Project Gutenberg's La veille d'armes, by Claude Farrere et Lucien Nepoty

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Title: La veille d'armes
       Piece en cinq actes

Author: Claude Farrere et Lucien Nepoty

Release Date: February 11, 2004 [EBook #11037]

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VEILLE D'ARMES ***




 





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LA VEILLE D'ARMES.

par

CLAUDE FARRRE et LUCIEN NPOTY.



Pice en cinq actes.

_Reprsent pour la premire fois au Thtre du Gymnase le 5 janvier 1917.



PERSONNAGES

COMMANDANT DE LA CROIX DE CORLAIX: MM. Harry Baur.
BRAMBOURG: Henry Burguet.
COMMANDANT MORBRAZ: Cand.
VICE-AMIRAL DE FOLGOET: Marquet.
D'ARTELLES, enseigne de vaisseau: Maurice Varny.
LE DUC, matelot: Alcover.
BIRODART, mcanicien de vaisseau: Coradin.
COMMANDANT FERGASSOU: Valbret.
DOCTEUR RABEUF: Em. Lebreton.
VERTILLAC: Bender.
CONTRE-AMIRAL DE LUTZEN: Vonelly.
CONTRE-AMIRAL DE CHALLEROY: Louis Lebreton.
FOURDYLIS, mousse: Gardanne.
DAGORNE, matelot: Tressy.
KORCUFF: Lerighe.
DIQUELOU, matelot: Feld.
LE TELMTRISTE: Lebreton
L'ESTISSAC: Ch. Leriche.
LE GREFFIER: Feld.
JEANNE: Mmes Madeleine Lly.
ALICE: Magd. Damiroff.



PREMIER ACTE


[Le thtre reprsente le salon et la salle  manger du capitaine de
vaisseau de la Croix de Corlaix, commandant le croiseur-claireur
l'Alma. (L'Alma est un btiment d'environ 5.000 tonnes. Ne pas exagrer
par consquent les dimensions apparentes du dcor; un croiseur-claireur
n'est pas un cuirass dreadnought.)

Les deux pices, dans le prolongement l'une de l'autre forment l'arrire
du btiment. Deux amorces de cloison sparent le salon et la salle 
manger, celle-ci  l'extrmit poupe: ligne de sabords en demi-cercle
pouvant s'ouvrir sur la perspective nocturne et lunaire de la rade de
Toulon; (feux de btiments et feux de la terre  et l). Dans le salon,
adosss aux amorces de cloison, petits divans de coin;  gauche, table 
crire,  droite, l'armoire blinde des documents secrets.

(Entre les amorces de cloison, draperie de brocart rouge (toffe
rglementaire) courant sur longue tringle de cuivre; les deux pices au
besoin n'en font qu'une seule.

Au lever du rideau, la draperie est ouverte compltement. Le Commandant
de Corlaix est  table au milieu de ses convives. Brouhaha d'une
conversation anime. Rires, etc. Mais aussitt des "chut". Le silence se
fait. Corlaix se lve, le verre en main.]




SCNE PREMIRE


JEANNE, ALICE, CORLAIX, FERGASSOU, BIRODART, VERTILLAC, BRAMBOURG,
D'ARTELLES,  table.

[CORLAIX, debout, le verre en main.]

Messieurs, avant de passer au salon, permettez  votre commandant de
vous remercier de l'honneur et du plaisir que vous lui avez procurs en
acceptant de dner  sa table. Un soir de mobilisation, il n'est pas
trs gai d'tre consigns tous  bord, au lieu d'aller  terre faire ses
adieux  la paix qui sera peut-tre dfunte demain. Le service de la
nation nous l'ordonnait, nous n'avions tous qu' obir joyeusement. Moi,
d'ailleurs, j'aurais eu mauvaise grce  rien regretter puisque ma
famille m'a fait la charit de venir  moi qui ne pouvais aller  elle
et que mes officiers, qui sont ma famille galement, ma famille de
marin, ont bien voulu ce soir m'entourer aussi. Aussi, je tiens  me
conformer au rite de la bonne tradition maritime et je lve mon verre,
Messieurs,  la sant de tous ceux et de toutes celles qui sont vos amis
et dont vous regrettez l'absence.

FERGASSOU. [Accent provenal qu'il exagre de temps en temps, par
plaisanterie. Cet accent ne sera presque plus perceptible au 3e acte.]

Commandant,  la vtre! pour les toast [il prononce to-ast] vous tes un
peu l, coquin de sort! a n'est pas tout a. Il faut que quelqu'un lui
rponde au Commandant.

CORLAIX. Oh! mon cher, pas de corve ici, je dispense ...

FERGASSOU. Corve, que vous dites?...

D'ARTELLES [debout le verre en main.] La corve sera pour le commandant
[geste vers Corlaix] qui va tre oblig de m'couter.

ALICE. Bravo!

FERGASSOU. a va bien, il sait y faire, allez d'Artelles, roulez! zou!

D'ARTELLES. Commandant, je sollicite d'abord votre indulgence ... c'est
la premire fois.

FERGASSOU. On le sait ... le dbut, l'motion insparable, allez de
l'avant, zou! roulez, je vous dis! zou!

D'ARTELLES. Ce n'est pas seulement qu'il s'agit d'un dbut ...

BRAMBOURG. De quoi diable, alors!

ALICE. Silence aux interrupteurs!

D'ARTELLES. Il s'agit de ceci: que nous tous tant que nous sommes,
c'est--dire tout l'tat-major et tout l'quipage de notre bonne vieille
_Alma_.

FERGASSOU. Coquin de sort! y parle comme un dput cet enseigne.

D'ARTELLES.... Bref, trois cents hommes au total, nous tions ce
matin ...

BRAMBOURG. Pas plus tard qu'il y a peu d'instants.

D'ARTELLES.... nous tions trois cents hommes trs malheureux.

FERGASSOU. Malheureux, c'est--dire que c'tait pouvantable.

D'ARTELLES. C'est bien simple: voil six jours que sous prtexte d'une
mission secrte ... et secrte ... on sait ce que parler veut dire.

BRAMBOURG. Except les journaux, personne n'en sait rien.

ALICE. Bravo! Fred,  propos, il n'y a toujours rien de nouveau?

CORLAIX. Nous ne savons toujours rien; nous attendons toujours le
tlgramme de Paris. Mais, je vous en prie, la parole est  l'orateur.

D'ARTELLES. Merci, Commandant. Je rpte: voil six jours que nous
sommes tous consigns  bord dans l'attente de cet appareillage
problmatique, en sorte que ce soir, qui est peut-tre notre dernier
soir de paix, notre "Veille d'Armes", quoi, nous nous apprtions tous
 souper  la mode des anciens chevaliers ...

ALICE. Ils jenaient les anciens chevaliers ...

D'ARTELLES. C'est bien ce que je voulais dire, Mademoiselle, nous nous
apprtions tous  jener comme eux, et vous nous avez pargn cette
tristesse-l, Commandant, vous nous l'avez pargne somptueusement,
d'abord en nous runissant autour d'une table de famille, et de plus, en
y faisant asseoir avec nous de quoi rjouir nos yeux et de quoi
rconforter nos coeurs. C'est de cela surtout que je tiens  vous
exprimer notre reconnaissance. Et je suis sr que vous ne m'en voudrez
pas si je lve mon verre  la sant de vos charmantes invites plutt
qu' la vtre comme je devrais le faire.

[Corlaix s'incline.] [Applaudissements, bravos, etc. Brouhaha, Corlaix
se lve. Tout le monde l'imite.]

CORLAIX. Merci, d'Artelles. Gentil comme toujours!... Et sur ce ...
Mesdames ...

[Fergassou s'avance vers Mme de Corlaix, Rabeuf vers Alice.]

FERGASSOU. H b, Madame, sans avoir l'air de rien, c'est un petit
compliment de derrire les fagots qu'il vous a tourn, ce d'Artelles.

JEANNE. Je crois bien. [Elle prend le bras de Fergassou, puis s'arrte.]
Et tenez, j'ai mme envie de lui dire merci ... Commandant Fergassou vous
tes trop gentil pour m'en vouloir. [Elle lche le bras de Fergassou,
court  d'Artelles, passe avec lui. Jeux de scne. Ils causent  voix
basse. Alice passe au bras de Rabeuf, Birodart, Fergassou, Vertillac et
Brambourg ferment la marche.]

BRAMBOURG. [ Fergassou] Vous voil en pnitence, commandant Fergassou:
priv de jolie femme.

FERGASSOU. Mon brave Monsieur Brambourg, ce qui me priverait, moi, quand
je peux faire plaisir  mes amis, ce serait de ne pas le faire.

VERTILLAC. Avec l'autorisation du Commandant, si nous organisions un
bridge? [Ils sont tous passs. Ils se sparent. Rabeuf et Fergassou se
retrouvent en tte  tte, au premier plan. La scne a chang pendant ce
dialogue. La table est maintenant desservie, les tapis verts en place.]

BIRODART. A la bonne heure!... Un petit bridge de mobilisation.

JEANNE. Encore ce mot ... Ah! a, vous croyez donc tous que cette chose
soit possible?

FERGASSOU. H! h! les rumeurs sont assez fcheuses.

RABEUF. D'ailleurs, Madame, c'est  vous de nous renseigner. Qu'est-ce
qu'on fait  Toulon?

JEANNE. Ah! on bavarde ... on s'exalte ... on compte les armes ... que
sais-je?

D'ARTELLES. Bref, beaucoup de bruit pour rien.

JEANNE. Mais cette mission? Pourquoi cette mission? C'est cela qui
m'inquite. Pourquoi envoyer l'_Alma_  Bizerte?

CORLAIX. Ma chre Jeanne, nous ne sommes pas encore partis. Un
contre-ordre est si vite arriv.

JEANNE. Il serait le bienvenu. Quelle joie!

FERGASSOU. Alors, esprons le.

JEANNE. En attendant, vous tes l ... sous pression.

CORLAIX. Au fait, Birodart, o en sommes-nous pour les feux?

BIRODART. Rien de nouveau, Commandant. Nous avons toujours 24 chaudires
en pression et nous pouvons appareiller et faire route 30 minutes aprs
que vous en aurez donn l'ordre.

CORLAIX. Combien de charbon dj brl?

BIRODART. 250 tonnes environ?

CORLAIX. 12.000 francs de fume! Mcanicien, vous cotez cher.

BIRODART. Pas moi, la mission.

[Vertillac, Brambourg sont debout autour de la table de bridge.]

VERTILLAC. Birodart, vous en tes?

BIRODART [ Corlaix]. Vous permettez, Commandant? [Il va les rejoindre.
Corlaix reste auprs de Fergassou et de Rabeuf. Jeanne cause  voix
basse avec d'Artelles, Alice circule, servant le caf.]

JEANNE [ d'Artelles]. Vous, vous avez l'air ravi! a vous plairait, je
parie, qu'il y et la guerre.

D'ARTELLES. Ma foi ... oui!

JEANNE. Et ceux que vous laisseriez derrire vous?

D'ARTELLES. Il n'y en a pas. Personne.

JEANNE. Comment? Personne? Vous n'avez pas de famille?

D'ARTELLES. Si ... lointaine.

JEANNE. Et ... c'est tout?

D'ARTELLES. Presque tout. [Bas.] Mauvaise!

JEANNE. Chut! prends garde!

ALICE. Monsieur d'Artelles,  mon secours! Toute seule, je n'arriverai
jamais  satisfaire ma clientle.

D'ARTELLES [se prcipitant]. Je vous demande pardon, Mademoiselle.

ALICE. Je vous charge du sucre.

D'ARTELLES. Merci de la confiance!

FERGASSOU. Enfin! voil donc un enseigne qui va servir  quelque chose.

ALICE [bas,  Jeanne]. Mchante, mchante!

JEANNE. Pourquoi?

ALICE [lui montrant Corlaix]. Regarde ce monsieur, l-bas ... C'est ton
mari. Tu es sre de ne pas l'oublier, des fois? Il t'a regarde, tu
sais, pendant tout le dner ... Il t'a regarde ... d'un regard si tendre,
si tendre ... a m'a crev le coeur. On parle de mobilisation, personne
ne sait ce qui se passera demain et toi ... Qu'est-ce qu'il te racontait
donc, cet enseigne?

JEANNE. Que tu es bte! Rien du tout, naturellement!

ALICE. "Naturellement!" Tu es admirable. Comme si je ne savais pas ce
que les hommes disent aux femmes ...

JEANNE. Tu m'as l'air d'une femme, toi! Espce de petite fille!

ALICE. Comme si on avait besoin d'tre marie pour ...

JEANNE. Oh! ne dis pas d'inconvenances!

ALICE. Zut! je suis une vieille fille! Pas une petite. Les vieilles
filles ont le droit de dire ce qu'elles veulent! Et moi, ce que je veux,
c'est que tu ne fasses pas de chagrin  ton mari. Tu es une brave petite
bonne femme aussi vrai que ta soeur est une vieille bte dont tu fais
tout ce que tu veux. Est-ce vrai?

JEANNE [l'embrassant en riant]. Oui.

ALICE. Alors, va l'embrasser aussi, lui ... le monsieur l-bas! Ton
mari ...

BRAMBOURG [qui s'est approch des deux femmes,  Jeanne]. Faut-il vous
inscrire au bridge, Madame?

JEANNE [qui  la vue de Brambourg n'a pu se dfendre d'un lger
mouvement de rpulsion,--d'un ton cassant]. Non, Monsieur, je ne jouerai
pas.

[Brambourg s'incline en souriant.]

BRAMBOURG [ Alice]. Et vous, Mademoiselle?

ALICE. On ne sait pas ... Peut-tre ... oui ...

BRAMBOURG [rapportant la rponse  ceux qui sont vers la table de
bridge]. Madame de Corlaix dit non et Mademoiselle Perlet dit:
peut-tre.

ALICE [bas,  Jeanne]. Tu as une faon de rembarrer les gens!

JEANNE. Celui-l m'exaspre!

ALICE. Pourquoi? Il te fait la cour?

JEANNE. La cour! Tu t'y connais!

[Alice va vers la table de bridge o Vertillac et Birodart sont dj
installs.]

VERTILLAC. Bravo, Mademoiselle. [A Corlaix.] Commandant, nous
n'attendons plus que vous.

JEANNE. Pardon, Messieurs. Mon mari ne jouera pas tout de suite si vous
permettez. Il a des choses importantes  me dire.

RABEUF [ Fergassou]. Commenons toujours. On est quatre.

FERGASSOU. Eclipsons-nous sans en avoir l'air ...

[En riant, ils vont rejoindre les joueurs. Ceux qui ne sont pas assis 
la table de bridge se groupent pour suivre la partie. Jeanne et Corlaix
restent seuls dans le salon.]

JEANNE [qui est assise dlibrment prs du bureau de Corlaix]. Eh bien,
Fred?

CORLAIX. Vous tes bien sre que c'est moi qui ai  vous parler? [Jeanne
fait un "oui" trs srieux de la tte.] Ah! alors ... Mais qu'est-ce que
j'ai  vous dire?

JEANNE. Oh! Fred! Il faut que ce soit moi qui vous souffle ... dans des
circonstances pareilles? [Affectueusement] Vous avez  me dire que vous
auriez beaucoup de peine s'il vous fallait quitter votre petite fille
sans lui dire adieu!

CORLAIX. Voyons! Voyons! Pour une petite fille, le dpart d'un vieux
monsieur n'est jamais une chose bien grave!

JEANNE. Un vieux monsieur? Mais je vous dfends de traiter ainsi mon
mari ... On voit bien que vous ne le connaissez pas. Si vous pouviez
l'apprcier, vous sauriez qu'il est le plus brillant officier de notre
marine et que je serais, moi, un monstre si je n'tais pas extrmement
fire d'tre sa femme. Vous sauriez que je suis devant lui comme un
enfant qui a trouv dans son sabot de Nol un cadeau magnifique,
beaucoup trop magnifique, bien au-dessus de son intelligence et de son
ge. Il le regarde avec respect et il est impatient de grandir pour le
connatre tout  fait ...

CORLAIX. Le petit Nol s'est tromp ...

JEANNE. Le petit Nol ne se trompe jamais!

[Un temps. Corlaix mdite, le regard perdu. Tous les mots lui ont fait
mal.]

JEANNE [qui tripote d'une main les feuilles qui sont sur le bureau,
changeant de ton]. Oh! mais c'est un scandale abominable! Une trangre
au milieu de ces documents secrets! Vous la cherchez? Mais c'est cette
affreuse petite patte, cette intrigante!... Oh! moi, je sais bien ce
qu'elle veut, et vous Fred, vous ne devinez pas? Allons, vite, vous
voyez bien que je fais le guet. [Pendant qu'elle surveille les joueurs,
Corlaix qui a compris s'empare de la main de Jeanne et la baise avec
passion. Jeanne clate de rire, triomphante.]

CORLAIX. Enfant!

JEANNE. Pas plus que vous.

[Depuis un instant, il y a de sourdes rumeurs de dispute  la chambre de
bridge. Jeanne se sauve vers le sabord, s'assied et regarde au dehors.]

VERTILLAC. C'est trop fort! [A Corlaix.] Commandant, je rclame votre
arbitrage.

BIRODART. Moi aussi.

CORLAIX [allant  eux]. Qu'est-ce que c'est?

VERTILLAC. Birodart est mon partenaire. Je lui annonce une longueur de
carreau.

BIRODART. Pardon, pardon, mon cher, commenons par le commencement. Je
demande un sans atout.

VERTILLAC. Un sans atout avec ce jeu-l. Regardez, Commandant.

BIRODART. C'est un jeu superbe.

[Pendant la querelle, Brambourg est entr dans le salon. Sans bruit, il
ferme le rideau qui spare le salon de la salle  manger.]




SCNE II

JEANNE, BRAMBOURG.


BRAMBOURG. Fermons la cage. Ils vont se dvorer. Affreux spectacle! [Il
fait quelque pas vers Jeanne.] Ah! la rade de Toulon! Les lumires, les
feux des btiments. Parions que vous trouvez a trs joli?

JEANNE. Ce n'est pas votre avis?

BRAMBOURG. Si, si, mais moi, devant ces grands spectacles, je suis moins
intress par leur ensemble que par tel petit dtail que je dcouvre
tout  coup et que je dcouvre d'autant plus que j'imagine qu'il est 
moi seul. Aussi jugez si je le dguste en gourmet. Par exemple, ce soir,
je l'ai dcouvert tout de suite en entrant, mon petit dtail, et il est
particulirement joli. [S'approchant encore de Jeanne qui regarde par le
sabord et semble ne pas l'couter.] Savez-vous, Madame, pourquoi cette
grande mer a t cre, pourquoi cette norme masse sombre pleine de
lueurs?... Non? Tout simplement pour qu'un reflet bleu, si lger qu'il
est  peine perceptible, frissonne ... sur la courbe blanche de votre
paule. [Geste de pudeur de Jeanne. Elle se lve et s'loigne de lui.]

JEANNE. Monsieur ... vous n'tes pas au bridge?...

BRAMBOURG. Pas encore. J'attends. Je ne me presse jamais. Pas seulement
quand il s'agit de bridge, mais aussi des autres jeux, mme le plus
grand de tous: la vie. Oui, j'ai la fatuit de croire que mon tour
viendra toujours et cela me donne une grande patience. Les rebuffades me
font moins de mal. J'espre, j'attends ... Oui, c'est bien cela!
j'attends. C'est dlicieux de consoler.

JEANNE. Consoler?

BRAMBOURG. Consoler.

JEANNE [changeant de ton]. Monsieur Brambourg, je vais vous faire un
aveu: je suis trs sotte.

BRAMBOURG [se rcriant]. Oh!

JEANNE. Si, si. Je me connais bien, allez. Et la preuve, c'est que je ne
vous comprends pas. Vous croyez avoir affaire  une Parisienne. J'ai t
leve  la campagne, puis j'ai vcu en province. Toutes les finesses
m'chappent. Avec moi, il faut parler franchement, brutalement, sans
rticences.

BRAMBOURG. Encourag comme je le suis ...

JEANNE. Il est possible que je sois injuste. Il y a peut-tre un
malentendu entre nous. Dissipons-le une bonne fois, voulez-vous?

BRAMBOURG. Vous me traitez en ennemi.

JEANNE. J'ai tort. Asseyons-nous. [Elle s'assied devant le bureau.]
Causons gentiment, comme des camarades. [Regard de Brambourg vers le
rideau.] Oh! ils ne s'occupent pas de nous. [Riant.] Nous sommes bien
seuls. Profitons-en.

BRAMBOURG [s'asseyant de l'autre ct du bureau.] Je ne demande pas
mieux.

JEANNE. Et puis, plus d'images comme tout  l'heure. Vite la prose.

BRAMBOURG. C'est mon avis. O en tais-je?

JEANNE. Je vais vous aider. Vous disiez en dernier lieu ...

BRAMBOURG [riant]. Dans mon dernier pome?

JEANNE [riant aussi]. Oh! oui ... Que votre sort est d'attendre ...

BRAMBOURG. Je me rappelle.

JEANNE. Attention! Vous m'avez promis des rponses trs nettes. Attendre
quoi?

BRAMBOURG. Ma chance.

JEANNE. Consoler qui?

BRAMBOURG. Vous.

JEANNE. Moi?.., Donc je suis malheureuse?

BRAMBOURG. Il est bien entendu que nous sommes deux camarades?

JEANNE. Oui, oui.

BRAMBOURG. Eh bien! prouvez-le en avouant l'vidence.

JEANNE. Pour l'instant, je n'avoue rien. J'coute. Parlez.

[Elle a les coudes sur la table, le menton dans les mains et regarde
Brambourg bien en face.]

BRAMBOURG. Allons, ne me prenez pas pour plus simple que je ne suis.
Pardi! vous vous donnez le change  vous-mme en vous rptant "c'est un
officier de grande valeur". videmment ... c'est presque un grand
homme ... D'accord! mais en amour, la vrit, la voil toute crue, comme
vous la dsirez: votre mari a le double de votre ge.

JEANNE. Mme un peu plus.

BRAMBOURG [encourag]. Plus du double de votre ge. Alors, dans votre
dconvenue, pourquoi rester si froide, si tranchante? Vous ne croyez
donc pas au dvouement,  l'abngation,  la folie? au respect aussi,
oui, au respect. Qu'est-ce que je vous demande, moi, un peu de
confiance, le droit de souffrir de vos dceptions, d'tre ... votre
ami ... qui vous aime ...

JEANNE [se levant]. Enfin!

BRAMBOURG. Si vous vouliez, je ...

JEANNE. Cela suffit, Monsieur. C'est trs clair, maintenant. Je puis
vous rpondre. Soyez tranquille, je ne ferai pas du drame de mauvais
got. coutez seulement ceci: J'aime mon mari, oui, je l'aime, et par
contre ... je ne suis pas sre d'prouver pour vous une estime
particulire. Si je ne suis pas extrmement claire, dites-le. Je tiens
avant tout  nous viter  tous deux de nouvelles humiliations.

BRAMBOURG. Mes compliments. Bien jou. J'ai t fait comme un gosse.

JEANNE. Et puisque nous n'avons plus rien  nous dire, rien, jamais,
excusez-moi. [Appelant par le rideau.] Monsieur d'Artelles?

BRAMBOURG [se levant]. Pardi!

[Jeanne se retourne vivement vers Brambourg. Corlaix entre, il les
examine l'un aprs l'autre.]




SCNE III


Les Mmes, CORLAIX, D'ARTELLES
[entr  la suite de Corlaix]

CORLAIX. Qu'y a-t-il, Jeanne? [Jeanne fait "non" de la tte.]

JEANNE. Rien du tout. Monsieur d'Artelles, voulez-vous me conduire sur
le pont. J'ai besoin d'air.

[Sortent Jeanne et d'Artelles.]


SCNE IV

CORLAIX, BRAMBOURG [Un temps. Brambourg esquisse un dpart vers le
rideau. Corlaix l'appelle.]

CORLAIX. Brambourg?

BRAMBOURG. Commandant?

CORLAIX [cherchant dans ses papiers, sur son bureau]. Au rapport, j'ai
trouv un motif de punition ... [Il trouve le rapport.] Voil! [Il le
parcourt.] Fichtre! comme vous y allez! Pourtant Dagorne est un bon
sujet. Ah! vous savez les rdiger, vous, les motifs, les motifs qui font
des petits.

BRAMBOURG. Mon Dieu, Commandant ...

CORLAIX. Mon Dieu, oui, un commandant qui punirait sans enqute, tarif
d'une main, motif de l'autre ... ma foi, je crois bien que ce commandant
flanquerait  ce pauvre diable trente jours de prison effective ... le
maximum, vous ne croyez pas, vous?

BRAMBOURG. Trente jours ... c'est beaucoup.

CORLAIX. Disons mme que c'est trop. En somme, quoi? Il a parl  haute
voix sur la passerelle, Dagorne? et c'est  peu prs tout ... Parler sur
la passerelle, a mrite bien ... voyons, deux jours ... de police ... de
police simple, s'entend! avec sursis.

BRAMBOURG. Sursis?

CORLAIX. J'en tais sr? Vous trouvez maintenant que c'est peu, l ...
Vous voyez bien que vous tes froce.

BRAMBOURG. Mais je vous assure que non, Commandant ... je serais plutt
le contraire.

CORLAIX. Fichtre!... Dbonnaire alors?

BRAMBOURG. Ma foi oui, je me vois assez comme a.

CORLAIX. a ne m'tonne pas. Je parie que les tigres s'estiment bons
comme pain et les moutons mchants comme gale.

BRAMBOURG. Il y a du pour et du contre, c'est selon.

CORLAIX. Selon quoi?

[Brambourg: geste.]

CORLAIX. Dites-le donc.

BRAMBOURG. Commandant, je ne me permettrais pas de discuter ...

CORLAIX. Pourquoi cela? Mes cinq galons vous impressionnent.

BRAMBOURG. Il y a un peu de cela.

CORLAIX. Sapristi! mon cher, vous tes marin comme moi, je suppose et
vous vous inquitez de galons?... Nous, marins, qui avons cet avantage
inou de jouir d'une discipline alerte et souriante, d'une bonne fille
de discipline sans raideur et sans faon ... d'une discipline joyeuse,
paternelle ... et forte tout de mme ... et sre ... nous qui jouissons de
cela, nous n'allons pourtant pas y renoncer, hein? nous n'allons
pourtant pas les jeter par-dessus bord ... ce serait moi foi trop bte!
et puisque la mer nous permet de bavarder ici, vous et moi, d'gal 
gal ... puisque vous avez le droit, puisque vous avez le devoir de me
dire en face: "Je ne suis pas de votre avis, vous avez tort!" puisque
vous devez me dire cela, sapristi! dites-le moi ... si vous le pensez.
Voyons, mon ami, dites-le moi donc.

BRAMBOURG. Dame.

CORLAIX. Je vous en prie.

BRAMBOURG. Eh bien, Commandant ... vous tes, vous pour l'indulgence
contre la svrit, et vous avez raison, vous, parce que vous tes,
vous, un cas particulier.

CORLAIX. C'est bien de l'honneur. Je me serais cru un cas tout  fait
gnral.

BRAMBOURG. Oh! Commandant! vous tes excessivement modeste. Un officier
comme vous ...

CORLAIX. C'est entendu. Si cela vous est gal, passons aux officiers ...
pas comme moi?

BRAMBOURG [s'inclinant]. C'est justement  eux que je voulais en
venir ... Je me trompe peut-tre, mais j'imagine que ces officiers-l ne
pourraient tre comme vous ... pour l'indulgence contre la svrit ...
sans inconvnients majeurs.

CORLAIX. Quels inconvnients?

BRAMBOURG. Il n'en manque pas.

CORLAIX. Par exemple!

BRAMBOURG. C'est dlicat.

CORLAIX. Si vous craignez que je ne comprenne pas ...

BRAMBOURG. Voyons, Commandant!

CORLAIX. Vous hsitez tellement!

BRAMBOURG. J'ai peur de m'expliquer trs mal.

CORLAIX. Vous avez pourtant la langue assez bien pendue.

BRAMBOURG. Voyez! Commandant! vous tes toujours pour l'indulgence.

CORLAIX. Brambourg!... Voyons?... Elle a donc peur du clair de lune,
votre ide de derrire la tte que vous n'osez la sortir.

BRAMBOURG. Je n'ai aucune ide de derrire la tte et d'ailleurs rien
n'est plus simple au fond. Si j'tais indulgent, moi, comme vous l'tes,
vous, mon indulgence courrait grand risque d'tre prise pour de la
faiblesse et peut-tre pour de la complaisance.

CORLAIX. Par qui?

BRAMBOURG. Par tout le monde.

CORLAIX. C'est beaucoup de monde! vos subordonns ... vos suprieurs.

BRAMBOURG. Tout le monde. [Silence. Il continue aprs avoir hsit.] Et
sur terre comme sur mer ... Il y a naturellement des hommes
privilgis ... ceux dont le mrite ...

CORLAIX. C'est entendu. Mais les autres hommes?

BRAMBOURG. Les autres hommes? Dame, j'en sais qui ont voulu tenter
l'aventure d'tre bons ... d'tre trop bons ... et qui s'en sont mal
trouvs. Ils cherchaient  se faire aimer ... ils se font fait
mpriser ...berner ...

CORLAIX. Diable de diable!... A ce point?...

BRAMBOURG. Commandant, vous vous moquez de moi ... Mais cette fois, vous
avez tort ... Je pourrais citer des cas ... j'en sais de lamentables ...

CORLAIX. Citez, mon cher, citez!...

BRAMBOURG. A quoi bon, Commandant?... La liste est trop longue des
hommes de coeur bafous par la canaille ...

CORLAIX. Ma foi! vous tes trop jeune pour avoir souvent voyag et tout
de mme vous tes revenu de beaucoup de pays.

BRAMBOURG. Oh! je n'ai pas besoin de quitter la France ... ni mme
Toulon ... Des soldats qui carottent leurs officiers?... des valets qui
pillent leurs matres.?... des femmes qui trompent leurs maris?... que
diable n'a pas vu cela partout et mille et dix mille fois!

CORLAIX. C'est toujours instructif  rappeler ... quand c'est  propos.

BRAMBOURG [qui poursuit]. Il n'y a pas si longtemps que je l'ai vu.

CORLAIX. O?

BRAMBOURG. Dans ma propre famille.

CORLAIX. Il vous est peut-tre pnible de remuer ...

BRAMBOURG. C'est une vieille histoire ... et d'ailleurs une histoire trs
laide!... l'histoire d'un de mes oncles que j'aimais beaucoup et qui
tait vraiment un brave homme ... un homme excellent ... non sans valeur
ma foi ... il n'tait plus jeune ... mais il tait encore loin d'tre
vieux ... [Corlaix allume une cigarette et n'en offre pas  Brambourg.]
Bref, un vilain jour ... oh! il y a longtemps de cela: j'avais dix ou
douze ans, lui quarante ou cinquante, un vilain jour, la fantaisie le
prit de se marier ... Il avait vcu seul jusqu'alors, mais sa solitude
lui pesa tout  coup. Dieu sait pourquoi. Il crut trs bien faire en
pousant une femme jeune et jolie qui, d'ailleurs, lui tmoignait,
parat-il, beaucoup d'amiti.

CORLAIX. Ah! bah! il crut bien faire?

BRAMBOURG. Il faut croire puisque ... mais la suite prouva qu'il avait
mal fait! Je ne sais pas si je vous ai dit que mon oncle tait un homme
bon ... indulgent ... indulgent  l'excs.

CORLAIX. Je l'avais devin.

BRAMBOURG. Sa femme n'tait pas une mauvaise femme, mais c'tait une
femme jeune et jolie ... Vous voyez cela d'ici, une jeune et jolie femme
au bras d'un mari trop bon ... trop indulgent ... et pour comble trop
vieux ... Je veux dire trop vieux pour elle.

CORLAIX. Tout est relatif en ce bas monde.

BRAMBOURG. Donc, ma jeune et jolie tante n'avait pas pous mon brave
homme d'oncle depuis cinq minutes que tout chacun lui faisait la cour.

CORLAIX. Il y a tant de goujats ...

BRAMBOURG. D'accord. Et c'est au mari de veiller. Et mon oncle n'y
veilla point ... n'y veilla jamais. Il y a des aveugles de naissance et
des aveugles par accident. Mon brave homme d'oncle tait aveugle par
vocation.

CORLAIX. Monsieur votre oncle m'intresse mystrieusement. Sa jeune et
jolie femme, Madame votre tante ... que fit-elle, en fin de compte de sa
vieille bte de mari?

BRAMBOURG. Elle le respecta trois ou quatre semaines ... elle lui fut
fidle trois ou quatre mois ... et puis ...

CORLAIX. Et puis?

BRAMBOURG. Et puis elle le berna ... je veux dire qu'elle prit un amant.

CORLAIX. J'avais compris.

BRAMBOURG. Un garon charmant, d'ailleurs ... jeune et joli comme
elle-mme. Mon oncle l'adorait et je jurait que par lui.

CORLAIX. Tiens, tiens, tiens, tiens!

BRAMBOURG. Mon oncle sut bientt  quoi s'en tenir.

CORLAIX. Vous m'tonnez. Je me suis laiss dire que les maris tromps ne
savent jamais ...

BRAMBOURG. Mon oncle avait des amis qui ne voulurent pas tre complices.

CORLAIX. Vous m'en direz tant.

BRAMBOURG. Bref, il fut averti ... oh! discrtement ... la puce 
l'oreille ... Mais il n'y a que le premier soupon qui cote.

CORLAIX [entre ses dents]. Vous croyez?

BRAMBOURG. Mon oncle, bon gr mal gr, sut par consquent tout ce qu'il
devait savoir. Mais il tait aveugle par vocation, et il avait trop aim
sa femme innocente ... il continua  l'aimer coupable ... Elle, inquite
d'abord ... puis tonne ... puis vexe ... humilie, puis mprisante ...
eut tt fait de s'enfuir avec son amant quelques six semaines plus
tard ... et en claquant les portes ... Pour avoir t un mari trop
dbonnaire ... le pauvre homme perdit ainsi d'un coup honneur et bonheur.
Il mourut deux ou trois ans plus tard.

CORLAIX. Tant mieux pour lui. Et je l'en flicite. [Silence.] A propos,
l'histoire est termine?

BRAMBOURG. Mais oui.

CORLAIX. Vous ne vous rappelez pas d'autres dtails?... Par exemple, sur
ces excellents amis de Monsieur votre oncle ... ces admirables amis ...
qui ne voulurent pas tre complices?...

BRAMBOURG. Ma foi, je vous avoue ...

CORLAIX. Dommage! je m'y intressais, moi,  ces amis ...  ces bons
amis, honntes gens ... sincres ... l'histoire est vraiment finie?
Brambourg, vous tes bien de service, ce soir?

BRAMBOURG. Mais oui, Commandant, je suis de garde.

CORLAIX. En ce cas, faites-moi donc le plaisir d'aller donner un coup
d'oeil personnel ... vrifier qu'un homme est rellement veill dans
chaque armement ... faire une ronde dans tout le btiment ... de l'avant 
l'arrire comme c'est votre devoir et ne revenez qu'aprs avoir bien
vrifi que tout est  poste et en ordre.

BRAMBOURG. Trs bien, Commandant!

[Il sort, Corlaix hausse les paules et jette sa cigarette. Un temps.]




SCNE V


CORLAIX, JEANNE, D'ARTELLES, DAGORNE, puis VERTILLAC, RABEUF, BIRODART,
FERGASSOU.

JEANNE. Fred, un T.S.F.

DAGORNE [sur le seuil de la porte]. La tlgraphie sans fil vient de
recevoir a, Commandant.

CORLAIX. Merci, Dagorne.

[Dagorne salue et sort.]

JEANNE. Lisez vite. C'est peut-tre une bonne nouvelle ... Pourquoi me
regardez-vous ainsi, Fred?

CORLAIX. Parce que vos yeux me font du bien. Ah! ils ne sont pas
chiffrs, eux! Pas besoin de dictionnaire. Seulement que de choses ils
n'ont pas encore vues ces yeux-l!... Toutes ces vilaines btes
sournoises qui tranent autour de nous. Comme ils regardent franc et
clair! Jeanne, gardez-moi toujours ces yeux-l! ce sont mes meilleurs
amis. Au travail! [Aussitt entr d'Artelles est all derrire le rideau
porter la nouvelle de la dpche. Vertillac entre suivi des autres
officiers. L'un d'eux ouvrira compltement le rideau.]

FERGASSOU. Une dpche, Commandant?

RABEUF. Une dpche! diable!

CORLAIX. Vertillac, le D.C.C. s'il vous plat. [Il s'installe devant son
bureau et commence le dchiffrage. Fergassou lit par-dessus son paule.
Les autres officiers groups  l'cart attendent le rsultat. Jeanne
cause avec d'Artelles  l'autre bout de la scne.]

FERGASSOU. Ah! de cette guerre tout de mme!

JEANNE. Est-ce un long dchiffrage?

D'ARTELLES. Non, Madame, le commandant est trs habile.

JEANNE. Eh bien, Fred, o en tes-vous?

FERGASSOU. Oh! c'est trs intressant. [Il lit pardessus l'paule de
Corlaix.] Marine Paris  vice-amiral _Austerlitz_ pour contre-amiral
_Fontenoy_ et capitaine de vaisseau _Alma_.

JEANNE. Aprs?

FERGASSOU. C'est tout pour l'instant. Le reste est encore dans l'oeuf.

JEANNE. C'est interminable!

FERGASSOU. H! h! il faut le temps.

JEANNE. Au moins, vous, Monsieur d'Artelles, vous tes gentil, vous ne
croyez pas  la guerre.

D'ARTELLES. Dites, pour tre plus exacte que je n'ose pas l'esprer.

JEANNE. Ne parlez pas ainsi.

D'ARTELLES. Si je parlais autrement, vous me mpriseriez. Alors, j'aime
mieux dire la vrit. C'est que vous tes une Franaise, Madame, et vous
verrez que les Franaises seront plus hroques encore que ces
Lacdmoniennes si vantes, qui faisaient des mots historiques au dpart
des guerriers ... vous verrez ... vous verrez ... Elles embrasseront tout
simplement leur mari, leurs frres ... et elles se tairont ... Ce sera
beaucoup plus beau.

[Pendant ce colloque, sur un signe de Fergassou, tous les officiers se
sont groups derrire Corlaix pour suivre le dchiffrage avec anxit.
Maintenant le dchiffrage est fini. Sensation. Les visages des jeunes
rayonnent. Les vieux sont plus graves. Corlaix fait signe de se taire en
montrant Jeanne.]

JEANNE. C'est fini!... Eh bien, Fred?

CORLAIX. Oh! dpche banale ... [Il lit.] Marine ... Paris.., etc ...
Dispositions prvues par prcdents tlgrammes numros 457 et 462
dsormais sans objet aucun navire ne devant se rendre  Bizerte jusqu'
nouvel ordre; faites immdiatement teindre ses feux au croiseur _Alma_
et rentrez dans le service normal. Transmettez. Accusez rception.

JEANNE. Mais c'est le contre-ordre exprs, cela?... Vous ne partez plus.
L'_Alma_ reste  Toulon. Alors, c'est la paix? videmment, puisque vous
ne partez plus. Eh bien, Fred, vous ne dites rien?

CORLAIX. C'est le contre-ordre, en effet.

JEANNE. Donc, la paix?

CORLAIX [brve hsitation]. Heu ... vous l'avez dit.

JEANNE. La paix!... [Courant dans une grande joie, vers le fond.] Alice!
Alice!... o est-elle encore?... Elle est insupportable! Alice, c'est la
paix. [Elle sort en coup de vent dans la coulisse.] C'est la paix!...

[Tous suivent sa sortie des yeux. D'Artelles ferme la porte derrire
elle, attend qu'elle se soit loigne, puis se retourne brusquement.]

D'ARTELLES. Messieurs, tous ensemble ... hip! hip! hip!

TOUS. Hurrah!




SCNE VI

Les Mmes, moins JEANNE.

[Grande joie. On se donne des grandes tapes sur les paules. On se serre
les mains. On rit sans motif.]

CORLAIX. Doucement, Messieurs, ce n'est encore qu'une esprance.

FERGASSOU. Base sur un fait.

CORLAIX. Je le reconnais.

BIRODART. Si on nous garde  Toulon ...

VERTILLAC. C'est qu'on a besoin de nous.

D'ARTELLES. On veut que la division des croiseurs rapides soit au
complet.

VERTILLAC. Ce que mes canons seraient contents s'ils savaient a!

CORLAIX [ Vertillac]. J'y pense, a ne doit pas vous aller plus qu'il
ne faut,  vous?

VERTILLAC. Pourquoi donc?

CORLAIX. Parce que Madame Vertillac vient d'accoucher ... parce que vous
n'avez pas encore vu votre enfant!... Partir pour la guerre dans des
conditions pareilles, on a vraiment le droit de manquer un peu de ...

VERTILLAC. Commandant, je ne suis probablement pas le seul parmi les
officiers de France et je serais certainement le seul  ne pas tirer
l'pe avec enthousiasme.

CORLAIX [lui serre la main]. Excusez-moi, mon cher, je n'en ai jamais
dout. Je savais que vous diriez cela, mais j'ai voulu me payer la
petite joie de vous l'entendre dire ... Tout de mme vous n'en tes pas
moins papa ... inquiet de personne chez vous? La sant?

VERTILLAC. Mille fois merci, Commandant. La maisonne se porte comme le
Pont-Neuf.

CORLAIX. Bravo! vrai, a me fait plaisir! Mon cher, faites-moi l'amiti
de venir djeuner demain  ma table; nous dcoifferons une bouteille 
la sant du nouveau-n.

VERTILLAC. De tout mon coeur, Commandant.

CORLAIX. Ma femme, Messieurs, cachez-lui votre joie pour ne pas gter la
sienne.




SCNE VII


Les Mmes, JEANNE.

JEANNE. Je suis contente, mais contente!

CORLAIX. Birodart, mon vieux ... faites teindre les feux, voulez-vous?

BIRODART. A vos ordres, Commandant! [Il se sauve.]

VERTILLAC. Commandant, voulez-vous m'excuser? Un ordre oubli ... [Il le
suit.]

RABEUF. Moi aussi ... Plusieurs ordres!... [Il sort.]

FERGASSOU. Et alors? Ils foutent tous le camp? Commandant! c'est
colossal! Tenez! Laissez faire: je vais leur dire ce que je pense d'eux!
[Il sort galement.]

[Toutes ces rpliques et toutes ces sorties en mme temps et trs vite
dans une gaiet fbrile.]

JEANNE [clatant de rire]. Mais ils sont fous! Tout le croiseur est
devenu subitement fou. Pourquoi se sauvent-ils?

CORLAIX. Je suis le seul qui aie le bonheur d'avoir ma femme  mes
cts, ce soir ... Ils sont alls crire, n'en doutez pas et
attendez-vous  tre charge d'une infinit de lettres tout  l'heure.
[Il sonne.] a devient contagieux! Personne  la timonerie! Il faut
pourtant faire armer le canot  vapeur.

D'ARTELLES. Commandant ...

CORLAIX. Non, mon cher, inutile ... j'ai aussi d'autres ordres  donner.
[Il sort.]




SCNE VIII


JEANNE, D'ARTELLES.

JEANNE. C'est vrai, il faut partir. [Elle cherche son manteau.]
Heureusement que vous me restez fidle, sans cela je ne trouverais
jamais mon manteau.

D'ARTELLES [qui trouve le manteau  l'autre bout de la pice, clatant
de rire.] Le voil, vous ne brliez gure.

JEANNE. J'aurais pu chercher longtemps. [D'Artelles l'aide  enfiler son
manteau.] Allons bon! et la manche maintenant! j'ai retrouv mon
manteau, mais j'ai perdu la manche. Cela peut-il vous rendre stupide une
grande joie.

D'ARTELLES. Oh! oui.

JEANNE. Comment oui? Tu n'es pas joyeux, toi?

D'ARTELLES. Par exemple!

JEANNE. Mais puisque c'est la paix!

D'ARTELLES. Ah! en effet. [Joyeusement, malgr lui.] Je ne pensais plus
 a!...

JEANNE. Pourquoi ris-tu?

D'ARTELLES. Je ne ris pas.

JEANNE. Ah! eh bien, moi je ne ris plus.

D'ARTELLES. Tant pis pour moi. C'tait si charmant, si communicatif ...
Je riais comme un idiot. Pourquoi me demandes-tu?... H! mon Dieu, parce
que, parce que je suis jeune, parce que tu as une robe adorable, parce
que tu es dlicieusement jolie ... Voil! Tu me regardes?

JEANNE. Je ne te reconnais pas. Et tous ces officiers non plus.

D'ARTELLES. Chut! ils crivent. Ne les drange pas. Ce sont des enrags.
Tu sais que la marine est notre plus grande cole de littrature!

JEANNE [qui n'coute pas]. Cette dpche ... qu'est-ce qu'elle signifiait
au juste?

D'ARTELLES. H! le commandant te l'a bien dit!

JEANNE [mme jeu]. La paix peut-elle rendre si joyeux des officiers
franais?

D'ARTELLES [trs srieux, maintenant]. Ne les calomnie pas. Tu en aurais
vu bien d'autres si la dpche avait apport une meilleure nouvelle.
J'en sais quelque chose. Mon pre tait  Saint-Cyr quand la guerre de
70 clata. Il m'a racont souvent ... Ah! je te jure que ce fut une belle
fte. Toute la promotion en mme temps recevait le grade de
sous-lieutenant. Sous-lieutenants tout  coup en pleine bataille!... des
gamins de vingt ans, songe donc!... La grande veine, quoi! Tu ne peux
pas t'imaginer comme ils hurlaient de joie. Immdiatement sans qu'on
n'ait jamais pu savoir qui en avait eu l'ide le premier, ils firent un
beau serment de gosses et de Franais. Un serment absurde, mais si
beau ... Celui de charger leur premire charge en gants blancs et le
casoar au kpi. Toute la journe ce fut un dlire indescriptible.
C'tait  qui aurait le premier son galon cousu sur sa manche. Songes-y!
un galon qui vous donne le droit de s'exposer plus que les autres! On se
bousculait, on se battait dj. On parlait sans entendre les rponses.
Les petites lingres de l'cole ne savaient o donner de la tte. Elles
cousaient, elles cousaient des galons sans relche, et le soir, chacune
d'elles comptait plusieurs centaines de francs dans sa poche et
plusieurs centaines de baisers  son cou. Des pourboires tout a! Ah!
comme a sonnait clair! la belle musique! les secrets les mieux gards
jusqu'alors on ne peut plus les tenir. [Prenant les mains de Jeanne.] On
est ivre, on est fou!

JEANNE. Georges!

D'ARTELLES. Pardonne-moi ... J'ai perdu la tte ... Je m'tais jur de ne
rien changer aux choses. Tu ne t'tais pas aperue ...

JEANNE. C'est la guerre. [Passant la main sur le front de d'Artelles et
le regardant avec une infinie piti.] La guerre! et tu vas partir ...

LA VOIX DE DAGORNE [par l'entrebillement de la porte]. La canot 
vapeur est par.

[La porte se referme. Jeanne et d'Artelles se sont spars.]

JEANNE. Moi aussi, il faut que je parte et peut-tre que jamais ...

[Elle n'a pas le courage d'achever.]

D'ARTELLES. Non! cela serait une trop grande injustice! Tu ne peux pas
t'en aller ainsi!... Tiens, je t'en supplie ... Il est dix heures:  onze
heures, le canot  vapeur doit retourner  terre pour le service ...
c'est moi qui l'expdierai, personne ne sera l ... donne-moi cette
heure-l, cette toute petite heure ... Ne dis pas non!

JEANNE. Tu sais bien que c'est une chose impossible.

D'ARTELLES. Mais non! sous la capote du canot qui peut voir s'il y a une
femme ou deux? Ne dis pas non tout de suite. Une ruse quelconque ... un
objet oubli, par exemple ... Tout le monde court  sa recherche ... Tu
restes seule sur le pont. Libre!

JEANNE. Assez!

D'ARTELLES. Ma chambre est juste en face de l'chelle du panneau des
officiers. D'ailleurs, tu connais le croiseur ... Je t'en supplie, si
j'ai mrit un beau souvenir, fais qu'il n'y ait qu'une femme tout 
l'heure, sous la capote du canot, et cela est facile avec la complicit
de ta soeur. Dans une heure, tu repartiras sans que personne t'ai vue.
Songe que peut-tre jamais ...

JEANNE. Oh! tais-toi!




SCNE IX

Les Mmes, ALICE, puis FERGASSOU.

ALICE [un paquet de lettres  la main]. Onze lettres! je suis le
vaguemestre de l'_Alma_, le croiseur le plus crivassier de France. [A
Jeanne.] Tu es prte? Tout le monde attend  la coupe. [Elle
s'habille.]

FERGASSOU [entrant, une lettre  la main]. Mademoiselle Perlet est
ici?... Eh! oui donc! c'est vous qui vous chargez de la corve?

ALICE [prenant la lettre]. La douzaine! A la bonne heure!

FERGASSOU. Voil comme nous sommes. Surtout ne lisez pas les adresses,
vous en apprendriez des choses!

ALICE. Soyez tranquille! en route.

[Jeanne toute indcise, trs mue, change un long regard avec
d'Artelles, puis elle laisse tomber son sac dans une potiche sur la
chemine.]

JEANNE [ Alice]. Viens.

ALICE [qui a vu le jeu de scne]. Ton sac?

JEANNE [bas]. Laisse, laisse. Tais-toi. Il faut que je te parle.
[A Fergassou]. Au revoir. Commandant.

FERGASSOU. Mais ...

JEANNE. Non, non, je vous en prie, ne bougez pas. Je veux que vous
restiez ici.

FERGASSOU. A vos ordres, Madame.

JEANNE [ d'Artelles]. Monsieur ... [D'Artelles s'incline.]

ALICE [qui suit Jeanne, bas]. Eh bien?

JEANNE [bas]. Viens, ma grande ...

[Elles sortent.]




SCNE X


D'ARTELLES, FERGASSOU, puis BIRODART, puis VERTILLAC, puis RABEUF,
puis CORLAIX.

FERGASSOU. Savez-vous pourquoi elles complotent comme a, ces petites
femmes! H! pardi, c'est pour faire les adieux au mari sans qu'il y ait
un public de tous les diables!

D'ARTELLES [inquiet]. Ils sont tous l-haut?

FERGASSOU. videmment. Ils n'ont pas de tact. Les femmes, voyez-vous
[d'Artelles qui ne l'coute pas, prte l'oreille aux bruits du dehors.
Fergassou le prend par le bouton de sa veste]. Confrence, petite
confrence. Nos femmes de France, voyez-vous, elles n'ont pas leurs
pareilles; j'en ai connu de toutes les couleurs et de tous les sexes: de
ces Congolaises qui vous donnent la chair de poule, comme les nuits sans
toiles, de ces Kabyles avec des seins comme des piquants qu'on a envie
d'y accrocher son chapeau, de ces petites mcaniques de Japonaises
toutes en cire et mme des Laponnes qui semblent des chiens bassets
trottant sur leurs pattes de derrire ... Eh! bien, savez-vous quelle est
celle qui m'a encore le mieux tromp? Mon cher, c'est une Auvergnate.
Chaque fois qu'elle m'avait fait bien cocu,--je ne sais pas si je me
fais comprendre,--mais l, bien comme il faut, elle s'arrangeait de
telle faon que c'tait encore moi, bent qui devais la consoler. Ah!
nos femmes de France! Bon Diou!

BIRODART [entrant]. Madame de Corlaix a laiss son sac quelque part,
vous ne l'avez pas vu, d'Artelles?

D'ARTELLES. Non.

VERTILLAC [entrant]. Le sac doit tre sous les coussins du divan. Madame
Corlaix croit se rappeler. [Les coussins sont retourns.]

RABEUF [entrant]. Non, pas sous les coussins, par terre, sous les tapis
du bridge.

FERGASSOU [qui regarde]. Pas plus l que l-bas.

CORLAIX [entrant]. Ne cherchez pas. Le sac est dans une vraie cachette.
La potiche qui est prs de vous, Vertillac. [Vertillac retourne la
potiche, le sac tombe.] Je vous demande pardon. [Vertillac sort
emportant le sac. Corlaix va regarder par le sabord.]

FERGASSOU. En voil une affaire de sac.

RABEUF. Tout est bien qui finit bien.

CORLAIX. Le canot  vapeur nous passe  poupe, n'est-ce pas?

BIRODART. Oui, Commandant.

VERTILLAC [entrant]. Voici le sac. Je suis arriv trop tard.

CORLAIX [par le sabord]. Bonsoir, Alice ... Bonsoir Jeanne ...

VOIX [au loin]. Bonsoir, bonsoir.

CORLAIX. Messieurs, je ne veux pas vous retenir, il est tard et
peut-tre que demain ...

FERGASSOU. Bonne nuit, Commandant, et merci.

[Corlaix distribue des poignes de main sans quitter le canot des yeux.
Quand c'est le tour de d'Artelles]:

CORLAIX. D'Artelles, mon petit, vous a-t-on parl de ce chronomtre C
que vous devez porter demain matin  5 h. 30  l'Observation?

D'ARTELLES. Non, Commandant.

CORLAIX. Ce ne sera pas trs long. Vous n'avez pas trop sommeil?

D'ARTELLES. Je suis  vos ordres.

[Sortent Fergassou, Rabeuf, Vertillac, Birodart.]




SCNE XI


CORLAIX, D'ARTELLES.

CORLAIX [Il va vers sa table  crire, ouvre un tiroir et en sort
plusieurs petits cahiers]. Mon cher ami, j'ai donn un coup d'oeil ces
jours derniers aux carnets individuels de vos chronomtres, le
chronomtre C est un animal bien extraordinaire ... J'ai prpar une
petite note pour le directeur de l'Observatoire ... [Il la cherche, la
trouve, la remet  d'Artelles.] Ah! la voil ... je voulais la revoir
avec vous, mais il est vraiment trop tard, emportez et demain dans votre
canot de cinq heures trente, vous aurez tout le temps d'ici au quai de
l'Horloge d'tudier la question.

D'ARTELLES [qui a pris la note et les calepins]. Trs bien, Commandant.

CORLAIX. Ni-i, ni, c'est fini. Je ne vous retiens plus. [La cloche du
bord pique dix heures et demie.] Dites donc, j'y pense? ce n'est pas ce
diable de chronomtre qui vous a retenu  bord, j'espre?

D'ARTELLES. Mon Dieu ...

CORLAIX. Sapristi, d'Artelles! d'Artelles, mon cher, vous me faites de
la peine!... Il faut du zle, mais pas trop n'en faut! C'est trs mal
port d'tre un officier irrprochable.

D'ARTELLES. Commandant!

CORLAIX. Croyez-moi..,  vingt-quatre ans, on a mieux  faire dans la
vie que de porter soi-mme des chronomtres  l'Observatoire ...

D'ARTELLES [riant]. Commandant, vous avez d prparer l'cole navale 
Jersey.., faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais.

CORLAIX. _Mea culpa, confiteor_! J'ai port des chronomtres, beaucoup
de chronomtres! mais ce n'est pas ce que j'ai fait de mieux ... Ne
m'imitez pas en cela, ni d'ailleurs en autre chose.

D'ARTELLES. Commandant, on peut imiter plus mal ...

CORLAIX. A cause?... Ah!  cause de a! [Il montre les galons de sa
manche.] Au fait, c'est vrai, je suis capitaine de vaisseau depuis
quatre ans dj ... j'ai la tomate ... je commande un croiseur dernier
cri ...

D'ARTELLES. Et on parle de vous pour les toiles.

CORLAIX. Les toiles, d'Artelles! les toiles  un petit jeune homme d'
peine cinquante ans! s'il n'est pas content le petit jeune homme! Tout
de mme pensez  ceci que je vais vous dire ... et dont vous goterez
plus tard, vous-mme, l'amertume ... "On peut trs bien tre tout
ensemble, le plus jeune des amiraux et le plus malheureux des malheureux
bougres ..." Sur ce, je ne vous retiens plus. Allez dormir! et faites de
beaux rves, tous brods d'or, galonns, dcors, empanachs ...

D'ARTELLES. Merci, Commandant, mais c'est  vos broderies,  vous et 
vos toiles que je vais rver.

CORLAIX. Vous tes un gentil garon, d'Artelles, et je vous aime bien,
mais ...

D'ARTELLES. Commandant, c'est vous qui tes trop bon. Il faudrait un
drle d'officier pour ne pas souhaiter qu'un chef tel que vous ne ft
pas le plus tt possible  la tte de l'escadre.

CORLAIX. Dieu vous le rende! Mais si vous tenez absolument  me
souhaiter quelque chose, ne me souhaitez pas trois toiles d'argent dont
je n'ai que faire, et souhaitez-moi six planches de sapin dont j'ai fort
envie.

D'ARTELLES [deux pas en arrire]. Commandant?... J'ai mal entendu?...
Vous n'avez pas dit ...

CORLAIX. J'ai dit que j'ai la nostalgie de mon caveau de famille ...

D'ARTELLES. Mais, Commandant, c'est abominable, vous n'en avez pas le
droit.

CORLAIX. Je n'ai peut-tre pas le droit de me tuer ... mais il n'en est
pas question, il est question d'une bonne fivre secourable ou d'un bon
petit cholra compatissant.

D'ARTELLES. Mais c'est affreux, Commandant! vous n'tes pas seul.

CORLAIX. Vous trouvez?

D'ARTELLES. Comment, si je trouve?...

CORLAIX. C'est juste, je suis mari ... donc, je ne suis pas seul au
monde, rien de plus logique. Dites-moi un peu, d'Artelles, quel ge me
donnez-vous?

D'ARTELLES. _Doctum cum libro!_ L'annuaire vous donne cinquante ans,
Commandant.

CORLAIX. Et quel ge donnez-vous  ma femme?

D'ARTELLES. Pour Madame de Corlaix ...

CORLAIX. Elle a vingt-trois ans ... cinquante moins vingt-trois gale
vingt-sept. Vingt-sept  l'cart ... une bagatelle, hein? Vous trouvez
toujours que je ne suis pas seul au monde, d'Artelles?

D'ARTELLES. Commandant!

CORLAIX. Eh bien, moi, je trouve que je le suis. Je le suis
pouvantablement, d'Artelles ... je le suis  crier ... je le suis 
crever, seul, tout seul ... [Il s'arrte devant d'Artelles, les bras
croiss.] Vous croyez que c'est une vie, ma vie? c'est un cauchemar!
Quelquefois je me pince le bras pour essayer de me rveiller; d'autres
fois, je m'arrte dans la rue et j'coute stupfait d'avoir entendu
quelque chose qui bat dans ma poitrine ... J'ai un coeur! moi! Pourquoi
faire? qui m'a donn cela? Le bon Dieu? Allons donc! il n'est tout de
mme pas si bte le bon Dieu! [Silence prolong, d'Artelles regarde
Corlaix avec une stupeur et une anxit immenses. Corlaix s'est repris 
marcher de long en large, il se calme peu  peu.) Mon pauvre petit, vous
voil tout boulevers. Aussi, quelle brute je fais! Il faut que je
vienne vous infliger cela, moi: la grande tirade, le dballage d'me, le
coeur tout nu!... Allons la paix!... et surtout n'allez pas me plaindre
car si je suis malheureux, je suis coupable aussi et davantage. Quand je
me suis mari, il y a deux ans, ma femme n'tait pas encore majeure ...
et moi! ah! ce que j'ai fait l, ma faute, mon crime ... il n'y a pas de
chtiment qui m'en lavera jamais! Pensez donc, ce n'est pas
quarante-huit ans que j'avais, les annes vcues sur la mer comptent
double, tant de choses qui nous vieillissent ... les nuits de
passerelle ... les coups de vent ... les glaces ... le soleil ...
quarante-huit ans, moi? j'en avais soixante!

D'ARTELLES. Commandant, Commandant! quelle exagration. Et d'abord on ne
se marie pas de force. Madame de Corlaix a dit "oui".

CORLAIX. Est-ce qu'une jeune fille sait ce qu'elle dit.

D'ARTELLES. Peut-tre pas absolument, mais ...

CORLAIX. Allons donc!... [Il s'arrte de nouveau en face de l'enseigne.]
Du diable si je sais par exemple pourquoi je vous raconte tout cela que
je n'ai jamais racont  me qui vive!... Oui, pourquoi, pourquoi,
pourquoi? videmment, vous me plaisez ..., videmment, si j'avais un fils
j'aimerais qu'il ft ce que vous tes. Que mon supplice vous serve
d'exemple. Mon ami, ma femme avait dix ans quand elle perdit son
pre ..., elle l'avait beaucoup aim ... elle le regrettait encore aprs
dix autres annes et c'est alors que je l'ai rencontre. D'Artelles,
elle tait tellement nave qu'elle mit sa main dans la mienne croyant
qu'un mari ... un mari de mon ge tait un second pre ... et voil
tout!... un pre de rechange qui allait remplacer le premier!
Parfaitement, elle se figurait cela et rien d'autre ... rien de plus,
rien de moins. Et elle eut raison de se le figurer: peu  peu, je suis
devenu le pre de ma femme, d'Artelles ... son papa, son vieux papa ...
rien de plus, rien de moins. C'est gentil n'est-ce pas?

D'ARTELLES. Commandant, je vous ...

CORLAIX. Je n'ai pas fini, attendez. Vous ne savez pas encore le plus
beau; ma femme m'aime donc comme une fille aime son pre. Eh bien,
figurez-vous que moi, je suis assez idiot pour l'aimer autrement;
comprenez-vous? Je l'aime comme un amant ..., je l'aime d'amour!
d'amour!... Mais riez donc, sacrebleu! c'est  se tordre!

D'ARTELLES [Il a recul peu  peu jusqu' la porte]. Commandant, je vous
en supplie! Pour votre honneur et pour le mien, je n'ai pas le droit
d'entendre.

CORLAIX [qui n'coute pas]. Un martyre? Oui, quelque chose comme cela,
un martyre, un martyre de toutes les heures ... Un martyre de toutes les
minutes ... J'touffe et je suffoque ... J'aime ma femme ... [Il rit.]

D'ARTELLES [il est dans le chambranle]. Commandant, taisez-vous,
taisez-vous!

CORLAIX. Et c'est une impasse ... Pas d'issue ... Pas mme un trou dans le
mur ... Rien. Si, quelque chose tout de mme ... Les six planches ... les
six planches ... Mais alors ... Vite ... Vite ...

    RIDEAU.


       *       *       *       *       *


DIEUXIME ACTE


[La scne reprsente la chambre de d'Artelles. A gauche, le lit. Au
fond, un hublot cach par un rideau.

Au lever du rideau, Jeanne et d'Artelles sont assis cte  cte.]




SCNE PREMIRE


JEANNE, D'ARTELLES.

D'ARTELLES. Ah! bah!

JEANNE. C'est comme je vous le dis, Monsieur!

D'ARTELLES. Allons donc!

JEANNE. Comme je vous le dis!

D'ARTELLES [haussant les paules]. Menteuse!

JEANNE. Comment as-tu dit?... Menteuse? Viens demander pardon tout de
suite!

D'ARTELLES. Demander pardon, moi? jamais de la vie! D'abord on n'a
jamais demand pardon  une heure pareille ...

JEANNE. A une heure pareille? dirait-on pas qu'il est ...

D'ARTELLES [regardant l'heure]. Il est plus que a ...

JEANNE. Allons!

D'ARTELLES. Il est trois heures cinquante-cinq minutes douze secondes.

JEANNE. Menteur!

D'ARTELLES. Chut! je t'en supplie ... la maison est en acier, mon
chri ... acier, papier. Si le type d' ct ne dort pas sur ses deux
oreilles, il entend la moiti de ce que tu dis.

JEANNE [bas]. Menteur!

D'ARTELLES. Menteur? Oh! que c'est laid de dire des sottises aux gens.
Ma petite fille, on ne vous a pas leve, on vous a nourrie. Alors, pour
croire il te faut voir,  prsent? Trs bien! vois!

JEANNE. Quoi? quatre heures? Est-ce que tu es fou! Quatre heures. Alors!
Comment est-ce que je vais m'en aller d'ici, moi?

D'ARTELLES. Te frappe pas, mon chri! Il y en a des canots, le matin. Il
y en a un  six heures.

JEANNE. Pour les femmes!

D'ARTELLES. Pour les femmes habilles intelligemment. Je te prterai une
redingote. Personne n'y verra que du feu.

JEANNE. Il pousse du bord  six heures, ton canot?

D'ARTELLES. Oui. On nous prviendra. Dame, il y aura un moment dlicat.

JEANNE. Oui?

D'ARTELLES. Le moment du dpart. Suppose que l'officier de quart soit 
la coupe.

JEANNE. Eh bien, tu te dbrouilleras. Il y avait cinq officiers  la
coupe, hier, et je me suis dbrouille tout de mme ... tu n'auras qu'
perdre ton sac, toi aussi.

D'ARTELLES. Bien sr! Dire que je n'y pensais pas.

JEANNE. Tu ne penses jamais  rien ...

[Clart bleue assez vive, trs douce.]

D'ARTELLES [exclamation de surprise]. Ah! bah! le circuit bleu!

JEANNE [qui s'tire]. a fait trs jolie, le circuit bleu.

D'ARTELLES. a fait trs joli, mais a fait extraordinaire ... Oh!
extraordinaire ... somme toute pas tant que a, ils auront encore cass
quelque chose dans le circuit normal ... Bande de chaloupiats ... Dis
donc, et ta grande soeur, Mademoiselle Alice, Alice la trs chaste ...
quelle tte va-t-elle te faire tout  l'heure quand tu rentreras?

JEANNE. Tu te figures que je lui permets de me aire des ttes?... elle
est mieux leve que a.

D'ARTELLES. Mes compliments. Alors, elle ne bavardera pas, tu en es
sre ... mais l, sre, ce qui s'appelle sre?

JEANNE. Dix fois plutt qu'une. On lui couperait les quatre membres
avant de lui arracher un mot.

D'ARTELLES. Mon chri, il faut que je te dise ...

JEANNE. Quoi?

D'ARTELLES. l y a longtemps que je voulais te dire a ... parce que je
t'aime ... parce que je t'aime de toutes mes forces et de toute ma
pense ... parce que a doit tout partager, tout! une matresse et un
amant ... Nous avons le droit de nous aimer, parce que nous sommes tous
deux jeunes, parce que la jeunesse appelle la jeunesse, et parce qu'un
homme qui a l'ge de ton mari ne peut ni ne doit faire figure d'amant
auprs d'une femme qui pourrait tre sa fille. Mais vois-tu, ma toute
aime, l'amour, a s'envole aussi vite que s'envole notre jeunesse ...
Encore quelques printemps, encore quelques automnes, et ton bras ne
frissonnera plus dans ma main ... et je ne sentirai plus battre ton
poignet ... Quelques ts, quelques hivers ... et je ne serai plus pour
toi qu'un souvenir ... mon grand amour ... mon premier, mon vrai premier
amour ... je voudrais ... oh! je voudrais tellement que ce souvenir ... le
souvenir que tu garderas de moi ... de nous, de notre tendresse ... te
soit toujours trs doux, trs consolant, trs pur ... toujours,
toujours ... jusqu' la tombe et plus loin que la tombe ... s'il y a
quelque chose plus loin ... je voudrais tellement, Jeanne!... Alors,
coute, coute bien ... Il faut que je te dise: hier au soir, tu
m'attendais ici, je n'ai pas pu te rejoindre tout de suite, ton mari me
retenait ... pour cette affaire de chronomtre, je te l'ai dit ... ce que
je ne t'ai pas dit, c'est qu'il ma retenu pour autre chose aussi ...

JEANNE. Pourquoi?

D'ARTELLES. Il m'a retenu ... Tiens ... regarde, mon amour, voil que je
tremble encore rien que d'y penser!... regarde!... c'tait affreux,
affreux ... Il m'a retenu parce qu'il tait  bout de forces et de
courage ... parce qu'il n'en pouvait plus, parce qu'il avait besoin de
crier. Mon chri, je ne sais pas comment j'ai le courage de te dire
cela, mais ... ton mari ... il t'aime!

JEANNE. Naturellement qu'il m'aime.

D'ARTELLES. Tu ne comprends pas, il t'aime ... il t'aime comme moi ... il
t'aime d'amour ... [Silence.] d'amour ... comme moi ... Oh! moins
passionnment parce que je suis jeune et que mon coeur brle ... moins
passionnment, certes, mais plus profondment peut-tre parce qu'il est
vieux et qu'il souffre.

JEANNE. Il souffre?

D'ARTELLES. Le martyre ... je l'ai vu pleurer! Oh! tout de mme, il a
beau t'aimer, je t'aime mieux!... je t'aime mieux parce que tu te
laisses aimer ... Non, non, non, il ne t'aime pas comme moi, mais il
t'aime mieux que tous les autres, mille fois mieux ... et veux-tu me
promettre ... veux-tu?

JEANNE. Promettre quoi?

D'ARTELLES. Je vais te dire, mais promets d'abord.

JEANNE. Eh bien, je promets, qu'est-ce que c'est?

D'ARTELLES. Mon tout petit, ma petite fille faible ... s'il vient un jour
o tu ne m'aimes plus ... non, ce n'est pas a ... il ne viendra jamais ce
jour-l, je veux dire: quand je ne serai plus l ... quand je serai
parti ... mort ... eh bien, accorde-moi une chose ... une grce ... ne plus
aimer ... essayer au moins ... faire un effort pour ne plus aimer
d'amour ... pour aimer seulement d'amiti, de tendresse ... pour aimer
comme tu aimais ton papa et ta maman ... seulement comme a ... pour
n'aimer seulement que ton mari, rien que ton mari.

JEANNE. Oui ... je promets.

D'ARTELLES. Je t'aime.

JEANNE. Je te promets, mon chri, mais tu sais ce n'tait pas la peine
de me faire promettre. Comprends donc: quand je me suis marie, je ne
savais pas, j'avais de l'estime, du respect, c'est tout ... j'tais
excusable, je savais si peu, si peu que je pourrais, je crois, lui dire
que je ne lui ai jamais menti. Mais toi, je t'ai choisi, je t'ai aim
vraiment. Quelle femme serais-je, maintenant, si je me mentais 
moi-mme? N'aie pas peur, je t'aime ... je t'aime ... et je t'ai promis ...
et je te promets encore, mon chri, chri, qui vas partir! Mais pourquoi
dire cela ... quand mme tu mourrais avant moi, ce sera dans si
longtemps ... je serai tellement vieille!... Mais que je te dise aussi ...
veux-tu que je te dise?

D'ARTELLES. Bien sr que je veux.

JEANNE. Eh bien, voil: mon mari ... je l'aime ... je l'aime vraiment, je
l'aime beaucoup.

D'ARTELLES. Eh l!

JEANNE. Ne plaisante pas, tu n'as pas le droit, c'est toi qui as
commenc ... c'est toi qui as dit des choses srieuses le premier, par
consquent ... oui, j'aime mon mari ... pas d'amour, bien sr, je l'aime
parce qu'il est bon, parce qu'il est indulgent, parce qu'il est fier, et
silencieux ... et secret ... et sais-tu?  partir d' prsent, je vais
l'aimer bien plus encore.

D'ARTELLES [la menaant du doigt]. Dis donc, ne l'aime pas trop tout de
mme.

JEANNE. Allons, bon! voil qu'il devient jaloux,  prsent! [Baisers.]
Tu m'touffes ... lche moi ... mais lche-moi donc, petite brute.

[Elle se dgage.]

D'ARTELLES. Mon chri, mon amour, ma vie ... il est tard ... tard ... nous
avons encore trs peu de temps  tre ensemble, dans cette petite
chambre o nous avons fait tenir tant de tendresse ... dans cette douce
petite chambre que je n'oublierai jamais plus, quand mme je vivrais
cent ans ... Nous avons encore trs peu, trop peu de temps ... et alors il
ne faut plus en perdre ... reviens nicher ta tte l ...

JEANNE. Je t'aime. Et tu vas partir.

D'ARTELLES [l'embrasse tendrement]. Chut!

[Tout en restant enlacs, ils prtent l'oreille. La pendule sonne quatre
heures et demie. Lentement Jeanne prend la tte de d'Artelles et
l'embrasse sur le front.]

JEANNE. Il doit faire jour.

D'ARTELLES. Oh! si peu ... je parie qu'il fait encore noir comme dans un
encrier. [Il va  la fentre, carte le rideau, dvisse l'crou de
cuivre, le hublot s'ouvre. D'Artelles jette un cri.] Eh l!

JEANNE [sursautant]. Quoi? qu'as-tu? Tu t'es fait mal?

D'ARTELLES. Mon Dieu!

JEANNE. Mais quoi? Tu es bless?

D'ARTELLES [se retournant]. Non! [Il a repouss le hublot et revient
vers elle.] Jeanne! Jeanne!

JEANNE. Enfin, parle. J'ai peur!

D'ARTELLES. Jeanne, c'est horrible, c'est pouvantable!

JEANNE [articulant  peine]. Ah!... Ah!

D'ARTELLES [la prenant dans ses bras]. Le bateau ...

JEANNE. Eh bien?

D'ARTELLES. Le bateau est appareill! Nous sommes en mer!

JEANNE [ahurie d'abord, ne comprend pas, puis reprend son souffle].
Comment, en mer?

D'ARTELLES. En mer! en pleine mer! je ne vois plus la cte, nous
marchons.

JEANNE. Ah! [Elle court au hublot, ouvre  son tour, regarde. Silence.]
Je suis perdue!

[Silence.]

D'ARTELLES. Mais comment diable est-ce possible!... enfin!... On
n'aurait prvenu personne alors? Et nous n'aurions rien entendu?

JEANNE. Je suis perdue!

D'ARTELLES. Et le bruit des hlices ... et les trpidations!...

JEANNE. Je suis perdue!

D'ARTELLES. Pourtant, il faut savoir ... les hlices  la rigueur ... le
bruit des machines auxiliaires couvre tout ... mais il faut.. il faut que
nous sachions ... Je vais sonner.

[Il a ferm les rideaux sur elle: on ne la voit plus, l'entend-plus; il
semble tre seul dans la pice.]




SCNE II


JEANNE cache, D'ARTELLES, FOURDYLIS.

[Silence d'un quart de minute. On frappe  la porte.]

D'ARTELLES. Entrez!

[La porte s'ouvre. Le petit Fourdylis entre, le bonnet  la main.]

FOURDYLIS. Me voil capitaine.

D'ARTELLES. Qu'est-ce que c'est que cette histoire? On a appareill?

FOURDYLIS. Oui, Capitaine ... Oui, Lieutenant.

D'ARTELLES. Mais pourquoi a-t-on appareill? qui a donn l'ordre?

FOURDYLIS. J'sais pas Capitaine ... Lieutenant ...

D'ARTELLES. Mais quand a-t-on appareill?

FOURDYLIS. J'sais pas Lieutenant, j'tais pas de quart ...  quatre
heures seulement que j'ai pris le quart.

D'ARTELLES. Tu ne sais donc rien, idiot! Va me chercher ton
quartier-matre. [Se ravisant.] Non, reste, je le sonne. [Il sonne de
nouveau.] O va-t-on?

FOURDYLIS. J'sais pas, Lieutenant, on m'a pas dit.

D'ARTELLES. Mais pourquoi n'a-t-on pas prvenu les officiers?

FOURDYLIS. J'sais pas, Lieutenant, j'tais pas l.

D'ARTELLES. Tu n'tais pas l, on ne t'a pas dit, et tu ne sais rien?
[On frappe  la porte.] Entrez. [Entre Dagorne.] Ah! c'est vous Dagorne!
[A Fourdylis qui se dpche d'obir.] Toi, fous-moi le camp, idiot!




SCNE III


JEANNE [cache], D'ARTELLES, DAGORNE.

DAGORNE [le bonnet sur la tte, il salue militairement, se dcouvre]. A
vos ordres, Lieutenant.

D'ARTELLES. Quelle mauvaise plaisanterie est-ce l? Nous voil en mer?
O va-t-on?

DAGORNE. Nous allons  Bizerte, Lieutenant. On fait route au sud 22 Est
du monde pour doubler la Sardaigne.

D'ARTELLES. Mais comment, mais pourquoi, sacr nom d'un chien! Ce soir 
dix heures, le commandant avait reu de Paris l'ordre d'teindre les
feux.

DAGORNE. On les a bien teints, Lieutenant. Seulement,  onze heures on
les a rallums. Y a eu contre-ordre, c'est des choses qui arrivent dans
la marine.

D'ARTELLES. Enfin, quoi? Nous sommes en guerre?

DAGORNE. Parat.

D'ARTELLES. Alors ... le circuit bleu, c'est pour cela?

DAGORNE. Oui, Lieutenant, on navigue sans feux, n'est-ce pas? faut-tre
prudent. [Silence.]

D'ARTELLES. Mais bon sang! Pourquoi n'a-t-on prvenu personne?

DAGORNE. L'appareillage s'est fait seulement avec la borde de quart. Le
Commandant a dit comme a qu'il fallait laisser dormir ceux dont on
n'avait pas besoin, rapport qu'on en aura peut-tre besoin plus tard. On
n'a rveill que les officiers de service.

D'ARTELLES [ soi-mme, tte basse, geste d'impuissance]. C'tait crit!
[Il relve la tte. A Dagorne.] Par consquent, nous allons  Bizerte?
A-t-on dit quand on arriverait?

DAGORNE. J'ai entendu, sur la passerelle, M. Vertillac qui disait comme
a qu'on y serait aprs-demain matin, dans les trois heures de la
nuit ... 420 milles  17. noeuds, c'est bien ce qu'il faut.

D'ARTELLES. C'est M. Vertillac qui est de quart?

DAGORNE. Oui, avec M. Brambourg.

D'ARTELLES. Ah! et une fois  Bizerte ...

DAGORNE. Une fois  Bizerte, probable que personne ne sait pas encore ce
qu'on fera  cette heure-ci, Lieutenant.

D'ARTELLES. Merci. Je n'ai plus besoin de vous, Dagorne.

[Dagorne remet son bonnet, salue militairement, fait demi-tour et s'en
va en refermant la porte sans bruit.]




SCNE IV


JEANNE, D'ARTELLES.

[D'Artelles vrifie que la porte est bien ferme puis carte le rideau,
Jeanne regarde la mer par le hublot, avec une fixit trange.]

D'ARTELLES. Eh bien! tu as entendu? [Pas de rponse] demain nous serons
 Bizerte. [Mme silence. La voix de d'Artelles devient inquite.]
Jeanne tu ne rponds pas? [Il court  elle.] Parle, je t'en supplie,
non, ne regarde pas l! [Il l'oblige  tourner la tte vers lui et
pousse un cri de terreur.] Ah! non pas a! Jamais! ce serait trop
horrible! [Il ferme le hublot d'un coup de poing.] Je ne veux pas! [Il
l'entrane vers l'avant-scne, la fait asseoir et  genoux devant elle,
il sanglote dans ses jupes.] Je ne veux pas. Je ne veux pas.

JEANNE. Il ne faut pas que Fred sache jamais, il n'a pas mrit. Oh non!

D'ARTELLES. Ne dis pas cela ...

JEANNE [elle l'atire  soi par la tte]. Non, je ne le dirai pas, n'aie
pas peur, je ne le dirai pas ... et puis il sera toujours temps.

D'ARTELLES. Pardon, mon amour, pardon, c'est moi qui ...

JEANNE. Chut! mon chri, sois raisonnable. Tais-toi et pour commencer,
donne-moi du courage, Georges! allons, n'aie pas tant de chagrin, ne
pleure pas, surtout ne pleure pas, sois raisonnable.

D'ARTELLES. Je t'ai entrane ...

JEANNE. J'ai accept, je suis la seule coupable ...

D'ARTELLES. Mais ...

JEANNE. Mais peut-tre avons-nous encore une chance ... qui sait? Voyons,
ce matelot ... il a dit Bizerte?

D'ARTELLES. C'est l que nous allons.

JEANNE. Bien, Bizerte. Quand arriverons-nous?

D'ARTELLES. Demain soir.

JEANNE. Donc, un jour et une nuit. Mon chri, mon petit, mon petit 
moi, je t'en prie, sois brave! Je le suis bien, moi. coute, il ne
s'agit pas de dsesprer ... rflchissons ... d'abord. Nous serons 
Bizerte demain soir ... d'ici l est-ce que je risque quelque chose?
Quelqu'un peut-il entrer tout  coup dans ta chambre? Vois-tu un autre
endroit sr o me cacher?

D'ARTELLES. Non! Ici vaut encore mieux qu'ailleurs ... la porte ferme 
cl. Ah! par exemple, il y a l'ordonnance.

JEANNE. Ton matelot?

D'ARTELLES. Oui, Le Duc ... Il est charg de faire mon lit, ma chambre,
tout enfin ... Je ne vois gure comment l'empcher d'entrer, il
trouverait a louche.

JEANNE. Est-ce que tu ne m'as pas dit qu'il t'aimait bien, que c'tait
un homme trs sr?

D'ARTELLES. Oui.

JEANNE. Alors, pourquoi ne pas lui dire?

D'ARTELLES. Tu voudrais ...

JEANNE. Puisqu'il t'est fidle. C'est un Breton n'est-ce pas?

D'ARTELLES. Oui.

JEANNE. Alors, il vaut mieux lui dire franchement, il ne nous trahira
pas.

D'ARTELLES. Oh! quant  nous trahir, jamais! Ce petit-l, c'est
l'honneur mme, seulement, il est jeune, il peut gaffer.

JEANNE. Il faut bien risquer quelque chose ... a ne durera qu'un jour et
qu'une nuit en somme, cette traverse. Maintenant, une fois  Bizerte ...
[Elle regarde d'Artelles.]

D'ARTELLES. Une fois  Bizerte, qui t'empchera de dbarquer comme tu
devais dbarquer  Toulon?... de grand matin? par la premire
embarcation, avec moi?

JEANNE. Appelle ton ordonnance.

D'ARTELLES. Tu veux, tout de suite?

JEANNE. Mieux vaut en finir d'un seul coup ... aprs, nous rflchirons
mieux  notre aise. Sonne.

D'ARTELLES [il sonne]. C'est fait.

JEANNE. Ah! encore une chose  laquelle je ne pensais pas!

D'ARTELLES. Quoi?

JEANNE. Alice ..., ma pauvre petite Alice ..., que va-t-elle dire? Que
va-t-elle faire tout  l'heure quand elle ne me verra pas rentrer, quand
elle saura que le navire ..., si je pouvais au moins lui tlgraphier
d'ici.

D'ARTELLES. Impossible. Tous les sans-fil passent par le bureau du
Commandant. Tu te rattraperas  Bizerte.

JEANNE. A Bizerte ... si tu russis  me mettre  terre sans anicroche,
une fois dbarque, que faire?

D'ARTELLES. Prendre le paquebot pour Marseille, tout de suite ... Quant 
a, rien de plus simple.

JEANNE. Il en part souvent des paquebots pour Marseille?

D'ARTELLES. Deux fois par semaine,  peu prs.

JEANNE. Mon chri! mon chri! Tu vois bien qu'il nous reste des chances,
de bonnes chances!

D'ARTELLES. C'est vrai. Mon Dieu!

JEANNE. Je ne suis peut-tre pas perdue. Mon amour, mon amour. [On frappe.]

D'ARTELLES. Le timonier!

LA VOIX DE LE DUC. C'est moi, Lieutenant, c'est moi, Le Duc.

D'ARTELLES [ Jeanne]. Non, c'est mon ordonnance.

JEANNE. Ouvre.

D'ARTELLES. Tu restes l?

JEANNE. Pourquoi pas, nous n'avons rien  lui cacher  luit.

D'ARTELLES [ouvrant la porte]. Entre.




SCNE V


JEANNE, D'ARTELLES, LE DUC.

[Jeanne, assise dans l'ombre, la tte dans les mains, est place de
telle faon que Le Duc ne la voit pas.]

D'ARTELLES. Qui ta dit de venir?

LE DUC. Personne ne m'a dit, Lieutenant. Seulement j'tais rveill et
alors comme j'ai entendu que vous sonniez une troisime fois, je me suis
dit que a devrait tre comme si que vous auriez besoin de moi aussi
donc.

D'ARTELLES. Tu est bon petit, oui, tu as devin ... J'ai besoin de toi.
Ferme la porte, ferme  cl.

LE DUC. A cl?

D'ARTELLES. Oui. [Le Duc ferme la porte, s'en retourne, avance de trois
pas. D'Artelles le regarde.]

D'ARTELLES. Le Duc, mon gosse ... regarde-moi.

LE DUC. Oui, Lieutenant.

D'ARTELLES. coute: cette nuit, il est arriv un grand malheur.

LE DUC. Un grand malheur? [D'Artelles fait oui de la tte.] Pas  vous
qu'il est arriv, Lieutenant, ce grand malheur?

D'ARTELLES. Si,  moi,  moi ... et  une autre personne.

LE DUC. On peut y faire quelque chose, Lieutenant, au moins?

D'ARTELLES. Peut-tre, oui, je vais t'expliquer: Hier soir, il y avait
deux dames  dner, chez le Commandant, tu te rappelles? [Le Duc fait
oui de la tte.] Deux dames, tu sais qui?

LE DUC. Oui-da!

D'ARTELLES. Eh bien, c'est  une de ces dames que le grand malheur est
arriv aussi ... juste comme elle allait quitter le bord, figure-toi,
elle est tombe vanouie ... et dans ce moment-l il n'y avait personne 
la coupe.

LE DUC. Il n'y avait personne?

D'ARTELLES. Personne ... personne, except moi. Comme tu penses bien, je
l'ai tout de suite emporte pour la soigner, mais pendant ce temps-l le
canot  vapeur a pouss du bord.

LE DUC. Le canot a pouss? Mais la dame?

D'ARTELLES. [Il regarde fixement Le Duc puis il le prend par les paules
et le tourne vers Jeanne]. La dame? La voil, mon pauvre petit.

LE DUC. Oh! ma Dou! bon sang! Misre!

[Silence. Jeanne appuie sur ses yeux sa main ouverte.]

D'ARTELLES. Tu vois ce que c'est, mon gosse, Mme de Corlaix tait bien
malade tantt ... c'est moi qui la soignais, je n'ai rien dit 
personne ... naturellement.

LE DUC. Eh oui donc!

D'ARTELLES. Seulement voil le grand malheur: nous sommes appareills.

LE DUC. Bon sang! misre!

JEANNE. Je sais que vous aimez M. d'Artelles, n'est-ce pas? [Le Duc fait
un simple signe de tte trs grave.] Et vous aimez bien le Commandant,
aussi?

LE DUC. Oui Madame, je l'aime bien ... parce que le Commandant ... c'est
un homme juste!

JEANNE. C'est vrai. Il est juste, et il est bon aussi ... trs bon.
Alors, il ne faut pas que le Commandant ait du chagrin. C'est cela que
je voulais vous dire.

D'ARTELLES. La chose qu'il faut, c'est que personne  bord ne sache! Tu
comprends? Demain, d'abord toute la journe, la chambre sera ferme 
cl, n'est-ce pas? Il y a deux cls je crois?

LE DUC. Oui-da! Celle-ci et l'autre qui est chez le chef.

D'ARTELLES. J'irai la lui prendre et je te donnerai cette-ci  toi.
Comme cela nous aurons chacun notre cl et personne du bord ne pourra
entrer dans la chambre except nous deux ... mme s'il y avait le feu
dans les soutes  poudre!

LE DUC. Il faut que a soit comme a, oui.

D'ARTELLES. Tu iras dire  l'office du carr que je suis malade et que
je veux djener et dner ici. Le matre d'htel voudra m'apporter le
menu lui-mme, mais tu lui diras que j'ai trs mal  la tte et que je
ne veux pas qu'on fasse du bruit en cognant  ma porte. Tu lui montreras
la cl en manire de preuve.

LE DUC. C'est a, Lieutenant.

D'ARTELLES. Je ne sais pas quel quart j'aurai dans la journe, mais
n'importe lequel, ce seront toujours quatre heures qu'il me faudra
passer l-haut sans pouvoir tu tout redescendre ni donner le moindre
coup d'oeil ici. Mon petit, pendant que je n'y serai pas, tu
t'arrangeras, toi, pour y tre.

LE DUC. Soyez tranquille, Lieutenant.

D'ARTELLES. Et tu viendras de temps en temps, par exemple ... de quart
d'heure en quart d'heure, faire un petit tour sur la passerelle et me
raconter si tout va bien.

LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant! je ferai tout comme vous dites et
j'apporterai aussi  manger  Madame ... tout ce que je trouverai de
meilleur ... Enfin, pareil comme si ce serait vous, Lieutenant.

D'ARTELLES. Tu es un trs bon petit.

LE DUC. Vous non plus, Madame, faut pas avoir crainte. a ira! Je vous
assure que a ira ... [ d'Artelles] Lieutenant, par exemple, une fois
comme a qu'on sera  Bizerte, qu'est-ce-que nous ferons aussi donc?

D'ARTELLES. Nous filerons tous les trois ensemble la nuit par un pointu
quelconque.

LE DUC. C'est a. Je connais des Bicots qui ont des pointus, a cotera
trente  trente-cinq sous, Lieutenant, rien que a. Et aprs qu'on sera
 terre?

D'ARTELLES. Le premier paquebot pour la France, tu comprends que ce sera
le bon!

LE DUC. J'y pensais pas, c'est vrai. [Il se rapproche de d'Artelles, bas
et confidentiel.] Si c'est des fois que vous n'auriez pas assez
d'argent; Lieutenant, vous avec la dame ... j'ai soixante-sept francs
marqus sur mon livret de caisse d'pargne, vous savez ...

D'ARTELLES. J'ai assez d'argent, ne t'inquite pas ... Mais ce n'est pas
pour te refuser, tu sais, et tiens! des fois comme tu dis, s'il me
manquait quelque chose, mon petit gosse, je te promets que je te
demanderais tes soixante-sept francs. Donne-moi une poigne de main.

JEANNE. A moi aussi, voulez-vous?

[Jeanne lui serre la main d'une bonne et franche secousse. Le Duc
reprend la main et la baise gauchement.]

D'ARTELLES. Maintenant, fous le camp, retourne  ton poste ... surtout ...
il ne faut rien dire  personne, tu sais,  personne, jamais! pas mme 
ton pre ni  ta mre ... pas mme au recteur, en cofession!

LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant, mon pre et ma mre d'abord ...et
le recteur ... y sont  Chteauneuf en Finistre.

D'ARTELLES. Enfin, pas un mot, hein? Foi de matelot!

LE DUC. Ils m'arracheraient plutt la langue s'ils voulaient. A tantt,
Lieutenant et Madame ...

[Il sort.]




SCNE VI


JEANNE? D'ARTELLES.

[Un temps.]

D'ARTELLES. Tout est dit. A Dieu vat!

JEANNE. A Dieu vat! Nous voil tous les deux prisonniers dans une mme
petite prison, prisonniers ensemble pour toute une grande journe de
vingt-quatre heures ...

D'ARTELLES. Oui.

JEANNE. Georges, combien de fois l'avons-nous dsire, combien de fois
l'avons-nous souhaite, appele, cette journe-l! pense: quelle joie
nous aurions eue tous les deux si une moqueuse fe nous avait prdit que
nous allions les avoir  nous, ces vingt-quatre heures.

D'ARTELLES. C'est vrai, hlas!

JEANNE. Il ne faut pas tre ingrat, tu sais! ces vingt-quatre heures
nous les avons ... si la fe m'avait offert ...

[Bruit violent d'une porte de fer qu'on claque dans la chambre voisine.]




SCNE VII


JEANNE, D'ARTELLES, LA VOIX DE BRAMBOURG.

JEANNE [baissant la voix d'instinct]. Qu'est-ce que c'est?

D'ARTELLES. C'est la porte de la chambre  ct.

JEANNE. Comme les bruits s'entendent d'une chambre  l'autre!

D'ARTELLES. Je t'ai dit: la maison est en acier: acier, papier. Chut!
coute!

[Fracas de chaises.]

LA VOIX DE BRAMBOURG. Nom de Dieu de nom de Dieu!

JEANNE. Qui est-ce?

D'ARTELLES. Brambourg.

JEANNE. Brambourg? Comment? Tout  l'heure le quartier-matre a dit
qu'il tait de quart, Brambourg. On peut donc quitter la passerelle
quand on est de quart?

D'ARTELLES. Il faut croire. Mais d'ordinaire, c'est plutt dfendu.
[Fracas de chaises. Un porte bat.] Ah! il s'en va.

[On frappe  la porte brutalement.]

JEANNE. Oh! mon Dieu! c'est lui!

[Ils se regardent. On frappe de nouveau.]

LA VOIX DE BRAMBOURG. D'Artelles, s'il vous plat, mon vieux. Vous ne
dormez pas, que diable! depuis vingt minutes, vous ne faites que sonner
toute la timonerie.

D'ARTELLES [bas]. Il sait que je suis rveill.

JEANNE. Ouvre-lui, cela vaut mieux.

[Elle se blottit sur le lit et se cache derrire les rideaux. Nouveaux
coups  la porte.]

D'ARTELLES [ Brambourg, trs haut]. Hein, quoi? qui est-ce?

LA VOIX DE BRAMBOURG. Moi voyons! moi, Brambourg!

[D'Artelles arrange le rideau et fait disparatre tout ce qui peut
signaler la prsence d'une femme.]

LA VOIX DE BRAMBOURG. Quoi! bon Dieu! je sais comment c'est fait un
homme en chemise. Vous tes un peu trop pudique ... ne vous mettez pas en
habit pour me recevoir ... C'est pour aujourd'hui ou pour demain?

D'ARTELLES [constatant d'un regard que la chambre est en ordre]. H;
entrez donc au lieu de crier, entrez! qui vous en empche?

[Brambourg secoue la porte.]

LA VOIX DE BRAMBOURG. Ouvrez donc!

[D'Artelles ouvre. Brambourg parat.]

BRAMBOURG. Tiens! vous ne vous tes pas couch cette nuit?

D'ARTELLES. J'allais le faire. J'ai travaill un peu. Je tombe de
sommeil ... et si vous n'avez pas quelque chose de trs press  me
dire ...

BRAMBOURG. Si justement, mais je ne serai pas long.

D'ARTELLES. J'coute.

BRAMBOURG. Vous avez bien reu, il y a quinze jours ou trois semaines,
une lettre de je ne sais qui, lequel je ne sais qui, dsign pour le
diable vauvert, et fianc de neuf ou mari de frais demandait un
permutant?

D'ARTELLES. Oui, une lettre du petit Garnault.

BRAMBOURG. Parfaitement, c'est a. A-t-il trouv son permutant, le petit
Garnault?

D'ARTELLES. Pas que je sache.

BRAMBOURG. Vous le connaissez?

D'ARTELLES. Suffisamment.

BRAMBOURG. Voulez-vous lui tlgraphier que je permute s'il accepte
d'avoir son sac  bord de l'_Alma_.?

D'ARTELLES. C'est tout a?

BRAMBOURG. Oui, c'est tout a ... a ne vous parat pas suffisant?... Moi
je trouve que si ... Non, vous savez d'Artelles, voil tantt douze ans
que je roule ma bosse de Brest  Toulon pour le cap Horn avec tangage 
la cl, bord  bord avec tout ce que la marine franaise compte de gens
particulirement mal levs, mais avec un Corlaix, jamais encore,
celui-l est le premier.

D'ARTELLES. Brambourg!

BRAMBOURG. Ah! oui, le premier.

D'ARTELLES. Qu'est-ce qu'il vous  fait?

BRAMBOURG. Toutes les salets possibles depuis que je le connais ... Hier
au soir, aprs ce dner idiot, il est vrai que je lui ai donn une
petite leon, mais tout  l'heure sur la passerelle il a voulu revenir
l-dessus. Dame! je me suis rebiff ... a a t assez chaud. Et
finalement, savez-vous ce qu'il a trouv de mieux? C'est de m'envoyer
faire une ronde pour la seconde fois d'aujourd'hui.

D'ARTELLES. Mais c'est son droit.

BRAMBOURG. Est-ce que c'est son droit de me parler sur ce ton cassant
comme on ne parle pas  des domestiques? Il est officier? Eh bien, moi
aussi!

D'ARTELLES [bille]. Pardonnez-moi ...

BRAMBOURG. C'est vrai, vous avez sommeil ... Allons, bonsoir ... N'oubliez
pas mon tlgramme. [Par le hublot rest ouvert une lueur entre dans la
chambre.] Qu'est-ce que c'est que a? [Il va au hublot ouvert, vivement
il a march vers bbord.] A quatre ou cinq quarts sur l'avant du
travers, vous voyez bien! C'est illumin, on dirait l'avenue de l'Opra.

D'ARTELLES. Un paquebot, alors?... [Il regarde.] Heu! a n'en a pas
l'air!

BRAMBOURG. Ce ne peut pas tre un btiment de guerre tout de mme, tous
les feux sont clairs!... une nuit de mobilisation!

D'ARTELLES. C'est vrai! les feux seraient masqus! Et pourtant, tenez,
les feux de reconnaissance.

[Les feux du btiment qui approche en ce moment sont visibles  travers
le hublot pour toute la salle. Aux derniers mots de la rplique
prcdente, quatre feux rouges en ligne verticale se sont allums et
clignotent rgulirement.]

BRAMBOURG. Oui, rouge partout!... Nous avons fait la premire question,
c'est la premire rponse. Nous allons faire la seconde question, vous
allez voir la seconde rponse! Bleu partout! [Les quatre feux rouges
s'teignent, sont remplacs au bout d'une dizaine de secondes par quatre
feux bleus.] L! qu'est-ce que je disais!

D'ARTELLES. Parfaitement! C'est vous qui avez fait le calcul?

BRAMBOURG. Oui, Rouge partout, bleu partout.

D'ARTELLES. Alors, bateau franais.

BRAMBOURG. Heu ...

D'ARTELLES. Puisqu'il a rpondu aux signaux. Un navire ennemi, il
faudrait qu'il devine.

BRAMBOURG. Deviner, non. Calculer. Oui.

D'ARTELLES. Elles sont secrtes, les tables de calcul.

BRAMBOURG. Mon pauvre vieux, il n'y a rien de secret. Tenez, l'anne
dernire, j'tais embarqu dans l'escadre internationale de
l'Adriatique. Nos camarades Anglais, Italiens, Autrichiens, Allemands,
les voyaient journellement, les signaux de reconnaissance. De l  les
interprter,  trouver le truc, il n'y a qu'un pas. [Regardant par le
hublot.] En tout cas, nous sommes en guerre et voil un croiseur qui
avance sur nous aussi vite qu'il le peut. Mais regardez donc s'il
avance! c'est naturel, a? Bon Dieu! je remonte.

D'ARTELLES. [qui jette des regards inquiets vers le rideau.] C'est a.

BRAMBOURG. Vous venez?

D'ARTELLES. Non

BRAMBOURG. Vous prfrez attendre ici le branle-bas du combat?

D'ARTELLES [avec violence]. Mais taisez-vous donc!

BRAMBOURG. Ah a! sommes-nous des femmes, pour avoir peur des mots?

D'ARTELLES. Vous tes fou.

BRAMBOURG. Je ne crois pas, mon vieux, et je vous dit: Bonne chance!

[Ils sort. D'Artelles court aussitt au rideau et en tire Jeanne
dfaillante.]




SCNE VIII


JEANNE, D'ARTELLES.

D'ARTELLES. Jeanne, ce n'est pas vrai. C'est un croiseur franais. Il a
rpondu: feux rouges, feux bleus. Alors ... Toute la division trane
entre Bizerte et Toulon ... a aurait t un miracle que nous ne fassions
aucune rencontre ... Jeanne, mon petit ... mon petit  moi ...

[Jean s'accroche  d'Artelles.] [On entend sonner le branle-bas de
combat.]

    RIDEAU.


       *       *       *       *       *


TROISIME ACTE

[La scne reprsente le pont et la passerelle de l'_Alma_.]




SCNE PREMIRE


CORLAIX, VERTILLAC, puis LES MATELOTS.

LA VOIX D'UN HOMME [venant de l'avant]. Alerte! Deuxime secteur!

VERTILLAC [sur l'avant de la passerelle]. Qu'est-ce qu'il y a?

UNE VOIX DE TIMONIER. Un feu par bbord,  trois quarts devant.

VERTILLAC. Ah! bon, je vois. [Silence, puis Vertillac venant de l'avant
de la passerelle traverse de bbord  tribord cherchant le commandant].
Commandant! la veille signale un feu de btiment.

CORLAIX [distrait]. A trois quarts par bbord, oui.

VERTILLAC. Oui, mais je ne sais pas si j'ai la berlue ... mais ce
btiment-l m'a l'air d'tre un btiment de guerre.

CORLAIX [qui revient brusquement  la situation]. Un btiment de guerre?
Voyons, Vertillac, il aurait ses feux masqus, votre btiment de guerre,
vous ne les verriez pas.

VERTILLAC [tendant ses jumelles]. Je sais bien! Mais tout de mme,
prenez donc mes jumelles, voulez-vous, Commandant?

CORLAIX [prend les jumelles, donne un coup d'oeil et les rend 
Vertillac]. Tiens, tiens, j'ai la berlue aussi moi. Timonerie!
apportez-moi la longue-vue. [Jeu de scne.] Pas celle-l, voyons, la
tlmtrique!

DAGORNE [qui se prcipite]. Bougre d'empot! Il sait pas seulement rien,
excusez Commandant, voil!

CORLAIX. Silence sur la passerelle, Dagorne. [Il prend la longue-vue et
regarde assez longuement.]

VERTILLAC. Eh bien, Commandant?

CORLAIX Eh bien!... [Un silence.] Vertillac!... Rappelez la borde de
quart aux postes de combat!

VERTILLAC. Les babordais aux postes de combat. [Mouvements, jeux de
scne, clairons, revenant vers Corlaix.] Commandant, l'enseigne de quart
qui fait une ronde?... si nous l'avions pour les pices!

CORLAIX. Vous avez raison!... [Il se tourne vers le kiosque.] Allez donc
cherchez Monsieur Brambourg et priez-le de revenir sur la passerelle.

VERTILLAC [face  l'arrire]. Les pointeurs ...  bbord trente-cinq
degrs!... hausses suprieures ... tir sur limite ... [Il se retourne
vers Corlaix.] Nous sommes pars, Commandant!

CORLAIX. Bien! Allumez les feux de reconnaissance!... Vertillac, votre
colonne est prte?

VERTILLAC. Bien sr, Commandant, j'ai mme fait vrifier les quatre
signaux par Brambourg, tout  l'heure ... [Il se tourne vers le kiosque.]
Korcuf ... premire question!... allumez!...

KORCUF. C'est a, Capitaine. [Il lve le nez.] La colonne est claire.

CORLAIX. [ Vertillac, il a regard la colonne.] Rouge, blanc, bleu,
vert ... Premire question. La premire rponse? qu'est-ce que c'est,
Vertillac?

VERTILLAC. Premire rponse ... rouge partout, Commandant.

[On voit trs bien de la salle les feux du btiment signal. Au fur et 
mesure que ce btiment est cens se rapprocher de l'_Alma_, les feux
sont devenus plus brillants et se sont carts les uns des autres comme
il est vraisemblable. Au moment que Vertillac prononce la rplique
_rouge partout_ quatre feux rouges s'allument.

VERTILLAC. Exact.

CORLAIX. Exact! Entre nous ... je ne m'y attendais pas ...

VERTILLAC. Moi non plus.

CORLAIX. Donc a serait franais, a? ah bah.

VERTILLAC. Qui diable a peut-il tre?

CORLAIX. Attendez avant de supposer. Il y a une autre question. Deuxime
question!

VERTILLAC. Korcuf! Allumez!

KORCUF. C'est a!

[Sur le navire en vue les quatre feux rouges s'teignent  la fois. Il
ne reste plus de visibles pendant un temps que les feux ordinaires de la
navigation.]

CORLAIX [ Vertillac]. Il doit nous rpondre quoi?

VERTILLAC. Bleu partout.

CORLAIX. Voyons.

[A l'horizon quatre feux bleus s'allument en place de quatre feux rouges
qui viennent de s'teindre.]

VERTILLAC. Cette fois ...

CORLAIX. Oui.

VERTILLAC. Pas l'ombre d'un doute. Tout ce qu'il y a de plus franais.

[Corlaix a repris les jumelles de Vertillac et regarde obstinment].

CORLAIX. Tout de mme il y a tension diplomatique ...  la rigueur il
n'aurait pas interprt la Tour Eiffel ... c'est encore dans les choses
possibles ...

VERTILLAC. Mais faut tre imbcile pour naviguer comme a, illuminer des
pieds  la tte, et pour rallier un camarade par l'avant et  grande
vitesse ... Un torpilleur allemand qui voudrait nous attaquer ne ferait
pas autre chose.

CORLAIX [les jumelles toujours]. cartons-nous; a lui donnera toujours
une leon de manoeuvre! [Il se redresse.] L'homme de barre!  droite!
dix! quinze!... vingt!... toute!... oh!... l. tlmtriste, la
distance.

LE TLMTRISTE. Quatre mille deux cents.

VERTILLAC. Voulez-vous qu'on allume les feux, Commandant?

CORLAIX. Jamais de la vie!

VERTILLAC. Puisqu'il est franais!

CORLAIX. Oui, mais vous avez dit vous-mme qu'il manoeuvre exactement
comme s'il tait autre chose. [Il a repris les jumelles.] Pouvez-vous
compter ses chemines?

VERTILLAC [lunette tlmtrique] Une, deux, trois ... voyons, voyons, je
vois double ... j'en compte quatre.

CORLAIX. Eh bien! tous nos croiseurs ont quatre chemines!

VERTILLAC. Pas comme a, Commandant!... Un seul groupe, de quatre
chemines galement distantes!... Dans ce genre-l, je ne vois pas que
nous ayons grand'chose ...

CORLAIX [ la porte du kiosque]. Dressez la barre! Zro!  gauche
cinq!... cinq!... dix ... dix ... vingt ... vingt ...  gauche toute!
Dressez! Dressez! Rencontrez! Rencontrez! Tlmtriste!... la distance!

LE TLMTRISTE. Trois mille cinquante.

CORLAIX. Suivez attentivement ... De cent mtres en cent mtres.

[Brambourg arrive sur la passerelle.]

BRAMBOURG. A vos ordres, Commandant. Rien de particulier  la ronde.

CORLAIX. Brambourg, aux signaux. Signalez par la colonne. "cartez-vous
de ma route" ...

BRAMBOURG. cartez-vous de ma route!... Bien, Commandant ... Timonier ...
La tactique de nuit!

CORLAIX. Signal 2605 si j'ai bonne mmoire, vrifiez tout de mme.

[Le timonier s'approche avec le volume.]

BRAMBOURG [au timonier]. Cherchez  2605.

CORLAIX. Oui, signal 2605. Chapitre 48. Btiments isols. Plus vite que
cela, mon ami!...

BRAMBOURG [qui feuillette]. Voil, Commandant: 2605: cartez-vous de ma
route.

CORLAIX [ Vertillac]. Votre montre, Vertillac! Comptez-moi soixante
secondes! S'il n'a pas indiqu sa manoeuvre  la soixantime ... [Il
commande.] Chargez les pices.

[Bruit de culasse.]

CORLAIX. La distance?

LE TLMTRISTE. Deux mille quatre cents.

CORLAIX. Vertillac! ne le lchez pas avec vos jumelles! s'il vient sur
sa gauche, je n'attendrai pas la soixantime seconde!

VERTILLAC. Les pointeurs, suivez le but! [Cet ordre et les ordres 
l'artillerie sont arrivs sans lever la voix dans le kiosque de
navigation o les matelots manient des transmetteurs d'ordres.]
Brambourg! Prenez l'artillerie! Faites le ncessaire!

BRAMBOURG. Le but est le croiseur  quatre chemines qui vient de
l'avant. Sur la premire chemine  la flottaison!

[Sourde dtonation au loin, jet de vapeur trs blanche, parmi les feux
du btiment qui vient.]

CORLAIX. Hausse suprieure!... Commencez le feu!...

BRAMBOURG [du kiosque se retournant]. Hein?

VERTILLAC [commandant par-dessus Brambourg]. Allumez donc les lampes
rouges, toutes les sections! [A Brambourg] Quoi! vous n'avez pas vu
qu'ils viennent de lancer une torpille?

[Violente dtonation des pices.]

CORLAIX. Clairons, fermeture des portes tanches. Prenez votre temps les
pointeurs, ne vous pressez pas. Vous voyez la torpille quelqu'un?

BRAMBOURG. Je ne vois rien.

VERTILLAC. La mer est grande, il y a de la place  ct de nous.
Qu'est-ce qu'ils fichent donc l-bas ils ont teint leurs feux?

CORLAIX. Tant mieux pour lui.

KORCUF [toujours  la barre]. Ils ont pas fait exprs, Capitaine. Ils
ont reu!

DAGORNE [ Corlaix] L'ennemi est coul bas, Commandant.

CORLAIX. Je crois que moi aussi.

VERTILLAC [accourt]. Vous tes bless, Commandant?

CORLAIX. Oui, l'paule gauche, sauf erreur, ne doit plus tenir 
grand'chose.

VERTILLAC. Le docteur, Nom de Dieu, appelez le docteur Rabeuf.

[Les canons ont cess le feu, dans le silence dtonation basse.]

VERTILLAC [se redressant]. Tonnerre de nom d'un chien!... La
torpille!...

[Corlaix assis sur son pliant et presque affaiss se redresse
brusquement la main droite  la rambarde.]

CORLAIX. Les tribordais sur le pont ... En haut tout le monde ... Appelez
l'officier en second!

VERTILLAC. Commandant, mais vous tes bless!... gravement bless!

CORLAIX. Vous pouvez y aller du superlatif, mortellement bless! du
moins a me semble ... Et puis aprs?

VERTILLAC. A vos ordres!

CORLAIX. Armez la baleinire de sauvetage, d'abord ... la borde de quart
 dbarquer les embarcations.

VERTILLAC. Bien, Commandant!

[Il fait demi-tour et chancelle prs de descendre l'chelle.]

CORLAIX. Vous tes bless aussi, vous!

VERTILLAC. Peut-tre bien ... Le mme obus ...

[Il s'affaisse soudain.]

CORLAIX. Brambourg! Remplacez! dbarquer les embarcations!...

[Brambourg salue, descend l'chelle. Il croise Rabeuf qui monte 
demi-vtu.]

RABEUF. Eh bien?

CORLAIX. Ah! te voil ... vite!... Regarde celui-l!

RABEUF [se penche sur Vertillac, il se relve]. Celui-l? c'est fini ...
il est mort. [Corlaix se dcouvre et jette sa casquette.] Mais toi? je
croyais que c'tait toi!

CORLAIX. Moi aussi ... Eh! bien, l'officier en second, l'a-t-on prvenu?
[Rabeuf, malgr la rsistance de Corlaix ouvre la redingote et examine
l'paule.] Mais laisse-moi donc tranquille, nom d'un chien!... puisque
je te dis que j'ai mon compte. Les choses srieuse d'abord!... Est-ce
que le btiment ne commence pas  donner de la bande?

[Tous deux regardent vers l'avant avec attention. Le Duc qui a combattu
 la pice d'artillerie de bbord et qui s'occupe maintenant d'amarrer
sa pice s'arrte tout d'un coup, regarde aussi, fait un geste comme
pour se prcipiter vers l'chelle puis se ravisant appelle:]

LE DUC. Diquelou!

[Il prend  part et lui parle tout bas avec animation.]

DIQUELOU. Bon sang de bon Dieu! en voil une histoire! Et alors?

LE DUC. Gueule donc pas comme a, bougre d'abruti!

DIQUELOU [baissant la voix]. Alors ... elle est l, en bas, dans la
chambre de l'autre?

LE DUC. Puisque je te dis. Viens la chercher avec moi, je ne pourrai
jamais tout seul.

DIQUELOU [coup d'oeil  l'extrieur]. On va couler, tu sais! si nous
descendons, nous n'aurons pas le temps de remonter.

LE DUC. Je m'en fous!

DIQUELOU. Si tu t'en fous, moi aussi.

[Ils se prcipitent en bas tous les deux et disparaissent dans
l'chelle.]




SCNE II


Les Mmes, sauf VERTILLAC, mort, puis BRAMBOURG et successivement
FERGASSOU, BIRODART qui arrivent l'un aprs l'autre sortant des fonds
les vtements en dsordre.

FERGASSOU. A vos ordres, Commandant. Tiens! l'autre tiodi qui me
racontait que vous tiez mort.

CORLAIX. Pas encore, pour l'instant!... J'ai autre chose  faire! Nous
avons reu une torpille par bbord, dans le compartiment D, du moins, je
le suppose.

FERGASSOU. Et le torpilleur, vous l'avez coul?

CORLAIX. Oui

FERGASSOU. Alors, tout va bien!... Vous dites? Dans le compartiment D?

CORLAIX. Oui, allez-y et faites le ncessaire.

FERGASSOU. Bien, Commandant.

CORLAIX. A tout hasard, vrifiez qu'il n'y ait personne en bas. J'ai
fait siffler tout le monde sur le pont.

FERGASSOU. Bien, Commandant.

CORLAIX. Il me semble que la bande augmente.

FERGASSOU. Peut-tre bien.

CORLAIX. Tlphonez-moi du poste central, hein?

FERGASSOU. Entendu, Commandant!... C'est tout?

CORLAIX. C'est tout!

FERGASSOU. J'y cours!

[Il se prcipite dans l'chelle.]

BIRODART [arrivant  son tour]. Commandant!  vos ordres!... Mais?...
qu'est-ce que c'est que cette bande-l?... si a continue, nous allons
faire le tour!

CORLAIX. Descendez, Birodart. Faites vacuer les machines et
chaufferies. Bas les feux! Partout, naturellement.

BIRODART. Naturellement!

CORLAIX. Quand vous remonterez ...

BIRODART. Je serai peut-tre longtemps en bas!

CORLAIX. Alors ...

[Il l'embrasse. Birodart disparat.]

RABEUF. Commandant, si je peux servir  quelque chose?

CORLAIX. Attends! [Dans le kiosque, sonnerie du tlphone, il dcroche
le rcepteur.] All!... c'est vous, Fergassou?... Oui, je vous entends
bien!... qu'est-ce que vous dites?... Double fond perc!... La cloison
G.H.? Mais alors!... qu'est-ce que vous dites?... Dans le poste central
quatre pieds d'eau ... Mais sacrebleu ... remontez vite ... L'chelle
avant ... le passage est obstru?... Obstru!... [Il jette le rcepteur.]
Merde!... L'quipage aux postes d'vacuation.

RABEUF [derrire Corlaix]. Alors?... tes ordres?...

CORLAIX [se retourne]. Mes ordres! Voici: l'officier de quart est mort,
remplace-le: et fais vacuer le btiment!

RABEUF? Par o?

CORLAIX. Par-dessus bord, donc! C'est plein de barques de pcheurs dans
ces parages, les hommes ont encore une chance ...

RABEUF. Et toi?...

CORLAIX. Moi? je suis dj crev, je vais couler bas avec mon navire: ce
n'est pas le moment de parler de moi!... File ...

[Il lui montre l'chelle d'un geste impratif. Rabeuf salue
militairement et descend.]




SCNE III


LES MATELOTS, puis LE DUC, DIQUELOU, D'ARTELLES, JEANNE.

CORLAIX [regardant autour de lui]. Je crois que j'ai fait tout ce qu'il
y avait  faire ... Oui ... [Il lche la rambarde, s'affaisse et demeure
immobile.]

[A la fin de la scne prcdente, l'_Alma_ a commenc de s'incliner peu
 peu sur bbord. On voit le ct tribord de la passerelle s'lever
petit  petit tandis que le ct bbord s'enfonce. Tout d'un coup le
compas talon de la passerelle suprieure s'croule et tombe sur Corlaix
qui s'abat, la face contre terre.]

KORCUF [abandonnant la barre]. Nom de Dieu! Le Commandant qui a son
compte!

[Les matelots du Spardeck se sont prcipits sur la passerelle.]

DAGORNE [se penchant sur Corlaix vanoui]. Il n'est pas mort, mais il
n'en vaut gure mieux. [Il s'interrompt brusquement la bouche ouverte;
au haut de l'chelle infrieure, vient d'apparatre Le Duc portant dans
ses bras, Jeanne vanouie. D'Artelles ensanglant les suit.]

DAGORNE [ahuri]. Ah! bien, celle-l!

DIQUELOU. As pas peur, vieux frre, n'y a point de risque, le Commandant
ne voit plus clair.

D'ARTELLES. [Il est demeur sur la dernire marche de l'chelle,  bout
de forces, cramponn des deux mains  la rambarde]. Plus clair?...
alors ... Le Duc! Diquelou!

LE DUC. Me voil, Lieutenant. Nous voil!

D'ARTELLES. Foutez le camp  la mer tout de suite avant que le bateau
chavire, le tourbillon vous entranerait, allez!

[Il tombe sur les genoux. Le Duc et Diquelou sont prs d'enjamber la
rambarde en tenant Jeanne chacun par le bras, d'Artelles lche la
rambarde et tombe  plat pont.]

LE DUC [terrifi]. Qu'est-ce qu'il a? qu'est-ce qu'il y a?

DIQUELOU. Tu ne l'as donc pas vu, quand les tles du bord sont rentres
dans la chambre, il s'est laiss ventrer pour qu'elle ait le temps de
sortir ...

LE DUC [sanglotant]. Oh! oh!

D'ARTELLES [il se soulve d'un dernier effort sur une main et sur les
genoux]. Mais foutez donc le camp, je vous dis!... [Ils obissent. Il
retombe.] Adieu, mon amour! [Il meurt.]

[La bande sur bbord augmente toujours. Fourdylis s'est assis aux pieds
de Dagorne. Rideau baiss lentement.]

    RIDEAU.


       *       *       *       *       *


QUATRIME ACTE


[A terre,  Toulon. L'appartement du Commandant de Corlaix. Un salon.
Meubles lgants et de bon got sans exagration de luxe. Au lever du
rideau, Jeanne est assise les yeux fixes, le regard perdu: elle songe ...
Alice entre aussitt ...




SCNE PREMIRE


JEANNE, ALICE.

ALICE [observe un instant sa soeur, puis l'appelle]. Jeanne? [Jeanne n'a
pas entendu. Alice vient tout prs d'elle.] Jeanne?

JEANNE [comme rveille en sursaut, se rassure]. C'est toi?

ALICE. coute, petite soeur ... je comprends que tu n'aies pas le coeur
gai ... Je sais bien qu'il n'y a que juste cinq semaines depuis le ...
Mais je te supplie de rflchir un peu. Tu as eu ce bonheur inou,
extravagant, d'tre sauve ... recueillie ... ramene  terre ... Tu as eu
cette chance incroyable ... impossible ... de pouvoir rentrer ici, chez
toi ... en secret ... Personne n'a rien su, personne n'a rien souponn ...
Et Fred ... rapport en civire trois heures aprs toi ... Fred qui a
dlir des jours et des jours ... Fred ignore comme tout le monde ...
comme tout le monde except nous trois ... toi ... le petit matelot Le
Duc ... moi ... Muets aujourd'hui, Fred ne donne plus d'inquitude,
bientt, il sera convalescent, dans quelques jours sans doute, il se
lvera. Comment feras-tu pour lui cacher ton dsespoir? Toi qui
remplissais tout la maison ...

JEANNE. Alice, ma grande soeur, coute-moi  ton tour. As-tu oubli? Il
y a cinq semaines, j'tais heureuse, j'tais aime, j'avais un amant!
Je n'ai pas peur du mot, va!... Je l'adorais! J'tais prs de lui ...
Tout  coup, un choc sourd, terrible, le mur s'enfonce, la mer entre ...
c'est tout ... Je ne me rappelle plus rien, jusqu'au moment o je me suis
trouve dans une barque ... Un homme tait pench sur moi, mais ce
n'tait pas lui ... c'tait Le Duc. Je ne pouvais pas parler ... Je le
regardais ... je voulais savoir. Alors de la main, il finit par me
dsigner quelque chose, j'ai vu la mer ... rien que la mer ... des paves.
Il est mort.

ALICE [prenant sa soeur dans ses bras]. Ma chrie! Ma pauvre chrie! Ma
pauvre petite ... je comprends ... Et cependant, Jeanne, Jeanne ... tu es
la femme de Fred ... il a besoin de toi ... il a besoin de s'appuyer sur
toi ... le voil bless,  peine convalescent. Il n'a plus de navire, il
ne peut plus combattre ... il va passer en Conseil de Guerre ... puisque
c'est la loi ... puisqu'il tait commandant ... son honneur est en jeu, sa
carrire, sa libert, je ne sais pas moi ... sa vie peut-tre, Jeanne
pense  cela ... Jeanne!... Oublie, oublie.




SCNE II


Les Mmes, CORLAIX, LE DUC.

[Pendant les dernires phrases, la porte s'est entr'ouverte sans bruit
et on aperoit Corlaix].

CORLAIX. Bonjour, les petites filles!

[Elles se dressent stupfaites.]

ALICE. Fred!... Debout!...

CORLAIX. C'est une surprise, hein?

[Corlaix, veston d'intrieur, civil, entre pniblement s'appuyant de la
main gauche sur une canne-bquille. Son bras droit est en charpe. A sa
droite. Le Duc, tenue de matelot, le soutient sous une aisselle. Alice
va e soutenir de l'autre ct.]

ALICE. Vous marchez tout seul?

CORLAIX. Tout  fait tout seul; une bquille, un infirmier, une
infirmire, je n'ai plus besoin d'autre chose.

ALICE. Mais le mdecin n'a pas autoris ...

CORLAIX. Oh! c'est un personnage bien plus important qui m'a fait sortir
de mon lit: le commissaire du Gouvernement.

[Alice et Le Duc l'installent dans un fauteuil.]


ALICE. Encore? Vous avez dj subi un interrogatoire mardi.

CORLAIX. Il parat que celui-l ne suffit pas, qu'il en faut un autre
plus beau, de qualit au-dessus et on va tout recommencer  partir du
commencement. A cet effet, le commandant Morbraz, commissaire du
Gouvernement prs le Conseil de guerre va venir d'un moment  l'autre
m'interroger une seconde fois.

ALICE. Ce vieux fou! tait-ce une raison pour vous lever?

CORLAIX. Mademoiselle Alice, le commandant Morbraz a t mon capitaine
de compagne sur l'_Austerlitz_ dans le temps que j'tais enseigne. Il
est vieux, c'est vrai, trs vieux mme, original aussi, mais pas fou du
tout, croyez-le bien. Pour rester dans mon lit  sa dernire visite,
j'avais une excuse: j'tais presque mourant.

ALICE. Vous exagrez.

CORLAIX. J'ai dit presque, mais aujourd'hui, je serais inexcusable. Je
me porte comme un charme. [Le Duc sort aprs avoir pos un dossier qu'il
apportait, sur un petit meuble  porte de Corlaix. Celui-ci cherche
Jeanne des yeux, et de la main il carte doucement Alice qui,
volontairement, la masque  sa vue.] Jeanne, ma petite Jeanne, pourquoi
restez-vous si loin. [Jeanne fait un effort sur elle-mme et se rsigne
 approcher. Corlaix la regarde avec tonnement.]

ALICE. Votre femme vous boude et elle a bien raison. Vous n'auriez pas
d vous lever.

JEANNE. En effet, c'est une imprudence.

ALICE. Une grande imprudence.

JEANNE. Je ne m'attendais pas ...

CORLAIX [ Jeanne]. C'est bizarre ... on dirait que vous avez grandi.

ALICE. En voil une ide!

CORLAIX. Ou alors ... vous avez t souffrante et on me l'a cach.

ALICE. Allons bon!

CORLAIX. Je m'en doutais un peu. De l-bas, je n'entendais plus votre
gaiet qui, avant, traversait les cloisons, c'est pour cela aussi que je
me suis lev. Franchement, ne me cachez rien ... qu'avez-vous eu?

JEANNE. Mais ... je vous assure.

CORLAIX. Alice?

ALICE. Elle n'a pas chang.

CORLAIX. Si!

ALICE. En tout cas, ce serait  son loge. Il n'y a pas cinq minutes,
vous disiez vous-mme que vous avez t en danger.

CORLAIX. Quoi, ma petite Jeanne, ce serait l'inquitude qui vous aurait
transforme de la sorte? Vous vous intressez  ce point au vieux
bonhomme?

JEANNE. Mon ami ...

ALICE. Croyez-vous donc que votre femme ne vous aime pas?

CORLAIX. Mais alors, si c'est cela ... puisque me voil rtabli
maintenant, prt  prendre le commandement d'un autre bateau, car
j'espre bien qu'ils ne vont pas me faire languir ... Eh bien! ma chre
petite Jeanne, quittez cet air renfrogn qui ne vous va pas du tout ...




SCNE III


Les Mmes, MORBRAZ.

[Le Duc entre prcdant Morbraz, puis se retire.]

MORBRAZ [Il est trs vieux, marche d'un pas raide et saccad, grosse
rosette]. Commandant, c'est encore moi. Qu'est-ce que tu en dis, deux
fois la gueule  Morbraz au lieu d'une ... a passe toute mesure,
hein?... [Il lui serre la main, puis aperoit Jeanne et Alice.] Oh! cr
nom!... je deviens aveugle!... Madame! mes plus respectueux hommages!
Mademoiselle ...

ALICE. Excusez-moi, Commandant.

[Rvrence. Alice sort, laissant Morbraz interloqu.]




SCNE IV


JEANNE, CORLAIX, MORBRAZ.

JEANNE [qui s'est leve]. Commandant, je vous laisse avec mon mari, vous
devez avoir des choses srieuses  vous dire.

MORBRAZ. Mais restez, donc Madame, je vous en prie. C'est tout ce qu'il
y a de plus srieux, mais on n'as pas prononc le huis clos.

JEANNE. N'importe, Commandant, je vous gnerais beaucoup.

MORBRAZ. C'est--dire que c'est tout le contraire! Supposez que votre
mari ait quelque chose  crire, une note, enfin, n'importe quelle
blague, eh bien! c'est pas avec sa patte casse ...

CORLAIX [qui ne cesse pas d'examiner sa femme du coin de l'oeil, soulve
son bras droit]. C'est l'autre!... mais je ne veux pas vous ennuyer, ma
petite Jeanne: le mtier de greffier n'est pas grand'chose de
reluisant ... Vous restez tout de mme? C'est gentil, merci beaucoup de
fois, vous tes trop charmante ... et sur ce, Monsieur le Commissaire du
Gouvernement, je vous coute.

[Jeanne et Morbraz sont assis. Corlaix, allong dans son fauteuil,
Jeanne attentive d'abord par politesse se laisse aller peu  peu  sa
distraction. Elle est bientt tout  fait ailleurs, revient vaguement 
elle chaque fois que Morbraz lui adresse la parole et tombe du ciel, en
entendant  l'improviste les mots: condamn, sauter, que prononce
Morbraz.]

MORBRAZ. Voil un inculp comme je les aime. H l! Corlaix, par que tu
es?

CORLAIX. Par, Commandant!

MORBRAZ. Alors, en avant! et en route!... Non! tiens bon partout! C'est
tout le contraire; Stop! Faut tre prudent! Tu es bless! [Il s'adresse
 la femme de Corlaix, il ne baisse aucunement la voix.] Je lui apporte
une sale nouvelle, vous savez! a va lui fiche un coup ... Vous devriez
d'abord le prparer un peu ... s'il a encore la fivre ...

CORLAIX. Commandant, je vous affirme que je n'ai mme plus le dlire. Je
suis tout ce qu'il y a de mieux prpar  savoir tout ce qu'il y a de
pis comme nouvelle, et d'ailleurs, du moment que vous me l'apportez,
elle est tout de mme la trs bien venue.

MORBRAZ. Bon a! quand je vous le disais: voil un inculp comme je les
aime! Alors posons le problme, n'est-ce pas?... parce que si on ne le
posait pas ...

CORLAIX. Je crois bien! Commandant, posez le problme.

MORBRAZ. a va bien. Commenons par le commencement. Dans la nuit du 31
juillet au 1er aot, le vaisseau de la Rpublique l'_Alma_
croiseur-claireur de cinq mille tonnes, vingt mille chevaux, command
par toi La Croix de Corlaix et faisant route de Toulon  Bizerte,
rencontre deux heures aprs l'appareillage, un rafiot inconnu. Ce rafiot
attaque l'_Alma_. C'est donc probablement un rafiot ennemi.

CORLAIX. Trs probablement.

MORBRAZ. D'ailleurs, ami ou ennemi, je m'en f ... je m'en fiche!... Il
attaque! C'est tout ce qu'il me faut. Il attaque comment? Il ne va pas
chercher midi  quatorze heures; il met le cap sur l'_Alma_ et il arrive
droit dessus, filant bon train. Toi aussi tu filais bon train. Combien
de noeuds?

CORLAIX. Moi, vingt noeuds. Lui, vingt ou vingt-cinq  mon estime ...

MORBRAZ. Total quarante-cinq ... quarante-cinq noeuds, c'est inou. De
mon temps ... Enfin, j'ai pos le problme. Maintenant, je conclus! Mon
petit, deux navires qui arrivent droit l'un sur l'autre,  quarante-cinq
noeuds de vitesse, c'est que l'un veut la peau de l'autre. Pas
d'hsitation possible! Tu ne voulais pas la peau de l'autre, donc
l'autre voulait ta peau  toi. A preuve qu'il t'a attaqu, tu ne peux
pas dire le contraire. Bon, a va bien! Je continue! L'autre t'attaque,
toi, qu'est-ce que tu fais?

CORLAIX. Je me dfends et je le coule bas.

MORBRAZ. Le chiendent, c'est que, lui aussi, t'a coul bas ... en te
flanquant sa torpille en pleine figure! Tu t'tais donc laiss approcher
 porte de torpille, toi?

CORLAIX. Hlas!... puisqu'il m'a flanqu, comme vous dites ...

MORBRAZ. Et je rpte: En pleine figure, v'lan! Sais-tu ce que a
prouve?... a prouve que tu es la dernire des moules, mon pauvre vieux?
Et sais-tu ce que a vaut? a vaut d'tre cass de ton grade, fichu 
pied, flanqu hors la marine et peut-tre foutu  l'ombre pour dix ans,
le temps de rflchir, quoi! Pas d'erreur, c'est comme a que a se
joue!

CORLAIX. Ainsi, Commandant, votre sale nouvelle!... c'est a?

MORBRAZ. a? jamais de la vie! Elle est bien plus sale que a! espre,
tu vas voir. Mais procdons par ordre: tu es foutu,  moins ...

CORLAIX. A moins que?

MORBRAZ. A moins que tu n'aies eu tes raisons. Et qu'elles soient
bonnes.

CORLAIX. J'en ai une.

MORBRAZ. Sors-la voir.

CORLAIX. C'est simple: sitt  porte de signaux, j'ai questionn le
btiment inconnu sur sa nationalit, je l'ai questionn deux fois, par
les deux questions rglementaires des signaux de reconnaissance et deux
fois il m'a rpondu qu'il tait franais, trs correctement. Alors comme
juste, je ne l'ai plus suppos ennemi, je l'ai cru ami. Voil ma raison.

MORBRAZ. Elle est bonne ... Tout de mme, voyons voir, et rpte un
peu ... Il t'a rpondu deux fois trs correctement, le bateau des Boches?

CORLAIX. Deux fois.

MORBRAZ. Et c'tait combin comme il fallait tout a?

CORLAIX. Oui, Commandant!

MORBRAZ. Tu l'as vu?

CORLAIX. Naturellement!

MORBRAZ. Ce qui s'appelle vu?

CORLAIX. De cet oeil-ci et de cet oeil-l!

MORBRAZ. Suffit! Je te connais, tu n'es pas aveugle et tu n'as jamais
t menteur. Donc, je te crois! Seulement le Conseil de guerre, lui, ne
te croira pas.

CORLAIX. Pourquoi?

MORBRAZ. Parce que tu racontes des choses pas croyables! Rflchis donc
une fois dans ta vie, tourte? Comment?... Voil un bateau ennemi qui ne
sait pas seulement ce que c'est que les signaux de reconnaissance, qui
n'en a jamais entendu parler! c'est secret les signaux de
reconnaissance! Il n'y a que les officiers  savoir ce secrt-l ... et
mme ... pas tous les officiers?... Quelques-uns seulement ... ceux qui en
sont chargs ... Sur ton _Alma_, combien en avais-tu d'officiers au
courant de la chose?

CORLAIX [ouvre le dossier que Le Duc a plac  sa porte]. Voici la
liste de l'tat-Major de l'_Alma_! Voyons ... Eh bien, Commandant, nous
tions quatre: mon second Fergassou, l'officier de manoeuvre Vertillac,
l'officier de montres Brambourg et moi-mme. [Il laisse le dossier
ouvert.]

MORBRAZ. Quatre! Tu vois bien! a ne fait pas gras, quatre!

CORLAIX. Non.

MORBRAZ. Alors, voil un bateau ennemi qui ignore les signaux de
reconnaissance et qui rpond correctement  tes deux questions? Tu
trouves que c'est croyable, toi?

CORLAIX. Ce que j'affirme, c'est que le bateau ennemi a allum les deux
rponses qu'il fallait, combines comme il fallait. Je les ai vues, moi,
que voil, et beaucoup d'autres les ont vues comme moi.

MORBRAZ. videmment! beaucoup d'autres les ont vues, seulement il n'en
reste plus ... Voil ma sale nouvelle. Tu n'as pas de tmoin pour toi.
Pas un. Autant dire que tu es foutu, mon pauvre vieux, comme pas un
quiconque!

CORLAIX. Commandant! Voyons! Nous sommes cent vingt-quatre survivants,
grce  Dieu!

MORBRAZ. Parfaitement! cent vingt-quatre! dont cent vingt-trois n'ont
rien vu, rien de rien, pas un fifrelin!

CORLAIX. Rien?

MORBRAZ. Rien!

CORLAIX. C'est extravagant.

MORBRAZ. Non.

CORLAIX. Comment non?

MORBRAZ. Non! ce n'est pas extravagant! ils dormaient. C'tait leur
droit  ces bougres-l puisqu'on n'avait pas encore rappel aux postes
de combat. Alors ils dormaient; ceux qui n'taient pas de quart, dans
leur hamac; ceux qui taient de quart, sur le pont.

CORLAIX. Mais ils ne dormaient pas tous, que diable! les homme de veille
ne dormaient pas, les factionnaires ne dormaient pas. Rien que sur la
passerelle, nous tions douze ou quinze  ne pas dormir.

MORBRAZ. Je ne dis pas le contraire, mais tout ce monde-l se trouvait
probablement si bien  ton bord qu'ils n'ont pas voulu le quitter. Pas
un n'a voulu. Et alors, ils y sont encore, tous.

CORLAIX. Ils y sont et je n'y suis pas ... moi, qui commandais ... je n'y
suis pas ...

MORBRAZ [les bras au ciel]. Oui, je te vois venir! c'est ta guigne,
hein? Ah! pauvre France! sur trente ou quarante braves gens, il n'y en a
que vingt-neuf ou trente-neuf de crevs! et celui qui ne l'est pas en
devient bte  couper au couteau ... [A Jeanne.] Madame! mes excuses!
mais vraiment aussi cet animal-l passe la mesure. [A Corlaix.] Veux-tu
que je te dise? Tu es trop vieux! tu tombes en enfance.

CORLAIX [souriant]. Commandant, vous n'avez peut-tre pas tort!

MORBRAZ. Il n'y a pas de quoi rire, tu sais! Non, mais vas-tu finir? [A
Jeanne.] Madame, je vous prie de le regarder; il n'y a pas cinq minutes,
il regrettait de n'tre pas mort, il voulait se faire sauter ...

JEANNE [qui comprend  l'improviste]. Sauter?...

MORBRAZ [qui continue  Jeanne]. Je le connais, vous pouvez m'en croire:
le lascar voulait se faire sauter ... sans savoir pourquoi du reste ...
Mais  cette heure, changement  vue ... Il ricane sans savoir pourquoi
non plus, vous pensez! [A Corlaix.] Dis-le donc, pourquoi tu ricanes?
Parce que te voil sr et certain d'tre condamn?

JEANNE [stupfaite,  Corlaix]. Condamn?

CORLAIX [ Jeanne]. Condamn ou acquitt. Ne vous affolez pas huit jours
d'avance, mon pauvre petit. Pour l'instant, personne n'en sait rien.

MORBRAZ. Pardon! excuses! Moi, je le sais: tu ne seras pas acquitt, tu
seras condamn. [A Jeanne.] Il sera condamn, Madame, vous pouvez m'en
croire! c'est sr comme Amen  l'glise.

JEANNE. Commandant!... vous voulez rire?...

MORBRAZ. Vous trouvez qu'il y a de quoi? parole d'honneur, il faut que
vous ayez la gaiet facile.

JEANNE [ Corlaix.] Fred!... Je vous en supplie, est-ce possible?

CORLAIX. Je vous en supplie, moi aussi, ne faites pas cette figure, il
n'a jamais t question de me guillotiner.

MORBRAZ. Pour cela, il vous dit vrai: il est seulement question de le
rendre  la vie civile et de le loger gratis avec bail de trois, six,
neuf, dans une belle forteresse toute neuve.

JEANNE. Mais pourquoi?

MORBRAZ. Parce qu'il n'y a pas de tmoins! Bon Dieu! Allons, je vois que
vous avez trs bien compris. L-dessus, je vous laisse tous les deux
rflchir, Madame! [Il s'incline. Fausse sortie, il s'arrte.] Voyons
donc, il me semble que j'avais encore quelque chose. Ah! j'y suis ... dis
donc, Corlaix!

CORLAIX. Commandant?

MORBRAZ. Ton enseigne?... Celui qui tait de quart et qui s'en est
tir ... Bon Dieu de bon Dieu! voil que j'oublie son nom!

CORLAIX. Brambourg!

MORBRAZ. C'est a, Brambourg! Il ne m'a pas l'air d'tre bien chaud pour
toi ... quel type est-ce?... Un mauvais officier, hein?

CORLAIX. Non. Je n'ai jamais eu  lui adresser le moindre reproche 
l'occasion du service.

MORBRAZ. Et  l'occasion d'autre chose que le service?... [Silence.]
Suffit! a va bien ... Il parat que tu l'avais envoy faire une ronde au
moment psychologique?... Une riche ide que tu as eue l! Ah! quand tu
te mles d'en avoir, toi ...

CORLAIX. Pourquoi?

MORBRAZ. Parce que s'il avait t sur la passerelle, il aurait
probablement vu quelque chose ...

CORLAIX. Et il n'a rien vu?... Tant pis pour moi, c'est de ma faute.

JEANNE. Mais comment dites-vous ... Brambourg n'a rien vu? Enfin ... il
n'a pas vu les signaux de reconnaissance?

MORBRAZ. Non, Madame, je vous ai dj dit. Personne ne les a vus, pas un
chat.

JEANNE. Mais Brambourg?

MORBRAZ. Brambourg pas plus que les autres, je vous assure.

JEANNE. Brambourg n'a pas vu les signaux de reconnaissance?

MORBRAZ. Puisque je vous assure ... puisque je vous affirme que non!
Madame ... il ne les a pas vus ... en tout cas, il ne se souvient de rien,
pas plus que cela que d'autre chose ... alors voici: nous sommes
aujourd'hui mardi et le Conseil de guerre est convoqu pour vendredi,
mercredi, jeudi, vendredi, a te fait trois jours. Mon petit Corlaix,
tche moyen de te dbrouiller. Cherche un tmoin. Cherche une preuve,
cherche ce que tu voudras, mais trouve quelque chose ... parce que si tu
ne trouves rien ... j'ai l'honneur et le regret de te le rpter ... tu es
foutu comme pas un quiconque, mon pauvre vieux! Tu sais, a me fera tout
de mme une sacre peine! [Il s'incline devant Jeanne.]

CORLAIX [appelant]. Le Duc!

MORBRAZ. Veux-tu bien rester tranquille, toi?

CORLAIX. Jamais de la vie, Commandant. [Le Duc entre et l'aide  se
lever.] Il ferait beau voir que parce qu'on est bless on en devienne
malotru!




SCNE V


JEANNE, seule, puis LE DUC, puis ALICE.

[Jeanne reste seule, fait un jeu de scne assez long. Hsitation, carte
de visite, table  crire, griffonnage htif, enveloppe. Elle sonne. Le
Duc entre.]

JEANNE [quand elle a crit]. Dites-moi, Le Duc ... Le Commandant n'a pas
besoin de vous pour le moment?...

LE DUC. Sr que non, Madame. Aprs que le Commandant Morbraz, il a t
sorti, le Commandant comme a, il est rentr dans sa chambre.

JEANNE. Alors, vous allez vite me porter cette lettre, voulez-vous?
C'est tout prs, n'est-ce pas?

LE DUC [regardant l'adresse]. Pour sr!

JEANNE. Il y a une rponse. Vous direz que vous attendez une rponse.

LE DUC. Je dirai.

[Alice entre.]

ALICE. Finie, la visite?

JEANNE. Oui. [A Le Duc.] Vite, n'est-ce pas?

LE DUC. Ayez pas peur, Madame, esprez que je revienne et vous
regarderez voir  votre montre.




SCNE VI


JEANNE, ALICE.

ALICE. Eh bien? Morbraz? Pourquoi?

JEANNE. Attends. Je t'expliquerai tout  l'heure. Mais coute d'abord.

ALICE. Quoi donc?

JEANNE. Je t'ai racont la nuit du combat, la nuit du 31 juillet.

ALICE. Oui.

JEANNE. Je t'ai dit tout ce qui s'est pass ... enfin tout ce que j'ai vu
ou entendu. Tu te rappelles?

ALICE. Parfaitement. Mais ...

JEANNE. Attends ... c'est trs srieux. Tu te rappelles donc que
Brambourg est entr dans la chambre. Je me suis cache. Ils ont caus.
Je t'ai rpt ce qu'ils ont dit? [Alice fait un signe de tte.] Bon.
Veux-tu me rpter  ton tour puisque tu te rappelles? Oh! pas tout ce
qu'ils ont dit! Seulement la fin! les dernires paroles de Brambourg? ce
qu'il a dit avant de s'en aller!

ALICE. Avant de s'en aller?

JEANNE. Oui, il tait face au hublot ouvert, tu te rappelles bien?

ALICE. Parfaitement ... il a vu les feux du navire allemand qui
arrivait ...

JEANNE. Et il a dit quoi?

ALICE. Attends ... attends ... Il a dit: "qu'est-ce que c'est que a? on
dirait un btiment de guerre!" Et puis le navire a allum ses feux de
reconnaissance ... quatre feux ... rouges d'abord ... et puis bleus ...

JEANNE. Brambourg les a vus?

ALICE. Dame! Tu me l'as dit assez souvent, c'est lui qui les a
interprts, je veux dire qui a vrifi que c'tait bien les signaux de
reconnaissance exacte ... les bons ... ceux qui indiquaient un navire
franais ... enfin ... et puis Brambourg seul pouvait vrifier a ...
puisqu'il tait de quart ... donc, c'est bien lui ...

JEANNE. Ah! enfin, tu t'en es souvenue! bravo!

ALICE. Ah! c'tait tout cela?

JEANNE. Tout ce que je voulais te faire dire, oui. Maintenant Morbraz,
sais-tu pourquoi il est revenu? Pour prvenir Fred que son procs
marchait tout  fait mal, qu'il n'y avait pas le plus petit tmoin ... et
que dans ces conditions ... pas de tmoin ... la condamnation ...

ALICE. La condamnation?

JEANNE. Parfaitement! J'ai dit a aussi, tout  l'heure ... que, dans ces
conditions: aucun tmoin, la con-dam-na-tion de Fred ne ferait pas un
pli. Voil.

ALICE. Voil!...

JEANNE. Bien sr, voil! puisqu'il n'y a pas de tmoin! puisque personne
n'a vu les feux ...

ALICE. Eh bien alors ... et Brambourg?...

JEANNE. Brambourg pas plus que les autres. Il n'a rien vu, il ne se
souvient de rien.

ALICE. Ho! mais voyons, mais Jeanne, c'est impossible! impossible!

JEANNE. videmment, c'est impossible!... Il y a l certainement un
malentendu inexplicable, mais certain ... tellement certain. Que
Brambourg soit ce qu'on voudra, c'est tout de mme un homme d'honneur,
un officier.

ALICE. Peut-tre a-t-il oubli ...

JEANNE. Je vais lui rafrachir la mmoire.

ALICE. Comment, Jeanne?

JEANNE. Je l'attends.

ALICE. Il va venir ici?

JEANNE. Pourquoi pas? Ds que nous aurons caus cinq minutes, tte 
tte, lui et moi, il n'aura plus la moindre envie de mentir.

ALICE. C'est  lui que tu crivais quand je suis entre!

JEANNE. Justement!

ALICE. Oh! Jeanne! Jeanne!

JEANNE. Eh bien quoi, ma grande!

ALICE. Jeanne! mais tu oublies ...

JEANNE. Quoi?

ALICE. Quoi?... Mais que tu ne sais rien! que tu ne peux rien savoir.

JEANNE. Comment!

ALICE. La femme du Commandant de l'_Alma_ ne pouvait pas tre  bord de
l'_Alma_ la nuit du combat: si elle y avait t ... par mgarde ... si
l'appareillage l'avait surprise  bord, 'aurait t chez son mari ...
dans la chambre de son mari ... et son mari le saurait ... Est-ce que son
mari le sait? Non ... tu vois bien, tu n'y tais pas ...

JEANNE. Naturellement, je n'y tais pas ...

ALICE. Tu n'as rien vu, tu ne sais rien, tu ne peux rien dire. Rien!...
et puisque tu ne peux rien dire, pourquoi as-tu envoy chercher
Brambourg, ma pauvre Jeanne?

[Long silence.]

JEANNE. Mon Dieu!... qu'est-ce que je lui dirai?... n'importe!

ALICE [geste vague.]......................




SCNE VII.


Les Mmes, LE DUC, puis BRAMBOURG.

LE DUC. Madame, regardez voir votre montre.

JEANNE. Merci, Le Duc. [A Alice.] Sauve-toi vite.

ALICE. J'aimerais mieux rester.

JEANNE. Ah! a ma grande, me prendras-tu toujours pour une gosse?

BRAMBOURG [entrant]. Madame, Mademoiselle ...

JEANNE. Monsieur.

BRAMBOURG. Vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer chercher?

JEANNE. Asseyez-vous, je vous prie. [A Alice.] Puisque tu es oblige
d'aller l-bas ... Monsieur Brambourg t'excusera ...  ce soir, chrie ...

ALICE. A ce soir ... [A Brambourg.] Monsieur.

BRAMBOURG. Mademoiselle ...

[Sort Alice.]




SCNE VIII


JEANNE, BRAMBOURG.

[Un temps.]

BRAMBOURG. Madame, je suis  vos ordres. [Un temps.] Vous m'avez envoy
chercher ... [Il lit.] "pour une affaire ... trs urgente, qui nous
intresse tous les deux."

JEANNE. Oui.

BRAMBOURG. Tous les deux? Vous et moi? Madame, je suis flatt!
infiniment flatt! un peu intrigu aussi ...

JEANNE. Oh! rien de plus simple, Monsieur. Le Commandant Morbraz sort
d'ici.

BRAMBOURG. Ah! bon!... je n'y tais pas du tout, il s'agit du procs
devant le Conseil de guerre?

JEANNE. J'ai eu connaissance par hasard d'une partie de votre
dposition.

BRAMBOURG. Ah!

JEANNE. Oui, j'ai pens que vous voudriez bien excuser une curiosit
lgitime ... il s'agit de mon mari ... et complter les renseignements que
j'ai ...

BRAMBOURG. Madame, je vous l'ai dj dit. Je suis  vos ordres.
Malheureusement, j'ai bien peur ...

JEANNE. Il s'agit des circonstances qui ont prcd le combat.

BRAMBOURG [qui rflchit]. Madame ...

JEANNE. En particulier ... des signaux de reconnaissance qui ont t
changs entre l'_Alma_ et le btiment ennemi ... de ces signaux qui
tromprent le Commandant de Corlaix ...

BRAMBOURG. Je crains de vous tre d'un faible secours. A ce propos,
Madame, vous savez sans doute qu'aprs le naufrage, on m'a repch en
assez mauvais tat. Ma mmoire s'en est ressentie de la manire la plus
pnible, et ce sont prcisment les circonstances qui ont prcd le
combat qui demeurent les plus troubles dans mon souvenir. Il y a l pour
moi ... comme un grand trou. Toutefois, s'il me revenait quelques bribes
de faits, cela ne vous servirait probablement de rien. Au moment o les
signaux furent changs, je n'tais pas sur la passerelle; le Commandant
de Corlaix m'avait envoy faire une ronde.

JEANNE. Oui, je sais cela. Mais ... il n'est pas indispensable d'tre sur
la passerelle pour voir les signaux?

BRAMBOURG. Pour voir les signaux qu'on faisait sur la passerelle?
Madame, il me semble que oui.

JEANNE. Il ne s'agit pas des signaux qui ont t faits par l'_Alma_, il
s'agit des signaux qui ont t faits par le btiment ennemi.

[Brambourg rflchit.]

BRAMBOURG. Je n'tais pas sur la passerelle, je n'tais pas sur le pont
non plus; j'tais dans les fonds du navire. Je ne pouvais rien voir.

JEANNE. Mais il y a des hublots, je crois?

BRAMBOURG. Des hublots?...

JEANNE. Sans doute vous faisiez une ronde, n'est-ce pas? Au cours de
cette ronde ... vous auriez pu, par exemple, entrer dans votre chambre?

BRAMBOURG. Peut-tre.

JEANNE. Ou dans celle d'un camarade? Je fais des suppositions.

BRAMBOURG. Je le sais bien. Mais je n'ai pas le moindre souvenir d'avoir
vu quelque chose, ni de ma chambre, ni d'aucune autre, ni par aucun
hublot ... Madame, je regrette vraiment.

JEANNE. Un instant, je vous prie ... Il y a une chose que j'ai peur de
vous avoir mal dite ... Vous allez dposer vendredi devant le Conseil de
guerre ... et votre dposition se trouve avoir une importance capitale,
vous n'y avez srement pas song!... vous ne pouvez pas y avoir song!

BRAMBOURG. Oh! si fait, Madame. Mais quand j'y songerais davantage, il
m'est impossible de dposer contre mes souvenirs, contre ma
conscience ... ft-ce mme dans l'intrt d'un chef avec qui j'ai pu
parfois ne pas m'entendre, mais que je n'ai jamais cess d'estimer comme
un homme d'honneur et comme un bon officier, digne assurment d'tre
acquitt et flicit par le Conseil de guerre.

JEANNE. Mais alors, rassemblez vos souvenirs. Dites toute la vrit!

BRAMBOURG. Mais, Madame, je la dis, je l'ai dite! Vous ne voudriez
cependant pas me faire dire plus que je ne sais.

JEANNE. tes-vous bien sr de ne pas vous souvenir?

BRAMBOURG. Comment?

JEANNE. tes-vous bien sr qu'il n'y ait pas en ce moment, quelque chose
en vous, une rancune ...

BRAMBOURG. Je vous en prie, Madame ... Oh! Madame, pardon. Je suis trs
sr qu'en effet vous avez t dj pour moi dsagrable et brutale,
autant et plus que n'a t le Commandant de Corlaix. Mais je suis sr en
ce moment, plus sr encore que vous m'insultez trs gratuitement en
supposant que n'importe quelle rancune pourrait influer sur mon
tmoignage devant un Conseil de guerre. Cela, vous n'avez pas le droit
de l'admettre un seul instant!...

JEANNE. Monsieur ...

BRAMBOURG. Je ne prtends pas tre un coeur d'lite, ni un grand
caractre, et je ne pratique pas  tort et  travers l'oubli des
injures, mais je suis un officier franais!...

[Corlaix entre en marchant pniblement, s'appuyant sur Le Duc.]




SCNE IX


Les Mmes, CORLAIX, LE DUC.

BRAMBOURG. Commandant ... je suis heureux de vous voir ... en bonne sant.

CORLAIX [lui coupant la parole]. Je vous remerie, Monsieur, de
l'intrt que vous me portez. C'est vendredi, je crois, qu'auront lieu
les dbats?

BRAMBOURG [menaant]. Oui, Commandant ...  vendredi! [Il salue et sort.]




SCNE X


JEANNE, CORLAIX, LE DUC.

JEANNE. Fred, je croyais que vous dormiez. [Corlaix secoue la tte.]
Vous avez l'air trs fatigu.

CORLAIX. La journe a t longue.

JEANNE. Prenez mon bras. [Elle remplace Le Duc qui sort.] N'ayez pas
peur de vous appuyer.

CORLAIX. Petite Jeanne, merci.

JEANNE. Asseyez-vous l ... vous tes bien?

CORLAIX. Tout  fait bien ... ah a! vous vous intressez donc  moi,
maintenant?

JEANNE. Oh! Fred!...

CORLAIX. Ce n'est pas un reproche ...  mon ge, on prend ce qu'on vous
donne et on est si heureux quand c'est seulement un sourire.
[Agenouille au pied de son fauteuil, Jeanne le regarde trs prvenante
et trs gentille.] Voulez-vous me permettre de vous poser une question?
Cet homme?

JEANNE. Brambourg?

CORLAIX. Il vous rend donc visite?... Vous le connaissez tant que
cela ... Je ne savais pas.

JEANNE. Tant que cela?... Brambourg? Mais non, je vais vous expliquer,
c'est la premire fois ...

CORLAIX. Non!...Un instant, je vous prie, je voudrais d'abord vous
demander ...

JEANNE. Quoi?

CORLAIX. C'est une prire ... Jeanne, depuis que je vous connais j'ai
toujours estim votre droiture ... Il me serait aujourd'hui trs pnible
de vous trouver ... moins ...

JEANNE. Ai-je donc chang?

CORLAIX. Je ne dis pas cela ... je vous demande ... Jeanne, et je vous
supplie de me dire la vrit ... Ce Brambourg, qu'est-il venu faire
ici?... La vrit, Jeanne!

JEANNE. Fred, quelle ide avez-vous? c'est tellement simple ... Brambourg
est venu parce que j'ai pri de venir, et je l'ai pri de venir parce
que le Commandant Morbraz avait trouv sa dposition suspecte ...
malveillante ... Vous vous souvenez? Alors, j'ai voulu me rendre compte
par moi-mme, et voil tout.

CORLAIX. Pardon! je ne vois pas bien ... vous avez voulu vous rendre
compte de quoi?

JEANNE. Eh! mais de tout cela, de cette dposition, Brambourg prtend
n'avoir rien vu des signaux de reconnaissance ... c'est tellement
extraordinaire!

CORLAIX. Extraordinaire? Mais non! puisqu'il n'tait pas sur la
passerelle!

JEANNE. Oui, je sais ... Il parat que vous l'aviez chass ...

CORLAIX. Je l'avais chass ...  peu prs ... Il vous l'a dit?

JEANNE. Oui.

CORLAIX. Il n'y a pourtant pas de quoi se vanter. Il vous a dit aussi
pourquoi?

JEANNE. Non. Pourquoi au fait?

CORLAIX. Oh! c'est sans intrt ... je ne sais mme plus au juste quelle
insolence il m'avait lche ...

JEANNE. En tout cas ... vous tes bien sr qu'il ne peut rien contre
vous, parce que s'il pouvait, Fred, prenez-y garde! il vous dteste
horriblement ... et il me dteste aussi.

CORLAIX. Ah! vous aussi ...

JEANNE. Du moins, je crois.

CORLAIX. Il vous a fait la cour?

JEANNE. Eh oui, naturellement. Je reconnais avoir manqu de mnagement 
son gard. Il m'ennuyait trop.

CORLAIX. Je comprends ... mais alors? Jeanne, voulez-vous me dire encore
la vrit ... toute la vrit?

JEANNE. Fred, vous ne m'avez jamais interroge comme cela.

CORLAIX. Pardon!... c'est trs absurde et ce n'est gure lgant ... ayez
tout de mme piti d'un vieil homme qui souffre ...

JEANNE. Vous souffrez?

CORLAIX. Oui ... Pas comme vous croyez ... mais n'importe! soyez
indulgente et ... rpondez-moi, c'est ma dernire question ... Ce
Brambourg ... qui vous ennuie ... vous l'avez fait venir pourtant ...
tait-ce seulement  propos de moi?...  propos de mon procs?... rien
qu' propos de mon procs.

JEANNE. Mais oui!... Voyons Fred, faut-il que je vous fasse un serment?

CORLAIX. Non, je vous crois. Merci. Ainsi donc pour votre vieux mari,
pour l'aider, pour le dfendre ... vous avez surmont votre rpugnance et
vous avez fait venir chez vous cet homme ... Vous m'aimez donc un peu?...

JEANNE. Je vous aime beaucoup, Fred! S'il vous arrivait jamais par ma
faute n'importe que chagrin, n'importe quel ennui, je ne me le
pardonnerai jamais.

CORLAIX. Oui ... cela j'en suis sr.

JEANNE. D'ailleurs, ne croyez pas que je sois inquite ... je sais bien
qu'on vous rendra justice ... pleine justice ... mais malgr tout il ne
faut rien ngliger, c'est trop important votre carrire ... votre avenir
d'officier ... votre fortune militaire ... enfin, toute votre vie.




SCNE XI


CORLAIX, JEANNE.

CORLAIX. Vous croyez ...

JEANNE. Oui, certes, vous me l'avez dit vous-mme bien souvent: "Une
fois marin, toujours marin" ... Songez donc, Fred, s'il vous fallait
renoncer  la mer.

CORLAIX. J'ai renonc  d'autres choses.

JEANNE. Les autres choses est-ce que cela compte ... Il n'y a que la mer
pour vous ... Vous ne renonceriez pas  la mer?

CORLAIX. J'ai renonc  vous ...

JEANNE. Fred?

CORLAIX. Vous le savez bien ... vous n'tes plus ma femme ... ou si peu.

JEANNE. Fred, je vous en supplie, par piti!

CORLAIX. Pardon ...

JEANNE [un mouvement]. Fred, tout  l'heure, vous m'avez dit: "C'est ma
dernire question."

CORLAIX. Je ne vous questionne pas. Je vous regarde.

[Jeanne s'carte de lui.]

CORLAIX. Non! pas mme cela?... ah!... [Jeanne esquisse un mouvement
vers lui, mais il l'arrte d'un geste, un petit temps. Ses yeux tombent
sur le dossier rest ouvert sur la liste de l'tat-major de l'_Alma_.]
Seul! seul!

[Il sort lentement--seul--pendant que descend le rideau.]

    RIDEAU.


       *       *       *       *       *


CINQUIME ACTE


Cette salle est situe Place d'Armes, au coin de la rue de l'Intendance.
C'est un local rectangulaire, trs banal, blanchi  la chaux, fentres
sur un des longs cts donnant sur la Place d'Armes dont on aperoit les
platanes. Deux portes, opposes aux fentres, l'une sert d'entre au
public et aux tmoins, l'autre au Conseil de guerre.

On juge le Commandant de vaisseau de la Croix de Corlaix, inculp
d'office dans les faits de la perte du croiseur-claireur l'_Alma_.

Corlaix se prsente un bras en charpe, le front band sous sa casquette
d'uniforme. Il est ple et visiblement affaibli.




SCNE PREMIRE


VICE-AMIRAL DE FOLGOET, prsident du Conseil de guerre, CONTRE-AMIRAL DE
CHALLEROY, CONTRE-AMIRAL DE LUTZEN, DEUX AUTRES CONTRE-AMIRAUX, UN
CAPITAINE DE VAISSEAU, JUGES, COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT: MORBRAZ.
Dfenseurs: Capitaine de Frgate de L'ESTISSAC et un avocat du barreau
de Toulon, Matre VALCHE. PRVENU: CORLAIX. Greffier, Matelots de
garde, Plantons, etc ... LE DUC  la barre. PUBLIC.


FOLGOET. Bref, vous, Le Duc, vous tiez de quart sur la passerelle?

LE DUC. Dessous la passerelle que j'tais de quart, Amiral.

FOLGOET. Dessous! si vous aimiez mieux, vous tiez donc de quart
"dessous" le passerelle et, malgr cela, vous n'en savez pas plus long
que les autres. Vous n'avez rien vu, rien entendu. Vous ne vous rappelez
rien? Je veux dire de tout ce qui a prcd le premier coup de canon?

LE DUC [la main au bonnet,  chaque rplique]. C'est a comme vous
dites, Amiral! Rien de tout a que vous m'avez demand aussi donc!

LE GREFFIER. Mais dites donc "Monsieur le Prsident"  la fin des fins.
Vous tes donc bouch  l'meri, vous?

LE DUC [au greffier]. C'est a, Monsieur le Prsident.

FOLGOET. C'est vraiment une fatalit, Messieurs, je vous prie de le
constater une fois de plus! Voil notre septime tmoin et pas une
indication!

CHALLEROY. Pas la moiti d'une.

FOLGOET. Sept tmoins sur lui, il n'en reste qu'un, le plus important il
est vrai, l'officier, Monsieur Brambourg ... Monsieur l'enseigne de
vaisseau Brambourg et le seul officier qui ait survcu. Messieurs, avec
le Commandant de Corlaix.

CHALLEROY. Et l'tat-major de l'_Alma_ comptait?

CORLAIX. Vingt-quatre officiers.

LUTZEN. Vingt-quatre dont vingt-deux sont morts, par consquent vingt
deux morts sur vingt-quatre, cela fait du quatre-vingt-douze pour
cent--proportion des tus pour l'tat-major. Voyons pour l'quipage.
Monsieur de Corlaix, combien comptiez-vous d'hommes?

CORLAIX. Deux cent cinquante, Amiral, dont cent vingt-quatre ont
survcu.

LUTZEN. Cent vingt-quatre. Cent vingt-quatre sur deux cent cinquante,
disons _grosso modo_ la moiti. Et par consquent pour l'quipage,
proportion des tus: cinquante pour cent! Cinquante au lieu de
quatre-vingt-douze. Comment l'expliquez-vous Corlaix?

CORLAIX. Sitt que la torpille allemande nous eut frapps, je fis
rappeler aux postes d'vacuation ... L'ennemi tait dj coul bas  ce
moment, Amiral ... Le temps manquait pour mettre aucune embarcation  la
mer, mais des barques de pche taient alentour. Mes officiers
rallirent leurs postes dans les fonds et y restrent jusqu' la fin,
puisqu'ils n'eurent pas le temps de faire sortir tous leurs hommes
devant eux.

LUTZEN. C'est ce que je pensais. Autrement dit, vingt-deux officiers
franais sont morts pour sauver cent vingt-quatre matelots franais et
pour essayer d'en sauver davantage. Ils n'on fait que leur devoir, et je
n'en aurais pas ouvert la bouche, s'il n'tait pas utile que le pays en
ft inform.

FOLGOET. Greffier, appelez Monsieur Brambourg  la barre. [A Le Duc.]
Toi, va-t'en.

LUTZEN. Pardon, Amiral ... avant que celui-ci s'en aille ...

FOLGOET. Mon cher Amiral, c'est moi qui vous demande pardon! Greffier!
tiens bon!

LUTZEN [ Le Duc]. Accoste ici, toi. C'est Le Duc qu'on t'appelle, hein?
a va comme a, espre un peu ... Tantt tu nous as expliqu que pour les
choses avant qu'on et rappel aux postes de combat, tu ne te rappelles
rien. Mais pour les choses aprs? Tu es un peu l, hein, pour te les
rappeler les choses aprs?

LE DUC [ l'aise]. Pour sr comme vous dites, Amiral.

LUTZEN. Bon a. Alors, coute voir. Sitt que le clairon eut rappel ...
qu'est-ce que tu as fait?

LE DUC. Je m'ai foutu la gueule par terre, Amiral, rapport  a qu'il
nous est arriv quasi tout de suite un obus droit dans la passerelle,
autant dire. Mme que j'ai point seulement eu la chance d'tre bless!

LUTZEN. Bon. Alors puisque tu n'tais point bless, tu t'es ramass. Et
sitt ramass, qu'est-ce que tu as encore fait?

LE DUC. J'ai couru  mon canon, donc!

LUTZEN. Et tu as tir, hein? C'est toi qui as coul le Boche, je parie?

LE DUC. Pour sr, oui, c'est moi ... moi ... avec les autres.

LUTZEN. Et aprs?

LE DUC. Aprs?

LUTZEN. Aprs que la torpille vous ft rentre dedans?

LE DUC. Aprs que la torpille ...

LUTZEN. Oui. Allons! allons! Va de l'avant!

LE DUC. Je ... je ... ne sais plus trop ...

LUTZEN. Si! tu sais: ne mens point, tu as jur ...

LE DUC. Mentir, que vous dites! Ma Dou! j'ai jamais su! Je me
recherche ... esprez un coup ... a y est ... c'est a! Je suis t
trouver Diquelou pour nous deux descendre en bas qurir Monsieur
d'Artelles ... rapport comme a qu'il n'tait pas de quart, Monsieur
d'Artelles ... et alors, sr et certain tant endormi couch dans sa
chambre, vous pensez il n'aurait pas eu tant seulement possibilit 
dj monter puisqu'on ne s'tait pas mme battu en tout quatre, cinq
minutes ... Monsieur d'Artelles, moi, j'tais son canonnier.

LUTZEN. Alors, tu as t qurir Monsieur d'Artelles?

LE DUC. C'est a, Amiral ... Seulement, avant de venir, il a voulu faire
comme a quelque chose et alors il s'est ventr contre les ferrures de
sa chambre ... qui avait saut en vrac ... quelque obus, probable ... et
alors il a dcd ... [La main aux yeux.]

LUTZEN. Dans sa chambre qu'il a dcd?

LE DUC. Non ... sur le pont ... sur le pont parce que je l'avais remont
moi et Diquelou ...

LUTZEN. Bon. Comme a donc, tu tais sur le pont, tu es descendu dans
les fonds rveiller ton officier; il tait bless, tu l'as port ... tout
a pendant que l'_Alma_ s'en allait par le fond? Tu le savais qu'elle
s'en allait par le fond?

LE DUC. Pour sr. Diquelou il m'avait dit: "Peut tre qu'on n'aura pas
le temps de remonter si on descend."

LUTZEN. Tu es descendu tout de mme ... Bon. C'est a que je voulais
savoir. Pas autre chose. Le Duc tu t'appelles, hein?

LE DUC. Oui, Amiral. Le Duc, Jean-Yves-Marie aussi donc.

LUTZEN.

a va bien, merci. Je me rappellerai.

FOLGOET. Moi aussi. Merci, Lutzen ... Monsieur le commissaire du
Gouvernement?... Monsieur le dfenseur? [Signes ngatifs.] On n'a plus
besoin de vous, Le Duc, asseyez-vous o vous voudrez.

[Le Duc traverse la salle et va s'asseoir sur le banc le plus loign.]

LE PUBLIC. [Murmures discrets chuchots.]

FOLGOET. Greffier, faites appeler Monsieur l'enseigne de vaisseau
Brambourg  la barre.

LE GREFFIER. Gendarme, appelez Monsieur Brambourg  la barre.

FOLGOET [aux membres du Conseil]. Jusqu'ici la question demeure entire:
nous sommes toujours en prsence de l'unique affirmation du capitaine de
vaisseau de la Croix de Corlaix, ex-commandant de l'_Alma_, laquelle
n'est malheureusement taye d'aucune preuve et demeure--passez-moi le
mot, Commandant--tout  fait extraordinaire, voire extravagante.
Monsieur de Corlaix affirme que le croiseur allemand _Coblenz_ ... nul
doute que ce soit lui qui combattit l'_Alma_ dans la nuit du 31 juillet
et fut coul bas en mme temps que l'_Alma_.

UNE VOIX [dans le public]. Avant!

FOLGOET [au public]. Voulez-vous que je fasse vacuer la salle? [Au
Conseil de guerre.] Monsieur de Corlaix affirme donc que le _Coblenz_
questionn  deux reprises, sur sa nationalit, comme il est
rglementaire, rpondit deux fois par signal correct qu'il tait
Franais. [Il se trouve vers Corlaix.] Commandant, je ne me trompe pas?
C'est bien l votre systme de dfense?

CORLAIX. C'est bien l l'exacte vrit.

[Entre Brambourg.]

FOLGOET. C'est ce que nous allons voir.

[Mouvements dans le public.]




SCNE II


Les Mmes, BRAMBOURG,  la barre.

FOLGOET. Monsieur Brambourg, n'est-ce pas?

BRAMBOURG. Oui, Monsieur le Prsident.

FOLGOET. Age, prnoms, qualit.

BRAMBOURG. Albert Brambourg, enseigne de vaisseau de premire classe,
vingt-huit ans, j'tais officier de quart en sous-ordre  bord de
l'_Alma_.

FOLGOET. Vous n'tes ni parent ni alli de l'accus ..., vous n'avez
jamais t  son service, il n'a jamais t au vtre?

BRAMBOURG. Non, Amiral.

FOLGOET. Vous jurez de parler sans haine et sans crainte ... de dire
toute la vrit, rien que la vrit.

BRAMBOURG. Je le jure.

FOLGOET. Si vous voulez bien dposer.

BRAMBOURG. Mes souvenirs sont extrmement vagues ... On a d vous
transmettre une note de l'hpital  mon sujet ...

FOLGOET. Nous savons que vous n'avez t recueilli que plusieurs heures
aprs le naufrage, qu'un vanouissement prolong s'en est suivi et que
la mmoire des faits ne vous est revenue que peu  peu, confuse et
fragmentaire. Alors, dites-nous tout de mme ce que vous savez des
circonstances qui ont prcd le combat  la suite duquel l'_Alma_ a
pri. Vous tiez de quart, je crois?

BRAMBOURG. En effet, Amiral, j'tais de quart.

FOLGOET. Eh bien, alors?

BRAMBOURG. Mais quelque temps avant que l'ennemi ft signal, l'ordre
m'a t donn de quitter la passerelle pour aller faire une ronde dans
les fonds du navire et je n'tais pas encore remont ...

FOLGOET. Qui vous a donn cet ordre? l'officier de quart en premier?

BRAMBOURG. Non, amiral, le Commandant lui-mme.

FOLGOET. Monsieur de Corlaix?

BRAMBOURG. Monsieur de Corlaix.

FOLGOET. Vous vous souvenez, Commandant, d'avoir donn cet ordre?

CORLAIX. Je m'en souviens parfaitement.

FOLGOET. Et le _Coblenz_ n'tait pas encore en vue quand vous avez
quitt la passerelle?

BRAMBOURG. Autant qu'il m'en souvienne ... non ...

CORLAIX. Il n'tait pas encore en vue.

FOLGOET. Et vous tes revenu sur la passerelle?

BRAMBOURG. Pendant le combat.

FOLGOET. Que savez-vous sur le combat?

BRAMBOURG. Il a t trs court.

FOLGOET. O tiez-vous, Monsieur, quand l'_Alma_ a chavir?

BRAMBOURG. Je crois bien que j'tais sur le pont, Amiral. J'avais
conduit moi-mme  l'extrieur, un groupe de tranards. Nos hommes, et
surtout ceux qui ne savaient pas nager, se cramponnaient au btiment et
nous avions toutes les peines du monde  les persuader de se jeter  la
mer. Ce que je sais le mieux, c'est que je me suis trouv tout  coup
dans l'eau, une vague a dferl sur moi ...

FOLGOET. Nous savons galement tout cela. La seule chose que nous ne
sachions pas et qu'il nous importerait de savoir c'est la sorte de
signaux que le _Coblentz_ a fait  l'_Alma_ et que le Commandant de
Corlaix a pris pour les rponses correctes des signaux de reconnaissance
du jour et de l'heure. Vous n'avez pas vu les signaux du _Coblentz_,
Monsieur?

BRAMBOURG. Quand le _Coblentz_ et l'_Alma_ ont chang leur signaux,
j'tais srement dans les fonds du navire, Amiral.

FOLGOET. En ce cas, Monsieur ... ah! j'oubliais encore: M. le Commissaire
due Gouvernement ...

MORBRAZ [geste, il s'adresse  Brambourg]. D'aprs vos dclarations,
Monsieur, vous avez quitt la passerelle dix bonnes minutes avant que le
_Coblentz_ ft en vue?

BRAMBOURG. Il me semble.

MORBRAZ. Dix minutes? Bon! C'est long comme un jour sans pain, dix
minutes! Qu'avez-vous fait toute cette ternit-l?

BRAMBOURG. J'ai fait ma ronde.

MORBRAZ. Quelle ronde?

BRAMBOURG. Celle que j'avais reu l'ordre de faire.

MORBRAZ. Je comprends bien ... c'est vous qui ne comprenez pas! Je vous
demande: quelle espce de ronde? Oui, par o avez-vous pass?

BRAMBOURG. Voil prcisment ce dont je me souviens le plus mal, j'ai d
passer par la batterie d'abord ... et puis par l'entrepont cuirass.

MORBRAZ. C'est tout?

BRAMBOURG. Je n'avais pas  aller ailleurs.

LE DUC [se levant]. Commandant?

FOLGOET. Qui est-ce qui a parl?

LE DUC. Amiral?

FOLGOET. Vous rpondrez quand on vous questionnera.

LE DUC. Oui, Amiral.

LE GREFFIER. Asseyez-vous.

LE DUC [obissant]. Oui, Amiral.

BRAMBOURG. Je vous demande pardon, Commandant. Je me rappelle maintenant
qu'avant de faire ma ronde, je suis entr dans ma chambre au moment
prcis o cet homme [Il dsigne Le Duc] sortait de la chambre voisine.
[Rumeur ironique dans la foule.]

MORBRAZ. Ah!

BRAMBOURG. Ce dtail m'avait chapp. Je me rappelle trs bien, je
reconnais la figure de cet homme ... cela n'a d'ailleurs gure
d'importance.

MORBRAZ. Je ne suis pas de votre avis. Votre chambre, o tait-elle?

BRAMBOURG. A bbord, dans la batterie.

MORBRAZ. A bbord, voil qui devient intressant.

LUTZEN. Comment a?

MORBRAZ. Bien sr puisque c'est par bbord que M. de Corlaix nous disait
tout  l'heure avoir relev le croiseur allemand.

BRAMBOURG. Je vois o vous voulez en venir, Monsieur le Commissaire du
Gouvernement. Malheureusement, je n'ai fait qu'ouvrir la porte et la
refermer; mon hublot tait viss, la tape de cuivre en place. Je ne
pouvais rien voir  l'extrieur.

MORBRAZ. Premptoire. Ensuite? Avez-vous commenc immdiatement cette
fameuse ronde. [Un petit temps.] Rassemblez vos souvenirs.

BRAMBOURG. Ensuite, je suis entr dans la chambre voisine. [Rumeur
ironique de la foule.]

MORBRAZ. Voici du nouveau.

BRAMBOURG. Oui. Et cela d'ailleurs, je ne l'avais pas oubli, mais il
n'y a rien l qui concerne le procs.

MORBRAZ. tes-vous sr? Pourquoi ne l'avez-vous pas dit tout de mme?

BRAMBOURG. J'avais un motif pour me montrer discret sur ce point.

FOLGOET. Quel motif?

BRAMBOURG. Amiral ...

FOLGOET. Je trouve trange que vous hsitiez ...

BRAMBOURG. J'ai hsit, Amiral, mais ds l'instant que vous insistez ...
Je prie le Conseil de guerre de tenir compte de mon hsitation. Le fait
qu'on m'oblige de mentionner ne se rapporte d'aucune manire au procs,
ma premire intention n'tait pas d'en rien dire ici. Au cours de ma
ronde, je suis entr, en effet, chez 'un de mes camarades, chez Monsieur
d'Artelles, mort dans la catastrophe. Monsieur d'Artelles tait mon ami.
[Exclamation touffe qui part du banc de Madame de Corlaix. Folgoet
murmure. Brambourg continue.] Je suis entr chez Monsieur d'Artelles
dans le dessein de lui demander, et cela sans perdre une heure, d'aider
 ma permutation. Je savais que cela lui tait faisable. Je voulais en
effet dbarquer de l'_Alma_ le plus promptement possible.

FOLGOET. Vous vouliez dbarquer? Pourquoi?

BRAMBOURG. Je dsirais n'tre plus sous les ordres du Commandant de
Corlaix. Lui-mme, d'ailleurs n'aurait rien object  ma permutation.

FOLGOET. [Geste vers Corlaix.]

.......................................................

CORLAIX [il incline la tte]. C'est exact.

FOLGOET [interroge du regard ses assesseurs.]

........................................................

LUTZEN. Vous auriez  vous plaindre de lui?

CORLAIX. Non, Amiral. Monsieur Brambourg servait irrprochablement, je
n'ai jamais eu le moindre reproche  lui faire, et la veille mme,
j'aurais regrett qu'il permutt et lui-mme n'y pensait probablement
pas ... c'est  peine quelques heures avant la catastrophe que nous avons
eu, lui et moi, une sorte d'altercation d'ordre strictement priv.

FOLGOET. Strictement priv? En ce cas, je vous demande pardon ... [Il
s'adresse au Conseil de guerre]. Messieurs ... nous pouvons nous en tenir
l.

MORBRAZ. Il est certain qu'un fait d'ordre priv n'est pas de la
comptence d'un tribunal ... un fait d'ordre priv a ne nous regarde
pas. Mais, par exemple, ce qui nous regarde, ce sont les consquences
d'ordre public qui en rsultent de ce fait d'ordre priv ... [Geste de
Folgoet. Morbraz continue.] Il n'en manque jamais de ces sacres
consquences d'ordre public ... il ne pleut ...

FOLGOET. C'est indiscutable, mais je ne vois pas ...

MORBRAZ. Parbleu, Monsieur le Prsident, moi non plus je ne vois pas ...
et c'est justement pourquoi je voudrais voir ... excusez-moi d'insister,
mais tout  l'heure, j'ai demand au tmoin quel avait t l'itinraire
de sa ronde et il m'a rpondu: "batterie, entrepont cuirass" tout sec;
j'ai pu me contenter de cette rponse-l tout  l'heure,  prsent je ne
peux absolument pas ... et je rclame des dtails.

BRAMBOURG. Quels dtails?

MORBRAZ. Tous les dtails. Je n'ai pas l'intention de vous offenser, mon
cher Monsieur, loin de l ... Mais c'est mon mtier d'ennuyer les gens ...
je vous ennuie, je regrette ... mais un Commissaire du Gourvernement qui
n'ennuierait pas les gens, a passerait la mesure! Alors,
rcapitulons ... Vous nous rvlez tout d'un coup  brle-pourpoint ... Eh
bien, je regrette de plus en plus, mais j'ai besoin de savoir toutes ces
choses ... de les savoir sans exception de la premire  la dernire ...
Je suis Commissaire du Gouvernement, que voulez-vous! Donc, pour
commencer, soyez bien gentil. Fouillez votre mmoire de haut en bas, et
de tribord  bbord, et retrouvez-moi tout ce que vous avez dit dans sa
chambre  Monsieur l'enseigne de vaisseau d'Artelles, et ce que Monsieur
l'enseigne de vaisseau d'Artelles vos a rpondu.

FOLGOET. Somme toute, tout cela est assez logique. [A Brambourg.] Vous
avez entendu la question, Monsieur?

BRAMBOURG. Monsieur le Prsident, il m'est impossible de me rappeler mot
pour mot, surtout dans l'tat o je suis, les termes d'une conversation
dj vieille de plus d'un mois.

MORBRAZ. A l'impossible nul n'est tenu. Vous avez oubli le mot  mot?
On vous le passe! Ne dites pas les mots, dites les choses, nous nous en
contenterons. Par exemple, dites-les toutes, ces choses! en dtail,
hein? ne sautez rien!

BRAMBOURG. Je ne demande pas mieux, mais c'est trs trs vague ... J'ai
frapp plusieurs fois  la porte de mon ami d'Artelles ... Il allait se
mettre au lit ...

MORBRAZ. Fichtre! Ce qu'il a d vous recevoir aimablement! Je ne
m'tonne plus qu'on vous ait entendus crier si fort tous les deux!

BRAMBOURG [regarde Morbraz, hsite et continue]. D'Artelles m'ouvrit
enfin, je le mis au courant de ma situation et je lui demandai de me
rendre un service. On lui avait offert une permutation quelque temps
auparavant. Il l'avait refuse. Je lui demandai de bien vouloir renouer
l'affaire  mon compte. Il me promit de le faire.

MORBRAZ. Et puis?

BRAMBOURG. Et puis ... c'est tout.

MORBRAZ. Vous tes sr? Je viens de vous dire qu'on vous a entendus
crier tous les deux ... crier comme des sourds ... nous avons l des
dpositions trs prcises sur ce point.

BRAMBOURG [geste vague.]......................................

MORBRAZ. Il tait ouvert ou ferm le hublot de Monsieur d'Artelles?

BRAMBOURG. Je ne me souviens pas.

MORBRAZ. Encore un effort. Vous vous tes bien souvenu que le vtre
tait ferm!

BRAMBOURG. Naturellement! le mien.

MORBRAZ. Oui, oui, le vtre, c'tait le vtre. Seulement, celui de
Monsieur d'Artelles, c'tait celui de Monsieur d'Artelles. Ne cherchez
pas o j'en veux venir, c'est simple comme bonjour. J'ai beaucoup connu
Monsieur d'Artelles, j'tais au courant de ses habitudes et je sais que
ses hublots taient toujours ouverts la nuit ... par consquent ... j'y
songe: elle tait  bbord comme la vtre n'est-ce pas, la chambre de
Monsieur d'Artelles?

BRAMBOURG. Oui.

MORBRAZ. Voyez ce que c'est que d'ennuyer les gens! Voil que je trouve
mon affaire! Vous tes sorti de chez Monsieur d'Artelles  quatre heures
vingt-cinq, quatre heures trente, n'est-ce pas?

BRAMBOURG. Je n'en sais rien! Comment voudriez-vous?

MORBRAZ. Oh! je pense bien que vous n'avez pas consult les chronomtres
du bord! Mais vous tes remont sur le pont  l'instant de l'ouverture
du feu; donc  quatre heures trente, puisque c'est  quatre heures
trente que le _Coblentz_ vous a lanc sa torpille, vous aviez quitt
Monsieur d'Artelles depuis cinq minutes tout au plus quand le _Coblentz_
a lanc sa torpille.

BRAMBOURG. Tout au plus, oui.

MORBRAZ. Voyez ce que c'est d'ennuyer les gens! Cinq minutes avant
d'envoyer sa torpille, le _Coblentz_ ne pouvait pas tre bien loin de
l'_Alma_. Il naviguait tous feux clairs. Si donc vous regard par le
hublot de Monsieur d'Artelles, vous n'avez pas pu ne pas voir les feux
du _Coblentz_. Et vous avez regard par le hublot. Un hublot ouvert, on
ne peut pas n'y pas donner un coup d'oeil.

BRAMBOURG. Je ne me souviens pas.

MORBRAZ. Vous avez regard, je vous dis que vous avez regard! Si vous
ne vous souvenez pas, c'est que vous n'avez rien vu de remarquable. Si
vous n'avez rien vu de remarquable, c'est que ... parfaitement! c'est que
le Commandant de Corlaix est coupable!

L'ESTISSAC. Ah bah! voil une culpabilit  laquelle je ne m'attendais
pas.

MORBRAZ. Moi non plus, Monsieur le dfenseur! je ne m'y attentais pas.
Elle n'en est pas moins vidente. Veuillez me faire l'honneur de suivre
mon raisonnement. Voil Monsieur [Geste vers Brambourg.] qui a regard
par un hublot  l'heure prcise o le croiseur allemand _Coblentz_
dfilait devant le hublot,  l'heure prcise aussi o le susdit croiseur
_Coblentz-changeait avec l'_Alma_ les signaux de reconnaissance qui
ont tromp le Commandant de Corlaix. Quels taient ces signaux? D'aprs
le Commandant de Corlaix: quatre feux rouges, quatre feux bleus ... Vous
ne trouvez pas cela quelque chose de remarquable? Moi, je le trouve.
Monsieur, cependant [Geste vers Brambourg] n'en a rien vu ... car il n'en
a rien vu, puisqu'il n'en a gard aucun souvenir. Quand on vous allume
sous le nez quatre feux rouges, quatre feux bleus, vous vous en
souvenez, que diable! si vous ne vous en souvenez pas, c'est qu'on ne
vous a rien allum du tout, et si on ne vous a rien allum du tout, le
Commandant de Corlaix est coupable! Merci, Monsieur, a me suffit. Je
n'ai plus rien  vous demander, ma conviction est faite.

FOLGOET. Monsieur le dfenseur?

L'ESTISSAC. Je fais toutes mes rserves sur de telles preuves ... le
Conseil de guerre apprciera, mais je n'ai  demander  un tmoin frapp
d'amnsie.

FOLGOET [aux juges]. Messieurs ...

LUTZEN. Monsieur le Prsident, je voudrais demander au tmoin s'il a
mesur l'importance imprvue que sa dposition semble prendre.

[Brambourg d'un geste semble le regretter mais n'en pouvoir mais ...
Exclamations dans la foule.]

FOLGOET. C'est intolrable! Sergent d'armes! un peu de silence!

LUTZEN [directement  Brambourg]. Je me permets d'insister, Monsieur ...
Aprs tout ce qui vient d'tre dit, vous ne pouvez pas vous faire
d'illusion. Si le prvenu est condamn, le poids de sa condamnation
psera sur vous.

BRAMBOURG. Amiral, si le prvenu est condamn, j'en aurai certainement
beaucoup de regrets, mais je ne peux pas dire que je me souvienne, je ne
me souviens pas, Amiral.

[Vives exclamations.]

FOLGOET. Sergent d'armes.!

LUTZEN. J'en appelle  votre conscience, Monsieur,  votre conscience
d'officier, d'officier franais.

[Nouvelles exclamations plus violentes.]

FOLGOET. Sergent d'armes! Voulez-vous quinze jours de prison?

LUTZEN. Le problme est  prsent bien pos ce me semble: Vous, qui avez
regard par un hublot de bbord, avez-vous vu oui ou non?

BRAMBOURG. Je ne sais pas! je ne me souviens pas!

LUTZEN. Si vous ne vous souvenez pas, c'est que vous n'avez pas vu, vous
tes sr de ne pas vous souvenir?

BRAMBOURG [qui hsite]. Il me semble bien ...

MORBRAZ. Pardon! comment dites-vous, Monsieur! "Il vous semble" Diantre!
faites-y attention! Nous ne sommes pas ici dans un roman psychologique!
"Il vous semble"  vous? Eh bien  moi, il me semble que a passe toute
mesure. Bon sang, il me semble qu'ici l'honneur et la carrire d'un
officier sont en train de se jouer  pile ou face. Et il me semble que
l'honneur d'un officier a doit peser lourd dans la conscience d'un
autre officier, c'est votre avis, je suppose?

BRAMBOURG. Certes! c'est bien pourquoi!...

MORBRAZ. C'est bien pourquoi je vous prie instamment de peser vos
paroles! Vous n'tes pas l'ami de Monsieur, je sais: s'il est condamn,
vous ne pleurerez pas! c'est entendu! Mais moi qui suis son ennemi, si
fait! son ennemi! je dis bien et je rpte: son ennemi puisque nous
sommes lui accus, moi accusateur ... je suis donc son ennemi, mais je
vous jure tout de mme, foi de marin, que si je lui cassais les reins
tout  l'heure,  Monsieur, en le faisant condamner aux maximum et qu'il
me ft prouv par la suite que je me suis tromp et qu'il tait
innocent, ah! ah!... j'aime mieux ne pas penser  cela parce que a
passerait la mesure de toutes les mesures des sacrs tonnerre de nom
d'un chien ... enfin ... j'aimerais mieux crever, voil, Monsieur! j'ai
tout dit! A vous le crachoir!

BRAMBOURG [avec effort]. Je ne me souviens pas. Je ne suis sr,
absolument sr de rien. Tout  l'heure, j'avais mme oubli tre entr
dans la chambre avant de faire ma ronde. On m'a aid, je m'en suis
souvenu, qu'on m'aide encore, je supplie qu'on m'aide encore ...

MORBRAZ. Essayons. Voyons, Monsieur, vous tes dans la chambre de
Monsieur d'Artelles.

BRAMBOURG. Oui.

MORBRAZ. Devant le hublot.

BRAMBOURG. Oui.

MORBRAZ. Le hublot qui est ouvert.

BRAMBOURG. Oui.

MORBRAZ. C'est peut-tre vous qui avez regard. C'est vous. Vous
regardez. On allume quatre feux rouges, quatre feux bleus. Vous les
voyez ...

BRAMBOURG. Attendez ... non ... non ... je ne vois pas ... je ne peux pas
dire que je vois ... je ne vois pas!

JEANNE. Il a vu!

[Sensation. Mouvement. Bruit.]

FOLGOET. Qui a parl?

JEANNE. Moi, Amiral.

MORBRAZ. Madame de Corlaix!

JEANNE. Oui, Amiral ... Monsieur ... [geste vers Brambourg] Monsieur
l'enseigne de vaisseau Brambourg a vu.

BRAMBOURG [qui se relve tout d'un coup]. Moi?

JEANNE. Il vous a dit tout  l'heure qu'aprs avoir quitt la passerelle
de l'_Alma_ sur l'ordre de mon mari, il n'avait pas pu voir les feux de
reconnaissance du _Coblentz_. Il s'est tromp ... Aprs avoir quitt la
passerelle.... il est descendu dans la batterie ... il est entr dans sa
chambre, puis dans la chambre de M. d'Artelles toute voisine, et
s'ouvrant  bbord de l'_Alma_.

BRAMBOURG. Oui, c'est bien cela. Je l'ai dit.

JEANNE. Le hublot de la chambre de M. d'Artelles tait ouvert ... Par ce
hublot ... M. Brambourg a vu les feux du _Coblentz_ ... Presque aussitt
le _Coblentz_ a allum la premire rponse, quatre feux rouges. Alors M.
d'Artelles lui a demand [geste]: "Vous qui tes de quart est-ce que
c'est bien le signal correct?" Monsieur [geste] a rpondu: "Oui".
[Violente stupeur de Brambourg qui retombe assis. Grand murmure dans la
salle auquel succde un nouveau silence. Jeanne poursuit] M. d'Artelles
a encore demand: "Quelle est la rponse  l'autre question". Monsieur
[geste] a dit "bleu". Comme il disait cela les quatre fanaux rouges ont
t remplacs par quatre fanaux bleus ... [Jeanne s'arrte et reprend
haleine. Brusquement.] Aprs que le _Coblentz_ eut tout teint, comme M.
d'Artelles disait  Monsieur [geste]: "Donc, c'est un navire franais",
Monsieur [geste] a dit: "franais ou tranger. C'est un secret de
polichinelle ... les signaux de reconnaissance ... nos camarades allemands
ou autrichiens les voyaient journellement l'an dernier en Adriatique, de
l  les interprter ..." Il a dit tout cela, il l'a dit, je le jure, et
je l'ai entendu.

FOLGOET. Vous ... vous Madame! Vous avez entendu?

CORLAIX. Eh bien, Jeanne?

JEANNE. Oui.

CORLAIX. Vous avez entendu la nuit du combat?

JEANNE. Oui, Amiral, j'ai entendu Monsieur ... et j'ai vu aussi ... oui,
les signaux de reconnaissance ... rouges ... bleus ... je les ai vus parce
que j'tais l.

FOLGOET. Vous tiez l?

JEANNE. Oui,  bord ... dans la chambre de ... de M. d'Artelles.

FOLGOET. Dans la ...

JEANNE. Son canonnier peut en tmoigner, c'est lui qui m'a sauve.

FOLGOET. Le Duc? [Le Duc hsite et regarde Jeanne. Jeanne a un geste.]

LE DUC. C'est la vrit, Amiral!

[Corlaix retombe accabl sur son banc et semblera ne plus rien entendre
jusqu' la fin de la scne.]

MORBRAZ [ Le Duc]. Pourquoi n'as-tu pas dit cela tout  l'heure bourgre
d'ne.

LE DUC. Vous ne me l'avez pas demand, Commandant.

FOLGOET. Monsieur?

BRAMBOURG. C'est exact, tout cela est exact et je suis heureux que Mme
de Corlaix ait vu.

FOLGOET. Vous confirmez la dposition?

BRAMBOURG. Absolument.

FOLGOET. C'est bien, Monsieur, vous pouvez vous retirer. Le reste n'est
plus que formalit. Je pense que Monsieur le Commissaire du Gouvernement
abandonne l'accusation?

MORBRAZ. Avec une joie que je n'essaierai pas de dissimuler, Monsieur le
Prsident.

FOLGOET. Monsieur le Dfenseur?

L'ESTISSAC. Je m'en voudrais d'ajouter un mot.

FOLGOET. La sance est leve.

[Sort le Conseil de guerre].




SCNE III


CORLAIX, JEANNE.

[Un temps. Corlaix lve enfin la tte, regarde sa femme qui n'a pas
boug toujours dans la mme attitude humilie. Il fait un grand effort
sur lui-mme, puis:]

CORLAIX [d'une voix trs douce]. JEANNE? [Jeanne le regarde n'osant
croire au pardon.] Vous voyez que Le Duc est parti. [Il se lve avec de
grandes difficults.] Vous allez tre oblige de soutenir votre vieil
ami ...

JEANNE [vient tomber  ses genoux]. Pardon! Pardon!

[A l'extrieur, cris de la foule: Vive le Commandant de Corlaix! Vive le
Conseil de guerre!]

CORLAIX. Chut!... Vous m'avez rendu mon honneur de soldat!...

[Pendant que le rideau baisse, trs doucement en lui caressant les
cheveux.]

Ma petite fille ... Ma pauvre petite fille!...


    RIDEAU.








End of the Project Gutenberg EBook of La veille d'armes
by Claude Farrere et Lucien Nepoty

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VEILLE D'ARMES ***

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