The Project Gutenberg EBook of Pierre Noziere, by Anatole France

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Title: Pierre Noziere

Author: Anatole France

Release Date: November 21, 2003 [EBook #10160]

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

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PIERRE NOZIERE

par ANATOLE FRANCE




LIVRE PREMIER

ENFANCE



I

L'HISTOIRE SAINTE ET LE JARDIN DES PLANTES


La premiere idee que je recus de l'univers me vint de ma vieille Bible
en estampes. C'etait une suite de figures du XVIIe siecle, ou le Paradis
terrestre avait la fraicheur abondante d'un paysage de Hollande. On y
voyait des chevaux brabancons, des lapins, de petits cochons, des
poules, des moutons a grosse queue. Eve promenait parmi les animaux de
la creation sa beaute flamande. Mais c'etaient la des tresors perdus.
J'aimais mieux les chevaux.

Le septieme feuillet (je le vois encore) representait l'arche de Noe au
moment ou l'on embarque les couples de betes. L'arche de Noe etait, dans
ma Bible, une sorte de longue caravelle surmontee d'un chateau de bois,
avec un toit en double pente. Elle ressemblait exactement a une arche de
Noe qu'on m'avait donnee pour mes etrennes et qui exhalait une bonne
odeur de resine. Et cela m'etait une grande preuve de la verite des
Ecritures.

Je ne me lassais ni du Paradis ni du Deluge. Je prenais aussi plaisir a
voir Samson enlevant les portes de Gaza. Cette ville de Gaza, avec ses
tours, ses clochers, sa riviere, et les bouquets de bois qui
l'environnaient, etait charmante. Samson s'en allait, une porte sous
chaque bras. Il m'interessait beaucoup. C'etait mon ami. Sur ce point
comme sur bien d'autres, je n'ai pas change. Je l'aime encore. Il etait
tres fort, tres simple, il n'avait pas l'ombre de mechancete, il fut le
premier des romantiques, et non certes le moins sincere.

J'avoue que je demelais mal, dans ma vieille Bible, la suite des
evenements, et que je me perdais dans les guerres des Philistins et des
Amalecites. Ce que j'admirais le plus en ces peuples c'etaient leurs
coiffures, dont la diversite m'etonne encore. On y voyait des casques,
des couronnes, des chapeaux, des bonnets et des turbans merveilleux. Je
n'oublierai de ma vie la coiffure que Joseph portait en Egypte. C'etait
bien un turban, si vous voulez, et meme un large turban, mais il etait
surmonte d'un bonnet pointu, et il s'en echappait une aigrette avec deux
plumes d'autruche, et c'etait une coiffure considerable.

Le Nouveau-Testament avait, dans ma vieille Bible, un charme plus
intime, et je garde un souvenir delicieux du potager dans lequel Jesus
apparaissait a Madeleine. "Et elle pensoit, dit le texte, que ce fust le
maistre du jardin." Enfin, dans les sept oeuvres de la misericorde,
Jesus-Christ, qui etait le pauvre, le prisonnier et le pelerin, voyait
venir a lui une dame paree comme Anne d'Autriche, d'une grande
collerette de point de Venise. Un cavalier, coiffe d'un feutre a plumes,
le poing sur la hanche, cape au dos, chausse galamment de bottes en
entonnoir, du perron d'un chateau aux murs de brique, faisait signe a un
petit page, portant une buire et un gobelet d'argent, de verser du vin
au pauvre, ceint de l'aureole. Que cela etait aimable, mysterieux et
familier! Et comme Jesus-Christ, dans un cabinet de verdure, au pied
d'un pavillon bati du temps du roi Henri, sous notre ciel humide et fin,
semblait plus pres des hommes, et plus mele aux choses de ce monde!

Chaque soir, sous la lampe, je feuilletais ma vieille Bible, et le
sommeil, ce sommeil delicieux de l'enfance, invincible comme le desir,
m'emportait dans ses ombres tiedes, l'ame toute pleine encore d'images
sacrees. Et les patriarches, les apotres, les dames en collerette de
guipure, prolongeaient dans mes reves leur vie surnaturelle. Ma Bible
etait devenue pour moi la realite la plus sensible, et je m'efforcais
d'y conformer l'univers.

L'univers ne s'etendait pas, pour moi, beaucoup au dela du qui
Malaquais, ou j'avais commence de respirer le jour, comme dit cette
tendre vierge d'Alpe. Et je respirais avec delices le jour qui baigne
cette region d'elegance et de gloire, les Tuileries, le Louvre, le
Palais Mazarin. Parvenu a l'age de cinq ans, je n'avais pas encore
beaucoup explore les parties de l'univers situees par-dela le Louvre,
sur la rive droite de la Seine. La rive opposee m'etait mieux connue
puisque je l'habitais. J'avais suivi la rue des Petits-Augustins
jusqu'au bout, et je pensais bien que c'etait le bout du monde.

La rue des Petits-Augustins s'appelle aujourd'hui rue Bonaparte. Au
temps qu'elle etait au bout du monde, j'avais vu que, de ce cote, les
bords de l'abime etaient gardes par un sanglier monstrueux et par quatre
geants de pierre, assis en longues robes, un livre a la main, dans un
pavillon, sur une grande cuve pleine d'eau, au milieu d'une plaine
bordee d'arbres, pres d'une immense eglise. Vous ne me comprenez pas?
vous ne savez plus ce que je veux dire?... Helas! apres une vie
d'opprobre, le pauvre sanglier de la maison Bailli est mort depuis
longtemps. Les generations nouvelles ne l'ont point vu subir, captif,
les outrages des ecoliers. Elles ne l'ont point vu couche, l'oeil a demi
clos, dans une resignation douloureuse. A l'angle de la rue Bonaparte,
ou il etait loge dans une remise peinte en jaune et ornee de fresques
representant des voitures de demenagement attelees de percherons gris
pommele, s'eleve maintenant une maison a cinq etages. Et quand je passe
devant la fontaine de la place Saint-Sulpice, les quatre geants de
pierre ne m'inspirent plus de terreurs mysterieuses. Je sais, comme tout
le monde, leurs noms, leur genie et leur histoire: ils s'appellent
Bossuet, Fenelon, Flechier et Massillon.

A l'occident aussi, j'avais touche les confins de l'univers ... Les
hauteurs bouleversees de la Chaillot, la colline du Trocadero, sauvage
alors, fleurie de bouillons blancs et parfumee de menthe, c'etait
veritablement le bout du monde, les bords de l'abime ou l'on apercoit
l'homme nu qui n'a qu'une jambe, et qui marche en sautant, l'homme
poisson et l'homme sans tete qui porte un visage sur la poitrine. Aux
abords du pont qui, de ce cote fermait l'univers, les quais etaient
mornes, gris, poudreux. Point de fiacres, quelques promeneurs a peine.
Ca et la, accoudes au parapet, de petits soldats qui taillaient une
baguette et regardaient couler l'eau. Au pied du cavalier romain qui
occupe l'angle droit du Champ-de-Mars, une vieille, accroupie au
parapet, vendait des chaussons aux pommes et du coco. Le coco etait dans
une carafe coiffee d'un citron. La poussiere et le silence passaient sur
ces choses. Maintenant le pont d'Iena relie entre eux des quartiers
neufs. Il a perdu l'aspect morne et desole qu'il avait dans mon enfance.
La poussiere que le vent souleve sur la chaussee n'est plus la poussiere
d'autrefois. Le cavalier romain voit de nouvelles figures et de
nouvelles moeurs. Il ne s'en attriste pas: il est de pierre.

Mais ce que j'aimais et connaissais le mieux, c'etaient les berges de la
Seine; ma vieille bonne Nanette m'y menait promener tous les jours. J'y
retrouvais l'arche de Noe de ma Bible en estampes. Car je ne doutais
guere que ce ne fut le bateau de la Samaritaine, avec son palmier d'ou
sortait merveilleusement une fumee mince et noire. Cela se concevait:
comme il n'y avait plus de deluge, on avait fait de l'arche un
etablissement de bains.

Du cote du levant, j'avais visite le Jardin des Plantes et remonte la
Seine jusqu'au pont d'Austerlitz. La etait la limite. Les plus hardis
explorateurs de la nature finissent par trouver le point au dela duquel
ils ne peuvent plus avancer. Il m'avait ete impossible d'aller plus loin
que le pont d'Austerlitz. Mes jambes etaient petites et celles de ma
bonne Nanette etaient vieilles; et malgre ma curiosite et la sienne, car
nous aimions tous deux les belles promenades, il nous avait toujours
fallu nous arreter sur un banc, sous un arbre, en vue du pont, au regard
d'une marchande de gateaux de Nanterre. Nanette n'etait guere plus
grande que moi. Et c'etait une sainte femme en robe d'indienne a
ramages, avec un bonnet a tuyaux. Je crois que la representation qu'elle
se faisait du monde etait aussi naive que celle que je m'en formais a
son cote. Nous causions ensemble tres facilement. Il est vrai qu'elle ne
m'ecoutait jamais. Mais il n'etait pas necessaire qu'elle m'ecoutat. Et
ce qu'elle me repondait etait toujours a propos. Nous nous aimions
tendrement l'un l'autre.

Tandis qu'assise sur le banc, elle songeait avec douceur a des choses
obscures et familieres, je creusais la terre avec ma pelle au pied d'un
arbre, ou bien encore je regardais le pont qui terminait pour moi le
monde connu.

Qu'y avait-il au dela? Comme les savants, j'en etais reduit aux
conjectures. Mais il se presentait a mon esprit une hypothese si
raisonnable que je la tenais pour une certitude: c'est qu'au dela du
pont d'Austerlitz s'etendaient les contrees merveilleuses de la Bible.
Il y avait sur la rive droite un coteau que je reconnaissais pour
l'avoir vu dans mes estampes, dominant les bains de Bethsabee.

Au dela je placais la Terre-Sainte et la Mer Morte; je pensais que si on
pouvait aller plus loin, on apercevrait Dieu le pere en robe bleue, sa
barbe blanche emportee par le vent, et Jesus marchant sur les eaux, et
peut-etre le prefere de mon coeur, Joseph, qui pouvait bien vivre
encore, car il etait tres jeune quand il fut vendu par ses freres.

J'etais fortifie dans ces idees par la consideration que le Jardin des
Plantes n'etait autre chose que le Paradis terrestre un peu vieilli,
mais, en somme, pas beaucoup change. De cela, je doutais encore moins
que du reste; j'avais des preuves. J'avais vu le Paradis terrestre dans
ma Bible, et ma mere m'avait dit: "Le Paradis terrestre etait un jardin
tres agreable, avec de beaux arbres et tous les animaux de la creation."
Or, le Jardin des Plantes, c'etait tout a fait le Paradis terrestre de
ma Bible et de ma mere, seulement, on avait mis des grillages autour es
betes, par suite du progres des arts et a cause de l'innocence perdue.
Et l'Ange qui tenait l'epee flamboyante avait ete remplace, a l'entree,
par un soldat en pantalon rouge.

Je me flattais d'avoir fait la une decouverte assez importante. Je la
tenais secrete. Je ne la confiai pas meme a mon pere, que j'interrogeais
pourtant a toute minute sur l'origine, les causes et les fins des choses
tant visibles qu'invisibles. Mais sur l'identification du Paradis
terrestre au Jardin des Plantes, j'etais muet.

Il y avait plusieurs raisons a mon silence. D'abord, a cinq ans, on
eprouve de grandes difficultes a expliquer certaines choses. C'est la
faute des grandes personnes, qui comprennent tres mal ce que veulent
dire les petits enfants. Puis j'etais content de posseder seul la
verite. J'en prenais avantage sur le monde. J'avais aussi le sentiment
que si j'en disais quelque chose, on se moquerait de moi, on rirait, et
que ma belle idee en serait detruite, ce dont j'eusse ete tres fache.
Disons tout, je sentais, d'instinct, qu'elle etait fragile. Et peut-etre
meme que, au fond de l'ame et dans le secret de ma conscience obscure,
je la jugeais hardie, temeraire, fallacieuse et coupable. Cela est tres
complexe. Mais on ne saurait imaginer toutes les complications de la
pensee dans une tete de cinq ans.

Nos promenades au Jardin des Plantes, c'est le dernier souvenir que
j'aie garde de ma bonne Nanette qui etait si vieille quand j'etais si
jeune, et si petite quand j'etais si petit. Je n'avais pas encore six
ans accomplis, lorsqu'elle nous quitta a regret et regrettee de mes
parents et de moi. Elle ne nous quitta pas pour mourir, mais je ne sais
pourquoi, pour aller je ne sais ou. Elle disparut ainsi de ma vie, comme
on dit que les fees, dans les campagnes, apres avoir pris l'apparence
d'une bonne vieille pour converser avec les hommes, s'evanouissent dans
l'air.




II

LE MARCHAND DE LUNETTES.


En ce temps-la, le jour etait doux a respirer; tous les souffles de
l'air apportaient des frissons delicieux; le cycle des saisons
s'accomplissait en surprises joyeuses et l'univers souriait dans sa
nouveaute charmante. Il en etait ainsi parce que j'avais six ans.
J'etais deja tourmente de cette grande curiosite qui devait faire le
trouble et la joie de ma vie, et me vouer a la recherche de ce qu'on ne
trouve jamais.

Ma cosmographie--j'avais une cosmographie--etait immense. Je tenais le
quai Malaquais, ou s'elevait ma chambre, pour le centre du monde. La
chambre verte, dans laquelle ma mere mettait mon petit lit pres du sien,
je la considerais, dans sa douceur auguste et dans sa saintete
familiere, comme le point sur lequel le ciel versait ses rayons avec ses
graces, ainsi que cela se voit dans les images de saintete. Et ces
quatre murs, si connus de moi, etaient pourtant pleins de mystere.

La nuit, dans ma couchette, j'y voyais des figures etranges, et, tout a
coup, la chambre si bien close, tiede, ou mouraient les dernieres lueurs
du foyer, s'ouvrait largement a l'invasion du monde surnaturel.

Des legions de diables cornus y dansaient des rondes; puis, lentement,
une femme de marbre noir passait en pleurant, et je n'ai su que plus
tard que ces diablotins dansaient dans ma cervelle et que la femme
lente, triste et noire etait ma propre pensee.

Selon mon systeme, auquel il faut reconnaitre cette candeur qui fait le
charme des theogonies primitives, la terre formait un large cercle
autour de ma maison. Tous les jours, je rencontrais allant et venant par
les rues, des gens qui me semblaient occupes a une sorte de jeu tres
complique et tres amusant: le jeu de la vie. Je jugeais qu'il y en avait
beaucoup, et peut-etre plus de cent.

Sans douter le moins du monde que leurs travaux, leurs difformites et
leurs souffrances ne fussent une maniere de divertissement, je ne
pensais pas qu'ils se trouvassent comme moi sous une influence
absolument heureuse, a l'abri, comme je l'etais, de toute inquietude. A
vrai dire, je ne les croyais pas aussi reels que moi; je n'etais pas
tout a fait persuade qu'ils fussent des etres veritables, et quand, de
ma fenetre, je les voyais passer tout petits sur le pont des
Saints-Peres, ils me semblaient plutot des joujoux que des personnes, de
sorte que j'etais presque aussi heureux que l'enfant geant du conte qui,
assis sur une montagne, joue avec les sapins et les chalets, les vaches
et les moutons, les bergers et les bergeres.

Enfin, je me representais la creation comme une grande boite de
Nuremberg, dont le couvercle se refermait tous les soirs, quand les
petits bonshommes et les petites bonnes femmes avaient ete soigneusement
ranges.

En ce temps-la, les matins etaient doux et limpides, les feuilles vertes
frissonnaient innocemment sous la brise legere. Sur le quai, sur mon
beau quai Malaquais ou Mme Mathias, apres Nanette, Mme Mathias, aux yeux
de braise, au coeur de cire, promenait ma petite enfance, des armes
precieuses etincelaient aux etages des boutiques, de fines porcelaines
de Saxe s'y etageaient, brillantes comme des fleurs. La Seine qui
coulait devant moi me charmait par cette grace naturelle aux eaux,
principe des choses et source de la vie. J'admirais ingenument ce
miracle charmant du fleuve qui, le jour, porte les bateaux en refletant
le ciel, et la nuit, se couvre de pierreries et de fleurs lumineuses. Et
je voulais que cette belle eau fut toujours la meme, parce que je
l'aimais. Ma mere me disait que les fleuves vont a l'Ocean et que l'eau
de la Seine coule sans cesse; mais je repoussais cette idee comme
excessivement triste. En cela, je manquais peut-etre d'esprit
scientifique, mais j'embrassais une chere illusion; car, au milieu des
maux de la vie, rien n'est plus douloureux que l'ecoulement universel
des choses.

Le Louvre et les Tuileries qui etendaient en face de moi leur ligne
majestueuse, m'etaient un grand sujet de doute. Je ne pouvais croire que
ces monuments fussent l'ouvrage de macons ordinaires, et pourtant ma
philosophie de la nature ne me permettait pas d'admettre que ces murs se
fussent eleves par enchantement. Apres de longues reflexions, je me
persuadais que ces palais avaient ete batis par de belles dames et de
magnifiques cavaliers, vetus de velours, de satin, de dentelles,
couverts d'or et de pierreries et portant des plumes au chapeau.

On sera peut-etre surpris qu'a six ans j'eusse une idee si peu exacte du
monde. Mais il faut considerer que j'etais a peine sorti de Paris ou le
docteur Noziere, mon pere, etait retenu toute l'annee.

J'avais fait, il est vrai, deux ou trois petits voyages en chemin de
fer, mais je n'en avais tire aucun profit au point de vue de la
geographie.

C'etait une science tres negligee en ce temps-la. On s'etonnera aussi
que j'eusse du monde moral une conception si peu conforme a la realite
des choses.

Mais songez que j'etais heureux et que les etres heureux ne savent pas
grand'chose de la vie. La douleur est la grande educatrice des hommes.
C'est elle qui leur a enseigne les arts, la poesie et la morale; c'est
elle qui leur a inspire l'heroisme avec la pitie; c'est elle qui a donne
du prix a la vie en permettant qu'elle fut offerte en sacrifice; c'est
elle, c'est l'auguste et bonne douleur qui a mis l'infini dans l'amour.

En attendant ses lecons, je fus temoin d'un evenement horrible qui
bouleversa de fond en comble ma conception physique et morale de
l'univers.

Mais il est indispensable de vous dire tout d'abord qu'en ce temps-la un
marchand de lunettes etalait ses boites sur le quai Malaquais, le long
du mur de ce bel hotel de Chimay qui ouvre avec une grace si noble, sur
sa cour d'honneur, les deux battants sculptes d'une porte a fronton
Louis XIV.

J'etais en grande familiarite avec ce marchand de lunettes. Tous les
jours, Mme Mathias, en me menant a la promenade, s'arretait devant
l'etalage du lunetier. Elle lui demandait avec interet: "Eh bien!
monsieur Hamoche, comment va?"

Et ils faisaient un bout de causette.

Et moi, tout en ecoutant, j'examinais les lunettes, les conserves, les
pince-nez, la sebile des medailles et les echantillons mineralogiques
qui etaient toute la fortune du lunetier, et qui me semblaient un grand
tresor. J'etais etonne surtout de la quantite de verres bleutes que
contenaient les petites vitrines de M. Hamoche et, aujourd'hui encore,
je crois que M. Hamoche s'exagerait l'importance des lunettes bleues
dans l'optique usuelle.

Au reste, incolores ou bleus, ses verres dormaient paisiblement dans
leurs boites; personne ne les regardait, non plus que ses medailles et
ses mineraux, et la rouille devorait les montures d'acier des besicles.

"Eh bien! ca va t'il mieux, les affaires?" demandait Mme Mathias.

M. Hamoche, les bras croises, morne, le regard a l'horizon, ne repondait
pas.

C'etait un petit homme tout a fait chauve, avec un crane enorme, des
yeux sombres et enflammes, des joues pales et une longue barbe d'un noir
bleu.

Son costume, comme son air, etait etrange. Il portait une longue
redingote de drap vert olive qui etait devenue jaune sur les epaules et
sur le dos, et dont les pans lui tombaient aux pieds. Et il etait coiffe
du plus haut chapeau de haute forme qu'on ait jamais vu, tout casse,
tout luisant, prodigieux monument de misere et de vanite. Non! les
affaires n'allaient pas. M. Hamoche ne ressemblait pas assez a une
personne qui vend des lunettes, et ses lunettes ne ressemblaient pas
assez a des lunettes qu'on achete.

Aussi bien, il etait devenu lunetier par l'injure du sort et, sous le
mur de Chimay, il prenait les attitudes de Napoleon a Sainte-Helene. Lui
aussi, il etait un Titan foudroye.

A juger par le peu que j'en ai retenu, ses conversations avec ma vieille
bonne roulaient sur d'etranges et lointaines aventures. Il y parlait
d'une longue navigation sur l'Ocean Pacifique, de campements sous les
cedres rouges, et de Chinois fumeurs d'opium.

Il disait comment il avait recu un coup de couteau d'un Espagnol, dans
une ruelle de Sacramento, et comment des Malais lui avaient vole son or.
Ses mains tremblaient et il repetait sans cesse ce mot tragique: OR.

M. Hamoche etait alle comme tant d'autres en Californie, a la conquete
de l'or. Il avait fait le reve de ces placers a fleur de terre et de ce
sol prodigieux qui, a peine gratte, decouvrait des tresors.

Helas! il n'avait rapporte de la Sierra-Nevada que la fievre, la misere,
la haine et le degout incurable du travail et de la pauvrete.

Mme Mathias l'ecoutait, les mains jointes sur son tablier, et elle lui
repondait en hochant la tete:

"Dieu n'est pas toujours juste!"

Et nous nous en allions, elle et moi, trouble et pensifs, vers les
Champs-Elysees. L'Ocean Pacifique, la Californie, les Espagnols, les
Chinois, les Malais, les placers, les montagne d'or et les rivieres
d'or, tout cela evidemment ne pouvait pas tenir dans le monde tel que je
le concevais, et les discours du lunetier m'enseignaient que la terre ne
finit point, comme je le croyais, a la place Saint-Sulpice et au pont
d'Iena.

M. Hamoche m'ouvrait l'esprit, et je ne pouvais voir sa mince figure,
emphatique et fievreuse, sans ressentir le frisson de l'inconnu. Il
m'enseignait que la terre est grande, grande a s'y perdre, et couverte
de choses vagues et terribles. Pres de lui, je sentais aussi que la vie
n'est pas un jeu et qu'on y souffre reellement. Et cela surtout me
jetait dans des etonnements profonds. Car enfin, je voyais bien que M.
Hamoche etait malheureux.

"Il est malheureux!" disait Mme Mathias.

Et ma mere disait aussi:

"Ce pauvre homme! il est dans la misere!"

C'en etait fait. J'avais perdu ma confiance premiere dans la bonte de la
nature. Et, sans doute, je ne surprendrai personne si je dis que je ne
l'ai jamais retrouvee depuis.

Tout en m'inquietant, M. Hamoche m'interessait beaucoup. Il m'arrivait
quelquefois de le rencontrer, le soir, dans mon escalier. Ce n'etait
point extraordinaire, car il habitait une mansarde dans notre maison. A
la tombee du jour, il grimpait les degres, ayant sous chaque bras une
boite longue et noire, qui renfermait, assurement, les lunettes et les
mineraux. Mais ces deux boites ressemblaient a deux petits cercueils, et
j'avais peur, comme si cet homme de malheur etait un croque-mort ...

N'emportait-il pas ma confiance et ma securite? Maintenant, je doutais
de tout, puisque, reposant sous notre toit, dans la maison benie, cet
homme n'etait pas heureux.

Sa mansarde donnait sur la cour, et ma bonne m'avait dit que, pour s'y
tenir debout, il fallait passer la tete par la fenetre a tabatiere. Et,
comme je n'etais pas toujours serieux a cette epoque, je riais de tout
mon coeur a la pensee que M. Hamoche, dans sa chambre, ne quittait pas
son chapeau, que ce chapeau, prodigieusement haut, s'elevait sur le toit
au-dessus des tuyaux, et qu'il y manquait seulement une de ces fleches
de zinc qui tournent au vent.

A six ans, on a l'esprit mobile. Depuis quelque temps, je ne songeais
plus au lunetier, au chapeau, aux deux cercueils, quand un jour--il me
souvient que c'etait un jour de printemps,--il etait six heures et
demie, et nous etions a table ... On dinait de bonne heure, sur le quai
Malaquais, dans ce temps-la. Un jour, dis-je, Mme Mathias, qui etait
tres consideree dans la maison, vint dire a mon pere:

"Le marchand de lunettes est tres malade, la-haut, dans sa mansarde. Il
a une fievre de cheval.

--J'y vais", dit mon pere en se levant.

Au bout d'un quart d'heure, il revint.

"Eh bien? demanda ma mere.

--On ne peut rien dire encore, repondit mon pere, en reprenant sa
serviette avec la tranquillite d'un homme habitue a toutes les miseres
humaines. Je croirais a une fievre cerebrale. L'excitation nerveuse est
tres intense. Naturellement, il ne veut pas entendre parler de
l'hopital. Il faudra pourtant bien l'y porter: on ne peut le soigner que
la."

Je demandai:

"Est-ce qu'il en mourra?"

Mon pere, sans repondre, souleva legerement les epaules.

Le lendemain, il faisait un beau soleil; j'etais seul dans la salle a
manger. Par la fenetre ouverte, et qui donnait sur la cour, les
piaillements vigoureux des moineaux entraient avec des flots de lumiere
et les senteurs des lilas cultives par notre concierge, grand amateur de
jardins. J'avais une arche de Noe toute neuve, qui poissait les doigts
et sentait cette bonne odeur de jouet neuf que j'aimais tant. Je
rangeais sur la table les animaux par couples, et deja le cheval,
l'ours, l'elephant, le cerf, le mouton et le renard, s'acheminaient deux
a deux vers l'arche qui devait les sauver du deluge.

On ne sait pas ce que les joujoux font naitre de reves dans l'ame des
enfants. Ce paisible et minuscule defile de tous les animaux de la
creation m'inspirait vraiment une idee mystique et douce de la nature.
J'etais penetre de tendresse et d'amour. Je goutais a vivre une joie
inexprimable.

Tout a coup, un bruit sourd de chute retentit dans la cour; un bruit
profond et comme lourd, inoui, qui me glaca d'epouvante.

Pourquoi, par quel instinct ai-je frissonne? Je n'avais jamais entendu
ce bruit-la. Comment en avais-je, instantanement, senti toute l'horreur?
Je m'elance a la fenetre. Je vois, au milieu de la cour, quelque chose
d'affreux! un paquet informe et pourtant humain, une loque sanglante.
Toute la maison s'emplit de cris de femmes et d'appels lugubres. Ma
vieille bonne entre, bleme, dans la salle a manger:

"Mon Dieu! le marchand de lunettes qui s'est jete par la fenetre, dans
un acces de fievre chaude!"

De ce jour, je cessai definitivement de croire que la vie est un jeu, et
le monde une boite de Nuremberg. La cosmogonie du petit Pierre Noziere
alla rejoindre dans l'abime des erreurs humaines a carte du monde connu
des anciens et le systeme de Ptolemee.




III

MADAME MATHIAS


Mme Mathias etait une sorte de femme de charge et de bonne d'enfant qui,
par son grand age et son mauvais caractere, s'etait attire beaucoup de
consideration. Mon pere et ma mere, qui l'avaient attachee a ma tres
petite personne, ne l'appelaient que Mme Mathias, et ce fut pour moi une
grande surprise d'apprendre un jour qu'elle avait un nom de bapteme, un
nom de jeune fille, un petit nom, et qu'elle se nommait Virginie. Mme
Mathias avait eu des malheurs, elle en gardait la fierte. Les joues
creuses, avec des yeux de braise sous les meches grises de ses cheveux
qui se tordaient hors de sa coiffe, noire, seche, muette, sa bouche
ruinee, son menton menacant et son morne silence, affligeaient mon pere.

Maman, qui gouvernait la maison avec la vigilance d'une reine
d'abeilles, avouait pourtant qu'elle n'osait pas faire d'observation a
cette femme d'age, qui la regardait en silence avec des yeux de louve
traquee. Mme Mathias etait generalement redoutee. Seul dans la maison,
je n'avais pas peur d'elle. Je la connaissais, je l'avais devinee, je la
savais faible.

A huit ans, j'avais mieux compris une ame que mon pere a quarante, bien
que mon pere eut l'esprit meditatif, assez d'observation pour un
idealiste, et quelques notions de physiognomonie puisees dans Lavater.
Je me rappelle l'avoir entendu longuement disserter sur le masque de
Napoleon rapporte de Sainte-Helene par le docteur Antomarchi, et dont
une epreuve en platre, pendue dans son cabinet, a terrifie mon enfance.

Mais il faut dire que j'avais sur lui un grand avantage: j'aimais Mme
Mathias, et Mme Mathias m'aimait. J'etais inspire par la sympathie; il
n'etait guide que par la science. Encore ne s'appliquait-il pas beaucoup
a penetrer le caractere de Mme Mathias. Ne prenant aucun plaisir a la
voir, il ne la regardait guere, et peut-etre ne l'avait-il point assez
observee pour s'apercevoir qu'un petit nez mou, d'une innocente rondeur,
s'etait singulierement plante au milieu du masque austere sous lequel
elle figurait dans la vie.

Et ce nez, en effet, ne se faisait pas remarquer. Il passait presque
inapercu sur cette scene de desolation violente qu'etait le visage de
Mme Mathias. Pourtant il etait digne d'interet. Tel que je le retrouve
au fond de ma memoire, il m'emeut par je ne sais quelle expression de
tendresse souffrante et d'humilite douloureuse. Je suis le seul etre au
monde qui y ait fait attention, et encore, n'ai-je commence a le bien
comprendre que lorsqu'il n'etait plus qu'un souvenir lointain, garde par
moi seul.

C'est maintenant surtout que j'y songe avec interet. Ah! Madame Mathias,
que ne donnerais-je pas pour vous revoir aujourd'hui telle que vous
etiez dans votre vie terrestre, tricotant des bas, une aiguille fichee
sur l'oreille, sous votre bonnet a tuyaux, et des besicles enormes
chaussant le bout de votre nez trop faible pour les porter. Vos besicles
glissaient toujours, et vous en eprouviez toujours une impatience
nouvelle; car vous n'avez jamais su vous soumettre en riant a la
necessite, et vous portiez au milieu des miseres domestiques une ame
indignee.

Ah! Madame Mathias, Madame Mathias, que ne donnerais-je point pour vous
revoir telle que vous futes, ou du moins pour savoir ce que vous etes
devenue, depuis trente ans que vous avez quitte ce monde ou vous aviez
si peu de joie, ou vous teniez si peu de place et que vous aimiez tant.
Je l'ai senti, vous aimiez la vie, et vous vous attachiez aux affaires
terrestres avec cette obstination desesperee des malheureux. Si j'avais
de vos nouvelles, Madame Mathias, j'en recevrais infiniment de
contentement et de paix. Dans le cercueil des pauvres ou vous vous en
etes allee par un beau jour de printemps, il m'en souvient, par un de
ces beaux jours dont vous goutiez si bien la douceur, chere dame, vous
emportiez mille choses touchantes, tout un monde d'idees cree par
l'association de votre vieillesse et de mon enfance. Qu'en avez-vous
fait, Madame Mathias? La ou vous etes, vous souvient-il encore de nos
longues promenades?

Chaque jour, apres le dejeuner, nous sortions ensemble; nous gagnions
les avenues desertes, les quais desoles de Javel et de Billy, la morne
plaine de Grenelle, ou le vent soulevait tristement la poussiere. Ma
petite main serree dans sa main rugueuse, qui me rassurait, je
parcourais des yeux la rude immensite des choses. Entre cette vieille
femme, ce petit garcon reveur et ces paysages melancoliques de banlieue,
il y avait des harmonies profondes. Ces arbres poudreux, ces cabarets
peints en rouge, l'invalide qui passait, la cocarde a la casquette; la
marchande de gateaux aux pommes, assise contre le parapet, a cote de ses
carafes de coco bouchees avec des citrons, voila le monde dans lequel
Mme Mathias se sentait a l'aise. Mme Mathias etait peuple.

Or, un jour d'ete, comme nous longions le quai d'Orsay, je la priai de
descendre sur la berge pour voir de plus pres les grues decharger du
sable, ce a quoi elle consentit tout de suite. Elle faisait toujours
tout ce que je voulais, parce qu'elle m'aimait et que ce sentiment lui
otait toute force. Au bord de l'eau et tenant ma bonne par un pan de sa
jupe d'indienne a fleurs, je regardais curieusement la machine qui, d'un
air patient d'oiseau pecheur, prenait sur le bateau les paniers pleins,
puis, promenant en demi-cercle sa longue encolure, les allait verser sur
la rive. A mesure que le sable s'amassait, des hommes en pantalon de
toile bleue, nus jusqu'a la ceinture, la chair couleur de brique, le
jetaient par pelletees contre un crible.

Je tirai la jupe d'indienne.

"M'ame Mathias, pourquoi ils font ca? dis, m'ame Mathias?"

Elle ne repondit point. Elle s'etait baissee pour ramasser quelque chose
a terre. Je croyais d'abord que c'etait une epingle. Elle en trouvait
chaque jour deux ou trois, qu'elle piquait a son corsage. Mais, cette
fois, ce n'etait pas une epingle. C'etait un couteau de poche, dont le
manche de cuivre representait la colonne Vendome.

"Montre, montre-moi ce couteau, m'ame Mathias. Donne-le moi! Pourquoi tu
ne me le donnes pas, dis?"

Immobile, muette, elle regardait le petit couteau avec une attention
profonde et je ne sais quoi d'egare qui me fit presque peur.

"M'ame Mathias, qu'est-ce que tu as, dis?"

Elle murmura, d'une voix faible que je ne lui connaissais pas:

"Il en avait un tout pareil.

--Qui donc ca? M'ame Mathias, qui donc qu'en avait un tout pareil?"

Et tiree par la robe, elle me regarda, de ses yeux brules, ou l'on ne
voyait que du rouge et du noir, toute surprise, comme si elle ne me
savait plus la, et elle me repondit:

"Mais c'etait Mathias, donc; c'etait Mathias.

--Qui Mathias?"

Elle se passa la main sur les paupieres qui resterent froissees et
tirees, mit soigneusement le couteau dans sa poche, sous son mouchoir,
et me repondit:

"Mathias, mon mari.

--Alors, tu l'avais epouse.

--Je l'avais epouse pour mon malheur! J'etais riche, j'avais un moulin a
Aunot, pres de Chartres. Il a mange la farine, l'ane et le moulin, et
tout! Il m'a mise sur la paille et, quand je n'ai plus rien eu, il m'a
quittee. C'etait un ancien militaire, un grenadier de l'Empereur, blesse
a Waterloo. Il avait pris du vice a l'armee."

Tout cela m'etonnait beaucoup; je reflechis un instant et je dis:

"Ton mari, ce n'etait pas un mari comme papa, n'est-ce pas, m'ame
Mathias?"

Mme Mathias ne pleurait plus; c'est avec une sorte de fierte qu'elle me
repondit:

"Des hommes comme Mathias, il n'y en a plus. Il avait tout pour lui,
celui-la! Grand, fort, et beau, et malin, et jovial! Et toujours bien
tenu, toujours une rose a la boutonniere. C'etait un homme bien
agreable!"




IV

L'ECRIVAIN PUBLIC


Dans l'humble maison que ma mere gouvernait avec sagesse, Mme Mathias
n'etait precisement ni femme de charge ni bonne d'enfant, bien qu'elle
s'occupat du menage et me menat promener tous les jours. Son grand age,
son visage fier, son caractere ombrageux et farouche, donnaient a sa
domesticite un air d'independance; elle gardait dans les soins les plus
familiers l'expression tragique d'une personne qui a eu des malheurs; le
souvenir lui en demeurait cher, et elle le conservait precieusement au
dedans d'elle. Les levres serrees par l'habitude du silence, elle
n'aimait point a raconter les aventures de sa vie passee.

Elle apparaissait dans mon imagination d'enfant comme une maison devoree
par un antique incendie. Je savais seulement que, nee, ainsi qu'elle le
disait, l'annee de la mort du roi, fille de riches fermiers beaucerons,
de bonne heure orpheline, elle avait epouse en 1815, a l'age de
vingt-deux ans, le capitaine Mathias, un bien bel homme qui, mis a la
demi-solde par les Bourbons, disait leur fait aux chevaliers du Lys,
qu'il appelait poliment les compagnons d'Ulysse. Mes parents etaient un
peu plus instruits. Ils n'ignoraient point que le capitaine Mathias
avait mange les ecus de la fermiere au Rocher de Cancale, et que,
laissant ensuite sa pauvre femme sur la paille, il s'en etait alle
courir les filles. Dans les premieres annees de la monarchie de Juillet,
Mme Mathias l'avait retrouve, par grand hasard, tandis qu'il sortait
d'un cabaret de la rue de Rambuteau, ou, rase de frais, le teint vermeil
sous ses cheveux blancs, une rose a la boutonniere, il donnait chaque
jour des consultations aux commercants poursuivis par les huissiers.

Il redigeait des actes devant une bouteille de vin blanc, en souvenir de
son premier etat; car il avait ete saute-ruisseau avant d'entrer au
regiment. Elle l'avait repris alors; elle l'avait ramene chez elle avec
une joie triomphale. Mais il n'y etait pas reste longtemps; il avait
disparu un jour, emportant, disait-on, une douzaine d'ecus caches par
Mme Mathias sous sa paillasse. Depuis lors, on n'avait plus de ses
nouvelles. On croyait qu'il s'etait laisse mourir dans un lit d'hopital,
et on l'en approuvait.

"C'est pour vous une delivrance", disait mon pere a Mme Mathias.

Alors des larmes brulantes et comme enflammees montaient aux yeux de Mme
Mathias; ses levres tremblaient, et elle ne repondait pas.

Or, un jour de printemps, Mme Mathias, ayant serre sur ses epaules son
terrible chale noir, m'emmena promener a l'heure accoutumee. Mais elle
ne me conduisit pas ce jour-la aux Tuileries, notre jardin royal et
familier, ou tant de fois, laissant ma balle et mes billes, j'avais
colle mon oreille contre le piedestal de la statue du Tibre pour ecouter
des voix mysterieuses. Elle ne me conduisit pas vers ces boulevards
calmes et tristes d'ou l'on voit, au-dessus des lignes poudreuses des
arbres, le dome dore sous lequel est couche dans son tombeau rouge
Napoleon; elle ne me conduisit pas vers les avenues monotones ou elle se
plaisait, assise sur un banc, a causer avec quelque invalide, tandis que
je faisais des jardins dans la terre humide.

En ce jour de printemps, elle prit un chemin inaccoutume, suivit des
rues encombrees de passants et de voitures, bordees de boutiques ou
s'etalaient des objets innombrables et divers, dont j'admirais les
formes sans en concevoir l'usage. Les pharmacies surtout m'etonnaient
par la grandeur et l'eclat de leurs bocaux. Quelques-unes de ces
boutiques etaient peuplees de grandes statues peintes et dorees. Je
demandai:

"Quoi c'est, m'ame Mathias?"

Et Mme Mathias me repondit avec la fermete d'une citoyenne nourrie dans
les faubourgs de Paris:

"C'est rien, c'est des bons dieux."

Ainsi, dans ma tendre enfance, tandis que ma mere m'inclinait doucement
au culte des images, Mme Mathias m'enseignait a mepriser la
superstition. De la voie etroite ou nous etions, une grande place
plantee de petits arbres m'apparut soudain. Je la reconnus et il me
souvint de ma bonne Nanette en revoyant ce pavillon etrange ou des
pretres de pierre sont assis, les pieds dans la vasque d'une fontaine.
C'est avec Nanette que, dans des temps vagues et d'incertaine memoire,
j'avais visite ces choses. En les revoyant, je fus saisi du regret de
Nanette perdue. J'eus envie de courir en pleurant et en criant:
"Nanette!" Mais soit faiblesse d'ame, soit delicatesse obscure du coeur,
soit debilite d'esprit, je ne parlai point de Nanette a Mme Mathias.

Nous traversames la place et nous nous engageames dans des ruelles aux
paves pointus, qu'une grande eglise recouvrait de son ombre humide. Sur
les portails ornes de pyramides et de boules moussues, ca et la une
statue faisait un grand geste en l'air et des couples de pigeons
s'envolaient devant nous.

Ayant contourne la grande eglise, nous primes une rue bordee de porches
sculptes et de vieux murs au-dessus desquels les acacias penchaient
leurs branches fleuries. Il y avait, a gauche, dans une encoignure, une
echoppe vitree avec cette enseigne: Ecrivain public. Des lettres et des
enveloppes etaient collees sur tous les carreaux. Du toit de zinc
sortait un tuyau de cheminee coiffe d'un grand chapeau. Mme Mathias
tourna le bec de canne et, me poussant devant elle, entra dans
l'echoppe. Un vieillard, courbe sur une table, leva la tete a notre vue.
Des favoris en fer a cheval bordaient ses joues roses. Ses cheveux
blancs s'enlevaient sur son front comme dans un coup de vent orageux. Sa
redingote noire etait par endroits blanchie et luisante. Il portait un
bouquet de violettes a la boutonniere.

"Tiens! c'est la vieille!" dit-il sans se lever.

Puis me regardant d'un air peu sympathique:

"C'est ton petit bourgeois, hein? demanda-t-il.

--Oh! repondit Mme Mathias, il est gentil enfant, quoiqu'il me fasse
souvent endever.

--Hum! fit l'ecrivain public. Il est maigrichon et palot. Ca ne fera pas
un fameux soldat."

Mme Mathias contemplait le vieil ecrivain public avec des yeux ardents
de tendresse; elle lui dit d'une voix souple, que je ne lui connaissais
pas:

"Eh! ben? comment vas-tu, Hippolyte?

--Oh! dit-il, la sante n'est pas mauvaise. Le coffre est bon. Mais les
affaires ne vont pas. Trois ou quatre lettres a cinq sous piece, le
matin. Et c'est tout ..."

Puis il haussa les epaules, comme pour secouer les soucis, et, tirant de
dessous la table une bouteille et des verres, il nous versa du vin
blanc.

"A ta sante, la vieille!

--A ta sante, Hippolyte!"

Le vin etait piquant. En y trempant mes levres, je fis la grimace.

"C'est une petite demoiselle, dit le vieillard. A son age, j'etais deja
porte sur le vin et les amours. Mais on ne fait plus des hommes comme
moi. Le moule en est brise."

Puis, me posant lourdement la main sur l'epaule:

"Tu ne sais pas, mon ami, que j'ai servi le petit caporal et fait toute
la campagne de France. J'etais a Craonne et a Fere-Champenoise. Et, le
matin d'Athis, Napoleon m'a demande une prise de tabac.

"Je crois le voir encore, l'empereur. Il etait petit, gros, le visage
jaune, avec des yeux pleins de mitraille et un air de tranquillite. Ah!
s'ils ne l'avaient pas trahi!... Mais les blancs sont tous des fripons."

Il se versa a boire. Mme Mathias sortit de sa muette contemplation et,
se levant:

"Il faut que je m'en aille, a cause du petit."

Puis, tirant de sa poche deux pieces de vingt sous, elle les glissa dans
la main de l'ecrivain public qui les recut avec un air de superbe
indifference.

Quand nous fumes dehors, je demandai qui etait ce monsieur. Mme Mathias
me repondait avec un accent d'orgueil et d'amour:

"C'est Mathias, mon petit, c'est Mathias!

--Mais papa et maman disent qu'il est mort."

Elle secoua la tete joyeusement.

"Oh! il m'enterrera et il en enterrera bien d'autres apres moi, des
vieux et des jeunes."

Puis elle devint soucieuse:

"Pierre, ne va pas dire que tu as vu Mathias."




V

LES CONTES DE MAMAN


--Je n'ai pas d'imagination, disait maman.

Elle disait n'en pas avoir, parce qu'elle croyait qu'il n'y avait
d'imagination qu'a faire des romans, et elle ne savait pas qu'elle avait
une espece d'imagination rare et charmante qui ne s'exprimait pas par
des phrases. Maman etait une dame menagere tout occupee de soins
domestiques. Elle avait une imagination qui animait et colorait son
humble menage. Elle avait le don de faire vivre et parler la poele et la
marmite, le couteau et la fourchette, le torchon et le fer a repasser;
elle etait au dedans d'elle-meme un fabuliste ingenu. Elle me faisait
des contes pour m'amuser, et comme elle se sentait incapable de rien
imaginer, elle les faisait sur les images que j'avais.

Voici quelques-uns de ses recits. J'y ai garde autant que j'ai pu sa
maniere, qui etait excellente.


L'ECOLE

Je proclame l'ecole de Mlle Genseigne la meilleur ecole de filles qu'il
y ait au monde. Je declare mecreants et medisants ceux qui croiront et
diront le contraire. Toutes les eleves de Mlle Genseigne sont sages et
appliquees, et il n'y a rien de si plaisant a voir que leurs petites
personnes immobiles. On dirait autant de petites bouteilles dans
lesquelles Mlle Genseigne verse de la science.

Mlle Genseigne est assise toute droite dans sa haute chaise. Elle est
grave et douce; ses bandeaux plats et sa pelerine noire inspirent le
respect et la sympathie.

Mlle Genseigne, qui est tres savante, apprend le calcul a ses petites
eleves. Elle dit a Rose Benoist:

"Rose Benoist, si de douze je retiens quatre, combien me reste-t-il?

--Quatre!" repond Rose Benoist.

Mlle Genseigne n'est pas satisfaite de cette reponse:

"Et vous, Emmeline Capel, si de douze je retiens quatre, combien me
reste-t-il?

--Huit!" repond Emmeline Capel.

Et Rose Benoist tombe dans une reverie profonde. Elle entend qu'il reste
huit a Mlle Genseigne, mais elle ne sait pas si ce sont huit chapeaux ou
huit mouchoirs, ou bien encore huit pommes ou huit plumes. Il y a bien
longtemps que ce doute la tourmente. Quand on lui dit que six fois six
font trente-six, elle ne sait pas si ce sont trente-six chaises ou
trente-six noix, et elle ne comprend rien a l'arithmetique.

Au contraire, elle est tres savante en histoire sainte. Mlle Genseigne
n'a pas une autre eleve capable de decrire le Paradis terrestre et
l'Arche de Noe comme fait Rose Benoist. Rose Benoist connait toutes les
fleurs du Paradis et tous les animaux de l'Arche. Elle sait autant de
fables que Mlle Genseigne elle-meme. Elle sait tous les discours du
Corbeau et du Renard, de l'Ane et du petit Chien, du Coq et de la Poule.
Elle n'est pas surprise quand on lui dit que les animaux parlaient
autrefois. Elle serait plutot surprise si on lui disait qu'ils ne
parlent plus. Elle est bien sure d'entendre le langage de son gros chien
Tom et de son petit serin Cuip. Elle a raison: les animaux ont toujours
parle et ils parlent encore; mais ils ne parlent qu'a leurs amis. Rose
Benoist les aime et ils l'aiment. C'est pour cela qu'elle les comprend.
Pour s'entendre, il n'est tel que de s'aimer.

Aujourd'hui, Rose Benoist a recite sa lecon sans faute. Elle a un bon
point. Emmeline Capel a recu aussi un bon point pour avoir bien su sa
lecon d'arithmetique.

Au sortir de la classe, elle a dit a sa maman qu'elle avait un bon
point. Et elle a ajoute:

"Un bon point, a quoi ca sert, dis, maman?

--Un bon point ne sert a rien, a repondu la maman d'Emmeline. C'est
justement pour cela qu'on doit etre fier de le recevoir. Tu sauras un
jour, mon enfant, que les recompenses les plus estimees sont celles qui
donnent de l'honneur sans profit."


MARIE

Les petites filles ont un desir naturel de cueillir des fleurs et des
etoiles. Mais les etoiles ne se laissent point cueillir et elles
enseignent aux petites filles qu'il y a en ce monde des desirs qui ne
sont jamais contentes. Mlle Marie s'en est allee dans le parc avec sa
nourrice; elle a rencontre une corbeille d'hortensias et elle a connu
que les fleurs d'hortensia etaient belles; c'est pourquoi elle en a
cueilli une. C'etait tres difficile. Elle a tire la plante a deux mains
et elle a couru grand risque de tomber sur son derriere quand la tige
s'est rompue. Aussi est-elle tres fiere de ce qu'elle a fait. Elle est
tres contente aussi, car la fleur est admirable a voir: c'est une boule
d'un rose tendre trempee de bleu et c'est une fleur composee de beaucoup
de petites fleurs. Mais la nourrice l'a vue: elle s'elance. Elle saisit
Mlle Marie par le bras; elle gronde, elle s'ecrie, elle est terrible.
Mlle Marie regarde etonnee, de son regard encore flottant, et songe dans
sa petite ame confuse. Vous ne sauriez imaginer combien c'est difficile,
a sept ans, d'interroger sa conscience. Elle reste candide entre la
faute commise et le chatiment prepare. La nourrice la met en penitence,
non dans le cabinet noir, mais sous un grand marronnier, a l'ombre d'un
vaste parasol chinois. La, Mlle Marie pensive, surprise, etonnee, est
assise et songe. Sa fleur a la main, elle a l'air, sous l'ombrelle qui
rayonne autour d'elle, d'une petite idole etrange.

La nourrice a dit: "Maintenant, mademoiselle, donnez-moi cette fleur."
Mais Mlle Marie a serre dans son petit poing la tige fleurie et ses
joues ont rougi et son front s'est gonfle comme si elle allait pleurer.
Et la nourrice n'a pas voulu causer des larmes. Elle a dit: "Je vous
defends de porter cette fleur a votre bouche. Si vous desobeissez,
mademoiselle, votre petit chien Toto vous mangera les oreilles."

Ayant ainsi parle, elle s'eloigne. La jeune penitente, immobile sous son
dais eclatant, regarde autour d'elle, et voit le ciel et la terre. C'est
grand, le ciel et la terre, et cela peut amuser quelque temps une petite
fille. Mais sa fleur d'hortensia l'occupe plus que tout le reste. C'est
une belle fleur et c'est une fleur defendue. Voila deux raisons pour s'y
plaire. Mlle Marie songe: "Une fleur, cela doit sentir bon!" Et elle
approche de son nez la boule fleurie. Elle essaie de sentir, mais elle
ne sent rien. Elle n'est pas bien habile a respirer les parfums: il y a
peu de temps encore, elle soufflait sur les roses au lieu de les
respirer. Il ne faut pas se moquer d'elle pour cela: on ne peut tout
apprendre a la fois. On apprend d'abord a boire du lait. On n'apprend
que plus tard a respirer des fleurs: c'est moins utile. D'ailleurs,
aurait-elle, comme sa maman, l'odorat subtil, elle ne sentirait rien. La
fleur d'hortensia n'a pas d'odeur. C'est pourquoi elle lasse malgre sa
beaute. Mais Mlle Marie est ingenieuse. Elle se prend a songer: "Cette
fleur, elle est peut-etre en sucre." Alors elle ouvre la bouche toute
grande et va porter la fleur a ses levres ... Un cri retentit: Ouap!

C'est le petit chien Toto qui, s'elancant pardessus une bordure de
geraniums, vient se poser, les oreilles toutes droites, devant Mlle
Marie, et darde sur elle le regard de ses yeux vifs et ronds. La
nourrice, qui veille cachee derriere les arbres, l'a envoye. Et Mlle
Marie reste stupefaite.


A TRAVERS CHAMPS

Apres le dejeuner, Catherine s'en est alle dans les pres avec Jean, son
petit frere. Quand ils sont partis, le jour semblait jeune et frais
comme eux.

Le ciel n'etait pas tout a fait bleu; il etait plutot gris, mais d'un
gris plus doux que tous les bleus du monde. Justement les yeux de
Catherine sont de ce gris-la et semblent faits d'un peu de ciel matinal.

Catherine et Jean s'en vont tout seuls par les pres. Leur mere est
fermiere et travaille dans la ferme. Ils n'ont point de servante pour
les conduire, et ils n'en ont point besoin. Ils savent leur chemin; ils
connaissent les bois, les champs et les collines. Catherine sait voir
l'heure du jour en regardant le soleil, et elle a devine toutes sortes
de beaux secrets naturels que les enfants des villes ne soupconnent pas.
Le petit Jean lui-meme comprend beaucoup de choses des bois, des etangs
et des montagnes, car sa petite ame est une ame rustique.

Catherine et Jean s'en vont par les pres fleuris. Catherine, en
cheminant, fait un bouquet. Elle aime les fleurs. Elle les aime parce
qu'elles sont belles, et c'est une raison, cela! Les belles choses sont
aimables; elles ornent la vie. Quelque chose de beau vaut quelque chose
de bien, et c'est une bonne action que de faire un beau bouquet.

Catherine cueille des bleuets, des coquelicots, des coucous et des
boutons d'or, qu'on appelle aussi cocottes. Elle cueille encore de ces
jolies fleurs violettes qui croissent au bord des bles et qu'on nomme
des miroirs de Venus. Elle cueille les sombres epis de l'herbe a lait et
des cretes de coq, qui sont des cretes jaunes, et des becs de grue roses
et le lys des vallees, dont les blanches clochettes, agitees au moindre
souffle, repandent une odeur delicieuse. Catherine aime les fleurs parce
que les fleurs sont belles; elle les aime aussi parce qu'elles sont des
parures. Elle est une petite fille toute simple, dont les beaux cheveux
sont caches sous un beguin brun; son tablier de cotonnade recouvre une
robe unie; elle va en sabots. Elle n'a vu de riches toilettes qu'a la
Vierge Marie et a la sainte Catherine de son eglise paroissiale. Mais il
y a des choses que les petites filles savent en naissant. Catherine sait
que les fleurs sont des parures seantes, et que les belles dames qui
mettent des bouquets a leur corsage en paraissent plus jolies. Aussi
songe-t-elle qu'elle doit etre bien brave en ce moment, puisqu'elle
porte un bouquet plus gros que sa tete. Elle est contente d'etre brave
et ses idees sont brillantes et parfumees comme ses fleurs. Ce sont des
idees qui ne s'expriment point par la parole: la parole n'a rien d'assez
joli pour exprimer les idees de bonheur d'une petite fille. Il y faut
des airs de chanson, les airs les plus vifs et les plus doux, les
chansons les plus gentilles, comme Girofle-Girofla ou Les Compagnons de
la Marjolaine. Aussi Catherine chante, en cueillant son bouquet: "J'irai
au bois seulette", et elle chante aussi: "Mon coeur je lui donnerai, mon
coeur je lui donnerai."

Le petit Jean est d'un autre caractere. Il suit d'autres pensees. C'est
un franc luron; il ne porte point encore la culotte, mais son esprit a
devance son age, et il n'y a point d'esprit plus gaillard que celui-la.
Tandis qu'il s'attache d'une main au tablier de sa soeur, de peur de
tomber, il agite son fouet de l'autre main avec la vigueur d'un robuste
garcon. C'est a peine si le premier valet de son pere fait mieux claquer
le sien quand, en ramenant les chevaux de la riviere, il rencontre sa
fiancee. Le petit Jean ne s'endort pas dans une molle reverie. Il ne se
soucie pas des fleurs des champs. Il songe, pour ses jeux, a de rudes
travaux. Il reve charrois embourbes et percherons tirant du collier a sa
voix et sous ses coups. Il est plein de force et d'orgueil. C'est ainsi
qu'il va par les pres, a petits pas, butant aux cailloux et se retenant
au tablier de sa grande soeur.

Catherine et Jean sont montes au-dessus des prairies, le long du coteau,
jusqu'a un endroit eleve d'ou l'on decouvre tous les feux du village
epars dans la feuillee, et a l'horizon les clochers de six paroisses.
C'est la qu'on voit que la terre est grande. Catherine y comprend mieux
qu'ailleurs les histoires qu'on lui a apprises, la colombe de l'arche,
les Israelites de la Terre promise et Jesus allant de ville en ville.

"Asseyons-nous la", dit-elle.

Elle s'assied. En ouvrant les mains, elle repand sur elle sa moisson
fleurie. Elle en est toute parfumee, et deja les papillons voltigent
autour d'elle. Elle choisit, elle assemble les fleurs; elle marie les
tons pour le plaisir de ses yeux. Plus les couleurs sont vives, plus
elle les trouve agreables. Elle a des yeux tout neufs que le rouge vif
ne blesse point. C'est pour les regards uses des citadins que les
peintres des villes eteignent les tons avec prudence. Les yeux de
Catherine sont de bons petits yeux qui aiment les coquelicots. Les
coquelicots, voila ce que Catherine prefere. Mais leur pourpre fragile
s'est deja fanee et la brise legere effeuille dans les mains de l'enfant
leur corolle etincelante. Elle regarde, emerveillee, toutes ces tiges en
fleur, et elle voit toutes sortes de petits insectes courir sur les
feuilles et sur les fleurs. Ces plantes qu'elle a cueillies servaient
d'habitation a des mouches et a de petits scarabees qui, voyant leur
demeure en peril, s'inquietent et s'agitent. Catherine ne se soucie pas
des insectes. Elle trouve que ce sont de trop petites betes et elle n'a
d'eux aucune pitie. Pourtant on peut etre en meme temps tres petit et
tres malheureux. Mais c'est la une philosophique et, pour le malheur des
scarabees, la philosophie n'entre point dans la tete de Catherine.

Elle se fait des guirlandes et des couronnes et se suspend des
clochettes aux oreilles; elle est maintenant ornee comme l'image
rustique d'une vierge veneree des bergers. Son petit frere Jean, occupe
pendant ce temps a conduire des chevaux imaginaires, l'apercoit ainsi
paree. Aussitot il est saisi d'admiration. Un sentiment religieux
penetre toute sa petite ame. Il s'arrete, le fouet lui tombe des mains.
Il comprend qu'elle est belle. Il voudrait etre beau aussi et tout
charge de fleurs. Il essaye en vain d'exprimer ce desir dans son langage
obscur et doux. Mais elle l'a devine. La petite Catherine est une grande
soeur; une grande soeur est une petite mere; elle previent, elle devine.

"Oui, cheri, s'ecrie Catherine; je vais te faire une belle couronne et
tu seras pareil a un petit roi."

Et la voila qui tresse les fleurs bleues, les fleurs jaunes et les
fleurs rouges pour en faire un chapeau. Elle pose ce chapeau de fleurs
sur la tete du petit Jean, qui en rougit de joie. Elle l'embrasse, elle
le souleve de terre et le pose tout fleuri sur une grosse pierre. Puis
elle l'admire parce qu'il est beau et elle l'aime parce qu'il est beau
par elle.

Et, debout sur son socle agreste, le petit Jean comprend qu'il est beau.
Cette idee le penetre d'un respect profond de lui-meme. Il comprend
qu'il est sacre. Droit, immobile, les yeux tout ronds, les levres
serrees, les bras pendants, les mains ouvertes et les doigts ecartes
comme les rayons d'une roue, il goute une joie pieuse a se sentir
devenir une idole. Le ciel est sur sa tete, les bois et les champs sont
a ses pieds. Il est au milieu du monde. Il est seul grand, il est seul
beau.

Mais tout a coup Catherine eclate de rire. Elle s'ecrie:

"Oh! que tu es drole, mon petit Jean! que tu es drole!"

Elle se jette sur lui, elle l'embrasse, le secoue; la lourde couronne
lui glisse sur le nez. Et elle repete:

"Oh! qu'il est drole! qu'il est drole!"

Et elle rit de plus belle.

Mais le petit Jean ne rit pas. Il est triste et surpris que ce soit fini
et qu'il ne soit plus beau. Il lui en coute de redevenir ordinaire.

Maintenant la couronne denouee s'est repandue a terre et le petit Jean
est redevenu semblable a l'un de nous. Il n'est plus beau. Mais c'est
encore un solide gaillard. Il a ressaisi son fouet, et le voila qui tire
de l'orniere les six chevaux de ses reves. Les petits enfants imaginent
avec facilite les choses qu'ils desirent et qu'ils n'ont pas. Quand ils
gardent dans l'age mur cette faculte merveilleuse, on dit qu'ils sont
des poetes ou des fous. Le petit Jean crie, frappe et se demene.

Catherine joue encore avec ses fleurs. Mais il y en a qui meurent. Il y
en a d'autres qui s'endorment. Car les fleurs ont leur sommeil comme les
animaux, et voici que les campanules, cueillies quelques heures
auparavant, ferment leurs cloches violettes et s'endorment dans les
petites mains qui les ont separees de la vie. Catherine en serait
touchee si elle le savait. Mais Catherine ne sait pas que les plantes
dorment ni qu'elles vivent. Elle ne sait rien. Nous ne savons rien non
plus et, si nous avons appris que les plantes vivent, nous ne sommes
guere plus avances que Catherine, puisque nous ne savons pas ce que
c'est que vivre. Peut-etre ne faut-il pas trop nous plaindre de notre
ignorance. Si nous savions tout, nous n'oserions plus rien faire et le
monde finirait.

Un souffle leger passe dans l'air et Catherine frissonne. C'est le soir
qui vient.

"J'ai faim", dit le petit Jean.

Il est juste qu'un conducteur de chevaux mange quand il a faim. Mais
Catherine n'a pas un morceau de pain pour donner a son petit frere.

Elle lui dit:

"Mon petit frere, retournons a la maison." Et ils songent tous deux a la
soupe aux choux qui fume dans la marmite pendue a la cremaillere, au
milieu de la grande cheminee. Catherine amasse ses fleurs sur son bras
et, prenant son petit frere par la main, le conduit vers la maison.

Le soleil descendait lentement a l'horizon rougi. Les hirondelles, dans
leur vol, effleuraient les enfants de leurs ailes immobiles. Le soir
etait venu. Catherine et Jean se presserent l'un contre l'autre.

Catherine laissait tomber une a une ses fleurs sur la route. Ils
entendaient, dans le grand silence, la crecelle infatigable du grillon.
Ils avaient peur tous deux et ils etaient tristes, parce que la
tristesse du soir penetrait leurs petites ames. Ce qui les entourait
leur etait familier, mais ils ne reconnaissent plus ce qu'ils
connaissaient le mieux.

Il semblait tout a coup que la terre fut trop grande et trop vieille
pour eux. Ils etaient las et ils craignaient de ne jamais arriver dans
la maison ou leur mere faisait la soupe pour toute la famille. Le petit
Jean n'agitait plus son fouet. Catherine laissa glisser de sa main
fatiguee sa derniere fleur. Elle tirait son petit frere par le bras et
tous deux se taisaient.

Enfin, ils virent de loin le toit de leur maison qui fumait dans le ciel
assombri. Alors, ils s'arreterent, et tous deux, frappant des mains,
pousserent des cris de joie. Catherine embrassa son petit frere, puis,
ils se mirent ensemble a courir de toute la force de leurs pieds
fatigues. Quand ils entrerent dans le village, des femmes qui revenaient
des champs leur donnerent le bonsoir. Ils respirerent. La mere etait sur
le seuil, en bonnet blanc, l'ecumoire a la main.

"Allons, les petits, allons donc!" cria-t-elle. Et ils se jeterent dans
ses bras. En entrant dans la salle ou fumait la soupe aux choux,
Catherine frissonna de nouveau. Elle avait vu la nuit descendre sur la
terre. Jean, assis sur la bancelle, le menton a la hauteur de la table,
mangeait deja sa soupe.


LES FAUTES DES GRANDS

Les routes ressemblent a des rivieres. Cela tient a ce que les rivieres
sont des routes; ce sont des routes naturelles sur lesquelles on voyage
avec des bottes de sept lieues; quel autre nom conviendrait mieux a des
barques? Et les routes sont comme des rivieres que l'homme a faites pour
l'homme.

Les routes, les belles routes aussi unies que la surface d'une fleuve et
sur lesquelles la roue de la voiture et la semelle du soulier trouvent
un appui a la fois solide et doux, ce sont les chefs-d'oeuvre de nos
peres qui sont morts sans laisser leur nom et que nous ne connaissons
que par leurs bienfaits. Qu'elles soient benies, ces routes par
lesquelles les fruits de la terre nous viennent abondamment et qui
rapprochent les amis.

C'est pour aller voir un ami, l'ami Jean, que Roger, Marcel, Bernard,
Jacques et Etienne ont pris la route nationale qui deroule au soleil, le
long des pres et des champs, son joli ruban jaune, traverse les bourgs
et les hameaux et conduit, dit-on, jusqu'a la mer ou sont les navires.

Les cinq compagnons ne vont pas si loin. Mais il leur faut faire une
belle course d'un kilometre pour atteindre la maison de l'ami Jean.

Les voila partis. On les a laisses aller seuls, sur la foi de leurs
promesses; ils se sont engages a marcher sagement, a ne point ecarter du
droit chemin, a eviter les chevaux et les voitures et a ne point quitter
Etienne, le plus petit de la bande.

Les voila partis. Ils s'avancent en ordre sur une seule ligne. On ne
peut mieux partir. Pourtant, il y a un defaut a cette belle ordonnance.
Etienne est trop petit.

Un grand courage s'allume en lui. Il s'efforce, il hate le pas. Il ouvre
toute grande ses courtes jambes. Il agite ses bras par surcroit. Mais il
est trop petit, il ne peut pas suivre ses amis. Il reste en arriere.
C'est fatal; les philosophes savent que les memes causes produisent
toujours les memes effets. Mais Jacques, ni Bernard, ni Marcel, ni meme
Roger, ne sont des philosophes. Ils marchent selon leurs jambes, le
pauvre Etienne marche avec les siennes: il n'y a pas de concert
possible. Etienne court, souffle, crie, mais il reste en arriere.

Les grands, ses aines, devraient l'attendre, direz-vous, et regler leur
pas sur le sien. Helas, ce serait de leur part une haute vertu. Ils sont
en cela comme les hommes. En avant, disent les forts de ce monde, et ils
laissent les faibles en arriere. Mais attendez la fin de l'histoire.

Tout a coup, nos grands, nos forts, nos quatre gaillards s'arretent. Ils
ont vu par terre une bete qui saute. La bete saute parce qu'elle est une
grenouille, et qu'elle veut gagner le pre qui longe la route. Ce pre,
c'est sa patrie: il lui est cher, elle y a son manoir aupres d'un
ruisseau. Elle saute.

C'est une grande curiosite naturelle qu'une grenouille.

Celle-ci est verte; elle a l'air d'une feuille vivante, et cet air lui
donne quelque chose de merveilleux. Bernard, Roger, Jacques et Marcel se
jettent a sa poursuite. Adieu Etienne, et la belle route toute jaune;
adieu leur promesse. Les voila dans le pre, bientot ils sentent leurs
pieds s'enfoncer dans la terre grasse qui nourrit une herbe epaisse.
Quelques pas encore et ils s'embourbent jusqu'aux genoux. L'herbe
cachait un marecage.

Ils s'en tirent a grand'peine. Leurs souliers, leurs chaussettes, leurs
mollets sont noirs. C'est la nymphe du pre vert qui a mis les guetres de
fange aux quatre desobeissants.

Etienne les rejoint tout essouffle. Il ne sait, en les voyant ainsi
chausses, s'il doit se rejouir ou s'attrister. Il medite en son ame
innocente les catastrophes qui frappent les grands et les forts. Quant
aux quatre guetres, ils retournent piteusement sur leurs pas, car le
moyen, je vous prie, d'aller voir l'ami Jean en pareil equipage? Quand
ils rentreront a la maison, leurs meres liront leur faute sur leurs
jambes, tandis que la candeur du petit Etienne reluira sur ses mollets
roses.


JAQUELINE ET MIRAUT

Jacqueline et Miraut sont de vieux amis. Jacqueline est une petite fille
et Miraut est un gros chien.

Ils sont du meme monde, ils sont tous deux rustiques: de la leur
intimite profonde. Depuis quand se connaissaient-ils? ils ne savent
plus: cela passe la memoire d'un chien et celle d'une petite fille.
D'ailleurs, ils n'ont pas besoin de le savoir, ils n'ont ni envie, ni
besoin de rien savoir. Ils ont seulement l'idee qu'ils se connaissent
depuis tres longtemps, depuis le commencement des choses, car ils
n'imaginent ni l'un ni l'autre que l'univers ait existe avant eux. Le
monde, tel qu'ils le concoivent, est jeune, simple et naif comme eux.
Jacqueline y voit Miraut et Miraut y voit Jacqueline tout au beau
milieu. Jacqueline se fait de Miraut une belle idee, mais c'est une idee
inexprimable. Les mots ne peuvent rendre la pensee de Jacqueline, ils
sont trop gros pour cela! Quant a la pensee de Miraut, c'est sans doute
une bonne et juste pensee, mais, par malheur, on ne la connait pas bien.
Miraut ne parle pas, il ne dit pas ce qu'il pense et il ne le sait pas
tres bien lui-meme.

Assurement, il a de l'intelligence, mais pour toutes sortes de raisons,
cette intelligence est obscure. Miraut a toutes les nuits des reves: il
voit en dormant des chiens comme lui, des petites filles comme
Jacqueline, des mendiants. Il voit des choses joyeuses et des choses
tristes.

C'est pourquoi il aboie ou il grogne pendant son sommeil. Ce ne sont la
que des songes et des illusions, mais Miraut ne les distingue pas de la
realite. Il brouille dans sa cervelle ce qu'il voit en reve avec ce
qu'il voit quand il est eveille, et cette confusion l'empeche de
comprendre beaucoup de choses que les hommes comprennent. Et puis, comme
c'est un chien, il a des idees de chien. Et pourquoi voulez-vous que
nous comprenions les idees des chiens mieux que les chiens ne
comprennent les idees des hommes? Mais d'homme a chien, on peut tout de
meme s'entendre, parce que les chiens ont quelques idees humaines et les
hommes quelques idees canines. C'est assez pour lier amitie. Aussi
Jacqueline et Miraut sont-ils tres bons amis.

Miraut est beaucoup plus grand et plus fort que Jacqueline. En posant
ses pattes de devant sur les epaules de l'enfant, il la domine de la
tete et du poitrail. Il pourrait l'avaler en trois bouchees; mais il
sait, il sent qu'une force est en elle et que, pour petite qu'elle est,
elle est precieuse. Il l'admire a sa maniere. Il la trouve mignonne. Il
admire comme elle sait jouer et parler. Il l'aime, il la leche par
sympathie.

Jacqueline, de son cote, trouve Miraut admirable. Elle voit qu'il est
fort, et elle admire la force. Sans cela, elle ne serait point une
petite fille. Elle voit qu'il est bon, et elle aime la bonte. Aussi bien
la bonte est-elle une chose douce a rencontrer.

Elle a pour lui un sentiment de respect. Elle observe qu'il connait
beaucoup de secrets qu'elle ignore et que l'obscur genie de la terre est
en lui. Elle le voit enorme, grave et doux. Elle le venere comme sous un
autre ciel, dans les temps anciens, les hommes veneraient des dieux
agrestes et velus.

Mais voici que tout a coup, elle est surprise, inquiete, etonnee. Elle a
vu son vieux genie de la terre, son dieu velu, Miraut, attache par une
longue laisse a un arbre, au bord du puits. Elle contemple, elle hesite,
Miraut la regarde de son bel oeil honnete et patient. Il n'est ni
surpris ni fache d'etre a la chaine; il aime ses maitres, et, ne sachant
pas qu'il est un genie de la terre et un dieu couvert de poil, il garde
sans colere sa chaine et son collier. Cependant Jacqueline n'ose
avancer. Elle ne peut comprendre que son divin et mysterieux ami soit
captif, et une vague tristesse emplit sa petite ame.




VI

LES DEUX TAILLEURS


La tunique ne me parait pas tres convenable aux lyceens, parce que ce
n'est point un vetement civil, et qu'en la leur imposant on entreprend
sans raison sur leur independance. Je l'ai portee, et j'en garde un
mauvais souvenir.

Il faut vous dire qu'il y avait de mon temps, dans le college ou j'ai
appris fort peu de choses, un tailleur habile nomme Gregoire. M.
Gregoire n'avait pas son pareil pour donner a une tunique ce qu'il faut
qu'ait cette tunique: des epaules, de la poitrine et des hanches.

M. Gregoire vous enjuponnait les pans avec une venuste singuliere. Il
taillait des pantalons a l'avenant: bouffants de la hanche et faisant un
peu guetre sur la bottine.

Et, quand on etait habille par M. Gregoire, pour peu qu'on sut porter le
kepi, en relevant la visiere selon la mode d'alors, on avait une tres
jolie tournure.

M. Gregoire etait un artiste. Lorsque, le lundi, pendant la recreation
de midi, il apparaissait dans la cour portant sur le bras sa toilette
verte qui enveloppait deux ou trois chefs-d'oeuvre de tunique, les
eleves a qui ces beaux ouvrages etaient destines quittaient la partie de
barres ou de cheval fondu et se rendaient avec M. Gregoire dans une des
salles du rez-de-chaussee, pour essayer l'uniforme nouveau. Attentif et
meditatif, M. Gregoire faisait sur le drap toute sorte de petits signes
a la craie. Et, huit jours apres, il rapportait, dans la meme toilette
verte, un costume irreprochable.

Par malheur, M. Gregoire faisait payer tres cher ses tuniques. Il en
avait le droit: il etait sans rival. Le luxe est toujours couteux: M.
Gregoire etait un tailleur de luxe. Je le vois encore, pale,
melancolique, avec ses beaux cheveux blancs et ses yeux bleus, si
fatigues sous des lunettes d'or; il etait d'une distinction parfaite et,
n'eut ete sa toilette verte, on l'eut pris pour un magistrat. M.
Gregoire etait le Dusautoy des potaches. Il devait faire de longs
credits, car sa clientele etait composee de gens riches, c'est-a-dire de
gens qui n'en finissent pas de regler leurs notes. Il n'y a que les
pauvres gens qui payent comptant. Ce n'est pas par vertu; c'est parce
qu'on ne leur fait pas credit. M. Gregoire savait qu'on n'attendait de
lui rien de petit ou de mediocre, et qu'il devait a ses clients et a
lui-meme de produire tardivement de tres grosses notes.

M. Gregoire avait deux tarifs, selon la qualite des fournitures. Il
distinguait, par exemple, dans ses factures, les palmes d'or fin brodees
sur le collet meme et les palmes faites d'avance, avec moins de
delicatesse, sur un petit drap ovale qu'on cousait au collet. Il y avait
donc le grand et le petit tarif. Mais le petit tarif etait deja ruineux.
Les eleves habilles par M. Gregoire constituaient une aristocratie, une
sorte de high-life a deux degres, dans lequel on distinguait les collets
brodes et les collets a appliques. L'etat de mes parents ne me
permettait pas d'esperer jamais entrer dans la clientele de M. Gregoire.

Ma mere etait tres econome; elle etait aussi tres charitable. Sa charite
la fit agir d'une maniere qui montre la bonte de son ame,--il n'y en eut
jamais de plus belle au monde,--mais qui me causa d'assez vifs
desagrements. Ayant appris, je ne sais comment, qu'un tailleur-concierge
de la rue des Canettes, nomme Rabiou (c'etait un petit homme roux et
cagneux qui portait une tete d'apotre sur un corps de gnome),
languissait dans la misere et meritait un sort meilleur, elle songea
tout de suite a lui etre utile. Elle lui fit d'abord quelques dons. Mais
Rabiou etait charge de famille, plein de fierte d'ailleurs, et je vous
ai dit que ma mere n'etait pas riche. Le peu qu'elle put lui donner ne
le tira pas d'affaire. Elle s'ingenia ensuite a lui trouver de
l'ouvrage, et elle commenca par lui commander pour mon pere autant de
pantalons, de gilets, de redingotes et de pardessus qu'il etait
raisonnable d'en commander.

Mon pere n'eut, pour sa part, rien a gagner a ces dispositions. Les
habits du tailleur-concierge lui allaient mal. Comme il etait d'une
simplicite admirable, il ne s'en apercut meme pas.

Ma mere s'en apercut pour lui; mais elle se dit avec raison que mon pere
etait un fort bel homme, qu'il parait ses habits quand ses habits ne le
paraient pas, et qu'on n'est jamais trop mal vetu lorsqu'on porte un
vetement suffisamment chaud et cousu avec de bon fil par un homme de
bien, craignant Dieu et pere de douze enfants.

Le malheur fut qu'apres avoir fourni a mon pere plus de vetements qu'il
n'etait necessaire, Rabiou se trouva aussi mal en point que devant. Sa
femme etait poitrinaire et ses douze enfants anemiques. Une loge de la
rue des Canettes n'est pas ce qu'il faut pour rendre les enfants aussi
beaux que les jeunes Anglais entraines par le canotage et par tous les
sports. Comme le petit tailleur-concierge n'avait pas d'argent pour
acheter des medicaments, ma mere imagina de lui commander une tunique a
mon usage. Elle lui eut aussi bien commande une robe pour elle.

A l'idee d'une tunique, Rabiou hesita. Une sueur d'angoisse mouilla son
front d'apotre. Mais il etait courageux et mystique. Il se mit a la
besogne. Il pria, se donna une peine infinie, n'en dormit pas. Il etait
emu, grave, recueilli. Songez donc! une tunique, un vetement de
precision! Ajoutez a cela que j'etais long, maigre, sans corps,
difficile a habiller. Enfin, le pauvre homme parvint a la confectionner,
ma tunique, mais quelle tunique! Pas d'epaules, la poitrine creuse, elle
allait s'evasant, tout en ventre. Encore eut-on passe sur la forme. Mais
elle etait d'un bleu clair et cru, penible a voir, et le collet portait
appliquees, non des palmes, mais des lyres. Des lyres! Rabiou n'avait
pas prevu que je deviendrais un poete tres distingue. Il ne savait pas
que je cachais au fond de mon pupitre un cahier de vers intitule:
Premieres fleurs. J'avais trouve ce titre moi-meme et j'en etais
content. Le tailleur-concierge ne savait rien de cela, et c'est
d'inspiration qu'il avait cousu deux lyres au collet de ma tunique. Pour
comble de misere, ce collet, loin de s'appliquer a mon cou, tendait a
s'en eloigner et baillait de la facon la plus disgracieuse.

J'avais, comme la cigogne, un long cou, qui, sortant de ce col evase,
prenait un aspect piteux et lamentable. J'en concus quelques soupcons a
l'essayage, et j'en fis part au tailleur-concierge. Mais l'excellent
homme qui, par l'effort de ses mains innocentes, avec l'aide du ciel,
avait fait une tunique et n'avait pas espere tant faire, n'y voulut
point toucher, de peur de faire pis.

Et, apres tout, il avait raison. Je demandai avec inquietude a maman
comment elle me trouvait. Je vous dis que c'etait une sainte. Elle me
repondit comme Mme Primrose:

"Un enfant est assez beau quand il est assez bon."

Et elle me conseilla de porter ma tunique avec simplicite.

Je la revetis pour la premiere fois un dimanche, comme il convenait,
puisque c'etait un vetement neuf. Oh! quand ce jour-la je parus dans la
cour du college pendant la recreation, quel accueil!

"Pain de sucre! pain de sucre!" s'ecrierent a la fois tous mes
camarades.

Ce fut un moment difficile. Ils avaient tout vu d'un coup d'oeil, le
galbe disgracieux, le bleu trop clair, les lyres, le col beant a la
nuque. Ils se mirent tous a me fourrer des cailloux dans le dos, par
l'ouverture fatale du col de ma tunique. Ils en versaient des poignees
et des poignees sans combler le gouffre.

Non, le petit tailleur-concierge de la rue des Canettes n'avait pas
considere ce que pouvait tenir de cailloux la poche dorsale qu'il
m'avait etablie.

Suffisamment cailloute, je donnai des coups de poing; on m'en rendit,
que je ne gardai pas. Apres quoi on me laissa tranquille. Mais, le
dimanche suivant, la bataille recommenca. Et tant que je portai cette
funeste tunique, je fus vexe de toutes sortes de facons et vecus
perpetuellement avec du sable dans le cou.

C'etait odieux. Pour achever ma disgrace, notre surveillant, le jeune
abbe Simler, loin de me soutenir dans cet orage, m'abandonna sans pitie.
Jusque-la, distinguant la douceur de mon caractere et la gravite precoce
de mes pensees, il m'avait admis, avec quelques bons eleves, a des
conversations dont je goutais le charme et sentais le prix. J'etais de
ceux a qui l'abbe Simler, pendant les recreations plus longues du
dimanche, vantait les grandeurs du sacerdoce et meme exposait les cas
difficiles ou l'officiant pouvait se trouver dans la celebration des
mysteres.

L'abbe Simler traitait ces sujets avec une gravite qui me remplissait de
joie. Un dimanche, tout en se promenant a pas lents dans la cour, il
commenca l'histoire du pretre qui trouva une araignee dans le calice
apres la consecration.

"Quels ne furent pas son trouble et sa douleur, dit l'abbe Simler, mais
il sut se montrer a la hauteur d'une circonstance si terrible. Il prit
delicatement la bestiole entre deux doigts, et ..."

A ce mot, la cloche sonna les vepres. Et l'abbe Simler, observateur de
la regle qu'il etait charge d'appliquer, se tut et fit former les rangs.
J'etais bien curieux de savoir ce que le pretre avait fait de l'araignee
sacrilege. Mais ma tunique m'empecha de l'apprendre jamais.

Le dimanche suivant, en me voyant affuble d'un habit si grotesque,
l'abbe Simler sourit discretement et me tint a distance. C'etait un
excellent homme, mais ce n'etait qu'un homme; il ne se souciait pas de
prendre sa part du ridicule que je portais avec moi et de compromettra
sa soutane avec ma tunique. Il ne lui semblait pas decent que je fusse
en sa compagnie, tandis qu'on me fourrait des cailloux dans le cou, ce
qui etait, je l'ai dit, le soin incessant de mes camarades. Il avait en
quelque sorte raison. Et puis il craignait mon voisinage a cause des
balles qu'on me jetait de toutes parts. Et cette crainte etait
raisonnable. Peut-etre enfin ma tunique choquait-elle en lui un
sentiment esthetique developpe par les ceremonies du culte et dans les
pompes de l'Eglise. Ce qui est certain, c'est qu'il m'ecarta de ces
entretiens dominicaux qui m'etaient chers.

Il s'y prit habilement et par d'heureux detours, sans me dire un seul
mot desobligeant, car c'etait une personne tres polie.

Il avait soin, quand j'approchais, de se tourner du cote oppose et de
parler bas de facon que je n'entendisse point ce qu'il disait. Et quand
je lui demandais avec timidite quelques eclaircissements, il feignait de
ne point m'entendre, et peut-etre en effet ne m'entendait-il point. Il
ne me fallut pas beaucoup de temps pour comprendre que j'etais importun
et je ne me melai plus aux familiers de l'abbe Simler.

Cette disgrace me causa quelque chagrin. Les plaisanteries de mes
camarades m'agacerent a la longue. J'appris a rendre, avec usure, les
coups que je recevais. C'est un art utile. J'avoue a ma honte que je ne
l'ai pas du tout exerce dans la suite de ma vie. Mais quelques camarades
que j'avais bien rosses m'en temoignerent une vive sympathie.

Ainsi, par la faute d'un tailleur inhabile, j'ignorerai toujours
l'histoire du pretre et de l'araignee. Cependant je fus en butte a des
vexations sans nombre et je me fis des amis, tant il est vrai que, dans
les choses humaines, le bien est toujours mele au mal. Mais, en ce cas,
le mal pour moi l'emportait sur le bien. Et cette tunique etait
inusable. En vain j'essayai de la mettre hors d'usage. Ma mere avait
raison. Rabiou etait un honnete homme qui craignait Dieu et fournissait
de bon drap.




VII

MONSIEUR DEBAS


I

Il etait peut-etre necessaire au progres de la vie moderne qu'une gare
s'elevat sur les ruines regrettees de la Cour des Comptes, qu'on
arrachat tous les arbres de nos quais, qu'on fit passer un chemin de fer
souterrain et un tramway a vapeur sur cette rive longtemps paisible.

Je l'attends a voir bientot, au bord du fleuve de gloire, sur les vieux
quais augustes, des hotels construits et decores dans cet effroyable
style americain qu'adoptent maintenant les Francais, apres avoir, durant
une longue suite de siecles, deploye dans l'art de batir toutes les
ressources de la grace et de la raison. On m'assure que la prosperite de
la ville y est interessee et qu'il est temps que des bars et des cafes
remplacent les boutiques des librairies et les etalages des
bouquinistes.

Je n'en murmure point, sachant que le changement est la condition
essentielle de la vie et que les villes, comme les hommes, ne durent
qu'en se transformant sans cesse. Ne nous lamentons point devant la
necessite. Mais disons du moins combien etait aimable ce paysage
lapidaire dont nous ne reverrons plus les lignes anciennes.

Si j'ai jamais goute l'eclatante douceur d'etre ne dans la ville des
pensees genereuses, c'est en me promenant sur ces quais ou, du palais
Bourbon a Notre-Dame, on entend les pierres conter une des plus belles
aventures humaines, l'histoire de la France ancienne et de la France
moderne. On y voit le Louvre cisele comme un joyau, le Pont-Neuf qui
porta sur son robuste dos, autrefois terriblement bossu, trois siecles
et plus de Parisiens musant aux bateleurs en revenant de leur travail,
criant: "Vive le roi!" au passage des carrosses dores, poussant des
canons en acclamant la liberte aux jours revolutionnaires, ou
s'engageant, en volontaires, a servir, sans souliers, sous le drapeau
tricolore, la patrie en danger. Toute l'ame de la France a passe sur ces
arches venerables ou des mascarons, les uns souriants, les autres
grimacants, semblent exprimer les miseres et les gloires, les terreurs
et les esperances, les haines et les amours dont ils ont ete temoins
durant des siecles. On y voit la place Dauphine avec ses maisons de
brique telles qu'elles etaient quand Manon Phlipon y avait sa chambrette
de jeune fille. On y voit le vieux Palais de Justice, la fleche retablie
de la Sainte-Chapelle, l'Hotel de Ville et les tours de Notre-Dame.
C'est la qu'on sent mieux qu'ailleurs les travaux des generations, le
progres des ages, la continuite d'un peuple, la saintete du travail
accompli par les aieux a qui nous devons la liberte et les studieux
loisirs. C'est la que je sens pour mon pays le plus tendre et le plus
ingenieux amour. C'est la qu'il m'apparait clairement que la mission de
Paris est d'enseigner le monde. De ces paves de Paris, qui se sont tant
de fois souleves pour la justice et la liberte, ont jailli les verites
qui consolent et delivrent. Et je retrouve ici, parmi ces pierres
eloquentes, le sentiment que Paris ne manquera jamais a sa vocation.

Convenons que, sans doute, puisque la Seine est le vrai fleuve de
gloire, les boites de livres etalees sur les quais lui faisaient une
digne couronne.

Je viens de relire l'excellent livre que M. Octave Uzanne a consacre aux
antiquites et illustrations des bouquinistes. On y voit que l'usage
d'etaler des livres sur les parapets remonte pour le moins au XVIIe
siecle, et qu'a l'epoque de la Fronde les rebords du Pont-Neuf etaient
meubles de romans. MM. les libraires jures, ayant boutique et enseigne
peinte, ne purent souffrir ces humbles concurrents, qui furent chasses
par edit, en meme temps que le Mazarin, ce qui montre que les petits ont
leurs tribulations comme les grands.

Du moins les bouquinistes furent-ils regrettes des doctes hommes, et
l'on conserve le memoire qu'un bibliophile redigea en leur faveur, l'an
1697, c'est-a-dire plus de quarante ans apres leur expulsion.

"Autrefois, dit ce savant, une bonne partye des boutiques du Pont-Neuf
estoient occupees par les librairies qui y portoient de tres bons livres
qu'ils donnoient a bon marche. Ce qui estoit d'un grand secours aux gens
de lettres, lesquels sont ordinairement fort peu pecunieux.

"Aux estallages, on trouve des petits traitez singuliers, qu'on ne
connoit pas bien souvent, d'autres qu'on connoit a la verite, mais qu'on
ne s'avisera pas d'aller demander chez les libraires, et qu'on n'achete
que parce qu'ils sont a bon marche; et enfin de vieilles editions
d'anciens auteurs qu'on trouve a bon marche et qui sont achetez par les
pauvres qui n'ont pas moyen d'acheter les nouvelles."

Cette requete est d'Etienne Baluze, qui fut bon homme et vecut dans les
livres sans y trouver le digne repos qu'il y cherchait. Voici comment il
conclut:

"Ainsi il semble qu'on devroit tolerer, comme on a fait jusques a
present, les estallages tant en faveur de ces pauvres gens qui sont dans
une extreme misere, qu'en consideration des gens de lettres, pour
lesquels on a toujours eu beaucoup d'esgart en France, et qui, au moyen
des defenses qu'on a faites, n'ont plus les occasions de trouver de bons
livres a bon marche."

Les bouquinistes au XVIIIe siecle reconquirent le parapet pour la joie
des curieux. M. Uzanne nous apprend qu'ils furent inquietes de nouveau
en 1721. A cette date, une ordonnance du roi defendit les etalages des
livres a peine de confiscation, d'amende et de prison. On redigea des
requetes rimees en faveur des malheureux bouquinistes. C'est l'un d'eux
qui est cense parler sur le Parnasse, comme dit Nicolas:

    Ces pauvres gens, chaque matin,
    Sur l'espoir d'un petit butin,
    Avecque toute leur famille:
    Garcons, apprentis, femme et fille,
    Chargeant leur col et plein leurs bras,
    D'un scientifique fatras
    Venaient dresser un etalage
    Qui rendait plus beau le passage,
    Au grand bien de tout reposant,
    Et honneur dudit exposant,
    Qui, tous les jours dessus ses hanches,
    Excepte fetes et dimanches,
    Temps de vacances a tout trafic,
    Faisoit debiter au public
    Denree a produire doctrine
    Dans la substance cerebrine.

Ce n'est pas la sans doute l'Elegie pleurant en longs habits de deuil,
et je ne dis pas que ces plaintes soient eloquentes. Mais elles sont
raisonnables. Elles furent entendues. Les bouquinistes ne tarderent pas
a reprendre possession des quais.

Nourri sur le quai Voltaire, je les ai connus dans mon enfance, heureux
et tranquilles. M. de Fontaine de Resbecque les celebrait alors dans un
petit livre dont j'ai oublie le titre, ce qui est pour moi un grand
sujet de confusion. Le baron Haussmann, qui aimait excessivement la
regularite des lignes, pensa les chasser pour rendre les pierres des
quais plus nettes. Mais on lui fit entendre raison. Et les etalagistes
n'eurent plus d'ennemis que le "chien du commissaire" qui venait
parfois, inattendu, mesurer la longueur des etalages, et s'assurer
qu'elle n'excedait pas celle du terrain concede. On assure qu'ils
etaient enclins a usurper. Je les ai pourtant tenus pour fort honnetes
gens. Il me fut donne de connaitre assez particulierement l'un d'eux, M.
Debas, qui ne fut point des plus prosperes, et dont je ne puis me
rappeler le souvenir sans attendrissement.



II

Durant plus d'un demi-siecle, il posa ses boites sur le parapet du qui
Malaquais, vis-a-vis de l'hotel de Chimay. Au declin de son humble vie,
travaille du vent, de la pluie et du soleil, il ressemblait a ces
statues de pierre que le temps ronge sous les porches des eglises. Il se
tenait debout encore, mais il se faisait chaque jour plus menu et plus
semblable a cette poussiere en laquelle toutes formes terrestres se
perdent. Il survivait a tout ce qui l'avait approche et connu. Son
etalage, comme un verger desert, retournait a la nature. Les feuilles
des arbres s'y melaient aux feuilles de papier, et les oiseaux du ciel y
laissaient tomber ce qui fit perdre la vue au vieillard Tobie, endormi
dans son jardin.

L'on craignait que le vent d'automne, qui fait tourbillonner sur le quai
les semences des platanes avec les grains d'avoine echappes aux musettes
des chevaux, un jour, n'emportat dans la Seine les bouquins et le
bouquiniste. Pourtant il ne mourut point dans l'air vif et riant du quai
ou il avait vecu. On le trouva mort, un matin, dans la soupente ou
chaque nuit il allait dormir.

Je le connus dans mon enfance, et je puis affirmer que le trafic etait
le moindre de ses soucis. Il ne faut pas croire que M. Debas fut alors
l'etre inerte et morne qu'il devint quand le temps le metamorphosa en
bouquiniste de pierre. Il montrait, au contraire, dans son age mur, une
agilite merveilleuse d'esprit et de corps et il abondait en travaux.

Il avait epouse une personne tres douce et si simple d'esprit que les
enfants, dans la rue, la poursuivaient de leurs moqueries, sans parvenir
a troubler cette ame innocente. Laissant sa bonne femme garder ses
boites de l'air et du coeur dont une fille de la campagne pait ses oies,
M. Debas accomplissait des taches nombreuses et tres diverses qu'un meme
homme n'entreprend point d'ordinaire. Et toutes ses oeuvres etaient
inspirees par l'amour du prochain. Cette charite faisait une belle voix
de tenor, il chantait le dimanche les Vepres dans la chapelle des
Petites Soeurs des pauvres; scribe et calligraphe, il ecrivait des
lettres pour les servantes et faisait des ecriteaux pour les marchands
ambulants. Habile a manier la scie et la varlope, il fabriqua des
vitrines pour la merciere en plein vent, Mme Petit, que son mari avait
abandonnee, et qui avait quatre enfants a nourrir. Avec du papier, de la
ficelle et de l'osier, il faisait pour les petits garcons des
cerfs-volants qu'il lancait lui-meme dans l'air agite de septembre.

Chaque annee, au retour de l'hiver, il montait les poeles dans les
mansardes avec autant d'adresse que le meilleur compagnon fumiste. Il
connaissait assez de medecine pour donner les premiers secours aux
blesses, aux epileptiques et aux noyes. S'il voyait un ivrogne chanceler
et choir, il le relevait et le reprimandait. Il se jetait a la tete des
chevaux emportes et se mettait a la poursuite des chiens enrages. Sa
providence s'etendait sur les riches et les heureux. Il mettait leur vin
en bouteille, sans recevoir de recompense. Et lorsqu'une dame du quai
Malaquais s'affligeait a cause de son perroquet ou de son serin envole,
il courait sur les toits, grimpait sur les cheminees et rattrapait
l'oiseau, au regard de la foule attentive. Le catalogue de ses travaux
ressemblerait au poeme gnomique d'Hesiode. M. Debas pratiquait tous les
arts pour l'amour des hommes.

Mais sa plus grande occupation etait de veiller sur la chose publique. A
cet egard, il vecut ainsi qu'un homme de Plutarque. D'ame genereuse,
passant ses journees en plein air, dejeunant et soupant sur un banc, il
s'etait fait des moeurs dignes d'un Athenien. La grandeur et la felicite
de sa patrie faisaient le souci de toutes ses heures. L'empereur, en
vingt ans de regne, ne put le contenter une fois. M. Debas declamait
contre le tyran avec une eloquence naturelle ornee de lambeaux de
rhetorique, car il avait des lettres et lisait parfois ses livres qu'il
ne vendait jamais. Bien qu'il eut le gout noble, il donnait souvent a
ses indignations un tour familier. N'etant separe que par la riviere du
palais sur lequel le drapeau tricolore annoncait la presence du
souverain, il se trouvait, par le voisinage, sur un pied d'intimite avec
celui qu'il appelait le locataire des Tuileries.

Badinguet passait quelquefois a pied devant l'etalage de M. Debas. M.
Octave Uzanne nous a garde le souvenir d'une promenade que Napoleon III,
au debut de son principat, fit, en compagnie d'un aide de camp, sur le
quai Voltaire. C'etait un jour gris et froid d'hiver. Le bouquiniste
dont l'etalage s'etendait entre une des statues du quai des Saints-Peres
et les boites de M. Debas etait alors un vieux philosophe assez
semblable par le caractere aux cyniques du declin de la Grece. Il avait
en commun avec son voisin le mepris du gain et une sagesse superieure.
Mais la sienne etait inerte et taciturne. Quand l'empereur passa devant
lui, ce bonhomme brulait un volume dans une marmite pour chauffer ses
vieilles mains. Tel ce beau terme de marbre qu'on voit sous un
marronnier des Tuileries, figure d'un vieillard tendant la main sur la
flamme d'un rechaud qu'il presse contre sa poitrine. Curieux de
connaitre les livres dont le libraire se chauffait, Napoleon ordonna a
son aide de camp de s'en informer.

Celui-ci obeit et revint dire a cesar:

"Ce sont les Victoires et conquetes."

Ce jour la, Napoleon et M. Debas furent bien pres l'un de l'autre. Mais
ils ne se parlerent pas. Si je n'aimais la verite d'un amour filial et
candide, j'imaginerais quelque aventure de l'empereur, de son aide de
camp et des deux bouquinistes digne, sans doute, d'etre comparee aux
merveilleuses histoires du kalife Aroun-al-Raschid et de son grand-vizir
Giafar, errant la nuit dans les rues de Bagdad. Pour m'en tenir a
l'exactitude d'une notice fidele, je dirai que, du moins, des personnes
d'une condition privee, mais d'un merite reconnu, causaient volontiers
avec M. Debas. J'en attesterais Amedee Hennequin, Louis de Ronchaud,
Edouard Fournier, Xavier Marmier, mais ils ne sont plus de ce monde. Les
plus familiers de M. Debas etaient deux pretres, hommes excellents, l'un
et l'autre, pour la doctrine et les moeurs, mais tres dissemblables
d'humeur et de caractere. L'un, M. Trevoux, chanoine de Notre-Dame,
etait petit en gros; il portait sur ses joues ce vermillon petri pour
les chanoines par ces petits Genies que vit Nicolas Despreaux dans un
songe poetique. Il mettait son etude et ses soins a decouvrir de petits
saints bretons et son ame etait pleine d'une joie onctueuse. L'autre, M.
l'abbe Le Blastier, aumonier d'un couvent de femmes, etait de haute
taille et de grande mine. Austere, grave, eloquent, il consolait par des
promenades solitaires son gallicanisme attriste. Tous deux, passant sur
le quai, leur douillette bourree de bouquins, ils daignaient echanger
des propos avec M. Debas.

C'est M. Le Blastier qui consacra d'un mot la noblesse morale du
bouquiniste:

"Monsieur, vous n'avez de bas que le nom."

Quand M. Le Blastier ou M. Trevoux lui demandait si les affaires
allaient bien, M. Debas repondait:

"Elles vont doucement. C'est la securite qui manque. La faute en est au
regime."

Et il montrait d'un grand geste de son bras le palais des Tuileries.

Voila dix ans deja que M. Debas s'en est alle sans bruit, dans le
corbillard des pauvres, un jour d'hiver. Et nous sommes peut-etre deux
ou trois encore a garder le souvenir de ce petit homme en longue blouse
d'un bleu efface, qui nous vendait des classiques grecs et latins et
nous disait en soupirant: "Il n'y a plus d'hommes d'Etat; c'est le
malheur de la France."

Peut-etre que, chasses des quais, les bouquinistes n'y reviendront plus
et que leurs etalages seront la rancon du progres. Comme au temps
d'Etienne Baluze, ils seront regrettes par les humbles curieux et les
savants ingenus. Pour moi, je me rappellerai avec joie les longues
heures que j'ai passees devant leurs boites, sous le ciel fin, egaye de
mille teintes legeres, enrichi de pourpre et d'or, ou seulement gris,
mais d'un gris si doux qu'on en est emu jusqu'au fond du coeur.


III

Tout compte fait, je ne sais pas de plaisir plus paisible que celui de
bouquiner sur les quais. On remue avec la poussiere de la boite a deux
sous, mille ombres terribles ou charmantes. On fait dans ces humbles
etalages des evocations magiques. On conserve avec les morts qu'on y
rencontre en foule. Les Champs-Elysees tant vantes des anciens
n'offraient rien aux sages apres leur mort que le Parisien ne trouve en
cette vie sur les quais, du Pont-Royal au Pont Notre-Dame. A mon gre,
les myrtes de Virgile ne sont pas plus aimables que les petits platanes
qui ombragent le repos des fiacres le long de la Monnaie, et qu'on va
arracher. Ils sont petits et greles. Mais ils ont de la grace. Sans eux,
le bel hotel de la Monnaie, de ce style Louis XVI, si sage, si
raisonnable, si judicieux, plaira moins. La pierre la mieux sculptee
semble dure quand aucun feuillage ne s'agite aupres d'elle. Puis il faut
des arbres devant les palais pour rappeler l'homme a la nature.

Quelques bouquineurs vieillis et chagrins, que je rencontrais durant mes
lentes promenades, me confiaient leurs mecomptes: "On ne trouve plus
rien, me disaient-ils, dans la boite a deux sous." Et ils louaient le
temps passe, alors que M. de la Rochebiliere decouvrait chaque matin,
entre le Pont-Neuf et le Pont-Royal, l'edition princeps de quelque
chef-d'oeuvre classique. Pour moi, je n'ai jamais trouve sur les quais
aucune edition originale de Moliere ou de Racine, mais ce qui vaut mieux
encore que le Tartufe avant les cartons ou l'Athalie in-4, j'y ai
trouve des lecons de sagesse. Tout ce papier barbouille m'a enseigne la
vanite du succes qui passe et des celebrites ephemeres. Je ne peux
fouiller la boite a deux sous sans me sentir aussitot envahi par une
paisible et douce tristesse, et sans me dire: A quoi bon ajouter a tout
ce papier noirci quelques pages encore? Il serait meilleur de ne point
ecrire.




VIII

LE GARDE DU CORPS


Eleve sur le quai Voltaire, dans la poussiere des livres et des
bibelots, au milieu des bouquineurs et des fureteurs de toute sorte,
j'ai connu tout enfant des amateurs de faience, d'armes, d'estampes, de
medailles. J'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en fer et
j'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en bois; j'ai connu
des bibliophiles et des bibliomanes; et je n'ai point vu qu'ils
meritassent les railleries du vulgaire. Je puis vous assurer que tous
ces gens singuliers ont le gout delicat, l'esprit orne, les moeurs
douces; et mon amitie pour les bonnes gens qui mettent toutes sortes de
choses dans leurs armoires date des premiers jours de ma vie.

Du temps que j'etais le plus maigre, le plus timide, le plus gauche et
le plus reveur des rhetoriciens, je passais avec delices mes jours de
conge chez Leclerc jeune, qui vendait alors des armures anciennes dans
une petite boutique basse du quai Voltaire. Leclerc jeune etait vieux.
C'etait un petit homme herisse, boiteux comme Vulcain, qui, ceint d'un
tablier de serge, limait du matin au soir des armes serrees dans un
etau, sur le bord de son etabli.

Il polissait sans cesse d'antiques epees qui, desormais innocentes,
devaient, au sortir de ses mains, achever paisiblement leur destinee
dans quelque panoplie de chateau. Sa boutique etait pleine de
hallebardes, de morions, de salades, de gorgerins, de cuirasses, de
greves et d'eperons, et il me souvient d'y avoir vu une targe du XVe
siecle, toute peinte de devises galantes et telle que ceux qui ne l'ont
point vue ont manque de respirer une merveilleuse fleur de chevalerie.
Il y avait la des lames de Tolede et des armures sarrasines d'une grace
infinie; ces casques ovales d'ou tombait un reseau de mailles d'acier
fin comme la mousseline, ces boucliers damasquines d'or m'ont donne dans
mon jeune age une vive admiration pour les emirs exquis et terribles qui
combattaient contre les barons chretiens a Ascalon et a Gaza; et si
maintenant encore je prends tant de plaisir a lire la tragedie de Zaire,
c'est sans doute parce que mon imagination se plait a parer de ces
belles armes l'aimable et malheureux Orosmane. A vrai dire, les casques
et les boucliers de Leclerc jeune ne dataient pas des croisades; mais
j'etais enclin a voir dans la boutique de mon vieil ami la cotte de
Villehardouin et le cimeterre de Saladin.

C'etait l'effet de mon enthousiasme reveur, et je dois declarer que
l'armurier n'y aidait point. Il limait beaucoup et ne parlait guere.
Jamais je ne l'entendis vanter ses armes, hors deux ou trois epees de
bourreau qu'il tenait pour de bonnes pieces. Leclerc jeune etait un
honnete homme, ancien garde royal, tres estime de ses clients.

Il n'en avait pas de plus familier ni de plus assidu que M. de Gerboise,
vieux royaliste, a qui il souvenait d'avoir fait la chouannerie en 1832,
avec Mme la duchesse de Berri, et qui amusait sa vieillesse a meubler
d'epees historiques sa salle d'armes du chateau de Mauffeuges, aux
Rosiers. Ce grand vieillard, qui avait ete garde du corps de Charles X,
abondait en recits de cour et en genealogies qu'il debitait d'une voix
de tonnerre, dans un langage qui me semblait ancien et qui etait
provincial. M. de Gerboise etait bon gentilhomme, avec un air paysan et
un parler rustique. La face rougeaude sous une abondante criniere
blanche, grand, gros, fier encore de ses mollets, qui avaient ete les
plus beaux du royaume, vers 1827, jurant Dieu et tous les saints de
l'Anjou, violent et finaud, pieux, bretteur et paillard, il m'amusait
infiniment par la verdeur de ses propos et par l'abondance de ses
anecdotes.

Il traitait avec quelque consideration Leclerc jeune, qui avait ete
garde royal et qui, dans sa simplicite laborieuse, tenait plus de
l'artisan que du brocanteur. Et, parvenu a l'age ou l'on a perdu tous
les compagnons des jeunes annees, le vieux chouan de 1832 se plaisait a
rappeler devant l'ancien soldat de la Restauration les souvenirs de leur
commune jeunesse.

Tandis qu'il parlait, je me faisais tout petit dans mon coin pour qu'on
ne m'apercut pas, et j'ecoutais.

Que de fois je l'entendis conter les souvenirs de la Revolution de 1830
et le voyage royal de Cherbourg! C'est un recit qu'il terminait toujours
en s'ecriant:

"Le marechal Maison, quel gueux!"

Leclerc ne manquait pas d'ajouter:

"Pendant trois jours, monsieur le marquis, nous n'eumes a manger que les
pommes de terre que nous prenions dans les champs. Et je recus d'un
paysan un coup de fourche dont je suis demeure boiteux."

C'est tout ce qu'il avait gagne au service du roi, et pourtant il etait
reste royaliste, et il gardait precieusement dans le tiroir de sa
commode un morceau du drapeau blanc que le regiment s'etait partage dans
la cour du chateau de Rambouillet.

Un jour, il m'en souvient, M. de Gerboise demanda de sa voix rude et
chaude:

"Leclerc, ou donc etiez-vous en garnison dans l'ete de 1828?"

L'armurier, levant la tete de dessus son etabli:

"A Courbevoie, monsieur le marquis.

--Parfaitement. J'ai connu votre colonel, le petit de la Morse, dont les
fils ont aujourd'hui des emplois a la cour de Badinguet."

Et, d'un geste dedaigneux, il montra le chateau dont on voyait
confusement, a travers les vitres, l'aile aux longs frontons regner sur
l'autre rive du fleuve.

"Moi, mon bon Leclerc, ajouta-t-il, au mois de juillet 1828, j'etais de
service, comme garde du corps, au chateau de Saint-Cloud, 2e compagnie,
bandouliere verte ... Ah! bigre! nous n'etions pas deguises en
mardi-gras comme les cent-gardes de M. Bonaparte. C'est bien une idee de
parvenu que d'habiller les soldats du trone en oiseau de paradis. Nous
portions, mon vieux Leclerc, le casque d'argent avec chenille noire et
plumet blanc, l'habit bleu de roi a collet ecarlate, epaulettes,
aiguillettes et brandebourgs d'argent, le pantalon de casimir blanc."

Puis, se frappant sur le mollet un coup sonore, il ajouta:

"Et bottes a l'ecuyere ... A vingt ans, garde de deuxieme classe avec
rang de lieutenant, un rendez-vous tous les soirs et un duel toutes les
semaines ... Je n'etais pas a plaindre. Ah! Leclerc, c'etait le bon
temps!

--Oui, monsieur le marquis, repondait doucement l'armurier, en
continuant d'astiquer une lame, oui, c'etait le bon temps dans un sens;
mais j'etais tout de meme malheureux par rapport aux camarades de
chambree qui avaient trouve une grammaire dans mon fourniment. Parce
qu'il faut vous dire que j'avais voulu apprendre le francais au
regiment, et j'avais achete une grammaire sur ma paye. Mais les hommes
se sont fichus de moi, et ils m'ont berne dans mes draps. Et pendant six
mois on chantait dans le quartier:

    As-tu vu la grand'mere,
    As-tu vu la grand'mere
    A Leclerc?

--Ils n'avaient pas tant tort, reprit gravement M. de Gerboise. Dans
votre condition, mon ami, vous n'aviez pas besoin d'apprendre la
grammaire. C'est comme si moi, dans mon etat j'avais voulu connaitre
l'hebreu. Mon lieutenant-commandant, le comte d'Andive, se serait fichu
de moi, et il aurait eu bigrement raison. Je vous disais donc, Leclerc,
que j'etais de service a Saint-Cloud, en habit bleu et pantalon blanc,
parce que c'etait l'ete. Dans la tenue d'hiver, le pantalon etait bleu
de roi comme l'habit.

--C'est comme nous, dit l'armurier. Nous avions l'ete des pantalons de
coutil.

--Oui, dit le marquis, et ce n'etait pas le plus beau de votre affaire.
Mais vous etiez tout de meme de brave gens, et ce que j'en dis, Leclerc,
n'est pas pour vous affliger. Donc, pendant qu'on vous bernait gentiment
dans vos couvertures au quartier de Courbevoie, je prenais mon service a
Saint-Cloud. Une nuit, je fus mis de faction sous les fenetres du roi,
et ce que je vis cette nuit-la, je ne l'oublierai jamais.

"Tout etait dans l'ordre; le drapeau flottait sur le chateau. Le
capitaine de la compagnie, qui avait rang de lieutenant-general, dormait
dans son lit, les cles sous son traversin. Le cri des grillons dechirait
le grand silence de la nuit, et la lune levee au-dessus des arbres
argentait les allees du parc desert. Le mousquet au bras, je revais,
contre le perron, a mes affaires et a mes plaisirs. Tout a coup, je vis
la fenetre de la chambre ou couchait le roi s'ouvrir et Charles X
paraitre sur le balcon, en bonnet de nuit a rubans et en robe de chambre
a ramages. La clarte blanche du ciel coulait sur ses grands traits
aimables et nobles. La bouche entr'ouverte, a sa coutume, il avait un
air triste que je ne lui connaissais pas. Il regarda tour a tour
longuement la lune montee au zenith et quelque chose qu'il tenait dans
le creux de la main gauche et qui me parut etre un medaillon. Puis il se
mit a baiser tendrement ce medaillon, le bras droit tendu vers l'astre
qu'il semblait prendre a temoin. Des larmes coulaient sur ses joues.
J'etais si trouble de ce que je voyais, que le canon de mon mousquet se
mit a battre violemment contre ma bandouliere. Les regards et les
baisers se prolongerent durant quelques instants. Puis le roi rentra
dans sa chambre et j'entendis qu'il fermait la fenetre.

"Leclerc, n'auriez-vous pas ete touche a ma place de voir ce vieux roi
en bonnet de nuit baiser un portrait, des cheveux, une relique de femme
(je n'ai pu distinguer ce qu'il y avait dans le medaillon) et attester
la lune, par ses larmes, de la fidelite de ses tendresses et de ses
douleurs? Pauvre roi! il n'y avait plus que la lune alors qui sut ses
jeunes amours!

"J'ai l'idee, Leclerc, que cette nuit-la Charles X songeait a Mme de
Polastron, qui l'avait aime lorsqu'il etait le brillant comte d'Artois,
qui l'alla rejoindre a l'armee de Conde ou il trainait les miseres de
l'exil, et qui, lui apportant sous la tente, au milieu des soldats, ses
diamants, ses bijoux, son or ramasse a la hate, lui sacrifia sa fortune
et son honneur. Qu'en pensez-vous, Leclerc?"

L'armurier hocha la tete; il etait visible qu'il n'en pensait rien.

M. de Gerboise reprit vivement:

"Oui, j'aime a penser, Leclerc, que cette nuit-la, a Saint-Cloud,
trente-cinq ans apres la mort de Mme de Polastron, Charles X pleurait sa
meilleure amie. Et il avait bigrement raison.

"Leclerc, nous avons tort, tous les deux, de nous obstiner a vivre.

--Pourquoi donc, monsieur le marquis? demanda l'armurier.

--Parce que, mon ami, ce n'est pas la peine de rester en ce monde quand
on n'y fait plus l'amour. Et puis nous ne reverrons plus nos rois."

J'avais des lors quelques raisons de croire que Charles X fut l'esprit
le plus leger et la tete la plus faible du monde. J'ai, depuis ce temps,
beaucoup lu son histoire sans y rien decouvrir a son honneur. Je
recueille cette anecdote du vieux roi en bonnet de nuit entretenant la
lune, comme l'endroit le plus sympathique de sa vie.




IX

MADAME PLANCHONNET


J'avais cela d'heureux, qu'au printemps j'entrais dans ma dix-septieme
annee. Mon pere m'avait envoye passer les vacances de Paques a Corbeil,
chez ma tante Felicie, qui habitait une maisonnette au bord de la Seine
et y vivait dans la devotion et les medicaments. Elle m'embrassa avec un
juste sentiment de ce qu'on doit a sa famille, me felicita d'avoir passe
mon baccalaureat, me dit que je ressemblais a mon pere, me recommanda de
ne pas fumer la cigarette dans mon lit, et me donna ma liberte jusqu'au
diner.

J'entrai dans la chambre que la vieille servante Euphemie m'avait
preparee, et je defis ma malle qui contenait, precieusement serre entre
mes chemises, le manuscrit de mon premier ouvrage. C'etait une nouvelle
historique, Clemence Isaure, ou j'avais mis tout ce que je concevais de
l'amour et de l'art. J'en etais assez content. Apres avoir fait un brin
de toilette, j'allai me promener au hasard dans la ville. En suivant les
boulevards plantes d'ormeaux, dont la paix un peu triste me charmait, je
vis, sur la porte d'une maison basse, tapissee de glycine, un ecriteau
blanc ou l'on lisait en lettres noires: l'Independant, journal
quotidien, politique, commercial, agricole et litteraire. Cette
inscription reveilla mes pensees de gloire. J'etais tourmente depuis
quelques mois du desir de faire imprimer ma Clemence Isaure. Ambitieux
et modeste, il me semblait que cette maison paisible, cachee dans le
feuillage, offrirait un asile convenable a ma premiere oeuvre, et des
lors l'idee germa dans ma tete de porter mon manuscrit a l'Independant.

La vie que je menais a Corbeil etait douce et monotone. Ma tante me
contait, a diner, sa brouille avec le docteur Germond, laquelle,
survenue dix ans en ca, l'occupait encore; elle gardait pour le cafe ses
histoires de M. l'abbe Laclanche, homme excellent, mais fatigue par
l'age et l'embonpoint, qui dormait au confessionnal pendant que ma tante
lui disait ses peches. Apres quoi, l'excellente femme m'envoyait coucher
en me recommandant de ne pas fumer dans mon lit.

Un jour, etant seul au salon, je remuai par ennui les journaux qui se
trouvaient sur le gueridon d'acajou. C'etaient des numeros de
l'Independant, auquel ma tante etait abonnee. De petit format, avec des
caracteres uses sur un papier trop mince, l'Independant avait un air de
modestie qui m'encourageait.

J'en parcourus deux ou trois numeros; le seul article litteraire que j'y
trouvai, avait pour titre: Une petite soeur de Fabiola. Il etait signe
d'un nom de femme. Je reconnus avec plaisir qu'il etait dans le genre de
ma Clemence Isaure, mais plus faible. Et cette consideration me
determina a porter mon manuscrit au redacteur en chef du journal. Son
nom etait inscrit sous le titre: Planchonnet.

Je fis un rouleau de ma Clemence Isaure, et, sans instruire ma tante de
la demarche que j'allais tenter, je me rendis, avec un peu de fievre, a
la maison tapissee de glycine. M. Planchonnet me recut tout de suite
dans son cabinet. Il ecrivait, ayant mis bas son habit et son gilet.
C'etait un geant, et le plus velu que j'eusse encore rencontre. Il etait
tout noir, faisait a chaque mouvement un bruit de crins froisses et
sentait le fauve. Il ne s'arreta point d'ecrire a ma venue et, suant,
soufflant, la poitrine a l'air, il acheva son article; puis, il posa sa
plume et me fit signe de parler.

Je lui balbutiai mon nom, le nom de ma tante, l'objet de ma visite, et
je lui tendis en tremblant mon manuscrit.

"Je le lirai, me dit-il. Revenez samedi ..." Je sortis dans un trouble
affreux et souhaitant que la fin du monde et la conflagration
universelle survinssent avant ce samedi, tant une nouvelle rencontre
avec le redacteur en chef m'effrayait. Mais le monde ne finit pas, le
samedi vint et je revis M. Planchonnet.

"A propos, me dit-il, j'ai lu votre petite chose; c'est tres gentil. Je
la mettrai dans le canard. Qu'est-ce que vous faites demain soir? Venez
donc manger la soupe a la maison. Je demeure place Saint-Guenault,
vis-a-vis de la Tour carree. Ce sera en famille. Et sans ceremonie."

J'acceptai avec beaucoup de reconnaissance.

Le lendemain, a six heures, je trouvai M. Planchonnet dans son salon,
avec deux ou trois enfants sur les genoux et d'autres sur les epaules.
Il en avait jusque dans ses poches. Ils l'appelaient papa et le tiraient
par la barbe. Il portait une redingote neuve, du linge blanc, et sentait
la lavande.

Une femme entra, blanche et frele, un peu fanee, mais agreable avec ses
cheveux d'or pale et ses yeux de pervenche, gracieuse malgre sa taille
defaite.

"C'est Mme Planchonnet", me dit-il.

Les enfants (je reconnus qu'il n'y en avait que six) etaient gros et
rudes, charges en couleur, beaux d'une certaine facon. Leurs jambes et
leurs bras nus formaient autour de leur pere colossal un emmelement de
chairs fraiches, et leurs yeux farouches me regardaient tous a la fois.

Mme Planchonnet s'excusa de leur impolitesse.

"Nous ne restons pas longtemps dans le meme endroit; ils n'ont le temps
de connaitre personne; ce sont de petits sauvages; ils ignorent tout. Et
comment voulez-vous qu'ils apprennent quelque chose en changeant de
pension tous les six mois? Henri, l'aine, a onze ans passes. Il ne sait
pas encore un mot de catechisme. Je ne sais vraiment pas comment nous
lui ferons faire sa premiere communion ... Votre bras, Monsieur."

Le diner etait abondant. Une jeune paysanne, attentivement surveillee
par Mme Planchonnet, apportait des plats et des plats encore: tourtes,
rotis, pates, fricassees et d'enormes volailles que notre hote, sa
serviette sous le menton, la fourchette a trois dents d'une main, et de
l'autre le couteau a manche en pied de biche, faisait placer devant lui,
en montrant toutes ses dents et en roulant des yeux terribles au milieu
des poils de son visage. Les coudes arrondis, il decoupait avec facilite
les chairs blanches ou noires, servait lui-meme largement ses petits, sa
femme et son convive, et disait, avec un rire affreux, des choses
innocentes.

Mais c'etait en versant a boire qu'il montrait toute sa magnificence
d'ogre bon enfant. De ses enormes bras, il tirait par le goulot, sans se
baisser, quelqu'une des bouteilles amassees a ses pieds et versait des
rouges-bords a sa femme qui refusait en vain, aux enfants deja endormis,
une joue dans leur assiette, et a moi, malheureux, qui avalais sans
gouter, les vins rouges, roses, blancs, ambres ou dores, dont il
proclamait, d'une voix joyeuse, l'age et le cru, sur la foi de l'epicier
qui les lui avait vendus. Nous vidames ainsi un nombre que j'ignore de
bouteilles diversement cachetees. Apres quoi, j'exprimais a mon hotesse
des sentiments nobles et tendres. Tout ce que j'avais dans l'ame
d'heroique et d'amoureux se pressait a mes levres. Je poussais la
conversation au sublime. Mais j'eprouvais une reelle difficulte a l'y
maintenir, car, si M. Planchonnet approuvait de la tete mes speculations
les plus transcendantes, il n'y donnait aucune suite et me parlait
incontinent du choix et de la preparation des champignons comestibles ou
de quelque autre sujet culinaire. Il avait dans la tete un parfait
cuisinier et une bonne geographie gastronomique de la France. Parfois
aussi, il rapportait des traits d'esprits de ses enfants.

Je m'entendais mieux avec Mme Planchonnet qui declara a plusieurs
reprises qu'elle avait le gout de l'ideal. Elle me confia qu'elle avait
lu autrefois une poesie qui l'avait transportee, mais dont elle ne se
rappelait plus l'auteur, parce qu'elle se trouvait dans un livre qui
renfermait des morceaux de differents poetes.

Je recitais tout ce que je savais d'elegies. Mais les vers se perdirent
pour la plupart dans les cris des enfants qui s'entregriffaient
horriblement sous la table.

Au dessert, je connus que j'aimais Mme Planchonnet. Et cet amour etait
si genereux que, loin de l'etouffer dans mon coeur, je le repandais en
longs regards et en paroles abondantes. Je m'expliquai sur la vie et la
mort et j'ouvris mon ame tout entiere a Mme Planchonnet qui, laissant
couler ses paupieres sur ses beaux yeux bleus, et penchant son visage
amaigri que plissait la fatigue, me disait d'une voix molle: "N'est-ce
pas, Monsieur?" et tachait de sourire.

J'avais encore beaucoup a lui dire quand elle nous quitta pour aller
coucher les petits qui, les jambes en l'air, dormaient profondement sur
leurs chaises. Ce depart me laissa pensif en face de Planchonnet, qui
versait des liqueurs. Je lui trouvai l'air d'une brute. Sa tranquillite
pesante m'irritait. Mais j'etais inspire par les sentiments les plus
nobles. Je souhaitai interieurement qu'il eut une belle ame et que j'en
eusse une plus belle encore, afin que Mme Planchonnet fut aimee de deux
hommes dignes d'elle.

C'est pourquoi je resolus de sonder le coeur de Planchonnet.

"Monsieur, lui dis-je, vous exercez une belle profession.

--Ah! me repondit-il, en allumant sa pipe, vous trouvez ca beau de
rediger des canards dans les departements. Et des canards clericaux. Je
travaille pour la calotte. Mais on ne choisit pas son parti, n'est-il
pas vrai?"

Et il se mit a fumer tranquillement sa pipe en ecume de mer, sur
laquelle une femme nue etait sculptee voluptueusement.

Je lui demandai:

"Monsieur Planchonnet, connaissez-vous ma tante?"

Il me repondit:

"Je ne connais personne a Corbeil. Il y a six mois, j'etais a Gap ... Un
peu d'anisette, n'est-ce pas?"

Un immense besoin de tendresse s'etait developpe en moi. Il me venait de
l'amitie pour Planchonnet. Je lui temoignai de la familiarite, de
l'interet et surtout de la confiance. Je lui contai ma vie; je lui fis
part de mes esperances et de mes reves.

Il cessa de fumer. Je parlai encore. Enfin, m'etant apercu qu'il
sommeillait, je me levai, lui souhaitai le bonsoir et lui exprimai le
desir de presenter mes hommages a Mme Planchonnet. Il me fit entendre
que je ne pourrais le faire, parce qu'elle etait couchee. J'en fus aux
regrets et cherchai mon chapeau, que j'eus grand'peine a trouver.
Planchonnet me reconduisit avec une lampe jusqu'au palier et me donna,
sur la maniere de tenir la rampe et de descendre les marches, des
conseils qu'on me donne pas d'ordinaire. Mais l'escalier etait
apparemment un difficile escalier, car j'y trebuchai des les premiers
degres. Tandis que je descendais, Planchonnet, penche sur la rampe, me
demanda si je retrouverais bien la maison de ma tante. Cette question
m'offensa. Je promis de la trouver sans peine; en quoi je m'engageais
beaucoup trop, car je passai une partie de la nuit a la chercher.
Pendant cette recherche, je m'impatientais de la maladresse avec
laquelle on met parfois les deux pieds dans les ruisseaux. Cependant, je
roulais vainement dans ma tete l'action d'eclat par laquelle je pourrais
exciter l'admiration de Mme Planchonnet. Je songeais a ses jolis yeux
bleus, et j'etais vraiment desole que sa taille ne fut pas aussi jolie
que ses yeux.

Le lendemain, je me reveillai par un grand soleil, avec la langue seche
et la peau brulante. Surtout je souffrais de ne pouvoir me rappeler ce
que j'avais dit la veille a Mme Planchonnet, et j'avais tout lieu de
croire que c'etaient des sottises.

Ma tante ne me cacha pas qu'elle considerait ma rentree tardive comme un
manque d'egards pour sa maison. Quand je lui revelai fierement que
j'avais fait recevoir ma Clemence Isaure a l'Independant, elle se facha
tout rouge, et m'envoya sur-le-champ retirer le manuscrit, afin de
prevenir le malheur d'une insertion dont la seule idee la terrifiait.
J'allai donc, la tete basse, redemander mon oeuvre a Planchonnet, qui me
la rendit d'une ame egale, comme il l'avait prise.

"Qu'est-ce que vous faites ce soir? me dit-il. Venez donc diner a la
maison. Nous mangerons les restes."

Je refusai, en consideration de ma tante. Quelques jours apres, je fis
une visite a Mme Planchonnet, que je trouvai assise devant un bouquet de
fleurs des champs, remettant un fond a la culotte de son fils aine. Nous
fumes l'un envers l'autre d'une extreme reserve. Il pleuvait. Nous
parlames de la pluie.

"C'est bien triste, lui dis-je.

--N'est-ce pas? me dit-elle.

--Vous aimez les fleurs, Madame?

--Je les adore."

Et elle tourna vers moi ses jolis yeux fleuris sur un visage fane.

Je quittai Corbeil la semaine suivante. Et je ne vis jamais plus Mme
Planchonnet.




X

LES DEUX COPAINS


C'etait dans les dernieres annees du second Empire. Jean Meusnier et
Jacques Dubroquet occupaient par moitie un atelier au fond d'une cour,
pres du cimetiere Montparnasse. Tout le rez-de-chaussee appartenait a
des marbriers, qui encombraient la cour de tombes blanches, de croix et
d'urnes funeraires.

Une poussiere de marbre et de platre etendait sur le sol son linceul
sali. L'atelier etait pose comme une grande cage vitree sur les magasins
des tailleurs de pierres funeraires; a l'interieur, un poele de fonte,
deux chevalets et des chaises de paille defoncees. La poudre des
marbres, qui penetrait par les fentes de la porte et des chassis,
recouvrait seule la nudite livide des murs et du carrelage.

Jacques Dubroquet etait peintre d'histoire, et Jean Meusnier paysagiste.
Ce paysagiste ressemblait a un arbre; il en avait la rude ecorce, la
forte seve, la paix et le silence. Ses cheveux drus se dressaient sur
son front rugueux, comme les rejetons d'un saule etete.

Il parlait peu, sachant peu de mots. Mais il peignait beaucoup. Matinal,
egaye d'un verre de vin blanc, il s'en allait par la banlieue faire des
etudes d'apres lesquelles il executait ensuite, dans l'atelier, des
tableaux d'un sentiment brutal et d'un faire obstine.

Paysan de race, prudent, defiant, ruse, le visage aussi muet que la
langue, se souciant peu de son copain, il n'y avait pour lui au monde
qu'Euphemie, la cremiere du boulevard Montparnasse, une grosse femme
tendre de cinquante ans, chez laquelle il prenait ses repas, et qu'il
aimait d'un amour satisfait et narquois.

Jacques Dubroquet, peintre d'histoire, plus age que lui de quelques
annees, etait d'un tout autre caractere.

C'etait un homme de pensee. Il voulait ressembler a Rubens et, pour y
parvenir, il portait de longs cheveux, la barbe en pointe, un feutre a
larges bords, un pourpoint de velours et un grand manteau. La poussiere
inevitable des tombes attristait cette magnificence. Jean Meusnier aussi
en etait couvert; mais il en paraissait adouci et comme embelli. Elle
deshonorait au contraire la beaute du peintre d'histoire, qui brossait
sans cesse et vainement son velours, et souffrait.

D'un naturel aimable, riant et somptueux, il avait l'ame grande et,
craignant que le nom de Jacques Dubroquet n'en donnat pas une suffisante
idee, il changea ce nom en celui de Jacobus Durbroquens, qui etait bien
mieux dans son genie.

Dubroquens touchait, par son age, aux derniers romantiques et aux
republicains de sentiment. Il avait fait ses etudes de peinture dans
l'atelier de Riesener, a la fin du regne de Louis-Philippe.

Grand liseur, il frequentait assidument ce cabinet de lecture de la
bonne Mme Cardinal, ou les etudiants en medecine repassaient leur
anatomie en dejeunant d'un petit pain, une main ou une jambe humaine
posee sur la table a cote d'eux. Il devorait tous les livres, et puis il
allait en disputer avec des camarades, dans la pepiniere du Luxembourg,
devant la statue de Velleda.

Et il etait eloquent de peinture. La Revolution de 1848 interrompit ses
etudes de peinture. Il sentit son enthousiasme humanitaire grandir dans
les clubs, il prit conscience de sa mission et concut l'art nouveau.

Depuis lors, Jacobus Dubroquens eut beaucoup d'idees; mais il lui
fallait generalement, pour les exprimer, une toile de soixante pieds
carres. Soixante pieds carres de peinture ou rien, voila l'alternative
dans laquelle il se trouvait d'ordinaire. Aussi ne sera-t-on pas trop
surpris que Jacobus Dubroquens, a l'age ou je le connus, c'est-a-dire
deja grisonnant, n'eut pas fait encore un seul tableau.

Il avait trop d'idees. Et puis l'Empire de genait. Il en attendait la
chute. Il etait celebre dans la cremerie du boulevard Montparnasse, pour
une copie d'une des sirenes de Rubens, qu'il avait faite au Louvre en
1847, et ou il y avait des morceaux qui voulaient etre bons, mais dont
la couleur etait froide et grise, en sorte que cette copie ne
ressemblait pas a l'original. Quand on lui en faisait l'observation,
Jacobus Dubroquens repondait en souriant:

"Mon Dieu! c'est bien simple! Rubens saute haut comme cela (et il
mettait la main au niveau de son genou), et moi je saute haut comme
cela", (et il elevait le bras au-dessus de sa tete).

A la Sirene pres, il n'etait l'auteur d'aucun tableau. Cette
particularite, assez remarquable dans la vie d'un peintre, ne
l'inquietait nullement.

"Mes tableaux, disait-il en se frappant le front, ils sont la!"

Il avait la, en effet, sous son feutre a la Rubens, deux ou trois
conceptions peu communes d'apotheoses, dans lesquelles il melait
toujours Anaxagore, le Bouddah, Zoroastre, Jesus-Christ, Giordano Bruno
et Barbes.

Que de fois, tout jeune, en ce temps deja lointain, je preferai a
l'Ecole et au cours de M. Demangeat l'atelier poudreux des deux amis et
les theories esthetiques de Jacobus Dubroquens!

Sa belle voix chaude d'orateur de clubs dominait les grincements des
scies des marbriers, les piaillements des moineaux et les cris des
enfants qui se battaient dans la cour. Avec quelle eloquence il
decrivait ses futurs tableaux, qui representeraient la Marche de
l'Humanite, le Genie des religions, le Progres de la democratie et la
Paix universelle. Avec quelle conviction il annoncait que son oeuvre
etait de faire la synthese de la philosophie par la peinture!

Cependant Jean Meusnier, a son chevalet devant sa petite toile, poussait
avec l'obstination lente d'un paysan le dessin d'un arbre farouche, et
gardait un silence vegetal.

Puis, tout a coup, levant les yeux vers le chassis vitre d'ou tombait
une lumiere crue, il grognait:

"Ce sacre bahut ... qui me gene ... comment l'appelez-vous?"

Nous cherchions et nous ne trouvions pas. Enfin Jean Meusnier faisait un
grand effort de memoire et s'ecriait:

"Eh bien! le soleil, quoi! Vous comprenez, il tape trop dur pour
l'instant."

Parfois, nous dinions tous trois a la cremerie, dans la petite salle
ornee d'une grande toile de Jean Meusnier. C'etait une composition
feroce, qu'il avait peinte en riant interieurement, et qui representait
des arbres odieux et ridicules. Ce puissant paysagiste ne sentait la
beaute et la laideur que dans le monde vegetal. Et le sauvage s'etait
amuse a faire des caricatures de chenes et d'ormeaux.

Quant au regne humain, il n'en connaissait qu'Euphemie, qui, decidement,
lui semblait une personne bien agreable. Avant le diner, il tournait
autour d'elle dans la cuisine, a la clarte des fourneaux, tandis que
Jacobus Dubroquens m'expliquait la triade gauloise devant la saliere et
le moutardier de la petite table.

Comme il eut exprime la triade en peinture! Il ne lui manquait qu'une
toile de vingt metres carres, et la Republique.

En attendant, il composait des modes pour poupees, dessinait les trois
temps de l'extraction des cors d'apres la methode Edouard et peignait
des rosiers de Marie sur moelle de sureau.

C'etait un bien honnete homme. Il ne laissait rien deviner du mystere
douloureux de sa vie et, en toute rencontre, dissertait sur l'art et la
philosophie, d'un esprit paisible et content.

Mais nous allons ou le destin nous mene, et les plus fideles d'entre
nous abandonnent l'un apres l'autre leurs vieux compagnons sur le
chemin, sur le dur chemin de la vie. Au long de ma derniere annee de
droit, je perdis de vue les deux copains. Dans la suite, le nom de Jean
Meusnier, devenu celebre, me fut rappele tous les jours par les journaux
qui le citaient avec des louanges. Les tableaux du maitre, je les voyais
au Salon, aux Mirlitons, au Volney, chez Georges Petit, chez les
amateurs de peinture et chez les femmes a la mode. Les vitrines des
papetiers me montraient a l'envi son visage connu de vieux dieu
rustique.

Mais du pauvre Jacobus Dubroquens, point de nouvelles! Je m'imaginais
qu'il n'etait plus de ce monde et que la mort clemente l'avait doucement
emporte hors de cette terre, qu'il n'avait jamais vue que dans un reve
et a travers un nuage.

Mais, un beau jour de l'automne 1896, comme je prenais a la station des
Tuileries le bateau qui descend la riviere, je remarquai, sur le pont,
un vieillard assis a l'avant, qui, drape dans un vieux manteau rapiece
et portant sur l'oreille un feutre romantique, posait complaisamment sur
un carton a dessin une main encore belle et gardait l'attitude du genie
meditatif.

Je reconnus, sous ses soixante-dix ans, le bon Jacobus Drubroquens. On
lui eut donne plus que son age, a voir les rides de ses joues, mais ses
deux yeux bleus gardaient une jeunesse invincible.

Il repondit a mon salut sans savoir qui j'etais et sans se soucier de le
savoir, ayant pris l'habitude, dans les cremeries, d'une sorte de
fraternite anonyme qui s'etendait a tous ses interlocuteurs.

"Vous savez, mon tableau, me dit-il, mon grand tableau! Ils veulent que
je l'execute reduit et corrige.

--Et qui veut cela, maitre Jacobus?

--Eux! la boutique, le gouvernement, les ministres, le Conseil
municipal, quoi! Est-ce que je sais donc? Est-ce que je connais ces
epiciers-la, moi? Je neglige les etres contingents et je meprise tout ce
qui n'est pas realise dans l'absolu. Oui, ils veulent denaturer ma
grande idee. Mais soyez tranquille, je ne transigerai pas."

Ainsi donc l'Empire etait tombe, la Republique durait depuis vingt-cinq
ans, et Jacobus Dubroquens n'avait pas encore pu faire son grand
tableau.

Au reste, son contentement etait parfait. Il dessinait, pour vivre, des
modeles de pipes, commandes par un concurrent de Gambier, et des
vignettes destinees a orner des boites de sardines. A le voir ainsi
souriant, on doutait si c'etait un vieux fou ou si c'etait un sage, et
je n'oserais pas en decider.

En me quittant, il me montra d'un grand geste le ciel rose, la riviere
argentee et les bords couverts d'une poudre de lumiere blonde.

"Hein? me dit-il, voila un joli fonds pour mon apotheose de la femme
libre ... en donnant plus de valeur aux tons, necessairement. Je ferai,
cette fois, du Veronese, mais plus fort ... Veronese saute haut comme
cela; moi ..."

Et je lui vis faire le geste d'autrefois.

De la passerelle du debarcadere, il me cria:

"Venez me voir dans mon atelier, au Point-du-Jour. La rue la ..., a
droite, n 6. Sonnez fort."

J'y allai seulement deux mois plus tard. Devant la maison que Jacobus
m'avait indiquee, je rencontrai Jean Meusnier, robuste et noueux comme
un chene, et portant sur sa redingote correcte la rosette de commandeur.
On eut dit un antique satyre devenu tres homme du monde. Il me serra la
main.

"C'est vous!... Il y a longtemps ... Ce pauvre Dubroquet, hein? Une
fluxion de poitrine ... fichu!"

Et il s'engagea devant moi dans un petit escalier de bois qu'il faisait
trembler de son poids.

En montant, il soufflait et grognait:

"Sacre bahut, va!"

Sur le plus haut palier, une femme en camisole, la concierge, secoua
tristement la tete et nous dit tout bas:

"Il ne passera pas la journee. Entrez, mes bons messieurs."

Dans une soupente, sur un mauvais lit de sangle, devant la Sirene de
1847, Jacobus ralait.

Il nous fit signe d'approcher et, d'une voix sifflante, tres faible,
mais encore distincte:

"C'est fini! J'emporte avec moi la peinture philosophique ... Ils sont
tous la, dans ma tete, mes tableaux ... Apres tout, c'est peut-etre un
bien, qu'on ne les ait pas vus ... Ca aurait fait trop de peine aux
camarades." L'agonie, assez douce, dura cinq heures et se termina vers
minuit.

Jean Meusnier ferma les yeux de son vieux copain et, pensif, revoyant
toute sa vie, songeant au mystere des choses, comme effleure d'un grand
coup d'aile invisible, il porta la main a son front et murmura dans un
etonnement douloureux:

"Sacre bahut!"




XI

ONESIME DUPONT


J'ai connu Onesime Dupont dans sa vieillesse. Par lui, j'ai touche a la
generation d'Armand Carrel et des redacteurs du Globe, dont il gardait
la doctrine et les moeurs. Son nom, jadis fameux, est maintenant oublie.
C'etait un homme de 48, un rouge. Il aimait la musique et les fleurs. Je
le voyais quelquefois chez mon pere. Il etait vetu tout de noir, avec
une extreme recherche. Ses facons trahissaient un perpetuel et minutieux
respect de soi-meme. Il gardait a quatre-vingts ans l'allure d'un homme
d'epee. La seule peur qu'il eut jamais connue, la peur de se salir, le
tenait si fort qu'il ne quittait presque jamais ses gants clairs et ne
donnait la main qu'a tres peu de personnes. Il avait d'incroyables
scrupules de conscience et d'hygiene, un besoin constant de proprete
morale et physique. Je n'ai jamais connu un homme si poli ni d'une
politesse si glaciale. La lueur de ses yeux allumes sur une longue face
jaune et les replis de ses levres minces auraient deplu sans un air de
generosite, d'heroisme, de folie, qu'exprimait toute cette antique
figure. Onesime Dupont n'etait pas pauvre. Il passait pour riche, parce
qu'a l'occasion il interrompait la stricte economie de son bien par des
actes d'une magnificence bizarre et singuliere.

Conspirateur durant la monarchie de Juillet, representant du peuple en
1848, proscrit en 1852, depute en 1871, il etait republicain et
travaillait a l'avenement de la liberte sur la terre et de la fraternite
universelle. Sa doctrine etait celle des republicains de son age; mais
ce qu'il avait d'original, c'est qu'il etait en meme temps l'ami le plus
genereux du genre humain et le plus sombre des misanthropes. Les hommes
qu'il cherissait en masse jusqu'a sacrifier a leur bonheur ses biens, sa
liberte, sa vie, il les meprisait en particulier et evitait leur contact
comme une souillure. Ce n'etait pas la seule contradiction de cet esprit
qui proclamait sans cesse l'independance de l'idee, condamnait l'emploi
du glaive et qui, soutenant ses doctrines l'epee a la main, se battait
pour des questions de principes. Il fut jusqu'a la vieillesse le plus
fier duelliste de son parti.

Sa hauteur, sa froideur et le sentiment inflexible qu'il avait de
l'honneur faisaient de lui une sorte de gentilhomme rouge. Il etait fils
d'un marchand de porcelaines du faubourg Poissonniere. Il fut destine
lui-meme au negoce. Ses debuts dans le commerce des porcelaines furent
marques par un incident assez extraordinaire. Je veux vous le conter
comme me l'ont conte des vieillards qui sont morts depuis longtemps.

Le pere Dupont, honnete homme et habile homme, se faisait vieux vers
1835. Ayant acquis dans son commerce une fortune assez ronde pour le
temps, il resolut de se retirer a la campagne avec sa femme Heloise, nee
Riboul, qui venait de recueillir enfin l'heritage de son pere, Riboul,
ancien macon, acquereur de biens nationaux. Un jour donc de cette annee
1835, le bonhomme appela sons fils Onesime dans la petite cage grillee
qui, depuis trente ans, lui servait de bureau et d'ou l'on pouvait
surveiller les commis du magasin en faisant des ecritures. Et, la, il
lui tint ce langage:

"Je ne suis plus jeune, et j'ai envie de finir ma vie dans le jardinage.
J'ai toujours eu envie de greffer des poiriers. La vie est courte, mais
on revit dans ses enfants. L'auteur de la nature nous a accorde cette
immortalite sur la terre. Tu as vingt ans. A cet age, je vendais de la
vaisselle dans les foires. J'ai conduit ma charrette a travers tous les
departements de la Republique, et il m'est arrive plus d'une fois de
dormir sous la bache, au bord d'un chemin, dans la pluie, dans la neige.
L'existence, qui m'a ete dure, te sera facile. Je m'en rejouis, puisque
ta vie est la suite de la mienne. J'ai marie ta soeur a un avocat. Il
est temps que je donne a ta vertueuse mere et a moi le repos que nous
avons merite tous les deux. Je me suis hausse dans la societe par mon
travail: j'ai fait mon instruction dans les almanachs et dans les
papiers repandus par toute la France a l'epoque ou le pays etablissait
sa constitution au milieu des troubles. Toi, tu as ete enseigne dans un
college. Tu sais le latin et le droit. Ce sont des ornements de
l'esprit. Mais l'essentiel est d'etre honnete homme et de gagner de
l'argent. J'ai fait une bonne maison. A toi de la soutenir et de
l'agrandir. La porcelaine est une excellente marchandise, qui repond a
tous les besoins de la vie. Prends ma place, Onesime. Tu n'es pas encore
capable de la tenir seul. Mais je t'aiderai dans les premiers temps. Il
faut que les clients s'accoutument a ta figure. Des aujourd'hui, recois
les commandes qu'on apportera. Le registre des tarifs, qui est dans ce
casier, te sera d'un grand secours. Mes conseils et le temps feront le
reste. Tu n'es ni sot ni mechant. Je ne te reproche pas de porter des
gilets a la Marat et de faire le bousingot. C'est un travers de ton age.
J'ai ete jeune aussi. Assieds-toi la, mon garcon, devant cette table."

Et le bonhomme Dupont indiqua du bras a son fils un vieux bureau qui
n'etait pas a la mode et qu'il gardait par economie, n'etant point
fastueux. C'etait un bureau de marqueterie, garni de cuivres, qu'il
avait achete a l'encan, une trentaine d'annees auparavant, et qui avait
servi a M. de Choiseul durant son ministere.

Onesime Dupont obeit en silence et prit la place qui lui etait assignee.
Son pere alla se promener, confiant dans son fils, car il estimait que
bon sang ne saurait mentir, et satisfait d'avoir change un bousingot en
marchand de porcelaines. Onesime demeure seul, etudia les tarifs. Il
etait enclin a faire son devoir et a donner de l'attention a toutes les
affaires dont il s'occupait. Il se livrait a cette etude depuis une
demi-heure, quand survint M. Joseph Peignot, marchand de porcelaines a
Dijon. C'etait un homme jovial et le meilleur client de la maison
Dupont.

"Vous ici, monsieur Onesime! Quoi! vous n'etes point sur le boulevard a
faire le gandin, avec votre bel habit bleu a boutons d'or! Les jolies
filles des Bains chinois doivent etre bien tristes de votre absence.
Mais vous avez raison, il y a temps pour le plaisir et temps pour les
affaires serieuses ... Je venais voir votre pere.

--Je le remplace.

--J'en suis heureux. C'est un ami a moi. Voila dix ans que je fais des
affaires avec lui. J'espere en faire dix ans et plus avec vous. Vous lui
ressemblez. Mais vous ressemblez beaucoup plus a votre mere. Ce n'est
pas un mauvais compliment que je vous fais. Mme Dupont est fort bien de
sa personne. Comment va votre pere? Je compte bien diner avec lui un
jour de cette semaine au Rocher de Cancale, comme nous faisons tous les
ans depuis dix ans. Dites-moi bien qu'il n'est pas malade.

--Il est en bonne sante. Je vous remercie, monsieur. Que desirez-vous?

--Eh! mais, c'est l'epoque du rassortiment. Je viens vous faire mes
commandes annuelles. Je suis arrive ce matin par la diligence, et je
loge, comme de coutume, a l'hotel de la Victoire, rue du Coq-Heron."

Et M. Joseph Peignot, tirant un papier de sa poche, enumera les objets
dont il avait besoin, services de table par douzaines, assiettes par
centaines, cuvettes, pots. Une commande superbe.

"Je m'efforcerai de vous satisfaire, monsieur", dit Onesime.

Les yeux sur le tarif, il indiqua soigneusement le prix des pieces que
le marchand enumerait ... Vingt-quatre services a la Charte, blanc et or
... douze services Lamartine, soixante garnitures de toilette ...

"Vous voyez, dit M. Joseph Peignot, je ne crains pas de me charger de
marchandises. Il faut beaucoup acheter si l'on veut beaucoup vendre. Je
suis hardi, tel que vous me voyez, et je ne crains pas les risques du
commerce ... Vous n'avez pas meilleur client que moi", ajouta-t-il avec
un bon rire.

Et, aussitot, il prit un air attriste et soupira d'un ton plaintif:

"Vous me ferez bien une petite reduction. Vous tenez vos prix trop haut.
Les temps sont durs. Il y a de l'argent en France, mais il se cache. La
securite manque. Faites-moi ma petite reduction.

--J'ai le regret de ne pouvoir vous accorder ce que vous me demandez,
monsieur, repondit Onesime avec une politesse glaciale.

--Vous ne pouvez me faire cinq du cent en sus de la remise ordinaire?
Vous plaisantez!

--Non, monsieur, je ne plaisante pas.

--Votre papa, lui, me la ferait tout de suite, ma petite reduction. Il
m'accorde toutes les remises que je lui demande. Il ne refuse rien a son
vieil ami Peignot. Voila un brave homme, le papa Dupont!

--Brisons la, monsieur, dit Onesime en se levant. Apres ce que vous
venez de me dire, je ne puis plus communiquer avec vous que par
l'intermediaire de deux de mes amis.

--Qu'est-ce que vous dites? demanda le Dijonnais, dont l'ame innocente
se remplissait de surprise.

--Je dis, monsieur, que j'aurai l'honneur de vous envoyer mes temoins,
qui se feront un devoir de se mettre a la disposition des votres.

--Je ne vous comprends pas.

--C'est donc, monsieur, que je n'ai pas parle avec assez de clarte.
Veuillez m'en excuser. Je vous envoie mes temoins parce que vous avez
insulte mon pere.

--Moi, insulter votre pere, un ami de dix ans, un confrere que j'estime,
que j'honore! Vous n'etes pas dans votre bon sens, jeune homme!

--Vous l'avez insulte, monsieur, en declarant qu'il pouvait vous faire
une reduction sur le tarif de ses marchandises, ce qui etait insinuer
que ses benefices sont excessifs et par consequent iniques, puisqu'il
peut, selon vous, les reduire sur votre demande. C'etait enfin lui
reprocher de vous faire tort de la difference, dans le cas ou vous ne la
reclameriez pas, et l'accuser d'indelicatesse a votre prejudice. Vous
l'avez donc insulte. Je crois m'etre, cette fois, suffisamment
explique."

En entendant ces paroles, le Dijonnais ouvrait une bouche et des yeux
tout ronds. L'impossibilite ou il se trouvait de rien comprendre a ces
raisons l'accablait, et ce qui l'effrayait le plus, c'etait le calme et
la douceur avec lesquels elles etaient deduites. Onesime Dupont lui
parlait, en effet, de cette voix lente et melodieuse avec laquelle il
devait plus tard soutenir dans les clubs et a l'Assemblee nationale les
motions les plus terrifiantes.

"Jeune homme, dit en palissant le marchand de Dijon, l'un de nous deux
est fou, cela est certain et necessaire. Mais je crois fermement--et je
jurerais au besoin--que c'est vous. Je ne quitterai point Paris avant
d'avoir vu votre pere et de m'etre explique avec lui. Ce qui m'arrive a
cette heure est tellement etrange, que je ne croyais pas qu'il dut
jamais arriver rien de semblable, ni a moi ni, d'ailleurs, a personne
autre."

Et il sortit, accable d'une sorte d'etonnement et sentant qu'il allait
etre malade. Il le fut, en effet, et se mit au lit dans l'hotel de la
Victoire, rue du Coq-Heron.

Cependant Onesime Dupont ecrivit a deux sous-officiers de la caserne du
Chateau-d'Eau qu'il avait un service a leur demander. C'etaient deux
sergents bousingots qui servaient couramment de temoins aux redacteurs
du National et aux membres du club Esperance.

Mais des le lendemain le pere Dupont reprit sa place a son bureau. Il
acheva de vieillir derriere son grillage, ne cultiva point le jardin,
qui etait dans ses voeux, et ne greffa pas de poiriers.

Onesime, releve de ses fonctions commerciales, s'attacha uniquement aux
interets publics et fonda la societe secrete Truelle et Niveau, qui
inquieta par d'incessantes attaques et mit trois fois en peril le
gouvernement de Juillet.






LIVRE DEUXIEME

NOTES ECRITES PAR PIERRE NOZIERE EN MARGE DE SON GROS PLUTARQUE.


Je feuilletais dernierement le Merite des Femmes, dans un joli
exemplaire relie en maroquin cerise et dore sur tranches, qu'on a
trouve, apres la mort de ma grand'mere, dans le secretaire ou cette
excellente femme gardait ses plus chers souvenirs.

La tranche est usee aux beaux endroits, et il y a des fleurs sechees
entre des feuillets. Il est certain que ma grand'mere, du temps qu'elle
etait jeune, lisait ce poeme avec attendrissement. Elle y voyait ce que
je n'y vois pas. C'etait pour elle la source vive et l'haleine embaumee.
Il serait absurde de lui donner tort. La gracieuse creature savait ce
qu'elle lisait. Elle etait jeune, et le livre etait frais.

Bien qu'il ecrivit l'oeil fixe sur la posterite (il l'a dit lui-meme, et
c'est l'attitude qu'il garde en son portrait), Gabriel Legouve avait
sans doute compose son poeme pour ma grand'mere, qui etait en 1801 une
belle enfant vetue d'un fourreau de mousseline blanche, plutot que pour
vous et moi qui n'etions pas nes. C'est pourquoi je suis tente de croire
que le Merite des Femmes etait un poeme excellent et qui s'est gate
depuis. Autrement, je ne m'expliquerais pas que ma grand'mere y eut fait
secher des fleurs.

Il est vrai que je ne sais pas au juste a quoi elle pensait en lisant le
Merite des Femmes. Elle ne pensait peut-etre pas a ce qu'elle lisait.
Elle avait peut-etre plus a dire a son petit livre que son petit livre
n'avait a lui dire. Mais les poetes sont coutumiers de pareilles
confidences; nous ne les aimerions pas tant s'ils n'etaient pas faits
pour nous ecouter plus encore que pour nous parler. Ils sont des
confidents quand ils ne sont pas des entremetteurs.

Ce qu'il y a de vraiment aimable dans le Merite des Femmes, ce sont les
fleurs qu'y mit ma grand'mere.

***

La raison, la superbe raison est capricieuse et cruelle. La sainte
ingenuite de l'instinct ne trompe jamais. Dans l'instinct est la seule
verite, l'unique certitude que l'humanite puisse jamais saisir en cette
vie illusoire, ou les trois quarts de nos maux viennent de la pensee.

Mon vieux Condillac dit que les etres les plus intelligents sont les
plus capables de se tromper.

***

La morale et le savoir ne sont pas necessairement lies l'un a l'autre.
Ceux qui croient rendre les hommes meilleurs en les instruisant ne sont
pas de tres bons observateurs de la nature. Ils ne voient pas que les
connaissances detruisent les prejuges, fondements des moeurs. C'est une
affaire tres chanceuse que de demontrer scientifiquement la verite
morale la plus universellement recue.

***

Ceux-la furent des cuistres qui pretendirent donner des regles pour
ecrire, comme s'il y avait d'autres regles pour cela que l'usage, le
gout et les passions, nos vertus et nos vices, toutes nos faiblesses,
toutes nos forces.

Je tiens pour un malheur public qu'il y ait des grammaires francaises.
Apprendre dans un livre aux ecoliers leur langue natale est quelque
chose de monstrueux, quand on y pense. Etudier comme une langue morte la
langue vivante: quel contresens! Notre langue, c'est notre mere et notre
nourrice, il faut boire a meme. Les grammaires sont des biberons. Et
Virgile a dit que les enfants nourris au biberon ne sont dignes ni de la
table des dieux ni du lit des deesses.

***

Je viens d'apprendre la mort de mon vieux camarade Champdevaux. C'etait,
de son vivant, un petit homme gras et rond qui promenait par le monde
son indestructible contentement. Il avait sur un large visage des traits
si petits qu'on les distinguait a peine, et l'on ne voyait guere sur sa
face que l'abondant sourire qui la couvrait tout entiere. Son visage
ressemblait a un fruit mur. Heureux de naissance, la vie n'avait pas
trop contrarie son inclination naturelle au bonheur. Il approuvait
l'univers, il admirait ce monde dont il faisait notablement partie. Ce
n'est pas qu'il n'eut ses miseres, car enfin il etait homme, et meme bon
homme. Mais chez lui le chagrin tenait de la surprise: la surprise est
passagere. Le simple Champdevaux ne restait afflige que le temps de
frotter avec ses poings ses petits yeux ecarquilles.

Il avait epouse une jeune personne bien elevee, encore plus petite que
lui, courte, toute en joues, et qui lui ressemblait comme une soeur. Il
l'aimait. Elle mourut. Il en fut etonne. Et, cette fois, l'etonnement
dura. Il pleurait comme un enfant; les larmes faisaient peine a voir sur
cette face heureuse. Un bon pretre, ami de la famille, essaya de le
consoler.

"Dieu vous l'avait donnee, Dieu vous l'a reprise, disait-il.

--Je n'aurais jamais cru ca de lui", repondit Champdevaux.

Trois mois plus tard, passant par Tours ou il habitait, j'allai le voir.
C'etait le printemps. Je le trouvai qui, coiffe d'un large chapeau de
paille, arrosait les plates-bandes dans son jardin ou il semblait avoir
lui-meme pousse. Il posa son arrosoir, me serra la main en tournant vers
moi, sans rien dire, son bon visage placide; il me suppliait du regard
d'ecarter les pensees affligeantes.

Puis il me dit, en levant au ciel ses deux petits bras:

"Vois-tu, mon cher, ma nature est de reverdir!"

Je vous le dis sincerement: Champdevaux etait, dans sa simplicite, plus
pres de la nature que les orgueilleux qui l'offensent par les longs
souvenirs et les revoltes superbes.

Cet homme heureux trouva l'annee suivante, presque sans sortir de son
potager, une femme qui ressemblait d'une merveilleuse maniere a celle
qu'il avait perdue; seulement, elle etait encore plus petite et plus en
joues. Il l'epousa et en fut parfaitement heureux jusqu'a sa mort qui
survint subitement apres quatre ans de mariage. Il taillait ses arbres
quand l'apoplexie le frappa. Ce fut sa derniere surprise.

***

Si nous comprenions les figures des ames comme les figures de la
geometrie, nous n'aurions pas plus d'animosite a l'endroit d'un esprit
trop etroit qu'un mathematicien n'en montre contre un angle qui, faute
de cinq ou six degres d'ouverture, n'a pas les proprietes de l'angle
droit.

***

Je ne crois pas que rien au monde soit comparable a l'agilite avec
laquelle les femmes oublient ce qui fut tout pour elles. Par cette
effrayante puissance d'oubli autant que par la faculte d'aimer, elles
sont vraiment des forces de la nature.

***

J'ai dejeune ce matin chez N***, ancien ministre de l'Instruction
publique et des Beaux-Arts, dont la maison est frequentee par une foule
brillante de peintres, de sculpteurs, de litterateurs, de savants,
d'hommes politiques et d'hommes du monde. Je m'y rencontrai avec le
peintre Jarras, le sculpteur Lataille, N***, le grand comedien, le
depute B***, et deux ou trois membres de l'Institut, personnes fort
diverses d'esprit et de moeurs, se ressemblant toutes par cet air apaise
que donne l'habitude de la celebrite. Ils etaient au regime pour la
plupart, et des bouteilles d'eaux minerales couvraient la table. Chacun
avoua quelque misere de l'estomac, du foie ou des reins. Ils
s'interessaient tous a l'etat d'un seul, qu'ils comparaient au leur. On
attaqua tous les sujets, theatre, litterature, politique, art, affaires,
scandales, nouvelles du jour, mais de biais et legerement. Ces hommes
avaient pris avec l'age des facons assez douces. Le temps les avait
polis a la surface. Une pratique savante des idees et aussi
l'indifference qu'inspirait a chacun toute pensee etrangere a la sienne,
leur communiquaient les dehors aimables de la tolerance. Mais on
s'apercevait bien vite qu'ils etaient au fond divises sur toutes les
questions importantes, religion, Etat, societe, art, qu'il ne subsistait
entre eux d'autre lien moral que la prudence et l'indifference et que
si, par hasard, ils se trouvaient une fois d'accord, c'etait sur quelque
lieu commun que, faute d'attention, d'intelligence ou de courage, ils
n'avaient jamais examine. Je fis encore cette observation que, s'ils
decouvraient chez un contradicteur, fut-ce dans la theorie la plus
abstraite ou dans l'utopie la moins realisable, une menace a leur
quietude ou a leurs interets, ils depouillaient aussitot leur
bienveillance habituelle et devenaient feroces. C'est ainsi que Jarras,
qui avait une clientele aristocratique, palissait d'horreur et
rougissait de colere aux seuls mots de socialisme et de collectivisme. A
cela pres, l'ame du monde la plus facile.

J'avais pour voisin de table le doyen du dejeuner, un vieillard fameux
par sa science et ses galanteries, l'orientalisme Antonin Furnes, membre
de l'Academie des Inscriptions. Apres m'avoir observe durant quelques
instants avec une gravite narquoise, il me dit a l'oreille:

"Faites comme moi: suivez mon exemple! Voyez, je prends grand soin de
casser mon oeuf par le gros bout.

--Pourquoi?

--Pour etre honnete homme. J'ai beaucoup voyage dans ma vie. J'ai vecu
dans tous les mondes. J'ai remarque que l'honnetete consistait a se
conformer a l'usage. J'en ai conclu qu'en s'y conformant dans les
moindres choses on etait un parfait honnete homme. C'est pourquoi je
vous conseille, monsieur Noziere, de casser votre oeuf par le gros bout.

--Je vous suis reconnaissant d'un si bon avis, repondis-je. Vous me
voyez pret a le suivre. Je crois comme vous en effet qu'avec de la
civilite et en observant les regles on se tire d'affaire en ce monde et
dans l'autre, s'il y en a un autre. Mais excusez-moi, je suis distrait.

--En ce cas, me dit le vieil orientaliste, ne frequentez pas les
puissants de ce monde et tachez de n'avoir besoin de personne."

A mesure que le repas avancait, la conversation devenait plus vive et
plus confuse, et je n'y recueillis rien de considerable. Mais apres le
dejeuner, M. Antonin Furnes me fit, en prenant son cafe, un recit
interessant dont voici les termes memes:

"Il y a trente ans, etant a Paris, je recus la visite d'un Arabe que
j'avais connu l'annee precedente a Mascate ou j'avais ete envoye en
mission par le gouvernement. C'etait un fort bel homme et un lettre. Il
avait une intelligence assez vive, mais entierement fermee a tout ce qui
n'etait point le genie de sa race. Il n'y a dans tout l'Orient que les
Armeniens qui soient aptes a comprendre les idees europeennes. Les Turcs
n'en sont pas capables; les Arabes, encore moins. Celui-ci, qui m'avait
recu magnifiquement dans sa maison de Mascate, etait l'homme le plus
joli, le plus discret, le plus ceremonieux qu'il fut possible de
rencontrer. Je vous ai dit que c'etait un lettre. Il s'occupait surtout
d'histoire. Je crois que c'etait l'esprit le plus cultive de Mascate. Il
avait a peu pres autant de philosophie que notre Froissart. Je le
compare volontiers a Froissart parce que l'Arabe actuel ressemble assez
par la puerilite chevaleresque a nos seigneurs du XIVe siecle. Il se
nommait Djeber-ben-Hamsa. Il m'expliqua avec une politesse parfaite ce
qu'il attendait de moi. Il venait en Europe etudier les moeurs des
Occidentaux, et commencait par la France, qui l'interessait plus que
toute autre nation, comme ayant manifeste avec un eclat incomparable sa
puissance et sa justice en Orient. Il comptait visiter ensuite
l'Angleterre et l'Allemagne. C'est la meilleure societe qu'il desirait
voir. Et il venait me demander que je lui fisse la faveur de le
presenter dans les salons les mieux frequentes de Paris. Je le lui
promis bien volontiers. Il y avait alors a Paris une societe charmante.
Le souvenir d'y avoir ete mele fait encore aujourd'hui la douceur de ma
vie. Vous ne pouvez imaginer ce qu'etait l'art de la conversation a
cette epoque lointaine. Il est vrai que Djeber-ben-Hamsa ne pouvait
jouir en aucune maniere du plaisir d'entendre M. Guizot ou M. de
Remusat, Mme *** et Mme ***. Il comprenait bien l'anglais. C'est une
langue assez familiere aux Arabes de l'Oman, depuis l'etablissement des
Anglais a Aden. Mais il ne savait pas vingt mots de francais. Aussi
pris-je soin de le conduire de preference dans les bals et dans les
concerts. On dansait beaucoup alors et l'on voyait un grand nombre de
femmes admirablement belles. Je le menai dans les bals les plus
brillants de la saison, chez Mme X ..., chez Mme Y ..., chez Mme Z ...
La beaute de ses traits, la gravite de son maintien, le geste gracieux
par lequel il portait sa main a sa tete et a ses levres en signe de
devouement, le langage image par lequel il exprimait dans sa langue sa
profonde gratitude, et que je traduisais de mon mieux a la maitresse de
la maison, toutes ses manieres enfin, etranges et belles, inspiraient de
la curiosite, de l'interet, une sorte de respect et de sympathie. Je le
fis inviter a un bal des Tuileries. Il fut presente a l'empereur et a
l'imperatrice. Il ne s'etonnait de rien. Il ne temoigna jamais aucune
surprise. Apres six semaines de fetes, il nous quitta pour visiter le
reste de l'Europe.

"Je ne songeais plus guere a lui quand, cinq ou six ans plus tard, je
recus une relation de son voyage qu'il m'avait fait l'honneur de
m'envoyer de Mascate. Le livre imprime en caracteres arabes sortait des
presses de Wilson and Son, imprimeurs a Aden. Je le feuilletai assez
negligemment, pensant n'y rien trouver de substantiel. Un chapitre
pourtant attira mon attention. Il avait pour titre: "Des bals et des
danses". Je le lus et j'y decouvris un passage assez curieux dont je
vais vous rendre le sens tres exactement. Djeber-ben-Hamsa y disait:

"C'est une coutume chez les Occidentaux et particulierement chez les
Francs de donner ce "qu'ils appellent des bals. Voici en quoi consiste
cette coutume. Apres avoir rendu leurs "femmes et leurs filles aussi
desirables que possible en leur decouvrant les bras et les "epaules, en
parfumant leurs cheveux, leurs habits, en repandant une poudre fine sur
leur "chair, en les chargeant de fleurs et de joyaux et en les
instruisant a sourire sans en avoir "envie, ils se rendent avec elles
dans des salles vastes et chaudes, eclairees de bougies qui "egalent en
nombre les etoiles, et garnies de tapis epais, de sieges profonds, de
coussins "moelleux. La, ils boivent des liqueurs fermentees, echangent
des propos joyeux et se livrent "avec ces femmes a des danses rapides,
auxquelles j'ai plusieurs fois assiste. Puis, le "moment venu, ils
assouvissent leurs desirs charnels avec une grande fureur, soit apres
avoir "eteint les lumieres, soit en disposant des tapisseries d'une
maniere favorable a leurs "desseins. Et ainsi chacun jouit de celle
qu'il prefere ou qui lui est assignee. J'affirme "qu'il en est ainsi.
Non que je l'aie vu de mes yeux, mon guide m'ayant toujours fait sortir
"des salons avant l'orgie, mais parce qu'il serait absurde et contraire
a toute possibilite que les choses preparees comme j'ai dit eussent une
autre issue."

"Cette reflexion de Djeber-ben-Hamsa me parut assez interessante. Je la
communiquai a la femme d'un des mes confreres de l'Institut, la belle
Mme ***. Comme elle ne paraissait pas s'en emouvoir beaucoup, je la
pressai d'y repondre et crus l'embarrasser en lui disant: "Enfin,
Madame, pourquoi, comme le remarque mon Arabe, parfumez-vous vos epaules
nues, pourquoi vous chargez-vous d'or et de pierreries et pourquoi
dansez-vous?" Elle me regarda avec pitie: "Pourquoi? Parce que j'ai deux
filles a marier."

***

Si l'homme depend de la nature, elle depend de lui. Elle l'a fait; il la
refait. Incessamment il petrit a nouveau son antique creatrice et lui
donne une figure qu'elle n'avait pas avant lui.

***

ARISTE, POLYPHILE ET DRYAS

POLYPHILE

Comment pouvez-vous dire, Ariste, que l'intelligence est essentielle a
l'homme? Elle ne l'est point. L'intelligence, au degre superieur de son
developpement actuel, c'est-a-dire la faculte de concevoir quelques
rapports fixes dans la diversite des phenomenes, est rare et precaire
chez les animaux de notre espece. Ce n'est point par elle que l'homme
subsiste. Elle ne regle pas les fonctions de la vie organique; elle ne
satisfait point la faim ni l'amour; elle n'intervient point dans la
circulation du sang. Etrangere a la nature, elle est indifferente a la
morale quand elle ne lui est pas hostile. Elle n'a point determine les
instincts profonds des etres, les sentiments unanimes des peuples, les
moeurs, les usages. Elle n'a point institue la religion sainte ni les
lois augustes, qui se formerent, dans une antiquite solennelle, sur
l'exercice en commun des fonctions de la vie elementaire. Ce que j'en
dis n'est point pour rabaisser la majeste des institutions divines et
humaines: vous m'entendez bien. La splendeur touchante des cultes est
composee du debris informe des pharmacies primitives; les theologies ont
pour origine l'inintelligence venerable et l'effarement sacre de nos
ancetres sauvages devant le spectacle de l'univers. Les lois ne sont que
l'administration des instincts. Elles se trouvent soumises aux habitudes
qu'elles pretendent soumettre; c'est ce qui les rend supportables a la
communaute. On les appelait autrefois des coutumes. Le fonds en est
extremement ancien. L'intelligence a commence de poindre dans les
esprits quand l'homme avait deja construit sa foi, ses moeurs, ses
amours et ses haines, son imperieuse idee du bien et du mal. Elle est
d'hier. Elle date des Grecs, des Egyptiens, si vous voulez, ou des
Acadiens, ou des Atlantes. Elle vint apres la morale, que dis-je? apres
la flute et l'essence de rose. Elle est dans ce vieil animal une
nouveaute charmante et meprisable. Elle a jete ca et la d'assez jolies
lueurs, je n'en disconviens pas. Elle rayonne agreablement dans un
Empedocle et dans un Galilee, qui auraient vecu plus heureux s'ils
avaient eu moins d'aptitude a saisir quelques rapports fixes dans
l'infinie diversite des phenomenes. L'intelligence a quelque grace, un
charme, je l'avoue. Elle plait en quelques personnes. Rare comme elle
est aujourd'hui et retiree dans un petit nombre d'hommes meprises, elle
demeure innocente. Mais il ne faut pas s'y tromper: elle est contraire
au genie de l'espece. Si, par un malheur qui n'est point a craindre,
elle penetrait tout a coup dans la masse humaine, elle y ferait l'effet
d'une solution d'ammoniaque dans une fourmiliere. La vie s'arreterait
subitement. Les hommes ne subsistent qu'a la condition de comprendre mal
le peu qu'ils comprennent. L'ignorance et l'erreur sont necessaires a la
vie comme le pain et l'eau. L'intelligence doit etre, dans les societes,
excessivement rare et faible pour rester inoffensive.

C'est ce qui se produit, en effet. Non que tout soit regle dans le monde
pour la conservation des etres, mais parce que les etres ne se
conservent que dans des circonstances favorables. Il faut reconnaitre
que l'humanite, dans son ensemble, eprouve, d'instinct, la haine de
l'intelligence. Le sentiment obscur et profond de son interet l'y
pousse.

ARISTE

L'intelligence, telle que vous l'avez definie, est evidemment
l'intelligence speculative, l'aptitude a la philosophie des sciences. Et
il semble bien que cette faculte n'est pas aussi nouvelle que vous dites
et qu'elle est au contraire vieille comme l'humanite. L'homme qui le
premier fit griller, dans sa caverne, sur la pierre du foyer, une cuisse
d'ours, n'etait pas seulement cuisinier; il etait chimiste, et la
philosophie des sciences ne lui etait pas du tout etrangere. Ce qui est
vrai, c'est que les hommes tirent des principes les plus justes les
consequences les plus fausses. Ce n'est point l'intelligence qui est
funeste a l'humanite, ce sont les erreurs de l'intelligence. La faculte
de comprendre d'une certaine facon l'univers est attachee aux organes
memes de l'animal que nous sommes, et l'homme est ne savant. Je me
flatte de rester dans la bonne nature, en poursuivant mes travaux de
chimie agricole et d'archeologie. Apres cela, je vous accorderai,
Polyphile, que l'aptitude de nos semblables a la divagation est grande
et que la faculte d'errer est celle que l'homme exerce avec le plus de
puissance.

DRYAS

Cela tient a ce que nous ne faisons que d'entrer dans la periode
positive.

POLYPHILE

A tout le moins, vous reconnaissez avec moi que les croyances, la morale
et les lois ne derivent point d'une interpretation rationnelle des
phenomenes de la nature, qu'une libre intelligence de ces phenomenes
affaiblit les prejuges necessaires, et que la faculte de beaucoup
connaitre est une monstruosite funeste.

DRYAS

Cela n'est pas bien vrai.

POLYPHILE

Cela est si vrai, que les theologiens qui concoivent Dieu comme un etre
souverainement intelligent ne peuvent admettre qu'il soit moral. Aussi
bien l'idee d'un Dieu moral est-elle ridicule.

DRYAS

La morale a ete jusqu'ici constituee sur les idees theologiques. Nous
avons eu une morale fetichiste, une morale polytheiste et une morale
monotheiste. Cette derniere fut dure. Le temps est venu de constituer la
morale sur la science.

POLYPHILE

Je ne vous reprocherai point d'opposer les sciences aux religions. Mais,
s'il y faut regarder de pres, Dryas, que sont les religions, je vous
prie, que sont-elles, sinon de tres vieilles sciences, des astrologies,
des arithmetiques, des meteorologies, des medecines usees, deformees,
obscurcies, des ordonnances de tres antique et tres lointaine police,
des recettes brouillees de cuisine et d'hygiene, des maximes
d'agriculture primitive et de civilite sauvage? Les notions positives et
les pratiques rationnelles deviennent, avec l'age qui les rend etranges
et mysterieuses, les dogmes de la foi et les ceremonies du culte.

Notre science produira aussi des superstitions. On n'en sortira pas.
L'intelligence est en horreur a la nature humaine. Des religions
naissent sous nos yeux. Le spiritisme elabore en ce moment ses dogmes et
sa morale. Il a ses pratiques, ses conciles, ses peres et des millions
d'adherents. Or les spirites fondent leur croyance sur la chimie telle
qu'elle a ete creee par Lavoisier; ils se flattent d'avoir les idees les
plus neuves sur la constitution de la matiere. Ils pretendent posseder
une bonne, une excellente physique. "C'est nous les savants!"
s'ecrient-ils. Comme le disait Ariste: "On tire les consequences les
plus fausses des principes les plus vrais."

ARISTE

Je m'apercois, Polyphile, que vous faites a l'intelligence une querelle
d'amoureux. Vous l'accablez de reproches parce qu'elle n'est pas la
reine du monde. Son empire n'est point absolu. Mais c'est une dame de
bien qui n'est pas sans credit dans plusieurs honnetes maisons, et dont
la puissante douceur agit meme en cette ville, situee au bord d'un large
fleuve, dans une fertile vallee.





LIVRE TROISIEME

PROMENADES DE PIERRE NOZIERE EN FRANCE




PROMENADES DE PIERRE NOZIERE EN FRANCE

I

PIERREFONDS


C'est un pays de grande douceur que ce Valois que je parcours en ce
moment et dont je baiserais volontiers la terre; car c'est par
excellence la terre nourriciere de notre peuple.

Toutes les generations y ont laisse leur empreinte, et c'est enfin, dans
un cadre jeune et charmant, le reliquaire de la patrie. Je le sens a
moi, ce sol que mes peres ont seme. Sans doute, toutes les provinces de
la France sont egalement francaises, et l'union indissoluble est faite
entre celles qui formerent le domaine des premiers rois moines de la
troisieme dynastie et celles qui entrerent les dernieres dans cette
reunion sacree. Mais il est permis a un vieux Parisien archeologue
d'aimer d'un amour special l'Ile-de-France et les regions voisines,
centre venerable de notre France a tous. C'est la que se forma la langue
delectable, la langue d'oil, la langue d'Amyot et de La Fontaine, la
langue francaise. C'est la enfin ma patrie dans la patrie.

Je suis a Pierrefonds, dans une chambre louee par des paysans, une
chambre meublee d'une armoire en noyer et d'un lit a rideaux de
cotonnade blanche avec grelots. L'etroite tablette de la cheminee porte
une couronne de mariee sous un globe. Sur les murs blanchis a la chaux,
dans de petits cadres noirs, des images coloriees qui datent du
gouvernement de Juillet, La Clemence de Napoleon envers M. de
Saint-Simon, avec cette legende: "Le Duc de Saint-Simon, emigre
francais, prit (sic) les armes a la main et condamne a mort, allait
subir sa sentence, lorsque sa fille vint demander grace a Napoleon qui
lui dit: "J'accorde la vie a votre pere et ne lui donne pour punition
que le remords d'avoir porte les armes contre sa patrie." Le Marie et la
Mariee se faisant pendant des deux cotes de la glace; la Bergere
Estelle, avec sa houlette enroulee d'une faveur rose; Josephine, une
ferronniere au front. Un distique revele le secret de Josephine:

    L'attente du plaisir fait palpiter ton coeur,
    Et dans l'espoir du bal tu mets tout ton bonheur.

Cette imagerie est morte. La photographie l'a tuee. J'ai ici autour de
moi, dans de petits cadres, une vingtaine de portraits-cartes; des gens
a cheveux lisses avec des yeux qui leur sortent de la tete, des cousins
et des cousines (cela se voit); des enfants, les plus petits tout en
bouche, l'oeil presque ferme, faisant la moue. Les paysans n'achetent
plus d'Estelle, ils se font tirer leur portrait. Les seules gravures
nouvelles qui pendent au mur de cette chambre sont les attestations de
premiere communion, signees du cure, et representant une rangee de
petits garcons et de petites filles agenouilles a la sainte table,
tandis que le Pere Eternel les benit par le ciel entr'ouvert.

Je vois de ma fenetre l'etang, les bois et le chateau. Il y a, a cent
pas de moi, un joli bouquet de hetres qui chantent au moindre vent. Le
soleil qui les baigne repand sur le sentier des gouttes de lumiere. On
trouve des framboises dans ces bois, mais il faut savoir les chercher;
le framboisier sauvage, aux feuilles vertes d'un cote et blanches de
l'autre, se cache au bord des chaudes clairieres.

Il est aux bois des fleurs sauvages que je prefere aux fleurs cultivees;
elles ont des formes plus fines et des senteurs plus douces; et leurs
noms sont jolis. Elles ne portent point, comme les roses de nos
jardiniers, des noms de generaux. Elles se nomment: bouton-d'argent,
ciste, coronille, germandree, jacinthe des champs, miroir-de-Venus,
cheveux d'eveque, gants-de-notre-dame, sceau-de-Salomon,
peigne-de-Venus, oreille-d'ours, pied-d'alouette.

A ma gauche se dresse la grande figure de pierre du chateau de
Pierrefonds. A vrai dire, le chateau de Pierrefonds n'est aujourd'hui
qu'un enorme joujou. Il etait en sa nouveaute "moult fort deffensable et
bien garny et remply de toutes choses appartenant a la guerre". Pour son
malheur, l'odieuse poudre a canon fut trouvee avant qu'il fut acheve
dans toutes ses parties. Il essuya dedaigneusement l'averse des premiers
boulets de fer et de pierre; mais, au commencement du XVIIe siecle, le
feu de trente pieces de canon fit rapidement breche dans ses murs; ses
tours furent eventrees. Pour nous, que les progres de la civilisation
ont familiarises avec le canon Krupp, les tours de Pierrefonds ont un
air de naivete.

Elles portent chacune sur le flanc la figure d'un preux. Il y a huit
tours qui sont celles de Charlemagne, de Cesar, d'Artus, d'Alexandre, de
Godefroy de Bouillon, de Josue, d'Hector et de Judas Macchabee. Ces huit
preux, d'ages et de pays divers, mais tous de bonne maison et bons
chevaliers, portent le meme costume, qui est le costume des hommes
d'armes du commencement du XVe siecle.

Ils ressemblent, dans leur encadrement de feuilles de houx, aux figures
d'un vieux jeu de cartes. Le maitre imagier qui les tailla n'avait pas
le moindre souci de la couleur locale. Il ne fit point difficulte
d'habiller Hector de Troie comme Godefroy de Bouillon, et Godefroy de
Bouillon comme le duc Louis d'Orleans. En ce temps-la, M. le docteur
Schliemann ne recherchait point dans la plaine ou fut Troie les armes
des cinquante fils de Priam. On n'etait point archeologue et on ne se
cassait point la tete a decouvrir comment vivaient les hommes
d'autrefois. Ce souci est propre a notre siecle. Nous voulons montrer
Hector en knemides et donner a tous les personnages de la legende et de
l'histoire leur vrai caractere.

L'ambition, sans doute, est grande et genereuse. Je l'ai moi-meme
ressentie apres les maitres. Et aujourd'hui encore j'admire infiniment
les talents puissants qui s'efforcent de ressusciter le passe dans la
poesie et dans l'art. On pourrait se demander, toutefois, s'il est
possible de reussir completement dans une telle tentative et si notre
connaissance du passe est suffisante a le faire renaitre avec ses
formes, sa couleur, sa vie propres. J'en doute. On dit que nous avons,
au XIXe siecle, un sens historique tres developpe. Je le veux bien. Mais
enfin, c'est notre sens a nous. Les hommes qui nous suivront n'auront
pas ce sens-la; ils en auront un meilleur ou un pire, je ne sais, et ce
n'est pas la la question. Ce qui est certain, c'est qu'ils en auront un
autre. Ils verront le passe autrement, et ils croiront infailliblement
le voir mieux que nous. Aussi nos restitutions en poesie et en peinture
leur causeront tres probablement plus de surprise que d'admiration. Le
genre vieillit vite.

Un jour, un grand philologue, passant avec moi devant l'eglise
Notre-Dame de Paris, me montra les figures des rois qui ornent la facade
principale.

"Ces vieux imagiers, me dit-il, ont voulu faire les rois de Juda; ils
ont fait des rois du XIIIe siecle, et c'est par la qu'ils nous
interessent. On ne peint bien que soi et les siens."

Ainsi les imagiers de Pierrefonds. Artus, que voici, etait un loyal
chevalier. Se sentant mourir, il ne voulut pas que son invincible epee
put tomber en des mains indignes de la porter. Il ordonna a son ecuyer
de l'aller jeter dans la mer. Or, cet ecuyer felon, considerant qu'elle
etait bonne et de grand prix, la cacha dans le creux d'un rocher. Puis
il revint dire au bon Artus que son epee gisait au fond de la mer. Mais,
souriant avec dedain, Artus lui montra du doigt la fidele epee qui etait
revenue a son cote pour n'etre point complice d'une trahison.

La tour placee sous le vocable de ce preux, dont l'epee etait si loyale,
est une tour deloyale et felonne. Elle renferme des oubliettes.
Viollet-le-Duc les decrit en ces termes: "Au-dessous du rez-de-chaussee
est un etage voute en arcs-ogives, et, au-dessous de cet etage, une cave
d'une profondeur de sept metres, voutee en calotte elliptique.

"On ne peut descendre dans cette cave que par un oeil perce a la partie
superieure de la voute, c'est-a-dire au moyen d'une echelle ou d'une
corde a noeuds; au centre de l'aire de cette cave circulaire est creuse
un puits qui a quatorze metres de profondeur, puits dont l'ouverture de
un metre trente de diametre correspond a l'oeil pratique au centre de la
voute elliptique de la cave. Cette cave qui ne recoit de jour et d'air
exterieur que par une etroite meurtriere, est accompagnee d'un siege
d'aisances pratique dans l'epaisseur du mur. Elle etait donc destinee a
recevoir un etre humain, et le puits creuse au centre de son aire etait
probablement une tombe toujours ouverte ..."

Les huit preux sont places sous les machicoulis, dans des niches
encadrees de feuillage. Le feuillage est la merveille de l'architecture
gothique du XIIe siecle au XVe. Le sculpteur, en ces ages, ne
connaissait que la flore de ses bois et de ses champs; il ignorait
l'acanthe des Grecs et la noble elegance des volutes corinthiennes. Mais
il savait attacher avec grace le houx, le lierre, l'ortie et le chardon
au chapiteau des colonnes; il savait mettre des bouquets de fraisiers en
fleurs et suspendre des guirlandes de chene sur les murailles.

Les niches de ces preux, bien qu'un peu haut placees, nous apparaissent
ainsi fleuries. Il ne faut que les regarder avec une lorgnette pour voir
que chacune est ornee d'un feuillage different.

La variete regnait, avec une souverainete charmante, dans la sculpture
decorative des ages qu'on a nommes gothiques. Aussi Viollet-le-Duc, qui
a du restituer tous les motifs ornementaux du chateau de Pierrefonds,
s'est-il attache a les diversifier infiniment. Pas deux frises, pas deux
rosaces pareilles. Cette diversite donne un extreme agrement aux
constructions anterieures a la Renaissance; et la Renaissance en sa
fleur ne rompit point avec cette jolie habitude de varier les motifs.

Vraiment il y a trop de pierres neuves a Pierrefonds. Je suis persuade
que la restauration entreprise en 1858 par Viollet-le-Duc et terminee
sur ses plans, est suffisamment etudiee. Je suis persuade que le donjon,
le chateau et toutes les defenses exterieures ont repris leur aspect
primitif. Mais enfin les vieilles pierres, les vieux temoins, ne sont
plus la, et ce n'est plus le chateau de Louis d'Orleans; c'est la
representation en relief et de grandeur naturelle de ce manoir. Et l'on
a detruit des ruines, ce qui est une maniere de vandalisme.



II

LA PETITE VILLE


DESROCHES, examinant la campagne avec ses lunettes.--Eh! mais, autant
que j'en puis juger avec ma vue courte, voila un assez joli endroit.
DELILLE--Ne te l'avais-je pas dit? Voila cette petite ville situee a
mi-cote. DESROCHES--On la dirait peinte sur le penchant de la colline.
DELILLE--Et cette riviere qui baigne ses murs! DESROCHES--Et qui coule
ensuite dans cette belle prairie. DELILLE--Et cette epaisse foret qui la
couvre des vents froids de l'aquilon ...

PICARD, La Petite Ville, acte I, scene II.

C'est une petite ville situee aux confins du Beauvaisis et de la
Normandie, dans l'ancien pays du Vexin. La Seine, bordee de saules et de
peupliers, coule a ses pieds; des bois la couronnent. C'est une petite
ville dont les toits d'ardoise bleuissent au soleil, domines par une
tour ronde et par les trois clochers de la vieille collegiale. La petite
ville fut longtemps guerriere et forte. Mais elle a denoue sa ceinture
de pierre, et voici qu'aujourd'hui, silencieuse et tranquille, elle se
repose en paix de ses antiques travaux. C'est une petite ville de
France; les ombres de nos peres hantent encore ses murailles grises et
ses avenues de tilleuls tailles en arceaux; elle est pleine de
souvenirs. Elle est venerable et douce.

Si vous voulez savoir son nom, regardez ses armoiries sculptees sur la
facade de la Maison-Dieu, fondee par saint Louis. Le chef est d'azur,
charge de trois fleurs de lis d'or, car c'etait une ville royale; et
elle porte d'argent a trois bottes de cresson de sinople.

Les bonnes gens n'etaient pas embarrasses, au temps jadis, pour
eclaircir l'origine de ces trois bottes de cresson. Un jour Louis IX,
disaient-ils, etant venu dans nos murs par un temps tres chaud, avait
grand soif. On lui servit une salade de cresson qu'il trouva bien
fraiche et qu'il mangea avec plaisir. Pour prix de cette salade, le roi
mit trois bouquets de cresson sur l'ecu de sa bonne ville.

Je ne vous surprendrai point si je vous dis que les savants
d'aujourd'hui ne donnent aucune creance a cette tradition.

Ils ont vu des sceaux du XIIIe siecle, et ils savent qu'alors les armes
de la ville et chatellenie n'etaient pas les armes qu'on voit
maintenant. Celles-ci datent du XIVe siecle. Lors de la guerre de Cent
Ans, la petite ville eut beaucoup a souffrir et fit vaillamment son
devoir. Il advint qu'un jour, elle fut pres de tomber par surprise aux
mains des Anglais. Mais un homme de la contree s'introduisit dans la
place, deguise en paysan, et portant sur son dos une charge de legumes.
Il avertit les defenseurs, qui se tinrent sur leurs gardes et
repousserent l'ennemi. Les erudits du pays croient que c'est de ce jour
que trois bottes de cresson prirent place sur l'ecu de la ville. J'y
consens, pour leur faire plaisir, et parce que l'historiette est
honorable. Mais elle est aussi fort incertaine. Au reste, l'embleme du
cresson convient a la modeste ville, qui ne s'enorgueillit que de ses
jardins et de ses fontaines. Son ecu est accompagne d'une devise latine
qui fait entendre, par une ingenieuse equivoque, que le printemps n'est
pas toujours vert, mais que la petite ville est toujours florissante.
Ver non semper viret, Vernon semper viret.

Car la petite ville ou je vous ai menes est Vernon. J'espere que vous ne
regretterez point d'y avoir fait une courte promenade. Chaque ville de
France, meme la plus humble, est un joyau sur la robe vert de la patrie.
Il me semble qu'on ne peut voir un de ces clochers, dont le temps a
noirci et dechire la dentelle de pierre, sans songer a des milliers de
parents inconnus et sans en aimer la France d'un amour plus filial.

Ceux qui ont lu Rob-Roy (je ne sais s'ils sont encore nombreux) se
rappellent la scene ou la romanesque heroine de Walter Scott, la belle
et fiere Diana, montre a son cousin les portraits de famille sur
lesquels la devise des lords ecossais de Vernon s'etale en lettres
gothiques.

"Vous voyez, dit Diana, que nous savons reunir deux sens en un seul
mot."

En effet, cette devise est exactement celle de notre petite ville. Il se
peut que les vieux barons qui suivirent le duc Guillaume en Angleterre
l'aient emportee avec eux. C'est une belle question a etudier pour un
archeologue. Je la tiens douteuse. En histoire, il faut se resoudre a
beaucoup ignorer.

Quoi qu'il en soit, comme disent les antiquaires apres chaque
dissertation, la ville de Vernon est nommee pour la premiere fois dans
l'histoire a l'occasion de la mort de sainte Onoflette, ou Noflette, qui
y passa de vie a trepas vers le milieu du VIIe siecle de l'ere
chretienne. L'histoire de cette sainte est interessante; elle a ete
rapportee par un vieux legendaire avec une naivete que je m'efforcerai
d'imiter, autant du moins que la difference des temps me le permettra.


HISTOIRE DU BIENHEUREUX LONGIS ET DE LA BIENHEUREUSE ONOFLETTE.

Sous le regne de Clotaire II vivait dans le Maine un pretre du nom de
Longis, qui fonda une abbaye proche Mamers. Or, il advint qu'ayant vu
une fille du pays, jeune et de condition libre, nommee Onoflette, il se
sentit plein d'admiration pour les vertus et la grande piete qu'il
decouvrait en elle. Jaloux de ravir a la malice du siecle et aux perils
du monde une creature si precieuse, il la conduisit dans son abbaye, et
la il lui fit prendre le voile des vierges chretiennes. Comme beaucoup
d'autres saints de cet age, Longis avait la volonte soudaine et forte.
Dans l'ardeur de son zele, il n'avait songe ni a consulter ni meme a
avertir les parents d'Onoflette.

Ceux-ci s'en montrerent fort irrites, et ils accuserent Longis d'avoir
seduit leur fille, demeuree pure et honnete jusque-la, et d'entretenir
avec elle, dans son abbaye, des relations coupables. Ils jugeaient la
conduite du saint selon les apparences et avec les seules lumieres de la
raison. Et, sous ce jour, il faut reconnaitre que la maniere d'agir de
Longis pouvait sembler suspecte. Aussi l'accusation portee par eux
fut-elle soutenue par leurs voisins et par leurs amis. Une vive
indignation s'eleva dans tout le pays contre l'abbe. Longis etait a deux
doigts de sa perte. Mais il ne desespera pas; d'ailleurs, il avait pour
lui le temoignage d'Onoflette elle-meme, qui, loin de lui rien
reprocher, se portait garante de l'innocence de son pieux maitre et lui
rendait graces de l'avoir conduite dans les voies du salut. Il alla avec
elle a Paris pour se disculper. "Dieu, dit le legendaire, rendit leur
justification manifeste par les miracles qu'ils firent en presence du
roi et des seigneurs." Ils furent renvoyes absous, et les parents
d'Onoflette, couverts de confusion, reconnurent eux-memes la noirceur de
leurs calomnies.

De retour au monastere, Longis et Onoflette vecurent encore quelque
temps ensemble dans une parfaite quietude et s'exhortant mutuellement a
la piete. Mais, comme cette vie est transitoire, Onoflette mourut a
Vernon-sur-Seine, pendant un voyage qu'elle fit dans cette ville.
Longis, averti de la mort de sa pieuse compagne, vint chercher le corps
et l'inhuma pres de son monastere, dans un lieu ou l'on batit depuis une
eglise paroissiale.

L'Eglise placa au nombre de ses saints le bienheureux Longis et la
bienheureuse Onoflette.

Du temps ou ils firent leur salut ensemble dans la solitude des bois, il
y avait encore des nymphes dans les sources sacrees; des tableaux votifs
etaient suspendus avec des images aux branches des chenes sacres. Les
humbles dieux des paysans ne s'etaient pas tous enfuis devant le signe
de la croix et l'eau benite. Il est bien probable que de petits faunes
ignorants et rustiques, se sachant rien de la bonne nouvelle, epierent
entre les branches Onoflette et Longis, et, les prenant pour un chevrier
et pour une bergere, jouerent innocemment du pipeau sur leur passage.

Il fallut beaucoup d'exorcismes pour chasser ces menues divinites. Il
subsiste encore aujourd'hui, aux environs de Vernon, quelques vestiges
des ceremonies paiennes. La veille du dimanche des brandons, les
habitants des campagnes se rendent le soir dans les champs et se
promenent sous les arbres avec des falots en chantant quelque vieille
invocation. Fideles sans le savoir a Ceres, leur mere, ces bonnes gens
reproduisent ainsi d'antiques mysteres et figurent d'une maniere encore
reconnaissable la deesse qui cherchait sa fille Proserpine a la lueur
des feux de l'Etna. Je rapporte le fait sur la foi de M. Adolphe Meyer,
le savant historien de la ville de Vernon.

Les plus magnifiques monuments ne sont pas toujours ceux qui parlent le
plus a l'esprit; parfois les yeux et la pensee ont peine a se detacher
d'une humble pierre taillee par un ciseau barbare. Il est dans le vieux
Vernon, proche la collegiale, devenue aujourd'hui l'eglise paroissiale,
une petite rue deserte qui conduit a la Seine. Elle est bordee de
pauvres maisonnettes penchantes qui se soutiennent a grand'peine les
unes les autres. Au milieu de ces masures s'eleve une maison de pierre
qu'on dit avoir ete jadis habitee par le controleur clerc d'eau.

Elle a deux fenetres et une porte. Au-dessus de la porte, un humble
sculpteur qui vivait au temps du roi Henri IV ou du roi Louis XIII, a
figure, sous une sorte de dais, une barque montee par deux personnages.
L'un a pour insignes la crosse et la mitre. Je n'hesite pas a
reconnaitre en lui Hugues, archeveque de Rouen en 1130. L'autre, dont
les cheveux flottent sur les epaules, est saint Adjutor lui-meme. Une
troisieme figure a peri par l'injure du temps: c'etait celle d'un pauvre
batelier qui conduisait l'eveque et le saint. Tous les mariniers du pays
vous expliqueront couramment le sujet de ce bas-relief. Ils n'ont point
oublie en effet que saint Adjutor, accompagne de l'eveque Hugues, s'en
alla combler un gouffre creuse dans le lit de la riviere, devant le
prieure de la Madeleine. Au-dessus de ce gouffre, les eaux formaient un
tourbillon ou s'abimaient les barques. Deja de nombreux equipages
avaient peri a la Madeleine, et les berges du fleuve commencaient a se
couvrir la nuit d'ames en peine. Saint Adjutor combla le gouffre en y
jetant les chaines dont naguere il avait ete charge injustement par les
infideles. C'etait peu de quelques anneaux de fer pour combler un abime.
Mais il jetait dans le fleuve, avec ses chaines, les souffrances du
juste et la patience du saint. Maintenant, la charite ne fait plus de
miracles de ce genre; il faut employer les dragues.

Ce miracle a ete mis en vers au XVIIe siecle, dans un lamentable style
de complainte.

    Un gouffre en la Seine voisine
    Par ses flots tortueux ruine
    Et les hommes et les bateaux,
    Les coulant jusqu'au fond des eaux.
    Mais Adjutor longtemps ne souffre
    L'incommodite de ce gouffre.
    Se sentant touche de douleur,
    Hugues, son prelat, il appelle;
    Ils y vont en meme nacelle
    Pour mettre fin a ce malheur.

Le grand saint Adjutor jette, comme nous l'avons dit, ses chaines "en
les ondes inhumaines" qui deviennent aussitot lisses et paisibles.

    Oyez, lecteur, une merveille
    Qui rarement a sa pareille;
    Le peril des lors a cesse,
    Le bruit des flots s'est apaise.
    Il n'est point de fleuve ou l'on voie
    La course de l'onde plus coie.
    Le nocher peut mener sa nef
    Assurement par cette place
    Dans une tranquille bonace
    Sans redouter aucun mechef.

Saint Adjutor est venere sous les noms d'Ajoutre et d'Astre. Ce saint
Adjutor, Ajoutre ou Astre devait etre un homme bien extraordinaire. Il
est impossible de se representer aujourd'hui sa physionomie veritable.
Mais a juger par l'empreinte profonde qu'il a laissee dans l'imagination
populaire, Adjutor de Vernon eut l'ame ardente et forte.


HISTOIRE DE SAINT ADJUTOR

Descendant des compagnons de Rollon, fils du duc Jean et de la duchesse
Rosamonde de Blaru, if fut eleve par saint Bernard, abbe de Tiron, dans
les pratiques les plus exactes de la religion chretienne. Il semble
avoir porte dans cette nouvelle foi l'esprit aventureux et reveur qui
inspirait ses aieux au temps ou ils manoeuvraient, en chantant, leurs
barques sur la mer.

On raconte qu'il passa son adolescence dans les bois, chassant avec
fureur, puis tout a coup ravi par des visions extatiques. En ce
temps-la, Pierre l'Ermite prechait la croisade contre les infideles.
Adjutor de Vernon prit la croix en 1095. Suivi de deux cents hommes
d'armes, il partit pour les lieux saints et parcourut la Palestine,
priant et combattant. Deux ans plus tard, il parvint a Nicee et guerroya
apres la conquete de Jerusalem. Tombe dans une embuscade aux environs de
Tambire, il parvint a se faire jour au milieu des Sarrasins qui
laisserent mille de leurs sur la place.

Cependant les infideles reprirent le tombeau de Jesus-Christ. Apres
dix-sept ans de travaux et de combats, Adjutor de Vernon fut pris par
les Turcs, et enferme dans Jerusalem. Il etait lie bien etroitement,
mais l'on croit qu'il se consolait en songeant que son corps etait
captif dans le meme lieu que le tombeau du fils de Dieu. Et, dans sa
prison, il ne cessait de prier.

Or, une nuit qu'il dormait, il vit apparaitre a sa droite sainte
Madeleine et a sa gauche le bienheureux Bernard de Tiron, qu'il avait
invoques. Ils l'enleverent et le transporterent, en une nuit, de
Jerusalem dans la campagne proche la ville de Vernon. De tels voyages
n'etaient pas rares a cette epoque.

Parvenus a la foret de Vernon, Madeleine et saint Bernard de Tiron
laisserent Adjutor en lui disant:

"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi."

Le chevalier reconnut avec une surprise joyeuse les bois ou il avait
passe sa jeunesse. Apercevant un jeune patre qui, non loin de la,
gardait un troupeau de moutons au penchant d'une colline, il l'appela et
lui commanda de se rendre au chateau de Blaru afin d'annoncer a la
duchesse Rosamonde le retour de son fils.

Le patre fit ce qui lui etait ordonne. Mais Rosamonde ne crut point que
le message apporte par l'enfant fut veritable.

Elle repondit:

"Mon fils est mort a Jerusalem, et il ne me sera pas donne de voir le
jour de son retour."

Et elle demeura dans la maison.

Le patre revint vers celui qui l'avait envoye et lui rapporta les
paroles de la duchesse.

"Retourne a Blaru, lui dit Adjutor, et annonce que les trois cloches de
l'eglise vont sonner d'elles-memes pour annoncer mon retour."

En effet, le patre n'avait pas plus tot porte cet avis a la duchesse que
les cloches se mirent en branle. Mais Rosamonde secoua la tete et dit:

"Ces cloches ne sonnent point pour le retour de mon fils."

Le patre retourna vers Adjutor qui le renvoya une troisieme fois a
Blaru.

"Tu annonceras encore mon retour, dit-il, et, si ma mere n'y veut pas
croire, le coq qui est a la broche dans la cuisine du chateau chantera
trois fois."

Le patre ayant rapporte ce discours, le coq qui etait a la broche se mit
a chanter.

En l'entendant, Rosamonde fut persuadee enfin de la venue de son fils.
Elle se rendit dans la foret pour embrasser l'enfant qui lui etait
merveilleusement rendu. Mais elle avait trop tarde. Dieu n'aime pas
qu'on doute de sa puissance et de sa misericorde. Il avait rappele a lui
son serviteur.

Quand Rosamonde fut dans l'endroit du bois designe par le patre, Adjutor
venait de rendre le dernier soupir, selon la promesse que sainte
Madeleine et saint Bernard lui avaient donnee, disant:

"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi."

Le renom de sa saintete se repandit comme un parfum dans toute la
contree. Rosamonde de Blaru prit le voile; elle partagea apres sa mort
la sepulture de son fils.

Le tombeau de saint Adjutor existe encore. On y voit gravees deux flutes
en sautoir. Ces emblemes sont aussi ceux des lords de Vernon. La belle
Diana, dont nous rappelions tout a l'heure le souvenir, ne dit-elle pas
a son cousin:

"Vous reconnaissez nos armoiries, ces deux flutes?"

Faut-il en conclure que non seulement la devise, mais encore les
armoiries des nobles seigneurs de Vernon furent emportees de France par
quelque compagnon du duc Guillaume? Je ne sais quel lien de parente unit
le grand saint Adjutor et la belle Diana. Je n'ai point a le rechercher
ici. Il ne me reste qu'a expliquer comment saint Adjutor, qui passa de
ce monde a l'autre le jour meme de son retour a Vernon, put jeter ses
chaines dans le fleuve pour combler le gouffre. Cette difficulte n'est
qu'apparente. Le saint revint sur terre pour operer ce miracle.

Voulez-vous a la fois de plus fraiches promenades et de moins vieux
souvenirs? Traversons la petite ville, ce sera fait en cinq minutes, et
allons nous asseoir sous les grands arbres tailles en muraille du parc
de Bizi. C'est un heros qui les planta. Le marechal de Belle-Isle, qui
avait herite la magnificence de Fouquet, son grand-pere, crea dans ses
courts loisirs le parc de Bizi. "Quand il n'etait pas a Metz, dit
Barbier, il etait dans sa terre, pres de Vernon, dirigeant une armee de
terrassiers, de macons, de jardiniers et de decorateurs." On ne lui
enviera pas son fastueux repos si l'on songe a ses fatigues. Qu'on
relise cette retraite de Prague, quand le marechal, investi par
l'ennemi, sortit de la place avec quinze mille hommes qu'il reussit a
rendre, pour ainsi dire, invisibles, et qu'il conduisit a Egra, en sept
journees de l'hiver le plus rigoureux. Officiers et soldats, roules dans
leur manteau, couchaient sur la neige. Le vieux marechal, qui souffrait
de la goutte, dormait dans un carrosse qu'on abritait derriere un mur de
neige. L'operation etait de plus delicates et exigeait, parait-il, une
habilete consommee. Mais le merite d'une retraite n'est guere reconnu
que par les gens de l'art. Le public n'en est jamais touche. La retraite
de Prague accrut en meme temps la gloire et l'impopularite du marechal
de Belle-Isle. Ce grand homme de guerre fut alors beaucoup chansonne.
Parmi les chansons dont on le tympanisa, il en est du moins d'assez
jolies. Il y a de l'esprit dans le couplet que voici:

    Quand Belle-Isle est parti,
    Une nuit,
    De Prague a petit bruit,
    Il dit,
    Voyant la lune:
    Lumiere de mes jours,
    Astre de ma fortune,
    Conduisez-moi toujours.

L'excellent duc de Penthievre habita Bizi. Les fraisiers des bois
portent temoignage de sa candeur et de sa bonte. Car le duc ecrivait en
1777 a son intendant:

"J'ai appris ... que l'on desolait les habitants de Vernon en les
empechant de prendre des fraises dans les bois ... On trouvera le secret
de me faire hair, et cela me procurera un de plus vifs chagrins que je
puisse avoir en ce monde."

Je cite cette lettre d'apres le texte qu'en donne M. Adolphe Meyer dans
son histoire de Vernon. Elle est vraiment d'un bon homme.

Par une singularite merveilleuse, le duc de Penthievre unissait la foi
chretienne aux vertus philosophiques. Il tenait a l'ancien regime par sa
naissance, mais par ses moeurs il contentait l'esprit nouveau. Comme,
d'ailleurs, il etait etranger aux affaires publiques, sa bienfaisance
lui assura, par un rare privilege, au milieu de la Revolution, l'amour
et le respect de ses anciens vassaux. En echange des titres qu'un decret
de l'Assemblee Nationale lui avait otes, il recut celui de commandant de
la garde nationale de Vernon. Trois ans plus tard, le 20 septembre 1792,
la municipalite de la petite ville se rendit a Bizi et y planta un arbre
de la Liberte auquel cette inscription fut suspendue: "Hommage a la
vertu."

Cependant le pauvre homme se mourait de chagrin. Il survecut peu de
jours a la mort affreuse de sa belle-fille, la princesse de Lamballe.

Pres du parc, a l'extremite d'une avenue plantee, que bordent d'un cote
les dernieres maisons de la ville et qui longe de l'autre des vignes et
des pommiers, s'eleve une pyramide de granit, sorte de menhir
geometrique, d'un aspect a la fois heroique et funebre. C'est, en effet,
un tombeau glorieux. Sur ce monument sont gravees les armes de Vernon et
de Privas avec cette inscription:

    AUX GARDES MOBILES DE L'ARDECHE
    Vernon, 22-26 novembre 1870

L'invasion s'etendait. Evreux venait de tomber au pouvoir des Allemands.
Quatre compagnies du 2e bataillon de l'Ardeche et le 3e bataillon,
formant ensemble un effectif de quinze cent hommes, partirent de
Saint-Pierre-de-Louviers le 21 novembre, a onze heures du soir, avec
ordre de couvrir Vernon, qui devait etre attaque le lendemain. Le train
qui les portait marchait a petite vitesse, tous ses feux de signaux
eteints. Il s'arreta vers trois heures du matin, par une nuit noire et
pluvieuse, a une lieue en avant de la ville. Aussitot les troupes
descendirent et se porterent sur les hauteurs de la foret de Bizi, qui
couvrent Vernon du cote de Pacy, ou l'ennemi etait arrive en force
depuis la veille.

Le lieutenant-colonel Thomas se fit guider dans la foret par des
habitants. Il borda toutes les avenues de tirailleurs places dans les
fourres avec defense d'ouvrir le feu sans ordre. Son intention etait de
laisser les Prussiens franchir le bois, afin de les dominer ensuite et
de les cerner dans Vernon. Toutes les mesures etaient prises quand, au
point du jour, un grand roulement de voitures et des sonneries de
trompettes annoncerent l'arrivee des ennemis. Leur passage dura pres
d'une heure. Quand leur tete de colonne arriva dans la ville, elle fut
recue a coups de fusil par des gardes nationaux. Cet accueil leur donna
de l'inquietude; un detachement seul fit son entree, la plus grande
partie de leurs forces resta formee en dehors.

Ayant pris des renseignements, ils surent bientot, par des espions, que
les Francais occupaient la foret. Alors, comprenant ce que leur position
avait de critique, ils ne songerent plus qu'a assurer leur retraite.
Leur cavalerie se porta immediatement en avant pour explorer les
passages et reconnaitre ceux qui pourraient etre libres. A force de
recherches, elle parvint a decouvrir de petits chemins de service qui
n'etaient pas gardes. Ils se haterent de faire filer leur artillerie par
ces chemins, pendant que l'infanterie, se portant sur la grande route,
tentait d'enlever le passage de vive force. Apres une heure d'une
fusillade tres nourrie, ils se debanderent et, se jetant dans tous les
sens a travers bois, ils pousserent dans la direction de Pacy. Ils
perdirent, tant dans le combat que dans leur retraite desordonnee, cent
cinquante soldats et plusieurs officiers, et ils abandonnerent douze
fourgons charges de vivres et de munitions.

Pendant trois jours, l'ennemi ne donna pas signe de vie. Ceux des
mobiles de l'Ardeche qui etaient restes a Bernay arriverent a Vernon, ou
les trois bataillons se trouverent reunis. Dans la matinee du 26, la 6e
compagnie du 3e bataillon, de grand'garde a deux cents metres en avant
de la foret, sur la route d'Ivry, au hameau de Cantemarche, fut
subitement assaillie par une colonne de huit cents hommes. Malgre la
soudainete de l'attaque et le nombre des ennemis, les mobiles firent
bonne contenance. Mais, s'apercevant que la position allait etre
tournee, ils battirent en retraite jusqu'a la lisiere du bois. La,
s'abritant derriere les terrassements de la voie ferree, ils
tiraillerent jusqu'a l'epuisement complet de leurs munitions. Alors le
capitaine Rouveure s'ecrie: "A la baionnette, mes enfants!" Et il
s'elance en avant. Aussitot il tombe mortellement frappe. La petite
troupe se jette sur l'ennemi, qui recule. A ce moment, deux bataillons
de renfort arrivent et, masques par les bois, font sur les Allemands de
vigoureuses decharges. Ceux-ci mettent en batterie plusieurs pieces de
campagne. Mais, vers quatre heures, ils battent en retraite, laissant
deux cents morts sur le terrain. Les mobiles avaient eu huit hommes tues
et vingt blesses. Le corps du capitaine Rouveure etait reste aux mains
des Allemands, qui lui rendirent les derniers honneurs. Un detachement
de cavalerie, commande par un officier superieur, rapporta ces restes
dans un cercueil couronne de lauriers.

A la nouvelle de la capitulation de Rouen, les mobiles de l'Ardeche
recurent l'ordre de quitter la ville de Vernon qu'ils avaient si
genereusement defendue. Voila les souvenirs que rappelle le monument de
Bizi.

J'ai voulu, feuilletant la petite ville comme un livre, resumer deux ou
trois de ses pages de pierre. Les villes, ne sont-ce point des livres,
de beaux livres d'images ou l'on voit les aieux.




III

SAINT-VALERY-SUR-SOMME


Saint-Valery-sur-Somme, vendredi 13 aout.

De la chambre ou j'ecris, on decouvre toute la baie de la Somme, dont le
sable s'etend a l'horizon jusqu'aux lignes bleuatres du Crotoy et du
Hourdel. Le soleil, en s'inclinant, enflamme le bord des grands nuages
sombres. La mer monte et deja, du cote du large, les bateaux de peche
s'avancent avec le flot. Sous ma fenetre, des barques amarrees au bord
du chenal portent a leur mat, au lieu de voilure, des filets qui
sechent. Cinq ou six pecheurs, plonges a mi-corps dans la maigre
riviere, epient le poisson qu'autour d'eux des rabatteurs effrayant en
frappant l'eau a grands coups de gaule. Ces pecheurs sont armes d'une
baguette pointue dont ils piquent adroitement leur proie. Chaque fois
qu'ils levent hors de l'eau leur arme flexible, on voit briller a la
pointe une sole transpercee.

Un vent sale fait voltiger les papiers sur ma et m'apporte une acre
odeur de maree. Des troupes innombrables de canards nagent sur le bord
du chenal et jettent a plein bec dans l'air leur coin coin satisfait.
Leurs battements d'ailes, leurs plongeons dans la vase, leur dandinement
quand ils vont de compagnie sur le sable, tout dit qu'ils sont contents.
Un d'eux repose a l'ecart, la tete sous l'aile. Il est heureux. A la
verite, on le mangera un de ces jours. Mais il faut bien finir; la vie
est enfermee dans le temps. Et puis le malheur n'est pas d'etre mange.
Le malheur, c'est de savoir qu'on sera mange; et il ne s'en doute pas.
Nous serons tous devores; nous le savons, nous; la sagesse est de
l'oublier.

Suivons la digue, pendant que la mer, qui a deja couvert les bancs de
Cayeux et du Hourdel, entre dans la baie par de rapides courants et
ramene la flottille des pecheurs de crevettes. Nous avons a notre gauche
les remparts, que la Somme et la mer baignaient naguere, et dont les
vieux gres ont ete couverts par l'embrun d'une rouille doree. L'eglise
eleve sur ces remparts ses cinq pignons aigus, perces, au XVe siecle, de
grandes baies a ogives, son toit d'ardoises en forme de carene
renversee, et le coq de son clocher. Au XIe siecle, il y avait la une
autre eglise qui avait aussi sa girouette. Au mois de septembre 1066,
Guillaume le Batard venait ici chaque matin consulter avec inquietude le
coq du clocher. Son host, compose de soixante-sept mille combattants,
sans compter les valets, les ouvriers et les pourvoyeurs, attendait
proche la ville; sa flotte, echappee a un premier naufrage, mouillait
dans la baie. Quinze jours durant, le vent, soufflant du nord, retint au
port cette multitude d'hommes et de barques. Le Batard, impatient de
conquerir l'Angleterre sur Harold et les Saxons, s'affligeait d'un
retard pendant lequel ses navires pouvaient s'avarier et son armee se
disperser. Pour obtenir un vent favorable, il ordonna des prieres
publiques et fit promener dans le camp la chasse de saint Valery. Ce
bienheureux, sans doute, n'aimait pas les Saxons, car aussitot le vent
tourna et la flotte put appareiller.

Quatre cents navires a grandes voiles et plus d'un millier de bateaux de
transport s'eloignerent de la rive au meme signal. Le vaisseau du duc
marchait en tete, portant en haut de son mat la banniere envoyee par le
pape et une croix sur son pavillon.

Ses voiles etaient de diverses couleurs, et l'on y avait peint en
plusieurs endroits trois lions, enseigne de Normandie. A la proue etait
sculptee une tete d'enfant tenant un arc tendu avec la fleche prete a
partir.

Ce depart eut lieu le 29 septembre. Huit jours apres, Guillaume avait
conquis l'Angleterre.

Une rampe monte en serpentant a une vieille porte de la ville qui reste
debout, flanquee de ses deux tours decrenelees que fleurissent de petits
oeillets roses. Une de ces tours garde encore, sous les herbes folles et
les fleurs sauvages, sa couronne de machicoulis. Une bonne femme plante
des choux au pied de cette ruine. L'hiver, il pleut de grosses pierres
dans son jardin. Sa maisonnette, assise sur d'antiques souterrains, se
fend et fait mine de s'abattre a chaque eboulement. Pourtant, la bonne
creature admire la porte Guillaume; elle l'aime. "Surement, elle me
tuera un jour, me dit-elle, mais tout de meme, elle est fiere!"

Apres avoir traverse une rue de village, dont les maisons basses,
couvertes de chaume, sont gaiement peintes en bleu clair, nous touchons
a la pointe du cap Cornu. La s'eleve une chapelle a demi cachee par un
bouquet d'ormes centenaires. C'est une construction toute moderne, d'un
roman batard. Mais les murs de pierre et de galet presentent l'aspect
d'un damier et rappellent ainsi les vieux edifices normands. Cette
chapelle, dite de Saint-Valery ou des Marins, remplace un edicule plus
ancien et abrite le tombeau de l'apotre du Vimeu.

C'est un lieu de pelerinage tres frequente des marins. Quatre ou cinq
petits navires ont deja ete suspendu a la voute de la chapelle neuve par
des pecheurs echappes d'un naufrage. Ces braves gens se font l'idee d'un
Dieu violent et pueril comme ils sont eux-memes. Ils savent qu'il est
terrible dans sa colere, mais qu'il ne faut pas lui en vouloir. Ils en
detiennent son amitie par de petits cadeaux. Ils lui apportent des
joujoux pour l'amuser. Il est vrai que ces joujoux sont des joujoux
symboliques et que ces bateaux d'enfant representent la barque que le
Seigneur a miraculeusement preservee. Je pense bien que le bon saint
Valery a sa part de ces humbles presents; les petits bateaux sont faits
pour lui plaire, car il fut en ses jours terrestres l'ami des bateliers
de la Somme.

Le cap Cornu est magnifique et sauvage, et il est plein de souvenirs.
C'est la qu'il faut nous arreter. La, sous ces grands ormes qui
frissonnent au vent du large, au pied de la chapelle des Marins, a
quelques pas de cette pointe avancee d'ou l'on decouvre a gauche les
falaises du pays de Caux, a droite la baie de la Somme, puis les cotes
basses de Picardie, et, tout en face, la haute mer. Je voudrais rappeler
en quelques mots l'homme fort des anciens jours, qui laissa dans ces
contrees une trace si profonde de son passage.


HISTOIRE DE SAINT GUALARIC OU VALERY

Gualaric ou Walaric, appele depuis Valery, n'est point originaire de la
contree maritime ou son nom fut donne a deux villes et a d'innombrables
eglises. Il naquit de pauvres paysans, dans la province d'Auvergne. Il
fut berger dans son enfance et n'eut qu'une houlette pour tout bien.
Mais il etait riche de sens, d'esprit et de piete.

Il quitta de bonne heure son pays pour se mettre au service du saint
eveque d'Auxerre, Germain. Puis il se fit moine dans l'abbaye de
Luxeuil, que saint Colomban d'Irlande gouvernait alors avec sagesse.
Pourtant les religieux secouerent le joug de leur pasteur, et saint
Colomban, chasse par ses ouailles, prit le chemin de l'exil. La piete,
la modestie et la temperance quittent Luxeuil avec lui. Valery,
profondement afflige, sortit a son tour de ce port salutaire devenu un
pernicieux ecueil, et il resolut de vivre dans la solitude, loin des
mechants.

"J'irai, dit-il, ou Dieu voudra me conduire."

Au bout de quelques jours, il se trouva sur les rives du fleuve de Somme
et il en suivit les bords jusqu'au rivage de la mer. La, il s'arreta,
epuise de fatigue, au bord d'une fontaine, et il secoua la poussiere de
ses chaussures. C'est sur cette poussiere que s'eleva depuis la ville de
Saint-Valery.

Une epaisse foret descendait alors jusque sur les greves de la mer. Les
lievres l'habitaient. Elle recouvrait des marais peuples de vanneaux, de
becasses, de canards et de sarcelles. Les mouettes deposaient leurs
oeufs sur la roche nue des falaises. Le cri aigu du heron et la plainte
du courlis s'elevaient des greves pales ou le cygne, l'oie sauvage et le
grebe, chasses par les glaces, venaient passer l'hiver dans les sables
marins. Des hommes en petit nombre habitaient ces contrees sauvages.
C'etaient de pauvres bateliers qui pechaient dans l'embouchure
poissonneuse de la Somme. Ils etaient paiens. Ils adoraient des arbres
et des fontaines. En vain les saints Quentin, Mellon, Firmin, Loup, Leu,
et plus recemment, saint Berchund, eveque d'Amiens, etaient venus les
evangeliser. Ils croyaient aux genies de la terre et aux ames des
choses.

Ces simples pecheurs etaient saisis d'une horreur sacree quand ils
penetraient dans les forets profondes qui couvraient alors tout le
rivage. Ils voyaient partout des dieux agrestes. Au bord des sources, ou
tremblaient les rayons de la lune, ils apercevaient des nymphes, des
fees, des dames merveilleuses; ils les adoraient et leur apportaient en
tremblant des guirlandes de fleurs. Ils croyaient bien faire en les
aimant, puisqu'elles etaient belles.

Sans doute, la source qui descendait le coteau feuillu ou le pieux
Valery s'arreta etait une des sources sacrees auxquelles ces hommes
faisaient des offrandes. Elle coule encore au pied de la chapelle, du
cote de la baie. Comme aux anciens jours, l'eau en est fraiche et toute
claire. Mais, maintenant elle ne chante plus. Elle n'est plus libre
comme au temps de sa rustique divinite. On l'a emprisonnee dans une cuve
de pierre a laquelle on accede par plusieurs degres. Du temps de saint
Valery, c'etait une nymphe. Nulle main n'avait ose la retenir, elle
fuyait sous les saules. Semblable a ces ruisseaux qu'on voit encore en
grand nombre dans les vallees du pays, elle formait, de distance en
distance, de petits lacs ou sommeillait, sur un lit flottant de feuilles
vertes, la pale fleur du nenuphar. C'est la, c'est dans ces fontaines
des bois que se refugierent les dernieres nymphes chassees par les
eveques. Ces agrestes deesses etaient poursuivies sans pitie. Un article
des ordonnances du roi Childebert porte que: "Celui qui sacrifie aux
fontaines, aux arbres et aux pierres sera anathematise."

Valery jugea ce lieu convenable a des desseins. Il avait obtenu du roi
des Francs la permission d'etablir sa demeure en tout endroit du royaume
ou il lui plairait d'habiter. Il batit de ses mains une cellule, et il
s'y consacra a la priere et a la contemplation. Quelques disciples
vinrent pres de lui pour vivre de sa vie et se nourrir de ses pieux
exemples. Ils construisirent leur cellule pres de la sienne, a
l'extremite de la foret, sur le bord d'un precipice dont le pied
baignait dans la mer. L'eveque Berchund venait, dit-on, passer chaque
annee le saint temps du careme dans cette solitude.

Valery, autant qu'on peut ressaisir les traits de son ame sous le
pinceau timide et maladroit des ses pieux historiens, etait a la fois
plein de force et de douceur. On rapporte de lui des traits de bonte qui
sont rares dans la vie des rudes apotres de l'Occident barbare. On dit
que, comme plus tard saint Francois d'Assise, il repandait jusque sur
les pauvres animaux la pitie qui remplissait son coeur. Les petits
oiseaux venaient manger dans sa main.

"Mes enfants, disait-il a ses compagnons, ne leur faisons par de mal et
laissons-les se rassasier des miettes de notre pain."

C'est contre les nymphes des bois et des fontaines que le saint homme
tournait toute sa colere. Pourtant ces nymphes etaient des innocentes.
Je crois bien que les pecheuses et les villageoises venaient leur
demander en secret d'avoir de beaux enfants. Mais il n'y avait pas de
mal a cela. Ces nymphes, ces fees, ces dames etaient jolies et mettaient
un peu de grace au fond des coeurs rustiques. C'etaient des divinites
toutes petites, qui convenaient aux petites gens. Saint Valery les
tenait pour des demons pernicieux, et il resolut de les detruire. Pour y
reussir, il abandonna la vie contemplative si douce a son coeur blesse,
et il parcourut la contree, prechant les paiens et portant l'Evangile de
village en village.

Un jour, passant dans un lieu proche de la ville d'Eu, il vit un arbre
aux branches duquel des images d'argile etaient suspendues par des
bandelettes de laine rouge. Ces images representaient l'Amour, le dieu
Hercule et les Meres. Ces Meres etaient tres venerees dans toute la
Gaule occidentale. Les potiers de terre ne cessaient point de modeler
les figures de ces dieux qui se trouvent encore en grand nombre dans la
terre sur le rivage de l'Ocean, de la Somme a la Loire. Elles sont
parfois geminees, et deux meres sont assises cote a cote, tenant chacune
un enfant. Parfois, il n'y a qu'une Mere, et les paysans qui la
decouvrent en labourant leur champ la prennent pour la Vierge Marie.
Mais c'est une idole des paiens.

Saint Valery fut irrite a cette vue et pensa en son coeur:

"Des demons pendent comme des fruits pernicieux aux rameaux de cet
arbre."

Puis il leva la cognee qu'il portait a sa ceinture et, avec l'aide du
moine Valdolene, son compagnon, il renversa l'arbre avec les images
saintes qu'il abritait sous son feuillage. Quand les gens du pays virent
couche sur le sol l'arbre-dieu avec la multitude des offrandes et la
seve saignant sur le tronc mutile, ils furent saisis de douleur et
d'effroi. Et lorsque saint Valery leur cria: "C'est moi qui ai renverse
l'arbre que vous adoriez faussement", ils se jeterent sur lui et le
menacerent de l'abattre comme il avait abattu le dome verdoyant.

Alors l'apotre etendit les deux bras et dit:

"Si Dieu veut que je meure, que sa volonte soit faite."

Et soit que ces hommes sentissent en lui quelque chose de divin, soit
pour tout autre raison, ils le laisserent aller.

Mais il voulut rester avec eux pour les instruire dans l'Evangile. Il
etait juste aussi qu'il leur donnat un Dieu en echange de ceux qu'il
leur avait ote, car ceux qui detruisent l'esperance dans les ames sont
cruels. Puis, sa pieuse conquete etant achevee, Valery retourna a la
solitude qu'il avait choisi.

Les travaux de son apostolat etaient souvent penibles. Un jour, dit son
biographe, que cet ami de Dieu revenait a pied d'un lieu dit Cayeux a
son monastere dans la saison d'hiver, il arriva qu'a cause de
l'excessive rigueur du froid il s'arreta pour se chauffer dans la maison
d'un certain pretre. Celui-ci et ses compagnons, qui auraient du traiter
avec un grand respect un tel hote, commencerent au contraire a tenir
audacieusement, avec le juge du lieu, des propos inconvenants et
deshonnetes. Fidele a sa coutume de poser toujours sur les plaies
corrompues et hideuses le salutaire remede et la parole divine, il
essaya de les reprimer, disant:

"Mes fils, n'avez-vous pas vu dans l'Evangile qu'au jour du jugement,
vous aurez a repondre de toute parole vaine?"

Mais eux, meprisant son avertissement, s'abandonnerent de plus en plus a
des propos grossiers et impudiques. Pour lors, secouant la poussiere de
ses souliers, il dit:

"J'ai voulu, a cause du froid, chauffer un peu a votre feu mon corps
fatigue. Mais vos coupables discours me forcent a m'eloigner tout glace
encore."

Et il sortit de la maison.

Ce recit semblera peut-etre insipide a distance. Ici, dans la terre ou
il est ne, et dont il a garde le gout, je le trouve plein de saveur et
j'en goute avec plaisir le parfum sauvage.

En l'an 622, un jour du mois de decembre, Gualaric, appele aussi Valery,
plein d'oeuvres et de jours, se leva avant matines de dessus son lit de
feuilles seches et conduisit ses disciples jusqu'a l'orme entoure de
ronces au pied duquel il avait coutume de faire ses prieres; la,
plantant deux batons dans la terre, il marqua une place de la longueur
de son corps, et dit:

"Lorsque, par volonte de Dieu, je sortirai de l'exil de ce monde, c'est
la qu'il faudra m'ensevelir."

Les saints des Gaules avaient ainsi coutume de choisir eux-memes le lieu
de leur sepulture. Dans le pays de Treguier, saint Renan ne s'etant pas
explique a cet egard avant sa mort, ses disciples deposerent son corps
sur un chariot attele de boeufs qu'ils laisserent aller librement, et
ils le mirent en terre a l'endroit ou les boeufs s'etaient arretes
d'eux-memes.

Saint Valery mourut le dimanche qui suivit le jour ou il avait marque
lui-meme le lit de son repos. Il fut fait selon sa volonte, et l'eveque
Berchund vint inhumer le corps du bienheureux.

L'histoire d'un saint ne finit point a la mort et a la sepulture. Elle
se continue d'ordinaire par la relation des miracles operes sur la tombe
du bienheureux. Nous avons vu que Guillaume le Batard fit promener la
chasse de saint Valery pour obtenir un vent favorable. Quatre-vingts ans
apres vivait un comte de Flandre nomme Arnould et surnomme le Pieux. Il
avait une grande foi en la vertu des saints et professait une veneration
particuliere pour le corps du bienheureux Valery. Il le fit bien voir,
car il vint avec son ost assieger la ville de Saint-Valery, massacra les
habitants et pilla l'abbaye afin de s'emparer des reliques du
bienheureux. Ils les emporta dans son comte avec les os de saint
Riquier, qu'il avait pris en meme temps, et il croyait s'etre assure
ainsi la protection divine, tant sa foi etait forte.

En ce temps-la, Hugues Capet etait comte de France. Un jour qu'il
s'etait endormi dans une grotte, deux personnages vetus de robes
blanches lui apparurent dans son sommeil.

"Je suis l'abbe de Saint-Valery, dit l'un d'eux. Avant de mourir, je
demeurais sur le rivage de la mer. Mes os, et ceux de saint Riquier, ici
present avec moi, ont ete ravis a leur tombe, et maintenant ils sont
captifs sur une terre etrangere, mais le temps est venu ou ils doivent
etre replaces dans les lieux ou nous avons vecu. Quand Dieu m'aura
depose dans mon ancienne tombe, je te predis que tu reviendras roi, et
que ta race portera la couronne pendant plus de sept siecles."

Il dit et s'evanouit avec son compagnon. Le comte Hugues redemanda les
precieuses reliques a Arnould le Pieux afin de les rendre a l'abbaye de
Saint-Valery et de devenir roi.

La promesse du bienheureux s'accomplit. Mais certains auteurs croient
que cette prophetie a ete inventee apres l'evenement.

Pour achever de peindre ce tableau gothique, j'aurais encore beaucoup
d'autres merveilles a rapporter. Mais il est temps de me rappeler que je
ne suis point un hagiographe. Si j'ai, sous les vieux ormes du cap
Cornu, dessine de mon mieux la figure du grand apotre du Vimeu, c'est
que cette figure ressemble, dans ses traits essentiels, a celle de tous
les vieux evangelisateurs des Gaules. Par la, elle merite d'etre
consideree avec attention par tous ceux qui s'interessent a l'histoire
de notre pays.

Religieux et colons, ils ont petri de leurs rudes mains et la terre ou
nous vivons, et les ames de ses anciens habitants; ils ont creuse dans
le sol de la France une indestructible empreinte. Il n'est pas
indifferent pour nous que ces hommes apostoliques aient existe. Nous
leur devons quelque chose. Il reste dans le patrimoine de chacun de nous
quelques parcelles des biens qu'ils ont legues a nos peres. Ils ont
lutte contre la barbarie avec une energie feroce. Ils ont defriche la
terre; ils ont apporte a nos aieux sauvages les premiers arts de la vie
et de hautes esperances.

"Mais, helas! direz-vous, ils ont tue les petits genies des bois et des
montagnes. Le bon saint Valery a fait mourir la nymphe de la fontaine.
C'est pitie.--Oui, ce serait une grande pitie. Mais cessez de vous
attrister. Je vous le dis tout bas: ces pieux personnages n'ont pas fait
perir le moindre petit dieu. Saint Valery n'a pas tue de nymphe, et les
doux demons qu'il chassait d'un arbre entraient dans un autre. Les
genies, les nymphes et les fees se cachent quelquefois, mais ils ne
meurent jamais. Ils defient le goupillon des saints."

Je lis dans un gros livre que, apres la mort de saint Valery, les
habitants de la baie de la Somme retomberent dans l'idolatrie. Ils
avaient revu les dames mysterieuses des sources, et ils etaient revenus
a leurs premieres amours. Tant qu'il y aura des bois, des pres, des
montagnes, des lacs et des rivieres, tant que les blanches vapeurs du
matin s'eleveront au-dessus des ruisseaux, il y aura des nymphes, des
dryades; il y aura des fees. Elles sont la beaute du monde: c'est
pourquoi elles ne periront jamais.

Voyez, la nuit tombe sur les toits. Un charme paisible, triste et
delicieux, enveloppe les choses et les ames. Des formes pales flottent
dans la clarte de la lune. Ce sont les nymphes qui viennent danser en
choeur et chanter des chansons d'amour autour de la tombe du bon saint
Valery.

Saint-Valery-sur-Somme, 14 aout.

Nous sommes ici dans un pays rude. La mer y est jaunatre; c'est a peine
si parfois elle bleuit au loin, vers le large. La cote, toute boisee,
est d'un vert sombre. Le ciel est gris et pluvieux. L'eau n'a pas de
sourires et le vent n'a pas de caresses. Cette baie ou le vent du nord
entre avec les goelettes norvegiennes chargees de planches et de fers
bruts, Saint-Valery, ne plait point aux etrangers. Et c'est aussi pour
cela qu'on l'aime. On y a la mer et les marins; on y voit tout le
mouvement d'un petit port de commerce et d'une baie poissonneuse. On y
vit au milieu des pecheurs. Ce sont de brave gens, des coeurs simples.
Ils habitent le quartier de Cour gain. C'est le bien nomme, disent les
gens du pays, car ceux qui y vivent gagnent peu. Le Courgain s'etend
derriere la rue de la Ferte, sur une rampe assez rude. Des maisonnettes,
qui auraient l'air de joujoux si elles etaient plus fraiches, se
pressent les unes contre les autres, sans doute pour n'etre point
emportees par le vent. La, on voit a toutes les portes de jolies tetes
barbouillees d'enfants, et ca et la, au soleil, un vieillard qui
raccommode un chalut, ou une femme qui coud a la fenetre derriere un pot
de geranium. Cette population, me dit-on, souffre beaucoup en ce moment.

Elle est ruinee par les pecheries etrangeres, qui jettent en abondance
le poisson sur nos marches. Ces simples n'ont pas, pour le combat de la
vie, d'autres armes que leur barque et leur filet. Ce sont de grands
enfants qui connaissent les ruses des poissons et ne connaissent point
celles des hommes. En les voyant, on est pris de sympathie et d'amitie
pour eux. La vie les use comme le temps use les pierres, sans toucher au
coeur. La vieillesse meme ne les rend point avares. Ils s'aident les uns
les autres. Ce sont les seuls pauvres qui ne s'evitent point entre eux.
Justement je vois passer sous ma fenetre un ancien du pays. Il ressemble
au pere Corot. Il est propre; il porte un petit anneau d'or a l'oreille.
Le sel de la mer a tanne sa peau; le poids du chalut a courbe son
echine.

A sa vue, je ne puis me defendre d'un souvenir. Je me repete a moi-meme
l'epitaphe qu'une poetesse grecque fit, au temps des Muses, pour un
pauvre pecheur de Lesbos. Elle est composee de peu de mots. Le style
austere et pur des vers en atteste l'antique origine. Je traduis
litteralement ce distique funeraire:

"Ici est la tombe du pecheur Pelagon. On y a grave une nasse et un
filet, monuments d'une dure vie."

Ainsi parle dans sa pitie sereine cette Muse grecque, qui ne pleure pas,
parce que les larmes souilleraient sa beaute. Le vieux Pelagon jetait
ses filets au pied des blancs promontoires. Il avait vu, dans ses rudes
travaux, le vieillard des mers, le terrible Protee s'elever comme un
nuage du sein des vagues. Il avait peut-etre entendu les sirenes chanter
dans la mer bleue. La Manche n'a point de sirenes sur ses sables
dangereux. Le blanc Protee n'erre point au pied des falaises a pic. Mais
le vieux loup de mer, qui passe en ce moment sur le quai, a vu les ames
des naufrages voler comme des mouettes a la pointe des lames; il a vu
sur la terre des feux celestes, et peut-etre que Notre-Dame-de-Bon-Secours
s'est montree a lui dans la brume de l'Ocean. Helas! a travers combien de
fatigues le ciel lui a souri! Aujourd'hui, comme au temps de Sapho, la
barque et le chalut sont les monuments d'une dure vie.

Hier, un enfant de onze ans s'est noye dans la baie. Il etait originaire
de Cayeux. Cayeux est un port de peche a trois lieues de Saint-Valery.
Ce port est sans abri contre les vents de l'ouest et du nord-ouest, qui
amenaient autrefois dans les rues tant de sable qu'on y enfoncait
jusqu'aux genoux. Aujourd'hui les galets que la mer a amonceles forment
une digue naturelle et protegent les maisons, ainsi qu'une partie des
champs. C'est la que le bon saint Valery faillit mourir de fatigue et de
froid quand il frappa a la porte de la maison ou un pretre se chauffait
en compagnie d'un juge. La vie n'y est aisee pour personne. La pauvre
famille dont je parle y souffrit cruellement. Plusieurs enfants
moururent. Un d'eux, par un hasard inconcevable, se noya dans un baquet.
Quand le pere et la mere vinrent s'etablir a Saint-Valery, de neuf
enfants qu'ils avaient eus, il ne leur restait que le fils qui est mort
hier et un aine appele sous les drapeaux. La mere, entetee dans le
malheur et donnant a l'avenir la figure sombre du passe, repetait tous
les jours avec epouvante:

"Je sais que celui-ci se noiera comme les autres."

De tels accidents sont rares a Saint-Valery. La baie et les bancs de
sable prennent par an a peine une ou deux victimes. Pourtant la pauvre
mere pleurait tous les jours son fils par avance.

Vendredi, a quatre heures, il partit seul en barque, bien que ses
parents le lui eussent defendu. Il se noya par un clair soleil, dans une
mer calme, en vue de la maison ou il avait ete nourri et ou l'attendait
sa mere. La maree ramena a la cote sa barque et ses vetements. Pendant
huit heures, ses parents resterent les yeux fixes sur cette eau
tranquille qui recouvrait le cadavre de leur fils. Enfin, au milieu de
la nuit, la mer s'etant retiree, quinze ou vingt pecheurs s'en allerent
avec des lanternes, par les sables, chercher le corps. Ils le trouverent
dans un trou. Les crabes avaient deja devore une oreille et attaque la
joue.

On a porte aujourd'hui le petit cercueil sous un drap blanc, dans la
vieille eglise qui domine la mer. Les femmes de Cayeux, avec les parents
de l'enfant defunt, tenaient la tete du cortege; elles portaient la
pelisse noire, commune autrefois a toutes les femmes de la Picardie et
des Flandres. Elles ressemblaient ainsi, sur le chemin montueux de
l'eglise, aux saintes femmes que peignaient les maitres flamands, au
pied du Calvaire, en prenant leurs modeles sous leurs yeux. Les grandes
pelisses ont passe par heritage des meres aux filles, et quelques-unes
ont vu peut-etre d'un siecle d'humbles douleurs. Les jeunes Valericaines
dedaignent aujourd'hui ce vetement traditionnel. Elles portent, aux
grands jours de la vie, des chapeaux a la mode de Paris et se croient
"braves" avec des mantelets garnis de jais, sur lesquels elles croisent
leurs mains rouges.

Le cortege entra sous le vieux porche et l'office des morts commenca.
Derriere le cercueil, au poele blanc dont les cordons etaient tenus par
quatre petits garcons, raidement habilles de gros drap noir, le pere et
la mere se tenaient par le bras. L'homme ne pleurait plus. Mais on
voyait que les larmes avaient coule longtemps sur le cuir fauve de ses
joues. La tete renversee, il sanglotait. Les sanglots secouaient son
long collier de barbe brise et ses hautes epaules. Ils donnaient a sa
bouche un faux air de sourire, horrible a voir.

Cependant il se balancait ainsi qu'un homme ivre, et il melait aux
chants des psaumes et aux prieres de l'officiant une plainte lente,
reguliere et douce, comme l'air d'une de ces chansons avec lesquelles on
endort les petits enfants. Ce n'etait qu'un murmure, et l'eglise en
etait pleine! Mais elle, la mere! debout, immobile, muette dans sa
pelisse antique, elle tenait son capuchon baisse au-dessous de sa
bouche, et sous ce voile elle amassait sa douleur.

Quand l'absoute fut donnee, le cortege s'achemina vers Cayeux. C'est la,
sous le vent de mer, qu'ils veulent que leur enfant repose. Croient-ils
que cette terre, si dure aux vivants, sera douce aux morts? Ou plutot
n'est-ce pas qu'ils gardent un tendre amour pour le rude pays ou ils
sont nes et auquel ils portent aujourd'hui ce qu'ils avaient de plus
cher? Nous vimes la petite troupe disparaitre lentement sur le chemin
pierreux. Jamais, pour ma part, je n'avais contemple un si grand
spectacle. C'est qu'il n'y a rien de plus grand au monde que la douleur.
Dans les villes, elle se cache. Aujourd'hui, je l'ai vue au soleil, sur
une colline qui ressemblait au calvaire.

Ce dimanche les rues sont pavoisees. C'est la fete de la ville. De
grandes affiches jaunes annoncent que des regates seront donnees sous le
patronage du Yacht-Club de France. Les bateaux de Saint-Valery, de
Cayeux courront. Des tribunes ornees des ecussons des villes rivales
s'elevent sur le quai. Les habitants de la ville, de noir vetus, s'y
groupent autour de leurs officiers municipaux. A onze heures et demie,
un coup de canon annonce que la fete nautique commence. Au-dessus de la
piece, un blanc flocon de fumee s'eleve tout droit dans l'air
tranquille. On craint que les voiles manquent de vent. Mais, peu a peu,
tandis que manoeuvrent les yachts et les clippers, une jolie brise
"nord-oua" s'eleve et les bateaux de peche de Saint-Valery et du Crotoy
se mettent en ligne par un temps favorable. Ce sont de bons marcheurs.
Tous les jours ils sortent a la mer descendante. Ils vont trainer leur
chalut sur les bancs qu'on voit emerger au loin a mesure que l'eau
baisse et qui forment alors des ilots jaunes dans la mer verte ou bleue.
Ils pechent la crevette grise qu'on trouve en abondance sur ces bancs
entre la pointe du Hourdel et les dunes de Saint-Quentin. Ces petits
bateaux animent la baie; ils en sont la vie, partant la joie. Le flot
les ramene. C'est plaisir d'epier de loin leurs voiles grises, blanches
ou noires, quand ils reviennent ensemble comme une compagnie d'oiseaux.

16-18 aout.

On a distribue aujourd'hui les prix aux filles de l'ecole. A la sortie,
nous essuyons un grain. Les couronnes de lauriers et de chenes
deteignent, a la pluie, sur le front et sur les joues des fillettes, qui
deviennent horriblement livides. Elles communiquent par des baisers ce
teint a leurs parents attendris. Tout le monde est vert.

Il y a pour les filles, a Saint-Valery, deux ecoles communales dirigees
par les soeurs de la Providence. Les Augustines tiennent, dans la ville,
un pensionnat libre. Il n'y a point d'ecole laique de filles.

Par contre, il n'y a pas d'ecole religieuse de garcons. Les deux ecoles
communales de garcons ont ete laicisees dernierement. Les freres n'ont
point ouvert d'ecole libre. Ils se sont retires de la ville, decevant
ainsi, dans ses secretes esperances, la municipalite qui se flattait, en
appelant un instituteur laique, de faire naitre une feconde emulation
entre l'enseignement municipal et l'enseignement libre.

Quant a l'obligation legale, elle n'a pas eu ici de resultats pratiques.
La misere est une grande force. Que peut la loi contre elle? Comment
empecher des gamins qui meurent de faim de voler des pommes de terre au
lieu d'apprendre a lire? J'ai vu discuter au Senat la loi d'obligation.
Le debat etait solennel. Il en sortit une grande loi. Mais je vois ici
combien il est difficile de soumettre a cette loi de petits malheureux
qui n'ont pas une culotte a mettre pour aller a l'ecole.

Le soin genereux que nous prenons aujourd'hui d'instruire l'enfance
n'etait pas aussi etranger a l'esprit de nos peres qu'on le croit
communement. Je viens d'en trouver une nouvelle preuve dans le registre
manuscrit des lettres et ordonnances concernant la ville de
Saint-Valery, qui est conserve aujourd'hui a la mairie et que M. Vanier,
conseiller municipal, m'a communique. On lit dans ce registre une lettre
que le cardinal de Bourbon, gouverneur du Vimeu, ecrivit vers 1536, a
ses "chers et bien ames" le maire et les echevins de Saint-Valery,
touchant es "escolles" de la ville. Il leur rappelle qu'il entend garder
"le droit de l'escollatre" qui lui appartient. Il veut que les ecoles
soient pourvues "d'ung homme de bien et bonnes lettres". Et il n'a pas
d'autre exigence. Si le personnage que l'echevinage lui propose "est
suffisant", i l'agree. "Car, ajoute-t-il, je desire merveilleusement que
vos enfants soient bien instruictz, car c'est le bien de vostre chose
publique."

Ce registre que j'ai sous les yeux, et qui embrasse la premiere moitie
du XVIe siecle, contient aussi, a la date de 1533, une bien curieuse
ordonnance relative "au peche d'adultere". Je vais la transcrire tout au
long. Mais il faut d'abord rappeler que Saint-Valery etait au XVIe
siecle un port de cabotage tres important. Si la ville avait ete vingt
fois ruinee par les guerres, la baie etait une source de biens. A cette
epoque ou la navigation naissante, deja hardie, grace a la decouverte de
la boussole, et le commerce dans son premier essor, faisaient affluer la
richesse sur nos cotes, on pouvait dire que la mer etait d'or. Devenus
riches, les habitants de Saint-Valery eurent hate de jouir, et ils
etalerent un luxe inconnu aux braves gens qui avaient defendu jadis leur
forteresse contre les Anglais. Les dames porterent des etoffes et des
fourrures venues des Indes ou de l"Amerique, des soies, des laines
magnifiques. Ainsi parees, on les trouva plus jolies. On les aima
beaucoup; elles se laisserent aimer. Aussi les moeurs devinrent tres
relachees dans cette ville aujourd'hui simple, rude et modeste. C'est
pourquoi la municipalite rendit en 1533 l'ordonnance suivante dont le
lecteur entendra sans trop de peine, je le crois, le vieux francais,
encore qu'un peu picard.

Je reproduis fidelement le texte original, tel que je le lis sur le
registre qui m'a ete gracieusement communique:

"Considerant la justice tant ecclesiastique que temporelle, que Nostre
Seigneur Jesucrist est journellement offense en ceste paroisse de
plusieurs crimes et enormes vices qui se y perpetrent et principalement
au peche d'adultere par plusieurs personnes hommes et femmes maries qui
sont tous publicques et manifestes. Pour lesquelz crimes et villains
peches sommes appertement menaches de l'ire de Dieu, a este advise et
conclud tant de monseigneur l'official que par les bailly et maieur de
ceste ville quil sera faicte deffense generale tant en l'eglise que es
lieux publicquez que nulz hommes ne femmes maries ne aient plus a
commetre adultere a paine de estre mis en une brincqueballe qui sera
faicte et mise sur ung des flos de ceste ville et illec tombez et
plonges testes et corps. Assavoir pour la premiere fois que il sera
trouve et sceu que ilz auront adultere ou pourront estre trouvez en lieu
suspect de tel vice, par trois fois dedens ledit flos et de soixante
sols parisis d'amende pour estre donnee pour Dieu aux povres et aux
denuntiateurs et accusateurs de telz crimez. Et pour la seconde fois de
estre fustiguez par les carfours de ceste ville par la main du bourreau
et banys de ladicte ville et paroisse e leurs biens confisques, esperant
que moiennant telles pugnitions l'ire de Dieu Notre Seigneur sera
apaisee."

Il est peut-etre utile de dire ce que c'est que cette brincqueballe sur
laquelle on mettait les victimes des passions de l'amour. Une
brincqueballe est, en langage picard, le levier qui sert sur les navires
a faire jouer le piston de la pompe. Quant aux "flots" de la ville, ce
sont de grandes citernes. Les magistrats valericains punissaient par
l'eau ces memes "peches" que Dante vit chaties dans l'enfer par le
souffle du vent. Le flot dans lequel on trempait les pecheurs charnels
se voit encore proche la porte Guillaume. Il vient d'etre mis a sec. La
municipalite a decide que ce flot serait conserve comme monument
historique.

La fete communale du 15 aout a amene ici quelques forains qui campent
sur la petite place des Pilotes. Des somnambules et des tireuses de
cartes ont detele leur voiture garnie d'un lit blanc. La femme sauvage
est venue aussi. Une peinture deployee le long de la baraque la
represente devorant la chair palpitante d'un homme blanc. En realite la
femme sauvage est une pauvre fille qu'on a ciree comme une botte et qui
garde, sous le cirage, un air de candeur et d'innocence. Elle a des yeux
bleus d'une inalterable douceur. Elle est la vivante image de la
faiblesse, de la souffrance paisible et de la resignation, et c'est elle
qui fait la femme anthropophage! Voila un grand exemple du desordre qui
regne sur cette terre.

L'orgue des chevaux de bois ronfle toute la soiree sur la place des
Pilotes, et mele au bruit des lames qui brisent des airs de bals de
barriere. Les chevaux, assieges par de jolies demoiselles de Paris, et
par des petits pecheurs deguenilles, tournent sans repit.

J'ai longtemps medite sur les chevaux de bois. Je voudrais les etudier
methodiquement. Mais la grandeur du sujet m'effraie. Et j'y decouvre
d'abord une grande difficulte. Si l'on s'efforce de definir les diverses
sensations qui affectent douloureusement l'organisme humain on peut
esperer d'y reussir. Quand nous disons par exemple qu'une douleur est
aigue ou qu'elle est sourde, qu'elle est lancinante ou fulgurante, nous
nous faisons entendre assez bien. On eprouve au contraire un
insurmontable embarras a representer par des mots les sensations
agreables; celles memes qui, resultant du jeu regulier des organes, sont
usuelles et frequentes, echappent aux approximations du langage
articule. Dire que ces sensations sont vives ou qu'elles sont douces,
c'est ne rien dire; les termes, fort usites, de delices et de
transports, sont vagues. Il parait donc qu'au physique le plaisir est
plus indistinct que la douleur. Pour cette raison sans doute, je
desespere de rendre tres sensible, par le seul moyen du discours, le
plaisir que procurent les chevaux de bois. Il est certain, toutefois,
que ce plaisir est grand. De leur cercle mouvant jaillissent des cris de
volupte qui percent le bruit de l'orgue et des trombones. Et apres
quelques tours de la machine ce ne sont que regards noyes, levres
humides, tetes pamees. Les jeunes femmes y prennent l'expression que la
statuaire antique donne aux Bacchantes. Et moins habiles a la volupte,
les petits enfants, roides et la joue empourpree, restent graves, en
proie a un dieu inconnu. Je ne parle point de ceux qui ont mal au coeur.
Il s'en trouve. Mais c'est un cas particulier. Je m'en tiens au general.
Grands et petits, ce qu'ils eprouvent est vaguement delicieux.

Sur le cheval de bois, sur la montagne russe, sur l'escarpolette, ils
sont remues, secoues, agites, tout leur etre resonne, la circulation est
activee; ils se sentent mieux vivre. Ils jouissent du jeu facile de
leurs organes, ils soupirent, ils expirent; des caresses invisibles, des
caresses interieures, les font tressaillir: ils sont heureux.

Le cheval de bois durera autant que l'humanite, parce qu'il repond a un
instinct profond de l'enfance et de la jeunesse, ce desir de mouvement,
ce besoin de vertige, cette secrete envie d'etre emporte, berce, ravi,
qu'on eprouve aux heures enfantines, aux heures virginales. Plus tard,
nous redoutons ces machines a mouvement; nous craignons que le moindre
choc ne ranime en nous des souffrances engourdies. Mais dans l'age divin
des chevaux de bois, toute secousse eveille une volupte.


Saint-Valery, 22 aout.

Aujourd'hui, j'ai vu celebrer de ma fenetre, sur le quai, l'humble fete
de la benediction d'un bateau. C'etait un petit canot de peche. Le
pavillon francais flottait a son mat. A bord, une table, couverte d'une
nappe blanche, portait un gateau, une bouteille de vin et des verres. Un
pretre, precede d'un bedeau, entra dans l'embarcation pour la benir. Un
chantre et un enfant de choeur y prirent place apres lui, ainsi que le
patron de la barque et sa femme. Ces deux bonnes gens gardaient, dans
leurs pauvres vetements de fete, une raideur simple et une gravite
naive. Ils n'etaient plus jeunes ni l'un ni l'autre. Brunis et durcis
dans le travail, ils rappelaient, par la rude simplicite de leur
attitude, les statues des vieux ages. Le pretre prit, sur un plateau que
lui presenta l'enfant de choeur, une poignee de sel et de ble, et il la
sema dans la barque afin d'y semer en meme temps la force et
l'abondance. Puis il trempa dans l'eau benite un rameau de buis, image
du rameau que la colombe apporta dans l'arche, aspergea la barque, et,
la nommant par son nom, la benit.

Le chantre entonna alors le Te Deum. Il chanta ensuite le psaume cent
six et l'Ave maris stella. Quand il eut fini, la femme du pecheur coupa
le gateau qui avait ete beni en meme temps que la barque; elle versa du
vins dans les verres et offrit a boire et a manger au pretre ainsi qu'a
tous les assistants.

Il est d'usage, lors de la benediction des grands bateaux, de casser sur
l'etrave une bouteille pleine. Cet usage n'est pas suivi par les pauvres
patrons des petits canots de peche. Ils disent qu'il vaut mieux boire le
vin que de le perdre. J'ai demande a un vieux marin ce que signifiait
cette bouteille cassee. Il m'a repondu en riant que l'etrave glisse
mieux dans la mer quand elle a ete d'abord bien arrosee. Puis, reprenant
sa gravite ordinaire, il a ajoute:

"C'est mauvais signe quand la bouteille ne se brise pas. Il y a dix ans,
j'ai vu benir un grand bateau. La bouteille glissa sur l'etrave et ne se
cassa pas. Le bateau se perdit a son premier voyage."

Et pourquoi casse-t-on une bouteille avant de lancer un bateau a la mer?
Pourquoi? Pour la raison qui fit que Polycrate jeta son anneau a la mer,
pour faire la part du malheur. On dit au malheur: "Je te donne ceci. Il
faut t'en contenter. Prends mon vin et ne me prends plus rien." C'est
ainsi que les Juifs fideles aux coutumes antiques brisent une tasse
quand ils se marient. La bouteille cassee, c'est une ruse d'enfant et de
sauvage, c'est la malice du pauvre homme qui veut jouer au plus fin avec
la destinee.


Eu, 23 aout.

Du haut de la colline de Saint-Laurent, nous decouvrons la ville d'Eu,
paisiblement couchee dans le creux d'un vallon. Elle est charmante ainsi
avec ses toits pointus, ses rues tortueuses et le clocher en charpente
de son elegante eglise. Nous la contemplons dans une sorte de
ravissement. C'est qu'aussi la vue a vol d'oiseau d'une jolie ville est
un spectacle aimable et touchant, ou l'ame se plait. Des pensees
humaines montent avec la fumee des toits. Il y en a de tristes, il y en
a de gaies; elles se melent pour inspirer toutes ensemble une tristesse
souriante, plus douce que la gaiete. On songe:

"Ces maisons, si petites au soleil que je puis les cacher toutes en
etendant seulement la main, ont pourtant abrite des siecles d'amour et
de haine, de plaisir et de souffrances. Elles gardent des secrets
terribles, elles en savent long sur la vie et la mort. Elles nous
diraient des choses a pleurer et a rire, si les pierres parlaient. Mais
les pierres parlent a ceux qui savent les entendre. La petite ville dit
aux voyageurs qui la contemplent du haut de la colline:

"Voyez; je suis vieille, mais je suis belle; mes enfants pieux ont brode
sur ma robe des tours, des clochers, des pignons denteles et des
beffrois. Je suis une bonne mere; j'enseigne le travail et tous les arts
de la paix. Je nourris mes enfants dans mes bras. Puis, leur tache
faite, ils vont, les uns apres les autres, dormir a mes pieds, sous
cette herbe ou paissent les moutons. Ils passent; mais je reste pour
garder leur souvenir. Je suis leur memoire. C'est pourquoi ils me
doivent tout, car l'homme n'est l'homme que parce qu'il se souvient. Mon
manteau a ete dechire et mon sein perce dans les guerres. J'ai recu des
blessures qu'on disait mortelles. Mais j'ai vecu parce que j'ai espere.
Apprenez de moi cette sainte esperance qui sauve la patrie. Pensez en
moi pour penser au dela de vous-memes. Regardez cette fontaine, cet
hopital, ce marche que les peres ont legues a leurs fils. Travaillez
pour vos enfants comme vos aieux ont travaille pour vous. Chacune de mes
pierres vous apporte un bienfait et vous enseigne un devoir. Voyez ma
cathedrale, voyez ma maison commune, voyez mon Hotel-Dieu et venerez le
passe. Mais songez a l'avenir. Vos fils sauront quels joyaux vous aurez
enchasses a votre tour dans ma robe de pierre."

Mais, pendant que j'ecoute parler la ville, nos chevaux descendent la
rampe de la colline, et voici que notre break traverse la grande rue au
milieu du silence et de la solitude. On dirait que la ville d'Eu dort
depuis cent ans. L'hotel ou nous descendons a eteint ses fourneaux. En
demandant a dejeuner au malheureux aubergiste, nous l'embarrassons
visiblement.

Aussi bien la ville d'Eu a-t-elle peu d'attraits pour retenir les
visiteurs, aujourd'hui que le chateau et le parc sont fermes. On ne se
promene plus sous les hetres plantes pour les Guises. Le parc, autrefois
ouvert au public les jeudis et les dimanches, est interdit a tous les
promeneurs. On ne visite plus le chateau. Il faut se contenter d'en voir
la facade, a travers la grille de la cour. Cette facade, de brique et de
pierre, ne doit qu'a la hauteur de ses toits son aspect monumental. Elle
est plate, lourde et vulgaire. Ainsi la concut Fontaine, qui restaura le
chateau pour le duc d'Orleans en 1821.

Fontaine avait d'ordinaire peu de respect pour les oeuvres des vieux
maitres macons. Il jugea que les facades du chateau d'Eu etaient faites
sans methode et, comme il le dit lui-meme, il les rectifia. Il les
rectifia si bien que le chateau a maintenant l'air d'une caserne.

Nos gouts sont bien changes depuis le temps de Percier et de Fontaine.
Un chateau n'est jamais assez vieux pour nous, mais l'architecte n'a pas
moins d'occasions que jadis de pratiquer son art funeste. Autrefois, il
demolissait pour rajeunir; maintenant, il demolit pour vieillir. On
remet le monument dans l'etat ou il etait a son origine. On fait mieux:
on le remet dans l'etat ou il aurait du etre.

C'est une question de savoir si Viollet-le-Duc et ses disciples n'ont
point accumule plus de ruines en un petit nombre d'annees, par art et
methode, que n'avaient fait, par haine ou mepris, durant plusieurs
siecles, les princes et les peuples, degoutes a l'envi des vestiges d'un
passe qui leur semblait barbare. C'est une question de savoir si nos
eglises du moyen age n'eurent pas a souffrir aussi cruellement du zele
indiscret des nouveaux architectes que de cette longue indifference qui
les laissait vieillir tranquilles. Viollet-le-Duc obeissait a une idee
vraiment inhumaine quand il se proposait de ramener un chateau ou une
cathedrale a un plan primitif qui avait ete modifie dans le cours des
ages ou qui, le plus souvent, n'avait jamais ete suivi. L'effort en
etait cruel. Il allait jusqu'a sacrifier des oeuvres venerables et
charmantes et a transformer, comme a Notre-Dame de Paris, la cathedrale
vivante en cathedrale abstraite. Une telle entreprise est en horreur a
quiconque sent avec amour la nature et la vie. Un monument ancien est
rarement d'un meme style dans toutes ses parties. Il a vecu, et tant
qu'il a vecu il s'est transforme. Car le changement est la condition
essentielle de la vie. Chaque age l'a marque de son empreinte. C'est un
livre sur lequel chaque generation a ecrit une page. Il ne faut alterer
aucune de ces pages. Elles ne sont pas de la meme ecriture parce
qu'elles ne sont pas de la meme main. Il est d'une fausse science et
d'un mauvais gout de vouloir les ramener a un meme type. Ce sont des
temoignages divers, mais egalement veridiques.

Il y a plus d'harmonies dans l'art que n'en concoit la philosophie des
architectes restaurateurs. Sur la facade laterale d'une eglise, entre
les grands bonnets d'eveque de deux vieux arcs en tiers-point, un
portique de la Renaissance dresse elegamment les ordres de Vitruve et
s'accompagne d'anges graciles, aux tuniques legeres. Cela fait une belle
harmonie. Sous une corniche de fraisiers et d'orties, tailles au temps
de saint Louis, une petite porte Louis XV etale ses rocailles frivoles
et ses coquilles, devenues austeres avec l'age. Cela encore fait une
belle harmonie. Une nef magnifique du XIVe siecle est lestement enjambee
par un jube charmant de l'epoque des Valois; a une branche du transept,
sous la pluie de pierreries d'une verriere du premier age, un autel de
la decadence hausse ses colonnes torses de marbre rouge ou courent des
pampres d'or, ce sont la des harmonies. Et quoi de plus harmonieux que
ces tombeaux de tous les styles et de toutes les epoques, multipliant
les images et les symboles sous une de ces voutes qui tiennent de la
geometrie, dont elles procedent, une beaute absolue.

Je me rappelle avoir vu sur un des bas-cotes de Notre-Dame de Bordeaux
un contrefort qui, par la masse et les dispositions generales, ne
differe pas beaucoup des contreforts plus anciens qui l'environnent.
Mais pour le style et l'ornementation, il est tout a fait singulier. Il
n'a ni ces pinacles, ni ces clochetons, ni ces longues et etroites
arcades aveugles qui amincissent et allegent les contreforts voisins. Il
est decore, celui-la, de deux ordres renouveles de l'antique, de
medaillons, de vases. Ainsi l'a concu un contemporain de Pierre
Chambiges et de Jean Goujon, qui se trouvait conducteur des travaux de
Notre-Dame au moment ou un des arcs primitifs se rompit. Cet ouvrier,
qui avait plus de simplicite que nos architectes, ne songea pas, comme
ils l'eussent fait, a travailler dans le vieux style perdu; il ne tenta
point un pastiche savant. Il suivit son genie et son temps. En quoi il
fut bien avise. Il n'etait guere capable de travailler dans le gout des
macons du XIVe siecle. Plus instruit, il n'aurait produit qu'une
insignifiante et douteuse copie. Son heureuse ignorance l'obligea a
avoir de l'invention. Il concut une sorte d'edicule, temple ou tombeau,
un petit chef-d'oeuvre tout empreint de l'esprit de la Renaissance
francaise. Il ajouta ainsi a la vieille cathedrale un detail exquis,
sans nuire a l'ensemble. Ce macon inconnu etait mieux dans la verite que
Viollet-le-Duc et son ecole. C'est miracle que, de nos jours, un
architecte tres instruit n'ait pas jete bas ce contrefort de la
Renaissance pour le remplacer par un contrefort du XIVe siecle.

L'amour de la regularite a pousse nos architectes a des actes de
vandalisme furieux. J'ai trouve a Bordeaux meme, sous une porte cochere,
deux chapiteaux a figures qui y servaient de bornes. On m'expliqua
qu'ils venaient du cloitre de *** et que l'architecte charge de
restaurer ce cloitre les avait fait sauter pour cette raison que l'un
etait du XIe siecle et l'autre du XIIIe, ce qui n'etait point tolerable,
le cloitre datant du XIIe, et devant y etre severement ramene. En raison
de quoi l'architecte les remplaca par deux chapiteaux du XIIe. Cela
s'appelle un faux. Tout faux est haissable.

Ingenieux a detruire, les disciples de Viollet-le-Duc ne se contentent
pas de detruire ce qui n'est pas de l'epoque adoptee par eux. Ils
remplacent les vieilles pierres noires par des blanches, sans raison,
sans pretexte. Ils substituent des copies neuves aux motifs originaux.
Cela encore, je ne le leur pardonne pas; c'est pour moi une douleur de
voir perir la plus humble pierre d'un vieux monument. Si meme c'est un
pauvre macon tres rude et malhabile qui l'a degrossie, cette pierre fut
achevee par le plus puissant des sculpteurs, le temps. Il n'a ni ciseau,
ni maillet: il a pour outils la pluie, le clair de lune et le vent du
nord. Il termine merveilleusement le travail des praticiens. Ce qu'il
ajoute ne se peut definir et vaut infiniment.

Didron, qui aima les vieilles pierres, inscrivit peu de temps avant sa
mort, sur l'album d'un ami, ce precepte sage et meprise: "En fait de
monuments anciens, il vaut mieux consolider que reparer, mieux reparer
que restaurer, mieux restaurer qu'embellir; en aucun cas, il ne faut
ajouter ni retrancher."

Cela est bien dit. Et si les architectes se bornaient a consolider les
vieux monuments et ne les refaisaient pas, ils meriteraient la
reconnaissance de tous les esprits respectueux des souvenirs du passe et
des monuments de l'histoire. Le Treport, 23 aout.

Nous sommes emerveilles de la beaute du spectacle. Nous avons devant
nous Mers et sa blanche falaise; a notre droite, des prairies aux pentes
desquelles paissent les boeufs et les moutons; a gauche, la mer, ou
glissent des barques dont les voiles sont nouees en festons. A nos
pieds, la jetee. Elle est couverte de la foule diversement coloree des
baigneurs et des baigneuses. Les berets rouges, blancs ou bleus, les
robes claires, les chapeaux de paille brillent au soleil. Tout cela a
des papillotements joyeux. Soudain, une exclamation bruyante s'eleve,
les chapeaux volent en l'air. C'est un torpilleur qui quitte le port,
franchit l'ecluse et gagne le large pour aller a Boulogne. Il en passe
trois, et c'est trois fois le meme enthousiasme. Trois fois on crie, on
salue; trois fois, les chapeaux, les mouchoirs, les ombrelles s'agitent.

Les torpilleurs sont populaires. Ils sont aimes sans doute parce qu'ils
ont l'air terrible, et qu'ils flattent cette douce esperance de carnage
qui sourit mollement au fond du coeur paisible des bourgeois. En verite,
ils ne sont pas jolis; ils ressemblent a une baleine, mais a une baleine
comme il n'y en a pas, a une baleine cuirassee, jetant une fumee noire
au lieu d'eau par les events.

Naguere, en voyant un torpilleur qui mouillait dans les eaux de la
Seine, a la hauteur du quai d'Orsay, M. Renan souhaitait qu'on donnat le
commandement des torpilleurs non a des marins, mais a des savants et a
des philosophes, qui pussent y mediter les verites eternelles en
attendant le moment de sauter en l'air. L'existence de ces hommes
extraordinaires eut concilie l'inconciliable. Soldats contemplatifs, ils
eussent satisfait l'ideal par leur vie et le reel par leur mort. C'est
une excellente idee, mais qui n'entrera pas facilement dans la tete d'un
ministre de la marine. Et je crains aussi que les philosophes ne soient
pas tentes excessivement d'entrer, comme Jonas, dans ces
vaisseaux-poissons.




IV

NOTRE-DAME DE LIESSE


Saint-Thomas, 11 aout.

Ce coin du Laonnais n'a pas de larges horizons. Mais le sol y fait des
plis gracieux et il est seme de bouquets d'arbres. Le petit chemin blanc
qui passe devant ma porte et se parfume de menthe en se creusant vers la
prairie humide s'en va, par les champs de trefle, d'avoine et de
betteraves, au bois ou le Petit Chaperon Rouge cueille encore la
noisette. On a plaisir a suivre chaque matin ce sentier etroit et
sinueux, si l'on pense que c'est assez de joie et de gloire en une
promenade que de visiter la reine des pres dans son humble majeste, et
de respirer le chevrefeuille qui suspend aux buissons ses guirlandes
parfumees.

Hier, j'ai trouve au milieu de ce sentier un petit herisson immobile et
tout en boule. Il etait blesse. Je le pris dans ma poche et le portai a
la maison, ou une goutte de lait le ranima. Il montra son groin noir,
qui a l'air d'etre taille dans une truffe. Il ouvrit les yeux, et j'eus
la faiblesse de me croire le bon Samaritain. Ce matin, mon ami courait
dans le jardin, flairant la terre humide, et toutes les piques de son
dos reluisaient. La rencontre d'un herisson; moins encore, un brin de
serpolet a l'oree d'un bois, une vieille epitaphe dans un cimetiere de
village, suffit a l'amusement de la journee d'un solitaire.

Nous avons ici un camp de Cesar et une petite montagne qu'un jour
Gargantua laissa tomber de sa hotte. Mais ce qu'il y a de plus
admirable, c'est un fau (fagus) tres grand et parfaitement rond, qui
donne des faines d'un gout delicieux, si j'en crois les paysans. Le
hetre de Domremy que hantaient les fees et ou les filles du village
suspendaient des guirlandes et des chapeaux de fleurs, n'etait ni plus
beau ni plus venerable. Je regrette le temps ou l'on rendait un culte
aux arbres et aux fontaines. J'aurais, en ce temps la, noue
precieusement aux branches de ce beau fau des statuettes de terre cuite
avec des bandelettes de laine, et peut-etre meme aurais-je su attacher
au tronc un tableau portant une epigramme votive en vers imites
d'Ausone. Ce hetre, illustre dans le pays, s'eleve sur la hauteur entre
Saint-Thomas et Saint-Erme, dont l'eglise est miserable et charmante
avec son mince clocher d'ardoises, sont toit rustique, son porche
renaissance, qui s'emiette a la pluie, et sa girouette ou l'on voit le
grand saint Antoine et son cochon finement decoupes. A l'interieur, dans
la nef tronquee et nue, sur un chapiteau roman, un oiseau becquetant une
grappe de raisin est reste comme l'unique temoin des jours ou l'eglise
de Saint-Erme s'elevait dans sa robe blanche au-dessus d'un peuple
fidele. Du XIe siecle au XVe, les eglises de Soissons, de Reims et de
Laon florissaient splendidement dans la Gaule chretienne, et si l'on
aime a vivre dans le passe, ce pays de Laon plait par d'antiques
souvenirs. Les pierres y parlent sous le mousse et sous la giroflee. A
une lieue d'ici, vers Soissons, est Corbeny, ou les rois de France, au
retour du sacre, venaient toucher les ecrouelles. A trois lieues au
nord, en terre de Picardie, on trouve Notre-Dame de Liesse, qui fut dans
l'ancienne France un lieu de pelerinage tres frequente.

Belleforest dit au premier tome de sa Cosmographie, publiee en 1575:

"Non loin de Laon est cette place tant renommee de Lyance ou Lyesse pour
le temple sacre de la glorieuse mere de notre Dieu, la Vierge Marie, le
pelerinage ancien de nos rois, et ou Dieu fait de grands miracles pour
l'amour et par les merites de celle qu'il a choisie pour sa mere."

On suit, pour aller d'ici a Liesse, une route crayeuse qui traverse une
plaine seche, semee de vieux moulins a vent aux ailes decharnees, et
coupee ca et la par des bouquets de bouleaux. Le vent courbe l'avoine
naine. Tandis que le cocher me montre du bout de son fouet l'horizon
plat et triste, et me conte l'histoire du meunier qui s'est pendu dans
son moulin et du percepteur assassine sur la route, nous voyons a notre
gauche, a travers un rideau d'arbres, le chateau de Marchais, bati sous
Charles IX par le cardinal de Lorraine. Encore deux kilometres a peine,
et nous rencontrons, sur notre droite, les trois ormes qui ombragent une
petite chapelle grillee et qu'on nomme les Trois-Chevaliers. Et tout de
suite les roues de la carriole resonnent sur le pave desert d'une rue de
village aux maisons basses a grands pignons. Nous sommes a Notre-Dame de
Liesse, autrefois si frequentee et maintenant delaissee et tombee dans
un morne abandon. Notre-Dame de Lourdes a fait grand tort a la dame de
Liesse comme a toutes les saintes Vierges de l'ancienne France. Cette
belle dame de Lourdes, avec son echarpe bleue, attire dans sa ville
d'eau tous les pelerins, et il n'est bruit que d'elle. Une dame pieuse,
qui regrette les vieux sanctuaires, me disait: "On ne peut le nier:
cette Vierge de Lourdes est obligeante, serviable, entendue, empressee,
je dirai meme obsequieuse. Elle se multiplie pour se rendre utile. Elle
guerit les malades, recommande les jeunes gens a leurs examens, fait des
mariages et vend du chocolat. Entre nous, je la trouve un peu
intrigante."

La Vierge de Liesse ne sait pas si bien faire ses affaires. Elle est
oubliee; cela s'apercoit tout de suite quand on entre dans la petite
ville endormie. On me dit qu'elle se reveillera le mois prochain, lors
des grands pelerinages; mais je vois bien qu'autrefois visitee par les
rois, elle n'attire plus, meme en ses grandes feeries, que quelques
bonnes dames de Reims, de Laon et Saint-Quentin.

Elle eut ses beaux jours. Tout passe; La Notre-Dame de Lourdes passera
comme elle. C'est une reflexion propre a consoler la Notre-Dame de
Liesse de son irremediable declin. La poussiere, une lente poussiere,
recouvre les petites boutiques voisines de l'eglise ou s'etalent, sous
des vitres ternes, des medailles, des images, des chapelets et des
scapulaires. Au XVe siecle, on vendait sous l'auvent de ces maisonnettes
de belles medailles de plomb ou d'etain a bordure ajouree, que les
bonnes gens cousaient a leur chapeau clabaud. Louis XI faisait comme
eux, et parmi les medailles qu'il portait a son bonnet, soyez sur qu'il
se trouvait celle de Notre-Dame de Liesse, a qui le pieux roi avait une
devotion singuliere.

Ce qu'il y a aujourd'hui de plus etrange dans ces boutiques, ce sont des
bouteilles fermees au chalumeau ou flottent dans de l'eau, suspendues a
des boules creuses par un fil de verre, les attributs de la Passion: la
croix, les clous, l'eponge de fiel, la lance, le sceptre de roseau, la
couronne d'epines, la sainte face, et le soleil qui se voila, et la lune
qui parut quand le mystere fut consomme. Ces petites pieces de verre
colore ont la naivete des jouets d'enfant. Ils amusent par l'idee qu'il
est des ames assez ingenues pour admirer une merveille si barbare.
L'eglise, dont il subsiste quelques parties du XVe siecle, est petite.
Le portail, surmonte d'une large fenetre cintree et d'un pignon flanque
de deux clochetons, a l'air assez avenant, et il suffit d'aimer les
vieilles pierres pour admirer sur les contreforts, des deux cotes de la
fenetre, deux heaumes sculptes, expressifs comme des visages avec leur
petit crane pointu, leur nez en bec d'oiseau, leur lippe narquoise et
leur enorme encolure. Mais ce ne sont la que des bagatelles, et l'on
voit bien que nous sommes en vacances.

En entrant dans l'eglise, le regard s'arrete sur un beau jube de la
Renaissance qui tend, dans la nef, son arche elegante de pierre blanche
et de marbre noir. Sur la balustrade de ce jube s'elevent quatre statues
peintes. Elles sont dans le gout affreux de la Restauration et
representent trois chevaliers, avec de superbes panaches, et une belle
demoiselle habillee a la turque. Ils sont tous quatre tres ridicules et
semblent jouer Zaire devant la duchesse d'Angouleme. Je vous dirai tout
a l'heure qui sont ces trois chevaliers et cette jeune musulmane. Qu'il
vous suffise de savoir pour le moment qu'ils rapporterent d'Egypte
l'image miraculeuse qu'on venere depuis lors dans l'eglise ou nous
sommes.

Il faut passer sous le jube pour voir la petite Vierge de Liesse assise
dans le choeur au-dessus de l'autel. C'est une Vierge noire. J'ai
toujours eu beaucoup de gout et de curiosite pour les Vierges noires,
qui sont toutes fort anciennes. Elles ont des manteaux en forme
d'abat-jour. Elles sont evasees et courtes. Cela tient a ce qu'elles
sont assises et qu'on les habille comme si elles etaient debout, et il y
a la un mepris touchant de la forme humaine. Les Grecs avaient aussi
leurs idoles noires. C'etait, comme les notres, des statues de bois
informes et prodigieuses. Ils en attribuaient l'origine a Dedale, et ils
veneraient ces rudes images noircies par le temps. Ils les couvraient
aussi de voiles precieux. Les cultes se ressemblent plus qu'on ne croit.
Si, par une operation magique, la vieille paysanne, que je vois ici
machant des prieres sous son capuchon de laine, etait transportee
subitement a Pessinonte, dans le sanctuaire releve et rendu aux mysteres
antiques, elle acheverait sans trop de surprise, au pied de la Bonne
Deesse, l'oraison commencee devant la Sainte Vierge. Il faut tout dire:
la veritable Vierge noire de Liesse fut brulee en 1793, et celle qui la
remplace n'est, a mon gre, ni assez naive ni assez antique. On assure
qu'un peu du bois de l'ancienne, tire du feu, a ete retrouve et mis dans
la nouvelle, et les devots peuvent en recevoir quelque consolation, car
ils estiment ce bois plus excellent que celui de l'arche de Noe. Mais
qui rendra la petite idole vetue d'un abat-jour a ceux qui estiment,
avec l'eveque Synesius, que toutes les antiquites sont venerables?

C'est au fond de l'eglise, a gauche, dans la sacristie batie sous Louis
XIII, qu'est le tresor, aujourd'hui bien appauvri, de Notre-Dame de
Liesse: des coeurs en vermeil, des montres avec la chaine, de ces
grosses montres d'argent qu'on appelle oignons, une pendule a sujet, des
batons et des bequilles, quelques vieilles croix d'honneur, un
hausse-col de capitaine, deux paires d'epaulettes. J'ai decouvert dans
un coin de la sacristie, avec attendrissement, une de ces bouteilles
dont nous parlions tout a l'heure, qui ont le goulot soude et dans
lesquelles nagent des emblemes en verroterie. Sans doute, la bonne femme
qui fit ce present a la Vierge noire, lui dit: "Pour votre petit,
madame!" Et, en effet, Notre-Dame de Liesse tient sur ses genoux un
enfant Jesus debout et les bras ouverts. Mais on chercherait en vain
dans ce pauvre tresor, ou l'araignee tend sa toile, le coeur d'or
apporte par l'abbesse de Jouarre, les villes d'argent apportees par les
cites de Bourges, de Reims, de Mezieres, d'Amiens, de Laon et de
Saint-Quentin, le navire de la municipalite de Dieppe, le bras d'argent
du capitaine de Hale, le navire d'Henriette de France, reine
d'Angleterre, et la mamelle d'or de la reine de Pologne. Ces dons
precieux ont disparu. Louis XIV fit fondre et envoyer a la Monnaie ce
qui restait, en 1690, du tresor de Notre-Dame de Liesse. Il fallait
sauver la patrie. Il fallait aussi la sauver en 1792. Les memes
necessites commandent les memes actes.

C'est en faisant des guerisons que la petite Notre-Dame noire du pays de
Laon s'etait surtout enrichie. Elle delivrait aussi les possedes. On
raconte qu'une femme de Vervins, nommee Nicole, qui donnait tous les
signes de la possession, fut conduite a Liesse et y eprouva un grand
soulagement. Mais son entiere delivrance, assure le chanoine Villette,
qui florissait a la fin du XVIIe siecle, ne fut achevee que plus tard,
dans l'eglise cathedrale de Laon, par les soins de l'eveque. Belzebuth
parut aux yeux de Monseigneur et lui fit un aveu qui dut lui couter:

"La Vierge Marie, lui dit-il en confidence, vient de m'enlever le
secours de vingt-six de mes compagnons en les faisant sortir du corps de
cette femme."

Notre-Dame de Liesse rendit au sire de Couci ses deux enfants qui
etaient perdus. C'est elle qui, invoquee par un larron qu'on pendait,
vint, de ses bras qui avaient porte Jesus, soutenir le malheureux
pendant les trois jours qu'il demeura attache a la potence. Mais je
crois bien me rappeler que ce miracle, mis en rimes par les trouveres,
est egalement attribue a Notre-Dame de Chartres. La Vierge de Liesse
faisait evader les prisonniers et mettait volontiers son pouvoir a
s'opposer a l'execution des arrets de justice. Je ne l'en blame pas; je
l'en loue, tout au contraire, tenant la grace meilleure que la justice.
Durant quatre ou cinq siecles, elle fut assiegee de solliciteurs. Les
pelerins, venus de toutes les parties du royaume, suppliaient, les mains
jointes, la belle dame de Liesse de ne point dormir tandis qu'ils lui
parlaient. Maintenant elle sommeille en paix dans son sanctuaire
deserte. Ne troublons point son repos et venerons en elle la foi,
l'esperance et la charite de tant d'ames qui passerent avant nous sur
cette terre ou nous passons.

Si l'on vient du chateau de Marchais, avons-nous dit, on rencontre, a
droite sur la route en entrant a Liesse, trois ormes autour d'une
chapelle grillee. On les appelle les Trois-Chevaliers, en memoire des
trois fils de la dame d'Eppes, qui rapporterent d'Egypte en Picardie
l'image miraculeuse qui fut ensuite veneree sur la terre de Liance, dite
depuis terre de Liesse.

Voici l'histoire des trois chevaliers d'Eppes et de la belle Ismerie:


HISTOIRE DES TROIS CHEVALIERS D'EPPES ET DE LA BELLE ISMERIE.

En ce temps-la, Foulques, comte d'Anjou, de Touraine et de Mayenne, roi
de Jerusalem, prit d'assaut Cesaree de Philippes, qui etait l'ancienne
ville de Dann situee a l'une des extremites de son royaume. Il rebatit
le chateau de Bersabee, qui etait a l'autre extremite, et retablit ainsi
dans son entier le royaume de David et de Salomon, qui s'etendait, dit
l'Ecriture, de Dan a Bersabee.

La garde du chateau de Bersabee fut confiee aux chevaliers de Saint-Jean
de Jerusalem, eriges en ordre militaire environ trente ans auparavant,
sous le regne de Baudouin 1er. Or, au nombre de ces chevaliers etaient
trois freres de l'illustre maison d'Eppes, en Picardie, dont l'aine ne
sommait le chevalier d'Eppes, le second le chevalier de Marchais, et le
plus jeune le chevalier aux armes blanches. Mme d'Eppes, leur mere,
possedait de grandes et belles terres dans le pays de Laon. Mais ils
avaient pris la croix du pelerin et porte dans la terre sanctifiee par
le sang de Jesus la banniere d'Eppes aux alerions d'or. Et parce que
leur prudence et leur courage etaient connus, Foulques d'Anjou leur
avait designe pour poste le chateau de Bersabee qui, situe a seize
milles d'Ascalon, etait sans cesse menace par les Sarrasins.

En effet, Ascalon, ancienne ville des Philistins, etait au pouvoir du
calife d'Egypte, qui y envoyait quatre fois l'an, par terre ou par mer,
des armes, des vivres et des troupes fraiches. La population de cette
ville etait nombreuse et toute guerriere. Chaque enfant male recevait
des sa naissance, sur le tresor du calife, la paye d'un soldat en
campagne. La garnison, composee de soldats tres farouches, faisait des
sorties frequentes.

Un jour, les trois fils de Mme d'Eppes, tandis qu'ils chevauchaient a
quelque distance du chateau de Bersabee, furent surpris par une troupe
de cavaliers sarrasins, et, malgre leur resistance opiniatre, ils furent
pris et conduits au Caire.

Le calife s'y trouvait alors. Ayant appris que les trois prisonniers
chretiens etaient d'une extraordinaire beaute, il fut curieux de les
voir et il les fit amener dans le jardin ou il prenait le frais, sous
des buissons de roses, au murmure des fontaines. Les fils de Mme d'Eppes
passaient de toute la tete les turbans de leurs gardiens; leurs epaules
etaient tres larges, et le calife reconnut qu'on lui avait fait un
rapport fidele. Voulant s'assurer s'ils avaient autant d'esprit que de
beaute, il leur posa plusieurs questions auxquelles ils repondirent avec
une sagesse et une modestie dont il fut charme. Mais il n'en laissa rien
paraitre; il affecta au contraire de renvoyer les prisonniers avec
dedain et il ordonna qu'ils fussent enchaines dans un cachot obscur.

Son dessein etait de les reduire, par de mauvais traitements, a abjurer
la religion du Christ et a embrasser le culte de l'idole Mahom, auquel
il etait attache comme sont tous les Sarrasins. C'est pourquoi il fit
enchainer les trois chevaliers dans un cachot sur lequel passait le
fleuve Nil.

Puis il leur fit dire par un de ses vizirs qu'il leur donnerait un
palais avec des jardins, des armes precieuses, un cheval syrien tout
selle et des esclaves tres belles, jouant de la guitare, s'ils
consentaient a adorer l'idole Mahom.

Certains des voyageurs, qui ont ete interroges, affirment que les
mecreants Sarrasins n'elevent point de figures a la ressemblance de
Mahom. S'ils disent vrai, il faut entendre que le calife fit des
promesses aux chevaliers a condition d'obeir a la loi de Mahom, et cela
ne change rien a la verite du recit.

Quand le vizir eut dit ce que le calife offrait, et a quelles
conditions, le chevalier d'Eppes songea aux jardins pleins d'eaux vives
et soupira; le chevalier de Marchais songea aux belles esclaves et
demeura reveur; le chevalier aux armes blanches songea au cheval syrien
et aux lames de Damas, et un grand cri jaillit comme une flamme de sa
poitrine. Mais tous trois repousserent les presents du calife.

En vain le gardien de la prison, qui etait un vieillard abondant en
discours, leur conta les plus beaux apologues arabes pour leur persuader
de quitter la foi chretienne; ils ne se laisserent pas seduire par des
contes ingenieux, non plus que par l'exemple d'un baron normand qui,
s'etant fait adorateur de Mahom, vivait a Smyrne de fruits confits, avec
une douzaine de femmes qu'il vendait quand elles ne lui plaisaient plus.

Par tout ce qu'on lui rapportait de leur constance, le calife vit bien
que les trois fils de Mme d'Eppes ne viendraient a la religion sarrasine
ni par la peur des supplices ni par l'appat des richesses et des
voluptes. Il se flatta de les y amener par la dialectique. Il leur
envoya dans leur cachot les plus savants docteurs arabes qui leur
tenaient chaque jour les raisonnements les plus subtils. Ces docteurs
connaissaient Aristote; ils excellaient dans la mathematique, dans la
medecine et dans l'astronomie. Les trois fils de Mme d'Eppes ignoraient
l'astronomie, la medecine, la mathematique et les ouvrages d'Aristote,
mais ils savaient par coeur le pater et plusieurs belles prieres. C'est
pourquoi les savants arabes ne purent les convaincre et se retirerent
pleins de confusion.

Le calife, qui etait d'un caractere obstine, ne se tint pas pour vaincu
avec Aristote et les docteurs. Il eut recours a un artifice dont il se
promettait le meilleur succes. Sachez que ce calife avait une fille
jeune, belle et bien faite, musicienne et raisonnant plus subtilement
que les docteurs. Elle se nommait Ismerie. Son pere lui donna l'ordre de
revetir ses plus riches vetements, de s'oindre d'huiles balsamiques et
de visiter les trois chevaliers dans leur prison.

"Allez, ma fille, lui dit-il. Deployez toutes vos graces, employez tous
vos charmes pour gagner ces chretiens."

Le zele de la religion l'echauffait a ce point qu'il recommanda a sa
fille d'immoler meme ce qu'elle avait de plus cher, si ce sacrifice
devait tourner a l'avantage de Mahom.

Les recommandations du calife ont paru outrees a quelques auteurs qui
ont rapporte cette histoire. Mais le chanoine Willete fait observer
qu'elles sont naturelles chez un idolatre. Ainsi, dit-il, les filles de
Madian et de Moab, par le detestable conseil du faux prophete Balaam,
furent envoyees aux enfants d'Israel pour les pervertir et les faire
tomber dans l'idolatrie; ainsi les filles d'Ammon troublerent le coeur
du roi Salomon jusqu'a lui faire adorer les dieux de leur race.

Donc, la princesse Ismerie se montra aux trois fils de Mme d'Eppes. Ils
furent eblouis a sa vue. Elle parla. Sa bouche etait plus redoutable que
ses discours. Ils admiraient une si belle personne; ils la redoutaient
bien plus qu'ils n'avaient redoute le vizir et les docteurs, et, pour
qu'elle ne changeat point leurs coeurs, ils resolurent de changer le
sien.

"Enseignons-lui la verite, qu'elle est digne d'entendre, dit le
chevalier d'Eppes a ses freres. Bien que moins habile a discourir qu'a
manier la lance, nous trouverons peut-etre des raisons convenables, avec
l'aide de Notre-Seigneur Jesus-Christ, qui a dit a ses apotres: "Si vous
avez a rendre temoignage de moi, ne vous preoccupez point de ce que vous
aurez a dire. Je mettrai moi-meme sur vos levres des paroles pleines de
sagesse."

Les deux freres approuverent la parole de l'aine, et aussitot ils
travaillerent tous trois a instruire la fille du calife dans la religion
chretienne.

Ils lui exposerent la doctrine avec les miracles et les propheties. Ils
lui parlerent notamment de la tres sainte Vierge Marie, a qui ils
avaient une devotion particuliere, et ils conterent les miracles qu'elle
avait accomplis dans toute la chretiente et specialement dans le pays de
Laon. Ce qu'ils dirent de la reine des cieux parut si remarquable a la
jeune Ismerie qu'elle demanda si elle ne pourrait pas voir cette Vierge
en image, telle qu'elle est representee dans les temples des chretiens.
Les trois chevaliers repondirent qu'ils n'avaient dans leur prison
aucune image de cette sorte, mais que, si on leur apportait du bois, ils
s'efforceraient d'y tailler une figure a l'exemple des bons imagiers de
leur pays.

Ils parlaient de la sorte emportes par le zele du coeur. Mais lorsque la
princesse Ismerie leur eut fait apporter une bille de bois, avec un
ciseau et un maillet, ils se trouverent fort empeches: l'art de tailler
une image qui semble vivre et respirer ne s'acquiert que par de longues
etudes. Le bois ne se laissait meme pas entamer. Il faut dire que
c'etait le tronc d'un de ces arbres qui viennent du paradis terrestre et
que le Nil apporte dans ses eaux jusqu'aux rives d'Egypte.

Les trois fils de Mme d'Eppes s'endormirent devant le bloc sans avoir pu
seulement le degrossir.

A leur reveil, ils furent bien surpris de voir que leur tache etait
achevee, et que l'image de la Vierge brillait dans le cachot d'un eclat
suave et merveilleux. Devant eux, Notre-Dame etait assise sur un trone,
tenant son enfant divin dans ses bras. Les trois fils de Mme d'Eppes
n'avaient jamais vu, de Laon a Soissons, un si bel ouvrage de sculpture.
Cette Vierge etait taillee dans le bois apporte par la princesse
Ismerie, et ce bois etait noir pour exprimer les tenebres epaisses qui
enveloppaient encore l'ame de la fille du calife. Mais il etait
environne d'une lumiere deleste, en signe que la lumiere dissiperait ces
ombres funestes. Et ceci est a mediter que ce bois, venant du sejour
d'Eve, etait noirci par le peche de la premiere femme, mais que la
figure de la Sainte Vierge y paraissait resplendissante, parce que la
faute d'Eve a ete rachetee par celle a qui l'Ange a dit Ave. De telles
idees, peu accessibles aux hommes d'aujourd'hui, etaient aisement
sensibles aux religieux qui meditaient dans les cloitres et dans les
deserts.

A la vue de cette image merveilleuse, les trois freres se recrierent a
la fois, et chacun demanda aux deux autres comment ils avaient pu
accomplir en une nuit un si prodigieux travail. Mais tous trois jurerent
avec un grand serment qu'ils n'y avaient point de part. Et il 'etait pas
vraisemblable, en effet, qu'aucun d'eux eut ete assez habile pour
achever si rapidement une tache si difficile.

Il est donc croyable que cette image fut taillee par les anges ou, plus
vraisemblablement, par la bienheureuse Vierge Marie elle-meme, a qui les
trois fils de Mme d'Eppes avaient une devotion speciale et qu'ils
avaient invoquee en cette occasion. Quand la princesse Ismerie revint a
la prison, voyant la Vierge radieuse et noire, elle pleura et elle
adora. Tout soudain, elle fut desabusee de la fausse religion de Mahomet
et convertie a la foi de Jesus-Christ. Et les trois fils de Mme d'Eppes,
augurant alors que cette image viendrait leur delivrance, l'appelerent
leur Dame de Liesse, c'est-a-dire de joie.

Cependant, le calife demandait chaque jour a sa fille si la conversion
des trois chevaliers s'achevait heureusement, et la princesse Ismerie
repondait avec prudence qu'il restait encore de ce cote quelques progres
a faire. Elle parlait de la sorte pour qu'il lui fut permis de retourner
a la prison des chevaliers. Mais elle etait deja resolue a assurer leur
evasion et a fuir avec eux.

Quand tout fut prepare pour l'execution de ce dessein, la fille du
calife prit les pierreries et les joyaux qu'elle put trouver dans le
palais, et sortit de nuit, par une porte derobee du jardin.

Pour juger favorablement la conduite de la princesse, il faut considerer
que son pere etait sarrasin et mecreant, et ne point ignorer que les
joyaux qu'elle emportait devaient plus tard servir a elever le
sanctuaire de Notre-Dame de Liesse. Chargee de ces joyaux, Ismerie alla
delivrer les prisonniers et les conduisit au bord du Nil, ou il se
trouva un batelier pour les passer tous quatre sur l'autre rive. Ils s'y
endormirent. A leur reveil, les trois chevaliers virent la cathedrale de
Laon sur la montagne et tout le pays laonnais. Ils y avaient ete
transportes miraculeusement pendant la nuit avec la princesse Ismerie.

La Vierge Noire etait avec eux: c'est elle qui les avait conduits. Au
lieu ou elle toucha la terre jaillit une source qui guerit de la fievre.

Les chevaliers furent contents de revoir la fumee de leur toit et madame
leur mere toute chenue qui pleurait de joie a leur vue. Instruite de ce
qu'etait la belle Sarrasine qu'ils amenaient, la dame d'Eppes voulut lui
servir de mere et la tenir sur les fonts du bapteme. Mais, quand la
princesse Ismerie chercha sa Vierge Noire au bord de la source, elle ne
l'y trouva plus. La statue s'en etait allee toute seule a deux cents pas
de la. Ismerie l'y decouvrit et voulut la prendre dans ses bras, mais
elle ne put pas meme la soulever. La Vierge Noire marquait, en se
faisant si lourde, qu'elle voulait qu'on batit son eglise sur cet
emplacement. C'est a quoi servirent les joyaux du calife. Ismerie recut
le bapteme.

Les trois chevaliers prirent femme et vecurent pieusement le reste de
leurs jours. La princesse Ismerie se retira dans un couvent ou elle
donna l'exemple de toutes les vertus. On montre encore aujourd'hui, dans
l'eglise de Notre-Dame de Liesse, comme nous l'avons dit, son image
sculptee et peinte au-dessus du jube. Quant a la Vierge Noire, apres
avoir accompli de nombreux miracles, elle fut brulee par les patriotes
en 1793, a l'exception d'un seul morceau, qui fut miraculeusement
preserve.

Il ne se peut rien voir de plus miserable que la fontaine miraculeuse,
aujourd'hui maconnee. Tout proche a ete construite une maisonnette a
l'imitation de la Santa-Casa de Lorette. Une allee y aboutit, plantee de
pins alternant avec de hauts peupliers. La s'agitent vaguement des
mendiants et des infirmes, tandis qu'un vieil homme, devant la source,
attend tout couche qu'une devote vienne de loin en loin lui tendre une
bouteille en forme de madone qu'il remplit, pour un sou, d'eau
miraculeuse. L'agonie des dieux est d'une tristesse infinie.




V

EN BRETAGNE


De la pointe du Raz (Finistere), 23 juillet.

Nous avons laisse derriere nous, sur la route d'Audierne, le bourg de
Plogoff et ses pecheurs de sardines. Au lieu de haies vives et d'arbres
ebranches, ce sont maintenant des murs bas de granit qui bordent les
champs maigres et sauvages. Dans une de ces clotures se dresse la table
d'un dolmen ecroule, vieux temoin muet des ages immemoriaux. Il y a
longtemps sans doute qu'il a fait gemir la terre de sa chute pesante.
Les nains noirs, poulpiquets et korrigans, qui, le soir, des que la
corne du berger a rappele le troupeau aux etables, dansent au clair de
lune et forcent le voyageur a entrer dans leur ronde, habitent ce palais
farouche. Tous les paysans bretons savent que les dolmens sont les
maisons des nains. Ils savent aussi que les menhirs de Carnac sont des
geants paiens changes en pierre par saint Cornely.

A notre gauche, la chapelle de Saint-Colledoc leve son clocher de pierre
ajouree. Saint Colledoc vecut au temps du roi Arthur. Son nom, sans
doute, n'a pas echappe au chanoine Trevoux, qui occupa son innocente vie
a cataloguer les saints de Bretagne.

J'ai connu dans mon enfance ce chanoine Trevoux, et il y a quelque
chance qu'aujourd'hui je reste seul au monde a l'avoir connu. Son image
subsiste encore en moi avant de s'abimer a jamais dans le neant. Le
souvenir de ce vieux pretre m'est revenu assez etrangement sur cette
route desolee d'Audierne. Ce n'est point de ma faute. Il y a des gens
qui sont maitres de leurs impressions et de leurs souvenirs. Je les
admire et je les envie. Mais je ne puis les imiter. A tout moment, des
hotes, que je n'avais point pries et que je ne saurais congedier,
viennent s'asseoir, ou souriants ou moroses, a la table de ma pensee. Et
voici que le chanoine Trevoux, trente ans apres sa belle mort, entre,
coiffe de son tricorne, sa tabatiere a la main, dans mon ame surprise.
Qu'il y soit le bienvenu! Il etait d'humeur heureuse et douce, ses joues
brillaient d'un vermillon si pur qu'on le croyait petri par un de ces
petits anges joufflus qui flottaient dans le choeur de l'eglise,
au-dessus de sa stalle canonicale. Il avait des gouts les plus
paisibles, et, comme les longs voyages dans la lande et sur la greve ne
convenaient point a sa vaste corpulence, c'est sur le quai Voltaire,
dans les boites des bouquinistes, qu'il cherchait ses saints bretons. Il
allait du pont Notre-Dame au pont Royal tous les jours que Dieu faisait,
pourvu que Dieu les fit assez beaux. Car le bon chanoine n'aimait ni le
brouillard ni la pluie, et, de toutes les oeuvres divines, il etait
enclin a preferer celles ou Dieu a montre le plus manifestement sa
bonte. Pourtant, un jour qu'il allait, cherchant, selon sa coutume,
quelque saint breton oublie du siecle ingrat, il fut assailli par un
soudain orage, pres de la Samaritaine, et secoue, selon ses propres
expressions, par une rafale effroyable; meme il y perdit son riflard que
le vent emporta dans la Seine. Ce fut une des plus terribles epreuves de
sa vie terrestre. Chaque fois qu'il y songeait, on voyait s'eteindre le
sourire de ses levres et le vermillon de ses joues.

Le chanoine Trevoux quitta ce monde a quelque temps de la, laissant une
histoire des saints de Bretagne qui atteste la purete de son ame et la
simplicite de son esprit. C'est un livre que je m'accuse de n'avoir pas
assez lu. Des mon retour a Paris, je me promets bien, si je parviens a
mettre la main sur un bon exemplaire de cet ouvrage, d'y chercher
l'histoire de saint Colledoc dont la chapelle, deja loin derriere nous,
ne laisse plus voir a l'horizon que son clocher de dentelle, plein de
ciel bleu. Saint Collidor ou Colledoc etait eveque de Cambrie, quand il
vint du pays de Galles en Armorique. Probablement il traversa l'Ocean
dans une auge de pierre, car tel etait alors l'usage des saints de la
Grande-Bretagne. Ayant aborde a Plogoff, il se fit ermite dans la lande,
et, la, parmi les oeillets sauvages, les rosiers nains et les petites
immortelles qui fleurissent au ras du sol, sous le ciel charge de nuages
pareils aux visions des Ecritures et sillonne par le vol des oiseaux de
mer dont quelques-uns sont les ames des trepasses, il louait le
Seigneur, se livrait a la contemplation et parfois, entrant en extase,
penetrait profondement dans la connaissance des choses tant visibles
qu'invisibles. Aussi n'est-il pas surprenant qu'il recut, par une voie
mysterieuse, des nouvelles de ce monde dont il vivait separe. Il est
certain qu'il apprit avant tous les habitants d'Audierne et de Plogoff
la sanglante bataille de Camlan, et la mort d'Arthur que son epee
enchantee n'avait pu defendre des coups d'un chevalier felon. Saint
Collidor apprit par une voie non moins mysterieuse que Lancelot du Lac
aimait l'epouse d'Arthur, la belle reine Genievre. Et (ce que Colledoc
n'ignorait pas non plus) Lancelot etait la fleur des chevaliers. Nourri
sur les genoux d'une fee, il en gardait un charme. Et parce qu'il etait
aimable, Genievre l'aimait.

Mais saint Colledoc, qui avait beaucoup medite dans la solitude, savait
ce qu'ignorent les gens qui vivent dans le siecle. Il savait que l'amour
humain est perissable et que ceux qui mettent leur esperance dans la
creature sont bientot decus. Par ces raisons, et considerant que
Genievre et Lancelot offenseraient Dieu d'une maniere effroyable s'ils
en venaient a la satisfaction de leur desir, il resolut d'empecher, avec
l'aide du ciel, un si grand malheur. Il prit son baton et alla trouver
dans son palais la reine Genievre. Et, lui ayant parle quelque temps en
secret, il la determina tout aussitot a renoncer a l'amour de Lancelot
du Lac. Il lui inspira une pressante envie d'embrasser la vie
religieuse. Enfin, il la donna jeune, belle, heureuse, paree, toute
chaude encore d'un amour profane, a Jesus-Christ, qui n'a pas coutume de
voir venir a lui les amoureuses en si bon etat. Que lui avait-il dit? Le
petit livre que je viens d'acheter sur la route a un barde aveugle comme
Homere et profondement ivre de tafia, un petit livre de gwerz et de
sonn, ou je trouve beaucoup d'histoires de saints, ne rapporte pas les
propos que tint l'ermite Colledoc pour changer ainsi le coeur de
Genievre. Ah! monsieur Trevoux, que lui avait-il dit? Vous qui
connaissiez si bien dans leurs moindres details les vies des saints
bretons, le saviez-vous, de votre vivant, quand vous passiez au soleil
sur le beau quai Voltaire, tranquille avec deux ou trois bouquins dans
chaque poche de votre douillette? Le saviez-vous et l'avez-vous mis dans
votre grande compilation hagiographique?

Helas! comment l'auriez-vous appris, puisque l'entrevue de la reine et
du saint fut secrete? Vous me direz que Colledoc lui representa la
laideur et la difformite des peches charnels. Mais cela ne suffit pas,
monsieur Trevoux. Vous n'imaginez pas quelle situation c'est que de se
mettre entre une femme et son amour! On est renverse, foule aux pieds,
broye. Je vous entends: vous ajoutez que saint Colledoc a surement
menace Genievre de la colere divine et de la damnation eternelle, qu'il
lui a montre l'enfer beant. Cela ne suffit pas encore, monsieur Trevoux.
Une femme amoureuse ne craint pas l'enfer; le paradis ne lui fait point
envie, monsieur Trevoux. En verite, je voudrais bien savoir ce que saint
Colledoc de Plogoff a dit a la reine Genievre pour la separer de
Lancelot du Lac qu'elle aimait et qui l'aimait. Songez que, pour
produire un tel effet, il fallait des paroles plus puissantes que ces
runes, connues seulement des vieux Scandinaves, par lesquelles on
pouvait soulever l'Ocean et reduire la terre en poudre; car l'amour,
monsieur Trevoux, est plus fort que la mort. Il est pourtant vrai que la
douce reine ecouta l'ermite et qu'elle entra dans un monastere. Et l'on
en a fait des complaintes en vers bretons.

Mais nous approchons du bout de la terre. Nous avons passe la region des
genets et des ajoncs et nous sentons le vent d'ouest raser les champs
steriles. Voici Lescoff, son clocher et ses menhirs. Encore quelques
pas, et nous touchons a la pointe du Raz. Deja nous decouvrons a notre
droite une plage pale, que creuse une mer blanche d'ecueils. C'est la
baie des Trepasses.

Ici, sur le promontoire qui s'avance entre deux cotes semees d'ecueils,
finit la terre. Au bout de l'etroit sentier dans lequel nous nous
engageons, la mer deferle, et deja l'embrun nous enveloppe. Devant nous,
l'Ocean, ou le soleil se couche dans un lit de flammes, etend au loin la
nappe magnifique de ses eaux, que dechirent ca et la les rochers noirs,
fleuris d'ecume, et sur laquelle l'ile de Sein, sombre et basse, dort au
ras des lames.

C'est l'ile sainte des Sept-Sommeils ou l'on dit que vivaient les
vierges prophetiques. Mais ces creatures extraordinaires ont-elles
jamais existe ailleurs que dans l'imagination des hommes de mer? Les
matelots n'ont-ils pas pris, de loin, pour les robes blanches des
pretresses les mouettes posees au soleil sur les rochers? Le souvenir de
ces vierges est vague comme un reve. On a fouille le peu de terre
contenu dans les creux du granit, ou croissent aujourd'hui pour la
nourriture des pecheurs, de rares et maigres epis d'orge. On n'a trouve
dans ce sol aucune pierre taillee. On y a recueilli seulement quelques
medailles en forme de petites coupes, portant sur leur face bombee une
effigie de heros ou de dieu, a la chevelure bouclee, nouee de perles,
et, sur la face creuse, un cheval a tete d'homme. Comment imaginer un
college de pretresses sur cet ecueil ras, sterile, nu, noye de brumes,
et que, par les tempetes, la mer recouvre quelquefois tout entier? Mais
peut-etre l'ile de Sein etait-elle autrefois plus vaste et plus ombreuse
qu'elle n'est aujourd'hui, et l'Ocean, qui sans cesse ronge ses bords,
a-t-il englouti une partie de l'ile avec le temple et le bois sacre des
vierges.

C'est ici que l'Ocean est terrible; c'est ici qu'il est puissant. Les
rochers innombrables qu'il couvre d'ecume apparaissent comme les restes
du rivage qu'il a submerge avec ses villes antiques et tous leurs
habitants. En ce moment, il est calme, il pousse dans son sommeil un
immense et tranquille mugissement. Les trainees d'huile qui moirent sa
face glauque revelent seules les courants perfides. Le vieux dieu,
couche sur les cadavres des belles Atlantides, content, s'egaie sous
l'or du soleil; son sourire est large et pacifique. Pourtant dans son
repos il laisse deviner sa force. Les lames qui brisent a quarante pieds
au-dessous de nous couvrent d'ecume la falaise et nous jettent au visage
leur rosee amere. Apres chaque coup de la vague, le rocher, de nouveau
decouvert, repand avec un bruit clair, par toutes ses pentes, des
cascades argentees.

A notre gauche fuit la ligne desolee de la baie d'Audierne jusqu'aux
rochers funestes de Penmarch. A droite, la cote herissee de falaises et
d'ecueils se courbe pour former la baie des Trepasses. Plus loin, nous
voyons luire comme un feu rouge le cap de la Chevre. Plus loin encore,
la cote de Brest et les iles d'Ouessant, bleuissant a l'horizon, se
confondent avec le bleu leger du ciel.

L'Ocean et les falaises changent a tout moment d'aspect. Ses lames sont
tour a tour blanches, vertes, violettes, et les rochers, qui tout a
l'heure faisaient briller leurs veines de mica, sont maintenant d'un
noir d'encre. L'ombre vient a grands coups d'ailes. Les dernieres
gouttes de flamme tombees dans la mer s'eteignent. Une grande lueur
orangee marque seule l'endroit ou le soleil s'est couche. C'est a peine
si nous voyons encore les murs de granit qui, debout ou ruines, ferment
la baie des Trepasses. On entend distinctement, dans le silence du soir,
le bruit sourd des lames que traverse le cri melancolique du cormoran.

Cette heure est d'un tristesse mortelle, et tout ici, le rocher, la
lande et la mer, et le sable livide de la baie, tout nous dit la
desolation de vivre. Seul, le ciel, ou s'allument les premieres etoiles,
a sur nos tetes une douceur charmante. Ce ciel de Bretagne est leger et
profond. Souvent voile par les bancs de brume qui viennent et qui
passent en un moment, presque toujours couvert de nuees epaisses qui
ressemblent a des montagnes et qui lui donnent l'air d'une terre d'en
haut, il laisse voir, par de soudaines echappees, un bleu qui attire
comme l'abime. Je sens en ce moment pourquoi les Bretons aiment la mort.
Ils l'aiment, et l'ame celtique est souvent tentee par elle. Ils la
craignent aussi, car elle est en horreur a tous les etres.

La mort plane sur ces parages, c'est elle qui, passant sur nos tetes
avec le vent de mer, effleure nos cheveux. Tout ce golfe informe qui
s'etend de l'ile d'Ouessant a l'ile de Sein, et qu'on nomme l'Iroise,
est la terreur des gens de mer. Les naufrages y sont ordinaires. Le
Bec-du-Raz, frequente par tout le cabotage qui va de la Manche a
l'Ocean, est particulierement dangereux a cause des brises changeantes
qui viennent du large, des ecueils invisibles, des courants qui
tourbillonnent autour des rochers et des formidables ras de maree qui
frappent la falaise. Les pecheurs bretons chantent en traversant le
chenal du Raz: "Mon Dieu! secourez-moi: ma barque est si petite et la
mer est si grande!"

Les cadavres des naufrages qui ont peri dans l'Iroise sont amenes par le
courant dans la baie des Trepasses. Est-ce pour sa fidelite a deposer
les restes humains sur son sable blanc comme une poussiere d'os que la
baie hospitaliere aux morts a recu son nom funebre? Suivant une
tradition, ces pretres gaulois qui furent plutot des moines, les
druides, etaient embarques apres leur mort sur cette cote pour etre
ensevelis dans l'ile de Sein. Et d'autres traditions, recueillies par le
poete Brizeux, font de ce golfe lugubre le rendez-vous des morts pieux
qui voulaient dormir dans l'ile des Sept-Sommeils.

    Autrefois, un esprit venait, d'une voix forte
    Appeler, chaque nuit, un pecheur sur sa porte.
    Arrive dans la baie, on trouvait un bateau
    Si lourd et si charge de morts qu'il faisait eau.
    Et pourtant il fallait, malgre vent et maree,
    Le mener jusqu'a Sein, jusqu'a l'ile sacree...

Ici l'on conte encore que, sur ce rivage, les ames en peine se promenent
en pleurant, tandis que les ossements des naufrages frappent aux portes
des pecheurs pour demander la sepulture. Et c'est une vive croyance chez
les paysans que, pendant la nuit du deux novembre, au jour fixe par
l'Eglise pour la commemoration des fideles defunts, les ames des
naufrages s'amassent en nuees epaisses sur le rivage de la baie, d'ou
s'eleve une clameur lamentable. Alors les morts, dit-on, reviennent sur
la terre, "plus nombreux que les feuilles qui tombent des arbres, plus
serres que les brins de l'herbe qui pousse dans les champs."

Tandis que nous marchions le long des rochers mornes, le vent s'etant
eleve, un grain nous couvrit d'ombre et de pluie. Nous allames nous
secher dans une auberge du hameau de Kerherneau. La, dans la salle basse
ou des hommes chevelus, chausses de braies antiques, boivent le cidre
blond et le rude tafia, assis au coin de la cheminee dans laquelle brule
une poignee de genets et de bruyeres, je songe a ce rivage dont les voix
plaintives emplissent encore mon oreille et a cette ile sainte des
Sept-Sommeils que l'Ocean recouvre d'une ecume plus blanche et plus
froide que la robe des vierges prophetiques et que les ames des morts.
Le hibou miaule sur le toit. Pres de moi, les buveurs a la longue
chevelure se tiennent graves et silencieux devant l'ecuelle de cidre ou
le verre d'eau-de-vie.

En attendant le souper que l'hotesse apprete, je tire de ma poche le
seul livre que j'aie emporte sur ce bord brumeux de la terre. C'est une
chanson, ou plutot une suite de contes mis en langage rythme, avec une
gravite enfantine, par des chanteurs qui ne savaient pas ecrire, pour
des auditeurs qui ne savaient pas lire: c'est l'Odyssee. Je l'ouvre a
l'onzieme livre qui est le livre des morts, et que l'antiquite nommait
la Nekyia.

La Nekyia nous est parvenue fort surchargee, par les aedes qui la
chantaient aux banquets, de morceaux qui ne sont ni du meme age ni du
meme caractere. Ces vieux joueurs de phorminx y ont intercale notamment
un denombrement des amantes des dieux, qui semble pris a quelque
catalogue forme dans l'age religieux d'Hesiode et de sa posterite
poetique. Ils y ont ajoute encore un tableau des tourments que
souffrent, dans les enfers, les ennemis des dieux; et rien n'est plus
contraire a l'idee que les premiers homerides, dans leur ingenuite, se
faisaient de la mort. Aucun helleniste ne m'accompagne ici pour me
debrouiller parmi ces interpolations, et les seuls scoliastes qui
m'entourent dans cette auberge de pecheurs bretons, au bord de la sombre
baie, sont les hiboux qui miaulent sur ma tete et les goelands endormis
la-bas sur les rochers. Ils me suffiront, car ils disent les tristesses
de la nuit et l'horreur de la mort.

Quand commence la Nekyia, le subtil Ulysse a franchi sur son vaisseau
l'ocean qui separe le monde des vivants de la demeure des ombres; il a
aborde dans l'ile des Cimmeriens, que jamais le soleil ne regarde, de
son lever a son coucher; il a mis le pied sur la terre molle de ce
rivage plonge dans la nuit eternelle et il s'en est alle sous les hauts
peupliers et les saules steriles de Persephone, jusqu'a l'humide demeure
de Hades. La, pres du rocher ou se rencontrent les deux fleuves
funebres, dans la prairie d'asphodeles, il a creuse avec son epee une
fosse ou il a verse ensuite des libations de miel et de vin aux nombres
descendues sous la terre. Ce n'est pas une curiosite vaine qui l'a
conduit dans ce monde muet ou nul homme vivant n'est entre avant lui. Il
va evoquer dans l'ile tenebreuse des Cimmeriens les ombres errantes des
morts. Il y est venu sur le conseil de la magicienne Circe, pour
demander a l'ombre du devin Tiresias par quel moyen il lui sera donne
enfin de retourner dans Ithaque. Car le vieux chef, qui a vu les
Cicones, les Lotophages, les Cyclopes, les Lestrygons, les Sirenes, et
qui a partage la couche des deesses et des magiciennes, est devore du
desir de revoir enfin son ile, sa femme et son fils.

Tiresias, qui errait parmi les morts, son baton augural a la main, etait
un personnage extraordinaire; et l'on comprend qu'Ulysse soit alle le
consulter jusque dans l'ile des Cimmeriens. Tiresias n'a point, il est
vrai, dans l'Odyssee, une physionomie bien distincte. Il ressemble, dans
ce poeme, aux magiciens des Mille et une Nuits et a tous les sorciers de
nos contes populaires. Mais il etait fameux parmi les vieux Hellenes
comme Merlin l'Enchanteur chez les Bretons, et, des que l'imagination
des Grecs se delia au sortir de l'enfance, les poetes conterent mille
merveilles de l'antique devin. A les en croire, devenu femme pour avoir
separe de sa baguette deux serpents unis, il reprit ensuite sa premiere
forme; mais le souvenir de sa metamorphose lui donnait une experience
singuliere sur des points delicats. Aveugle, il comprenait le langage
des oiseaux et voyait les choses futures. Il vecut, plein de sagesse,
sept ages d'hommes, malheureux infiniment de vivre et de savoir. Sa
tristesse s'exhala un jour en une plainte sublime:

"O Zeus, pere et roi, s'ecria le vieux devin, pourquoi ne m'as-tu pas
donne une vie plus courte et ma part de l'ignorance humaine? Ce n'est
pas par bienveillance que tu as prolonge ma vie jusqu'au terme de sept
generations mortelles."

Afin de le rendre plus tragique, les poetes nous montrent Tiresias
gardant chez les morts sa science qui lui etait amere. Il va sans dire
qu'on ne trouve pas trace dans le Nekyia d'une melancolie si profonde.
Le tres vieil aede qui a invente la plus grande partie du Livre XI ne
s'inquietait pas plus que ma Mere l'Oie des tristesses qui accompagnent
la meditation et la connaissance.

Il avait cette idee que les morts sont bien morts. "Helas! dit Achille,
il est dans la demeure de Hades des ames et des fantomes, mais ils sont
prives de sentiment." Telle etait la croyance tres simple de ces temps
heroiques. Pour notre chanteur errant, Tiresias, tout devin qu'il etait
sur la terre, partage sous la terre l'insensibilite commune a tous les
morts. Il ne voit ni n'entend.

Mais Ulysse, instruit par la magicienne Circe dans l'art de la
necromancie, connait le moyen de rendre aux ombres, du moins pour un
moment, la force de penser et de parler. Il sait que les morts se
raniment en buvant du sang chaud.

C'est pourquoi il egorge des brebis au bord de la fosse qu'il a creusee.
Aussitot les ames montent en essaim de l'Erebe. Jeunes femmes,
adolescents, vieillards ayant beaucoup endure et tendres vierges au
coeur plein d'un deuil recent, et ceux-la, en grand nombre, que perca la
lance d'airain, guerriers tues dans les combats, portant leurs armes
ensanglantees, ils se pressaient autour de la fosse avec une immense
clameur.

Et Ulysse, qui avait vu par les mers tant de spectacles a faire dresser
les cheveux sur la tete, eut peur. Il ecartait avec son epee ces ombres
qui, comme une nuee de mouches, volaient autour des brebis egorgees et
du sang des victimes. Reconnaissant sa mere dans l'essaim des ames, il
la chassa comme les autres. Car il voulait que le devin Tiresias but le
premier. Il aimait sa mere, mais il etait presse de se faire dire la
bonne aventure. Au reste, si l'on songe que l'homeride suivait de tres
pres quelque conte populaire, on ne sera surpris, pour peu qu'on ait
l'habitude du folk-lore, ni de la gaucherie naive du conteur ni de la
durete du heros. Pourtant, ce n'est pas Tiresias qui parle le premier.
C'est Elpenor. Il parle sans avoir bu de sang. Et l'on peut croire qu'il
a ete introduit dans cette scene d'evocation par quelque nouvel aede peu
soucieux d'observer les rites de la vieille necromancie.

Mais il faut considerer aussi que la situation d'Elpenor est
particuliere. Il n'a pas encore sa place dans les demeures de Hades. Il
est de ces morts qui, n'ayant point ete ensevelis, errent miserablement
autour des habitations et reviennent demander, la nuit, a ceux qu'ils
ont laisses en ce monde, un peu de terre pour couvrir leur malheureux
corps. C'est une ame en peine. Il avait accompagne Ulysse dans ses
voyages, et il etait encore aupres de lui dans l'ile d'Ea. Se trouvant
la nuit sur le toit plat de la maison de Circe, il en tomba par megarde,
et il se rompit le cou dans sa chute. On ne le regretta point parce que
c'etait un maladroit et un ivrogne. Ulysse, qui avait laisse son
compagnon sur la place ou il etait tombe, fut tres etonne de le voir
chez les Cimmeriens; il lui en temoigna sa surprise.

"Comment, lui dit-il, cheminant a pied sous terre, es-tu arrive plus
vite que moi avec mon vaisseau?"

Aristarque tenait cette question pour inepte. M. Alexis Pierron, editeur
d'Homere, affirme qu'elle est naive, mais non point inepte. Elle etait
peut-etre embarrassante, car Elpenor n'y repondit point. Il supplia en
gemissant Ulysse de lui accorder les honneurs de la sepulture:

"Quand tu retourneras a l'ile d'Ea, ne me laisse point non pleure et non
enseveli; mais brule-moi avec mes armes, et eleve-moi un tertre au bord
de la blanche mer, et plante sur ce tertre la rame avec laquelle,
vivant, je ramais parmi mes compagnons."

Telle est la plainte qu'exhale aux pieds d'Ulysse l'ombre d'Elpenor.
Tant qu'il n'est point enseveli, Elpenor, qui n'a plus de place sur la
terre, n'a pas encore de place chez Hades. Il erre lamentablement entre
les vivants et les morts. C'est peut-etre pourquoi il parle sans avoir
bu le sang. Mais je crois plutot a une interpolation. Cette Nekyia est
rapiecee comme une tapisserie de l'histoire d'Alexandre, pendue sur le
pignon d'une maison de Bruges, aux jours de fete, pendant quatre cents
ans. Elle est ainsi tres plaisante et tres venerable.

La premiere ombre que le heros laisse approcher de la fosse, pour
qu'elle boive le sang et y retrouve la force de sentir et de parler, est
le devin Tiresias qui, aussitot qu'il a bu, recite une prediction dont
le commencement a trait aux voyages du heros, mais dont la derniere
partie, sans doute tiree de quelque chanson tres antique, se rapporte a
des traditions bizarres et pueriles, tout a fait etrangeres a l'Odyssee
et de tout point contraires a l'esprit meme du poeme. Car l'ingenieux
Ulysse, cher a la vierge Athene, y est voue a la destinee des impies et
des maudits, promis au chatiment des Cain et des Ahasverus. Et si le
devin laisse entrevoir la remission finale, les menaces qu'il profere,
s'accordant d'ailleurs avec des legendes qui nous ont ete conservees,
donnent le caractere d'un reprouve au heros dont les contes homeriques
ont fait le type du parfait Hellene. Ici l'on a cousu a la vieille
encore et plus sombre.

Apres avoir entendu cette prophetie, Ulysse veut interroger, sans tarder
davantage, l'ombre de sa mere, et il semble, d'apres une question qu'il
fait a Tiresias, que, s'il n'a pas appele encore la morte bien-aimee,
c'est qu'il ne savait pas comment s'y prendre. Dans ce cas, nous avons
accuse faussement d'insensibilite le rude roi pirate, si admire des
matelots et des pecheurs hellenes, qui erra longtemps sur la mer
sterile. Mais nous avons vu qu'instruit en necromancie par la magicienne
Circe, il avait evoque sa mere sans meme le vouloir, et nous croirons
plutot qu'il trompa Tiresias. Il etait menteur et la deesse qui l'aimait
lui dit un jour: "Je t'aime parce que tu mens bien." Son ignorance en
effet semble inconcevable apres les lecons de Circe qui lui avait revele
l'art des evocations. Et nous venons de voir qu'il avait tres bien
retenu les preceptes de la magicienne. Ou simplement y a-t-il encore a
cet endroit une reprise a la tapisserie.

Tout est obscur dans cette merveilleuse poesie d'enfants peureux. Mais
l'obscurite meme y est un charme et un sujet d'emerveillement. Et quand
la mere venerable d'Ulysse, la vieille Anticlee, boit le sang noir et
parle a son fils, nous sommes saisis d'une emotion large et profonde, et
penetres d'un tel sentiment de beaute qu'il nous faut reconnaitre que le
genie hellenique eut, des l'enfance, l'instinct de l'harmonie et connut
cette sorte de verite qui passe la verite scientifique et dont, seuls au
monde, les poetes et les artistes sont les revelateurs.

"Mon enfant, comment es-tu venu vivant dans la nuit sans lumiere? car il
est difficile aux vivants de voir ces choses.

" ... Celle qui est habile a l'arc ne m'a pas tuee de ses fleches, ni
une de ces maladies ne m'est survenue, qui enleve la vie aux membres par
une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le souvenir de
ta tendresse m'ont ote la douce vie."

"Elle dit. Son fils voulut la presser dans ses bras. Trois fois il
s'elanca, le coeur ardent a la saisir; trois fois, elle s'evanouit dans
ses mains, semblable a une ombre et a un songe.

"Alors, le coeur dechire par une douleur aigue, il lui dit:

"Ma mere, pourquoi ne m'attends-tu pas, quand je veux t'embrasser, afin
que chez Hades, dans les chers bras l'un de l'autre, nous puissions nous
rassasier de nos tristes pleurs?"

"Et la venerable mere repondit:

"Helas! mon enfant, tel est l'etat des hommes quand ils sont morts: les
nerfs sont prives de chair et d'os, la force du feu les consume aussitot
que 'esprit abandonne les os blancs, et l'ame, comme un songe, flotte,
envolee ..."

Paroles infiniment douces et toutes trempees du lait de la tendresse
humaine! Elles ont ete trouvees par un tres vieux chanteur qui vivait au
bord de la mer "violette", dans un temps ou les hommes n'avaient pas
encore appris a monter a cheval ni a faire bouillir les viandes. Ce
chanteur n'avait jamais vu de figures peintes ni sculptees; les seuls
autels des dieux qu'il connut etaient des steles grossieres dans un bois
sacre. Il etait sans cesse occupe du soin de pourvoir a sa subsistance.
Parmi des hommes qui ne pensaient qu'a manger et a faire la guerre pour
voler des femmes et des trepieds d'airain, il menait une vie plus
miserable que celle d'un menetrier de quelque village d'Auvergne.
Pourtant, il trouva en son ame rude et neuve des accents qui retentiront
a tout jamais dans les coeurs genereux:

"Mon enfant, celle qui est habile a l'arc ne m'a pas tuee de ses
fleches, ni une de ces maladies ne m'est survenue, qui enleve la vie aux
membres par une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le
souvenir de ta tendresse m'on ote la douce vie."

Ainsi le vieux joueur de phorminx exprima la douleur harmonieuse et se
montra deja Hellene par le sentiment de la beaute, qui est la seule
chose humaine qui ne trompe pas, car elle seule est de l'homme et toute
de l'homme.

Je ferme le vieux recueil des aedes ioniens et j'ouvre le fenetre de la
chambre rustique. Je revois dans la nuit la baie des Trepasses. Tout a
l'heure, j'etais avec l'antique Ulysse, et j'avais a peine change de
monde. Il n'y a pas loin, pour le sentiment, de la Nekyia de l'homeride
aux gwerz des bardes de Breiz-Izel. Toutes les vieilles croyances se
ressemblent par leur simplicite. Ces legendes immemoriales des trepasses
sont restees peu chretiennes dans la chretienne Bretagne. La croyance a
la vie future y est aussi obscure et flottante que dans l'epopee
homerique. Pour l'Armoricain comme pour l'Hellene primitif, les morts
trainent languissamment un reste d'existence. Les deux races croient
egalement que, si les corps ne sont pas rendus a la terre maternelle,
les ombres de ces corps errent en se lamentant et supplient qu'on leur
donne la sepulture. L'ombre d'Elpenor demande un tombeau a Ulysse; les
naufrages de l'Iroise viennent frapper avec leurs ossements les portes
des pecheurs. Dans le monde celtique comme dans le monde hellenique, les
morts ont une terre a eux, separee de la notre par l'Ocean, une ile
brumeuse qu'ils habitent en foule. La, l'ile des Cimmeriens; ici, plus
rapprochee du rivage, l'ile sainte des Sept-Sommeils. Les tombes
revetent la meme forme dans la Grece heroique et chez les Celtes (1).

Que dis-je? j'ai vu a Carnac le tombeau d'Elpenor. Seulement la rame y
manquait, et les archeologues, en le fouillant, ont enleve les armes et
les os qui dormaient: c'est le tertre Saint-Michel, qui s'eleve sur le
rivage, "au bord de la blanche mer".

Mais l'hotesse vient m'annoncer que le souper est servi. L'omelette
doree brille sur la table, et l'odeur du mouton parfume de thym emplit
la chambre. Je laisse la mon Homere et mes reveries. N'allez pas croire
au moins que les Celtes etaient des Pelasges et qu'on parlait grec a
Quimper comme a Mycenes.

(1) Dans son livre si methodique et si profond sur "la religion des
gaulois", M. Alexandre Bertrand a solidement etabli, ce semble, que les
peuples a dolmens n'etaient point des celtes. Mais il ne saurait etre
question ici d'ethnographie. On s'y contente d'une vue tres generale du
culte des morts sur la terre de Bretagne, ou plusieurs races humaines se
sont superposees. Et c'est encore M. Alexandre Bertrand qui fait a ce
sujet une remarque judicieuse: "Les religions recueillent, dans le cours
de leur developpement, des elements nouveaux qui les rajeunissent et les
transforment, mais sans qu'elles se debarrassent jamais completement de
leur passe ... "Ces observations trouvent particulierement leur
application dans les pays dont la population, comme en Gaule, se compose
de plusieurs couches successives et diverses de conquerants et
d'immigrants, de complexion religieuse differente, ayant eu chacun leurs
divinites particulieres qu'ils ont du tenter d'introduire dans le culte
national, ou a ce defaut, qu'ils ont du conserver a titre de culte
familial ou de tribu." (Loc.cit., p. 215).

De Carnac (Morbihan), le 4 aout.

Du haut du tertre funeraire, consacre a saint Michel, on decouvre deux
plaines mornes, dont l'une est la terre et l'autre la mer. Au couchant,
l'Ocean s'etend jusqu'a l'arc azure de l'horizon. A gauche, fuient les
noirs rivages de Locmariaker, ou dort, depuis des siecles innombrables,
un chef barbare sous une chambre informe fait de quartiers de roche, et
plus loin s'efface dans la brume la pointe de Saint-Gildas, ou Abelard
fut menace de mort par des moines ignorants, qui haissaient la musique
et la philosophie. A droite, la lugubre presqu'ile de Quiberon s'avance
dans la mer que, vers le large, Belle-Ile barre comme un grand
brise-lames.

Mais, en tournant sur vous-meme de maniere a mettre Quiberon a votre
gauche, vous voyez la lande s'etendre jusqu'aux bois de pins qui tracent
au bord du ciel leurs lignes d'un bleu sombre; sur cette plaine, que la
bruyere colore d'un rose triste, passe la grande ombre des nuages. C'est
Carnac, le Lieu-des-Pierres.

Une armee de menhirs s'y tient en ordre regulier. Devant vous se
dressent les alignements du Menec; vous apercevez plus a droite ceux de
Kermario. Un pli de terrain vous cache de ce cote les pierres de
Kerlescan. Deux mille de ces geants informes sont encore ou debout ou
couches a leur rang. On croit qu'il y en avait autrefois plus de dix
mille.

Quels bras les ont plantes dans la lande? On ne sait. On ignore leur age
et leur destination. Ils semblent, dans leur majeste grossiere, garder
le muet souvenir de races depuis longtemps eteintes, et ils ont je ne
sais quoi de funebre, qui fait songer a des hommes tres rudes, a des
chefs de tribus sauvages qui dorment sous leur poids enorme. Pourtant,
en fouillant la terre sous ces menhirs, on n'y a rien trouve qui revelat
des sepultures.

M. de Mortillet croit que ces alignements sont les archives d'un peuple
qui vivait sur cette terre avant la venue des tribus celtiques et qui
plantait une pierre en commemoration de chaque fait dont il voulait
garder le souvenir; en sorte que la lande de Carnac serait un livre ou
ces hommes ecrivaient en quartiers de rocs les guerres, les alliances,
les grandes chasses, les navigations sur des troncs d'arbres creuses, et
les genealogies des chefs.

Les habitants de Carnac attribuent a ces pierres une origine tres
differente et beaucoup plus merveilleuse. Ils content qu'un jour saint
Cornely fut poursuivi dans la lande par une armee de paiens. Les paiens,
comme on sait, etaient des geants. Le serviteur de Dieu courut jusqu'au
rivage, dans l'espoir de s'embarquer pour fuir un si grand peril. Mais,
ne trouvant point de bateau, il se tourna vers les mecreants, et,
etendant les mains vers eux, il les changea en pierres. Aujourd'hui
encore, on appelle ces pierres "les soldats de saint Cornely".

Depuis qu'il n'est plus de geants idolatres, saint Cornely s'adonne
specialement a la protection des betes a cornes.

Ce saint Cornely est tres original, et je regrette bien de n'avoir pas
consulte, a son sujet, ce bon chanoine Trevoux qui etudiait avec tant de
candeur les saints de Bretagne: il m'en aurait conte des merveilles. Que
ce saint Cornely ne soit autre que le pape saint Corneille, qui recut
l'anneau du pecheur en l'an 251 et fut assailli dans la chaise de saint
Pierre par de nombreuses tribulations, les hagiographes le disent, et je
suis sur que M. Trevoux le croyait. M. Trevoux croyait tout, et cette
heureuse disposition se lisait sur son visage. C'etait un homme de bonne
volonte; c'est pourquoi il eut la paix sur la terre. J'espere qu'il l'a
presentement dans le ciel. Il est doux de croire que saint Cornely est
precisement le pape Corneille; mais il faut reconnaitre qu'en Bretagne
il est devenu tres Breton. Il a pris l'esprit et les moeurs des paysans
de Carnac, qui l'ont choisi pour leur patron et leur intercesseur aupres
de Dieu. Il a oublie le farouche Novatien qui troubla si cruellement son
pontificat. Je l'ai vu tantot sur une des portes de son eglise
paroissiale. Il y est sculpte et peint, dans ses habits pontificaux,
entre deux boeufs qui tournent vers lui leur mufle obeissant. C'est un
saint tout a fait approprie a un pays de paturages. Sa fete tombe le 13
septembre, et, ce que n'eut point dit M. Trevoux, cette date coincidant
avec l'equinoxe d'automne, la fete du saint a du se substituer a quelque
feerie agricole des paiens. Il n'est pas douteux que le nom meme de
saint Cornely n'ait predestine e saint de Carnac a remplacer l'antique
divinite tutelaire des betes a cornes. Je regrette de ne pouvoir rester
a Carnac jusqu'a ce jour-la. Car c'est un beau pardon. Des pelerins y
viennent de toute la Bretagne pour baiser devotement les os du saint
renfermes dans un chef d'or tout brillant de pierreries. Puis, le
chapeau sous le bras et le chapelet a la main, ils se rendent en
procession a la fontaine qui eleve pres de l'eglise, sur quatre arches,
son pyramidion surmonte d'une boule et d'une croix. La, s'etant
agenouilles, ils goutent l'eau que des mendiants leur presentent dans
une cruche, en mouillant leur visage et leurs mains, qu'ils elevent
ensuite au-dessus de leur tete, et, ayant accompli ces rites antiques,
ils retournent a l'eglise pour deposer leur offrande devant le
protecteur des bestiaux.

On repand aussi l'eau de cette fontaine sur la tete des boeufs qui ont
ete gueris par l'intercession de saint Cornely. Ce saint est a ce point
favorable aux troupeaux, qu'on lui amene parfois, la nuit, des boeufs en
procession. Comme le dieu rustique dont il a pris la place, il recoit
des victimes; on lui offre des vaches, mais on ne les immole pas. Elles
sont vendues au profit de l'eglise. La fabrique vend aussi les attaches
qui ont servi a conduire les victimes a l'autel; et c'est une croyance
que les bestiaux mis a l'attache avec ces cordes ne perissent point de
maladie. Aussi bien fallait-il a ces bouviers avares et pauvres un
veterinaire celeste.

Le tumulus sur lequel vous etes monte offre un autre temoignage de la
piete bretonne. Les apotres d'Armorique ont sanctifie ce tertre en
elevant sur le faite une chapelle a saint Michel-Archange, qui lance et
retint la foudre et se plait sur les hauts lieux. Les femmes de marins
viennent dans cette chapelle prier l'archange de preserver leur mari du
peril de la mer. Chaque annee, dans la nuit du 23 juin, les gars du pays
y allument, en poussant des cris de joie, le feu de la Saint-Jean,
auquel d'autres feux repondent de toutes les hauteurs voisines. Et il
est croyable que cette coutume remonte a une fabuleuse antiquite.

Ces petites buttes, visibles a vos pieds maintenant que le soleil, deja
bas, en prolonge les ombres, ce sont les Bossenno, bosses semees entre
les pierres de l'Ocean. On raconte qu'elles recouvrent un monastere de
moines rouges. Il s'y commit, dit-on, de telles abominations que le ciel
et la terre ne purent les souffrir. Le moustier perit en une nuit,
devore par les flammes.

Encore aujourd'hui, le lieu ou sont ensevelis les moines rouges est mal
fame. Dans l'ombre du soir, des flammes s'allument sur les buttes, et
l'on entend des voix qui parlent une langue inconnue aux chretiens. On a
fouille les Bossenno. Un archeologue anglais, M. Milne, y a porte la
pioche, et il a decouvert, en effet, des murs portant encore des traces
d'incendie. Mais ce ne sont pas les murs d'un monastere. Les Bossenno
recouvrent une villa gallo-romaine qui etait etablie la, au bout du
monde connu, avec ses murs de pierre et de brique, ses chambres peintes
de vives couleurs, sa metairie, ses bains et son temple, telle enfin que
Columelle decrit une villa romaine. L'art de Pompei se retrouve sur ces
enduits de stuc, ou sont tracees des grecques et des guirlandes, et sur
ces caissons incrustes de coquillages.

Aux premiers siecles de l'ere chretienne, les Latins, comme aujourd'hui
les Anglais, transportaient leur civilisation sur tous les points du
monde connu. Ils portaient avec eux leurs lares et leurs penates. On a
trouve dans le sacellum de la villa les figurines de terre cuite qui y
avaient ete mises par des mains pieuses. Ce sont des Venus Anadyomenes
et des Deesses Meres. Celles-ci, vetues d'une longue tunique, assis dans
un grand fauteuil d'osier et tenant un petit enfant entre leurs bras,
ressemblent beaucoup aux Saintes-Vierges de l'art chretien. Celles de
Carnac ont ete portees, loin du village, dans une cabane qui sert de
musee. D'autres, de meme style, ont eu ailleurs une tout autre fortune.
Elles ont ete prises pour des images de Marie, et, tenues pour
miraculeuses, ont attire des pelerins dans le sanctuaire ou on les avait
deposees au sortir de terre.

Voila tout ce que, du haut du tertre Saint-Michel, nous pouvons
decouvrir de choses dans l'espace et le temps. Ce tertre a ete fait de
main d'homme, il est forme de pierres amoncelees et de vase marine. M.
Rene Galles, en le creusant, a decouvert le dolmen sous lequel un chef
avait sa sepulture. On a vu ses os a demi devores par la flamme du
bucher, ses armes de jaspe et de bibriolite et ses colliers de jaspe
rouge. On croit, d'apres certains indices, qu'il a, sous cette montagne,
un compagnon de mort dont la poussiere demeure encore inviolee. Ainsi
Achille voulut que ses cendres fussent melees a celles de Patrocle sous
le meme tertre funeraire. L'ombre de Patrocle etait venue elle-meme l'en
prier, la nuit, pendant son sommeil. Elle lui avait dit: "Je te
demanderai, ne l'oublie pas, que mes os ne soient pas separes des tiens,
Achille. Nous avons ete nourris ensemble dans ta maison ... Que nos os
soient renfermes dans la meme urne d'or." C'est pourquoi Achille ordonna
de ne faire d'abord pour son ami qu'un tertre bas.

"Quand je serai mort, ajouta-t-il, elevez a lui et a moi une haute et
large tombe, vous qui me survivrez."

La tombe, dont nous foulons les herbes salees par l'embrun, est large et
haute comme celle d'Achille et de Patrocle. Les guerriers qui y reposent
etendus, avec leurs armes, furent sans doute des chefs illustres parmi
les peuples. Mais un Homere n'a pas dit leur nom.

A la place ou nous sommes, sans doute, une vierge barbare, plus blanche
que Polyxene, fut egorgee comme la fille de Priam. Et son ame indignee
s'enfuit sous le ciel bas, entre la lande et l'Ocean.

Sainte-Anne-d'Auray, 28 juillet.

C'etait le jour du Pardon. On sait qu'on appelle pardon, en Bretagne, la
fete paroissiale d'une eglise ou d'une chapelle. Les pelerins qui s'y
rendent y gagnent des indulgences, moyennant certaines pratiques pieuses
et quelques dons au saint ou a la sainte. Dans leur seigneurie, les
saints de Bretagne ont garde la simplicite rustique. Ils acceptent des
dons en nature. Encore faut-il leur payer la redevance selon l'usage et
la coutume. Notre-Dame de Relec ne veut que des poules blanches. Sainte
Anne, sa mere, n'a point cette delicatesse: elle recoit tous les
presents, et sa couronne est faite des joyaux des dames de Lorient et de
Quimper.

Il y a une petite lieue de la gare a Sainte-Anne. Le chemin qui, a
travers la lande, conduit au village, etait, quand nous le primes,
couvert de pelerins. Les coiffes blanches des paysannes brillaient au
soleil, comme des ailes d'oiseaux de mer. Les hommes en veste brune, et
coiffes du large chapeau d'ou pend un ruban noir, allaient en silence,
appuyes sur leur baton de cornouiller. Et tout le long du chemin
s'etendait une double haie de mendiants.

Les uns, vieillards aveugles, blancs et chevelus, la main posee sur la
tete d'un enfant, semblaient, dans leur majeste lamentable, les derniers
bardes. Plus avant, une femme elevait en gemissant, sur le ciel bleu qui
couvrait la lande, un bras si mutile, si depouille de chair, si
dechiquete et si etrangement termine par une main ou ne restait plus que
deux doigts, qu'on eut dit un bois de cerf trempe dans le sang des
chiens decousus. Ailleurs se dressait une grande forme humaine terminee
par une masse de chair sanguinolente et tumefiee qu'on ne reconnaissait
pour un visage que parce qu'elle en occupait la place. Puis c'etaient
cote a cote, et appuyes les uns sur les autres, des innocents qui se
ressemblaient par le vide du regard, par l'immobilite du sourire, par un
perpetuel tremblement de tout le corps, et aussi par un air de famille;
car ils etaient freres et soeurs, et peut-etre, appuyes les uns aux
autres, le sentaient-ils confusement. L'un d'eux, grand jeune homme a la
barbe bouclee, vetu d'une robe de femme, ouvrait tout grands des yeux
bleus qui faisaient peur; on sentait que toutes les images de l'univers
n'y entraient que pour s'y perdre. Et la, debout dans sa robe grise, de
forme antique, plus etrange que ridicule, il avait l'air d'une statue
taillee par un vieil imagier et qu'une puissance tenebreuse animait,
comme cela est conte dans les vieux contes. Ces mendiants sont une des
beautes de la Bretagne, une des harmonies de la lande et du rocher.

Le chemin, sillonne de pelerins et borde de pauvres, aboutit a la grande
place sur laquelle s'eleve l'eglise de Sainte-Anne. Une foule rustique
l'emplit. Toutes les paroisses du Morbihan sont la, et celles des iles
patriarcales d'Houat et d'Hoedic. Des pelerins sont venus en grand
nombre du pays de Treguier, du Leonnois et de la Cornouaille. Les hommes
ont attache au chapeau des brins d'ajonc et de bruyere. Mais c'en est
fait du vieux costume celtique, et le paysan ne porte plus les braies
seculaires, le bragonbras bouffant. Ils ont tous, meme ceux du
Finistere, un pantalon noir comme le senateur Soubigou. Les femmes,
heureusement, ont garde la coiffure nationale. Leurs coiffes blanches,
tantot relevees en coquille sur le haut de la tete, tantot pendantes sur
les epaules, mettent dans les assemblees une grace tres douce, profonde
et triste. La grande cornette des Vannetaises, le beguin empese des
femmes d'Auray, le serre-tete austere qui cache les cheveux des filles
de Quimperle, le bonnet aux ailes soulevees de celles du Pont-Aven, la
coiffe de dentelle de Rosporden, le diademe de drap d'or et de pourpre
de Pont-l'Abbe, les barbes, tendues comme des voiles, de Saint-Thegonec,
le bavolet de Landerneau, toutes ces coiffures portees depuis tant de
siecles chargent ces tetes nouvelles de toute la melancolie du passe.
Sur ces visages fletris en quelques annees, et courbes sur cette dure
terre qui les recouvrira bientot, la coiffe des aieules garde sa forme
immuable. Passant des meres aux filles, elle enseigne que les
generations succedent aux generations et qu'en la race seule est la
suite et la duree. Ainsi le pli d'un morceau de toile nous donne l'idee
d'un temps beaucoup plus long que celui de l'existence humaine.

Vetues de noir, les joues, le cou voiles, les femmes du Morbihan ont
l'air de religieuses. Leur plus grande beaute est dans leur douceur.
Assises sur leurs talons, dans l'attitude qui leur est habituelle, elles
ont une grace paisible et lourde assez touchante. Coiffees et vetues
comme elles, leurs fillettes sont charmantes, sans doute parce que
l'austerite du costume rend plus sensible la fraicheur riante de
l'enfance. Il n'y a rien de joli comme ces petites beguines de sept ou
huit ans. Entre elles, volontiers, elles s'amusent a lutter sur l'herbe.
C'est l'instinct de la race qui les pousse; car on sait qu'elles sont
filles de vaillants lutteurs.

L'eglise de Sainte-Anne est toute neuve et d'une richesse que le temps
n'a pas encore eteinte. M. de Perthes, l'architecte, est peut-etre un
habile homme. Mais le temps a seul le secret des profondes harmonies. La
place sur laquelle elle s'eleve est bordee de petites boutiques ou les
femmes vont acheter des medailles, des chapelets, des cierges, des
livres de cantiques en breton et en francais, et des images d'Epinal.

Je n'ai pas vu passer la procession. Je ne sais si elle a garde le
caractere de foi naive qu'elle avait jadis. J'ai apercu les bannieres;
elles m'ont paru trop neuves et trop belles.

Autrefois, on voyait dans cette procession des marins portant les debris
du navire sur lequel ils avaient ete sauves du naufrage, des
convalescents trainant le linceul prepare pour eux et maintenant
inutile, des hommes echappes a l'incendie et tenant a la main la corde
ou l'echelle de leur salut. On y remarquait surtout les matelots
d'Arzon. C'etaient les descendants des quarante-deux marins qui, dans la
guerre de Hollande, en 1673, se vouerent a sainte Anne et furent
preserves des canons de Ruyter. Precedes de la croix d'argent de leur
paroisse, ils marchaient, soutenant de leurs epaules le modele d'un
vaisseau de soixante-quatorze, pavoise de tous ses pavillons, et ils
chantaient une complainte dont voici quelques couplets:

    Nous avons ete de bande
    Quarante et deux Arzonnois
    A la guerre de Hollande,
    Pour le plus grand de nos rois.
    . . . . . . . . . . . . . . . .

    Ce fut de juin le septieme
    Mil six cent septante et trois,
    Que le combat fut extreme
    De nous et de Hollandois.

    Les boulets comme la grele
    Passaient parmi nos vaisseaux,
    Brisant mats, cordages, voile,
    Et mettant tout en lambeaux.

    La merveille est toute sure
    Que pas un homme d'Arzon
    Ne recut la moindre injure
    Du mousquet ni du canon.

    Un d'Arzon changeant de place,
    Un boulet vint a passer,
    Brisant de celui la face
    Qui venait de s'y placer.

    L'Arzonnois, la sauvant belle,
    Eut l'epaule et les deux yeux
    Tout couverts de la cervelle
    De ce pauvre malheureux.

    De Jesus la sainte aieule,
    Par un bienfait singulier,
    Nous connaissons que vous seule
    Nous gardiez en ce danger.


Ce n'est pas la proprement une poesie populaire; ces vers sont l'oeuvre
de quelque bon recteur qui savait le francais dans les regles. Ils se
chantent sur un vieil air triste a pleurer.

Il y a en face de l'eglise un double escalier d'un assez beau style.
C'est une imitation de la Scala santa de Rome dont les degres sont toute
l'annee recouverts d'un tablier de bois. L'escalier d'Auray, comme
l'autre, ne se monte qu'a genoux. On gagne neuf annees d'indulgences
pour chacune des marches ainsi gravies. Je vis une centaine de femmes
occupees a cet exercice salutaire. Mais je dois dire que, pour la
plupart, elles trichaient. Je les voyais fort bien poser le pied sur les
degres. La chair est faible. D'ailleurs, l'idee de tromper saint Pierre
doit venir tres naturellement a l'esprit d'une femme.

Cet escalier est de style Louis XIII, ainsi que le cloitre adosse a
l'eglise. Le culte de sainte Anne d'Auray ne remonte pas plus haut que
le XVIIe siecle. L'origine en est due aux visions d'un pauvre fermier de
Keranna, nomme Yves Nicolazic.

Ce brave homme avait des hallucinations de l'oeil et de l'ouie. Parfois,
il voyait un cierge allume et, quand il revenait la nuit a la maison, le
flambeau marchait a son cote, sans que le vent agitat la flamme. Par un
soir d'ete, comme il menait ses boeufs boire a a fontaine, il vit un
belle dame, vetue d'une robe d'une eclatante blancheur. Cette dame
revint plusieurs fois le visiter dans sa maison et dans sa grange.

Un jour, elle lui dit:

"Yves Nicolazic, ne craignez point: je suis Anne, mere de Marie. Dites a
votre recteur que, dans la piece appelee le Bocenno, il y a eu
autrefois, meme avant qu'il y eut aucun village, une chapelle dediee en
mon nom. C'etait la premiere de tout le pays, et il y a neuf cent
vingt-quatre ans et six mois qu'elle a ete ruinee. Je desire qu'elle
soit rebatie au plus tot et que vous en preniez soin. Dieu veut que j'y
sois honoree."

Les visions du fermier Nicolazic n'ont rien de singulier. Avant lui
Jeanne d'Arc, apres lui le marechal-ferrant de Salon, qui fut conduit a
Louis XIV, et plus recemment le laboureur Martin de Gallardon eurent des
hallucinations semblables et recurent d'un personnage celeste une
mission particuliere. Comme Jeanne, comme le marechal-ferrant, comme
Martin, le fermier de Keranna resista d'abord a la voix du ciel,
alleguant sa faiblesse, son ignorance, la grandeur de la tache. Mais la
dame de la fontaine insista; sa parole devint plus imperieuse. Les
prodiges se multiplierent. Il y eut des lueurs soudaines, des pluies
d'etoiles. Quand on etudie d'un peu plus pres les hallucines qui crurent
avoir une mission, on est frappe de la similitude, je dirais meme de
l'identite de leur etat psychique et des actes qui en resulterent.
Nicolazic, obsede par une idee fixe, alla trouver le recteur de
Pluneret, qui le recut fort mal et le renvoya rudement a son seigle et a
ses betes. Le visionnaire ne se laissa pas decourager et il finit par
triompher de tous les obstacles. Ce Nicolazic etait un homme simple, ne
sachant ni lire ni ecrire et ne parlant que le breton.

Il est aussi impossible de douter de sa sincerite que de celle de Jeanne
d'Arc, du marechal de Salon et de Martin de Gallardon. Mais il est
probable qu'il fut aide dans son entreprise par des gens habiles et
avises. Je n'ai pas eu le loisir d'etudier son histoire d'apres les
textes originaux, et je ne la connais que par des hagiographes modernes,
dont la maniere edifiante et beate exclut toute critique. Mais il me
semble bien voir que le pauvre homme etait conduit a son insu par M. de
Kerlogen. Ce seigneur avait deja donne le terrain sur lequel devait
s'elever la chapelle. On devin l'interet qui poussait alors les
catholiques bretons a susciter des voyants et a faire eclater des
prodiges. Les progres de la reforme les avaient effrayes et leurs
craintes etaient vives encore. On etait en 1625. En ce moment meme,
Soubise, qui avait recu de l'armee calviniste de la Rochelle le
commandement du Poitou, de la Bretagne et de l'Anjou, reprenait les
armes et capturait une escadre royale a l'embouchure du Blavet. Il
fallait ranimer la vieille foi, frapper un grand coup. Les visions du
bon Nicolazic avaient eclate a propos. On en profita.

Nous disions tout a l'heure que les voyants qui recoivent mission d'un
ange ou d'un saint procedent tous exactement de meme. Tous donnent un
signe. Jeanne, quand on l'arma, envoya chercher a Notre-Dame de Fierbois
une epee marquee de cinq croix qui s'y trouvait effectivement. Et l'on
conta depuis que cette arme etait scellee dans le mur de l'eglise.

Yves Nicolazic apporta, lui aussi, un signe de ce genre. Conduit par un
cierge que tenait une mai invisible, le bonhomme descendit dans un
fosse, gratta la terre et en tira une statue de bois representant sainte
Anne. Le lieu ou cette image fut trouvee se nommait Ker-Anna, et il est
possible, comme le nom semble l'indiquer, que ce fut l'emplacement d'une
chapelle consacree a la mere de la Vierge. Mais que cette chapelle eut
ete ruinee depuis neuf cent ving-quatre ans et six mois, comme le disait
la dame blanche, c'est ce qu'il n'est pas possible de croire. Au VIIe
siecle, ni sainte Anne ni sa fille n'avaient de sanctuaires ni d'images.
Et, si cette dame blanche etait sainte Anne elle-meme, il faut bien
admettre que sainte Anne ignorait sa propre iconographie. Cette
difficulte n'embarrasse pas les Bretons que je vois au Pardon.

Sainte Anne tant glorifiee dans Auray et dont l'image porte cette
couronne fermee que l'art religieux n'avait posee jusqu'ici que sur le
front de Marie, saine Anne n'a pas de legende. L'Evangile ne la nomme
meme pas. Saint Epiphane, le premier, je crois, parle de sa longue
sterilite qui pesait sur elle comme une opprobre. A la fete des
Tabernacles, le pretre rejeta son offrande. Elle se cachait dans sa
maison de Nazareth quand, deja sur le retour, elle enfanta Marie.

Les pelerins d'Auray chantent, sur l'air d'Amaryllis, vous etes blanche,
un cantique dans lequel Anne demande en ces termes un enfant au ciel:

    --Mon Dieu, mon tout que j'aime et que j'adore,
    Ayez pitie de ma sterilite!
    Depuis vingt ans elle me deshonore,
    Couronnez-la par la fecondite.
    Je vous promets, grand Dieu, plus de coeur que de bouche,
    De vous offrir le fruit de notre couche.

    Je n'ose plus hanter aucune amie.
    Je ne recois que mepris et qu'affront.
    Otez, Seigneur, la tache d'infamie.
    Que fait monter la honte sur mon front,
    Jetez un seul regard sur votre humble servante
    Qui, soumise a vos lois, et pleure et se lamente.

Qu'importe, apres tout, si cette assemblee d'Auray, qui reunit tant
d'hommes dans une foi commune, a pour origine les hallucinations d'un
malade ignorant! Le Breton n'a pas l'esprit d'examen; il est incapable
de critique, et vraiment on ne peut lui en faire un reproche. L'esprit
critique se developpe dans des conditions trop particulieres et trop
rares pour exercer une action efficace sur les croyances de l'humanite.
Ces croyances echappent absolument au controle de l'intelligence. Elles
peuvent se montrer ineptes et absurdes sans compromettre l'autorite
qu'elles exercent sur les ames. C'est un lieu commun que de penser
qu'elles sont consolantes. A la reflexion, on s'apercevrait peut-etre
que, le plus souvent, les hommes en recoivent moins de plaisir que de
peur. La foi des Bretons me semble particulierement morne. Tout au
moins, ils ne paraissent pas en tirer plus de joie que de leur petite
pipe courte et de leur litre d'eau-de-vie. Ces hommes entetes, sauvages
et silencieux ressemblent aux Peaux-Rouges; et l'on ne peut se defendre,
en les regardant, de prevoir le jour ou, murmurant un cantique, buvant
et fumant, ils se laisseront mourir en regardant la lande ou la mer.

FIN









End of the Project Gutenberg EBook of Pierre Noziere, by Anatole France

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PIERRE NOZIERE ***

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