The Project Gutenberg EBook of Le Horla and Others, by Guy de Maupassant

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Title: Le Horla and Others

Author: Guy de Maupassant

Release Date: January 22, 2004 [EBook #10775]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE HORLA AND OTHERS ***




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GUY DE MAUPASSANT

Le Horla



1887




LE HORLA




_8 mai._--Quelle journe admirable! J'ai pass toute la matine tendu sur
l'herbe, devant ma maison, sous l'norme platane qui la couvre, l'abrite et
l'ombrage tout entire. J'aime ce pays, et j'aime y vivre parce que j'y ai
mes racines, ces profondes et dlicates racines, qui attachent un homme 
la terre o sont ns et morts ses aeux, qui l'attachent  ce qu'on pense
et  ce qu'on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions
locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de
l'air lui-mme.

J'aime ma maison o j'ai grandi. De mes fentres, je vois la Seine qui
coule, le long de mon jardin, derrire la route, presque chez moi, la
grande et large Seine, qui va de Rouen au Havre, couverte de bateaux qui
passent.

A gauche, l-bas, Rouen, la vaste ville aux toits bleus, sous le peuple
pointu des clochers gothiques. Ils sont innombrables, frles ou larges,
domins par la flche de fonte de la cathdrale, et pleins de cloches qui
sonnent dans l'air bleu des belles matines, jetant jusqu' moi leur doux
et lointain bourdonnement de fer, leur chant d'airain que la brise
m'apporte, tantt plus fort et tantt plus affaibli, suivant qu'elle
s'veille ou s'assoupit.

Comme il faisait bon ce matin!

Vers onze heures, un long convoi de navires, trans par un remorqueur,
gros comme une mouche, et qui rlait de peine en vomissant une fume
paisse, dfila devant ma grille.

Aprs deux golettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le
ciel, venait un superbe trois-mats brsilien, tout blanc, admirablement
propre et luisant. Je le saluai, je ne sais pourquoi, tant ce navire me fit
plaisir  voir.

_12 mai_.--J'ai un peu de fivre depuis quelques jours; je me sens
souffrant, ou plutt je me sens triste.

D'o viennent ces influences mystrieuses qui changent en dcouragement
notre bonheur et notre confiance en dtresse. On dirait que l'air, l'air
invisible est plein d'inconnaissables Puissances, dont nous subissons les
voisinages mystrieux. Je m'veille plein de gat, avec des envies de
chanter dans la gorge.--Pourquoi?--Je descends le long de l'eau; et
soudain, aprs une courte promenade, je rentre dsol, comme si quelque
malheur m'attendait chez moi.--Pourquoi?--Est-ce un frisson de froid qui,
frlant ma peau, a branl mes nerfs et assombri mon me? Est-ce la forme
des nuages, ou la couleur du jour, la couleur des choses, si variable, qui,
passant par mes yeux, a troubl ma pense? Sait-on? Tout ce qui nous
entoure, tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frlons
sans le connatre, tout ce que nous touchons sans le palper, tout ce que
nous rencontrons sans le distinguer, a sur nous, sur nos organes et, par
eux, sur nos ides, sur notre coeur lui-mme, des effets rapides,
surprenants et inexplicables?

Comme il est profond, ce mystre de l'Invisible! Nous ne le pouvons sonder
avec nos sens misrables, avec nos yeux qui ne savent apercevoir ni le trop
petit, ni le trop grand, ni le trop prs, ni le trop loin, ni les habitants
d'une toile, ni les habitants d'une goutte d'eau... avec nos oreilles qui
nous trompent, car elles nous transmettent les vibrations de l'air en notes
sonores. Elles sont des fes qui font ce miracle de changer en bruit ce
mouvement et par cette mtamorphose donnent naissance  la musique, qui
rend chantante l'agitation muette de la nature... avec notre odorat, plus
faible que celui du chien... avec notre got, qui peut  peine discerner
l'ge d'un vin!

Ah! si nous avions d'autres organes qui accompliraient en notre faveur
d'autres miracles, que de choses nous pourrions dcouvrir encore autour de
nous!

_16 mai_.--Je suis malade, dcidment! Je me portais si bien le mois
dernier! J'ai la fivre, une fivre atroce, ou plutt un nervement
fivreux, qui rend mon me aussi souffrante que mon corps. J'ai sans cesse
cette sensation affreuse d'un danger menaant, cette apprhension d'un
malheur qui vient ou de la mort qui approche, ce pressentiment qui est sans
doute l'atteinte d'un mal encore inconnu, germant dans le sang et dans la
chair.

_18 mai_.--Je viens d'aller consulter mon mdecin, car je ne pouvais plus
dormir. Il m'a trouv le pouls rapide, l'oeil dilat, les nerfs vibrants,
mais sans aucun symptme alarmant. Je dois me soumettre aux douches et
boire du bromure de potassium.

_25 mai_.--Aucun changement! Mon tat, vraiment, est bizarre. A mesure
qu'approche le soir, une inquitude incomprhensible m'envahit, comme si la
nuit cachait pour moi une menace terrible. Je dne vite, puis j'essaye de
lire; mais je ne comprends pas les mots; je distingue  peine les lettres.
Je marche alors dans mon salon de long en large, sous l'oppression d'une
crainte confuse et irrsistible, la crainte du sommeil et la crainte du
lit.

Vers dix heures, je monte dans ma chambre. A peine entr, je donne deux
tours de clef, et je pousse les verrous; j'ai peur... de quoi?... Je ne
redoutais rien jusqu'ici... j'ouvre mes armoires, je regarde sous mon lit;
j'coute... j'coute... quoi?... Est-ce trange qu'un simple malaise, un
trouble de la circulation peut-tre, l'irritation d'un filet nerveux, un
peu de congestion, une toute petite perturbation dans le fonctionnement si
imparfait et si dlicat de notre machine vivante, puisse faire un
mlancolique du plus joyeux des hommes, et un poltron du plus brave? Puis,
je me couche, et j'attends le sommeil comme on attendrait le bourreau. Je
l'attends avec l'pouvante de sa venue; et mon coeur bat, et mes jambes
frmissent; et tout mon corps tressaille dans la chaleur des draps,
jusqu'au moment o je tombe tout  coup dans le repos, comme on tomberait
pour s'y noyer, dans un gouffre d'eau stagnante. Je ne le sens pas venir,
comme autrefois, ce sommeil perfide, cach prs de moi, qui me guette, qui
va me saisir par la tte, me fermer les yeux, m'anantir.

Je dors--longtemps--deux ou trois heures--puis un rve--non--un cauchemar
m'treint. Je sens bien que je suis couch et que je dors,... je le sens et
je le sais... et je sens aussi que quelqu'un s'approche de moi, me regarde,
me palpe, monte sur mon lit, s'agenouille sur ma poitrine, me prend le cou
entre ses mains et serre... serre... de toute sa force pour m'trangler.

Moi, je me dbats, li par cette impuissance atroce, qui nous paralyse dans
les songes; je veux crier,--je ne peux pas;--je veux remuer,--je ne peux
pas;--j'essaye, avec des efforts affreux, en haletant, de me tourner, de
rejeter cet tre qui m'crase et qui m'touffe,--je ne peux pas!

Et soudain, je m'veille, affol, couvert de sueur. J'allume une bougie. Je
suis seul.

Aprs cette crise, qui se renouvelle toutes les nuits, je dors enfin, avec
calme, jusqu' l'aurore.

_2 juin_.--Mon tat s'est encore aggrav. Qu'ai-je donc? Le bromure n'y
fait rien; les douches n'y font rien. Tantt, pour fatiguer mon corps, si
las pourtant, j'allai faire un tour dans la fort de Roumare. Je crus
d'abord que l'air frais, lger et doux, plein d'odeur d'herbes et de
feuilles, me versait aux veines un sang nouveau, au coeur une nergie
nouvelle. Je pris une grande avenue de chasse, puis je tournai vers La
Bouille, par une alle troite, entre deux armes d'arbres dmesurment
hauts qui mettaient un toit vert, pais, presque noir, entre le ciel et
moi.

Un frisson me saisit soudain, non pas un frisson de froid, mais un trange
frisson d'angoisse.

Je htai le pas, inquiet d'tre seul dans ce bois, apeur sans raison,
stupidement, par la profonde solitude. Tout  coup, il me sembla que
j'tais suivi, qu'on marchait sur mes talons, tout prs, tout prs,  me
toucher.

Je me retournai brusquement. J'tais seul. Je ne vis derrire moi que la
droite et large alle, vide, haute, redoutablement vide; et de l'autre ct
elle s'tendait aussi  perte de vue, toute pareille, effrayante.

Je fermai les yeux. Pourquoi? Et je me mis  tourner sur un talon, trs
vite, comme une toupie. Je faillis tomber; je rouvris les yeux; les arbres
dansaient; la terre flottait; je dus m'asseoir. Puis, ah! je ne savais plus
par o j'tais venu! Bizarre ide! Bizarre! Bizarre ide! Je ne savais plus
du tout. Je partis par le ct qui se trouvait  ma droite, et je revins
dans l'avenue qui m'avait amen au milieu de la fort.

_3 juin_.--La nuit a t horrible. Je vais m'absenter pendant quelques
semaines. Un petit voyage, sans doute, me remettra.

_2 juillet_.--Je rentre. Je suis guri. J'ai fait d'ailleurs une excursion
charmante. J'ai visit le mont Saint-Michel que je ne connaissais pas.

Quelle vision, quand on arrive, comme moi,  Avranches, vers la fin du
jour! La ville est sur une colline; et on me conduisit dans le jardin
public, au bout de la cit. Je poussai un cri d'tonnement. Une baie
dmesure s'tendait devant moi,  perte de vue, entre deux ctes cartes
se perdant au loin dans les brumes; et au milieu de cette immense baie
jaune, sous un ciel d'or et de clart, s'levait sombre et pointu un mont
trange, au milieu des sables. Le soleil venait de disparatre, et sur
l'horizon encore flamboyant se dessinait le profil de ce fantastique rocher
qui porte sur son sommet un fantastique monument.

Ds l'aurore, j'allai vers lui. La mer tait basse, comme la veille au
soir, et je regardais se dresser devant moi,  mesure que j'approchais
d'elle, la surprenante abbaye. Aprs plusieurs heures de marche,
j'atteignis l'norme bloc de pierres qui porte la petite cit domine par
la grande glise. Ayant gravi la rue troite et rapide, j'entrai dans la
plus admirable demeure gothique construite pour Dieu sur la terre, vaste
comme une ville, pleine de salles basses crases sous des votes et de
hautes galeries que soutiennent de frles colonnes. J'entrai dans ce
gigantesque bijou de granit, aussi lger qu'une dentelle, couvert de tours,
de sveltes clochetons, o montent des escaliers tordus, et qui lancent dans
le ciel bleu des jours, dans le ciel noir des nuits, leurs ttes bizarres
hrisses de chimres, de diables, de btes fantastiques, de fleurs
monstrueuses, et relis l'un  l'autre par de fines arches ouvrages.

Quand je fus sur le sommet, je dis au moine qui m'accompagnait: Mon pre,
comme vous devez tre bien ici!

Il rpondit: Il y a beaucoup de vent, Monsieur; et nous nous mmes 
causer en regardant monter la mer, qui courait sur le sable et le couvrait
d'une cuirasse d'acier.

Et le moine me conta des histoires, toutes les vieilles histoires de ce
lieu, des lgendes, toujours des lgendes.

Une d'elles me frappa beaucoup. Les gens du pays, ceux du mont, prtendent
qu'on entend parler la nuit dans les sables, puis qu'on entend bler deux
chvres, l'une avec une voix forte, l'autre avec une voix faible. Les
incrdules affirment que ce sont les cris des oiseaux de mer, qui
ressemblent tantt  des blements, et tantt  des plaintes humaines; mais
les pcheurs attards jurent avoir rencontr, rdant sur les dunes, entre
deux mares, autour de la petite ville jete ainsi loin du monde, un vieux
berger, dont on ne voit jamais la tte couverte de son manteau, et qui
conduit, en marchant devant eux, un bouc  figure d'homme et une chvre 
figure de femme, tous deux avec de longs cheveux blancs et parlant sans
cesse, se querellant dans une langue inconnue, puis cessant soudain de
crier pour bler de toute leur force.

Je dis au moine: Y croyez-vous?

Il murmura: Je ne sais pas.

Je repris: S'il existait sur la terre d'autres tres que nous, comment ne
les connatrions-nous point depuis longtemps; comment ne les auriez-vous
pas vus, vous? comment ne les aurais-je pas vus, moi?

Il rpondit: Est-ce que nous voyons la cent-millime partie de ce qui
existe? Tenez, voici le vent, qui est la plus grande force de la nature,
qui renverse les hommes, abat les difices, dracine les arbres, soulve la
mer en montagnes d'eau, dtruit les falaises, et jette aux brisants les
grands navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gmit, qui
mugit,--l'avez-vous vu, et pouvez-vous le voir? Il existe, pourtant.

Je me tus devant ce simple raisonnement. Cet homme tait un sage ou
peut-tre un sot. Je ne l'aurais pu affirmer au juste; mais je me tus. Ce
qu'il disait l, je l'avais pens souvent.

_3 juillet_.--J'ai mal dormi; certes, il y a ici une influence fivreuse,
car mon cocher souffre du mme mal que moi. En rentrant hier, j'avais
remarqu sa pleur singulire. Je lui demandai:

--Qu'est-ce que vous avez, Jean?

--J'ai que je ne peux plus me reposer, Monsieur, ce sont mes nuits qui
mangent mes jours. Depuis le dpart de Monsieur, cela me tient comme un
sort.

Les autres domestiques vont bien cependant, mais j'ai grand peur d'tre
repris, moi.

_4 juillet_.--Dcidment, je suis repris. Mes cauchemars anciens
reviennent. Cette nuit, j'ai senti quelqu'un accroupi sur moi, et qui, sa
bouche sur la mienne, buvait ma vie entre mes lvres. Oui, il la puisait
dans ma gorge, comme aurait fait une sangsue. Puis il s'est lev, repu, et
moi je me suis rveill, tellement meurtri, bris, ananti, que je ne
pouvais plus remuer. Si cela continue encore quelques jours, je repartirai
certainement.

_5 juillet_.--Ai-je perdu la raison? Ce qui s'est pass, ce que j'ai vu la
nuit dernire est tellement trange, que ma tte s'gare quand j'y songe!

Comme je le fais maintenant chaque soir, j'avais ferm ma porte  clef;
puis, ayant soif, je bus un demi-verre d'eau, et je remarquai par hasard
que ma carafe tait pleine jusqu'au bouchon de cristal.

Je me couchai ensuite et je tombai dans un de mes sommeils pouvantables,
dont je fus tir au bout de deux heures environ par une secousse plus
affreuse encore.

Figurez-vous un homme qui dort, qu'on assassine, et qui se rveille avec un
couteau dans le poumon, et qui rle, couvert de sang, et qui ne peut plus
respirer, et qui va mourir, et qui ne comprend pas--voil.

Ayant enfin reconquis ma raison, j'eus soif de nouveau; j'allumai une
bougie et j'allai vers la table o tait pose ma carafe. Je la soulevai en
la penchant sur mon verre; rien ne coula.--Elle tait vide! Elle tait vide
compltement! D'abord, je n'y compris rien; puis, tout  coup, je ressentis
une motion si terrible, que je dus m'asseoir, ou plutt, que je tombai sur
une chaise! puis, je me redressai d'un saut pour regarder autour de moi!
puis je me rassis, perdu d'tonnement et de peur, devant le cristal
transparent! Je le contemplais avec des yeux fixes, cherchant  deviner.
Mes mains tremblaient! On avait donc bu cette eau? Qui? Moi? moi, sans
doute? Ce ne pouvait tre que moi? Alors, j'tais somnambule, je vivais,
sans le savoir, de cette double vie mystrieuse qui fait douter s'il y a
deux tres en nous, ou si un tre tranger, inconnaissable et invisible,
anime, par moments, quand notre me est engourdie, notre corps captif qui
obit  cet autre, comme  nous-mmes, plus qu' nous-mmes.

Ah! qui comprendra mon angoisse abominable? Qui comprendra l'motion d'un
homme, sain d'esprit, bien veill, plein de raison et qui regarde
pouvant,  travers le verre d'une carafe, un peu d'eau disparue pendant
qu'il a dormi! Et je restai l jusqu'au jour, sans oser regagner mon lit.

_6 juillet_.--Je deviens fou. On a encore bu toute ma carafe cette
nuit;--ou plutt, je l'ai bue!

Mais, est-ce moi? Est-ce moi? Qui serait-ce? Qui? Oh! mon Dieu! Je deviens
fou? Qui me sauvera?

_10 juillet_.--Je viens de faire des preuves surprenantes.

Dcidment, je suis fou! Et pourtant!

Le 6 juillet, avant de me coucher, j'ai plac sur ma table du vin, du lait,
de l'eau, du pain et des fraises.

On a bu--j'ai bu--toute l'eau, et un peu de lait. On n'a touch ni au vin,
ni au pain, ni aux fraises.

Le 7 juillet, j'ai renouvel la mme preuve, qui a donn le mme rsultat.

Le 8 juillet, j'ai supprim l'eau et le lait. On n'a touch  rien.

Le 9 juillet enfin, j'ai remis sur ma table l'eau et le lait seulement, en
ayant soin d'envelopper les carafes en des linges de mousseline blanche et
de ficeler les bouchons. Puis, j'ai frott mes lvres, ma barbe, mes mains
avec de la mine de plomb, et je me suis couch.

L'invincible sommeil m'a saisi, suivi bientt de l'atroce rveil. Je
n'avais point remu; mes draps eux-mmes ne portaient pas de taches. Je
m'lanai vers ma table. Les linges enfermant les bouteilles taient
demeurs immaculs. Je dliai les cordons, en palpitant de crainte. On
avait bu toute l'eau! on avait bu tout le lait! Ah! mon Dieu!...

Je vais partir tout  l'heure pour Paris.

_12 juillet_.--Paris. J'avais donc perdu la tte les jours derniers! J'ai
d tre le jouet de mon imagination nerve,  moins que je ne sois
vraiment somnambule, ou que j'aie subi une de ces influences constates,
mais inexplicables jusqu'ici, qu'on appelle suggestions. En tout cas, mon
affolement touchait  la dmence, et vingt-quatre heures de Paris ont suffi
pour me remettre d'aplomb.

Hier, aprs des courses et des visites, qui m'ont fait passer dans l'me de
l'air nouveau et vivifiant, j'ai fini ma soire au Thtre-Franais. On y
jouait une pice d'Alexandre Dumas fils; et cet esprit alerte et puissant a
achev de me gurir. Certes, la solitude est dangereuse pour les
intelligences qui travaillent. Il nous faut, autour de nous, des hommes qui
pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le
vide de fantmes.

Je suis rentr  l'htel trs gai, par les boulevards. Au coudoiement de la
foule, je songeais, non sans ironie,  mes terreurs,  mes suppositions de
l'autre semaine, car j'ai cru, oui, j'ai cru qu'un tre invisible habitait
sous mon toit. Comme notre tte est faible et s'effare, et s'gare vite,
ds qu'un petit fait incomprhensible nous frappe!

Au lieu de conclure par ces simples mots: Je ne comprends pas parce que la
cause m'chappe, nous imaginons aussitt des mystres effrayants et des
puissances surnaturelles.

_14 juillet_.--Fte de la Rpublique. Je me suis promen par les rues. Les
ptards et les drapeaux m'amusaient comme un enfant. C'est pourtant fort
bte d'tre joyeux,  date fixe, par dcret du gouvernement. Le peuple est
un troupeau imbcile, tantt stupidement patient et tantt frocement
rvolt. On lui dit: Amuse-toi. Il s'amuse. On lui dit: Va te battre
avec le voisin. Il va se battre. On lui dit: Vote pour l'Empereur. Il
vote pour l'Empereur. Puis, on lui dit: Vote pour la Rpublique. Et il
vote pour la Rpublique.

Ceux qui le dirigent sont aussi sots; mais au lieu d'obir  des hommes,
ils obissent  des principes, lesquels ne peuvent tre que niais, striles
et faux, par cela mme qu'ils sont des principes, c'est--dire des ides
rputes certaines et immuables, en ce monde o l'on n'est sr de rien,
puisque la lumire est une illusion, puisque le bruit est une illusion.

_16 juillet_.--J'ai vu hier des choses qui m'ont beaucoup troubl.

Je dnais chez ma cousine, Mme Sabl, dont le mari commande le 76e
chasseurs  Limoges. Je me trouvais chez elle avec deux jeunes femmes, dont
l'une a pous un mdecin, le docteur Parent, qui s'occupe beaucoup des
maladies nerveuses et des manifestations extraordinaires auxquelles donnent
lieu en ce moment les expriences sur l'hypnotisme et la suggestion.

Il nous raconta longuement les rsultats prodigieux obtenus par des savants
anglais et par les mdecins de l'cole de Nancy.

Les faits qu'il avana me parurent tellement bizarres, que je me dclarai
tout  fait incrdule.

Nous sommes, affirmait-il, sur le point de dcouvrir un des plus
importants secrets de la nature, je veux dire, un de ses plus importants
secrets sur cette terre; car elle en a certes d'autrement importants,
l-bas, dans les toiles. Depuis que l'homme pense, depuis qu'il sait dire
et crire sa pense, il se sent frl par un mystre impntrable pour ses
sens grossiers et imparfaits, et il tche de suppler, par l'effort de son
intelligence,  l'impuissance de ses organes. Quand cette intelligence
demeurait encore  l'tat rudimentaire, cette hantise des phnomnes
invisibles a pris des formes banalement effrayantes. De l sont nes les
croyances populaires au surnaturel, les lgendes des esprits rdeurs, des
fes, des gnomes, des revenants, je dirai mme la lgende de Dieu, car nos
conceptions de l'ouvrier-crateur, de quelque religion qu'elles nous
viennent, sont bien les inventions les plus mdiocres, les plus stupides,
les plus inacceptables sorties du cerveau apeur des cratures. Rien de
plus vrai que cette parole de Voltaire. Dieu a fait l'homme  son image,
mais l'homme le lui a bien rendu.

Mais, depuis un peu plus d'un sicle, on semble pressentir quelque chose
de nouveau. Mesmer et quelques autres nous ont mis sur une voie inattendue,
et nous sommes arrivs vraiment, depuis quatre ou cinq ans surtout,  des
rsultats surprenants.

Ma cousine, trs incrdule aussi, souriait. Le docteur Parent lui
dit:--Voulez-vous que j'essaie de vous endormir, Madame?

--Oui, je veux bien.

Elle s'assit dans un fauteuil et il commena  la regarder fixement en la
fascinant. Moi, je me sentis soudain un peu troubl, le coeur battant, la
gorge serre. Je voyais les yeux de Mme Sabl s'alourdir, sa bouche se
crisper, sa poitrine haleter.

Au bout de dix minutes, elle dormait.

--Mettez-vous derrire elle, dit le mdecin.

Et je m'assis derrire elle. Il lui plaa entre les mains une carte de
visite en lui disant: Ceci est un miroir; que voyez-vous dedans?

Elle rpondit:

--Je vois mon cousin.

--Que fait-il?

--Il se tord la moustache.

--Et maintenant?

--Il tire de sa poche une photographie.

--Quelle est cette photographie?

--La sienne.

C'tait vrai! Et cette photographie venait de m'tre livre, le soir mme,
 l'htel.

--Comment est-il sur ce portrait?

--Il se tient debout avec son chapeau  la main.

Donc elle voyait dans cette carte, dans ce carton blanc, comme elle et vu
dans une glace.

Les jeunes femmes, pouvantes, disaient: Assez! Assez! Assez!

Mais le docteur ordonna: Vous vous lverez demain  huit heures; puis vous
irez trouver  son htel votre cousin, et vous le supplierez de vous prter
cinq mille francs que votre mari vous demande et qu'il vous rclamera  son
prochain voyage.

Puis il la rveilla.

En rentrant  l'htel, je songeais  cette curieuse sance et des doutes
m'assaillirent, non point sur l'absolue, sur l'insouponnable bonne foi de
ma cousine, que je connaissais comme une soeur, depuis l'enfance, mais sur
une supercherie possible du docteur. Ne dissimulait-il pas dans sa main une
glace qu'il montrait  la jeune femme endormie, en mme temps que sa carte
de visite? Les prestidigitateurs de profession font des choses autrement
singulires.

Je rentrai donc et je me couchai.

Or, ce matin, vers huit heures et demie, je fus rveill par mon valet de
chambre, qui me dit:

--C'est Mme Sabl qui demande  parler  Monsieur tout de suite.

Je m'habillai  la hte et je la reus.

Elle s'assit fort trouble, les yeux baisss, et, sans lever son voile,
elle me dit:

--Mon cher cousin, j'ai un gros service  vous demander.

--Lequel, ma cousine?

--Cela me gne beaucoup de vous le dire, et pourtant, il le faut. J'ai
besoin, absolument besoin, de cinq mille francs.

--Allons donc, vous?

--Oui, moi, ou plutt mon mari, qui me charge de les trouver.

J'tais tellement stupfait, que je balbutiais mes rponses. Je me
demandais si vraiment elle ne s'tait pas moque de moi avec le docteur
Parent, si ce n'tait pas l une simple farce prpare d'avance et fort
bien joue.

Mais, en la regardant avec attention, tous mes doutes se dissiprent. Elle
tremblait d'angoisse, tant cette dmarche lui tait douloureuse, et je
compris qu'elle avait la gorge pleine de sanglots.

Je la savais fort riche et je repris:

--Comment! votre mari n'a pas cinq mille francs  sa disposition! Voyons
rflchissez. tes-vous sre qu'il vous a charge de me les demander?

Elle hsita quelques secondes comme si elle et fait un grand effort pour
chercher dans son souvenir, puis elle rpondit:

--Oui..., oui... j'en suis sre.

--Il vous a crit?

Elle hsita encore, rflchissant. Je devinai le travail torturant de sa
pense. Elle ne savait pas. Elle savait seulement qu'elle devait
m'emprunter cinq mille francs pour son mari. Donc elle osa mentir.

--Oui, il m'a crit.

--Quand donc? Vous ne m'avez parl de rien, hier.

--J'ai reu sa lettre ce matin.

--Pouvez-vous me la montrer?

--Non... non... non... elle contenait des choses intimes... trop
personnelles... je l'ai... je l'ai brle.

--Alors, c'est que votre mari fait des dettes.

Elle hsita encore, puis murmura:

--Je ne sais pas.

Je dclarai brusquement:

--C'est que je ne puis disposer de cinq mille francs en ce moment, ma chre
cousine.

Elle poussa une sorte de cri de souffrance.

--Oh! oh! je vous en prie, je vous en prie, trouvez-les...

Elle s'exaltait, joignait les mains comme si elle m'et pri! J'entendais
sa voix changer de ton; elle pleurait et bgayait, harcele, domine par
l'ordre irrsistible qu'elle avait reu.

--Oh! oh! je vous en supplie... si vous saviez comme je souffre... il me
les faut aujourd'hui.

J'eus piti d'elle.

--Vous les aurez tantt, je vous le jure.

Elle s'cria:

--Oh! merci! merci! Que vous tes bon.

Je repris:--Vous rappelez-vous ce qui s'est pass hier soir chez vous?

--Oui.

--Vous rappelez-vous que le docteur Parent vous a endormie?

--Oui.

--Eh! bien, il vous a ordonn de venir m'emprunter ce matin cinq mille
francs, et vous obissez en ce moment  cette suggestion.

Elle rflchit quelques secondes et rpondit:

--Puisque c'est mon mari qui les demande.

Pendant une heure, j'essayai de la convaincre, mais je n'y pus parvenir.

Quand elle fui partie, je courus chez le docteur. Il allait sortir; et il
m'couta en souriant. Puis il dit:

--Croyez-vous maintenant?

--Oui, il le faut bien.

--Allons chez votre parente.

Elle sommeillait dj sur une chaise longue, accable de fatigue. Le
mdecin lui prit le pouls, la regarda quelque temps, une main leve vers
ses yeux qu'elle ferma peu  peu sous l'effort insoutenable de cette
puissance magntique.

Quand elle fut endormie:

--Votre mari n'a plus besoin de cinq mille francs! Vous allez donc oublier
que vous avez pri votre cousin de vous les prter, et, s'il vous parle de
cela, vous ne comprendrez pas.

Puis il la rveilla. Je tirai de ma poche un portefeuille:

--Voici, ma chre cousine, ce que vous m'avez demand ce matin.

Elle fut tellement surprise que je n'osai pas insister. J'essayai cependant
de ranimer sa mmoire, mais elle nia avec force, crut que je me moquais
d'elle, et faillit,  la fin, se fcher.

       *       *       *       *       *

Voil! je viens de rentrer; et je n'ai pu djeuner, tant cette exprience
m'a boulevers.

_19 juillet_.--Beaucoup de personnes  qui j'ai racont cette aventure se
sont moques de moi. Je ne sais plus que penser. Le sage dit: Peut-tre?

_21 juillet_.--J'ai t dner  Bougival, puis j'ai pass la soire au bal
des canotiers. Dcidment, tout dpend des lieux et des milieux. Croire au
surnaturel dans l'le de la Grenouillire, serait le comble de la folie...
mais au sommet du mont Saint-Michel?... mais dans les Indes? Nous subissons
effroyablement l'influence de ce qui nous entoure. Je rentrerai chez moi la
semaine prochaine.

_30 juillet_.--Je suis revenu dans ma maison depuis hier. Tout va bien.

_2 aot_.--Rien de nouveau; il fait un temps superbe. Je passe mes journes
 regarder couler la Seine.

_4 aot_.--Querelles parmi mes domestiques. Ils prtendent qu'on casse les
verres, la nuit, dans les armoires. Le valet de chambre accuse la
cuisinire, qui accuse la lingre, qui accuse les deux autres. Quel est le
coupable? Bien fin qui le dirait?

_6 aot_.--Cette fois, je ne suis pas fou. J'ai vu... j'ai vu... j'ai
vu!... Je ne puis plus douter... j'ai vu!... J'ai encore froid jusque dans
les ongles... j'ai encore peur jusque dans les moelles... j'ai vu!...

Je me promenais  deux heures, en plein soleil, dans mon parterre de
rosiers... dans l'alle des rosiers d'automne qui commencent  fleurir.

Comme je m'arrtais  regarder un _gant des batailles_, qui portait trois
fleurs magnifiques, je vis, je vis distinctement, tout prs de moi, la tige
d'une de ces roses se plier, comme si une main invisible l'et tordue, puis
se casser comme si cette main l'et cueillie! Puis la fleur s'leva,
suivant la courbe qu'aurait dcrite un bras en la portant vers une bouche,
et elle resta suspendue dans l'air transparent, toute seule, immobile,
effrayante tache rouge  trois pas de mes yeux.

perdu, je me jetai sur elle pour la saisir! Je ne trouvai rien; elle avait
disparu. Alors je fus pris d'une colre furieuse contre moi-mme; car il
n'est pas permis  un homme raisonnable et srieux d'avoir de pareilles
hallucinations.

Mais tait-ce bien une hallucination? Je me retournai pour chercher la
tige, et je la retrouvai immdiatement sur l'arbuste, frachement brise,
entre les deux autres roses demeures  la branche.

Alors, je rentrai chez moi l'me bouleverse; car je suis certain,
maintenant, certain comme de l'alternance des jours et des nuits, qu'il
existe prs de moi un tre invisible, qui se nourrit de lait et d'eau, qui
peut toucher aux choses, les prendre et les changer de place, dou par
consquent d'une nature matrielle, bien qu'imperceptible pour nos sens, et
qui habite comme moi, sous mon toit...

_7 aot_.--J'ai dormi tranquille. Il a bu l'eau de ma carafe, mais n'a
point troubl mon sommeil.

Je me demande si je suis fou. En me promenant, tantt au grand soleil, le
long de la rivire, des doutes me sont venus sur ma raison, non point des
doutes vagues comme j'en avais jusqu'ici, mais des doutes prcis, absolus.
J'ai vu des fous; j'en ai connu qui restaient intelligents, lucides,
clairvoyants mme sur toutes les choses de la vie, sauf sur un point. Ils
parlaient de tout avec clart, avec souplesse, avec profondeur, et soudain
leur pense touchant l'cueil de leur folie, s'y dchirait en pices,
s'parpillait et sombrait dans cet ocan effrayant et furieux, plein de
vagues bondissantes, de brouillards, de bourrasques, qu'on nomme la
dmence.

Certes, je me croirais fou, absolument fou, si je n'tais conscient, si je
ne connaissais parfaitement mon tat, si je ne le sondais en l'analysant
avec une complte lucidit. Je ne serais donc, en somme, qu'un hallucin
raisonnant. Un trouble inconnu se serait produit dans mon cerveau, un de
ces troubles qu'essayent de noter et de prciser aujourd'hui les
physiologistes; et ce trouble aurait dtermin dans mon esprit, dans
l'ordre et la logique de mes ides, une crevasse profonde. Des phnomnes
semblables ont lieu dans le rve qui nous promne  travers les
fantasmagories les plus invraisemblables, sans que nous en soyions surpris,
parce que l'appareil vrificateur, parce que le sens du contrle est
endormi; tandis que la facult imaginative veille et travaille. Ne se
peut-il pas qu'une des imperceptibles touches du clavier crbral se trouve
paralyse chez moi? Des hommes,  la suite d'accidents, perdent la mmoire
des noms propres ou des verbes ou des chiffres, ou seulement des dates. Les
localisations de toutes les parcelles de la pense sont aujourd'hui
prouves. Or, quoi d'tonnant  ce que ma facult de contrler l'irralit
de certaines hallucinations, se trouve engourdie chez moi en moment!

Je songeais  tout cela en suivant le bord de l'eau. Le soleil couvrait de
clart la rivire, faisait la terre dlicieuse, emplissait mon regard
d'amour pour la vie, pour les hirondelles, dont l'agilit est une joie de
mes yeux, pour les herbes de la rive, dont le frmissement est un bonheur
de mes oreilles.

Peu  peu, cependant un malaise inexplicable me pntrait. Une force, me
semblait-il, une force occulte m'engourdissait, m'arrtait, m'empchait
d'aller plus loin, me rappelait en arrire. J'prouvais ce besoin
douloureux de rentrer qui vous oppresse, quand on a laiss au logis un
malade aim, et que le pressentiment vous saisit d'une aggravation de son
mal.

Donc, je revins malgr moi, sr que j'allais trouver, dans ma maison, une
mauvaise nouvelle, une lettre ou une dpche. Il n'y avait rien; et je
demeurai plus surpris et plus inquiet que si j'avais eu de nouveau quelque
vision fantastique.

_8 aot_.--J'ai pass hier une affreuse soire. Il ne se manifeste plus,
mais je le sens prs de moi, m'piant, me regardant, me pntrant, me
dominant et plus redoutable, en se cachant ainsi, que s'il signalait par
des phnomnes surnaturels sa prsence invisible et constante.

J'ai dormi, pourtant.

_9 aot_.--Rien, mais j'ai peur.

_10 aot_.--Rien; qu'arrivera-t-il demain?

_11 aot_.--Toujours rien; je ne puis plus rester chez moi avec cette
crainte et cette pense entres en mon me; je vais partir.

_12 aot_, 10 heures du soir.--Tout le jour j'ai voulu m'en aller; je n'ai
pas pu. J'ai voulu accomplir cet acte de libert si facile, si
simple,--sortir--monter dans ma voiture pour gagner Rouen--je n'ai pas pu.
Pourquoi?

_13 aot_.--Quand on est atteint par certaines maladies, tous les ressorts
de l'tre physique semblent briss, toutes les nergies ananties, tous les
muscles relchs, les os devenus mous comme la chair et la chair liquide
comme de l'eau. J'prouve cela dans mon tre moral d'une faon trange et
dsolante. Je n'ai plus aucune force, aucun courage, aucune domination sur
moi, aucun pouvoir mme de mettre en mouvement ma volont. Je ne peux plus
vouloir; mais quelqu'un veut pour moi; et j'obis.

_14 aot_.--Je suis perdu! Quelqu'un possde mon me et la gouverne!
quelqu'un ordonne tous mes actes, tous mes mouvements, toutes mes penses.
Je ne suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur esclave et terrifi de
toutes les choses que j'accomplis. Je dsire sortir. Je ne peux pas. Il ne
veut pas; et je reste, perdu, tremblant, dans le fauteuil o il me tient
assis. Je dsire seulement me lever, me soulever, afin de me croire encore
matre de moi. Je ne peux pas! Je suis riv  mon sige; et mon sige
adhre au sol, de telle sorte qu'aucune force ne nous soulverait.

Puis, tout d'un coup, il faut, il faut, il faut que j'aille au fond de mon
jardin cueillir des fraises et les manger. Et j'y vais. Je cueille des
fraises et je les mange! Oh! mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Est-il un Dieu?
S'il en est un, dlivrez-moi, sauvez-moi! secourez-moi! Pardon! Piti!
Grce! Sauvez-moi! Oh! quelle souffrance! quelle torture! quelle horreur!

_15 aot_.--Certes, voil comment tait possde et domine ma pauvre
cousine, quand elle est venue m'emprunter cinq mille francs. Elle subissait
un vouloir tranger entr en elle, comme une autre me, comme une autre me
parasite et dominatrice. Est-ce que le monde va finir?

Mais celui qui me gouverne, quel est-il, cet invisible? cet inconnaissable,
ce rdeur d'une race surnaturelle?

Donc les Invisibles existent! Alors, comment depuis l'origine du monde ne
se sont-ils pas encore manifests d'une faon prcise comme ils le font
pour moi? Je n'ai jamais rien lu qui ressemble  ce qui s'est pass dans ma
demeure. Oh! si je pouvais la quitter, si je pouvais m'en aller, fuir et ne
pas revenir. Je serais sauv, mais je ne peux pas.

_16 aot_.--J'ai pu m'chapper aujourd'hui pendant deux heures, comme un
prisonnier qui trouve ouverte, par hasard, la porte de son cachot. J'ai
senti que j'tais libre tout  coup et qu'il tait loin. J'ai ordonn
d'atteler bien vite et j'ai gagn Rouen. Oh! quelle joie de pouvoir dire 
un homme qui obit: Allez  Rouen!

Je me suis fait arrter devant la bibliothque et j'ai pri qu'on me prtt
le grand trait du docteur Hermann Herestauss sur les habitants inconnus du
monde antique et moderne.

Puis, au moment de remonter dans mon coup, j'ai voulu dire: A la gare!
et j'ai cri,--je n'ai pas dit, j'ai cri--d'une voix si forte que les
passants se sont retourns: A la maison, et je suis tomb, affol
d'angoisse, sur le coussin de ma voiture. Il m'avait retrouv et repris.

_17 aot_.--Ah! Quelle nuit! quelle nuit! Et pourtant il me semble que je
devrais me rjouir. Jusqu' une heure du matin, j'ai lu! Hermann
Herestauss, docteur en philosophie et en thogonie, a crit l'histoire et
les manifestations de tous les tres invisibles rdant autour de l'homme ou
rvs par lui. Il dcrit leurs origines, leur domaine, leur puissance. Mais
aucun d'eux ne ressemble  celui qui me hante. On dirait que l'homme,
depuis qu'il pense, a pressenti et redout un tre nouveau, plus fort que
lui, son successeur en ce monde, et que, le sentant proche et ne pouvant
prvoir la nature de ce matre, il a cr, dans sa terreur, tout le peuple
fantastique des tres occultes, fantmes vagues ns de la peur.

Donc, ayant lu jusqu' une heure du matin, j'ai t m'asseoir ensuite
auprs de ma fentre ouverte pour rafrachir mon front et ma pense au vent
calme de l'obscurit.

Il faisait bon, il faisait tide! Comme j'aurais aim cette nuit-l
autrefois!

Pas de lune. Les toiles avaient au fond du ciel noir des scintillements
frmissants. Qui habite ces mondes? Quelles formes, quels vivants, quels
animaux, quelles plantes sont l-bas? Ceux qui pensent dans ces univers
lointains, que savent-ils plus que nous? Que peuvent-ils plus que nous? Que
voient-ils que nous ne connaissons point? Un d'eux, un jour ou l'autre,
traversant l'espace, n'apparatra-t-il pas sur notre terre pour la
conqurir, comme les Normands jadis traversaient la mer pour asservir des
peuples plus faibles.

Nous sommes si infirmes, si dsarms, si ignorants, si petits, nous autres,
sur ce grain de boue qui tourne dlay dans une goutte d'eau.

Je m'assoupis en rvant ainsi au vent frais du soir.

Or, ayant dormi environ quarante minutes, je rouvris les yeux sans faire un
mouvement, rveill par je ne sais quelle motion confuse et bizarre. Je ne
vis rien d'abord, puis, tout  coup, il me sembla qu'une page du livre
rest ouvert sur ma table venait de tourner toute seule. Aucun souffle
d'air n'tait entr par ma fentre. Je fus surpris et j'attendis. Au bout
de quatre minutes environ, je vis, je vis, oui, je vis de mes yeux une
autre page se soulever et se rabattre sur la prcdente, comme si un doigt
l'et feuillete. Mon fauteuil tait vide, semblait vide; mais je compris
qu'il tait l, lui, assis  ma place, et qu'il lisait. D'un bond furieux,
d'un bond de bte rvolte, qui va ventrer son dompteur, je traversai ma
chambre pour le saisir, pour l'treindre, pour le tuer!... Mais mon sige,
avant que je l'eusse atteint, se renversa comme si on et fui devant moi...
ma table oscilla, ma lampe tomba et s'teignit, et ma fentre se ferma
comme si un malfaiteur surpris se ft lanc dans la nuit, en prenant 
pleines mains les battants.

Donc, il s'tait sauv; il avait eu peur, peur de moi, lui!

Alors,... alors... demain... ou aprs,... ou un jour quelconque,... je
pourrai donc le tenir sous mes poings, et l'craser contre le sol! Est-ce
que les chiens, quelquefois, ne mordent point et n'tranglent pas leurs
matres?

_18 aot_.--J'ai song toute la journe. Oh! oui, je vais lui obir, suivre
ses impulsions, accomplir toutes ses volonts, me faire humble, soumis,
lche. Il est le plus fort. Mais une heure viendra...

_19 aot_.--Je sais... je sais... je sais tout! Je viens de lire ceci dans
la _Revue du Monde Scientifique_: Une nouvelle assez curieuse nous arrive
de Rio de Janeiro. Une folie, une pidmie de folie, comparable aux
dmences contagieuses qui atteignirent les peuples d'Europe au moyen ge,
svit en ce moment dans la province de San-Paulo. Les habitants perdus
quittent leurs maisons, dsertent leurs villages, abandonnent leurs
cultures, se disant poursuivis, possds, gouverns comme un btail humain
par des tres invisibles bien que tangibles, des sortes de vampires qui se
nourrissent de leur vie, pendant leur sommeil, et qui boivent en outre de
l'eau et du lait sans paratre toucher  aucun autre aliment.

M. le professeur Don Pedro Henriquez, accompagn de plusieurs savants
mdecins, est parti pour la province de San-Paulo, afin d'tudier sur place
les origines et les manifestations de cette surprenante folie, et de
proposer  l'Empereur les mesures qui lui paratront le plus propres 
rappeler  la raison ces populations en dlire.

Ah! Ah! je me rappelle, je me rappelle le beau trois-mts brsilien qui
passa sous mes fentres en remontant la Seine, le 8 mai dernier! Je le
trouvai si joli, si blanc, si gai! L'tre tait dessus, venant de l-bas,
o sa race est ne! Et il m'a vu! Il a vu ma demeure blanche aussi; et il a
saut du navire sur la rive. Oh! mon Dieu!

A prsent, je sais, je devine. Le rgne de l'homme est fini.

Il est venu, Celui que redoutaient les premires terreurs des peuples
nafs, Celui qu'exorcisaient les prtres inquiets, que les sorciers
voquaient par les nuits sombres, sans le voir apparatre encore,  qui les
pressentiments des matres passagers du monde prtrent toutes les formes
monstrueuses ou gracieuses des gnomes, des esprits, des gnies, des fes,
des farfadets. Aprs les grossires conceptions de l'pouvante primitive,
des hommes plus perspicaces l'ont pressenti plus clairement. Mesmer l'avait
devin, et les mdecins, depuis dix ans dj, ont dcouvert, d'une faon
prcise, la nature de sa puissance avant qu'il l'eut exerce lui-mme. Ils
ont jou avec cette arme du Seigneur nouveau, la domination d'un mystrieux
vouloir sur l'me humaine devenue esclave. Ils ont appel cela magntisme,
hypnotisme, suggestion... que sais-je? Je les ai vus s'amuser comme des
enfants imprudents avec cette horrible puissance! Malheur  nous! Malheur 
l'homme! Il est venu, le... le... comment se nomme-t-il... le... il me
semble qu'il me crie son nom, et je ne l'entends pas... le... oui... il le
crie... J'coute... je ne peux pas... rpte... le... Horla... J'ai
entendu... le Horla... c'est lui... le Horla... il est venu!...

Ah! le vautour a mang la colombe, le loup a mang le mouton; le lion a
dvor le buffle aux cornes aigus; l'homme a tu le lion avec la flche,
avec le glaive, avec la poudre; mais le Horla va faire de l'homme ce que
nous avons fait du cheval et du boeuf: sa chose, son serviteur et sa
nourriture, par la seule puissance de sa volont. Malheur  nous!

Pourtant, l'animal, quelquefois, se rvolte et tue celui qui l'a dompt...
moi aussi je veux... je pourrai... mais il faut le connatre, le toucher,
le voir! Les savants disent que l'oeil de la bte, diffrent du ntre, ne
distingue point comme le ntre... Et mon oeil  moi ne peut distinguer le
nouveau venu qui m'opprime.

Pourquoi? Oh! je me rappelle  prsent les paroles du moine du mont
Saint-Michel: Est-ce que nous voyons la cent-millime partie de ce qui
existe? Tenez, voici le vent qui est la plus grande force de la nature, qui
renverse les hommes, abat les difices, dracine les arbres, soulve la mer
en montagnes d'eau, dtruit les falaises et jette aux brisants les grands
navires, le vent qui tue, qui siffle, qui gmit, qui mugit, l'avez-vous vu
et pouvez-vous le voir: Il existe pourtant!

Et je songeais encore: mon oeil est si faible, si imparfait, qu'il ne
distingue mme point les corps durs, s'ils sont transparents comme le
verre!... Qu'une glace sans tain barre mon chemin, il me jette dessus comme
l'oiseau entr dans une chambre se casse la tte aux vitres. Mille choses
en outre le trompent et l'garent? Quoi d'tonnant, alors,  ce qu'il ne
sache point apercevoir un corps nouveau que la lumire traverse.

Un tre nouveau! pourquoi pas? Il devait venir assurment! pourquoi
serions-nous les derniers? Nous ne le distinguons point, ainsi que tous les
autres crs avant nous? C'est que sa nature est plus parfaite, son corps
plus fin et plus fini que le ntre, que le ntre si faible, si
maladroitement conu, encombr d'organes toujours fatigus, toujours forcs
comme des ressorts trop complexes, que le ntre, qui vit comme une plante
et comme une bte, en se nourrissant pniblement d'air, d'herbe et de
viande, machine animale en proie aux maladies, aux dformations, aux
putrfactions, poussive, mal rgle, nave et bizarre, ingnieusement mal
faite, oeuvre grossire et dlicate, bauche d'tre qui pourrait devenir
intelligent et superbe.

Nous sommes quelques-uns, si peu sur ce monde, depuis l'hutre jusqu'
l'homme. Pourquoi pas un de plus, une fois accomplie la priode qui spare
les apparitions successives de toutes les espces diverses?

Pourquoi pas un de plus? Pourquoi pas aussi d'autres arbres aux fleurs
immenses, clatantes et parfumant des rgions entires? Pourquoi pas
d'autres lments que le feu, l'air, la terre et l'eau?--Ils sont quatre,
rien que quatre, ces pres nourriciers des tres! Quelle piti! Pourquoi ne
sont-ils pas quarante, quatre cents, quatre mille! Comme tout est pauvre,
mesquin, misrable! avarement donn, schement invent, lourdement fait!
Ah! l'lphant, l'hippopotame, que de grce! Le chameau, que d'lgance!

Mais, direz-vous, le papillon! une fleur qui vole! J'en rve un qui serait
grand comme cent univers, avec des ailes dont je ne puis mme exprimer la
forme, la beaut, la couleur et le mouvement. Mais je le vois... il va
d'toile en toile, les rafrachissant et les embaumant au souffle
harmonieux et lger de sa course!... Et les peuples de l-haut le regardent
passer, extasis et ravis!...

       *       *       *       *       *

Qu'ai-je donc? C'est lui, lui, le Horla, qui me hante, qui me fait penser
ces folies! Il est en moi, il devient mon me; je le tuerai!

_19 aot_.--Je le tuerai. Je l'ai vu! je me suis assis hier soir,  ma
table; et je fis semblant d'crire avec une grande attention. Je savais
bien qu'il viendrait rder autour de moi, tout prs, si prs que je
pourrais peut-tre le toucher, le saisir? Et alors!... alors, j'aurais la
force des dsesprs; j'aurais mes mains, mes genoux, ma poitrine, mon
front, mes dents pour l'trangler, l'craser, le mordre, le dchirer.

Et je le guettais avec tous mes organes surexcits.

J'avais allum mes deux lampes et les huit bougies de ma chemine, comme si
j'eusse pu, dans cette clart, le dcouvrir.

En face de moi, mon lit, un vieux lit de chne  colonnes;  droite, ma
chemine;  gauche, ma porte ferme avec soin, aprs l'avoir laisse
longtemps ouverte, afin de l'attirer; derrire moi, une trs haute armoire
 glace, qui me servait chaque jour, pour me raser, pour m'habiller, et o
j'avais coutume de me regarder, de la tte aux pieds, chaque fois que je
passais devant.

Donc, je faisais semblant d'crire, pour le tromper, car il m'piait lui
aussi; et soudain, je sentis, je fus certain qu'il lisait par-dessus mon
paule, qu'il tait l, frlant mon oreille.

Je me dressai, les mains tendues, en me tournant si vite que je faillis
tomber. Eh! bien?... on y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas
dans ma glace!... Elle tait vide, claire, profonde, pleine de lumire! Mon
image n'tait pas dedans... et j'tais en face, moi! Je voyais le grand
verre limpide du haut en bas. Et je regardais cela avec des yeux affols;
et je n'osais plus avancer, je n'osais plus faire un mouvement, sentant
bien pourtant qu'il tait l, mais qu'il m'chapperait encore, lui dont le
corps imperceptible avait dvor mon reflet.

Comme j'eus peur! Puis voil que tout  coup je commenai  m'apercevoir
dans une brume, au fond du miroir, dans une brume comme  travers une nappe
d'eau; et il me semblait que cette eau glissait de gauche  droite,
lentement, rendant plus prcise mon image, de seconde en seconde. C'tait
comme la fin d'une clipse. Ce qui me cachait ne paraissait point possder
de contours nettement arrts, mais une sorte de transparence opaque,
s'claircissant peu  peu.

Je pus enfin me distinguer compltement, ainsi que je le fais chaque jour
en me regardant.

Je l'avais vu! L'pouvante m'en est reste, qui me fait encore frissonner.

_20 aot_.--Le tuer, comment? puisque je ne peux l'atteindre? Le poison?
mais il me verrait le mler  l'eau; et nos poisons, d'ailleurs,
auraient-ils un effet sur son corps imperceptible? Non... non... sans aucun
doute... Alors?... alors?...

_21 aot_.--J'ai fait venir un serrurier de Rouen, et lui ai command pour
ma chambre des persiennes de fer, comme en ont,  Paris, certains htels
particuliers, au rez-de-chausse, par crainte des voleurs. Il me fera, en
outre, une porte pareille. Je me suis donn pour un poltron, mais je m'en
moque!...

       *       *       *       *       *

_10 septembre_.--Rouen, htel continental. C'est fait... c'est fait... mais
est-il mort? J'ai l'me bouleverse de ce que j'ai vu.

Hier donc, le serrurier ayant pos ma persienne et ma porte de fer, j'ai
laiss tout ouvert jusqu' minuit, bien qu'il comment  faire froid.

Tout  coup, j'ai senti qu'il tait l, et une joie, une joie folle m'a
saisi. Je me suis lev lentement, et j'ai march  droite,  gauche,
longtemps pour qu'il ne devint rien; puis j'ai t mes bottines et mis mes
savates avec ngligence; puis j'ai ferm ma persienne de fer, et revenant 
pas tranquilles vers la porte, j'ai ferm la porte aussi  double tour.
Retournant alors vers la fentre, je la fixai par un cadenas, dont je mis
la clef dans ma poche.

Tout  coup, je compris qu'il s'agitait autour de moi, qu'il avait peur 
son tour, qu'il m'ordonnait de lui ouvrir. Je faillis cder; je ne cdai
pas, mais m'adossant  la porte, je l'entre-billai, tout juste assez pour
passer, moi,  reculons; et comme je suis trs grand ma tte touchait au
linteau. J'tais sr qu'il n'avait pu s'chapper et je l'enfermai, tout
seul, tout seul! Quelle joie! Je le tenais! Alors, je descendis, en
courant; je pris dans mon salon, sous ma chambre, mes deux lampes et je
renversai toute l'huile sur le tapis, sur les meubles, partout; puis j'y
mis le feu, et je me sauvai, aprs avoir bien referm,  double tour, la
grande porte d'entre.

Et j'allai me cacher au fond de mon jardin, dans un massif de lauriers.
Comme ce fut long! comme ce fut long! Tout tait noir, muet, immobile; pas
un souffle d'air, pas une toile, des montagnes de nuages qu'on ne voyait
point, mais qui pesaient sur mon me si lourds, si lourds.

Je regardais ma maison, et j'attendais. Comme ce fut long! Je croyais dj
que le feu s'tait teint tout seul, ou qu'il l'avait teint, Lui, quand
une des fentres d'en bas creva sous la pousse de l'incendie, et une
flamme, une grande flamme rouge et jaune, longue, molle, caressante, monta
le long du mur blanc et le baisa jusqu'au toit. Une lueur courut dans les
arbres, dans les branches, dans les feuilles, et un frisson, un frisson de
peur aussi! Les oiseaux se rveillaient; un chien se mit  hurler; il me
sembla que le jour se levait! Deux autres fentres clatrent aussitt, et
je vis que tout le bas de ma demeure n'tait plus qu'un effrayant brasier.
Mais un cri, un cri horrible, suraigu, dchirant, un cri de femme passa
dans la nuit, et deux mansardes s'ouvrirent! J'avais oubli mes
domestiques! Je vis leurs faces affoles, et leurs bras qui s'agitaient!...

Alors, perdu d'horreur, je me mis  courir vers le village en hurlant: Au
secours! au secours! au feu! au feu! Je rencontrai des gens qui s'en
venaient dj et je retournai avec eux, pour voir!

La maison, maintenant, n'tait plus qu'un bcher horrible et magnifique, un
bcher monstrueux, clairant toute la terre, un bcher o brlaient des
hommes, et o il brlait aussi, Lui, Lui, mon prisonnier, l'tre nouveau,
le nouveau matre, le Horla!

Soudain le toit tout entier s'engloutit entre les murs, et un volcan de
flammes jaillit jusqu'au ciel. Par toutes les fentres ouvertes sur la
fournaise, je voyais la cuve de feu, et je pensais qu'il tait l, dans ce
four, mort...

--Mort? Peut-tre?... Son corps? son corps que le jour traversait
n'tait-il pas indestructible par les moyens qui tuent les ntres?

S'il n'tait pas mort?... seul peut-tre le temps a prise sur l'tre
Invisible et Redoutable. Pourquoi ce corps transparent, ce corps
inconnaissable, ce corps d'Esprit, s'il devait craindre, lui aussi, les
maux, les blessures, les infirmits, la destruction prmature?

La destruction prmature? toute l'pouvante humaine vient d'elle! Aprs
l'homme le Horla.--Aprs celui qui peut mourir tous les jours,  toutes les
heures,  toutes les minutes, par tous les accidents, est venu celui qui ne
doit mourir qu' son jour,  son heure,  sa minute, parce qu'il a touch
la limite de son existence!

Non... non... sans aucun doute, sans aucun doute... il n'est pas mort...
Alors... alors... il va donc falloir que je me tue moi!...


       *       *       *       *       *






AMOUR




TROIS PAGES DU _LIVRE D'UN CHASSEUR_


... Je viens de lire dans un fait divers de journal un drame de passion. Il
l'a tue, puis il s'est tu, donc il l'aimait. Qu'importent Il et Elle?
Leur amour seul m'importe; et il ne m'intresse point parce qu'il
m'attendrit ou parce qu'il m'tonne, ou parce qu'il m'meut ou parce qu'il
me fait songer, mais parce qu'il me rappelle un souvenir de ma jeunesse, un
trange souvenir de chasse o m'est apparu l'Amour comme apparaissaient aux
premiers chrtiens des croix au milieu du ciel.

Je suis n avec tous les instincts et les sens de l'homme primitif,
temprs par des raisonnements et des motions de civilis. J'aime la
chasse avec passion; et la bte saignante, le sang sur les plumes, le sang
sur mes mains, me crispent le coeur  le faire dfaillir.

Cette anne-l, vers la fin de l'automne, les froids arrivrent
brusquement, et je fus appel par un de mes cousins, Karl de Rauville, pour
venir avec lui tuer des canards dans les marais, au lever du jour.

Mon cousin gaillard, de quarante ans, roux, trs fort et trs barbu,
gentilhomme de campagne, demi-brute aimable, d'un caractre gai, dou de
cet esprit gaulois qui rend agrable la mdiocrit, habitait une sorte de
ferme-chteau dans une valle large o coulait une rivire. Des bois
couvraient les collines de droite et de gauche, vieux bois seigneuriaux o
restaient des arbres magnifiques et o l'on trouvait les plus rares gibiers
 plume de toute cette partie de la France. On y tuait des aigles
quelquefois; et les oiseaux de passage, ceux qui presque jamais ne viennent
en nos pays trop peupls, s'arrtaient presque infailliblement dans ces
branchages sculaires comme s'ils eussent connu ou reconnu un petit coin de
fort des anciens temps demeur l pour leur servir d'abri en leur courte
tape nocturne.

Dans la valle, c'taient de grands herbages arross par des rigoles et
spars par des haies; puis, plus loin, la rivire, canalise jusque-l,
s'pandait en un vaste marais. Ce marais, la plus admirable rgion de
chasse que j'aie jamais vue, tait tout le souci de mon cousin qui
l'entretenait comme un parc. A travers l'immense peuple de roseaux qui le
couvrait, le faisait vivant, bruissant, houleux, on avait trac d'troites
avenues o les barques plates, conduites et diriges avec des perches,
passaient, muettes, sur l'eau morte, frlaient les joncs, faisaient fuir
les poissons rapides  travers les herbes et plonger les poules sauvages
dont la tte noire et pointue disparaissait brusquement.

J'aime l'eau d'une passion dsordonne: la mer, bien que trop grande, trop
remuante, impossible  possder, les rivires si jolies mais qui passent,
qui fuient, qui s'en vont, et les marais surtout o palpite toute
l'existence inconnue des btes aquatiques. Le marais c'est un monde entier
sur la terre, monde diffrent, qui a sa vie propre, ses habitants
sdentaires, et ses voyageurs de passage, ses voix, ses bruits et son
mystre surtout. Rien n'est plus troublant, plus inquitant, plus
effrayant, parfois, qu'un marcage. Pourquoi cette peur qui plane sur ces
plaines basses couvertes d'eau? Sont-ce les vagues rumeurs des roseaux, les
tranges feux follets, le silence profond qui les enveloppe dans les nuits
calmes, ou bien les brumes bizarres, qui tranent sur les joncs comme des
robes de mortes, ou bien encore l'imperceptible clapotement, si lger, si
doux, et plus terrifiant parfois que le canon des hommes ou que le tonnerre
du ciel, qui fait ressembler les marais  des pays de rve,  des pays
redoutables cachant un secret inconnaissable et dangereux.

Non. Autre chose s'en dgage, un autre mystre, plus profond, plus grave,
flotte dans les brouillards pais, le mystre mme de la cration
peut-tre! Car n'est-ce pas dans l'eau stagnante et fangeuse, dans la
lourde humidit des terres mouilles sous la chaleur du soleil, que remua,
que vibra, que s'ouvrit au jour le premier germe de vie?

       *       *       *       *       *

J'arrivai le soir chez mon cousin. Il gelait  fendre les pierres.

Pendant le dner, dans la grande salle dont les buffets, les murs, le
plafond taient couverts d'oiseaux empaills, aux ailes tendues, ou
perchs sur des branches accroches par des clous, perviers, hrons,
hiboux, engoulevents, buses, tiercelets, vautours, faucons, mon cousin
pareil lui mme  un trange animal des pays froids, vtu d'une jaquette en
peau de phoque, me racontait les dispositions qu'il avait prises pour cette
nuit mme.

Nous devions partir  trois heures et demie du matin, afin d'arriver vers
quatre heures et demie au point choisi pour notre afft. On avait construit
 cet endroit une hutte avec des morceaux de glace pour nous abriter un peu
contre le vent terrible qui prcde le jour, ce vent charg de froid qui
dchire la chair comme des scies, la coupe comme des lames, la pique comme
des aiguillons empoisonns, la tord comme des tenailles, et la brle comme
du feu.

Mon cousin se frottait les mains: Je n'ai jamais vu une gele pareille,
disait-il, nous avions dj douze degrs sous zro  six heures du soir.

J'allai me jeter sur mon lit aussitt aprs le repas, et je m'endormis  la
lueur d'une grande flamme flambant dans ma chemine.

A trois heures sonnantes on me rveilla. J'endossai,  mon tour, une peau
de mouton et je trouvai mon cousin Karl couvert d'une fourrure d'ours.
Aprs avoir aval chacun deux tasses de caf brlant suivies de deux verres
de fine champagne, nous partmes accompagns d'un garde et de nos chiens:
Plongeon et Pierrot.

Ds les premiers pas dehors, je me sentis glac jusqu'aux os. C'tait une
de ces nuits o la terre semble morte de froid. L'air gel devient
rsistant, palpable tant il fait mal; aucun souffle ne l'agite; il est
fig, immobile; il mord, traverse, dessche, tue les arbres, les plantes,
les insectes, les petits oiseaux eux-mmes qui tombent des branches sur le
sol dur, et deviennent durs aussi, comme lui, sous l'treinte du froid.

La lune,  son dernier quartier, toute penche sur le ct, toute ple,
paraissait dfaillante au milieu de l'espace, et si faible qu'elle ne
pouvait plus s'en aller, qu'elle restait l-haut, saisie aussi, paralyse
par la rigueur du ciel. Elle rpandait une lumire sche et triste sur le
monde, cette lueur mourante et blafarde qu'elle nous jette chaque mois, 
la fin de sa rsurrection.

Nous allions, cte  cte, Karl et moi, le dos courb, les mains dans nos
poches et le fusil sous le bras. Nos chaussures enveloppes de laine afin
de pouvoir marcher sans glisser sur la rivire gele ne faisaient aucun
bruit; et je regardais la fume blanche que faisait l'haleine de nos
chiens.

Nous fmes bientt au bord du marais, et nous nous engagemes dans une des
alles de roseaux secs qui s'avanait  travers cette fort basse.

Nos coudes, frlant les longues feuilles en rubans, laissaient derrire
nous un lger bruit; et je me sentis saisi, comme je ne l'avais jamais t,
par l'motion puissante et singulire que font natre en moi les marcages.
Il tait mort, celui-l, mort de froid, puisque nous marchions dessus, au
milieu de son peuple de joncs desschs.

Tout  coup, au dtour d'une des alles, j'aperus la hutte de glace qu'on
avait construite pour nous mettre  l'abri. J'y entrai, et comme nous
avions encore prs d'une heure  attendre le rveil des oiseaux errants, je
me roulai dans ma couverture pour essayer de me rchauffer.

Alors, couch sur le dos, je me mis  regarder la lune dforme, qui avait
quatre cornes  travers les parois vaguement transparentes de cette maison
polaire.

Mais le froid du marais gel, le froid de ces murailles, le froid tomb du
firmament me pntra bientt d'une faon si terrible, que je me mis 
tousser.

Mon cousin Karl fut pris d'inquitude: Tant pis si nous ne tuons pas
grand'-chose aujourd'hui, dit-il, je ne veux pas que tu t'enrhumes; nous
allons faire du feu. Et il donna l'ordre au garde de couper des roseaux.

On en fit un tas au milieu de notre hutte dfonce au sommet pour laisser
chapper la fume; et lorsque la flamme rouge monta le long des cloisons
claires de cristal, elles se mirent  fondre, doucement,  peine, comme si
ces pierres de glace avaient su. Karl, rest dehors, me cria: Viens donc
voir! Je sortis et je restai perdu d'tonnement. Notre cabane, en forme
de cne, avait l'air d'un monstrueux diamant au coeur de feu pouss soudain
sur l'eau gele du marais. Et dedans, on voyait deux formes fantastiques,
celles de nos chiens qui se chauffaient.

Mais un cri bizarre, un cri perdu, un cri errant, passa sur nos ttes. La
lueur de notre foyer rveillait les oiseaux sauvages.

Rien ne m'meut comme cette premire clameur de vie qu'on ne voit point et
qui court dans l'air sombre, si vite, si loin, avant qu'apparaisse 
l'horizon la premire clart des jours d'hiver. Il me semble  cette heure
glaciale de l'aube, que ce cri fuyant emport par les plumes d'une bte est
un soupir de l'me du monde!

Karl disait: teignez le feu. Voici l'aurore.

Le ciel en effet commenait  plir, et les bandes de canards tranaient de
longues taches rapides, vite effaces, sur le firmament.

Une lueur clata dans la nuit, Karl venait de tirer; et les deux chiens
s'lancrent.

Alors, de minute en minute, tantt lui et tantt moi, nous ajustions
vivement ds qu'apparaissait au-dessus des roseaux l'ombre d'une tribu
volante. Et Pierrot et Plongeon, essouffls et joyeux, nous rapportaient
des btes sanglantes dont l'oeil quelquefois nous regardait encore.

Le jour s'tait lev, un jour clair et bleu; le soleil apparaissait au fond
de la valle et nous songions  repartir, quand deux oiseaux, le col droit
et les ailes tendues, glissrent brusquement sur nos ttes. Je tirai. Un
d'eux tomba presque  mes pieds. C'tait une sarcelle au ventre d'argent.
Alors, dans l'espace au-dessus de moi, une voix, une voix d'oiseau cria. Ce
fut une plainte courte, rpte, dchirante; et la bte, la petite bte
pargne se mit  tourner dans le bleu du ciel au-dessus de nous en
regardant sa compagne morte que je tenais entre mes mains.

Karl,  genoux, le fusil  l'paule, l'oeil ardent, la guettait, attendant
qu'elle ft assez proche.

--Tu as tu la femelle, dit-il, le mle ne s'en ira pas.

Certes, il ne s'en allait point; il tournoyait toujours, et pleurait autour
de nous. Jamais gmissement de souffrance ne me dchira le coeur comme
l'appel dsol, comme le reproche lamentable de ce pauvre animal perdu dans
l'espace.

Parfois, il s'enfuyait sous la menace du fusil qui suivait son vol; il
semblait prt  continuer sa route, tout seul  travers le ciel. Mais ne
s'y pouvant dcider il revenait bientt pour chercher sa femelle.

--Laisse-la par terre, me dit Karl, il approchera tout  l'heure.

Il approchait, en effet, insouciant du danger, affol par son amour de
bte, pour l'autre bte que j'avais tue.

Karl tira; ce fut comme si on avait coup la corde qui tenait suspendu
l'oiseau. Je vis une chose noire qui tombait; j'entendis dans les roseaux
le bruit d'une chute. Et Pierrot me le rapporta.

Je les mis, froids dj, dans le mme carnier... et je repartis, ce
jour-l, pour Paris.


       *       *       *       *       *






LE TROU


_Coups et blessures, ayant occasionn la mort._ Tel tait le chef
d'accusation qui faisait comparatre en cour d'assises le sieur Lopold
Renard, tapissier.

Autour de lui les principaux tmoins, la dame Flamche, veuve de la
victime, les nomms Louis Ladureau, ouvrier bniste, et Jean Durdent,
plombier.

Prs du criminel, sa femme en noir, petite, laide, l'air d'une guenon
habille en dame.

Et voici comment Renard (Lopold) raconte le drame:

--Mon Dieu, c'est un malheur dont je fus tout le temps la premire victime,
et dont ma volont n'est pour rien. Les faits se commentent d'eux-mmes,
m'sieu l'prsident. Je suis un honnte homme, homme de travail, tapissier
dans la mme rue depuis seize ans, connu, aim, respect, considr de
tous, comme en ont attest les voisins, mme la concierge qui n'est pas
foltre tous les jours. J'aime le travail, j'aime l'pargne, j'aime les
honntes gens et les plaisirs honntes. Voil ce qui m'a perdu, tant pis
pour moi; ma volont n'y tant pas, je continue  me respecter.

Donc, tous les dimanches, mon pouse que voil et moi, depuis cinq ans,
nous allons passer la journe  Poissy. a nous fait prendre l'air, sans
compter que nous aimons la pche  la ligne, oh! mais l, nous l'aimons
comme des petits oignons. C'est Mlie qui m'a donn cette passion-l, la
rosse, et qu'elle y est plus emporte que moi, la teigne, vu que tout le
mal vient d'elle en c't'affaire-l, comme vous l'allez voir par la suite.

Moi, je suis fort et doux, pas mchant pour deux sous. Mais elle! oh! l!
l! a n'a l'air de rien, c'est petit, c'est maigre; eh bien! c'est plus
malfaisant qu'une fouine. Je ne nie pas qu'elle ait des qualits; elle en
a, et d'importantes pour un commerant. Mais son caractre! Parlez-en aux
alentours, et mme  la concierge qui m'a dcharg tout  l'heure... elle
vous en dira des nouvelles.

Tous les jours elle me reprochait ma douceur: C'est moi qui ne me
laisserais pas faire ci! C'est moi qui ne me laisserais pas faire a. En
l'coutant, m'sieu l'prsident, j'aurais eu au moins trois duels au pugilat
par mois...

Mme Renard l'interrompit: Cause toujours; rira bien qui rira l'dernier.

Il se tourna vers elle avec candeur:

--Eh bien, j'peux t'charger puisque t'es pas en cause, toi...

Puis, faisant de nouveau face au prsident:

--Lors je continue. Donc nous allions  Poissy tous les samedis soir pour y
pcher ds l'aurore du lendemain. C'est une habitude pour nous qu'est
devenue une seconde nature, comme on dit. J'avais dcouvert, voil trois
ans cet t, une place, mais une place! Oh! l! l!  l'ombre, huit pieds
d'eau, au moins, p't-tre dix, un trou, quoi, avec des retrous sous la
berge, une vraie niche  poisson, un paradis pour le pcheur. Ce trou-l,
m'sieu l'prsident, je pouvais le considrer comme  moi, vu que j'en tais
le Christophe Colomb. Tout le monde le savait dans le pays, tout le monde
sans opposition. On disait: a, c'est la place  Renard; et personne n'y
serait venu, pas mme M. Plumeau, qu'est connu, soit dit sans l'offenser,
pour chiper les places des autres.

Donc, sr de mon endroit, j'y revenais comme un propritaire. A peine
arriv, le samedi, je montais dans _Dalila_, avec mon pouse.--_Dalila_
c'est ma norvgienne, un bateau que j'ai fait construire chez Fournaise,
quque chose de lger et de sr.--Je dis que nous montons dans _Dalila_, et
nous allons amorcer. Pour amorcer, il n'y a que moi, et ils le savent bien,
les camaraux.--Vous me demanderez avec quoi j'amorce? Je n'peux pas
rpondre. a ne touche point  l'accident; je ne peux pas rpondre, c'est
mon secret.--Ils sont plus de deux cents qui me l'ont demand. On m'en a
offert des petits verres, et des fritures, et des matelotes pour me faire
causer!! Mais va voir s'ils viennent, les chevesnes. Ah! oui, on m'a tap
sur le ventre pour la connatre, ma recette... Il n'y a que ma femme qui la
sait... et elle ne la dira pas plus que moi!... Pas vrai, Mlie?...

Le prsident l'interrompit.

--Arrivez au fait le plus tt possible.

Le prvenu reprit: J'y viens, j'y viens. Donc le samedi 8 juillet, parti
par le train de cinq heures vingt-cinq, nous allmes, ds avant dner,
amorcer comme tous les samedis. Le temps s'annonait bien. Je disais 
Mlie: Chouette, chouette pour demain! Et elle rpondait: a promet.
Nous ne causons jamais plus que a ensemble.

Et puis, nous revenons dner. J'tais content, j'avais soif. C'est cause
de tout, m'sieu l'prsident. Je dis  Mlie: Tiens, Mlie, il fait beau,
si je buvais une bouteille de _casque  mche_. C'est un petit vin blanc
que nous avons baptis comme a, parce que, si on en boit trop, il vous
empche de dormir et il remplace le casque  mche. Vous comprenez.

Elle me rpond: Tu peux faire  ton ide, mais tu s'ras encore malade; et
tu ne pourras pas te lever demain.--a, c'tait vrai, c'tait sage,
c'tait prudent, c'tait perspicace, je le confesse. Nanmoins, je ne sus
pas me contenir; et je la bus ma bouteille. Tout vint de l.

Donc, je ne pus pas dormir. Cristi! je l'ai eu jusqu' deux heures du
matin, ce casque  mche en jus de raisin. Et puis pouf, je m'endors, mais
l je dors  n'pas entendre gueuler l'ange du jugement dernier.

Bref, ma femme me rveille  six heures. Je saute du lit, j'passe vite et
vite ma culotte et ma vareuse; un coup d'eau sur le museau et nous sautons
dans _Dalila_. Trop tard. Quand j'arrive  mon trou, il tait pris! Jamais
a n'tait arriv, m'sieu l'prsident, jamais depuis trois ans! a m'a fait
un effet comme si on me dvalisait sous mes yeux. Je dis: Nom d'un nom,
d'un nom, d'un nom! Et v'l ma femme qui commence  me harceler. Hein,
ton casque  mche! Va donc, solot! Es-tu content, grande bte.

Je ne disais rien; c'tait vrai, tout a.

Je dbarque tout de mme prs de l'endroit pour tcher de profiter des
restes. Et peut-tre qu'il ne prendrait rien c't homme? et qu'il s'en
irait.

C'tait un petit maigre, en coutil blanc, avec un grand chapeau de paille.
Il avait aussi sa femme, une grosse qui faisait de la tapisserie derrire
lui.

Quand elle nous vit nous installer prs du lieu, v'l qu'elle murmure:

--Il n'y a donc pas d'autre place sur la rivire?

Et la mienne, qui rageait, de rpondre:

--Les gens qu'ont du savoir-vivre s'informent des habitudes d'un pays
avant d'occuper les endroits rservs.

Comme je ne voulais pas d'histoires, je lui dis:

--Tais-toi, Mlie. Laisse faire, laisse faire. Nous verrons bien.

Donc, nous avions mis _Dalila_ sous les saules, nous tions descendus, et
nous pchions, coude  coude, Mlie et moi, juste  ct des deux autres.

Ici, m'sieu l'prsident, il faut que j'entre dans le dtail.

Y avait pas cinq minutes que nous tions l quand la ligne du voisin s'met
 plonger deux fois, trois fois; et puis voil qu'il en amne un, de
chevesne, gros comme ma cuisse, un peu moins p't-tre, mais presque! Moi,
le coeur me bat; j'ai une sueur aux tempes, et Mlie qui me dit: Hein,
pochard, l'as-tu vu, celui-l!

Sur ces entrefaites, M. Bru, l'picier de Poissy, un amateur de goujon,
lui, passe en barque et me crie: On vous a pris votre endroit, monsieur
Renard? Je lui rponds: Oui, monsieur Bru, il y a dans ce monde des gens
pas dlicats qui ne savent pas les usages.

Le petit coutil d' ct avait l'air de ne pas entendre, sa femme non
plus, sa grosse femme, un veau quoi!

Le prsident interrompit une seconde fois: Prenez-garde! Vous insultez Mme
veuve Flamche, ici prsente.

Renard s'excusa: Pardon, pardon, c'est la passion qui m'emporte.

Donc, il ne s'tait pas coul un quart d'heure que le petit coutil en
prit encore un, de chevesne--et un autre presque par-dessus, et encore un
cinq minutes plus tard.

Moi, j'en avais les larmes aux yeux. Et puis je sentais Mme Renard en
bullition; elle me lancicotait sans cesse: Ah! misre! crois-tu qu'il te
le vole, ton poisson? Crois-tu? Tu ne prendras rien, toi, pas une
grenouille, rien de rien, rien. Tiens, j'ai du feu dans la main, rien que
d'y penser.

Moi, je me disais:--Attendons midi. Il ira djeuner, ce braconnier-l, et
je la reprendrai, ma place. Vu que moi, m'sieu l'prsident, je djeune sur
les lieux tous les dimanches. Nous apportons les provisions dans _Dalila_.

Ah! ouiche. Midi sonne! Il avait un poulet dans un journal, le malfaiteur,
et pendant qu'il mange, v'l qu'il en prend encore un, de chevesne!

Mlie et moi nous cassions une crote aussi, comme a, sur le pouce,
presque rien, le coeur n'y tait pas.

Alors, pour faire digestion, je prends mon journal. Tous les dimanches,
comme a, je lis le _Gil Blas_,  l'ombre, au bord de l'eau. C'est le jour
de Colombine, vous savez bien, Colombine qu'crit des articles dans le _Gil
Blas_. J'avais coutume de faire enrager Mme Renard en prtendant la
connatre, c'te Colombine. C'est pas vrai, je la connais pas, je ne l'ai
jamais vue, n'importe, elle crit bien; et puis elle dit des choses
rudement d'aplomb pour une femme. Moi, elle me va, y en a pas beaucoup dans
son genre.

Voil donc que je commence  asticoter mon pouse, mais elle se fche tout
de suite, et raide, encore. Donc je me tais.

C'est  ce moment qu'arrivent de l'autre ct de la rivire nos deux
tmoins que voil, M. Ladureau et M. Durdent. Nous nous connaissions de
vue.

Le petit s'tait remis  pcher. Il en prenait que j'en tremblais, moi. Et
sa femme se met  dire: La place est rudement bonne, nous y reviendrons
toujours, Dsir!

Moi, je me sens un froid dans le dos. Et Mme Renard rptait: T'es pas un
homme, t'es pas un homme. T'as du sang de poulet dans les veines.

Je lui dis soudain: Tiens, j'aime mieux m'en aller, je ferais quelque
btise.

Et elle me souffle, comme si elle m'et mis un fer rouge sous le nez:
T'es pas un homme. V'l qu'tu fuis, maintenant, que tu rends la place! Va
donc, Bazaine!

L, je me suis senti touch. Cependant je ne bronche pas.

Mais l'autre, il lve une brme, oh! jamais je n'en ai vu telle. Jamais!

Et r'voil ma femme qui se met  parler haut, comme si elle pensait. Vous
voyez d'ici la malice. Elle disait: C'est a qu'on peut appeler du poisson
vol, vu que nous avons amorc la place nous-mmes. Il faudrait rendre au
moins l'argent dpens pour l'amorce.

Alors, la grosse au petit coutil se mit  dire  son tour: C'est  nous
que vous en avez, madame?

--J'en ai aux voleurs de poisson qui profitent de l'argent dpens par les
autres.

--C'est nous que vous appelez des voleurs de poisson?

Et voil qu'elles s'expliquent, et puis qu'elles en viennent aux mots.
Cristi, elles en savent, les gueuses, et de taps. Elles gueulaient si fort
que nos deux tmoins, qui taient sur l'autre berge, s'mettent  crier pour
rigoler: Eh! l-bas, un peu de silence. Vous allez empcher vos poux de
pcher.

Le fait est que le petit coutil et moi, nous ne bougions pas plus que deux
souches. Nous restions l, le nez sur l'eau, comme si nous n'avions pas
entendu.

Cristi de cristi, nous entendions bien pourtant: Vous n'tes qu'une
menteuse.--Vous n'tes qu'une trane.--Vous n'tes qu'une roulure.--Vous
n'tes qu'une rouchie. Et va donc, et va donc. Un matelot n'en sait pas
plus.

Soudain, j'entends un bruit derrire moi. Je me r'tourne. C'tait l'autre,
la grosse, qui tombait sur ma femme  coups d'ombrelle. Pan! pan! Mlie en
r'oit deux. Mais elle rage, Mlie, et puis elle tape, quand elle rage.
Elle vous attrape la grosse par les cheveux, et puis v'lan, v'lan, v'lan,
des gifles qui pleuvaient comme des prunes.

Moi, je les aurais laiss faire. Les femmes entre elles, les hommes entre
eux. Il ne faut pas mler les coups. Mais le petit coutil se lve comme un
diable et puis il veut sauter sur ma femme. Ah! mais non! ah! mais non! pas
de a, camarade. Moi je le reois sur le bout de mon poing, cet oiseau-l.
Et gnon, et gnon. Un dans le nez, l'autre dans le ventre. Il lve les bras,
il lve la jambe et il tombe sur le dos, en pleine rivire, juste dans
l'trou.

Je l'aurais repch pour sr, m'sieu l'prsident, si j'avais eu le temps
tout de suite. Mais, pour comble, la grosse prenait le dessus, et elle vous
tripotait Mlie de la belle faon. Je sais bien que j'aurais pas d la
secourir pendant que l'autre buvait son coup. Mais je ne pensais pas qu'il
se serait noy. Je me disais: Bah! a le rafrachira!

Je cours donc aux femmes pour les sparer. Et j'en reois des gnons, des
coups d'ongles et des coups de dents. Cristi, quelles rosses!

Bref, il me fallut bien cinq minutes, peut-tre dix, pour sparer ces deux
crampons-l.

J'me r'tourne. Pu rien. L'eau calme comme un lac. Et les autres l-bas qui
criaient: Repchez-le, repchez-le.

C'est bon  dire, a, mais je ne sais pas nager moi, et plonger encore
moins, pour sr!

Enfin le barragiste est venu et deux messieurs avec des gaffes, a avait
bien dur un grand quart d'heure. On l'a retrouv au fond du trou, sous
huit pieds d'eau, comme j'avais dit, mais il y tait, le petit coutil!

Voil les faits tels que je les jure. Je suis innocent, sur l'honneur.

       *       *       *       *       *

Les tmoins ayant dpos dans le mme sens, le prvenu fut acquitt.


       *       *       *       *       *






SAUVE


Elle entra comme une balle qui crve une vitre, la petite marquise de
Rennedon, et elle se mit  rire avant de parler,  rire aux larmes comme
elle avait fait un mois plus tt en annonant  son amie qu'elle avait
tromp le marquis pour se venger, rien que pour se venger, et rien qu'une
fois, parce qu'il tait vraiment trop bte et trop jaloux.

La petite baronne de Grangerie avait jet sur son canap le livre qu'elle
lisait et elle regardait Annette avec curiosit, riant dj elle-mme.

Enfin elle demanda:

--Qu'est-ce que tu as encore fait?

--Oh!... ma chre... ma chre... C'est trop drle... trop drle...,
figure-toi... je suis sauve!... sauve!... sauve!...

--Comment sauve?

--Oui, sauve!

--De quoi?

--De mon mari, ma chre, sauve! Dlivre! libre! libre! libre!

--Comment libre? En quoi?

--En quoi! Le divorce! Oui, le divorce! Je tiens le divorce!

--Tu es divorce?

--Non, pas encore, que tu es sotte! On ne divorce pas en trois heures! Mais
j'ai des preuves... des preuves... des preuves qu'il me trompe... un
flagrant dlit... songe... un flagrant dlit... je le tiens...

--Oh, dis-moi a! Alors il te trompait?

--Oui... c'est--dire non... oui et non... je ne sais pas. Enfin, j'ai des
preuves, c'est l'essentiel.

--Comment as-tu fait?

--Comment j'ai fait?... Voil! Oh! j'ai t forte, rudement forte. Depuis
trois mois il tait devenu odieux, tout  fait odieux, brutal, grossier,
despote, ignoble enfin. Je me suis dit: a ne peut pas durer, il me faut le
divorce! Mais comment? a n'tait pas facile. J'ai essay de me faire
battre par lui. Il n'a pas voulu. Il me contrariait du matin au soir, me
forait  sortir quand je ne voulais pas,  rester chez moi quand je
dsirais dner en ville; il me rendait la vie insupportable d'un bout 
l'autre de la semaine, mais il ne me battait pas.

Alors, j'ai tch de savoir s'il avait une matresse. Oui, il en avait
une, mais il prenait mille prcautions pour aller chez elle. Ils taient
imprenables ensemble. Alors, devine ce que j'ai fait?

--Je ne devine pas.

--Oh! tu ne devinerais jamais. J'ai pri mon frre de me procurer une
photographie de cette fille.

--De la matresse de ton mari?

--Oui. a a cot quinze louis  Jacques, le prix d'un soir, de sept heures
 minuit, dner compris, trois louis l'heure. Il a obtenu la photographie
par-dessus le march.

--Il me semble qu'il aurait pu l'avoir  moins en usant d'une ruse
quelconque et sans... sans... sans tre oblig de prendre en mme temps
l'original.

--Oh! elle est jolie. a ne dplaisait pas  Jacques. Et puis moi j'avais
besoin de dtails sur elle, de dtails physiques sur sa taille, sur sa
poitrine, sur son teint, sur mille choses enfin.

--Je ne comprends pas.

--Tu vas voir. Quand j'ai connu tout ce que je voulais savoir, je me suis
rendue chez un... comment dirais-je... chez un homme d'affaires... tu
sais... de ces hommes qui font des affaires de toute sorte... de toute
nature... des agents de... de... de publicit et de complicit... de ces
hommes... enfin tu comprends.

--Oui,  peu prs. Et tu lui as dit?

--Je lui ai dit, en lui montrant la photographie de Clarisse (elle
s'appelle Clarisse): Monsieur, il me faut une femme de chambre qui
ressemble  a. Je la veux jolie, lgante, fine, propre. Je la paierai ce
qu'il faudra. Si a me cote dix mille francs, tant pis. Je n'en aurai pas
besoin plus de trois mois.

Il avait l'air trs tonn, cet homme. Il demanda: Madame la veut-elle
irrprochable?

Je rougis, et je balbutiai: Mais oui, comme probit.

Il reprit: ... Et... comme moeurs... Je n'osai pas rpondre. Je fis
seulement un signe de tte qui voulait dire: non. Puis, tout  coup, je
compris qu'il avait un horrible soupon, et je m'criai, perdant l'esprit:
Oh! Monsieur... c'est pour mon mari... qui me trompe... qui me trompe en
ville... et je veux... je veux qu'il me trompe chez moi... vous
comprenez... pour le surprendre...

Alors, l'homme se mit  rire. Et je compris  son regard qu'il m'avait
rendu son estime. Il me trouvait mme trs forte. J'aurais bien pari qu'
ce moment-l il avait envie de me serrer la main.

Il me dit: Dans huit jours, Madame, j'aurai votre affaire. Et nous
changerons de sujet s'il le faut. Je rponds du succs. Vous ne me payerez
qu'aprs russite. Ainsi cette photographie reprsente la matresse de
monsieur votre mari?

--Oui, Monsieur.

--Une belle personne, une fausse maigre. Et quel parfum?

Je ne comprenais pas; je rptai:--Comment, quel parfum?

Il sourit: Oui, madame, le parfum est essentiel pour sduire un homme;
car cela lui donne des ressouvenirs inconscients qui le disposent 
l'action; le parfum tablit des confusions obscures dans son esprit, le
trouble et l'nerve en lui rappelant ses plaisirs. Il faudrait tcher de
savoir aussi ce que monsieur votre mari a l'habitude de manger quand il
dne avec cette dame. Vous pourriez lui servir les mmes plats le soir o
vous le pincerez. Oh! nous le tenons, Madame, nous le tenons.

Je m'en allai enchante. J'tais tombe l vraiment sur un homme trs
intelligent.

       *       *       *       *       *

Trois jours plus tard, je vis arriver chez moi une grande fille brune,
trs belle, avec l'air modeste et hardi en mme temps, un singulier air de
roue. Elle fut trs convenable avec moi. Comme je ne savais trop qui
c'tait, je l'appelais mademoiselle; alors, elle me dit: Oh! Madame peut
m'appeler Rose tout court. Nous commenmes  causer.

--Eh bien, Rose, vous savez pourquoi vous venez ici?

--Je m'en doute, Madame.

--Fort bien, ma fille... et cela ne vous... ennuie pas trop?

--Oh! Madame, c'est le huitime divorce que je fais; j'y suis habitue.

--Alors parfait. Vous faut-il longtemps pour russir?

--Oh! Madame, cela dpend tout  fait du temprament de Monsieur. Quand
j'aurai vu Monsieur cinq minutes en tte--tte, je pourrai rpondre
exactement  Madame.

--Vous le verrez tout  l'heure, mon enfant. Mais je vous prviens qu'il
n'est pas beau.

--Cela ne me fait rien, Madame. J'en ai spar dj de trs laids. Mais je
demanderai  Madame si elle s'est informe du parfum.

--Oui, ma bonne Rose,--la verveine.

--Tant mieux, Madame, j'aime beaucoup cette odeur-l! Madame peut-elle me
dire aussi si la matresse de Monsieur porte du linge de soie?

--Non, mon enfant: de la batiste avec dentelles.

--Oh! alors, c'est une personne comme il faut. Le linge de soie commence 
devenir commun.

--C'est trs vrai, ce que vous dites l!

--Eh bien, Madame, je vais prendre mon service.

Elle prit son service, en effet, immdiatement, comme si elle n'et fait
que cela toute sa vie.

Une heure plus tard mon mari rentrait, Rose ne leva mme pas les yeux sur
lui, mais il leva les yeux sur elle, lui. Elle sentait dj la verveine 
plein nez. Au bout de cinq minutes elle sortit.

Il me demanda aussitt:

--Qu'est-ce que c'est que cette fille-l?

--Mais... ma nouvelle femme de chambre.

--O l'avez-vous trouve?

--C'est la baronne de Grangerie qui me l'a donne, avec les meilleurs
renseignements.

--Ah! elle est assez jolie!

--Vous trouvez?

--Mais oui... pour une femme de chambre.

J'tais ravie. Je sentais qu'il mordait dj.

Le soir mme, Rose me disait: Je puis maintenant promettre  Madame que
a ne durera pas plus de quinze jours. Monsieur est trs facile!

--Ah! vous avez dj essay?

--Non, Madame; mais a se voit au premier coup d'oeil. Il a dj envie de
m'embrasser en passant  ct de moi.

--Il ne vous a rien dit?

--Non, Madame, il m'a seulement demand mon nom... pour entendre le son de
ma voix.

--Trs bien, ma bonne Rose. Allez le plus vite que vous pourrez.

--Que Madame ne craigne rien. Je ne rsisterai que le temps ncessaire
pour ne pas me dprcier.

Au bout de huit jours, mon mari ne sortait presque plus. Je le voyais
rder toute l'aprs-midi dans la maison; et ce qu'il y avait de plus
significatif dans son affaire, c'est qu'il ne m'empchait plus de sortir.
Et moi j'tais dehors toute la journe... pour... pour le laisser libre.

Le neuvime jour, comme Rose me dshabillait, elle me dit d'un air timide:

--C'est fait, Madame, de ce matin.

Je fus un peu surprise, un rien mue mme, non de la chose, mais plutt de
la manire dont elle me l'avait dite. Je balbutiai:--Et... et... a c'est
bien pass?...

--Oh! trs bien, Madame. Depuis trois jours dj il me pressait, mais je
ne voulais pas aller trop vite. Madame me prviendra du moment o elle
dsire le flagrant dlit.

--Oui, ma fille. Tenez!... prenons jeudi.

--Va pour jeudi, Madame. Je n'accorderai rien jusque-l pour tenir
Monsieur en veil.

--Vous tes sre de ne pas manquer?

--Oh! oui, Madame, trs sre. Je vais allumer Monsieur dans les grands
prix, de faon  le faire donner juste  l'heure que Madame voudra bien me
dsigner.

--Prenons cinq heures, ma bonne Rose.

--a va pour cinq heures, Madame; et  quel endroit?

--Mais... dans ma chambre.

--Soit, dans la chambre de Madame.

Alors, ma chrie, tu comprends ce que j'ai fait. J'ai t chercher papa et
maman d'abord, et puis mon oncle d'Orvelin, le prsident, et puis M.
Raplet, le juge, l'ami de mon mari. Je ne les ai pas prvenus de ce que
j'allais leur montrer. Je les ai fait entrer tous sur la pointe des pieds
jusqu' la porte de ma chambre. J'ai attendu cinq heures, cinq heures
juste. Oh! comme mon coeur battait. J'avais fait monter aussi le concierge
pour avoir un tmoin de plus! Et puis... et puis, au moment o la pendule
commence  sonner, pan, j'ouvre la porte toute grande... Ah! ah! ah! a y
tait en plein... en plein... ma chre... Oh! quelle tte!... si tu avais
vu sa tte!... Et il s'est retourn... l'imbcile? Ah! qu'il tait drle...
Je riais, je riais... Et papa qui s'est fch, qui voulait battre mon
mari... Et le concierge, un bon serviteur, qui l'aidait  se rhabiller...
devant nous... devant nous... Il boutonnait ses bretelles... que c'tait
farce!... Quant  Rose, parfaite! absolument parfaite... Elle pleurait...
elle pleurait trs bien. C'est une fille prcieuse... Si tu en as jamais
besoin, n'oublie pas!

Et me voici... Je suis venue tout de suite te raconter la chose... tout de
suite. Je suis libre. Vive le divorce!...

Et elle se mit  danser au milieu du salon, tandis que la petite baronne,
songeuse et contrarie, murmurait:

--Pourquoi ne m'as-tu pas invite  voir a?


       *       *       *       *       *






CLOCHETTE


Sont-ils tranges, ces anciens souvenirs qui vous hantent sans qu'on puisse
se dfaire d'eux!

Celui-l est si vieux, si vieux que je ne saurais comprendre comment il est
rest si vif et si tenace dans mon esprit. J'ai vu depuis tant de choses
sinistres, mouvantes ou terribles, que je m'tonne de ne pouvoir passer un
jour, un seul jour, sans que la figure de la mre Clochette ne se retrace
devant mes yeux, telle que je la connus, autrefois, voil si longtemps,
quand j'avais dix ou douze ans.

C'tait une vieille couturire qui venait une fois par semaine, tous les
mardis, raccommoder le linge chez mes parents. Mes parents habitaient une
de ces demeures de campagne appeles chteaux, et qui sont simplement
d'antiques maisons  toit aigu, dont dpendent quatre ou cinq fermes
groupes autour.

Le village, un gros village, un bourg, apparaissait  quelques centaines de
mtres, serr autour de l'glise, une glise de briques rouges devenues
noires avec le temps.

Donc, tous les mardis, la mre Clochette arrivait entre six heures et demie
et sept heures du matin et montait aussitt dans la lingerie se mettre au
travail.

C'tait une haute femme maigre, barbue, ou plutt poilue, car elle avait de
la barbe sur toute la figure, une barbe surprenante, inattendue, pousse
par bouquets invraisemblables, par touffes frises qui semblaient semes
par un fou  travers ce grand visage de gendarme en jupes. Elle en avait
sur le nez, sous le nez, autour du nez, sur le menton, sur les joues; et
ses sourcils d'une paisseur et d'une longueur extravagantes, tout gris,
touffus, hrisss, avaient tout  fait l'air d'une paire de moustaches
places l par erreur.

Elle boitait, non pas comme boitent les estropis ordinaires, mais comme un
navire  l'ancre. Quand elle posait sur sa bonne jambe son grand corps
osseux et dvi, elle semblait prendre son lan pour monter sur une vague
monstrueuse, puis, tout  coup, elle plongeait comme pour disparatre dans
un abme, elle s'enfonait dans le sol. Sa marche veillait bien l'ide
d'une tempte, tant elle se balanait en mme temps; et sa tte toujours
coiffe d'un norme bonnet blanc, dont les rubans lui flottaient dans le
dos, semblait traverser l'horizon, du nord au sud et du sud au nord, 
chacun de ses mouvements.

J'adorais cette mre Clochette. Aussitt lev je montais dans la lingerie
o je la trouvais installe  coudre, une chaufferette sous les pieds. Ds
que j'arrivais, elle me forait  prendre cette chaufferette et  m'asseoir
dessus pour ne pas m'enrhumer dans cette vaste pice froide, place sous le
toit.

--a te tire le sang de la gorge, disait-elle.

Elle me contait des histoires, tout en reprisant le linge avec ses longs
doigts crochus, qui taient vifs; ses yeux derrire ses lunettes aux verres
grossissants, car l'ge avait affaibli sa vue, me paraissaient normes,
trangement profonds, doubles.

Elle avait, autant que je puis me rappeler les choses qu'elle me disait et
dont mon coeur d'enfant tait remu, une me magnanime de pauvre femme.
Elle voyait gros et simple. Elle me contait les vnements du bourg,
l'histoire d'une vache qui s'tait sauve de l'table et qu'on avait
retrouve, un matin, devant le moulin de Prosper Malet, regardant tourner
les ailes de bois, ou l'histoire d'un oeuf de poule dcouvert dans le
clocher de l'glise sans qu'on et jamais compris quelle bte tait venue
le pondre l, ou l'histoire du chien de Jean-Jean Pilas, qui avait t
reprendre  dix lieues du village la culotte de son matre vole par un
passant tandis qu'elle schait devant la porte aprs une course  la pluie.
Elle me contait ces naves aventures de telle faon qu'elles prenaient en
mon esprit des proportions de drames inoubliables, de pomes grandioses et
mystrieux; et les contes ingnieux invents par des potes et que me
narrait ma mre, le soir, n'avaient point cette saveur, cette ampleur,
cette puissance des rcits de la paysanne.

       *       *       *       *       *

Or, un mardi, comme j'avais pass toute la matine  couter la mre
Clochette, je voulus remonter prs d'elle, dans la journe, aprs avoir t
cueillir des noisettes avec le domestique, au bois des Hallets, derrire la
ferme de Noirpr. Je me rappelle tout cela aussi nettement que les choses
d'hier.

Or, en ouvrant la porte de la lingerie, j'aperus la vieille couturire
tendue sur le sol,  ct de sa chaise, la face par terre, les bras
allongs, tenant encore son aiguille d'une main, et de l'autre, une de mes
chemises. Une de ses jambes, dans un bas bleu, la grande sans doute,
s'allongeait sous sa chaise; et les lunettes brillaient au pied de la
muraille, ayant roul loin d'elle.

Je me sauvai en poussant des cris aigus. On accourut; et j'appris au bout
de quelques minutes que la mre Clochette tait morte.

Je ne saurais dire l'motion profonde, poignante, terrible, qui crispa mon
coeur d'enfant. Je descendis  petits pas dans le salon et j'allai me
cacher dans un coin sombre, au fond d'une immense et antique bergre o je
me mis  genoux pour pleurer. Je restai l longtemps sans doute, car la
nuit vint.

Tout  coup on entra avec une lampe, mais on ne me vit pas et j'entendis
mon pre et ma mre causer avec le mdecin, dont je reconnus la voix.

On l'avait t chercher bien vite et il expliquait les causes de
l'accident. Je n'y compris rien d'ailleurs. Puis il s'assit, et accepta un
verre de liqueur avec un biscuit.

Il parlait toujours; et ce qu'il dit alors me reste et me restera grav
dans l'me jusqu' ma mort! Je crois que je puis reproduire mme presque
absolument les termes dont il se servit.

--Ah! disait-il, la pauvre femme! ce fut ici ma premire cliente. Elle se
cassa la jambe le jour de mon arrive et je n'avais pas eu le temps de me
laver les mains en descendant de la diligence quand on vint me qurir en
toute hte, car c'tait grave, trs grave.

Elle avait dix-sept ans, et c'tait une trs belle fille, trs belle, trs
belle! L'aurait-on cru? Quant  son histoire, je ne l'ai jamais dite; et
personne hors moi et un autre qui n'est plus dans le pays ne l'a jamais
sue. Maintenant qu'elle est morte, je puis tre moins discret.

A cette poque-l venait de s'installer, dans le bourg, un jeune aide
instituteur qui avait une jolie figure et une belle taille de
sous-officier. Toutes les filles lui couraient aprs, et il faisait le
ddaigneux, ayant grand'peur d'ailleurs du matre d'cole, son suprieur,
le pre Grabu, qui n'tait pas bien lev tous les jours.

Le pre Grabu employait dj comme couturire la belle Hortense, qui vient
de mourir chez vous et qu'on baptisa plus tard Clochette, aprs son
accident. L'aide instituteur distingua cette belle fillette, qui fut sans
doute flatte d'tre choisie par cet imprenable conqurant; toujours est-il
qu'elle l'aima, et qu'il obtint un premier rendez-vous, dans le grenier de
l'cole,  la fin d'un jour de couture, la nuit venue.

Elle fit donc semblant de rentrer chez elle, mais au lieu de descendre
l'escalier en sortant de chez les Grabu, elle le monta, et alla se cacher
dans le foin, pour attendre son amoureux. Il l'y rejoignit bientt, et il
commenait  lui conter fleurette, quand la porte de ce grenier s'ouvrit de
nouveau et le matre d'cole parut et demanda:

--Qu'est-ce que vous faites l haut, Sigisbert?

Sentant qu'il serait pris, le jeune instituteur, affol, rpondit
stupidement:

--J'tais mont me reposer un peu sur les bottes, monsieur Grabu.

Ce grenier tait trs grand, trs vaste, absolument noir; et Sigisbert
poussait vers le fond la jeune fille effare, en rptant: Allez l-bas,
cachez-vous. Je vais perdre ma place, sauvez-vous, cachez-vous?

Le matre d'cole entendant murmurer, reprit: Vous n'tes donc pas seul
ici?

--Mais oui, monsieur Grabu!

--Mais non, puisque vous parlez.

--Je vous jure que oui, monsieur Grabu.

--C'est ce que je vais savoir, reprit le vieux; et fermant la porte 
double tour, il descendit chercher une chandelle.

Alors le jeune homme, un lche comme on en trouve souvent, perdit la tte
et il rptait, parat-il, devenu furieux tout  coup: Mais cachez-vous,
qu'il ne vous trouve pas. Vous allez me mettre sans pain pour toute ma vie.
Vous allez briser ma carrire... Cachez-vous donc!

On entendait la clef qui tournait de nouveau dans la serrure.

Hortense courut  la lucarne qui donnait sur la rue, l'ouvrit brusquement,
puis, d'une voix basse et rsolue:

--Vous viendrez me ramasser quand il sera parti, dit-elle.

Et elle sauta.

Le pre Grabu ne trouva personne et redescendit, fort surpris.

Un quart d'heure plus tard, M. Sigisbert entrait, chez moi et me contait
son aventure. La jeune fille tait reste au pied du mur incapable de se
lever, tant tombe de deux tages. J'allai la chercher avec lui. Il
pleuvait  verse, et j'apportai chez moi cette malheureuse dont la jambe
droite tait brise  trois places, et dont les os avaient crev les
chairs. Elle ne se plaignait pas et disait seulement avec une admirable
rsignation. Je suis punie, bien punie!

Je fis venir du secours et les parents de l'ouvrire,  qui je contai la
fable d'une voiture emporte qui l'avait renverse et estropie devant ma
porte.

On me crut, et la gendarmerie chercha en vain, pendant un mois, l'auteur
de cet accident.

Voil! Et je dis que cette femme fut une hrone, de la race de celles qui
accomplissent les plus belles actions historiques.

Ce fut l son seul amour. Elle est morte vierge. C'est une martyre, une
grande me, une Dvoue sublime! Et si je ne l'admirais pas absolument je
ne vous aurais pas cont cette histoire, que je n'ai jamais voulu dire 
personne pendant sa vie, vous comprenez pourquoi.

Le mdecin s'tait tu. Maman pleurait. Papa pronona quelques mots que je
ne saisis pas bien; puis ils s'en allrent.

Et je restai  genoux sur ma bergre, sanglotant, pendant que j'entendais
un bruit trange de pas lourds et de heurts dans l'escalier.

On emportait le corps de Clochette.


       *       *       *       *       *






LE MARQUIS DE FUMEROL


Roger de Tourneville, au milieu du cercle de ses amis, parlait,  cheval
sur une chaise, il tenait un cigare  la main, et, de temps en temps
aspirait et soufflait un petit nuage de fume.

... Nous tions  table quand on apporta une lettre. Papa l'ouvrit. Vous
connaissez bien papa qui croit faire l'intrim du Roy, en France. Moi, je
l'appelle don Quichotte parce qu'il s'est battu pendant douze ans contre le
moulin  vent de la Rpublique sans bien savoir si c'tait au nom des
Bourbons ou bien au nom des Orlans. Aujourd'hui il tient la lance au nom
des Orlans seuls, parce qu'il n'y a plus qu'eux. Dans tous les cas, papa
se croit le premier gentilhomme de France, le plus connu, le plus influent,
le chef du parti; et comme il est snateur inamovible il considre les Rois
des environs comme ayant des trnes peu srs.

Quant  maman, c'est l'me de papa, c'est l'me de la royaut et de la
religion, le bras droit de Dieu sur terre, et le flau des mal-pensants.

Donc on apporta une lettre pendant que nous tions  table. Papa l'ouvrit,
la lut; puis il regarda maman et lui dit: Ton frre est  l'article de la
mort. Maman plit. Presque jamais on ne parlait de mon oncle dans la
maison. Moi je ne le connaissais pas du tout. Je savais seulement par la
voix publique qu'il avait men et menait encore une vie de polichinelle.
Ayant mang sa fortune avec un nombre incalculable de femmes, il n'avait
conserv que deux matresses, avec lesquelles il vivait dans un petit
appartement, rue des Martyrs.

Ancien pair de France, ancien colonel de cavalerie, il ne croyait,
disait-on, ni  Dieu ni  diable. Doutant donc de la vie future, il avait
abus, de toutes les faons, de la vie prsente; et il tait devenu la
plaie vive du coeur de maman.

Elle dit: Donnez-moi cette lettre, Paul.

Quand elle eut fini de la lire, je la demandai  mon tour. La voici:

Monsieur le comte, je croi devoir vou faire asavoir que votre bfrre le
marqui de Fumerold, va mourir. Peut tre voudr vous prendre des
disposition, et ne pas oubli que je vous ai prvenu.

Votre servante,

MLANI.

Papa murmura: Il faut aviser. Dans ma situation, je dois veiller sur les
derniers moments de votre frre.

Maman reprit: Je vais faire chercher l'abb Poivron et lui demander
conseil. Puis j'irai trouver mon frre avec l'abb et Roger. Vous, Paul,
restez ici. Il ne faut pas vous compromettre. Une femme peut faire et doit
faire ces choses-l. Mais pour un homme politique dans votre position,
c'est autre chose. Un adversaire aurait beau jeu  se servir contre vous de
la plus louable de vos actions.

--Vous avez raison, dit mon pre. Faites suivant votre inspiration, ma
chre amie.

Un quart d'heure plus tard, l'abb Poivron entrait dans le salon, et la
situation fut expose, analyse, discute sous toutes ses faces.

Si le marquis de Fumerol, un des grands noms de France, mourait sans les
secours de la religion, le coup assurment serait terrible pour la noblesse
en gnral et pour le comte de Tourneville en particulier. Les
libre-penseurs triompheraient. Les mauvais journaux chanteraient victoire
pendant six mois; le nom de ma mre serait tran dans la boue et dans la
prose des feuilles socialistes; celui de mon pre clabouss. Il tait
impossible qu'une pareille chose arrivt.

Donc une croisade fut immdiatement dcide qui serait conduite par l'abb
Poivron, petit prtre gras et propre, vaguement parfum, un vrai vicaire de
grande glise dans un quartier noble et riche.

Un landau fut attel et nous voici partis tous trois, maman, le cur et
moi, pour administrer mon oncle.

       *       *       *       *       *

Il avait t dcid qu'on verrait d'abord Mme Mlanie, auteur de la lettre
et qui devait tre la concierge ou la servante de mon oncle.

Je descendis en claireur devant une maison  sept tages et j'entrai dans
un couloir sombre o j'eus beaucoup de mal  dcouvrir le trou obscur du
portier. Cet homme me toisa avec mfiance.

Je demandai: Madame Mlanie, s'il vous plat?

--Connais pas!

--Mais, j'ai reu une lettre d'elle.

--C'est possible, mais connais pas. C'est quelque entretenue que vous
demandez?

--Non, une bonne, probablement. Elle m'a crit pour une place.

--Une bonne?... Une bonne?... P't-tre la celle au marquis. Allez voir,
cintime  gauche.

Du moment que je ne demandais pas une entretenue, il tait devenu plus
aimable et il vint jusqu'au couloir. C'tait un grand maigre avec des
favoris blancs, un air bedeau et des gestes majestueux.

Je grimpai en courant un long limaon poisseux d'escalier dont je n'osais
toucher la rampe et je frappai trois coups discrets,  la porte de gauche
du cinquime tage.

Elle s'ouvrit aussitt; et une femme malpropre, norme, se trouva devant
moi barrant l'entre de ses bras ouverts qui s'appuyaient aux deux
portants.

Elle grogna: Qu'est-ce que vous demandez?

--Vous tes madame Mlanie?

--Oui.

--Je suis le vicomte de Tourneville.

--Ah bon! Entrez.

--C'est que... maman est en bas avec un prtre.

--Ah bon... Allez les chercher. Mais prenez garde au portier.

Je descendis et je remontai avec maman que suivait l'abb. Il me sembla que
j'entendais d'autres pas derrire nous.

Ds que nous fmes dans la cuisine, Mlanie nous offrit des chaises et nous
nous assmes tous les quatre pour dlibrer.

--Il est bien bas? demanda maman.

--Ah oui, madame, il n'en a pas pour longtemps.

--Est-ce qu'il semble dispos  recevoir la visite d'un prtre?

--Oh!... je ne crois pas.

--Puis-je le voir?

--Mais... oui... madame... seulement... seulement... ces demoiselles sont
auprs de lui.

--Quelles demoiselles?

--Mais... mais... ses bonnes amies donc.

--Ah!

Maman tait devenue toute rouge.

L'abb Poivron avait baiss les yeux.

Cela commenait  m'amuser et je dis:

--Si j'entrais le premier? Je verrai comment il me recevra et je pourrai
peut-tre prparer son coeur.

Maman, qui n'y entendait pas malice, rpondit:

--Oui, mon enfant.

Mais une porte s'ouvrit quelque part et une voix, une voix de femme cria:

--Mlanie!

La grosse bonne s'lana, rpondit:

--Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire?

--L'omelette, bien vite.

--Dans une minute, mamzelle.

Et revenant vers nous, elle expliqua cet appel:

--C'est une omelette au fromage qu'elles m'ont commande pour deux heures
comme collation.

Et tout de suite elle cassa les oeufs dans un saladier et se mit  les
battre avec ardeur.

Moi, je sortis sur l'escalier et je tirai la sonnette afin d'annoncer mon
arrive officielle.

Mlanie m'ouvrit, me fit asseoir dans une antichambre, alla dire  mon
oncle que j'tais l, puis revint me prier d'entrer.

L'abb se cacha derrire la porte pour paratre au premier signe.

Assurment, je fus surpris en voyant mon oncle. Il tait trs beau, trs
solennel, trs chic, ce vieux viveur.

Assis, presque couch dans un grand fauteuil, les jambes enveloppes d'une
couverture, les mains, de longues mains ples, pendantes sur les bras du
sige, il attendait la mort avec une dignit biblique. Sa barbe blanche
tombait sur sa poitrine, et ses cheveux, tout blancs aussi, la rejoignaient
sur les joues.

Debout, derrire son fauteuil, comme pour le dfendre contre moi, deux
jeunes femmes, deux grasses petites femmes, me regardaient avec des yeux
hardis de filles. En jupe et en peignoir, bras nus, avec des cheveux noirs
 la diable sur la nuque, chausses de savates orientales  broderies d'or
qui montraient les chevilles et les bas de soie, elles avaient l'air,
auprs de ce moribond, des figures immorales d'une peinture symbolique.
Entre le fauteuil et le lit, une petite table portant une nappe, deux
assiettes, deux verres, deux fourchettes et deux couteaux, attendait
l'omelette au fromage commande tout  l'heure  Mlanie.

Mon oncle dit d'une voix faible, essouffle, mais nette:

--Bonjour, mon enfant. Il est tard pour me venir voir. Notre connaissance
ne sera pas longue.

Je balbutiai: Mon oncle, ce n'est pas ma faute...

Il rpondit: Non. Je le sais. C'est la faute de ton pre et de ta mre
plus que la tienne... Comment vont-ils?

--Pas mal, je vous remercie. Quand ils ont appris que vous tiez malade,
ils m'ont envoy prendre de vos nouvelles.

--Ah! Pourquoi ne sont-ils pas venus eux-mmes?

Je levai les yeux sur les deux filles, et je dis doucement: Ce n'est pas
de leur faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais il serait difficile
pour mon pre, et impossible pour ma mre d'entrer ici...

Le vieillard ne rpondit rien, mais souleva sa main vers la mienne. Je pris
cette main ple et froide et je la gardai.

La porte s'ouvrit: Mlanie entra avec l'omelette et la posa sur la table.
Les deux femmes aussitt s'assirent devant leurs assiettes et se mirent 
manger sans dtourner les yeux de moi.

Je dis: Mon oncle, ce serait une grande joie pour ma mre de vous
embrasser.

Il murmura: Moi aussi... je voudrais... Il se tut. Je ne trouvais rien 
lui proposer, et on n'entendait plus que le bruit des fourchettes sur la
porcelaine et ce vague mouvement des bouches qui mchent.

Or l'abb, qui coutait derrire la porte, voyant notre embarras et croyant
la partie gagne, jugea le moment venu d'intervenir, et il se montra.

Mon oncle fut tellement stupfait de cette apparition qu'il demeura d'abord
immobile; puis il ouvrit la bouche comme s'il voulait avaler le prtre;
puis il cria d'une voix forte, profonde, furieuse:

--Que venez-vous faire ici?

L'abb, accoutum aux situations difficiles, avanait toujours, murmurant:

--Je viens au nom de votre soeur, monsieur le marquis; c'est elle qui
m'envoie... Elle serait si heureuse, monsieur le marquis...

Mais le marquis n'coutait pas. Levant une main il indiquait la porte d'un
geste tragique et superbe, et il disait exaspr, haletant:

--Sortez d'ici... sortez d'ici... voleurs d'mes... Sortez d'ici, violeurs
de consciences... Sortez d'ici, crocheteurs de portes des moribonds!

Et l'abb reculait, et moi aussi, je reculais vers la porte, battant en
retraite avec mon clerg; et, venges, les deux petites femmes s'taient
leves, laissant leur omelette  demi mange, et elles s'taient places
des deux cts du fauteuil de mon oncle, posant leurs mains sur ses bras
pour le calmer, pour le protger contre les entreprises criminelles de la
Famille et de la Religion.

L'abb et moi nous rejoignmes maman dans la cuisine. Et Mlanie de nouveau
nous offrit des chaises.

--Je savais bien que a n'irait pas tout seul, disait-elle. Il faut trouver
autre chose, autrement il nous chappera.

Et on recommena  dlibrer. Maman avait un avis; l'abb en soutenait un
autre. J'en apportais un troisime.

Nous discutions  voix basse depuis une demi-heure peut-tre quand un grand
bruit de meubles remus et des cris pousss par mon oncle, plus vhments
et plus terribles encore que les premiers, nous firent nous dresser tous
les quatre.

Nous entendions  travers les portes et les cloisons: Dehors... dehors...
manants... cuistres... dehors gredins... dehors... dehors.

Mlanie se prcipita, puis revint aussitt m'appeler  l'aide. J'accourus.
En face de mon oncle soulev par la colre, presque debout et vocifrant,
deux hommes, l'un derrire l'autre, semblaient attendre qu'il ft mort de
fureur.

A sa longue redingote ridicule,  ses longs souliers anglais,  son air
d'instituteur sans place,  son col droit et  sa cravate blanche,  ses
cheveux plats,  sa figure humble de faux prtre d'une religion btarde, je
reconnus aussitt le premier pour un pasteur protestant.

Le second tait le concierge de la maison qui, appartenant au culte
rform, nous avait suivis, avait vu notre dfaite, et avait couru chercher
son prtre  lui, dans l'espoir d'un meilleur sort.

Mon oncle semblait fou de rage! Si la vue du prtre catholique, du prtre
de ses anctres, avait irrit le marquis de Fumerol devenu libre-penseur,
l'aspect du ministre de son portier le mettait tout  fait hors de lui.

Je saisis par les bras les deux hommes et je les jetai dehors si
brusquement qu'ils s'embrassrent avec violence deux fois de suite, au
passage des deux portes qui conduisaient  l'escalier.

Puis je disparus  mon tour et je rentrai dans la cuisine, notre quartier
gnral, afin de prendre conseil de ma mre et de l'abb.

Mais Mlanie, effare, rentra en gmissant. Il meurt... il meurt... venez
vite... il meurt...

Ma mre s'lana. Mon oncle tait tomb par terre, tout au long sur le
parquet, et il ne remuait plus. Je crois bien qu'il tait dj mort.

Maman fut superbe  cet instant-l! Elle marcha droit sur les deux filles
agenouilles auprs du corps et qui cherchaient  le soulever. Et leur
montrant la porte avec une autorit, une dignit, une majest
irrsistibles, elle pronona:

--C'est  vous de sortir, maintenant.

Et elles sortirent, sans protester, sans dire un mot. Il faut ajouter que
je me disposais  les expulser avec la mme vivacit que le pasteur et le
concierge.

Alors l'abb Poivron administra mon oncle avec toutes les prires d'usage
et lui remit ses pchs.

Maman sanglotait, prosterne prs de son frre.

Tout  coup elle s'cria:

--Il m'a reconnue. Il m'a serr la main. Je suis sr qu'il m'a
reconnue!!!... et qu'il m'a remercie! oh, mon Dieu! quelle joie!

Pauvre maman! Si elle avait compris ou devin  qui et  quoi ce
remerciement-l devait s'adresser!

On coucha l'oncle sur son lit. Il tait bien mort cette fois.

--Madame, dit Mlanie, nous n'avons pas de draps pour l'ensevelir. Tout le
linge appartient  ces demoiselles.

Moi je regardais l'omelette qu'elles n'avaient point fini de manger, et
j'avais, en mme temps, envie de pleurer et de rire. Il y a de drles
d'instants et de drles de sensations, parfois, dans la vie!

       *       *       *       *       *

Or, nous avons fait  mon oncle des funrailles magnifiques, avec cinq
discours sur la tombe. Le snateur baron de Croisselles a prouv, en termes
admirables, que Dieu toujours rentre victorieux dans les mes de race un
instant gares. Tous les membres du parti royaliste et catholique
suivaient le convoi avec un enthousiasme de triomphateurs, en parlant de
cette belle mort aprs cette vie un peu trouble.

       *       *       *       *       *

Le vicomte Roger s'tait tu. On riait autour de lui. Quelqu'un dit: Bah!
c'est l l'histoire de toutes les conversions _in extremis._


       *       *       *       *       *






LE SIGNE


La petite marquise de Rennedon dormait encore, dans sa chambre close et
parfume, dans son grand lit doux et bas, dans ses draps de batiste lgre,
fine comme une dentelle, caressants comme un baiser; elle dormait seule,
tranquille, de l'heureux et profond sommeil des divorces.

Des voix la rveillrent qui parlaient vivement dans le petit salon bleu.
Elle reconnut son amie chre, la petite baronne de Grangerie, se disputant
pour entrer avec la femme de chambre qui dfendait la porte de sa
matresse.

Alors la petite marquise se leva, tira les verrous, tourna la serrure,
souleva la portire et montra sa tte, rien que sa tte blonde, cache sous
un nuage de cheveux.

--Qu'est-ce que tu as, dit-elle,  venir si tt? Il n'est pas encore neuf
heures.

La petite baronne, trs ple, nerveuse, fivreuse, rpondit:

--Il faut que je te parle. Il m'arrive une chose horrible.

--Entre, ma chrie.

Elle entra, elles s'embrassrent; et la petite marquise se recoucha pendant
que la femme de chambre ouvrait les fentres, donnait de l'air et du jour.
Puis, quand la domestique fut partie, Mme de Rennedon reprit: Allons,
raconte.

Mme de Grangerie se mit  pleurer, versant ces jolies larmes claires qui
rendent plus charmantes les femmes, et elle balbutiait sans s'essuyer les
yeux, pour ne point les rougir: Oh, ma chre, c'est abominable,
abominable, ce qui m'arrive. Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une
minute; tu entends, pas une minute. Tiens, tte mon coeur, comme il bat.

Et, prenant la main de son amie, elle la posa sur sa poitrine, sur cette
ronde et ferme enveloppe du coeur des femmes, qui suffit souvent aux hommes
et les empche de rien chercher dessous. Son coeur battait fort, en effet.

Elle continua:

a m'est arriv hier dans la journe... vers quatre heures... ou quatre
heures et demie. Je ne sais pas au juste. Tu connais bien mon appartement,
tu sais que mon petit salon, celui o je me tiens toujours, donne sur la
rue Saint-Lazare, au premier; et que j'ai la manie de me mettre  la
fentre pour regarder passer les gens. C'est si gai, ce quartier de la
gare, si remuant, si vivant... Enfin, j'aime a! Donc hier, j'tais assise
sur la chaise basse que je me suis fait installer dans l'embrasure de ma
fentre; elle tait ouverte, cette fentre, et je ne pensais  rien; je
respirais l'air bleu. Tu te rappelles comme il faisait beau, hier!

Tout  coup je remarque que, de l'autre ct de la rue, il y a aussi une
femme  la fentre, une femme en rouge; moi j'tais en mauve, tu sais, ma
jolie toilette mauve. Je ne la connaissais pas cette femme, une nouvelle
locataire, installe depuis un mois; et comme il pleut depuis un mois, je
ne l'avais point vue encore. Mais je m'aperus tout de suite que c'tait
une vilaine fille. D'abord je fus trs dgote et trs choque qu'elle ft
 la fentre comme moi; et puis, peu  peu, a m'amusa de l'examiner. Elle
tait accoude, et elle guettait les hommes, et les hommes aussi la
regardaient, tous ou presque tous. On aurait dit qu'ils taient prvenus
par quelque chose en approchant de la maison, qu'ils la flairaient comme
les chiens flairent le gibier, car ils levaient soudain la tte et
changeaient bien vite un regard avec elle, un regard de franc-maon. Le
sien disait: Voulez-vous?

Le leur rpondait: Pas le temps, ou bien: Une autre fois, ou bien:
Pas le sou, ou bien: Veux-tu te cacher, misrable! C'taient les yeux
des pres de famille qui disaient cette dernire phrase.

Tu ne te figures pas comme c'tait drle de la voir faire son mange ou
plutt son mtier.

Quelquefois elle fermait brusquement la fentre et je voyais un monsieur
tourner sous la porte. Elle l'avait pris, celui-l, comme un pcheur  la
ligne prend un goujon. Alors je commenais  regarder ma montre. Ils
restaient de douze  vingt minutes, jamais plus. Vraiment, elle me
passionnait,  la fin, cette araigne. Et puis elle n'tait pas laide,
cette fille.

Je me demandais: Comment fait-elle pour se faire comprendre si bien, si
vite, compltement. Ajoute-t-elle  son regard un signe de tte ou un
mouvement de main?

Et je pris ma lunette de thtre pour me rendre compte de son procd. Oh!
il tait bien simple: un coup d'oeil d'abord, puis un sourire, puis un tout
petit geste de tte qui voulait dire Montez-vous? Mais si lger, si
vague, si discret, qu'il fallait vraiment beaucoup de chic pour le russir
comme elle.

Et je me demandais: Est-ce que je pourrais le faire aussi bien, ce petit
coup de bas en haut, hardi et gentil; car il tait trs gentil, son geste.

Et j'allai l'essayer devant la glace. Ma chre, je le faisais mieux
qu'elle, beaucoup mieux! J'tais enchante; et je revins me mettre  la
fentre.

Elle ne prenait plus personne,  prsent, la pauvre fille, plus personne.
Vraiment elle n'avait pas de chance. Comme a doit tre terrible tout de
mme de gagner son pain de cette faon-l, terrible et amusant quelquefois,
car enfin il y en a qui ne sont pas mal, de ces hommes qu'on rencontre dans
la rue.

Maintenant ils passaient tous sur mon trottoir et plus un seul sur le
sien. Le soleil avait tourn. Ils arrivaient les uns derrire les autres,
des jeunes, des vieux, des noirs, des blonds, des gris, des blancs.

J'en voyais de trs gentils, mais trs gentils, ma chre, bien mieux que
mon mari, et que le tien, ton ancien mari, puisque tu es divorce.
Maintenant tu peux choisir.

Je me disais: Si je leur faisais le signe, est-ce qu'ils me
comprendraient, moi, moi qui suis une honnte femme? Et voil que je suis
prise d'une envie folle de le leur faire ce signe, mais d'une envie, d'une
envie de femme grosse... d'une envie pouvantable, tu sais, de ces
envies... auxquelles on ne peut pas rsister! J'en ai quelquefois comme a,
moi. Est-ce bte, dis, ces choses-l! Je crois que nous avons des mes de
singes, nous autres femmes. On m'a affirm du reste (c'est un mdecin qui
m'a dit a) que le cerveau du singe ressemblait beaucoup au ntre. Il faut
toujours que nous imitions quelqu'un. Nous imitons nos maris, quand nous
les aimons, dans le premier mois des noces, et puis nos amants ensuite, nos
amies, nos confesseurs quand ils sont bien. Nous prenons leurs manires de
penser, leurs manires de dire, leurs mots, leurs gestes, tout. C'est
stupide.

Enfin, moi quand je suis trop tente de faire une chose, je la fais
toujours.

Je me dis donc: Voyons, je vais essayer sur un, sur un seul, pour voir.
Qu'est-ce qui peut m'arriver? Rien! Nous changerons un sourire, et voil
tout, et je ne le reverrai jamais; et si je le vois il ne me reconnatra
pas; et s'il me reconnat je nierai, parbleu.

Je commence donc  choisir. J'en voulais un qui ft bien, trs bien. Tout
 coup je vois venir un grand blond, trs joli garon. J'aime les blonds,
tu sais.

Je le regarde. Il me regarde. Je souris, il sourit; je fais le geste; oh!
 peine,  peine; il rpond oui de la tte et le voil qui entre, ma
chrie! Il entre par la grande porte de la maison.

Tu ne te figures pas ce qui s'est pass en moi  ce moment-l! J'ai cru
que j'allais devenir folle. Oh! quelle peur! Songe, il allait parler aux
domestiques! A Joseph qui est tout dvou  mon mari! Joseph aurait cru
certainement que je connaissais ce monsieur depuis longtemps.

Que faire? dis? Que faire? Et il allait sonner, tout  l'heure, dans une
seconde, Que faire, dis? J'ai pens que le mieux tait de courir  sa
rencontre, de lui dire qu'il se trompait, de le supplier de s'en aller. Il
aurait piti d'une femme, d'une pauvre femme! Je me prcipite donc  la
porte et je l'ouvre juste au moment o il posait la main sur le timbre.

Je balbutiai, tout  fait folle: Allez-vous-en, Monsieur, allez-vous-en,
vous vous trompez, je suis une honnte femme, une femme marie. C'est une
erreur, une affreuse erreur; je vous ai pris pour un de mes amis  qui vous
ressemblez beaucoup. Ayez piti de moi, Monsieur.

Et voil qu'il se met  rire, ma chre, et il rpond: Bonjour, ma chatte.
Tu sais, je la connais, ton histoire. Tu es marie, c'est deux louis au
lieu d'un. Tu les auras. Allons montre-moi la route.

Et il me pousse; il referme la porte, et comme je demeurais, pouvante,
en face de lui, il m'embrasse, me prend par la taille et me fait rentrer
dans le salon qui tait rest ouvert.

Et puis, il se met  regarder tout comme un commissaire-priseur; et il
reprend: Bigre, c'est gentil, chez toi, c'est trs chic. Faut que tu sois
rudement dans la dche en ce moment-ci pour faire la fentre!

Alors, moi, je recommence  le supplier: Oh! Monsieur, allez-vous-en!
allez-vous-en! Mon mari va rentrer! Il va rentrer dans un instant, c'est
son heure! Je vous jure que vous vous trompez!

Et il me rpond tranquillement: Allons, ma belle, assez de manires comme
a. Si ton mari rentre, je lui donnerai cent sous pour aller prendre
quelque chose en face.

Comme il aperoit sur la chemine la photographie de Raoul, il me demande:

--C'est a, ton... ton mari?

--Oui, c'est lui.

--Il a l'air d'un joli mufle. Et a, qu'est-ce que c'est? Une de tes
amies?

C'tait ta photographie, ma chre, tu sais celle en toilette de bal. Je ne
savais plus ce que disais, je balbutiai:

--Oui c'est une de mes amies.

--Elle est trs gentille. Tu me la feras connatre.

Et voil la pendule qui se met  sonner cinq heures; et Raoul rentre tous
les jours  cinq heures et demie! S'il revenait avant que l'autre ft
parti, songe donc! Alors... alors... j'ai perdu la tte... tout  fait...
j'ai pens... j'ai pens... que... que le mieux... tait de... de... de...
me dbarrasser de cet homme le... le plus vite possible... Plus tt ce
serait fini... tu comprends... et... et voil... voil... puisqu'il le
fallait... et il le fallait, ma chre... il ne serait pas parti sans a...
Donc j'ai... j'ai... j'ai mis le verrou  la porte du salon... Voil.

       *       *       *       *       *

La petite marquise de Rennedon s'tait mise  rire, mais  rire follement,
la tte dans l'oreiller, secouant son lit tout entier.

Quand elle se fut un peu calme, elle demanda:

--Et... et... il tait joli garon...

--Mais oui.

--Et tu te plains?

--Mais... mais... vois-tu, ma chre, c'est que... il a dit... qu'il
reviendrait demain...  la mme heure... et j'ai... j'ai une peur atroce...
Tu n'as pas ide comme il est tenace... et volontaire... Que faire...
dis... que faire?

La petite marquise s'assit dans son lit pour rflchir; puis elle dclara
brusquement:

--Fais-le arrter.

La petite baronne fut stupfaite. Elle balbutia:

--Comment? Tu dis? A quoi penses-tu? Le faire arrter? Sous quel prtexte?

--Oh! c'est bien simple. Tu vas aller chez le commissaire; tu lui diras
qu'un monsieur te suit depuis trois mois; qu'il a eu l'insolence de monter
chez toi hier; qu'il t'a menace d'une nouvelle visite pour demain, et que
tu demandes protection  la loi. On te donnera deux agents qui
l'arrteront.

--Mais, ma chre, s'il raconte...

--Mais on ne le croira pas, sotte, du moment que tu auras bien arrang ton
histoire au commissaire. Et on te croira, toi, qui es une femme du monde
irrprochable.

--Oh! je n'oserai jamais.

--Il faut oser, ma chre, ou bien tu es perdue.

--Songe qu'il va... qu'il va m'insulter... quand on l'arrtera.

--Eh bien, tu auras des tmoins et tu le feras condamner.

--Condamner  quoi?

--A des dommages. Dans ce cas, il faut tre impitoyable!

--Ah!  propos de dommages... il y a une chose qui me gne beaucoup... mais
beaucoup... Il m'a laiss... deux louis... sur la chemine.

--Deux louis?

--Oui.

--Pas plus?

--Non.

--C'est peu. a m'aurait humilie, moi. Eh bien?

--Eh bien! qu'est-ce qu'il faut faire de cet argent?

La petite marquise hsita quelques secondes, puis rpondit d'une voix
srieuse:

--Ma chre... Il faut faire... il faut faire... un petit cadeau  ton
mari... a n'est que justice.


       *       *       *       *       *






LE DIABLE


Le paysan restait debout en face du mdecin, devant le lit de la mourante.
La vieille, calme, rsigne, lucide, regardait les deux hommes et les
coutait causer. Elle allait mourir; elle ne se rvoltait pas, son temps
tait fini, elle avait quatre-vingt-douze ans.

Par la fentre et la porte ouvertes, le soleil de juillet entrait  flots,
jetait sa flamme chaude sur le sol de terre brune, onduleux et battu par
les sabots de quatre gnrations de rustres. Les odeurs des champs venaient
aussi, pousses par la brise cuisante, odeurs des herbes, des bls, des
feuilles, brls sous la chaleur, de midi. Les sauterelles s'gosillaient,
emplissaient la campagne d'un crpitement clair, pareil au bruit des
criquets de bois qu'on vend aux enfants dans les foires.

Le mdecin, levant la voix, disait:

--Honor, vous ne pouvez pas laisser votre mre toute seule dans cet
tat-l. Elle passera d'un moment  l'autre!

Et le paysan, dsol, rptait:

--Faut pourtant que j'rentre mon bl; v'l trop longtemps qu'il est 
terre. L'temps est bon, justement. Que qu' t'en dis, ma m?

Et la vieille mourante, tenaille encore par l'avarice normande, faisait
oui de l'oeil et du front, engageait son fils  rentrer son bl et  la
laisser mourir toute seule.

Mais le mdecin se fcha et, tapant du pied:

--Vous n'tes qu'une brute, entendez-vous, et je ne vous permettrai pas de
faire a, entendez-vous! Et, si vous tes forc de rentrer votre bl
aujourd'hui mme, allez chercher la Rapet, parbleu! et faites-lui garder
votre mre. Je le veux, entendez-vous! Et si vous ne m'obissez pas, je
vous laisserai crever comme un chien, quand vous serez malade  votre tour,
entendez-vous?

Le paysan, un grand maigre, aux gestes lents, tortur par l'indcision, par
la peur du mdecin et par l'amour froce de l'pargne, hsitait, calculait,
balbutiait:

--Comben qu' prend, la Rapet, pour une garde?

Le mdecin criait:

--Est-ce que je sais, moi? a dpend du temps que vous lui demanderez.
Arrangez-vous avec elle, morbleu! Mais je veux qu'elle soit ici dans une
heure, entendez-vous?

L'homme se dcida:

--J'y vas, j'y vas; vous fchez point, m'sieu l'mdecin.

Et le docteur s'en alla, en appelant:

--Vous savez, vous savez, prenez garde, car je ne badine pas quand je me
fche, moi!

Ds qu'il fut seul, le paysan se tourna vers sa mre, et, d'une voix
rsigne:

--J'vas quri la Rapet, pisqu'il veut, c't homme. T'luge point tant qu'je
r'vienne.

Et il sortit  son tour.

       *       *       *       *       *

La Rapet, une vieille repasseuse, gardait les morts et les mourants de la
commune et des environs. Puis, ds qu'elle avait cousu ses clients dans le
drap dont ils ne devaient plus sortir, elle revenait prendre son fer dont
elle frottait le linge des vivants. Ride comme une pomme de l'autre anne,
mchante, jalouse, avare d'une avarice tenant du phnomne, courbe en deux
comme si elle et t casse aux reins par l'ternel mouvement du fer
promen sur les toiles, on et dit qu'elle avait pour l'agonie une sorte
d'amour monstrueux et cynique. Elle ne parlait jamais que des gens qu'elle
avait vus mourir, de toutes les varits de trpas auxquelles elle avait
assist; et elle les racontait avec une grande minutie de dtails toujours
pareils, comme un chasseur raconte ses coups de fusil.

Quand Honor Bontemps entra chez elle, il la trouva prparant de l'eau
bleue pour les collerettes des villageoises.

Il dit:

--Allons, bonsoir; a va-t-il comme vous voulez, la m Rapet?

Elle tourna vers lui la tte:

--Tout d'mme, tout d'mme. Et d'vot' part?

--Oh! d'ma part, a va-t- volont, mais c'est ma m qui n'va point.

--Vot'm?

--Oui, ma m.

--Qu qu'alle a votre m?

--All'a qu'a va tourner d'l'oeil!

La vieille femme retira ses mains de l'eau, dont les gouttes, bleutres et
transparentes, lui glissaient jusqu'au bout des doigts, pour retomber dans
le baquet.

Elle demanda, avec une sympathie subite:

--All'est si bas qu'a?

--L'mdecin dit qu'all' n'passera point la r'leve.

--Pour sr qu'all'est bas alors!

Honor hsita. Il lui fallait quelques prambules pour la proposition qu'il
prparait. Mais, comme il ne trouvait rien, il se dcida tout d'un coup:

--Comben qu'vous m'prendrez pour la garder jusqu'au bout? V savez que
j'sommes point riche. J'peux seulement point m'payer une servante. C'est
ben a qui l'a mise l, ma pauv'm, trop d'lugement, trop d'fatigue! A
travaillait comme dix, nonobstant ses quatre-vingt-douze. On n'en fait pu
de c'te graine-l!...

La Rapet rpliqua gravement:

--Y a deux prix: quarante sous l'jour, et trois francs la nuit pour les
riches. Vingt sous l'jour et quarante la nuit pour l'zautres. V m'donnerez
vingt et quarante.

Mais le paysan rflchissait. Il la connaissait bien, sa mre. Il savait
comme elle tait tenace, vigoureuse, rsistante. a pouvait durer huit
jours, malgr l'avis du mdecin.

Il dit rsolument:

--Non. J'aime ben qu'v me fassiez un prix, l, un prix pour jusqu'au bout.
J'courrons la chance d'part et d'autre. L'mdecin dit qu'alle passera
tantt. Si a s'fait tant mieux pour vous, tant pis pour m. Ma si all'
tient jusqu' demain ou pu longtemps tant mieux pour m, tant pis pour
vous!

La garde, surprise, regardait l'homme. Elle n'avait jamais trait un trpas
 forfait. Elle hsitait, tente par l'ide d'une chance  courir. Puis
elle souponna qu'on voulait la jouer.

--J'peux rien dire tant qu'j'aurai point vu vot' m, rpondit-elle.

--V'nez-y, la v.

Elle essuya ses mains et le suivit aussitt.

En route, ils ne parlrent point. Elle allait d'un pied press, tandis
qu'il allongeait ses grandes jambes comme s'il devait,  chaque pas,
traverser un ruisseau.

Les vaches couches dans les champs, accables par la chaleur, levaient
lourdement la tte et poussaient un faible meuglement vers ces deux gens
qui passaient, pour leur demander de l'herbe frache.

En approchant de sa maison, Honor Bontemps murmura:

---Si c'tait fini, tout d'mme?

Et le dsir inconscient qu'il en avait se manifesta dans le son de sa voix.

Mais la vieille n'tait point morte. Elle demeurait sur le dos, en son
grabat, les mains sur la couverture d'indienne violette, des mains
affreusement maigres, noues, pareilles  des btes tranges,  des crabes,
et fermes par les rhumatismes, les fatigues, les besognes presque
sculaires qu'elles avaient accomplies.

La Rapet s'approcha du lit et considra la mourante. Elle lui tta le
pouls, lui palpa la poitrine, l'couta respirer, la questionna pour
l'entendre parler; puis l'ayant encore longtemps contemple, elle sortit
suivie d'Honor. Son opinion tait assise. La vieille n'irait pas  la
nuit. Il demanda:

--H ben?

La garde rpondit:

--H ben, a durera deux jours, p'tt trois. Vous me donnerez six francs,
tout compris.

Il s'cria:

--Six francs! six francs! Avez-vous perdu le sens? M, je vous dis qu'elle
en a pour cinq ou six heures, pas plus!

Et ils discutrent longtemps, acharns tous deux. Comme la garde allait se
retirer, comme le temps passait, comme son bl ne se rentrerait pas tout
seul,  la fin, il consentit:

--Eh ben, c'est dit, six francs, tout compris, jusqu' la l've du corps.

--C'est dit, six francs.

Et il s'en alla,  longs pas, vers son bl couch sur le sol, sous le lourd
soleil qui mrit les moissons.

La garde rentra dans la maison.

Elle avait apport de l'ouvrage; car auprs des mourants et des morts elle
travaillait sans relche, tantt pour elle, tantt pour la famille qui
l'employait  cette double besogne moyennant un supplment de salaire.

Tout  coup, elle demanda:

--Vous a-t-on administre au moins, la m Bontemps?

La paysanne fit non de la tte; et la Rapet, qui tait dvote, se leva
avec vivacit.

--Seigneur Dieu, c'est-il possible? J'vas qurir m'sieur l'cur.

Et elle se prcipita vers le presbytre, si vite, que les gamins, sur la
place, la voyant trotter ainsi, crurent un malheur arriv.

       *       *       *       *       *

Le prtre s'en vint aussitt, en surplis, prcd de l'enfant de choeur qui
sonnait une clochette pour annoncer le passage de Dieu dans la campagne
brlante et calme. Des hommes, qui travaillaient au loin, taient leurs
grands chapeaux et demeuraient immobiles en attendant que le blanc vtement
et disparu derrire une ferme; les femmes qui ramassaient les gerbes se
redressaient pour faire le signe de la croix, des poules noires, effrayes,
fuyaient le long des fosss en se balanant sur leurs pattes jusqu'au trou,
bien connu d'elles, o elles disparaissaient brusquement; un poulain,
attach dans un pr, prit peur  la vue du surplis et se mit  tourner en
rond, au bout de sa corde, en lanant des ruades. L'enfant de choeur, en
jupe rouge, allait vite; et le prtre, la tte incline sur une paule et
coiff de sa barrette carre, le suivait en murmurant des prires; et la
Rapet venait derrire, toute penche, plie en deux, comme pour se
prosterner en marchant, et les mains jointes, comme  l'glise.

Honor, de loin, les vit passer. Il demanda:

--Ousqu'i va, not'cur?

Son valet, plus subtil, rpondit:

--I porte l'bon Dieu  ta m, pardi!

Le paysan ne s'tonna pas:

--a s'peut ben, tout d'mme!

Et il se remit au travail.

La mre Bontemps se confessa, reut l'absolution, communia; et le prtre
s'en revint, laissant seules les deux femmes dans la chaumire touffante.

Alors la Rapet commena  considrer la mourante, en se demandant si cela
durerait longtemps.

Le jour baissait; l'air plus frais entrait par souffles plus vifs, faisait
voltiger contre le mur une image d'pinal tenue par deux pingles; les
petits rideaux de la fentre, jadis blancs, jaunes maintenant et couverts
de taches de mouche, avaient l'air de s'envoler, de se dbattre, de vouloir
partir, comme l'me de la vieille.

Elle, immobile, les yeux ouverts, semblait attendre avec indiffrence la
mort si proche qui tardait  venir. Son haleine, courte, sifflait un peu
dans sa gorge serre. Elle s'arrterait tout  l'heure, et il y aurait sur
la terre une femme de moins, que personne ne regretterait.

A la nuit tombante, Honor rentra. S'tant approch du lit, il vit que sa
mre vivait encore, et il demanda:

--a va-t-il?

Comme il faisait autrefois quand elle tait indispose.

Puis il renvoya la Rapet en lui recommandant:

--D'main, cinq heures, sans faute. Elle rpondit:

--D'main, cinq heures.

Elle arriva, en effet, au jour levant.

Honor, avant de se rendre aux terres, mangeait sa soupe, qu'il avait faite
lui-mme.

La garde demanda:

--Eh ben, vot'm a-t-all' pass?

Il rpondit, avec un pli malin au coin des yeux:

--All'va plutt mieux.

Et il s'en alla.

La Rapet, saisie d'inquitude, s'approcha de l'agonisante, qui demeurait
dans le mme tat, oppresse et impassible, l'oeil ouvert et les mains
crispes sur sa couverture.

Et la garde comprit que cela pouvait durer deux jours, quatre jours, huit
jours ainsi; et une pouvante treignit son coeur d'avare, tandis qu'une
colre furieuse la soulevait contre ce finaud qui l'avait joue et contre
cette femme qui ne mourait pas.

Elle se mit au travail nanmoins et attendit, le regard fix sur la face
ride de la mre Bontemps.

Honor revint pour djeuner; il semblait content, presque goguenard; puis
il repartit. Il rentrait son bl, dcidment, dans des conditions
excellentes.

       *       *       *       *       *

La Rapet s'exasprait; chaque minute coule lui semblait, maintenant, du
temps vol, de l'argent vol. Elle avait envie, une envie folle de prendre
par le cou cette vieille bourrique, cette vielle ttue, cette vieille
obstine, et d'arrter, en serrant un peu, ce petit souffle rapide qui lui
volait son temps et son argent.

Puis elle rflchit au danger; et, d'autres ides lui passant par la tte,
elle se rapprocha du lit.

Elle demanda:

--Vos avez-t-il dj vu l'Diable?

La mre Bontemps murmura:

--Non.

Alors la garde se mit  causer,  lui conter des histoires pour terroriser
son me dbile de mourante.

Quelques minutes avant qu'on expirt, le Diable apparaissait, disait-elle,
 tous les agonisants. Il avait un balai  la main, une marmite sur la
tte, et il poussait de grands cris. Quand on l'avait vu, c'tait fini, on
n'en avait plus que pour peu d'instants. Et elle numrait tous ceux  qui
le Diable tait apparu devant elle, cette anne-l: Josphin Loisel,
Eulalie Ratier, Sophie Padagnau, Sraphine Grospied.

La mre Bontemps, mue enfin, s'agitait, remuait les mains, essayait de
tourner la tte pour regarder au fond de la chambre.

Soudain la Rapet disparut au pied du lit. Dans l'armoire, elle prit un drap
et s'enveloppa dedans; elle se coiffa de la marmite, dont les trois pieds
courts et courbs se dressaient ainsi que trois cornes; elle saisit un
balai de sa main droite, et, de la main gauche, un seau de fer-blanc,
qu'elle jeta brusquement en l'air pour qu'il retombt avec bruit.

Il fit, en heurtant le sol, un fracas pouvantable; alors, grimpe sur une
chaise, la garde souleva le rideau qui pendait au bout du lit, et elle
apparut, gesticulant, poussant des clameurs aigus au fond du pot de fer
qui lui cachait la face, et menaant de son balai, comme un diable de
guignol, la vieille paysanne  bout de vie.

Eperdue, le regard fou, la mourante fit un effort surhumain pour se
soulever et s'enfuir; elle sortit mme de sa couche ses paules et sa
poitrine; puis elle retomba avec un grand soupir. C'tait fini.

Et la Rapet, tranquillement, remit en place tous les objets, le balai au
coin de l'armoire, le drap dedans, la marmite sur le foyer, le seau sur la
planche et la chaise contre le mur. Puis, avec les gestes professionnels,
elle ferma les yeux normes de la morte, posa sur le lit une assiette,
versa dedans l'eau du bnitier, y trempa le buis clou sur la commode et,
s'agenouillant, se mit  rciter avec ferveur les prires des trpasss
qu'elle savait par coeur, par mtier.

Et quand Honor rentra, le soir venu, il la trouva priant, et il calcula
tout de suite qu'elle gagnait encore vingt sous sur lui, car elle n'avait
pass que trois jours et une nuit, ce qui faisait en tout cinq francs, au
lieu de six qu'il lui devait.


       *       *       *       *       *






LES ROIS


--Ah! dit le capitaine comte de Garens, je crois bien que je me le
rappelle, ce souper des Rois, pendant la guerre!

J'tais alors marchal des logis de hussards, et depuis quinze jours rdant
en claireur en face d'une avant-garde allemande. La veille, nous avions
sabr quelques uhlans et perdu trois hommes, dont ce pauvre petit
Raudeville. Vous vous rappelez bien, Joseph de Raudeville.

Or, ce jour-l, mon capitaine m'ordonna de prendre dix cavaliers et d'aller
occuper et de garder toute la nuit le village de Porterin, o l'on s'tait
battu cinq fois en trois semaines. Il ne restait pas vingt maisons debout
ni douze habitants dans ce gupier.

Je pris donc dix cavaliers et je partis vers quatre heures. A cinq heures,
en pleine nuit, nous atteignmes les premiers murs de Porterin. Je fis
halte et j'ordonnai  Marchas, vous savez bien, Pierre de Marchas, qui a
pous depuis la petite Martel-Auvelin, la fille du marquis de
Martel-Auvelin, d'entrer tout seul dans le village et de m'apporter des
nouvelles.

Je n'avais choisi que des volontaires, tous de bonne famille. a fait
plaisir, dans le service, de ne pas tutoyer des mufles. Ce Marchas tait
dgourdi comme pas un, fin comme un renard et souple comme un serpent. Il
savait venter des Prussiens ainsi qu'un chien vente un livre, trouver
des vivres l o nous serions morts de faim sans lui, et il obtenait des
renseignements de tout le monde, des renseignements toujours srs, avec une
adresse inimaginable.

Il revint au bout de dix minutes:

--a va bien, dit-il; aucun Prussien n'a pass par ici depuis trois jours.
Il est sinistre, ce village. J'ai caus avec une bonne soeur qui garde
quatre ou cinq malades dans un couvent abandonn.

J'ordonnai d'aller de l'avant, et nous pntrmes dans la rue principale.
On apercevait vaguement  droite,  gauche, des murs sans toit,  peine
visibles dans la nuit profonde. De place en place, une lumire brillait
derrire une vitre: une famille tait reste pour garder sa demeure  peu
prs debout, une famille de braves ou de pauvres. La pluie commenait 
tomber, une pluie menue, glace, qui nous gelait avant de nous avoir
mouills, rien qu'en touchant les manteaux. Les chevaux trbuchaient sur
des pierres, sur des poutres, sur des meubles. Marchas nous guidait, 
pied, devant nous, et tranant sa bte par la bride.

--O nous mnes-tu? lui demandai-je.

Il rpondit:

--J'ai un gte, un bon.

Et il s'arrta bientt devant une petite maison bourgeoise demeure
entire, bien close, btie sur la rue, avec un jardin derrire.

Au moyen d'un gros caillou ramass prs de la grille, Marchas fit sauter la
serrure, puis il gravit le perron, dfona la porte d'entre  coups de
pied et  coups d'paule, alluma un bout de bougie qu'il avait toujours en
poche, et nous prcda dans un bon et confortable logis de particulier
riche, en nous guidant avec assurance, avec une assurance admirable, comme
s'il avait vcu dans cette maison qu'il voyait pour la premire fois.

Deux hommes rests dehors gardaient nos chevaux.

Marchas dit au gros Ponderel, qui le suivait:

--Les curies doivent tre  gauche; j'ai vu a en entrant; va donc y loger
les btes, dont nous n'avons pas besoin.

Puis, se tournant vers moi:

--Donne des ordres, sacrebleu!

Il m'tonnait toujours, ce gaillard-l. Je rpondis en riant:

--Je vais placer mes sentinelles aux abords du pays. Je te retrouverai ici.

Il demanda:

--Combien prends-tu d'hommes?

--Cinq. Les autres les relveront  dix heures du soir.

--Bon. Tu m'en laisses quatre pour faire les provisions, la cuisine, et
mettre la table. Moi, je trouverai la cachette au vin.

Et je m'en allai reconnatre les rues dsertes jusqu' la sortie sur la
plaine, pour y placer mes factionnaires.

Une demi-heure plus tard, j'tais de retour. Je trouvai Marchas tendu dans
un grand fauteuil Voltaire, dont il avait t la housse, par amour du luxe,
disait-il. Il se chauffait les pieds au feu, en fumant un cigare excellent
dont le parfum emplissait la pice. Il tait seul, les coudes sur les bras
du sige, la tte entre les paules, les joues roses, l'oeil brillant,
l'air enchant.

Dans la pice voisine, j'entendais un bruit de vaisselle. Marchas me dit en
souriant d'une faon bate:

--a va, j'ai trouv le bordeaux dans le poulailler, le champagne sous les
marches du perron, l'eau-de-vie,--cinquante bouteilles de vraie fine--dans
le potager, sous un poirier qui, vu  la lanterne, ne m'a pas sembl droit.
Comme solide, nous avons deux poules, une oie, un canard, trois pigeons et
un merle cueilli dans une cage, rien que de la plume, comme tu vois. Tout
a cuit en ce moment. Ce pays est excellent.

Je m'tais assis en face de lui. La flamme de la chemine me grillait le
nez et les joues:

--O as-tu trouv ce bois-l? demandai-je.

Il murmura:

--Bois magnifique, voiture de matre, coup. C'est la peinture qui donne
cette flambe, un punch d'essence et de vernis. Bonne maison!

Je riais, tant je le trouvais drle, l'animal. Il reprit:

--Dire que c'est jour de Rois! J'ai fait mettre une fve dans l'oie; mais
pas de reine, c'est embtant, a!

Je rptai, comme un cho:

--C'est embtant; mais que veux-tu que j'y fasse, moi?

--Que tu en trouves, parbleu!

--De quoi?

--Des femmes.

--Des femmes?... Tu es fou!

--J'ai bien trouv l'eau-de-vie sous un poirier, moi, et le champagne sous
les marches du perron; et rien ne pouvait me guider encore.--Tandis que,
pour toi, une jupe c'est un indice certain. Cherche, mon vieux.

Il avait l'air si grave, si srieux, si convaincu que je ne savais plus
s'il plaisantait.

Je rpondis:

--Voyons, Marchas, tu blagues?

--Je ne blague jamais dans le service.

--Mais o diable veux-tu que j'en trouve, des femmes?

--O tu voudras. Il doit en rester deux ou trois dans le pays. Dniche et
apporte.

Je me levai. Il faisait trop chaud devant ce feu. Marchas reprit:

--Veux-tu une ide?

--Oui.

--Va trouver le cur.

--Le cur? Pourquoi faire?

--Invite-le  souper et prie-le d'amener une femme.

--Le cur! Une femme! Ah! ah! ah!

Marchas reprit avec une extraordinaire gravit:

--Je ne ris pas. Va trouver le cur, raconte-lui notre situation. Il doit
s'embter affreusement, il viendra. Mais dis-lui qu'il nous faut une femme
au minimum, une femme comme il faut, bien entendu, puisque nous sommes tous
des hommes du monde. Il doit connatre ses paroissiennes sur le bout du
doigt. S'il y en a une possible pour nous, et si tu t'y prends bien, il te
l'indiquera.

--Voyons, Marchas? A quoi penses-tu?

--Mon cher Garens, tu peux faire a trs bien. Ce serait mme trs drle.
Nous savons vivre, parbleu! et nous serons d'une distinction parfaite, d'un
chic extrme. Nomme-nous  l'abb, fais-le rire, attendris-le, sduis-le et
dcide-le!

--Non, c'est impossible.

Il rapprocha son fauteuil et, comme il connaissait mes cts faibles, le
gredin reprit:

--Songe donc comme ce serait crne  faire et amusant  raconter. On en
parlerait dans toute l'arme. a te ferait une rude rputation.

J'hsitais, tent par l'aventure. Il insista:

--Allons, mon petit Garens. Tu es chef de dtachement, toi seul peux aller
trouver le chef de l'Eglise en ce pays. Je t'en prie, vas-y. Je raconterai
la chose en vers, dans la _Revue des Deux-Mondes_, aprs la guerre, je te
le promets. Tu dois bien a  tes hommes. Tu les fais assez marcher depuis
un mois.

Je me levai en demandant:

--O est le presbytre?

--Tu prends la seconde rue  gauche. Au bout, tu trouveras une avenue; et,
au bout de l'avenue, l'glise. Le presbytre est  ct.

Je sortais; il me cria:

--Dis-lui le menu pour lui donner faim!

       *       *       *       *       *

Je dcouvris sans peine la petite maison de l'ecclsiastique,  ct d'une
grande vilaine glise de briques. Je frappai  coups de poing dans la
porte, qui n'avait ni sonnette ni marteau, et une voix forte demanda de
l'intrieur:

--Qui va l?

Je rpondis:

--Marchal des logis de hussards.

J'entendis un bruit de verrous et de clef tourne, et je me trouvai en face
d'un grand prtre  gros ventre, avec une poitrine de lutteur, des mains
formidables sortant de manches retrousses, un teint rouge et un air brave
homme.

Je fis le salut militaire.

--Bonjour, monsieur le cur.

Il avait craint une surprise, une embche de rdeurs, et il sourit en
rpondant:

--Bonjour, mon ami; entrez.

Je le suivis dans une petite chambre  pavs rouges, o brlait un maigre
feu, bien diffrent du brasier de Marchas.

Il me montra une chaise, et puis me dit:

--Qu'y a-t-il pour votre service?

--Monsieur l'abb, permettez-moi d'abord de me prsenter.

Et je lui tendis ma carte.

Il la reut et lut  mi-voix:

Le comte de Garens.

Je repris:

--Nous sommes ici onze, monsieur l'abb, cinq en grand'garde et six
installs chez un habitant inconnu. Ces six-l se nomment Garens, ici
prsent, Pierre de Marchas, Ludovic de Ponderel, le baron d'Etreillis, Karl
Massouligny, le fils du peintre, et Joseph Herbon, un jeune musicien. Je
viens, en leur nom et au mien, vous prier de nous faire l'honneur de souper
avec nous. C'est un souper des Rois, monsieur le cur, et nous voudrions le
rendre un peu gai.

Le prtre souriait. Il murmura:

--Il me semble que ce n'est gure l'occasion de s'amuser.

Je rpondis:

--Nous nous battons tous les jours, Monsieur. Quatorze de nos camarades
sont morts depuis un mois, et trois sont rests par terre, hier encore.
C'est la guerre. Nous jouons notre vie  tout instant, n'avons-nous pas le
droit de la jouer gaiement? Nous sommes Franais, nous aimons rire, nous
savons rire partout. Nos pres riaient bien sur l'chafaud! Ce soir, nous
voudrions nous dgourdir un peu, en gens comme il faut, et non pas en
soudards, vous me comprenez. Avons-nous tort?

Il rpondit vivement:

--Vous avez raison, mon ami, et j'accepte avec grand plaisir votre
invitation.

Il cria:

--Hermance!

Une vieille paysanne, tordue, ride, horrible, apparut et demanda:

--Qu qui a?

--Je ne dne pas ici, ma fille.

--O que vous dnez donc?

--Avec MM. les hussards.

J'eus envie de dire: Amenez votre bonne, pour voir la tte de Marchas,
mais je n'osai point.

Je repris:

--Parmi vos paroissiens rests dans le village, en voyez-vous quelqu'un ou
quelqu'une que je puisse inviter aussi?

Il hsita, chercha et dclara:

--Non, personne!

J'insistai:

--Personne!... Voyons, monsieur le cur, cherchez. Ce serait trs galant
d'avoir des dames. Je m'entends, des mnages! Est-ce que je sais, moi? Le
boulanger avec sa femme, l'picier, le... le... le... l'horloger... le...
le cordonnier... le... le pharmacien avec la pharmacienne... Nous avons un
bon repas, du vin, et serions enchants de laisser un bon souvenir aux gens
d'ici.

Le cur mdita longtemps encore, puis pronona avec rsolution:

--Non, personne.

Je me mis  rire:

--Sacristi! monsieur le cur, c'est ennuyeux de n'avoir pas une reine, car
nous avons une fve. Voyons, cherchez. Il n'y a pas un maire mari, un
adjoint mari, un conseiller municipal mari, un instituteur mari?...

--Non, toutes les dames sont parties.

--Quoi, il n'y a pas dans tout le pays une brave bourgeoise avec son
bourgeois de mari,  qui nous pourrions faire ce plaisir, car ce serait un
plaisir pour eux, un grand, dans les circonstances prsentes?

Mais tout  coup le cur se mit  rire, d'un rire violent qui le secouait
tout entier, et il criait:

--Ah! ah! ah! j'ai votre affaire, Jsus, Marie, j'ai votre affaire! Ah! ah!
ah! nous allons rire, mes enfants, nous allons rire. Et elles seront bien
contentes, allez, bien contentes, ah! ah!... O gtez-vous?

J'expliquai la maison en la dcrivant. Il comprit:

--Trs bien. C'est la proprit de M. Bertin-Lavaille. J'y serai dans une
demi-heure avec quatre dames!!!... Ah! ah! ah! quatre dames!!!...

Il sortit avec moi, riant toujours, et me quitta, en rptant:

--a va; dans une demi-heure, maison Bertin-Lavaille.

Je rentrai vite, trs tonn, trs intrigu.

--Combien de couverts? demanda Marchas en m'apercevant.

--Onze. Nous sommes six hussards, plus M. le cur et quatre dames.

Il fut stupfait. Je triomphais.

Il rptait:

--Quatre dames! Tu dis: quatre dames?

--Je dis: quatre dames.

--De vraies femmes?

--De vraies femmes.

--Bigre! Mes compliments!

--Je les accepte. Je les mrite.

Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et j'aperus une belle nappe
blanche jete sur une longue table autour de laquelle trois hussards en
tablier bleu disposaient des assiettes et des verres.

--Il y aura des femmes! cria Marchas.

Et les trois hommes se mirent  danser en applaudissant de toute leur
force.

Tout tait prt. Nous attendions. Nous attendmes prs d'une heure. Une
odeur dlicieuse de volailles rties flottait dans toute la maison.

Un coup frapp contre le volet nous souleva tous en mme temps. Le gros
Ponderel courut ouvrir, et, au bout d'une minute  peine, une petite bonne
Soeur apparut dans l'encadrement de la porte. Elle tait maigre, ride,
timide, et saluait coup sur coup les quatre hussards effars qui la
regardaient entrer. Derrire elle, un bruit de btons martelait le pav du
vestibule, et ds qu'elle eut pntr dans le salon, j'aperus, l'une
suivant l'autre, trois vieilles ttes en bonnet blanc, qui s'en venaient en
se balanant avec des mouvements diffrents, l'une chavirant  droite,
tandis que l'autre chavirait  gauche. Et, trois bonnes femmes se
prsentrent, boitant, tranant la jambe, estropies par les maladies et
dformes par la vieillesse, trois infirmes hors de service, les trois
seules pensionnaires capables de marcher encore de l'tablissement
hospitalier que dirigeait la Soeur Saint-Benot.

Elle s'tait retourne vers ses invalides, pleine de sollicitude pour
elles; puis, voyant mes galons de marchal des logis, elle me dit:

--Je vous remercie bien, monsieur l'officier, d'avoir pens  ces pauvres
femmes. Elles ont bien peu de plaisir dans la vie, et c'est pour elles en
mme temps un grand bonheur et un grand honneur que vous leur faites.

J'aperus le cur, rest dans l'ombre du couloir et qui riait de tout son
coeur. A mon tour, je me mis  rire, en regardant surtout la tte de
Marchas. Puis montrant des siges  la religieuse:

--Asseyez-vous, ma Soeur; nous sommes trs fiers et trs heureux que vous
ayez accept notre modeste invitation.

Elle prit trois chaises contre le mur, les aligna devant le feu, y
conduisit ses trois bonnes femmes, les plaa dessus, leur ta leurs cannes
et leurs chles qu'elle alla dposer dans un coin; puis, dsignant la
premire, une maigre  ventre norme, une hydropique assurment:

--Celle-l est la mre Paumelle, dont le mari s'est tu en tombant d'un
toit, et dont le fils est mort en Afrique. Elle a soixante-deux ans.

Puis elle dsigna la seconde, une grande dont la tte tremblait sans cesse:

--Celle-l est la mre Jean-Jean, ge de soixante-sept ans. Elle n'y voit
plus gure, ayant eu la figure flambe dans un incendie et la jambe droite
brle  moiti.

Elle nous montra, enfin, la troisime, une espce de naine, avec des yeux
saillants, qui roulaient de tous les cts, ronds et stupides.

--C'est la Putois, une innocente. Elle est ge de quarante-quatre ans
seulement.

J'avais salu les trois femmes comme si on m'et prsent  des Altesses
Royales, et, me tournant vers le cur:

--Vous tes, monsieur l'abb, un homme prcieux,  qui nous devrons tous
ici de la reconnaissance.

Tout le monde riait, en effet, hormis Marchas, qui semblait furieux.

--Notre Soeur Saint-Benot est servie! cria tout  coup Karl Massouligny.

Je la fis passer devant avec le cur, puis je soulevai la mre Paumelle,
dont je pris le bras et que je tranai dans la pice voisine, non sans
peine, car son ventre ballonn semblait plus pesant que du fer.

Le gros Ponderel enleva la mre Jean-Jean, qui gmissait pour avoir sa
bquille; et le petit Joseph Herbon dirigea l'idiote, la Putois, vers la
salle  manger, pleine d'odeur de viandes.

Ds que nous fmes en face de nos assiettes, la Soeur tapa trois coups dans
ses mains, et les femmes firent, avec la prcision de soldats qui
prsentent les armes, un grand signe de croix rapide. Puis le prtre
pronona, lentement, les paroles latines du _Benedicite_.

On s'assit, et les deux poules parurent, apportes par Marchas, qui voulait
servir pour ne point assister en convive  ce repas ridicule.

Mais je criai: Vite le champagne! Un bouchon sauta avec un bruit de
pistolet qu'on dcharge, et, malgr la rsistance du cur et de la bonne
Soeur, les trois hussards assis  ct des trois infirmes leur versrent de
force dans la bouche leurs trois verres pleins.

Massouligny, qui avait la facult d'tre chez lui partout et  l'aise avec
tout le monde, faisait la cour  la mre Paumelle de la faon la plus
drle. L'hydropique, dont l'humeur tait reste gaie, malgr ses malheurs,
lui rpondait en badinant avec une voix de fausset qui semblait factice, et
elle riait si fort des plaisanteries de son voisin que son gros ventre
semblait prt  monter et  rouler sur la table. Le petit Herbon avait
entrepris srieusement de griser l'idiote et le baron d'Etreillis, qui
n'avait pas l'esprit alerte, interrogeait la Jean-Jean sur la vie, les
habitudes et le rglement de l'hospice.

La religieuse, effare, criait  Massouligny:

--Oh! oh! vous allez la rendre malade; ne la faites pas rire comme a, je
vous en prie, Monsieur. Oh! Monsieur...

Puis elle se levait et se jetait sur Herbon pour lui arracher des mains un
verre plein qu'il vidait prestement, entre les lvres de la Putois.

Et le cur riait  se tordre, rptait  la Soeur:

--Laissez donc, pour une fois, a ne leur fait pas de mal. Laissez donc.

Aprs les deux poules, on avait mang le canard, flanqu des trois pigeons
et du merle; et l'oie parut, fumante, dore, rpandant une odeur chaude de
viande rissole et grasse.

La Paumelle, qui s'animait, battit des mains; la Jean-Jean cessa de
rpondre aux questions nombreuses du baron, et la Putois poussa des
grognements de joie, moiti cris et moiti soupirs, comme font les petits
enfants  qui on montre des bonbons.

--Permettez-vous, dit le cur, que je me charge de cet animal. Je m'entends
comme personne  ces oprations-l.

--Mais certainement, monsieur l'abb.

Et la Soeur dit:

--Si on ouvrait un peu la fentre? Elles ont trop chaud. Je suis sre
qu'elles seront malades.

Je me tournai vers Marchas:

--Ouvre la fentre une minute.

Il l'ouvrit, et l'air froid du dehors entra, fit vaciller les flammes des
bougies et tournoyer la fume de l'oie, dont le prtre, une serviette au
cou, soulevait les ailes avec science.

Nous le regardions faire, sans parler maintenant, intresss par le travail
allchant de ses mains, saisis d'un renouveau d'apptit  la vue de cette
grosse bte dore, dont les membres tombaient l'un aprs l'autre dans la
sauce brune, au fond du plat.

Et tout  coup, au milieu de ce silence gourmand qui nous tenait attentifs,
entra, par la fentre ouverte, le bruit lointain d'un coup de feu.

       *       *       *       *       *

Je fus debout si vite, que ma chaise roula derrire moi; et je criai:

--Tout le monde  cheval! Toi, Marchas, tu vas prendre deux hommes et aller
aux nouvelles. Je t'attends ici dans cinq minutes.

Et pendant que les trois cavaliers s'loignaient au galop dans la nuit, je
me mis en selle avec mes deux autres hussards, devant le perron de la
villa, tandis que le cur, la Soeur et les trois bonnes femmes montraient
aux fentres leurs ttes effares.

On n'entendait plus rien, qu'un aboiement de chien dans la campagne. La
pluie avait cess; il faisait froid, trs froid. Et bientt, je distinguai
de nouveau le galop d'un cheval, d'un seul cheval qui revenait.

C'tait Marchas. Je lui criai:

--Eh bien?

Il rpondit:

--Rien du tout, Franois a bless un vieux paysan, qui refusait de rpondre
au: Qui vive? et qui continuait d'avancer, malgr l'ordre de passer au
large. On l'apporte, d'ailleurs. Nous verrons ce que c'est.

J'ordonnai de remettre les chevaux  l'curie et j'envoyai mes deux soldats
au devant des autres, puis je rentrai dans la maison.

Alors le cur, Marchas et moi, nous descendmes un matelas dans le salon
pour y dposer le bless; la Soeur, dchirant une serviette, se mit  faire
de la charpie, tandis que les trois femmes perdues restaient assises dans
un coin.

Bientt, je distinguai un bruit de sabres, trans sur la route; je pris
une bougie pour clairer les hommes qui revenaient; et ils parurent,
portant cette chose inerte, molle, longue et sinistre, que devient un corps
humain quand la vie ne le soutient plus.

       *       *       *       *       *

On dposa le bless sur le matelas prpar pour lui; et je vis du premier
coup d'oeil que c'tait un moribond.

Il rlait et crachait du sang qui coulait des coins de ses lvres, chass
de sa bouche  chacun de ses hoquets. L'homme en tait couvert! Ses joues,
sa barbe, ses cheveux, son cou, ses vtements, semblaient en avoir t
frotts, avoir t baigns dans une cuve rouge. Et ce sang s'tait fig sur
lui, tait devenu terne, ml de boue, horrible  voir.

Le vieillard, envelopp dans une grande limousine de berger, entr'ouvrait
par moments ses yeux mornes, teints, sans pense, qui paraissaient
stupides d'tonnement, comme ceux des btes que le chasseur tue et qui le
regardent, tombes  ses pieds, aux trois quarts mortes dj, abruties par
la surprise et par l'pouvante.

Le cur s'cria:

--Ah! c'est le pre Placide, le vieux pasteur des Moulins. Il est sourd, le
pauvre, et n'a rien entendu. Ah! mon Dieu! vous avez tu ce malheureux!

La Soeur avait cart la blouse et la chemise, et regardait au milieu de la
poitrine un petit trou violet qui ne saignait plus.

--Il n'y a rien  faire, dit-elle.

Le berger, haletant affreusement, crachait toujours du sang avec chacun de
ses derniers souffles, et on entendait dans sa gorge, jusqu'au fond de ses
poumons, un gargouillement sinistre et continu.

Le cur, debout au-dessus de lui, leva sa main droite, dcrivit le signe de
la croix et pronona, d'une voix lente et solennelle, les paroles latines
qui lavent les mes.

Avant qu'il les et acheves, le vieillard fut agit d'une courte secousse,
comme si quelque chose venait de se briser en lui. Il ne respirait plus. Il
tait mort.

M'tant retourn, je vis un spectacle plus effrayant que l'agonie de ce
misrable: les trois vieilles, debout, serres l'une contre l'autre,
hideuses, grimaaient d'angoisse et d'horreur.

Je m'approchai d'elles, et elles se mirent  pousser des cris aigus, en
essayant de se sauver, comme si j'allais les tuer aussi.

La Jean-Jean, que sa jambe brle ne portait plus, tomba tout de son long
par terre.

La Soeur Saint-Benot, abandonnant le mort, courut vers ses infirmes, et
sans un mot pour moi, sans un regard, les couvrit de leurs chles, leur
donna leurs bquilles, les poussa vers la porte, les fit sortir et disparut
avec elles dans la nuit profonde, si noire.

Je compris que je ne pouvais mme les faire accompagner par un hussard, car
le seul bruit du sabre les et affoles.

Le cur regardait toujours le mort.

S'tant enfin retourn vers moi:

--Ah! quelle vilaine chose, dit-il.


       *       *       *       *       *






AU BOIS


Le maire allait se mettre  table pour djeuner quand on le prvint que le
garde champtre l'attendait  la mairie avec deux prisonniers.

Il s'y rendit aussitt, et il aperut en effet son garde champtre, le pre
Hochedur, debout et surveillant d'un air svre un couple de bourgeois
mrs.

L'homme, un gros pre,  nez rouge et  cheveux blancs, semblait accabl;
tandis que la femme, une petite mre endimanche, trs ronde, trs grasse,
aux joues luisantes, regardait d'un oeil de dfi l'agent de l'autorit qui
les avait captivs.

Le maire demanda:

--Qu'est-ce que c'est, pre Hochedur?

Le garde champtre fit sa dposition.

Il tait sorti le matin,  l'heure ordinaire, pour accomplir sa tourne du
ct des bois Champioux jusqu' la frontire d'Argenteuil. Il n'avait rien
remarqu d'insolite dans la campagne sinon qu'il faisait beau temps et que
les bls allaient bien, quand le fils aux Bredel, qui binait sa vigne,
avait cri:

--H, pre Hochedur, allez voir au bord du bois, au premier taillis, vous y
trouverez une couple de pigeons qu'ont bien cent trente ans  eux deux.

Il tait parti dans la direction indique; il tait entr dans le fourr et
il avait entendu des paroles et des soupirs qui lui firent supposer un
flagrant dlit de mauvaises moeurs.

Donc, avanant sur ses genoux et sur ses mains comme pour surprendre un
braconnier, il avait apprhend le couple prsent au moment o il
s'abandonnait  son instinct.

Le maire stupfait considra les coupables. L'homme comptait bien soixante
ans et la femme au moins cinquante-cinq.

Il se mit  les interroger, en commenant par le mle, qui rpondait d'une
voix si faible qu'on l'entendait  peine.

--Votre nom.

--Nicolas Beaurain.

--Votre profession.

--Mercier, rue des Martyrs,  Paris.

--Qu'est-ce que vous faisiez dans ce bois?

Le mercier demeura muet, les yeux baisss sur son gros ventre, les mains 
plat sur ses cuisses.

Le maire reprit:

--Niez-vous ce qu'affirme l'agent de l'autorit municipale?

--Non, Monsieur.

--Alors, vous avouez?

--Oui, Monsieur.

--Qu'avez-vous  dire pour votre dfense?

--Rien, Monsieur.

--O avez-vous rencontr votre complice?

--C'est ma femme, Monsieur.

--Votre femme?

--Oui, Monsieur.

--Alors... alors... vous ne vivez donc pas ensemble...  Paris?

--Pardon, Monsieur, nous vivons ensemble!

--Mais... alors... vous tes fou, tout  fait fou, mon cher Monsieur, de
venir vous faire pincer ainsi, en plein champ,  dix heures du matin.

Le mercier semblait prt  pleurer de honte. Il murmura:

--C'est elle qui a voulu a! Je lui disais bien que c'tait stupide. Mais
quand une femme a quelque chose dans la tte... vous savez... elle ne l'a
pas ailleurs.

Le maire, qui aimait l'esprit gaulois, sourit et rpliqua:

--Dans votre cas, c'est le contraire qui aurait d avoir lieu. Vous ne
seriez pas ici si elle ne l'avait eu que dans la tte.

Alors une colre saisit M. Beaurain, et se tournant vers sa femme:

--Vois-tu o tu nous as mens avec ta posie? Hein, y sommes-nous? Et nous
irons devant les tribunaux, maintenant,  notre ge, pour attentat aux
moeurs! Et il nous faudra fermer boutique, vendre la clientle et changer
de quartier! Y sommes-nous?

Mme Beaurain se leva, et, sans regarder son mari, elle s'expliqua sans
embarras, sans vaine pudeur, presque sans hsitation.

--Mon Dieu, monsieur le maire, je sais bien que nous sommes ridicules.
Voulez-vous me permettre de plaider ma cause comme un avocat, ou mieux
comme une pauvre femme; et j'espre que vous voudrez bien nous renvoyer
chez nous, et nous pargner la honte des poursuites.

Autrefois, quand j'tais jeune, j'ai fait la connaissance de M. Beaurain
dans ce pays-ci, un dimanche. Il tait employ dans un magasin de mercerie;
moi j'tais demoiselle dans un magasin de confections. Je me rappelle de a
comme d'hier. Je venais passer les dimanches ici, de temps en temps, avec
une amie, Rose Levque, avec qui j'habitais rue Pigalle. Rose avait un bon
ami, et moi pas. C'est lui qui nous conduisait ici. Un samedi, il
m'annona, en riant, qu'il amnerait un camarade le lendemain. Je compris
bien ce qu'il voulait; mais je rpondis que c'tait inutile. J'tais sage,
Monsieur.

Le lendemain donc, nous avons trouv au chemin de fer Monsieur Beaurain.
Il tait bien de sa personne  cette poque-l. Mais j'tais dcide  ne
pas cder, et je ne cdai pas non plus.

Nous voici donc arrivs  Bezons. Il faisait un temps superbe, de ces
temps qui vous chatouillent le coeur. Moi, quand il fait beau, aussi bien
maintenant qu'autrefois, je deviens bte  pleurer, et quand je suis  la
campagne je perds la tte. La verdure, les oiseaux qui chantent, les bls
qui remuent au vent, les hirondelles qui vont si vite, l'odeur de l'herbe,
les coquelicots, les marguerites, tout a me rend folle! C'est comme le
champagne quand on n'en a pas l'habitude!

Donc il faisait un temps superbe, et doux, et clair, qui vous entrait dans
le corps par les yeux en regardant et par la bouche en respirant. Rose et
Simon s'embrassaient toutes les minutes! a me faisait quelque chose de les
voir. M. Beaurain et moi nous marchions derrire eux, sans gure parler.
Quand on ne se connat pas on ne trouve rien  se dire. Il avait l'air
timide, ce garon, et a me plaisait de le voir embarrass. Nous voici
arrivs dans le petit bois. Il y faisait frais comme dans un bain, et tout
le monde s'assit sur l'herbe. Rose et son ami me plaisantaient sur ce que
j'avais l'air svre; vous comprenez bien que je ne pouvais pas tre
autrement. Et puis voil qu'ils recommencent  s'embrasser sans plus se
gner que si nous n'tions pas l; et puis ils se sont parl tout bas; et
puis ils se sont levs et ils sont partis dans les feuilles sans rien dire.
Jugez quelle sotte figure je faisais, moi, en face de ce garon que je
voyais pour la premire fois. Je me sentais tellement confuse de les voir
partir ainsi que a me donna du courage; et je me suis mise  parler. Je
lui demandai ce qu'il faisait; il tait commis de mercerie, comme je vous
l'ai appris tout  l'heure. Nous causmes donc quelques instants; a
l'enhardit, lui, et il voulut prendre des privauts, mais je le remis  sa
place, et roide, encore. Est-ce pas vrai, monsieur Beaurain?

M. Beaurain, qui regardait ses pieds avec confusion, ne rpondit pas.

Elle reprit: Alors il a compris que j'tais sage, ce garon, et il s'est
mis  me faire la cour gentiment, en honnte homme. Depuis ce jour il est
revenu tous les dimanches. Il tait trs amoureux de moi, Monsieur. Et moi
aussi je l'aimais beaucoup, mais l, beaucoup! c'tait un beau garon,
autrefois.

Bref, il m'pousa en septembre et nous prmes notre commerce rue des
Martyrs.

Ce fut dur pendant des annes, Monsieur. Les affaires n'allaient pas; et
nous ne pouvions gure nous payer des parties de campagne. Et puis, nous en
avions perdu l'habitude. On a autre chose en tte; on pense  la caisse
plus qu'aux fleurettes, dans le commerce. Nous vieillissions, peu  peu,
sans nous en apercevoir, en gens tranquilles qui ne pensent plus gure 
l'amour. On ne regrette rien tant qu'on ne s'aperoit pas que a vous
manque.

Et puis, Monsieur, les affaires ont mieux t, nous nous sommes rassurs
sur l'avenir! Alors, voyez-vous, je ne sais pas trop ce qui s'est pass en
moi, non, vraiment, je ne sais pas!

Voil que je me suis remise  rver comme une petite pensionnaire. La vue
des voiturettes de fleurs qu'on trane dans les rues me tirait les larmes.
L'odeur des violettes venait me chercher  mon fauteuil, derrire ma
caisse, et me faisait battre le coeur! Alors je me levais et je m'en venais
sur le pas de ma porte pour regarder le bleu du ciel entre les toits. Quand
on regarde le ciel dans une rue, a a l'air d'une rivire, d'une longue
rivire qui descend sur Paris en se tortillant; et les hirondelles passent
dedans comme des poissons. C'est bte comme tout, ces choses-l,  mon ge!
Que voulez-vous, Monsieur, quand on a travaill toute sa vie, il vient un
moment o on s'aperoit qu'on aurait pu faire autre chose, et, alors, on
regrette, oh! oui, on regrette! Songez donc que, pendant vingt ans,
j'aurais pu aller cueillir des baisers dans les bois, comme les autres,
comme les autres femmes. Je songeais comme c'est bon d'tre couch sous les
feuilles en aimant quelqu'un! Et j'y pensais tous les jours, toutes les
nuits! Je rvais de clairs de lune sur l'eau jusqu' avoir envie de me
noyer.

Je n'osais pas parler de a  M. Beaurain dans les premiers temps. Je
savais bien qu'il se moquerait de moi et qu'il me renverrait vendre mon fil
et mes aiguilles! Et puis,  vrai dire, M. Beaurain ne me disait plus grand
chose; mais en me regardant dans ma glace, je comprenais bien aussi que je
ne disais plus rien  personne, moi!

Donc, je me dcidai et je lui proposai une partie de campagne au pays o
nous nous tions connus. Il accepta sans dfiance et nous voici arrivs, ce
matin, vers les neuf heures.

Moi je me sentis toute retourne quand je suis entre dans les bls. a ne
vieillit pas, le coeur des femmes! Et, vrai, je ne voyais plus mon mari tel
qu'il est, mais bien tel qu'il tait autrefois! a, je vous le jure,
Monsieur. Vrai de vrai, j'tais grise. Je me mis  l'embrasser; il en fut
plus tonn que si j'avais voulu l'assassiner. Il me rptait: Mais tu es
folle. Mais tu es folle, ce matin. Qu'est-ce qui te prend?... Je ne
l'coutais pas, moi, je n'coutais que mon coeur. Et je le fis entrer dans
le bois... Et voil!... J'ai dit la vrit, monsieur le maire, toute la
vrit.

Le maire tait un homme d'esprit. Il se leva, sourit, et dit: Allez en
paix, Madame, et ne pchez plus... sous les feuilles.


       *       *       *       *       *






UNE FAMILLE


J'allais revoir mon ami Simon Radevin que je n'avais point aperu depuis
quinze ans.

Autrefois c'tait mon meilleur ami, l'ami de ma pense, celui avec qui on
passe les longues soires tranquilles et gaies, celui  qui on dit les
choses intimes du coeur, pour qui on trouve, en causant doucement, les
ides rares, fines, ingnieuses, dlicates, nes de la sympathie mme qui
excite l'esprit et le met  l'aise.

Pendant bien des annes nous ne nous tions gure quitts. Nous avions
vcu, voyag, song, rv ensemble, aim les mmes choses d'un mme amour,
admir les mmes livres, compris les mmes oeuvres, frmi des mmes
sensations, et si souvent ri des mmes tres que nous nous comprenions
compltement, rien qu'en changeant un coup d'oeil.

Puis il s'tait mari. Il avait pous tout  coup une fillette de province
venue  Paris pour chercher un fianc. Comment cette petite blondasse,
maigre, aux mains niaises, aux yeux clairs et vides,  la voix frache et
bte, pareille  cent mille poupes  marier, avait-elle cueilli ce garon
intelligent et fin? Peut-on comprendre ces choses-l? Il avait sans doute
espr le bonheur, lui, le bonheur simple, doux et long entre les bras
d'une femme bonne, tendre et fidle; et il avait entrevu tout cela, dans le
regard transparent de cette gamine aux cheveux ples.

Il n'avait pas song que l'homme actif, vivant et vibrant, se fatigue de
tout ds qu'il a saisi la stupide ralit,  moins qu'il ne s'abrutisse au
point de ne plus rien comprendre.

Comment allais-je le retrouver? Toujours vif, spirituel, rieur et
enthousiaste, ou bien endormi par la vie provinciale? Un homme peut changer
en quinze ans!

       *       *       *       *       *

Le train s'arrta dans une petite gare. Comme je descendais de wagon, un
gros, trs gros homme, aux joues rouges, au ventre rebondi, s'lana vers
moi, les bras ouverts, en criant: Georges. Je l'embrassai, mais je ne
l'avais pas reconnu. Puis je murmurai stupfait: Cristi, tu n'as pas
maigri. Il rpondit en riant: Que veux-tu? La bonne vie! la bonne table!
les bonnes nuits! Manger et dormir voil mon existence!

Je le contemplai, cherchant dans cette large figure les traits aims.
L'oeil seul n'avait point chang; mais je ne retrouvais plus le regard et
je me disais: S'il est vrai que le regard est le reflet de la pense, la
pense de cette tte-l n'est plus celle d'autrefois, celle que je
connaissais si bien.

L'oeil brillait pourtant, plein de joie et d'amiti; mais il n'avait plus
cette clart intelligente qui exprime, autant que la parole, la valeur d'un
esprit.

Tout  coup, Simon me dit:

--Tiens, voici mes deux ans.

Une fillette de quatorze ans, presque femme, et un garon de treize ans,
vtu en collgien, s'avancrent d'un air timide et gauche.

Je murmurai: C'est  toi?

Il rpondit en riant: Mais, oui.

--Combien en as-tu donc?

--Cinq! Encore trois rests  la maison!

Il avait rpondu cela d'un air fier, content, presque triomphant; et moi je
me sentais saisi d'une piti profonde, mle d'un vague mpris, pour ce
reproducteur orgueilleux et naf qui passait ses nuits  faire des enfants
entre deux sommes, dans sa maison de province, comme un lapin dans une
cage.

Je montai dans une voiture qu'il conduisait lui-mme et nous voici partis 
travers la ville, triste ville, somnolente et terne o rien ne remuait par
les rues, sauf quelques chiens et deux ou trois bonnes. De temps en temps,
un boutiquier, sur sa porte, tait son chapeau; Simon rendait le salut et
nommait l'homme pour me prouver sans doute qu'il connaissait tous les
habitants par leur nom. La pense me vint qu'il songeait  la dputation,
ce rve de tous les enterrs de province.

On eut vite travers la cit, et la voiture entra dans un jardin qui avait
des prtentions de parc, puis s'arrta devant une maison  tourelles qui
cherchait  passer pour chteau.

--Voil mon trou, disait Simon, pour obtenir un compliment.

Je rpondis:

--C'est dlicieux.

Sur le perron, une dame apparut, pare pour la visite, coiffe pour la
visite, avec des phrases prtes pour la visite. Ce n'tait plus la fillette
blonde et fade que j'avais vue  l'glise quinze ans plus tt, mais une
grosse dame  falbalas et  frisons, une de ces dames sans ge, sans
caractre, sans lgance, sans esprit, sans rien de ce qui constitue une
femme. C'tait une mre, enfin, une grosse mre banale, la pondeuse, la
poulinire humaine, la machine de chair qui procre sans autre
proccupation dans l'me que ses enfants et son livre de cuisine.

Elle me souhaita la bienvenue et j'entrai dans le vestibule o trois
mioches aligns par rang de taille semblaient placs l pour une revue
comme des pompiers devant un maire.

Je dis:

--Ah! ah! voici les autres?

Simon, radieux les nomma Jean, Sophie et Gontran.

La porte du salon tait ouverte. J'y pntrai et j'aperus au fond d'un
fauteuil quelque chose qui tremblotait, un homme, un vieux homme paralys.

Madame Radevin s'avana:

--C'est mon grand-pre, monsieur. Il a quatre-vingt-sept ans.

Puis elle cria dans l'oreille du vieillard trpidant: C'est un ami de
Simon, papa. L'anctre fit un effort pour me dire bonjour et il vagit:
Oua, oua, oua en agitant sa main. Je rpondis: Vous tes trop aimable,
Monsieur, et je tombai sur un sige.

Simon venait d'entrer; il riait:

--Ah! ah! tu as fait la connaissance de bon papa. Il est impayable, ce
vieux; c'est la distraction des enfants. Il est gourmand, mon cher,  se
faire mourir  tous les repas. Tu ne te figures point ce qu'il mangerait si
on le laissait libre. Mais tu verras, tu verras. Il fait de l'oeil aux
plats sucrs comme si c'taient des demoiselles. Tu n'as jamais rien
rencontr de plus drle, tu verras tout  l'heure.

Puis on me conduisit dans ma chambre, pour faire ma toilette, car l'heure
du dner approchait. J'entendais dans l'escalier un grand pitinement et je
me retournai. Tous les enfants me suivaient en procession, derrire leur
pre, sans doute pour me faire honneur.

Ma chambre donnait sur la plaine, une plaine sans fin, toute nue, un ocan
d'herbes, de bls et d'avoine, sans un bouquet d'arbres ni un coteau, image
saisissante et triste de la vie qu'on devait mener dans cette maison.

Une cloche sonna. C'tait pour le dner. Je descendis.

Mme Radevin prit mon bras d'un air crmonieux et on passa dans la salle 
manger. Un domestique roulait le fauteuil du vieux qui,  peine plac
devant son assiette, promena sur le dessert un regard avide et curieux en
tournant avec peine, d'un plat vers l'autre, sa tte branlante.

Alors Simon se frotta les mains: Tu vas t'amuser, me dit-il. Et tous les
enfants, comprenant qu'on allait me donner le spectacle de grand-papa
gourmand, se mirent  rire en mme temps, tandis que leur mre souriait
seulement en haussant les paules.

Radevin se mit  hurler vers le vieillard en formant porte-voix de ses
mains.

--Nous avons ce soir de la crme au riz sucr.

La face ride de l'aeul s'illumina et il trembla plus fort de haut en bas,
pour indiquer qu'il avait compris et qu'il tait content.

Et on commena  dner.

Regarde, murmura Simon. Le grand-pre n'aimait pas la soupe et refusait
d'en manger. On l'y forait, pour sa sant; et le domestique lui enfonait
de force dans la bouche la cuiller pleine, tandis qu'il soufflait avec
nergie, pour ne pas avaler le bouillon rejet ainsi en jet d'eau sur la
table et sur ses voisins.

Les petits enfants se tordaient de joie tandis que leur pre, trs content,
rptait: Est-il drle, ce vieux?

Et tout le long du repas on ne s'occupa que de lui. Il dvorait du regard
les plats poss sur la table; et de sa main follement agite essayait de
les saisir et de les attirer  lui. On les posait presque  porte pour
voir ses efforts perdus, son lan tremblotant vers eux, l'appel dsol de
tout son tre, de son oeil, de sa bouche, de son nez qui les flairait. Et
il bavait d'envie sur sa serviette en poussant des grognements inarticuls.
Et toute la famille se rjouissait de ce supplice odieux et grotesque.

Puis on lui servait sur son assiette un tout petit morceau qu'il mangeait
avec une gloutonnerie fivreuse, pour avoir plus vite autre chose.

Quand arriva le riz sucr, il eut presque une convulsion. Il gmissait de
dsir.

Gontran lui cria: Vous avez trop mang, vous n'en aurez pas. Et on fit
semblant de ne lui en point donner.

Alors il se mit  pleurer. Il pleurait en tremblant plus fort, tandis que
tous les enfants riaient.

On lui apporta enfin sa part, une toute petite part; et il fit, en mangeant
la premire bouche de l'entremets, un bruit de gorge comique et glouton,
et un mouvement du cou pareil  celui des canards qui avalent un morceau
trop gros.

Puis, quand il eut fini, il se mit  trpigner pour en obtenir encore.

Pris de piti devant la torture de ce Tantale attendrissant et ridicule,
j'implorai pour lui: Voyons, donne-lui encore un peu de riz?

Simon rpondit: Oh! non, mon cher, s'il mangeait trop,  son ge, a
pourrait lui faire mal.

Je me tus, rvant sur cette parole. O morale,  logique,  sagesse! A son
ge! Donc, on le privait du seul plaisir qu'il pouvait encore goter, par
souci de sa sant! Sa sant! qu'en ferait-il, ce dbris inerte et
tremblotant? On mnageait ses jours, comme on dit? Ses jours? Combien de
jours, dix, vingt, cinquante ou cent? Pourquoi? Pour lui? ou pour conserver
plus longtemps  la famille le spectacle de sa gourmandise impuissante?

Il n'avait plus rien  faire en cette vie, plus rien. Un seul dsir lui
restait, une seule joie; pourquoi ne pas lui donner entirement cette joie
dernire, la lui donner jusqu' ce qu'il en mourt.

Puis, aprs une longue partie de cartes, je montai dans ma chambre pour me
coucher: j'tais triste, triste, triste!

Et je me mis  ma fentre. On n'entendait rien au dehors qu'un trs lger,
trs doux, trs joli gazouillement d'oiseau dans un arbre, quelque part.
Cet oiseau devait chanter ainsi,  voix basse, dans la nuit, pour bercer sa
femelle endormie sur ses oeufs.

Et je pensai aux cinq enfants de mon pauvre ami, qui devait ronfler
maintenant aux cts de sa vilaine femme.


       *       *       *       *       *






JOSEPH


Elles taient grises, tout  fait grises, la petite baronne Andre de
Fraisires et la petite comtesse Nomi de Gardens.

Elles avaient dn en tte--tte, dans le salon vitr qui regardait la
mer. Par les fentres ouvertes, la brise molle d'un soir d't entrait,
tide et frache en mme temps, une brise savoureuse d'ocan. Les deux
jeunes femmes, tendues sur leurs chaises longues, buvaient maintenant de
minute en minute une goutte de chartreuse en fumant des cigarettes, et
elles se faisaient des confidences intimes, des confidences que seule cette
jolie ivresse inattendue pouvait amener sur leurs lvres.

Leurs maris taient retourns  Paris dans l'aprs-midi, les laissant
seules sur cette petite plage dserte qu'ils avaient choisie pour viter
les rdeurs galants des stations  la mode. Absents cinq jours sur sept,
ils redoutaient les parties de campagne, les djeuners sur l'herbe, les
leons de natation et la rapide familiarit qui nat dans le dsoeuvrement
des villes d'eaux. Dieppe, Etretat, Trouville leur paraissant donc 
craindre, ils avaient lou une maison btie et abandonne par un original
dans le vallon de Roqueville, prs Fcamp, et ils avaient enterr l leurs
femmes pour tout l't.

Elles taient grises. Ne sachant qu'inventer pour se distraire, la petite
baronne avait propos  la petite comtesse un dner fin, au champagne.
Elles s'taient d'abord beaucoup amuses  cuisiner elles-mmes ce dner;
puis elles l'avaient mang avec gaiet en buvant ferme pour calmer la soif
qu'avait veille dans leur gorge la chaleur des fourneaux. Maintenant
elles bavardaient et draisonnaient  l'unisson en fumant des cigarettes et
en se gargarisant doucement avec la chartreuse. Vraiment, elles ne savaient
plus du tout ce qu'elles disaient.

La comtesse, les jambes en l'air sur le dossier d'une chaise, tait plus
partie encore que son amie.

--Pour finir une soire comme celle-l, disait-elle, il nous faudrait des
amoureux. Si j'avais prvu a tantt, j'en aurais fait venir deux de Paris
et je t'en aurais cd un...

--Moi, reprit l'autre, j'en trouve toujours; mme ce soir, si j'en voulais
un, je l'aurais.

--Allons donc! A Roqueville, ma chre? un paysan, alors.

--Non, pas tout  fait.

--Alors, raconte-moi.

--Qu'est-ce que tu veux que je te raconte?

--Ton amoureux?

--Ma chre, moi je ne peux pas vivre sans tre aime. Si je n'tais pas
aime, je me croirais morte.

--Moi aussi.

--N'est-ce pas?

--Oui. Les hommes ne comprennent pas a! nos maris surtout!

--Non, pas du tout. Comment veux-tu qu'il en soit autrement? L'amour qu'il
nous faut est fait de gteries, de gentillesses, de galanteries. C'est la
nourriture de notre coeur, a. C'est indispensable  notre vie,
indispensable, indispensable...

--Indispensable.

--Il faut que je sente que quelqu'un pense  moi, toujours, partout. Quand
je m'endors, quand je m'veille, il faut que je sache qu'on m'aime quelque
part, qu'on rve de moi, qu'on me dsire. Sans cela je serais malheureuse,
malheureuse. Oh! mais malheureuse  pleurer tout le temps.

--Moi aussi.

--Songe donc que c'est impossible autrement. Quand un mari a t gentil
pendant six mois, ou un an, ou deux ans, il devient forcment une brute,
oui, une vraie brute... Il ne se gne plus pour rien, il se montre tel
qu'il est, il fait des scnes pour les notes, pour toutes les notes. On ne
peut pas aimer quelqu'un avec qui on vit toujours.

--a, c'est bien vrai.

--N'est-ce pas?... O donc en tais-je? Je ne me rappelle plus du tout.

--Tu disais que tous les maris sont des brutes!

--Oui, des brutes... tous.

--C'est vrai.

--Et aprs?...

--Quoi, aprs?

--Qu'est-ce que je disais aprs?

--Je ne sais pas, moi, puisque tu ne l'as pas dit?

--J'avais pourtant quelque chose  te raconter.

--Oui, c'est vrai, attends?...

--Ah! j'y suis...

--Je t'coute.

--Je te disais donc que moi, je trouve partout des amoureux.

--Comment fais-tu?

--Voil. Suis-moi bien. Quand j'arrive dans un pays nouveau, je prends des
notes et je fais mon choix.

--Tu fais ton choix?

--Oui, parbleu. Je prends des notes d'abord. Je m'informe. Il faut avant
tout qu'un homme soit discret, riche et gnreux, n'est-ce pas?

--C'est vrai?

--Et puis, il faut qu'il me plaise comme homme.

--Ncessairement.

--Alors je l'amorce.

--Tu l'amorces?

--Oui, comme on fait pour prendre du poisson. Tu n'as jamais pch  la
ligne?

--Non, jamais.

--Tu as eu tort. C'est trs amusant. Et puis c'est instructif. Donc, je
l'amorce...

--Comment fais-tu?

--Bte, va. Est-ce qu'on ne prend pas les hommes qu'on veut prendre, comme
s'ils avaient le choix! Et ils croient choisir encore... ces imbciles...
mais c'est nous qui choisissons... toujours... Songe donc, quand on n'est
pas laide, et pas sotte, comme nous, tous les hommes sont des prtendants,
tous, sans exception. Nous, nous les passons en revue du matin au soir, et
quand nous en avons vis un nous l'amorons...

--a ne me dit pas comment tu fais?

--Comment je fais?... mais je ne fais rien. Je me laisse regarder, voil
tout.

--Tu te laisses regarder?...

--Mais oui. a suffit. Quand on s'est laiss regarder plusieurs fois de
suite, un homme vous trouve aussitt la plus jolie et la plus sduisante de
toutes les femmes. Alors il commence  vous faire la cour. Moi je lui
laisse comprendre qu'il n'est pas mal, sans rien dire bien entendu; et il
tombe amoureux comme un bloc. Je le tiens. Et a dure plus ou moins, selon
ses qualits.

--Tu prends comme a tous ceux que tu veux?

--Presque tous.

--Alors, il y en a qui rsistent?

--Quelquefois.

--Pourquoi?

--Oh! pourquoi? On est Joseph pour trois raisons. Parce qu'on est trs
amoureux d'une autre. Parce qu'on est d'une timidit excessive et parce
qu'on est... comment dirai-je?... incapable de mener jusqu'au bout la
conqute d'une femme...

--Oh! ma chre!... Tu crois?...

--Oui... oui... J'en suis sre... il y en a beaucoup de cette dernire
espce, beaucoup, beaucoup... beaucoup plus qu'on ne croit. Oh! ils ont
l'air de tout le monde... ils sont habills comme les autres... ils font
les paons... Quand je dis les paons... je me trompe, ils ne pourraient pas
se dployer.

--Oh! ma chre...

--Quand aux timides, ils sont quelquefois d'une sottise imprenable. Ce sont
des hommes qui ne doivent pas savoir se dshabiller, mme pour se coucher
tout seuls, quand ils ont une glace dans leur chambre. Avec ceux-l, il
faut tre nergique, user du regard et de la poigne de main. C'est mme
quelquefois inutile. Ils ne savent jamais comment ni par o commencer.
Quand on perd connaissance devant eux, comme dernier moyen... ils vous
soignent... Et pour peu qu'on tarde  reprendre ses sens... ils vont
chercher du secours.

Ceux que je prfre, moi, ce sont les amoureux des autres. Ceux-l, je les
enlve d'assaut, ... ... ...  la bayonnette, ma chre!

--C'est bon, tout a, mais quand il n'y a pas d'hommes, comme ici, par
exemple.

--J'en trouve.

--Tu en trouves. O a?

--Partout. Tiens, a me rappelle mon histoire.

Voil deux ans, cette anne, que mon mari m'a fait passer l't dans sa
terre de Bougrolles. L, rien... mais tu entends, rien de rien, de rien, de
rien! Dans les manoirs des environs, quelques lourdauds dgotants, des
chasseurs de poil et de plume vivant dans des chteaux sans baignoires, de
ces hommes qui transpirent et se couchent par l-dessus, et qu'il serait
impossible de corriger, parce qu'ils ont des principes d'existence
malpropres.

Devine ce que j'ai fait?

--Je ne devine pas!

--Ah! ah! ah! Je venais de lire un tas de romans de George Sand pour
l'exaltation de l'homme du peuple, des romans o les ouvriers sont sublimes
et tous les hommes du monde criminels. Ajoute  cela que j'avais vu
_Ruy-Blas_ l'hiver prcdent et que a m'avait beaucoup frappe. Eh bien!
un de nos fermiers avait un fils, un beau gars de vingt-deux ans, qui avait
tudi pour tre prtre, puis quitt le sminaire par dgot. Eh bien, je
l'ai pris comme domestique!

--Oh!... Et aprs!...

--Aprs... aprs, ma chre, je l'ai trait de trs haut, en lui montrant
beaucoup de ma personne. Je ne l'ai pas amorc, celui-l, ce rustre, je
l'ai allum!...

--Oh! Andre!

--Oui, a m'amusait mme beaucoup. On dit que les domestiques, a ne compte
pas! Eh bien il ne comptait point. Je le sonnais pour les ordres chaque
matin quand ma femme de chambre m'habillait, et aussi chaque soir quand
elle me dshabillait.

--Oh! Andre?

--Ma chre, il a flamb comme un toit de paille. Alors,  table, pendant
les repas, je n'ai plus parl que de propret, de soins du corps, de
douches, de bains. Si bien qu'au bout de quinze jours il se trempait matin
et soir dans la rivire, puis se parfumait  empoisonner le chteau. J'ai
mme t oblige de lui interdire les parfums, en lui disant, d'un air
furieux, que les hommes ne devaient jamais employer que l'eau de Cologne.

--Oh! Andre!

--Alors, j'ai eu l'ide d'organiser une bibliothque de campagne. J'ai fait
venir quelques centaines de romans moraux que je prtais  tous nos paysans
et  mes domestiques. Il s'tait gliss dans ma collection quelques
livres... quelques livres... potiques... de ceux qui troublent les mes...
des pensionnaires et des collgiens... Je les ai donns  mon valet de
chambre. a lui a appris la vie... une drle de vie.

--Oh... Andre!

--Alors je suis devenue familire avec lui, je me suis mise  le tutoyer.
Je l'avais nomm Joseph. Ma chre, il tait dans un tat... dans un tat
effrayant... Il devenait maigre comme... comme un coq... et il roulait des
yeux de fou. Moi je m'amusais normment. C'est un de mes meilleurs ts...

--Et aprs?...

--Aprs... oui... Eh bien, un jour que mon mari tait absent, je lui ai dit
d'atteler le panier pour me conduire dans les bois. Il faisait trs chaud,
trs chaud... Voil!

--Oh! Andre, dis-moi tout... a m'amuse tant.

--Tiens, bois un verre de Chartreuse, sans a je finirais le carafon toute
seule. Eh bien aprs, je me suis trouve mal en route.

--Comment a?

--Que tu es bte. Je lui ai dit que j'allais me trouver mal et qu'il
fallait me porter sur l'herbe. Et puis quand j'ai t sur l'herbe j'ai
suffoqu et je lui ai dit de me dlacer. Et puis, quand j'ai t dlace,
j'ai perdu connaissance.

--Tout  fait.

--Oh non, pas du tout.

--Eh bien?

--Eh bien! j'ai t oblige de rester prs d'une heure sans connaissance.
Il ne trouvait pas de remde. Mais j'ai t patiente, et je n'ai rouvert
les yeux qu'aprs sa chute.

--Oh! Andre!... Et qu'est-ce que tu lui as dit?

--Moi rien! Est-ce que je savais quelque chose, puisque j'tais sans
connaissance? Je l'ai remerci. Je lui ai dit de me remettre en voiture; et
il m'a ramene au chteau. Mais il a failli verser en tournant la barrire!

--Oh! Andre! Et c'est tout?...

--C'est tout...

--Tu n'as perdu connaissance qu'une fois?

--Rien qu'une fois, parbleu! Je ne voulais pas faire mon amant de ce
goujat.

--L'as-tu gard longtemps aprs a?

--Mais oui. Je l'ai encore. Pourquoi est-ce que je l'aurais renvoy. Je
n'avais pas  m'en plaindre.

--Oh! Andre! Et il t'aime toujours?

--Parbleu.

--O est-il?

La petite baronne tendit la main vers la muraille et poussa le timbre
lectrique. La porte s'ouvrit presque aussitt, et un grand valet entra qui
rpandait autour de lui une forte senteur d'eau de Cologne.

La baronne lui dit: Joseph, mon garon, j'ai peur de me trouver mal, va me
chercher ma femme de chambre.

L'homme demeurait immobile comme un soldat devant un officier, et fixait un
regard ardent sur sa matresse, qui reprit: Mais va donc vite, grand sot,
nous ne sommes pas dans le bois aujourd'hui, et Rosalie me soignera mieux
que toi.

Il tourna sur ses talons et sortit.

La petite comtesse, effare, demanda:

--Et qu'est-ce que tu diras  ta femme de chambre?

--Je lui dirai que c'est pass! Non, je me ferai tout de mme dlacer. a
me soulagera la poitrine, car je ne peux plus respirer. Je suis grise... ma
chre... mais grise  tomber si je me levais.


       *       *       *       *       *






L'AUBERGE


Pareille  toutes les htelleries de bois plantes dans les Hautes-Alpes,
au pied des glaciers, dans ces couloirs rocheux et nus qui coupent les
sommets blancs des montagnes, l'auberge de Schwarenbach sert de refuge aux
voyageurs qui suivent le passage de la Gemmi.

Pendant 6 mois elle reste ouverte, habite par la famille de Jean Hauser;
puis, ds que les neiges s'amoncellent, emplissant le vallon et rendant
impraticable la descente sur Loche, les femmes, le pre et les trois fils
s'en vont, et laissent pour garder la maison le vieux guide Gaspard Hari
avec le jeune guide Ulrich Kunsi, et Sam le gros chien de montagne.

Les deux hommes et la bte demeurent jusqu'au printemps dans cette prison
de neige, n'ayant devant les yeux que la pente immense et blanche du
Balmhorn, entours de sommets ples et luisants, enferms, bloqus,
ensevelis sous la neige qui monte autour d'eux, enveloppe, treint, crase
la petite maison, s'amoncelle sur le toit, atteint les fentres et mure la
porte.

C'tait le jour o la famille Hauser allait retourner  Loche, l'hiver
approchant et la descente devenant prilleuse.

Trois mulets partirent en avant, chargs de hardes et de bagages et
conduits par les trois fils. Puis la mre, Jeanne Hauser, et sa fille
Louise montrent sur un quatrime mulet, et se mirent en route  leur tour.

Le pre les suivait accompagn des deux gardiens qui devaient escorter la
famille jusqu'au sommet de la descente.

Ils contournrent d'abord le petit lac, gel maintenant au fond du grand
trou de rochers qui s'tend devant l'auberge, puis ils suivirent le vallon
clair comme un drap et domin de tous cts par des sommets de neige.

Une averse de soleil tombait sur ce dsert blanc clatant et glac,
l'allumait d'une flamme aveuglante et froide; aucune vie n'apparaissait
dans cet ocan des monts; aucun mouvement dans cette solitude dmesure;
aucun bruit n'en troublait le profond silence.

Peu  peu, le jeune guide Ulrich Kunsi, un grand suisse aux longues jambes,
laissa derrire lui le pre Hauser et le vieux Gaspard Hari, pour rejoindre
le mulet qui portait les deux femmes.

La plus jeune le regardait venir, semblait l'appeler d'un oeil triste.
C'tait une petite paysanne blonde, dont les joues laiteuses et les cheveux
ples paraissaient dcolors par les longs sjours au milieu des glaces.

Quand il eut rejoint la bte qui la portait, il posa la main sur la croupe
et ralentit le pas. La mre Hauser se mit  lui parler, numrant avec des
dtails infinis toutes les recommandations de l'hivernage. C'tait la
premire fois qu'il restait l-haut, tandis que le vieux Hari avait dj
pass quatorze hivers sous la neige dans l'auberge de Schwarenbach.

Ulrich Kunsi coutait, sans avoir l'air de comprendre, et regardait sans
cesse la jeune fille. De temps en temps il rpondait: Oui, madame Hauser.
Mais sa pense semblait loin et sa figure calme demeurait impassible.

Ils atteignirent le lac de Daube, dont la longue surface gele s'tendait,
toute plate, au fond du val. A droite, le Daubenhorn montrait ses rochers
noirs dresss  pic auprs des normes moraines du glacier de Loemmern que
dominait le Wildstrubel.

Comme ils approchaient du col de la Gemmi, o commence la descente sur
Loche, ils dcouvrirent tout  coup l'immense horizon des Alpes du Valais
dont les sparait la profonde et large valle du Rhne.

C'tait, au loin, un peuple de sommets blancs, ingaux, crass ou pointus
et luisants sous le soleil: le Mischabel avec ses deux cornes, le puissant
massif du Wissehorn, le lourd Brunnegghorn, la haute et redoutable pyramide
du Cervin, ce tueur d'hommes, et la Dent-Blanche, cette monstrueuse
coquette.

Puis, au-dessous d'eux, dans un trou dmesur, au fond d'un abme
effrayant, ils aperurent Loche, dont les maisons semblaient des grains de
sable jets dans cette crevasse norme que finit et que ferme la Gemmi, et
qui s'ouvre, l-bas, sur le Rhne.

Le mulet s'arrta au bord du sentier qui va, serpentant, tournant sans
cesse et revenant, fantastique et merveilleux, le long de la montagne
droite, jusqu' ce petit village presque invisible,  son pied. Les femmes
sautrent dans la neige.

Les deux vieux les avaient rejoints.

--Allons, dit le pre Hauser, adieu et bon courage,  l'an prochain, les
amis.

Le pre Hari rpta: A l'an prochain.

Ils s'embrassrent. Puis Mme Hauser,  son tour, tendit ses joues; et la
jeune fille en fit autant.

Quand ce fut le tour d'Ulrich Kunsi, il murmura dans l'oreille de Louise:
N'oubliez point ceux d'en-haut. Elle rpondit non si bas, qu'il devina
sans l'entendre.

--Allons, adieu, rpta Jean Hauser, et bonne sant.

Et, passant devant les femmes, il commena  descendre.

Ils disparurent bientt tous les trois au premier dtour du chemin.

Et les deux hommes s'en retournrent vers l'auberge de Schwarenbach.

Ils allaient lentement, cte  cte, sans parler. C'tait fini, ils
resteraient seuls, face  face, quatre ou cinq mois.

Puis Gaspard Hari se mit  raconter sa vie de l'autre hiver. Il tait
demeur avec Michel Canol, trop g maintenant pour recommencer; car un
accident peut arriver pendant cette longue solitude. Ils ne s'taient pas
ennuys, d'ailleurs; le tout tait d'en prendre son parti ds le premier
jour; et on finissait par se crer des distractions, des jeux, beaucoup de
passe-temps.

Ulrich Kunsi l'coutait, les yeux baisss, suivant en pense ceux qui
descendaient vers le village par tous les festons de la Gemmi.

Bientt ils aperurent l'auberge,  peine visible, si petite, un point noir
au pied de la monstrueuse vague de neige.

Quand ils ouvrirent, Sam, le gros chien fris, se mit  gambader autour
d'eux.

--Allons, fils, dit le vieux Gaspard, nous n'avons plus de femme
maintenant, il faut prparer le dner, tu vas plucher les pommes de terre.

Et tous deux, s'asseyant sur des escabeaux de bois, commencrent  tremper
la soupe.

La matine du lendemain sembla longue  Ulrich Kunsi. Le vieux Hari fumait
et crachait dans l'tre, tandis que le jeune homme regardait par la fentre
l'clatante montagne en face de la maison.

Il sortit dans l'aprs-midi, et refaisant le trajet de la veille, il
cherchait sur le sol les traces des sabots du mulet qui avait port les
deux femmes. Puis quand il fut au col de la Gemmi, il se coucha sur le
ventre au bord de l'abme, et regarda Loche.

Le village dans son puits de rocher n'tait pas encore noy sous la neige,
bien qu'elle vint tout prs de lui, arrte net par les forts de sapins
qui protgeaient ses environs. Ses maisons basses ressemblaient, de
l-haut,  des pavs, dans une prairie.

La petite Hauser tait l, maintenant, dans une de ces demeures grises.
Dans laquelle? Ulrich Kunsi se trouvait trop loin pour les distinguer
sparment. Comme il aurait voulu descendre, pendant qu'il le pouvait
encore!

Mais le soleil avait disparu derrire la grande cime de Wildstrubel; et le
jeune homme rentra. Le pre Hari fumait. En voyant revenir son compagnon,
il lui proposa une partie de cartes; et ils s'assirent en face l'un de
l'autre des deux cts de la table.

Ils jourent longtemps, un jeu simple qu'on nomme la brisque, puis, ayant
soup, ils se couchrent.

Les jours qui suivirent furent pareils au premier, clairs et froids, sans
neige nouvelle. Le vieux Gaspard passait ses aprs-midi  guetter les
aigles et les rares oiseaux qui s'aventurent sur ces sommets glacs, tandis
que Ulrich retournait rgulirement au col de la Gemmi pour contempler le
village. Puis ils jouaient aux cartes, aux ds, aux dominos, gagnaient et
perdaient de petits objets pour intresser leur partie.

Un matin, Hari, lev le premier, appela son compagnon. Un nuage mouvant,
profond et lger, d'cume blanche s'abattait sur eux, autour d'eux, sans
bruit, les ensevelissait peu  peu sous un pais et sourd matelas de
mousse. Cela dura quatre jours et quatre nuits. Il fallut dgager la porte
et les fentres, creuser un couloir et tailler des marches pour s'lever
sur cette poudre de glace que douze heures de gele avaient rendue plus
dure que le granit des moraines.

Alors, ils vcurent comme des prisonniers, ne s'aventurant plus gure en
dehors de leur demeure. Ils s'taient partag les besognes qu'ils
accomplissaient rgulirement. Ulrich Kunsi se chargeait des nettoyages,
des lavages, de tous les soins et de tous les travaux de propret. C'tait
lui aussi qui cassait le bois, tandis que Gaspard Hari faisait la cuisine
et entretenait le feu. Leurs ouvrages, rguliers et monotones, taient
interrompus par de longues parties de cartes ou de ds. Jamais ils ne se
querellaient, tant tous deux calmes et placides. Jamais mme ils n'avaient
d'impatiences, de mauvaise humeur, ni de paroles aigres, car ils avaient
fait provision de rsignation pour cet hivernage sur les sommets.

Quelquefois, le vieux Gaspard prenait son fusil et s'en allait  la
recherche des chamois; il en tuait de temps en temps. C'tait alors fte
dans l'auberge de Schwarenbach et grand festin de chair frache.

Un matin, il partit ainsi. Le thermomtre du dehors marquait dix-huit
au-dessous de glace. Le soleil n'tant pas encore lev, le chasseur
esprait surprendre les btes aux abords du Wildstrubel.

Ulrich, demeur seul, resta couch jusqu' dix heures. Il tait d'un
naturel dormeur; mais il n'et point os s'abandonner ainsi  son penchant
en prsence du vieux guide toujours ardent et matinal.

Il djeuna lentement avec Sam, qui passait aussi ses jours et ses nuits 
dormir devant le feu; puis il se sentit triste, effray mme de la
solitude, et saisi par le besoin de la partie de cartes quotidienne, comme
on l'est par le dsir d'une habitude invincible.

Alors il sortit pour aller au-devant de son compagnon qui devait rentrer 
quatre heures.

La neige avait nivel toute la profonde valle, comblant les crevasses,
effaant les deux lacs, capitonnant les rochers; ne faisant plus, entre les
sommets immenses, qu'une immense cuve blanche rgulire, aveuglante et
glace.

Depuis trois semaines, Ulrich n'tait plus revenu au bord de l'abme d'o
il regardait le village. Il y voulut retourner avant de gravir les pentes
qui conduisaient  Wildstrubel. Loche maintenant tait aussi sous la
neige, et les demeures ne se reconnaissaient plus gure, ensevelies sous ce
manteau ple.

Puis, tournant  droite, il gagna le glacier de Loemmern. Il allait de son
pas allong de montagnard, en frappant de son bton ferr la neige aussi
dure que la pierre. Et il cherchait avec son oeil perant le petit point
noir et mouvant, au loin, sur cette nappe dmesure.

Quand il fut au bord du glacier, il s'arrta, se demandant si le vieux
avait bien pris ce chemin; puis il se mit  longer les moraines d'un pas
plus rapide et plus inquiet.

Le jour baissait; les neiges devenaient roses; un vent sec et gel courait
par souffles brusques sur leur surface de cristal. Ulrich poussa un cri
d'appel aigu, vibrant, prolong. La voix s'envola dans le silence de mort
o dormaient les montagnes; elle courut au loin, sur les vagues immobiles
et profondes d'cume glaciale, comme un cri d'oiseau sur les vagues de la
mer; puis elle s'teignit et rien ne lui rpondit.

Il se remit  marcher. Le soleil s'tait enfonc, l-bas, derrire les
cimes que les reflets du ciel empourpraient encore; mais les profondeurs de
la valle devenaient grises. Et le jeune homme eut peur tout  coup. Il lui
sembla que le silence, le froid, la solitude, la mort hivernale de ces
monts entraient en lui, allaient arrter et geler son sang, raidir ses
membres, faire de lui un tre immobile et glac. Et il se mit  courir,
s'enfuyant vers sa demeure. Le vieux, pensait-il, tait rentr pendant son
absence. Il avait pris un autre chemin; il serait assis devant le feu, avec
un chamois mort  ses pieds.

Bientt il aperut l'auberge. Aucune fume n'en sortait. Ulrich courut plus
vite, ouvrit la porte. Sam s'lana pour le fter, mais Gaspard Hari
n'tait point revenu.

Effar, Kunsi tournait sur lui-mme, comme s'il se ft attendu  dcouvrir
son compagnon cach dans un coin. Puis il ralluma le feu et fit la soupe,
esprant toujours voir revenir le vieillard.

De temps en temps, il sortait pour regarder s'il n'apparaissait pas. La
nuit tait tombe, la nuit blafarde des montagnes, la nuit ple, la nuit
livide qu'clairait, au bord de l'horizon, un croissant jaune et fin prt 
tomber derrire les sommets.

Puis le jeune homme rentrait, s'asseyait, se chauffait les pieds et les
mains en rvant aux accidents possibles.

Gaspard avait pu se casser une jambe, tomber dans un trou, faire un faux
pas qui lui avait tordu la cheville. Et il restait tendu dans la neige,
saisi, raidi par le froid, l'me en dtresse, perdu, criant peut-tre au
secours, appelant de toute la force de sa gorge dans le silence de la nuit.

Mais o? La montagne tait si vaste, si rude, si prilleuse aux environs,
surtout en cette saison, qu'il aurait fallu tre dix ou vingt guides et
marcher pendant huit jours dans tous les sens pour trouver un homme en
cette immensit.

Ulrich Kunsi, cependant, se rsolut  partir avec Sam si Gaspard Hari
n'tait point revenu entre minuit et une heure du matin.

Et il fit ses prparatifs.

Il mit deux jours de vivres dans un sac, prit ses crampons d'acier, roula
autour de sa taille une corde longue, mince et forte, vrifia l'tat de son
bton ferr et de la hachette qui sert  tailler des degrs dans la glace.
Puis il attendit. Le feu brlait dans la chemine; le gros chien ronflait
sous la clart de la flamme; l'horloge battait comme un coeur ses coups
rguliers dans sa gaine de bois sonore.

Il attendait, l'oreille veille aux bruits lointains, frissonnant quand le
vent lger frlait le toit et les murs.

Minuit sonna; il tressaillit. Puis, comme il se sentait frmissant et
apeur, il posa de l'eau sur le feu, afin de boire du caf bien chaud avant
de se mettre en route.

Quand l'horloge fit tinter une heure, il se dressa, rveilla Sam, ouvrit la
porte et s'en alla dans la direction du Wildstrubel. Pendant cinq heures,
il monta, escaladant des rochers au moyen de ses crampons, taillant la
glace, avanant toujours et parfois hlant, au bout de sa corde, le chien
rest au bas d'un escarpement trop rapide. Il tait six heures environ,
quand il atteignit un des sommets o le vieux Gaspard venait souvent  la
recherche des chamois.

Et il attendit que le jour se levt.

Le ciel plissait sur sa tte; et soudain une lueur bizarre, ne on ne sait
d'o, claira brusquement l'immense ocan des cimes ples qui s'tendaient
 cent lieues autour de lui. On et dit que cette clart vague sortait de
la neige elle-mme pour se rpandre dans l'espace. Peu  peu les sommets
lointains les plus hauts devinrent tous d'un rose tendre comme de la chair,
et le soleil rouge apparut derrire les lourds gants des Alpes bernoises.

Ulrich Kunsi se remit en route. Il allait comme un chasseur, courb, piant
des traces, disant au chien: Cherche, mon gros, cherche.

Il redescendait la montagne  prsent, fouillant de l'oeil les gouffres, et
parfois appelant, jetant un cri prolong, mort bien vite dans l'immensit
muette. Alors, il collait  terre l'oreille, pour couter; il croyait
distinguer une voix, se mettait  courir, appelait de nouveau, n'entendait
plus rien et s'asseyait, puis, dsespr. Vers midi, il djeuna et fit
manger Sam, aussi las que lui-mme. Puis il recommena ses recherches.

Quand le soir vint, il marchait encore, ayant parcouru cinquante kilomtres
de montagne. Comme il se trouvait trop loin de sa maison pour y rentrer, et
trop fatigu pour se traner plus longtemps, il creusa un trou dans la
neige et s'y blottit avec son chien, sous une couverture qu'il avait
apporte. Et ils se couchrent l'un contre l'autre, l'homme, et la bte,
chauffant leurs corps l'un  l'autre et gels jusqu'aux molles cependant.

Ulrich ne dormit gure, l'esprit hant de visions, les membres secous de
frissons.

Le jour allait paratre quand il se releva. Ses jambes taient raides comme
des barres de fer, son me faible  le faire crier d'angoisse, son coeur
palpitant  le laisser choir d'motion ds qu'il croyait entendre un bruit
quelconque.

Il pensa soudain qu'il allait aussi mourir de froid dans cette solitude, et
l'pouvante de cette mort, fouettant son nergie, rveilla sa vigueur.

Il descendait maintenant vers l'auberge, tombant, se relevant, suivi de
loin par Sam, qui boitait sur trois pattes.

Ils atteignirent Schwarenbach seulement vers quatre heures de l'aprs-midi.
La maison tait vide. Le jeune homme fit du feu, mangea et s'endormit,
tellement abruti qu'il ne pensait plus  rien.

Il dormit longtemps, trs longtemps, d'un sommeil invincible. Mais soudain,
une voix, un cri, un nom: Ulrich, secoua son engourdissement profond et
le fit se dresser. Avait-il rv? tait-ce un de ces appels bizarres qui
traversent les rves des mes inquites? Non, il l'entendait encore, ce cri
vibrant, entr dans son oreille et rest dans sa chair jusqu'au bout de ses
doigts nerveux. Certes, on avait cri; on avait appel: Ulrich! Quelqu'un
tait l, prs de la maison. Il n'en pouvait douter. Il ouvrit donc la
porte et hurla: C'est toi, Gaspard! de toute la puissance de sa gorge.

Rien ne rpondit; aucun son, aucun murmure, aucun gmissement, rien. Il
faisait nuit. La neige tait blme.

Le vent s'tait lev, le vent glac qui brise les pierres et ne laisse rien
de vivant sur ces hauteurs abandonnes. Il passait par souffles brusques
plus desschants et plus mortels que le vent de feu du dsert. Ulrich, de
nouveau, cria: Gaspard!--Gaspard!--Gaspard!

Puis il attendit. Tout demeura muet sur la montagne! Alors, une pouvante
le secoua jusqu'aux os. D'un bond il rentra dans l'auberge, ferma la porte
et poussa les verrous; puis il tomba grelottant sur une chaise, certain
qu'il venait d'tre appel par son camarade au moment o il rendait
l'esprit.

De cela il tait sr, comme on est sr de vivre ou de manger du pain. Le
vieux Gaspard Hari avait agonis pendant deux jours et trois nuits quelque
part, dans un trou, dans un de ces profonds ravins immaculs dont la
blancheur est plus sinistre que les tnbres des souterrains. Il avait
agonis pendant deux jours et trois nuits, et il venait de mourir tout 
l'heure en pensant  son compagnon. Et son me,  peine libre, s'tait
envole vers l'auberge o dormait Ulrich, et elle l'avait appel de par la
vertu mystrieuse et terrible qu'ont les mes des morts de hanter les
vivants. Elle avait cri, cette me sans voix, dans l'me accable du
dormeur; elle avait cri son adieu dernier, ou son reproche, ou sa
maldiction sur l'homme qui n'avait point assez cherch.

Et Ulrich la sentait l, tout prs, derrire le mur, derrire la porte
qu'il venait de refermer. Elle rdait, comme un oiseau de nuit qui frle de
ses plumes une fentre claire; et le jeune homme perdu tait prt 
hurler d'horreur. Il voulait s'enfuir et n'osait point sortir; il n'osait
point et n'oserait plus dsormais, car le fantme resterait l, jour et
nuit, autour de l'auberge, tant que le corps du vieux guide n'aurait pas
t retrouv et dpos dans la terre bnite d'un cimetire.

Le jour vint et Kunsi reprit un peu d'assurance au retour brillant du
soleil. Il prpara son repas, fit la soupe de son chien, puis il demeura
sur une chaise, immobile, le coeur tortur, pensant au vieux couch sur la
neige.

Puis, ds que la nuit recouvrit la montagne, des terreurs nouvelles
l'assaillirent. Il marchait maintenant dans la cuisine noire, claire 
peine par la flamme d'une chandelle, il marchait d'un bout  l'autre de la
pice,  grands pas, coutant, coutant si le cri effrayant de l'autre nuit
n'allait pas encore traverser le silence morne du dehors. Et il se sentait
seul, le misrable, comme aucun homme n'avait jamais t seul! Il tait
seul dans cet immense dsert de neige, seul  deux mille mtres au-dessus
de la terre habite, au-dessus des maisons humaines, au-dessus de la vie
qui s'agite, bruit et palpite, seul dans le ciel glac! Une envie folle le
tenaillait de se sauver n'importe o, n'importe comment, de descendre 
Loche en se jetant dans l'abme; mais il n'osait seulement pas ouvrir la
porte, sr que l'autre, le mort, lui barrerait la route, pour ne pas rester
seul non plus l-haut.

Vers minuit, las de marcher, accabl d'angoisse et de peur, il s'assoupit
enfin sur une chaise, car il redoutait son lit comme on redoute un lieu
hant.

Et soudain le cri strident de l'autre soir lui dchira les oreilles, si
suraigu qu'Ulrich tendit les bras pour repousser le revenant, et il tomba
sur le dos avec son sige.

Sam, rveill par le bruit, se mit  hurler comme hurlent les chiens
effrays, et il tournait autour du logis cherchant d'o venait le danger.
Parvenu prs de la porte, il flaira dessous, soufflant et reniflant avec
force, le poil hriss, la queue droite et grognant.

Kunsi, perdu, s'tait lev et, tenant par un pied sa chaise, il cria:
N'entre pas, n'entre pas, n'entre pas ou je te tue. Et le chien, excit
par cette menace, aboyait avec fureur contre l'invisible ennemi que dfiait
la voix de son matre.

Sam, peu  peu, se calma et revint s'tendre auprs du foyer, mais il
demeurait inquiet, la tte leve, les yeux brillants et grondant entre ses
crocs.

Ulrich,  son tour, reprit ses sens, mais comme il se sentait dfaillir de
terreur, il alla chercher une bouteille d'eau-de-vie dans le buffet, et il
en but, coup sur coup, plusieurs verres. Ses ides devenaient vagues; son
courage s'affermissait; une fivre de feu glissait dans ses veines.

Il ne mangea gure le lendemain, se bornant  boire de l'alcool. Et pendant
plusieurs jours de suite il vcut, saoul comme une brute. Ds que la pense
de Gaspard Hari lui revenait, il recommenait  boire jusqu' l'instant o
il tombait sur le sol, abattu par l'ivresse. Et il restait l, sur la face,
ivre mort, les membres rompus, ronflant, le front par terre. Mais  peine
avait-il digr le liquide affolant et brlant, que le cri toujours le mme
Ulrich! le rveillait comme une balle qui lui aurait perc le crne; et
il se dressait chancelant encore, tendant les mains pour ne point tomber,
appelant Sam  son secours. Et le chien, qui semblait devenir fou comme son
matre, se prcipitait sur la porte, la grattait de ses griffes, la
rongeait de ses longues dents blanches, tandis que le jeune homme, le col
renvers, la tte en l'air, avalait  pleines gorges, comme de l'eau
frache aprs une course, l'eau-de-vie qui tout  l'heure endormirait de
nouveau sa pense, et son souvenir, et sa terreur perdue.

En trois semaines, il absorba toute sa provision d'alcool. Mais cette
saoulerie continue ne faisait qu'assoupir son pouvante qui se rveilla
plus furieuse ds qu'il lui fut impossible de la calmer. L'ide fixe alors,
exaspre par un mois d'ivresse, et grandissant sans cesse dans l'absolue
solitude, s'enfonait en lui  la faon d'une vrille. Il marchait
maintenant dans sa demeure ainsi qu'une bte en cage, collant son oreille 
la porte pour couter si l'autre tait l, et le dfiant,  travers le mur.

Puis, ds qu'il sommeillait, vaincu par la fatigue, il entendait la voix
qui le faisait bondir sur ses pieds.

Une nuit enfin, pareil aux lches pousss  bout, il se prcipita sur la
porte et l'ouvrt pour voir celui qui l'appelait et pour le forcer  se
taire.

Il reut en plein visage un souffle d'air froid qui le glaa jusqu'aux os
et il referma le battant et poussa les verrous, sans remarquer que Sam
s'tait lanc dehors. Puis, frmissant, il jeta du bois au feu, et s'assit
devant pour se chauffer; mais soudain il tressaillit, quelqu'un grattait le
mur en pleurant.

Il cria perdu: Va-t-en. Une plainte lui rpondit, longue et douloureuse.

Alors tout ce qui lui restait de raison fut emport par la terreur. Il
rptait Va-t-en en tournant sur lui-mme pour trouver un coin o se
cacher. L'autre, pleurant toujours, passait le long de la maison en se
frottant contre le mur. Ulrich s'lana vers le buffet de chne plein de
vaisselle et de provisions, et, le soulevant avec une force surhumaine, il
le trana jusqu' la porte, pour s'appuyer d'une barricade. Puis, entassant
les uns sur les autres tout ce qui restait de meubles, les matelas, les
paillasses, les chaises, il boucha la fentre comme on fait lorsqu'un
ennemi vous assige.

Mais celui du dehors poussait maintenant de grands gmissements lugubres
auxquels le jeune homme se mit  rpondre par des gmissements pareils.

Et des jours et des nuits se passrent sans qu'ils cessassent de hurler
l'un et l'autre. L'un tournait sans cesse autour de la maison et fouillait
la muraille de ses ongles avec tant de force qu'il semblait vouloir la
dmolir; l'autre, au dedans, suivait tous ses mouvements, courb, l'oreille
colle contre la pierre, et il rpondait  tous ses appels par
d'pouvantables cris.

Un soir, Ulrich n'entendit plus rien; et il s'assit, tellement bris de
fatigue qu'il s'endormit aussitt.

Il se rveilla sans un souvenir, sans une pense, comme si toute sa tte se
ft vide pendant ce sommeil accabl. Il avait faim, il mangea.

       *       *       *       *       *

L'hiver tait fini. Le passage de la Gemmi redevenait praticable; et la
famille Hauser se mit en route pour rentrer dans son auberge.

Ds qu'elles eurent atteint le haut de la monte les femmes grimprent sur
leur mulet, et elles parlrent des deux hommes qu'elles allaient retrouver
tout  l'heure.

Elles s'tonnaient que l'un deux ne ft pas descendu quelques jours plus
tt, ds que la route tait devenue possible, pour donner des nouvelles de
leur long hivernage.

On aperut enfin l'auberge encore couverte et capitonne de neige. La porte
et la fentre taient closes; un peu de fume sortait du toit, ce qui
rassura le pre Hauser. Mais en approchant, il aperut, sur le seuil, un
squelette d'animal dpec par les aigles, un grand squelette couch sur le
flanc.

Tous l'examinrent. a doit tre Sam, dit la mre. Et elle appela: H,
Gaspard. Un cri rpondit  l'intrieur, un cri aigu, qu'on et dit pouss
par une bte. Le pre Hauser rpta: H, Gaspard. Un autre cri pareil au
premier se fit entendre.

Alors les trois hommes, le pre et les deux fils, essayrent d'ouvrir la
porte. Elle rsista. Ils prirent dans l'table vide une longue poutre comme
blier, et la lancrent  toute vole. Le bois cria, cda, les planches
volrent en morceaux; puis un grand bruit branla la maison et ils
aperurent, dedans, derrire le buffet croul un homme debout, avec des
cheveux qui lui tombaient aux paules, une barbe qui lui tombait sur la
poitrine, des yeux brillants et des lambeaux d'toffe sur le corps.

Ils ne le reconnaissaient point, mais Louise Hauser s'cria: C'est Ulrich,
maman. Et la mre constata que c'tait Ulrich, bien que ses cheveux
fussent blancs.

Il les laissa venir; il se laissa toucher; mais il ne rpondit point aux
questions qu'on lui posa; et il fallut le conduire  Loche o les mdecins
constatrent qu'il tait fou.

Et personne ne sut jamais ce qu'tait devenu son compagnon.

La petite Hauser faillit mourir, cet t-l, d'une maladie de langueur
qu'on attribua au froid de la montagne.


       *       *       *       *       *






LE VAGABOND


Depuis quarante jours, il marchait, cherchant partout du travail. Il avait
quitt son pays, Ville-Avaray, dans la Manche, parce que l'ouvrage
manquait. Compagnon charpentier, g de vingt-sept ans, bon sujet,
vaillant, il tait rest pendant deux mois  la charge de sa famille, lui,
fils an, n'ayant plus qu' croiser ses bras vigoureux, dans le chmage
gnral. Le pain devint rare dans la maison; les deux soeurs allaient en
journe, mais gagnaient peu; et lui, Jacques Randel, le plus fort, ne
faisait rien parce qu'il n'avait rien  faire, et mangeait la soupe des
autres.

Alors, il s'tait inform  la mairie; et le secrtaire avait rpondu qu'on
trouvait  s'occuper dans le Centre.

Il tait donc parti, muni de papiers et de certificats, avec sept francs
dans sa poche et portant sur l'paule, dans un mouchoir bleu attach au
bout de son bton, une paire de souliers de rechange, une culotte et une
chemise.

Et il avait march sans repos, pendant les jours et les nuits, par les
interminables routes, sous le soleil et sous les pluies, sans arriver
jamais  ce pays mystrieux o les ouvriers trouvent de l'ouvrage.

Il s'entta d'abord  cette ide qu'il ne devait travailler qu' la
charpente, puisqu'il tait charpentier. Mais, dans tous les chantiers o il
se prsenta, on rpondit qu'on venait de congdier des hommes, faute de
commandes, et il se rsolut, se trouvant  bout de ressources,  accomplir
toutes les besognes qu'il rencontrerait sur son chemin.

Donc, il fut tour  tour terrassier, valet d'curie, scieur de pierres; il
cassa du bois, brancha des arbres, creusa un puits, mla du mortier, lia
des fagots, garda des chvres sur une montagne, tout cela moyennant
quelques sous, car il n'obtenait, de temps en temps, deux ou trois jours de
travail qu'en se proposant  vil prix, pour tenter l'avarice des patrons et
des paysans.

Et maintenant, depuis une semaine, il ne trouvait plus rien, il n'avait
plus rien et il mangeait un peu de pain, grce  la charit des femmes
qu'il implorait sur le seuil des portes, en passant le long des routes.

Le soir tombait, Jacques Randel harass, les jambes brises, le ventre
vide, l'me en dtresse, marchait nu-pieds sur l'herbe au bord du chemin,
car il mnageait sa dernire paire de souliers, l'autre n'existant plus
depuis longtemps dj. C'tait un samedi, vers la fin de l'automne. Les
nuages gris roulaient dans le ciel, lourds et rapides, sous les pousses du
vent qui sifflait dans les arbres. On sentait qu'il pleuvrait bientt. La
campagne tait dserte,  cette tombe de jour, la veille d'un dimanche. De
place en place, dans les champs, s'levaient, pareilles  des champignons
jaunes, monstrueux, des meules de paille grenes; et les terres semblaient
nues, tant ensemences dj pour l'autre anne.

Randel avait faim, une faim de bte, une de ces faims qui jettent les loups
sur les hommes. Extnu, il allongeait les jambes pour faire moins de pas,
et, la tte pesante, le sang bourdonnant aux tempes, les yeux rouges, la
bouche sche, il serrait son bton dans sa main avec l'envie vague de
frapper  tour de bras sur le premier passant qu'il rencontrerait rentrant
chez lui manger la soupe.

Il regardait les bords de la route avec l'image, dans les yeux, de pommes
de terre dfouies, restes sur le sol retourn. S'il en avait trouv
quelques-unes, il et ramass du bois mort, fait un petit feu dans le
foss, et bien soup, ma foi, avec le lgume chaud et rond, qu'il et tenu
d'abord, brlant, dans ses mains froides.

Mais la saison tait passe, et il devrait, comme la veille, ronger une
betterave crue, arrache dans un sillon.

Depuis deux jours il parlait haut en allongeant le pas sous l'obsession de
ses ides. Il n'avait gure pens, jusque-l, appliquant tout son esprit,
toutes ses simples facults,  sa besogne professionnelle. Mais voil que
la fatigue, cette poursuite acharne d'un travail introuvable, les refus,
les rebuffades, les nuits passes sur l'herbe, le jene, le mpris qu'il
sentait chez les sdentaires pour le vagabond, cette question pose chaque
jour: Pourquoi ne restez-vous pas chez vous? le chagrin de ne pouvoir
occuper ses bras vaillants qu'il sentait pleins de force, le souvenir des
parents demeurs  la maison et qui n'avaient gure de sous, non plus,
l'emplissaient, peu  peu d'une colre lente, amasse chaque jour, chaque
heure, chaque minute, et qui s'chappait de sa bouche, malgr lui, en
phrases courtes et grondantes.

Tout en trbuchant sur les pierres qui roulaient sous ses pieds nus, il
grognait: Misre... misre... tas de cochons... laisser crever de faim un
homme... un charpentier... tas de cochons... pas quatre sous... pas quatre
sous... v'l qu'il pleut... tas de cochons!...

Il s'indignait de l'injustice du sort et s'en prenait aux hommes,  tous
les hommes, de ce que la nature, la grande mre aveugle, est inquitable,
froce et perfide.

Il rptait, les dents serres: Tas de cochons! en regardant la mince
fume grise qui sortait des toits,  cette heure du dner. Et, sans
rflchir  cette autre injustice, humaine celle-l, qui se nomme violence
et vol, il avait envie d'entrer dans une de ces demeures, d'assommer les
habitants et de se mettre  table,  leur place.

Il disait: J'ai pas le droit de vivre, maintenant... puisqu'on me laisse
crever de faim... je ne demande qu' travailler, pourtant... tas de
cochons! Et la souffrance de ses membres, la souffrance de son ventre, la
souffrance de son coeur lui montaient  la tte comme une ivresse
redoutable, et faisaient natre, en son cerveau, cette ide simple: J'ai
le droit de vivre, puisque je respire, puisque l'air est  tout le monde.
Alors, donc, on n'a pas le droit de me laisser sans pain!

La pluie tombait, fine, serre, glace. Il s'arrta et murmura: Misre...
encore un mois de route avant de rentrer  la maison... Il revenait en
effet chez lui maintenant, comprenant qu'il trouverait plutt  s'occuper
dans sa ville natale, o il tait connu, en faisant n'importe quoi, que sur
les grands chemins o tout le monde le suspectait.

Puisque la charpente n'allait pas, il deviendrait manoeuvre, gcheur de
pltre, terrassier, casseur de cailloux. Quand il ne gagnerait que vingt
sous par jour, ce serait toujours de quoi manger.

Il noua autour de son cou ce qui restait de son dernier mouchoir, afin
d'empcher l'eau froide de lui couler dans le dos et sur la poitrine. Mais
il sentit bientt qu'elle traversait dj la mince toile de ses vtements
et il jeta autour de lui un regard d'angoisse, d'tre perdu qui ne sait
plus o cacher son corps, o reposer sa tte, qui n'a pas un abri par le
monde.

La nuit venait, couvrant d'ombre les champs. Il aperut, au loin, dans un
pr, une tache sombre sur l'herbe, une vache. Il enjamba le foss de la
route et alla vers elle, sans trop savoir ce qu'il faisait.

Quand il fut auprs, elle leva vers lui sa grosse tte, et il pensa: Si
seulement j'avais un pot, je pourrais boire un peu de lait.

Il regardait la vache; et la vache le regardait; puis, soudain, lui lanant
dans le flanc un grand coup de pied: Debout! dit-il.

La bte se dressa lentement, laissant pendre sous elle sa lourde mamelle;
alors l'homme se coucha sur le dos, entre les pattes de l'animal, et il
but, longtemps, longtemps, pressant de ses deux mains le pis gonfl, chaud,
et qui sentait l'table. Il but tant qu'il resta du lait dans cette source
vivante.

Mais la pluie glace tombait plus serre, et toute la plaine tait nue sans
lui montrer un refuge. Il avait froid; et il regardait une lumire qui
brillait entre les arbres,  la fentre d'une maison.

La vache s'tait recouche, lourdement. Il s'assit  ct d'elle, en lui
flattant la tte, reconnaissant d'avoir t nourri. Le souffle pais et
fort de la bte, sortant de ses naseaux comme deux jets de vapeur dans
l'air du soir, passait sur la face de l'ouvrier qui se mit  dire: Tu n'as
pas froid l-dedans, toi.

Maintenant, il promenait ses mains sur le poitrail, sous les pattes, pour y
trouver de la chaleur. Alors une ide lui vint, celle de se coucher et de
passer la nuit contre ce gros ventre tide. Il chercha donc une place, pour
tre bien, et posa juste son front contre la mamelle puissante qui l'avait
abreuv tout  l'heure. Puis, comme il tait bris de fatigue, il
s'endormit tout  coup.

Mais, plusieurs fois, il se rveilla, le dos ou le ventre glac, selon
qu'il appliquait l'un ou l'autre sur le flanc de l'animal; alors il se
retournait pour rchauffer et scher la partie de son corps qui tait
reste  l'air de la nuit; et il se rendormait bientt de son sommeil
accabl.

Un coq chantant le mit debout. L'aube allait paratre; il ne pleuvait plus;
le ciel tait pur.

La vache se reposait, le mufle sur le sol; il se baissa en s'appuyant sur
ses mains, pour baiser cette large narine de chair humide, et il dit:
Adieu, ma belle...  une autre fois... t'es une bonne bte... Adieu...

Puis il mit ses souliers, et s'en alla.

Pendant deux heures, il marcha devant lui, suivant toujours la mme route;
puis une lassitude l'envahit si grande, qu'il s'assit dans l'herbe.

Le jour tait venu; les cloches des glises sonnaient, des hommes en blouse
bleue, des femmes en bonnet blanc, soit  pied, soit monts en des
charrettes, commenaient  passer sur les chemins, allant aux villages
voisins fter le dimanche chez des amis, chez des parents.

Un gros paysan parut, poussant devant lui une vingtaine de moutons inquiets
et blants qu'un chien rapide maintenait en troupeau.

Randel se leva, salua: Vous n'auriez pas du travail pour un ouvrier qui
meurt de faim? dit-il.

L'autre rpondit en jetant au vagabond un regard mchant:

--Je n'ai point de travail pour les gens que je rencontre sur les routes.

Et le charpentier retourna s'asseoir sur le foss.

Il attendit longtemps; regardant dfiler devant lui les campagnards, et
cherchant une bonne figure, un visage compatissant pour recommencer sa
prire.

Il choisit une sorte de bourgeois en redingote, dont une chane d'or ornait
le ventre.

--Je cherche du travail depuis deux mois, dit-il. Je ne trouve rien; et je
n'ai plus un sou dans ma poche.

Le demi-monsieur rpliqua: Vous auriez d lire l'avis affich  l'entre
du pays.--La mendicit est interdite sur le territoire de la
commune.--Sachez que je suis le maire, et, si vous ne filez pas bien vite,
je vais vous faire ramasser.

Randel, que la colre gagnait, murmura: Faites-moi ramasser si vous
voulez, j'aime mieux cela, je ne mourrai pas de faim, au moins.

Et il retourna s'asseoir sur son foss.

Au bout d'un quart d'heure, en effet, deux gendarmes apparurent sur la
route. Ils marchaient lentement, cte  cte, bien en vue, brillants au
soleil avec leurs chapeaux cirs, leurs buffleteries jaunes et leurs
boutons de mtal, comme pour effrayer les malfaiteurs et les mettre en
fuite de loin, de trs loin.

Le charpentier comprit bien qu'ils venaient pour lui; mais il ne remua pas,
saisi soudain d'une envie sourde de les braver, d'tre pris par eux, et de
se venger, plus tard.

Ils approchaient sans paratre l'avoir vu, allant de leur pas militaire,
lourd et balanc comme la marche des oies. Puis tout  coup, en passant
devant lui, ils eurent l'air de le dcouvrir, s'arrtrent et se mirent 
le dvisager d'un oeil menaant et furieux.

Et le brigadier s'avana en demandant:

--Qu'est-ce que vous faites ici?

L'homme rpliqua tranquillement:

--Je me repose.

--D'o venez-vous?

--S'il fallait vous dire tous les pays o j'ai pass, j'en aurais pour plus
d'une heure.

--O allez-vous?

--A Ville-Avaray.

--O c'est-il a?

--Dans la Manche.

--C'est votre pays?

--C'est mon pays.

--Pourquoi en tes-vous parti?

--Pour chercher du travail.

Le brigadier se retourna vers son gendarme, et, du ton colre d'un homme
que la mme supercherie finit par exasprer:

--Ils disent tous a, ces bougres-l. Mais je la connais, moi.

Puis il reprit:

--Vous avez des papiers?

--Oui, j'en ai.

--Donnez-les.

Randel prit dans sa poche ses papiers, ses certificats, de pauvres papiers
uss et sales qui s'en allaient en morceaux, et les tendit au soldat.

L'autre les pelait en nonnant, puis constatant qu'ils taient en rgle,
il les rendit avec l'air mcontent d'un homme qu'un plus malin vient de
jouer.

Aprs quelques moments de rflexion, il demanda de nouveau:

--Vous avez de l'argent sur vous?

--Non.

--Rien?

--Rien.

--Pas un sou seulement?

--Pas un sou seulement!

--De quoi vivez-vous, alors?

--De ce qu'on me donne.

--Vous mendiez, alors?

Randel rpondit rsolument:

--Oui, quand je peux.

Mais le gendarme dclara: Je vous prends en flagrant dlit de vagabondage
et de mendicit, sans ressource et sans profession, sur la route, et je
vous enjoins de me suivre.

Le charpentier se leva.

--Ousque vous voudrez, dit-il.

Et se plaant entre les deux militaires avant mme d'en recevoir l'ordre,
il ajouta:

--Allez, coffrez-moi. a me mettra un toit sur la tte quand il pleut.

Et ils partirent vers le village dont on apercevait les tuiles,  travers
des arbres dpouills de feuilles,  un quart de lieue de distance.

C'tait l'heure de la messe, quand ils traversrent le pays. La place tait
pleine de monde, et deux haies se formrent aussitt pour voir passer le
malfaiteur qu'une troupe d'enfants excits suivait. Paysans et paysannes le
regardaient, cet homme arrt, entre deux gendarmes, avec une haine allume
dans les yeux, et une envie de lui jeter des pierres, de lui arracher la
peau avec les ongles, de l'craser sous leurs pieds. On se demandait s'il
avait vol et s'il avait tu. Le boucher, ancien spahi, affirma: C'est un
dserteur. Le dbitant de tabac crut le reconnatre pour un homme qui lui
avait pass une pice fausse de cinquante centimes, le matin mme, et le
quincailler vit en lui indubitablement l'introuvable assassin de la veuve
Malet que la police cherchait depuis six mois.

Dans la salle du conseil municipal, o ses gardiens le firent entrer,
Randel retrouva le maire, assis devant la table des dlibrations et
flanqu de l'instituteur.

--Ah! ah! s'cria le magistrat, vous revoil, mon gaillard. Je vous avais
bien dit que je vous ferais coffrer. Eh bien, brigadier, qu'est-ce que
c'est?

Le brigadier rpondit: Un vagabond sans feu ni lieu, monsieur le maire,
sans ressources et sans argent sur lui,  ce qu'il affirme, arrt en tat
de mendicit et de vagabondage, muni de bons certificats et de papiers bien
en rgle.

--Montrez-moi ces papiers, dit le maire. Il les prit, les lut, les relut,
les rendit, puis ordonna: Fouillez-le. On fouilla Randel; on ne trouva
rien.

Le maire semblait perplexe. Il demanda  l'ouvrier:

--Que faisiez-vous, ce matin, sur la route?

--Je cherchais de l'ouvrage.

--De l'ouvrage?... Sur la grand'route?

--Comment voulez-vous que j'en trouve si je me cache dans les bois?

Ils se dvisageaient tous les deux avec une haine de btes appartenant 
des races ennemies. Le magistrat reprit: Je vais vous faire mettre en
libert, mais que je ne vous y reprenne pas!

Le charpentier rpondit: J'aime mieux que vous me gardiez. J'en ai assez
de courir les chemins.

Le maire prit un air svre:

--Taisez-vous.

Puis il ordonna aux gendarmes:

--Vous conduirez cet homme  deux cents mtres du village, et vous le
laisserez continuer son chemin.

L'ouvrier dit: Faites-moi donner  manger, au moins.

L'autre fut indign: Il ne manquerait plus que de vous nourrir! Ah! ah!
ah! elle est forte celle-l!

Mais Randel reprit avec fermet: Si vous me laissez encore crever de faim,
vous me forcerez  faire un mauvais coup. Tant pis pour vous autres, les
gros.

Le maire s'tait lev, et il rpta: Emmenez-le vite, parce que je
finirais par me fcher.

Les deux gendarmes saisirent donc le charpentier par les bras et
l'entranrent. Il se laissa faire, retraversa le village, se retrouva sur
la route; et les hommes l'ayant conduit  deux cents mtres de la borne
kilomtrique, le brigadier dclara:

--Voil, filez et que je ne vous revoie point dans le pays, ou bien vous
aurez de mes nouvelles.

Et Randel se mit en route sans rien rpondre, et sans savoir o il allait.
Il marcha devant lui un quart d'heure ou vingt minutes, tellement abruti
qu'il ne pensait plus  rien.

Mais soudain, en passant devant une petite maison dont la fentre tait
entr'ouverte une odeur de pot-au-feu lui entra dans la poitrine et l'arrta
net, devant ce logis.

Et, tout  coup, la faim, une faim froce, dvorante, affolante, le
souleva, faillit le jeter comme une brute contre les murs de cette demeure.

Il dit, tout haut, d'une voix grondante: Nom de Dieu! faut qu'on m'en
donne, cette fois. Et il se mit  heurter la porte  grands coups de son
bton. Personne ne rpondit; il frappa plus fort, criant: H! h! h! l
dedans, les gens! h! ouvrez!

Rien ne remua; alors, s'approchant de la fentre, il la poussa avec sa
main, et l'air enferm de la cuisine, l'air tide plein de senteurs de
bouillon chaud, de viande cuite et de choux s'chappa vers l'air froid du
dehors.

D'un saut, le charpentier fut dans la pice. Deux couverts taient mis sur
une table. Les propritaires, partis sans doute  la messe, avaient laiss
sur le feu leur dner, le bon bouilli du dimanche, avec la soupe grasse aux
lgumes.

Un pain frais attendait sur la chemine, entre deux bouteilles qui
semblaient pleines.

Randel d'abord se jeta sur le pain, le cassa avec autant de violence que
s'il et trangl un homme, puis il se mit  le manger voracement, par
grandes bouches vite avales. Mais l'odeur de la viande, presque aussitt,
l'attira vers la chemine, et, ayant t le couvercle du pot, il y plongea
une fourchette et fit sortir un gros morceau de boeuf, li d'une ficelle.
Puis il prit encore des choux, des carottes, des oignons, jusqu' ce que
son assiette ft pleine, et, l'ayant pose sur la table, il s'assit devant,
coupa le bouilli en quatre parts et dna comme s'il et t chez lui. Quand
il eut dvor le morceau presque entier, plus une quantit de lgumes, il
s'aperut qu'il avait soif et il alla chercher une des bouteilles poses
sur la chemine.

A peine vit-il le liquide en son verre qu'il reconnut de l'eau-de-vie. Tant
pis, c'tait chaud, cela lui mettrait du feu dans les veines, ce serait
bon, aprs avoir eu si froid; et il but.

Il trouva cela bon en effet, car il en avait perdu l'habitude; il s'en
versa de nouveau un plein verre, qu'il avala en deux gorges. Et, presque
aussitt, il se sentit gai, rjoui par l'alcool comme si un grand bonheur
lui avait coul dans le ventre.

Il continuait  manger, moins vite, en mchant lentement et trempant son
pain dans le bouillon. Toute la peau de son corps tait devenue brlante,
le front surtout o le sang battait.

Mais, soudain, une cloche tinta au loin. C'tait la messe qui finissait; et
un instinct plutt qu'une peur, l'instinct de prudence qui guide et rend
perspicaces tous les tres en danger, fit se dresser le charpentier, qui
mit dans une poche le reste du pain, dans l'autre la bouteille
d'eau-de-vie, et,  pas furtifs, gagna la fentre et regarda la route.

Elle tait encore toute vide. Il sauta et se remit en marche; mais, au lieu
de suivre le grand chemin, il fuit  travers champs vers un bois qu'il
apercevait.

Il se sentait alerte, fort, joyeux, content de ce qu'il avait fait et
tellement souple qu'il sautait les cltures des champs,  pieds joints,
d'un seul bond.

Ds qu'il fut sous les arbres, il tira de nouveau la bouteille de sa poche,
et se remit  boire, par grandes lampes, tout en marchant. Alors ses ides
se brouillrent, ses yeux devinrent troubles, ses jambes lastiques comme
des ressorts.

Il chantait la vieille chanson populaire:

    Ah! qu'il fait donc bon
    Qu'il fait donc bon
    Cueillir la fraise.

Il marchait maintenant sur une mousse paisse, humide et frache, et ce
tapis doux sous les pieds lui donna des envies folles de faire la culbute,
comme un enfant.

Il prit son lan, cabriola; se releva, recommena. Et, entre chaque
pirouette, il se remettait  chanter:

    Ah! qu'il fait donc bon
    Qu'il fait donc bon
    Cueillir la fraise.

Tout  coup, il se trouva au bord d'un chemin creux et il aperut, dans le
fond, une grande fille, une servante qui rentrait au village, portant aux
mains deux seaux de lait, carts d'elle par un cercle de barrique.

Il la guettait, pench, les yeux allums comme ceux d'un chien qui voit une
caille.

Elle le dcouvrit, leva la tte, se mit  rire et lui cria:

--C'est-il vous qui chantiez comme a?

Il ne rpondit point et sauta dans le ravin, bien que le talus ft haut de
six pieds au moins.

Elle dit, le voyant soudain debout devant elle: Cristi, vous m'avez fait
peur!

Mais il ne l'entendait pas, il tait ivre, il tait fou, soulev par une
autre rage plus dvorante que la faim, enfivr par l'alcool, par
l'irrsistible furie d'un homme qui manque de tout, depuis deux mois, et
qui est gris, et qui est jeune, ardent, brl par tous les apptits que la
nature a sems dans la chair vigoureuse des mles.

La fille reculait devant lui, effraye de son visage, de ses yeux, de sa
bouche entr'ouverte, de ses mains tendues.

Il la saisit par les paules, et, sans dire un mot, la culbuta sur le
chemin.

Elle laissa tomber ses seaux qui roulrent  grand bruit en rpandant leur
lait, puis elle cria, puis, comprenant que rien ne servirait d'appeler dans
ce dsert, et voyant bien  prsent qu'il n'en voulait pas  sa vie, elle
cda, sans trop de peine, pas trs fche, car il tait fort, le gars, mais
par trop brutal vraiment.

Quand elle se fut releve, l'ide de ses seaux rpandus l'emplit tout 
coup de fureur, et, tant son sabot d'un pied, elle se jeta,  son tour,
sur l'homme, pour lui casser la tte s'il ne payait pas son lait.

Mais lui, se mprenant  cette attaque violente, un peu dgris, perdu,
pouvant de ce qu'il avait fait, se sauva de toute la vitesse de ses
jarrets, tandis qu'elle lui jetait des pierres, dont quelques-unes
l'atteignirent dans le dos.

Il courut longtemps, longtemps, puis il se sentit las comme il ne l'avait
jamais t. Ses jambes devenaient molles  ne le plus porter; toutes ses
ides taient brouilles, il perdait souvenir de tout, ne pouvait plus
rflchir  rien.

Et il s'assit au pied d'un arbre.

Au bout de cinq minutes il dormait.

Il fut rveill par un grand choc, et, ouvrant les yeux, il aperut deux
tricornes de cuir verni penchs sur lui, et les deux gendarmes du matin qui
lui tenaient et lui liaient les bras.

--Je savais bien que je te repincerais, dit le brigadier goguenard.

Randel se leva sans rpondre un mot. Les hommes le secouaient, prts  le
rudoyer, s'il faisait un geste, car il tait leur proie  prsent, il tait
devenu du gibier de prison, captur par ces chasseurs de criminels qui ne
le lcheraient plus.

--En route! commanda le gendarme.

Ils partirent. Le soir venait, tendant sur la terre un crpuscule
d'automne, lourd et sinistre.

Au bout d'une demi-heure, ils atteignirent le village.

Toutes les portes taient ouvertes, car on savait les vnements. Paysans
et paysannes, soulevs de colre, comme si chacun et t vol, comme si
chacune et t viole, voulaient voir rentrer le misrable pour lui jeter
des injures.

Ce fut une hue qui commena  la premire maison pour finir  la mairie,
o le maire attendait aussi, veng lui-mme de ce vagabond.

Ds qu'il l'aperut, il cria de loin:

--Ah! mon gaillard! nous y sommes.

Et il se frottait les mains, content comme il l'tait rarement.

Il reprit: Je l'avais dit, je l'avais dit, rien qu'en le voyant sur la
route.

Puis, avec un redoublement de joie:

--Ah! gredin, ah! sale gredin, tu tiens tes vingt ans, mon gaillard!




FIN


       *       *       *       *       *






TABLE




LE HORLA

AMOUR

LE TROU

SAUVE

CLOCHETTE

LE MARQUIS DE FUMEROL

LE SIGNE

LE DIABLE

LES ROIS

AU BOIS

UNE FAMILLE

JOSEPH

L'AUBERGE

LE VAGABOND





End of Project Gutenberg's Le Horla and Others, by Guy de Maupassant

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