The Project Gutenberg EBook of Legendes Normandes, by Gaston Lavalley

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Legendes Normandes

Author: Gaston Lavalley

Release Date: February 11, 2004 [EBook #11036]

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEGENDES NORMANDES ***




Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team.





LGENDES NORMANDES


PAR


GASTON LAVALLEY



1867


       *       *       *       *       *



LGENDES NORMANDES






BARBARE




I

La Desse de la Libert.


La petite ville de Bayeux avait mis, ce jour-l, ses habits de fte.
Les rues taient pleines de monde. De temps en temps, de bruyantes
dtonations faisaient trembler les vitres. Le mouvement, le bruit,
l'odeur de la poudre, le parfum des fleurs qu'on foulait aux pieds ou qui
s'panouissaient en fraches guirlandes aux tages suprieurs, les drapeaux
qui flottaient au vent, les clameurs de la foule, tout annonait, tout
respirait la joie. L, des bandes d'enfants bondissaient, se jetant 
travers les jambes des promeneurs pour ramasser dans la poussire une rose
 moiti fltrie. Ailleurs, des mres de famille donnaient firement la
main  de jolies petites filles, blondes ttes, doux visages, beauts de
l'avenir, dont on avait cach les grces naissantes sous un costume grec du
plus mauvais got. Et partout de la gaiet, des hymnes, des chansons! A
chaque fentre, des yeux tout grands ouverts;  chaque porte, des mains
prtes  applaudir.

C'est que, depuis longtemps, on n'avait eu pareille occasion de se rjouir.
La municipalit de Bayeux venait de recevoir trois pierres de la Bastille,
sur lesquelles on avait fait graver _les droits de l'homme_; et l'on devait
profiter de cette circonstance pour inaugurer les bustes de Marat, de Le
Pelletier et de Brutus.

Tandis que la foule encombrait les abords de l'htel de ville et prludait
 la fte officielle par des cris de joie et des chants patriotiques, une
petite maison, perdue dans un des faubourgs les plus retirs de la ville,
semblait protester, par son air paisible, contre cette bruyante
manifestation populaire.

Les fentres en taient fermes, comme dans un jour de deuil. De quelque
ct que l'oeil se tournt, il n'apercevait nulle part les brillantes
couleurs de la nation. Aucun bruit n'arrivait de l'intrieur; on
n'entendait que le murmure du vent qui se jouait dans les contrevents, ou
qui passait en sifflant dans la serrure. C'tait l'immobilit, le silence
de la tombe. Comme un corps, dont l'me s'est envole, cette sombre demeure
semblait n'avoir ni battement, ni respiration.

Cependant la vie ne s'tait pas retire de cette maison.

Une jeune fille traversa la cour intrieure en sautant lgrement sur la
pointe des pieds, s'approcha d'une porte massive, qu'elle eut grand'peine 
faire rouler sur ses gonds, et entra,  petits pas, sans bruit, et en
mettant les mains en avant, dans une pice assez sombre pour justifier cet
excs de prcaution.

Un vieillard travaillait dans un coin, auprs d'une fentre basse. Le jour
le frappait en plein visage et accusait vivement la maigreur de ses traits.
La jeune fille s'avana vers cet homme, et, lorsqu'elle apparut dans cette
trane lumineuse, o se baignait l'austre physionomie du vieillard, ce
fut un spectacle trange et charmant.

On aurait pu se croire transport devant une de ces toiles merveilleuses de
l'cole espagnole, o l'on voit une blonde tte d'ange qui se penche 
l'oreille de l'anachorte pour lui murmurer de ces mots doux comme le miel,
et qui lui donnent un avant-got des joies clestes.

Il est fort prsumable, en effet, que le digne vieillard tait plus occup
des choses du ciel que de ce qui se passait sur la terre. A peine la jeune
fille eut-elle pos familirement la main sur son paule qu'il se releva
brusquement, comme s'il et senti la pression d'un fer rouge.

--Ah! fit-il avec terreur... c'est vous, mademoiselle Marguerite?

--Eh! sans doute... Je t'ai donc fait peur?

--Oh! oui... C'est--dire non... Ce sont ces gueux de patriotes qui me font
sauter en l'air avec leurs maudites dtonations!

--Au moins ces coups de fusil ne font-ils de mal  personne.

--Pouvez-vous parler ainsi, mademoiselle!... vous, la fille de monsieur le
marquis!

--Lorsque les hommes s'amusent, mon bon Dominique, ils ne songent pas 
nuire  leur prochain.

--Ils insultent  notre malheur!

--Voyons. Je suis sre que ta colre tomberait comme le vent, si mon pre
te donnait la permission d'aller  la fte.

--Moi?... j'irais voir de pareils coquins?...

--Oui... oui... oui...

--Il faudrait m'y traner de force!

--Que tu es amusant!

--Et encore je ne regarderais pas... Je fermerais les yeux!

--Tu les ouvrirais tout grands!

--Ah! mademoiselle, vous me mprisez donc bien?

--Du tout. Mais je te connais.

--Vous pouvez supposer?...

--J'affirme mme que tu ne resterais pas indiffrent  un tel spectacle...
Une fte du peuple?... Je ne sais rien de plus mouvant!

--Le fait est, reprit Dominique en se calmant tout  coup, qu'on m'a assur
que ce serait trs-beau!

--Tu t'en es donc inform?...

--Dieu m'en garde!... Seulement, en faisant mes provisions, ce matin, j'ai
appris...

--Si tu fermes les yeux, tu ne te bouches pas les oreilles.

--Dame! mademoiselle, quand on tient un panier d'une main et son bton de
l'autre...

--On est excusable, j'en conviens... Alors, tu as appris?...

--Qu'on doit porter en triomphe la desse de la Libert... Toute la garde
nationale sera sous les armes!

--Vraiment!

--Le cortge aura plus d'une demi-lieue de long. Un cortge magnifique!...
Quelque chose comme la promenade des masques au carnaval!

--Imprudent!... Si l'on nous entendait!...

--Oh! je ne redoute rien, moi! Les patriotes ne me font pas peur!... Et, si
je ne craignais d'tre grond par monsieur le marquis, j'irais voir leur
fte, rien que pour avoir le plaisir de rire  leurs dpens!

--Ainsi, sans mon pre?...

--Sans monsieur le marquis, je les poursuivrais dj de mes hues!

--Et si je prenais sur moi de t'accorder cette permission?

--Monsieur le marquis ne me pardonnerait pas cette escapade.

--S'il l'ignorait?

--Vous ne me trahiriez pas?

--A coup sr... Je serais ta complice.

--Quoi! mademoiselle, vous auriez aussi l'ide d'aller  la fte?

--J'en meurs d'envie!... Il y a si longtemps que je suis enferme dans
cette tombe! S'il est vrai que les morts sortent quelquefois du spulcre,
les vivants doivent jouir un peu du mme privilge.

--Mademoiselle n'a pas l'intention de se moquer de moi?

--Regarde-moi, dit la jeune fille.

A ces mots, elle entra tout entire dans la zone lumineuse qui rayonnait 
travers l'troite fentre. Le vieux domestique poussa un cri de surprise.

--Mademoiselle en femme du peuple!

--Tu vois que je pense  tout. Si je fais une folie, on ne m'accusera pas
de lgret. Tu me donneras le bras, je passerai pour ta fille, et personne
ne songera  nous inquiter. Viens vite!

Dominique ne se le fit pas dire deux fois. Il laissa l sa brosse et les
souliers qu'il nettoyait, prit sa casquette, traversa rapidement la cour,
sur les pas de sa matresse, et ouvrit avec prcaution la porte de la rue.

--Monsieur le marquis ne se doutera de rien? dit-il  la jeune fille,
lorsqu'ils se trouvrent dehors.

--Il fait sa correspondance. Nous avons deux bonnes heures de libert!
rpondit Marguerite.

Puis elle passa son bras sous celui du vieillard, qu'elle entrana vers
le centre de la ville.

Il tait temps. Le cortge s'tait mis en marche et gravissait lentement la
principale rue de la ville. C'taient d'abord les bataillons de la garde
nationale. Rien de plus pittoresque et de plus martial que l'aspect de ces
soldats bourgeois. Artisans pour la plupart, ils n'avaient eu ni le temps
ni le moyen de s'enfermer dans un riche uniforme. Mais ils savaient la
patrie en danger. Leurs fils mouraient  la frontire, et, tandis que le
plus pur de leur sang arrosait les bords du Rhin ou grossissait les eaux de
la Loire, ils taient prts  sacrifier leur vie pour la dfense de leurs
foyers. Et personne alors ne songeait  rire en voyant ce singulier
assemblage de piques, de btons, de sabres et de fusils, ces vtements
dguenills, ces bras nus, tout noirs encore des fumes de la forge ou de
l'atelier, qu'on venait de quitter, pour saluer en commun l'aurore des
temps modernes!

Derrire les gardes nationaux marchait une troupe de jeunes gens qui
portaient sur leurs paules des arbres de la libert, pars de fleurs et de
rubans. Aprs eux, les frres de la _Socit populaire_, coiffs du bonnet
phrygien, soulevaient au-dessus de leur tte les trois pierres de la
Bastille. Des chars, splendidement orns et ombrags par des drapeaux,
prsentaient aux regards de la foule, comme un double objet de vnration,
des vieillards et des soldats blesss: les victimes de l'ge et les
victimes de la guerre! Sublime allgorie qui enseignait  la fois le
respect qu'on doit  l'exprience et la piti que mrite le malheur!

Quelques pas en arrire venait la desse de la Libert. Mais ce n'tait pas
cette _forte femme qui veut qu'on l'embrasse avec des bras rouges de sang_,
cette femme _ la voix rauque_, cette furie enfante, dans un moment de
dlire, par l'imagination d'un grand pote. C'tait une belle jeune fille,
dont les blonds cheveux se droulaient avec grce sur les paules. Une
tunique blanche serrait sa taille. Elle rougissait sous les regards de la
foule, et cachait son beau corps sous les plis d'un manteau bleu. De petits
enfants semaient des fleurs  ses pieds, et l'un d'eux agitait devant elle
une bannire, sur laquelle on lisait cette devise: _Ne me changez pas en
licence, et vous serez heureux_! Aprs elle, comme pour montrer qu'elle est
la source de tout bien et de toute richesse, de jeunes moissonneurs,
couchs sur des gerbes de bl, conduisaient une charrue trane par des
boeufs.

Un soleil splendide s'tait associ  cette fte d'un caractre antique.
Les fleurs s'panouissaient et versaient autour d'elles le trsor de leurs
parfums; le peuple tait joyeux, les enfants battaient des mains, et l'on
aurait pu croire assister  une des ftes de l'Athnes paenne.

Marguerite et le domestique s'taient blottis dans l'embrasure d'une porte,
et, de l, ils voyaient dfiler le cortge, sans tre trop incommods par
le flot des curieux qui ondoyait  leurs pieds.

Dominique avait fait bon march de ses vieilles rancunes et regardait tout,
en spectateur qui ne veut perdre ni son temps, ni son argent. En toute
autre circonstance, la jeune fille n'et pas manqu de profiter du riche
thme  plaisanteries qu'aurait pu lui fournir l'bahissement de l'ennemi
jur des patriotes. Mais elle tait trop mue elle-mme pour exercer sa
verve railleuse aux dpens du vieillard. L'enthousiasme de la foule est si
puissant sur les jeunes organisations qu'elle se sentait, par moments, sur
le point de chanter avec elle les refrains passionns de la _Marseillaise_;
et lorsque la desse de la Libert vint  passer, elle battit des mains et
ne put retenir un cri d'admiration.

--La belle jeune fille! dit-elle en montrant la desse au vieux domestique.

Tout entire  ce qu'elle voyait, Marguerite ne se doutait pas qu'elle
tait elle-mme l'objet d'une admiration mystrieuse. Un homme du peuple ne
la quittait pas des yeux, et restait indiffrent au double spectacle que
lui offraient la foule et le cortge. C'tait une tte puissante, rehausse
encore par les vives couleurs du bonnet phrygien, qui lui donnait quelque
ressemblance avec le type populaire de Masaniello. Comme le pcheur
napolitain, le jeune homme paraissait poursuivre un rve aim; ses yeux
plongeaient dans le regard limpide de Marguerite comme dans l'azur de la
mer. Tout  coup on le vit se redresser brusquement, comme un homme
rveill en sursaut, s'lancer d'un seul bond jusqu'aux pieds de la jeune
fille, et se ruer sur un des spectateurs qui venait de ramasser un bijou
dans la poussire.

--Il y a des aristocrates ici! s'cria cet homme, en montrant  la foule
une petite croix orne de brillants qui scintillaient au soleil.

--Tu en as menti! rpliqua le mystrieux adorateur de Marguerite, en
prenant l'homme  la gorge et en lui arrachant le bijou.

--Cette croix est  moi, dit timidement la jeune fille.

En parlant de la sorte, elle tendait la main pour s'en emparer.

--Taisez-vous! lui dit  voix basse son protecteur inconnu. Voulez-vous
donc vous perdre?... Sauvez-vous! Il en est temps encore!

--Il a raison, dit Dominique.

Puis il ajouta avec intention, mais de manire  n'tre entendu que du
jeune homme:

--Sauvons-nous, ma fille! viens, mon enfant!

--Au nom du ciel, partez vite! leur dit encore l'homme du peuple.

Le vieux domestique entrana la jeune fille. Grce au tumulte que cette
scne avait occasionn, ils purent disparatre sans attirer l'attention de
leurs voisins.

Cependant le patriote, humili de sa chute, s'tait relev, l'oeil menaant
et l'injure  la bouche.

--Mort aux aristocrates! dit-il.

--A la lanterne!  la lanterne! s'cria la foule.

--Vous n'avez donc pas assez de soleil comme a? dit le sauveur de
Marguerite en regardant la multitude avec un sourire ironique. Essayez de
me hisser  la place de vos rverbres!

En mme temps, il se rejeta en arrire, par un brusque mouvement, et fit
face  ses adversaires.

--Il est brave! s'cria-t-on dans la foule.

--C'est un aristocrate! dit une voix.

--Pourquoi porte-t-il une croix sur lui? demanda l'homme du peuple qui
s'tait vu terrasser.

--Parce que cela me plat! rpondit le jeune homme, en se croisant les bras
sur la poitrine.

--C'est dfendu!

--Dfendu?... Vous tes plaisants, sur mon honneur! rpliqua l'accus. Vous
promenez dans vos rues la desse de la Libert, et je n'aurais pas le droit
d'agir comme bon me semble?

--Il a raison, dirent plusieurs assistants.

--C'est un agent de Pitt et de Cobourg, reprit l'homme du peuple. A la
lanterne, l'aristocrate!

--Oui!  la lanterne!

Et la foule resserra le demi-cercle qu'elle formait devant le jeune homme.

--Pensez-vous m'intimider? dit-il en s'appuyant prudemment contre le mur
d'une maison, pour n'tre pas entour.

Mais sa noble attitude ne pouvait matriser longtemps les mauvais instincts
de la foule. Les sabres, les piques, les baonnettes s'abaissrent, et la
muraille de fer s'avana lentement contre le gnreux dfenseur de
Marguerite.

--Mort  l'aristocrate! s'cria le peuple en dlire.

Le demi-cercle se rtrcissait toujours et la pointe des piques touchait la
poitrine du jeune homme. Tout  coup une voix de tonnerre se fit entendre.
Un homme,  puissante stature, fendit la foule en distribuant, de droite et
de gauche, une grle de coups de poing, et vint se placer rsolment devant
la victime qu'on allait sacrifier.

--tres stupides! dit-il avec un geste de colre, en s'adressant aux
agresseurs. Quelle belle besogne vous alliez faire l!... gorger le plus
pur des patriotes! Barbare, mon ami, un des dfenseurs de Thionville!

--Un dfenseur de Thionville! murmura la foule, avec un tonnement ml
d'admiration.

Les agresseurs les plus rapprochs de Barbare, rougissant de l'normit
du crime qu'ils avaient t sur le point de commettre, baissrent la tte
avec une sorte de confusion. Cependant l'homme du peuple, que Barbare avait
renvers  ses pieds, n'avait pas encore renonc  l'espoir de se venger
sur le lieu mme tmoin de son humiliation. Il ta respectueusement son
bonnet de laine, et, s'approchant du nouveau venu:

--Citoyen, lui dit-il, nous avons pleine confiance dans celui qui prside
notre club. Mais tu ne connais pas bien celui que tu dfends. C'est un
aristocrate. Il porte une croix sur sa poitrine!

--Est-ce vrai? demanda le prsident de la Socit populaire, en se tournant
du ct de Barbare.

Pour toute rponse, le jeune homme prit la petite croix qu'il avait dj
suspendue  son cou et la montra au peuple.

--C'est stupide ce que tu fais l! lui dit le prsident du club  voix
basse.

--Non! rpliqua le jeune homme, de manire  tre entendu de tous ceux qui
l'entouraient. Tant que vous laisserez les croix au haut des tours du
temple de la Raison, je me croirai autoris  porter le mme signe sur ma
poitrine.

Tout en parlant de la sorte, il suspendit la petite croix  son cou.

--Il parle bien! cria la foule.

--C'est un bon patriote!

--Il vaut mieux que nous!

--A la cathdrale!  la cathdrale!

--Arrachons les croix!

Et dj le peuple se prparait  excuter sa menace.

--Attendez! mes enfants, s'cria le prsident de la Socit populaire. Ne
faites rien sans l'assentiment du club. Pour le moment, ne songez qu' vous
amuser. Retournez  la fte.

--C'est juste! Rattrapons le cortge! s'cria la foule.

Et non moins prompte  agir qu' changer de rsolution, elle eut bientt
abandonn le lieu qu'elle avait failli ensanglanter.




II

Le Club.


Quelques instants aprs, la rue se trouva compltement dserte. On
n'entendait plus que le bruit lointain de la fte et le vague murmure de la
foule. Barbare rompit le silence, et, prenant les mains de son compagnon
qu'il serra avec une sombre nergie:

--Citoyen prsident, dit-il, tu m'as sauv la vie!

--Ne parlons pas de cela! rpondit le colosse.

--Si fait! je veux t'en remercier et je ne souhaite rien tant que d'avoir
l'occasion de te prouver ma reconnaissance.

--Mais, mon bon ami, je n'ai fait que mon devoir.

--C'est bien! nous sommes gens de coeur et nous nous comprenons!...
coute... j'ai encore un service  te demander.

--Parle.

--Nous sommes seuls. Personne ne peut nous voir. Laisse-moi partir.

--Et la fte? dit le patriote.

--J'en ai vu assez comme cela.

--Ah! fit le prsident du club en souriant... Je devine!... Un rendez-vous
d'amour?

--Peut-tre, rpondit Barbare en rougissant.

--Va, mon garon, reprit le patriote avec bont. La Rpublique ne dfend
pas d'aimer; elle t'excuse par ma bouche; mais n'oublie pas d'assister, ce
soir,  la sance du club.

--Merci et adieu! dit Barbare en donnant une dernire poigne de main  son
librateur.

--Adieu, rpondit le prsident.

Et le brave homme, aprs s'tre amus  regarder son protg qui courait 
toutes jambes, s'empressa de rejoindre le cortge.

Barbare n'avait pas oubli dans quelle direction le vieillard et la jeune
fille avaient pris la fuite. Il s'engagea dans un vrai labyrinthe de rues
tortueuses et courut tant et si bien, qu'en arrivant aux dernires maisons
de la ville, il aperut sur la grand'route,  une porte de fusil environ,
Dominique et Marguerite qui s'taient arrts pour reprendre haleine. Il
cria de toutes ses forces et leur fit signe de l'attendre. Mais cette
bruyante manifestation eut un rsultat diamtralement oppos  celui qu'il
en esprait. A la vue de cet homme qui semblait les poursuivre, les
fugitifs furent saisis d'une vritable panique et la peur leur rendit des
jambes. Barbare eut beau presser le pas, gesticuler, crier; il ne put
arrter le vieillard et sa jolie compagne. Il les vit s'approcher de la
petite maison isole et disparatre derrire la porte, qui se referma avec
fracas.

Le jeune homme se sentit des larmes dans les yeux. Il s'approcha de la
porte qu'il essaya de pousser, dans l'espoir sans doute que les fugitifs,
en la jetant avec violence, l'auraient laisse entr'ouverte. Mais elle
rsista  tous ses efforts. Il se colla l'oeil contre la serrure et
n'aperut qu'un corridor sombre. Il chercha le cordon de la sonnette ou le
marteau de la porte. Rien! Il frappa contre les planches sonores et prta
l'oreille. Pas le moindre bruit! Il recula de quelques pas, pour voir toute
la faade de la maison. Peut-tre dcouvrirait-il une figure curieuse, une
main derrire un rideau? Hlas! le soleil lui-mme ne visitait plus cette
triste demeure. Et les fentres; ces yeux de la maison, s'taient voiles
sous leurs contrevents, comme l'oeil sous la paupire.

Barbare prouva un affreux serrement de coeur. Il et donn sa vie, en cet
instant, pour revoir ce frais visage, cette charmante apparition dont il
tait encore bloui. Elle tait l, pourtant,  deux pas de lui, derrire
cette muraille!... Comme la mre qui rde, le soir, devant la prison o
gmit son enfant, et qui se demande si quelque barreau de fer ne lui
livrera pas un passage, le jeune homme ne pouvait se dcider  partir et
s'en remettait au hasard, cette dernire consolation des dsesprs! Il
attendit longtemps encore. Mais la patience l'abandonna. Se sentant jeune
et fort, il se rvolta  la pense que quelques planches,  peine jointes,
lui opposaient un obstacle. Il s'lana vers la porte, bien dtermin 
l'branler sous un dernier effort. Mais il recula bientt en rougissant.

--Qu'allais-je faire? pensa-t-il. Ce seuil est inviolable! Il n'y a l ni
barreaux, ni soldats pour le dfendre. Et je ne dois y entrer que par la
volont de celle que j'aime!

Alors il tira de son sein la petite croix, orne de diamants, la baisa avec
respect et, l'agitant au-dessus de sa tte:

--C'est votre croix! dit-il, votre croix que je vous rapporte!

Deux fois il fit le mme geste et poussa le mme cri. Mais la maison ne
sortit pas de son sommeil. Le jeune homme, aprs avoir cach la petite
croix sur son coeur, reprit tristement le chemin de la ville.

Lorsqu'il entra dans le faubourg, on allumait dj les rverbres, dont les
lanternes huileuses se balanaient, avec un grincement sinistre, et
faisaient, en quelque sorte, danser le jour et la nuit entre les noires
faades des maisons. Les bruits de la fte avaient cess. Tout tait rentr
dans le silence. On n'entendait gure que le pas sonore du promeneur
attard qui regagnait son foyer, ou le sourd grognement de l'ivrogne qui
luttait avec une borne, dans un coin obscur. Tout ce qu'il y avait de
paisible ou de craintif s'tait prudemment renferm derrire une porte bien
close, et la vie politique ne battait plus qu'au coeur mme de la cit,
dans une des salles basses de l'ancien vch. C'tait l que se donnaient
rendez-vous les plus purs et les plus ardents patriotes de la ville.

Barbare n'avait pas oubli la recommandation que lui avait faite le
prsident de la socit populaire. Pour rien au monde, il n'aurait voulu
manquer  l'engagement qu'il avait pris. D'ailleurs, il ne se sentait pas
dans une disposition d'esprit  rechercher la solitude. Dans les temps de
rvolution, l'amour,--ce sentiment raffin qui trouve tant de charmes  se
replier sur lui-mme et qui met tant de complaisance  caresser mme la
pense d'un revers,--l'amour semble se ressentir de la fivre des passions
politiques. Il fuit la rverie, il marche, il court vers le but et, s'il
prouve un chec, il demande  la vie publique un instant d'oubli et de
distraction. Aussi, Barbare se dirigea-t-il en toute hte vers l'ancien
vch.

Son entre dans la salle du club fut un vrai triomphe.

--Vive Barbare! cria la foule.

--Ah! fit le jeune homme en promenant autour de lui un regard ironique, il
parat qu'on n'a plus envie de me hisser  la lanterne. Le moment serait
pourtant mieux choisi que tantt. Car vous tes bien mal clairs!

Un clat de rire gnral accueillit cette saillie, et chacun montra en
plaisantant  son voisin les deux chandelles qui fumaient tristement au
pied de l'estrade o montaient les orateurs.

--Citoyen Barbare, rpondit une voix nergique, si la Rpublique n'a pas le
moyen de se payer des flambeaux, elle compte sur la bonne volont des
patriotes. Nos fils, qui sont  la frontire, n'ont pas de souliers pour
marcher  l'ennemi; nous n'avons pas le droit d'tre difficiles, et nous
saurons dfendre les intrts de la patrie avec les seules lumires de
notre raison.

--Bien rpondu! dit la foule.

Le jeune homme tressaillit; car il venait de reconnatre la voix de l'homme
auquel il devait la vie. Il fendit les rangs serrs des auditeurs et
s'approcha respectueusement du magistrat populaire.

--Citoyen prsident, dit-il, je n'ai pas eu l'intention d'offenser la
majest de la Rpublique. J'ai dj vers mon sang pour elle et je suis
prt  lui donner une nouvelle preuve de mon dvouement. Je demande la
parole.

--Je te l'accorde, rpondit le prsident d'un ton bref.

D'un bond puissant, Barbare escalada la tribune, comme s'il et mont 
l'assaut. Du haut de ces misrables trteaux, o l'loquence populaire
agitait tant de questions srieuses ou plaisantes, grotesques ou sublimes,
le jeune homme contempla un instant toutes ces ttes qui se balanaient
au-dessous de lui, dans un demi-jour. C'tait un tableau digne des matres
flamands. Au premier plan, des ouvriers encore arms de leurs instruments
de travail, des femmes, des enfants, des mendiants avec leurs besaces, des
rdeurs de nuit, chaos trange, mer de haillons dont chaque flot
s'clairait d'un rouge reflet ou retombait dans les tnbres, suivant que
le caprice du vent ravivait ou menaait d'teindre la flamme des
chandelles; et plus loin, au fond de la salle, un ple rayon de la lune,
glissant  travers les vitraux d'une fentre et venant entourer d'une douce
lumire les cheveux blancs des frres de la Socit populaire.

Une rumeur sourde s'leva de tous les coins de la salle, lorsqu'on vit le
jeune homme escalader les degrs de l'estrade. Mais, peu  peu le bruit
cessa pour faire place au silence de l'attente. Barbare se pencha sur le
bord de la balustrade, et, s'adressant  la foule:

--Citoyens, dit-il d'une voix ferme, vous avez dj devin sans doute le
sujet de ma motion. Je demande que la municipalit tienne une rcompense
toute prte pour celui qui aura le courage de monter aux tours de la
cathdrale et d'en enlever les croix.

--Bravo! bravo! vive Barbare! cria la foule.

Barbare descendit prcipitamment au milieu des acclamations, et se dirigea
vers la porte de la salle basse. Au moment o il allait en franchir le
seuil, la voix d'un nouvel orateur lui causa une telle surprise qu'il
s'arrta sur-le-champ et se retourna, pour voir si ses sens ne l'avaient
pas tromp. Il regarda du ct de la tribune et reconnut l'homme du peuple
qu'il avait terrass, le matin.

--Citoyens, disait cet homme, on conspire dans la ville contre la
Rpublique.

--Qui a? demanda la foule avec des cris furieux.

--Je ne sais. Mais je puis affirmer qu'il y a des aristocrates...

--O donc? reprit encore la foule, dont la colre augmentait en raison de
son impatience.

--A la sortie de la ville, dans une petite maison isole,  peu de distance
de la rivire.

Barbare sentit un frisson passer dans tous ses membres.

--Dans la _Valle aux Prs_? demanda la foule.

--Oui, rpondit l'orateur. Les contrevents de la maison sont ferms nuit et
jour. Aucun bruit! jamais de lumire! apparences suspectes. A coup sr, ce
sont des royalistes; et l'on devrait charger un citoyen, bien connu pour
son patriotisme, de s'introduire dans l'intrieur de cette maison.

--Mort aux aristocrates! s'crirent les plus ardents des patriotes.

--Hlas! pensa Barbare, cette jeune fille et son pre sont perdus, si je
n'interviens!

Il entra dans la salle. Mais ses jambes tremblaient et le sang lui affluait
au coeur.

--Allons! Pas de faiblesse! se dit-il en essayant de vaincre son motion.
Du courage! de l'audace! je la sauverai encore une fois!

Puis, l'oeil tincelant et l'air rsolu, il passa de nouveau  travers la
foule et s'approcha de la tribune.

--Citoyen, dit-il  l'orateur, en le regardant en face, es-tu sr de ce que
tu avances?

--Moi?... Moi? balbutia l'homme du peuple, que l'air menaant de son
interlocuteur troubla profondment... Je n'ai que des soupons... et,
d'ailleurs, je n'habite pas le quartier o se trouve la maison suspecte.

--Eh bien! moi, je suis aux premires places pour surveiller les gens que
tu accuses si lgrement. Je m'engage  pntrer dans l'intrieur de la
maison, et, dans deux jours, au plus tard, je dirai  tous les bons
patriotes qui m'entourent s'il y a vraiment lieu de s'inquiter.

--Vive Barbare! cria l'assemble.

--Comptez sur moi, dit le jeune homme en remerciant du geste tous les
auditeurs. Je me montrerai digne de votre confiance.

A ces mots, il se pencha vers le prsident de la Socit populaire, qui lui
tendait la main, et sortit du club au milieu des applaudissements. A peine
arriv dans la rue, il tira de son sein la petite croix de Marguerite et la
baisa avec amour, en s'criant par deux fois:

--Je la sauverai!... Je la sauverai!...




III

Le Proscrit.


Le lendemain, vers neuf heures du soir, un homme, envelopp dans un long
manteau, se promenait devant la faade intrieure de la maison qu'on avait
signale la veille  la dfiance du club. A la manire dont cet homme
marchait dans les alles du jardin, tantt s'avanant d'un pas rapide,
tantt s'arrtant et levant la tte pour contempler le ciel, il et t
facile de se former une opinion vraisemblable sur ses habitudes et sur son
caractre. Cela ne pouvait tre qu'un amant, qu'un fou, ou un pote.
Lorsqu'il regardait le ciel, son oeil semblait se baigner avec dlices dans
cette mer toile.

La soire tait belle d'ailleurs et invitait  la rverie. Les fleurs,
avant de s'endormir, avaient laiss dans l'air de douces manations. Un
vent frais courait  travers les peupliers d'Italie qui sortaient, comme de
grands fantmes, du milieu de la haie qui sparait le jardin des prairies
voisines. Ces gants de verdure frissonnaient sous le souffle arien et
ressemblaient, avec leurs branches rapproches du tronc,  un homme qui
s'enveloppe dans les plis de son manteau pour se prserver de l'air malsain
du soir.

Le promeneur s'arrta au milieu d'une alle.

--Mon Dieu! dit-il en laissant tomber ses bras avec dcouragement, la
nature ne semble-t-elle pas rire de nos passions? Quel calme! Pas un nuage!
Des toiles, des mondes en feu; rien de chang au ciel, tandis que des
hommes, ns pour s'aimer, s'gorgent comme des btes sauvages! Moi-mme,
moi, ministre d'une religion de paix et d'amour, je dois me cacher, et ma
tte est mise  prix! Des milliers d'hommes sont proscrits ou perscuts,
et Dieu ne parle pas! Il ne commande pas aux lments d'annoncer sa
vengeance, pour nous prouver au moins qu'il ne voit pas sans colre le
spectacle de tant d'iniquits. La maison garde encore quelques traces des
htes qui ont vcu sous son toit; et la terre ne s'inquite pas de l'homme
qui l'habite! Et la nature ne prendrait pas le deuil, quand l'humanit
souffre et pleure! La Providence ne serait-elle qu'un mot?

Le proscrit s'tait remis machinalement en marche, et le hasard de la
promenade l'avait conduit dans une petite alle qu'un mur, de peu
d'lvation et qui tombait en ruine, sparait de la grand'route. Tout 
coup le prtre recula de plusieurs pas et poussa un cri de terreur.

Un homme, qui venait d'escalader le mur, tomba presque  ses pieds, au
milieu de l'alle. Le visiteur nocturne ne fut gure moins effray que
celui dont il avait interrompu si brusquement la rverie.

--Rassurez-vous, citoyen, dit-il  voix basse au jeune prtre, et
gardez-vous bien de jeter l'alarme dans le voisinage. Je n'en veux ni 
votre bourse, ni  votre vie.

--Vous avez pourtant, monsieur, une manire de vous prsenter...

--Qui peut donner de moi la plus fcheuse ide, reprit le voleur prsum en
achevant la pense de son interlocuteur. Les apparences sont contre moi, je
le sais; et cependant je ne me suis introduit chez vous que dans
l'intention de vous tre utile.

--Je vous en suis reconnaissant! rpliqua le proscrit avec une froide
ironie.

--On m'avait charg de vous espionner...

--Vous faites-l un joli mtier, monsieur! interrompit le prtre, en
ramenant avec soin autour de lui les plis de son manteau.

--Croyez bien que c'est par patriotisme...

--Vous ne me l'auriez pas dit que je l'eusse devin! interrompit encore le
prtre.

--Vous avez tort de me persifler, citoyen, rpliqua l'homme du peuple avec
un accent ferme et digne, qui parut impressionner son interlocuteur, car il
l'couta cette fois avec un religieux silence. Je vous rends un vrai
service, et si la Socit populaire et confi  tout autre que moi la
mission que je remplis en ce moment, vous n'auriez peut-tre pas eu lieu de
vous en rjouir.

--Mais, enfin, que veut-on? demanda le prtre.

--On vous souponne d'avoir des relations avec Pitt.

--On nous fait trop d'honneur, dit le proscrit en souriant.

A ce moment la lune sortit d'un nuage et claira vivement le visage du
prtre. Barbare--le lecteur l'a dj reconnu--ne put se dfendre d'un
trange sentiment d'inquitude.

--Ah! citoyen, dit-il d'une voix mue, vous tes jeune!

--Oui, rpondit le prtre. Mais qu'y a-t-il l d'tonnant?

--C'est que, pour tre perscut  votre ge...

--La Rpublique s'est bien dfie des enfants! dit le proscrit avec
mlancolie.

--Vous tes donc oblig de vous cacher? demanda Barbare.

--Voil mon interrogatoire qui commence! dit le prtre avec amertume.
Tenez, monsieur, si la Rpublique a besoin d'une nouvelle victime, je ferai
volontiers le sacrifice de ma vie. Mais, au nom du ciel, sauvez les
personnes qui habitent cette maison! Elles me sont chres, et c'est une
prire que je vous fais du fond du coeur! Vous parliez de ma jeunesse? Eh
bien! vous tes aussi  cet ge gnreux o le pardon est doux et le
dvouement facile. pargnez mes amis. Sauvez-les, et, s'il vous faut du
sang enfin, prenez ma vie! Je me livre  vous!

Barbare devint horriblement ple.

La jalousie s'empara de tout son tre, et un frisson lui glaa le coeur.

--Vous aimez donc bien ce vieillard et cette jeune fille? dit-il d'une voix
trangle.

--De toute mon me!

--Ah! fit l'homme du peuple en jetant un regard tincelant sur celui qu'il
regardait dj comme un rival, vous les aimez?

--Comme on aime son pre et sa soeur.

--Pas autrement? demanda encore le patriote.

Le proscrit parut surpris de cette question; et, pour la premire fois, il
osa regarder en face l'homme du peuple qui ne put supporter, sans se
troubler, ce coup d'oeil pntrant.

--Vous prparez votre rponse? dit Barbare, qui s'impatientait de ce long
silence et de ce pnible examen. Vous ne voulez pas m'avouer que vous tes
l'amant de cette jeune fille?

--Oh! fit le prtre avec un vif sentiment d'indignation, je vous jure!...

--Que me fait votre serment? dit Barbare en haussant les paules.

--C'est juste, reprit le proscrit. Rien ne vous force  ajouter foi  mes
paroles. Il vous faudrait une preuve matrielle?

--Oui! dit Barbare avec explosion.

Il y eut, dans la manire dont il accentua ce simple mot, tant de haine,
d'inquitude et de jalousie, que sa figure mme sembla s'clairer du feu
intrieur qui le consumait. Le prtre put lire dans son coeur et juger de
l'tat de son me, comme on voit un ciel d'orage  la lueur d'un clair.

Le proscrit mesura aussitt toute l'tendue du danger qui menaait le
marquis et sa fille. Mais il tait dj prt au sacrifice.

--coutez! dit-il  l'homme du peuple. Je ne peux pas tre l'amant de cette
jeune fille... Il y a entre elle et moi un obstacle insurmontable.

--Lequel? demanda vivement Barbare.

--Les devoirs de mon ministre, rpondit le proscrit.

En mme temps il entr'ouvrit son manteau et laissa voir les plis de sa
soutane.

--Un prtre! s'cria Barbare avec joie.

--Vous le voyez! dit simplement le ministre de Dieu. Je vous ai fait le
matre de ma vie. Doutez-vous encore de ma parole?

--Non, certes! dit Barbare.

Cependant il baissa la tte et ses traits s'assombrirent.

--Eh bien! demanda le proscrit, vous n'tes pas encore convaincu?

--Aux termes de la Constitution, dit Barbare, les prtres ont le droit de
se marier.

--Pauvre insens! dit le jeune prtre en souriant avec tristesse, si
j'avais reconnu l'autorit de cette loi, est-ce que je serais oblig de me
cacher?

--C'est vrai! je suis fou! s'cria joyeusement Barbare. Vous tes un noble
coeur, citoyen! et personne, tant que je vivrai, n'osera troubler votre
solitude et menacer votre vie. Permettez-moi de vous regarder comme un ami!

--Volontiers, dit le prtre en serrant avec effusion la main que le jeune
homme lui tendait.

Aprs cette treinte cordiale, Barbare se disposa  escalader le mur.

--Ne vous exposez pas de nouveau, lui dit le prtre avec bont, et
suivez-moi.

En mme temps, il le conduisit vers le fond du jardin, et ouvrit une petite
porte qui donnait sur la campagne.




IV

Une crise domestique.


Lorsque le patriote fut sorti, le proscrit ferma la porte  double tour et
s'arrta quelques instants comme un homme accabl sous le poids de pnibles
penses.

Puis il doubla le pas, traversa rapidement le jardin, entra dans la cour,
monta l'escalier et frappa  la porte de M. de Louvigny.

--Entrez, dit une voix de jeune fille.

--Ah! pensa l'abb avec douleur, mademoiselle Marguerite est avec son pre.

Nanmoins il entra chez le marquis. M. de Louvigny tenait sa fille sur ses
genoux. Tout en coutant l'innocent bavardage de Marguerite, il jonglait
avec les boucles soyeuses de ses cheveux, qu'il se plaisait  faire sauter
dans sa main.

--Eh bien! cher abb, dit le marquis avec son aimable sourire, est-ce qu'il
faut tant de prcautions pour entrer chez ses amis?

--Je vous croyais au travail et je craignais de vous dranger, rpondit le
jeune prtre en faisant de grands efforts pour cacher son motion.

--Il est neuf heures du soir, observa M. de Louvigny, et vous n'ignorez pas
que c'est  partir de ce moment que je consens  perdre mon temps.

--C'est joli ce que vous dites-l, mon pre! s'cria Marguerite en quittant
les genoux du marquis.

--J'ai dit une sottise? demanda M. de Louvigny en remarquant la petite mine
boudeuse que faisait Marguerite.

--Je vous en fais juge, monsieur l'abb, dit Marguerite. Tenir sa fille
dans ses bras, l'embrasser, l'couter causer, est-ce l perdre son temps?

--Expliquons-nous, Marguerite, reprit le marquis.

--Non. Je ne veux rien entendre, je ne veux pas tre complice de votre
paresse!

--Allons, viens ici.

--Non! je vous laisse travailler.

--Je t'en prie! dit M. de Louvigny d'une voix caressante.

--Ne me tentez pas! reprit la jeune fille, qui ne demandait qu' rpondre
aux instances paternelles.

--Je te tiens cette fois! s'cria joyeusement le vieillard en saisissant la
jeune fille par le bas de sa robe. Viens m'embrasser.

--Vous n'obtiendrez rien par la violence, dit Marguerite en dtournant la
tte.

--Je te rends la libert, rpliqua le marquis en lchant le bas de la robe
et en ouvrant les bras.

--Et voil l'usage que j'en fais, dit Marguerite en sautant au cou de son
pre. Je tiens ma vengeance, et je vais vous faire perdre toute votre
soire!

Le prtre avait contempl cette scne avec tristesse. Il pleurait sur cette
joie qu'il savait devoir se changer en deuil, sur cette troite communion
de deux mes qu'on allait sparer.

--Eh bien! l'abb, vous ne parlez pas? dit M. de Louvigny. Approchez donc.
Vous avez l'air de nous bouder!

L'abb s'avana vers le marquis et serra avec motion la main qu'il lui
prsentait.

--Vous n'tes pas dplac dans cette chambre, ajouta le marquis. Celui qui
a assist mon fils  ses derniers moments est,  mes yeux, comme son
remplaant dans la famille. Si j'avais encore ma fortune et mes dignits,
vous seriez de toutes nos ftes. Il ne me reste plus que ma fille. Elle est
tout mon trsor, tous mes honneurs, toute ma joie! Partagez la seule
richesse qu'on m'ait laisse, en vous mlant  nos entretiens et en voyant
comme nous nous aimons!... Quoi! vous pleurez?

--Pour cela non, monsieur le marquis, rpondit le jeune homme.

--Ne vous en dfendez pas, poursuivit M. de Louvigny. Ce que je vous dis l
n'est pas gai d'ailleurs.

--Ce n'est pas l ce qui fait pleurer monsieur l'abb, interrompit
Marguerite, qui depuis un instant observait les efforts que faisait le
prtre pour retenir ses sanglots. Monsieur l'abb nous cache quelque
malheur!...

--Mademoiselle Marguerite se trompe! dit le prtre en se troublant de plus
en plus.

--Ma fille a raison, au contraire, rpliqua le marquis en faisant lever
Marguerite.

Il se leva  son tour et saisit vivement la main de l'abb.

--Votre motion m'effraie, lui dit-il  voix basse.

--Je vous assure, dit le prtre en se dfendant...

--Votre main est glace! continua le vieillard en se penchant  l'oreille
de l'abb... Je comprends! vous n'osez pas parler devant ma fille.

Marguerite n'avait rien perdu de cette pantomime inquitante. Lorsque son
pre se retourna de son ct, ce ne fut pas sans un vif tonnement qu'elle
aperut le gai sourire qui s'panouissait sur les lvres du vieillard.

--L'abb est un poltron, ma chre Marguerite, dit M. de Louvigny.
Rassure-toi. Ce n'est rien... Quelques affaires d'intrts... une nouvelle
pauvret qui vient se greffer sur l'ancienne! Nous allons avoir quelques
comptes  rgler... Tu serais bien aimable d'aller demander  Dominique le
registre o il note ses dpenses.

--J'y vais, mon pre, dit Marguerite.

Avant de sortir, elle se retourna vers le marquis, mit un doigt sur sa
bouche et fit un signe de tte que le vieillard n'eut pas de peine 
traduire ainsi:

--J'obis, mais je n'ignore pas qu'on me trompe!

Le marquis ferma lui-mme la porte de la chambre. Lorsqu'il se trouva seul
en face de l'abb, tout son calme sembla l'abandonner.

--Parlez maintenant! dit-il d'une voix mue. Qu'y a-t-il?

--On s'est introduit ce soir dans le jardin.

--Un maraudeur?

--Un espion envoy par le Club.

--Nous sommes donc dcouverts?

--Pas encore. Mais on croit que nous sommes des agents de Pitt.

--Si ce n'est que cela, dit le marquis en souriant, rassurez-vous, cher
abb; nous en serons quittes pour la peur. Je me charge de rassurer ces
messieurs de la Socit populaire.

--C'est toujours un danger de paratre devant eux.

--Sans doute. Toutefois, personne ne nous connat ici. Nous n'avons rien 
craindre.

--Pardon.

--Qui donc?

--L'homme du peuple que le Club a envoy, ce soir, en claireur.

--Il nous en veut donc beaucoup?

--Au contraire.

--Il est bien dispos pour nous?

--Trop bien.

--Ma foi! dit le marquis en badinant, voil le premier rpublicain qui nous
ait montr de la bienveillance!

--Et ce sera peut-tre celui qui vous aura fait le plus de mal! dit l'abb
d'un air sombre.

Le marquis devint srieux.

--Expliquez-vous, dit-il avec gravit. Il y a dans vos propos une
incohrence qui ne peut se concevoir. Si cet homme n'a pas de motif de
haine contre moi, pourquoi songerait-il  me nuire?

--Il vous nuira sans le savoir, rpondit l'abb. Car il faut tout craindre
des amoureux; et cet homme aime mademoiselle Marguerite.

--Ma fille! s'cria le marquis avec une expression de surprise et de
colre, que le pinceau serait seul capable de rendre et de fixer.

--Oui, reprit l'abb, cet homme aime srieusement votre fille.

--Mais, dit le marquis, Marguerite ne sort jamais; elle ne se montre jamais
aux fentres. Comment cet homme a-t-il pu la voir?

--Je ne sais. Mais je vous affirme que je ne vous dis que l'exacte vrit.

--Il vous a donc ouvert son coeur?

--A peu prs. Je peux mme vous assurer qu'il est jaloux.

--Alors il faut fuir! dit le marquis avec clat. Il faut passer en
Angleterre.

Puis, se promenant avec agitation dans la chambre:

--Moi, dit-il, qui me croyais si bien en sret dans cette petite ville!

A cet instant la porte s'ouvrit. Marguerite entra avec le vieux domestique,
qui tenait sous son bras le grand livre de dpense.

--Mes amis, dit le marquis aux nouveaux venus, nous allons partir cette
nuit mme. Que chacun prpare ses malles. Demain nous faisons voile pour
l'Angleterre.

--Ah! fit Marguerite en sautant au cou de son pre, je savais bien que vous
me cachiez la vrit. Un danger vous menace?

--Il faut bien te l'avouer, rpondit M. de Louvigny: nous sommes dnoncs.

Et, s'adressant au vieux domestique qui paraissait attr:

--Voyons! Dominique, ajouta-t-il, il doit te rester encore quelque argent?

--Hlas! dit le vieux serviteur, nous avons tout dpens le jour de la fte
de mademoiselle. Monsieur le marquis peut vrifier les comptes. Voici le
registre.

--C'est inutile, rpondit M. de Louvigny en repoussant le livre que lui
prsentait le domestique. Je m'en rapporte bien  toi. C'est un espoir de
moins... Voil tout!

Sans une parole de reproches, sans un geste d'impatience, sans un mouvement
de dpit, le marquis s'approcha avec calme de son secrtaire, dont il
ouvrit les tiroirs les uns aprs les autres.

L'abb, Marguerite et le domestique l'observaient en silence.

Le marquis fouillait scrupuleusement dans tous les coins de chaque tiroir
et comptait son argent au fur et  mesure. Lorsqu'il fut au bout de son
travail, il laissa tomber sa tte dans ses mains et demeura immobile.
Marguerite courut auprs de lui et carta doucement ses mains, qu'il tenait
serres contre son visage.

--Quoi! dit-elle avec un cri douloureux, vous pleurez, mon pre?

Le marquis ne rpondit rien. Il compta de nouveau son argent, le runit en
pile, et, le montrant  l'abb et au vieux domestique:

--Mes amis, dit-il d'une voix mue, voici toute notre fortune... Quarante
cus!

--C'est assez pour vous sauver! lui dit Marguerite en l'enlaant dans ses
bras.

--Et toi, mon enfant? dit le vieillard en fondant en larmes.

--Moi? fit Marguerite. Je ne peux pas porter ombrage  la Rpublique. Je
resterai avec le bon Dominique.

--Non! c'est  toi de partir, reprit le marquis. Nous sommes habitus au
danger, nous autres hommes.

Et se tournant, les mains jointes, vers les deux tmoins de cette scne:

--N'est-ce pas, l'abb? dit-il; n'est-ce pas, Dominique?

--Oui, nous resterons avec vous, rpondirent le jeune prtre et Dominique.

--Et moi aussi! dit Marguerite avec fermet; car je ne me sparerai jamais
de mon pre.

A ces mots, la noble fille se jeta dans les bras du marquis, et il se fit
dans la chambre un si grand silence qu'on n'entendait gure que le bruit
des sanglots que chacun cherchait  touffer.

Tout  coup le vieux Dominique sortit de son immobilit. Il s'essuya les
yeux du revers de la main et s'approcha respectueusement du fauteuil du
marquis. Son front avait quelque chose d'inspir, et sa physionomie
vulgaire avait le rayonnement qu'on admire dans une tte de gnie.

Chacun, en effet, peut avoir ici-bas ses jours de triomphe. Quelquefois les
esprits les moins dlicats trouvent l'occasion de s'lever, sur les ailes
du dvouement, jusqu' ces hauteurs sublimes o planent les intelligences
suprieures. S'il y a une couronne sur le front des potes, il y a une
aurole sur celui des hommes simples, dont le sacrifice est sans clat et
la mort sans gloire.

--Monsieur le marquis?... dit timidement le vieux domestique.

--Que me veux-tu, mon bon Dominique?

--Monsieur le marquis me permettra-t-il de le sauver?

--Toi?... Nous sauver?... Et comment? s'cria M. de Louvigny, qui pensa un
instant que son domestique n'avait plus sa raison.

--Ne m'interrogez pas, monsieur le marquis! rpondit Dominique. Donnez-moi
libert pleine et entire, et je vous sauverai peut-tre!

--Tu ne courras aucun danger? se hta de demander M. de Louvigny.

--Ne m'interrogez pas! dit encore le vieillard, mais  voix basse et de
manire  n'tre entendu que de son matre.

--Je comprends! rpondit le marquis. Je serais seul, que je ne
t'accorderais pas l'autorisation que tu me demandes; car tu vas peut-tre
exposer ta vie.

--Ainsi, dit Dominique avec joie, vous me permettez?...

--Oui! reprit le marquis en serrant la main de son domestique avec nergie.
Va! que Dieu t'accompagne! et, si je ne puis te rcompenser, le ciel est
l!

--Oh! merci, monsieur le marquis, dit le vieux domestique en baisant la
main de son matre; merci!

Il se dirigea vers la porte de la chambre.

--Je sauverai donc mademoiselle Marguerite! se disait-il en tournant la
clef dans la serrure.

Et il sortit prcipitamment, pour ne pas laisser voir les larmes qui
tombaient de ses yeux.




V

Dsespoir de Dominique.


Le vieux Dominique tait all s'enfermer dans sa mansarde, o il attendait
impatiemment le retour du soleil. Il tait en proie  une agitation
cruelle.

Enfin, le jour parut. Dominique sauta  bas du lit et traversa les
corridors avec prcaution, afin de ne rveiller personne. Quand il se
trouva dans le chemin, il hta le pas pour gagner le centre de la ville.

Huit heures sonnaient au beffroi de la cathdrale, lorsqu'il arriva sur la
place de l'Htel-de-Ville. Il s'approcha d'un mur o l'on placardait les
affiches, et toute son attention parut se concentrer sur elles.

--C'est bon! dit-il en se frottant les mains: l'affiche y est encore! c'est
que personne ne s'est prsent... J'arrive  temps!

Il entra dans l'Htel-de-Ville et se dirigea vers la salle des
dlibrations des membres du District. Comme la porte en tait ferme, il
descendit chez le concierge, o il apprit que la sance ne serait ouverte
qu' onze heures du matin. Il lui fallut donc, bon gr mal gr, mettre un
frein  son impatience, et il s'assit dans l'embrasure d'une fentre en
attendant l'arrive des patriotes qui avaient la direction des affaires de
la cit.

A cette poque de lutte, il n'tait pas rare que la salle des dlibrations
ft envahie par les frres de la Socit populaire, qui venaient y proposer
des motions et prononcer des harangues. Souvent la foule se glissait  leur
suite. C'est ainsi que le domestique russit  s'introduire dans le lieu o
se discutaient les intrts de la ville.

Lorsque le citoyen prsident et les membres du District se furent assis
devant une table en demi-cercle, Dominique pensa qu'il tait temps d'agir.
Il se fit une troue  travers les assistants. Jusque-l, sa fermet ne
l'avait pas abandonn. Mais quand il se trouva dans l'espace qui restait
vide entre l'auditoire et le conseil, il perdit toute assurance. Il et
mieux aim affronter le feu d'un peloton que ces milliers de regards, dont
l'clat lui causait une sorte de vertige.

--Que veut cet homme? demanda le citoyen prsident  l'huissier.

--Parle, dit l'huissier en s'approchant du vieillard.

--Monsieur le prsident, balbutia Dominique sans oser lever les yeux...

Un rire moqueur courut dans les rangs de la foule. L'huissier se sentit
pris de piti pour ce pauvre homme qui frissonnait et lui souffla tout bas
 l'oreille:

--Dis donc: Citoyen prsident!

--Citoyen prsident, reprit Dominique en acceptant la correction qu'on lui
indiquait, j'ai une proposition  vous faire.

--A te faire, imbcile! souffla encore l'huissier.

Mais dj toute la salle riait aux clats. Le vieux domestique tait
horriblement ple, et de grosses gouttes de sueur roulaient sur ses tempes.

--Laisse-moi l'interroger, dit le prsident  l'huissier.

Et, s'adressant directement au vieillard:

--Voyons! que demandes-tu, mon brave homme?

--Je demande  gagner la rcompense, rpondit Dominique.

--La rcompense? fit le prsident avec surprise.

--Oui! reprit le vieux domestique: la rcompense que la municipalit promet
 celui qui enlvera les croix de la cathdrale.

--Tu aurais la prtention de monter aux tours du temple de la Raison? dit
le prsident en riant.

--Oui, rpondit simplement Dominique.

A la vue de ce petit vieillard, maigre, efflanqu, qu'un souffle aurait
jet  terre, et qui voulait tenter une ascension devant laquelle les plus
audacieux avaient recul, les assistants ne gardrent plus de mesure dans
leur hilarit, et ce furent des cris et des hues  couvrir la voix mme du
tonnerre.

Sur un signe du prsident, l'huissier s'approcha de Dominique et l'invita 
sortir. Mais le vieillard opposa une vive rsistance.

--Tu persistes encore dans ton projet? lui demanda le prsident.

--Oui! rpondit Dominique avec assurance.

--Tu es bien matre de ta raison?

--Oui.

--Mais, reprit l'officier de l'tat civil, as-tu rflchi srieusement 
cette entreprise? Tu peux te tuer?

--Je le sais! rpondit le vieillard avec un admirable sang-froid.

Sa voix tait ferme, son front rayonnait, son oeil tait tincelant.

Personne ne songea plus  rire. Le vieux domestique avait tir ce mot-l du
fond de son coeur; et la foule n'est jamais insensible  la vritable
loquence. Cependant si Dominique avait captiv l'attention du prsident et
des membres du District, la position nouvelle qu'il venait de se faire
n'tait pas sans danger. On voulut savoir le motif de sa dtermination; et
son interrogatoire commena. A toutes les questions qui lui furent poses,
il ne sut rpondre que ces seuls mots:

--Je veux sauver mon matre!

Le prsident s'impatienta.

--Tonnerre! s'cria-t-il en frappant du poing sur la table, la Rpublique
ne connat pas de matres! Cet homme est fou... Qu'on le fasse sortir.

Aussitt deux huissiers s'approchrent du vieillard. Ils le prirent chacun
par un bras, et, malgr ses cris, malgr sa rsistance, ils le poussrent 
la porte au milieu des vocifrations et des hues de la foule.

--Je suis fou!... Ils ont dit que je suis fou! rptait le domestique en
descendant les marches du grand escalier de l'Htel-de-Ville.

Il traversa la place presque en courant, et se jeta au hasard dans la
premire rue qui se trouva devant lui. En ce moment, le pauvre homme
semblait donner raison  ceux qui l'avaient jug si dfavorablement. Il
allait en trbuchant le long des maisons, comme un homme ivre, et
s'arrtait de temps  autre pour s'crier, en battant l'air de ses bras:

--Plus d'espoir! Mes matres sont perdus!... Que faire? Comment me
reprsenter devant eux?

Alors il se mit  courir.

Il se trouva tout  coup dans la campagne; et ce fut alors qu'il songea 
regarder autour de lui. L'habitude a sur nos actions une telle puissance
que, sans prmditation aucune et comme par instinct, il tait arriv sur
la route qui conduisait  la maison du marquis. Des massifs d'arbres verts
la lui cachaient en partie, mais il en apercevait encore le toit, dont les
ardoises brillaient comme un miroir au soleil. Une lgre fume montait en
serpentant au-dessus de la chemine, comme pour lui rappeler qu'il tait
temps de rentrer, afin de couvrir le feu et de mnager le bois _de ses
matres_.

Le vieillard laissa tomber sa tte dans ses mains, et, pour la premire
fois depuis sa sortie de l'Htel-de-Ville, il pleura amrement.

--Non! dit-il en s'armant d'une rsolution soudaine, non! je ne rentrerai
pas dans cette maison, d'o je suis sorti avec des paroles d'esprance et
o je ne rapporterais que des nouvelles de mort!

Et se frappant le front, comme pour y rveiller la mmoire:

--Monsieur le marquis n'a-t-il pas dit qu'il lui restait encore quarante
cus?... Oui! je me le rappelle maintenant... Eh bien! avec cela ils
peuvent se sauver tous les trois... et qui sait ce que prpare l'avenir? Si
je retournais  la maison, M. le marquis voudrait me garder auprs de
lui... Il ne faut pas de bouche inutile... Je ne rentrerai pas!

A ces mots, l'hroque serviteur s'enfona dans un petit chemin ombrag qui
conduisait aux prairies voisines. A mesure qu'il avanait, il entendait
plus distinctement le bruit de la rivire qui tombait avec fracas du haut
d'un dversoir. Au bout de quelques minutes, il arriva au bord de l'eau.

Le courant tait rapide et charriait des flots d'cume.

Le vieillard suivit le bord de la rivire et s'loigna de cette scne
tumultueuse, comme s'il et voulu chercher des eaux plus calmes. Lorsqu'il
se crut  une assez grande distance de la ville, il s'arrta dans un site
sauvage et s'agenouilla prs d'un saule, au pied duquel la rivire s'tait
creus un bassin paisible et profond. Il pria longtemps avec ferveur, se
redressa lentement, et, levant les yeux au ciel:

--Mon Dieu, dit-il, pardonnez-moi!

Il s'lana.

Au mme instant, deux bras vigoureux l'envelopprent comme dans un cercle
de fer.

Le vieillard poussa un cri et tomba sans connaissance sur le gazon.
Lorsqu'il revint  lui, il aperut,  genoux  ses cts, un jeune homme
qui lui jetait de l'eau sur le visage.

--Ah! monsieur, s'cria Dominique avec douleur, pourquoi m'avez-vous
arrt? Je n'aurai peut-tre pas une seconde fois le courage d'en finir
avec la vie!

--Il ne faut plus songer  mourir, dit le jeune homme en aidant au vieux
domestique  se relever.

--Mais je suis abandonn de tout le monde! s'cria Dominique d'un air
dsespr.

--Vous voyez bien qu'il vous reste encore des amis, puisque je vous ai
empch de vous noyer.

--Je ne vous connais pas! fit navement Dominique.

--Pardon. Si vous avez oubli mes traits, vous reconnatrez du moins cet
objet.

Le jeune homme mit une petite croix sous les yeux du domestique.

--La croix de Marguerite! s'cria le vieillard avec joie.

--Oui, la croix de votre fille que vous alliez follement laisser sans
protecteur.

--Ma fille? rpta Dominique comme s'il sortait d'un rve... Ah! je me
rappelle tout maintenant... C'est vous qui nous avez protgs contre la
fureur du peuple? vous qui nous avez prudemment conseill de prendre la
fuite?

--C'est cela mme, rpondit Barbare.

--Soyez bni, monsieur! s'cria le domestique avec une profonde motion.

Puis il ajouta tristement:

--Vous m'avez sauv deux fois la vie. Je voudrais pouvoir vous rcompenser
comme vous le mritez; mais, hlas! je suis sans ressources.

--Les dettes du coeur se payent avec le coeur, dit Barbare avec fiert.

--Vous nous aimez donc bien? demanda Dominique.

--Moi! s'cria le jeune homme avec enthousiasme... Je n'ai vu mademoiselle
Marguerite qu'une seule fois, et, ce jour-l, j'ai risqu ma vie pour
elle... Eh bien! si le plaisir de la revoir devait m'exposer au mme pril,
je n'hsiterais pas  braver de nouveau la mort.

--Oh! pensa Dominique, le jeune homme est amoureux de ma petite matresse!

Enchant de sa pntration, le bon domestique rsolut d'employer le
dvouement de Barbare au service de ses matres. Pour y arriver, il lui
sembla prudent de l'entretenir dans son erreur et de se faire passer  ses
yeux pour le pre de Marguerite.

--Ma fille et moi nous sommes rduits  la plus profonde misre, dit-il en
baissant la tte.

--Je l'avais dj devin, reprit Barbare. J'assistais  la sance du
conseil et j'ai tout compris: votre dtresse et votre admirable
dvouement... Allez embrasser et rassurer votre fille. Dans quelques jours
je vous porterai l'argent dont vous avez besoin.

--Est-ce que vraiment vous pourriez nous prter?...

--Que la foudre me frappe! interrompit Barbare, si, dans quatre jours, je
ne vous apporte pas cinq cents livres.

Dominique s'attendait si peu  une telle russite qu'il ne trouva pas une
seule parole de remerciement  adresser au jeune homme. Il se mit  pleurer
comme un enfant.

--Je ne sais quoi vous dire, s'cria-t-il... mais laissez-moi vous
embrasser!

Et il sauta au cou du jeune homme.

Quelques instants aprs, Dominique reprenait, en s'appuyant sur le bras de
son sauveur, le chemin qu'il avait suivi pour courir  la mort; et ses
ides alors taient gaies comme les fauvettes qui sautaient en chantant
dans les branches.

Lorsqu'on fut arriv sur la grande route, Barbare prit cong du vieux
domestique.

--Dans quatre jours, dit-il, trouvez-vous  huit heures du soir  la porte
de votre jardin, et je vous remettrai la somme que je vous ai promise.

--Oui, rpondit Dominique. Que Dieu vous bnisse, comme je vous bnis
moi-mme!

A ces mots, ils se sparrent.




VI

Le Pont de cordes.


Lorsque Barbare eut perdu de vue l'homme auquel il avait sauv deux fois la
vie, il se mit  courir  toutes jambes. Il traversa rapidement une partie
de la ville, et, comme le courrier qui vint annoncer aux Athniens la
victoire de Marathon, il entra, tout ple et tout couvert de sueur, dans la
salle des dlibrations du conseil.

On allait lever la sance.

Mais,  l'arrive de Barbare, la foule se rangea respectueusement devant
lui, et le jeune homme put se prsenter assez  temps pour qu'on lui donnt
audience.

--Citoyens, dit-il, en s'adressant aux conseillers, voil trois jours que
vous avez promis une rcompense  celui qui enlverait les croix qui
dominent les tours du temple de la Raison, et personne, si ce n'est un
vieillard infirme, personne n'a rpondu  votre appel! C'est une honte pour
votre ville, et je demande pour moi le prilleux honneur d'arracher ces
emblmes de rprobation.

Les applaudissements clatrent de tous les points de la salle, et la
proposition de Barbare fut accueillie avec enthousiasme.

Le jeune homme fit alors ses conditions. Il fut convenu que la ville lui
fournirait tous les instruments ncessaires pour mener  bonne fin son
entreprise, et qu'on lui donnerait cinq cents livres pour chaque
expdition.

L'enlvement de la croix, qui couronnait la tour centrale de l'glise, ne
prsentait pas de grandes difficults; Barbare l'accomplit ds le lendemain
sans encombre. Il n'en tait pas de mme des deux tours qui se dressaient,
en pyramides gigantesques, des deux cts du portail principal de la
cathdrale. L'une d'elles tait alors inaccessible, et celle qui regarde le
Nord tait  peine suffisamment garnie de crampons de fer pour en permettre
impunment l'escalade. Mais Barbare tait dou d'une agilit merveilleuse
et d'un sang-froid  toute preuve. D'ailleurs son amour lui faisait voir
au-del du danger. Il porta des planches, une  une, jusqu'au sommet de la
tour septentrionale et les attacha solidement entre elles au pied de la
croix. Ce travail vertigineux lui demanda deux jours, et l'on devine
aisment avec quelle avidit la foule suivait, d'en bas, les moindres
mouvements de cet trange aronaute.

Le lendemain, de grand matin, la nouvelle se rpandit dans la ville que
Barbare allait oprer son ascension dfinitive. Quoique la fureur des paris
ne ft pas encore importe d'Angleterre, grand nombre de gens avaient
engag de gros enjeux pour ou contre le succs de cette audacieuse
entreprise. Les uns avaient pleine confiance dans la souplesse tonnante
dont Barbare avait dj fait preuve; les autres calculaient toutes les
chances qu'ils avaient de le voir tomber du haut des tours.

Tandis que ces honntes industriels posaient mentalement leurs chiffres et
faisaient leur charitable problme, des rues voisines, la foule se
rpandait  flots tumultueux sur la place o se dresse le portail de la
cathdrale. On ne savait pas au juste  quelle heure la reprsentation
devait commencer. Mais l'important tait de ne pas manquer de place; et
chacun s'tait muni de tout ce qu'il faut pour tromper les ennuis de
l'attente ou satisfaire l'aiguillon de la faim.

Tout  coup une grande rumeur se fit dans la multitude. Toutes les ttes se
dressrent, et chacun se haussa sur la pointe des pieds pour voir le hros
de la fte. Mais la curiosit publique fut trompe. Au lieu de l'audacieux
gymnaste qu'on attendait, on n'aperut qu'un petit vieillard qui se
dbattait entre deux soldats.

--Je veux lui parler! disait-il avec des larmes dans les yeux. Au nom du
ciel, laissez-moi lui parler!

--Il n'est plus temps! rpondit l'un des soldats.

--Lchez-moi! disait le vieillard en essayant de prendre la fuite. Il me
reconnatra bien moi... il ne refusera pas de me voir!

Malgr ses prires, les deux soldats l'entranrent, le conduisirent contre
une des maisons de la place et l'y gardrent  vue.

--C'est horrible cela! s'criait le vieillard en pleurant de rage... Il va
se tuer!... Je ne permettrai pas qu'il monte aux tours!

Il y eut des murmures dans les groupes voisins.

--Le pauvre homme! disait-on.

--Le connaissez-vous?

--Non.

--C'est le pre, sans doute.

--Je le plains de tout mon coeur!

--Songez donc... si son fils allait se tuer!

--Cela fait frmir, rien que d'y penser!

--Je voudrais bien n'tre pas venu!

--Ah! tenez!... tenez!

--Le voil!... le voil!

Une immense clameur fit rsonner les fentres des maisons et les vitraux du
portail. La foule respira bruyamment, comme un monstre gigantesque. Puis un
silence de mort plana au-dessus de toutes les ttes, et l'on n'entendit
plus que les sanglots et les hoquets du petit vieillard.

Barbare venait de paratre.

Il tait sorti en rampant de la trappe qui s'ouvrait,  une hauteur de cent
pieds environ, dans la tour septentrionale. Des cordes de toute dimension
s'enroulaient autour de son cou, comme les anneaux d'un serpent. Il saisit
un crampon de fer  la base de la pyramide, et, sr de son point d'appui,
il se dcida  sortir tout entier de la trappe. Alors il monta lgrement
d'un crampon  l'autre, sans plus d'effort apparent que s'il et pos les
pieds sur une chelle ordinaire. Dix minutes aprs, il tait install sur
son chafaudage, au pied de la croix, et chantait un refrain de la
_Marseillaise_.

Des applaudissements partirent d'en bas, et la foule reprit en choeur
l'hymne patriotique.

--Allons! se dit Barbare en sentant trembler les planches sous ses pieds,
il est temps de se hter. Voil le vent qui frachit. Dans une heure
peut-tre, la place ne sera plus tenable.

Il droula les cordes qu'il avait apportes et attacha,  chacune de leurs
extrmits, une grosse balle de plomb.

Le peuple suivait ses moindres mouvements avec anxit. Comme la manoeuvre
de Barbare durait longtemps, et que d'ailleurs il leur tait impossible
d'en juger les progrs, ni mme d'en deviner l'utilit, les spectateurs
s'impatientrent.

--Il hsite! disaient les uns.

--Il a peur! ajoutaient les autres.

Les murmures grandirent, s'levrent et montrent jusqu' l'audacieux
gymnaste.

--Ah! dit Barbare, en regardant avec un sourire toutes ces ttes qui
brillaient en bas comme des ttes d'pingles sur une pelote, il parat que
je me fais attendre!

Cependant son travail touchait  sa fin. D'une main il retint l'extrmit
d'une des cordes; de l'autre, il saisit une des balles de plomb qu'il lana
devant lui avec une adresse si merveilleuse qu'elle fit plusieurs fois le
tour de la croix, qui couronnait la pyramide mridionale. Barbare roidit la
corde, pour s'assurer qu'elle tait solidement enroule au sommet de la
tour qu'il avait en face de lui.

Les dix mille spectateurs qu'il avait sous les pieds retenaient leur
respiration. Personne ne songeait  murmurer.

--Ils se taisent maintenant! se dit Barbare... Ils ont donc compris!

Alors il lana une nouvelle balle de plomb. Quand il en eut envoy ainsi
une trentaine, il tressa les cordes et les attacha fortement au bas de la
croix qui soutenait son chafaudage.

Avant de s'engager sur son pont arien, il jeta un regard plein de
mlancolie sur les riches campagnes qui s'tendaient  perte de vue autour
de lui, et des larmes s'chapprent de ses yeux; car la nature ne se montre
jamais avec plus d'attraits que lorsqu'on est expos  mourir.

       *       *       *       *       *

Cependant le jeune homme chassa bien vite ces tristes penses. D'ailleurs,
la foule murmurait de nouveau.

Barbare leva les yeux au ciel. Aprs avoir contempl cette vote d'azur qui
s'arrondissait  l'infini au-dessus et autour de lui:

--Ma mre, dit-il, respectait ce signe que je vais arracher... Mais ne
sert-il pas de ralliement aux ennemis de la Rvolution?

Tout en parlant de la sorte, il tira de son sein la petite croix de
Marguerite. Il la tint longtemps, avec amour, sur ses lvres; puis il la
remit religieusement sur son coeur.

Quelques minutes aprs, Barbare tait suspendu par les mains,  deux cents
pieds au-dessus du sol.

Un cri d'effroi s'chappa de toutes les poitrines. Les femmes se couvrirent
les yeux.

Barbare avanait toujours, en s'aidant des pieds et des mains. Il tait
dj arriv au milieu de sa course, lorsqu'il sentit la corde flchir
insensiblement sous son poids. Il lui sembla mme que la tour mridionale
se penchait et s'avanait rapidement sur lui; et ce n'tait pas l'effet de
la peur, car le sommet de la pyramide s'croulait!

Barbare aperut les pierres qui se dtachaient. Il les entendit se heurter,
en roulant le long de la tour. Il se raidit, serra convulsivement la corde
et s'cria par deux fois, en se sentant lanc dans le vide:

--Marguerite! Marguerite!

Tous les spectateurs avaient instinctivement dtourn la tte ou ferm les
yeux.

Lorsque les plus intrpides, ou les plus curieux, osrent regarder, un cri
de surprise et d'admiration sortit de toutes les bouches.

Barbare, toujours cramponn  sa corde, se balanait dans l'air, comme la
boule d'un pendule immense. Dou d'une nergie merveilleuse et d'un
sang-froid sans borne, le jeune homme avait eu la prsence d'esprit de
tourner les pieds dans la direction de la tour septentrionale, contre
laquelle, sans cette prcaution, il et t infailliblement cras. Le
premier choc fut terrible, et Barbare fut renvoy violemment en arrire.
Mais, peu  peu, les oscillations de la corde s'apaisrent, et elle
s'arrta contre les parois de la pyramide[1].

    [Note 1: Tous les dtails de l'ascension de Barbare sont
    historiques. Je les tiens de la bouche mme d'un contemporain, qui
    fut tmoin de cette hroque imprudence.

    (_Note de l'auteur._)]

Barbare tait encore suspendu par les mains. Il demeura ainsi quelque temps
pour reprendre haleine; puis on le vit remonter le long de la corde, gagner
son chafaudage et s'y reposer un instant. Il se releva, et, saluant les
spectateurs de la main:

--Barbare n'est pas mort! s'cria-t-il. Vive la Rpublique!

Alors il redescendit  l'aide des crampons de fer et disparut par la
trappe, d'o il tait sorti deux heures auparavant.

La foule avait suivi avec trop d'intrt toutes les pripties de ce drame
pour s'occuper du petit vieillard, dont l'arrestation avait t en quelque
sorte le prologue du spectacle. Mais, lorsque le danger fut pass, les
groupes les plus rapprochs commencrent  reporter sur lui toute leur
attention.

--Il ne bouge pas plus qu'une statue!

--On croirait mme qu'il est mort!

--Le pauvre homme!

--Si c'est le pre, a se comprend!

On s'approcha du vieillard, et les deux soldats, qui avaient eu le temps de
l'oublier pendant l'expdition de Barbare, songrent  le conduire en lieu
sr.

--Allons! rveillez-vous, bonhomme, lui dirent-ils. Il faut nous suivre.

Mais le prisonnier ne donnait pas signe de vie.

Un des assistants s'approcha de lui et lui cria  l'oreille:

--Consolez-vous, brave homme. Votre fils est sauv!

--Il est sauv! s'cria le vieillard, en sortant de sa stupeur.

Il se releva en rptant plusieurs fois ce mot qui l'avait ranim, et il
demanda  tre conduit prs de Barbare. Les soldats lui rpondirent par un
refus et voulurent l'entraner au poste voisin. Mais la foule prit fait et
cause pour lui. Elle repoussa ses deux gardes et lui fit une escorte
jusqu' l'entre de l'glise.

Au mme instant, Barbare essayait, en s'chappant par une des portes
latrales, de se drober aux acclamations de la multitude. Mais il fut
reconnu, et son nom retentit de tous cts, au milieu des applaudissements.

Le vieillard l'aperut et s'avana  sa rencontre.

A la vue de Dominique, le jeune homme poussa un cri de surprise et fendit
les flots serrs des spectateurs, pour se rapprocher de celui qu'il
regardait comme le pre de Marguerite.

--C'est le ciel qui vous envoie! dit-il au vieillard en se jetant dans ses
bras.

Les deux hommes s'embrassrent avec effusion.

--C'est son pre! s'crirent plusieurs assistants.

A ces mots, la foule se recula discrtement, attendant, pour le porter en
triomphe, que son hros et d'abord obi aux lans naturels de son coeur.

--Quoi! demanda Barbare, lorsqu'il eut retrouv la parole, vous avez tout
vu?

--Tout! rpondit Dominique d'une voix tremblante, et j'en frmis encore!...
S'il vous tait arriv malheur, je ne m'en serais jamais consol... car je
venais vous prier de ne pas risquer votre vie, et je ne me suis pas assez
ht...

--Est-ce que?...

--Ne me questionnez pas! dit le vieux domestique. Puisque vous avez chapp
au danger, ma conscience est en repos. Ne me demandez rien de plus... Il
faut que je vous quitte. Prenez cette lettre, et jurez-moi de ne l'ouvrir
que dans deux heures.

--Je le jure! dit Barbare en saisissant le billet... Mais, je ne vous le
cacherai pas, ce que vous faites-l me trouble profondment. Je suis plus
mu qu'au moment o je me suis senti rouler dans le vide!... Ne me
cachez-vous point quelque malheur?

--Ne me questionnez pas, rpta Dominique en dtournant la tte, et
laissez-moi partir.

Il serra une dernire fois la main du jeune homme, et il se perdit dans la
foule sans oser regarder derrire lui.

--Sa main tait couverte d'une sueur froide! se dit Barbare en le suivant
des yeux. Mon Dieu! que s'est-il donc pass?

Cependant la foule ne le laissa pas longtemps aux prises avec cette cruelle
incertitude. Le triomphe tait prt!

Lorsque Barbare put chapper  ses admirateurs, il se hta de sortir de la
ville et se dirigea, en attendant que le dlai fatal ft expir, vers la
maison isole qui renfermait toutes ses esprances. Tout  coup il s'arrta
au milieu de la route. Quatre heures venaient de sonner au beffroi du
temple de la Raison. C'tait le signal!

Barbare brisa fivreusement le cachet de la lettre.

Et il lut ce qui suit:

    Monsieur,

    Mon bon Dominique, un serviteur dans lequel j'ai la plus grande
    confiance, m'a dit ce que vous vouliez faire pour nous. Je ne
    trouve pas de mots pour vous exprimer ma reconnaissance. Secourir
    des proscrits, par cette seule raison qu'on les sait malheureux,
    voil une pense admirable, un dvouement qui ne peut partir que
    d'un grand coeur! Pardonnez-moi, si je viens vous supplier
    aujourd'hui de ne rien tenter pour nous. Grce  Dieu! nous avons
    reu un secours inespr! Un des amis de mon pre lui a envoy la
    somme dont nous avions besoin pour passer  l'tranger. Je sais
    qu'il n'est pas de plus grand supplice, pour une me gnreuse, que
    de perdre une occasion de se dvouer. Aussi je vous prie encore de
    me pardonner! S'il est possible de trouver une compensation au mal
    que je vais vous faire, gardez la petite croix que vous avez
    ramasse  mes pieds. Un orfvre en ferait peu de cas peut-tre;
    mais,  mes yeux, elle a une valeur inestimable, car elle me fut
    donne par mon frre.

    MARGUERITE DE LOUVIGNY.

Barbare lut cette lettre tout d'un trait, comme un homme dcid  mourir
boit avidement le poison qui doit abrger ses tourments. Il porta
instinctivement la main  son coeur, poussa un cri et leva les yeux au
ciel, comme pour se plaindre  lui de ses angoisses.

Cependant le jeune homme eut encore une lueur d'esprance. Il courut vers
la maison o demeurait Marguerite. Il couta  la porte. Comme il
n'entendait aucun bruit, il s'approcha du mur du jardin qu'il franchit sans
peine, sauta par dessus les plates-bandes, entra dans la cour, monta
l'escalier et parcourut toutes les chambres, dont on avait laiss les
portes toutes grandes ouvertes.

--Ah! fit-il en tombant sur un fauteuil, j'tais fou d'esprer encore!...
Ils sont partis!... Je ne reverrai plus Marguerite!

Alors il laissa tomber sa tte dans ses mains et pleura jusqu'au soir.

       *       *       *       *       *

Huit mois plus tard, pendant cette merveilleuse campagne qui permit 
quatre armes de la Rpublique de se donner la main depuis Ble jusqu' la
mer, en suivant la ligne du Rhin, et qui se termina par la conqute
inespre de la Hollande, l'arme de la Moselle, attaque  l'improviste
par les Prussiens, perdit quatre mille hommes prs du village de
Kayserslautern.

Le soir de ce combat dsastreux, lorsque les soldats rpublicains se mirent
en devoir d'enterrer leurs morts, deux d'entre eux furent trs-tonns, en
dpouillant un de leurs frres d'armes, de trouver sur sa poitrine une
petite croix en or.

Il leur parut si trange qu'un soldat de la Rpublique gardt sur lui un
pareil signe, qu'ils en firent part  leurs chefs. Une enqute fut ouverte,
et, toute vrification faite, il fut constat que le mort s'appelait
Fournier, mais qu'il tait plus connu dans son rgiment sous le nom de
guerre de Barbare.

       *       *       *       *       *






MICHEL CABIEU




I


Dans la nuit du 12 au 13 juillet, peu de temps avant la signature du trait
de Paris qui mit fin  la guerre de sept ans, une escadre anglaise, en
croisire dans la Manche, dbarqua trois dtachements d'environ cinquante
hommes chacun  l'embouchure de la rivire d'Orne. Ces troupes avaient
l'ordre d'enclouer les pices des batteries de Sallenelles, d'Ouistreham et
de Colleville. Si l'expdition russissait, l'ennemi brlait, le lendemain,
les bateaux mouills dans la rivire, remontait l'Orne jusqu' Caen,
assigeait la ville et s'ouvrait un chemin  travers la Normandie.

L'audace d'un homme de coeur fit chouer le projet des Anglais et sauva le
pays.

Voici le fait dans toute sa grandeur, dans toute sa simplicit.

A cette poque, Michel Cabieu, sergent garde-cte, habitait une petite
maison situe  l'extrmit nord d'Ouistreham. Dans son isolement, cette
maison ressemblait  une sentinelle avance qui aurait eu pour consigne de
prserver le village de toute surprise nocturne. Ses fentres s'ouvraient
sur les dunes et sur la mer. En plein jour, pas un homme ne passait sur le
sable, pas une voile ne se montrait  l'horizon, sans qu'on les apert de
l'intrieur de la chaumire.

Mais l'ennemi avait bien choisi son temps. La nuit tait profonde. Il n'y
avait plus de lumires dans le village. Les Anglais laissrent quelques
hommes pour garder les barques et se divisrent en deux troupes, dont l'une
se dirigea vers Colleville, tandis que l'autre se disposa  remonter les
bords de la rivire d'Orne.

Ce soir-l, Michel Cabieu s'tait couch de bonne heure. Il dormait de ce
lourd sommeil que connaissent seuls les soldats prposs  la garde des
ctes et obligs de passer deux nuits sur trois. A ses cts, sa femme
luttait contre le sommeil. Elle savait son enfant souffrant et ne pouvait
se dcider  prendre du repos. De temps en temps elle se soulevait sur un
coude et se penchait sur le lit du petit malade pour couter sa
respiration. L'enfant ne se plaignait pas; son souffle tait gal et pur,
et la mre allait peut-tre fermer les yeux, lorsqu'elle entendit tout 
coup un grognement, qui fut suivi d'un bruit sourd contre la porte
extrieure de la maison.

--Maudit chien! murmura-t-elle. Il va rveiller mon petit Jean.

Des hurlements aigus se mlaient dj  la basse ronflante du dogue en
mauvaise humeur. Il y avait dans la voix de l'animal de la colre et de
l'inquitude. Encore quelques minutes, et il tait facile de deviner qu'il
allait jeter bruyamment le cri d'alarme.

La mre n'hsita pas; elle sauta  bas du lit, ouvrit doucement la fentre
et appela le trop zl dfenseur  quatre pattes.

--Ici, Pitt! ici! dit la femme du garde en allongeant la main pour caresser
le dogue.

Le chien reconnut la voix de sa matresse et s'approcha. C'tait un de ces
terriers ennemis implacables des rats, et qui ne se font pardonner leur
physionomie dsagrable que pour les services qu'ils rendent dans les
mnages. Il avait appartenu autrefois au fameux corsaire Thurot, qui
l'avait trouv  bord d'un navire anglais auquel il avait donn la chasse.
En changeant de matre, il avait chang de nom. On l'appelait Pitt, en
haine du ministre anglais qui avait fait le plus de mal  la marine
franaise.

--Paix! monsieur Pitt! paix! rptait la femme de Cabieu en frappant
amicalement sur la tte du chien.

Mais celui-ci, comme son illustre homonyme, ne rvait que la guerre. Il
n'tait pas brave cependant, car il s'tait blotti, en tremblant, contre le
bas de la fentre. Mais, comme les peureux qui se sentent appuys, il leva
la voix, allongea le cou dans la direction de la mer et fit entendre un
grognement menaant.

--Il faut pourtant qu'il y ait quelque chose, pensa la mre.

Elle se pencha et regarda dans la nuit. Mais elle ne put rien apercevoir
sur les dunes. A peine distinguait-on, sur ce fond obscur, l'ombre plus
noire des buissons de tamaris agits par le vent. Au-dessus des dunes, une
bande moins sombre laissait deviner le ciel. La femme de Cabieu crut mme
apercevoir une toile. Puis l'astre se ddoubla. Les deux lumires
s'cartrent et se rapprochrent, pour se rejoindre encore.

--Ce ne sont pas des toiles! se dit la mre avec pouvante. Ce sont des
feux de l'escadre anglaise. Ils nous prparent quelque mchant tour.

Tandis qu'elle faisait ces rflexions, le chien se mit  aboyer avec
fureur.

La femme du garde regarda de nouveau devant elle. Il lui sembla voir remuer
quelque chose sur le haut de la dune.

--C'est l'ennemi! dit-elle en plissant.

Elle courut auprs du lit et rveilla son mari.

--Michel! Michel! cria-t-elle d'une voix tremblante, les Anglais!

--Les Anglais! rpta le sergent en cartant brusquement les couvertures.
Tu as le cauchemar!

--Non. Ils sont dbarqus. Je les ai vus. Ils vont venir. Nous sommes
perdus!

--Nous le verrons bien! dit Cabieu en sautant dans la chambre.

Il chercha ses vtements dans l'obscurit et s'habilla  la hte. Le chien
ne cessait d'aboyer.

--Diable! diable! fit le garde-cte en riant, ils ne doivent pas tre loin.
M. Pitt reconnat ses compatriotes. Depuis qu'il est naturalis Franais,
il aime les Anglais autant que nous.

--Peux-tu plaisanter dans un pareil moment, Michel! dit la femme du
sergent.

En mme temps elle battait le briquet. Une gerbe d'tincelles brilla dans
l'ombre.

--N'allume pas la lampe! dit vivement le garde-cte; tu nous ferais
massacrer. Si les Anglais s'aperoivent que nous veillons, ils entoureront
la maison et nous gorgeront sans brler une amorce.

--Que faire? dit la femme avec dsespoir.

--Nous taire, couter et observer.

--Le chien va nous trahir.

--Je me charge de museler M. Pitt.

A ces mots, le sergent entre-bailla la porte et attira le dogue dans la
maison; puis il alla se mettre en observation derrire la haie de son
jardin.

La mre tait reste auprs du berceau. L'enfant dormait paisiblement et
rvait sans doute aux jeux qu'il allait reprendre  son rveil. Il ne se
doutait pas du danger qui le menaait. Il songeait encore moins aux
angoisses de celle qui veillait  ses cts, prte  sacrifier sa vie pour
le dfendre.

Cabieu ne revenait pas. Sa femme s'inquita; les minutes lui paraissaient
des sicles. Elle voulut avoir des nouvelles et sortit en refermant
doucement la porte derrire elle. A l'autre bout du jardin elle rencontra
son mari.

--Eh bien? lui dit-elle.

--Ils sont plus nombreux que je ne le pensais. Vois!

La femme regarda entre les branches que son mari cartait.

--Ils s'loignent! dit-elle avec joie.

--Il n'y a pas l de quoi se rjouir, murmura Cabieu.

--Pourquoi donc? Nous en voil dbarrasss.

--C'est un mauvais sentiment cela, Madeleine! Il faut penser aux autres, et
je suis loin d'tre rassur. Je devine maintenant l'intention des Anglais.
Ils vont essayer de surprendre la garde des batteries d'Ouistreham.
Heureusement qu'en route ils rencontreront une sentinelle avance qui peut
donner l'alarme. Si cet homme-l fait son devoir, nos artilleurs sont
sauvs.

Cabieu se tut un instant pour couter.

--Ventrebleu! s'cria-t-il avec colre.

--Qu'y a-t-il? demanda Madeleine.

--Quoi! tu n'as pas entendu?

--J'ai entendu comme un gmissement.

--Oui, et la chute d'un corps. Ils ont poignard la sentinelle. Ce
gredin-l dormait. Tant pis pour lui! Je m'en soucie peu... Mais ce sont
ces gueux d'habits rouges qui n'ont plus personne pour les arrter!... Ils
tueront les artilleurs endormis, ils encloueront les pices!... Comment
faire? comment faire?... Ah!...

Cabieu cessa de se dsesprer. Il avait trouv une ide et, sans prendre le
temps de la communiquer  sa femme, il s'lana vers la maison.

Madeleine connaissait l'intrpidit de son mari. Elle le savait capable de
tenter les entreprises les plus dsespres. Elle rsolut de le retenir 
la maison et traversa le jardin en courant. Elle trouva le sergent occup 
remplir ses poches de cartouches.

--Michel, dit-elle, en enlaant ses bras autour du cou de son mari, tu n'as
pas l'ide d'aller tout seul  la rencontre des Anglais?

--Pardon.

--Mais, malheureux, tu t'exposes  une mort certaine.

--Probable.

--Tu n'as donc pas piti de moi?

--J'en aurais piti si tu avais un mari assez lche pour manquer  son
devoir.

--Pourquoi tenter l'impossible? Les Anglais arriveront avant toi.

--Je connais mieux le pays qu'eux; et je compte bien prendre le chemin le
plus court.

--Et si tu les rencontres en route?

--J'ai mon fusil; il avertira nos artilleurs.

--Tu te feras tuer, voil tout! Les Anglais se vengeront sur toi de leur
chec... Oh! je n'aurais pas d te rveiller!

Madeleine se lamentait, suppliait. Cabieu continuait ses prparatifs et
rpondait aux objections de sa femme par des plaisanteries dites avec
fermet, ou par des mots srieux prononcs en souriant. En mme temps il
rflchissait et combinait son plan. Tout  coup il clata de rire. Une
ide trange venait de surgir dans son esprit. Il entra dans un cabinet et
reparut avec un tambour, qu'il jeta sur son paule.

--Si la farce russit, dit-il en mettant sa carabine sous son bras, on
n'aura jamais jou un si joli tour  nos amis les Anglais!

Il se pencha sur le berceau et embrassa l'enfant qui dormait. Quand il se
releva, ses yeux taient humides. Madeleine s'aperut de son motion. Elle
essaya d'en profiter pour le faire renoncer  son projet.

--Michel, dit-elle en se plaant entre la porte et son mari, tu n'auras pas
le coeur de nous abandonner, moi et ton enfant! Nous sommes sans dfense!

--L'ennemi ne pense pas  vous. Vous n'avez rien  craindre.

--Si tu pars, Michel, je suis sre que je ne te reverrai plus. J'en ai le
pressentiment!

--N'essaie pas de m'attendrir, Madeleine. Je ne changerai pas de
rsolution. Allons! dis-moi adieu. Nous avons dj perdu trop de temps.

La jeune femme fondit en larmes et se jeta dans les bras de son mari.

--Reste! lui dit-elle d'une voix brise.

--Tu veux donc me dshonorer? dit Cabieu avec svrit.

--Non, tu ne seras pas dshonor. On ne saura pas que je t'ai rveill dans
la nuit. On croira que tu dormais. On ne te fera pas de reproches.

--Et ma conscience? dit le garde-cte. Allons! Madeleine, embrasse-moi et
laisse-moi partir.

Il serra sa femme contre son coeur, la poussa doucement de ct et ouvrit
la porte.

--Et ton fils! s'cria Madeleine en cherchant  retenir son mari avec cette
dernire prire. Il est si jeune. Si tu ne reviens pas, il n'aura pas connu
son pre.

--Tu lui diras plus tard pourquoi je ne suis pas revenu; et il apprendra 
me connatre, s'il a du coeur... Adieu, Madeleine, adieu!

Et l'on n'entendit plus dans la nuit que les sanglots de la femme et le
bruit des pas de Cabieu qui s'loignait.




II


A quelque distance de sa maison, Cabieu sauta dans le creux d'un foss qui
sparait les dunes de la campagne. Il esprait ainsi chapper aux regards
de l'ennemi. Aprs avoir couru quelques minutes, il arriva au bord d'un
chemin qui conduisait  la mer. Tout  coup un homme se prsenta devant
lui. Le sergent paula sa carabine et coucha en joue l'inconnu.

--Arrte! lui cria-t-il, ou tu es mort!

L'homme s'arrta au milieu de la route, et Cabieu marcha  sa rencontre.

--Il parat, mon drle, lui dit le garde-cte, que tu comprends bien le
franais?

--Aussi bien que vous le parlez, rpondit l'tranger sans le moindre
accent; et c'est pour cela que j'ai cru devoir vous obir. J'ai devin que
j'avais affaire  un ami.

--Tu es donc un de mes compatriotes?

--Mieux que cela, un de tes parents. Je t'ai reconnu  la voix. Si tu es
moins habile ou plus dfiant que moi, approche et regarde. Je suis sans
armes.

Le sergent examina l'homme de plus prs.

--C'est toi, Baptiste! s'cria-t-il avec joie.

--Oui, c'est moi, ton frre!

--On m'avait assur que l'ennemi t'avait fait prisonnier.

--On ne t'avait pas tromp. Avant-hier, dans une descente qu'ils ont faite
sur la cte de Colleville, les Anglais ont enlev quatre garde-ctes, ton
serviteur et un autre soldat du rgiment de Forez.

--Comment te trouves-tu ici?

--Par cette raison bien simple qu'il y a deux jours, j'tais fait
prisonnier, et qu'aujourd'hui je suis libre.

--Ce n'est pas le moment de plaisanter. L'ennemi est  deux pas de nous.

--Je le sais. coute-moi, et fais ton profit de ce que je vais te dire. Ce
soir, le capitaine de la frgate, o j'tais aux fers, m'a fait monter sur
le pont. Plusieurs barques taient dj  la mer. On me promet la libert
si je consens  servir de guide aux troupes qu'on allait dbarquer sur la
cte.

--Tu as accept?

--Parbleu! Sans cela, aurais-je le plaisir de te parler  cette heure?...
On dbarque. Je suis plac sous la garde de deux grands habits rouges. Nous
marchons sur Colleville. J'tais  la tte de la compagnie, pour servir
d'claireur. Mon premier soin est de conduire les Anglais sur le bord d'une
mare bourbeuse. Un de mes gardiens y tombe consciencieusement, sans en tre
pri. J'y pousse l'autre, et je me sauve  la faveur de la nuit, laissant
le reste de la troupe en tte--tte avec les grenouilles du marcage. Ils
n'ont pas os me tirer des coups de fusil, dans la crainte de jeter
l'alarme dans le pays... Et me voil!

--O allais-tu?

--Chez toi. Je voulais t'avertir de l'arrive de l'ennemi.

--Et me conseiller de l'attaquer?

--Sans doute.

--Touche-l, Baptiste! dit le sergent avec motion.

Les deux frres se serrrent la main.

--Tu es l'homme qu'il me fallait, ajouta Cabieu. A nous deux, nous sommes
de force  repousser les Anglais.

--Si on nous aide, dit le soldat du rgiment de Forez. O sont tes hommes?

--Les voil! rpondit le sergent en frappant successivement sur sa poitrine
et sur celle de son frre.

--Quoi! tu n'as pas rassembl tes garde-ctes?

--Ils sont au diable!

--Et tu venais ainsi, tout seul?... Ah! mon cher, tu es fou!

--Pas si fou que cela, puisque j'ai eu l'esprit de te rencontrer... Es-tu
dcid  te venger des Anglais? L'occasion est bonne.

--Hum! ils sont au moins un cent.

--Qu'importe! si nous avons cent fois plus de courage qu'eux.

--Nous n'aurons pas autant de fusils.

--Tu hsites? N'en parlons plus... J'entends du bruit sur la dune. Ils
approchent. Voici le moment de les arrter. Adieu!

Cabieu s'loigna. Son frre courut aprs lui.

--Michel, dit le soldat d'un air triste, tu pars sans moi? Tu me mprises
donc bien?

--Je savais que tu me suivrais, rpondit Cabieu en riant. Je n'ai pris les
devants que pour t'empcher de faire des phrases. Tu as le malheur d'tre
bavard. Ce soir, il faut se taire et agir.

--Bon! Donne-moi une arme.

--Je n'ai que mon fusil.

--En ce cas, j'ai bien peur, si je ne laisse pas mes os sur la dune, de
retourner sur l'escadre anglaise. Avec quoi veux-tu que je me batte? Avec
les poings?

--Avec cela, dit Cabieu.

Sans s'arrter, il prit le tambour qu'il portait sur l'paule et le
suspendit au cou de son frre. Celui-ci reut les baguettes en hochant la
tte.

--J'espre bien, dit-il, que nous ne nous servirons pas de ce tambour?

--Pardon.

--Autant vaudrait appeler l'ennemi et le prier tout de suite de nous
entourer et de nous passer par les armes!

--Chut! dit Cabieu d'une voix brve.

On entendit, derrire la dune, un bruit d'armes et le cliquetis des galets
qui roulaient sous les pieds.

--C'est ma troupe de Colleville, murmura le soldat. Ils n'ont pas pu
trouver le chemin de la batterie. Ils reviennent.

A cet instant, une trane de feu monta en serpentant dans le ciel.

--Ils tirent des fuses, dit Cabieu. On va bientt leur rpondre.

En effet, sur leur droite,  trois cents pas environ, les deux frres
aperurent la lueur d'une autre fuse.

--C'est la troupe d'Ouistreham, dit le soldat.

--Oui, rpondit Cabieu, celle-l continue les signaux, tandis que les
autres cessent de lancer des fuses. Ils vont videmment se rallier sur les
bords de la rivire. Ce hasard nous donne la victoire.

Cabieu se leva prcipitamment. Il avait le visage radieux.

--Reste-l, dit-il  son frre.

--Je veux t'accompagner.

--Je t'ordonne de rester ici, reprit le sergent d'une voix imprieuse. Qui
a conu le plan? Moi. Je suis donc ton chef. Si tu ne m'obis pas, si tu
violes la consigne, tu es tratre  ton pays!

--Tu as l'air de parler srieusement, Michel; et cependant je suis sr que
tu vas faire une folie.

--Si tu excutes fidlement mes ordres, dans une heure, les Anglais auront
rejoint leur escadre.

--Que faut-il faire?

--Rester ici.

--Bien.

--Et, lorsque tu auras entendu l'explosion de ma carabine, battre la
gnrale  tour de bras et en courant dans la direction des Anglais...
Puis-je compter sur toi, Baptiste?

--Comme sur toi-mme, Michel.

Cabieu visita l'amorce de sa carabine et partit d'un pas rapide.




III


Le soldat regarda avec tristesse son frre qui s'loignait. Il pensait
qu'il ne le reverrait plus.

Mais le sergent des garde-ctes avait plus de confiance que cela dans la
russite de son entreprise. Il marchait sur l'ennemi avec la certitude de
le mettre en fuite. Il ne craignait pas d'tre aperu. La nuit tait si
profonde qu'il entendait dj les Anglais sans les voir.

Cabieu quitta la dune et se jeta dans la campagne. Il voulait tourner les
Anglais et revenir sur eux  l'improviste, en s'abritant derrire une haie
de saules qui poussaient dans le voisinage de la rivire. La connaissance
qu'il avait du pays le servit autant que son audace.

Le garde-cte s'accroupit derrire un buisson,  dix pas de l'ennemi. Il
coula le canon de sa carabine entre les feuilles, ajusta le groupe et resta
en observation.

Les Anglais parlaient entre eux avec animation. Les uns tendaient la main
du ct de la mer, comme s'ils eussent donn l'avis de se rembarquer au
plus vite. Les autres se tournaient vers la batterie d'Ouistreham, comme
s'ils eussent voulu exciter leurs camarades  ne pas laisser leur
entreprise inacheve. On devinait  leurs gestes,  leur air indcis, qu'il
y avait dans leur conseil deux courants d'ides contraires. La compagnie
qui avait march sur le village de Colleville se croyait trahie et
craignait une surprise; les autres paraissaient dcids  tenter tous les
hasards.

Cabieu retenait sa respiration, voyait et coutait tout. Quand il fut
convaincu que le parti des audacieux l'emportait, il coucha en joue
l'officier qui s'tait mis  la tte du dtachement. En mme temps, il
s'cria d'une voix formidable:

--Qui vive?

A ce mot, un grand trouble se fit dans les rangs des Anglais. Ils se
pressrent les uns contre les autres, formrent le carr et regardrent
avec inquitude dans les tnbres.

--Voil le moment de jouer ma comdie, se dit Cabieu.

Il tourna la tte en arrire, comme s'il et adress un commandement  une
troupe de soldats.

--Nom d'un tonnerre! s'cria-t-il, ne tirez pas! ne tirez pas! Je vous le
dfends!

Les Anglais dressaient l'oreille et cherchaient dans l'ombre  apercevoir
leur ennemi.

Cabieu fit rsonner la batterie de son fusil.

--Sacrebleu! fit-il d'un ton furieux, n'armez pas, caporal; j'ai dfendu de
tirer.

Et, changeant de voix:

--Capitaine, reprit-il, il faut en finir avec ces gueux d'habits rouges. Si
nous faisons feu, il n'en chappera pas un.

--Silence! rpondit Cabieu. Obissez  la consigne.

--Capitaine, continua-t-il sur un autre ton, mes hommes sont impatients.
Ils ne veulent plus rester au port d'armes.

--Gredin! s'cria Cabieu, ce sont les mauvais chefs qui font les mauvais
soldats.

Et, comme s'il et parl au reste de sa troupe imaginaire:

--Qu'on emmne cet homme! dit-il avec colre. Il n'est pas digne de se
mesurer avec l'ennemi. Qu'on le conduise en prison.

Il se leva, marcha avec bruit et frappa plusieurs fois la terre de la
crosse de son fusil, comme pour faire croire  une lutte.

Tout en jouant cette scne, Cabieu ne perdait pas de vue les Anglais.
Ceux-ci paraissaient consterns.

--Eh bien! s'cria de nouveau le rus sergent, il me semble qu'on a murmur
dans les rangs! Auriez-vous la sottise de regretter le dpart de cet homme?
Sachez-le: ce n'est pas le nombre qui fait la force d'une arme, c'est la
discipline. D'ailleurs n'tes-vous pas assez nombreux pour mettre en fuite
trois fois plus d'ennemis qu'il n'y en a l  combattre?... Allons! arme
bras!... Que personne ne tire avant le commandement. Les garde-ctes
d'Ouistreham et de Colleville sont avertis. Ils vont venir. Attendons-les.
Nous prendrons l'ennemi entre deux feux. Pas un Anglais ne remettra le pied
sur l'escadre!

En disant cela, il ajusta l'officier qui avait fait quelques pas dans la
direction de la haie. Il lcha la dtente; le buisson s'enflamma et, quand
la fume se fut dissipe, Cabieu aperut sa victime qui se dbattait sur le
sable de la dune.

Les Anglais firent un feu de peloton sur la ligne des saules. Les balles
sifflrent aux oreilles de Cabieu et cassrent des branches autour de lui.

--Canailles! s'cria Cabieu d'une voix furieuse, comme s'il et parl  ses
hommes, ne vous avais-je pas dfendu de tirer? Heureusement que rien n'est
perdu. Nous n'avons personne de tu, et voici les garde-ctes qui arrivent.

En effet, au loin, on entendit le son d'un tambour qui battait la gnrale.
Le bruit se rapprochait; il tait formidable. On aurait dit un rgiment qui
s'avance au pas de course.

--Voil les ntres! cria Cabieu. Ne tirez pas encore. A la baonnette! mes
amis,  la baonnette!

Il avait recharg sa carabine et il tira un second coup de feu dans la
masse des Anglais.

--A la baonnette! reprit-il d'une voix courrouce.

A ces mots il agita les touffes de saules; puis il traversa bravement la
haie et s'lana  la rencontre des Anglais.

--Sauve qui peut! s'cria l'ennemi qui se croyait attaqu par des forces
suprieures.

De tous les cts  la fois les Anglais gagnrent le haut de la dune, se
prcipitrent sur le rivage et se jetrent dans les barques.

Cabieu eut encore le temps de leur envoyer deux coups de fusil, avant
qu'ils eussent pris la mer.

Son frre le rejoignit sur les bancs de sable; il battait toujours du
tambour.

--Tu peux te reposer, lui dit Cabieu en riant, ils sont partis. La farce a
russi.

--Tiens, Michel, dit le soldat du rgiment de Forez en sautant au cou de
son frre, s'il y avait en France dix gnraux comme toi, M. Pitt n'oserait
plus nous faire la guerre.




IV


A cet instant, les deux frres entendirent des gmissements derrire eux.
Ils remontrent sur la dune, et, aprs avoir cherch quelque temps au
hasard dans les tnbres, ils trouvrent un homme qui se dbattait sur le
sable.

Ils se penchrent sur le bless et ils constatrent qu'il avait une cuisse
casse et l'autre perce par une balle. Ils le soulevrent et le
transportrent dans la maison du garde-cte.

--Les Anglais sont partis, dit Cabieu en embrassant sa femme. Nous amenons
un prisonnier qu'il faut soigner comme si c'tait l'un des ntres.

Ils le soignrent si bien qu'au bout de deux jours le bless recouvra sa
connaissance. Il se nomma. C'tait un bas officier qui commandait un des
dtachements, et qui, selon toute apparence, tait fort estim; car le
commandant de l'escadre le fit demander en offrant de renvoyer les quatre
garde-ctes et le deuxime soldat du rgiment de Forez que les Anglais
avaient faits prisonniers. La proposition fut accepte, et l'change eut
lieu.

Quelques jours aprs, l'escadre anglaise mit  la voile, et les ctes de la
basse Normandie ne furent plus inquites jusqu' la signature du trait de
Paris.

L'esprit et le courage de Cabieu avaient sauv le pays.

Le ministre lui accorda une gratification de deux cents livres et lui
crivit une lettre de satisfaction pour sa manoeuvre.

Ce fut tout. Mais l'opinion publique fut plus gnreuse que le Trsor
royal. L'exploit de l'humble garde-cte eut un grand retentissement dans la
Normandie, et le peuple ne le dsigna plus que sous le nom de gnral
Cabieu.

Il aurait vcu heureux de ce souvenir, dit M. Boisard dans ses notices
biographiques sur les hommes du Calvados, si un incendie ne ft venu
augmenter sa dtresse et celle de sa famille.

La piti qu'il inspira rveilla le souvenir du service qu'on avait oubli.
A la sollicitation du duc d'Harcourt, le ministre de la guerre lui accorda
une gratification annuelle de 100 francs. Mais la reconnaissance nationale
lui rservait d'autres ddommagements. Il les obtint aussitt qu'elle put
se manifester sans recourir au patronage des grands. Le grade de gnral
fut solennellement confr  Cabieu dans les premires annes de la
Rvolution, et nous l'avons vu en porter les insignes. L'tat lui accorda
en outre une pension de 600 francs.

Michel Cabieu mourut  Ouistreham, le 4 novembre 1804. Ce petit coin de
terre, qui n'est sur la carte qu'un point insignifiant, vit natre et
mourir obscurment un de ces hros auxquels la Grce levait des statues.

       *       *       *       *       *






LE MATRE DE L'OEUVRE




PROLOGUE

Les deux touristes.


Une des nombreuses voitures, qui faisaient alors le service de Caen 
Bayeux, venait de s'arrter  Bretteville-l'Orgueilleuse. Deux jeunes gens
sautrent de l'impriale plutt qu'ils n'en descendirent, emportant avec
eux tout leur bagage: un sac en toile, un bton, un album; avantage
inapprciable qui n'appartient qu'aux clibataires.

A peine arrivs, nos voyageurs se dirigrent vers l'glise avec un
empressement qui dnotait, sinon une certaine exaltation religieuse, du
moins un got prononc pour l'archologie. Ils firent le tour du monument;
en visitrent l'intrieur, et sortirent bientt pour se consulter sur
l'emploi de leur journe.

--Il est midi, dit l'un des touristes en tirant sa montre, et j'ai plus
faim de beefsteak que d'architecture.

--J'allais te faire la mme rflexion, rpondit l'autre. Il faut djeuner
au plus vite.

Tous deux se prcipitrent dans la cuisine de l'htel du _Grand-Monarque_
et s'assirent devant une petite table en sapin. Les fourchettes se
dressent, les mchoires s'entrechoquent, le silence le plus complet
s'tablit entre les deux compagnons de route. C'est le moment de vous dire
en peu de mots ce qu'ils sont, pourquoi nous les voyons attabls dans
l'htel du _Grand-Monarque_, et ce qu'ils se proposent de faire.

Le premier rpond au nom de Lon Vautier. Ses traits ne sont pas
prcisment rguliers, mais ses yeux sont pleins de feu et d'intelligence.
S'il sourit devant vous, vous comprenez immdiatement que vous ne parlez
pas  un sot. Sorti de l'cole des Beaux-Arts, Lon Vautier avait travaill
sous la direction d'un architecte du gouvernement. Au moment o nous le
rencontrons, il venait d'tre charg par la commission des monuments
historiques, institue prs le ministre de l'intrieur, de l'inspection de
quelques-uns des difices religieux de la Basse-Normandie.

Son compagnon s'appelait Victor Lenormand. Il n'avait pas de mission du
gouvernement, mais c'tait le fidle Achate du jeune architecte. Comme il
avait une jolie fortune et des prtentions, peu justifies,  la peinture,
il se faisait un plaisir de suivre son ami dans ses prgrinations
officielles, croquant un paysage par-ci, un monument par-l, et se
composant des cartons qui devaient, selon ses esprances, le conduire au
Temple de mmoire. Il est vrai qu'il avait dj essay de faire parler les
cent bouches de la renomme en exposant son fameux tableau du _Quos ego_.
Son Neptune, avec sa barbe inculte et mlange d'herbes marines, avait bien
l'air de dignit qui convient au souverain des eaux. Seulement notre
artiste avait eu la malencontreuse ide de mettre dans la main du dieu un
poisson que le jury ne trouva pas de son got. Victor se consola de ce
premier pas de clerc en rimant force pigrammes contre ses juges; mais la
blessure n'en tait pas moins douloureuse, et le moindre mot qui lui
rappelait son tableau du _Quos ego_ faisait saigner la plaie mal ferme de
son amour-propre.

Le djeuner fini, Lon se fit indiquer par la servante de l'auberge le
chemin qui conduit au petit village de Norrey; et les deux amis reprirent
leur bagage. L'architecte ayant lev machinalement les yeux vers l'enseigne
du _Grand-Monarque_ partit d'un grand clat de rire.

--Ce chef-d'oeuvre vaut bien un coup d'oeil, dit-il en montrant du doigt la
figure du hros d'Ivry, enlumin comme un ivrogne qui sort du cabaret.

--En effet, ce n'est pas mal! Il a l'air d'avoir abus du premier de ses
trois talents, le bon Henri!

  Ce diable  quatre
  A le triple talent
  De boire, etc...

Je souponne l'artiste d'avoir eu des relations avec les ligueurs. C'est
une satire, ce portrait-l!

--Est-ce tout ce que tu as remarqu?

--Mon Dieu, oui!

--Comment! tu n'admires pas sa cotte de mailles? de vraies cailles de
poisson! Le peintre aura vu ton tableau. C'est un plagiaire.

--Quoi que tu en dises, rpliqua Victor en prenant feu, je soutiens que pas
un des membres du jury ne serait capable de donner  Neptune un tel cachet
d'originalit. Ces messieurs sont habitus  se traner dans les ornires
de la tradition. Ils m'ont trouv ridicule, et je m'y rsigne; mais on sera
bien oblig de reconnatre en moi le courage de dfendre un systme; ce
dont tu ne saurais te vanter... car tu ne penses encore que par le cerveau
de tes professeurs.

--Qu'en sais-tu? Je n'ai encore rien produit.

--Je m'en aperois bien; car tu n'es gure indulgent pour les autres. Il
n'y a pas de critiques plus aboyeurs que ceux qui n'ont rien imagin. Je
crois que tu suivras la loi commune. Imbu, nourri des ides de tes matres,
tu seras tout surpris de copier l o tu croyais crer. L'architecture est
morte!...

--Oui: _Ceci tuera cela_! Voir Notre-Dame de Paris!

--Vous n'avez plus, continua Victor en s'chauffant, ce sentiment
patriotique et religieux, ce souffle divin qui inspirait les architectes du
moyen ge. Si vous construisez une glise, vous faites une mauvaise
imitation de nos salles de spectacle, vous copiez un temple grec, ou vous
construisez une espce de gare de chemin de fer. Et chacun connat le maon
qui btit ces masures, tandis que les noms de ceux qui ont lev les
cathdrales de Noyon, de Chartres, de Reims, l'admirable faade de
Notre-Dame, ne nous sont pas conservs!

--_Sic vos non vobis!_ soupira mlancoliquement une voix de basse-taille
derrire les deux amis.

--Qui se permet d'couter aux portes? dit Victor en se retournant vers le
nouveau venu.

--Vous vous parlez en latin? dit Lon Vautier; je ne jouis pas de cet
avantage; mais voici mon camarade qui parle hbreu. La preuve, c'est qu'il
vient de me tenir un long discours dans cette langue.

--C'est--dire que je ne me suis pas bien expliqu! rpondit le peintre en
se mordant les lvres.

--J'ai pourtant compris, dit l'tranger en s'interposant comme
pacificateur, que votre ami regrette l'oubli qui pse sur les noms des
_matres de l'oeuvre_.

--On voit que monsieur est vers dans l'histoire de l'architecture, dit
Lon Vautier.

Et, pour la premire fois, il songea  examiner l'tranger.

C'tait un homme de cinquante  cinquante-cinq ans. Son costume tait celui
d'un paysan endimanch: blouse bleue, pantalon de toile, cravate rouge avec
un gros noeud dont les bouts se balanaient au vent, chapeau de paille et
souliers ferrs. Mais, si l'on venait  observer sa toilette,  considrer
plus attentivement sa tournure et ses manires, il sautait aux yeux que ce
personnage devait porter l'habit avec autant d'aisance que la blouse.

--Si je ne m'abuse, dit-il, j'ai l'honneur de parler  des artistes, et,
comme je les ai en grande estime...

--Vous avez peut-tre t du mtier? demanda Victor.

--Vous dsirez savoir mon nom? rpondit l'tranger en souriant finement. Au
temps o je me servais de cartes de visite, on y lisait: Louis Landry, et
au-dessous: procureur du... procureur de... procureur imp... suivant les
variations du baromtre politique. J'ai dj servi,--comme vous le
voyez,--deux ou trois gouvernements. Cela fatigue  la longue. Aussi me
suis-je dcid sans peine  cder la toge  la magistrature militante. J'ai
suivi le prcepte de Virgile... je me suis fait paysan! Comme tel, j'aime 
exercer l'hospitalit, et j'espre, si cela ne drange pas vos projets,
vous amener dner chez moi.

On tait arriv devant l'glise de Norrey, une des curiosits du pays.

--Vous dsirez la visiter? dit l'ancien magistrat. Je vais chercher les
clefs chez le sonneur. Attendez-moi.

Il partit et revint bientt avec les clefs.

--Voil un charmant morceau du treizime sicle, s'cria Lon Vautier en
contemplant avec dlices la tour lgante de l'glise de Norrey.

--Et voil un charmant magistrat du dix-neuvime! dit Victor. Il va nous
ouvrir la porte du sanctuaire, en attendant qu'il nous ouvre celle de la
salle  manger.

Le dialogue fut interrompu par l'arrive de M. Landry.

--Un peu de patience, mes amis! dit le Mcne bas-normand en tournant et
retournant la clef dans la serrure.

On entra dans l'glise.

Lon Vautier en eut pour une bonne heure  satisfaire sa curiosit. Son
regard interrogeait chaque dtail d'ornementation avec autant d'ardeur que
l'artiste du moyen ge en avait mis  fouiller la pierre. Quand ils furent
sortis de l'glise, les deux jeunes gens s'assirent sur un tertre de gazon,
ouvrirent leurs albums et commencrent un dessin du monument.

--Prenez un sige et donnez-vous la peine de vous asseoir, dit gravement
Victor  leur complaisant cicerone.

--Volontiers! rpondit l'ex-magistrat en prenant place entre les deux
jeunes gens; je taillerai les crayons.

--Non, vous nous raconterez quelque grand scandale de cour d'assises.

--Y songez-vous? J'ai tout oubli en dpouillant la robe de magistrat. Je
prfre vous raconter une histoire locale. Ce lieu o nous sommes assis
tranquillement a t le thtre d'un drame sanglant.

--Vous me faites frmir! Commencez toutefois votre rcit; j'adore le
drame... ft-il de M. Dennery!

--Puisque vous l'exigez, j'appelle  mon secours feu mon loquence de
ministre public; puisse-t-elle ne pas blesser les oreilles dlicates de
mon auditoire! Or donc, voici l'histoire du matre de l'oeuvre de Norrey:




I

Pierre Vardouin


Tandis que saint Louis rgnait  Paris, Pierre Vardouin gotait 
Bretteville les douceurs d'une royaut non conteste. A coup sr il n'et
pas t le second  Rome, mais il tait certainement le premier dans son
village. Il suffira d'un mot pour faire comprendre de quel respect, de
quelle vnration on entourait ce grave personnage. Il tait: _Matre de
l'oeuvre_. C'tait ainsi qu'on dsignait les architectes avant le seizime
sicle. Les moindres dtails de l'ornementation et de l'ameublement tant
aussi bien de son ressort que la construction des difices et la direction
des travaux, le matre de l'oeuvre devait joindre  une tude approfondie
de son art des connaissances vraiment encyclopdiques. A lui de btir les
chteaux forts des seigneurs;  lui de btir les monastres et les glises.
Ce dernier attribut lui donnait aux yeux du vulgaire un caractre sacr,
presque sacerdotal. Aussi les matres de l'oeuvre partageaient-ils souvent
les honneurs rservs aux nobles et aux abbs. On plaait leurs tombeaux
dans l'glise qu'ils avaient construite, et le sculpteur n'oubliait pas de
leur mettre des nuages sous les pieds, distinction qu'on n'accordait alors
qu'aux personnes divines.

Mais il y avait une autre cause  la renomme de Pierre Vardouin. Les
moeurs, le langage, les costumes, le gouvernement changent avec le temps;
mais les prjugs, les petitesses du coeur humain ne suivent pas les
variations du calendrier. Que le treizime ou le dix-neuvime sicle sonne
 l'horloge du temps, les sept pchs capitaux n'en sont pas moins 
l'ordre du jour. On accepte une rputation faite, parce qu'on ne se sent
pas de force  lutter contre l'opinion gnrale; mais si votre voisin a du
talent, vous en parlez comme d'un homme ordinaire; vous vous feriez tort 
vous-mme plutt que de servir  son lvation. Il est trs-difficile
d'avoir du mrite dans la ville qui vous a vu natre.

Les habitants de Bretteville avaient donc Pierre Vardouin en grande estime,
parce qu'il venait de loin. On ne connaissait pas le lieu de sa naissance,
on ne savait pas au juste dans quel chantier ni sous quel patron il avait
fait son apprentissage; mais il s'tait tabli tout  coup  Bretteville,
se faisant prcder d'une rputation plus ou moins mrite, rptant  qui
voulait l'entendre qu'il avait travaill sous les matres les plus
illustres et merveill les gens du mtier par son bon got, ses nouveaux
procds et l'lgance de ses constructions. Pourquoi abandonnait-il le
thtre de ses triomphes? Pourquoi s'enterrait-il dans un village  peine
connu? On ne se le demandait mme pas. Il fit si bien son apologie, vanta
si habilement ses connaissances, que son loge fut bientt dans toutes les
bouches. Chacun proclama son talent.

Les notables de Bretteville, entrans par ce concert de louanges, et
prenant, comme toujours, la voix du peuple pour la voix de Dieu,
demandrent comme une grce au nouvel arriv d'achever l'glise du village.
Pierre Vardouin se fit prier quelque temps pour la forme et accepta de
grand coeur des propositions qui venaient flatter si  propos sa vanit. Il
s'installa donc avec sa fille et les matres ouvriers dans la maison dite
_de l'oeuvre_, qu'on plaait habituellement dans le voisinage de l'difice
en construction.

S'il n'avait pas l'inspiration de la plupart des artistes de son temps, il
possdait assez bien les ressources du mtier et savait remplacer, par la
pratique et l'exprience, ce qui lui manquait en thorie ou en largeur de
vues. Il se mit ardemment  l'ouvrage, ne songeant gure  travailler pour
la gloire de Dieu, mais dsirant frapper l'esprit de ses nouveaux
concitoyens et agrandir sa renomme. Son nom tait grav sur sa porte avec
cette orgueilleuse inscription: _vir non incertus_, l'homme illustre!
emprunte  Gilabertus, architecte de Toulouse.

La tour s'levait, s'levait  vue d'oeil et commenait  dominer tout le
village. Chaque habitant pouvait apercevoir, de ses fentres ou de son
jardin, les manoeuvres des ouvriers suspendus aux chafaudages. La plupart,
n'osant porter un jugement sur ce qu'ils taient incapables de comprendre,
se contentaient d'admirer sur la foi de la renomme de Pierre Vardouin. Le
matre de l'oeuvre ne trouvait pas partout la mme indulgence. Les esprits
forts de l'endroit,--ces gens qui aiment  critiquer en raison directe de
leur ignorance,--parlaient dj librement sur son travail  mesure qu'il
approchait de sa fin. On n'aimait pas la forme des gargouilles, qui
vomissaient l'eau du sommet du corps carr; la flche ne s'annonait pas
bien, elle tait trop massive, elle ne s'lanait pas gracieusement dans
les airs. Ces commentaires ne se faisaient pas  huis clos ou  voix basse;
car le dsir de se faire remarquer entre pour beaucoup dans l'esprit de
ceux qui les font. Bien que Pierre Vardouin ne le cdt  personne sous le
rapport du contentement de soi-mme, bien qu'il ft convaincu de sa
supriorit, il fut bless au coeur par ces critiques malveillantes.

Un dimanche, en revenant de l'office avec sa fille, il passa prs d'un
groupe qui s'tait form  l'entre du cimetire, comme pour mieux examiner
les travaux. Il prta l'oreille, esprant saisir au vol quelques-uns de ces
mots flatteurs si agrables  la mdiocrit. Hlas! l'orateur de la troupe
faisait une satire. Pierre Vardouin hta le pas et entrana sa fille sous
le porche de sa maison. Il monta au premier tage, entra dans sa chambre et
se jeta, tout dcourag, sur une chaise. Sa fille, une jeune fille de seize
ans, aux cheveux blonds, aux yeux purs comme un beau ciel d't, une de ces
adorables natures qui vivent de dvouement, devinent vos douleurs et
s'ingnient toujours pour vous consoler, voyant l'accablement du vieillard,
s'approcha de lui, prit ses mains et lui demanda la cause de son chagrin.

--Je crois savoir; dit-elle, le motif de votre mcontentement. Mais laissez
parler vos ennemis. Leurs amres critiques passeront comme le vent, et
votre ouvrage restera pour dire votre nom et votre gloire aux ges futurs.

Le vieillard rougit lgrement, en voyant sa pense si bien mise  nu. Il
regretta de ne pas avoir mieux cach sa faiblesse et ne chercha plus qu'
dissimuler la honte qu'il en prouvait.

--Que tu es jeune, ma pauvre Marie! dit-il en regardant sa fille d'un air
de compassion. Les pigrammes de ces lourdauds ne peuvent que s'aplatir en
m'atteignant. J'ai le droit de les mpriser. Ce que tu as pris pour les
souffrances de l'humiliation, c'tait tout simplement une des mille
souffrances de ce misrable corps qui se vieillit. Car je souffre
affreusement! Ma tte est lourde... Le sang me brle!... je suis altr.
C'est cela mme, ajouta-t-il en voyant sa fille courir vers une armoire et
lui rapporter une coupe pleine de vin. Cela me calmera peut-tre. La
fivre, la pire de toutes les maladies, la fivre de l'esprit me dvore. La
pense, quand elle est trop forte, trop frquente, use et abat le corps le
plus robuste. Et c'est au moment o j'enfante les plus belles conceptions,
o je m'puise, o je me tue pour la gloire et l'embellissement de ce pays,
c'est  cet instant que ces hommes stupides me crachent l'injure  la
face.--Tiens! regarde, dit-il aprs avoir amen sa fille prs de la
fentre, regarde cette tour, cette flche, dpouille-les, par un effort
d'imagination, de ces chafaudages qui les masquent en partie, et dis-moi
si tu as vu jamais quelque chose de plus lger, de plus simple, mais aussi
de plus solide et de plus gracieux!

--Vous n'ignorez pas, mon pre, rpondit navement Marie, que j'tais bien
jeune quand j'ai voyag et que je n'ai pas grande connaissance en fait
d'art?

--N'importe! tu es ma fille et tu vas me comprendre. Admire l'lgance de
ces fentres, longues et troites. Admire la finesse des colonnettes; vois
comme les quatre pans de l'octogone correspondent bien aux quatre faces de
la tour. Remarque comme chaque dtail est tudi, comme tout est prvu,
calcul, proportionn; et dis-moi si ce n'est pas l un travail admirable!

--Oui, mon pre, c'est bien beau.

--Eh bien! le croiras-tu? ce troupeau d'imbciles me tourne en ridicule.
Ils disent que l'effet est manqu, que ma tour ressemble au four d'un
potier, que j'ai dshonor leur village. En vrit, ils mriteraient, les
misrables, que je commandasse  mes ouvriers de dmolir leur glise et de
ne pas laisser pierre sur pierre de cet difice de damnation!

--Plus vous vous emporterez, plus vous augmenterez votre mal, dit Marie.

Tout en parlant ainsi, la jeune fille prit doucement le bras de son pre et
le fit asseoir prs de la table.

--Vous travaillez trop, vous vous fatiguez, reprit-elle. Que ne prenez-vous
quelqu'un pour vous aider?

--C'est cela! grommela le vieillard avec humeur; je ne suis plus propre 
rien! Vite, il faut faire place  un successeur! Aujourd'hui,
l'imbcillit; demain, la tombe!

--Je prie assez le bon Dieu et sa douce mre, ma patronne, pour qu'ils me
fassent la grce de vous conserver longtemps.

--Je prfrerais la mort  une vieillesse honteuse!

--Vous blasphmez, mon pre, dit Marie. Est-ce que vous ne n'aimez plus?
ajouta-t-elle en se suspendant au cou du vieillard. Est-ce que je suis trop
exigeante? Je vous demande de vivre pour moi, de ne pas puiser vos forces
par un travail opinitre, de confier  quelque personne intelligente une
partie de vos entreprises.

--Voil justement la difficult. Qui choisir? Philippe, Robert, Ewrard? Ils
ne manquent pas d'adresse; ce sont d'excellents tcherons, de bons
tailleurs de pierre, de bons appareilleurs. Mais allez donc leur demander
des projections sur parchemin ou des tracs sur granit, et vous verrez la
belle besogne qu'ils vous feront! Toi, ma fille, tu parles fort  ton aise
de choses que tu n'es pas capable d'apprcier. J'ai des ouvriers, des
hommes qui excutent bien, mais qui sont impuissants quand il s'agit
d'inventer. Voil ce qui me condamne  faire tout par moi-mme.

--N'oubliez-vous pas quelqu'un? dit Marie en rougissant.

Le matre de l'oeuvre jeta un regard perant sur sa fille et ne put
s'empcher de partager son trouble. Il ne comprenait que trop bien. Mais,
feignant d'ignorer de qui la jeune fille voulait parler, il demeura les
yeux fixes, comme un homme qui cherche  rappeler ses souvenirs.

--Celui qui a cisel la coupe que vous avez entre les mains, reprit Marie.

--Je ne me souviens pas...

--Il vous l'a pourtant apporte lui-mme, le jour de votre fte, il n'y a
pas un an de cela. Le pauvre Franois, le fils de cette bonne mre
Regnault, serait bien afflig s'il apprenait que vous faites si peu de cas
de ses attentions pour vous.

--C'est vrai. Tu as ma foi raison! Mais il est si jeune que je n'aurais
jamais song  lui, quand tu me parlais de chercher quelqu'un pour me
dcharger un peu de mon travail.

--Il a du talent.

--Qu'en sais-tu?

--Mais ses dessins, ses statuettes, vous les connaissez aussi bien que
moi... Que je vous montre encore un de ses derniers ouvrages!

Marie alla chercher son livre d'heures. Elle l'ouvrit et mit sous les
yeux de son pre une feuille de parchemin, enlumine avec cette richesse
de couleurs qu'on ne rencontre plus que dans les manuscrits du moyen ge.

--Cela pourrait tre mieux, dit Pierre Vardouin en rpondant par un
jugement svre  l'enthousiasme de sa fille. Ce sont des enfantillages.
Tout cela me confirme dans mon opinion sur Franois Regnault. Il ne saura
jamais faire que des images ou des statuettes. Je t'interdis de rien
accepter dsormais de ce garon-l.

--Est-ce qu'il y a du mal  recevoir un prsent?

--Sans doute, quand celui qui le fait espre un droit de retour. Te voil
maintenant l'oblige de Franois, et je ne le veux pas, entends-tu je ne le
veux pas.

--Vous me grondez, petit pre, dit Marie en jouant avec les cheveux du
vieillard et en lui donnant un baiser sur le front. Est-ce que vous avez 
vous plaindre de moi? J'coute docilement vos leons; je chante quand vous
m'ordonnez de vous dsennuyer; je prie le bon Dieu avec ardeur, matin et
soir, pour que vous soyez illustre et heureux, pour qu'il vous fasse
retrouver en votre fille les vertus qui distinguaient ma pauvre mre.
Enfin--et la jeune fille rendit sa voix encore plus caressante,--je vous ai
promis de me soumettre  vos volonts. Vous choisirez vous-mme mon mari,
et je ne me plaindrai pas, s'il a les yeux noirs comme ceux du fils de la
veuve Regnault. Mais voici les vpres qui sonnent, ajouta Marie avant de
quitter sa position de suppliante; vous ne me laisserez pas partir sans me
promettre d'tre plus indulgent pour Franois?

--Nous verrons! rpondit Pierre Vardouin en embrassant sa fille.

Et Marie s'chappa des bras du matre de l'oeuvre, emportant avec elle du
bonheur et de l'esprance pour le reste de la journe et s'attachant au
dernier mot de son pre, comme l'hirondelle, qui traverse les mers, se
repose sur le mt d'un navire afin d'y prendre la force de continuer son
voyage.




II

A propos d'une fleur.


Les premiers travaux de Pierre Vardouin  Bretteville avaient t signals
par un triste vnement. Un tailleur de pierre s'tait bris la tte en
tombant du haut d'un chafaudage. Marie, qui n'avait alors que huit ans,
tait prsente  l'agonie du pauvre ouvrier. La vue du sang la glaa
d'effroi; puis son coeur se gonfla et ses larmes coulrent, quand on
emporta le corps de la victime et lorsqu'elle entendit les gmissements de
sa femme et de son enfant. Elle suivit son pre dans la maison de ces
infortuns. A partir de ce jour, la veuve Regnault et son fils devinrent
les protgs de Pierre Vardouin. Franois entra comme apprenti chez le
matre de l'oeuvre. En nettoyant les outils, en prparant les mortiers,
l'adolescent n'aurait gagn qu'un faible salaire si son patron ne l'et
rcompens plus largement en souvenir de ses malheurs. A part cette
charit, Pierre Vardouin s'inquitait fort peu de son apprenti, le croyant
destin, comme son pre,  mener une vie obscure et laborieuse.

Une seule personne remarqua ses heureuses dispositions. C'tait la petite
Marie. Elle aimait  s'entretenir avec lui; elle lui racontait les belles
lgendes des saints qu'elle avait entendu raconter elle-mme  sa mre,
tandis que Franois faonnait de petites statuettes avec de la terre grasse
ou dessinait sur le sable des cathdrales imaginaires. Rien n'tait plus
touchant que cette communication d'ides entre deux enfants si jeunes.
Bientt Marie, sur les instances de son ami, se dcida  drober
quelques-uns des rares manuscrits de son pre. Elle les lui remettait en
secret. Une fois rentr chez lui, Franois les tudiait avec ardeur,
devinant les passages difficiles  comprendre, tant son esprit avait de
sagacit, et reproduisant les dessins et les figures de gomtrie. Au bout
de cinq ans, il les savait par coeur. Il critiquait dj les travaux de son
matre; il traait des plans de fantaisie, appelant de tous ses voeux le
moment o il commanderait  son tour. Il n'tait encore que simple
manoeuvre! Pierre Vardouin fut merveill des dispositions de son apprenti;
sa facilit, ses connaissances le frapprent d'tonnement. Un instant, il
songea  lui confier ses ouvrages les plus dlicats: ses tracs; ses
modles, ses pures; mais,  la rflexion, il eut peur. Il se garda bien
d'encourager et d'aiguillonner ce talent naissant, qui dj lui portait
ombrage.

La confidence de Marie rveilla toutes les inquitudes de Pierre Vardouin.
Franois Regnault, son apprenti, son protg, aim de sa fille! Cette
pense le faisait frmir. Pour peu que cette passion s'enracint dans le
coeur de son enfant, il voyait le jour o il serait oblig de cder  son
dsir. Son gendre alors deviendrait son rival; sa jeune renomme ferait
plir son toile. Il tait grand temps de lui ter toute esprance, en lui
montrant l'inutilit de ses prtentions. Quant  Marie, il dirigerait son
esprit vers d'autres ides. On mettrait en jeu sa vanit; on lui ferait
comprendre qu'elle ne devait pas avoir d'amours vulgaires et qu'elle
pouvait prtendre aux plus beaux partis. En cherchant  se cacher ainsi la
vrit, Pierre Vardouin en vint  se tromper de bonne foi. Tout en
combattant, par un sentiment d'inquitude personnel, les voeux de sa fille,
il s'imagina travailler dans l'intrt de son enfant bien plus que dans
celui de sa prsomption. Dj il caressait la pense d'une alliance avec un
de ses anciens amis, Henry Montredon, alors employ aux premiers travaux de
l'abbaye de Saint-Ouen.

Tandis que Pierre Vardouin roulait ces beaux projets dans sa tte, Marie
sortait de l'office en compagnie de la veuve Regnault et de son fils. La
pauvre veuve, fidle  la mmoire de son mari, allait, tous les dimanches,
prier sur sa tombe dans le cimetire du petit village de Norrey. Marie et
Franois l'accompagnaient habituellement dans cette pieuse promenade. La
mre pleurait en songeant  la fin malheureuse de son mari; les deux jeunes
gens foltraient  ses cts et se jetaient des fleurs. Celle-ci rcitait
la prire des morts, ceux-l pensaient  leurs amours et rvaient le
bonheur dans l'avenir.

Cependant, on tait arriv dans le cimetire de Norrey. Tous trois
s'agenouillrent avec respect prs d'une humble croix de bois et prirent
du fond du coeur pour le pauvre ouvrier. Magdeleine, alors, fit signe aux
jeunes gens de se lever.

--Allez, dit-elle; votre ge n'est pas fait pour de longues douleurs.
Laissez-moi prier seule et promenez-vous sous les grands arbres du bois
sans trop vous loigner.

Marie passa son bras sous celui de Franois. Ils s'loignrent lentement
sous l'oeil de la veuve qui, tout en priant pour le mort, demandait au ciel
de leur faire la vie douce et facile. Gais et foltres, il n'y a qu'un
moment, les jeunes gens avaient dans leur dmarche quelque chose de
mlancolique. Le devoir, qu'ils venaient d'accomplir, avait touch leur
esprit. Ou plutt, purs comme des anges, une voix intrieure leur disait
que, maintenant qu'ils avaient chapp  la surveillance de Magdeleine, ils
devaient agir avec plus de rserve et rprimer les lans passionns de
leurs coeurs. En changeant quelques paroles,  de rares intervalles, ils
arrivrent  l'entre du bois. Ils en connaissaient dj les moindres
alles et, sans qu'ils se communiquassent leurs impressions, leur promenade
les ramenait toujours vers un tertre vert, banc rustique dont la nature
avait fait tous les frais et o les deux amants s'asseyaient sur un
moelleux coussin de mousse.

Le site tait ravissant et plein de fracheur. A deux pas de l, une petite
source s'chappait de dessous terre, descendait, d'abord libre et dgage
de toute entrave, sur un terrain lgrement inclin, puis s'enfonait en
murmurant sous les buissons, comme si elle et reproch aux herbes et aux
jonquilles de lui barrer le passage. Plus loin, elle prenait possession de
son lit et venait, brillant ruisseau, former de petites cascades sous les
pieds des deux amants. Marie et Franois, les mains dans les mains,
admiraient sans mot dire ce petit coin de la cration qui, pour eux, valait
tout un monde, puisqu'ils y trouvaient le charme d'un beau site et deux
coeurs qui battaient l'un pour l'autre. Ils se plaisaient surtout  lancer
dans le courant des mottes de terre ou des brins d'herbe, dont la chute
faisait ballotter leur image  la surface, cartant ou rapprochant leurs
figures, selon le caprice du flot.

--Pourquoi ne peut-on passer toute sa vie ainsi? dit Marie en cueillant une
rose sauvage aux branches d'un glantier.

Franois la regardait, d'un air rveur, rouler dans ses doigts la tige de
la rose.

--Savez-vous, Marie, dit-il en sortant de son extase, que vous tes la
cause de mes meilleures inspirations. Chacun de vos mouvements m'enchante
et me fait penser. Le sourire de votre bouche, le scintillement de vos
yeux; l'ondulation de vos cheveux, le frmissement de votre robe m'ouvrent
un monde d'ides. En voyant cette rose entre vos mains, je ne gote pas
seulement le plaisir de vous contempler, je me rappelle comment un grand
_matre_ de l'antiquit inventa l'admirable chapiteau corinthien et je me
dis qu'il ne me serait pas impossible d'attacher aussi mon nom  quelque
dcouverte.

--Oui, interrompit Marie, vous pensez beaucoup  moi et encore plus  la
gloire.

--La gloire? je ne l'atteindrai jamais... Je suis trop pauvre pour cela! Je
pensais cependant que le temps est venu de ne plus emprunter  la
dcoration orientale ses palmettes et ses fleurs grasses. Je pensais qu'en
reproduisant les vgtaux du pays, en dcoupant dlicatement dans la pierre
ces feuilles si fines, si lgantes, on ferait mieux que de l'art: on
obirait  la loi de Dieu, dont la main gnreuse a si justement rparti
entre tous les climats les productions capables de les embellir, et qui ne
veut pas qu'on dlaisse l'humble fleur de nos champs pour les plantes
orgueilleuses de l'Orient. Quand nos pres commencrent  lever des
glises, ils furent bien obligs de chercher des modles en terre
trangre. Les feuilles d'acanthe, les palmettes venaient naturellement
couronner leurs colonnes massives. Ils s'essayaient, ils n'avaient pas
encore trouv la manire qui convient aux difices religieux; leurs arcades
s'abaissaient lourdement sur la tte des fidles et semblaient arrter
l'lan des mes vers le ciel. Plus tard, on voulut plus d'espace, plus
d'air, afin que les hymnes et les prires montassent plus librement au
trne du Seigneur. Comment se fit ce changement? Comment les matres de
l'oeuvre obtinrent-ils ce progrs? En observant la nature. Voyez, Marie,
comme ces grands arbres s'lvent majestueusement au-dessus de nos ttes,
comme ils se pressent, se rapprochent  leur sommet et entrelacent leurs
dernires branches en forme de vote. Et, plus loin, remarquez ce groupe de
chnes rabougris, dont les troncs paraissent abandonner avec regret le sol
qui les nourrit; un cavalier passerait difficilement sous leurs rameaux et,
d'o nous sommes, on pourrait les prendre pour un norme buisson. Vous avez
l tout le secret de notre art et de celui de nos pres: l des colonnes
crases, des arcades en plein-cintre; ici des fts de colonnettes lgres,
des arcades lances. Eh bien! je vous demande s'il ne serait pas
draisonnable et contraire  la nature d'attacher des feuilles de palmier 
ces arbres de notre pays, au lieu d'y suspendre des feuilles de saule, de
lierre ou de rosier?

Il y a des moments o la langue humaine, si riche qu'on la suppose, n'a
plus assez d'images pour exprimer la foule de penses et de sentiments qui
vous assigent. Le mieux alors est de s'abandonner  une vague rverie,
source de toute posie pour les hommes d'imagination.

Le jeune homme cessa de parler. Ses yeux, noys dans l'infini, semblaient
lire dans l'azur du ciel. C'est ainsi que devaient rver Pythagore, quand
il tudiait le vrai dans le monde physique; Virgile, quand il tudiait le
vrai dans le monde moral. Marie le contemplait avec ravissement. Mais elle
s'inquita bientt de ce silence prolong. Elle lui passa prs du visage la
rose qu'elle tenait encore  la main et dit en souriant:

--C'est  l'occasion de cette fleur que vous avez imagin de si belles
choses. Maintenant que vous vous taisez, si j'en cueillais une autre?

--Ne l'oubliez pas, Marie, reprit l'apprenti: vous tes pour moi le
principe des plus nobles penses. L'homme possde en lui d'admirables
facults; mais tous ces trsors, si quelque hasard heureux ne les met au
jour, sont exposs  rester ternellement cachs dans son me. Il faut un
rayon de soleil pour que le diamant brille et se distingue, par son clat,
de la pierre brute qui l'entoure. Vous avez t pour moi cette lumire
bienfaisante. Auparavant, mon me tait remplie de tnbres. J'ignorais ma
puissance; je ne savais pas ce qu'il y a en moi d'nergie, d'imagination,
de courage. Ma mre m'avait appris  prier, et je ne me rendais pas compte
de ce que peut tre Dieu. Depuis, quand l'ge est venu, quand je vous ai
connue, j'ai su pourquoi j'aimais ma mre et Dieu, pourquoi j'avais de
l'intelligence. Et toutes ces notions me venaient de mon amour pour vous.
Je vous voyais bonne et j'eus immdiatement l'ide d'une bont suprieure 
la vtre: Dieu m'tait rvl! Je vous voyais belle, et j'eus l'ide d'une
beaut plus parfaite encore: j'eus le sentiment du beau! Je remarquai
l'expression toujours varie de vos traits, la mobilit de vos penses; et
je fus dou d'invention! Les quelques manuscrits de votre pre m'ont donn
des connaissances; vous, vous m'avez donn l'inspiration! Vous tes et vous
serez le principe de tout ce que je ferai, de tout ce que j'imaginerai de
grand et de beau!

Plus le jeune homme parlait, plus les mots se pressaient harmonieux et
sonores sur ses lvres. Il s'exprimait avec toute la force d'une me libre
et convaincue. Le sein de Marie se gonflait d'motion. La voix de son ami
frappait aussi doucement son oreille qu'une musique cleste.

--Si j'tais peintre, continua Franois, j'entourerais votre front d'une
brillante aurole et je vous placerais entre la terre et les astres, sur la
route du ciel. Si j'tais sculpteur, je n'aurais pas assez de ma vie pour
reproduire avec le marbre la finesse de vos traits, le charme de votre
sourire!

--Et moi, si j'tais reine, rpondit Marie en pressant avec effusion la
main du jeune homme, je vous demanderais de me construire un palais, non
pas pour avoir une magnifique demeure, mais pour vous faire lever un
monument qui dirait votre nom aux sicles futurs. Car vous tes grand,
Franois! car vous mritez d'tre illustre! et je...

Marie s'arrta, rougissante. Ce mot charmant  dire, plus charmant 
entendre, ce mot si noble et tant de fois profan, que chaque sicle
prononce et qui ne mourra jamais, ce mot: je t'aime! allait s'chapper de
sa bouche. Mais Franois l'avait devin. Ivre de bonheur, il approcha ses
lvres du front de la jeune fille. C'tait le premier baiser. Marie sentit
un frisson de plaisir courir par tous ses membres. En mme temps, la sainte
honte de la pudeur colora son visage; et la petite rose d'glantier,
qu'elle tenait  la main, semblait plir de jalousie auprs de l'clat de
son teint. Marie n'avait pas oppos de rsistance. Elle ne fit pas non plus
de reproches, parce qu'elle n'tait pas coquette et qu'elle aimait de toute
la force de son me. Elle tait heureuse! pourquoi se plaindre? Franois
prouvait plus d'embarras que son amie. Il s'tait dtourn, plein de
confusion et de regrets, s'accusant dj de trop d'audace. Il ne savait
comment trouver des paroles d'excuse, lorsque, en se retournant, il comprit
 l'air souriant de Marie qu'il tait pardonn. Il se rapprocha d'elle, et,
prenant une de ses mains dans les siennes:

--Marie, dit-il, nous nous aimons. Nous pouvons nous le dire sans crainte
aujourd'hui, parce que nous sommes trop jeunes pour tre perscuts...
Mais, plus tard, Marie, si l'on voulait nous sparer, trouveriez-vous la
force de rsister?

--Vous savez que je dpends de mon pre, rpondit tristement Marie.

--C'est cela! s'cria Franois d'une voix pleine d'angoisses. Entre moi,
pauvre ouvrier, et vous, fille d'un matre de l'oeuvre, il y a des
barrires infranchissables! Et pourtant, je vous aime! Je sens que pour
vous possder je serais capable de tout au monde. J'ai de l'intelligence?
je la cultiverais, je l'agrandirais, je travaillerais, je travaillerais
jusqu' en mourir! Mais ce sont des voeux inutiles. Esprit, courage,
imagination, travail, tout cela n'est rien sans la naissance. Il me
faudrait un titre, des chteaux, et je n'en ai pas! Tant d'autres ont de
l'or! Pourquoi suis-je parmi les misrables? Est-ce que je ne suis pas
autant, peut-tre plus que nos suzerains? Est-ce que je ne pense pas? Oh!
voyez-vous, quand ces ides me montent  la tte, je suis pris d'une haine
immense contre les puissants de la terre. Je voudrais brler les repaires
de cette race d'oppresseurs! Ou plutt,--car je ne me sens pas n pour le
meurtre,--je voudrais immortaliser ma vengeance par la pierre, en faisant
grimacer au sommet de nos glises, sous la forme de monstres et de
reptiles, les figures de nos tyrans!

Le jeune homme s'arrta, haletant,  bout de forces, puis par l'motion.
Son regard lanait des clairs de fureur, et les passions grondaient
sourdement dans sa poitrine. Marie le considrait avec un sentiment de
piti et d'effroi.

--Est-ce encore moi, dit-elle, qui vous inspire ces paroles de haine et
d'orgueil?

--Ne me faites pas de reproches, rpondit Franois. Je suis si malheureux!

--Pourquoi vous dcourager? Qui vous dit que Dieu ne viendra pas  votre
secours? Vous tes malheureux? Est-ce que je ne vous aime plus? Les hommes
vous ddaignent?... Est-ce que mon pre ne songe pas  vous? Croyez-vous
qu'il n'apprcie pas votre talent?

--Vous aurait-il parl de moi? s'cria Franois, en interrogeant avidement
la jeune fille de la voix et du regard.

--Vous savez, rpondit Marie, que mon pre commence  vieillir. Le travail
le fatigue. Il sentira le besoin d'un aide jeune, intelligent...

--Mais je travaillerais sous ses ordres, reprit Franois. Je ne serais pas
son gal; il aurait le droit de me mpriser. Il me refuserait votre main!

--C'est le dmon qui vous fait parler aussi mchamment, Franois. Prenez
garde! Vous avez de bonnes inspirations, mais l'orgueil vous perdra.
Rappelez-vous l'histoire de Hugues. Il avait du gnie, et l'ambition le
conduisit  l'abme. L'esprit du Seigneur l'abandonna; il dpouilla l'habit
monacal pour se jeter dans une vie de dsordre. Dieu, pour le punir, lui
envoya une maladie mortelle...

--Vous avez raison, Marie. Mais vous oubliez que la Vierge lui apparut au
sommet de la croix. Le globe d'azur qui la drobait aux regards s'ouvrit
merveilleusement en deux parties, et, dans le milieu, on vit la Reine du
Ciel sous des vtements fins et ineffables. La mre de Dieu descendit le
long de la croix en semant des toiles sur sa route. Elle s'assit prs du
pcheur et lui rendit la sant... Vous tes pour moi cette bienheureuse
apparition. Vous avez fait briller l'esprance  mes yeux... Et avec
l'esprance, le calme et le repentir sont entrs dans mon coeur.

En achevant ces mots, Franois se jeta aux genoux de Marie et demeura dans
une muette contemplation. Quand il se releva, son visage tait rayonnant.
Mais, tout  coup, il poussa un cri de surprise et recula de plusieurs pas,
jusqu'au bord du ruisseau.




III

Matre et apprenti.


Un homme d'une taille leve venait de paratre au-dessus du buisson
d'glantier. Au cri de Franois, Marie s'tait rapproche instinctivement
de son ami et appuyait sa main tremblante sur son paule. L'tranger
semblait s'amuser de leur effroi. Rien en lui cependant n'tait capable
d'exciter la terreur. Ses traits taient svres, mais un sourire
bienveillant dessinait le contour de sa bouche. Une barbe longue et
grisonnante, des cheveux qui se dployaient avec grce sur son cou, aprs
avoir laiss  dcouvert un front large et pensif, des yeux pleins de
douceur, donnaient  sa physionomie un caractre de dignit et de bont. A
son bonnet de peluche,  son petit manteau,  sa robe courte,  ses
chausses fines et collantes, Franois reconnut bientt qu'il avait devant
lui un matre de l'oeuvre. Aussi s'inclina-t-il avec respect, quand
l'tranger s'approcha, aprs avoir franchi d'un pied leste le banc de
gazon.

--Pardonnez-moi, dit le matre de l'oeuvre, d'avoir surpris vos
confidences. Le hasard seul en est la cause. Ne craignez rien... je suis
discret. D'ailleurs, ajouta-t-il en s'adressant  Marie dont les joues se
coloraient du plus vif carmin, je n'ai rien entendu qui ne vous fasse
honneur  tous deux; et je trouve Pierre Vardouin trs-heureux d'avoir une
fille accomplie et un apprenti de si grande esprance.

Les deux jeunes gens se regardrent d'un air tonn.

--Ne soyez pas surpris de m'entendre parler de Pierre Vardouin, reprit
l'tranger en s'empressant de satisfaire leur curiosit. C'est un de mes
anciens et--je puis le dire--de mes meilleurs amis. Je ne voulais pas
quitter le pays sans aller lui serrer la main. Puisque le hasard vous a mis
sur ma route, je compte sur vous pour me conduire chez mon vieux camarade.

Tous trois reprirent le chemin du petit village de Norrey.

--Si je ne craignais de blesser votre modestie, continua le vieillard en
serrant cordialement la main de Franois, je vous dirais que votre manire
d'apprcier notre art m'a vivement mu! Persvrez dans cette voie;
habituez votre esprit  penser,  observer. Il y a beaucoup  faire encore
dans l'tude que vous embrassez de si grand coeur. Le doute, cependant,
s'est gliss dans votre me. Vous vous plaignez d'tre mconnu; votre
patron ne sait pas vous apprcier. Attendez! je connais de vieille date le
caractre de Vardouin; il est avare d'loges, il n'est pas expansif, mais
il est juste, et je parierais qu'il a dj remarqu vos heureuses
dispositions. Il est temps--j'en conviens--de placer dans vos mains le
bton du matre de l'oeuvre et de vous donner des travaux  diriger. J'en
fais mon affaire. Ainsi, plus de dcouragement. Ne vous lassez pas de
marcher  la recherche du beau. Vous subirez de longues fatigues; mais vous
arriverez enfin au but tant dsir, parce que vous possdez le courage qui
triomphe des obstacles et l'inspiration qui fait les grandes choses!

Comme il achevait de parler, Magdeleine, inquite de ne pas voir revenir
ses enfants, se prsenta devant eux au dtour du sentier. L'tranger se
chargea d'excuser les deux jeunes gens, en prenant sur lui la
responsabilit de leur retard, et les quatre promeneurs se htrent de
gagner Bretteville. Comme Pierre Vardouin n'tait pas encore rentr, ils
s'arrtrent sous le porche de sa maison. A leurs gestes,  leur
physionomie, il tait facile de voir qu'une discussion venait de s'engager.
L'tranger voulait retenir Franois et sa mre; Marie l'appuyait en
l'encourageant du regard, car elle n'osait manifester librement le dsir
qu'elle avait de garder Franois  souper. Mais la pauvre veuve les
remercia, les larmes aux yeux, prtextant que sa tristesse s'associerait
mal  la joie des convives. Franois hsitait, partag entre la crainte de
laisser sa mre dans l'isolement et les voeux qu'il faisait pour passer
encore quelques instants prs de son amie.

--Je sais le moyen de tout arranger, dit l'ancien camarade de Pierre
Vardouin en prenant le bras de l'apprenti. Nous allons, mre Regnault, vous
reconduire jusqu' votre porte. Peut-tre vous dciderez-vous, dans le
trajet,  accepter l'invitation que je me permets de vous faire au nom de
mon vieil ami. En tout cas, je serai bien aise de parler un peu avec
Franois. Cela donnera  Marie le temps d'apprter le repas, et  son pre
celui de rentrer chez lui.

Marie applaudit  cette ide et entra dans la maison. Elle donna ses ordres
 la domestique de son pre; puis elle courut au jardin cueillir des
fraises et des groseilles qu'elle disposa avec cet art merveilleux, avec
cette posie que les femmes savent apporter aux plus petits dtails du
mnage. Il tait huit heures lorsqu'elle rentra dans la chambre du matre
de l'oeuvre, et le soleil, inclin  l'horizon, clairait l'glise de ses
derniers reflets. La table, dj dresse, attendait les convives. La jeune
fille roula la chaise de rception--le meuble le plus soign de
l'appartement--prs de celle de Pierre Vardouin. Restait  fixer sa place
et celle de Franois.

Il tait tout simple de rapprocher les escabeaux de la table. Mais une
heureuse ide, une ide qui traverse la tte de tous les amoureux, sans
qu'ils osent se l'avouer, changea sa rsolution. Une chaise, un fauteuil
conviennent, plus que tout autre meuble, aux vieillards. Ils y jouissent de
toute la libert de leurs mouvements et n'ont pas  se dfendre contre
l'empitement de leurs voisins. Ce n'est pas l le compte des amants. Un
canap, un sofa rpondent mieux  leurs dsirs. Le rapprochement des pieds
ou des mains, le frlement du bras contre la robe, quelquefois des boucles
de cheveux qui s'garent et se confondent, autant de plaisirs, autant
d'innocentes folies qui trompent la surveillance des vieux parents. On ne
connaissait pas au treizime sicle l'usage des canaps et des sofas; mais
des bahuts, couverts de coussins, remplissaient le mme rle que ces
inventions du luxe moderne.

Voil comment Pierre Vardouin, revenu de sa promenade, surprit Marie
s'puisant en efforts inutiles pour dranger l'un de ces meubles.

--Que signifie tout cet emmnagement? dit le matre de l'oeuvre en se
croisant les bras et en regardant sa fille de l'air le plus tonn du
monde.

--Aidez-moi d'abord  placer le bahut prs de la table. Tout va
s'expliquer.

--Allons, puisqu'il le faut! dit Pierre Vardouin du ton d'un pre habitu 
satisfaire les caprices de sa fille.

--Maintenant, reprit-il en s'asseyant sur le bahut, m'expliqueras-tu ce que
cela veut dire?

--Vous donnez  dner.

--Et je ne connais pas mes convives? La chose est plaisante!

A cet instant, la vieille servante ouvrit la porte et vint placer sur la
table deux plats copieusement garnis.

--C'est donc srieux? dit Pierre Vardouin en prenant un ton svre. Je
gagerais que tu as invit Franois et sa mre, sans mon autorisation?

--Vous vous trompez: je n'ai invit ni Franois, ni sa mre. Voici ce qui
s'est pass. En revenant de Norrey, la veuve Regnault et moi, nous avons
rencontr un tranger qui nous a pries de le mener prs de vous.

--C'est cela! tu m'amnes un inconnu, un vagabond peut-tre?

--Ni l'un ni l'autre, dit le voyageur qui venait d'entrer dans la chambre
avec Franois.

--Serait-il possible! s'cria Pierre Vardouin en pleurant de joie. Toi ici,
Henry Montredon, mon ancien camarade!

--Moi-mme! mon vieil ami, dit l'tranger en pressant avec effusion les
mains du matre de l'oeuvre. Des affaires m'appelaient  Caen. Je n'ai pas
voulu quitter le pays sans embrasser mon bon Pierre Vardouin!

C'tait plaisir de voir ces deux vieillards se donner de touchantes marques
d'affection, aprs tant d'annes d'absence. Marie et Franois s'taient
discrtement retirs au fond de la chambre pour les laisser tout entiers 
leur bonheur. Ils auraient pu se parler, et pourtant ils gardaient un
respectueux silence et considraient cette scne avec attendrissement.
Pierre Vardouin excitait en eux une surprise dont ils ne se rendaient pas
compte. Ils taient habitus  le voir triste et taciturne. Maintenant il
s'abandonnait  tous les lans de la joie. Ses traits, ordinairement
svres, prenaient tous les tons dont s'clairent les natures passionnes.

--Marie, Franois, allons donc, petits fainants! s'cria Pierre Vardouin
en remarquant pour la premire fois l'immobilit de sa fille et de son
apprenti. Courez tous les deux chercher du vin, du meilleur et du plus
vieux! Courez vite et mettez, s'il le faut, la maison au pillage. Je veux
fter dignement le retour de ce cher Henry!

Les jeunes gens ne se le firent pas rpter. Ils descendirent quatre 
quatre les marches de l'escalier et entrrent dans le caveau. Quand ils en
sortirent, ils s'arrtrent un instant pour reprendre haleine.

--Quelle heureuse rencontre nous avons faite l! dit Franois en retenant 
grand'peine contre sa poitrine plusieurs bouteilles de grs.

Marie portait  la main une lampe  trois becs, qu'elle venait d'allumer.

--Mon pre est d'une humeur charmante, dit-elle. C'est l'occasion de lui
parler de votre avenir.

--Laissons agir mon nouveau protecteur. Oh! l'excellent homme! Vous ne
sauriez imaginer, Marie, toutes les promesses qu'il m'a faites, toutes les
consolations qu'il a donnes  ma mre. N'en doutez pas, il dcidera mon
patron  me tirer enfin de mon obscurit. Son plan est dj fait. Il m'a
recommand seulement de ne pas le contredire.

--Espoir et prudence! dit Marie en ouvrant la porte de la chambre.

--Enfin! voil de la lumire! s'cria Pierre Vardouin. Le jour commence 
tomber, et je ne pouvais distinguer les traits de mon vieil ami.

--Ah! dame! fit Henry Montredon en souriant, je ne suis plus le robuste
apprenti que tu as connu autrefois!... Nous n'avons pas perdu nos cheveux;
mais ils sont devenus blancs.

--Bah! interrompit Pierre Vardouin, ce n'est pas encore l'hiver: il neige
quelquefois en automne... La femme que tu choisirais ne serait pas si 
plaindre! Car tu n'es pas mari, je suppose? ajouta-t-il en promenant un
regard inquiet de sa fille  son ami.

--Flatteur! Si je voulais savoir la vrit, je n'aurais qu' m'adresser 
Marie...

--Nous oublions le souper, s'cria Pierre Vardouin, qui avait ses raisons
pour ne pas continuer ce genre de conversation.

On se mit  table. Les deux matres de l'oeuvre s'assirent en face de
l'glise. Pierre Vardouin ne se lassait pas de la montrer  son ami, tandis
que Marie et Franois, placs l'un  ct de l'autre sur le bahut, se
parlaient  voix basse. Cependant le matre de la maison n'oubliait pas ses
convives. Les coupes s'entrechoquaient avec un bruit agrable, au milieu
des voeux qu'on formait pour l'avenir. Les visages taient colors d'une
charmante animation. Les bons mots, les rparties, volant de bouche en
bouche, se croisaient, se heurtaient et rebondissaient de l'un  l'autre,
comme une balle dans la main des joueurs. C'tait le vrai moment des
confidences et des panchements.

--Conviens, mon cher Vardouin, dit Henry Montredon, que tu es un homme
heureux!

--Je l'avoue! je n'ai pas  me plaindre du sort.

--Tu as un trsor dans ta maison, continua Montredon en tournant la tte du
ct de Marie; mais il ne faut pas en tre avare...

--C'est--dire: est-ce que nous ne marierons pas cette adorable enfant?
voil ta pense... pas vrai? Eh bien! j'y ai dj song, dit Pierre
Vardouin. Mais chut! reprit  voix basse le matre de l'oeuvre, ma fille
nous coute... Il ne faut pas la faire rougir. Nous en parlerons plus tard.

--Ces deux enfants ont l'air de s'entendre  merveille, dit Montredon en
souriant.

Puis il ajouta  haute voix:

--J'aime  voir les jeunes gens s'amuser ainsi... C'est plein de promesses
pour l'avenir... Allons! buvons  la sant de Marie et de Franois!

Ces quelques mots renversaient tous les projets de Pierre Vardouin. Son
regard haineux alla glacer d'effroi son apprenti. Au lieu de lever sa coupe
 l'exemple des autres convives, il repoussa sa chaise en arrire avec
colre. Mais, se ravisant aussitt:

--Au fait, dit-il en serrant la coupe dans ses doigts, tu as raison, mon
cher Henry. Je bois  la sant de Franois, qui te devra une reconnaissance
ternelle... Je profite de ta prsence pour le rcompenser de ses services.

Les deux amants changrent un coup d'oeil o se peignaient toutes les
joies de l'esprance.

--A partir d'aujourd'hui, continua Pierre Vardouin, Franois n'est plus mon
apprenti.

Le silence tait si grand qu'on entendait distinctement la respiration des
trois tmoins de cette scne.

--Je l'lve, continua Pierre Vardouin avec un sourire ironique,  la
dignit de... maon!

Les trois coupes retombrent avec bruit sur la table. Pierre Vardouin
vidait la sienne d'un seul trait.

--Mon pre!...

--Vous m'insultez!

--Vous plaisantez!

S'crirent  la fois Marie, Franois et Montredon.

--Je parle srieusement, rpondit Pierre Vardouin avec un calme affect. Je
ne peux, je ne dois rien accorder  Franois au-del de ses mrites. Je
pense qu'il fera un bon ouvrier. Que demande-t-il de plus? Il est aussi
ignorant que mes tailleurs de pierre, et il voudrait dj tenir dans sa
main le compas du matre de l'oeuvre. Quand on a de si hautes prtentions,
il est au moins ncessaire de les justifier et de donner des preuves de
talent!

--Me l'avez-vous seulement permis? M'en avez-vous fourni l'occasion?
s'cria Franois, qui, malgr les efforts de Marie, s'tait dress de toute
sa hauteur et regardait son patron avec une audace dont on l'aurait cru
incapable.

--Le drle ose me rpliquer! dit Pierre Vardouin en essayant de se lever.

Henry Montredon le retint clou  sa chaise.

--Vous me reprochez mon ignorance? continua Franois, dont l'indignation ne
connaissait plus de bornes. Vous me demandez des preuves de talent? Eh
bien! je veux vous montrer ce que je sais faire. Je veux vous dire comment
je traiterais le sujet que vous devez sculpter sur les portes de l'glise.
Jetez donc un coup d'oeil sur ce modle, ajouta-t-il en dsignant du doigt
un panneau en terre glaise appuy contre la muraille, dans un coin de la
chambre. Comme symbole de la musique, vous reprsentez David jouant du luth
aux pieds de Sal. Maintenant voici mon ide, et je la soumets au jugement
de votre vnrable ami.

--Je te dfends de parler! s'cria Pierre Vardouin.

--Franois, disait Marie, au nom de notre amiti, gardez le silence... Mon
pre ne se connat plus!

Mais le jeune homme ne l'couta pas.

--Comme l'air est la source du son, dit-il, je le reprsenterais sous la
forme d'un homme  puissante stature, avec une figure belle comme celle du
Christ. Il aurait dans ses mains les ttes de l'Aquilon et de l'Eurus; sous
ses pieds, celle du Zphyr et de l'Auster;  ses cts, Arion et Pythagore;
entre ses jambes, Orphe: c'est--dire les trois grands musiciens de
l'antiquit. Les Muses achveraient l'ensemble en formant un cercle autour
de son corps. Voil mon projet. Je cours en chercher le dessin, si vous
dsirez le comparer au modle de mon matre.

Le jeune homme se disposait  sortir.

A cet instant, Pierre Vardouin crut remarquer sur la physionomie de
Montredon des signes d'admiration. La jalousie le mordit au coeur. Il
s'chappa des mains de son ami et, s'lanant sur Franois, il lui imprima
sur le visage une de ces fltrissures dont la dignit humaine doit toujours
tirer vengeance.

Franois poussa un cri de fureur. Son premier mouvement fut de saisir une
bouteille, qu'il brandit au-dessus de sa tte. Mais, plus prompte que
l'clair, Marie se prcipita devant son pre.

--Frappez-moi! dit-elle en s'adressant  Franois.

Le jeune homme trembla comme un enfant. Il laissa tomber le projectile sur
le plancher et s'lana hors de la chambre.




IV

  Vrit est, et je le di
  Qu'amors vainc tout et tout vaincra,
  Tant com cis sicle durera.

  HENRY D'ANDELY.


Franois tait dans un vritable dlire. Il parcourut le village en se
frappant le front avec des gestes de dsespoir. Quelques personnes qui le
rencontrrent eurent piti de son tat et lui offrirent de le ramener chez
sa mre. Mais la vue des hommes lui tait  charge, et, sans rien rpondre,
il s'enfona dans le premier chemin qui s'offrit  lui, sans but, sans
rflexion, en proie  une fivre dvorante, dsirant  tout prix la
solitude.

La lune inondait la campagne d'une douce lumire. Il aperut bientt,  peu
de distance, le bois tmoin de ses amours. Le hasard--peut-tre
l'habitude--avait conduit ses pas vers le lieu ordinaire de ses promenades.
Il entra sous les grands arbres, se laissa tomber prs du banc de gazon sur
lequel il s'tait assis le jour mme avec Marie et s'abandonna  tout
l'excs de sa douleur, s'exagrant, comme tous les malheureux, la porte du
coup qui venait de le frapper. Il se releva soudain, tout pale, tout
dfait, et ne sortit du bois que pour commencer  travers champs une course
insense. Le dsespoir, la colre, les mille passions qui l'agitaient
avaient surexcit ses forces, au point qu'il semblait rire des obstacles et
franchissait d'un pied sr les fosss les plus larges et les haies les plus
leves. Aprs avoir couru ainsi pendant plus d'une heure, il fut tout
surpris de se retrouver  l'entre de Bretteville. Alors seulement il pensa
 sa mre. Mais il craignit de l'effrayer en se prsentant subitement
devant elle, et cette crainte allait sans doute lui faire rebrousser
chemin, lorsque l'ide lui vint qu'elle tait peut-tre endormie. Cet
espoir le dcida  rentrer pour prendre du repos; car il se sentait  bout
de forces et de courage. Il s'approcha donc de la maison et prta
l'oreille; tout tait silencieux. Il poussa doucement la porte; la lampe
brlait encore, et sa mre, agenouille dans un coin de la chambre, priait
pour lui. Magdeleine l'avait entendu; elle se retourna; sans lui donner le
temps de se lever, Franois se jeta dans ses bras. Jusque-l, il n'avait
pas vers une seule larme. Maintenant les sanglots dchiraient sa poitrine.
Il pleura longtemps ainsi sur le sein de sa mre.

--Oh! comme je souffre, ma mre, dit Franois en s'affaissant sur un
escabeau.

Alors seulement la pauvre femme s'aperut de la pleur de son fils et du
dsordre de ses vtements.

--Mon Dieu! dit-elle, que t'est-il arriv? Ton front est couvert de sueur,
tes joues sont ples, comme si tu allais mourir. Tu n'es pas querelleur
pourtant, et je ne te connais pas d'ennemis...

--Je n'ai pas t bless, dit Franois, et cependant je souffre plus que si
j'tais  mon dernier moment. Je souffre l! reprit-il d'une voix perante
en prenant la main de sa mre et en la plaant sur son coeur.

Puis il baissa la tte et retomba dans un morne silence.

--Parle-moi, dit Magdeleine. Que puis-je faire pour te soulager? Je t'aime
tant que je trouverai bien le moyen de te consoler. Mais--pour l'amour du
ciel!--ne me regarde pas ainsi fixement, sans me rpondre!

--Nous sommes perdus, ma mre! nous sommes sans ressources! rpondit
sourdement Franois!

--Ne sommes-nous pas habitus  la misre? dit Magdeleine en souriant
tristement.

--C'est vrai, interrompit Franois dont les yeux brillrent d'un vif clat;
mais nous avons toujours eu du pain, et nous allons en manquer!

--Comment cela? s'cria Magdeleine au comble de l'inquitude; n'es-tu pas
plein d'ardeur au travail?

--Et si je n'ai pas d'ouvrage?

--C'est mal, ce que tu dis l, Franois! tu devrais mieux reconnatre les
bienfaits de Pierre Vardouin.

--Oh! ne me parlez pas de cet homme! s'cria Franois avec un geste de
colre. Il m'a insult, insult devant son ami, devant Marie! Je ne veux
plus reparatre devant lui, car je serais capable de le tuer. D'ailleurs,
ne m'a-t-il pas chass ignominieusement de chez lui!

Et le jeune homme raconta rapidement tout ce qui s'tait pass au souper de
Pierre Vardouin: sa querelle avec le matre de l'oeuvre et les
circonstances qui l'avaient amene.

--Il est encore possible de le flchir, dit Magdeleine en s'avanant vers
la porte. Si j'allais me jeter  ses pieds, lui demander ton pardon?

--Ne le faites pas, ma mre! dit Franois en treignant fortement les mains
de Magdeleine dans les siennes... Vous me feriez mourir de honte!

--coute Franois! reprit la pauvre femme. Si tu as encore quelque amour
pour moi, tu refouleras bien loin dans ton coeur ces sentiments d'orgueil
qui ne conviennent pas  de pauvres gens comme nous, obligs de vivre de
leur travail. Vois, dit-elle en faisant tomber quelques pices de monnaie
de son escarcelle, voil tout ce qui nous reste:  peine de quoi vivre une
semaine! Ce n'est pas pour moi que je parle. Je ne me plains pas. Mais je
voudrais te savoir heureux; je voudrais te voir triompher d'un moment de
dcouragement. Allons, mon fils, de l'nergie, et souviens-toi que si le
devoir du riche est dans la charit, celui du pauvre est dans le travail.

--Le travail! le travail! rpta Franois en redressant firement la tte,
c'est ce que je demande au ciel! Car je ne suis pas de ceux-l--Dieu
merci!--qui se croisent les bras et se complaisent dans une vie d'oisivet.
J'ai de la force, du courage, je suis jeune et je veux travailler pour
vous, ma mre. Mais ne me forcez pas  croupir dans Bretteville. Pierre
Vardouin m'a ferm l'entre de son chantier? Eh bien! j'irai chercher
fortune ailleurs. Je ferai comme tant de matres de l'oeuvre qu'on voit
courir le monde, offrant leurs services  qui les veut bien payer.

--Tu consens donc  abandonner ta mre?

--Non pas, vous me suivrez; je vous rendrai tous les soins dont vous avez
entour mon enfance. Et vous serez heureuse, car j'aurai de l'or; et vous
serez fire, car j'aurai de la gloire!

Les yeux de Magdeleine taient tourns vers le ciel. Deux grosses larmes
roulrent sur ses joues, tandis que ses lvres s'agitaient faiblement,
comme si elle et adress  Dieu une fervente prire.

--Vous pleurez, ma mre? dit Franois.

--J'esprais, rpondit tristement Magdeleine, mourir  Bretteville et
reposer prs de la tombe de mon mari.

--Je vous promets de revenir tous les ans au pays. Vous pourrez alors
accomplir votre pieux plerinage de Norrey. Allons, ma mre, repoussez 
votre tour ces funbres penses. Voyez, j'ai presque oubli l'insulte de
Pierre Vardouin et je me sens plein d'ardeur, depuis que j'ai pris une
forte rsolution. Avec l'argent qui nous reste, nous irons  Caen. J'y
trouverai de l'ouvrage et nous commencerons bientt notre tour de France.
Un coup de main, ma mre; vous serez plus habile que moi  empaqueter mes
vtements.

--Volontiers, puisque c'est ta volont bien arrte, soupira Magdeleine.

Et le fils et la mre commencrent leurs prparatifs de voyage.

Aprs la brusque sortie de Franois, Marie, qui connaissait le caractre
irritable de son pre, se dcida  quitter la chambre sans avoir essay de
justifier son amant ou du moins d'implorer son pardon. Cette rsolution lui
cotait cher, car elle se sentait bonne envie de se jeter aux genoux de
Pierre Vardouin et de donner un libre essor  sa douleur. Mais elle pensa
que son pre pourrait lui reprocher plus tard, en rougissant, d'avoir t
tmoin de son honteux emportement. Cette crainte l'emporta sur son motion.
Elle refoula ses larmes et, avant de sortir, elle tourna ses yeux humides
du ct d'Henri Montredon, comme pour lui demander son assistance. Le
vieillard lui sourit avec bont et rpondit par un coup d'oeil expressif
qui voulait dire,  ne s'y pas tromper: Courage! je sauverai tout.

Quand elle se trouva sur le palier de l'escalier, Marie se demanda si elle
rentrerait dans sa chambre; mais son hsitation s'envola, plus rapide que
l'oiseau dont on ouvre la cage. Elle s'arc-bouta des deux mains contre la
muraille, appuya son oreille contre la porte et retint sa respiration, de
manire  ne rien perdre de ce qui allait se dire dans la chambre de son
pre.

La pauvre fille n'avait certes pas le vilain dfaut que Walter Scott
impute,  tort ou  raison,  toutes les filles d've. Elle n'tait pas
curieuse. Mais elle venait d'entendre son nom et celui de Franois. C'tait
son jugement qu'on allait prononcer; et, de tout temps, on a permis 
l'accus d'assister aux dbats qui dcident de son sort.

Pierre Vardouin marchait  grands pas d'un bout de la chambre  l'autre.

Montredon, encore assis devant la table et appuy sur un de ses coudes,
suivait des yeux la pantomime furieuse du matre de l'oeuvre. Il dplorait
la jalousie de son ancien camarade. Il voyait son emportement avec dgot.
Et cependant il n'tait plus matre de son envie de rire, ds que la colre
de Pierre Vardouin se manifestait par un geste ridicule ou par un clat de
voix pareil  une fausse note.

Nous sommes ainsi. Commenons-nous  lire dans le coeur humain? Sommes-nous
initis  ses plus sombres mystres? nous plaignons nos semblables et nous
en rions. Il n'y a pas d'autre secret au drame; et celui-l seul est
mchant, qui ne plaint jamais et qui rit toujours.

--Franois! Franois! rptait sans cesse le matre de l'oeuvre, maudit
soit le jour o je t'ai ouvert pour la premire fois la porte de ma maison!

Henri Montredon savait par exprience qu'il en est de la colre de l'homme
comme de celle des torrents. Opposez-leur un obstacle; aussitt les eaux
s'y brisent avec imptuosit. Puis elles se divisent en une foule de petits
courants qui perdent de leur force  mesure qu'ils s'tendent sur un
terrain plus large.

--Voil une superbe colre! dit-il en plaisantant. Seulement, je me demande
comment Franois peut en tre la cause?

Pierre Vardouin s'arrta brusquement et, se croisant les bras devant
Montredon avec ce geste intraduisible d'un homme qui croit rpondre  une
grosse absurdit:

--Pourquoi je suis irrit contre Franois? dit-il d'une voix clatante...
Mais le bienfaiteur qui se voit pay d'ingratitude; le matre, dont la
science est mise en doute par l'lve; le pre, dont la fille est
compromise par un homme sans honneur, tous ces gens-l ont-ils le droit de
s'emporter? En vrit! il faudrait avoir la patience d'un ange...

--Pour t'couter plus longtemps, dit Montredon en billant  se briser la
mchoire. Bonne nuit!

Il se leva, tout en parlant ainsi, et fit plusieurs pas vers la porte.
Pierre Vardouin l'arrta par le bras.

--Enfin, dit-il, tu conviendras toi-mme que Franois est trop jeune pour
qu'on en fasse un matre de l'oeuvre?

--Certainement, rpondit Montredon en se frottant les yeux.

--Que j'ai bien fait de lui interdire l'entre de ma maison?

----videm-em-ment! balbutia le dfenseur de Franois.

--Que d'ailleurs il est compltement incapable?

--Ou-ou-i.

--Que ma fille est d'un trop haut rang?...

--Ouf!

--Pour pouser un si pauvre hre?

Cette fois, Montredon rpondit par un ronflement bien caractris.

--Il dort, l'imbcile! s'cria Pierre Vardouin en le secouant
vigoureusement par les paules.

La colre du matre de l'oeuvre avait chang de cours, grce au systme de
_barrage_ d'Henri Montredon. Le rus vieillard n'eut pas de peine  sortir
de son faux assoupissement.

--Je suis accabl de sommeil, dit-il, et cependant j'avais  te communiquer
des choses du plus haut intrt. Tu n'as pas devin le but de mon voyage
dans ce pays?... Allons, tu frmis encore!... A demain les confidences.

--Il n'est pas tard, s'cria Vardouin en cherchant  le retenir.

--Peut-tre m'a-t-on rcompens au-del de mes mrites, poursuivit Henri
Montredon qui joignait la finesse d'Ulysse  l'exprience de Nestor...

--Tu occupes un poste minent? demanda Pierre Vardouin vivement intrigu.

--Il est certain que je jouis d'une grande influence...

--Vraiment?

--Et que je puis tre utile  mes anciens amis.

--Tu as toujours aim  rendre service.

--Si tu me fais des compliments, je m'chappe, je vais dormir!

--Sois donc raisonnable, dit Pierre Vardouin: laissons aux petites filles
le soin de se mettre au lit ds que le soleil a quitt l'horizon.
Asseyons-nous devant cette table. Tu ne refuseras pas de trinquer avec un
vieux camarade qui, moins heureux que toi, n'a pas rencontr la gloire sur
son chemin.

--Dis: plus modeste.

--Il est vrai que j'aurais pu, comme tant d'autres, offrir mes services 
quelque riche abbaye.

--Mais tu as prfr l'obscurit au grand jour, le village  la grande
ville.

--J'ai renferm en moi-mme mes faibles talents.

--Et personne n'est venu leur ouvrir?

--On s'en repentira peut-tre, rpondit firement Pierre Vardouin.

--On s'en est mme dj repenti, dit Montredon en souriant.

--Que veux-tu dire?

--Je suis employ, comme tu le sais, aux travaux de l'abbaye de St-Ouen.
Dernirement, le rvrend pre abb me fit appeler prs de lui. Henri
Montredon, me dit-il, je n'ai jamais dout de votre discrtion et de votre
dvouement. Il n'est donc pas surprenant que je vous aie choisi pour une
mission secrte... Je reois l'ordre de partir sans retard. J'arrive 
Caen, o je passe deux jours, et me voil  Bretteville.

--On avait entendu parler de l'glise que je construis? dit Pierre
Vardouin.

--Sans doute.

--Et alors?... demanda le matre de l'oeuvre, avec un tranglement dans la
voix.

--Alors... il a t dcid que l'on en construirait une autre  Norrey.
L'abb n'a pas voulu que cette succursale de St-Ouen ft moins bien traite
que le village de Bretteville.

--C'est folie, reprit Pierre Vardouin, de construire deux glises dans un
si petit espace. L'une fera tort  l'autre.

--A ce point de vue, la tienne n'a rien  craindre.

--J'ose m'en flatter. Mais, si l'on continue sur ce pied-l, nous verrons
bientt plus de clochers que d'habitants dans le pays.

--J'excute les ordres de mon suprieur.

--Et tu vas commencer les travaux?

--Non pas. Je viens seulement choisir un entrepreneur. J'ai song  toi, et
me voil.

Vardouin tait rayonnant. Il lui tait doux de penser qu'il aurait encore
une fois l'occasion de mettre ses talents en lumire.

--Ainsi, dit-il avec une certaine timidit, tu as song  moi pour la
construction de cette nouvelle glise?

--Non, mon cher! non! pas prcisment.

Pierre Vardouin fit trembler le plancher sous ses pieds, et le sang lui
monta au visage.

--Tu ne veux pas te railler de moi? dit-il avec colre.

Henri Montredon ne rpondit pas et laissa passer l'orage. Jusque-l, il
avait dirig l'entretien suivant ses dsirs, mnageant les emportements de
Pierre Vardouin avec le calme d'un auteur dramatique qui noue et dnoue,
suivant son caprice, les fils de son intrigue. Mais la pice devenait
srieuse; il eut un moment d'inquitude et d'hsitation.

Pierre Vardouin avait tudi avec lui le grand art des matres de l'oeuvre.
Pendant trois ans ils s'taient coudoys dans les mmes chantiers; ils
avaient mis leurs plaisirs et leurs chagrins en commun; ils se confiaient
leurs projets, se disaient leurs esprances. Refuserait-il maintenant  son
ancien camarade une lgre satisfaction d'amour-propre? Il n'avait qu'un
mot  dire pour le voir sauter  son cou et pleurer de joie. D'un autre
ct, qui pouvait lui rpondre des moyens de Franois Regnault,  qui il
commenait  penser srieusement pour lui confier la direction des travaux
de Norrey? Le jeune homme avait de l'enthousiasme, mais il manquait
d'exprience; il n'avait pas encore fait ses preuves. Les sentiments
d'Henri Montredon allaient de Franois  Pierre Vardouin qui semblait, en
dernire analyse, tre sur le point de faire pencher la balance de son
ct, lorsqu'un sanglot de Marie, entendu seulement de Montredon, vint tout
 coup terminer ce combat intrieur en faveur de Franois.

--Elle l'aime, se dit-il; son pre est vieux et n'a plus longtemps  vivre;
il est juste que sa vanit se taise devant le bonheur de sa fille.

Pierre Vardouin s'tait lev et avait recommenc sa promenade furieuse.
C'tait le moyen qu'il employait d'ordinaire pour dissiper ses
emportements. Henry Montredon l'arrta au passage en lui appliquant
familirement la main sur l'paule.

--Pierre Vardouin, lui dit-il, consentirais-tu, pour tout l'or du monde, 
faire quelque chose de nuisible  ta rputation?

--Non, par Saint Pierre; mon patron!

--coute-moi alors... Le matre de l'oeuvre de Saint-Ouen m'a fait mander
qu'il connat le but secret de ma mission et qu'il saura bien me perdre, si
je confie la construction de l'glise de Norrey  un homme de talent. Il
est jaloux! Comprends-tu maintenant pourquoi je ne t'ai pas propos cette
affaire?

--Merci! s'cria Pierre Vardouin en serrant nergiquement la main de son
ancien camarade; merci! cela me fait du bien de savoir que mon clocher de
Bretteville n'aura pas  craindre la comparaison.

--J'ai donc besoin d'un homme incapable, continua Henri Montredon... O le
trouver?

--Je ne sais.

--La chose n'est pas rare cependant. Dans tous les cas, un homme
inexpriment ferait bien mon affaire... J'ai pens  Franois.

--Un enfant! s'cria Pierre Vardouin.

--C'est justement ce qui m'en plat.

--Il fera absurdits sur absurdits!

--Tant mieux.

--Il est d'un enttement  toute preuve

--A merveille!

--Il n'coutera aucun conseil.

--Bravo!

--Il est mme capable de montrer du talent, pour nous contredire.

--Pour cela, je l'en empcherai bien.

--Comment? demanda Pierre Vardouin.

Il y avait, dans la manire dont ce mot fut accentu, une telle inquitude,
un aveu si naf du mrite de Franois, que Henri Montredon ne put
s'empcher de sourire.

Tu n'ignores pas, dit-il, que Franois ferait tout au monde pour obtenir la
main de ta fille?

--Il ne l'aura jamais!

--On peut la lui promettre.

--Quitte  ne pas tenir?

--Pardon. Mais on lui fixera pour terme de son attente le jour o la
croix...

--Couronnera la pyramide du clocher de Norrey?

--C'est cela mme!... Comprends alors son ardeur  conduire les travaux, 
presser les ouvriers. Laisse agir sa passion, et sois assur qu'il ne
prendra pas le temps de construire un chef-d'oeuvre.

En achevant ces mots, Henry Montredon sortit, laissant le matre de
l'oeuvre tout tourdi de cette tonnante confidence.

Derrire la porte, il trouva Marie.

--Eh bien, lui demanda-t-il en souriant, je suppose que vous avez tout
entendu... tes-vous contente?

--Pas plus que ne le serait Franois, s'il et t  ma place.

--Est-ce ainsi que vous reconnaissez mon dvouement?

--Quand on aime vraiment quelqu'un, rpondit Marie d'une voix ferme, on le
dfend; mais on ne le dgrade pas, en le mettant dans une situation d'o il
ne peut sortir qu'avec honte et dshonneur.

--Il fallait bien mentir un peu...

--On n'a pas besoin de mentir lorsqu'on se fait l'avocat d'une bonne cause,
dit noblement Marie. Et moi qui aime Franois de toutes les forces de mon
coeur, non-seulement je lui refuserais ma main, mais encore je ne lui
accorderais pas un regard de piti, s'il devait oublier, en faisant un
march indigne, ce qu'il doit  Dieu et  son art.

Et Marie s'enfuit, toute rouge d'indignation,  la pense du rle humiliant
qu'on voulait faire jouer  Franois.

Le lendemain, le soleil se leva radieux  l'horizon. L'espace qu'il allait
parcourir s'tendait devant lui, pur et libre de tout nuage. Il semblait
que le ciel et voulu clbrer sa bienvenue en cartant tout ce qui pouvait
nuire  son clat.

Lorsque Franois se rveilla, ses yeux furent blouis par un rayon de
soleil qui, aprs avoir travers la fente d'un des contrevents, venait se
briser au-dessus de son lit contre la muraille. Il sauta  terre, presque
honteux de sa paresse, s'habilla lestement et courut ouvrir la fentre. Une
brise tide et charge d'aromes pntra dans l'appartement. Le jeune homme
aspira avec force cet air vivifiant.

--La belle matine! s'cria-t-il en promenant lentement son regard sur
l'azur du ciel.

--Hlas! la journe ne lui ressemblera pas! dit tristement la mre de
Franois, qui s'tait approche sans bruit.

Franois saisit les mains de sa mre dans les siennes. Dieu sait seul ce
qu'il y eut de regrets, de douleur dans ce serrement de mains et dans le
regard qu'ils changrent tous les deux. Cette nouvelle motion allait
peut-tre branler la rsolution du jeune homme. Ses rves d'avenir, ses
projets de voyage, le mystre d'une vie inconnue, tout cela n'avait plus
pour lui le mme charme qu'au moment de la colre. Il sentait tout ce qu'il
allait perdre. Il ne voyait pas ce qu'il allait gagner. Il repassa
rapidement dans sa mmoire les vnements de la soire. La conduite de
Pierre Vardouin ne lui paraissait plus aussi odieuse que la veille. Il se
reconnaissait mme des torts. Mais, pour rien au monde, il n'et consenti 
faire les premires avances. La perspective d'une telle humiliation lui
rendit toute son nergie. Il s'approcha du havre-sac qui contenait ses
vtements et ceux de sa mre. Il le jeta sur son dos, empoigna le bton
dont son pre se servait quand il se mettait en route et, prenant sa plus
grosse voix, afin de dissimuler son envie de pleurer:

--Ma mre, dit-il, voici l'heure o les travailleurs se rendent aux champs.
Il est temps de partir.

La veuve se cacha la tte dans les mains.

--Partons, ma mre! reprit Franois d'un ton moins assur.

La pauvre femme ne rpondit pas; elle clata en sanglots. Son fils lui
tendait la main droite, tandis que de l'autre il retenait ses larmes.

--Mre, dit-il tout bas, de manire  ne rien laisser voir de la douleur
qui le suffoquait, venez-vous?

--Quoi! vous partez sans moi? dit une voix douce comme celle qu'on prte
aux anges.

Franois et sa mre, dans leur foi nave, crurent en effet que, touch de
leur douleur, le ciel leur envoyait un de ses messagers.

Ils se retournrent et, surpris, reconnurent Marie.

La jeune fille tait encadre dans la baie de la porte, au milieu de la
vigne vierge, dont les feuilles laissaient percer de place en place quelque
joyeuse petite fleur de clmatite. Elle tait rayonnante de beaut. Place
ainsi, elle ressemblait, s'il nous est permis d'emprunter notre comparaison
 une poque plus rapproche de nous,  ces portraits de jeunes femmes, que
les artistes du dix-huitime sicle se plaisaient  entourer de guirlandes
de fleurs.

Marie se jeta dans les bras de la veuve Regnault.

--Mchants! disait-elle en pleurant, mchants qui vouliez abandonner votre
petite Marie!

Franois tait rest sur le seuil de la porte. Tout  coup il poussa un
grand cri et rentra prcipitamment dans la chambre.

--Qu'y a-t-il? demandrent les deux femmes.

--Pierre Vardouin! s'cria Franois hors de lui. Il s'avance de notre ct.

--Quel malheur si mon pre me surprenait ici! dit Marie.

--Venez! lui dit la veuve Regnault.

Elle l'entrana dans la chambre voisine.

Lorsqu'il vit le matre de l'oeuvre entrer d'un pas rsolu dans la maison,
Franois porta instinctivement la main  son coeur, comme pour en comprimer
les battements. Il tait trop jeune, et ses passions taient trop vives
pour que son motion chappt  un oeil aussi exerc que celui de Pierre
Vardouin. L'attitude de l'apprenti n'exprimait pas le dfi; mais elle tait
pleine de noblesse et de fiert. Il se dcouvrit, par respect pour les
cheveux blancs du matre de l'oeuvre, et garda le silence. Il attendait une
explication. Pierre Vardouin comprit qu'il n'obtiendrait rien du jeune
homme, s'il ne lui adressait pas les excuses auxquelles il savait,
d'ailleurs, qu'il avait droit. Il s'avana donc  sa rencontre en lui
tendant la main.

--Franois, dit-il, l'offense tait grave,--je le sais,--mais irrflchie.
Voici la main qui vous a frapp. Voulez-vous la serrer, comme celle d'un
ami qui reconnat ses torts?

Le jeune homme rpondit par une treinte cordiale, mais tout en conservant
une certaine retenue et sans manifester d'tonnement. Cette froideur dplut
au matre de l'oeuvre.

--Garderais-tu un vieux levain de rancune contre moi? demanda-t-il.

--Dieu m'en prserve! dit Franois. Seulement j'ai peine  croire que je
doive la visite de Pierre Vardouin  un but dsintress. J'attends donc
l'explication de sa dmarche.

--Tu as vraiment une pntration remarquable pour ton ge, Franois.
Parlons donc franchement. Veux-tu rentrer dans mon chantier?

--Non! rpondit Franois avec fermet. Vous me rendez votre amiti, et je
vous en suis reconnaissant. Mais quant  travailler sous vos ordres,
jamais!... Voyez plutt, ajouta-t-il en montrant son havre-sac et son bton
de voyage, je me disposais  partir.

Un clair de joie illumina le visage svre de Pierre Vardouin.

--Au fait! se dit-il, si je laissais s'envoler l'oiseau, je n'aurais pas la
peine de fermer sa cage. Il emporterait avec lui tous les soucis dont il
tait l'occasion.

Mais une rflexion le ramena  sa premire ide. Si Franois quittait le
pays, Henri Montredon choisirait peut-tre quelque habile entrepreneur,
dont l'amour-propre tiendrait  surpasser la renomme de Pierre Vardouin.
Au contraire, s'il obtenait pour Franois la direction des travaux de
Norrey, il exercerait sur lui une influence toute-puissante. Il
l'craserait sous ses pieds, plutt que de permettre  son talent de se
dployer.

--Tu tiens  ton indpendance? reprit-il en s'adressant au jeune homme.

--Je suis lass d'obir.

--Et si tu commandais  ton tour?

--Oh! cela n'arrivera jamais!

--Plus tt que tu n'oserais l'esprer.

--Vous vous jouez de moi... Cela n'est pas srieux?

--Tellement srieux que je viens t'offrir le bton de matre de l'oeuvre.

--Quoi! s'cria Franois, le front rayonnant d'esprance, je conduirais des
ouvriers, je construirais des glises! Tous mes rves, toutes les belles
choses que j'ai conues, que j'ai mdites, je pourrais leur donner une
forme, leur donner la vie, les soumettre au jugement des autres? Je me
ferais un nom, je serais assez grand pour qu'on ne me refust pas la main
de Marie!... Mais non! cela n'est pas vraisemblable, cela est impossible,
je ne suis qu'un insens; et vous-mme, vous ne pouvez vous empcher de
rire de ma folie!

--Tu as si bien ta raison, et tout ce que je te dis est si bien
l'expression de la vrit que voil Henri Montredon...

--Tout prt  vous saluer du titre de matre de l'oeuvre, dit le nouveau
venu en entrant.

--Ah! s'cria Franois.

Il ne put trouver une parole; mais il tendit la main  son protecteur et le
remercia par un regard loquent.

--J'espre que tu nous construiras une belle glise, dit Montredon en lui
frappant amicalement sur l'paule.

Il lui expliqua en peu de mots ce dont il s'agissait.

--Oh! rpondit Franois, je vous ferai quelque chose de beau!

--Songe, interrompit Pierre Vardouin, que tu n'auras qu'un bref dlai pour
construire ton glise.

--Combien de temps?

--Je ne sais au juste, rpondit Pierre Vardouin assez embarrass du silence
d'Henri Montredon... Mais... tu aimes Marie?

--Plus que la gloire!

--Eh bien, je te l'accorderai en mariage...

Le jeune homme tomba aux genoux du matre de l'oeuvre.

--Le jour o l'on posera la dernire pierre de l'glise de Norrey.

--Cependant, dit Franois, je ne puis sans un temps raisonnable...

--Si tu aimes vraiment ma fille, tu hteras les travaux, tu presseras les
ouvriers. Rien n'est impossible  l'amour. D'ailleurs je ne reviens pas sur
ma parole. Voil mes conditions!

--Et voici les miennes! dit Marie d'une voix assure en entrant dans la
chambre avec la veuve Regnault.

Pierre Vardouin devint horriblement ple. Il voulut saisir sa fille et
l'entraner. Mais elle glissa dans ses doigts, courut vers Franois, le
prit par la main et le conduisit devant un Christ en pierre attach  la
muraille. Les spectateurs de cette scne taient sous le coup d'motions si
violentes, que pas un d'entre eux ne trouva la force d'exprimer sa colre,
son tonnement ou son admiration.

--Voyez-vous cette image du Sauveur? dit Marie en montrant le Christ 
Franois. Quelle expression de souffrance! quelle rsignation divine!
quelle sublime bont dans ce regard d'agonisant! Celui qui a pu travailler
une matire ingrate, de faon qu'il en ressortt un si poignant emblme de
la passion de Jsus, celui-l,--n'est-ce pas,--devait tre un merveilleux
sculpteur, un des princes de son art? Non, c'tait un simple ouvrier. Eh
bien! le fils de cet homme inspir vient d'tre nomm matre de l'oeuvre.
Et ce fils... c'est vous, Franois; car ce Christ est l'ouvrage de votre
pre. Ferez-vous injure  sa mmoire? oublierez-vous ses leons?
consentirez-vous  faire une oeuvre indigne de lui, indigne de vous? Non,
Franois!... Que votre travail mrite l'admiration des hommes; que votre
amour pour moi devienne une source fconde d'inspirations; qu'il ne soit
pas une entrave au dveloppement de votre gnie. Ne vous pressez pas,
consacrez  votre entreprise tout le temps qu'elle exige. Je saurai bien
attendre. Et je vous jure aujourd'hui, en face de cette figure du Christ,
de ne jamais donner ma main  un autre que vous!

Le rayonnement du bonheur illuminait le front de Franois. Il tomba aux
genoux de Marie. Il essaya de prendre une de ses mains pour la couvrir de
baisers. Mais la jeune fille se droba  ces marques d'amour et, se
tournant rsolument du ct de Pierre Vardouin:

--Mon pre, dit-elle, je suis  vos ordres.

Son assurance, la fiert de son attitude en imposrent au matre de
l'oeuvre. Il donna silencieusement le bras  sa fille et sortit, aprs
avoir jet sur Franois un regard o se peignait toute sa haine.




V

Deux martyrs.


Huit ans s'taient couls depuis le serment de Marie. Son fianc avait
noblement rpondu  son religieux enthousiasme. La tour de l'glise de
Norrey s'levait, gracieuse et coquette, au-dessus des peupliers les plus
lancs.

Rien de mieux ordonn que l'ensemble de l'difice; rien de plus lgant, de
plus achev que ses moindres dtails. On n'y voyait pas les lourds et
massifs piliers de l'poque romane; on n'y voyait pas les formes
contournes, les tours de force qui, plus tard, caractrisrent
l'architecture dite _flamboyante_. C'tait un des types les plus heureux de
cette belle priode du treizime sicle, dont la Sainte-Chapelle est
l'idal. L, tout est si bien prvu que l'oeil n'est bless par aucune
dfectuosit; tout est si bien  sa place, qu'on ne saurait ajouter ni
retrancher le plus petit ornement sans nuire  l'effet gnral. Les
colonnettes s'lancent lgrement, des deux cts du choeur, pour se
rejoindre  la vote et s'y panouir en un gracieux bouquet, comme ces
fuses qui dcrivent dans l'air leur lumineuse parabole et se terminent par
une gerbe de feux du Bengale. La tnuit des piliers ne vous cause aucun
effroi; car ils sont aussi solides qu'lgants. Ils ne ressemblent pas 
ces gants difformes qui n'ont, pour soutenir leurs grands corps, que des
jambes amaigries, mais  ces hommes bien proportionns, dont chaque partie
du corps s'est logiquement dveloppe.

Une ornementation simple, de grandes lignes, l'union intelligente du beau
et de l'utile, voil ce qui fait le charme et le prix de la petite glise
de Norrey.

Au moment o nous retrouvons Franois, le jeune matre de l'oeuvre tait au
milieu de son chantier. Les ouvriers travaillaient et jasaient autour de
lui, sans que l'ide de les surveiller ou d'couter leurs propos vnt
troubler sa rverie. Appuy contre un bloc de pierre, les yeux fixs sur le
corps carr de la tour qui n'attendait plus que sa pyramide pour que
l'difice ft dignement couronn, le jeune homme semblait abm dans de
profondes rflexions. Une expression de mortelle tristesse tait rpandue
sur ses traits. Le vent lui fouettait insolemment dans le visage; et il
demeurait, les bras croiss, immobile, et dans un morne accablement. Son
travail lui valait l'admiration des hommes. Mais de combien de douleurs
n'avait-il pas t la source?

Huit longues annes s'taient passes depuis la promesse de Marie. On lui
avait dfendu de la voir. La pauvre fille tait enferme ou surveille.
Pierre Vardouin l'accompagnait, chaque fois qu'elle mettait les pieds hors
de la maison. Impossible de le flchir, impossible mme de parvenir jusqu'
lui. Il se barricadait chez lui, comme dans une forteresse. A plusieurs
reprises, Franois avait envoy sa mre chez le matre de l'oeuvre de
Bretteville pour essayer de le toucher. Mais Pierre Vardouin ne voulut pas
l'couter et lui ferma sa porte. Hlas! la pauvre femme n'eut point
l'occasion de tenter une nouvelle preuve; une courte maladie l'enleva 
l'affection de son fils.

Ce fut pour Franois le plus affreux des malheurs. Priv de l'amour de
Marie, priv des consolations de sa mre, il eut un horrible vertige, en se
sentant rduit  ses seules forces morales. Pas un tre qui s'intresst 
lui, pas une bouche amie pour lui dire de ces douces paroles qui sont la
nourriture du coeur; personne  aimer!

Le jeune homme fut arrach  ses sombres penses par une petite altercation
qui venait de s'lever entre ses ouvriers.

--J'imagine, disait un tailleur de pierre, qu'il est fort inutile de
s'extnuer  polir des cailloux, pour que le diable s'amuse  les mettre en
morceaux.

--Ma foi! je suis de l'avis de Greffin, dit un autre ouvrier.

--Qui, d'entre nous, aura le courage de garder l'glise cette nuit? demanda
un troisime.

--Pas moi, certes!

--Ni moi.

--Il faudrait avoir des griffes au bout des doigts, reprit Greffin, pour
affronter les esprits de l'enfer.

--Alors ta femme pourrait servir de sentinelle, dit un bouffon de la
compagnie.

--Je ne comprends pas qu'on plaisante sur les choses srieuses, rpondit
Greffin visiblement contrari.

--Vous rappelez-vous la statue de la Vierge, que j'avais porte hier soir
dans la nef? demanda un sculpteur, qui arriva fort  propos pour empcher
une querelle.

--Si je me la rappelle! dit un tailleur de pierre: c'est ce que tu as fait
de mieux!

--Eh bien, voil! dit le sculpteur.

Et il se frappa le cou du tranchant de la main.

--Elle est brise? demandrent les ouvriers en choeur.

--On lui a tranch la tte! rpondit le sculpteur. Je savais, ajouta-t-il,
que Kerlaz avait reu l'ordre de passer la nuit dans l'glise. Je
m'apprtais  y aller pour lui tenir compagnie, lorsque le pauvre garon
s'est avanc  ma rencontre avec une mine  faire trembler. Une bosse
affreuse lui cachait la moiti d'un oeil.

--Il est tomb? demanda-t-on.

--Non; mais il s'est battu.

--Avec qui?

--Avec un esprit qui a le poing solide, allez!... Il parat qu'il
s'clairait (l'esprit bien entendu) avec une petite lanterne sourde. Il
prenait toutes ses aises, afin de mieux briser ma statue. Alors Kerlaz, qui
est un rude compre et qui n'a pas peur, s'est approch de lui tout
doucement. Mais au moment o il allongeait la main pour l'empoigner, il a
reu un terrible coup en plein visage. Lorsqu'il a rouvert les yeux:
bonsoir! l'esprit tait parti... Il ne restait plus que la bosse. Comme je
ne tiens pas  tre dfigur, j'ai pris la ferme rsolution de ne pas
monter la garde dans l'glise.

--Je vous viterai cette peine, dit Franois qui s'tait approch du groupe
des parleurs. Je veillerai moi-mme, cette nuit,  la sret de l'glise.
J'entends que dsormais il ne soit plus question de toutes ces histoires
ridicules. Suivez-moi, ajouta-t-il en s'adressant au sculpteur. J'ai besoin
de vous.

Franois s'avana  grands pas vers la maison qu'il occupait  l'extrmit
du chantier. Il pria le sculpteur de patienter quelques instants; puis il
s'approcha d'une table et se mit  crire, sous la dicte de son coeur. Il
ferma sa lettre et la donna  l'ouvrier, qui attendait ses ordres sur le
seuil de la porte.

--Morbrun, lui dit-il d'une voix mue, vous connaissez la maison de Pierre
Vardouin. Courez  Bretteville, et tchez de remettre ce billet entre les
mains de Marie.

--Mais vous n'ignorez pas que le matre de l'oeuvre ne permet  personne
d'approcher de sa maison, encore moins de sa fille?

--Je m'en rapporte  votre esprit inventif. Rappelez-vous seulement que ce
billet doit passer de vos mains dans celles de Marie. Soyez prudent.

Franois s'assit sur un banc plac devant la maison et regarda s'loigner
Morbrun, qui courait sur la route de Bretteville avec la rapidit d'un
livre poursuivi par une meute.

Ce n'tait pas un garon  sentiments bien vifs. La tte jouait un plus
grand rle que le coeur dans son affection pour Franois. Homme d'esprit
lui-mme, il se faisait un honneur d'obir aux volonts d'un matre
intelligent. Bref c'tait un de ces caractres ports naturellement au
bien, et chez lesquels la soumission au devoir est un instinct plutt
qu'une vertu.

Tandis que Morbrun dvorait ainsi l'espace, il cherchait un moyen ingnieux
pour tromper la surveillance de Pierre Vardouin. Ds qu'il fut devant la
maison du matre de l'oeuvre, il prit la dsinvolture et la voix d'un homme
avin. Tout en trbuchant et maugrant  la faon des ivrognes, il vint
rouler avec force contre la porte extrieure. Le bruit de sa chute attira
du monde. Une fentre s'ouvrit au-dessus de lui.

--Qui est l? dit une voix de jeune fille.

--Quelqu'un qui dsirerait parler  Pierre Vardouin, rpondit le sculpteur
avec accompagnement de fioritures d'ivrogne.

--Il est sorti.

--C'est ce que je voulais savoir, dit Morbrun en se redressant d'aplomb sur
ses jambes.

Puis, tirant la lettre de sa poche:

--Je viens de Norrey, reprit-il, et je vous apporte ce billet, qu'on m'a
charg de vous remettre.

Marie poussa un cri de joie et tendit la main pour saisir le billet; mais
la fentre tait trop leve au-dessus du sol. Alors elle ta prestement le
cordon qui faisait plusieurs fois le tour de sa taille. En moins d'une
minute le cordon fut descendu, la lettre attache et introduite dans la
chambre. Marie fit un geste de remercment  Morbrun et referma la fentre.
Son coeur battit violemment, quand elle dcacheta la lettre; et ses yeux se
remplirent de larmes,  mesure qu'elle avanait dans sa lecture. Voici ce
que lui disait Franois:

    Que devenez-vous, Marie? Vous rappelez-vous votre promesse?
    Pensez-vous toujours  votre ami d'enfance? Oh! vous ne sauriez
    imaginer combien de fois j'ai maudit le jour o je me suis engag,
    au pied du Christ,  mriter votre estime et celle des hommes! Que
    me sert la gloire? Cette vaine renomme, je la donnerais pour un
    instant pass auprs de vous. On rpte autour de moi que mon
    oeuvre est belle. Les mres seraient jalouses de voir leurs enfants
    recueillir les hommages qu'on m'accorde. Mais tout cet encens, tous
    ces loges que j'avais tant dsirs, loin de me satisfaire, ils me
    brisent le coeur! En m'imposant l'obligation de couronner dignement
    mon travail, ils semblent par cela mme m'loigner encore de vous.
    Moi qui aurais voulu passer ma vie auprs de vous! Moi qui n'aurais
    demand pour tout bonheur que de vous voir, de vous entendre!

    Il ne m'est donc plus permis d'couter votre voix, de serrer votre
    main, de vous dire que je vous aime. Et pourtant j'ai soif
    d'affection; mon me est pleine de douleurs, et je n'ai personne
    avec qui pleurer!... Ma mre, ma pauvre mre! elle n'est plus l
    pour me donner des consolations. Je n'ai mme plus la force de la
    rsignation. Je me sens tout prt  blasphmer. Je ne sais quelle
    voix me crie que vous m'aimez toujours; et cependant le doute,
    l'inquitude me torturent  chaque heure du jour et de la nuit.
    J'ai du courage et j'ai peur. Je suis fort et je tremble! Ce n'est
    dj plus un pressentiment. On m'a dit que votre pre veut vous
    marier. Ce bruit-l est absurde, n'est-ce pas? Ce serait un crime
    de vous supposer capable d'un parjure. Mais si votre pre vous
    enferme comme dans une prison, il peut bien vous conduire de force
     l'autel. Cette pense me brise le coeur, et je ne me sens plus
    matre de ma volont. Marie, ayez piti de moi! Il faut que je vous
    parle, que j'entende votre voix, que je touche votre robe,
    dussiez-vous vous attirer la colre de votre pre. Ce soir, je vous
    attendrai auprs de l'glise de Norrey. Venez, lorsque le soleil
    aura disparu  l'horizon, venez rendre le calme au coeur de votre
    ami...

    Oh! ne craignez rien; si sa raison l'abandonne parfois, c'est
    quand il dsespre de vous voir. Votre prsence le gurira. Ne
    craignez rien! Nous ne serons pas seuls. Ma mre elle-mme nous
    entendra, nous surveillera, comme autrefois. Sa tombe sera sous nos
    pieds,  ct de celle de mon pre. Adieu, Marie! Pardonnez-moi;
    mais ne me refusez pas!

La jeune fille n'eut pas le loisir de s'abandonner  l'motion que lui
causaient les plaintes de Franois. On venait de refermer brusquement la
porte de la rue, et les pas de son pre rsonnrent pesamment sur les
degrs de l'escalier. Elle n'eut que le temps de cacher la lettre et de
passer son mouchoir sur ses yeux. Pierre Vardouin tait dj dans la
chambre.

--Ces pleurs-l n'auront donc pas de fin? dit le matre de l'oeuvre d'une
voix dure.

--Je pensais aux jours de mon enfance, rpondit Marie en essayant de
sourire.

--Tu auras bien assez de sujets de chagrin dans l'avenir sans en demander
au pass, reprit Pierre Vardouin. Quand tu auras vieilli comme moi, tu
connatras le prix des larmes.

--Je ne suis pas encore endurcie, dit Marie.

--Voil prcisment le mal, continua Pierre Vardouin en dposant son
manteau. Dans la vie, les parents se contentent des fruits amers et
abandonnent les bons aux enfants. Mauvaise ducation! Ils n'ont plus de
courage dans les jours malheureux.

--Il y a des exceptions, soupira Marie.

--De quoi te plains-tu? Je ne te donne pas assez de libert peut-tre?

--Vous m'enfermez  clef.

--Par saint Pierre, mon patron! je te sais gr de ta franchise. J'oubliais
que les filles se fatiguent de l'autorit paternelle, quand elles ont
dpass vingt ans.

En disant cela, Pierre Vardouin se mit  sourire. Marie, encourage par son
air affable, eut une lueur d'esprance. Elle courut vers son pre et lui
fit mille caresses.

--Vraiment! mon pre, dit-elle en cherchant  lire dans ses yeux, vous
auriez l'intention?...

--De te marier... Qu'y a-t-il l d'tonnant?

Marie poussa un cri de joie. Cette rvlation rpondait au plus cher de ses
dsirs.

--Tu consens donc  quitter ton vieux pre? dit le matre de l'oeuvre en
passant doucement la main dans les cheveux de sa fille.

--Tt ou tard, mon pre, il le faudra bien.

--Et: mieux vaut tt que jamais? dit Pierre Vardouin en retournant le
proverbe.

Marie ne chercha point  rpondre  cette plaisanterie. Elle se serait
d'ailleurs mal dfendue. Son visage tait rayonnant.

--Vous l'avez donc vu? demanda-t-elle  son pre.

--Aujourd'hui mme.

--Il vous a dit combien il a souffert?

--Sans doute. Le pauvre garon attendait depuis si longtemps. Il s'est jet
 mon cou en pleurant. Alors, pour le consoler: Dans peu de jours, lui
ai-je dit, dans peu de jours, Louis Rogier, vous serez le plus heureux des
hommes.

Les joues de Marie se couvrirent d'une pleur mortelle.

--De qui voulez-vous parler? demanda-t-elle avec angoisse.

--De Louis Rogier, parbleu! du fils de l'chevin.

--Ce n'est pas lui! s'cria la jeune fille en laissant tomber sa tte dans
ses mains. Ah! vous tes cruel, mon pre.

--Quoi! tu pensais encore  l'autre?

--Il a ma parole, rpondit simplement Marie.

--Il n'y tient gure, crois-moi. S'il t'aimait sincrement, est-ce qu'il
aurait mis huit ans, et plus,  construire l'glise de Norrey?

--Il n'a fait que son devoir.

--Oui; mais il est plus pris de son oeuvre que de toi, ma pauvre enfant.
On le salue du nom de matre illustre; tout Bretteville va admirer son
travail... On me dlaisse moi! pour ce misrable apprenti, qui sait  peine
bgayer son art... La fume de l'orgueil lui drobe le souvenir de ce qu'il
nous doit. Il rve dj une alliance plus releve. Il te ddaigne.

--Je ne le crois pas.

--Il ne pense plus  toi; j'en ai des preuves.

Indigne de la conduite de son pre, Marie fut tente de le confondre en
mettant sous ses yeux la lettre de Franois. Mais elle s'arrta  temps,
dans la crainte de compromettre son bonheur et celui de son amant.

--Quel est donc le mrite de Franois? poursuivit Pierre Vardouin. On lui
prodigue les loges; mais cela durera-t-il? Quelle est sa fortune? A-t-il
de la naissance?

--Mais je l'aime! s'cria Marie d'un ton dchirant.

Pierre Vardouin comprit en cet instant que tout l'avenir de sa fille tait
attach  la satisfaction de son amour pour Franois. Son premier, son bon
mouvement, celui que lui dictait son instinct de pre, allait peut-tre lui
arracher un consentement. Marie attendait son arrt en frmissant,
lorsqu'un bruit de voix, parti de la rue, parvint jusqu'aux oreilles de
Pierre Vardouin et paralysa son lan gnreux.

--Il est impossible, disait-on, de voir quelque chose de plus beau que
l'glise de Norrey. La construction de Pierre Vardouin est une bicoque, en
comparaison de celle de Franois!

Quand il se fait une perturbation dans les lois de la nature, le physicien
n'a plus qu' dposer ses instruments d'exprimentation en attendant la fin
du dsordre. Ne doit-il pas en tre de mme du moraliste? Que viendrait
faire sa science en prsence des cataclysmes du coeur humain? Sa mthode,
si incertaine d'ailleurs, oserait-elle balbutier une explication des orages
qui troublent le coeur et aveuglent l'esprit, au point d'anantir les
affections les plus saintes? Qu'il se taise alors; ou, s'il veut faire de
la statistique, qu'il constate une monstruosit de plus.

La jalousie de Pierre Vardouin s'tait rveille, plus active, plus
effroyable que jamais. Il ne se contentait pas de har Franois de toutes
les forces de son me. Il embrassait dans son inimiti tout ce qui pouvait
porter quelque intrt  son ancien apprenti. Il lana un regard terrible 
sa fille et sortit en blasphmant.

Marie profita de son absence pour s'abandonner librement  sa douleur. Il
tait trop vident  ses yeux qu'elle n'avait plus  esprer que dans la
misricorde de Dieu. Elle attendit avec rsignation le retour de son pre.
Leur souper fut, comme on l'imagine, d'une tristesse mortelle. Pas un mot
ne fut chang entre le pre et la fille. Marie retenait  peine ses
sanglots.

Cependant la nuit commenait  remplir tout de son ombre, et l'heure du
rendez-vous approchait. La jeune fille aurait cru commettre un sacrilge si
elle n'et pas tent l'impossible pour aller donner des consolations 
Franois. Elle sentait elle-mme le besoin de pleurer avec lui. Son pre
sortait habituellement le soir. Elle surveillait donc avec une impatience
fbrile les moindres mouvements du matre de l'oeuvre.

Enfin il se leva de table plus tt que de coutume, prit son manteau et
descendit l'escalier avec prcipitation.

Au bruit pouvantable que la porte fit en se refermant, Marie put juger du
degr d'irritation de son pre. Elle s'approcha de la fentre et le suivit
des yeux aussi longtemps que l'obscurit le lui permit. Puis elle se
demanda par quels moyens elle parviendrait  s'chapper de la maison. Ses
mouvements indcis tmoignaient du peu de succs de ses recherches. Soudain
le feu de la rsolution brilla dans son regard; elle prit la lampe et
descendit examiner la porte qui donnait sur la rue. Ses yeux se levrent
vers le ciel avec une admirable expression de reconnaissance.

--Mes pressentiments ne m'ont pas trompe! s'cria-t-elle. Dans sa colre,
il a oubli ses prcautions habituelles... Je suis libre!

En mme temps elle attirait la porte, qui gmit pniblement sur ses gonds.

--Il me tuera peut-tre  mon retour, pensa-t-elle, mais Franois va savoir
que je l'aime encore!

Et la courageuse fille se mit  courir dans la direction du village de
Norrey. Elle n'eut pas fait trois cents pas qu'elle entendit marcher  sa
rencontre. Saisie de frayeur, elle se jeta prcipitamment de ct et
chercha une cachette derrire une haie d'aubpine.

Le vent chassait au ciel de grands nuages, aux contours bizarres. De temps
 autre, cependant, la lune apparaissait au milieu de vapeurs irrises,
brillante comme un miroir d'argent qui rflterait les rayons du soleil. Au
moment o Marie se croyait le mieux  couvert, un des gros nuages se
dchira, et des flots de lumire se rpandirent sur la route et sur la
campagne.

Deux cris de joie signalrent cette victoire de l'astre sur les tnbres.
Dans l'homme qui lui avait caus tant d'effroi, Marie venait de reconnatre
Franois.

Les deux jeunes gens changrent un rapide regard et se jetrent dans les
bras l'un de l'autre.

--Je savais bien que vous ne me refuseriez pas! s'cria Franois, quand il
se fut rendu matre de son motion.

--Douterez-vous de mon amour maintenant? lui demanda Marie.

--Vous tes bonne, rpondit Franois en dposant un baiser sur le front de
la jeune fille.

--Voyons! donnez-moi votre bras, dit Marie. Et promenons-nous gravement,
comme de grands parents.

--O faut-il vous mener?

--A Norrey. Je ne connais pas encore votre chef-d'oeuvre.

--Vous exagrez...

--Non pas! reprit Marie. Je compte sur un chef-d'oeuvre, sans quoi je ne
vous pardonnerais pas de m'avoir fait attendre huit ans le plaisir de vous
admirer.

--En effet, voil huit ans que je souffre!...

--Est-ce un reproche? dit Marie.

--Pour cela, non, rpondit Franois. Vous n'avez fait que votre devoir en
me faisant jurer d'illustrer mon nom. Mais votre pre devait-il se montrer
si impitoyable?

--Oh! ne me parlez pas de mon pre! interrompit Marie. Soyons tout entiers
au bonheur de nous voir!

Ils taient arrivs au dtour du sentier, et l'glise se dressait devant
eux dans toute sa magnificence.

--Dieu, que c'est beau! s'cria Marie. Oh! que je suis contente, que je
suis fire de vous, Franois!

En, mme temps elle enlaa ses deux bras autour de son cou et lui prodigua
mille caresses, en lui disant les plus douces choses. Ces quelques minutes
de bonheur firent oublier  Franois ses huit annes de souffrance. Ses
yeux, admirables en ce moment d'enthousiasme et de flicit, se promenaient
avec amour de Marie  l'difice en construction, et ses lvres cherchaient
en vain des mots qui rpondissent aux sentiments qui remplissaient son me.

Mais il n'est pas de langue capable de traduire ces sublimes batitudes, si
fugitives d'ailleurs qu'elles sont bientt suivies d'une tristesse
mortelle. Le front de Franois s'inclina, charg de langueur.

Et n'est-ce pas le propre des natures leves d'associer au bonheur prsent
un pnible souvenir, de ne jamais goter une joie, un plaisir sans y
trouver d'amertume, de penser, en voyant l'enfant,  l'aeul qui n'est
plus!

--Que je suis heureux! s'cria-t-il d'une voix mue... Si ma mre pouvait
partager ma joie!

Marie suivit la direction des yeux de son amant. Elle aperut alors deux
petites croix de bois qui se penchaient l'une vers l'autre, comme pour se
rejoindre, au-dessus de deux tertres couverts de gazon.

--Prions! dit Marie en tombant  genoux; Dieu pourrait nous punir d'avoir
oubli les morts.

--Marie, s'cria tout  coup Franois, n'avez-vous pas entendu du bruit?

--Je ne sais. Mais je ne puis m'empcher de trembler. Il me semble que la
nuit est glaciale. L'obscurit augmente de plus en plus... J'ai peur,
Franois!

--Tranquillisez-vous; je suis l pour vous protger, rpondit le jeune
homme en couvrant Marie d'un pais manteau qu'il avait tenu jusque-l sur
son bras.

--Il se fait tard, reprit Marie. Soyons raisonnables, et sparons-nous. Mon
pre peut rentrer d'un instant  l'autre. Vous figurez-vous bien sa colre,
s'il ne me trouve pas  la maison?

--On jurerait qu'il y a de la lumire dans la tour, interrompit Franois.

--C'est peut-tre un reflet de la lune, dit Marie.

--Mes yeux me trompent rarement, reprit le jeune homme.

Il se dirigea vers l'glise.

--Restez! dit Marie avec un tremblement dans la voix.

--Les ouvriers, continua Franois, prtendent que ce sont des esprits. Je
croirais plus volontiers  la malveillance. Esprits ou malfaiteurs, je vais
bientt avoir sond ce mystre.

--Ne vous exposez pas! s'cria Marie en cherchant  retenir son ami.

--Ne craignez rien, rpondit-il. Je serai bientt de retour.

A ces mots, il entra rsolment dans l'glise et prit un ciseau laiss l
sur le sol par les compagnons, pour s'en faire une arme au besoin.

Marie l'avait suivi dans la nef, en proie  une vive terreur. Elle
s'agenouilla sur une dalle et commena une fervente prire. Le jeune homme
montait rapidement les marches du petit escalier de la tour.

Arriv au terme de sa course, son pied heurta contre une masse informe qui
lui barrait le passage. Il se baissa et sentit le corps d'un homme sous ses
doigts. Franois ne savait pas ce que c'est que la peur. Il empoigna
fortement le bras de l'inconnu et l'entrana avec vigueur.

--Je te tiens enfin! s'cria-t-il en prenant pied sur la plate-forme. Si tu
n'es pas un esprit de l'enfer, je vais apprendre au moins comment tu te
nommes.

Le prisonnier sortit de la pnombre et parut dans un demi-jour. Le jeune
homme lcha sa proie, en poussant un cri de surprise et d'effroi.

C'tait Pierre Vardouin.

Il y eut quelques minutes d'un silence mortel.

--Que faisiez-vous l  cette heure? demanda enfin Franois, dont la
poitrine se soulevait par bonds violents.

--N'est-il pas permis au matre de visiter le travail de son lve?

--Mais vous brisiez des sculptures! reprit Franois avec indignation. Vous
n'aviez donc pas assez de me briser le coeur, en me refusant la main de
Marie!

--Proclame partout que ton glise a t construite sur mes plans, dit
Pierre Vardouin d'une voix sourde, et demain tu conduiras Marie  l'autel.

--Que je fasse cette infamie? s'cria le jeune homme, chez qui l'orgueil de
l'artiste se rveilla plus fort que l'amour. J'aimerais mieux mourir!

--Eh bien, soit! dit Pierre Vardouin avec un sourire affreux.

Et, plus prompt que l'clair, il se prcipita sur le jeune homme, qu'il
treignit de ses bras nerveux. Franois, pris  l'improviste, n'eut pas le
temps d'opposer de rsistance. Il fut soulev et port sur le bord de la
plate-forme.

--Rflchis encore! dit Pierre Vardouin en le tenant suspendu sur l'abme.

Franois ne rpondit pas. Il avait russi  dgager celle de ses mains qui
tenait le ciseau. Mais l'arme ne fit qu'effleurer le front de Pierre
Vardouin, qui lcha prise. Et Franois roula dans le vide. Son corps
rencontra un restant d'chafaudage, s'y arrta un instant, puis rebondit et
vint s'affaisser au pied de la tour avec un bruit sourd.

Cependant la lune clairait de ses tristes reflets l'intrieur de l'glise.

Marie continuait de prier pour son amant. L'absence prolonge de Franois
la frappa de terreur. Elle se leva, ple comme une morte, et s'approcha, en
chancelant, de la porte qui donnait accs  la tour.

Au moment o elle mettait le pied sur la premire marche, la figure sombre
de Pierre Vardouin s'offrit  ses regards. Elle faillit tomber  la
renverse; mais elle retrouva subitement toute son nergie  la pense du
danger que Franois avait couru. Et saisissant une des mains du matre de
l'oeuvre:

--Vous tremblez, dit-elle. Qu'avez-vous fait de Franois?

--Le malheureux s'est tu! balbutia Pierre Vardouin en baissant les yeux
sous le regard pntrant de sa fille.

Marie bondit hors de l'glise et courut au pied de la tour.

Le corps de Franois tait tendu  terre. Sa tte reposait sur le tertre
d'une tombe, comme s'il se ft endormi pour toujours sur la couche des
morts.

Marie se jeta  genoux et posa la main sur le coeur du jeune homme.

--Il respire! dit-elle en levant les yeux au ciel avec une divine
expression de reconnaissance.

--Qui est l? soupira faiblement le jeune homme.

--C'est moi; c'est votre Marie.

--Je vous attendais, Marie. Je savais bien que vous viendriez me fermer les
yeux.

--Ne parlez pas ainsi! rpondit Marie tout en larmes... Tenez, maintenant
que votre tte repose sur mes genoux, les couleurs semblent vous revenir...
Oh! personne ne m'enlvera mon trsor!

--Je le sens, Marie, mon heure est venue... Je souffre!... Ma pauvre
glise, je ne l'achverai donc pas?... Que personne ne la termine...
qu'elle reste inacheve, comme ma destine!

--Si vous m'aimez, Franois, vous reprendrez courage... Mon pre est parti
pour chercher du secours...

--Votre pre! s'cria Franois avec horreur.

--Quoi? dit Marie plus ple que son amant.

--Je lui pardonne tout, murmura Franois.

Pas un mot d'accusation ne sortit de sa bouche. Ce sublime effort l'avait
puis, et sa tte retomba lourdement sur les genoux de la jeune fille.
Folle de douleur et d'amour, Marie serra Franois contre sa poitrine et lui
donna un baiser brlant. Le jeune homme se ranima sous cette treinte
passionne, et ses yeux reprirent tout leur clat.

--Marie, dit-il; au nom du ciel! laissez-moi.

--Je vous abandonnerais!...

--Vous n'avez jamais vu mourir... Je veux vous pargner cet horrible
spectacle.

--Mais... vos yeux s'animent et votre voix est sonore?

--Mon pre tait ainsi quand il tomba du haut de son chafaudage. Il nous
parla avec force... puis... tout d'un coup...

--Oh! vous me dsesprez, Franois! s'cria Marie en clatant en sanglots.

--Voyez-vous comme le ciel s'illumine? reprit Franois. Toutes ces toiles
qui brillent au-dessus de nos ttes, ce sont les cierges de mes
funrailles, les funrailles du pauvre... Et pourtant je voudrais si bien
vivre, vivre pour vous, pour mon glise, pour ces beaux astres! Nous
aurions eu tant de bonheur! Mais Dieu ne le veut pas, et nous nous
reverrons au ciel. Marie, vous vous rappelez ce petit buisson d'glantier
o vous aviez cueilli une rose?... Vous le planterez sur ma tombe, et tous
les ans... Oh! mes yeux se troublent... Mon Dieu, mon Dieu!... Votre main,
Marie... Encore un baiser!

Marie approcha ses lvres de celles du jeune homme.

Quand elle releva la tte, l'ange de la mort avait pass entre les deux
amants; et l'me de Franois tait alle rejoindre celle de sa mre.

Absorbe qu'elle tait dans sa douleur, la jeune fille n'entendit pas son
pre qui revenait de laver sa blessure  une source voisine. Pierre
Vardouin l'ayant appele, elle leva vers le matre de l'oeuvre ses yeux
gars. Un frisson glacial parcourut alors tous ses membres. Elle venait
d'apercevoir le front meurtri de son pre; et, de l, son regard s'tait
abaiss fatalement sur le ciseau que Franois tenait encore dans la main
droite.

L'affreux mystre s'tait fait jour dans son esprit. Elle poussa un cri
d'horreur et tomba presque inanime aux pieds de Franois.

       *       *       *       *       *

Marie eut le malheur de survivre  son amant. A cette poque, on n'avait
pas encore appris  se soustraire au dsespoir par une mort volontaire.

Douce, affectueuse comme par le pass, la jeune fille continua d'habiter
sous le mme toit que son pre. Plus elle le voyait triste et rong par les
remords, plus elle redoublait de soins et d'attentions. En prsence d'un
tel dvouement, le matre de l'oeuvre vcut dans la persuasion que sa fille
ne se doutait pas de l'affreuse vrit.

Cependant Pierre Vardouin ne pouvait se faire  l'ide de voir les plus
belles annes de Marie se consumer dans l'isolement. Le bourreau eut piti
de sa victime. Il voulut lui prparer un avenir heureux.

Mais, au premier mot de mariage, la jeune fille se rvolta. Elle rpondit
simplement:

--L'glise de Norrey n'est pas acheve. C'est l le dlai que vous m'aviez
impos pour mon mariage. J'attendrai!

Ce refus porta un coup funeste au vieux matre de l'oeuvre. Ses facults
baissrent rapidement, et cet homme orgueilleux devint la rise et le jouet
des enfants du village. Marie seule avait le don de le distraire. Elle
consentait  mettre ses robes de fte pour amuser le pauvre insens.

Il y a certes plus de grandeur  supporter une telle existence qu' monter
sur le bcher des perscutions; et les martyrs, dont les religions ont le
plus le droit de s'norgueillir, sont peut-tre ceux-l mme qui ont le
courage de vivre tout en ayant la mort dans l'me.

A partir de la mort de son pre, le temps que Marie ne consacra pas 
visiter les malheureux, elle le passa  prier sur la tombe de Franois.
Souvent, aprs l'accomplissement de ce pieux devoir, elle dirigeait ses pas
vers le petit bois, voisin du village de Norrey, et s'asseyait sur le banc
de gazon o nous l'avons vue recevoir le touchant aveu de la passion de
Franois. Alors sa pense se reportait vers ces temps de bonheur et
d'esprance, et des larmes amres coulaient de ses yeux.

Tous, humbles ou puissants, n'avons-nous pas un lieu de prdilection, o
promener nos regrets et exhaler notre douleur?

On raconte que Marius, lorsqu'il se promenait sur le rivage de Minturnes,
pendant que l'on prparait le navire qui devait protger sa fuite, tournait
souvent ses regards du ct de la ville ternelle. Que lui disaient alors
ses souvenirs et son immense orgueil inassouvi? Il passait la main sur son
front, comme pour en arracher son angoisse, et, levant vers le ciel ses
yeux humides, il semblait lui demander d'abrger son supplice.

La prire de Marie fut mieux entendue de la Divinit que celle de
l'ambitieux.

       *       *       *       *       *




PILOGUE.

Visite chez l'ex-magistrat.


--Je remarque avec plaisir que la tour n'a pas t acheve, dit Lon en
sortant du cimetire. Elle attend encore sa pyramide.

--Les dernires volonts de Franois ont t respectes, rpondit M.
Landry. Seulement, on ne prend pas grand soin de conserver son
chef-d'oeuvre. Vous pouvez en juger d'aprs le mauvais tat de la toiture.

--Cherchons le moyen de secouer l'apathie des habitants de Norrey, dit
Victor... Si l'on rpandait le bruit que l'me de Franois vient se
plaindre le soir du triste dlabrement de son glise?

--J'y songerai, rpondit M. Landry en souriant. Vous avez l une excellente
ide.

Tout en parlant de la sorte, nos touristes avaient repris le chemin de
Bretteville. Lorsqu'ils furent arrivs  l'extrmit du village, leur
cicrone s'arrta devant une maison de peu d'apparence prcde d'un
jardin, dont les plates-bandes eussent fait envie  la bonne desse des
fleurs.

--Voil mon den, dit M. Landry en leur ouvrant la grille du jardin. Vous
pouvez vous y promener sans crainte. Il n'y a ni serpent, ni arbre de la
science...

Il les quitta un instant pour aller donner ses ordres  la vieille
Marianne, sa cuisinire. Quand il revint, on lisait sur sa physionomie le
bonheur qu'un solitaire, retir volontairement du monde, doit goter
lorsqu'il est arrach  ses mditations par des amis qu'il estime.

--Ah! dit-il, vous regardez mes pains de sucre? des ifs taills en forme de
pyramide? Mauvais got, n'est-ce pas? Mais que voulez-vous? Tels me les a
laisss mon pre, tels je les ai conservs. Le brave homme aimait  tailler
ainsi ses arbres. Il trouvait cela d'un bon effet, et d'ailleurs c'tait de
mode  l'poque. Par esprit d'imitation, peut-tre aussi pour conserver 
cette habitation la physionomie qu'elle avait du temps du vieillard, je me
suis mis  prendre de grands ciseaux et  faire la toilette de ces pauvre
ifs.

A cet instant, la cuisinire cria du seuil de la porte:

--Monsieur est servi!

--En ce cas, messieurs, je vous invite  me suivre au rfectoire, dit M.
Landry en se levant et prenant chacun des jeunes gens par un bras.

La salle  manger de M. Landry tait simple, mais d'un got parfait.

On y voyait un dressoir en vieux chne, admirablement sculpt, une table
monopode avec des guirlandes de fleurs galement tailles dans le bois, des
chaises  pieds tordus, dans le genre Renaissance, une horloge dans le mme
style, quatre tableaux reprsentant les saisons et plusieurs vases du
Japon, placs sur la chemine.

Le peintre s'empressa naturellement d'aller examiner les tableaux, tandis
que son compagnon promenait un regard complaisant sur tous les objets qui
l'entouraient.

La conversation s'engagea sur ce ton demi-srieux, demi-plaisant, qui a
tant de charme entre gens d'esprit. On parla beaucoup des femmes, de l'art,
de la littrature, et fort peu du cours de la rente; ce qui et paru bien
fade  plus d'un de nos potes  la mode et peut-tre hlas!  plus d'une
de nos jolies femmes.

Les deux artistes se retirrent dans leur chambre, enchants de leur hte.
Ils ne tardrent pas  s'endormir et leur imagination, chauffe par un
repas excellent, les fit assister  des scnes tranges qui auraient pu, 
elles seules, dfrayer tout un conte d'Hoffmann.

Lon voyait la tour de Norrey s'allonger, se coiffer d'une immense pyramide
et commencer autour de lui une ronde dvergonde; Victor voyait avec effroi
la servante de M. Landry s'approcher de son tableau du _Quos ego_, arracher
le poisson que Neptune tenait  la main et le jeter dans la pole  frire.

Ils taient encore sous l'impression du cauchemar, lorsqu'on frappa  leur
porte. Ils se rveillrent en sursaut. M. Landry venait d'entrer dans la
chambre.

--Voil comme je dormais autrefois! dit l'ex-magistrat en souriant. Aussi
m'est-il arriv souvent de manquer le dpart des voitures.

--Quoi! la voiture serait passe? s'crirent les deux jeunes gens en
sautant  bas du lit.

--Oui. Vous tes mes prisonniers.

--Et le gelier n'aurait pas besoin de fermer les portes pour nous retenir,
rpondit Lon, si le peu de temps dont nous pouvons disposer ne nous
faisait un devoir de partir aujourd'hui.

--Mais la voiture? objecta M. Landry.

--Nous n'avons pas les mollets aristocratiques du marquis de la Seiglire,
dit Victor; mais nos jambes sont solides. Nous irons  pied.

--Alors je vous accompagnerai.

--Nous n'y consentirons jamais...

--L'exercice est salutaire  tout ge, interrompit M. Landry. Pendant que
vous achverez votre toilette, j'improviserai un djeuner.

Trois heures aprs, nos voyageurs arrivaient aux premires maisons de
St-Lger. M. Landry s'arrta et saisit avec motion les mains des deux
artistes.

--C'est ici qu'il faut nous sparer, dit-il tristement.

--Dj! s'cria Victor.

--Vous tes fatigu? dit Lon.

--Il m'est pnible de vous quitter, rpondit M. Landry, car je commenais 
vous aimer. Je me serais bientt arrog le droit de vous donner des
conseils; de vous dire,  vous, Lon, de combattre avec nergie votre
malheureuse disposition au dcouragement;  vous, Victor, de savoir mettre
parfois un frein  votre imagination. Mais il ne faut pas y songer. Hlas!
mes amis, se rencontrer, sympathiser, s'estimer, se dire qu'on ne voudrait
jamais se quitter et se quitter aussitt, n'est-ce pas la vie? Nous aurions
le ciel sur la terre si les mes qui sympathisent entre elles n'taient
jamais condamnes  se sparer. Encore! ajouta M. Landry, en allongeant le
bras dans la direction du cimetire de St-Lger, encore doit-on se croire
heureux, lorsque la mort n'est pas la cause d'une cruelle sparation.

Les deux artistes n'insistrent pas davantage pour retenir M. Landry.

Ils avaient compris qu'il avait dans le voisinage un souvenir douloureux.

Ils lui serrrent une dernire fois la main, lui dirent un dernier adieu et
se remirent tristement en route.

       *       *       *       *       *






L'HTEL FORTUN




I

Le Rve.


A moiti route environ de Caen  Bayeux, le voyageur qui se dirige vers
cette dernire ville rencontre sur la droite, au bas de deux ctes assez
roides, une maison dont la faade, tourne du ct du chemin, regarde une
prairie qui semble s'tendre  perte de vue dans la direction d'Audrieu. Le
site n'a rien d'enchanteur; mais il a cela de bon qu'il repose un peu les
yeux de l'aspect monotone des terres en labour.

Tout un peuple d'animaux domestique s'agite et murmure dans la cour qui
spare la ferme du grand chemin. Dans une mare alimente par un petit
ruisseau, les canards jouissent des dlices du bain, tandis que les porcs,
moins dlicats, disparaissent jusqu'au grouin dans la bourbe noire des
engrais. Ailleurs les oies dorment tranquillement sur une patte, le cou
repli et cach sous l'aile, dans le voisinage d'un dindon qui fait la roue
auprs de sa femelle. Plus loin, c'est un chat qui jongle avec une souris
avant de lui donner le dernier coup de dent. Auprs de la barrire, c'est
un chien de garde qui tend sa chane en aboyant.

Seul, au milieu de tout ce bruit, de tout ce mouvement, un ne ne semble
proccup que du soin de se laisser vivre. Il rve, bien dcid 
n'abandonner sa mditation que lorsqu'on l'y contraindra par la violence.
Mais voil que l'apparition de la redoutable matresse Gilles vient jeter
l'alarme dans son coeur. Rien  l'extrieur ne trahit son motion; il
demeure impassible. Mais tout porte  croire qu'il a perdu le fil de ses
ides; l'tude de la philosophie exigeant une parfaite possession de
soi-mme.

--Bah! s'crie la grosse fermire avec tonnement, Jacquot est dj revenu
des champs! Il est mme dbrid, comme si cette paresseuse d'lisabeth
s'tait leve avant le jour pour aller traire les vaches!... C'est  n'y
pas croire!

Tout en parlant de la sorte, dame Gilles se renversait en arrire pour
chercher des yeux une petite lucarne qui s'ouvrait sur la campagne
d'Audrieu.

--lisabeth! lisabeth! cria matresse Gilles d'une voix qui retentit dans
la cour et dans tous les coins de la maison.

--Que voulez-vous, matresse? demanda une jolie jeune fille qui pencha la
moiti du corps en dehors de la fentre de la mansarde.

--Vous tes bien matinale aujourd'hui! rpondit matresse Gilles.

--Excusez-moi, dit la jeune fille qui avait ses raisons pour voir une
ironie dans ces simples paroles... je suis prte  l'instant.

--Trs-bien! vous ferez maintenant deux toilettes comme les dames de la
ville, rpliqua la fermire.

--Je m'habille pour la premire fois.

--Par l'me de feu ma mre! j'aurais d m'en douter! s'cria matresse
Gilles avec colre; la paresseuse!... la paresseuse!

Tandis que la fermire exhalait sa rage dans de vhmentes imprcations,
lisabeth s'empressait de descendre et entrait dans la cour.

--Me voil, dit la jeune fille en s'avanant timidement vers sa matresse.

--Vous voil! vous voil! Vous attendez peut-tre qu'on vous complimente?
reprit matresse Gilles avec amertume. Voyez un peu l'innocente colombe qui
se lve deux heures aprs le soleil pour aller traire les vaches! Vous
n'tes qu'une fainante, une propre  rien, qui n'a pas honte de voler le
pain d'honntes gens!

--Matresse, j'tais souffrante...

--Souffrante? jour de Dieu! c'est par trop risible! Est-ce que je vous paye
dix cus tous les ans,  la Saint-Clair, pour que vous soyez souffrante?
s'cria matresse Gilles avec indignation. Il n'y a que les gens riches qui
aient le temps d'tre malades,--entendez-vous?--mais les gens de votre
espce doivent bien se porter. M'avez-vous jamais entendue me plaindre,
moi? continua matresse Gilles en appuyant firement ses deux poings sur
ses hanches, de manire  faire ressortir sa large poitrine. Ai-je jamais
recul devant la besogne ou regrett que la moisson ft trop abondante?
Ai-je bonne mine, oui ou non? Voil pourtant soixante ans que je me passe
du mdecin; et j'espre bien que ce ne sera pas lui qui me fera mourir. Le
lendemain du jour o je mis mon gros Germain au monde, je ramassais de la
luzerne pour les chevaux; et c'est ce que vous ne ferez jamais, vous, parce
que, si vous savez tre coquette avec les garons, vous n'apprendrez jamais
comment il faut travailler pour lever sa petite famille et lui laisser du
pain tout cuit quand le bon Dieu nous appelle l-haut.

Sentant que ses joues se couvraient d'une rougeur subite, lisabeth courba
la tte et se mit  pleurer.

--Des larmes maintenant! s'cria la fermire. Ah! pleurez donc; et croyez
que je vais vous plaindre!... Vous ne connaissez pas matresse Gilles,
allez!... Je ne voudrais pourtant pas donner  entendre que je ne saurais
pas m'attendrir  l'occasion: j'ai piti des boiteux, des manchots et
surtout des aveugles. Mais quand on a, comme vous, ses jambes et ses bras,
on n'a pas le droit de mendier; car autant vaudrait demander l'aumne que
de ne pas faire sa besogne!

--Matresse Gilles, rpondit lisabeth en s'essuyant les yeux du coin de
son tablier, je tiens  gagner le pain que je mange...

--On ne s'en aperoit gure!

--Si je viens de pleurer, c'est uniquement le souvenir de ma mre...

--Ce n'est pas un mal de penser  sa mre, interrompit matresse Gilles sur
un ton moins rude; mais il faut choisir le moment. Allons, voil dj trop
de bavardage; il est temps de partir et je veux bien vous aider  seller
Jacquot... Mais o diable est-il? Je suis sre de l'avoir vu l,  deux pas
de moi, il n'y a pas cinq minutes.

--Je l'aperois, dit lisabeth en allongeant le doigt dans la direction
d'une charrette place  l'autre extrmit de la cour.

--Il se cache!... Il est aussi paresseux que vous, dit matresse Gilles.
Mais nous allons le saisir entre la charrette et la haie du jardin...
Courez vite.

La jeune fille essaya d'excuter les ordres de la fermire. Mais elle fut
bientt oblige de s'arrter. Elle sentait que les jambes lui manquaient,
et elle appuya la main contre son coeur, de manire  en comprimer les
battements. Ce que voyant, matre Jacquot, en tacticien consomm, laissa
matresse Gilles s'approcher  deux pas de lui, s'embarrasser les jambes
dans les bras de la voiture et tendre la main pour le saisir par le cou.
Aussitt il ne fit qu'un bond et dcampa, par l'espace qui restait libre,
entre la haie du jardin et la charrette. Matresse Gilles poussa un cri de
colre en apercevant Jacquot qui faisait de joyeuses gambades au milieu de
la cour. Mais le malin animal avait tort de se rjouir sitt de sa
victoire. Un garon de ferme, qui revenait des champs, le surprit par
derrire, le saisit fortement  la croupe et le tint dans cette position
humiliante jusqu' ce que matresse Gilles et lisabeth eussent apport les
cannes[1]  lait, qu'on lui fixa sur le dos, et le mors, qu'on lui passa
dans les dents.

    [Note 1: La _canne_ est un grand vase en cuivre dont on se sert en
    basse Normandie pour traire les vaches.]

--Et surtout que je ne vous voie pas monter sur Jacquot! dit svrement
matresse Gilles en mettant les guides dans les mains de la jeune fille.
Les vaches ne sont pas si loin que vous ne puissiez aller  pied.

Trop prudente pour rpondre et trop fire pour recevoir des ordres
humiliants, lisabeth prit le parti le plus sage en feignant de ne pas
avoir entendu la dernire injonction de sa matresse. Elle passa les guides
 son bras et s'empressa de gagner la grande route, en tirant derrire elle
le rcalcitrant Jacquot. Lorsque la jeune fille fut arrive au haut de la
cte, moiti pour reprendre haleine, moiti pour s'abandonner  ses tristes
penses, elle s'arrta  l'entre du petit chemin qui devait la conduire
dans l'herbage o paissaient les vaches; et, s'appuyant les coudes sur le
dos de Jacquot, enchant du rpit qu'on voulait bien lui accorder, elle se
prit  rflchir. Un vieux chne, qui se dressait sur la crte du foss et
se penchait sur la route, protgeait la jeune fille contre les rayons dj
brlants du soleil. Les yeux d'lisabeth suivaient tristement les nuages
cotonneux qui effaaient de temps  autre le bleu du ciel. Comme eux, sa
pense traversait l'espace et cherchait la terre regrette, le pays o
s'taient passes ses jeunes annes. Elle revoyait la maison o filait sa
mre, o son pre, revenu de sa rude journe de travail, la soulevait dans
ses bras pour la porter  ses lvres et oublier sa fatigue dans ce doux
baiser paternel. Tout  coup le refrain d'une ronde champtre la fit
tressaillir au milieu de son isolement, comme le bruit d'une arme  feu
rveille les chos d'une solitude. Elle se retourna et aperut une vachre
qui sortait du champ voisin.

--Bonjour, lisabeth, dit cette fille.

--Bonjour, Franoise, rpondit-elle. Vous m'avez fait bien peur.

--Je ne suis pourtant pas effrayante... quoique je n'aie pas un si bel
amoureux que vous, reprit Franoise avec une nuance de jalousie. Au
surplus, je ne m'en plains pas; car,  ce jeu-l, on perd souvent sa
tranquillit.

--Viens, Jacquot, dit lisabeth en tirant l'ne par la bride.

--Vous tes bien fire maintenant! continua Franoise avec un mchant
sourire. Vous avez l'air de fuir le monde et vous ne venez plus danser, le
soir, sous les grands marronniers. Vous avez pourtant la taille plus fine
que moi; vous ne devriez pas avoir honte de la montrer.

lisabeth dtourna la tte, car elle se sentait horriblement rougir. Elle
s'loigna le plus vite possible, entranant Jacquot qui ne comprenait rien
 ce changement subit d'allure. Franoise la poursuivait encore de ses
railleries. lisabeth hta le pas et, lorsqu'elle fut arrive prs de la
barrire de l'herbage o reposaient ses vaches, elle se prit  pleurer
amrement.

--Mon Dieu, que je suis malheureuse! dit-elle: me voil force de rougir
devant Franoise, qui passe pour la plus mauvaise fille du pays. Je suis
donc perdue! je n'ai plus qu' mourir, si, malgr mes prcautions, je n'ai
pu cacher... Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir?

Comme elle pleurait, elle entendit le beuglement bien connu de ses vaches
qui l'avaient aperue, prs de la barrire, et attendaient impatiemment
qu'on vint les dbarrasser de leur fardeau.

--Les pauvres btes! ne croirait-on pas qu'elles m'appellent? se dit
lisabeth.

Elle essuya ses larmes, ouvrit la barrire et entra dans l'herbage, suivie
de Jacquot, qui ne se contenta pas de tondre du pr la largeur de sa
langue. Les vaches quittrent le bas de l'herbage pour venir  la rencontre
de la jeune fille. lisabeth vit une preuve d'attention dans cet
empressement, qu'il tait plus simple d'attribuer au besoin qu'elles
ressentaient d'tre dlivres du trop plein de leurs mamelles. Mais au
coeur bless tout est sujet de consolation, et ceux qui ont  se plaindre
des hommes trouvent souvent un charme inconnu dans les soins qu'ils ont
l'habitude de donner aux animaux. Dans les jours tranquilles, on ne songe
gure  son chien que pour lui jeter, d'une faon peu polie, les quelques
bribes qui composent son dner; mais, vienne un jour d'affliction, l'animal
dlaiss devient un bon serviteur; on s'aperoit alors, mais alors
seulement, qu'il lit votre douleur dans vos yeux, qu'il a ses jappements de
joie ou de tristesse, comme vous avez vos cris d'allgresse ou de
dsespoir; on aime sa taciturnit et ses airs mlancoliques; on le
rapproche de soi, on lui donne les morceaux les plus dlicats de sa table,
on le caresse affectueusement; on lui parle mme de ses maux, comme s'il
pouvait vous comprendre. Ces vers:

  O mon chien! Dieu sait seul la distance entre nous;
   Seul, il sait quel degr de l'chelle de l'tre
   Spare ton instinct de l'me de ton matre!...

ces mots charmants, Jocelyn ne les aurait pas dits s'il n'et pas t
malheureux. lisabeth obissait donc  cette loi mystrieuse de notre tre,
qui nous fait trouver, aux temps de perscution, un vritable plaisir dans
la socit des animaux. Tous les jours elle allait traire ses vaches, et
l'ide ne lui tait pas encore venue que ces pauvres btes lui taient
reconnaissantes des soins qu'elle leur donnait. Maintenant, il lui semblait
qu'elles la regardaient avec affection; elle passait la main sur leur
museau humide, elle leur parlait comme  de vieilles amies dont elle aurait
mconnu jusque-l les bons sentiments.

--Pauvres btes! disait-elle; vous, du moins, vous ne faites de mal 
personne.

Et le lait jaillissait et tombait dans les grandes cannes de cuivre qui
reluisaient au soleil, tandis que les bons animaux se battaient les flancs
de leur queue pour en chasser les mouches. Lorsque sa besogne fut acheve,
lorsqu'elle voulut remettre les cannes dans les hottes de bois que l'ne
portait sur son dos, lisabeth s'aperut que Jacquot tait all brouter les
jeunes pousses de la haie qui entourait l'herbage. Elle eut beau appeler,
crier, Jacquot fit la sourde oreille. Alors elle courut du ct de l'animal
indocile. Mais bientt ses forces la trahirent; car le terrain allait en
montant, la chaleur augmentait de minute en minute, et elle sentait de
grosses gouttes de sueur qui roulaient le long de ses joues. Elle s'assit
sur l'herbe pour reprendre haleine. Mais il se fit en elle une si grande
lassitude qu'elle se coucha sur le ct, son bras gauche repli sous sa
tte. Une brise chaude courait dans les herbes, aprs avoir pass dans les
grands arbres, dont les feuilles bruissaient comme de petites vagues qui
viennent mourir au rivage; un doux bourdonnement d'insectes s'chappait des
haies voisines; la terre tait brlante, l'air tait rempli de vagues
murmures, tout invitait au sommeil, et la pauvre fille ne tarda pas 
s'endormir sous la vote d'azur.

Qui pourra dterminer l'instant de raison o commence le sommeil, o finit
la veille? Qui pourra dire ce qui distingue le rve de la rverie? s'ils
sont spars par un abme, ou s'ils sont unis troitement?... lisabeth
s'tait reporte par la pense aux jours de son enfance; on l'interrompt
dans sa rverie, elle dit adieu au monde des songes, elle marche, elle
agit, elle fait sa tche journalire, puis elle se repose; et, sitt que le
sommeil a ferm ses yeux, la voil de nouveau dans la maison de son pre.
Le temps a bruni le chaume que, tout enfant, elle avait vu prendre  la
premire moisson dont elle et gard le souvenir. Sa mre ne file plus prs
du foyer demi-teint, dont elle remuait les cendres pour prparer le repas
du soir. C'est lisabeth qui remplit la petite chambre de son mouvement,
c'est elle qui nettoie l'aire, c'est elle qui ranime le feu mourant, c'est
elle qui va chercher les lgumes dans le jardin, c'est elle qui console et
qui soigne son vieux pre invalide; car il s'est pass de grands vnements
depuis qu'lisabeth est devenue jeune fille, et, comme les empires, les
chaumires ont aussi leurs rvolutions. La mre d'lisabeth repose sous le
vieil if du cimetire; son pre n'a plus la force de travailler; c'est 
elle de le nourrir. Mais, comme elle ne trouve pas de place dans le
village, il faut s'expatrier. Aussi, par une belle matine de juillet,
voil qu'lisabeth sort de la pauvre maison en donnant le bras au
vieillard. Ils se dirigent lentement vers une grande avenue o la foule
afflue. C'est l que, de tous les environs, accourent les jeunes paysans
qui vendent leur travail aux fermiers. lisabeth se mle au groupe des
jeunes filles, et, comme ses compagnes, elle porte un bouquet  son corsage
pour indiquer qu'elle veut entrer en condition; il y a toujours des fleurs
pour cacher les misres de la vie. Un beau jeune homme s'arrte devant
elle, la considre un instant, puis s'adresse au vieillard et rgle avec
lui les conditions du march. C'est le fils d'un riche fermier de
Sainte-Croix; son pre l'a charg de lui ramener une servante pour traire
les vaches; lisabeth parat pouvoir remplir ces fonctions. Le jeune homme
monte sur sa bonne jument normande et fait asseoir la jeune fille derrire
lui. Le vieux pre embrasse encore une fois sa fille et, avant de regagner
sa maison dserte, il jette un dernier regard au fils du fermier, regard o
se peignaient toutes ses angoisses et qui disait: Je te confie mon enfant,
c'est mon bien le plus prcieux; respecte-la comme tu respecterais ta
soeur; le bon Dieu saura bien t'en rcompenser! Puis la jument prend son
trot habituel, emportant le dernier lien qui rattachait le vieillard  la
vie... lisabeth avait le coeur gros et faisait de grands efforts pour
retenir ses larmes. Son compagnon de route respecta sa douleur; il ne se
retourna pas une seule fois pendant toute la dure du voyage; et c'tait
chose vraiment singulire de voir ces deux jeunes gens si prs l'un de
l'autre, et pourtant si indiffrents, comme s'ils eussent ignor que Dieu
leur avait rparti la jeunesse et la beaut. Mais les jours se succdrent,
et la grande douleur s'effaa. Puis vint le temps de la moisson; les bls
taient superbes, abondants. Aussi quel mouvement, et comme la sueur
roulait sur les joues, et comme on apportait de la gat aux repas qu'on
prenait en plein air! Matres et domestiques vivaient dans une douce
familiarit. Mmes travaux, mmes peines, mme table! c'tait la famille du
temps des rois pasteurs; c'tait l'galit dans toute sa plnitude. Souvent
la mme coupe de terre servait  deux convives, et le breuvage n'en
paraissait pas plus amer  Germain quand les lvres d'lisabeth s'y taient
dj trempes. lisabeth  son tour ne pouvait s'empcher de comparer
Germain aux choses qui l'entouraient, et elle trouvait que les cheveux de
Germain taient plus blonds que les pis dors, et elle trouvait que les
yeux de Germain taient d'un plus bel azur que le bleu du ciel... Puis
vinrent les veilles; le vieillard s'asseyait sous la grande chemine et
rappelait  ses contemporains les choses de son temps, et tous riaient 
ces doux souvenirs. Mais Germain et lisabeth ne riaient pas; ils se
regardaient, tout en feignant d'couter; puis, quand l'histoire avait t
reprise, abandonne et reprise une dernire fois, quand le narrateur
s'endormait  la suite de son auditoire, le fils du riche fermier et la
pauvre servante s'chappaient sans bruit... Puis vinrent les beaux jours,
et l'on dansa sous les grands marronniers du village; mais lisabeth ne s'y
montra pas; les cris de joie l'attristaient...

Et l sans doute finissaient les souvenirs heureux, pour faire place  des
penses qui treignaient cruellement la jeune fille endormie; car sa
respiration devenait haletante, son sein se soulevait par bonds ingaux, et
sa main se crispait comme si elle et voulu repousser avec force
l'agression d'un ennemi. Ses doigts en effet rencontrrent un obstacle.
lisabeth se rveilla en sursaut et aperut le gros chien de la ferme, qui
semblait trouver,  lui passer la langue sur le visage, le plaisir que
prend un enfant gourmand  lcher un bouquet de fraises.

--Tu ne te gnes pas, mon bon Fidle, dit lisabeth en s'amusant  mler
ses doigts dans les poils soyeux du chien. Au surplus, tu m'as rendu un
vritable service en me rveillant; car je rvais des choses bien
tristes!... Ah! tu regardes de ct?... Ton matre ne doit pas tre loin.
En effet, le voil.

La jeune fille se leva et repoussa doucement le chien, qui s'en alla
rejoindre son matre pour le prcder de nouveau en aboyant joyeusement.
Elle attacha l'extrmit de son tablier  sa ceinture et alla prendre une
des cannes  lait qu'elle posa sur son paule. Germain tait dj  ses
cts.

--Que faites-vous l, lisabeth? demanda-t-il.

--Vous le voyez: je remplis ma tche de tous les jours.

--Quand je suis arriv, vous tiez assise, et vous vous tes leve
subitement  mon approche...

--Comme doit le faire une pauvre servante lorsqu'elle est sous l'oeil du
matre, interrompit lisabeth.

--Croyez-vous que je veuille vous reprocher de vous tre repose?...
lisabeth, lisabeth! depuis quelques jours j'ai dout de vous; je vous ai
vue plus d'une fois me lancer des regards o se peignait plutt la haine
que l'amiti. Je ne m'tais donc pas tromp! vous m'en voulez? vous ne
m'aimez plus?

--Mon coeur n'a pas chang, rpondit lisabeth; mais on m'a fait comprendre
la distance qu'il y a entre nous. Vous tes mon matre, je suis votre
servante; vous avez le droit de me surveiller et de me gronder quand
j'oublie mes devoirs.

La jeune fille appuya la courroie de la canne contre sa tte et fit
quelques pas en pliant sous son fardeau.

--lisabeth! s'cria Germain avec un accent douloureux, vos yeux sont
rouges: vous avez pleur?

--Je ne dis pas non; mais il n'est pas dfendu  une servante de pleurer,
pourvu qu'elle fasse sa besogne.

--Au nom du ciel! ne me parlez pas ainsi, reprit Germain en essayant
d'arrter la jeune fille.

--Laissez-moi, rpondit-elle; on va trouver que je suis reste trop
longtemps aux champs. Je serai gronde. On m'a dj reproch ce matin de
voler le pain que je mange.

--Qui a pu dire cela? s'cria Germain.

--Votre mre, dit lisabeth. Vous voyez bien que vous avez tort de vous
intresser  une voleuse!

--Voyons, lisabeth, ne vous fchez pas ainsi. Vous n'ignorez pas que ma
mre est un peu vive...

--Je ne l'ignore pas.

--Au fond, c'est une bonne femme...

--Je n'en doute pas.

--Et, malgr ses brutalits, elle vous aime.

--Oui... qui aime bien chtie bien, dit lisabeth avec amertume.

--Elle vous excuserait, si elle connaissait votre tat de souffrance...

--Elle ne le saura jamais, s'cria lisabeth; j'aimerais mieux tomber morte
 cette place que de faire un pareil aveu!

--Mais moi, reprit Germain, moi, qui suis le vrai coupable, si j'allais me
jeter aux pieds de ma mre, lui avouer notre faute, lui demander pardon
pour vous et pour moi?

--Elle vous pardonnerait, Germain, car elle est votre mre; mais elle me
mettrait honteusement  la porte... Oh! que cela ne vous surprenne point,
ajouta lisabeth en remarquant le mouvement d'indignation du jeune homme;
la scne qui s'est passe ce matin entre votre mre et moi m'a ouvert les
yeux. Malheur  moi d'avoir t jeune! malheur  moi d'avoir manqu
d'exprience! Je ne devais pas accepter les fleurs que vous m'apportiez; je
ne devais pas m'apercevoir que vous me regardiez avec tendresse; je ne
devais pas vous savoir gr des attentions que vous aviez pour moi, des
peines que vous m'pargniez; je ne devais pas surtout vous laisser voir ma
reconnaissance, ni vous avouer ma prfrence pour vous, ni vous sourire,
non! Germain, je ne devais pas vous aimer, parce que vous tiez mon matre!
Malheur  moi! car vous tes riche et vos parents voudront vous marier 
une riche fermire. Et vous aurez beau dire que vous m'aimez, on ne vous
coutera pas; et vous aurez beau chercher  me retenir prs de vous, moi je
vous fuirai, parce que si je cdais  vos instances, on m'accuserait de
vous avoir aim pour votre fortune. Vous-mme, vous le croiriez peut-tre
plus tard... O ma mre! Si j'avais eu ma mre prs de moi, si elle avait
exist seulement! L'ide de me reprsenter devant elle aprs ma faute me
l'et fait viter... car elle m'avait leve honntement, et je n'tais pas
ne mauvaise. Mais Dieu me l'a enleve trop tt, et le souvenir des morts
n'est pas assez puissant pour nous arrter... O ma mre! ma mre! que
n'tiez-vous-l!

Germain tait profondment mu. Il s'approcha de la jeune fille, prit une
de ses mains dans les siennes et lui dit avec une rude franchise:

--lisabeth, regardez-moi bien... Je vous aime et vous pouvez compter sur
moi!

Les deux jeunes gens tombrent dans les bras l'un de l'autre.

Cependant Jacquot s'tait rapproch insensiblement du groupe form par le
chien et par les deux amants. Il eut la malheureuse ide de vouloir se
mirer de trop prs dans la canne  lait, et Fidle, qui avait un
merveilleux instinct pour dfendre la proprit, s'lana en aboyant  la
tte du voleur. Germain se retourna, aperut l'ne et l'arrta par le cou
au moment o il s'apprtait  fuir. Puis, aprs avoir plac les cannes 
lait dans les hottes de bois, il invita lisabeth  monter sur l'ne.

--Je ne monterai pas, dit lisabeth.

--Srieusement?

--Srieusement.

--Vous tes fatigue?

--J'en conviens; mais votre mre m'a dfendu de monter sur Jacquot.

--Encore ma mre! dit Germain en haussant lgrement les paules. C'est un
tort de ne voir jamais que le mauvais ct des choses, ma chre lisabeth.
Ma mre n'est pas mchante; elle a le dfaut de tenir trop rigoureusement 
son droit. Ne vous sachant pas souffrante, elle s'est imagine que c'est
par paresse que vous tes descendue si tard de votre chambre, et, pour vous
punir de votre prtendue fainantise, elle vous a condamne  marcher 
pied. Allons, j'espre que vous la connatrez mieux un jour, et que vous
serez toute surprise de la trouver bonne et compatissante...

--Toute surprise en effet, interrompit lisabeth avec un peu de malice.

Puis elle monta gaiement sur Jacquot; car elle n'eut pas de mal  se rendre
aux raisons de son amant et  reconnatre qu'elle pouvait bien, en somme,
avoir port sur matresse Gilles un jugement tmraire. Tant le coeur a
d'empire sur le raisonnement!




II

Le renvoi.


Aprs le dpart d'lisabeth, au moment o matresse Gilles se disposait 
rentrer dans sa cuisine, une commotion subite branla l'air et fut suivie
immdiatement d'un bruit sourd et prolong. La fermire fit un bond,
s'arrta sur le seuil de sa porte et considra avec inquitude l'tat du
ciel. Le soleil brillait dans toute sa splendeur, l'horizon tait pur;
seulement de petits nuages blancs paraissaient  de longs intervalles dans
l'azur, comme si un peintre maladroit et laiss tomber son pinceau sur le
fond de cette toile immense.

--Il n'y a pas la moindre apparence d'orage; a ne peut pas tre le
tonnerre. Les oreilles m'auront tint!

Rassure par cette rflexion, matresse Gilles entra dans une grande pice
enfume, qui servait  la fois de cuisine et de salle  manger. Elle versa
de l'eau dans la marmite, agaa les tisons avec le bout des pincettes et se
mit  gratter consciencieusement des lgumes avec la lame de son couteau,
lorsque les vitres de la croise rsonnrent d'une faon trange.

--Encore le mme bruit! s'cria la fermire en sautant malgr elle.

Elle prta l'oreille et, comme elle n'entendait plus rien, elle se remit 
la besogne: Mais les vitres de rsonner bientt, et matresse Gilles de
sauter en l'air.

--J'y suis cette fois! s'cria matresse Gilles, enchante de sa
dcouverte; boum! boum! c'est bien a... c'est le canon.

Elle alla chercher son almanach dans son armoire et se rapprocha de la
fentre pour le feuilleter. Aussitt les vitres de crier:

--Boum! boum! boum!

--Toujours le mme bruit! dit matresse Gilles en tressaillant et tournant
difficilement les pages avec son pouce qu'elle mouillait pourtant  ses
lvres; voyons... nous sommes dans le mois de juin.

--Boum! boum! boum! crirent encore les vitres.

--Bon! voil que je tremble comme une poule mouille... Ah! nous y voil:
22 juin 1786.

--Boum! boum! boum!

--Mais, s'cria matresse Gilles aprs avoir bien rflchi, ce canon-l
perd la tte; car le 22 juin, c'est un jour tout  fait ordinaire.

--Du tout, ce n'est pas un jour ordinaire, matresse Gilles, du tout, du
tout! dit matre Gilles en entrant.

--Imbcile! rpliqua immdiatement matresse Gilles.

Le fermier ne fit pas la moindre attention  l'apostrophe malveillante de
sa femme et s'avana, le rire sur les lvres, jusqu'au milieu de la
cuisine.

Ce n'tait pas un bel homme que matre Gilles, et le fameux roi Frdric ne
l'et certes pas choisi pour en faire un de ses grenadiers: Mais, s'il
n'avait pas une grande taille, en revanche il avait une de ces bonnes
physionomies qui ont le prcieux privilge de pouvoir voyager partout sans
passe-port. Blonds probablement dans le principe, ses cheveux, en
vieillissant, avaient pris une teinte rousse qui se rapprochait
merveilleusement de la couleur de certaines sauces au beurre dont on a le
secret en Basse-Normandie. Ses yeux taient petits et d'un bleu ple. Il
tait douteux qu'ils se fussent jamais anims; mais ils avaient une
expression de douceur et de bont qui faisait oublier la vie qui leur
manquait. Un nez en trompette, une large bouche qui souriait toujours,
quelques brins de barbe qui couraient de l'oreille au menton compltaient
l'ameublement de ce visage d'honnte homme. Matre Gilles portait une
blouse d'un vert fonc qui lui descendait jusqu'aux genoux. Des gutres
blanches emprisonnaient le bas de ses jambes dont les mollets taient
alls, je ne sais o, faire un voyage de long cours, et ses gros souliers
taient couverts de poussire; car il tait sorti avant le jour pour se
rendre au march de Bretteville-l'Orgueilleuse.

Il se tenait debout devant sa femme, la regardait en ricanant et se
frappait en mme temps le bout du pied avec son bton. Les vitres
rsonnrent de nouveau et rptrent en coeur:

--Boum! boum! boum!

--Ah! tu trouves que je dis des btises! reprit matre Gilles en se moquant
de la fermire, que la dernire explosion avait fait sauter sur sa chaise.
Crois-tu qu'on va s'amuser  tirer le canon  Caen pour faire peur aux
moineaux qui mangent les cerises de notre jardin?

--Es-tu sr que ce soit le canon?

--Parbleu!

--Je viens de regarder dans l'almanach, et ce n'est pas un jour de fte...

--Non, mais un jour de rjouissance, interrompit matre Gilles d'un air
fin.

--Tu as bien de l'esprit aujourd'hui, rpliqua la fermire; il faut que tu
sois all au cabaret?

--Je n'aurais gure eu le temps d'y aller, puisque me voil dj revenu de
Bretteville.

--Qu'est-ce que tu as fait  Bretteville?

--J'y ai appris pourquoi l'on tire le canon  Caen.

--Pourquoi?

--Devine, toi qui as de l'esprit et qui sais lire dans l'almanach.

--Les Anglais ne sont pas dbarqus? demanda matresse Gilles avec
inquitude.

--Si pareil malheur tait arriv, je ne te rpondrais pas en riant.

--Alors, c'est un vnement heureux?

--En peux-tu douter?... Le roi est  Caen!

--Le roi de France! s'cria matresse Gilles avec admiration.

--Lui-mme.

--Louis XVI?

--Louis XVI: un bien brave homme,  ce qu'on dit!

--Alors il faut atteler la jument noire  la charrette, reprit matresse
Gilles en s'animant. Je veux voir Louis XVI. a doit tre bien beau, un
roi?

--Je n'en ai jamais vu; mais j'imagine que a doit tre tout couvert d'or!

--Et a boit et a mange comme nous?

--Apparemment, puisqu'on m'a affirm qu'il a soup hier chez la duchesse
d'Harcourt.

--Et tout le monde peut le voir?

--Tout le monde! On me racontait ce matin,  Bretteville, qu'il ordonne 
son cocher d'aller au pas pour qu'on puisse le voir  son aise. Il
distribue des aumnes aux pauvres; il a mme accord la grce de six
dserteurs enferms dans les prisons de Caen.

--C'est dommage que nous n'ayons pas de dserteurs dans notre famille!
murmura matresse Gilles.

--Qu'est-ce que tu disais? demanda son mari.

--Rien.

--Tant mieux; ce sera moins long, pensa matre Gilles.

En mme temps il dposa son bton sur une chaise, s'assit sur un des bancs
et s'appuya les deux coudes sur le coin de la table.

--Tu vas me servir  djeuner, n'est-ce pas, petite femme?

Cette qualification fut accepte aussi navement qu'elle avait t donne.
Flatte de l'pithte, matresse Gilles s'empressa d'apporter devant le
fermier un morceau de lard froid et du fromage. Elle poussa mme la
complaisance jusqu' tirer du cidre au tonneau. Matre Gilles contemplait
sa femme avec tonnement; et, comme il n'tait pas habitu  de pareilles
attentions, il jugea prudent d'en profiter et se laissa verser  boire sans
souffler mot. Cependant la fermire n'eut pas plus tt rempli le verre
qu'elle releva, par un geste familier, le menton de son mari.

--Nous allons  Caen, n'est-ce pas, mon petit homme?

--Pour voir le roi?

--Sans doute.

--Il est inutile de fatiguer la jument noire.

--Alors tu me refuses?

--Je ne refuse pas; je dis que nous n'avons pas besoin de nous dranger.

--Pourquoi?

--Parce que c'est le roi qui se drange lui-mme.

--Deviens-tu idiot?

--Pour aller de Caen  Cherbourg, dit tranquillement matre Gilles, il faut
bien passer par ici,  moins qu'on ne prenne la mer.

--Ainsi, le roi Louis XVI va passer devant notre maison?

--Aujourd'hui mme; dans moins de deux heures peut-tre.

--J'en deviendrai folle! s'cria matresse Gilles en se frappant dans les
mains et en sautant comme une enfant.

--C'est dj fait, pensa matre Gilles en se versant  boire.

Car, depuis qu'on n'avait plus besoin de sa jument noire, il fallait bien
qu'il se rsignt  se servir lui-mme d'chanson.

--Et le jeune roi n'est pas fier? reprit la grosse fermire.

--On raconte qu'il s'est laiss embrasser,  l'Aigle, par la matresse de
l'auberge o il a dn.

--Je donnerais dix ans de ma vie pour qu'il m'en arrivt autant! s'cria
matresse Gilles.

--Il parat, poursuivit le fermier, qu'il adore le peuple et qu'il
considre ses sujets comme ses enfants.

--La bonne nature d'homme!

--Il ressemble peu au feu roi.

--C'est son fils?

--Non, son petit-fils; il est aussi bon que son aeul tait mchant. Mais
la mchancet... c'est comme la goutte: a saute souvent plusieurs
gnrations.

--Je me sens dj de l'affection pour lui, dit matresse Gilles.

--Et tout le monde est comme toi. La foule pousse des cris de joie sur son
passage et lui jette des fleurs.

--Et nous, est-ce que nous ne lui offrirons pas quelque chose? demanda la
fermire, qui avait sur le coeur le baiser donn  l'aubergiste de l'Aigle.

--C'est une ide, a, ma femme! rpondit le paysan en se grattant la tte.

--Je vais cueillir toutes les fleurs qui sont dans le jardin.

--a n'est pas assez substantiel, les fleurs, remarqua matre Gilles en
rflchissant profondment.

--Ah! j'y suis! s'cria la fermire avec enthousiasme.

--Eh bien? dit le fermier, la bouche bante.

--Eh bien! j'ai deux beaux chapons...

--a n'est pas assez, dit matre Gilles en hochant la tte.

--Nous y joindrons le dernier n de nos agneaux. Je vais le savonner, le
savonner, qu'il sera plus blanc que la neige! et lui passer autour du cou
le ruban rouge que je mets les jours de fte.

--Oui, mais...

--Mais quoi?

--Qui l'offrira?

--Moi.

--Et les chapons?

--Moi, dis-je, et c'est assez! rpliqua matresse Gilles, qui rencontra
sans s'en douter un hmistiche clbre.

--Mais...

--En finiras-tu avec tes _mais_! s'cria la fermire... Est-ce que je ne
saurai pas m'expliquer aussi bien que toi?

--Je ne dis pas non; mais si tu avais une _jeunesse_ avec toi, a n'en
ferait pas plus mal.

--Une _jeunesse_?... et qui donc?

--lisabeth, par exemple; elle n'est pas vilaine fille; et, en prenant ses
_habits_ du dimanche...

--Tais-toi!

--Elle serait prsentable.

--Tais-toi! tais-toi! s'cria matresse Gilles en fermant avec sa main la
bouche de son mari... N'as-tu pas honte de songer  lisabeth, une mchante
crature qui nous pille, qui nous vole, qui mange notre pain et ne fait pas
le quart de sa besogne! Cette fille-l est indigne de paratre devant le
roi; et, si je n'avais piti de son pre, je l'aurais dj mise  la porte.

--Je ne me suis pas encore aperu qu'il manqut quelque chose  la maison,
dit timidement le fermier.

--C'est--dire que je mens, reprit la fermire en se croisant les bras sur
la poitrine. Tu ne rougis pas de prendre la dfense de cette mchante
fille?... Vous tes tous comme cela, du reste, et je suis bien sotte de
m'en fcher. Si j'avais dix-huit ans, comme lisabeth, oh! j'aurais
toujours raison, et l'on serait aux petits soins pour moi. Mais je n'ai pas
dix-huit ans, et j'ai tort, parbleu! Je draisonne, je perds la tte...
C'est moi pourtant qui dirige ta maison, moi qui fais ta cuisine, moi qui
reois les voyageurs, moi qui soigne la laiterie, moi qui donne  manger 
la volaille, qui cris les quittances; car tu n'es propre  rien, toi; tu
n'as pas plus de tte qu'une linotte, plus d'nergie qu'une poule mouille!
Tu as tellement peur d'une querelle que tu te laisserais marcher sur le
pied, voler et jeter  la porte, plutt que de montrer que tu es un
homme!... Ah! mademoiselle lisabeth est le modle des servantes?...
coute, voil dix heures qui sonnent  l'horloge; elle n'est pas encore
revenue des champs, elle n'a pas encore fini de traire les vaches!... Oui,
je te conseille de regarder par la fentre; tu pourras y rester longtemps
si tu tiens  la voir revenir...

--Pas si longtemps, dit le fermier en indiquant du doigt la grande route;
car la voil avec Germain.

--Et perche sur l'ne! s'cria matresse Gilles.

Rouge de colre, elle sauta par-dessus le banc, bouscula son mari, renversa
deux chaises et s'lana dans la cour.

Au moment o Germain tirait l'ne par la bride pour lui faire passer le
petit pont jet sur le foss qui sparait la cour de la route, lisabeth
aperut la fermire qui accourait en poussant des cris furieux.

--Laissez-moi descendre, dit-elle  Germain; autant vaut viter une
querelle, quand on le peut.

--Ma mre se calmera, soyez tranquille, rpondit le jeune homme.

Lorsqu'il se retourna, il se trouva face  face avec matresse Gilles, qui
ne cessait de crier, bien qu'elle ft tout prs des jeunes gens:

--Descendra-t-elle, la fainante, la paresseuse!

lisabeth n'avait pas attendu cette dernire injonction pour sauter 
terre. Cette prompte obissance sembla redoubler la colre de matresse
Gilles.

--Je vous avais dfendu de monter sur Jacquot, dit-elle en montrant le
poing  la servante. Vous me la tuerez, la pauvre bte!

--Quant  cela, ma mre, dit Germain avec calme, Jacquot est bien de force
 porter lisabeth.

--Jacquot est un vieux serviteur, rpliqua vivement la fermire, et l'on ne
doit pas abuser des gens, qui ont pass toute leur vie  travailler, pour
encourager la paresse d'une demoiselle lisabeth!... Mais, voil ce que
c'est: on n'a plus d'gards pour la vieillesse quand on ne sait mme pas
respecter sa mre.

--Je ne crois pas vous avoir manqu de respect, rpondit simplement
Germain.

--Je vous rpte, poursuivit matresse Gilles, que vous ne devez pas aller
contre mes volonts. Or, j'avais dfendu ce matin  cette mchante fille de
monter sur Jacquot; quand on se lve  huit heures du matin pour aller
traire les vaches, on peut bien marcher  pied; car il n'y a plus de rose
dans les champs.

--coutez-moi, ma mre, dit Germain.

--J'coute, rpondit matresse Gilles du ton d'une personne qui a pris la
ferme rsolution de se boucher les oreilles tout le temps qu'on lui fera
l'honneur de lui parler.

--En revenant ce matin de voir nos bls, dit Germain, j'ai rencontr
lisabeth dans l'herbage o sont les vaches; elle tait tendue  terre et
dormait profondment...

--C'est probablement pour dormir qu'on l'a loue!

--Elle s'est rveille  mon approche et m'a dit qu'elle tait souffrante.

--Toujours l'excuse des paresseux!

--Et comme elle avait grand'peine  marcher, je n'ai cru faire que mon
devoir en l'engageant  monter sur Jacquot.

--Malgr ma dfense!

--Je ne la connaissais pas... D'ailleurs, je pense que vous en auriez fait
tout autant  ma place, si vous aviez vu sa pleur et son abattement; car
je vous sais bon coeur.

--Je le crois pardine bien que j'ai bon coeur!... on en abuse assez!
rpondit la fermire qui ne parut pas tout  fait indiffrente  ce
compliment.

Germain s'imaginait avoir gagn la cause d'lisabeth. Malheureusement
matre Gilles, qui avait observ de la fentre de la cuisine ce qui se
passait dans la cour, eut la fcheuse ide de venir se mler au dbat. A la
vue de son mari, la fermire se rappela la discussion qu'elle avait eue
avec lui, et sa mauvaise humeur prit des proportions telles qu'aucune
puissance humaine n'et t capable d'arrter le dbordement de paroles qui
sortit de sa bouche.

--Bon! voil l'autre, maintenant! s'cria-t-elle en lanant  son mari un
regard furieux... Ne suis-je pas la plus malheureuse des femmes! Mon fils
et mon mari se donnent la main pour me tourmenter. Mais, au lieu de me
faire mourir ainsi  petit feu, mettez-moi  la porte de chez nous!... Vous
pourrez alors garder votre lisabeth, puisque vous avez besoin de cette
fille-l pour vivre... Oui, oui! c'est une excellente crature; elle n'est
pas paresseuse, elle n'est pas malhonnte, elle ne vole pas ses matres,
c'est la brebis du bon Dieu!... Allez donc l'embrasser, Germain; pousez-la
mme, si bon vous semble; et vous, matre Gilles, chassez-moi de la maison,
j'irai mendier mon pain sur la grand'route... C'est moi qui suis la
voleuse, c'est moi qui suis la fainante!... Voyons, poussez-moi sur le
chemin et tchez de vous remuer un peu!

La recommandation n'tait pas inutile; car matre Gilles et son fils
restaient immobiles et silencieux.

Chez le fermier, c'tait stupfaction, tourdissement, timidit et habitude
de supporter sans se plaindre les orages domestiques; chez Germain, au
contraire, c'tait consternation, dsespoir. Ses yeux taient tourns du
ct d'lisabeth, qui s'tait assise sur le banc de pierre, au pied d'un
poirier dont les branches s'attachaient comme autant de bras au mur de la
maison. La jeune fille avait cach sa tte dans ses mains, et de grosses
larmes roulaient le long de ses joues. Germain entendait de sa place les
sanglots qu'elle cherchait  retenir. Il ne put supporter plus longtemps ce
spectacle et son secret lui chappa. Comme le joueur qui risque sa fortune
sur un coup de ds, il risqua tout, dans un aveu que lui arrachrent sa
douleur et ses remords, tout, jusqu' son amour pour lisabeth, jusqu'
l'avenir de la pauvre fille.

--Vous tes ma mre? dit-il en serrant avec motion les mains de la
fermire.

--Pour mon malheur! rpondit-elle.

--Et vous, vous tes mon pre? reprit-il en s'adressant  matre Gilles.

Habitu  la soumission la plus absolue, le brave homme sembla chercher
dans les yeux de sa femme un signe d'assentiment.

--Vous devez donc m'aimer comme votre fils? poursuivit Germain.

--Pour cela, a ne fait pas de doute! dit le fermier en embrassant le jeune
homme.

Quant  matresse Gilles, elle se tenait toujours sur la dfensive.

--Et vous dsirez mon bonheur? continua Germain.

--C'est encore vrai, dit le fermier.

--Eh bien! supposez que le bon Dieu, au lieu de vous accorder un garon,
vous ait donn une fille...

--a m'aurait mieux convenu! interrompit matresse Gilles.

--Supposez encore, poursuivit Germain, que vous soyez dans la pauvret et
que votre fille soit oblige pour vivre de se louer comme servante dans une
ferme. Votre fille est belle, le fils du fermier s'en aperoit, il l'aime,
il ne le lui cache pas, et la pauvre enfant l'coute pour son malheur 
elle... Que doit faire le fils du fermier?

--Si ce garon-l a du coeur, dit matre Gilles, il doit en faire sa femme.

--Et si son pre s'y oppose? demanda Germain.

--Il aurait tort, rpondit le brave homme. Il pourrait bien, sans doute,
gronder son fils; mais il ne devrait pas causer, par son refus, la perte de
la jeune fille.

--Eh bien, mon pre, grondez-moi! dit Germain en fondant en larmes et en
tombant dans les bras du vieillard; car le fils du fermier c'est moi, et la
servante c'est lisabeth.

Le brave homme serra son enfant contre son coeur avec une grosse motion.
Cette confidence renversait bien des projets; mais les beaux rves qu'il
avait caresss s'vanouirent sans peine, sinon sans regrets, pour faire
place aux sentiments d'honntet qui faisaient le fond de son caractre; et
le pardon s'chappa de ses lvres avec le dernier baiser qu'il donna  son
fils.

Cependant, matresse Gilles n'avait pas eu besoin d'attendre la fin de
l'apologue pour en comprendre la moralit; car les femmes, dans quelque
milieu social que le sort les ait places, surpassent de beaucoup les
hommes en finesse, et rien n'est plus merveilleux que leur aptitude 
deviner les choses les plus impntrables, pour peu qu'il s'y mle de
l'amour ou tout autre sentiment dlicat. Elle n'eut pas plus tt entendu
les premiers mots de la confidence que, sans s'inquiter de la
dtermination que prendrait son mari, elle courut rapidement vers la
maison. Elle monta  sa chambre, ouvrit son armoire, compta dix cus dans
sa main et redescendit quatre  quatre les marches de l'escalier. Son
visage, si color d'ordinaire, tait presque ple et ses lvres
tremblaient. lisabeth tait toujours assise sur le banc de pierre et
pleurait. Matresse Gilles s'approcha de la jeune fille, dont elle carta
brusquement les mains, et lui jeta les pices de monnaie sur les genoux.

--Voyez, dit la fermire, s'il y a bien dix cus. Je ne vous dois que onze
mois; mais je vous paie l'anne entire, afin d'tre dbarrasse plus tt
de vous.

--Vous me mettez  la porte? dit lisabeth.

--a me parat clair.

--Vous tes mcontente de moi? Je ne travaille pas assez?

--Il s'agit bien de cela! s'cria matresse Gilles avec indignation.

--Germain a parl! se dit lisabeth en retombant sur le banc de pierre, je
suis perdue!

D'abondantes larmes s'chapprent de ses yeux, et sa tte s'affaissa sur sa
poitrine, comme une fleur qui plie sous le poids de la rose.

--Ramassez votre argent, reprit durement la fermire en montrant les pices
de monnaie qui avaient roul  terre.

Ces paroles rappelrent lisabeth au sentiment de sa position; elle fit un
violent effort sur elle-mme et se leva.

--Merci! rpondit-elle en dtournant la tte.

--Vous les ddaignez?

--J'aime mieux vous avoir servie pour rien!

--Pour rien, dites-vous? rpliqua brutalement matresse Gilles; et vous
avez fait le malheur de mon fils!

Ces derniers mots firent tressaillir la jeune fille. Elle leva noblement la
tte et obligea la fermire  baisser les yeux sous son regard.

--Matresse Gilles, dit-elle, apprenez que le malheur n'a frapp chez vous
qu'une seule personne, et cette personne, c'est moi! Si je ne respectais
votre mari, si je ne... pardonnais  Germain, je ne partirais pas d'ici
sans vous maudire... Vous comprendrez plus tard combien vous avez t
injuste et cruelle  l'gard d'une pauvre enfant, qui ne se croyait pas en
danger sous votre toit... Je ne demande pas d'autre vengeance; et, lorsque
je sortirai de cette maison, d'o vous me chassez indignement, pas une
parole de haine ne s'chappera de ma bouche... Je trouverai peut-tre mme
la force d'appeler sur elle la bndiction du ciel.

A ces mots, elle disparut dans l'intrieur de la maison.

Le fermier et son fils, aprs le premier panchement, furent tout surpris
de ne plus voir matresse Gilles  leurs cts; ils l'aperurent bientt
prs de la porte de la cuisine et marchrent  sa rencontre.

--Tu sais tout? dit le fermier en s'essuyant les yeux du revers de sa
manche, et tu pardonnes  Germain?

--Il le faut bien, rpondit la fermire en se baissant pour ramasser les
cus qui taient rests au pied du banc.

--Qu'est-ce que c'est que cet argent? demanda matre Gilles?

--Ce sont les gages d'lisabeth.

--Tu la paies d'avance?

--Je la mets  la porte.

--Vous la chassez! s'cria Germain. Voyons... vous plaisantez, ma mre?

--Je ne plaisante pas; je ne veux pas garder une fille de mauvaise vie chez
moi.

--Mais c'est moi qui ai fait tout le mal! reprit le jeune homme.

--Et c'est  moi de le rparer, rpondit la fermire.

--Tu as tort, ma femme, hasarda matre Gilles.

--Tais-toi, lui dit matresse Gilles; cela ne te regarde pas.

--Comment! mon pre, vous souffrirez une pareille indignit? dit Germain en
voyant le fermier se prparer  la retraite.

--Petite pluie abat grand vent, lui rpondit matre Gilles  voix basse;
dans moins d'une heure ta mre ne songera plus  renvoyer sa servante.

--Vous vous trompez, dit la fermire, car la chose est dj faite.
lisabeth a reu son cong. Elle ne dormira pas cette nuit sous mon toit.

--Ah! ma mre, s'cria Germain en clatant en sanglots; il et mieux valu
ne pas me mettre au monde.




III

Louis XVI.


Les dtails que matre Gilles avait recueillis  Bretteville sur l'arrive
prochaine de Louis XVI taient exacts. Le jeune roi avait quitt Versailles
le 21 juin 1786, pour se rendre  Cherbourg. Il arriva dans la soire du 21
au chteau d'Harcourt, o il passa la nuit, et le 22,  dix heures du
matin, il s'arrta  Caen, sur la place des Casernes, et reut des mains du
comte de Vandeuvre les clefs de la ville. La foule s'tait porte au devant
du roi, qui recevait avec bont les placets qu'on lui faisait parvenir. Ce
fut seulement  l'extrmit de la ville qu'il permit  ses cochers de
lancer les chevaux. Le temps tait magnifique. Louis XVI ne se lassait pas
d'admirer les moissons qui couvraient la campagne. Il prenait une joie
d'enfant  passer la tte  la portire, pour mieux respirer la senteur des
champs; et, se retournant vers ses compagnons de route, le prince de Poix,
les ducs de Villequier et de Coigny:--Convenez, messieurs, leur disait-il
gament, que Virgile avait raison de conseiller aux Romains de dserter
leurs villas pour aller chercher de douces motions au sein de la campagne.

Et les carrosses de la cour passaient si rapides que les arbres de la route
semblaient courir  toutes jambes le long des fosss, et qu'un nuage de
poussire se roulait en tourbillons pais  l'arrire des voitures. Mais, 
chaque village, Louis XVI ordonnait de ralentir la marche et se montrait
aux paysans qui saluaient son apparition par des cris de joie. Lorsqu'on
fut sorti de Bretteville-l'Orgueilleuse, le roi parut regretter de ne pas
s'tre arrt dans ce village. Le grand air lui avait ouvert l'apptit.

--Sa Majest trouvera bientt ce qu'elle dsire, dit le duc de Villequier.

--Vous croyez? demanda Louis XVI.

--J'en suis certain, car j'ai parcouru cette route  cheval; et, dans moins
de dix minutes, nous rencontrerons une auberge sur la droite, au bas de
deux ctes.

--A merveille! s'cria joyeusement Louis XVI; nous allons faire un repas en
plein air, comme de vrais bergers.

Tandis que le roi sortait de Bretteville-l'Orgueilleuse, un silence
solennel rgnait dans la grande cuisine de matresse Gilles. On n'entendait
que le bruit sec des sabots qui frappaient l'aire ou le tic-tac monotone du
balancier de l'horloge. Mais voil qu'une rumeur extraordinaire,
accompagne de convulsions, clate soudain dans cette petite bote carre,
comme si l'tre anim qu'elle semblait retenir prisonnier entre ses parois
et voulu briser ses chanes... et midi sonna. Ce fut comme un coup de
thtre,--car c'tait l'heure du dner--et matresse Gilles remplit  elle
seule de son mouvement toutes les parties de son immense cuisine. Les
assiettes, qu'on aurait pu considrer comme les pices principales d'un
vaste chiquier, s'alignrent sur les bords de la table; les couteaux et
les fourchettes se placrent  leur droite, en guise de cavaliers; les
verres se posrent carrment en tte, sur la premire ligne, en guise de
pions, et les pots de cidre furent plants comme des tours aux quatre coins
de la table. Lorsqu'elle vit arriver les hommes de journe, matresse
Gilles apporta la soupire, d'o sortait un pais nuage de fume. Mais
personne n'y toucha; on attendait le fermier et son fils. Enfin matre
Gilles parut. Sa physionomie n'avait rien de rassurant; sa bouche, fendue
videmment pour un sourire perptuel, se contractait en grimaant, comme
lorsqu'il avait du chagrin.

--Tu ne l'as pas trouv!... je vois bien cela  ta mine, s'cria matresse
Gilles, sans donner  son mari le temps de s'expliquer.

--Que peut-il tre devenu, notre pauvre Germain? dit le fermier en se
laissant tomber sur une chaise avec accablement.

--Vous ne l'avez pas vu, vous autres? demanda matresse Gilles aux gens de
la ferme.

--Non, rpondirent les domestiques.

--Tu ne manges pas? reprit la fermire en se tournant vers son mari.

--Je n'ai pas faim.

--Poule mouille! s'cria ddaigneusement matresse Gilles en emplissant
son assiette jusqu'aux bords... Il se retrouvera, ton fils, il se
retrouvera, parbleu!... Il est all prendre l'air... Ah! mon Dieu!
qu'entends-je? s'cria de nouveau matresse Gilles; et, pour la premire
fois de sa vie, elle laissa tomber son assiette, qui couvrit l'aire de
soupe et de morceaux de faence... C'est le roi!

A ce mot, tous les gens de la ferme quittrent leur place, jusqu' matre
Gilles, qui, s'il n'avait pas d'apptit, retrouva du moins des jambes pour
la circonstance; et tout le monde, matres et domestiques, se prcipita 
l'entre de la maison. C'taient bien, en effet, les carrosses de la cour
qui descendaient la cte au grand galop de quatre chevaux.

--Et mes chapons? s'cria matresse Gilles avec dsolation. Qu'on aille me
chercher mes chapons!

Un garon de ferme se dtacha du groupe pour obir aux ordres de sa
matresse.

--Et mon agneau?

--Le voici, dit le fermier en saisissant le pauvre petit animal qui passait
 ct de sa mre. Mais il n'est pas dcrott.

--Tant pis! rpondit matresse Gilles.

En mme temps elle fit ranger toute sa petite arme de valets et se mit
 leur tte, tandis que son mari, plac modestement  deux pas en arrire,
tenait dans ses bras les chapons et l'agneau. Puis elle se prpara 
marcher au devant des voitures. Mais elle s'arrta subitement, recula
en trbuchant et ne retrouva son quilibre que sur les pieds de son mari.

Le roi tait descendu de voiture, accompagn de plusieurs seigneurs de sa
suite, auxquels il montrait la maison avec des gestes qui pouvaient faire
penser qu'il avait le dsir d'y entrer. Et telle tait bien son intention;
car le petit cortge se mit en marche, franchit le pont jet sur le foss
et s'avana dans la cour.

Matresse Gilles n'tait pas prpare  cet vnement. Sa fermet
l'abandonna. On la vit mme trembler et jeter autour d'elle un regard
dsespr, comme si elle et appel quelqu'un  son aide. Ce n'tait plus
l'arrogante fermire qui faisait retentir la maison de sa voix formidable;
ce n'tait plus matresse Gilles campe firement, les deux poings sur les
hanches, et gourmandant sans piti les domestiques. Quant au fermier, il
n'tait pas tonnant que ses deux genoux se donnassent de frquents et
involontaires baisers. Le pauvre homme tremblait; la peur lui fit lcher
les deux chapons, qui s'enfuirent, et l'agneau, qui s'en alla promptement
rejoindre sa mre.

Cependant le roi approchait toujours. Il n'tait plus qu' vingt pas du
groupe form par les deux fermiers et leurs domestiques.

--Et mes mains qui sont encore toutes noires de charbon! s'cria
douloureusement matresse Gilles. Voyons, Jean, dit-elle  son mari, tu
peux bien recevoir le roi pendant que je vais aller les nettoyer?

--Essuie-les  ton tablier, rpondit le fermier plus mort que vif.

--Et mon bonnet que je porte depuis le commencement de la semaine?

--Et mes souliers tout pleins de poussire! rpliqua le paysan.

--Et mon fichu dchir! continua la femme.

--Et mon gilet sans boutons! rpondit le mari.

--Je vous rpte que vous tes superbe comme cela, Jean! s'cria matresse
Gilles.

Aussitt elle se fit,  coup de coudes, une troue  travers les
domestiques et disparut dans la maison.

Le roi n'tait plus qu' six pas de matre Gilles.

Le pauvre fermier se tordait les mains et la sueur lui roulait sur le
visage. Il essaya d'appeler matresse Gilles, lisabeth, Germain mme qu'il
savait absent. Mais la voix lui fit dfaut. Comme le roi approchait
toujours, comme la fuite tait devenue impossible, le paysan ta
respectueusement son bonnet de laine et se plia en deux, n'osant ni se
relever, ni dtacher les yeux de l'extrmit de ses pieds qu'il trouvait
encore plus laids et plus difformes que de coutume.

--Allons, brave homme, relevez-vous, dit Louis XVI en lui frappant
amicalement sur l'paule.

Mais matre Gilles se baissa encore plus bas, de sorte que ses longs
cheveux roux semblaient prendre racine dans le sol. Sur une nouvelle
invitation du roi, il se dcida  se redresser. Seulement son corps se
balana longtemps encore avant de reprendre son quilibre, comme ces
arbustes qu'on a ploys avec la main et qui s'inclinent plus d'une fois
avant de rester immobiles.

--Vous servez  boire et  manger, comme cela est crit l-bas au-dessus de
votre porte? reprit Louis XVI aprs l'avoir rassur de son mieux.

--Oui, Ma-ma-majest, bgaya matre Gilles.

--Voyons, qu'allez-vous me donner  manger?

--Ma-majest, tout ce que nous avons est  votre service. On va tuer toute
la volaille, s'il le faut...

--Mais il ne le faut pas! dit Louis XVI, que les protestations du fermier
amusaient tonnamment. Je ne voudrais pour rien au monde tre la cause d'un
tel massacre! Je n'ai pas, d'ailleurs, l'intention de faire un dner en
rgle. Une simple collation, voil tout.

--Mon Dieu! mon Dieu! si ma femme tait l seulement! s'cria matre Gilles
au dsespoir de ne pouvoir trouver quoi offrir  son souverain.

--J'aurais t enchant de la voir, dit Louis XVI; mais, puisque le malheur
veut qu'elle ne soit pas l, je m'en rapporte  vous. Vous dsirez me
donner de trop bonnes choses? vous voulez me gter, j'imagine? Aussi, pour
vous mettre  votre aise, je vous demanderai si vous avez des oeufs?

--C'est si commun!

--Pas tant que vous le pensez, s'ils sont frais.

--Oh! quant  cela, on va les prendre au poulailler.

--Trs-bien. Et du beurre?... en avez-vous?

--On vient de le faire.

--Voil un repas magnifique! s'cria joyeusement Louis XVI. Vous voyez,
brave homme, que je ne suis pas si difficile... Eh bien, qu'y a-t-il
encore? demanda le roi en remarquant que matre Gilles se grattait
l'oreille d'une manire dsespre.

--C'est que... la cuisine... balbutia matre Gilles, la cuisine est bien
sombre, et Sa Majest est habitue  manger dans de si beaux appartements!

--C'est cela qui vous embarrasse?... Mais, y a-t-il  Versailles une salle
 manger avec un plus beau plafond que celui-l? dit Louis XVI en faisant
admirer  ses gentilshommes la puret du ciel.

--Sa Majest consent  manger en plein air? demanda matre Gilles en
ouvrant de grands yeux bahis.

--En plein air, mon cher hte! rpondit le roi. Et voici ma place toute
trouve, ajouta-t-il en se dirigeant vers le banc de pierre plac prs de
la porte d'entre.

Matre Gilles, devinant l'intention du roi, ta sa veste, l'tendit avec
soin sur la pierre et entra dans la maison.

Cependant deux garons de ferme apportrent une petite table devant le roi,
et matre Gilles reparut bientt dans sa belle blouse des dimanches. Il
dposa un couvert sur la table, aprs avoir eu soin, toutefois, d'essuyer
le verre avec le bas de sa blouse. Puis il demanda au roi quelle boisson il
fallait lui servir.

--Vous avez donc le choix? dit Louis XVI.

--Majest, j'ai encore une vieille bouteille de vin qui nous est reste du
baptme de notre fils.

--Eh bien! gardez-la pour le jour de son mariage... On aura soin,
ajouta-t-il en s'adressant  ses familiers, de complter le caveau de ce
brave homme.

--Alors... nous n'avons plus que du cidre  offrir...

--Trs-bien! Servez-moi du cidre et apportez-moi de votre pain de mnage.
Je me sens un apptit d'enfer!

Le roi fut promptement obi. Comme il ouvrait un oeuf aprs avoir coup une
tranche de pain, il crut s'apercevoir qu'on lui frappait de temps  autre
sur le bas de la jambe. Il regarda de ct et vit le gros chien de ferme
qui se permettait, contre toutes les lois de l'tiquette, de caresser avec
sa patte les mollets de son souverain.

--Ah! je devine ce que tu veux, toi! dit Louis XVI en lui jetant un morceau
de pain que le barbet attrapa avec la dextrit d'un jongleur accompli.

Mais, comme le barbet avait un apptit drgl, il renouvela ses demandes
avec tant d'insistance que matre Gilles en fut tout scandalis.

--Fi donc! vilaine bte! s'cria le fermier; vous devriez rougir de
tourmenter ainsi Sa Majest!

Cette apostrophe bien sentie ne paraissant pas toucher le compagnon de
table du roi, matre Gilles s'arma d'un gourdin dont il montra le gros bout
au parasite  quatre pattes.

--Laissez-le, dit Louis XVI en passant amicalement la main sur la tte de
son protg; il ne me gne pas. Comment l'appelez-vous?

--Sauf votre respect, Majest, il s'appelle Fidle.

--Fidle? A coup sr ce n'est pas un chien de cour, dit Louis XVI en
souriant.

--Pardon, Majest, rpondit matre Gilles, qui n'avait pas compris le jeu
de mots: il n'y a pas son pareil comme chien de garde.

La nouvelle de l'arrive de Louis XVI s'tait vite rpandue, et l'on voyait
accourir de tous cts les habitants de Sainte-Croix. Ils se tenaient
respectueusement  distance, le cou tendu dans la direction du roi, et
suivant curieusement le moindre de ses mouvements, comme s'ils eussent t
surpris de le voir manger comme un homme ordinaire. Le bruit des cloches se
fit bientt entendre, et ce signal officiel dcida les retardataires 
dserter le village. A cet instant la porte de la cuisine s'ouvrit, et
matresse Gilles parut sur le seuil dans ses plus beaux atours. Un grand
tablier de soie, qui miroitait au soleil comme la gorge de ses pigeons,
couvrait sa poitrine et descendait jusqu'au bas de sa jupe d'un rouge
clatant. Un immense bonnet, en forme de cathdrale, talait au vent ses
ailes de papillon et couronnait dignement cet imposant difice.

La fermire se dirigea vers le groupe des courtisans, qu'elle salua jusqu'
terre, pensant que le roi devait en faire partie. Mais, lorsqu'en se
retournant, elle aperut Louis XVI assis  la petite table et tendant
tranquillement son beurre sur une tranche de pain, elle entra dans une
colre impossible  rendre et, saisissant rudement son mari par le collet:

--Malheureux! s'cria-t-elle, tu as eu la btise de laisser Sa Majest
dehors!... Tu ne sauras donc jamais rien faire comme les autres!

--Pardon, dit Louis XVI qui avait grand'peine  garder son srieux, c'est
moi qui l'ai voulu... Vous pouvez lcher matre Gilles.

--C'est ma femme, dit le fermier en faisant une sorte de prsentation de
matresse Gilles, quand il fut chapp de ses griffes.

--Je l'ai devin tout de suite, rpondit le roi en souriant. Elle a
vraiment bonne mine, votre femme!

--Sa Majest est bien honnte, dit matresse Gilles en excutant la plus
belle de ses rvrences.

Mais le roi ne s'occupait dj plus d'elle. Son attention s'tait reporte
sur la foule des paysans qui remplissaient la grande route.

--Allez avertir ces bons villageois qu'on leur permet d'entrer dans la
cour, dit Louis XVI  une personne de sa suite; s'ils ont quelque demande 
me faire, je suis prt  les entendre.

On se rappelle qu'lisabeth, aprs la querelle qui s'tait leve entre
matresse Gilles et son fils, refusa de recevoir le paiement de ses gages
et alla se rfugier dans sa mansarde. Elle se jeta  genoux devant son lit,
la tte appuye contre les draps et les mains leves au ciel. Combien de
prires entrecoupes de sanglots montent ainsi chaque jour vers Dieu! Qu'il
est bon de se retrouver ainsi tout seul, loin du monde, et de sonder
impitoyablement les plaies de son me!

Qui pourrait songer en ces moments redoutables  se dguiser la vrit? Les
dguisements sont bons pour des chagrins d'enfant; mais, quand toutes les
cordes de la douleur ont vibr en nous, il n'est plus possible d'tre
hypocrite envers soi-mme.

lisabeth pleura amrement; mais, aprs le premier tumulte de ses passions,
elle examina plus srieusement la conduite de la fermire; elle s'avoua que
la plupart des mres eussent agi comme sa matresse. Elle se trouvait mme
des torts, sans pouvoir toutefois excuser les brutalits et surtout
l'arrogance de la fermire. Car ce qu'on pardonne le plus difficilement
chez les autres, ce sont moins les mauvais traitements que l'orgueil
immodr qui cherche  nous humilier. lisabeth tait arrive  cet tat
d'abattement physique o l'me, se dtachant de la terre, se rapproche du
ciel par la prire. Alors ses larmes coulrent moins brlantes; ses soupirs
ne dchirrent plus sa poitrine et l'indulgence entra dans son coeur.

Pleine de rsignation, elle se leva pour commencer ses prparatifs de
dpart. Au mme instant on frappa  la porte de sa petite chambre.

--Entrez, dit-elle.

La porte s'ouvrit et Germain tomba aux genoux d'lisabeth.

--Oh! pardonnez-moi! s'cria-t-il en sanglotant. Ne me maudissez pas,
lisabeth!

--Vous maudire! dit la jeune fille en plissant... Il faudrait alors
commencer par me maudire moi-mme. Car... vous, du moins, vous aviez pour
excuse le peu d'importance de votre faute, et l'irrflexion de votre ge
vous fermait les yeux sur le reste; tandis que moi, je devais savoir quel
avenir je me prparais!...

--Ne partez pas, lisabeth, je vous en supplie, restez prs de nous. Ma
mre oubliera tout; elle finira par vous aimer et vous appeler du doux nom
de fille.

--Ce sont des rves tout cela, mon bon Germain!... D'ailleurs, je ne
consentirais jamais  tre votre femme.

--Vous ne m'aimez donc plus?

--Je vous aime toujours. Mais la souffrance m'a vieillie; et j'ai rflchi
 bien des choses auprs desquelles je passais tourdiment jadis; et je me
suis dit que la femme doit, avant tout, dfendre sa puret... Lorsqu'un
homme a perdu l'honneur, on dit qu'il a t lche et tout le monde le
mprise. Notre honneur  nous, c'est notre vertu! Lorsque nous n'avons pas
su la garder, nous sommes lches comme l'homme qui a manqu  l'honneur. Je
ne voudrais pas pouser un homme lche... Vous ne pouvez pouser une femme
sans vertu.

--lisabeth, lisabeth! dit Germain, ne vous jugez pas ainsi!

--Je parle comme le monde...

--Je me moque du monde et de ses jugements. Je ne sais qu'une chose: c'est
que je vous estime, c'est que je vous aime!... Ne partez pas!

--C'est impossible! on m'a chasse d'ici.

--Et moi je vous dis d'y rester! Je suis le matre aprs tout! et ma mre
ne me tiendra pas toujours...

--Une brouille avec votre mre? Voil ce que je veux viter  tout prix. Je
vais partir.

--Pour aller?

--Chez mon pre. Il n'y a que Dieu et lui qui puissent me pardonner.

--Mes larmes ne vous flchiront pas?

--Ma rsolution est prise.

--Eh bien! vous ne partirez pas seule! dit Germain.

Et le jeune homme sortit sous le coup d'une terrible motion. lisabeth
resta quelques instants immobile, les yeux fixs sur la porte qui venait de
se refermer. Puis elle clata en sanglots.

--Mon Dieu! dit-elle, est-ce que la punition ne dpasse pas la faute?

Elle promena un regard dsol sur les murs de sa petite mansarde, dont
chaque meuble tait un souvenir. C'taient le lit, o elle gotait un si
doux sommeil, le bnitier de faence surmont d'un Christ o elle puisait
pieusement de l'eau bnite tous les matins  son rveil, la petite table
sur laquelle elle lisait le dimanche, la chaise sur laquelle elle se
berait en pensant  son pre infirme,  sa mre qui reposait sous le vieil
if du cimetire,  ses amis d'enfance. Elle se sentait le coeur gros 
l'ide de quitter ces vieilles connaissances qui l'avaient vue rver, prier
et pleurer! Et cette admirable campagne que l'on apercevait de la fentre!
et ce bois sombre qui s'arrondissait  l'horizon comme une paisse
chevelure! et le clocher d'Audrieu qui se dtachait en noir sur le bleu du
ciel! Que de posie,  l'heure des adieux, dans toutes ces choses qui lui
paraissaient autrefois insignifiantes!...

Mais voil que de riches voitures descendent la cte  grand bruit et
viennent troubler sa rverie. lisabeth, qui tenait  rester avec ses
penses, referma la fentre. Elle plia soigneusement ses robes et grossit
son paquet de tous les autres objets de toilette. Une rumeur extraordinaire
partait d'en bas et montait jusqu'au toit; mais la jeune fille n'eut pas un
instant l'ide d'ouvrir la fentre. Elle prit une dernire fois de l'eau
bnite sous le vieux crucifix, jeta un dernier regard autour d'elle et
descendit lentement les marches de l'escalier.

Il faut renoncer  peindre sa surprise et son effroi, lorsqu'elle aperut
la foule qui remplissait la cour. Elle voulut revenir sur ses pas; mais il
n'tait plus temps. Franoise, la servante qui s'tait moque d'elle si
mchamment le matin, s'approcha d'elle et, feignant une compassion
hypocrite:

--Vous avez l'air bien triste? lui dit-elle. Cela ne convient gure dans un
pareil jour!

La mchante fille avait eu soin d'lever la voix pour tre entendue des
personnes qui l'entouraient. Tous les regards se portrent aussitt sur la
pauvre lisabeth, qui, rougissant et plissant, subit dans ces courts
instants le plus affreux supplice qu'ait jamais endur crature humaine.

Louis XVI avait fini son repas et parlait avec bont aux paysans. Il fut un
des premiers  entendre la remarque perfide de Franoise. Il regarda
lisabeth et fut frapp de son air d'abattement.

--Laissez approcher cette enfant, dit-il.

La foule ouvrit ses rangs. Mais, soit qu'elle n'et pas entendu les paroles
de Louis XVI, soit qu'elle n'et pas la force de faire un mouvement,
lisabeth demeura debout  la mme place, les yeux obstinment fixs sur le
sol. Touch de sa position, le roi s'approcha d'elle et l'interrogea avec
la plus grande douceur.

--Elle ne mrite pas que Sa Majest s'occupe d'elle, s'cria matresse
Gilles en accourant prs du roi.

--Pourquoi? demanda Louis XVI sans se retourner.

--Parce que c'est une malheureuse!...

--Vous devriez savoir, interrompit le roi, qu'il faut toujours avoir piti
des malheureux!

Il serait difficile d'imaginer quelle fut la stupeur de matre Gilles quand
il aperut lisabeth entre la fermire et le roi. Il eut cependant le
courage de venir au secours de la jeune fille; et on le vit se placer
bravement entre Louis XVI et sa femme qui n'osa ou ne put rien dire, tant
elle fut tonne d'un pareil trait d'audace.

--Que puis-je faire pour vous? disait en ce moment Louis XVI  lisabeth.

--Tout! Majest, rpondit matre Gilles en avanant sa bonne figure qui
n'eut jamais depuis ce jour un tel air de rsolution. Vous pouvez la sauver
du dshonneur! ajouta-t-il  voix basse, de manire  n'tre entendu que du
roi.

--Cette fille a failli chez vous?

--Chez moi, Majest. Et mon fils Germain est dcid  l'pouser...

--Ah! vous avez un fils? Je comprends tout maintenant. Cette enfant est
moins coupable que je ne l'avais pens... Mais alors, si vous consentez au
mariage, il n'y a plus d'obstacle...

--Pardon, interrompit matre Gilles, il y a ma femme.

--C'est vrai, dit Louis XVI en souriant; vous me faites toucher du doigt un
abus que je ne pourrai cependant pas supprimer dans mon royaume. Et quelle
est la cause de son opposition?

--L'argent, Majest... lisabeth n'a pas un sou vaillant.

--Je m'en doutais, dit Louis XVI.

Il appela l'un de ses gens et lui parla  voix basse. Quelques instants
aprs, on apportait au roi une bourse remplie d'or qu'il prsenta 
lisabeth.

Mais la jeune fille tait dans une prostration semblable  celle du
condamn  mort, qui entend les rumeurs de la foule sans pouvoir distinguer
le sens des paroles qui se disent autour de lui. Dsespr de la voir
insensible aux bonts de Louis XVI, matre Gilles s'approcha d'elle et lui
cria de toutes ses forces: Rpondez donc, lisabeth; c'est le roi de
France qui vous parle! Elle tressaillit, comme une personne qui sort
brusquement d'un mauvais rve, leva les yeux et rencontra le regard du roi.

--Je vous dote en faveur de votre enfant, lui dit Louis XVI; vous pourrez
pouser Germain.

--Oh! merci! s'cria lisabeth en tombant  genoux. Je demanderai  Dieu
qu'il vous accorde de longs jours, et mon enfant mlera votre nom  ses
prires.

Comme elle achevait de parler, ses forces l'abandonnrent, et, sans le
fermier, elle ft tombe  terre. Les paysans poussrent des cris de joie
et firent retentir les airs de leurs acclamations. Une seule personne ne
partageait pas l'allgresse gnrale: c'tait Franoise, qui voyait sa
manoeuvre perfide tourner au profit de son ennemie.

--Il n'y a que les mauvaises filles comme lisabeth pour avoir de ces
chances-l! disait-elle en suivant la foule.

Heureusement que sa voix se perdit dans le bruit de la multitude, comme une
fausse note dans un choeur immense.

Quant  matresse Gilles, elle n'avait pas encore retrouv la parole et ne
pouvait dtacher ses yeux de la bourse que son mari tenait dans ses mains.
Soudain elle se frappa le front, comme une personne qui rappelle ses
souvenirs; puis on la vit courir du ct de l'table et rapporter un petit
agneau dans ses bras. Mais Louis XVI tait dj rentr dans sa voiture, les
postillons fouettaient vigoureusement les chevaux et, dans dans son
dsespoir, matresse Gilles crut apercevoir,  travers le nuage de
poussire qui s'levait de la route, la matresse d'auberge de l'Aigle
recevant le baiser du roi.

A quelque distance de la ferme, Louis XVI aperut, en se penchant  la
portire, un jeune paysan qui pleurait au bord de la grande route. Il
reconnut le gros chien noir qui tait assis auprs du jeune homme. C'tait
son compagnon de table; c'tait Fidle qui regardait tristement son matre,
sans oublier toutefois de surveiller en mme temps le bton de voyage et
les habits rouls dans un mouchoir. Louis XVI pensa que la Providence, en
plaant le matre du barbet sur sa route, ne voulait pas qu'il laisst sa
bonne action inacheve. Il fit arrter sa voiture et appela le jeune homme.

--Comment vous appelez-vous? lui dit-il avec bont.

--Germain.

--Vous tes le fils de matre Gilles?

--Oui, monseigneur, pour vous servir.

--Eh bien! ne pleurez plus et retournez  la ferme. lisabeth vient de
faire un hritage et matresse Gilles consent  ce qu'elle devienne votre
femme.

--Vous avez l'air trop bon, monseigneur, pour vouloir me tromper, dit
Germain. Tout mon bonheur est attach  l'accomplissement de ce mariage;
et, si vous aviez abus de ma simplicit pour vous amuser de moi, vous
m'auriez donn le coup de mort!

--Croyez-moi, reprit Louis XVI: le bonheur vous attend  la ferme.

--Dieu vous bnisse, monseigneur! s'cria Germain, et vous accorde de longs
jours!

--Voil deux fois aujourd'hui que ce souhait m'est adress, dit le roi 
ses gentilshommes; ne puis-je pas esprer que les voeux d'lisabeth et de
Germain me porteront bonheur?

Les chevaux reprirent le galop; et, tandis que Louis XVI courait  ses
destines, Germain marchait  grands pas, la joie au coeur, vers la ferme
de matre Gilles, que les paysans avaient baptise, dans leur enthousiasme,
du nom d'_Htel fortun_. Depuis ce jour, bien que la vieille maison
n'offre plus le lit et la table aux voyageurs, on n'a cess de l'appeler
dans le pays l'_Htel fortun_, comme si le peuple et voulu perptuer
ainsi le souvenir du passage de Louis XVI.

       *       *       *       *       *






TABLE DES MATIRES




  BARBARE

  CHAPITRE   I.--La Desse de la Libert
   --       II.--Le club
   --      III.--Le proscrit
   --       IV.--Une crise domestique
   --        V.--Dsespoir de Dominique
   --       VI.--Le pont de cordes


  MICHEL CABIEU

  CHAPITRE   I.
   --       II.
   --      III.
   --       IV.


  LE MATRE DE L'OEUVRE

  PROLOGUE.    --Les deux touristes
  CHAPITRE   I.--Pierre Vardouin
   --       II.--A propos d'une fleur
   --      III.--Matre et apprenti
   --       IV.--...
   --        V.--Deux martyrs
  PILOGUE...  --Visite chez l'ex-magistrat


  L'HTEL FORTUN

  CHAPITRE   I.--Le rve
   --       II.--Le renvoi
   --      III.--Louis XVI









End of the Project Gutenberg EBook of Legendes Normandes, by Gaston Lavalley

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEGENDES NORMANDES ***

***** This file should be named 11036-8.txt or 11036-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11036/

Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team.

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


