The Project Gutenberg EBook of Pierre Noziere, by Anatole France

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Title: Pierre Noziere

Author: Anatole France

Release Date: November 21, 2003 [EBook #10160]

Language: French

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PIERRE NOZIRE

par ANATOLE FRANCE




LIVRE PREMIER

ENFANCE



I

L'HISTOIRE SAINTE ET LE JARDIN DES PLANTES


La premire ide que je reus de l'univers me vint de ma vieille Bible
en estampes. C'tait une suite de figures du XVIIe sicle, o le Paradis
terrestre avait la fracheur abondante d'un paysage de Hollande. On y
voyait des chevaux brabanons, des lapins, de petits cochons, des
poules, des moutons  grosse queue. ve promenait parmi les animaux de
la cration sa beaut flamande. Mais c'taient l des trsors perdus.
J'aimais mieux les chevaux.

Le septime feuillet (je le vois encore) reprsentait l'arche de No au
moment o l'on embarque les couples de btes. L'arche de No tait, dans
ma Bible, une sorte de longue caravelle surmonte d'un chteau de bois,
avec un toit en double pente. Elle ressemblait exactement  une arche de
No qu'on m'avait donne pour mes trennes et qui exhalait une bonne
odeur de rsine. Et cela m'tait une grande preuve de la vrit des
critures.

Je ne me lassais ni du Paradis ni du Dluge. Je prenais aussi plaisir 
voir Samson enlevant les portes de Gaza. Cette ville de Gaza, avec ses
tours, ses clochers, sa rivire, et les bouquets de bois qui
l'environnaient, tait charmante. Samson s'en allait, une porte sous
chaque bras. Il m'intressait beaucoup. C'tait mon ami. Sur ce point
comme sur bien d'autres, je n'ai pas chang. Je l'aime encore. Il tait
trs fort, trs simple, il n'avait pas l'ombre de mchancet, il fut le
premier des romantiques, et non certes le moins sincre.

J'avoue que je dmlais mal, dans ma vieille Bible, la suite des
vnements, et que je me perdais dans les guerres des Philistins et des
Amalcites. Ce que j'admirais le plus en ces peuples c'taient leurs
coiffures, dont la diversit m'tonne encore. On y voyait des casques,
des couronnes, des chapeaux, des bonnets et des turbans merveilleux. Je
n'oublierai de ma vie la coiffure que Joseph portait en gypte. C'tait
bien un turban, si vous voulez, et mme un large turban, mais il tait
surmont d'un bonnet pointu, et il s'en chappait une aigrette avec deux
plumes d'autruche, et c'tait une coiffure considrable.

Le Nouveau-Testament avait, dans ma vieille Bible, un charme plus
intime, et je garde un souvenir dlicieux du potager dans lequel Jsus
apparaissait  Madeleine. "Et elle pensoit, dit le texte, que ce fust le
maistre du jardin." Enfin, dans les sept oeuvres de la misricorde,
Jsus-Christ, qui tait le pauvre, le prisonnier et le plerin, voyait
venir  lui une dame pare comme Anne d'Autriche, d'une grande
collerette de point de Venise. Un cavalier, coiff d'un feutre  plumes,
le poing sur la hanche, cape au dos, chauss galamment de bottes en
entonnoir, du perron d'un chteau aux murs de brique, faisait signe  un
petit page, portant une buire et un gobelet d'argent, de verser du vin
au pauvre, ceint de l'aurole. Que cela tait aimable, mystrieux et
familier! Et comme Jsus-Christ, dans un cabinet de verdure, au pied
d'un pavillon bti du temps du roi Henri, sous notre ciel humide et fin,
semblait plus prs des hommes, et plus ml aux choses de ce monde!

Chaque soir, sous la lampe, je feuilletais ma vieille Bible, et le
sommeil, ce sommeil dlicieux de l'enfance, invincible comme le dsir,
m'emportait dans ses ombres tides, l'me toute pleine encore d'images
sacres. Et les patriarches, les aptres, les dames en collerette de
guipure, prolongeaient dans mes rves leur vie surnaturelle. Ma Bible
tait devenue pour moi la ralit la plus sensible, et je m'efforais
d'y conformer l'univers.

L'univers ne s'tendait pas, pour moi, beaucoup au del du qui
Malaquais, o j'avais commenc de respirer le jour, comme dit cette
tendre vierge d'Alpe. Et je respirais avec dlices le jour qui baigne
cette rgion d'lgance et de gloire, les Tuileries, le Louvre, le
Palais Mazarin. Parvenu  l'ge de cinq ans, je n'avais pas encore
beaucoup explor les parties de l'univers situes par-del le Louvre,
sur la rive droite de la Seine. La rive oppose m'tait mieux connue
puisque je l'habitais. J'avais suivi la rue des Petits-Augustins
jusqu'au bout, et je pensais bien que c'tait le bout du monde.

La rue des Petits-Augustins s'appelle aujourd'hui rue Bonaparte. Au
temps qu'elle tait au bout du monde, j'avais vu que, de ce ct, les
bords de l'abme taient gards par un sanglier monstrueux et par quatre
gants de pierre, assis en longues robes, un livre  la main, dans un
pavillon, sur une grande cuve pleine d'eau, au milieu d'une plaine
borde d'arbres, prs d'une immense glise. Vous ne me comprenez pas?
vous ne savez plus ce que je veux dire?... Hlas! aprs une vie
d'opprobre, le pauvre sanglier de la maison Bailli est mort depuis
longtemps. Les gnrations nouvelles ne l'ont point vu subir, captif,
les outrages des coliers. Elles ne l'ont point vu couch, l'oeil  demi
clos, dans une rsignation douloureuse. A l'angle de la rue Bonaparte,
o il tait log dans une remise peinte en jaune et orne de fresques
reprsentant des voitures de dmnagement atteles de percherons gris
pommel, s'lve maintenant une maison  cinq tages. Et quand je passe
devant la fontaine de la place Saint-Sulpice, les quatre gants de
pierre ne m'inspirent plus de terreurs mystrieuses. Je sais, comme tout
le monde, leurs noms, leur gnie et leur histoire: ils s'appellent
Bossuet, Fnelon, Flchier et Massillon.

A l'occident aussi, j'avais touch les confins de l'univers ... Les
hauteurs bouleverses de la Chaillot, la colline du Trocadro, sauvage
alors, fleurie de bouillons blancs et parfume de menthe, c'tait
vritablement le bout du monde, les bords de l'abme o l'on aperoit
l'homme nu qui n'a qu'une jambe, et qui marche en sautant, l'homme
poisson et l'homme sans tte qui porte un visage sur la poitrine. Aux
abords du pont qui, de ce ct fermait l'univers, les quais taient
mornes, gris, poudreux. Point de fiacres, quelques promeneurs  peine.
 et l, accouds au parapet, de petits soldats qui taillaient une
baguette et regardaient couler l'eau. Au pied du cavalier romain qui
occupe l'angle droit du Champ-de-Mars, une vieille, accroupie au
parapet, vendait des chaussons aux pommes et du coco. Le coco tait dans
une carafe coiffe d'un citron. La poussire et le silence passaient sur
ces choses. Maintenant le pont d'Ina relie entre eux des quartiers
neufs. Il a perdu l'aspect morne et dsol qu'il avait dans mon enfance.
La poussire que le vent soulve sur la chausse n'est plus la poussire
d'autrefois. Le cavalier romain voit de nouvelles figures et de
nouvelles moeurs. Il ne s'en attriste pas: il est de pierre.

Mais ce que j'aimais et connaissais le mieux, c'taient les berges de la
Seine; ma vieille bonne Nanette m'y menait promener tous les jours. J'y
retrouvais l'arche de No de ma Bible en estampes. Car je ne doutais
gure que ce ne ft le bateau de la Samaritaine, avec son palmier d'o
sortait merveilleusement une fume mince et noire. Cela se concevait:
comme il n'y avait plus de dluge, on avait fait de l'arche un
tablissement de bains.

Du ct du levant, j'avais visit le Jardin des Plantes et remont la
Seine jusqu'au pont d'Austerlitz. L tait la limite. Les plus hardis
explorateurs de la nature finissent par trouver le point au del duquel
ils ne peuvent plus avancer. Il m'avait t impossible d'aller plus loin
que le pont d'Austerlitz. Mes jambes taient petites et celles de ma
bonne Nanette taient vieilles; et malgr ma curiosit et la sienne, car
nous aimions tous deux les belles promenades, il nous avait toujours
fallu nous arrter sur un banc, sous un arbre, en vue du pont, au regard
d'une marchande de gteaux de Nanterre. Nanette n'tait gure plus
grande que moi. Et c'tait une sainte femme en robe d'indienne 
ramages, avec un bonnet  tuyaux. Je crois que la reprsentation qu'elle
se faisait du monde tait aussi nave que celle que je m'en formais 
son ct. Nous causions ensemble trs facilement. Il est vrai qu'elle ne
m'coutait jamais. Mais il n'tait pas ncessaire qu'elle m'coutt. Et
ce qu'elle me rpondait tait toujours  propos. Nous nous aimions
tendrement l'un l'autre.

Tandis qu'assise sur le banc, elle songeait avec douceur  des choses
obscures et familires, je creusais la terre avec ma pelle au pied d'un
arbre, ou bien encore je regardais le pont qui terminait pour moi le
monde connu.

Qu'y avait-il au del? Comme les savants, j'en tais rduit aux
conjectures. Mais il se prsentait  mon esprit une hypothse si
raisonnable que je la tenais pour une certitude: c'est qu'au del du
pont d'Austerlitz s'tendaient les contres merveilleuses de la Bible.
Il y avait sur la rive droite un coteau que je reconnaissais pour
l'avoir vu dans mes estampes, dominant les bains de Bethsabe.

Au del je plaais la Terre-Sainte et la Mer Morte; je pensais que si on
pouvait aller plus loin, on apercevrait Dieu le pre en robe bleue, sa
barbe blanche emporte par le vent, et Jsus marchant sur les eaux, et
peut-tre le prfr de mon coeur, Joseph, qui pouvait bien vivre
encore, car il tait trs jeune quand il fut vendu par ses frres.

J'tais fortifi dans ces ides par la considration que le Jardin des
Plantes n'tait autre chose que le Paradis terrestre un peu vieilli,
mais, en somme, pas beaucoup chang. De cela, je doutais encore moins
que du reste; j'avais des preuves. J'avais vu le Paradis terrestre dans
ma Bible, et ma mre m'avait dit: "Le Paradis terrestre tait un jardin
trs agrable, avec de beaux arbres et tous les animaux de la cration."
Or, le Jardin des Plantes, c'tait tout  fait le Paradis terrestre de
ma Bible et de ma mre, seulement, on avait mis des grillages autour es
btes, par suite du progrs des arts et  cause de l'innocence perdue.
Et l'Ange qui tenait l'pe flamboyante avait t remplac,  l'entre,
par un soldat en pantalon rouge.

Je me flattais d'avoir fait l une dcouverte assez importante. Je la
tenais secrte. Je ne la confiai pas mme  mon pre, que j'interrogeais
pourtant  toute minute sur l'origine, les causes et les fins des choses
tant visibles qu'invisibles. Mais sur l'identification du Paradis
terrestre au Jardin des Plantes, j'tais muet.

Il y avait plusieurs raisons  mon silence. D'abord,  cinq ans, on
prouve de grandes difficults  expliquer certaines choses. C'est la
faute des grandes personnes, qui comprennent trs mal ce que veulent
dire les petits enfants. Puis j'tais content de possder seul la
vrit. J'en prenais avantage sur le monde. J'avais aussi le sentiment
que si j'en disais quelque chose, on se moquerait de moi, on rirait, et
que ma belle ide en serait dtruite, ce dont j'eusse t trs fch.
Disons tout, je sentais, d'instinct, qu'elle tait fragile. Et peut-tre
mme que, au fond de l'me et dans le secret de ma conscience obscure,
je la jugeais hardie, tmraire, fallacieuse et coupable. Cela est trs
complexe. Mais on ne saurait imaginer toutes les complications de la
pense dans une tte de cinq ans.

Nos promenades au Jardin des Plantes, c'est le dernier souvenir que
j'aie gard de ma bonne Nanette qui tait si vieille quand j'tais si
jeune, et si petite quand j'tais si petit. Je n'avais pas encore six
ans accomplis, lorsqu'elle nous quitta  regret et regrette de mes
parents et de moi. Elle ne nous quitta pas pour mourir, mais je ne sais
pourquoi, pour aller je ne sais o. Elle disparut ainsi de ma vie, comme
on dit que les fes, dans les campagnes, aprs avoir pris l'apparence
d'une bonne vieille pour converser avec les hommes, s'vanouissent dans
l'air.




II

LE MARCHAND DE LUNETTES.


En ce temps-l, le jour tait doux  respirer; tous les souffles de
l'air apportaient des frissons dlicieux; le cycle des saisons
s'accomplissait en surprises joyeuses et l'univers souriait dans sa
nouveaut charmante. Il en tait ainsi parce que j'avais six ans.
J'tais dj tourment de cette grande curiosit qui devait faire le
trouble et la joie de ma vie, et me vouer  la recherche de ce qu'on ne
trouve jamais.

Ma cosmographie--j'avais une cosmographie--tait immense. Je tenais le
quai Malaquais, o s'levait ma chambre, pour le centre du monde. La
chambre verte, dans laquelle ma mre mettait mon petit lit prs du sien,
je la considrais, dans sa douceur auguste et dans sa saintet
familire, comme le point sur lequel le ciel versait ses rayons avec ses
grces, ainsi que cela se voit dans les images de saintet. Et ces
quatre murs, si connus de moi, taient pourtant pleins de mystre.

La nuit, dans ma couchette, j'y voyais des figures tranges, et, tout 
coup, la chambre si bien close, tide, o mouraient les dernires lueurs
du foyer, s'ouvrait largement  l'invasion du monde surnaturel.

Des lgions de diables cornus y dansaient des rondes; puis, lentement,
une femme de marbre noir passait en pleurant, et je n'ai su que plus
tard que ces diablotins dansaient dans ma cervelle et que la femme
lente, triste et noire tait ma propre pense.

Selon mon systme, auquel il faut reconnatre cette candeur qui fait le
charme des thogonies primitives, la terre formait un large cercle
autour de ma maison. Tous les jours, je rencontrais allant et venant par
les rues, des gens qui me semblaient occups  une sorte de jeu trs
compliqu et trs amusant: le jeu de la vie. Je jugeais qu'il y en avait
beaucoup, et peut-tre plus de cent.

Sans douter le moins du monde que leurs travaux, leurs difformits et
leurs souffrances ne fussent une manire de divertissement, je ne
pensais pas qu'ils se trouvassent comme moi sous une influence
absolument heureuse,  l'abri, comme je l'tais, de toute inquitude. A
vrai dire, je ne les croyais pas aussi rels que moi; je n'tais pas
tout  fait persuad qu'ils fussent des tres vritables, et quand, de
ma fentre, je les voyais passer tout petits sur le pont des
Saints-Pres, ils me semblaient plutt des joujoux que des personnes, de
sorte que j'tais presque aussi heureux que l'enfant gant du conte qui,
assis sur une montagne, joue avec les sapins et les chalets, les vaches
et les moutons, les bergers et les bergres.

Enfin, je me reprsentais la cration comme une grande bote de
Nuremberg, dont le couvercle se refermait tous les soirs, quand les
petits bonshommes et les petites bonnes femmes avaient t soigneusement
rangs.

En ce temps-l, les matins taient doux et limpides, les feuilles vertes
frissonnaient innocemment sous la brise lgre. Sur le quai, sur mon
beau quai Malaquais o Mme Mathias, aprs Nanette, Mme Mathias, aux yeux
de braise, au coeur de cire, promenait ma petite enfance, des armes
prcieuses tincelaient aux tages des boutiques, de fines porcelaines
de Saxe s'y tageaient, brillantes comme des fleurs. La Seine qui
coulait devant moi me charmait par cette grce naturelle aux eaux,
principe des choses et source de la vie. J'admirais ingnument ce
miracle charmant du fleuve qui, le jour, porte les bateaux en refltant
le ciel, et la nuit, se couvre de pierreries et de fleurs lumineuses. Et
je voulais que cette belle eau ft toujours la mme, parce que je
l'aimais. Ma mre me disait que les fleuves vont  l'Ocan et que l'eau
de la Seine coule sans cesse; mais je repoussais cette ide comme
excessivement triste. En cela, je manquais peut-tre d'esprit
scientifique, mais j'embrassais une chre illusion; car, au milieu des
maux de la vie, rien n'est plus douloureux que l'coulement universel
des choses.

Le Louvre et les Tuileries qui tendaient en face de moi leur ligne
majestueuse, m'taient un grand sujet de doute. Je ne pouvais croire que
ces monuments fussent l'ouvrage de maons ordinaires, et pourtant ma
philosophie de la nature ne me permettait pas d'admettre que ces murs se
fussent levs par enchantement. Aprs de longues rflexions, je me
persuadais que ces palais avaient t btis par de belles dames et de
magnifiques cavaliers, vtus de velours, de satin, de dentelles,
couverts d'or et de pierreries et portant des plumes au chapeau.

On sera peut-tre surpris qu' six ans j'eusse une ide si peu exacte du
monde. Mais il faut considrer que j'tais  peine sorti de Paris o le
docteur Nozire, mon pre, tait retenu toute l'anne.

J'avais fait, il est vrai, deux ou trois petits voyages en chemin de
fer, mais je n'en avais tir aucun profit au point de vue de la
gographie.

C'tait une science trs nglige en ce temps-l. On s'tonnera aussi
que j'eusse du monde moral une conception si peu conforme  la ralit
des choses.

Mais songez que j'tais heureux et que les tres heureux ne savent pas
grand'chose de la vie. La douleur est la grande ducatrice des hommes.
C'est elle qui leur a enseign les arts, la posie et la morale; c'est
elle qui leur a inspir l'hrosme avec la piti; c'est elle qui a donn
du prix  la vie en permettant qu'elle ft offerte en sacrifice; c'est
elle, c'est l'auguste et bonne douleur qui a mis l'infini dans l'amour.

En attendant ses leons, je fus tmoin d'un vnement horrible qui
bouleversa de fond en comble ma conception physique et morale de
l'univers.

Mais il est indispensable de vous dire tout d'abord qu'en ce temps-l un
marchand de lunettes talait ses botes sur le quai Malaquais, le long
du mur de ce bel htel de Chimay qui ouvre avec une grce si noble, sur
sa cour d'honneur, les deux battants sculpts d'une porte  fronton
Louis XIV.

J'tais en grande familiarit avec ce marchand de lunettes. Tous les
jours, Mme Mathias, en me menant  la promenade, s'arrtait devant
l'talage du lunetier. Elle lui demandait avec intrt: "Eh bien!
monsieur Hamoche, comment va?"

Et ils faisaient un bout de causette.

Et moi, tout en coutant, j'examinais les lunettes, les conserves, les
pince-nez, la sbile des mdailles et les chantillons minralogiques
qui taient toute la fortune du lunetier, et qui me semblaient un grand
trsor. J'tais tonn surtout de la quantit de verres bleuts que
contenaient les petites vitrines de M. Hamoche et, aujourd'hui encore,
je crois que M. Hamoche s'exagrait l'importance des lunettes bleues
dans l'optique usuelle.

Au reste, incolores ou bleus, ses verres dormaient paisiblement dans
leurs botes; personne ne les regardait, non plus que ses mdailles et
ses minraux, et la rouille dvorait les montures d'acier des besicles.

"Eh bien! a va t'il mieux, les affaires?" demandait Mme Mathias.

M. Hamoche, les bras croiss, morne, le regard  l'horizon, ne rpondait
pas.

C'tait un petit homme tout  fait chauve, avec un crne norme, des
yeux sombres et enflamms, des joues ples et une longue barbe d'un noir
bleu.

Son costume, comme son air, tait trange. Il portait une longue
redingote de drap vert olive qui tait devenue jaune sur les paules et
sur le dos, et dont les pans lui tombaient aux pieds. Et il tait coiff
du plus haut chapeau de haute forme qu'on ait jamais vu, tout cass,
tout luisant, prodigieux monument de misre et de vanit. Non! les
affaires n'allaient pas. M. Hamoche ne ressemblait pas assez  une
personne qui vend des lunettes, et ses lunettes ne ressemblaient pas
assez  des lunettes qu'on achte.

Aussi bien, il tait devenu lunetier par l'injure du sort et, sous le
mur de Chimay, il prenait les attitudes de Napolon  Sainte-Hlne. Lui
aussi, il tait un Titan foudroy.

A juger par le peu que j'en ai retenu, ses conversations avec ma vieille
bonne roulaient sur d'tranges et lointaines aventures. Il y parlait
d'une longue navigation sur l'Ocan Pacifique, de campements sous les
cdres rouges, et de Chinois fumeurs d'opium.

Il disait comment il avait reu un coup de couteau d'un Espagnol, dans
une ruelle de Sacramento, et comment des Malais lui avaient vol son or.
Ses mains tremblaient et il rptait sans cesse ce mot tragique: OR.

M. Hamoche tait all comme tant d'autres en Californie,  la conqute
de l'or. Il avait fait le rve de ces placers  fleur de terre et de ce
sol prodigieux qui,  peine gratt, dcouvrait des trsors.

Hlas! il n'avait rapport de la Sierra-Nevada que la fivre, la misre,
la haine et le dgot incurable du travail et de la pauvret.

Mme Mathias l'coutait, les mains jointes sur son tablier, et elle lui
rpondait en hochant la tte:

"Dieu n'est pas toujours juste!"

Et nous nous en allions, elle et moi, troubl et pensifs, vers les
Champs-lyses. L'Ocan Pacifique, la Californie, les Espagnols, les
Chinois, les Malais, les placers, les montagne d'or et les rivires
d'or, tout cela videmment ne pouvait pas tenir dans le monde tel que je
le concevais, et les discours du lunetier m'enseignaient que la terre ne
finit point, comme je le croyais,  la place Saint-Sulpice et au pont
d'Ina.

M. Hamoche m'ouvrait l'esprit, et je ne pouvais voir sa mince figure,
emphatique et fivreuse, sans ressentir le frisson de l'inconnu. Il
m'enseignait que la terre est grande, grande  s'y perdre, et couverte
de choses vagues et terribles. Prs de lui, je sentais aussi que la vie
n'est pas un jeu et qu'on y souffre rellement. Et cela surtout me
jetait dans des tonnements profonds. Car enfin, je voyais bien que M.
Hamoche tait malheureux.

"Il est malheureux!" disait Mme Mathias.

Et ma mre disait aussi:

"Ce pauvre homme! il est dans la misre!"

C'en tait fait. J'avais perdu ma confiance premire dans la bont de la
nature. Et, sans doute, je ne surprendrai personne si je dis que je ne
l'ai jamais retrouve depuis.

Tout en m'inquitant, M. Hamoche m'intressait beaucoup. Il m'arrivait
quelquefois de le rencontrer, le soir, dans mon escalier. Ce n'tait
point extraordinaire, car il habitait une mansarde dans notre maison. A
la tombe du jour, il grimpait les degrs, ayant sous chaque bras une
bote longue et noire, qui renfermait, assurment, les lunettes et les
minraux. Mais ces deux botes ressemblaient  deux petits cercueils, et
j'avais peur, comme si cet homme de malheur tait un croque-mort ...

N'emportait-il pas ma confiance et ma scurit? Maintenant, je doutais
de tout, puisque, reposant sous notre toit, dans la maison bnie, cet
homme n'tait pas heureux.

Sa mansarde donnait sur la cour, et ma bonne m'avait dit que, pour s'y
tenir debout, il fallait passer la tte par la fentre  tabatire. Et,
comme je n'tais pas toujours srieux  cette poque, je riais de tout
mon coeur  la pense que M. Hamoche, dans sa chambre, ne quittait pas
son chapeau, que ce chapeau, prodigieusement haut, s'levait sur le toit
au-dessus des tuyaux, et qu'il y manquait seulement une de ces flches
de zinc qui tournent au vent.

A six ans, on a l'esprit mobile. Depuis quelque temps, je ne songeais
plus au lunetier, au chapeau, aux deux cercueils, quand un jour--il me
souvient que c'tait un jour de printemps,--il tait six heures et
demie, et nous tions  table ... On dnait de bonne heure, sur le quai
Malaquais, dans ce temps-l. Un jour, dis-je, Mme Mathias, qui tait
trs considre dans la maison, vint dire  mon pre:

"Le marchand de lunettes est trs malade, l-haut, dans sa mansarde. Il
a une fivre de cheval.

--J'y vais", dit mon pre en se levant.

Au bout d'un quart d'heure, il revint.

"Eh bien? demanda ma mre.

--On ne peut rien dire encore, rpondit mon pre, en reprenant sa
serviette avec la tranquillit d'un homme habitu  toutes les misres
humaines. Je croirais  une fivre crbrale. L'excitation nerveuse est
trs intense. Naturellement, il ne veut pas entendre parler de
l'hpital. Il faudra pourtant bien l'y porter: on ne peut le soigner que
l."

Je demandai:

"Est-ce qu'il en mourra?"

Mon pre, sans rpondre, souleva lgrement les paules.

Le lendemain, il faisait un beau soleil; j'tais seul dans la salle 
manger. Par la fentre ouverte, et qui donnait sur la cour, les
piaillements vigoureux des moineaux entraient avec des flots de lumire
et les senteurs des lilas cultivs par notre concierge, grand amateur de
jardins. J'avais une arche de No toute neuve, qui poissait les doigts
et sentait cette bonne odeur de jouet neuf que j'aimais tant. Je
rangeais sur la table les animaux par couples, et dj le cheval,
l'ours, l'lphant, le cerf, le mouton et le renard, s'acheminaient deux
 deux vers l'arche qui devait les sauver du dluge.

On ne sait pas ce que les joujoux font natre de rves dans l'me des
enfants. Ce paisible et minuscule dfil de tous les animaux de la
cration m'inspirait vraiment une ide mystique et douce de la nature.
J'tais pntr de tendresse et d'amour. Je gotais  vivre une joie
inexprimable.

Tout  coup, un bruit sourd de chute retentit dans la cour; un bruit
profond et comme lourd, inou, qui me glaa d'pouvante.

Pourquoi, par quel instinct ai-je frissonn? Je n'avais jamais entendu
ce bruit-l. Comment en avais-je, instantanment, senti toute l'horreur?
Je m'lance  la fentre. Je vois, au milieu de la cour, quelque chose
d'affreux! un paquet informe et pourtant humain, une loque sanglante.
Toute la maison s'emplit de cris de femmes et d'appels lugubres. Ma
vieille bonne entre, blme, dans la salle  manger:

"Mon Dieu! le marchand de lunettes qui s'est jet par la fentre, dans
un accs de fivre chaude!"

De ce jour, je cessai dfinitivement de croire que la vie est un jeu, et
le monde une bote de Nuremberg. La cosmogonie du petit Pierre Nozire
alla rejoindre dans l'abme des erreurs humaines a carte du monde connu
des anciens et le systme de Ptolme.




III

MADAME MATHIAS


Mme Mathias tait une sorte de femme de charge et de bonne d'enfant qui,
par son grand ge et son mauvais caractre, s'tait attir beaucoup de
considration. Mon pre et ma mre, qui l'avaient attache  ma trs
petite personne, ne l'appelaient que Mme Mathias, et ce fut pour moi une
grande surprise d'apprendre un jour qu'elle avait un nom de baptme, un
nom de jeune fille, un petit nom, et qu'elle se nommait Virginie. Mme
Mathias avait eu des malheurs, elle en gardait la fiert. Les joues
creuses, avec des yeux de braise sous les mches grises de ses cheveux
qui se tordaient hors de sa coiffe, noire, sche, muette, sa bouche
ruine, son menton menaant et son morne silence, affligeaient mon pre.

Maman, qui gouvernait la maison avec la vigilance d'une reine
d'abeilles, avouait pourtant qu'elle n'osait pas faire d'observation 
cette femme d'ge, qui la regardait en silence avec des yeux de louve
traque. Mme Mathias tait gnralement redoute. Seul dans la maison,
je n'avais pas peur d'elle. Je la connaissais, je l'avais devine, je la
savais faible.

A huit ans, j'avais mieux compris une me que mon pre  quarante, bien
que mon pre et l'esprit mditatif, assez d'observation pour un
idaliste, et quelques notions de physiognomonie puises dans Lavater.
Je me rappelle l'avoir entendu longuement disserter sur le masque de
Napolon rapport de Sainte-Hlne par le docteur Antomarchi, et dont
une preuve en pltre, pendue dans son cabinet, a terrifi mon enfance.

Mais il faut dire que j'avais sur lui un grand avantage: j'aimais Mme
Mathias, et Mme Mathias m'aimait. J'tais inspir par la sympathie; il
n'tait guid que par la science. Encore ne s'appliquait-il pas beaucoup
 pntrer le caractre de Mme Mathias. Ne prenant aucun plaisir  la
voir, il ne la regardait gure, et peut-tre ne l'avait-il point assez
observe pour s'apercevoir qu'un petit nez mou, d'une innocente rondeur,
s'tait singulirement plant au milieu du masque austre sous lequel
elle figurait dans la vie.

Et ce nez, en effet, ne se faisait pas remarquer. Il passait presque
inaperu sur cette scne de dsolation violente qu'tait le visage de
Mme Mathias. Pourtant il tait digne d'intrt. Tel que je le retrouve
au fond de ma mmoire, il m'meut par je ne sais quelle expression de
tendresse souffrante et d'humilit douloureuse. Je suis le seul tre au
monde qui y ait fait attention, et encore, n'ai-je commenc  le bien
comprendre que lorsqu'il n'tait plus qu'un souvenir lointain, gard par
moi seul.

C'est maintenant surtout que j'y songe avec intrt. Ah! Madame Mathias,
que ne donnerais-je pas pour vous revoir aujourd'hui telle que vous
tiez dans votre vie terrestre, tricotant des bas, une aiguille fiche
sur l'oreille, sous votre bonnet  tuyaux, et des besicles normes
chaussant le bout de votre nez trop faible pour les porter. Vos besicles
glissaient toujours, et vous en prouviez toujours une impatience
nouvelle; car vous n'avez jamais su vous soumettre en riant  la
ncessit, et vous portiez au milieu des misres domestiques une me
indigne.

Ah! Madame Mathias, Madame Mathias, que ne donnerais-je point pour vous
revoir telle que vous ftes, ou du moins pour savoir ce que vous tes
devenue, depuis trente ans que vous avez quitt ce monde o vous aviez
si peu de joie, o vous teniez si peu de place et que vous aimiez tant.
Je l'ai senti, vous aimiez la vie, et vous vous attachiez aux affaires
terrestres avec cette obstination dsespre des malheureux. Si j'avais
de vos nouvelles, Madame Mathias, j'en recevrais infiniment de
contentement et de paix. Dans le cercueil des pauvres o vous vous en
tes alle par un beau jour de printemps, il m'en souvient, par un de
ces beaux jours dont vous gotiez si bien la douceur, chre dame, vous
emportiez mille choses touchantes, tout un monde d'ides cr par
l'association de votre vieillesse et de mon enfance. Qu'en avez-vous
fait, Madame Mathias? L o vous tes, vous souvient-il encore de nos
longues promenades?

Chaque jour, aprs le djeuner, nous sortions ensemble; nous gagnions
les avenues dsertes, les quais dsols de Javel et de Billy, la morne
plaine de Grenelle, o le vent soulevait tristement la poussire. Ma
petite main serre dans sa main rugueuse, qui me rassurait, je
parcourais des yeux la rude immensit des choses. Entre cette vieille
femme, ce petit garon rveur et ces paysages mlancoliques de banlieue,
il y avait des harmonies profondes. Ces arbres poudreux, ces cabarets
peints en rouge, l'invalide qui passait, la cocarde  la casquette; la
marchande de gteaux aux pommes, assise contre le parapet,  ct de ses
carafes de coco bouches avec des citrons, voil le monde dans lequel
Mme Mathias se sentait  l'aise. Mme Mathias tait peuple.

Or, un jour d't, comme nous longions le quai d'Orsay, je la priai de
descendre sur la berge pour voir de plus prs les grues dcharger du
sable, ce  quoi elle consentit tout de suite. Elle faisait toujours
tout ce que je voulais, parce qu'elle m'aimait et que ce sentiment lui
tait toute force. Au bord de l'eau et tenant ma bonne par un pan de sa
jupe d'indienne  fleurs, je regardais curieusement la machine qui, d'un
air patient d'oiseau pcheur, prenait sur le bateau les paniers pleins,
puis, promenant en demi-cercle sa longue encolure, les allait verser sur
la rive. A mesure que le sable s'amassait, des hommes en pantalon de
toile bleue, nus jusqu' la ceinture, la chair couleur de brique, le
jetaient par pelletes contre un crible.

Je tirai la jupe d'indienne.

"M'ame Mathias, pourquoi ils font a? dis, m'ame Mathias?"

Elle ne rpondit point. Elle s'tait baisse pour ramasser quelque chose
 terre. Je croyais d'abord que c'tait une pingle. Elle en trouvait
chaque jour deux ou trois, qu'elle piquait  son corsage. Mais, cette
fois, ce n'tait pas une pingle. C'tait un couteau de poche, dont le
manche de cuivre reprsentait la colonne Vendme.

"Montre, montre-moi ce couteau, m'ame Mathias. Donne-le moi! Pourquoi tu
ne me le donnes pas, dis?"

Immobile, muette, elle regardait le petit couteau avec une attention
profonde et je ne sais quoi d'gar qui me fit presque peur.

"M'ame Mathias, qu'est-ce que tu as, dis?"

Elle murmura, d'une voix faible que je ne lui connaissais pas:

"Il en avait un tout pareil.

--Qui donc a? M'ame Mathias, qui donc qu'en avait un tout pareil?"

Et tire par la robe, elle me regarda, de ses yeux brls, o l'on ne
voyait que du rouge et du noir, toute surprise, comme si elle ne me
savait plus l, et elle me rpondit:

"Mais c'tait Mathias, donc; c'tait Mathias.

--Qui Mathias?"

Elle se passa la main sur les paupires qui restrent froisses et
tires, mit soigneusement le couteau dans sa poche, sous son mouchoir,
et me rpondit:

"Mathias, mon mari.

--Alors, tu l'avais pous.

--Je l'avais pous pour mon malheur! J'tais riche, j'avais un moulin 
Aunot, prs de Chartres. Il a mang la farine, l'ne et le moulin, et
tout! Il m'a mise sur la paille et, quand je n'ai plus rien eu, il m'a
quitte. C'tait un ancien militaire, un grenadier de l'Empereur, bless
 Waterloo. Il avait pris du vice  l'arme."

Tout cela m'tonnait beaucoup; je rflchis un instant et je dis:

"Ton mari, ce n'tait pas un mari comme papa, n'est-ce pas, m'ame
Mathias?"

Mme Mathias ne pleurait plus; c'est avec une sorte de fiert qu'elle me
rpondit:

"Des hommes comme Mathias, il n'y en a plus. Il avait tout pour lui,
celui-l! Grand, fort, et beau, et malin, et jovial! Et toujours bien
tenu, toujours une rose  la boutonnire. C'tait un homme bien
agrable!"




IV

L'CRIVAIN PUBLIC


Dans l'humble maison que ma mre gouvernait avec sagesse, Mme Mathias
n'tait prcisment ni femme de charge ni bonne d'enfant, bien qu'elle
s'occupt du mnage et me ment promener tous les jours. Son grand ge,
son visage fier, son caractre ombrageux et farouche, donnaient  sa
domesticit un air d'indpendance; elle gardait dans les soins les plus
familiers l'expression tragique d'une personne qui a eu des malheurs; le
souvenir lui en demeurait cher, et elle le conservait prcieusement au
dedans d'elle. Les lvres serres par l'habitude du silence, elle
n'aimait point  raconter les aventures de sa vie passe.

Elle apparaissait dans mon imagination d'enfant comme une maison dvore
par un antique incendie. Je savais seulement que, ne, ainsi qu'elle le
disait, l'anne de la mort du roi, fille de riches fermiers beaucerons,
de bonne heure orpheline, elle avait pous en 1815,  l'ge de
vingt-deux ans, le capitaine Mathias, un bien bel homme qui, mis  la
demi-solde par les Bourbons, disait leur fait aux chevaliers du Lys,
qu'il appelait poliment les compagnons d'Ulysse. Mes parents taient un
peu plus instruits. Ils n'ignoraient point que le capitaine Mathias
avait mang les cus de la fermire au Rocher de Cancale, et que,
laissant ensuite sa pauvre femme sur la paille, il s'en tait all
courir les filles. Dans les premires annes de la monarchie de Juillet,
Mme Mathias l'avait retrouv, par grand hasard, tandis qu'il sortait
d'un cabaret de la rue de Rambuteau, o, ras de frais, le teint vermeil
sous ses cheveux blancs, une rose  la boutonnire, il donnait chaque
jour des consultations aux commerants poursuivis par les huissiers.

Il rdigeait des actes devant une bouteille de vin blanc, en souvenir de
son premier tat; car il avait t saute-ruisseau avant d'entrer au
rgiment. Elle l'avait repris alors; elle l'avait ramen chez elle avec
une joie triomphale. Mais il n'y tait pas rest longtemps; il avait
disparu un jour, emportant, disait-on, une douzaine d'cus cachs par
Mme Mathias sous sa paillasse. Depuis lors, on n'avait plus de ses
nouvelles. On croyait qu'il s'tait laiss mourir dans un lit d'hpital,
et on l'en approuvait.

"C'est pour vous une dlivrance", disait mon pre  Mme Mathias.

Alors des larmes brlantes et comme enflammes montaient aux yeux de Mme
Mathias; ses lvres tremblaient, et elle ne rpondait pas.

Or, un jour de printemps, Mme Mathias, ayant serr sur ses paules son
terrible chle noir, m'emmena promener  l'heure accoutume. Mais elle
ne me conduisit pas ce jour-l aux Tuileries, notre jardin royal et
familier, o tant de fois, laissant ma balle et mes billes, j'avais
coll mon oreille contre le pidestal de la statue du Tibre pour couter
des voix mystrieuses. Elle ne me conduisit pas vers ces boulevards
calmes et tristes d'o l'on voit, au-dessus des lignes poudreuses des
arbres, le dme dor sous lequel est couch dans son tombeau rouge
Napolon; elle ne me conduisit pas vers les avenues monotones o elle se
plaisait, assise sur un banc,  causer avec quelque invalide, tandis que
je faisais des jardins dans la terre humide.

En ce jour de printemps, elle prit un chemin inaccoutum, suivit des
rues encombres de passants et de voitures, bordes de boutiques o
s'talaient des objets innombrables et divers, dont j'admirais les
formes sans en concevoir l'usage. Les pharmacies surtout m'tonnaient
par la grandeur et l'clat de leurs bocaux. Quelques-unes de ces
boutiques taient peuples de grandes statues peintes et dores. Je
demandai:

"Quoi c'est, m'ame Mathias?"

Et Mme Mathias me rpondit avec la fermet d'une citoyenne nourrie dans
les faubourgs de Paris:

"C'est rien, c'est des bons dieux."

Ainsi, dans ma tendre enfance, tandis que ma mre m'inclinait doucement
au culte des images, Mme Mathias m'enseignait  mpriser la
superstition. De la voie troite o nous tions, une grande place
plante de petits arbres m'apparut soudain. Je la reconnus et il me
souvint de ma bonne Nanette en revoyant ce pavillon trange o des
prtres de pierre sont assis, les pieds dans la vasque d'une fontaine.
C'est avec Nanette que, dans des temps vagues et d'incertaine mmoire,
j'avais visit ces choses. En les revoyant, je fus saisi du regret de
Nanette perdue. J'eus envie de courir en pleurant et en criant:
"Nanette!" Mais soit faiblesse d'me, soit dlicatesse obscure du coeur,
soit dbilit d'esprit, je ne parlai point de Nanette  Mme Mathias.

Nous traversmes la place et nous nous engagemes dans des ruelles aux
pavs pointus, qu'une grande glise recouvrait de son ombre humide. Sur
les portails orns de pyramides et de boules moussues,  et l une
statue faisait un grand geste en l'air et des couples de pigeons
s'envolaient devant nous.

Ayant contourn la grande glise, nous prmes une rue borde de porches
sculpts et de vieux murs au-dessus desquels les acacias penchaient
leurs branches fleuries. Il y avait,  gauche, dans une encoignure, une
choppe vitre avec cette enseigne: crivain public. Des lettres et des
enveloppes taient colles sur tous les carreaux. Du toit de zinc
sortait un tuyau de chemine coiff d'un grand chapeau. Mme Mathias
tourna le bec de canne et, me poussant devant elle, entra dans
l'choppe. Un vieillard, courb sur une table, leva la tte  notre vue.
Des favoris en fer  cheval bordaient ses joues roses. Ses cheveux
blancs s'enlevaient sur son front comme dans un coup de vent orageux. Sa
redingote noire tait par endroits blanchie et luisante. Il portait un
bouquet de violettes  la boutonnire.

"Tiens! c'est la vieille!" dit-il sans se lever.

Puis me regardant d'un air peu sympathique:

"C'est ton petit bourgeois, hein? demanda-t-il.

--Oh! rpondit Mme Mathias, il est gentil enfant, quoiqu'il me fasse
souvent endver.

--Hum! fit l'crivain public. Il est maigrichon et plot. a ne fera pas
un fameux soldat."

Mme Mathias contemplait le vieil crivain public avec des yeux ardents
de tendresse; elle lui dit d'une voix souple, que je ne lui connaissais
pas:

"Eh! ben? comment vas-tu, Hippolyte?

--Oh! dit-il, la sant n'est pas mauvaise. Le coffre est bon. Mais les
affaires ne vont pas. Trois ou quatre lettres  cinq sous pice, le
matin. Et c'est tout ..."

Puis il haussa les paules, comme pour secouer les soucis, et, tirant de
dessous la table une bouteille et des verres, il nous versa du vin
blanc.

"A ta sant, la vieille!

--A ta sant, Hippolyte!"

Le vin tait piquant. En y trempant mes lvres, je fis la grimace.

"C'est une petite demoiselle, dit le vieillard. A son ge, j'tais dj
port sur le vin et les amours. Mais on ne fait plus des hommes comme
moi. Le moule en est bris."

Puis, me posant lourdement la main sur l'paule:

"Tu ne sais pas, mon ami, que j'ai servi le petit caporal et fait toute
la campagne de France. J'tais  Craonne et  Fre-Champenoise. Et, le
matin d'Athis, Napolon m'a demand une prise de tabac.

"Je crois le voir encore, l'empereur. Il tait petit, gros, le visage
jaune, avec des yeux pleins de mitraille et un air de tranquillit. Ah!
s'ils ne l'avaient pas trahi!... Mais les blancs sont tous des fripons."

Il se versa  boire. Mme Mathias sortit de sa muette contemplation et,
se levant:

"Il faut que je m'en aille,  cause du petit."

Puis, tirant de sa poche deux pices de vingt sous, elle les glissa dans
la main de l'crivain public qui les reut avec un air de superbe
indiffrence.

Quand nous fmes dehors, je demandai qui tait ce monsieur. Mme Mathias
me rpondait avec un accent d'orgueil et d'amour:

"C'est Mathias, mon petit, c'est Mathias!

--Mais papa et maman disent qu'il est mort."

Elle secoua la tte joyeusement.

"Oh! il m'enterrera et il en enterrera bien d'autres aprs moi, des
vieux et des jeunes."

Puis elle devint soucieuse:

"Pierre, ne va pas dire que tu as vu Mathias."




V

LES CONTES DE MAMAN


--Je n'ai pas d'imagination, disait maman.

Elle disait n'en pas avoir, parce qu'elle croyait qu'il n'y avait
d'imagination qu' faire des romans, et elle ne savait pas qu'elle avait
une espce d'imagination rare et charmante qui ne s'exprimait pas par
des phrases. Maman tait une dame mnagre tout occupe de soins
domestiques. Elle avait une imagination qui animait et colorait son
humble mnage. Elle avait le don de faire vivre et parler la pole et la
marmite, le couteau et la fourchette, le torchon et le fer  repasser;
elle tait au dedans d'elle-mme un fabuliste ingnu. Elle me faisait
des contes pour m'amuser, et comme elle se sentait incapable de rien
imaginer, elle les faisait sur les images que j'avais.

Voici quelques-uns de ses rcits. J'y ai gard autant que j'ai pu sa
manire, qui tait excellente.


L'COLE

Je proclame l'cole de Mlle Genseigne la meilleur cole de filles qu'il
y ait au monde. Je dclare mcrants et mdisants ceux qui croiront et
diront le contraire. Toutes les lves de Mlle Genseigne sont sages et
appliques, et il n'y a rien de si plaisant  voir que leurs petites
personnes immobiles. On dirait autant de petites bouteilles dans
lesquelles Mlle Genseigne verse de la science.

Mlle Genseigne est assise toute droite dans sa haute chaise. Elle est
grave et douce; ses bandeaux plats et sa plerine noire inspirent le
respect et la sympathie.

Mlle Genseigne, qui est trs savante, apprend le calcul  ses petites
lves. Elle dit  Rose Benoist:

"Rose Benoist, si de douze je retiens quatre, combien me reste-t-il?

--Quatre!" rpond Rose Benoist.

Mlle Genseigne n'est pas satisfaite de cette rponse:

"Et vous, Emmeline Capel, si de douze je retiens quatre, combien me
reste-t-il?

--Huit!" rpond Emmeline Capel.

Et Rose Benoist tombe dans une rverie profonde. Elle entend qu'il reste
huit  Mlle Genseigne, mais elle ne sait pas si ce sont huit chapeaux ou
huit mouchoirs, ou bien encore huit pommes ou huit plumes. Il y a bien
longtemps que ce doute la tourmente. Quand on lui dit que six fois six
font trente-six, elle ne sait pas si ce sont trente-six chaises ou
trente-six noix, et elle ne comprend rien  l'arithmtique.

Au contraire, elle est trs savante en histoire sainte. Mlle Genseigne
n'a pas une autre lve capable de dcrire le Paradis terrestre et
l'Arche de No comme fait Rose Benoist. Rose Benoist connat toutes les
fleurs du Paradis et tous les animaux de l'Arche. Elle sait autant de
fables que Mlle Genseigne elle-mme. Elle sait tous les discours du
Corbeau et du Renard, de l'ne et du petit Chien, du Coq et de la Poule.
Elle n'est pas surprise quand on lui dit que les animaux parlaient
autrefois. Elle serait plutt surprise si on lui disait qu'ils ne
parlent plus. Elle est bien sre d'entendre le langage de son gros chien
Tom et de son petit serin Cuip. Elle a raison: les animaux ont toujours
parl et ils parlent encore; mais ils ne parlent qu' leurs amis. Rose
Benoist les aime et ils l'aiment. C'est pour cela qu'elle les comprend.
Pour s'entendre, il n'est tel que de s'aimer.

Aujourd'hui, Rose Benoist a rcit sa leon sans faute. Elle a un bon
point. Emmeline Capel a reu aussi un bon point pour avoir bien su sa
leon d'arithmtique.

Au sortir de la classe, elle a dit  sa maman qu'elle avait un bon
point. Et elle a ajout:

"Un bon point,  quoi a sert, dis, maman?

--Un bon point ne sert  rien, a rpondu la maman d'Emmeline. C'est
justement pour cela qu'on doit tre fier de le recevoir. Tu sauras un
jour, mon enfant, que les rcompenses les plus estimes sont celles qui
donnent de l'honneur sans profit."


MARIE

Les petites filles ont un dsir naturel de cueillir des fleurs et des
toiles. Mais les toiles ne se laissent point cueillir et elles
enseignent aux petites filles qu'il y a en ce monde des dsirs qui ne
sont jamais contents. Mlle Marie s'en est alle dans le parc avec sa
nourrice; elle a rencontr une corbeille d'hortensias et elle a connu
que les fleurs d'hortensia taient belles; c'est pourquoi elle en a
cueilli une. C'tait trs difficile. Elle a tir la plante  deux mains
et elle a couru grand risque de tomber sur son derrire quand la tige
s'est rompue. Aussi est-elle trs fire de ce qu'elle a fait. Elle est
trs contente aussi, car la fleur est admirable  voir: c'est une boule
d'un rose tendre trempe de bleu et c'est une fleur compose de beaucoup
de petites fleurs. Mais la nourrice l'a vue: elle s'lance. Elle saisit
Mlle Marie par le bras; elle gronde, elle s'crie, elle est terrible.
Mlle Marie regarde tonne, de son regard encore flottant, et songe dans
sa petite me confuse. Vous ne sauriez imaginer combien c'est difficile,
 sept ans, d'interroger sa conscience. Elle reste candide entre la
faute commise et le chtiment prpar. La nourrice la met en pnitence,
non dans le cabinet noir, mais sous un grand marronnier,  l'ombre d'un
vaste parasol chinois. L, Mlle Marie pensive, surprise, tonne, est
assise et songe. Sa fleur  la main, elle a l'air, sous l'ombrelle qui
rayonne autour d'elle, d'une petite idole trange.

La nourrice a dit: "Maintenant, mademoiselle, donnez-moi cette fleur."
Mais Mlle Marie a serr dans son petit poing la tige fleurie et ses
joues ont rougi et son front s'est gonfl comme si elle allait pleurer.
Et la nourrice n'a pas voulu causer des larmes. Elle a dit: "Je vous
dfends de porter cette fleur  votre bouche. Si vous dsobissez,
mademoiselle, votre petit chien Toto vous mangera les oreilles."

Ayant ainsi parl, elle s'loigne. La jeune pnitente, immobile sous son
dais clatant, regarde autour d'elle, et voit le ciel et la terre. C'est
grand, le ciel et la terre, et cela peut amuser quelque temps une petite
fille. Mais sa fleur d'hortensia l'occupe plus que tout le reste. C'est
une belle fleur et c'est une fleur dfendue. Voil deux raisons pour s'y
plaire. Mlle Marie songe: "Une fleur, cela doit sentir bon!" Et elle
approche de son nez la boule fleurie. Elle essaie de sentir, mais elle
ne sent rien. Elle n'est pas bien habile  respirer les parfums: il y a
peu de temps encore, elle soufflait sur les roses au lieu de les
respirer. Il ne faut pas se moquer d'elle pour cela: on ne peut tout
apprendre  la fois. On apprend d'abord  boire du lait. On n'apprend
que plus tard  respirer des fleurs: c'est moins utile. D'ailleurs,
aurait-elle, comme sa maman, l'odorat subtil, elle ne sentirait rien. La
fleur d'hortensia n'a pas d'odeur. C'est pourquoi elle lasse malgr sa
beaut. Mais Mlle Marie est ingnieuse. Elle se prend  songer: "Cette
fleur, elle est peut-tre en sucre." Alors elle ouvre la bouche toute
grande et va porter la fleur  ses lvres ... Un cri retentit: Ouap!

C'est le petit chien Toto qui, s'lanant pardessus une bordure de
graniums, vient se poser, les oreilles toutes droites, devant Mlle
Marie, et darde sur elle le regard de ses yeux vifs et ronds. La
nourrice, qui veille cache derrire les arbres, l'a envoy. Et Mlle
Marie reste stupfaite.


A TRAVERS CHAMPS

Aprs le djeuner, Catherine s'en est all dans les prs avec Jean, son
petit frre. Quand ils sont partis, le jour semblait jeune et frais
comme eux.

Le ciel n'tait pas tout  fait bleu; il tait plutt gris, mais d'un
gris plus doux que tous les bleus du monde. Justement les yeux de
Catherine sont de ce gris-l et semblent faits d'un peu de ciel matinal.

Catherine et Jean s'en vont tout seuls par les prs. Leur mre est
fermire et travaille dans la ferme. Ils n'ont point de servante pour
les conduire, et ils n'en ont point besoin. Ils savent leur chemin; ils
connaissent les bois, les champs et les collines. Catherine sait voir
l'heure du jour en regardant le soleil, et elle a devin toutes sortes
de beaux secrets naturels que les enfants des villes ne souponnent pas.
Le petit Jean lui-mme comprend beaucoup de choses des bois, des tangs
et des montagnes, car sa petite me est une me rustique.

Catherine et Jean s'en vont par les prs fleuris. Catherine, en
cheminant, fait un bouquet. Elle aime les fleurs. Elle les aime parce
qu'elles sont belles, et c'est une raison, cela! Les belles choses sont
aimables; elles ornent la vie. Quelque chose de beau vaut quelque chose
de bien, et c'est une bonne action que de faire un beau bouquet.

Catherine cueille des bleuets, des coquelicots, des coucous et des
boutons d'or, qu'on appelle aussi cocottes. Elle cueille encore de ces
jolies fleurs violettes qui croissent au bord des bls et qu'on nomme
des miroirs de Vnus. Elle cueille les sombres pis de l'herbe  lait et
des crtes de coq, qui sont des crtes jaunes, et des becs de grue roses
et le lys des valles, dont les blanches clochettes, agites au moindre
souffle, rpandent une odeur dlicieuse. Catherine aime les fleurs parce
que les fleurs sont belles; elle les aime aussi parce qu'elles sont des
parures. Elle est une petite fille toute simple, dont les beaux cheveux
sont cachs sous un bguin brun; son tablier de cotonnade recouvre une
robe unie; elle va en sabots. Elle n'a vu de riches toilettes qu' la
Vierge Marie et  la sainte Catherine de son glise paroissiale. Mais il
y a des choses que les petites filles savent en naissant. Catherine sait
que les fleurs sont des parures santes, et que les belles dames qui
mettent des bouquets  leur corsage en paraissent plus jolies. Aussi
songe-t-elle qu'elle doit tre bien brave en ce moment, puisqu'elle
porte un bouquet plus gros que sa tte. Elle est contente d'tre brave
et ses ides sont brillantes et parfumes comme ses fleurs. Ce sont des
ides qui ne s'expriment point par la parole: la parole n'a rien d'assez
joli pour exprimer les ides de bonheur d'une petite fille. Il y faut
des airs de chanson, les airs les plus vifs et les plus doux, les
chansons les plus gentilles, comme Girofl-Girofla ou Les Compagnons de
la Marjolaine. Aussi Catherine chante, en cueillant son bouquet: "J'irai
au bois seulette", et elle chante aussi: "Mon coeur je lui donnerai, mon
coeur je lui donnerai."

Le petit Jean est d'un autre caractre. Il suit d'autres penses. C'est
un franc luron; il ne porte point encore la culotte, mais son esprit a
devanc son ge, et il n'y a point d'esprit plus gaillard que celui-l.
Tandis qu'il s'attache d'une main au tablier de sa soeur, de peur de
tomber, il agite son fouet de l'autre main avec la vigueur d'un robuste
garon. C'est  peine si le premier valet de son pre fait mieux claquer
le sien quand, en ramenant les chevaux de la rivire, il rencontre sa
fiance. Le petit Jean ne s'endort pas dans une molle rverie. Il ne se
soucie pas des fleurs des champs. Il songe, pour ses jeux,  de rudes
travaux. Il rve charrois embourbs et percherons tirant du collier  sa
voix et sous ses coups. Il est plein de force et d'orgueil. C'est ainsi
qu'il va par les prs,  petits pas, butant aux cailloux et se retenant
au tablier de sa grande soeur.

Catherine et Jean sont monts au-dessus des prairies, le long du coteau,
jusqu' un endroit lev d'ou l'on dcouvre tous les feux du village
pars dans la feuille, et  l'horizon les clochers de six paroisses.
C'est l qu'on voit que la terre est grande. Catherine y comprend mieux
qu'ailleurs les histoires qu'on lui a apprises, la colombe de l'arche,
les Isralites de la Terre promise et Jsus allant de ville en ville.

"Asseyons-nous l", dit-elle.

Elle s'assied. En ouvrant les mains, elle rpand sur elle sa moisson
fleurie. Elle en est toute parfume, et dj les papillons voltigent
autour d'elle. Elle choisit, elle assemble les fleurs; elle marie les
tons pour le plaisir de ses yeux. Plus les couleurs sont vives, plus
elle les trouve agrables. Elle a des yeux tout neufs que le rouge vif
ne blesse point. C'est pour les regards uss des citadins que les
peintres des villes teignent les tons avec prudence. Les yeux de
Catherine sont de bons petits yeux qui aiment les coquelicots. Les
coquelicots, voil ce que Catherine prfre. Mais leur pourpre fragile
s'est dj fane et la brise lgre effeuille dans les mains de l'enfant
leur corolle tincelante. Elle regarde, merveille, toutes ces tiges en
fleur, et elle voit toutes sortes de petits insectes courir sur les
feuilles et sur les fleurs. Ces plantes qu'elle a cueillies servaient
d'habitation  des mouches et  de petits scarabes qui, voyant leur
demeure en pril, s'inquitent et s'agitent. Catherine ne se soucie pas
des insectes. Elle trouve que ce sont de trop petites btes et elle n'a
d'eux aucune piti. Pourtant on peut tre en mme temps trs petit et
trs malheureux. Mais c'est l une philosophique et, pour le malheur des
scarabes, la philosophie n'entre point dans la tte de Catherine.

Elle se fait des guirlandes et des couronnes et se suspend des
clochettes aux oreilles; elle est maintenant orne comme l'image
rustique d'une vierge vnre des bergers. Son petit frre Jean, occup
pendant ce temps  conduire des chevaux imaginaires, l'aperoit ainsi
pare. Aussitt il est saisi d'admiration. Un sentiment religieux
pntre toute sa petite me. Il s'arrte, le fouet lui tombe des mains.
Il comprend qu'elle est belle. Il voudrait tre beau aussi et tout
charg de fleurs. Il essaye en vain d'exprimer ce dsir dans son langage
obscur et doux. Mais elle l'a devin. La petite Catherine est une grande
soeur; une grande soeur est une petite mre; elle prvient, elle devine.

"Oui, chri, s'crie Catherine; je vais te faire une belle couronne et
tu seras pareil  un petit roi."

Et la voil qui tresse les fleurs bleues, les fleurs jaunes et les
fleurs rouges pour en faire un chapeau. Elle pose ce chapeau de fleurs
sur la tte du petit Jean, qui en rougit de joie. Elle l'embrasse, elle
le soulve de terre et le pose tout fleuri sur une grosse pierre. Puis
elle l'admire parce qu'il est beau et elle l'aime parce qu'il est beau
par elle.

Et, debout sur son socle agreste, le petit Jean comprend qu'il est beau.
Cette ide le pntre d'un respect profond de lui-mme. Il comprend
qu'il est sacr. Droit, immobile, les yeux tout ronds, les lvres
serres, les bras pendants, les mains ouvertes et les doigts carts
comme les rayons d'une roue, il gote une joie pieuse  se sentir
devenir une idole. Le ciel est sur sa tte, les bois et les champs sont
 ses pieds. Il est au milieu du monde. Il est seul grand, il est seul
beau.

Mais tout  coup Catherine clate de rire. Elle s'crie:

"Oh! que tu es drle, mon petit Jean! que tu es drle!"

Elle se jette sur lui, elle l'embrasse, le secoue; la lourde couronne
lui glisse sur le nez. Et elle rpte:

"Oh! qu'il est drle! qu'il est drle!"

Et elle rit de plus belle.

Mais le petit Jean ne rit pas. Il est triste et surpris que ce soit fini
et qu'il ne soit plus beau. Il lui en cote de redevenir ordinaire.

Maintenant la couronne dnoue s'est rpandue  terre et le petit Jean
est redevenu semblable  l'un de nous. Il n'est plus beau. Mais c'est
encore un solide gaillard. Il a ressaisi son fouet, et le voil qui tire
de l'ornire les six chevaux de ses rves. Les petits enfants imaginent
avec facilit les choses qu'ils dsirent et qu'ils n'ont pas. Quand ils
gardent dans l'ge mur cette facult merveilleuse, on dit qu'ils sont
des potes ou des fous. Le petit Jean crie, frappe et se dmne.

Catherine joue encore avec ses fleurs. Mais il y en a qui meurent. Il y
en a d'autres qui s'endorment. Car les fleurs ont leur sommeil comme les
animaux, et voici que les campanules, cueillies quelques heures
auparavant, ferment leurs cloches violettes et s'endorment dans les
petites mains qui les ont spares de la vie. Catherine en serait
touche si elle le savait. Mais Catherine ne sait pas que les plantes
dorment ni qu'elles vivent. Elle ne sait rien. Nous ne savons rien non
plus et, si nous avons appris que les plantes vivent, nous ne sommes
gure plus avancs que Catherine, puisque nous ne savons pas ce que
c'est que vivre. Peut-tre ne faut-il pas trop nous plaindre de notre
ignorance. Si nous savions tout, nous n'oserions plus rien faire et le
monde finirait.

Un souffle lger passe dans l'air et Catherine frissonne. C'est le soir
qui vient.

"J'ai faim", dit le petit Jean.

Il est juste qu'un conducteur de chevaux mange quand il a faim. Mais
Catherine n'a pas un morceau de pain pour donner  son petit frre.

Elle lui dit:

"Mon petit frre, retournons  la maison." Et ils songent tous deux  la
soupe aux choux qui fume dans la marmite pendue  la crmaillre, au
milieu de la grande chemine. Catherine amasse ses fleurs sur son bras
et, prenant son petit frre par la main, le conduit vers la maison.

Le soleil descendait lentement  l'horizon rougi. Les hirondelles, dans
leur vol, effleuraient les enfants de leurs ailes immobiles. Le soir
tait venu. Catherine et Jean se pressrent l'un contre l'autre.

Catherine laissait tomber une  une ses fleurs sur la route. Ils
entendaient, dans le grand silence, la crcelle infatigable du grillon.
Ils avaient peur tous deux et ils taient tristes, parce que la
tristesse du soir pntrait leurs petites mes. Ce qui les entourait
leur tait familier, mais ils ne reconnaissent plus ce qu'ils
connaissaient le mieux.

Il semblait tout  coup que la terre fut trop grande et trop vieille
pour eux. Ils taient las et ils craignaient de ne jamais arriver dans
la maison o leur mre faisait la soupe pour toute la famille. Le petit
Jean n'agitait plus son fouet. Catherine laissa glisser de sa main
fatigue sa dernire fleur. Elle tirait son petit frre par le bras et
tous deux se taisaient.

Enfin, ils virent de loin le toit de leur maison qui fumait dans le ciel
assombri. Alors, ils s'arrtrent, et tous deux, frappant des mains,
poussrent des cris de joie. Catherine embrassa son petit frre, puis,
ils se mirent ensemble  courir de toute la force de leurs pieds
fatigus. Quand ils entrrent dans le village, des femmes qui revenaient
des champs leur donnrent le bonsoir. Ils respirrent. La mre tait sur
le seuil, en bonnet blanc, l'cumoire  la main.

"Allons, les petits, allons donc!" cria-t-elle. Et ils se jetrent dans
ses bras. En entrant dans la salle o fumait la soupe aux choux,
Catherine frissonna de nouveau. Elle avait vu la nuit descendre sur la
terre. Jean, assis sur la bancelle, le menton  la hauteur de la table,
mangeait dj sa soupe.


LES FAUTES DES GRANDS

Les routes ressemblent  des rivires. Cela tient  ce que les rivires
sont des routes; ce sont des routes naturelles sur lesquelles on voyage
avec des bottes de sept lieues; quel autre nom conviendrait mieux  des
barques? Et les routes sont comme des rivires que l'homme a faites pour
l'homme.

Les routes, les belles routes aussi unies que la surface d'une fleuve et
sur lesquelles la roue de la voiture et la semelle du soulier trouvent
un appui  la fois solide et doux, ce sont les chefs-d'oeuvre de nos
pres qui sont morts sans laisser leur nom et que nous ne connaissons
que par leurs bienfaits. Qu'elles soient bnies, ces routes par
lesquelles les fruits de la terre nous viennent abondamment et qui
rapprochent les amis.

C'est pour aller voir un ami, l'ami Jean, que Roger, Marcel, Bernard,
Jacques et tienne ont pris la route nationale qui droule au soleil, le
long des prs et des champs, son joli ruban jaune, traverse les bourgs
et les hameaux et conduit, dit-on, jusqu' la mer o sont les navires.

Les cinq compagnons ne vont pas si loin. Mais il leur faut faire une
belle course d'un kilomtre pour atteindre la maison de l'ami Jean.

Les voil partis. On les a laisss aller seuls, sur la foi de leurs
promesses; ils se sont engags  marcher sagement,  ne point carter du
droit chemin,  viter les chevaux et les voitures et  ne point quitter
tienne, le plus petit de la bande.

Les voil partis. Ils s'avancent en ordre sur une seule ligne. On ne
peut mieux partir. Pourtant, il y a un dfaut  cette belle ordonnance.
tienne est trop petit.

Un grand courage s'allume en lui. Il s'efforce, il hte le pas. Il ouvre
toute grande ses courtes jambes. Il agite ses bras par surcrot. Mais il
est trop petit, il ne peut pas suivre ses amis. Il reste en arrire.
C'est fatal; les philosophes savent que les mmes causes produisent
toujours les mmes effets. Mais Jacques, ni Bernard, ni Marcel, ni mme
Roger, ne sont des philosophes. Ils marchent selon leurs jambes, le
pauvre tienne marche avec les siennes: il n'y a pas de concert
possible. tienne court, souffle, crie, mais il reste en arrire.

Les grands, ses ans, devraient l'attendre, direz-vous, et rgler leur
pas sur le sien. Hlas, ce serait de leur part une haute vertu. Ils sont
en cela comme les hommes. En avant, disent les forts de ce monde, et ils
laissent les faibles en arrire. Mais attendez la fin de l'histoire.

Tout  coup, nos grands, nos forts, nos quatre gaillards s'arrtent. Ils
ont vu par terre une bte qui saute. La bte saute parce qu'elle est une
grenouille, et qu'elle veut gagner le pr qui longe la route. Ce pr,
c'est sa patrie: il lui est cher, elle y a son manoir auprs d'un
ruisseau. Elle saute.

C'est une grande curiosit naturelle qu'une grenouille.

Celle-ci est verte; elle a l'air d'une feuille vivante, et cet air lui
donne quelque chose de merveilleux. Bernard, Roger, Jacques et Marcel se
jettent  sa poursuite. Adieu tienne, et la belle route toute jaune;
adieu leur promesse. Les voil dans le pr, bientt ils sentent leurs
pieds s'enfoncer dans la terre grasse qui nourrit une herbe paisse.
Quelques pas encore et ils s'embourbent jusqu'aux genoux. L'herbe
cachait un marcage.

Ils s'en tirent  grand'peine. Leurs souliers, leurs chaussettes, leurs
mollets sont noirs. C'est la nymphe du pr vert qui a mis les gutres de
fange aux quatre dsobissants.

tienne les rejoint tout essouffl. Il ne sait, en les voyant ainsi
chausss, s'il doit se rjouir ou s'attrister. Il mdite en son me
innocente les catastrophes qui frappent les grands et les forts. Quant
aux quatre gutrs, ils retournent piteusement sur leurs pas, car le
moyen, je vous prie, d'aller voir l'ami Jean en pareil quipage? Quand
ils rentreront  la maison, leurs mres liront leur faute sur leurs
jambes, tandis que la candeur du petit tienne reluira sur ses mollets
roses.


JAQUELINE ET MIRAUT

Jacqueline et Miraut sont de vieux amis. Jacqueline est une petite fille
et Miraut est un gros chien.

Ils sont du mme monde, ils sont tous deux rustiques: de l leur
intimit profonde. Depuis quand se connaissaient-ils? ils ne savent
plus: cela passe la mmoire d'un chien et celle d'une petite fille.
D'ailleurs, ils n'ont pas besoin de le savoir, ils n'ont ni envie, ni
besoin de rien savoir. Ils ont seulement l'ide qu'ils se connaissent
depuis trs longtemps, depuis le commencement des choses, car ils
n'imaginent ni l'un ni l'autre que l'univers ait exist avant eux. Le
monde, tel qu'ils le conoivent, est jeune, simple et naf comme eux.
Jacqueline y voit Miraut et Miraut y voit Jacqueline tout au beau
milieu. Jacqueline se fait de Miraut une belle ide, mais c'est une ide
inexprimable. Les mots ne peuvent rendre la pense de Jacqueline, ils
sont trop gros pour cela! Quant  la pense de Miraut, c'est sans doute
une bonne et juste pense, mais, par malheur, on ne la connat pas bien.
Miraut ne parle pas, il ne dit pas ce qu'il pense et il ne le sait pas
trs bien lui-mme.

Assurment, il a de l'intelligence, mais pour toutes sortes de raisons,
cette intelligence est obscure. Miraut a toutes les nuits des rves: il
voit en dormant des chiens comme lui, des petites filles comme
Jacqueline, des mendiants. Il voit des choses joyeuses et des choses
tristes.

C'est pourquoi il aboie ou il grogne pendant son sommeil. Ce ne sont l
que des songes et des illusions, mais Miraut ne les distingue pas de la
ralit. Il brouille dans sa cervelle ce qu'il voit en rve avec ce
qu'il voit quand il est veill, et cette confusion l'empche de
comprendre beaucoup de choses que les hommes comprennent. Et puis, comme
c'est un chien, il a des ides de chien. Et pourquoi voulez-vous que
nous comprenions les ides des chiens mieux que les chiens ne
comprennent les ides des hommes? Mais d'homme  chien, on peut tout de
mme s'entendre, parce que les chiens ont quelques ides humaines et les
hommes quelques ides canines. C'est assez pour lier amiti. Aussi
Jacqueline et Miraut sont-ils trs bons amis.

Miraut est beaucoup plus grand et plus fort que Jacqueline. En posant
ses pattes de devant sur les paules de l'enfant, il la domine de la
tte et du poitrail. Il pourrait l'avaler en trois bouches; mais il
sait, il sent qu'une force est en elle et que, pour petite qu'elle est,
elle est prcieuse. Il l'admire  sa manire. Il la trouve mignonne. Il
admire comme elle sait jouer et parler. Il l'aime, il la lche par
sympathie.

Jacqueline, de son ct, trouve Miraut admirable. Elle voit qu'il est
fort, et elle admire la force. Sans cela, elle ne serait point une
petite fille. Elle voit qu'il est bon, et elle aime la bont. Aussi bien
la bont est-elle une chose douce  rencontrer.

Elle a pour lui un sentiment de respect. Elle observe qu'il connat
beaucoup de secrets qu'elle ignore et que l'obscur gnie de la terre est
en lui. Elle le voit norme, grave et doux. Elle le vnre comme sous un
autre ciel, dans les temps anciens, les hommes vnraient des dieux
agrestes et velus.

Mais voici que tout  coup, elle est surprise, inquite, tonne. Elle a
vu son vieux gnie de la terre, son dieu velu, Miraut, attach par une
longue laisse  un arbre, au bord du puits. Elle contemple, elle hsite,
Miraut la regarde de son bel oeil honnte et patient. Il n'est ni
surpris ni fch d'tre  la chane; il aime ses matres, et, ne sachant
pas qu'il est un gnie de la terre et un dieu couvert de poil, il garde
sans colre sa chane et son collier. Cependant Jacqueline n'ose
avancer. Elle ne peut comprendre que son divin et mystrieux ami soit
captif, et une vague tristesse emplit sa petite me.




VI

LES DEUX TAILLEURS


La tunique ne me parat pas trs convenable aux lycens, parce que ce
n'est point un vtement civil, et qu'en la leur imposant on entreprend
sans raison sur leur indpendance. Je l'ai porte, et j'en garde un
mauvais souvenir.

Il faut vous dire qu'il y avait de mon temps, dans le collge o j'ai
appris fort peu de choses, un tailleur habile nomm Grgoire. M.
Grgoire n'avait pas son pareil pour donner  une tunique ce qu'il faut
qu'ait cette tunique: des paules, de la poitrine et des hanches.

M. Grgoire vous enjuponnait les pans avec une vnust singulire. Il
taillait des pantalons  l'avenant: bouffants de la hanche et faisant un
peu gutre sur la bottine.

Et, quand on tait habill par M. Grgoire, pour peu qu'on st porter le
kpi, en relevant la visire selon la mode d'alors, on avait une trs
jolie tournure.

M. Grgoire tait un artiste. Lorsque, le lundi, pendant la rcration
de midi, il apparaissait dans la cour portant sur le bras sa toilette
verte qui enveloppait deux ou trois chefs-d'oeuvre de tunique, les
lves  qui ces beaux ouvrages taient destins quittaient la partie de
barres ou de cheval fondu et se rendaient avec M. Grgoire dans une des
salles du rez-de-chausse, pour essayer l'uniforme nouveau. Attentif et
mditatif, M. Grgoire faisait sur le drap toute sorte de petits signes
 la craie. Et, huit jours aprs, il rapportait, dans la mme toilette
verte, un costume irrprochable.

Par malheur, M. Grgoire faisait payer trs cher ses tuniques. Il en
avait le droit: il tait sans rival. Le luxe est toujours coteux: M.
Grgoire tait un tailleur de luxe. Je le vois encore, ple,
mlancolique, avec ses beaux cheveux blancs et ses yeux bleus, si
fatigus sous des lunettes d'or; il tait d'une distinction parfaite et,
n'et t sa toilette verte, on l'et pris pour un magistrat. M.
Grgoire tait le Dusautoy des potaches. Il devait faire de longs
crdits, car sa clientle tait compose de gens riches, c'est--dire de
gens qui n'en finissent pas de rgler leurs notes. Il n'y a que les
pauvres gens qui payent comptant. Ce n'est pas par vertu; c'est parce
qu'on ne leur fait pas crdit. M. Grgoire savait qu'on n'attendait de
lui rien de petit ou de mdiocre, et qu'il devait  ses clients et 
lui-mme de produire tardivement de trs grosses notes.

M. Grgoire avait deux tarifs, selon la qualit des fournitures. Il
distinguait, par exemple, dans ses factures, les palmes d'or fin brodes
sur le collet mme et les palmes faites d'avance, avec moins de
dlicatesse, sur un petit drap ovale qu'on cousait au collet. Il y avait
donc le grand et le petit tarif. Mais le petit tarif tait dj ruineux.
Les lves habills par M. Grgoire constituaient une aristocratie, une
sorte de high-life  deux degrs, dans lequel on distinguait les collets
brods et les collets  appliques. L'tat de mes parents ne me
permettait pas d'esprer jamais entrer dans la clientle de M. Grgoire.

Ma mre tait trs conome; elle tait aussi trs charitable. Sa charit
la fit agir d'une manire qui montre la bont de son me,--il n'y en eut
jamais de plus belle au monde,--mais qui me causa d'assez vifs
dsagrments. Ayant appris, je ne sais comment, qu'un tailleur-concierge
de la rue des Canettes, nomm Rabiou (c'tait un petit homme roux et
cagneux qui portait une tte d'aptre sur un corps de gnome),
languissait dans la misre et mritait un sort meilleur, elle songea
tout de suite  lui tre utile. Elle lui fit d'abord quelques dons. Mais
Rabiou tait charg de famille, plein de fiert d'ailleurs, et je vous
ai dit que ma mre n'tait pas riche. Le peu qu'elle put lui donner ne
le tira pas d'affaire. Elle s'ingnia ensuite  lui trouver de
l'ouvrage, et elle commena par lui commander pour mon pre autant de
pantalons, de gilets, de redingotes et de pardessus qu'il tait
raisonnable d'en commander.

Mon pre n'eut, pour sa part, rien  gagner  ces dispositions. Les
habits du tailleur-concierge lui allaient mal. Comme il tait d'une
simplicit admirable, il ne s'en aperut mme pas.

Ma mre s'en aperut pour lui; mais elle se dit avec raison que mon pre
tait un fort bel homme, qu'il parait ses habits quand ses habits ne le
paraient pas, et qu'on n'est jamais trop mal vtu lorsqu'on porte un
vtement suffisamment chaud et cousu avec de bon fil par un homme de
bien, craignant Dieu et pre de douze enfants.

Le malheur fut qu'aprs avoir fourni  mon pre plus de vtements qu'il
n'tait ncessaire, Rabiou se trouva aussi mal en point que devant. Sa
femme tait poitrinaire et ses douze enfants anmiques. Une loge de la
rue des Canettes n'est pas ce qu'il faut pour rendre les enfants aussi
beaux que les jeunes Anglais entrans par le canotage et par tous les
sports. Comme le petit tailleur-concierge n'avait pas d'argent pour
acheter des mdicaments, ma mre imagina de lui commander une tunique 
mon usage. Elle lui et aussi bien command une robe pour elle.

A l'ide d'une tunique, Rabiou hsita. Une sueur d'angoisse mouilla son
front d'aptre. Mais il tait courageux et mystique. Il se mit  la
besogne. Il pria, se donna une peine infinie, n'en dormit pas. Il tait
mu, grave, recueilli. Songez donc! une tunique, un vtement de
prcision! Ajoutez  cela que j'tais long, maigre, sans corps,
difficile  habiller. Enfin, le pauvre homme parvint  la confectionner,
ma tunique, mais quelle tunique! Pas d'paules, la poitrine creuse, elle
allait s'vasant, tout en ventre. Encore et-on pass sur la forme. Mais
elle tait d'un bleu clair et cru, pnible  voir, et le collet portait
appliques, non des palmes, mais des lyres. Des lyres! Rabiou n'avait
pas prvu que je deviendrais un pote trs distingu. Il ne savait pas
que je cachais au fond de mon pupitre un cahier de vers intitul:
Premires fleurs. J'avais trouv ce titre moi-mme et j'en tais
content. Le tailleur-concierge ne savait rien de cela, et c'est
d'inspiration qu'il avait cousu deux lyres au collet de ma tunique. Pour
comble de misre, ce collet, loin de s'appliquer  mon cou, tendait 
s'en loigner et billait de la faon la plus disgracieuse.

J'avais, comme la cigogne, un long cou, qui, sortant de ce col vas,
prenait un aspect piteux et lamentable. J'en conus quelques soupons 
l'essayage, et j'en fis part au tailleur-concierge. Mais l'excellent
homme qui, par l'effort de ses mains innocentes, avec l'aide du ciel,
avait fait une tunique et n'avait pas espr tant faire, n'y voulut
point toucher, de peur de faire pis.

Et, aprs tout, il avait raison. Je demandai avec inquitude  maman
comment elle me trouvait. Je vous dis que c'tait une sainte. Elle me
rpondit comme Mme Primrose:

"Un enfant est assez beau quand il est assez bon."

Et elle me conseilla de porter ma tunique avec simplicit.

Je la revtis pour la premire fois un dimanche, comme il convenait,
puisque c'tait un vtement neuf. Oh! quand ce jour-l je parus dans la
cour du collge pendant la rcration, quel accueil!

"Pain de sucre! pain de sucre!" s'crirent  la fois tous mes
camarades.

Ce fut un moment difficile. Ils avaient tout vu d'un coup d'oeil, le
galbe disgracieux, le bleu trop clair, les lyres, le col bant  la
nuque. Ils se mirent tous  me fourrer des cailloux dans le dos, par
l'ouverture fatale du col de ma tunique. Ils en versaient des poignes
et des poignes sans combler le gouffre.

Non, le petit tailleur-concierge de la rue des Canettes n'avait pas
considr ce que pouvait tenir de cailloux la poche dorsale qu'il
m'avait tablie.

Suffisamment caillout, je donnai des coups de poing; on m'en rendit,
que je ne gardai pas. Aprs quoi on me laissa tranquille. Mais, le
dimanche suivant, la bataille recommena. Et tant que je portai cette
funeste tunique, je fus vex de toutes sortes de faons et vcus
perptuellement avec du sable dans le cou.

C'tait odieux. Pour achever ma disgrce, notre surveillant, le jeune
abb Simler, loin de me soutenir dans cet orage, m'abandonna sans piti.
Jusque-l, distinguant la douceur de mon caractre et la gravit prcoce
de mes penses, il m'avait admis, avec quelques bons lves,  des
conversations dont je gotais le charme et sentais le prix. J'tais de
ceux  qui l'abb Simler, pendant les rcrations plus longues du
dimanche, vantait les grandeurs du sacerdoce et mme exposait les cas
difficiles o l'officiant pouvait se trouver dans la clbration des
mystres.

L'abb Simler traitait ces sujets avec une gravit qui me remplissait de
joie. Un dimanche, tout en se promenant  pas lents dans la cour, il
commena l'histoire du prtre qui trouva une araigne dans le calice
aprs la conscration.

"Quels ne furent pas son trouble et sa douleur, dit l'abb Simler, mais
il sut se montrer  la hauteur d'une circonstance si terrible. Il prit
dlicatement la bestiole entre deux doigts, et ..."

A ce mot, la cloche sonna les vpres. Et l'abb Simler, observateur de
la rgle qu'il tait charg d'appliquer, se tut et fit former les rangs.
J'tais bien curieux de savoir ce que le prtre avait fait de l'araigne
sacrilge. Mais ma tunique m'empcha de l'apprendre jamais.

Le dimanche suivant, en me voyant affubl d'un habit si grotesque,
l'abb Simler sourit discrtement et me tint  distance. C'tait un
excellent homme, mais ce n'tait qu'un homme; il ne se souciait pas de
prendre sa part du ridicule que je portais avec moi et de compromettra
sa soutane avec ma tunique. Il ne lui semblait pas dcent que je fusse
en sa compagnie, tandis qu'on me fourrait des cailloux dans le cou, ce
qui tait, je l'ai dit, le soin incessant de mes camarades. Il avait en
quelque sorte raison. Et puis il craignait mon voisinage  cause des
balles qu'on me jetait de toutes parts. Et cette crainte tait
raisonnable. Peut-tre enfin ma tunique choquait-elle en lui un
sentiment esthtique dvelopp par les crmonies du culte et dans les
pompes de l'glise. Ce qui est certain, c'est qu'il m'carta de ces
entretiens dominicaux qui m'taient chers.

Il s'y prit habilement et par d'heureux dtours, sans me dire un seul
mot dsobligeant, car c'tait une personne trs polie.

Il avait soin, quand j'approchais, de se tourner du ct oppos et de
parler bas de faon que je n'entendisse point ce qu'il disait. Et quand
je lui demandais avec timidit quelques claircissements, il feignait de
ne point m'entendre, et peut-tre en effet ne m'entendait-il point. Il
ne me fallut pas beaucoup de temps pour comprendre que j'tais importun
et je ne me mlai plus aux familiers de l'abb Simler.

Cette disgrce me causa quelque chagrin. Les plaisanteries de mes
camarades m'agacrent  la longue. J'appris  rendre, avec usure, les
coups que je recevais. C'est un art utile. J'avoue  ma honte que je ne
l'ai pas du tout exerc dans la suite de ma vie. Mais quelques camarades
que j'avais bien rosss m'en tmoignrent une vive sympathie.

Ainsi, par la faute d'un tailleur inhabile, j'ignorerai toujours
l'histoire du prtre et de l'araigne. Cependant je fus en butte  des
vexations sans nombre et je me fis des amis, tant il est vrai que, dans
les choses humaines, le bien est toujours ml au mal. Mais, en ce cas,
le mal pour moi l'emportait sur le bien. Et cette tunique tait
inusable. En vain j'essayai de la mettre hors d'usage. Ma mre avait
raison. Rabiou tait un honnte homme qui craignait Dieu et fournissait
de bon drap.




VII

MONSIEUR DEBAS


I

Il tait peut-tre ncessaire au progrs de la vie moderne qu'une gare
s'levt sur les ruines regrettes de la Cour des Comptes, qu'on
arracht tous les arbres de nos quais, qu'on ft passer un chemin de fer
souterrain et un tramway  vapeur sur cette rive longtemps paisible.

Je l'attends  voir bientt, au bord du fleuve de gloire, sur les vieux
quais augustes, des htels construits et dcors dans cet effroyable
style amricain qu'adoptent maintenant les Franais, aprs avoir, durant
une longue suite de sicles, dploy dans l'art de btir toutes les
ressources de la grce et de la raison. On m'assure que la prosprit de
la ville y est intresse et qu'il est temps que des bars et des cafs
remplacent les boutiques des librairies et les talages des
bouquinistes.

Je n'en murmure point, sachant que le changement est la condition
essentielle de la vie et que les villes, comme les hommes, ne durent
qu'en se transformant sans cesse. Ne nous lamentons point devant la
ncessit. Mais disons du moins combien tait aimable ce paysage
lapidaire dont nous ne reverrons plus les lignes anciennes.

Si j'ai jamais got l'clatante douceur d'tre n dans la ville des
penses gnreuses, c'est en me promenant sur ces quais o, du palais
Bourbon  Notre-Dame, on entend les pierres conter une des plus belles
aventures humaines, l'histoire de la France ancienne et de la France
moderne. On y voit le Louvre cisel comme un joyau, le Pont-Neuf qui
porta sur son robuste dos, autrefois terriblement bossu, trois sicles
et plus de Parisiens musant aux bateleurs en revenant de leur travail,
criant: "Vive le roi!" au passage des carrosses dors, poussant des
canons en acclamant la libert aux jours rvolutionnaires, ou
s'engageant, en volontaires,  servir, sans souliers, sous le drapeau
tricolore, la patrie en danger. Toute l'me de la France a pass sur ces
arches vnrables o des mascarons, les uns souriants, les autres
grimaants, semblent exprimer les misres et les gloires, les terreurs
et les esprances, les haines et les amours dont ils ont t tmoins
durant des sicles. On y voit la place Dauphine avec ses maisons de
brique telles qu'elles taient quand Manon Phlipon y avait sa chambrette
de jeune fille. On y voit le vieux Palais de Justice, la flche rtablie
de la Sainte-Chapelle, l'Htel de Ville et les tours de Notre-Dame.
C'est l qu'on sent mieux qu'ailleurs les travaux des gnrations, le
progrs des ges, la continuit d'un peuple, la saintet du travail
accompli par les aeux  qui nous devons la libert et les studieux
loisirs. C'est l que je sens pour mon pays le plus tendre et le plus
ingnieux amour. C'est l qu'il m'apparat clairement que la mission de
Paris est d'enseigner le monde. De ces pavs de Paris, qui se sont tant
de fois soulevs pour la justice et la libert, ont jailli les vrits
qui consolent et dlivrent. Et je retrouve ici, parmi ces pierres
loquentes, le sentiment que Paris ne manquera jamais  sa vocation.

Convenons que, sans doute, puisque la Seine est le vrai fleuve de
gloire, les botes de livres tales sur les quais lui faisaient une
digne couronne.

Je viens de relire l'excellent livre que M. Octave Uzanne a consacr aux
antiquits et illustrations des bouquinistes. On y voit que l'usage
d'taler des livres sur les parapets remonte pour le moins au XVIIe
sicle, et qu' l'poque de la Fronde les rebords du Pont-Neuf taient
meubls de romans. MM. les libraires jurs, ayant boutique et enseigne
peinte, ne purent souffrir ces humbles concurrents, qui furent chasss
par dit, en mme temps que le Mazarin, ce qui montre que les petits ont
leurs tribulations comme les grands.

Du moins les bouquinistes furent-ils regretts des doctes hommes, et
l'on conserve le mmoire qu'un bibliophile rdigea en leur faveur, l'an
1697, c'est--dire plus de quarante ans aprs leur expulsion.

"Autrefois, dit ce savant, une bonne partye des boutiques du Pont-Neuf
estoient occupes par les librairies qui y portoient de trs bons livres
qu'ils donnoient  bon march. Ce qui estoit d'un grand secours aux gens
de lettres, lesquels sont ordinairement fort peu pcunieux.

"Aux estallages, on trouve des petits traitez singuliers, qu'on ne
connoit pas bien souvent, d'autres qu'on connoit  la vrit, mais qu'on
ne s'avisera pas d'aller demander chez les libraires, et qu'on n'achte
que parce qu'ils sont  bon march; et enfin de vieilles ditions
d'anciens auteurs qu'on trouve  bon march et qui sont achetez par les
pauvres qui n'ont pas moyen d'acheter les nouvelles."

Cette requte est d'tienne Baluze, qui fut bon homme et vcut dans les
livres sans y trouver le digne repos qu'il y cherchait. Voici comment il
conclut:

"Ainsi il semble qu'on devroit tolrer, comme on a fait jusques 
prsent, les estallages tant en faveur de ces pauvres gens qui sont dans
une extrme misre, qu'en considration des gens de lettres, pour
lesquels on a toujours eu beaucoup d'esgart en France, et qui, au moyen
des dfenses qu'on a faites, n'ont plus les occasions de trouver de bons
livres  bon march."

Les bouquinistes au XVIIIe sicle reconquirent le parapet pour la joie
des curieux. M. Uzanne nous apprend qu'ils furent inquits de nouveau
en 1721. A cette date, une ordonnance du roi dfendit les talages des
livres  peine de confiscation, d'amende et de prison. On rdigea des
requtes rimes en faveur des malheureux bouquinistes. C'est l'un d'eux
qui est cens parler sur le Parnasse, comme dit Nicolas:

    Ces pauvres gens, chaque matin,
    Sur l'espoir d'un petit butin,
    Avecque toute leur famille:
    Garons, apprentis, femme et fille,
    Chargeant leur col et plein leurs bras,
    D'un scientifique fatras
    Venaient dresser un talage
    Qui rendait plus beau le passage,
    Au grand bien de tout reposant,
    Et honneur dudit exposant,
    Qui, tous les jours dessus ses hanches,
    Except ftes et dimanches,
    Temps de vacances  tout trafic,
    Faisoit dbiter au public
    Denre  produire doctrine
    Dans la substance crbrine.

Ce n'est pas l sans doute l'lgie pleurant en longs habits de deuil,
et je ne dis pas que ces plaintes soient loquentes. Mais elles sont
raisonnables. Elles furent entendues. Les bouquinistes ne tardrent pas
 reprendre possession des quais.

Nourri sur le quai Voltaire, je les ai connus dans mon enfance, heureux
et tranquilles. M. de Fontaine de Resbecque les clbrait alors dans un
petit livre dont j'ai oubli le titre, ce qui est pour moi un grand
sujet de confusion. Le baron Haussmann, qui aimait excessivement la
rgularit des lignes, pensa les chasser pour rendre les pierres des
quais plus nettes. Mais on lui fit entendre raison. Et les talagistes
n'eurent plus d'ennemis que le "chien du commissaire" qui venait
parfois, inattendu, mesurer la longueur des talages, et s'assurer
qu'elle n'excdait pas celle du terrain concd. On assure qu'ils
taient enclins  usurper. Je les ai pourtant tenus pour fort honntes
gens. Il me fut donn de connatre assez particulirement l'un d'eux, M.
Debas, qui ne fut point des plus prospres, et dont je ne puis me
rappeler le souvenir sans attendrissement.



II

Durant plus d'un demi-sicle, il posa ses botes sur le parapet du qui
Malaquais, vis--vis de l'htel de Chimay. Au dclin de son humble vie,
travaill du vent, de la pluie et du soleil, il ressemblait  ces
statues de pierre que le temps ronge sous les porches des glises. Il se
tenait debout encore, mais il se faisait chaque jour plus menu et plus
semblable  cette poussire en laquelle toutes formes terrestres se
perdent. Il survivait  tout ce qui l'avait approch et connu. Son
talage, comme un verger dsert, retournait  la nature. Les feuilles
des arbres s'y mlaient aux feuilles de papier, et les oiseaux du ciel y
laissaient tomber ce qui fit perdre la vue au vieillard Tobie, endormi
dans son jardin.

L'on craignait que le vent d'automne, qui fait tourbillonner sur le quai
les semences des platanes avec les grains d'avoine chapps aux musettes
des chevaux, un jour, n'emportt dans la Seine les bouquins et le
bouquiniste. Pourtant il ne mourut point dans l'air vif et riant du quai
o il avait vcu. On le trouva mort, un matin, dans la soupente o
chaque nuit il allait dormir.

Je le connus dans mon enfance, et je puis affirmer que le trafic tait
le moindre de ses soucis. Il ne faut pas croire que M. Debas ft alors
l'tre inerte et morne qu'il devint quand le temps le mtamorphosa en
bouquiniste de pierre. Il montrait, au contraire, dans son ge mr, une
agilit merveilleuse d'esprit et de corps et il abondait en travaux.

Il avait pous une personne trs douce et si simple d'esprit que les
enfants, dans la rue, la poursuivaient de leurs moqueries, sans parvenir
 troubler cette me innocente. Laissant sa bonne femme garder ses
botes de l'air et du coeur dont une fille de la campagne pat ses oies,
M. Debas accomplissait des tches nombreuses et trs diverses qu'un mme
homme n'entreprend point d'ordinaire. Et toutes ses oeuvres taient
inspires par l'amour du prochain. Cette charit faisait une belle voix
de tnor, il chantait le dimanche les Vpres dans la chapelle des
Petites Soeurs des pauvres; scribe et calligraphe, il crivait des
lettres pour les servantes et faisait des criteaux pour les marchands
ambulants. Habile  manier la scie et la varlope, il fabriqua des
vitrines pour la mercire en plein vent, Mme Petit, que son mari avait
abandonne, et qui avait quatre enfants  nourrir. Avec du papier, de la
ficelle et de l'osier, il faisait pour les petits garons des
cerfs-volants qu'il lanait lui-mme dans l'air agit de septembre.

Chaque anne, au retour de l'hiver, il montait les poles dans les
mansardes avec autant d'adresse que le meilleur compagnon fumiste. Il
connaissait assez de mdecine pour donner les premiers secours aux
blesss, aux pileptiques et aux noys. S'il voyait un ivrogne chanceler
et choir, il le relevait et le rprimandait. Il se jetait  la tte des
chevaux emports et se mettait  la poursuite des chiens enrags. Sa
providence s'tendait sur les riches et les heureux. Il mettait leur vin
en bouteille, sans recevoir de rcompense. Et lorsqu'une dame du quai
Malaquais s'affligeait  cause de son perroquet ou de son serin envol,
il courait sur les toits, grimpait sur les chemines et rattrapait
l'oiseau, au regard de la foule attentive. Le catalogue de ses travaux
ressemblerait au pome gnomique d'Hsiode. M. Debas pratiquait tous les
arts pour l'amour des hommes.

Mais sa plus grande occupation tait de veiller sur la chose publique. A
cet gard, il vcut ainsi qu'un homme de Plutarque. D'me gnreuse,
passant ses journes en plein air, djeunant et soupant sur un banc, il
s'tait fait des moeurs dignes d'un Athnien. La grandeur et la flicit
de sa patrie faisaient le souci de toutes ses heures. L'empereur, en
vingt ans de rgne, ne put le contenter une fois. M. Debas dclamait
contre le tyran avec une loquence naturelle orne de lambeaux de
rhtorique, car il avait des lettres et lisait parfois ses livres qu'il
ne vendait jamais. Bien qu'il et le got noble, il donnait souvent 
ses indignations un tour familier. N'tant spar que par la rivire du
palais sur lequel le drapeau tricolore annonait la prsence du
souverain, il se trouvait, par le voisinage, sur un pied d'intimit avec
celui qu'il appelait le locataire des Tuileries.

Badinguet passait quelquefois  pied devant l'talage de M. Debas. M.
Octave Uzanne nous a gard le souvenir d'une promenade que Napolon III,
au dbut de son principat, fit, en compagnie d'un aide de camp, sur le
quai Voltaire. C'tait un jour gris et froid d'hiver. Le bouquiniste
dont l'talage s'tendait entre une des statues du quai des Saints-Pres
et les botes de M. Debas tait alors un vieux philosophe assez
semblable par le caractre aux cyniques du dclin de la Grce. Il avait
en commun avec son voisin le mpris du gain et une sagesse suprieure.
Mais la sienne tait inerte et taciturne. Quand l'empereur passa devant
lui, ce bonhomme brlait un volume dans une marmite pour chauffer ses
vieilles mains. Tel ce beau terme de marbre qu'on voit sous un
marronnier des Tuileries, figure d'un vieillard tendant la main sur la
flamme d'un rchaud qu'il presse contre sa poitrine. Curieux de
connatre les livres dont le libraire se chauffait, Napolon ordonna 
son aide de camp de s'en informer.

Celui-ci obit et revint dire  csar:

"Ce sont les Victoires et conqutes."

Ce jour l, Napolon et M. Debas furent bien prs l'un de l'autre. Mais
ils ne se parlrent pas. Si je n'aimais la vrit d'un amour filial et
candide, j'imaginerais quelque aventure de l'empereur, de son aide de
camp et des deux bouquinistes digne, sans doute, d'tre compare aux
merveilleuses histoires du kalife Aroun-al-Raschid et de son grand-vizir
Giafar, errant la nuit dans les rues de Bagdad. Pour m'en tenir 
l'exactitude d'une notice fidle, je dirai que, du moins, des personnes
d'une condition prive, mais d'un mrite reconnu, causaient volontiers
avec M. Debas. J'en attesterais Amede Hennequin, Louis de Ronchaud,
douard Fournier, Xavier Marmier, mais ils ne sont plus de ce monde. Les
plus familiers de M. Debas taient deux prtres, hommes excellents, l'un
et l'autre, pour la doctrine et les moeurs, mais trs dissemblables
d'humeur et de caractre. L'un, M. Trvoux, chanoine de Notre-Dame,
tait petit en gros; il portait sur ses joues ce vermillon ptri pour
les chanoines par ces petits Gnies que vit Nicolas Despraux dans un
songe potique. Il mettait son tude et ses soins  dcouvrir de petits
saints bretons et son me tait pleine d'une joie onctueuse. L'autre, M.
l'abb Le Blastier, aumnier d'un couvent de femmes, tait de haute
taille et de grande mine. Austre, grave, loquent, il consolait par des
promenades solitaires son gallicanisme attrist. Tous deux, passant sur
le quai, leur douillette bourre de bouquins, ils daignaient changer
des propos avec M. Debas.

C'est M. Le Blastier qui consacra d'un mot la noblesse morale du
bouquiniste:

"Monsieur, vous n'avez de bas que le nom."

Quand M. Le Blastier ou M. Trvoux lui demandait si les affaires
allaient bien, M. Debas rpondait:

"Elles vont doucement. C'est la scurit qui manque. La faute en est au
rgime."

Et il montrait d'un grand geste de son bras le palais des Tuileries.

Voil dix ans dj que M. Debas s'en est all sans bruit, dans le
corbillard des pauvres, un jour d'hiver. Et nous sommes peut-tre deux
ou trois encore  garder le souvenir de ce petit homme en longue blouse
d'un bleu effac, qui nous vendait des classiques grecs et latins et
nous disait en soupirant: "Il n'y a plus d'hommes d'tat; c'est le
malheur de la France."

Peut-tre que, chasss des quais, les bouquinistes n'y reviendront plus
et que leurs talages seront la ranon du progrs. Comme au temps
d'tienne Baluze, ils seront regretts par les humbles curieux et les
savants ingnus. Pour moi, je me rappellerai avec joie les longues
heures que j'ai passes devant leurs botes, sous le ciel fin, gay de
mille teintes lgres, enrichi de pourpre et d'or, ou seulement gris,
mais d'un gris si doux qu'on en est mu jusqu'au fond du coeur.


III

Tout compte fait, je ne sais pas de plaisir plus paisible que celui de
bouquiner sur les quais. On remue avec la poussire de la bote  deux
sous, mille ombres terribles ou charmantes. On fait dans ces humbles
talages des vocations magiques. On conserve avec les morts qu'on y
rencontre en foule. Les Champs-lyses tant vants des anciens
n'offraient rien aux sages aprs leur mort que le Parisien ne trouve en
cette vie sur les quais, du Pont-Royal au Pont Notre-Dame. A mon gr,
les myrtes de Virgile ne sont pas plus aimables que les petits platanes
qui ombragent le repos des fiacres le long de la Monnaie, et qu'on va
arracher. Ils sont petits et grles. Mais ils ont de la grce. Sans eux,
le bel htel de la Monnaie, de ce style Louis XVI, si sage, si
raisonnable, si judicieux, plaira moins. La pierre la mieux sculpte
semble dure quand aucun feuillage ne s'agite auprs d'elle. Puis il faut
des arbres devant les palais pour rappeler l'homme  la nature.

Quelques bouquineurs vieillis et chagrins, que je rencontrais durant mes
lentes promenades, me confiaient leurs mcomptes: "On ne trouve plus
rien, me disaient-ils, dans la bote  deux sous." Et ils louaient le
temps pass, alors que M. de la Rochebilire dcouvrait chaque matin,
entre le Pont-Neuf et le Pont-Royal, l'dition princeps de quelque
chef-d'oeuvre classique. Pour moi, je n'ai jamais trouv sur les quais
aucune dition originale de Molire ou de Racine, mais ce qui vaut mieux
encore que le Tartufe avant les cartons ou l'Athalie in-4, j'y ai
trouv des leons de sagesse. Tout ce papier barbouill m'a enseign la
vanit du succs qui passe et des clbrits phmres. Je ne peux
fouiller la bote  deux sous sans me sentir aussitt envahi par une
paisible et douce tristesse, et sans me dire: A quoi bon ajouter  tout
ce papier noirci quelques pages encore? Il serait meilleur de ne point
crire.




VIII

LE GARDE DU CORPS


lev sur le quai Voltaire, dans la poussire des livres et des
bibelots, au milieu des bouquineurs et des fureteurs de toute sorte,
j'ai connu tout enfant des amateurs de faence, d'armes, d'estampes, de
mdailles. J'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en fer et
j'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en bois; j'ai connu
des bibliophiles et des bibliomanes; et je n'ai point vu qu'ils
mritassent les railleries du vulgaire. Je puis vous assurer que tous
ces gens singuliers ont le got dlicat, l'esprit orn, les moeurs
douces; et mon amiti pour les bonnes gens qui mettent toutes sortes de
choses dans leurs armoires date des premiers jours de ma vie.

Du temps que j'tais le plus maigre, le plus timide, le plus gauche et
le plus rveur des rhtoriciens, je passais avec dlices mes jours de
cong chez Leclerc jeune, qui vendait alors des armures anciennes dans
une petite boutique basse du quai Voltaire. Leclerc jeune tait vieux.
C'tait un petit homme hriss, boiteux comme Vulcain, qui, ceint d'un
tablier de serge, limait du matin au soir des armes serres dans un
tau, sur le bord de son tabli.

Il polissait sans cesse d'antiques pes qui, dsormais innocentes,
devaient, au sortir de ses mains, achever paisiblement leur destine
dans quelque panoplie de chteau. Sa boutique tait pleine de
hallebardes, de morions, de salades, de gorgerins, de cuirasses, de
grves et d'perons, et il me souvient d'y avoir vu une targe du XVe
sicle, toute peinte de devises galantes et telle que ceux qui ne l'ont
point vue ont manqu de respirer une merveilleuse fleur de chevalerie.
Il y avait l des lames de Tolde et des armures sarrasines d'une grce
infinie; ces casques ovales d'o tombait un rseau de mailles d'acier
fin comme la mousseline, ces boucliers damasquins d'or m'ont donn dans
mon jeune ge une vive admiration pour les mirs exquis et terribles qui
combattaient contre les barons chrtiens  Ascalon et  Gaza; et si
maintenant encore je prends tant de plaisir  lire la tragdie de Zare,
c'est sans doute parce que mon imagination se plat  parer de ces
belles armes l'aimable et malheureux Orosmane. A vrai dire, les casques
et les boucliers de Leclerc jeune ne dataient pas des croisades; mais
j'tais enclin  voir dans la boutique de mon vieil ami la cotte de
Villehardouin et le cimeterre de Saladin.

C'tait l'effet de mon enthousiasme rveur, et je dois dclarer que
l'armurier n'y aidait point. Il limait beaucoup et ne parlait gure.
Jamais je ne l'entendis vanter ses armes, hors deux ou trois pes de
bourreau qu'il tenait pour de bonnes pices. Leclerc jeune tait un
honnte homme, ancien garde royal, trs estim de ses clients.

Il n'en avait pas de plus familier ni de plus assidu que M. de Gerboise,
vieux royaliste,  qui il souvenait d'avoir fait la chouannerie en 1832,
avec Mme la duchesse de Berri, et qui amusait sa vieillesse  meubler
d'pes historiques sa salle d'armes du chteau de Mauffeuges, aux
Rosiers. Ce grand vieillard, qui avait t garde du corps de Charles X,
abondait en rcits de cour et en gnalogies qu'il dbitait d'une voix
de tonnerre, dans un langage qui me semblait ancien et qui tait
provincial. M. de Gerboise tait bon gentilhomme, avec un air paysan et
un parler rustique. La face rougeaude sous une abondante crinire
blanche, grand, gros, fier encore de ses mollets, qui avaient t les
plus beaux du royaume, vers 1827, jurant Dieu et tous les saints de
l'Anjou, violent et finaud, pieux, bretteur et paillard, il m'amusait
infiniment par la verdeur de ses propos et par l'abondance de ses
anecdotes.

Il traitait avec quelque considration Leclerc jeune, qui avait t
garde royal et qui, dans sa simplicit laborieuse, tenait plus de
l'artisan que du brocanteur. Et, parvenu  l'ge o l'on a perdu tous
les compagnons des jeunes annes, le vieux chouan de 1832 se plaisait 
rappeler devant l'ancien soldat de la Restauration les souvenirs de leur
commune jeunesse.

Tandis qu'il parlait, je me faisais tout petit dans mon coin pour qu'on
ne m'apert pas, et j'coutais.

Que de fois je l'entendis conter les souvenirs de la Rvolution de 1830
et le voyage royal de Cherbourg! C'est un rcit qu'il terminait toujours
en s'criant:

"Le marchal Maison, quel gueux!"

Leclerc ne manquait pas d'ajouter:

"Pendant trois jours, monsieur le marquis, nous n'emes  manger que les
pommes de terre que nous prenions dans les champs. Et je reus d'un
paysan un coup de fourche dont je suis demeur boiteux."

C'est tout ce qu'il avait gagn au service du roi, et pourtant il tait
rest royaliste, et il gardait prcieusement dans le tiroir de sa
commode un morceau du drapeau blanc que le rgiment s'tait partag dans
la cour du chteau de Rambouillet.

Un jour, il m'en souvient, M. de Gerboise demanda de sa voix rude et
chaude:

"Leclerc, o donc tiez-vous en garnison dans l't de 1828?"

L'armurier, levant la tte de dessus son tabli:

"A Courbevoie, monsieur le marquis.

--Parfaitement. J'ai connu votre colonel, le petit de la Morse, dont les
fils ont aujourd'hui des emplois  la cour de Badinguet."

Et, d'un geste ddaigneux, il montra le chteau dont on voyait
confusment,  travers les vitres, l'aile aux longs frontons rgner sur
l'autre rive du fleuve.

"Moi, mon bon Leclerc, ajouta-t-il, au mois de juillet 1828, j'tais de
service, comme garde du corps, au chteau de Saint-Cloud, 2e compagnie,
bandoulire verte ... Ah! bigre! nous n'tions pas dguiss en
mardi-gras comme les cent-gardes de M. Bonaparte. C'est bien une ide de
parvenu que d'habiller les soldats du trne en oiseau de paradis. Nous
portions, mon vieux Leclerc, le casque d'argent avec chenille noire et
plumet blanc, l'habit bleu de roi  collet carlate, paulettes,
aiguillettes et brandebourgs d'argent, le pantalon de casimir blanc."

Puis, se frappant sur le mollet un coup sonore, il ajouta:

"Et bottes  l'cuyre ... A vingt ans, garde de deuxime classe avec
rang de lieutenant, un rendez-vous tous les soirs et un duel toutes les
semaines ... Je n'tais pas  plaindre. Ah! Leclerc, c'tait le bon
temps!

--Oui, monsieur le marquis, rpondait doucement l'armurier, en
continuant d'astiquer une lame, oui, c'tait le bon temps dans un sens;
mais j'tais tout de mme malheureux par rapport aux camarades de
chambre qui avaient trouv une grammaire dans mon fourniment. Parce
qu'il faut vous dire que j'avais voulu apprendre le franais au
rgiment, et j'avais achet une grammaire sur ma paye. Mais les hommes
se sont fichus de moi, et ils m'ont bern dans mes draps. Et pendant six
mois on chantait dans le quartier:

    As-tu vu la grand'mre,
    As-tu vu la grand'mre
    A Leclerc?

--Ils n'avaient pas tant tort, reprit gravement M. de Gerboise. Dans
votre condition, mon ami, vous n'aviez pas besoin d'apprendre la
grammaire. C'est comme si moi, dans mon tat j'avais voulu connatre
l'hbreu. Mon lieutenant-commandant, le comte d'Andive, se serait fichu
de moi, et il aurait eu bigrement raison. Je vous disais donc, Leclerc,
que j'tais de service  Saint-Cloud, en habit bleu et pantalon blanc,
parce que c'tait l't. Dans la tenue d'hiver, le pantalon tait bleu
de roi comme l'habit.

--C'est comme nous, dit l'armurier. Nous avions l't des pantalons de
coutil.

--Oui, dit le marquis, et ce n'tait pas le plus beau de votre affaire.
Mais vous tiez tout de mme de brave gens, et ce que j'en dis, Leclerc,
n'est pas pour vous affliger. Donc, pendant qu'on vous bernait gentiment
dans vos couvertures au quartier de Courbevoie, je prenais mon service 
Saint-Cloud. Une nuit, je fus mis de faction sous les fentres du roi,
et ce que je vis cette nuit-l, je ne l'oublierai jamais.

"Tout tait dans l'ordre; le drapeau flottait sur le chteau. Le
capitaine de la compagnie, qui avait rang de lieutenant-gnral, dormait
dans son lit, les cls sous son traversin. Le cri des grillons dchirait
le grand silence de la nuit, et la lune leve au-dessus des arbres
argentait les alles du parc dsert. Le mousquet au bras, je rvais,
contre le perron,  mes affaires et  mes plaisirs. Tout  coup, je vis
la fentre de la chambre o couchait le roi s'ouvrir et Charles X
paratre sur le balcon, en bonnet de nuit  rubans et en robe de chambre
 ramages. La clart blanche du ciel coulait sur ses grands traits
aimables et nobles. La bouche entr'ouverte,  sa coutume, il avait un
air triste que je ne lui connaissais pas. Il regarda tour  tour
longuement la lune monte au znith et quelque chose qu'il tenait dans
le creux de la main gauche et qui me parut tre un mdaillon. Puis il se
mit  baiser tendrement ce mdaillon, le bras droit tendu vers l'astre
qu'il semblait prendre  tmoin. Des larmes coulaient sur ses joues.
J'tais si troubl de ce que je voyais, que le canon de mon mousquet se
mit  battre violemment contre ma bandoulire. Les regards et les
baisers se prolongrent durant quelques instants. Puis le roi rentra
dans sa chambre et j'entendis qu'il fermait la fentre.

"Leclerc, n'auriez-vous pas t touch  ma place de voir ce vieux roi
en bonnet de nuit baiser un portrait, des cheveux, une relique de femme
(je n'ai pu distinguer ce qu'il y avait dans le mdaillon) et attester
la lune, par ses larmes, de la fidlit de ses tendresses et de ses
douleurs? Pauvre roi! il n'y avait plus que la lune alors qui st ses
jeunes amours!

"J'ai l'ide, Leclerc, que cette nuit-l Charles X songeait  Mme de
Polastron, qui l'avait aim lorsqu'il tait le brillant comte d'Artois,
qui l'alla rejoindre  l'arme de Cond o il tranait les misres de
l'exil, et qui, lui apportant sous la tente, au milieu des soldats, ses
diamants, ses bijoux, son or ramass  la hte, lui sacrifia sa fortune
et son honneur. Qu'en pensez-vous, Leclerc?"

L'armurier hocha la tte; il tait visible qu'il n'en pensait rien.

M. de Gerboise reprit vivement:

"Oui, j'aime  penser, Leclerc, que cette nuit-l,  Saint-Cloud,
trente-cinq ans aprs la mort de Mme de Polastron, Charles X pleurait sa
meilleure amie. Et il avait bigrement raison.

"Leclerc, nous avons tort, tous les deux, de nous obstiner  vivre.

--Pourquoi donc, monsieur le marquis? demanda l'armurier.

--Parce que, mon ami, ce n'est pas la peine de rester en ce monde quand
on n'y fait plus l'amour. Et puis nous ne reverrons plus nos rois."

J'avais ds lors quelques raisons de croire que Charles X fut l'esprit
le plus lger et la tte la plus faible du monde. J'ai, depuis ce temps,
beaucoup lu son histoire sans y rien dcouvrir  son honneur. Je
recueille cette anecdote du vieux roi en bonnet de nuit entretenant la
lune, comme l'endroit le plus sympathique de sa vie.




IX

MADAME PLANCHONNET


J'avais cela d'heureux, qu'au printemps j'entrais dans ma dix-septime
anne. Mon pre m'avait envoy passer les vacances de Pques  Corbeil,
chez ma tante Flicie, qui habitait une maisonnette au bord de la Seine
et y vivait dans la dvotion et les mdicaments. Elle m'embrassa avec un
juste sentiment de ce qu'on doit  sa famille, me flicita d'avoir pass
mon baccalaurat, me dit que je ressemblais  mon pre, me recommanda de
ne pas fumer la cigarette dans mon lit, et me donna ma libert jusqu'au
dner.

J'entrai dans la chambre que la vieille servante Euphmie m'avait
prpare, et je dfis ma malle qui contenait, prcieusement serr entre
mes chemises, le manuscrit de mon premier ouvrage. C'tait une nouvelle
historique, Clmence Isaure, o j'avais mis tout ce que je concevais de
l'amour et de l'art. J'en tais assez content. Aprs avoir fait un brin
de toilette, j'allai me promener au hasard dans la ville. En suivant les
boulevards plants d'ormeaux, dont la paix un peu triste me charmait, je
vis, sur la porte d'une maison basse, tapisse de glycine, un criteau
blanc o l'on lisait en lettres noires: l'Indpendant, journal
quotidien, politique, commercial, agricole et littraire. Cette
inscription rveilla mes penses de gloire. J'tais tourment depuis
quelques mois du dsir de faire imprimer ma Clmence Isaure. Ambitieux
et modeste, il me semblait que cette maison paisible, cache dans le
feuillage, offrirait un asile convenable  ma premire oeuvre, et ds
lors l'ide germa dans ma tte de porter mon manuscrit  l'Indpendant.

La vie que je menais  Corbeil tait douce et monotone. Ma tante me
contait,  dner, sa brouille avec le docteur Germond, laquelle,
survenue dix ans en , l'occupait encore; elle gardait pour le caf ses
histoires de M. l'abb Laclanche, homme excellent, mais fatigu par
l'ge et l'embonpoint, qui dormait au confessionnal pendant que ma tante
lui disait ses pchs. Aprs quoi, l'excellente femme m'envoyait coucher
en me recommandant de ne pas fumer dans mon lit.

Un jour, tant seul au salon, je remuai par ennui les journaux qui se
trouvaient sur le guridon d'acajou. C'taient des numros de
l'Indpendant, auquel ma tante tait abonne. De petit format, avec des
caractres uss sur un papier trop mince, l'Indpendant avait un air de
modestie qui m'encourageait.

J'en parcourus deux ou trois numros; le seul article littraire que j'y
trouvai, avait pour titre: Une petite soeur de Fabiola. Il tait sign
d'un nom de femme. Je reconnus avec plaisir qu'il tait dans le genre de
ma Clmence Isaure, mais plus faible. Et cette considration me
dtermina  porter mon manuscrit au rdacteur en chef du journal. Son
nom tait inscrit sous le titre: Planchonnet.

Je fis un rouleau de ma Clmence Isaure, et, sans instruire ma tante de
la dmarche que j'allais tenter, je me rendis, avec un peu de fivre, 
la maison tapisse de glycine. M. Planchonnet me reut tout de suite
dans son cabinet. Il crivait, ayant mis bas son habit et son gilet.
C'tait un gant, et le plus velu que j'eusse encore rencontr. Il tait
tout noir, faisait  chaque mouvement un bruit de crins froisss et
sentait le fauve. Il ne s'arrta point d'crire  ma venue et, suant,
soufflant, la poitrine  l'air, il acheva son article; puis, il posa sa
plume et me fit signe de parler.

Je lui balbutiai mon nom, le nom de ma tante, l'objet de ma visite, et
je lui tendis en tremblant mon manuscrit.

"Je le lirai, me dit-il. Revenez samedi ..." Je sortis dans un trouble
affreux et souhaitant que la fin du monde et la conflagration
universelle survinssent avant ce samedi, tant une nouvelle rencontre
avec le rdacteur en chef m'effrayait. Mais le monde ne finit pas, le
samedi vint et je revis M. Planchonnet.

"A propos, me dit-il, j'ai lu votre petite chose; c'est trs gentil. Je
la mettrai dans le canard. Qu'est-ce que vous faites demain soir? Venez
donc manger la soupe  la maison. Je demeure place Saint-Guenault,
vis--vis de la Tour carre. Ce sera en famille. Et sans crmonie."

J'acceptai avec beaucoup de reconnaissance.

Le lendemain,  six heures, je trouvai M. Planchonnet dans son salon,
avec deux ou trois enfants sur les genoux et d'autres sur les paules.
Il en avait jusque dans ses poches. Ils l'appelaient papa et le tiraient
par la barbe. Il portait une redingote neuve, du linge blanc, et sentait
la lavande.

Une femme entra, blanche et frle, un peu fane, mais agrable avec ses
cheveux d'or ple et ses yeux de pervenche, gracieuse malgr sa taille
dfaite.

"C'est Mme Planchonnet", me dit-il.

Les enfants (je reconnus qu'il n'y en avait que six) taient gros et
rudes, chargs en couleur, beaux d'une certaine faon. Leurs jambes et
leurs bras nus formaient autour de leur pre colossal un emmlement de
chairs fraches, et leurs yeux farouches me regardaient tous  la fois.

Mme Planchonnet s'excusa de leur impolitesse.

"Nous ne restons pas longtemps dans le mme endroit; ils n'ont le temps
de connatre personne; ce sont de petits sauvages; ils ignorent tout. Et
comment voulez-vous qu'ils apprennent quelque chose en changeant de
pension tous les six mois? Henri, l'an, a onze ans passs. Il ne sait
pas encore un mot de catchisme. Je ne sais vraiment pas comment nous
lui ferons faire sa premire communion ... Votre bras, Monsieur."

Le dner tait abondant. Une jeune paysanne, attentivement surveille
par Mme Planchonnet, apportait des plats et des plats encore: tourtes,
rtis, pts, fricasses et d'normes volailles que notre hte, sa
serviette sous le menton, la fourchette  trois dents d'une main, et de
l'autre le couteau  manche en pied de biche, faisait placer devant lui,
en montrant toutes ses dents et en roulant des yeux terribles au milieu
des poils de son visage. Les coudes arrondis, il dcoupait avec facilit
les chairs blanches ou noires, servait lui-mme largement ses petits, sa
femme et son convive, et disait, avec un rire affreux, des choses
innocentes.

Mais c'tait en versant  boire qu'il montrait toute sa magnificence
d'ogre bon enfant. De ses normes bras, il tirait par le goulot, sans se
baisser, quelqu'une des bouteilles amasses  ses pieds et versait des
rouges-bords  sa femme qui refusait en vain, aux enfants dj endormis,
une joue dans leur assiette, et  moi, malheureux, qui avalais sans
goter, les vins rouges, roses, blancs, ambrs ou dors, dont il
proclamait, d'une voix joyeuse, l'ge et le cru, sur la foi de l'picier
qui les lui avait vendus. Nous vidmes ainsi un nombre que j'ignore de
bouteilles diversement cachetes. Aprs quoi, j'exprimais  mon htesse
des sentiments nobles et tendres. Tout ce que j'avais dans l'me
d'hroque et d'amoureux se pressait  mes lvres. Je poussais la
conversation au sublime. Mais j'prouvais une relle difficult  l'y
maintenir, car, si M. Planchonnet approuvait de la tte mes spculations
les plus transcendantes, il n'y donnait aucune suite et me parlait
incontinent du choix et de la prparation des champignons comestibles ou
de quelque autre sujet culinaire. Il avait dans la tte un parfait
cuisinier et une bonne gographie gastronomique de la France. Parfois
aussi, il rapportait des traits d'esprits de ses enfants.

Je m'entendais mieux avec Mme Planchonnet qui dclara  plusieurs
reprises qu'elle avait le got de l'idal. Elle me confia qu'elle avait
lu autrefois une posie qui l'avait transporte, mais dont elle ne se
rappelait plus l'auteur, parce qu'elle se trouvait dans un livre qui
renfermait des morceaux de diffrents potes.

Je rcitais tout ce que je savais d'lgies. Mais les vers se perdirent
pour la plupart dans les cris des enfants qui s'entregriffaient
horriblement sous la table.

Au dessert, je connus que j'aimais Mme Planchonnet. Et cet amour tait
si gnreux que, loin de l'touffer dans mon coeur, je le rpandais en
longs regards et en paroles abondantes. Je m'expliquai sur la vie et la
mort et j'ouvris mon me tout entire  Mme Planchonnet qui, laissant
couler ses paupires sur ses beaux yeux bleus, et penchant son visage
amaigri que plissait la fatigue, me disait d'une voix molle: "N'est-ce
pas, Monsieur?" et tchait de sourire.

J'avais encore beaucoup  lui dire quand elle nous quitta pour aller
coucher les petits qui, les jambes en l'air, dormaient profondment sur
leurs chaises. Ce dpart me laissa pensif en face de Planchonnet, qui
versait des liqueurs. Je lui trouvai l'air d'une brute. Sa tranquillit
pesante m'irritait. Mais j'tais inspir par les sentiments les plus
nobles. Je souhaitai intrieurement qu'il et une belle me et que j'en
eusse une plus belle encore, afin que Mme Planchonnet ft aime de deux
hommes dignes d'elle.

C'est pourquoi je rsolus de sonder le coeur de Planchonnet.

"Monsieur, lui dis-je, vous exercez une belle profession.

--Ah! me rpondit-il, en allumant sa pipe, vous trouvez a beau de
rdiger des canards dans les dpartements. Et des canards clricaux. Je
travaille pour la calotte. Mais on ne choisit pas son parti, n'est-il
pas vrai?"

Et il se mit  fumer tranquillement sa pipe en cume de mer, sur
laquelle une femme nue tait sculpte voluptueusement.

Je lui demandai:

"Monsieur Planchonnet, connaissez-vous ma tante?"

Il me rpondit:

"Je ne connais personne  Corbeil. Il y a six mois, j'tais  Gap ... Un
peu d'anisette, n'est-ce pas?"

Un immense besoin de tendresse s'tait dvelopp en moi. Il me venait de
l'amiti pour Planchonnet. Je lui tmoignai de la familiarit, de
l'intrt et surtout de la confiance. Je lui contai ma vie; je lui fis
part de mes esprances et de mes rves.

Il cessa de fumer. Je parlai encore. Enfin, m'tant aperu qu'il
sommeillait, je me levai, lui souhaitai le bonsoir et lui exprimai le
dsir de prsenter mes hommages  Mme Planchonnet. Il me fit entendre
que je ne pourrais le faire, parce qu'elle tait couche. J'en fus aux
regrets et cherchai mon chapeau, que j'eus grand'peine  trouver.
Planchonnet me reconduisit avec une lampe jusqu'au palier et me donna,
sur la manire de tenir la rampe et de descendre les marches, des
conseils qu'on me donne pas d'ordinaire. Mais l'escalier tait
apparemment un difficile escalier, car j'y trbuchai ds les premiers
degrs. Tandis que je descendais, Planchonnet, pench sur la rampe, me
demanda si je retrouverais bien la maison de ma tante. Cette question
m'offensa. Je promis de la trouver sans peine; en quoi je m'engageais
beaucoup trop, car je passai une partie de la nuit  la chercher.
Pendant cette recherche, je m'impatientais de la maladresse avec
laquelle on met parfois les deux pieds dans les ruisseaux. Cependant, je
roulais vainement dans ma tte l'action d'clat par laquelle je pourrais
exciter l'admiration de Mme Planchonnet. Je songeais  ses jolis yeux
bleus, et j'tais vraiment dsol que sa taille ne ft pas aussi jolie
que ses yeux.

Le lendemain, je me rveillai par un grand soleil, avec la langue sche
et la peau brlante. Surtout je souffrais de ne pouvoir me rappeler ce
que j'avais dit la veille  Mme Planchonnet, et j'avais tout lieu de
croire que c'taient des sottises.

Ma tante ne me cacha pas qu'elle considrait ma rentre tardive comme un
manque d'gards pour sa maison. Quand je lui rvlai firement que
j'avais fait recevoir ma Clmence Isaure  l'Indpendant, elle se fcha
tout rouge, et m'envoya sur-le-champ retirer le manuscrit, afin de
prvenir le malheur d'une insertion dont la seule ide la terrifiait.
J'allai donc, la tte basse, redemander mon oeuvre  Planchonnet, qui me
la rendit d'une me gale, comme il l'avait prise.

"Qu'est-ce que vous faites ce soir? me dit-il. Venez donc dner  la
maison. Nous mangerons les restes."

Je refusai, en considration de ma tante. Quelques jours aprs, je fis
une visite  Mme Planchonnet, que je trouvai assise devant un bouquet de
fleurs des champs, remettant un fond  la culotte de son fils an. Nous
fmes l'un envers l'autre d'une extrme rserve. Il pleuvait. Nous
parlmes de la pluie.

"C'est bien triste, lui dis-je.

--N'est-ce pas? me dit-elle.

--Vous aimez les fleurs, Madame?

--Je les adore."

Et elle tourna vers moi ses jolis yeux fleuris sur un visage fan.

Je quittai Corbeil la semaine suivante. Et je ne vis jamais plus Mme
Planchonnet.




X

LES DEUX COPAINS


C'tait dans les dernires annes du second Empire. Jean Meusnier et
Jacques Dubroquet occupaient par moiti un atelier au fond d'une cour,
prs du cimetire Montparnasse. Tout le rez-de-chausse appartenait 
des marbriers, qui encombraient la cour de tombes blanches, de croix et
d'urnes funraires.

Une poussire de marbre et de pltre tendait sur le sol son linceul
sali. L'atelier tait pos comme une grande cage vitre sur les magasins
des tailleurs de pierres funraires;  l'intrieur, un pole de fonte,
deux chevalets et des chaises de paille dfonces. La poudre des
marbres, qui pntrait par les fentes de la porte et des chssis,
recouvrait seule la nudit livide des murs et du carrelage.

Jacques Dubroquet tait peintre d'histoire, et Jean Meusnier paysagiste.
Ce paysagiste ressemblait  un arbre; il en avait la rude corce, la
forte sve, la paix et le silence. Ses cheveux drus se dressaient sur
son front rugueux, comme les rejetons d'un saule tt.

Il parlait peu, sachant peu de mots. Mais il peignait beaucoup. Matinal,
gay d'un verre de vin blanc, il s'en allait par la banlieue faire des
tudes d'aprs lesquelles il excutait ensuite, dans l'atelier, des
tableaux d'un sentiment brutal et d'un faire obstin.

Paysan de race, prudent, dfiant, rus, le visage aussi muet que la
langue, se souciant peu de son copain, il n'y avait pour lui au monde
qu'Euphmie, la crmire du boulevard Montparnasse, une grosse femme
tendre de cinquante ans, chez laquelle il prenait ses repas, et qu'il
aimait d'un amour satisfait et narquois.

Jacques Dubroquet, peintre d'histoire, plus g que lui de quelques
annes, tait d'un tout autre caractre.

C'tait un homme de pense. Il voulait ressembler  Rubens et, pour y
parvenir, il portait de longs cheveux, la barbe en pointe, un feutre 
larges bords, un pourpoint de velours et un grand manteau. La poussire
invitable des tombes attristait cette magnificence. Jean Meusnier aussi
en tait couvert; mais il en paraissait adouci et comme embelli. Elle
dshonorait au contraire la beaut du peintre d'histoire, qui brossait
sans cesse et vainement son velours, et souffrait.

D'un naturel aimable, riant et somptueux, il avait l'me grande et,
craignant que le nom de Jacques Dubroquet n'en donnt pas une suffisante
ide, il changea ce nom en celui de Jacobus Durbroquens, qui tait bien
mieux dans son gnie.

Dubroquens touchait, par son ge, aux derniers romantiques et aux
rpublicains de sentiment. Il avait fait ses tudes de peinture dans
l'atelier de Riesener,  la fin du rgne de Louis-Philippe.

Grand liseur, il frquentait assidment ce cabinet de lecture de la
bonne Mme Cardinal, o les tudiants en mdecine repassaient leur
anatomie en djeunant d'un petit pain, une main ou une jambe humaine
pose sur la table  ct d'eux. Il dvorait tous les livres, et puis il
allait en disputer avec des camarades, dans la ppinire du Luxembourg,
devant la statue de Vellda.

Et il tait loquent de peinture. La Rvolution de 1848 interrompit ses
tudes de peinture. Il sentit son enthousiasme humanitaire grandir dans
les clubs, il prit conscience de sa mission et conut l'art nouveau.

Depuis lors, Jacobus Dubroquens eut beaucoup d'ides; mais il lui
fallait gnralement, pour les exprimer, une toile de soixante pieds
carrs. Soixante pieds carrs de peinture ou rien, voil l'alternative
dans laquelle il se trouvait d'ordinaire. Aussi ne sera-t-on pas trop
surpris que Jacobus Dubroquens,  l'ge o je le connus, c'est--dire
dj grisonnant, n'et pas fait encore un seul tableau.

Il avait trop d'ides. Et puis l'Empire de gnait. Il en attendait la
chute. Il tait clbre dans la crmerie du boulevard Montparnasse, pour
une copie d'une des sirnes de Rubens, qu'il avait faite au Louvre en
1847, et o il y avait des morceaux qui voulaient tre bons, mais dont
la couleur tait froide et grise, en sorte que cette copie ne
ressemblait pas  l'original. Quand on lui en faisait l'observation,
Jacobus Dubroquens rpondait en souriant:

"Mon Dieu! c'est bien simple! Rubens saute haut comme cela (et il
mettait la main au niveau de son genou), et moi je saute haut comme
cela", (et il levait le bras au-dessus de sa tte).

A la Sirne prs, il n'tait l'auteur d'aucun tableau. Cette
particularit, assez remarquable dans la vie d'un peintre, ne
l'inquitait nullement.

"Mes tableaux, disait-il en se frappant le front, ils sont l!"

Il avait l, en effet, sous son feutre  la Rubens, deux ou trois
conceptions peu communes d'apothoses, dans lesquelles il mlait
toujours Anaxagore, le Bouddah, Zoroastre, Jsus-Christ, Giordano Bruno
et Barbs.

Que de fois, tout jeune, en ce temps dj lointain, je prfrai 
l'cole et au cours de M. Demangeat l'atelier poudreux des deux amis et
les thories esthtiques de Jacobus Dubroquens!

Sa belle voix chaude d'orateur de clubs dominait les grincements des
scies des marbriers, les piaillements des moineaux et les cris des
enfants qui se battaient dans la cour. Avec quelle loquence il
dcrivait ses futurs tableaux, qui reprsenteraient la Marche de
l'Humanit, le Gnie des religions, le Progrs de la dmocratie et la
Paix universelle. Avec quelle conviction il annonait que son oeuvre
tait de faire la synthse de la philosophie par la peinture!

Cependant Jean Meusnier,  son chevalet devant sa petite toile, poussait
avec l'obstination lente d'un paysan le dessin d'un arbre farouche, et
gardait un silence vgtal.

Puis, tout  coup, levant les yeux vers le chssis vitr d'o tombait
une lumire crue, il grognait:

"Ce sacr bahut ... qui me gne ... comment l'appelez-vous?"

Nous cherchions et nous ne trouvions pas. Enfin Jean Meusnier faisait un
grand effort de mmoire et s'criait:

"Eh bien! le soleil, quoi! Vous comprenez, il tape trop dur pour
l'instant."

Parfois, nous dnions tous trois  la crmerie, dans la petite salle
orne d'une grande toile de Jean Meusnier. C'tait une composition
froce, qu'il avait peinte en riant intrieurement, et qui reprsentait
des arbres odieux et ridicules. Ce puissant paysagiste ne sentait la
beaut et la laideur que dans le monde vgtal. Et le sauvage s'tait
amus  faire des caricatures de chnes et d'ormeaux.

Quant au rgne humain, il n'en connaissait qu'Euphmie, qui, dcidment,
lui semblait une personne bien agrable. Avant le dner, il tournait
autour d'elle dans la cuisine,  la clart des fourneaux, tandis que
Jacobus Dubroquens m'expliquait la triade gauloise devant la salire et
le moutardier de la petite table.

Comme il et exprim la triade en peinture! Il ne lui manquait qu'une
toile de vingt mtres carrs, et la Rpublique.

En attendant, il composait des modes pour poupes, dessinait les trois
temps de l'extraction des cors d'aprs la mthode douard et peignait
des rosiers de Marie sur moelle de sureau.

C'tait un bien honnte homme. Il ne laissait rien deviner du mystre
douloureux de sa vie et, en toute rencontre, dissertait sur l'art et la
philosophie, d'un esprit paisible et content.

Mais nous allons o le destin nous mne, et les plus fidles d'entre
nous abandonnent l'un aprs l'autre leurs vieux compagnons sur le
chemin, sur le dur chemin de la vie. Au long de ma dernire anne de
droit, je perdis de vue les deux copains. Dans la suite, le nom de Jean
Meusnier, devenu clbre, me fut rappel tous les jours par les journaux
qui le citaient avec des louanges. Les tableaux du matre, je les voyais
au Salon, aux Mirlitons, au Volney, chez Georges Petit, chez les
amateurs de peinture et chez les femmes  la mode. Les vitrines des
papetiers me montraient  l'envi son visage connu de vieux dieu
rustique.

Mais du pauvre Jacobus Dubroquens, point de nouvelles! Je m'imaginais
qu'il n'tait plus de ce monde et que la mort clmente l'avait doucement
emport hors de cette terre, qu'il n'avait jamais vue que dans un rve
et  travers un nuage.

Mais, un beau jour de l'automne 1896, comme je prenais  la station des
Tuileries le bateau qui descend la rivire, je remarquai, sur le pont,
un vieillard assis  l'avant, qui, drap dans un vieux manteau rapic
et portant sur l'oreille un feutre romantique, posait complaisamment sur
un carton  dessin une main encore belle et gardait l'attitude du gnie
mditatif.

Je reconnus, sous ses soixante-dix ans, le bon Jacobus Drubroquens. On
lui et donn plus que son ge,  voir les rides de ses joues, mais ses
deux yeux bleus gardaient une jeunesse invincible.

Il rpondit  mon salut sans savoir qui j'tais et sans se soucier de le
savoir, ayant pris l'habitude, dans les crmeries, d'une sorte de
fraternit anonyme qui s'tendait  tous ses interlocuteurs.

"Vous savez, mon tableau, me dit-il, mon grand tableau! Ils veulent que
je l'excute rduit et corrig.

--Et qui veut cela, matre Jacobus?

--Eux! la boutique, le gouvernement, les ministres, le Conseil
municipal, quoi! Est-ce que je sais donc? Est-ce que je connais ces
piciers-l, moi? Je nglige les tres contingents et je mprise tout ce
qui n'est pas ralis dans l'absolu. Oui, ils veulent dnaturer ma
grande ide. Mais soyez tranquille, je ne transigerai pas."

Ainsi donc l'Empire tait tomb, la Rpublique durait depuis vingt-cinq
ans, et Jacobus Dubroquens n'avait pas encore pu faire son grand
tableau.

Au reste, son contentement tait parfait. Il dessinait, pour vivre, des
modles de pipes, commands par un concurrent de Gambier, et des
vignettes destines  orner des botes de sardines. A le voir ainsi
souriant, on doutait si c'tait un vieux fou ou si c'tait un sage, et
je n'oserais pas en dcider.

En me quittant, il me montra d'un grand geste le ciel rose, la rivire
argente et les bords couverts d'une poudre de lumire blonde.

"Hein? me dit-il, voil un joli fonds pour mon apothose de la femme
libre ... en donnant plus de valeur aux tons, ncessairement. Je ferai,
cette fois, du Vronse, mais plus fort ... Vronse saute haut comme
cela; moi ..."

Et je lui vis faire le geste d'autrefois.

De la passerelle du dbarcadre, il me cria:

"Venez me voir dans mon atelier, au Point-du-Jour. La rue l ..., 
droite, n 6. Sonnez fort."

J'y allai seulement deux mois plus tard. Devant la maison que Jacobus
m'avait indique, je rencontrai Jean Meusnier, robuste et noueux comme
un chne, et portant sur sa redingote correcte la rosette de commandeur.
On et dit un antique satyre devenu trs homme du monde. Il me serra la
main.

"C'est vous!... Il y a longtemps ... Ce pauvre Dubroquet, hein? Une
fluxion de poitrine ... fichu!"

Et il s'engagea devant moi dans un petit escalier de bois qu'il faisait
trembler de son poids.

En montant, il soufflait et grognait:

"Sacr bahut, va!"

Sur le plus haut palier, une femme en camisole, la concierge, secoua
tristement la tte et nous dit tout bas:

"Il ne passera pas la journe. Entrez, mes bons messieurs."

Dans une soupente, sur un mauvais lit de sangle, devant la Sirne de
1847, Jacobus rlait.

Il nous fit signe d'approcher et, d'une voix sifflante, trs faible,
mais encore distincte:

"C'est fini! J'emporte avec moi la peinture philosophique ... Ils sont
tous l, dans ma tte, mes tableaux ... Aprs tout, c'est peut-tre un
bien, qu'on ne les ait pas vus ... a aurait fait trop de peine aux
camarades." L'agonie, assez douce, dura cinq heures et se termina vers
minuit.

Jean Meusnier ferma les yeux de son vieux copain et, pensif, revoyant
toute sa vie, songeant au mystre des choses, comme effleur d'un grand
coup d'aile invisible, il porta la main  son front et murmura dans un
tonnement douloureux:

"Sacr bahut!"




XI

ONSIME DUPONT


J'ai connu Onsime Dupont dans sa vieillesse. Par lui, j'ai touch  la
gnration d'Armand Carrel et des rdacteurs du Globe, dont il gardait
la doctrine et les moeurs. Son nom, jadis fameux, est maintenant oubli.
C'tait un homme de 48, un rouge. Il aimait la musique et les fleurs. Je
le voyais quelquefois chez mon pre. Il tait vtu tout de noir, avec
une extrme recherche. Ses faons trahissaient un perptuel et minutieux
respect de soi-mme. Il gardait  quatre-vingts ans l'allure d'un homme
d'pe. La seule peur qu'il et jamais connue, la peur de se salir, le
tenait si fort qu'il ne quittait presque jamais ses gants clairs et ne
donnait la main qu' trs peu de personnes. Il avait d'incroyables
scrupules de conscience et d'hygine, un besoin constant de propret
morale et physique. Je n'ai jamais connu un homme si poli ni d'une
politesse si glaciale. La lueur de ses yeux allums sur une longue face
jaune et les replis de ses lvres minces auraient dplu sans un air de
gnrosit, d'hrosme, de folie, qu'exprimait toute cette antique
figure. Onsime Dupont n'tait pas pauvre. Il passait pour riche, parce
qu' l'occasion il interrompait la stricte conomie de son bien par des
actes d'une magnificence bizarre et singulire.

Conspirateur durant la monarchie de Juillet, reprsentant du peuple en
1848, proscrit en 1852, dput en 1871, il tait rpublicain et
travaillait  l'avnement de la libert sur la terre et de la fraternit
universelle. Sa doctrine tait celle des rpublicains de son ge; mais
ce qu'il avait d'original, c'est qu'il tait en mme temps l'ami le plus
gnreux du genre humain et le plus sombre des misanthropes. Les hommes
qu'il chrissait en masse jusqu' sacrifier  leur bonheur ses biens, sa
libert, sa vie, il les mprisait en particulier et vitait leur contact
comme une souillure. Ce n'tait pas la seule contradiction de cet esprit
qui proclamait sans cesse l'indpendance de l'ide, condamnait l'emploi
du glaive et qui, soutenant ses doctrines l'pe  la main, se battait
pour des questions de principes. Il fut jusqu' la vieillesse le plus
fier duelliste de son parti.

Sa hauteur, sa froideur et le sentiment inflexible qu'il avait de
l'honneur faisaient de lui une sorte de gentilhomme rouge. Il tait fils
d'un marchand de porcelaines du faubourg Poissonnire. Il fut destin
lui-mme au ngoce. Ses dbuts dans le commerce des porcelaines furent
marqus par un incident assez extraordinaire. Je veux vous le conter
comme me l'ont cont des vieillards qui sont morts depuis longtemps.

Le pre Dupont, honnte homme et habile homme, se faisait vieux vers
1835. Ayant acquis dans son commerce une fortune assez ronde pour le
temps, il rsolut de se retirer  la campagne avec sa femme Hlose, ne
Riboul, qui venait de recueillir enfin l'hritage de son pre, Riboul,
ancien maon, acqureur de biens nationaux. Un jour donc de cette anne
1835, le bonhomme appela sons fils Onsime dans la petite cage grille
qui, depuis trente ans, lui servait de bureau et d'o l'on pouvait
surveiller les commis du magasin en faisant des critures. Et, l, il
lui tint ce langage:

"Je ne suis plus jeune, et j'ai envie de finir ma vie dans le jardinage.
J'ai toujours eu envie de greffer des poiriers. La vie est courte, mais
on revit dans ses enfants. L'auteur de la nature nous a accord cette
immortalit sur la terre. Tu as vingt ans. A cet ge, je vendais de la
vaisselle dans les foires. J'ai conduit ma charrette  travers tous les
dpartements de la Rpublique, et il m'est arriv plus d'une fois de
dormir sous la bche, au bord d'un chemin, dans la pluie, dans la neige.
L'existence, qui m'a t dure, te sera facile. Je m'en rjouis, puisque
ta vie est la suite de la mienne. J'ai mari ta soeur  un avocat. Il
est temps que je donne  ta vertueuse mre et  moi le repos que nous
avons mrit tous les deux. Je me suis hauss dans la socit par mon
travail: j'ai fait mon instruction dans les almanachs et dans les
papiers rpandus par toute la France  l'poque o le pays tablissait
sa constitution au milieu des troubles. Toi, tu as t enseign dans un
collge. Tu sais le latin et le droit. Ce sont des ornements de
l'esprit. Mais l'essentiel est d'tre honnte homme et de gagner de
l'argent. J'ai fait une bonne maison. A toi de la soutenir et de
l'agrandir. La porcelaine est une excellente marchandise, qui rpond 
tous les besoins de la vie. Prends ma place, Onsime. Tu n'es pas encore
capable de la tenir seul. Mais je t'aiderai dans les premiers temps. Il
faut que les clients s'accoutument  ta figure. Ds aujourd'hui, reois
les commandes qu'on apportera. Le registre des tarifs, qui est dans ce
casier, te sera d'un grand secours. Mes conseils et le temps feront le
reste. Tu n'es ni sot ni mchant. Je ne te reproche pas de porter des
gilets  la Marat et de faire le bousingot. C'est un travers de ton ge.
J'ai t jeune aussi. Assieds-toi l, mon garon, devant cette table."

Et le bonhomme Dupont indiqua du bras  son fils un vieux bureau qui
n'tait pas  la mode et qu'il gardait par conomie, n'tant point
fastueux. C'tait un bureau de marqueterie, garni de cuivres, qu'il
avait achet  l'encan, une trentaine d'annes auparavant, et qui avait
servi  M. de Choiseul durant son ministre.

Onsime Dupont obit en silence et prit la place qui lui tait assigne.
Son pre alla se promener, confiant dans son fils, car il estimait que
bon sang ne saurait mentir, et satisfait d'avoir chang un bousingot en
marchand de porcelaines. Onsime demeur seul, tudia les tarifs. Il
tait enclin  faire son devoir et  donner de l'attention  toutes les
affaires dont il s'occupait. Il se livrait  cette tude depuis une
demi-heure, quand survint M. Joseph Peignot, marchand de porcelaines 
Dijon. C'tait un homme jovial et le meilleur client de la maison
Dupont.

"Vous ici, monsieur Onsime! Quoi! vous n'tes point sur le boulevard 
faire le gandin, avec votre bel habit bleu  boutons d'or! Les jolies
filles des Bains chinois doivent tre bien tristes de votre absence.
Mais vous avez raison, il y a temps pour le plaisir et temps pour les
affaires srieuses ... Je venais voir votre pre.

--Je le remplace.

--J'en suis heureux. C'est un ami  moi. Voil dix ans que je fais des
affaires avec lui. J'espre en faire dix ans et plus avec vous. Vous lui
ressemblez. Mais vous ressemblez beaucoup plus  votre mre. Ce n'est
pas un mauvais compliment que je vous fais. Mme Dupont est fort bien de
sa personne. Comment va votre pre? Je compte bien dner avec lui un
jour de cette semaine au Rocher de Cancale, comme nous faisons tous les
ans depuis dix ans. Dites-moi bien qu'il n'est pas malade.

--Il est en bonne sant. Je vous remercie, monsieur. Que dsirez-vous?

--Eh! mais, c'est l'poque du rassortiment. Je viens vous faire mes
commandes annuelles. Je suis arriv ce matin par la diligence, et je
loge, comme de coutume,  l'htel de la Victoire, rue du Coq-Hron."

Et M. Joseph Peignot, tirant un papier de sa poche, numra les objets
dont il avait besoin, services de table par douzaines, assiettes par
centaines, cuvettes, pots. Une commande superbe.

"Je m'efforcerai de vous satisfaire, monsieur", dit Onsime.

Les yeux sur le tarif, il indiqua soigneusement le prix des pices que
le marchand numrait ... Vingt-quatre services  la Charte, blanc et or
... douze services Lamartine, soixante garnitures de toilette ...

"Vous voyez, dit M. Joseph Peignot, je ne crains pas de me charger de
marchandises. Il faut beaucoup acheter si l'on veut beaucoup vendre. Je
suis hardi, tel que vous me voyez, et je ne crains pas les risques du
commerce ... Vous n'avez pas meilleur client que moi", ajouta-t-il avec
un bon rire.

Et, aussitt, il prit un air attrist et soupira d'un ton plaintif:

"Vous me ferez bien une petite rduction. Vous tenez vos prix trop haut.
Les temps sont durs. Il y a de l'argent en France, mais il se cache. La
scurit manque. Faites-moi ma petite rduction.

--J'ai le regret de ne pouvoir vous accorder ce que vous me demandez,
monsieur, rpondit Onsime avec une politesse glaciale.

--Vous ne pouvez me faire cinq du cent en sus de la remise ordinaire?
Vous plaisantez!

--Non, monsieur, je ne plaisante pas.

--Votre papa, lui, me la ferait tout de suite, ma petite rduction. Il
m'accorde toutes les remises que je lui demande. Il ne refuse rien  son
vieil ami Peignot. Voil un brave homme, le papa Dupont!

--Brisons l, monsieur, dit Onsime en se levant. Aprs ce que vous
venez de me dire, je ne puis plus communiquer avec vous que par
l'intermdiaire de deux de mes amis.

--Qu'est-ce que vous dites? demanda le Dijonnais, dont l'me innocente
se remplissait de surprise.

--Je dis, monsieur, que j'aurai l'honneur de vous envoyer mes tmoins,
qui se feront un devoir de se mettre  la disposition des vtres.

--Je ne vous comprends pas.

--C'est donc, monsieur, que je n'ai pas parl avec assez de clart.
Veuillez m'en excuser. Je vous envoie mes tmoins parce que vous avez
insult mon pre.

--Moi, insulter votre pre, un ami de dix ans, un confrre que j'estime,
que j'honore! Vous n'tes pas dans votre bon sens, jeune homme!

--Vous l'avez insult, monsieur, en dclarant qu'il pouvait vous faire
une rduction sur le tarif de ses marchandises, ce qui tait insinuer
que ses bnfices sont excessifs et par consquent iniques, puisqu'il
peut, selon vous, les rduire sur votre demande. C'tait enfin lui
reprocher de vous faire tort de la diffrence, dans le cas o vous ne la
rclameriez pas, et l'accuser d'indlicatesse  votre prjudice. Vous
l'avez donc insult. Je crois m'tre, cette fois, suffisamment
expliqu."

En entendant ces paroles, le Dijonnais ouvrait une bouche et des yeux
tout ronds. L'impossibilit o il se trouvait de rien comprendre  ces
raisons l'accablait, et ce qui l'effrayait le plus, c'tait le calme et
la douceur avec lesquels elles taient dduites. Onsime Dupont lui
parlait, en effet, de cette voix lente et mlodieuse avec laquelle il
devait plus tard soutenir dans les clubs et  l'Assemble nationale les
motions les plus terrifiantes.

"Jeune homme, dit en plissant le marchand de Dijon, l'un de nous deux
est fou, cela est certain et ncessaire. Mais je crois fermement--et je
jurerais au besoin--que c'est vous. Je ne quitterai point Paris avant
d'avoir vu votre pre et de m'tre expliqu avec lui. Ce qui m'arrive 
cette heure est tellement trange, que je ne croyais pas qu'il dt
jamais arriver rien de semblable, ni  moi ni, d'ailleurs,  personne
autre."

Et il sortit, accabl d'une sorte d'tonnement et sentant qu'il allait
tre malade. Il le fut, en effet, et se mit au lit dans l'htel de la
Victoire, rue du Coq-Hron.

Cependant Onsime Dupont crivit  deux sous-officiers de la caserne du
Chteau-d'Eau qu'il avait un service  leur demander. C'taient deux
sergents bousingots qui servaient couramment de tmoins aux rdacteurs
du National et aux membres du club Esprance.

Mais ds le lendemain le pre Dupont reprit sa place  son bureau. Il
acheva de vieillir derrire son grillage, ne cultiva point le jardin,
qui tait dans ses voeux, et ne greffa pas de poiriers.

Onsime, relev de ses fonctions commerciales, s'attacha uniquement aux
intrts publics et fonda la socit secrte Truelle et Niveau, qui
inquita par d'incessantes attaques et mit trois fois en pril le
gouvernement de Juillet.






LIVRE DEUXIME

NOTES CRITES PAR PIERRE NOZIRE EN MARGE DE SON GROS PLUTARQUE.


Je feuilletais dernirement le Mrite des Femmes, dans un joli
exemplaire reli en maroquin cerise et dor sur tranches, qu'on a
trouv, aprs la mort de ma grand'mre, dans le secrtaire o cette
excellente femme gardait ses plus chers souvenirs.

La tranche est use aux beaux endroits, et il y a des fleurs sches
entre des feuillets. Il est certain que ma grand'mre, du temps qu'elle
tait jeune, lisait ce pome avec attendrissement. Elle y voyait ce que
je n'y vois pas. C'tait pour elle la source vive et l'haleine embaume.
Il serait absurde de lui donner tort. La gracieuse crature savait ce
qu'elle lisait. Elle tait jeune, et le livre tait frais.

Bien qu'il crivt l'oeil fix sur la postrit (il l'a dit lui-mme, et
c'est l'attitude qu'il garde en son portrait), Gabriel Legouv avait
sans doute compos son pome pour ma grand'mre, qui tait en 1801 une
belle enfant vtue d'un fourreau de mousseline blanche, plutt que pour
vous et moi qui n'tions pas ns. C'est pourquoi je suis tent de croire
que le Mrite des Femmes tait un pome excellent et qui s'est gt
depuis. Autrement, je ne m'expliquerais pas que ma grand'mre y et fait
scher des fleurs.

Il est vrai que je ne sais pas au juste  quoi elle pensait en lisant le
Mrite des Femmes. Elle ne pensait peut-tre pas  ce qu'elle lisait.
Elle avait peut-tre plus  dire  son petit livre que son petit livre
n'avait  lui dire. Mais les potes sont coutumiers de pareilles
confidences; nous ne les aimerions pas tant s'ils n'taient pas faits
pour nous couter plus encore que pour nous parler. Ils sont des
confidents quand ils ne sont pas des entremetteurs.

Ce qu'il y a de vraiment aimable dans le Mrite des Femmes, ce sont les
fleurs qu'y mit ma grand'mre.

***

La raison, la superbe raison est capricieuse et cruelle. La sainte
ingnuit de l'instinct ne trompe jamais. Dans l'instinct est la seule
vrit, l'unique certitude que l'humanit puisse jamais saisir en cette
vie illusoire, o les trois quarts de nos maux viennent de la pense.

Mon vieux Condillac dit que les tres les plus intelligents sont les
plus capables de se tromper.

***

La morale et le savoir ne sont pas ncessairement lis l'un  l'autre.
Ceux qui croient rendre les hommes meilleurs en les instruisant ne sont
pas de trs bons observateurs de la nature. Ils ne voient pas que les
connaissances dtruisent les prjugs, fondements des moeurs. C'est une
affaire trs chanceuse que de dmontrer scientifiquement la vrit
morale la plus universellement reue.

***

Ceux-l furent des cuistres qui prtendirent donner des rgles pour
crire, comme s'il y avait d'autres rgles pour cela que l'usage, le
got et les passions, nos vertus et nos vices, toutes nos faiblesses,
toutes nos forces.

Je tiens pour un malheur public qu'il y ait des grammaires franaises.
Apprendre dans un livre aux coliers leur langue natale est quelque
chose de monstrueux, quand on y pense. tudier comme une langue morte la
langue vivante: quel contresens! Notre langue, c'est notre mre et notre
nourrice, il faut boire  mme. Les grammaires sont des biberons. Et
Virgile a dit que les enfants nourris au biberon ne sont dignes ni de la
table des dieux ni du lit des desses.

***

Je viens d'apprendre la mort de mon vieux camarade Champdevaux. C'tait,
de son vivant, un petit homme gras et rond qui promenait par le monde
son indestructible contentement. Il avait sur un large visage des traits
si petits qu'on les distinguait  peine, et l'on ne voyait gure sur sa
face que l'abondant sourire qui la couvrait tout entire. Son visage
ressemblait  un fruit mr. Heureux de naissance, la vie n'avait pas
trop contrari son inclination naturelle au bonheur. Il approuvait
l'univers, il admirait ce monde dont il faisait notablement partie. Ce
n'est pas qu'il n'et ses misres, car enfin il tait homme, et mme bon
homme. Mais chez lui le chagrin tenait de la surprise: la surprise est
passagre. Le simple Champdevaux ne restait afflig que le temps de
frotter avec ses poings ses petits yeux carquills.

Il avait pous une jeune personne bien leve, encore plus petite que
lui, courte, toute en joues, et qui lui ressemblait comme une soeur. Il
l'aimait. Elle mourut. Il en fut tonn. Et, cette fois, l'tonnement
dura. Il pleurait comme un enfant; les larmes faisaient peine  voir sur
cette face heureuse. Un bon prtre, ami de la famille, essaya de le
consoler.

"Dieu vous l'avait donne, Dieu vous l'a reprise, disait-il.

--Je n'aurais jamais cru a de lui", rpondit Champdevaux.

Trois mois plus tard, passant par Tours o il habitait, j'allai le voir.
C'tait le printemps. Je le trouvai qui, coiff d'un large chapeau de
paille, arrosait les plates-bandes dans son jardin o il semblait avoir
lui-mme pouss. Il posa son arrosoir, me serra la main en tournant vers
moi, sans rien dire, son bon visage placide; il me suppliait du regard
d'carter les penses affligeantes.

Puis il me dit, en levant au ciel ses deux petits bras:

"Vois-tu, mon cher, ma nature est de reverdir!"

Je vous le dis sincrement: Champdevaux tait, dans sa simplicit, plus
prs de la nature que les orgueilleux qui l'offensent par les longs
souvenirs et les rvoltes superbes.

Cet homme heureux trouva l'anne suivante, presque sans sortir de son
potager, une femme qui ressemblait d'une merveilleuse manire  celle
qu'il avait perdue; seulement, elle tait encore plus petite et plus en
joues. Il l'pousa et en fut parfaitement heureux jusqu' sa mort qui
survint subitement aprs quatre ans de mariage. Il taillait ses arbres
quand l'apoplexie le frappa. Ce fut sa dernire surprise.

***

Si nous comprenions les figures des mes comme les figures de la
gomtrie, nous n'aurions pas plus d'animosit  l'endroit d'un esprit
trop troit qu'un mathmaticien n'en montre contre un angle qui, faute
de cinq ou six degrs d'ouverture, n'a pas les proprits de l'angle
droit.

***

Je ne crois pas que rien au monde soit comparable  l'agilit avec
laquelle les femmes oublient ce qui fut tout pour elles. Par cette
effrayante puissance d'oubli autant que par la facult d'aimer, elles
sont vraiment des forces de la nature.

***

J'ai djeun ce matin chez N***, ancien ministre de l'Instruction
publique et des Beaux-Arts, dont la maison est frquente par une foule
brillante de peintres, de sculpteurs, de littrateurs, de savants,
d'hommes politiques et d'hommes du monde. Je m'y rencontrai avec le
peintre Jarras, le sculpteur Lataille, N***, le grand comdien, le
dput B***, et deux ou trois membres de l'Institut, personnes fort
diverses d'esprit et de moeurs, se ressemblant toutes par cet air apais
que donne l'habitude de la clbrit. Ils taient au rgime pour la
plupart, et des bouteilles d'eaux minrales couvraient la table. Chacun
avoua quelque misre de l'estomac, du foie ou des reins. Ils
s'intressaient tous  l'tat d'un seul, qu'ils comparaient au leur. On
attaqua tous les sujets, thtre, littrature, politique, art, affaires,
scandales, nouvelles du jour, mais de biais et lgrement. Ces hommes
avaient pris avec l'ge des faons assez douces. Le temps les avait
polis  la surface. Une pratique savante des ides et aussi
l'indiffrence qu'inspirait  chacun toute pense trangre  la sienne,
leur communiquaient les dehors aimables de la tolrance. Mais on
s'apercevait bien vite qu'ils taient au fond diviss sur toutes les
questions importantes, religion, tat, socit, art, qu'il ne subsistait
entre eux d'autre lien moral que la prudence et l'indiffrence et que
si, par hasard, ils se trouvaient une fois d'accord, c'tait sur quelque
lieu commun que, faute d'attention, d'intelligence ou de courage, ils
n'avaient jamais examin. Je fis encore cette observation que, s'ils
dcouvraient chez un contradicteur, ft-ce dans la thorie la plus
abstraite ou dans l'utopie la moins ralisable, une menace  leur
quitude ou  leurs intrts, ils dpouillaient aussitt leur
bienveillance habituelle et devenaient froces. C'est ainsi que Jarras,
qui avait une clientle aristocratique, plissait d'horreur et
rougissait de colre aux seuls mots de socialisme et de collectivisme. A
cela prs, l'me du monde la plus facile.

J'avais pour voisin de table le doyen du djeuner, un vieillard fameux
par sa science et ses galanteries, l'orientalisme Antonin Furnes, membre
de l'Acadmie des Inscriptions. Aprs m'avoir observ durant quelques
instants avec une gravit narquoise, il me dit  l'oreille:

"Faites comme moi: suivez mon exemple! Voyez, je prends grand soin de
casser mon oeuf par le gros bout.

--Pourquoi?

--Pour tre honnte homme. J'ai beaucoup voyag dans ma vie. J'ai vcu
dans tous les mondes. J'ai remarqu que l'honntet consistait  se
conformer  l'usage. J'en ai conclu qu'en s'y conformant dans les
moindres choses on tait un parfait honnte homme. C'est pourquoi je
vous conseille, monsieur Nozire, de casser votre oeuf par le gros bout.

--Je vous suis reconnaissant d'un si bon avis, rpondis-je. Vous me
voyez prt  le suivre. Je crois comme vous en effet qu'avec de la
civilit et en observant les rgles on se tire d'affaire en ce monde et
dans l'autre, s'il y en a un autre. Mais excusez-moi, je suis distrait.

--En ce cas, me dit le vieil orientaliste, ne frquentez pas les
puissants de ce monde et tchez de n'avoir besoin de personne."

A mesure que le repas avanait, la conversation devenait plus vive et
plus confuse, et je n'y recueillis rien de considrable. Mais aprs le
djeuner, M. Antonin Furnes me fit, en prenant son caf, un rcit
intressant dont voici les termes mmes:

"Il y a trente ans, tant  Paris, je reus la visite d'un Arabe que
j'avais connu l'anne prcdente  Mascate o j'avais t envoy en
mission par le gouvernement. C'tait un fort bel homme et un lettr. Il
avait une intelligence assez vive, mais entirement ferme  tout ce qui
n'tait point le gnie de sa race. Il n'y a dans tout l'Orient que les
Armniens qui soient aptes  comprendre les ides europennes. Les Turcs
n'en sont pas capables; les Arabes, encore moins. Celui-ci, qui m'avait
reu magnifiquement dans sa maison de Mascate, tait l'homme le plus
joli, le plus discret, le plus crmonieux qu'il ft possible de
rencontrer. Je vous ai dit que c'tait un lettr. Il s'occupait surtout
d'histoire. Je crois que c'tait l'esprit le plus cultiv de Mascate. Il
avait  peu prs autant de philosophie que notre Froissart. Je le
compare volontiers  Froissart parce que l'Arabe actuel ressemble assez
par la purilit chevaleresque  nos seigneurs du XIVe sicle. Il se
nommait Djeber-ben-Hamsa. Il m'expliqua avec une politesse parfaite ce
qu'il attendait de moi. Il venait en Europe tudier les moeurs des
Occidentaux, et commenait par la France, qui l'intressait plus que
toute autre nation, comme ayant manifest avec un clat incomparable sa
puissance et sa justice en Orient. Il comptait visiter ensuite
l'Angleterre et l'Allemagne. C'est la meilleure socit qu'il dsirait
voir. Et il venait me demander que je lui fisse la faveur de le
prsenter dans les salons les mieux frquents de Paris. Je le lui
promis bien volontiers. Il y avait alors  Paris une socit charmante.
Le souvenir d'y avoir t ml fait encore aujourd'hui la douceur de ma
vie. Vous ne pouvez imaginer ce qu'tait l'art de la conversation 
cette poque lointaine. Il est vrai que Djeber-ben-Hamsa ne pouvait
jouir en aucune manire du plaisir d'entendre M. Guizot ou M. de
Rmusat, Mme *** et Mme ***. Il comprenait bien l'anglais. C'est une
langue assez familire aux Arabes de l'Oman, depuis l'tablissement des
Anglais  Aden. Mais il ne savait pas vingt mots de franais. Aussi
pris-je soin de le conduire de prfrence dans les bals et dans les
concerts. On dansait beaucoup alors et l'on voyait un grand nombre de
femmes admirablement belles. Je le menai dans les bals les plus
brillants de la saison, chez Mme X ..., chez Mme Y ..., chez Mme Z ...
La beaut de ses traits, la gravit de son maintien, le geste gracieux
par lequel il portait sa main  sa tte et  ses lvres en signe de
dvouement, le langage imag par lequel il exprimait dans sa langue sa
profonde gratitude, et que je traduisais de mon mieux  la matresse de
la maison, toutes ses manires enfin, tranges et belles, inspiraient de
la curiosit, de l'intrt, une sorte de respect et de sympathie. Je le
fis inviter  un bal des Tuileries. Il fut prsent  l'empereur et 
l'impratrice. Il ne s'tonnait de rien. Il ne tmoigna jamais aucune
surprise. Aprs six semaines de ftes, il nous quitta pour visiter le
reste de l'Europe.

"Je ne songeais plus gure  lui quand, cinq ou six ans plus tard, je
reus une relation de son voyage qu'il m'avait fait l'honneur de
m'envoyer de Mascate. Le livre imprim en caractres arabes sortait des
presses de Wilson and Son, imprimeurs  Aden. Je le feuilletai assez
ngligemment, pensant n'y rien trouver de substantiel. Un chapitre
pourtant attira mon attention. Il avait pour titre: "Des bals et des
danses". Je le lus et j'y dcouvris un passage assez curieux dont je
vais vous rendre le sens trs exactement. Djeber-ben-Hamsa y disait:

"C'est une coutume chez les Occidentaux et particulirement chez les
Francs de donner ce "qu'ils appellent des bals. Voici en quoi consiste
cette coutume. Aprs avoir rendu leurs "femmes et leurs filles aussi
dsirables que possible en leur dcouvrant les bras et les "paules, en
parfumant leurs cheveux, leurs habits, en rpandant une poudre fine sur
leur "chair, en les chargeant de fleurs et de joyaux et en les
instruisant  sourire sans en avoir "envie, ils se rendent avec elles
dans des salles vastes et chaudes, claires de bougies qui "galent en
nombre les toiles, et garnies de tapis pais, de siges profonds, de
coussins "moelleux. L, ils boivent des liqueurs fermentes, changent
des propos joyeux et se livrent "avec ces femmes  des danses rapides,
auxquelles j'ai plusieurs fois assist. Puis, le "moment venu, ils
assouvissent leurs dsirs charnels avec une grande fureur, soit aprs
avoir "teint les lumires, soit en disposant des tapisseries d'une
manire favorable  leurs "desseins. Et ainsi chacun jouit de celle
qu'il prfre ou qui lui est assigne. J'affirme "qu'il en est ainsi.
Non que je l'aie vu de mes yeux, mon guide m'ayant toujours fait sortir
"des salons avant l'orgie, mais parce qu'il serait absurde et contraire
 toute possibilit que les choses prpares comme j'ai dit eussent une
autre issue."

"Cette rflexion de Djeber-ben-Hamsa me parut assez intressante. Je la
communiquai  la femme d'un des mes confrres de l'Institut, la belle
Mme ***. Comme elle ne paraissait pas s'en mouvoir beaucoup, je la
pressai d'y rpondre et crus l'embarrasser en lui disant: "Enfin,
Madame, pourquoi, comme le remarque mon Arabe, parfumez-vous vos paules
nues, pourquoi vous chargez-vous d'or et de pierreries et pourquoi
dansez-vous?" Elle me regarda avec piti: "Pourquoi? Parce que j'ai deux
filles  marier."

***

Si l'homme dpend de la nature, elle dpend de lui. Elle l'a fait; il la
refait. Incessamment il ptrit  nouveau son antique cratrice et lui
donne une figure qu'elle n'avait pas avant lui.

***

ARISTE, POLYPHILE ET DRYAS

POLYPHILE

Comment pouvez-vous dire, Ariste, que l'intelligence est essentielle 
l'homme? Elle ne l'est point. L'intelligence, au degr suprieur de son
dveloppement actuel, c'est--dire la facult de concevoir quelques
rapports fixes dans la diversit des phnomnes, est rare et prcaire
chez les animaux de notre espce. Ce n'est point par elle que l'homme
subsiste. Elle ne rgle pas les fonctions de la vie organique; elle ne
satisfait point la faim ni l'amour; elle n'intervient point dans la
circulation du sang. trangre  la nature, elle est indiffrente  la
morale quand elle ne lui est pas hostile. Elle n'a point dtermin les
instincts profonds des tres, les sentiments unanimes des peuples, les
moeurs, les usages. Elle n'a point institu la religion sainte ni les
lois augustes, qui se formrent, dans une antiquit solennelle, sur
l'exercice en commun des fonctions de la vie lmentaire. Ce que j'en
dis n'est point pour rabaisser la majest des institutions divines et
humaines: vous m'entendez bien. La splendeur touchante des cultes est
compose du dbris informe des pharmacies primitives; les thologies ont
pour origine l'inintelligence vnrable et l'effarement sacr de nos
anctres sauvages devant le spectacle de l'univers. Les lois ne sont que
l'administration des instincts. Elles se trouvent soumises aux habitudes
qu'elles prtendent soumettre; c'est ce qui les rend supportables  la
communaut. On les appelait autrefois des coutumes. Le fonds en est
extrmement ancien. L'intelligence a commenc de poindre dans les
esprits quand l'homme avait dj construit sa foi, ses moeurs, ses
amours et ses haines, son imprieuse ide du bien et du mal. Elle est
d'hier. Elle date des Grecs, des gyptiens, si vous voulez, ou des
Acadiens, ou des Atlantes. Elle vint aprs la morale, que dis-je? aprs
la flte et l'essence de rose. Elle est dans ce vieil animal une
nouveaut charmante et mprisable. Elle a jet  et l d'assez jolies
lueurs, je n'en disconviens pas. Elle rayonne agrablement dans un
Empdocle et dans un Galile, qui auraient vcu plus heureux s'ils
avaient eu moins d'aptitude  saisir quelques rapports fixes dans
l'infinie diversit des phnomnes. L'intelligence a quelque grce, un
charme, je l'avoue. Elle plat en quelques personnes. Rare comme elle
est aujourd'hui et retire dans un petit nombre d'hommes mpriss, elle
demeure innocente. Mais il ne faut pas s'y tromper: elle est contraire
au gnie de l'espce. Si, par un malheur qui n'est point  craindre,
elle pntrait tout  coup dans la masse humaine, elle y ferait l'effet
d'une solution d'ammoniaque dans une fourmilire. La vie s'arrterait
subitement. Les hommes ne subsistent qu' la condition de comprendre mal
le peu qu'ils comprennent. L'ignorance et l'erreur sont ncessaires  la
vie comme le pain et l'eau. L'intelligence doit tre, dans les socits,
excessivement rare et faible pour rester inoffensive.

C'est ce qui se produit, en effet. Non que tout soit rgl dans le monde
pour la conservation des tres, mais parce que les tres ne se
conservent que dans des circonstances favorables. Il faut reconnatre
que l'humanit, dans son ensemble, prouve, d'instinct, la haine de
l'intelligence. Le sentiment obscur et profond de son intrt l'y
pousse.

ARISTE

L'intelligence, telle que vous l'avez dfinie, est videmment
l'intelligence spculative, l'aptitude  la philosophie des sciences. Et
il semble bien que cette facult n'est pas aussi nouvelle que vous dites
et qu'elle est au contraire vieille comme l'humanit. L'homme qui le
premier fit griller, dans sa caverne, sur la pierre du foyer, une cuisse
d'ours, n'tait pas seulement cuisinier; il tait chimiste, et la
philosophie des sciences ne lui tait pas du tout trangre. Ce qui est
vrai, c'est que les hommes tirent des principes les plus justes les
consquences les plus fausses. Ce n'est point l'intelligence qui est
funeste  l'humanit, ce sont les erreurs de l'intelligence. La facult
de comprendre d'une certaine faon l'univers est attache aux organes
mmes de l'animal que nous sommes, et l'homme est n savant. Je me
flatte de rester dans la bonne nature, en poursuivant mes travaux de
chimie agricole et d'archologie. Aprs cela, je vous accorderai,
Polyphile, que l'aptitude de nos semblables  la divagation est grande
et que la facult d'errer est celle que l'homme exerce avec le plus de
puissance.

DRYAS

Cela tient  ce que nous ne faisons que d'entrer dans la priode
positive.

POLYPHILE

A tout le moins, vous reconnaissez avec moi que les croyances, la morale
et les lois ne drivent point d'une interprtation rationnelle des
phnomnes de la nature, qu'une libre intelligence de ces phnomnes
affaiblit les prjugs ncessaires, et que la facult de beaucoup
connatre est une monstruosit funeste.

DRYAS

Cela n'est pas bien vrai.

POLYPHILE

Cela est si vrai, que les thologiens qui conoivent Dieu comme un tre
souverainement intelligent ne peuvent admettre qu'il soit moral. Aussi
bien l'ide d'un Dieu moral est-elle ridicule.

DRYAS

La morale a t jusqu'ici constitue sur les ides thologiques. Nous
avons eu une morale ftichiste, une morale polythiste et une morale
monothiste. Cette dernire fut dure. Le temps est venu de constituer la
morale sur la science.

POLYPHILE

Je ne vous reprocherai point d'opposer les sciences aux religions. Mais,
s'il y faut regarder de prs, Dryas, que sont les religions, je vous
prie, que sont-elles, sinon de trs vieilles sciences, des astrologies,
des arithmtiques, des mtorologies, des mdecines uses, dformes,
obscurcies, des ordonnances de trs antique et trs lointaine police,
des recettes brouilles de cuisine et d'hygine, des maximes
d'agriculture primitive et de civilit sauvage? Les notions positives et
les pratiques rationnelles deviennent, avec l'ge qui les rend tranges
et mystrieuses, les dogmes de la foi et les crmonies du culte.

Notre science produira aussi des superstitions. On n'en sortira pas.
L'intelligence est en horreur  la nature humaine. Des religions
naissent sous nos yeux. Le spiritisme labore en ce moment ses dogmes et
sa morale. Il a ses pratiques, ses conciles, ses pres et des millions
d'adhrents. Or les spirites fondent leur croyance sur la chimie telle
qu'elle a t cre par Lavoisier; ils se flattent d'avoir les ides les
plus neuves sur la constitution de la matire. Ils prtendent possder
une bonne, une excellente physique. "C'est nous les savants!"
s'crient-ils. Comme le disait Ariste: "On tire les consquences les
plus fausses des principes les plus vrais."

ARISTE

Je m'aperois, Polyphile, que vous faites  l'intelligence une querelle
d'amoureux. Vous l'accablez de reproches parce qu'elle n'est pas la
reine du monde. Son empire n'est point absolu. Mais c'est une dame de
bien qui n'est pas sans crdit dans plusieurs honntes maisons, et dont
la puissante douceur agit mme en cette ville, situe au bord d'un large
fleuve, dans une fertile valle.





LIVRE TROISIME

PROMENADES DE PIERRE NOZIRE EN FRANCE




PROMENADES DE PIERRE NOZIRE EN FRANCE

I

PIERREFONDS


C'est un pays de grande douceur que ce Valois que je parcours en ce
moment et dont je baiserais volontiers la terre; car c'est par
excellence la terre nourricire de notre peuple.

Toutes les gnrations y ont laiss leur empreinte, et c'est enfin, dans
un cadre jeune et charmant, le reliquaire de la patrie. Je le sens 
moi, ce sol que mes pres ont sem. Sans doute, toutes les provinces de
la France sont galement franaises, et l'union indissoluble est faite
entre celles qui formrent le domaine des premiers rois moines de la
troisime dynastie et celles qui entrrent les dernires dans cette
runion sacre. Mais il est permis  un vieux Parisien archologue
d'aimer d'un amour spcial l'Ile-de-France et les rgions voisines,
centre vnrable de notre France  tous. C'est l que se forma la langue
dlectable, la langue d'ol, la langue d'Amyot et de La Fontaine, la
langue franaise. C'est l enfin ma patrie dans la patrie.

Je suis  Pierrefonds, dans une chambre loue par des paysans, une
chambre meuble d'une armoire en noyer et d'un lit  rideaux de
cotonnade blanche avec grelots. L'troite tablette de la chemine porte
une couronne de marie sous un globe. Sur les murs blanchis  la chaux,
dans de petits cadres noirs, des images colories qui datent du
gouvernement de Juillet, La Clmence de Napolon envers M. de
Saint-Simon, avec cette lgende: "Le Duc de Saint-Simon, migr
franais, prit (sic) les armes  la main et condamn  mort, allait
subir sa sentence, lorsque sa fille vint demander grce  Napolon qui
lui dit: "J'accorde la vie  votre pre et ne lui donne pour punition
que le remords d'avoir port les armes contre sa patrie." Le Mari et la
Marie se faisant pendant des deux cts de la glace; la Bergre
Estelle, avec sa houlette enroule d'une faveur rose; Josphine, une
ferronnire au front. Un distique rvle le secret de Josphine:

    L'attente du plaisir fait palpiter ton coeur,
    Et dans l'espoir du bal tu mets tout ton bonheur.

Cette imagerie est morte. La photographie l'a tue. J'ai ici autour de
moi, dans de petits cadres, une vingtaine de portraits-cartes; des gens
 cheveux lisses avec des yeux qui leur sortent de la tte, des cousins
et des cousines (cela se voit); des enfants, les plus petits tout en
bouche, l'oeil presque ferm, faisant la moue. Les paysans n'achtent
plus d'Estelle, ils se font tirer leur portrait. Les seules gravures
nouvelles qui pendent au mur de cette chambre sont les attestations de
premire communion, signes du cur, et reprsentant une range de
petits garons et de petites filles agenouills  la sainte table,
tandis que le Pre ternel les bnit par le ciel entr'ouvert.

Je vois de ma fentre l'tang, les bois et le chteau. Il y a,  cent
pas de moi, un joli bouquet de htres qui chantent au moindre vent. Le
soleil qui les baigne rpand sur le sentier des gouttes de lumire. On
trouve des framboises dans ces bois, mais il faut savoir les chercher;
le framboisier sauvage, aux feuilles vertes d'un ct et blanches de
l'autre, se cache au bord des chaudes clairires.

Il est aux bois des fleurs sauvages que je prfre aux fleurs cultives;
elles ont des formes plus fines et des senteurs plus douces; et leurs
noms sont jolis. Elles ne portent point, comme les roses de nos
jardiniers, des noms de gnraux. Elles se nomment: bouton-d'argent,
ciste, coronille, germandre, jacinthe des champs, miroir-de-Vnus,
cheveux d'vque, gants-de-notre-dame, sceau-de-Salomon,
peigne-de-Vnus, oreille-d'ours, pied-d'alouette.

A ma gauche se dresse la grande figure de pierre du chteau de
Pierrefonds. A vrai dire, le chteau de Pierrefonds n'est aujourd'hui
qu'un norme joujou. Il tait en sa nouveaut "moult fort deffensable et
bien garny et remply de toutes choses appartenant  la guerre". Pour son
malheur, l'odieuse poudre  canon fut trouve avant qu'il ft achev
dans toutes ses parties. Il essuya ddaigneusement l'averse des premiers
boulets de fer et de pierre; mais, au commencement du XVIIe sicle, le
feu de trente pices de canon fit rapidement brche dans ses murs; ses
tours furent ventres. Pour nous, que les progrs de la civilisation
ont familiariss avec le canon Krupp, les tours de Pierrefonds ont un
air de navet.

Elles portent chacune sur le flanc la figure d'un preux. Il y a huit
tours qui sont celles de Charlemagne, de Csar, d'Artus, d'Alexandre, de
Godefroy de Bouillon, de Josu, d'Hector et de Judas Macchabe. Ces huit
preux, d'ges et de pays divers, mais tous de bonne maison et bons
chevaliers, portent le mme costume, qui est le costume des hommes
d'armes du commencement du XVe sicle.

Ils ressemblent, dans leur encadrement de feuilles de houx, aux figures
d'un vieux jeu de cartes. Le matre imagier qui les tailla n'avait pas
le moindre souci de la couleur locale. Il ne fit point difficult
d'habiller Hector de Troie comme Godefroy de Bouillon, et Godefroy de
Bouillon comme le duc Louis d'Orlans. En ce temps-l, M. le docteur
Schliemann ne recherchait point dans la plaine o fut Troie les armes
des cinquante fils de Priam. On n'tait point archologue et on ne se
cassait point la tte  dcouvrir comment vivaient les hommes
d'autrefois. Ce souci est propre  notre sicle. Nous voulons montrer
Hector en knmides et donner  tous les personnages de la lgende et de
l'histoire leur vrai caractre.

L'ambition, sans doute, est grande et gnreuse. Je l'ai moi-mme
ressentie aprs les matres. Et aujourd'hui encore j'admire infiniment
les talents puissants qui s'efforcent de ressusciter le pass dans la
posie et dans l'art. On pourrait se demander, toutefois, s'il est
possible de russir compltement dans une telle tentative et si notre
connaissance du pass est suffisante  le faire renatre avec ses
formes, sa couleur, sa vie propres. J'en doute. On dit que nous avons,
au XIXe sicle, un sens historique trs dvelopp. Je le veux bien. Mais
enfin, c'est notre sens  nous. Les hommes qui nous suivront n'auront
pas ce sens-l; ils en auront un meilleur ou un pire, je ne sais, et ce
n'est pas l la question. Ce qui est certain, c'est qu'ils en auront un
autre. Ils verront le pass autrement, et ils croiront infailliblement
le voir mieux que nous. Aussi nos restitutions en posie et en peinture
leur causeront trs probablement plus de surprise que d'admiration. Le
genre vieillit vite.

Un jour, un grand philologue, passant avec moi devant l'glise
Notre-Dame de Paris, me montra les figures des rois qui ornent la faade
principale.

"Ces vieux imagiers, me dit-il, ont voulu faire les rois de Juda; ils
ont fait des rois du XIIIe sicle, et c'est par l qu'ils nous
intressent. On ne peint bien que soi et les siens."

Ainsi les imagiers de Pierrefonds. Artus, que voici, tait un loyal
chevalier. Se sentant mourir, il ne voulut pas que son invincible pe
pt tomber en des mains indignes de la porter. Il ordonna  son cuyer
de l'aller jeter dans la mer. Or, cet cuyer flon, considrant qu'elle
tait bonne et de grand prix, la cacha dans le creux d'un rocher. Puis
il revint dire au bon Artus que son pe gisait au fond de la mer. Mais,
souriant avec ddain, Artus lui montra du doigt la fidle pe qui tait
revenue  son ct pour n'tre point complice d'une trahison.

La tour place sous le vocable de ce preux, dont l'pe tait si loyale,
est une tour dloyale et flonne. Elle renferme des oubliettes.
Viollet-le-Duc les dcrit en ces termes: "Au-dessous du rez-de-chausse
est un tage vot en arcs-ogives, et, au-dessous de cet tage, une cave
d'une profondeur de sept mtres, vote en calotte elliptique.

"On ne peut descendre dans cette cave que par un oeil perc  la partie
suprieure de la vote, c'est--dire au moyen d'une chelle ou d'une
corde  noeuds; au centre de l'aire de cette cave circulaire est creus
un puits qui a quatorze mtres de profondeur, puits dont l'ouverture de
un mtre trente de diamtre correspond  l'oeil pratiqu au centre de la
vote elliptique de la cave. Cette cave qui ne reoit de jour et d'air
extrieur que par une troite meurtrire, est accompagne d'un sige
d'aisances pratiqu dans l'paisseur du mur. Elle tait donc destine 
recevoir un tre humain, et le puits creus au centre de son aire tait
probablement une tombe toujours ouverte ..."

Les huit preux sont placs sous les mchicoulis, dans des niches
encadres de feuillage. Le feuillage est la merveille de l'architecture
gothique du XIIe sicle au XVe. Le sculpteur, en ces ges, ne
connaissait que la flore de ses bois et de ses champs; il ignorait
l'acanthe des Grecs et la noble lgance des volutes corinthiennes. Mais
il savait attacher avec grce le houx, le lierre, l'ortie et le chardon
au chapiteau des colonnes; il savait mettre des bouquets de fraisiers en
fleurs et suspendre des guirlandes de chne sur les murailles.

Les niches de ces preux, bien qu'un peu haut places, nous apparaissent
ainsi fleuries. Il ne faut que les regarder avec une lorgnette pour voir
que chacune est orne d'un feuillage diffrent.

La varit rgnait, avec une souverainet charmante, dans la sculpture
dcorative des ges qu'on a nomms gothiques. Aussi Viollet-le-Duc, qui
a d restituer tous les motifs ornementaux du chteau de Pierrefonds,
s'est-il attach  les diversifier infiniment. Pas deux frises, pas deux
rosaces pareilles. Cette diversit donne un extrme agrment aux
constructions antrieures  la Renaissance; et la Renaissance en sa
fleur ne rompit point avec cette jolie habitude de varier les motifs.

Vraiment il y a trop de pierres neuves  Pierrefonds. Je suis persuad
que la restauration entreprise en 1858 par Viollet-le-Duc et termine
sur ses plans, est suffisamment tudie. Je suis persuad que le donjon,
le chteau et toutes les dfenses extrieures ont repris leur aspect
primitif. Mais enfin les vieilles pierres, les vieux tmoins, ne sont
plus l, et ce n'est plus le chteau de Louis d'Orlans; c'est la
reprsentation en relief et de grandeur naturelle de ce manoir. Et l'on
a dtruit des ruines, ce qui est une manire de vandalisme.



II

LA PETITE VILLE


DESROCHES, examinant la campagne avec ses lunettes.--Eh! mais, autant
que j'en puis juger avec ma vue courte, voil un assez joli endroit.
DELILLE--Ne te l'avais-je pas dit? Voil cette petite ville situe 
mi-cte. DESROCHES--On la dirait peinte sur le penchant de la colline.
DELILLE--Et cette rivire qui baigne ses murs! DESROCHES--Et qui coule
ensuite dans cette belle prairie. DELILLE--Et cette paisse fort qui la
couvre des vents froids de l'aquilon ...

PICARD, La Petite Ville, acte I, scne II.

C'est une petite ville situe aux confins du Beauvaisis et de la
Normandie, dans l'ancien pays du Vexin. La Seine, borde de saules et de
peupliers, coule  ses pieds; des bois la couronnent. C'est une petite
ville dont les toits d'ardoise bleuissent au soleil, domins par une
tour ronde et par les trois clochers de la vieille collgiale. La petite
ville fut longtemps guerrire et forte. Mais elle a dnou sa ceinture
de pierre, et voici qu'aujourd'hui, silencieuse et tranquille, elle se
repose en paix de ses antiques travaux. C'est une petite ville de
France; les ombres de nos pres hantent encore ses murailles grises et
ses avenues de tilleuls taills en arceaux; elle est pleine de
souvenirs. Elle est vnrable et douce.

Si vous voulez savoir son nom, regardez ses armoiries sculptes sur la
faade de la Maison-Dieu, fonde par saint Louis. Le chef est d'azur,
charg de trois fleurs de lis d'or, car c'tait une ville royale; et
elle porte d'argent  trois bottes de cresson de sinople.

Les bonnes gens n'taient pas embarrasss, au temps jadis, pour
claircir l'origine de ces trois bottes de cresson. Un jour Louis IX,
disaient-ils, tant venu dans nos murs par un temps trs chaud, avait
grand soif. On lui servit une salade de cresson qu'il trouva bien
frache et qu'il mangea avec plaisir. Pour prix de cette salade, le roi
mit trois bouquets de cresson sur l'cu de sa bonne ville.

Je ne vous surprendrai point si je vous dis que les savants
d'aujourd'hui ne donnent aucune crance  cette tradition.

Ils ont vu des sceaux du XIIIe sicle, et ils savent qu'alors les armes
de la ville et chtellenie n'taient pas les armes qu'on voit
maintenant. Celles-ci datent du XIVe sicle. Lors de la guerre de Cent
Ans, la petite ville eut beaucoup  souffrir et fit vaillamment son
devoir. Il advint qu'un jour, elle fut prs de tomber par surprise aux
mains des Anglais. Mais un homme de la contre s'introduisit dans la
place, dguis en paysan, et portant sur son dos une charge de lgumes.
Il avertit les dfenseurs, qui se tinrent sur leurs gardes et
repoussrent l'ennemi. Les rudits du pays croient que c'est de ce jour
que trois bottes de cresson prirent place sur l'cu de la ville. J'y
consens, pour leur faire plaisir, et parce que l'historiette est
honorable. Mais elle est aussi fort incertaine. Au reste, l'emblme du
cresson convient  la modeste ville, qui ne s'enorgueillit que de ses
jardins et de ses fontaines. Son cu est accompagn d'une devise latine
qui fait entendre, par une ingnieuse quivoque, que le printemps n'est
pas toujours vert, mais que la petite ville est toujours florissante.
Ver non semper viret, Vernon semper viret.

Car la petite ville o je vous ai mens est Vernon. J'espre que vous ne
regretterez point d'y avoir fait une courte promenade. Chaque ville de
France, mme la plus humble, est un joyau sur la robe vert de la patrie.
Il me semble qu'on ne peut voir un de ces clochers, dont le temps a
noirci et dchir la dentelle de pierre, sans songer  des milliers de
parents inconnus et sans en aimer la France d'un amour plus filial.

Ceux qui ont lu Rob-Roy (je ne sais s'ils sont encore nombreux) se
rappellent la scne o la romanesque hrone de Walter Scott, la belle
et fire Diana, montre  son cousin les portraits de famille sur
lesquels la devise des lords cossais de Vernon s'tale en lettres
gothiques.

"Vous voyez, dit Diana, que nous savons runir deux sens en un seul
mot."

En effet, cette devise est exactement celle de notre petite ville. Il se
peut que les vieux barons qui suivirent le duc Guillaume en Angleterre
l'aient emporte avec eux. C'est une belle question  tudier pour un
archologue. Je la tiens douteuse. En histoire, il faut se rsoudre 
beaucoup ignorer.

Quoi qu'il en soit, comme disent les antiquaires aprs chaque
dissertation, la ville de Vernon est nomme pour la premire fois dans
l'histoire  l'occasion de la mort de sainte Onoflette, ou Noflette, qui
y passa de vie  trpas vers le milieu du VIIe sicle de l're
chrtienne. L'histoire de cette sainte est intressante; elle a t
rapporte par un vieux lgendaire avec une navet que je m'efforcerai
d'imiter, autant du moins que la diffrence des temps me le permettra.


HISTOIRE DU BIENHEUREUX LONGIS ET DE LA BIENHEUREUSE ONOFLETTE.

Sous le rgne de Clotaire II vivait dans le Maine un prtre du nom de
Longis, qui fonda une abbaye proche Mamers. Or, il advint qu'ayant vu
une fille du pays, jeune et de condition libre, nomme Onoflette, il se
sentit plein d'admiration pour les vertus et la grande pit qu'il
dcouvrait en elle. Jaloux de ravir  la malice du sicle et aux prils
du monde une crature si prcieuse, il la conduisit dans son abbaye, et
l il lui fit prendre le voile des vierges chrtiennes. Comme beaucoup
d'autres saints de cet ge, Longis avait la volont soudaine et forte.
Dans l'ardeur de son zle, il n'avait song ni  consulter ni mme 
avertir les parents d'Onoflette.

Ceux-ci s'en montrrent fort irrits, et ils accusrent Longis d'avoir
sduit leur fille, demeure pure et honnte jusque-l, et d'entretenir
avec elle, dans son abbaye, des relations coupables. Ils jugeaient la
conduite du saint selon les apparences et avec les seules lumires de la
raison. Et, sous ce jour, il faut reconnatre que la manire d'agir de
Longis pouvait sembler suspecte. Aussi l'accusation porte par eux
fut-elle soutenue par leurs voisins et par leurs amis. Une vive
indignation s'leva dans tout le pays contre l'abb. Longis tait  deux
doigts de sa perte. Mais il ne dsespra pas; d'ailleurs, il avait pour
lui le tmoignage d'Onoflette elle-mme, qui, loin de lui rien
reprocher, se portait garante de l'innocence de son pieux matre et lui
rendait grces de l'avoir conduite dans les voies du salut. Il alla avec
elle  Paris pour se disculper. "Dieu, dit le lgendaire, rendit leur
justification manifeste par les miracles qu'ils firent en prsence du
roi et des seigneurs." Ils furent renvoys absous, et les parents
d'Onoflette, couverts de confusion, reconnurent eux-mmes la noirceur de
leurs calomnies.

De retour au monastre, Longis et Onoflette vcurent encore quelque
temps ensemble dans une parfaite quitude et s'exhortant mutuellement 
la pit. Mais, comme cette vie est transitoire, Onoflette mourut 
Vernon-sur-Seine, pendant un voyage qu'elle fit dans cette ville.
Longis, averti de la mort de sa pieuse compagne, vint chercher le corps
et l'inhuma prs de son monastre, dans un lieu o l'on btit depuis une
glise paroissiale.

L'glise plaa au nombre de ses saints le bienheureux Longis et la
bienheureuse Onoflette.

Du temps o ils firent leur salut ensemble dans la solitude des bois, il
y avait encore des nymphes dans les sources sacres; des tableaux votifs
taient suspendus avec des images aux branches des chnes sacrs. Les
humbles dieux des paysans ne s'taient pas tous enfuis devant le signe
de la croix et l'eau bnite. Il est bien probable que de petits faunes
ignorants et rustiques, se sachant rien de la bonne nouvelle, pirent
entre les branches Onoflette et Longis, et, les prenant pour un chevrier
et pour une bergre, jourent innocemment du pipeau sur leur passage.

Il fallut beaucoup d'exorcismes pour chasser ces menues divinits. Il
subsiste encore aujourd'hui, aux environs de Vernon, quelques vestiges
des crmonies paennes. La veille du dimanche des brandons, les
habitants des campagnes se rendent le soir dans les champs et se
promnent sous les arbres avec des falots en chantant quelque vieille
invocation. Fidles sans le savoir  Crs, leur mre, ces bonnes gens
reproduisent ainsi d'antiques mystres et figurent d'une manire encore
reconnaissable la desse qui cherchait sa fille Proserpine  la lueur
des feux de l'Etna. Je rapporte le fait sur la foi de M. Adolphe Meyer,
le savant historien de la ville de Vernon.

Les plus magnifiques monuments ne sont pas toujours ceux qui parlent le
plus  l'esprit; parfois les yeux et la pense ont peine  se dtacher
d'une humble pierre taille par un ciseau barbare. Il est dans le vieux
Vernon, proche la collgiale, devenue aujourd'hui l'glise paroissiale,
une petite rue dserte qui conduit  la Seine. Elle est borde de
pauvres maisonnettes penchantes qui se soutiennent  grand'peine les
unes les autres. Au milieu de ces masures s'lve une maison de pierre
qu'on dit avoir t jadis habite par le contrleur clerc d'eau.

Elle a deux fentres et une porte. Au-dessus de la porte, un humble
sculpteur qui vivait au temps du roi Henri IV ou du roi Louis XIII, a
figur, sous une sorte de dais, une barque monte par deux personnages.
L'un a pour insignes la crosse et la mitre. Je n'hsite pas 
reconnatre en lui Hugues, archevque de Rouen en 1130. L'autre, dont
les cheveux flottent sur les paules, est saint Adjutor lui-mme. Une
troisime figure a pri par l'injure du temps: c'tait celle d'un pauvre
batelier qui conduisait l'vque et le saint. Tous les mariniers du pays
vous expliqueront couramment le sujet de ce bas-relief. Ils n'ont point
oubli en effet que saint Adjutor, accompagn de l'vque Hugues, s'en
alla combler un gouffre creus dans le lit de la rivire, devant le
prieur de la Madeleine. Au-dessus de ce gouffre, les eaux formaient un
tourbillon o s'abmaient les barques. Dj de nombreux quipages
avaient pri  la Madeleine, et les berges du fleuve commenaient  se
couvrir la nuit d'mes en peine. Saint Adjutor combla le gouffre en y
jetant les chanes dont nagure il avait t charg injustement par les
infidles. C'tait peu de quelques anneaux de fer pour combler un abme.
Mais il jetait dans le fleuve, avec ses chanes, les souffrances du
juste et la patience du saint. Maintenant, la charit ne fait plus de
miracles de ce genre; il faut employer les dragues.

Ce miracle a t mis en vers au XVIIe sicle, dans un lamentable style
de complainte.

    Un gouffre en la Seine voisine
    Par ses flots tortueux ruine
    Et les hommes et les bateaux,
    Les coulant jusqu'au fond des eaux.
    Mais Adjutor longtemps ne souffre
    L'incommodit de ce gouffre.
    Se sentant touch de douleur,
    Hugues, son prlat, il appelle;
    Ils y vont en mme nacelle
    Pour mettre fin  ce malheur.

Le grand saint Adjutor jette, comme nous l'avons dit, ses chanes "en
les ondes inhumaines" qui deviennent aussitt lisses et paisibles.

    Oyez, lecteur, une merveille
    Qui rarement a sa pareille;
    Le pril ds lors a cess,
    Le bruit des flots s'est apais.
    Il n'est point de fleuve o l'on voie
    La course de l'onde plus coie.
    Le nocher peut mener sa nef
    Assurment par cette place
    Dans une tranquille bonace
    Sans redouter aucun mchef.

Saint Adjutor est vnr sous les noms d'Ajoutre et d'Astre. Ce saint
Adjutor, Ajoutre ou Astre devait tre un homme bien extraordinaire. Il
est impossible de se reprsenter aujourd'hui sa physionomie vritable.
Mais  juger par l'empreinte profonde qu'il a laisse dans l'imagination
populaire, Adjutor de Vernon eut l'me ardente et forte.


HISTOIRE DE SAINT ADJUTOR

Descendant des compagnons de Rollon, fils du duc Jean et de la duchesse
Rosamonde de Blaru, if fut lev par saint Bernard, abb de Tiron, dans
les pratiques les plus exactes de la religion chrtienne. Il semble
avoir port dans cette nouvelle foi l'esprit aventureux et rveur qui
inspirait ses aeux au temps o ils manoeuvraient, en chantant, leurs
barques sur la mer.

On raconte qu'il passa son adolescence dans les bois, chassant avec
fureur, puis tout  coup ravi par des visions extatiques. En ce
temps-l, Pierre l'Ermite prchait la croisade contre les infidles.
Adjutor de Vernon prit la croix en 1095. Suivi de deux cents hommes
d'armes, il partit pour les lieux saints et parcourut la Palestine,
priant et combattant. Deux ans plus tard, il parvint  Nice et guerroya
aprs la conqute de Jrusalem. Tomb dans une embuscade aux environs de
Tambire, il parvint  se faire jour au milieu des Sarrasins qui
laissrent mille de leurs sur la place.

Cependant les infidles reprirent le tombeau de Jsus-Christ. Aprs
dix-sept ans de travaux et de combats, Adjutor de Vernon fut pris par
les Turcs, et enferm dans Jrusalem. Il tait li bien troitement,
mais l'on croit qu'il se consolait en songeant que son corps tait
captif dans le mme lieu que le tombeau du fils de Dieu. Et, dans sa
prison, il ne cessait de prier.

Or, une nuit qu'il dormait, il vit apparatre  sa droite sainte
Madeleine et  sa gauche le bienheureux Bernard de Tiron, qu'il avait
invoqus. Ils l'enlevrent et le transportrent, en une nuit, de
Jrusalem dans la campagne proche la ville de Vernon. De tels voyages
n'taient pas rares  cette poque.

Parvenus  la fort de Vernon, Madeleine et saint Bernard de Tiron
laissrent Adjutor en lui disant:

"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi."

Le chevalier reconnut avec une surprise joyeuse les bois o il avait
pass sa jeunesse. Apercevant un jeune ptre qui, non loin de l,
gardait un troupeau de moutons au penchant d'une colline, il l'appela et
lui commanda de se rendre au chteau de Blaru afin d'annoncer  la
duchesse Rosamonde le retour de son fils.

Le ptre fit ce qui lui tait ordonn. Mais Rosamonde ne crut point que
le message apport par l'enfant ft vritable.

Elle rpondit:

"Mon fils est mort  Jrusalem, et il ne me sera pas donn de voir le
jour de son retour."

Et elle demeura dans la maison.

Le ptre revint vers celui qui l'avait envoy et lui rapporta les
paroles de la duchesse.

"Retourne  Blaru, lui dit Adjutor, et annonce que les trois cloches de
l'glise vont sonner d'elles-mmes pour annoncer mon retour."

En effet, le ptre n'avait pas plus tt port cet avis  la duchesse que
les cloches se mirent en branle. Mais Rosamonde secoua la tte et dit:

"Ces cloches ne sonnent point pour le retour de mon fils."

Le ptre retourna vers Adjutor qui le renvoya une troisime fois 
Blaru.

"Tu annonceras encore mon retour, dit-il, et, si ma mre n'y veut pas
croire, le coq qui est  la broche dans la cuisine du chteau chantera
trois fois."

Le ptre ayant rapport ce discours, le coq qui tait  la broche se mit
 chanter.

En l'entendant, Rosamonde fut persuade enfin de la venue de son fils.
Elle se rendit dans la fort pour embrasser l'enfant qui lui tait
merveilleusement rendu. Mais elle avait trop tard. Dieu n'aime pas
qu'on doute de sa puissance et de sa misricorde. Il avait rappel  lui
son serviteur.

Quand Rosamonde fut dans l'endroit du bois dsign par le ptre, Adjutor
venait de rendre le dernier soupir, selon la promesse que sainte
Madeleine et saint Bernard lui avaient donne, disant:

"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi."

Le renom de sa saintet se rpandit comme un parfum dans toute la
contre. Rosamonde de Blaru prit le voile; elle partagea aprs sa mort
la spulture de son fils.

Le tombeau de saint Adjutor existe encore. On y voit graves deux fltes
en sautoir. Ces emblmes sont aussi ceux des lords de Vernon. La belle
Diana, dont nous rappelions tout  l'heure le souvenir, ne dit-elle pas
 son cousin:

"Vous reconnaissez nos armoiries, ces deux fltes?"

Faut-il en conclure que non seulement la devise, mais encore les
armoiries des nobles seigneurs de Vernon furent emportes de France par
quelque compagnon du duc Guillaume? Je ne sais quel lien de parent unit
le grand saint Adjutor et la belle Diana. Je n'ai point  le rechercher
ici. Il ne me reste qu' expliquer comment saint Adjutor, qui passa de
ce monde  l'autre le jour mme de son retour  Vernon, put jeter ses
chanes dans le fleuve pour combler le gouffre. Cette difficult n'est
qu'apparente. Le saint revint sur terre pour oprer ce miracle.

Voulez-vous  la fois de plus fraches promenades et de moins vieux
souvenirs? Traversons la petite ville, ce sera fait en cinq minutes, et
allons nous asseoir sous les grands arbres taills en muraille du parc
de Bizi. C'est un hros qui les planta. Le marchal de Belle-Isle, qui
avait hrit la magnificence de Fouquet, son grand-pre, cra dans ses
courts loisirs le parc de Bizi. "Quand il n'tait pas  Metz, dit
Barbier, il tait dans sa terre, prs de Vernon, dirigeant une arme de
terrassiers, de maons, de jardiniers et de dcorateurs." On ne lui
enviera pas son fastueux repos si l'on songe  ses fatigues. Qu'on
relise cette retraite de Prague, quand le marchal, investi par
l'ennemi, sortit de la place avec quinze mille hommes qu'il russit 
rendre, pour ainsi dire, invisibles, et qu'il conduisit  Egra, en sept
journes de l'hiver le plus rigoureux. Officiers et soldats, rouls dans
leur manteau, couchaient sur la neige. Le vieux marchal, qui souffrait
de la goutte, dormait dans un carrosse qu'on abritait derrire un mur de
neige. L'opration tait de plus dlicates et exigeait, parat-il, une
habilet consomme. Mais le mrite d'une retraite n'est gure reconnu
que par les gens de l'art. Le public n'en est jamais touch. La retraite
de Prague accrut en mme temps la gloire et l'impopularit du marchal
de Belle-Isle. Ce grand homme de guerre fut alors beaucoup chansonn.
Parmi les chansons dont on le tympanisa, il en est du moins d'assez
jolies. Il y a de l'esprit dans le couplet que voici:

    Quand Belle-Isle est parti,
    Une nuit,
    De Prague  petit bruit,
    Il dit,
    Voyant la lune:
    Lumire de mes jours,
    Astre de ma fortune,
    Conduisez-moi toujours.

L'excellent duc de Penthivre habita Bizi. Les fraisiers des bois
portent tmoignage de sa candeur et de sa bont. Car le duc crivait en
1777  son intendant:

"J'ai appris ... que l'on dsolait les habitants de Vernon en les
empchant de prendre des fraises dans les bois ... On trouvera le secret
de me faire har, et cela me procurera un de plus vifs chagrins que je
puisse avoir en ce monde."

Je cite cette lettre d'aprs le texte qu'en donne M. Adolphe Meyer dans
son histoire de Vernon. Elle est vraiment d'un bon homme.

Par une singularit merveilleuse, le duc de Penthivre unissait la foi
chrtienne aux vertus philosophiques. Il tenait  l'ancien rgime par sa
naissance, mais par ses moeurs il contentait l'esprit nouveau. Comme,
d'ailleurs, il tait tranger aux affaires publiques, sa bienfaisance
lui assura, par un rare privilge, au milieu de la Rvolution, l'amour
et le respect de ses anciens vassaux. En change des titres qu'un dcret
de l'Assemble Nationale lui avait ts, il reut celui de commandant de
la garde nationale de Vernon. Trois ans plus tard, le 20 septembre 1792,
la municipalit de la petite ville se rendit  Bizi et y planta un arbre
de la Libert auquel cette inscription fut suspendue: "Hommage  la
vertu."

Cependant le pauvre homme se mourait de chagrin. Il survcut peu de
jours  la mort affreuse de sa belle-fille, la princesse de Lamballe.

Prs du parc,  l'extrmit d'une avenue plante, que bordent d'un ct
les dernires maisons de la ville et qui longe de l'autre des vignes et
des pommiers, s'lve une pyramide de granit, sorte de menhir
gomtrique, d'un aspect  la fois hroque et funbre. C'est, en effet,
un tombeau glorieux. Sur ce monument sont graves les armes de Vernon et
de Privas avec cette inscription:

    AUX GARDES MOBILES DE L'ARDCHE
    Vernon, 22-26 novembre 1870

L'invasion s'tendait. vreux venait de tomber au pouvoir des Allemands.
Quatre compagnies du 2e bataillon de l'Ardche et le 3e bataillon,
formant ensemble un effectif de quinze cent hommes, partirent de
Saint-Pierre-de-Louviers le 21 novembre,  onze heures du soir, avec
ordre de couvrir Vernon, qui devait tre attaqu le lendemain. Le train
qui les portait marchait  petite vitesse, tous ses feux de signaux
teints. Il s'arrta vers trois heures du matin, par une nuit noire et
pluvieuse,  une lieue en avant de la ville. Aussitt les troupes
descendirent et se portrent sur les hauteurs de la fort de Bizi, qui
couvrent Vernon du ct de Pacy, o l'ennemi tait arriv en force
depuis la veille.

Le lieutenant-colonel Thomas se fit guider dans la fort par des
habitants. Il borda toutes les avenues de tirailleurs placs dans les
fourrs avec dfense d'ouvrir le feu sans ordre. Son intention tait de
laisser les Prussiens franchir le bois, afin de les dominer ensuite et
de les cerner dans Vernon. Toutes les mesures taient prises quand, au
point du jour, un grand roulement de voitures et des sonneries de
trompettes annoncrent l'arrive des ennemis. Leur passage dura prs
d'une heure. Quand leur tte de colonne arriva dans la ville, elle fut
reue  coups de fusil par des gardes nationaux. Cet accueil leur donna
de l'inquitude; un dtachement seul fit son entre, la plus grande
partie de leurs forces resta forme en dehors.

Ayant pris des renseignements, ils surent bientt, par des espions, que
les Franais occupaient la fort. Alors, comprenant ce que leur position
avait de critique, ils ne songrent plus qu' assurer leur retraite.
Leur cavalerie se porta immdiatement en avant pour explorer les
passages et reconnatre ceux qui pourraient tre libres. A force de
recherches, elle parvint  dcouvrir de petits chemins de service qui
n'taient pas gards. Ils se htrent de faire filer leur artillerie par
ces chemins, pendant que l'infanterie, se portant sur la grande route,
tentait d'enlever le passage de vive force. Aprs une heure d'une
fusillade trs nourrie, ils se dbandrent et, se jetant dans tous les
sens  travers bois, ils poussrent dans la direction de Pacy. Ils
perdirent, tant dans le combat que dans leur retraite dsordonne, cent
cinquante soldats et plusieurs officiers, et ils abandonnrent douze
fourgons chargs de vivres et de munitions.

Pendant trois jours, l'ennemi ne donna pas signe de vie. Ceux des
mobiles de l'Ardche qui taient rests  Bernay arrivrent  Vernon, o
les trois bataillons se trouvrent runis. Dans la matine du 26, la 6e
compagnie du 3e bataillon, de grand'garde  deux cents mtres en avant
de la fort, sur la route d'Ivry, au hameau de Cantemarche, fut
subitement assaillie par une colonne de huit cents hommes. Malgr la
soudainet de l'attaque et le nombre des ennemis, les mobiles firent
bonne contenance. Mais, s'apercevant que la position allait tre
tourne, ils battirent en retraite jusqu' la lisire du bois. L,
s'abritant derrire les terrassements de la voie ferre, ils
tiraillrent jusqu' l'puisement complet de leurs munitions. Alors le
capitaine Rouveure s'crie: "A la baonnette, mes enfants!" Et il
s'lance en avant. Aussitt il tombe mortellement frapp. La petite
troupe se jette sur l'ennemi, qui recule. A ce moment, deux bataillons
de renfort arrivent et, masqus par les bois, font sur les Allemands de
vigoureuses dcharges. Ceux-ci mettent en batterie plusieurs pices de
campagne. Mais, vers quatre heures, ils battent en retraite, laissant
deux cents morts sur le terrain. Les mobiles avaient eu huit hommes tus
et vingt blesss. Le corps du capitaine Rouveure tait rest aux mains
des Allemands, qui lui rendirent les derniers honneurs. Un dtachement
de cavalerie, command par un officier suprieur, rapporta ces restes
dans un cercueil couronn de lauriers.

A la nouvelle de la capitulation de Rouen, les mobiles de l'Ardche
reurent l'ordre de quitter la ville de Vernon qu'ils avaient si
gnreusement dfendue. Voil les souvenirs que rappelle le monument de
Bizi.

J'ai voulu, feuilletant la petite ville comme un livre, rsumer deux ou
trois de ses pages de pierre. Les villes, ne sont-ce point des livres,
de beaux livres d'images o l'on voit les aeux.




III

SAINT-VALERY-SUR-SOMME


Saint-Valery-sur-Somme, vendredi 13 aot.

De la chambre o j'cris, on dcouvre toute la baie de la Somme, dont le
sable s'tend  l'horizon jusqu'aux lignes bleutres du Crotoy et du
Hourdel. Le soleil, en s'inclinant, enflamme le bord des grands nuages
sombres. La mer monte et dj, du ct du large, les bateaux de pche
s'avancent avec le flot. Sous ma fentre, des barques amarres au bord
du chenal portent  leur mt, au lieu de voilure, des filets qui
schent. Cinq ou six pcheurs, plongs  mi-corps dans la maigre
rivire, pient le poisson qu'autour d'eux des rabatteurs effrayant en
frappant l'eau  grands coups de gaule. Ces pcheurs sont arms d'une
baguette pointue dont ils piquent adroitement leur proie. Chaque fois
qu'ils lvent hors de l'eau leur arme flexible, on voit briller  la
pointe une sole transperce.

Un vent sal fait voltiger les papiers sur ma et m'apporte une cre
odeur de mare. Des troupes innombrables de canards nagent sur le bord
du chenal et jettent  plein bec dans l'air leur coin coin satisfait.
Leurs battements d'ailes, leurs plongeons dans la vase, leur dandinement
quand ils vont de compagnie sur le sable, tout dit qu'ils sont contents.
Un d'eux repose  l'cart, la tte sous l'aile. Il est heureux. A la
vrit, on le mangera un de ces jours. Mais il faut bien finir; la vie
est enferme dans le temps. Et puis le malheur n'est pas d'tre mang.
Le malheur, c'est de savoir qu'on sera mang; et il ne s'en doute pas.
Nous serons tous dvors; nous le savons, nous; la sagesse est de
l'oublier.

Suivons la digue, pendant que la mer, qui a dj couvert les bancs de
Cayeux et du Hourdel, entre dans la baie par de rapides courants et
ramne la flottille des pcheurs de crevettes. Nous avons  notre gauche
les remparts, que la Somme et la mer baignaient nagure, et dont les
vieux grs ont t couverts par l'embrun d'une rouille dore. L'glise
lve sur ces remparts ses cinq pignons aigus, percs, au XVe sicle, de
grandes baies  ogives, son toit d'ardoises en forme de carne
renverse, et le coq de son clocher. Au XIe sicle, il y avait l une
autre glise qui avait aussi sa girouette. Au mois de septembre 1066,
Guillaume le Btard venait ici chaque matin consulter avec inquitude le
coq du clocher. Son host, compos de soixante-sept mille combattants,
sans compter les valets, les ouvriers et les pourvoyeurs, attendait
proche la ville; sa flotte, chappe  un premier naufrage, mouillait
dans la baie. Quinze jours durant, le vent, soufflant du nord, retint au
port cette multitude d'hommes et de barques. Le Btard, impatient de
conqurir l'Angleterre sur Harold et les Saxons, s'affligeait d'un
retard pendant lequel ses navires pouvaient s'avarier et son arme se
disperser. Pour obtenir un vent favorable, il ordonna des prires
publiques et fit promener dans le camp la chsse de saint Valery. Ce
bienheureux, sans doute, n'aimait pas les Saxons, car aussitt le vent
tourna et la flotte put appareiller.

Quatre cents navires  grandes voiles et plus d'un millier de bateaux de
transport s'loignrent de la rive au mme signal. Le vaisseau du duc
marchait en tte, portant en haut de son mt la bannire envoye par le
pape et une croix sur son pavillon.

Ses voiles taient de diverses couleurs, et l'on y avait peint en
plusieurs endroits trois lions, enseigne de Normandie. A la proue tait
sculpte une tte d'enfant tenant un arc tendu avec la flche prte 
partir.

Ce dpart eut lieu le 29 septembre. Huit jours aprs, Guillaume avait
conquis l'Angleterre.

Une rampe monte en serpentant  une vieille porte de la ville qui reste
debout, flanque de ses deux tours dcrneles que fleurissent de petits
oeillets roses. Une de ces tours garde encore, sous les herbes folles et
les fleurs sauvages, sa couronne de mchicoulis. Une bonne femme plante
des choux au pied de cette ruine. L'hiver, il pleut de grosses pierres
dans son jardin. Sa maisonnette, assise sur d'antiques souterrains, se
fend et fait mine de s'abattre  chaque boulement. Pourtant, la bonne
crature admire la porte Guillaume; elle l'aime. "Srement, elle me
tuera un jour, me dit-elle, mais tout de mme, elle est fire!"

Aprs avoir travers une rue de village, dont les maisons basses,
couvertes de chaume, sont gaiement peintes en bleu clair, nous touchons
 la pointe du cap Cornu. L s'lve une chapelle  demi cache par un
bouquet d'ormes centenaires. C'est une construction toute moderne, d'un
roman btard. Mais les murs de pierre et de galet prsentent l'aspect
d'un damier et rappellent ainsi les vieux difices normands. Cette
chapelle, dite de Saint-Valery ou des Marins, remplace un dicule plus
ancien et abrite le tombeau de l'aptre du Vimeu.

C'est un lieu de plerinage trs frquent des marins. Quatre ou cinq
petits navires ont dj t suspendu  la vote de la chapelle neuve par
des pcheurs chapps d'un naufrage. Ces braves gens se font l'ide d'un
Dieu violent et puril comme ils sont eux-mmes. Ils savent qu'il est
terrible dans sa colre, mais qu'il ne faut pas lui en vouloir. Ils en
dtiennent son amiti par de petits cadeaux. Ils lui apportent des
joujoux pour l'amuser. Il est vrai que ces joujoux sont des joujoux
symboliques et que ces bateaux d'enfant reprsentent la barque que le
Seigneur a miraculeusement prserve. Je pense bien que le bon saint
Valery a sa part de ces humbles prsents; les petits bateaux sont faits
pour lui plaire, car il fut en ses jours terrestres l'ami des bateliers
de la Somme.

Le cap Cornu est magnifique et sauvage, et il est plein de souvenirs.
C'est l qu'il faut nous arrter. L, sous ces grands ormes qui
frissonnent au vent du large, au pied de la chapelle des Marins, 
quelques pas de cette pointe avance d'o l'on dcouvre  gauche les
falaises du pays de Caux,  droite la baie de la Somme, puis les ctes
basses de Picardie, et, tout en face, la haute mer. Je voudrais rappeler
en quelques mots l'homme fort des anciens jours, qui laissa dans ces
contres une trace si profonde de son passage.


HISTOIRE DE SAINT GUALARIC OU VALERY

Gualaric ou Walaric, appel depuis Valery, n'est point originaire de la
contre maritime o son nom fut donn  deux villes et  d'innombrables
glises. Il naquit de pauvres paysans, dans la province d'Auvergne. Il
fut berger dans son enfance et n'eut qu'une houlette pour tout bien.
Mais il tait riche de sens, d'esprit et de pit.

Il quitta de bonne heure son pays pour se mettre au service du saint
vque d'Auxerre, Germain. Puis il se fit moine dans l'abbaye de
Luxeuil, que saint Colomban d'Irlande gouvernait alors avec sagesse.
Pourtant les religieux secourent le joug de leur pasteur, et saint
Colomban, chass par ses ouailles, prit le chemin de l'exil. La pit,
la modestie et la temprance quittent Luxeuil avec lui. Valery,
profondment afflig, sortit  son tour de ce port salutaire devenu un
pernicieux cueil, et il rsolut de vivre dans la solitude, loin des
mchants.

"J'irai, dit-il, o Dieu voudra me conduire."

Au bout de quelques jours, il se trouva sur les rives du fleuve de Somme
et il en suivit les bords jusqu'au rivage de la mer. L, il s'arrta,
puis de fatigue, au bord d'une fontaine, et il secoua la poussire de
ses chaussures. C'est sur cette poussire que s'leva depuis la ville de
Saint-Valery.

Une paisse fort descendait alors jusque sur les grves de la mer. Les
livres l'habitaient. Elle recouvrait des marais peupls de vanneaux, de
bcasses, de canards et de sarcelles. Les mouettes dposaient leurs
oeufs sur la roche nue des falaises. Le cri aigu du hron et la plainte
du courlis s'levaient des grves ples o le cygne, l'oie sauvage et le
grbe, chasss par les glaces, venaient passer l'hiver dans les sables
marins. Des hommes en petit nombre habitaient ces contres sauvages.
C'taient de pauvres bateliers qui pchaient dans l'embouchure
poissonneuse de la Somme. Ils taient paens. Ils adoraient des arbres
et des fontaines. En vain les saints Quentin, Mellon, Firmin, Loup, Leu,
et plus rcemment, saint Berchund, vque d'Amiens, taient venus les
vangliser. Ils croyaient aux gnies de la terre et aux mes des
choses.

Ces simples pcheurs taient saisis d'une horreur sacre quand ils
pntraient dans les forts profondes qui couvraient alors tout le
rivage. Ils voyaient partout des dieux agrestes. Au bord des sources, o
tremblaient les rayons de la lune, ils apercevaient des nymphes, des
fes, des dames merveilleuses; ils les adoraient et leur apportaient en
tremblant des guirlandes de fleurs. Ils croyaient bien faire en les
aimant, puisqu'elles taient belles.

Sans doute, la source qui descendait le coteau feuillu o le pieux
Valery s'arrta tait une des sources sacres auxquelles ces hommes
faisaient des offrandes. Elle coule encore au pied de la chapelle, du
ct de la baie. Comme aux anciens jours, l'eau en est frache et toute
claire. Mais, maintenant elle ne chante plus. Elle n'est plus libre
comme au temps de sa rustique divinit. On l'a emprisonne dans une cuve
de pierre  laquelle on accde par plusieurs degrs. Du temps de saint
Valery, c'tait une nymphe. Nulle main n'avait os la retenir, elle
fuyait sous les saules. Semblable  ces ruisseaux qu'on voit encore en
grand nombre dans les valles du pays, elle formait, de distance en
distance, de petits lacs o sommeillait, sur un lit flottant de feuilles
vertes, la ple fleur du nnuphar. C'est l, c'est dans ces fontaines
des bois que se rfugirent les dernires nymphes chasses par les
vques. Ces agrestes desses taient poursuivies sans piti. Un article
des ordonnances du roi Childebert porte que: "Celui qui sacrifie aux
fontaines, aux arbres et aux pierres sera anathmatis."

Valery jugea ce lieu convenable  des desseins. Il avait obtenu du roi
des Francs la permission d'tablir sa demeure en tout endroit du royaume
o il lui plairait d'habiter. Il btit de ses mains une cellule, et il
s'y consacra  la prire et  la contemplation. Quelques disciples
vinrent prs de lui pour vivre de sa vie et se nourrir de ses pieux
exemples. Ils construisirent leur cellule prs de la sienne, 
l'extrmit de la fort, sur le bord d'un prcipice dont le pied
baignait dans la mer. L'vque Berchund venait, dit-on, passer chaque
anne le saint temps du carme dans cette solitude.

Valery, autant qu'on peut ressaisir les traits de son me sous le
pinceau timide et maladroit des ses pieux historiens, tait  la fois
plein de force et de douceur. On rapporte de lui des traits de bont qui
sont rares dans la vie des rudes aptres de l'Occident barbare. On dit
que, comme plus tard saint Franois d'Assise, il rpandait jusque sur
les pauvres animaux la piti qui remplissait son coeur. Les petits
oiseaux venaient manger dans sa main.

"Mes enfants, disait-il  ses compagnons, ne leur faisons par de mal et
laissons-les se rassasier des miettes de notre pain."

C'est contre les nymphes des bois et des fontaines que le saint homme
tournait toute sa colre. Pourtant ces nymphes taient des innocentes.
Je crois bien que les pcheuses et les villageoises venaient leur
demander en secret d'avoir de beaux enfants. Mais il n'y avait pas de
mal  cela. Ces nymphes, ces fes, ces dames taient jolies et mettaient
un peu de grce au fond des coeurs rustiques. C'taient des divinits
toutes petites, qui convenaient aux petites gens. Saint Valery les
tenait pour des dmons pernicieux, et il rsolut de les dtruire. Pour y
russir, il abandonna la vie contemplative si douce  son coeur bless,
et il parcourut la contre, prchant les paens et portant l'vangile de
village en village.

Un jour, passant dans un lieu proche de la ville d'Eu, il vit un arbre
aux branches duquel des images d'argile taient suspendues par des
bandelettes de laine rouge. Ces images reprsentaient l'Amour, le dieu
Hercule et les Mres. Ces Mres taient trs vnres dans toute la
Gaule occidentale. Les potiers de terre ne cessaient point de modeler
les figures de ces dieux qui se trouvent encore en grand nombre dans la
terre sur le rivage de l'Ocan, de la Somme  la Loire. Elles sont
parfois gmines, et deux mres sont assises cte  cte, tenant chacune
un enfant. Parfois, il n'y a qu'une Mre, et les paysans qui la
dcouvrent en labourant leur champ la prennent pour la Vierge Marie.
Mais c'est une idole des paens.

Saint Valery fut irrit  cette vue et pensa en son coeur:

"Des dmons pendent comme des fruits pernicieux aux rameaux de cet
arbre."

Puis il leva la cogne qu'il portait  sa ceinture et, avec l'aide du
moine Valdolne, son compagnon, il renversa l'arbre avec les images
saintes qu'il abritait sous son feuillage. Quand les gens du pays virent
couch sur le sol l'arbre-dieu avec la multitude des offrandes et la
sve saignant sur le tronc mutil, ils furent saisis de douleur et
d'effroi. Et lorsque saint Valery leur cria: "C'est moi qui ai renvers
l'arbre que vous adoriez faussement", ils se jetrent sur lui et le
menacrent de l'abattre comme il avait abattu le dme verdoyant.

Alors l'aptre tendit les deux bras et dit:

"Si Dieu veut que je meure, que sa volont soit faite."

Et soit que ces hommes sentissent en lui quelque chose de divin, soit
pour tout autre raison, ils le laissrent aller.

Mais il voulut rester avec eux pour les instruire dans l'vangile. Il
tait juste aussi qu'il leur donnt un Dieu en change de ceux qu'il
leur avait t, car ceux qui dtruisent l'esprance dans les mes sont
cruels. Puis, sa pieuse conqute tant acheve, Valery retourna  la
solitude qu'il avait choisi.

Les travaux de son apostolat taient souvent pnibles. Un jour, dit son
biographe, que cet ami de Dieu revenait  pied d'un lieu dit Cayeux 
son monastre dans la saison d'hiver, il arriva qu' cause de
l'excessive rigueur du froid il s'arrta pour se chauffer dans la maison
d'un certain prtre. Celui-ci et ses compagnons, qui auraient d traiter
avec un grand respect un tel hte, commencrent au contraire  tenir
audacieusement, avec le juge du lieu, des propos inconvenants et
dshonntes. Fidle  sa coutume de poser toujours sur les plaies
corrompues et hideuses le salutaire remde et la parole divine, il
essaya de les rprimer, disant:

"Mes fils, n'avez-vous pas vu dans l'vangile qu'au jour du jugement,
vous aurez  rpondre de toute parole vaine?"

Mais eux, mprisant son avertissement, s'abandonnrent de plus en plus 
des propos grossiers et impudiques. Pour lors, secouant la poussire de
ses souliers, il dit:

"J'ai voulu,  cause du froid, chauffer un peu  votre feu mon corps
fatigu. Mais vos coupables discours me forcent  m'loigner tout glac
encore."

Et il sortit de la maison.

Ce rcit semblera peut-tre insipide  distance. Ici, dans la terre o
il est n, et dont il a gard le got, je le trouve plein de saveur et
j'en gote avec plaisir le parfum sauvage.

En l'an 622, un jour du mois de dcembre, Gualaric, appel aussi Valery,
plein d'oeuvres et de jours, se leva avant matines de dessus son lit de
feuilles sches et conduisit ses disciples jusqu' l'orme entour de
ronces au pied duquel il avait coutume de faire ses prires; l,
plantant deux btons dans la terre, il marqua une place de la longueur
de son corps, et dit:

"Lorsque, par volont de Dieu, je sortirai de l'exil de ce monde, c'est
l qu'il faudra m'ensevelir."

Les saints des Gaules avaient ainsi coutume de choisir eux-mmes le lieu
de leur spulture. Dans le pays de Trguier, saint Renan ne s'tant pas
expliqu  cet gard avant sa mort, ses disciples dposrent son corps
sur un chariot attel de boeufs qu'ils laissrent aller librement, et
ils le mirent en terre  l'endroit o les boeufs s'taient arrts
d'eux-mmes.

Saint Valery mourut le dimanche qui suivit le jour o il avait marqu
lui-mme le lit de son repos. Il fut fait selon sa volont, et l'vque
Berchund vint inhumer le corps du bienheureux.

L'histoire d'un saint ne finit point  la mort et  la spulture. Elle
se continue d'ordinaire par la relation des miracles oprs sur la tombe
du bienheureux. Nous avons vu que Guillaume le Btard fit promener la
chsse de saint Valery pour obtenir un vent favorable. Quatre-vingts ans
aprs vivait un comte de Flandre nomm Arnould et surnomm le Pieux. Il
avait une grande foi en la vertu des saints et professait une vnration
particulire pour le corps du bienheureux Valery. Il le fit bien voir,
car il vint avec son ost assiger la ville de Saint-Valery, massacra les
habitants et pilla l'abbaye afin de s'emparer des reliques du
bienheureux. Ils les emporta dans son comt avec les os de saint
Riquier, qu'il avait pris en mme temps, et il croyait s'tre assur
ainsi la protection divine, tant sa foi tait forte.

En ce temps-l, Hugues Capet tait comte de France. Un jour qu'il
s'tait endormi dans une grotte, deux personnages vtus de robes
blanches lui apparurent dans son sommeil.

"Je suis l'abb de Saint-Valery, dit l'un d'eux. Avant de mourir, je
demeurais sur le rivage de la mer. Mes os, et ceux de saint Riquier, ici
prsent avec moi, ont t ravis  leur tombe, et maintenant ils sont
captifs sur une terre trangre, mais le temps est venu o ils doivent
tre replacs dans les lieux o nous avons vcu. Quand Dieu m'aura
dpos dans mon ancienne tombe, je te prdis que tu reviendras roi, et
que ta race portera la couronne pendant plus de sept sicles."

Il dit et s'vanouit avec son compagnon. Le comte Hugues redemanda les
prcieuses reliques  Arnould le Pieux afin de les rendre  l'abbaye de
Saint-Valery et de devenir roi.

La promesse du bienheureux s'accomplit. Mais certains auteurs croient
que cette prophtie a t invente aprs l'vnement.

Pour achever de peindre ce tableau gothique, j'aurais encore beaucoup
d'autres merveilles  rapporter. Mais il est temps de me rappeler que je
ne suis point un hagiographe. Si j'ai, sous les vieux ormes du cap
Cornu, dessin de mon mieux la figure du grand aptre du Vimeu, c'est
que cette figure ressemble, dans ses traits essentiels,  celle de tous
les vieux vanglisateurs des Gaules. Par l, elle mrite d'tre
considre avec attention par tous ceux qui s'intressent  l'histoire
de notre pays.

Religieux et colons, ils ont ptri de leurs rudes mains et la terre o
nous vivons, et les mes de ses anciens habitants; ils ont creus dans
le sol de la France une indestructible empreinte. Il n'est pas
indiffrent pour nous que ces hommes apostoliques aient exist. Nous
leur devons quelque chose. Il reste dans le patrimoine de chacun de nous
quelques parcelles des biens qu'ils ont lgus  nos pres. Ils ont
lutt contre la barbarie avec une nergie froce. Ils ont dfrich la
terre; ils ont apport  nos aeux sauvages les premiers arts de la vie
et de hautes esprances.

"Mais, hlas! direz-vous, ils ont tu les petits gnies des bois et des
montagnes. Le bon saint Valery a fait mourir la nymphe de la fontaine.
C'est piti.--Oui, ce serait une grande piti. Mais cessez de vous
attrister. Je vous le dis tout bas: ces pieux personnages n'ont pas fait
prir le moindre petit dieu. Saint Valery n'a pas tu de nymphe, et les
doux dmons qu'il chassait d'un arbre entraient dans un autre. Les
gnies, les nymphes et les fes se cachent quelquefois, mais ils ne
meurent jamais. Ils dfient le goupillon des saints."

Je lis dans un gros livre que, aprs la mort de saint Valery, les
habitants de la baie de la Somme retombrent dans l'idoltrie. Ils
avaient revu les dames mystrieuses des sources, et ils taient revenus
 leurs premires amours. Tant qu'il y aura des bois, des prs, des
montagnes, des lacs et des rivires, tant que les blanches vapeurs du
matin s'lveront au-dessus des ruisseaux, il y aura des nymphes, des
dryades; il y aura des fes. Elles sont la beaut du monde: c'est
pourquoi elles ne priront jamais.

Voyez, la nuit tombe sur les toits. Un charme paisible, triste et
dlicieux, enveloppe les choses et les mes. Des formes ples flottent
dans la clart de la lune. Ce sont les nymphes qui viennent danser en
choeur et chanter des chansons d'amour autour de la tombe du bon saint
Valery.

Saint-Valery-sur-Somme, 14 aot.

Nous sommes ici dans un pays rude. La mer y est jauntre; c'est  peine
si parfois elle bleuit au loin, vers le large. La cte, toute boise,
est d'un vert sombre. Le ciel est gris et pluvieux. L'eau n'a pas de
sourires et le vent n'a pas de caresses. Cette baie o le vent du nord
entre avec les golettes norvgiennes charges de planches et de fers
bruts, Saint-Valery, ne plat point aux trangers. Et c'est aussi pour
cela qu'on l'aime. On y a la mer et les marins; on y voit tout le
mouvement d'un petit port de commerce et d'une baie poissonneuse. On y
vit au milieu des pcheurs. Ce sont de brave gens, des coeurs simples.
Ils habitent le quartier de Cour gain. C'est le bien nomm, disent les
gens du pays, car ceux qui y vivent gagnent peu. Le Courgain s'tend
derrire la rue de la Fert, sur une rampe assez rude. Des maisonnettes,
qui auraient l'air de joujoux si elles taient plus fraches, se
pressent les unes contre les autres, sans doute pour n'tre point
emportes par le vent. L, on voit  toutes les portes de jolies ttes
barbouilles d'enfants, et  et l, au soleil, un vieillard qui
raccommode un chalut, ou une femme qui coud  la fentre derrire un pot
de granium. Cette population, me dit-on, souffre beaucoup en ce moment.

Elle est ruine par les pcheries trangres, qui jettent en abondance
le poisson sur nos marchs. Ces simples n'ont pas, pour le combat de la
vie, d'autres armes que leur barque et leur filet. Ce sont de grands
enfants qui connaissent les ruses des poissons et ne connaissent point
celles des hommes. En les voyant, on est pris de sympathie et d'amiti
pour eux. La vie les use comme le temps use les pierres, sans toucher au
coeur. La vieillesse mme ne les rend point avares. Ils s'aident les uns
les autres. Ce sont les seuls pauvres qui ne s'vitent point entre eux.
Justement je vois passer sous ma fentre un ancien du pays. Il ressemble
au pre Corot. Il est propre; il porte un petit anneau d'or  l'oreille.
Le sel de la mer a tann sa peau; le poids du chalut a courb son
chine.

A sa vue, je ne puis me dfendre d'un souvenir. Je me rpte  moi-mme
l'pitaphe qu'une potesse grecque fit, au temps des Muses, pour un
pauvre pcheur de Lesbos. Elle est compose de peu de mots. Le style
austre et pur des vers en atteste l'antique origine. Je traduis
littralement ce distique funraire:

"Ici est la tombe du pcheur Pelagon. On y a grav une nasse et un
filet, monuments d'une dure vie."

Ainsi parle dans sa piti sereine cette Muse grecque, qui ne pleure pas,
parce que les larmes souilleraient sa beaut. Le vieux Pelagon jetait
ses filets au pied des blancs promontoires. Il avait vu, dans ses rudes
travaux, le vieillard des mers, le terrible Prote s'lever comme un
nuage du sein des vagues. Il avait peut-tre entendu les sirnes chanter
dans la mer bleue. La Manche n'a point de sirnes sur ses sables
dangereux. Le blanc Prote n'erre point au pied des falaises  pic. Mais
le vieux loup de mer, qui passe en ce moment sur le quai, a vu les mes
des naufrags voler comme des mouettes  la pointe des lames; il a vu
sur la terre des feux clestes, et peut-tre que Notre-Dame-de-Bon-Secours
s'est montre  lui dans la brume de l'Ocan. Hlas!  travers combien de
fatigues le ciel lui a souri! Aujourd'hui, comme au temps de Sapho, la
barque et le chalut sont les monuments d'une dure vie.

Hier, un enfant de onze ans s'est noy dans la baie. Il tait originaire
de Cayeux. Cayeux est un port de pche  trois lieues de Saint-Valery.
Ce port est sans abri contre les vents de l'ouest et du nord-ouest, qui
amenaient autrefois dans les rues tant de sable qu'on y enfonait
jusqu'aux genoux. Aujourd'hui les galets que la mer a amoncels forment
une digue naturelle et protgent les maisons, ainsi qu'une partie des
champs. C'est l que le bon saint Valery faillit mourir de fatigue et de
froid quand il frappa  la porte de la maison o un prtre se chauffait
en compagnie d'un juge. La vie n'y est aise pour personne. La pauvre
famille dont je parle y souffrit cruellement. Plusieurs enfants
moururent. Un d'eux, par un hasard inconcevable, se noya dans un baquet.
Quand le pre et la mre vinrent s'tablir  Saint-Valery, de neuf
enfants qu'ils avaient eus, il ne leur restait que le fils qui est mort
hier et un an appel sous les drapeaux. La mre, entte dans le
malheur et donnant  l'avenir la figure sombre du pass, rptait tous
les jours avec pouvante:

"Je sais que celui-ci se noiera comme les autres."

De tels accidents sont rares  Saint-Valery. La baie et les bancs de
sable prennent par an  peine une ou deux victimes. Pourtant la pauvre
mre pleurait tous les jours son fils par avance.

Vendredi,  quatre heures, il partit seul en barque, bien que ses
parents le lui eussent dfendu. Il se noya par un clair soleil, dans une
mer calme, en vue de la maison o il avait t nourri et o l'attendait
sa mre. La mare ramena  la cte sa barque et ses vtements. Pendant
huit heures, ses parents restrent les yeux fixs sur cette eau
tranquille qui recouvrait le cadavre de leur fils. Enfin, au milieu de
la nuit, la mer s'tant retire, quinze ou vingt pcheurs s'en allrent
avec des lanternes, par les sables, chercher le corps. Ils le trouvrent
dans un trou. Les crabes avaient dj dvor une oreille et attaqu la
joue.

On a port aujourd'hui le petit cercueil sous un drap blanc, dans la
vieille glise qui domine la mer. Les femmes de Cayeux, avec les parents
de l'enfant dfunt, tenaient la tte du cortge; elles portaient la
pelisse noire, commune autrefois  toutes les femmes de la Picardie et
des Flandres. Elles ressemblaient ainsi, sur le chemin montueux de
l'glise, aux saintes femmes que peignaient les matres flamands, au
pied du Calvaire, en prenant leurs modles sous leurs yeux. Les grandes
pelisses ont pass par hritage des mres aux filles, et quelques-unes
ont vu peut-tre d'un sicle d'humbles douleurs. Les jeunes Valricaines
ddaignent aujourd'hui ce vtement traditionnel. Elles portent, aux
grands jours de la vie, des chapeaux  la mode de Paris et se croient
"braves" avec des mantelets garnis de jais, sur lesquels elles croisent
leurs mains rouges.

Le cortge entra sous le vieux porche et l'office des morts commena.
Derrire le cercueil, au pole blanc dont les cordons taient tenus par
quatre petits garons, raidement habills de gros drap noir, le pre et
la mre se tenaient par le bras. L'homme ne pleurait plus. Mais on
voyait que les larmes avaient coul longtemps sur le cuir fauve de ses
joues. La tte renverse, il sanglotait. Les sanglots secouaient son
long collier de barbe brise et ses hautes paules. Ils donnaient  sa
bouche un faux air de sourire, horrible  voir.

Cependant il se balanait ainsi qu'un homme ivre, et il mlait aux
chants des psaumes et aux prires de l'officiant une plainte lente,
rgulire et douce, comme l'air d'une de ces chansons avec lesquelles on
endort les petits enfants. Ce n'tait qu'un murmure, et l'glise en
tait pleine! Mais elle, la mre! debout, immobile, muette dans sa
pelisse antique, elle tenait son capuchon baiss au-dessous de sa
bouche, et sous ce voile elle amassait sa douleur.

Quand l'absoute fut donne, le cortge s'achemina vers Cayeux. C'est l,
sous le vent de mer, qu'ils veulent que leur enfant repose. Croient-ils
que cette terre, si dure aux vivants, sera douce aux morts? Ou plutt
n'est-ce pas qu'ils gardent un tendre amour pour le rude pays o ils
sont ns et auquel ils portent aujourd'hui ce qu'ils avaient de plus
cher? Nous vmes la petite troupe disparatre lentement sur le chemin
pierreux. Jamais, pour ma part, je n'avais contempl un si grand
spectacle. C'est qu'il n'y a rien de plus grand au monde que la douleur.
Dans les villes, elle se cache. Aujourd'hui, je l'ai vue au soleil, sur
une colline qui ressemblait au calvaire.

Ce dimanche les rues sont pavoises. C'est la fte de la ville. De
grandes affiches jaunes annoncent que des rgates seront donnes sous le
patronage du Yacht-Club de France. Les bateaux de Saint-Valery, de
Cayeux courront. Des tribunes ornes des cussons des villes rivales
s'lvent sur le quai. Les habitants de la ville, de noir vtus, s'y
groupent autour de leurs officiers municipaux. A onze heures et demie,
un coup de canon annonce que la fte nautique commence. Au-dessus de la
pice, un blanc flocon de fume s'lve tout droit dans l'air
tranquille. On craint que les voiles manquent de vent. Mais, peu  peu,
tandis que manoeuvrent les yachts et les clippers, une jolie brise
"nord-oua" s'lve et les bateaux de pche de Saint-Valery et du Crotoy
se mettent en ligne par un temps favorable. Ce sont de bons marcheurs.
Tous les jours ils sortent  la mer descendante. Ils vont traner leur
chalut sur les bancs qu'on voit merger au loin  mesure que l'eau
baisse et qui forment alors des lots jaunes dans la mer verte ou bleue.
Ils pchent la crevette grise qu'on trouve en abondance sur ces bancs
entre la pointe du Hourdel et les dunes de Saint-Quentin. Ces petits
bateaux animent la baie; ils en sont la vie, partant la joie. Le flot
les ramne. C'est plaisir d'pier de loin leurs voiles grises, blanches
ou noires, quand ils reviennent ensemble comme une compagnie d'oiseaux.

16-18 aot.

On a distribu aujourd'hui les prix aux filles de l'cole. A la sortie,
nous essuyons un grain. Les couronnes de lauriers et de chnes
dteignent,  la pluie, sur le front et sur les joues des fillettes, qui
deviennent horriblement livides. Elles communiquent par des baisers ce
teint  leurs parents attendris. Tout le monde est vert.

Il y a pour les filles,  Saint-Valery, deux coles communales diriges
par les soeurs de la Providence. Les Augustines tiennent, dans la ville,
un pensionnat libre. Il n'y a point d'cole laque de filles.

Par contre, il n'y a pas d'cole religieuse de garons. Les deux coles
communales de garons ont t lacises dernirement. Les frres n'ont
point ouvert d'cole libre. Ils se sont retirs de la ville, dcevant
ainsi, dans ses secrtes esprances, la municipalit qui se flattait, en
appelant un instituteur laque, de faire natre une fconde mulation
entre l'enseignement municipal et l'enseignement libre.

Quant  l'obligation lgale, elle n'a pas eu ici de rsultats pratiques.
La misre est une grande force. Que peut la loi contre elle? Comment
empcher des gamins qui meurent de faim de voler des pommes de terre au
lieu d'apprendre  lire? J'ai vu discuter au Snat la loi d'obligation.
Le dbat tait solennel. Il en sortit une grande loi. Mais je vois ici
combien il est difficile de soumettre  cette loi de petits malheureux
qui n'ont pas une culotte  mettre pour aller  l'cole.

Le soin gnreux que nous prenons aujourd'hui d'instruire l'enfance
n'tait pas aussi tranger  l'esprit de nos pres qu'on le croit
communment. Je viens d'en trouver une nouvelle preuve dans le registre
manuscrit des lettres et ordonnances concernant la ville de
Saint-Valery, qui est conserv aujourd'hui  la mairie et que M. Vanier,
conseiller municipal, m'a communiqu. On lit dans ce registre une lettre
que le cardinal de Bourbon, gouverneur du Vimeu, crivit vers 1536, 
ses "chers et bien ams" le maire et les chevins de Saint-Valery,
touchant es "escolles" de la ville. Il leur rappelle qu'il entend garder
"le droit de l'escollatre" qui lui appartient. Il veut que les coles
soient pourvues "d'ung homme de bien et bonnes lettres". Et il n'a pas
d'autre exigence. Si le personnage que l'chevinage lui propose "est
suffisant", i l'agre. "Car, ajoute-t-il, je dsire merveilleusement que
vos enfants soient bien instruictz, car c'est le bien de vostre chose
publique."

Ce registre que j'ai sous les yeux, et qui embrasse la premire moiti
du XVIe sicle, contient aussi,  la date de 1533, une bien curieuse
ordonnance relative "au pch d'adultre". Je vais la transcrire tout au
long. Mais il faut d'abord rappeler que Saint-Valery tait au XVIe
sicle un port de cabotage trs important. Si la ville avait t vingt
fois ruine par les guerres, la baie tait une source de biens. A cette
poque o la navigation naissante, dj hardie, grce  la dcouverte de
la boussole, et le commerce dans son premier essor, faisaient affluer la
richesse sur nos ctes, on pouvait dire que la mer tait d'or. Devenus
riches, les habitants de Saint-Valery eurent hte de jouir, et ils
talrent un luxe inconnu aux braves gens qui avaient dfendu jadis leur
forteresse contre les Anglais. Les dames portrent des toffes et des
fourrures venues des Indes ou de l"Amrique, des soies, des laines
magnifiques. Ainsi pares, on les trouva plus jolies. On les aima
beaucoup; elles se laissrent aimer. Aussi les moeurs devinrent trs
relches dans cette ville aujourd'hui simple, rude et modeste. C'est
pourquoi la municipalit rendit en 1533 l'ordonnance suivante dont le
lecteur entendra sans trop de peine, je le crois, le vieux franais,
encore qu'un peu picard.

Je reproduis fidlement le texte original, tel que je le lis sur le
registre qui m'a t gracieusement communiqu:

"Considrant la justice tant ecclsiastique que temporelle, que Nostre
Seigneur Jesucrist est journellement offens en ceste paroisse de
plusieurs crimes et normes vices qui se y perptrent et principalement
au pch d'adultre par plusieurs personnes hommes et femmes maris qui
sont tous publicques et manifestes. Pour lesquelz crimes et villains
pchs sommes appertement menachs de l'ire de Dieu, a est advis et
conclud tant de monseigneur l'official que par les bailly et maeur de
ceste ville quil sera faicte deffense gnrale tant en l'glise que es
lieux publicquez que nulz hommes ne femmes maris ne aient plus 
commetre adultre  paine de estre mis en une brincqueballe qui sera
faicte et mise sur ung des flos de ceste ville et illec tombez et
plongs testes et corps. Assavoir pour la premire fois que il sera
trouv et sceu que ilz auront adultre ou pourront estre trouvez en lieu
suspect de tel vice, par trois fois dedens ledit flos et de soixante
sols parisis d'amende pour estre donne pour Dieu aux povres et aux
dnuntiateurs et accusateurs de telz crimez. Et pour la seconde fois de
estre fustiguez par les carfours de ceste ville par la main du bourreau
et banys de ladicte ville et paroisse  leurs biens confisqus, esprant
que moiennant telles pugnitions l'ire de Dieu Notre Seigneur sera
apaise."

Il est peut-tre utile de dire ce que c'est que cette brincqueballe sur
laquelle on mettait les victimes des passions de l'amour. Une
brincqueballe est, en langage picard, le levier qui sert sur les navires
 faire jouer le piston de la pompe. Quant aux "flots" de la ville, ce
sont de grandes citernes. Les magistrats valricains punissaient par
l'eau ces mmes "pechs" que Dante vit chtis dans l'enfer par le
souffle du vent. Le flot dans lequel on trempait les pcheurs charnels
se voit encore proche la porte Guillaume. Il vient d'tre mis  sec. La
municipalit a dcid que ce flot serait conserv comme monument
historique.

La fte communale du 15 aot a amen ici quelques forains qui campent
sur la petite place des Pilotes. Des somnambules et des tireuses de
cartes ont dtel leur voiture garnie d'un lit blanc. La femme sauvage
est venue aussi. Une peinture dploye le long de la baraque la
reprsente dvorant la chair palpitante d'un homme blanc. En ralit la
femme sauvage est une pauvre fille qu'on a cire comme une botte et qui
garde, sous le cirage, un air de candeur et d'innocence. Elle a des yeux
bleus d'une inaltrable douceur. Elle est la vivante image de la
faiblesse, de la souffrance paisible et de la rsignation, et c'est elle
qui fait la femme anthropophage! Voil un grand exemple du dsordre qui
rgne sur cette terre.

L'orgue des chevaux de bois ronfle toute la soire sur la place des
Pilotes, et mle au bruit des lames qui brisent des airs de bals de
barrire. Les chevaux, assigs par de jolies demoiselles de Paris, et
par des petits pcheurs dguenills, tournent sans rpit.

J'ai longtemps mdit sur les chevaux de bois. Je voudrais les tudier
mthodiquement. Mais la grandeur du sujet m'effraie. Et j'y dcouvre
d'abord une grande difficult. Si l'on s'efforce de dfinir les diverses
sensations qui affectent douloureusement l'organisme humain on peut
esprer d'y russir. Quand nous disons par exemple qu'une douleur est
aigu ou qu'elle est sourde, qu'elle est lancinante ou fulgurante, nous
nous faisons entendre assez bien. On prouve au contraire un
insurmontable embarras  reprsenter par des mots les sensations
agrables; celles mmes qui, rsultant du jeu rgulier des organes, sont
usuelles et frquentes, chappent aux approximations du langage
articul. Dire que ces sensations sont vives ou qu'elles sont douces,
c'est ne rien dire; les termes, fort usits, de dlices et de
transports, sont vagues. Il parat donc qu'au physique le plaisir est
plus indistinct que la douleur. Pour cette raison sans doute, je
dsespre de rendre trs sensible, par le seul moyen du discours, le
plaisir que procurent les chevaux de bois. Il est certain, toutefois,
que ce plaisir est grand. De leur cercle mouvant jaillissent des cris de
volupt qui percent le bruit de l'orgue et des trombones. Et aprs
quelques tours de la machine ce ne sont que regards noys, lvres
humides, ttes pmes. Les jeunes femmes y prennent l'expression que la
statuaire antique donne aux Bacchantes. Et moins habiles  la volupt,
les petits enfants, roides et la joue empourpre, restent graves, en
proie  un dieu inconnu. Je ne parle point de ceux qui ont mal au coeur.
Il s'en trouve. Mais c'est un cas particulier. Je m'en tiens au gnral.
Grands et petits, ce qu'ils prouvent est vaguement dlicieux.

Sur le cheval de bois, sur la montagne russe, sur l'escarpolette, ils
sont remus, secous, agits, tout leur tre rsonne, la circulation est
active; ils se sentent mieux vivre. Ils jouissent du jeu facile de
leurs organes, ils soupirent, ils expirent; des caresses invisibles, des
caresses intrieures, les font tressaillir: ils sont heureux.

Le cheval de bois durera autant que l'humanit, parce qu'il rpond  un
instinct profond de l'enfance et de la jeunesse, ce dsir de mouvement,
ce besoin de vertige, cette secrte envie d'tre emport, berc, ravi,
qu'on prouve aux heures enfantines, aux heures virginales. Plus tard,
nous redoutons ces machines  mouvement; nous craignons que le moindre
choc ne ranime en nous des souffrances engourdies. Mais dans l'ge divin
des chevaux de bois, toute secousse veille une volupt.


Saint-Valery, 22 aot.

Aujourd'hui, j'ai vu clbrer de ma fentre, sur le quai, l'humble fte
de la bndiction d'un bateau. C'tait un petit canot de pche. Le
pavillon franais flottait  son mt. A bord, une table, couverte d'une
nappe blanche, portait un gteau, une bouteille de vin et des verres. Un
prtre, prcd d'un bedeau, entra dans l'embarcation pour la bnir. Un
chantre et un enfant de choeur y prirent place aprs lui, ainsi que le
patron de la barque et sa femme. Ces deux bonnes gens gardaient, dans
leurs pauvres vtements de fte, une raideur simple et une gravit
nave. Ils n'taient plus jeunes ni l'un ni l'autre. Brunis et durcis
dans le travail, ils rappelaient, par la rude simplicit de leur
attitude, les statues des vieux ges. Le prtre prit, sur un plateau que
lui prsenta l'enfant de choeur, une poigne de sel et de bl, et il la
sema dans la barque afin d'y semer en mme temps la force et
l'abondance. Puis il trempa dans l'eau bnite un rameau de buis, image
du rameau que la colombe apporta dans l'arche, aspergea la barque, et,
la nommant par son nom, la bnit.

Le chantre entonna alors le Te Deum. Il chanta ensuite le psaume cent
six et l'Ave maris stella. Quand il eut fini, la femme du pcheur coupa
le gteau qui avait t bni en mme temps que la barque; elle versa du
vins dans les verres et offrit  boire et  manger au prtre ainsi qu'
tous les assistants.

Il est d'usage, lors de la bndiction des grands bateaux, de casser sur
l'trave une bouteille pleine. Cet usage n'est pas suivi par les pauvres
patrons des petits canots de pche. Ils disent qu'il vaut mieux boire le
vin que de le perdre. J'ai demand  un vieux marin ce que signifiait
cette bouteille casse. Il m'a rpondu en riant que l'trave glisse
mieux dans la mer quand elle a t d'abord bien arrose. Puis, reprenant
sa gravit ordinaire, il a ajout:

"C'est mauvais signe quand la bouteille ne se brise pas. Il y a dix ans,
j'ai vu bnir un grand bateau. La bouteille glissa sur l'trave et ne se
cassa pas. Le bateau se perdit  son premier voyage."

Et pourquoi casse-t-on une bouteille avant de lancer un bateau  la mer?
Pourquoi? Pour la raison qui fit que Polycrate jeta son anneau  la mer,
pour faire la part du malheur. On dit au malheur: "Je te donne ceci. Il
faut t'en contenter. Prends mon vin et ne me prends plus rien." C'est
ainsi que les Juifs fidles aux coutumes antiques brisent une tasse
quand ils se marient. La bouteille casse, c'est une ruse d'enfant et de
sauvage, c'est la malice du pauvre homme qui veut jouer au plus fin avec
la destine.


Eu, 23 aot.

Du haut de la colline de Saint-Laurent, nous dcouvrons la ville d'Eu,
paisiblement couche dans le creux d'un vallon. Elle est charmante ainsi
avec ses toits pointus, ses rues tortueuses et le clocher en charpente
de son lgante glise. Nous la contemplons dans une sorte de
ravissement. C'est qu'aussi la vue  vol d'oiseau d'une jolie ville est
un spectacle aimable et touchant, o l'me se plat. Des penses
humaines montent avec la fume des toits. Il y en a de tristes, il y en
a de gaies; elles se mlent pour inspirer toutes ensemble une tristesse
souriante, plus douce que la gaiet. On songe:

"Ces maisons, si petites au soleil que je puis les cacher toutes en
tendant seulement la main, ont pourtant abrit des sicles d'amour et
de haine, de plaisir et de souffrances. Elles gardent des secrets
terribles, elles en savent long sur la vie et la mort. Elles nous
diraient des choses  pleurer et  rire, si les pierres parlaient. Mais
les pierres parlent  ceux qui savent les entendre. La petite ville dit
aux voyageurs qui la contemplent du haut de la colline:

"Voyez; je suis vieille, mais je suis belle; mes enfants pieux ont brod
sur ma robe des tours, des clochers, des pignons dentels et des
beffrois. Je suis une bonne mre; j'enseigne le travail et tous les arts
de la paix. Je nourris mes enfants dans mes bras. Puis, leur tche
faite, ils vont, les uns aprs les autres, dormir  mes pieds, sous
cette herbe o paissent les moutons. Ils passent; mais je reste pour
garder leur souvenir. Je suis leur mmoire. C'est pourquoi ils me
doivent tout, car l'homme n'est l'homme que parce qu'il se souvient. Mon
manteau a t dchir et mon sein perc dans les guerres. J'ai reu des
blessures qu'on disait mortelles. Mais j'ai vcu parce que j'ai espr.
Apprenez de moi cette sainte esprance qui sauve la patrie. Pensez en
moi pour penser au del de vous-mmes. Regardez cette fontaine, cet
hpital, ce march que les pres ont lgus  leurs fils. Travaillez
pour vos enfants comme vos aeux ont travaill pour vous. Chacune de mes
pierres vous apporte un bienfait et vous enseigne un devoir. Voyez ma
cathdrale, voyez ma maison commune, voyez mon Htel-Dieu et vnrez le
pass. Mais songez  l'avenir. Vos fils sauront quels joyaux vous aurez
enchsss  votre tour dans ma robe de pierre."

Mais, pendant que j'coute parler la ville, nos chevaux descendent la
rampe de la colline, et voici que notre break traverse la grande rue au
milieu du silence et de la solitude. On dirait que la ville d'Eu dort
depuis cent ans. L'htel o nous descendons a teint ses fourneaux. En
demandant  djeuner au malheureux aubergiste, nous l'embarrassons
visiblement.

Aussi bien la ville d'Eu a-t-elle peu d'attraits pour retenir les
visiteurs, aujourd'hui que le chteau et le parc sont ferms. On ne se
promne plus sous les htres plants pour les Guises. Le parc, autrefois
ouvert au public les jeudis et les dimanches, est interdit  tous les
promeneurs. On ne visite plus le chteau. Il faut se contenter d'en voir
la faade,  travers la grille de la cour. Cette faade, de brique et de
pierre, ne doit qu' la hauteur de ses toits son aspect monumental. Elle
est plate, lourde et vulgaire. Ainsi la conut Fontaine, qui restaura le
chteau pour le duc d'Orlans en 1821.

Fontaine avait d'ordinaire peu de respect pour les oeuvres des vieux
matres maons. Il jugea que les faades du chteau d'Eu taient faites
sans mthode et, comme il le dit lui-mme, il les rectifia. Il les
rectifia si bien que le chteau a maintenant l'air d'une caserne.

Nos gots sont bien changs depuis le temps de Percier et de Fontaine.
Un chteau n'est jamais assez vieux pour nous, mais l'architecte n'a pas
moins d'occasions que jadis de pratiquer son art funeste. Autrefois, il
dmolissait pour rajeunir; maintenant, il dmolit pour vieillir. On
remet le monument dans l'tat o il tait  son origine. On fait mieux:
on le remet dans l'tat o il aurait d tre.

C'est une question de savoir si Viollet-le-Duc et ses disciples n'ont
point accumul plus de ruines en un petit nombre d'annes, par art et
mthode, que n'avaient fait, par haine ou mpris, durant plusieurs
sicles, les princes et les peuples, dgots  l'envi des vestiges d'un
pass qui leur semblait barbare. C'est une question de savoir si nos
glises du moyen ge n'eurent pas  souffrir aussi cruellement du zle
indiscret des nouveaux architectes que de cette longue indiffrence qui
les laissait vieillir tranquilles. Viollet-le-Duc obissait  une ide
vraiment inhumaine quand il se proposait de ramener un chteau ou une
cathdrale  un plan primitif qui avait t modifi dans le cours des
ges ou qui, le plus souvent, n'avait jamais t suivi. L'effort en
tait cruel. Il allait jusqu' sacrifier des oeuvres vnrables et
charmantes et  transformer, comme  Notre-Dame de Paris, la cathdrale
vivante en cathdrale abstraite. Une telle entreprise est en horreur 
quiconque sent avec amour la nature et la vie. Un monument ancien est
rarement d'un mme style dans toutes ses parties. Il a vcu, et tant
qu'il a vcu il s'est transform. Car le changement est la condition
essentielle de la vie. Chaque ge l'a marqu de son empreinte. C'est un
livre sur lequel chaque gnration a crit une page. Il ne faut altrer
aucune de ces pages. Elles ne sont pas de la mme criture parce
qu'elles ne sont pas de la mme main. Il est d'une fausse science et
d'un mauvais got de vouloir les ramener  un mme type. Ce sont des
tmoignages divers, mais galement vridiques.

Il y a plus d'harmonies dans l'art que n'en conoit la philosophie des
architectes restaurateurs. Sur la faade latrale d'une glise, entre
les grands bonnets d'vque de deux vieux arcs en tiers-point, un
portique de la Renaissance dresse lgamment les ordres de Vitruve et
s'accompagne d'anges graciles, aux tuniques lgres. Cela fait une belle
harmonie. Sous une corniche de fraisiers et d'orties, taills au temps
de saint Louis, une petite porte Louis XV tale ses rocailles frivoles
et ses coquilles, devenues austres avec l'ge. Cela encore fait une
belle harmonie. Une nef magnifique du XIVe sicle est lestement enjambe
par un jub charmant de l'poque des Valois;  une branche du transept,
sous la pluie de pierreries d'une verrire du premier ge, un autel de
la dcadence hausse ses colonnes torses de marbre rouge o courent des
pampres d'or, ce sont l des harmonies. Et quoi de plus harmonieux que
ces tombeaux de tous les styles et de toutes les poques, multipliant
les images et les symboles sous une de ces votes qui tiennent de la
gomtrie, dont elles procdent, une beaut absolue.

Je me rappelle avoir vu sur un des bas-cts de Notre-Dame de Bordeaux
un contrefort qui, par la masse et les dispositions gnrales, ne
diffre pas beaucoup des contreforts plus anciens qui l'environnent.
Mais pour le style et l'ornementation, il est tout  fait singulier. Il
n'a ni ces pinacles, ni ces clochetons, ni ces longues et troites
arcades aveugles qui amincissent et allgent les contreforts voisins. Il
est dcor, celui-l, de deux ordres renouvels de l'antique, de
mdaillons, de vases. Ainsi l'a conu un contemporain de Pierre
Chambiges et de Jean Goujon, qui se trouvait conducteur des travaux de
Notre-Dame au moment o un des arcs primitifs se rompit. Cet ouvrier,
qui avait plus de simplicit que nos architectes, ne songea pas, comme
ils l'eussent fait,  travailler dans le vieux style perdu; il ne tenta
point un pastiche savant. Il suivit son gnie et son temps. En quoi il
fut bien avis. Il n'tait gure capable de travailler dans le got des
maons du XIVe sicle. Plus instruit, il n'aurait produit qu'une
insignifiante et douteuse copie. Son heureuse ignorance l'obligea 
avoir de l'invention. Il conut une sorte d'dicule, temple ou tombeau,
un petit chef-d'oeuvre tout empreint de l'esprit de la Renaissance
franaise. Il ajouta ainsi  la vieille cathdrale un dtail exquis,
sans nuire  l'ensemble. Ce maon inconnu tait mieux dans la vrit que
Viollet-le-Duc et son cole. C'est miracle que, de nos jours, un
architecte trs instruit n'ait pas jet bas ce contrefort de la
Renaissance pour le remplacer par un contrefort du XIVe sicle.

L'amour de la rgularit a pouss nos architectes  des actes de
vandalisme furieux. J'ai trouv  Bordeaux mme, sous une porte cochre,
deux chapiteaux  figures qui y servaient de bornes. On m'expliqua
qu'ils venaient du clotre de *** et que l'architecte charg de
restaurer ce clotre les avait fait sauter pour cette raison que l'un
tait du XIe sicle et l'autre du XIIIe, ce qui n'tait point tolrable,
le clotre datant du XIIe, et devant y tre svrement ramen. En raison
de quoi l'architecte les remplaa par deux chapiteaux du XIIe. Cela
s'appelle un faux. Tout faux est hassable.

Ingnieux  dtruire, les disciples de Viollet-le-Duc ne se contentent
pas de dtruire ce qui n'est pas de l'poque adopte par eux. Ils
remplacent les vieilles pierres noires par des blanches, sans raison,
sans prtexte. Ils substituent des copies neuves aux motifs originaux.
Cela encore, je ne le leur pardonne pas; c'est pour moi une douleur de
voir prir la plus humble pierre d'un vieux monument. Si mme c'est un
pauvre maon trs rude et malhabile qui l'a dgrossie, cette pierre fut
acheve par le plus puissant des sculpteurs, le temps. Il n'a ni ciseau,
ni maillet: il a pour outils la pluie, le clair de lune et le vent du
nord. Il termine merveilleusement le travail des praticiens. Ce qu'il
ajoute ne se peut dfinir et vaut infiniment.

Didron, qui aima les vieilles pierres, inscrivit peu de temps avant sa
mort, sur l'album d'un ami, ce prcepte sage et mpris: "En fait de
monuments anciens, il vaut mieux consolider que rparer, mieux rparer
que restaurer, mieux restaurer qu'embellir; en aucun cas, il ne faut
ajouter ni retrancher."

Cela est bien dit. Et si les architectes se bornaient  consolider les
vieux monuments et ne les refaisaient pas, ils mriteraient la
reconnaissance de tous les esprits respectueux des souvenirs du pass et
des monuments de l'histoire. Le Trport, 23 aot.

Nous sommes merveills de la beaut du spectacle. Nous avons devant
nous Mers et sa blanche falaise;  notre droite, des prairies aux pentes
desquelles paissent les boeufs et les moutons;  gauche, la mer, o
glissent des barques dont les voiles sont noues en festons. A nos
pieds, la jete. Elle est couverte de la foule diversement colore des
baigneurs et des baigneuses. Les brets rouges, blancs ou bleus, les
robes claires, les chapeaux de paille brillent au soleil. Tout cela a
des papillotements joyeux. Soudain, une exclamation bruyante s'lve,
les chapeaux volent en l'air. C'est un torpilleur qui quitte le port,
franchit l'cluse et gagne le large pour aller  Boulogne. Il en passe
trois, et c'est trois fois le mme enthousiasme. Trois fois on crie, on
salue; trois fois, les chapeaux, les mouchoirs, les ombrelles s'agitent.

Les torpilleurs sont populaires. Ils sont aims sans doute parce qu'ils
ont l'air terrible, et qu'ils flattent cette douce esprance de carnage
qui sourit mollement au fond du coeur paisible des bourgeois. En vrit,
ils ne sont pas jolis; ils ressemblent  une baleine, mais  une baleine
comme il n'y en a pas,  une baleine cuirasse, jetant une fume noire
au lieu d'eau par les vents.

Nagure, en voyant un torpilleur qui mouillait dans les eaux de la
Seine,  la hauteur du quai d'Orsay, M. Renan souhaitait qu'on donnt le
commandement des torpilleurs non  des marins, mais  des savants et 
des philosophes, qui pussent y mditer les vrits ternelles en
attendant le moment de sauter en l'air. L'existence de ces hommes
extraordinaires et concili l'inconciliable. Soldats contemplatifs, ils
eussent satisfait l'idal par leur vie et le rel par leur mort. C'est
une excellente ide, mais qui n'entrera pas facilement dans la tte d'un
ministre de la marine. Et je crains aussi que les philosophes ne soient
pas tents excessivement d'entrer, comme Jonas, dans ces
vaisseaux-poissons.




IV

NOTRE-DAME DE LIESSE


Saint-Thomas, 11 aot.

Ce coin du Laonnais n'a pas de larges horizons. Mais le sol y fait des
plis gracieux et il est sem de bouquets d'arbres. Le petit chemin blanc
qui passe devant ma porte et se parfume de menthe en se creusant vers la
prairie humide s'en va, par les champs de trfle, d'avoine et de
betteraves, au bois o le Petit Chaperon Rouge cueille encore la
noisette. On a plaisir  suivre chaque matin ce sentier troit et
sinueux, si l'on pense que c'est assez de joie et de gloire en une
promenade que de visiter la reine des prs dans son humble majest, et
de respirer le chvrefeuille qui suspend aux buissons ses guirlandes
parfumes.

Hier, j'ai trouv au milieu de ce sentier un petit hrisson immobile et
tout en boule. Il tait bless. Je le pris dans ma poche et le portai 
la maison, o une goutte de lait le ranima. Il montra son groin noir,
qui a l'air d'tre taill dans une truffe. Il ouvrit les yeux, et j'eus
la faiblesse de me croire le bon Samaritain. Ce matin, mon ami courait
dans le jardin, flairant la terre humide, et toutes les piques de son
dos reluisaient. La rencontre d'un hrisson; moins encore, un brin de
serpolet  l'ore d'un bois, une vieille pitaphe dans un cimetire de
village, suffit  l'amusement de la journe d'un solitaire.

Nous avons ici un camp de Csar et une petite montagne qu'un jour
Gargantua laissa tomber de sa hotte. Mais ce qu'il y a de plus
admirable, c'est un fau (fagus) trs grand et parfaitement rond, qui
donne des fanes d'un got dlicieux, si j'en crois les paysans. Le
htre de Domremy que hantaient les fes et o les filles du village
suspendaient des guirlandes et des chapeaux de fleurs, n'tait ni plus
beau ni plus vnrable. Je regrette le temps o l'on rendait un culte
aux arbres et aux fontaines. J'aurais, en ce temps l, nou
prcieusement aux branches de ce beau fau des statuettes de terre cuite
avec des bandelettes de laine, et peut-tre mme aurais-je su attacher
au tronc un tableau portant une pigramme votive en vers imits
d'Ausone. Ce htre, illustre dans le pays, s'lve sur la hauteur entre
Saint-Thomas et Saint-Erme, dont l'glise est misrable et charmante
avec son mince clocher d'ardoises, sont toit rustique, son porche
renaissance, qui s'miette  la pluie, et sa girouette o l'on voit le
grand saint Antoine et son cochon finement dcoups. A l'intrieur, dans
la nef tronque et nue, sur un chapiteau roman, un oiseau becquetant une
grappe de raisin est rest comme l'unique tmoin des jours o l'glise
de Saint-Erme s'levait dans sa robe blanche au-dessus d'un peuple
fidle. Du XIe sicle au XVe, les glises de Soissons, de Reims et de
Laon florissaient splendidement dans la Gaule chrtienne, et si l'on
aime  vivre dans le pass, ce pays de Laon plat par d'antiques
souvenirs. Les pierres y parlent sous le mousse et sous la girofle. A
une lieue d'ici, vers Soissons, est Corbeny, o les rois de France, au
retour du sacre, venaient toucher les crouelles. A trois lieues au
nord, en terre de Picardie, on trouve Notre-Dame de Liesse, qui fut dans
l'ancienne France un lieu de plerinage trs frquent.

Belleforest dit au premier tome de sa Cosmographie, publie en 1575:

"Non loin de Laon est cette place tant renomme de Lyance ou Lyesse pour
le temple sacr de la glorieuse mre de notre Dieu, la Vierge Marie, le
plerinage ancien de nos rois, et o Dieu fait de grands miracles pour
l'amour et par les mrites de celle qu'il a choisie pour sa mre."

On suit, pour aller d'ici  Liesse, une route crayeuse qui traverse une
plaine sche, seme de vieux moulins  vent aux ailes dcharnes, et
coupe  et l par des bouquets de bouleaux. Le vent courbe l'avoine
naine. Tandis que le cocher me montre du bout de son fouet l'horizon
plat et triste, et me conte l'histoire du meunier qui s'est pendu dans
son moulin et du percepteur assassin sur la route, nous voyons  notre
gauche,  travers un rideau d'arbres, le chteau de Marchais, bti sous
Charles IX par le cardinal de Lorraine. Encore deux kilomtres  peine,
et nous rencontrons, sur notre droite, les trois ormes qui ombragent une
petite chapelle grille et qu'on nomme les Trois-Chevaliers. Et tout de
suite les roues de la carriole rsonnent sur le pav dsert d'une rue de
village aux maisons basses  grands pignons. Nous sommes  Notre-Dame de
Liesse, autrefois si frquente et maintenant dlaisse et tombe dans
un morne abandon. Notre-Dame de Lourdes  fait grand tort  la dame de
Liesse comme  toutes les saintes Vierges de l'ancienne France. Cette
belle dame de Lourdes, avec son charpe bleue, attire dans sa ville
d'eau tous les plerins, et il n'est bruit que d'elle. Une dame pieuse,
qui regrette les vieux sanctuaires, me disait: "On ne peut le nier:
cette Vierge de Lourdes est obligeante, serviable, entendue, empresse,
je dirai mme obsquieuse. Elle se multiplie pour se rendre utile. Elle
gurit les malades, recommande les jeunes gens  leurs examens, fait des
mariages et vend du chocolat. Entre nous, je la trouve un peu
intrigante."

La Vierge de Liesse ne sait pas si bien faire ses affaires. Elle est
oublie; cela s'aperoit tout de suite quand on entre dans la petite
ville endormie. On me dit qu'elle se rveillera le mois prochain, lors
des grands plerinages; mais je vois bien qu'autrefois visite par les
rois, elle n'attire plus, mme en ses grandes feries, que quelques
bonnes dames de Reims, de Laon et Saint-Quentin.

Elle eut ses beaux jours. Tout passe; La Notre-Dame de Lourdes passera
comme elle. C'est une rflexion propre  consoler la Notre-Dame de
Liesse de son irrmdiable dclin. La poussire, une lente poussire,
recouvre les petites boutiques voisines de l'glise o s'talent, sous
des vitres ternes, des mdailles, des images, des chapelets et des
scapulaires. Au XVe sicle, on vendait sous l'auvent de ces maisonnettes
de belles mdailles de plomb ou d'tain  bordure ajoure, que les
bonnes gens cousaient  leur chapeau clabaud. Louis XI faisait comme
eux, et parmi les mdailles qu'il portait  son bonnet, soyez sr qu'il
se trouvait celle de Notre-Dame de Liesse,  qui le pieux roi avait une
dvotion singulire.

Ce qu'il y a aujourd'hui de plus trange dans ces boutiques, ce sont des
bouteilles fermes au chalumeau o flottent dans de l'eau, suspendues 
des boules creuses par un fil de verre, les attributs de la Passion: la
croix, les clous, l'ponge de fiel, la lance, le sceptre de roseau, la
couronne d'pines, la sainte face, et le soleil qui se voila, et la lune
qui parut quand le mystre fut consomm. Ces petites pices de verre
color ont la navet des jouets d'enfant. Ils amusent par l'ide qu'il
est des mes assez ingnues pour admirer une merveille si barbare.
L'glise, dont il subsiste quelques parties du XVe sicle, est petite.
Le portail, surmont d'une large fentre cintre et d'un pignon flanqu
de deux clochetons, a l'air assez avenant, et il suffit d'aimer les
vieilles pierres pour admirer sur les contreforts, des deux cts de la
fentre, deux heaumes sculpts, expressifs comme des visages avec leur
petit crne pointu, leur nez en bec d'oiseau, leur lippe narquoise et
leur norme encolure. Mais ce ne sont l que des bagatelles, et l'on
voit bien que nous sommes en vacances.

En entrant dans l'glise, le regard s'arrte sur un beau jub de la
Renaissance qui tend, dans la nef, son arche lgante de pierre blanche
et de marbre noir. Sur la balustrade de ce jub s'lvent quatre statues
peintes. Elles sont dans le got affreux de la Restauration et
reprsentent trois chevaliers, avec de superbes panaches, et une belle
demoiselle habille  la turque. Ils sont tous quatre trs ridicules et
semblent jouer Zare devant la duchesse d'Angoulme. Je vous dirai tout
 l'heure qui sont ces trois chevaliers et cette jeune musulmane. Qu'il
vous suffise de savoir pour le moment qu'ils rapportrent d'gypte
l'image miraculeuse qu'on vnre depuis lors dans l'glise o nous
sommes.

Il faut passer sous le jub pour voir la petite Vierge de Liesse assise
dans le choeur au-dessus de l'autel. C'est une Vierge noire. J'ai
toujours eu beaucoup de got et de curiosit pour les Vierges noires,
qui sont toutes fort anciennes. Elles ont des manteaux en forme
d'abat-jour. Elles sont vases et courtes. Cela tient  ce qu'elles
sont assises et qu'on les habille comme si elles taient debout, et il y
a l un mpris touchant de la forme humaine. Les Grecs avaient aussi
leurs idoles noires. C'tait, comme les ntres, des statues de bois
informes et prodigieuses. Ils en attribuaient l'origine  Ddale, et ils
vnraient ces rudes images noircies par le temps. Ils les couvraient
aussi de voiles prcieux. Les cultes se ressemblent plus qu'on ne croit.
Si, par une opration magique, la vieille paysanne, que je vois ici
mchant des prires sous son capuchon de laine, tait transporte
subitement  Pessinonte, dans le sanctuaire relev et rendu aux mystres
antiques, elle achverait sans trop de surprise, au pied de la Bonne
Desse, l'oraison commence devant la Sainte Vierge. Il faut tout dire:
la vritable Vierge noire de Liesse fut brle en 1793, et celle qui la
remplace n'est,  mon gr, ni assez nave ni assez antique. On assure
qu'un peu du bois de l'ancienne, tir du feu, a t retrouv et mis dans
la nouvelle, et les dvots peuvent en recevoir quelque consolation, car
ils estiment ce bois plus excellent que celui de l'arche de No. Mais
qui rendra la petite idole vtue d'un abat-jour  ceux qui estiment,
avec l'vque Synsius, que toutes les antiquits sont vnrables?

C'est au fond de l'glise,  gauche, dans la sacristie btie sous Louis
XIII, qu'est le trsor, aujourd'hui bien appauvri, de Notre-Dame de
Liesse: des coeurs en vermeil, des montres avec la chane, de ces
grosses montres d'argent qu'on appelle oignons, une pendule  sujet, des
btons et des bquilles, quelques vieilles croix d'honneur, un
hausse-col de capitaine, deux paires d'paulettes. J'ai dcouvert dans
un coin de la sacristie, avec attendrissement, une de ces bouteilles
dont nous parlions tout  l'heure, qui ont le goulot soud et dans
lesquelles nagent des emblmes en verroterie. Sans doute, la bonne femme
qui fit ce prsent  la Vierge noire, lui dit: "Pour votre petit,
madame!" Et, en effet, Notre-Dame de Liesse tient sur ses genoux un
enfant Jsus debout et les bras ouverts. Mais on chercherait en vain
dans ce pauvre trsor, o l'araigne tend sa toile, le coeur d'or
apport par l'abbesse de Jouarre, les villes d'argent apportes par les
cits de Bourges, de Reims, de Mzires, d'Amiens, de Laon et de
Saint-Quentin, le navire de la municipalit de Dieppe, le bras d'argent
du capitaine de Hale, le navire d'Henriette de France, reine
d'Angleterre, et la mamelle d'or de la reine de Pologne. Ces dons
prcieux ont disparu. Louis XIV fit fondre et envoyer  la Monnaie ce
qui restait, en 1690, du trsor de Notre-Dame de Liesse. Il fallait
sauver la patrie. Il fallait aussi la sauver en 1792. Les mmes
ncessits commandent les mmes actes.

C'est en faisant des gurisons que la petite Notre-Dame noire du pays de
Laon s'tait surtout enrichie. Elle dlivrait aussi les possds. On
raconte qu'une femme de Vervins, nomme Nicole, qui donnait tous les
signes de la possession, fut conduite  Liesse et y prouva un grand
soulagement. Mais son entire dlivrance, assure le chanoine Villette,
qui florissait  la fin du XVIIe sicle, ne fut acheve que plus tard,
dans l'glise cathdrale de Laon, par les soins de l'vque. Belzbuth
parut aux yeux de Monseigneur et lui fit un aveu qui dut lui coter:

"La Vierge Marie, lui dit-il en confidence, vient de m'enlever le
secours de vingt-six de mes compagnons en les faisant sortir du corps de
cette femme."

Notre-Dame de Liesse rendit au sire de Couci ses deux enfants qui
taient perdus. C'est elle qui, invoque par un larron qu'on pendait,
vint, de ses bras qui avaient port Jsus, soutenir le malheureux
pendant les trois jours qu'il demeura attach  la potence. Mais je
crois bien me rappeler que ce miracle, mis en rimes par les trouvres,
est galement attribu  Notre-Dame de Chartres. La Vierge de Liesse
faisait vader les prisonniers et mettait volontiers son pouvoir 
s'opposer  l'excution des arrts de justice. Je ne l'en blme pas; je
l'en loue, tout au contraire, tenant la grce meilleure que la justice.
Durant quatre ou cinq sicles, elle fut assige de solliciteurs. Les
plerins, venus de toutes les parties du royaume, suppliaient, les mains
jointes, la belle dame de Liesse de ne point dormir tandis qu'ils lui
parlaient. Maintenant elle sommeille en paix dans son sanctuaire
dsert. Ne troublons point son repos et vnrons en elle la foi,
l'esprance et la charit de tant d'mes qui passrent avant nous sur
cette terre o nous passons.

Si l'on vient du chteau de Marchais, avons-nous dit, on rencontre, 
droite sur la route en entrant  Liesse, trois ormes autour d'une
chapelle grille. On les appelle les Trois-Chevaliers, en mmoire des
trois fils de la dame d'Eppes, qui rapportrent d'gypte en Picardie
l'image miraculeuse qui fut ensuite vnre sur la terre de Liance, dite
depuis terre de Liesse.

Voici l'histoire des trois chevaliers d'Eppes et de la belle Ismrie:


HISTOIRE DES TROIS CHEVALIERS D'EPPES ET DE LA BELLE ISMRIE.

En ce temps-l, Foulques, comte d'Anjou, de Touraine et de Mayenne, roi
de Jrusalem, prit d'assaut Csare de Philippes, qui tait l'ancienne
ville de Dann situe  l'une des extrmits de son royaume. Il rebtit
le chteau de Bersabe, qui tait  l'autre extrmit, et rtablit ainsi
dans son entier le royaume de David et de Salomon, qui s'tendait, dit
l'criture, de Dan  Bersabe.

La garde du chteau de Bersabe fut confie aux chevaliers de Saint-Jean
de Jrusalem, rigs en ordre militaire environ trente ans auparavant,
sous le rgne de Baudouin 1er. Or, au nombre de ces chevaliers taient
trois frres de l'illustre maison d'Eppes, en Picardie, dont l'an ne
sommait le chevalier d'Eppes, le second le chevalier de Marchais, et le
plus jeune le chevalier aux armes blanches. Mme d'Eppes, leur mre,
possdait de grandes et belles terres dans le pays de Laon. Mais ils
avaient pris la croix du plerin et port dans la terre sanctifie par
le sang de Jsus la bannire d'Eppes aux alrions d'or. Et parce que
leur prudence et leur courage taient connus, Foulques d'Anjou leur
avait dsign pour poste le chteau de Bersabe qui, situ  seize
milles d'Ascalon, tait sans cesse menac par les Sarrasins.

En effet, Ascalon, ancienne ville des Philistins, tait au pouvoir du
calife d'gypte, qui y envoyait quatre fois l'an, par terre ou par mer,
des armes, des vivres et des troupes fraches. La population de cette
ville tait nombreuse et toute guerrire. Chaque enfant mle recevait
ds sa naissance, sur le trsor du calife, la paye d'un soldat en
campagne. La garnison, compose de soldats trs farouches, faisait des
sorties frquentes.

Un jour, les trois fils de Mme d'Eppes, tandis qu'ils chevauchaient 
quelque distance du chteau de Bersabe, furent surpris par une troupe
de cavaliers sarrasins, et, malgr leur rsistance opinitre, ils furent
pris et conduits au Caire.

Le calife s'y trouvait alors. Ayant appris que les trois prisonniers
chrtiens taient d'une extraordinaire beaut, il fut curieux de les
voir et il les fit amener dans le jardin o il prenait le frais, sous
des buissons de roses, au murmure des fontaines. Les fils de Mme d'Eppes
passaient de toute la tte les turbans de leurs gardiens; leurs paules
taient trs larges, et le calife reconnut qu'on lui avait fait un
rapport fidle. Voulant s'assurer s'ils avaient autant d'esprit que de
beaut, il leur posa plusieurs questions auxquelles ils rpondirent avec
une sagesse et une modestie dont il fut charm. Mais il n'en laissa rien
paratre; il affecta au contraire de renvoyer les prisonniers avec
ddain et il ordonna qu'ils fussent enchans dans un cachot obscur.

Son dessein tait de les rduire, par de mauvais traitements,  abjurer
la religion du Christ et  embrasser le culte de l'idole Mahom, auquel
il tait attach comme sont tous les Sarrasins. C'est pourquoi il fit
enchaner les trois chevaliers dans un cachot sur lequel passait le
fleuve Nil.

Puis il leur fit dire par un de ses vizirs qu'il leur donnerait un
palais avec des jardins, des armes prcieuses, un cheval syrien tout
sell et des esclaves trs belles, jouant de la guitare, s'ils
consentaient  adorer l'idole Mahom.

Certains des voyageurs, qui ont t interrogs, affirment que les
mcrants Sarrasins n'lvent point de figures  la ressemblance de
Mahom. S'ils disent vrai, il faut entendre que le calife fit des
promesses aux chevaliers  condition d'obir  la loi de Mahom, et cela
ne change rien  la vrit du rcit.

Quand le vizir eut dit ce que le calife offrait, et  quelles
conditions, le chevalier d'Eppes songea aux jardins pleins d'eaux vives
et soupira; le chevalier de Marchais songea aux belles esclaves et
demeura rveur; le chevalier aux armes blanches songea au cheval syrien
et aux lames de Damas, et un grand cri jaillit comme une flamme de sa
poitrine. Mais tous trois repoussrent les prsents du calife.

En vain le gardien de la prison, qui tait un vieillard abondant en
discours, leur conta les plus beaux apologues arabes pour leur persuader
de quitter la foi chrtienne; ils ne se laissrent pas sduire par des
contes ingnieux, non plus que par l'exemple d'un baron normand qui,
s'tant fait adorateur de Mahom, vivait  Smyrne de fruits confits, avec
une douzaine de femmes qu'il vendait quand elles ne lui plaisaient plus.

Par tout ce qu'on lui rapportait de leur constance, le calife vit bien
que les trois fils de Mme d'Eppes ne viendraient  la religion sarrasine
ni par la peur des supplices ni par l'appt des richesses et des
volupts. Il se flatta de les y amener par la dialectique. Il leur
envoya dans leur cachot les plus savants docteurs arabes qui leur
tenaient chaque jour les raisonnements les plus subtils. Ces docteurs
connaissaient Aristote; ils excellaient dans la mathmatique, dans la
mdecine et dans l'astronomie. Les trois fils de Mme d'Eppes ignoraient
l'astronomie, la mdecine, la mathmatique et les ouvrages d'Aristote,
mais ils savaient par coeur le pater et plusieurs belles prires. C'est
pourquoi les savants arabes ne purent les convaincre et se retirrent
pleins de confusion.

Le calife, qui tait d'un caractre obstin, ne se tint pas pour vaincu
avec Aristote et les docteurs. Il eut recours  un artifice dont il se
promettait le meilleur succs. Sachez que ce calife avait une fille
jeune, belle et bien faite, musicienne et raisonnant plus subtilement
que les docteurs. Elle se nommait Ismrie. Son pre lui donna l'ordre de
revtir ses plus riches vtements, de s'oindre d'huiles balsamiques et
de visiter les trois chevaliers dans leur prison.

"Allez, ma fille, lui dit-il. Dployez toutes vos grces, employez tous
vos charmes pour gagner ces chrtiens."

Le zle de la religion l'chauffait  ce point qu'il recommanda  sa
fille d'immoler mme ce qu'elle avait de plus cher, si ce sacrifice
devait tourner  l'avantage de Mahom.

Les recommandations du calife ont paru outres  quelques auteurs qui
ont rapport cette histoire. Mais le chanoine Willete fait observer
qu'elles sont naturelles chez un idoltre. Ainsi, dit-il, les filles de
Madian et de Moab, par le dtestable conseil du faux prophte Balaam,
furent envoyes aux enfants d'Isral pour les pervertir et les faire
tomber dans l'idoltrie; ainsi les filles d'Ammon troublrent le coeur
du roi Salomon jusqu' lui faire adorer les dieux de leur race.

Donc, la princesse Ismrie se montra aux trois fils de Mme d'Eppes. Ils
furent blouis  sa vue. Elle parla. Sa bouche tait plus redoutable que
ses discours. Ils admiraient une si belle personne; ils la redoutaient
bien plus qu'ils n'avaient redout le vizir et les docteurs, et, pour
qu'elle ne changet point leurs coeurs, ils rsolurent de changer le
sien.

"Enseignons-lui la vrit, qu'elle est digne d'entendre, dit le
chevalier d'Eppes  ses frres. Bien que moins habile  discourir qu'
manier la lance, nous trouverons peut-tre des raisons convenables, avec
l'aide de Notre-Seigneur Jsus-Christ, qui a dit  ses aptres: "Si vous
avez  rendre tmoignage de moi, ne vous proccupez point de ce que vous
aurez  dire. Je mettrai moi-mme sur vos lvres des paroles pleines de
sagesse."

Les deux frres approuvrent la parole de l'an, et aussitt ils
travaillrent tous trois  instruire la fille du calife dans la religion
chrtienne.

Ils lui exposrent la doctrine avec les miracles et les prophties. Ils
lui parlrent notamment de la trs sainte Vierge Marie,  qui ils
avaient une dvotion particulire, et ils contrent les miracles qu'elle
avait accomplis dans toute la chrtient et spcialement dans le pays de
Laon. Ce qu'ils dirent de la reine des cieux parut si remarquable  la
jeune Ismrie qu'elle demanda si elle ne pourrait pas voir cette Vierge
en image, telle qu'elle est reprsente dans les temples des chrtiens.
Les trois chevaliers rpondirent qu'ils n'avaient dans leur prison
aucune image de cette sorte, mais que, si on leur apportait du bois, ils
s'efforceraient d'y tailler une figure  l'exemple des bons imagiers de
leur pays.

Ils parlaient de la sorte emports par le zle du coeur. Mais lorsque la
princesse Ismrie leur eut fait apporter une bille de bois, avec un
ciseau et un maillet, ils se trouvrent fort empchs: l'art de tailler
une image qui semble vivre et respirer ne s'acquiert que par de longues
tudes. Le bois ne se laissait mme pas entamer. Il faut dire que
c'tait le tronc d'un de ces arbres qui viennent du paradis terrestre et
que le Nil apporte dans ses eaux jusqu'aux rives d'gypte.

Les trois fils de Mme d'Eppes s'endormirent devant le bloc sans avoir pu
seulement le dgrossir.

A leur rveil, ils furent bien surpris de voir que leur tche tait
acheve, et que l'image de la Vierge brillait dans le cachot d'un clat
suave et merveilleux. Devant eux, Notre-Dame tait assise sur un trne,
tenant son enfant divin dans ses bras. Les trois fils de Mme d'Eppes
n'avaient jamais vu, de Laon  Soissons, un si bel ouvrage de sculpture.
Cette Vierge tait taille dans le bois apport par la princesse
Ismrie, et ce bois tait noir pour exprimer les tnbres paisses qui
enveloppaient encore l'me de la fille du calife. Mais il tait
environn d'une lumire dleste, en signe que la lumire dissiperait ces
ombres funestes. Et ceci est  mditer que ce bois, venant du sjour
d've, tait noirci par le pch de la premire femme, mais que la
figure de la Sainte Vierge y paraissait resplendissante, parce que la
faute d've a t rachete par celle  qui l'Ange a dit Ave. De telles
ides, peu accessibles aux hommes d'aujourd'hui, taient aisment
sensibles aux religieux qui mditaient dans les clotres et dans les
dserts.

A la vue de cette image merveilleuse, les trois frres se rcrirent 
la fois, et chacun demanda aux deux autres comment ils avaient pu
accomplir en une nuit un si prodigieux travail. Mais tous trois jurrent
avec un grand serment qu'ils n'y avaient point de part. Et il 'tait pas
vraisemblable, en effet, qu'aucun d'eux et t assez habile pour
achever si rapidement une tche si difficile.

Il est donc croyable que cette image fut taille par les anges ou, plus
vraisemblablement, par la bienheureuse Vierge Marie elle-mme,  qui les
trois fils de Mme d'Eppes avaient une dvotion spciale et qu'ils
avaient invoque en cette occasion. Quand la princesse Ismrie revint 
la prison, voyant la Vierge radieuse et noire, elle pleura et elle
adora. Tout soudain, elle fut dsabuse de la fausse religion de Mahomet
et convertie  la foi de Jsus-Christ. Et les trois fils de Mme d'Eppes,
augurant alors que cette image viendrait leur dlivrance, l'appelrent
leur Dame de Liesse, c'est--dire de joie.

Cependant, le calife demandait chaque jour  sa fille si la conversion
des trois chevaliers s'achevait heureusement, et la princesse Ismrie
rpondait avec prudence qu'il restait encore de ce ct quelques progrs
 faire. Elle parlait de la sorte pour qu'il lui ft permis de retourner
 la prison des chevaliers. Mais elle tait dj rsolue  assurer leur
vasion et  fuir avec eux.

Quand tout fut prpar pour l'excution de ce dessein, la fille du
calife prit les pierreries et les joyaux qu'elle put trouver dans le
palais, et sortit de nuit, par une porte drobe du jardin.

Pour juger favorablement la conduite de la princesse, il faut considrer
que son pre tait sarrasin et mcrant, et ne point ignorer que les
joyaux qu'elle emportait devaient plus tard servir  lever le
sanctuaire de Notre-Dame de Liesse. Charge de ces joyaux, Ismrie alla
dlivrer les prisonniers et les conduisit au bord du Nil, o il se
trouva un batelier pour les passer tous quatre sur l'autre rive. Ils s'y
endormirent. A leur rveil, les trois chevaliers virent la cathdrale de
Laon sur la montagne et tout le pays laonnais. Ils y avaient t
transports miraculeusement pendant la nuit avec la princesse Ismrie.

La Vierge Noire tait avec eux: c'est elle qui les avait conduits. Au
lieu o elle toucha la terre jaillit une source qui gurit de la fivre.

Les chevaliers furent contents de revoir la fume de leur toit et madame
leur mre toute chenue qui pleurait de joie  leur vue. Instruite de ce
qu'tait la belle Sarrasine qu'ils amenaient, la dame d'Eppes voulut lui
servir de mre et la tenir sur les fonts du baptme. Mais, quand la
princesse Ismrie chercha sa Vierge Noire au bord de la source, elle ne
l'y trouva plus. La statue s'en tait alle toute seule  deux cents pas
de l. Ismrie l'y dcouvrit et voulut la prendre dans ses bras, mais
elle ne put pas mme la soulever. La Vierge Noire marquait, en se
faisant si lourde, qu'elle voulait qu'on btit son glise sur cet
emplacement. C'est  quoi servirent les joyaux du calife. Ismrie reut
le baptme.

Les trois chevaliers prirent femme et vcurent pieusement le reste de
leurs jours. La princesse Ismrie se retira dans un couvent o elle
donna l'exemple de toutes les vertus. On montre encore aujourd'hui, dans
l'glise de Notre-Dame de Liesse, comme nous l'avons dit, son image
sculpte et peinte au-dessus du jub. Quant  la Vierge Noire, aprs
avoir accompli de nombreux miracles, elle fut brle par les patriotes
en 1793,  l'exception d'un seul morceau, qui fut miraculeusement
prserv.

Il ne se peut rien voir de plus misrable que la fontaine miraculeuse,
aujourd'hui maonne. Tout proche a t construite une maisonnette 
l'imitation de la Santa-Casa de Lorette. Une alle y aboutit, plante de
pins alternant avec de hauts peupliers. L s'agitent vaguement des
mendiants et des infirmes, tandis qu'un vieil homme, devant la source,
attend tout couch qu'une dvote vienne de loin en loin lui tendre une
bouteille en forme de madone qu'il remplit, pour un sou, d'eau
miraculeuse. L'agonie des dieux est d'une tristesse infinie.




V

EN BRETAGNE


De la pointe du Raz (Finistre), 23 juillet.

Nous avons laiss derrire nous, sur la route d'Audierne, le bourg de
Plogoff et ses pcheurs de sardines. Au lieu de haies vives et d'arbres
branchs, ce sont maintenant des murs bas de granit qui bordent les
champs maigres et sauvages. Dans une de ces cltures se dresse la table
d'un dolmen croul, vieux tmoin muet des ges immmoriaux. Il y a
longtemps sans doute qu'il a fait gmir la terre de sa chute pesante.
Les nains noirs, poulpiquets et korrigans, qui, le soir, ds que la
corne du berger a rappel le troupeau aux tables, dansent au clair de
lune et forcent le voyageur  entrer dans leur ronde, habitent ce palais
farouche. Tous les paysans bretons savent que les dolmens sont les
maisons des nains. Ils savent aussi que les menhirs de Carnac sont des
gants paens changs en pierre par saint Cornly.

A notre gauche, la chapelle de Saint-Colldoc lve son clocher de pierre
ajoure. Saint Colldoc vcut au temps du roi Arthur. Son nom, sans
doute, n'a pas chapp au chanoine Trvoux, qui occupa son innocente vie
 cataloguer les saints de Bretagne.

J'ai connu dans mon enfance ce chanoine Trvoux, et il y a quelque
chance qu'aujourd'hui je reste seul au monde  l'avoir connu. Son image
subsiste encore en moi avant de s'abmer  jamais dans le nant. Le
souvenir de ce vieux prtre m'est revenu assez trangement sur cette
route dsole d'Audierne. Ce n'est point de ma faute. Il y a des gens
qui sont matres de leurs impressions et de leurs souvenirs. Je les
admire et je les envie. Mais je ne puis les imiter. A tout moment, des
htes, que je n'avais point pris et que je ne saurais congdier,
viennent s'asseoir, ou souriants ou moroses,  la table de ma pense. Et
voici que le chanoine Trvoux, trente ans aprs sa belle mort, entre,
coiff de son tricorne, sa tabatire  la main, dans mon me surprise.
Qu'il y soit le bienvenu! Il tait d'humeur heureuse et douce, ses joues
brillaient d'un vermillon si pur qu'on le croyait ptri par un de ces
petits anges joufflus qui flottaient dans le choeur de l'glise,
au-dessus de sa stalle canonicale. Il avait des gots les plus
paisibles, et, comme les longs voyages dans la lande et sur la grve ne
convenaient point  sa vaste corpulence, c'est sur le quai Voltaire,
dans les botes des bouquinistes, qu'il cherchait ses saints bretons. Il
allait du pont Notre-Dame au pont Royal tous les jours que Dieu faisait,
pourvu que Dieu les ft assez beaux. Car le bon chanoine n'aimait ni le
brouillard ni la pluie, et, de toutes les oeuvres divines, il tait
enclin  prfrer celles o Dieu a montr le plus manifestement sa
bont. Pourtant, un jour qu'il allait, cherchant, selon sa coutume,
quelque saint breton oubli du sicle ingrat, il fut assailli par un
soudain orage, prs de la Samaritaine, et secou, selon ses propres
expressions, par une rafale effroyable; mme il y perdit son riflard que
le vent emporta dans la Seine. Ce fut une des plus terribles preuves de
sa vie terrestre. Chaque fois qu'il y songeait, on voyait s'teindre le
sourire de ses lvres et le vermillon de ses joues.

Le chanoine Trvoux quitta ce monde  quelque temps de l, laissant une
histoire des saints de Bretagne qui atteste la puret de son me et la
simplicit de son esprit. C'est un livre que je m'accuse de n'avoir pas
assez lu. Ds mon retour  Paris, je me promets bien, si je parviens 
mettre la main sur un bon exemplaire de cet ouvrage, d'y chercher
l'histoire de saint Colldoc dont la chapelle, dj loin derrire nous,
ne laisse plus voir  l'horizon que son clocher de dentelle, plein de
ciel bleu. Saint Collidor ou Colldoc tait vque de Cambrie, quand il
vint du pays de Galles en Armorique. Probablement il traversa l'Ocan
dans une auge de pierre, car tel tait alors l'usage des saints de la
Grande-Bretagne. Ayant abord  Plogoff, il se fit ermite dans la lande,
et, l, parmi les oeillets sauvages, les rosiers nains et les petites
immortelles qui fleurissent au ras du sol, sous le ciel charg de nuages
pareils aux visions des critures et sillonn par le vol des oiseaux de
mer dont quelques-uns sont les mes des trpasss, il louait le
Seigneur, se livrait  la contemplation et parfois, entrant en extase,
pntrait profondment dans la connaissance des choses tant visibles
qu'invisibles. Aussi n'est-il pas surprenant qu'il ret, par une voie
mystrieuse, des nouvelles de ce monde dont il vivait spar. Il est
certain qu'il apprit avant tous les habitants d'Audierne et de Plogoff
la sanglante bataille de Camlan, et la mort d'Arthur que son pe
enchante n'avait pu dfendre des coups d'un chevalier flon. Saint
Collidor apprit par une voie non moins mystrieuse que Lancelot du Lac
aimait l'pouse d'Arthur, la belle reine Genivre. Et (ce que Colldoc
n'ignorait pas non plus) Lancelot tait la fleur des chevaliers. Nourri
sur les genoux d'une fe, il en gardait un charme. Et parce qu'il tait
aimable, Genivre l'aimait.

Mais saint Colldoc, qui avait beaucoup mdit dans la solitude, savait
ce qu'ignorent les gens qui vivent dans le sicle. Il savait que l'amour
humain est prissable et que ceux qui mettent leur esprance dans la
crature sont bientt dus. Par ces raisons, et considrant que
Genivre et Lancelot offenseraient Dieu d'une manire effroyable s'ils
en venaient  la satisfaction de leur dsir, il rsolut d'empcher, avec
l'aide du ciel, un si grand malheur. Il prit son bton et alla trouver
dans son palais la reine Genivre. Et, lui ayant parl quelque temps en
secret, il la dtermina tout aussitt  renoncer  l'amour de Lancelot
du Lac. Il lui inspira une pressante envie d'embrasser la vie
religieuse. Enfin, il la donna jeune, belle, heureuse, pare, toute
chaude encore d'un amour profane,  Jsus-Christ, qui n'a pas coutume de
voir venir  lui les amoureuses en si bon tat. Que lui avait-il dit? Le
petit livre que je viens d'acheter sur la route  un barde aveugle comme
Homre et profondment ivre de tafia, un petit livre de gwerz et de
sonn, o je trouve beaucoup d'histoires de saints, ne rapporte pas les
propos que tint l'ermite Colldoc pour changer ainsi le coeur de
Genivre. Ah! monsieur Trvoux, que lui avait-il dit? Vous qui
connaissiez si bien dans leurs moindres dtails les vies des saints
bretons, le saviez-vous, de votre vivant, quand vous passiez au soleil
sur le beau quai Voltaire, tranquille avec deux ou trois bouquins dans
chaque poche de votre douillette? Le saviez-vous et l'avez-vous mis dans
votre grande compilation hagiographique?

Hlas! comment l'auriez-vous appris, puisque l'entrevue de la reine et
du saint fut secrte? Vous me direz que Colldoc lui reprsenta la
laideur et la difformit des pchs charnels. Mais cela ne suffit pas,
monsieur Trvoux. Vous n'imaginez pas quelle situation c'est que de se
mettre entre une femme et son amour! On est renvers, foul aux pieds,
broy. Je vous entends: vous ajoutez que saint Colldoc a srement
menac Genivre de la colre divine et de la damnation ternelle, qu'il
lui a montr l'enfer bant. Cela ne suffit pas encore, monsieur Trvoux.
Une femme amoureuse ne craint pas l'enfer; le paradis ne lui fait point
envie, monsieur Trvoux. En vrit, je voudrais bien savoir ce que saint
Colldoc de Plogoff a dit  la reine Genivre pour la sparer de
Lancelot du Lac qu'elle aimait et qui l'aimait. Songez que, pour
produire un tel effet, il fallait des paroles plus puissantes que ces
runes, connues seulement des vieux Scandinaves, par lesquelles on
pouvait soulever l'Ocan et rduire la terre en poudre; car l'amour,
monsieur Trvoux, est plus fort que la mort. Il est pourtant vrai que la
douce reine couta l'ermite et qu'elle entra dans un monastre. Et l'on
en a fait des complaintes en vers bretons.

Mais nous approchons du bout de la terre. Nous avons pass la rgion des
gents et des ajoncs et nous sentons le vent d'ouest raser les champs
striles. Voici Lescoff, son clocher et ses menhirs. Encore quelques
pas, et nous touchons  la pointe du Raz. Dj nous dcouvrons  notre
droite une plage ple, que creuse une mer blanche d'cueils. C'est la
baie des Trpasss.

Ici, sur le promontoire qui s'avance entre deux ctes semes d'cueils,
finit la terre. Au bout de l'troit sentier dans lequel nous nous
engageons, la mer dferle, et dj l'embrun nous enveloppe. Devant nous,
l'Ocan, o le soleil se couche dans un lit de flammes, tend au loin la
nappe magnifique de ses eaux, que dchirent  et l les rochers noirs,
fleuris d'cume, et sur laquelle l'le de Sein, sombre et basse, dort au
ras des lames.

C'est l'le sainte des Sept-Sommeils o l'on dit que vivaient les
vierges prophtiques. Mais ces cratures extraordinaires ont-elles
jamais exist ailleurs que dans l'imagination des hommes de mer? Les
matelots n'ont-ils pas pris, de loin, pour les robes blanches des
prtresses les mouettes poses au soleil sur les rochers? Le souvenir de
ces vierges est vague comme un rve. On a fouill le peu de terre
contenu dans les creux du granit, o croissent aujourd'hui pour la
nourriture des pcheurs, de rares et maigres pis d'orge. On n'a trouv
dans ce sol aucune pierre taille. On y a recueilli seulement quelques
mdailles en forme de petites coupes, portant sur leur face bombe une
effigie de hros ou de dieu,  la chevelure boucle, noue de perles,
et, sur la face creuse, un cheval  tte d'homme. Comment imaginer un
collge de prtresses sur cet cueil ras, strile, nu, noy de brumes,
et que, par les temptes, la mer recouvre quelquefois tout entier? Mais
peut-tre l'le de Sein tait-elle autrefois plus vaste et plus ombreuse
qu'elle n'est aujourd'hui, et l'Ocan, qui sans cesse ronge ses bords,
a-t-il englouti une partie de l'le avec le temple et le bois sacr des
vierges.

C'est ici que l'Ocan est terrible; c'est ici qu'il est puissant. Les
rochers innombrables qu'il couvre d'cume apparaissent comme les restes
du rivage qu'il a submerg avec ses villes antiques et tous leurs
habitants. En ce moment, il est calme, il pousse dans son sommeil un
immense et tranquille mugissement. Les tranes d'huile qui moirent sa
face glauque rvlent seules les courants perfides. Le vieux dieu,
couch sur les cadavres des belles Atlantides, content, s'gaie sous
l'or du soleil; son sourire est large et pacifique. Pourtant dans son
repos il laisse deviner sa force. Les lames qui brisent  quarante pieds
au-dessous de nous couvrent d'cume la falaise et nous jettent au visage
leur rose amre. Aprs chaque coup de la vague, le rocher, de nouveau
dcouvert, rpand avec un bruit clair, par toutes ses pentes, des
cascades argentes.

A notre gauche fuit la ligne dsole de la baie d'Audierne jusqu'aux
rochers funestes de Penmarch. A droite, la cte hrisse de falaises et
d'cueils se courbe pour former la baie des Trpasses. Plus loin, nous
voyons luire comme un feu rouge le cap de la Chvre. Plus loin encore,
la cte de Brest et les les d'Ouessant, bleuissant  l'horizon, se
confondent avec le bleu lger du ciel.

L'Ocan et les falaises changent  tout moment d'aspect. Ses lames sont
tour  tour blanches, vertes, violettes, et les rochers, qui tout 
l'heure faisaient briller leurs veines de mica, sont maintenant d'un
noir d'encre. L'ombre vient  grands coups d'ailes. Les dernires
gouttes de flamme tombes dans la mer s'teignent. Une grande lueur
orange marque seule l'endroit o le soleil s'est couch. C'est  peine
si nous voyons encore les murs de granit qui, debout ou ruins, ferment
la baie des Trpasss. On entend distinctement, dans le silence du soir,
le bruit sourd des lames que traverse le cri mlancolique du cormoran.

Cette heure est d'un tristesse mortelle, et tout ici, le rocher, la
lande et la mer, et le sable livide de la baie, tout nous dit la
dsolation de vivre. Seul, le ciel, o s'allument les premires toiles,
a sur nos ttes une douceur charmante. Ce ciel de Bretagne est lger et
profond. Souvent voil par les bancs de brume qui viennent et qui
passent en un moment, presque toujours couvert de nues paisses qui
ressemblent  des montagnes et qui lui donnent l'air d'une terre d'en
haut, il laisse voir, par de soudaines chappes, un bleu qui attire
comme l'abme. Je sens en ce moment pourquoi les Bretons aiment la mort.
Ils l'aiment, et l'me celtique est souvent tente par elle. Ils la
craignent aussi, car elle est en horreur  tous les tres.

La mort plane sur ces parages, c'est elle qui, passant sur nos ttes
avec le vent de mer, effleure nos cheveux. Tout ce golfe informe qui
s'tend de l'le d'Ouessant  l'le de Sein, et qu'on nomme l'Iroise,
est la terreur des gens de mer. Les naufrages y sont ordinaires. Le
Bec-du-Raz, frquent par tout le cabotage qui va de la Manche 
l'Ocan, est particulirement dangereux  cause des brises changeantes
qui viennent du large, des cueils invisibles, des courants qui
tourbillonnent autour des rochers et des formidables ras de mare qui
frappent la falaise. Les pcheurs bretons chantent en traversant le
chenal du Raz: "Mon Dieu! secourez-moi: ma barque est si petite et la
mer est si grande!"

Les cadavres des naufrags qui ont pri dans l'Iroise sont amens par le
courant dans la baie des Trpasss. Est-ce pour sa fidlit  dposer
les restes humains sur son sable blanc comme une poussire d'os que la
baie hospitalire aux morts a reu son nom funbre? Suivant une
tradition, ces prtres gaulois qui furent plutt des moines, les
druides, taient embarqus aprs leur mort sur cette cte pour tre
ensevelis dans l'le de Sein. Et d'autres traditions, recueillies par le
pote Brizeux, font de ce golfe lugubre le rendez-vous des morts pieux
qui voulaient dormir dans l'le des Sept-Sommeils.

    Autrefois, un esprit venait, d'une voix forte
    Appeler, chaque nuit, un pcheur sur sa porte.
    Arriv dans la baie, on trouvait un bateau
    Si lourd et si charg de morts qu'il faisait eau.
    Et pourtant il fallait, malgr vent et mare,
    Le mener jusqu' Sein, jusqu' l'le sacre...

Ici l'on conte encore que, sur ce rivage, les mes en peine se promnent
en pleurant, tandis que les ossements des naufrags frappent aux portes
des pcheurs pour demander la spulture. Et c'est une vive croyance chez
les paysans que, pendant la nuit du deux novembre, au jour fix par
l'glise pour la commmoration des fidles dfunts, les mes des
naufrags s'amassent en nues paisses sur le rivage de la baie, d'o
s'lve une clameur lamentable. Alors les morts, dit-on, reviennent sur
la terre, "plus nombreux que les feuilles qui tombent des arbres, plus
serrs que les brins de l'herbe qui pousse dans les champs."

Tandis que nous marchions le long des rochers mornes, le vent s'tant
lev, un grain nous couvrit d'ombre et de pluie. Nous allmes nous
scher dans une auberge du hameau de Kerherneau. L, dans la salle basse
o des hommes chevelus, chausss de braies antiques, boivent le cidre
blond et le rude tafia, assis au coin de la chemine dans laquelle brle
une poigne de gents et de bruyres, je songe  ce rivage dont les voix
plaintives emplissent encore mon oreille et  cette le sainte des
Sept-Sommeils que l'Ocan recouvre d'une cume plus blanche et plus
froide que la robe des vierges prophtiques et que les mes des morts.
Le hibou miaule sur le toit. Prs de moi, les buveurs  la longue
chevelure se tiennent graves et silencieux devant l'cuelle de cidre ou
le verre d'eau-de-vie.

En attendant le souper que l'htesse apprte, je tire de ma poche le
seul livre que j'aie emport sur ce bord brumeux de la terre. C'est une
chanson, ou plutt une suite de contes mis en langage rythm, avec une
gravit enfantine, par des chanteurs qui ne savaient pas crire, pour
des auditeurs qui ne savaient pas lire: c'est l'Odysse. Je l'ouvre 
l'onzime livre qui est le livre des morts, et que l'antiquit nommait
la Nkyia.

La Nkyia nous est parvenue fort surcharge, par les ades qui la
chantaient aux banquets, de morceaux qui ne sont ni du mme ge ni du
mme caractre. Ces vieux joueurs de phorminx y ont intercal notamment
un dnombrement des amantes des dieux, qui semble pris  quelque
catalogue form dans l'ge religieux d'Hsiode et de sa postrit
potique. Ils y ont ajout encore un tableau des tourments que
souffrent, dans les enfers, les ennemis des dieux; et rien n'est plus
contraire  l'ide que les premiers homrides, dans leur ingnuit, se
faisaient de la mort. Aucun hellniste ne m'accompagne ici pour me
dbrouiller parmi ces interpolations, et les seuls scoliastes qui
m'entourent dans cette auberge de pcheurs bretons, au bord de la sombre
baie, sont les hiboux qui miaulent sur ma tte et les golands endormis
l-bas sur les rochers. Ils me suffiront, car ils disent les tristesses
de la nuit et l'horreur de la mort.

Quand commence la Nkyia, le subtil Ulysse a franchi sur son vaisseau
l'ocan qui spare le monde des vivants de la demeure des ombres; il a
abord dans l'le des Cimmriens, que jamais le soleil ne regarde, de
son lever  son coucher; il a mis le pied sur la terre molle de ce
rivage plong dans la nuit ternelle et il s'en est all sous les hauts
peupliers et les saules striles de Persphone, jusqu' l'humide demeure
de Hads. L, prs du rocher o se rencontrent les deux fleuves
funbres, dans la prairie d'asphodles, il a creus avec son pe une
fosse o il a vers ensuite des libations de miel et de vin aux nombres
descendues sous la terre. Ce n'est pas une curiosit vaine qui l'a
conduit dans ce monde muet o nul homme vivant n'est entr avant lui. Il
va voquer dans l'le tnbreuse des Cimmriens les ombres errantes des
morts. Il y est venu sur le conseil de la magicienne Circ, pour
demander  l'ombre du devin Tirsias par quel moyen il lui sera donn
enfin de retourner dans Ithaque. Car le vieux chef, qui a vu les
Cicones, les Lotophages, les Cyclopes, les Lestrygons, les Sirnes, et
qui a partag la couche des desses et des magiciennes, est dvor du
dsir de revoir enfin son le, sa femme et son fils.

Tirsias, qui errait parmi les morts, son bton augural  la main, tait
un personnage extraordinaire; et l'on comprend qu'Ulysse soit all le
consulter jusque dans l'le des Cimmriens. Tirsias n'a point, il est
vrai, dans l'Odysse, une physionomie bien distincte. Il ressemble, dans
ce pome, aux magiciens des Mille et une Nuits et  tous les sorciers de
nos contes populaires. Mais il tait fameux parmi les vieux Hellnes
comme Merlin l'Enchanteur chez les Bretons, et, ds que l'imagination
des Grecs se dlia au sortir de l'enfance, les potes contrent mille
merveilles de l'antique devin. A les en croire, devenu femme pour avoir
spar de sa baguette deux serpents unis, il reprit ensuite sa premire
forme; mais le souvenir de sa mtamorphose lui donnait une exprience
singulire sur des points dlicats. Aveugle, il comprenait le langage
des oiseaux et voyait les choses futures. Il vcut, plein de sagesse,
sept ges d'hommes, malheureux infiniment de vivre et de savoir. Sa
tristesse s'exhala un jour en une plainte sublime:

"O Zeus, pre et roi, s'cria le vieux devin, pourquoi ne m'as-tu pas
donn une vie plus courte et ma part de l'ignorance humaine? Ce n'est
pas par bienveillance que tu as prolong ma vie jusqu'au terme de sept
gnrations mortelles."

Afin de le rendre plus tragique, les potes nous montrent Tirsias
gardant chez les morts sa science qui lui tait amre. Il va sans dire
qu'on ne trouve pas trace dans le Nkyia d'une mlancolie si profonde.
Le trs vieil ade qui a invent la plus grande partie du Livre XI ne
s'inquitait pas plus que ma Mre l'Oie des tristesses qui accompagnent
la mditation et la connaissance.

Il avait cette ide que les morts sont bien morts. "Hlas! dit Achille,
il est dans la demeure de Hads des mes et des fantmes, mais ils sont
privs de sentiment." Telle tait la croyance trs simple de ces temps
hroques. Pour notre chanteur errant, Tirsias, tout devin qu'il tait
sur la terre, partage sous la terre l'insensibilit commune  tous les
morts. Il ne voit ni n'entend.

Mais Ulysse, instruit par la magicienne Circ dans l'art de la
ncromancie, connait le moyen de rendre aux ombres, du moins pour un
moment, la force de penser et de parler. Il sait que les morts se
raniment en buvant du sang chaud.

C'est pourquoi il gorge des brebis au bord de la fosse qu'il a creuse.
Aussitt les mes montent en essaim de l'rbe. Jeunes femmes,
adolescents, vieillards ayant beaucoup endur et tendres vierges au
coeur plein d'un deuil rcent, et ceux-l, en grand nombre, que pera la
lance d'airain, guerriers tus dans les combats, portant leurs armes
ensanglantes, ils se pressaient autour de la fosse avec une immense
clameur.

Et Ulysse, qui avait vu par les mers tant de spectacles  faire dresser
les cheveux sur la tte, eut peur. Il cartait avec son pe ces ombres
qui, comme une nue de mouches, volaient autour des brebis gorges et
du sang des victimes. Reconnaissant sa mre dans l'essaim des mes, il
la chassa comme les autres. Car il voulait que le devin Tirsias bt le
premier. Il aimait sa mre, mais il tait press de se faire dire la
bonne aventure. Au reste, si l'on songe que l'homride suivait de trs
prs quelque conte populaire, on ne sera surpris, pour peu qu'on ait
l'habitude du folk-lore, ni de la gaucherie nave du conteur ni de la
duret du hros. Pourtant, ce n'est pas Tirsias qui parle le premier.
C'est Elpnor. Il parle sans avoir bu de sang. Et l'on peut croire qu'il
a t introduit dans cette scne d'vocation par quelque nouvel ade peu
soucieux d'observer les rites de la vieille ncromancie.

Mais il faut considrer aussi que la situation d'Elpnor est
particulire. Il n'a pas encore sa place dans les demeures de Hads. Il
est de ces morts qui, n'ayant point t ensevelis, errent misrablement
autour des habitations et reviennent demander, la nuit,  ceux qu'ils
ont laisss en ce monde, un peu de terre pour couvrir leur malheureux
corps. C'est une me en peine. Il avait accompagn Ulysse dans ses
voyages, et il tait encore auprs de lui dans l'le d'Ea. Se trouvant
la nuit sur le toit plat de la maison de Circ, il en tomba par mgarde,
et il se rompit le cou dans sa chute. On ne le regretta point parce que
c'tait un maladroit et un ivrogne. Ulysse, qui avait laiss son
compagnon sur la place o il tait tomb, fut trs tonn de le voir
chez les Cimmriens; il lui en tmoigna sa surprise.

"Comment, lui dit-il, cheminant  pied sous terre, es-tu arriv plus
vite que moi avec mon vaisseau?"

Aristarque tenait cette question pour inepte. M. Alexis Pierron, diteur
d'Homre, affirme qu'elle est nave, mais non point inepte. Elle tait
peut-tre embarrassante, car Elpnor n'y rpondit point. Il supplia en
gmissant Ulysse de lui accorder les honneurs de la spulture:

"Quand tu retourneras  l'le d'Ea, ne me laisse point non pleur et non
enseveli; mais brle-moi avec mes armes, et lve-moi un tertre au bord
de la blanche mer, et plante sur ce tertre la rame avec laquelle,
vivant, je ramais parmi mes compagnons."

Telle est la plainte qu'exhale aux pieds d'Ulysse l'ombre d'Elpnor.
Tant qu'il n'est point enseveli, Elpnor, qui n'a plus de place sur la
terre, n'a pas encore de place chez Hads. Il erre lamentablement entre
les vivants et les morts. C'est peut-tre pourquoi il parle sans avoir
bu le sang. Mais je crois plutt  une interpolation. Cette Nkyia est
rapice comme une tapisserie de l'histoire d'Alexandre, pendue sur le
pignon d'une maison de Bruges, aux jours de fte, pendant quatre cents
ans. Elle est ainsi trs plaisante et trs vnrable.

La premire ombre que le hros laisse approcher de la fosse, pour
qu'elle boive le sang et y retrouve la force de sentir et de parler, est
le devin Tirsias qui, aussitt qu'il a bu, rcite une prdiction dont
le commencement a trait aux voyages du hros, mais dont la dernire
partie, sans doute tire de quelque chanson trs antique, se rapporte 
des traditions bizarres et puriles, tout  fait trangres  l'Odysse
et de tout point contraires  l'esprit mme du pome. Car l'ingnieux
Ulysse, cher  la vierge Athn, y est vou  la destine des impies et
des maudits, promis au chtiment des Can et des Ahasverus. Et si le
devin laisse entrevoir la rmission finale, les menaces qu'il profre,
s'accordant d'ailleurs avec des lgendes qui nous ont t conserves,
donnent le caractre d'un rprouv au hros dont les contes homriques
ont fait le type du parfait Hellne. Ici l'on a cousu  la vieille
encore et plus sombre.

Aprs avoir entendu cette prophtie, Ulysse veut interroger, sans tarder
davantage, l'ombre de sa mre, et il semble, d'aprs une question qu'il
fait  Tirsias, que, s'il n'a pas appel encore la morte bien-aime,
c'est qu'il ne savait pas comment s'y prendre. Dans ce cas, nous avons
accus faussement d'insensibilit le rude roi pirate, si admir des
matelots et des pcheurs hellnes, qui erra longtemps sur la mer
strile. Mais nous avons vu qu'instruit en ncromancie par la magicienne
Circ, il avait voqu sa mre sans mme le vouloir, et nous croirons
plutt qu'il trompa Tirsias. Il tait menteur et la desse qui l'aimait
lui dit un jour: "Je t'aime parce que tu mens bien." Son ignorance en
effet semble inconcevable aprs les leons de Circ qui lui avait rvl
l'art des vocations. Et nous venons de voir qu'il avait trs bien
retenu les prceptes de la magicienne. Ou simplement y a-t-il encore 
cet endroit une reprise  la tapisserie.

Tout est obscur dans cette merveilleuse posie d'enfants peureux. Mais
l'obscurit mme y est un charme et un sujet d'merveillement. Et quand
la mre vnrable d'Ulysse, la vieille Anticle, boit le sang noir et
parle  son fils, nous sommes saisis d'une motion large et profonde, et
pntrs d'un tel sentiment de beaut qu'il nous faut reconnatre que le
gnie hellnique eut, ds l'enfance, l'instinct de l'harmonie et connut
cette sorte de vrit qui passe la vrit scientifique et dont, seuls au
monde, les potes et les artistes sont les rvlateurs.

"Mon enfant, comment es-tu venu vivant dans la nuit sans lumire? car il
est difficile aux vivants de voir ces choses.

" ... Celle qui est habile  l'arc ne m'a pas tue de ses flches, ni
une de ces maladies ne m'est survenue, qui enlve la vie aux membres par
une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le souvenir de
ta tendresse m'ont t la douce vie."

"Elle dit. Son fils voulut la presser dans ses bras. Trois fois il
s'lana, le coeur ardent  la saisir; trois fois, elle s'vanouit dans
ses mains, semblable  une ombre et  un songe.

"Alors, le coeur dchir par une douleur aigu, il lui dit:

"Ma mre, pourquoi ne m'attends-tu pas, quand je veux t'embrasser, afin
que chez Hads, dans les chers bras l'un de l'autre, nous puissions nous
rassasier de nos tristes pleurs?"

"Et la vnrable mre rpondit:

"Hlas! mon enfant, tel est l'tat des hommes quand ils sont morts: les
nerfs sont privs de chair et d'os, la force du feu les consume aussitt
que 'esprit abandonne les os blancs, et l'me, comme un songe, flotte,
envole ..."

Paroles infiniment douces et toutes trempes du lait de la tendresse
humaine! Elles ont t trouves par un trs vieux chanteur qui vivait au
bord de la mer "violette", dans un temps o les hommes n'avaient pas
encore appris  monter  cheval ni  faire bouillir les viandes. Ce
chanteur n'avait jamais vu de figures peintes ni sculptes; les seuls
autels des dieux qu'il connt taient des stles grossires dans un bois
sacr. Il tait sans cesse occup du soin de pourvoir  sa subsistance.
Parmi des hommes qui ne pensaient qu' manger et  faire la guerre pour
voler des femmes et des trpieds d'airain, il menait une vie plus
misrable que celle d'un mntrier de quelque village d'Auvergne.
Pourtant, il trouva en son me rude et neuve des accents qui retentiront
 tout jamais dans les coeurs gnreux:

"Mon enfant, celle qui est habile  l'arc ne m'a pas tue de ses
flches, ni une de ces maladies ne m'est survenue, qui enlve la vie aux
membres par une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le
souvenir de ta tendresse m'on t la douce vie."

Ainsi le vieux joueur de phorminx exprima la douleur harmonieuse et se
montra dj Hellne par le sentiment de la beaut, qui est la seule
chose humaine qui ne trompe pas, car elle seule est de l'homme et toute
de l'homme.

Je ferme le vieux recueil des ades ioniens et j'ouvre le fentre de la
chambre rustique. Je revois dans la nuit la baie des Trpasss. Tout 
l'heure, j'tais avec l'antique Ulysse, et j'avais  peine chang de
monde. Il n'y a pas loin, pour le sentiment, de la Nkyia de l'homride
aux gwerz des bardes de Breiz-Izel. Toutes les vieilles croyances se
ressemblent par leur simplicit. Ces lgendes immmoriales des trpasss
sont restes peu chrtiennes dans la chrtienne Bretagne. La croyance 
la vie future y est aussi obscure et flottante que dans l'pope
homrique. Pour l'Armoricain comme pour l'Hellne primitif, les morts
tranent languissamment un reste d'existence. Les deux races croient
galement que, si les corps ne sont pas rendus  la terre maternelle,
les ombres de ces corps errent en se lamentant et supplient qu'on leur
donne la spulture. L'ombre d'Elpnor demande un tombeau  Ulysse; les
naufrags de l'Iroise viennent frapper avec leurs ossements les portes
des pcheurs. Dans le monde celtique comme dans le monde hellnique, les
morts ont une terre  eux, spare de la ntre par l'Ocan, une le
brumeuse qu'ils habitent en foule. L, l'le des Cimmriens; ici, plus
rapproche du rivage, l'le sainte des Sept-Sommeils. Les tombes
revtent la mme forme dans la Grce hroque et chez les Celtes (1).

Que dis-je? j'ai vu  Carnac le tombeau d'Elpnor. Seulement la rame y
manquait, et les archologues, en le fouillant, ont enlev les armes et
les os qui dormaient: c'est le tertre Saint-Michel, qui s'lve sur le
rivage, "au bord de la blanche mer".

Mais l'htesse vient m'annoncer que le souper est servi. L'omelette
dore brille sur la table, et l'odeur du mouton parfum de thym emplit
la chambre. Je laisse l mon Homre et mes rveries. N'allez pas croire
au moins que les Celtes taient des Plasges et qu'on parlait grec 
Quimper comme  Mycnes.

(1) Dans son livre si mthodique et si profond sur "la religion des
gaulois", M. Alexandre Bertrand a solidement tabli, ce semble, que les
peuples  dolmens n'taient point des celtes. Mais il ne saurait tre
question ici d'ethnographie. On s'y contente d'une vue trs gnrale du
culte des morts sur la terre de Bretagne, o plusieurs races humaines se
sont superposes. Et c'est encore M. Alexandre Bertrand qui fait  ce
sujet une remarque judicieuse: "Les religions recueillent, dans le cours
de leur dveloppement, des lments nouveaux qui les rajeunissent et les
transforment, mais sans qu'elles se dbarrassent jamais compltement de
leur pass ... "Ces observations trouvent particulirement leur
application dans les pays dont la population, comme en Gaule, se compose
de plusieurs couches successives et diverses de conqurants et
d'immigrants, de complexion religieuse diffrente, ayant eu chacun leurs
divinits particulires qu'ils ont d tenter d'introduire dans le culte
national, ou  ce dfaut, qu'ils ont d conserver  titre de culte
familial ou de tribu." (Loc.cit., p. 215).

De Carnac (Morbihan), le 4 aot.

Du haut du tertre funraire, consacr  saint Michel, on dcouvre deux
plaines mornes, dont l'une est la terre et l'autre la mer. Au couchant,
l'Ocan s'tend jusqu' l'arc azur de l'horizon. A gauche, fuient les
noirs rivages de Locmariaker, o dort, depuis des sicles innombrables,
un chef barbare sous une chambre informe fait de quartiers de roche, et
plus loin s'efface dans la brume la pointe de Saint-Gildas, o Ablard
fut menac de mort par des moines ignorants, qui hassaient la musique
et la philosophie. A droite, la lugubre presqu'le de Quiberon s'avance
dans la mer que, vers le large, Belle-Ile barre comme un grand
brise-lames.

Mais, en tournant sur vous-mme de manire  mettre Quiberon  votre
gauche, vous voyez la lande s'tendre jusqu'aux bois de pins qui tracent
au bord du ciel leurs lignes d'un bleu sombre; sur cette plaine, que la
bruyre colore d'un rose triste, passe la grande ombre des nuages. C'est
Carnac, le Lieu-des-Pierres.

Une arme de menhirs s'y tient en ordre rgulier. Devant vous se
dressent les alignements du Menec; vous apercevez plus  droite ceux de
Kermario. Un pli de terrain vous cache de ce ct les pierres de
Kerlescan. Deux mille de ces gants informes sont encore ou debout ou
couchs  leur rang. On croit qu'il y en avait autrefois plus de dix
mille.

Quels bras les ont plants dans la lande? On ne sait. On ignore leur ge
et leur destination. Ils semblent, dans leur majest grossire, garder
le muet souvenir de races depuis longtemps teintes, et ils ont je ne
sais quoi de funbre, qui fait songer  des hommes trs rudes,  des
chefs de tribus sauvages qui dorment sous leur poids norme. Pourtant,
en fouillant la terre sous ces menhirs, on n'y a rien trouv qui rvlt
des spultures.

M. de Mortillet croit que ces alignements sont les archives d'un peuple
qui vivait sur cette terre avant la venue des tribus celtiques et qui
plantait une pierre en commmoration de chaque fait dont il voulait
garder le souvenir; en sorte que la lande de Carnac serait un livre o
ces hommes crivaient en quartiers de rocs les guerres, les alliances,
les grandes chasses, les navigations sur des troncs d'arbres creuss, et
les gnalogies des chefs.

Les habitants de Carnac attribuent  ces pierres une origine trs
diffrente et beaucoup plus merveilleuse. Ils content qu'un jour saint
Cornly fut poursuivi dans la lande par une arme de paens. Les paens,
comme on sait, taient des gants. Le serviteur de Dieu courut jusqu'au
rivage, dans l'espoir de s'embarquer pour fuir un si grand pril. Mais,
ne trouvant point de bateau, il se tourna vers les mcrants, et,
tendant les mains vers eux, il les changea en pierres. Aujourd'hui
encore, on appelle ces pierres "les soldats de saint Cornly".

Depuis qu'il n'est plus de gants idoltres, saint Cornly s'adonne
spcialement  la protection des btes  cornes.

Ce saint Cornly est trs original, et je regrette bien de n'avoir pas
consult,  son sujet, ce bon chanoine Trvoux qui tudiait avec tant de
candeur les saints de Bretagne: il m'en aurait cont des merveilles. Que
ce saint Cornly ne soit autre que le pape saint Corneille, qui reut
l'anneau du pcheur en l'an 251 et fut assailli dans la chaise de saint
Pierre par de nombreuses tribulations, les hagiographes le disent, et je
suis sr que M. Trvoux le croyait. M. Trvoux croyait tout, et cette
heureuse disposition se lisait sur son visage. C'tait un homme de bonne
volont; c'est pourquoi il eut la paix sur la terre. J'espre qu'il l'a
prsentement dans le ciel. Il est doux de croire que saint Cornly est
prcisment le pape Corneille; mais il faut reconnatre qu'en Bretagne
il est devenu trs Breton. Il a pris l'esprit et les moeurs des paysans
de Carnac, qui l'ont choisi pour leur patron et leur intercesseur auprs
de Dieu. Il a oubli le farouche Novatien qui troubla si cruellement son
pontificat. Je l'ai vu tantt sur une des portes de son glise
paroissiale. Il y est sculpt et peint, dans ses habits pontificaux,
entre deux boeufs qui tournent vers lui leur mufle obissant. C'est un
saint tout  fait appropri  un pays de pturages. Sa fte tombe le 13
septembre, et, ce que n'eut point dit M. Trvoux, cette date concidant
avec l'quinoxe d'automne, la fte du saint a d se substituer  quelque
ferie agricole des paens. Il n'est pas douteux que le nom mme de
saint Cornly n'ait prdestin e saint de Carnac  remplacer l'antique
divinit tutlaire des btes  cornes. Je regrette de ne pouvoir rester
 Carnac jusqu' ce jour-l. Car c'est un beau pardon. Des plerins y
viennent de toute la Bretagne pour baiser dvotement les os du saint
renferms dans un chef d'or tout brillant de pierreries. Puis, le
chapeau sous le bras et le chapelet  la main, ils se rendent en
procession  la fontaine qui lve prs de l'glise, sur quatre arches,
son pyramidion surmont d'une boule et d'une croix. L, s'tant
agenouills, ils gotent l'eau que des mendiants leur prsentent dans
une cruche, en mouillant leur visage et leurs mains, qu'ils lvent
ensuite au-dessus de leur tte, et, ayant accompli ces rites antiques,
ils retournent  l'glise pour dposer leur offrande devant le
protecteur des bestiaux.

On rpand aussi l'eau de cette fontaine sur la tte des boeufs qui ont
t guris par l'intercession de saint Cornly. Ce saint est  ce point
favorable aux troupeaux, qu'on lui amne parfois, la nuit, des boeufs en
procession. Comme le dieu rustique dont il a pris la place, il reoit
des victimes; on lui offre des vaches, mais on ne les immole pas. Elles
sont vendues au profit de l'glise. La fabrique vend aussi les attaches
qui ont servi  conduire les victimes  l'autel; et c'est une croyance
que les bestiaux mis  l'attache avec ces cordes ne prissent point de
maladie. Aussi bien fallait-il  ces bouviers avares et pauvres un
vtrinaire cleste.

Le tumulus sur lequel vous tes mont offre un autre tmoignage de la
pit bretonne. Les aptres d'Armorique ont sanctifi ce tertre en
levant sur le fate une chapelle  saint Michel-Archange, qui lance et
retint la foudre et se plat sur les hauts lieux. Les femmes de marins
viennent dans cette chapelle prier l'archange de prserver leur mari du
pril de la mer. Chaque anne, dans la nuit du 23 juin, les gars du pays
y allument, en poussant des cris de joie, le feu de la Saint-Jean,
auquel d'autres feux rpondent de toutes les hauteurs voisines. Et il
est croyable que cette coutume remonte  une fabuleuse antiquit.

Ces petites buttes, visibles  vos pieds maintenant que le soleil, dj
bas, en prolonge les ombres, ce sont les Bossenno, bosses semes entre
les pierres de l'Ocan. On raconte qu'elles recouvrent un monastre de
moines rouges. Il s'y commit, dit-on, de telles abominations que le ciel
et la terre ne purent les souffrir. Le moustier prit en une nuit,
dvor par les flammes.

Encore aujourd'hui, le lieu o sont ensevelis les moines rouges est mal
fam. Dans l'ombre du soir, des flammes s'allument sur les buttes, et
l'on entend des voix qui parlent une langue inconnue aux chrtiens. On a
fouill les Bossenno. Un archologue anglais, M. Milne, y a port la
pioche, et il a dcouvert, en effet, des murs portant encore des traces
d'incendie. Mais ce ne sont pas les murs d'un monastre. Les Bossenno
recouvrent une villa gallo-romaine qui tait tablie l, au bout du
monde connu, avec ses murs de pierre et de brique, ses chambres peintes
de vives couleurs, sa mtairie, ses bains et son temple, telle enfin que
Columelle dcrit une villa romaine. L'art de Pompi se retrouve sur ces
enduits de stuc, o sont traces des grecques et des guirlandes, et sur
ces caissons incrusts de coquillages.

Aux premiers sicles de l're chrtienne, les Latins, comme aujourd'hui
les Anglais, transportaient leur civilisation sur tous les points du
monde connu. Ils portaient avec eux leurs lares et leurs pnates. On a
trouv dans le sacellum de la villa les figurines de terre cuite qui y
avaient t mises par des mains pieuses. Ce sont des Vnus Anadyomnes
et des Desses Mres. Celles-ci, vtues d'une longue tunique, assis dans
un grand fauteuil d'osier et tenant un petit enfant entre leurs bras,
ressemblent beaucoup aux Saintes-Vierges de l'art chrtien. Celles de
Carnac ont t portes, loin du village, dans une cabane qui sert de
muse. D'autres, de mme style, ont eu ailleurs une tout autre fortune.
Elles ont t prises pour des images de Marie, et, tenues pour
miraculeuses, ont attir des plerins dans le sanctuaire o on les avait
dposes au sortir de terre.

Voil tout ce que, du haut du tertre Saint-Michel, nous pouvons
dcouvrir de choses dans l'espace et le temps. Ce tertre a t fait de
main d'homme, il est form de pierres amonceles et de vase marine. M.
Ren Galles, en le creusant, a dcouvert le dolmen sous lequel un chef
avait sa spulture. On a vu ses os  demi dvors par la flamme du
bcher, ses armes de jaspe et de bibriolite et ses colliers de jaspe
rouge. On croit, d'aprs certains indices, qu'il a, sous cette montagne,
un compagnon de mort dont la poussire demeure encore inviole. Ainsi
Achille voulut que ses cendres fussent mles  celles de Patrocle sous
le mme tertre funraire. L'ombre de Patrocle tait venue elle-mme l'en
prier, la nuit, pendant son sommeil. Elle lui avait dit: "Je te
demanderai, ne l'oublie pas, que mes os ne soient pas spars des tiens,
Achille. Nous avons t nourris ensemble dans ta maison ... Que nos os
soient renferms dans la mme urne d'or." C'est pourquoi Achille ordonna
de ne faire d'abord pour son ami qu'un tertre bas.

"Quand je serai mort, ajouta-t-il, levez  lui et  moi une haute et
large tombe, vous qui me survivrez."

La tombe, dont nous foulons les herbes sales par l'embrun, est large et
haute comme celle d'Achille et de Patrocle. Les guerriers qui y reposent
tendus, avec leurs armes, furent sans doute des chefs illustres parmi
les peuples. Mais un Homre n'a pas dit leur nom.

A la place o nous sommes, sans doute, une vierge barbare, plus blanche
que Polyxne, fut gorge comme la fille de Priam. Et son me indigne
s'enfuit sous le ciel bas, entre la lande et l'Ocan.

Sainte-Anne-d'Auray, 28 juillet.

C'tait le jour du Pardon. On sait qu'on appelle pardon, en Bretagne, la
fte paroissiale d'une glise ou d'une chapelle. Les plerins qui s'y
rendent y gagnent des indulgences, moyennant certaines pratiques pieuses
et quelques dons au saint ou  la sainte. Dans leur seigneurie, les
saints de Bretagne ont gard la simplicit rustique. Ils acceptent des
dons en nature. Encore faut-il leur payer la redevance selon l'usage et
la coutume. Notre-Dame de Relec ne veut que des poules blanches. Sainte
Anne, sa mre, n'a point cette dlicatesse: elle reoit tous les
prsents, et sa couronne est faite des joyaux des dames de Lorient et de
Quimper.

Il y a une petite lieue de la gare  Sainte-Anne. Le chemin qui, 
travers la lande, conduit au village, tait, quand nous le prmes,
couvert de plerins. Les coiffes blanches des paysannes brillaient au
soleil, comme des ailes d'oiseaux de mer. Les hommes en veste brune, et
coiffs du large chapeau d'o pend un ruban noir, allaient en silence,
appuys sur leur bton de cornouiller. Et tout le long du chemin
s'tendait une double haie de mendiants.

Les uns, vieillards aveugles, blancs et chevelus, la main pose sur la
tte d'un enfant, semblaient, dans leur majest lamentable, les derniers
bardes. Plus avant, une femme levait en gmissant, sur le ciel bleu qui
couvrait la lande, un bras si mutil, si dpouill de chair, si
dchiquet et si trangement termin par une main o ne restait plus que
deux doigts, qu'on et dit un bois de cerf tremp dans le sang des
chiens dcousus. Ailleurs se dressait une grande forme humaine termine
par une masse de chair sanguinolente et tumfie qu'on ne reconnaissait
pour un visage que parce qu'elle en occupait la place. Puis c'taient
cte  cte, et appuys les uns sur les autres, des innocents qui se
ressemblaient par le vide du regard, par l'immobilit du sourire, par un
perptuel tremblement de tout le corps, et aussi par un air de famille;
car ils taient frres et soeurs, et peut-tre, appuys les uns aux
autres, le sentaient-ils confusment. L'un d'eux, grand jeune homme  la
barbe boucle, vtu d'une robe de femme, ouvrait tout grands des yeux
bleus qui faisaient peur; on sentait que toutes les images de l'univers
n'y entraient que pour s'y perdre. Et l, debout dans sa robe grise, de
forme antique, plus trange que ridicule, il avait l'air d'une statue
taille par un vieil imagier et qu'une puissance tnbreuse animait,
comme cela est cont dans les vieux contes. Ces mendiants sont une des
beauts de la Bretagne, une des harmonies de la lande et du rocher.

Le chemin, sillonn de plerins et bord de pauvres, aboutit  la grande
place sur laquelle s'lve l'glise de Sainte-Anne. Une foule rustique
l'emplit. Toutes les paroisses du Morbihan sont l, et celles des les
patriarcales d'Houat et d'Hoedic. Des plerins sont venus en grand
nombre du pays de Trguier, du Lonnois et de la Cornouaille. Les hommes
ont attach au chapeau des brins d'ajonc et de bruyre. Mais c'en est
fait du vieux costume celtique, et le paysan ne porte plus les braies
sculaires, le bragonbras bouffant. Ils ont tous, mme ceux du
Finistre, un pantalon noir comme le snateur Soubigou. Les femmes,
heureusement, ont gard la coiffure nationale. Leurs coiffes blanches,
tantt releves en coquille sur le haut de la tte, tantt pendantes sur
les paules, mettent dans les assembles une grce trs douce, profonde
et triste. La grande cornette des Vannetaises, le bguin empes des
femmes d'Auray, le serre-tte austre qui cache les cheveux des filles
de Quimperl, le bonnet aux ailes souleves de celles du Pont-Aven, la
coiffe de dentelle de Rosporden, le diadme de drap d'or et de pourpre
de Pont-l'Abb, les barbes, tendues comme des voiles, de Saint-Thegonec,
le bavolet de Landerneau, toutes ces coiffures portes depuis tant de
sicles chargent ces ttes nouvelles de toute la mlancolie du pass.
Sur ces visages fltris en quelques annes, et courbs sur cette dure
terre qui les recouvrira bientt, la coiffe des aeules garde sa forme
immuable. Passant des mres aux filles, elle enseigne que les
gnrations succdent aux gnrations et qu'en la race seule est la
suite et la dure. Ainsi le pli d'un morceau de toile nous donne l'ide
d'un temps beaucoup plus long que celui de l'existence humaine.

Vtues de noir, les joues, le cou voils, les femmes du Morbihan ont
l'air de religieuses. Leur plus grande beaut est dans leur douceur.
Assises sur leurs talons, dans l'attitude qui leur est habituelle, elles
ont une grce paisible et lourde assez touchante. Coiffes et vtues
comme elles, leurs fillettes sont charmantes, sans doute parce que
l'austrit du costume rend plus sensible la fracheur riante de
l'enfance. Il n'y a rien de joli comme ces petites bguines de sept ou
huit ans. Entre elles, volontiers, elles s'amusent  lutter sur l'herbe.
C'est l'instinct de la race qui les pousse; car on sait qu'elles sont
filles de vaillants lutteurs.

L'glise de Sainte-Anne est toute neuve et d'une richesse que le temps
n'a pas encore teinte. M. de Perthes, l'architecte, est peut-tre un
habile homme. Mais le temps a seul le secret des profondes harmonies. La
place sur laquelle elle s'lve est borde de petites boutiques o les
femmes vont acheter des mdailles, des chapelets, des cierges, des
livres de cantiques en breton et en franais, et des images d'pinal.

Je n'ai pas vu passer la procession. Je ne sais si elle a gard le
caractre de foi nave qu'elle avait jadis. J'ai aperu les bannires;
elles m'ont paru trop neuves et trop belles.

Autrefois, on voyait dans cette procession des marins portant les dbris
du navire sur lequel ils avaient t sauvs du naufrage, des
convalescents tranant le linceul prpar pour eux et maintenant
inutile, des hommes chapps  l'incendie et tenant  la main la corde
ou l'chelle de leur salut. On y remarquait surtout les matelots
d'Arzon. C'taient les descendants des quarante-deux marins qui, dans la
guerre de Hollande, en 1673, se vourent  sainte Anne et furent
prservs des canons de Ruyter. Prcds de la croix d'argent de leur
paroisse, ils marchaient, soutenant de leurs paules le modle d'un
vaisseau de soixante-quatorze, pavois de tous ses pavillons, et ils
chantaient une complainte dont voici quelques couplets:

    Nous avons t de bande
    Quarante et deux Arzonnois
    A la guerre de Hollande,
    Pour le plus grand de nos rois.
    . . . . . . . . . . . . . . . .

    Ce fut de juin le septime
    Mil six cent septante et trois,
    Que le combat fut extrme
    De nous et de Hollandois.

    Les boulets comme la grle
    Passaient parmi nos vaisseaux,
    Brisant mts, cordages, voile,
    Et mettant tout en lambeaux.

    La merveille est toute sre
    Que pas un homme d'Arzon
    Ne reut la moindre injure
    Du mousquet ni du canon.

    Un d'Arzon changeant de place,
    Un boulet vint  passer,
    Brisant de celui la face
    Qui venait de s'y placer.

    L'Arzonnois, la sauvant belle,
    Eut l'paule et les deux yeux
    Tout couverts de la cervelle
    De ce pauvre malheureux.

    De Jsus la sainte aeule,
    Par un bienfait singulier,
    Nous connaissons que vous seule
    Nous gardiez en ce danger.


Ce n'est pas l proprement une posie populaire; ces vers sont l'oeuvre
de quelque bon recteur qui savait le franais dans les rgles. Ils se
chantent sur un vieil air triste  pleurer.

Il y a en face de l'glise un double escalier d'un assez beau style.
C'est une imitation de la Scala santa de Rome dont les degrs sont toute
l'anne recouverts d'un tablier de bois. L'escalier d'Auray, comme
l'autre, ne se monte qu' genoux. On gagne neuf annes d'indulgences
pour chacune des marches ainsi gravies. Je vis une centaine de femmes
occupes  cet exercice salutaire. Mais je dois dire que, pour la
plupart, elles trichaient. Je les voyais fort bien poser le pied sur les
degrs. La chair est faible. D'ailleurs, l'ide de tromper saint Pierre
doit venir trs naturellement  l'esprit d'une femme.

Cet escalier est de style Louis XIII, ainsi que le clotre adoss 
l'glise. Le culte de sainte Anne d'Auray ne remonte pas plus haut que
le XVIIe sicle. L'origine en est due aux visions d'un pauvre fermier de
Keranna, nomm Yves Nicolazic.

Ce brave homme avait des hallucinations de l'oeil et de l'oue. Parfois,
il voyait un cierge allum et, quand il revenait la nuit  la maison, le
flambeau marchait  son ct, sans que le vent agitt la flamme. Par un
soir d't, comme il menait ses boeufs boire  a fontaine, il vit un
belle dame, vtue d'une robe d'une clatante blancheur. Cette dame
revint plusieurs fois le visiter dans sa maison et dans sa grange.

Un jour, elle lui dit:

"Yves Nicolazic, ne craignez point: je suis Anne, mre de Marie. Dites 
votre recteur que, dans la pice appele le Bocenno, il y a eu
autrefois, mme avant qu'il y et aucun village, une chapelle ddie en
mon nom. C'tait la premire de tout le pays, et il y a neuf cent
vingt-quatre ans et six mois qu'elle a t ruine. Je dsire qu'elle
soit rebtie au plus tt et que vous en preniez soin. Dieu veut que j'y
sois honore."

Les visions du fermier Nicolazic n'ont rien de singulier. Avant lui
Jeanne d'Arc, aprs lui le marchal-ferrant de Salon, qui fut conduit 
Louis XIV, et plus rcemment le laboureur Martin de Gallardon eurent des
hallucinations semblables et reurent d'un personnage cleste une
mission particulire. Comme Jeanne, comme le marchal-ferrant, comme
Martin, le fermier de Keranna rsista d'abord  la voix du ciel,
allguant sa faiblesse, son ignorance, la grandeur de la tche. Mais la
dame de la fontaine insista; sa parole devint plus imprieuse. Les
prodiges se multiplirent. Il y eut des lueurs soudaines, des pluies
d'toiles. Quand on tudie d'un peu plus prs les hallucins qui crurent
avoir une mission, on est frapp de la similitude, je dirais mme de
l'identit de leur tat psychique et des actes qui en rsultrent.
Nicolazic, obsd par une ide fixe, alla trouver le recteur de
Pluneret, qui le reut fort mal et le renvoya rudement  son seigle et 
ses btes. Le visionnaire ne se laissa pas dcourager et il finit par
triompher de tous les obstacles. Ce Nicolazic tait un homme simple, ne
sachant ni lire ni crire et ne parlant que le breton.

Il est aussi impossible de douter de sa sincrit que de celle de Jeanne
d'Arc, du marchal de Salon et de Martin de Gallardon. Mais il est
probable qu'il fut aid dans son entreprise par des gens habiles et
aviss. Je n'ai pas eu le loisir d'tudier son histoire d'aprs les
textes originaux, et je ne la connais que par des hagiographes modernes,
dont la manire difiante et bate exclut toute critique. Mais il me
semble bien voir que le pauvre homme tait conduit  son insu par M. de
Kerlogen. Ce seigneur avait dj donn le terrain sur lequel devait
s'lever la chapelle. On devin l'intrt qui poussait alors les
catholiques bretons  susciter des voyants et  faire clater des
prodiges. Les progrs de la rforme les avaient effrays et leurs
craintes taient vives encore. On tait en 1625. En ce moment mme,
Soubise, qui avait reu de l'arme calviniste de la Rochelle le
commandement du Poitou, de la Bretagne et de l'Anjou, reprenait les
armes et capturait une escadre royale  l'embouchure du Blavet. Il
fallait ranimer la vieille foi, frapper un grand coup. Les visions du
bon Nicolazic avaient clat  propos. On en profita.

Nous disions tout  l'heure que les voyants qui reoivent mission d'un
ange ou d'un saint procdent tous exactement de mme. Tous donnent un
signe. Jeanne, quand on l'arma, envoya chercher  Notre-Dame de Fierbois
une pe marque de cinq croix qui s'y trouvait effectivement. Et l'on
conta depuis que cette arme tait scelle dans le mur de l'glise.

Yves Nicolazic apporta, lui aussi, un signe de ce genre. Conduit par un
cierge que tenait une mai invisible, le bonhomme descendit dans un
foss, gratta la terre et en tira une statue de bois reprsentant sainte
Anne. Le lieu o cette image fut trouve se nommait Ker-Anna, et il est
possible, comme le nom semble l'indiquer, que ce fut l'emplacement d'une
chapelle consacre  la mre de la Vierge. Mais que cette chapelle et
t ruine depuis neuf cent ving-quatre ans et six mois, comme le disait
la dame blanche, c'est ce qu'il n'est pas possible de croire. Au VIIe
sicle, ni sainte Anne ni sa fille n'avaient de sanctuaires ni d'images.
Et, si cette dame blanche tait sainte Anne elle-mme, il faut bien
admettre que sainte Anne ignorait sa propre iconographie. Cette
difficult n'embarrasse pas les Bretons que je vois au Pardon.

Sainte Anne tant glorifie dans Auray et dont l'image porte cette
couronne ferme que l'art religieux n'avait pose jusqu'ici que sur le
front de Marie, saine Anne n'a pas de lgende. L'vangile ne la nomme
mme pas. Saint piphane, le premier, je crois, parle de sa longue
strilit qui pesait sur elle comme une opprobre. A la fte des
Tabernacles, le prtre rejeta son offrande. Elle se cachait dans sa
maison de Nazareth quand, dj sur le retour, elle enfanta Marie.

Les plerins d'Auray chantent, sur l'air d'Amaryllis, vous tes blanche,
un cantique dans lequel Anne demande en ces termes un enfant au ciel:

    --Mon Dieu, mon tout que j'aime et que j'adore,
    Ayez piti de ma strilit!
    Depuis vingt ans elle me dshonore,
    Couronnez-la par la fcondit.
    Je vous promets, grand Dieu, plus de coeur que de bouche,
    De vous offrir le fruit de notre couche.

    Je n'ose plus hanter aucune amie.
    Je ne reois que mpris et qu'affront.
    Otez, Seigneur, la tache d'infamie.
    Que fait monter la honte sur mon front,
    Jetez un seul regard sur votre humble servante
    Qui, soumise  vos lois, et pleure et se lamente.

Qu'importe, aprs tout, si cette assemble d'Auray, qui runit tant
d'hommes dans une foi commune, a pour origine les hallucinations d'un
malade ignorant! Le Breton n'a pas l'esprit d'examen; il est incapable
de critique, et vraiment on ne peut lui en faire un reproche. L'esprit
critique se dveloppe dans des conditions trop particulires et trop
rares pour exercer une action efficace sur les croyances de l'humanit.
Ces croyances chappent absolument au contrle de l'intelligence. Elles
peuvent se montrer ineptes et absurdes sans compromettre l'autorit
qu'elles exercent sur les mes. C'est un lieu commun que de penser
qu'elles sont consolantes. A la rflexion, on s'apercevrait peut-tre
que, le plus souvent, les hommes en reoivent moins de plaisir que de
peur. La foi des Bretons me semble particulirement morne. Tout au
moins, ils ne paraissent pas en tirer plus de joie que de leur petite
pipe courte et de leur litre d'eau-de-vie. Ces hommes entts, sauvages
et silencieux ressemblent aux Peaux-Rouges; et l'on ne peut se dfendre,
en les regardant, de prvoir le jour o, murmurant un cantique, buvant
et fumant, ils se laisseront mourir en regardant la lande ou la mer.

FIN









End of the Project Gutenberg EBook of Pierre Noziere, by Anatole France

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PIERRE NOZIERE ***

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state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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