djeuner je jouai donc la petite comdie que j'avais prmdite:

--Allons bon! Quel ennui!... murmurai-je en ouvrant une des enveloppes
que m'avait tendues Madame Floche; et comme, par discrtion, aucun de
mes htes ne relevait mon exclamation, je repris de plus belle: Quel
contre-temps! en jouant la surprise de la dconvenue, tandis que mes
yeux parcouraient un anodin billet. Enfin Madame Floche se hasarda  me
demander d'une voix timide:

--Quelque fcheuse nouvelle, cher Monsieur?

--Oh! rien de trs grave, rpondis-je aussitt. Mais hlas! je vois
qu'il va me falloir rentrer  Paris sans retard, et de l vient ma
contrarit.

D'un bout  l'autre de la table la stupeur fut gnrale, dpassant mon
attente au point que je me sentis rougir de confusion. Cette stupeur se
traduisit d'abord par un morne silence, puis enfin Monsieur Floche,
d'une voix un peu tremblante:

--Est-il vraiment possible, cher jeune ami? Mais votre travail! Mais
notre ...

Il ne put achever. Je ne trouvais rien  rpondre, rien  dire et, ma
foi, me sentais passablement mu moi-mme. Mes yeux se fixaient sur le
sommet de la tte de Casimir qui, le nez dans son assiette, coupait une
pomme en petits morceau. Mademoiselle Verdure tait devenue pourpre
d'indignation.

--Je croirais indiscret d'insister pour vous retenir, hasarda faiblement
Madame Floche.

--Pour les distractions que peut offrir la Quartfourche! dit aigrement
Madame de Saint-Aurol ...

--Oh! Madame, croyez bien que rien ne ... essayai-je de protester; mais,
sans m'couter, la baronne criait  tue-tte dans l'oreille de son mari
assis  ct d'elle:

--C'est Monsieur Lacase qui veut dj nous quitter.

--Charmant! Charmant! trs sensible, fit le sourd en souriant vers moi.

Cependant Madame Floche, vers Mademoiselle Verdure;

--Mais comment allons-nous pouvoir faire ...? la jument qui vient de
partir avec l'abb.

Ici je rompis d'une semelle:

--Pourvu que je sois  Paris demain matin  la premire heure ... Au
besoin de train de cette nuit suffirait.

--Que Gratien aille tout de suite voir si le cheval de Bouligny peut
servir. Dites qu'il faudrait mener quelqu'un pour le train de ... et se
tournant vers moi:--Vraiment le train de sept heures suffirait?

--Oh! Madame, je suis dsol de vous causer tant d'embarras ...

Le djeuner s'acheva dans le silence. Sitt aprs, le petit pre Floche
m'entrana, et, ds que nous fmes seuls dans le couloir qui menait  la
bibliothque ...

--Mais cher Monsieur ... cher ami ... je ne puis croire encore ... mais il
vous reste  prendre connaissance d'un tas de ... Se peut-il vraiment?
quel contretemps! quel fcheux contretemps! Justement j'attendais la fin
de votre premier travail pour mettre entre vos mains d'autres papiers
que j'ai ressortis hier soir: je comptais sur eux, je l'avoue, pour vous
intresser  neuf et pour vous retenir davantage. Il va donc me falloir
vous montrer cela tout de suite. Venez avec moi; vous avez encore un peu
de temps jusqu'au soir; car je n'ose, n'est-ce pas, vous demander de
revenir ...?

Devant la dconvenue du vieillard je prenais honte de ma conduite.
J'avais travaill d'arrache-pied toute la journe de la veille et cette
dernire matine, de sorte qu'en ralit il ne me restait plus beaucoup
 glaner sur les premiers papiers que m'avait confis Monsieur Floche;
mais sitt que nous fmes monts dans sa retraite, le voici qui, du fond
d'un tiroir, sortit avec un geste mystrieux un paquet envelopp de
toiles et ficel; une fiche passe sous la ficelle portait, en manire
de table, la nomenclature des papiers, leur provenance.

--Emportez tout le paquet, dit-il; tout n'y est sans doute pas bien
fameux; mais vous aurez plus vite fait que moi de dmler l-dedans ce
qui vous intresse.

Tandis qu'il ouvrait puis refermait d'autres tiroirs et s'affairait, je
descendis dans la bibliothque avec la liasse que je dveloppai sur la
grande table.

Certains papiers effectivement se rapportaient  mon travail, mais ils
taient en petit nombre et d'importance mdiocre; la plupart, de la main
mme de Monsieur Floche, avaient trait  la vie de Massillon, et,
partant, ne me touchaient gure.

En vrit le pauvre Floche comptait-il l-dessus pour me retenir? Je le
regardai; il s'tait  prsent renfonc dans sa chancelire et
s'occupait  dboucher minutieusement avec une pingle chacun des trous
d'un petit instrument qui versait de la sandaraque. L'opration finie,
il leva la tte et rencontra mon regard. Un sourire si amical l'claira
que je me drangeai pour causer avec lui, et, appuy sur le linteau, 
l'entre de sa portioncule:

--Monsieur Floche, lui dis-je, pourquoi ne venez-vous jamais  Paris? on
serait si heureux de vous y voir.

--A mon ge, les dplacements sont difficiles et coteux.

--Et vous ne regrettez pas trop la ville?

--Bah! fit-il en soulevant les mains, je m'apprtais  la regretter
davantage. Les premiers temps, la solitude de la campagne parat un peu
svre  quiconque aime beaucoup causer; puis on s'y fait.

--Ce n'est donc pas par got que vous tes venu vous installer  la
Quartfourche?

Il se dgagea de sa chancelire, se leva, puis posant sa main
familirement sur ma manche:

--J'avais  l'Institut quelques collgues que j'affectionne, dont votre
cher matre Albert Desnos; et je crois bien que j'tais en passe de
prendre bientt place auprs d'eux ...

Il semblait vouloir parler davantage; pourtant je n'osais poser question
trop directe:

--Est-ce Madame Floche qu'attirait  ce point la campagne?

--N ... non. C'est pourtant pour Madame Floche que j'y suis venu; mais
elle-mme y tait appele par un petit vnement de famille.

Il tait descendu dans la grande salle et aperut la liasse que j'avais
dj reficele.

--Ah! vous avez dj tout regard, dit-il tristement. Sans doute
aurez-vous trouv l peu de provende. Que voulez-vous? les moindres
miettes je les ramasse; parfois je me dis que je perds mon temps 
collectionner des broutilles; mais peut-tre faut-il des hommes comme
moi pour pargner ces menus travaux  d'autres qui comme vous, en
sauront tirer un brillant parti. Quand je lirai votre thse je serai
heureux de me dire que ma peine vous aura un tout petit peu profit.

La cloche du goter nous appela.

Comment arriver  connatre quel "petit vnement de famille",
pensais-je, a suffi pour dcider ainsi ces deux vieux? L'abb le
connat-il? Au lieu de me butter contre lui, j'aurais d l'apprivoiser.
N'importe! Trop tard  prsent. Il n'en reste pas moins que Monsieur
Floche est un digne homme et dont je garderai bon souvenir ...

Nous arrivmes dans la salle  manger.

--Casimir n'ose pas vous demander si vous ne feriez pas encore un petit
tour de jardin avec lui; je sais qu'il en a grande envie, dit Madame
Floche; mais le temps vous manquera peut-tre?

L'enfant qui plongeait le visage dans un bol de lait s'engoua.

--J'allais lui proposer de m'accompagner; j'ai pu mettre au pair mon
travail et vais tre libre jusqu'au dpart. Prcisment il ne pleut
plus ... Et j'entranai l'enfant dans le parc.

Au premier dtour de l'alle, l'enfant qui tenait une de mes mains dans
les deux siennes, longuement la pressa contre son visage brlant:

--Vous aviez dit que vous resteriez huit jours ...

--Mon pauvre petit! je ne peux pas rester plus longtemps.

--Vous vous ennuyez.

--Non! mais il faut que je parte.

--O allez-vous?

--A Paris. Je reviendrai.

A peine eus-je lch ce mot qu'il me regarda anxieusement.

--C'est bien vrai? Vous le promettez?

L'interrogation de cet enfant tait si confiante que je n'eus pas le
coeur de me ddire:

--Veux-tu que je t'crive sur un petit papier que tu garderas?

--Oh! oui, fit-il en embrassant ma main bien fort et manifestant sa joie
par de bondissements frntiques.

--Sais-tu ce qui serait gentil, maintenant? Au lieu d'aller pcher, nous
devrions cueillir des fleurs pour ta tante; on irait tous les deux lui
porter un gros bouquet dans sa chambre pour lui faire une belle
surprise.

Je m'tais promis de ne point quitter la Quartfourche sans avoir visit
la chambre d'une des vieilles dames; comme elles circulaient
continuellement d'un bout  l'autre de la maison, je risquais fort
d'tre drang dans mon investigation indiscrte; je comptais sur
l'enfant pour autoriser ma prsence; si peu naturel qu'il pt paratre
que je pntrasse  sa suite dans la chambre de sa grand'mre ou de sa
tante, grce au prtexte du bouquet trouverais-je, en cas de surprise,
une facile contenance.

Mais cueiller des fleurs  la Quartfourche n'tais pas aussi ais que je
le supposais. Gratien exerait sur tout le jardin une surveillance
farouche; non seulement il indiquait les fleurs qui supportaient d'tre
cueillies, mais encore tait-il jalousement regardant sur la manire de
les cueillir. Il y fallait scateur ou serpette et, de plus, quelles
prcautions! C'est ce que Casimir m'expliquait. Gratien nous accompagna
jusqu'au bord d'une corbeille de dahlias superbes o l'on pouvait
prlever maints bouquets sans que seulement il y part.

--Au-dessus de l'oeil. Monsieur Casimir; combien de fois faut-il qu'on
vous le rpte? coupez toujours au-dessus de l'oeil.

--En cette fin de saison, cela n'a plus aucune importance, m'criai-je
impatiemment.

Il rpondit en grommelant que "a a toujours de l'importance" et que "il
n'y a pas de saison pour mal faire". J'ai horreur des bougons
sentencieux ...

L'enfant me prcda, portant la gerbe. En passant dans le vestibule je
m'tais empar d'un vase ...

Dans la chambre rgnait un paix religieuse; les volets taient clos;
prs du lit enfonc dans une alcve, un prie-Dieu d'acajou et de velours
grenat au pied d'un petit crucifix d'ivoire et d'bne; contre le
crucifix, le cachant  demi, un mince rameau de buis suspendu  une
faveur rose et maintenu sous un bras de la croix. Le recueillement de
l'heure appelait la prire; j'oubliais ce que j'tais venu faire et la
vaine curiosit qui m'avait attir en ce lieu; je laissais Casimir
apprter  son gr les fleurs sur une commode, et je ne regardais plus
rien dans la chambre: C'est ici, dans ce grand lit, pensais-je, que la
bonne vieille Floche achvera bientt de s'teindre,  l'abri des
souffles de la vie ... O barques qui souhaitez la tempte! que tranquille
est ce port!

Casimir cependant s'impatientait contre les fleurs; les capitules
pesants des dahlias l'emportaient; tout le bouquet cabriolait  terre.

--Si vous m'aidiez, dit-il enfin.

Mais tendis que je m'vertuais  sa place, il courait  l'autre bout de
la pice vers un secrtaire qu'il ouvrait.

--Je vais vous faire le billet o vous promettez de revenir.

--C'est cela, repartis-je, me prtant  la simagre. Dpche-toi. Ta
tante serait trs fche si elle te voyait fouiller dans son secrtaire.

--Oh! ma tante est occupe  la cuisine; et puis elle ne me gronde
jamais.

De son criture la plus applique il couvrit une feuille de papier 
lettre.

--A prsent venez signer.

Je m'approchai:

--Mais Casimir, tu n'avais pas  signer toi-mme! dis-je en riant.
L'enfant, pour donner plus de poids, sans doute,  cet engagement, et
pour qu'il lui part y engager lui-mme sa parole, avait cru bon
d'crire aussi son nom au bas de la feuille o je lus:

_Monsieur Lacase promet de revenir l'anne prochaine  la Quartfourche.
Casimir de Saint-Aurol_.

Un instant il resta tout dconcert par ma remarque et par mon rire: il
y allait de tout son coeur, lui! Ne le prenais-je donc pas au srieux?
Il tait bien prs de pleurer.

--Laisse-moi me mettre  ta place pour que je signe.

Il se leva puis, quand j'eus sign le billet, sauta de joie et couvrit
ma main de baisers. J'allais partir: il me retint par la manche et,
pench sur le secrtaire:

--Je vais vous montrer quelque chose, dit-il en faisant jouer un ressort
et glisser un tiroir dont il connaissait le secret; puis ayant fouill
parmi des rubans et des quittances, il me tendit une fragile miniature
encadre:

--Regardez.

Je m'approchai de la fentre.

Quel est ce conte o le hros tombe amoureux du seul portrait de la
princesse? Ce devait tre ce portrait-l. Je n'entends rien  la
peinture et me soucie peu du mtier; sans doute un connaisseur et-il
jug cette miniature affte: sous trop de complaisante grce s'effaait
presque le caractre: mais cette pure grce tait telle qu'on ne la pt
oublier.

Peu m'importaient vous dis-je les qualits ou les dfauts de la
peinture: la jeune femme que j'avais devant moi et dont je ne voyais que
le profil, une tempe  demi cache par une lourde boucle noire, un oeil
languide et tristement rveur, la bouche entr'ouverte et comme
soupirante, le col fragile autant qu'une tige de fleur, cette femme
tait de la plus troublante, de la plus anglique beaut. A la
contempler j'avais perdu conscience du lieu, de l'heure; Casimir qui
d'abord s'tait loign, achevant d'apprter les fleurs, revint  moi,
se pencha:

--C'est maman ... Elle est bien jolie n'est-ce pas!

J'tais gn devant l'enfant de trouver sa mre si belle.

--O est-elle  prsent, ta maman?

--Je ne sais pas.

--Pourquoi n'est-elle pas ici?

--Elle s'ennuie ici.

--Et ton papa?

Un peu confusment, baissant la tte et comme honteux il rpondit:

--Mon papa est mort.

Mes questions l'importunaient; mais j'tais rsolu  pousser plus avant.

--Elle vient bien te voir quelquefois, ta maman?

--Oh! oui, souvent! dit-il avec conviction, en relevant soudain la tte.
Il ajouta un peu plus bas:

--Elle vient causer avec ma tante.

--Mais avec toi, elle cause bien aussi?

--Oh! moi, je ne sais pas lui parler ... Et puis quand elle vient, je
suis couch.

--Couch!

--Oui, elle vient la nuit ... Puis, cdant  sa confiance (il avait pris
ma main, car j'avais repos le portrait) tendrement et comme en secret:

--La dernire fois elle est venue m'embrasser dans mon lit.

--Elle ne t'embrasse donc pas d'ordinaire?

--Oh! si beaucoup.

--Alors pourquoi dis-tu "la dernire fois"?

--Parce qu'elle pleurait.

--Elle tait avec ta tante?

--Non; elle tait entre toute seule dans le noir; elle croyait que je
dormais.

--Elle t'a rveill.

--Oh! je ne dormais pas. Je l'attendais.

--Tu savais donc qu'elle tait l.

Il baissa la tte de nouveau, sans rpondre. J'insistai:

--Comment savais-tu qu'elle tait l?

Pas de rponse. Je repris:

--Dans le noir, comment as-tu pu voir qu'elle pleurait?

--Oh! j'ai senti.

--Tu ne lui as pas demand de rester?

--Oh! si. Elle tait penche sur mon lit; je la tenais par les
cheveux ...

--Et qu'est-ce qu'elle disait?

--Elle riait; elle disait que je la dcoiffais; mais qu'il fallait
qu'elle s'en aile.

--Elle ne t'aime donc pas?

--Oh! si; elle m'aime beaucoup, cria-t-il, brusquement cart de moi et
le visage empourpr plus encore, d'une voix si passionne que je pris
honte de ma question.

La voix de Madame Floche retentit au bas de l'escalier:

--Casimir! Casimir! va dire  Monsieur Lacase qu'il serait temps de
s'apprter. La voiture sera l dans une demi-heure.

Je m'lanai, dgringolai l'escalier, rejoignis la vieille dans le
vestibule.

--Madame Floche! quelqu'un pourrait-il porter une dpche? J'ai trouv
un expdient qui me permettra je crois de passer quelques jours de plus
prs de vous.

Elle pris mes deux mains dans les deux siennes:

--Ah! Que c'est improbable! cher Monsieur ... Et comme son motion ne
trouvait rien d'autre  dire, elle rptait: Que c'est improbable!...
puis, courant sous la fentre de Floche:

--Bon ami! Bon ami! (c'est ainsi qu'elle l'appelait) Monsieur Lacase
veut bien rester.

La faible voix sonnait comme un grelot fl, mais parvint cependant; je
vis la fentre s'ouvrir, Monsieur Floche se pencher un instant; puis,
aussitt qu'il eut compris:

--Je descends! Je descends!

Casimir je joignait  lui; durant quelques instants je dus faire face
aux congratulations de chacun; on et dit que j'tais de la famille.

Je rdigeai je ne sais plus quel fantaisiste texte de dpche que je fis
expdier  une adresse imaginaire.

--J'ai peur,  djeuner, d'avoir t un peu indiscrte en vous priant
trop fort, dit Madame Floche; puis-je esprer que, si vous restez, vos
affaires de Paris n'en souffriront pas trop?

--J'espre que non, chre Madame. Je prie un ami de prendre soin de mes
intrts.

Madame de Saint-Aurol tait survenue; elle s'ventait et tournait dans
la pice en criant de sa voix la plus aigu.--Qu'il est aimable! Ah!
mille grces ... Qu'il est aimable!--puis disparut, et le calme se
rtablit.

Peu avant le dner l'abb rentra de Pont-l'vque; comme il n'avait pas
eu connaissance de ma vellit de dpart, il ne put tre surpris
d'apprendre que je restais.

--Monsieur Lacase, dit-il assez affablement, j'ai rapport de
Pont-l'vque quelques journaux; pour moi je ne suis pas grand amateur
des racontars de gazettes, mais j'ai pens qu'ici vous tiez un peu
priv de nouvelles et que ces feuilles pourraient vous intresser.

Il fouillait sa soutane:--Allons! Gratien les aura monts dans ma
chambre avec mon sac. Attendez un instant; je m'en vais les qurir.

--N'en faites rien, Monsieur l'abb, c'est moi qui monterai les
chercher.

Je l'accompagnai jusqu' sa chambre; il me pria d'entrer. Et tandis
qu'il brossait sa soutane et s'apprtait pour le dner:

--Vous connaissiez la famille de Saint-Aurol avant de venir  la
Quartfourche? demandai-je aprs quelques propos vagues.

--Non, me dit-il.

--Ni Monsieur Floche?

--J'ai pass brusquement des missions  l'enseignement. Mon suprieur
avait t en relations avec Monsieur Floche, et m'a dsign pour les
fonctions que je remplis prsentement; non, avant de venir ici je ne
connaissais ni mon lve ni ses parents.

--De sorte que vous ignorez quels vnements ont brusquement pouss
Monsieur Floche  quitter Paris il y a quelque quinze ans, au moment
qu'il allait entrer  l'Institut.

--Revers de fortune, grommela-t-il.

--Et quoi! Monsieur et Madame Floche vivraient ici aux crochets des
Saint-Aurol!

--Mais non, mais non, fit-il impatient; ce sont les Saint-Aurols qui
sont ruins ou presque; toutefois la Quartfourche leur appartient; les
Floche, qui sont dans une situation aise, habitent avec eux pour les
aider; ils subviennent au train de maison et permettent ainsi aux
Saint-Aurol de conserver la Quartfourche, qui doit revenir plus tard 
Casimir; c'est je crois tout ce que l'enfant peut esprer ...

--La belle-fille est sans fortune?

--Quelle belle-fille? La mre de Casimir n'est pas la bru, c'est la
propre fille des Saint-Aurol.

--Mais alors, le nom de l'enfant?--Il feignit de ne point comprendre.--
Ne s'appelle-t-il pas Casimir de Saint-Aurol?

--Vous croyez! dit-il ironiquement. Eh bien! il faut supposer que
Mademoiselle de Saint-Aurol aura pous quelque cousin du mme nom.

--Fort bien! fis-je, comprenant  demi, hsitant pourtant  conclure. Il
avait achev de brosser sa soutane; un pied sur le rebord de la fentre
il flanquait de grands coups de mouchoir pour pousseter ses souliers.
--Et vous la connaissez ... Mademoiselle de Saint-Aurol?

--Je l'ai vue deux ou trois fois; mais elle ne vient ici qu'en courant.

--O vit-elle?

Il se releva, jeta dans un coin de la chambre le mouchoir empoussir:

--Alors c'est un interrogatoire?... puis se dirigeant vers sa toilette:
--On va sonner pour le dner et je ne serai pas prt!

C'tait une invite  le laisser; ses lvres serres certainement en
gardaient gros  dire, mais pour l'instant ne laisseraient plus rien
chapper.




V


Quatre jours aprs j'tais encore  la Quartfourche; moins angoiss
qu'au troisime jour, mais plus las. Je n'avais rien surpris de nouveau,
ni dans les vnements de chaque jour, ni dans les propos de mes htes;
d'inanition dj je sentais ma curiosit se mourir. Il faut donc
renoncer  en dcouvrir davantage, pensais-je apprtant de nouveau mon
dpart: autour de moi tout se refuse  m'instruire; l'abb fait le muet
depuis que j'ai laiss paratre combien ce qu'il sait m'intresse; 
mesure que Casimir me marque plus de confiance, je me sens devant lui
plus contraint; je n'ose plus l'interroger et du reste je connais 
prsent tout ce qu'il aurait  me dire: rien de plus que le jour o il
me montrait le portrait.

Si pourtant; l'enfant innocemment m'avait appris le prnom de sa mre.
Sans doute j'tais fous de m'exalter ainsi sur une flatteuse image
vraisemblablement vieille de plus de quinze ans; et si mme Isabelle de
Saint-Aurol, durant mon sjour  la Quartfourche, risquait une de ces
fugitives apparition dont je savais  prsent qu'elle tait coutumire,
sans doute je ne pourrais, n'oserais me trouver sur son passage.
N'importe! ma pense soudain tout occupe d'elle chappait  l'ennui;
ces derniers jours avaient fui d'une fuite aile et je m'tonnais que
s'achevt dj cette semaine. Il n'avait pas t question que je
restasse plus longtemps chez les Floche et mon travail ne m'offrait plus
aucune raison de m'attarder, mais, ce dernier matin encore, je
parcourais le parc que l'automne rendait plus vaste et sonore, appelant
 demi-voix, puis  voix plus haute: Isabelle!... et ce nom qui m'avait
dplu tout d'abord, se revtait  prsent pour moi d'lgance, se
pntrait d'un charme clandestin ... Isabelle de Saint-Aurol! Isabelle!
J'imaginais sa robe blanche fuir au dtour de chaque alle;  travers
l'inconstant feuillage, chaque rayon rappelait son regard, son sourire
mlancolique, et comme encore j'ignorais l'amour, je me figurais que
j'aimais et, tout heureux d'tre amoureux, m'coutais avec complaisance.

Que le parc tait beau! et qu'il s'apprtait noblement  la mlancolie
de cette saison dclinante. J'y respirais avec enivrement l'odeur des
mousses et des feuilles pourrissantes. Les grands marronniers roux, 
demi dpouills dj, ployaient leurs branches jusqu' terre; certains
buissons pourprs rutilaient  travers l'averse; l'herbe, auprs d'eux,
prenait une verdeur aigu; il y avait quelques colchiques dans les
pelouses du jardin; un peu plus bas, dans le vallon, une prairie en
tait rose, que l'on apercevait de la carrire o, quand la pluie
cessait, j'allais m'asseoir--sur cette mme pierre o je m'tais assis
le premier jour avec Casimir; o, rveuse, Mademoiselle de Saint-Aurol
s'tait assise nagure, peut-tre ... et je m'imaginais assis prs
d'elle.

Casimir m'accompagnait souvent, mais je prfrais marcher seul. Et
presque chaque jour la pluie me surprenait dans le jardin; tremp, je
rentrais me scher devant le feu de la cuisine. Ni la cuisinire, ni
Gratien ne m'aimaient; mes avances ritres n'avaient pu leur arracher
trois paroles. Du chien non plus, caresses ou friandises n'avaient pu me
faire un ami; Terno passait presque toutes les heures du jour couch
dans l'tre vaste, et quand j'en approchais il grognait. Casimir que je
retrouvais souvent, assis sur la margelle du foyer, pluchant des
lgumes ou lisant, y allait alors d'une tape, s'affectant que son chien
ne m'accueillt pas en ami. Prenant le livre des mains de l'enfant je
poursuivais  haute voix sa lecture; lui, restait appuy contre moi; je
le sentais m'couter de tout son corps.

Mais ce matin-l l'averse me surprit si brusque et si violente que je ne
pus songer  rentrer au chteau; je courus m'abriter au plus proche;
c'tait ce pavillon abandonn que vous avez pu voir  l'autre extrmit
du parc, prs de la grille; il tait  prsent dlabr: pourtant une
premire salle assez vaste restait lgamment lambrisse comme le salon
d'un pavillon de plaisance; mais les boiseries vermoulues crevaient au
moindre choc ...

Quand j'entrai, poussant la porte mal close, quelques chauves-souris
tournoyrent, puis s'lancrent au dehors par la fentre dvitre.
J'avais cru l'averse passagre, mais, tandis que je patientais, le ciel
acheva de s'assombrir. Me voici bloqu pour longtemps! Il tait dix
heures et demie; on ne djeunait qu' midi. J'attendrai jusqu'au premier
coup de cloche, que l'on entend d'ici certainement, pensai-je. J'avais
sur moi de quoi crire et, comme ma correspondance tait en retard, je
prtendis me prouver  moi-mme qu'il n'est pas moins ais d'occuper
bien une heure qu'une journe. Mais ma pense incessamment me ramenait 
mon inquitude amoureuse: ah! si je savais que quelque jour elle dt
reparatre en ce lieu, j'incendierais ces murs de dclarations
passionnes ... Et lentement m'imbibait un ennui douloureux, lourd de
larmes. Je restais effondr dans un coin de la pice, n'ayant trouv
sige o m'asseoir, et comme un enfant perdu je pleurais.

Certes le mot Ennui est bien faible pour exprimer ces dtresses
intolrables  quoi je fus sujet de tout temps; elles s'emparent de nous
tout--coup; la quantit de l'heure les dclare; l'instant auparavant
tout vous riait et l'on riait  toute chose; tout--coup une vapeur
fuligineuse s'essore du fond de l'me et s'interpose entre le dsir et
la vie; elle forme un cran livide, nous spare du reste du monde dont
la chaleur, l'amour, la couleur, l'harmonie ne nous parviennent plus que
rfracts en une transposition abstraite: on constate, on n'est plus
mu; et l'effort dsespr pour crever l'cran isolateur de l'me nous
mnerait  tous les crimes, au meurtre ou au suicide,  la folie ...

Ainsi rvais-je en coutant ruisseler la pluie. Je gardais  la main le
canif que j'avais ouvert pour tailler mon crayon, mais la feuille de mon
carnet restait vide;  prsent, de la pointe de ce canif, sur le panneau
voisin je tchais de sculpter son nom; sans conviction, mais parce que
je savais que les amants transis ont accoutum d'ainsi faire;  tout
instant le bois pourri cdait; un trou venait en place de la lettre;
bientt, sans plus d'application, par dsoeuvrement, imbcile besoin de
dtruire, je commenai de taillader au hasard. Le lambris que j'abmais
se trouvait immdiatement sous la fentre; le cadre en tait disjoint 
la partie suprieure, de sorte que le panneau tout entier pouvait
glisser de bas en haut dans les rainures latrales; c'est ce que je
remarquai lorsque l'effort de mon couteau inopinment le souleva.

Quelques instants aprs j'achevais d'mietter le lambris. Avec le dbris
de bois, une enveloppe tomba sur le plancher; tache, moisie, elle avait
pris le ton de la muraille, au point que tout d'abord elle n'tonna
point mon regard; non, je ne m'tonnai pas de la voir; il ne me
paraissait pas surprenant qu'elle ft l et telle tait mon apathie que
je ne cherchai pas aussitt  l'ouvrir. Laide, grise, souille, on et
dit un pltras, vous dis-je. C'est par dsoeuvrement que je la pris;
c'est machinalement que je la pris; c'est machinalement que je la
dchirai. J'en sortis deux feuillets couverts d'une grande criture
dsordonne, plie, presque efface par endroits. Que venait faire l
cette lettre? Je regardai la signature et j'eus un blouissement: le nom
d'Isabelle tait au bas de ces feuillets!

Elle occupait  ce point mon esprit ... j'eus un instant l'illusion
qu'elle m'crivait  moi-mme:

_Mon amour, voici ma dernire lettre ..._ disait-elle. _Vite ces quelques
mots encore, car je sais que ce soir je ne pourrai plus rien te dire;
mes lvres, prs de toi, ne sauront plus trouver que des baisers. Vite,
pendant que je puis parler encore; coute: Onze heures c'est trop tt;
mieux vaut minuit. Tu sais que je meurs d'impatience et que l'attente
m'extnue, mais pour que je m'veille  toi il faut que toute la maison
dorme. Oui, minuit; pas avant. Viens  ma rencontre jusqu' la porte de
la cuisine, (en suivant le mur du potager qui est dans l'ombre et
ensuite il y a des buissons) attends-moi l et non pas devant la grille,
non que j'aie peur de traverser seule le jardin, mais parce que le sac
o j'emporte un peu de vtements sera trs lourd et que je n'aurai pas
la force de le porter longtemps.

En effet il vaut mieux que la voiture reste en bas de la ruelle o nous
la retrouverons facilement. A cause des chiens de la ferme qui
pourraient aboyer et donner l'veil, c'est plus prudent.

Mais non mon ami, il n'y avait pas moyen, tu le sais, de nous voir
davantage et de convenir de tout ceci de vive voix. Tu sais qu'ici je
vis captive et que les vieux ne me laissent pas plus sortir qu'ils ne te
permettent  toi de rentrer. Ah! de quel cachot je m'chappe ... Oui
j'aurai soin de prendre des souliers de rechange que je mettrai sitt
que nous serons dans la voiture, car l'herbe du bas du jardin est
trempe.

Comment peux-tu me demander encore si je suis rsolue et prte? Mais mon
amour, voici des mois que je me prpare et que je me tien prte! des
annes que je vis dans l'attente de cet instant!--Et si je ne vais rien
regretter?--Tu m'as donc pas compris que j'ai pris tous ceux qui
s'attachent  moi en horreur, tous ceux qui m'attachent ici. Est-ce
vraiment la douce et la craintive Isa qui parle? Mon ami, mon amant,
qu'avez-vous fait de moi, mon amour?...

J'touffe ici; je songe  tout l'ailleurs qui s'entr'ouve ... J'ai
soif ...

J'allais oublier de te dire qu'il n'y a pas eu moyen d'enlever les
saphirs de l'crin, parce que ma tante n'a plus laiss ses clefs dans sa
chambre; aucune de celles que j'ai essayes n'a pus aller au tiroir ...
Ne me gronde pas; j'ai le bracelet de maman, la chane maille et deux
bagues--qui n'ont sans doute pas grande valeur puisqu'elle ne les met
pas; mais je crois que la chane est trs belle. Pour de l'argent ... je
ferai mon possible; mais tu feras tout de mme bien de t'en procurer.

A toi de toutes mes prires. A bientt, ton Isa.

Ce 22 Octobre, anniversaire de ma vingt-deuxime anne et veille de mon
vasion._

Je songe avec terreur, si j'avais  cuisiner en roman cette histoire,
aux quatre ou cinq pages de dveloppements qu'il sirait ici de gonfler:
rflexions aprs lecture de cette lettre, interrogations, perplexits ...
En vrit, comme aprs un trs violent choc, j'tais tomb dans un tat
semi-lthargique. Quand enfin parvint  mon oreille,  travers la
confuse rumeur de mon sang, un son de cloche, qui redoubla: c'est le
second appel du djeuner, pensai-je; comment n'ai-je pas entendu le
premier? Je tirai ma montre: midi! Aussitt, bondissant au dehors,
l'ardente lettre presse contre mon coeur, je m'lanai tte nue sous
l'averse.

Les Floche dj s'inquitaient de moi et, quand j'arrivai tout
soufflant:

--Mais vous tes tremp! compltement tremp, cher Monsieur!--Puis ils
protestrent que personne ne se mettrait  table que je n'eusse chang
de vtements: et ds que je fus redescendu ils questionnrent avec
sollicitude; je dus raconter que, retenu dans le pavillon, j'attendais
en vain un rpit de l'averse; alors ils s'excusrent du mauvais temps,
de l'affreux tat des alles, de ce que l'on avait sans doute sonn le
second coup plus tt, le premier coup moins fort qu' l'ordinaire ...
Mademoiselle Verdure avait t chercher un chle dont on me supplia de
couvrir mes paules, parce que j'tais encore en sueur et que je
risquais de prendre mal. L'abb cependant m'observait sans mot dire, les
lvres serres jusqu' la grimace; et j'tais si nerveux que, sous
l'investigation de son regard, je me sentais rougir et me troubler comme
un enfant fautif. Il importe pourtant de l'amadouer, pensais-je, car
dsormais je n'apprendrai rien que par lui seul; lui seul peut
m'clairer le dtour de cette tnbreuse histoire o m'achemine dj
moins de curiosit que d'amour.

Aprs le caf, la cigarette que j'offrais  l'abb servait de prtexte
au dialogue; pour ne point incommoder la baronne, nous allions fumer
dans l'orangerie.

--Je croyais que vous ne deviez rester ici que huit jours, commena-t-il
sur un ton d'ironie.

--Je comptais sans l'amabilit de nos htes.

--Alors, les documents de Monsieur Floche ...?

--Assimils ... Mais j'ai trouv de quoi m'occuper davantage.

J'attendais une interrogation; rien ne vint.

--Vous devez connatre dans les coins le double fond de ce chteau
repartis-je impatiemment.

Il ouvrit de grands yeux, plissa son front, prit un air de candeur
stupide.

--Pourquoi Madame ou Mademoiselle de Saint-Aurol, la mre de votre
lve, n'est-elle pas ici, prs de nous,  partager ses soins entre son
fils infirme et ses vieux parents?

Pour mieux jouer l'tonnement il jeta sa cigarette et ouvrit les mains
en parenthses des deux cts de son visage.

--Sans doute que ses occupations la retiennent ailleurs ...
marmonna-t-il. Quelle insidieuse question est-ce l?

--En souhaitez-vous une plus prcise: Qu'a fait Madame ou Mademoiselle
de Saint-Aurol, la mre de votre lve, certaine nuit du 22 Octobre que
devait venir l'enlever son amant?

Il campa ses poings sur ses hanches:

--Eh l! Eh l! Monsieur le romancier--(par vanit, par faiblesse, je
m'tais laiss aller prcdemment  ce genre de confidences que devrait
inspirer jamais qu'une profonde sympathie; et depuis qu'il savait mes
prtentions il s'amusait de moi d'une manire qui dj me devenait
insupportable)--N'allez-vous pas un peu trop vite?... Et puis-je vous
demander  mon tour comment vous tes si bien renseign?

--Parce que la lettre qu'Isabelle de Saint-Aurol crivait  son amant
ce jour-l, ce n'est pas lui qui l'a reue; c'est moi.

Dcidment il fallait compter sur moi, l'abb  ce moment aperut une
petite tache sur la manche de sa soutane et commena de la gratter du
bout de l'ongle; il entrait en composition.

--J'admire ceci ... que ds qu'on se croit n romancier on s'accorde
aussitt tous les droits. Un autre y regarderait  deux fois avant de
prendre connaissance d'une lettre qui ne lui est pas adresse.

--J'espre plutt, Monsieur l'abb, qu'il n'en prendrait pas
connaissance du tout.

Je le considrais fixement; mais il grattait toujours, les yeux baisss.

--Je ne suppose pourtant pas qu'on vous l'ait donne  lire.

--Cette lettre est tombe dans mes mains par hasard; l'enveloppe,
vieille, sale,  demi dchire, ne portait aucune trace d'criture; en
l'ouvrant j'ai vu une lettre de Mademoiselle de Saint-Aurol; mais
adresse  qui?... Allons! Monsieur l'abb, secondez-moi: qui tait, il
y a quatorze ans, l'amant de Mademoiselle de Saint-Aurol?

L'abb s'tait lev; il commena de marcher  petits pas de long en
large, la tte basse, les mains croises dans le dos; repassant derrire
ma chaise, il s'arrta, et brusquement je sentis ses mains s'abattre sur
mes paules:

--Montrez-moi cette lettre.

--Parlerez-vous?

Je sentis frmir d'impatience son treinte.

--Ah! pas de condition, je vous en prie! Montrez-moi cette lettre ...
simplement.

--Laissez que j'aille la chercher, dis-je en essayant de me dgager.

--Vous l'avez l dans votre poche.

Ses yeux visaient au bon endroit, comme si ma veste et t
transparente; il n'allait pourtant pas me fouiller!...

J'tais trs mal pos pour me dfendre, et contre un grand gaillard plus
fort que moi; puis, quel moyen, ensuite, de le dcider  parler. Je me
retournai pour voir presque contre le mien son visage; un visage gonfl,
congestionn, o se marquaient subitement deux grosses veines sur le
front et de vilaines poches sous les yeux. Alors me forant de rire par
crainte de voir tout se gter:

--Parbleu l'abb, avouez que vous aussi vous savez ce que c'est que la
curiosit!

Il lcha prise; je me levai tout aussitt et fis mine de sortir.

--Si vous n'aviez pas eu ces manires de brigand, je vous l'aurais dj
montre; puis, le prenant par le bras:--mais rapprochons-nous du salon,
que je puisse appeler au secours.

Par grand effort de volont je gardais un ton enjou, mais mon coeur
battait fort.

--Tenez: lisez-la devant moi, dis-je en tirant la lettre de ma poche; je
veux apprendre de quel oeil un abb lit une lettre d'amour.

Mais, de nouveau matre de lui, il ne laissait paratre son motion qu'
l'irrpressible titillement d'un petit muscle de sa joue. Il lut; puis
huma le papier, renifla, en fronant prement les sourcils de manire
qu'il semblait que ses yeux s'indignassent de la gourmandise de son nez;
puis repliant le papier et me le rendant, dit d'un ton un peu solennel:

--Ce mme 22 Octobre mourait le Vicomte Blaise de Gonfreville, victime
d'un accident de chasse.

--Vous me faites frmir! (mon imagination aussitt construisait un drame
pouvantable). Sachez que j'ai trouv cette lettre derrire une boiserie
du pavillon o certainement il et d venir la chercher.

L'abb m'apprit alors que le fils an des Gonfreville, dont la
proprit touchait  celle des Saint-Aurol, avait t retrouv sans vie
au pied d'une barrire qu'apparemment il s'apprtait  franchir,
lorsqu'un mouvement maladroit avait fait partir son fusil. Pourtant,
dans le canon du fusil ne se trouvait pas de cartouche. Aucun
renseignement ne put tre donn par personne; le jeune homme tait sorti
seul et personne ne l'avait vu; mais, le lendemain, un chien de la
Quartfourche fut surpris prs du pavillon lchant une flaque de sang.

--Je n'tais pas encore  la Quartfourche, continua-t-il, mais, d'aprs
les renseignements que j'ai pu recueillir, il me semble avr que le
crime a t commis par Gratien, qui sans doute avait surpris les
relations de sa matresse avec le vicomte, et peut-tre avait vent son
projet de fuite (projet que j'ignorais moi-mme avant d'avoir lu cette
lettre); c'est un vieux serviteur but, butor mme au besoin, qui pour
dfendre le bien de ses matres ne croit devoir reculer devant rien.

--Comment ne l'a-t-on pas arrt?

--Personne n'avait intrt  le poursuivre, et les deux familles de
Gonfreville et de Saint-Aurol craignaient galement le bruit autour de
cette fcheuse histoire; car, quelques mois aprs, Mademoiselle de
Saint-Aurol mettait au monde un malheureux enfant. On attribue
l'infirmit de Casimir aux soins que sa mre avait pris pour dissimuler
sa grossesse; mais Dieu nous enseigne que c'est souvent sur les enfants
que retombe le chtiment des pres. Venez avec moi jusqu'au pavillon; je
suis curieux de voir l'endroit o vous avez trouv la lettre.

Le ciel s'tait clairci; nous nous acheminmes ensemble.


Tout alla fort bien  l'aller; l'abb m'avait pris le bras; nous
marchions d'un mme pas et causions sans heurts. Mais au retour tout se
gta. Sans doute restions-nous passablement exalts l'un et l'autre par
l'tranget de l'aventure; mais chacun trs diffremment; moi, vite
dsarm par la complaisance souriante que l'abb finalement avait mise 
me renseigner, dj j'oubliais sa soutane, ma retenue, je me laissais
aller  lui parler comme  un homme. Voici je crois comment la brouille
commena:

--Qui nous racontera, disais-je, ce que fit Mademoiselle de Saint-Aurol
cette nuit-l! Sans doute elle n'apprit que le lendemain la mort du
comte? L'attendit-elle, et jusqu' quand, dans le jardin? Que
pensait-elle en ne le voyant pas venir?

L'abb se taisait, compltement insensible  mon lyrisme psychologique;
je reprenais:

--Imaginez cette dlicate jeune fille, le coeur lourd d'amour et
d'ennui, la tte folle: Isabelle la passionne ...

--Isabelle la dvergonde, soufflait l'abb  demi-voix.

Je continuais comme si je n'avais pas entendu, mais dj prenant lan
pour riposter  l'interjection prochaine:

--Songez  tout ce qu'il a fallu d'esprance et de dsespoir, de ...

--Pourquoi songer  tout cela? interrompit-il schement. Nous n'avons
pas  connatre des vnements plus que ce qui peut nous instruire.

--Mais suivant que nous en connaissons plus ou moins, ils nous
instruisent diffremment ...

--Que prtendez-vous dire?

--Que la connaissance superficielle des vnements ne concorde pas
toujours, pas souvent mme, avec la connaissance profonde que nous en
pouvons prendre ensuite, et que l'enseignement que l'on en peut tirer
n'est pas le mme; qu'il est bon d'examiner avant de conclure ...

--Mon jeune ami, faites attention que l'esprit d'examen et de curiosit
critique est la larve de l'esprit de rvolte. Le grand homme que vous
avez pris pour modle aurait pu bien vous avertir que ...

--Celui sur qui j'cris ma thse, voulez-vous dire ...

--Quel ergoteur vous faites! C'est avec un pareil esprit que ...

--Mais enfin, cher Monsieur l'abb, j'aimerais bien savoir si ce n'est
pas cette mme curiosit qui vous fait m'accompagner,  cette heure, qui
vous penchait il a quelques instants sur ce lambris crev, et qui vous a
lentement pouss  connatre de cette histoire tout ce que vous m'en
avez apport!...

Son pas se faisait plus saccad, sa voix plus brve; avec sa canne il
frappait le sol impatiemment.

--Sans chercher comme vous des explications d'explications, quand j'ai
connu le fait, je m'y tiens. Les vnements lamentables que je vous ai
dits m'enseigneraient, s'il en tait encore besoin, l'horreur du pch
de la chair; ils sont la condamnation du divorce et de tout de que
l'homme a invent pour essayer de pallier aux consquences de ses
fautes. Voici qui suffit, n'est-ce pas!

--Voici qui ne me suffit pas. Le fait ne m'est de rien tant que je ne
pntre pas sa cause. Connatre la vie secrte d'Isabelle de
Saint-Aurol; savoir par quels chemins parfums, pathtiques et
tnbreux ...

--Jeune homme, mfiez-vous! vous commencez  en devenir amoureux!...

--Ah! j'attendais cela! Parce que l'apparence ne me suffit pas, que je
ne me paie pas de mots, ni de gestes ... tes-vous sr de ne pas mjuger
cette femme?

--Une gourgandine!

L'indignation chauffait mon front; je ne la contenais plus qu'
grand'peine.

--Monsieur l'abb de tels mots surprennent dans votre bouche. Il me
semble que le Christ nous enseigne plus  pardonner qu' servir.

--De l'indulgence  la complaisance il n'y a qu'un pas.

--Lui du moins ne l'et pas condamne comme vous faites.

--D'abord, a vous n'en savez rien. Puis Celui qui est sans pch peut
se permettre pour le pch d'autrui plus d'indulgence que celui dont ...
je veux dire que nous autres pcheurs nous n'avons pas  chercher plus
ou moins d'excuse au pch, mais tout simplement  nous en dtourner
avec horreur.

--Aprs l'avoir bien renifl comme vous avez fait cette lettre.

--Vous tes un impertinent.--Et quittant l'alle brusquement, il partit
 pas prcipits par un petit chemin de traverse, jetant encore  la
manire des Parthes des phrases acres o je ne distinguais que les
mots: enseignement moderne ... sorbonnard ... socinien ...!


Quand nous nous retrouvmes au dner, il gardait un air renfrogn, mais
en sortant de table il vint  moi en souriant et me tendit une main
qu'en souriant aussi je serrai.

La soire me parut plus morne encore qu' l'ordinaire. Le baron geignait
doucement au coin du feu; Monsieur Floche et l'abb poussaient leurs
pions sans mot dire. Du coin de l'oeil je voyais Casimir, la tte
enfouie dans ses mains, saliver lentement sur son livre que par instants
il pongeait d'un coup de mouchoir. Je ne prtais  la partie de bsigue
que ce qu'il fallait d'attention pour ne pas faire perdre trop
ignominieusement ma partenaire; Madame Floche s'apercevait et
s'inquitait de mon ennui; elle faisait de grands efforts pour animer un
peu la partie:

--Allons Olympe! c'est  vous de jouer. Vous dormez?

Non ce n'tait pas le sommeil, mais la mort dont je sentais dj le
tnbreux engourdissement glacer mes htes; et moi-mme, une angoisse,
une sorte d'horreur, m'treignait. O printemps! o vents du large,
parfums voluptueux, musiques ares, jusqu'ici vous ne parviendrez plus
jamais! me disais-je; et je songeais  vous, Isabelle. De quelle tombe
aviez-vous su vous vader! vers quelle vie? L, dans la calme clart de
la lampe, je vous imaginais, sur vos doigts dlicats, laissant peser
votre front ple; une boucle de cheveux noirs touche, caresse votre
poignet. Comme vos yeux regardent loin! de quel ennui sans nom de votre
chair et de votre me, raconte-t-il la plainte, ce soupir qu'ils
n'entendent pas? Et de moi-mme,  mon insu, s'chappait un soupir
norme qui tenait du billement, du sanglot, de sorte que Madame de
Saint-Aurol, jetant son dernier atout sur la table, s'criait:

--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie de s'en aller coucher.--
Pauvre femme!

Cette nuit je fis un rve absurde; un rve qui n'tait d'abord que la
continuation de la ralit:

La soire n'tait pas acheve; j'tais encore dans le salon, prs de mes
htes, mais  eux s'adjoignait une socit dont le nombre incessamment
croissait, bien que je ne visse point prcisment arriver de personnes
nouvelles; je reconnaissais Casimir assis  la table devant un jeu de
patience vers lequel trois ou quatre figures se penchaient. On parlait 
voix basse, de sorte que je ne distinguais aucune phrase, mais je
comprenais que chacun signalait  son voisin quelque chose
d'extraordinaire et dont le voisin  son tour s'tonnait; l'attention se
portait vers un point, l prs de Casimir, o tout  coup, je reconnus,
assise  table (comment ne l'avais-je pas dinstingue plus tt) Isabelle
de Saint-Aurol. Seule parmi les costumes sombres, elle tait vtue tout
en blanc. D'abord elle m'apparut charmante, assez semblable  ce que la
montrait le mdaillon; mais au bout d'un instant j'tais frapp par
l'immobilit de ses traits, la fixit de son regard, et soudain je
comprenais ce que l'on chuchotait  l'oreille: ce n'tait pas l la
vritable Isabelle, mais une poupe  sa ressemblance, qu'on mettait 
sa place durant l'absence de la vraie. Cette poupe  prsent me
paraissait affreuse; j'tais gn jusqu' l'angoisse par son air de
prtentieuse stupidit; on l'et dite immobile, mais, tandis que je la
regardais fixement, je la voyais lentement pencher de ct, pencher ...
elle allait chavirer, quand Mademoiselle Olympe, s'lanant de l'autre
extrmit du salon, se courba jusqu' terre, souleva la housse du
fauteuil et remonta je ne sais quel rouage qui faisait un grincement
bizarre et remettait le mannequin d'aplomb en communiquant  ses bras
une grotesque gesticulation d'automate. Puis chacun se leva, l'heure
tant sonne du couvre-feu; on allait laisser la fausse Isabelle l
seule; en partant chacun la saluait  la turque, except le baron qui
s'approchait irrvrencieusement, lui saisit  pleine main la perruque
et lui appliqua sur le sinciput deux gros baisers sonores en rigolant.
Ds que la socit avait achev de dserter le salon--et j'avais vu
sortir une foule--ds que l'obscurit s'tait faite, je voyais, oui,
dans l'obscurit, je voyais la poupe plir, frmir et prendre vie. Elle
se soulevait lentement, et c'tait Mademoiselle de Saint-Aurol
elle-mme; elle glissait  moi sans bruit; tout  coup je sentais autour
de mon cou ses bras tides, et je me rveillais dans la moiteur de son
haleine au moment qu'elle me disait:

--Pour eux je fais l'absente, mais pour toi je suis l.


Je ne suis ni superstitieux ni craintif; si je rallumai ma bougie, ce
fit pour chasser de mes yeux et de mon cerveau cette obsdante image;
j'y eus du mal. Malgr moi j'piais tous les bruits. S'elle tait l
pourtant! En vain je m'efforai de lire; je ne pouvais prter attention
 rien d'autre; c'est en pensant  elle que je me rendormis au matin.




VI


Ainsi retombaient les sursauts de ma curiosit amoureuse. Je ne pouvais
pourtant diffrer plus longtemps un dpart que de nouveau j'avais
annonc  mes htes, et ce jour tait le dernier que je devais passer 
la Quartfourche. Ce jour-l ...

Nous sommes  djeuner. L'on attend le courrier que Delphine, la femme
de Gratien, reoit du facteur et nous apporte d'ordinaire peu d'instants
avant le dessert. C'est  Madame Floche, je vous l'ai dit, qu'elle le
remet; puis celle-ci rpartit les lettres et tend le _Journal des
Dbats_  Monsieur Floche, qui disparat derrire jusqu' ce que nous
nous levions de table. Ce jour-l, une enveloppe mauve, prise  demi
dans la bande du journal, s'chappe du paquet et va voler sur la table
prs de l'assiette de Madame Floche; j'ai juste le temps de reconnatre
la grande criture dgingande qui, la veille, m'avait fait dj battre
le coeur; Madame Floche aussi, apparemment, l'a reconnue; elle fait un
geste prcipit pour couvrir l'enveloppe avec son assiette; l'assiette
s'en va cogner un verre, qui se brise et rpand du vin sur la nappe;
tout cela fait un grand vacarme et la bonne Madame Floche profite de la
confusion gnrale pour subtiliser l'enveloppe dans sa mitaine.

--J'ai voulu craser une araigne, dit-elle gauchement comme un enfant
qui s'excuse. (Elle appelle indiffremment: araignes, les cloportes et
les perce-oreilles qui s'chappent parfois de la corbeille de fruits.)

--Et je parie que vous l'avez manque, dit Madame de Saint-Aurol d'un
ton aigre, en se levant et jetant sa serviette non plie sur la table.
Vous viendrez dans le salon me rejoindre, ma soeur. Ces Messieurs
m'excuseront: j'ai ma crampe de nombril.

Le repas s'achve en silence. Monsieur Floche n'a rien vu, Monsieur de
Saint-Aurol rien compris; Mademoiselle Verdure et l'abb gardent les
yeux fixs sur leur assiette; si Casimir ne se mouchait pas, je crois
qu'on le verrait pleurer ...

Il fait presque tide. On a port le caf sur la petite terrasse que
forme le perron du salon. Je suis seul  en prendre avec Mademoiselle
Verdure et l'abb; du salon o sont enfermes ces deux dames, des clats
de voix nous parviennent; puis plus rien; ces dames sont montes.

C'est alors, s'il me souvient bien, qu'clata la castille du
htre--feuille-de-persil.

Mademoiselle Verdure et l'abb vivaient en tat de guerre. Les combats
n'taient pas bien srieux et l'abb ne faisait qu'en rire; mais rien
n'irritait tant Mademoiselle Verdure que le ton persifleur qu'il prenait
alors; elle se dcouvrait  tous coups et l'abb tirait dans le vif.
Presqu'aucun jour ne passait sans qu'clatt entre eux quelqu'une de ces
escarmouches que l'abb nommait des "castilles". Il prtendait que la
vieille fille en avait besoin pour sa sant; il la faisait monter 
l'arbre comme on emmne un chien faire un tour. Il n'y apportait
peut-tre pas de mchancet, mais certainement de la malice et s'y
montrait assez provoquant. Cela les occupait tous deux et assaisionnait
leur journe.

Le petit incident du dessert nous avait laisss nerveux. Je cherchais
une diversion et, tandis que l'abb versait les tasses, ma main
rencontra dans la poche de mon veston un paquet de feuilles, ramille
d'un arbre bizarre qui croissat prs de la grille d'entre et que
j'avais cueillie le matin pour en demander le nom  Mademoiselle
Verdure; non que je fusse bien curieux de le connatre, mais elle se
trouvait flatte qu'on ft appel  son savoir.

Car elle s'occupait de botanique. Certains jours elle partait
herboriser, portant en bandoulire sur ses robustes paules une bote
verte qui lui donnait l'aspect bizarre d'une cantinire; elle passait
entre son herbier et sa "loupe monte" le temps que lui laissaient les
soins domestiques ... Donc Mademoiselle Olympe prit la ramille et sans
hsiter:

--Ceci, dclara-t-elle, c'est du htre--feuille-de-persil.

--Curieuse appellation! hasardai-je; ces feuilles lancoles n'ont
pourtant aucun rapport avec celles du ...

L'abb depuis un instant souriait avec pertinence:

--C'est ainsi qu'on appelle  la Quartfourche le _fagus persicifolia_,
fit-il comme ngligemment. Mademoiselle Verdure soubresauta:

--Je ne vous savais pas si fort en botanique.

--Non; mais j'entends un peu le latin.

Puis, inclin vers moi: Ces dames sont victimes d'un involontaire
calembour. _Persicus_, chre Mademoiselle, _persicus_ veut dire pcher,
non persil. Le _fagus persicifolia_ dont Monsieur Lacase remarquait les
feuilles qu'il appelle si justement lancoles, le _fagus persicifolia_
est un "htre  feuilles de pcher."

Mademoiselle Olympe tait devenue cramoisie: le calme qu'affectait
l'abb achevait de la dcomposer.

--La vrai botanique ne s'occupe pas des anomalies et des monstruosits,
sut-elle trouver  dire sans tourner un regard vers l'abb; puis vidant
sa tasse d'un trait elle partit en coup de vent.

L'abb avait fronc sa bouche en cul de poule, d'o s'chappaient des
manires de petits pets. J'avais grand'peine  retenir mon rire.

--Seriez-vous mchant, Monsieur l'abb?

--Mais non! mais non ... Cette bonne demoiselle, qui ne prend pas assez
d'exercice, a besoin qu'on lui fouette le sang. Elle est trs combative,
croyez-moi; quand je reste trois jours sans pousser ma pointe c'est elle
qui vient ferrailler. A la Quartfourche les distractions ne sont pas si
nombreuses!...

Et tous deux alors, sans parler, nous commenames de penser  la lettre
du djeuner.

--Vous avez reconnu cette criture? me hasardai-je  demander enfin.

Il haussa les paules:

--Un peu plus tt, un peu plus tard, c'est la lettre qu'on reoit  la
Quartfourche deux fois par an, aprs le paiement des fermages, et par
laquelle elle annonce  Madame Floche sa venue.

--Elle va venir? m'criai-je.

--Calmez-vous! Calmez-vous: vous ne la verrez pas.

--Et pourquoi ne la pourrai-je point voir?

--Parce qu'elle vient au milieu de la nuit qu'elle repart presque
aussitt, qu'elle fuit les regards et ... mfiez-vous de Gratien. Son
regard me scrutait: je ne bronchai point; il reprit sur un ton irrit:

--Vous ne tiendrez aucun compte de ce que je vous en dis; je le vois 
votre air; mais vous tes averti. Allez! faites  votre guise; demain
matin vous m'en donnerez des nouvelles.

Il se leva, me laissa, sans que j'aie pu dmler s'il cherchait 
rfrner ma curiosit ou s'il ne s'amusait pas  l'peronner au
contraire.

Jusqu'au soir mon esprit, dont je renonce  peine le dsordre, fut
uniquement occup par l'attente. Pouvais-je aimer vraiment Isabelle? Non
sans doute, mais, amus jusqu'au coeur par une excitation si violente,
comment ne me fss-je pas mpris? reconnaissant  ma curiosit toute la
frmissante ardeur, la fougue, l'impatience de l'amour. Les dernires
paroles de l'abb n'avaient servi qu' me stimuler davantage; que
pouvait contre moi Gratien? J'aurais travers fourr d'pines et
brasiers!

Certainement quelque chose d'anormal se prparait. Ce soir-l personne
ne proposa de partie. Sitt aprs souper, Madame de Saint-Aurol
commena de se plaindre de ce qu'elle appelait "sa gastrite" et se
retira sans faons, tandis que Mademoiselle Verdure lui prparait une
infusion. Peu d'instants aprs, Madame Floche envoya se coucher Casimir;
puis, sitt que l'enfant fut parti:

--Je crois que Monsieur Lacase a grande envie d'en faire autant; il a
l'air de tomber de sommeil.

Et comme je ne rpondais pas assez promptement  son invite:

--Ah! je crois qu'aucun de nous ne va prolonger bien tard la veille.

Mademoiselle Verdure se leva pour allumer les bougeoirs; l'abb et moi
nous la suivmes; je vis Madame Floche se pencher sur l'paule de son
mari qui sommeillait au coin du feu dans la berline; il se leva tout
aussitt, puis entrana par le bras le baron qui se laissa faire, comme
s'il comprenait ce que lui signifiait. Sur le palier du premier tage,
o chacun, muni d'un bougeoir, se retirait de son ct:

--Bonne nuit! Dormez bien--me dit l'abb avec un sourire ambigu.

Je refermai la porte de ma chambre; puis j'attendis. Il n'tait encore
que neuf heures. J'entendis monter Madame Floche, puis Mademoiselle
Verdure. Il y eut sur le palier, entre Madame Floche et Madame de
Saint-Aurol qui tait ressortie de sa chambre, reprise d'une querelle
assez vive, trop loin de moi pour que j'en pusse distinguer les paroles;
puis un bruit de portes claques; puis rien.

Je m'tendis sur mon lit pour mieux rflchir. Je songeais  l'ironique
souhait de bon sommeil dont l'abb avait accompagn sa dernire poigne
de main; j'aurais voulu savoir si lui, de son ct, s'apprtait au
somme, ou si cette curiosit qu'il se dfendait d'avoir devant moi, il
allait lui lcher la bride?... mais il couchait dans une autre partie du
chteau, faisant pendant  celle que j'occupais, et o aucun motif
plausible ne m'appelait. Pourtant, qui de nous deux serait le plus
penaud, si nous nous surprenions l'un l'autre dans le couloir?... Ainsi
mditant il m'advint quelque chose d'inavouable, d'absurde, de
confondant: je m'endormis.

Oui, moins surexcit sans doute qu'puis par l'attente et fatigu en
outre par la mauvaise nuit de la veille, je m'endormis profondment.


Le crpitement de la bougie qui achevait de se consumer m'veilla; ou,
peut-tre, vaguement peru  travers mon sommeil, un branlement sourd
du plancher: certainement quelqu'un avait march dans le couloir. Je me
dressai sur mon sant. Ma bougie  ce moment s'teignit; je demeurai,
dans le noir, tout pantois. Je n'avais plus pour m'clairer que quelques
allumettes; j'en grattai une afin de regarder  ma montre: il tait prs
d'onze heures et demie; j'carquillai l'oreille ... plus un bruit. A
ttons je gagnai la porte et l'ouvris.

Non, le coeur ne me battait point; je me sentais de corps agile,
impondrable; d'esprit calme, subtil, rsolu.

A l'autre extrmit du couloir, une grande fentre versait jusqu' moi
une clart non point gale comme celle des nuits tranquilles, mais
palpitante et dfaillante par instants, car le ciel tait pluvieux et,
devant la lune, le vent charriait d'pais nuages. Je m'tais dchauss;
j'avanais sans bruit ... Je n'avais pas besoin d'y voir davantage pour
gagner le poste d'observation que je m'tais mnag: c'tait,  ct de
celle de Madame Floche, o vraisemblablement se tenait le conciliabule,
une petite chambre inhabite, qu'avait occupe d'abord Monsieur Floche
(il prfrait  prsent le voisinage de ses livres  celui de sa femme);
la porte de communication, dont j'avais soigneusement tir le verrou
pour me mettre  l'abri d'une surprise, avait un peu flchi, et je
m'tais assur qu'immdiatement, sous le chambranle je pouvais glisser
mon regard; il me fallait, pour y atteindre, me jucher sur une commode
que j'avais pousse tout auprs.

A prsent passait par cette fente un peu de lumire qui, renvoye par le
plafond blanc, me permettait de me guider. Je retrouvai tout comme je
l'avais laiss dans le jour. Je me hissai sur la commode, plongeai mes
regards dans la chambre voisine ...

Isabelle de Saint-Aurol tait l.


Elle tait devant moi,  quelques pas de moi ... Elle tait assise sur un
de ces disgracieux siges bas sans dossier, qu'on appelait je crois des
"poufs", dont la prsence tonnait un peu dans cette chambre ancienne et
que je ne me souvenais point d'y avoir vu lorsque j'tais entr porter
des fleurs. Madame Floche se tenait enfonce dans un grand fauteuil en
tapisserie; une lampe pose sur un guridon prs du fauteuil les
clairait discrtement toutes deux. Isabelle me tournait le dos; elle
s'inclinait en avant, presque couche sur les genoux de sa vieille
tante, de sorte que d'abord je ne vis pas son visage; bientt elle
releva la tte. Je m'attendais  la trouver davantage vieillie; pourtant
je reconnaissais  peine en elle la jeune fille du mdaillon; non moins
belle sans doute, elle tait d'une beaut trs diffrente, plus
terrestre et comme humanise; l'anglique candeur de la miniature le
cdait  une langueur passionne, et je ne sais quel dgot froissait le
coin de ses lvres que le peintre avait dessines entrouvertes. Un grand
manteau de voyage, une sorte de waterproof, d'une toffe assez commune
semblait-il, la recouvrait, mais relev de ct, laissait voir une jupe
noire de taffetas luisant sur lequel sa main dgante, qu'elle laissait
pendre et qui tenait un mouchoir chiffonn, paraissait
extraordinairement ple et fragile. Une petite capote de feutre et de
plumes moires,  brides de taffetas, la coiffait; une boucle de cheveux
trs noirs, repassait par dessus la bride et, ds qu'elle baissait la
tte, revenait en avant cacher la tempe. On l'aurait dite en deuil sans
un ruban vert-scarabe qu'elle portait autour du cou. Madame Floche ni
elle ne disait rien; mais, de sa main droite, Isabelle caressait le
bras, la main de Madame Floche et l'attirait  elle, et puis la couvrait
de baisers.

A prsent elle secouait la tte et ses boucles flottaient de gauche 
droite; alors, comme si elle reprenait une phrase:

--Tous les moyens, dit-elle; j'ai vraiment essay tous les moyens; je te
jure que ...

--Ne jurez point, ma pauvre enfant; je vous crois sans cela, interrompit
la pauvre vieille en lui posant la main sur le front. Toutes deux
parlaient  voix trs basse comme si elles eussent craint d'tre
entendues.

Madame Floche se redressa, repoussa doucement sa nice, et, s'appuyant
sur les deux bras de son fauteuil, se leva. Mademoiselle de Saint-Aurol
se leva pareillement, et tandis que sa tante se dirigeait vers le
secrtaire d'o Casimir, avant-hier, avait sorti le mdaillon, elle fit
quelques pas dans le mme sens, s'arrta devant une console qui
supportait une grande miroir et, pendant que la vieille fouillait dans
un tiroir, s'avisant  son reflet du ruban meraude qu'elle portait
autour du cou, elle le dtacha prestement, le roula autour de son
doigt ... Avant que Madame Floche ne se ft retourne, le ruban vif avait
disparu, Isabelle avait pris une attitude mditative, les mains
retombes et croises devant elle, le regard perdu ...

La pauvre vieille Floche tenait encore d'une main son trousseau de
clefs, de l'autre la maigre liasse qu'elle avait t qurir dans le
tiroir; elle allait se rasseoir dans son fauteuil, quand la porte, en
face de celle o j'tais post, s'ouvrit brusquement toute grande--et
je faillis crier de stupeur. La baronne apparaissait dans l'embrasure,
guinde, dcollete, farde, en grand costume d'apparat et le chef
surmont d'une sorte de plumeau-marabout gigantesque. Elle brandissait
de son mieux un grand candlabre  six branches, toutes bougies
allumes, qui la baignait d'une tremblotante lumire, et rpandait des
pleurs de cire sur le plancher. A bout de forces sans doute, elle
commena par courir poser le candlabre sur la console devant la glace;
puis reprenant en quatre petits bonds sa position dans l'embrasure, elle
s'avana de nouveau,  pas rythms, solennelle, portant loin devant elle
tendue sa main charge d'normes bagues. Au milieu de la chambre elle
s'arrta, se tourna tout d'une pice du ct de sa fille, le geste
toujours tendu, et, avec une voix aigu  percer les murailles:

--Arrire de moi, fille ingrate! Je ne me laisserai plus mouvoir par
vos larmes, et vos protestations ont perdu pour jamais le chemin de mon
coeur.

Tout cela tait dbit, cri sur le mme fausset sans nuances. Isabelle
cependant s'tait jete aux pieds de sa mre, dont elle avait saisi la
jupe, et la tirait, dcouvrant deux ridicules petits escarpins de satin
blanc, cependant que de son front elle heurtait le plancher qu'un tapis
recouvrait  cet endroit. Madame de Saint-Aurol ne baissa pas les yeux
un instant, continua de lancer droit devant elle des regards aigus et
glacs comme sa voix, elle continua:

--Ne vous aura-t-il pas suffi d'apporter au foyer de vos parents la
misre; prtendez-vous poursuivre plus loin les ...

Ici brusquement la voix lui manqua; alors se tournant vers Madame Floche
qui se faisait toute petite et qui tremblait dans son fauteuil:

--Et quant  vous ma soeur, si vous avez encore la faiblesse ...--puis se
reprenant:--Si vous avez la coupable faiblesse de cder encore  ces
supplications, ft-ce pour un baiser, ft-ce pour une obole, aussi vrai
que je suis votre soeur ane, je vous quitte, je recommande  Dieu mes
pnates, et je ne vous revois de ma vie.

J'tais comme au spectacle. Mais puisqu'elles ne se savaient pas
observes, pour qui ces deux marionnettes jouaient-elles la tragdie?
Les attitudes et les gestes de la fille me paraissaient aussi exagrs,
aussi faux que ceux de la mre ... Celle-ci me faisait face, de sorte que
je voyais de dos Isabelle qui, prosterne, gardait sa pose d'Esther
suppliante; tout  coup je remarquai ses pieds: ils taient chausss en
pou-de-soie couleur prune, autant qu'il me sembla et que l'on en pouvait
juger encore sous la couche de boue qui recouvrait les bottines;
au-dessus, un bas blanc, o le volant de la jupe, en se relevant,
mouill, fangeux, avait fait une trane sale ... Et soudain, plus haut
que la dclamation de la vieille, retentit en moi tout ce que ces
pauvres objets racontaient d'aventureux, de misrable. Un sanglot
m'treignit la gorge; et je me promis, quand Isa quitterait la maison,
de la suivre  travers le jardin.

Madame de Saint-Aurol cependant avait fait trois pas vers le fauteuil
de Madame Floche:

--Allons! donnez-moi ces billets! Pensez-vous que sous votre mitaine je
ne voie pas se froisser le papier? Me croyez-vous aveugle, ou folle?
Donnez-moi cet argent vous dis-je!--Et, mlodramatiquement, approchant
les billets dont elle s'tait empare, de la flamme d'une de ses bougies
du candlabre:--Je prfrerais brler le tout (faut-il dire qu'elle
n'en faisait rien) plutt que de lui donner un liard.

Elle glissa les billets dans sa poche et reprit son geste dclamatoire:

--Fille ingrate! Fille dnature! Le chemin qu'ont pris mes bracelets et
mes colliers, vous saurez l'apprendre  mes bagues!--Ce disant, d'un
geste habile de sa main tendue, elle en fit tomber deux ou trois sur le
tapis. Comme un chien affam se jette sur un os, Isabelle s'en saisit.

--Partez,  prsent: nous n'avons plus rien  nous dire, et je ne vous
reconnais plus.

Puis ayant t prendre un teignoir sur la table de nuit, elle en coiffa
successivement chaque bougie du candlabre, et partit.

La pice  prsent paraissait sombre. Isabelle cependant s'tait
releve; elle passait ses doigts sur ses tempes, rejetait en arrire ses
boucles parses et rajustait son chapeau. D'une secousse elle remonta
son manteau qui avait un peu gliss des ses paules, et se pencha vers
Madame Floche pour lui dire adieu. Il me parut que la pauvre femme
cherchait  lui parler, mais c'tait d'une voix si faible que je ne pus
rien distinguer. Isabelle sans rien dire pressa une des tremblantes
mains de la vieille contre ses lvres. Un instant aprs je m'lanais 
sa poursuite dans le couloir.

Au moment de descendre l'escalier, un bruit de voix m'arrta. Je
reconnus celle de Mademoiselle Verdure qu'Isabelle avait dj rejointe
dans la vestibule, et je les aperus toutes deux en me penchant par
dessus la rampe. Olympe Verdure tenant une petite lanterne  la main.

--Tu vas partir sans l'embrasser? disait-elle,--et je compris qu'il
s'agissait de Casimir.--Tu ne veux donc pas le voir?

--Non, Loly; je suis trop presse. Il ne doit pas savoir que je suis
venue.

Il y eut un silence, une pantomime que d'abord je ne compris pas bien.
La lanterne s'agita projetant des ombres bondissantes. Mademoiselle
Verdure s'avanant, Isabelle se reculant, toutes deux se dplacrent de
quelques pas; puis j'entendis:

--Si; si; en souvenir de moi. Je le gardais depuis longtemps. A prsent
que je suis vieille, qu'est-ce que je feras de cela?

--Loly! Loly! Vous tes ce que je laisse ici de meilleur.

Mademoiselle Verdure la pressait entre ses bras:

--Ah! pauvrette! comme elle est trempe!

--Mon manteau seulement ... ce n'est rien. Laisse-moi partir vite.

--Prends un parapluie au moins.

--Il ne pleut plus.

--La lanterne.

--Qu'est-ce que j'en ferais? La voiture est tout prs. Adieu.

--Allons! Adieu, ma pauvre enfant! Que Dieu te ... le reste se perdit
dans un sanglot. Mademoiselle Verdure resta quelques instants penche
dans la nuit, et une bouffe d'air humide monta du dehors dans la cage
de l'escalier; puis, sur la porte referme, je l'entendis pousser les
verrous ...

Je ne pouvais passer devant Mademoiselle Verdure. Gratien emportait
chaque soir la clef de la porte de la cuisine. Une autre porte ouvrait
de l'autre ct de la maison, par o facilement j'eusse pu sortir, mais
c'tait un dtour norme. Avant que je ne l'aie retrouve, Isabelle
aurait dj rejoint sa voiture. Ah! si de ma fentre je l'appelais ... Je
courus  ma chambre. La lune tait de nouveau recouverte; guettant un
bruit de pas j'attendis un instant; un souffle puissant s'leva et,
tandis que Gratien rentrait par la cuisine,  travers la chuchotante
agitation des arbres, j'entendis la voiture d'Isabelle de Saint-Aurol
s'loigner.




VII


Je m'tais mis fort en retard, et, sitt de retour  Paris, s'emparrent
de moi mille soucis qui droutrent enfin mes penses. La rsolution que
j'avais prise de retourner l't suivant  la Quartfourche temprait mes
regrets de n'avoir su pousser plus loin une aventure que je commenais
d'oublier lorsque, vers la fin de Janvier, je reus un double
faire-part. Les poux Floche avaient tous deux exhal vers Dieu leur me
tremblante et douce,  quelques jours d'intervalle. Je reconnus sur
l'enveloppe du faire-part l'criture de Mademoiselle Verdure; mais c'est
 Casimir que j'envoyai l'expression banale de mes regrets et de ma
sympathie. Deux semaines aprs je reus cette lettre:

_Mon cher Monsieur Grard._

(L'enfant n'avait jamais pu se dcider  m'appeler par mon nom de
famille.

--Comment vous appelez-vous, vous? m'avait-il demand dans une
promenade, prcisment le jour o j'avais commenc  le tutoyer.

--Mais tu le sais bien, Casimir, je m'appelle Monsieur Lacase.

--Non; pas ce nom-l, l'autre? reclamait-il)

_Vous tes bien bon de m'avoir crit, et votre lettre a t bien bonne
parce qu' prsent la Quartfourche est bien triste. Ma grand'maman avait
eu jeudi une attaque et ne pouvait plus quitter sa chambre; alors maman
est revenue  la Quartfourche et l'abb est parti parce qu'il avait t
cur du Breuil. C'est aprs a que mon oncle et ma tante sont morts.
D'abord mon oncle est mort, qui vous aimait bien, et puis dimanche aprs
ma tante qui a t malade trois jours. Maman n'tait plus l. J'tais
tout seul avec Loly et Delphine la femme de Gratien, qui m'aime bien; et
a t trs triste parce que ma tante ne voulait pas me quitter. Mais il
a bien fallu. Alors maintenant je couche dans la chambre  ct de
Delphine, parce que Loly a t rappele dans l'Orne par son frre.
Gratien aussi est trs bon pour moi. Il m'a montr  faire des boutures
et des greffes ce qui est trs amusant, et puis j'aide  abattre les
arbres.

Vous savez, votre petit papier ousque vous avez crit votre promesse, il
faut l'oublier parce qu'il n'y aurait plus personne ici pour vous
recevoir. Mais a me fait beaucoup de chagrin de ne pas vous revoir
parce que je vous aimais bien. Mais je ne vous oublie pas. Votre petit
ami, CASIMIR._

La mort de Monsieur et Madame Floche m'avait laiss assez indiffrent,
mais cette lettre maladroite et dpourvue me remua. Je n'tais pas libre
en ce moment, mais je me promis, ds les vacances de Pques, de pousser
une reconnaissance jusqu' la Quartfourche. Que m'importait qu'on ne pt
m'y recevoir? Je descendrais  Pont-l'vque et louerais une voiture.
Ai-je besoin d'ajouter que la pense d'y retrouver peut-tre la
mystrieuse Isabelle m'y attirait autant que ma grande piti pour
l'enfant. Certains passages de cette lettre me restaient
incomprhensibles; j'enchanais mal les faits. L'attaque de la vieille,
l'arrive d'Isabelle  la Quartfourche, le dpart de l'abb, la mort des
vieux  laquelle leur nice n'assistait point, le dpart de Mademoiselle
Verdure ... ne fallait-il voir l qu'une suite fortuite d'vnements, ou
chercher entre eux quelque rapport? Ni Casimir n'aurait su, ni l'abb
voulu m'en instruire. Force tait d'attendre Avril. Ds mon second jour
de libert, je partis.

A la station de Breuil, j'aperus l'abb Santal qui s'apprtait 
prendre mon train; je le hlai:

--Vous revoil dans le pays, fit-il.

--Je ne pensais pas en effet y revenir si tt.

Il monta dans mon compartiment. Nous tions seuls.

--Eh bien! Il y a eu du nouveau depuis votre visite.

--Oui; j'appris que vous desserviez  prsent la cure du Breuil.

--Ne parlons pas de cela; et il tendait la main d'un geste que je
reconnus. Vous avez reu un faire-part?

--Et j'ai envoy aussitt mes condolances  votre lve; c'est par lui
que j'ai eu ensuite des nouvelles; mais il ma peu renseign. J'ai failli
vous crire pour vous demander quelques dtails.

--Il fallait le faire.

--J'ai pens que vous ne me renseigneriez pas volontiers, ajoutai-je en
riant.

Mais, sans doute tenu  moins de discrtion que du temps o il tait 
la Quartfourche, l'abb semblait dispos  parler.

--Croyez-vous que c'est malheureux, ce qui se passe l-bas? dit-il.
Toutes les avenues vont y passer!

Je ne comprenais point d'abord; puis la phrase de Casimir me revint  la
mmoire: "J'aide  abattre des arbres ..."

--Pourquoi fait-on cela? demandai-je navement.

--Pourquoi? mon bon Monsieur. Allez donc le demander aux cranciers. Au
reste a n'est pas eux que a regarde, et tout se fait derrire leur
dos. La proprit est couverte d'hypothques. Mademoiselle de
Saint-Aurol enlve tout ce qu'elle peut.

--Elle est l-bas?

--Comme si vous ne les saviez pas!

--Je le supposais simplement d'aprs quelques mots de ...

--C'est depuis qu'elle est l-bas que tout va mal.--Il se ressaisit un
instant; mais cette fois le besoin de parler l'emporta; il n'attendait
mme plus mes questions et je jugeai plus sage de n'en point faire; il
reprit:

--Comment a-t-elle appris la paralysie de sa mre? c'est ce que je n'ai
pas pu m'expliquer. Quand elle a su que la vieille baronne ne pouvait
plus quitter son fauteuil, elle s'est amene avec son bagage, et Mme
Floche n'a pas eu le courage de la mettre dehors. C'est alors que moi je
suis parti.

--Il est trs triste que vous ayez ainsi laiss Casimir.

--C'est possible, mais ma place n'est pas auprs d'une crature ...
J'oublie que vous la dfendiez!...

--Je le ferais peut-tre encore, Monsieur le cur.

--Allez toujours. Oui, oui; Mademoiselle Verdure aussi la dfendait.
Elle l'a dfendue jusqu'au temps qu'elle ait vu mourir ses matres.

J'admirais que l'abb et  peu prs compltement dpouille cette
lgance de langage qu'il revtait  la Quartfourche; il avait adopt
dj le geste et le parler propre aux curs des villages normands. Il
reprit, poursuivant son propos:

--A elle aussi a a paru drle de les voir mourir tous les deux  la
fois.

--Est-ce que ...?

--Je ne dis rien;--et il gonflait sa lvre suprieure par vieille
habitude, mais repartait tout aussitt:

--N'empche que dans le pays on jasait. a dplaisait de voir hriter la
nice. Et vous voyez qu'elle aussi, la Verdure, a jug prfrable de
s'en aller.

--Qui reste auprs de Casimir?

--Ah! vous avez tout de mme compris que sa mre n'est pas une socit
pour l'enfant. Eh bien! il passe presque tout son temps chez les
Chointreuil, vous savez bien: le jardinier et sa femme.

--Gratien?

--Oui Gratien; qui voulait s'opposer  ce qu'on abatt des arbres dans
le parc; mais il n'a pu empcher rien du tout. C'est la misre.

--Les Floches n'taient pourtant pas sans argent.

--Mais tout tait mang, du premier jour, mon bon Monsieur. Sur trois
fermes de la Quartfourche, Madame Floche en possdait deux qu'on a
vendues, il y a beau temps, aux fermiers. La troisime, la petite ferme
des Fonds, appartient encore  la baronne; elle n'tait plus afferme,
Gratien en surveillait le faire-valoir; mais elle sera bientt mise en
vente avec le reste.

--La Quartfourche va tre mise en vente!

--Par adjudication. Mais a ne pourra pas se faire avant la fin de
l't. En attendant je vous prie de croire que la demoiselle profite. Il
lui faudra bien finir par mettre les pouces; quand on aura dj enlev
la moiti des arbres ...

--Comment se trouve-t-il quelqu'un pour les lui acheter, si elle n'a pas
le droit, de les vendre?

--Ah! vous tes jeune encore. Quand on vend  vil prix on trouve
toujours acqureur.

--Le moindre huissier peut empcher cela.

--L'huissier s'entend avec l'homme d'affaires des cranciers, qui s'est
install l-bas et--il se pencha vers mon oreille--qui couche avec
elle, puisqu'il vous plat de tous savoir.

--Les livres et les papiers de Monsieur Floche? demandai-je, sans
paratre mu par sa dernire phrase.

--Le mobilier du chteau et la bibliothque feront l'effet d'une vente
prochaine; ou pour parler mieux: d'une saisie. L-bas, personne
heureusement ne se doute de la valeur de certains ouvrages; sans quoi
ceux-ci auraient disparu depuis longtemps.

--Un coquin peut surgir ...

--A prsent les scells sont poss; n'ayez crainte; on ne les lvera
qu' l'occasion de l'inventaire.

--Que dit de tout cela la baronne?

--Elle ne se doute de rien; on lui porte  manger dans sa chambre; elle
ne sait seulement pas que sa fille est l.

--Vous ne dites rien du baron?

--Il est mort il y a trois semaines,  Caen, dans une maison de retraite
o nous venions de le faire accepter.

Nous arrivions  Pont-l'vque. Un prtre tait venu  la rencontre de
l'abb Santal, qui prit cong de moi aprs m'avoir indiqu un htel et
un loueur de voitures.


La voiture que je louai le lendemain me dposa  l'entre du parc de la
Quartfourche; il fut convenu qu'elle viendrait me reprendre dans une
couple d'heures, aprs que les chevaux se seraient reposs dans l'curie
d'une des fermes.

Je trouvai la grille du parc grande ouverte; le sol de l'alle tait
abm par les charrois. Je m'attendais au plus affreux saccage et fus
joyeusement surpris,  l'entre, de reconnatre bourgeonnant le "htre 
feuilles de pcher", connaissance illustre; je ne rflchis pas que sans
doute il ne devait la vie qu' la mdiocre qualit de son bois; en
avanant, je constatai que la hache avait dj frapp les plus beaux
arbres. Avant de m'enfoncer dans le parc, je voulus revoir le petit
pavillon o j'avais dcouvert la lettre d'Isabelle; mais, supplant la
serrure brise, un cadenas maintenait la porte; (j'appris ensuite que
les bcherons serraient dans ce pavillon des outils et des vtements).
Je m'acheminai vers le chteau. L'alle que je suivais tait droite,
borde de buissons bas; elle ne donnait pas sur la faade, mais sur le
ct des communs; elle menait  la cuisine et, presque vis--vis de
celle-ci, s'ouvrait la petite barrire du jardin potager; j'en tais
encore assez loign lorsque je vis sortir du potager Gratien avec un
panier de lgumes; il m'aperut, mais ne me reconnut pas d'abord; je le
hlai; il vint  ma rencontre, et brusquement:

--Ah ben, Monsieur Lacase! pour sr qu'on ne vous attendait pas  cette
heure! Il restait  me regarder, hochant la tte et ne dissimulant pas
la contrarit que lui causait ma prsence; pourtant il ajouta, plus
doucement:

--Tout de mme le petit sera content de vous revoir.

Nous avions fait quelques pas sans parler, du ct de la cuisine; il me
fit signe de l'attendre et entra poser son panier.

--Alors vous tes venu voir ce qui se passe  la Quartfourche, dit-il,
en revenant  moi, plus civilement.

--Et il parat que a n'y va pas bien fort?

Je le regardai; son menton tremblait; il restait sans me rpondre;
brusquement il me saisit par le bras et m'entrana vers la pelouse qui
s'tendait devant le perron du salon. L gisait le cadavre d'un chne
norme, sous lequel je me souvins de m'tre abrit de la pluie 
l'automne: autour de lui s'entassaient en bches et en fagots ses
branches dont, avant de l'abattre, on l'avait dpouill.

--Savez-vous combien a vaut, un arbre comme a? me dit-il: Douze
pistoles. Et savez-vous combien ils l'on pay?--Celui-l tout comme les
autres ... Cent sous.

Je ne savais pas que dans ce pays ils appelaient pistoles les cus de
dix francs; mais ce n'tait pas le moment de demander un
claircissement. Gratien parlait d'une voix contracte. Je me tournai
vers lui; il essuya du revers de sa main, sur son visage, larmes ou
sueur puis, serrant les poings:

--Oh! les bandits! les bandits! Quand je les entends taper du couperet
ou la hache, Monsieur, je deviens fou; leurs coups me portent sur la
tte; j'ai envie de crier au secours? au voleur! j'ai envie de cogner 
mon tour; j'ai envie de tuer. Avant-hier j'ai pass la moiti du jour
dans la cave; j'entendais moins ... Au commencement, le petit, a
l'amusait de voir travailler les bcherons; quand l'arbre tait prs de
tomber, on l'appelait pour tirer sur la corde; et puis, quand ces
brigands se sont approchs du chteau, abattant toujours, le petit a
commenc  trouver a moins drle; il disait: ah! pas celui-ci! pas
celui-l!--Mon pauvre gars que je lui ai dit, celui-l ou un autre,
c'est toujours pas pour toi qu'on les laisse. Je lui ai bien dit qu'il
ne pourrait pas demeurer  la Quartfourche; mais c'est trop jeune; il ne
comprend pas que rien n'est dj plus  lui. Si seulement on pouvait
nous garder sur la petite ferme; je l'y prendrais bien volontiers avec
nous, pour sr; mais qui sait seulement qui va l'acheter, et le gredin
qu'on va vouloir y mettre  notre place!... Voyez-vous, Monsieur, je ne
suis pas encore bien vieux, mais j'aurais mieux aim mourir avant
d'avoir vu tout cela.

--Qui est-ce qui habite au chteau, maintenant?

--Je ne veux pas le savoir. Le petit mange avec nous  la cuisine; a
vaut mieux. Madame la baronne ne quitte plus sa chambre; heureusement
pour elle, la pauvre dame ... C'est Delphine qui lui porte ses repas, en
passant par l'escalier de service rapport  ceux qu'elle ne veut pas
croiser. Les autres ont quelqu'un qui les sert et  qui nous ne parlons
pas.

--Est-ce qu'on ne doit pas bientt faire une saisie du mobilier?

--Alors on tchera d'emmener Madame la baronne sur la ferme, en
attendant qu'on mette la ferme en vente avec le chteau.

--Et Made ... et sa fille? demandai-je en hsitant, car je ne savais
comment la nommer.

--Elle peut bien aller o il lui plaira; mais pas chez nous. C'est
pourtant  cause d'elle, tout ce qui arrive.

Sa voix tremblait d'une si grave colre que je compris  ce moment
comment cet homme avait pu aller jusqu'au crime pour protger l'honneur
de ses matres.

--Elle est dans le chteau, maintenant?

--A l'heure qu'il est, elle doit se promener dans le parc. Parat que a
ne lui fait pas de mal,  elle; elle regarde les brancheurs; il y mme
des jours qu'elle cause avec eux, sans honte. Mais quand il pleut, elle
ne quitte pas sa chambre; tenez, celle qui fait le coin; elle se tient
tout contre la vitre et regarde dans le jardin. Si son homme n'tait pas
 Lisieux pour le quart d'heure, je ne sortirais pas comme je fais. Ah!
on peut dire que c'est du beau monde, Monsieur Lacase; pour sr! Si
seulement nos pauvres vieux matres revenaient pour voir a chez eux,
ils retourneraient bien vite o ils reposent.

--Casimir est par l?

--Je pense qu'il promne dans le parc lui aussi. Voulez-vous que je
l'appelle?

--Non; je saurai bien le trouver. A tantt. Je vous reverrai sans doute,
Delphine et vous, avant de partir.

Le saccage des bcherons paraissait plus atroce encore  ce moment de
l'anne o tout s'apprtait  revivre. Dans l'air attidi les rameaux
dj se gonflaient; des bourgeons clataient et, coupe, chaque branche
pleurait sa sve. J'avanais lentement, non point tant triste moi-mme
qu'exalt par la douleur du paysage, gris peut-tre un peu par
puissante odeur vgtale que l'arbre mourant et la terre en travail
exhalaient. A peine tais-je sensible au contraste de ces morts avec le
renouveau du printemps; le parc, ainsi, s'ouvrait plus largement  la
lumire qui baignait et dorait galement mort et vie; mais cependant, au
loin, le chant tragique des cognes, occupant l'air d'une solennit
funbre, rythmait secrtement les battements heureux de mon coeur, et la
vieille lettre d'amour, que j'avais emporte, dont je m'tais promis de
ne me point servir, mais que par instants je pressais sur mon coeur, le
brlait. Rien plus ne saurait m'empcher aujourd'hui, me redisais-je, et
je souriais de sentir mes pas se presser  la seule pense d'Isabelle;
ma volont n'y pouvait, mais une force intrieure m'activait. J'admirais
par quel excs de vie cet accent de sauvagerie que la dprdation
apportait  la beaut du paysage en aiguisait pour moi la jouissance;
j'admirais que les mdisances de l'abb eussent si peu fait pour me
dtacher d'Isabelle et que tout ce que je dcouvrais d'elle avivt
inavouablement mon dsir ... Qu'est-ce qui l'attachait encore  ces
lieux, peupls de hideux souvenirs? De la Quartfourche vendue, je le
savais, rien ne devait lui rester ni lui revenir. Que ne
s'enfuyait-elle? Et je rvais de l'enlever ce soir dans ma voiture; je
prcipitais mon allure; je courais presque, quand soudain, loin devant
moi, je l'aperus. C'tait elle,  n'en pas douter, en deuil et nu-tte,
assise sur le tronc d'un arbre abattu en travers de l'alle. Mon coeur
battit si fort que je dus m'arrter quelques instants; puis, vers elle,
lentement j'avanai, tranquille et indiffrent promeneur.

--Excusez-moi Madame ... je suis bien ici  la Quartfourche?

Un petit papier  ouvrage tait pos sur le tronc d'arbre  ct d'elle
plein de bobines, d'instruments de couture, de morceaux de crpe
enrouls sur eux-mmes ou dfaits, et elle s'occupait  en disposer
quelques lambeaux sur une modeste capote de feutre qu'elle tenait  la
main; un ruban vert, que sans doute elle venait d'en arracher, tranait
 terre. Un trs court mantelet de drap noir couvrait ses paules, et,
quand elle leva la tte, je remarquai l'agrafe vulgaire qui en retenait
le col clos. Sans doute m'avait-elle aperu de loin, car ma voix ne
parut pas la surprendre.

--Vous veniez pour acheter la proprit? dit-elle, et sa voix que je
reconnus me fit battre le coeur. Que son front dcouvert tait beau!

--Oh! je venais en simple visiteur. Les grilles taient ouvertes et j'ai
vu des gens circuler. Mais peut-tre tait-il indiscret d'entrer?

--A prsent, peut bien entrer qui veut! Elle soupira profondment, mais
se reprit  son ouvrage comme si nous ne pouvions avoir rien de plus 
nous dire.

Ne sachant comment continuer un entretien qui peut-tre serait unique,
qui devait tre dcisif, mais que le temps ne me paraissait pas venu de
brusquer; soucieux d'y apporter quelque prcaution et la tte et le
coeur uniquement pleins d'attente et de questions que je n'osais encore
poser, je demeurais devant elle, chassant du bout de ma canne de menus
clats de bois, si gn, si impertinent  la fois et si gauche, qu' la
fin elle releva les yeux, me dvisagea et je crus qu'elle allait clater
de rire; mais elle me dit simplement, sans doute parce qu'alors je
portais un chapeau mou sur des cheveux longs, et parce que ne me
pressait apparemment aucune occupation pratique:

--Vous tes artiste?

--Hlas! non, rpliquai-je en souriant, mais qu' cela ne tienne; je
sais goter la posie. Et sans oser la regarder encore, je sentais son
regard m'envelopper. L'hypocrite banalit de nos propos m'est odieuse et
je souffre  les rapporter ...

--Comme ce parc est beau, reprenais-je.

Il me parut qu'elle ne demandait qu' causer et n'tait embarrasse,
ainsi que moi, que de savoir comment engager l'entretien; car elle se
rcria que je ne pouvais malheureusement juger en cette saison de ce que
pouvait devenir  l'automne ce parc, encore grelottant et mal rveill
de l'hiver--du moins ce qu'il avait pu devenir, reprit-elle; qu'en
restera-t-il dsormais aprs l'affreux travail des bcherons?...

--Ne pouvait-on les empcher? m'criai-je.

--Les empcher! rpta-t-elle ironiquement en levant trs haut les
paules; et je crus qu'elle me montrait son misrable chapeau de feutre
pour tmoigner de sa dtresse, mais elle le levait pour le reposer sur
sa tte, rejet en arrire et laissant dcouvert son front; puis elle
commena de ranger ses morceaux de crpe comme si elle s'apprtait 
partir. Je me baissai, ramassai  ses pieds le ruban vert, le lui
tendis.

--Qu'en ferais-je,  prsent, dit-elle sans le prendre. Vous voyez que
je suis en deuil.

Aussitt je l'assurai de la tristesse avec laquelle j'avais appris la
mort de Monsieur et Madame Floche, puis enfin celle du baron; et comme
elle s'tonnait que j'eusse connu ses parents, je lui laissai savoir que
j'avais vcu auprs d'eux douze jours du dernier octobre.

--Alors pourquoi tout--l'heure avez-vous feint de ne savoir o vous
tiez? repartit-elle brusquement.

--Je ne savais comment vous aborder. Puis, sans trop me dcouvrir
encore, je commenai de lui raconter quelle passionne curiosit m'avait
retenu de jour en jour  la Quartfourche dans l'espoir de la rencontrer
et, (car je ne lui parlai pas de la nuit o mon indiscrtion l'avait
surprise), mes regrets enfin de regagner Paris sans l'avoir vue.

--Qu'est-ce donc qui vous avait donn si grand dsir de me connatre?

Elle ne faisait plus mine de partir. J'avais train jusqu'en face
d'elle, prs d'elle, un pais fagot o je m'tais assis; plus bas
qu'elle, je levais les yeux pour la voir; elle s'occupait infantinement
 pelotonner des rubans de crpe et je ne saisissais plus son regard. Je
lui parlais de sa miniature et m'inquitait de ce qu'avait pu devenir ce
portrait dont j'tais amoureux; mais elle ne le savait point;--Sans
doute le retrouvera-t-on en levant les scells ... Et il sera mis en
vente avec le reste, ajouta-t-elle avec un rire dont le schresse me
fit mal.--Pour quelques sous vous pourrez l'acqurir, si le coeur vous
en dit toujours.

Je protestai de mon chagrin de la voir ne prendre pas au srieux un
sentiment dont l'expression seule tait brusque, mais qui depuis
longtemps m'occupait; mais  prsent elle demeurait impassible et
semblait rsolue  ne plus couter rien de moi. Le temps pressait.
N'avais-je pas sur moi de quoi violenter son silence? L'ardente lettre
frmissait sous mes doigts. J'avais prpar je ne sais quelle histoire
d'anciennes relations de ma famille avec celle de Gonfreville, pensant
l'amener incidemment  parler; mais  ce moment je ne sentis plus que
l'absurdit de ce mensonge et commenai de raconter tout simplement par
quel mystrieux hasard cette lettre--et je la lui tendis--tait tombe
entre mes mains.

--Ah! je vous en conjure, Madame! ne dchirez pas ce papier! Rendez-le
moi ...

Elle tait devenue mortellement ple et garda quelques instants sans la
lire la lettre ouverte sur ses genoux; le regard vague, les paupires
battantes, elle murmurait:

--Oubli de la reprendre! Comment avais-je pu l'oublier?

--Sans doute aurez-vous cru qu'elle lui tait parvenue, qu'il tait venu
la chercher ...

Elle ne m'coutait toujours pas. Je fis un mouvement pour me ressaisir
de la lettre; mais elle se mprit  mon geste:

--Laissez-moi, cria-t-elle en repoussant brutalement ma main. Elle se
souleva, voulut fuir. A genoux devant elle je la retins.

--N'ayez pas peur de moi, Madame; vous voyez bien que je ne vous veux
aucun mal; et comme elle se rasseyait, ou plutt retombait sans force;
je la suppliai de ne pas m'en vouloir si le hasard avait choisi pour
elle un confident involontaire, mais de me continuer une confiance que
je jurai de ne point trahir; ah! que ne me parlait-elle  prsent comme
 un ami vritable et comme si je ne savais rien d'elle qu'elle-mme ne
m'et appris?

Les larmes que je rpandais en parlant firent peut-tre plus pour la
convaincre que mes paroles.

--Hlas! repris-je, je sais quelle mort misrable enlevait, ce mme soir
votre amant ... Mais comment avez-vous appris votre deuil? Cette nuit que
vous l'attendiez, prte  fuir avec lui, que pensiez-vous? que
ftes-vous en ne le voyant pas apparatre?

--Puisque vous savez tout, dit-elle d'une voix dsole vous savez bien
que je n'avais plus  l'attendre, aprs que j'avais averti Gratien.

J'eus de l'affreuse vrit une intuition si subite que ces mots
m'chapprent comme un cri:

--Quoi! c'est vous qui l'avez fait tuer?

Alors laissant tomber  terre la lettre et le panier dont les menus
objets se rpandirent, elle courba son front dans ses mains et commena
de sangloter perdument. Je me penchai vers elle et tentai de prendre
une de ses mains dans les miennes.

--Non! vous tes ingrat et brutal.

Mon imprudent exclamation coupait court  sa confidence; elle se
raidissait  prsent contre moi; cependant je restais assis devant elle,
bien rsolu  ne la quitter point qu'elle ne se ft explique davantage.
Ses sanglots enfin s'apaisrent; je lui persuadai doucement qu'elle
avait dj trop parl pour pouvoir impunment se taire, mais qu'une
confession sincre ne saurait la diminuer  mes yeux et qu'aucun aveu ne
me serait plus pnible que son silence. Les coudes sur les genoux, ses
mains croises cachant son front, voici ce qu'elle me raconta.

La nuit qui prcda celle qu'elle avait fixe pour sa fuite, dans
l'amoureuse exaltation de la veille, elle avait crit cette lettre; le
lendemain, elle l'avait porte au pavillon, glisse en cet endroit
secret que Blaise de Gonfreville connaissait et o elle savait que
bientt il viendrait la prendre. Mais sitt de retour au chteau,
lorsqu'elle s'tait retrouve dans cette chambre qu'elle voulait quitter
pour jamais, une angoisse indicible l'avait saisie, la peur de cette
libert inconnue qu'elle avait si sauvagement dsire, la peur de cet
amant qu'elle appelait encore, de soi-mme et de ce qu'elle craignait
d'oser. Oui la rsolution tait prise, oui le scrupule refoul, la honte
bue, mais  prsent que rien ne la retenait plus, devant la porte
ouverte pour sa fuite, le coeur brusquement lui manquait. L'ide de
cette fuite lui devenait odieuse, intolrable; elle courait dire 
Gratien que le baron de Gonfreville avait projet de l'enlever aux siens
cette nuit mme, qu'on le trouverait rdant avant le soir auprs du
pavillon de la grille, dont il fallait dj l'empcher d'approcher.

Je m'tonnai qu'elle ne ft point alle simplement rechercher elle-mme
cette lettre et la remplacer par une autre o d'une si folle entreprise
elle et dcourag son amant. Mais aux questions que je lui posais elle
se drobait sans cesse, rptant en pleurant qu'elle savait bien que je
ne la pouvais comprendre et qu'elle-mme ne se pouvait mieux expliquer,
mais qu'elle ne se sentait alors non plus capable de rebuter son amant
que le suivre; que la peur l'avait  ce point paralyse, qu'il devenait
au-dessus de ses forces de retourner au pavillon; que d'ailleurs, 
cette heure du jour, ses parents redouts la surveillaient, et que c'est
pour cela qu'elle avait d recourir  Gratien.

--Pouvais-je supposer qu'il prendrait au srieux des paroles chappes 
mon dlire? Je pensais qu'il l'carterait seulement ... J'eus un sursaut
en entendant, une heure aprs, un coup de fusil du ct de la grille;
mais ma pense se dtourna d'une supposition horrible et que je me
refusais d'envisager; au contraire, depuis que j'avais averti Gratien,
l'esprit et le coeur dgags, je me sentais presque joyeuse ... Mais
quand la nuit vint, mais quand approcha l'heure qui et d tre celle de
ma fuite, ah! malgr moi je commenai d'attendre, je recommenai
d'esprer; du moins une sorte de confiance, et que je savais mensongre,
se mlait  mon dsespoir; je ne pouvais raliser que la lchet, la
dfaillance d'un moment eussent ruin d'un coup mon long rve; je n'en
tais pas rveille; oui, comme en rve, je suis descendue dans le
jardin, piant chaque bruit, chaque ombre; j'attendais; j'attendais
encore ...

Elle commena de sangloter:

--Non, je n'attendais plus, reprit-elle; je cherchais  me tromper
moi-mme, et par piti pour moi j'imitais celle qui attend. Je m'tais
assise devant la pelouse, sur la plus basse marche du perron; le coeur
sec  ne pouvoir verser une larme; et je ne pensais plus  rien, ne
savais plus qui j'tais, ni o j'tais, ni ce que j'tais venu faire. La
lune qui tout  l'heure clairait le gazon disparut; alors un frisson me
saisit; j'aurais voulu qu'il m'engourdt jusqu' la mort. Le lendemain
je tombai gravement malade et le mdecin qu'on appela rvla ma
grossesse  ma mre.

Elle s'arrta quelques instants.

--Vous savez  prsent ce que vous dsiriez savoir. Si je continuais mon
histoire, ce serait celle d'une autre femme o vous ne reconnatriez
plus l'Isabelle du mdaillon.

Dj je reconnaissais assez mal celle dont mon imagination s'tait
prise. Elle coupait ce rcit d'interjections, il est vrai, rcriminant
contre le destin, et elle dplorait que dans ce monde la posie et le
sentiment eussent toujours tort; mais je m'attristais de ne distinguer
point dans la mlodie de sa voix les chaudes harmoniques du coeur. Pas
un mot de regret que pour elle! Quoi! pensais-je, est-ce l comme elle
savait aimer?...

A prsent je ramassais les menus objets de la corbeille renverse, qui
s'taient parpills sur le sol. Je ne me sentais plus aucun dsir de la
questionner davantage; subitement incurieux de sa personne et de sa vie,
je restais devant elle comme un enfant devant un jouet qu'il a bris
pour en dcouvrir le mystre; et mme l'attrait physique dont encore
elle se revtait n'veillait plus en ma chair aucun trouble, ni le
battement voluptueux de ses paupires, qui tantt me faisait
tressaillir. Nous causions de son dnuement; et comme je lui demandais
ce qu'elle se proposait de faire:

--Je chercherai  donner des leons, rpondit-elle; des leons de piano;
ou de chant. J'ai une trs bonne mthode.

--Ah! vous chantez?

--Oui; et je joue du piano. Dans le temps j'ai beaucoup travaill.
J'tais lve de Thalberg ... J'aime aussi beaucoup la posie.

Et comme je ne trouvais rien  lui dire:

--Je suis sre que vous en savez par coeur! Vous ne voudriez pas m'en
rciter?

Le dgot, l'coeurement de cette trivialit potique achevait de
chasser l'amour de mon me. Je me levai pour prendre cong d'elle.

--Quoi! vous partez dj?

--Hlas! vous sentez bien vous aussi qu'il vaut mieux maintenant que je
vous quitte. Figurez-vous qu'auprs de vos parents,  l'automne dernier,
dans la torpeur de la Quartfourche, je m'tais endormi, que je m'tais
pris d'un rve, et que je viens de m'veiller. Adieu.

Une petite forme claudicante apparut  l'extrmit tournante de l'alle.

--Je crois que j'aperois Casimir, qui sera content de me revoir.

--Il vient. Attendez-le.

L'enfant se rapprochait  petits bonds; il portait un rateau sur
l'paule.

--Permettez-moi d'aller  sa rencontre. Il serait peut-tre gn de me
retrouver prs de vous. Excusez-moi ... Et brusquant mon adieu de la
manire la plus gauche, je saluai respectueusement et partis.


Je ne revis plus Isabelle de Saint-Aurol et n'appris rien de plus sur
elle. Si pourtant: lorsque je retournai  la Quartfourche l'automne
suivant, Gratien me dit que, la veille de la saisie du mobilier,
abandonne par l'homme d'affaires, elle s'tait enfuie avec un cocher.

--Voyez-vous, Monsieur Lacase, ajoutait-il sentencieusement,--elle n'a
jamais pu rester seule; il lui en a toujours fallu un.

La bibliothque de la Quartfourche fut vendue au milieu de l't. Malgr
les instructions que j'avais laisses, je ne fus point averti; et je
crois que le libraire de Caen qui fut appel  prsider la vente se
souciait fort peu de m'y inviter non plus qu'aucun autre srieux
amateur. J'appris ensuite avec une stupeur indigne que la bible fameuse
s'tait vendu 70 fr.  un bouquiniste du pays; puis revenue 300 fr.
aussitt aprs, je ne pus savoir  qui. Quant aux manuscrits du XVIIe
sicle, ils n'taient mme pas mentionns dans la vente et furent
adjugs comme vieux papiers.

J'eusse voulu du moins assister  la vente du mobilier, car je me
proposais d'acheter quelques menus objets en souvenir des Floche; mais
prvenu trop tard je ne pus arriver  Pont-l'vque que pour la vente
des fermes et de la proprit. La Quartfourche fut acquise  vil prix
par le marchand de biens Moser-Schmidt, qui se disposait  convertir le
parc en prairies, lorsqu'un amateur amricain la lui racheta; je ne sais
trop pourquoi, car il n'est pas revenu dans le pays, et laisse parc et
chteau dans l'tat que vous avez pu voir.

Peu fortun comme j'tais alors, je pensais n'assister  la vente qu'en
curieux, mais, dans la matine, j'avais revu Casimir, et, tandis que
j'coutais les enchres, une telle angoisse me prit  songer  la
dtresse de ce petit que, soudain, je rsolus de lui assurer l'existence
sur la ferme que souhaitait occuper Gratien. Vous ne saviez pas que j'en
tais devenu propritaire? Presque sans m'en rendre compte j'avais
pouss l'enchre; c'tait folie; mais combien me rcompensa la triste
joie du pauvre enfant ...

J'allai passer les vacances de Pques et celles de l't suivant dans
cette petite ferme, chez Gratien, prs de Casimir. La vieille
Saint-Aurol vivait encore; nous nous tions arrangs tant bien que mal
pour lui laisser la meilleure chambre; elle tait tombe en enfance,
mais pourtant elle me reconnut et se souvint  peu prs de mon nom;

--Que c'est aimable, Monsieur de Las Cases! Que c'est aimable  vous,
rptait-elle quand elle me revit d'abord. Car elle s'tait
flatteusement persuade que j'tais revenu dans le pays uniquement pour
lui rendre visite.

--Ils font des rparations au chteau. Cela sera trs beau! me
disait-elle confidentiellement, comme pour m'expliquer son dnment, ou
se l'expliquer  elle-mme.

Le jour de la vente du mobilier, on l'avait d'abord sortie sur le perron
du salon, dans son grand fauteuil  oreillettes; l'huissier lui fut
prsent comme un clbre architecte venu de Paris tout exprs pour
surveiller les travaux  entreprendre (elle croyait sans peine  tout
ce qui la flattait); puis Gratien, Casimir et Delphine l'avaient
transporte jusque dans cette chambre qu'elle ne devait plus quitter,
mais o elle vcut encore prs de trois ans.

C'est pendant ce premier t de villgiature sur ma ferme, que je fis
connaissance avec les B. dont j'pousai plus tard la fille ane. La
R----, qui depuis la mort de mes beaux-parents nous appartient, n'est
pas, vous l'avez-vu, trs distante de la Quartfourche; deux ou trois
fois par an, je retourne causer avec Gratien et Casimir, qui cultivent
fort bien leurs terres et me versent rgulirement le montant de leur
modeste fermage. C'est l que je m'en fus tantt aprs que je vous eus
quitts.


La nuit tait bien avance lorsque Grard acheva son rcit. C'est
pourtant cette mme nuit que Jammes, avant de s'endormir, crivit sa
quatrime lgie:

_Quand tu m'as demand de faire une lgie sur ce domaine abandonn o
le grand vent ..._






End of the Project Gutenberg EBook of Isabelle, by Andre Gide

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

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