The Project Gutenberg EBook of Aziyade, by Pierre Loti

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Aziyade
       Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise
       entre au  service de la Turquie le 10 mai 1876 tue dans les murs de
       Kars, le 27 octobre  1877.
       

Author: Pierre Loti

Release Date: February 11, 2004 [EBook #11035]

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AZIYADE ***




 


This Etext was prepared by Walter Debeuf,
(HTML-files can by find at: http://www.ibelgique.com/Digibooks)




AZIYAD

par PIERRE LOTI

De l'Acadmie franaise


Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise
entr au service de la Turquie le 10 mai 1876 tu dans les murs de
Kars le 27 octobre 1877.




PRFACE DE PLUMKETT

AMI DE LOTI


Dans tout roman bien conduit, une description du hros est de rigueur.
Mais ce livre n'est point un roman, ou, du moins, c'en est un qui n'a
pas t plus conduit que la vie de son hros. Et puis dcrire au public
indiffrent ce Loti que nous aimions n'est pas chose aise, et les plus
habiles pourraient bien s'y perdre.

Pour son portrait physique, lecteur, allez  Musset: ouvrez "_Namouna_,
conte oriental" et lisez:

    Bien cambr, bien lav; ........
    Des mains de patricien, l'aspect fier et nerveux
    Ce qu'il avait de beau surtout, c'taient les yeux.

Comme Hassan, il tait trs joyeux, et pourtant trs maussade;
indignement naf, et pourtant trs blas. En bien comme en mal, il
allait loin toujours; mais nous l'aimions mieux que cet Hassan goste,
et c'tait  Rolla plutt qu'il et pu ressembler ...

    Dans plus d'une me on voit deux choses  la fois:

    ..................

    Le ciel,--qui teint les eaux  peine remues,

    ..................

    Et la vase,--fond morne, affreux, sombre et dormant.

(VICTOR HUGO, _les Ondines_.)

PLUMKETT.



1

SALONIQUE

JOURNAL DE LOTI



I

16 mai 1876.

... Une belle journe de mai, un beau soleil, un ciel pur ... Quand les
canots trangers arrivrent, les bourreaux, sur les quais, mettaient la
dernire main  leur oeuvre: six pendus excutaient en prsence de la
foule l'horrible contorsion finale ... Les fentres, les toits taient
encombrs de spectateurs; sur un balcon voisin, les autorits turques
souriaient  ce spectacle familier.

Le gouvernement du sultan avait fait peu de frais pour l'appareil du
supplice; les potences taient si basses que les pieds nus des condamns
touchaient la terre. Leurs ongles crisps grinaient sur le sable.



II

L'excution termine, les soldats se retirrent et les morts restrent
jusqu' la tombe du jour exposs aux yeux du peuple. Les six cadavres,
debout sur leurs pieds, firent, jusqu'au soir, la hideuse grimace de la
mort au beau soleil de Turquie, au milieu de promeneurs indiffrents et
de groupes silencieux de jeunes femmes.



III

Les gouvernements de France et d'Allemagne avaient exig ces excutions
d'ensemble, comme rparation de ce massacre des consuls qui fit du bruit
en Europe au dbut de la crise orientale.

Toutes les nations europennes avaient envoy sur rade de Salonique
d'imposants cuirasss. L'Angleterre s'y tait une des premires fait
reprsenter, et c'est ainsi que j'y tais venu moi-mme, sur l'une des
corvettes de Sa Majest.



IV

Un beau jour de printemps, un des premiers o il nous fut permis de
circuler dans Salonique de Macdoine, peu aprs les massacres, trois
jours aprs les pendaisons, vers quatre heures de l'aprs-midi, il
arriva que je m'arrtai devant la porte ferme d'une vieille mosque,
pour regarder se battre deux cigognes.

La scne se passait dans une rue du vieux quartier musulman. Des maisons
caduques bordaient de petits chemins tortueux,  moiti recouverts par
les saillies des shaknisirs (sorte d'observatoires mystrieux, de grands
balcons ferms et grills, d'o les passants sont reluqus par des
petits trous invisibles). Des avoines poussaient entre les pavs de
galets noirs, et des branches de frache verdure couraient sur les
toits; le ciel, entrevu par chappes, tait pur et bleu; on respirait
partout l'air tide et la bonne odeur de mai.

La population de Salonique conservait encore envers nous une attitude
contrainte et hostile; aussi l'autorit nous obligeait-elle  traner
par les rues un sabre et tout un appareil de guerre. De loin en loin,
quelques personnages  turban passaient en longeant les murs, et aucune
tte de femme ne se montrait derrire les grillages discrets des
_haremlikes_; on et dit une ville morte.

Je me croyais si parfaitement seul, que j'prouvai une trange
impression en apercevant prs de moi, derrire d'pais barreaux de fer,
le haut d'une tte humaine, deux grands yeux verts fixs sur les miens.

Les sourcils taient bruns, lgrement froncs, rapprochs jusqu' se
rejoindre; l'expression de ce regard tait un mlange d'nergie et de
navet; on et dit un regard d'enfant, tant il avait de fracheur et de
jeunesse.

La jeune femme qui avait ces yeux se leva, et montra jusqu' la ceinture
sa taille enveloppe d'un camail  la turque (_fredj_) aux plis longs
et rigides. Le camail tait de soie verte, orn de broderies d'argent.
Un voile blanc enveloppait soigneusement la tte, n'en laissant paratre
que le front et les grands yeux. Les prunelles taient bien vertes, de
cette teinte vert de mer d'autrefois chante par les potes d'Orient.

Cette jeune femme tait Aziyad.




V


Aziyad me regardait fixement. Devant un Turc, elle se ft cache; mais
un giaour n'est pas un homme; tout au plus est-ce un objet de curiosit
qu'on peut contempler  loisir. Elle paraissait surprise qu'un de ces
trangers, qui taient venus menacer son pays sur de si terribles
machines de fer, pt tre un trs jeune homme dont l'aspect ne lui
causait ni rpulsion ni frayeur.




VI


Tous les canots des escadres taient partis quand je revins sur le quai;
les yeux verts m'avaient lgrement captiv, bien que le visage exquis
cach par le voile blanc me ft encore inconnu; j'tais repass trois
fois devant la mosque aux cigognes, et l'heure s'en tait alle sans
que j'en eusse conscience.

Les impossibilits taient entasses comme  plaisir entre cette jeune
femme et moi; impossibilit d'changer avec elle une pense, de lui
parler ni de lui crire; dfense de quitter le bord aprs six heures du
soir, et autrement qu'en armes; dpart probable avant huit jours pour ne
jamais revenir, et, par dessus tout, les farouches surveillances des
harems.

Je regardai s'loigner les derniers canots anglais, le soleil prs de
disparatre, et je m'assis irrsolu sous la tente d'un caf turc.




VII


Un attroupement fut aussitt form autour de moi; c'tait une bande de
ces hommes qui vivent  la belle toile sur les quais de Salonique,
bateliers ou portefaix, qui dsiraient savoir pourquoi j'tais rest 
terre et attendaient l, dans l'espoir que peut-tre j'aurais besoin de
leurs services.

Dans ce groupe de Macdoniens, je remarquai un homme qui avait une drle
de barbe, spare en petites boucles comme les plus antiques statues de
ce pays; il tait assis devant moi par terre et m'examinait avec
beaucoup de curiosit; mon costume et surtout mes bottines paraissaient
l'intresser vivement. Il s'tirait avec des airs clins, des mines de
gros chat angora, et billait en montrant deux ranges de dents toutes
petites, aussi brillantes que des perles.

Il avait d'ailleurs une trs belle tte, une grande douceur dans les
yeux qui resplendissaient d'honntet et d'intelligence. Il tait tout
dpenaill, pieds nus, jambes nues, la chemise en lambeaux, mais propre
comme une chatte.

Ce personnage tait Samuel.




VIII


Ces deux tres rencontrs le mme jour devaient bientt remplir un rle
dans mon existence et jouer, pendant trois mois, leur vie pour moi; on
m'et beaucoup tonn en me le disant. Tous deux devaient abandonner
ensuite leur pays pour me suivre, et nous tions destins  passer
l'hiver ensemble, sous le mme toit,  Stamboul.




IX


Samuel s'enhardit jusqu' me dire les trois mots qu'il savait d'anglais:

--_Do you want to go on board_? (Avez-vous besoin d'aller  bord?)

Et il continua en sabir:

--_Te portarem col la mia barca_. (Je t'y porterai avec ma barque.)

Samuel entendait le sabir; je songeai tout de suite au parti qu'on
pouvait tirer d'un garon intelligent et dtermin, parlant une langue
connue, pour cette entreprise insense qui flottait dj devant moi 
l'tat de vague bauche.

L'or tait un moyen de m'attacher ce va-nu-pieds, mais j'en avais peu.
Samuel, d'ailleurs, devait tre honnte, et un garon qui l'est ne
consent point pour de l'or  servir d'intermdiaire entre un jeune homme
et une jeune femme.




X


A WILLIAM BROWN, LIEUTENANT AU 3E D'INFANTERIE DE LIGNE, A LONDRES

Salonique, 2 juin.

... Ce n'tait d'abord qu'une ivresse de l'imagination et des sens;
quelque chose de plus est venu ensuite, de l'amour ou peu s'en faut;
j'en suis surpris et charm.

Si vous aviez pu suivre aujourd'hui votre ami Loti dans les rues d'un
vieux quartier solitaire, vous l'auriez vu monter dans une maison
d'aspect fantastique. La porte se referme sur lui avec mystre. C'est la
case choisie pour ces changements de dcors qui lui sont familiers.
(Autrefois, vous vous en souvenez, c'tait pour Isabelle B ..., l'toile
: la scne se passait dans un fiacre, ou Hay-Market street, chez la
matresse du grand Martyn; vieille histoire que ces changements de
dcors, et c'est  peine si le costume oriental leur prte encore
quelque peu d'attrait et de nouveaut.)

Dbut de mlodrame. Premier tableau: Un vieil appartement obscur.
Aspect assez misrable, mais beaucoup de couleur orientale. Des
narguilhs tranent  terre avec des armes.

Votre ami Loti est plant au milieu et trois vieilles juives
s'empressent autour de lui sans mot dire. Elles ont des costumes
pittoresques et des nez crochus, de longues vestes ornes de paillettes,
des sequins enfils pour colliers, et, pour coiffure, des catogans de
soie verte. Elles se dpchent de lui enlever ses vtements d'officier
et se mettent  l'habiller  la turque, en s'agenouillant pour commencer
par les gutres dores et les jarretires. Loti conserve l'air sombre et
proccup qui convient au hros d'un drame lyrique.

Les trois vieilles mettent dans sa ceinture plusieurs poignards dont les
manches d'argent sont incrusts de corail, et les lames damasquines
d'or; elles lui passent une veste dore  manches flottantes, et le
coiffent d'un tarbouch. Aprs cela, elles expriment, par des gestes, que
Loti est trs beau ainsi, et vont chercher un grand miroir.

Loti trouve qu'il n'est pas mal en effet, et sourit tristement  cette
toilette qui pourrait lui tre fatale; et puis il disparat par une
porte de derrire et traverse toute une ville saugrenue, des bazars
d'Orient et des mosques; il passe inaperu dans des foules barioles,
vtues de ces couleurs clatantes qu'on affectionne en Turquie; quelques
femmes voiles de blanc se disent seulement sur son passage: " Voici un
Albanais qui est bien mis, et ses armes sont belles."

Plus loin, mon cher William, il serait imprudent de suivre votre ami
Loti; au bout de cette course, il y a l'amour d'une femme turque,
laquelle est la femme d'un Turc,--entreprise insense en tout temps,
et qui n'a plus de nom dans les circonstances du jour.--Auprs d'elle,
Loti va passer une heure de complte ivresse, au risque de sa tte, de
la tte de plusieurs autres, et de toutes sortes de complications
diplomatiques.

Vous direz qu'il faut, pour en arriver l, un terrible fond d'gosme;
je ne dis pas le contraire; mais j'en suis venu  penser que tout ce qui
me plat est bon  faire et qu'il faut toujours picer de son mieux le
repas si fade de la vie.

Vous ne vous plaindrez pas de moi, mon cher William: je vous ai crit
longuement. Je ne crois nullement  votre affection, pas plus qu' celle
de personne; mais vous tes, parmi les gens que j'ai rencontrs de et
del dans le monde, un de ceux avec lesquels je puis trouver du plaisir
 vivre et  changer mes impressions. S'il y a dans ma lettre quelque
peu d'panchement, il ne faut pas m'en vouloir: j'avais bu du vin de
Chypre.

 prsent c'est pass; je suis mont sur le pont respirer l'air vif du
soir, et Salonique faisait pitre mine; ses minarets avaient l'air d'un
tas de vieilles bougies, poses sur une ville sale et noire o
fleurissent les vices de Sodome. Quand l'air humide me saisit comme une
douche glace, et que la nature prend ses airs ternes et piteux, je
retombe sur moi-mme; je ne retrouve plus au-dedans de moi que le vide
coeurant et l'immense ennui de vivre.

Je pense aller bientt  Jrusalem, o je tcherai de ressaisir quelques
bribes de foi. Pour l'instant, mes croyances religieuses et
philosophiques, mes principes de morale, mes thories sociales, etc.,
sont reprsents par cette grande personnalit: le gendarme.

Je vous reviendrai sans doute en automne dans le Yorkshire. En
attendant, je vous serre les mains et je suis votre dvou.

LOTI.




XI


Ce fut une des poques troubles de mon existence que ces derniers jours
de mai 1876.

Longtemps j'tais rest ananti, le coeur vide, inerte,  force d'avoir
souffert; mais cet tat transitoire avait pass, et la force de la
jeunesse amenait le rveil. Je m'veillais seul dans la vie; mes
dernires croyances s'en taient alles, et aucun frein ne me retenait
plus.

Quelque chose comme de l'amour naissait sur ces ruines, et l'Orient
jetait son grand charme sur ce rveil de moi-mme, qui se traduisait par
le trouble des sens.




XII


Elle tait venue habiter avec les trois autres femmes de son matre un
yali de campagne, dans un bois, sur le chemin de Monastir; l, on la
surveillait moins.

Le jour je descendais en armes. Par grosse mer, toujours, un canot me
jetait sur les quais, au milieu de la foule des bateliers et des
pcheurs; et Samuel, plac comme par hasard sur mon passage, recevait
par signes mes ordres pour la nuit.

J'ai pass bien des journes  errer sur ce chemin de Monastir. C'tait
une campagne nue et triste, o l'oeil s'tendait  perte de vue sur des
cimetires antiques; des tombes de marbre en ruine, dont le lichen
rongeait les inscriptions mystrieuses; des champs plants de menhirs de
granit; des spultures grecques, byzantines, musulmanes, couvraient ce
vieux sol de Macdoine o les grands peuples du pass ont laiss leur
poussire. De loin en loin, la silhouette aigu d'un cyprs, ou un
platane immense, abritant des bergers albanais et des chvres; sur la
terre aride, de larges fleurs lilas ple, rpandant une douce odeur de
chvrefeuille, sous un soleil dj brlant. Les moindres dtails de ce
pays sont rests dans ma mmoire.

La nuit, c'tait un calme tide, inaltrable, un silence ml de bruits
de cigales, un air pur rempli de parfums d't; la mer immobile, le ciel
aussi brillant qu'autrefois dans mes nuits des tropiques.

Elle ne m'appartenait pas encore; mais il n'y avait plus entre nous que
des barrires matrielles, la prsence de son matre, et le grillage de
fer de ses fentres.

Je passais ces nuits  l'attendre,  attendre ce moment, trs court
quelquefois, o je pouvais toucher ses bras  travers les terribles
barreaux, et embrasser dans l'obscurit ses mains blanches, ornes de
bagues d'Orient.

Et puis,  certaine heure du matin, avant le jour, je pouvais, avec
mille dangers, rejoindre ma corvette par un moyen convenu avec les
officiers de garde.




XIII


Mes soires se passaient en compagnie de Samuel. J'ai vu d'tranges
choses avec lui, dans les tavernes des bateliers; j'ai fait des tudes
de moeurs que peu de gens ont pu faire, dans les _cours des miracles_ et
les _tapis francs_ des juifs de la Turquie. Le costume que je promenais
dans ces bouges tait celui des matelots turcs, le moins compromettant
pour traverser de nuit la rade de Salonique. Samuel contrastait
singulirement avec de pareils milieux; sa belle et douce figure
rayonnait sur ces sombres repoussoirs. Peu  peu je m'attachais  lui,
et son refus de me servir auprs d'Aziyad me faisait l'estimer
davantage.

Mais j'ai vu d'tranges choses la nuit avec ce vagabond, une
prostitution trange, dans les caves o se consomment jusqu' complte
ivresse le mastic et le raki ...




XIV


Une nuit tide de juin, tendus tous deux  terre dans la campagne, nous
attendions deux heures du matin,--l'heure convenue.--Je me souviens
de cette belle nuit toile, o l'on n'entendait que le faible bruit de
la mer calme. Les cyprs dessinaient sur la montagne des larmes noires,
les platanes des masses obscures; de loin en loin, de vieilles bornes
sculaires marquaient la place oublie de quelque derviche d'autrefois;
l'herbe sche, la mousse et le lichen avaient bonne odeur; c'tait un
bonheur d'tre en pleine campagne une pareille nuit, et il faisait bon
vivre.

Mais Samuel paraissait subir cette corve nocturne avec une dtestable
humeur, et ne me rpondait mme plus.

Alors je lui pris la main pour la premire fois, en signe d'amiti, et
lui fis en espagnol  peu prs ce discours:

--Mon bon Samuel, vous dormez chaque nuit sur la terre dure ou sur des
planches; l'herbe qui est ici est meilleure et sent bon comme le
serpolet. Dormez, et vous serez de plus belle humeur aprs. N'tes-vous
pas content de moi? et qu'ai-je pu vous faire?

Sa main tremblait dans la mienne et la serrait plus qu'il n'et t
ncessaire.

--_Che volete_, dit-il d'une voix sombre et trouble, _che volete m?_
(Que voulez-vous de moi?) ...

Quelque chose d'inou et de tnbreux avait un moment pass dans la tte
du pauvre Samuel;--dans le vieil Orient tout est possible!--et puis
il s'tait couvert la figure de ses bras, et restait l, terrifi de
lui-mme, immobile et tremblant ...

Mais, depuis cet instant trange, il est  mon service corps et me; il
joue chaque soir sa libert et sa vie en entrant dans la maison
qu'Aziyad habite; il traverse, dans l'obscurit, pour aller la
chercher, ce cimetire rempli pour lui de visions et de terreurs
mortelles; il rame jusqu'au matin dans sa barque pour veiller sur la
ntre, ou bien m'attend toute la nuit, couch ple-mle avec cinquante
vagabonds, sur la _cinquime_ dalle de pierre du quai de Salonique. Sa
personnalit est comme absorbe dans la mienne, et je le trouve partout
dans mon ombre, quels que soient le lieu et le costume que j'aie choisis,
prt  dfendre ma vie au risque de la sienne.




XV


LOTI A PLUMKETT, LIEUTENANT DE MARINE

Salonique, mai 1876.

Mon cher Plumkett,

Vous pouvez me raconter, sans m'ennuyer jamais, toutes les choses
tristes ou saugrenues, ou mme gaies, qui vous passeront par la tte;
comme vous tes class pour moi en dehors du " vil troupeau ", je lirai
toujours avec plaisir ce que vous m'crirez.

Votre lettre m'a t remise sur la fin d'un dner au vin d'Espagne, et
je me souviens qu'elle m'a un peu,  premire vue, abasourdi par son
ensemble original. Vous tes en effet " un drle de type ", mais cela,
je le savais dj. Vous tes aussi un garon d'esprit, ce qui tait
connu. Mais ce n'est point l seulement ce que j'ai dml dans votre
longue lettre, je vous l'assure.

J'ai vu que vous avez d beaucoup souffrir, et c'est l un point de
commun entre nous deux. Moi aussi, il y a dix longues annes que j'ai
t lanc dans la vie,  Londres, livr  moi-mme  seize ans; j'ai
got un peu toutes les jouissances; mais je ne crois pas non plus
qu'aucun genre de douleur m'ait t pargn. Je me trouve fort vieux,
malgr mon extrme jeunesse physique, que j'entretiens par l'escrime et
l'acrobatie.

Les confidences d'ailleurs ne servent  rien; il suffit que vous ayez
souffert pour qu'il y ait sympathie entre nous.

Je vois aussi que j'ai t assez heureux pour vous inspirer quelque
affection; je vous en remercie. Nous aurons, si vous voulez bien, ce que
vous appelez une _amiti intellectuelle_, et nos relations nous aideront
 passer le temps maussade de la vie.

 la quatrime page de votre papier, votre main courait un peu vite sans
doute, quand vous avez crit: " une affection et un dvouement
illimits. " Si vous avez pens cela, vous voyez bien, mon cher ami,
qu'il y a encore chez vous de la jeunesse et de la fracheur, et que
tout n'est pas perdu. Ces belles amitis-l,  la vie,  la mort,
personne plus que moi n'en a prouv tout le charme; mais, voyez-vous,
on les a  dix-huit ans;  vingt-cinq, elles sont finies, et on n'a plus
de dvouement que pour soi-mme. C'est dsolant, ce que je vous dis l,
mais c'est terriblement vrai.




XVI


Salonique, juin 1876.

C'tait un bonheur de faire  Salonique ces corves matinales qui vous
mettaient  terre avant le lever du soleil. L'air tait si lger, la
fracheur si dlicieuse, qu'on n'avait aucune peine  vivre; on tait
comme pntr de bien-tre. Quelques Turcs commenaient  circuler,
vtus de robes rouges, vertes ou orange, sous les rues votes des
bazars,  peine claires encore d'une demi-lueur transparente.

L'ingnieur Thompson jouait auprs de moi le rle du confident
d'opra-comique, et nous avons bien couru ensemble par les vieilles rues
de cette ville, aux heures les plus prohibes et dans les tenues les
moins rglementaires.

Le soir, c'tait pour les yeux un enchantement d'un autre genre: tout
tait rose ou dor. L'Olympe avait des teintes de braise ou de mtal en
fusion, et se rflchissait dans une mer unie comme une glace. Aucune
vapeur dans l'air: il semblait qu'il n'y avait plus d'atmosphre et que
les montagnes se dcoupaient dans le vide, tant leurs artes les plus
lointaines taient nettes et dcides.

Nous tions souvent assis le soir sur les quais o se portait la foule,
devant cette baie tranquille. Les _orgues de Barbarie_ d'Orient y
jouaient leurs airs bizarres, accompagns de clochettes et de chapeaux
chinois; les _cafedjis_ encombraient la voie publique de leurs petites
tables toujours garnies, et ne suffisaient plus  servir les narguilhs,
les skiros, le lokoum et le raki.

Samuel tait heureux et fier quand nous l'invitions  notre table. Il
rdait alentour, pour me transmettre par signes convenus quelque
rendez-vous d'Aziyad, et je tremblais d'impatience en songeant  la
nuit qui allait venir.




XVII


Salonique, juillet 1876.

Aziyad avait dit  Samuel qu'il resterait cette nuit-l auprs de nous.
Je la regardais faire avec tonnement: elle m'avait pri de m'asseoir
entre elle et lui, et commenait  lui parler en langue turque.

C'tait un entretien qu'elle voulait, le premier entre nous deux, et
Samuel devait servir d'interprte; depuis un mois, lis par l'ivresse
des sens, sans avoir pu changer mme une pense, nous tions rests
jusqu' cette nuit trangers l'un  l'autre et inconnus.

--O es-tu n? O as-tu vcu? Quel ge as-tu? As-tu une mre?
Crois-tu en Dieu? Es-tu all dans le pays des hommes noirs? As-tu eu
beaucoup de matresses? Es-tu un seigneur dans ton pays?

Elle, elle tait une petite fille circassienne venue  Constantinople
avec une autre petite de son ge; un marchand l'avait vendue  un vieux
Turc qui l'avait leve pour la donner  son fils; le fils tait mort,
le vieux Turc aussi; elle, qui avait seize ans, tait extrmement belle;
alors, elle avait t prise par cet homme, qui l'avait remarque 
Stamboul et ramene dans sa maison de Salonique.

--Elle dit, traduisait Samuel, que son Dieu n'est pas le mme que le
tien, et qu'elle n'est pas bien sre, d'aprs le Koran, que les femmes
aient une me comme les hommes; elle pense que, quand tu seras parti,
vous ne vous verrez jamais, mme aprs que vous serez morts, et c'est
pour cela qu'elle pleure. Maintenant, dit Samuel en riant, elle demande
si tu veux te jeter dans la mer avec elle tout de suite; et vous vous
laisserez couler au fond en vous tenant serrs tous les deux ... Et moi,
ensuite, je ramnerai la barque, et je dirai que je ne vous ai pas vus.

--Moi, dis-je, je le veux bien, pourvu qu'elle ne pleure plus; partons
tout de suite, ce sera fini aprs.

Aziyad comprit, elle passa ses bras en tremblant autour de mon cou; et
nous nous penchmes tous deux sur l'eau.

--Ne faites pas cela, cria Samuel, qui eut peur, en nous retenant tous
deux avec une poigne de fer. Vilain baiser que vous vous donneriez l.
En se noyant, on se mord et on fait une horrible grimace.

Cela tait dit en sabir avec une crudit sauvage que le franais ne peut
pas traduire.

..................

Il tait l'heure pour Aziyad de repartir, et, l'instant d'aprs, elle
nous quitta.




XVIII


PLUMKETT A LOTI

Londres, juin 1876.

Mon cher Loti,

J'ai une vague souvenance de vous avoir envoy le mois dernier une
lettre sans queue ni tte, ni rime ni raison. Une de ces lettres que le
primesaut vous dicte, o l'imagination galope, suivie par la plume, qui,
elle, ne fait que trotter, et encore en butant souvent comme une vieille
rossinante de louage.

Ces lettres-l, on ne les a jamais relues avant de les fermer car alors
on ne les aurait point envoyes. Des digressions plus ou moins
pdantesques dont il est inutile de chercher l'-propos, suivies
d'neries indignes du _Tintamarre_. Ensuite, pour le bouquet, un
auto-pangyrique d'individu incompris qui cherche  se faire plaindre,
pour rcolter des compliments que vous tes assez bon pour lui envoyer.
Conclusion: tout cela tait bien ridicule.

Et les protestations de dvouement!--Oh! pour le coup c'est l que
la vieille rossinante  deux becs prenait le mors aux dents! Vous
rpondez  cet article de ma lettre comme et pu le faire cet crivain
du XVIe sicle avant notre re qui ayant essay de tout, d'tre un grand
roi, un grand philosophe, un grand architecte, d'avoir six cents femmes,
etc., en vint  s'ennuyer et  se dgoter tellement de toutes ces
choses, qu'il dclara sur ses vieux jours, toutes rflexions faites, que
tout n'tait que vanit.

Ce que vous me rpondiez l, en style d'Ecclsiaste, je le savais bien;
je suis si bien de votre avis sur tout et mme sur autre chose, que je
doute fort qu'il m'arrive jamais de discuter avec vous autrement que
comme Pandore avec son brigadier. Nous n'avons absolument rien  nous
apprendre l'un  l'autre, pour ce qui est des choses de l'ordre moral.

--Les confidences, me dites-vous, sont inutiles.

Plus que jamais, je m'incline: j'aime  avoir des vues d'ensemble sur
les personnes et les choses, j'aime  en deviner les grands traits;
quant aux dtails, je les ai toujours eus en horreur.

"Affection et dvouement illimits! " Que voulez-vous! c'tait un de
ces bons mouvements, un de ces heureux clairs  la faveur desquels on
est meilleur que soi-mme. Croyez bien que l'on est sincre au moment o
l'on crit ainsi. Si ce ne sont que des clairs,  qui faut-il s'en
prendre?... Est-ce  vous et  moi, qui ne sommes aucunement
responsables de la profonde imperfection de notre nature? Est-ce 
celui qui ne nous a crs que pour nous laisser  demi bauchs,
susceptibles des aspirations les plus leves; mais incapables d'actes
qui soient en rapport avec nos conceptions? N'est-ce  personne du tout?
Dans le doute o nous sommes  ce sujet, je crois que c'est ce qu'il y
a de mieux  faire.

Merci pour ce que vous me dites de la fracheur de mes sentiments.
Pourtant je n'en crois rien. Ils ont trop servi, ou plutt je m'en suis
trop servi, pour qu'ils ne soient pas un peu dfrachis par l'usage que
j'en ai fait. Je pourrais dire que ce sont des sentiments d'occasion,
et,  ce propos, je vous rappellerai que souvent on trouve de trs
bonnes occasions. Je vous ferai galement remarquer qu'il est des choses
qui gagnent en solidit ce que l'usure peut leur avoir enlev de
brillant et de fracheur; comme exemple tir du noble mtier que nous
exerons tous deux, je vous citerai le vieux filin.

Il est donc bien entendu que je vous aime beaucoup. Il n'y a plus 
revenir l-dessus. Une fois pour toutes, je vous dclare que vous tes
trs bien dou, et qu'il serait fort malheureux que vous laissiez
s'atrophier par l'acrobatie la meilleure partie de vous-mme. Cela pos,
je cesse de vous assommer de mon affection et de mon admiration, pour
entrer dans quelques dtails sur mon individu.

Je suis bien portant physiquement, et en traitement pour ce qui est du
moral.--Mon traitement consiste  ne plus me tourner la cervelle 
l'envers, et  mettre un rgulateur  ma sensibilit. Tout est quilibre
en ce monde, au-dedans de nous-mme comme au-dehors. Si la sensibilit
prend le dessus, c'est toujours aux dpens de la raison. Plus vous serez
pote, moins vous serez gomtre, et, dans la vie, il faut un peu de
gomtrie, et, ce qui est pis encore, beaucoup d'arithmtique. Je crois,
Dieu me pardonne, que je vous cris l quelque chose qui a presque le
sens commun!

Tout  vous,
PLUMKETT.




XIX


Nuit du 27 juillet, Salonique.

 neuf heures, les uns aprs les autres, les officiers du bord rentrent
dans leurs chambres; ils se retirent tous en me souhaitant bonne chance
et bonne nuit: mon secret est devenu celui de tout le monde.

Et je regarde avec anxit le ciel du ct du vieil Olympe, d'o partent
trop souvent ces gros nuages cuivrs, indices d'orages et de pluie
torrentielle.

Ce soir, de ce ct-l, tout est pur, et la montagne mythologique
dcoupe nettement sa cime sur le ciel profond.

Je descends dans ma cabine, je m'habille et je remonte.

Alors commence l'attente anxieuse de chaque soir: une heure, deux
heures se passent, les minutes se tranent et sont longues comme des
nuits.

 onze heures, un lger bruit d'avirons sur la mer calme; un point
lointain s'approche en glissant comme une ombre. C'est la barque de
Samuel. Les factionnaires le couchent en joue et le hlent. Samuel ne
rpond rien, et cependant les fusils s'abaissent;--les factionnaires
ont une consigne secrte qui concerne lui seul, et le voil le long du
bord.

On lui remet pour moi des filets, et diffrents ustensiles de pche; les
apparences sont sauves ainsi, et je saute dans la barque, qui
s'loigne; j'enlve le manteau qui couvrait mon costume turc et la
transformation est faite. Ma veste dore brille lgrement dans
l'obscurit, la brise est molle et tide, et Samuel rame sans bruit dans
la direction de la terre.

Une petite barque est l qui stationne.--Elle contient une vieille
ngresse hideuse enveloppe d'un drap bleu, un vieux domestique albanais
arm jusqu'aux dents, au costume pittoresque; et puis une femme,
tellement voile qu'on ne voit plus rien d'elle-mme qu'une informe
masse blanche.

Samuel reoit dans sa barque les deux premiers de ces personnages, et
s'loigne sans mot dire. Je suis rest seul avec la femme au voile,
aussi muette et immobile qu'un fantme blanc; j'ai pris les rames, et,
en sens inverse, nous nous loignons aussi dans la direction du large.
--Les yeux fixs sur elle, j'attends avec anxit qu'elle fasse un
mouvement ou un signe.

Quand,  son gr, nous sommes assez loin, elle me tend ses bras; c'est
le signal attendu pour venir m'asseoir auprs d'elle. Je tremble en la
touchant, ce premier contact me pntre d'une langueur mortelle, son
voile est imprgn des parfums de l'Orient, son contact est ferme et
froid.

J'ai aim plus qu'elle une autre jeune femme que,  prsent, je n'ai
plus le droit de voir; mais jamais mes sens n'ont connu pareille
ivresse.




XX


La barque d'Aziyad est remplie de tapis soyeux, de coussins et de
couvertures de Turquie. On y trouve tous les raffinements de la
nonchalance orientale, et il semblerait voir un lit qui flotte plutt
qu'une barque.

C'est une situation singulire que la ntre: il nous est interdit
d'changer seulement une parole; tous les dangers se sont donn
rendez-vous autour de ce lit, qui drive sans direction sur la mer
profonde; on dirait deux tres qui ne se sont runis que pour goter
ensemble les charmes enivrants de l'impossible.

Dans trois heures, il faudra partir, quand la Grande Ourse se sera
renverse dans le ciel immense. Nous suivons chaque nuit son mouvement
rgulier, elle est l'aiguille du cadran qui compte nos heures d'ivresse.

D'ici l, c'est l'oubli complet du monde et de la vie, le mme baiser
commenc le soir qui dure jusqu'au matin, quelque chose de comparable 
cette soif ardente des pays de sable de l'Afrique qui s'excite en buvant
de l'eau frache et que la satit n'apaise plus ...

 une heure, un tapage inattendu dans le silence de cette nuit: des
harpes et des voix de femmes; on nous crie gare, et  peine avons-nous
le temps de nous garer. Un canot de la _Maria Pia_ passe grand train
prs de notre barque; il est rempli d'officiers italiens en partie fine,
ivres pour la plupart;--il avait failli passer sur nous et nous couler.




XXI


Quand nous rejoignmes la barque de Samuel, la Grande Ourse avait
dpass son point de plus grande inclinaison, et on entendait dans le
lointain le chant du coq.

Samuel dormait, roul dans ma couverture,  l'arrire, au fond de la
barque; la ngresse dormait, accroupie  l'avant comme une macaque; le
vieil Albanais dormait entre eux deux, courb sur ses avirons.

Les deux vieux visiteurs rejoignirent leur matresse, et la barque qui
portait Aziyad s'loigna sans bruit. Longtemps je suivis des yeux la
forme blanche de la jeune femme, tendue inerte  la place o je l'avais
quitte, chaude de baisers, et humide de la rose de la nuit.

Trois heures sonnaient  bord des cuirasss allemands: une lueur
blanche  l'orient profilait le contour sombre des montagnes, dont la
base tait perdue dans l'ombre, dans l'paisseur de leur propre ombre,
reflte profondment dans l'eau calme. Il tait impossible d'apprcier
encore aucune distance dans l'obscurit projete par ces montagnes;
seulement les toiles plissaient.

La fracheur humide du matin commenait  tomber sur la mer; la rose se
dposait en gouttelettes serres sur les planches de la barque de
Samuel; j'tais vtu  peine, les paules seulement couvertes d'une
chemise d'Albanais en mousseline lgre. Je cherchais ma veste dore;
elle tait reste dans la barque d'Aziyad. Un froid mortel glissait le
long de mes bras, et pntrait peu  peu toute ma poitrine. Une heure
encore avant le moment favorable pour rentrer  bord en vitant la
surveillance des hommes de garde! J'essayai de ramer; un sommeil
irrsistible engourdissait mes bras. Alors je soulevai avec des
prcautions infinies la couverture qui enveloppait Samuel, pour
m'tendre sans l'veiller  ct de cet ami de hasard.

Et, sans en avoir eu conscience, en moins d'une seconde, nous nous
tions endormis tous deux de ce sommeil accablant contre lequel il n'y a
pas de rsistance possible;--et la barque s'en alla en drive.

Une voix rauque et germanique nous veilla au bout d'une heure; la voix
criait quelque chose en allemand dans le genre de ceci: " Oh du canot!"

Nous tions tombs sur les cuirasss allemands, et nous nous loignmes
 force de rames; les fusils des hommes de garde nous tenaient en joue.
Il tait quatre heures; l'aube, incertaine encore, clairait la masse
blanche de Salonique, les masses noires des navires de guerre; je
rentrai  bord comme un voleur, assez heureux pour tre inaperu.




XXII


La nuit d'aprs (du 28 au 29), je rvai que je quittais brusquement
Salonique et Aziyad. Nous voulions courir, Samuel et moi, dans le
sentier du village turc o elle demeure, pour au moins lui dire adieu;
l'inertie des rves arrtait notre course; l'heure passait et la
corvette larguait ses voiles.

--Je t'enverrai de ses cheveux, disait Samuel, toute une longue natte
de ses cheveux bruns.

Et nous cherchions toujours  courir.

Alors, on vint m'veiller pour le quart; il tait minuit. Le timonier
alluma une bougie dans ma chambre: je vis briller les dorures et les
fleurs de soie de la tapisserie, et m'veillai tout  fait.

Il plut par torrents cette nuit-l, et je fus tremp.




XXIII


Salonique, 29 juillet.

Je reois ce matin  dix heures cet ordre inattendu: quitter
brusquement ma corvette et Salonique: prendre passage demain sur le
paquebot de Constantinople, et rejoindre le stationnaire anglais le
_Deerhound_, qui se promne par l-bas, dans les eaux du Bosphore ou du
Danube.

Une bande de matelots vient d'envahir ma chambre; ils arrachent les
tentures et confectionnent les malles.

J'habitais, tout au fond du _Prince-of-Wales_, un rduit blind
confinant avec la soute aux poudres. J'avais meubl d'une manire
originale ce caveau, o ne pntrait pas la lumire du soleil: sur les
murailles de fer, une paisse soie rouge  fleurs bizarres; des
faences, des vieilleries redores, des armes, brillant sur ce fond
sombre.

J'avais pass des heures tristes, dans l'obscurit de cette chambre, ces
heures invitables du tte--tte avec soi-mme, qui sont voues aux
remords, aux regrets dchirants du pass.




XXIV


J'avais quelques bons camarades sur le _Prince-of-Wales_; j'tais un peu
l'enfant gt du bord, mais je ne tiens plus  personne, et il m'est
indiffrent de les quitter.

Une priode encore de mon existence qui va finir, et Salonique est un
coin de la terre que je ne reverrai plus.

J'ai pass pourtant des heures enivrantes sur l'eau tranquille de cette
grande baie, des nuits que beaucoup d'hommes achteraient bien cher et
j'aimais presque cette jeune femme, si singulirement dlicieuse!

J'oublierai bientt ces nuits tides, o la premire lueur de l'aube
nous trouvait tendus dans une barque, enivrs d'amour, et tout tremps
de la rose du matin.

Je regrette Samuel aussi, le pauvre Samuel, qui jouait si gratuitement
sa vie pour moi, et qui va pleurer mon dpart comme un enfant. C'est
ainsi que je me laisse aller encore et prendre  toutes les affections
ardentes,  tout ce qui y ressemble, quel qu'en soit le mobile intress
ou tnbreux; j'accepte, en fermant les yeux, tout ce qui peut pour une
heure combler le vide effrayant de la vie, tout ce qui est une apparence
d'amiti ou d'amour.




XXV


30 juillet. Dimanche.

 midi, par une journe brlante, je quitte Salonique. Samuel vient avec
sa barque,  la dernire heure, me dire adieu sur le paquebot qui
m'emporte.

Il a l'air fort dgag et satisfait.--Encore un qui m'oubliera vite!

--Au revoir, _effendim, pensia poco de Samuel_! (Au revoir,
monseigneur! pense un peu  Samuel!)



XXVI


--En automne, a dit Aziyad, Abeddin-effendi, mon matre, transportera
 Stamboul son domicile et ses femmes; si par hasard il n'y venait pas,
moi seule j'y viendrais pour toi.

Va pour Stamboul, et je vais l'y attendre. Mais c'est tout 
recommencer, un nouveau genre de vie, dans un nouveau pays, avec de
nouveaux visages, et pour un temps que j'ignore.




XXVII


L'tat-major du _Prince-of-Wales_ excute des effets de mouchoirs trs
russis, et le pays s'loigne, baign dans le soleil. Longtemps on
distingue la tour blanche, o, la nuit, s'embarquait Aziyad, et cette
campagne pierreuse,  et l plante de vieux platanes, si souvent
parcourue dans l'obscurit.

Salonique n'est plus bientt qu'une tache grise qui s'tale sur des
montagnes jaunes et arides, une tache hrisse de pointes blanches qui
sont des minarets, et de pointes noires qui sont des cyprs.

Et puis la tache grise disparat, pour toujours sans doute, derrire les
hautes terres du cap Kara-Bournou. Quatre grands sommets mythologiques
s'lvent au-dessus de la cte dj lointaine de Macdoine: Olympe,
Athos, Plion et Ossa!


       *       *       *       *       *


2

SOLITUDE



I


Constantinople, 3 aot 1876.

Traverse en trois jours et trois tapes: Athos, Ddagatch, les
Dardanelles.

Nous tions une bande ainsi compose: une belle dame grecque, deux
belles dames juives, un Allemand, un missionnaire amricain, sa femme,
et un derviche. Une socit un peu drle! mais nous avons fait bon
mnage tout de mme, et beaucoup de musique. La conversation gnrale
avait eu lieu en latin, ou en grec du temps d'Homre. Il y avait mme,
entre le missionnaire et moi, des aparts en langue polynsienne.

Depuis trois jours, j'habite, aux frais de Sa Majest Britannique, un
htel du quartier de Pra. Mes voisins sont un lord et une aimable lady,
avec laquelle les soires se passent au piano  jouer tout Beethoven.

J'attends sans impatience le retour de mon bateau, qui se promne
quelque part, dans la mer de Marmara.




II


Samuel m'a suivi comme un ami fidle; j'en ai t touch. Il a russi 
se faufiler, lui aussi,  bord d'un paquebot des Messageries, et m'est
arriv ce matin; je l'ai embrass de bon coeur, heureux de revoir sa
franche et honnte figure, la seule qui me soit sympathique dans cette
grande ville o je ne connais me qui vive.

--Voil, dit-il, effendim; j'ai tout laiss, mes amis, mon pays, ma
barque,--et je t'ai suivi.

J'ai prouv dj que, chez les pauvres gens plus qu'ailleurs, on trouve
de ces dvouements absolus et spontans; je les aime mieux que les gens
polics, dcidment: ils n'en ont pas l'gosme ni les mesquineries.




III


Tous les verbes de Samuel se terminent en ate; tout ce qui fait du bruit
se dit: _fate boum_ (faire boum).

--Si Samuel monte  cheval, dit-il, Samuel _fate boum_! (Lisez: "Samuel
tombera. ")

Ses rflexions sont subites et incohrentes comme celles des petits
enfants; il est religieux avec navet et candeur; ses superstitions
sont originales, et ses observances saugrenues. Il n'est jamais si drle
que quand il veut faire l'homme srieux.




IV


A LOTI, DE SA SOEUR

Brightbury, aot 1876.

Frre aim,

Tu cours, tu vogues, tu changes, tu te poses ... te voil parti comme un
petit oiseau sur lequel jamais on ne peut mettre la main. Pauvre cher
petit oiseau, capricieux, blas, battu des vents, jouet des mirages, qui
n'a pas vu encore o il fallait qu'il repost sa tte fatigue, son aile
frmissante.

Mirage  Salonique, mirage ailleurs! Tournoie, tournoie toujours,
jusqu' ce que, dgot de ce vol inconscient, tu te poses pour la vie
sur quelque jolie branche de frache verdure ... Non; tu ne briseras pas
tes ailes, et tu ne tomberas pas dans le gouffre, parce que le Dieu des
petits oiseaux _a une fois parl_, et qu'il y a des anges qui veillent
autour de cette tte lgre et chrie.

C'est donc fini! Tu ne viendras pas cette anne t'asseoir sous les
tilleuls! L'hiver arrivera sans que tu aies foul notre gazon! Pendant
cinq annes, j'ai vu fleurir nos fleurs, se parer nos ombrages, avec la
douce, la charmante pense que je vous y verrais _tous deux_. Chaque
saison, chaque t, c'tait mon bonheur ... Il n'y a plus que toi, et
nous ne t'y verrons pas.

Un beau matin d'aot, je t'cris de Brightbury, de notre salon de
campagne donnant sur la cour aux tilleuls; les oiseaux chantent, et les
rayons du soleil filtrent joyeusement partout. C'est samedi, et les
pierres, et le plancher, frachement lavs, racontent tout un petit
pome rustique et intime, auquel, je le sais, tu n'es point indiffrent.
Les grandes chaleurs suffocantes sont passes et nous entrons dans cette
priode de paix, de charme pntrant, qui peut tre si justement
compare au second ge de l'homme; les fleurs et les plantes, fatigues
de toutes ces volupts de l't, s'lancent maintenant, refleurissent
vigoureuses, avec des teintes plus ardentes au milieu d'une verdure
clatante, et quelques feuilles dj jaunies ajoutent au charme viril de
cette nature  sa seconde pousse. Dans ce petit coin de mon den, tout
t'attendait, frre chri; il semblait que tout poussait pour toi ... et
encore une fois, tout passera sans toi. C'est dcid, nous ne te verrons
pas.




V


Le quartier bruyant du Taxim, sur la hauteur de Pra, les quipages
europens, les toilettes europennes heurtant les quipages et les
costumes d'Orient; une grande chaleur, un grand soleil; un vent tide
soulevant la poussire et les feuilles jaunies d'aot; l'odeur des
myrtes; le tapage des marchands de fruits, les rues encombres de
raisins et de pastques ... Les premiers moments de mon sjour 
Constantinople ont grav ces images dans mon souvenir.

Je passais des aprs-midi au bord de cette route du Taxim, assis au vent
sous les arbres, tranger  tous. En rvant de ce temps qui venait de
finir, je suivais d'un regard distrait ce dfil cosmopolite; je
songeais beaucoup  elle, tonn de la trouver si bien assise tout au
fond de ma pense.

Je fis dans ce quartier la connaissance du prtre armnien qui me donna
les premires notions de la langue turque. Je n'aimais pas encore ce
pays comme je l'ai aim plus tard; je l'observais en touriste; et
Stamboul, dont les chrtiens avaient peur, m'tait  peu prs inconnu.

Pendant trois mois, je demeurai  Pra, songeant aux moyens d'excuter
ce projet impossible, aller habiter avec elle sur l'autre rive de la
Corne d'or, vivre de la vie musulmane qui tait sa vie, la possder des
jours entiers, comprendre et pntrer ses penses, lire au fond de son
coeur des choses fraches et sauvages  peine souponnes dans nos nuits
de Salonique,--et l'avoir  moi tout entire.

Ma maison tait situe en un point retir de Pra, dominant de haut la
Corne d'or et le panorama lointain de la ville turque; la splendeur de
l't donnait du charme  cette habitation. En travaillant la langue de
l'islam devant ma grande fentre ouverte, je planais sur le vieux
Stamboul baign de soleil. Tout au fond, dans un bois de cyprs,
apparaissait Eyoub, o il et t doux d'aller avec elle cacher son
existence,--point mystrieux et ignor o notre vie et trouv un
cadre trange et charmant.

Autour de ma maison s'tendaient de vastes terrains dominant Stamboul,
plants de cyprs et de tombes,--terrains vagues o j'ai pass plus
d'une nuit  errer, poursuivant quelque aventure imprudente armnienne,
ou grecque.

Tout au fond de mon coeur, j'tais rest fidle  Aziyad; mais les
jours passaient et elle ne venait pas ...

De ces belles cratures, je n'ai conserv que le souvenir sans charme
que laisse l'amour enfivr des sens; rien de plus ne m'attacha jamais 
aucune d'elles, et elles furent vite oublies.

Mais j'ai souvent parcouru la nuit ces cimetires, et j'y ai fait plus
d'une fcheuse rencontre.

 trois heures, un matin, un homme sorti de derrire un cyprs me barra
le passage. C'tait un veilleur de nuit; il tait arm d'un long bton
ferr, de deux pistolets et d'un poignard;--et j'tais sans armes.

Je compris tout de suite ce que voulait cet homme. Il et attent  ma
vie plutt que de renoncer  son projet.

Je consentis  le suivre: j'avais mon plan. Nous marchions prs de ces
fondrires de cinquante mtres de haut qui sparent Pra de
Kassim-Pacha. Il tait tout au bord; je saisis l'instant favorable, je
me jetai sur lui;--il posa un pied dans le vide, et perdit
l'quilibre. Je l'entendis rouler tout au fond sur les pierres, avec un
bruit sinistre et un gmissement.

Il devait avoir des compagnons et sa chute avait pu s'entendre de loin
dans ce silence. Je pris mon vol dans la nuit, fendant l'air d'une
course si rapide qu'aucun tre humain n'et pu m'atteindre.

Le ciel blanchissait  l'orient quand je regagnai ma chambre. La ple
dbauche me retenait souvent par les rues jusqu' ces heures matinales.
 peine tais-je endormi, qu'une suave musique vint m'veiller; une
vieille aubade d'autrefois, une mlodie gaie et orientale, frache comme
l'aube du jour, des voix humaines accompagnes de harpes et de guitares.

Le choeur passa, et se perdit dans l'loignement. Par ma fentre grande
ouverte, on ne voyait que la vapeur du matin, le vide immense du ciel;
et puis, tout en haut, quelque chose se dessina en rose, un dme et des
minarets; la silhouette de la ville turque s'esquissa peu  peu, comme
suspendue dans l'air ... Alors, je me rappelai que j'tais  Stamboul,--
et qu'elle avait jur d'y venir.




VI


La rencontre de cet homme m'avait laiss une impression sinistre; je
cessai ce vagabondage nocturne, et n'eus plus d'autres matresses,--si
ce n'est une jeune fille juive nomme Rbecca, qui me connaissait, dans
le faubourg isralite de Pri-Pacha, sous le nom de Marketo.

Je passai la fin d'aot et une partie de septembre en excursions dans le
Bosphore. Le temps tait tide et splendide. Les rives ombreuses, les
palais et les yalis se miraient dans l'eau calme et bleue que
sillonnaient des caques dors.

On prparait  Stamboul la dposition du sultan Mourad, et le sacre
d'Abd-ul-Hamid.




VII


Constantinople, 30 aot.

Minuit! la cinquime heure aux horloges turques; les veilleurs de nuit
frappent le sol de leurs lourds btons ferrs. Les chiens sont en
rvolution dans le quartier de Galata et poussent l-bas des hurlements
lamentables. Ceux de mon quartier gardent la neutralit et je leur en
sais gr; ils dorment en monceaux devant ma porte. Tout est au grand
calme dans mon voisinage; les lumires s'y sont teintes une  une,
pendant ces trois longues heures que j'ai passes l, tendu devant ma
fentre ouverte.

 mes pieds, les vieilles cases armniennes sont obscures et endormies;
j'ai vue sur un trs profond ravin, au bas duquel un bois de cyprs
sculaires forme une masse absolument noire; ces arbres tristes
ombragent d'antiques spultures de musulmans; ils exhalent dans la nuit
des parfums balsamiques. L'immense horizon est tranquille et pur; je
domine de haut tout ce pays. Au-dessus des cyprs, une nappe brillante,
c'est la Corne d'or; au-dessus encore, tout en haut, la silhouette d'une
ville orientale, c'est Stamboul. Les minarets, les hautes coupoles des
mosques se dcoupent sur un ciel trs toil o un mince croissant de
lune est suspendu; l'horizon est tout frang de tours et minarets,
lgrement dessins en silhouettes bleutres sur la teinte ple de la
nuit. Les grands dmes superposs des mosques montent en teintes vagues
jusqu' la lune, et produisent sur l'imagination l'impression du
gigantesque.

Dans un de ces palais l-bas, le Seraskierat, il se passe  l'heure
qu'il est une sombre comdie; les grands pachas y sont runis pour
dposer le sultan Mourad; demain, c'est Abd-ul-Hamid qui l'aura
remplac. Ce sultan pour l'avnement duquel nous avons fait si grande
fte, il y a trois mois, et qu'on servait aujourd'hui encore comme un
dieu, on l'trangle peut-tre cette nuit dans quelque coin du srail.

Tout cependant est silencieux dans Constantinople ...  onze heures, des
cavaliers et de l'artillerie sont passs au galop, courant vers
Stamboul; et puis le roulement sourd des batteries s'est perdu dans le
lointain, tout est retomb dans le silence.

Des chouettes chantent dans les cyprs, avec la mme voix que celles de
mon pays; j'aime ce bruit d't qui me ramne aux bois du Yorkshire, aux
beaux soirs de mon enfance, passe sous les arbres, l-bas, dans le
jardin de Brightbury.

Au milieu de ce calme, les images du pass sont vivement prsentes  mon
esprit, les images de tout ce qui est bris, parti sans retour.

Je comptais que mon pauvre Samuel serait auprs de moi ce soir, et sans
doute je ne le reverrai jamais. J'en ai le coeur serr et ma solitude me
pse. Il y a huit jours, je l'avais laiss partir pour gagner quelque
argent, sur un navire qui s'en allait  Salonique. Les trois bateaux qui
pouvaient me le ramener sont revenus sans lui, le dernier ce soir, et
personne  bord n'en avait entendu parler ...

Le croissant s'abaisse lentement derrire Stamboul, derrire les dmes
de la Sulemanieh. Dans cette grande ville, je suis tranger et inconnu.
Mon pauvre Samuel tait le seul qui y st mon nom et mon existence, et
sincrement je commenais  l'aimer.

M'a-t-il abandonn, lui aussi, ou bien lui est-il arriv malheur?




VIII


Les amis sont comme les chiens: cela finit mal toujours, et le mieux est
de n'en pas avoir.



IX


..................

L'ami Saketo, qui fait le va-et-vient de Salonique  Constantinople sur
les paquebots turcs, nous rend frquemment visite. D'abord craintif dans
la case, il y vint bientt comme chez lui. Un brave garon, ami
d'enfance de Samuel, auquel il apporte les nouvelles du pays.

La vieille Esther, une juive de Salonique qui avait l-bas mission de me
costumer en Turc et m'appelait son _caro piccolo_, m'envoie, par son
intermdiaire, ses souhaits et ses souvenirs.

L'ami Saketo est bienvenu, surtout quand il apporte les messages
qu'Aziyad lui transmet par l'organe de sa ngresse.

--La _hanum_ (la dame turque), dit-il, prsente ses salam  M. Loti;
elle lui mande qu'il ne faut point se lasser de l'attendre, et qu'avant
l'hiver elle sera rendue ...




X


LOTI A WILLIAM BROWN

J'ai reu votre triste lettre il y a seulement deux jours; vous l'aviez
adresse  bord du _Prince-of-Wales_, elle est alle me chercher  Tunis
et ailleurs.

En effet, mon pauvre ami, votre part de chagrins est lourde aussi, et
vous les sentez plus vivement que d'autres parce que, pour votre
malheur, vous avez reu comme moi ce genre d'ducation qui dveloppe le
coeur et la sensibilit.

Vous avez tenu vos promesses, sans doute, en ce qui concerne la jeune
femme que vous aimez.  quoi bon, mon pauvre ami, au profit de qui et en
vertu de quelle morale? Si vous l'aimez  ce point et si elle vous
aime, ne vous embarrassez pas des conventions et des scrupules;
prenez-la  n'importe quel prix, vous serez heureux quelque temps, guri
aprs, et les consquences sont secondaires.

Je suis en Turquie depuis cinq mois, depuis que je vous ai quitt; j'y
ai rencontr une jeune femme trangement charmante, du nom d'Aziyad,
qui m'a aid  passer  Salonique mon temps d'exil,--et un vagabond,
Samuel, que j'ai pris pour ami. Le moins possible j'habite le Deerhound;
j'y suis intermittent (comme certaines fivres de Guine), reparaissant
tous les quatre jours pour les besoins du service. J'ai un bout de case
 Constantinople, dans un quartier o je suis inconnu; j'y mne une vie
qui n'a pour rgle que ma fantaisie, et une petite Bulgare de dix-sept
ans est ma matresse du jour.

L'Orient a du charme encore; il est rest plus oriental qu'on ne pense.
J'ai fait ce tour de force d'apprendre en deux mois la langue turque; je
porte fez et cafetan,--et je joue  l'_effendi_, comme les enfants
jouent aux soldats.

Je riais autrefois de certains romans o l'on voit de braves gens
perdre, aprs quelque catastrophe, la sensibilit et le sens moral;
peut-tre cependant ce cas-l est-il un peu le mien. Je ne souffre plus,
je ne me souviens plus: je passerais indiffrent  ct de ceux
qu'autrefois j'ai adors.

J'ai essay d'tre chrtien, je ne l'ai pas pu. Cette illusion sublime
qui peut lever le courage de certains hommes, de certaines femmes,--nos
mres par exemple,--jusqu' l'hrosme, cette illusion m'est refuse.

Les chrtiens du monde me font rire; si je l'tais, moi, le reste
n'existerait plus  mes yeux; je me ferais missionnaire et m'en irais
quelque part me faire tuer au service du Christ ...

Croyez-moi, mon pauvre ami, le temps et la dbauche sont deux grands
remdes; le coeur s'engourdit  la longue, et c'est alors qu'on ne
souffre plus. Cette vrit n'est pas neuve, et je reconnais qu'Alfred de
Musset vous l'et beaucoup mieux accommode; mais, de tous les vieux
adages, que, de gnration en gnration, les hommes se repassent,
celui-l est un des plus immortellement vrais. Cet amour pur que vous
rvez est une fiction comme l'amiti; oubliez celle que vous aimez pour
une coureuse. Cette femme idale vous chappe; prenez-vous d'une fille
de cirque qui aura de belles formes.

Il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de morale, rien n'existe de tout ce
qu'on nous a enseign  respecter; il y a une vie qui passe,  laquelle
il est logique de demander le plus de jouissances possible, en attendant
l'pouvante finale qui est la mort.

Les vraies misres, ce sont les maladies, les laideurs et la vieillesse;
ni vous ni moi, nous n'avons ces misres-l; nous pouvons avoir encore
une foule de matresses, et jouir de la vie.

Je vais vous ouvrir mon coeur, vous faire ma profession de foi: j'ai
pour rgle de conduite de faire toujours ce qui me plat, en dpit de
toute moralit, de toute convention sociale. Je ne crois  rien ni 
personne, je n'aime personne ni rien; je n'ai ni foi ni esprance.

J'ai mis vingt-sept ans  en venir l; si je suis tomb plus bas que la
moyenne des hommes j'tais aussi parti de plus haut.

Adieu, je vous embrasse.

LOTI.




XI


La mosque d'Eyoub, situe au fond de la Corne d'or, fut construite sous
Mahomet II, sur l'emplacement du tombeau d'Eyoub, compagnon du prophte.

L'accs en est de tout temps interdit aux chrtiens, et les abords mmes
n'en sont pas srs pour eux.

Ce monument est bti en marbre blanc; il est plac dans un lieu
solitaire,  la campagne, et entour de cimetires de tous cts. On
voit  peine son dme et ses minarets sortant d'une paisse verdure,
d'un massif de platanes gigantesques et de cyprs sculaires.

Les chemins de ces cimetires sont trs ombrags et sombres, dalls en
pierre ou en marbre, chemins creux pour la plupart. Ils sont bords
d'difices de marbre fort anciens, dont la blancheur, encore inaltre,
tranche sur les teintes noires des cyprs.

Des centaines de tombes dores et entoures de fleurs se pressent 
l'ombre de ces sentiers; ce sont des tombes de morts vnrs, d'anciens
pachas, de grands dignitaires musulmans. Les cheik-ul-islam ont leurs
kiosques funraires dans une de ces avenues tristes.

C'est dans la mosque d'Eyoub que sont sacrs les sultans.




XII


Le 6 septembre,  six heures du matin, j'ai pu pntrer dans la seconde
cour intrieure de la mosque d'Eyoub.

Le vieux monument tait vide et silencieux; deux derviches
m'accompagnaient, tout tremblants de l'audace de cette entreprise. Nous
marchions sans mot dire sur les dalles de marbre. La mosque,  cette
heure matinale, tait d'une blancheur de neige; des centaines de pigeons
ramiers picoraient et voletaient dans les cours solitaires.

Les deux derviches, en robe de bure, soulevrent la portire de cuir qui
fermait le sanctuaire, et il me fut permis de plonger un regard dans ce
lieu vnr, le plus saint de Stamboul, o jamais chrtien n'a pu porter
les yeux.

C'tait la veille du sacre du sultan Abd-ul-Hamid.

Je me souviens du jour o le nouveau sultan vint en grande pompe prendre
possession du palais imprial. J'avais t un des premiers  le voir,
quand il quitta cette retraite sombre du vieux srail o l'on tient en
Turquie les prtendants au trne; de grands caques de gala taient
venus l'y chercher, et mon caque touchait le sien.

Ces quelques jours de puissance ont dj vieilli le sultan; il avait
alors une expression de jeunesse et d'nergie qu'il a perdue depuis.
L'extrme simplicit de sa mise contrastait avec le luxe oriental dont
on venait de l'entourer. Cet homme, que l'on tirait d'une obscurit
relative pour le conduire au suprme pouvoir, semblait plong dans une
inquite rverie; il tait maigre, ple et tristement proccup, avec de
grands yeux noirs cerns de bistre; sa physionomie tait intelligente et
distingue.

Les caques du sultan sont conduits chacun par vingt-six rameurs. Leurs
formes ont l'lgance originale de l'Orient; ils sont d'une grande
magnificence, entirement cisels et dors, et portent  l'avant un
peron d'or. La livre des laquais de la cour est verte et orange,
couverte de dorures. Le trne du sultan, orn de plusieurs soleils, est
plac sous un dais rouge et or.




XIII


Aujourd'hui, 7 septembre, a lieu la grande reprsentation du sacre d'un
sultan.

Abd-ul-Hamid,  ce qu'il semble, est press de s'entourer du prestige
des Khalifes; il se pourrait que son avnement ouvrt  l'islam une re
nouvelle, et qu'il apportt  la Turquie un peu de gloire encore et un
dernier clat.

Dans la mosque sainte d'Eyoub, Abd-ul-Hamid est all ceindre en grande
pompe le sabre d'Othman.

Aprs quoi, suivi d'un long et magnifique cortge, le sultan a travers
Stamboul dans toute sa longueur pour se rendre au palais du vieux
srail, faisant une pause et disant une prire, comme il est d'usage,
dans les mosques et les kiosques funraires qui se trouvaient sur son
chemin.

Des hallebardiers ouvraient la marche, coiffs de plumets verts de deux
mtres de haut, vtus d'habits carlates tout chamarrs d'or.

Abd-ul-Hamid s'avanait au milieu d'eux, mont sur un cheval blanc
monumental,  l'allure lente et majestueuse, caparaonn d'or et de
pierreries.

Le cheik-ul-islam en manteau vert, les mirs en turban de cachemire, le
sulma en turban blanc  bandelettes d'or, les grands pachas, les grands
dignitaires, suivaient sur des chevaux tincelants de dorures,--grave
et interminable cortge o dfilaient de singulires physionomies! De
sulmas octognaires soutenus par des laquais sur leurs montures
tranquilles, montraient au peuple des barbes blanches et de sombres
regards empreints de fanatisme et d'obscurit.

Une foule innombrable se pressait sur tout ce parcours, une de ces
foules turques auprs desquelles les plus luxueuses foules d'Occident
paratraient laides et tristes. Des estrades disposes sur une tendue
de plusieurs kilomtres pliaient sous le poids des curieux, et tous les
costumes d'Europe et d'Asie s'y trouvaient mls.

Sur les hauteurs d'Eyoub s'talait la masse mouvante des dames turques.
Tous ces corps de femmes, envelopps chacun jusqu'aux pieds de pices de
soie de couleurs clatantes, toutes ces ttes blanches caches sous les
plis des yachmaks d'o sortaient des yeux noirs, se confondaient sous
les cyprs avec les pierres peintes et histories des tombes. Cela tait
si color et si bizarre, qu'on et dit moins une ralit qu'une
composition fantastique de quelque orientaliste hallucin.




XIV


Le retour de Samuel est venu apporter un peu de gaiet  ma triste case.
La fortune me sourit aux roulettes de Pra, et l'automne est splendide
en Orient. J'habite un des plus beaux pays du monde, et ma libert est
illimite. Je puis courir,  ma guise, les villages, les montagnes, les
bois de la cte d'Asie ou d'Europe, et beaucoup de pauvres gens
vivraient une anne des impressions et des pripties d'un seul de mes
jours.

Puisse Allah accorder longue vie au sultan Abd-ul-Hamid, qui fait revivre
les grandes ftes religieuses, les grandes solennits de l'islam; Stamboul
illumin chaque soir, le Bosphore clair aux feux de Bengale, les
dernires lueurs de l'Orient qui s'en va, une ferie  grand spectacle que
sans doute on ne reverra plus.

Malgr mon indiffrence politique, mes sympathies sont pour ce beau pays
qu'on veut supprimer, et tout doucement je deviens Turc sans m'en
douter.




XV


... Des renseignements sur Samuel et sa nationalit: il est Turc
d'occasion, isralite de foi, et Espagnol par ses pres.

 Salonique, il tait un peu va-nu-pieds, batelier et portefaix. Ici,
comme l-bas, il exerce son mtier sur les quais; comme il a meilleure
mine que les autres, il a beaucoup de pratiques et fait de bonnes
journes; le soir, il soupe d'un raisin et d'un morceau de pain, et
rentre  la case, heureux de vivre.

La roulette ne donne plus, et nous voil fort pauvres tous deux, mais si
insouciants que cela compense; assez jeunes d'ailleurs pour avoir pour
rien des satisfactions que d'autres payent fort cher.

Samuel met deux culottes perces l'une sur l'autre pour aller au travail;
il se figure que les trous ne concident pas et qu'il est fort convenable
ainsi.

Chaque soir, on nous trouve, comme deux bons Orientaux, fumant notre
narguilh sous les platanes d'un caf turc, ou bien nous allons au
thtre des ombres chinoises, voir Karagueuz, le Guignol turc qui nous
captive. Nous vivons en dehors de toutes les agitations, et la politique
n'existe pas pour nous.

Il y a panique cependant parmi les chrtiens de Constantinople, et
Stamboul est un objet d'effroi pour les gens de Pra, qui ne passent
plus les ponts qu'en tremblant.




XVI


Je traversais hier au soir Stamboul  cheval, pour aller chez
Izeddin-Ali. C'tait la grande fte du Baram, grande ferie orientale,
dernier tableau du Ramazan: toutes les mosques illumines; les
minarets tincelants jusqu' leur extrme pointe; des versets du Koran
en lettres lumineuses suspendus dans l'air; des milliers d'hommes criant
 la fois, au bruit du canon, le nom vnr d'Allah; une foule en habits
de fte, promenant dans les rues des profusions de feux et de lanternes;
des femmes voiles circulant par troupes, vtues de soie, d'argent et
d'or.

Aprs avoir couru, Izeddin-Ali et moi, tout Stamboul,  trois heures du
matin nous terminions nos explorations par un souterrain de banlieue, o
de jeunes garons asiatiques, costums en almes, excutaient des danses
lascives devant un public compos de tous les repris de la justice
ottomane, saturnale d'une coeurante nouveaut. Je demandai grce pour
la fin de ce spectacle, digne des beaux moments de Sodome, et nous
rentrmes au petit jour.




XVII


KARAGUEUZ

Les aventures et les mfaits du seigneur Karagueuz ont amus un nombre
incalculable de gnrations de Turcs, et rien ne fait prsager que la
faveur de ce personnage soit prs de finir.

Karagueuz offre beaucoup d'analogies de caractre avec le vieux
polichinelle franais; aprs avoir battu tout le monde, y compris sa
femme, il est battu lui-mme par _Chytan_,--le diable,--qui
finalement l'emporte,  la grande joie des spectateurs.

Karagueuz est en carton ou en bois; il se prsente au public sous forme
de marionnette ou d'ombre chinoise; dans les deux cas, il est galement
drle. Il trouve des intonations et des postures que Guignol n'avait pas
souponnes; les caresses qu'il prodigue  madame Karagueuz sont d'un
comique irrsistible.

Il arrive  Karagueuz d'interpeller les spectateurs et d'avoir ses
dmls avec le public. Il lui arrive aussi de se permettre des facties
tout  fait incongrues, et de faire devant tout le monde des choses qui
scandaliseraient mme un capucin. En Turquie, cela passe; la censure n'y
trouve rien  dire, et on voit chaque soir les bons Turcs s'en aller, la
lanterne  la main, conduire  Karagueuz des troupes de petits enfants.
On offre  ces pleines salles de bbs un spectacle qui, en Angleterre,
ferait rougir un corps de garde.

C'est l un trait curieux des moeurs orientales, et on serait tent d'en
dduire que les musulmans sont beaucoup plus dpravs que nous-mmes,
conclusion qui serait absolument fausse.

Les thtres de Karagueuz s'ouvrent le premier jour du mois lunaire du
Ramazan et sont fort courus pendant trente jours.

Le mois fini, tout se ramasse et se dmonte. Karagueuz rentre pour un an
dans sa bote et n'a plus, sous aucun prtexte, le droit d'en sortir.




XVIII


Pra m'ennuie et je dmnage; je vais habiter dans le vieux Stamboul,
mme au-del de Stamboul, dans le saint faubourg d'Eyoub.

Je m'appelle l-bas Arif-Effendi; mon nom et ma position y sont
inconnus. Les bons musulmans mes voisins n'ont aucune illusion sur ma
nationalit; mais cela leur est gal, et  moi aussi.

Je suis l  deux heures du _Deerhound_, presque  la campagne, dans une
case  moi seul. Le quartier est turc et pittoresque au possible: une
rue de village o rgne dans le jour une animation originale; des
bazars, des cafedjis, des tentes; et de graves derviches fumant leur
narguilh sous des amandiers.

Une place, orne d'une vieille fontaine monumentale en marbre blanc,
rendez-vous de tout ce qui nous arrive de l'intrieur, tziganes,
saltimbanques, montreurs d'ours. Sur cette place, une case isole,
--c'est la ntre.

En bas, un vestibule badigeonn  la chaux, blanc comme neige, un
appartement vide. (Nous ne l'ouvrons que le soir, pour voir, avant de
nous coucher, si personne n'est venu s'y cacher, et Samuel pense qu'il
est hant.)

Au premier, ma chambre, donnant par trois fentres sur la place dj
mentionne; la petite chambre de Samuel, et le _haremlike_, ouvrant 
l'est sur la Corne d'or.

On monte encore un tage, on est sur le toit, en terrasse comme un toit
arabe; il est ombrag d'une vigne, dj fort jaunie, hlas! par le vent
de novembre.

Tout  ct de la case, une vieille mosque de village. Quand le
muezzin, qui est mon ami, monte  son minaret, il arrive  la hauteur de
ma terrasse, et m'adresse, avant de chanter la prire, un salam amical.

La vue est belle de l-haut. Au fond de la Corne d'or, le sombre paysage
d'Eyoub; la mosque sainte mergeant avec sa blancheur de marbre d'un
bas-fond mystrieux, d'un bois d'arbres antiques; et puis des collines
tristes, teintes de nuances sombres et parsemes de marbres, des
cimetires immenses, une vraie ville des morts.

 droite, la Corne d'or, sillonne par des milliers de caques dors;
tout Stamboul en raccourci, les mosques enchevtres, confondant leurs
dmes et leurs minarets.

L-bas, tout au loin, une colline plante de maisons blanches; c'est
Pra, la ville des chrtiens, et le _Deerhound_ est derrire.




XIX


Le dcouragement m'avait pris, en prsence de cette case vide, de ces
murailles nues, de ces fentres disjointes et de ces portes sans
serrures. C'tait si loin d'ailleurs, si loin du _Deerhound_, et si peu
pratique ...




XX


Samuel passe huit jours  laver, blanchir et calfeutrer. Nous faisons
clouer sur les planchers des nattes blanches qui les tapissent
entirement,--usage turc, propre et confortable.--Des rideaux aux
fentres et un large divan couvert d'une toffe  ramages rouges
compltent cette premire installation, qui est pour l'instant une
installation modeste.

Dj l'aspect a chang; j'entrevois la possibilit de faire un chez moi
de cette case o soufflent tous les vents, et je la trouve moins
dsole. Cependant il y faudrait sa prsence  elle qui avait jur de
venir, et peut-tre est-ce pour elle seule que je me suis isol du monde!

Je suis un peu  Eyoub l'enfant gt du quartier, et Samuel aussi y est
fort apprci.

Mes voisins, mfiants d'abord, ont pris le parti de combler de
prvenances l'aimable tranger qu'Allah leur envoie, et chez lequel pour
eux tout est nigmatique.

Le derviche Hassan-Effendi,  la suite d'une visite de deux heures, tire
ainsi ses conclusions:

--Tu es un garon invraisemblable, et tout ce que tu fais est trange!
Tu es trs jeune, ou du moins tu le parais, et tu vis dans une si
complte indpendance, que les hommes d'un ge mr ne savent pas
toujours en conqurir de semblable. Nous ignorons d'o tu viens, et tu
n'as aucun moyen connu d'existence. Tu as dj couru tous les recoins
des cinq parties du monde; tu possdes un ensemble de connaissance plus
grand que celui de nos ulmas; tu sais tout et tu as tout vu. Tu as
vingt ans, vingt-deux peut-tre, et une vie humaine ne suffirait pas 
ton pass mystrieux. Ta place serait au premier rang dans la socit
europenne de Pra, et tu viens vivre  Eyoub, dans l'intimit
singulirement choisie d'un vagabond isralite. Tu es un garon
invraisemblable; mais j'ai du plaisir  te voir, et je suis charm que
tu sois venu t'tablir parmi nous.




XXI


Septembre 1876

Crmonie du Surr-humayoun. Dpart des cadeaux impriaux pour la Mecque.

Le sultan, chaque anne, expdie  la ville sainte une caravane charge
de prsents.

Le cortge, parti du palais de Dolma-Bagtch va s'embarquer  l'chelle
de Top-Han, pour se rendre  Scutari d'Asie.

En tte, une bande d'Arabes dansent au son du tam-tam, en agitant en
l'air de longues perches enroules de banderoles d'or.

Des chameaux s'avancent gravement, coiffs de plumes d'autruche,
surmonts d'difices de brocart d'or enrichis de pierreries; ces
difices contiennent les prsents les plus prcieux.

Des mulets empanachs portent le reste du tribut du Khalife, dans des
caissons de velours rouge brod d'or.

Les ulmas, les grands dignitaires, suivent  cheval, et les troupes
forment la haie sur tout le parcours.

Il y a quarante jours de marche entre Stamboul et la ville sainte.




XXII


Eyoub est un pays bien funbre par ces nuits de novembre; j'avais le
coeur serr et rempli de sentiments tranges, les premires nuits que je
passai dans cet isolement.

Ma porte ferme, quand l'obscurit eut envahi pour la premire fois ma
maison, une tristesse profonde s'tendit sur moi comme un suaire.

J'imaginai de sortir, j'allumai ma lanterne. (On conduit en prison, 
Stamboul, les promeneurs sans fanal.)

Mais, pass sept heures du soir, tout est ferm et silencieux dans
Eyoub; les Turcs se couchent avec le soleil et tirent les verrous sur
leurs portes.

De loin en loin, si une lampe dessine sur le pav le grillage d'une
fentre, ne regardez pas par cette ouverture; cette lampe est une lampe
funraire qui n'claire que de grands catafalques surmonts de turbans.
On vous gorgerait l, devant cette fentre grille, qu'aucun secours
humain n'en saurait sortir. Ces lampes qui tremblent jusqu'au matin sont
moins rassurantes que l'obscurit.

 tous les coins de rue, on rencontre  Stamboul de ces habitations de
cadavres.

Et l, tout prs de nous, o finissent les rues, commencent les grands
cimetires, hants par ces bandes de malfaiteurs qui, aprs vous avoir
dvalis, vous enterrent sur place, sans que la police turque vienne
jamais s'en mler.

Un veilleur de nuit m'engagea  rentrer dans ma case, aprs s'tre
inform du motif de ma promenade, laquelle lui avait sembl tout  fait
inexplicable et mme un peu suspecte.

Heureusement il y a de fort braves gens parmi les veilleurs de nuit, et
celui-l en particulier, qui devait voir par la suite des alles et
venues mystrieuses, fut toujours d'une irrprochable discrtion.




XXIII



"On peut trouver un compagnon, mais non pas un ami fidle."

"Si vous traversiez le monde entier, vous ne trouveriez peut-tre pas
un ami ..."

(_Extrait d'une vieille posie orientale_.)




XXIV


LOTI A SA SOEUR, A BRIGHTBURY

Eyoub ..., 1876.

... T'ouvrir mon coeur devient de plus en plus difficile, parce que
chaque jour ton point de vue et le mien s'loignent davantage. L'ide
chrtienne tait reste longtemps flottante dans mon imagination alors
mme que je ne croyais plus; elle avait un charme vague et consolant.
Aujourd'hui, ce prestige est absolument tomb; je ne connais rien de si
vain, de si mensonger, de si inadmissible.

J'ai eu de terribles moments dans ma vie, j'ai cruellement souffert, tu
le sais.

J'avais dsir me marier, je te l'avais dit; je t'avais confi le soin
de chercher une jeune fille qui ft digne de notre toit de famille et de
notre vieille mre. Je te prie de n'y plus songer: je rendrais
malheureuse la femme que j'pouserais, je prfre continuer une vie de
plaisirs ...

Je t'cris dans ma triste case d'Eyoub;  part un petit garon nomm
Yousouf, que mme j'habitue  obir par signes pour m'pargner l'ennui
de parler, je passe chez moi de longues heures sans adresser la parole 
me qui vive.

Je t'ai dit que je ne croyais  l'affection de personne; cela est vrai.
J'ai quelques amis qui m'en tmoignent beaucoup, mais je n'y crois pas.
Samuel, qui vient de me quitter, est peut-tre encore de tous celui qui
tient le plus  moi. Je ne me fais pas d'illusion cependant: c'est de
sa part un grand enthousiasme d'enfant. Un beau jour, tout s'en ira en
fume, et je me retrouverai seul.

Ton affection  toi, ma soeur, j'y crois dans une certaine mesure;
affaire d'habitude au moins, et puis il faut bien croire  quelque
chose. Si c'est vrai que tu m'aimes, dis-le-moi, fais-le-moi voir ...
J'ai besoin de me rattacher  quelqu'un; si c'est vrai, fais que je
puisse y croire. Je sens la terre qui manque sous mes pas, le vide se
fait autour de moi, et j'prouve une angoisse profonde ...

Tant que je conserverai ma chre vieille mre, je resterai en apparence
ce que je suis aujourd'hui. Quand elle n'y sera plus, j'irai te dire
adieu, et puis je disparatrai sans laisser trace de moi-mme ...




XXV


LOTI A PLUMKETT

Eyoub, 15 novembre 1876.

Derrire toute cette fantasmagorie orientale qui entoure mon existence,
derrire Arif-Effendi, il y a un pauvre garon triste qui se sent
souvent un froid mortel au coeur. Il est peu de gens avec lesquels ce
garon, trs renferm par nature, cause quelquefois d'une manire un peu
intime,--mais vous tes de ces gens-l.--J'ai beau faire, Plumkett,
je ne suis pas heureux; aucun expdient ne me russit pour m'tourdir.
J'ai le cur plein de lassitude et d'amertume.

Dans mon isolement, je me suis beaucoup attach  ce va-nu-pieds ramass
sur les quais de Salonique, qui s'appelle Samuel. Son coeur est sensible
et droit; c'est, comme dirait feu Raoul de Nangis, un diamant brut
enchss dans du fer. De plus, sa socit est nave et originale, et je
m'ennuie moins quand je l'ai prs de moi.

Je vous cris  cette heure navrante des crpuscules d'hiver; on
n'entend dans le voisinage que la voix du muezzin qui chante tristement,
en l'honneur d'Allah, sa complainte sculaire. Les images du pass se
prsentent  mon esprit avec une nettet poignante; les objets qui
m'entourent ont des aspects sinistres et dsols; et je me demande ce
que je suis bien venu faire, dans cette retraite perdue d'Eyoub.

Si encore elle tait l,--elle, Aziyad!...

Je l'attends toujours,--mais, hlas! comme attendait soeur Anne ...

Je ferme mes rideaux, j'allume ma lampe et mon feu: le dcor change et
mes ides aussi. Je continue ma lettre devant une flamme joyeuse,
envelopp dans un manteau de fourrure, les pieds sur un pais tapis de
Turquie. Un instant je me prends pour un derviche, et cela m'amuse.

Je ne sais trop que vous raconter de ma vie, Plumkett, pour vous
distraire; il y a abondance de sujets; seulement, c'est l'embarras du
choix. Et puis ce qui est pass est pass, n'est-ce pas? et ne vous
intresse plus.

Plusieurs matresses, desquelles je n'ai aim aucune, beaucoup de
pripties, beaucoup d'excursions,  pied et  cheval, par monts et par
vaux; partout des visages inconnus, indiffrents ou antipathiques;
beaucoup de dettes, des juifs  mes trousses; des habits brods d'or
jusqu' la plante des pieds; la mort dans l'me et le coeur vide.

Ce soir, 15 novembre,  dix heures, voici quelle est la situation:

C'est l'hiver; une pluie froide et un grand vent battent les vitres de
ma triste case; on n'entend plus d'autre bruit que celui qu'ils font,
et la vieille lampe turque pendue au-dessus de ma tte est la seule qui
brle  cette heure dans Eyoub. C'est un sombre pays qu'Eyoub, le coeur
de l'islam; c'est ici qu'est la mosque sainte o sont sacrs les
sultans; de vieux derviches farouches et les gardiens des saints
tombeaux sont les seuls habitants de ce quartier, le plus musulman et le
plus fanatique de tous ...

Je vous disais donc que votre ami Loti est seul dans sa case, bien
envelopp dans un manteau de peau de renard, et en train de se prendre
pour un derviche.

Il a tir les verrous de ses portes, et gote le bien-tre goste du
chez soi, bien-tre d'autant plus grand que l'on serait plus mal
au-dehors, par cette tempte, dans ce pays peu sr et inhospitalier.

La chambre de Loti, comme toutes les choses extraordinairement vieilles,
porte aux rves bizarres et aux mditations profondes; son plafond de
chne sculpt a d jadis abriter de singuliers htes, et recouvrir plus
d'un drame.

L'aspect d'ensemble est rest dans la couleur primitive. Le plancher
disparat sous des nattes et d'pais tapis, tout le luxe du logis; et,
suivant l'usage turc, on se dchausse en entrant pour ne point les
salir. Un divan trs bas et des coussins qui tranent  terre composent
 peu prs tout l'ameublement de cette chambre, empreinte de la
nonchalance sensuelle des peuples d'Orient. Des armes et des objets
dcoratifs fort anciens sont pendus aux murailles; des versets du Koran
sont peints partout, mls  des fleurs et  des animaux fantastiques.

 ct, c'est le _haremlike_, comme nous disons en turc, l'appartement
des femmes. Il est vide; lui aussi, il attend Aziyad, qui devrait tre
dj prs de moi, si elle avait tenu sa promesse.

Une autre petite chambre, auprs de la mienne, est vide galement:
c'est celle de Samuel, qui est all me chercher  Salonique des
nouvelles de la jeune femme aux yeux verts. Et, pas plus qu'elle, il ne
parat revenir.

Si pourtant elle ne venait pas, mon Dieu, un de ces jours une autre
prendrait sa place. Mais l'effet produit serait fort diffrent. Je
l'aimais presque, et c'est pour elle que je me suis fait Turc.




XXVI


A LOTI, DE SA SOEUR

Brightbury ..., 1876.

Frre chri,

Depuis hier, je trane le dsespoir dans lequel m'a mise ta lettre ... Tu
veux disparatre!... Un jour, peut-tre prochain, o notre bien-aime
mre nous quittera, tu veux disparatre, m'abandonner pour toujours.
Table rase de tous nos souvenirs, engloutissement de notre pass,--la
vieille case de Brightbury vendue, les objets chris disperss,--et
toi qui ne seras pas mort ...! qui seras l quelque part  vgter sous
la griffe de Satan, quelque part o je ne saurai pas, mais o je
sentirai que tu vieillis et que tu souffres!... Que Dieu plutt te
fasse mourir! Alors, je te pleurerai; alors, je saurai qu'il faut ainsi
que le vide se fasse, j'accepterai, je souffrirai, je courberai la tte.

Ce que tu dis me rvolte et me fait saigner la chair. Tu le ferais donc,
puisque tu le dis; tu le ferais d'un visage froid, d'un coeur sec,
puisque tu te persuades suivre un fil fatal et maudit, puisque je ne
suis plus rien dans ton existence ... Ta vie est ma vie, il y a un recoin
de moi-mme o personne n'est ... c'est ta place  toi, et quand tu me
quitteras, elle sera vide et me brlera.

J'ai perdu mon frre, je suis prvenue--affaire de temps, de quelques
mois peut-tre,--il est perdu pour le temps, et l'ternit, dj mort
de mille morts. Et tout s'effondre, et tout se brise. Le voil, l'enfant
chri qui plonge dans un abme sans fond,--l'abme des abmes! Il
souffre, l'air lui manque, la lumire, le soleil; mais il est sans
force; ses yeux restent attachs au fond,  ses pieds; il ne relve plus
sa tte, il ne peut plus, le prince des tnbres le lui dfend ...
Quelquefois pourtant il veut rsister. Il entend une voix lointaine,
celle qui a berc son enfance; mais le prince lui dit: " Mensonge,
vanit, folie! " et le pauvre enfant, li, garrott, au fond de son
abme, sanglant, perdu, ayant appris de son matre  appeler le bien
mal, et le mal bien, que fait-il?... il sourit.

Rien ne me surprend de ta pauvre me travaille et charge, mme pas le
sourire moqueur de Satan ... il le fallait bien!

Tu l'as mme perdue, pauvre frre, cette soif d'honntet dont tu me
parlais. Tu ne la veux plus cette petite compagne douce et modeste,
frache, tendre et jolie, aimable, la mre de petits enfants que tu
aurais aims. Je la voyais, l, dans le vieux salon, assise sous les
vieux portraits ...

Un vent plein de corruption a pass l-dessus. Ce frre dont le coeur ne
peut pourtant pas vivre sans affections, qui en a faim et soif, il n'en
veut plus, d'affections pures; il vieillira, mais personne ne sera l
pour le chrir et gayer son front. Ses matresses se riront de lui, on
ne peut leur en demander davantage; et alors, abandonn, dsespr ...
alors, il mourra!

Plus tu es malheureux, troubl, ballott, confiant, plus je t'aime. Ah!
mon bien-aim frre, mon chri, si tu voulais revenir  la vie! si Dieu
voulait! si tu voyais la dsolation de mon coeur, si tu sentais la
chaleur de mes prires!...

Mais la peur, l'ennui de la conversion, les terreurs blafardes de la vie
chrtienne ... La conversion, quel mot ignoble!... Des sermons ennuyeux,
des gens absurdes, un mthodisme maussade, une austrit sans couleur,
sans rayons, de grands mots, le _patois de Chanaan_!... Est-ce tout
cela qui peut te sduire? Tout cela, vois-tu, n'est pas Jsus, et le
Jsus que tu crois n'est pas le matre radieux que je connais et que
j'adore. De celui-l, tu n'auras ni peur, ni ennui, ni loignement. Tu
souffres trangement, tu brles de douleur ... il pleurera avec toi.

Je prie  toute heure, bien-aim; jamais ta pense ne m'avait tant
rempli le coeur ... Ne serait-ce que dans dix ans, dans vingt ans, je
sais que tu croiras un jour. Peut-tre ne le saurai-je jamais,--
peut-tre mourrai-je bientt,--mais j'esprerai et je prierai toujours!

Je pense que j'cris beaucoup trop. Tant de pages! c'est dur  lire!
Mon bien-aim a commenc  hausser les paules. Viendra-t-il un jour o
il ne me lira plus?...




XXVII


--Vieux Karoullah, dis-je, amne-moi des femmes!

Le vieux Karoullah tait assis devant moi par terre. Il tait ramass
sur lui-mme, comme un insecte malfaisant et immonde; son crne chauve
et pointu luisait  la lueur de ma lampe.

Il tait huit heures, une nuit d'hiver, et le quartier d'Eyoub tait
aussi noir et silencieux qu'un tombeau.

Le vieux Karoullah avait un fils de douze ans nomm Joseph, beau comme
un ange, et qu'il levait avec adoration. Ce dtail  part, il tait le
plus accompli des misrables. Il exerait tous les mtiers tnbreux du
vieux juif dclass de Stamboul, un surtout pour lequel il traitait avec
le Yuzbchi Suleman, et plusieurs de mes amis musulmans.

Il tait cependant admis et tolr partout, par cette raison que, depuis
de longues annes on s'tait habitu  le voir. Quand on le rencontrait
dans la rue, on disait: " Bonjour, Karoullah! " et on touchait mme
le bout de ses grands doigts velus.

Le vieux Karoullah rflchit longuement  ma demande et rpondit:

--Monsieur Marketo, dans ce moment-ci les femmes cotent trs cher.
Mais, ajouta-t-il, il est des distractions moins coteuses, que je puis
ce soir mme vous offrir, monsieur Marketo ... Un peu de musique, par
exemple, vous sera agrable sans doute ...

Sur cette phrase nigmatique, il alluma sa lanterne, mit sa pelisse, ses
socques, et disparut.

Une demi-heure aprs, la portire de ma chambre se soulevait pour donner
passage  six jeunes garons isralites, vtus de robes fourres,
rouges, bleues, vertes et orange. Karoullah les accompagnait avec un
autre vieillard plus hideux que lui-mme, et tout ce monde s'assit 
terre avec force rvrences, tandis que je restais aussi impassible et
immobile qu'une idole gyptienne.

Ces enfants portaient de petites harpes dores sur lesquelles ils se
mirent  promener leurs doigts chargs de bagues de clinquant. Il en
rsulta une musique originale que j'coutai quelques minutes en silence.

--Comment vous plaisent, monsieur Marketo, me dit le vieux Karoullah
en se penchant  mon oreille.

J'avais dj compris la situation et je ne manifestai aucune surprise;
j'eus seulement la curiosit de pousser plus loin cette tude
d'abjection humaine.

--Vieux Karoullah, dis-je, ton fils est plus beau qu'eux ...

Le vieux Karoullah rflchit un instant et rpondit:

--Monsieur Marketo, nous pourrons recauser demain ...

... Quand j'eus chass tout ce monde comme une troupe de btes galeuses,
je vis de nouveau paratre la tte allonge du vieux Karoullah,
soulevant sans bruit la draperie de ma porte.

--Monsieur Marketo, dit-il, ayez piti de moi! Je demeure trs loin et
on croit que j'ai de l'or. Mieux vaudrait me tuer de votre main que me
mettre  la porte  pareille heure. Laissez-moi dormir dans un coin de
votre maison, et, avant le jour, je vous jure de partir.

Je manquai de courage pour mettre dehors ce vieillard, qui y ft mort de
froid et de peur, en admettant qu'on ne l'et point assassin. Je me
contentai de lui assigner un coin de ma maison, o il resta accroupi
toute une nuit glaciale, pelotonn comme un vieux cloporte dans sa
pelisse rpe. Je l'entendais trembler; une toux profonde sortait de sa
poitrine comme un rle; et j'en eus tant de piti, que je me levai
encore pour lui jeter un tapis qui lui servt de couverture.

Ds que le ciel parut blanchir, je lui donnai l'ordre de disparatre,
avec le conseil de ne point repasser le seuil de ma porte, et de ne se
retrouver mme jamais nulle part sur mon chemin.


       *       *       *       *       *


3


EYOUB  DEUX




I


Eyoub, le 4 dcembre 1876.

On m'avait dit: " Elle est arrive! "--et depuis deux jours, je
vivais dans la fivre de l'attente.

--Ce soir, avait dit Kadidja (la vieille ngresse qui,  Salonique,
accompagnait la nuit Aziyad dans sa barque et risquait sa vie pour sa
matresse), ce soir, un caque l'amnera  l'chelle d'Eyoub, devant ta
maison.

Et j'attendais l depuis trois heures.

La journe avait t belle et lumineuse; le va-et-vient de la Corne d'or
avait une activit inusite;  la tombe du jour, des milliers de
caques abordaient  l'chelle d'Eyoub, ramenant dans leur quartier
tranquille les Turcs que leurs affaires avaient appels dans les centres
populeux de Constantinople,  Galata ou au grand bazar.

On commenait  me connatre  Eyoub, et  dire:

--Bonsoir, Arif; qu'attendez-vous donc ainsi?

On savait bien que je ne pouvais pas m'appeler Arif, et que j'tais un
chrtien venu d'Occident; mais ma fantaisie orientale ne portait plus
ombrage  personne, et on me donnait quand mme ce nom que j'avais
choisi.




II


Portia! flambeau du ciel! Portia! ta main, c'est moi!

(ALFRED DE MUSSET, _Portia_.)


Le soleil tait couch depuis deux heures quand un dernier caque
s'avana seul, parti d'Azar-Kapou; Samuel tait aux avirons; une femme
voile tait assise  l'arrire sur des coussins. Je vis que c'tait
elle.

Quand ils arrivrent, la place de la mosque tait devenue dserte, et
la nuit froide.

Je pris sa main sans mot dire, et l'entranai en courant vers ma maison,
oubliant le pauvre Samuel, qui resta dehors ...

Et, quand le rve impossible fut accompli, quand elle fut l, dans cette
chambre prpare pour elle, seule avec moi, derrire deux portes garnies
de fer, je ne sus que me laisser tomber prs d'elle, embrassant ses
genoux. Je sentis que je l'avais follement dsire: j'tais comme
ananti.

Alors j'entendis sa voix. Pour la premire fois, elle parlait et je
comprenais,--ravissement encore inconnu!--Et je ne trouvais plus un
seul mot de cette langue turque que j'avais apprise pour elle; je lui
rpondais dans la vieille langue anglaise des choses incohrentes que je
n'entendais mme plus!

--_Severim seni, Lotim_! (Je t'aime, Loti, disait-elle, je t'aime!)

On me les avait dits avant Aziyad, ces mots ternels; mais cette douce
musique de l'amour frappait pour la premire fois mes oreilles en langue
turque. Dlicieuse musique que j'avais oublie, est-ce bien possible que
je l'entende encore partir avec tant d'ivresse du fond d'un coeur pur de
jeune femme; tellement, qu'il me semble ne l'avoir entendue jamais;
tellement qu'elle vibre comme un chant du ciel dans mon me blase ...

Alors, je la soulevai dans mes bras, je plaai sa tte sous un rayon de
lumire pour la regarder, et je lui dis comme Romo:

--Rpte encore! redis-le!

Et je commenais  lui dire beaucoup de choses qu'elle devait
comprendre; la parole me revenait avec les mots turcs, et je lui posais
une foule de questions en lui disant:

--Rponds-moi!

Elle, elle me regardait avec extase, mais je voyais que sa tte n'y
tait plus, et que je parlais dans le vide.

--Aziyad, dis-je, tu ne m'entends pas?

--Non, rpondit-elle.

Et elle me dit d'une voix grave ces mots doux et sauvages:

--Je voudrais manger les paroles de ta bouche! _Senin laf yemek
isterim_! (Loti! je voudrais manger le son de ta voix!)




III


Eyoub, dcembre 1876.

Aziyad parle peu; elle sourit souvent, mais ne rit jamais; son pas ne
fait aucun bruit; ses mouvements sont souples, ondoyants, tranquilles,
et ne s'entendent pas. C'est bien l cette petite personne mystrieuse,
qui le plus souvent s'vanouit quand parat le jour, et que la nuit
ramne ensuite,  l'heure des djinns et des fantmes.

Elle tient un peu de la vision, et il semble qu'elle illumine les lieux
par lesquels elle passe. On cherche des rayons autour de sa tte
enfantine et srieuse, et on en trouve en effet, quand la lumire tombe
sur certains petits cheveux impalpables, rebelles  toutes les
coiffures, qui entourent dlicieusement ses joues et son front.

Elle considre comme trs inconvenants ces petits cheveux, et passe
chaque matin une heure en efforts tout  fait sans succs pour les
aplatir. Ce travail et celui qui consiste  teindre ses ongles en rouge
orange sont ses deux principales occupations.

Elle est paresseuse, comme toutes les femmes leves en Turquie;
cependant elle sait broder, faire de l'eau de rose et crire son nom.
Elle l'crit partout sur les murs, avec autant de srieux que s'il
s'agissait d'une opration d'importance, et pointe tous mes crayons
 ce travail.

Aziyad me communique ses penses plus avec ses yeux qu'avec sa bouche;
son expression est tonnamment changeante et mobile. Elle est si forte
en pantomime du regard, qu'elle pourrait parler beaucoup plus rarement
encore ou mme s'en dispenser tout  fait.

Il lui arrive souvent de rpondre  certaines situations en chantant des
passages de quelques chansons turques, et ce mode de citations, qui
serait insipide chez une femme europenne, a chez elle un singulier
charme oriental.

Sa voix est grave, bien que trs jeune et frache; elle la prend du
reste toujours dans ses notes basses, et les aspirations de la langue
turque la font un peu rauque quelquefois.

Aziyad est ge de dix-huit ou dix-neuf ans. Elle est capable de
prendre elle-mme et brusquement des rsolutions extrmes, et de les
suivre aprs, cote que cote, jusqu' la mort.




IV


Autrefois  Salonique, quand il fallait risquer la vie de Samuel et la
mienne pour passer auprs d'elle seulement une heure, j'avais fait ce
rve insens: habiter avec elle, quelque part en Orient, dans un recoin
ignor, o le pauvre Samuel aussi viendrait avec nous. J'ai ralis 
peu prs ce rve, contraire  toutes les ides musulmanes, impossible
 tous gards.

Constantinople tait le seul endroit o pareille chose pt tre tente;
c'est le vrai dsert d'hommes dont Paris tait autrefois le type, un
assemblage de plusieurs grandes villes o chacun vit  sa guise et sans
contrle,--o l'on peut mener de front plusieurs personnalits
diffrentes,--Loti, Arif et Marketo.

... Laissons souffler le vent d'hiver; laissons les rafales de dcembre
branler les ferrures de notre porte et les grilles de nos fentres.
Protgs par de lourds verrous de fer, par tout un arsenal d'armes
charges,--par l'inviolabilit du domicile turc,--assis devant le
brasero de cuivre ... petite Aziyad, qu'on est bien chez nous!




V


LOTI A SA SOEUR, A BRIGHBURY

Chre petite soeur,

J'ai t dur et ingrat de ne pas t'crire plus tt. Je t'ai fait
beaucoup de mal, tu le dis, et je le crois. Malheureusement, tout ce que
j'ai crit, je le pensais, et je le pense encore; je ne puis rien
maintenant contre ce mal que je t'ai fait; j'ai eu tort seulement de te
laisser voir au fond de mon coeur, mais tu l'avais voulu.

Je crois que tu m'aimes; tes lettres me le prouveraient  dfaut
d'autres preuves. Moi aussi, je t'aime, tu le sais.

Il faudrait m'intresser  quelque chose, dis-tu?  quelque chose de
bon et d'honnte, et le prendre  coeur. Mais j'ai ma pauvre chre
vieille mre; elle est aujourd'hui un but dans ma vie, le but que je me
suis donn  moi-mme. Pour elle, je me compose une certaine gaiet, un
certain courage: pour elle, je maintiens le ct positif et raisonnable
de mon existence, je reste Loti, officier de marine.

Je suis de ton avis, je ne connais pas de chose plus repoussante qu'un
vieux dbauch qui s'en va de fatigue et d'usure, et qu'on abandonne.
Mais je ne serai point cet objet-l: quand je ne serai plus bien
portant, ni jeune, ni aim, c'est alors que je disparatrai.

Seulement, tu ne m'as pas compris: quand j'aurai disparu, je serai
mort.

Pour vous, pour toi,  mon retour, je ferai un suprme effort. Quand je
serai au milieu de vous, mes ides changeront; si vous me choisissez une
jeune fille que vous aimiez, je tcherai de l'aimer, et de me fixer,
pour l'amour de vous, dans cette affection-l.

Puisque je t'ai parl d'Aziyad, je puis bien te dire qu'elle est
arrive.--Elle m'aime de toute son me, et ne pense pas que je puisse
me dcider  la quitter jamais.--Samuel est revenu aussi; tous deux
m'entourent de tant d'amour, que j'oublie le pass et les ingrats,--un
peu aussi les absents ...




VI


Peu  peu, de modeste qu'elle tait, la maison d'Arif-Effendi est
devenue luxueuse: des tapis de Perse, des portires de Smyrne, des
faences, des armes. Tous ces objets sont venus un par un, non sans
peine, et ce mode de recrutement leur donne plus de charme.

La roulette a fourni des tentures de satin bleu brod de roses rouges,
dfroques du srail; et les murailles, qui jadis taient nues, sont
aujourd'hui tapisses de soie. Ce luxe, cach dans une masure isole,
semble une vision fantastique.

Aziyad aussi apporte chaque soir quelque objet nouveau; la maison
d'Abeddin-Effendi est un capharnam rempli de vieilles choses
prcieuses, et les femmes ont le droit, dit-elle, de faire des emprunts
aux rserves de leurs matres.

Elle reprendra tout cela quand le rve sera fini, et ce qui est  moi
sera vendu.




VII


Qui me rendra ma vie d'Orient, ma vie libre et en plein air, mes longues
promenades sans but, et le tapage de Stamboul?

Partir le matin de l'Atmedan, pour aboutir la nuit  Eyoub; faire, un
chapelet  la main, la tourne des mosques; s'arrter  tous les
cafedjis, aux turbs, aux mausoles, aux bains et sur les places; boire
le caf de Turquie dans les microscopiques tasses bleues  pied de
cuivre; s'asseoir au soleil, et s'tourdir doucement  la fume d'un
narguilh; causer avec les derviches ou les passants; tre soi-mme une
partie de ce tableau plein de mouvement et de lumire; tre libre,
insouciant et inconnu; et penser qu'au logis la bien-aime vous attendra
le soir.

Quel charmant petit compagnon de route que mon ami Achmet, gai ou
rveur, homme du peuple et potique  l'excs, riant  tout bout de
champ et dvou jusqu' la mort!

Le tableau s'assombrit  mesure qu'on s'enfonce dans le vieux Stamboul,
qu'on s'approche du saint quartier d'Eyoub et des grands cimetires.
Encore des chappes sur la nappe bleue de Marmara, les les ou les
montagnes d'Asie, mais les passants rares et les cases tristes;--un
sceau de vtust et de mystre,--et les objets extrieurs racontant
les histoires farouches de la vieille Turquie.

Il est nuit close, le plus souvent, quand nous arrivons  Eyoub, aprs
avoir dn n'importe o, dans quelqu'une de ces petites choppes turques
o Achmet vrifie lui-mme la propret des ingrdients et en surveille
la prparation.

Nous allumons nos lanternes pour rejoindre le logis,--ce petit logis
si perdu et si paisible, dont l'loignement mme est un des charmes.




VIII


Mon ami Achmet a vingt ans, suivant le compte de son vieux pre Ibrahim;
vingt-deux ans, suivant le compte de sa vieille mre Fatma; les Turcs ne
savent jamais leur ge. Physiquement, c'est un drle de garon, de
petite taille, bti en hercule; pour qui ne le saurait pas, sa figure
maigre et bronze ferait supposer une constitution dlicate;--tout
petit nez aquilin, toute petite bouche; petits yeux tour  tour pleins
d'une douceur triste, ou ptillants de gaiet et d'esprit. Dans
l'ensemble, un attrait original.

Singulier garon, gai comme un oiseau;--les ides les plus comiques,
exprimes d'une manire tout  fait neuve; sentiments exagrs
d'honntet et d'honneur. Ne sait pas lire et passe sa vie  cheval. Le
coeur ouvert comme la main: la moiti de son revenu est distribu aux
vieilles mendiantes des rues. Deux chevaux qu'il loue au public
composent tout son avoir.

Achmet a mis deux jours  dcouvrir qui j'tais et m'a promis le secret
de ce qu'il est seul  savoir,  condition d'tre  l'avenir reu dans
l'intimit. Peu  peu il s'est impos comme ami, et a pris sa place au
foyer. Chevalier servant d'Aziyad qu'il adore, il est jaloux pour elle,
plus qu'elle, et m'pie  son service, avec l'adresse d'un vieux
policier.

--Prends-moi donc pour domestique, dit-il un beau jour, au lieu de ce
petit Yousouf, qui est voleur et malpropre; tu me donneras ce que tu lui
donnes, si tu tiens  me donner quelque chose; je serai un peu
domestique pour rire, mais je demeurerai dans ta case et cela m'amusera.

Yousouf reut le lendemain son cong et Achmet prit possession de la
place.




IX


Un mois aprs, d'un air embarrass, j'offris deux medjidis de salaire
 Achmet, qui est la patience mme; il entra dans une colre bleue et
enfona deux vitres qu'il fit le lendemain remplacer  ses frais. La
question de ses gages se trouva rgle de cette manire.




X


Je le vois un soir, debout dans ma chambre et frappant du pied.

--_Sen tchok chytan, Loti!... Anlamadum sni_! (Toi beaucoup le
diable, Loti! Tu es trs malin, Loti! Je ne comprends pas qui tu es!)

Son bras agitait avec colre sa large manche blanche; sa petite tte
faisait danser furieusement le gland de soie de son fez.

Il avait complot ceci avec Aziyad pour me faire rester: m'offrir la
moiti de son avoir, un de ses chevaux, et je refusais en riant. Pour
cela, j'tais _tchok chytan_, et incomprhensible.

 dater de cette soire, je l'ai aim sincrement.

Chre petite Aziyad! elle avait dpens sa logique et ses larmes pour
me retenir  Stamboul; l'instant prvu de mon dpart passait comme un
nuage noir sur son bonheur.

Et, quand elle eut tout puis:

--_Benim djan senin, Loti_. (Mon me est  toi, Loti.) Tu es mon Dieu,
mon frre, mon ami, mon amant; quand tu seras parti, ce sera fini
d'Aziyad; ses yeux seront ferms, Aziyad sera morte.--Maintenant,
fais ce que tu voudras, _toi, tu sais_!

_Toi, tu sais_, phrase intraduisible, qui veut dire  peu prs ceci:
"Moi, je ne suis qu'une pauvre petite qui ne peux pas te comprendre; je
m'incline devant ta dcision, et je l'adore."

Quand tu seras parti, je m'en irai au loin sur la montagne, et je
chanterai pour toi ma chanson:

    _Chytanlar , djinler,
    Kaplanlar, duchmanlar,
    Arslandar, etc..._

(Les diables, les djinns, les tigres, les lions, les ennemis, passent
loin de mon ami ...) Et je m'en irai mourir de faim sur la montagne, en
chantant ma chanson pour toi.

Suivait la chanson, chante chaque soir d'une voix douce, chanson
longue, monotone, compose sur un rythme trange, avec les intervalles
impossibles, et les finales tristes de l'Orient.

Quand j'aurai quitt Stamboul, quand je serai loin d'elle pour toujours,
longtemps encore j'entendrai la nuit la chanson d'Aziyad.




XI


A LOTI, DE SA SOEUR

Brightbury, dcembre 1876.

Chre frre,

Je l'ai lue, et relue, ta lettre! C'est tout ce que je puis demander
pour le moment, et je puis dire comme la Sunamite voyant son fils mort:
"Tout va bien!"

Ton pauvre coeur est plein de contradictions, ainsi que tous les curs
troubls qui flottent sans boussole. Tu jettes des cris de dsespoir, tu
dis que tout t'chappe, tu en appelles passionnment  ma tendresse, et,
quand je t'en assure moi-mme, avec passion, je trouve que tu oublies
les absents, et que tu es si heureux dans ce coin de l'Orient que tu
voudrais toujours voir durer cet den. Mais voil, moi, c'est permanent,
immuable; tu le retrouveras, quand ces douces folies seront oublies
pour faire place  d'autres, et peut-tre en feras-tu plus tard plus de
cas que tu ne penses.

Cher frre, tu es  moi, tu es  Dieu, tu es  nous. Je le sens, un
jour, bientt peut-tre, tu reprendras courage, confiance et espoir. Tu
verras combien cette _erreur_ est douce et dlicieuse, prcieuse et
bienfaisante. Oh! mensonge mille fois bni, que celui qui me fait vivre
et me fera mourir, sans regrets, et sans frayeur! qui mne le monde
depuis des sicles, qui a fait les martyrs, qui fait les grands peuples,
qui change le deuil en allgresse, qui crie partout: " Amour, libert
et charit!"

..................



XII


Aujourd'hui, 10 dcembre, visite au padishah.

Tout est blanc comme neige dans les cours du palais de Dolma-Bagtch,
mme le sol: quai de marbre, dalles de marbre, marches de marbre; les
gardes du sultan en costume carlate, les musiciens vtus de bleu de
ciel et chamarrs d'or, les laquais vert-pomme doubls de jaune-capucine
tranchent en nuances crues sur cette invraisemblable blancheur.

Les acrotres et les corniches du palais servent de perchoir  des
familles de golands, de plongeons et de cigognes.

Intrieurement, c'est une grande splendeur.

Les hallebardiers forment la haie dans les escaliers, immobiles sous
leurs grands plumets, comme des momies dores. Des officiers des gardes,
costums un peu comme feu Aladdim, les commandent par signes.

Le sultan est grave, ple, fatigu, affaiss.

Rception courte, profonds saluts; on se retire  reculons, courbs
jusqu' terre.

Le caf est servi dans un grand salon donnant sur le Bosphore.

Des serviteurs  genoux vous allument des chibouks de deux mtres de
long  bout d'ambre, enrichis de pierreries, et dont les fourneaux
reposent sur des plateaux d'argent.

Les _zarfs_ (pieds des tasses  caf) sont d'argent cisel, entours de
gros diamants taills en rose, et d'une quantit de pierres prcieuses.




XIII


En vain chercherait-on dans tout l'islam un poux plus infortun que le
vieil Abeddin-Effendi. Toujours absent, ce vieillard, toujours en Asie;
et quatre femmes dont la plus ge a trente ans, quatre femmes qui, par
extraordinaire, s'entendent comme des larrons habiles, et se gardent
mutuellement le secret de leurs quipes.

Aziyad elle-mme n'est pas trop dteste, bien qu'elle soit de beaucoup
la plus jeune et la plus jolie, et ses anes ne la vendent pas.

Elle est leur gale d'ailleurs, une crmonie dont la porte m'chappe,
lui ayant donn, comme aux autres, le titre de _dame_ et d'_pouse_.




XIV


Je disais  Aziyad:

--Que fais-tu chez ton matre?  quoi passez-vous vos longues journes
dans le harem?

--Moi? rpondit-elle, je m'ennuie; je pense  toi, Loti; je regarde
ton portrait; je touche tes cheveux, ou je m'amuse avec divers petits
objets  toi, que j'emporte d'ici pour me faire socit l-bas.

Possder les cheveux et le portrait de quelqu'un tait pour Aziyad une
chose tout  fait singulire,  laquelle elle n'et jamais song sans
moi; c'tait une chose contraire  ses ides musulmanes, une innovation
de giaour,  laquelle elle trouvait un charme ml d'une certaine
frayeur.

Il avait fallu qu'elle m'aimt bien pour me permettre de prendre de ses
cheveux  elle; la pense qu'elle pouvait subitement mourir, avant
qu'ils fussent repousss, et paratre dans un autre monde avec une
grosse mche coupe tout ras par un infidle, cette pense la faisait
frmir.

--Mais, lui dis-je encore, avant mon arrive en Turquie, que
faisais-tu, Aziyad?

--Dans ce temps-l, Loti, j'tais presque une petite fille. Quand pour
la premire fois je t'ai vu, il n'y avait pas dix lunes que j'tais dans
le harem d'Abeddin, et je ne m'ennuyais pas encore. Je me tenais dans
mon appartement, assise sur mon divan,  fumer des cigarettes, ou du
hachisch,  jouer aux cartes avec ma servante Emineh, ou  couter des
histoires trs drles du pays des hommes noirs, que Kadidja sait
raconter parfaitement.

"Fenzil-hanum m'apprenait  broder, et puis nous avions les visites 
rendre et  recevoir avec les dames des autres harems.

"Nous avions aussi notre service  faire auprs de notre matre, et
enfin la voiture pour nous promener. Le carrosse de notre mari nous
appartient en propre un jour  chacune: mais nous aimons mieux nous
arranger pour sortir ensemble et faire de compagnie nos promenades.

"Nous nous entendons relativement fort bien.

"Fenzil-hanum, qui m'aime beaucoup, est la dame la plus ge et la
plus considrable du harem. Besm est colre, et entre quelquefois dans
de grands emportements, mais elle est facile  calmer et cela ne dure
pas. Ach est la plus mauvaise de nous quatre; mais elle a besoin de
tout le monde et fait la patte de velours parce qu'elle est aussi la
plus coupable. Elle a eu l'audace, une fois, d'amener son amant dans son
appartement!...

Cela avait t bien souvent mon rve aussi, de pntrer une fois dans
l'appartement d'Aziyad, pour avoir seulement une ide du lieu o ma
bien-aime passait son existence. Nous avions beaucoup discut ce
projet, au sujet duquel Fenzil-hanum avait mme t consulte; mais
nous ne l'avions pas mis  excution, et plus je suis au courant des
coutumes de Turquie, plus je reconnais que l'entreprise et t folle.

--Notre harem, concluait Aziyad, est rput partout comme un modle,
pour notre patience mutuelle et le bon accord qui rgne entre nous.

--Triste modle en tout cas!

Y en a-t-il  Stamboul beaucoup comme celui-l?

Le mal y est entr d'abord par l'intermdiaire de la jolie Ach-hanum.
La contagion a fait en deux ans des progrs si rapides, que la maison de
ce vieillard n'est plus qu'un foyer d'intrigues o tous les serviteurs
sont suborns. Cette grande cage si bien grille et d'un si svre
aspect, est devenue une sorte de bote  trucs, avec portes secrtes et
escaliers drobs; les oiseaux prisonniers en peuvent impunment sortir,
et prennent leur vole dans toutes les directions du ciel.




XV


Stamboul, 25 dcembre 1876.

Une belle nuit de Nol, bien claire, bien toile, bien froide.

 onze heures, je dbarque du Deerhound au pied de la vieille mosque de
Foundoucli, dont le croissant brille au clair de lune.

Achmet est l qui m'attend, et nous commenons aux lanternes l'ascension
de Pra, par les rues biscornues des quartiers turcs.

Grande motion parmi les chiens. On croirait circuler dans un conte
fantastique illustr par Gustave Dor.

J'tais convi l-haut dans la ville europenne,  une fte de
Christmas, pareille  celles qui se clbrent  la mme date dans tous
les coins de la patrie.

Hlas! les nuits de Nol de mon enfance ... quel doux souvenir j'en
garde encore!...




XVI


LOTI  PLUMKETT

Eyoub, 27 septembre 1876.

Cher Plumkett,

Voil cette pauvre Turquie qui proclame sa constitution! O allons-nous?
je vous le demande; et dans quel sicle avons-nous reu le jour? Un
sultan constitutionnel, cela droute toutes les ides qu'on m'avait
inculques sur l'espce.

 Eyoub, on est constern de cet vnement; tous les bons musulmans
pensent qu'Allah les abandonne, et que le padishah perd l'esprit. Moi
qui considre comme facties toutes les choses srieuses, la politique
surtout, je me dis seulement qu'au point de vue de son originalit, la
Turquie perdra beaucoup  l'application de ce nouveau systme.

J'tais assis aujourd'hui avec quelques derviches dans le kiosque
funraire de Soliman le Magnifique. Nous faisions un peu de politique,
tout en commentant le Koran, et nous disions que, ni ce grand souverain
qui fit trangler en sa prsence son fils Mustapha, ni son pouse
Roxelane qui inventa les nez en trompette, n'eussent admis la
Constitution; la Turquie sera perdue par le rgime parlementaire, cela
est hors de doute.




XVII


Stamboul, 27 septembre.

7 Zi-il-iddj 1293 de l'hgire.

J'tais entr, pour laisser passer une averse, dans un caf turc prs de
la mosque de Bayazid.

Rien que de vieux turbans dans ce caf, et de vieilles barbes blanches.
Des vieillards (des _hadj-baba_) taient assis, occups  lire les
feuilles publiques, ou  regarder  travers les vitres enfumes les
passants qui couraient sous la pluie. Des dames turques, surprises par
l'onde, fuyaient de toute la vitesse que leur permettaient leurs
babouches et leurs socques  patins. C'tait dans la rue une grande
confusion et dans le public, une grande bousculade; l'eau tombait 
torrents.

J'examinai les vieillards qui m'entouraient: leurs costumes indiquaient
la recherche minutieuse des modes du bon vieux temps; tout ce qu'ils
portaient tait _eski_, jusqu' leurs grandes lunettes d'argent,
jusqu'aux lignes de leurs vieux profils. _Eski_, mot prononc avec
vnration, qui veut dire _antique_, et qui s'applique en Turquie aussi
bien  de vieilles coutumes qu' de vieilles formes de vtement ou  de
vieilles toffes. Les Turcs ont l'amour du pass, l'amour de
l'immobilit et de la stagnation.

On entendit tout  coup le bruit du canon, une salve d'artillerie partie
du Sraskirat; les vieillards changrent des signes d'intelligence et
des sourires ironiques.

--Salut  la constitution de Midhat-pacha, dit l'un d'eux en
s'inclinant d'un air de moquerie.

--Des dputs! une charte! marmottait un autre vieux turban vert; les
khalifes du temps jadis n'avaient point besoin des reprsentations du
peuple.

--_Vo, vo, vo, Allah_!... et nos femmes ne couraient point en voile
de gaze; et les croyants disaient plus rgulirement leurs prires; et
les Moscow avaient moins d'insolence!

Cette salve d'artillerie annonait aux musulmans que le padishah leur
octroyait une constitution, plus large et plus librale que toutes les
constitutions europennes; et ces vieux Turcs accueillaient trs
froidement ce cadeau de leur souverain.

Cet vnement, qu'Ignatief avait retard de tout son pouvoir, tait
attendu depuis longtemps; on put,  dater de ce jour, considrer la
guerre comme tacitement dclare entre la Porte et le czar, et le sultan
poussa ses armements avec ardeur.

Il tait sept heures et demie  la turque (environ midi). La
promulgation avait lieu  Top-Kapou (la Sublime Porte), et j'y courus
sous ce dluge.

Les vizirs, les pachas, les gnraux, tous les fonctionnaires, toutes
les autorits, en grand costume tous, et chamarrs de dorures, taient
parqus sur la grande place de Top-Kapou, o taient runies les
musiques de la cour.

Le ciel tait noir et tourment; pluie et grle tombaient abondamment et
inondaient tout ce monde. Sous ces cataractes, on donnait au peuple
lecture de la charte, et les vieilles murailles crneles du srail, qui
fermaient le tableau, semblaient s'tonner beaucoup d'entendre profrer
en plein Stamboul ces paroles subversives.

Des cris, des vivats et des fanfares terminrent cette singulire
crmonie, et tous les assistants, tremps jusqu'aux os, se dispersrent
tumultueusement.

 la mme heure,  l'autre bout de Constantinople, au palais de
l'Amiraut, s'taient runis les membres de la confrence
internationale.

C'tait un effet combin  dessein: les salves devaient se faire
entendre au milieu du discours de Safvet-pacha aux plnipotentiaires, et
l'aider dans sa proraison.




XVIII

    -- L'Orient ! l'Orient ! qu'y voyez-vous, potes ?
    Tournez vers l'Orient vos esprits et vos yeux !
    " Hlas ! ont rpondu leurs voix longtemps muettes,
    Nous voyons bien l-bas un jour mystrieux !

    ..................

    C'est peut-tre le soir qu'on prend pour une aurore "

    ..................

    (VICTOR HUGO, _Chants du crpuscule_.)

Je n'oublierai jamais l'aspect qu'avait pris, cette nuit-l, la grande
place du Sraskirat, esplanade immense sur la hauteur centrale de
Stamboul, d'o, par-dessus les jardins du srail, le regard s'tend dans
le lointain jusqu'aux montagnes d'Asie. Les portiques arabes, la haute
tour aux formes bizarres taient illumins comme aux soirs de grandes
ftes. Le dluge de la journe avait fait de ce lieu un vrai lac o se
refltaient toutes ces lignes de feux; autour du vaste horizon
surgissaient dans le ciel les dmes des mosques et les minarets aigus,
longues tiges surmontes d'ariennes couronnes de lumires.

Un silence de mort rgnait sur cette place; c'tait un vrai dsert.

Le ciel clair, balay par un vent qu'on ne sentait pas, tait travers
par deux bandes de nuages noirs, au-dessus desquels la lune tait venue
plaquer son croissant bleutre. C'tait un de ces aspects  part que
semble prendre la nature dans ces moments o va se consommer quelque
grand vnement de l'histoire des peuples.

Un grand bruit se fit entendre, bruit de pas et de voix humaines; une
bande de softas entrait par les portiques du centre, portant des
lanternes et des bannires; ils criaient: " Vive le sultan! vive
Midhat-pacha! vive la constitution! vive la guerre! " Ces hommes
taient comme enivrs de se croire libres; et, seuls, quelques vieux
Turcs qui se souvenaient du pass haussaient les paules en regardant
courir ces foules exaltes.

--Allons saluer Midhat-pacha, s'crirent les softas.

Et ils prirent  gauche, par de petites rues solitaires, pour se rendre
 l'habitation modeste de ce grand vizir, alors si puissant, qui devait,
quelques semaines aprs, partir pour l'exil.

Au nombre d'environ deux mille, les softas s'en allrent ensemble prier
dans la grande mosque (la Suleimanieh) et de l passrent la Corne
d'or, pour aller,  Dolma-Bagtch, acclamer Abd-ul-Hamid.

Devant les grilles du palais, des dputations de tous les corps, et une
grande masse confuse d'hommes s'taient runis spontanment dans le but
de faire au souverain constitutionnel une ovation enthousiaste.

Ces bandes revinrent  Stamboul par la grande rue de Pra, acclamant sur
leur passage lord Salisbury (qui devait bientt devenir si impopulaire),
l'ambassade britannique et celle de France.

--Nos anctres, disaient les hodjas haranguant la foule, nos anctres,
qui n'taient que quelques centaines d'hommes, ont conquis ce pays, il y
a quatre sicles! Nous qui sommes plusieurs centaines de mille, le
laisserons-nous envahir par l'tranger? Mourons tous, musulmans et
chrtiens, mourons pour la patrie ottomane, plutt que d'accepter des
conditions dshonorantes ...




XIX


La mosque du sultan Mehmed-fatih (Mehmed le conqurant) nous voit
souvent assis, Achmet et moi, devant ses grands portiques de pierres
grises, tendus tous deux au soleil et sans souci de la vie, poursuivant
quelque rve indcis, intraduisible en aucune langue humaine.

La place de Mehmed-fatih occupe, tout en haut du vieux Stamboul, de
grands espaces o circulent des promeneurs en cafetans de cachemire,
coiffs de larges turbans blancs. La mosque qui s'lve au centre est
une des plus vastes de Constantinople et aussi une des plus vnres.

L'immense place est entoure de murailles mystrieuses, que surmontent
des files de dmes de pierres, semblables  des alignements de ruches
d'abeilles; ce sont des demeures de softas, o les infidles ne sont
point admis.

Ce quartier est le centre d'un mouvement tout oriental; les chameaux le
traversent de leur pas tranquille en faisant tinter leurs clochettes
monotones; les derviches viennent s'y asseoir pour deviser des choses
saintes, et rien n'y est encore arriv d'Occident.




XX


Prs de cette place est une rue sombre et sans passants, o pousse
l'herbe verte et la mousse. L est la demeure d'Aziyad; l est le
secret du charme de ce lieu. Les longues journes o je suis priv de sa
prsence, je les passe l, moins loin d'elle, ignor de tous et  l'abri
de tous les soupons.




XXI


Aziyad est plus souvent silencieuse, et ses yeux sont plus tristes.

--Qu'as-tu, Loti, dit-elle, et pourquoi es-tu toujours sombre? C'est
 moi de l'tre, puisque, quand tu seras parti, je vais mourir.

Et elle fixa ses yeux sur les miens avec tant de pntration et de
persistance, que je dtournai la tte sous ce regard.

--Moi, dis-je, ma chrie! Je ne me plains de rien quand tu es l, et
je suis plus heureux qu'un roi.

--En effet, qui est plus aim que toi, Loti? et qui pourrais-tu bien
envier? Envierais-tu mme le sultan?

Cela est vrai, le sultan, l'homme qui, pour les Ottomans, doit jouir de
la plus grande somme du bonheur sur la terre, n'est pas l'homme que je
puis envier; il est fatigu et vieilli et, de plus il est
_constitutionnel_.

--Je pense, Aziyad, dis-je, que le padishah donnerait tout ce qu'il
possde,--mme son meraude qui est aussi large qu'une main, mme sa
charte et son parlement,--pour avoir ma libert et ma jeunesse.

J'avais envie de dire: " Pour t'avoir, toi!... " mais le padishah
ferait sans doute bien peu de cas d'une jeune femme, si charmante
qu'elle ft, et j'eus peur surtout de prononcer une rengaine
d'opra-comique. Mon costume y prtait d'ailleurs: une glace m'envoyait
une image dplaisante de moi-mme, et je me faisais l'effet d'un jeune
tnor, prt  entonner un morceau d'Auber.

C'est ainsi que, par moments, je ne russis plus  me prendre au srieux
dans mon rle turc; Loti passe le bout de l'oreille sous le turban
d'Arif, et je retombe sottement sur moi-mme, impression maussade et
insupportable.




XXII


J'ai t difficile et fier pour tout ce qui porte lvite ou chapeau
noir; personne n'tait pour moi assez brillant ni assez grand seigneur;
j'ai beaucoup mpris mes gaux et choisi mes amis parmi les plus
raffins. Ici, je suis devenu homme du peuple, et citoyen d'Eyoub; je
m'accommode de la vie modeste des bateliers et des pcheurs, mme de
leur socit et de leurs plaisirs.

Au caf turc, chez le cafedji Suleman, on largit le cercle autour du
feu, quand j'arrive le soir, avec Samuel et Achmet. Je donne la main
 tous les assistants, et je m'assieds pour couter le conteur des
veilles d'hiver (les longues histoires qui durent huit jours, et o
figurent les djinns et les gnies). Les heures passent l sans fatigue
et sans remords; je me trouve  l'aise au milieu d'eux, et nullement
dpays.

Arif et Loti tant deux personnages trs diffrents, il suffirait, le
jour du dpart du Deerhound, qu'Arif restt dans sa maison; personne
sans doute ne viendrait l'y chercher; seulement, Loti aurait disparu,
et disparu pour toujours.

Cette ide, qui est d'Aziyad, se prsente  mon esprit par instants
sous des aspects trangement admissibles.

Rester prs d'elle, non plus  Stamboul, mais dans quelque village turc
au bord de la mer; vivre, au soleil et au grand air, de la vie saine des
hommes du peuple; vivre au jour le jour, sans cranciers et sans souci
de l'avenir! Je suis plus fait pour cette vie que pour la mienne; j'ai
horreur de tout travail qui n'est pas du corps et des muscles; horreur
de toute science; haine de tous les devoirs conventionnels, de toutes
les obligations sociales de nos pays d'Occident.

tre batelier en veste dore, quelque part au sud de la Turquie, l o
le ciel est toujours pur et le soleil toujours chaud ...

Ce serait possible, aprs tout, et je serais l moins malheureux
qu'ailleurs.

--Je te jure, Aziyad, dis-je, que je laisserais tout sans regret, ma
position, mon nom et mon pays. Mes amis ... je n'en ai pas et je m'en
moque! Mais, vois-tu, j'ai une vieille mre.

Aziyad ne dit plus rien pour me retenir, bien qu'elle ait compris
peut-tre que cela ne serait pas tout  fait impossible; mais elle sent
par intuition ce que cela doit tre qu'une vieille mre, elle, la pauvre
petite qui n'en a jamais eu; et les ides qu'elle a sur la gnrosit et
le sacrifice ont plus de prix chez elle que chez d'autres, parce
qu'elles lui sont venues toutes seules, et que personne ne s'est
inquit de les lui donner.




XXIII


DE PLUMKETT A LOTI

Liverpool, 1876.

Mon cher Loti,

Figaro tait un homme de gnie: il riait si souvent, qu'il n'avait
jamais le temps de pleurer.--Sa devise est la meilleure de toutes, et
je le sais si bien, que je m'efforce de la mettre en pratique et y
arrive tant bien que mal.

Malheureusement, il m'est fort difficile de rester trop longtemps le
mme individu. Trop souvent, la gaiet de Figaro m'abandonne, et c'est
alors Jrmie, prophte de malheur, ou David, auguste dsespr sur
lequel la main cleste s'est appesantie, qui s'empare de moi et me
possde. Je ne parle pas, je crie, je rugis! Je n'cris pas, je ne
pourrais que briser ma plume et renverser mon encrier. Je me promne 
grands pas en montrant le poing  un tre imaginaire,  un bouc
missaire idal, auquel je rapporte toutes mes douleurs; je commets
toutes les extravagances possibles: je me livre  huis clos aux actes
les plus insenss, aprs quoi, soulag ou plutt fatigu, je me calme et
deviens raisonnable.

Vous allez me rpter encore que je suis un drle de type; un fou, que
sais-je?  quoi je rpondrai: " Oui mais bien moins que vous ne
croyez. Bien moins que vous, par exemple."

Avant de porter un jugement sur moi, encore faudrait-il me connatre, me
comprendre un peu et savoir quelles circonstances ont pu faire d'un
individu, n raisonnable, le drle de type que je suis. Nous sommes,
voyez-vous, le produit de deux facteurs qui sont nos dispositions
hrditaires, ou l'enjeu que nous apportons en paraissant sur la scne
de la vie, et les circonstances qui nous modifient et nous faonnent,
comme une matire plastique qui prend et garde les empreintes de tout ce
qui l'a touche.--Les circonstances, pour moi, n'ont t que
douloureuses; j'ai t, pour me servir de l'expression consacre, form
 l'cole du malheur:--tout ce que je sais, je l'ai appris  mes
dpens; aussi je le sais bien; c'est pourquoi je l'exprime parfois d'une
manire un peu tranchante. Si j'ai l'air parfois de dogmatiser, c'est
que j'ai la prtention, moi qui ai souffert beaucoup, d'en savoir plus
que ceux qui ont moins souffert que moi, et de parler mieux qu'ils ne le
pourraient faire en connaissance de cause.

Pour moi, il n'y a pas d'espoir en ce monde et je n'ai pas cette
consolation de ceux qu'une foi ardente rend forts au milieu des luttes
de la vie, et confiants dans la justice suprme du crateur.

Et, pourtant, je vis sans blasphmer.

Ai-je pu, au milieu de froissements continuels, conserver les illusions,
l'enthousiasme et la fracheur morale de la jeunesse? Non, vous le
savez bien; j'ai renonc aux plaisirs de mon ge, qui ne sont dj plus
de mon got, j'ai perdu l'aspect et les allures d'un jeune homme, et je
vis dsormais sans but comme sans espoir ... Est-ce  dire pourtant que
j'en sois rduit au mme point que vous, dgot de tout, niant tout ce
qui est bon, niant la vertu, niant l'amiti, niant tout ce qui peut nous
rendre suprieurs  la brute? Entendons-nous, mon ami; sur ces points,
je pense tout autrement que vous. J'avoue que, malgr mon exprience des
choses de ce monde (puissiez-vous n'en jamais acqurir une pareille, il
en cote trop cher!), je crois encore  tout cela, et  bien d'autres
choses encore.

 Londres, Georges m'a fait lire la lettre qu'il venait de recevoir de
vous.

Vous la commencez gentiment par le rcit, circonstanci et agrment de
descriptions, d'une amourette  la turque. Nous vous suivons, Georges et
moi,  travers les mandres fantasmagoriques d'une grande fourmilire
orientale. Nous restons la bouche bante en face des tableaux que vous
nous tracez; je songe  vos trois poignards, comme je songeais au
bouclier d'Achille, si _minutieusement chant_ par Homre! Et puis
enfin, peut-tre parce que vous avez reu un grain de poussire dans
l'oeil, peut-tre parce que votre lampe s'est mise  fumer comme vous
acheviez votre lettre, peut-tre pour moins que cela, vous terminez en
nous lanant la srie des lieux communs dits au sicle dernier! je
crois vraiment que les lieux communs des frres ignorantins valent
encore mieux que ceux du matrialisme, dont le rsultat sera
l'anantissement de tout ce qui existe. On les acceptait au XVIIIe
sicle, ces ides matrialistes: Dieu tait un prjug; la morale tait
devenue l'intrt bien entendu, la socit un vaste champ d'exploitation
pour l'homme habile. Tout cela sduisait beaucoup de gens par sa
nouveaut et par la sanction qu'en recevaient les actes les plus
immoraux. Heureuse poque o aucun frein ne vous retenait; o l'on
pouvait tout faire; l'on pouvait rire de tout, mme des choses les moins
drles, jusqu'au moment o tant de ttes tombrent sous le couteau de la
Rvolution, que ceux qui conservrent la leur commencrent  rflchir.
Ensuite vint une poque de transition, o l'on vit apparatre une
gnration atteinte de phtisie morale, afflige de sensiblerie
constitutionnelle, regrettant le pass qu'elle ne connaissait pas,
maudissant le prsent qu'elle ne comprenait pas, doutant de l'avenir
qu'elle ne devinait pas. Une gnration de romantiques, une gnration
de petits jeunes gens passant leur vie  rire,  pleurer,  prier, 
blasphmer, modulant sur tous les tons leur insipide complainte pour en
venir un beau jour  se faire sauter la cervelle.

Aujourd'hui, mon ami, on est beaucoup plus raisonnable, beaucoup plus
pratique: on se hte, avant d'tre devenu un homme, de devenir une
_espce d'homme_ ou un animal particulier, comme vous voudrez. On se
fait sur toute chose des opinions ou des prjugs en rapport avec son
tat; on tombe dans un certain milieu de la socit, on en prend les
ides. Vous acqurez ainsi une certaine tournure d'esprit, ou, si vous
aimez mieux, un genre de btise qui cadre bien avec le milieu dans
lequel vous vivez; on vous comprend, vous comprenez les autres, vous
entrez ainsi en communion intime avec eux et devenez rellement un
membre de leur corps. On se fait banquier, ingnieur, bureaucrate,
picier, militaire ... Que sais-je? mais au moins on est quelque chose;
on fait quelque chose; on a la tte quelque part et non ailleurs; on ne
se perd pas dans des rves sans fin. On ne doute de rien; on a sa ligne
de conduite toute trace par les devoirs que l'on est tenu de remplir.
Les doutes que l'on pourrait avoir en philosophie, en religion, en
politique, les civilits puriles et honntes sont l pour les combler;
ainsi ne vous embarrassez donc pas pour si peu. La civilisation vous
absorbe; les mille et un rouages de la grande machine sociale vous
engrnent; vous vous trmoussez dans l'espace; vous vous abtissez dans
le temps, grce  la vieillesse: vous faites des enfants qui seront
aussi btes que vous. Puis enfin, vous mourez, muni des sacrements de
l'glise; votre cercueil est inond d'eau bnite, on chante du latin en
faux bourdon autour d'un catafalque  la lueur des cierges; ceux qui
taient habitus  vous voir vous regrettent si vous avez t bon durant
votre vie, quelques-uns mme vous pleurent sincrement. Puis enfin, on
hrite de vous.

Ainsi va le monde!

Tout cela n'empche pas, mon ami, qu'il n'y ait sur cette terre de fort
braves gens, des gens foncirement honntes, organiquement bons, faisant
le bien pour la satisfaction intime qu'ils en retirent: ne volant pas
et n'assassinant pas, lors mme qu'ils seraient srs de l'impunit,
parce qu'ils ont une conscience qui est un contrle perptuel des actes
auxquels leurs passions pourraient les pousser; des gens capables
d'aimer, de se dvouer corps et me, des prtres croyant en Dieu et
pratiquant la charit chrtienne, des mdecins bravant les pidmies
pour sauver quelques pauvres malades, des soeurs de charit allant au
milieu des armes soigner de pauvres blesss, des banquiers  qui vous
pourrez confier votre fortune, des amis qui vous donneront la moiti de
la leur; des gens, moi par exemple sans aller chercher plus loin, qui
seraient peut-tre capables, en dpit de tous vos blasphmes, de vous
offrir une affection et un dvouement illimits.

Cessez donc ces boutades d'enfant malade. Elles viennent de ce que vous
rvez au lieu de rflchir; de ce que vous suivez la passion au lieu de
la raison.

Vous vous calomniez, lorsque vous parlez ainsi. Si je vous disais que
tout est vrai dans votre fin de lettre et que je vous crois tel que vous
vous y dpeignez, vous m'cririez aussitt pour protester, pour me dire
que vous ne pensez pas un mot de toute cette atroce profession de foi;
que ce n'est que la bravade d'un coeur plus tendre que les autres; que
ce n'est que l'effort douloureux que fait pour se raidir la sensitive
contracte par la douleur.

Non, non, mon ami, je ne vous crois pas, et vous ne vous croyez pas
vous-mme. Vous tes bon, vous tes aimant, vous tes sensible et
dlicat; seulement vous souffrez. Aussi je vous pardonne et vous aime et
demeure une protestation vivante contre vos ngations de tout ce qui est
amiti, dsintressement, dvouement.

C'est votre vanit qui nie tout cela et non pas vous; votre fiert
blesse vous fait cacher vos trsors et taler  plaisir " l'tre
factice cr par votre orgueil et votre ennui ".

PLUMKETT.




XXIV


LOTI A WILLIAM BROWN

Eyoub, dcembre 1876.

Mon cher ami,

Je viens vous rappeler que je suis au monde. J'habite, sous le nom de
Arif-Effendi, rue Kourou-Tchechmeh,  Eyoub, et vous me feriez grand
plaisir en voulant bien me donner signe de vie.

Vous dbarquez  Constantinople, ct de Stamboul; vous enfilez quatre
kilomtres de bazars et de mosques, vous arrivez au saint faubourg
d'Eyoub, o les enfants prennent pour cible  cailloux votre coiffure
insolite; vous demandez la rue Kourou-Tchechmeh, que l'on vous indique
immdiatement; au bout de cette rue, vous trouvez une fontaine de marbre
sous des amandiers, et ma case est  ct.

J'habite l en compagnie d'Aziyad, cette jeune femme de Salonique de
laquelle je vous avais autrefois parl, et que je ne suis pas bien loin
d'aimer. J'y vis presque heureux, dans l'oubli du pass et des ingrats.

Je ne vous raconterai point quelles circonstances m'ont amen dans ce
recoin de l'Orient; ni comment j'en suis venu  adopter pour un temps le
langage et les coutumes de la Turquie--mme ses beaux habits de soie
et d'or.

Voici seulement, ce soir 30 dcembre, quelle est la situation: Beau
temps froid, clair de lune.--A la cantonade, les derviches psalmodient
d'une voix monotone; c'est le bruit familier qui tinte chaque jour  mes
oreilles. Mon chat Kdi-bey et mon domestique Yousouf se sont retirs,
l'un portant l'autre, dans leur appartement commun.

Aziyad, assise comme une fille de l'Orient sur une pile de tapis et de
coussins, est occupe  teindre ses ongles en rouge orange, opration de
la plus haute importance. Moi, je me souviens de vous, de notre vie de
Londres, de toutes nos sottises,--et je vous cris en vous priant de
vouloir bien me rpondre.

Je ne suis pas encore musulman pour tout de bon, comme, au dbut de ma
lettre, vous pourriez le supposer; je mne seulement de front deux
personnalits diffrentes, et suis toujours officiellement, mais le
moins souvent possible, M. Loti, lieutenant de marine.

Comme vous seriez en peine pour mettre mon adresse en turc, crivez-moi
sous mon nom vritable, par le Deerhound ou l'ambassade britannique.




XXV


Stamboul, 1er janvier 1877.

L'anne 77 dbute par une journe radieuse, un temps printanier.

Ayant expdi dans la journe certaines visites, qu'un reste de
condescendance pour les coutumes d'Occident m'obligeait  faire dans la
colonie de Pra, je rentre le soir  cheval  Eyoub, par le
Champ-des-Morts et Kassim-Pacha.

Je croise le coup du terrible Ignatief, qui revient ventre  terre de
la Confrence, sous nombreuse escorte de Croates  ses gages; un instant
aprs, lord Salisbury et l'ambassadeur d'Angleterre rentrent aussi, fort
agits l'un et l'autre: on s'est disput  la sance, et tout est au
plus mal.

Les pauvres Turcs refusent avec l'nergie du dsespoir les conditions
qu'on leur impose; pour leur peine, on veut les mettre hors la loi.

Tous les ambassadeurs partiraient ensemble, en criant: " Sauve qui peut!"
 la colonie d'Europe. On verrait alors de terribles choses, une grande
confusion et beaucoup de sang.

Puisse cette catastrophe passer loin de nous!...

Il faudrait--demain peut-tre--quitter Eyoub pour n'y plus revenir ...




XXVI


Nous descendions, par une soire splendide, la rampe d'Oun-Capan.

Stamboul avait un aspect inaccoutum; les hodjas dans tous les minarets
chantaient des prires inconnues sur des airs tranges; ces voix aigus,
parties de si haut,  une heure insolite de la nuit inquitaient
l'imagination; et les musulmans, groups sur leurs portes, semblaient
regarder tous quelque point effrayant du ciel.

Achmet suivit leurs regards, et me saisit la main avec terreur: la lune
que tout  l'heure nous avions vue si brillante sur le dme de
Sainte-Sophie, s'tait teinte l-haut dans l'immensit; ce n'tait plus
qu'une tache rouge, terne et sanglante.

Il n'est rien de si saisissant que les _signes du ciel_, et ma premire
impression, plus rapide que l'clair, fut aussi une impression de
frayeur. Je n'avais point prvu cet vnement, ayant depuis longtemps
nglig de consulter le calendrier.

Achmet m'explique combien c'est l un cas grave et sinistre: d'aprs la
croyance turque, la lune est en ce moment aux prises avec un dragon qui
la dvore. On peut la dlivrer cependant, en intercdant auprs d'Allah,
et en tirant  balle sur le monstre.

On rcite en effet, dans toutes les mosques, des prires de
circonstance, et la fusillade commence  Stamboul. De toutes les
fentres, de tous les toits, on tire des coups de fusil  la lune, dans
le but d'obtenir une heureuse solution de l'effrayant phnomne.

Nous prenons un caque au Phanar pour rejoindre notre logis; on nous
arrte en route.  mi-chemin de la Corne d'or, le canot des Zaptis nous
barre le passage: une nuit d'clipse, se promener en caque est
interdit.

Nous ne pouvons cependant pas coucher dans la rue. Nous parlementons,
nous discutons, le prenant de trs haut avec MM. les Zaptis, et, une
fois encore, en payant d'audace nous nous tirons d'affaire.

Nous arrivons  la case, o Aziyad nous attend dans la consternation et
la terreur.

Les chiens hurlent  la lune d'une faon lamentable, qui complique
encore la situation.

D'un air mystique, Achmet et Aziyad m'apprennent que ces chiens hurlent
ainsi pour demander  Allah un certain pain mystrieux qui leur est
dispens dans certaines circonstances solennelles,--et que les hommes
ne peuvent voir.

L'clipse continue sa marche, malgr la fusillade; le disque entier est
mme d'une nuance rouge extraordinairement prononce,--coloration due
 un tat particulier de l'atmosphre.

J'essaye l'explication du phnomne au moyen d'une bougie, d'une orange
et d'un miroir, vieux procd d'cole.

J'puise ma logique, et mes lves ne comprennent pas; devant cette
hypothse tout  fait inadmissible que la terre est ronde, Aziyad
s'assied avec dignit, et refuse absolument de me prendre au srieux. Je
me fais l'effet d'un pdagogue, image horrible! et je suis pris de fou
rire; je mange l'orange et j'abandonne ma dmonstration ...

 quoi bon du reste cette sotte science, et pourquoi leur terais-je la
superstition qui les rend plus charmants?

Et nous voil, nous aussi, tirant tous les trois des coups de fusil par
la fentre,  la lune qui continue de faire l-haut un effet sanglant,
au milieu des toiles brillantes, dans le plus radieux de tous les ciels!




XXVII


Vers onze heures, Achmet nous veille pour nous annoncer que le
traitement a russi; la lune est _eyu yapilmich_ (gurie).

En effet, la lune, tout  fait rtablie, brillait comme une splendide
lampe bleue dans le beau ciel d'Orient.




XXVIII


"Ma mre Bhidj " est une trs extraordinaire vieille femme,
octognaire et infirme,--fille et veuve de pacha,--plus musulmane que
le Koran, et plus raide que la loi du Chri.

Feu Chefket-Daoub-pacha, poux de Bhidj-hanum, fut un des favoris du
sultan Mahmoud, et trempa dans le massacre des janissaires.
Bhidj-hanum, admise  cette poque dans son conseil, l'y avait pouss
de tout son pouvoir.

Dans une rue verticale du quartier turc de Djianghir, sur les hauteurs
du Taxim, habite la vieille Bhidj-hanum. Son appartement, qui dj
surplombe des prcipices, porte deux shaknisirs en saillie,
soigneusement grills de lattes de frne.

De l, on domine d'aplomb les quartiers de Foundoucli, les palais de
Dolma-Bagtch et de Tchraghan, la pointe du Srail, le Bosphore, le
Deerhound, pareil  une coquille de noix pose sur une nappe bleue,--et
puis Scutari et toute la cte d'Asie.

Bhidj-hanum passe ses journes  cet observatoire, tendue sur un
fauteuil, et Aziyad est souvent  ses pieds,--Aziyad attentive au
moindre signe de sa vieille amie, et dvorant ses paroles comme les
arrts divins d'un oracle.

C'est une anomalie que l'intimit de la jeune femme obscure et de la
vieille cadine, rigide et fire, de noble souche et de grande maison.

Bhidj-hanum ne m'est connue que par ou-dire: les infidles ne sont
point admis dans sa demeure.

Elle est belle encore, affirme Aziyad, malgr ses quatre-vingts ans,
"belle comme les beaux soirs d'hiver"

Et, chaque fois qu'Aziyad m'exprime quelque ide neuve, quelque notion
nette et profonde sur des choses qu'elle semblerait devoir ignorer
absolument, et que je lui demande: " Qui t'a appris cela, ma chrie?
"--Aziyad rpond: " C'est ma mre Bhidj."

"Ma mre " et " mon pre " sont des titres de respect qu'on emploie en
Turquie lorsqu'on parle de personnes ges, mme lorsque ces personnes
vous sont indiffrentes ou inconnues.

Bhidj-hanum n'est point une mre pour Aziyad. Tout au moins est-ce
une mre imprudente, qui ne craint pas d'exalter terriblement la jeune
imagination de son enfant.

Elle l'exalte au point de vue religieux d'abord, tant et si bien, que la
pauvre petite abandonne verse souvent des larmes trs amres sur son
amour pour un infidle.

Elle l'exalte au point de vue romanesque aussi, par le rcit de longues
histoires, contes avec esprit et avec feu, qui me sont redites la nuit,
par les lvres fraches de ma bien-aime.

Longues histoires fantastiques, aventures du grand Tchengiz ou des
anciens hros du dsert, lgendes persanes ou tartares, o l'on voit de
jeunes princesses, perscutes par les gnies, accomplir des prodiges de
fidlit et de courage.

Et, quand Aziyad arrive le soir, l'imagination plus surexcite que de
coutume, je puis en toute sret lui dire:

--Tu as pass ta journe, ma chre petite amie, aux pieds de ta mre
Bhidj!




XXIX


Janvier 1877.

Huit jours  Buyukdr, dans le haut Bosphore,  l'entre de la mer
Noire. Le _Deerhound_ est mouill prs des grands cuirasss turcs, qui
sont posts l comme des chiens de garde,  l'intention de la Russie.
Cette situation du Deerhound, qui m'loigne de Stamboul, concide avec
un sjour du vieil Abeddin dans sa demeure; tout est pour le mieux, et
cette sparation nous tient lieu de prudence.

Il fait froid, il pleut, les journes se passent  courir dans la fort
de Belgrade, et ces courses sous bois me ramnent aux temps heureux de
mon enfance.

Des chnes antiques, des houx, de la mousse et des fougres, presque la
vgtation du Yorkshire.  part qu'il y pousse aussi des ours, on se
croirait dans les bons vieux bois de la patrie.




XXX


Samuel a peur des kdis (des chats). Le jour, les kdis lui inspirent
des ides drles; il ne peut les regarder sans rire. La nuit, il devient
trs respectueux, et s'en tient  distance.

Je m'habillais pour un bal d'ambassade. Samuel, qui m'avait laiss pour
aller dormir, revint tout  coup frapper  ma porte.

--_Bir madame kdi_, disait-il d'un air effar, _bir madame kdi_ (une
madame chat; lisez: chatte) _qui portate ses piccolos dormir com
Samuel_ (qui a apport ses petits pour dormir avec Samuel)!

Et il continuait  la cantonade, avec un srieux imperturbable:

--Chez nous, dans ma famille, ceux-l qui drangent les chats, dans le
mois mme ils doivent mourir! Monsieur Loti, comment faire?

Quand ma toilette fut acheve, je me dcidai  prter main-forte  mon
ami, et j'entrai dans sa chambre.

Une dame _kdi_ tait en effet poste sur l'oreiller de Samuel, tout au
milieu. C'tait une personne de beaucoup d'embonpoint, revtue d'une
belle pelure jaune. Avec un air de dignit et de triomphe, assise sur
son _innommable_, elle contemplait tour  tour Samuel immobile, et ses
petits qui s'battaient sur la couverture.

Samuel, assis dans un coin, tombant de sommeil, assistait  cette scne
de famille dans une attitude de consternation rsigne; il attendait que
je vinsse  son secours.

Cette madame Kdi m'tait inconnue. Elle ne fit aucune difficult
cependant pour se laisser prendre  mon cou et porter dehors avec ses
enfants. Aprs quoi, Samuel, ayant soigneusement pousset sa
couverture, fit mine de s'aller coucher.

Je ne devais point rentrer cette nuit-l. J'arrivai  l'improviste 
deux heures du matin.

Samuel avait ouvert toute grande la fentre de sa chambre, et dispos
des cordes sur lesquelles il avait tendu ses couvertures, afin de les
purger par le grand air de tout effluve de chat. Lui-mme s'tait
install dans mon lit, o il dormait du sommeil des ttes jeunes et des
consciences pures. Pour lui, c'tait bien l son cas.

Le lendemain, nous apprmes que cette madame Kdi tait la bte adore,
mais coureuse, d'un vieux juif du voisinage, repasseur de tarbouchs.




XXXI


C'tait Nol  la grecque; le vieux Phanar tait en fte.

Des bandes d'enfants promenaient des lanternes, des girandoles de
papier, de toutes les formes et de toutes les couleurs; ils frappaient 
toutes les portes,  tour de bras, et donnaient des srnades terribles,
avec accompagnement de tambour.

Achmet, qui passait avec moi, tmoignait un grand mpris pour ces
rjouissances d'infidles.

Le vieux Phanar, mme au milieu de ce bruit, ne pouvait s'empcher
d'avoir l'air sinistre.

On voyait cependant s'ouvrir toutes les petites portes byzantines,
ronges de vtust, et dans leurs embrasures massives apparaissaient des
jeunes filles, vtues comme des Parisiennes, qui jetaient aux musiciens
des piastres de cuivre.

Ce fut bien pis quand nous arrivmes  Galata; jamais, dans aucun pays
du monde, il ne fut donn d'our un vacarme plus discordant, ni de
contempler un spectacle plus misrable.

C'tait un grouillement cosmopolite inimaginable, dans lequel dominait
en grande majorit l'lment grec. L'immonde population grecque affluait
en masses compactes; il en sortait de toutes les ruelles de prostitution,
de tous les estaminets, de toutes les tavernes. Impossible de se figurer
tout ce qu'il y avait l d'hommes et de femmes ivres, tout ce qu'on y
entendait de braillements avins, de cris coeurants.

Et quelques bons musulmans s'y trouvaient aussi, venus pour rire
tranquillement aux dpens des infidles, pour voir comment ces chrtiens
du Levant sur le sort desquels on a attendri l'Europe, par de si
pathtiques discours, clbraient la naissance de leur prophte.

Tous ces hommes qui avaient si grande peur d'tre obligs d'aller se
battre comme des Turcs, depuis que la Constitution leur confrait le
titre immrit de citoyens, s'en donnaient  coeur joie de chanter et de
boire.




XXXII


Je me souviens de cette nuit o le bay-kouch (le hibou), suivit notre
caque sur la Corne d'or.

C'tait une froide nuit de janvier; une brume glaciale embrouillait les
grandes ombres de Stamboul, et tombait en pluie fine sur nos ttes. Nous
ramions, Achmet et moi,  tour de rle, dans le caque qui nous menait 
Eyoub.

 l'chelle du Phanar, nous abordmes avec prcaution dans la nuit
noire, au milieu de pieux, d'paves et de milliers de caques chous
sur la vase.

On tait l au pied des vieilles murailles du quartier byzantin de
Constantinople, lieu qui n'est frquent  pareille heure par aucun tre
humain. Deux femmes pourtant s'y tenaient blotties, deux ombres  tte
blanche, caches dans certain recoin obscur qui nous tait familier,
sous le balcon d'une maison en ruine ... C'taient Aziyad, et la
vieille, la fidle Kadidja.

Quand Aziyad fut assise dans notre barque, nous repartmes.

La distance tait grande encore, de l'chelle du Phanar  celle d'Eyoub.
De loin en loin, une rare lumire, partie d'une maison grecque, laissait
tomber dans l'eau trouble une trane jaune; autrement, c'tait partout
la nuit profonde.

Passant devant une antique maison barde de fer, nous entendmes le bruit
d'un orchestre et d'un bal. C'tait une de ces grandes habitations, noires
au-dehors, somptueuses au-dedans, o les anciens Grecs, les Phanariotes,
cachent leur opulence, leurs diamants, et leurs toilettes parisiennes.

... Puis le bruit de la fte se perdit dans la brume, et nous retombmes
dans le silence et l'obscurit.

Un oiseau volait lourdement autour de notre caque, passant et repassant
sur nous.

--_Bou fena_ (mauvaise affaire)! dit Achmet en hochant la tte.

--_Bay-Kouch m_? lui demanda Aziyad, tout encapuchonne et
emmaillote. (Est-ce point le hibou?)

Quand il s'agissait de leurs superstitions ou de leurs croyances, ils
avaient coutume de s'entretenir tous les deux, et de ne me compter pour
rien.

--_Bou tchok fena Loti_, dit-elle ensuite en me prenant la main; _amm
sen ... bilmezsen_! (C'est trs mauvais, cela Loti, mais toi ..., tu ne
sais pas!...)

C'tait singulier au moins, de voir circuler cette bte une nuit
d'hiver, et elle nous suivit sans trve, pendant plus d'une heure que
nous mmes  remonter de l'chelle du Phanar  celle d'Eyoub.

Il y avait un courant terrible, cette nuit-l, sur la Corne d'or; la
pluie tombait toujours, fine et glaciale; notre lanterne s'tait
teinte, et cela nous exposait  tre arrts par des bachibozouks de
patrouille, ce qui et t notre perte  tous les trois.

Par le travers de Balata, nous rencontrmes des caques remplis de
iaoudis (de juifs). Les _iaoudis_ qui occupent en ce point les deux
rives, Balate et Pri-Pacha, voisinent le soir, ou reviennent de la
grande synagogue, et ce lieu est le seul o l'on trouve, la nuit, du
mouvement sur la Corne d'or.

Ils chantaient, en passant, une chanson plaintive dans leur langue de
iaoudis. Le bay-kouch continuait de voltiger sur nos ttes, et Aziyad
pleurait, de froid et de frayeur.

Quelle joie ce fut, quand nous amarrmes sans bruit, dans l'obscurit
profonde, notre caque  l'chelle d'Eyoub! Sauter sur la vase, de
planche en planche (nous connaissions ces planches par coeur, en
aveugles), traverser la petite place dserte, faire tourner doucement
les serrures et les verrous, et refermer le tout derrire nous trois;
passer la visite des appartements vagues du rez-de-chausse, le dessous
de l'escalier, la cuisine, l'intrieur du four; laisser nos chaussures
pleines de boue et nos vtements mouills; monter pieds nus sur les
nattes blanches, donner le bonsoir  Achmet, qui se retirait dans son
appartement; entrer dans notre chambre et la fermer encore  clef;
laisser tomber derrire nous la portire arabe blanche et rouge; nous
asseoir sur les tapis pais, devant le brasero de cuivre qui couvait
depuis le matin, et rpandait une douce chaleur, embaume de pastilles
du srail et d'eau de roses; ... c'tait pour au moins vingt-quatre
heures, la scurit, et l'immense bonheur d'tre ensemble!

Mais le bay-kouch nous avait suivis, et se mit  chanter dans un platane
sous nos fentres.

Et Aziyad, brise de fatigue, s'endormit au son de sa voix lugubre, en
pleurant  chaudes larmes.




XXXIII


Leur " madame " tait une vieille coquine qui avait couru toute l'Europe
et fait tous les mtiers; leur " madame " (la madame de Samuel et
d'Achmet; ils l'appelaient ainsi: _bizum madame_, notre madame); leur
madame parlait toutes les langues et tenait un caf borgne dans le
quartier de Galata.

Le caf de leur " madame " ouvrait sur la grande rue bruyante; il tait
trs profond et trs vaste; il avait une porte de derrire sur une
impasse mal fame des quais de Galata, laquelle impasse servait de
dbouch  plusieurs mauvais lieux. Ce caf tait surtout le rendez-vous
de certains matelots de commerce italiens et maltais, suspects de vol et
de contrebande; il s'y traitait plusieurs sortes de marchs, et il tait
prudent, le soir, d'y entrer avec un revolver.

Leur " madame " nous aimait beaucoup, Samuel, Achmet et moi; c'tait
ordinairement elle qui prparait  manger  mes deux amis, leurs
_affaires_ les retenant souvent dans ces quartiers; leur " madame"
tait remplie pour nous d'attentions maternelles.

Il y avait, au premier, chez leur " madame " un petit cabinet et un
coffre qui me servaient aux changements de dcors. J'entrais en
vtements europens par la grande porte, et je sortais en Turc par
l'impasse.

Leur " madame " tait italienne.




XXXIV


Eyoub, 20 janvier.

Hier finit en queue de rat la grande factie internationale des
confrenciers. La chose ayant rat, les Excellences s'en vont, les
ambassadeurs aussi plient bagage, et voil les Turcs hors la loi.

Bon voyage  tout ce monde! heureusement nous, nous restons.  Eyoub,
on est fort calme et assez rsolu. Dans les cafs turcs, le soir, mme
dans les plus modestes, se runissent indiffremment les riches et les
pauvres, les pachas et les hommes du peuple ... (O galit! inconnue 
notre nation dmocratique,  nos rpubliques occidentales!) Un rudit
est l qui dchiffre aux assistants les grimoires des feuilles du jour;
chacun coute, avec silence et conviction. Rien de ces discussions
bruyantes,  l'ale et  l'absinthe, qui sont d'usage dans nos estaminets
de barrires; on fait  Eyoub de la politique avec sincrit et
recueillement.

On ne doit pas dsesprer d'un peuple qui a conserv tant de croyances
et de srieuse honntet.




XXXV


Aujourd'hui, 22 janvier, les ministres et les hauts dignitaires de
l'empire, runis en sance solennelle  la Sublime Porte, ont dcid 
l'unanimit de repousser les propositions de l'Europe sous lesquelles
ils voyaient passer la griffe de la sainte Russie. Et des adresses de
flicitations arrivent de tous les coins de l'empire aux hommes qui ont
pris cette rsolution dsespre.

L'enthousiasme national tait grand dans cette assemble o l'on vit
pour la premire fois cette chose insolite: des chrtiens sigeant 
ct de musulmans; des prlats armniens,  ct des derviches et du
cheik-ul-islam; o l'on entendit pour la premire fois sortir de bouches
mahomtanes cette parole inoue: " Nos frres chrtiens."

Un grand esprit de fraternit et d'union rapprochait alors les
diffrentes communions religieuses de l'empire ottoman, en face d'un
pril commun, et le prlat armnien-catholique pronona dans cette
assemble cet trange discours guerrier:

"Effendis!

"Les cendres de nos pres  tous reposent depuis cinq sicles dans
cette terre de la patrie. Le premier de tous nos devoirs est de dfendre
ce sol qui nous est chu en hritage. La mort a lieu, en vertu d'une loi
de nature. L'histoire nous montre de grands tats qui ont tour  tour
paru et disparu dans la scne du monde. Si donc les dcrets de la
Providence ont fix le terme de l'existence de notre patrie, nous
n'avons qu' nous incliner devant son arrt; mais autre chose est de
s'teindre honteusement ou de faire une fin glorieuse. Si nous devons
prir d'une balle meurtrire ne renonons donc pas  l'honneur de la
recevoir en pleine poitrine et non dans le dos; au moins alors le nom de
notre pays figurera glorieusement dans l'histoire. Nagure encore, nous
n'tions qu'un corps inerte; la charte qui nous a t octroye est venue
vivifier et consolider ce corps.--Aujourd'hui, pour la premire fois,
nous sommes invits  ce conseil; grces en soient rendues  Sa Majest
le Sultan et aux ministres de la Sublime Porte! dsormais, que la
question de religion ne sorte pas du domaine de la conscience! que le
musulman aille  sa mosque et le chrtien  son glise; mais, en face
de l'intrt de tous, en face de l'ennemi public, soyons et demeurons
tous unis!"




XXXVI


Aziyad, qui tait fidle  la petite babouche de maroquin jaune des
bonnes musulmanes, sans talon ni dessus de pied, en consommait bien
trois paires par semaine; il y en avait toujours de rechange, tranant
dans tous les recoins de la maison, et elle crivait son nom dans
l'intrieur, sous prtexte que Achmet ou moi pourrions les lui prendre.

Celles qui avaient servi taient condamnes  un supplice affreux:
lances dans le vide, la nuit, du haut de la terrasse, et prcipites
dans la Corne d'or. Cela s'appelait le _kourban des ppoutchs_, le
sacrifice des babouches.

C'tait un plaisir de monter, par les nuits bien claires et bien
froides, dans le vieil escalier de bois qui craquait sous nos pas et
nous menait sur les toits, et, l au beau clair de lune, _mahitabda_,
aprs nous tre assurs que tout sommeillait alentour, de consommer le
kourban, et faire pirouetter dans l'air, une par une, les babouches
condamnes.

Tombera-t-elle dans l'eau, la ppoutch, ou sur la vase, ou bien encore
sur la tte d'un chat en maraude?

Le bruit de sa chute dans le silence profond indiquait lequel de nous
deux avait devin juste, et gagn le pari.

Il faisait bon tre l-haut, si seuls chez nous, si loin des humains, si
tranquilles, souvent pitinant sur une blanche couche de neige, et
dominant le vieux Stamboul endormi. Nous tions privs, nous, de jouir
ensemble de la lumire du jour dont jouissent tant d'autres qui s'en
vont ensemble, bras dessus bras dessous au grand soleil, sans apprcier
leur bonheur. L-haut tait notre lieu de promenade; l, nous allions
respirer l'air pur et vif des belles nuits d'hiver, en socit de la
lune, compagne discrte qui tantt s'abaissait lentement  l'ouest sur
les pays des infidles, tantt se levait toute rouge  l'orient,
dessinant la silhouette lointaine de Scutari ou de Pra.




XXXVII

    Est-ce la fin, Seigneur, ou le commencement?

    (VICTOR HUGO, _Chants du crpuscule_.)


L'animation est grande sur le Bosphore. Les transports arrivent et
partent, chargs de soldats qui s'en vont en guerre. Il en vient de
partout, des soldats et des rdifs, du fond de l'Asie, des frontires de
Perse, mme de l'Arabie et de l'gypte. On les quipe  la hte pour les
expdier sur le Danube, ou dans les camps de la Gorgie. De bruyantes
fanfares, des cris terribles en l'honneur d'Allah, saluent chaque jour
leur dpart. La Turquie ne s'tait jamais vu tant d'hommes sous les
armes, tant d'hommes si dcids et si braves. Allah sait ce que
deviendront ces multitudes!




XXXVIII


Eyoub, 29 janvier 1877.

Je n'aurais pas pardonn aux Excellences leurs pasquinades
diplomatiques, si elles avaient drang ma vie.

Je suis heureux de me retrouver dans cette petite case perdue, qu'un
instant j'avais eu peur de quitter.

Il est minuit, la lune promne sur mon papier sa lumire bleue, et les
coqs ont commenc leur chanson nocturne. On est bien loin de ses
semblables  Eyoub, bien isol la nuit, mais aussi bien paisible. J'ai
peine  croire, souvent, que Arif-Effendi, c'est moi; mais je suis si
las de moi-mme, depuis vingt-sept ans que je me connais, que j'aime
assez pouvoir me prendre un peu pour un autre.

Aziyad est en Asie; elle est en visite, avec son harem, dans un harem
d'Ismidt, et me reviendra dans cinq jours.

Samuel est l prs de moi, qui dort par terre, d'un sommeil aussi
tranquille que celui des petits enfants. Il a vu dans la journe
repcher un noy, lequel tait, il parat, si vilain et lui a fait tant
de peur, que, par prudence, il a apport dans ma chambre sa couverture
et son matelas.

Demain matin, ds l'aubette, les rdifs qui s'en vont en guerre feront
tapage, et il y aura foule dans la mosque. Volontiers je partirais avec
eux, me faire tuer aussi quelque part au service du Sultan. C'est une
chose belle et entranante que la lutte d'un peuple qui ne veut pas
mourir, et je sens pour la Turquie un peu de cet lan que je sentirais
pour mon pays, s'il tait menac comme elle, et en danger de mort.




XXXIX


Nous tions assis, Achmet et moi, sur la place de la mosque du Sultan
Slim. Nous suivions des yeux les vieilles arabesques de pierre qui
grimpaient en se tordant le long des minarets gris, et la fume de nos
chibouks qui montait en spirale dans l'air pur.

La place du Sultan Slim est entoure d'une antique muraille, dans
laquelle s'ouvrent de loin en loin des portes ogivales. Les promeneurs y
sont rares, et quelques tombes s'y abritent sous des cyprs; on est l
en bon quartier turc, et on peut aisment s'y tromper de deux sicles.

--Moi, disait Achmet d'un air frondeur, je sais bien ce que je ferai,
Loti, quand tu seras parti: je mnerai joyeuse vie et je me griserai
tous les jours; un joueur d'orgue me suivra, et me fera de la musique du
matin jusqu'au soir. Je mangerai mon argent, mais cela m'est gal
(_zarar yok_).Je suis comme Aziyad, quand tu seras parti, ce sera fini
aussi de ton Achmet.

Et il fallut lui faire jurer d'tre sage; ce qui ne fut point une facile
affaire.

--Veux-tu, dit-il, me faire aussi un serment, Loti? Quand tu seras
mari et que tu seras riche, tu viendras me chercher, et je serai l-bas
ton domestique. Tu ne me payeras pas plus qu' Stamboul, mais je serai
prs de toi, et c'est tout ce que je demande.

Je promis  Achmet de lui donner place sous mon toit, et de lui confier
mes petits enfants.

Cette perspective d'lever mes bbs et de les coiffer en fez suffit 
le remettre en joie, et nous nous perdmes toute la soire en projets
d'ducation, bass sur des mthodes extrmement originales.




XL


PLUMKETT A LOTI

Mon cher ami,

Je ne vous crivais pas, tout simplement parce que je n'avais rien 
vous dire. En pareil cas, j'ai l'habitude de me taire.

Qu'aurais-je pu vous raconter en effet? Que j'tais trs proccup de
choses nullement agrables; que j'tais empoign par dame Ralit,
treinte dont il est fort dur de se dbarrasser; que je languissais
assez tristement au milieu de messieurs maritimes et coloniaux; que les
liens sympathiques, les affinits mystrieuses qui, en certains moments,
m'unissent si troitement avec tout ce qui est aimable et beau, taient
rompus.

Je suis sr que vous comprenez trs bien ceci, car c'est l l'tat dans
lequel je vous ai vu plus d'une fois plong.

Votre nature ressemble beaucoup  la mienne, ce qui m'explique fort bien
la trs grande sympathie que j'ai ressentie pour vous presque de prime
abord.--Axiome: Ce que l'on aime le mieux chez les autres, c'est
soi-mme. Lorsque je rencontre un autre moi-mme, il y a chez moi
accroissement de forces; il semblerait que les forces pareilles de l'un
et l'autre s'ajoutent et que la sympathie ne soit que le dsir, la
tendance vers cet accroissement de forces qui, pour moi, est synonyme de
bonheur. Si vous le voulez bien, j'intitulerai ceci: le _grand paradoxe
sympathique_.

Je vous parle un langage peu littraire. Je m'en aperois bien:
j'emploie un vocabulaire emprunt  la dynamique et fort diffrent de
celui de nos bons auteurs; mais il rend bien ma pense.

Ces sympathies, nous les prouvons d'une foule de manires diffrentes.
Vous qui tes musicien, vous les avez ressenties  l'gard de quoi, s'il
vous plat? Qu'est-ce qu'un son? Tout simplement une sensation qui
nat en nous  l'occasion d'un mouvement vibratoire transmis par l'air 
notre tympan et de l  notre nerf acoustique. Que se passe-t-il dans
notre cervelle? Voyez donc ce phnomne bizarre: vous tes
impressionn par une suite de sons, vous entendez une phrase mlodique
qui vous plat. Pourquoi vous plat-elle? Parce que les intervalles
musicaux dont la suite la compose, autrement dit les rapports des
nombres de vibrations du corps sonore, sont exprims par certains
chiffres plutt que par certains autres; changez ces chiffres, votre
sympathie n'est plus excite; vous dites, vous, que cela n'est plus
musical, que c'est une suite de sons incohrents. Plusieurs sons
simultans se font entendre, vous recevez une impression qui sera
heureuse ou douloureuse: affaire de rapports chiffrs, qui sont les
rapports sympathiques d'un phnomne extrieur avec vous-mme, tre
sensitif.

Il y a de vritables affinits, entre vous et certaines suites de sons,
entre vous et certaines couleurs clatantes, entre vous et certains
miroitements lumineux, entre vous et certaines lignes, certaines formes.
Bien que les rapports de convenance entre toutes ces diffrentes choses
et vous-mme soient trop compliqus pour tre exprims, comme dans le
cas de la musique, vous sentez cependant qu'ils existent.

Pourquoi aime-t-on une femme? Bien souvent cela tient uniquement  ce
que la courbe de son nez, l'arc de ses sourcils, l'ovale de son visage,
que sais-je? ont ce je ne sais quoi auquel correspond en vous un autre
je ne sais quoi qui fait le diable  quatre dans votre imagination. Ne
vous rcriez pas! la moiti du temps, votre amour ne tient  rien de
plus.

Vous me direz qu'il y a chez cette femme un charme moral, une
dlicatesse de sentiment, une lvation de caractre qui sont la vraie
cause de votre amour ... Hlas! gardez-vous bien de confondre ce qui est
en elle et ce qui est en vous. Toutes nos illusions viennent de l:
attribuer ce qui est en nous et nulle part ailleurs  ce qui nous plat.
Faire une chsse  la femme que l'on aime et prendre son ami pour un
homme de gnie.

J'ai t amoureux de la Vnus de Milo et d'une nymphe du Corrge. Ce
n'taient certes pas les charmes de leur conversation et la soif
d'change intellectuel qui m'attiraient vers elles; non, c'tait
l'affinit physique, le seul amour connu des anciens, l'amour qui
faisait des artistes. Aujourd'hui, tout est devenu tellement compliqu,
que l'on ne sait plus o donner de la tte; les neuf diximes des gens
ne comprennent plus rien  quoi que ce soit.

Tout cela pos, passons  votre dfinition  vous, Loti. Il y a affinit
entre tous les ordres de choses et vous. Vous tes une nature trs avide
de jouissances artistiques et intellectuelles, et vous ne pouvez tre
heureux qu'au milieu de tout ce qui peut satisfaire vos besoins
sympathiques, qui sont immenses. Hors de ces motions, il n'y a pas de
bonheur pour vous. Hors du milieu qui peut vous les procurer, ces
motions, vous serez toujours un pauvre exil.

Celui qui est apte  ressentir ces motions d'un ordre suprieur, pour
lesquelles la grande masse des individus n'a pas de sens, sera fort peu
impressionn par tout ce qui sera en dessous de ses dsirs. Qu'est-ce
donc que l'attrait d'un bon dner, d'une partie de chasse, d'une jolie
fille pour celui qui a vers des larmes de ravissement en lisant les
potes, qui s'est dlicieusement abandonn au courant d'une suave
mlodie, qui s'est plong dans cette rverie qui n'est pas la pense,
qui est plus que la sensation, et qu'aucun mot n'exprime?

Qu'est-ce donc que le plaisir de voir passer des figures vulgaires sur
lesquelles sont peintes toutes les nuances de la sottise, des corps mal
proportionns, emprisonns dans des culottes ou des habits noirs, tout
cela grouillant sur des pavs boueux, autour de murailles sales, de
botes  fentre et de boutiques?

Votre imagination se resserre et la pense se fige dans votre cerveau ...

Quelle impression causera sur vous la conversation de ceux qui vous
entourent, s'il n'y a pas harmonie entre vos penses et celles qu'ils
expriment?

Si votre pense s'lance dans l'espace et dans le temps; si elle
embrasse l'infinie simultanit des faits qui se passent sur toute la
surface de la terre, qui n'est qu'une plante tournant autour du soleil,
--qui n'est lui-mme qu'un centre particulier au milieu de l'espace; si
vous songez que cet infini simultan n'est qu'un instant de l'ternit,
qui est un autre infini, que tout cela vous apparat diffremment,
suivant le point de vue o vous vous placez, et qu'il y en a une
infinit de points de vue; si vous songez que la raison de tout cela,
l'essence de toutes ces choses vous est inconnue, et si vous agitez dans
votre esprit ces ternels problmes, qu'est-ce que tout cela? que
suis-je moi-mme au milieu de cet infini?

Vous aurez bien des chances pour ne pas tre en communion intellectuelle
avec ceux qui vous entourent.

Leur conversation ne vous touchera gure plus que celle d'une araigne
qui vous raconterait qu'un plumeau dvastateur lui a dtruit une partie
de sa toile; ou que celle d'un crapaud qui vous annoncerait qu'il vient
d'hriter d'un gros tas de pltras dans lequel il pourra gter tout 
l'aise. (Un monsieur me disait aujourd'hui qu'il avait fait de mauvaises
rcoltes, et qu'il avait hrit d'une maison de campagne.)

Vous avez t amoureux, vous l'tes peut-tre encore; vous avez senti
qu'il existait un genre de vie tout spcial, un tat particulier de
votre tre  la faveur duquel tout prenait pour vous des aspects
entirement nouveaux.

Une sorte de rvlation semble alors se faire; on dirait qu'on vient de
natre une seconde fois, car ds lors on vit davantage, on fonctionne
tout entier; tout ce qu'il y a en nous d'ides, de sentiments, se
rveille et s'avive comme la flamme du punch que l'on agite.
(Littrature de l'avenir!)

Bref, on s'panouit, on est heureux, et tout ce qui est antrieur  ce
bonheur disparat dans une sorte de nuit. Il semble qu'on tait dans les
limbes; on vivait, relativement  la vie actuelle, comme l'enfant en bas
ge par rapport au jeune homme. Les sentiments par lesquels on passe
lorsque l'on est amoureux, on ne peut les dcrire qu'au moment mme o
on les prouve, et certes, je ne ressens rien de pareil en ce moment-ci.
Et pourtant, tenez, sapristi! je m'emballe en remuant toutes ces
ides-l, je m'exalte, je perds la tte, je ne sais plus o j'en suis!...
Quelle bonne chose d'aimer et d'tre aim! savoir qu'une nature
d'lite a compris la vtre; que quelqu'un rapporte toutes ses penses,
tous ses actes  vous; que vous tes un centre, un but, en vue duquel
une organisation aussi dlicatement complique que la vtre, vit, pense
et agit! Voil qui nous rend forts; voil qui peut faire des hommes de
gnie.

Et puis cette image gracieuse de la femme que nous aimons, qui est
peut-tre moins une ralit que le plus pur produit de notre
imagination, et ce mlange d'impressions, physiques et morales,
sensuelles et spirituelles, ces impressions absolument indescriptibles
que l'on ne peut que rappeler  l'esprit de celui qui les a dj
prouves,--impressions que vous causera, par suite d'une mystrieuse
association d'ides, le moindre objet ayant appartenu  votre
bien-aime, son nom quand vous l'entendez prononcer, quand vous le voyez
simplement crit sur du papier, et mille autres sublimes niaiseries, qui
sont peut-tre tout ce qu'il y a de meilleur au monde.

Et l'amiti, qui est un sentiment plus svre, plus solidement assis,
puisqu'il repose sur tout ce qu'il y a de plus lev en nous, la partie
purement intellectuelle de nous-mme. Quel bonheur de pouvoir dire tout
ce que l'on sent  quelqu'un qui vous comprend _jusqu'au bout_ et non
pas seulement _jusqu' un certain point_,  quelqu'un qui achve votre
pense avec le mme mot qui tait sur vos lvres, dont la rplique fait
jaillir de chez vous un torrent de conceptions, un flot d'ides. Un
demi-mot de votre ami vous en dit plus que bien des phrases, car vous
tes habitu  penser avec lui. Vous comprenez tous les sentiments qui
l'animent et il le sait. Vous tes deux intelligences qui s'ajoutent et
se compltent.

Il est certain que celui qui a connu tout ce dont je viens de parler, et
 qui tout cela manque, est fort  plaindre.

Pas d'affections, personne qui pense  moi ...  quoi bon avoir des ides
pour n'avoir personne  qui les dire?  quoi bon avoir du talent s'il
n'y a pas en ce monde une personne  l'estime de laquelle je tiens plus
qu' tout le reste?  quoi bon avoir de l'esprit avec des gens qui ne
me comprendront pas?

On laisse tout aller; on a prouv des dceptions, on en prouve tous
les jours de nouvelles; on a vu que rien en ce monde n'tait durable,
qu'on ne pouvait compter absolument sur rien: on nie tout. On a les
nerfs dtendus, on ne pense plus que faiblement, le moi s'amoindrit 
tel point que, lorsqu'on est seul, on est quelquefois  se demander si
l'on veille ou si l'on dort. L'imagination s'arrte; donc, plus de
chteaux en Espagne. Autant vaut dire plus d'esprance. On tombe dans la
bravade, on parle cavalirement de bien des choses dont on rit beaucoup
quand on n'en pleure pas.

On n'aime rien, et pourtant on tait fait pour tout aimer: on ne croit
 rien et on pourrait peut-tre encore bien croire  tout; on tait bon
 tout et on n'est bon  rien.

Avoir en soi une exubrance de facults et sentir que l'on avorte, une
excroissance de sensibilit, un excdent de sentiments, et ne savoir
qu'en faire, c'est atroce! la vie, dans de telles conditions, est une
souffrance de tous les jours: souffrance dont certains plaisirs peuvent
vous distraire un instant (votre cuyre de cirque, l'odalisque Aziyad
et autres cocottes turques); mais c'est toujours pour retomber de
nouveau, et plus contusionn que jamais.

Voil votre profession de foi explique, dveloppe, et considrablement
augmente par le drle de type qui vous crit.

La conclusion de ce long galimatias peu intelligible, la voici: je vous
porte un trs vif intrt, moins peut-tre  cause de ce que vous tes,
que pour ce que je sens que vous pourriez devenir.

Pourquoi avez-vous pris comme drivatif  votre douleur la culture des
muscles, qui tuera en vous ce qui seul peut vous sauver? Vous tes
clown, acrobate et bon tireur; il et mieux valu tre un grand artiste,
mon cher Loti.

Je voudrais d'ailleurs vous pntrer de cette ide en laquelle j'ai foi
: il n'y a pas de douleur morale qui n'ait son remde. C'est  notre
raison de le trouver et de l'appliquer suivant la nature du mal et le
temprament du sujet.

Le dsespoir est un tat compltement anormal; c'est une maladie aussi
gurissable que beaucoup d'autres; son remde naturel est le temps. Si
malheureux que vous soyez, faites en sorte d'avoir toujours un petit
coin de vous-mme que vous ne laissiez pas envahir par le mal: ce petit
coin sera votre bote  mdicaments.--_Amen_!

PLUMKETT.

Parlez-moi de Stamboul, du Bosphore, des pachas  trois queues, etc. Je
baise les mains de vos odalisques et suis votre affectionn.

PLUMKETT.




XLI


LOTI A PLUMKETT

Vous avais-je dit, mon cher ami, que j'tais malheureux? Je ne le crois
pas, et assurment, si je vous ai dit cela, j'ai d me tromper. Je
rentrais ce soir chez moi en me disant, au contraire, que j'tais un des
heureux de ce monde, et que ce monde aussi tait bien beau. Je rentrais
 cheval par une belle aprs-midi de janvier; le soleil couchant dorait
les cyprs noirs, les vieilles murailles crneles de Stamboul, et le
toit de ma case ignore, o Aziyad m'attendait.

Un brasier rchauffait ma chambre, trs parfume d'essence de roses. Je
tirai le verrou de ma porte et m'assis les jambes croises, position
dont vous ignorez le charme. Mon domestique Achmet prpara deux
narguilhs, l'un pour moi, l'autre pour lui-mme, et posa  mes pieds un
plateau de cuivre o brlait une pastille du srail.

Aziyad entonna d'une voix grave la chanson des djinns, en frappant sur
un tambour charg de paillettes de mtal; la fume se mit  dcrire dans
l'air ses spirales bleutres, et peu  peu je perdis conscience de la
vie, de la triste vie humaine, en contemplant ces trois visages amis et
aimables  regarder: ma matresse, mon domestique et mon chat.

Point d'intrus d'ailleurs, point de visiteurs inattendus ou dplaisants.
Si quelques Turcs me visitent discrtement quand je les y invite, mes
amis ignorent absolument le chemin de ma demeure, et des treillages de
frne gardent si fidlement mes fentres qu' aucun moment du jour un
regard curieux n'y saurait pntrer.

Les Orientaux, mon cher ami, savent seuls _tre chez eux_; dans vos
logis d'Europe, ouverts  tous venants, vous tes chez vous comme on est
ici dans la rue, en butte  l'espionnage des amis fcheux et des
indiscrets; vous ne connaissez point cette inviolabilit de l'intrieur,
ni le charme de ce mystre.

Je suis heureux, Plumkett; je retire toutes les lamentations que j'ai
t assez ridicule pour vous envoyer ... Et pourtant je souffre encore de
tout ce qui a t bris dans mon coeur: je sens que l'heure prsente
n'est qu'un rpit de ma destine, que quelque chose de funbre plane
toujours sur l'avenir, que le bonheur d'aujourd'hui amnera fatalement
un terrible lendemain. Ici mme, et quand elle est prs de moi, j'ai de
ces instants de navrante tristesse, comparables  ces angoisses
inexpliques qui souvent, dans mon enfance, s'emparaient de moi 
l'approche de la nuit.

Je suis heureux, Plumkett, et mme je me sens rajeunir; je ne suis plus
ce garon de vingt-sept ans, qui avait tant roul, tant vcu, et fait
toutes les sottises possibles, dans tous les pays imaginables.

On dciderait difficilement quel est le plus enfant d'Achmet ou
d'Aziyad, ou mme de Samuel. J'tais vieux et sceptique; auprs d'eux,
j'avais l'air de ces personnages de Buldwer qui vivaient dix vies
humaines sans que les annes pussent marquer sur leur visage, et
logeaient une vieille me fatigue dans un jeune corps de vingt ans.

Mais leur jeunesse rafrachit mon coeur, et vous avez raison, je
pourrais peut-tre bien encore croire  tout, moi qui pensais ne plus
croire  rien ...




XLII


Une certaine aprs-midi de janvier, le ciel sur Constantinople tait
uniformment sombre; un vent froid chassait une fine pluie d'hiver, et
le jour tait ple comme un jour britannique.

Je suivais  cheval une longue et large route, borde d'interminables
murailles de trente pieds de haut, droites, polies, inaccessibles comme
des murailles de prison.

En un point de cette route, un pont vot en marbre gris passait en
l'air; il tait support par des colonnes de marbre curieusement
sculptes, et servait de communication entre la partie droite et la
partie gauche de ces constructions tristes.

Ces murailles taient celles du srail de Tchraghan. D'un ct taient
les jardins, de l'autre le palais et les kiosques, et ce pont de marbre
permettait aux belles sultanes de passer des uns aux autres sans tre
aperues du dehors.

Trois portes s'ouvraient seulement  de longs intervalles dans ces
remparts du palais, trois portes de marbre gris que fermaient des
battants de fer, dors et cisels.

C'taient d'ailleurs de hautes et majestueuses portes, donnant  deviner
quelles pouvaient tre les richesses caches derrire la monotonie de
ces murs.

Des soldats et des eunuques noirs gardaient ces entres dfendues. Les
styles de ces portiques semblait indiquer lui-mme que le seuil en tait
dangereux  franchir; les colonnes et les frises de marbre, fouilles 
jour dans le got arabe, taient couvertes de dessins tranges et
d'enroulements mystrieux.

Une mosque de marbre blanc, avec un dme et des croissants d'or tait
adosse  des roches sombres o poussaient des broussailles sauvages. On
et dit qu'une baguette de pri l'avait d'un seul coup fait surgir avec
sa neigeuse blancheur, en respectant  dessein l'aspect agreste et rude
de la nature qui l'entourait.

Passait une riche voiture, contenant trois femmes turques inconnues,
dont l'une, sous son voile transparent, semblait d'une rare beaut.

Deux eunuques, chevauchant  leur suite, indiquaient que ces femmes
taient de grandes dames.

Ces trois Turques se tenaient fort mal,  la faon de toutes les
_hanums_ de grande maison qui ne craignent gure d'adresser aux
Europens dans les rues les regards les plus encourageants ou les plus
moqueurs.

Celle surtout qui tait jolie m'avait souri avec tant de complaisance,
que je tournai bride pour la suivre.

Alors commena une longue promenade de deux heures, pendant laquelle la
belle dame m'envoya par la portire ouverte la collection de ses plus
dlicieux sourires. La voiture filait grand train, et je l'escortai sur
tout son parcours, passant devant ou derrire, ralentissant ma course,
ou galopant pour la dpasser. Les eunuques (qui sont surtout terribles
dans les opras-comiques) considraient ce mange avec bonhomie, et
continuaient de trotter  leur poste, dans l'impassibilit la plus
complte.

Nous passmes Dolma-Bagtch, Sali-Bazar, Top-Han, le bruyant quartier
de Galata,--et puis le pont de Stamboul, le triste Phanar et le noir
Balate. A Eyoub enfin, dans une vieille rue turque, devant un Conak
antique,  la mine opulente et sombre, les trois femmes s'arrtrent et
descendirent.

La belle Sniha (je sus le lendemain son nom), avant de rentrer dans sa
demeure, se retourna pour m'envoyer un dernier sourire; elle avait t
charme de mon audace, et Achmet augura fort mal de cette aventure ...




XLIII


Les femmes turques, les grandes dames surtout, font trs bon march de
la fidlit qu'elles doivent  leurs poux. Les farouches surveillances
de certains hommes, et la terreur du chtiment sont indispensables pour
les retenir. Toujours oisives, dvores d'ennui, physiquement obsdes
de la solitude des harems, elles sont capables de se livrer au premier
venu,--au domestique qui leur tombe sous la patte, ou au batelier qui
les promne, s'il est beau et s'il leur plat. Toutes sont fort
curieuses des jeunes gens europens, et ceux-ci en profiteraient
quelquefois s'ils les avaient, s'ils l'osaient, ou si plutt ils taient
placs dans des conditions favorables pour le tenter. Ma position 
Stamboul, ma connaissance de la langue et des usages turcs,--ma porte
isole tournant sans bruit sur ses vieilles ferrures,--taient choses
fort propices  ces sortes d'entreprises; et ma maison et pu devenir
sans doute, si je l'avais dsir, le rendez-vous des belles dsoeuvres
des harems.




XLIV


Quelques jours plus tard, un gros nuage d'orage s'abattait sur ma case
paisible, un nuage bien terrible passait entre moi et celle que je
n'avais cependant pas cess de chrir. Aziyad se rvoltait contre un
projet cynique que je lui exposais; elle me rsistait avec une force de
volont qui voulait matriser la mienne, sans qu'une larme vnt dans ses
yeux, ni un tremblement dans sa voix.

Je lui avais dclar que le lendemain je ne voulais plus d'elle; qu'une
autre allait pour quelques jours prendre sa place; qu'elle-mme
reviendrait ensuite, et m'aimerait encore aprs cette humiliation sans
en garder mme le souvenir.

Elle connaissait cette Sniha, clbre dans les harems par ses scandales
et son impunit; elle hassait cette crature que Bhidj-hanum chargeait
d'anathmes; l'ide d'tre chasse pour cette femme la comblait d'amertume
et de honte.

--C'est absolument dcid, Loti, disait-elle, quand cette Sniha sera
venue, ce sera fini et je ne t'aimerai mme plus. Mon me est  toi et
je t'appartiens; tu es libre de faire ta volont. Mais, Loti, ce sera
fini; j'en mourrai de chagrin peut-tre, mais je ne te reverrai jamais.




XLV


Et, au bout d'une heure,  force d'amour, elle avait consenti  ce
compromis insens: elle partait et jurait de revenir--aprs quand
l'autre s'en serait alle et qu'il me plairait de la faire demander.

Aziyad partit, les joues empourpres et les yeux secs, et Achmet, qui
marchait derrire elle, se retourna pour me dire qu'il ne reviendrait
plus. La draperie arabe qui fermait ma chambre retomba sur eux, et
j'entendis jusqu' l'escalier traner leurs babouches sur les tapis. L,
leurs pas s'arrtrent. Aziyad s'tait affaisse sur les marches pour
fondre en larmes, et le bruit de ses sanglots arrivait jusqu' moi dans
le silence de cette nuit.

Cependant, je ne sortis pas de ma chambre et je la laissai partir.

Je venais de le lui dire, et c'tait vrai: je l'adorais, elle, et je
n'aimais point cette Sniha; mes sens seulement avaient la fivre et
m'emportaient vers cet inconnu plein d'enivrements. Je songeais avec
angoisse qu'en effet, si elle ne voulait plus me revoir, une fois
retranche derrire les murs du harem, elle tait  tout jamais perdue,
et qu'aucune puissance humaine ne saurait plus me la rendre. J'entendis
avec un indicible serrement de coeur la porte de la maison se refermer
sur eux. Mais la pense de cette crature qui allait venir brlait mon
sang: je restai l, et je ne les rappelai pas.




XLVI


Le lendemain soir, ma case tait pare et parfume, pour recevoir la
grande dame qui avait dsir faire, en tout bien tout honneur, une
visite  mon logis solitaire. La belle Sniha arriva trs
mystrieusement sur le coup de huit heures, heure indue pour Stamboul.

Elle enleva son voile et le _fredj_ de laine grise qui, par prudence,
la couvrait comme une femme du peuple, et laissa tomber la trane d'une
toilette franaise dont la vue ne me charma pas. Cette toilette, d'un
got douteux, plus coteuse que moderne, allait mal  Sniha, qui s'en
aperut. Ayant manqu son effet, elle s'assit cependant avec aisance et
parla avec volubilit. Sa voix tait sans charme et ses yeux se
promenaient avec curiosit sur ma chambre, dont elle louait trs fort le
bon air et l'originalit. Elle insistait surtout sur l'tranget de ma
vie, et me posait sans rserve une foule de questions auxquelles
j'vitais de rpondre.

Et je regardais Sniha-hanum ...

C'tait une bien splendide crature, aux chairs fraches et veloutes,
aux lvres entr'ouvertes, rouges et humides. Elle portait la tte en
arrire, haute et fire, avec la conscience de sa beaut souveraine.

L'ardente volupt se pmait dans le sourire de cette bouche, dans le
mouvement lent de ces yeux noirs,  moiti cachs sous la frange de
leurs cils. J'en avais rarement vu de plus belle, l, prs de moi,
attendant mon bon plaisir, dans la tide solitude d'une chambre
parfume; et cependant il se livrait en moi-mme une lutte inattendue;
mes sens se dbattaient contre ce quelque chose de moins dfini qu'on
est convenu d'appeler l'me, et l'me se dbattait contre les sens.
 ce moment, j'adorais la chre petite que j'avais chasse; mon coeur
dbordait pour elle de tendresse et de remords. La belle crature assise
prs de moi m'inspirait plus de dgot que d'amour; je l'avais dsire,
elle tait venue; il ne tenait plus qu' moi de l'avoir; je n'en
demandais pas davantage et sa prsence m'tait odieuse.

La conversation languissait, et Sniha avait des intonations ironiques.
Je me raidissais contre moi-mme, ayant pris une rsolution si forte,
que cette femme n'avait plus le pouvoir de la vaincre.

--Madame, dis-je,--toujours en turc,--quand viendra le moment o
vous me causerez le chagrin de me quitter (et je souhaite que ce moment
tarde beaucoup encore), me permettrez-vous de vous reconduire?

--Merci, dit-elle, j'ai quelqu'un.

C'tait une femme  prcautions: un aimable eunuque, habitu sans doute
aux escapades de sa matresse, se tenait,  toute ventualit, prs de
la porte de ma maison.

La grande dame, en passant le seuil de ma demeure, eut un mauvais rire
qui me fit monter la colre au visage, et je ne fus pas loin de saisir
son bras rond pour la retenir.

Je me calmai cependant, en songeant que je ne m'tais nullement drang,
et que, des deux rles que nous avions jou, le plus drle assurment
n'tait pas le mien.




XLVII


Achmet, qui ne devait plus revenir, se prsenta le lendemain ds huit
heures.

Il s'tait compos une mine trs bourrue, et me salua d'un air froid.

L'histoire de Sniha-hanum l'eut bientt mis en grande gaiet; il en
conclut, comme  l'ordinaire, que j'tais _tchok chytan_ (trs malin)
et s'assit dans un coin pour en rire plus  l'aise.

Quand plus tard, dans nos courses  cheval, nous rencontrions la voiture
de Sniha-hanum, il prenait des airs si narquois, que je fus oblig de
lui faire  ce sujet des reprsentations et un sermon.




XLVIII


J'expdiai Achmet  Oun-Capan chez Kadidja. Il avait mission d'instruire
cette macaque de confiance de la rception faite  Sniha; de la prier
de dire  Aziyad que j'implorais mon pardon, et que je dsirais le soir
mme sa chre prsence.

J'expdiai en mme temps dans la campagne trois enfants chargs de me
rapporter des branches de verdure, et des gerbes, de pleins paniers de
narcisses et de jonquilles. Je voulais que la vieille maison prt ce
jour-l pour son retour un aspect inaccoutum de joie et de fte.

Quand Aziyad entra le soir, du seuil de la porte  l'entre de notre
chambre, elle trouva un tapis de fleurs; les jonquilles dtaches de
leurs tiges couvraient le sol d'une paisse couche odorante; on tait
enivr de ce parfum suave, et les marches sur lesquelles elle avait
pleur ne se voyaient plus.

Aucune rflexion ni aucun reproche ne sortit de sa bouche rose, elle
sourit seulement en regardant ces fleurs; elle tait bien assez
intelligente pour saisir d'un seul coup tout ce qu'elles lui disaient de
ma part dans leur silencieux langage, et ses yeux cerns par les larmes
rayonnaient d'une joie profonde. Elle marchait sur ces fleurs, calme et
fire comme une petite reine reprenant possession de son royaume perdu,
ou comme Apsra circulant dans le paradis fleuri des divinits indoues.

Les vraies apsras et les vrais houris ne sont certes pas plus jolies ni
plus fraches, ni plus gracieuses ni plus charmantes ...

L'pisode de Sniha-hanum tait clos; il avait eu pour rsultat de nous
faire plus vivement nous aimer.




XLIX


C'tait l'heure de la prire du soir, un soir d'hiver. Le muezzin
chantait son ternelle chanson, et nous tions enferms tous deux dans
notre mystrieux logis d'Eyoub.

Je la vois encore, la chre petite Aziyad, assise  terre sur un tapis
rose et bleu que les juifs nous ont pris,--droite et srieuse, les
jambes croises dans son pantalon de soie d'Asie. Elle avait cette
expression presque prophtique qui contrastait si fort avec l'extrme
jeunesse de son visage et la navet de ses ides; expression qu'elle
prenait lorsqu'elle voulait faire entrer dans ma tte quelque
raisonnement  elle, appuy le plus souvent sur quelque parabole
orientale, dont l'effet devait tre concluant et irrsistible.

--_Bak, Lotim_, disait-elle en fixant sur moi ses yeux profonds,
_Katebtan parmak bourada var_?

Et elle montrait sa main, les doigts tendus.

(Regarde, Loti, et dis-moi combien de doigts il y a l?)

Et je rpondis en riant:

--Cinq, Aziyad.

--Oui, Loti, cinq seulement. Et cependant ils ne sont pas tous
semblables. _Bou, boundan bir partcha kutchuk_. (Celui-ci--le pouce
--est un peu plus court que le suivant; le second, un peu plus court que
le troisime, etc.; enfin, celui-ci, le dernier, est le plus petit de
tous.)

Il tait en effet trs petit, le plus petit doigt d'Aziyad. Son ongle,
trs rose  la base, dans la partie qui venait de pousser, tait  sa
partie suprieure teint tout comme les autres d'une couche de henn,
d'un beau rouge orange.

--Eh bien, dit-elle, de mme, et  plus forte raison, Loti, les
cratures d'Allah, qui sont beaucoup plus nombreuses, ne sont pas toutes
semblables; toutes les femmes ne sont pas les mmes, ni tous les hommes
non plus ...

C'tait une parabole ayant pour but de me prouver que, si d'autres
femmes aimes autrefois avaient pu m'oublier; que, si des amis m'avaient
tromp et abandonn, c'tait une erreur de juger par eux toutes les
femmes et tous les hommes; qu'elle, Aziyad, n'tait pas comme les
autres, et ne pourrait jamais m'oublier; que Achmet lui-mme m'aimerait
certainement toujours.

--Donc, Loti, donc, reste avec nous ...

Et puis elle songeait  l'avenir,  cet avenir inconnu et sombre qui
fascinait sa pense.

La vieillesse,--chose trs lointaine, qu'elle ne se reprsentait pas
bien ... Mais pourquoi ne pas vieillir, ensemble et s'aimer encore;
--s'aimer ternellement dans la vie, et aprs la vie.

--_Sen kodja_, disait-elle (tu seras vieux); _ben kodja_ (je serai
vieille) ...

Cette dernire phrase tait  peine articule, et, suivant son habitude,
plutt mime que parle. Pour dire: " Je serai vieille ", elle cassait
sa voix jeune, et, pendant quelques secondes, elle se ramassait sur
elle-mme comme une petite vieille, courbant son corps si plein de
jeunesse ardente et frache.

--_Zarar yok_ (cela ne fait rien), tait la conclusion. Cela ne fait
rien, Loti, nous nous aimerons toujours.




L


Eyoub, fvrier 1877.

Singulier dbut, quand on y pense, que le dbut de notre histoire!

Toutes les imprudences, toutes les maladresses, entasses jour par jour
pendant un mois, dans le but d'arriver  un rsultat par lui-mme
impossible.

S'habiller en turc  Salonique, dans un costume qui, pour un oeil
quelque peu attentif, pchait mme par l'exactitude des dtails;
circuler ainsi par la ville, quand une simple question adresse par un
passant et pu trahir et perdre l'audacieux giaour; faire la cour  une
femme musulmane sous son balcon, entreprise sans prcdent dans les
annales de la Turquie, et tout cela, mon Dieu, plutt pour tromper
l'ennui de vivre, plutt pour rester excentrique aux yeux de camarades
dsoeuvrs, plutt par dfi jet  l'existence, plutt par bravade que
par amour.

Et le succs venant couronner ce comble d'imprudence, l'aventure
russissant par l'emploi des moyens les plus propres  la faire tourner
en tragdie.

Ce qui tendrait  prouver qu'il n'y a que les choses les plus
notoirement folles qui viennent  bonne fin, qu'il y a une chance pour
les fous, un Dieu pour les tmraires.

... Elle, la curiosit et l'inquitude avaient t les premiers
sentiments veills dans son coeur. La curiosit avait fix aux
treillages du balcon ses grands yeux, qui exprimaient au dbut plus
d'tonnement que d'amour.

Elle avait trembl pour lui d'abord, pour cet tranger qui changeait de
costume comme feu Prote changeait de forme, et venait en Albanais tout
dor se planter sous sa fentre.

Et puis elle avait song qu'il fallait qu'il l'aimt bien, elle,
l'esclave achete, l'obscure Aziyad, puisque, pour la contempler, il
risquait si tmrairement sa tte. Elle ne se doutait pas, la pauvre
petite, que ce garon si jeune de visage avait dj abus de toutes les
choses de la vie, et ne lui apportait qu'un coeur blas, en qute de
quelque nouveaut originale; elle s'tait dit qu'il devait faire bon
tre aime ainsi,--et tout doucement elle avait gliss sur la pente qui
devait l'amener dans les bras du giaour.

On ne lui avait appris aucun principe de morale qui pt la mettre en
garde contre elle-mme,--et peu  peu elle s'tait laisse aller au
charme de ce premier pome d'amour chant pour elle, au charme terrible
de ce danger. Elle avait donn sa main d'abord,  travers les grilles du
yali du chemin de Monastir; et puis son bras, et puis ses lvres,
jusqu'au soir o elle avait ouvert tout  fait sa fentre, et puis tait
descendue dans son jardin comme Marguerite,--comme Marguerite dont
elle avait la jeunesse et la frache candeur.

Comme l'me de Marguerite, son me tait pure et vierge, bien que son
corps d'enfant, achet par un vieillard, ne le ft dj plus.




LI


Et maintenant que nous agissons d'une manire sre et rflchie, avec
une connaissance complte de tous les usages turcs, de tous les dtours
de Stamboul, avec tous les perfectionnements de l'art de dissimuler,
nous tremblons encore dans nos rendez-vous, et les souvenirs de ces
premiers mois de Salonique nous semblent des souvenirs de rves.

Souvent, assis devant le feu tous deux, comme deux enfants devenus
raisonnables causent gravement de leurs sottises passes, nous causons
de ces temps troubls de Salonique, de ces chaudes nuits d'orage pendant
lesquelles nous errions dans la campagne comme des malfaiteurs,--ou
sur la mer comme des insenss,--sans pouvoir encore changer une
pense, ni mme seulement une parole.

Le plus singulier de l'histoire est encore ceci, c'est que je l'aime.
--La " petite fleur bleue de l'amour naf " s'est de nouveau panouie
dans mon coeur, au contact de cette passion jeune et ardente. Du plus
profond de mon me, je l'aime et je l'adore ...




LII


Un beau dimanche de janvier, rentrant  la case par un gai soleil
d'hiver, je vis dans mon quartier cinq cents personnes et des pompes.

--Qu'est-ce qui brle? demandai-je avec impatience.

J'avais toujours eu un pressentiment que ma maison brlerait.

--Cours vite, Arif! me rpondit un vieux Turc, cours vite, Arif!
c'est ta maison!

Ce genre d'motion m'tait encore inconnu.

Je m'approchai pourtant d'un air indiffrent de ce petit logis que nous
avions arrang l'un pour l'autre, elle pour moi, moi pour elle, avec
tant d'amour.

La foule s'ouvrait sur mon passage, hostile et menaante; de vieilles
femmes en fureur excitaient les hommes et m'injuriaient; on avait senti
des odeurs de soufre et vu des flammes vertes; on m'accusait de
sorcellerie et de malfices. Les vieilles mfiances n'taient
qu'endormies, et je recueillais les fruits d'tre un personnage
inquitant et invraisemblable, ne pouvant se rclamer de personne et
sans appui.

J'approchais lentement de notre case. Les portes taient enfonces, les
vitres brises, la fume sortait par le toit; tout tait au pillage,
envahi par une de ces foules sinistres qui surgissent  Constantinople
dans les heures de bagarre. J'entrai chez moi, il pleuvait de l'eau
noire mle de suie, du pltre calcin et des planches enflammes ...

Le feu cependant tait teint. Un appartement brl, un plancher, deux
portes et une cloison. Avec une grande dose de sang-froid j'avais domin
la situation; les bachibozouks avaient arrach aux pillards leur butin,
fait vacuer la place et dispers la foule.

Deux zaptis en armes faisaient faction  ma porte enfonce. Je leur
confiai la garde de mes biens et m'embarquai pour Galata. J'allais y
chercher Achmet, garon de bon conseil, dont la prsence amie m'et t
prcieuse au milieu de ce dsarroi.

Au bout d'une heure, j'arrivai dans ce centre du tapage et des
estaminets; j'allai inutilement chez _leur madame_, et dans tous les
bouges: Achmet ce soir-l fut introuvable.

Et force me fut de revenir dormir seul, dans ma chambre sans vitres ni
portes, roul, par un froid mortel, dans des couvertures mouilles qui
sentaient le roussi. Je dormis peu, et mes rflexions furent sombres;
cette nuit fut une des nuits dsagrables de ma vie.




LIII


Le lendemain matin, Achmet et moi, nous constations les dgts; ils
taient relativement minimes, et le mal pouvait aisment se rparer. La
pice dtruite tait vide et inhabite; on et imagin un incendie de
commande comme distraction, qu'on l'et fait faire comme celui-l; les
plus lgers objets se retrouvaient partout, drangs et salis, mais
prsents et intacts.

Achmet dployait une activit fivreuse; trois vieilles juives
rangeaient et frottaient sous ses ordres, et il se passait des scnes
d'un haut comique.

Le jour suivant, tout tait dblay, lav, sch, net et propre. Un trou
noir bant remplaait deux pices; ce dtail  part, la maison avait
repris son assiette, et ma chambre, son aspect d'originale lgance.

Mes appartements taient, ce soir-l mme, disposs pour une grande
rception; de nombreux plateaux supportaient des narguilhs, du
ratlokoum et du caf; il y avait mme un orchestre, deux musiciens:
un tambour et un hautbois.

Achmet avait voulu tous ces frais, et combin cette mise en scne:
 sept heures, je recevais les autorits et les notables qui allaient
dcider de mon sort.

Je craignais d'tre oblig de me faire connatre, et de rclamer le
secours de l'ambassade britannique: j'tais fort perplexe en attendant
ma compagnie.

Cette faon de terminer l'aventure aurait eu pour consquence force un
ordre suprieur coupant court  ma vie de Stamboul, et je redoutais
cette solution, plus encore que la justice ottomane.

Je les vois encore tous, tout ce monde, quinze ou vingt personnes,
gravement assis sur mes tapis; mon propritaire, les notables, les
voisins, les juges, la police et les derviches; l'orchestre faisant
vacarme; et Achmet versant  pleins bords du mastic et du caf.

Il s'agissait de me justifier de l'accusation d'incendiaire ou
d'enchanteur; d'aller en prison ou de payer grosse amende pour avoir
failli brler Eyoub; enfin, d'indemniser mon propritaire et de rparer
 mes frais.

Il ne faut gure compter que sur soi-mme en Turquie, mais en gnral on
russit tout ce que l'on ose entreprendre et l'aplomb est toujours un
moyen de succs. Toute la soire, je tranchai du grand seigneur, je
payai d'impertinence et d'audace; Achmet versait toujours et
embrouillait  dessein les intrts et les questions, magnifique dans
son rle;--l'orchestre faisait rage, et, au bout de deux heures, la
situation atteignait son paroxysme: mes htes ne se comprenaient plus
et se disputaient entre eux, j'tais hors de cause.

--Allons, Loti, dit Achmet, les voil tous  point et c'est mon oeuvre.
Tu ne trouverais pas dans tout Stamboul un autre comme ton Achmet, et je
te suis vraiment bien prcieux.

La situation tait complique et comique,--et Achmet, d'une gaiet
folle et contagieuse; je cdai au besoin imprieux de faire une
acrobatie, et, sautant sur les mains sans prambule, j'excutai deux
tours de clown devant l'assistance ahurie.

Achmet, ravi d'une pareille ide, tira profit de cette diversion; avec
force saluts, il remit  chacun ses socques, sa pelisse et sa lanterne,
et la sance fut dissoute sans que rien ft conclu.

_Fin et moralit_.--Je n'allai point en prison et ne payai point
d'amende. Mon propritaire fit rparer sa maison en remerciant Allah de
lui en avoir laiss la moiti, et je demeurai l'enfant gt du quartier.

Quand, deux jours aprs, Aziyad revint au logis, elle le retrouva  son
poste, en bon ordre et plein de fleurs.

Le feu prenant tout seul, au milieu d'une maison ferme, est un
phnomne d'une explication difficile, et la cause premire de
l'incendie est toujours reste mystrieuse.




LIV

    L'essence de cette rgion est l'oubli...
    Quiconque est plong dans l'Ocan du coeur a trouv
    le repos dans cet anantissement.
    Le coeur n'y trouve autre chose que le _ne pas tre_...

    (FERIDEDDIN ATTAR, pote persan.)

Il y avait rception chez Izeddin-Ali-effendi, au fond de Stamboul:
la fume des parfums, la fume du tembaki, le tambour de basque aux
paillettes de cuivre, et des voix d'hommes chantant comme en rve les
bizarres mlodies de l'Orient.

Ces soires qui m'avaient paru d'abord d'une tranget barbare, peu 
peu m'taient devenues familires, et chez moi, plus tard, avaient lieu
des rceptions semblables o l'on s'enivrait au bruit du tambour, avec
des parfums et de la fume.

On arrive le soir aux rceptions de Izeddin-Ali-effendi, pour ne repartir
qu'au grand jour. Les distances sont grandes  Stamboul par une nuit de
neige, et Izeddin entend trs largement l'hospitalit.

La maison d'Izeddin-Ali, vieille et caduque au-dehors, renferme dans ses
murailles noires les mystrieuses magnificences du luxe oriental.
Izeddin-Ali professe d'ailleurs le culte exclusif de tout ce qui est
eski, de tout ce qui rappelle les temps regretts du pass, de tout ce
qui est marqu au sceau d'autrefois,

On frappe  la porte, lourde et ferre; deux petites esclaves
circassiennes viennent sans bruit vous ouvrir.

On teint sa lanterne, on se dchausse, oprations trs bourgeoises
voulues par les usages de la Turquie. Le chez soi, en Orient, n'est
jamais souill de la boue du dehors; on la laisse  la porte, et les
tapis prcieux que le petit-fils a reus de l'aeul, ne sont fouls que
par des babouches ou des pieds nus.

Ces deux esclaves ont huit ans; elles sont  vendre et elles le savent.
Leurs faces panouies sont rgulires et charmantes; des fleurs sont
plantes dans leurs cheveux de bb, relevs trs haut sur le sommet de
la tte. Avec respect elles vous prennent la main et la touchent
doucement de leur front.

Aziyad, qui avait t, elle aussi, une petite esclave circassienne,
avait conserv cette manire de m'exprimer la soumission et l'amour ...

On monte de vieux escaliers sombres, couverts de somptueux tapis de
Perse; le haremlike s'entr'ouvre doucement et des yeux de femmes vous
observent, par l'entrebillement d'une porte incruste de nacre.

Dans une grande pice o les tapis sont si pais qu'on croirait marcher
sur le dos d'un mouton de Kachemyre, cinq ou six jeunes hommes sont
assis, les jambes croises, dans des attitudes de nonchalance heureuse,
et de tranquille rverie. Un grand vase, de cuivre cisel, rempli de
braise, fait  cet appartement une atmosphre tide, un tant soit peu
lourde qui porte au sommeil. Des bougies sont suspendues par grappes au
plafond de chne sculpt; elles sont enfermes dans des tulipes d'opale,
qui ne laissent filtrer qu'une lumire rose, discrte et voile.

Les chaises, comme les femmes, sont inconnues dans ces soires turques.
Rien que des divans trs bas, couverts de riches soies d'Asie; des
coussins de brocart, de satin et d'or, des plateaux d'argent, o
reposent de longs chibouks de jasmin; de petits meubles  huit pans,
supportant des narguilhs que terminent de grosses boules d'ambre
incrustes d'or.

Tout le monde n'est pas admis chez Izeddin-Ali, et ceux qui sont l sont
choisis; non pas de ces fils de pacha, trans sur les boulevards de
Paris, gommeux et abtis, mais tous enfants de la _vieille Turquie_
levs dans les Yalis dors,  l'abri du vent galitaire empest de
fume de houille qui souffle d'Occident. L'oeil ne rencontre dans ces
groupes que de sympathiques figures, au regard plein de flamme et de
jeunesse.

Ces hommes qui, dans le jour, circulaient en costume europen, ont repris
le soir, dans leur inviolable intrieur, la chemise de soie et le long
cafetan en cachemire doubl de fourrure. Le paletot gris n'tait qu'un
dguisement passager et sans grce, qui seyait mal  leurs organisations
asiatiques.

... La fume odorante dcrit dans la tide atmosphre des courbes
changeantes et compliques; on cause  voix basse, de la guerre souvent,
d'Ignatief et des inquitants " Moscov ", des destines fatales que
Allah prpare au khalife et  l'islam. Les toutes petites tasses de caf
d'Arabie ont t plusieurs fois remplies et vides; les femmes du harem,
qui rvent de se montrer, entr'ouvrent la porte pour passer et reprendre
elles-mmes les plateaux d'argent. On aperoit le bout de leurs doigts,
un oeil quelquefois, ou un bras retir furtivement; c'est tout, et,  la
cinquime heure turque (dix heures), la porte du haremlike est close,
les belles ne paraissent plus.

Le vin blanc d'Ismidt que le Koran n'a pas interdit est servi dans un
verre unique, o, suivant l'usage, chacun boit  son tour.

On en boit si peu, qu'une jeune fille en demanderait davantage, et que
ce vin est tout  fait tranger  ce qui va suivre.

Peu  peu, cependant, la tte devient plus lourde, et les ides plus
incertaines se confondent en un rve indcis.

Izeddin-Ali et Suleman prennent en main des tambours de basque, et
chantent d'une voix de somnambule de vieux airs venus d'Asie. On voit
plus vaguement la fume qui monte, les regards qui s'teignent, les
nacres qui brillent, la richesse du logis. Et tout doucement arrive
l'ivresse, l'oubli dsir de toutes les choses humaines!

Les domestiques apportent les yatags, o chacun s'tend et s'endort ...

... Le matin est rendu; le jour se faufile  travers les treillages de
frne, les stores peints et les rideaux de soie.

Les htes d'Izeddin-Ali s'en vont faire leur toilette, chacun dans un
cabinet de marbre blanc,  l'aide de serviettes si brodes et dores
qu'en Angleterre on oserait  peine s'en servir.

Ils fument une cigarette, runis autour du brasero de cuivre, et se
disent adieu.

Le rveil est maussade On s'imagine avoir t visit par quelque rve
des _Mille et Une Nuits_, quand on se retrouve le matin, pataugeant dans
la boue de Stamboul, dans l'activit des rues et des bazars.




LV


Tous ces bruits des nuits de Constantinople sont rests dans ma mmoire,
mls au son de sa voix  elle, qui souvent m'en donnait des explications
tranges.

Le plus sinistre de tous tait le cri des _beckdjis_, le cri des
veilleurs de nuit annonant l'incendie, le terrible _yangun vr_! si
prolong, si lugubre, rpt dans tous les quartiers de Stamboul, au
milieu du silence profond.

Et puis, le matin, c'tait le chant sonore, l'aubade des coqs, prcdant
de peu la prire des muezzins, chant triste parce qu'il annonait le
jour, et que, demain, pour revenir, tout serait de nouveau en question,
tout, mme sa vie!

Une des premires nuits qu'elle passa dans cette case isole d'Eyoub, un
bruit rapproch, dans l'escalier mme du vieux logis, nous fit tous deux
frmir. Tous deux nous crmes entendre  notre porte une troupe de
djinns, ou des hommes  turban, rampant sur les marches vermoulues, avec
des poignards et des yatagans dgains. Nous avions tout  craindre,
quand nous tions runis, et il nous tait permis de trembler.

Mais le bruit s'tait renouvel, plus distinct et moins terrible, si
caractristique mme qu'il ne laissait plus d'quivoque:

--_Setchan_! (Les souris!) dit-elle en riant, et tout  fait
rassure ...

Le fait est que la vieille masure en tait pleine, et qu'elles s'y
livraient, la nuit, des batailles ranges fort meurtrires.

--_Tchok setchan var senin evd, Lotim_! disait-elle souvent. (Il
y a beaucoup de souris dans ta maison, Loti!)

C'est pourquoi, un beau soir, elle me fit prsent du jeune _Kdi-bey_.

Kdi-bey (le seigneur chat), qui devint plus tard un norme et trs
imposant matou, avait alors  peine un mois; c'tait une toute petite
boule jaune, orne de gros yeux verts, et trs gourmande.

Elle me l'avait apport en surprise, un soir, dans un de ces cabas de
velours brod d'or dont se servent les enfants turcs qui vont  l'cole.

Ce cabas avait t le sien,  l'poque o elle allait, jambes nues et
sans voile, faire son instruction trs incomplte chez le vieux
pdagogue  turban du village de Canlidja, sur la cte asiatique du
Bosphore. Elle avait trs peu profit des leons de ce matre, et
crivait fort mal; ce qui ne m'empchait point d'aimer ce pauvre cabas
fan, qui avait t le compagnon de sa petite enfance ...

Kdi-bey, le soir o il me fut offert, tait emmaillot en outre dans
une serviette de soie, o la frayeur du voyage lui avait fait commettre
toute sorte d'incongruits.

Aziyad, qui avait pris la peine de lui broder un collier  paillettes
d'or fut tout  fait dsole de voir son lve dans une situation si
pnible. Il avait si singulire mine, elle-mme tait si dsappointe,
que nous fmes, Achmet et moi, pris d'un accs de fou rire en prsence
de ce dballage.

Cette prsentation de Kdi-bey est reste un des souvenirs que de ma vie
je ne pourrai oublier.




LVI


_Allah illah Allah, v Mohammed! reoul Allah_ (Dieu seul est Dieu,
et Mahomet est son prophte!).

Tous les jours, depuis des sicles,  la mme heure, sur les mmes
notes, du haut du minaret de la djiami, la mme phrase retentit
au-dessus de ma maison antique. Le muezzin, de sa voix stridente, la
psalmodie aux quatre points cardinaux, avec une monotonie automatique,
une rgularit fatale.

Ceux-l qui ne sont dj plus qu'un peu de cendre l'entendaient  cette
mme place, tout comme nous qui sommes ns d'hier. Et sans trve, depuis
trois cents ans,  l'aube incertaine des jours d'hiver, aux beaux levers
du soleil d't, la phrase sacramentelle de l'islam clate dans la
sonorit matinale, mle au chant des coqs, aux premiers bruits de la
vie qui s'veille. Diane lugubre, triste rveil  nos nuits blanches, 
nos nuits d'amour. Et alors, il faut partir, prcipitamment nous dire
adieu, sans savoir si nous nous reverrons jamais, sans savoir si demain
quelque rvlation subite, quelque vengeance d'un vieillard tromp par
quatre femmes, ne viendra pas nous sparer pour toujours, si demain ne
se jouera pas quelqu'un de ces sombres drames de harem, contre lesquels
toute justice humaine est impuissante, tout secours matriel,
impossible.

Elle s'en va, ma chre petite Aziyad, affuble comme une femme du bas
peuple d'une grossire robe de laine grise fabrique dans ma maison,
courbant sa taille flexible,--appuye sur un bton quelquefois, et
cachant son visage sous un pais yachmak.

Un caque l'emmne, l-bas, dans le quartier populeux des bazars, d'o
elle rejoint au grand jour le harem de son matre, aprs avoir repris
chez Kadidja ses vtements de cadine. Elle rapporte de sa promenade,
pour un peu sauvegarder les apparences, quelques objets pouvant
ressembler  des achats de fleurs ou de rubans ...




LVII


...Achmet tait trs important et trs solennel: nous accomplissions
tous deux une expdition pleine de mystre, et lui tait nanti des
instructions d'Aziyad, tandis que moi, j'avais jur de me laisser mener
et d'obir.

 l'chelle d'Eyoub, Achmet dbattit le prix d'un caque pour
Azar-kapou. Le march conclu, il me fit embarquer. Il me dit gravement:

--Assieds-toi, Loti.

Et nous partmes.

 Azar-kapou, je dus le suivre dans d'immondes ruelles de truands,
boueuses, noires, sinistres, occupes par des marchands de goudron, de
vieilles poulies et de peaux de lapin; de porte en porte, nous
demandions un certain vieux Dimitraki, que nous finmes par trouver, au
fond d'un bouge innarrable.

C'tait un vieux Grec en haillons,  barbe blanche,  mine de bandit.

Achmet lui prsenta un papier sur lequel tait calligraphi le nom
d'Aziyad, et lui tint, dans la langue d'Homre, un long discours que je
ne compris pas.

Le vieux tira d'un coffre sordide une manire de trousse pleine de
petits stylets, parmi lesquels il parut choisir les plus affils,
prparatifs peu rassurants!

Il dit  Achmet ces mots, que mes souvenirs classiques me permirent
cependant de comprendre:

--Montrez-moi la place.

Et Achmet, ouvrant ma chemise, posa le doigt du ct gauche, sur
l'emplacement du coeur ...




LVIII


L'opration s'acheva sans grande souffrance, et Achmet remit  l'artiste
un papier-monnaie de dix piastres, provenant de la bourse d'Aziyad.

Le vieux Dimitraki exerait l'invraisemblable mtier de tatoueur pour
marins grecs. Il avait une lgret de touche, et une sret de dessin
trs remarquables.

Et j'emportais sur ma poitrine une petite plaque endolorie, rouge,
laboure de milliers d'gratignures--qui, en se cicatrisant ensuite,
reprsentrent en beau bleu le nom turc d'Aziyad.

Suivant la croyance musulmane, ce tatouage, comme toute autre marque ou
dfaut de mon corps terrestre, devait me suivre dans l'ternit.




LIX


LOTI A PLUMKETT

Fvrier 1877.

Oh! la belle nuit qu'il faisait ... Plumkett, comme Stamboul tait beau!

 huit heures, j'avais quitt le _Deerhound_.

Quand, aprs avoir march bien longtemps, j'arrivai  Galata, j'entrai
chez leur " madame " prendre en passant mon ami Achmet, et tous deux
nous nous acheminmes vers Azar-kapou, par de solitaires quartiers
musulmans.

L, Plumkett, deux chemins se prsentent  nous chaque soir, entre
lesquels nous devons choisir pour rejoindre Eyoub.

Traverser le grand pont de bateau qui mne  Stamboul, s'en aller  pied
par le Phanar, Balate et les cimetires, est une route directe et
originale; mais c'est aussi, la nuit, une route dangereuse que nous
n'entreprenons gure qu' trois, quand nous avons avec nous notre fidle
Samuel.

Ce soir-l, nous avions pris un caque au pont de Kara-Keui, pour nous
rendre par mer tranquillement  domicile.

Pas un souffle dans l'air, pas un mouvement sur l'eau, pas un bruit!
Stamboul tait envelopp d'un immense suaire de neige.

C'tait un aspect imposant et septentrional, qu'on n'attendait point de
la ville du soleil et du ciel bleu.

Toutes ces collines, couvertes de milliers et de milliers de cases
noires, dfilaient en silence sous nos yeux, confondues ce soir dans une
monotone et sinistre teinte blanche.

Au-dessus de ces fourmilires humaines ensevelies sous la neige, se
dressaient les masses grandioses des mosques grises, et les pointes
aigus des minarets.

La lune, voile dans les brouillards, promenait sur le tout sa lumire
indcise et bleue.

Quand nous arrivmes  Eyoub, nous vmes qu'une lueur filtrait  travers
les carreaux, les treillages et les pais rideaux de nos fentres: elle
tait l; la premire, elle tait rendue au logis ...

Voyez-vous, Plumkett, dans vos maisons d'Europe, btement accessibles 
vous-mmes et aux autres, vous ne pouvez point souponner ce _bonheur
d'arriver_, qui vaut  lui seul toutes les fatigues et tous les dangers ...




LX


Un temps viendra o, de tout ce rve d'amour, rien ne restera plus; un
temps viendra, o tout sera englouti avec nous-mmes dans la nuit
profonde; o tout ce qui tait nous aura disparu, tout jusqu' nos noms
gravs sur la pierre ...

Il est un pays que j'aime et que je voudrais voir: la Circassie, avec
ses sombres montagnes et ses grandes forts. Cette contre exerce sur
mon imagination un charme qui lui vient d'Aziyad: l, elle a pris son
sang et sa vie.

Quand je vois passer les farouches Circassiens,  moiti sauvages,
envelopps de peaux de btes, quelque chose m'attire vers ces inconnus,
parce que le sang de leurs veines est pareil  celui de ma chrie.

Elle, elle se souvient d'un grand lac, au bord duquel elle pense qu'elle
tait ne, d'un village perdu dans les bois dont elle ne sait plus le
nom, d'une plage o elle jouait en plein air, avec les autres petits
enfants des montagnards ...

On voudrait reprendre sur le temps le pass de la bien-aime, on
voudrait avoir vu sa figure d'enfant, sa figure de tous les ges; on
voudrait l'avoir chrie petite fille, l'avoir vue grandir dans ses bras
 soi, sans que d'autres aient eu ses caresses, sans qu'aucun autre ne
l'ait possde, ni aime, ni touche, ni vue. On est jaloux de son
pass, jaloux de tout ce qui, avant vous, a t donn  d'autres; jaloux
des moindres sentiments de son coeur, et des moindres paroles de sa
bouche, que, avant vous, d'autres ont entendues. L'heure prsente ne
suffit pas; il faudrait aussi tout le pass, et encore tout l'avenir. On
est l, les mains dans les mains; les poitrines se touchent, les lvres
se pressent; on voudrait pouvoir se toucher sur tous les points  la
fois, et avec des sens plus subtils, on voudrait ne faire qu'un seul
tre et se fondre l'un dans l'autre ...

--Aziyad, dis-je, raconte-moi un peu de petites histoires de ton
enfance, et parle-moi du vieux matre d'cole de Canlidja.

Aziyad sourit, et cherche dans sa tte quelque histoire nouvelle,
entremle de rflexions fraches et de parenthses bizarres. Les plus
aimes de ces histoires, o les _hodjas_ (les sorciers) jouent
ordinairement les grands premiers rles, les plus aimes sont les plus
anciennes, celles qui sont dj  moiti perdues dans sa mmoire, et ne
sont plus que des souvenirs furtifs de sa petite enfance.

-- toi, Loti, dit-elle ensuite. Continue; nous en tions rests 
quand tu avais seize ans ...

Hlas!... Tout ce que je lui dis dans la langue de Tchengiz, dans
d'autres langues, je l'avais dit  d'autres! Tout ce qu'elle me dit,
d'autres me l'avaient dit avant elle! Tous ces mots sans suite,
dlicieusement insenss, qui s'entendent  peine, avant Aziyad,
d'autres me les avaient rpts!

Sous le charme d'autres jeunes femmes dont le souvenir est mort dans mon
coeur, j'ai aim d'autres pays, d'autres sites, d'autres lieux, et tout
est pass!

J'avais fait avec une autre ce rve d'amour infini: nous nous tions
jur qu'aprs nous tre adors sur la terre, nous tre fondus ensemble
tant qu'il y aurait de la vie dans nos veines, nous irions encore dormir
dans la mme fosse, et que la mme terre nous reprendrait, pour que nos
cendres fussent mles ternellement. Et tout cela est pass, effac,
balay!...Je suis bien jeune encore, et je ne m'en souviens plus.

S'il y a une ternit, avec laquelle irai-je revivre ailleurs? Sera-ce
avec elle, petite Aziyad, ou bien avec toi?

Qui pourrait bien dmler, dans ces extases inexpliques, dans ces
ivresses dvorantes, qui pourrait bien dmler ce qui vient des sens, de
ce qui vient du coeur? Est-ce l'effort suprme de l'me vers le ciel,
ou la puissance aveugle de la nature, qui veut se recrer et revivre?
Perptuelle question, que tous ceux qui ont vcu se sont pose,
tellement que c'est divaguer que de se la poser encore.

Nous croyons presque  l'union immatrielle et sans fin, parce que nous
nous aimons. Mais combien de milliers d'tres qui y ont cru, depuis des
milliers d'annes que les gnrations passent, combien qui se sont aims
et qui, tout illumins d'espoir, se sont endormis confiants, au mirage
trompeur de la mort! Hlas! dans vingt ans, dans dix ans peut-tre, o
serons-nous, pauvre Aziyad? Couchs en terre, deux dbris ignors, des
centaines de lieues sans doute spareront nos tombes,--et qui se
souviendra encore que nous nous sommes aims?

Un temps viendra o, de tout ce rve d'amour, rien ne restera plus. Un
temps viendra o nous serons perdus tous deux dans la nuit profonde, o
rien ne survivra de nous-mmes, o tout s'effacera, tout jusqu' nos
noms crits sur nos pierres.

Les petites filles circassiennes viendront toujours de leurs montagnes
dans les harems de Constantinople. La chanson triste du muezzin
retentira toujours dans le silence des matines d'hiver,--seulement,
elle ne nous rveillera plus!

..................




LXI


Le voyage  Angora, capitale des chats, tait depuis longtemps en
question.

J'obtiens de mes chefs l'autorisation de partir (permission de dix
jours),  la condition que je ne me mettrai l-bas dans aucune espce de
mauvais cas pouvant ncessiter l'intervention de mon ambassade.

La bande s'organise  Scutari par un temps sans nuage; les derviches
Riza-effendi, Mahmoud-effendi, et plusieurs amis de Stamboul sont de
l'expdition; il y a aussi des dames turques, des domestiques et un
grand nombre de bagages. La caravane pittoresque dfile au soleil, dans
la longue avenue de cyprs qui traverse les grands cimetires de
Scutari. Le site est l d'une majest funbre; on a, de ces hauteurs,
une incomparable vue de Stamboul.




LXII


La neige retarde de plus en plus notre marche,  mesure que nous nous
enfonons plus avant dans les montagnes. Impossible d'atteindre avant
deux semaines la capitale des chats.

Aprs trois jours de marche, je me dcide  dire adieu  mes compagnons
de route; je tourne au sud avec Achmet et deux chevaux choisis, pour
visiter Nicomdie et Nice, les vieilles villes de l'antiquit
chrtienne.

J'emporte de cette premire partie du voyage le souvenir d'une nature
ombreuse et sauvage, de fraches fontaines, de profondes valles,
tapisses de chnes verts, de fusains et de rhododendrons en fleurs,
le tout par un beau temps d'hiver, et lgrement saupoudr de neige.

Nous couchons dans des _hane_, dans des bouges sans nom.

Celui de Mudurlu est de tous le plus remarquable. Nous arrivons de nuit
 Mudurlu; nous montons au premier tage d'un vieux _hane_ enfum o
dorment dj ple-mle des tziganes et des montreurs d'ours. Immense
pice noire, si basse, que l'on y marche en courbant la tte. Voici la
table d'hte: une vaste marmite o des objets inqualifiables nagent
dans une paisse sauce; on la pose par terre, et chacun s'assied
alentour. Une seule et mme serviette, longue  la vrit de plusieurs
mtres, fait le tour du public et sert  tout le monde.

Achmet dclare qu'il aime mieux prir de froid dehors que de dormir dans
la malpropret de ce bouge. Au bout d'une heure cependant, transis et
harasss de fatigue, nous tions couchs et profondment endormis.

Nous nous levons avant le jour, pour aller, de la tte aux pieds, nous
laver en plein vent, dans l'eau claire d'une fontaine.




LXIII


Le soir d'aprs, nous arrivons  Ismidt (Nicomdie)  la nuit tombante.
Nous tions sans passeport et on nous arrte. Certain pacha est assez
complaisant pour nous en fabriquer deux de fantaisie, et, aprs de longs
pourparlers, nous russissons  ne pas coucher au poste. Nos chevaux
cependant sont saisis et dorment en fourrire.

Ismidt est une grande ville turque, assez civilise, situe au bord d'un
golfe admirable; les bazars y sont anims et pittoresques. Il est
interdit aux habitants de se promener aprs huit heures du soir, mme en
compagnie d'une lanterne.

J'ai bon souvenir de la matine que nous passmes dans ce pays, une
premire matine de printemps, avec un soleil dj chaud, dans un beau
ciel bleu. Bien rassasis tous deux d'un bon djeuner de paysans, bien
frais et dispos, et nos papiers en rgle, nous commenons l'ascension
d'Orkhan-djiami. Nous grimpons par de petites rues pleines d'herbes
folles, aussi raides que des sentiers de chvre. Les papillons se
promnent et les insectes bourdonnent; les oiseaux chantent le
printemps, et la brise est tide. Les vieilles cases de bois, caduques
et biscornues, sont peintes de fleurs et d'arabesques; les cigognes
nichent partout sur les toits, avec tant de sans-gne que leurs
constructions empchent plusieurs particuliers d'ouvrir leurs fentres.

Du haut de la djiami d'Orkhan, la vue plane sur le golfe d'Ismidt aux
eaux bleues, sur les fertiles plaines d'Asie, et sur l'Olympe de Brousse
qui dresse l-haut tout au loin sa grande cime neigeuse.




LXIV


D'Ismidt  Taouchandjil, de Taouchandjil  Kara-Moussar, deuxime tape
o la pluie nous prend.

De Kara-Moussar  Nice (Isnik), course  cheval dans des montagnes
sombres, par temps de neige; l'hiver est revenu. Course seme de
pripties, un certain Ismal, accompagn de trois zibeks arms
jusqu'aux dents, ayant eu l'intention de nous dvaliser. L'affaire
s'arrange pour le mieux, grce  une rencontre inattendue de
bachibozouks, et nous arrivons  Nice, crotts seulement. Je prsente
avec assurance mon passeport de sujet ottoman, fabrique du pacha
d'Ismidt; l'autorit, malgr mon langage encore hsitant, se laisse
prendre  mon chapelet et  mon costume; me voil pour tout de bon un
indiscutable effendi.

 Nice, de vieux sanctuaires chrtiens des premiers sicles, une
Aya-Sophia (Sainte-Sophie), soeur ane de nos plus anciennes glises
d'Occident. Encore des montreurs d'ours pour compagnons de chambre.

Nous voulions rentrer par Brousse et Moudania; l'argent tant venu 
manquer, nous retournons  Kara-Moussar, o nos dernires piastres
passent  djeuner. Nous tenons conseil, duquel conseil il rsulte que
je donne ma chemise  Achmet, qui va la vendre. Cet argent suffit 
payer notre retour et nous nous embarquons le coeur lger, et la bourse
aussi.

Nous voyons reparatre Stamboul avec joie. Ces quelques journes y ont
chang l'aspect de la nature; de nouvelles plantes ont pouss sur le
toit de ma case; toute une niche de petits chiens, dernirement ns sur
le seuil de ma porte, commencent  japer et  remuer la queue; leur
maman nous fait grand accueil.




LXV


Aziyad arriva le soir, me racontant combien elle avait t inquite, et
combien de fois elle avait dit pour moi:

--_Allah! Slamet versen Loti_! (Allah! protge Loti!)

Elle m'apportait quelque chose de lourd, contenu dans une toute petite
bote, qui sentait l'eau de roses comme tout ce qui venait d'elle. Sa
figure rayonnait de joie en me remettant ce petit objet mystrieux, trs
soigneusement cach dans sa robe.

--Tiens, Loti, dit-elle, _bon benden sana di_. (Ceci est un cadeau
que je te fais.)

C'tait une lourde bague en or martel, sur laquelle tait grav son
nom.

Depuis longtemps, elle rvait de me donner une bague, sur laquelle
j'emporterais dans mon pays son nom grav. Mais la pauvre petite n'avait
pas d'argent; elle vivait dans une large aisance, dans un luxe relatif;
il lui tait possible d'apporter chez moi des pices de soie brode, des
coussins et diffrents objets dont elle disposait sans contrle; mais on
ne lui donnait que de petites sommes; tout passait  payer la discrtion
d'Emineh, sa servante, et il lui tait difficile d'acheter une bague sur
ses conomies. Alors elle avait song  ses bijoux  elle; mais elle
avait eu peur de les envoyer vendre ou troquer au bazar des bijoutiers,
et il avait fallu recourir aux expdients. C'taient ses propres bijoux,
crass au marteau, en cachette, par un forgeron de Scutari, qu'elle
m'apportait aujourd'hui, transforms en une norme bague, irrgulire et
massive.

Et je lui fis sur sa demande le serment que cette bague ne me quitterait
jamais, que je la porterais toute ma vie ...




LXVI


C'tait un matin radieux d'hiver,--de l'hiver si doux du Levant.

Aziyad, qui avait quitt Eyoub une heure avant nous et descendu la
Corne d'or en robe grise, la remontait en robe rose pour aller rejoindre
le harem de son matre,  Mehmed-Fatih.--Elle tait gaie et souriante
sous son voile blanc; la vieille Kadidja tait auprs d'elle, et toutes
deux taient confortablement assises au fond de leur caque effil, dont
l'avant tait orn de perles et de dorures.

Nous descendions, Achmet et moi, en sens inverse, tendus sur les
coussins rouges d'un long caque  deux rameurs.

C'tait le moment de la splendeur matinale de Constantinople; les palais
et les mosques, encore roses sous le soleil levant, se rflchissaient
dans les profondeurs tranquilles de la Corne d'or; des bandes de
_karabataks_ (de plongeons noirs) excutaient des cabrioles fantastiques
autour des barques des pcheurs, et disparaissaient la tte la premire
dans l'eau froide et bleue.

Le hasard, ou la fantaisie de nos _caiqdjis_, fit que nos barques dores
passrent l'une prs de l'autre, si prs mme que nos avirons furent
engags. Nos bateliers prirent le temps de s'adresser  cette occasion
les injures d'usage: " Chien! fils de chien! arrire-petit-fils de
chien!" Et Kadidja crut pouvoir nous envoyer un sourire  la drobe,
montrant ses longues dents blanches dans sa bouche noire.

Aziyad, au contraire, passa sans sourciller.

Elle semblait uniquement occupe d'espigleries de karabataks:

--_Neh cheytan haivan_! disait-elle  Kadidja. (Quel oiseau malin!)




LXVII


"Qui sait, quand la belle saison finira, lequel de nous sera encore
envie? " Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps
passe vite, elle ne durera pas. " coutez la chanson du rossignol: la
saison vernale s'approche. " Le printemps a dploy un berceau de joie
dans chaque bosquet. " O l'amandier rpand ses fleurs argentes."
Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps passe vite,
elle ne durera pas " (Extrait d'une vieille posie orientale)

... Encore un printemps, les amandiers fleurissent, et moi, je vois avec
terreur, chaque saison qui m'entrane plus avant dans la nuit, chaque
anne qui m'approche du gouffre ... O vais-je, mon Dieu?... Qu'y a-t-il
aprs? et qui sera prs de moi quand il faudra boire la sombre coupe
!...

"C'est la saison de la joie et du plaisir: la saison vernale est
arrive. " Ne fais pas de prire avec moi,  prtre; cela a son propre
temps."

..................





4

MAN, THCEL, PHARS



I

Stamboul, 19 mars 1877.

L'ordre de dpart tait arriv comme un coup de foudre: le _Deerhound_
tait rappel  Southampton. J'avais remu ciel et terre pour luder cet
ordre et prolonger mon sjour  Stamboul; j'avais frapp  toutes les
portes, mme  la porte de l'arme ottomane qui fut bien prs de s'ouvrir
pour moi.

--Mon cher ami, avait dit le pacha, dans un anglais trs pur, et avec
cet air de courtoisie parfaite des Turcs de bonne naissance, mon cher
ami, avez-vous aussi l'intention d'embrasser l'islamisme?

--Non, Excellence, dis-je; il me serait indiffrent de me faire
naturaliser ottoman, de changer de nom et de patrie, mais, officiellement,
je resterai chrtien.

--Bien, dit-il, j'aime mieux cela; l'islamisme n'est pas indispensable,
et nous n'aimons gure les rengats. Je crois pouvoir vous affirmer,
continua le pacha, que vos services ne seront pas admis  titre
temporaire, votre gouvernement d'ailleurs s'y opposerait; mais ils
pourraient tre admis  titre dfinitif. Voyez si vous voulez nous
rester. Il me semble difficile que vous ne partiez pas d'abord avec
votre navire, car nous avons peu de temps pour ces dmarches; cela vous
permettrait d'ailleurs de rflchir longuement  une dtermination aussi
grave, et vous nous reviendrez aprs. Si cependant vous le dsirez, je
puis faire ds ce soir prsenter votre requte  Sa Majest le Sultan,
et j'ai tout lieu de croire que sa rponse vous sera favorable.

--Excellence, dis-je, j'aime mieux, si cela est possible, que la chose
se dcide immdiatement; plus tard, vous m'oublieriez. Je vous
demanderai seulement ensuite un cong pour aller voir ma mre.

Je priai cependant qu'on m'accordt une heure, et je sortis pour
rflchir.

Cette heure me parut courte; les minutes s'enfuyaient comme des
secondes, et mes penses se pressaient avec tumulte.

Je marchais au hasard dans les rues du vieux quartier musulman qui
couvre les hauteurs du Taxim, entre Pra et Foundoucli. Il faisait un
temps sombre, lourd et tide: les vieilles cases de bois variaient de
nuances, entre le gris fonc, le noir et le brun rouge; sur les pavs
secs, des femmes turques circulaient en petites pantoufles jaunes, en se
tenant enveloppes jusqu'aux yeux dans des pices de soie carlate ou
orange brodes d'or. On avait des chappes de perspective de trois
cents mtres de haut, sur le srail blanc et ses jardins de cyprs
noirs, sur Scutariet sur le Bosphore,  demi voils par des vapeurs
bleues.

Abandonner son pays, abandonner son nom, c'est plus srieux qu'on ne
pense quand cela devient une ralit pressante, et qu'il faut avant une
heure avoir tranch la question pour jamais. Aimerai-je encore Stamboul,
quand j'y serai riv pour la vie? L'Angleterre, le train monotone de
l'existence britannique, les amis fcheux, les ingrats, je laisse tout
cela sans regrets et sans remords. Je m'attache  ce pays dans un
instant de crise suprme; au printemps, la guerre dcidera de son sort
et du mien. Je serai le yuzbchi Arif; aussi souvent que dans la marine
de Sa Majest, j'aurai des congs pour aller voir l-bas ceux que
j'aime, pour aller m'asseoir encore au foyer,  Brightbury sous les
vieux tilleuls.

Mon Dieu, oui!... pourquoi pas, yuzbchi, turc pour de bon, et rester
auprs d'elle ...

Et je songeai  cet instant d'ivresse: rentrer  Eyoub, un beau jour,
costum en yuzbchi, en lui annonant que je ne m'en vais plus.

Au bout d'une heure, ma dcision tait prise et irrvocable: partir et
l'abandonner me dchirait le coeur. Je me fis de nouveau introduire chez
le pacha, pour lui donner le _oui_ solennel qui devait me lier pour
jamais  la Turquie, et le prier de faire, le soir mme, prsenter ma
requte au sultan.




II


Quand je fus devant le pacha, je me sentis trembler, et un nuage passa
devant mes yeux:

--Je vous remercie, Excellence, dis-je; je n'accepte pas. Veuillez
seulement vous souvenir de moi; quand je serai en Angleterre, peut-tre
vous crirai-je ...




III


Alors, il fallut pour tout de bon songer  partir.

Courant de porte en porte, j'expdiai le soir mme les courses de Pra,
remettant, sans demander mon reste, des cartes P. P. C.

Achmet, en tenue de crmonie, suivait  trois pas, portant mon manteau:

--Ah! dit-il, ah! Loti, tu nous quittes et tu fais tes visites
d'adieu; j'ai devin cela, moi. Eh bien, s'il est vrai que tu nous
aimes, nous, et que ceux-l t'ennuient; s'il est vrai que les
conventions des autres ne sont pas faites pour toi, laisse-les; laisse
ces habits noirs qui sont laids, et ce chapeau qui est drle. Viens vite
 Stamboul avec nous, et envoie promener tout ce monde.

Plusieurs de mes visites d'adieu furent manques, par suite de ce
discours d'Achmet.




IV


Stamboul, 20 mars 1877.

Une dernire promenade avec Samuel. Nos instants sont compts. Le temps
inexorable emporte ces dernires heures, aprs lesquelles nous nous
sparerons pour jamais!--des heures d'hiver, grises et froides, avec
des rafales de mars.

Il tait convenu qu'il allait s'embarquer pour son pays avant mon dpart
pour l'Angleterre. Il m'avait demand, comme dernire faveur, de le
promener avec moi en voiture ouverte jusqu'au coup de sifflet du
paquebot.

Cet Achmet qui avait pris sa place, et devait dans l'avenir me suivre en
Angleterre, augmentait sa douleur; il tait malade de chagrin. Il ne
comprenait pas, le pauvre Samuel, qu'il y avait un abme entre son
affection  lui, si tourmente, et l'affection limpide et fraternelle de
Mihran-Achmet; que lui, Samuel, tait une plante de serre chaude,
impossible  transplanter l-bas, sous mon toit paisible.

L'arabahdji nous mne grand train, au grand trot de ses chevaux. Samuel
est envelopp comme un pacha dans mon manteau de fourrure, que je lui
abandonne; sa belle tte est ple et triste; il regarde en silence
dfiler les quartiers de Stamboul, les places immenses et dsertes o
poussent l'herbe et la mousse, les minarets gigantesques, les vieilles
mosques dcrpites, blanches sur le ciel gris, les vieux monuments avec
leur cachet d'antiquit et de dlabrement, qui s'en vont en ruine comme
l'islamisme.

Stamboul est dsol et mort sous ce dernier vent d'hiver; les muezzins
chantent la prire de trois heures; c'est l'heure du dpart.

Je l'aimais bien pourtant, mon pauvre Samuel; je lui dis, comme on dit
aux enfants, que, pour lui aussi, je dois revenir, et que j'irai le voir
 Salonique; mais il a compris, lui, qu'il ne me reverra jamais, et ses
larmes me brisent un peu le coeur.




V


21 mars.

Pauvre chre petite Aziyad! le courage m'avait manqu pour lui dire 
elle: " Aprs-demain, je vais partir."

Je rentrai le soir  la case. Le soleil couchant clairait ma chambre de
ses beaux rayons rouges; le printemps tait dans l'air. Les cafedjis
s'talaient dehors comme dans les jours d't; tous les hommes du
voisinage, assis dans la rue, fumaient leur narguilh sous les amandiers
blancs de fleurs.

Achmet tait dans la confidence de mon dpart. Nous faisions l'un et
l'autre des efforts inous de conversation; mais Aziyad avait  moiti
compris, et promenait sur nous ses grands yeux interrogateurs; la nuit
vint, et nous trouva silencieux comme des morts.

 une heure  la turque (sept heures), Achmet apporta une certaine
vieille caisse qui, renverse, nous servait de table, et posa dessus
notre souper de pauvres. (Nos derniers arrangements avec le juif Isaac
nous avaient laisss sans sou ni maille.)

C'tait gai d'ordinaire, notre dner  deux, et nous nous amusions
nous-mmes de notre misre: deux personnages souvent habills de soie
et d'or, assis sur des tapis de Turquie, et mangeant du pain sec sur le
fond d'une vieille caisse.

Aziyad s'tait assise comme moi; mais sa part devant elle restait
intacte; ses yeux taient attachs sur moi avec une fixit trange, et
nous avions peur l'un et l'autre de rompre ce silence.

--J'ai compris, va, Loti, dit-elle ... C'est la dernire fois, n'est-ce
pas?

Et ses larmes presses commencrent  tomber sur son pain sec.

--Non, Aziyad, non, ma chrie! Demain encore, et je te le jure.
Aprs, je ne sais plus ...

Achmet vit que le souper tait inutile. Il emporta sans rien dire la
vieille caisse, les assiettes de terre, et se retira, nous laissant dans
l'obscurit ...




VI


Le lendemain, c'tait le jour de tout arracher, de tout dmolir, dans
cette chre petite case, meuble peu  peu avec amour, o chaque objet
nous rappelait un souvenir.

Deux _hamals_ que j'avais enrls pour cette besogne taient l,
attendant mes ordres pour s'y mettre; j'imaginai de les envoyer dner
pour gagner du temps et retarder cette destruction.

--Loti, dit Achmet, pourquoi ne dessines-tu pas ta chambre? Aprs les
annes, quand la vieillesse sera venue, tu la regarderas et tu te
souviendras de nous.

Et j'employai cette dernire heure  dessiner ma chambre turque. Les
annes auront du mal  effacer le charme de ces souvenirs.

Quand Aziyad vint, elle trouva des murailles nues, et tout en dsarroi;
c'tait le commencement de la fin. Plus que des caisses, des paquets et
du dsordre; les aspects qu'elle avait aims taient dtruits pour
toujours. Les nattes blanches qui couvraient les planches, les tapis sur
lesquels on se promenait nu-pieds, taient partis chez les juifs, tout
avait repris l'air triste et misrable.

Aziyad entra presque gaie, s'tant mont la tte avec je ne sais quoi;
elle ne put cependant supporter l'aspect de cette chambre dnude, et
fondit en larmes.




VII


Elle m'avait demand cette grce des condamns  mort, de faire ce
dernier jour tout ce qui lui plairait.

--Aujourd'hui,  tout ce que je demanderai, Loti, tu ne diras jamais
non. Je veux faire plusieurs choses  ma tte. Tu ne diras rien, et tu
approuveras tout.

 neuf heures du soir, rentrant en caque de Galata, j'entendis dans ma
case un tapage inusit; il en sortait des chants et une musique
originale.

Dans l'appartement rcemment incendi, au milieu d'un tourbillon de
poussire, s'agitait la chane d'une de ces danses turques qui ne
finissent qu'aprs complet puisement des acteurs; des gens quelconques,
matelots grecs ou musulmans, ramasss sur la Corne d'or, dansaient avec
fureur; on leur servait du raki, du mastic et du caf.

Les habitus de la case, Suleman, le vieux Riza, les derviches Hassan
et Mahmoud, contemplaient ce spectacle avec stupfaction.

La musique partait de ma chambre: j'y trouvai Aziyad tournant
elle-mme la manivelle d'une de ces grandes machines assourdissantes,
orgues de Barbarie du Levant qui jouent les danses turques sur des notes
stridentes, avec accompagnement de sonnettes et de chapeaux chinois.

Aziyad tait dvoile, et les danseurs pouvaient, par la portire
entr'ouverte, apercevoir sa figure. C'tait contraire  tous les usages,
et aussi  la prudence la plus lmentaire. On n'avait jamais vu dans le
saint quartier d'Eyoub pareille scne ni pareil scandale, et, si Achmet
n'et affirm au public qu'elle tait Armnienne, elle et t perdue.

Achmet, assis dans un coin, laissait faire avec soumission; c'tait
drle et c'tait navrant; j'avais envie de rire, et son regard  elle me
serrait le coeur. Les pauvres petites filles qui poussent sans pre ni
mre  l'ombre des harems, sont pardonnables de toutes leurs ides
saugrenues, et on ne peut juger leurs actions avec les lois qui
rgissent les femmes chrtiennes.

Elle tournait comme une folle la manivelle de cet orgue et tirait de ce
grand meuble des sons extravagants.

On a dfini la musique turque: _les accs d'une gaiet dchirante_, et
je compris admirablement, ce soir-l, une si paradoxale dfinition.

Bientt, intimide de son oeuvre, intimide de son propre tapage, et
toute honteuse de se trouver sans voile  la vue de ces hommes, elle
alla s'asseoir sur un large divan, seul meuble qui restt dans la case,
et, aprs avoir ordonn au joueur d'orgue de continuer sa besogne, elle
pria qu'on lui donnt comme aux autres une cigarette et du caf.




VIII


On avait, suivant la couleur et la forme consacres, apport  Aziyad
son caf turc dans une tasse bleue pose sur un pied de cuivre, et
grande  peu prs comme la moiti d'un oeuf.

Elle semblait plus calme et me regardait en souriant; ses yeux limpides
et tristes me demandaient pardon de cette foule et de ce vacarme; comme
un enfant qui a conscience d'avoir fait des sottises, et qui se sait
chri, elle demandait grce avec ses yeux, qui avaient plus de charme
et de persuasion que toute parole humaine.

Elle avait fait pour cette soire une toilette qui la rendait
trangement belle; la richesse orientale de son costume contrastait
maintenant avec l'aspect de notre demeure, redevenue sombre et
misrable. Elle portait une de ces vestes  longues basques dont les
femmes turques d'aujourd'hui ont presque perdu le modle, une veste de
soie violette seme de roses d'or. Un pantalon de soie jaune descendait
jusqu' ses chevilles, jusqu' ses petits pieds chausss de pantoufles
dores. Sa chemise en gaze de Brousse lame d'argent, laissait chapper
ses bras ronds, d'une teinte mate et ambre, frotts d'essence de roses.
Ses cheveux bruns taient diviss en huit nattes, si paisses, que deux
d'entre elles auraient suffi au bonheur d'une merveilleuse de Paris; ils
s'talaient  ct d'elle sur le divan, nous au bout par des rubans
jaunes, et mls de fils d'or,  la manire des femmes armniennes. Une
masse d'autres petits cheveux plus courts et plus rebelles formaient
nimbe autour de ses joues rondes, d'une pleur chaude et dore. Des
teintes d'un ambre plus fonc entouraient ses paupires; et ses
sourcils, trs rapprochs d'ordinaire, se rejoignaient ce soir-l avec
une expression de profonde douleur.

Elle avait baiss les yeux, et on devinait seulement, sous ses cils, ses
larges prunelles glauques, penches vers la terre; ses dents taient
serres, et sa lvre rouge s'entr'ouvrait par une contraction nerveuse
qui lui tait familire. Ce mouvement qui et rendu laide une autre
femme, la rendait, elle, plus charmante; il indiquait chez elle la
proccupation ou la douleur, et dcouvrait deux ranges pareilles de
toutes petites perles blanches. On et vendu son me pour embrasser ces
perles blanches, et la contraction de cette lvre rouge, et ces gencives
qui semblaient faites de la pulpe d'une cerise mre.

Et j'admirais ma matresse; je me pntrais  la dernire heure de ses
traits bien-aims pour les fixer dans mon souvenir. Le bruit dchirant
de cette musique, la fume aromatise du narguilh amenaient doucement
l'ivresse, cette lgre ivresse orientale qui est l'anantissement du
pass et l'oubli des heures sombres de la vie.

Et ce rve insens s'imposait  mon esprit: tout oublier, et rester
prs d'elle, jusqu' l'heure froide du dsenchantement ou de la mort ...




IX


On entendit au milieu de ce tapage un lger craquement de porcelaine:
Aziyad tait reste immobile, seulement elle venait de briser sa tasse
dans sa main crispe, et les dbris tombaient  terre.

Le mal n'tait pas grand; le caf pais aprs avoir dsagrablement sali
ses doigts, se rpandit sur le plancher, et l'incident passa sans
qu'aucun de nous ft mine de l'avoir remarqu.

Cependant la tache s'largissait par terre, et un liquide sombre tombait
toujours de sa main ferme, goutte  goutte d'abord, ensuite en mince
filet noir. Une lanterne clairait misrablement cette chambre. Je
m'approchai pour regarder: il y avait prs d'elle une mare de sang. La
porcelaine brise avait entaill cruellement sa chair, et l'os seulement
avait arrt cette coupure profonde.

Le sang de ma chrie coula une demi-heure, sans qu'on trouvt aucun
moyen de l'tancher.

On en emportait des cuvettes toutes rougies; on tenait sa main dans
l'eau froide en comprimant les lvres de cette plaie: rien n'arrtait
ce sang, et Aziyad, blanche comme une jeune fille morte, s'tait
affaisse en fermant les yeux.

Achmet avait pris sa course pour aller rveiller une vieille femme 
tte de sorcire qui l'arrta enfin avec des plantes et de la cendre.

La vieille, aprs avoir recommand de lui tenir toute la nuit le bras
vertical, et rclam trente piastres de salaire, fit quelques signes sur
la blessure et disparut.

Il fallut ensuite congdier tous ces hommes et coucher l'enfant malade.
Elle tait pour l'instant aussi froide qu'une statue de marbre, et
compltement vanouie.

La nuit qui suivit fut sans sommeil pour nous deux.

Je la sentais souffrir; tout son corps se raidissait de douleur. Il
fallait tenir verticalement ce bras bless, c'tait la recommandation de
l'affreuse vieille, et elle souffrait moins ainsi. Je tenais moi-mme ce
bras nu qui avait la fivre; toutes les fibres vibraient et tremblaient,
je les sentais aboutir  cette coupure profonde et bante; il me
semblait souffrir moi-mme, comme si ma propre chair et t coupe
jusqu' l'os et non la sienne.

La lune clairait des murailles nues, un plancher nu, une chambre vide;
les meubles absents, les tables de planches grossires dpouilles de
leurs couvertures de soie, veillaient des ides de misre, de froid et
de solitude; les chiens hurlaient au-dehors de cette manire lugubre
qui, en Turquie comme en France est rpute prsage de mort; le vent
sifflait  notre porte, ou gmissait tout doucement comme un vieillard
qui va mourir.

Son dsespoir me faisait mal, il tait si profond et si rsign, qu'il
et attendri des pierres. J'tais tout pour elle, le seul qu'elle et
aim, et le seul qui l'et jamais aime, et j'allais la quitter pour ne
plus revenir.

--Pardon, Loti, disait-elle, de t'avoir donn ce tracas de me couper
les doigts; je t'empche de dormir. Mais dors, Loti, cela ne fait rien
que je souffre, puisque c'est fini de moi-mme.

--coute, lui dis-je, Aziyad, ma bien-aime, veux-tu que je revienne?...




X


Un moment aprs, nous tions assis tous deux sur le bord de ce lit; je
tenais toujours son bras bless, et aussi sa tte affaiblie, et suivant
la formule musulmane des serments solennels, je lui jurais de revenir.

--Si tu es mari, Loti, disait-elle, cela ne fait rien. Je ne serai
plus ta matresse, je serai ta soeur. Marie-toi, Loti; c'est secondaire,
cela! J'aime mieux ton me. Te revoir seulement, c'est tout ce que je
demande  Allah. Aprs cela, je serai presque heureuse encore, je vivrai
pour t'attendre, tout ne sera pas fini pour Aziyad.

Ensuite, elle commena  s'endormir tout doucement; le jour se mit 
poindre, et je la laissai, comme de coutume avant le soleil, dormant
d'un bon sommeil tranquille.




XI


23 mars.

J'allai  bord et je revins  la hte. Course de trois heures.
J'annonai  Aziyad un sursis de dpart de deux jours.

C'est peu, deux jours, quand ce sont les derniers de l'existence, et
qu'il faut se hter de jouir l'un de l'autre comme si on allait mourir.

La nouvelle de mon dpart avait dj circul et je reus plusieurs
visites d'adieu de mes voisins de Stamboul. Aziyad s'enfermait dans
la chambre de Samuel, et je l'entendais pleurer. Les visiteurs aussi
l'entendaient bien un peu, mais sa prsence frquente chez moi avait
dj transpir dans le voisinage, et elle tait tacitement admise.
Achmet, d'ailleurs, avait affirm la veille au soir au public qu'elle
tait Armnienne; et cette assurance, donne par un musulman, tait sa
sauvegarde.

--Nous nous tions toujours attendus, disait le derviche Hassan-effendi,
 vous voir disparatre ainsi, par une trappe ou un coup de baguette.
Avant de partir, nous direz-vous, Arif ou Loti, qui vous tes et ce que
vous tes venu faire parmi nous?

Hassan-effendi tait de bonne foi; bien que lui et ses amis eussent
dsir savoir qui j'tais, ils l'ignoraient absolument parce qu'ils ne
m'avaient jamais pi. On n'a pas encore import en Turquie le
commissaire de police franais, qui vous dpiste en trois heures; on est
libre d'y vivre tranquille et inconnu.

Je dclinai  Hassan-effendi mes noms et qualits, et nous nous fmes la
promesse de nous crire.

Aziyad avait pleur plusieurs heures; mais ses larmes taient moins
amres. L'ide de me revoir commenait  prendre consistance dans son
esprit et la rendait plus calme. Elle commenait  dire: " Quand tu
seras de retour ..."

--Je ne sais pas, Loti, disait-elle, si tu reviendras,--Allah seul le
sait! Tous les jours je rpterai: _Allah! slamet versen Loti_
!(Allah! protge Loti!) et Allah ensuite fera selon sa volont.
Pourtant, reprenait-elle avec srieux, comment pourrais-je t'attendre un
an, Loti? Comment cela se pourrait-il, quand je ne sais plus rester un
jour, non pas mme une heure, sans te voir. Tu ne sais pas, toi, que les
jours o tu es de garde, je vais me promener en haut du Taxim, ou
m'installer en visite chez ma mre Bhidj, parce que de l on aperoit
de loin le _Deerhound_. Tu vois bien, Loti, que c'est impossible, et
que, si tu reviens, Aziyad sera morte ...




XII


Achmet aura mission de me transmettre les lettres d'Aziyad et de lui
faire passer les miennes, voie de Kadidja, et il me faut une provision
d'enveloppes  son adresse.

Or, Achmet ne sait point crire, ni lui ni personne de sa famille;
Aziyad crit trop mal pour affronter la poste, et nous voil tous les
trois assis sous la tente de l'crivain public, faisant vignette
d'Orient.

C'est trs compliqu, l'adresse d'Achmet, et cela tient huit lignes:

" Achmet, fils d'Ibrahim, qui demeure  Yedi-Koul, dans une traverse
donnant sur Arabahdjilar-Malessi, prs de la mosque. C'est la troisime
maison aprs un tutundji, et  ct il y a une vieille Armnienne qui
vend des remdes, et, en face, un derviche."

Aziyad fait confectionner huit enveloppes semblables, qu'elle paye de
son argent, huit piastres blanches; aprs quoi, il lui faut de ma part
le serment de m'en servir.

Elle cache sous son yachmak ses yeux pleins de larmes: ce serment ne la
rassure pas. D'abord, comment admettre qu'un papier parti tout seul de
si loin puisse lui arriver jamais? Et puis elle sait bien, elle,
qu'avant longtemps, " Aziyad sera oublie pour toujours "!




XIII


Le soir, nous remontions en caque la Corne d'or; jamais nous n'avions
tant couru Stamboul ensemble en plein jour. Elle paraissait ne plus se
soucier d'aucune prcaution, comme si tout tait fini pour elle, et que
le monde lui ft indiffrent.

Nous avions pris un caque  l'chelle d'Oun-Capan; le jour baissait, le
soleil se couchait derrire un ciel de tempte.

On voit rarement en Europe ciel si tourment et si noir; c'tait, au
nord, un de ces terribles nuages arqus,  l'aspect de cataclysme, qui
annoncent en Afrique les grands orages.

--Regarde, dis-je  Aziyad, voil le ciel que je voyais chaque soir
dans le pays des hommes noirs, o j'ai habit un an avec le frre que
j'ai perdu!

Du ct oppos, Stamboul, avec ses pointes aigus, se frangeait sur une
grande dchirure jaune, d'une nuance clatante et profonde,--clairage
fantastique et presque funbre.

Un vent terrible se leva tout  coup sur la Corne d'or; la nuit tombait
et nous tions transis de froid.

Les grands yeux d'Aziyad taient fixs sur les miens, regardant  une
trange profondeur; ses prunelles semblaient se dilater  la lueur
crpusculaire, et lire au fond de mon me. Je ne lui avais jamais vu ce
regard et il me causait une impression inconnue; c'tait comme si les
replis les plus secrets de moi-mme eussent t tout  coup pntrs par
elle, et examins au scalpel. Son regard me posait  la dernire heure
cette interrogation suprme: " Qui es-tu, toi que j'ai tant aim?
Serai-je oublie bientt comme une matresse de hasard, ou bien
m'aimes-tu? As-tu dit vrai et dois-tu revenir?"

Les yeux ferms, je retrouve encore ce regard, cette tte blanche,
seulement indique sous les plis de mousseline du yachmak, et,
par-derrire, cette silhouette de Stamboul, profile sur ce ciel
d'orage ...




XIV


Nous dbarquons encore une fois l-bas, sur cette petite place d'Eyoub
que demain je ne verrai plus.

Nous avions voulu jeter ensemble un dernier coup d'oeil  notre demeure.

L'entre en tait encombre de caisses et de paquets, et il y faisait
dj nuit. Achmet dcouvrit dans un coin une vieille lanterne qu'il
promena tristement dans notre chambre vide. J'avais hte de partir: je
pris Aziyad par la main et l'entranai dehors.

Le ciel tait toujours trangement noir, menaant d'un dluge; les cases
et les pavs se dtachaient en clair sur ce ciel, bien que noirs par
eux-mmes. La rue tait dserte et balaye par des rafales qui faisaient
tout trembler; deux femmes turques taient blotties dans une porte et
nous examinaient curieusement. Je tournai la tte pour voir encore cette
demeure o je ne devais plus revenir, jeter un coup d'oeil dernier sur
ce coin de la terre o j'avais trouv un peu de bonheur ...




XV


Nous traversons la petite place de la mosque pour nous embarquer de
nouveau. Un caque nous emporte  Azar-kapou, d'o nous devons rejoindre
Galata, et puis Top-han, Foundoucli, et le _Deerhound_.

Aziyad a voulu venir me conduire; elle a jur d'tre sage; elle est 
cette dernire heure d'un calme inattendu.

Nous traversons tout le tumulte de Galata; on ne nous avait jamais vus
circuler ensemble dans ces quartiers europens. Leur " madame " est sur
sa porte  nous voir passer; la prsence de cette jeune femme voile lui
donne le mot de l'nigme qu'elle avait depuis longtemps cherch.

Nous passons Top-han, pour nous enfoncer dans les quartiers solitaires
de Sali-Bazar, dans les larges avenues qui longent les grands harems.

Enfin, voici Foundoucli, o nous devons nous dire adieu.

Une voiture est l qui stationne, commande par Achmet, pour ramener
Aziyad dans sa demeure.

Foundoucli est encore un coin de la vieille Turquie, qui semble dtach
du fond de Stamboul: petite place dalle, au bord de la mer, antique
mosque  croissant d'or, entoure de tombes de derviches, et de sombres
retraites d'oulmas.

L'orage est pass et le temps est radieux; on n'entend que le bruit
lointain des chiens errants qui jappent dans le silence du soir.

Huit heures sonnent  bord du _Deerhound_, l'heure  laquelle je dois
rentrer. Un coup de sifflet m'annonce qu'un canot du bord va venir ici
me prendre. Le voil qui se dtache de la masse noire du navire, et qui
lentement s'approche de nous. C'est l'heure triste, l'heure inexorable
des adieux!

J'embrasse ses lvres et ses mains. Ses mains tremblent lgrement; cela
 part, elle est aussi calme que moi-mme, et sa chair est glace.

Le canot est rendu: elle et Achmet se retirent dans un angle obscur de
la mosque; je pars, et je les perds de vue!

Un instant aprs, j'entends le roulement rapide de la voiture qui
emporte pour toujours ma bien-aime!... bruit aussi sinistre que celui
de la terre qui roule sur une tombe chrie.

C'est bien fini sans retour! si je reviens jamais comme je l'ai jur,
les annes auront secou sur tout cela leur cendre, ou bien j'aurai
creus l'abme entre nous deux en en pousant une autre, et elle ne
m'appartiendra plus.

Et il me prit une rage folle de courir aprs cette voiture, de retenir
ma chrie dans mes bras, de nouer mes bras autour d'elle, pendant que
nous nous aimions encore de toute la force de notre me, et de ne plus
les ouvrir qu' l'heure de la mort.

..................




XVI


24 mars.

Un matin pluvieux de mars, un vieux juif dmnage la maison d'Arif.
Achmet surveille cette opration d'un oeil morne.

--Achmet, o va votre matre? disent les voisins matineux sortis sur
leur porte.

--Je ne sais pas, rpond Achmet.

Des caisses mouilles, des paquets tremps de pluie, s'embarquent dans
un caque, et s'en vont on ne sait o, descendant la Corne d'or du ct
de lamer.

Et c'est fini d'Arif, le personnage a cess d'exister.

Tout ce rve oriental est achev; cette tape de mon existence, la
dernire sans doute qui aura du charme, est passe sans retour, et le
temps peut-tre en balayera jusqu'au souvenir.




XVII


Quand Achmet vint  bord, escortant ce convoi de bagages, je lui
annonai qu'un nouveau sursis nous tait accord, de vingt-quatre heures
au moins. Il ventait tempte du ct de Marmara.

--Allons encore courir Stamboul, lui dis-je; ce sera comme une
promenade posthume, qui aura son charme de tristesse. Mais elle, je ne
la reverrai plus!

Et j'allai dposer mes habits europens chez leur " madame ";
Arif-effendi en personne sortit encore une fois de ce bouge, et passa
les ponts, un chapelet  la main, avec l'air grave et la tenue correcte
des bons musulmans qui se prennent au srieux et s'en vont pieusement
faire leurs prires. Achmet marchait  ct de lui, revtu de ses plus
beaux habits. Il avait demand de rgler lui-mme le programme de cette
dernire journe, et se renfermait pour l'instant dans un deuil
silencieux.




XVIII


Aprs avoir couru tous les recoins familiers du vieux Stamboul, fum un
grand nombre de narguilhs et fait station  toutes les mosques, nous
nous retrouvons le soir  Eyoub, ramens encore une fois vers ce lieu,
o je ne suis plus qu'un tranger sans gte, dont le souvenir mme sera
bientt effac.

Mon entre au caf de Suleman produit sensation: on m'avait considr
comme un personnage disparu, teint pour tout de bon et pour jamais.

L'assistance, ce soir, y est nombreuse et fort mle: beaucoup de ttes
entirement nouvelles, de provenance inconnue; un public de cour des
Miracles, ou peu s'en faut.

Achmet cependant organise pour moi une fte d'adieu et commande un
orchestre: deux hautbois  l'aigre voix de cornemuse, un orgue et une
grosse caisse.

Je consens  ces prparatifs sur la promesse formelle qu'on ne brisera
rien, et que je ne verrai pas couler de sang.

Nous allons nous tourdir ce soir; pour mon compte, je ne demande pas
mieux.

On m'apporte mon narguilh et ma tasse de caf turc, qu'un enfant est
charg de renouveler tous les quarts d'heure, et Achmet, prenant les
assistants par la main, les forme en cercle et les invite  danser.

Une longue chane de figures bizarres commence  s'agiter devant moi,
 la lueur trouble des lanternes; une musique assourdissante fait
trembler les poutres de cette masure; les ustensiles de cuivre pendus
aux murailles noires s'branlent et donnent des vibrations mtalliques;
les hautbois poussent des notes stridentes, et la _gaiet dchirante_
clate avec frnsie.

Au bout d'une heure, tous taient griss de mouvement et de tapage; la
fte tait  souhait.

Je n'y voyais plus moi-mme qu' travers un nuage, ma tte s'emplissait
de penses tranges et incohrentes. Les groupes, extnus et haletants,
passaient et repassaient dans l'obscurit. La danse tourbillonnait
toujours, et Achmet,  chaque tour, brisait une vitre du revers de sa
main.

Une  une, toutes les vitres de l'tablissement tombaient  terre, et se
pulvrisaient sous les pieds des danseurs; les mains d'Achmet, laboures
de coupures profondes, ensanglantaient le plancher.

Il parat qu'il faut du bruit et du sang aux douleurs turques.

J'tais coeur de cette fte, inquiet aussi pour l'avenir de voir
Achmet faire de pareilles sottises et se soucier si peu de ses
promesses.

Je me levai pour sortir; Achmet comprit et me suivit en silence. L'air
froid du dehors nous rendit le calme et la possession de nous-mmes.

--Loti, dit Achmet, o vas-tu?

-- bord, rpondis-je; je ne te connais plus; je tiendrai mes promesses
comme tu as ce soir tenu les tiennes, tu ne me reverras jamais.

Et j'allai plus loin discuter avec un batelier attard le prix d'un
passage pour Galata.

--Loti, dit Achmet, pardonne-moi, tu ne peux pas laisser ainsi ton
frre!

Et il commena  me supplier en pleurant.

Moi non plus, je ne voulais pas le laisser ainsi, mais j'avais jug
qu'une pnitence et une semonce lui taient ncessaires, et je restais
inexorable.

Alors, il chercha  me retenir avec ses mains pleines de sang, et
s'accrocha  moi avec dsespoir. Je le repoussai violemment et le lanai
contre une pile de bois qui s'croula avec fracas. Des bachibozouks de
patrouille qui passaient nous prirent pour des malfaiteurs, et
s'approchrent avec un fanal.

Nous tions au bord de l'eau, dans un endroit solitaire de la banlieue,
loin des murs de Stamboul, et ces mains rouges reprsentaient mal.

--Ce n'est rien, dis-je; seulement, ce garon a bu, et je le ramenais
chez lui.

Alors, je pris Achmet par la main, et l'emmenai chez sa soeur Eriknaz,
qui, aprs avoir pans ses doigts, lui fit un long sermon et l'envoya
coucher.




XIX


26 mars.

Encore un jour,--dernier sursis de notre dpart.

Encore un jour, encore une toilette chez leur " madame " et je me
retrouve  Stamboul.

Il fait temps sombre d'orage, la brise est tide et douce. Nous fumons
un narguilh de deux heures sous les arcades mauresques de la rue du
Sultan-Slim.--Les colonnades blanches, dformes par les annes,
alternent avec les kiosques funraires et les alignements de tombeaux.
Des branches d'arbres, toutes roses de fleurs, passent par-dessus les
murailles grises; de fraches plantes croissent partout, et courent
gaiement sur les vieux marbres sacrs.

J'aime ce pays, et tous ces dtails me charment; je l'aime parce que
c'est le sien et qu'elle a tout anim de sa prsence,--elle qui est
encore l tout prs, et que cependant je ne verrai plus.

Le soleil couchant nous trouve assis devant la mosque de Mehmed-Fatih,
sur certain banc o nous avons autrefois pass de longues heures.
Par-ci, par-l, des groupes de musulmans, parpills sur l'immense
place, fument en causant, et gotent avec nonchalance les charmes d'une
soire de printemps.

Le ciel est redevenu calme et sans nuages; j'aime ce lieu, j'aime cette
vie d'Orient, j'ai peine  me figurer qu'elle est finie et que je vais
partir.

Je regarde ce vieux portique noir, l-bas, et cette rue dserte qui
s'enfonce dans un bas-fond sombre. C'est l qu'elle habite, et, en
m'avanant de quelques pas, je verrais encore sa demeure.

Achmet a suivi mon regard et m'examine avec inquitude: il a devin ce
que je pense, et compris ce que je veux faire.

--Ah! dit-il, Loti, aie piti d'elle si tu l'aimes! Tu lui as dit
adieu;  prsent, laisse-la!

Mais j'avais rsolu de la voir, et j'tais sans force contre moi-mme.

Achmet plaida avec larmes la cause de la raison, la cause mme du simple
bon sens: Abeddin tait l, le vieil Abeddin, son matre, et toute
tentative pour la voir devenait insense.

--D'ailleurs, disait-il, si mme elle sortait, tu n'as plus de maison
pour la recevoir. O trouverais-tu, Loti, dans Stamboul, l'hospitalit
pour toi et la femme d'un autre? Si elle te voit ou si les femmes lui
disent que tu es l, elle se perdra comme une folle, et, demain, tu la
laisseras dans la rue. Cela t'est gal,  toi qui vas partir; mais,
Loti, si tu fais cela, je te dteste et tu n'as pas de coeur.

Achmet baissa la tte, et se mit  frapper du pied contre le sol, parti
qu'il avait coutume de prendre quand ma volont dominait la sienne.

Je le laissai faire, et je me dirigeai vers le portique.

Je m'adossai contre un pilier, plongeant les yeux dans la rue sombre et
dserte: on et dit la rue d'une ville morte.

Pas une fentre ouverte, pas un passant, pas un bruit; seulement, de
l'herbe croissant entre les pierres, et, gisant sur le pav, deux
carcasses dessches de chiens morts.

C'tait un quartier aristocratique: les vieilles maisons, bties en
planches de nuances fonces, dcelaient une opulence mystrieuse; des
balcons ferms, des shaknisirs en grande saillie, dbordant sur la rue
triste; derrire les grilles de fer, des treillages discrets en lattes
de frne, sur lesquels des artistes d'autrefois avaient peint des arbres
et des oiseaux. Toutes les fentres de Stamboul sont peintes et fermes
de cette manire.

Dans les villes d'Occident, la vie du dedans se devine au-dehors; les
passants, par l'ouverture des rideaux, dcouvrent des ttes humaines,
jeunes ou vieilles, laides ou gracieuses.

Le regard ne plonge jamais dans une demeure turque. Si la porte s'ouvre
pour laisser passer un visiteur, elle s'entrebille seulement; quelqu'un
est derrire, qui la referme aussitt. L'intrieur ne se devine jamais.

Cette grande maison l-bas, peinte en rouge sombre, c'est celle
d'Aziyad. La porte est surmonte d'un soleil, d'une toile et d'un
croissant; le tout en planches vermoulues. Les peintures qui ornent les
treillages des shaknisirs reprsentent des tulipes bleues mles  des
papillons jaunes. Pas un mouvement n'indique qu'un tre vivant l'habite;
on ne sait jamais si, des fentres d'une maison turque, quelqu'un vous
regarde ou ne vous regarde pas.

Derrire moi, l-haut, la grande place est dore par le soleil couchant;
ici, dans la rue, tout est dj dans l'ombre.

Je me cache  moiti derrire un pan de muraille, je regarde cette
maison, et mon coeur bat terriblement.

Je pense  ce jour o je l'avais vue, et pour la premire fois de ma
vie, derrire les grilles de la maison de Salonique. Je ne sais plus ce
que je veux, ni ce que je suis venu chercher; j'ai peur que les autres
femmes ne rient de moi; j'ai peur d'tre ridicule, et surtout j'ai peur
de la perdre ...




XX


Quand je remontais sur la place de Mehmed-Fatih, le soleil dorait en
plein l'immense mosque, les portiques arabes et les minarets
gigantesques. Les oulmas qui sortaient de la prire du soir s'taient
tous arrts sur le seuil, et s'tageaient dans la lumire sur les
grandes marches de pierre. La foule accourait vers eux et les entourait
: au milieu du groupe, un jeune homme montrait le ciel, un jeune homme
qui avait une admirable tte mystique. Le turban blanc des oulmas
entourait son beau front large; son visage tait ple, sa barbe et ses
grands yeux taient noirs comme de l'bne.

Il montrait en haut un point invisible, il regardait avec extase dans la
profondeur du ciel bleu et disait:

--Voil Dieu! Regardez tous! Je vois Allah! Je vois l'ternel!

Et nous courmes, Achmet et moi, comme la foule, auprs de l'oulma qui
voyait Allah.




XXI


Nous ne vmes rien, hlas! Nous en aurions eu besoin cependant. Alors,
comme toujours, j'aurais donn ma vie pour cette vision divine, ma vie
seulement pour un signe du ciel, ma vie pour une simple manifestation du
surnaturel.

--Il ment, disait Achmet; quel est l'homme qui a jamais vu Allah?

--Ah! c'est vous, Loti, dit l'oulma Izzet; vous aussi, vous voulez
voir Allah? Allah, dit-il en souriant, ne se montre pas aux infidles.

--Il est fou, dirent les derviches.

Et on emmena le visionnaire dans sa cellule.

Achmet avait profit de cette diversion pour m'entraner sur le versant
de Marmara, le plus loin d'elle possible. La nuit vint et nous trouva 
moiti gars.




XXII


Nous dnons sous les porches de la rue du Sultan-Slim. Il est dj tard
pour Stamboul; les Turcs se couchent avec le soleil.

L'une aprs l'autre, les toiles s'allument dans le ciel pur; la lune
claire la rue large et dserte, les arcades arabes et les vieilles
tombes. De loin en loin un caf turc encore ouvert jette une lueur rouge
sur les pavs gris; les passants sont rares et circulent le fanal  la
main; par-ci par-l, de petites lampes tristes brlent dans les kiosques
funraires. Je vois pour la dernire fois ces tableaux familiers;
demain,  pareille heure, je serai loin de ce pays.

--Nous allons descendre jusqu' Oun-Capan, dit Achmet, qui a ce soir
encore l'autorisation de faire le programme; nous prendrons des chevaux
jusqu' Balate, un caque jusqu' Pri-pacha, et nous irons coucher chez
Eriknaz qui nous attend.

Nous nous perdons pour aller  Oun-Capan, et les chiens aboient aprs
nos lanternes; nous connaissons bien cependant notre Stamboul, mais les
vieux Turcs eux-mmes se perdent la nuit dans ces ddales. Personne pour
nous indiquer la route; toujours les mmes petites rues, qui montent,
descendent et se contournent sans motif plausible, comme les sentiers
d'un labyrinthe.

 Oun-Capan,  l'entre du Phanar, deux chevaux nous attendent.

Un coureur nous prcde, porteur d'un fanal de deux mtres de haut, et
nous partons comme le vent.

Le sombre et interminable Phanar est endormi; tout y est silencieux.
Dans les rues o nous courons, le soleil en plein midi hsite 
descendre, et deux chevaux ont peine  passer de front. D'un ct, c'est
la grande muraille de Stamboul; de l'autre, de hautes maisons bardes de
fer et plus vieilles que l'islam, qui s'largissent par le haut, et font
vote sur la ruelle humide. Il faut courber la tte en passant  cheval
sous les balcons des maisons byzantines, qui tendent au-dessus de vous
dans l'obscurit profonde leurs gros bras de pierre.

C'est le chemin que nous faisions chaque soir pour rejoindre le logis
d'Eyoub; arrivs  Balate, nous en sommes bien prs, mais ce logis
n'existe plus ...

Nous rveillons un batelier qui nous mne en caque sur l'autre rive ...

L, c'est la campagne, et de grands cyprs noirs se dressent au milieu
des platanes.

Nous commenons aux lanternes l'ascension des sentiers qui mnent  la
case d'Eriknaz.




XXIII


Eriknaz-hanum est d'une laideur agrable et distingue, blanche comme de
la cire, les yeux et les sourcils noirs comme l'aile du corbeau. Elle
nous reoit sans voile, comme une femme franque.

Tout son intrieur respire l'ordre, l'aisance, et la plus stricte
propret. Ses amies Murrah et Fenzil, qui veillaient avec elle,  notre
arrive prennent la fuite en se cachant le visage. Elles taient
occupes  broder de paillettes d'or de petites pantoufles rouges, 
bouts retrousss comme des trompettes.

Mon amie Alemshah, fille d'Eriknaz et nice d'Achmet, vient prendre sa
place habituelle sur mes genoux et s'y endort; c'est une jolie petite
crature de trois ans, aux grands yeux de jais, mignonne et proprette
comme une poupe.

Aprs le caf et la cigarette, on nous apporte deux matelas blancs, deux
_yatags_ blancs, deux couvre-pieds blancs, le tout comme neige; Eriknaz
et Alemshah se retirent en nous souhaitant bonne nuit, et nous nous
endormons tous deux d'un profond sommeil.

Un soleil radieux vient de grand matin nous veiller, et quatre  quatre
nous dgringolons les sentiers qui mnent  la Corne d'or. Un caque
matinal est l qui nous attend.

La multitude des cases noires de Pri-pacha, tages l-haut en pyramide,
baignent dans la lumire orange, et toutes les vitres tincellent.
Eriknaz et Alemshah nous regardent de loin partir, perches, en robes
rouges, au soleil levant, sur le toit de leur maison.

Voici Eyoub qui passe, voici le caf de Suleman, la petite place de la
mosque, et la case d'Arif-effendi, en pleine lumire du matin. Personne
au bord de l'eau; tout encore est clos et endormi.

Ma demeure, que j'ai si souvent vue sombre et triste, sous la neige et
le vent du nord, me laisse comme dernire image un blouissement de
soleil.

Ce dernier lever du jour est d'une splendeur inaccoutume; tout le long
de la Corne d'or, depuis Eyoub jusqu'au srail, les dmes et les
minarets se dessinent sur le ciel limpide en teintes roses ou irises.
Les caques dors commencent  circuler par centaines, chargs de
passants pittoresques ou de femmes voiles.

Au bout d'une heure, nous sommes  bord. Tout y est sens dessus dessous,
et c'est bien le dpart cette fois.

Il est fix pour midi.




XXIV


--Viens, Loti, dit Achmet; allons encore  Stamboul, fumer notre
narguilh ensemble pour la dernire fois ...

Nous traversons en courant Sali-Bazar, Tophan, Galata. Nous voici au
pont de Stamboul.

La foule se presse sous un soleil brlant; c'est bien le printemps, pour
tout de bon, qui arrive comme moi je m'en vais. La grande lumire de
midi ruisselle sur tout cet ensemble de murailles, de dmes et de
minarets, qui couronnent l-haut Stamboul; elle s'parpille sur une
foule bariole, vtue des couleurs les plus voyantes de l'arc-en-ciel.

Les bateaux arrivent et partent, chargs d'un public pittoresque; les
marchands ambulants hurlent  tue-tte, en bousculant la foule.

Nous connaissons tous ces bateaux qui nous ont transports  tous les
points du Bosphore; nous connaissons sur le pont de Stamboul toutes les
choppes, tous les passants, mme tous les mendiants, la collection
complte des estropis, aveugles, manchots, becs-de-livre et
culs-de-jatte! Toute la truanderie turque est aujourd'hui sur pied; je
distribue des aumnes  tout ce monde, et recueille toute une kyrielle
de bndictions et de salams.

Nous nous arrtons  Stamboul, sur la grande place de Jeni-djami, devant
la mosque. Pour la dernire fois de ma vie, je jouis du plaisir d'tre
en Turc, assis  ct de mon ami Achmet, fumant un narguilh au milieu
de ce dcor oriental.

Aujourd'hui, c'est une vraie fte du printemps, un talage de costumes
et de couleurs. Tout le monde est dehors, assis sous les platanes,
autour des fontaines de marbre, sous les berceaux de vignes qui se
couvriront bientt de feuilles tendres. Les barbiers ont tabli leurs
ateliers dans la rue et oprent en plein air; les bons musulmans se font
gravement raser la tte, en rservant au sommet la mche par laquelle
Mahomet viendra les prendre pour les porter en paradis.

... Qui me portera, moi, dans un paradis quelconque? quelque part
ailleurs que dans ce vieux monde qui me fatigue et m'ennuie, quelque
part o rien ne changera plus, quelque part o je ne serai pas
perptuellement spar de ce que j'aime ou de ce que j'ai aim?

Si quelqu'un pouvait me donner seulement la foi musulmane, comme
j'irais, en pleurant de joie, embrasser le drapeau vert du prophte!

--Digression stupide,  propos d'une queue rserve sur le sommet de la
tte ...




XXV


--Loti, dit Achmet, explique-moi un peu le voyage que tu vas faire.

--Achmet, dis-je, quand j'aurai travers la mer de Marmara, l'Ak-Dniz
(la mer vieille), comme vous l'appelez, j'en traverserai une beaucoup
plus grande pour aller au pays des Grecs, une plus grande encore pour
aller au pays des Italiens, le pays de ta " madame ", et puis encore une
plus grande pour atteindre la pointe d'Espagne. Si au moins je restais
dans cette mer si bleue, la Mditerrane, je serais moins loin de vous;
ce serait encore un peu votre ciel, et les bateaux qui font le
va-et-vient du Levant m'apporteraient souvent des nouvelles de la
Turquie! Mais j'entrerai dans une autre mer, tellement immense, que tu
n'as aucune ide d'une tendue pareille, et il me faudra, l, naviguer
plusieurs jours en remontant vers l'toile (le nord) pour arriver dans
mon pays--dans mon pays, o nous voyons plus souvent la pluie que le
beau temps, et les nuages que le soleil.

"Je serai l-bas bien loin de vous et cette contre ne ressemble gure
 la tienne; tout y est plus ple, et les couleurs de toute chose y sont
plus ternes; c'est comme ici quand il fait de la brume, encore est-ce
moins transparent.

"Le pays est si plat, que tu n'en as jamais vu de semblable, si ce
n'est quand tu es all en Arabie, faire  la Mecque le plerinage que
tout bon musulman doit au tombeau du prophte; seulement, au lieu de
sable, c'est de l'herbe verte et de grands champs labours. Les maisons
sont toutes carres et pareilles; pour perspective, on n'a gure que le
mur de son voisin, et souvent cette platitude vous touffe, on voudrait
s'lever pour voir plus loin.

"Encore n'y a-t-il pas, comme en Turquie, des escaliers pour monter sur
les toits, et, moi qui te parle, ayant un jour eu l'ide de me promener
sur ma maison, je me suis vu passer dans mon quartier pour un garon
excentrique.

"Tout le monde est  l'uniforme, paletot gris, chapeau ou casquette, et
c'est pis qu' Pra. Tout est prvu, rgl, numrot; il y a des lois
sur tout et des rglements pour tout le monde, si bien que le dernier
des cuistres, marchand de bonneterie ou garon coiffeur, a les mmes
droits  vivre qu'un garon intelligent et dtermin, comme toi ou moi
par exemple.

"Enfin, croirais-tu, mon cher Achmedim, que, pour le quart de ce que
nous faisons journellement  Stamboul, on aurait dans mon pays des
pourparlers d'une heure avec le commissaire de police!

Achmet comprit trs bien cet aperu de civilisation occidentale, et
resta un instant rveur.

--Pourquoi, dit-il, aprs la guerre, n'amnerais-tu pas ta famille en
Turquie d'Asie, Loti?

--Loti, dit Achmet, je veux que tu emportes ce chapelet qui me vient de
mon pre Ibrahim, et promets-moi qu'il ne te quittera jamais. Je sais
bien, reprit-il en pleurant, que je ne te reverrai plus. Dans un mois,
nous aurons la guerre; c'est fini des pauvres Turcs, c'est fini de
Stamboul, les _Moscov_ nous dtruiront tous, et, quand tu reviendras,
Loti, ton Achmet sera mort.

"Son corps restera quelque part dans la campagne, du ct du Nord; il
n'aura mme pas une petite tombe en marbre gris, sous les cyprs, dans
le cimetire de Kassim-Pacha; Aziyad sera passe en Asie, et tu ne
retrouveras plus sa trace, personne ne pourra plus te parler d'elle.
Loti, dit-il en pleurant, reste avec ton frre!

Hlas! Je crains ces Moscov autant que lui-mme, je tremble  cette
ide horrible que je pourrais en effet perdre sa trace, et que je ne
trouverais plus personne au monde qui pt jamais me parler d'elle!...




XXVI


Les muezzins montent  leurs minarets, c'est l'heure du namaze de midi;
il est temps de partir.

En passant par Galata, je vais saluer leur " madame ". J'embrasserais
presque cette vieille coquine.

Achmet me reconduit  bord, o nous nous disons adieu au milieu du
tohu-bohu des visites et de l'appareillage.

Nous partons, et Stamboul s'loigne ...




XXVII


En mer, 27 mars 1877.

Un ple soleil de mars se couche sur la mer de Marmara. L'air du large
est vif et froid. Les ctes, tristes et nues, s'loignent dans la brume
du soir. Est-ce fini, mon Dieu, et ne la verrai-je plus?

Stamboul a disparu; les plus hauts dmes des plus hautes mosques, tout
s'est perdu dans l'loignement, tout s'est effac. Je voudrais seulement
une minute la voir, je donnerais ma vie pour seulement toucher sa main;
j'ai une envie folle de sa prsence.

J'ai encore dans la tte tout le tapage de l'Orient, les foules de
Constantinople, l'agitation du dpart, et ce calme de la mer m'oppresse.

Si elle tait l, je pleurerais, ce que je n'ai pu faire; je mettrais ma
tte sur ses genoux et je pleurerais comme un enfant; elle me verrait
pleurer et elle aurait confiance. J'ai t bien tranquille et bien froid
en lui disant adieu.

Et je l'adore pourtant. En dehors de toute ivresse, je l'aime, de
l'affection la plus tendre et la plus pure; j'aime son me et son cur
qui sont  moi; je l'aimerai encore au-del de la jeunesse, au-del du
charme des sens, dans l'avenir mystrieux qui nous apportera la
vieillesse et la mort.

Ce calme de la mer, ce ciel ple de mars me serrent le coeur. Je souffre
bien, mon Dieu; c'est une angoisse comme si je l'avais vue mourir.
J'embrasse ce qui me vient d'elle; je voudrais pleurer, et je ne le puis
mme pas.

Elle est  cette heure dans son harem, ma bien-aime, dans quelque
appartement de cette demeure si sombre et si grille, tendue, sans
paroles et sans larmes, anantie,  l'approche de la nuit.

Achmet est rest, nous suivant des yeux, assis sur le quai de
Foundoucli; je l'ai perdu de vue en mme temps que ce coin familier de
Constantinople, o, chaque soir, Samuel ou lui venaient m'attendre.

Lui aussi pense que je ne reviendrai plus.

Pauvre petit ami Achmet, je l'aimais bien, celui-l encore; son amiti
m'tait douce et bienfaisante.

C'est fini de l'Orient, le rve est achev. La patrie est devant nous;
dans ce paisible petit Brightbury l-bas, on m'attend avec bonheur. Moi
aussi, je les aime tous, mais qu'il est triste ce foyer qui m'attend.

Je revois ce nid, chri pourtant, o s'est passe mon enfance, les vieux
murs et le lierre, le ciel gris du Yorkshire, les vieux toits, la mousse
et les tilleuls, tmoins d'autrefois, tmoins des premiers rves et du
bonheur que rien dans le monde ne peut plus me rendre.

Souvent dj j'y suis revenu, au foyer, le coeur tourment et dchir;
j'y ai rapport bien des passions, bien des esprances, toujours
brises; il est rempli de poignants souvenirs, son calme bni n'a plus
sur moi son action salutaire; j'toufferai l, maintenant, comme une
plante prive de soleil ...




XXVIII


A LOTI, DE SA SOEUR

Brightbury, avril 1877.

Cher frre aim, je veux, moi aussi, te souhaiter la bienvenue dans
notre pays. Fasse Celui auquel je me confie que tu t'y trouves bien et
que notre tendresse adoucisse tes peines! Il me semble que nous ne
ngligerons rien pour cela, nous sommes pleins de la joie de ton retour.

Je fais souvent la rflexion qu'alors qu'on est si aim, si chri, et
qu'on est l'affection et la pense dominante de tant de coeurs, il n'y a
point de quoi se croire une vie _maudite_ et dshrite dans ce monde.
Je t'ai crit  Constantinople une longue lettre que tu ne recevras sans
doute jamais. Je te disais combien je prenais part  tes peines,  tes
douleurs mme. Va, j'ai plus d'une fois vers des larmes en songeant 
l'histoire d'Aziyad.

Je pense, cher petit frre, que ce n'est pas tout  fait ta faute, si tu
laisses ainsi partout un morceau de ta pauvre existence. On se l'est
bien dispute, cette existence, bien qu'elle ne soit pas longue
encore ... mais tu sais que je crois qu'il y aura bientt quelqu'un qui
la prendra tout  fait, et que tu t'en trouveras le mieux du monde.

Le rossignol et le coucou, la fauvette et les hirondelles saluent ton
arrive; tu ne pouvais pas mieux tomber que dans cette saison. Qui sait
si nous allons pouvoir te garder un peu, pour te bien gter.

Adieu; tous nos baisers, et  bientt!




XXIX


Traduction d'un grimoire turc, crit sous la dicte d'Achmet par un
crivain public de la place d'Emin-Ounou  Stamboul, et adress  Loti,
 Brightbury.

"ALLAH!

"Mon cher Loti,

"Achmet te fait beaucoup de salutations.

"J'ai fait remettre ta lettre de Mytilne  Aziyad par la vieille
Kadidja; elle l'a serre dans sa robe, et n'a pas pu se la faire lire
encore, parce qu'elle n'est pas sortie depuis ton dpart.

"Le vieux Abeddin a souponn et tout devin, car nous avions t sans
prudence pendant les derniers jours. Il ne lui a pas fait de reproches,
a dit Kadidja, et ne l'a pas chasse, parce qu'il l'aimait beaucoup.
Seulement, il n'entre plus dans son appartement; il ne prend plus garde
 elle et il ne lui parle plus. Les autres femmes aussi du harem l'ont
abandonne, except Fenzil-hanum, qui est alle pour elle consulter le
hodja (le sorcier).

"Elle est malade depuis ton dpart; cependant le grand ekime (mdecin)
qui l'a vue a dit qu'elle n'avait rien et n'est pas revenu.

"C'est la vieille qui avait un jour arrt le sang de sa main qui la
soigne; elle est sa confidente et je crois qu'elle l'a dnonce pour de
l'argent.

"Aziyad te fait dire qu'elle ne vit pas sans toi; qu'elle ne voit pas
le moment de ton retour  Constantinople; qu'elle ne croit pas qu'elle
puisse jamais _voir tes yeux face  face_ et qu'il lui semble qu'il n'y
a plus de soleil.

"Loti, les paroles que tu m'as dites, ne les oublie pas; les promesses
que tu m'as faites, ne les oublie jamais! Dans ta pense, crois-tu que
je peux tre heureux un seul moment sans toi  Constantinople? Je ne le
puis pas, et, quand tu es parti, mon coeur s'est bris de peine.

"On ne m'a pas encore appel pour la guerre,  cause de mon pre, qui
est trs vieux; cependant je pense qu'on m'appellera bientt.

"Je te salue

"Ton frre,

"ACHMET"

"P.-S.--Le feu a pris dans le quartier du Phanar cette dernire
semaine. Le Phanar est tout brl."




XXX


LOTI A IZEDDIN-ALI, A STAMBOUL

Brightbury, 20 mai 1877.

Mon cher Izzedin-Ali,

Me voici dans mon pays, bien diffrent du vtre! sous les vieux
tilleuls qui m'ont abrit enfant, dans ce petit Brightbury dont je vous
parlais  Stamboul, au milieu de mes bois de chnes verts. C'est le
printemps, mais un ple printemps: de la pluie et de la brume, un peu
comme est chez vous l'hiver.

J'ai repris l'uniforme d'Occident, chapeau et paletot gris, il me semble
par instants que mon costume, c'est le vtre, et que c'est  prsent que
je suis dguis.

J'aime ce petit coin de la patrie cependant; j'aime ce foyer de la
famille que j'ai tant de fois dsert; j'aime ceux qui m'aiment ici, et
dont l'affection rendait douces et heureuses mes premires annes.
J'aime tout ce qui m'entoure, mme cette campagne et ces vieux bois qui
ont leur charme  eux, un grand charme pastoral, quelque chose qu'il
m'est difficile de dfinir pour vous, charme du pass, charme
d'autrefois et des anciens bergers.

Les nouvelles se succdent, mon cher effendim, les nouvelles de la
guerre; les vnements se prcipitent. J'avais espr que le peuple
anglais prendrait parti pour la Turquie, et je ne vis qu' moiti, si
loin de Stamboul. Vous avez mes sympathies ardentes; j'aime votre pays,
je fais pour lui des voeux sincres, et sans doute vous me reverrez
bientt.

Et puis, vous l'avez devin, effendim, je l'aime, elle, dont vous aviez
souponn et tolr la prsence. Votre coeur est grand; vous tes
au-dessus de toutes les conventions, de tous les prjugs. Je puis bien
vous dire  vous que je l'aime, et que, pour elle surtout, je reviendrai
bientt.




XXXI


Brightbury, mai 1877.

J'tais assis  Brightbury, sous les vieux tilleuls. Une msange  tte
bleue chantait au-dessus de ma tte une chanson complique et fort
longue; elle y mettait toute son me de msange, et son chant rveillait
chez moi un monde de souvenirs.

C'tait confus d'abord, comme les souvenirs lointains; puis peu  peu
les images vinrent, plus nettes et plus prcises, je m'y retrouvai tout
 fait.

Oui, c'tait l-bas,  Stamboul,--une de nos grandes imprudences, un
de nos jours d'cole buissonnire et de tmrit. Mais c'est si grand,
Stamboul! on y est si inconnu!... Et le vieil Abeddin, qui tait 
Andrinople!...

C'tait une belle aprs-midi d'hiver, et nous nous promenions tous deux,
elle et moi, heureux comme deux enfants de nous trouver ensemble au
soleil, une fois par hasard, et de courir la campagne.

Il tait triste cependant le lieu de promenade que nous avions choisi:
nous longions la grande muraille de Stamboul, lieu solitaire par
excellence, et o tout semble s'tre immobilis depuis les derniers
empereurs byzantins.

La grande ville a toutes ses communications par mer, et autour de ses
murs antiques le silence est aussi complet qu'aux abords d'une
ncropole. Si, de loin en loin, quelques portes s'ouvrent dans les
paisseurs de ces remparts, on peut affirmer que personne n'y passe et
qu'il et autant valu les supprimer. Ce sont du reste de petites portes
basses, contournes, mystrieuses, surmontes d'inscriptions dores et
d'ornements bizarres.

Entre la partie habite de la ville et ses fortifications s'tendent de
vastes terrains vagues occups par des masures inquitantes, des ruines
boules de tous les ges de l'histoire.

Et rien au-dehors ne vient interrompre la longue monotonie de ces
murailles;  peine, de distance en distance, un minaret dressant sa tige
blanche; toujours les mmes crneaux, toujours les mmes tours, la mme
teinte sombre apporte par les sicles,--les mmes lignes rgulires,
qui s'en vont, droites et funbres, se perdre dans l'extrme horizon.

Nous marchions tous deux seuls au pied de ces grands murs. Tout autour
de nous, dans la campagne, c'taient des bois de ces cyprs
gigantesques, hauts comme des cathdrales,  l'ombre desquels par
milliers se pressaient les spultures des Osmanlis. Je n'ai vu nulle
part autant de cimetires que dans ce pays, ni autant de tombes, ni
autant de morts.

--Ces lieux, disait Aziyad, taient affectionns d'Azral qui, la
nuit, y arrtait son vol. Il repliait ses grandes ailes et marchait
comme un homme sous ces ombrages terribles.

Cette campagne tait silencieuse, ces sites imposants et solennels.

Et cependant nous tions gais, tous les deux, heureux de notre escapade,
heureux d'tre jeunes et libres, de circuler une fois par hasard, en
plein vent comme tout le monde, et sous le beau ciel bleu.

Son yachmak, trs pais, tait ramen sur ses yeux jusqu' drober tout
son front;  peine voyait-on, par l'ouverture du voile, rouler ses
prunelles, si limpides et si mobiles; son fredj d'emprunt tait d'une
couleur fonce, d'une coupe svre, que n'adoptent point d'ordinaire les
femmes lgantes et jeunes. Et le vieil Abeddin lui-mme ne l'et point
reconnue.

Nous marchions d'un pas souple et rapide, frlant les modestes
marguerites blanches et l'herbe courte de janvier, respirant  pleine
poitrine le bon air vif et piquant des beaux jours d'hiver.

Tout  coup, dans ce grand silence, nous entendmes un dlicieux chant
de msange, en tout semblable  celui d'aujourd'hui; les petits oiseaux
de mme espce rptent dans tous les coins du monde la mme chanson.

Aziyad s'arrta court, tonne; avec une mine de stupfaction comique,
du bout de son doigt teint de henn, elle me montrait le petit chanteur
pos prs de nous sur une branche de cyprs. Ce petit oiseau, tout
petit, tout seul, se donnait tant de mal pour faire tout ce bruit, il se
dmenait d'un air si important et si joyeux, que, de bon coeur, nous
nous mmes  rire.

Et nous restmes l longtemps  l'couter, jusqu'au moment o il prit
son vol, effray par six grands chameaux qui s'avanaient d'une allure
bte, attachs  la queue leu leu par des ficelles.

Aprs ... aprs, nous vmes poindre une troupe de femmes en deuil qui se
dirigeaient vers nous.

C'taient des femmes grecques; deux popes marchaient en tte; elles
portaient un petit cadavre,  dcouvert sur une civire, suivant leur
rite national.

--_Bir guzel tchoudjouk_ (Un joli petit enfant!), dit Aziyad devenue
srieuse.

En effet, c'tait une jolie petite fille de quatre ou cinq ans, une
dlicieuse poupe de cire qui semblait endormie sur des coussins. Elle
tait vtue d'une lgante robe de mousseline blanche et portait sur la
tte une couronne de fleurs d'or.

Il y avait une fosse creuse au bord du chemin. On enterre ainsi les
morts n'importe o, le long des routes ou au pied des murs ...

--Approchons-nous, dit Aziyad, redevenue enfant; on nous donnera des
bonbons.

On avait drang pour creuser cette fosse un cadavre qui ne devait pas
tre fort ancien; la terre qui en tait sortie tait pleine d'ossements
et de lambeaux de diverses toffes. Il y avait surtout un bras, pli 
angle droit, dont les os, encore rouges, se tenaient au coude par
quelque chose que la terre n'avait pas eu le temps de dvorer.

Il y avait l deux _popes_  grands cheveux de femme, couverts de
sordides oripeaux dors, sales, patibulaires, assists de quatre mauvais
drles d'enfants de choeur.

Ils marmottrent quelque chose sur l'enfant mort, et puis la mre lui
enleva sa couronne de fleurs, et emprisonna avec soin ses cheveux blonds
dans un petit bonnet de nuit, toilette qui nous et fait sourire, si
elle n'et pas t faite par cette mre.

Quand elle fut couche tout au fond sur le sol humide, sans planches,
sans bire, on jeta sur elle cette terre malsaine; tout tomba dans le
trou, sur la jolie petite figure de cire, y compris les vieux os et le
vieux coude; et elle fut promptement enfouie.

On nous donna des bonbons en effet; j'ignorais cet usage grec.

Une jeune fille, puisant dans un sac rempli de drages blanches, en
remit une poigne  chacun des assistants, et nous en emes aussi, bien
que nous fussions Turcs.

Quand Aziyad tendit la main pour recevoir les siennes, ses yeux taient
pleins de larmes ...




XXXII


Le fait est que ce petit oiseau tait drle de se trouver si heureux de
vivre, et d'tre si gai au milieu de ce site funbre!...

..................


       *       *       *       *       *


5

AZRAL



I

20 mai 1877.

... C'est bien le ciel pur et la mer bleue du Levant. L-bas, quelque
chose se dessine; l'horizon se frange de mosques et de minarets;--mon
coeur bat, c'est Stamboul!

Je mets pied  terre.--C'est une motion vive que de me retrouver dans
ce pays ...

Achmet n'est plus l,  son poste, caracolant  Top-Han sur son cheval
blanc. Galata mme est mort; on voit que quelque chose de terrible comme
une guerre d'extermination se passe au-dehors.

... J'ai repris mes habits turcs. Je cours  Azarkapou. Je monte dans le
premier caque qui passe. Le caqdji me reconnat.

--Et Achmet?... dis-je.

--Parti, parti pour la guerre!

J'arrive chez Eriknaz, sa soeur.

--Oui, parti, dit-elle. Il tait  Batoum, et, depuis la bataille, nous
sommes sans nouvelles.

Les sourcils noirs d'Eriknaz s'taient contracts avec douleur; elle
pleurait amrement ce frre que les hommes lui avaient ravi, et la
petite Alemshah pleurait en regardant sa mre.

Je me rendis  la case de Kadidja; mais la vieille avait dmnag, et
personne ne put m'indiquer sa demeure.




II


Alors, je me dirigeai seul vers la mosque de Mehmed-Fatih, vers la
maison d'Aziyad, sans arrter aucun projet dans ma tte trouble, sans
songer mme  ce que j'allais faire, pouss seulement par le besoin de
m'approcher d'elle et de la voir!...

Je traversai ce monceau de ruines et de cendres qui avait t autrefois
l'opulent Phanar; ce n'tait plus qu'une grande dvastation, une longue
suite de rues funbres, encombres de dbris noirs et calcins. C'tait
ce Phanar que, chaque soir, je traversais gaiement pour aller  Eyoub,
o m'attendait ma chrie ...

On criait dans ces rues; des groupes d'hommes  peine vtus, levs pour
la guerre,  moiti arms,  moiti sauvages, aiguisaient leurs yatagans
sur les pierres, et promenaient de vieux drapeaux verts, zbrs
d'inscriptions blanches.

Je marchai longtemps. Je traversai les quartiers solitaires de
l'Eski-Stamboul.

J'approchais toujours. J'tais dans la rue sombre qui monte 
Mehmed-Fatih, la rue qu'elle habitait!...

Les objets extrieurs talaient au soleil des aspects sinistres qui me
serraient le coeur. Personne dans cette rue triste; un grand silence, et
rien que le bruit de mes pas ...

Sur les pavs, sur l'herbe verte, apparut une tournure de vieille,
rasant les murailles; sous les plis de son manteau passaient ses jambes
maigres et nues, d'un noir d'bne; elle trottinait tte basse, et se
parlait  elle-mme ... C'tait Kadidja.

Kadidja me reconnut. Elle poussa un intraduisible _Ah_! avec une
intonation aigu de ngresse ou de macaque, et un ricanement de
moquerie.

--Aziyad? dis-je.

--_El! el_! dit-elle en appuyant  plaisir sur ces mots
bizarrement sauvages qui, dans la langue tartare, dsignent la mort.

--_El! elmch_! criait-elle, comme  quelqu'un qui ne comprend
pas.

Et, avec un ricanement de haine et de satisfaction, elle me poursuivait
sans piti de ce mot funbre:

--Morte! Morte!... elle est morte!

On ne comprend pas de suite un mot semblable, qui tombe inattendu comme
un coup de foudre; il faut un moment  la souffrance, pour vous
treindre et vous mordre au coeur. Je marchais toujours, j'avais horreur
d'tre si calme. Et la vieille me suivait pas  pas, comme une furie,
avec son horrible _El! el_!

Je sentais derrire moi la haine exaspre de cette crature, qui
adorait sa matresse que j'avais fait mourir. J'avais peur de me
retourner pour la voir, peur de l'interroger, peur d'une preuve et d'une
certitude, et je marchais toujours, comme un homme ivre ...

..................



III


Je me retrouvai appuy contre une fontaine de marbre, prs de la maison
peinte de tulipes et de papillons jaunes qu'Aziyad avait habite;
j'tais assis et la tte me tournait; les maisons sombres et dsertes
dansaient devant mes yeux une danse macabre; mon front frappait sur le
marbre et s'ensanglantait; une vieille main noire, trempe dans l'eau
froide de la fontaine, faisait matelas  ma tte ... Alors, je vis la
vieille Kadidja prs de moi qui pleurait; je serrai ses mains rides de
singe;--elle continuait de verser de l'eau sur mon front ...

Des hommes qui passaient ne prenaient pas garde  nous; ils causaient
avec animation, en lisant des papiers qu'on distribuait dans les rues,
des nouvelles de la premire bataille de Kars. On tait aux mauvais
jours des dbuts de la guerre, et les destines de l'islam semblaient
dj perdues.




IV

    Je veille, et, nuit et jour, mon front rve enflamm,
    Ma joue en pleurs ruisselle,
    Depuis qu'Albayd dans la tombe a ferm
    Ses beaux yeux de gazelle.
    (VICTOR HUGO, _Orientales_.)


La chose froide que je tenais serre dans mes bras tait une borne de
marbre plante dans le sol.

Ce marbre tait peint en bleu d'azur, et termin en haut par un relief
de fleurs d'or. Je vois encore ces fleurs et ces lettres dores en
saillie, que machinalement je lisais ...

C'tait une de ces pierres tumulaires qui sont en Turquie particulires
aux femmes, et j'tais assis sur la terre, dans le grand cimetire de
Kassim-Pacha.

La terre rouge et frachement remue formait une bosse de la longueur
d'un corps humain; de petites plantes dracines par la bche taient
poses sur ce guret les racines en l'air; tout alentour, c'taient la
mousse et l'herbe fine, des fleurs sauvages odorantes.--On ne porte ni
bouquets ni couronnes sur les tombes turques.

Ce cimetire n'avait pas l'horreur de nos cimetires d'Europe; sa
tristesse orientale tait plus douce, et aussi plus grandiose. De
grandes solitudes mornes, des collines striles,  et l plantes de
cyprs noirs; de loin en loin,  l'ombre de ces arbres immenses, des
mottes de terre retournes de la veille, d'antiques bornes funraires,
de bizarres tombes turques, coiffes de tarbouchs et de turbans.

Tout au loin,  mes pieds, la Corne d'or, la silhouette familire de
Stamboul, et l-bas ... Eyoub!

C'tait un soir d't; la terre, l'herbe sche, tout tait tide,  part
ce marbre autour duquel j'avais nou mes bras, qui tait rest froid; sa
base plongeait en terre, et se refroidissait au contact de la mort.

Les objets extrieurs avaient ces aspects inaccoutums que prennent les
choses, quand les destines des hommes ou des empires touchent aux
grandes crises dcisives, quand les destines s'achvent.

On entendait au loin les fanfares des troupes qui partaient pour la
guerre sainte, ces tranges fanfares turques, unisson strident et
sonore, timbre inconnu  nos cuivres d'Europe; on et dit le suprme
hallali de l'islamisme et de l'Orient, le chant de mort de la grande
race de Tchengiz.

Le yatagan turc tranait  mon ct, je portais l'uniforme de
_yuzbchi_; celui qui tait l ne s'appelait plus Loti, mais Arif, le
_yuzbchi_ Arif-Ussam;--j'avais sollicit d'tre envoy aux
avant-postes, je partais le lendemain ...

Une tristesse immense et recueillie planait sur cette terre sacre de
l'islam; le soleil couchant dorait les vieux marbres verdtres des
tombes, il promenait des lueurs roses sur les grands cyprs, sur leurs
troncs sculaires, sur leur mlancolique ramure grise. Ce cimetire
tait comme un temple gigantesque d'Allah; il en avait le calme
mystrieux, et portait  la prire.

J'y voyais comme  travers un voile funbre, et toute ma vie passe
tourbillonnait dans ma tte avec le vague dsordre des rves; tous les
coins du monde o j'ai vcu et aim, mes amis, mon frre, des femmes de
diverses couleurs que j'ai adores, et puis, hlas! le foyer bien-aim
que j'ai dsert pour jamais, l'ombre de nos tilleuls, et ma vieille
mre ...

Pour elle qui est l couche, j'ai tout oubli!... Elle m'aimait, elle,
de l'amour le plus profond et le plus pur, le plus humble aussi: et
tout doucement, lentement, derrire les grilles dores du harem, elle
est morte de douleur, sans m'envoyer une plainte. J'entends encore sa
voix grave me dire: " Je ne suis qu'une petite esclave circassienne,
moi ... Mais, _toi, tu sais_; pars, Loti, si tu le veux; fais suivant ta
volont!"

Les fanfares retentissaient dans le lointain, sonores comme les fanfares
bibliques du jugement dernier; des milliers d'hommes criaient ensemble
le nom terrible d'Allah, leur clameur lointaine montait jusqu' moi et
remplissait les grands cimetires de rumeurs tranges.

Le soleil s'tait couch derrire la colline sacre d'Eyoub, et la nuit
d't descendait transparente sur l'hritage d'Othman ...

... Cette chose sinistre qui est l-dessous, si prs de moi que j'en
frmis, cette chose sinistre dj dvore par la terre, et que j'aime
encore ... Est-ce tout, mon Dieu?... Ou bien y a-t-il un reste indfini,
une me, qui plane ici dans l'air pur du soir, quelque chose qui peut me
voir encore pleurant l sur cette terre?...

Mon Dieu, pour elle je suis prs de prier, mon coeur qui s'tait durci
et ferm dans la comdie de la vie, s'ouvre  prsent  toutes les
erreurs dlicieuses des religions humaines, et mes larmes tombent sans
amertume sur cette terre nue. Si tout n'est pas fini dans la sombre
poussire, je le saurai bientt peut-tre, je vais tenter de mourir pour
le savoir ...




V


CONCLUSION


On lit dans le _Djeride-havadis_, journal de Stamboul:

"Parmi les morts de la dernire bataille de Kars, on a retrouv le
corps d'un jeune officier de la marine anglaise, rcemment engag au
service de la Turquie sous le nom de Arif-Ussam-effendi.

"Il a t inhum parmi les braves dfenseurs de l'islam (que Mahomet
protge!), aux pieds du Kizil-Tp, dans les plaines de Karadjmir."



FIN




End of the Project Gutenberg EBook of Aziyade, by Pierre Loti

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AZIYADE ***

***** This file should be named 11035-8.txt or 11035-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11035/

 

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


