The Project Gutenberg EBook of La vampire, by Paul H.C. Fval

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Title: La vampire

Author: Paul H.C. Fval

Release Date: November 11, 2003 [EBook #10053]

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

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LA VAMPIRE

par

PAUL FVAL




AVANT-PROPOS


Ceci est une trange histoire dont le fond, rigoureusement
authentique, nous a t fourni comme les neuf diximes des matriaux
qui composent ce livre, par le manuscrit du papa Svrin.

Mais le hasard, ici, est venu ajouter, aux renseignements exacts
donns par l'excellent homme, d'autres renseignements qui nous ont
permis d'expliquer certains faits que notre hroque bonne d'enfants
des Tuileries regardait comme franchement surnaturels.

Ces claircissements, grce auxquels ce drame fantastique va passer
sous les yeux du lecteur dans sa bizarre et sombre ralit, sont
puiss  deux sources: une page indite de la correspondance du duc de
Rovigo, qui eut, comme on sait, la confiance intime de l'empereur
et qui fut charg, pendant la retraite de Fouch (1802-1804), de
contrler militairement la police gnrale, dont les bureaux taient
administrativement runis au dpartement de la justice, dirig par le
grand-juge Rgnier, duc de Massa.

Ceci est la premire source. La seconde, tout orale, consiste en
de nombreuses conversations avec le respectable M.G----, ancien
secrtaire particulier du comte Dubois, prfet de police  la mme
poque.

Nous nous occuperons peu des vnements politiques, intrieurs, qui
tourmentrent cette priode, prcdant immdiatement le couronnement
de Napolon. Saint-Rejant, Pichegru, Moreau, la machine infernale
n'entrent point dans notre sujet et c'est  peine si nous verrons
passer ce gros homme, Bru, tus de la royaut, audacieux et solide
comme un conjur antique: Georges Cadoudal.

Les guerres trangres nous prendront encore moins de place. On
n'entendait en 1804 que le lointain canon de l'Angleterre.

Nous avons  raconter un pisode, historique il est vrai, mais
bourgeois, et qui n'a aucun trait ni  l'intrigue du cabinet ni aux
victoires et conqutes.

C'est tout bonnement une page de la biographie secrte de ce gant
qu'on nomme Paris et qui, en sa vie, eut tant d'aventures!

Laissons donc de ct les cinq cents volumes de mmoires diffus qui
disent le blanc et le noir sur cette grande crise de notre Rvolution,
et tournant le dos au chteau o la main crochue de ce bon M.
Bourrienne griffonne quelques vrits parmi des monceaux de mensonges
bien pays, plongeons-nous de parti pris dans le fourr le plus
profond de la fort parisienne.

Nous avons l'espoir que le lecteur n'aura pas oubli cette touchante
et sereine figure qui traverse les pages de notre introduction. Il n'y
a que des rcits dans ce livre: notre prface elle-mme tait encore
un rcit, dont le hros se nommait le papa Svrin.

Nous avons la certitude que le lecteur se souvient d'une autre
physionomie, tendre et bonne aussi, mais d'une autre manire, moins
austre et plus mle, plus tourmente, moins pacifique surtout: le
chantre de Saint-Sulpice, le prvt d'armes qui, dans la _Chambre des
Amours_, enseigna si rudement ce beau coup droit, dgag main sur
main,  M. le baron de Guitry, gentilhomme de la chambre du roi
Louis XVI.

Un Svrin aussi: Svrin, dit Gteloup.

Ce Gteloup, presque vieillard, et papa Svrin presque enfant, vont
avoir des rles dans cette histoire.

L'un tait le pre de l'autre.

Et s'il m'tait permis de descendre encore plus avant dans nos communs
souvenirs, je vous rappellerais cette chre petite famille, compose
de cinq enfants qui ne se ressemblaient point, et dont papa Svrin
tait la bonne aux Tuileries: Eugnie, Angle et Jean qui avaient le
mme ge, Louis et Julien, des bambins.

Ces cinq tres, abandonns, orphelins, mais  qui Dieu clment avait
rendu le meilleur des pres, reviendront tous et chacun sous notre
plume. Ils forment  eux cinq, dans la personne de leurs parents, la
lgende lamentable du suicide.

Papa Svrin avait dit en montrant Angle, la plus jolie de ces
petites filles, et celle dont la prcoce pleur nous frappa comme un
signe de fatalit:

--Celle-ci tient  ma famille par trois liens.

Il avait ajout ce jour o la fillette jetait ses regards avides 
travers les glaces de la Morgue:

--Elle a dj l'ide...

Car papa Svrin croyait  la transmission d'un hritage fatal.

Notre histoire va montrer la premire des trois Angle.

Notre histoire va montrer aussi les tables de marbre toutes neuves
et vierges encore de tout contact mortel. Nous y verrons quelle fut
l'trenne de la Morgue du March-Neuf.

Tout cela  propos d'un adorable et impur dmon qui ressuscita un
instant, au beau milieu de Paris et prs du berceau de notre sicle
des lumires, les plus noires superstitions du moyen ge.




LA VAMPIRE




I

LA PECHE MIRACULEUSE


Le commencement du sicle o nous sommes fut beaucoup plus lgendaire
qu'on ne le croit gnralement. Et je ne parle pas ici de cette
immense lgende de nos gloires militaires, dont le sang rpublicain
crivit les premires pages au bruit triomphant de la fanfare
marseillaise, qui droula ses chants  travers l'blouissement de
l'empire et noya sa dernire strophe--un cri splendide--dans le grand
deuil de Waterloo.

Je parle de la lgende des conteurs, des rcits qui endorment ou
passionnent la veille, des choses potiques, bizarres, surnaturelles,
dont le scepticisme du dix-huitime sicle avait essay de faire table
nette.

Souvenons-nous que l'empereur Napolon Ier aimait  la folie les
brouillards rveurs d'Ossian, passs par M. Baour au tamis acadmique.
C'est la lgende guinde, roidie par l'empois; mais c'est toujours la
lgende.

Et souvenons-nous aussi que le roi lgitime des pays lgendaires,
Walter Scott, avait trente ans quand le sicle naquit.

Anne Radcliffe, la sombre mre de tant de mystres et de tant de
terreurs, tait alors dans tout l'clat de cette vogue qui donna
le frisson  l'Europe. On courait aprs la peur, on recherchait le
tnbreux. Tel livre sans queue ni tte obtenait un frntique succs
rien que par la description d'une oubliette  ressort, d'un cimetire
peupl de fantmes  l'heure o l'airain sonne douze fois ou d'un
confessionnal  double fond bourr d'impossibilits horribles et
lubriques.

C'tait la mode; on faisait  ces fadaises une toilette de grands
mots, appartenant spcialement  cette poque solennelle; on mettait
le tout comme une pure sous le hros, cuit  point, qui tait un
coeur vertueux, une me sensible, daignant croire au souverain
matre de l'univers et aimant  voir lever l'aurore.

Le contraste de ces confitures philosophiques et de ces spulcrales
abominations formait un plat hybride, peu comestible, mais d'un got
trange qui plaisait  ces jolies dames, vtues si drlement, avec des
bagues aux orteils, la ceinture au-dessus du sein, la hanche dans
un fourreau de parapluie et la tte sous une gigantesque feuille de
chicore.

Paris a toujours ador d'ailleurs les contes  dormir debout, qui lui
procurent la dlicieuse sensation de la chair de poule. Quand Paris
tait encore tout petit, il avait dj nombre d'histoires  faire
frmir, depuis la coupable association forme entre le barbier et le
ptissier de la rue des Marmousets, pour le dbit des vol-au-vent de
gentilshommes, jusqu' la boucherie galante de la maison du cul-de-sac
Saint-Benot, dont les murs dmolis avaient plus d'ossements humains
que de pierres.

Et depuis si longtemps,  cet gard, Paris a peu chang. Aux premiers
mois de l'anne 1804, il y avait dans Paris une vague et lugubre
rumeur, ne de ce fait que des pches miraculeuses avaient lieu depuis
quelque temps  la pointe orientale de l'Ile Saint-Louis, en tournant
un peu vers le sud-est, non loin de l'endroit o les bains Petit
runissent aujourd'hui, dans les mois d't, l'lite des tritons
parisiens.

C'est chose rare qu'un banc de poisson dans Paris. Tant d'hameons,
tant de nasses, tant d'engins divers sont cachs sous l'eau entre
Bercy et Grenelle, que les goujons seuls, d'ordinaire, et les
imprudents barbillons se hasardent dans ce parcours sem de prils.
Vous n'y trouveriez ni une carpe, ni une tanche, ni une perche, et si
parfois un brochet s'y engage, c'est que ce requin d'eau douce a le
caractre tout particulirement aventureux.

Aussi la gent pcheuse faisait-elle grand bruit de l'aubaine envoye
par la Providence aux citoyens amateurs de la ligne, de l'pervier et
du carrelet. Sur un parcours d'une centaine de pas depuis l'gout de
Bretonvilliers jusqu'au quai de la Tournelle, tout le long du quai de
Bthune, vous auriez vu, tant que le jour durant, une file de vrais
croyants, immobiles et silencieux, tenant la ligne et suivant d'un
oeil inquiet le bouchon flottant au fil de l'eau.

Dire que tout le monde emplissait son panier serait une imposture. Les
bancs de poisson,  Paris, ne ressemblent  ceux de nos ctes; mais il
est certain que a et l un heureux gaillard piquait un gros brochet
ou un barbillon de taille inusite. Les goujons abondaient, les
chevaignes tournoyaient  fleur d'eau, et l'on voyait glisser dans
l'onde trouble ces reflets pourprs qui annoncent la prsence du
gardon.

Ceci, en plein hiver et alors que d'habitude les poissons parisiens,
frileux comme des marmottes, semblent dserter la Seine pour aller se
chauffer on ne sait o.

En apparence, il y a loin de cette joie des pcheurs et de cette folie
du poisson  la rumeur lugubre dont nous avons annonc la naissance.
Mais Paris est un raisonneur de premire force; il remonte volontiers
de l'effet  la cause, et Dieu sait qu'il invente parfois de bien
drles de causes pour les plus vulgaires effets.

D'ailleurs, nous n'avons pas tout dit. Ce n'tait pas exclusivement
pour pcher du poisson que tant de lignes suspendaient l'amorce
le long du quai de Bthune. Parmi les pcheurs de profession ou
d'habitude qui venaient l chaque jour, il y avait nombre de profanes,
gens d'aventures et d'imagination, qui visaient  une tout autre
proie.

Le Prou tait pass de mode et l'on n'avait pas encore invent la
Californie. Les pauvres diables qui courent aprs la fortune ne
savaient trop o donner de la tte et cherchaient leur vie au hasard.

L'Europe ingrate ne sait pas le service que lui rendent ces feriques
vsicatoires qui se nomment sur la carte du monde San-Francisco,
Monterey, Sydney ou Melbourne.

Il y avait bien la guerre, en ce temps-l, mais  la guerre on gagne
plus de horions que d'cus, et les aventuriers modles, les vrais
chercheurs d'or font rarement les bons soldats de la bataille range.

Il y avait l, sous le quai de Bthune, des potes dclasss, des
inventeurs vaincus, d'anciens don Juan, banqueroutiers de l'industrie
d'amour qui s'taient cass bras et jambes en voulant grimper 
l'chelle des femme, des hommes politiques dont l'ambition avait
pris racine dans le ruisseau, des artistes soufflets par la
renomme,--cette cruelle!--des comdiens honnis, des philanthropes
maladroits, des gnies perscuts, et ce notaire qui est partout, mme
au bagne, pour avoir accompli son sacerdoce avec trop de ferveur.

Nous le rptons, d nos jours, tous ces braves eussent t dans la
Sonore ou en Australie, qui sont de bien utiles pays. En l'anne 1804,
s'ils grelottaient les pieds dans l'eau, sondant avec mlancolie le
cours troubl de la Seine, c'est que la lgende plaait au fond de la
Seine un fantastique Eldorado.

Au coin de la rue de Bretonvilliers et du quai, il y avait un petit
cabaret de fondation nouvelle qui portait pour enseigne un tableau,
bross navement par un peintre tranger  l'Acadmie des beaux-arts.

Ce tableau reprsentait deux sujets fraternellement juxtaposs dans le
mme cadre.

Premier sujet: Ezchiel en costume de ravageur, faisant tourner d'une
main sa sbile, au fond de laquelle on voyait briller des pices
d'or, et relevant de l'autre une ligne, dont la gaule, plie en
deux, supportait un monstre marin copi sur nature dans le rcit de
Thramne.

Ezchiel tait le nom du matre du cabaret.

Second sujet: Ezchiel en costume de maison, ventrant, dans le
silence du cabinet, le monstre dont il est question ci-dessus et
retirant de son ventre une bague chevalire orne d'un brillant qui
reluisait comme le soleil.

Il est juste d'ajouter que la bague tait passe  un doigt et que le
doigt appartenait  une main. Le tout avait t aval par le monstre
du rcit de Thramne, sans mastication pralable et avec une vidente
volupt dont tmoignait encore:

    Sa croupe recourbe en replis tortueux.

Les deux sujets jumeaux n'avaient qu'une seule lgende qui disait en
lettre mal formes:

    _A la pche miraculeuse_.

Le lecteur commence peut-tre  comprendre la connexit existant entre
le fameux banc de poisson de l'le Saint-Louis et cette rumeur funbre
qui courait vaguement dans Paris.

Nous ne lui marchanderons point, du reste, le chapitre des
explications.

Mais, pour le moment, il nous faut dire que tout Paris connaissait
l'aventure d'Ezchiel reprsente par le tableau, aventure
authentique, accepte, populaire, et dont personne ne se serait avis
de mettre en doute l'exactitude avre.

En effet, avec le produit de la vente de ce bijou trouv dans
l'estomac du monstre, Ezchiel avait mont, au vu et au su de tout le
monde, son tablissement de cabaretier.

Et comme il avait dcouvert le premier ce Prou en miniature, ce
gisement de richesses subaquatiques, il tait permis  l'imagination
des badauds d'enfiler  son sujet tout un chapelet d'hypothses
dores. Son nom indiquait une origine isralite, et l'on sait la bonne
rputation accorde  l'ancien peuple de Dieu par la classe ouvrire.
On parlait dj d'un caveau o Ezchiel amoncelait des trsors.

Les autres taient venus quand la veine aurifre tait dj crme;
les autres, pcheurs nafs ou pcheurs d'aventures: les potes, les
inventeurs, les don Juan battus, les industriels tombs, les artistes
manqus, les comdiens fourbus, les philanthropes uss jusqu' la
corde, les gnies piqus aux vers--et le notaire n'avaient eu pour
tout potage que les restes de cet heureux Ezchiel.

Ils taient l, non point pour le poisson qui foisonnait rellement
d'une faon extraordinaire, mais pour la bague chevalire dont le
chaton en brillants reluisait comme le soleil.

Ils eussent volontiers plong tte premire pour explorer le fond de
l'eau, si la Seine, jaune, haute, rapide et entranant dans sa course
des tourbillons cumeux, n'et pas dfendu les prouesses de ce genre.

Ils apportaient des sbiles pour _ravager_ le bas de la berge ds que
l'eau abaisserait son niveau.

Ils attendaient, consultant l'tiage d'un oeil fivreux, et voyant au
fond de l'eau des amas de richesses.

Ezchiel, assis  son comptoir, leur vendait de l'eau-de-vie et les
entretenait avec soin dans cette opinion qui achalandait son cabaret.
Il tait loquent, cet Ezchiel, et racontait volontiers que la nuit,
au clair de la lune, il avait vu, de ses yeux, des poissons qui se
disputaient des lambeaux de chair humaine  la surface de l'eau.

Bien plus, il ajoutait qu'ayant noy ses lignes de fond, amorces de
fromage de Gruyre et de sang de boeuf, en aval de l'gout, il avait
pris une de ces anguilles courtes, repltes et marques de taches de
feu qu'on rencontre en Loire entre Paimboeuf et Nantes, mais qui
sont rares en Seine, autant que le merle blanc dans nos vergers:
une lamproie, ce poisson cannibale, que les patriciens de Rome
nourrissaient avec de la chair d'esclave.

D'o venait l'abondante et mystrieuse pture qui attirait tant
d'htes voraces prcisment en ce lieu?

Cette question tait pose mille fois tous les jours, les rponses ne
manquaient point. Il y en avait de toutes couleurs; seulement, aucune
n'tait vraisemblable ni bonne.

Cependant, le cabaret de la _Pche miraculeuse_ et son matre Ezchiel
prospraient. L'enseigne faisait fortune comme presque toutes les
choses  double entente. Elle flattait  la fois, en effet, les
pcheurs srieux, les pcheurs de poissons, et cette autre catgorie
plus nombreuse, les pcheurs de chimres, potes, peintres, comdiens,
trouveurs, industriels, bourreaux de femmes en disponibilit et le
notaire.

Chacun de ceux-l esprait  tout instant qu'un solitaire de mille
louis allait s'accrocher  son hameon.

Et vis--vis de la range des pcheurs, il y avait, de l'autre ct de
la rivire, une range de badauds qui regardaient de tous leurs yeux.
Les cancans allaient et venaient, les commentaires se croisaient:
on fabriquait l assez de bourdes pour dsaltrer tout Paris,
incessamment altr de choses vraies qui n'ont pas le sens commun.

Je dis choses vraies, parce que, soyez bien persuads de cela, sous
toute rumeur populaire, si absurde qu'elle puisse paratre, un fait
rel se cache toujours.

L'opinion la plus accrdite, sinon la plus vraisemblable, se rsumait
en un mot qui sollicitait nergiquement les imaginations et valait
 lui seul deux ou trois des plus tnbreux livres de Mme Anne
Radcliffe. Ce mot tait plus sombre que le titre fameux _le
Confessionnal des pnitents noirs_. Ce mot tait plus mystrieux que
les _Mystres du chteau des Pyrnes_, que les _Mystres d'Udolphe_
et que les _Mystres de la caverne des Apennins_; il sonnait le glas,
il flairait la tombe.

Ce mot, sincrement apptissant pour les esprits inquiets, curieux,
avides, pour les femmes, pour les jeunes gens, pour tous les curieux
de terreur et d'horreur, c'tait la VAMPIRE.

Notre ducation au sujet de ces funbres pages du merveilleux en deuil
a peu march depuis lors. On a bien crit quelques-uns de ces livres
qui dissertent sans expliquer, qui compilent sans condenser et qui
relient en de gros volumes le ple ennui de leurs pages didactiques,
mais il semblerait que les savants eux-mmes, ces braves de la
pense, abordent avec un esprit troubl les redoutables questions
de dmonologie. Parmi eux, les croyants ont un peu physionomie de
maniaques, et les incrdules restent mouills de cette sueur froide,
le doute, qui communique  coup sr l'ennui contagieux.

Je cherche, et je ne trouve pas dans mes souvenirs d'enfant le titre
du prodigieux bouquin qui pronona pour la premire fois  mes yeux
le mot _Vampire_. Ce n'tait pas un dcourageant article de revue,
ce n'tait pas une tranche de ce pain banal qu'on miette dans les
dictionnaires: c'tait un pauvre conte allemand, plein de sve et de
fougue sous sa toilette de navet empese. Il racontait bonnement,
presque timidement, des histoires si sauvages, que j'en ai encore le
coeur serr.

Je me souviens qu'il tait en trois petits volumes, et qu'il y avait
une gravure en taille-douce  la tte de chaque tome.

Elles ne valaient pas un prix fou, mais, Seigneur Dieu, comme elles
faisaient frmir!

La premire gravure en taille-douce, calme et paisible comme le
prologue de tout grand pome, reprsentait... j'allais dire Faust et
Marguerite  leur premire rencontre.

Il n'y avait rien l qu'un jeune homme regardant une jeune fille, et
cela vous mettait du froid dans les veines, tant Marguerite subissait
manifestement le magntisme fatal qui jaillissait en gerbes invisibles
de la prunelle de Faust!

Pourquoi ne garderions-nous pas ces noms: Faust et Marguerite? Qu'est
le chef d'oeuvre de Goethe, sinon la splendide mise en scne de
l'ternel fait de vampirisme qui, depuis le commencement du monde, a
dessch et vid le coeur de tant de familles?

Donc Faust regardait Marguerite.--Et c'tait une noce, figurez-vous,
une noce de campagne o Marguerite tait la Fiance et Faust un invit
de hasard. On dansait sur l'herbe parmi des buissons de roses.

Les parents imprudents et le mari aussi, car il avait le bouquet au
ct, le pauvre jeune rustre, contemplaient avec admiration Faust qui
faisait valser Marguerite.

Faust souriait; la tte charmante de Marguerite allait se penchant sur
son paule, vtue du dolman hongrois.


Et sur le buisson de roses qui fleurissait au premier plan, il y avait
un large filet dodcagone: une toile d'araigne, au centre de laquelle
l'insecte monstrueux qu'on appelle aussi la vampire suait  loisir la
moelle d'une mouche prisonnire...

C'tait tout pour la gravure en taille-douce. Au texte maintenant.

La plume peint mieux que le crayon.--Ce sont des plaines immenses que
la vieille forteresse d'Ofen regarde par-dessus le Danube, qui la
spare de Pesth la moderne.

De Pesth jusqu'aux forts Baconier, le long de la Theiss bourbeuse et
tumultueuse, c'est la plaine, toujours la plaine, sans limites comme
la mer.

Le jour, le soleil sourit  cet ocan de verdure, et la brise heureuse
caresse en se jouant l'incommensurable champ de mas, qui est la
Hongrie du sud.

La nuit, la lune glisse au-dessus de ces muettes solitudes. L-bas,
les villages ont soixante mille mes, mais il n'y a point de hameaux.
Le souvenir de la guerre avec le Turc agglomre encore les rustiques
habitations, abrites comme les troupeaux de moutons au bercail,
derrire la tour ventrue coiffe du dme oriental et arme de canons
hors d'usage.

C'est la nuit. Les morts vont vite au pays magyare en Allemagne, mais
ils vont en chariot et non  cheval.

C'est la nuit. La lune pend  la coupole d'azur, regardant passer les
nues qui galopent follement.

L'horizon plat s'arrondit  perte de vue, montrant a et l un arbre
isol ou la bascule d'un puits releve comme une potence.

Un char attel de quatre chevaux  tous crins passe rapide comme la
tempte: un char trange, haut sur roues, moiti valaque, moiti
tartare, et dont l'essieu jette des cris clatants.

Avez-vous reconnu ce hussard dont le dolman flotte  la brise?--Et
cette enfant, cette douce et blonde fille? Les morts vont vite: les
clochers de Czegled ont fui au lointain, et les tours de Keczkemet
et les minarets de Szegedin. Voici les fires murailles de Temesvar,
puis, l-bas, Belgrade, la cit des mosques...

Mais le char ne va pas jusque-l. Sa roue a touch les tables de
marbre du dernier cimetire chrtien; sa roue se brise. Faust est
debout, portant Marguerite vanouie dans ses bras...

La seconde gravure en taille-douce, oh! je m'en souviens bien!
reprsentait l'intrieur d'une tombe seigneuriale dans le cimetire de
Petervardein: une longue file d'arceaux o se mourait la lueur d'une
seule lampe.

Marguerite tait couche sur un lit qui ressemblait  un cercueil.
Elle avait encore ses habits de fiance. Elle dormait.

Sous les arceaux, clairs vaguement, une longue file de cercueils,
qui ressemblaient  des lits, supportaient de belles et ples statues,
couches et dormant l'ternel sommeil.

Toutes taient vtues en fiances; toutes avaient autour du front la
couronne de fleur d'oranger. Toutes taient blanches de la tte aux
pieds, sauf un point ronge au-dessous du sein gauche: la blessure par
o Faust-Vampire avait bu le sang de leur coeur.

Et Faust, il faut bien le dire, se penchait au-dessus de Marguerite
endormie: le beau Faust, le valseur admir, le tentateur et le
fascinateur.

Il tait hve; sans son costume de hussard vous ne l'auriez point
reconnu; les ossements de son crne n'avaient plus de cheveux, et ses
yeux, ses yeux si beaux, manquaient  leurs orbites vides.

C'tait un cadavre, ce Faust, et, chose hideuse  penser, un cadavre
ivre!

Il venait d'achever sa lugubre orgie: il avait bu tout le sang du
coeur de Marguerite!

Et le texte? Ma foi, je ne sais plus. Ce second tome tait bien moins
amusant que le premier. Le vampire hongrois s'ennuie chez lui comme
don Juan l'Espagnol, comme l'Anglais Lovelace, comme le Franais,
bourreau des coeurs, quel que soit son nom. Tous ces coquins-l, tuent
platement, comme des pleutres qu'ils sont au fond. Ils ne valent
qu'avant l'assassinat. Je n'ai jamais pu dcouvrir, pour ma part, la
grande diffrence qu'il y a entre ce pauvre Dumolard, vampire des
cuisinires, et don Juan grand seigneur. La statue du commandeur
elle-mme ne me semble pas plus forte que la guillotine.

Et s'il est un maraud capable de plaider la cause aux trois quarts
perdue de la guillotine, c'est don Juan.

Passons  la troisime gravure en taille-douce, et qu'on me dcerne un
prix de mmoire!

Celle-l tait la statue du commandeur, la guillotine, tout ce que
vous voudrez.

Personne n'ignore qu'un bon vampire tait invulnrable et immortel,
comme Achille, fils de Pele,  la condition de n'tre point bless
 un certain endroit et d'une certaine faon. Le fameux vampire de
Debreckzin vcut et mourut, pour mieux dire, pendant quatre cent
quarante quatre ans. Il vivrait encore si le professeur Hemzer ne
lui et plong dans la rgion cardiaque un fer  gaufrer rougi
pralablement au feu.

C'est l une recette bien connue et qui, au premier aspect, ne nous
semble pas dpourvue d'efficacit.

La troisime gravure montrait le vrai cercueil de Faust, o il
reposait peut-tre depuis des sicles, gardant la bizarre permission
de se relever certaines nuits, de revtir son costume de hussard,
toujours propre et fort lgant, pour aller  la chasse de Marguerite.

Faust tait l, le monstre! avec ses yeux brillants et ses lvres
humides. Il buvait le sang de Marguerite, couche un peu plus loin.

Les gens de la noce avaient, je ne sais trop comment, dcouvert sa
retraite. On avait apport un fourneau de forge, on avait fait rougir
une vaillante barre de fer, et le fianc la passait  deux mains, de
tout son coeur, au travers de l'estomac du vampire, qui n'avait garde
de protester.

Et Marguerite s'veillait l-bas, comme si la mort de son bourreau lui
et rendu la vie.

Voil ce que disait et ce que contenait mon vieux bouquin en trois
petits tomes. Et je dclare que les articles des recueils savants ne
m'en ont jamais tant appris sur les vampires.

J'ajoute que les badauds de Paris, en l'an 1804, taient  peu prs
de notre force, au bouquin et  moi: ce qui donne la mesure de ce
que pouvait tre leur opinion au sujet de cet tre mystrieux que la
frayeur publique avait baptis: _la Vampire_.




II

SAINT-LOUIS-EN-L'ILE


La vampire existait, voil le point de dpart et la chose certaine:
que ce ft un monstre fantastique comme certains le croyaient
fermement, ou une audacieuse bande de malfaiteurs runis sous cette
raison sociale, comme les gens plus clairs le pensaient, la vampire
existait.

Depuis un mois il tait bruit de plusieurs disparitions. Les victimes
semblaient choisies avec soin parmi cette population flottante et
riche qu'un intervalle de paix amenait  Paris. On parlait d'une
vingtaine d'trangers pour le moins, tous jeunes, tous ayant marqu
leur passage  Paris par de grandes dpenses, et qui s'taient
clipss soudain sans laisser de traces.

Y en avait-il vingt en effet? La police niait. La police et affirm
volontiers que ces rumeurs n'avaient pas l'ombre de fondement et
qu'elles taient l'oeuvre d'une opposition qui devenait de jour en
jour plus hardie.

Mais l'opinion populaire s'affermit d'autant mieux que les dngations
de la police sont plus prcises. Dans les faubourgs, ce n'tait pas
de vingt victimes que l'on parlait, on comptait les victimes par
centaines.

A ce point qu'on affirmait l'existence d'un tnbreux charnier situ
au bord du fleuve. On ne savait, il est vrai, o ce charnier pouvait
tre cach; on objectait mme des impossibilits matrielles, car il
et fallu supposer que le fleuve communiquait directement avec cette
tombe, pour expliquer le phnomne de la pche miraculeuse. Et comment
admettre la prsence d'un canal inconnu aux gens du quartier?

Dans la saison d't, la Seine abandonne ses rives et livre  tous
regards le secret de ses berges.

C'tait assurment l une objection frappante et qui venait  l'appui
de l'outrageuse invraisemblance du fait en lui-mme: une oubliette au
dix-neuvime sicle!

Les sceptiques avaient beau jeu pour rire.

Paris ne se faisait point faute d'imiter les sceptiques. Il riait; il
rptait sur tous les tons; c'est absurde, c'est impossible.

Mais il avait peur.

Quand les poltrons de village ont peur, la nuit, dans les chemins
creux, ils chantent  tue-tte. Paris est ainsi: au milieu de ses plus
grandes pouvantes, il rit souvent  gorge. Paris riait donc en
tremblant ou tremblait en riant, car les objections et les
raisonnements ne peuvent rien contre certaines vidences. La panique
se faisait tout doucement. Les personnes sages ne croyaient peut-tre
pas encore, mais l'inquitude contagieuse les prenait, et les
railleurs eux-mmes, en colportant leurs moqueries, augmentaient la
fivre.

Deux faits restaient debout, d'ailleurs: la disparition de plusieurs
trangers et provinciaux, disparition qui commenait  produire son
rsultat d'agitation judiciaire, et cette autre circonstance que le
lecteur jugera comme il voudra, mais qui impressionnait Paris plus
vivement encore que la premire: la _pche miraculeuse_ du quai de
Bthune.

C'tait, on peut le dire, une proccupation gnrale. Ceux qui se
bornaient  hocher la tte en avouant qu'il y avait l quelque chose
pouvaient passer pour des modles de prudence.

Est-il besoin d'ajouter que la politique fournissait sa note  ce
concert? Jamais circonstances ne furent plus propices pour mler le
mlodrame politique  l'imbroglio du crime priv. De grands vnements
se prparaient, de terribles prils, rcemment vits, laissaient
l'administration fatigue et pantelante. L'Empire, qui se fondait 
bas bruit dans la chambre  coucher du premier consul, donnait  la
prfecture les coliques de l'enfantement.

Le citoyen prfet, qui ne devait jamais tre un aigle et qui ne
s'appelait pas encore le comte Dubois, tressaillait de la tte aux
pieds  chaque bruit de porte ferme, croyant our un cho de cette
machine infernale dont il n'avait point su prvenir l'explosion. Les
sombres inventeurs de cet engin, Saint-Rejant et Carbon, avaient port
leurs ttes sur l'chafaud: mais, du fond de sa disgrce, Fouch
murmurait des paroles qui montaient jusqu'au chef de l'tat.

Fouch disait: Saint-Rejant et Carbon ont laiss des fils. Avant eux,
il y avait Ceracchi, Diana et Arena qui ont laiss des frres. Entre
le premier consul et la couronne, il y a la France rpublicaine et la
France royaliste. Pour sauter ce pas, il faudrait un bon cheval, et
Dubois n'est qu'un ne!

Le mot tait dur, mais le futur duc d'Otranto avait une langue de fer.

Celui qui devait tre l'empereur l'coutait bien plus qu'il n'en
voulait avoir l'air.

Quant  Louis-Nicolas-Pierre-Joseph Dubois, ce n'tait pas un ne,
non, puisqu'il mangeait des truffes et du poulet, mais c'tait un
brave homme prodigieusement embarrass.

Les cartes se brouillaient, en effet, de nouveau, et une conspiration
bien autrement redoutable que celle de Saint-Rejant menaait le
premier consul.

Les trois ou quatre polices charges d'clairer Paris, affoles tout
 coup par ce danger invisible que chacun sentait, mais dont nul ne
pouvait saisir la trace palpable, s'entre-choquaient dans la nuit
de leur ignorance, se nuisaient l'une  l'autre, se contrecarraient
mutuellement, et surtout s'accusaient rciproquement avec un entrain
gal.

Paris avait pour elles tant d'affection et en elles tant de confiance,
qu'un matin, Paris s'veilla disant et croyant que la vampire, cette
friande de cadavres, tait la police, et que les jeunes gens disparus
payaient de leur vie certaines mprises de la police ou des polices
frappant au hasard, les prtendus constructeurs d'une machine
infernale.

Ce jour-l Paris oublia de rire; mais il s'en ddommagea le lendemain
en apprenant que Louis-Nicolas-Pierre-Joseph Dubois avait fait cerner
par deux cent cinquante agents l'enclos de la Madeleine, douze heures
juste aprs la fin d'un conciliabule en plein air tenu par Georges
Cadoudal et ses complices, derrire les murailles de l'glise en
construction.

Il semblait, en vrit, que Paris st ce que le citoyen Dubois
ignorait. Le citoyen Dubois passait au milieu de ces vnements, gros
de menaces, comme l'ternel mari de la comdie qui est le seul  ne
point voir les gaiets de sa chambre nuptiale.

Il cherchait partout o il ne devait point trouver, il se dmenait, il
suait sang et eau et jetait, en fin de compte, sa langue au chien avec
dsespoir.

Ce fut dans ce conciliabule de l'glise de la Madeleine que Georges
Cadoudal proposa aux ex-gnraux Pichegru et Moreau le plan hardi qui
devait arrter la carrire du futur empereur.

Le mot hardi est de Fouch, duc d'Otrante Au mot hardi Fouch ajoute
le mot _facile_.

Voici quel tait ce plan, bien connu, presque clbre.

Les trois conjurs avaient  Paris un contingent htrogne, puisqu'il
appartenait  tous les partis ennemis du premier consul, mais uni par
une passion commune et compos d'hommes rsolus.

Les mmoires contemporains portent ce noyau  deux mille combattants
pour le moins: Vendens, chouans de Bretagne, gardes nationaux de
Lyon, babouvistes et anciens soldats de Coud.

Une lite de trois cents hommes, parmi ces partisans, avait t
pourvue d'uniformes appartenant  la garde consulaire.

Le chef de l'tat habitait le chteau de Saint-Cloud.

A la garde montante du matin, et  l'aide d'intelligences qui ne sont
pas entirement expliques, les trois cents conjurs, revtus de
l'uniforme rglementaire, devaient prendre le service du chteau.

Il parat prouv qu'on avait le mot d'ordre.

A son rveil, le premier consul se serait donc trouv au pouvoir de
l'insurrection.

Le plan manqua, non point par l'action des polices qui l'ignorrent
jusqu'au dernier moment, mais par l'irrsolution de Moreau. Ce gnral
tait sujet  ces dfaillances morales. Il eut frayeur ou remords.
L'excution du complet fut remise quatre jours de l.

Jamais les complots remis ne s'excutent.

On raconte qu'un Breton conjur, M. de Querelles, pris de frayeur 
la vue de ces hsitations, demanda et obtint une audience du premier
consul lui-mme et rvla tous les dtails du plan.

Napolon Bonaparte rassembla, dit-on, dans son cabinet, sa police
militaire, sa police politique et sa police urbaine: M. Savary, depuis
duc de Rovigo; le grand juge Rgnier et H. Dubois. Il leur raconta la
trs curieuse histoire de la conspiration; il leur prouva que Moreau
et Pichegru allaient et venaient depuis huit jours dans les rues de
Paris comme de bons bourgeois, et que Georges Cadoudal, gros homme de
moeurs joyeuses, frquentaient assidment les cafs de la rive gauche
aprs son dner.

L'histoire ne dit pas que son discours ft sem de compliments
trs chauds pour ses trois chargs d'affaires au dpartement de la
clairvoyance.

Le futur empereur ne remercia que Dieu--et son ancien ami J.-Victor
Moreau, qu'il avait toujours, regard comme une bonne arme mal charge
et susceptible de faire long feu.

Moreau et Pichegru furent arrts. Georges Cadoudal, qui n'tait
pourtant pas de corpulence  passer par le trou d'une aiguille, resta
libre.

Et Fouch se frotta les mains, disant: Vous verrez qu'il faudra que je
m'en mle!

Par le fait, les gens de police sont rares, et Fouch lui-mme fut en
dfaut nombre de fois. Argus a beau possder cinquante paires d'yeux,
qu'importe s'il est myope? L'histoire des bvues de la police serait
curieuse, instructive, mais monotone et si longue, si longue, que le
dcouragement viendrait  moiti route.

Nous avions, pour placer ici cette courte digression historique,
plusieurs raisons qui toutes appartiennent  notre mtier de conteur.
D'abord il nous plaisait de bien poser le cadre o vont agir
les personnages de notre drame; ensuite il nous semblait utile
d'expliquer, sinon d'excuser, l'inertie de la police urbaine en face
de ces rumeurs qui faisaient, par la ville, une vritable concurrence
aux cancans d'tat.

La police avait autre chose  faire et ne pouvaient s'occuper de la
vampire. La police s'agitait, cherchait, fouillait, ne trouvait rien
et tait sur les dents.

Le 28 fvrier 1804, le jour mme o Pichegru fut arrt dans son lit,
rue Chabanais, chez le courtier de commerce Leblanc, un homme passa
rapidement sur le March-Neuf, devant un petit btiment qui tait
en construction, au rebord mme du quai, et dont les chafaudages
dominaient la Seine.

Les maons qui pliaient bagages et les conducteurs des travaux
connaissaient bien cet homme, car ils l'appelrent, disant:

--Patron, ne venez-vous point voir si nous avons avanc la besogne
aujourd'hui?

L'homme les salua de la main et poursuivit sa route en remontant le
cours de la rivire.

Maons et surveillants se prirent  sourire en changeant des regards
d'intelligence, car il y avait une jeune fille qui allait  quelque
cent pas en avant de l'homme, enveloppe dans une mante de laine noire
et cachant son visage sous un voile.

--Voil trois jours de suite, dit un tailleur de pierres, que le
patron court le guilledou de ce ct-l.

--Il est vert encore, ajouta un autre, le patron!

Et un troisime:

--Ecoutez donc! on n'est pas de bois! Le patron a un mtier qui ne
doit pas le rgayer plus que de raison. Il faut bien un peu rire.

Un vieux maon, qui remettait sa veste, blanche de pltre, murmura:

--Voil trente ans que je connais le patron; il ne rit pas comme tout
le monde.

L'homme allait cependant  grand pas, et se perdait dj derrire les
masures qui encombrent le March-Neuf, aux abords de la rue de la
Cit.

Quant  la fillette voile, elle avait compltement disparu, L'homme
tait vieux, mais il avait une haute et noble taille, hardiment
dgage. Son costume, qui semblait le classer parmi les petits
bourgeois, dispenss de tous frais de toilette, tait grandement
port. Il avait, cet homme, des pieds  la tte, l'allure franche et
libre que donne l'habitude de certains exercices du corps, rservs,
d'ordinaire,  la classe la plus riche.

Du btiment en construction jusqu'au pont Notre-Dame, nombre de gens
se dcouvrirent sur son passage; c'tait videmment une notabilit du
quartier. Il rpondait aux saluts d'un geste bienveillant et cordial,
mais il ne ralentissait point sa course.

Sa course semblait calcule, non point pour rejoindre la jeune fille,
mais pour ne la jamais perdre de vue.

Celle-ci, dont les jambes taient moins longues, allait du plus vite
qu'elle pouvait. Elle ne se savait point poursuivie; du moins pas une
seule fois elle ne tourna la tte pour regarder en arrire.

Elle regardait en avant, de tous ses yeux, de toute son me. En avant,
il y avait un jeune homme  tournure lgante et hautaine qui longeait
en ce moment le quai de la Grve. Le suivait-elle?

Plus notre homme que les maons du March-Neuf appelaient le patron
approchait de l'Htel-de-Ville, moins nombreux taient les gens qui le
saluaient d'un air de connaissance. Paris est ainsi et contient des
clbrits de rayon qui ne dpassent pas tel numro de telle rue. Une
fois que l'homme eut atteint le quai des Ormes, personne ne le salua
plus.

L'homme cependant, le patron, qu'il court ou non le guilledou,
avait la vue bonne, car, malgr l'obscurit qui commenait  borner
les lointains, il surveillait non seulement la fillette, mais encore
le charmant cavalier que la fillette semblait suivre.

Celui-ci tourna le premier l'angle du Pont-Marie, qu'il traversa pour
entrer dans l'le Saint-Louis; la fillette fit comme lui; le patron
prit la mme route.

Le pas de la fillette se ralentissait sensiblement et devenait
pnible. Rien n'chappait au patron, car sa poitrine rendit un gros
soupir, tandis qu'il murmurait:

--Il nous la tuera! Faut-il que tant de bonheur se soit chang ainsi
en misre!

On ne voyait plus le jeune cavalier, qui avait d tourner le coin des
rues Saint-Louis-en-l'Ile et des Deux-Ponts. La fillette marchait
dsormais avec un effort si visible, que le patron fit un mouvement
comme s'il et voulu s'lancer pour la soutenir.

Mais il ne cda point  la tentation, et calcula seulement sa marche
de faon  bien voir o elle dirigerait sa course, aprs avoir quitt
la rue des Deux-Ponts.

Elle tourna vers la gauche et franchit sans hsiter la porte de
l'glise Saint-Louis.

La brume tombait dj dans cette rue troite. A l'ombre de l'glise
et devant le portail, il y avait un riche quipage qui allumait ses
lanternes d'argent.

La Rpublique dormait, prte  s'veiller Empire. Elle avait fait
trve un peu au luxe extravagant du Directoire, mais elle ne
proscrivait en aucune faon les allures seigneuriales. La voiture
arrte  la porte de l'glise Saint-Louis et fait honneur  un
prince. L'attelage tait splendide, le coffre d'une lgance exquise,
et les livres brillaient irrprochables.

En ce temps, la rue Saint-Louis-en-l'Ile ne se distinguait point par
une animation exceptionnelle: elle desservait un quartier somnolent et
presque dsert; elle ne venait d'aucun centre, elle ne menait a
aucune artre. Vous eussiez dit, en la voyant, la rue principale d'un
chef-lieu de canton situ  cent lieues de Paris.

A l'heure o nous sommes, Paris n'a point de quartiers dserts. Le
commerce s'est empar du Marais et de l'le Saint-Louis, Les uns
disent qu'il dshonore ces magnifiques htels de la vieille ville, les
autres qu'il les rhabilite.

A cet gard, le commerce n'a pas de parti pris. Il ne demande pas 
rhabiliter, il ne craint pas de souiller. Il veut gagner de l'argent
et se moque bien du reste.

Sous le Consulat, Paris ne comptait gure plus de cinq cent mille
habitants. Toute cette portion orientale de la ville, abandonne par
la noblesse de robe et n'ayant point encore l'industrie, tait une
solitude.

A cause de cela, sans doute, le resplendissant quipage stationnant 
la porte de l'glise avait attir un concours inusit de curieux: vous
eussiez bien compt dans la rue une douzaine de commres et un nombre
gal de bambins. Le concile en plein air tait prsid par un portier.

Le portier, adonn comme ses pareils  une philosophie austre et
dtestant tout ce qui est beau parce qu'il tait affreusement laid,
prononait un discours contre le luxe. Les gamins regardaient luire
les lanternes et piaffer les chevaux; les commres se disaient: Si le
ciel tait juste, nous clabousserions aussi le pauvre monde!

--S'il vous plat, demanda le patron des maons du March Neuf,  qui
appartient cette voiture?

Gamins, commres et portier le toisrent de la tte aux pieds.

--Celui-l n'est pas du quartier, dirent les gamins.

--Est-il charg de faire la police? demanda une commre.

--Comment vous nomme-t-on, l'ami? interrogea le portier, nous n'avons
pas de comptes  rendre  des trangers.

Car les gens de Paris sont des trangers pour ces farouches insulaires
_penits toto divisos orbe_, spars du reste de l'univers par les
deux bras de la Seine.

A l'instant o le patron allait rpondre, la porte de l'glise
s'ouvrit, et il recula de trois pas en laissant chapper un cri de
surprise, comme si un spectre lui et apparu.

C'tait, en tous cas, un fantme charmant: une femme toute jeune et
toute belle, dont les cheveux blonds tombaient en boucles gracieuses
autour d'un adorable visage.

Cette femme donnait le bras  un jeune homme de vingt-cinq  trente
ans, qui n'tait point celui que suivait nagure notre fillette, et
que vous eussiez jug Allemand  certains dtails de son costume.

--Ramberg!... murmura le patron.

La dlicieuse blonde tait assise dj sur les coussins de la voiture
o le jeune Allemand prit place  ct d'elle. Une voix sonore et
douce commanda:

--A l'htel!

Et la portire se referma.

Les beaux chevaux prirent aussitt le trot de parade dans la direction
du Pont-Marie.

--Je vous dis que c'est une ci-devant! affirma le portier.

--Non pas! riposta une commre, c'est une duchesse de Turquie ou
d'ailleurs.

--Une espionne de Pitt et Cobourg peut-tre!...

Les gamins,  qui on avait jet des pices blanches, couraient aprs
l'quipage en criant avec ferveur:

--Vive la princesse!

Le patron resta un moment immobile. Son regard tait baiss; on lisait
sur son front ple le travail de sa pense.

--Ramberg! rpta-t-il. Qui est cette femme? Et qui me donnera le
mot de l'nigme?... On croyait le baron de Ramberg parti depuis huit
jours, et voil plus de deux semaines que le comte Wenzel a disparu...
La femme avec qui je le vis tait brune, mais c'tait le mme
regard...

Sans s'inquiter davantage du petit rassemblement qui l'examinait
dsormais avec dfiance, il monta tout pensif les marches de l'glise
et en franchit le seuil.

L'glise semblait compltement dserte. Les derniers rayons du jour
envoyaient  peine,  travers les vitres, de sombres et incertaines
lueurs. La lampe perptuelle laissait battre sa lueur toujours
mourante au-devant du matre-autel. Pas un bruit n'indiquait dans la
nef la prsence d'un tre humain.

Le patron tait pourtant bien sr d'avoir vu entrer la jeune fille, et
si la jeune fille tait entre, ce devait tre sur les traces de celui
qu'elle suivait.

Le patron avait dj parcouru l'un des bas-cts, visitant de l'oeil
chaque chapelle, et la moiti de l'autre, lorsqu'une main le toucha au
passage, sortant de l'ombre d un pilier.

Il s'arrta, mais ne parla point, parce que la crature humaine qui
tait l, tapie dans l'angle profond laiss derrire la chaire, mit
un doigt sur ses lvres et montra ensuite un confessionnal situ 
quelques pas de l.

Le patron s'agenouilla sur la dalle et prit l'attitude de la prire.

L'instant d'aprs, la porte du confessionnal s'ouvrit, et un prtre
jeune encore, dont la tonsure laissait une place d'une blancheur
clatante au milieu d'une fort de cheveux noirs, se dirigea vers
l'autel de la Vierge et s'y prosterna.

Aprs une courte oraison, pendant laquelle il frappa trois fois sa
poitrine, le prtre baisa la pierre en dehors de la balustrade, et
gagna la sacristie.

L'ombre sortit alors de son encoignure et dit:

--Maintenant, nous sommes seuls.

C'tait un enfant, ou du moins il semblait tel, car sa tte ne venait
pas tout  fait  l'paule de son compagnon, mais sa voix avait un
timbre viril, et le peu qu'on voyait de ses traits donnait un dmenti
 la petitesse de sa taille.

--Y a-t-il longtemps que tu es l, Patou? demanda notre homme.

--Monsieur le gardien, rpondit l'ombre, la clinique du docteur
Loysel a fini  trois heures douze minutes, et il y a loin de
Saint-Louis-en-l'Ile  l'Ecole de mdecine.

--Qu'as-tu vu? interrogea encore celui qu'on nommait ici M. le
gardien, et l-bas  le patron .

Au lieu de rpondre, cette fois, le prtendu enfant secoua d'un
mouvement brusque la chevelure hrisse qui se crpait sur sa forte
tte, et murmura comme en se parlante lui-mme:

--Je serais bien venu plus tt, mais le professeur Loysel faisait sa
leon sur l'_Organon_ de Samuel Hahnemann. Voil huit jours que dure
cette parenthse, o il n'est pas plus question de clinique que du
dluge. Je n'avais jamais entendu parler de ce Samuel Hahnemann, mais
on l'insulte tant et si bien  l'Ecole, que je commence  le regarder
comme un grand inventeur...

--Patou, mon ami, interrompit le gardien, vous autres de la Facult,
vous tes tous des bavards. Il ne s'agit pas de ce Samuel, qui doit
tre un juif ou tout au moins un baragouineur allemand, puisqu'il a un
nom en _mann_... Qu'as-tu vu? Dis vite!

--Ah! monsieur le gardien, rpliqua Patou, de drles de, choses,
parole d'honneur! Les gens de police doivent s'amuser, c'est certain,
car pour une fois que j'ai fait l'espionne, je me suis diverti comme
un ange!... La jolie femme, dites donc!

--Quelle femme?

--La comtesse.

--Ah! ah! fit le gardien, c'est une comtesse!

--L'abb Martel l'a appele ainsi... Mais pensiez-vous que je voulais
parler de votre Angle, pauvre cher coeur, puisque vous me demandiez:
Quelle femme?

--N'as-tu point vu Angle?

--Si fait... bien ple et avec des larmes dans ses beaux yeux.

--Et Ren?

--Ren aussi... plus ple qu'Angle... mais le regard brlant et
fou...

--Et as-tu devin?

--Patience!... Au lit du malade, celui qui expose le mieux les
symptmes ne dcouvre pas toujours le remde. Il y a les savants et
les mdecins: ceux qui professent et ceux qui gurissent... Je vais
vous exposer les faits: je suis le savant... vous serez le mdecin, si
vous devinez le mot de la charade... ou des charades, car il y a l
plus d'une maladie, j'en suis sr.

Un bruit de clefs se fit entendre en ce moment du ct de la
sacristie, et le bedeau commena une ronde, disant  haute voix: On va
fermer les portes.

Hormis le gardien et Patou, il n'y avait personne dans l'glise. Le
gardien se dirigea vers rentre principale, mais Patou le retint et se
mit  marcher en sens contraire.

En passant prs du petit bnitier de la porte latrale, le gardien
y trempa les doigts de sa main droite, et offrit de l'eau bnite 
Patou, qui dit merci en riant.

Le gardien se signa gravement.

Patou dit:

--Je n'ai pas encore examin cela. Hier je me moquais de Samuel
Hahnemann, aujourd'hui j'attacherais volontiers son nom  mon chapeau;
quand j'aurai achev mon cours de mdecine, je compte tudier un peu
la thologie, et peut-tre que je mourrai capucin.

Il s'interrompit pour ajouter en montrant la porte:

--C'est par l que M. Ren est sorti et aprs lui Mlle Angle. Le
gardien tait pensif.

--Tu as peut-tre raison de tout tudier, Patou, mon ami, dit-il avec
une sorte de fatigue, moi je n'ai rien tudi, sinon la musique,
l'escrime et les hommes...

--Excusez du peu! fit l'apprenti mdecin.

--Il est trop tard pour tudier le reste, acheva le gardien. Je suis
du pass, tu as de l'avenir: le pass croyait  ce qu'il ignorait;
vous croirez sans doute  ce que vous aurez appris; je le souhaite,
car il est bon de croire. Moi, je crois en Dieu qui m'a cr; je crois
en la rpublique que j'aime et en ma conscience qui ne m'a jamais
tromp.

Patou sauta sur le pav de la rue Poultier, et fit un entrechat 
quatre temps qu'on n'et point espr de ses courtes jambes.

--Vous, patron, dit-il en clatant de rire, vous tes naf comme un
enfant, solide comme un athlte et absurde comme une jolie femme.
Vous confondez toutes les notions. J'ai un petit-neveu qui me disait
l'autre jour: J'aime maman et les pommes d'api. C'est de votre...
A propos!--c'est cette belle comtesse blonde qui me fait songer 
cela,--quel sujet  dissquer! J'tudie en ce moment les maladies
spciales de la femme. J'aurais grand besoin de quelqu'un... j'entends
quelqu'un de jeune et de bien conform... un beau sujet... Auriez-vous
cela dans votre caveau de bndiction, M. Jean-Pierre?




III

GERMAIN PATOU


Il faisait presque nuit. Un seul pas, lourd et lent sonnait sur le
pav si vieux, mais presque vierge, de ces rues mlancoliques o nul
ne passe et que le clair regard des boutiques ouvertes n'illumine
jamais. Ce pas solitaire tait celui d'un pauvre estropi qui allait,
allumant l'une aprs l'autre les mches fumeuses des rverbres avares
de rayons.

L'estropi cahotait sous ses haillons comme une mchante barque
secoue par la houle. Il chantait une gaudriole plus triste qu'un
_libra_.

Patou et l'homme que nous avons dsign sous tant de noms dj, le
patron des maons du March-Neuf, M. le gardien, M. Jean-Pierre,
descendaient de la petite porte de l'glise Saint-Louis au quai de
Bthune. Dans l'ombre, la diffrence qui existait entre leurs tailles
atteignait au fantastique. Patou semblait un nain et Jean-Pierre un
gant.

Quelque jour nous retrouverons ce nain, grandi, non par au physique
beaucoup, mais au moral; nous verrons le docteur Germain Patou porter
 son chapeau, selon sa propre volont, le nom de Samuel Hahnemann
comme une cocarde et produire de ces miracles qui firent lapider une
fois,  Leipzig, le fondateur de l'cole homopathique, mais qui
fondirent plus tard le bronze dont est faite sa statue colossale,
la statue de ce mme Samuel Hahnemann, rige au beau milieu de la
matresse place, en cette mme cit de Leipzig, sa patrie.

Si l'on pouvait appliquer un mot divin  ces petites perscutions qui
arrtent un instant, puis fcondent le progrs  travers les sicles,
nous dirions que la plus curieuse de toutes les histoires  faire est
celle des calvaires triomphants.

Dans cette comdie bizarre et terrible que nous mettrons bientt en
scne sous ce titre: _Numro treize_, le docteur Germain Patou aura un
rle.

Le patron rpondit ainsi a sa dernire question:

--Petit homme, tu ne parles pas toujours avec assez de respect des
choses qui sont  ma garde. Je n'aime pas la plaisanterie  ce sujet;
mais tu vaux mieux que ton ironie, et l'on dit que pour le mtier que
tu as choisi il n'est pas mauvais de s'endurcir un peu le coeur. Je
t'ai connu enfant; je n'ai pas fait pour toi tout ce que j'aurais
voulu.

Patou l'interrompit par une nouvelle pression de main.

--Halte-l, s'cria-t-il. Vous m'avez donn deux fois du pain,
monsieur Svrin, pronona-t-il avec une profonde motion qui vous et
tonn bien plus encore que l'entrechat  quatre compartiments: le
pain du corps et celui de l'me; c'est par vous que j'ai vcu, c'est
par vous que j'ai tudi; si je domine mes camarades  l'cole, c'est
que vous m'avez ouvert ce sombre amphithtre prs duquel vous dormez,
misricordieux et calme, comme la bont incarne de Dieu...

Sur la main du patron une larme tomba.

--Tu es un bon petit gars! murmura-t-il, merci.

--Je serai ce que l'avenir voudra, repartit Patou, qui redressa sa
courte taille. Je n'en sais rien, mais je puis rpondre du prsent et
vous dire que, sur un signe de vous, je me jetterais dans l'eau ou
dans le feu,  votre choix!

Le patron se pencha sur lui et le baisa, rptant  demi-voix:

--Merci, petit homme. Je serais bien embarrass de dire au juste o le
bt me blesse, mais je sens que j'aurai bientt besoin de tous ceux
qui m'aiment... Dis-moi ce que tu as vu.

Ils se reprirent  marcher cte  cte, et Patou commena ainsi:

--Quand je suis arriv, aprs l'cole, l'abb Martel tait seul avec
le gros marchand de chevaux. Ils parlaient de ceci et de cela, de
l'arrestation de Pichegru, je suppose, car l'abb Martel a dit:

--Le malheureux homme a terni en quelques jours de bien belles annes
de gloire.

--Savoir, savoir! a rpondu le gros maquignon; a dpend du point de
vue!

Puis il ajouta:

--Monsieur l'abb, vous savez que je ne me mle gure de politique.
Mon commerce avant tout, et s'il arrivait quelque chose au premier
consul, vous jugez quel gchis!

--Que Dieu nous en prserve! a dit l'abb en faisant un grand signe
de croix.

Aprs quoi il a donn au maquignon l'adresse d'une personne dont je
n'ai pas entendu le nom et qui demeure en son htel, chausse des
Minimes.

Et il a ajout:

--Celle-l est un ange et une sainte.

--Tout ce que vous voudrez, monsieur l'abb, a rpondu le gros
marchand, qui a l'air d'un joyeux compre, pourvu qu'elle m'achte une
paire ou deux de mes beaux chevaux normands...

--Il n'a point parl de son neveu? demanda le patron.

--Pas que je sache, rpondit Patou, mais je n'ai entendu que la fin de
leur entretien... Et la leon du professeur Loysel me trottait encore
un peu par la tte! Quel gaillard que ce Hahnemann!... Un vritable
ange, je ne dis pas une sainte, je n'en sais rien, c'est cette blonde
comtesse. Vous n'avez pas pu la bien voir comme moi. La nuit venait
dj, et il faut le grand jour  ces exquises perfections. Des yeux,
figurez-vous deux saphirs! une bouche qui est un sourire, une taille
qui est un rve de grce et de jeunesse, des cheveux transparents o
la lumire glisse et joue...

--Petit homme, interrompit le patron, je suis ici pour Ren et pour
Angle.

--Bon! s'cria Patou. Il parat que je m'enflammais comme une brasse
de bois sec, patron? Et pourtant je ne me fais pas l'effet d'tre un
amoureux. Mais il est certain que, si le diable pouvait me tenter,
cette crature-l... Enfin, n'importe; arrivons  M. Ren de Kervoz.
Je crois que M. Ren de Kervoz est du mme avis que moi et que votre
pauvre Angle avait devin tout cela avant nous.

Je vais vous faire le procs-verbal pur et simple de ce que j'ai vu.
Ce n'est pas grand'chose, mais vous tes un finaud, vous, patron, et
vous allez trouver du premier coup le mot de l'nigme.

Aprs le dpart du gros marchand de chevaux, l'abb Martel est rentr
 la sacristie, et j'ai pris mon poste au coin du pilier. Un pas lger
m'a fait tourner la tte; un blouissement a pass devant mes yeux:
c'tait l'ange blond. Parole d'honneur! je n'ai jamais rien imagin de
plus charmant... L'ange a franchi le seuil de la sacristie, laissant
derrire elle ce vent parfum qui trahissait la prsence de Vnus.
Voir Virgile, Quand elle est ressortie, l'abb Martel la suivait:
un beau prtre, bien vnrable, quoiqu'il s'occupe un peu trop de
politique.

Il parlait encore politique en gagnant son confessionnal, et il
disait:

--Ma fille, le premier consul a fait beaucoup pour la religion;
je crains que vous ne soyez mle  toutes ces intrigues des
conspirateurs.

La belle blonde a eu un trange sourire en rpondant:

--Mon pre, aujourd'hui mme vous allez connatre le secret de ma
vie. Une fatalit pse sur moi. Ne me souponnez pas avant que je vous
aie dit mon malheur et l'espoir qui me reste. Je suis de noble race,
de race puissante mme; la mort a moissonn autour de moi, me laissant
seule. La lettre de l'archevque primat de Gran, vicaire gnral de
Sa Saintet en Hongrie, vous a dit que je cherche dans l'Eglise une
protection, une famille. Les conspirations me font horreur, et si je
perds la dernire chance que j'ai d'tre heureuse par le coeur, mon
dessein est de chercher la paix au fond d'un clotre.

Le confessionnal de l'abb Martel s'est ouvert, puis referm. Je n'ai
plus rien entendu...

Ici l'apprenti mdecin s'interrompit brusquement pour fixer sur son
compagnon ses yeux qui brillaient dans la nuit.

--Patron, demanda-t-il, comprenez-vous quelque chose  cela?

--Va toujours, rpliqua le gardien, dont la tte pensive s'inclinait
sur sa poitrine.

--Si vous comprenez, grand bien vous fasse! reprit Patou. Je continue.
Un quart d'heure environ se passa. Cette brave glise de Saint
Louis-en-l'Ile ne reoit pas beaucoup de visites. La premire personne
qui entra fut ce grand garon d'Allemand  qui vous donniez des leons
d'escrime dans le temps.

--Ramberg, murmura le gardien. Je l'ai vu.

--C'est une rencontre qui a d vous tonner, car vous m'aviez dit
qu'il tait reparti pour l'Allemagne. En entrant, il alla droit 
la sacristie, o l'abb Martel et la divine blonde le rejoignirent
bientt. Dans la sacristie, il y eut une confrence d'un peu plus
de vingt minutes,  la suite de laquelle la blonde dlicieuse alla
s'agenouiller devant l'autel de la Vierge, tandis que l'Allemand et
l'abb Martel prenaient place au confessionnal. Est-ce qu'on ne se
confesse pas avant de se marier, patron?

Le gardien ne rpondit point. Patou poursuivit:

--M. Ren de Kervoz entra pendant que l'Allemand se confessait. Angle
le suivait de prs. Vous jugez si j'avais mes yeux et mes oreilles
dans ma poche!

Ren de Kervoz traversa l'glise d'un pas rapide. Ce ne devait pas
tre la premire fois qu'il avait un rendez-vous dans ce lieu, ou tout
au moins dans un lieu pareil.

Ma desse blonde entendit le bruit de ses pas et se retourna. Elle mit
un doigt sur sa bouche. Kervoz s'arrta comme par enchantement. Ils
se croyaient seuls tous deux, car Angle, ple, essouffle et prte 
tomber d'puisement, mais les yeux en feu et la poitrine haletante, se
tenait immobile  quelques pas de moi, derrire le mme pilier.

La nuit venait dj. Angle ne me voyait pas. Quand elle s'agenouilla,
ne pouvant plus se tenir sur ses jambes, j'aurais pu la toucher, rien
qu'en tendant la main.

Je restais immobile, mais j'avais le coeur serr par le bruit sourd
des sanglots qui dchiraient sa poitrine.

Ils devaient se croire seuls. Ni l'un ni l'autre ne souponnait ma
prsence, et, du confessionnal o l'abb Martel coutait l'Allemand,
on ne peut voir l'autel de la Vierge.

La charmante inconnue avait une figure  peindre, claire qu'elle
tait par les dernires lueurs du jour passant  travers les vitraux.
Derrire moi, la pauvre Angle murmurait d'une voix noye par les
larmes:

--Mon Dieu, mon'Dieu! qu'elle est belle!

Kervoz a voulu parler; un geste imprieux a ferm sa bouche.

La reine des blondes souriait comme une madone.

Elle a prononc quelques mots qui ne sont pas venus jusqu' moi, et il
m'a sembl que son doigt dsignait le confessionnal de l'abb Martel.

L'entrevue, du reste, n'a pas dur une minute.

La main de ma belle inconnue s'est tendue vers le dehors, et Ren de
Kervoz, avec une obissance d'esclave, a quitt l'glise par la porte
latrale.

Angle, la pauvre enfant, s'est releve en gmissant, pour s'lancer
encore sur ses traces.

Juste  ce moment la confession de l'Allemand prenait fin. Mon
inconnue, car elle est  moi aussi, patron, et quoique je sois un
assez laid papillon, je me brlerais volontiers les deux ailes  ce
flambeau diabolique ou cleste, mon inconnue a rejoint M. de Ramberg,
et ils se sont agenouills l'un prs de l'autre.

Avant de partir, ils se sont inclins tous deux devant le
confessionnal, d'o est sorti une parole de bndiction.

C'est tout, sauf ce dtail que j'ai entendu tomber dans le tronc des
pauvres une double offrande, lourde et sonore.

Vous savez le reste mieux que moi, puisque vous tes entr au moment
o ils sortaient ensemble...

--Maintenant, patron, s'interrompit le petit mdecin, qui fixa sur son
compagnon ses yeux brillants de curiosit, ayez piti de moi. Si vous
voyez clair, dites-moi bien vite le mot de cette charade, car je
grille de savoir! N'est-ce qu'une intrigue galante? La vieille
histoire d'une jolie femme jouant sous jambe deux amoureux?
Sommes-nous sur la trace d'un complot? Ce prtre est-il tromp? est-il
complice? Tout est bizarre l-dedans, jusqu'au gros marchand de
chevaux, dont la figure m'apparat menaante et terrible, quand je
regarde en arrire... Vous ne rpondez pas patron?

Le gardien tait en effet pensif et silencieux.

Ils s'taient arrts au bout de la rue Poultier, devant le parapet du
quai qui regarde le port aux vins. La lune, qui se levait derrire les
arbres de l'le Louviers, prolongs par les peupliers normes du Mail
Henri IV, frappait obliquement le courant de la Seine et y formait
un long spectre tout fait de paillettes mobiles. Il n'y a plus d'le
Louviers, et les peupliers gants de l'Arsenal sont tombs.

Vers l'ouest, tout le long de l'eau. Paris allumait gaiement ses
bougies, ses lampes et ses rverbres; du ct de l'est, c'tait
presque la nuit campagnarde, car l'le Louviers et le Mail cachaient
le quartier de l'Arsenal, et, sur l'autre bord de la Seine, le regard
devait aller jusqu' Ivry, par del le jardin des Plantes, pour
rencontrer quelques lumires.

Une seule lueur, vive et rouge, attirait l'oeil au coin de la rue de
Bretonvilliers. C'tait la provocante lanterne du cabaret d'Ezchiel,
le matre de la _Pche miraculeuse_.

Il n'y avait pas une me sur le quai, mais le silence y tait troubl
parfois tout  coup par de soudaines rumeurs mles d'clats de rire.
Ce bruit venait de la rivire, et pour en connatre l'origine il et
suffi de se pencher au-dessus du parapet.

Les pcheurs de miracles taient  leur poste malgr l'heure avance.
Il y avait sur la berge une ligne presse de bonnes gens qui jetaient
l'hameon avec un zle patient. Les clameurs et les rires taient
produits par ces petits incidents qui gayent constamment la pche en
rivire de Seine, o l'hameon accroche plus de vieux chapeaux,
plus de bottes noyes et plus de carcasses de chats dcds que
d'esturgeons.

Chaque dconvenue de ce genre amenait des transports de joie.

L'apprenti mdecin, qui tait videmment un gaillard  s'amuser de
tout, couta un instant le remue-mnage qui se faisait au bas du mur.
Il avait l'air de connatre trs bien l'endroit ainsi que le genre de
besogne qui runissait tout ce monde. Au bout d'une minute ou deux, il
releva la tte vers son compagnon et rpta:

--Patron, vous ne rpondez pas?

Le gardien avait mis ses deux coudes sur le parapet, au del duquel
son regard plongeait.

--Crois-tu  cela, toi, Patou? demanda-t-il en pointant du doigt la
range de pcheurs qui en ce moment se taisait.

--Je crois  tout, rpliqua le petit homme: c'est moins fatigant que
de douter. D ailleurs j'ai achet, ici, la semaine passe, un fmur
de toute beaut qui semblait dsarticul par un prparateur de
l'amphithtre.

--Ah!... fit le gardien.

Il ajouta:

--On l'avait retir de l'eau, ton fmur!

--Il n'y avait pas sjourn longtemps, repartit Patou, et rien ne
m'tera de l'ide qu'il y a l-dessous quelque diablerie... Mais tout
cela n'est pas une rponse  ma question. En savez-vous plus long que
moi, oui ou non?

Le gardien s'assit sur le parapet et souleva son chapeau pour essuyer
la sueur qui baignait son front dpouill.

--Ce qui se passe, l, dit-il, est une nigme pour moi comme pour toi.
C'est parce que je ne comprends pas que j'ai peur.

Il tait mu profondment; il dit encore:

--Je ne voudrais pas qu'on fit du mal au premier consul, je l'aime,
quoique je le souponne de vouloir confisquer la rpublique... Mais le
premier consul est bon pour se dfendre si on l'attaque; je ne pense
pas au premier consul... Angle, Ren, ces deux enfants-l sont le
sang de mon coeur... je donnerais ma main droite pour savoir!

--Une vaillante main! s'cria Patou; ce serait trop cher!

--Que ce soit une intrigue d'amour, poursuivit le gardien, une
conspiration ou les deux ensemble... ou encore quelqu'une de ces
tnbreuses sclratesses qui profitent des temps troubls pour
aboutir, il y a quelque chose... je sens, qu'il y a quelque chose de
menaant et de sanglant... Je saurai le fond de tout ceci, duss-je
aller jusqu'au prfet de police!...

Patou eut un ricanement qui ne tmoignait pas d'une haute confiance en
cet important magistrat.

--J'irai plus loin s'il le faut, poursuivit le gardien, Il y a dj un
de mes trois amis d'Allemagne qui a disparu. Si Ramberg disparat, ce
sera dans le mme trou. J'avais prvenu le premier, j'avertirai le
second; mais cet femme est belle, et son regard donne le vertige...

--Vous croiriez!... commena Patou, qui resta bouche bante.

--J'ai peur! dit pour la troisime fois le gardien. Le petit homme
murmura:

--C'est vrai! son regard donne le vertige... Je commence  comprendre.

Il y eut une explosion de cris au bord de l'eau.

--Tiens bon, Colinet, disait-on.

--Ferme, Colinet! ne laisse pas aller!

--Colinet, tu tiens ta fortune! Amne!

Nos deux compagnons se mirent au balcon sur le parapet et regardrent.

Aux lueurs de la lune ils purent voir les rangs des pcheurs qui se
rompaient pour entourer un homme en costume misrable, attel  une
ligne de fond et tirant de toute sa force.

--Pour le coup, a doit tre une baleine! grommela Patou.

--Ou un cadavre tout entier, dit le gardien.

On vint en aide  Colinet, dont la ligne tait solide, et aprs
quelques efforts prudemment dirigs, l'objet pch parut  fleur
d'eau, clair par des torches de paille que les assistants curieux
avaient allumes.

Un formidable clat de rire veilla les chos dserts du rivage,
depuis le chevet de Notre Dame jusqu'au quai de la Rpe.

--Bravo, Colinet!

--Colinet a de la chance!

--Colinet a pch un pierrot  la ligne de fond, avec une boule de
terre glaise! Vive Colinet!

L'objet tait en effet un pierrot, habill de pied en cap avec la
dfroque traditionnelle du bouffon de la comdie italienne, mais ce
n'tait pas un noy en chair et en os. Pour un motif ou pour un autre,
on avait jou ce tour lugubre aux pcheurs de miracles, de couler 
leur place favorite un mannequin bourr de paille et de sable.

Le bruit de la berge fut longtemps  se calmer. Colinet, dpourvu de
mauvaise honte, fit un paquet des loques qui habillaient le mannequin
et les mit aux enchres sur le prix de quarante sous.

Patou avait ri d'abord comme les autres, mais la rflexion vint, et il
dit:

--Ceux qui ont fait cela devaient avoir un intrt.

--Petit homme, rpliqua brusquement le gardien, je n'ai plus besoin
de toi. Monte  prsent  la maison, o ma bonne femme est seule et
peut-tre inquite. Angle doit tre rentre  l'heure qu'il est. Si
tu connais un remde contre le chagrin, fais-lui une ordonnance...
Annonce que je rentrerai tard, et bonne nuit.

Patou, ainsi congdi, s'loigna docilement dans la direction du
Pont-Marie. Le gardien, rest seul, se mit  marcher lentement vers le
cabaret d'Ezchiel,  l'enseigne de la _Pche miraculeuse_.




IV

LE COEUR D'OR


Si la Dame aux Camlias, cette photographie aprs dcs tire par
Alexandre Dumas fils, le pote charmant et implacable, avait pris
passage en temps utile sur un clipper de _l'Australian general
company_, elle se serait gurie de sa phtisie pulmonaire et figurerait
maintenant dans les ftes du Trois-quarts-du-monde en qualit de
baronne de n'importe-quoi. Elle serait riche terriblement; elle aurait
 ses pieds toutes les illustrations de l'poque et ferait  ses
contemporains l'aumne de mmoires en dix volumes, instructifs,
amusants et tout particulirement propres  former le coeur du
dix-neuvime sicle.

Il faut une Californie aux prtresses d'amour, qu'elles soient dames
aux camlias de dix louis ou dames aux girofles d'un sou, que
l'Eldorado soit le Prou antique ou la Nouvelle-Galles du Sud. Elles
ne toussent plus ds qu'elles s'en vont en guerre,  l'instar de
Marlboroug, Colomb, Corts, Pizarre, le capitaine Cook, ont dcouvert
et conquis pour elles deux parties du monde sur cinq; M. Benazet a
fond la sixime. Les vtes-vous jamais cracher le sang au bruit
de l'or remu  la pelle? Ont-elles jamais manqu  aucun tripot,
brillant ou humble?

Dieu nous prserve de comparer le sordide cabaret d'Ezchiel aux
merveilleux champs d'or qui entourent Melbourne, le Paris ocanen,
aux romanesques _placers_ de la mer Vermeille, ni mme  ce gentil
paradis de Bade. Entre les tripots il y a des catgories.

Nous voulons dire seulement que tout tripot, hideux ou magnifique,
attira ces dames aux fleurs comme la laine attire les mites; elles y
sont bien, elles s'y portent  merveille; c'est l, videmment, leur
atmosphre propre.

Il y avait des dames aux girofles dans le cabaret du brave Ezchiel,
qui tait un tripot. Ce pauvre champ d'or du quai de Bthune attirait
les aventureuses de la Cit et du faubourg Saint-Marceau, qui venaient
voir Midas en guenilles risquer sur une carte sale l'indigente aubaine
arrache aux boues de ce Pactole pour rire.

Ezchiel seul gagnait  cela un peu d'argent. Que l'histoire de la
premire pave retire du fleuve, la bague en diamants, ft controuve
ou authentique, il est certain qu'Ezchiel en avait trs habilement
profit.

C'tait un bonhomme long, maigre, jaune de teint et de cheveux; il
avait la figure plate, le regard insignifiant, le sourire dteint. La
ruse en lui se cachait sous une paisse couche d'innocence. Vous avez
tous connu de ces paroissiens, moiti Normands, moiti juifs, qui en
remontreraient aux Auvergnats eux-mmes pour la coquinerie.

Ezchiel, avant de passer capitaliste, tait pcheur de son tat.
Il savait par exprience comment on donne rendez-vous au poisson en
jetant d'avance l'appt abondant  de certaines places. Avait-il
prpar ici une place, non point pour les poissons, mais pour les
dupes?

Cette ide-l n'tait encore venue  personne.

La seule chose qui tonnt dans l'histoire d'Ezchiel, c'tait le rare
bonheur avec lequel il avait vaincu les difficults matrielles qui
s'opposaient  l'tablissement mme de son cabaret.

Le quai de Bthune prsentait alors comme aujourd'hui un alignement
rigide et monumental. Il n'y avait point l de place pour une baraque.
De l'autre ct de la pointe, aux environs de l'htel Lambert, qui
donne son nom maintenant aux bains des dames, on trouvait bien
quelques masures, mais elles tournaient le dos au lieu consacr dj
par la premire trouvaille. Il fallait que le _Casino_ ft  proximit
de la plage: on ne pouvait mieux choisir que le coin de la rue de
Bretonvilliers.

Seulement les deux coins de cette rue taient forms par deux grands
diables d'htels aux murs rectangulaires, en pierres de taille, pais
comme des remparts. Le vrai miracle, pour Ezchiel, c'avait t
d'obtenir la permission d'attaquer un de ces angles et de nicher son
bouge dans l'paisseur de cette noble maonnerie, comme on voit la
larve impudente arrondir sa demeure dans l'aubier sain d'un grand
arbre.

Ezchiel avait obtenu cette permission.

Le cabaret de la _Pche miraculeuse_, sorte de caverne irrgulire,
s'insinuait en boyau  l'intrieur des btiments et ne prenait qu'un
tiers environ de la hauteur du rez-de-chausse. Depuis que le Marais a
pris faveur dans l'industrie, nombre d'htels ont du reste, suivi cet
exemple, ouvrant leurs propres flancs, comme le plican, non point par
charit, mais par avarice.

Le sol du cabaret d'Ezchiel tait un peu plus bas que la rue. On y
buvait, on y mangeait, on y jouait, on y achetait lignes, hameons,
appts, gaules, tout ce qu'il fallait, en un mot, pour harponner des
poissons, nourris de bagues chevalires.

L'htel appartenait  un respectable vieillard, M. d'Aubremesnil,
ancien conseiller au parlement, qui n'avait point migr et vivait 
Versailles. Il n'y avait d'habit qu'un pavillon, situ au bout d'un
grand jardin, et dont l'entre tait rue Saint-Louis, vis--vis des
communs de l'htel Lambert.

Ce pavillon avait t lou quelques mois auparavant par une jeune dame
d'une rare beaut, qui vivait solitairement et s'occupait de bonnes
oeuvres.

Quand notre homme, le patron des maons du March-Neuf, arriva au
seuil du bouge  demi souterrain o le brave Ezchiel tait matre
aprs Dieu, il hsita, tant l'aspect de cette caverne tait repoussant
et obscne. Il y a bien longtemps que Paris a jet loin de lui ces
souillures; Paris, malgr les exagrations de certains peintres  la
plume, est une des villes les moins dshonores de l'univers. Ce qui,
 Paris, serait de nos jours une monstrueuse exception, se rencontre 
chaque pas dans les plus beaux quartiers de Londres, cette Babylone de
la dbauche glaciale et de l'ennui impudique.

Mais les moeurs de Paris, en 1804, gardaient encore l'effront cachet
du Directoire. La lanterne de la _Pche miraculeuse_ n'clairait bien
que le dehors. Au dedans, c'tait un demi-jour brumeux, dans lequel
grouillaient des nudits  peine voiles. Une demi-douzaine de femmes
taient l, vautres sur des sophas de bois recouverts de quelques
brins de paille, buvant, jouant ou regardant jouer un nombre gal
d'hommes appartenant  la classe abandonne des batteurs de pavs.
Ce n'tait pas franais,  vrai dire, pas plus que les stupides et
froides nuits de Paul Niquet ne sont franaises. On peut regarder ces
hideuses choses comme des emprunts dsesprs faits  la dgradation
anglaise.

Londres seul est le cadre favorable pour ces horreurs sans rmission,
o le vice prend physionomie de torture et o les misrables s'amusent
comme on souffre en enfer. A Paris, le vice garde toujours une bonne
part de forfanterie;  Londres la perdition srieuse et convaincue
nage dans le boue naturellement comme le poisson dans l'eau.

Quiconque a pntr de nuit dans les _spirit-shops_ de l'ancien
quartier Saint-Gilles, o mme dans les _gin-palaces_ groups en
foule, en pleine ville fashionable, autour de Covent-Garden, doit
reconnatre la vrit de ce dire: A Paris, l'horreur est une mode
excentrique;  Londres, c'est un fruit du terroir.

Le gardien hsita, pris  la gorge par les exhalaisons ftides qui
sortaient de ce souterrain, mais son hsitation ne dura pas. Il tait
homme  franchir de bien autres barrires.

--Je sais un autre caveau, pensa-t-il, o l'air est encore plus
mauvais.

Et il entra, souriant avec mlancolie.

Quoiqu'il n'et, certes, pas l'air d'un grand seigneur par son
costume, et qu'un bourgeois bien mis et regard avec ddain la grosse
toffe de ses vtements, il y avait un tel contraste entre sa tenue et
celle des habitus de la _Pche miraculeuse_, que son apparition fit
scandale.

Il n'tait pas sans exemple qu'un honnte homme, excus par sa passion
pour la pche  la ligne, ft entr de jour chez Ezchiel qui tenait,
nous l'avons dit, boutique d'engins de toute sorte; mais aprs la nuit
tombe, la physionomie de son bouge tait si nettement caractrise,
que le plus vaillant des badauds et pris ses jambes  son cou aprs
avoir jet un coup d'oeil  l'intrieur.

--Voil un agneau! dit une des girofles.

--Un mouton plutt, riposta un coquin  figure patibulaire qui tenait
les cartes  une partie de _foutreau_ (noble jeu qui est un driv de
la bouillotte) et dont le nez busqu portait une _drogue_ ou pincette
de bois crnement pose de travers: un vieux mouton! et dur! Voyez
voir  lui, Ezchiel.

Ezchiel n'avait pas besoin qu'on le mit en arrt: c'tait un chien
de race. Il vint au-devant du gardien la pipe  la bouche et d'un air
mauvais.

--Que vous faut-il, citoyen? demanda-t-il.

--Du vin, rpondit le patron, qui s'assit.

Ezchiel prit un air insolent.

--Mon vin n'est pas assez bon, dit-il, pour un monsieur de votre
sorte.

Les femmes clatrent de rire, les hommes s'crirent:

--Le rentier s'est tromp de porte.

Le patron ta son chapeau, qui n'tait pas neuf, et le posa sur la
table. Comment dire cela? Il y avait bien en effet du rentier dans
l'aspect de ce crne  demi dpouill, que le regard dbonnaire de
deux grands yeux bleus marquait au sceau d'une sorte de candeur, mais
il y avait aussi autre chose.

Le mouton avait je ne sais quoi du loup.

Les attaches de son cou se dgageaient selon de grandes lignes, ses
mouvements taient larges et souples; malgr les allures placides
qu'il affectait, on dcouvrait en lui je ne sais quoi qui annonce le
_dcouplement_ des muscles et fait les athltes.

Les hommes se sentirent mal  l'aise sous son regard, et les femmes
cessrent de railler.

--Donne ton vin tel qu'il est, l'ami, dit-il  Ezchiel, et fais vite:
j'ai soif.

Le cabaretier, cette fois, obit en grondant.

Quand il revint avec la demi-pinte d'tain pleine et le verre humide,
princesses et coquins avaient repris le cours de leurs bats.

--L'ami, lui dit le gardien en touchant du pied une escabelle,
asseyez-vous l, que nous causions tous deux.

--Croyez-vous que j'aie le temps de causer?... commena Ezchiel.

--Je ne sais pas si vous avez le temps, l'ami, et peu m'importe. J'ai
besoin de m'entretenir avec vous: prenez ce sige.

--Si je ne veux pas, cependant... fit le cabaretier.

--Si vous ne voulez pas, l'interrompit le patron en se versant rasade,
nous traiterons tout haut un sujet dont vous aimeriez mieux parler
tout bas.

Il but. Ezchiel s'assit.

--Le fait est, reprit tranquillement le patron, que votre vin est
dtestable... Combien cela vous a-t-il cot, l'ami, pour obtenir
permission de dshonorer l'encoignure de l'htel d'Aubremesnil?

Ezchiel baissa ses gros sourcils, derrire lesquels un clair
s'alluma.

--Et quel cimetire avez-vous profan, poursuivit le patron, pour
donner tant de chair morte aux poissons, ici prs car vous n'tes pas
un tigre, l'ami, je vous connais: vous n'tes qu'un chacal.

La colre du cabaretier combattait une vidente terreur. Ces deux
sentiments se traduisaient par la contraction de ses traits et par la
pleur de ses lvres.

--Qui tes-vous? demanda-t-il.

--Je suis, rpliqua le gardien, l'homme qui va et vient, la nuit, sur
la rivire. Je n'y cours pas le mme gibier que vous. Nous nous sommes
rencontrs le soir o vous devntes riche.

--Ah! fit Ezchiel, c'tait vous?

Il ajouta d'une voix sourde:

--Il y avait aussi une morte dans votre bateau!

Le gardien inclina gravement la tte en signe d'affirmation.

Puis il tira de sa poche une pice de six livres, qu'il dposa sur la
table.

--Je ne suis pas riche, l'ami, dit-il, et je ne vous veux point de
mal. Je sortirai de chez vous comme j'y suis entr, si vous me faites
savoir le nom de la femme qui vous paye. Vous n'tes qu'un aveugle
instrument: aucun malheur ne vous arrivera par moi...

Le cabaretier avait courb la tte. Il recula tout  coup et saisit
son escabelle par un pied pour la brandir au-dessus de sa tte.

--A moi, les fils! s'cria-t-il. Celui-l est un agent de Cadoudal! Il
venait ici acheter du monde pour tuer le premier consul! Sa tte vaut
cher: gagnons la prime!

Cette accusation, si absurde qu'elle puisse paratre, et surtout si
compltement trangre au sujet de l'entretien qu'elle interrompait,
ne doit point surprendre. Chaque moment a son cheval de bataille. Nous
avons vu dans Paris certaine heure o le premier venu aurait pu tuer
un passant en l'accusant d'avoir jet de la poudre de cholra dans la
Seine.

Les habitus de la _Pche miraculeuse_ bondirent sur leurs pieds et
s'lancrent pour barrer le chemin de la porte. Le patron eut un
sourire.

--Ce n'est pas l ma route, murmura-t-il.

Il se leva  son tour et remit avec beaucoup de sang-froid son chapeau
 larges bords sur sa tte.

--L'ami, reprit-il en gagnant la table o tout  l'heure on jouait, tu
as trouv l une assez bonne rubrique; mais tu ne sais pas  qui tu as
affaire, et il faut quelque chose de plus fort encore pour me mettre
dans l'embarras... Fais place!

En parlant il avait pris  la main la lampe qui tait sur la table.

Comme le cabaretier levait son escabelle, il l'carta d'un seul revers
de la main qu'il avait libre, et passa.

Le cabaretier fit quelques pas en chancelant, et ne s'arrta qu'en
heurtant la muraille.

--Une rude poigne! dirent ces dames avec admiration. Les hommes
s'armaient de tout ce qu'ils rencontraient sous leurs mains; plusieurs
avaient des couteaux.

Ezchiel grondait:

--Si vous abattez ce chien enrag, vous aurez son pesant d'or  la
police!

Le patron, pendant cela, tenant toujours sa lampe haute, s'tait rendu
tout au fond du cellier. Il y avait l quelques engins de pche, des
filets neufs rouls en paquets et des bottes de gaules. Il jeta de
ct les gaules, sans trop se presser et dcouvrit une porte qu'il
prouva du pied. La porte cda; elle s'ouvrait en dehors et n'tait
point ferme.

--Aux couteaux! s'cria Ezchiel, qui s'lana bravement. Celui-l en
a trop fait: il ne sortira pas vivant d'ici!

Le patron se retourna juste au moment o le cabaretier, bien
accompagn du reste, arrivait sur lui.

La lampe clairait sa figure si extraordinairement calme, qu'il y eut
un temps d'arrt dans le mouvement des assaillants.

Le patron tendit la lampe  Ezchiel, qui la reut d'un geste
machinal.

--J'ai vu ce que je voulais voir, dit-il, et j'ai gagn ma journe.

--C'est un fou! s'cria une femme prise de piti  le voir ainsi
souriant et sans dfiance.

--Fermez la porte de la rue, ordonna Ezchiel, et finissons la
besogne!

--La! la! fit le patron, qui prit une gaule et la brisa sur son genou,
juste  la longueur qu'il fallait pour une canne de combat: je vous
dis que vous ne savez pas  qui vous avez affaire!

Son sourire s'anima, et une lueur clata dans ses yeux.

Au moment mme o la porte de la rue se fermait, le patron fut attaqu
de trois cts  la fois: par Ezchiel, qui, soulevant son escabelle 
deux mains, lui en dchargea un coup sur la tte, et par deux bandits
dguenills, dont l'un lui lana au flanc un coup de couteau donn
 bras raccourci, tandis que l'autre lui plantait son bton dans
l'estomac.

Ce fut une transfiguration. Toute la personne du patron prit un
admirable caractre de jeunesse et de crnerie. Sa taille se
dveloppa, sa poitrine s'largit, son front s'illumina.

Nul ici n'aurait su dire comment les trois attaques furent pares;
c'est  peine si la tte du patron s'inclina un peu  gauche pour
laisser passer l'escabeau, tandis que sa moiti de gaule dcrivait
deux demi-cercles, dont l'un fit sauter en l'air le bton, dont
l'autre brisa net le poignet, qui tenait le couteau.

Le bless poussa un hurlement de douleur et de rage.

--Et veillez  ce que la lampe ne s'teigne pas, dit gaiement
ce diable de patron: je n'y verrais plus  vous corriger avec
dlicatesse; ce serait tant pis pour vos crnes!

Ezchiel s'tait mis bravement au dernier rang. Il s'arma d'une gaffe
emmanche de long et compta de l'oeil ses soldats.

--La Meslin! s'cria-t-il, le coquin a estropi ton homme! pour la
vie: il faut que les femmes s'en mlent... S'il n'tait pas si maigre,
je vous dirais que c'est Cadoudal en personne. Je parie ma tte 
couper qu'on le payera mille cus  la prfecture... Prenez les tisons
du foyer, mes mignonnes! Brlons-le! quand on devrait mettre le feu 
la maison!

La Meslin tait une grande femme, solidement btie, qui dj
s'agenouillait auprs de son homme terrass. Elle se releva et
bondit comme une lionne vers l'tre o la marmite bouillait.

--Brlons le gueux! brlons-le!

Les hommes s'cartrent, serrant leurs couteaux et leurs gourdins,
semblables  l'infanterie qui attend la besogne faite des canonniers
pour se ruer  la charge.

Le taudis s'emplit de fume et de flammes; les six mgres secouaient
leurs brandons.

Le patron fit un saut de ct qui vita le brlant projectile
lanc par la Meslin  tour de bras. La terrible canne dcrivit une
demi-douzaine de cercles, et pendant une longue minute, ce fut 
l'intrieur du bouge un indescriptible tohu-bohu: des cris, des chocs,
des blasphmes, des chutes, des grincements de dents et un coup de
pistolet.

La minute une fois coule, voici quel tait l'tat de la question:
notre singulier ami, le patron des maons du March-Neuf, se tenait
debout au beau milieu de la chambre, o les tisons parpills fumaient
de tous cts; il avait du noir  la joue droite, et le revers de
sa houppelande tait largement brl, mais on ne lui voyait aucune
blessure srieuse.

Au fond du taudis, les filets commenaient  flamber, atteints qu'ils
avaient t par les clats de braise.

Ezchiel n'avait plus sa gaffe emmanche de long, dont les morceaux
jonchaient le sol; en revanche, il portait au front une magnifique
bosse d'un violet sanguinolent, et sa bouche dente crachait rouge.

L'homme de la Meslin se roulait dans la boue, tenant encore  la main
un pistolet dcharg. Ses cheveux crpus n'avaient pas dfendu son
crne, qui portait une lage flure.

Les autres bandits se tenaient  distance, et les femmes pouvantes
taient pelotonnes dans un coin, sauf la Meslin, qui essayait de
soulever la tte fendue de son amant.

Il n'y avait pas eu une seule parole change entre l'assig, seul de
son bord, et le troupeau des assaillants.

En ce moment l'assig, qui avait perdu l'clair fulgurant de ses yeux
et qui semblait aussi calme que s'il et t flnant dans le Jardin du
Palais-Royal, mit sa canne sous son bras et plongea sa main dans sa
poche.

--C'est le diable! grommela Ezchiel.

--Vous tes dix contre un, rugit la Meslin, qui se releva ivre de
rage. Attaquons-le tous ensemble, et mon homme sera veng!...

Elle s'interrompit en un cri touff; le couteau qu'elle avait ramass
 terre s'chappa de ses mains!

--Ah! fit-elle en attachant sur le patron un regard stupfait, c'est
bien pis que le diable!... Comment ne l'ai-je pas reconnu?... C'est M.
Gteloup!

Ce nom de Gteloup, rpt dans tous les coins du cellier, forma un
long murmure.

L'amant de la Meslin rouvrit les yeux et regarda. Le patron avait
retir sa main de sa poche, et nouait tranquillement  sa boutonnire
l'objet qui l'avait fait reconnatre.

Au premier aspect, cela semblait donner raison aux accusations
d'Ezchiel, car les chouans de Bretagne portaient un objet pareil
comme signe de ralliement  leur chapeau ou sur leur poitrine, et
Georges Cadoudal devait en avoir un dans sa poche.

Mais bien avant les chouans de Bretagne, la frrie des matres en fait
d'armes parisiens avaient consacr ce signe que professeurs et prvts
portaient au ct gauche de leurs plastrons.

C'tait un coeur brod d'or et encadr dans une rosette de rubans
carlates.

Chaque matre y ajoutait un signe distinctif qui tait en quelque
sorte un blason et qui disait son nom aux initis. Or, si le patron
des maons du March-Neuf tait, sous son espce de bon bourgeois, une
clbrit de quartier, recevant des coups de chapeau depuis le Palais
de justice jusqu' l'Htel de Ville, sous un autre aspect, comme
combattant des bagarres rvolutionnaires, comme sauveteur, comme
entraneur ou modrateur du peuple, Gteloup tait une gloire
universellement accepte, surtout dans la classe pauvre. Les bons
l'admiraient et l'aimaient, les mchants le redoutaient. Dans le
danger autrefois, lors des batailles civiles, o il avait jou un rle
 la fois terrible et bienveillant, il se faisait reconnatre  l'aide
de son cu de matre d'armes: un coeur d'or dans un noeud de faveurs
rouges o deux raies noires, largement accuses, marquaient une croix
de Saint-Andr.

Cela signifiait: Je suis Jean-Pierre Svrin, dit Gteloup; comme
jadis les fleurs de lis d'or sur champ d'azur disaient: Bourbon; les
macles accoles: Rohan; et les seize alrions d'azur cantonnant la
croix de gueules en champ d'or: Montmorency.

Dans les luttes antiques il n'y avait aucune honte pour l'homme brave
 se retirer devant un plus fort. Le char d'Achille traversait les
batailles sans rencontrer devant soi d'autres ennemis que les myopes
qui ne reconnaissaient pas assez vite le flamboyant bouclier prsent
d'Hippodamie. Les coquins rassembls au cabaret de la _Pche
miraculeuse_ n'taient nullement imbus de prjugs chevaleresques.

Il n'y et pas une seule main pour garder une arme, et la Meslin dit
en montrant son homme.

--Ah! citoyen Gteloup, c'est encore de la reconnaissance qu'on vous
doit, car si vous aviez voulu, vous ne me l'auriez pas assomm  demi!

--C'est vrai, ma fille, rpliqua le patron, et si j'ai mis mon nom 
ma boutonnire, c'est que la peur m'a pris de vous assommer tous...
teins le feu, Ezechiel... Vous autres, faites-moi place.

Deux ou trois seaux d'eau lancs  la vole sur les filets qui
allaient se consumant lentement firent l'affaire. Ezchiel, le sourire
aux lvres, s'tait rapproch du vainqueur.

Celui-l devait tre un damn sclrat, car il cachait sa rancune sous
un air obsquieux et caressant.

--Mon bon matre, dit-il, a nous perd la tte de penser qu'il y a
un homme dans Paris qui veut tuer le citoyen Bonaparte. Moi qui vous
parle, je vois partout le tratre Cadoudal... Et quant  ce qui est de
la porte du fond, l-bas, elle mne tout uniment  la cave o je tiens
mon pauvre vin que vous trouvez si mauvais.

Le patron lui mit la main sur l'paule, et Ezchiel fut sur le point
de s'affaisser comme si on l'et charg d'un poids trop lourd.

--Ne me faites point de mal, murmura-t-il.

--Ecoute, l'interrompit le patron... Es-tu homme  rpondre
franchement et honntement aux questions qu'on te fera?

--Quant  a, mon matre, s'cria Ezchiel, demandez  tout le monde,
je n'ai que trop de franchise. Le coeur sur la main, toujours!...
Ah! si j'avais eu un tantinet de malice, mon affaire serait depuis
longtemps dans le sac!

--C'est pour une dame que tu travailles? pronona tout bas le patron.

--Pour une dame?... rpta Ezchiel; voil une ide?

Puis il ajouta en clignant de l'oeil d'une faon confidentielle.

--Eh bien, oui, l. On ne peut rien vous cacher, mon matre. C'est
pour une dame... et nous essayons de nouer un fil  la patte des
sclrats qui veulent tuer le premier consul!... est-ce dfendu?

La main du patron pesa plus lourde sur son paule, mais  ce moment
une clatante et joyeuse clameur passa au travers de la porte de la
rue.

--Aubaine! aubaine! criait-on. Ouvrez, citoyen Ezchiel!

--Il y a eu pche miraculeuse!

--Et bonne chasse! ajoutrent d'autres voix qui semblaient plus
lointaines.

--Nous apportons la mare! dirent les pcheurs.

--Et nous le gibier! firent les chasseurs.

--Ouvre, Ezchiel! Mais ouvre donc, vieux drle!

--Faut-il ouvrir, mon bon matre? demanda le cabaretier en adressant
au vainqueur de la lutte rcente une oeillade respectueuse et soumise.

Celui-ci fit un geste de consentement.

La porte roula sur ses gonds, et une compagnie nombreuse entra charge
de butin. Ils taient quatre d'abord, quatre forts lurons, pour porter
un tout petit panier o il y avait bien une cinquantaine de goujons.

Ensuite venait l'heureux propritaire du mannequin de paille.

En troisime lieu, deux gamins soutenaient triomphalement une vieille
culotte, dans la poche de laquelle on avait trouv une pice de six
liards.

--Voici la pche! cria-t-on. Ferme boutique, Ezchiel. Il n'y a plus
rien dans la rivire.

--Je sais bien qui me joue ces tours-l! rpondit le cabaretier avec
mlancolie: ce sont les ennemis du premier consul!

Il fut interrompu par un autre flot qui arrivait clamant:

--Voici la chasse!

Ceux-l apportaient sur des cannes  pche, disposes en brancard, une
pauvre belle enfant, vanouie ou morte.

Quand la lueur de la lampe tomba sur son visage livide, mais toujours
charmant, le patron des maons du March-Neuf poussa un grand cri qui
tait un nom:

--Angle!




V

LA BORNE


Aux premires lignes de cette histoire nous avons vu un jeune homme
lgant et beau longeant seul le quai de la Grve.

Puis, derrire lui, une charmante jeune fille, seule aussi et qui
semblait le suivre de loin.

Puis, enfin, un vieil homme, habill bourgeoisement, mais camp  la
noble, qui avait l'air de suivre les deux.

Dans le courant de notre rcit, nous avons appris le nom du jeune
homme: Ren de Kervoz, et le nom de la jeune fille: Angle.

Quant au vieux bourgeois, ceux qui ont lu le premier pisode de cette
srie: _la Chambre des Amours_, le connaissaient ds longtemps.

Aprs la scne mystrieuse et presque muette qui eut lieu, vers la
tombe de la nuit, dans l'glise de Saint-Louis-en-l'Ile, entre
cette blonde blouissante qu'on appelait Mme la comtesse, l'Allemand
Ramberg, Ren et l'abb Martel, scne dont l'apprenti mdecin Germain
Patou, d'un ct, et Angle de l'autre, furent les tmoins silencieux,
Ren de Kervoz sortit le premier.

Angle le suivit aussitt, comme elle l'avait fait depuis la place du
Chtelet.

Elle semblait bien faible; son pas lent et pnible chancelait, mais
ces pauvres coeurs blesss ont un terrible courage.

Il n'tait pas nuit tout  fait encore quand Ren de Kervoz, sortant
par la porte latrale, s'engagea dans la rue Poultier. Au lieu de
tourner vers le quai de Bthune, comme devaient faire plus tard
Germain Patou et le patron, il remonta vers la rue Saint-Louis.

Sa marche tait lente aussi et incertaine, mais ce n'tait pas
faiblesse.

Ceux qui le connaissaient et qui l'eussent vu en face  cette heure
auraient remarqu avec tonnement le rouge ardent remplaant la pleur
habituelle de sa joue.

Ses yeux brlaient sous ses sourcils violemment contracts.

Angle, pauvre douce enfant, avait grandi entre deux coeurs simples et
bons, son pre d'adoption et sa mre, les deux seuls amis qu'elle et
au monde. Elle ne savait rien de la vie.

Elle ne voyait point le visage de Ren; par consquent elle ne pouvait
lire le livre de sa physionomie.

Mais sait-on o elles prennent cette seconde vue? Il y a une admirable
sorcellerie dans les coeurs malades d'amour. Ce qu'elle ne voyait pas,
Angle devinait.

La passion qui bouleversait les traits de Ren de Kervoz avait dans
l'me d'Angle comme un cho douloureux et navr.

Elle ne songeait pas  elle-mme; sa pense tait pleine de lui.

Souffrait-il? Parfois c'est le bonheur qui crase ainsi.

Elle avait presque aussi grande frayeur de la souffrance que du
bonheur.

Et pourtant, d'ordinaire, c'est le bonheur seulement que redoute la
jalousie des femmes.

Mais Angle n'tait pas encore une femme tout  fait; les jeunes
filles aiment autrement que les femmes. Angle tenait le milieu entre
la femme et la jeune fille.

Ren tourna le coin de la rue de Saint-Louis et se dirigea vers le
retour du quai d'Anjou qui faisait face  l'le Louviers. Ce n'tait
pas la premire fois qu'Angle suivait Ren. Elle avait le droit de
le suivre, si la plus sacre de toutes les promesses, ce contrat
d'honneur liant l'homme  la pure enfant qui s'est donne, confre un
droit.

Angle tait pour tous la fiance de Ren de Kervoz; elle tait sa
femme devant Dieu.

Jamais elle n'en avait tant vu qu'aujourd'hui.

Ce qu'elle souponnait, depuis longtemps peut-tre, lui entrait dans
le coeur, ce soir, comme une certitude amre.

Ren aimait une autre femme.

Non point comme il l'avait aime, elle, doucement et saintement. Oh!
que de bonheur perdu!

Ren aimait l'autre femme avec fureur, avec angoisse.

A moiti chemin de la rue Poultier, au retour oriental du quai
d'Anjou, un mur monumental formait l'angle de la rue Bretonvilliers, 
l'autre bout de laquelle tait le cabaret de la _Pche miraculeuse_.

Le pt de proprits compris entre les deux rues formait la pointe
est de l'le; il se composait du pavillon de Bretonvilliers et de
l'htel d'Aubremesnil, avec leurs jardins: ces deux habitations,
spares seulement par une magnifique avenue, appartenaient au mme
matre, l'ancien conseiller au parlement dont il a t parl.

Outre ces demeures nobles, il y avait quelques maisons bourgeoises
ayant faade sur rue.

Le pavillon de Bretonvilliers, qui n'tait autre chose que le pignon
d'un trs vieil htel, sorte de manoir contemporain peut-tre de
l'poque o l'le tait encore la campagne de Paris, s'enclavait dans
le mur et faisait mme une saillie de plusieurs pieds sur la voie: ce
qui motiva plus tard sa dmolition.

Il n'avait que deux tages: le premier  trois fentres de faade; le
second, beaucoup moins lev,  cinq; le tout tait surmont d'une
toiture  pic.

Il n'existait point d'ouverture au rez-de-chausse. On y entrait par
une porte perce dans le mur,  droite de la faade et donnant dans
les jardins.

Ce fut  cette porte que Ren de Kervoz frappa.

Un aboiement de chien, grave et creux, qui semblait sortir de la
gueule d'un animal gant, rpondit  son appel.

Une femme ge et portant un costume tranger vint ouvrir. Elle barra
d'abord le passage  Ren, lui disant: Les matres sont absents.

Ren lui rpondit, donnant  ces deux mots latins la prononciation
magyare: _Salus Hungariae_.

La vieille femme le regarda en face et sembla hsiter.

--_Introi, domine_, dit-elle enfin, galement en latin prononc  la
hongroise, _sub auctoritate dominae meae_ (entrez, monsieur, sous
l'autorit de ma matresse).

La porte se referma. Un coup de fouet retentissant mit fin aux
aboiements du gros chien.

Angle tait trop loin pour voir ou pour entendre.

Quand elle arriva devant la porte, tout tait silence  l'intrieur.

Elle s'arrta, immobile, affaisse comme la statue du Dcouragement.

Elle ne pleurait point.

L'ide ne lui vint pas de frapper  cette porte.

Pourquoi tait-elle venue, cependant!

Hlas, elles ne savent pas, ces pauvres blesses.

Elles vont pour glisser un regard tout au fond de leur malheur, mais
non point pour combattre.

Quand l'ide de combattre leur vient, elles poussent presque toujours
la vaillance jusqu' la folie. Mais l'ide de combattre leur vient le
plus souvent trop tard.

Elles doutent si longtemps! si longtemps elles se cramponnent  la
chre illusion de l'espoir.

Angle resta pendant de longues minutes debout en face de la porte, le
coeur oppress, les yeux ferms  demi.

Aucun bruit ne venait du dedans. Le dehors tait galement silencieux,
car la nuit s'tait faite et le pas des allumeurs de lanternes avait
cess de se faire entendre.

Un seul murmure, confus et intermittent, venait du ct du quai de
Bthune, o le cabaret de la _Pche miraculeuse_ restait ouvert.

En face de la porte par o Ren avait disparu, au coin d'une maison
dont toutes les fentres taient noires et qui semblait inhabite
comme la plupart des demeures dans ce triste quartier, il y avait une
borne de granit cercle de fer.

Angle s'y assit.

De l on pouvait voir les fentres de l'ancien pavillon de
Bretonvilliers.

Elles taient noires aussi, normes de hauteur et bizarrement
claires par la lune  son lever, qui leur envoyait ses rayons
obliques, avant de les laisser dans l'ombre en montant vers le sud.

Machinalement, le regard d'Angle s'attacha sur ces trois gigantesques
croises, derrire lesquelles on devinait des rideaux de mousseline,
draps largement.

Elle vit, comme on voit les choses en rve, un de ces rideaux se
soulever  demi et une tte paratre. Les lueurs de la lune n'en
clairaient plus que les reliefs, et c'tait si vague!...

Une jeune tte, une tte bien-aime: ce front et ce regard qu'Angle
voyait nuit et jour, cette bouche qui lui avait dit: je t'aime!

Oh! et ce sourire! et ces cheveux si doux qu'un chaste baiser avait
mls bien souvent avec ses cheveux  elle!

Ren! son me tout entire, son premier, son unique amour!

C'tait Ren! c'tait bien Ren! Pourquoi en ce lieu? et seul?
Attendait-il? qu'attendait-il?

La lune tournait; l'ombre accusait davantage ce sourire qui n'existait
pas peut-tre. Pour Angle, Ren souriait, et si doucement! et,
 travers ces carreaux maudits, Ren la regardait avec tant de
tendresse!

Cela se pouvait-il? Si Ren l'avait vue, si Ren l'avait reconnue, lui
dans cette maison, elle dans la rue et sur cette borne, Ren n'aurait
pas souri. Oh! certes.

Il tait bon, il tait noble.

Il aurait eu honte, et remords, et frayeur.

Mais qu'importe ce qui est possible ou impossible? A certaines heures,
l'esprit ne juge plus, la fivre est matresse. Angle tendit ses
pauvres mains tremblantes vers Ren et se mit  lui parler tout bas.

Elle lui disait de ces douces choses que le tte--tte des enfants
amoureux change et ressasse pour enchanter les plus belles heures de
la vie. La mmoire de son coeur rcitait  son insu la litanie des
jeunes tendresses. Comme elle aimait! comme elle tait aime! Et se
peut-il, mon Dieu! qu'on manque  ces serments qui jaillirent une fois
d'une me  l'autre pour former un indissoluble lien?

Se peut-il... car il y avait plus que des serments, et Ren tait
noble et bon. Nous l'avons dit dj une fois; elle se le rpta cent
fois  elle-mme.

Elle ne sentait point que ses mains taient glaces et que ses petits
pieds gelaient sur le pav humide par cette froide nuit de fvrier.
Elle savait seulement que son front la brlait.

Un soir, c'tait au dernier automne, l'air de la nuit tait si tide
et si charmant, je ne sais comment la promenade s'tait prolonge le
long du quai de la Grve, puis au bord de l'eau, sous ces beaux arbres
qui allaient jusqu'au Pont-Marie. Il y avait l des fleurs et de
l'herbe autour de la cabane de l'inspecteur du halage; Ren voulut
s'asseoir; il tait faible alors et malade; Angle tendit pour lui
son charpe sur le gazon.

Elle se mit prs de lui, si jolie et si belle que Ren avait des
larmes dans les yeux.

Il lui dit:

--Si tu ne m'aimais plus, je mourrais.

Elle ne rpondit point, Angle, parce que la pense ne lui venait mme
pas que son Ren pt cesser de l'aimer.

Ce fut une chre soire, dont le souvenir ne devait jamais s'effacer.

Tout  l'heure, en passant sur le Pont-Marie, Angle avait reconnu les
grands ormes.

Et maintenant, parlant tout bas comme si Ren et t auprs d'elle,
Angle disait  son tour:

--Si tu ne m'aimais plus, je mourrais.

La lune avait tourn, laissant dans l'ombre la faade du vieux
pavillon de Bretonvilliers.

Il tait impossible de voir la silhouette de Ren  la grande fentre,
et pourtant Angle la voyait encore.

Sur ce fond noir elle devinait une forme adore; seulement Ren ne
souriait plus. Il avait le visage triste, mu, amaigri, comme ce soir
de la promenade au bord de l'eau, et il semblait  Angle que la
distance disparaissait; elle montait, il descendait; tous deux
s'appuyaient  l'antique balcon, l'un en dedans, l'autre en dehors, et
ils changeaient de murmurantes paroles entrecoupes de longs baisers.

Tout a coup Angle tressaillit et s'veilla, car ceci tait un
vritable rve. La faade noire changeait d'aspect: deux des grandes
fentres s'clairaient vivement.

Angle ne s'tait point trompe. La silhouette de Ren trancha en
sombre sur ce fond lumineux.

Il tait l: il n'avait pas quitt la fentre.

Un cri s'touffa dans la poitrine d'Angle, parce qu'une autre
silhouette se dtachait derrire celle de Ren: une forme fminine,
admirablement jeune et gracieuse, qu'Angle reconnut du premier
regard.

--La femme de l'glise Saint-Louis! murmura-t-elle en portant ses deux
mains  sa poitrine qui haletait; toujours elle!

Elle essaya de se lever et ne put. Elle aurait voulu s'lancer et
dfendre son bonheur.

Parmi la confusion de ses penses une ide, cependant, se fit jour.

--La porte ne s'est pas rouverte depuis le passage de Ren, se
dit-elle, et cette femme n'a pu le prcder ici, puisqu'elle est
sortie de l'glise, accompagne... Par o est-elle entre?

L'ombre fminine dessine avec nettet par la lumire qui l'clairait
 revers portait sur le rideau transparent. On voyait sa taille dlie
et les dtails lgers de sa coiffure o le jour semblait jouer entre
les boucles mobiles de ses cheveux.

--Ses cheveux! dit encore Angle, ses cheveux blonds! jamais il n'y
en a eu de pareils! Je crois distinguer leurs reflets d'or.. Elle est
trop belle. Oh! Ren, mon Ren, ne l'aime pas; on ne peut pas avoir
deux amours... Si tu ne m'aimais plus je mourrais...

Sur le rideau rvlateur deux mains se joignirent.

Angle se redressa, galvanise par sa terrible angoisse.

--Mais avant de mourir, fit-elle, je combattrai! Je suis forte! j'ai
du courage! Et qui donc l'aimera comme moi? Il est  moi...

Elle s'affaissa de nouveau sur la borne. Autour de la fine taille,
l-haut, un bras galant venait de se nouer derrire les rideaux de
mousseline.

Angle balbutia encore:

--Je suis forte... je combattrai...

Mais elle chancelait et sa gorge rlait.

Ses deux mains glaces pressrent son front.

--C'est un rve! un rve affreux! dit-elle; je veux m'veiller...

Sa voix s'trangla dans son gosier. Les deux ombres tournaient sur le
rideau et prsentaient maintenant leurs profils: deux profils jeunes
et charmants.

Une douleur navrante treignit la poitrine d'Angle. Elle eut
l'angoisse de l'attente, car ce fut lentement, lentement, que les deux
bouches se runirent en un troit et long baiser.

Angle tomba comme une masse inerte sur le pav.

Du capuchon dtach de sa mante ses cheveux dnous s'chapprent et
ruisselrent: des cheveux plus beaux, plus brillants, plus doux que
ceux de l'enchanteresse elle-mme.

La silhouette de femme se retira la premire et s'enfuit, tandis qu'un
retentissant clat de rire passait  travers les carreaux.

L'ombre de Ren se prit  la poursuivre.

Puis la troisime fentre de la faade s'claira brillamment tout 
coup. Les deux ombres y passrent entrelaces et disparurent.

Mais ngle ne voyait plus rien de tout cela. Son pauvre corps inerte
s'tendait tout de son long; entre son front et le pav il n'y avait
que ses cheveux pars, ses pauvres cheveux.

Une demi-heure aprs seulement, un groupe de fainants quittant la
berge du quai de Bthune passa.

Aucune ombre ne se dessinait plus aux carreaux du vieux pavillon de
Bretonvilliers.

Les fainants qui revenaient de la pche avec leurs paniers vides
rencontrrent le corps d'Angle. La chasse valait mieux que la pche:
au cou d'Angle il y avait une croix d'or, prsent de Ren de Kervoz.

Les fainants eurent d'abord la pense de se battre  qui aurait la
croix d'or, puis il fut convenu qu'on irait au cabaret d'Ezchiel,
lequel, tant un peu juif, pourrait estimer le bijou et l'acheter
comptant pour faire le partage.

Ils avaient compt sans le patron des maons du March-Neuf, M.
Jean-Pierre Svrin, dit Gteloup. Celui-ci se dpouilla de sa
houppelande pour en envelopper les membres glacs de la jeune fille.
D'aprs son ordre, que nul ne songea  discuter, quatre porteurs
prirent une civire o Angle fut dpose sur un matelas.

Puis le patron commanda: En route!

Et les porteurs se mirent en marche sans mme s'informer du lieu o on
les conduisait.

Dcidment, ce soir, au quai de Bthune, la chasse ne valait pas mieux
que la pche.

Quand la Meslin eut emmen son homme tout endolori et que les coquins
des deux sexes furent partis, Ezchiel barricada sa porte.

Il tait soucieux, ce brave garon, et d'assez mauvaise humeur.

En teignant la magnifique lanterne qui faisait la gloire de son
tablissement et du quartier, il se disait:

--C'est un jeu  se faire rompre les os. Voil dj un gaillard qui
a devin la farce. Si on savait une fois que tout cela est pour
dtourner les chiens et cacher le trou de la vampire...

Il frissonna et regarda tout autour de lui.

--Chaque fois que je prononce ce nom-l, grommela-t-il, j'ai la chair
de poule. Je n'y crois pas, mais c'est gal... il doit y avoir quelque
chose... Et j'aimerais voir, moi, la mine qu'elles font, ces btes-l,
quand on leur enfonce un fer rouge dans le coeur! Parole! a doit tre
drle!

Il eut un sourire  la fois sensuel et poltron.

A coups de pied il drangea les filets  moiti brls qui
encombraient la porte de derrire et l'ouvrit en pensant tout haut:

--Ce n'est pas facile d'amasser un plein pot de pauvres cus!

Au del de la porte il y avait ce sombre couloir aperu par le patron
et menant  un escalier de pierre. Le couloir, aprs l'escalier
pass, allait en descendant, puis remontait jusqu' une seconde porte
communiquant avec un vaste jardin.

Aussitt qu'Ezchiel eut ouvert cette seconde porte, un mugissant
aboiement se fit entendre au lointain; le lecteur aurait reconnu
tout de suite la voix du chien gant qui gardait le pavillon de
Bretonvilliers.

--Tout sent le diable, se dit Ezchiel, dans le pays d'o ces gens-l
viennent. Ce chien a la voix d'un dmon.

Il s'engagea sous une sombre alle de tilleuls taills en charmille,
qui remontait vers la rue Saint-Louls-en-l'Ile.

Les aboiements du molosse devinrent bientt si violents que le
cabaretier s'arrta pouvant.

--Hol! bonne femme Paraxin! cria-t-il, retenez votre monstre ou je
lui casse la tte d'un coup de pistolet.

Un clat de rire cass partit du fourr voisin et le fit tressaillir
de la tte aux pieds.

--Le chien est enchan, trembleur de Franais, fut-il dit par
derrire les arbres; n'aie pas peur... Mais,  propos de pistolet,
on s'est battu chez toi, l-bas. Y aura-t-il quelque chose pour nos
poissons?

Avant qu'Ezchiel pt rpondre, une femme grande comme un homme et
portant le costume hongrois entra dans une chappe de lumire que la
lune faisait dans l'avenue.

--Bonsoir, Ezchiel, dit-elle dans le franais barbare qu'elle
baragouinait avec peine. On ne peut pas te parler latin  toi; vous
autres, Parisiens, vous tes plus ignorants que des esclaves!... As-tu
quelque chose  nous dire?

--Je veux voir madame la comtesse, rpliqua le cabaretier.

--Madame la comtesse est loin d'ici, repartit Paraxin, qui s'tait
approche et dominait Ezchiel de la tte. Elle a de l'occupation ce
soir.

--Elle en mange un? demanda le cabaretier avec une curiosit mle
d'horreur.

La Paraxin fit un signe de tte caressant et rpondit:

--Elle en mange deux.

Ezchiel recula malgr lui. La grande femme ricanait. Elle rpta:

--Q'as-tu  dire?

--J'ai  dire, rpliqua Ezchiel, que tout a ne peut pas durer. Le
monde parle. Il y a des gens sur la trace, et la frime du quai de
Bthune est use jusqu' la corde. Tout devait tre fini voil quinze
jours...

--Tout sera uni dans huit jours, l'interrompit la grand femme.
L'argent vient; la somme y sera. Ceux qui auront t avec nous
jusqu'au bout auront leur fortune faite. Ceux qui perdront courage
avant la fin engraisseront les poissons... Est-ce tout?

Ezchiel restait silencieux.

--A quoi penses-tu? demanda la Hongroise brusquement.

--Bonne femme Paraxin, rpondit le cabaretier, je pense  la peur que
j'ai. Vos menaces m'effrayent beaucoup, je ne le cache pas, car je
vous regarde comme une diablesse incarne...

La Hongroise lui caressa le menton bonnement.

--Mais, poursuivit Ezchiel, je suis plus effray encore des dangers
qui m'environnent de toutes parts  cause de vous. A quoi me
servira-t-il d'avoir gagn beaucoup d'argent si on me coupe le cou?

Mme Paraxin lui donna un bon coup de poing entre les deux paules et
lui dit quelques injures eu latin. Aprs quoi elle reprit d'un ton
srieux:

--Nous avons de quoi dtourner l'attention, brave homme, ne t'inquite
pas... Vois-tu cette lumire, l-bas?

Ils arrivaient au bout de l'avenue, et le pavillon de Bretonvilliers
dtachait sa haute silhouette sombre sur le ciel.

Une lueur brillait au premier tage.

--Oui, je vois la lumire, rpliqua Ezchiel, mais qu'est-ce que cela
dit?

--Cela dit, mon fils, qu'il y a l un joli jeune homme en train de se
brler  la chandelle. Avec ce papillon nous avons, si nous voulons,
deux on trois semaines de scurit devant nous.

--Qui est ce papillon?

--Le propre neveu de Georges Cadoudal, mon fils, qui va nous vendre,
pour un sourire... ou pour un baiser, ou plus cher, le secret de la
retraite de son oncle.




VI

LA MAISON ISOLE


C'tait une chambre trs vaste et si haute d'tage qu'on et dit une
salle de quelque ancien palais de nos rois. Les tentures en taient
fatigues et ternes de vtust, mais d'autant plus belles aux yeux des
coloristes, qui cherchent l'harmonie dans le fondu des nuances et
qui chromatisent en quelque sorte la gamme contenue dans le spectre
solaire pour obtenir leurs savants effets: de telle sorte, par
exemple, que le costume d'un mendiant fournit sous leurs pinceaux des
accords merveilleux.

La lampe entoure d'un globe en verre de Bohme non pas dpoli, mais
troubl et imitant la demi-transparence de l'opale, clairait  peine
cette vaste tendue, effleurant chaque objet d'une lueur discrte et
presque mystrieuse.

On ne pouvait juger ni les peintures du plafond ni celles des
panneaux, coups en cartouches octogones, selon les lignes rgulires
mais ingales qui caractrisaient l'poque de Louis XIV. C'est 
peine si les dorures brunies renvoyaient  et l quelques sourdes
tincelles.

Au-devant de deux grandes fentres les draperies de lampes dessinaient
leurs plis larges et nombreux sous lesquels tranchaient de moelleux
rideaux en mousseline des Indes.

L'aspect gnral de cette pice tait austre et large, mais surtout
triste, comme il arrive presque toujours pour les oeuvres du moyen ge
que le dix-septime sicle essaya de retoucher.

C'tait aux carreaux de cette chambre et sous la mousseline des Indes
qu'Angle avait vu d'abord le visage de Ren, aux premiers rayons de
la lune, puis les deux ombres dont la fentre avait trahi l'amoureuse
bataille.

Maintenant il n'y avait plus personne.

Mais les gaies lueurs qui passaient par la porte entr'ouverte de la
pice voisine, celle qui n'avait qu'une croise sur la rue et qui
s'tait claire la dernire, indiquaient la route  prendre pour
retrouver ensemble Ren de Kervoz et la reine des blondes, comme
l'appelait Germain Patou, la radieuse pnitente de l'abb Martel,
l'inconnue de l'glise Saint-Louis-en-l'Ile.

La jalousie de celles qui aiment profondment ne se trompe gure. Il
est en elles un instinct subtil et sr qui leur dsigne la rivale
prfre.

Angle avait reconnu le profil de sa rivale sur la mousseline des
rideaux, et nous l'avons dit comme cela tait, Angle, dans cette
silhouette mobile, avait devin jusqu' l'or lger qui frisait en
dlicieuses boucles sur le front de l'trangre.

Franchissons cependant cette porte entr'ouverte qui laissait passer de
joyeuses lueurs.

C'tait une pice beaucoup plus petite, et le seuil qui sparait les
deux chambres pouvait compter pour un espace de six cents lieues. Il
divisait l'Occident et l'Orient.

De l'autre ct de ce seuil, en effet, c'tait l'Orient, les tapis
pais comme une pelouse, les coussins accumuls, la lumire parfume.
Vous eussiez cru entrer dans un de ces boudoirs feriques o les
riches filles de la Hongrie mridionale luttent de magnificence et de
mollesse avec les reines des _Mille et Une Nuits_.

Le contraste tait frappant et complet. A droite, c'tait la roideur
mlancolique et un peu moisie du grand sicle;  gauche de la cloison,
le luxe voluptueux, la somptuosit demi-barbare de la frontire
ottomane s'talaient, comme si en ouvrant la croise on et pu voir 
l'horizon les minarets de Belgrade, la blanche ville.

Dans la premire pice il faisait froid; ici rgnait une douce chaleur
o passaient comme de tides courants chargs de langueurs odorantes.

La lumire de deux lampes magnifiques, rabattue par deux coupoles de
cristal ros, tombait sur une ottomane environne d'arbustes exotiques
en pleine fleur.

Il y avait l un jeune homme et une jeune femme: deux belles cratures
s'il en fut jamais; la jeune femme demi-couche sur l'ottomane, le
jeune homme assis sur les coussins  ses pieds.

C'taient bien les deux silhouettes du rideau: Ren de Kervoz d'abord,
qu'Angle aurait reconnu entre mille, et quant  la femme, Angle
avait pu, sans se tromper, prendre son profil pour celui de la blonde
trangre. Les traits offraient en effet une parit complte: mmes
yeux, mme bouche souriante et hautaine, mme dessin de visage,
exquise dans sa dlicatesse.

Seulement, ces admirables cheveux blonds, si vaporeux et si brillants,
n'existaient que dans l'imagination d'Angle.

La jeune femme de l'ottomane avait d'admirables cheveux, il est vrai,
mais plus noirs que le jais.

Il suffisait d'un regard pour voir, malgr l'extrme
ressemblance, qu'elle n'tait pas notre mystrieuse comtesse de
Saint-Louis-en-l'Ile.

Au moment o nous entrons dans le boudoir, elle touchait justement
d'un geste mutin ses adorables cheveux noirs et disait en souriant:

--Je n'aurais jamais cru qu'on pt nous prendre l'une pour l'autre:
elle si blonde, moi si brune... et surtout mon beau chevalier breton,
qui prtend que mon image est grave dans son me!

Ren la contemplait avec une sorte d'extase et ne rpondait point.

Il leva une gracieuse petite main jusqu' ses lvres et savoura un
long baiser.

--Lila! murmura-il.

Elle se pencha jusqu' son front, qu'elle effleura, disant:

--Mon nom est doux dans votre bouche.

Il y a des souvenirs: un nuage passa sur le regard de Ren.

Une fois, cette pauvre enfant qui lui avait donn son coeur, Angle,
sa fiance, lui avait dit:

--Dans ta bouche mon nom est doux comme une promesse d'amour.

Il l'avait bien aime, et la passion qui l'entranait vers une autre,
 prsent, avait t combattue par lui comme une folie.

Il aimait malgr lui, malgr sa raison, malgr son coeur; il subissait
une irrsistible fascination.

Ces choses arrivent comme pour apporter une excuse  ceux qui croient
aux sorts et aux charmes.

Angle tait pieuse. Quelques semaines auparavant, le soir du
12 fvrier, Ren l'avait accompagne au salut de
Saint-Germain-l'Auxerrois. Pendant qu'Angle priait, Ren rvait--aux
joies prochaines de leur union sans doute.

Il y avait une femme agenouille non loin d'eux.

Ren vit briller deux lueurs sous un voile.

Et je ne sais comment, dans l'ombre o tait l'inconnue, un rayon des
cierges de l'autel pntra.

Ren sentit en lui comme une vague angoisse. Son regard revint vers
Angle, qui priait si saintement. Il eut frayeur et remords, et ne fut
soulag que par l'effort qu'il fit sur lui-mme pour ne plus tourner
les yeux vers l'inconnue.

Il sortit avec Angle et la reconduisit jusqu' sa porte. Leurs logis
taient voisins. Il la quitta pour rentrer chez lui.

Mais il n'aurait point su dire pourquoi il reprit le chemin de
l'glise.

A la porte il hsita, car il comprenait que franchir de nouveau ce
seuil c'tait dj une trahison.

D'ailleurs elle devait tre partie.

_Elle_!--Ren entra en se disant: Je n'entrerai pas.

Elle le croisa comme il passait devant le bnitier. Malgr lui,
le doigt de Ren se plongea dans la conque de marbre. La main de
l'inconnue toucha sa main; il eut froid jusque dans le coeur.

Ce fut tout. Elle sortit. Ren resta immobile  la mme place, car il
se disait: Je ne la suivrai pas.

Une voix l'avertissait, murmurant au dedans de lui-mme le nom
d'Angle et disant: C'est celle-l qui est le bonheur.

C'est l'autre qui est le caprice extravagant, la fivre, le tourment,
la chute...

Pourquoi est-ce ainsi? Ren s'lana sur les traces de l'inconnue. Son
coeur battait, sa tte brlait!

Il n'y avait personne sur le parvis encombr de masures qui sparait
alors la faade de Saint-Germain-l'Auxerrois du Louvre non encore
restaur.

Chose singulire, et qu'il faut exprimer pourtant, Ren n'avait pas
mme vu celle qu'il poursuivait malgr lui.

Il ne connaissait d'elle que la lueur de son regard et les vagues
profils dessins par les reflets descendant de l'autel.

Quand leurs mains s'taient touches au bnitier, l'inconnue avait le
visage cach derrire son voile.

C'tait une toute jeune femme et d'une beaut merveilleuse, voil ce
dont il et jur; il n'aurait point su dtailler l'impression que lui
laissait son costume svre, mais d'une lgance extrme. Elle le
portait  miracle, et, tandis qu'elle s'loignait, Ren avait admir
la grce noble de sa dmarche.

Aime-t-on pour si peu, et quand le coeur a nou ailleurs une chane
srieuse et solide?

Ren tait l'honneur mme. Il arrivait-d'un pays o l'honheur passe
avant toute chose. Son enfance s'tait coule dans une famille simple
et svre o la passion politique seule avait accs.

Encore la passion politique sommeillait-elle depuis longemps dj au
manoir de Kervoz, situ entre Vannes et Auray; le pre de Ren s'tait
battu de son mieux, mais il avait dpos les armes franchement et
sans arrire-pense, depuis que les portes de la paroisse s'taient
rouvertes au culte.

Il y avait deux sortes de chouans en Bretagne: les chouans du roi, les
chouans de Dieu.

Quand on rendit  ces derniers la vieille maison de granit qui bnit
la naissance, le mariage et la mort, il se fit bien des vides dans les
rangs de la rustique arme.

Le pre de Ren avait dit  son fils: Le pass s'en va: attendons pour
juger l'avenir.

C'tait un chouan de Dieu.

Mais la mre de Ren avait un frre qui tait un chouan du roi.

On entendait parler de lui parfois au manoir des environs de Vannes.
Il courait l'Europe, conspirant et suscitant des ennemis  ceux qui
tenaient la place du roi. Son nom tait clbre.

Il avait promis hautement d'engager, lui, seul et proscrit, contre
le premier consul, entour de tant de soldats, dfendu par tant de
gloire, une sorte de combat singulier.

Tous ceux qui ont reu l'ducation de nos collges doivent tre
embarrasss quand ils deviennent les juges d'une action de ce genre.
Le bon sens dit que le vrai nom d'un pareil tournoi est assassinat.
Mais l'Universit, pendant huit mortelles annes, a pris la peine
de nous enseigner de tous autres noms, latins ou grecs. Chacun se
souvient des classiques admirations de son professeur pour le poignard
de Brutus.

En plein snat, messieurs! en plein snat! nous disait le ntre, qui
pourtant recevait de Csar un traitement de mille cus par an, ni plus
ni moins.

Il ajoutait:

C tait bien le _vir fortis et ubicumque paratus_. Le gaillard
n'avait pas froid aux yeux! En plein snat, messieurs, en plein
snat!

Cassius, le collaborateur, avait aussi sa part d'loges.

Et l'on partait de l pour dire quelque chose d'aimable  propos de
tous les citoyens qui, depuis Harmodius et Aristogiton, jusqu'aux amis
de Paul Ier de Russie, engagrent prcisment ce tournoi que Georges
Cadoudal proposait au premier consul.

Depuis que Csar a fait un livre, on prtend, cependant, que le
poignard de Brutus est un peu moins prconis dans nos collges;
mais le livre de Csar est tout jeune, et nous qui fmes levs par
l'Universit dans le respect amoureux de l'homme et de son instrument,
nous prouvons un certain embarras  renier les admirations qui nous
furent imposes:

En plein snat, messieurs!

Et applaudissez, ou gare la retenue!

Un jour viendra peut-tre o l'Universit, convertie  des sentiments
moins froces, aidera Csar  corriger les preuves de son livre.
Esprons que, ce jour-l, le poignard de Brutus, dfinitivement mis a
la retraite, se rouillera dans les greniers d'acadmie. Ainsi soit-il!

Mais je demande au ciel et  la terre ce que l'Universit, avant sa
conversion, pouvait reprocher  l'pe de Georges Cadoudal.

Ren de Kervoz neveu de Cadoudal n'tait point ml  ses intrigues
dsespres. Il suivait  Paris les cours de l'Ecole de droit et se
destinait  la profession d'avocat. Nous devons dire que son oncle
lui-mme l'cartait des voies dangereuses o il marchait. Une sincre
affection rgnait entre eux.

De la conspiration dont son oncle tait le chef Ren connaissait ce
qui tait  peu prs au vu et au su de tout le monde; car la police,
nous l'avons dit dj, est souvent dans la position de ces maris
tromps qui seuls ignorent leur malheur.

A Paris, l'affaire Cadoudal tait le secret de la comdie. Tout le
monde en parlait. A peine peut-on dire que la demeure du terrible
Breton ft un mystre.

Le mystre, et c'en est un grand assurment, gt tout entier dans le
chronique aveuglement de la police.

Nous avons vu de nos jours quelque chose de pareil, et les gens qui ne
savent pas quelle paisse myopie peut affecter les cent yeux d'Argus
doivent croire qu'a de certaines poques la police a partag les
faiblesses de l'Universit  l'endroit des outils dont se sert Brutus.

Cadoudal connaissait et approuvait l'amour de son neveu pour Angle.
Il s'tait mis en rapport, sous un nom suppos, avec la famille
adoptive de la jeune fille et devait servir de pre  Ren lors du
mariage.

Nous ajouterons qu'il avait discut les conditions du contrat, en
bon bourgeois, avec Jean-Pierre Svrin, dit Gteloup, le patron des
maons du March-Neuf. Jean-Pierre avait pour M. Morinire de l'estime
et de l'amiti. Morinire tait le nom d'emprunt de Georges Cadoudal.

Cadoudal avait dit  son neveu:

--Ton Angle fera la plus dlicieuse comtesse que l'on puisse voir.
Moi, j'aurai la tte fle un jour ou l'autre, cela ne fait pas de
doute; mais, quand le roi reviendra, tu seras comte en souvenir de
moi, et du diable si le neveu du vieux Georges ne sera pas aussi noble
que tous les marquis de l'univers!

Ren avait rpondu:

--Je l'aime telle qu'elle est. Elle sera la femme d'un avocat, et je
tcherai de la faire heureuse.

Et l'on parlait de danser  la noce. Ce Georges tait  Paris comme
le poisson dans l'eau, tant il comptait bien sur la somnolence de la
police. Les mmoires du temps, les mmoires de la police surtout,
avouent qu'il allait et venait  son aise, s'occupant de ses affaires
comme vous ou moi et menant mme joyeuse vie.

Comme Csar doit regretter parfois de n'tre pas gard par un simple
caniche.

En quittant l'glise Saint-Germain-l'Auxerrois, Ren de Kervoz, l'oeil
troubl, la poitrine serre, regarda tout autour de lui. Ce fut le
nom d'Angle qui vint  ses lvres, comme s'il et cherch dans cette
sainte affection un refuge contre sa folie.

Il tait fou dj. Il le sentait.

Au coin de la rue des Prtres-Saint-Germain, une forme fuyait. Ren
franchit d'un saut les degrs du perron et courut aprs elle.

A l'endroit o la rue des Prtres dbouche sur la place de l'cole,
une voiture lgante stationnait. La portire s'ouvrit, puis se
referma. Les chevaux partirent au grand trot.

Ren n'avait point vu la personne qui tait monte dans voiture, et
pourtant il la suivit  toutes jambes.

Il tait sr que la voiture contenait son inconnue.

La voiture alla longtemps au trot de ses magnifiques chevaux. La sueur
inondait le front de Ren, qui perdait haleine, sinon courage, et ne
s'arrtait point.

La voiture suivit les quais jusqu' l'Htel de Ville, puis remonta
la rue Saint-Antoine, dans laquelle elle fit une courte halte. Les
portires restrent fermes, le valet de pied seulement descendit,
frappa  une porte, entra, ressortit et reprit sa place en disant:

--Allez! le docteur viendra.

Ren avait profit du temps d'arrt pour reprendre haleine et nouer sa
cravate autour de ses reins.

Quand la voiture repartit, il la suivit encore.

Que voulait-il, cependant? Il n'aurait point su rpondre  cette
question.

Il allait, entran par une force irrsistible.

La voiture s'arrta encore deux fois, rue Culture-Sainte-Catherine et
Chausse-des-Minimes.

Deux fois le valet de pied descendit et remonta sans avoir eu aucune
communication avec l'intrieur de la voiture.

En quittant la Chausse-des-Minimes la voiture regagna la rue
Saint-Antoine. A ce moment l'horloge de l'glise Saint-Paul sonnait
dix heures de nuit.

Cette fois la traite fut longue et vritablement rude pour Ren.
L'quipage, lanc  pleine course, brla le pav de la rue
Saint-Antoine, franchit la place de la Bastille et longe tout le
faubourg sans ralentir sa marche.

Il y avait alors un large espace vide entre les dernires maisons
du faubourg Saint-Antoine et la place du Trne. La rue de la Muette
n'tait qu'un chemin creux, bord de marais.

La voiture s'arrta enfin devant une habitation isole et assez
grande, situe  gauche du faubourg, dans les terrain qui avoisinaient
la rue de la Muette.

Il n'y avait point de lumire aux fentres de cette habitation, 
laquelle conduisait un chemin trac  travers champs.

Au-devant de la porte, de l'autre ct du chemin, un mur de marais
tombait en ruine, laissant voir, par ses brches un champ d'arbustes
fruitiers, framboisiers, groseilliers et cassis, que surmontaient
quelques cerisiers de maigre venue.

Ren tait bon coureur, nanmoins, malgr ses efforts, il s'tait
laiss distancer  la fin par le galop des chevaux. Il vit de loin
l'quipage tourner, puis faire halte; il ne put distinguer dans la
nuit ce qui se passait  la porte de la maison.

Comme il arrivait au dtour du chemin, la voiture, revenant sur ses
pas, dbouchait de nouveau dans le faubourg Saint-Antoine.

Les glaces des deux portires taient maintenant abattues. Ren put
glisser un regard  l'intrieur, qui lui sembla vide. Le cocher et le
valet de pied restaient  leur poste. La voiture reprit le chemin qui
l'avait amene et disparut au loin dans le faubourg.

Ren hsita. Sa raison, un instant rveille, se rvolta nergiquement
contre l'absurdit de sa conduite. Il se demanda encore une fois et
avec un vif mouvement de colre contre lui-mme:

--Que viens-je faire ici?

Il tait d'un pays o la superstition s'obstine. L'ide naquit en lui
qu'on lui avait jet un sort.

Et il se dit, rsolu  clore cette triste quipe:

--Je n'irai pas plus loin!

Mais ce sont ternellement les mmes paroles. Ceux  qui on jette des
sorts du genre de celui qui tenait dj le fianc d'Angle font
toujours le contraire de ce qu'ils disent.

Ren tourna l'angle du chemin et marcha tout uniment vers la maison
solitaire dont la lune, cache sous les nuages, dessinait vaguement
les profils.

Cette maison ressemblait  une fabrique abandonne.

Il faisait froid, le vent fouettait une petite pluie fine qui rendait
la terre molle et glissante.

Ren fit le tour de la maison, qui n'avait ni jardin ni cour et qui,
 la considrer de plus prs, avait l'air d'une de ces btisses
inacheves, fruits de la spculation indigente, qui restent  l'tat
de ruine avant mme d'avoir abrit leurs matres.

Il y avait beaucoup de fentres. Toutes gardaient leurs contrevents
ferms.

Ren revint  la faade qui donnait sur le chemin. De ce ct, les
fentres taient closes comme partout. Devant la porte, l'herbe
croissait autour du petit perron de trois marches et jusque sur les
degrs.

Ren regarda aux croises. Les volets ferms ne laissaient passer
aucune lueur.

Il couta. Le silence et la solitude permettaient de saisir tous les
sons, mme les plus faibles.

Aucun bruit ne frappa ses oreilles.

Il s'loigna afin de mieux voir, car, la nuit, une lueur fugitive
s'aperoit plus aisment  distance. Il dpassa le mur qui faisait
face  la maison.--Rien.

Et cependant il resta, rptant en lui-mme, comme un pauvre maniaque:

--Elle m'a jet un sort!

La plaie froide pntrait son vtement lger; il tremblait la fivre.
Il restait.

Nagure nous tions avec une pauvre enfant transie de froid jusqu'au
coeur, qui, elle aussi, attendait interrogeant la faade muette d'une
maison de Paris.

Mais notre Angle, assise sur sa borne humide, devant les fentres du
pavillon de Bretonvilliers, savait ce qu'elle voulait.

Elle venait chercher son arrt.

Ren ne savait pas. Il n'y avait pas en ce moment une ide, une
seule, dans le vide de sa cervelle. C'tait un malade que ses veines
brlaient, tandis que le frisson serpentait sous sa peau.

Il s'assit dans l'herbe mouille parmi les buissons qui le cachaient.
La lune, dgage de ses voiles, clairait vivement la campagne.

Au loin le vent nocturne apporta les douze coups de minuit frapps au
clocher de l'glise Sainte-Marguerite.

En ce moment une trange harmonie sembla sortir de terre. C'tait un
de ces chants graves et rgulirement cadencs qui font reconnatre en
toutes les parties du globe les migrs de la patrie allemande.

Ren sortit du demi-sommeil qui engourdissait son corps et son
intelligence. Il couta croyant rver.

Comme il quittait sa retraite pour se rapprocher de la maison et
prter l'oreille de plus prs, un bruit de voiture arrivait du
faubourg Saint-Antoine.

Il se tapit de nouveau dans les buissons.

La voiture s'arrta au coude du chemin. Un homme en descendit et vint
frapper  la porte de la maison isole.

--Qui tes-vous? demanda-t-on  l'intrieur et en latin.

Le nouveau venu rpondit en latin galement.

--Au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit, je suis frre de la
Vertu.

Et la porte s'ouvrit.




VII

L'AFFUT


La lune, momentanment dgage de son voile de nuages frappait en
plein la porte de la maison solitaire. Ren put voir la personne qui
ouvrait la porte en dedans.

C'tait une vieille femme de taille virile, aux traits durs et tanns.
Elle portait ce bizarre et beau costume hongrois que les danseuses
nomades ont fait connatre ds longtemps sur nos thtres.

La figure du nouveau venu restait au contraire invisible. Il se
prsentait de dos, et le collet de son manteau rejoignait les bords
larges de son chapeau.

La vieille lui dit quelque chose  voix basse.

Il se retourna vivement, comme si son regard et voulu percer les
tnbres dans la direction du champ de framboisiers o Ren tait
cach.

Ce fut l'affaire d'un instant. Ren vit seulement que la figure tait
jeune et encadre de longs cheveux qui lui semblrent blancs. La porte
se referma, et la maison redevint silencieuse.

Mais minuit devait tre l'heure d'une runion ou d'un rendez-vous,
car, dans l'espace de dix minutes tout au plus, trois autres voitures
montrent le faubourg, amenant trois mystrieux personnages qui
frapprent  la porte comme le premier, furent comme lui interrogs en
latin et rpondirent dans la mme langue.

Ren avait pu remarquer qu'ils avaient une faon particulire
d'espacer les coups en heurtant  la porte. Il y avait six coups,
ainsi diviss: trois, deux, un.

Quand le dernier fut entr, les alentours restrent muets pendant une
demi-heure. La ville dormait maintenant et n'envoyait plus ces larges
murmures qui, de nos jours, emplissent la campagne de Paris jusqu'
une heure si avance de la nuit.

La pluie avait cess; la lune pandait partout sur le paysage plat et
triste sa froide lumire.

Ren n'avait pas boug, des penses confuses naissaient et mouraient
dans son cerveau. Pas une seule fois, l'ide de se retirer ne lui
vint.

Il tait brave comme les neuf diximes des jeunes gens de son ge:
nous ne voulons donc point noter comme un fait surprenant chez lui
l'absence de toute crainte.

Mais il tait discret, scrupuleux en toutes choses touchant 
l'honneur. Etant donns son caractre et son ducation, il aurait
d prouver un scrupule, doubl par la situation particulire de sa
famille.

Evidemment il y avait l un mystre. Selon toute apparence, le mystre
se rapportait  des menes politiques. De quel droit Ren gardait-il
l'afft  porte de ce mystre!

Une pareille conduite a un nom qui repousse l'estime et inspire la
haine plus ou moins rflchie de ce juge trop prompt qui s'appelle
tout le monde: un nom qui est une explication et devrait tre souvent
une excuse, car _l'espion_, ce soldat de la lutte douloureuse et sans
gloire, met, la plupart du temps, sa vie mme au service de son obscur
dvouement.

Ren n'tait pas un espion. On est espion par passion, par devoir ou
pour un salaire. Ren vivait d'une existence compltement en dehors de
la politique. Les ides qui enfivraient encore ceux de son pays et de
sa race n'avaient jamais t en lui. Il appartenait  cette gnration
transitoire qui ragissait contre la violence des grands mouvements:
c'tait un penseur, peut-tre un pote; ce n'tait ni un chouan, ni un
rpublicain, ni un bonapartiste.

Au point de vue politique, la runion qui avait lieu derrire ces
muettes murailles n'avait pour lui aucune espce d'intrt. La passion
ici lui manquait; il n'en tait ni  discuter ni surtout  reconnatre
ce devoir qui nat pour chacun  l'heure mme o une conspiration
montre le bout de son oreille, devoir controvers, mais que l'opinion
du plus grand nombre caractriserait certainement ainsi: faire ou ne
pas faire.

Combattre pour ou aller contre.

La neutralit porte honte.

Ren, pourtant, restait neutre, non point par dfaut de courage,
mais parce que,  certaines poques et aprs certaines secousses, le
patriotisme ne sait pas  quoi se prendre.

Les partis ont intrt  tre svres et  nier ces subtiles
vidences; mais l'histoire parle plus haut que l'intolrance des
raisonneurs et confesse de temps  autre qu'il y a lieu de se
demander, parmi la cohue des gosmes briolant: O donc est la
patrie!

Ren restait l et ne s'interrogeait mme pas sur la question de
savoir quel usage il ferait d'une dcouverte ventuelle! Le souvenir
de la machine infernale lui traversa l'esprit et le laissa dans sa
somnolence morale.

Cela ne lui importait point. Il semblait qu'il ft dans un monde 
part, tout plein de romanesques et puriles proccupations.

On lui avait jet un sort.

Il songeait  elle,  elle seulement. Elle tait l. Qu'y
faisait-elle?

II tait l pour elle. Il restait l pour la voir sortir comme il
l'avait vue entrer, et pour la suivre de nouveau, n'importe o.

Chose lugubre, la pense d'Angle lui venait  chaque instant et il la
chassait brutalement comme on secoue la tyrannie de ces refrains qui
s'obstinent.

La pense d'Angle, chasse, revenait douce, patiente: de pauvres
beaux yeux souriants, mais mouills de larmes.

Et comment dire cela? Ren la repoussait comme il et fait d'un tre
vivant, lui disant avec colre: Ne sais-tu pas que je t'aime?

Il l'aimait. Peut-tre ne l'avait-il jamais mieux aime. Les rves
veills de cette nuit malade la lui montraient adorablement belle et
suave.

Avez-vous connu de ces malheureux, de ces damns qui dlaissent
furtivement la maison o dorment les enfants chris et la femme
bien-aime pour aller je ne sais o, au jeu,  l'absinthe, au vertige,
 la mort lente et ignominieuse?

Ils sont nombreux, ces fous. Ils sont innombrables.

On dirait que leur mal endmique appartient troitement  la nature
humaine.

Ils sont du peuple, et pour eux de terribles spculateurs ont bti
rcemment ces palais presque somptueux o le billard au rabais et
l'alcool vendu an plus juste prix appellent le pauvre.--Et quand le
pauvre, laissant ce rve de lumire et d'ivresse, rentre dans son
taudis sombre o sa famille demande du pain, le drame hurle si
pouvantablement que la plume s'arrte et n'ose plus...

Ils sont de la bourgeoisie, qui a d'autres entranements. Chaque
caste, en effet, semble avoir son mirage particulier, sa dmence
spciale. Ils laissent chez eux une frache et blanche femme,
instruite, spirituelle, bonne et jeune, ils franchissent la porte de
derrire d'un bas thtre, et les voil aux genoux d'une crature
vieille, laide, ignorante, grossire et stupide. L-bas ils sont
aims, ici on se moque d'eux. Et ils jettent  pleines mains l'avenir
de leurs enfants dans le giron de cette Armide, qui garde  ses
vtements parfums l'odeur de pipe emprunte  l'autre amant: l'amant
de coeur, celui-l: vilain, sale et qui bat ferme!

Un vainqueur! un hros! une brute!

Ils sont de l'art ou des coles. Ceux-l n'ont pas de famille. C'est
leur vie mme qu'ils dsertent, leur noble et virile jeunesse pour
aller, vous savez o, boire l'idiotisme verdtre que Circ,  deux
sous, verse dans tous les coins de Paris,  cheval sur l'extrme
sommet de la civilisation.

Ils sont de la magistrature et de l'arme: deux grandes institutions
dont on ne peut parler sans branler quelque chose ou quelqu'un:
silence!

Ils sont de la noblesse ou de la richesse, ces aristocraties rivales
aujourd'hui, qui se fout concurrence dans le mal comme dans le bien.
Ils dmolissent, avec une fureur sauvage, tout ce qu'ils ont intrt 
sauvegarder.

Parfois leurs orgies contre nature pouvantent tout  coup la ville,
qui se regarde avec effroi pour voir si elle n'aurait point nom par
hasard, depuis hier, Sodome ou Gomorrhe...

D'autres fois l'auditoire livide d'une cour d'assises coute, en
retenant son souffle, ce calcul terrifiant: combien il faut de coups
de hache pour tuer une duchesse!

D'autres fois encore... Mais  quoi bon poursuivre?

Et quand mme nous irions plus haut que les ducs, croyez-nous, il n'y
aurait pas outrage: la tristesse profonde n'insulte pas.

Et la folie humaine, pousse  ce degr, inspire plus de douleur que
de colre.

Ren subissait ce navrant dlire qui fut de tout temps notre lot. Le
bonhomme La Fontaine l'a dit en souriant, montrant ce chien malavis
qui lche sa proie pour l'ombre.

Et, certes, le chien de La Fontaine avait encore bien plus d'esprit
que nous, car l'ombre ressemble  la proie,--et nous, combien souvent
abandonnons-nous la plus belle des proies pour une ombre hideuse!

Comment ne pas croire  cet axiome des nafs? On jette des sorts,
allez, c'est certain: au peuple, aux bourgeois, aux artistes, aux
coles, aux magistrats, aux gnraux, aux ducs, aux millionnaires et
au reste.

Ren avait un sort, il allait ainsi  cette femme aveuglment,
fatalement.

Il fut longtemps, car son intelligence tait frappe,  joindre
ensemble ces deux ides: la femme et la conspiration.

Quand ces deux ides se marirent en lui, une joie extravagante lui
fit bondir le coeur.

--Elle conspire! se dit-il. Je conspirerai.

Contre qui? pour qui? La question n'est jamais l. Il ne faut point
juger les fous  l'aide de la loi qui rgit les sages.

Incontinent le cerveau engourdi de Ren se mit  travailler, Il
chercha; c'tait un lien providentiel.

Pendant qu'il cherchait, une autre hypothse s'offrit et le troubla.

Ce ne sont pas seulement les conspirateurs qui se cachent, les
malfaiteurs ont naturellement aussi ces mystrieuses allures.

Ren eut le frisson, mais il ne s'arrta point pour cela.

Il en fut quitte pour prononcer le mot des amoureux et des fous:

--C'est impossible!

Et il continua sa tche mentale.

Six coups retentirent, frapps ainsi: trois, deux, un. A la question
latine cette rponse qu'il savait dj par coeur fut faite:

Au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit, je suis un Frre de la
Vertu.

Voil quel fut le raisonnement de Ren:

Avec cela on pouvait s'introduire dans la maison.

Une fois dans la maison, peut-tre y avait-il d'autres preuves.

Mais le hasard, qui avait servi Ren si trangement jusque-l, devait
le servir encore.

--Je la verrai, se disait-il.

Et ce seul mot mettait des frmissements dans tout son tre.

Le temps avait pass cependant. Un grand nuage noir venait de Paris,
argentant dj ses franges dchiquetes aux approches de la lune.

Depuis quelques minutes le silence immobile de cette nuit semblait
s'animer vaguement.

Ce chant souterrain qui avait lanc un instant Ren dans le pays des
illusions ne s'tait point renouvel. Rien ne venait de la maison,
toujours morne et sombre, mais un ensemble de bruits presque
imperceptibles montait de la plaine.

Ainsi doit tre affecte l'oue de l'homme d'Europe, ignorant les
secrets de la prairie, quand les sauvages peaux-rouges rampent, par la
nuit noire, sur le sentier de la guerre.

Le bruit tait n derrire la maison, puis il s'tait divis,
parpill en quelque sorte, tournant autour des btiments et se
perdant au lointain, pour se rapprocher ensuite, mais dans une
direction autre.

Un instant vint o il sembla partir de l'enclos mme on vgtaient
fraternellement les framboisiers, les cassis, les groseilliers et les
petits cerisiers de Montmorency.

On ne peut dire que Ren ft beaucoup d'attention  ces bruits. Il les
percevait nanmoins, car il avait pass son enfance en Bretagne, et il
tait chasseur.

Il y eut un moment o il rva ces grandes chtaigneraies qui sont
entre Vannes et Auray. Il s'y voyait  l'afft et il entendait les
braconniers se glisser vers lui sous bois.

Mais sa pense revenait toujours  elle. Il avait un sort.

Quand le grand nuage aux bords argents mordit la lune, les clochers
de Saint-Bernard, de Sainte-Marguerite, des Quinze-Vingts et de
Saint-Antoine envoyrent la premire heure de la nuit.

Ren en tait  se dire: Allons! il est temps, lorsque l'obscurit
soudaine qui couvrit le paysage l'veilla vaguement.

Un animal--ou un homme--tait videmment  quelques pas de lui dans
le fourr. Le gros gibier est rare dans les marais du faubourg
Saint-Antoine. Ren, cdant  l'obsession qui le tyrannisait et ne
voulant point croire au tmoignage de ses sens, allait marcher vers la
maison, lorsque ces mots, prononcs d'une voix trs basse, arrivrent
jusqu' son oreille.

Je ne le vois plus; o donc est-il?

Par le fait, dans la nuit plus noire, Ren disparaissait compltement
an milieu du buisson o il s'tait accroupi.

Il ne s'agissait plus de rves. Ren recouvra aussitt tout son
sang-froid. Il n'avait pas d'armes. Il demeura immobile et attendit.

Les bruissements avaient cess depuis quelques secondes, lorsqu'un
cri de dtresse, long et dchirant, retentit  sa gauche dans les
groseilliers. Ren, pris  l'improviste, n'eut pas l'ide que ce pt
tre une ruse et se leva tout droit pour s'lancer au secours.

Il y eut un ricanement multiple dans les tnbres, et un coup violent,
assen sur la tte du jeune Breton, par derrire, le rejeta, tourdi,
dans le buisson qu'il venait de quitter.

Pendant une seconde ou deux, au milieu d'un grand mouvement qui
l'entourait, des figures inconnues dansrent au-devant de son regard
bloui. Un flambeau se mit  courir, venant de la maison, dont la
porte ouverte montrait de sombres lueurs.

Aux rayons apports par ce flambeau, Ren vit une grande silhouette
toute noire: un ngre de taille colossale, dont les yeux blancs
luisaient.

Nous parlons au positif, parce qu'il serait monotone et impossible de
raconter en gardant toujours la forme dubitative, mais il est certain
que Ren doutait profondment du tmoignage de ses sens.

Tout cela tait dsormais pour lui un invraisemblable cauchemar.

Chacun sait bien ce qui peut tre vu dans le court espace de deux
secondes, quand l'oeil troubl miroite et aperoit tous les objets
sous une forme fantastique. Il y avait ce ngre auquel on ne pouvait
pas croire, un ngre  prunelles roulantes et  poignard affil comme
on en met  la porte des salons de cire. Il y avait un homme maigre et
ple, plus maigre et plus ple qu'un cadavre; il semblait tout jeune
et avait les cheveux blancs; il y avait un Turc, aux cheveux rass
sous son turban, et d'autres encore dont les physionomies et les
costumes apparaissaient bizarres au point d'aller en dehors de la
vraisemblance.

Rien de tout cela ne devait tre rel,  moins que notre Breton ne ft
tomb au milieu d'une mascarade.

Et le carnaval tait fini.

Ces chocs violents qui, selon la locution populaire, allument
trente-six mille chandelles, peuvent aussi voquer d'autres
fantasmagories.

Cependant non seulement Ren voyait, mais il entendait aussi, et ce
qu'il entendait se rapportait merveilleusement  l'trange mise en
scne de son rve.

Tous ces dguisements divers parlaient des langues diffrentes.

Bien que Ren ne connt point tous ces divers langages, il
reconnaissait ce latin prononc  la faon hongroise et qu'il avait
remarqu dj cette nuit, l'italien et l'allemand.

Tous ces idiomes parlaient de mort, et un: _Let us knock down the
damned rascal_! (Assommons le maudit drle!) prononc avec le
pur bredouillement des cockneys de Londres fut comme le rsum de
l'opinion gnrale.

La plume ne peut courir comme les vnements. Il y eut un commencement
d'excution, arrt par une nouvelle priptie, tout cela dans le
court espace de temps que nous avons dit.

L'Anglais parlait encore, brandissant un de ces flaux faits de
baleine, de cuir et de plomb que John Bull a baptiss _self-preserver_
et auquel Ren devait sans doute le lche coup qui l'avait terrass;
le ngre, mettant un genou dans l'herbe, raccourcissait dj le bras
qui allait frapper, lorsqu'une voix de femme, sonore et douce, fit
tressaillir le coeur de Ren dans sa poitrine.

Il ne vit point celle qui parlait, et pourtant il la reconnut, aux
sons d'une voix qu'il n'avait jamais entendue.

Elle disait, tout prs de lui, mais cache par la cohue d'ombres
tranges qui se pressaient alentour:

--Ne lui faites pas de mal: c'est lui!




VIII

LE NARCOTIQUE


A dater de cet instant, tout fut confusion et tnbres dans la
cervelle de Ren. La blessure de sa tte rendit un lancement si
violent, que le coeur lui manqua. Il crut voir une main qui saisissait
la chevelure laineuse du ngre et qui le rejetait en arrire.

En mme temps un mouchoir se noua sur ses yeux et un billon comprima
sa bouche.

C'tait un luxe de prcautions.

On le prit par les jambes et par les paules pour le placer sur une
sorte de civire.

Il ne gardait qu'un sens de libre, l'oue, et encore la syncope qui le
cherchait prtait aux voix de mugissantes sonorits et le noyait en
quelque sorte dans la confusion des langues qui l'entourait.

Une pense presque lucide restait en lui, nanmoins, au milieu de
cette prostration: elle!

Il l'avait entendue.

Elle l'avait sauvegard.

Elle avait dit: C'est lui!

Lui? qui? S'tait-elle trompe? Avait-elle menti?

Les quelques mots prononcs par la voix de femme, si douce dans son
imprieuse sonorit, furent du reste les premiers et les derniers.

Ren eut beau couter de toute son me, ce fut en vain, elle ne parla
plus.

La force l'abandonnait peu  peu; le sommet de son crne tait une
horrible brlure. Au bout de quelques pas il perdit le sentiment.

La dernire parole qu'il entendit et comprit lui parut la moins
croyable de toutes, ce fut le nom de Georges Cadoudat, son oncle.

C'tait une riante matine de la fin de l'hiver, le ciel tait bleu
comme au coeur de l't et jouait dans les feuilles d'un bosquet en
miniature, compos de plantes tropicales.

Le lit sur lequel Ren tait couch regardait un vaste jardin, plant
de grands arbres aux branches dpouilles. A droite, c'tait la serre
qui pandait de chauds et discrets parfums;  gauche, une porte
ouverte montrait en perspective les rayons d'une bibliothque.

Le lit avait une forme antique et ses colonnettes torses supportaient
un ciel carr, habill de damas de soie, pais comme du velours.

Les murailles, revtues de boiseries pleines, aux moulures svres,
avaient un aspect presque claustral qui contrastait singulirement
avec les dcorations coquettes et toute modernes de la serre.

Ren avait dormi d'un sommeil paisible et profond, s'veilla repos,
sa tte tait lourde, un peu vide, mais il ne ressentait aucune
douleur.

Voici ce que vit son premier regard, et peut-tre que sans cet aspect,
explicatif comme les illustrations que notre vie enfantillage ajoute 
tout texte dsormais, il et t bien longtemps  repcher les vrits
parses parmi la confusion de ses souvenirs.

Dans la serre,  travers les carreaux, il aperut le ngre--le ngre
gant--qui fumait une paille de mas bourre de tabac, couch tout de
son long qu'il tait sous un latanier en fleurs.

Ce ngre regardait en l'air avec batitude le vol tortueux des fumes
de son cigarite et semblait le plus heureux des moricauds.

Rien dans son affaissement paresseux n'annonait la frocit.

Il n'avait plus ce couteau aigu et diaboliquement effil qui avait t
si prs de faire connaissance avec les ctes de notre jeune Breton.

Dans la chambre mme et non loin de la fentre qui donnait sur le
jardin, ce jeune homme trs maigre et trs ple, qui avait les cheveux
tout blancs, lisait, plong dans une bergre et les pieds sur un
fauteuil. Il portait un costume bourgeois d'une rigoureuse lgance.

Ren ne vit pas autre chose au premier moment.

Mais un autre sens, sollicit plus vivement que la vue elle mme, fit
retomber ses paupires fatigues et bien faibles encore.

Par la porte ouverte de la bibliothque, un chant venait, accompagn
par les accords d'une harpe.

La harpe tait alors  la mode et toute jolie femme faisait faire son
portrait dans le costume prtentieux de Corinne, les pieds sur une
pdale, les mains tendues comme dix pattes d'araigne et grattant sur
l'instrument thtral par excellence des arpges solennels comme une
phrase de Mme de Stal.

La guitare vint ensuite, terrible dcadence des dernires annes de
l'empire et transition langoureuse  la migraine que l'abus du piano
pand sur le monde.

Des trois instruments le plus hassable est assurment le piano,
dont les Anglaises elles-mmes ont fini par comprendre le clapotant
clavier. Il n'y aura rien aprs le piano, qui est l'expression la plus
accomplie de la tyrannie musicale.

La guitare faisait moins de bruit.

La harpe tait belle.

La voix qui venait par la porte de la bibliothque disait un chant
hardi, sauvage, ponctu selon ces cadences inattendues et heurtes du
rythme slave. La voix accentuait cette mlodie presque barbare avec
une incroyable passion.

La voix tait sonore, tendue, pleine de ces vibrations qui treignent
l'me. Elle mordait, s'il est permis de faire un verbe avec le
participe technique usit dans la langue du dilettantisme.

Si la voix n'avait pas chant, remuant le coeur de Ren jusqu'en ses
fibres les plus profondes, il et ouvert la bouche dj pour demander
o il tait; mais il restait sous le charme et retenait son souffle.

Il ne savait pas o il tait. Rien de ce qu'il voyait par les fentres
ne lui rappelait le plat paysage qui entourait la maison du chemin
de la Muette. C'taient ici de grands arbres et au del, de hautes
murailles, tapisses de lianes.

Au moment o la voix cessait de chanter, une porte latrale s'ouvrit,
et la grande vieille femme au costume hongrois qui tait sortie de la
maison isole avec un flambeau  la main, la nuit prcdente, entra,
portant une tasse de chocolat sur un plateau.

Le bruit de son pas fit tourner la tte au jeune homme maigre et ple
coiff de cheveux blancs.

--Salut, domina Yanusza, dit-il avec une railleuse affection de
respect.

La vieille fit une rvrence roide et digne.

--Je ne suis pas une matresse, je suis une servante, docteur Andra
Ceracchi, rpondit-elle en latin. Voulez-vous me parler une fois sans
rire, vous qui devriez toujours pleurer, depuis l'heure o votre frre
tomba sous la main du tyran?

L'Italien eut un spasme qui contracta ses traits, et ses lvres minces
se froncrent.

--Le rire est parfois plus amer que les larmes, bonne femme Paraxin,
murmura-t-il, employant pour lui rpondre le latin tudesque qui leur
servait  s'entre-comprendre.

--Docteur, dit-elle avec une emphase trange, moi, je ne ris ni ne
pleure: je hais. On dit que le gnral Bonaparte va se faire acclamer
empereur. Si vous laissez aller, il ne sera plus temps.

--Je veille! pronona lentement celui qu'elle avait nomm Andra
Geracchi.

Ren se souvint de ce nom, qui appartenait  l'un des deux Romains
impliqus dans le complot dit des Horaces, le compagnon de Diana et
d'Arena,  l'homme jeune et beau dont la fin stoque avait tenu huit
jours durant Paris et le monde on moi: au sculpteur Joseph Ceracchi.

Yanuza secoua sa tte grise et grommela:

--Mieux vaudrait agir que veiller, seigneur docteur.

Puis elle reprit, de son pas dur et ferme, le chemin de la porte, sans
mme jeter un regard au lit o Ren gisait immobile.

Quand Yanuza fut partie, le docteur italien resta un instant immobile
et pensif, puis il trempa une mouillette de pain dans la tasse de
chocolat, qu'il repoussa aussitt loin de lui.

--Tout a got de sang ici! pronona-t-il d'une voix sourde.

Depuis quelques minutes les paupires de Ren s'appesantissaient de
nouveau et un sommeil irrsistible le cherchait.

Ces dernires paroles de l'Italien arrivrent  son oreille, mais
glissrent sur son entendement.

Soudain un grand bruit se fit  l'intrieur de la maison. Ce n'tait
ni dans la serre ni du ct de la bibliothque. Ren crut entendre un
cri semblable  celui qui l'avait fait retourner en sursaut, la nuit
prcdente, quand il tait cach dans les framboisiers devant la
maison isole.

Il essaya de combattre le sommeil, mais tout son tre l'engourdissait
de plus en plus, et il lui parut que le ngre qui s'tait lev sur son
sant dans la serre le regardait fixement.

C'tait des yeux blancs du ngre que le sommeil venait.

Il arrivait comme un flux presque visible, cet trange sommeil. Ren
le sentait qui montait le long de ses veines et il prouvait la
sensation d'un homme qu'on et lentement submerg dans un bain de
vapeur d'opium.

Il gardait pourtant l'usage de ses yeux et de ses oreilles, mais pour
voir, pour entendre des choses impossibles et celles que les rveurs
de l'opium en trouvent dans leur ivresse.

Deux hommes entrrent dans la serre par une porte qui communiquait
avec l'intrieur de la maison. Ils portaient un fardeau de forme
longue qui donna  Ren l'ide d'un cadavre envelopp dans un drap!

Le ngre se mit  sourire et montra la range de ses dents
blouissantes.

En mme temps une vision, une dlicieuse et rayonnante, vision,
illumina la chambre, une femme au sourire adorable, que ses cheveux
blonds, lgers et brillants de reflets clestes couronnaient comme
une aurole, bondit par la porte de la bibliothque.

--Le comte Wenzel vient de repartir pour l'Allemagne dit-elle.

Ren reconnut cette voix qui lui serrait si voluptueusement le coeur.
Le sommeil l'enchanait de plus en plus. Les efforts impuissants qu'il
faisait le fatiguaient jusqu' l'angoisse et pensait:

--Tout ceci est un cauchemar.

Ce nom du comte Wenzel le frappa. Il avait entendu parler de lui au
pre adoptif d'Angle et savait que le comte Wenzel tait un jeune
gentilhomme allemand sur le point de contracter mariage  Paris.

Cela ramena sa pense vers son propre mariage  lui, ce mariage dsir
si passionnment, nagure attendu avec tant d'impatience et qui
maintenant lui faisait peur.

Ce mariage qui tait pourtant dsormais l'accomplissement d'un devoir
sacr.

Et il s'tonnait de concevoir en un pareil moment des ides si nettes,
de suivre des raisonnements si droits.

Il s'tonnait aussi du sens particulier que son intelligence attachait
 ces paroles, en apparence les plus simples du monde: Le comte
Wenzel vient de repartir pour l'Allemagne.

Il y avait l pour lui je ne sais quelle indfinissable menace.

Derrire l'harmonie de cette voix quelque chose raillait froidement,
impitoyablement.

Il songea:

--Je me souviendrai de tout ceci et je demanderai conseil au pre
d'Angle.

Mais le nom de la pauvre enfant le blessa comme le couteau qu'on
retournerait dans la plaie.

La blonde ravissante, au sourire tincelant comme la gaiet des
enfants, s'tait assise auprs de l'Italien et faisait bouffer
les plis de sa robe lgre. Il y avait en toute sa personne
d'inexplicables clarts. Sa robe brillait quand elle en secouait
les plis gracieux, de mme que ses cheveux scintillaient  chaque
mouvement de sa tte souriante.

Elle tournait le dos  la serre o Ren voyait toujours ce long paquet
que les deux hommes avaient dpos aux pieds du ngre.

Le ngre achevait paisiblement son cigarite.

--Mon frre n'est pas encore veng, pronona l'Italien tout bas, et je
n'ai bientt plus de courage.

--Dans quelques jours, murmura la blonde, tout sera fini, je vous le
promets.

Ses yeux, en ce moment, se tournrent du ct du lit et Ren se dit:

--Celle-ci est le mal. Ce n'est pas ELLE!

--Dort-il? demanda-t-elle  voix basse avec une sorte d'inquitude.

--Il n'a jamais cess de dormir, rpliqua l'Italien, Le narcotique
tait  cluse convenable... Que voulez-vous faire de lui?

--Notre salut et ta vengeance, rpondit la jeune femme.

Les yeux de l'italien brillrent d'un feu sombre.

--Comtesse, pronona-t-il lentement, j'avais vingt-deux ans quand mon
frre est mort. Le lendemain de ce jour-l j'avais les cheveux blancs
comme un vieillard... Je voulus me tuer, un homme me sauva et me
raconta que lui aussi avait chang, en une nuit d'angoisse, une fort
de boucles noires contre une chevelure blanche... Cet homme-l m'avait
conseill de passer la mer et d'oublier. Vous avez murmur le mot
vengeance  mon oreille: j'attends.

La jeune femme sembla grandir, et sa beaut transfigure exprima une
indomptable nergie.

--D'autres attendent comme toi, rpondit-elle, Andra Ceracchi. Tout
ce que j'ai promis, je le tiendrai. J'ai rassembl autour de moi ceux
dont cet homme a bris le coeur; et n'ai-je pas assez travaill dj
pour notre cause commune?

Elle fut interrompue par un bruit sourd qui se fit dans la serre et
qui lui donna un tressaillement par tout le corps. Ceracchi ne pouvait
pas devenir plus ple, mais ses traits s'altrrent et il ferma les
yeux.

Ren, dont le regard se porta malgr lui vers la serre, vit le ngre
debout auprs d'un trou carr qui s'ouvrait parmi caisses de fleurs.
Il souriait un sourire sinistre. Le paquet long avait disparu.

--Tu veux venger ton frre, reprit la jeune femme d'une voix altre:
Taeh veut venger son matre (son doigt dsignait par-dessus son
paule le ngre, occup  refermer une large trappe sur laquelle il
fit glisser une caisse de Yucca). Toussaint-Louverture est mort comme
Ceracchi, mort plus durement, dans le supplice de la captivit. Taeh
ne demande pas compte du prix qui payera sa vengeance... Osman est
venu du Caire avec un poignard empoisonn, cach dans son turban...
Mais ce n'est pas un vulgaire poignard qui tuera cet homme... Il faut
du sang et de l'or: des flots d'or et de sang; il faut cent bras
obissant  une seule volont, il faut une volont une mission, une
destine... le sang coule, haussant de jour en jour le niveau de l'or.
Les Frres de la Vertu sont prts, et me voici, moi que le destin a
choisie... Andra Ceracchi sera-t-il le premier  perdre confiance? Me
suis-je arrte? ai-je recul?...

Elle s'interrompit, parce que l'Italien lui baisait les mains 
genoux.

Elle tait belle si merveilleusement que son front pandait des
lueurs.

--J'ai foi en vous! pronona l'Italien avec une dvotion mystique.

La main tendue de la jeune femme dsigna Ren.

Celui-ci nous fournira l'arme suprme, murmura-t-elle.

A la porte de la bibliothque, une tte basane et coiffe du turban
gyptien se montra.

--Qu'est-ce? demanda le docteur.

--M. le baron de Ramberg, rpondit-on, demande  voir la comtesse
Marcian Gregory.

Le soir de ce mme jour, Ren de Kervoz tait rentr dans sa chambre
d'tudiant, faible, mais ne se ressentant presque plus de sa blessure.

Il gardait comme un vague et maladif souvenir de certain rve qui
avait occup toute une nuit de fivre terrible, puis une journe o le
cauchemar avait pris les proportions de l'impossible.

Plus il faisait d'efforts pour claircir la confusion de sa mmoire,
plus le rve emmlait ses absurdes pripties, lui montrant  la fois
le vivant cadavre d'un jeune homme coiffe de cheveux blancs, un ngre
couch dans des fleurs, une femme belle  la folie et souriant dans
l'or liquide d'une chevelure de fe,--une trappe ouverte,--un corps
humain empaquet dans un drap.

Puis la mgre qui parlait le latin, puis le Turc qui avait annonc
le baron de Ramberg, puis encore cette femme  la voix pntrante qui
avait dit: Le comte Wenzel viens de repartir pour l'Allemagne!

Il y avait des souvenirs plus rcents et plus prcis, auxquels on
pouvait croire, quoiqu'ils fussent bien romanesques encore.

Vers la tombe du jour, Ren avait vu tout a coup, au chevet de son
lit, dans cette vaste chambre o tous les objets disparaissaient dj,
baigns dans l'obscurit, une femme qui semblait veiller sur son
sommeil.

Une femme au visage calme et doux: front de madone qui baignait les
ondes magnifiques d'une chevelure plus noir que le jais.

Cette femme ressemblait  la vision-- l'trange blouissement qui
avait pass dans le rve,  la voluptueuse pri dont la tte mutine
secouait nagure sa blonde coiffure de rayons.

Mais ce n'tait pas la mme femme, oh! certes! Ren le sentait aux
battements profonds de son coeur. Celle-ci tait ELLE: l'inconnue de
Saint-Germain-l'Auxerrois.

Quand Ren s'veilla, elle mit un doigt sur sa belle bouche et lui
dit:

--On nous coute, je ne suis pas la matresse ici...

--C'est donc l'autre qui est la matresse? interrompe Ren.

Elle sourit, son sourire tait un enchantement.

--Oui, murmura-t-elle, c'est l'autre. Ne parlez pas. Vous avez eu tort
de me suivre. Il ne faut jamais essayer de pntrer certains secrets.
Je vous ai sauv deux fois, vous tes guri, soyez prudent.

Et avant que Ren pt reprendre la parole, elle lui ferma la bouche
d'un geste caressant.

--Vous allez vous lever, poursuivit-elle, et vous habiller. Il est
temps de partir.

Elle glissa un regard vers la porte de la bibliothque qui restait
entr'ouverte et ajouta, d'un ton si bas que Ren eut peine  saisir le
sens de ses paroles:

--Vous me reverrez. Ce sera bientt, et dans un lieu o il me sera
permis de vous entendre. En attendant, je vous le rpte, soyez
prudent. N'essayez pas de questionner celui qui va venir, et
soumettez-vous  tout ce qui sera exig de vous.

La main de Ren prouva une furtive pression et il se retrouva seul.

L'instant d'aprs, un homme entra portant deux flambeaux: Ren
reconnut ses habits sur un sige auprs de son lit.

Il s'habilla avec l'aide du nouveau venu, qui ne pronona pas un seul
mot. Il ressentait une grande faiblesse, mais il ne souffrait point.
Sa toilette acheve, le silencieux valet de chambre lui tendit un
mouchoir de soie roul en forme de cravate et lui fit comprendre d'un
geste qu'il fallait placer ce bandeau sur ses yeux.

--Pourquoi cette prcaution? demanda Ren, dsobissant pour la
premire fois aux ordres de sa protectrice.

--_I cannot speak french sir_, rpondit l'homme au mouchoir de soie
avec un accent guttural qui raviva tout  coup les souvenirs de Ren.

Ce brave, qui ne savait pas le franais, s'tait dj occup de lui.
C'tait bien la voix de gosier qui avait donn aux Frres de la Vertu
ce conseil anglais: Assommons le maudit coquin!

Ren se laissa nanmoins mettre le bandeau.

L'instant d'aprs, il montait dans une voiture qui prit aussitt le
trot. Au bout de dix minutes, la voiture s'arrta.

--Dois-je descendre? demanda Ren.

Personne ne lui rpondit. Il ta son bandeau et vit avec tonnement
qu'il tait seul. Le cocher ouvrit la portire, disant:

--Bourgeois, je vous ai men bon train de la rue du Dragon jusqu'au
Chtelet. La course est paye. Y a-t-il un pourboire?




IX

ENTRE DEUX AMOURS


Par hasard, le lendemain de cette soire o Ren de Kervos avait
accompagn Angle au salut de Saint-Germain-l'Auxerrois, il devait
faire un petit voyage. Son absence ne fut point remarque par ceux qui
l'aimaient.

Nous saurons plus tard exactement quelle tait sa position vis--vis
de la famille de sa fiance. C'taient des gens de condition humble,
mais de grand coeur, et qui avaient agi de faon  mriter sa
reconnaissance.

Une fois rentr dans sa solitude, Ren essaya de lutter peut-tre
contre cet lment nouveau qui menaait de conqurir sa vie. Sa vie
tait promise  un devoir doux et charmant. Il n'y avait pas place en
elle pour les aventures.

Il fallait que le roman dont le premier chapitre l'avait entran si
loin ft dchir violemment  cette heure o une ombre de raison lui
restait, ou qu'il devint son existence mme.

Ce fut ainsi. Ren ne fut pas vainqueur dans la lutte. L'image
d'Angle resta ineffaable au plus profond de son coeur, mais il en
dtourna ses regards affols par un mirage.

Il tait trop tendrement chri pour que le malaise de son esprit et
de son coeur ne ft point remarqu par ceux qui l'entouraient. Son
caractre altr, ses habitudes changes excitrent des dfiances,
veillrent des inquitudes. Ren le vit, il en souffrit, mais il
glissait dj sur la pente o nul ne sut jamais s'arrter.

Le _sort_, du reste, puisqu'il est convenu qu'il avait un sort, ne lui
laissait ni repos ni trve. La fascination commence ne s'arrtait
point. Le roman continuait, nouant aux pages de son prologue toute une
chane de mystrieuses et friandes pripties.

Dans une indisposition qu'il avait eue, Ren s'tait fait saigner
nagure par un apprenti docteur, ami de son beau-pre, un drle de
petit homme, qui s'appelait Germain Patou et qui parlait de la Facult
Dieu sait comme! Ce Germain Patou avait dcouvert un pathologiste
allemand, du nom de Samuel Hahnemann, qui remplaait les volumineux
poisons du Codex par une poudre de perlimpinpin, laquelle, au dire de
Patou produisait des miracles.

Le petit homme passait volontiers pour fou, mais, quoiqu'il ne ft
point encore docteur, il gurissait  tort et  travers tous ceux qui
lui tombaient sous la main.

Le surlendemain de la bagarre nocturne o Ren avait reu ce coup
sur le crne, Patou vint le voir par hasard et Ren lui montra sa
blessure, disant qu'il tait tomb  la renverse en glissant sur le
pav.

La blessure portait encore le petit appareil pos pendant que Ren
dormait dans la maison mystrieuse.

Patou n'eut pas plutt aperu la plaie qu'il s'cria:

--Il y avait l de quoi tuer un boeuf.

Il approcha vivement ses narines de l'appareil.

--_Arnica montana_! pronona-t-il dvotement: le vulnraire du
matre!... Mon camarade, vous avez t pans par un vrai croyant:
voulez-vous me donner son adresse?

Dans son embarras, Ren raconta ce qu'il voulut ou ce qu'il put.

Pendant cela, Patou dpliait l'appareil.

C'tait un mouchoir de batiste trs fine, au coin duquel un cusson
brod se timbrait d'une couronne comtale.

--Tiens! tiens! fit Patou, avez vous lu dans les gazettes l'histoire
du tombeau de Szandor trouv dans une le de la Save, au-dessus de
Semlin? C'est trs curieux. Moi j'aime les vampires, et j'y crois dur
comme fer. La mode y est, du reste: Il n'est question que de vampires.
Les journaux, les livres, les gens parlent de vampires toute la
journe. Je connais un homme qui fait aller les bateaux sans voiles
ni rames, avec de la vapeur d'eau bouillante; il a nom le citoyen de
Joufroy; il est marquis et fou comme Samuel Hahnemann; il fait un
mlodrame intitul: _la Vampire_. Le thtre Saint-Martin en croulera!
Moi, je donnerais la perruque du professeur Loysel pour voir la
vampire qui mange en ce moment la moiti de Paris... Revenons  notre
affaire: dans le tombeau de Szandor, il y avait un vampire qui sortait
la nuit, traversait la Save  la nage et dsolait la contre jusqu'
Belgrade. Ce vampire tait comte, comme le prouve l'inscription du
tombeau; il avait t enterr en 1646... Et voil le drle: le comte
de Szandor avait la mme devise latine que le citoyen comte de 1804,
ou la citoyenne comtesse qui vous a prt son mouchoir pour bander
votre blessure.

Ce disant, Patou tala sur la table noire la batiste o les lettres
brodes ressortirent en blanc.

La devise qui courait autour de l'cusson tait ainsi: _In vita morte,
in morte vita_!

--Vraie devise de Vampire! s'cria Patou. dans la vie la mort, dans
la mort la vie!... Pour vous finir l'histoire du comte Szandor, aprs
cent-cinquante-huit ans de sjour dans sa tombe, ce gentilhomme avait
encore de trs beaux cheveux noirs, des yeux en amande et des lvres
rouges comme du corail. Il lui manquait nanmoins une dent. On lui a
plant une barre de fer rouge dans le coeur, mthode chirurgicale
qui parait adopte gnralement pour traiter le vampirisme... A leur
place, moi, j'aurais caus un peu avec ce gaillard-l, pour savoir
ce qu'il avait dans l'ide; je l'aurais examin de pied en cap; je
l'aurais soign, parbleu! par la mthode de Hahnemann, et il aurait
pu, une fois guri, nous raconter la guerre de Trente ans, de premire
main, sauf les deux derniresannes...

Quand Patou fut parti, Ren prit le mouchoir brod et l'approcha de
ses lvres.

Le lendemain, il reut une lettre dont l'criture inconnue lui fit
battre le coeur.

Le large cachet de cire noire portait le mme cusson que le mouchoir
brod et la mme devise aussi: _In vita mors, in morte vita_.

Un malaise courut dans les veines de Ren, puis il sourit
orgueilleusement, pensant:

--Ces superstitions ne sont plus de notre temps.

La lettre disait:

On souhaiterait savoir des nouvelles d'une blessure qui a donn le
sommeil au bless, mais  une autre l'insomnie.

Ce soir,  six heures, on priera pour le bless au calvaire de
Saint-Roch.

Point de signature.

La lettre avait t remise par un trange messager: un ngre, portant
le costume des musiciens de la garde consulaire.

La journe sembla longue  Ren,--et, pour la premire fois, ceux qui
l'aimaient s'aperurent de son trouble.

Ds cinq heures il tait au perron de Saint-Roch. Il attendit en vain
jusqu' six heures la voiture qu'il esprt reconnatre.

Six heures sonnant et, de guerre lasse, il traversa l'glise pour
gagner le Calvaire qui est derrire la chapelle de la Vierge.

L il y avait une femme agenouille devant le mystique rocher.

Ren s'approcha. Un imperceptible mouvement se fit sous le voile
baiss de la femme, qui ne se retourna pas.

Dans ce demi-jour, dvot et moite comme le clair obscur savamment
distribu par le grand art des peintres de pit cette femme, dont la
toilette svre et sombre laissait donner des formes exquises, faisait
bien. Elle entrait dans le tableau.

Sa prire semblait profonde et sans distraction.

--Rpondez-moi, mais tout bas, dit-elle d'une voix douce et soutenue.
Nous ne sommes pas seuls...

Ren regarda autour de lui. Il n'y avait personne dans la chapelle;
personne, au moins, que l'on pt voir.

--tes-vous mieux? lui fut-il demand.

--Ma souffrance est au coeur, rpondit-il comme malgr lui.

Il y eut encore un silence.

La femme voile semblait couter des bruits qui ne parvenaient pas
jusqu' l'oreille de Ren.

--Peut-on avoir deux amours? murmura-t-elle enfin d'une voix qui
tremblait.

En mme temps elle releva son voile et Ren vit la douce flamme de ce
regard qui tait dsormais son me.

--Oh! dit-il, je n'aime que vous.

Elle tressaillit et se leva, faisant un large signe de croix avant de
quitter sa place.

--Ne me suivez pas, ordonna-t-elle prcipitamment.

Et elle s'loigna d'un pas rapide.

Ren, immobile, entendit bientt un pas d'homme, lourd et ferme, se
joindre au lger bruit que faisait son pied de fe en frlant les
dalles de la chapelle.

Quand il tourna enfin la tte, il ne vit plus rien. L'enchanteresse et
son cavalier avaient franchi la porte du Calvaire.

Ren s'lana sur leurs traces ivre et fou.

Il sortit par l'issue qui donne sur le passage Saint-Roch. Le passage
tait dsert.

Ivre et fou, nous avons bien dit. Il rentra chez lui dans un tat
d'excitation fivreuse.

Celle-l le prenait par le cerveau, centre d'action bien autrement
puissant que cet organe aux aspirations vaguement chevaleresques que
nous appelons le coeur.

Depuis que le monde est monde, le coeur fut toujours vaincu par le
cerveau.

Pour un temps, du moins, et quand la fivre chaude est calme, quand
vient l'heure du repentir qui expie, une voix s'lve, prononant ce
mot impitoyable et inutile, car il n'empcha jamais aucun crime et
jamais il ne prvint aucun malheur:

--Il est trop tard!

La vie humaine est l.

Avant de rentrer chez lui, Ren dut frapper  la porte du pre adoptif
d'Angle.

Il y a des convenances, et ces braves gens ne lui avaient jamais fait
que du bien.

L, c'tait le calme bon et noble, la sainte srnit des familles.

La vieille mre berait un enfant, car Ren de Kervoz tait bien
autrement engag que le commun des fiancs; le pre  cheveux blancs
lisait, la jeune fille brodait, pensive et triste.

Mais vtes-vous jamais le changement ferique que produit sur le
paysage dsol le premier rayon de soleil au printemps?

Ren tait ici le soleil; l'entre de Ren fut comme une contagion de
sourires.

La mre lui tendit la main, le pre jeta son livre, la jeune fille,
heureuse, se leva et vint  lui les deux bras ouverts.

Ren paya de son mieux cet accueil, toujours le mme, et dont la chre
monotonie tait nagure sa meilleure joie. Le plus cruel supplice
pour l'homme qui se noie, est, dit-on, la vue du rivage. Ici tait le
rivage, et Ren se noyait.

L'aeule lui mit l'enfant endormi dans les bras. Ren le baisa avec
un serrement de coeur et n'osa point regarder la jeune mre,--non
pas qu'il et  un degr quelconque la pense lche d'abandonner ces
pauvres cratures. Nous l'avons dit, Ren tait l'honneur mme; mais
la conscience des torts qu'il avait envers eux dj le navrait.
Il sentait bien qu'il les entranait avec lui sur la pente d'un
irrparable malheur.

Et il n'avait ni le pouvoir de s'arrter ni la volont peut-tre.

Il n'y avait encore rien eu dans la maison; nous savons, en effet, que
l'absence nocturne de Ren avait pass inaperue. L'inquitude n'tait
pas ne encore chez ces bonnes mes. Elle naquit justement ce soir-l.

Quand Ren se fut retir  l'heure ordinaire, la mre alla se coucher,
maussade et triste pour la premire fois depuis bien longtemps; le
patron gagna silencieusement sa retraite, et Angle resta seule auprs
du petit qu'elle baisa en pleurant.

Le malheur venait d'entrer dans cette pauvre maison tranquille.

Dsormais les moindres symptmes devaient tre aperus et passs au
tamis d'une affection dj jalouse.

Angle resta longtemps, ce soir-l, assise  sa fentre en guettant de
l'autre ct de la rue (car ils taient voisins) la lampe de Ren qui
tardait  s'teindre.

Ren pensait  elle justement, ou plutt Ren croyait penser  elle,
car c'tait son image qu'il voquait comme une sauvegarde; mais,
 travers cette image il voyait sa folie: un blouissement, une
fatalit.

L'autre, celle qui n'avait pas encore de nom pour lui, celle qui
l'enlaait avec une terrible science dans les liens de la passion
coupable.

Celle qui avait l'irrsistible prestige de l'inconnu, l'attrait du
roman, la sduction du mystre.

Les jours suivants, l'obsession continua. Il semblait que ce ft un
parti pris de l'entourer d'un vague rseau o l'appt, toujours tenu
 distance, fuyait sa main et se montrait de nouveau pour prvenir le
dcouragement ou la fatigue.

Il recevait des lettres, on lui assignait des rendez-vous, s'il est
permis d'appeler ainsi de courtes et fugitives rencontres o la
prsence d'un tiers invisible empchait l'change des paroles.

On l'aimait. La persistance de ces rendez-vous, qui jamais
n'aboutissaient, en tait une preuve manifeste. On et dit la gageure
obstine d'une captive qui lutte contre son gelier.

A moins que ce ne ft une audacieuse et impitoyable mystification.

Mais le moyen de croire  un jeu! Dans quel but cette raillerie
prolonge? D'un ct il y avait un pauvre gentilltre de Bretagne, un
tudiant obscur; de l'autre une grande dame,--car,  cet gard, Ren
n'avait pas l'ombre d'un doute; son inconnue tait une grande dame.

Elle avait  djouer quelque redoutable surveillance. Elle faisait de
son mieux. Quoi de plus complet que l'esclavage d'une noble position?

On crivait  Ren: Venez, il accourait. Tantt c'tait en pleine
rue: il croisait une voiture dont les stores ferms laissaient voir
une blanche main qui parlait; tantt c'tait aux Tuileries, o le
vent soulevait le coin d'un voile tout exprs pour montrer un ardent
sourire et deux yeux qui languissaient, c'tait, le plus souvent, dans
les glises; alors on lui glissait une parole; l'eau bnite donne et
reue permettait un rapide serrement de main.

Et la fivre de Ren n'en allait que mieux. Son dsir, sans cesse
irrit, jamais satisfait, arrivait  l'tat de supplice. Il
maigrissait, il plissait.

Angle et ses parents souffraient par contre-coup.

Parfois la mre disait: C'est le mariage qui tarde trop, Ren a le mal
de l'attente; le mariage le gurira.

Mais le patron secouait sa tte blanche et Angle souriait avec
mlancolie.

Angle sortait souvent, depuis quelque temps.

Si vous l'eussiez rencontre dans ces courses solitaires, vous auriez
dit: Elle va au hasard.

Mais elle avait un but.--Chaque fois qu'avaient lieu ces rencontres
fugitives entre Ren et son inconnue, Angle tait l, quelque part,
l'oeil brlant et sec, la poitrine oppresse.

Elle cherchait  savoir.

Si elle savait quelque chose, jamais, du moins, un seul mot n'tait
tomb de sa bouche. Elle tait muette avec ses parents, muette avec
son fianc.

Elle lui donnait toujours l'enfant  baiser, l'enfant qui, lui aussi,
devenait maigre et ple.

Mais quand elle restait seule avec la petite crature, elle lui
parlait longuement et  coeur ouvert, sre qu'elle tait de n'tre pas
entendue.

Elle lui disait:

--L'heure du mariage est proche, mais qui de nous l'entendra sonner?

A mesure que les jours passaient, cependant, et par un singulier
travail que tous les psychologistes connaissent, Ren acqurait une
perception rtrospective plus nette des vnements confus qui avaient
empli cette fameuse nuit du 12 fvrier.

L'impression gnrale tait lugubre et pleine de terreurs qui se
continuaient jusqu' la journe du 13, passe dans cette maison qui
avait un grand jardin et une serre.

Dans la serre, Ren voyait de plus en plus distinctement le trou
carr, les deux hommes apportant un fardeau ayant forme humaine et le
noir fumant son cigarite sous arbustes en fleurs.

Et il entendait la voix de femme qui disait avec une froide moquerie:

--Le comte Wensel est reparti pour l'Allemagne!

Nous ne savons comment exprimer cela: dans la pense de Ren, cette
phrase avait un sens double et funbre.

Et ce paquet de forme oblongue, qu'on avait jet dans le trou, c'tait
le comte Wensel.

Si les choses eussent t comme autrefois, si Ren de Kervoz avait
pass encore ses soires  _causer_ dans la maison de son futur
beau-pre, le patron des maons du March-Neuf, il aurait entendu
plus d'une fois prononcer ce nom de Wenzel; il aurait pu prendre des
renseignements prcieux.

Car on parlait souvent du comte Wenzel chez Jean-Pierre Svrin,
dit Gteloup. Le comte Wenzel faisait partie d'un trio de jeunes
Allemands, anciens tudiants de l'Universit de Tubingen.

Il y avait Wenzel, Hamberg et Koenig: trois amis, jeunes, riches,
heureux.

Mais Ren ne causait plus chez les parents d'Angle.

Il venait l chaque jour comme ou accomplit un devoir. Il souffrait,
voyait souffrir les autres et se retirait dsespr. L'ide d'un
meurtre commis tait donc en lui  l'tat confus.

Nous irons plus loin: nous dirons qu'en lui existait l'ide d'une
srie de meurtres. L'impression qu'il gardait tait ainsi. La trappe
cache sous les caisses de fleurs avait d servir plus d'une fois.

Et c'tait l l'excuse la plus plausible qu'il pt fournir  sa
conscience pour le dsir passionn qu'il avait d'entretenir son
inconnue.

Pour lui, en effet, la maison mystrieuse contenait deux femmes, la
blonde et la brune: il les avait vues de ses yeux: la comtesse et
celle qui n'avait point de titre, la femme sanglante,  qui tous les
crimes incombaient naturellement, si crime il y avait, et l'ange
sauveur.

La veille du jour o nous avons pris le dbut de notre histoire,
montrant ces trois personnages chelonns sur le quai de la Grve:
Ren d'abord, puis Angle qui suivait Ren, puis l'homme  cheveux
blancs qui suivait Angle, Ren avait prouv comme un contre-coup de
l'motion ressentie dans la maison mystrieuse.

C'tait encore  Saint-Louis-en-l'Ile, et c'tait la premire fois que
son inconnue manquait au rendez-vous assign.

Ren attendait depuis plus d'une heure, lorsque le jeune homme
 figure blme, qui avait les cheveux tout blancs, sortit de la
sacristie avec un prtre que Ren voyait pour la premire fois.

Un ecclsiastique entre deux ges,  la physionomie honnte et grave.

La figure du jeune homme frappa Ren comme un choc physique, et le nom
entendu en rve lui vint aux lvres:

--Andra Ceracchi!

Andra Ceracchi passa, avec le prtre, tout auprs de Ren, qui tait
cach par l'ombre d'un pilier et dit:

--Elle viendra demain. La chose devra tre faite tout de suite, parce
que M. le baron de Ramberg est trs press de retourner en Allemagne.

Ces paroles et le ton qu'on mettait  les prononcer taient assurment
les plus naturels du monde.

Cependant, au-devant des yeux de Ren, la trappe s'ouvrit, la trappe
recouverte de fleurs, et il lui sembla entendre le lugubre cho de ces
autres paroles: Le comte Wenzel est reparti pour l'Allemagne!

--Il faudra bien qu'elle dise la vrit; pensa-t-il.

Et le lendemain, comme nous l'avons vu, il revint  l'glise
Saint-Louis-en-l'Ile.

Rendez-vous n'avait point t donn cette fois.

Soit que Ren se ft tromp rellement, soit qu'il et affect de se
mprendre, il avait abord une femme qui ne l'attendait point, la
blonde madone tant admire par Germain Patou et qui se trouvait l
pour tout autre objet.

A la suite de quelques paroles changes, il tait sorti par la porte
latrale et avait gagn le vieux pavillon de Bretonvilliers, o on lui
avait ordonn de se rendre.

Un coin du voile,  tout le moins, se levait: la blonde avait consenti
 porter un message  la brune.

Pendant l'espace de temps assez long que Ren fut oblig de passer
seul, dans le grand salon du pavillon, il interrogea plus d'une fois
ses souvenirs, cherchant  savoir si cette maison tait celle o il
avait t rapport vanoui--ou endormi, aprs la nuit du 12 fvrier.

Sa mmoire tait reste muette, quant aux meubles et tentures, mais
l'impression gnrale lui disait: Ce n'est pas ici. Les lieux ont
non seulement une physionomie, mais encore une saveur; Ren resta
convaincu que la chambre o il avait couch ne faisait point partie de
cette maison.

Lila! il savait ce nom enfin! Et c'tait la blonde qui avait trahi le
secret de la brune.

Elle avait dit, tonne et peut-tre effraye, car il et fallu peu de
chose pour dranger la trame subtile qu'elle tait en train de tisser
 l'glise Saint-Louis, elle avait dit:

--Allez au pavillon de Bretonvilliers, frappez six coups ainsi
espacs: trois, deux, un, et quand la porte s'ouvrira, prononcez ces
mots: _Salus Hungariae_. Vous serez introduit, et je vous promets que
ma soeur Lila viendra vous rejoindre.

Lila! Sait-on quels torrents d'harmonie peuvent jaillir d'un nom?

Lila vint.--Ren tait  la fentre, o la pauvre Angle le regardait
d'en bas, devinant dans la nuit sa figure bien-aime. Depuis quelques
secondes les yeux de Ren s'taient fixs par hasard sur une forme
indcise, une forme de femme affaisse sur la borne du coin.

Certes, il ne la voyait pas dans le sens exact du mot: l'ombre tait
trop paisse; mais le remords a des rves comme l'espoir.

Une sueur froide baigna les tempes de Ren; le nom d'Angle expira sur
ses lvres.

Il ne la voyait pas, pourtant, nous le rptons, puisque, pour lui, la
femme de la borne portait un petit enfant dans ses bras. Il voyait le
petit enfant plus distinctement que la femme.

Mais Lila vint, et Ren ne vit plus rien que Lila. Angle, la vraie
Angle, car, hlas! ce n'tait pas une vision, tomba mourante, tandis
que Ren oubliait tout dans un baiser. Le premier baiser!...




X

TTE-A-TTE


Les heures passrent, mesures par la cloche enroue de
Saint-Louis-en-l'Ile.--Le dernier bruit de la rue fut le passage
de ces hommes qui emportrent Angle au cabaret de la _Pche
miraculeuse_.

Nous retrouvons Lila et Ren o nous les avons laisss, assis l'un
prs de l'autre sur l'ottomane du boudoir, les mains dans les mains,
les yeux dans les yeux.

Et nous disons encore une fois qu'il et t difficile de trouver un
couple plus jeune, plus beau, plus gracieux.

Lila venait de prononcer ces mots qui avaient mis un nuage sur le
front de Ren: Mon nom est doux dans votre bouche.

Ces mots nous ont servi de point de dpart pour raconter un long et
bizarre pisode. Ils attaquaient dans le coeur de Ren une fibre qui
restait douloureuse.

Par hasard, autrefois, un soir dont le souvenir vivait comme un cruel
remords, Angle avait prononc les mmes paroles et presque du mme
accent.

--Lila, dit Ren aprs un silence que la jeune femme n'avait point
interrompu, l'ignorance o je suis me pse. Je suis dans un tat
d'angoisse et de fivre. A d'autres il faudrait expliquer ma peine,
mais vous connaissez mon histoire... l'histoire de ces vingt-quatre
heures dont les souvenirs imparfaits restent en moi comme une
douloureuse nigme... vous les connaissez bien mieux que moi-mme. Je
voudrais savoir.

--Vous saurez tout, rpliqua la charmante crature, dont les grands
yeux eurent une expression de reproche, tout ce que je sais, du
moins... Mais j'esprais qu'entre nous deux la curiosit n'aurait pas
eu tant de place.

--Ne vous mprenez pas! s'cria Kervoz. Ma curiosit est que l'amour,
un profond, un ardent amour...

Elle secoua la tte lentement, et son beau sourire se teignit
d'amertume.

--Peut-tre ai-je mrit cela, dit-elle. Il ne faut jamais jouer avec
le coeur, c'est le proverbe de mon pays. Or, j'ai jou d'abord avec
votre coeur. La premire fois que mon regard vous a appel, je ne vous
aimais pas...

Elle prit sa main malgr lui et la porta d'un brusque mouvement
jusqu' ses lvres.

--L'amour est venu, poursuivit-elle. Ne me punissez pas! Je suis
matresse, mais esclave. Aimez-moi bien, car je mourrais, si je ne
me sentais aime... Et surtout,  Ren, je vous en prie, ne me jugez
jamais avec votre raison, moi qui ai fait le sacrifice de mon libre
arbitre aune sainte cause... Ne me jugez qu'avec votre me!

Elle mit sa tte sur le sein de Ren, qui baisa ses cheveux.

L'ivresse le prenait de la sentir ainsi palpitante entre bras.

Il combattait, sans savoir pourquoi, la joie de cette heure tant
souhaite et appelait Angle a son secours.

Mais elles ont, comme les fleurs, ces parfums qui montent au cerveau,
plus pntrants et plus puissants que les esprits du vin. Elles
enivrent.

--Me connaissiez-vous donc la premire fois?... murmura Ren.

--Oui, rpliqua-t elle, je vous connaissais... et j'tais l pour
vous.

--A Saint-Germain-l'Auxerrois?

--J'y tais dj venue pour vous, et vous ne m'aviez point
remarque... Je savais que vous n'tiez pas encore le mari de cette
belle enfant qui vous accompagnait toujours...

La main de Ren pesa sur ses lvres.

--Vous ne voulez pas que je vous parle d'elle, pronona Lila d'un ton
docile et triste. Oh! je n'aurais rien dit contre elle... Vous avez
des larmes dans les yeux, Ren... Vous l'aimez encore...

--Je donnerais la meilleure moiti de mon existence, rpondit le jeune
Breton, pour l'aimer toujours.

Lila le serra passionnment contre son coeur.

--Ne parlons donc jamais d'elle, en effet, poursuivit-elle d'une voix
si douce qu'on et dit un chant. Depuis que j'espre tre aime, je
prie pour elle bien souvent...

Elle s'arrta et reprit:

--Parlons de nous... J'ai t envoye vers vous.

--Envoye! Par qui?

--Par ceux qui ont le droit de me commander.

--Les Frres de la Vertu?

Elle abaissa la tte en signe d'affirmation.

--Et que voulaient-ils de moi? demanda Ren.

--Rien de vous... tout d'un autre...

Il voulut interroger encore, elle lui ferma la bouche d'un rapide
baiser.

--Vous n'tiez rien pour nous, continua-t-elle, vous qui tes
dsormais tout pour moi... Avez-vous lu cet trange livre o Cazotte
raconte comment le dmon devint amoureux d'une belle, d'une bonne me?
Je ne suis pas un dmon... Oh! que je voudrais tre un ange pour vous,
Ren, mon Ren bien-aim!... Mais il y a peut-tre un dmon parmi
nous...

--La blonde?... s'cria Kervoz malgr lui.

Lila eut un trange sourire.

--Ma soeur? fit-elle. N'est ce pas qu'elle est bien jolie?... Mais
qu'avez-vous donc, Ren?...

La main de Ren avait saisi la sienne presque convulsivement. Il tait
trs ple.

--Ceci est une explication que je veux avoir, pronona-t-il avec
fermet, je l'exige... Il y avait du sang, n'est-ce pas, sous ces
mots en apparence si simples: Le comte Wenzel est reparti pour
l'Allemagne!

--Ah!... fit Lila, qui plit  son tour, vous ne dormiez donc pas?

--Vous espriez que je dormais? dit vivement Ren.

--Pas moi, rpondit-elle d'un accent mlancolique et si persuasif que
les soupons de Kervoz se dtournrent d'elle comme par enchantement.

Elle ajouta en fixant sur lui la candeur de ses beaux yeux:

--Ne me souponnez jamais, je suis  vous comme si mon coeur battait
dans votre poitrine!

Puis elle rpta:

--Pas moi... moi, je ne songeais qu' votre gurison... mais les
autres... Ecoutez. Ren, une responsabilit grave et haute pse sur
eux... J'aurais eu de la peine  vous sauver si les autres avaient su
que vous ne dormiez pas.

--Et pourquoi tiez-vous dans cette caverne, vous, Lila? demanda Ren
d'un ton o il y avait du mpris et de la piti.

Elle se redressa si altire que le jeune Breton baissa les yeux malgr
lui.

--Vous ai-je offense? balbutia-t-il.

--Non, rpliqua-t-elle avec toute sa douceur revenue, vous ne pouvez
pas m'offenser... Seulement, laissez-moi vous dire ceci, Ren, il est
des choses dont le neveu de Georges Cadoudal ne doit parler qu'avec
rserve.

Ren se recula sur l'ottomane un trait de lumire le frappait.

--Ah! fit-il, c'est le neveu de Georges Cadoudal qu'on vous avait
donn mission de chercher?

--Et de trouver, acheva Lila en souriant, et d'attirer  moi par tous
les moyens possibles.

--Alors pourquoi tant de mystres?

--Parce que j'ai fait comme le pauvre dmon de Cazote, je me suis
laiss prendre. Je n'agis plus pour eux que si vous tes avec eux. Je
vous tiens libre et en dehors de tout engagement. Je vous aime, et il
n'y a plus rien en moi que cet amour.

--Je n'ai peut-tre, dit Ren qui hsitait, ni les mmes sentiments ni
les mmes opinions que mon oncle Georges Cadoudal.

--Cela m'importe peu, repartit Lila, j'aurai vos opinions, j'aurai vos
sentiments... Je sais que vous chrissez votre oncle; je suis sre que
vous ne le trahirez pas...

--Trahir!... l'interrompit Kervoz avec indignation.

Puis, comme elle ouvrait la bouche, il reprit:

--Vous ne m'avez encore rien rpondu par rapport au comte Wenzel.

Lila pronona trs bas:

--Je voudrais ne point vous rpondre  ce sujet.

--J'exige la vrit! insista Kervoz.

--Vous ordonnez, j'obis... Les socits secrtes d'Allemagne sont
vieilles comme le christianisme, et leurs lois rigoureuses se sont
perptues  travers les ges... Ce sont toujours les hommes de
fer qui signifiaient  Charles de Bourgogne, entour de cent mille
soldats, la mystrieuse sentence de la corde et du poignard... La
ligue de la Vertu vient d'Allemagne. Les tratres y sont punis de
mort.

--Et le comte Wenzel tait un tratre? demanda Kervoz.

Lila rpondit:

--Je ne sais pas tout.

--Votre soeur en sait-elle plus long que vous?

--Ma soeur est rose-croix du trente-troisime palais, repartit Lila,
non sans une certaine emphase. Elle a gouvern le royaume de Bude. Il
n'est rien qu'elle ne doive connatre.

--Et vous, Lila, qu'tes-vous?

Elle l'enveloppa d'un regard charmant, et, se laissant glisser  ses
genoux, elle murmura:

--Moi, je suis votre esclave! je vous aime! Oh! je vous aime!

L'tre entier de Ren s'lanait vers elle. Dans ses yeux on devinait
la parole d'amour qui voulait jaillir, et cependant il dit:

--Lila, que signifient ces mots: Le baron de Ramberg va partir aussi
pour l'Allemagne? Est-ce encore un meurtre? Est-il temps de le
prvenir?

Les paupires de la jeune femme se baissrent, tandis que l'arc
dlicat de ses sourcils prouvait une lgre contraction.

--Je ne sais pas tout, rpta-t-elle. Vous tes cruel!...

Puis elle reprit, attirant les deux mains de Ren vers son coeur.

--Ne me demandez pas ce que j'ignore; ne me demandez pas ce qui
regarde des trangers, des ennemis... Georges Cadoudal aussi va
mourir, et je ne peux penser qu' Georges Cadoudal, qui est le frre
de votre mre.

Ren s'tait lev tout droit avant la fin de la phrase.

--Mon oncle serait-il au pouvoir du premier consul balbutia-t-il.

--Votre oncle avait deux compagnons, rpondit Lila; hier encore, il se
dressait fier et menaant devant Napolon Bonaparte. Aujourd'hui votre
oncle est seul: Pichegru et Moreau sont prisonniers.

--Que Dieu les sauve! pensa tout haut Ren. C'taient deux glorieux
hommes de guerre, et nul ne sait le secret de leur conscience... Mais
c'est peut-tre le salut de mon oncle Georges, car il comprendra
dsormais la folie de son entreprise...

--Son entreprise n'est pas folle, l'interrompit Lila d'un ton rsolu
et ferme. Ft-elle plus insense encore que vous ne le croyez. Georges
n'en confessera jamais la folie. Ne protestez pas: a quoi bon? Vous le
connaissez et vous sentez la vrit de mon dire. Si Georges Cadoudal
pouvait fuir aussi facilement que j'lve ce doigt pour vous imposer
silence, car il faut que je parle et que vous m'coutiez, Georges
Cadoudal ne fuirait pas. Son entreprise peut tre svrement juge au
point de vue de l'honneur, et pourtant, ce qui le soutient, c'est le
point d'honneur lui-mme. Il mourra la menace  la bouche et le sang
aux yeux; comme le sanglier accul par la meute... Mais, voult-il
fuir, entendez bien ceci, la fuite lui serait dsormais impossible.
Paris est gard comme une gele, et c'est en fuyant, prcisment,
qu'il serait pris... Le salut de votre oncle est entre les mains d'un
homme...

--Nommez cet homme! s'cria le jeune Breton.

--Cet homme s'appelle Ren de Kervoz.

Celui-ci se prit  parcourir la chambre  grands pas. Lila le suivait
d'un regard souriant.

--Il faut que je vous aime bien, dit-elle, comme si la pense et
gliss  son insu hors de ses lvres; il semble que chaque minute
coule me livre  vous plus compltement. J'ai hte d'en finir avec
ce qui n'est pas vous. Ce n'est plus pour ceux qui m'ont envoye
que je suis ici, et ce n'est plus pour Georges Cadoudal, c'est pour
vous... Venez.

Son geste caressant le rappela. Il revint soucieux. Elle lui dit:

--Voil que vous ne m'aimez dj plus!

Le regard brlant de Kervoz lui rpondit. Elle prit sa tte  pleines
mains et colla sa bouche sur ses lvres, murmurant:

--Quand donc allons-nous parler d'amour?

Ren tremblait, et ses yeux se noyaient. Elle tait belle; c'tait le
charme vivant, la volupt incarne.

--Aurons-nous le temps de le sauver? demanda-t-il.

--On veille dj sur lui, rpondit-elle, ou du moins on traque ceux
qui le poursuivent.

--Mais qui sont-ils donc,  la fin, ces hommes?...

--Les Frres de la Vertu, rpliqua la jeune femme, dont le sourire
s'teignit et dont la voix devint grave, sont ceux qui rendront 
Georges Cadoudal sa force perdue. Deux allis puissants viennent de
lui tre enlevs, il en retrouvera mille... On ne m'a pas autorise,
monsieur de Kervoz,  vous rvler le secret de l'association... Mais
tu vas voir si je t'aime, Ren, mon Ren! je vais lever le voile pour
toi, au risque du chtiment terrible...

Kervoz voulut l'arrter, mais elle lui saisit les deux mains et
continua malgr lui:

--Ceux qui creusent leur sillon  travers la foule laissent derrire
eux du sang et de la haine. Pour montrer trs haut, il faut mettre le
pied sur beaucoup de ttes. Depuis le parvis de Saint-Roch jusqu'
Aboukir, le gnral Bonaparte a franchi bien des degrs. Chaque marche
de l'escalier qu'il a gravi est faite de chair humaine...

Ne discutez pas avec moi, Ren; si vous l'aimez, je l'aimerai:
j'aimerais Satan si vous me l'ordonniez. D'ailleurs, moi, je ne hais
pas le premier consul: je le crains et je l'admire.

Mais ceux qui sont mes matres,--ceux qui taient mes matres avant
cette heure o je me donne  vous le hassent jusqu' la mort.

Ce sont tous ceux qu'il a carts violemment pour passer, tous ceux
qu'il a impitoyablement crass pour monter.

Vous en avez vu quelques-uns  travers la brume des heures de fivre;
vous vous souvenez vaguement: je vais claircir vos souvenirs.

Et ce que vous n'avez pas vu, je vais vous le montrer.

Notre chef est une femme. Je vous parlerai d'elle la dernire.

Celui qui vient aprs la comtesse Marcian Gregoryi, ma soeur, est un
jeune homme au front livide, couronn de cheveux blancs. Quand Dieu
fait deux jumeaux, la mort de l'un emporte la vie de l'autre: Joseph
et Andra Ceracchi taient jumeaux. L'un des deux a pay de son sang
une audacieuse attaque; l'autre est un mort vivant qui ne respire plus
que par la vengeance.

Toussaint-Louverture, le Christ de la race noire, avait une me
satellite, comme Mahomet menait Sed. Vous avez vu Taeh, le gant
d'bne qui dvorera le coeur de l'assassin de son matre.

Vous avez vu le Gallois Karnarvon, qui rsume en lui toutes les
rancunes de l'Angleterre vaincue, et Osman, le mameluk de Mourad-Bey,
qui suit le vainqueur des Pyramides  la piste depuis Jaffa. Osman est
comme Taeh: un tigre qu'il faut enchaner.

Ceux que vous n'avez pas vus sont nombreux. La gloire blesse les
envieux tout au fond de leur obscurit, comme les rayons du soleil
font saigner les yeux des myopes. Les vengeurs se multiplient par les
jaloux. Nous avons, derrire le bataillon sacr de la haine, cette
immortelle multitude qui vivait dj quand Athnes florissait et qui
votait l'exil d'Aristide, parce qu'Aristide heureux blouissait trop
de regards.

Nous avons Lucullus du Directoire, regrettant amrement sa chute et
les diamants qui ornaient les doigts de pied de la muse demi-nue,
honte orgueilleuse de sa loge  la comdie; nous avons la menue
monnaie de Mirabeau billonn, la chevalerie ruine de Coblentz, des
pes vendennes, des couteaux de septembre...

Nous avons tout: le pass en colre, le prsent jaloux, l'avenir
pouvant.

La rpublique et la monarchie, la France et l'Europe. Il nous arrive
des poignards du nouveau monde et de l'or pour pntrer jusque dans la
maison de Tarquin, o l'on marchande les dvouements qui chancellent.

Ce n'est pas Tarquin, Tarquin tait roi: c'est Csar qui toujours se
dcouvre en mettant le pied sur la premire marche du trne.

Le gnral Bonaparte tait peut-tre invulnrable, mais c'est sur une
tte nue que se pose la couronne, et il n'a point de cuirasse sous son
manteau imprial;

La meilleure cuirasse, d'ailleurs, c'tait son titre de simple
citoyen. Il la dpouille de lui-mme. Jupiter trouble l'esprit de ceux
qu'il veut tuer: le voil sans armure!

Elle s'arrta et passa les doigts de sa belle main sur son front, o
ruisselait le jais de sa chevelure. A mesure qu'elle parlait, sa voix
avait pris des sonorits tranges, et l'clair de ses grands yeux
ponctuait si puissamment sa parole que Ren restait tout interdit.

Pour la seconde fois il demanda:

--Lila, qui tes-vous donc?

Elle sourit tristement.

--Peut-tre, murmura-t-elle au lieu de rpondre, peut-tre que
Jupiter veut tuer le dernier demi-dieu que puisse produire encore
la vieillesse fatigue du monde. Cet homme est-il trop grand pour
nous?... Vous pensez que j'exagre, Ren; et en effet, celles de mon
pays rvent souvent, mais je reste au-dessous de la vrit... Je suis
Lila, une pauvre fille du Danube, prouve dj par bien des douleurs,
mais  qui le destin semble enfin sourire, puisqu'elle vous a
rencontr sur sa route. Je vous dis ce qui est.

Il serait aussi insens de compter ceux qui sont avec nous que de
chercher vestige de ceux qui nous ont trahis.

Nous sommes les francs-juges de la vieille Allemagne, ressuscits et
recrutant dans l'univers entier les magistrats du mystrieux tribunal.

Ce tribunal se compose de tous les ennemis du hros et d'une partie de
ses amis.

Nous n'avons pas voulu de Pichegru et de Moreau: ils sont tombs
uniquement parce que notre main ne les a pas soutenus... La comtesse
Marcian Gregoryi a jet un regard favorable sur Georges Cadoudal...
C'est grce  elle qu'il a vit aujourd'hui le sort de ses
complices... un sort plus cruel, Ren, car on a quelques mesures 
garder vis--vis de deux gnraux illustres, ayant conduit si souvent
les armes rpublicaines  la victoire; tandis que le paysan rvolt,
le chouan, le brigand devrait tre assomm dans un coin, comme on abat
un chien enrag.

Ren courba la tte. Sa raison, prise comme ses sens, se rvoltait de
mme. Lila ne lui laissa pas le temps d'interroger ses penses.

--Il me reste  vous parler de ma soeur, dit-elle brusquement, sachant
bien qu'elle allait rveiller sa curiosit assoupie, de ma soeur et de
moi, car son destin suprieur m'a entran  sa suite, et je ne suis
que l'ombre de ma soeur.

Nous sommes les deux filles du magnat de Bangkeli, et notre mre, 
seize ans qu'elle avait, prit victime de la vampire d'Uszel, dont
le tombeau, grand comme une glise, fut trouv plein de crnes ayant
appartenu  des jeunes filles ou  des jeunes femmes.

Vous ne croyez pas  cela, vous autres Franais. L'histoire est ainsi,
et je vous la dis telle que la contait mon pre, colonel des hussards
noirs de Bangkeli, dans la cavalerie du prince Charles de Lorraine,
archiduc d'Autriche. La vampire, d'Uszel, que les riverains de la
Save appelaient la belle aux cheveux changeants, parce qu'elle
apparaissait tantt brune, tantt blonde aux jeunes gens aussitt
subjugus par ses charmes, tait, durant sa vie mortelle, une noble
Bulgare qui partagea les crimes et les dbauches du ban de Szandor,
sous Louis II, le dernier des Jagellons de Bohme qui ait rgn en
Hongrie. Elle resta un sicle entier paisible dans sa bire, puis elle
s'veilla, ouvrit et creusa de ses propres mains un passage souterrain
qui conduisait des profondeurs de sa tombe ferme aux bords de la
Save.

Dans ces pays lointains qui ont dj les splendeurs de l'Orient,
mais o rgnent ces mystrieux flaux, relgus par vous au rang des
fables, chacun sait bien que tout vampire, quel que soit son sexe, a
un don particulier de mal faire, qu'il exerce sous une condition, loi
rigoureuse dont l'infraction cote au monstre d'abominables tortures.

Le don d'Addhma, ainsi se nommait la Bulgare, tait de renatre belle
et jeune comme l'Amour chaque fois qu'elle pouvait appliquer sur la
hideuse nudit de son crne une chevelure vivante: j'entends une
chevelure arrache  la tte d'un vivant.

Et voil pourquoi sa tombe tait pleine de crnes de jeunes femmes et
de jeunes filles. Semblable aux sauvages de l'Amrique du Nord qui
scalpent leurs ennemis vaincus et emportent leurs chevelures comme des
trophes, Addhma choisissait aux environs de sa spulture les fronts
les plus beaux et les plus heureux pour leur arracher cette proie qui
lui rendait quelques jours de jeunesse.

Car le charme ne durait que peu de jours.

Autant de jours que la victime avait d'annes  vivre sa vie
naturelle.

Au bout de ce temps, il fallait un forfait nouveau et une autre
victime.

Les rives de la Save ne sont pas peuples comme celles de de Seine.
Je n'ai pas besoin de vous dire que bientt jeunes filles et jeunes
femmes devinrent rares autour d'Uszel... Vous souriez, Ren, au lieu
de frmir...

Elle souriait elle-mme, mais dans cette gaiet, qui tait comme
une obissante concession au scepticisme du jeune homme, il y avait
d'adorables mlancolies.

--J'coute, rpondit Ren, et je m'merveille du chemin que nous avons
fait, sous prtexte de parler d'amour.

--Vous ne souhaitez plus parler d'amour, monsieur de Kervoz! murmura
Lila, dont le sourire eut une pointe de moquerie.

Ren ne protesta point, il dit seulement:

--Les rives de la Seine n'ont rien  envier aux bords de la Save. Nous
avons aussi une vampire.

--Y croyez-vous? demanda Lila, qui ajouta aussitt: Vous auriez honte
d'y croire, bel esprit fort!

--D'o vous vient cette trange devise, murmura Ren au lieu de
rpliquer: _In vita mors, in morte vita_.

--La mort dans la vie, pronona lentement Lila, la vie dans la mort:
c'est la devise du genre humain... Elle nous vient d'un de nos aeux,
le ban de Szandor, qu'on accusa aussi d'tre vampire... Nous sommes
une trange famille, vous allez voir...

Ren, mon Ren, s'interrompit-elle tout  coup en se redressant
orgueilleuse et si belle que l'oeil du jeune Breton tincela, c'est
moi qui ai cart l'amour, c'est moi qui le ramnerai: je ne suis pas
effraye de votre froideur; dans un instant, vous serez  mes pieds!




XI

LE COMTE MARCIAN GREGORYI


La pendule du boudoir marquait dix heures. C'tait, au dedans et au
dehors du pavillon de Bretonvilliers, un silence profond. A peine
quelques murmures venaient-ils au lointain de la ville vivante.

Ren et Lila taient assis l'un prs de l'autre sur l'ottomane. Ren
avait baiss les yeux sous le dfi amoureux qui venait de jaillir des
prunelles de Lila. Il savait trop qu'elle; tait sre de la victoire.

--Il faut que vous sachiez toutes ces choses, monsieur de Kervoz,
reprit-elle. Vos superstitions de Bretagne ne sont pas les mmes que
nos superstitions de Hongrie. Qu'importe cela? Fables ou ralits, ces
prmisses de mon rcit vont aboutir  des faits incontestables, d'o
dpend la vie ou la mort d'un parent qui vous est cher, et d'o dpend
aussi peut-tre la mort ou la vie du plus grand des hommes.

Je continue. Chaque fois qu'Addhma, la vampire d'Uszel, parvenait
 rchauffer les froids ossements de son crne  l'aide d'une jeune
chevelure arrache sur le vif, elle gagnait quelques jours, parfois
quelques semaines, mais parfois aussi quelques heures seulement d'une
nouvelle existence: une semaine pour sept ans, un mois pour six
lustres.

C'tait comme un jeu terrible o le bnfice pouvait tre grand ou
petit; Addhma ne le savait jamais d'avance; mais qu'importait, aprs
tout? Les heures conquises, nombreuse ou rares, taient au moins
toujours des heures de jeunesse, de beaut, de plaisir, car Addhma
redevenait la splendide courtisane d'autrefois, avec sa passion de feu
et son attrait irrsistible.

Ici tait le don.

Je vais vous dire la condition impose en regard du don: la loi
qu'elle ne pouvait enfreindre sous peine de souffrir mille morts.

Addhma ne pouvait pas se livrer  un amant avant de lui avoir racont
sa propre histoire.

Il fallait qu'au milieu d'un entretien d'amour elle ament l'trange
rcit que je vous fais ici, parlant de jeunes filles mortes, de
chevelures arraches et relatant avec exactitude les bizarres
conditions de sa mort qui tait une vie, de sa vie qui tait une
mort...

J'emploie le pass, parce qu'elle manqua une fois  la loi de ses
hideuses rsurrections; et ce fut justement pendant qu'elle portait la
blonde chevelure de notre mre. L'amour lui fit oublier son trange
devoir. Elle reut le baiser d'un jeune Serbe, beau comme le jour,
avant d'avoir cherch et trouv l'occasion de placer l'histoire
surnaturelle.

L'esprit du mal l'treignit au moment o elle balbutiait des mots de
tendresse, et le jeune Serbe recula d'horreur  la vue de sa matresse
rendue  son tat rel: un cadavre de vieille femme, dcharn, glac,
chauve et tombant en poussire.

Ce fut d'elle-mme, alors, qu'elle se rvla, car,  ces heures du
chtiment, tout vampire est forc de dire la vrit.

Le Serbe entendit ces mots qui semblaient sortir de terre:

--Tue-moi! Mon plus grand supplice est de vivre. L'heure est
favorable, tue-moi. Pour me tuer, il faut me brler le coeur!

Le deuil rcent qui tait dans la maison du magnat de Bangkeli,
laissant un poux inconsolable et deux petits enfants au berceau,
avait fait grand bruit dans le pays. Le Serbe monta  cheval et vint
trouver notre pre au milieu des ftes des funrailles.

Notre pre prit avec lui tous ses parents, tous ses convives, et l'on
se rendit au tombeau d'Uszel, car le cadavre de la vampire n'tait
dj plus dans le logis du Serbe.

Le tombeau d'Uszel fut dmoli, et notre pre ayant fait rougir au
feu son propre sabre, le plongea par trois fois et par trois fois le
retourna dans le coeur d'Addhma la Bulgare.

Nous grandmes, ma soeur et moi, dans le chteau triste et qui
semblait vide. Les caresses maternelles nous manquaient, on nous
berait avec le rcit de ces lugubres mystres.

Il y avait un chant qui disait:

Un jour pour un an, vingt-quatre heures pour trois cent soixante-cinq
jours.

A la dernire minute de la dernire heure, la chevelure meurt, le
charme est rompu, et la hideuse sorcire s'enfuit, vaincue, dans son
caveau...

Ma soeur tait dans sa seizime anne et j'allais avoir quinze ans,
quand notre pre arbora la bannire rouge au plus haut des tours de
Bangkeli. En mme temps, il envoya ses tzques dans les logis de ses
tenanciers, le long de la rivire; ils taient quatre, l'un portait
son sabre, le second son pistolet-carabine, le troisime son dolman,
le quatrime son jatspka.

Le soir, il y avait douze cent hussards quips et arms autour de nos
antiques murailles.

Mon pre nous dit: prenez vos hardes, vos bijoux et vos poignards.

Et nous partmes, cette nuit-l mme, en poste pour Trieste.

Le rgiment,--les douze cents tenanciers de mon pre formaient le
rgiment des hussards noirs de Bangkeli,--avait pris la mme route 
cheval. Le rendez-vous tait  Trvise.

L'archiduc Charles d'Autriche occupait Trvise avec son tat-major.
Bonaparte avait accompli dj les deux tiers de cette foudroyante
campagne d'Italie qui devait finir au coeur mme de l'Allemagne. Notre
arme avait chang quatre fois de chef et reculait, ne comptant plus
les batailles perdues.

Pourtant il y eut des ftes  Trvise, o douze nouveaux rgiments,
arrivs du Tyrol, de la Bohme et de la Hongrie, prsentait un
magnifique aspect, et le prince Charles jura d'anantir les Franais 
la premire rencontre.

Ma soeur et moi nous n'avions jamais vu que les rives sauvages de la
Save et l'austre solitude du chteau. Pendant trois jours ce fut pour
nous comme un rve. Le quatrime jour, notre pre dit  ma soeur: Tu
vas tre la femme du comte Marcian Gregoryi.

Ma soeur n'eut  rpondre ni oui ni non; ce n'tait pas une question:
c'tait une loi.

Marcian Gregoryi avait vingt-deux ans. Il portait hroquement son
brillant costume croate. La veille mme, le prince Charles l'avait
fait gnral. Il tait beau, noble, plus riche qu'un roi, amoureux et
heureux.

Ma soeur et lui furent maris le matin du jour o Bonaparte
franchissait le Tagliamento; le lendemain eut lieu la grande bataille
qui tua l'archiduc dans ses esprances et dans sa gloire, en ouvrant
aux Franais le passage du Tyrol.

Nous fmes spares de notre pre. Le comte Marcian Gregoryi veillait
sur nous.

Notre nuit se passa dans une auberge des environs d'Udine. Ma chambre
tait spare par une simple cloison de celle o devaient dormir les
jeunes poux.

Vers minuit, j'entendis la voix de ma soeur qui s'levait ferme et
dure. Je crus d'abord que c'tait une autre femme, car je ne lui
connaissais pas cet accent imprieux.

Elle disait:

--Comte, je n'ai point de haine contre vous. Vous tes brave, vous
devez avoir rencontr nombre de femmes pour admirer votre taille noble
et votre beau visage. J'ai obi  mon pre, qui est mon matre et
qui m'a dit: Celui-l sera ton mari... Mais mon pre, en partant, de
Bangkeli, m'avait dit aussi: Prends ton poignard. Mon poignard est
dans ma main. C'est ma libert. Si vous faites un pas vers moi, je me
tue.

Marcian Gregoryi supplia et pleura.

Sais-je pourquoi j'tais du parti de Marcian contre ma soeur?...

--Oh! s'interrompit-elle en passant ses doigts effils dans les
cheveux de Ren, il ne faut pas tre jaloux! Voil bien longtemps que
Marcian Gregoryi est mort.

A la fin de ce mois, qui tait mars 1797, les Franais, nous chassant
toujours devant eux, entrrent dans Trieste.

Nous tions toutes les deux, ma soeur et moi, le 24 mars, le 6
germinal, comme ils disaient alors, dans une maison de campagne situe
 une lieue de la Chiuza.

Le soir, ma soeur vint me trouver. Jamais je ne l'avais vue si belle.
Sa parure tait blouissante, et il y avait des clairs d'orgueil dans
ses yeux.

Elle m'embrassa du bout des lvres et me dit adieu.

Je n'eus pas le temps de l'interroger. Deux minutes aprs, le galop
de son cheval soulevait des flots de poussire sur la route, et de ma
fentre je pouvais suivre sa course folle, qui allait dj se perdant
dans la nuit.

Au lointain et dans diffrentes directions, on entendait la canonnade.

Yanusza, notre nourrice  toutes deux, c'est cette vieille femme qui
vous a introduit ici ce soir, monta dans ma chambre et s'accroupit sur
le seuil.

--La fille ane de mon matre est sur le chemin de sa mort!
gmit-elle les larmes aux yeux.

Elle imposa silence  mes questions. Un grand bruit de chevaux se
faisait dans la cour.

La voix clatante de Marcian Gregoryi commanda: Au galop! Et pour la
seconde fois la route disparut derrire les tourbillons de poussire.

Marcian Gregoryi suivait la mme direction que ma soeur.

A quelques lieues de l, il y avait une tente toute simple, pique au
coin d'un bouquet de frnes et entoure par les feux d'un bivouac.

Au-devant de la tente, des officiers gnraux franais s'entretenaient
 voix basse.

A l'intrieur, un jeune homme de vingt-six ans, ple, maigre, chtif,
coiffant de cheveux plats un front puissant, dormait la tte appuye
sur une carte pointe. Une lettre signe Josphine tait ouverte sur
la table et portait la marque de la poste de France.

Celui-l pouvait dormir; il avait terriblement travaill depuis le
lever du soleil.

Une arme tout entire le gardait, soldats et gnraux; il tait
l'espoir et la gloire de la rpublique franaise, victorieuse de
l'univers.

Il avait nom Napolon Bonaparte, il pouvait sommeiller en paix. Pour
arriver jusqu' lui, l'ennemi devait passer sur les corps de trente
mille hommes.

Pourtant, il fut veill tout  coup par une main qui se posa sur son
paule. Un homme qu'il ne connaissait pas,--un ennemi,--tait debout
devant lui, le sabre  la main.

Un homme grand, fort, jeune, dou au degr suprme de la mle beaut
de la race magyare et dont les yeux parlaient un terrible langage de
colre et de haine.

--Gnral, dit-il froidement, je suis le comte Marcian Gregoryi; mes
pres taient nobles avant la naissance du Christ, notre sauveur; il
n'y a jamais eu dans ma maison que des soldats. Je ne saurais pas
assassiner. Je vous prie de prendre votre pe afin de vous dfendre,
car ma femme m'a trahi pour vous, et il faut que l'un de nous meure.

L'heure o l'on s'veille est faible, mais Bonaparte n'eut pas peur,
car il n'appela point, quoiqu'on entendit autour de la tente le
murmure des gens qui veillaient.

S'il et appel, il tait mort, car il y avait bien prs de la pointe
du sabre de Marcian Gregoryi  sa poitrine.

--Vous vous trompez ou vous tes fou, rpondit-il. Je ne connais pas
votre femme.

Il ajouta, ramenant la lettre ouverte d'un geste calme:

--Il n'est pour moi qu'une femme, c'est ma femme.

--Gnral, rpliqua Marcian, vous mentez!

Et sans perdre sa position d'homme prt  frapper, il tira de son sein
une lettre galement ouverte qu'il prsente  Bonaparte.

La lettre tait crite en franais; ma soeur et moi, comme presque
toutes les nobles hongroises, nous parlions le franais ds l'enfance,
aussi bien que notre langue maternelle.

La lettre tait adresse  Marcian Gregoryi et disait:

Monsieur le comte,

Vous ne me reverrez jamais. Un caprice de mon pre m'a jete dans vos
bras; vous ne m'avez pas demand si je vous aimais avant de me prendre
pour femme. Cela est indigne d'un homme de coeur, indigne aussi d'un
homme d'esprit, Vous tes puni par votre pch mme.

Une seule chose aurait pu me soumettre  vous: la force. J'aime la
force. Si mon mari m'et violemment conquise au lendemain des noces,
j'aurais t peut-tre une femme soumise et agenouille.

Vous avez t faible, vous avez recul devant mes menaces. Je n'aime
pas ceux qui reculent; je mprise ceux qui cdent. Je m'appartiens; je
pars.

Ne prenez point souci de me chercher. Il est un homme qui jamais
n'a recul, jamais cd, jamais faibli: le vainqueur de toutes vos
dfaites, jeune comme Alexandre le Grand et destin comme lui  mettre
son talon sur le front du genre humain.

J'aime cet homme et je l'admire de toute la haine, de tout le ddain
que j'ai pour vous. Je vous le rpte, ne me cherhez point,  moins
que vous n'osiez me suivre sous la tente de gnral Bonaparte!

C'tait sign du nom de ma soeur.

Le gnral franais lut la lettre jusqu'au bout. Peut-tre esprait-il
qu'un de ses lieutenants entrerait par hasard sous sa tente, mais il
ne prit pas une seconde de plus qu'il ne fallait pour lire la lettre.

--Monsieur le comte, dit-il, et sa voix tait aussi calme que son
regard, je vous faciliterai, si vous le voulez, les moyens de sortir
de mon camp. J'ai ou dire que la jalousie tait une dmence: je vous
rpte que je ne connais pas votre femme.

--Et moi, je te rpte que tu mens! grina Gregoryi entre ses dents
serres.

En mme temps le doigt de sa main gauche, tendu convulsivement,
montrait la seconde porte de la tente, place derrire Bonaparte.

Celui-ci se retourna et vit une femme merveilleusement belle,
portant l'opulent costume des magyares et coiffe de cheveux blonds
incomparables o couraient de longues torsades de saphirs.

Un cri s'chappa de sa poitrine, car il se vit perdu, cette fois, et
tu par la prsence mme de cette femme.

Le reste fut plus rapide que l'clair.

Marcian Gregoryi n'tait pas homme  lcher sa proie. Il avait demand
le combat, on lui refusait le combat, et de matre qu'il tait, de par
son sabre nu, un retard d'une seconde allait le faire esclave.

Le cri du gnral franais allait amener cent pes.

Marcian Gregoryi visa le coeur de son rival et frappa un coup de
pointe  bras raccourci.

Mais avant que le sabre aigu, lanc de manire  traverser de part
en part cette frle poitrine, et accompli la moiti de sa route, un
mouvement convulsif du bras le retint.

Un clair avait illumin le demi-jour de la tente; une explosion avait
retenti.

Le sabre s'chappa des mains de Gregoryi, qui tomba foudroy.

Ma soeur aussi avait vis. La balle de son pistolet, en fracassant le
crne de son mari, prservait les jours du gnral Bonaparte.

Officiers, gnraux, soldats entrrent de tous cts  la fois pour
voir Bonaparte debout, un peu ple mais froid ayant  sa droite un
homme baign dans son sang,  sa gauche cette femme blouissante, dont
le sein demi-nu palpitait et qui tenait encore  la main son pistolet
fumant.

--Citoyens, dit Bonaparte, vous arrivez un peu tard. Veillez mieux 
l'avenir. Il parat que la tente de votre gnral en chef n'est pas
bien garde.

Et, pendant que l'assistance consterne restait muette, il ajouta:

--Je m'tais endormi; j'avais eu tort, car nous avons de la besogne.
On m'a veill... Citoyens, que cet homme soit pans avec beaucoup
de soins, s'il vit encore; s'il est mort, qu'il soit enterr
honorablement: ce n'est pas un assassin.

Il renvoya d'un geste ceux qui l'entouraient, et dit encore:

--Citoyens, tenez-vous prts. Tout  l'heure je vais rassembler le
conseil.

On emporta le corps de Marcian Gregoryi, qui ne respirait plus.

Ma soeur resta seule avec le gnral Bonaparte.

Vous n'avez fait que l'entrevoir, et sept annes ont pass sur sa
beaut. Je ne connais aucune femme qui puisse lui tre compare.

Elle tait alors cent fois plus belle, et certes, celui qu'elle venait
de sauver ne devait point la voir avec les yeux de l'indiffrence.

Le gnral Bonaparte avait une large et belle montre de Genve, pose
sur les cartes qui couvraient sa table de travail.

Il la consulta et dit:

--Madame, parlez vite, et tchez de vous justifier...

--Cela vous tonne? s'interrompit ici Lila rpondant  un geste de
surprise que Ren n'avait pu retenir.

Ren n'avait pas cess un instant d'couter avec un intrt trange.

--Oui, murmura-t-il, cela m'tonne. Votre rcit s'empare de moi parce
que je le crois vrai... Cette femme va vers Georges Cadoudal comme
elle allait  Bonaparte...

--Non, l'interrompit Lila schement.

Sa paupire rapidement baisse cacha l'clair qui, malgr elle,
s'allumait dans ses yeux. Sa bouche seule exprima une nuance de
ddain.

Elle ajouta d'un accent rveur:

--Ne comparez point; il n'y a pas de comparaison possible. Georges
Cadoudal peut n'tre pas un homme vulgaire, Bonaparte est un gant.
La haine est plus clairvoyante que vous ne croyez, et ma soeur hait
d'autant plus qu'elle admire davantage. L'aimant qui l'attirait vers
Bonaparte, c'tait la gloire; la force qui l'entrane vers Cadoudal,
c'est la vengeance.

Laissez-moi poursuivre, je vous prie, car j'ai fini et j'ai hte
d'arriver a ce qui nous regarde.

Ma soeur refusa de se justifier; elle tait venue avec d'autres
esprances. Peut-tre le dit-elle, car je n'ai jamais rencontr de
coeur plus hardi que le sien.

Ses paroles glissrent sur une oreille de marbre.

Ses regards, auxquels rien ne rsiste, s'moussrent contre des
paupires baisses.

Je ne peux pas raconter en dtail ce qui se passa. Ma soeur ne me
l'a jamais dit. J'ai devin son silence; j'ai traduit l'clair de sa
prunelle et le tremblement de sa lvre blme.

Ma soeur ne pardonnera jamais.

L'aiguille marcha l'espace de deux minutes sur la montre, puis le
gnral Bonaparte appela de nouveau, disant:

--Citoyens, prenez place, le conseil va s'ouvrir.... Je donne l'ordre
que Mme la comtesse Marcian Gregoryi soit reconduite, sous escorte,
aux avant-postes autrichiens.




XII

LA CHAMBRE SANS FENTRE


--Dans l'arme du prince Charles, poursuivit Lila, nul ne sut comment
tait mort le gnral comte Marcian Gregoryi. Ma soeur et moi nous
entrmes au couvent de Varasdin.

Il tait occup par des religieuses clotres de l'ordre de
Saint-Vladimir, mais il n'y a ni murailles assez hautes ni verrous
assez solides pour arrter la volont de ma soeur.

Pendant la courte et victorieuse campagne du Tyrol, Bonaparte courut
des dangers que l'histoire ne racontera pas, sauf deux ou trois qui
apparaissent comme des chapitres de roman au milieu de la grande
pope de sa vie.

La main de la comtesse Marcian Gregoryi tait l.

Notre pre mourut vers cette poque, et ma soeur devint matresse de
ses actions. Je ne savais pas lui rsister. Elle me dominait, moi,
pauvre jeune fille, de toute la hauteur de sa haine.

Nous possdions aux bords de la Save des domaines, grands comme une
province; tous nos biens furent vendus, mais, une chose inexplicable,
ma soeur garda le champ strile o tait situ le tombeau de la
vampire d'Uszel.

Ce champ dsol lui appartient encore.

Nous partmes pour la France aprs le trait de Campo-Formio. Au
milieu des triomphes qui accueillirent  Paris Bonaparte vainqueur, il
y eut un regard ennemi qui le suivait comme une maldiction.

Un homme se dressa bientt en face du jeune gnral rayonnant de
gloire, un homme qui semblait avoir jur d'arrter brusquement l'essor
de sa fortune. C'tait le directeur Rewbell, ce puritain arrogant qui
rcitait ses litanies genevoises avec un accent d'Alsace. Rewbel avait
une grie pour le soutenir dans cette lutte ingale de la mdiocrit
contre le gnie. Dans une villa situe sur les hauteurs de Passy
demeurait une jeune femme dont la rputation de beaut inoue
grandissait, malgr la silencieuse retraite o elle cachait sa vie.
Chaque soir le puritain Rewbell la venait visiter.

Ma soeur, la brillante comtesse Gregoryi, s'tait faite la matresse
de l'avocat de Colmar pour assouvir sa haine.

Semblable  l'aigle qu'on voudrait enlacer dans une toile d'araigne,
Bonaparte brisa d'un seul soubresaut les fils de ces petites
intrigues, et l'gypte pouvante vit un matin l'arme franaise
couvrir ses rivages.

La villa de Passy o Rewbell s'introduisait de nuit redevint
solitaire. Un navire anglais nous conduisit  Alexandrie.

Tous ceux qui doivent blouir ou dominer le monde ont une toile, cela
est certain. L'toile de Bonaparte m'est apparue en gypte, o il
aurait d mourir cent fois.

Ma soeur, infatigable, employait ses jours et ses nuits  dresser des
piges toujours inutiles.--Et lui allait son chemin historique, ne
sachant mme pas qu'il foulait aux pieds la mine creuse sur son
passage.

Que dire? Je devenais une femme, il grandissait  mes yeux semblable
 un dieu. Ce n'tait pas de l'amour: j'avais trop bien conscience de
l'norme intervalle qui s'largissait entre nous; et d'ailleurs il est
des destines: mon coeur vous attendait et ne devait battre que pour
vous.

Non, ce n'tait pas de l'amour. Il y avait en moi pour lui une
admiration craintive et respectueuse. Je ne sais comment vous dire
cela, Ren; il se mlait au culte qui me prosternait  ses genoux une
secrte horreur. Je suis la fille d'une morte.

Je vois partout cette terrible chose qui a nom le vampirisme: ce don
de vivre aux dpens du sang d'autrui. Et avec quoi sont faites toutes
ces gloires, sinon avec du sang?

Avec du sang, dit-on, les hermtiques craient de l'or; il leur en
fallait des tonnes. La gloire, plus prcieuse que l'or, en veut des
torrents.

Et sur ce rouge ocan un homme surnage, vampire sublime, qui a
multipli sa vie par cent mille morts.

Je dsertai dans mon me la cause de ma soeur. Peut-tre y avait-il
un charme secret  protger d'en bas, moi si faible, la marche
providentielle de ce gant. Je le protgeai, voil le vrai: la Fable
raconte en souriant ce que put pour le lion roi le plus humble des
animaux.

Je le protgeai dans ces longues marches au travers des sables de
l'Egypte. Je le protgeai pendant la traverse, et lorsqu'il livra
cette autre bataille, au conseil des Cinq-Cents, bataille o le
sang-froid sembla un instant l'abandonner, je le protgeai encore.

Il y eut l un moment, je vous le dis, o ses fameux grenadiers
n'aurait pas su le dfendre. Et malheur  qui se laisse dfendre trop
souvent par des soldats ailleurs que dans la plaine, o est la place
des soldats!

Ma soeur se demandait si quelque dmon protgeait la vie de cet homme.
Sa conspiration s'obstinait, infatigable.

Le 10 octobre de l'anne 1800, ma soeur mit un poignard dans la main
de Giuseppe Ceracchi, jeune sculpteur dj clbre, dont elle avait
enivr l'me chevaleresque. Arna, Demerville et Topino-Lebrun avaient
jur que Bonaparte ne verrait pas la fin de la reprsentation des
_Horaces_, qu'on donnait ce soir-l.

Un billet d'une criture inconnue prvint le gnral Lannes.

J'ai pleur sur la mort de Ceracchi.--Mais Bonaparte fut sauv.

Trois mois aprs, le 24 dcembre, au moment o le carrosse du premier
consul tournait le coin de la rue Saint-Nicaise pour prendre la rue
de Rohan qui devait le conduire  l'Opra, un jeune garon cria au
cocher: Au galop, si tu veux sauver ta vie!

Le cocher pouvant fouetta ses chevaux, qui franchirent dans leur
course rapide, un obstacle plac en travers de la voie.

L'obstacle tait la machine infernale! Faut-il vous dire qui tait le
jeune garon?

Depuis lors j'ai veill.

Je vous donne ici le secret de ma vie, Ren, car je ne me dfendrais
pas contre ma soeur. D'un mot vous pouvez me perdre.

En combattant ma soeur, j'ai sans cesse sauvegard ses jours. Je ne
l'aime pas; elle m'pouvante, mais elle reste sacre pour moi et je
me coucherais en travers du seuil de la chambre o elle dort pour
garantir son sommeil.

Avant d'tre arrts, Moreau et Pichegru ont reu des avertissements:
c'est moi qui les ai avertis.

Ils ont pass outre, ils se sont perdus...

--Que voulez-vous de moi? demanda Ren de Kervoz aprs un long
silence.

--Le moyen de sauver le frre de votre mre, sans compromettre la
sret du premier consul. Je veux avoir une entrevue avec Georges
Cadoudal.

Ren resta muet.

--Vous n'avez pas confiance en moi, murmura Lila avec tristesse.

--J'aurais confiance en vous pour moi, rpliqua le jeune Breton. Ce
que vous avez fait jusqu'ici est bien fait, et dans votre histoire que
j'ai coute sans en perdre une parole, j'ai vu l'nergie d'une me
droite et haute. Mais les secrets de mon oncle ne m'appartiennent pas.

Elle se leva souriante.

--Qu'il en soit donc selon votre volont, dit-elle. J'ai donn dj,
ce soir, et c'est pour vous, uniquement pour vous,  cet homme, que je
ne connais pas, une partie des heures prcieuses qui devaient tre
 nous tout entires:  nous, j'entends  notre amour; je vous ai
expliqu tout ce que vous vouliez savoir; il n'y a plus pour vous de
mystre dans l'trange aventure de la maison isole o vous entendtes
pour la premire fois parler des Frres de la Vertu.... Et notez bien
qu'en faisant cela, je ne vous ai point livr ma soeur. Ma soeur est
de celle qu'on n'attaque pas sans folie. Quiconque irait contre elle
serait bris. Elle aussi  son toile!

Elle frappa dans ses mains doucement et poursuivit:

--La confiance viendra quand vous aurez vu jusqu'o va pour vous ma
tendresse. En attendant, plus un mot sur ces matires qui nous ont
vol toute une soire de bonheur. Minuit va sonner. Donnez-moi votre
main, Ren, et mettons en action tous deux le beau refrain des
tudiants de l'Allemagne: Rjouissons-nous pendant que nous sommes
jeunes...

Tandis qu'elle parlait, une draperie s'ouvrait lentement, laissant
voir une autre pice o des bougies roses pandaient une suave
lumire.

Au milieu de cette seconde chambre, une table tait servie portant une
lgante collation.

Au fond, on voyait une alcve entr'ouverte o le lit tait demi-cach
derrire les ruisselantes draperies de la mousseline indienne.

Deux siges seulement taient placs auprs de la table. Il y avait
partout des fleurs et le feu doux qui brlait dans l'tre exhalait
d'odorantes vapeurs.

Quand Ren franchit le seuil de cette chambre, Lila lui sembla plus
belle.

Mais il y avait en lui je ne sais quelle crainte vague qui glaait la
passion. Le rcit bizarre qu'il venait d'entendre miroitait aux yeux
de sa mmoire. Lila avait conduit ce rcit avec un charme que nous
n'avons pu rendre, et cependant Ren restait tourment par un doute
qui avait sa source dans l'instinct plus encore que dans la raison.

Chose singulire, dans ce rcit, ce qui l'avait frapp le plus
fortement, c'tait l'pisode nuageux de la vampire. Ren et rpondu
par un sourire de mpris  quiconque lui aurait demand s'il croyait
aux vampires femelles ou mles.

Et pourtant son ide ne pouvait le dtacher de cette image
saisissante, malgr son absurdit: la morte chauve, couche dans ce
tombeau depuis des sicles, et qui se rveillait jeune, ardente,
lascive, ds qu'une chevelure vivante, humide encore de sang chaud,
couvrait l'horrible nudit de son crne.

Il regardait l'bne ondoyant de ces merveilleux cheveux noirs qui
couronnaient le front de Lila, ce front tincelant de jeunesse et de
charme, et il se disait:

--Celles  qui la mort arrachait leurs chevelures taient ainsi!

Et il frmissait.

Mais le frisson pntrait jusqu' la moelle de ses os, quand il avait
cette autre pense qu'il essayait en vain de chasser:

--Et la morte tait ainsi galement quand elle avait arrach leurs
chevelures!

La morte! la vampire! tantt brune, tantt blonde, selon que sa
dernire victime avait eu des cheveux de jais ou d'or!

Lila versa dans les verres le contenu d'un flacon de tokay, topaze
liquide qui remplit de fauves tincelles le cristal de Bohme aux
exquises broderies.

Ils tremprent ensemble leurs lvres dans ce nectar, puis Lila voulut
faire l'change des coupes et dit:

--C'est mon pays qui produit cette liqueur des princes et des reines.
A l'endroit o la Save, toujours chrtienne, va se perdre dans le
Danube qui va finir, musulman,  Semlin, prs de Belgrade, les jeunes
filles chantent la ballade de l'Ambre, tandis que chaque amant cueille
une perle de tokay sur la lvre de sa matresse, dans un souriant
baiser.

Une larme d'or tremblait sur le corail de sa bouche. Ren la but et
il lui sembla que cette goutte d'ambroisie tait l'ivresse mme et la
volupt.

Ses tempes battaient, son coeur se serrait en un spasme fait
d'angoisses et de dlices.

Il regarda Lila, dont les grands yeux languissaient altrs de
caresses.

Elle tait belle comme ces rves du paradis oriental dont la vapeur
d'opium ouvre les portes. Autour d'elle s'pandait un rayonnement
surnaturel. Ses longues paupires laissaient sourdre d'tincelantes
prires.

Ren luttait encore. Il essaya de prononcer le nom d'Angle dans son
me.

Mais ce vin tait la passion, l'oubli, la folie. Il brillait comme une
flamme dans les coupes diamantes, comme une flamme il brlait.

--Encore une perle sur tes lvres, murmura-t-il, et puisse la fivre
adore de ce beau songe n'avoir jamais, jamais de rveil!

Lila remplit les coupes de nouveau. De nouveau leurs bouches se
touchrent. Ren, dfaillant, chancela sur son sige; Lila le retint
d'une treinte soudaine.

--Et tu n'as pas confiance en moi! dit-elle.

Ren vit ses yeux tout pleins de belles larmes.

--Je t'aime! balbutia-t-il, oh! je t'aime!

Puis, exalt jusqu'au dlire:

--Ne m'as-tu pas dit ce que tu veux? Ta pense n'est-elle pas cleste
comme ta beaut? Tu es l'ange plac ici-bas par la clmence de
Dieu pour combattre le dmon. Je veux te donner tout, jusqu' ma
conscience! Georges Cadoudal est un hros, frapp d'aveuglement; tu
le sauveras  cause du sang de mes veines qui est en lui, mais tu
l'empcheras de tuer le destin de ce sicle. Je remets sa vie entre
tes mains. Ensuite...

Et il parla, donnant le secret de la retraite qui permettait au
conspirateur breton de rester cach en se montrant et d'errer dans
Paris comme ces loups-garous des temps lgendaires qui avaient une
tanire magique.

Lila obit; elle couta, et chaque parole prononce se grava dans sa
mmoire.

Les bougies roses allaient s'teignant. Une lampe de nuit, pendue au
plafond, claira seule, bientt, la solitude de cette chambre,
nagure si gaiement voluptueuse, et qui maintenant empruntait  ces
tremblantes clarts un aspect presque funbre.

Les rideaux de mousseline pendaient immobiles, protgeant l'alcve
ferme.

Dans l'alcve, Ren de Kervoz dormait,--seul.

Depuis combien de temps?

La table tait desservie, le feu mourait dans l'tre.

On entendait au dehors des bruits mls, lointains, comme le grand
murmure d'une ville veille.

Et plus prs, certes, c'tait une illusion, car les oiseaux de jardins
ne chantent pas la nuit, on entendait comme un concert de petits
oiseaux babillards.

Il faisait nuit, nuit noire.

Mais, chose singulire, par la porte close place vis--vis de
l'alcve, une lueur brillante passait entre le sol et les battants.

Vous eussiez dit le reflet d'un rayon de soleil.

C'tait par cette porte que Lila et Ren taient entrs dans la
chambre de la collation.

Etait-ce le jour au dehors? Dans cette pice bizarre il n'y avait
nulle apparence de fentre.

Combien y avait-il de temps que Ren dormait?

'avait t, il faut l'expliquer, un long rve plutt qu'un sommeil,
un rve dlicieux, enivr, adorable,--puis fivreux,--puis triste,
morne, plein d'pouvantes lugubres.

Ren pensait, vaguement, mais toujours.

Il entendait, il voyait, ou bien peut-tre croyait-il entendre et
voir.

Ainsi sont les rves, qu'ils s'appellent heureux songes ou cauchemars
horribles.

Qu'elle tait belle, jeune, ardente, divine! Quelles chres paroles
changes! Et quels silences plus loquents mille fois que les
paroles!

C'tait la premire heure.

Ren se souvenait de l'avoir contemple endormie, sa tte charmante
baigne de cheveux noirs et appuye sur son bras nu.

Puis il y avait eu un intervalle de vrai sommeil sans doute, dont il
ne gardait ni sentiment ni mmoire.

Puis une sorte de rveil; un baiser cre et dur, une voix casse qui
disait;

--Je n'ai jamais aim que toi: tu ne mourras pas!

Ces paroles lui restaient dans l'esprit; il les entendait sans cesse
comme un obstin refrain.

Quelle signification avaient-elles?

Puis encore... Mais qui s'tonnerait de l'absurdit d'un rve?

Chacun sait bien d'ailleurs que les impressions reues dans l'tat de
veille reviennent troubler le sommeil.

C'tait cette hideuse histoire de la vampire d'Uszel, ce cadavre
chauve qui vivait de jeunes chevelures.

Lila, la grce incarne, l'enchanteresse, Lila tait le cadavre.

Ren la voyait changer dans son sommeil, changer rapidement et passer
par toutes les dgradations successives qui sparent la vie exubrante
de la mort,--de la mort affreuse, cachant sa ruine au fond d'une
tombe.

Cette joue veloute avait tourn au livide, puis les ossements avaient
perc la chair ronge.

Mais pourquoi tenter l'impossible? Ce que Ren avait vu, nulle plume
n'oserait le dire.

Un fait seulement doit tre not, parce qu'il se rattachait  l'ide
fixe de Ren.

Tandis que s'oprait, sous ses yeux, cette transformation redoutable,
la chevelure noire, la splendide chevelure allait se dtachant avec
lenteur, comme un parchemin coll qui se racornirait au feu.

Il y eut d'abord une sorte de fissure faisant le tour du front et se
relevant aux tempes. La peau dessche grinait, laissant  dcouvert
un crne affreux...

Ren voulait fuir, mais son corps tait de plomb.

Il voulait crier; sa gorge n'avait plus de voix.

Elle se leva,--Lila,--faut-il encore la nommer ainsi? Ses jambes,
sonores comme celles d'un squelette, se choqurent et produisirent ce
bruit qui fige le sang dans les veines.

La chevelure tenait encore au sommet du crne.

Elle s'approcha du foyer. La chevelure y tomba et rendit une noire
fume.

Ren ne vit plus rien, sinon une forme inerte, couche en travers du
tapis qui tait devant l'tre.

Une voix qui sortait on ne sait d'o, de partout, de nulle part, dit
dans un cri d'agonie:

--Yanusza au secours!

La vieille femme qui parlait latin parut. Elle vint jusqu'au lit,
ricanant et murmurant des mots incomprhensibles.

En passant, elle poussa du pied la masse couche qui sonna le sec.

La vieille femme se pencha au-dessus de Ren et lui tta brutalement
le coeur.

--Pourquoi n'a-t-elle pas tu celui-l? dit-elle.

Au contact de ces doigts rudes et froids, Ren fit un effort dsespr
pour recouvrer l'usage de ses muscles; mais il resta paralys.

La vieille femme ta le couvert sans se presser.

Puis elle tendit la nappe sur le parquet et fit glisser en grondant
la masse qui craquait jusqu'au centre de la toile, dont elle noua les
quatre bouts.

Cela forma un paquet, bruyant comme un sac qu'on remplirait de jouets
d'ivoire.

Elle le jeta sur ses paules et se retira, courbe sous le fardeau.

L'avant-dernier bruit que Ren entendit fut celui du pne forant la
serrure; le dernier, le grincement de deux solides verrous que l'on
fermait au dehors.

Quand Ren s'veilla enfin, car il s'veilla, il avait la tte lourde
et toutes les articulations endolories, comme il arrive parfois aprs
un grand excs de table.

Le soir prcdent, pourtant, il n'avait rien mang; tout au plus
avait-il vid deux fois ce fameux verre de Bohme content l'ambroisie
hongroise: le vin de Tokai.

Sa premire pense fut pour Angle, et il eut comme une grande
joie qui imprgna tout son tre en sentant qu'il l'aimait autant
qu'autrefois.

Sa seconde pense fut pour Lila, et il ressentit, pendant le quart
d'une minute, ce voluptueux affaissement qui avait t le commencement
de son sommeil.

Mais au travers de ces vagues dlices, un frisson vint qui glaa la
moelle de ses os:

Le souvenir de son rve...

Etait-ce un rve?

Comment expliquer autrement que par un rve la folie noire de ces
confuses aventures?

Et pourtant il tait l, dans ce lit.

O avait fui Lila?

A la lueur vacillante de la lampe, il consulta sa montre qui tait sur
la table de nuit. Sa montre marquait onze heures.

Il la crut arrte. Il l'approcha de son oreille; elle marchait...

Onze heures! Il tait bien sr d'avoir entendu les douze coups de
minuit, au moment o finissait le rcit de Lila.

Il tait donc onze heures du matin!

Mais alors, ces tnbres qui l'environnaient?...

Etait-il donc vraiment dans le sombre pays de l'impossible?

Il sauta hors du lit. Ses habits taient l, pars et jets sur le
plancher. Il ne se souvenait point de les avoir ts.

Comme il commenait sa toilette, son regard tomba sur la raie
lumineuse qui passait sous la porte. Il eut froid, et ses yeux firent
vitement le tour de la chambre, cherchant une fentre.

La chambre n'avait point de fentre.

Pour la premire fois, l'ide de captivit naquit en lui.

Mais c'tait si invraisemblable! en plein Paris!

Il eut honte de lui-mme et sourit avec mpris en disant:

--C'est la suite du rve!

Il s'habilla, ne voulant plus voir cette raie lumineuse qui mentait,
ne voulant point entendre ces bruits du dehors, ne voulant ni
comprendre, ni penser, ni raisonner.

Il y a des choses extravagantes auxquelles on ne peut pas croire.

Quand il fut habill, il essaya, mais en vain, d'ouvrir la porte. Une
sueur glace baigna ses tempes.

Il appela. Dans cette chambre, la voix assourdie semblait frapper les
parois et retomber touffe.

Personne ne lui rpondit.

Il monta sur la table et dcrocha la lampe o l'huile allait manquer.

Il chercha une issue.--La chambre n'avait point d'issue.

Comme il revenait vers le foyer, un objet frappa sa vue; un lambeau
de peau parchemine a laquelle adhraient des cheveux noire  demi
brls.

Il s'affaissa lui-mme sur le parquet, le coeur treint par une
terreur extravagante et pensant:

--La vampire!... Mon rve serait-il une vrit?

La lampe jeta une grande lueur et claira au-dessus de la chemine
un cusson, timbr de la couronne comtale, autour duquel courait la
devise: _In vita mors, in mors vita_.

Puis la lampe s'teignit.

Ren appuya ses deux mains contre son coeur rvolt.

Ses oreilles tintaient ce mot:

--La vampire! la vampire!

Et comme il cherchait des objections dans sa raison aux abois, se
disant: Aurait-elle os me raconter, elle-mme sa propre histoire?
sa mmoire lui rpondit:

--C'est la loi! Elle a obi  la loi de son infernale existence en me
racontant sa propre histoire!

Il poussa un horrible cri, et, sautant sur ses pieds, il se rua contre
la porte avec folie. La porte tait solide comme un mur.

Pendant une heure il s'puisa en vains efforts. Quand il tomba enfin,
bris, il lui sembla qu'une lvre humide et glace s'appuyait sur
sa bouche, et il perdit le sentiment, comme le clocher de
Saint-Louis-en-l'Ile carillonnait _l'Angelus_ de midi.




XIII

LE SECRTAIRE GNRAL


Deux jours aprs, c'est--dire le 3 mars de cette mme anne 1804,
tout Paris restait en grand moi par rapport  la conspiration
Moreau-Pichegru-Cadoudal, qui avait t, disait-on, si prs de
russir. Le secrtaire gnral de la prfecture de police reut avis,
vers la tombe de la nuit, qu'un homme insistait pour parler en secret
 M. Dubois. Moreau et Pichegru taient sous les verrous, mais Georges
Cadoudal demeurait libre, et toutes les mesures prises pour dcouvrir
sa retraite avaient chou.

Le citoyen Dubois, qui devait tre comte d'empire, tenait la
prfecture de police depuis le 18 brumaire; il avait fait de son mieux
dans les affaires du Thtre-Franais et du Carousel, nanmoins le
premier consul avait de lui une ide assez mdiocre et ne le regardait
point comme un sorcier, au contraire.

Il y avait, en ce temps-l, plus de polices encore que nous ne l'avons
dit, et la police, de M. le prfet tait trs svrement contrle:
d'abord par la police gnrale du grand juge Rgnier, ensuite par la
police du chteau, mene par Bourienne, et la police militaire,  qui
l'on donnait pour chef Anne-Jean-Marie-Ren Savary, duc de Rovigo,
enfin par la contre-police de Fouch, qui, rentr dans la vie prive
et habitant tour  tour son chteau de Pont-Carr ou son htel de la
rue du Bac, avait toujours l'oeil  toutes les serrures.

M. Dubois tait persuad que de l'issue de l'affaire Cadoudal
dpendaient son influence ultrieure et sa fortune.

C'tait alors un homme de quarante-huit ans, bien tourn, bien
couvert, assez beau de visage, mais dont la physionomie vulgaire ne
promettait pas beaucoup plus que le personnage n'tait capable de
tenir.

L'avis dont nous avons parl lui fut transmis au moment o il mettait
ses gants pour sortir et ne l'empcha point d'aller  ses petites
affaires.

Il avait pour secrtaire gnral un vieux brave homme moisi dans les
bureaux et qu'il avait choisi moins fort que lui pour son agrment
propre. Le citoyen Berthellemot, fruit trop mr de la raction
directoriale, avait des prtentions considrables, de trs belles
traditions bureaucratiques, un culte profond pour la routine et
quelque teinture d'rudition.

Il dsirait la place du citoyen prfet, qui souhaitait la charge du
citoyen grand juge.

C'tait un homme grand et sec, d'une propret remarquable, d'un
formalisme fatigant, bavard  l'excs, vtilleux et orgueilleux comme
tous les inutiles. Il avait pass la cinquantaine,  son amer regret.

M. Berthellemot tait seul dans son vaste bureau, donnant sur la rue
du Harlay-du-Palais, quand l'inspecteur divisionnaire Despaux vint
lui annoncer la venue d'un tranger qui insistait pour parler  M. le
prfet de police.

--Quel homme est-ce? demanda le secrtaire gnral.

--Un grand gaillard demi-chauve,  cheveux grisonnants, l'air grave et
rsolu de ceux dont la jeunesse ne s'est point passe  garder leurs
mains dans leurs poches. J'ai vaguement l'ide d'avoir rencontr cette
figure-l quelque part; dans le quartier du Palais ou aux environs de
la cathdrale.

--Monsieur Despaux, dit le secrtaire gnral svrement, un employ
de la police ne doit pas avoir de vagues ides. Il sait ou ne sait
pas.

--Alors, monsieur, je ne sais pas.

Le secrtaire gnral le regarda de travers, mais Despaux tait
beaucoup plus fort que son chef, et soutint cette oeillade sans
broncher.

M. de Talleyrand disait qu'il faut aller jusqu'en Angleterre pour
trouver des chefs plus forts que leurs commis.

C'tait une bien mauvaise langue.

--Vous plat-il de le recevoir? demanda M. Despaux. Le secrtaire
gnral hsita.

--Attendez, monsieur l'inspecteur, attendez! rpliqua-t-il. Comme vous
y allez! on voit bien qu'aucune responsabilit ne pse sur vous. Moi,
je vois plus loin que le bout de mon nez, monsieur!

Despaux s'inclina froidement. Berthellemot continua.

--Nous traversons une mchante passe, savez-vous cela? Les
septembriseurs s'agitent dans l'ombre, et la faction babouviste a le
diable au corps, tout simplement.

--Ce sont les anciens amis de M. le prfet dit Despaux tranquillement,
et de M. le secrtaire gnral.

--Vous vous trompez, monsieur! pronona solennellement Berthellemot,
j'ai toujours partag les sentiments du premier consul... et nous
songeons  purer nos bureaux, M. le prfet et moi.

Despaux se prit  sourire.

--Si M. le prfet voulait m'accorder un cong, dit-il, temporaire ou
dfinitif, j'ai une invitation du secrtaire de M. Fouch qui fait de
belles parties de pche, l-bas,  Pont-Carr... Je vous enverrais une
bourriche de truites, monsieur Berthellemot.

Le secrtaire gnral frona le sourcil et chiffonna une lettre qu'il
tenait  la main. Il tait tout  fait en colre.

--Petite parole, monsieur l'inspecteur! gronda-t-il entre ses dents
serres, je possde les bonnes grces du premier consul... je viens
d'arrter l'homme le plus dangereux de ce sicle... quand je dis moi,
je parle de M. le prfet.

--Cadoudal? l'interrompit Despaux, toujours souriant.

--Pichegru!... Je suis parvenu  touffer le bruit scandaleux qui
se faisait autour des mesures prtendues liberticides que Napolon
Bonaparte prend pour le salut de l'Etat... J'y suis parvenu,
monsieur!... quand je dis moi... vous entendez... Et certes,
nous avons eu raison de dmolir autrefois la Bastille... Mais la
Conciergerie est debout, monsieur l'inspecteur!... Et si un homme
comme vous, qui sait beaucoup trop de choses, mditait une honteuse
dsertion... car je vous le dis, monsieur, si vous l'ignorez, le
premier consul se dfie de son ministre de la police... et il a ses
raisons pour cela!

--Pas possible! fit Despaux. Ce bon citoyen Fouch!...

--Le mot citoyen est ray de la langue officielle, je vous prie de
vous en souvenir, monsieur Despaux! Et je ne serais pas loign, mon
cher inspecteur, si je suis content de vous... et en souvenir des
relations toujours excellentes que nous avons eues ensemble, je ne
serais pas loign de songer srieusement  votre avancement... Quand
je dis moi, il est bien entendu qu'il s'agit de mon chef, M. le
prfet.

L'inspecteur divisionnaire se tut et sourit.

--Monsieur le secrtaire gnral veut-il bien recevoir notre homme qui
attend? demanda-t-il.

--Ah! ah! il attend... je l'avais oubli... Je pense que je ne suis
pas au service du premier venu, monsieur Despaux... Si je vous
chargeais spcialement de l'interroger?

--Il refuserait de me rpondre.

--Il l'a annonc?

--Trs nettement.

--Votre avis personnel, monsieur Despaux, est-il que je le doive
recevoir, en l'absence de M. le prfet!

--Monsieur le secrtaire gnral, rpliqua l'inspecteur, je ne me
permets gure de donner des conseils  mes chef, mais dans les
circonstances o nous sommes...

--Ce sont de diaboliques circonstances, monsieur.

--Il se pourrait que les rvlations de cet inconnu...

--Alors il va me faire des rvlations?

--Tout porte  le croire... et si elles ont trait au complot... Vous
savez que nous ne sommes pas plus avancs que le premier jour.

--Monsieur, l'interrompit Berthellemot, ma ligne de conduite, et
quand je dis ma ligne, c'est celle de M. le prfet... notre ligne de
conduite est toujours rgle d'avance, indpendamment de l'opinion de
celui-ci ou de celui-l. De grands vnements se prparent, de trs
grands vnements. J'en sais plus long que je ne vous en veux dire,
croyez-le bien... La France a besoin d'un matre: je n'ai jamais vari
sur ce point. Qui vivra verra. Aussitt que vous m'avez parl de cet
homme, j'ai nourri l'intention formelle de le recevoir. S'il a de
mauvais desseins contre ma personne, mon devoir est de risquer ma
vie... et quand je dis ma vie... Mais n'importe, pour le service de Sa
Majest...

--Sa Majest! rpta Despaux sans trop d'tonnement.

--Ai-je dit Sa Majest?... C'est la preuve du respect profond que je
porte au premier consul... Soyez prudent monsieur l'inspecteur...
peut-tre le hasard vous a-t-il permis aujourd'hui d'lever vos
regards beaucoup au-dessus de votre sphre... Veuillez placer deux
agents en observation... et faites entrer l'homme qui vient me parler
de Georges Cadoudal.

Le secrtaire gnral repoussa son sige et se mit sur ses pieds. D'un
geste solennel il congdia Despaux, qui voulait protester contre ses
dernires paroles.

L'instant d'aprs, on entendit de lourdes bottes marcher dans une
chambre voisine. C'taient les deux agents qui prenaient leur poste
d'observation.

Puis l'huissier de service introduisit le mystrieux inconnu par la
porte du fond.

M. Berthellemot tait debout. Il toisa le nouvel arrivant de la tte
aux pieds avec ce regard prtendu profond des comdiens qui jouent M.
de Sartines ou M. de la Reynie, aux thtres de mlodrames.

Notez que ce regard seul suffirait pour mettre immdiatement le plus
vulgaire coquin sur ses gardes.

J'affirme sur l'honneur que M. de la Reynie, qui tait un homme de
grand mrite, ni mme ce bon M. de Sartines, qui n'en avait pas
beaucoup plus que M. Berthellemot, ne firent jamais usage de ce regard
compromettant.

Ce regard a pourtant grand succs au thtre. Un comdien qui se
respecte n'en choisit jamais d'autre quand il a occasion de se
dguiser en lieutenant de police.

Ce regard ne sembla produire aucune impression quelconque sur le
singulier personnage qui entrait et qui se retourna paisiblement pour
remercier l'huissier de sa complaisance.

M. Berthellemot croisa ses bras sur sa poitrine.

L'inconnu le salua avec une politesse pleine de bonhomie.

--Approchez, dit M. Berthellemot.

L'inconnu obit.

La description de M. l'inspecteur divisionnaire Despaux avait du bon.
L'homme tait un gaillard. Du moins, il avait d l'tre. C'tait
maintenant un ancien gaillard, et selon toute apparence,  voir les
rides de son front et la couleur de son poil, ce ne pouvait plus tre
qu'un gaillard dmissionnaire.

Il tait vtu de noir, trs proprement et trs pauvrement. Il nous
souvient d'avoir employ des expressions identiques pour peindre le
costume du papa Svrin, la premire fois que nous le rencontrmes,
sur son banc de bois, aux Tuileries.

Il tait grand, il semblait fort; ses traits vigoureusement accentus,
mais calmes et bons, portaient la trace de plus d'un ravage, soit
qu'il et lutt contre des passions dsordonnes, soit qu'il et
seulement livr l'ternelle bataille de l'homme contre son malheur.

Quand il eut fait les deux tiers du chemin qui sparait la porte de la
table de travail, il salua dcemment et dit:

--C'est  M. le prfet que je souhaitais avoir l'honneur de parler.

--Impossible, rpondit Berthellemot solennellement. D'ailleurs M. le
prfet et moi, c'est tout un.

--Alors, dit le bonhomme, faute de merles... Je voua remercie tout de
mme de m'avoir accord audience.

Berthellemot s'assit et fourra sa main sons son frac; puis croisant
ses jambes l'une sur l'autre, il prit un couteau  papier qu'il
examina avec beaucoup d'attention.

--Mon brave, rpliqua-t-il en affectant un air de distraction,
j'espre que vous vous en rendrez digne.

L'tranger mit sa main, une main robuste et trs blanche, sur le
dossier d'une chaise.

Comme un certain tonnement vint se peindre dans la prunelle du
secrtaire gnral, l'inconnu dit avec simplicit:

--J'ai couru aujourd'hui beaucoup dans Paris, monsieur l'employ, et
je n'ai pas les moyens de courir en voiture.

Il s'assit.

Mais ne croyez pas qu'il y et dans ce fait la moindre effronterie.
L'inconnu, tout en s'asseyant, garda son ait dcent et courtois.

M. Berthellemot se demanda si c'tait un homme d'importance, mal
habill, ou tout simplement un pauvre hre pchant par l'ignorance du
respect profond qui lui tait d, a lui, M. Berthellemot, _alter ego_
de M. Dubois.

Il tait lynx par profession, mais myope de nature, il eut beau
aiguiser le propre regard de M. de Sartines qu'il avait retrouv dans
les cartons, il ne put rsoudre cette alternative.

--Mon ami, dit-il, pour cette fois, je tolre une familiarit qui
n'est pas dans mes habitudes  l'gard des agents.

--Je ne suis pas un agent, monsieur l'employ, rpondit l'tranger,
et je vous remercie de votre complaisance. Je vous reconnais bien,
maintenant que je vous regarde. Au temps o il y avait des clubs, vous
parliez haut et bien d'galit, de fraternit, etc. Cela vous a russi
et je vous en flicite. Pendant que vous prchiez, moi, je pratiquais,
ce qui rapporta moins. Depuis que vous avez ferm les clubs o vous
n'aviez plus rien  faire, je garde mes anciennes habitudes, bien plus
anciennes que les clubs; je continue de parler franc  mes infrieurs,
 mes gaux et  mes suprieurs aussi.

L'humilit n'est pas gnralement le dfaut des tribuns parvenus. A
cette poque du consulat, on ne voyait dans Paris que petits Brutus,
devenus enrags patriciens: comme s'il tait vrai de dire que la haine
de l'aristocratie est souvent tout uniment le dsir immodr de tuer
l'aristocrate pour se fourrer dans sa peau.

M. Berthellemot appartenait nergiquement  cette catgorie de
bourgeois conqurants qui poussent  la roue des rvolutions pour se
faire une honnte aisance, et qui enrayent tout net, ds qu'ils ont
quelque chose  perdre, adorant alors avec une franchise au-dessus de
tout loge ce qu'ils ont conspu, conspuant ce qu'il ont ador.

Vous en connaissez tant comme cela, je dis tant et tant, qu'il est
inutile d'insister.

--L'ami, fit-il avec ddain, je vous connais, moi aussi. Le bonheur
constant qui accompagne mes mesures, habiles autant que salutaires,
mcontente les ennemis du premier consul...

--Je suis dvou au premier consul, l'interrompit l'tranger sans
faon. Personnellement dvou.

--Petite parole! Vous avez le verbe haut, l'ami! Prenez garde! je vous
prviens qu'un homme comme moi n'est jamais au dpourvu. Je n'aurais
qu'un mot  dire pour chtier svrement votre insolence!

Il frappa trois petits coups sur son bureau avec le couteau  papier
qu'il tenait  la main.

Un coup de thtre sur lequel il comptait videmment beaucoup se
produisit aussitt. La porte latrale ouvrit ses deux battants tout
grands, et deux hommes de mauvaise mine parurent debout sur le seuil.

L'tranger se mit  sourire en les regardant:

--Tiens! Laurent! dit-il doucement, et Charlevoy! Mes pauvres garons,
il n'y avait plus que moi dans tout le quartier pour ne pas y croire!
vous en tes donc?

Une expression d'embarras se rpandit sur les traits des deux agents.
Nous mentirions si nous prtendions qu'ils ressemblaient  des princes
dguiss.

--Vous connaissez cet homme? demanda le secrtaire

--Quant  cela, oui, rpliqua Laurent, comme tout le monde le connat,
monsieur Berthellemot.

--Qui est-il?

--Si M. le secrtaire gnral le lui avait demand, murmura Charleroy,
il le saurait dj, car celui-l ne se cache pas.

--Qui est-il? rpta M. Berthellemot en frappant du pied. De la main,
l'tranger imposa silence aux deux agents, et se tournant vers le
magistrat, il rpondit avec une modestie si haute, qu'elle tait
presque de la majest:

--Monsieur l'employ, je ne suis pas grand'chose; je suis Jean-Pierre
Svrin, successeur de mon pre, gardien jur au caveau des montres et
confrontations du tribunal de Paris.




XIV

LA LEON D'ARMES DU CITOYEN BONAPARTE


Il y a des noms qui font priptie. Celui de Jean-Pierre Svrin,
gardien jur de la Morgue, ne parut pas produire sur le secrtaire
gnral de la prfecture de police un effet extraordinaire.

--Petite parole! monsieur Svrin, dit seulement Berthellemot, d'un
ton qui n'tait pas exempt de moquerie, j'ai affaire  un homme du
gouvernement,  ce qu'il parat... Retirez-vous, messieurs, mais
restez  porte de voix.

Les deux agents disparurent derrire la porte referme.

--Monsieur, reprit alors le secrtaire gnral, dont l'accent devint
svre, je ne vois pas bien o peut tendre la posture que vous avez
prise prs de moi. Je suis au lieu et place du prfet!

--Je n'ai pris aucune posture, rpliqua Jean-Pierre. Voil tantt
quarante cinq ans que je suis moi-mme, et je ne prtends pas changer.
Ce n'est pas moi qui ai gar l'entretien.

--Brisons l, s'il vous plat, monsieur le gardien de la Morgue,
l'interrompit Berthellemot avec brusquerie. Notre temps est prcieux.

--Le ntre aussi, fit Jean-Pierre simplement.

--Que me voulez-vous?

--Je veux vous rendre un service et en solliciter un de vous.

--S'agit-il de la grande affaire?

--Je ne connais pas de plus grande affaire que celle dont il s'agit.

Le secrtaire gnral lcha son couteau  papier, et le rouge lui
monta au visage. Il fit ce rve de s'approprier un renseignement
d'tat de premire importance, pendant que son chef courait la
prtentaine. Il se vit prfet de police.

--Que ne parliez-vous! s'cria-t-il d'une voix qui tremblait
maintenant d'impatience. Vous serez rcompens richement, monsieur
Svrin! Vous fixerez vous-mme la somme...

--Monsieur l'employ, je ne demande pas de rcompense.

--Comme vous voudrez, monsieur Svrin, comme vous voudrez...
Savez-vous o il se cache?

--O il se cache? rpta le gardien de la Morgue. Vous voulez dire: O
on le cache?

Et comme le secrtaire gnral le regardait sans comprendre, il
ajouta:

--O on les cache, mme, car ils sont deux: un jeune homme et une
fille.

Berthellemot frona le sourcil, puis il parut frapp d'une ide
subite.

--Vous tes plusieurs Svrin? dit-il en ouvrant prcipitamment un des
tiroirs de son bureau.

--Ce n'est pas un nom trs rare, rpondit le gardien; mais de ma
famille, je ne connais que mon fils et moi.

--Quel ge a votre fils?

--Dix ans.

Le secrtaire gnral lisait avec attention une pice qu'il venait de
prendre dans son tiroir.

--Avez-vous ou parler, de prs ou de loin, dit-il, d'un homme de
votre nom... d'un Svrin qui porte le sobriquet de Gteloup?

--C'est moi-mme, rpondit le gardien.

H. Bertbellemot eut un court tressaillement, qu'il rprima aussitt.

Le gardien continua:

--Je suis Svrin, dit Gteloup. Gteloup tait mon surnom de prvt
d'armes, ds avant la Rvolution.

--Ah! ah! fit Berthellemot, qui se reprit  le considrer d'un air
dfiant, vous avez donc fait plus d'un mtier, monsieur le gardien
jur?

--J'ai fait beaucoup de mtiers, monsieur l'employ.

--Et vous continuez peut-tre  manger  plus d'un rtelier, monsieur
Gteloup?

--Monsieur l'employ suprieur, rectifia le bonhomme avec docilit.

--Berthellemot poursuivit: Et vous continuez peut-tre  manger  plus
d'un rtelier, monsieur Gteloup?

Ceci fut dit d'un ton pointu: le ton habile, le ton Sartines.

Jean-Pierre Svrin tira de son gousset une montre-oignon de la plus
vnrable rondeur et la consulta.

--Si monsieur l'employ suprieur voulait m'expdier... commena-t-il.

--N'ayez point d'inquitude, l'interrompit Berthellemot, qui, en ce
moment, avait une figure  gagner cent livres par mois dans n'importe
quel thtre en jouant les pres nobles comiques, soyez tranquille,
monsieur le gardien jur! On va vous expdier, et de la bonne manire!

Il se renversa sur le dossier de son fauteuil et ajouta:

--Svrin, dit Gteloup, pensez-vous que le premier consul choisisse
ses serviteurs au hasard? S'il m'a confi la mission importante de
suppler ou de complter M. Dubois, c'est que son oeil perant avait
dcouvert en moi cette sret de vue, ce sang-froid, ce discernement
que les annales de la police accordent seulement  quelques magistrats
hors ligne. Vous avez en vain essay de me tromper, je vous perce 
jour: vous conspirez!

Jean-Pierre fixa sur lui son grand oeil bleu qui avait parfois le
regard limpide de l'enfance.

--Ah bah! fit-il.

M. Berthellemot continua:

--Hier,  neuf heures et demie du soir, vous ayez t vu et reconnu
tenant confrence avec le tratre Georges Cadoudal, dans la rue de
l'Ancienne-Comdie.

--Ah bah! rpta Jean-Pierre. Et si l'on a reconnu le tratre Georges
Cadoudal, ajoutt-il, pourquoi ne l'a-t-on pas bel et bien coffr?

--Je vous mets au dfi, pronona majestueusement M. Berthellemot, de
sonder la profondeur de nos combinaisons!

Jean-Pierre n'coutait plus.

--C'est pourtant vrai, dit-il, que j'tais hier au soir,  neuf heures
et demie, au carrefour du Thtre-Brl, ou de l'Odon, si vous aimez
mieux. L, j'ai caus avec M. Morinire de l'affaire qui justement
m'amne auprs de vous... Mais j'affirme ne pas connatre du tout le
tratre Georges Cadoudal.

--Ne cherchez pas d'inutiles subterfuges... commena Berthellemot.

Et comme Jean-Pierre fronait trs franchement ses gros sourcils, le
secrtaire gnral ajouta:

--Je vous parle dans votre intrt. Il ne faut jamais jouer au fin
avec l'administration, surtout quand elle est reprsente par un homme
tel que moi,  qui rien n'chappe et qui lit couramment au fond des
consciences. Vous autres, rvlateurs, vous avez l'habitude de vous
jeter dans les chemins de traverse pour doubler, pour tripler le
prix d'un renseignement, C'est votre manire de marchander; je ne
l'approuve pas.

Pendant qu'il reprenait haleine, Jean-Pierre lui dit d'un air
mcontent:

--Avec cela que vous marchez droit, vous, monsieur l'employ
suprieur! Tout  l'heure, vous m'accusiez de conspirer, a prsent,
vous me prenez pour une mouche!

H. Berthellemot ne perdit point son sourire d'imperturbable
suffisance.

--Nous, c'est bien diffrent, rpliqua-t-il, nous ttons, nous allons
 droite et  gauche, battant les buissons... chacun de ces buissons,
bonhomme, peut cacher une machine infernale!

--Alors, dit Jean-Pierre, qui s'installa commodment sur sa chaise,
battez les buissons, monsieur l'employ suprieur, et criez gare,
quand vous trouverez la machine... Ds que vous aurez fini, nous
causerons, si vous voulez.

Tous les hommes trs fins ont un geste particulier, une moue, un tic,
dans les moments d'embarras mental: Archimde  ces heures, sortait
du bain tout nu et parcourait ainsi les rues de Syracuse: on ne
souffrirait plus cela; Voltaire, plus frileux, se bornait  jeter sa
tabatire en l'air et la rattrapait avec beaucoup d'adresse; Machiavel
mangeait un petit morceau de sa lvre; M. de Talleyrand s'amusait 
retourner la longue peau de ses paupires sens dessus dessous.

M. Dubois, prfet de police, ne faisait rien de tout cela. A l'aide
d'une grande habitude qu'il avait de cet exercice, il obtenait de
chacune des articulations de ses doigts un petit claquement qui le
divertissait lui-mme et impatientait autrui.

Quand tout russissait, il pouvait fournir,  trois par doigts trente
petites explosions, mais les pouces n'en donnaient parfois que deux.

M. Berthellemot imitait son chef dans ce que son chef avait de bon.
Quand le prfet n'tait pas l, le secrtaire gnral obtenait parfois
jusqu' trente-six craquements et pensait  part lui: Je fais tout
mieux que M. le prfet!...

Aujourd'hui, en dsarticulant ses phalanges, M. Berthellemot se dit:

--Voil un homme dangereux et profond comme un puits. Il faut le
circonvenir, et je m'en charge! petite parole!

--Mon cher monsieur Svrin, reprit-il avec une noble condescendance,
vous n'tes pas le premier venu. Vous avez reu bonne ducation, cela
se voit, et vous avez une faon de vous prsenter trs convenable.
L'emploi que vous occupez, est mdiocre...

--Je m'en contente, l'interrompit Gteloup avec une sorte de rudesse.

--Fort bien... Nous disposons ici de certains fonds, destins 
rcompenser le dvouement...

--Je n'ai pas besoin d'argent, l'interrompit encore Gteloup.

Puis il ajouta, avec un sourire qui sentait en vrit son gentilhomme:

--Monsieur l'employ suprieur, vous battez des buissons o je ne suis
pas.

--Morbleu!  la fin, s'cria Berthellemot, qu'est-ce que vous avez 
me dire, mon brave?

--Ce n'est pas ma faute si M. l'employ suprieur ne le sait dj,
rpliqua Jean Pierre. Je viens ici...

Mais le dmon de l'interrogation reprenait M. Berthellemot:

--Permettez! fit-il d'un ton d'autorit. C'est  moi, je suppose,
de conduire l'entretien. Ne nous garons pas... Vous dites que le
personnage suspect avec qui vous tiez rue de l'Ancienne-Comdie
s'appelle Morinire...

--Et qu'il n'est pas suspect, intercala Jean-Pierre.

--Vous niez qu'il soit le mme que Georges Cadoudal?

--Pour cela, de tout mon coeur!

--Alors, qui est-il?

--Un marchand de chevaux de Normandie.

--Ah! ah! de Normandie!... Je prends des notes, ne vous effrayez
pas... Le fait est qu'il y a de nombreux maquignons en Normandie... Et
pourquoi, s'il vous plat, M. Sverin frquentez-vous des maquignons?

--Parce que M. Morinire est dans le mme cas que moi, rpondit
Jean-Pierre.

--Prenez garde! s'cria M. Berthellemot; vous aggravez votre affaire.
Dans quel cas tes-vous?

--Dans le cas d'un homme qui a perdu un enfant.

--Et vous venez  la prfecture?...

--Pour que M. le prfet m'aide  le retrouver, voil tout.

Il y a des gens qui mettent deux paires de lunettes. An regard de
M. de Sartines, dont il faisait gnralement usage, M. Berthellemot
joignit le regard de M. Lenoir. Feu Argus en avait encore davantage.

--Est-ce plausible? grommela-t-il. Je prends des notes... Ah! ah! le
prfet serait bien embarrass!

--Et si ce n'est pas votre tat, monsieur l'employ suprieur, ajouta
Jean-Pierre, qui fit mine de se lever, j'irai ailleurs.

--O donc irez-vous, mon garon?

--Chez le premier consul, si vous voulez bien le permettre.

M. Berthellemot bondit sur son fauteuil.

--Chez le premier consul, rpta-t-il. Bonhomme, pensez-vous qu'on
entre comme cela chez le premier consul?

--Moi, j'y entre, rpondit Jean-Pierre simplement. Il faut donc me
dire, par un oui ou par un non, et sans nous fcher, si c'est votre
mtier d'aider les gens en peine.

La question ainsi pose dplut manifestement au secrtaire gnral,
qui reprit son couteau  papier et l'aiguisa sur son genou.

--L'ami, dit-il entre ses dents, vous m'avez dj pris beaucoup de mon
temps, qui appartient  l'intrt public. Si vous prtendiez jamais
que je ne vous ai pas reu avec bont, vous seriez un audacieux
calomniateur. Je ne fais pas un mtier, sachez cela: j'ai un haut
emploi, le plus important de tous les emplois, presque un sacerdoce!
Je vous donnerais un dmenti formel au cas o vous avanceriez que je
vous ai refus mon aide. Me blmez-vous pour les prcautions dont
j'entoure la vie prcieuse de notre matre? Expliquez-vous brivement,
clairement, catgoriquement. Pas d'ambages, pas de dtours, pas de
circonlocutions! Que rclamez-vous? Je vous coute.

--Je viens, commena aussitt Jean-Pierre, pour vous demander...

Mais M. Berthellemot l'interrompit d'un geste familier, qui formait
avec la gravit un peu rogue de son maintien un contraste presque
attendrissant.

--Attendez! attendez! fit-il comme si une ide subite et travers son
cerveau. Je perdrais cela! Saisissons la chose au passage! Par quel
hasard, mon cher monsieur Svrin, avez-vous vos entres chez le
premier consul?... Il est bien entendu que, si c'est un secret, je
n'insiste pas le moins du monde.

--Ce n'est pas un secret, rpliqua Jean-Pierre. Il m'arriva une fois
sous la Convention...

--Nous nous comprenons bien, mon cher monsieur Svrin je ne vous
force pas, au moins...

--Monsieur l'employ suprieur, interrompit Jean-Pierre  son tour, si
ce n'tait pas mon ide de vous rpondre, vous auriez beau me forcer.
Je ne dis jamais que ce que je veux.

--Un brave homme! s'cria le secrtaire gnral avec une admiration
dont nous ne garantissons pas la sincrit, un vrai brave homme...
allez!

--Sous la Convention, continua Jean-Pierre, vers la fin de la
Convention, et, s'il faut prciser, je crois que c'tait dans les
premiers jours de vendmiaire, an IV,--le 23 ou le 24 septembre
1795,--un jeune homme en habit bourgeois, d'aspect maladif et ple,
vint dans ma salle d'armes...

--Quelle salle d'armes? demanda M. Berthellemot.

--J'tais mari depuis trois ans dj, et j'avais mon petit garon.
Comme on n'avait plus besoin de chantres  Saint-Sulpice, dont les
portes taient fermes, je m'tais mis en tte de monter une petite
acadmie dans une chambre, sur le derrire de l'htel ci-devant
d'Aligre, rue Saint-Honor. Mais ceux qui font aller les salles
d'escrime taient loin  ce moment-l, avec ceux qui vont  l'glise,
et je ne gagnais pas du pain.

--Pauvre monsieur Svrin! ponctua Berthellemot, je ne peux pas vous
exprimer  quel point votre rcit m'intresse?

--Ce jeune homme en habit bourgeois dont je vous parlais avait une
tournure militaire...

--Je crois bien, mon cher monsieur Svrin! comme Csar! comme
Alexandre le Grand! comme...

--Comme Napolon Bonaparte, monsieur l'employ suprieur, on ne vous
en passe pas; vous avez devin que c'tait lui.

Berthellemot fourra sa main droite dans son jabot et dit avec
conviction:

--Petite parole, vous en verrez bien d'autres. Ce n'est pas au hasard
que le premier consul choisit ceux qui doivent occuper certaines
positions. Non, ce n'est pas au hasard!

--Donc, reprit Jean-Pierre Svrin, le jeune Bonaparte, gnral de
brigade en disponibilit, attach, par je ne sais quel bout, au
ministre de la guerre, grce  la protection de M. de Pontcoulant,
mcontent, fivreux, tourment,--pauvre fourreau us par une
magnifique lame,--entrait tout uniment: dans la premire salle d'armes
venue, pour y chercher une fatigue physique qui apaise les nerfs et
mate l'intelligence.

--Savez-vous que vous vous exprimez trs bien, mon cher monsieur
Svrin? dit le secrtaire gnral.

--Je ne l'avais jamais vu, continua Jean-Pierre, et mme je n'avais
jamais entendu prononcer son nom, mais je passe; pour tre un peu
sorcier.

Berthellemot recula son sige. Jean-Pierre reprit::

--Vous ne croyez pas aux sorciers, ni moi non plus... cependant,
monsieur l'employ suprieur, il se passe  Paris, en ce moment, des
choses bien tranges, et le motif de ma prsence dans votre cabinet
a trait  une aventure qui frise de bien prs le surnaturel... Mais
revenons au jeune Bonaparte. J'eus comme un choc en le voyant. Un
brouillard lumineux tomba devant mon regard. Il sourit et prit un
fleuret qu'il mit en garde de quarte d'une main novice et presque
maladroite.

--Est-ce vous qui tes le citoyen Svrin, dit Gteloup! me
demanda-t-il.

--Oui, citoyen gnral, rpondis-je.

--Je ne me trompe pas, s'interrompit ici Jean-Pierre. Je l'appelai
citoyen gnral, et je ne saurais expliquer pourquoi.

--Capitaine, mon ami, rectifia-t-il. Et me trouvez-vous trop vieux
pour mon grade?

Le citoyen Bonaparte avait alors juste vingt-cinq ans, et n'en
paraissait pas plus de vingt.

Je ne me souviens plus de ce que je rpondis, j'prouvais un grand
trouble. Il poursuivit:

--Antoine Dubois, mon mdecin, m'a ordonn de faire de l'exercice; je
ne sais pas me promener, c'est trop long, et je passerais vingt-quatre
heures  cheval sans fatigue. Etes-vous homme  me rompre les os,  me
courbaturer les muscles en vingt minutes de temps chaque jour?

--Oui, citoyen gnral.

--On vous dit capitaine... Et combien me prendrez-vous pour cela? je
ne suis pas riche.

Nous convnmes du prix, et il fallut commencer incontinent; car, ds
ce temps-l, il n'aimait pas attendre.

Je ne le fatiguai pas, je le moulus si bel et si bien qu'il demanda
grce et tomba tout haletant sur ma banquette.

--Parbleu! dit-il en riant et en essuyant ses cheveux plats qui
ruisselaient de sueur sur son grand front, Mme de Beauharnais
jetterait de jolis cris, si elle me voyait en un pareil tat!

J'tais muet et presque aussi las que lui, moi dont le bras est de fer
et le jarret d'acier.

--! mon matre, dit-il en se levant tout  coup, j'ai perdu plus de
vingt minutes. Que je vous paye, et  demain!

Il plongea prcipitamment dans son gousset sa main longue et fine,
mais il la retira vide: il avait oubli ou perdu sa bourse.

--Me voil bien! fit-il en rougissant lgrement, je me suis donn
ici une fausse qualit, et je vais tre oblig de vous demander
crdit!

--Gnral, rpliquai-je, vous n'avez tromp personne.

--C'est vrai... Vous me connaissiez?

--Non, sur mon honneur!...

--Alors, comment savez-vous!...

--Je ne sais rien.

Il frona le sourcil.

--Sire... continuai-je.

--Sire! s'cria le secrtaire gnral, qui coutait avec une avide
attention. Parole jolie! vous l'appeltes sire, mon cher monsieur
Gteloup!

--Monsieur l'employ, s'interrompit Jean-Pierre, je vous dis les
choses comme elles furent. Je vous ai promis de raconter, non point
d'expliquer. Le citoyen Bonaparte fit comme vous: il rpta ce mot:
sire! Et il recula de plusieurs pas, disant:

--L'ami, je suis un rpublicain!

Moi, je poursuivis, parlant comme les pythonisses antiques, avec un
esprit qui n'tait pas  moi:

--Sire, je suis un rpublicain, moi aussi, je l'tais avant vous,
je le serai aprs vous. Ne craignez pas que je rclame jamais des
intrts trop lourds pour le crdit que je fais aujourd'hui  Votre
Majest!

--Vous dites cela? murmura Berthellemot, avant le 13 vendmiaire!
C'est curieux, petite parole, c'est extrmement curieux!

--Pas longtemps auparavant... c'tait le 4 ou le 5.

--Et que rpondit l'empereur?... je veux dire le premier consul... je
veux dire le citoyen Bonaparte.

--Le citoyen Bonaparte me regarda fixement. La pleur de sa joue
creuse et amaigrie tait devenue plus mate.

--Ami Gteloup, me dit-il, d'ordinaire je n'aime ni les illumins
ni les fous... mais vous ayez l'air d'une bonne me, et vous m'avez
courbatur comme il faut... A demain. Et il partit.

--Et il revint? demanda Berthellemot.

--Non... jamais.

--Comment! jamais?

--Il n'eut pas le temps... Sa courbature n'tait pas encore gurie
quand le 13 vendmiaire arriva. A l'affaire devant Saint-Roch, il
commandait l'artillerie. Il y eut l bien du sang rpandu: du sang
franais. Le jeune gnral de brigade tait nomm gnral de division
par le Directoire: il n'avait plus besoin de la protection de M. de
Pontcoulant... Je le suivais de loin; j'allais o l'on parlait de
lui, et bientt on parla de lui partout... Comment dire cela? Il
m'inspirait une pouvante o il y avait de la haine et de l'amour...

L'anne suivante, il pousa cette Mme de Beauharnais qui aurait
pouss de jolis cris, si elle l'avait vu en l'tat o je l'avais
mis  ma salle d'armes;--puis il partit, gnral en chef de l'arme
d'Italie.

--Et vous ne l'aviez pas revu? interrogea le secrtaire gnral, qui
oubliait de jouer sa comdie, tant la curiosit le tenait.

--Je ne l'avais pas revu, rpondit Jean-Pierre.

--Dois-je conclure qu'il est encore votre dbiteur?

--Non pas! Il m'a pay.

--Gnreusement?

--Honntement.

--Que vous a-t-il donn?

--Le prix de mon cachet tait d'un cu de six livres. Il m'a donn un
cu de six livres.

Le secrtaire gnral enfla ses joues et souffla comme Eole en faisant
craquer ses doigts.

--Pas possible! parole mignonne, pas possible!

--Ce qui n'tait pas possible, pronona lentement Jean-Pierre Svrin,
dont la belle tte se redressa comme malgr lui, c'tait de me donner
davantage.

--Parce que? fit Berthellemot navement.

--Je vous l'ai dit, monsieur l'employ suprieur, rpondit
Jean-Pierre: j'tais rpublicain avant le gnral Bonaparte; je suis
rpublicain, maintenant que le premier consul ne l'est plus gure; je
resterai rpublicain quand l'empereur ne le sera plus du tout.




XV

LA RUE DE LA LANTERNE


Le secrtaire gnral de la prfecture rapprocha son sige et prit un
air qu'il voulait rendre tout  fait charmant.

--Alors, dit-il, cher monsieur Svrin, nous allons quelquefois rendre
notre petite visite  notre ancien lve, sans faon?

--Quelquefois, rpondit Jean-Pierre, pas souvent.

--Et nous ne demandons jamais rien?

--Si fait... je demande toujours quelque chose.

--On ne nous refuse pas?

--On ne m'a pas encore refus...

--Et pourtant, ajouta-t-il en se parlant  lui-mme, ma dernire
requte tait de six mille louis...

--Malepeste! six mille louis! il y a bien des cachets de six livres,
l dedans, mon cher monsieur Svrin!

--Quand vous passerez au March-Neuf, monsieur l'employ, regardez la
petite maison qu'on y btit...

--La nouvelle Morgue! s'cria Berthellemot. Parbleu! je la connais de
reste! on n'a pas voulu suivre nos plans...

--C'est qu'ils n'taient pas conformes aux miens, plaa modestement
Jean-Pierre.

--Bon! bon! bon! fit par trois fois le secrtaire gnral. Je suis,
en vrit, bien enchant d'avoir fait votre connaissance. Nous sommes
voisins, mon cher monsieur Svrin... quand vous aurez besoin de moi,
ne vous gnez pas, je vous prsenterai  M. le prfet.

--Voil plus d'une heure et demie, monsieur l'employ, l'interrompit
doucement Jean-Pierre, que vous savez que j'ai besoin de vous.

--C'est accord, mon voisin, c'est accord... ne vous inquitez pas...
accord, parole jolie! accord!

--Qu'est-ce qui est accord?

--Tout... et n'importe quoi... nous voil comme les deux doigts de la
main... ah! ah! misricorde! ce ne sont pas les rpublicains comme
vous que nous craignons... Je ne me souviens pas d'avoir jamais
rencontr un homme dont la conversation m'ait plus vivement
intress... Mais qu'avons-nous besoin d'couteurs aux portes, dites?
Laurent! Charlevoy! Ici, mes drles!

La porte latrale s'ouvrit aussitt, montrant les deux agents le
chapeau  la main.

--Allez voir au cabaret si nous y sommes, citoyens, leur dit
Berthellemot; et en passant prvenez M. Despaux que je le mettrai
demain  la disposition de ce bon M. Sverin... pour une affaire trs
srieuse, trs presse, et qui regarde un ami dvou du gouvernement
consulaire.

--M'est-il permis de vous interrompre, monsieur l'employ? demanda
Jean-Pierre.

--Comment donc, mon cher voisin!... Attendez, vous autres!

--Je voulais vous faire observer simplement, dit Jean-Pierre, que ce
n'est pas demain, mais ce soir mme que je rclamerai votre concours.

--Vous entendez, Laurent! vous entendez, Charlevoy! Prvenez M.
Despaux qu'il ne quitte pas la prfecture, et vous-mmes restez aux
environs... Il y aura un service de nuit, s'il le faut... Allez!...
Petite parole! il y a des gens pour qui on ne saurait trop faire.

--Voyez-vous, bon ami et voisin, reprit Berthellemot quand les deux
agents eurent disparu, tout ici est ordonn, huil, graiss comme une
mcanique en bon tat. Le premier consul sait bien que je suis l'me
de la maison; il aurait dsir m'lever  des fonctions plus en
rapport avec mes capacits, mais je fais si grand besoin  cet
excellent M. Dubois. D'un autre ct, je me suis attach 
cette pauvre bonne ville de Paris, dont je suis le tuteur et le
surveillant... l'espigle qu'elle est me donne bien quelque fil
 retordre, mais c'est gal, j'ai un faible pour elle... Ah a!
maintenant que nous voil seuls, causons... Quand vous verrez le
premier consul, j'espre que vous lui direz avec quel empressement je
me suis mis  votre disposition...

--Puis-je vous expliquer mon affaire, monsieur l'employ?

--Oui, certes, oui, rpondit Berthellemot. Je vous appartiens des
pieds  la tte. Seulement, vous savez, pas de dtails inutiles; ne
nous noyons pas dans le bavardage! le bavardage est ma bte noire. En
deux mots, je me charge d'expliquer le cas le plus difficile, et c'est
ce qui fait ma force... Prenez votre temps! recueillez-vous. C'est
qu'il est comme cela! j'entends le premier consul! Il a d tre
vivement frapp de cette bizarrerie: un homme qui lui dit Sire et
Votre Majest, en pleine Convention!... Et savez-vous? souvent des
personnes places dans des positions... originales prennent plus
d'influence sur lui que les plus importants fonctionnaires... Je suis
tout oreilles, mon cher monsieur Svrin.

--Monsieur l'employ suprieur, commena Jean-Pierre, quoique je n'aie
aucunement le dsir de vous raconter ma propre histoire, il faut que
vous sachiez que je me suis mari un peu sur le tard.

--Et comment va madame? interrogea bonnement M. Berthellemot.

--Assez bien, merci. Quand je l'ai pouse, en 1789...

--Grand souvenir! piqua le secrtaire gnral.

--Elle avait, poursuivit Jean-Pierre, un enfant d'adoption, une petite
fille...

--Voulez-vous que je prenne des notes? l'interrompit Berthellemot avec
ptulance.

--Il n'est pas ncessaire.

--Attendez, cela vaut toujours mieux. Ma mmoire est si charge!... et
pendant que nous sommes ici de bonne amiti tous deux, mon cher voisin
et collgue... car enfin, nous sommes galement salaris par l'Etat...
laissez-moi vous dire une chose qui va bien vous tonner: je ne
ressemble pas du tout au premier consul!

Jean-Pierre ne fut pas aussi surpris que M. Berthellemot l'esprait.

--Je ne lui ressemble pas, poursuivit celui-ci, en ce sens que,
moi, je crois un peu  toutes ces machines-l... Je ne suis pas
superstitieux... Allons donc!... hors l'Etre suprme que nous avons
admis parce qu'il n'est pas gnant, je me moque de toutes les
religions, au fond... Mais, voyez-vous, il est incontestable que
certaines diableries existent. J'avais une vieille tante qui avait un
chat noir... Ne riez pas, ce chat tait tonnant? Et je vous dfierais
d'expliquer philosophiquement le soin qu'il prenait de se cacher au
plus profond de la cave quand on tait treize  table... Savez-vous
l'anecdote de M. Bourtibourg? Elle est curieuse. M. Bourtibourg avait
perdu sa femme d'une sueur rentre. C'tait un homme conome et rang,
qui entretenait sa cuisinire pour ne pas se dranger  courir le
guilledou. Dsapprouvez-vous cela? les avis sont partags. Moi, je
trouve que le mieux est de n'avoir point d'attache et d'aller au jour
le jour. Un soir qu'il faisait son cent de piquet avec le vicaire de
Saint-Merry... j'entends l'ancien vicaire, car il avait pous
la femme du citoyen Lancelot, marchand de bas et chaussons  la
Barillerie... Ils avaient divorc, les Lancelot, s'entend... Et
Lancelot faisait la cour, en ce temps-l,  la cousine de M. Fouch,
qui n'achetait pas encore des terres d'migr... Eh bien! on entendit
marcher dans le corridor, o il n'y avait personne, comme de juste,
et Mathieu Luneau, le brigadier de la garde de Paris, qui se portait
comme pre et mre, mourut subitement dans la huitaine. Je puis vous
certifier cela: j'avais pris des notes... Du reste, les historiens de
l'antiquit sont pleins de faits semblables: la veille de Philippes,
la veille d'Actium... Vous savez tout cela aussi bien que moi, car
vous devez tre un homme instruit, monsieur Svrin: je me trompe
rarement dans mes apprciations...

--Le temps passe... voulut dire Jean-Pierre, qui avait dj consult
sa grosse montre deux ou trois fois.

--Permettez! je ne parle jamais au hasard. C'tait pour arriver  vous
dire qu'en ce moment mme et en pleine ville de Paris, il se passe un
fait capital... Croyez-vous aux vampires, vous, mon voisin?

--Oui, rpondit Jean-Pierre sans hsiter.

--Ah bas! fit M. Berthellemot en se frottant les mains, en auriez-vous
vu?

--J'ai fait mieux qu'en voir, rpliqua le gardien de la Morgue en
baissant la voix cette fois, j'en ai eu.

--Comment! voua en avez eu! C'est un sujet qui excite tout
particulirement ma curiosit. Expliquez-vous, je vous en prie, et ne
vous formalisez point si je prends quelques notes.

--Monsieur l'employ suprieur, pronona Jean-Pierre lentement, chaque
homme a quelque point sur lequel prcisment il ne lui plat pas de
s'expliquer. Si j'tais interrog en justice, je rpondrais selon ma
conscience.

--Trs-bien, monsieur Svrin, trs-bien... Vous croyez au vampires,
cela me suffit pour le moment... Je voulais vous dire qu' l'heure o
nous sommes, cent mille personnes,  Paris, sont persuads qu'un tre
de cette espce rde dans les nuits de la capitale du monde civilis.

--Je venais vous parler de cela, monsieur l'employ, l'interrompit
Jean-Pierre, et si vous le voulez bien...

--Pardon! encore un mot! un simple mot... Croiriez-vous que nous en
sommes encore  l'tat d'ignorance la plus complte sur la matire,
malgr les savants ouvrages publis en Allemagne. Moi, je lis tout,
sans nuire  mes occupations officielles. Voil o mon organisation
est vritablement tonnante! Nos badauds appellent l'tre en question
_la vampire_, comme s'il n'tait pas bien connu que la femelle du
vampire est l'oupire ou succube, appele aussi goule au moyen ge...
J'ai jusqu' prsent onze plaintes... sept jeunes gens disparus et
quatre jeunes filles... Mais je vous ferai observer, et ce sont les
propres termes de mon rapport  M. le prfet, qu'il n'y a besoin pour
cela ni de goule, ni de succube, ni d'oupire. Paris est un monstre qui
dvore les enfants.

--A dater de l'heure prsente, monsieur l'employ, dit Jean-Pierre qui
se leva, vous avez treize plaintes, puisque je vous en apporte deux:
une en mon nom personnel, une au nom de mon compre et compagnon,
le citoyen Morinire, marchand de chevaux, que vous avez pris pour
Georges Cadoudal.

Berthellemot se toucha le front vivement.

-Je savais bien que j'avais quelque chose  vous demander!
s'cria-t-il. On devrait prendre des notes. Eprouvez-vous quelque
rpugnance  me dire depuis combien de temps vous connaissez ce M.
Morinire?

--Aucune. Je l'ai vu pour la premire fois il y a deux ans, Il venait
 ma salle pour maigrir. C'est une bonne lame.

--Est-ce l'habitude, parmi les marchands de chevaux, de connatre et
de pratiquer l'escrime?

--Pas prcisment, monsieur l'employ, mais la meilleure pe de
Paris, aprs moi, qui suis un ancien chantre de paroisse, est Franois
Maniquet, le boulanger des hospices... le mtier n'y fait rien.

--Et vous n'avez jamais cess de voir ce citoyen Morinire depuis deux
ans?

--Au contraire, je l'avais perdu de vue. Son commerce ne lui permet
point de sjourner longtemps  Paris.

Berthellemot cligna de l'oeil et se gratta le bout du nez. Aucun
dtail n'est superflu quand il s'agit de ces personnages historiques.

--Ce vantard de Fouch, grommela-t-il, battrait la campagne et irait
chercher midi  quatorze heures; M. Dubois resterait emptr... moi,
je tombe droit sur la piste comme un limier bien exerc.

--Mon cher monsieur Svrin, reprit-il tout haut, en quelles
circonstances avez-vous retrouv M. Morinire, votre compre et
compagnon?

--A la Morgue.

--Rcemment?

--Hier matin... Il venait l, bien triste et tout tremblant, pour
s'assurer que le corps de son fils n'tait point pos dans le caveau.

--Mais, sarpebleu! s'cria Berthellemot, je ne connais pas de fils
adulte  Georges Cadoudal! Parole!

Jean-Pierre ne rpondit pas.

Berthellemot reprit:

--Me voil tout  vous pour notre petite affaire de la jeune fille
enleve. Vous ne sauriez croire, mon voisin, combien cet ordre d'ides
m'intresse et fait travailler mon ardente imagination. Si Paris
possde une goule, il faut que je la trouve, que je l'examine, que
je la dcrive... Vous savez que ces personnes ont des lvres qui
les trahissent... Que j'aie seulement un petit bout de trace, et
j'arriverai tout net  l'antre,  la caverne,  la tombe o s'abrite
le monstre... C'est la partie agrable de la profession, voyez-vous;
cela dlasse des travaux srieux. Faites votre rapport  votre aise,
soyez vridique et prcis. Je vais prendre des notes.

--Monsieur l'employ, demanda Jean-Pierre avant de se rasseoir,
puis-je esprer que je ne serai plus interrompu?

--Je ne pense pas, mon voisin, repartit Berthellemot d'un air un peu
piqu, avoir abus de la parole. Mon dfaut est d'tre trop taciturne
et trop rserv. Allez, je suis muet comme une roche.

Jean-Pierre Svrin reprit son sige et commena ainsi:

--L'tablissement nouveau du March Neuf, dont je dois tre le
greffier concierge, est presque achev et ncessite dj de ma part
une surveillance fort assujettissante. On expose encore  l'ancien
caveau, mais sous quelques jours on fera l'trenne de la Morgue... et
c'est une chose tonnante; je songe  cela depuis bien des semaines.
Je me demande malgr moi: qui viendra l le premier? Certes, c'est une
maison  laquelle on ne peut pas porter bonheur, mais enfin, il y a
des prsages. Qui viendra l le premier! un malfaiteur? un joueur?
un buveur? un mari tromp? une jeune fille due? le rsultat d'une
infortune ou le produit d'un crime?

Nous demeurons  deux pas du Chtelet, au coin de la petite rue de
la Lanterne. J'aime ma femme comme le dsespr peut chrir la
consolation, le condamn la misricorde. A une triste poque de ma vie
o je croyais mon coeur mort, j'allai chercher ma femme tout au fond
d'une agonie de douleurs, et mon coeur fut ressuscit.

Notre logis est tout troit; nous y sommes les uns contre les autres;
mon fils grandit ple et faible. Nous n'avons pas assez d'espace ni
d'air, mais nous nous trouvons bien ainsi; il nous plat de nous
serrer dans ce coin o nos mes se touchent.

Il y a chez nous trois chambres: la mienne, o dort mon fils, celle o
ma femme s'occupe de son mnage; nous y mangeons, et c'est l que le
pole s'allume l'hiver; celle enfin o Angle brodait en chantant avec
sa jolie voix si douce.

Celle-l n'a gure que quelques pieds carrs, mais elle est tout au
coin de la rue, et il y vient un peu de soleil.

Le rosier qui est sur la fentre d'Angle a donn hier une fleur.
C'est la premire. Elle ne l'a pas vue... La verra-t-elle?

De l'autre ct de la rue se dresse une maison meilleure que la ntre
et moins vieille. On y loue au mois des chambres aux jeunes clercs et
 ceux qui font leur apprentissage pour entrer dans la judicature.

Voil un peu plus d'un an, il n'y avait pas quinze jours que ma femme
et moi nous nous tions dit: Angle est maintenant une jeune fille, un
tudiant vint loger dans la maison d'en face. On lui donna une chambre
au troisime tage, une belle chambre, en vrit,  deux fentres, et
aussi large  elle toute seule que notre logis entier.

C'tait un beau jeune homme, qui portait de longs cheveux blonds
boucls. Il avait l'air timide et doux. Il suivait les cours de
l'cole de droit.

J'ai su cela plus tard, car je ne prends pas grand souci des choses de
notre voisinage. Ma femme le sut avant moi, et Angle avant ma femme.

Le jeune homme avait nom Kervoz ou de Kervoz, car voil qu'on
recommence  s'appeler comme autrefois. Il tait le fils d'un
gentilhomme breton, mort avec M. de Sombreuil,  la pointe de
Quiberon...

M. Berthellemot prit une note et dit:

--Mauvaise race!

--Comme je n'ai jamais chang d'ide, rpliqua Jean-Pierre, je
n'insulte point ceux qui ne changent pas. Le temps  venir pardonnera
le sang rpandu plutt que l'injure. Que Dieu soutienne les hommes
qui vivent par leur foi, et donne l'ternelle paix aux hommes qui
moururent pour leur foi.

Je ne veux pas vous dire que notre fillette tait jolie et gaie, et
heureuse et pure. Quoique mon fils soit  nous deux, je ne sais pas si
je l'aimais plus tendrement qu'Angle qui n'appartient, par les liens
du sang, qu' ma pauvre chre femme. Quand elle venait, le matin,
offrir son front souriant  mes lvres, je me sentais le coeur lger
et je remerciais Dieu qui gardait  notre humble maison ce cher et
ador trsor.

Nous l'aimions trop. Vous avez devin l'histoire, et je ne vous
la raconterai pas au long. La rue est troite. Les regards et les
sourires allrent aisment d'une croise  l'autre, puis l'on causa;
on aurait presque pu se toucher la main.

Un soir que je rentrais tard, pour avoir assist  une enqute
mdicale, au Chtelet, je crus rver. Il y avait au-dessus de ma tte,
dans la rue de la Lanterne, un objet suspendu. C'tait au commencement
du dernier hiver, par une nuit sans lune; le ciel tait couvert,
l'obscurit profonde.

Au premier aspect, il me sembla voir un rverbre teint, balanc dans
les airs  une place qui n'tait point la sienne.

La corde qui le soutenait tait attache d'un ct  la fentre du
jeune tudiant, de l'autre  la croise d'Angle.

--Voyez-vous cela! murmura le secrtaire gnral. Il y a des quantits
d'anges pareils. Je prends des notes.

--Moi, poursuivit Jean-Pierre, je ne devinai pas tout de suite, tant
j'tais sr de ma fillette.

--Le bon billet que vous aviez l, mon voisin! ricana Berthellemot.

Jean-Pierre tait ple comme un mort. Le secrtaire gnral reprit:

--Ne vous fchez pas! Personne ne dplore plus que moi l'immoralit
profonde que les moeurs du Directoire ont inocule  la France, notre
patrie. Je comparerais volontiers le Directoire  la Rgence, pour le
relchement des moeurs. Il faut du temps pour gurir cette lpre, mais
nous sommes l, mon voisin...

--Vous y tiez, en effet, monsieur le prfet, l'interrompit
Jean-Pierre, ou du moins vous y vntes, car vous sortiez du _Veau qui
tette_ avec une dame.

--Chut! fit le secrtaire gnral, rougissant et souriant. Certaines
gens attachent je ne sais quelle gloriole imbcile  ces faiblesses;
nous ne sommes pas de bronze, mon cher monsieur Svrin. Etait-ce
la prsidente ou la petite Duvernoy? La voil lance, savez-vous, 
l'Opra! Elle me doit une belle chandelle!

--Je ne sais pas si c'tait la petite Duvernoy ou la prsidente,
rpondit Jean-Pierre. Je ne connais ni l'une ni l'autre. Je sais que
votre passage dtourna mon attention un instant: quand je relevai les
yeux, il n'y avait plus rien au-dessus de ma tte.

--Le rverbre avait accompli sa traverse? s'cria le secrtaire
gnral. Vous avez beau dire, c'est drle. Avec cela, M. Picard ferait
une trs jolie petite comdie.

Jean-Pierre restait rveur.

--J'ai pris des notes, poursuivit Berthellemot. Est-ce que c'est fini?

--Non, rpondit le greffier-concierge; c'est  peine commenc. Je
montais notre pauvre escalier d'un pas chancelant. J'avais le coeur
serr et la cervelle en feu. Arriv dans ma chambre, j'ouvris mon
secrtaire pour y prendre une paire de pistolets...

--Ah! diable! mon voisin, vous aviez enfin devin?

--J'en renouvelai les amorces, et, sans veiller ma femme, j'allai
frapper  la chambre d'Angle.




XVI

LES TROIS ALLEMANDS


Dans la chambre de ma pauvre petite Angle, continua Jean-Pierre
Svrin, dit Gteloup, on ne me rpondit point d'abord, mais la
porte tait si mince que j'entendis le bruit de deux respirations
oppresses.

--Sauvez-vous! dit la voix de la fillette pouvante, sauvez-vous
bien vite!

--Restez! ordonnai-je sans lever la voix. Si vous essayez de
traverser la rue de, nouveau, je vais ouvrir ma fentre et vous loger
deux balles dans la tte.

Angle dit, et sa voix avait cess de trembler:

C'est le pre! il faut ouvrir.

L'instant d'aprs, j'entrais, mes pistolets  la main, dans la
chambrette, claire par une bougie.

Angle me regarda en face. Elle ne savait pas regarder autrement. Elle
tait trs ple, mais elle n'avait pas honte...

--Parole! voulut interrompre M. Berthellemot.

--Vous n'tes pas juge de cela! pronona Jean-Pierre avec un calme
plein d'autorit. C'est sur autre chose que je suis venu prendre vos
avis... Le jeune homme tait debout au fond de la chambre, la taille
droite, la tte haute.

Sur la table auprs de lui, il y avait un livre d'heures et un
crucifix.

--Tiens! tiens! fit le secrtaire gnral. Est-ce qu'ils disaient la
messe?

--Je restai un instant immobile  les regarder, car j'tais mu
jusqu'au fond de l'me, et les paroles ne me venaient point.

C'taient deux belles, deux nobles cratures: elle ardente et  demi
rvolte, lui fier et rsign.

Que faisiez-vous l? demandai-je.

Pour le coup le secrtaire gnral clata de rire.

Jean-Pierre ne se fcha pas.

--Votre mtier durcit le coeur, monsieur l'employ, dit-il seulement.

Puis il poursuivit:

--Les questions prtent  rire ou  trembler selon les circonstances
o elles sont prononces. Personne ici n'tait en humeur de
plaisanter.

Et pourtant, la rponse d'Angle vous semblera plus plaisante encore
que ma question. Elle rpliqua en me regardant dans les yeux:

Pre, nous tions en train de nous marier.

--A la bonne heure! s'cria Berthellemot, qui fit craquer tous ses
doigts. Petite parole! je prends des notes.

--Nous sommes religieux  la maison, continua Jean-Pierre, quoique
j'eusse la renomme d'un mcrant, quand je chantais vpres 
Saint-Sulpice. Ma femme pense  Dieu souvent, comme tous les
grands, comme tous les bons coeurs. Il ne faut pas croire qu'un
rpublicain,--et je l'tais avant la rpublique, moi, monsieur le
prfet,--soit forc d'tre impie. Notre petite Angle nous faisait
la prire chaque matin et chaque soir... De son ct, le jeune M.
de Kervoz venait d'un pays o l'ide chrtienne est profondment
enracine. Ce n'est pas un dvot, mais c'est un croyant...

--Et un chouan! murmura Berthellemot.

Jean-Pierre s'arrta pour l'interroger d'un regard fixe et perant.

--Et un chouan, rpta-t-il, je ne dis pas non. Si c'est votre police
qui l'a fait disparatre, je vous prie de m'en aviser franchement.
Cela mettra un terme  une portion de mes recherches et rendra l'autre
moiti plus facile.

Berthellemot haussa les paules et rpondit:

--Nous chassons un plus gros gibier, mon voisin.

--Alors, reprit Jean-Pierre Svrin, j'accepte pour vritable que vous
n'avez contribu en rien  la disparition de Ren de Kervoz, et je
continue.

Ma pauvre petite Angle m'avait donc dit: Pre, nous sommes en train
de nous marier. Ren de Kervoz fit un pas vers moi et ajouta: J'ai
des pistolets comme vous; mais si vous m'attaquez, je ne me dfendrai
pas. Vous avez droit: je me suis introduit nuitamment chez vous comme
un malfaiteur. Vous devez croire que j'ai vol l'honneur de votre
fille.

Je le regardais attentivement, et j'admirais la noble beaut de son
visage.

Angle dit:

--Ren, le pre ne vous tuera pas. Il sait bien que je mourrais avec
vous.

--Ne menacez pas votre pre! pronona tout bas le jeune Kervoz, qui
se mit entre elle et moi en croisant ses bras sur sa poitrine.

--Vous ne me connaissez pas, monsieur l'employ, s'interrompit ici
Jean-Pierre, et il faut bien que je me montre  vous comme Dieu m'a
fait. J'avais envie de l'embrasser; car j'aime de passion tout ce qui
est brave et fier.

--Et d'ailleurs, glissa Berthellemot, ce Ren de Kervoz, tout chouan
qu'il est, a des terres en basse Bretagne, et ne faisait pas un trop
mauvais parti pour une grisette de Paris... Ne froncez pas le sourcil,
mon voisin, je ne vous blme pas: vous tes pre de famille.

--Je suis Svrin, dit Gteloup, repartit rudement l'ancien matre
d'armes, et j'ai pass ma vie  mettre le talon sur vos petites
convenances et vos petits calculs. Par la sarrabugoy! comme ils
juraient autrefois, quand j'tais l'ami de tant de marquis et de tant
de comtesses, j'avais dix mille cus de rentes rien que dans mon
gosier, citoyen prfet, et les landes de la basse Bretagne tiendraient
dans le coin de mon oeil. J'avais envie de l'embrasser, cet enfant-l,
parce qu'il me plaisait, voil tout... et ne m'interrompez plus si
vous voulez savoir le reste!

Berthellemot eut un sourire bonhomme en rpondant:

--La, la, mon voisin, calmons-nous! Je prends des notes. Vous ne
tutes personne, je suppose!

--Non, je fus tmoin du mariage.

--Ils se marirent donc, les tourtereaux?

--Provisoirement, sans prtre ni maire, devant le crucifix... Et je
reus la parole d'honneur de Ren, qui fit serment de ne plus danser
sur la corde roide au travers de la rue jusqu'au moment o le maire et
le prtre y auraient pass.

--Autre bon billet, mon voisin!

--Il a tenu loyalement sa promesse... trop loyalement.

--Ah! peste! C'est une autre faon de se parjurer.

Les doigts de Jean-Pierre pressrent son front o il y avait des rides
profondes.

--Ma femme et moi, dit-il d'un ton presque fanfaron et qui essayait
de braver la raillerie, nous fmes parrain et marraine quand l'enfant
vint...

--Petite parole! s'cria Berthellemot avec une explosion d'hilarit.
Je savais bien que c'tait chose faite! tait-ce un chouanet ou une
chouanette?

--Monsieur l'employ suprieur, vous me payerez vos plaisanteries en
retrouvant mes enfants, n'est-ce pas? demanda Jean-Pierre, qui lui
saisit le bras avec une violence froide.

--Mon voisin!... fit Berthellemot, pris d'une vague frayeur.

Mais Jean-Pierre souriait dj.

--C'tait un petit ange, dit-il, et nous la nommmes Angle, comme sa
mre... Mon Dieu, oui, vous l'avez trs bien compris, le mal tait
fait. La nuit o j'entrai dans la chambrette d'Angle avec mes
pistolets, Ren tait l pour accomplir ou promettre une rparation.
Tout cela nous fut expliqu, car je n'ai point de secret pour
ma femme, et ma femme ne sut pas tre plus svre que moi. Nous
acceptmes toutes les promesses de Ren de Kervoz; nous reconnmes
la sincrit des explications qu'il nous donna. Il ne pouvait pas se
marier maintenant; le mariage fut remis  plus tard, et nous formmes
une famille.

C'tait une belle et douce chose que de les voir s'aimer, ce fier
jeune homme, cette chre, cette tendre jeune fille. Oh! je ne vous
empche plus de rire. Il y a l, dans mon coeur, assez de souvenirs
dlicieux et profonds pour combattre tous les sarcasmes de l'univers!

Ils taient l, le soir, entre nous. Je ne sais pas si ma pauvre femme
n'aimait pas autant son Ren que son Angle.

Il me semble que je les vois, les mains unies, les sourires confondus,
lui soucieux parce qu'Angle tait bien ple, malgr sa souffrance,
heureuse d'tre ainsi adore.

Puis Angle refleurit; elle fut belle autrement et bien plus belle
avec son enfant dans ses bras...

Ici, M. Berthellemot consulta sa montre  son tour, une montre
lgante et riche.

--Heureusement que j'avais un peu cong ce soir, murmura-t-il. Vous
n'tes pas bref, mon voisin.

--Je le serai dsormais, monsieur l'employ, rpliqua Jean-Pierre en
changeant de ton du tout au tout. Aussi bien, je plaide une cause
gagne; votre excellent coeur est mu, cela se voit!

--Certes, certes... balbutia le secrtaire gnral.

--Je passe par-dessus les dtails et j'arrive  la catastrophe. Voil
un mois,  peu prs, notre petit ange avait six semaines, et sa jeune
mre, heureuse, lui donnait le sein, Ren vint nous annoncer un soir
que rien ne s'opposait plus  l'accomplissement de sa promesse, et
Dieu sait que le cher garon tait plus joyeux que nous.

Il n'y a pas beaucoup d'argent  la maison, et Ren, pour le moment
n'est pas riche. Cependant il fut convenu que la noce serait
magnifique. Une fois en notre vie, ma pauvre femme et moi nous emes
des ides de luxe et de folie. Ce grand jour du mariage d'Angle,
c'tait la fte de notre bonheurs  tous.

Elle fut fixe  trente jours de date, cette chre fte, qui ne devait
point tre clbre.

Angle et Ren devaient tre maris aprs-demain.

Nous nous mmes  travailler aux prparatifs ds ce soir-l, et ce
soir-l, comme si le ciel nous prodiguait tous les bons prsages,
notre petit ange eut son premier sourire.

Quinze jours se passrent. Une fois,  l'heure du repas, Ren ne parut
point.

Quand il arriva, longtemps aprs l'heure, il tait soucieux et ple.

Le lendemain, son absence fut plus longue.

Le surlendemain, Angle manqua aussi au souper de famille. La petite
fille se prit  souffrir et  maigrir: le lait de sa mre, qui nagure
la faisait si frache, s'chauffa, puis tarit. Nous fmes obligs de
prendre une nourrice.

Que se passait-il?

J'interrogeai notre Angle; sa mre l'interrogea; tout fut inutile.
Notre Angle n'avait rien, disait-elle.

Jusqu'au dernier moment elle refusa de nous rpondre, et nous n'avons
pas eu son secret.

Il en fut de mme de Ren. Ren donnait  ses absences des motifs
plausibles et expliquait sa tristesse soudaine par de mauvaises
nouvelles arrives de Bretagne.

Angle tait si change que nous avions peine  la reconnatre. Nous
la surprenions sans cesse avec de grosses larmes dans les yeux.

Et cependant le jour du mariage approchait.

Voil trois fois vingt-quatre heures que Ren de Kervoz n'a point
couch dans son lit.

Il a visit, le 28 du mois de fvrier, l'glise de
Saint-Louis-en-l'Ile, o il a rencontr une femme. Angle l'avait
suivi, j'avais suivi Angle. Ce soir-l on m'a rapport Angle
mourante; elle a refus de rpondre  mes questions.

Le lendemain, toute faible qu'elle tait, elle s'chappa de chez nous,
aprs avoir embrass sa petite fille en pleurant.

Ren n'est pas revenu, et nous n'avons pas revu notre Angle.

Jean-Pierre Svrin se tut.

Pendant la dernire partie de son rcit, faite d'une voix nette et
brve, quoique profondment triste, le secrtaire gnral s'tait
montr trs attentif.

--J'ai pris des notes, dit-il quand son interlocuteur garda enfin le
silence. La srie de mes devoirs comprend les petites choses comme
les grandes, et je suis tout particulirement dou de la facult
d'embrasser dix sujets  la fois. Bien plus, j'en saisis les
connexits avec une tonnante prcision. Votre affaire, qui semble
au premier aspect si vulgaire, mon cher voisin, en croise une autre,
laquelle touche au salut de l'Etat. Voil mon apprciation.

--Prenez garde.! commena Jean-Pierre. Ne vous garez pas.

--Je ne m'gare jamais! l'interrompit Berthellemot avec majest. Il
s'agit d'un double suicide.

Le greffier-concierge de la Morgue secoua la tte lentement.

--En fait de suicide, pronona-t-il tout bas, personne ne peut tre
plus comptent que moi. De mes deux enfants, il n'y en avait qu'un
seul pour avoir des raisons d'en finir avec la vie.

--Ren de Kervoz?

--Non... Notre fille Angle.

--Alors vous ne m'avez pas tout dit?

Jean-Pierre hsita avant de rpondre.

--Monsieur l'employ, murmura-t-il enfin, l'tre mystrieux qui
dfraye en ce moment les veilles parisiennes, LA VAMPIRE, n'est ni
goule, ni succube, ni oupire...

--La connatriez-vous? s'cria vivement Berthellemot.

--Je l'ai vue deux fois.

Le secrtaire gnral ressaisit prcipitamment son papier et sa mine
de plomb.

--Ce n'est pas de sang que la Vampire est avide, poursuivit
Jean-Pierre. Ce qu'elle veut, c'est de l'or.

--Expliquez-vous, mon voisin! expliquez-vous!

--Je vous ai dit, monsieur l'employ, que l'ide nous tait venue
de battre monnaie pour ces chres pousailles d'Angle et de Ren.
J'avais rouvert ma salle d'armes, et ds que ma porte de matre
d'escrime s'entre-bille seulement, les lves abondent incontinent.
Il en vint beaucoup. Parmi eux se trouvaient trois jeunes Allemands de
la Souabe, le comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz Konig, dont
le pre possde les grandes mines d'albtre de Wrtz, dans la fort
Noire. Tous ces gens du Wurtemberg sont comme leur roi: ils aiment la
France et le premier consul. A l'exception des camarades du Comment...

--Comment? rpta le secrtaire gnral.

--C'est le nom du code de compagnonnage de l'Universit de Tubingen,
o les Maisons moussues, les Renards d'or et les Vieilles Tours ont un
peu le diable au corps.

--Ah a! ah a! fit Berthellemot, quelle langue parlez-vous l, mon
voisin? Je prends des notes. Petite parole! M. le prfet n'y verra que
du feu.

--Je parle la langue de ces bons Germains, qui jouent ternellement
trois ou quatre lugubres farces: la farce du duel, la farce des
conspirations, la farce du suicide, et cette farce o Brutus parle
tant, si haut et si longtemps de tuer Csar, que Csar finit par
entendre et claquemure Brutus dans un cul de basse-fosse. Un jour que
nous aurons le temps, je vous conterai l'histoire de la Burschenschaft
et de Tugenbaud, que vous paraissez ignorer...

--Comment cela s'crit-il, mon cher monsieur Sverin? demanda le
secrtaire gnral, et pensez-vous rellement qu'ils aient t pour
quelque chose dans la machine infernale?

--La postrit le saura, rpliqua Jean-Pierre avec une gravit
ironique,  moins toutefois que le temps ne puisse soulever ce
mystre. Mais revenons  nos trois jeunes Allemands de la Souabe, le
comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz Konig, qui n'appartenaient
nullement  la ligue de la Vertu et n'avaient aucun mchant dessein.

Le comte Wenzel tait riche, le baron de Ramberg tait trs riche,
Franz Konig compte par millions: ce laitage solide, l'albtre, tant
fort  la mode depuis quelque temps.

Le comte Wenzel avait de l'esprit, le baron de Ramberg avait beaucoup
d'esprit, Franz Konig a de l'esprit comme un dmon.

--Vous parlez toujours des deux premiers au pass, mon voisin, fit
observer le secrtaire gnral. Est-ce qu'ils sont morts?

--Dieu seul le sait, pronona tout bas Jean-Pierre. Vous allez voir.
J'ai rarement rencontr trois plus beaux cavaliers, surtout le
marchand d'albtre: une figure dlicate et fine sur on corps
d'athlte, des cheveux blonds  faire envie  une femme.

Du reste, tous les trois braves, aventureux et cherchant franchement
le plaisir.

Le comte Wenzel repartit le premier pour l'Allemagne; ce fut rapide
comme une fantaisie. Le baron de Ramberg le suivit  courte distance,
et, chose vritablement singulire chez des gens de cette sorte, tous
les deux s'en allaient en restant mes dbiteurs.

Toute ide fixe change le caractre. J'ai pass ma vie  ngliger mes
intrts; mais je voulais de l'argent pour notre fils de famille: je
n'aurais pas fait grce d'un cu  mon meilleur ami.

J'crivis au comte d'abord, pour lui et pour le baron. Point de
rponse.

J'crivis ensuite au baron, le priant d'aviser le comte, mme silence.

Notez bien que je les connaissais pour les plus honntes, pour les
plus gnreux jeunes gens de la terre.

Je les aimais. Je fus pris d'inquitude. J'adressai une lettre  notre
charg d'affaires franais  Stuttgard, M. Aulagnier, qui est mon
ancien lve pour le solfge.--J'ai des amis un peu partout.--M.
Aulagnier me rpondit que non seulement le comte Wenzel et le baron de
Ramberg n'taient point de retour  Stuttgard, mais que leurs familles
commenaient  prendre frayeur.

On n'avait point de leurs nouvelles depuis certain jour o le comte
avait crit pour demander l'envoi d'une somme de cent mille florins
de banque, destine  former sa dot, car il se mariait  Paris,
disait-il, et entrait dans une famille considrable.

Aventure identiquement pareille pour le baron de Ramberg, qui,
seulement, au lieu de cent mille florins de banque, en avait demand
deux cent mille.

Le double envoi avait eu lieu.

Et ce qui pouvantait les amis de mes deux lves, c'est que le comte
Wenzel et le baron de Ramberg devaient pouser la mme femme: la
comtesse Marcian Gregoryi.

--La comtesse Marcian Gregoryi! rpta M. Berthellemot.

Jean-Pierre attendit un instant pour voir s'il ajouterait quelque
chose.

--Ce nom vous est connu? demanda-t-il enfin?

--Il ne m'est pas inconnu, rpondit le secrtaire gnral, de cet
accent  la fois craintif et hostile que prennent le gens de bureau
pour parler de ce qui concerne leurs chefs.

--M. le prfet a d le prononcer devant moi... Je prends des notes.

Jean-Pierre attendit encore. Ce fut tout.

Berthellemot reprit:

--Cette affaire-l n'est pas venue dans les bureaux. On ne nous a rien
envoy de l'ambassade de Wurtemberg.

--C'est qu'on n'a rien reu, rpliqua Jean-Pierre. Je sors de
l'ambassade. Les messages ont d tre intercepts.

Berthellemot eut son sourire administratif.

--Cela supposerait des ramifications tellement puissantes...
commena-t-il.

--Cela supposerait, l'interrompit Jean-Pierre Svrin froidement,
l'infidlit d'un employ des postes... et la chose s'est vue.

--Quelquefois, avoua le secrtaire gnral, qui ne perdit point son
sourire.

Entre administrations, la charit se pratique assez bien.

--D'ailleurs, reprit Jean-Pierre, je ne prtends point que cette
entreprise mystrieuse et sanglante  qui la terreur publique commence
 donner pour raison sociale ce nom: La Vampire, n'ait pas de trs
puissantes ramifications.

--Mais cela existe-t-il? s'cria Berthellemot, qui se leva et
parcourut la chambre d'un pas agit. Un homme dans ma position se perd
en doutant parfois, parfois en se montrant trop crdule!... l'habilet
consiste...

--Pardon, monsieur l'employ suprieur, dit Jean-Pierre Je suis le
fils d'un pauvre homme, qui pensait beaucoup et qui parlait peu.
Voulez-vous savoir comment mon pre jugeait l'habilet? Mon pre
disait: Va droit ton chemin, tu ne tomberas jamais dans les fosss qui
sont  droite et  gauche de la route... Et moi, qui suis un vieux
prvt, j'ajoute: L'pe  la main, tiens-toi droit et tire droit?
chaque feinte ouvre un trou par o la mort passe... Il ne s'agit pas
ici de savoir o est votre intrt, mais o est votre devoir.

La promenade du secrtaire gnral s'arrta court.

--Mon voisin, dit-il, vous parlez comme un livre. Continuez, je vous
prie.

--Je dois vous dire, monsieur l'employ, poursuivit en effet
Jean-Pierre, que j'ai revu M. le baron de Ramberg, aprs son prtendu
dpart pour l'Allemagne, au milieu de circonstances singulires et
dans cette glise de Saint-Louis-en-l'Ile o mes deux enfants ont
disparu pour moi... Ramberg tait avec la comtesse Marcian Gregoryi...
et je crois qu'il partait pour un voyage bien autrement long que celui
d'Allemagne.

--Accusez-vous cette comtesse? demanda Berthellemot.

--Que Dieu assiste ceux que j'accuserai, rpliqua Jean-Pierre. Voici
donc deux de nos Allemands carts; restait le marchand d'albtre, le
millionnaire Franz Konig, hritier des carrires de Wrtz. Celui-l
n'est ni baron ni comte, mais je ne connais pas beaucoup de malins,
Franais ou non, capables de jouer sa partie, quand il s'agit de
traiter une affaire. Dans le plaisir il est de feu, dans le ngoce il
est de marbre.

Celui-l a dur plus longtemps que les autres, quoiqu'il ft vident
pour moi, depuis plusieurs jours dj, qu'un lment nouveau tait
entr dans sa vie.

Je devinais autour de lui les piges mystrieux o ses deux compagnons
sont peut-tre tombs.

Et je le surveillais bien plus troitement, hlas! que je ne veillais
sur mes pauvres chers enfants, Ren et Angle.

Franz Konig est encore venu  ma salle d'armes aujourd'hui. Il n'y
viendra pas demain.

--Parce que?... murmura le secrtaire gnral, qui tressaillit en se
rasseyant.

--Parce que, comme les autres, il a ralis une forte somme, et que le
moment est venu de le dpouiller.

--Vous auriez fait un remarquable agent, dit Berthellemot je prends
des notes.

--Quand je m'occupe de police, rpliqua Jean-Pierre, c'est pour mon
compte. Cela m'est arriv plus d'une fois en ma vie, et je me suis
assis dans le cabinet de Thiroux de Crosne, le lieutenant de police
qui succda  M. Lenoir, comme je comptais m'asseoir, aujourd'hui dans
le cabinet de M. le prfet Dubois.

Svrin, dit Gteloup, faisait ici allusion  la bizarre aventure qui
est le sujet de notre prcdent rcit: _la Chambre des Amours_. On se
souvient du rle important que, sous son nom de Gteloup, chantre 
Saint-Sulpice et prvt d'armes, il joua dans ce drame.

--Il n'y a pas besoin de nombreuses escouades, continua-t-il, pour
relever une piste et pour mener une chasse. J'avais  venger la
blessure qui empoisonna ma jeunesse, et j'avais  sauvegarder des
enfants que j'aimais. J'tais jeune, hardi, avis, quoique j'eusse
le dfaut de chercher parfois au fond de la bouteille l'oubli d'un
cuisant chagrin... Maintenant je suis presque un vieillard, et c'est
pour cela que je viens demander de l'aide.

Pas beaucoup d'aide: un homme ou deux que je choisirai moi-mme. Cela
n'affaiblira pas votre arme, monsieur l'employ, et cela me suffira.

Franz Konig n'avait pas besoin d'crire  Stuttgard pour toucher la
forte somme dont je vous ai parl: il possdait un crdit illimit sur
la maison Mannheim et C. A deux heures cette aprs midi, il a quitt
ma salle;  trois heures il sortait de la maison Mannheim et chargeait
dans sa voiture deux cent cinquante mille thalers de Prusse en bons de
la caisse royale de Berlin.

Voil pourquoi, monsieur, je n'ai point employ le pass en prononant
le nom de Franz Konig, comme je l'avais fait en parlant du comte
Wenzel et du baron de Ramberg. C'est que le premier n'a peut-tre pas
encore eu le temps d'tre tu, tandis que certainement les deux autres
sont morts.




XVIII

UNE NUIT SUR LA SEINE


Aprs ces paroles, Jean-Pierre Svrin resta un instant silencieux.
Le secrtaire gnral jouait activement avec son couteau  papier, et
rflchissait en faisant de temps en temps craquer les jointures de
ses doigts.

--Il faudrait tre double, dit-il enfin, et triple et quadruple aussi
pour accomplir seulement la moiti de la besogne qui est  ma charge,
car dieu sait  quoi sert M. le prfet. Je ne mange pas, je ne dors
pas, je ne cause pas, et cependant les vingt-quatre heures de la
journe sont loin de me suffire. Le premier consul a ce remarquable
coup d'oeil des souverains qui choisissent et dmlent les hommes
utiles au milieu de la foule. Je ne me vante pas, ce serait superflu,
puisque tout le monde connat les services que j'ai rendus  ma
patrie... Le premier consul,  l'heure o je parle, doit avoir les
yeux sur moi. Mon cher monsieur Svrin, je serais port par vocation
 m'occuper srieusement de votre affaire et je ne vous cache pas que
si je m'en occupais, elle serait coule  fond en une journe... Mais
le salut de l'tat dpend de moi, et il serait coupable d'abandonner
des intrts si graves pour un objet de simple curiosit...

Ce que je voudrais voir, s'interrompit-il, c'est si les lvres de ces
sortes de personnages ont vraiment un aspect spcial. On dit qu'elles
sont  vif et perptuellement humides de sang... J'ai pris des notes
dans le temps... Et il m'est arriv de causer avec Fog-Bog, le pitre
anglais, qui se nourrissait de viande crue. Il mangeait du chien non
sans plaisir; mais ce n'tait pas un vampire, car il mourut d'un coup
de porte-voix que lui donna son matre, sans malice, et jamais il
n'est revenu sucer le sang des jeunes personnes...  quoi pensez-vous,
mon cher monsieur Svrin?

--A la comtesse Marcian Gregoryi, rpondit Jean-Pierre.

--N'avez-vous pas dit que vous l'aviez vue?

--Je l'ai vue.

--Parlez-moi de ses lvres. Je vais prendre des notes. Les lvres de
ces personnes ont un aspect spcial.

--Ses lvres sont pures et belles, pronona lentement le gardien jur:
elles sembleraient un peu ple sur un autre visage, mais elle vont
bien  l'adorable blancheur de son teint...

--Trs bien, continuez. La pleur est un signe.

--Il y a des femmes de marbre; c'est une femme d'albtre...

--Alors, ce brave Wurtembergeois, M. Franz Konig, a pu la prendre
pour un de ses produits.

M. le secrtaire gnral fut sincrement content de cette plaisanterie
et se laissa aller  un rire dbonnaire, aprs avoir fait craquer
toutes les articulations de ses dix doigts.

Jean-Pierre ne riait pas.

--Et ses yeux? demanda M. Berthellemot. Les yeux prsentent aussi un
caractre particulier, chez ces personnes.

--Elle a des yeux d'un bleu sombre, rpliqua le gardien jur, sous
l'arc net et hardi de ses sourcils, noirs comme le jais; ses cheveux
sont noirs aussi, noirs trangement, avec ces reflets de bronze qu'on
voit dans l'eau profonde, quand elle mire un ciel de tempte. Et
l'opposition est si violente entre le grand jour de ce teint et la
nuit de cette chevelure, que le regard en reste bless.

--Cela doit tre laid, assurment, mon voisin?

--C'est splendide! Tout ce que le monde contient de beau passe  Paris
au moins une fois. J'ai vu, sans quitter Paris, les merveilleuses
courtisanes des dernires ftes de la royaut, les desses de la
rpublique, les vierges folles du Directoire; j'ai vu les filles de
l'Angleterre, couronnes d'or, les charmeuses d'Italie, les fes
tincelantes qui viennent d'Espagne, descendant les Pyrnes en
dansant; j'ai vu de vivants tableaux de Rubens arriver d'Autriche ou
de Bavire, des Moscovites charmantes comme des Franaises; j'ai vu
des houris de Circassie, des sultanes gorgiennes, des Grecques,
statues animes de Phidias: je n'ai jamais vu rien de si
magnifiquement beau que la comtesse Marcian Gregoryi!

--Parole mignonne! fit le magistrat, voila un joli portrait.

--J'ai t peintre, dit Jean-Pierre.

--Vous avez donc t tout?

--A peu prs.

--Et savez-vous l'adresse de cette huitime merveille du monde?

--Si je la savais!... commena Jean-Pierre dont les yeux bleus eurent
une noire lueur.

--Que feriez-vous? demanda le prfet.

Jean-Pierre rpondit:

--C'est mon secret.

--L'avez-vous rencontre souvent?

--Deux fois.

--O l'avez-vous rencontre?

--A l'glise... la premire fois.

--Quand?

--Avant-hier au soir.

--Et la seconde fois?

--Sous le pont au Change, au bord de l'eau.

--Quand?

--Cette nuit.

Berthellemot ouvrit de grands yeux, et dit avec une curiosit
impatiente:

--Voyons! faites votre rapport!

Le gardien jur redressa involontairement sa haute taille.

--Pardon, voisin, pardon, reprit le secrtaire gnral, je voulais
dire racontez-moi votre petite histoire.

Avant de rpondre, Jean-Pierre se recueillit un instant.

--Je ne sais pas si l'on peut appeler cela une histoire, pensa-t-il
tout haut. Je crois bien que non. Pour tout autre que moi ces faits
devront sembler si extraordinaires et si insenss...

--Petite parole! l'interrompit M. Berthellemot, vous me mettez l'eau 
la bouche! J'aime les choses invraisemblables...

--C'tait  l'glise Saint-Louis-en-l'Ile, poursuivit Jean-Pierre, et
si je n'eusse pas t l pour mes deux enfants, peut-tre qu' l'heure
o nous sommes le baron de Ramberg serait encore au nombre des
vivants. Elle tait avec le baron de Ramberg; elle l'emmenait dans ce
lieu d'o le comte Wensel n'est jamais revenu... Vous avez tous les
renseignements voulus, je suppose, monsieur l'employ, sur les faits
qui se sont produits au quai de Bthune?

--La pche miraculeuse! s'cria Berthellemot en riant; vos almanachs
sont-ils de cette force-l, mon voisin?... Le cabaretier zchiel nous
tient au courant: il est un peu des ntres.

--Monsieur l'employ, dit gravement Jean-Pierre, ceux qui ont pris la
peine de jouer cette audacieuse et lugubre comdie devaient avoir
un grand intrt  cela. Les pouvoirs qui enrlent des gens comme
zchiel sont tromps deux fois: une fois par Ezchiel, une fois par
ceux qui trompent zchiel. J'ai beaucoup travaill hier. Les dbris
humains qu'on retrouve au quai de Bthune viennent des cimetires,
audacieusement viols depuis plusieurs semaines. II y a l un parti
pris de dtourner l'attention. Paris contient en ce moment une vaste
fabrique de meurtres, et le but de toutes ces momeries est de cacher
le charnier qui dvore les cadavres des victimes.

--C'est votre avis, mon voisin? murmura Berthellemot. Je prends des
notes. Le mtier que vous faites doit porter un peu sur le cerveau.

Jean-Pierre montra du doigt l'aiguille qui marquait huit heures au
cadran de la grosse montre.

--Le premier consul doit tre rentr, murmura-t-il. Peut-tre est-il
en train de lire la lettre que je lui ai crite aujourd'hui... Et, je
ne vous me cache pas, monsieur l'employ, il y a dj du temps que je
vous aurais brl la politesse, si je n'attendais ici mme la rponse
du gnral Bonaparte.

Berthellemot fit un petit signe de tte  la fois sceptique et soumis.
Jean-Pierre continua.

--J'aurais beaucoup de choses  vous dire sur votre zchiel et les
derrires de sa boutique. Dieu merci, je commence  voir clair au fond
de cette bouteille  encre; mais vous me prendriez pour un fou, de
mieux en mieux, monsieur l'employ, et ce serait dommage. Vous ai-je
parl de l'abb Martel?

--Non, de par tous les diables, mon voisin! grommela le secrtaire
gnral, et votre faon de renseigner l'administration n'est pas des
plus claires, savez-vous?

--C'est que je n'ai pas besoin de tout dire  l'administration, mon
voisin; je compte bien agir un peu par moi-mme. L'abb Martel est
un digne prtre qui se trouve ml,  son insu,  quelque diabolique
affaire. Je suis retourn  Saint-Louis-en-l'Ile aujourd'hui, et je
l'ai demand  la sacristie. On lui portait justement le viatique; il
avait t frapp, dans la nuit, d'un coup de sang. J'ai pu pntrer
jusqu' lui. Je l'ai trouv paralys et sans parole. Mais quand j'ai
prononc  son oreille certains noms, ses yeux se sont ranims pour
peindre l'horreur et la terreur.

--Quels noms, mon voisin?

--Entre autres, celui de la comtesse Marcian Gregoryi.

M. Berthellemot baissa la voix pour demander:

--A la fin, penseriez-vous que cette comtesse Marcian Gregoryi est la
vampire?

Jean-Pierre rpondit tranquillement:

--J'en suis  peu prs sr.

--Mais... balbutia Berthellemot, M. le prfet...

--Je sais, l'interrompit Jean-Pierre, qu'elle est au mieux avec M. le
prfet...

--Dsormais, ajouta-t-il, en fourrant sa grosse montre dans son
gousset d'un geste rsolu, je me donne une demi-heure pour attendre la
rponse du premier consul, et puisque nous avons du loisir, je reviens
 la belle comtesse. Ceci va nous amuser, monsieur l'employ: C'est
curieux comme une charade. La premire fois que j'ai rencontr Mme la
comtesse Marcian Gregoryi, je l'ai vue telle que je vous l'ai dcrite:
jeune, belle, avec des cheveux d'bne sur un front d'ivoire...

--Et la seconde, demanda M. Berthellemot, avait-elle dj vieilli?

Jean-Pierre usa sur lui un trange regard.

--Il y a une lgende du pays de Hongrie, rpliqua-t-il, que connat
mon ami Germain Patou... comme il connat toutes choses... cela
s'appelle l'histoire de la Belle aux cheveux changeants... Il faut
vous dire que Germain Patou est un orphelin, fils de noy, que j'ai
aid un peu  devenir un homme. Il est haut comme une botte, mais il a
de l'esprit plus qu'une douzaine da gants... et il cherche partout
un vampire pour le dissquer ou le gurir, suivant le cas. Il compte
aller  Belgrade, aprs sa thse passe, pour fouiller la tombe du
vampire de Szandor, qui est dans une le de la Save, et la tombe de la
vampire d'Uszel, grande comme un palais, o il y a, dit-on, plus de
mille crnes de jeunes filles...

--Qu'est-ce que c'est que tout cela, mon voisin? murmura Berthellemot.
Moi, je vous prviens que je perds plante. Je ne dteste pas les
vampires, mais pas trop n'en faut...

--Dans la lgende de Germain Patou, continua imperturbablement
Jean-Pierre, la vampire ou l'oupire d'Uszel, la Belle aux cheveux
changeants est perdument amoureuse du comte Szandor, son mari, qui
lui tient rigueur et ne se laisse aimer que pour des sommes folles.
Il faut des millions de florins pour acheter un baiser de cet poux
cruel...

--Et avare, intercala le secrtaire gnral.

--Et avare, rpta srieusement Jean-Pierre. La Belle aux cheveux
changeants est ainsi nomme  cause d'une circonstance particulire
et tout  fait en rapport avec les sombres imaginations de la posie
slave. Elle apparat tantt brune, tantt blonde...

--Parbleu! fit Berthellemot, si elle a deux perruques...

--Elle en a mille! l'interrompit Jean-Pierre, et chacune de ces
perruques vaut la vie d'une jeune et chre crature belle, heureuse,
aime...

Ici Jean-Pierre raconta la lgende que nous entendmes dj de la
bouche de Lila, dans le boudoir du pavillon de Bretonvilliers.

Quant il eut achev, il reprit:

--La seconde fois que j'ai vu Mme la comtesse Marcian Gregoryi, elle
avait des cheveux blonds comme l'ambre.

Berthellemot s'agita dans son fauteuil.

--Cela passe les bornes! grommela-t-il.

--Monsieur l'employ suprieur, dit Jean-Pierre d'un accent rveur,
j'ai presque achev. La comtesse Marcian Gregoryi avait des cheveux
blonds aussi beaux que ses bruns cheveux taient nagure splendides.
Je n'ai jamais vu en toute ma vie qu'une seule chevelure comparable 
celle-l: ce sont les anneaux d'or qui jouent sur le front chri de
notre petite Angle.

Mme nuance, mme richesse, mme lgret sous les baisers du vent.

Cela est si vrai, monsieur l'employ, que cette fois,  deux heures
de nuit qu'il tait, j'abordai la comtesse Marcian Gregoryi, croyant
qu'elle tait mon Angle.

Il faut vous dire que je travaille la nuit aussi bien que le jour.
Vous pensiez tout  l'heure que mon mtier frappe le cerveau. II se
peut. En tout cas, il dsapprend le sommeil.

Quand il y a de la fivre dans l'air, de la fivre ou du chagrin,
quand les nerfs sont malades, agits, douloureux, quand le souffle,
difficile oppresse la poitrine, je me dis: Voici une de ces nuits o
les malheureux sont faibles contre le dsespoir; la Seine va charrier
quelque triste dpouille vers le pont de Saint-Cloud.

Alors je dtache ma barque, amarre toujours sous le rempart du
Chtelet, et je prends mes avirons.

Hier je fis ainsi. L'atmosphre tait lourde, Angle manquait  la
maison, et j'avais bien de l'inquitude dans le coeur.

Ren aussi manquait... Sais-je pourquoi? je songeais moins  Ren qu'
Angle.

Ren est un jeune homme ardent et hardi; depuis quelque temps une
sduction l'entoure; il pouvait tre aux prises avec une de ces
aventures qui entraneront ternellement la jeunesse.

Mais Angle, notre petite sainte, l'me la plus pure que Dieu ait
faite, Angle qui nous respecte si bien et qui nous aime tant! comment
expliquer son absence?

Je laissai ma femme, assoupie  force de pleurer, et je descendis
sous la tour du Chtelet. C'tait une nuit de tempte. La pluie avait
cess, mais des nuages turbulents couraient au ciel, prcipits vers
le nord comme d'immenses troupeaux, passant avec furie sur le disque
de la lune, qui semblait fuir en sens contraire.

La Seine tait haute et mugissait en tourbillonnant sous le pont; mais
le courant me connat, et mes vieux bras savent encore combattre la
colre du fleuve. Je cherchai un remous; et je nageai vers les les.
Le quai de Bthune m'attire depuis bien des jours, et je suis sr
qu'une nuit ou l'autre, je dcouvrirai l quelque fatal secret.

Je passai le pont Notre-Dame sous l'arche du quai aux Fleurs, o l'eau
est moins forte,  cause de la courbe que prsentai la cit. Comme
je sortais de l'arche, la lune clairait en plein les deux rivages.
coutez cela, monsieur l'employ; j'avais la tte saine, les yeux
clairs; je ne bois plus gure que de l'eau et je ne suis pas encore
fou, quoi que puissiez penser.

Je vis, aussi distinctement qu'en plein jour, un fait auquel d'abord
je ne voulus point croire, car il est contre toutes les lois de la
nature.

Je vis un corps, un corps mort, qui dpassait en mme temps que moi
l'ombre du pont, mais tout  l'autre bout, sous la dernire arche, du
ct de la rue Planche-Mibraie.

Et ce corps, inerte pourtant, comme un cadavre qu'il tait, au lieu
d'obir au courant, remontait, du mme train que moi, qui tais oblig
de mettre toute ma force pour gagner une brasse en une minute.

Ds qu'un nuage passait sur la lune, je cessais de l'apercevoir, et
alors je me disais: j'ai rv; mais le nuage s'enfuyait, la lune
versait ses rayons sur les bourbeux tumultes du fleuve, et je voyais
de nouveau le cadavre, long, rigide, droit comme une statue couche,
qui suivait la mme route que moi, de l'autre ct de la rivire, et
qui gagnait exactement le mme terrain que moi.

J'appelai, et l'ide me vint enfin que c'tait une crature vivante,
mais rien ne me rpondit, sinon le qui-vive inquiet des factionnaires
de la place de Grve...

Je pesai sur mes avirons pour lcher de gagner d'amont, afin de
traverser ensuite; mais j'eus beau faire, quoique favoris par le
remous, ma barque avait de la peine  se tenir sur la mme ligne que
le corps.

Quant  couper le courant en droiture, autant et valu essayer de
marcher sur l'eau comme Ntre-Seigneur. Le bateau de plaisance du
premier consul, que j'ai vu  Saint-Cloud, n'aurait pu soutenir la
drive avec ses seize rameurs.

Cependant l'envie que j'avais de voir de plus prs devenait une
passion; la fivre me montait  la tte. Je redoublai d'efforts, et,
remontant jusqu' la pointe de l'Archevch, je me lanai dans le
courant, qui porte en cet endroit vers la rive droite.

Comme j'tais au milieu du fleuve, perdant, hlas! tout ce que j'avais
gagn, il y eut un grand blouissement de lumire. La lune traversait
une flaque d'azur, et chaque tourbillon de la rivire se mit
 briller, comme si on et agit  parte de vue des millions
d'tincelles.

Le corps, rapetiss par la distance, m'apparut une dernire fois,
remontant toujours et se perdant sous l'ombre des grands arbres qui
bordent le quai des Ormes.

L-bas, non loin du pont Marie, le long de l'eau et justement sous
le quai des Ormes, il est un lieu sacr pour nous, j'entends pour ma
femme, pour Angle, pour moi et pour Ren Kervoz aussi, j'espre.

Angle nous disait tout. Elle nous amenait l quelquefois, sur le
gazon, parmi les fleurs, pour nous conter comme quoi, en ce lieu mme,
par un beau soir de printemps, son coeur et celui de Ren s'unirent en
prenant Dieu  tmoin.

J'y venais souvent, et depuis que le malheur tait autour de nous, j'y
priais parfois.

Je ne sais pourquoi j'eus le coeur douloureusement serr, en voyant
le cadavre entrer sous cette ombre o nous placions de si chers
souvenirs.

Tous mes efforts tendaient  aborder la rive droite; car il tait
dsormais vident pour moi que je ne pourrais point atteindre mon but
en restant dans mou bateau.

Descendre sur la berge et courir  toutes jambes vers le pont Marie,
tel tait le seul plan raisonnable.

Je l'excutai, et, aprs avoir amarr mon bateau  la hte, je pris ma
course vers le jardin du quai des Ormes.

Dire pourquoi mes jarrets taient lches et comme paralyss me serait
impossible. Le vent qui glaait la sueur de mes tempes me repoussait.
J'avais cette faiblesse qui prend les membres  l'approche d'une
grande maladie de l'esprit, quand menace un grand malheur.

J'tais loin, bien loin encore. Comment vis-je cela de si loin et si
distinctement, dans le noir qui est sous ces arbres?

Je le vis, j'affirme que je le vis, car je poussai un cri d'angoisse
en htant ma course.

Cela dura le temps d'un clair.

Je vis, au bord de l'eau, l o sont les fleurs et les gazons, une
jeune fille agenouille, une dsespre, sans doute, de celles que je
cherche toujours et que je trouve parfois, grce  la bont de Dieu.

Je les reconnais entre mille. Elles prient presque toutes ainsi avant
de perdre leur pauvre me aveugle. Et pensez-vous que la misricorde
ternelle n'ait point piti de cette navrante folie?...

Ici Jean-Pierre Svrin, dit Gteloup, passa la main sur son front
humide. La parole hsitait dans son gosier.

Tout entier  l'motion de sa pense, il parlait bien plus pour
lui-mme que pour son interlocuteur qui, dsormais, tait immobile et
muet.

M. Berthellemot poussa la discrtion jusqu' ne point rpondre 
la dernire question qui lui tait pose, question philosophique,
pourtant, et qui et pu servir de thme  quelque long bavardage.

Et si le lecteur s'tonne de cette rserve excessive chez un si
dtermin interrupteur, nous lui confesserons que M. Berthellemot,
comme beaucoup d'autres employs suprieurs, avait le talent utile de
dormir profondment en se tenant droit sur son sige et en gardant
toutes les apparences d'une vigilante attention.

Il dormait, ce juste, et rvait peut-tre de l'heure fortune o,
l'oeil perant du premier consul distinguant enfin son mrite hors
ligne, le _Moniteur_ insrerait cette sentence si loquente et si
courte: M. Berthellemot est nomm prfet de police.

Jean-Pierre, du reste, n'avait pas besoin qu'on lui rpondit; il
continua:

--Il y a une contradiction sublime et que dix fois j'ai rencontre sur
mon chemin. Toute crature humaine dcide  se dtruire elle-mme
peut tre arrte au bord de l'abme par l'espoir de sauver son
semblable.

L'homme qui va commettre un suicide est toujours prt  empcher le
suicide d'autrui.

De telle sorte que deux dsesprs, penchs au bord de l'abme, vont
s'arrter mutuellement et trouver de ces paroles qui conseillent le
courage et la rsignation.

La jeune fille du quai des Ormes avait fait le signe de la croix, et
je me disais: Htons ma course impuissante, j'arriverai trop tard,
lorsque j'aperus tout  coup, devant elle, le corps qui remontait la
Seine, en ctoyant la rive.

Il brillait, ce corps, d'une lueur propre, et il me semblait que le
tableau s'clairait de ples rayons manant de lui.

J'eus froid dans toutes mes veines. Pourquoi? Je n'aurais point su le
dire.

La jeune fille s'inclina en avant et tendit le bras. Un autre bras,
celui du corps, s'allongea aussi vers la jeune fille.

Mes cheveux se dressrent sur mon crne et ma vue se voila.

J'entrevis,  travers un brouillard, quelque chose d'inou et
d'impossible.

Ce ne fut pas la jeune fille qui attira le corps  elle, ce fut le
corps qui attira  lui la jeune fille.

Tous deux, le corps et la jeune fille, restrent un instant hors de
l'eau, car le corps s'tait arrt et dress.

Une main morte se plongea dans l'abondante chevelure de la jeune
fille, tandis que l'autre main dcrivait autour de son front et de ses
tempes un cercle rapide.

Puis le corps monta sur la berge, vivant, agile, jeune, tandis que la
pauvre enfant prenait sa place dans l'eau tourmente.

Mais, au lieu de remonter le courant comme le corps, la jeune fille se
mit  descendre au fil de l'eau, tournoyant et plongeant...

Je me lanai, tte premire, dans la Seine, et je fis de mon mieux.
Aprs avoir nag en vain un quart d'heure, je me retrouvai, emport
par la drive furieuse,  la hauteur de ma propre maison, qui est sur
la place du Chtelet.

La jeune fille avait disparu.

Au moment o je remontais sur le quai, vaincu, puis, dsol, par les
degrs de la Morgue neuve, une femme passa devant moi, cette femme qui
avait les cheveux d'Angle.

Je l'arrtai. Quand elle se retourna, je reconnus la comtesse Marcian
Gregoryi, blouissante de beaut et de jeunesse, mais coiffe de
cheveux blonds.

Et, sais-je pourquoi? sa vue me fit penser  ce corps livide qui
nagure remontait le fil de l'eau.

Je ne parlai point, l'tonnement me fermait la bouche.

La comtesse Marcian Gregoryi pronona un nom tranger, et que je crois
tre: Yanusa.

Une voiture, attele de deux chevaux noirs, sortit de l'ombre, 
l'encoignure du March-Neuf.

La comtesse y monta, et l'quipage partit au galop dans la direction
de Notre-Dame...

Un violent coup de sonnette qui retentit tout  coup, fit tressaillir
Jean-Pierre et rveilla le secrtaire gnral en sursaut.

--Prsent! dit M. Berthellemot, qui se frotta les yeux avec nergie.

Comme il cherchait  se rendre compte du bruit qui venait
d'interrompre son sommeil paisible, la porte principale s'ouvrit
brusquement, et Charlevoy, un des agents, qui nagure tait de garde,
entra en disant:

--Un message press des Tuileries, avec la marque du premier consul.

Berthellemot se leva chancelant et tout tourdi. Il avait dj oubli
la sonnette.

--A M. Svrin, ajouta Charlevoy.

--Ah! ah! fit Berthellemot, M. Svrin... J'ai pris des notes...
L'homme qui a dit; Votre Majest, sous la Convention nationale...
Donnez!

La sonnette retentit de nouveau, et Berthellemot, dgourdi cette fois,
s'cria:

--C'est M. le prfet.

Il retrouvait ses jambes pour s'lancer vers la porte qui communiquait
avec le cabinet de son chef, lorsque Jean-Pierre l'arrta, lui tendant
la lettre ouverte, la lettre qui venait des Tuileries.

Elle n'tait pas longue et disait seulement:

Ordre de mettre a la disposition du sieur Svrin les agents qu'il
demandera.

El la signature de Bonaparte, premier consul.

--Monsieur Despaux! clama Berthellemot, tout ce que nous avons
d'agents aux ordres de cet excellent homme... Pardon, si je vous
laisse, mon voisin... la prfecture est  vous. Petite parole! votre
histoire tait bien intressante... Vous tmoignerez devant qui de
droit que je n'ai pas mme pris, l'avis de M. Dubois pour obir aux
ordres du premier consul... Parole mignonne! Entre le premier consul
et M. Dubois, on ne peut hsiter...

Troisime coup de sonnette, qui cassa le cordon.

Berthellemot se lana, tte premire, dans la porte, comme les cuyers
du Cirque olympique, qui passent  travers des tambours de papier.

Quand il arriva dans le cabinet du prfet, celui-ci baisait la main
d'une jeune femme radieuse de beaut et coiffe d'blouissants cheveux
blonds.

M. Dubois avait l'air fort anim et faisait la roue administrative en
perfection.

--Monsieur le secrtaire gnral, dit-il svrement, j'ai appel trois
fois.

Il interrompit l'excuse balbutiante de son interlocuteur pour
rajouter:

--Monsieur le secrtaire gnral, ayez pour entendu que la prfecture
de police tout entire est  la disposition de Mme la comtesse Marcian
Gregoryi, que voici.

Et comme Berthellemot reculait stupfait, M. Dubois acheva en se
redressant avec majest:

--Ordre autographe du premier consul!




XVIII

LA COMTESSE MARCIAN GREGORYI.


M. Berthellemot n'tait pas un homme ordinaire; nous ayons vu qu'il
possdait le regard perant de M. de Sartines, l'ironie de M. Lenoir,
et je ne sais plus quel tic appartenant  M. de La Reynie. Il jurait
en outre petite parole avec lgance et savait faire craquer ses
doigts comme un ange. Ajoutons qu'il tait bavard, content de lui-mme
et jaloux de ses chefs.

Les trangers et les malveillants prtendent que l'administration
franaise apprcia de tout temps ces aimables vertus.

Ce sont elles, ces vertus, et d'autres encore, qui lui ont acquis
la rputation europenne qu'elle a d'accomplir, en trois mois, avec
soixante employs, tous bacheliers s lettres, la besogne qui se fait
 Londres en trois jours avec quatre garons de bureau.

Il est juste d'ajouter que MM. les militaires anglais se vantent
volontiers d'avoir sauv  Inkermann l'arme franaise, qui vint les
retirer, rous de coups, du fond d'un foss, et qu'il est notoire
 Turin que Sbastopol fut pris par l'infanterie pimontaise toute
seule.

Gardons-nous de croire aux forfanteries des peuples rivaux et soyons
fiers de notre administration, qui suffirait  encombrer les bureaux
de l'univers entier.

M. Berthellemot, malgr ses talents et son exprience, resta d'abord
tout abasourdi  la vue de cette belle personne, insolemment blonde,
qui le regardait d'un air un peu moqueur.

S'il n'aimait pas son prfet, il le craignait du moins de toute son
me.

Comment lui dire que cette charmante femme tait une vampire, une
oupire, une goule, un hideux ramassis d'ossements desschs dont le
tombeau, situ quelque part, sur les bords de la Seine, s'emplissait
de crnes ayant appartenu  de malheureuses jeunes filles qu'elle
avait scalpes a son profit, elle, la comtesse Marcian Gregoryi, la
goule, l'oupire, la vampire?

Cette insinuation aurait pu paratre invraisemblable.

Je vais plus loin: par quel moyen tablir que cette monstrueuse
crature, dont les joues  fossettes souriaient admirablement, se
nourrissait de chair humaine?

Comment l'accuser d'avoir t brune hier, elle, dont le front d'enfant
rayonnait sous une profusion de boucles d'or?

Vous eussiez eu beau crier: Elle est chauve! personne ne vous aurait
cru.

M. Berthellemot sentait cela.

Bien plus, il doutait lui-mme, tant ces cheveux d'ambre taient
naturellement plants.

Il n'tait pas du tout loign de croire que son Voisin l'avait
rendu victime d'une audacieuse mystification.

--Monsieur le prfet, balbutia-t-il enfin, je vous prie de tenir pour
assur que j'ai pris des notes... et je suis bien l'humble serviteur
de madame la comtesse.

--Ordre autographe, monsieur, rpta noblement M. Dubois, et libell
dans une forme qui semble prsager les grands vnements dont l'augure
favorable... Bref, je m'entends, monsieur, et je ne suppose pas que
vous ayez besoin de connatre les secrets de l'Etat.

Berthellemot s'inclina jusqu' terre.

--Veuillez couter, je vous prie, poursuivit le prfet, qui dplia un
papier de petite dimension, charg d'une criture hardie et un peu
irrgulire.

Et il lut d'une voix tout  coup sature d'onction:

Nous chargeons M.L.N.P.J. Dubois, notre prfet de police, d'couter
avec le plus grand soin les renseignements qui lui seront fournis par
le porteur du prsent.

La comtesse Marcian Gregoryi est une noble Hongroise qui nous a rendu
dj un signal service lors de la campagne d'Italie. Nous avons
prouv son dvouement _personnel_.

Ce qu'elle demandera devra tre excut  la lettre.

Sign: N----.

--Oui bien! s'cria M. Dubois, qui mit le papier dans sa poche
pour faire craquer ses doigts, mais non pas si adroitement que le
secrtaire gnral; oui bien! je suis son prfet de police,  lui,
jusqu' la mort! C'est particulier, monsieur, et mme confidentiel! Je
connais des gens orgueilleux qui me traitent par-dessous la jambe,
et que ce simple morceau de papier ferait trembler. Ma position se
dessine, on ne peut pas toujours rester sous le boisseau, n'est-il pas
vrai? Le mrite se fait jour. Et songez qu'un oeil d'aigle est fix
sur nous.

Berthellemot ouvrit timidement la bouche, mais M. Dubois la lui ferma
d'un grand geste, et dit:

--Je voue prie, monsieur, de garder le silence.

Il glissa une oeillade vers la comtesse pour voir l'effet produit par
cette parole ferme.

La comtesse Marcian Gregoryi s'tait assise et disposait avec grces
les plis d'une robe exquise. Elle tait si jeune, si belle et si jolie
qu'on se demandait quel ge elle pouvait avoir en 1797, quand elle
rendit ce signal service au gnral Bonaparte.

M. Dubois continua:

--C'est sign d'un N seulement, d'un N majuscule. J'prouve une joie
sincre, monsieur, et je ne peux la cacher. Mes opinions sont connues,
elles n'ont jamais vari. Celui qui est le destin de la France et du
monde a sond, je l'espre, le fond de mon coeur... et Mme la comtesse
tmoignera, j'en suis sr, devant qui de droit, de mon empressement,
de mon... En un mot, les aspirations de notre patrie sont
manifestement monarchiques.

Berthellemot posa sa main droite sur sa poitrine pour pousser une
acclamation prmature, mais le prfet lui dit encore:

--Monsieur, je vous prie de garder le silence. Madame la comtesse,
ajouta-t-il avec solennit, mon secrtaire gnral coute vos
commandements.

Cette dlicieuse blonde n'avait pas encore parl. Sa voix sortit comme
un chant.

--Le plus press, dit-elle, est d'arrter ce malintentionn qui,
malgr sa position trs subalterne, est le plus dangereux ennemi du
premier consul: je veux parler du gardien jur du caveau des montres
et confrontations au Chtelet.

--Mon voisin! murmura Berthellemot en un gmissement.

--Le nomm Jean-Pierre Svrin, dit Gteloup, acheva la comtesse.

--Mais... s'cria Berthellemot suffoqu, mais, madame la comtesse...
mais, monsieur le prfet... ce Gteloup est l'ami de l'empereur!

M. Dubois fut embarrass, non point du fait en lui-mme mais du mot.

--Personne plus que moi, pronona-t-il avec motion, ne souhaite, ne
dsire, n'appelle de tous ses voeux... de toutes ses aspirations...
et madame la comtesse n'en doit point douter... mais enfin je dois
protester, au nom mme du chef de l'Etat...

--Le temps presse, l'interrompit froidement l'adorable blonde, dont
les sourcils dlicats taient froncs. Chaque minute perdue aggrave la
situation... et j'ai peur que M. le secrtaire gnral n'ait commis
quelque bvue.

Ceci fut dit nettement et ne choqua point le prfet, qui murmura d'un
ton de commisration:

--Ah! certes, le pauvre garon en est bien capable!... Si l'on savait
en haut lieu comme nous sommes pitoyablement seconds!

Berthellemot, rouge de colre, perdit toute mesure pour la premire
fois de sa vie administrative.

--Parole jolie! s'cria-t-il. A qui faut-il croire? A vous, monsieur
Dubois, ou au premier consul? Moi aussi, j'ai reu un ordre! un ordre
autographe...

--Un ordre autographe! rpta le prfet. De lui  vous?...

--A moi! riposta Berthellemot, ferme sur ses ergots. C'est--dire...
Enfin mon opinion personnelle a t que je ne devais pas dsobir 
Napolon Bonaparte.

--Et que disait l'ordre? demanda la comtesse, qui avait lgrement
pli.

--L'ordre mettait la prfecture de police  la disposition de M.
Jean-Pierre Svrin, qui a t le matre d'armes du premier consul.

--L'ordre doit tre faux! s'cria la comtesse. Ce Svrin est le plus
dangereux complice de Georges Cadoudal.

Les deux fonctionnaires demeurrent atterrs.

M. Dubois tomba plutt qu'il ne s'assit dans son fauteuil et
Berthellemot, excutant pour la seconde fois son travail d'cuyer du
cirque Olympique, sauta tte premire au travers de la porte.

Il ne fut absent que trois minutes.

Ces trois minutes, il les passa avec M. Despaux, qui lui rapporta que,
sur son ordre,  lui, M. Berthellemot, on avait donn  Jean-Pierre
Svrin un officier de paix muni de son charpe et quatre agents
choisis, parmi lesquels comptaient Laurent et Charlevoy.

--Et tout ce monde-l est parti? demanda le malheureux secrtaire
gnral.

--Il y a beau temps! rpondit Despaux. Le Svrin avait l'air d'avoir
le diable  ses trousses.

--O sont-ils alls?

--On ne m'avait pas charg de m'enqurir de cela.

--Vous avez gard l'ordre, je suppose?

--Quel ordre?

--L'ordre du premier consul.

--Je ne savais mme pas qu'il y et un ordre du premier consul. Je
n'ai obi qu' vous, mon suprieur immdiat.

Berthellemot l'enveloppa d'un regard o la dtresse le disputait  la
fureur.

--Petite parole! s'cria-t-il. Vous m'tes suspect, monsieur. Il ne
tient a rien que je ne fasse un exemple! Je vous laisse le choix entre
ces deux pithtes: incapable ou criminel!

--Quand M. le secrtaire gnral voudra, rpondit Despaux, chapeau
bas; je suis chasseur, et M. Fouch va faire de bien belles battues 
sa terre de Pont-Carr.

--Monsieur, monsieur! grina Berthellemot, vous me rpondez de la vie
du premier consul!

Despaux salua en ricanant et sortit  reculons.

Quand M. Berthellemot rentra dans le cabinet du prfet, il avait l'air
d'un chien battu.

Loin de faire craquer ses doigts, il tourna ses pouces d'un air
constern.

--Voil tout ce que je puis faire, murmura-t-il, mettre M. Despaux en
prison.

Le prfet lui coupa la parole d'un geste coupant comme un rasoir:

--Je vous prie de garder le silence, monsieur, lui dit-il. Vous m'tes
suspect!

Les jambes de Berthellemot chancelrent sous le poids de son corps.

--Incapable ou criminel, monsieur, poursuivit Dubois. Je vous laisse
le choix entre ces deux pithtes. Vous n'tes pas digne, je suis
contraint  vous le dire, d'tre le lieutenant de celui qui, par son
zle et par sa clairvoyance, a su prvenir les suites dsastreuses des
diffrents complots dirigs contre une vie prcieuse... de celui qui
se dresse comme une infranchissable barrire... comme un bouclier de
diamant, monsieur, entre le chef de l'Etat et les perfides menes des
factions... de celui qui s'est empar de Pichegru et de Moreau... de
celui qui va s'emparer de Cadoudal aujourd'hui mme!

--Ah!... fit Berthellemot dont la bouche resta bante.

Dubois croisa les mains derrire son dos. Il blouissait son
secrtaire gnral.

--M. Despaux, monsieur, continua-t-il, ne me parat pas absolument
impropre  remplir des fonctions qui dsormais semblent tre au-dessus
de vos capacits. Il ne tient  rien que je ne fasse un exemple...

--Ah! monsieur le prfet! s'cria Berthellemot, aprs tout le mal que
je me suis donn... _Sic vos non vobis_!...

--Voudriez-vous faire croire que vous tes pour quelque chose dans le
succs constant de mes efforts? demanda superbement Dubois.

--Parole jolie, riposta bravement le secrtaire gnral, retrouvant un
brin de courage tout au fond de sa dtresse; destituez-moi seulement,
et vous verrez si j'ai ma langue dans ma poche... J'ai pris des notes,
Dieu merci... M. Fouch, pas plus tard qu'aujourd'hui, me faisait
tter par ce mme Despaux...

Fouch tait la terreur de tout ce qui tenait  la police. On savait
qu'entre lui et le premier consul, c'tait un peu une querelle de
mnage, et que tt ou tard la rconciliation devait venir.

M. Dubois fit quelques pas dans sa chambre.

--Retirez-vous, monsieur, dit-il d'un ton moins rogue. J'ai besoin
d'tre seul avec madame la comtesse, grce  qui je vais accomplir un
acte qui sera l'honneur de ma carrire publique... Nous traversons
des conjonctures difficiles; vous avez fait une faute, tchez de la
rparer... Je vous charge de retrouver  tout prix ce Jean-Pierre
Svrin, qui est un effront malfaiteur, et de vous emparer de lui
mort ou vif... A ce prix, je vous laisse l'espoir de regagner ma
confiance...

--Ah! monsieur le prfet!... s'cria Berthellemot les larmes aux yeux.

--Un dernier mot! l'interrompit Dubois, coupant court  cet
attendrissement: je vous rends responsable de la vie du premier
consul... Allez!

--Voil comme nous les menons! dit-il en se rapprochant de la
comtesse, ds que Berthellemot eut disparu derrire la porte referme.
Et il faut s'y prendre ainsi avec ces natures infrieures. Dieu seul
et le chef de l'Etat peuvent mesurer la prodigieuse diffrence qui
existe entre un prfet de police et un secrtaire gnral!

Berthellemot, cependant, partageait cet avis avec Dieu et le chef de
l'Etat, mais il tablissait la diffrence en sens contraire.

--Brute abjecte! pensait-il en rentrant, l'oreille basse dans son
cabinet; misrable girouette tournant  tous les vents! J'aurai ta
place ou je mourrai  la peine! Tout ce qui te donne un certain
lustre, c'est moi qui l'ai fait! Moi, moi seul, qui suis autant
au-dessus de toi que l'oiseau libre est au-dessus des volailles de nos
basses-cours... Parole jolie, tu me payeras cela! et quand je serai
 la tte de l'administration, l'univers entier aura de tes stupides
nouvelles!

La chanson dit que les gueux sont des gens heureux et qu'ils
s'aiment entre eux, mais elle n'entend point parler de ceux qui nous
administrent.

Si vous voulez voir de belles et bonnes haines, bien concentres, bien
vitrioliques, bien venimeuses, allez dans les bureaux.

Tout en songeant cependant et tout en minutant les ordres qui devaient
lancer une arme d'agents sur la piste de Jean-Pierre Svrin, dit
Gteloup, M. Berthellemot caressait dans sa pense l'image de Mme la
comtesse Marcian Gregoryi.

--Un joli brin! se disait-il, petite parole! On prtend que les
vampires ont les lvres gluantes de sang... celle-ci est une rose...
Mais, aprs tout, il est bien sr qu'un des deux ordres signs par le
premier consul est faux... Si c'tait le sien?...

--Maintenant, s'il vous plat, madame, reprit le prfet, assis auprs
de la blonde adorable, poursuivons notre travail, en commenant par
Georges Cadoudal...

--Non, l'interrompit la comtesse, il me faut d'abord l'arrestation
de tous les Frres de la Vertu... S'il en reste un seul libre, je ne
rponds plus de rien.

Elle tira d'un portefeuille en cuir de Russie, orn de riches
arabesques, une liste qui tait longue et contenait, entre beaucoup
d'autres, plusieurs noms connus de nous:

Andra Ceracchi, Taeh, Carnarvon, Osman, etc. En regard de chaque
nom il y avait une adresse.

--Je viens de bien loin, dit-elle, et mon voyage n'a eu qu'un but:
sauver l'homme dont la gloire blouit dj nos contres  demi
sauvages. La pense de ce dvouement est ne en moi an del du Danube,
dans les plaines de la Hongrie, o la ligue de la Vertu commence 
recruter des poignards. Je suis entre dans la sanglante association
tout exprs pour la combattre. Je n'ignorais, en partant, aucun des
prils de cette entreprise, ou mes trois plus chers amis ont perdu la
vie: je parle du comte Wenzel, le brave coeur; du baron de Ramberg,
le brillant, le loyal jeune homme, et enfin de Franz Konig, dont
l'avenir semblait si beau...

Dubois ouvrit vivement le tiroir de sou bureau et consulta une note.

--Comte Wenzel, murmura-t-il, baron de Ramberg... tous deux de
Stuttgard... C'est la premire fois que j'entends parler du troisime.

--Vous n'entendtes parler des deux autres qu'une fois, monsieur le
prfet, rpliqua la comtesse avec mlancolie, et c'est moi qui fis
parvenir a la prfecture la nouvelle de leur mort. Le troisime a
partag aujourd'hui mme le destin de ses deux compagnons. Vous pouvez
ajouter son nom  votre liste. Il tait aussi de Stuttgard.

Les yeux du prfet taient baisss, et ses sourcils se rapprochaient
comme s'il et laborieusement rflchi.

--Sans eux, continua la comtesse, les chevaliers errants de la jeune
Allemagne, j'aurais fait il y a un mois ce que je fais aujourd'hui.
Je serais venue ici o l'on dnonce et j'aurais dnonc. Mais Wenzel,
Ramberg et Konig avaient dit: Nous combattrons par nous-mmes, et
avec nos propres forces; nous craserons la vampire...

--La vampire! rpta M. Dubois tonn.

La comtesse Marcian Gregoryi eut un sourire.

--C'est un nom qui se prononce beaucoup dans Paris, dit-elle, je le
sais. M. Dubois, l'homme de la raison, de la science et des lumires,
M. Dubois  qui le futur gouvernement de l'empereur promet une si
haute fortune, ne croit pas, je le suppose,  ces pauvres fables de
l'Europe orientale... Le prfet de police de Paris ne croit pas aux
vampires...

--Non... certes non! balbutia Dubois. Mon ducation, mes
connaissances...

--La vampire dont je parle, l'interrompit la comtesse Gregoryi d'une
voix nette et ferme, c'est la socit secrte qui s'intitule elle-mme
la ligue de la Vertu, et qui n'est qu'un faisceau des sclrats, unis
dans la pense d'un crime!

--Eh bien! fit navement M. Dubois, je m'en doutais!

--Association de hiboux, poursuivit la belle blonde en s'animant,
rassembls dans la nuit pour arrter le vol de l'aigle... ramassis de
haines, d'envies ou de lches ambitions... La vampire vritable, la
ligue des assassins, a invent l'autre vampire, la fausse, le monstre
fantastique et impossible qui fait peur aux grands enfants de Paris.
La fable tait charge de donner ainsi le change  ceux qui auraient
voulu poursuivre la ralit... de mme que cette comdie du quai de
Bthune, la pche miraculeuse, avait pour objet d'attirer l'attention
publique loin, bien loin du charnier, hlas! trop rel, o se
dcomposent les restes mortels de tant de victimes dj immoles!

Dubois avait mis son front dans sa main.

--Cela explique tout! murmura-t-il, et cela rentre dans une srie
d'ides que j'ai plus d'une fois soumises  l'preuve de mon
raisonnement... car rien ne m'chappe... rien, madame, et vous allez
bien le voir tout  l'heure. Les personnes qui viennent ici, la bouche
enfarine, me dire: Prenez garde  vous! attention  ceci! attention 
cela! sont un peu dans le rle de la mouche du coche.

--Vous tes le ministre de la police de l'avenir! pronona
solennellement la comtesse Marcian Gregoryi.

--Seulement, reprit M. Dubois, je ne suis pas second. Un troupeau
d'oisons, madame, voil mon arme... sans compter que j'ai dans mes
roues deux ou trois btons que je ne qualifierai pas et qui se nomment
MM. Savary, Bourienne, Fouch et le diable... Comprenez-vous cela?...
Et sans compter encore qu'au-dessus de moi, oui, madame, au-dessus,
il y a un snateur de carton, un mannequin, un dindon empaill, M. le
grand juge, s'il vous plat, qui suffirait, lui seul,  enrayer la
machine la mieux graisse... Sans eux, j'aurais dj fourr vingt fois
la vampire dans ma poche, qu'elle soit socit secrte ou une goule
arrache aux gouttires de la tour Saint-Jacques la Boucherie... je
vous en donne ma parole, madame.

--Je l'ai dit  l'empereur, murmura la comtesse comme si elle se ft
parl  elle-mme.

--Chut! fit Dubois. N'abusons pas de cette qualification. Fouch a des
mouches jusque dans mes bureaux... Je vous prie de me dire, madame,
non point pour me rien apprendre, mais afin que je compare les
apprciations, quel tait, selon vous, le but de ces meurtres
nombreux?

--Le but tait triple, monsieur le prfet: troubler les populations,
faire disparatre des ennemis et battre monnaie...

--Ah! ah!... ces messieurs de la Vertu sont des voleurs?

--Il faut de l'argent pour s'attaquer  un chef d'Etat, monsieur le
prfet.

--C'est vrai, madame, et j'admire votre capacit.

Ici Dubois fixa sur elle ce regard emprunt  M. de Sartines, et que
Berthellemot prenait en son absence, comme tout bon valet de chambre
chausse de temps en temps les bottes vernies de son matre.

--Et permettez-moi, dit-il en changeant de ton, de vous donner la
preuve que je vous ai promise tout  l'heure... la preuve de ce fait
que rien ne m'chappe, si mal second que je sois; ma clairvoyance
personnelle suffit  tout...  peu prs... Vous avez un dossier ici,
madame la comtesse.

La belle blonde s'inclina.

--Vous avez d pouser ce comte de Wenzel? reprit le prfet.

--Le bruit en a couru, monsieur.

--L'inscription en a t faite  la sacristie de Saint-Eustache.

--On ne peut rien vous cacher, en vrit!

--Vous avez d encore pouser le baron de Ramberg?

--On l'a dit.

--J'ai l'extrait des registres de Saint-Louis-en-l'Ile.

--C'est merveilleux, monsieur le prfet!... Quelle institution que
votre police!... Mais vous semblez ignorer que j'tais fiance aussi,
et de la mme manire,  ce vaillant,  ce beau Franz Konig...

M. Dubois laissa chapper un geste d'tonnement.

--Si j'osais solliciter de vous une explication? commena-t-il.

--Je comptais assurment vous l'offrir, l'interrompit la comtesse,
dont les grands yeux avaient, en vrit,  cette heure, une expression
de religieuse tristesse. Wenzel, Ramberg et Konig taient les plus
chers de mes amis; c'est trop peu dire: ils taient mes frres, et je
ne cache pas que mon ardeur  continuer l'oeuvre commune est double
par l'espoir de les venger. Nous tions ligue contre ligue: la ligue
du bien contre la ligue du mal. J'avais prodigu ma fortune aux
prliminaires de la lutte, et, au bien comme au mal, il faut le nerf
de la guerre. Mes trois compagnons bien-aims taient riches, mais
jeunes; ils avaient besoin de prtextes pour tirer de grosses traites
sur leurs hommes d'affaires, rests au pays. On ne prit pas la peine
de varier le prtexte, parce que chacun de nous croyait que la fin du
combat tait proche. Wenzel envoya  Stuttgard l'extrait des registres
de Saint-Eustache, avec la signature de l'abb Aymar, vicaire;
Ramberg une pice pareille, signe de l'abb Martel, vicaire de
Saint-Louis-en-l'Ile; Konig...

--Les deux premires pices seules sont ici, dit le prfet. Etes-vous
l'argent?

--La vampire, rpliqua la comtesse, dont la voix s'assombrit, a gagn
 ce jeu prs d'un million de francs.

M. Dubois referma son tiroir avec bruit.

--Maintenant, monsieur, reprit la blonde charmante, dont le ton
redevint bref et dlibr comme au dbut de l'entrevue, permettez que
j'aille au-devant de la question, car la nuit s'avance et il faut que
tout soit fini demain matin. J'aborde un fait que vous ignorez encore,
mais qui ne peut tardera vous tre rvl et qui vous expliquera la
dmarche hardie tente par ce Jean-Pierre Svrin,  l'aide d'une
fausse signature du premier consul.

--Fausse? interrogea Dubois.

--Fausse, rpta la comtesse avec assurance, car le premier consul est
parti ce soir,  sept heures, pour le chteau de Fontainebleau.

--Sans que je sois prvenu! s'cria Dubois, qui bondit sur son sige.

--La dernire personne que le premier consul a vue  Paris, c'est moi,
et j'tais charge de vous prvenir.

Dubois sonna  tour de bras. M. Despaux entra presque aussitt.

Il et fallu un regard encore plus perant que celui de M. le prfet
de police pour saisir au passage le coup d'oeil rapide qui fut chang
entre le nouvel arrivant et la comtesse Marcian Gregoryi.

--Aux Tuileries, sur le champ, un exprs! ordonna Dubois, le premier
consul serait parti ce soir pour Fontainebleau...

--On vient d'en apporter la nouvelle, dit Despaux, et j'tais en route
pour l'annoncer  M. le prfet.

Despaux sortit sur un signe de son chef.

--Le fait dont je voulais vous entretenir, reprit tranquillement la
dlicieuse blonde, est la mise en chartre prive, par moi, d'un jeune
tudiant en droit, nomm Ren de Kervoz, gendre futur de Jean-Pierre
Svrin...

--Que le diable emporte celui-l! s'cria le prfet du meilleur de son
coeur.

--Et propre neveu, poursuivit la comtesse, du chouan Georges Cadoudal.

M. Dubois se drida aussitt et devint attentif.

--Un enfant, monsieur le prfet, tranger autant qu'il est possible
de l'tre  tous complots politiques, et que je retiens prisonnier
prcisment pour l'loigner des scnes violentes qui auront lieu
demain matin.

--Est-ce par lui que vous connaissez la retraite de Cadoudal? demanda
Dubois.

--C'est par lui.

--Il a donc trahi?

--Il m'aime, rpondit la comtesse Marcian Gregoryi en rougissant, non
point de honte, mais d'orgueil.

--Maintenant que nous avons tout dit, monsieur le prfet, reprit-elle
aprs un silence, convenons de nos faits. Je vous rappelle que je n'ai
rien  solliciter de vous. C'est moi qui pose les conditions. Je pose
pour condition premire qu'aujourd'hui,  minuit, une force suffisante
entourera la maison situe chemin de la Muette, au faubourg
Saint-Antoine, et dont voici le plan exact. (Elle dposa un papier sur
le bureau.) Tous les affilis de la ligue de la Vertu seront runis
dans cette maison. Vous aurez  faire main basse sur eux, et voici
comment vous serez introduit: un de vos hommes se prsentera  la
porte donnant sur le chemin de la Muette et frappera six coups,
espacs ainsi et non autrement: trois, deux, un. On ouvrira, on lui
demandera: Qui tes-vous? Il rpondra: Au nom du Pre, du Fils et du
Saint-Esprit, je suis un frre de la Vertu.

A la mme heure, s'il se peut, ou immdiatement aprs, vos agents
entreront dans l'htel qui porte le numro 7, chausse des Minimes, au
Marais. Vous saisirez en ce lieu tous les papiers des conjurs, toutes
les preuves!

Mon nom se trouvera frquemment dans ces papiers. Vous savez dsormais
 quel titre. J'ai hurl avec les loups pour avoir le droit de les
suivre jusqu'au fond de leur tanire.

Dans la serre, situe  gauche du salon, la troisime caisse en
partant de la porte vitre, caisse qui contient un yucca, sera
drange et dcouvrira une trappe.

Sous la trappe est un spulcre, le vrai charnier de la vampire.

Il ne sera fait aucun mal au jeune Ren de Kervoz quand il reparatra
parmi les vivants.

A l'instant mme vous allez me prparer mes passeports pour Vienne.
Je voyagerai avec une femme du nom de Yanusza Paraxin, qui est ma
nourrice, avec mon cocher et mon valet. Je partirai demain, aussitt
aprs avoir remis entre vos mains Georges Cadoudal.

Jusqu' ce moment je reste comme otage.

--Et comment livrerez-vous Georges Cadoudal? demanda Dubois.

--Tout est-il accept?

--Oui, tout est accept.

La comtesse Marcian Gregoryi se leva, et M. Dubois, qui tait un
connaisseur, ne put s'empcher d'admirer les grces exquises de sa
taille.

Voici comment je vous livrerai Georges Cadoudal, dit-elle. Avant le
lever du jour, vos hommes, tous en bourgeois, seront en embuscade
dans la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, depuis la rue Saint-Jacques
jusqu' la place. Quelques-uns tourneront mme l'angle de la rue
Saint-Jacques, d'autres s'chelonneront le long de la rue de la Harpe,
de manire  cerner vers le sud tout le pt de maisons.

A huit heures du matin, un cabriolet de louage viendra stationner 
l'une des portes de ce pt, je ne sais encore laquelle, car Georges
Cadoudal a su se mnager une retraite qui ressemble au terrier du
renard: elle a dix issues pour une.

L'arrive du cabriolet sera le signal pour regarder aux fentres.

A l'une des fentres une femme voile paratra.

Quand cette femme voile se montrera, Georges franchira le seuil et
montera en cabriolet.

Aux agents de faire le reste.

Elle salua lgrement de la tte, en grande dame qu'elle tait, et
gagna la porte, reconduite de loin par le prfet de police, qui se
confondait en saluts.




XIX

DERNIRE NUIT


Rest seul, M. le prfet prit une attitude mditative pour s'avouer
sincrement  lui-mme que depuis l'invention de la police, jamais
magistrat n'avait fait preuve d'une pareille perspicacit.

Grce  son talent et d'une seule pierre, il allait frapper trois
magnifiques coups: confisquer  son profit le succs de la vampire,
rvler  Paris bloui l'existence de la ligue de la Vertu, et prendre
au pige ce loup de Cadoudal. Triple gloire!

Il regrettait, en se frottant les mains, qu'on ne put faire un
sous-empereur, car il se sentait digne d'un petit trne.

Cependant l'quipage de la comtesse Marcian Gregoryi attendait dans la
rue Harlay-du-Palais. C'tait bien la mme voiture lgante, attele
de deux beaux chevaux noirs, que nous vmes une fois stationner au
seuil de l'glise Saint-Louis-en-l'Ile.

--A l'htel! ordonna la comtesse en franchissant le marchepied.

Comme elle refermait la portire, une ombre se dtacha de l'encoignure
d'une maison voisine et glissa sans bruit vers l'quipage.

L'ombre avait presque la carrure d'un homme mais tout au plus la
taille d'un enfant de douze ans.

Quand la voiture partit au galop, on aurait pu voir, en passant sous
le prochain rverbre, notre ami Germain Patou cramponn au sige du
laquais.

Les beaux chevaux ne s'arrtrent qu' la porte cochre d'une vieille
et magnifique maison situe chausse des Minimes, numro 7.

La comtesse Marcian Gregoryi monta un escalier de grand style. Dans
l'antichambre du premier tage, une vieille femme de taille virile
attendait, ayant auprs d'elle un norme chien, vautr sur les dalles.
A l'entre de la comtesse, il se dressa sur ses quatre pattes et
allongea le cou comme font les chiens pour hurler.

--La paix, Pluto! fit Yanusza en son latin barbare.

Pluto savait le latin, car il se rasa, puis s'allongea et rampa
jusqu' la nouvelle venue, en balayant les dalles du poil de son
ventre.

--Franz Konig est-il arriv? demanda la comtesse.

--Il est arriv, rpondit Yanusza.

--A l'heure dite?

--Avant l'heure dite.

--Avait-il les cent cinquante mille thalers?

--Il avait les cent cinquante mille thalers et trois crins contenant
les bijoux de noce. La corbeille viendra demain matin.

La comtesse eut un morne sourire.

--Il m'attend? demanda-t-elle encore.

--Sans doute, rpliqua la vieille femme.

--Avec qui?

--Avec Taeh, le ngre, et Osman, l'infidle.

--Et penses-tu que l'affaire soit acheve?

Au moment o Yanusza ouvrait la bouche pour rpondre, un cri
dchirant, profond, lamentable, pera l'paisse muraille de
l'antichambre.

La comtesse eut un lger tressaillement, et Yanusza fit le signe de la
croix.

--_Requiescat in pace_! murmura-t-elle.

Le grand chien hurla une longue plainte.

--Fais les malles, Paraxin, ordonna la comtesse, qui avait dj
recouvr son sang-froid, et ne perds pas de temps.

--Les malles sont faites, matresse, repartit la vieille femme. Est-il
bien sr que nous nous en allons demain?

--Aussi sr que tu es une bonne chrtienne, Yanusza. C'est la dernire
nuit. Franz Konig a complt le million de ducats exig par le comte
Szandor. Je vais vivre et mourir, moi qui suis prive  la fois de la
mort et de la vie. _In vita mors, in morte vita_! Szandor, mon poux
ador, me donnera une heure d'amour avant de me brler le coeur!

Comme le vernis jette tout  coup d'tranges lumires sur une toile de
matre, sa passion ardente transfigurait maintenant sa beaut.

Elle fit un pas vers la porte qui communiquait avec les appartements
intrieurs; mais avant d'en toucher le loquet, elle s'arrta.

--Et... murmura-t-elle avec une sorte d'hsitation, ce pauvre enfant?

--Il menace, rpliqua la vieille femme, il prie, il blasphme, il
pleure... Ce soir, il appelait son Angle...

--Et ne prononait-il pas le nom de Lila?

--Si fait... pour la maudire.

La frange de soie qui bordait les paupires de la comtesse s'abaissa.

--N'a-t-il jamais manqu de rien? interrogea-t-elle encore.

--Jamais: je lui portais son repas pendant son sommeil.

--Il dort?

--Vous le savez bien, matresse, puisque...

La comtesse sourit en mettant un doigt sur ses lvres.

--Tu n'as pas oubli, avant de partir, pronona-t-elle  voix basse,
de mettre  son chevet ce vin qui donne des rves?

--Non, rpliqua Yanusza, je n'ai pas oubli.

La comtesse passa la porte, tandis que la vieille femme se signait une
seconde fois en marmottant une prire latine.

C'taient de vastes pices bties et dcores selon le style de Henri
IV, des boiseries moules profondment, des plafonds  caissons, de
hautes chemines en bois sculpt, des tapisseries dont l'ge n'avait
pas terni l'clat.

Aprs avoir travers une salle  manger dont les murailles semblaient
flchir sous le gibier peint, les fruits, les fleurs et les flacons,
un salon tapiss de hautes lisses, encadres d'argent, et un boudoir
qui et servi dignement  la belle Gabrielle, la comtesse Marcian
Gregoryi poussa une dernire porte et entra dans une chambre que nous
eussions aussitt reconnue.

C'tait l que Ren de Kervoz avait t pans le lendemain de sa
visite  la maison isole du chemin de la Muette.

Tout y tait dans le mme tat, sauf le lit  colonnes, qui avait ses
rideaux ferms, et la lumire des lampes remplaant le jour.

La serre, ouverte, envoyait les senteurs de la flore tropicale, mles
 la fume du cigarrito de Taeh, qui tait  son poste, sous le grand
yucca, non point tendu pourtant en paresseux comme l'autre fois, mais
occup  nouer les quatre coins d'une toile  matelas sur un paquet de
forme sinistre.

Le vent nocturne agitait au dehors les branches nues des arbres du
jardin.

Dans le fauteuil mme o nous le vmes nagure, s'asseyait ce jeune
homme ple comme un mort et dont la chevelure tait blanche, le Dr
Andra Ceracchi.

Depuis ce temps il avait maigri encore et ressemblait mieux  un
fantme.

Sa tte livide s'appuyait entre ses deux mains.

Le ngre fredonnait une chanson crole en achevant sa besogne.

--Victoire! s'cria la comtesse en passant le seuil. Cadoudal est avec
nous, et dans quelques heures tous nos frres seront vengs!

Taeh tira un rideau qui masqua l'intrieur de la serre. On entendit
la caisse grincer en roulant sur les planches, puis la trappe
s'ouvrir.

Andra Ceracchi avait relev la tte. Tout ce qui lui restait de vie
tait dans ses yeux ardents.

La comtesse lui serra la main et reprit:

--J'ai suivi votre conseil, Andra. En livrant Cadoudal, nous gagnions
quelques jours de scurit. Qu'importe, si nous n'avons besoin que de
quelques heures? Cadoudal vaut mieux que cela. Au lieu de le vendre,
nous userons de lui, et demain, Csar gorg sera au rang des dieux.

--Je veux frapper! dit Ceracchi d'une voix sombre. J'ai promis  mon
frre de frapper.

De l'autre ct du rideau, la trappe se referma avec un bruit sourd.

--Voil le troisime parti avec les deux autres! s'cria le ngre.

Et il releva le rideau pour entrer, disant:

--Moi aussi, je veux frapper! J'ai promis  mon matre de frapper.

--Vous frapperez tous, ceux qui voudront frapper! s'cria la comtesse.
Il y a dans cette gloire de la place pour mille poignards. Je hais
l'homme bien plus que vous, puisque je l'admire et que je l'ai aim
 genoux: je le hais comme l'impie abhorre Dieu! Moi aussi, je veux
frapper: je ne l'ai promis  personne, je me le suis jur  moi-mme!

Le docteur et le ngre baissrent les yeux sous le foudroyant clat de
son regard.

--Quand vous tes l, Addhma, murmura Ceracchi, les doutes
s'vanouissent, et l'on est tent de croire en vous. Le sang vers est
comme un poids sur ma conscience; mais si mon frre est veng, la joie
gurira le remords... Que faut-il faire?

--Que faut-il faire? rpta le ngre en tendant  la comtesse un
portefeuille et trois crins.

--La dernire goutte de sang innocent a coul, rpondit-elle, et tu as
gard tes mains pures, Andra Ceracchi. C'est le partage qui fait la
complicit. Tu es rest pauvre au milieu de tes frres enrichis. Nous
voici arrivs  l'heure suprme. Rends-toi une fois encore au lieu de
nos runions. Que la lampe de nos conseils s'allume encore une fois
dans la maison solitaire,  qui l'histoire donnera peut-tre un nom.
Tous les frres de la Vertu seront prsents; ils ont t convoqus
aujourd'hui mme. C'est toi qui prsideras, car je n'arriverai qu'au
moment d'agir, et avec Georges Cadoudal lui-mme...

--Ferez-vous cela? s'cria Ceracchi, amnerez-vous le taureau du
Morbihan?

--J'engage ma foi que je ramnerai avant que la troisime heure aprs
minuit soit sonne... En attendant le signal qui vous annoncera notre
venue, voici ce que vous aurez  faire. Il est bon que nos secrets de
famille ne soient point confis  ce Georges Cadoudal.

Vous aurez  dire  nos frres qu'aujourd'hui mme, j'ai pris chez
Jacob Schwartzchild et Cie des traites sur Vienne pour un million de
ducats. Si le dmon familier qui veille au salut de ce Bonaparte le
protge contre nos coups, le rendez-vous sera  Vienne; l'association
n'aura perdu que son temps et son sang, elle sera riche, elle pourra
recommencer. Si nous russissons, au contraire, ceux d'entre nous
qui veulent la libert auront de quoi profiter de leur victoire pour
lever  leur idole un trne si haut et si large, qu'aucun tyran ne
pourra plus l'escalader jamais.

Qu'ils soient prts; qu'ils aient confiance; le soleil de demain ne se
couchera pas sans avoir vu l'vnement qui changera la face du monde.

Elle tendit une main  Ceracchi et l'autre  Taeh.

Le noir y imprima sa lvre.

Andra Ceracchi dit:

--O est Lila?

--Lila, rpondit la comtesse, n'a plus de parents, elle est sous ma
garde;  l'heure du danger, ma premire pense, a d tre de la mettre
 l'abri.

A son tour, Andra baisa sa main.

--Donc,  cette nuit! dit-il, trois heures!

Et il sortit accompagn de Taeh, pour gagner le lieu du rendez-vous.

La charmante blonde couta un instant le bruit de leurs pas.

--Trois heures! rpta-t-elle. Vous n'attendrez pas jusque-l!

Elle ouvrit tour  tour les crins et le portefeuille, afin d'en
vrifier le contenu.

Puis elle se dirigea vers la porte, sans avoir regard du ct de la
serre.

A peine avait-elle disparu que la fentre, pousse avec prcaution,
ouvrit ses deux chssis, et la courte personne de l'apprenti mdecin
Germain Patou se montra  califourchon sur l'appui.

--Mtier  se faire rompre les os! grommela-t-il. Faut-il que j'aime
ce papa Jean-Pierre! Voil donc o elle demeure, cette blonde
adorable!... Mais, pour savoir cela, je n'en suis pas beaucoup plus
avanc.

Il enjamba l'appui et fit quelques pas  l'intrieur.

--On fume ici! pensa-t-il. Elle est bien loge, malepeste!... Un lit
royal comme ceux du chteau de Meudon... Voyons un peu.

Il carta les rideaux et recula de plusieurs pas, comme s'il eut
reu un coup en plein visage. Le lit tait en dsordre et les draps
dgouttaient de sang.

--Merci Dieu! pensa-t-il, ma blonde ne sait pas cela, j'en suis sr!
Le sang est tout frais... Ou vient de tuer ici!

Son regard perant, o brillait une audacieuse intelligence, fit le
tour de la chambre et plongea jusqu'au fond de la serre. Un instant,
on aurait pu croire qu'une sorte de divination lui rvlait le
terrible mystre de cette demeure.

Mais une pendule sonna dans la pice voisine, et il bondit vers la
croise, qu'il enjamba de nouveau.

--Le patron m'attend, se dit-il. J'ai accompli la mission dont il
m'avait charg. Je sais o demeure la comtesse Marcian Gregoryi... et
peut-tre ai-je devin le dnoment de cette comdie, dont la premire
scne fut joue  l'glise Saint-Louis-en-l'Ile.

Il descendit comme il avait mont,  la force de ses bras courts mais
robustes. Au moment o sa tte tait dj au niveau du balcon, son
dernier regard rencontra, au ciel du lit, la plaque maille qui
fixait les plis des rideaux. C'tait un cusson qui semblait renvoyer
en faisceau tous les rayons de la lampe.

Une devise en lettres noires gothiques courait sur le fond d'or et
disait: _In vita mors, in morte vita_...

La comtesse Marcian Gregoryi tait nonchalamment tendue sur les
coussins de sa voiture, dont le cocher, suivant ordre reu d'avance,
arrta ses chevaux  l'angle du pont Marie, sur le quai d'Anjou.

La comtesse descendit et dit:

--Attendez.

Elle prit sa course en longeant le quai, vers la partie orientale de
l'le.

Le mur d'enclos des jardins de Bretonvilliers formait l'extrme pointe
de l'peron. C'tait une enceinte solide et btie comme un rempart.
Non loin de l'angle de la rue Saint-Louis, qui fait face  l'htel
Lambert, une vieille construction carre et trapue levait sa terrasse
demi-ruine  quelques pieds au-dessus du mur.

Il y avait l une poterne basse, qui existait encore voici quelques
annes, et dont l'enfoncement profond servait d'abri au petit
tablissement d'un rtameur forain.

La comtesse Marcian Gregoryi avait la clef de cette poterne, qu'elle
ouvrit pour entrer dans un lieu humide et tout noir.

Quand elle eut ferm la porte derrire elle, l'obscurit fut complte.

Ds le temps de Cagliostro, et mme plus d'un sicle avant lui, les
proprits du phosphore taient connues des adeptes; nous n'oserions
pas dire, craignant l'accusation d'anachronisme, que la comtesse
Marcian Gregoryi et dans sa poche une botte d'allumettes chimiques,
et cependant un lger frottement qui bruit dans l'obscurit produisit
une lueur vive et instantane.

La bougie d'une lanterne sourde s'alluma, clairant les parois
salptres d'un long couloir.

La comtesse se mit  marcher aussitt, en femme qui connat la route.

Au bout d'une cinquantaine de pas, un vent frais la frappa au visage.
Il y avait  la paroi de gauche une crevasse assez large par o l'air
extrieur et un rayon de lune passaient.

La comtesse s'arrta, prtant attentivement l'oreille. Elle appuya
l'me de la lanterne contre sa poitrine et jeta un regard au dehors.

Le dehors tait un jardin sombre, touffu, mal entretenu.

--On dirait des pas, murmura-t-elle, et des voix...

Elle regretta Pluto, le chien gant qui, d'ordinaire, vaguait en
libert sous ces noirs ombrages.

Mais, quoiqu'elle regardt de tous ses yeux, elle ne vit rien que les
branches emmles qui s'entre-choquaient au vent.

Elle continua sa route.

--Quand mme Ezchiel m'aurait trahie, pensa-t-elle encore,
qu'importe? Ils n'auront pas le temps!...

Le couloir se terminait par un escalier de cave que la comtesse
gravit; au haut de l'escalier se trouvait un troit palier o
s'ouvrait une porte habilement masque. La comtesse l'ouvrit, tenant
toujours l'me de sa lanterne cache sous ses vtements, puis la
referma et se prit  couter.

Le bruit d'une respiration faible et rgulire vint jusqu' son
oreille.

--Il dort! fit-elle.

Alors elle dcouvrit sa lanterne sourde, aux rayons de laquelle nous
eussions reconnu cette chambre o Ren de Kervoz et Lila souprent le
soir du jour qui vint commencer notre histoire:

La chambre sans fentres.

Dans le quartier, il est bon de le dire, on racontait beaucoup de
choses touchant ce vieil htel d'Aubremesnil et ses dpendances plus
vieilles encore: le pavillon de Bretonvilliers et la maison du bord de
l'eau.

Paris avait alors quantit de ces coins lgendaires.

On parlait d'une merveilleuse cachette que le prsident d'Aubremesnil,
ami de l'abb de Gondy et compre de M. de Beaufort, le roi des
Halles, avait fait construire en son logis, quand le cardinal de
Mazarin rentra vainqueur dans sa bonne ville.

On ajoutait que ce mme prsident d'Aubremesnil, vert galant, quoique
ce ft une tte carre, ne se servit jamais de sa cachette contre la
reine mre ou son ministre favori, mais qu'il l'employa  de plus
riants usages,--faisant venir de nuit par cet troit couloir, qui
conduisait  la Seine, de jolies bourgeoises et de fringantes
grisettes, en fraude des droits lgitimes de Mme la prsidente...

La comtesse Marcian Gregoryi visita d'abord la table, o quelques mets
taient poss. On y avait  peine touch.

Il y avait auprs des mets un flacon de vin et une carafe. La carafe
seule tait entame. La comtesse la dboucha, en flaira le contenu et
sourit.

Elle vint au lit alors et tourna l'me de sa lanterne vers la ple et
belle tte de jeune homme qui tait sur l'oreiller.

Nous ne savons ce que cette sorcire de Yanusza entendait par ces
mots: le vin qui donne des rves, mais il est certain que Ren de
Kervoz rvait, car il souriait.

Les grands yeux de la comtesse Marcian Gregoryi exprimrent de la
compassion et de la tendresse.

--Tu seras libre demain, murmura-t-elle.

Elle effleura son front d'un baiser.

Ren de Kervoz s'agita dans son sommeil et pronona le nom d'Angle.

Les sourcils de la charmante blonde se froncrent, mais ce fut
l'affaire d'un instant.

--Je n'aime que le grand comte Szandor, pensa-t-elle en redressant sa
tte orgueilleuse, qu'importe un caprice de quelques heures? Ici n'est
pas mon destin.

Elle teignit sa lanterne, et la chambre fut plonge de nouveau dans
la plus complte obscurit.

Une voix s'leva dans cette nuit, disant:

--Ren, je suis Lila...

Ren ne s'veilla point.

Et la voix se ravisa, disant cette fois avec des intonations plus
douces qu'un chant:

--Ren, mon Ren, je suis Angle... Passe ta main dans mes cheveux et
tu me reconnatras.

Les lvres de Ren rendirent un murmure qui fut coup par un baiser.

Au dehors la ville tait muette.

Au dedans, chose trange, il y avait comme un cho confus de pas et de
paroles chuchotes.

Au bout d'une heure, la comtesse Marcian Gregoryi se leva en sursaut.
Les pas avaient sonn dans la chambre voisine.

Elle prta l'oreille avidement, on n'entendait plus rien.

Etait-ce une illusion?

La belle blonde regagna sans bruit la porte drobe et sortit comme
elle tait entre. Ce fut seulement dans le corridor qu'elle ralluma
sa lanterne sourde. La lueur de la bougie claira un objet qu'elle
tenait  la main: un ruban noir, supportant une mdaille d'argent de
Sainte-Anne d'Auray.

La comtesse Marcian Gregoryi regagna  pied sa voiture qui l'attendait
toujours  l'autre bout du quai d'Anjou, prs du pont Marie.

Il pouvait tre alors deux heures aprs minuit. Elle se dit:

--Les Frres de la Vertu sont jugs!

--Rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel! ajouta-t-elle en s'adressant  son
cocher. Au galop!

Sa dernire pense fut, en s'tendant sur les soyeux coussins:
Ce loup de Bretagne ne m'a rien fait; mais il me fallait mes
passeports... Demain, je dormirai dans mon lit.

Rue Saint-Hyacinthe Saint-Michel, la voiture s'arrta devant une
petite alle borgne. La comtesse frappa  la porte. On ne rpondit
pas. Elle fit descendre le cocher et lui ordonna de cogner avec le
manche de son fouet, ce qu'il fit.

Aprs dix minutes d'attente, une fentre s'ouvrit  l'entresol,
immdiatement au-dessus de la porte de l'alle.

--A qui en avez-vous bonnes gens? demanda la voix flte d'une grosse
femme qui parut en dshabill de nuit.

--Je veux voir le citoyen Morinire, marchand de chevaux, rpondit la
comtesse.

--Ah! fit la voix flte, c'est une dame... Madame,  ces heures-ci,
on n'achte pas de chevaux.

--Alors, le citoyen Morinire est ici?

--Entendons-nous... il y demeure quand il vient  Paris, ce cher
homme, mais prsentement, il traite une affaire de percherons dans le
pays de la Loupe, au-del de Chartres... revenez dans huit jours et 
belle heure.

La fentre de l'entresol se referma.

--Cognez! ordonna la comtesse  son cocher.

Le cocher cogna si fort et si dru, qu'au bout de trois minutes la
croise de l'entresol s'ouvrit de nouveau.

--De par tous les diables! dit la voix de la grosse femme, qui dj
n'tait plus si flte, voulez-vous nous laisser dormir, oui ou non,
mes bonnes gens?

--Je veux voir le citoyen Morinire, rpondit la comtesse.

--Puisqu'il n'est pas ici...

--Je crois qu'il est ici.

--Alors, je mens, foi de Dieu!...

--Oui, vous mentez, monsieur Morinire...

La grosse femme recula et l'on entendit le bruit sec de la batterie
d'un pistolet.

--Femme, gronda une voix qui n'tait plus flte du tout, dis ton nom
et ce que tu veux...

--Je veux vous parler d'une affaire de vie et de mort, rpondit la
comtesse. Je suis Angle Lenoir, fille de Mme Svrin du Chtelet et
fiance de votre neveu Ren de Kervoz...

Une sourde exclamation l'interrompit; elle acheva:

--Je viens de la part de votre neveu, qui est en prison  cause de
vous, et j'apporte pour gage la mdaille de Sainte-Anne d'Auray, que
sa mre, votre soeur, lui passa au cou le jour o il quitta le pays de
Bretagne.

Pour la seconde fois, la fentre de l'entresol se ferma, mais presque
aussitt aprs, le porte mme de l'alle borgne s'ouvrit.

--Entrez! fut-il dit.

La comtesse obit sans hsiter.

Dans l'obscurit soudaine qui se fit aprs la clture de la porte, la
voix reprit avec un tremblement de colre:

--Vous jouez gros jeu, belle dame. Je connais la fiance de mon neveu.
Vous n'tes pas Angle Svrin.

--Je suis, rpliqua bravement la comtesse, Costanza Ceracchi, la
belle-soeur du statuaire Giuseppe, mort sur l'chafaud.

--Ah! ah! fit la voix: un hardi coquin! quoique le poignard soit
l'arme des lches... Foi de Dieu! moi, je n'ai que mon pe... Mais
comment connaissez-vous mon neveu?

--Montons, dit la comtesse.

On lui prit la main et on lui fit gravir un escalier roide comme une
chelle, au haut duquel tait une chambre claire par une veilleuse
de nuit.

Elle entra dans cette chambre.

Son compagnon, qui tait la grosse femme de la fentre, et qui, vu de
prs, avait la joue toute bleue de barbe, rpta:

--D'o connaissez-vous mon neveu?

La comtesse tira de son soin la mdaille de Sainte-Anne d'Auray
qu'elle tendit  la femme barbue, en disant:

--Monsieur de Cadoudal, votre neveu m'aime.

--Foi de Dieu! n'cria Cadoudal, car c'tait lui en personne, est-ce
que je ne suis pas mieux dguis que cela?... L'enfant a raison, car
vous tes jolie comme un coeur, ma commre... et j'avais bien entendu
dire dj qu'il faisait ses fredaines... Mais que parliez-vous de
prison?

--Monsieur de Cadoudal, reprit la fausse belle-soeur de Guiseppe
Ceracchi, j'aime votre neveu.

--Il en vaut bien la peine, foi de Dieu!

--Je suis venue, parce que Ren de Kervoz est en danger de mort...
Celle qu'il a trahie s'est venge de lui...

--Angle! murmura Georges, qui plit. Mais alors moi-mme... car
Angle savait ce qu'ignoraient son pre et sa mre.

--Asseyons nous et causons, monsieur de Cadoudal, l'interrompit
gravement la comtesse Marcian Gregoryi. Je n'ai pas trop de toute une
nuit pour vous dire ce que vous pouvez esprer dsormais et ce que
vous devez craindre... Il y a un lien entre vous et la soeur de
Ceracchi: c'est la haine... Quant le jour va paratre, vous saurez si
vous devez frapper ou fuir...

--Fuir! s'cria Cadoudal. Jamais!

--Alors, vous frapperez?

--Foi de Dieu, belle dame, rpondit Cadoudal en riant et en s'asseyant
prs d'elle,  la bonne heure! vous parlez d'or!... Donnez-moi
seulement le moyen d'aller chercher le Corse au milieu de sa garde
consulaire, et, par sainte Anne d'Auray, je vous jure qu'il ne sera
jamais empereur!




XX

MAISON VIDE


C'tait une nuit claire et froide. Les rverbres de l'le Saint-Louis
chmaient, laissant faire la lune. Les chimres se fanent vite 
Paris, mme les plus absurdes. A l'endroit o nous vmes nagure tant
de pcheurs de diamants sonder le courant blanchtre de la Seine, il
n'y avait personne. Dcidment, la renomme du quai de Bthune avait
vcu; on n'avait pas pch sous l'gout de Bretonvilliers assez de
bagues chevalires; le prestige tait dfunt, les gens de l'hameon et
de la gaule en taient venus  se moquer du miracle!

Et, ds onze heures du soir, le cabaret du pauvre Ezchiel, teint,
form, muet, tmoignait assez du mpris o tombait l'Eldorado
abandonn.

La rivire coulait, turbulente, au plein de ses rives.

Quelques minutes avant onze heures, des pas prcipits sonnrent dans
la rue de Bretonvilliers, sans veiller les demeures voisines, depuis
longtemps endormies. C'tait Jean-Pierre Svrin, dit Gteloup, qui
s'en allait en guerre  la tte de son escouade de gens de police.

Nous savons que le gardien de la Morgue du Chtelet avait dans tout ce
quartier du vieux Paris, o la chicane et la police agglomrent leurs
suppts, une rputation bien tablie. C'tait un crne homme, pour
employer l'expression des citoyennes du March-Natif. Il y a toujours
dans l'agent de police, quoi qu'on veuille dire et croire, un brin de
vocation aventureuse, et, pour ma part, je suis rest souvent confondu
en lisant la prodigieuse srie des actes de courage froid, solide,
implacable, accomplis au jour le jour par ces hommes qui n'ont pas 
leur service le stimulant de la gloire.

Sur un champ de bataille, il y a l'ivresse du point d'honneur, l'appel
du tambour, l'tourdissement du canon, la fivre de la poudre!...

Mais dans le ruisseau, la nuit, ces luttes terribles que nul bulletin
emphatique ne chantera...

Ces luttes o, la plupart du temps, le bandit arm cherche  tuer, et
o l'homme de la loi a dfense de frapper...

Qu'ont-ils donc fait, ces hros boueux, robustes comme les guerriers
d'Homre, pour que leurs prouesses accumules ne puissent jamais
rdimer l'opprobre de leur gagne-pain!

Ils taient quatre, accompagns par un officier de paix, jeune homme
assez bien couvert, qui allait le cigare  la bouche et les mains dans
ses poches.

Ils suivaient tous Gteloup avec plaisir et flairaient quelque
curieuse bagarre.

L'officier de paix coutait; en gardant le srieux de son grade,
certaines anecdotes racontes  voix basse par Laurent et Charlevoy,
toutes  la louange du vigoureux poignet de M. Svrin; le troisime
agent applaudissait, franchement; le quatrime, laid coquin,  la
figure toute velue de barbe noire, marchait un peu en arrire et
grommelait:

--J'ai vu mieux que a! C'est vrai qu'il tape dur! Quand Jean-Pierre
s'arrta au coin de la rue de Bretonvilliers et du quai, ce quatrime
agent se mit  rire dans sa barbe et murmura:

--Tiens! c'te farce! c'est  l'tablissement qu'il en veut. Pourtant
il avait trouv le vin mauvais.

Jean-Pierre frappa bruyamment  la porte du cabaret de la _Pche
miraculeuse_. Personne ne fit rponse  l'intrieur.

--Mes enfants, dit Jean-Pierre, il faut me jeter bas ces planches-l.

--Auparavant, fit observer l'officier de paix, je dois accomplir les
formalits d'usage.

--Pas besoin, monsieur Barbaroux, dit par derrire une voix qui
dressa l'oreille de Jean-Pierre. La farce est joue l-dedans. Le
propritaire a dmnag.

--Est-ce toi? zchiel? s'cria Jean-Pierre.

--Pour vous servir, monsieur Gteloup, si toutefois j'en suis capable,
rpondit le quatrime agent, qui avana chapeau bas. J'ai mis comme a
un peu de barbe  mon menton pour la gloriole de ne pas passer pour en
tre quand je reviens pocher dans le quartier. J'ai ma figure de tous
les jours en bourgeois, et ma physionomie du mtier: a fait-il du mal
 quelqu'un?

Tout en parlant, il introduisit une clef dans la serrure de la porte,
qui s'ouvrit aussitt...

--Au nom de la loi, ajouta zchiel, qui tait en belle humeur,
donnez-vous la peine d'entrer.

Dans cette espce de cave, qui servait nagure de cabaret, il n'y
avait plus que les quatre murs.

--Oh! fit zchiel, rpondant au regard tonn de Jean-Pierre et
tenant  la main une chandelle de suif qu'il venait d'allumer, je
suis en rgle, monsieur Gteloup. J'ai fait mon rapport, et la _Pche
miraculeuse_ a d'ailleurs servi de souricire. Les temps sont durs, on
vit comme on peut.

--Ce n'tait pas la prfecture qui te donnait  vivre, dit Jean-Pierre
qui frona ses gros sourcils; ce n'tait pas non plus ton mtier de
cabaretier. Ne joue pas au fin avec moi, l'homme, ou gare  tes ctes!
Tu tais pay par la comtesse Marcian Gregoryi.

--Tiens! tiens! grommela Ezchiel, vous saviez donc cela, monsieur
Gteloup?.. Eh bien, c'est vrai, quoi! j'ai mis quelque petit argent
de ct pour mes vieux jours... On ne voit pas clair dans ces
histoires-l, du premier coup, vous sentez rien... et j'ai t
longtemps  deviner pourquoi la comtesse avait mont la mcanique du
quai de Bthune.

--Et ce pourquoi est-il dans ton rapport?

--Oui bien, mais M. l'inspecteur n'a pas voulu me croire... Je suis
fch de n'avoir plus un verre de vin  vous offrir, messieurs,
quoiqu'il n'tait pas fameux, hein, monsieur Gteloup?... En faut pour
tous les gots... Quand j'ai donc dit, l-bas,  la prfecture, qu'on
emportait des corps du pavillon de Bretonvilliers, ici prs,  un
caveau qui se trouve quelque part au Marais, vers la chausse des
Minimes, on m'a ri au nez... par quoi je me trouve  couvert.

L'officier de paix jeta son cigare. Ezchiel continua:

--Et comme on en parlait, du caveau, et de la vampire aussi, car tout
se sait  Paris, seulement tout se sait mal, Mme la comtesse dit: Il
faut drouter les chiens.

--Le nom de l'inspecteur? demanda imptueusement l'officier de paix,
qui se vit du coup commissaire de police.

--M. Despaux, parbleu! rpliqua Ezchiel, et qui sera secrtaire
gnral quand M. Fouch aura mis M. Dubois  la retraite.

--Le numro de la maison suspecte? interrogea encore l'officier de
paix.

--Quant  a, monsieur Barbaroux, la plus belle fille du monde ne peut
dire que ce qu'on lui a appris...

--Nous le saurons tout  l'heure, l'interrompit Jean-Pierre, qui
coutait ce colloque avec impatience. Nous sommes ici pour autre
chose... Peux-tu nous introduire au pavillon de Bretonvilliers?

--Jusqu' la porte, oui, rpondit zchiel, et ces messieurs doivent
avoir de quoi parler aux serrures.

L'agent Charlevoy frappa sur sa poche, qui rendit un son de ferraille,
et repartit:

--J'ai ma trousse.

--Mais quant  trouver la pie au nid, continua Ezchiel, c'est autre
chose. La comtesse n'est pas revenue depuis le soir o les camarades
apportrent ici cette belle petite blonde... Vous savez, monsieur
le gardien... on a dit qu'un jeune homme tait entr ce soir-l au
pavillon?

--Qui l'a dit?

--Mme Paraxin, la femelle de Satan.

--Et l'a-t-on emport comme les autres?

--Je n'ai point ou parler de cela. La figure de Jean-Pierre
s'claira.

--Il reste une lueur d'espoir, murmura-t-il. Marchons!

Et il se dirigea de lui-mme vers la porte basse qui tait au fond du
cabaret. zchiel le laissa faire.

Aussitt que la porte fut ouverte, Jean-Pierre Svrin se trouva en
face d'un tas de terre et de dblais qui bouchaient hermtiquement le
passage.

--C'est vous qui tes la cause de cela, patron, dit Ezchiel. Le jour
o vous avez drang les marchandises qui taient devant la porte, il
y avait ici des gens de la comtesse. Le lendemain, 1e passage tait
bouch... Mais ils ont compt sans le vieil zchiel, qui les sait
toutes, depuis le temps qu'il va  l'cole... Rangez-vous, s'il vous
plat, et laissez-moi passer.

L'ancien cabaretier se glissa, tenant toujours sa chandelle allume,
dans un trou troit qui restait  gauche et conduisait  l'escalier de
sa cave. Jean-Pierre et les agents le suivirent. La cave tait vide
comme le bouge suprieur, mais  l'extrmit orientale du cellier,
il y avait un amas de pltras, entourant une ouverture rcemment
pratique.

Ezchiel l'claira; elle pouvait donner passage  un homme de mdiocre
corpulence.

--Le soir o j'ai perc ce trou, dit-il en rougissant de colre,
la maudite m'a fait mordre par son chien. S'il avait pu se couler
l-dedans, le diable  quatre pattes, j'tais un homme mort. Je lui
garde une dent: non pas au chien, mais  la dame... Et vous qui tes
un savant, monsieur Gteloup, savez-vous si c'est vrai qu'on ne peut
faire la fin de ces gens-l qu'avec un morceau de feu qu'on leur met
dans le coeur?...

Charlevoy et Laurent taient tout ples.

--Mais c'est donc bien vraiment une vampire? murmurrent-ils ensemble.

--En avant! ordonna Jean-Pierre.

Il se glissa le premier dans l'ouverture. zchiel l'arrta de force.

--Monsieur Gteloup, dit-il, vous tes un brave homme, et je vous ai
vu tenir un contre dix avec un brin de bois. Vous m'allez, et je ne
voudrais pas qu'il vous arrivt du gros mal... Passez le premier,
c'est la justice, car vous semblez le plus intress  passer. Mais
avant de mettre la tte hors du trou, veillez, guettez, coutez. Si le
chien est l, il grondera. S'il gronde, gardez-vous d'avancer: c'est
une bte qui croque un homme comme un poulet.

Svrin se dgagea, dit merci et franchit le trou en deux ou trois
vigoureux efforts.

Il y eut un moment d'attente terrible. Ezchiel avait de la sueur au
front.

--Eh bien! fit Gteloup du dehors, venez-vous?

--Parait que le chien est dlog pour tout de bon! dit zchiel. Il
aurait dj fait son tapage s'il tait l. Marchons.

Il passa le premier, non sans garder une certaine inquitude. Les
trois autres agents et l'officier de paix suivirent. Au del du trou,
c'tait une sorte de fosse, en contre-bas de celle qu'on appelait le
_vide-bouteilles_. Elle communiquait avec les jardins par un escalier
de terre et de bois.

Les jardins taient compltement dserts.

La petite troupe les parcourut d'abord et les fouilla dans tous les
sens, Charlevoy et Laurent taient deux fins limiers, et l'industrieux
Ezchiel connaissait les tres. Ils arrivrent jusqu'au grand mur qui
bordait les deux quais, fermant l'peron de I'Ile Saint-Louis comme
un rempart. La nuit tait claire. Quoique cette partie du jardin
ressemblt  une fort vierge, Laurent et Charlevoy, aprs visite
faite, affirmrent que nulle crature humaine n'y pouvait rester
cache.

La porte du bord de l'eau, par o la comtesse Marcian Gregoryi devait
s'introduire une heure plus tard, ne leur chappa point, mais  voir
l'tat de sa serrure, ils la crurent condamne.

Jean-Pierre lui-mme, pntrant par une brche dans le couloir qui
communiquait de la porte du bord de l'eau  la chambre sans fentres,
le visita dans toute sa longueur et la prit pour un de ces passages,
construits  des poques troubles, qui tonnent les curieux et
restent comme des nigmes proposes  la perspicacit des chercheurs.

Ce couloir avait une bifurcation: le boyau qui menait  l'ancienne
cachette du prsident d'Aubremesnil, et une voie plus large,
descendant tout droit aux cuisines du pavillon de Bretonvilliers.
Jean-Pierre ne reconnut que ce dernier passage.

Il appela Charlevoy et se fit ouvrir une porte, solidement arme de
fer, qui et enchant un antiquaire. Les cuisines taient vides comme
les jardins; ou y pouvait nanmoins deviner la rcente prsence d'un
ou de plusieurs habitants, car le sol tait jonch d'pluchures de
lgumes, et des os de boeuf cru,  moiti rongs, s'parpillaient a
et l.

Sur la table, il y avait une toque de femme en toffe grossire et
orne d'oripeaux ddors. La forme de cette toque indiquait  premire
vue son origine hongroise.

--C'tait ici l'antre de maman Paraxin, dit zchiel, et voici les
restes du dernier souper de Pluto. J'ai ide que l'horrible bte
mangeait plus souvent des os de chrtien que des os de boeuf.

--Les gens qu'on emportait d'ici, demanda Gteloup, passaient-ils par
le couloir que nous venons de suivre?

--Jamais, rpondit zchiel.

--Alors, s'cria Charlevoy, ils devaient passer par ta boutique,
capitaine.

Ezchiel rougit jusqu'aux oreilles et le regarda de travers.

Des cuisines au rez-de-chausse c'tait un large escalier de pierre de
taille, mal tenu et dans un tat de complte dgradation. Les portes
du rez-de-chausse ayant t ouvertes  l'aide de la _trousse_
de Charlevoy, on entra dans une enfilade de chambre nues, suant
l'humidit et la vtust, et qui, videmment, n'avaient point t
habites depuis de longues annes.

Aux murailles restaient quelques portraits dteints et quelques
haillons de tapisserie.

L'officier de paix, M. Barbaroux, tait un utilitaire. Il fit
remarquer avec raison qu'il y avait l beaucoup de terrain perdu et
qu'on et pu loger dans ces salles inoccupes une grande quantit de
gens qui couchaient dans la rue.

--Montons plus haut, dit Jean-Pierre, il n'y a rien ici pour nous.

Le premier tage, beaucoup mieux conserv, prsentait, au contraire,
des traces d'occupation rcente. C'tait l que Ren de Kervoz avait
t introduit le soir mme o commence notre rcit.

La trousse de Charlevoy ayant fait encore son office, Jean-Pierre
entra dans ce salon o Ren avait attendu, rvant et rafrachissant
son front brlant au froid des carreaux, la venue de sa mystrieuse
matresse.

En face de la fentre, de l'autre ct de la rue Saint-Louis-en-l'Ile,
tait la borne o Angle s'tait assise pour endurer le cruel supplice
dont elle devait mourir.

C'tait de l qu'elle avait reconnu ou devin la silhouette de son
fianc aux derniers rayons de la lune.

C'tait de l qu'elle avait vu, quand la lampe allume  l'intrieur
porta deux ombres sur le rideau, ces deux ttes rapproches en un
baiser qui lui poignarda le coeur.

C'tait l qu'elle avait dsespr de la bont de Dieu.

Il n'y avait plus de rideaux  la croise, plus de tentures aux
portes, plus de tapis, plus de meubles, plus rien.

Le dmnagement tait fait.

La dcrpitude de la vieille maison se montrait partout.

Seulement, a et l, un bouquet fan, un chiffon de femme, un livre
restaient comme des tmoins de la vie passagre qui avait anim cette
solitude.

Dans la seconde chambre, celle que nous vmes orne selon la mode
orientale, et que Lila choisit pour raconter au jeune Breton son
histoire fabuleuse ou vridique, les hautes piles de coussins et les
lampes de Bohme avaient disparu comme tout le reste.

Cette deuxime pice tait en apparence, la fin de la maison.
La muraille oppose  la porte ne prsentait aucune solution de
continuit.

C'tait pourtant bien cette muraille qui s'tait ouverte quarante-huit
heures auparavant pour montrer  Ren bloui le rduit charmant, au
fond duquel l'alcve drapait ses rideaux de soie;

Le boudoir o la collation tait servie;

La chambre sans fentres, en un mot, le lit d'amour qui devait se
changer en prison.

Ce serait insulter  l'intelligence du lecteur que de lui expliquer
pourquoi une pice construite et installe prcisment pour servir
de cachette, au temps o l'art de mnager des cachettes tait  son
apoge, ne montrait  l'extrieur aucune trace de son existence.

Jean-Pierre Svrin et son escouade restrent prs d'une heure au
premier tage, furetant et fouillant. Toutes leurs recherches furent
inutiles.

Il n'y avait plus  visiter que le deuxime tage, qui fut trouv dans
un tat de dsolation plus grande encore que le rez-de-chausse. Les
plafonds taient dfoncs et les cloisons tombaient en ruine.

Jean-Pierre dit:

--Descendons aux caves. Je dmolirai la maison s'il le faut, mais je
trouverai le fianc de ma fille mort ou vif.

Les gens de police taient l pour lui obir. Barbaroux, l'officier de
paix, se borna  murmurer:

--Mme Barbaroux m'attend, toute seule.

Laurent et Charlevoy changrent,  ce mot, un sourire incrdule.

--Attend-elle? demanda Charlevoy.

Laurent ajouta:

--Toute seule?

Hlas! on dit qu'Argus, fils d'Avestor, patron de la police avait
cinquante paire d'yeux, dont aucune ne s'ouvrait sur les mignons
mystres de son propre mnage!

Au moment o Jean-Pierre et son escouade, descendant l'escalier,
repassaient devant la porte ouverte du premier tage, un bruit qui
venait de l'intrieur des appartements les arrta tout a coup.

Jean-Pierre s'lana aussitt en avant, suivi de ses agents et arriva
dans le salon  deux fentres juste  temps pour voir une main
passer  travers un carreau cass d'avance, et tourner lestement
l'espagnolette.

Germain Patou sauta dans la chambre en secouant ses cheveux baigns de
sueur.

Tout en le blmant de ce travers qu'il avait de grimper ainsi aux
balcons, nous plaiderons en sa faveur plusieurs circonstances
attnuantes. D'abord, les murailles du pavillon de Bretonvilliers
taient construites selon ce style monumental qui, laissant entre
chaque pierre un intervalle profond, rend superflu l'usage des
chelles; en second lieu, il tait m par une bonne intention; en
troisime lieu, c'tait avant d'tre reu docteur.

S'il et pass sa thse en ce temps-l, croyez que nous le
regarderions comme inexcusable.

--Bonsoir, patron, dit-il; je suis venu en quatre minute trente
secondes, montre  la main, de la chausse des Minimes jusqu'ici; mais
j'ai perdu plus d'un quart d'heure  rder autour de la maison. Alors,
comme la porte tait close, j'ai pass par la fentre. Le carreau
tait cass, et je voudrais savoir ce que veulent dire tous ces petits
papiers qui sont l sur l'appui, et dans chacun desquels il y a un
caillou. Apportez la lumire.

--As-tu trouv? demanda Jean-Pierre Svrin.

--J'ai trouv la tanire, rpondit Patou qui dpliait un des papiers
dont il venait de parler; mais la louve s'est enfuie.

--La louve? rpta Jean-Pierre.

Patou lui serra fortement la main.

--Patron, murmura l'apprenti mdecin  son oreille, il y a du sang
l-dedans. C'est demain qu'on trenne la Morgue du March-Neuf, j'ai
ide que votre nouvelle salle sera trop petite: Franz Konig a t
assassin ce soir.

Les doigts de Jean-Pierre se crisprent sur son front ple.

--Et ma fille? dit-il en un gmissement. Et mon pauvre Ren?

Charlevoy approchait avec la lumire. Le regard de Gteloup tomba sur
le papier que Patou tenait  la main.

--L'criture d'Angle! s'cria-t-il en lui arrachant la lettre.

--Il n'en manque pas, rpliqua l'tudiant en mdecine, j'en ai trouv
au moins une demi-douzaine sur le rebord de la croise... Et tenez!
en voici un jusque dans la chambre! C'est celui qui a d casser le
carreau.

Il ramassa un papier contenant un caillou comme les autres et qui
tait sur le plancher.

--Oh! oh! fit-il en baissant la voix malgr lui, celui-l est trac
avec du sang!

Jean-Pierre prit le flambeau des mains d'zchiel.

--Sortez tous! pronona-t-il  voix basse, mais ne vous loignez pas.
Tout  l'heure j'aurai besoin de vous.




XXI

PAUVRE ANGLE!


Jean-Pierre Svrin, dit Gteloup, et Germain Patou taient seuls tous
deux, non plus dans le salon, mais dans la chambre qui confinait  la
cachette. Jean-Pierre avait voulu mettre une porte de plus entre lui
et la curiosit des agents.

Ils taient assis l'un auprs de l'autre, sur la marche ou caisson que
la coutume plaait, dans toutes les vieilles maisons, au-devant des
croises.

C'tait l'unique sige que prsentt dsormais l'appartement.

Chacun d'eux avait  la main un de ces papiers qui contenaient des
cailloux. La chandelle tait par terre. Ils se penchaient pour lire,
et les cheveux blancs du gardien tombant en avant, inondaient son
visage.

On entendait sa respiration siffler dans sa gorge.

Sur le papier tremblant que tenait sa main, des larmes coulaient.

--Pauvre Angle! murmura Germain Patou, qui avait aussi des larmes
dans la voix.

--Pauvre Angle! rpta Gteloup d'un accent profond. Elle n'a pas
song  sa mre!

--Elle n'a pas song  vous, patron! ajouta l'tudiant en mdecine.
Vous l'aimiez autant que sa mre.

--Penses-tu qu'elle soit morte, Germain? demanda Gteloup.

Patou ne rpondit pas; il lut:

Ren, mon Ren chri, tu m'avais promis de m'aimer toujours. Je ne
craignais rien, car il n'y a personne sur la terre qui soit aussi
noble, aussi loyal que toi. Et puis, nous avons notre petite Angle.
Est-ce qu'on abandonne un chrubin dans son berceau?

J'ai fait un rve, Ren; coute-moi, je vais te dire tout; je suis
bien sre que c'est un rve.

Tu es dans cette maison, je le sais; je t'y ai vu entrer et tu n'es
pas revenu. Mais peut-tre te retient-on de force.

Oh! elle est belle, c'est vrai! je n'ai rien vu de si beau! Est-ce
qu'elle t'aime comme moi?

Ren, ce n'est pas la mre de notre petit ange!

Je lance ce papier sur la fentre de la chambre o je t'ai vu; tu le
liras, si tu reviens encore  cette croise, songer et regarder le
vide.

Pauvre ami, tu souffres; je voudrais ajouter tes souffrances aux
miennes, je voudrais te faire heureux au prix de tout mon bonheur.

J'tais l, sur cette borne qui est en face de la croise, de l'autre
ct de la rue. Regarde-la. Je croyais que tu me voyais. Quelles ides
on a dans ces instants o l'me chancelle! Mon Dieu! si tu m'avais
vue, nous aurions peut-tre t tous sauvs!

J'ai eu tort de ne pas t'appeler, de ne pas m'agenouiller les mains
jointes, au milieu de la rue. Tu es bon, tu aurais eu piti.

J'tais l, moi, je te voyais. J'ai tout vu, je t'aime comme
auparavant, mon Ren. De toi  moi il y a notre petite Angle. Je
t'aime...

Germain Patou cessa de lire, et le papier s'chappa de ses doigts.

--Diable de Breton! grommela-t il, si je le tenais, il passerait un
mchant quart d'heure.

--Tais-toi! pronona tout bas Gteloup.

Il ajouta:

--N'est-ce pas qu'elle l'aimait bien?

--C'est un ange du bon Dieu! s'cria l'tudiant. Ah! le coquin de
Breton.

Jean-Pierre rflchissait.

--Ce doit tre ici la premire lettre, dit-il, les yeux fixs sur
le chiffon humide qu'il relisait pour la dixime fois. Celle-ci est
peut-tre la seconde:

Je suis venue, et j'ai lanc le papier sur la fentre; il y est
rest, aprs avoir retomb bien des fois. Tu ne m'as pas rpondu, tu
ne l'as pas lu, Ren! Que les heures sont longues! Ma pauvre mre ne
sait pas jusqu' quel point je suis dsespre; je n'ai rien dit  mon
pre, qui voudrait me venger, peut-tre.

Je n'ai parl qu' notre enfant. A celle-l, je dis tout, parce
qu'elle ne peut pas encore me comprendre. Il y a des instants o ce
bien-aim petit tre semble deviner ma souffrance; d'autres, son
sourire me dit d'esprer.

Esprer, mon Dieu!...

Eh bien, oui! j'espre encore, puisque je ne suis pas morte. Je n'ai
pas lu beaucoup de livres, mais je sais qu'il y a des entranements,
des maladies de l'me.

Tu es entran, tu es malade, et cette enchanteresse ne t'a pas
encore donn le temps de songer  ton enfant.

Ce fut  Saint-Germain-l'Auxerrois, n'est-ce pas? Je ne vis rien,
mais quelque chose troubla ma prire. Je sentais en moi comme une
sourde douleur. Mon coeur se serrait; la pense de nos noces ne me
donnait plus de joie.

Elle tait l, j'en suis sre!

Nos noces! ce jour si ardemment souhait, le voil qui arrive! Oh!
Ren! Ren! tu m'avais dit une fois: Ce serait un crime de mettre une
larme dans ces yeux d'ange.

L'ange est tomb. Etait-ce  toi de le punir?

En revenant de l'glise, je te ne reconnaissais dj plus. Je
cherchais ta pense. Je pleurai en montant notre escalier.

Et j'attendis pour voir ta lampe s'allumer.

La nuit entire se passa, Ren. J'tais perdue.

Rponds-moi, ne ft-ce qu'un mot. Que fais-tu dans cette sombre
maison? Veux-tu que je te dise mon dernier espoir? Tu conspires,
peut-tre...

Ni mon pre ni ma mre n'ont rien su par moi: ce sont tes secrets.
J'ai ou parler aujourd'hui d'arrestation... Si je t'avais calomni
dans mon me, Ren, mon Ren chri! si tu n'tais que malheureux!...

--Que veut dire cela? s'interrompit ici Jean-Pierre Svrin.

--Kervoz est de Bretagne, rpondit Patou.

Il ajouta:

--Le gros marchand de chevaux de l'glise Saint-Louis-en-l'Ile
n'est-il pas son oncle?

Jean-Pierre se frappa le front:

--Morinire! pronona-t-il tout bas. Et le secrtaire gnral de la
prfecture m'a dit...

Il n'acheva pas, et sa pense tourna.

--Morinire a l'air d'un brave homme, murmura-t-il. C'est impossible!

--La troisime lettre nous apprendra peut-tre quelque chose, fit
l'tudiant en mdecine. L'criture change.

Jean-Pierre saisit le papier qu'on lui tendait et le baisa.

...Rien de toi, rien! Tu n'as pas reu mes messages. Jamais tu ne
pourrais te montrer si cruel envers moi...

Notre petite fille maigrit et devient toute blanche depuis que mon
sein tari n'a plus rien pour elle. Je la regardais ce matin. Peut-tre
que Dieu nous prendra tous ensemble.

Quelle nuit! Pourrait-on dire en une anne ce que l'on pense dans
l'espace d'une nuit?

J'ai vu mon pre et ma mre pour la dernire fois. Tout le jour, je
vais rder autour de toi, et toute la nuit prochaine aussi. Je te
verrai, je le veux, je te parlerai...

Ils dormaient! J'ai bais les cheveux blancs de mon pre d'adoption,
qui m'aimait comme si j'eusse t sa fille.

J'ai coll mes lvres sur le front de ma mre.

Celle-l aussi a bien souffert.

Elle a eu le courage de vivre!

J'ai bais aussi mon jeune frre, un enfant doux et bon, qui pleurera
sur moi.

Il a dj le coeur d'un homme. Le pre dit souvent qu'il ne sera pas
heureux dans la vie.

Puis je suis revenue  ma fille et je l'ai habille en blanc. Dans
ses cheveux, j'ai mis la guirlande que tu avais apporte le jour de ma
fte. Notre fille sera bien belle.

J'avais besoin de rire et de chanter. Je ne sais pas si c'est ainsi
quand on devient folle...

Les bras de Gteloup tombrent.

Son visage nergique exprimait une torture si poignante que les larmes
vinrent aux yeux de Patou.

--Il faut de la force, monsieur Jean-Pierre, dit-il. Tout n'est pas
fini.

--Non, rpliqua Gteloup d'une voix change, tout n'est pas fini.

Il ajouta en refoulant un sanglot dans sa gorge:

--C'est vrai que c'tait demain le mariage! ma pauvre femme ne
survivra pas  cela...

Sa main fivreuse dplia un autre papier.

...J'ai voulu voir ta chambre, que je connaissais si bien, quoique je
n'y fusse jamais entre. J'avais un espoir d'enfant: je croyais t'y
trouver.

La portire ma laisse monter. Je t'cris chez toi: cela me portera
bonheur.

Je suis  l'endroit o je te voyais assis, quand je regardais par ma
fentre. C'est de l que tes yeux m'ont parl pour la premire fois.

J'ai devant moi les portraits de ton pre et de ta mre. Comme ta
mre doit t'aimer! et combien je l'aime!

Il y a une lettre commence o tu lui parlais de moi. M'as-tu donc
chrie ainsi, Ren? Et pourquoi m'as-tu quitte?

Que t'ai-je fait? Ne suis-je pas toute  toi?

Il y a l aussi un mouchoir sanglant, avec des armoiries et une
couronne...

Je ne peux pas rester ici, il faut que j'aille  toi et que je te
cherche...

D'ailleurs, il est un autre endroit o je te parlerai mieux qu'ici,
c'est prs du pont Marie, sous le quai des Ormes, l o nous nous
assmes entre le gazon et les fleurs, coutant les murmures du vent
dans le feuillage des grands arbres.

Je ne suis pas folle encore, va; j'ai bien de l'espoir depuis que
j'ai vu l'image de la Vierge dans la ruelle de ton lit.

Tu ne m'as pas oublie, tu es prisonnier quelque part, je te
dlivrerai.

Ren, mon Ren, ma vie! j'ai bais le portrait de ta mre...

--Est-ce la dernire? demanda Gteloup d'une voix qui dfaillait.

--Non, rpondit Patou, il y a celle qui est crite avec du sang.

--Lis, murmura le vieillard, je n'ai plus de force.

Germain Patou essuya tranquillement ses yeux mouills, dont les
paupires le brlaient.

...Tout un jour encore, tout un long jour! O es-tu? Les gens du
quartier me connaissent et m'appellent dj la folle.

J'ai jet les deux lettres avant l'aube. N'as-tu pas entendu les
cailloux frapper contre les carreaux? J'ai regard. On ne voit rien.
J'ai appel. Tu n'as pas rpondu.

Puis les passants sont venus avec le soleil, et je me suis mise 
rder autour de la maison maudite.

J'en ai fait dix fois, cent fois le tour.

J'ai heurt  la porte par o tu tais entr. Une vieille femme est
venue, qui parle une langue trangre. Elle m'a chasse, me montrant
les longues dents d'un chien norme, qui a du sang dans les yeux.

Je suis sur le banc, auprs du pont Marie. Les arbres murmurent
comme l'autre fois. La Seine coule  mes pieds. Comme elle doit tre
profonde!

Je t'cris avec un peu de mon sang, sur la page blanche de mon livre
de messe, que j'avais emport pour prier.

Je ne peux pas prier.

Mes penses ne sont plus bien claires dans ma tte, je souffre trop.

Il y a une pense pourtant dans ma tte, qui est claire et qui
revient toujours. Je n'essaye plus de la chasser.

Je ne me tuerai pas toute seule. Je prendrai ma petite Angle dans
mes bras, avec sa robe blanche et sa couronne.

Je l'emmnerai o je vais. Que ferait-elle ici sans sa mre!

Cette fois, je lancerai ma lettre  travers le carreau. Peut-tre
qu'elle arrivera jusqu' toi.

Puis je reviendrai ici, sur ce banc.

Au matin, si je n'ai pas de rponse, j'irai prendre ma petite Angle
dans son berceau...

--La petite fille est-elle encore chez vous? demanda tout  coup
l'tudiant en mdecine.

--Oui, rpondit le gardien d'un ton morne.

Puis se parlant  lui-mme et d'une voix que l'angoisse brisait:

--C'tait elle! poursuivit-il. Elle n'a pas eu le temps de doubler son
crime en sacrifiant son enfant!...

Son crime! s'interrompit il avec une soudaine violence. Quand l'excs
du malheur a produit le dlire, y a-t-il encore crime? Je suis vieux;
je n'ai jamais rencontr d'me si doue ni si pure... C'tait elle!...
Tu ne me comprends pas, garon, et je n'ai pas le courage de me faire
comprendre... C'est elle! c'est elle que je vis au lieu mme qu'elle
dsigne, entrane et saisie par le dmon du suicide... Vue de mes
yeux, entends-tu, comme je te vois... et le reste dpasse tellement
les bornes du vraisemblable que les paroles s'arrtent dans mon
gosier... Un monstre, un tre impur lui a pris sa vie, sa vie
anglique, et la prodigue  toute sorte de hontes... La vampire...

L'oeil de Patou brilla.

--J'ai lu, la nuit dernire, le plus tonnant de tous les livres,
pronona-t-il  voix basse: _la Lgende de la goule Addhma et du
vampire de Szandor_, imprime  Bade, en 1736, par le professeur Hans
Spurzheim, docteur de l'Universit de Presbourg... L'oupire Addhma
prenait la vie de ses victimes au marc le franc, pour ainsi dire,
vivant une heure pour chacune de leurs annes, et courant sans cesse
le monde, afin de rassembler des trsors au roi des morts-vivants, le
comte Szandor, qu'elle aime d'une adoration maudite, et qui lui vend
chaque baiser au prix d'un monceau d'or.

--Et comment s'inoculait-elle la vie d'autrui? demanda Jean-Pierre,
qui avait honte d'interroger ces mystres de la dmence orientale.

--En appliquant sur son crne chauve, rpondit Patou, les chevelures
des jeunes filles assassines.

Le gardien poussa un cri sourd et se retint  la croise pour ne point
tomber  la renverse.

--J'ai vu la vampire Addhma face  face, balbutia-t-il, j'ai vu
la propre chevelure d'Angle, ma pauvre enfant, sur le crne de la
comtesse Marcian Gregoryi!

L'tudiant recula stupfait.

Il regarda Gteloup dans les yeux, craignant l'irruption d'une
soudaine folie.

Les yeux de Gteloup se fixaient dans le vide. Peut-tre voyait-il ce
corps inerte, remontant le courant, le long des berges de la Seine,
contre toutes les lois de la nature; ce corps qui avait allong le
bras pour saisir la jeune fille indcise, penche au-dessus de l'eau,
prs du pont Marie.

Le dmon du suicide!

Dans le silence qui suivit, on put entendre un bruit qui venait de
cette muraille, en apparence pleine, formant la partie orientale de la
chambre.

C'tait comme le grincement d'une porte sur ses gonds rouills.

Jean-Pierre et Patou prtrent avidement l'oreille.

La porte grina une seconde fois, puis fut referme avec une vidente
prcaution.

--Il y a quelque chose l! s'cria Germain Patou.

Le patron lui mit la main sur la bouche.

Ils coutrent pendant toute une minute, puis, le bruit ne s'tant
point renouvel, Jean-Pierre dit:

--Ren de Kervoz est de l'autre ct de cette muraille, j'en suis sr!
il faut percer la muraille.




XXII

SIMILIA SIMILIBUS CURANTUR


Dans le rcit par o dbute ce livre: la Chambre des Amours, nous
avons vu Jean-Pierre Svrin, dit Gteloup, plus jeune, mais tourment
dj de sombres rveries.

C'tait un homme sage et fort. Dans la sphre trs humble o le sort
l'avait plac, il avait pu voir de trs prs la lutte des philosophes
modernes contre les croyances du pass. Il s'y tait ml, il avait
combattu de sa propre personne.

Chrtien, il avait repouss l'impit; mais, libre dans son me et ami
des mles grandeurs de l'histoire ancienne, il restait fidle  la
rpublique,  l'heure mme o la rpublique chancelait.

Ce n'tait pas un superstitieux. Il tait n  Paris, la ville qui se
vante d'avoir tu la superstition.

Mais c'tait un voyageur de nuit, un solitaire et peut-tre, sans
qu'il le st lui-mme, un pote.

La vie nocturne enseigne au cerveau d'tranges penses.

Quand Jean-Pierre Svrin veillait, pench sur ses avirons, coutant
l'ternel murmure du fleuve et cherchant le mystrieux ennemi qu'il
combattait depuis tant d'annes: le suicide, qui pouvait deviner ou
suivre les chemins o se perdaient ses rves?

Aussitt qu'il eut dit: il faut percer la muraille, Germain Patou
s'lana dans le salon, appelant les agents  haute voix. Ceux-ci,
habitus  ne jamais perdre leur temps, s'taient arrangs dj pour
dormir, tandis que M. Barbaroux, officier de paix, fumait sa pipe.

Ezchiel, qui croyait connatre la maison par coeur, avait
formellement annonc que l'expdition tait finie.

Gteloup, rest seul dans la seconde chambre, se mit  prouver le
mur, frappant de place en place avec la paume de sa main ouverte. Le
mur sonna le plein d'abord, mais lorsque Gteloup arriva au milieu,
une planche, recouvrant le vide, retentit sous sa main comme un
tambour.

C'tait la porte, trs habilement dissimule dans les moulures de la
boiserie, et qu'aucun indice ne dsignait du regard.

Gteloup, dans les circonstances de ce genre, n'avait besoin ni de
levier ni de pince. Il prit son lan de ct et lana son paule
contre le panneau, qui clata, bris.

Quand le renfort arriva, Gteloup tait dj dans la chambre sans
fentres.

--tes-vous l, Ren de Kervoz? demanda-t-il.

Il couta, mais les battements de son coeur le gnaient et
l'assourdissaient.

Il crut entendre pourtant le bruit de la respiration d'un homme
endormi.

Les rayons de la chandelle de suif, pntrant tout  coup dans la
cachette, montrrent en effet Ren, tendu sur un lit, la face hve,
les cheveux en dsordre et dormant profondment.

--Tiens! dit Ezchiel, elle n'a pas tu celui-l. Il examina le rduit
d'un oeil curieux.

--Un joli double fond! ajouta-t-il.

--Levez-vous, monsieur de Kervoz! ordonna Gteloup en secouant
rudement le dormeur.

Laurent et Charlevoy furetaient. M. Barbaroux dit:

--Nous allons toujours arrter ce gaillard-l!

Ren, cependant, secou par la rude main de Gteloup, ne bougeait
point.

Germain Patou dboucha tour  tour les deux flacons et en flaira
le contenu en les passant rapidement  plusieurs reprises sous ses
narines gonfles.

Il avait l'odorat sr comme un ractif.

--Opium turc, dit-il, haschisch de Belgrade: suc concentr du _Papaver
somniferum_. Patron, ne vous fatiguez pas, vous le tueriez avant de
l'veiller.

Chacun voulut voir alors, et M. Barbaroux lui-mme mit son large nez
au-dessus du goulot comme un teignoir sur une bougie.

--a sent le petit blanc, dclara-t-il, avec du sucre.

Charlevoy et Laurent auraient voulu goter.

--Il faut pourtant qu'il s'veille! pronona tout bas Gteloup. Lui
seul peut nous mettre dsormais sur les traces de la vampire!

--Ah a? l'homme, fit M. Barbaroux, vous avez votre blanc-bec. Il
serait temps d'aller se coucher.

Charlevoy et Laurent, au contraire, avaient envie de voir la fin de
tout ceci. C'taient deux agents par vocation.

--As-tu les moyens de l'veiller, garon? demanda Jean-Pierre  Patou.

--Peut-tre, rpondit celui-ci.

Puis il ajouta en baissant la voix et en se rapprochant:

--Peut-tre tous ces gens-l sont-ils de trop maintenant.

Quand le jeune homme s'veillera, il peut parler; il n'aura pas
conscience de ses premires paroles. J'aimerais mieux, pour vous et
pour lui, qu'il n'y et point d'oreilles indiscrtes autour de son
rveil.

--Messieurs, dit aussitt Gteloup, je vous remercie. M. Barbaroux a
raison: nous avons trouv celui que je cherchais, je n'ai plus besoin
de vous.

Mais l'officier de paix avait rflchi. Ce n'est jamais inutilement
qu'une administration possde dans son sein un homme complet comme M.
Berthellemot. La grande image de cet employ suprieur passa devant
les yeux de Barbaroux, qui dit:

--Vous en parlez bien  votre aise, l'ami; ne croirait-on pas que vous
avez des ordres  nous donner? J'ai reu mission de vous suivre et de
vous prter main-forte: Je dois soumettre mon rapport  M. le prfet,
et je reste.

Il n'avait pas encore achev ces sages paroles, quand le marteau de la
porte extrieure, mani  toute vole, retentit dans le silence de la
nuit.

C'tait l une interruption tout  fait inattendue. Au premier moment,
personne n'en put deviner la nature.

Mais bientt une voix s'leva dans la rue, qui disait:

--Ouvrez, au nom de la loi!

--M. Berthellemot! s'crirent en choeur les gens de la prfecture.

M. Barbaroux s'lana le premier, suivi des quatre agents, et
l'instant d'aprs, le secrtaire gnral faisait son entre
solennelle. Il avait derrire lui une arme.

Pour se prsenter, il avait arbor le sourire dj bien connu de M.
Talleyrand et l'avait ajout au regard de M. de Sartines.

--Ah! ah! mon voisin, fit-il aiguisant avec soin la pointe d'une fine
ironie, rien ne m'chappe! Nous avons eu de la peine  retrouver vos
traces, mais nous y sommes parvenus. C'est une affaire! c'est
une grave affaire! Je ne m'explique pas prmaturment sur ses
ramifications, mais tenez-vous pour assur que j'ai pris des notes...
Je vous demande de m'exhiber le prtendu ordre du premier consul, au
cas o vous ne l'auriez pas dj dtruit.

--Pourquoi l'aurais-je dtruit? demanda Gteloup en plongeant sa main
dans sa poche.

M. Berthellemot jeta  la ronde un coup d'oeil satisfait, et rpondit
en faisant claquer quelques-uns de ses doigts:

--On ne sait pas, mon voisin, on ne sait pas!

Barbaroux murmura:

--Ds le dbut, j'ai pens: il y a du louche!

Dans la chambre voisine, la suite du secrtaire gnral et les agents
de Barbaroux causaient avec animation.

La fausset de l'ordre sign Bonaparte, dont Jean-Pierre Svrin avait
fait usage, n'tait dj plus un mystre pour personne.

Charlevoy disait:

--Le personnage a de drles de manires. Si on a  l'emballer, il faut
le faire tout de suite, car il a des partisans dans son quartier, et
a occasionnerait une meute.

--Fouillez-le, ajouta zchiel, et vous trouverez sur lui un coeur,
qui prouve comme quoi c'est le chouan des chouans!

Pendant cela, Germain Patou s'occupait de Ren, toujours endormi.

Jean-Pierre remit l'ordre  M. Berthellemot, qui fit apporter le
flambeau et essuya minutieusement son binocle.

Quand il eut retourn le papier dans tous les sens et examin la
signature, il toussa.

La toux mme de certains hommes minents a une signification
doctorale.

--M. le prfet ne voit pas plus loin que le bout de son nez!
grommela-t-il. Moi, je juge la situation d'un coup d'oeil. Il y a l
une affaire d'tat o le diable ne connatrait goutte. C'est bel et
bien le premier consul qui a griffonn ces pattes de mouche. Que
ferait ce sclrat de Fouch en semblable circonstance? Il irait 
Dieu plutt qu' ses saints...

--Mon cher voisin, dit-il  haute voix et d'un accent rsolu, en
prenant la main de Gteloup, qu'il serra avec effusion, M. le prfet
est mon chef immdiat, mais au-dessus du prfet il y a le souverain
matre des destines de la France... je veux parler du premier consul.
Vous tmoignerez au besoin de mes sentiments politiques... Quelle est
votre opinion personnelle sur cette comtesse Marcian Gregoryi?

Jean-Pierre fut un instant avant de rpondre.

--Monsieur l'employ suprieur, dit-il enfin, prenez une bonne
escorte, allez chausse des Minimes, n 7, et fouillez la maison de
fond en comble.

--Sans oublier la serre, ajouta Germain Patou, et, dans la serre, une
trappe qui est sous la troisime caisse, en partant de la caisse du
salon: une caisse de _Yucca gloriosa_.

Jean-Pierre acheva:

--Quand vous aurez fait l-bas votre besogne, monsieur l'employ, vous
ne demanderez plus ce qu'est la comtesse Marcian Gregoryi.

--Messieurs, suivez-moi, s'cria Berthellemot, enflamm d'un beau
zle, et songez que le premier consul a les yeux sur nous.

Il pensait  part lui:

--Il y a l quelque tour mmorable a jouer  M. le prfet. La double
escouade partit au pas acclr. Une fois dans la rue, M. Berthellemot
s'arrta et appela:

--Monsieur Barbaroux?

L'officier de paix s'tant approch, Berthellemot le prit  part:

--Ds longtemps, monsieur Barbaroux, lui dit-il avec majest, les
soupons les plus graves taient veills en moi au sujet de cette
femme, malheureusement soutenue par de hautes protections. J'ai des
rapports particuliers du nomm Ezchiel, qui obissait en aveugle 
une direction intelligente donne par moi. J'ai toutes les notes. Sans
croire aux vampires, monsieur, je ne repousse rien de ce qui peut tre
admis par un scepticisme clair. La nature a des secrets profonds.
Nous ne sommes qu' l'enfance du monde... Je vous charge de veiller
sur M. Svrin adroitement et en vous gardant d'exciter sa dfiance.
Il a des relations. Si les vnements tournent comme il est permis
de le prvoir, nous aurons du mouvement  la prfecture, monsieur
Barbaroux, et je ne vous oublierai pas dans le mouvement.

L'officier de paix ouvrait la bouche pour exposer brivement
ses droits  une place de commissaire de police, Berthellemot
l'interrompit:

--Je prendrai des notes, dit-il. Vous me rpondez de ce M. Svrin...
Vous ne me croiriez pas, monsieur, si je vous disais que toute cette
intrigue est pour moi plus claire que le jour.

Il partit, ne joignant qu'Ezchiel  son ancienne escorte. Charlevoy
et Laurent restrent en observation dans la rue Saint-Louis, sous les
ordres de M. Barbaroux. qui murmurait:

--Toi, tu vois  peu prs aussi clair que M. le prfet, qui voit juste
aussi clair que moi, qui n'y vois goutte!

Cette prosopope s'adressait a M. Berthellemot. Quand donc les
subalternes comprendront-ils les mrites de leurs chefs?

Dans la chambre sans fentres, Jean-Pierre Svrin et son protg
Patou taient penchs sur le sommeil de Kervoz.

--Comme il est chang! murmura Jean-Pierre, et comme il a d souffrir!

--Ces quarante-huit heures, rpondit l'tudiant en mdecine, ont t
pour lui un long rve, ou plutt une sorte d'ivresse. Il n a pas
souffert comme vous l'entendez, patron.

--La sueur inonde son front et coule sur sa joue hve.

--Il a la fivre d'opium.

--Et ne peut-on l'veiller?

Germain Patou hsita.

--C'est si drle les vangiles de ce Samuel Hahnemann! murmura-t-il
enfin. On n'ose pas trop en parler aux personnes raisonnables. C'est
bon pour les cerveaux brls comme moi... _Similia similibus_... Si
j'tais tout seul, j'essayerais les Formules du sorcier de Leipzig.

--Quelles sont ces formules? Ne parle pas latin.

--Je parlerai franais. Il y a beaucoup de formules, car le systme
de Samuel Hahnemann tant prcis et mathmatique comme une gamme,
la chose la plus mathmatique qu'il y ait au monde, varie et se
chromatise selon l'immense chelle des maux et des mdicaments;
seulement ces milliers de formules s'unifient dans LA FORMULE:
_Similia similibus curantur_, ou plutt, car la rgle elle-mme est
exprime d'une faon lche et insuffisante: CECI est guri par CECI;
au lieu de l'ancienne norme, qui disait: _Ceci_ est guri par CELA.

--Ce sont des mots, murmura Jean-Pierre Svrin, et le temps passe.

--Ce sont des choses, patron, de grandes, de nobles choses! Le temps
passe, il est vrai, mais ce ne sera pas du temps perdu, car votre
jeune ami, M. Ren de Kervoz, est dj sous l'influence d'une
prparation hahnemannienne. Je lui ai dlivr le traitement qui
convient  son tat.

L'oeil de Jean-Pierre chercha sur la table de nuit une fiole, un
verre, quoi que ce soit enfin qui confirmt l'ide d'un mdicament
donn.

Il ne vit rien.

--Tu as os?... commena-t-il.

--Il n'y a point l d'audace, l'interrompit Germain Patou. Vous
pourriez prendre ce qu'il a pris et mille fois, et cent mille fois la
dose, sans que votre constitution en prouvt aucun choc.

--Cent mille fois! rpta Jean-Pierre indign. Quelle que soit la
dose...

--Un million de fois! l'interrompit Patou  son tour. C'est le
miracle, et c'est le motif qui retardera la vulgarisation du plus
grand systme mdical qui ait jamais bloui le monde scientifique.
Quand l'cole Sangrado sera  bout d'arguments pour combattre le jeune
systme, elle s'criera: Mensonge! momerie! imposture! Hahnemann ne
donne rien qu'une matire inerte et neutre: du sucre, du lait ou de
l'eau claire! Et en effet, dans ce que Hahnemann distribue, l'analyse
chimique ne dcouvrirait rien.

--Mais alors...

--Mais alors connaissez-vous le chimiste qui dcouvrirait, par
l'analyse ordinaire, le principe vivifiant du bon air et le principe
malfaisant de l'atmosphre en temps d'pidmie? Si quelqu'un vous dit
qu'il le connat, rpondez hardiment: C'est un menteur! L'air libre
rend les mmes lments partout  l'analyse... et pourtant il y a un
air qui donne la sant, un air qui produit la maladie... j'entends
l'air qui est sous le ciel, car le miasme concentr dans un endroit
clos s'apprcie chimiquement... Vous pouvez donc tre tu ou guri
par une chose infinitsimale, chappant  des instruments qui
reconnatraent aisment la millionime partie de la dose d'arsenic,
par exemple, qui ne suffirait pas  vous donner la colique...

Ren de Kervoz fit un mouvement brusque sur son lit.

--Il a boug, dit Jean-Pierre.

Patou prit dans la poche de son frac une boite plate un peu plus
grande qu'une tabatire et l'ouvrit:

--J'ai pass bien des nuits  fabriquer cela, dit-il avec un naf
orgueil. On fera mieux, mais ce n est pas mal pour un dbut.

Dans la boite, il y avait une vingtaine de petits flacons, rangs et
tiquets. Patou en choisit un, disant encore:

--Jusqu' prsent, notre pharmacie n'est pas bien complique; mais le
matre cherche et trouve... L, patron, voulez-vous ma confession? Si
je venais  dcouvrir que cet homme-l est un fou ou un imposteur,
j'en ferais une maladie!

Ayant dbouch un des petits flacons, il en retira une granule qu'il
enfila  la pointe d'une aiguille, pique pour cet objet dans la soie
qui doublait la bote.

Ren de Kervoz avait entr'ouvert ses lvres pour murmurer des paroles
indistinctes. Patou profita d'un instant o les dents du dormeur se
desserraient, et introduisit lestement le globule, qui resta fix sur
la langue.

--Que lui donnes-tu? demanda Jean-Pierre.

--De l'opium, rpondit l'tudiant.

--Comment, de l'opium! Tu disais tout  l'heure que cette lthargie
tait produite par l'opium!

--Juste!

--Eh bien?

--Eh bien, patron, il faudra du temps et de la peine pour habituer
le monde  cette apparente contradiction. Le systme de l'homme de
Leipzig subira une longue, une dure preuve; on lui opposera le
raisonnement, on lui prodiguera la raillerie. Comment ceci peut-il
tuer et gurir? Tout  l'heure je vous dmontrais en deux mots
l'effet possible, l'effet terrible d'une dose invisible,
impondrable,--infinitsimale, puisque c'est le terme technique.
Faut-il vous prouver maintenant,  vous qui avez l'exprience de la
vie, que la mme chose peut et doit produire des rsultats tout  fait
contraires, selon le mode et la quantit de l'emploi? Dans l'ordre
moral, la passion, ce don suprme de Dieu, source de toute grandeur,
engendre toutes les hontes et toutes les misres; l'orgueil avilit,
l'ambition abaisse, l'amour fait la haine; dans l'ordre physique, le
vin exalte ou stupfie,--selon la dose.

--Je sais cela, dit Jean-Pierre, qui courba la tte.

--Le bon La Fontaine, dans une fable qui n'amuse pas les enfants,
reproche au satyre de _souffler le chaud et le froid_, employant une
seule et mme chose: son haleine,  refroidir sa soupe et  rchauffer
ses doigts. C'est une image vulgaire, mais frappante, de la nature.
Tout, ici-bas, tout souffle le chaud et le froid. L'univers est
homogne; il n'y a pas dans la cration, si pleine de contrastes, deux
atomes diffrents; le physicien qui vient de promulguer cet axiome va
changer en quelques annes la face de toutes les sciences naturelles.
Le sicle o nous entrons inventera plus, grce  ces bases nouvelles,
expliquera mieux et produira autant, lui tout seul, que tous les
autres sicles runis...

--Ses yeux essayent de s'ouvrir! murmura Gteloup, dont le regard
inquiet tait toujours fix sur Ren de Kervoz.

--Ils s'ouvriront, rpliqua Patou.

--Si tu lui donnais encore une de ces petites drages?

--Bravo, patron! s'cria l'tudiant en riant. Vous voil converti 
l'opium qui rveille! malgr le _facit dormire_ de Molire, qui est
la vrit mme! Je n'ai pas eu besoin de vous citer le plus
extraordinaire et le plus simple parmi les faits scientifiques de ce
temps: le _cow-pox_ d'Edouard Jenner, sa vaccine, qui est le virus
mme de la petite vrole et qui prserve de la petite vrole.

--Donne une drage, garon.

--Patience! la dose ne suffit pas; il faut l'intervalle... on s'enivre
aussi avec ces joujoux qu'on nomme des petits verres, quand on les
vide trop souvent.

Jean Pierre essuya la sueur de son front, Patou tenait la main du
dormeur et lui ttait le pouls.

--Mais enfin, grommela Gteloup, dont la vieille raison se rvoltait
encore, si tu me trouvais, un beau matin, couch sur le carreau de la
chambre, avec de l'arsenic plein l'estomac...

--Patron, interrompit l'tudiant, vous n'avez pas besoin d'aller
jusqu'au bout. Je vais vous rpondre. Le jour o la vrit m'a frapp
comme un coup de foudre, c'est que, n'esprant plus rien de la
mdication ordinaire et me trouvant auprs d'un malheureux, empoisonn
par l'arsenic, j'essayai au hasard la prescription du matre; je
donnai au mourant de l'arsenic...

--Et tu le sauvas?...

--J'eus tort, car c'est notre ami zchiel; mais, morbleu! je le
sauvai.

Gteloup lui serra la main violemment.

Les lvres de Kervoz venaient d'exhaler un son.

Ils firent silence tous deux. Au bout de quelques secondes, la bouche
de Ren s'entr'ouvrit de nouveau, et il pronona faiblement ce nom:

Angle!




XXIII

LE RVEIL


Les mairies de Paris donnent maintenant trois francs  toute famille
pauvre qui fait vacciner son enfant. Ce n'est pas cher, et cela paye
pourtant avec splendeur les vingt annes de souffrances, envenimes
par le sarcasme, que Jenner vcut, entre l'invention de la vaccine et
le jour o la vaccine fut victorieusement accepte.

De mme les quelques milliers de thalers employs  fondre le bronze
de la statue rige  Samuel Hahnemann payent glorieusement les
cailloux qui poursuivirent jadis le matre lapid.

Ainsi va le monde, conspuant d'abord ce qu'il doit adorer.

L'homopathie compte dsormais au nombre des systmes illustrs par
le triomphe. Elle possde la vogue, ses adeptes roulent sur l'or,
claboussant les anciennes et illustres mthodes, qui protestent en
vain du haut des trnes acadmiques. La raillerie a mouss sa
pointe, le ddain s'est us, la haine est venue, cette providentielle
conscration du succs.

Ceci n'est point un livre de science; tout au plus y pourra-t-on
trouver, chemin faisant, quelques pages dtaches de la curieuse
histoire des contradictions de l'esprit humain. Nous voulons pourtant
ajouter un mot,  propos de la doctrine du grand mdecin de la Saxe
royale.

Quelquefois, l'homopathie semble arrte tout  coup dans sa marche
triomphante par une large rumeur: on l'accuse d'avoir tu quelque
personnage illustre ou d'avoir ouvert  quelque prince hritier la
succession d'un trne.

C'est qu'elle est, en effet, gnralement la mdecine de bien des gens
dont on parle; elle soigne l'art qui est en vue et tte volontiers le
pouls des mains qui tiennent le sceptre, tout en ouvrant bien larges
au travail et  l'infortune les portes de ses dispensaires. Ceux
qu'elle _tue_, comme disait notre grand comique, ennemi n des
mdecins, font du bruit en tombant.

Et puis, les meilleures mdailles ont leur revers. Samuel Hahnemann,
qui a invent tant de spcifiques, n'a pas laiss dans son testament
la formule capable d'extirper le charlatanisme.

Il y a des charlatans partout, et les charlatans, par une heureuse
proprit de leur nature, prfrent les palais aux chaumires.

En somme, nous avons voulu montrer ici seulement les dbuts d'un
praticien original qui, sous la Restauration, quinze ans plus tard,
passa pour sorcier, tant ses cures semblrent merveilleuses.

Aprs qu'il eut prononc le nom d'Angle, Ren de Kervoz redevint
silencieux; mais son ple visage prit, en quelque sorte, le pouvoir
d'exprimer ses penses. On pouvait suivre sur son front comme un
reflet fugitif des rves qui traversaient son sommeil.

Jean-Pierre Svrin et Germain Patou l'examinaient tous les deux avec
attention. Tantt sa physionomie s'clairait, trahissant une vague
extase, tantt un nuage sombre descendait sur ses traits, qui
exprimaient tout  coup une poignante souffrance.

L'tudiant consulta plusieurs fois sa montre, et ne donna la troisime
prise du mdicament que quand l'aiguille marqua l'heure voulue.

Quelques minutes aprs que le globule eut fondu sur la langue du
dormeur, ses yeux s'ouvrirent encore, mais cette fois tout grands.

Ses yeux n'avaient point de regard.

--Lila! pronona-t-il d'une voix change.

Puis avec une soudaine colre qui enfla les veines de son front:

--Va-t'en! va-t'en!

--M'entendez-vous, monsieur de Kervoz? demanda Jean-Pierre, incapable
de se contenir.

On et dit un charme subitement rompu.

Les paupires de Ren retombrent, tandis qu'il balbutiait:

--C'est un songe! toujours le mme songe! tantt Lila! tantt
Angle... l'haleine brlante du dmon, les doux cheveux de la
sainte!...

Sa main eut, sous la couverture, un mouvement frmissant, comme s'il
et caress une chevelure.

--Angle est morte! pensa tout haut Jean-Pierre. Je comprends tout ce
qu'il dit... tout!

Sa joue tait plus livide que celle du malade, et ses yeux exprimaient
une indicible terreur.

Ren se couvrit tout  coup le visage de ses mains:

--_In vita mors_, murmura-t-il, _in morte vita_! Toujours le mme
songe! La mort dans la vie, la vie dans la mort!... Non... non...
C'est le frre de ma pauvre mre... je ne te donnerai pas les moyens
de le perdre!

L'attention des tmoins redoublait.

--De qui parle-t-il? demanda Patou aprs un moment de silence.

--Le frre de sa mre, rpondit Gteloup, est un marchand de chevaux
de Normandie, vers la frontire de Bretagne. Je ne sais pas ce qu'il
veut dire.

Ren bondit sur son lit.

--C'est toi, c'est toi, cria-t-il, la vivante et la morte!... C'est
toi qui es la comtesse Marcian Gregoryi!... C'est toi qui es Addhma
la vampire!

Il s'tait lev  demi; il se laissa retomber puis.

Jean-Pierre passa ses doigts sur son front baign de sueur.

--Je ne crois pas  cela, au moins! pronona-t-il entre ses dents
serres; je ne veux pas y croire! c'est l'impossible!

--Patron, rpondit l'tudiant gravement, je ne suis pas encore assez
vieux pour savoir au juste ce  quoi il faut croire. Il n'y a jusqu'
prsent qu'une seule chose que je nie, c'est l'impossible?

Et son doigt tendu dsignait la devise latine, courant autour du
cartouche qui ornait la chemine.

La devise disait exactement les paroles chappes au sommeil de Ren.

Patou poursuivit:

--L'homme a dit longtemps: Cela n'est pas parce que cela ne peut pas
tre, mais, depuis quelques annes, Franklin a jou avec la foudre; un
pauvre diable de ci-devant, le marquis de Jouffroy, fait marcher des
bateaux sans voile ni rames, avec la fume de l'eau bouillante... Vous
pouvez me parler si vous avez quelque chose  dire: je sais la lgende
du comte Szandor, le roi des vampires, et de sa femme, l'oupire
Addhma.

--Moi, je ne sais rien, rpliqua rudement Jean-Pierre. Le monde
vieillit et devient fou!

--Le monde grandit et devient sage, repartit l'tudiant. Les vieux
rpublicains comme vous sont de l'ancien temps tout comme les vieux
marquis. Le jour viendra o l'on aura honte de douter, comme hier
encore on rougissait de croire.

La chandelle de suif, presque entirement consume, bronzait de sa
flamme mourante le cuivre du flambeau. Elle rendait ces lueurs vives,
mais intermittentes, des lampes qui vont s'teindre.

Mais la fin de la nuit tait venue, et les premires lueurs du
crpuscule arrivaient par la porte entr'ouverte.

Ren de Kervoz, assis sur son sant, tait soutenu par Jean-Pierre,
tandis que Germain Patou, agitait dans un verre  demi plein un
liquide qui semblait tre de l'eau pure.

Ren avait l'air d'un fivreux ou d'un buveur terrass par l'orgie.

--Ne me demandez rien, dit-il; et ce fut sa premire parole. Je ne
sais pas si je pense ou si je rve. La moindre question me ferait
retomber tout au fond de mon dlire.

--Buvez, lui ordonna Patou, qui approcha une cuiller de ses lvres.

Le jeune Breton obit machinalement.

--Combien y avait-il de temps que vous ne m'aviez vu, pre?
demanda-t-il en s'adressant  Gteloup.

--Trois jours, rpondit celui-ci.

Ren fit effort pour claircir les tnbres de son cerveau.

--Et n'ai-je point vu Angle depuis ce temps! questionna-t-il encore.

--Non, rpliqua Jean-Pierre.

--Trois jours, reprit Ren, qui compta pniblement sur ses doigts.
Alors nous sommes au matin du mariage.

Jean-Pierre baissa les yeux.

--C'est vrai, c'est vrai, balbutia le jeune Breton, dont les traits se
dcomposrent, Angle est morte!

Deux grosses larmes roulrent sur sa joue.

Jean-Pierre se redressa, svre comme un juge.

--Comment savez-vous cela, monsieur de Kervoz? interrogea-t-il  son
tour.

Ren pleurait comme un enfant, sans rpondre.

Jean-Pierre rpta sa question d'un ton de sombre menace.

--J'ignore tout, balbutia Ren. Mais j'ai le coeur meurtri comme si
quelqu'un m'et dit: Elle est morte.

--Elle est morte! pronona Jean-Pierre comme un cho.

--Qui vous l'a dit?

--Personne.

--L'avez-vous vue?

--Sa dernire lettre, balbutia le vieil homme, dont les larmes,
jaillirent, tait crite avec du sang et disait: Je vais mourir!...

Ren se leva de son haut et mit ses deux pieds nus sur le parquet.

--Il est peut-tre temps encore! s'cria-t-il, rendu comme par
enchantement  l'nergie de son ge.

Jean-Pierre secoua la tte et voulut le retenir pour l'empcher de
tomber: mais Germain Patou dit:

--C'est fini, la crise est passe.

Et en effet Ren resta solide sur ses jarrets.

--Dites-moi tout, reprit Ren d'une voix basse, mais ferme. Je ne sais
rien. Ces trois jours ont t arrachs  ma vie... et bien d'autres
avant eux. Je ne sais rien, sur mon salut, sur mon honneur! Je n'ai
jamais cess de l'aimer. J'ai t fou encore plus que criminel, et
cela me donne le droit de la venger.

Jean-Pierre l'attira contre son coeur.

--Nous aurions t trop heureux! pensa-t-il tout haut. La pauvre femme
me disait souvent: J'ai tant de joie que cela me fait peur! Nous
sommes vieux tous deux, elle et moi, monsieur de Kervoz, nous ne
souffrirons pas bien longtemps dsormais... Promettez-moi que vous
serez le frre et l'ami de l'enfant qui va rester tout seul.

--Votre fils sera mon fils! s'cria Ren.

--Part  deux! fit Germain Patou. Mais vous ne vous en irez pas comme
cela, patron, de par tous les diables! Hahnemann soigne aussi le
chagrin. Votre chre femme a sa rsignation chrtienne, et ce fils
dont vous parlez: elle va reporter sur lui tout son coeur...

Jean-Pierre secoua la tte une seconde fois et murmura:

--Son coeur, c'tait Angle!

--Et si Angle n'tait pas morte? interrompit l'tudiant. Nous n'avons
pas de preuves...

Cette fois ce fut Ren qui secoua la tte, rptant  son insu:

--Angle est morte!

Germain Patou, obstin dans l'espoir, comme tous ceux dont la volont
doit briser quelque grand obstacle, rpondit:

--Je le croirai quand je l'aurai vu.

Jean-Pierre raconta en quelques mots l'histoire de ces pauvres
lettres, si navement navrantes, trouves sur l'appui de la croise,
et dont la dernire, celle qui tait crite avec du sang, avait perc
le carreau.

Ren de Kervoz coutait. Sa force d'un instant l'abandonnait et ses
jambes tremblaient de nouveau sous le poids de son corps.

Il tomba sur le lit en gmissant:

--Je l'ai tue!

Puis, sa raison se rvoltant contre sa conviction, qui n'avait aucune
base humaine et ressemblait  l'enttement de la dmence, il s'cria:

--Courons! cherchons!...

Sa parole s'arrta dans sa gorge, et ses yeux devinrent hagards.

--Il y a longtemps dj, fit-il d'une voix qui semblait ne pas tre 
lui, longtemps. J'ai tout vu en rve et tout entendu, tout ce qu'elle
crivait... Sa pauvre plainte me venait d'en haut... Et j'ai t dans
le jardin du quai des Ormes, au bord de l'eau... une nuit o la Seine
coulait  pleines rives... Elle s'est mise  genoux... et le Dsespoir
l'a prise par la main, l'entranant doucement dans ce lit glac o
l'on ne s'veille plus jamais... jamais!...

Un sanglot convulsif dchira sa poitrine.

--Le reste est horrible! poursuivit-il, parlant comme malgr lui. Elle
est venue... mes lvres connaissaient si bien ses doux cheveux. J'ai
bais les chres boucles de sa chevelure; j'en suis certain, j'en
jurerais... Qui donc m'a racont la hideuse histoire de ce monstre
gagnant une heure de vie pour chaque anne de l'existence qu'elle
volait  la jeunesse,  la beaut,  l'amour?...

Ce fut un cri qui rpondit  cette question.

--Lila!... c'est Lila qui me l'a dit... Et la Vampire ne peut se
soustraire  cette loi de conter elle-mme sa propre histoire?...

Il s'lana loin du lit, comme si le contact des couvertures l'et
brl.

--Je me souviens! je me souviens! rla-t-il, en proie  un spasme qui
l'branlait de la tte aux pieds, comme l'ouragan secoue les arbres
avant de les draciner. Il y a des choses qui ne se peuvent pas
dire... Mon coeur restera fltri par ce spulcral baiser... C'est ici
l'antre du cadavre anim... du monstre qui vit dans la mort et qui
meurt dans la vie!

Son doigt crisp montrait la devise latine, que les lueurs du matin,
glissant par l'ouverture de la porte entre-bille, clairaient
vaguement.

Il chancela. Jean-Pierre et Patou coururent  lui pour le soutenir,
mais il les repoussa d'un geste violent.

--Tout est l, dsormais! dit-il en se frappant le front. Ma
mmoire ressuscite. J'ai trahi le sang de ma mre... Tant mieux!
entendez-vous? tant mieux! ma trahison va me mettre sur les traces de
la comtesse Marcian Gregoryi... Angle sera venge!

Il se prcipita, tte premire, au travers des appartements et
descendit l'escalier en quelques bonds furieux.

Jean-pierre et l'tudiant se lancrent  sa poursuite sans avoir le
temps d'changer leurs penses.

Quand ils atteignirent la rue, Ren en tournait l'angle dj, courant
avec une rapidit extraordinaire vers les ponts de la rive droite.

Nos deux amis suivirent la mme direction  toutes jambes.

Derrire eux, les agents aposts par M. Berthellemot se mirent
aussitt en chasse.




XXIV

LA RUE SAINT-HYACINTHE-SAINT-MICHEL


Le boulevard de Sbastopol (rive gauche), passant avec majest entre
le Panthon et la grille du Luxembourg, aplanit maintenant cette
croupe occidentale de la montagne Sainte-Genevive. Tout est ouvert et
tout est clair dans ce vieux quartier des coles, subitement rajeuni.
Sa bizarre physionomie d'autrefois, si pittoresque et si curieuse, a
disparu pour faire place  des aspects plus larges. Paris, la
capitale prdestine, ne perd jamais une beaut que pour acqurir une
splendeur.

Etait-ce beau, cependant! C'tait trange, Cela racontait  la vue
de vives et singulires histoires. A ceux-l mmes qui admirent
franchement le Paris nouveau, il est permis de regretter l'aspect
original et bavard du vieux Paris.

Que d'anecdotes inscrites aux noires murailles de ces pignons! et
comme ces antiques masures disaient bien leurs dramatiques histoires!

En faisant quelques pas hors du jeune boulevard, vous pouvez encore
rencontrer de ces trous horribles et charmants o le moyen ge
radote  la barbe de nos civilisations; les larges perces ont mme
facilement l'abord de ces mystrieuses cavernes. Derrire le collge
de France, tout confit en moderne philosophie, vous n'avez qu' suivre
cette voie qui semble un gout  ciel ouvert: voici des maisons, 
droite et  gauche, qui ont vu les capettes de Montaigu, couches sur
le fouarre; voici des dbris de clotres o la Ligue a complot; voici
des chapelles, changes en magasins, au portail desquelles Claude
Frollo dut faire le signe de la croix, en couvant la pretentaine,
tandis que son frre Jehan, bte charmante, malfaisante et prcoce,
lui jouait quelque mchante farce du haut de ce balcon vermoulu, qui
avait dj mauvaise mine au temps o les royales vampires humaient le
sang des capitaines  la tour de Nesle.

C'est le mlodrame qui le dit; le mlodrame, vampire aussi, buvant
dans son gobelet d'tain la gloire des rois et l'honneur des reines.

En 1804, au lieu o le boulevard s'vase en une vaste place
irrgulire, regardant  la fois le Panthon, le Luxembourg et le dos
trapu de l'Odon, c'tait la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, plus
irrgulire que la place, troite, montueuse, tournante, et d'o l'on
ne voyait rien du tout.

La maison o Georges Cadoudal avait tabli sa retraite fut clbre
en ce temps et cite comme un modle de tanire  l'usage des
conspirateurs.

J'en ai le plan sous les yeux en crivant ces lignes.

Elle avait appartenu quelques annes auparavant  Gensonn, le
Girondin, qui fit, dit-on, pratiquer un passage  travers l'immeuble
voisin pour gagner la maison sortant sur la rue Saint-Jacques par la
troisime porte cochre en redescendant vers les quais.

On n'ajoute point que ce passage ait t perc en vue d'viter, 
l'occasion, quelque danger politique.

Un autre passage existait, courant en sens inverse et reliant la
maison Fallex (tel tait le nom du propritaire)  la cour d'une
fabrique de mottes existant  l'angle rentrant de la place
Saint-Michel, rue de la Harpe.

Ce deuxime passage, dont l'origine est inconnue et devait remonter 
une poque beaucoup plus recule, ne traversait pas moins de treize
numros; sur ce nombre, il tait en communication avec cinq maisons
ayant sortie sur la rue Saint-Hyacinthe, et une s'ouvrant sur la place
Saint-Michel.

De telle sorte que la retraite de Georges Cadoudal possdait neuf
issues, situes, pour quelques-unes,  de trs grandes distances des
autres.

Il avait coutume de dire de lui-mme: Je suis un lion log dans la
tanire d'un renard.

Lors du procs, il fut prouv que la plupart des voisins ignoraient
ces communications.

Georges Cadoudal n'usait gure que des deux issues extrmes, encore
n'tait-ce que rarement. D'habitude, au dire des gens du quartier, qui
le connaissaient parfaitement sous son nom de Morinire, il sortait et
rentrait par la porte mme de sa maison.

La police n'eut donc pas mme l'excuse des facilits exceptionnelles
que la disposition de sa retraite donnait  Georges Cadoudal.

Le 9 mars 1804,  sept heures du matin, un cabriolet de place s'arrta
devant la porte du chef chouan, rue Saint-Hyacinthe, et attendit.

Tout le long de la rue, selon les mesures prises la veille dans le
cabinet du prfet de police, les agents stationnaient. Il y en avait
aussi aux fentres des maisons. Le cordon de surveillance s'tendait 
droite et  gauche jusque dans les rues Saint-Jacques et de la Harpe.

On n'avait fait aucune dmarche auprs du concierge de la maison, qui,
sur l'invitation du cocher du cabriolet de place, monta au premier
tage de la maison, frappa  la porte de Georges et cria, comme
c'tait apparemment l'habitude:

--La voiture de monsieur attend.

Georges tait tout habill et trs abondamment arm, bien qu'aucune de
ses armes ne ft apparente.

Il avait la main dans la main d'une femme toute jeune et adorablement
belle, qui s'asseyait sur le canap de son salon.

C'tait une blonde dont les yeux d'un bleu obscur semblaient noirs au
jour faux qui entrait par les fentres trop basses.

--C'est bien! dit Georges au concierge, qui redescendit l'escalier.

--Je crois, dit la blonde charmante, dont les beaux yeux nageaient
dans une sorte d'extase, qu'il est permis de tuer par tous les moyens
possibles l'homme qui fait obstacle  Dieu... Mais que je vous aime
bien mieux, mon vaillant chevalier breton, ddaignant l'assassinat
vulgaire et jetant le gant  la face du tyran!

--Je ne ddaign pas l'assassinat, rpondit Georges, je le dteste.

Il tait debout, dveloppant sa haute taille, trop charge
d'embonpoint, mais robuste et majestueuse.

Malgr son poids, qui devait tre considrable, il avait, en Bretagne,
une rputation d'extraordinaire agilit.

Sa figure tait ouverte et ronde. Il portait les cheveux courts, et,
chose vritablement trange, conforme du reste  la chevaleresque
tmrit de son caractre, il portait  son chapeau une agrafe bronze
runissant la croix et le coeur, qui taient le signe distinctif et
bien connu de la chouannerie.

La comtesse Marcian Gregoryi fit le geste de porter la main de Georges
 ses lvres, mais celui-ci la retira.

--Pas de folie! dit-il brusquement. Ds que le jour est lev, je suis
le gnral Georges et je ne ris plus.

--Vous tes, rpliqua la blonde enchanteresse, le dernier chevalier.
Je ne saurai jamais vous exprimer comme je vous admire et comme je
vous aime.

--Vous m'exprimerez cela une autre fois, belle dame, repartit Georges
Cadoudal en riant; il y a temps pour tout. Aujourd'hui, si vos
renseignements sont exacts et si vos hommes ont de la barbe au menton,
je vais forcer le futur empereur des Franais  croiser l'pe avec un
simple paysan du Morbihan... ou  faire le coup de pistolet, car je
suis bon prince et je lui laisserai le choix des armes. Mais, sur ma
foi en Dieu, le pistolet ne lui russira pas mieux que l'pe, et le
pauvre diable mourra premier consul.

Il jeta sous son bras deux pes recouvertes d'un tui de chagrin et
poursuivit:

--Redites-moi bien, je vous prie, l'adresse exacte et l'itinraire.

--Allez-vous tout droit? demanda la comtesse.

--Non, je suis oblig de prendre le capitaine L---- au carrefour de
Buci. C'est mon second.

--Un rpublicain!...

--Ainsi va le monde. Nous nous battrons tous deux, le capitaine et
moi, le lendemain de la victoire.

--Eh bien! reprit la comtesse en battant l'une contre l'autre ses
belles petites mains, voil ce que j'aime en vous, Georges! Vous jouez
avec la pense du sabre comme nos jeunes Magyars, toujours riants en
face de la mort... Du carrefour Buci, vous prendrez la rue Dauphine,
les quais, la Grve, la rue, le faubourg Saint-Antoine, toujours tout
droit et vous ne tournerez qu'au coin du chemin de la Muette,  deux
cents pas de la barrire du Trne. L, vous verrez une maison isole,
une ancienne fabrique, entoure de marais... Vous frapperez  la porte
principale et vous direz  celui qui viendra vous ouvrir: Au nom du
Pre, du Fils et du Saint-Esprit, je suis un frre de la Vertu.

--Peste! fit Georges, vos Welches n'y vont pas par quatre chemins! Et
faudra-t-il leur chanter un bout de tyrolienne?

--Il faudra ajouter, rpondit la blonde en souriant comme si cette
insouciante gaiet l'et ravie: Je viens par la volont de la
rose-croix du troisime royaume, souveraine du cercle de Bude, Gran et
Comorn; je demande le Dr Andra Ceracchi.

--Et aprs?

--Aprs, vous serez introduit dans le sanctuaire... et nos frres vous
mettront  mme de rencontrer aujourd'hui mme, en un lieu propice,
votre ennemi, le gnral Bonaparte.

--Un matre homme! grommela Georges, et qui aurait fait un joli
chouan, s'il avait voulu!

Il serra gaillardement la main de la comtesse et se dirigea vers la
porte.

Sur le seuil, il s'arrta pour ajouter:

--Il y a un petit endroit, l-bas,  mi-ct, de l'autre ct du bourg
de Brech, que j'aurais voulu revoir. Chacun a quelque souvenir qui
revient aux heures de pril, et m'est avis que la danse sera rude
aujourd'hui... Elle me dit: Sois  Dieu et au roi, et je fis un
serment, la bouche sur ses lvres... J'avais seize ans... J'ai bien
tenu ce que j'avais promis... Le capitaine rpte souvent: Georges,
si tu tais n dans la rue Saint-Honor, tu crierais: Vive la
rpublique!... Mais, bah! ceux de Paris radotent comme ceux de
Bretagne. Le fin mot, qui le connat?...

Ma belle dame, s'interrompit-il, n'oubliez pas de prendre le couloir
sur votre gauche: vous sortirez par la place Saint-Michel. Et si
quelqu'un vous parle du citoyen Morinire, vous rpondrez:

--Je n'ai jamais entendu ce nom-l.

Dans le sourire de la comtesse il y avait de l'admiration et du
respect.

Georges poussa la porte et descendit l'escalier en chantant.

Aussitt qu'il fut parti, la physionomie de la comtesse changea,
exprimant un dur et froid sarcasme.

Au moment o Georges sautait dans le cabriolet, son cocher lui dit
tout bas:

--La rue a mauvaise mine et tout le quartier aussi.

Le regard rapide et sr du chouan avait dj jug la situation.

--Prends ton temps, mon bonhomme, dit-il en s'asseyant prs du cocher.
Tant qu'on fait semblant de ne pas les voir, ces oiseaux-l restent
tranquilles... Ta bte est-elle bonne?

--J'en rponds, monsieur Morinire.

Georges se mit  rire franchement et feignit de remonter d'un cran la
capote du cabriolet.

--Rassemble, dit-il cependant  voix basse, et enlve ton cheval
d'un temps... Ne manque pas ton coup... Tu vas enfiler la rue
Monsieur-le-Prince comme si le diable t'emportait.

Il parat que les gens de la police n'avaient pas mme le signalement
de Georges Cadoudal. Nous nous plaignons tous, plus ou moins, de nos
domestiques, les chefs d'tat ne sont pas mieux servis que nous.

Tout le long de la rue les agents se regardaient entre eux et
hsitaient.

Le cabriolet tait sur le point de s'branler, et George allait encore
une fois passer comme la foudre au travers de cette meute mal drosse,
lorsqu' une fentre du premier tage, qui s'ouvrit doucement, juste
au-dessus de lui, une femme parut, jeune, adorablement belle, donnant
 la brise du matin ses cheveux blonds, qui scintillaient sous le
premier, regard du soleil levant.

Elle se pencha, gracieuse, et quoique Georges ne pt la voir, elle lui
envoya un souriant baiser.

Les agents s'branlrent tous  la fois: c'tait un signal.

A ce moment, le cocher enlevait son cheval; qui, robuste et vif,
partit des quatre pieds et passa, jetant une demi-douzaine d'hommes
sur le pav.

La comtesse Marcian Gregoryi restait  la fentre, suivant le
cabriolet, qui descendait la rue comme un tourbillon. Le pav de la
rue Saint-Hyacinthe tournait. Quand le cabriolet disparut, la blonde
charmante s'loigna de la croise  reculons et en referma les deux
battants.

--A cette heure, dit-elle, il n'en doit plus rester un seul de ceux du
faubourg Saint-Antoine. J'ai conquis ma ranon, je suis libre, je ne
laisse rien derrire moi... Demain, je serai a cinquante lieues de
Paris.

Elle se retourna soudain, tonne, parce qu'un pas sonnait sur le
plancher de la chambre, tout a l'heure dserte.

Quoique son coeur ft de bronze, elle poussa un grand cri, un cri
d'pouvant et de dtresse.

Ren de Kervoz tant devant elle, hve et dfait, mais l'oeil brlant.

--Je viens trop tard pour sauver, dit-il, je suis  temps pour venger.

Il la saisit aux cheveux, sans qu'elle fit rsistance, et appuya sur
sa tempe le canon d'un pistolet.

Le coup retentit terriblement dans cet espace troit.

La balle fit un trou rond et sec, sans lvres, autour duquel il n'y
eut point de sang. Il semblait qu'elle et perc une feuille de
parchemin.

La comtesse Marcian Gregoryi tomba et demeura immobile comme une belle
statue couche.




XXV

L'EMBARRAS DE VOITURES.


Ren do Kervoz avait coutume d'entrer chez son oncle par la rue
Saint-Jacques. Il possdait une clef du passage secret. Georges
Cadoudal avait rgl cela ainsi, afin que le fils de sa soeur ne ft
pas compromis en cas de msaventure.

En quittant la rue Saint-Louis-en l'Ile, Ren s'tait lanc  pleine
course vers le pont de la Tournelle. sans s'inquiter s'il tait
suivi.

La fivre lui donnait des ailes.

Jean-Pierre se faisait vieux et Germain Patou avait de courtes jambes.
Quoiqu'ils fissent de leur mieux l'un et l'autre, ils perdirent Ren
de vue aux environs de l'Htel-Dieu.

Les agents de M. Berthellemot venaient par derrire, suivis  une
assez grande distance par M. Barbaroux, officier de paix, qui tait
d'humeur pitoyable et nourrissait la crainte lgitime d'avoir gagn
cette nuit quelque mauvais rhumatisme.

Le jour tait dsormais tout grand.

En arrivant  l'endroit o ils avaient perdu la vue de Ren,
l'tudiant et Gteloup se sparrent, prenant chacun une des deux
voies qui se prsentaient. Jean-Pierre continua le quai et Patou monta
la rue Saint-Jacques.

C'tait cette dernire route que Ren avait choisie, mais il tait
dsormais de beaucoup en avance et Patou ne pouvait plus l'apercevoir.

Ren s'introduisit, comme nous l'avons vu,  l'aide de la cl qu'il
portait sur lui. En entrant de ce ct, la chambre o se trouvait la
comtesse Marcian Gregoryi tait la troisime.

Sur le guridon de la seconde une paire de pistolets chargs tranait.
La maison, du reste, tait pleine d'armes.

Ren prit en passant un des deux pistolets et l'arma avant d'ouvrir la
dernire porte.

Comme Germain Patou atteignait, toujours courant, le haut de la rue
Saint-Jacques, il aperut une grande cohue de peuple masse dans la
rue Saint-Hyacinthe. Cette foule tait en train de pntrer dans la
maison n 7, o l'on avait entendu un cri d'appel, puis un coup de
pistolet.

Germain Patou entra avec les autres.

Ren tait encore debout, le pistolet  la main.

Patou s'agenouilla auprs de la blonde, qui tait splendidement belle
et semblait dormir un souverain sommeil.

Il lui tta le coeur.

Le sien battait  rompre les parois de sa poitrine.

--Quelqu'un connat-il cette femme? demanda-t-il.

Comme personne ne rpondait, il ajouta:

--Qu'elle soit porte  la morgue du March-Neuf, qui a ouvert
aujourd'hui mme.

Puis il dit  Ren, esprant ainsi le sauver:

--Citoyen, vous allez me suivre.

Son dernier regard fut cependant pour la comtesse Marcian Gregoryi, et
il pensa:

--L'aurais-je aime? l'aurais-je hae? Mon scalpel, dsormais, peut
aller chercher son secret jusqu'au fond de sa poitrine!

Au bas de la rue Monsieur-le-Prince et dans la rue de
l'Ancienne-Comdie, une autre foule roulait comme une avalanche,
criant:

--Au chouan! au chouan! Arrtez Georges Cadoudal!

Quoiqu'il semblt que toutes les maisons eussent vomi leurs habitants
sur le pav, les fentres regorgeaient de curieux.

Le cabriolet de Georges Cadoudal avait rencontr un premier obstacle
 la hauteur de la rue Voltaire. Deux charrettes de lgumes se
croisaient.

--Enlve! ordonna Georges.

Les deux charrettes, culbutes, lancrent leurs pauvres diables de
conducteurs dans le ruisseau.

Et le cabriolet passa.

Les gens qui taient devant commencrent  s'mouvoir, bien qu'ils
n'eussent aucun soupon.

Ils crurent  un cheval fou, emport par le mors aux dents, et des
attroupements secourables se formrent pour barrer la route.

Mal leur en prit.

--Place! commanda Georges, qui s'tait lev tout debout dans le
cabriolet.

Comme on n'obissait pas assez vite  son gr, il arracha le fouet des
mains du cocher et allongea de si rudes estafilades que la route, en
un instant, redevint libre.

Mais la rumeur qui venait par derrire se faisait si forte qu'on
l'entendait gronder au loin.

--Nous n'irons pas longtemps comme cela, monsieur Morinire, grommela
le cocher.

--Nous irons jusqu' Rome, si nous voulons, rpliqua Cadoudal.
Penses-tu qu'un homme comme moi sera arrt par de faillis Parisiens?

Allume, mon gars! ajouta-t-il en lui rendant son fouet, et n'aie pas
peur!

En abordant le carrefour de l'Odon, le cocher fut oblig de rner. Il
y avait une lourde voiture en travers.

--Passe dessus ou dessous! cria Georges, qui regardait en arrire.

Et il se mit  sourire, saluant de la main ceux qui le suivaient en
criant:

--Au chouan! au chouan! Arrtez l'assassin!

Du carrefour de l'Odon  l'endroit o la rue de l'Ancienne-Comdie
s'embranche aux rues Dauphine et Mazarine, il n'y eut point de
nouvel obstacle, mais l, un vritable embarras de vhicules barrait
compltement le passage.

--Arrte, bonhomme, dit Georges, Autant vaut jouer sa dernire partie
ici qu'ailleurs. Pichegru, et Moreau sont tombs, par leur faute,
vivants tous deux; moi je ne tomberai que mort, et j'aurai fait de mon
mieux.

Il se leva de nouveau tout debout, dgagea les deux pes et rangea
sous les coussins trois paires de pistolets qu'il avait sous ses
vtements.

Ceux qui le poursuivaient approchaient.

Il tendit la main au cocher.

--Va-t'en, garon, lui dit-il avec une cordiale bonne humeur. Le reste
ne te regarde pas... Si la rue se dgage, je conduis aussi bien que
toi, et ils ne me tiennent pas encore!

Le cocher hsita.

--J'ai trois enfants, dit-il enfin, et il sauta sur le pav pour se
perdre dans la foule.

La foule se massait devinant dj un spectacle extraordinaire.

Georges releva compltement la capote du cabriolet. Un instant, le
voyant ainsi au milieu de cette foule, vous eussiez dit un de ces
joyeux charlatans de nos foires parisiennes sur le point de commencer
son travail.

Son travail en effet, allait commencer.

Il dpouilla vivement le surtout qu'il portait et parut vtu d'une
sorte de jaquette, en drap fin, il est vrai, mais rappelant exactement
la coupe de la veste des gars d'Auray. Au ct gauche de cette veste,
il y avait un coeur brod en argent.

--Au chouan! au chouan! Arrtez le chouan!

Cette fois, ce fut une grande clameur qui partait de tous les cts 
la fois. Georges prit son fouet  la main. Il s'en servait bien, et il
est  propos de dire que le fouet, emmanch  un bras morbihannais,
devient une arme qui n'est point  ddaigner.

J'ai vu au gros bourg de la Gacilly, sur la rivire d'Oust, des
combats au fouet, tournois bizarres et sauvages qui laissent des
blessures plus profondes assurment que celles des sabres savants
usits dans les querelles universitaires de l'Allemagne.

Le fouet de Georges ft un large cercle autour de lui.

--Que me voulez-vous, bonnes gens! demanda-t-il, imitant avec
perfection l'accent de basse Normandie. Je suis Julien-Vincent
Morinire de mon nom, je vends des chevaux par tat, je n'ai fait de
tort ici  personne.

--Chouan, rpliqua de loin Charlevoy, qui se tenait  distance tu t'es
dpouill trop vite.

--C'est pourtant vrai, murmura Georges en riant.

Il va sans dire qu'il ne perdait point de vue son cheval, surveillant
toujours l'embarras qui avait fait obstacle  sa course.

De l'autre ct de l'embarras, rue Dauphine, la foule grossissait 
vue d'oeil. Il y eut un moment o l'effort de sa curiosit rompit
l'embarras et ouvrit un passage au beau milieu de la voie.

Il excuta un second moulinet pour assurer ses derrires, et, touchant
lgrement les oreilles de son cheval, il cria:

--Hie, Bijou! Passe partout! nous avons affaire  la foire!

Les spectateurs taient l, comme  la comdie. Paris s'amuse de tout,
et sur cent badauds il n'y en avait pas dix pour croire  la prsence
de Georges Cadoudal.

Malgr la veste bretonne, malgr le coeur chouan, les neuf diximes
des assistants doutaient. Ce gros gaillard avait l'air si bonne
personne! et la police s'tait si souvent trompe!

Le cheval s'enleva avec sa vigueur ordinaire, tandis que Georges,
toujours debout, commandait:

--Gare, bonnes gens! je ne rponds pas de la casse.

Le cheval passa, mais la voiture s'engagea entre la caisse d'un fiacre
et la roue d'une grosse charrette qui tait en train de tourner.

--Foi de Dieu! dit Georges, nous voil engravs, mais nous sommes ici
comme dans une redoute.

Un coup de pistolet, le premier, partit derrire lui et abattit son
chapeau.

--Plus bas! fit-il en se retournant et en abattant d'un coup de feu
l'homme qui tenait encore l'arme fumante  la main.

Les agents reculrent encore une fois, tandis que les badauds,
essayant de fuir, produisaient une presse meurtrire.

On n'entendait plus que les cris des femmes et des enfants.

Georges, qui avait ouvert son couteau, coupa les deux liens de cuir
qui rattachaient le cheval aux brancards, et dit avec beaucoup de
calme  ceux de la rue Dauphine:

--Citoyens, voulez-vous livrer passage  un brave homme?

Il y eut de l'hsitation parmi les curieux. Georges se retourna
pour faire tte aux agents, qui essayaient de monter dans les deux
vhicules voisins. Il tira deux coups de pistolet et fut bless de
trois projectiles, dont l'un tait une bouteille, parti du cabaret qui
faisait le coin de la rue de Buci.

Quand il regarda de nouveau devant lui, les rangs s'taient
notablement claircis, mais ceux qui restaient semblaient dcids 
tenir tte: entre autres un groupe de militaires avaient dgain le
sabre.

On put entendre, en ce moment, des coups de feu dans la rue de Buci.
C'tait le capitaine L---- et trois de ses amis qui prenaient les
agents  revers.

En mme temps, un homme de haute taille et coiff de cheveux blancs,
fendit la presse qui encombrait la rue Saint-Andr-des-Arts. Il bondit
en scne, brandissant un sabre qu'il venait d'arracher  un soldat du
train de l'artillerie, lequel le poursuivait en criant.

Nous avons vu que Jean-Pierre Svrin, au lieu de prendre la rue
Saint-Jacques, comme son compagnon Germain Patou, avait continu de
longer le quai.

Tout ce que nous venons de raconter s'tait pass avec une rapidit si
grande que Jean-Pierre Svrin ne faisait que d'arriver, quoiqu'il et
toujours march d'un bon pas.

De la rue Saint-Andr-des-Arts, il avait reconnu, au beau milieu de la
bagarre, l'oncle de Ren de Kervoz, debout dans sa voiture et faisant
le coup de feu.

L'ide lui vint soudain que ceci tait une suite de l'erreur de M.
Berthellemot, confondant M. Morinire, le maquignon inoffensif, avec
Georges Cadoudal, qui voulait tuer le premier consul.

Aucun de nous n'est parfait. Tout homme tient  son opinion, surtout
les chevaliers errants, dit-on, et Gteloup tait un chevalier errant.
Sa vie s'tait passe  dfendre le faible contre le fort.

Dans sa pense peut-tre, car il tait subtil  sa manire, le danger
de Morinire se rattachait  quelque pige tendu par la comtesse
Marcian Gregoryi.

N'avait-il pas t pris lui-mme, lui Gteloup, au cabaret de la
_Pche miraculeuse_, pour un des assassins du chef de l'tat?

Il apaisa le soldat du train en lui jetant son nom, connu dans toutes
les salles d'armes de tous les rgiments, et lui dit:

--On va te rendre ton outil, mon camarade. Prte-le-moi cinq minutes,
si tu es un bon enfant!

Et, attachant rapidement sur sa poitrine le coeur d'or que nous
connaissons, il s'cria:

--Hol! y a-t-il quelqu'un pour se mettre du ct de papa Gteloup?

Dix voix rpondirent dans la foule:

--Prsent, monsieur Svrin! on y va!

Et les militaires qui barraient le passage du ct de la rue Dauphine
remirent l'pe au fourreau.

Gteloup, cependant, abordait le cabriolet par devant.

Il comprit la situation d'un coup d'oeil et acheva de dteler le
cheval.

Georges le regardait stupfait. Quelques hommes protgeaient dj les
derrires de la voiture, o les agents de police rsistaient mollement
 une vigoureuse pousse.

--Compre Svrin, dit Georges en montrant du doigt le coeur que le
gardien portait sur la poitrine, est-ce que vous tes aussi pour Dieu
et le roi?

--Pour Dieu, oui, monsieur Morinire, rpliqua Gteloup, mais au
diable le roi!... Montez  cheval et prenez la clef des champs, je me
charge de retenir ceux qui vous pourchassent.

Georges frona le sourcil.

Gteloup le regardait en face.

--Ah a! ah a! grommela-t-il, vous avez une drle de figure
aujourd'hui, compre. Seriez-vous vraiment Georges Cadoudal?

--Vieil homme, rpliqua Georges, qui ne riait plus, je vous remercie
de ce que vous avez voulu faire pour moi. Soigner mon neveu, qui n'est
pas cause et qui aime peut-tre ce que nous combattons, l-bas, devers
Sainte-Anne-d'Auray, la noble terre o je suis n... Je ne suis pas
Normand, je suis Breton... Je ne suis pas Morinire le maquignon;
je suis Georges Cadoudal, officier gnral de l'arme catholique et
royale... Je ne suis pas un assassin, je suis un champion arrivant
tout seul et tte haute contre l'homme qui a des millions de
dfenseurs... Ecartez-vous de moi: votre chemin n'est pas le mien.

Gteloup baissa la tte et s'loigna sans mot dire.

Georges se redressa, passa deux des quatre pistolets qui lui restaient
 sa ceinture et prit les autres, un dans chaque main.

--Qu'on se le dise! cria-t-il de toute la force de sa voix: je suis
le chouan Cadoudal, et je viens combattre celui qui veut se faire
empereur!

Ce ne furent plus seulement les agents de police, ce fut la foule
entire qui se rua en avant. Paris entier tait amoureux du premier
consul. Georges dchargea ses quatre pistolets et saisit les pes.
La premire se brisa avant qu'on ft matre de lui. Quand il tomba,
charg de sang de la tte aux pieds, il n'avait plus dans la main
qu'un tronon de la seconde.

La dernire blessure qu'il reut lui vint d'un garon boucher, qui le
frappa avec le couteau de son tal.

Il n'tait pas mort. Les agents n'osaient l'approcher. Ce fut le mme
garon boucher qui lui jeta au cou la premire corde.

Cinq minutes aprs, au moment o la charrette qui avait arrt le
cabriolet de Georges Cadoudal l'emmenait, garrott,  la Conciergerie,
un homme parut au milieu des agents qui formaient le noyau de la foule
immense rassemble au carrefour de Buci.

--Voil comme je mne les choses! dit cet homme, qui se frottait les
mains de tout son coeur.

--Tiens! fit Charlevoy, on ne vous a pas vu pendant l'affaire,
monsieur Barbaroux!

--Je crois bien, dit M. Berthellemot en fendant la presse, il n'y
tait pas! Il n'y avait que moi!... Mes enfants, je suis content de
vous. Nous avons fait l un joli travail. Tout tait combin  tte
repose, j'avais pris des notes, parole mignonne!

M. Berthellemot tait en train de faire craquer un peu les phalanges
de ses doigts, quand un autre organe plus majestueux pronona ces
mots:

--Rien ne m'chappe. Il fallait ici l'oeil du matre. Je suis venu au
pril de ma vie.

--Monsieur le prfet!... balbutia le secrtaire gnral.

Ces deux fonctionnaires, en vrit, semblaient tre sortis de terre.

Pendant qu'ils se regardaient, le secrtaire gnral penaud et jaloux,
le prfet triomphant, un troisime dieu, sortant de la machine, passa
entre eux et fit la roue.

--Mes chers messieurs, dit le grand juge Rgnier avec bont, j'avais
pris toutes les mesures. Je vous remercie de n'avoir pas jet de
btons dans mes roues. Je vais aux Tuileries faire mon rapport au
premier consul... Eh! eh! mes bons amis, il faut du coup d'oeil pour
remplir une place comme la mienne!

Quand Rgnier, futur duc de Massa, entra au chteau, il rencontra dans
l'antichambre Fouch, futur duc d'Otrante, qui le salua poliment et
lui dit:

--Le premier consul sait tout, mon matre. Eh bien! il m'a fallu
mettre la main  la pte: sans moi vous n'en sortiez pas!




XXVI

MAISON NEUVE


Paris fut en fivre, ce jour-l, depuis le matin jusqu'au soir.

La nouvelle de l'arrestation de Georges Cadoudal courut comme l'clair
d'un bout de la ville  l'autre, et se croisa en chemin avec d'autres
nouvelles dramatiques ou terribles.

Les gazetiers ne savaient  laquelle entendre.

D'ordinaire, quand la ralit prend la parole, la fantaisie se tait,
et, au milieu de ces grands troubles de l'opinion publique, ce n'est,
en vrit, pas l'heure de raconter des histoires de coin du feu. Nous
devons constater nanmoins que Paris s'occupait de la vampire plus
qu'il ne l'avait fait jamais.

J'entends Paris du haut en bas, Paris le grand et Paris le petit.

Ce matin, le premier consul avait caus de la vampire avec Fouch, et
comme le futur ministre de la police exprimait trs vivement la pense
que l'existence des vampires devait tre relgue parmi les absurdits
d'un autre ge, celui qui allait tre empereur avait souri...

De ce sourire de bronze que nul diplomate ne se vanta jamais d'avoir
traduit  sa guise.

Le premier consul croyait-il aux vampires?

Question oiseuse. Personne ne croit aux vampires.

Et cependant, parmi le grand fracas des nouvelles politiques, une
sourde et sinistre rumeur glissait. Le mot vampire tait dans toutes
les bouches. On dissertait, on commentait, on expliquait. Les hommes
forts en taient rduits  reprendre en sous-oeuvre l'ide mise en
avant depuis longtemps  savoir, que la vampire tait uniquement une
bande de voleurs.

Cette manire de voir les choses avait un certain succs, mais
l'immense majorit tenait  son monstre et lui donnait un nom
franchement. La vampire tait une vampire et s'appelait la comtesse
Marcian Gregoryi.

Elle tait belle  miracle, et jeune, et sduisante. Elle affectait
une grande pit. C'tait dans les glises qu'elle tendait
principalement ses filets, sans exclure les thtres ni les
promenades.

La circonstance qu'elle avait tantt des cheveux blonds, tantt des
cheveux noirs tait soigneusement note. Mais on ne peut changer la
nature des Parisiens. Leur superstition mme a le mot pour rire. Ce
miracle des chevelures tait tout bonnement pour eux une affaire de
perruques.

Et, en somme, le secret tout entier tait peut-tre l!

Ses piges s'adressaient surtout aux trangers. Elle les affolait
d'amour et les conduisait jusqu'au mariage.

Comme le mariage civil ne plaisante pas et qu'on ne peut pouser
qu'une fois  la mairie, elle s'introduisait, sous couleurs de bonnes
oeuvres, ou mme de politique, dans la confiance de ces saints
prtres, qui vivent en dehors du monde, au point de ne plus savoir
l'heure que marque l'horloge historique. Ils furent de tout temps
nombreux et faciles  tromper.

Elle les trompait. Elle inventait des fables qui rendaient
indispensable le secret du mariage religieux. Ces fables avaient
toujours une couleur de parti. La perscution explique tant de choses!

Quant  elle, et provisoirement, le mariage religieux, clbr selon
cette forme si simple qu'un rcent procs a mise en lumire (une messe
entendue et le consentement mutuel murmur au moment voulu), suffisait
 satisfaire sa conscience.

Aprs la messe, les deux nouveaux poux montaient en voiture. Le mari
avait annonc la veille son dpart pour un long voyage.

Et, en effet, il partait pour un pays d'o l'on ne revient pas.

Notez que chaque prtre tait intress  garder le secret, en dehors
mme des raisons respectables qu'elle donnait.

Qu'il y et ou non exagration, les gens disaient aujourd'hui que
la plupart des paroisses de Paris avaient mari la comtesse Marcian
Gregoryi.

On citait surtout ses trois dernires victimes, les trois jeunes
Allemands du Wurtemberg: le comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz
Konig, l'opulent hritier des mines d'albtre de la fort Noire.

Vous eussiez dit que ces mystres, si longtemps et si profondment
cachs, avaient clat au jour tout d'un coup.

Et  mesure que les dtails allaient se croisant, ils se corroboraient
l'un l'autre. Ce n'taient plus des suppositions, c'taient des
certitudes. Il y avait des rapports officiels. Par un coin que nul ne
connaissait, mais dont tout le monde parlait, la vampire se trouvait
mle aux attentats rcents dirigs contre la personne du premier
consul.

Elle avait touch  la machine infernale, a la conjuration dite du
Thtre-Franais, et enfin  la conjuration de Georges Cadoudal.

Ces choses vont comme le vent: vers midi, la vampire tait la
matresse de Georges Cadoudal, aprs avoir t la matresse du
sculpteur romain Giuseppe Ceracchi.

Puis un nouveau flux de renseignements arriva: la comtesse Marcian
Gregoryi tait morte d'un coup de pistolet dans la propre demeure du
chef chouan.

Puis un autre encore: elle avait t tue par un jeune homme qui
restait en vie par miracle, puisqu'elle avait bu tout son sang.

Ce jeune homme avait t trouv dans une sombre demeure du Marais,
au fond d'un vritable cachot, sans porte ni fentre, endormi d'un
sommeil mortel.

Et la demeure en question communiquait par des passages souterrains
avec ce cabaret fameux, _la Pche miraculeuse_, qui avait vcu durant
des semaines et des mois de ce sinistre achalandage: les dbris
humains, descendant en Seine par l'gout de Bretonvilliers.

On n'oubliait pas, bien entendu, les cimetires viols, et l'on se
demandait avec effroi pourquoi ce luxe d'horreurs.

Dans l'aprs-midi, troisime mare de nouvelles: une maison de la
chausse des Minimes, prise d'assaut par la police, avait rvl des
excs tellement hideux que la parole hsitait  les transmettre.
C'tait l le grand magasin de cadavres, et toute cette comdie
lugubre du quai de Bthune n'avait pour but que de rompre les chiens.

Un trou s'ouvrait dans la serre de cette maison de la chausse des
Minimes: un lieu dlicieux o restaient des traces de plaisir et
d'orgies, un trou mphitique o de vritables monceaux de corps
humains se consumaient, rongs par la chaux vive.

Tout cela tait si invraisemblable et si fort que, vers le soir, Paris
se mit  douter.

Il y en avait trop. Tout avide qu'il est des drames rouges ou noirs,
Paris, rassasi cette fois, se sentait venir la nause.

Mais au moment o Paris, vaincu dans son redoutable apptit par
l'abondance folle du menu, allait demander grce et dserter le
festin, un nouveau service arriva foudroyant celui-l, et si friand
qu'il fallut bien se remettre  table.

Il ne s'agissait plus de cancans plus ou moins vraisemblables: c'tait
un fait, de la chair visible et tangible, morbleu! le rsidu tout
entier d'une pouvantable tragdie, le marc sanglant de tout un
massacre!

Le thtre o devait se faire cette exhibition et-il t  dix lieues
des faubourgs, que Paris et pris ses jambes  son cou.

Mais le thtre tait au plein coeur de la ville, au beau milieu de la
Cit, entre le palais et la cathdrale.

Vous vous souvenez de cette petite maison en construction dont les
maons salurent Jean-Pierre Svrin du nom de patron, quand il passa
sur le March-Neuf, le soir o commence notre histoire?

Cette maison tait acheve. C'tait le thtre dont nous parlons.

Et le thtre faisait aujourd'hui son ouverture.

Ouverture dont la terrifiante solennit ne devait tre oublie de
longtemps.

C'tait la Morgue, vierge encore de toute exposition.

Et les dernires nouvelles affirmaient que, pour l'trenne de la
Morgue, il y avait vingt-sept cadavres entasss dans la salle de
montre.

Paris entier se rua vers la Cit.

Quelquefois Paris se drange ainsi pour rien. On voit souvent des
foules obscnes, qui courent au spectacle de la guillotine, revenir la
tte basse, parce que la reprsentation n'a pas eu lieu.

Ces dames, qui ressemblent  des femmes, en vrit, et d'o
viennent-elles, les misrables cratures? Et que font-elles? Ces dames
s'en retournent la moue  la bouche. Elles ont lou en vain de bonnes
places dont elles ont conserv le coupon pour une autre fois.

Assurment, ceux qui souhaitent avec ardeur que le chmage du crime
supprime le supplice ne doivent avoir dans l'me qu'une profonde piti
pour ces cratures, femelles ou mles, qui se font les claqueurs du
bourreau; mais ils ne peuvent blmer bien svrement le courroux
populaire poursuivant de ses hues ce comble de la perversit humaine.

Et nul ne prendrait la peine de s'indigner bien gravement si quelqu'un
de ces couples  gaiet blasphmatoire,  la honteuse lgance, qui
viennent l savourer un sanglant sorbet entre leur souper et leur
djeuner, recevait une bonne fois le fouet dans le ruisseau de la rue
Saint-Jacques; seul chtiment qui soit  la hauteur de ces fangeuses
espigleries.

Mais Paris, aujourd'hui, ne devait pas tre tromp dans son espoir.

Voici ce qui s'tait pass.

M. Dubois, prfet de police, sur les indications donnes par la
comtesse Marcian Gregoryi, avait fait cerner, la nuit prcdente, la
maison isole du chemin de la Muette, au faubourg Saint-Antoine, o se
runissaient les Frres de la Vertu.

Quoi qu'on puisse penser des mrites de M. Dubois comme prfet de
police, il est certain que ce n'tait point un homme de mesures
extrmes.

Il ne fut en aucune faon la cause de l'vnement que nous allons
raconter.

Vers une heure aprs minuit, les Frres de la Vertu taient rassembls
au lieu ordinaire de leurs runions, attendant la venue de la comtesse
Marcian Gregoryi, qui devait leur amener Georges Cadoudal.

La sance tait fort chaude, car la plupart des affilis avaient des
motifs de haine tout personnels. On peut dire que tous les membres de
cette _Tugenbaud_ parisienne avaient soif du sang du premier consul.

Vers une heure et demie, un message de la souveraine, comme on
appelait la comtesse Marcian Gregoryi, arriva. Ce message ne contenait
qu'une ligne:

Vous tes trahis. La fuite est impossible. Choisissez entre la
trahison et la mort.

Andra Ceracchi donna l'ordre de dboucher le tonneau de poudre qui
tait  demeure dans la salle des sances.

On alla aux voix sur la question de savoir si, en cas de malheur, on
se ferait sauter.

Les affilis taient au nombre de trente-trois. Il y eut unanimit
pour l'affirmative.

Six frres furent dpchs en claireurs au dehors.

Aucun moyen n'existe de savoir s'ils songrent  leur sret plutt
qu'au salut gnral. Toujours est-il qu'aucun d'eux ne revint.

Au nombre de ces six claireurs se trouvait Osman, l'esclave de
Mourad-Bey.

Un quart d'heure aprs leur dpart, la maison tait cerne.

Le gardien de la porte principale vint leur annoncer, deux heures
sonnant, qu'il y avait dans le Marais plus de quatre cents hommes de
troupe et de police.

Ceracchi monta  l'tage suprieur et reconnut l'exactitude du
renseignement.

Ils avaient tous des armes. Ils auraient pu faire une dfense
dsespre.

Mais Ceracchi tait plutt un rveur qu'un homme d'action.

En entrant, il dit:

--Mes frres, la main qui veut excuter l'arrt de Dieu doit tre
pure. Nos mains ne sont pas pures. Cette femme nous a entrans dans
son crime, et une voix crie au dedans de moi: C'est elle qui vous a
trahis! Sachons mourir en hommes!

Il alluma une mche que l'Illyrien Dona lui arracha des mains,
rpondant:

--Les hommes meurent en combattant!

Le bruit des crosses de fusil heurtant contre la porte d'entre
retentit en ce moment.

Deux ou trois parmi les conjurs proposrent de fuir. Il n'tait plus
temps. Un coup de mousquet, tir  l'extrieur, fit sauter la serrure
de la porte principale, tandis qu'on attaquait avec la hache la porte
de derrire.

Taeh, le ngre, prit ce dernier poste avec cinq hommes rsolus,
tandis que les Allemands, mens par Dona, se rangrent ou bataille
devant l'entre principale.

Les deux portes s'ouvrirent en mme temps. Tous les fusils clatrent
 la fois, au dehors et au dedans, puis une large explosion se fit,
soulevant le plafond et dchirant les murailles.

Andra Ceracchi avait secou le flambeau au-dessus du baril de poudre.

Il y eut douze hommes de tus parmi les assaillants, et tous ceux qui
taient dans la salle prirent, tous sans exception.

La Morgue neuve eut pour trenne ces vingt-sept cadavres mutils,
parmi lesquels celui de Taeh, le ngre, excita une curiosit
gnrale. Il n'y a point  Paris de thtre qui se puis vanter d'avoir
eu un succs aussi long, aussi constant que la Morgue. Sa pice muette
et lugubre, toujours la mme, eut pendant plus de soixante annes
trois cent soixante-cinq reprsentations par an, et jamais ne lassa le
parterre.

Nanmoins, la Morgue ne devait point retrouver la vogue fivreuse de
ce premier dbut, autour duquel la ville et les faubourgs se foulrent
et s'touffrent deux jours durant, avec folie.

En sortant, la cohue terrifie, mais non rassasie, prenait le chemin
du Marais et gagnait la chausse des Minimes, esprant assister 
un spectacle encore plus curieux. Les gens d'imagination, en effet,
disaient merveilles de ce trou rempli par les victimes de la vampire,
et si quelque spculateur avait pu tablir un bureau de perception 
la porte de l'htel habit rcemment par la vampire, Paris, en une
semaine, lui eut fait une norme fortune.

Mais c'tait l un fruit dfendu. Paris, dsappoint, dut s'en tenir 
la Morgue. Pendant plusieurs jours, un cordon de troupes dfendit les
abords de l'htel occup nagure par la comtesse Marcian Gregoryi.

Revenons maintenant  nos personnages.

Ds huit heures du matin, Jean-Pierre Svrin tait  son poste.
Quoiqu'il et franchi en courant l'espace qui spare le carrefour de
Buci de la place du Chtelet, il assista, calme et grave au transfert
des registres qui se fit de l'ancien greffe au nouveau.

Il resta la journe entire  son devoir, et ce fut lui qui reut les
restes mortels des malheureux foudroys au chemin de la Muette.

A l'heure o les portes se ferment, il quitta le greffe et rentra dans
la maison.

Sa femme et son fils taient agenouills dans la chambrette d'Angle,
devant un pauvre petit lit o gisait une forme couche.

Dans un berceau au pied du lit, un enfant dormait. La hideuse injure
qui avait mutil le front d'Angle disparaissait sous un bandeau
de mousseline blanche. Elle tait belle d'une puret cleste et
ressemblait, sous sa candide couronne,  une religieuse de seize ans,
endormie dans la pense du ciel.

Jean-Pierre dit  son fils qui pleurait silencieusement:

--Tu ne seras ni puissant ni fort sans doute mais tu seras bon.
Regarde bien cela. J'en ai sauv quelques-unes. Je te dirai plus tard
le nom des ennemis qui les entranent dans le gouffre du suicide. Et
tu feras comme moi, mon fils, tu combattras.

L'enfant rpliqua, essuyant ses larmes d'un geste fier et doux:

--Je ferai comme vous, mon pre.

Dans la chambre voisine, Germain Patou tait au chevet de Ren, en
proie  une terrible fivre. Ren dlirait. Il appelait Angle et lui
jurait de l'aimer toujours.

Quand sept heures sonnrent  l'horloge du Chtelet, l'tudiant en
mdecine vint  la porte et dit:

--Patron, il faut que je m'en aille. Le mdicament est prpar, vous
le donnerez de quart d'heure en quart d'heure, et je reviendrai
demain.

Il sortit.

Sur le quai Saint-Michel, il frappa  l'choppe dj close d'un
bouquiniste.

--Pre Hubault, lui dit-il, vous m'avez offert douze louis de mes
livres, venez les chercher, je vous les vends.

Le pre Hubault fit la grimace bien connue des marchands de vieux
papiers qui voient jour  exploiter un besoin.

--Je ne veux plus donner que huit louis, rpliqua-t-il.

--Dix ou rien! fit Patou d'un ton ferme.

Le bouquiniste prit son chapeau.

Germain Patou demeurait dans une mansarde de la rue Serpente. Sa
chambre avait un lit, une table, deux chaises, une bibliothque et un
fort beau squelette.

Le bouquiniste emporta sa charge de livres et laissa les dix louis.

Germain Patou s'assit et attendit, pensant:

--Vais-je enfin savoir?...

Au bout de dix minutes environ, un pas lourd sonna sur les marches de
l'escalier tortueux qui montait  la mansarde.

Germain devint ple et mit le main sur son coeur qui battait.

--Est-ce elle?... murmura-t-il.

Ainsi parlent les jeunes fous dans l'attente inquite d'un rendez-vous
d'amour.

Germain Patou, esprit chercheur, nature pre  la besogne, n'avait
jamais donne de rendez-vous d'amour.

On frappa  la porte; Germain ouvrit aussitt; la figure ignoble et
fute d'zchiel parut sur le seuil.

Il tait charg d'un pesant fardeau; un sac qui semblait plein de
paille, mais qui, certainement,  cause du poids, devait contenir
autre chose.

--J'ai en assez de peine, monsieur Patou, dit Ezchiel. J'ai risqu ma
place  la prfecture, et vous savez que c'est fini de rire, l-bas,
au quai de Bthune... Vous donnerez trois cents francs.

--Je n'ai que dix louis, rpliqua Germain. C'est  prendre ou 
laisser.

Les paroles taient fermes, mais la voix tremblait.

Germain ajouta, en montrant l'armoire vide o se rangeaient nagure
ses livres:

--J'ai tout vendu pour me procurer ces dix louis.

Le regard d'zchiel fit le tour de la chambre.

--J'aurais pu avoir autant l-bas, grommela-t-il; peut-tre davantage.
Ceux qui font la poule au caf de la Concorde, place Saint-Michel,
voulaient voir comment elle est faite en dedans... et ils m'auraient
pay gros pour lui brler le coeur.

--Si tu ne la vends pas ici, rpondit l'tudiant en mdecine, tu ne
la vendras nulle part. Je vais descendre avec toi, et te forcera la
dposer  la Morgue.

Ezchiel jeta son fardeau sur le lit, qui craqua.

Il reut les dix pices d'or et s'en alla de mauvaise humeur.

Quand il fut parti, Germain ferma sa porte  double tour.

Le sang lui vint aux joues et ses yeux brillrent trangement. Il
alluma le second flambeau qui tait sur sa chemine, puis, ayant plac
des bougies dans les goulots de deux bouteilles vides, il les alluma
aussi.

Jamais la chambrette n'avait t si brillamment claire.

Germain prit dans sa trousse un large scapel, bien affil, et fendit
le sac dans toute sa longueur. Cela fait, il carta, de ses deux mains
qui frmissaient, la toile, puis la paille.

Il dcouvrit ainsi la ple et merveilleuse beaut d'une jeune femme
dcde, qui tait la comtesse Marcian Gregoryi.




XXVII

ADDHMA


C'tait, nous venons de le dire, une beaut merveilleuse, et je ne
sais comment exprimer cela: les dbris de paille qui souillaient sa
chevelure en dsordre lui seyaient comme une parure, ses vtements
affaisss dessinaient mieux l'adorable perfection de ses formes.

Elle tait ple, mais son visage et son sein n'avaient point cette
lividit qui dnote l'absence de la vie. La blessure qui l'avait tue
formait un trou rond  la tempe, et s'entourait d'un petit cercle
bleutre  peine visible.

Un regard semblait glisser entre ses paupires demi closes.

Germain se mit  la contempler. Sa physionomie, marque au sceau de
l'intelligence la plus vive, disait sa pense comme une parole.

Et sa pense, ou plutt l'impression qu'il subissait, tait si
complexe et si subtile, que lui-mme peut-tre n'aurait pas su
l'exprimer.

Du moins ne se l'avouait-il point  lui-mme.

Il y avait un grand trouble en lui...

Le plus grand trouble, le premier peut-tre qu'il et prouv en sa
vie, mises  part les motions de la science.

Son pouls battait la fivre, et il s'tonnait de l'oppression qui
pesait sur sa poitrine.

Au bout de quelques minutes, et sans savoir ce qu'il faisait, il
enleva brin  brin la paille accroche aux cheveux ou prise dans les
plis des vtements. Il fut longtemps  faire cette toilette.

Quand il eut achev, il poussa un grand soupir.

--Il n'y a pas au monde de femme si belle! murmura-t-il.

A l'aide du propre mouchoir de la comtesse, une fine batiste dont la
broderie sortait  demi de la poche de sa robe, il essuya son front
amoureusement.

Ce premier contact lui procura une sensation si violente, qu'il eut
peur de se trouver mal.

Elle tait froide,--elle tait morte,--et cependant tout le corps du
jeune homme vibra sous cet attouchement.

Malgr lui, il porta le mouchoir  ses lvres.

Un doux parfum s'en exhalait avec une mystrieuse ivresse.

Le mouchoir se dplia et montra un cusson brod autour duquel courait
une devise, et Germain lut, en points clairs sur le fond mat: _In vita
mors, in morte vita_.

Le mouchoir s'chappa de ses doigts.

Il approcha un sige, car ses jambes dfaillaient sous son corps.

Il s'assit.

Le vent de mars soufflait de dehors et pleurait dans les vitres de la
croise.

D'en bas montait la musique vive et criarde d'une guinguette voisine
o des tudiants dansaient.

Germain resta un instant faible et cherchant sa pense qui le fuyait.

Sa pense tait la science. Il avait sacrifi ses livres, ses chers
livres, pour chercher jusqu'au fond d'un trange secret: tous ses
livres, jusqu' l'_Organon_ de Samuel Hahnemann, dont la lecture avait
t pour lui une seconde naissance.

Il croyait fermement que sa pense tait la science, et il rptait
comme on murmure malgr soi-mme un entt refrain:

--Vais-je savoir?... vais-je enfin savoir?...

Il rouvrit sa trousse avec un grand soupir et y choisit le plus affil
de ses scalpels.

Le contact de l'acier lui donna un frisson.

--La vie dans la mort, dit-il, la mort dans la vie! Y a-t-il l une
erreur dcrpite ou une progidieuse ralit? Le mystre est l, sous
cette soie, derrire ce sein adorable, dans ce coeur qui ne bat
plus et pourtant conserve une vitalit terrible et latente. Je puis
trancher la vie, ouvrir le sein, questionner le coeur...

Et c'tait l, songez-y, pour lui chose toute simple, occupation
quotidienne. L'anatomie n'avait dj plus pour lui de secrets.

Pourquoi la sueur froide baignait-elle ainsi ses tempes?

Sans y penser, il tancha son front mouill avec la mme batiste qui
venait d'essuyer le beau visage de la morte.

On dit qu'un roi de France devint fou d'amour en respirant ainsi les
subtils parfums d'un voile qui gardait les manations du corps divin
de Diane de Poitiers.

Germain ferma ses yeux blouis.

Mais c'tait un enfant rsolu. Il eut honte et serra convulsivement le
manche de son scalpel.

--Je veux! fit-il. Je veux savoir!

Il trancha la soie de la robe d'un geste brusque, il trancha la
chemise et mit  nu l'exquise perfection du sein.

Il se leva, oscillant comme un homme ivre, afin de porter le premier
coup.

Mais cette carnation dvoile tait si nergiquement vivante, que le
scalpel sauta hors de ses doigts.

Il treignait sa tte  deux mains, pouvant de son propre
transport...

--Est-ce que je l'aime? pensa-t-il tout haut.

Une voix qui ne sortait point des lvres immobiles de la morte, une
voix faible qui semblait lointaine, mais distincte, rpondit:

--Tu m'aimes!

Un flux glac courut par les veines de l'tudiant.

Il se crut fou.

--Qui a parl? demanda-t-il.

La voix, plus lointaine et moins nette, rpondit:

--C'est moi, Addhma...

Le vent de mars secoua les chssis de la croise, et d'en bas la
guinguette envoya de stridents clats de rire.

Germain, veill par ces bruits extrieurs, fit sur lui-mme un
violent effort, et appliqua le creux de sa main droite sur le sein, 
la place o le coeur aurait d battre.

C'tait froid; cela ne battait plus.

Germain ne sentit rien, sinon les pulsations de ses propres artres
qui se prcipitaient avec extravagance.

Il ne sentit rien, car le verbe sentir exprime un fait net et
positif,--mais il prouva quelque chose d'extraordinaire et de
puissant qu'il compara lui-mme  une profonde magntisation.

Tout son tre chancela en lui, comme si la sparation allait se faire
entre l'me et le corps. Pour la premire fois depuis qu'il vivait,
pour la dernire fois peut-tre jusqu' l'heure de son dcs, il eut
conscience des deux principes composant sa propre entit.

Il reconnut, par une perception passagre, mais robuste, la matire
ici, l l'esprit.

Ce fut un dchirement plein de douleur, en quelque sorte voluptueux.

Cela ne dura qu'un instant: le temps que met une lampe  jeter ce
grand clat qui prcde sa fin.

Puis, tout devint vague. Il chercha son me comme tout  l'heure il
cherchait sa pense.

Il voulut retirer sa main, il ne put; les muscles de son bras taient
de pierre.

Ce coeur ne battait pas, cette chair tait inerte et froide, mais un
sourd fluide s'en pandait  flot.

Germain reconnut qu'il allait s'endormir tout debout qu'il tait et
tomber en catalepsie.

Il essaya de rsister; un crasement irrsistible et ironique refoula
son effort.

Ses yeux voyaient dj autrement cette blanche statue si splendidement
belle. Elle semblait pour lui se dtacher du lit et nager dans
l'espace.

La lumire qui glissait entre les cils ferms devenait plus brillante,
s'allongeait et remontait vers lui comme un regard.

Et la voix,--la voix qui avait dit: Tu m'aimes, arrivant de partout
 la fois et l'enveloppant comme une atmosphre parlante, murmurait en
lui et au dehors de lui des mots qu'il fut longtemps  comprendre.

Cette voix disait:

--Tue-moi, tue-moi, je t'en supplie, au nom du Pre, du Fils et du
Saint-Esprit! Ma souffrance la plus terrible est de vivre dans cette
mort et de mourir dans cette vie... Tue-moi!

Ces paroles tranges semblaient aller et venir en raillant.

Du dehors on n'entendait plus rien, ni la plainte du vent, ni la
gaiet de la taverne.

Tout ce qui tait dans la chambre se prit  remuer, comme si c'et t
la cabine d'un navire tourment par la lame.

La morte seule restait immobile, dans la srnit de son suprme
sommeil, suspendue par un pouvoir occulte au-dessus du lit, qui ne la
supportait plus.

Elle montait ainsi lentement, souleve dans le vide.

Germain devinait que sa bouche allait bientt venir au niveau de ses
lvres.

Et la voix disait, toujours plus lointaine:

--Pour me tuer, il faut me brler le coeur, je suis la vampire dont la
mort est une vie, la vie une mort. Tue-moi! Mon supplice est de vivre,
mon salut serait de mourir. Tue-moi, tue-moi!

Ces mots riaient amrement autour des oreilles de l'tudiant.

Et la blanche statue montait.

Quand le visage de la morte fut tout prs du sien,  lui, Germain, il
vit une goutte de sang vermeil et liquide qui sortait de la blessure.

Et une haleine ardente le brla.

Et sa lvre fut touche par cette bouche qui lui sembla de feu.

Il reut un choc dont aucun mot ne peut rendre l'tourdissante
violence. Ce fut sa dernire sensation. Il entrevit, bant, le gouffre
sans fond qu'on nomme l'ternit. Il y tomba... Le lendemain matin, au
grand jour, il s'veilla, couch en travers sur son lit et le visage
contre les couvertures.

Le corps de la comtesse Marcian Gregoryi avait disparu.

Le pense voulut natre en lui qu'il avait t le jouet d'un rve
affreux.

Mais il tenait encore  la main son scalpel; le sac de grosse toile
tait l aussi, la paille aussi, le mouchoir de fine batiste o les
points clairs dessinaient la devise latine,--et sur le drap, juste 
l'endroit o nagure se collaient ses lvres, il y avait une tache
ronde et rouge, qui tait la goutte de sang...

Ils racontent l-bas, en moissonnant leurs larges champs de mas, de
Semlin jusqu' Temesvar et jusqu' Szegedin, ils racontent la grande
orgie nocturne des ruines de Bangkeli.

Notre histoire a eu dj son dnoment rel. Ceci est peut-tre le
dnoment fantasque de notre histoire.

Bangkeli tait un chteau chrtien, flanqu de huit tours turques, qui
regardaient la Save du haut d'une montagne nue. C'tait vaste comme
une ville. Les ruines l'attestent.

Il y avait des sicles que l'eau du ciel inondait les salles
magnifiques  travers les toits dsempars, lorsqu'eut lieu l'orgie
des vampires.

Lila avait menti en disant  Ren de Kervoz que le dernier comte
tait un gnral de l'arme du prince Charles, lors des guerres de
Bonaparte.

Le dernier comte fut un voyvode clbre et puissant, au temps de
Mathias Corvinus, le fils pique de Jean Hunyade.

Il fut tu par sa femme Addhma, qui le trahissait pour le rvolt
Szandor.

Et pendant de longues annes, Szandor et Addhma, matres de l'immense
domaine, effrayrent le pays du bruit de leurs crimes.

Tous deux taient vampires.

Dans les ges suivants, leurs tombes, d'o sortait le malheur, furent
l'pouvante et le deuil de la contre.

A eux deux,  eux seuls, ils sont toute la lgende des bords de la
Save.

Une nuit, on ne dit pas quand au juste, mais ce fut vers le
commencement de ce sicle, les bateliers serbes avaient vu le soleil
plus rouge se mirer dans les carreaux briss des corps de logis draps
de lierre. Vous eussiez dit un incendie.

Le soleil disparut, cependant, derrire les plaines sans fin qui
vont vers le golfe Adriatique, et les vitres de l'antique forteresse
restrent rouges.

Plus rouges. Il y avait un grand feu  l'intrieur.

Les bateliers du la Save se signrent, disant:

--Le comte Szandor va vendre une nuit d'amour  sa femme Addhma.

Et ils pesrent sur leurs avirons pour descendre vitement vers
Belgrade.

Au prix d'un trsor, nul n'aurait voulu approcher de la forteresse
maudite.

Qui donc raconta ce qui s'y passa cette nuit? qui le premier? On ne
sait, mais cela se raconte.

Ainsi sont faites toujours les traditions populaires.

Et peut-tre trouveriez-vous l l'origine de la foi qu'elles
inspirent. On y croit parce que personne ne peut dire le nom du
menteur qui les imagina.

La grande salle du chteau de Bangkeli tait pompeusement illumine.
Les peintures murales, dteintes et souilles, semblaient revivre aux
feux des lustres. Les vieilles armures des chevaliers renvoyaient en
faisceaux les sourdes tincelles, et les galeries sarrasines, ajoutes
 l'antique construction romane, talaient coquettement la lgret de
leurs dentelles polychromes.

Sur une table dresse et couverte des mets les plus exquis, les vins
de Hongrie, de Grce et de France mlaient leurs flacons. C'est,
la-bas, le climat de l'Italie, plus beau peut-tre et plus gnreux.
Les alberges dores montaient en pyramides parmi des collines de
cdrats, d'oranges et de raisin, tandis que les pastques,  la verte
enveloppe, saignaient sous le couteau.

On ne saurait dire d'o taient venus les coussins soyeux et les
tapis magnifiques qui ornaient, cette nuit, la seigneuriale demeure,
abandonne et dserte depuis des sicles.

Sur les coussins, auprs de la table, o les plats en dsordre et les
flacons dcoiffs annonaient l fin du festin, un jeune homme et une
jeune femme, beaux tous les deux jusqu' blouir le regard, taient
demi-couchs.

Non loin d'eux il y avait un monceau de pices d'or,  ct d'un
coffre vite.

--Monseigneur, dit la jeune femme en livrant son doux front, couronn
de boucles blondes, aux baisers de son compagnon, cet or a cot bien
du sang.

Le jeune homme rpondit:

--Il faut du sang pour amasser l'or, et l'or qu'on prodigue fait
couler le sang. Il y a un lien mystique entre le sang et l'or. Ce
troupeau stupide qui peuple le monde, les hommes, nous appelle des
vampires. Ils ont horreur de nous et tendent sans dfiance, leurs
veines  ces autres vampires qu'on nomme les habiles, les heureux,
les forts, sans songer que l'opulence d'un seul, ou la puissance d'un
seul, ou sa gloire ne peut jamais tre faite qu'avec le sang de tous:
sang, sueur moelle, pense, vaillance. Des milliers travaillent, un
seul profite...

--Monseigneur, murmura la jeune femme, vous tes loquent;
monseigneur, vous tes beau; monseigneur, vous ressemblez  un dieu,
mais daignez abaisser un regard vers votre petite servante Addhma,
qui languit d'amour pour vous.

Le superbe Szandor la regarda en effet.

--Tu as droit  une nuit de plaisir, rpliqua-t-il; tu l'as achete.
Je suis ici pour gagner ce monceau d'or... Mais quand tu vas tre
morte, Addhma, avec cet or j'achterai un srail de princesses;
j'blouirai Paris, d'o tu viens, Londres, Vienne ou Naples la divine;
je disputerai Rome aux cardinaux, Stamboul au padischah, Mysore aux
proconsuls malades de la conqute anglaise. Partout o je suis les
autres vampires plissent et s'clipsent...

Il y avait une lueur trange dans les beaux yeux d'Addhma.

--Un baiser! Szandor, mon amant! Un baiser! Szandor, mon seigneur!

Le superbe Szandor concda: il fallait bien que le march ft
accompli.

Les conteurs riverains de la Save disent que ce baiser, dont le prix
tait de plusieurs millions, fut entendu le long du fleuve, dans la
plaine et au fond des forts. L'amour des tigres fait grand bruit:
c'est une bataille. Il y eut des hurlements et des grincements de
dents; les lueurs rouges s'agitrent? l'antique forteresse trembla sur
ses fondements dix fois sculaires.

Puis, les deux monstres  visage d'anges restrent immobiles, vaincus
par la fatigue voluptueuse.

Le vin coula, mettant ses rubis sur leurs lvres plies.

Le regard d'Addhma brlait sourdement.

--Conte-moi l'histoire de ces boucles d'or qui couronnent ton front,
ma fiance, dit Szandor rconcili; cette nuit, je te trouve belle.

--Toujours je te trouve beau, rpliqua la vampire.

Elle appuya sa tte charmante sur le sein de son amant et poursuivit:

--Il y avait sur la route une belle petite fille qui demandait son
pain. Je l'ai rencontre entre Vienne et Presbourg. Elle souriait si
doucement que je l'ai prise arec moi dans ma voiture. Pendant deux
jours elle a t bien heureuse, et je l'entendais qui remerciait Dieu
d'avoir trouv une matresse si gnreuse et si bonne. Ce soir, avant
de venir, j'ai senti que mon sang refroidissait dans mes veines. Il me
fallait tre jeune et belle. J'ai pris l'enfant sur mes genoux, elle
s'est endormie, je l'ai tue...

Tandis qu'elle parlait ainsi, sa voix tait suave comme un chant.

Les mains de Szandor se baignaient dans ces cheveux soyeux et doux qui
taient le prix d'un meurtre. Le conte lui sembla piquant et rveilla
son caprice endormi.

La lutte d'amour recommena, sauvage et semblable aux bats des btes
froces qui effrayent la solitude des halliers.

Puis ce fut le tour de l'orgie.

Et encore et toujours!

Les lueurs du matin clairrent la suprme bataille, au milieu des
flacons briss, de l'or parpill, des tapis souills de vin et de
fange.

Dans le foyer un brasier brlait; au-dessus du brasier, un bassin de
fer contenait du mtal en fusion.

Parmi les charbons ardents une barre de fer rougissait.

Addhma dit:

--Je ne veux pas voir le soleil se lever. O toi que j'ai aim, vivante
et morte, Szandor, mon roi, mon dieu! tu m'as promis que je mourrais
de ta main, aprs cette nuit de dlices. Tu sais comment mettre un
terme  mes souffrances, car mon supplice est de vivre, et j'aspire au
bienheureux sommeil de la mort.

--J'ai promis, je tiendrai, ma toute belle, rpliqua Szandor sans trop
d'motion. Aussi bien, voici le jour et il faut que je me mette en
route. Il y a de belles filles  Prague. Je veux tre  Prague avant
la nuit... Es-tu prte, mon amour?

--Je suis prte, rpliqua Addhma.

Szandor mouilla un mouchoir de soie pour entourer l'extrmit du fer
rougi.

Addhma suivait tous ses mouvements d'un regard inquiet et sombre,
guettant sur ses traits une trace d'motion.

Mais Szandor songeait aux belles jeunes filles de Prague et souriait
en fredonnant une chanson  boire.

L'oeil d'Addhma brla.

Szandor retira du foyer la barre de fer qui rendit des tincelles.

--Elle est  point! dit-il avec une gaiet sinistre.

--Elle est  point! rpta Addhma. Szandor, mon bien-aim, adieu.

--Adieu, ma charmante...

Szandor leva le bras.

Mais Addhma lui dit:

--Je ne veux pas te voir me frapper, ange de ma vie. Donne, je me
percerai le sein moi-mme; tu verseras seulement le plomb fondu.

--A ton aise, rpliqua Szandor. Les femmes ont des caprices.

Et il lui passa le fer rouge.

Addhma le prit et le lui plongea dans le coeur si violemment que la
tige brlante traversa sa poitrine de part en part.

Le monstre tomba, balbutiant un blasphme inachev.

--Les jeunes filles de Prague peuvent t'attendre! murmura la vampire,
redressant sa taille magnifique et souriant avec triomphe.

Elle retira le fer de la plaie. Il resta un trou norme, dans lequel
elle versa le mtal en fusion que le bassin contenait.

Puis elle baisa le front livide de son monstrueux amant et se mit dans
le coeur le fer qui tait rouge encore.

Ce matin-l il y eut un orage comme jamais la terre de Hongrie n'en
avait vu. Le chteau de Bangkeli, vingt fois foudroy, ne garda pas
pierre sur pierre.

Dans les hautes herbes qui croissent parmi les dcombres, on montre
deux squelettes dont les ossements entrelacs s'unissent en un baiser
funbre.


FIN DE LA VAMPIRE





End of the Project Gutenberg EBook of La vampire, by Paul H.C. Fval

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VAMPIRE ***

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