The Project Gutenberg eBook of Pendragon This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: Pendragon Author: Alfred Assollant Illustrator: C. Allan Gilbert Release date: October 21, 2026 [eBook #79836] Language: French Original publication: Paris: Hachette, 1881 Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79836 Credits: Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PENDRAGON *** PENDRAGON PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2 A. ASSOLLANT PENDRAGON OUVRAGE Illustré de 42 Vignettes dessinées sur bois. Par C. GILBERT [Illustration] PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1881 Droits de propriété et de traduction réservés PENDRAGON I Mon nom est Sosiclès, citoyen d'Athènes. Je suis né dans le bourg d'Acharne, à trois lieues de la ville. De ma maison on voit la mer. Mon père était Méryon, fils de Polystrate, fils d'Agathocléon, fils d'Aristodème, fils de Xénonate, qui fut l'un des vainqueurs de Marathon. Xénonate fut tué par les Perses à la bataille de Platée. Aristodème fut tué par les Thébains à Tanagre. Agathocléon fut tué par les Siciliens sur le rempart de Syracuse. Mon père fut tué par les Macédoniens à Chéronée. Tous sont morts, frappés par devant, en combattant pour la patrie. Un seul, Polystrate, mourut dans son lit à l'âge de trente ans, victime de la grande peste d'Orient qui emporta la moitié des Athéniens. Mais comme il avait déjà reçu trois blessures en différentes batailles, il est à croire que sans la peste il aurait eu la même gloire que tous les autres. Pour moi, j'avais commencé et je comptais finir comme eux; mais Jupiter et les autres dieux immortels en ont décidé autrement. Je mourrai dans le pays des barbares, et je ne m'en plains pas: car d'abord nul ne peut régler la destinée; ensuite, ma patrie étant tombée depuis trente ans sous le joug des Macédoniens, j'ai perdu toute envie de revoir les rives fleuries de l'Ilissus et le Parthénon radieux. Je vis maintenant sous un maître de mon choix qui m'appelle son ami. Cela ne vaut pas la liberté, mais c'est ce qui en approche le plus. Or voici comment je quittai la ville de Minerve aux yeux glauques et commençai à courir le monde, moitié pour m'instruire, moitié pour faire fortune. Dans cette fameuse bataille de Chéronée, si funeste à tous les Grecs, mon père Méryon était chiliarque, c'est-à-dire commandait mille hommes, et je combattais à côté de lui lorsque la cavalerie thessalienne commandée par Alexandre, fils de Philippe, se jeta sur nous et rompit nos rangs. Mon père, frappé d'un javelot, tomba raide mort. Moi, âgé de dix-huit ans alors, j'essayai d'emporter son corps loin de la mêlée, je reçus et je rendis plusieurs coups de sabre, dont l'un m'étendit sans mouvement. Le soir même, le vainqueur fit relever les blessés et ensevelir les morts. Alexandre, qui m'avait remarqué pendant le combat,--à cause de mon courage et de ma piété filiale, comme il eut la bonté de le dire,--me fit panser avec soin, et me demanda d'être son ami. Je n'étais pas en passe de refuser; j'acceptai donc son amitié et je lui donnai la mienne. Alexandre de Macédoine n'était pas alors le farouche conquérant et le tueur d'hommes qu'on a connu depuis et qui épouvanta tous les peuples. C'était un beau jeune homme de dix-huit ans à peine, de taille moyenne, mais qui paraissait plus grand que tous ses compagnons à cause de la majesté naturelle de sa démarche et de son attitude. Brun d'ailleurs avec des cheveux bouclés, un teint vermeil, une peau blanche et des yeux où l'esprit et le courage étincelaient tout ensemble, mais qui dans la colère paraissaient lancer la foudre, il était la vivante image du divin Apollon, fils de Jupiter. [Illustration: Alexandre me fit panser avec soin.] On a dit de lui qu'il était brutal; mais ce n'est pas tout à fait exact. Il est vrai qu'après souper il se mettait volontiers en colère, qu'alors il jetait à la tête de ses meilleurs amis tout ce qui lui tombait sous la main, y compris sa javeline, et qu'il en a tué plusieurs par ce moyen. Il est encore vrai qu'on l'a soupçonné d'avoir fait assassiner son père, qui mourut, comme chacun sait, poignardé au milieu d'une fête par un Macédonien nommé Pausanias. Ce n'est pas impossible. Philippe venait de répudier sa mère Olympias pour épouser une autre femme. Alexandre en était fort contrarié: car, sans compter l'affront fait à sa mère, il perdait, lui, l'espérance d'hériter du trône; enfin dans les mœurs détestables de ce pays-là, l'assassinat paraît une chose presque ordinaire, à tel point qu'Alexandre n'a pas dû hésiter beaucoup à faire ce que tout le monde faisait si aisément autour de lui. Par un hasard singulier, Philippe est le seul de cette race tragique qui n'ait jamais voulu tuer personne, excepté en bataille rangée. Aussi fut-il assassiné par ordre de sa femme et de son fils. Du moins, c'est ce qu'on disait publiquement dans Athènes, la ville du monde entier où se colportent le plus de fausses nouvelles. La postérité en croira ce qu'elle voudra. Je ne garantis rien, excepté ce que j'ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles. Pour revenir à moi-même et à mon héros qui n'est pas Alexandre le Grand, mais un autre vaillant guerrier dont vous saurez bientôt le nom, je dirai qu'après la bataille de Chéronée je devins le secrétaire et l'ami du roi de Macédoine, que je le suivis en Thrace, en Grèce, en Asie Mineure, en Syrie, en Égypte, que j'assistai aux deux batailles du Granique et d'Issus, dont il sera parlé aussi longtemps qu'il y aura des historiens sur la terre, que je passai avec lui l'Euphrate au gué de Thapsaque, où nous eûmes de l'eau jusqu'aux épaules (heureusement c'était en été, on n'était pas fâché de prendre un bain), et après l'Euphrate,--à trente lieues de là,--le Tigre, plus profond et plus rapide. Le roi des Perses, Darius, avait envoyé dix mille hommes pour nous disputer ce dernier passage; nous aurions, selon toute apparence, servi de nourriture aux poissons. Mais ce pauvre roi avait perdu la tête. Comme on l'avait battu sur le Granique au passage d'une rivière, à Issus dans les montagnes, il crut qu'il nous battrait à son tour dans la plaine, et nous attendit à Gaugamèle, qui signifie, en assyrien, la maison des dromadaires. C'est un relais de poste entre Babylone et la Médie. Là, comme un bon propriétaire qui fait sabler les allées de son jardin et sarcler les mauvaises herbes, il était tout occupé d'aplanir le terrain déjà si plat, afin que sa cavalerie pût galoper à l'aise et nous fouler aux pieds de ses chevaux. Nos cavaliers thessaliens, qui servaient d'avant-garde et d'éclaireurs, racontèrent en revenant au camp que l'armée des Perses devait être au moins de sept ou huit cent mille hommes, et en effet leurs tentes s'étendaient à perte de vue dans la plaine. Au delà, bien au delà, s'élevaient les montagnes bleues de la Gordyène, par où l'on pénètre au centre de la Médie. Peut-être les éclaireurs ne mentaient-ils pas, quoique d'un Thessalien à un menteur la différence ne soit pas grande, et quoiqu'il soit bien difficile de nourrir huit cent mille hommes, deux cent mille chevaux et six cent mille bêtes de somme et de boucherie dans une plaine où je n'ai vu pour ma part qu'un platane. C'est celui qui couvrait de son ombre le Relais des dromadaires. Mais enfin il se peut que, par la faveur des dieux et contre l'opinion de tous les gens du métier, cette immense armée ait trouvé pendant dix jours sa nourriture dans un pays où trois moutons trouveraient à peine à brouter entre deux levers de soleil. Seulement il faut convenir que les trois quarts de ce peuple passaient leur temps, suivant l'usage de tout l'Orient, à servir, nourrir et désaltérer le dernier quart, lequel était seul composé de combattants. Je ne veux pas diminuer la gloire d'Alexandre, qui fut le plus grand conquérant dont on ait jamais parlé; mais je voudrais mentir le moins possible, foi de Sosiclès. C'est assez d'avoir tué les malheureux Perses; il n'est pas nécessaire de les accuser de lâcheté. Ils se battirent maladroitement, c'est vrai, mais aussi bravement que nous-mêmes. Leur roi était un peu poltron; leurs alliés, ou, si vous préférez, leurs sujets les trahissaient, car tout le monde était las de leur payer tribut; voilà, outre son courage personnel et son habileté dans le métier de général, ce qui fit le succès d'Alexandre. Au reste, qu'ils fussent huit cent mille, comme on l'a dit, ou moins nombreux, comme je crois (en ne comptant, bien entendu, que ceux qui portaient les armes), Alexandre ne s'en inquiéta pas et vint camper dans la plaine à une lieue de l'ennemi. C'était la veille de la bataille d'Arbèles. Comme on avait marché une partie de la nuit, et comme on n'était arrivé au lieu du campement qu'une heure ou deux après le lever du soleil, toute l'armée se hâta de dresser ses tentes, de manger et de prendre du repos. La chaleur était si forte et la fatigue si grande, qu'on ne pouvait plus supporter le poids des armes, et que la cavalerie des Perses aurait eu bon marché de nous si, galopant au hasard dans la plaine, elle était venue nous attaquer pendant que nous étions étendus sous nos tentes. Heureusement, ils avaient aussi chaud que nous-mêmes, et la vue de nos grand'gardes placées en avant du camp leur fit croire que nous étions sous les armes. De là vint que nous fûmes vainqueurs au lieu d'être vaincus, qu'Alexandre passa pour un héros sans pareil au lieu d'être mis en croix, et que moi, Sosiclès, fils de Méryon, j'écris tranquillement cette histoire dans mon palais sur le bord du Gange, au lieu de ramer sur les galères du grand roi Darius, comme il est arrivé à beaucoup de guerriers malheureux. Vers quatre heures de l'après-midi, Alexandre, ayant fini sa sieste, parut sur le seuil de sa tente et fit sonner les trompettes pour avertir chacun de prendre les armes. Je me hâtai d'accourir en me frottant les yeux, car le grand homme n'aimait pas qu'on le fît attendre. De la main ou du pied il savait réveiller le zèle des plus engourdis. Je l'ai vu, un certain jour que son lieutenant Cassandre (aujourd'hui roi de Macédoine et son successeur) n'était pas à son poste, prendre dans ses bras ce malheureux quand il arriva. Il l'enleva de terre, lui cogna la tête dix ou douze fois contre le mur comme s'il avait voulu faire une brèche (mais le casque dont il était coiffé empêcha les os de Cassandre d'être mis en bouillie), et ne le laissa retomber que dans le dessein de le percer de sa lance. Heureusement, pendant qu'il la demandait à son écuyer, Cassandre, qui mourait de peur, se sauva dans les bois comme un lièvre, et le lendemain obtint sa grâce. Je vous l'ai dit, le grand homme n'était pas brutal, si l'on veut; mais pour vif, il l'était, à coup sûr. Sa main était toujours prête à frapper, elle était aussi prompte à donner, je dois l'avouer. Il remplissait d'or les mains de ses amis après avoir vidé les mains de ses ennemis. Avec lui personne ne pouvait demeurer en paix ni compter sur une heure de tranquillité. Il comblait de richesses ses amis pour l'avoir bien servi, et quelques jours après les faisait tuer sur un simple soupçon. Quant à ses ennemis, il les punissait ou les récompensait au hasard pour l'avoir bravement combattu. Tout dépendait de l'humeur du moment. Ah! certes, c'était un homme brave, et ses soldats l'ont regretté longtemps. Moi, Sosiclès, qui l'ai vu de près pendant plusieurs années, étant son secrétaire et son ami, je remercie tous les matins le grand Jupiter de m'avoir tiré de ses mains redoutables! J'accourus donc, apportant mes tablettes, insignes de mes fonctions, et, planté devant lui, j'attendis ses ordres. Heureusement, il était de bonne humeur ce jour-là, et ne demandait qu'à rire. Il avait fait dresser une table devant sa tente. Dix ou douze de ses généraux et de ses amis étaient assis à droite et à gauche sur des bancs de bois, et les esclaves apportaient des amphores remplies de vin d'Arménie. Quand il m'aperçut, il dit: «D'où sors-tu, ami Sosiclès? Tes yeux sont gonflés de sommeil.» J'essayai de m'excuser sur la chaleur, sur les longues marches, sur je ne sais quoi encore; mais mon discours fut interrompu par un appel de la trompette, et quinze ou vingt cavaliers thessaliens entrèrent dans le camp. Devant eux s'avançait, monté sur le plus beau cheval arabe que j'aie vu de ma vie, un homme demi-nu, robuste, bien fait et beau comme un jeune dieu. Sa tête était coiffée de la crinière d'un lion; ses yeux, d'un bleu verdâtre comme l'émeraude, étaient pleins d'orgueil et de gaieté; ses longs cheveux châtains flottaient sur ses épaules nues; sa ceinture de soie portait un long cimeterre, dont la poignée était enrichie d'or et de pierreries. Alexandre le regarda longtemps sans parler, les yeux dans les yeux, comme il regardait lui-même Alexandre. C'est ainsi, je suppose, que le tigre et le lion doivent se rencontrer au fond des bois. Enfin le roi demanda aux Thessaliens: «Quel est cet homme? Un prisonnier, sans doute?» Mais avant que les Thessaliens eussent pu répondre, l'autre prit la parole, et, d'une voix forte et sonore comme la trompette: [Illustration: Le cheval but d'un trait.] «Je ne suis pas prisonnier. Je viens ici de mon plein gré pour te voir, et nouer avec toi les liens de l'hospitalité, Alexandre, fils de Philippe, le plus vaillant des Grecs et des Macédoniens! Moi, je suis Gaulois, né sur le bord de la Garonne, à deux lieues de Toulouse, ville des Tectosages. Mon nom est Pendragon, fils d'Astarac.» Alexandre se mit à rire et dit à ses amis: «Voilà un homme! Je n'en ai jamais vu de cette espèce.» A quoi Pendragon répliqua sans être interrogé: «C'est que tu n'as jamais mis le pied dans le pays qui est entre la Garonne et les Pyrénées. --Que veux-tu de moi? --Ton amitié. Je t'offre la mienne en échange.» Ici les éclats de rire redoublèrent, et Perdiccas, qui était, après Parménion, le principal lieutenant d'Alexandre, s'écria: «Seigneur, voilà un ami digne du vainqueur de l'Asie!» Pendragon demanda au chef des Thessaliens: «Quel est ce gros homme qui rit comme un bouffon à côté d'Alexandre?» A ces mots Perdiccas, rouge de colère, allait répliquer, mais Alexandre le retint: «Tais-toi, Perdiccas. Ce Gaulois est mon hôte... Toi, Pendragon, viens t'asseoir à cette table.» En même temps il fit apporter une coupe d'or, la fit remplir de vin d'Arménie et l'offrit lui-même au Gaulois. Celui-ci mit alors pied à terre et confia son cheval au palefrenier du roi. On vit avec étonnement que le superbe animal n'avait ni selle, ni bride, ni étriers. Il portait seulement sur le dos une peau de tigre aux griffes dorées. A la place des yeux étaient deux émeraudes. «Seigneur, demanda le palefrenier en s'adressant au roi, que faut-il faire de ce magnifique cheval?» Pendragon l'interrompit: «Il faut lui donner à boire, dit-il. Il a fait vingt lieues depuis ce matin, et il a soif.» Le palefrenier obéit et voulut emmener le cheval. Il lui donna une tape amicale sur le cou, croyant qu'il allait le suivre; mais le noble animal, indigné, les yeux étincelants, les narines en feu, se dressa sur ses pieds de derrière en poussant un hennissement si terrible que tout le camp frémit, et qu'Alexandre lui-même, tout intrépide qu'il était, eut peine à garder son sang-froid. Tous les autres coururent chercher leurs javelines comme si l'ennemi avait été proche. Moi-même je n'étais pas tranquille, et je me rapprochai du Gaulois. Quant à lui, sans se troubler, riant au contraire comme s'il avait reconnu la voix d'un ami, il se retourna, et présentant la coupe à son cheval: «Tiens, dit-il, bois le premier à la santé d'Alexandre.» Le cheval but d'un trait la coupe et appuya sa tête sur l'épaule du Gaulois comme pour le remercier. «A mon tour maintenant,» continua Pendragon. Et tendant la coupe à l'échanson du roi, il la fit remplir de nouveau et la vida d'un trait. Tout le monde le regardait avec étonnement. Alexandre seul riait franchement en voyant l'audace de ce barbare. «Entre ton cheval et toi, demanda-t-il, tout est commun, je pense? --Pourquoi non? répliqua le Gaulois. Quand je m'enfonce dans la mêlée, est-ce qu'il refuse de m'y porter? Pourquoi n'aurait-il pas ma part des festins, puisqu'il a ma part des combats? Le même Dieu nous a créés. Le même Dieu nous recevra dans son sein quand il faudra mourir.» Et du doigt il montrait la voûte bleue du ciel. «Par Jupiter! tu me plais, dit Alexandre. Dis-moi ton histoire.» II Aussitôt l'échanson remplit les deux coupes et celles des amis du roi qui revenaient s'asseoir à la même table. «Je n'ai pas d'histoire, reprit le Gaulois. Je ne suis pas comme les Grecs et les Macédoniens qui vont toujours deux par deux, l'un donnant des coups d'épée et l'autre racontant ses exploits. Je te l'ai dit, mon père était Astarac. Moi, je suis Pendragon, son troisième fils. De mes deux frères, l'un, le cadet, est allé chercher fortune en Italie. A force de donner des coups de sabre à droite et à gauche, il est devenu prince, ou, comme disent les Grecs, tyran d'une grosse ville sur le bord de la mer.» Alexandre demanda: «Où est la ville? --Je n'en sais rien. --Et la mer? --Pas davantage. Est-ce qu'on s'inquiète de ces choses dans mon pays? Les marchands grecs de Marseille m'ont dit qu'il avait un palais, des chevaux, des esclaves, du vin, des boisseaux d'or et tout ce qui s'ensuit. Pour preuve, ils apportèrent à mon père trois colliers de perles pour mes trois sœurs et une statue d'argent de Teutatès qu'il déposa dans le temple du dieu, à Toulouse. La statue pesait trois mille livres. Voilà tout ce que je sais de mon frère cadet. --Et l'aîné? --Oh! lui, c'est autre chose. Il est allé en Afrique et s'est mis au service des marchands de Carthage qui faisaient la guerre en Sicile. Là, comme le pays était bon, riche en vins, en étoffes précieuses et abondant en toutes choses, il voulut s'y établir et faire venir d'autres Gaulois; mais le chef des Carthaginois, Himilcon, le fit assassiner au milieu d'un festin. --Et toi? --Oh! moi, je devais rester au logis pour continuer la famille et j'enrageais terriblement, quand mon père apprit la mort de mon frère. Il me dit: «Pendragon, tu vas t'embarquer pour Carthage, tu couperas la tête à l'assassin de ton frère et tu reviendras.» »Je répondis: «Père, je couperai la tête, mais je ne reviendrai pas. Mes sœurs se marieront, te donneront d'autres enfants, et moi je veux conquérir un royaume à la pointe de l'épée.» Il y consentit: je partis pour Carthage. Déguisé en marchand marseillais, j'allai un soir à la rencontre d'Himilcon, qui se promenait sur le port au milieu de ses amis et ne s'attendait à rien; je lui dis: «C'est moi qui suis Pendragon, le frère de celui que tu as fait assassiner. Voici la récompense.» Et je lui abattis la tête d'un coup de sabre. »De là, je sautai dans un bateau. Trente vaisseaux à quinze rangs de rames se mirent à ma poursuite, mais il faisait déjà nuit; je glissai au milieu de mes ennemis qui me poursuivaient en pleine mer, je rentrai dans Carthage, où personne ne m'attendait, je mis le feu à la maison d'Himilcon qui était la plus belle de Carthage comme il en était le plus riche et le plus puissant citoyen. J'attendis le matin, pour sortir, que les portes de la ville fussent ouvertes; je m'emparai d'un cheval,--non celui que tu vois, mais un autre,--je m'élançai dans la campagne et j'allai demander l'hospitalité aux gens d'Utique, qui par bonheur étaient en guerre avec les Carthaginois. »Ils me firent bon visage et me mirent à la tête de leur armée. J'en profitai pour livrer bataille à mes ennemis et pour en tuer quatre ou cinq mille. Malheureusement, les marchands de Carthage offrirent à ceux d'Utique la paix et une grosse somme d'argent si l'on voulait me livrer. Ceux d'Utique acceptèrent, car ce sont de misérables gueux sans foi ni loi, comme les autres; heureusement je fus averti à temps par la fille d'un suffète que j'allais épouser et qui eut horreur de cette trahison. Je passai au galop, le sabre en main, au milieu de ceux qui voulaient me saisir, j'en tuai deux, j'en estropiai cinq ou six et je m'enfonçai dans une forêt profonde, au milieu des gorges de l'Atlas, qui sont remplies de lions et où personne n'osa me poursuivre. De là je poussai jusqu'en Égypte, tantôt à cheval, tantôt à pied, tantôt seul, tantôt à la suite des caravanes. »Comme j'arrivais aux portes de la ville d'Alexandrie que tu as fondée dans l'île de Pharos, j'appris que tu venais de partir pour la Perse, et je formai le projet de te rejoindre. Un cheik arabe du désert de Syrie, à qui j'avais rendu le service de tuer son ennemi dans une bataille, me donna son cheval, disant qu'il n'avait rien de plus précieux, et que s'il avait eu une fille (il en avait dix-sept, mais toutes mariées depuis longtemps), il me l'aurait donnée par-dessus le marché. Quant au cheval, qui s'appelle Nedjed et qui n'a pas plus de quatre ans, depuis personne ne l'a jamais monté, excepté moi. Le cheik me le recommanda, les larmes aux yeux, comme s'il eût été son propre fils. Je fis le serment que personne ne le monterait, ne le briderait ou sellerait de mon vivant... --Pas même moi? demanda Alexandre en souriant. --Ni toi ni aucun autre homme, répliqua fermement le fier Pendragon... Au reste, fais-le essayer par quelqu'un de tes serviteurs,--celui-ci, par exemple,--que tu appelles Perdiccas, et qui est assis à ta droite.» Perdiccas, ainsi défié, se leva, quoique à contre-cœur, craignant de donner à rire à ses amis. Alors Pendragon, s'adressant à son cheval: «Nedjed, dit-il, tu vois ton futur maître! s'il te monte, tu le serviras jusqu'à la mort!» Je ne sais si Nedjed entendit la langue du Gaulois; mais à l'instant même il poussa un second hennissement si furieux et si épouvantable, que plusieurs centaines de chevaux attachés au piquet rompirent leurs cordes et s'élancèrent au hasard dans la plaine, comme s'ils avaient entendu l'appel de leur chef. Perdiccas effrayé demeura immobile, n'osant regarder en face son adversaire. Nedjed au contraire l'attendait, en agitant sa longue queue et frappant du pied droit la terre avec impatience. Alexandre eut pitié de son ami. «Rassieds-toi, Perdiccas, dit-il, et toi, Pendragon, fais-nous voir comment tu montes ce cheval merveilleux.» Le Gaulois s'approcha du cheval, le regarda avec une douceur inexprimable, et lui dit: «Nedjed, mon frère!» Le cheval pencha la tête et la frotta lentement contre l'épaule de Pendragon, comme s'il avait voulu le caresser. L'autre reprit: «Nedjed, mon frère, fais-leur voir qui tu es et qui je suis!...» Alors, sans même toucher la crinière noire et flottante du beau Nedjed, il s'élança d'un bond sur son dos, et, s'adressant au roi: «Alexandre, fils de Philippe, dit-il, je vais avant une heure t'apporter des nouvelles de Darius.» Au même instant il pressa légèrement du genou les flancs de son cheval, et partit au triple galop dans la direction du camp des Perses. «C'est un espion, dit Perdiccas. Il est venu pour examiner notre camp et pour en rendre compte à l'ennemi.» La plupart des assistants applaudirent. Alexandre lui-même parut incertain. «Au reste, dit-il, qu'importe? D'ailleurs, il y a dans les yeux de ce Gaulois quelque chose de fier et de hardi qui s'accorderait mal avec le caractère d'un traître.» [Illustration: Voici Amalec.] Et sans s'occuper davantage du Gaulois, du moins en apparence, il me dicta l'ordre de bataille du lendemain. Mais une demi-heure s'était à peine écoulée qu'une clameur prodigieuse s'éleva du côté des Perses. Nous aperçûmes au loin dans la plaine un nuage de poussière d'où sortit peu à peu, à mesure qu'il se rapprochait du camp macédonien, le Gaulois Pendragon. Des milliers de cavaliers le poursuivaient et lançaient sur lui des milliers de flèches; nos grand'gardes s'avancèrent pour protéger sa fuite, mais il passa au travers comme un éclair, arriva jusqu'à trois pas d'Alexandre, arrêta Nedjed qui, tout couvert de poussière et d'écume, se planta sur ses quatre pieds, immobile comme une statue, et jeta aux pieds du roi un long paquet blanc qui poussa en tombant un long gémissement. En même temps il sauta à terre, et dit: «Alexandre, fils de Philippe, voici le sceau du roi Darius.» Puis, se tournant vers le paquet blanc qui gémissait toujours: «Et voici Amalec, le grand prêtre des Chaldéens et son premier ministre.» Alexandre s'avança vers le Gaulois, le serra dans ses bras et lui dit: «Pendragon, tu es un brave. --Je le sais bien, dit le Gaulois. --Et c'est entre nous à la vie, à la mort! --Avec plaisir. Toi, du moins, quand tu dis à un ami qu'il est un brave, on sait que tu t'y connais, et que tu ne peux pas être jaloux.» Le roi sourit en écoutant ce compliment mal tourné, mais sincère. Il demanda encore: «Où l'as-tu pris?» Et du doigt il montrait Amalec. Ici le Gaulois se gratta la tête avec embarras: «Dans la tente du roi Darius. --Qu'est-ce qu'il faisait là? --Il ronflait. --Comment! demanda Alexandre étonné. Dans la tente de Darius même? --Et sur son lit. --Voilà qui est bizarre. --Possible, dit Pendragon, mais vrai. C'est justement ce qui m'a trompé. Il ronflait si royalement que je l'ai pris pour le roi lui-même. Je l'ai saisi, je l'ai mis sur Nedjed comme un sac de farine et je te l'apporte. Au reste, tu peux l'interroger et tu sauras son aventure mieux que moi-même.» Pendant cette conversation, Amalec avait repris ses sens, et, se voyant en face du grand roi de Macédoine, du fameux Alexandre, conquérant de la moitié de l'Asie, il se prosterna la tête dans la poussière et dit: «Grand roi, je suis prêt à répondre. --Avant tout, dit le conquérant, relève-toi.» Amalec obéit, et, la tête baissée, les bras croisés, les mains enfoncées dans les manches de sa longue robe, attendit les questions. C'était un grand vieillard, à la barbe blanche et vénérable, aux yeux noirs, vifs et rusés, au menton relevé, plein d'orgueil et d'humilité tout à la fois (l'orgueil était au fond et l'humilité à la surface). Alexandre demanda: «Qui es-tu?» Le vieillard répondit: «Je suis Amalec, le serviteur des serviteurs de Baal. --Tu sais à qui tu parles? --Oui, seigneur. Au plus grand des rois, s'il exécute les ordres de Baal. --Et s'il y manque?» demanda le Macédonien. Amalec répliqua d'une voix solennelle: «S'il y manque, il pourra vaincre encore, car Baal permet quelquefois à ses ennemis de triompher pour un temps; mais le bonheur des méchants s'écoule et se perd comme un ruisseau dans les sables du désert de Mésopotamie. Son épée sera brisée, son casque sera fendu, sa cuirasse sera percée de coups, son corps sans sépulture sera la proie des loups, des corbeaux et des vautours, sa mère et ses sœurs seront égorgées, sa femme sera réduite en esclavage, ses enfants seront saisis par les pieds et écrasés contre le rocher, son peuple et son nom disparaîtront de la surface de la terre: car il n'y a de dieu que Baal, et si quelqu'un élève la voix contre lui, Baal le frappera de sa foudre et réduira ses ossements en poussière. --Et si j'obéis à Baal, qu'arrivera-t-il? --Tu deviendras le maître de la terre, et ton empire n'aura pas d'autre frontière que l'Océan. Pour commander aux hommes, il faut obéir à Baal.» Je regardai le prêtre chaldéen qui, les yeux levés au ciel, semblait y lire l'avenir et la destinée d'Alexandre. Vraiment, le plus puissant des deux n'était pas le roi, mais le prêtre. Alexandre reprit: «Tu sais, Amalec, que je puis te faire couper la tête ou te faire déchirer par les lions?» L'autre répliqua fièrement: «Essaye, si tu veux armer contre toi les dieux et les hommes.» Cette réponse hardie n'irrita pas l'orgueil du Macédonien comme je l'aurais cru; au contraire, il lui tendit la main en signe d'amitié et lui dit: «Je voulais seulement t'éprouver.» Amalec répliqua: «C'est avec le fouet qu'on éprouve les esclaves, avec l'or qu'on éprouve les hommes libres; mais les prêtres chaldéens ne connaissent et ne redoutent que la volonté de Baal.» Alexandre reprit: «Qui me fera connaître cette volonté sacrée? --Moi! répondit Amalec. Et c'est parce que je savais que tu es l'élu de Baal que je suis venu au-devant de toi pour t'annoncer la victoire et pour te dire à qui tu la dois.» [Illustration: Il saisit l'épaule de Perdiccas.] Ici le Gaulois Pendragon se mit à rire. «Venu au-devant... dit-il. Amalec se vante. Je l'ai posé sur Nedjed comme un sac, et il gémissait sur le chemin comme un vieux chat-tigre qui a perdu son père ou sa mère.» Amalec le regarda de travers et répliqua: «C'était la volonté de Baal. --A la bonne heure, dit Alexandre; mais toi, Pendragon, dis-nous d'abord ce que tu as fait, et Amalec nous montrera ensuite que c'était la volonté de son dieu. --Volontiers, reprit le Gaulois; mais d'abord, grand roi, fais remplir ma coupe, car il fait soif dans ces déserts et nous avons terriblement galopé, Nedjed et moi, pour te rendre service.» Alexandre sourit et fit signe à l'échanson, qui remplit sur-le-champ deux coupes de vin de Chio, aussi vastes que des cruches ordinaires. Pendragon et son cheval les burent d'une seule lampée;--chacun la sienne. «Voici l'affaire, dit le Gaulois. Nedjed peut en témoigner comme moi, et Nedjed n'a jamais menti.» Il y eut un grand éclat de rire parmi les amis d'Alexandre, et Perdiccas, qui voulait prendre sa revanche, ayant été déjà maltraité par le Gaulois, s'écria en se tenant les côtes: «Si Nedjed pouvait parler, il mentirait tout comme...» Je pense qu'il allait dire: «... Comme son maître...» Mais il n'en eut pas le temps, car Pendragon lui lança un regard si terrible que la voix s'arrêta dans son gosier. On aurait cru qu'elle venait d'être gelée par un vent d'hiver. «Comme toi, interrompit Pendragon, comme toi, Perdiccas le pansu, Perdiccas le mal élevé, gros hoplite à deux pattes, qui devrais en avoir quatre et porter les bagages à l'arrière-garde, au lieu de te carrer en forme de seigneur à la tête de la phalange!» Puis, s'adressant à son cheval: «Nedjed, dit-il, regarde bien ce Perdiccas!...» Nedjed regarda. «C'est la seconde fois qu'il t'insulte!» Ici Nedjed se dressa sur ses pieds de derrière et poussa un hennissement de colère en regardant le Macédonien. «La première fois, continua le Gaulois, il voulait te chevaucher comme si un cheval tel que toi était fait pour être monté par un âne tel que lui!» Ici Nedjed s'avança sur Perdiccas d'un air si menaçant que tous les assistants frémirent. Alexandre, à quelques pas de là, donnait des ordres aux éclaireurs thessaliens. Il ne se retourna pas et même s'aperçut à peine de ce qui se passait. «... La seconde fois, ajouta le Gaulois, il a osé dire que si tu pouvais parler, tu mentirais comme lui!» A ce mot: «tu mentirais», Nedjed, averti sans doute par l'accent et le regard de son maître, car je ne puis croire qu'il eût compris le sens exact des mots, s'avança les yeux brillants, les narines en feu, la crinière au vent, sauta d'un bond par-dessus la table qui le séparait du Macédonien et, comme un lion, saisit avec les dents l'épaule de Perdiccas. Un grand cri s'éleva parmi les assistants. Alexandre se retourna et d'un ton sévère: «Pendragon!» dit-il. Mais déjà le Gaulois avait fait signe au cheval de lâcher sa proie. Nedjed obéit docilement, et Perdiccas évanoui fut ramassé par ses amis et porté dans sa tente, où Philippe, médecin du roi, lui fit un premier pansement et déclara, suivant l'usage, que la blessure était grave, très grave, excessivement grave, qu'en d'autres mains que les siennes Perdiccas aurait certainement passé les rives du Styx; mais qu'étant pris à temps et soigné comme il savait soigner (lui Philippe), il en serait quitte (lui Perdiccas) pour passer six semaines à l'ambulance et pour observer une diète rigoureuse. «Hélas! hélas! quelle triste chose que la diète! s'écria le blessé, qui avait pris, depuis qu'il était en Asie, l'habitude de vider par jour deux amphores de vin de Crête, chacune de deux pieds de haut et de deux pieds de diamètre à la base. --Ce que c'est que de nous! ce que c'est que de nous! disaient pour le consoler ses deux amis Séleucus et Lysimaque, en le portant l'un par les pieds, l'autre par la tête. Qui aurait jamais cru, ce matin, que tu en serais réduit pour six semaines à boire de l'eau? --Ah! la vie est un vase fragile! ajoutait Lysimaque en soupirant. --La briser, hélas! est facile! continuait Séleucus d'un air attendri. --Oh! cria Perdiccas, je me vengerai, je me vengerai, je me vengerai. --Au revoir, pauvre ami, nous allons boire à ta santé!» dirent en le quittant Séleucus et Lysimaque. Et ils tinrent parole jusqu'au lendemain matin. Ils furent rappelés à leur poste par le son de la trompette qui les avertissait de ranger leurs soldats en bataille. III Cependant Alexandre regardait le Gaulois d'un air inquiétant. Je me demandais à part moi s'il n'allait pas le faire tuer à coups de flèches avec son cheval. Quant à Pendragon, toujours assuré, fier et hardi comme un fils de Jupiter, il attendait. Enfin le roi se décida: «Je vois bien, dit-il, que tu ne peux pas vivre avec mes amis... --Ce sont tes amis, seigneur, interrompit le Gaulois, qui ne peuvent pas vivre avec moi. Quant à moi, ils ne me gênent pas. Rien ni personne ne me gênera jamais sur la terre.» Alexandre se mit à rire. «En effet, dit-il, tu me parais homme à te faire place en tout pays. Au reste, tu me plais, et je te garde...» Le Gaulois fit un signe. «... Aussi longtemps, bien entendu, que tu voudras être mon ami. Pour le moment, je vais te donner le commandement de la troupe des Enfants perdus de mon armée. Justement son dernier chef, Cléarque, a été tué au passage du Tigre, et n'a pas de remplaçant. C'est toi qui marcheras toujours à l'avant-garde et qui soutiendras le premier choc. De l'humeur dont tu parais être, ce poste te convient, j'espère. --Admirablement! dit le Gaulois. --Quant à la solde et au butin... --Je ferai ma part,» répondit Pendragon. Alors le roi le fit conduire à son poste avec Nedjed, et me retint pour interroger le grand prêtre chaldéen. Amalec suivit Pendragon d'un long regard; puis il murmura quelques mots chaldéens que je ne compris pas, ni le roi non plus. «Que veux-tu dire? demanda Alexandre en langue perse, qu'il parlait assez bien. --Que ce Gaulois a du sang de lion dans les veines et qu'il portera tôt ou tard une couronne.» Alexandre rougit de colère. «Personne, moi vivant, ne portera la couronne, dit-il... Et si ce barbare osait jamais...» Son geste acheva sa pensée. Visiblement il aurait fait tuer Pendragon comme le dernier des esclaves. Mais Amalec répondit gravement: «Je n'ai pas dit qu'il prendrait la tienne. Cela, je l'ignore... Au reste, il en sera fait suivant la volonté de Baal. Si Baal couvre ce jeune barbare de son bouclier et s'il lui prête son invincible épée, ni toi, ni Darius, ni personne ne pourra l'arrêter.» Alexandre demeura pensif un instant, car il connaissait la science profonde et presque infaillible des prêtres chaldéens. Il tremblait lui-même devant eux, lui qui regardait la mort comme un compagnon de guerre et non comme un adversaire qu'il dût craindre. Enfin il leva les yeux sur Amalec et dit: «Comment l'as-tu rencontré? Qu'est-ce qui s'est passé? Est-ce qu'il t'a emmené prisonnier, comme il s'en vante, ou l'as-tu suivi de bonne grâce pour venir à moi? --L'un et l'autre, grand roi, répondit le Chaldéen. Il m'a pris de force dans la tente de Darius, mais je savais d'avance que je serais pris là, et j'y suis venu volontairement me faire prendre. --C'est peut-être vrai, mais c'est bien singulier, dit alors Alexandre. Quelle raison avais-tu de venir à moi que tu n'avais jamais vu?» Amalec se recueillit et répliqua: «Deux raisons, grand roi. Mon intérêt et le tien. Veux-tu sans coup férir te rendre maître de Babylone, la plus grande ville et la plus riche de l'Europe et de l'Asie, celle dont la possession te rendrait maître de l'empire des Perses? --Certes! dit le Macédonien. --Et de quel prix payeras-tu sa conquête? --Celui que tu demanderas! --Eh bien! seigneur, je te donnerai Babylone; mais toi, tu me rendras ma fille unique Drangiane, plus précieuse pour moi que tous les trésors de l'Asie.» Alexandre lui tendit la main et dit: «Vieillard, le lendemain du jour où j'entrerai dans Babylone, je te rendrai ta fille. J'en atteste les dieux immortels! Mais comment Drangiane est-elle ma prisonnière?» Et se tournant vers moi, il demanda: «Le sais-tu, Sosiclès, toi qui passes pour le plus bavard et le plus curieux des Athéniens, qui sont eux-mêmes les plus bavards et les plus curieux de tous les hommes?» Je répondis modestement: «Seigneur, c'est mon devoir de tout apprendre et c'est mon droit de tout raconter; mais si mon bavardage vous ennuie, rien n'est plus aisé que de ne pas m'interroger. Je n'ai que faire de vous raconter les histoires des uns et des autres.» Il me frappa gaiement sur l'épaule et me dit: «Ami, ne te fâche pas. Je voulais rire. Connais-tu Drangiane? Est-elle prisonnière dans mon camp?» Le vieil Amalec me regardait avec une terrible inquiétude, comme si j'avais été l'arbitre de sa destinée. Je répondis: «Seigneur, la belle Drangiane, car elle est célèbre par sa beauté dans tout l'empire, a été prise après la bataille d'Issus avec les deux reines--mère et femme de Darius--et les femmes ou les filles des principaux satrapes de la Perse. Elle est au camp, dans la tente voisine de celle de la mère de Darius. Elle n'en sort qu'accompagnée de ses femmes, enveloppée d'un long voile et cachée aux yeux des hommes, ainsi que toutes les princesses. --Alors, dit Alexandre en riant, comment sais-tu qu'elle est belle? --Ce sont les vieilles femmes de sa suite et de la suite des deux reines qui l'ont vue et qui disent que jamais beauté ne fut plus accomplie. --Je serais curieux de la voir à mon tour.» Amalec répliqua gravement: «Parmi les hommes son mari seul la verra, le jour de son mariage. Tout autre y perdrait la vie. --Mais, demanda le roi, qui doit-elle épouser? --Celui que Baal aura désigné.» Il ajouta d'une voix solennelle et pareille à celle des oracles: «Et cet homme sera le chef d'un peuple immense!» Alexandre, frappé de cette réponse, reprit après un moment de réflexion: «Toi, qui parles au nom de Baal, qui es-tu? --Je suis, répondit Amalec, grand prêtre et roi des Chaldéens qui habitent Babylone et qui furent maîtres autrefois de la moitié de l'Asie... Tu verras bientôt le palais de mes pères, qui surpasse en grandeur tous ceux de la Grèce et de l'Égypte, et dont le toit en forme de terrasse s'élève à trois cents pieds au-dessus du sol sur la rive gauche de l'Euphrate. »Sur la terrasse elle-même se dressent quatre grandes tours hautes comme soixante-dix hommes de haute taille ajoutés bout à bout; elles veillent aux quatre coins de l'horizon, comme des soldats armés de lances. Celle du nord regarde les montagnes de l'Arménie, d'où descendent l'Euphrate qui s'avance en Mésopotamie avec la lenteur et la majesté du père des fleuves, et le Tigre qui court à côté de lui avec la rapidité de la flèche. »La tour du couchant regarde le désert de Syrie et la ville de Damas, derrière laquelle sont les vertes et sombres forêts du Liban. »La tour du midi suit des yeux la plaine où commence le golfe Persique, ce coin d'un Océan inconnu qui baigne l'Afrique et l'Inde et qui s'étend bien au delà, jusqu'aux limites de la terre. »Enfin de la tour de l'orient, plus haute et plus belle encore que ses trois sœurs, tu pourras voir, grand roi, la vallée du Tigre, et au delà les monts de la Susiane au pied desquels est assise, adossée à une forêt de trente lieues, la blanche ville de Suze, pareille à une jeune mariée qui attend son époux au passage. --Ah! ah! dit Alexandre, voilà qui est intéressant. Prends note de cela, Sosiclès. Voilà, certes, un beau palais et un paysage digne du palais.» Puis, s'adressant au grand prêtre: «Mais dans tout ce que tu dis de Babylone, Amalec, il n'y a que des murailles, d'une terrible hauteur, il est vrai, mais enfin des amas de briques... Les rois tes ancêtres, quand ils se promenaient dans leur ville, n'avaient-ils pas un brin d'herbe où poser le pied?» Amalec sourit. «C'est là que je t'attendais, dit-il. Ils avaient devant eux la montagne et la plaine, le temps et l'espace, ces quatre éternités.» Après ces mots, il se recueillit un instant et ajouta: «Cela, c'était pour passer comme des dieux dans les rues de Babylone, montés sur des éléphants hauts comme des tours, précédés de trois cent mille cavaliers et suivis de cinq cent mille fantassins, ayant trois cents satrapes pour gardes du corps et soixante rois parmi ces satrapes, annoncés au loin par dix mille tambours et six mille trompettes, pendant qu'un peuple de trois millions d'hommes, de femmes et d'enfants, répandu dans les rues, les places et les carrefours, adorait et se prosternait, plein d'admiration et de crainte. --Ah! dit Alexandre, tes ancêtres étaient des hommes heureux!» Je vis qu'il enviait leur sort, ce Macédonien dont le père était dans son enfance réduit à vivre aux dépens de ses hôtes thébains. «Ils furent heureux, en effet, reprit solennellement Amalec, aussi longtemps qu'ils obéirent à la volonté de Baal; mais, oubliant bientôt les bienfaits dont il les avait comblés, ils négligèrent ses autels. Lui, alors, détourna d'eux la face et les livra aux Mèdes et aux Perses. Cyrus entra pendant la nuit dans Babylone... O nuit de massacre et d'horreur!... Il tua Balthasar, le grand-père de mon trisaïeul et ses quatre-vingts fils. Un seul, âgé de quatre ans à peine, fut sauvé par sa nourrice et caché dans un souterrain sous l'autel du dieu. Il vécut là vingt ans, élevé par les prêtres chaldéens dans tous les secrets de la science divine, qui enseigne à dompter les hommes et les génies et à communiquer avec les dieux. Puis, comme Cyrus et son fils Cambyse étaient morts, les mages inspirés de Baal annoncèrent à Darius, fils d'Hystaspe, le nouveau roi, que Baal venait de susciter un nouveau grand prêtre de la race de Balthazar, et qu'il se montrerait dans le temple le jour de la fête du Soleil. [Illustration: Montés sur des éléphants hauts comme des tours.] --Ah! ah! dit Alexandre en riant, et que répondit Darius, fils d'Hystaspe?» Amalec fronça le sourcil. «Le grand roi, dit-il, se mit à rire comme tu fais maintenant, et déclara qu'il ferait tuer comme un chien cet héritier de Balthazar... Alors tout le peuple prit les armes, et combattit avec courage pendant trois ans pour obéir aux ordres de Baal et pour chasser l'odieuse nation des Perses, sectateurs d'Ormuzd; mais Darius entra par trahison dans Babylone après un siège qui avait coûté la vie à deux cent mille Babyloniens tués en rase campagne ou sur le rempart. »Tout le reste fut réduit en esclavage, mais parmi les hommes six mille furent cousus dans des sacs, jetés au fond de l'Euphrate et allèrent engraisser les requins du golfe Persique; dix mille furent mis en croix; cinq mille furent écorchés vifs de la tête aux pieds, enduits de miel, et exposés au soleil et à la piqûre des guêpes pendant trois jours; dix-huit mille, plus heureux, furent sciés entre deux planches; douze mille furent baignés dans de l'essence d'huile de naphte, empalés et brûlés vifs pour illuminer le parc pendant une fête de nuit que le joyeux Darius donnait aux plus grands seigneurs de la Perse. Sous les yeux de ceux qui brûlaient lentement et pour rendre leur supplice plus horrible, on faisait danser à coups de fouet leurs femmes et leurs enfants. --Enfin, reprit Alexandre, la fête fut complète, n'est-ce pas? --Complète en effet, ô le plus grand des rois, car tous les Babyloniens âgés de plus de quinze ans qu'on laissa vivre furent traînés la corde au cou; on leur coupa le nez et les oreilles, afin de les reconnaître s'ils venaient à fuir dans la campagne pour échapper à leurs nouveaux maîtres, et afin qu'ils fussent un objet d'horreur pour leurs parents mêmes et pour leurs amis... --Et le fils de Balthazar, le père de ton trisaïeul, quel fut son supplice? car je suppose qu'il ne fut pas épargné quand tout le peuple périssait à cause de lui. --Oh! s'écria Amalec en étendant le bras droit vers l'horizon, lui seul ne pouvait pas périr; la main de Baal le soutenait! »Darius le fit demander aux prêtres chaldéens. Ceux-ci répondirent qu'il avait disparu, emporté dans les airs par les génies qui obéissent aux ordres de Baal, ennemi d'Ormuzd. --Bonne idée! dit Alexandre. Et le roi se contenta de cette raison? --Pas du tout. L'impie osa braver Baal et fit mettre à la torture cinquante prêtres du dieu, choisis parmi les plus vieux et les plus vénérables; mais tous attestèrent le prodige dont ils avaient été témoins et périrent dans les supplices. Un seul fut épargné à cause de son grand âge et parce que l'esprit du dieu parlait par sa bouche. Celui-là prédit au fils d'Hystaspe que s'il entrait dans le temple de Baal, lui ou quelqu'un des siens, le sacrilège périrait frappé par les dieux. Achéménès, son frère, osa braver cette défense et fit enfoncer la grande porte du temple; mais il avait à peine mis le pied sur le seuil, lorsqu'un javelot d'or lancé par une main invisible l'étendit mort sous les yeux de l'armée persane. En même temps une voix terrible comme le son de la trompette, sortant de la statue de Baal, haute de plus de soixante pieds et située au fond du temple, fit entendre ces mots: «Fils d'Hystaspe, tu vois quel châtiment est réservé à ceux qui osent braver mes ordres souverains!... Toi, si tu veux vivre et régner, obéis!» »Darius effrayé demanda au prophète par quel moyen il pourrait apaiser la colère de Baal. »Par des sacrifices, répondit le vieillard, et en rendant le temple de Baal et la grande prêtrise de Babylone au fils de Balthazar. --Mais si les génies l'ont emporté dans les airs, répliqua le grand roi, comment pourrai-je le rappeler? --Laisse à Baal ce soin! répliqua le prophète. Il saura bien lui-même retrouver et ramener son serviteur... Toi, fais proclamer aux quatre coins de la ville que tu vas obéir aux dieux. N'aie point de souci du reste. »Le fils d'Hystaspe, qui régnait sur tant de rois, méprisa ce conseil et fit tuer le prophète. Mais le lendemain, comme il était monté sur la terrasse du palais et regardait sa conquête, un Babylonien caché parmi les seigneurs de sa suite s'approcha de lui en suppliant, et tout à coup, comme le roi l'écoutait, essaya de le poignarder; mais la cuirasse cachée sous la robe du fils d'Hystaspe lui sauva la vie; à peine reçut-il une légère blessure. Quant à l'envoyé de Baal, car personne ne douta qu'il ne fût envoyé par le dieu pour venger son saint nom méprisé, il échappa aux cimeterres des seigneurs persans en s'élançant du haut de la terrasse dans l'Euphrate, où il périt. »Le soir même, le fils d'Hystaspe, effrayé, alla camper hors des murs au milieu de ses gardes et se crut en sûreté; mais peut-on braver impunément le dieu qui est maître du ciel et de la terre? Dans la nuit suivante, sa tente fut embrasée par le feu du ciel.» Ici Alexandre interrompit le récit d'Amalec. «Le feu du ciel! s'écria-t-il, ou quelque Babylonien, peut-être?... --Si ce fut un Babylonien, répliqua le Chaldéen, personne n'a jamais pu le découvrir. Et d'ailleurs, pourquoi Baal n'aurait-il pas pu se servir de la main d'un de ses fidèles serviteurs pour accomplir sa vengeance?... --Pardonne-moi, répliqua le Macédonien. Tes paroles, Amalec, sont d'un sage... Mais qu'arriva-t-il ensuite? --Que le fils d'Hystaspe fit proclamer enfin que le fils de Balthazar pouvait revenir dans Babylone, et qu'il lui rendrait le temple de Baal et le gouvernement de tout le pays, pourvu qu'il consentît à lui payer tribut. La nuit suivante toutes les portes du temple s'ouvrirent d'elles-mêmes et le temple fut illuminé, sans qu'on pût savoir par quelles mains, et la grande voix du dieu se fit entendre, annonçant à tous les peuples que l'héritier et le successeur de Balthazar reviendrait en plein jour par le chemin des airs. [Illustration: Il s'avança vers le fils d'Hystaspe.] »En effet, le lendemain, à midi, comme tous les Babyloniens et les Perses eux-mêmes avaient les yeux levés au ciel, on aperçut à une hauteur prodigieuse un char léger, fait de fils d'aloès tressés et traîné par un attelage de huit aigles apprivoisés, qui se montra d'abord à l'orient comme un nuage dans le ciel pur de la Babylonie. Sur le char était assis, vêtu d'une longue robe d'or, de soie et de pourpre, un jeune homme plus beau que le jour. C'était Assur, le fils de Balthazar et le bisaïeul de mon aïeul. Il mit pied à terre et, s'avançant vers le fils d'Hystaspe qui le regardait avec une admiration mêlée de frayeur: «Baal a entendu tes supplications, dit-il. A cause de ton repentir, il te pardonne, à toi et à la nation des Perses tout entière. Apprends par les prodiges d'hier à respecter les dieux.» »C'est ainsi qu'Assur, mon ancêtre, redevint satrape et grand pontife de Babylone. Et depuis lors, le grand roi ne fit rien sans lui demander conseil, ni les descendants du fils d'Hystaspe aux descendants d'Assur.» IV Alexandre écoutait ce récit avec une admiration orientale mêlée de moquerie grecque. «J'ai lu, dit-il, beaucoup de prodiges de cette espèce dans les récits d'Hérodote, qui les tenait lui-même des prêtres de ton pays, mais qui ne garantissait rien... Toi, maintenant, Amalec, dis-nous ce qui t'a fait venir ici. --Un songe envoyé par Baal, répondit fièrement le grand prêtre, et le désir de recouvrer ma fille Drangiane. Mais d'abord il faut que tu saches comment elle est devenue ta prisonnière. »L'usage des rois de Perse quand ils vont à la guerre est de traîner avec eux la plus grande partie de leurs trésors, de leurs femmes et de leurs enfants. Ce n'est pas, comme les Grecs bavards le racontent, par luxe et magnificence, mais pour s'assurer qu'un ennemi caché ne s'en emparera pas en leur absence. Ainsi fit autrefois le fameux Xerxès; ainsi font aujourd'hui ses descendants. En même temps et pour s'assurer de la fidélité des satrapes et gouverneurs de province, ils emmènent en otage ce que ceux-ci ont de plus précieux. »Mon trésor à moi, c'était ma fille unique, Drangiane. Aussi Darius me l'enleva en traversant Babylone, malgré toutes mes supplications, et la traita d'ailleurs avec respect, comme il le devait; mais elle fut prise par tes soldats le jour même où la femme, la mère et les enfants du grand roi furent faits prisonniers à la bataille d'Issus. [Illustration: Elle fut prise par tes soldats.] »Depuis ce jour déplorable, j'ai rasé mes cheveux, j'ai couvert ma tête de cendres, j'ai offert des sacrifices aux dieux, j'ai maudit cent fois la cruelle destinée de ma fille et l'orgueil insensé du grand roi qui l'avait enlevée en otage; enfin j'ai espéré en te rendant un service signalé, en te donnant Babylone sans coup férir, obtenir la liberté de Drangiane. »Comme j'étais dans ces pensées, tu as traversé l'Euphrate et le Tigre, marchant à la rencontre de Darius. Je me suis souvenu alors d'un vieil oracle rendu par mon ancêtre Assur: «_Quand le tigre venu de l'Occident bondira sur le taureau à deux cornes qui paît à l'Orient, Babylone sera vengée et la biche blanche sera libre._» »Rien n'est plus clair. Le taureau, c'est Darius. La Perse et la Médie sont ses deux cornes avec lesquelles il frappe et renverse ses ennemis. La biche blanche, c'est Drangiane. Le tigre, c'est toi. --En effet, dit Alexandre, rien n'est plus clair que cette explication.... Et alors, tu as suivi Darius? --Comme tu vois, répondit Amalec. Parce qu'il me sait inspiré de Baal, il me demande conseil en toutes choses. Ce matin il m'a fait appeler. Il avait vu en songe un homme habillé comme lui de la robe royale, coiffé d'une tiare ornée des plus précieux diamants de la couronne, tenant à la main son sceptre, couché sur son lit et dormant d'un profond sommeil. Cet homme était pareil à lui par les vêtements, mais ce n'était pas lui. Tout à coup il a disparu comme emporté par un tigre qui s'est enfui aussitôt. Il était très effrayé et m'a demandé conseil. J'ai répondu: «Grand roi, c'est un malheur qui menace ton empire et ta maison. Mais il y a moyen de le détourner de ta tête.--Et comment? a demandé Darius.--En mettant un autre homme à ta place avec tes habits et ta couronne. Si le tigre vient, envoyé par les dieux, c'est lui qu'il emportera.--Mais qui voudra prendre ma place?--Moi, grand roi!» En effet, j'avais eu un songe presque pareil, et, sans savoir comment, j'avais été transporté dans ton camp et j'avais revu ma fille. »Il m'a remercié, m'a promis pour récompense, si je survivais à cette épreuve, la satrapie de la Susiane, et m'a revêtu lui-même de sa robe royale. Je me suis endormi par l'ordre des dieux. Pendragon est venu. Tu sais le reste.» Il y eut un assez long silence. Enfin Amalec le rompit et lui dit: «Seigneur, fais-moi conduire auprès de ma fille. --Qu'arrivera-t-il de la bataille de demain? --Tu vaincras, répondit Amalec. Baal me l'a prédit. Et dans huit jours, par mes soins, tu entreras dans Babylone. --A ton tour, reprit le Macédonien, reçois ma parole. Tu restes ici mon prisonnier. Mais le lendemain de mon entrée dans Babylone tu seras grand prêtre de ta ville comme tu l'es déjà et de plus satrape de la province de Perse, dont la capitale est Persépolis. En même temps je te rendrai ta fille Drangiane, et puisqu'on t'a prédit qu'elle serait un jour reine d'un grand peuple, je t'offrirai un gendre digne d'elle.» Il semblait parler de lui-même. «Il sera fait suivant la volonté de Baal,» répliqua le Chaldéen. «Toi, Sosiclès, dit encore Alexandre, conduis-le près des tentes des reines prisonnières. Toi, va dormir ou veiller avec les amis; je n'ai plus besoin de tes services, et la journée de demain sera rude.» Comme j'allais m'éloigner, il ajouta: «Avertis Pendragon que je le ferai appeler avant le milieu de la nuit pour lui donner mes derniers ordres.» J'obéis et servis de guide au vieil Amalec. Le Chaldéen me suivait d'un air préoccupé. «Sosiclès, dit-il enfin, tu viens de voir un homme qui sera dans quelques mois le maître de l'Asie et qui dans quelques années ne sera plus que poussière.» Je répondis philosophiquement: «C'est ce qui est arrivé à Sémiramis, à Cyrus, à Sésostris et à mille autres conquérants. La vie pour les plus grands comme pour les plus petits n'est que le chemin qui mène à la mort.... Moi, pourvu que....» Il m'interrompit. «Pourvu que tu aies le temps de faire fortune à son service, tu ne t'inquiètes guère de ce qu'Alexandre pourra devenir, n'est-ce pas?» Et il me regarda de ses veux noirs et profonds qui semblaient lire au fond des âmes. Je répliquai avec une franchise qui m'étonna moi-même: «Eh bien, après tout, si c'était vrai, pourrait-on me le reprocher? Suis-je le fils d'Alexandre, ou son père, ou son frère? suis-je même de sa race et de son pays? Il m'a pris pour secrétaire parce que je puis le servir. Il me paye bien parce que mes services lui plaisent. Il m'appelle de temps en temps «son ami», quand il est de bonne humeur, et j'en suis content parce que cela me donne du crédit dans l'armée; mais s'il était ivre et si je voulais le contredire, il me percerait de sa javeline avant qu'on eût seulement le temps de prononcer un seul mot. --Au moins, dit le Chaldéen, tu fais fortune auprès de lui? Tu amasses de grandes richesses? --Sans doute. Mais qu'est-ce qu'un trésor dont on ne peut pas jouir, qu'on est forcé de traîner après soi matin et soir dans la crainte que les voleurs ou les simples maraudeurs ne l'enlèvent? J'ai reçu d'Alexandre depuis quatre ans près de mille talents, c'est-à-dire de quoi payer la moitié des maisons d'Athènes; mais je ne peux rien acheter nulle part. Est-ce que je sais où je serai demain? Depuis que je fais le métier de conquérant à la suite des Macédoniens, je n'ai pas couché cinq nuits dans le même lit et sous le même toit, excepté pendant le siège de Tyr, qui dura sept mois; et Jupiter sait comme on s'amusait au camp et dans la tranchée! Dieux! que je m'y suis ennuyé! On y bâillait tout le temps. J'ai failli m'y décrocher la mâchoire inférieure. --Enfin, si tu savais qu'il doit mourir dans cinq ou six ans, qu'on se battra sur son cadavre, qu'on se disputera ses dépouilles, que ses meilleurs amis s'égorgeront les uns les autres, et qu'il est impossible de prévoir quel sera le vainqueur, et si ce vainqueur lui-même ne sera pas assassiné au moment de jouir de la victoire,--si tu savais tout cela, Sosiclès, tu quitterais volontiers son service, n'est-ce pas, et tu chercherais un maître dont l'amitié fût moins dangereuse?» Je m'écriai presque involontairement: «Ah! certes!» Puis, par réflexion: «Mais qui peut savoir?....» Le vieux Chaldéen répliqua: «Moi, ami Sosiclès. Moi seul! car Baal n'a pas de secrets pour son serviteur.» Et, par Jupiter, il parlait d'un ton si solennel que je me sentis tout près de le croire sur parole. Il ajouta: «Vous autres Grecs, vous êtes gens d'esprit, vous raisonnez de tout comme des philosophes, vous comprenez et vous expliquez tout, mais vous ne devinez rien. Mais nous, Chaldéens, nous savons tout sans raisonner sur rien. C'est que le raisonnement vient de la terre et que la vraie science descend du ciel.» Comme je paraissais confondu et presque consterné de ce discours, il dit encore: «La Fortune a passé devant toi, Sosiclès. Il fallait la saisir par le pan de sa robe.» Je demandai étourdiment: «En est-il temps encore? --Peut-être. --A qui faut-il m'adresser? --Tu retournes au bivouac? --Oui. --Écoute et regarde autour de toi, Sosiclès. Celui qui doit faire ta fortune y sera. Si tu ne l'as pas encore remarqué, tu le reconnaîtras à sa haute mine, à son fier langage, à cette hardiesse triomphante qu'on ne trouve que dans les fils ou les favoris des dieux.» Ayant dit ces mots et s'étant fait reconnaître des femmes esclaves qui servaient Drangiane, il me quitta pour entrer dans la tente de sa fille. [Illustration: C'était un juif.] Comme je m'en allais lentement, rêvant aux vagues, obscures, menaçantes et favorables prophéties d'Amalec, un petit homme à la robe longue, à la barbe longue, au nez long et recourbé comme un cimeterre, aux yeux noirs et vifs qui luisaient en plein jour comme deux braises, me saisit la main et me salua à la mode de sa race et de son pays par ces mots: «Que le dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob soit avec toi!» Abraham, Isaac et Jacob, c'étaient, à ce qu'il paraît, son bisaïeul, son aïeul et son père. En deux mots, c'était un Juif qui nous suivait depuis le passage d'Alexandre à Jérusalem et qui achetait à bon marché aux soldats pour les revendre au premier venu les dépouilles des Perses, des Mèdes, des Chaldéens, des Égyptiens et des Syriens. Il y gagnait beaucoup d'argent, car un soldat qui n'est pas sûr de vivre deux jours de suite se garde bien de marchander. Il achète ou vend toute chose avec la même insouciance. Mais le plus clair des bénéfices de mon interlocuteur consistait dans l'habitude qu'il avait de prêter à la petite semaine. La plus belle monnaie des Perses étant un darique d'or, il offrait volontiers dix dariques à un officier, à condition que, sept jours après, l'autre en rendrait vingt, et comme il y a dans l'année cinquante-deux fois sept jours, ses dix dariques en rapportaient au bout de trois cent soixante-cinq jours cinq cent vingt, c'est-à-dire de quoi payer quarante arpents de terre dans la fertile Babylonie, qui rend trois cents grains de blé pour un, et qui passe pour le grenier de l'Asie. Du reste bon enfant, très joyeux de naissance, aimant à rire des autres et de lui-même, ne se fâchant de rien, pas même des coups de bâton, dont il finissait toujours par se venger; car il était d'humeur douce et de caractère vindicatif. Son nom était Samuel. Nous étions assez étroitement liés. Voici pourquoi. Nous ne nous disputions rien. «Vois-tu, Sosiclès, me disait-il souvent, tu es Grec, tu aimes à briller et à parler, tu as de l'esprit, tu veux régner, gouverner, acquérir de la gloire et faire poser ta statue sur la place d'Athènes. Tu es glorieux, enfin, et tu veux que ton nom se trouve souvent dans la bouche des hommes... Mais moi, c'est autre chose. Mon ancêtre Abraham était un puissant patriarche de la Mésopotamie. Pour la noblesse il était donc, et je suis, moi son petit-fils, à plus forte raison, bien supérieur à tous les rois des Perses et des Mèdes, des Macédoniens et des Babyloniens. Qu'est-ce donc qui me manque pour être leur maître à tous?.... Une toute petite chose, l'argent.... Pour de l'or et de l'argent, je pourrai les faire battre entre eux comme on fait battre les enfants en leur jetant des pièces de monnaie. C'est ce qu'ils ne voient pas ces lourds hoplites de Macédoine, ces invincibles cavaliers de Thessalie, qui vont faire pour moi la conquête de l'Asie.... Alexandre lui-même ne le voit pas, ou s'il le voit, il détourne les yeux. --Mais, dis-je à Samuel, s'il le voyait, s'il le regardait, s'il mettait la main sur toi! --Pour quoi faire? J'ai cinq frères qui viendraient l'un après l'autre me remplacer, et prêter des dariques d'or à cent pour cent par semaine. Qu'est-ce qu'il y gagnerait? qu'est-ce que ses soldats y gagneraient? qui est-ce qui voudrait, excepté un petit-fils d'Abraham, acheter ou vendre à crédit à des soldats ou à des officiers dont aucun, pas même le chef, n'est sûr de ne pas se faire tuer dans les vingt-quatre heures?.... A chacun son métier, Sosiclès, et les vaches seront bien gardées. Vous autres, gens d'Orient et d'Occident, vous aimez à labourer la terre, à bâtir des palais et des temples, et à vous battre sous les yeux des autres hommes pour exciter leur admiration. Moi, au contraire, qu'on méprise parce qu'on ne me connaît pas, je n'aime que l'argent et ma chère ville de Jérusalem, mère de tant de prophètes. --Quoi! rien de plus? --Si! J'aime à faire abattre par les Perses ou les Macédoniens les temples de Baal, parce que les Chaldéens et les Assyriens ont abattu celui que le grand roi Salomon avait bâti à Jérusalem en l'honneur de Jehovah.... Vois-tu, Sosiclès, cela et le plaisir de tuer les Babyloniens, leurs femmes et leurs enfants, comme nous avons fait autrefois pour les Madianites et les Philistins, il n'y a rien de plus doux et de plus délicieux dans la nature. Cela vengerait nos pères qui furent si longtemps esclaves sur les bords du fleuve de Babylone.» Tel était le caractère de mon ami Samuel. V Comme à part sa rage de vouloir massacrer les Babyloniens et d'écraser leurs petits enfants contre la pierre,--rage qu'il ne put d'ailleurs jamais satisfaire,--Samuel était le plus aimable homme du monde et le plus obligeant, je n'hésitai pas à le suivre, lorsque, après m'avoir salué, il voulut m'entraîner dans le quartier des _Enfants perdus_ qui se trouvait aux avant-postes du camp. «Viens voir, dit-il, un curieux spectacle et un homme tel que tu n'en as pas souvent rencontré dans ta vie.» A ces mots, je ne sais pourquoi, je pensai à Pendragon et à la prédiction que le grand prêtre Amalec m'avait faite, que je verrais ce jour-là l'auteur de ma fortune à venir. «C'est un barbare blond, continua Samuel, qui est arrivé ce soir de ce lointain pays des Gaules, dont on dit tant de merveilles. Il paraît que pour son coup d'essai il a étonné Alexandre, qui pourtant a l'habitude des prodiges, et qu'on lui a donné le commandement des _Enfants perdus_, c'est-à-dire de tout ce qu'il y a de plus brave, de plus scélérat et de plus hasardeux dans l'armée. J'étais là quand il s'est fait reconnaître de ses hommes, et le roi David lui-même, dans tout l'éclat de sa gloire, n'avait pas plus fière mine à cheval que ce jeune barbare.» Comme il parlait encore, nous arrivâmes aux avant-postes où les Enfants perdus, au nombre de trois cents, faisaient bonne garde, les uns en faction, les autres couchés à terre la main sur leurs armes et tout prêts à se lever et à charger l'ennemi. Les officiers, au nombre de huit ou dix, appartenant, je crois, à toutes les races de l'Orient et de l'Occident, étaient assis à terre en cercle, les jambes repliées, et buvaient lentement en écoutant et faisant des récits de bataille où chacun d'eux, bien entendu, avait joué le principal rôle. Pendragon, le plus beau, le plus hardi, le plus grand, le plus jeune et le plus fort de tous, les dominait de toute la tête et, sans dire un mot, vidait à pleine coupe le vin de Samos, qui a le goût et le parfum du miel d'Hybla. Samuel me dit tout bas: «Vis-tu jamais, Sosiclès, un homme qu'on pût comparer à celui-ci? Regarde ses longs cheveux qui flottent sur ses larges épaules; sa barbe blonde, fine et soyeuse comme s'il y versait chaque matin tous les parfums de l'Arabie, épaisse comme la forêt du mont Liban qui regarde vers Damas; regarde ses belles dents blanches, petites et bien rangées; ses yeux d'un vert sombre comme la mer, mais toujours riants jusqu'à ce que la colère ou le danger les rende terribles comme des javelots dardés sur l'ennemi!... Si les rois étaient ce qu'ils devraient être, c'est-à-dire les plus grands, les plus intrépides et les plus beaux des hommes, celui-là serait le premier des rois, sans en excepter Alexandre lui-même.» Je fus frappé de cette opinion de mon ami Samuel qui s'accordait si bien avec celle du grand prêtre Amalec... Comment ce jeune homme (car il avait vingt-deux ou vingt-trois ans à peine) pouvait-il attirer ainsi du premier coup l'attention de tous? A ce signe, évidemment, je devais reconnaître le favori des dieux. Je me souvins alors du conseil d'Amalec et je résolus de m'attacher à sa fortune. «Sais-tu, me dit encore Samuel, comment il a pris le commandement de sa troupe, où tu vois réunis les plus féroces bandits de l'Europe et de l'Asie? J'étais là. J'ai tout vu. [Illustration: Il l'a brandi comme une grosse pierre.] »Cela a été l'affaire d'un instant. Antigone, l'un des plus vieux lieutenants d'Alexandre, est venu le présenter aux Enfants perdus, et tout de suite, ayant affaire ailleurs, l'a quitté, le laissant se débrouiller avec eux comme il pourrait. »Le Gaulois resté seul a commandé plusieurs mouvements en avant et en arrière, pour s'assurer de leur obéissance; mais comme il prononce assez mal le grec, on a entendu des rires dans les rangs, et le fameux Argatiphontidas, un athlète de Mantinée célèbre par ses exploits et qui avait espéré qu'Alexandre lui donnerait le commandement, a imité en riant l'accent du jeune barbare. »A cette vue, Pendragon a mis pied à terre et, en un clin d'œil, a saisi le Mantinéen à la gorge et à la ceinture. Quoique l'autre soit d'une taille gigantesque et d'une force extraordinaire, il l'a brandi comme une grosse pierre et l'a lancé par-dessus six rangs de soldats épouvantés. Puis, tirant son cimeterre de Damas dont la lame étincelait au soleil, il a dit en mauvais grec et avec son accent gaulois: «Je suis Pendragon, fils d'Astarac, et votre chef. Si quelqu'un de vous me manque jamais de respect ou d'obéissance, je lui cueillerai la tête avec mon cimeterre aussi aisément que vous pouvez abattre les noix avec une gaule. M'entendez-vous maintenant?» »Et ils l'ont bien entendu en effet, car ils paraissaient tous consternés. Alors, car il est aussi fin qu'intrépide, il a regardé autour de lui et m'a vu. »Il a demandé: «Qui es-tu, toi qui n'as point d'armes? Es-tu marchand ou vivandier?» »J'ai répondu humblement: «Seigneur, je suis Samuel le juif.» »Il a repris en riant: «Alors tu fais tous ces métiers à la fois, et quelques autres encore, n'est-ce pas?... Eh bien, rends-moi un service. Donne-moi mille dariques d'or. Je te les rendrai avec vingt mille autres dans dix jours, quand nous serons à Babylone.» »J'ai apporté mon sac et mes dariques. Il les a pris à poignées et les leur a jetés en criant: «Rompez les rangs!» »Alors on a entendu un tonnerre d'acclamations, bientôt suivi d'une mêlée dans laquelle dix ou douze de ces bandits, se disputant l'or à coups de pieds et à coups de poings, ont eu les yeux abîmés et les dents cassées. Lui seul riait toujours. »J'ai dit: «Mais vous, seigneur, ne gardez-vous rien pour vous-même?» »Il m'a répliqué: «Quand on a un sabre au côté, Samuel, et quand on sait s'en servir, on est le maître du monde et de tous les dariques qu'il contient.» »Voilà l'homme, Sosiclès. Tu peux juger s'il saura se faire aimer de ses amis et craindre de ses ennemis. Du premier coup les Enfants perdus, voyant qu'il était digne du choix d'Alexandre, l'ont reconnu pour chef. Maintenant tous sont prêts à le suivre dans la bataille. »Toi, écoute les discours de ces hommes. La lune éclaire la plaine et fait étinceler leurs armes. Nous, restons cachés dans l'ombre de cette tente. Tu vas en entendre de belles. Il n'y a pas un de ces bandits qui n'ait vingt crimes sur la conscience.» Le premier qui parla fut un argyraspide, appelé Héraclès, dont la barbe déjà grise et le visage marqué de cicatrices attestaient les nombreuses campagnes. «Que voulez-vous que je vous raconte? demanda-t-il en vidant sa coupe et s'essuyant la bouche avec sa manche. --Dis-nous le plus beau jour de ta vie, répondit Pendragon. --Ce jour-là, reprit Héraclès, est celui de la prise de Thèbes. Mes amis, ceux qui n'ont pas vu l'assaut de la ville et l'entrée dans les rues et dans les maisons n'ont rien vu. Voici comment l'affaire commença. »Vous savez tous que lorsque le roi Philippe, père d'Alexandre, fut mort, les Thébains prirent les armes et voulurent faire les méchants. Ils rejetèrent les Macédoniens dans la Cadmée, qui est la citadelle de ce pays-là, et proclamèrent la liberté. »Aussitôt Alexandre rassemble son armée, et dans l'espace de quinze jours l'amène sous les murs de Thèbes. Là-dessus, mes Thébains, voyant qu'il était sans barbe,--il avait à peine vingt ans,--le prennent pour un enfant, et sortent dans la plaine pour venir à sa rencontre. Lui, de son côté, pressé de nous montrer ce qu'il sait faire, engage la bataille sans retard. »Le premier choc fut dur. Ces Béotiens aux larges épaules, aux têtes carrées, frappaient comme des sourds à coups de lance et d'épée; leur bataillon sacré, composé de tout ce qu'il y avait de plus robuste et de plus vaillant dans la ville, faisait déjà plier tout devant lui, lorsque tout à coup moi, qui étais dans la Cadmée et qui du haut du rempart regardais le combat dans la plaine, je m'aperçois que les Thébains ne se gardaient pas du côté de la citadelle; je prends avec moi cent hommes, j'ouvre la porte de la citadelle, je descends dans les rues en criant: «Ville gagnée! Tue! point de quartier!» Les femmes et les enfants prennent peur et poussent des cris épouvantables. Les Thébains du dehors veulent rentrer, s'écrasent aux portes de la ville, sont poursuivis, tués par milliers dans les maisons. Ah! c'était un beau spectacle, plus beau mille fois que vos tragédies d'Eschyle ou d'Euripide.» Le vieil Héraclès sourit à ce souvenir, saisit à deux mains une amphore de vin de Crête, en vida la moitié sans respirer et continua: «Nous allions de chambre en chambre, tuant à coups de pique ou d'épée tout ce qui résistait. Les vieux, les jeunes, ceux qui portent les armes, ceux qui sont sans armes, tous y passaient également. On ne mettait à part que les petits enfants et les femmes, celles du moins qui se laissaient prendre, car la plupart nous jetaient leurs meubles et leur vaisselle à la tête. J'en porte encore les marques. Tâtez plutôt.» [Illustration: La vieille m'enfonça l'alène dans la figure.] Et se penchant vers un capitaine thrace son voisin, le vieil Héraclès lui mit le doigt sur une cicatrice qu'il avait au coin de la joue. «Oh! oh! dit le Thrace, c'était une femme courageuse celle qui t'a fait ce trou dans la figure! --Une femme! reprit Héraclès. C'était mieux que ça! une tigresse d'Hyrcanie! Regarde et tâte sous le menton! Tu vois l'autre trou! Eh bien, la Thébaine fit les deux du même coup, oui, d'un coup d'alène, car c'était la femme d'un cordonnier... De part en part, mon bon ami, de part en part! Et je crus voir dans un éclair la rive du Styx, ce fleuve qu'on ne repasse plus quand on l'a traversé. --Ah! dit le Thrace, sabre et lance! Quelle poigne! Qu'est-ce donc que tu lui avais fait, à ta Thébaine? --Presque rien, par Jupiter! J'avais mis ma pique dans le ventre de son mari, un vieux gredin, tout boiteux, qui n'avait pas pu aller à la bataille avec les autres, et qui m'avait donné un coup de couteau quand j'entrai dans sa boutique. Heureusement le couteau glissa sur ma cuirasse et je piquai l'homme au ventre comme il faut. Le temps de soupirer et de tomber à terre; pas davantage! Il ne remuait déjà plus. Je le laisse là et je cours au gynécée. Un petit garçon de sept ans veut se mettre en travers de la porte; je le jette à terre d'un coup de pied qui dut lui casser quelque chose, car il poussait des cris affreux et ne pouvait plus se relever. »La mère et la sœur arrivent. Je prends la sœur par le bras et je lui dis: «Toi, tu vas me suivre! J'ai besoin d'une esclave! Allons! Et plus vite que ça!» Elle résiste en criant plus fort encore que le petit garçon. Alors la vieille que je ne voyais pas, cachée dans l'ombre du corridor, prend l'alène de son mari, le vieux boiteux, et me l'enfonce comme vous voyez, en diagonale, dans la figure, depuis le haut de la joue jusqu'au bas du menton. Est-ce assez traître, dites, camarades?» Tous les convives avouèrent qu'il n'y avait rien de plus traître que l'action de la vieille cordonnière. Seul Pendragon ne disait rien. «Mais, demanda le Thrace, qu'est-ce que tu fis en recevant le coup? --Moi! reprit l'argyraspide, ce que vous auriez tous fait à ma place. Je crus d'abord que j'avais toutes les dents cassées. Alors, d'un coup de sarisse j'étendis la vieille raide morte à côté de son mari. Ensuite je tirai après moi la fille, qui pleurait comme un agneau qu'on va saigner, et je l'emmenai dans ma tente pour me servir de domestique. --Et tu la gardas comme servante? --Naturellement! Mais comme un mois après elle pleurait encore, me servait tout de travers, et souvent menaçait de me poignarder, je la vendis très cher à un marchand qui cherchait des esclaves grecques pour les conduire en Italie et pour apprendre aux dames romaines l'art de se coiffer. Et voilà!» Après Héraclès tous les convives racontèrent leurs aventures. Pendragon seul ne dit rien. Pendant que les autres parlaient et se vantaient, il regardait les étoiles qui sous le ciel de la Babylonie sont plus belles que dans le reste de l'univers. Ce n'est pas qu'il se tînt à l'écart. Au contraire, il buvait plus gaiement qu'aucun de ses compagnons; mais il paraissait rêver à quelque chose d'invisible et d'inconnu. On eût dit un lion au repos. Après l'exemple qu'il avait fait du malheureux Argatiphontidas, personne n'avait envie de prendre avec lui quelque familiarité. Le lion, même apprivoisé, est toujours redoutable; ses caresses sont presque aussi mortelles que sa griffe. Cependant, pour obéir à l'ordre d'Alexandre, je m'approchai de lui et je l'avertis qu'il serait appelé vers le milieu de la nuit dans la tente du roi. «C'est bien,» dit Pendragon, et il retomba dans sa rêverie. Je revins vers Samuel qui m'attendait toujours caché dans l'ombre, et qui me dit: «Sosiclès, si celui-là (du geste il montrait le Gaulois) devient jamais roi et s'il te fait son premier ministre, me feras-tu nommer trésorier du royaume? --Pourquoi m'adresses-tu cette question? --Réponds d'abord. --Volontiers. Mais si je vois le futur roi, je ne vois pas le royaume. --Oh! dit le juif, il y aura dans quelque temps des royaumes à choisir dans cette Asie qu'Alexandre croit conquérir pour lui seul. --Mais il veut les garder tous, ce Macédonien! --Certes! mais il est comme un gourmand qui veut avaler seul un dîner préparé pour trente convives. Il étouffera d'indigestion, ou d'un javelot lancé à propos. --Tu crois? --J'en suis sûr. Et ce Pendragon, s'il vit, en aura la plus belle part. Toi, veux-tu faire alliance?» Je me souvins des conseils qu'avait bien voulu me donner le grand prêtre Amalec, et je pensai que la fortune frappait à ma porte et que je serais bien sot de ne pas lui dire d'entrer. Je répliquai donc: «A charge de revanche, Samuel! --Sans doute, conclut le juif. Ainsi, c'est convenu. Je mettrai mon argent à ton service. Tu mettras au mien ton éloquence, sans hésiter, quel que soit le danger pour l'un ou pour l'autre. --Alors nous ferons de ce Pendragon un roi?... --Oui. --Samuel! Samuel! c'est un projet bien hardi que de vouloir faire un roi. Cela pourrait nous coûter la vie..... --Et mon argent, ajouta le juif, auquel je tiens plus qu'à ma vie; mais qui ne risque rien n'a rien. --Mais Pendragon voudra-t-il être roi?» Samuel se mit à rire silencieusement. «Regarde-le bien, dit-il. Il voudra tout ce qui est difficile et presque impossible aux autres hommes. Il est de la nature des chèvres pour qui c'est une joie continuelle de sauter par-dessus les précipices, au risque de se casser le cou. Te rappelles-tu ce vieux Gaulois qui vint au camp l'année dernière? Alexandre lui demanda, le voyant fier et intrépide: «Que crains-tu sur la terre?--Rien, répondit le Gaulois.--Mais si le ciel tombait?--Je le soutiendrais à la pointe de ma lance.» Eh bien, Pendragon est de même race. Avant peu tu en auras des preuves.» VI Pendant cette conversation à demi-voix et la conclusion de ce traité, une ombre se glissa tout à coup près de nous, s'allongeant au clair de lune sur le sol, et nous aperçûmes une femme voilée qui s'avançait vers Pendragon, et lui toucha doucement l'épaule. Le Gaulois la regarda, mais ne dit pas un mot. Sous ses longs vêtements chaldéens ornés de reliques bizarres et de têtes de mort en ivoire, on aurait eu peine à deviner si elle était jeune ou vieille. Samuel se pencha vers moi et dit tout bas: «C'est sans doute une de ces vieilles Chaldéennes qui prédisent l'avenir au premier venu pour quelque menue monnaie d'argent ou de cuivre. Restons ici. Tu vas voir une scène curieuse.» En effet, tous les assistants voulurent connaître leur destinée, comme il est naturel à des hommes qui doivent se battre le lendemain et qui sont d'ailleurs en tout temps exposés à tous les hasards. Héraclès, le vainqueur de Thèbes, voulut l'interroger le premier. Il la saisit par le pan de sa robe et, l'attirant à lui de force, il s'écria: «Eh! la vieille, veux-tu me dire ma bonne aventure?» Elle se retourna à demi, le regarda dédaigneusement, et répondit: «Que me donneras-tu, ivrogne?» En même temps elle écarta son voile à demi et laissa voir sa pâle figure, éclairée par des yeux noirs où se réfléchissait la flamme sombre du bivouac. Héraclès reprit en riant: «Là! là! vieille sorcière, je te donnerai ma main et mon amitié. --Donne ta main d'abord.» Elle regarda, fronça le sourcil, traça divers signes bizarres dans la paume de l'argyraspide et répliqua: «Malheur à toi! Je vois du sang dans ta main! Malheur à toi! malheur à toi! Celui qui tue avec le fer périra par le fer!... --Enfin, dit Héraclès un peu troublé par ces paroles sinistres, nous allons combattre demain. Serai-je vivant après-demain? --Qui sait?» répondit la Chaldéenne. Et d'un mouvement prompt elle arracha le pan de sa robe à la main d'Héraclès et courut vers le Gaulois, comme pour implorer sa protection. Déjà l'argyraspide se levait pour la poursuivre; mais le jeune Barbare étendit la main au-devant d'elle et dit d'une voix puissante et calme: «Héraclès, laisse cette Chaldéenne, et va te rasseoir! Va!» L'autre obéit en grondant comme l'hyène qui lâche sa proie et recule en voyant s'avancer le lion. «Toi, maintenant, que me veux-tu? demanda le Barbare. --Te parler, maître, au nom de celle qui m'envoie.» Pendragon la regarda, étonné. «C'est une femme qui t'envoie! --C'est une jeune fille... Mais je ne puis dire qu'à toi qui elle est.» Le Gaulois se leva, drapa sur ses épaules un manteau de laine de Milet, teint de pourpre de Tyr et brodé d'or, et s'écarta de quelques pas avec elle en se rapprochant de la tente dans l'ombre de laquelle nous étions cachés tous deux, Samuel et moi. Le juif me serra fortement le bras et me dit: «Écoute. Ou je me trompe beaucoup ou nous allons apprendre quelque secret important.» Pendragon n'était qu'à trois pas de nous, mais en pleine lumière, au clair de lune, aussi bien que la Chaldéenne. Elle le regarda dans les yeux comme si elle avait cherché à lire dans l'âme du jeune Barbare. Je vis alors que c'était une femme de trente-cinq ou quarante ans, ce qui est la frontière de la vieillesse dans ces brûlants pays d'Orient où la vie est si courte, où les femmes se marient à douze ans et quelquefois plus tôt. Sa figure maigre et pâle avait été belle. Les traits avaient encore de la noblesse et le sourire avait de la grâce. J'avais vu autrefois la pythie de Delphes sur son trépied, rendant ses oracles. La Chaldéenne lui ressemblait. Comme elle le contemplait en silence, le Gaulois lui demanda: «Que regardes-tu là sur mon visage et dans ma main? --Les signes de l'avenir. --Ah! dit-il, tu te mêles de prédire?... Tu perds ton temps et ta peine avec moi, femme! C'est aux lâches et aux imbéciles de craindre la mort et de vouloir connaître d'avance leur dernier jour. --Tu ne crains pas la mort, Pendragon, mais tu aimes la vie, peut-être?... --Ah! certes! J'aime la vie, la gloire et la bataille comme tous ceux de ma race... Mais tu m'as appelé par mon nom. Qui te l'a dit? --Tout le camp le sait déjà et connaît ton premier exploit, répondit la Chaldéenne. On raconte que tu as enlevé ce soir un prisonnier de marque dans la tente de Darius. Est-ce vrai? --C'est vrai, dit Pendragon. Et après?... --Après?... continua la Chaldéenne, après?... eh bien, en soulevant un coin de la toile de la tente, elle t'a vu revenir au camp et passer comme l'éclair aux acclamations de toute l'armée. --Qui, elle? --Je te l'ai dit: celle qui m'envoie.» Le Gaulois réfléchit un instant et demanda: «Elle est belle, au moins, celle dont tu ne veux pas me dire le nom. --Plus belle que le soleil. --Et jeune? --Quatorze ans.» Ici Samuel me dit tout bas: «Il ne lui reste plus qu'à demander si elle a une belle dot.» Mais je lui fis signe de se taire. La Chaldéenne ajouta, voyant qu'il ne l'interrogeait plus: «Elle est du sang des rois et plusieurs l'ont déjà demandée en mariage, mais son père l'a refusée à tous. Il attendait un gendre digne d'elle et de lui.» «Ah! ah! dit Samuel en ricanant un peu. Je crois que la proposition est assez claire. Voyons ce que va répondre notre Barbare.» Mais Pendragon ne répliqua rien, si ce n'est: [Illustration: Le Gaulois obéit.] «Enfin que veux-tu de moi? Ou que veut la princesse qui t'envoie? --Avant tout, reprit la Chaldéenne, montre-moi ta main ouverte!» Le Gaulois obéit. Après quelques instants elle s'écria: «Pendragon, tu es né sous l'étoile d'Aldébaran, et tous les dieux travaillent à ton bonheur. Celle que tu choisiras sera la plus belle des femmes. Tu seras vainqueur, tu en feras une grande reine et elle fera de toi un homme heureux.» Puis, tirant de sa tunique un objet qu'elle y tenait caché: «Prends ce portrait, dit-elle, et regarde! C'est elle! --Ah! s'écria le Gaulois après l'avoir longtemps regardé, que ta maîtresse a un regard plein de noblesse, de grâce et de majesté! Par le dieu Teutatès, je traverserais, le sabre à la main, pour la voir elle-même, tout le continent de l'Asie! --Tu n'iras pas si loin, répliqua la Chaldéenne. Elle est à trois cents pas de nous. --Dans le camp macédonien? --Dans le camp. Elle est prisonnière d'Alexandre depuis la bataille d'Issus. --Prisonnière! s'écria Pendragon. Prisonnière! Oh! je la délivrerai, quand je devrais moi seul livrer bataille à toute l'armée.» La Chaldéenne reprit: «Parle plus bas, on peut nous entendre. J'ai tiré son horoscope et lu dans les astres, le jour de sa naissance, que ma fille ne devait épouser que le plus beau, le plus brave et le plus généreux des hommes. Nous l'avons vu toutes les deux ce soir, et je sais maintenant, après avoir vu ta main et ton visage, que tu seras cet homme. C'est pour cela que je suis venue à toi. --C'est ta fille? --Je l'appelle ainsi, et par tendresse elle m'appelle sa mère. Mais je ne suis que sa nourrice. Elle a perdu sa mère. --Ton nom? --Arachosie. --Et le sien? --C'est la princesse Drangiane, la fille d'Amalec, grand prêtre et roi de Babylone.» Samuel se serra contre moi et me souffla tout bas: «Attention! attention! Sosiclès, je crois, si tu sais en profiter, que ta fortune est faite. --Et la tienne? --Oh! la mienne sera toujours inachevée. Nous autres, nous aurions beau entasser les milliards sur les millions, nous n'aurions jamais couronné l'édifice. Nous sommes nés pour amasser l'or comme les autres pour le dépenser. Vous autres Grecs, vous aimez les monuments, les statues, les tableaux, tout ce qui est bien taillé, bien construit, bien sculpté, tout ce qui brille au soleil. Nous, nous aimons l'or, qui est un rayon du soleil lui-même. --Chut! Le Barbare va parler.» Pendragon demanda: «Nourrice, quel gage me donneras-tu de la foi de ta belle princesse?» La Chaldéenne retira de son doigt une bague singulière dont le diamant brilla en réfléchissant la lumière de la lune, et le donna au jeune Gaulois. «Voici son anneau de fiançailles, avec la devise en caractères bactriens: _Crois. Espère._ --Et voici ma réponse,» répliqua le Gaulois. En même temps il dégrafa le bracelet d'or qui entourait son bras gauche et le donna à la Chaldéenne. «Regarde ces mots, dit-il, qui sont gravés sur le bracelet et qui signifient dans la langue de mon pays: «En avant et partout.» C'est la devise de ma race... Maintenant, que faut-il faire?» La Chaldéenne répondit: «Drangiane est prisonnière. Elle croit que son père a été tué ou mis en prison par ordre de Darius; elle veut fuir et le rejoindre. Veux-tu l'aider dans sa fuite? A ce prix, si son père est mort, qui seul peut disposer d'elle, tu seras son mari. --Si je veux! répondit Pendragon. A l'instant même. Mais Amalec lui-même est dans le camp. C'est lui que j'ai pris ce soir et emporté sur le dos de Nedjed en croyant emporter Darius.» Arachosie leva les bras au ciel. «Ah! seigneur, qu'as-tu fait! s'écria-t-elle. Les voilà tous deux maintenant au pouvoir d'Alexandre!» Pendragon baissa la voix et raconta sans doute les détails de cette étrange aventure. «Après tout, reprit-il tout haut, ce que ma main a fait, ma main pourra le défaire. Il n'est pas plus difficile de délivrer en même temps le père et la fille que la fille toute seule. Avez-vous des chevaux? --Hélas! non, répondit Arachosie. Je vous l'ai dit, seigneur, nous sommes tout à fait prisonnières.» Le Gaulois tortilla sa moustache blonde d'un air pensif: «Ah! dit-il enfin, si j'avais là ce Samuel qui m'a prêté ce soir mille dariques... je ne serais pas embarrassé. Il m'a dit qu'il vendait de tout et qu'il me faisait crédit sur ma mine. C'est justement l'homme qu'il me faut... Mais où le trouver maintenant? Il est allé dormir, sans doute.» Ici Samuel sortit de l'ombre et se montra. «Vous avez besoin de moi, seigneur Pendragon?» dit-il d'un air humble et protecteur tout ensemble. Le Gaulois se mit à rire. «Toi, dit-il, tu es comme les fées du pays d'Armor. Dès qu'on a besoin de toi, on te voit paraître..... --Pour votre service, seigneur Pendragon, il n'est rien que je ne fasse. --En payant cher, n'est-ce pas? [Illustration: Samuel sortit de l'ombre.] --Comme vous dites, seigneur... Mais je suis si peu sûr d'être payé!... Ce qu'on fait payer cher, voyez-vous, ce n'est pas l'argent en lui-même, c'est le hasard qu'on va courir. Et moi, je suis aussi hardi avec mon argent que vous avec votre cimeterre. Je peux perdre mon argent, je peux en gagner dix fois davantage. Vous pouvez perdre la vie, vous pouvez gagner un royaume. Tenez-vous plus à votre vie que moi à mon argent? --Non certes, dit le Gaulois en riant toujours. --Eh bien, seigneur, ne nous méprisons pas l'un l'autre, puisque nous risquons tous deux avec le même courage ce que nous avons de plus cher au monde. --Aussi, je ne te méprise pas; au contraire, tu me plais, et si jamais je gagne un royaume comme tu dis, tu ne te repentiras pas de m'avoir obligé. --Enfin, que voulez-vous de moi, seigneur Pendragon? --Cinq chevaux, Samuel! --Vous les aurez dans une demi-heure. --Des chevaux de course, tu m'entends bien, et non des chevaux de bagages. --Je vous les choisirai moi-même, légers comme le vent et prompts comme la tempête. Mais cinq, c'est trop peu; il vous en faut un sixième. --Pourquoi? --Pour permettre à celui qui vous les aura fournis de vous suivre. --Tu veux venir avec nous? --Certes! croyez-vous qu'Alexandre me laisserait la tête sur les épaules s'il savait que j'ai favorisé votre fuite? --Tu nous écoutais donc? --Seigneur Pendragon, quand on fait une affaire, il faut en connaître tous les risques aussi bien que les bénéfices. --C'est vrai, dit le Gaulois. Mais si tu fuis avec les autres, tu vas laisser tes trésors dans le camp. Alexandre les confisquera ou les soldats les pilleront. Et qui sait si je pourrai te les rendre!» Samuel se mit à rire. «Ce scrupule vous honore, seigneur Pendragon. Mais n'avez pas d'inquiétude. Excepté sept ou huit mille dariques que j'ai toujours sur moi ou à ma portée pour le service de mes amis, ma fortune est en sûreté. --Vraiment! --Que voulez-vous?... Nous autres, opprimés, bâtonnés, exterminés par tous les brigands de l'Europe et de l'Asie, nous n'avons trouvé qu'un moyen de mettre en sûreté cet or que tout le monde nous envie et qu'on nous arrache à coups de sabre en nous injuriant. --Quel moyen? --Nous avons changé notre or en papier, et fondé une industrie qui fera son chemin dans le monde et que nous seuls aujourd'hui connaissons. Nous sommes banquiers, seigneur Pendragon.» Le Gaulois le regarda avec étonnement. --Banquiers? dit-il. Qu'est-ce que c'est que ça? Est-ce que vous pétrissez le pain? Est-ce que vous vendez la viande ou le vin? Qu'est-ce que votre banque, enfin? --Seigneur, c'est le plus beau de tous les métiers, parce que tous les autres hommes travaillent pour enrichir celui qui l'exerce. Si vous saviez ce que c'est, au lieu de tuer vos semblables pour leur arracher le peu qu'ils possèdent, vous leur parleriez avec douceur et modestie comme je fais, vous leur prêteriez de l'argent pour les assister dans leurs nécessités... Vous en réclameriez le double au bout de la semaine, et vous seriez maître de les ruiner au bout de l'année, de sorte qu'ils deviendraient en peu de temps vos esclaves soumis et volontaires, car ils attendraient de vous la permission de vivre. --Mais, demanda le Gaulois, si l'un d'eux venait à te tuer pour prendre ton trésor? --Il ferait une mauvaise spéculation, seigneur Pendragon, car mon trésor est déposé en lettres de change chez les banquiers de ma nation qui habitent Damas, Jérusalem, Babylone, Sidon, Carthage, Suze, Persépolis, Athènes, Bactres, et toutes les grandes villes de commerce de l'Europe et de l'Asie. Aussitôt qu'on apprendrait ma mort, les banquiers qui correspondent avec moi et chez qui mon argent est déposé, feraient rechercher et pendre le meurtrier. Comme nous courons tous le même danger, nous nous défendons les uns les autres. --Et si l'assassin était tout-puissant, s'il était Alexandre lui-même?» Le juif sourit. «Si c'était Alexandre, on le forcerait à restituer en lui coupant les vivres. On ne lui prêterait plus une obole, et un roi qui n'a pas d'argent ne va pas loin... D'ailleurs, le plus grand héros du monde est à la merci d'un coup de poignard... Alexandre le sait bien. Au besoin, l'exemple de son père Philippe le lui apprendrait... Voyez-vous, seigneur Pendragon, il n'y a que trois forces dans la nature: le courage, l'esprit et l'argent. Mais l'argent vaut mieux que tout. Croyez-en mon expérience.» Arachosie prit alors la parole et dit: «Seigneur Pendragon, il faut partir cette nuit. --C'est juste, dit le Gaulois. Toi, Samuel, va chercher les chevaux.» Il réfléchit encore et ajouta: «Mais, j'y pense! Pour faire sortir du camp la princesse et son père, il faut donner le mot d'ordre aux postes avancés, ou plutôt il me faudrait un ordre scellé du propre sceau du roi. S'il ne s'agissait que de moi, je forcerais aisément le passage; mais comment exposer la princesse à une mêlée terrible et à la mort?» Samuel s'avança de nouveau: «Seigneur Pendragon, ne vous embarrassez pas pour si peu. J'aurai l'ordre. --Marqué du sceau royal? --Oui. --Tu es donc sorcier? --Non, seigneur, mais j'ai des amis partout. Et si vous voulez prendre celui-ci à votre service, l'ami que voilà....» Il me saisit par la main et me fit sortir de l'ombre où j'étais resté jusque-là. «Le Grec Sosiclès? s'écria le Gaulois étonné, le secrétaire d'Alexandre?» Je pris la parole à mon tour. «Oui, moi-même, seigneur Pendragon. Je suis las du service d'Alexandre où je ne suis entré que par force, ayant été fait prisonnier à Chéronée pendant que je combattais pour la liberté d'Athènes. Le roi m'a bien payé; moi, je l'ai bien servi. Partant, quittes. Je ne lui dois rien. Au contraire, car il m'a forcé de combattre pour les ennemis de ma patrie. Je puis donc vous suivre partout où vous voudrez, et, en attendant, vous donner le moyen de fuir avec Amalec et la princesse. Souvenez-vous seulement, quand vous serez roi, que j'ai risqué pour vous ma vie. --Quand je serai roi! dit Pendragon en riant. Qu'est-ce que cela veut dire? Tout le monde ici me promet la royauté, cette Chaldéenne, ce juif, ce Grec! Serait-ce en effet ma vocation d'être roi? Par Teutatès! ou les gens de ce pays sont fous ou les dieux veulent faire de moi le maître du monde! Sabre et lance! puisque tout le monde le veut, allons à la recherche du royaume!» Puis, se tournant vers moi: «As-tu écrit l'ordre? --Oui, seigneur. --Et tu l'as scellé du sceau royal?... --... Que je porte toujours sur moi, oui, seigneur.» Il dit à la Chaldéenne: «Eh bien, Arachosie, qu'attends-tu? --Vos ordres, seigneur. --Va prévenir ta maîtresse. Dans une heure elle sortira de sa tente sous des vêtements d'esclave. Je l'attendrai à quelques pas avec une escorte et des chevaux tout prêts, ceux que va m'amener Samuel. Je vous escorterai seul dans la plaine du côté du Tigre et de Babylone. Samuel, Sosiclès et toi, vous partirez avec Drangiane. Je reviendrai seul au camp, car j'ai promis de combattre pour Alexandre dans la bataille de demain. Un honnête homme n'a que sa parole, et je tiendrai la mienne. Mais je n'ai pas promis de ne pas délivrer les belles princesses persécutées qui se rencontrent sur mon passage, et dans le glorieux pays des Gaules, qui est ma patrie, on me mépriserait si je refusais de tirer mon sabre pour une femme, fût-elle esclave au lieu d'être princesse. Toi, dis à la belle Drangiane que nous nous reverrons à Babylone!» La Chaldéenne se prosterna et répliqua: «A Babylone d'abord, seigneur Pendragon, et plus tard sur un trône. L'étoile Aldébaran me l'a dit! Aldébaran ne ment jamais!» VII Je restai seul pendant trois quarts d'heure avec le jeune Barbare. Il me dit enfin: «Est-ce que tu crois à toutes ces prophéties, Sosiclès? --Seigneur, pourquoi n'y croirai-je pas? Bonheur ou malheur, les dieux n'ont-ils pas tout prévu? Ne peuvent-ils pas, prévoyant tout, révéler quelquefois la vérité à ceux qu'ils aiment? --Les sorcières de mon pays le disent, Sosiclès; mais ce sont de pauvres vieilles femmes qui cherchent à gagner par ce moyen quelques pièces de cuivre ou d'argent. --Peut-être, seigneur Pendragon; mais si--en répétant sans cesse que les dieux ont prédit que vous serez roi--on le fait croire à tout le monde, ne voyez-vous pas qu'on s'empressera autour de vous, qu'on vous offrira des armes, de l'argent, du dévouement; enfin tout ce qui s'achète, comme dit mon ami Samuel, et que vous finirez par devenir roi en effet? car personne ne désire lutter contre les dieux, maîtres souverains de l'univers, et contre les rois auxquels ils ont donné la couronne. A quoi bon combattre plus fort que soi et se faire massacrer comme un chien enragé? --Alors, reprit le Gaulois, tu es convaincu que je serai roi un jour? --Tout à fait convaincu, seigneur. --Et à cause de cela tu attaches ta fortune à la mienne? --Parfaitement vrai. --Eh bien, Sosiclès, j'aime la franchise et je serai digne de ta confiance. Si je deviens jamais roi, tu seras mon premier ministre. --Et mon ami Samuel? --Mon grand trésorier... Tiens, le voici qui vient nous avertir que tout est prêt.» En effet, le juif nous fit signe de le suivre jusqu'à vingt pas de la tente de Drangiane. Puis une forme indécise sortit avec précaution de la tente, regarda sans rien dire dans le voisinage, n'entendit aucun bruit, nous aperçut, et fit un signe à l'intérieur de la tente. Aussitôt deux autres personnes sortirent à leur tour, un vieillard que je reconnus sans peine pour le grand prêtre Amalec, et une jeune fille dont on distinguait à peine non les yeux, mais le regard, tant le visage même était enveloppé de voiles épais, suivant la coutume des Mèdes et des Perses. Tous montèrent à cheval en même temps que le juif. Pendragon, monté sur Nedjed, formait l'avant-garde avec moi. Les premières sentinelles nous laissèrent passer en entendant le mot d'ordre, qui était _Philippe et Babylone_; mais l'officier qui commandait la grand'garde s'étonna de voir sortir du camp deux femmes, et voulut arrêter notre petite troupe. Je m'avançai alors et je montrai l'ordre prétendu d'Alexandre. Tout le monde s'écarta respectueusement sans en demander davantage, et Pendragon félicita l'officier de sa vigilance. A cinq mille pas du camp, hors de la portée des sentinelles, il prit congé de nous et me demanda le sceau d'Alexandre. «C'est pour ta justification si tu retombes entre ses mains, dit-il. Tu répondras que je te l'ai arraché de force, et que tu t'es enfui de peur qu'il ne te fît mettre à mort.» [Illustration: Pendragon poussa un cri.] Amalec conduisit le Gaulois à l'écart et lui parla longtemps. Je ne sais ce que le Barbare répondit; je n'entendis que les derniers mots. «Ne pourrai-je pas voir ta fille avant de nous séparer? --La coutume des Chaldéens le défend, répliqua le grand prêtre Amalec. Une femme ne doit être vue que de son père et de son mari.» [Illustration: Il fallait traverser le Tigre.] J'entendis la demande et la réponse. La princesse Drangiane était à six pas d'eux. Elle entendit sans doute aussi bien que moi. Je ne sais quelle fut sa pensée; mais--par un hasard singulier--comme son père lui tournait le dos, et que, parfaitement éclairée des rayons de la lune, elle faisait face au Gaulois, le voile s'écarta tout à coup, et laissa entrevoir le plus ravissant et le plus doux visage de femme qu'il y eût en ce temps-là dans toute la Babylonie. Pendragon poussa un cri d'admiration. Je pense que, dans le barbare pays des Gaules où il était né, il n'avait jamais vu merveille si prodigieuse. Amalec, averti par ce cri, se retourna à son tour vers sa fille; mais déjà le voile était retombé. Alors Pendragon nous montra le chemin du Tigre, qu'il fallait traverser d'abord pour entrer dans la Babylonie. «Prenez à droite, dit-il, pour éviter les batteurs d'estrade et tous ces bandits qui suivent les armées. Demain nous vaincrons, et dans dix jours j'irai vous voir à Babylone.» Sur ce mot, il nous quitta. Quelques heures plus tard, nous vîmes le soleil se lever, à gauche, sur les montagnes sombres de la Gordyène, puis descendre dans la plaine et l'éclairer tout entière d'un seul jet de lumière. Nous arrivâmes devant une petite maison construite de briques séchées au soleil, où demeurait un pauvre homme dont le métier était de conduire un bac sur le Tigre et de transporter les voyageurs. Sa femme et cinq petits enfants sortirent en même temps que lui pour nous regarder d'un air anxieux, timide et méfiant; mais ils ne tardèrent pas à se rassurer en voyant notre équipage, et à s'approcher des chevaux. Le vieil Amalec, qui était devenu depuis le départ de Pendragon le chef de notre petite troupe, demanda au passeur du bac s'il ne craignait rien des deux armées ennemies. «Eh! seigneur, répondit le pauvre homme, que voulez-vous que je craigne? Je vis de ma pêche avec ma famille. Vous voyez mes meubles: trois paillasses pour s'asseoir ou se coucher selon qu'il fait jour ou qu'il fait nuit; un poêlon pour faire la bouillie de froment, qui est notre pain à nous; une marmite pour faire cuire le poisson. Chacun de nous trempe à son tour sa main droite dans le poêlon et sa main gauche dans la marmite, jusqu'à ce qu'il soit rassasié. Après cela on boit, si l'on a soif. --Vous avez du vin?» demanda le vieil Amalec. Le pêcheur le regarda tout étonné. «Du vin? qu'est-ce que c'est que cela?» dit-il. Puis, après un moment de réflexion: «C'est sans doute cette chose rouge qu'on transporte à Babylone en bateau, et que les hommes boivent pour se rendre à moitié fous? Si c'est du vin, cela, je n'en ai jamais goûté. »Mais, ajouta-t-il en montrant le Tigre qui coulait à quelques pas de nous, avec cet ami nous n'avons jamais soif. Puisque Baal a mis tant d'eau sur la terre, et qu'elle ne coûte rien, nous aurions bien tort de chercher une autre boisson.» Je demandai alors: «Il est vrai que tu n'as pas grand'chose à perdre; mais si les soldats venaient ici, ne feraient-ils aucun mal à ta femme et à tes enfants? --Aucun, répondit le passeur; car la plaine est si unie qu'on voit venir les gens de plus de trois lieues. J'embarquerais ma femme, mes enfants, mes paillasses, mon filet de pêche, ma marmite et mon poêlon, et je passerais sur l'autre rive ou je descendrais tranquillement le fleuve. Il a plus de vingt pieds d'eau sur toute sa route et quelquefois quarante ou cinquante, et il court comme un cheval lancé au grand trot. Je défierais bien les meilleurs nageurs de le suivre.» Tout à coup il s'interrompit, regarda au loin dans la plaine, où l'on pouvait distinguer malgré la distance, tant l'air est pur et transparent dans la Babylonie, les deux camps, le macédonien à notre gauche, au nord, et le perse à notre droite. «Eh! dit-il, voyez-vous ces nuages de poussière qui s'élèvent au-dessus de la plaine? La bataille est commencée. --Oh! s'écria Drangiane, en joignant les mains et les élevant vers le ciel; ô Baal, dieu tout-puissant, couvre de ton bouclier celui qui a rendu la liberté à mon père et à moi! Écarte de lui les piques et les épées!» Amalec fronça le sourcil. «Que la volonté de Baal soit faite en toute chose, dit-il. Celui qu'il a choisi viendra jusqu'à toi, fût-ce au milieu du tonnerre et des éclairs.» Le pêcheur se coucha tout de son long, appuyant son oreille contre terre. «Oh! dit-il, j'entends le bruit des trompettes. Tara tantara, tara tantara, c'est la cavalerie qui va charger... Ta ta pan, pa ta pan, pa ta pan, pa ta pan, pa ta pan! Les voilà partis au galop.» Je m'étendis par terre à mon tour, et j'entendis le bruit un peu sourd, mais distinct pourtant, des deux armées. Comme je les connaissais pour les avoir vues l'une et l'autre en bataille rangée, je devinais sans peine chaque division à sa sonnerie particulière, et je les nommai l'une après l'autre à mes compagnons de voyage en même temps que je les reconnaissais. «Ceux-là, ce sont les Enfants perdus, ceux que commande Pendragon. Ils sont mieux montés que les autres; ils ont des chevaux plus légers; ils n'ont pas d'armure, mais de simples cuirasses. C'est l'élite de l'armée d'Alexandre, ou, si vous préférez, c'est la lie de toutes les nations. Il n'y en a pas un qui ne soit banni de son pays pour quelque crime et pour avoir au moins tué deux hommes. Mais comme ils ne font pas plus de cas de leur propre vie que de celle des autres, Alexandre les fait venir de tous les pays de la terre et les garde à son service. Il y a des Grecs, des Parthes, des Samnites, des Africains, des Romains, des Gaulois, et même de ces Germains qui habitent une grande forêt de trois cents lieues de long et de cinq cents lieues de large dont la limite vers l'occident est le Rhin,--une rivière qui finit comme un marais au bord de l'Océan. »Encore plus au nord est une grande île blanche où les marchands vont chercher l'étain et le plomb, et dans le nord de cette île on voit des Barbares à demi nus, grands comme des arbres, roux de barbe et de cheveux, et plus forts que des ours, qui de la ceinture aux genoux sont vêtus d'un jupon de peau de bête, et qui portent des sabres pesants et larges avec lesquels ils abattent un bras ou une jambe à chaque coup. --Oh! s'écria Drangiane effrayée, se peut-il exister sur la terre des Barbares aussi effrayants.» Je continuai: «Ce sont les Calédoniens; ils sont parents des Gaulois; ils parlent la même langue, suivent la même religion, ils ont les mêmes amis et les mêmes ennemis, excepté après boire; car alors ils ne connaissent plus personne, frappent au hasard comme des sourds et ne quittent jamais leur ennemi, excepté quand il est étendu sanglant sur le sol, ou quand ils y sont étendus eux-mêmes. --Combien sont-ils? demanda Amalec. --Quatre seulement, les quatre frères. On les appelle les quatre Bulls, ou les quatre Taureaux, car _bull_ dans leur langue signifie taureau. On les voit toujours tous les quatre ensemble; et quand ils marchent dans la foule, tout le monde s'écarte pour leur faire place, car ils brisent les crânes à coups de poing comme un autre briserait les œufs à coups de marteau. Le poing est du reste leur arme favorite. Dans leurs disputes fréquentes ils se portent entre eux des coups à assommer un bœuf, mais rien ne peut troubler leur fraternelle amitié. »Avant-hier, l'aîné, le plus grand des quatre, passant dans le quartier des Thessaliens, vit rôtir un mouton gras. Il saisit la broche et le mouton et s'en allait fièrement, quand le cuisinier thessalien courut après lui pour reprendre le butin, et le menaça de sa lance. L'autre, indigné, remit la broche au cadet des Bulls qui le suivait de près, et d'un coup de poing jeta le Thessalien dans le feu, où, par Jupiter! il aurait bien rôti à la place du mouton si ses camarades ne l'en avaient pas retiré tout grillé déjà et presque rissolé. »Alors tous les Thessaliens coururent sur les deux premiers Bulls; mais les deux plus jeunes, voyant le danger de leurs aînés, vinrent à leur secours, et tous les quatre s'en allèrent en bataillon carré, assommant à coups de poing tous les Thessaliens qu'ils rencontraient, et portant comme un drapeau le mouton rôti dont le jus ruisselait sur la tête du vainqueur. --Que dit Alexandre de cet exploit? demanda le grand prêtre Amalec. --Le roi se mit à rire. Excepté tirer l'épée dans l'intérieur du camp, ce qu'il a défendu sous peine de mort, il ne s'émeut pas de ces plaisanteries de corps de garde. Il lâche volontiers la bride à ses hommes en temps ordinaire, afin de les avoir d'autant mieux sous sa main un jour de bataille.» Le grand prêtre leva les mains au ciel. «A quels brigands, ô Baal, as-tu livré l'Asie!» s'écria-t-il. VIII Au même instant, le passeur, qui s'était de nouveau couché à terre, nous avertit de la main de faire silence et qu'il entendait un grand bruit dans le lointain. En effet, nous aperçûmes à l'horizon un nuage de poussière qui s'élevait lentement au-dessus de la plaine, et l'air se mit à résonner d'une masse confuse de cris. J'écoutai à mon tour, l'oreille appuyée sur le sol, et je distinguai le pas lourd et régulier d'une troupe d'infanterie qui frappait ses piques contre ses boucliers d'airain. Ceux-là, c'étaient des argyraspides, l'élite de la phalange macédonienne, les vieux compagnons de Philippe et d'Alexandre. Rien n'avait pu jusque-là tenir devant eux, ni les Athéniens à Chéronée, ni les Thébains sous les murs de leur propre ville, ni les Grecs mercenaires au passage du Granique, ni les Perses dans les défilés d'Issus. Ils marchaient sur mille de front et seize de profondeur, dans un ordre parfait, couverts de casques pesants, armés de piques de dix-huit pieds de long, celles du premier rang baissées comme la tête du taureau qui va donner un coup de corne, celles du second rang un peu plus relevées, et ainsi de toutes les autres jusqu'au seizième rang, qui semblait menacer le sommet des montagnes. On eût dit, à voir remuer ce corps immense, un dragon dont les écailles resplendissaient au soleil et dont les dents aiguës menaçaient toutes les créatures vivantes. Combien de fois avais-je vu la phalange s'avancer dans la plaine au milieu des armées les plus nombreuses, entrer pesamment dans la foule, renverser tout sur son passage et saisir la victoire! Quand elle paraissait, la peur, la fuite et la mort marchaient devant elle comme trois déesses invincibles et lui traçaient son chemin. Ah! certes, je la connaissais trop pour douter un instant qu'Alexandre fût vainqueur! Je dis donc à Amalec: «Cela, c'est le centre de la bataille. Tout le reste peut plier, mais la phalange ne pliera pas.» Et alors j'expliquai, pour le savoir mieux que personne, l'ayant déjà vu tant de fois, l'ordre de bataille des deux armées, la manière d'attaquer d'Alexandre, et le bonheur qui le suivait ordinairement dans toutes ses entreprises. La belle Drangiane m'écoutait avec attention, ce qui ne m'étonna guère, car nous autres Athéniens, nous avons tous été, dit-on, consacrés en naissant à Minerve Pallas, déesse de la sagesse et de l'éloquence; mais je vis aussi qu'elle se penchait vers son père et faisait en chaldéen une question que je n'entendis point. Amalec l'écouta gravement, fronça le sourcil comme si la question eût été déplaisante, et demanda enfin: «Que fait à présent Pendragon? le savez-vous?» A cette question, je fus d'abord embarrassé; car, comment deviner tous les incidents d'une bataille? Tel qui veut aller à droite est forcé de courir à gauche; tel qui voulait avancer recule; tel qui comptait gagner une seconde couronne perd la première et la vie. Je répondis cependant: «Il devait commander la charge à l'aile droite avec les Enfants perdus. A présent, il est à coup sûr dans la mêlée.» A ces mots, la fille du grand prêtre chaldéen leva les yeux vers le ciel, et sans doute adressa une prière fervente à Baal, dieu de ses pères. [Illustration: Elle traça des figures étranges.] Sa nourrice Arachosie se prosterna contre terre en marmottant des paroles qui peut-être étaient des formules magiques, car elle traça tout à coup sur le sable, avec sa baguette, des figures étranges et se releva en disant: «Drangiane, ma fille, un grand bonheur s'approche... et un grand malheur aussi peut-être; mais le bonheur l'emportera sur le malheur. Sois tranquille, tu seras reine!» En même temps, comme si les dieux avaient voulu confirmer ce présage, le nuage de poussière qu'on voyait à l'horizon parut se rapprocher de nous, et nous vîmes une troupe immense de cavalerie en fuite qui cherchait son salut de notre côté. «Ceux-là, dit Amalec, je les reconnais à leurs casques d'airain, à leurs massues de bois garnies de fer, à leurs cuirasses de lin: ce sont les cavaliers d'Assyrie et de Chaldée. Ils reconnaîtront en moi le descendant et l'héritier d'Assur.» Cependant, par précaution, il nous commanda de nous embarquer tous: Drangiane d'abord, Arachosie, le passeur du bac, sa femme, ses enfants, moi et le juif Samuel. Pour lui, il resta debout sur la rive, malgré les prières de sa fille et les nôtres. «Je suis sûr d'eux, dit-il, et par eux je saurai ce qui se passe. Vous, préparez-vous à démarrer le bateau si les soldats d'Alexandre les poursuivent de trop près.» En effet, deux ou trois des mieux montés arrivèrent lancés au triple galop et paraissant fuir un ennemi redoutable. Derrière eux, mais à une grande distance et dans un grand désordre, suivait une troupe nombreuse de cavaliers. Le premier qui se trouva en face d'Amalec s'arrêta stupéfait, descendit de cheval en s'écriant: «Seigneur! Est-ce vous?» Amalec répliqua gravement: «Tu le vois.» Le cavalier chaldéen reprit: «On nous avait dit que vous aviez disparu..... --C'est vrai. --Que Darius vous avait fait assassiner..... --J'ai été fait prisonnier hier, ou plutôt je suis allé rejoindre ma fille Drangiane, prisonnière au camp d'Alexandre, et nous avons pris la fuite, elle et moi, avec quelques amis que vous voyez.» [Illustration: Il se prosterna.] Le Chaldéen se mit à réfléchir. «Ah! dit-il, si nous avions su!... --Qu'auriez-vous fait?... --Nous vous aurions suivi partout, seigneur, au lieu de prendre part à la bataille entre nos ennemis communs. --Il est encore temps, reprit Amalec. Toi, reste ici. Je vais aller rallier tes compagnons... Est-ce qu'on vous poursuit toujours? --Ah! seigneur, dit le Chaldéen, qui peut le savoir? Au premier choc, la troupe des Enfants perdus a couru sur nous comme pour nous dévorer, ayant en tête un Gaulois grand et beau comme un dieu, qui devançait de vingt pas tous les autres en poussant un cri de guerre plus terrible que celui du lion. En le voyant, tout le monde a tourné bride, le prenant pour le tout-puissant Baal lui-même... --Et vous voilà? --Oui, seigneur, nous voilà!» A ces mots, Samuel et moi nous ne pûmes nous empêcher de rire en voyant le peu de résistance que la cavalerie chaldéenne avait faite à Pendragon. Nous avions tort pourtant. C'est un sage qui a dit: «Tel fut brave un tel jour et le lendemain prit la fuite.» D'ailleurs les dieux sans doute favorisaient Pendragon, et les dieux ont leurs desseins secrets qu'ils cachent aux simples mortels. Pour la vieille Arachosie, pendant que le grand prêtre allait rallier sa troupe et donner le mot d'ordre, j'entendis qu'elle disait à Drangiane: «Ma fille, rassure-toi. C'est l'ordre d'Aldébaran que Pendragon soit le plus grand des rois et toi la plus belle des reines.» Le Chaldéen s'approcha de nous et nous raconta ce qu'il avait vu de la bataille. «J'étais à l'aile gauche de l'armée, dit-il, dès le commencement. Le grand roi Darius était au centre avec les plus grands seigneurs de la Perse et de l'Asie, de la Susiane, de la Médie, et Mazée commandait l'aile droite avec la cavalerie des Parthes, des Bactriens et des Sogdiens. On attendait le signal du combat, lorsque, dans l'armée d'Alexandre, rangée en bataille longtemps avant nous (aussi est-elle bien moins nombreuse), la trompette a sonné la charge. «Au même instant, Alexandre s'est élancé avec les Thessaliens sur Darius. Mais à peine avions-nous compris ce qu'il allait faire, car le Gaulois, qui était à l'avant-garde des Macédoniens de l'aile droite, s'est jeté sur nous avec une telle impétuosité, que nous n'avons eu que le temps de faire une première décharge de flèches et de le recevoir à coups de sabre. En quelques instants, tout le monde a pris la fuite. Baal, le dieu des armées, était contre nous.» Comme le Chaldéen en était là de son récit, le vieil Amalec revint, ramenant avec lui quelques milliers d'hommes qui s'étaient ralliés à sa voix. «C'est fini de l'empire des Perses, dit-il. Darius a fui en jetant sa couronne sur le chemin. Alexandre court à sa poursuite. A nous maintenant de revenir à Babylone et de faire notre paix avec le vainqueur.» Alors les femmes se mirent à sangloter et à verser des larmes comme on fait dans les jours de deuil. Amalec réfléchit un instant, remonta dans le bac et commanda à ses cavaliers de le suivre sur la rive gauche du Tigre jusqu'au pont de Ragès, qui se trouvait à six lieues plus bas et qu'ils eurent ordre de rompre après l'avoir traversé. Ce pont mobile, attaché à plusieurs îles boisées, était le seul passage qu'on pût prendre pour entrer par l'orient dans la Babylonie. Partout ailleurs il aurait fallu passer à la nage un fleuve profond, large et rapide, ou, comme faisaient quelques habitants du pays, suivre, en les poussant devant soi sur l'autre rive, des outres gonflées et vides, chose possible aux hommes et impossible aux chevaux et aux cavaliers. IX Il y avait déjà vingt jours que nous étions à Babylone, attendant avec anxiété l'arrivée du vainqueur, car, pendant que nous prenions, Amalec, sa fille et moi, la route directe, le long du Tigre et sous la protection des cavaliers chaldéens, Alexandre, poursuivant toujours son ennemi Darius, avait couru vers le nord et vers l'orient. Pour s'assurer de Babylone, la grande capitale de l'Orient, ville d'ailleurs ouverte et sans murailles depuis sa révolte contre Darius l'Ancien, et qui ne gardait plus que son temple et ses tours gigantesques, monuments majestueux de sa grandeur passée, il avait envoyé son favori Héphestion avec quinze cents hommes, et le vieil Amalec, suivant sa promesse, avait fait sa soumission, en son nom et au nom de l'Assyrie, de la Babylonie et de la Chaldée, qui ne reconnaissaient pour légitime souverain que le descendant d'Assur, grand prêtre de Baal. C'est donc Héphestion qui commandait au nom d'Alexandre; mais il était à peine entré dans cette ville prodigieuse, de trente lieues de tour, qui contenait des millions d'habitants, des jardins immenses, des parcs remplis de bêtes sauvages, un temple plus grand qu'une ville, des palais sans nombre et des faubourgs plus peuplés que des provinces entières. Quant aux bazars, qui sont les marchés de ces pays d'Asie, tous les marchands de l'Orient y possédaient des boutiques, depuis les Grecs de Milet, qui apportent des étoffes de laine finement tissée et les Arabes qui vendent les esclaves noirs d'Afrique, jusqu'aux Indiens qui vendent les diamants de Golconde et aux sages Chinois qui vivent suivant les rêves du sage Fo-Hi et du philosophe Confucius, les plus vertueux des mortels. A la vue de tant de richesses et de grandeur, le Macédonien avait voulu commencer le pillage, et ses soldats allaient envahir tous les bazars; mais, aussitôt que les soldats eurent essayé de mettre la main sur l'or, l'argent, les perles, les diamants et les étoffes précieuses exposés dans les bazars, toutes les boutiques se fermèrent à la fois comme à un signal donné; les briques tombèrent en même temps de tous les toits sur la tête des Macédoniens: quatre-vingt-dix ou cent furent tués ou blessés en un clin d'œil, et Héphestion lui-même eut le nez à demi cassé et s'enfuit avec sa troupe. Le soir même, il alla chercher un asile et construire un camp retranché à une lieue de la ville, sur le bord de l'Euphrate. De là il fit donner l'ordre au vieil Amalec de venir le supplier, la corde au cou, avec mille des plus riches habitants, et de lui apporter, pour présent de bienvenue, trois mille talents d'or, menaçant, s'il n'obéissait, de mettre Babylone à feu et à sang. Le grand prêtre me demanda: «Sosiclès, que faut-il faire? S'il ne s'agissait que de ce fanfaron, je n'aurais qu'à donner des armes à mon peuple et à le laisser aller. Ses hommes et lui seraient coupés en morceaux avant la fin de la journée. Mais je crains pour ma fille Drangiane, et ce peuple craint pour les femmes et les enfants. Que faire? Si Héphestion était massacré, qui sait si Alexandre ne nous massacrerait pas tous à son tour? --Ah! s'écria Drangiane, qui assistait à ce conseil toujours voilée (mais à cause du danger commun on s'était un peu relâché des coutumes sévères de l'Orient), si Pendragon était là, père, vous n'auriez pas à chercher un autre appui.» Elle prononça ces paroles avec un orgueil qui me fit sourire et qui rendit son père soucieux. Il me répliqua à demi-voix: «Mais qui sait si Pendragon vit encore? car, depuis la bataille, il n'a pas reparu. On ne l'a rencontré ni parmi les morts, ni parmi les vivants! Oui, certes, voilà l'homme que j'aurais destiné à la dernière descendante d'Assur; mais, s'il a péri, dois-je la laisser rêver à une ombre vaine?» Alors la vieille Arachosie, nourrice de Drangiane, qui ne la quittait pas des yeux et qui avait entendu nos paroles, s'écria d'un air d'inspiration prophétique: «Seigneur Amalec, Pendragon vit et il vaincra, et il sera l'époux de Drangiane... je le sais...» Amalec haussa les épaules. «Je l'ai lu dans son horoscope et dans le signe d'Aldébaran qui n'a jamais trompé. --Rentrez dans l'appartement des femmes avec Drangiane,» répliqua le grand prêtre. Elles obéirent à regret, et Amalec reprit: «Que faire, Sosiclès?» Tout à coup le juif Samuel entra, toujours humble, modeste, souple, riant, tenace, plein d'esprit, propre à tout, capable de tout, même de dire la vérité, ce qu'on n'aurait pas cru à voir sa physionomie; au fond, l'homme le plus intrépide que j'aie jamais rencontré, quoiqu'il évitât la bataille, le sang et les blessures avec le même soin qu'un homme libre évite le déshonneur et les coups de fouet. Ce héros donc, ainsi fait, s'avança, très courbé, presque prosterné, et dit: «Seigneur Amalec, on m'avertit que vous avez besoin de moi.» Entre ceux qui adorent Baal et ceux qui adorent Jéhovah, il n'y a pas de tendresse perdue. Depuis quinze cents ans ils s'égorgent les uns les autres avec plaisir; aussi Amalec, qui se sentait le plus fort, au moins pour le moment, regarda Samuel avec mépris par-dessus l'épaule, et répliqua: «Je ne t'ai pas mandé, Juif.» Ce qui était vrai d'ailleurs. Mais Samuel ne se laissa pas déconcerter par cette réponse. Il reprit: «Seigneur Amalec, vous ne m'avez pas fait venir; mais j'ai appris que vous aviez besoin d'argent, et je viens vous en offrir.» Il y eut un assez long silence. Amalec, qui écoutait à peine, assis sur son trône sacerdotal, le Juif à demi prosterné, se retourna tout à coup vers lui: «Tu m'offres de l'argent? demanda le grand prêtre. --Et de l'or, oui, seigneur, répondit le Juif toujours prosterné. --A quel prix? --Cent pour cent, Seigneur! --Cent pour cent!» Amalec se mordait la barbe avec fureur. «Ce coquin!» dit-il enfin après un temps de silence. L'autre ne sourcilla pas. Je pense qu'il en avait l'habitude, étant appelé coquin tous les jours par les débiteurs. «Ce coquin, reprit Amalec, veut sucer le sang de nos veines et nous dévorer les entrailles! Cent pour cent! [Illustration: Amalec écoutait à peine.] --Seigneur, répliqua Samuel, aimez-vous mieux le pillage et l'incendie de Babylone? C'est bien aisé. Il n'y a qu'à laisser faire Héphestion. --Ah! s'il n'y avait que lui!» dit Amalec avec dédain. Le Juif se mit à rire. «Oui, oui, s'il n'y avait que lui! Mais il y a derrière lui Alexandre et sa troupe composée de tous les bandits des trois continents!... Allons, seigneur, n'hésitez pas! Il vaut mieux perdre son argent que sa vie et son bonnet que la tête qui est dedans. Il y a remède à tout, hors à la mort!» Amalec était retombé dans ses réflexions. Après un assez long silence, il se pencha vers moi et demanda: «Qu'en penses-tu, Sosiclès? --Je pense que Samuel a raison. --Mais si je me livre à Héphestion avec mille autres Babyloniens, la corde au cou, nous fera-t-il grâce? --Assurément, seigneur, pourvu qu'en ne vous tuant pas il espère gagner plus qu'en vous faisant tuer. --C'est donc un brigand? --A coup sûr. --Mais que ferais-tu si tu étais à ma place, Sosiclès? --Seigneur, j'irais d'abord apporter mille talents d'or. Ensuite, j'en promettrais deux mille autres payables après le retour d'Alexandre. Pour avoir les deux mille autres, il vous fera volontiers grâce de la vie; et, qui sait? Alexandre lui-même, qui est généreux quelquefois, Alexandre, dis-je, vous remettra le reste, ou, dans tous les cas, n'en demandera pas davantage. --Tu me sauves la vie, Sosiclès! Mais il faut trouver ces mille talents d'or. --Seigneur, n'avez-vous pas la ressource des riches bourgeois de Babylone? --Eux! En vingt-quatre heures ils ne m'offriraient pas vingt-quatre dariques, et le temps presse. Héphestion veut être payé avant la nuit. --Mais les trésors du temple de Baal qu'on dit le plus riche de tous les dieux? --Y penses-tu? Des trésors sacrés! --Alors, parlez à Samuel!» C'est ce qu'il fit. «Samuel, dit Amalec, tu vas me donner mille talents d'or dans une heure... --Mille talents d'or! Seigneur, la somme est forte! --Tu m'offrais tant de choses! --C'est bien. On les trouvera, mais dans trois heures, car il me faut ce temps pour convoquer tous les banquiers de Babylone. Je n'ai rien emporté personnellement, moi Samuel, vous le savez bien, seigneur Amalec, vous qui avez vu mon pauvre bagage, que je porte tout entier et sans peine sur mes épaules. --Assez! Tu auras trois heures pour chercher l'argent! --Vous me donnerez votre signature et le sceau sacré d'Assur? --Je te donnerai l'un et l'autre... De plus, tu me promettras deux mille talents d'or payables le jour de l'entrée d'Alexandre, si Héphestion n'a pas touché... --Un cheveu de votre tête, cela s'entend de reste, ajouta Samuel qui riait et s'était relevé fièrement, car, étant le prêteur, il devenait le maître et commençait à traiter Amalec comme un égal. De plus, l'intérêt est à cent pour cent? --Puisqu'il le faut!» dit Amalec en soupirant. Le Juif sortit. Je l'accompagnai jusqu'à la porte du palais d'Amalec. «Bonne affaire! lui dis-je en sortant. --Excellente, cher ami. Je vais lui prêter à cent pour cent... devine quoi!...» Je fis signe que je ne devinais pas. [Illustration: Amalec s'avançait sur un char à quatre chevaux.] «Eh bien, je vais lui prêter son propre argent et celui de son dieu Baal, ajouta Samuel en éclatant de rire. --Mais comment pourras-tu faire ce prodige? --C'est mon secret.» Le lendemain, de grand matin, une procession de cent mille Babyloniens s'avança lentement, comme un long serpent qui déroule ses anneaux à travers les rues tortueuses. En tête marchaient les douze chefs des mages chaldéens qui portaient dans leurs mains les statuettes d'or des douze grands dieux protecteurs de Babylone. Derrière eux, debout sur un char doré que traînaient quatre chevaux noirs de la race persane la plus pure, s'avançait le grand prêtre Amalec, vêtu d'une robe de pourpre resplendissante de pierreries. Sa tête majestueuse était coiffée d'un diadème au milieu duquel brillait un seul diamant, celui qu'Assur, le chef de sa race, avait, au dire d'Amalec, reçu de la main même du dieu Baal. Et en effet ce diamant était unique sur la terre par sa grosseur et son éclat. Derrière Amalec et sur le même char se tenaient debout, mais un peu penchés en avant, dans une attitude respectueuse, trois serviteurs, prêtres aussi ou qui semblaient l'être, car l'un des trois était l'Athénien Sosiclès, celui-là même qui raconte aujourd'hui cette histoire, et qui n'était guère rassuré ce jour-là; car si les Macédoniens l'avaient reconnu, et en particulier Héphestion, qui l'avait vu secrétaire du roi de Macédoine, on lui aurait fait expier cruellement sa fuite et la perte du grand sceau d'Alexandre. Cependant je n'avais pu refuser de suivre Amalec sous le déguisement d'un prêtre et de lui servir d'interprète. Pour plus de sûreté, je m'étais fait teindre les cheveux et la barbe et peindre les joues à la façon des Chaldéens, ce qui me rendait tout à fait méconnaissable. Ma tête était chargée d'ailleurs de tant d'ornements bizarres que ma mère elle-même, si elle avait été de ce monde, aurait à peine pu me reconnaître. De plus, comme mes deux voisins, serviteurs d'Amalec aussi bien que moi-même, mais véritables Chaldéens ceux-là, je tournais dans mes mains une sorte de collier à gros grains d'ébène en récitant des hymnes et des prières en l'honneur de Baal, le plus grand des dieux: chaque grain représentait une prière. Si quelqu'un me reproche d'avoir eu, pour sauver ma vie, recours à cette ruse innocente et d'avoir imité les manières des Barbares, moi qui avais vu le jour dans le bourg d'Acharne, à trois lieues d'Athènes, qui est et sera toujours la plus belle ville de l'univers, je répondrai qu'il vaut mieux avoir recours à des subterfuges que d'être pendu ou empalé. Derrière les prêtres venait une foule immense et suppliante d'hommes sans armes, de femmes et d'enfants qui pleuraient et criaient comme si on les avait conduits à la mort (et, en effet, qui pouvait savoir?...). De temps en temps on interrompait les cris et les larmes pour chanter en cœur des hymnes à Baal, et implorer la protection du dieu en faveur de son peuple fidèle. Tout le cortège passa sous la porte du Soleil, qui faisait face au camp des Macédoniens, et s'avança dans l'ordre que je viens de dire sur un front de vingt personnes. Héphestion, qui nous voyait venir de loin, fit mettre ses soldats sous les armes, un peu inquiet peut-être de ce qui allait se passer. Il est vrai que nous venions en suppliants; mais il est vrai aussi que, même désarmés, nous aurions pu écraser les Macédoniens sous le nombre, et qu'une ville de deux millions d'hommes, telle que Babylone, autrefois capitale d'un grand empire, et aujourd'hui même encore la plus riche, la plus puissante et la plus peuplée de l'Asie, serait venue facilement à bout de sa troupe. Mais Alexandre ne pouvait pas être fort éloigné, quoiqu'on ignorât où il était, et, suivi de son armée victorieuse, il aurait promptement vengé Héphestion. C'est ce qui faisait la force de celui-ci. Aussi, dès qu'il nous aperçut et qu'il eut rangé sa troupe en bataille, il nous reçut avec l'insolence d'un Barbare qui se croit tout permis. Il était assis devant sa tente sur une estrade couverte d'une étoffe pourpre. Je reconnus facilement l'étoffe. Il l'avait volée à la prise de Tyr chez un malheureux marchand tyrien qu'il avait fait tuer dans sa maison sous les yeux de sa femme et de ses deux enfants. Ceux-ci, cela va sans dire, furent vendus à des Grecs, excepté l'aîné, âgé de quinze ans, qui fut tué en défendant son père. Pour lui, sous sa cuirasse, il portait une tunique de lin magnifiquement brodée et enrichie de perles fines au col et aux poignets. Son sabre, qu'il avait tiré du fourreau et qu'il brandissait d'un air terrible comme s'il avait voulu nous massacrer tous, était garni à la poignée de rubis et d'émeraudes. Ses officiers étaient comme lui sous les armes, et semblaient, ainsi que leurs soldats rangés en bataille, n'attendre qu'un ordre pour commencer le massacre. Dès que la procession ne fut plus qu'à quelques pas de lui, il fit de la main signe de s'arrêter. Aussitôt les chants de deuil cessèrent de retentir. Les douze prêtres des douze dieux de la Babylonie se prosternèrent le front dans la poussière, et tout le monde suivit leur exemple, excepté le grand prêtre Amalec, qui demeura debout et en silence sur son char. Les trois serviteurs d'Amalec (parmi lesquels j'étais) s'agenouillèrent seulement. «Holà! dit Héphestion d'une voix insolente et brutale, que fait là ce vieillard? Qu'il descende de son char volontairement ou qu'on l'en précipite!» Déjà quelques soldats macédoniens s'avançaient pour exécuter l'ordre de leur chef, lorsque, sur un signe d'Amalec, je sautai à bas du char avec ses deux autres serviteurs. Un des deux s'agenouilla et se tint à quatre pattes devant la roue du char; l'autre et moi-même, courbés dans une attitude pleine de respect et de vénération, nous servîmes à droite et à gauche de rampe pour cet escalier d'une nouvelle espèce. Amalec posa lentement le pied droit sur l'épaule de son serviteur et le pied gauche à terre; puis il s'avança vers Héphestion, qui affectait de rire aux éclats de ces usages barbares. X «Seigneur Héphestion, dit Amalec avec dignité, je viens vous demander la grâce et vous apporter la rançon de mon peuple.» Un éclair de joie et d'avidité brilla dans les yeux du Macédonien. «C'est bien, prêtre, répliqua-t-il. Vous avez tous mérité la mort; mais je consens à faire grâce... provisoirement. Alexandre, lorsqu'il sera venu, dira ce qu'il veut faire.» Amalec ne répliqua rien. Il regardait Héphestion d'un air impassible et majestueux. «Voyons, continua celui-ci, où est la rançon?» Aussitôt les mages remontèrent sur le char et déchargèrent avec beaucoup de peine un grand coffre de bois de cèdre, fermé de trois cadenas et scellé du sceau d'Assur. «Ouvre, dit Héphestion, et montre-moi tes dariques.» Aussitôt le grand prêtre s'agenouilla, baisa pieusement le sceau d'Assur, tira d'une poche de sa robe trois clefs d'or du travail le plus précieux, ouvrit successivement les trois cadenas et souleva le couvercle du coffre. Héphestion et ses officiers s'approchèrent, tout prêts à plonger leurs mains avides dans l'intérieur. Héphestion ne put s'empêcher de prendre deux ou trois poignées de dariques d'or, de les montrer à ses amis et de les faire briller au soleil. «Mon compte y est, au moins? demanda-t-il. Car vous autres Barbares, vous ne vous feriez pas scrupule de tromper et de voler un honnête Macédonien!...» Je riais au fond du cœur en pensant à cet Héphestion qui craignait d'être volé. Au reste, le vieil Amalec répondit sans s'émouvoir: «Seigneur, les mille talents d'or sont dans le coffre. Voyez vous-même.» Ici le Macédonien s'écria furieux: «Prêtre, te moques-tu de moi?... Par Jupiter, sais-tu que je pourrais te faire couper la tête sur-le-champ? --Faites, si vous l'osez!» répliqua le Chaldéen. Mais si la tête d'Amalec ne tenait qu'à un fil, celle d'Héphestion n'était peut-être pas beaucoup plus solide sur ses épaules. Après tout, la fureur d'un peuple désarmé, mais puissant par le nombre, pouvait venir à bout de quinze cents soldats aguerris. Héphestion le sentait. «Je t'ai demandé trois mille talents d'or, dit-il enfin, et c'est à ce prix seulement que je consens à pardonner. --Et moi, dit Amalec, pour montrer la soumission de mon peuple, je t'en apporte mille. Quant au reste, Alexandre décidera. --C'est moi qui représente ici Alexandre! --Nous verrons bien! --Si avant la fin du jour, reprit le Macédonien, je n'ai pas reçu les deux mille talents d'or, je te ferai couper la tête. Soldats, saisissez ce vieillard et tous les prêtres qui l'accompagnent!» A cet ordre, les tambours des Chaldéens retentirent, cent mille cris lugubres d'hommes, de femmes et d'enfants s'élevèrent à la fois vers le ciel comme pour invoquer la protection de Baal. Le vieil Amalec se remit lui-même aux mains des soldats et dit d'une voix forte: «Que la foudre de Baal tombe sur la tête de l'impie! Vous tous, Babyloniens, rentrez dans votre ville sainte!» [Illustration: Il me désignait du doigt.] En effet, en quelques instants toute la plaine fut couverte de fuyards. Puis, s'approchant d'Héphestion et lui parlant à demi-voix, ce qui m'étonna beaucoup, il lui dit en langue grecque: «Seigneur, puisqu'il le faut, vous aurez les deux mille talents d'or avant la fin du jour; mais épargnez-moi, je vous en supplie! Je n'ai plus que quelques jours à vivre. --Ah! ah! dit Héphestion en riant et en se tournant vers ses officiers, je savais bien que je viendrais à bout de ce misérable lâche. Le sabre, voyez-vous, camarades, le sabre et la hache, voilà les deux maîtres de l'univers!» Et il se réjouissait de sa finesse et de sa pénétration. Je ne savais que penser et j'étais presque indigné de la sottise et de la lâcheté d'Amalec. Quant à lui, sans s'occuper des grossières railleries d'Héphestion ou de mes pensées intimes, il dit au Macédonien: «Un seul homme, après moi, connaît mon trésor et sait où l'on peut le prendre. C'est ce vieux prêtre chaldéen que voilà.» Il me désignait du doigt. Je commençais à frémir: sous mon déguisement, étais-je assez bien caché pour ne pas être reconnu par les yeux perçants d'Héphestion, qui m'avait vu mille fois en compagnie d'Alexandre et qui lui-même, quoique le premier favori du roi, avait souvent envié mon crédit auprès du maître? Heureusement je baissai la tête à propos, et ne montrai qu'une touffe de cheveux blancs dont je m'étais coiffé le matin pour éviter les mauvaises rencontres. Héphestion, tout occupé d'ailleurs de regarder et de manier les dariques d'or dont il remplit ses coffres et ceux de ses officiers, m'aperçut à peine ou ne daigna pas faire attention à moi. «Que faut-il faire? demanda le grand prêtre Amalec. Veux-tu me rendre la liberté ou la rendre au vieux Kormyath, mon plus fidèle serviteur? Excepté lui et moi, nul ne sait où sont les deux mille talents d'or.» Héphestion se mit à rire. «Oui, oui, dit-il, je comprends... Si je te laissais partir, tu irais faire révolter ton peuple. Non, non, prêtre, tu vas rester ici, et ta tête me répondra de la sagesse des Babyloniens. --Qu'il soit fait comme tu l'auras voulu,» reprit Amalec en soupirant. Puis, s'adressant à moi, il me dit en langue chaldéenne: «Ami, je suis perdu à moins d'un prodige des dieux. Mais je ne veux pas mourir sans vengeance. Avant de partir, j'ai tout prévu. Tu vas rentrer dans Babylone. Tu verras ma fille Drangiane et sa nourrice Arachosie. Tu remettras à Drangiane cet anneau: c'est le signe de ma volonté dernière. Tu feras préparer une barque pontée sur l'Euphrate. Tu chargeras cette barque de ce que Drangiane aura de plus précieux, et surtout de ses pierreries et d'un coffre plein d'or que tu trouveras dans la chambre la plus secrète de mon palais. Arachosie te montrera le chemin. «Cela fait, tu transmettras mes ordres aux chefs des prêtres pour qu'ils fassent prendre les armes à tout le peuple. Cela suffira pour arrêter Héphestion et le forcer d'attendre l'arrivée d'Alexandre. S'il ose se hasarder avec sa troupe dans les rues de Babylone, les tuiles des toits suffiront pour les écraser tous. --Mais, seigneur, après avoir donné ces ordres que faudra-t-il que je fasse? --Tu partiras avec ma fille Drangiane, Arachosie et quelques serviteurs fidèles. Tu descendras l'Euphrate jusqu'à son confluent avec le Tigre, et tu attendras des nouvelles. Si Héphestion ne m'a pas fait tuer, si Alexandre n'est pas le plus fou des conquérants, s'il veut régner sur un peuple riche et industrieux au lieu de le piller et de l'exterminer, alors je rappellerai ma fille et toi avec elle, et je te donnerai une récompense digne du service que tu m'auras rendu. Si je suis tué, tu avertiras Pendragon et tu partiras pour l'Inde avec Drangiane.» Je me prosternai suivant la coutume chaldéenne; il me donna sa main à baiser et ajouta: «Va, pars!» Mais, pendant que le vieil Amalec me donnait ainsi ses instructions, une idée avait germé dans la dure cervelle du terrible Héphestion, et cette idée le faisait sourire. Il me fit signe de rester et dit au grand prêtre: «Amalec! --Seigneur! --N'as-tu pas une fille?» A cette question, Amalec pâlit. «Oui, seigneur. --Une fille à marier, je pense? --Oui, seigneur. --Tu n'as pas d'autre héritier, fille ou garçon? --Non, seigneur. --Tu es gouverneur de la Babylonie en même temps que grand prêtre de Baal? --Oui, seigneur. --Ton père, ton grand-père et tous ses aïeux l'étaient avant toi, je suppose? --Ils l'étaient. --Alors le mari de Drangiane héritera de ta prêtrise et de ta province? --Peut-être, seigneur..., si le roi Alexandre y consent. --Il y consentira, reprit Héphestion en se caressant le menton avec la main. Je me charge de l'y faire consentir.» Il y eut un court silence; Héphestion reprit: «Vieillard, je te demande ta fille en mariage.» Le grand prêtre le regarda fixement et demanda: «Pour qui? --Pour moi, Héphestion, fils de Gorgon, fils de Persée, fils d'Androclès, ami particulier d'Alexandre. --Jamais! répondit Amalec. Ma fille ne peut épouser qu'un roi.» Héphestion reprit: «Je ne suis pas né roi. Je le deviendrai. Je suis du bois dont on fait les rois. --Oui, quand on fera des rois de bois,» répliqua derrière lui un de ses officiers. Il se retourna pour frapper l'insolent qui osait se moquer de lui; mais tous les visages étaient redevenus impassibles derrière lui. Ne sachant sur qui se venger, il reprit: «Amalec, tu peux choisir entre me donner ta fille et mourir.» Le vieux Chaldéen répliqua: «Pour mon argent, prends-le si tu peux et si tu l'oses. Quant à ma fille, plutôt que de la voir mariée à un Héphestion, j'aimerais mieux la poignarder de ma main!» Et il ne mentait pas, cet Amalec! Ces Barbares d'Orient ont pour leurs femmes et pour leurs filles un respect et une tendresse que l'Occident ne connaît pas. Après un moment de réflexion, Héphestion me dit: «Kormyath, va dans Babylone et ne reviens qu'avec deux mille talents d'or et Drangiane! --Tu diras à Drangiane de fuir, et tu la suivras,» répliqua Amalec en chaldéen pour être entendu de moi seul. Quant à moi, muni de ces instructions opposées, mais bien décidé à exécuter les ordres d'Amalec, je partis sur-le-champ. Une heure après, j'étais en présence de Drangiane voilée et de sa nourrice Arachosie. En me voyant, toutes les deux furent très alarmées, car on avait appris déjà les menaces d'Héphestion, et la rentrée des fuyards de la procession avait répandu l'épouvante dans toute la ville. «Sosiclès, qu'as-tu fait de mon père?» demanda la belle Drangiane. Elle attendait ma réponse avec une terrible inquiétude. Je la rassurai d'abord, autant qu'il était possible, disant que le vieil Amalec avait été gardé en otage, mais qu'il courait peu de danger, qu'on l'en tirerait facilement en payant la rançon des deux mille talents d'or. J'hésitais en parlant, car je n'osais répéter les terribles menaces d'Héphestion et le prix auquel il mettait la vie d'Amalec. Drangiane s'aperçut de quelque chose et s'éloigna, sous prétexte de faire, suivant l'ordre de son père, ses préparatifs de départ; mais la nourrice Arachosie, qui lisait sa pensée dans ses yeux, resta pour m'interroger; et moi-même, craignant que Drangiane, si mon silence venait à causer la mort de son père, ne voulût un jour s'en venger sur moi, je racontai tout ce qui s'était passé dans le camp macédonien. A ma grande surprise, Arachosie ne fut pas trop émue de la nouvelle. Elle traça sur un papyrus des figures bizarres, prononça quelques paroles étranges que je ne compris pas et qui peut-être n'étaient d'aucune langue, et dit enfin: «Rassurez-vous. Ce qui doit arriver arrive. L'homme brun a beau menacer ma Drangiane. Je vois là-bas dans le lointain un homme blond qui galope la lance en main... Piques croisées... C'est signe de querelle. Le blond aura le dessus... Ah! quel danger! Du sang! des malheurs!...» Et autres paroles extravagantes auxquelles je ne fis nulle attention. Je sortis pour exécuter les ordres d'Amalec, avertir les prêtres d'armer tout le peuple et faire préparer la barque pontée. Trois serviteurs fidèles me suivaient portant quelques objets précieux. [Illustration: Elle traça des figures bizarres.] Dans la rue, je rencontrai le juif Samuel, qui guettait mon retour du camp. «Eh bien! dit-il, Amalec a voulu faire des économies déplacées, et le voilà, lui, tout près d'être pendu par le cou, à moins qu'il ne soit décapité par la hache! Hé! hé!» Il riait de toutes ses forces, le bon Samuel, en pensant que le descendant de ces rois babyloniens, qui avaient pris deux fois Jérusalem et emmené son peuple en captivité, allait avoir la tête coupée. Quant à moi, j'aurais ri bien volontiers si j'avais été hors de Babylone, de l'Arménie, de la Perse, de la Susiane, de l'Asie Mineure, de la Macédoine et des îles, et si j'avais été occupé dans mon jardin d'Acharne, le matin, à greffer mes oliviers et mes figuiers, et, le soir, à causer avec mes amis dans le jardin d'Académos. Oui, j'aurais été heureux de discuter après souper sur le juste et l'injuste avec quelques autres philosophes. Il est vrai que dans Athènes on ne mange que du pain, des figues, des raisins secs et des olives, ce qui est un maigre régal en comparaison des repas somptueux que nous avons faits au fond de l'Asie; mais du moins nous sommes libres, nous disons au hasard tout ce qui nous passe par la tête; un maître ne nous menace pas à tout moment de nous faire pendre ou de nous percer de sa javeline. Ah! certes, il est doux d'être riche, somptueusement vêtu, nourri des meilleures viandes et des ragoûts les plus exquis, abreuvé des meilleurs vins de l'Europe et de l'Asie; mais il est plus délicieux encore de vivre librement et sobrement, ce qui entretient la santé et la gaieté, ces deux sources éternelles du bonheur des hommes. XI Au reste, quelles que soient vos pensées et les miennes sur cet article, je vous dirai, pour continuer mon histoire, qu'en revenant de la rive de l'Euphrate, où je venais de faire préparer la barque pontée, je fus très surpris et très inquiet en même temps de ne trouver au palais d'Amalec ni la princesse Drangiane, ni sa nourrice Arachosie et la plupart de ses serviteurs ordinaires. On m'avertit qu'elles venaient de partir pour le camp d'Héphestion, montées sur un char et accompagnées d'une suite nombreuse. Je pensai en moi-même: «Voilà bien le caractère des femmes! Elles n'ont jamais envie de faire que ce qu'on leur défend. Amalec donnerait tout ce qu'il possède en ce monde et même sa vie pour mettre sa fille hors de la portée des Macédoniens, et voilà que, sur la foi des prédictions de cette vieille sorcière d'Arachosie, l'enfant va se jeter juste en plein dans la gueule du loup! Malheureux père!» Puis, continuant mes réflexions: «Et moi, que vais-je faire? Fuir ou les suivre?... Dans le doute, abstiens-toi, dit le sage. «Fuir, est-ce s'abstenir? Assurément, c'est s'abstenir d'aller en avant, mais non en arrière. Et qui sait s'il est plus sûr d'aller en arrière qu'en avant, si l'on est moins tué à l'arrière-garde qu'à l'avant-garde? «Si je fuis, on me poursuivra. Amalec lui-même me dénoncera, croyant que j'ai voulu emporter les diamants de sa fille. Les bateliers me trahiront, soit pour me dépouiller, soit pour faire leur cour au roi; je serai assassiné ou décapité, ce qui est désagréable à mon âge, car enfin je n'ai pas encore vingt-six ans, je me porte bien, et je ne demande qu'à vivre. O grand Jupiter, inspire-moi ce que je dois faire!» Jupiter eut sans doute pitié de moi, car je me sentis tout à coup rempli d'un courage et d'une confiance extraordinaires. Je ne sais comment toutes sortes de gais souvenirs et de folles espérances me revinrent à la pensée. Je me souvins que j'étais Athénien; que le premier chef de ma famille, Xénocrate, avait été vainqueur de Marathon; que mon père Méryon avait été tué à Chéronée en combattant près de moi; que, si j'avais échappé au même sort pour devenir secrétaire et ami d'Alexandre, c'était sans doute par un dessein secret que les dieux avaient depuis longtemps sur moi; que la rencontre inattendue du Gaulois Pendragon, l'amitié que j'avais sentie pour lui tout d'abord, les prédictions obscures d'Amalec et celles beaucoup plus claires de la vieille Arachosie m'annonçaient pour l'avenir de hautes destinées; que je serais bien sot, à mon âge, de craindre et de trembler pour ma vie comme un vieillard cacochyme; enfin, je me décidai à rejoindre Drangiane et sa suite et à retourner au camp d'Héphestion. Je n'eus pas plutôt pris cette résolution courageuse que je choisis un des plus beaux chevaux d'Amalec, et je partis au galop, espérant devancer la princesse. Mais elle avait trop d'avance sur moi. J'arrivai juste à temps pour la voir descendre voilée de son char et se jeter dans les bras de son père sous les yeux des soldats macédoniens et d'Héphestion, étonné de son propre bonheur; car il ne croyait pas que Drangiane vînt sitôt se livrer dans ses mains. Il se leva de table, car il buvait à pleine coupe avec ses compagnons, et s'avança vers Drangiane. Rouge de vin et animé comme il était, il voulut la prendre par la main et sans doute allait l'accueillir par un compliment soldatesque; mais elle recula, saisie de frayeur et peut-être de dégoût, et se plaça derrière Amalec. Le grand prêtre chaldéen poussa un profond soupir, et dit tout haut: «O Baal, le plus grand des dieux, est-ce toi qui as voulu la perte de la race d'Assur? S'il te fallait une victime en expiation pour ton peuple, ne pouvais-tu te contenter de moi?» Et, comme Héphestion se rapprochait de Drangiane: «Seigneur, s'écria-t-il, prends ma vie, mon palais, mes trésors, mais ne touche pas à ma fille!» Le Macédonien se mit à rire et répliqua: «Ta fille sera mon épouse et honorée comme une reine parmi toutes les reines de l'Asie! Vous, esclaves, emmenez Drangiane dans la tente qui lui a été préparée! --Oh! mon père, dit-elle les yeux pleins de larmes, vais-je devenir l'épouse de ce soldat brutal?» Je pensai, à part moi, qu'elle était bien venue se livrer elle-même et qu'il était un peu tard pour déplorer son malheur. Ainsi donc, elle versait des larmes abondantes, la douce princesse, et déjà, malgré les efforts d'Arachosie et sa propre résistance, les femmes esclaves commençaient à l'entraîner vers la tente qui lui était réservée, sous les yeux d'Amalec indigné, mais sans armes, lorsque le son de la trompette retentit au loin dans la plaine et appela aux armes tout le camp. Héphestion lui-même s'arma en toute hâte avec ses amis, monta à cheval et envoya quelques hommes à la découverte. Était-ce un parti de Perses ou de Chaldéens qui venait le surprendre? Était-ce l'avant-garde d'Alexandre, dont on n'avait pas de nouvelles depuis quelques jours? Était-ce Alexandre lui-même? Dans l'incertitude, chacun regagna son rang en silence, et la princesse Drangiane elle-même revint près de son père sans que personne osât s'y opposer. Pour moi, je ne sais quel obscur pressentiment me fit croire que l'évènement qui se préparait ne pourrait être que favorable. Bientôt même, les trompettes se rapprochant rapidement, je reconnus la sonnerie des Enfants perdus de l'armée d'Alexandre, et je dis à Drangiane: «Princesse, vous êtes sauvée! voilà Pendragon!» A ces mots, elle tomba à genoux avec Arachosie et remercia Baal. Au même instant, un cavalier qui devançait tous les autres, et dont le cheval sans bride, sans mors et sans étriers semblait plus rapide que le vent, parut au détour de la route et, presque en même temps, arriva devant nous comme la foudre. C'était lui, c'était le Gaulois Pendragon monté sur Nedjed. En le voyant, les Macédoniens poussèrent un long cri de joie, car, pendant quelque temps, après la bataille d'Arbèles, on l'avait cru mort de ses blessures. Personne, pas même Alexandre, n'avait pris plus de part à la victoire. Puis, avant la fin, il avait tout à coup disparu avec une grande partie de sa troupe, et personne, dans le camp d'Héphestion, ne savait ce qu'il était devenu. Pendragon mit pied à terre en même temps que le Macédonien, et tous deux échangèrent quelques mots de politesse militaire. «Que faisiez-vous là? demanda le Gaulois d'un air étonné de l'appareil singulier qui remplissait le camp, du costume des prêtres chaldéens, des chars dorés, des vêtements somptueux et de tout ce que le vieil Amalec et sa fille avaient apporté au camp. On dirait un appareil de noces. --C'est ma noce, en effet, que nous allons célébrer, dit Héphestion, et voici ma fiancée. Tu viens à propos pour être témoin de mon mariage.» Et de la main il désigna Drangiane, muette et invisible sous son voile. Pendragon la regarda et tressaillit sans savoir pourquoi, car il ne la reconnut pas. «Est-ce qu'elle est sans parents? demanda-t-il enfin. Un seigneur tel que toi, presque aussi puissant qu'un souverain, ne devrait épouser qu'une fille de roi. --Voici mon futur beau-père!» dit Héphestion d'un air triomphant. Amalec alors se retourna, et Pendragon le vit. Au même instant le vieux Chaldéen s'écria: «Oui, c'est ma fille Drangiane qu'Héphestion veut épouser, et qui ne peut sauver ma vie qu'à ce prix! Me reconnais-tu, Pendragon? Reconnais-tu ma fille?» Mille sentiments passèrent à la fois comme un éclair sur le visage du fier Pendragon. De la main gauche il saisit Drangiane, de la droite, il tira son cimeterre et, d'un geste qui fit reculer tous les assistants, il se fit une large place dans la foule. «Amalec, dit-il, suis-nous. --Où me conduisez-vous? demanda Drangiane tremblante et joyeuse à la fois. --A Babylone!» Ce mot fut dit comme s'il eût été impossible de mettre obstacle au retour. Ce qui distinguait ce Gaulois parmi tous les hommes, c'est qu'il ne doutait jamais du succès, eût-il dû combattre tous les dieux réunis. Ce jour-là, l'ennemi était moins redoutable, mais tout autre que lui n'aurait pas osé l'affronter. Héphestion avait quinze cents hommes sous ses ordres; il était l'ami intime, le confident et le favori d'Alexandre; Pendragon, au contraire, était seul, du moins pour le moment, car les Enfants perdus le suivaient au grand trot, mais ils étaient encore à mille pas de distance. On avait le temps de le tuer avant que ses amis pussent le secourir. Il vit tout cela d'un coup d'œil et ne broncha pas. Héphestion, stupéfait d'abord de tant de hardiesse, mit de son côté le sabre à la main et, suivi de ses officiers, voulut arrêter le Gaulois. L'autre lâcha la main de Drangiane, que je me hâtai, avec le secours d'Amalec, de faire monter sur son char. Le vieux Chaldéen y monta lui-même et, prenant le fouet et les rênes, il allait tourner bride du côté de Babylone, lorsque la belle Drangiane s'écria: «Mon père, n'abandonnez pas celui qui va donner sa vie pour nous!» Pendragon se retourna plein de joie et répliqua: «Fille d'Assur, reste. Tu vas voir quel est l'homme à qui ton père l'a promise en mariage, et s'il saura te défendre contre tes ennemis.» En même temps il sauta d'un bond sur Nedjed, qui semblait l'écouter et l'attendre; il lui caressa la crinière de la main et dit: «Nedjed, mon ami, mon frère, voici Drangiane. Toi et moi nous allons l'escorter jusqu'à Babylone. Je la mets sous ta garde!» En même temps, soit qu'il eût fait un signe au bon cheval arabe, soit que l'animal généreux (son frère, comme il disait) eût compris le danger, il se mit à caracoler autour du char, et fit en un clin d'œil un vide si profond dans la foule, qu'on aurait pu dans cet espace faire manœuvrer de front quatre chariots attelés chacun de quatre chevaux. [Illustration: Il fit le vide autour de lui.] Puis il sonna du cor, et, à ce signal, les Enfants perdus, qui reconnurent leur chef, prirent le galop et s'avancèrent sur nous comme un ouragan. Quant à moi, je restai immobile, attendant avec une curiosité pleine d'angoisse ce qui allait arriver, car Héphestion n'était pas de ceux qu'on brave impunément. Outre qu'il était le plus intime ami d'Alexandre, il était renommé par son courage et n'avait jamais reculé. Au reste, il ne recula pas davantage ce jour-là. Il monta à cheval comme Pendragon et le chargea le sabre à la main. Mais le Gaulois, qui s'y attendait, para le coup avec son cimeterre, saisit le Macédonien à la gorge et le renversa dans la poussière, pendant que l'intrépide Nedjed, se dressant sur ses pieds de derrière, abattit avec les pieds de devant l'autre cheval et le fit rouler par-dessus son maître. Ce coup terrible remplit d'admiration et de frayeur tous les assistants. Cependant quelques-uns des officiers d'Héphestion voulurent se jeter sur Pendragon et le percer de leurs javelines; mais le Gaulois, qui voyait accourir les siens, cria: «Voici l'avant-garde d'Alexandre! A moi, les Enfants perdus!» A ces mots, tout le monde s'arrêta, croyant voir bientôt paraître Alexandre lui-même. Et qui sait quel châtiment il aurait infligé aux combattants! On se contenta donc de dégager et de relever Héphestion ensanglanté et meurtri de sa chute. Il commandait en vain: «Tuez-le! tuez-le! C'est un traître! c'est un assassin!» L'un de ses officiers répondit: «S'il est traître, on le verra bien tout à l'heure, et le roi en fera justice! Quant à le tuer, ce n'est pas facile. Si Héphestion veut recommencer, je m'offre volontiers à être son témoin.» Ce sage discours fit rire tout le monde. Pendant ce court échange de paroles et de coups, les Enfants perdus, lancés au triple galop et avertis par le son du cor du danger de leur chef, eurent le temps d'arriver et de se ranger en bataille derrière Pendragon. Ils étaient trois cents,--les plus terribles coquins dont on ait jamais parlé depuis le déluge de Deucalion et de Pyrrha; les plus déterminés aussi, car ils ne faisaient pas plus de cas de leur propre vie que de celle d'autrui, et chacun d'eux l'aurait jouée aux dés pour une darique, pour une demi-darique, pour un quart de darique, pour rien, comme disait l'un d'eux,--pour le plaisir. [Illustration: Le Macédonien roula dans la poussière.] Le Gaulois commanda: «Enfants! sabre au clair!» Tous dégainèrent à la fois. Il regarda autour de lui, vit les chars des Babyloniens et le coffre de cèdre orné d'incrustations où se trouvaient les mille talents d'or qu'on avait apportés pour Héphestion. «Qu'est-ce là? demanda-t-il en touchant avec dédain le coffre avec la pointe de son cimeterre. --C'est la rançon de Babylone,» répondit Amalec, et il raconta en quelques mots ce qui s'était passé. Le Gaulois éclata de rire. «Comment! dit-il, pendant que mes braves Enfants perdus et moi nous avons couru trois semaines à la poursuite de l'ennemi sans prendre un seul jour de repos, cet Héphestion s'amuse à boire à pleine coupe le vin des Babyloniens et à prendre leur argent!... Ah! par Teutatès! quand le général fait fortune, les soldats doivent faire fortune aussi.» Puis, s'adressant aux Macédoniens d'Héphestion: «Prenez ceci, je vous le donne!» dit-il. Il descendit de cheval, ouvrit le coffre et répandit les dariques d'or sur le sable. Et, comme quelques-uns des Enfants perdus semblaient regarder ce trésor avec envie, il ajouta: «Vous, camarades, n'y touchez pas; vous savez ce que j'ai promis. Pendragon n'a que sa parole!» Un immense cri de joie s'éleva dans la foule. Tous les Macédoniens se précipitèrent sur les dariques en criant: «Vive Pendragon! Le roi Alexandre est fils de Jupiter, mais Pendragon est le plus brave et le plus généreux des hommes.» Pour lui, il salua les Macédoniens en souriant; puis, donnant à ses cavaliers le signal du départ, il quitta Nedjed pour monter sur le char de Drangiane et d'Amalec. Les Enfants perdus l'accompagnèrent en deux haies jusqu'à Babylone. Aussitôt qu'il fut monté sur le char, il se tourna vers Drangiane et demanda: «Êtes-vous contente? --Je suis fière de vous, répondit la princesse toujours invisible sous son voile, mais j'ai eu peur un instant quand je vous ai vu seul contre tant d'ennemis. --Bah! répliqua Pendragon. Un contre cent, c'est mon habitude. Nous sommes tous faits comme cela sur les bords de la Garonne.» XII «Et maintenant, reprit Amalec, qu'avez-vous fait pendant ces trois semaines? --Le roi Darius, dit le Gaulois, s'était enfui si vite, laissant sur le chemin, peut-être pour nous retarder, son trésor et tous ses bagages, qu'il gagna sans peine douze heures d'avance. Nous le suivîmes pourtant, et c'est nous qui l'avons rencontré mourant, percé de flèches par ses serviteurs, et qui l'avons enseveli de nos mains. Alexandre, qui venait derrière nous avec la cavalerie thessalienne à une marche de distance, n'arriva que pour dire de belles paroles sur sa tombe. --Comment! Darius est mort! s'écria Amalec. --Darius est mort, répéta Pendragon, et l'empire des Perses et des Mèdes est renversé. L'Asie est aujourd'hui à qui veut la prendre.» Alors la vieille Arachosie, montée avec nous sur le char de Drangiane, se pencha vers la princesse, et lui dit à mi-voix: «Ma fille, tu le vois, les prophéties vont s'accomplir. Tu seras reine un jour, et voici le maître qui doit régner sur le pays du soleil.» De la main elle désignait Pendragon. Au milieu de ces discours, nous passâmes sous la porte du Jour, que surmonte la plus haute des tours de Babylone. C'est là que commence la grande rue d'Assur, qui traverse en droite ligne les deux tiers de la ville et qui aboutit à l'Euphrate. Des monuments immenses, hauts de trois cents pieds, la bordent de l'un et de l'autre côté. Ce sont des temples, des palais, des bibliothèques. Le rez-de-chaussée de tous ces monuments, qui n'a pas moins de soixante pieds de haut, est un immense bazar d'une lieue de long, où se montrent toutes les marchandises et toutes les merveilles de l'Asie. Une foule prodigieuse, composée d'hommes et de femmes de toutes les races et de toutes les religions, remplit les bazars et déborde dans la rue. C'est donc par la grande rue d'Assur que nous rentrâmes dans Babylone, au milieu d'une foule innombrable qui criait de toutes parts: «Vive Amalec! Gloire à Pendragon!» car le dernier exploit du Gaulois était déjà connu. Il descendit du char devant la porte des bâtiments extérieurs du grand temple de Baal, qu'Amalec lui avait désigné pour demeure en attendant l'arrivée d'Alexandre. Dix des Enfants perdus furent logés près de lui; les autres furent placés dans un corps de garde du voisinage. Tous célébraient à l'envi le courage et la générosité de leur chef. A leurs yeux, le roi de Macédoine était à peine son égal. La veille de l'entrée d'Alexandre--c'était trois jours après l'arrivée de Pendragon et de sa troupe--j'étais dans l'enceinte extérieure du temple de Baal, et je faisais ma cour à Pendragon (car, pourquoi le dissimuler? ayant vu de quoi il était capable, je le considérais déjà comme mon maître), lorsque mon ami Samuel vint me chercher pour me montrer la ville. Aussitôt que nous fûmes dans la rue, je lui demandai: «Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau? --Viens avec moi à la taverne, tu le sauras. [Illustration: Cette taverne était aussi un théâtre] --A la taverne! Tu oublies mon habit de prêtre chaldéen! --Va, va, je n'oublie rien. D'ailleurs, il faut que tu voies de tes yeux... Ce que je pourrais te dire ne suffirait pas à te persuader.» Donc, nous entrâmes dans la taverne la plus grande peut-être de toute la ville, car elle avait six cents pieds de long sur trois cents pieds de large, et elle était soutenue par des colonnes de cent pieds de haut. Au fond de la salle unique, mais divisée en compartiments à hauteur de ceinture, on voyait la statue de Baal, dieu farouche aux pieds duquel on égorge les enfants des plus nobles familles quand l'Euphrate déborde et couvre la plaine, ou quand l'ennemi menace d'envahir Babylone. A droite et à gauche, depuis le fond de la salle jusqu'à l'entrée, s'entassaient les tables des buveurs, assis les jambes croisées et les yeux fixés sur un poète qui récitait en langue chaldéenne tantôt des vers élégiaques, et tantôt des vers héroïques en l'honneur des anciens héros assyriens et chaldéens, Nabopolassar, Sennachérib et Nabuchodonosor, ce roi qui fut changé en bête pendant sept ans, à ce que m'a raconté Samuel. Nous allâmes, mon ami et moi, nous asseoir au fond de la salle, tout près de la statue de Baal. «De là, nous entendrons et nous verrons mieux», dit Samuel. En effet, nul ne pouvait être mieux placé, car nous étions adossés au pied de la statue. En tournant un peu la tête à droite, nous pouvions voir le spectacle tout entier. Cette taverne était aussi un théâtre. C'est là que les Babyloniens, riches ou pauvres, venaient passer trois heures chaque soir. Les étrangers étaient encore plus nombreux que les Babyloniens, car ils n'avaient pas de maison ni de famille, et ne savaient où vivre lorsqu'ils n'étaient pas occupés de leurs affaires. C'est ce que Samuel expliqua tout de suite. Sur ce théâtre, on dansait, on chantait, on représentait des comédies et des tragédies comme celles d'Aristophane, d'Eschyle ou de Sophocle,--autant du moins que des poètes barbares peuvent approcher de ceux à qui Phœbus Apollon a daigné dicter leurs vers. Le premier comédien qui entra était vêtu d'habillements magnifiques comme un roi: sa robe était de soie et de pourpre, sa tête était coiffée d'une mitre ornée de diamants. Il s'assit sur un trône préparé d'avance. Ses gardes se placèrent à droite et à gauche, debout, appuyés sur de longues piques, et tout prêts à exécuter ses ordres. Il était là pour donner audience à son peuple. Une foule nombreuse entra sur la scène. Chacun de ces hommes venait se plaindre à son tour. Un pauvre homme parut le premier et dit: «Seigneur, des soldats sont venus. Je n'avais qu'une poule et un mouton; ils ont pris la poule et le mouton. J'ai voulu crier, retenir le mouton par une des jambes de derrière; ils m'ont donné dix coups de bâton, m'ont laissé étendu sur le pavé et sont partis. --Le cas est grave,» dit le roi, et il réfléchit un instant. Tous les spectateurs le regardaient avec inquiétude. Enfin il se décida: «Qu'on fasse venir les soldats,» dit-il. Les soldats parurent, le sabre à la main. Le roi demanda: «C'est vous qui avez battu et volé cet homme?» Le plus âgé répondit: «Seigneur, nous n'avons ni battu ni volé. --Oh! le menteur! s'écria le pauvre homme. --Seigneur, reprit le soldat, tout ce pays est à toi? --C'est vrai, dit le roi. --Ton armée aussi est à toi, comme tout le reste? --Encore plus que tout le reste, répliqua le roi. Mon armée, c'est mon bras droit. --Eh bien! seigneur, ne dois-tu pas nourrir ton bras droit, aussi bien que ton bras gauche et toute ta personne? --Ça, c'est vrai, dit le roi. --Or, ajouta le soldat, voilà plus de six mois que nous n'avons pas reçu une darique. Ton bras droit maigrissait, languissait... [Illustration: Payez-le, répliqua le roi.] Qu'avons-nous fait! Sachant que toute chose t'appartient sur la terre, nous n'avons pris chez cet homme qui est à toi, que ce que tu nous as promis, que ce que tu nous aurais donné toi-même si tu avais été là, grand prince, c'est-à-dire la poule et le mouton. Nous sommes tes esclaves, ne dois-tu pas nous donner à manger? --Je le dois, dit le roi. --Nous n'avons donc pas volé, seigneur? --Vous en êtes incapables, mes amis! --Ce misérable, poursuivit le soldat, nous a donc insultés, en nous appelant voleurs? --C'est vrai! c'est vrai! --Et, s'il nous a insultés, nous avions le droit de lui donner des coups de bâton? --Vous l'aviez! --Et si nous avons eu tort en quelque chose, c'est lorsque nous n'avons donné que dix coups de bâton; car cet homme a voulu nous déshonorer et l'honneur d'un soldat vaut plus de dix coups de bâton! --Certainement! dit le roi. --Or nous étions trois dont l'honneur était en péril. Trois multipliés par dix, c'est trente. En bonne justice, on lui doit encore vingt coups. --Si vous les lui devez, payez-le! répliqua le roi. Il faut toujours payer ses dettes.» Ce qui fut fait sur-le-champ, à la grande joie des spectateurs qui riaient aux éclats, et malgré les lamentations et les cris du malheureux paysan. «Que penses-tu de cette pièce? me dit Samuel. As-tu vu le titre: _Le Roi et le Paysan_? --Je pense que ce roi rend singulièrement la justice. --Eh bien, c'est ainsi qu'on la rend par toute l'Asie, et c'est ce qui fait le succès d'Alexandre. Comment les peuples se feraient-ils massacrer pour garder des maîtres pareils à celui que tu viens de voir? Aussi, quand l'armée est battue, tout le monde se prosterne devant le vainqueur... «Maintenant veux-tu voir quelque chose de plus gai? Écoute et suis bien la petite scène que tu vas voir représenter. --Quel est le sujet? --_Les deux maris._» L'intervalle entre les deux pièces fut rempli par des chants et des danses. Le comédien qui jouait le rôle du roi gardait une dignité imposante pendant que les jeunes Babyloniennes dansaient avec une grâce inexprimable pour charmer les yeux des spectateurs. Enfin un roulement de tambours se fit entendre derrière la toile qui couvrait le fond du théâtre, et la pièce que Samuel m'avait annoncée commença. Les gardes du corps, qui étaient sortis un instant pour faire place aux danseuses, vinrent reprendre leurs places à la droite et à la gauche du roi. Quant à lui, il redoublait de majesté. Un chœur de satrapes chantait des vers à sa louange: Ah! qu'il est beau! Ah! qu'il est grand! Le fier Darius Codoman! Quand il brandit trois fois sa lance, Tout son peuple après lui s'élance, Met en poudre ses ennemis Comme farine en un tamis! Ah! qu'il est beau! Ah! qu'il est grand! Le fier Darius Codoman! Le roi parut charmé de cette poésie et brandit en effet trois fois sa lance pour montrer que les satrapes n'avaient pas menti en le prenant pour un guerrier indomptable. Alors un pauvre homme parut, appuyé sur son bâton, le visage meurtri, la tête enveloppée de bandages et s'avança jusqu'au pied du trône. Là, il se prosterna. --Qui es-tu? que me veux-tu? demanda le roi. --Oh! la la! dit le pauvre homme en se frottant les reins. «Voyons, que me veux-tu? --Seigneur, pardonnez-moi, j'ai peine à me soutenir! Elle m'a battu si fort! --Qui t'a battu, imbécile? --Ma femme, seigneur. --Tu l'avais bien mérité, sans doute. --Ah! seigneur, je suis l'homme le plus doux de tout le quartier. --Alors tu avais trop bu? --Seigneur, je ne bois que de l'eau. --Enfin elle avait un motif, je suppose? --Ah! seigneur, oui, elle avait un motif, si ça peut s'appeler un motif. --Je savais bien qu'elle devait avoir quelque chose contre toi! Voyons ce motif, animal! --Voici, seigneur. Je suis boulanger de mon état, et je travaille nuit et jour pour nourrir mes voisins et tout le quartier. --Ça, c'est vrai! cria le peuple. --Et je fais de bon pain, je m'en vante! --Le meilleur de Babylone! cria encore une fois tout le peuple. --Mais, continua le boulanger, pendant que je suis dans le pétrin... --Ta femme t'y laisse, interrompit le roi en riant de sa propre plaisanterie. --Comme vous dites, seigneur. Elle me laisse dans le pétrin, et de plus elle va chez nos voisines pour causer des affaires des uns et des autres. Est-ce que c'est se bien conduire, ça? Est-ce que c'est faire honneur à son mari et à la boulangerie, ça? --Je vois bien, dit le roi. Ta femme est une bavarde; mais s'il fallait mettre en prison toutes les bavardes du pays, les prisons ne seraient pas assez grandes. D'ailleurs, ce n'est pas à coups de langue, je suppose, qu'elle t'a mis dans ce triste état? --Ah! seigneur, non! reprit le pauvre homme. Mais ce soir, comme mon dîner n'était pas prêt,--un plat de lentilles à l'eau et du pain, illustre seigneur!--j'ai voulu me plaindre et dire qu'elle ferait bien mieux de faire cuire les lentilles que d'aller dire du mal du tiers et du quart et de me faire des ennemis par la ville; elle s'est fâchée, elle a pris le rouleau à pâte et m'en a donné tant de coups que j'ai manqué d'en mourir..... --Ah! ah! dit le roi en appuyant son menton sur la main droite pour réfléchir plus commodément. C'est tout?... --Eh! seigneur, n'est-ce pas assez? Ne voyez-vous pas dans quel état elle m'a mis!» En même temps il enleva son bandeau et montra son œil droit meurtri et enflé par les coups, sa mâchoire presque désarticulée; il allait ôter sa veste et nous en montrer bien davantage lorsque le roi l'arrêta du geste, et se levant avec majesté, lui dit: «Mon pauvre garçon, je te plains; mais vois toi-même si tu es seul de ton espèce.» A ces mots il se dépouilla de sa robe de pourpre, ôta sa veste de soie bleue du travail le plus exquis, puis sa mitre ornée de diamants, et nous montra ses épaules marbrées de cicatrices et d'égratignures, et son crâne où l'on voyait encore des traces de sang. «Tu vois, dit-il, comment ma propre femme, oui, la reine Statira, m'a traité hier. Comment veux-tu que je te rende justice à toi, quand je ne peux pas me rendre justice à moi-même.» A ces mots tous les spectateurs éclatèrent de rire et le roi sortit gravement par une porte de derrière avec tout son peuple et le cœur des satrapes qui chantaient plus fort que jamais le refrain: Ah! qu'il est beau! Ah! qu'il est grand! Le fier Darius Codoman! XIII Le spectacle était terminé. On avait baissé la toile et une partie de la foule commençait à s'écouler. «Reste encore! me dit Samuel. Tu vas entendre les commentaires du peuple.» En effet, un grand tumulte de voix s'éleva dans toutes les parties de la salle. Tous les avis furent donnés à la fois dans toutes les langues de l'Asie. Ce n'est pas de la grande tragédie ou de la comédie qu'on parlait. Non, tout le monde s'occupait de Pendragon et de sa troupe d'Enfants perdus qui excitaient l'admiration et la frayeur de tous les habitants de Babylone. «L'avez-vous vu, il y a trois jours, quand il fit son entrée dans la ville? disait un vieillard. On aurait cru voir le fils de Baal en personne. Ce Barbare des Gaules a la mine, la force, la vivacité et la majesté d'un dieu. --Il paraît, ajouta un voisin, qu'il enleva Héphestion de dessus son cheval et le jeta par terre comme un paquet. L'autre voulut le percer de sa javeline, mais il n'était pas de force. --Est-il vrai qu'il était seul contre Héphestion et ses quinze cents Macédoniens? --A peu près: car sa troupe d'Enfants perdus le suivait à mille pas de distance... Mais celui qui lui mettra la main sur l'épaule n'est pas encore venu. --Qui donc? Alexandre? --Chut! dit le vieillard en regardant le Juif avec défiance. Babylone est aujourd'hui plein de gens auxquels... --Tu ne confierais pas ta bourse, Barcochebas? --Ni ma vie, voisin Karan.» Et tous les deux se mirent à rire en nous regardant. «Ne nous fâchons pas, Sosiclès, me dit Samuel; si ces braves gens savaient que sous ton habit de prêtre chaldéen tu caches un Grec d'Athènes et un ancien secrétaire d'Alexandre, on t'attendrait au coin de la rue pour te poignarder et te jeter dans l'Euphrate, d'où tu irais tout doucement, en suivant le courant, engraisser les requins du golfe Persique. «Regarde plutôt ceux qui sont à notre gauche... Eh! ce sont les quatre frères Bull. Vois comme ils boivent et crient sans mesure! Ce sont les plus redoutables des Enfants perdus de Pendragon.» «Holà!» cria l'aîné des Bull d'une voix terrible en frappant le plancher avec la poignée de son sabre. Un esclave noir s'approcha en tremblant et attendit les ordres du Calédonien. «Apporte du vin, malheureux! continua Bull aîné, ou je te fends la tête avec cette cruche vide!» L'esclave obéit et apporta une amphore de deux pieds de haut, pleine jusqu'au bord. Le Calédonien la porta à ses lèvres, en vida une moitié sans respirer et l'offrit au cadet, qui vida le reste. [Illustration: Le second et le quatrième avaient leur tour.] Alors le troisième frère et le quatrième poussèrent un grognement si fort, si terrible et si pareil à celui des ours du Caucase, que la statue de Baal elle-même, placée au fond de la salle, en trembla sur sa base, et que beaucoup de gens s'enfuirent, croyant qu'on venait de lâcher des bêtes féroces dans la salle. Je n'entendis pas ce que disaient le troisième et le quatrième au premier et au second des Bull. Je ne comprenais pas le patois barbare de la Calédonie; mais je vis ce qu'ils firent. Ils se levèrent à la fois tous les quatre, deux contre deux, posèrent leurs sabres à terre, se mirent en garde et commencèrent à coups de poing un combat si épouvantable, que des forgerons, frappant avec quatre marteaux sur quatre enclumes, auraient à peine fait autant de bruit. Du premier coup de poing, l'aîné brisa deux dents au troisième, et pourtant c'étaient de fortes dents, aussi vigoureuses peut-être et aussi solides que celles d'un sanglier. L'autre riposta par un coup qui mit l'œil de son frère en sang et le fit sortir à moitié de l'orbite. Chacun des deux alla laver sa blessure dans la fontaine qui était au pied de la statue de Baal. Pendant ce temps, le second et le quatrième avaient leur tour. Le second, après quelques passes et quelques feintes, abattit son poing sur la tête du quatrième comme un boucher qui abat d'un coup de masse le bœuf qu'il va égorger. L'autre, en effet, tomba étourdi du coup; mais, en même temps, il avait frappé si fort son adversaire au creux de la poitrine, qu'ils furent étendus par terre tous les deux et parurent tout près de rendre l'âme. Cependant ils se relevèrent bientôt, tout couverts de poussière et de sang, allèrent comme leurs frères se laver à la fontaine, se donnèrent cordialement la main tous les quatre et recommencèrent à boire comme auparavant. C'est l'usage de ces Barbares. Ils ont le caractère si brutal qu'ils se querellent pour un mot; mais ils ont en revanche la peau si ferme et les os si durs qu'ils sentent à peine les coups. C'est ce que m'ont raconté des marchands carthaginois qui vont tous les ans dans ce pays-là chercher de l'ambre jaune. C'est aussi ce que je vis ce jour-là moi-même. Pendant que les Calédoniens se remettaient à boire avec plus de soif et d'amitié fraternelle qu'auparavant, leur conversation tomba, comme il devait arriver, sur Pendragon. «Celui-là, dit l'aîné des Bull, voilà un chef! Je le suivrai partout! Quand il frappe l'ennemi, c'est la foudre! Quand il donne à un ami, c'est plus qu'un roi: c'est un dieu! --Alexandre aussi est généreux, reprit le cadet des Bull. --Il est généreux, mais il compte! répliqua l'aîné. Quand il me donne une darique d'or, il en garde mille pour lui. Ce n'est pas comme Pendragon. Il donne tout à ses amis, celui-là! --C'est vrai, dit le troisième frère. C'est lui qui devrait être roi au lieu d'Alexandre! --Mais, ajouta le quatrième, c'est bien facile. Il n'y a qu'à tuer le Macédonien et mettre l'autre à sa place!» Alors les quatre frères se mirent à parler en patois calédonien pour n'être pas compris des assistants. Mais, à leurs gestes terribles et à leurs yeux flamboyants, on voyait qu'il était question d'un meurtre. Samuel me poussa le coude et me dit: «As-tu entendu, Sosiclès? --Certes! --As-tu vu comment se forme peu à peu la conspiration contre Alexandre, qui se croit le roi de l'Asie pour avoir vaincu ce malheureux Darius qui se tenait à peine sur le trône? As-tu vu le peuple de Babylone applaudir l'éloge du Gaulois, de son courage, de sa générosité, et même de ses fanfaronnades? Tu sais maintenant ce que pensent les soldats vainqueurs aussi bien que le peuple vaincu et comme ils s'occupent peu du fils de Philippe le Macédonien; crois-tu, dis-moi, qu'il soit si difficile de le renverser et de mettre Pendragon à sa place?» Avant que j'eusse le temps de répondre aux questions du Juif, un meuble que je n'avais pas remarqué, qui avait la forme d'un homme et que, à cause de sa couleur bronzée et de son immobilité, j'avais pris pendant plusieurs heures pour un ornement de la muraille, se leva près de nous, car c'était vraiment un homme; il nous salua en langue parsi, que comprenait Samuel. Je le regardai avec attention. Personne n'aurait pu dire son âge. Il avait la tête rasée, les yeux noirs, brillants et fixes, une barbe blanche, assez rare, mais qui n'avait jamais été touchée par le rasoir ni même par les ciseaux, l'air calme et sérieux comme il convient à un philosophe. C'était, en effet, un de ces philosophes de l'Inde qu'on appelle des fakirs, et qui passent leur temps à méditer et à prier Brahma et Siva. Ce fakir donc, ou ce philosophe, vint à nous lentement et nous dit: «J'ai tout entendu. --Oh!» répliqua Samuel effrayé, et craignant sans doute un piège. Puis, reprenant son sang-froid: «Qu'as-tu entendu, Pandou?» Car il le connaissait depuis longtemps. L'Indien répliqua: «J'ai entendu des paroles qui portent la vie et la mort dans leurs plis.» Puis, comme je me penchais vers Samuel pour lui parler bas: «Tu peux parler tout haut, me dit-il. Je n'ai personne à dénoncer. Je n'ai pas de fortune à faire. Je vis d'une once de riz par jour et d'une gorgée d'eau que je bois à même l'Euphrate. Juge toi-même si j'ai besoin de mentir ou de trahir. --Mais qu'est-ce qui t'amène à nous? demanda le Juif toujours méfiant. --L'envie de vous communiquer ma sagesse et de recevoir une part de la vôtre, répliqua le fakir; quelque autre chose aussi que vous apprendrez bientôt et qui fera grand bruit dans le monde. [Illustration: Le philosophe vint à nous.] --Ah! ah! reprit Samuel. Tu parles par énigmes, Pandou. Tu veux sans doute qu'on t'interroge sur cette chose? --Fais, si tu veux. Mais avant que le jour soit venu de vous l'apprendre, vous pouvez être assurés que je ne dirai rien! --Au moins nous communiqueras-tu, comme tu l'as promis, une partie de ta sagesse? --Volontiers. Commence tes questions. --Quels sont, dit Samuel, les plus nombreux, des vivants ou des morts? --Les vivants. --Pourquoi? --Parce que les morts ne sont plus.» Le Juif se mit à rire: «Ah! ah! dit-il, bien répondu. A ton tour de l'interroger, Sosiclès!» Je me rappelai les questions difficiles qu'on nous posait dans les écoles d'Athènes et je demandai: «Qui est le plus grand, de la terre ou de la mer? --La terre, car la mer en est une partie, répliqua l'Indien. --Quel est le plus rusé de tous les êtres? --Celui que l'homme ne connaît pas encore. --Comment peut-on devenir Dieu? --En faisant ce qu'il est impossible à l'homme de faire. --Quelle est la plus forte, de la mort ou de la vie? --La vie, parce qu'elle supporte beaucoup de maux. --Décidément, tes réponses sont d'un sage,» dis-je à l'Indien. Il me regarda sans paraître flatté du compliment, et répliqua tranquillement: «Je le sais bien. L'esprit de l'homme est naturellement clair; ce sont les passions qui l'obscurcissent. --Alors, tu n'as point de passions? --Non. --Pas même celle de vivre? --Encore moins que toutes les autres. --Puisque tu es sage, reprit Samuel, donne-nous un conseil. --Une douzaine, si tu veux. --Un seul suffit, pourvu qu'il soit bon... Faut-il suivre Pendragon? --Il ne faut suivre personne, répondit l'Indien. --Sera-t-il roi quelque jour? --Si Brahma l'a voulu. --Ce n'est pas répondre. --C'est dire la vérité,» répliqua Pandou. Le Juif commençait à s'échauffer. «Nous sommes près de nous lancer dans une grande entreprise, Sosiclès et moi, dit-il encore. Est-ce qu'elle réussira? --Oui, si elle est bien conduite et favorisée par les dieux. --Serons-nous riches et puissants? --C'est possible. --Courons-nous, au contraire, à notre perte? --Possible aussi.» Pour conclure, il ajouta: «Soyez seigneurs, soyez pendus, ce ne sont pas mes affaires. Quant à lui, je l'ai vu. Il a les trois signes de la protection d'Indra: il est fort, il est beau, il est généreux.» Alors le Juif s'approcha de l'Indien d'un air insinuant et lui dit: «Moi aussi, Pandou, je sais être généreux quand je veux...» L'Indien répondit sans le regarder: «Oui, quand tu veux. Mais tu ne veux jamais. --Mais enfin, si je voulais? --Si tu voulais?... tu ne serais plus Samuel le Juif.» Et il lui tourna le dos. «Allons-nous-en, Sosiclès, dit alors Samuel, et laissons là cette brute. --La brute, répliqua l'Hindou, c'est celui qui passe sa vie à entasser l'or et l'argent dans ses coffres et qui ferme les yeux à la lumière divine.» Sur ce mot, nous le quittâmes. Cette nuit-là, personne ne dormit dans Babylone. La crainte, l'admiration, la curiosité tenaient tout le monde en éveil. C'est que le Macédonien qu'on appelait déjà Alexandre le Grand allait faire son entrée en vainqueur dans sa nouvelle capitale, et que presque tous les peuples de l'Asie étaient venus voir ce conquérant illustre, qui avait déjà fait tuer en cinq ans plus d'un million d'hommes. Or, qu'y a-t-il de plus glorieux que de tuer des hommes pour s'emparer de leurs biens et réduire leurs femmes et leurs enfants en esclavage? Dès la première heure du jour, un bruit extraordinaire de cymbales, de trompettes, de tambours, de cors de chasse mêlés de harpes et de lyres, annonça que la fête allait commencer. Aussitôt toutes les maisons s'ouvrirent à la fois et par toutes les portes sortirent à flots pressés des créatures humaines. Tous se demandaient avec inquiétude si Alexandre serait plus dur et plus avide qu'Héphestion, ou s'il se montrerait généreux et doux, c'est-à-dire s'il ne ferait tuer ou dépouiller personne. Terrible incertitude! En suivant un groupe de citoyens, j'entendis la conversation suivante: «Sais-tu ce qu'il vient de faire à Persépolis, ton grand Alexandre? --Comment pourrais-je le savoir? Est-ce que j'y étais, moi? --Il a brûlé la ville. --Il est donc fou, cet Alexandre? demanda un autre bourgeois. --A peu près, quand il a trop bu. --Mais s'il allait traiter Babylone comme Persépolis!» Il y eut là un profond et morne silence. En effet, qui pouvait l'en empêcher? Babylone est construite en briques, dans une plaine immense où le vent brûlant du désert de Syrie souffle sans obstacle jusqu'aux monts de la Perse et de la Susiane. Tout à coup, une voix que je connaissais s'éleva dans le groupe des Babyloniens. «Vous vous embarrassez de peu de chose, dit la voix. --Comment! peu de chose, l'incendie de Babylone! s'écria l'un des Babyloniens. Sais-tu bien, Samuel, que si ce malheur arrivait, nous n'aurions plus qu'à mendier notre pain de porte en porte! --Rassure-toi. Il y a remède à tout, excepté à la mort. --Justement, dit le Babylonien. C'est d'être tués que nous avons peur. --D'abord, répondit le Juif, si vous êtes tués, vous n'aurez plus à vous inquiéter de rien; c'est déjà quelque chose. --Ah! reprit le Babylonien, j'aimerais à m'inquiéter encore! La vie est bonne, quand Alexandre est loin d'ici. --Veux-tu, dit Samuel, que je t'enseigne un moyen sûr de l'éloigner? --Ah! certes!» Le Juif se pencha à l'oreille du Babylonien et lui dit quelques mots à voix basse. Puis tout haut: «Qu'en penses-tu? --Il faudra voir, dit le Babylonien d'un air d'incertitude. D'abord, à moi seul, je ne peux pas tout faire... --Avertis tes amis. --On verra, dit le Babylonien. Mais es-tu bien sûr?... --Je le tiens d'Amalec lui-même, répliqua le Juif, et tu comprends qu'Amalec ne va pas se lancer au hasard...» Sur ce mot, Samuel quitta les Babyloniens, et, me touchant le coude, m'avertit de le suivre au temple de Baal, où Pendragon s'était établi avec une partie de sa troupe. XIV Quand nous fûmes seuls, Samuel me dit d'un air de confidence: «Le four chauffe. --Quel four? --Le four où nous serons cuits nous-mêmes, si nous n'y faisons pas cuire Alexandre.» Cette nouvelle ne me fit pas grand plaisir: je ne voulais aucun mal à Alexandre qui m'avait longtemps traité en ami. Je pensais tout au fond de moi-même: Que dirait de moi mon maître de logique Aristote, le plus savant homme du temps présent et peut-être des temps à venir, s'il me voyait hasarder ma fortune et ma vie de concert avec une vieille sorcière, un vieux grand prêtre chaldéen et Samuel le Juif, pour asseoir un barbare sur le trône de Babylone? Pendant que je faisais ces réflexions, nous entrâmes dans le temple de Baal, et, par un corridor secret pratiqué dans l'épaisseur du mur, nous fûmes introduits dans la chambre du grand prêtre, où je vis avec étonnement Pendragon assis en face d'Amalec. Derrière celui-ci s'ouvrait dans l'ombre une fenêtre grillée, et derrière la grille brillaient à travers un voile deux grands yeux noirs. Je n'eus pas de peine à deviner que ces yeux étaient ceux de la belle Drangiane. Je m'inclinai respectueusement devant le grand prêtre et devant le fier Pendragon. Amalec me tendit une lettre et dit: «Toi, Sosiclès, qui as été si longtemps le secrétaire d'Alexandre, que signifie l'ordre que Pendragon a reçu hier dans la soirée?» Je lus ces mots écrits de la main même d'Alexandre: «Ami Pendragon, demain à la sixième heure du jour, tu partiras de Babylone pour m'attendre au camp d'Héphestion, où j'arriverai trois heures plus tard. N'emmène avec toi que trois ou quatre hommes d'escorte. Le reste des Enfants perdus gardera la ville, de peur qu'il ne s'y produise quelque désordre à mon entrée. «Tu remettras avant de partir le commandement provisoire à l'argyraspide Argatiphontidas. «Il est juste que le peuple de Babylone sache tout ce que je dois à ton courage, et que tu es le plus nouveau, mais non le moins cher de mes amis. Je compte t'en donner demain une marque éclatante. «ALEXANDRE, roi.» Je tournai la lettre d'un air indécis. «Eh bien, demanda le Chaldéen, qu'en penses-tu, Sosiclès? --Je pense, par Jupiter! que le compliment est assez aimable, mais que cet ordre de venir le rejoindre sans escorte n'est pas très rassurant; si le roi, qui ne voit que par les yeux d'Héphestion, venait à le croire...; s'il attendait Pendragon pour le faire assassiner loin de ses soldats qui le défendraient sans doute; si....» Amalec se tourna vers le Gaulois: [Illustration: Pendragon était assis en face d'Amalec.] «Eh bien, dit-il, vous voyez... Sosiclès, qui n'était averti de rien, a justement les mêmes défiances que Samuel et que moi. --Il n'oserait pas! répondit le Gaulois. Suis-je un enfant qu'on effraye avec des contes? Si Alexandre veut me voir face à face, le sabre à la main, je suis son homme.» Amalec me tendit une seconde lettre en me chargeant de la lire. Celle-là était adressée à l'argyraspide Argatiphontidas, successeur désigné du Gaulois dans le commandement des Enfants perdus, et contenait deux billets, l'un de la main d'Alexandre, l'autre de l'écriture d'Héphestion et glissé sans doute après coup et à l'insu du roi dans la même enveloppe. Voici le premier: «Argatiphontidas, aussitôt cette lettre reçue, tu prendras le commandement des Enfants perdus et tu défendras sous peine de mort qu'aucun d'eux, excepté les quatre qu'il aura désignés lui-même, ose quitter son poste pour suivre Pendragon et venir au-devant de moi. «Tu l'entends!... sous peine de mort! «ALEXANDRE, roi.» Le billet d'Héphestion était plus expressif et plus menaçant encore. «Héphestion à son ami Argatiphontidas, salut. «Je t'écris ceci à l'insu d'Alexandre, qui ne veut pas croire au danger. Des scélérats ont formé le projet de l'assassiner. Le plus dangereux et le plus criminel de tous est cet infâme Gaulois qui commande la troupe des Enfants perdus. Alexandre, trop grand et trop généreux pour croire à la trahison, s'est borné à le mander près de lui sous un prétexte. Il lui pardonnera, sans même avoir montré ses soupçons, et ce misérable Gaulois l'assassinera quelque jour. «Que deviendrons-nous alors, nous tous Macédoniens, enfoncés au centre de l'Asie, si le meilleur des amis et le plus grand des rois vient à nous manquer? «Argatiphontidas, c'est à toi, c'est à moi, c'est à tous les serviteurs fidèles, à tous les amis d'Alexandre qu'il convient de le sauver, fût-ce malgré lui... Il faudrait, si c'est possible, aussitôt cette lettre reçue, faire naître une querelle avant le départ de Pendragon. «Comme le Gaulois est sans défiance à cause de l'amitié que lui montre Alexandre, il ne sera pas sur ses gardes. En l'attaquant par derrière dans quelque corridor obscur du temple de Baal et loin de sa troupe, on peut le tuer aisément; au besoin, si le meurtre n'a pas eu d'autres témoins que ceux qui l'auront commis, on pourra dire qu'il a été assassiné par les Chaldéens... Alexandre le croira ou fera semblant de le croire. En temps de guerre et dans une si grande ville on n'y regarde pas de si près... Quant à nous tous, Macédoniens, nous serons bien débarrassés. «Pour ma part, Argatiphontidas, je te promets, si tu réussis (tu sais mon crédit auprès d'Alexandre), le gouvernement de la province de Médie, où se trouve le trésor d'Ecbatane, qui est, après ceux de Suze et de Babylone, le plus riche de l'Asie. Pour moi, je me réserve le gouvernement de Babylone et la belle Drangiane en mariage. Je les ai déjà demandés par lettres au roi, qui m'a juré par le Styx que j'aurais l'une et l'autre. «Argatiphontidas, souviens-toi. La Médie et la tête de Pendragon, ou rien. Choisis. «HÉPHESTION.» «Eh bien, Sosiclès? reprit Amalec. La trahison est-elle assez complète? Est-il assez scélérat, cet Héphestion, qui ordonne l'assassinat pour se venger d'avoir été vaincu, et qui veut m'enlever ma fille! --Mais de qui tenez-vous ces lettres? --De moi, dit modestement Samuel. --Comment! c'est toi? --Oui, c'est moi, répliqua Samuel en riant. C'est moi qui veille ici pour tout le monde, et surtout pour ce Pendragon, fils d'Astarac, qui ne sait rien prévoir et qui se croit au-dessus de tout... Je ne suis au-dessus de rien, ni de personne, moi, et c'est pourquoi je veille constamment sur mon bien et quelquefois sur celui des autres. Je n'aime pas à risquer mon argent au hasard et pour des gens sans cervelle. J'ai donc voulu m'assurer de ce qui se passait au camp d'Héphestion.» Je m'écriai stupéfait: «Tu as eu le courage d'y retourner? --Pas tout à fait, dit Samuel. J'y ai envoyé un de mes commis, mon neveu, un jeune homme de grande espérance. Il est donc allé là-bas. Il a fait des offres de service à Héphestion et à tous ses officiers. Il leur a vendu du vin, des colliers, des tuniques, des sabres, des brodequins, des bestiaux, de la volaille, tout ce qui se vend et qui s'achète en ce monde; il leur a même prêté de l'argent sur la solde et sur le pillage de Babylone, qu'on dit qu'Alexandre leur permettra pour un jour... Enfin, il est devenu leur ami et leur confident. Et alors il a tiré d'Héphestion de telles confidences que ce Macédonien perfide, mais imprudent, lui a remis ses lettres, avec ordre de les donner en main propre à Argatiphontidas. «C'est ce qu'il va faire tout à l'heure après me les avoir remises d'abord, comme c'était son devoir. De mon côté, je viens de les montrer au seigneur Amalec et au seigneur Pendragon, pour qu'ils voient ce qu'il faut faire.» L'impétueux Pendragon se leva. «Si je croyais qu'Alexandre eût dessein de récompenser ainsi mes services, par Teutatès! le dieu du tonnerre, j'irais le chercher là-bas sur son trône, au milieu de ses gardes, et je lui ferais voler la tête d'un coup de mon cimeterre! --Mauvaise affaire! dit Samuel. --Comment! mauvaise affaire? J'en ai mis par terre d'autres qui le valaient bien! --Mauvaise! très mauvaise! répliqua le Juif. En toute chose il faut considérer la fin, seigneur Pendragon. Vous viendriez à bout d'Alexandre, je le crois, et d'Héphestion, et de Perdiccas, et de quelques autres; mais tous les Macédoniens tomberaient sur vous à la fois et vous seriez accablé sous le nombre. Ce n'est pas tout d'être brave, seigneur, il ne faut pas se faire tuer comme un sot. --Comme un sot! répéta Pendragon en rougissant de colère. --Ou comme un héros, si vous voulez, mais comme un héros sans cervelle...» Et pendant que le Gaulois donnait des signes d'impatience: «Ah! tenez, continua le Juif, j'ai bien le droit de parler, car, si vous jouez dans l'affaire votre vie à laquelle vous ne tenez guère, je vais y jouer, moi, ma vie à laquelle je tiens beaucoup et mon argent auquel je tiens peut-être davantage. Qu'en penses-tu, Sosiclès?» Je fis signe que j'étais du même avis. Alors Amalec prit la parole: «Je suis d'avis, dit-il, que Pendragon demeure à Babylone, au milieu de sa troupe, sous le premier prétexte venu,--celui-ci, par exemple, qu'il n'a pas reçu l'ordre du roi, que le messager a été assassiné... Nous ferons cacher dans le temple de Baal (où personne, excepté avec ma permission, ne peut pénétrer sans sacrilège) le neveu de Samuel, qui nous a remis ces lettres... En temps de guerre, un messager peut disparaître sans qu'on s'en étonne beaucoup... Ici, au milieu de sa troupe qui lui est dévouée, et du peuple de Babylone qui déteste les Macédoniens, Pendragon sera en sûreté. Si le roi osait le faire arrêter, en une heure j'aurais fait battre tous les tambours, sonner les trompettes et fermer les rues avec des barricades. Le temple de Baal à lui seul est une forteresse à deux enceintes, dont chacune a trente pieds d'épaisseur. Et l'on verra revenir les jours glorieux d'Assur et de son peuple! Combien Alexandre mène-t-il d'hommes avec lui? Quinze mille, vingt mille au plus, car il a dû laisser des garnisons dans toutes les grandes villes. Qu'est-ce que vingt mille hommes contre une cité qui contient deux millions d'habitants et qui, depuis douze cents ans, est la capitale de l'Asie?» Le Gaulois réfléchit un instant et dit: «Je vous remercie, Amalec; mais je ne veux ni fuir le danger, ni manquer à mon serment. Alexandre m'a traité jusqu'ici en ami. J'attendrai pour le traiter en ennemi qu'il ait frappé le premier coup. --Vous allez vous livrer à lui? demanda le Chaldéen. --Je vais au-devant de lui, sur sa demande. --Et vous allez remettre le commandement à cet Argatiphontidas qui vous déteste à cause de l'affront que vous lui avez fait la veille de la bataille d'Arbèles? --Je le remettrai. --Et vous lui donnerez la lettre d'Héphestion? --Je la lui donnerai. --Il vous fera assassiner! --Je l'en défie!» Une voix suppliante traversa la fenêtre grillée derrière laquelle se tenait voilée la fille d'Amalec. «Par pitié, Pendragon! --Rassurez-vous, Drangiane! s'écria le Gaulois. Je vivrai et je vaincrai, je vous le jure!» Puis, se tournant vers moi: «Viens, Sosiclès, je veux que tu voies comment on agit dans mon pays!» Il me conduisit sous le vestibule du temple de Baal et fit appeler par un esclave les quatre frères Bull, qu'il fit ranger aux deux côtés de la porte, le sabre en main; après eux, il fit venir son lieutenant Argatiphontidas. L'autre accourut avec empressement. C'était un grand homme fort, robuste et dur, fait comme un athlète, et d'une figure qui ne prévenait pas en sa faveur. «Argatiphontidas, dit le Gaulois, tu vas prendre le commandement de la troupe. --Ah! dit l'autre, étonné. --C'est l'ordre du roi. --Ah! seigneur Pendragon!... Et vous?... --Moi, je vais partir seul. Voici l'ordre.» En même temps il lui remit la lettre d'Alexandre et celle d'Héphestion, scellées du sceau royal que j'avais conservé en quittant l'armée macédonienne. Argatiphontidas lut le billet d'Alexandre et parut d'abord un peu surpris. «C'est bien l'ordre de prendre pour aujourd'hui le commandement des Enfants perdus? demanda Pendragon. --Oui, seigneur», répondit l'autre. Ensuite il lut la lettre d'Héphestion. Cette fois l'émotion fut plus vive. Il fut vraiment troublé. Je vis qu'il regardait à la dérobée le Gaulois, qui, sans paraître se douter de ce manège, sifflait et regardait l'horizon. Enfin, comme Argatiphontidas allait descendre l'escalier du vestibule, Pendragon se tourna vers lui et demanda négligemment: «Est-ce que la lettre du roi était seule? --Non, non, pas tout à fait, répondit Argatiphontidas avec embarras. --Quelqu'un t'a écrit? --Oui. --Qui est-ce? --Héphestion.» Toutes ces questions furent faites d'un ton si bref et si impérieux que l'argyraspide n'osa pas nier, comme il en avait sans doute bonne envie. Pendragon se mit à rire. «Ah! ah! dit-il, te voilà un grand seigneur maintenant et un favori des dieux! Tu es en correspondance avec Héphestion, le plus intime ami d'Alexandre. Avant peu tu seras roi, Argatiphontidas, c'est moi qui te le prédis.» L'argyraspide, blessé de cette plaisanterie, lui répliqua: «Plus tôt peut-être que vous ne croyez, seigneur Pendragon. --Qu'est-ce qu'il t'écrit, ton ami Héphestion? --Il m'invite à une partie de chasse avec le roi,» dit Argatiphontidas. Et pour se délivrer d'un pénible interrogatoire, il voulut sortir de l'enceinte du temple; mais le Gaulois, d'une voix retentissante, commanda: «Les quatre frères Bull! Si cet homme essaye de sortir sans ma permission, tuez-le!» Argatiphontidas pâlit et s'écria: «Seigneur Pendragon, à quoi pensez-vous? --Remets-moi la lettre d'Héphestion!» dit le Gaulois. L'autre obéit. «Maintenant, continua Pendragon, tu vois que je suis averti de tout. Je sais quel ordre le traître Héphestion t'avait donné. Je sais que tu allais l'exécuter... --Ah! seigneur, pouvez-vous croire? s'écria l'argyraspide suppliant et qui n'attendait plus que la mort. --Pourquoi ne m'as-tu pas averti de l'ordre d'Héphestion?... Je pourrais te faire coudre dans un sac et jeter à l'Euphrate comme un traître; mais je veux bien t'épargner, à condition que tu restes ici prisonnier des Enfants perdus jusqu'à l'arrivée d'Alexandre. S'il te fait grâce, moi je t'épargnerai volontiers... Quant à celui qui t'a donné l'ordre de m'assassiner, c'est une affaire qui se videra tôt ou tard entre lui et moi... Toi, ne bouge avant mon retour à Babylone, si tu ne veux être pendu!» Alors Pendragon fit sonner de la trompette et réunir toute sa troupe. Il la passa en revue comme pour la parade et dit à haute voix: «Camarades, l'ordre d'Alexandre est que vous restiez ici, et que je laisse pour un jour le commandement à Argatiphontidas...» Il y eut un murmure d'étonnement. Pourquoi donc ces braves soldats, l'élite de l'armée, n'avaient-ils pas leur part du triomphe d'Alexandre?... «Et toi? crièrent-ils. Est-ce que tu nous quittes? --C'est Alexandre qui le veut.» Nouveau murmure d'étonnement. Je vis que des bruits sourds s'étaient déjà répandus sur le danger que courait le Gaulois, et je soupçonnai le vieil Amalec d'en être cause. Un des cavaliers éleva la voix et dit: «Tu es à nous comme nous sommes à toi, Pendragon. Si quelqu'un touche un cheveu de ta tête, quel qu'il soit, fût-il le plus grand après Alexandre, celui-là sera passé au fil de l'épée.» Tous s'écrièrent: «Oui! oui! nous le jurons! vive à jamais Pendragon l'invincible!» Le Gaulois fit signe de la main; aussitôt le silence se rétablit. Alors il lut tout haut les deux ordres d'Alexandre: d'abord celui qu'il avait reçu, lui, et ensuite celui qui était destiné à son successeur Argatiphontidas. Le second, qui marquait la défiance d'Alexandre, fut reçu avec des grognements et presque avec des huées. Mais quand il fit lire la lettre d'Héphestion qui commandait de l'assassiner, l'indignation fut telle, que le malheureux Argatiphontidas faillit être sabré sur-le-champ. Il n'échappa à la mort qu'en criant plus fort que les autres qu'Héphestion était un misérable, un assassin, digne de tous les supplices, qu'il le connaissait à peine, lui, Argatiphontidas, et qu'à la première rencontre il le percerait de sa lance pour le punir d'avoir osé lui proposer une infâme trahison. Le Gaulois répliqua: «Je te crois, Argatiphontidas. Je te laisse d'ailleurs sous la garde de nos camarades. --Nous veillerons sur lui, dit un cavalier. --Et sa vie nous répond de la tienne, ajouta son voisin. --Nous te suivrons partout, crièrent tous les soldats. --Restez, c'est l'ordre d'Alexandre! répliqua le Gaulois. Je n'emmène avec moi que quatre hommes d'escorte. Venez ici, les Bull!» Les quatre frères calédoniens montèrent à cheval et se rangèrent deux par deux à sa droite et à sa gauche. Quant au Gaulois, il était déjà monté à cheval sur l'admirable Nedjed qui bondissait d'impatience en l'attendant, et il allait donner l'ordre du départ, lorsqu'un messager secret d'Amalec l'obligea de mettre pied à terre et de rentrer dans le temple de Baal. Presque en même temps Samuel s'approcha de moi et me dit: «Prends un cheval, Sosiclès, et pars en avant. Si tu vois quelque danger, tu reviendras sur tes pas et avertiras Pendragon. Rien n'est plus aisé que de le tuer, tant il est confiant et hardi... Et s'il est tué, notre entreprise ne nous rapportera pas la vingtième partie d'une darique!» [Illustration: Une sentinelle l'arrêta.] Cette pensée me fit frémir. Je montai donc à cheval, toujours déguisé sous des vêtements de prêtre chaldéen, enduit d'ocre et de bitume et coiffé de bandelettes sacrées (car qui sait quel traitement Alexandre m'aurait fait subir s'il avait pu reconnaître son ancien secrétaire parmi les assistants?), et je partis au grand trot pour devancer la foule et deviner, s'il était possible, les desseins du roi. Une sentinelle m'arrêta. Au bout d'une demi-heure, j'arrivai en vue de l'avant-garde macédonienne. XV Il était plus de midi. L'armée tout entière avait fait halte et dressé ses tentes pour se garantir de la brûlante réverbération du soleil sur le sable de la Babylonie. De tous côtés, les officiers et les soldats buvaient, paresseusement appuyés sur des tables de bois, ou dormaient, étendus à l'ombre comme des lézards. Alexandre, lui-même, était assis sous la tente d'Héphestion et, couronné de roses, habillé d'une longue robe de pourpre brodée d'or à la façon des Mèdes, il buvait avec ses amis en attendant l'heure du départ. Cependant, il me parut préoccupé de quelque inquiétude secrète. Enfin, il demanda tout haut à Héphestion: «Pourquoi ce Gaulois n'est-il pas venu au-devant de nous? Qui peut le retenir? N'a-t-il pas reçu mon ordre? --Ton ordre est parti, dit Héphestion; mais tu connais l'audace et l'impudence des Gaulois. Peut-être celui-ci a-t-il osé désobéir!» Les yeux du roi brillèrent de colère. «S'il avait osé..., dit-il, ce jour serait le dernier de sa vie.» Mais, au même instant, une immense acclamation s'éleva dans le camp, et tous les soldats crièrent: «Pendragon! voilà Pendragon!» En effet, nous vîmes arriver au triple galop cinq cavaliers, que suivait un nuage de poussière. Le premier des cinq était le Gaulois. Les quatre autres étaient les frères Bull. [Illustration: Les soldats dormaient à l'ombre.] Le visage d'Alexandre s'éclaira d'un sourire et il se leva pour accueillir Pendragon. «Tu viens un peu tard, lui dit-il. --J'ai été retardé, répliqua Pendragon, en regardant Héphestion qui pâlissait sous ce regard. --Assieds-toi près de moi et dis-nous ce qui t'a retardé, dit le roi. Héphestion, recule-toi un peu place à un ami. --Je ne prendrai jamais place à côté d'un traître, dit Pendragon. --D'un traître! Que veux-tu dire? demanda le roi étonné. Qui est le traître ici? --Celui qui est à ta droite,» répliqua le Gaulois en montrant du doigt le bel Héphestion. «Ce Gaulois a déjà bu sans doute, dit insolemment le Macédonien, ou le soleil lui aura frappé la cervelle...» Alors Pendragon reprit d'une voix tonnante: «Héphestion, voici la preuve de ton crime, et toi, fils de Philippe, lis toi-même!» En même temps, il remit au roi l'ordre d'assassinat qu'avait donné le favori. Alexandre lut la lettre d'Héphestion en fronçant les sourcils d'une façon terrible. Il garda un moment le silence, et, tout à coup: «Tu avais lu la défense que je faisais aux Enfants perdus de te suivre? --Je l'avais lue. --Et l'ordre qu'Héphestion donnait de t'assassiner? --Je l'ai lu aussi. --Et tu es venu sans hésiter au-devant de moi?» Pendragon sourit. «Seigneur, dit-il, je n'hésite jamais. J'avais confiance dans le fils de Philippe, comme il peut avoir confiance dans le fils d'Astarac. --Et tu avais raison, dit Alexandre en l'embrassant pour la seconde fois. Les lions ne tendent pas de pièges aux lions. Maintenant, assieds-toi à la place d'Héphestion.» Et comme celui-ci, plein de rage et de confusion, essayait de se justifier, de rejeter son crime sur l'amitié qu'il avait pour Alexandre, le roi lui ordonna durement de se retirer. «Et maintenant, Gaulois, raconte-nous tes aventures depuis que tu es entré dans Babylone. La ville est-elle vraiment magnifique comme on le publie? Est-elle vraiment la capitale de l'Asie? Ses tours, ses palais sont-ils plus beaux que tout ce que nous avons vu en Grèce et dans le pays des Perses? Sont-ils plus beaux que les temples de ton barbare pays de Gaule?» Pendragon répondit avec gravité: «Mon pays n'a pas de temples comme ceux-ci. Nos temples à nous, ce sont des forêts. Comment oserions-nous opposer des temples de pierre, qui sont l'œuvre des hommes, aux forêts de chênes, qui sont l'œuvre des dieux? Partout, sur la terre des chênes, le Gaulois est en présence de la divinité. --Et vous n'avez pas d'autels? --Nous avons des dolmens qui sont des rochers entassés sur d'autres rochers, le plus souvent au sommet des montagnes; c'est là que nous faisons nos sacrifices humains. --Chaque nation a ses coutumes, dit en riant Ptolémée Lagos, alors général de cavalerie et qu'après la mort d'Alexandre on a vu roi d'Égypte. Les Gaulois sacrifient des hommes et nous sacrifions des moutons. Lequel vaut le mieux? --Nous sacrifions des ennemis qui peuvent se défendre, répliqua Pendragon, et non les plus doux et les plus utiles de tous les animaux.» Alexandre reprit: «Laisse là tes forêts, Pendragon, et dis-nous ce que tu penses de Babylone. --Je pense, répliqua le Barbare, qu'il n'y aura jamais ville plus grande sur la terre, ni qui contienne plus de maisons, d'hommes, de femmes, d'enfants, d'animaux, de temples, de meubles, d'or, d'argent, de bijoux, de vin, de viande, de farine et de biens de toute espèce... --Alors, interrompit Ptolémée, les Babyloniens sont les plus heureux de tous les hommes, car ils ont en abondance tous les biens de la vie. --Non, répliqua le Gaulois, car ils craignent toujours de les perdre. --Ah! dit Alexandre, ce Barbare pourrait bien avoir raison.» Parmi ces discours et beaucoup d'autres le soleil commençait à baisser, et le roi donna le signal du départ. Au même instant, et comme les trompettes sonnaient, mêlées de clairons, de tambours et de cymbales, un mendiant s'approcha de moi dans la foule et me demanda l'aumône. Pendant que je cherchais quelque menue monnaie pour soutenir la réputation de générosité des prêtres chaldéens dont je portais l'habit, le mendiant me dit d'une voix claire, mais de manière à n'être entendu que de moi: «Ne me reconnais-tu pas, Sosiclès?» Alors je regardai attentivement ses yeux noirs et brillants, son nez recourbé sur le menton, sa figure qui pétillait de ruse et de malice, et je répondis sur le même ton: «C'est toi, Samuel? --C'est moi. Il y aura du sang de versé aujourd'hui ou demain dans Babylone.» Cette nouvelle me fit frémir. J'avais vu beaucoup de batailles et d'assauts, et j'ose dire que je ne crains pas plus la mort que tous les autres fils de Deucalion et de Pyrrha; mais l'idée d'une ville de deux millions d'habitants mise à feu et à sang, après un combat acharné comme on devait s'y attendre, me rappela l'horrible siège de Tyr, où nous avions tué un tiers des citoyens et réduit le reste en esclavage, après avoir brûlé la ville entière... Quel était le crime de ces malheureux?... Ils n'avaient pas voulu reconnaître Alexandre pour maître!... O grand Jupiter! roi des dieux et des hommes, si tu vois tous ces crimes qui sont commis pour satisfaire l'orgueil d'un mortel, que fais-tu de ta foudre? Je demandai au Juif: «Pourquoi ce sang sera-t-il versé?» Sans répondre à ma question, il me dit ces deux mots: «Fais venir Pendragon.» Le Gaulois averti se détacha de la troupe des généraux qui entouraient Alexandre, et, s'écartant avec nous de la foule, entendit ce qui suit: «Héphestion est furieux. --Je le sais, dit Pendragon en riant et retroussant sa moustache... On le serait à moins.» J'ajoutai: «Il n'est plus à craindre. Il est en pleine disgrâce. Toutes ses trahisons sont connues. --Ah! ah! dit le Juif en ricanant. --D'ailleurs, ajouta Pendragon, ceci au bout de cela (il montrait son sabre au bout de son bras) suffirait pour lui rendre le goût de la paix. --O Barbare étourdi, comme tous les Barbares de votre pays de Gaule, dit Samuel, vous croyez avoir gagné la partie? Point du tout, vous l'avez perdue. --Comment! perdue? --Oui, perdue. A l'heure qu'il est, Drangiane votre fiancée va tomber aux mains de votre ennemi Héphestion qui l'a demandée en mariage à son ami Alexandre, et, comme Alexandre ne lui refuse rien, il a juré de la lui donner, et rien ne résiste à la volonté du roi.» Pendragon se redressa en souriant, et, brandissant son cimeterre: «Ceci résistera, dit-il, quand la Macédoine et la Perse, l'Europe et l'Asie viendraient se jeter au travers... Mais Amalec?» Samuel leva les épaules. «Amalec est un vieux prêtre qui aime tendrement sa fille, qui se fera tuer pour elle s'il le faut, mais qui n'a jamais porté les armes. Les prêtres chaldéens qui l'entourent ne connaissent pas le métier mieux que lui, et n'ont pas le même intérêt à se défendre. D'ailleurs, les bourgeois de Babylone sont pacifiques. Ils ont peur de voir piller et brûler leurs bazars et leurs boutiques. Les massacres qu'Alexandre a faits dans toutes les villes qui ont pris les armes contre lui les épouvantent terriblement...» Pendragon l'interrompit. «Qui t'a donné ces nouvelles? demanda-t-il. --Amalec d'abord, qui m'envoie pour te rappeler à Babylone et qui n'a d'espoir qu'en toi... Puis, j'ai d'autres amis. Nous autres, pour les besoins de notre commerce, nous sommes forcés de savoir bien des choses et de nous mêler des grandes affaires. Tel héros qui tue, qui pille et qui brûle, et qui, par ce moyen, acquiert une gloire immortelle, ne doit tous ses exploits qu'à l'argent d'un Juif qu'il maltraite, mais qui le domine.» Pendragon, qui l'écoutait à peine, l'interrompit tout à coup: «Où est Héphestion?» Le Juif sourit. «Si je le savais, dit-il, je ne te le dirais pas! --Tu ne me le dirais pas! Pourquoi cela, Juif? --Pour t'épargner une sottise, seigneur! --Une sottise! s'écria Pendragon irrité. Ménage tes mots, Samuel! --Une folie, si tu veux, reprit Samuel. Que veux-tu faire d'Héphestion? --Le chercher. --Bon! --Lui couper la gorge... --Excellent! --Et par ce moyen l'empêcher d'épouser Drangiane. --Parfait! s'écria Samuel. Je l'avais deviné... Vous avez, seigneur, deviné du premier coup le moyen de ne pas épouser Drangiane et de vous faire tuer avant la fin du jour. --Au moins, dit Pendragon, j'aurai tué mon ennemi. --C'est probable, répliqua Samuel, à moins qu'il ne soit sur ses gardes, ce qui est certain, et qu'il ne vous attende, caché derrière Alexandre et toute la phalange macédonienne... Alors, à quoi vous servira votre courage?... Ce n'est pas ici en rase campagne, à la vue de toute l'armée, que se livrera la bataille, et, pour preuve, Héphestion, qui a quitté le camp depuis deux heures, est déjà entré dans Babylone avec une troupe choisie et va s'emparer de Drangiane.» A ces mots, Pendragon s'écria, rouge de fureur: «Tu le savais, Samuel, et tu ne me le disais pas! --Seigneur, vous ne m'avez pas laissé le temps de m'expliquer.» Alors le Gaulois s'approcha d'Alexandre: «Roi, dit-il, tu sais maintenant si tu peux avoir confiance dans le fils d'Astarac? --Oui, certes, dit gracieusement Alexandre. Je suis ton ami comme tu es le mien! --Roi, laisse-moi prendre les devants et retourner à Babylone. --Qu'y a-t-il? --Un de mes amis court le plus grand danger. --Va, Pendragon! Je t'attends demain à souper dans le palais d'Assur.» En un instant, le Gaulois disparut à l'horizon, et les frères Bull, voyant qu'il leur serait impossible de le rejoindre, ralentirent l'allure de leurs chevaux. Pour moi, qui étais monté sur un bon bidet de campagne, solide, paisible et doux comme il convenait à un vieux prêtre chaldéen tel que je paraissais être (car j'avais mis une perruque blanche par-dessus mes cheveux noirs et je me gardais bien de faire le hardi cavalier), je les rejoignis sans trop de peine à l'entrée de la ville, et je ne vis pas de mes yeux ce qu'on va lire, mais cent témoins oculaires me l'ont raconté. Au bruit des fers de Nedjed qui retentissaient sur les pavés de briques de la grande rue de Babylone, une immense clameur s'éleva de tous côtés: «Le voilà! le voilà! Le sauveur! Le seigneur Pendragon! Le père des Babyloniens!» En même temps, chacun s'écartait pour lui faire place. Pour lui, saluant de la tête et penché sur Nedjed, il brandissait son cimeterre en criant: «Où est Héphestion?» Tout le monde lui répondait: «Là-bas! là-bas! Il veut enfoncer les portes du temple de Baal.» Voici ce qui s'était passé. Au moment où le bel Héphestion fut chassé de la présence d'Alexandre et vit son ennemi en faveur plus que jamais, il choisit une troupe de deux ou trois cents Macédoniens parmi ceux qui lui étaient le plus dévoués, et résolut d'enlever Drangiane en l'absence du Gaulois. Le roi, lui ayant promis la fille d'Amalec en mariage avec le gouvernement de la Babylonie pour dot, ne s'indignerait pas sans doute d'un peu de violence. Le vieil Amalec prendrait sans doute son parti d'un enlèvement qui le faisait beau-père de l'homme le plus puissant de l'armée après Alexandre, et qui peut-être, si celui-ci venait à être tué en bataille rangée, pourrait succéder à son maître. Quant à Drangiane, élevée à la mode des riches Chaldéennes dans l'ignorance de tout, pliée à l'obéissance passive par son père et par les préceptes de la religion de Baal, elle ne pouvait manquer de se soumettre à sa destinée. Il suffisait donc de s'en emparer pour quelques heures, de faire célébrer le mariage sur-le-champ à la mode macédonienne, et Héphestion n'aurait plus rien à désirer. Tel était le plan de cet insolent favori d'Alexandre. Voici maintenant quel en fut le succès. A peine entré dans Babylone avec sa troupe, il se présenta devant la grande porte de l'enceinte du temple et voulut entrer de force; mais Amalec, qui avait deviné son projet, déclara, du haut de la tour qui dominait le pont-levis et le fossé, que rien ne pourrait l'obliger à introduire des hommes de guerre, et que Baal punirait sévèrement un tel sacrilège. Héphestion furieux répliqua: «Au nom du roi, dont je suis ici le lieutenant et le représentant, je t'ordonne d'ouvrir, si tu ne veux avoir la tête coupée et attachée aux créneaux de la muraille.» Amalec reprit: «Je crains Baal plus que toi et plus qu'Alexandre lui-même. Où pourrais-je fuir les flèches et la colère de Baal, si je livrais son temple à ses ennemis?» Le Macédonien dit: «Vous tous, amis, apportez des poutres et enfoncez la porte!» Les soldats entrèrent dans une maison voisine, en démolirent une partie, choisirent la plus grosse poutre et, s'unissant tous, frappèrent d'un même effort la grande porte. Mais elle était de fer massif, d'une épaisseur de dix pouces et d'une pesanteur énorme. Le coup retentit comme le tonnerre et ne produisit pas d'autre effet. Plusieurs Babyloniens crurent que Baal venait de lancer sa foudre. Mais Baal, qui sans doute préparait un autre secours à ses serviteurs, ne prit aucune part personnelle au combat. [Illustration: Les soldats frappèrent la porte.] «Apportez des échelles,» dit alors Héphestion après plusieurs essais infructueux. Mais l'enceinte du temple était si haute, qu'aucune échelle n'y pouvait atteindre. On eut beau en attacher trois l'une à l'autre, elles arrivaient à peine à la hauteur de la muraille. Héphestion se désespérait, craignant que son ennemi Pendragon ne fût averti à temps de son entreprise et ne vînt au secours d'Amalec. Ce n'est pas tout. Alexandre lui-même allait faire son entrée dans Babylone, et qui pouvait savoir de quel œil il verrait une pareille entreprise voisine du sacrilège? Il est bien vrai qu'une fois l'affaire terminée, Alexandre, qui permettait tout à son favori, ne lui tiendrait pas longtemps rigueur; mais encore fallait-il réussir. Alors il prit un parti décisif, mais dangereux. Il commanda d'apporter tous les meubles du voisinage, de les entasser les uns sur les autres devant la grande porte; puis il y mit lui-même le feu, et une grande flamme s'éleva tout à coup jusqu'au ciel. C'est à ce moment que Pendragon arrivait. Une partie de la foule s'écarta en criant: «Au feu! au feu! Le temple de Baal va brûler!» D'autres, au contraire, poussèrent une longue acclamation: «Voici Pendragon! Pendragon! Pendragon!» comme ils eussent annoncé l'arrivée d'un dieu. XVI Au même instant, toutes les cloches de Babylone sonnèrent à la fois, et remplirent les airs d'un bruit immense, profond, lugubre et belliqueux: pareil à celui que les dieux auraient pu produire, s'ils avaient voulu appeler les hommes au combat ou célébrer les fêtes de la Mort. Les Athéniens qui croient tout savoir et tout avoir vu (en effet, rien ne leur échappe de ce qui se passe sur les bords de la grande mer Méditerranée), se demanderont peut-être ce que c'est que les cloches de Babylone; car bien peu parmi eux ont visité les bords du Tigre et de l'Euphrate, et comme le plus grand et le plus véridique des historiens, Hérodote, n'a pas soufflé mot des cloches, on aura de la peine à deviner ce que je veux dire. Peut-être même les critiques pédants, qui passent leur vie, faute de mieux, à déchirer les poètes et les historiens, lèveront de pitié leurs savantes épaules en lisant ce récit. Mais moi, Sosiclès, fils de Méryon, du bourg d'Acharne, qui n'ai jamais menti, et qui me pique de raconter ce que j'ai vu et entendu; moi qui méprise les pédants et les ignorants; moi qui, parvenu aux confins de la vieillesse, n'ai plus d'autre désir que de faire briller aux yeux des jeunes gens quelques rayons que je crois entrevoir de l'éternelle vérité, je vais vous faire en peu de mots la description des cloches de Baal. Ce sont d'énormes chaudrons de bronze renversés et suspendus au toit du temple par des anneaux de même métal, à l'intérieur desquels un battant, sorte de bras ou de marteau de fer, s'agite et frappe les parois, dès qu'on remue le chaudron au moyen de câbles d'une force extraordinaire, dont l'extrémité touche le pavé à trois cents pieds plus bas. Le temple de Baal avait trois de ces cloches, dont la voix, lorsqu'on les mettait en branle, retentissait dans toute la Babylonie et jusqu'à cinquante lieues plus loin dans le désert de Mésopotamie, tant l'air est sec et le ciel pur. La plus grosse, qui avait été fondue par ordre de Sémiramis à son retour de l'Inde, portait le nom de cette grande reine. Neuf fois on essaya vainement de la hisser au sommet du temple; neuf fois elle retomba sur les prisonniers qu'on avait fait venir du fond de l'Arménie, de l'Égypte et de la Bactriane. Trois mille de ces malheureux furent écrasés dans ces essais inutiles; mais la reine déclara que, dût l'Asie entière y périr, la cloche serait enfin accrochée. Et elle le fut, car cette reine n'était pas de celles dont on se moque, et les hommes n'avaient pas plus de valeur pour elle que les mouches. Les deux autres cloches étaient Assur et Nabopolassar. Cette dernière était celle qu'on sonnait au lever et au coucher du soleil pour appeler les fidèles chaldéens à la prière. On sonnait Assur à midi pour annoncer le milieu du jour, et Sémiramis était réservée pour les jours de fête, d'incendie ou de grand danger public; mais alors c'était un fracas plus épouvantable que tous les tonnerres; les palais de Babylone en tremblaient. Le peuple tout entier, rempli de frayeur et d'un saint respect, croyait entendre la voix de Baal, et s'attendait à voir venir la fin du monde. Hommes, femmes, enfants, tous se jetaient à genoux, le front dans la poussière, implorant la miséricorde de leur dieu, et le priant de détourner sur leurs ennemis la foudre vengeresse. Mais, quand Assur et Nabopolassar joignaient leurs voix à celle de Sémiramis, on entendait, au milieu des cris et des lamentations du peuple, une sorte d'hymne guerrier, qui semblait la voix de la Mort elle-même appelant à elle tous les peuples et leur promettant une place dans son empire. Dig, din, don! Cette voix terrible faisait le tour de l'horizon, et retentissait dans toute la Babylonie comme une trompette sonnée par le plus puissant des dieux. Au son de ces trois cloches terribles, qui soufflaient dans l'âme de tous ceux qui les entendaient la terreur et la mort, tout le peuple de Babylone se précipita dans les rues et s'entassa autour du temple de Baal. La frayeur était peinte sur tous les visages: frayeur mêlée d'indignation contre le sacrilège Macédonien qui osait forcer la porte du temple. La stupeur l'emporta encore sur tout autre sentiment quand Pendragon, précédé d'une immense acclamation de la foule, arriva en face du bûcher. Au même instant, amis et ennemis, tous le reconnurent, et surtout la fille d'Amalec, la belle Drangiane, qui, du haut de la tour, contemplait avec épouvante l'incendie. A peine eut-elle vu Pendragon, qu'elle s'écria: «Père, le voilà! nous sommes sauvés!» Le grand prêtre, averti d'ailleurs par les acclamations des Babyloniens, devina sans peine quel était celui qu'elle ne nommait pas et qui allait les sauver. Il se pencha au-dessus des créneaux pour le voir. «Ouvrez, Amalec!» s'écria d'en bas Pendragon. Puis, se tournant vers Héphestion: «Toi, dit-il, fais éteindre ce feu.» Et s'adressant aux Macédoniens et aux Chaldéens: «Alexandre ne veut pas qu'on brûle sa capitale!» Héphestion furieux répliqua: «Saisissez-moi ce barbare et tuez-le, s'il fait résistance.» Quelques soldats s'avancèrent pour exécuter l'ordre. Heureusement le champ de bataille était étroit, et l'on ne pouvait pas entourer le Gaulois. [Illustration: Pendragon enleva Héphestion.] Le premier soldat n'eut pas le temps de mettre la main sur lui: car, d'un seul coup de cimeterre, Pendragon lui enleva la tête au ras des épaules, aussi nettement que vous pourriez abattre la pointe d'un chardon avec une baguette. Le cimeterre était bon, mais le poignet était encore meilleur. Le second soldat, un peu refroidi, voulut essayer d'une feinte, et lui donna un coup de pique dans le flanc, pendant que Pendragon regardait d'un autre côté; mais Nedjed, le bon cheval--que le Gaulois n'avait pas tort d'appeler son frère, tant l'homme et le cheval ne faisaient qu'un--Nedjed, d'une seule ruade, para le coup, envoya rouler le Macédonien dans le fossé, et lui cassa le bras, six dents et l'omoplate de droite. Le troisième était Héphestion lui-même, qui lança sa javeline sur Pendragon, et crut le tuer du premier coup; mais le Gaulois, aussi adroit et rusé qu'intrépide, se baissa sur le cou de son cheval, pendant que la javeline, passant au-dessus de sa tête, allait s'enfoncer dans le sol, se releva comme un éclair, saisit Héphestion par le pied, l'enleva de sa selle et d'un effort prodigieux le lança contre la porte même de la grande tour du temple de Baal. Puis, d'un bond, Nedjed et son cavalier passèrent. «Ce n'est pas un homme, Pendragon, c'est Baal lui-même», crièrent les Babyloniens, qui avaient vu avec admiration cette merveille. Au même instant, Amalec faisait ouvrir la porte de la grande tour, et le Gaulois entra avec son prisonnier. Derrière eux la porte se referma. Pendragon mit alors pied à terre, et, laissant Nedjed en liberté, se jeta dans les bras du vieil Amalec. Puis, montrant au grand prêtre Héphestion, honteux de son échec et furieux: «Père, dit-il, qu'est-ce que ce brigand te voulait?» Le Chaldéen répliqua gravement: «Baal seul connaît les pensées des scélérats et sait déjouer leurs desseins.» Alors Héphestion prit la parole: «Pendragon, dit-il, tu te repentiras d'avoir porté la main sur l'ami d'Alexandre.» Le Gaulois se mit à rire. «Je la porterais, répliqua-t-il, sur Alexandre lui-même s'il osait frapper mes amis, à moi! --C'est par son ordre, reprit Héphestion, que je suis entré dans le temple de Baal...» Pendragon l'interrompit en riant. «Par son ordre, peut-être, dit-il, mais surtout avec mon aide: car Amalec ne t'aurait jamais reçu dans sa tour si je ne t'avais pas jeté à l'entrée comme une pierre.» A ce souvenir, Héphestion cria: «Tu m'as pris en traître, Gaulois, et quand j'étais désarmé. --Par Teutatès et vingt mille autres dieux, reprit Pendragon, veux-tu recommencer la partie? Mais cette fois, je jure que je ne te ferai point grâce...» Et, comme le Macédonien se taisait: «Écoute, continua le Gaulois, je pourrais--je devrais peut-être--te jeter la tête première du haut de la tour dans le fossé; mais je suis bon et je t'épargne... Oui, je t'épargne, à une condition pourtant...» Héphestion releva fièrement la tête. «Une condition?... A moi?... --Oui, à toi; et si tu ne l'acceptes pas, je te le promets, tu vas servir de pâture aux vautours!...» Il y eut un court silence. Héphestion, se voyant au pouvoir de son ennemi, n'osa répliquer. «C'est toi, continua Pendragon, qui as amené toute cette troupe pour donner l'assaut au temple de Baal; c'est toi qui vas la renvoyer.» Un sourire plus court qu'un éclair passa sur les lèvres du Macédonien. «Pour les renvoyer, dit-il, la première condition est de sortir d'ici moi-même. --Et d'être libre, sans doute? --Oui, certes, répondit le Macédonien. [Illustration: Il força son ennemi à avancer.] --Bien imaginé, répliqua le Gaulois; et quand tu seras libre, au milieu de ta troupe de bandits, tu recommenceras l'assaut... Par Teutatès! tu ne me connais guère... Marche devant moi... monte cet escalier...» Comme Héphestion hésitait, il le piqua entre les épaules avec la pointe de son cimeterre, et le conduisit ainsi jusqu'au premier étage de la grande tour du temple de Baal. Là se trouvait une large fenêtre. Pendragon força son ennemi à avancer jusqu'à l'ouverture béante, et, comme l'autre hésitait, lui dit: «Si tu n'obéis pas, ta tête va tomber dans le fossé.» Le Macédonien, qui avait appris à ses dépens ce que l'autre savait faire, obéit et demanda: «Que vais-je dire à mes hommes? --Que tu commandes qu'ils retournent au-devant d'Alexandre. --Et moi? --Que tu restes en otage ici jusqu'à l'arrivée du roi.» Héphestion réfléchit; mais, toujours menacé de la pointe du cimeterre, séparé de ses soldats, certain de périr s'il essayait de résister, il obéit. Sur son ordre, les soldats retournèrent dans leurs quartiers. «Je savais bien, dit Pendragon en riant, que je le rendrais raisonnable. --Ah! répliqua le vieil Amalec qui ne manquait pas d'expérience, ceci n'est que le commencement de la bataille. --Et, dit le Gaulois, nous sommes vainqueurs pour le moment. --Et vous le serez à jamais, mon fils!» s'écria Arachosie d'un ton inspiré. Au même instant, Pendragon, du haut des créneaux, sonna du cor. A cet appel, tous les Enfants perdus accoururent, se rangèrent sur deux lignes et attendirent ses ordres. En tête étaient les quatre frères Bull, qui venaient d'arriver. Pendragon commanda d'ouvrir la grande porte de la tour, après avoir fait enchaîner Héphestion et en avoir confié la garde aux prêtres chaldéens. Puis il sortit lui-même, malgré les conseils d'Amalec et les prières de Drangiane. «On va l'assassiner, dit le vieillard. --On n'oserait, répliqua le Gaulois. D'ailleurs, refermez la porte derrière moi.» C'est à ce moment que j'arrivai moi-même, ayant suivi de mon mieux les frères Bull au grand trot de mon bidet de campagne, et je fus témoin de tout ce qui suivit. Le Gaulois fut reçu par les acclamations de sa troupe. Tous ces bandits, venus des quatre coins du monde et appartenant aux nations les plus barbares, étaient fiers de leur chef, qu'ils regardaient comme le plus intrépide des hommes. Très peu d'ailleurs étaient Macédoniens, et tous haïssaient Héphestion à cause de son insolence, de son avarice, et surtout à cause de la faveur d'Alexandre. Pendragon, au contraire, était aimé de tous à cause de sa générosité, de son courage sans égal dans l'armée, et surtout à cause de sa gaieté naturelle. De plus, par les soins d'Amalec, par les miens, et surtout par ceux de Samuel qui ne parlait jamais lui-même, mais qui payait ceux qui parlent, des bruits étranges et mystérieux couraient dans l'armée macédonienne. On parlait de prophéties singulières, d'un Barbare blond et vaillant, à qui l'empire de l'Asie était promis; on racontait des choses merveilleuses sur la naissance de Pendragon (là, je soupçonne que Samuel avait dû raconter quelque histoire de son cru); on disait qu'il était né d'une grande princesse, peut-être même d'une déesse, qu'il avait été exposé sur un grand fleuve de l'Occident, rejeté par le flot sur la rive, recueilli par un vieux berger, averti de sa naissance et de sa glorieuse destinée par des moyens qu'on n'expliquait pas et que tout le monde croyait deviner... Que sais-je? Tout cela s'était répandu si vite dans le peuple et parmi les soldats, que, si le Gaulois avait crié en public: «Vous vous trompez, mes amis, je suis Pendragon, fils d'Astarac, et le plus brave des hommes, mais non le fils des dieux et des déesses,» on ne l'aurait pas cru. On l'aurait proclamé, malgré lui, fils de roi ou fils de Jupiter. Quant à moi, si j'avais voulu l'appuyer et avouer que j'étais avec Samuel l'auteur de toutes ces histoires, on ne m'aurait pas cru, d'abord!--et ensuite on m'aurait lapidé. C'est pourquoi je me gardai bien de parler et de contredire l'opinion publique. Ce n'était ni mon intérêt, ni mon inclination, et je ne suis pas né citoyen athénien, au bourg d'Acharne, dans le pays des plus subtils de tous les Grecs, pour hasarder ma vie inutilement en faveur de la vérité. Voici ce que dit Pendragon: «Amis et compagnons, puis-je compter sur vous? --Jusqu'à la mort! crièrent les soldats. --Même contre Alexandre?...» Il y eut un moment d'hésitation... Contre Alexandre!... N'était-ce pas un sacrilège? Il le comprit et ajouta: «Vous avez tous vu l'affront que cet insolent Héphestion a osé deux fois me faire? --Oui, oui, à bas Héphestion! crièrent les Enfants perdus... Héphestion à la potence! --Deux fois, continua le Gaulois, il a voulu pendant mon absence enlever la belle Drangiane, ma fiancée! Deux fois je suis arrivé à temps pour la sauver. Est-il juste que ce lieutenant d'Alexandre vienne me disputer le prix de mon courage? --Non! non! --Et si Alexandre décide en faveur de ce plat courtisan, laisserai-je arracher Drangiane?» Les soldats crièrent: «Non! non! et nous serons avec toi! Personne, pas même Alexandre, ne touchera un cheveu de ta princesse! Nous le jurons!» Alors la porte de la grande tour s'ouvrit, et Drangiane parut, donnant la main à son père, et suivie de ses femmes et de la vieille Arachosie sa nourrice. Elle leva son voile contre l'usage des femmes chaldéennes, lentement, mais avec une modestie et une douceur infinies, et fit voir à tous les yeux une beauté si rare, si majestueuse et si parfaite, que tous ces soldats éblouis s'écrièrent: «Vive Drangiane! vive Pendragon! Drangiane et Pendragon pour toujours!» Les quatre frères Bull se signalèrent par leur enthousiasme, et poussèrent une sorte de mugissement qui fit tressaillir tous les spectateurs. Alors le vieil Amalec s'avança, mit devant tout le peuple la main de Drangiane dans celle de Pendragon, et dit solennellement: «Gaulois, je te donne ma fille en mariage, à toi de la défendre!» Des acclamations retentirent en l'honneur des deux fiancés. Mais, avant que Pendragon eût pu témoigner sa joie, un murmure immense qui venait de la campagne comme un grand vent, et qui croissait sans relâche, annonça l'arrivée de l'armée macédonienne et de son redoutable chef, l'invincible et impétueux Alexandre. Un de ses lieutenants, Séleucus, commandant de la cavalerie,--celui-là même qu'on a vu plus tard et qu'on voit encore aujourd'hui roi de Syrie, et dont Babylone est la capitale,--arriva au galop près de Pendragon, et lui dit d'un air empressé et mystérieux: «Alexandre veut te parler, suis-moi.» Le Gaulois, sans s'étonner, répliqua: «Je l'attends ici; mon devoir est de garder le temple de Baal contre les brigands qui ont voulu le piller et y mettre le feu.» Séleucus, étonné de cette fière réponse, lui dit à voix basse: «Qu'est-il donc arrivé? On assure, parmi les amis du roi, que tu souffles la révolte dans Babylone, que tu as attaqué Héphestion, que...» Pendragon répliqua: «Ceux qui le disent ont menti. --Prends garde, Gaulois, à la colère d'Alexandre.» Pendragon sourit dans sa moustache. «Qu'il prenne garde à la mienne!» dit-il. Sur ce mot, Séleucus, voyant qu'il n'en obtiendrait rien de plus, tourna la bride de son cheval et alla rejoindre son maître. Quant au Gaulois, il fit rentrer Amalec et sa fille dans le sanctuaire. Il disposa les Enfants perdus dont il était sûr dans l'enceinte extérieure du temple de Baal et sur les remparts, avec ordre de n'ouvrir la porte à qui que ce fût, même au roi, sans sa permission. Il rassura les prêtres chaldéens et les femmes, qui tremblaient de voir donner un nouvel assaut plus furieux que le premier; il promit à Drangiane et à son père que leur asile serait respecté... «Mais vous, dit Drangiane, vivez pour vos amis, vivez pour moi! ajouta-t-elle. --Le fils d'Astarac fera honneur à sa race, répondit le Gaulois; mais sa vie est dans la main de Teutatès, le plus puissant de tous les dieux.» XVII C'était le lendemain soir, dans la grande salle du palais d'Assur, le plus puissant des rois qui eussent régné sur Babylone et Ninive. Cette salle était de forme ovale comme un théâtre. D'une extrémité à l'autre était dressée la table du roi et de ses principaux officiers. Alexandre était couché sur un lit d'une magnificence extraordinaire et n'avait pour compagnon que son ami Héphestion. Tous les convives étaient couchés trois par trois sur les autres lits, suivant l'usage. Un seul lit était vide: c'est celui qui avait été placé en face d'Alexandre, de l'autre côté de la table. Des centaines de flambeaux éclairaient la salle et leur lumière était réfléchie par des cristaux innombrables et par l'or étincelant des coupes. Quant au festin, il était, par l'abondance et la recherche des mets, digne d'Alexandre et digne de Babylone. On y voyait tout ce que la terre, l'air et la mer peuvent fournir de viandes, de gibiers exquis et de poissons recherchés pour le service de l'homme; on y buvait les vins les meilleurs, à commencer par le vulgaire hypocras et par le vin de Samos qui a le goût et le parfum du miel, et à finir par ce vin merveilleux qu'on récolte sur les coteaux de Persépolis et qu'on réserve tout entier pour la bouche sacrée des descendants de Cyrus. Déjà même on avait à moitié dîné, beaucoup d'amphores étaient vides et l'on commençait à parler très haut, lorsque l'un des convives (c'était, je crois, Perdiccas) s'avisa de demander tout haut à son voisin Lysimaque: «Où donc est le Gaulois? sa place est vide.» Il montrait le lit placé en face d'Alexandre. Celui-ci l'entendit et dit: «Il est sans doute auprès de la princesse. Leur mariage est fixé à demain. --Vous y avez consenti?» demanda le gros Perdiccas avec étonnement. Alexandre répliqua: «Le vieil Amalec le voulait, Drangiane aussi. J'ai donné ma parole. --Ah! ah! reprit Perdiccas. Vous l'aviez donnée aussi à ce pauvre Héphestion, je crois? --A condition qu'Amalec y consentirait, reprit Alexandre. Mais Amalec, bien loin de consentir, a pris les armes, et si je n'étais pas arrivé fort à propos, Héphestion serait encore son prisonnier... Enfin, Pendragon est mon ami. Je veux qu'on le sache et qu'on le traite comme tel.» Cette réponse coupa un instant la parole aux courtisans, qui tous enviaient la fortune subite du Gaulois; mais le vindicatif Héphestion souffla à demi-voix dans l'oreille d'Alexandre: «Sais-tu la prédiction du devin Anaxandre? --Qu'est-ce donc?» demanda le roi, qui était très superstitieux. Alors Héphestion se fit prier pour dire son secret. «Je crains, reprit-il, si je parle, que tu n'attribues mes paroles à un désir de vengeance... --..... Dont il est incapable», dit tout bas Perdiccas à Lysimaque qui éclata de rire à son tour, car il n'aimait pas plus Héphestion que le Gaulois. Mais Alexandre insista. «Eh bien! reprit Héphestion, pour que tu ne croies pas que j'ai inventé cette histoire pour perdre un ennemi, interroge toi-même Anaxandre.» On envoya chercher le devin, qui dînait dans une taverne à trente pas du palais d'Assur avec quelques-uns de ses amis. Averti que le roi voulait lui parler pour affaire d'importance, il entra d'un pas lent et majestueux et attendit en silence la question du roi. «Parle, dit Alexandre, raconte-nous la prédiction que tu as faite sur Pendragon.» Anaxandre échangea un rapide coup d'œil avec Héphestion. Sans doute ils étaient tous deux d'accord. Puis, se tournant vers le roi: «Seigneur, dit-il, voici le fait. Mais vous savez comme moi que les oracles sont souvent trompeurs, bien que souvent aussi les dieux nous avertissent par ce moyen du danger qui nous menace... --Va toujours, reprit Alexandre impatienté; c'est à toi de parler et à moi de savoir ce que je dois croire. --Seigneur, Héphestion est venu me trouver ce matin suivant sa coutume, car il ne néglige guère de s'informer si les dieux vous sont favorables ou s'il faut les apaiser par quelques sacrifices. Voici donc ce qu'il avait vu en songe: «Un bélier et un bouc. Le bélier était le plus beau d'un troupeau immense et qui semblait à Héphestion couvrir toute l'Asie. Il était couronné de fleurs comme vous l'êtes vous-même en ce moment pour le festin. Et je ne sais comment tout à coup il a cru voir ce bélier prendre votre figure, et c'était vraiment vous!... --Ah! ah! dit Alexandre, voilà qui est particulier. Continue. Qu'est-ce que c'était que le bouc? Quelque chose de fort extraordinaire, je pense?» Le devin reprit: «Le bouc, toujours au dire d'Héphestion, suivait le bélier un peu en arrière et comme s'il avait eu contre son compagnon quelque dessein sinistre. Au moment où l'autre s'y attendait le moins, le bouc l'a frappé par derrière et fait tomber dans un précipice qui se trouvait là tout près, et la couronne de fleurs du bélier a disparu pendant que le bouc était couronné tout à coup d'une couronne de diamants comme un roi. --Et, demanda le roi, frappé de ce présage, qu'était-ce que ce bouc?» Le devin répondit: «Je ne sais. C'est à Héphestion de parler.» Celui-ci, interrogé à son tour, répliqua que le bouc couronné et assassin du bélier avait pris tout à coup la figure de Pendragon, et qu'Anaxandre lui-même regardait ce prodige funeste comme un avertissement des dieux qui voyaient Alexandre menacé d'un sort funeste et voulaient l'en préserver. Le roi réfléchit un instant, puis il donna l'ordre d'appeler Pendragon, qui était alors enfermé dans le temple de Baal. Le Gaulois ne tarda pas à paraître dans la grande salle du palais d'Assur. Tout le monde attendait en silence quelles paroles échangeraient ces deux hommes, dont l'un était le plus puissant roi et le plus terrible conquérant du monde connu. L'autre, sans être roi, avait dans les yeux, dans les gestes, dans la démarche et dans le cœur, de quoi inspirer le respect à tous. Il s'avança sans empressement ni lenteur affectée et dit: «Tu m'as demandé, roi, que me veux-tu?» Le Macédonien répliqua: «Mets-toi sur ce lit, en face de moi, Pendragon. Toi, Médios, remplis sa coupe.» Le silence de tous les assistants était si profond, qu'on aurait entendu voler les mouches. Pendragon vida deux fois sa coupe et la replaça sur la table. Alors le roi continua, en le regardant fixement dans les yeux: «On m'avertit que tu veux m'assassiner, Gaulois, est-ce vrai?» L'autre soutint ce regard avec une inaltérable tranquillité. «Ce n'est pas la première fois qu'on te donne cet avis, dit-il, et je vois près de toi celui qui me rend ce service...» Il montrait du doigt Héphestion. «Mais, reprit Alexandre, n'as-tu rien à dire pour te justifier?» Pendragon se leva brusquement. «Ai-je la figure d'un traître ou d'un assassin, fils de Philippe? s'écria-t-il. Est-ce à l'accusé de prouver qu'il est innocent, ou à l'accusateur de prouver qu'il est coupable?... Et si ce misérable...» Il montrait toujours Héphestion, mais le roi l'interrompit: «Ce n'est pas lui qui t'accuse, dit-il, c'est la voix des dieux immortels... --Ou celle de son complice Anaxandre qu'il achète et fait parler pour les dieux et pour lui! O roi! est-ce ainsi que tu aimes tes amis et que tu as confiance en eux?... Au reste, ajouta-t-il fièrement, je ne suis pas ton sujet, fils de Philippe, mais ton ami et ton allié, tu me l'as dit toi-même. Si tu te défies de moi, séparons-nous. La terre est assez grande pour toi et pour moi.» Le roi vit le danger. Intrépide, généreux et magnanime comme il était lui-même, il ne pouvait faire au Gaulois un crime de sa fierté. «Tu as raison, dit-il en feignant de rire, la terre est assez grande pour toi et pour moi,--mais non l'Asie. Jusqu'ici tu as été mon ami; sois-le encore et toujours, Pendragon, et séparons-nous... L'orient est à moi; retourne à l'occident.» Les officiers d'Alexandre éclatèrent de rire, croyant que leur maître avait voulu se moquer du Barbare, mais Pendragon répliqua: «Roi, j'accepte ton amitié...» Et comme les convives continuaient de rire avec affectation, il reprit: «... Car je la crois sincère... --En douterais-tu? demanda le Macédonien, qui déjà, ayant trop bu, suivant sa coutume, commençait à s'échauffer. --Je n'en doute pas, répliqua Pendragon, mais ces gens qui t'environnent et qui te flattent voudraient m'en faire douter.» Il y eut un long murmure. Pendragon continua: «Quant au chemin que je vais prendre, qu'il soit à l'orient ou à l'occident, je n'en dois rendre compte à personne... Et si quelqu'un essayait de barrer le passage!...» Il ne dit pas un mot de plus, mais d'un geste il fit voir que ce malheureux quelqu'un serait envoyé du premier coup dans le royaume de Pluton. «Oh! oh! mon coq gaulois, dit Alexandre irrité, tu chantes bien haut! Oublies-tu qu'il y a trois semaines tu es venu dans mon camp, ne possédant rien que tes armes et ton cheval, et qu'il n'a tenu qu'à toi, aujourd'hui même, de recevoir de ma main le gouvernement d'un de ces royaumes... --... Que nous avons conquis ensemble, toi et moi, dans la bataille d'Arbèles, répliqua Pendragon; car ce jour.. là, si je n'avais sauvé Parménion et la moitié de l'armée, qui sait si tu serais maître de l'empire ou si tu serais couché là-bas dans la plaine avec tant d'autres vaillants qui ont péri?» Alexandre rougit de colère. Un de ses voisins, Perdiccas, s'écria, pensant faire sa cour au roi: «Quelle insolence!» Héphestion se pencha vers l'oreille de son maître, lui dit quelques mots à voix basse, et sur un signe d'Alexandre sortit pour donner des ordres. Je pense qu'il s'agissait de fermer les portes du palais et de faire Pendragon prisonnier. Tous les yeux étaient tournés sur lui. Il n'avait que des ennemis ou des envieux dans la salle. Une centaine de gardes étaient rangés derrière les convives, debout, appuyés sur leurs longues piques et n'attendant qu'un signal du maître pour frapper. Le Gaulois, lui, n'avait que son cimeterre; mais pour l'audace, le sang-froid et le mépris de la mort, personne ne le surpassera jamais. Il vit le signe d'Alexandre, il devina les ordres qu'allait porter Héphestion. «Roi, dit-il, on m'attend. Reçois mes adieux. --Reste avec nous ce soir, répondit Alexandre. --Impossible. On m'attend! --Ah! ah! cria Perdiccas. --Oh! oh!» ajouta son voisin Lysimaque. Et tous les autres se mirent à rire comme s'il avait dit quelque chose de très plaisant. Mais Alexandre ne riait pas. «Où vas-tu? demanda-t-il. --Dans le temple de Baal. --Tu vas rejoindre Amalec? --Oui. --Reste ici. Tu vas le voir paraître avec sa fille.» Pendragon dit: «Il ne viendra pas! «Et, continua le roi, tu assisteras demain au mariage d'Héphestion et de Drangiane.» A ces mots le Gaulois s'écria: --Fils de Philippe, plutôt que de voir un pareil mariage, j'abattrais la tête d'Héphestion à mes pieds, et je la ferais accrocher sur une tour du temple de Baal.» Alexandre, à son tour, déjà échauffé par le vin et par la colère, se leva du lit où il était couché, saisit le javelot d'un garde qui était debout derrière lui, et le lança sur Pendragon. Mais l'autre avait prévu le geste. Des deux mains il saisit la table royale sur laquelle étaient les plats, les assiettes, les coupes et les amphores, il la souleva brusquement, s'en fit un bouclier où vint se planter le javelot, et la renversa tout entière sur les autres convives. Un immense cri s'éleva dans la salle. Le roi et ses amis étaient couverts des débris du festin. Les sauces et les vins dégouttaient sur les vêtements et sur les barbes; les flambeaux étaient renversés; quelques-uns étaient éteints. Alexandre s'écria: «Fermez les portes du palais et tuez ce Barbare!» Mais Pendragon était sur ses gardes. Il tira son cimeterre et répliqua: «Mes amis les Bulls, à moi!» Au même instant les quatre frères Bulls, qu'il avait, sans le dire à personne (et par mon conseil), placés par précaution à la porte de la salle, entrèrent en même temps, armés de longues piques et se frayèrent dans la foule des gardes un large chemin jusqu'à Pendragon. Puis ils sortirent tous les cinq en culbutant tout ce qui s'opposait à leur passage, et malgré les ordres d'Alexandre, qui, du haut de sa fenêtre, menaçait de mort le concierge s'il ouvrait la porte. [Illustration: Pendragon saisit la table royale.] Heureusement l'aîné des Bulls entra dans le pavillon du pauvre concierge, qui se cachait de son mieux, ne sachant à quel maître obéir et se voyant menacé de mort de tous les côtés. «La clef?» demanda Bull. L'autre hésitait à répondre. Un coup de pied terrible et qui a dû rendre ce pauvre concierge boiteux pour la vie lui rendit la parole. «Hélas! s'écria-t-il. Hélas! A droite, dans le coin de la porte.» [Illustration: Un coup de pied terrible lui rendit la parole.] Bull aîné prit la clef, ouvrit la porte et sortit avec ses frères et Pendragon. Alexandre, embarrassé de sa robe médique qui lui servait pour le festin mais non pour le combat, ne jugea pas à propos de les poursuivre. La nuit était déjà très avancée. Il se contenta de donner ordre qu'on fît bonne garde autour du temple de Baal, dont la grande porte s'ouvrait sur la même place que celle du palais d'Assur et en face. C'est là que le Gaulois s'était réfugié avec ses compagnons, et il commanda de préparer l'assaut pour le lendemain. C'est le moment de dire ce qu'avaient fait pendant ce temps-là les amis de Pendragon et ce que j'avais fait en particulier, moi qui écris cette histoire. Mais pour cela il faut revenir à ce qui s'était passé la veille. XVIII De notre côté, on ne restait pas inactif dans le temple. Nous étions réunis et nous tenions conseil, le grand prêtre Amalec, le juif Samuel et moi, attendant avec inquiétude le retour de Pendragon; car c'est malgré nous qu'il avait répondu à l'appel d'Alexandre. Nous savions quels puissants ennemis s'agitaient pour préparer sa perte, et parmi eux Héphestion, à qui le roi, son ami d'enfance, ne savait rien refuser. D'ailleurs, de toutes parts, les prédictions s'amassaient en faveur de Pendragon, à la fois séduisantes et menaçantes. Le devin grec Anaxandre avait annoncé qu'il porterait un jour la couronne. Arachosie, la prophétesse, avait dit la même chose. Vingt prophètes chaldéens suivaient cet exemple. L'armée commençait à s'ébranler. Tous ceux qui n'étaient pas Grecs ou Macédoniens de naissance jetaient les yeux sur ce jeune et brillant Barbare venu des pays lointains, mais qui, pour le courage et la générosité, l'emportait sur tous les autres hommes, et même, au rapport de la plupart, sur Alexandre, fils de Philippe. Amalec demanda: «Samuel, que t'ont dit tes espions?» Le Juif se frotta la barbe. «Ils disent qu'Alexandre est furieux de l'affront que Pendragon a fait à son favori, et qu'il a résolu de saisir la première occasion pour le faire tuer ou pour le tuer lui-même. --De qui tiens-tu ces renseignements? --D'un affranchi d'Héphestion, qui est son intendant et dépositaire de tous ses secrets. Hier soir, au souper d'Alexandre, où le roi n'avait admis que ses plus intimes amis,--Héphestion, Cratère et Perdiccas,--Héphestion, qui faisait les honneurs du festin (car on soupait dans son appartement, les esclaves et les cuisiniers d'Alexandre n'ayant pas eu le temps de rejoindre leur maître), n'admit que l'intendant. C'est lui qui recevait les plats et qui remplissait les amphores. On se croyait sûr de son silence....» Samuel s'interrompit pour cligner de l'œil d'un air malin. «Mais moi, ajouta-t-il, qui sais que la clef d'or ouvre tous les cœurs, et qui d'ailleurs ai donné quelque chose à gagner dans mon commerce à cet intendant, je n'ai pas eu de peine à lui faire répéter ce qu'on avait dit. --Et?... demanda le grand prêtre. --Eh bien, voici... Alexandre fit d'abord les plus vifs reproches à son favori sur l'assaut malheureux qu'il avait donné au temple... «Tu nous perdras quelque jour par ton insolence, cria-t-il. --Non, seigneur, mais je vous sauverai par ma vigilance, répondit Héphestion. J'ai découvert le complot. --Quel complot? demanda le roi. --Celui d'Amalec, de ce maudit Pendragon, et de tous les Babyloniens, qui nous détestent et voudraient nous voir tous périr, répliqua Héphestion, et moi le premier, parce que je vous aime plus que tous les autres. --Et toi, Cratère, qu'en penses-tu? demanda le roi. --Je pense, répondit Cratère, qu'on ne saurait prendre trop de précautions pour votre sûreté.» «Cette réponse était d'un homme sage, de sang-froid, et qui ne veut pas se compromettre. Alexandre dit alors à Perdiccas: «Et toi, crois-tu que tous ces gens-là conspirent contre moi? --Qu'ils conspirent ou non, répondit le gros Perdiccas, je crois que le plus sûr est de leur couper la tête!... Et pour preuve, si tu m'en donnes l'ordre, seigneur, avant un quart d'heure ce sera une affaire faite.» «Il se levait déjà pour y courir, mais d'un pied mal assuré, car il avait beaucoup bu, lorsque le roi le retint et lui dit en riant: «Assieds-toi, tu penches à droite et à gauche comme un navire en pleine mer.» «Alors Héphestion reprit la parole, et dit que le peuple de Babylone était disposé à la révolte; que les Macédoniens étaient mécontents, n'ayant pas obtenu le pillage de la ville sur lequel ils avaient compté; que le grand prêtre Amalec préparait sourdement des pièges; qu'un certain Grec Sosiclès, ancien secrétaire du roi, qu'on avait cru assassiné, venait de reparaître; qu'un certain Juif, nommé Samuel, riche banquier, et lié d'intérêt avec tous ceux des grandes villes de l'Asie, leur fournissait l'argent; que...... «Ah! ah! dit Alexandre, je connais ce Juif et ce Grec. Demain, je les ferai chercher et pendre. Quant à cet Amalec, je lui ferai couper la tête pour faire un exemple, et je te donnerai sa fille et la Babylonie en héritage.... Es-tu content, Héphestion?» «L'autre témoigna qu'il était ravi. Du même coup, il se débarrassait de son futur beau-père, et devenait gouverneur de la plus belle et de la plus riche province de l'empire. «Une seule chose l'inquiétait: c'était Pendragon. «Seigneur, dit-il au roi, que feras-tu du Gaulois? Ne serait-il pas prudent de s'assurer de lui? Enfermé comme il l'est dans le temple de Baal avec sa troupe d'Enfants perdus, ayant la conscience de son crime, sachant qu'il est soupçonné, il se défendra jusqu'à la mort. --Eh bien, dit Alexandre avec dédain, le vainqueur du Granique, d'Issus et d'Arbèles va-t-il reculer devant un Barbare, suivi de deux ou trois cents brigands de son espèce?» «Cratère alors se mit à rire et dit: «Depuis que ce pauvre Héphestion a été battu par le Barbare, on ne le reconnaît plus. --Battu! s'écria Héphestion... c'est bon pour toi, Cratère. Pendragon m'avait pris en traître; mais toi, si jamais tu t'avises de répéter ce mot...» «Et il fit le geste de tirer son épée. Cratère l'imita; mais Alexandre les saisit tous deux par le bras et leur dit: «Malheureux! si l'un de vous lève la main sur l'autre, j'appelle le bourreau, et je vous fais abattre la tête à tous les deux!» «Ce mot les calma, au dire de l'intendant. Alors on parla plus sérieusement, et il fut résolu qu'Amalec et Pendragon seraient invités au banquet de ce soir dans le palais d'Alexandre; que l'un et l'autre seraient retenus prisonniers sous un prétexte; qu'on forcerait l'entrée du temple de Baal; que Drangiane serait donnée pour épouse à Héphestion, à moins qu'elle n'aimât mieux voir périr son père sous ses yeux; que Pendragon, s'il ne faisait aucune résistance, serait enfermé pour toute sa vie dans une forteresse, et que, s'il résistait, il serait tué comme un chien, et qu'Alexandre serait débarrassé par là de toute inquiétude. «Mais, ajouta Héphestion, viendra-t-il au banquet, ce Gaulois?» «Le roi répondit: «Ou je le connais bien mal, ou il viendra. Plus le danger est grand, plus nous sommes sûrs de le voir. Il viendra, ne fût-ce que pour nous braver!» Ainsi finit le récit de Samuel. Je demandai à demi-voix, assez inquiet, je l'avoue: «Et nous deux, Samuel? --Eh bien, quoi? --Est-ce qu'on est sur nos traces? --Parfaitement, ami Sosiclès.» Le Juif riait ou faisait semblant de rire. Mais je n'étais pas gai, moi; il s'en fallait de beaucoup. «Et si l'on nous prend, Samuel? --Si l'on nous prend, eh bien! nous serons pendus. C'est pourquoi, cher ami, ne nous laissons pas prendre. --Oui, mais le moyen? --Sosiclès, tu as de l'esprit... --Tu me flattes, Samuel. --Je ne te flatte pas. Tu as de l'esprit, puisque tu es Athénien, compatriote et peut-être neveu de Périclès et d'Alcibiade. --Sans doute, sans doute... mais après? --Eh bien, après... voici: si tu as de l'esprit, parce que tu es Athénien, j'ai de l'argent, parce que je suis enfant d'Israël. Avec l'esprit et l'argent, est-ce qu'on peut périr? Est-ce qu'on peut se laisser prendre par des lourdauds comme ces Macédoniens?... Va, va, si Pendragon n'est pas assassiné à l'heure qu'il est, nous ne serons pas seulement sauvés demain, nous serons, toi et moi, les maîtres d'un grand empire.» Comme il parlait, nous nous étions écartés du grand prêtre Amalec, qui s'était assis les jambes croisées sur des coussins, suivant la mode de son pays, et qui paraissait absorbé dans ses réflexions. Peu à peu, le Juif me conduisit vers l'une des fenêtres de la grande tour, d'où l'on voyait à deux cents pas de là le palais d'Assur tout resplendissant de lumières. [Illustration: Des musiciens amusaient les soldats.] Un corps de troupes buvait et mangeait sur la place, et semblait surveiller les approches du temple. Du reste, les viandes et les vins abondaient, et les Macédoniens, suivant l'exemple de leur généreux chef, étaient ivres plus qu'à demi. Des musiciens et des danseuses amusaient les soldats de leurs danses et de leurs chansons joyeuses. «Tu vois? tu entends? me dit le Juif. --Je vois et j'entends, Samuel. Ces gens-là sont en joie et boivent comme des dieux. --Oui; mais entends-tu ce sourd murmure qui s'élève de toutes les rues de la ville, et qui ressemble au bruit puissant de la mer? Sais-tu ce que cela signifie?» J'avouai que je n'en savais rien, ou plutôt que je croyais entendre les voix confuses des deux millions d'habitants que renfermait Babylone, et qui sans doute se disaient bonsoir l'un à l'autre avant d'aller se coucher. «Eh bien, Sosiclès, sache que nos prophètes ont prédit que cette ville serait détruite un jour pour avoir persécuté les enfants d'Israël; que ses temples et ses palais seraient réduits en cendres; que son peuple serait emmené en esclavage, que ses maisons seraient fauchées au ras du sol comme des épis de blé mûr; que les tigres et les lions viendraient choisir leurs antres dans ses ruines; que les corbeaux croasseraient sur ses créneaux démolis; que rien ne resterait d'elle, excepté l'ombre d'un grand nom, et que ce serait la vengeance du Dieu d'Israël. --Oh! oh!» Le Juif reprit: «Et le jour est venu!» Je le regardai avec étonnement. «Oui, continua Samuel, Babylone va périr! Celui qui doit la mettre à feu et à sang est là-bas dans le palais d'Assur!...» Comme j'allais lui demander des explications, il étendit le bras et s'écria: «Regarde!» Au même instant, la grande salle, qu'on voyait auparavant toute resplendissante de lumières, s'obscurcit tout à coup, et des cris confus se firent entendre. Un tumulte effroyable s'éleva dans le palais, dans les cours, se répandit au dehors et jusque sur la grande place. On criait de tous côtés: «Il est mort! on l'a tué! --Qui? --Alexandre! --Non, le Gaulois! --Le feu est au palais! --Au feu! au feu! au feu! Tuez-le!» Le Juif se tourna vers moi: «Qu'est-ce que je te disais, Sosiclès? Voici la fête qui commence.» Avant que j'eusse le temps de répliquer, la grande porte du palais se referma d'abord sur l'ordre d'Alexandre, puis se rouvrit sans doute, comme je l'ai dit plus haut, sur la menace de Pendragon, et le fier Gaulois sortit le cimeterre à la main, suivi de ses gardes du corps, les quatre frères Bull, traversa le campement des gardes d'Alexandre qui buvaient, et qui eurent à peine le temps de chercher leurs armes pour lui barrer le passage, et arriva sur le pont-levis du temple de Baal. Au premier bruit, Amalec, qui regardait comme nous ce spectacle étrange du haut de la fenêtre, devina ce qui s'était passé, et cria: «Ouvrez!» Il n'était que temps. Pendragon et ses amis arrivaient, poursuivis par les gardes d'Alexandre. Ils entrèrent; la porte se referma, et la herse retomba sur deux Macédoniens trop vaillants qui les suivaient de près. Les malheureux furent écrasés comme des olives sous le pressoir. «Levez le pont!» dit Amalec. On obéit, et Pendragon entra dans la salle. Il nous dit en trois mots ce qui s'était passé; les pièges qu'on lui avait tendus et que nous avions soupçonnés d'avance; la fureur d'Alexandre et le javelot qu'il avait lancé, mais que lui, Pendragon, avait paré si heureusement en soulevant et renversant sur le roi la table chargée de plats et d'amphores; la confusion générale et la glorieuse retraite qu'il venait de faire au travers de l'armée macédonienne, ainsi que nous l'avions vu du haut des tours du temple de Baal. «Alexandre veut la guerre! s'écria-t-il en finissant. Il l'aura!» [Illustration: Elle tendit la main au Gaulois.] Amalec, les larmes aux yeux, le serra dans ses bras, et lui dit: «Pendragon! les prophéties vont s'accomplir. --Quelles prophéties? demanda le Gaulois. --Celles-ci, que le temple de Baal s'écroulera deux jours après que les hommes venus de la mer d'Occident seront entrés en maîtres dans la ville, et que la fille du dernier descendant d'Assur sera reine d'un grand empire. --Père, répliqua le Gaulois, le temple vivra et Drangiane aura l'empire. Ayez confiance dans ce bras et dans ce cimeterre!» Mais le grand-prêtre lui dit: «Ce qui doit arriver arrive. Ne nous révoltons pas contre la volonté des dieux.» Il appela une femme esclave. «Faites venir Drangiane et sa nourrice.» La princesse parut bientôt, vêtue à la mode d'Orient, et couverte de perles et de diamants, mais sans voile sur le visage. «Le moment est venu, reprit Amalec. Drangiane, acceptes-tu Pendragon pour mari?» Elle rougit, sourit, et tendit la main au Gaulois en répondant: «Oui, mon père.» «Et toi, Pendragon, prends-tu Drangiane pour femme?» Le Gaulois, plein de joie et de fierté, répliqua: «Je la prends! --Tu fais serment de la protéger contre tous ses ennemis et de l'aider à jamais! --A jamais! dit Pendragon. Et quant à la protéger, tant que je vivrai, par Teutatès! Je veux qu'elle soit honorée comme une reine!» Alors Amalec prononça la formule chaldéenne du mariage et leur donna deux anneaux, dont ils firent l'échange en souriant. Puis il appela sur eux, comme c'est la coutume de son pays, la faveur des dieux et des déesses, et ajouta: «Pendragon, mon fils, si j'ai hâté ce mariage, c'est parce que je sens qu'il ne me reste plus que quelques heures à vivre.... Je le sais, reprit-il avec plus de force, et je le veux!... --Oh! père! s'écria Drangiane alarmée. --Tiens, ma fille, entends-tu ce bruit: c'est la trompette qui donne le signal de l'assaut. Regarde ce premier rayon de lumière qui vient d'éclairer Babylone. Je viens de voir pour la dernière fois lever le soleil. Je ne verrai pas son coucher.» Au même instant, la trompette retentit sur la grande place, et les Macédoniens, qui, après une première alerte, s'étaient couchés sur les pavés de briques, posant leurs armes à côté d'eux et desserrant leurs cuirasses, se levèrent tous ensemble et reprirent leurs rangs. Alexandre sortit en même temps de son palais, le casque en tête et l'épée à la main, et commença à donner des ordres pour l'assaut. XIX De son côté, le Gaulois faisait le tour de l'enceinte extérieure du temple, garnie partout de hautes murailles, et s'assurait de la fidélité de ses hommes, c'est-à-dire des Enfants perdus qui s'étaient dévoués à sa fortune; car, pour les prêtres chaldéens qui habitaient le temple, bien peu auraient voulu prendre les armes. Ils avaient horreur du sacrilège d'Alexandre, qui allait forcer l'enceinte sacrée de Baal; mais ils avaient encore plus horreur de la mort, qui est si désagréable à tous les hommes, excepté quand la vie l'est encore davantage, comme dit le savant Aristote. Les femmes criaient, se désespéraient et s'arrachaient les cheveux; les enfants pleuraient et faisaient un vacarme abominable. Quand le Gaulois eut passé en revue sa forteresse et ses soldats, il nous fit appeler, Samuel et moi, en présence d'Amalec, et nous dit franchement: «Si j'étais seul ici avec ma troupe et des vivres, je défierais Alexandre de me forcer jamais; mais tout ce peuple qui crie et qui se désespère va décourager mes hommes.» A ces mots, trois appels de trompette retentirent sur la place. «Bon! dit-il, Alexandre veut négocier. Voyons ce que c'est. Si nous pouvions mettre dehors tout ce qui ne veut pas combattre, je répondrais presque de la victoire.» Nous regardâmes par-dessus les créneaux, et je reconnus avec étonnement mon ami Pandou l'Indien qui, précédé d'un cavalier, s'annonçait comme médiateur ou envoyé du roi. [Illustration: Pandou était précédé d'un cavalier.] Sur sa demande on abaissa le pont-levis, et il entra dans l'enceinte extérieure du temple de Baal. Samuel en le voyant demanda: «Eh! philosophe gangaride, que viens-tu faire ici un jour de bataille? --Je viens vous sauver la vie à tous,» répliqua le Gangaride. Et comme Pendragon faisait un geste de dédain, il ajouta: «Pour toi, Gaulois, je viens t'apporter l'empire. [Illustration: Je viens t'apporter l'empire.] --Oh! oh! dit Samuel. Est-ce qu'Alexandre voudrait abdiquer en notre faveur?» Pandou, sans s'émouvoir de cette raillerie, répliqua: «L'empire que j'offre n'est pas celui d'Alexandre, mais un autre plus grand et plus beau. --Et c'est Alexandre qui t'envoie? --Il m'envoie, mais pour vous avertir que vous aurez tous votre grâce, toi Samuel, toi Sosiclès, toi grand prêtre Amalec, et tous vos soldats, vos prêtres, leurs femmes et leurs enfants, si vous lui livrez Pendragon. --Et tu as accepté cette mission? dit le Gaulois en riant. Pandou, qui que tu sois, tu es un homme hardi. --Mille fois plus hardi que tu ne penses, répliqua l'Indien: car j'aime la mort autant que tu peux aimer la vie, ou plutôt, pour moi mourir n'est pas autre chose que rentrer dans le sein de Brahma, père de la vie universelle. Mais si l'ordre d'Alexandre est de t'amener par ruse ou par force entre ses mains, ma volonté à moi, ou plutôt celle de Brahma, est de te donner une couronne. --Il faut avouer, s'écria Pendragon, que tous les dieux de la terre conspirent en ma faveur; car depuis que j'ai mis le pied dans ce pays, je ne vois pas une figure nouvelle qui ne m'offre ou ne me prophétise un empire. Sans doute, c'est une destinée que je ne pourrai pas éviter. Eh bien, j'y consens, Pandou. Quelle est la couronne que tu m'apportes? --Avant tout, répliqua l'Indien, écoute-moi, fils d'Astarac, et sache qui je suis. «Je viens à toi du fond de l'Inde, qui est le plus grand, le plus beau et le plus fertile pays de la terre. Deux océans l'environnent à l'orient, à l'occident et au midi. Ces océans sont vastes comme le ciel, et la sonde des matelots n'en a jamais touché le fond. Au nord est une chaîne de montagnes semblable à une muraille immense de trente mille pieds de haut, et dont le sommet est couvert de neiges éternelles. Cette muraille, c'est le gigantesque Himalaya, que les Grecs appellent Imaös, et qu'aucun homme vivant n'a jamais traversé. «Au pied des montagnes, les tigres et les lions sont aussi nombreux que les poissons dans la mer. Ils vivent dans des forêts immenses, aussi libres et aussi sauvages qu'au premier jour où Brahma, le premier-né des dieux, leur donna la vie. Des troupeaux d'éléphants, de cerfs, de daims et de panthères les fuient ou les combattent. «Deux grands fleuves, auprès desquels le Tigre et l'Euphrate ne sont que des ruisseaux, traversent la plaine immense et les forêts profondes. Ces deux fleuves sont l'Indus et le Gange, qui descendent tous deux de l'Himalaya. L'Indus est formé de vingt rivières énormes, et coule tout droit à l'Océan. Au bas, vers la rive gauche, est un désert immense qui le sépare de la Gédrosie et de la Perse. La rive gauche est habitée par des peuples puissants et belliqueux.» Ici je voulus interrompre le récit de l'Indien, qui me semblait faire mal à propos la description de ce pays lointain, et je dis: «Seigneur Pendragon, est-ce bien le moment de s'occuper de géographie, quand notre vie à tous est dans un danger si pressant?» Mais le Juif Samuel me saisit par le bras, et me dit tout bas: «Tais-toi donc, Sosiclès. L'ami Pandou ne m'a jamais paru plus intéressant. Qui sait quel commerce on peut faire dans ce pays dont il nous parle? Si je ne me trompe pas, c'est Ophir, où le roi Salomon envoyait autrefois des flottes entières; et Salomon était un grand roi renommé par sa sagesse.» Pendragon écoutait l'Indien, et semblait rêver et contempler des prodiges inconnus. «Continue, dit-il. Sosiclès est un Athénien plein d'esprit, mais trop bavard, qui croit toujours qu'en dehors de sa petite ville et de quatre ou cinq bourgades d'alentour, il n'y a rien au monde... Va! nous autres Gaulois, qui avons bu en naissant l'eau de la Garonne, nous sommes plus modestes.» Pandou reprit sans s'émouvoir: «Le Gange est l'autre grand fleuve de l'Inde. Cinquante villes sont bâties sur ses bords, dont la moindre effacerait toutes les villes de l'empire des Perses, excepté Babylone. Cent millions d'hommes habitent cette vallée immense, la plus belle et la plus fertile de l'Asie. Les palais y sont plus beaux que des temples, et les temples sont au-dessus de toutes vos merveilles d'Occident, qui peuvent étonner des Grecs ou des Juifs dont les yeux n'ont jamais rien vu, mais qui n'iront jamais, comme nos temples, jusqu'à rappeler sur la terre la majesté de Brahma dans les cieux. --Enfin, dit Pendragon, que l'éloquence de l'Indien n'éblouissait pas, et qui, regardant par la fenêtre les préparatifs que faisait Alexandre pour l'assaut, commençait à craindre quelque piège, que me veux-tu, Pandou?» L'Indien répondit froidement: «Je veux que tu m'écoutes. Une couronne vaut bien un moment de silence.» Puis, après un court recueillement, il ajouta: «L'Inde, ce magnifique pays qu'habitent cent millions d'hommes, et qui vaut plus à lui seul que tout le reste de l'Asie, a en ce moment besoin d'un roi.» A ces mots, je me mis à rire. «Comment! sur cent millions d'hommes, pas un seul ne veut accepter la couronne?» Pandou répliqua gravement: «Sosiclès, la marque du sage est qu'il sait retenir sa langue... Nous ne manquons pas de gens qui voudraient la royauté, mais nous cherchons le plus digne pour lui offrir la couronne. --Et c'est toi qu'on a chargé...? --Moi-même!» Il parlait si sérieusement que je n'osai rien ajouter. Samuel, d'ailleurs, me dit tout bas: «Tout s'explique. Pendragon sera roi, mais non roi de Babylone. Mais pourvu que tu sois son premier ministre et moi son grand trésorier, qu'importe le reste?» Pandou reprit: «Deux races habitent ce pays fertile: les blancs Aryas et les noirs Parias. Les uns sont les enfants de Vichnou, qui fut la dernière incarnation de Brahma, et qui est aujourd'hui le plus puissant des dieux: c'est la race des saints et des héros. L'autre, c'est la race des Parias qui furent suscités par le démon Ravana, le plus puissant et le plus malfaisant des génies pour détruire l'œuvre bienfaisante de Vichnou. Les Aryas sont blancs, parce qu'ils ont été de tout temps le peuple béni du plus puissant des dieux. --Et les Parias sont nègres, parce qu'ils sont maudits? ajoutai-je. --Non, répliqua le Juif Samuel, mais parce qu'ils sont fils de Cham qui insulta son père Noé, tandis que Sem et Japhet le respectaient. --Et, continua Pandou, c'est pour cette raison que les dieux ont condamné les Parias à l'esclavage.» Je repris: «Mais je suppose que les Parias se sont révoltés contre ce jugement? --Jusqu'à ces dernières années ils l'avaient subi en silence, continua Pandou. Ils cultivaient la terre; ils exerçaient les métiers les plus vils; ils obéissaient enfin; mais le dernier roi arya a voulu gouverner contre la volonté des dieux. Il prenait de force les biens de ses sujets; il égorgeait les hommes aryas; il torturait les femmes; il faisait fouetter ou empaler tout ce qui lui résistait. On prit les armes contre lui. Il fut tué; ses quatre fils se disputèrent le trône. Alors la colère de Vichnou se déclara contre nous, et déchaîna le démon Ravana et les autres Rakchasas, ses frères. Les Parias se révoltèrent. Aujourd'hui l'Inde entière, où les dieux faisaient autrefois leur séjour, est devenue celui des démons. De tous côtés on tue, on égorge, on pille, on brûle. Deux millions d'hommes, de femmes et d'enfants ont déjà péri. Pour arrêter ce massacre, les chefs aryas ne pouvant vaincre les Parias, ni s'accorder entre eux, m'ont choisi pour chercher un roi dans les pays d'Occident. --Et c'est à moi que tu t'adresses? demanda Pendragon étonné. --Oui, à toi, répliqua Pandou. --Mais tu ne me connaissais pas? --Aussi n'est-ce pas à toi que j'avais songé d'abord, mais à cet Alexandre, dont le nom retentit depuis sept ans par toute la terre. Mais je l'ai vu de près, ce héros. Il est orgueilleux jusqu'à la fureur; à la moindre offense, il ne connaît plus ni ami ni ennemi, et frappe au hasard. Un tel roi ferait honte à la race généreuse des Aryas. --Alors tu m'as préféré? --Oui, certes, et de beaucoup. Je t'ai vu et étudié depuis trois semaines. Pour le courage, tu l'emportes sur tous les autres hommes. Pour la générosité, tes amis disent que tu ne te réserves rien. Tes soldats t'admirent comme un héros et comme un dieu. Tu es l'homme et le roi qu'il nous faut. --Alors, dit le Gaulois, c'est une affaire décidée. J'accepte la couronne que tu m'offres.» A ces mots, la trompette des Macédoniens retentit sur la place. «Alexandre s'impatiente, dit Pandou en riant. J'avais promis de lui livrer ta tête. --Comment a-t-il pu te choisir pour une pareille mission, toi étranger? --Pour cela même, répondit l'Indien. Il a cru qu'un étranger te serait moins suspect qu'un Macédonien, et d'ailleurs aucun de ses amis ne se souciait d'entrer sans armes dans la caverne du lion. L'accueil que tu as fait à Héphestion décourage tous les autres.» Cette réponse fit rire tout le monde, et Pendragon en particulier, qui se réjouissait à ce souvenir. «Maintenant, demanda l'Indien, que faudra-t-il dire au roi de ta part et de celle d'Amalec?» XX Le grand prêtre et Pendragon se retirèrent pendant un instant pour délibérer. Ce qui fut dit entre eux ne sera jamais répété par personne, car je ne l'ai pas su moi-même, et mon ami Samuel, quoiqu'il eût l'oreille bien fine et qu'il payât des espions partout, n'était pourtant pas de force à deviner ce mystère. Au reste, les tragiques évènements qui suivirent ne nous l'ont que trop appris. Je ne vis rien, pour ma part, si ce n'est la contenance du grand prêtre et du Gaulois. Celui-ci était suppliant; l'autre demeura inflexible. Enfin, ils se séparèrent après s'être embrassés comme un père et un fils qui ne se reverront plus. Même dans les yeux du Gaulois j'entrevis quelque chose qui ressemblait à une larme, et certes le fier Pendragon n'était pas homme à pleurer sur lui-même! Il revint à nous et dit à l'Indien: «Porte au roi de Macédoine les ordres d'Amalec. Ensuite je te dirai les miens.» Et il sortit pour parler à ses soldats. Alors Amalec, s'étant revêtu de sa robe de brocart d'or semée de pierreries, fit venir les principaux prêtres chaldéens et Drangiane, et, devant eux, s'appuyant d'une main sur sa fille, de l'autre sur un grand sceptre d'or massif enrichi de diamants à la poignée, qui avait été, suivant la tradition, le sceptre d'Assur, premier roi des Chaldéens, il nous dit: «Pandou, voici ma volonté suprême. Alexandre veut avoir ma vie, le temple et les trésors de Baal et violer le sanctuaire. J'y consens. Je dépose les armes! On ouvrira les portes!» A ces mots, il y eut un frémissement parmi les prêtres. «Ah! me dit tout bas le Juif Samuel, décidément Amalec n'est pas aussi fier que je l'avais cru.» Le grand prêtre continua: «Oui, on ouvrira les portes, il ne sera fait aucune résistance et le roi sera maître de tout!... De tout! entendez-vous bien? de tout ce que la foudre vengeresse de Baal lui permettra de prendre. Si le roi veut lutter contre Baal, il en est le maître!» Ces mots furent dits avec une gravité solennelle et menaçante. Vraiment, moi qui n'ai jamais cru à Baal, je ne savais si ce dieu inconnu ne viendrait pas venger son prêtre. Il reprit: «Je n'y mets qu'une seule condition; mais, s'il refuse, nous fermerons les portes du temple et nous nous défendrons jusqu'à la mort. --Laquelle? demanda Pandou étonné. --Que personne ne touche à la vie et aux biens particuliers des prêtres chaldéens!... --Alexandre l'avait déjà offert, répliqua l'Indien. --Et qu'on les laisse sortir librement avec leurs femmes et leurs enfants et se retirer soit dans Babylone même, soit dans les villages de la Babylonie. --Accordé! Mais vous, seigneur Amalec? --Je n'ai besoin de rien, et ce n'est pas pour moi que je traite! dit l'auguste vieillard. Baal, si c'est sa volonté suprême, saura bien me défendre. --Mais votre fille? --Drangiane est maintenant sous la garde de son mari Pendragon, que les dieux favorisent!» Cette réponse m'étonna beaucoup et m'inquiéta aussi, car je me voyais excepté, aussi bien que Samuel, de la capitulation. Comme j'allais réclamer, le Juif me prit à part et me dit: «Sosiclès, tu es un peu pâle. Qu'est-ce qui t'inquiète?» Je répondis brusquement et de fort mauvaise humeur, comme on peut croire: «Presque rien, Samuel: la peur d'être pendu aussi bien que toi. --Pourquoi donc, Sosiclès? --Parce que ce vieil Amalec, qui fait le magnanime et qui ne stipule rien que pour ses prêtres, va nous livrer à la discrétion du roi, lequel à son tour serait bien aise de me faire accrocher à la potence, pour faire un exemple!» Samuel se mit à rire: «Tu ne remarques donc pas, dit-il, que Pendragon n'est pas stipulé dans le traité, non plus que Drangiane. Va, tant que Pendragon a le sabre au côté, nous n'avons rien à craindre. Celui-là n'est pas homme à se laisser empaler sans avoir dégainé. --Oui, mais si on l'assassine, ou s'il est trahi, ou si le roi, qui dispose ici même, dans Babylone, d'une armée de quarante mille hommes, livre bataille au Gaulois, crois-tu que Pendragon, avec ses deux cents cavaliers, dont la moitié peut-être est prête à l'abandonner, pourra se défendre longtemps?» Samuel répondit ce mot sage et sentencieux, fruit de la sagesse de plusieurs philosophes: «Sosiclès, Sosiclès, si le ciel venait à s'écrouler, combien d'alouettes seraient prises!» Au même instant, Pendragon rentra, suivi des acclamations de ses soldats. Je n'entendis pas ce qu'il avait pu leur dire ou leur proposer, mais tous poussaient des cris de joie et d'enthousiasme. Au reste, d'après le récit que m'en a fait plus tard un des rares survivants de cette terrible journée, voici à peu près son discours: «Amis et frères, nous sommes tous dans un danger terrible... Tous ceux qui sont jaloux de vos exploits se sont réunis autour d'Alexandre. On vous accuse, on vous calomnie, on vous menace de mort.» (Oh! oh! crièrent les soldats.) Il continua: «On parle de vous désarmer, de me saisir, moi, votre ami et votre chef! (A bas les traîtres!) On ne nous pardonne pas d'avoir sauvé l'armée tout entière et le roi le jour d'Arbèles. (C'est vrai! c'est vrai!) On nous pardonne encore moins d'avoir pris le camp de Darius... On vous envie le précieux butin que nous fîmes alors et les milliers de dariques que je vous ai distribuées...» (Vive Pendragon!) Alors il leva la main vers le ciel et ajouta: «Frères, entre vous et moi tout est commun, n'est-ce pas? --Oui, Pendragon! Nous te suivrons partout.» C'est alors qu'après avoir enflammé ces braves gens par le souvenir de leurs exploits et des dariques qu'il leur avait distribuées dans l'occasion, il leur fit une proposition dont on va voir le sens tout à l'heure. Je reviens à l'entrée de Pendragon et à la réponse qu'il fit publiquement à l'ambassadeur Pandou. «Le grand prêtre Amalec a traité pour lui et pour les siens, dit-il. A moi maintenant de parler pour mes amis et pour moi-même.» Il leva la tête avec fierté, et, s'appuyant sur son sabre, il continua: «Je suis Pendragon, fils d'Astarac, né du plus noble sang de la Gaule. Je ne désire, n'espère ou ne crains rien d'Alexandre. Quand la grande porte du temple de Baal sera ouverte, tous les Chaldéens sortiront avec leurs femmes, leurs enfants et leurs richesses. Cela durera jusqu'à la douzième heure du jour. Jusque-là il est interdit à tous les Macédoniens et au roi lui-même de mettre le pied dans le temple... «Au besoin, ajouta-t-il fièrement en montrant son sabre, je ferai respecter cette défense. --Et ensuite?» demanda Pandou. Le Gaulois répliqua: «Ensuite?... C'est aux dieux d'en décider. Je sortirai du temple à cheval avec mes deux cents cavaliers et ma femme Drangiane, je remonterai la grande rue de Babylone par la droite, et si quelqu'un, fût-ce Alexandre (et surtout si c'est Alexandre!), essaye de me barrer le passage, il n'y a pas de lâche dans ma troupe, ami Pandou, et les Babyloniens entendront un beau tapage. Par Teutatès! je ferai de la pâtée pour les corbeaux, et dans cette pâtée il y aura de la chair de roi! --Eh bien, dit Pandou en se tournant vers le cavalier macédonien qui l'avait accompagné jusque-là, tu as entendu la réponse, Cassandros; va la porter à ton maître. Moi, je reste avec Pendragon.» Cassandros, étonné, obéit. Amalec se tourna vers Samuel et vers moi et nous dit: «Vous, suivez-moi avec Pendragon et Pandou.» Quand nous fûmes retirés dans une chambre secrète, creusée dans l'épaisseur du mur, il reprit: «Toi, Samuel, tu vas surveiller le transport de ces caisses...» Le Juif souleva la plus proche. «Elle est bien lourde, dit-il, on croirait que ce sont des dariques d'or. --Silence! répliqua le grand prêtre. C'est mon trésor particulier!... Mes esclaves vont les transporter à travers ces souterrains jusqu'à l'Euphrate. On les embarquera comme des marchandises ordinaires sur des vaisseaux marchands que je tiens tout prêts dans le port depuis trois semaines. C'est la dot de Drangiane. «Quant au trésor de Baal lui-même, c'est à lui de le défendre et de poser sa main toute-puissante sur la tête des brigands et des assassins. --Et vous, seigneur? --Moi, je reste. --Père, venez avec nous! s'écria Drangiane. --Je reste, dit le grand prêtre, car mon devoir est de périr avec le temple, si le temple doit périr!» Puis, s'approchant de nous: «J'ai eu un songe cette nuit, dit-il à Pendragon, et je sais que les songes sont la voix des dieux. Baal m'appelait à lui, et mon aïeul Assur, le premier et le plus grand de ma race, me montrait un siège à côté de lui, aux pieds de Baal... Toi, Sosiclès, tu vas servir de guide à Pendragon.» Puis il me donna un ordre dont on verra bientôt l'effet. Cependant un autre appel de la trompette se fit entendre au dehors dans la place. «Il paraît, dit Pendragon, qu'Alexandre attendait une autre réponse et veut nous faire d'autres propositions.» En effet, un officier macédonien parut bientôt et dit au Gaulois: [Illustration: Un officier macédonien parut bientôt.] «Toutes vos demandes sont acceptées. --Bien! répliqua l'autre. --Mais, continua le Macédonien, Alexandre m'a chargé de t'avertir (il s'adressait à Pendragon) qu'il est disposé à te faire grâce. --Ah! ah! --Pourvu que tu viennes, seul et sans armes, te remettre dans ses mains. --Et si je refuse? --Il te fera mettre en croix.» A ce mot, qui lui promettait le supplice des esclaves, Pendragon répliqua d'une voix terrible: «Tourne-toi, misérable!» L'autre, épouvanté, obéit sans savoir pourquoi. Par malheur, comme il était debout sur le haut du grand escalier du temple, Pendragon l'envoya du pied rouler le long de soixante marches. Et comme l'autre se relevait tout meurtri: «Voilà ma réponse, dit-il. Porte-la à ton maître, et dis-lui que si je le prends, moi, je lui ferai subir le même sort.» Le pauvre Macédonien qui s'était chargé, bien à regret, d'un insolent message, ne se hâta pas sans doute de transmettre la réponse, mais il sortit de la grande tour d'entrée au milieu des huées et des rires des Enfants perdus, ses anciens camarades. «Or çà, dit Pendragon, qui avait pris le commandement, à vous de sortir, Chaldéens!» Et, en effet, la porte s'ouvrit et tous les habitants du temple sortirent en pleurant et emportant ce qu'ils avaient de plus précieux. Ils étaient quinze cents ou environ, hommes, femmes et enfants. Tous, avant de sortir, se prosternèrent devant Amalec, qui étendait sur eux les mains et leur faisait ses derniers adieux. Pendant ce temps, les serviteurs du grand prêtre sonnaient les cloches. Assur et Nabopolassar retentissaient dans les airs, et Sémiramis, au-dessus des deux autres, faisait entendre son gros bourdon, qui aurait dominé quatre cents tonnerres et semblait la voix même de Baal irrité. [Illustration: Samuel faisait embarquer les trésors.] Du haut de la grande tour du temple où j'étais monté, je voyais tous les habitants de Babylone prosternés, les uns dans les rues, les autres sur les terrasses des maisons, implorant la pitié de Baal, et sans doute aussi sa colère contre cet impie Alexandre qui allait violer son sanctuaire. Enfin, la douzième heure du jour arriva. Tous les prêtres étaient sortis avec leurs familles et leurs richesses. Samuel était parti depuis longtemps avec les esclaves pour faire embarquer les trésors d'Amalec. Le grand prêtre restait seul avec sa fille Drangiane, avec Pendragon et ses soldats. Moi-même, je devais, quoique bien à regret, partir avec eux, mêlé dans leurs rangs. Alors Amalec serra dans ses bras sa fille et le Gaulois, et dit: «Laissez-moi seul.» Il fallut obéir. Nous montâmes tous à cheval, même la princesse Drangiane, qui s'attachait à son père et voulait l'emmener avec elle; mais il fut inflexible, et lui dit: «Celui-ci (montrant Pendragon) est désormais ton époux et ton maître. Baal veut que tu le suives et que tu lui obéisses en tous lieux.» Elle détourna la tête en pleurant, et Pendragon donna le signal du départ. Mais rien n'était plus difficile que de sortir du temple, et c'est là que je commençai, moi, Sosiclès, fils de Méryon tué à Chéronée en combattant pour la liberté d'Athènes, et descendant de cet intrépide Polystrate qui fut l'un des vainqueurs de Marathon,--oui, c'est là que je commençai à me repentir d'avoir suivi, sur la foi des oracles, ce Barbare téméraire qui osait défier, les armes à la main, presque seul, Alexandre de Macédoine, le vainqueur de l'Asie et le plus puissant des hommes. Quant à Pendragon, calme et fier comme le grand Indra dont il avait la figure, au dire du sage Pandou, il était monté sur Nedjed qui semblait aussi assuré que son maître de vaincre tout l'univers, et derrière lui, entre les quatre frères Bull, qu'on aurait pu comparer à quatre colonnes de bronze, s'avançait Drangiane. Derrière eux venait le reste de la troupe, rangée de front six par six. Moi, j'étais au milieu, car s'il est dangereux d'être à l'avant-garde quand on attaque, il ne l'est pas moins, je crois, de se tenir à l'arrière-garde quand on est attaqué. Pour plus de sûreté, j'étais donc au milieu. Aussi bien, comme on va le voir, de ma sûreté dépendait en grande partie celle de mes compagnons. XXI La nuit commençait, parsemée d'étoiles sous le ciel si pur de la Babylonie. Alexandre et toute l'armée macédonienne étaient sur la place et dans les rues environnantes, en ordre de bataille. Tous les cœurs battaient plus fort qu'à l'ordinaire, car entre ces deux guerriers, les plus vaillants de l'univers, la bataille devait être terrible, et si la victoire du roi paraissait assurée, car il avait pour lui une armée deux cents fois supérieure en nombre, Pendragon avait de son côté un courage sans égal et la certitude qu'il ne pouvait échapper au supplice que par la victoire. Il traversa le pont-levis, monté sur Nedjed, et s'avança d'un air si assuré vers Alexandre, que celui-ci crut qu'il venait se rendre et s'écria d'un ton triomphant: «Ah! te voilà, Gaulois!» L'autre répliqua: «Oui, Macédonien, me voilà! Je t'ai donné rendez-vous et je ne manque jamais à ma parole. --Rends-toi!» s'écria Alexandre irrité et brandissant sa javeline. Au même instant, Pendragon s'écria: «Hop! hop! mon bon Nedjed! En avant!» Le cheval poussa un hennissement terrible et partit au galop, comme s'il avait voulu tout enfoncer devant lui. Le roi lança sa javeline, qui certainement aurait mis fin à la vie et aux exploits de Pendragon, si ce dernier n'avait percé de la sienne le poitrail du cheval d'Alexandre, qui se cabra et tomba, entraînant sous lui son cavalier. Ce coup fut si imprévu, que les amis d'Alexandre crurent qu'il avait été frappé lui-même, et s'empressèrent de le relever et de s'assurer que sa blessure n'était pas mortelle. Il se releva et remonta sur un autre cheval. Mais, au moment où il allait revenir sur son ennemi et prendre sa revanche, un grand cri éclata et mit le désordre dans les rangs des Macédoniens: «Au feu! Au feu!» En même temps que Pendragon attaquait le roi, ses cavaliers, munis de flambeaux de suif et de torches de résine, les avaient jetés sous les pieds ou à la figure des Macédoniens, et de tous côtés on voyait s'élever des flammes. Cette idée était de moi, Sosiclès, s'il faut que je l'avoue, et je dois dire que je l'avais vu pratiquer déjà dans un ou deux sièges, en particulier dans celui de Tyr, où, pendant l'assaut, la ville étant à moitié prise, les habitants, qui se voyaient perdus, ne cherchant plus le salut, mais la vengeance, lancèrent sur l'ennemi tout ce qu'ils avaient d'huile, de graisse, de naphte et de matières inflammables. Je me souvins à propos de cet incendie, et Alexandre, qui avait vu brûler, par sa faute, une ville de soixante mille habitants, s'en souvint aussi, et craignit de voir brûler d'un seul coup Babylone, la plus grande et la plus belle ville de l'Asie, dont il voulait faire sa capitale. Au lieu donc de poursuivre Pendragon, il commanda d'éteindre le feu, et le Gaulois, toujours en tête de sa troupe, suivit, presque sans qu'on osât l'attaquer, la grande rue de Babylone, sortit par la porte Balthazar que personne ne gardait, se trouva bientôt en rase campagne et suivit la rive droite de l'Euphrate. Je ne crois pas nécessaire de dire que j'y étais avec lui. Pour me séparer cette nuit-là de Pendragon il aurait certes fallu séparer d'abord mon corps de mon âme. Nous étions tous partis au galop sans regarder derrière nous, car ce n'était pas le moment de contempler le paysage, et il est trop clair que l'invincible et furieux Alexandre allait, aussitôt le premier incendie éteint, courir à notre poursuite. Mais tout à coup Pendragon se retourna et poussa un grand cri. Nous nous retournâmes tous, et nous vîmes au milieu d'un immense nuage noir s'élever jusqu'au ciel une flamme brillante qui éclaira tout l'horizon. «C'est le temple de Baal qui brûle, dit l'aîné des frères Bull. --Et mon père va périr dans les flammes!» s'écria Drangiane épouvantée. Le cadet des Bull répliqua: «Cela, c'est bien possible. On ne peut savoir. Le vieillard avait des idées qu'il ne nous a pas dites.» Drangiane voulut tourner bride, mais Pendragon la retint. «C'est lui qui l'a voulu,» dit-il. En effet, la mort d'Amalec était volontaire, et c'est lui-même qui mit le feu au temple de Baal. Je ne fus pas témoin de ce terrible malheur; mais Ptolémée, fils de Lagos, qui fut, comme je l'ai déjà dit, l'historien d'Alexandre, et qui l'accompagna dans toutes ses expéditions, l'a raconté si clairement, qu'on ne peut s'y tromper. Voici donc, ou à peu près, le récit de Ptolémée. Je ne cite pas les termes, n'ayant pas le livre sous les yeux. Amalec, resté seul avec trois esclaves qui avaient voulu, malgré tout, partager son sort, laissa l'enceinte extérieure du temple ouverte, comme il l'avait promis à l'envoyé d'Alexandre; mais il entra seul dans le sanctuaire, où d'ailleurs il n'était permis qu'à lui seul de mettre le pied. Ses esclaves, voyant à son visage sombre et à son silence obstiné qu'il devait avoir quelque dessein sinistre, essayèrent en vain de le retenir. L'un d'eux l'ayant saisi par le pan de sa robe, Amalec le repoussa violemment et lui dit qu'il était libre de le quitter et de se rendre aux Macédoniens. C'est ce qu'il fit, en effet, un peu plus tard, et c'est par lui qu'on a connu la plupart de ces détails. Il entendit alors le pas régulier des soldats macédoniens qui franchissaient le pont-levis et l'enceinte extérieure du temple. «Oh! dit-il en soupirant, tout est fini. Mais tu seras vengé, ô Baal, par les mains de ton grand prêtre, si ta foudre ne te venge pas toi-même.» Le temple de Baal (on ne l'a su qu'après l'évènement, et ce secret n'était connu que du grand prêtre seul) avait été bâti sur un de ces lacs de naphte et de bitume qui abondent dans la Babylonie et en Assyrie, semblable au célèbre lac Asphaltite en Judée. Comme on avait recouvert de constructions monumentales ce lac depuis plus de douze cents ans, tout le monde, excepté le grand prêtre et ses trois principaux lieutenants ou acolytes (qui du reste ont toujours nié l'avoir connu), tout le monde donc ignorait ce secret à Babylone. De là l'un des plus terribles désastres dont la terre entière ait été témoin. Amalec, à peine entré dans le sanctuaire, ouvrit, on ne sait comment, une trappe cachée par des briques, et qui couvrait l'orifice d'un puits profond de trois cents pieds. C'est par là seulement qu'on pouvait communiquer avec le lac de naphte. Tout le monde sait, et le savant Aristote, maître de la science chez les Grecs et chez tous les peuples à venir, a expliqué que le naphte est une huile minérale incolore, d'une odeur pénétrante et forte, très inflammable et qui brûle sans laisser de résidu. Amalec, héritier de la science des prêtres chaldéens, ses ancêtres, connaissait donc les propriétés du naphte et s'en servit comme on va voir. Il alluma un flambeau de résine, le jeta au fond du puits qui se trouvait lui-même au centre du lac et regarda. L'esclave qui a survécu à ce terrible désastre raconte qu'à ce moment une grande flamme sortit du puits comme d'un soupirail de l'enfer, et un grand bruit se fit entendre au fond des entrailles de la terre, comme si les puissances souterraines étaient venues à l'appel de Baal pour engager un combat contre les hommes. Amalec, alors, leva les bras au ciel et s'écria: «Baal! Baal! Venge-toi, venge ton saint nom profané!» Puis, refermant avec soin le sanctuaire dont seul il avait la clef, il monta sur le sommet de la plus haute tour du temple et s'écria d'une voix terrible: «Malheur à vous, impies et sacrilèges! Malheur à toi, Alexandre, qui as attiré sur toi et sur tes amis la colère de Baal!» Ce cri, qui frappa les oreilles d'Alexandre au moment même où il allait passer le pont-levis derrière son avant-garde, lui sauva certainement la vie; car, ayant levé les yeux vers le sommet de la tour, il reconnut Amalec et aperçut en même temps la grande flamme qui commençait à s'élever au-dessus du dôme du temple de Baal. Ses amis le retinrent, et de tous côtés on cria: «Au feu! au feu!» Au même instant, des mains invisibles agitèrent avec force les trois grandes cloches de Babylone, Sémiramis, Assur et Nabopolassar; les Babyloniens assurent que ces mains étaient celles des génies protecteurs de la ville; mais Ptolémée croit qu'un mécanisme étrange, inventé par les Chaldéens (qui ont inventé tant de choses et qui savent en particulier tout ce qui se passe dans les étoiles), les mit en branle et qu'Amalec n'eut qu'à pousser un ressort caché. La vérité, c'est que les Macédoniens se précipitèrent au hasard pour éteindre l'incendie dont ils ne connaissaient pas la cause, et que beaucoup parmi eux périrent, s'étant engagés trop avant dans l'espérance de piller les appartements des prêtres chaldéens, récemment abandonnés. Vers le même temps, le vent embrasé du midi se leva, venant d'Afrique, et souffla sur l'incendie. L'eau manquait, l'Euphrate étant à quelques centaines de pas, et, d'ailleurs, que pouvaient trois ou quatre cents seaux péniblement apportés pour éteindre un lac de naphte enflammé d'une demi-lieue de tour? Alexandre le comprit et se borna à faire abattre les maisons voisines du temple pour empêcher l'incendie de s'étendre et de gagner toute la ville, ce qui eût été la ruine et peut-être la mort de deux millions d'hommes. Le temple brûla pendant dix jours. Amalec ne reparut jamais. Le seul de ses esclaves qui ait survécu, raconta qu'il s'était poignardé lui-même et jeté au milieu des flammes au moment où la grande cloche Sémiramis, détachée par la violence du feu, tomba tout à coup sur le parvis du sanctuaire, l'enfonça sous son poids et alla se noyer au fond du lac, où nul ne la repêchera jamais. Ce qu'on vient de lire est le résumé du récit de Ptolémée Lagos, le plus honnête et le plus véridique des historiens d'Alexandre. Ce que je vais dire et ce qu'on lira dans le chapitre suivant, je l'ai vu de mes yeux, moi Sosiclès, et je l'atteste par Jupiter, le plus grand des dieux immortels, et par Minerve aux yeux glauques, protectrice des Athéniens. [Illustration: La mort d'Amalec.] Après avoir quelque temps, mais de loin, contemplé avec tristesse l'incendie du temple de Baal, Pendragon donna le signal du départ. Pour ne pas trop fatiguer nos chevaux, épuisés déjà par une longue course, nous descendîmes au petit trot sur une route assez belle et souvent ombragée qui suit la rive droite de l'Euphrate. Le Gaulois, d'ordinaire si gai et si assuré, me paraissait préoccupé. J'osai lui demander: «Qu'avez-vous? Que craignez-vous, seigneur? n'êtes-vous plus fils d'Astarac? --Ah! répondit-il en soupirant, je suis toujours Pendragon, mais j'ai quelque chose à perdre, maintenant! --La couronne, seigneur? --Non, Sosiclès, mais Drangiane qui vaut mieux pour moi que toutes les couronnes de l'univers. En un mot, je suis inquiet... Si Pandou, qui nous a précédés, n'avait pas pu rejoindre son vaisseau! Si Samuel, ton ami, allait nous trahir et livrer à mon ennemi Alexandre les trésors d'Amalec?» Je le regardai avec étonnement. Serait-il devenu avare, par hasard?... Pendragon devenu avare, c'était l'évènement le plus extraordinaire dont j'eusse jamais été témoin. Il me comprit et dit: «Cet argent dont je m'inquiète, Sosiclès, c'est notre salut. La flotte de guerre d'Alexandre, commandée par Néarque, occupe l'Euphrate et nous sépare des vaisseaux marchands qu'amène Pandou. Avec cet argent que Samuel emportait ce soir, il doit acheter Néarque et nous faire livrer le passage jusqu'au golfe Persique. Comprends-tu maintenant?» Oui, certes, je comprenais. Mais les inquiétudes de Pendragon étaient vaines. Le soir du troisième jour, un envoyé de Samuel nous apprit que sa mission avait réussi, que Néarque, au lieu de fermer le fleuve, allait, sous un prétexte, jeter l'ancre et laisser les équipages aller à terre, qu'enfin Pandou remontait le fleuve jusqu'à sa jonction avec le Tigre et nous attendrait là, dans une île située au milieu même de l'embouchure. Il nous donnait rendez-vous pour le lendemain. Ah! je me souviendrai longtemps de ce lendemain, qui pour beaucoup d'hommes fut le dernier de leur vie, et qui manqua de l'être pour moi-même! Cependant la journée avait bien commencé. Le temps était beau, le ciel sans nuages, comme il est toujours dans ce pays heureux que baignent les rayons du soleil. Nous avions fait halte dans un bois de sycomores, sur la rive droite du fleuve, et nous prenions quelque repos, lorsque l'aîné des frères Bull, envoyé en éclaireur par une précaution que tout le monde croyait inutile, revient au galop et s'écrie: «Les voilà! --Qui? demanda Pendragon. --Le roi et les Thessaliens.» Au même instant, on voit un nuage épais de poussière dans la plaine et l'on entend le galop des chevaux. Mais déjà notre petite troupe était sous les armes. Pendragon me dit: «Sosiclès, tu vois cette île couverte d'arbres et cette grande barque, qui fait pour le moment toute notre flotte. Tu vas monter là avec dix de mes hommes et Drangiane; tu aborderas dans l'île, tu déposeras Drangiane, et tu me renverras la barque et les rameurs, car d'espérer vaincre la cavalerie thessalienne, qui se compose au moins de cinq mille hommes, avec cent cinquante qui me restent, c'est folie. Nous résisterons de notre mieux, voilà tout. --Et vous, seigneur? --Je m'embarquerai le dernier. Tu sais bien, d'ailleurs, Sosiclès, que je ne peux pas périr et que les dieux me doivent une couronne. Que dirait Pandou, si les Aryas, mes futurs sujets, n'avaient pas de maître? Va, pars!» Drangiane refusait d'obéir. Elle craignait pour Pendragon. «Hélas! disait-elle, vais-je perdre en trois jours mon père et mon mari?» Mais enfin sa nourrice Arachosie, qui la suivait partout, expliqua si éloquemment que Pendragon devait vaincre, que Drangiane se laissa persuader. Je la conduisis dans l'île, qui était à plus de mille pas de la rive. En cet endroit l'Euphrate est profond de quarante pieds. C'est de là que nous vîmes le combat. Il fut tel qu'on devait l'attendre de ces deux grands héros. Alexandre combattit avec son intrépidité ordinaire, et Pendragon comme un homme au désespoir. Quarante des plus braves de sa troupe se firent tuer sous ses yeux. Les autres, acculés au fleuve et ne pouvant le passer faute d'embarcation, jetèrent leurs armes et demandèrent grâce. Alexandre les épargna. Mais c'est Pendragon surtout qu'il voulait prendre ou tuer. Tous les autres ayant péri ou déposé les armes, le Gaulois restait seul sur la rive. «Rends-toi,» lui dit Alexandre, et une vingtaine d'hommes coururent sur lui pour l'entourer. Pendragon, à cheval sur une sorte de promontoire qui dominait le fleuve, perdant son sang par cinq blessures, rejeta son bouclier sur son épaule gauche et dit à Nedjed: «Frère! on ne nous prendra jamais vivants, n'est-ce pas? Hop! mon bon Nedjed, en avant, allons rejoindre Drangiane.» Le cheval et le cavalier (je l'ai vu et ne puis pas en douter) sautèrent de trente pieds de haut dans le fleuve et se mirent à nager vers notre île. Pendragon, épuisé de fatigue, atteignit la barque où je me trouvais avec Drangiane, et Alexandre, qui n'avait ni barque ni vaisseau, Néarque ayant été acheté par Samuel, fut forcé d'abandonner la poursuite. Quant à Nedjed, il gagna l'île où nous nous recueillîmes. Deux heures plus tard, notre ami Pandou arrivait avec sa flotte. Trois mois après, nous abordâmes dans l'Inde, où Pendragon fut reçu par les Aryas comme un libérateur et rétablit l'ordre, la paix et la liberté à coups de sabre. [Illustration: Pendragon atteignit la barque.] Je fus--je suis encore--son principal conseiller et presque le seul, depuis la mort du sage Pandou, qui partageait avec moi sa confiance. Son trésorier général était Samuel, qui a fait une assez belle fortune dans le fermage des impôts. Pendragon est un grand roi; pour les Grecs, qui ont pris la ridicule habitude de changer ou de traduire tous les noms propres, il s'appelle aujourd'hui Sandracottos. C'est sous ce nom sans doute qu'il sera connu dans leurs histoires. Il rencontra une seconde fois Alexandre, mais dans l'Inde, sur les bords du Gange, et ce jour-là, c'est le Macédonien qui recula; mais tout le monde sait aujourd'hui cette histoire. C'est pourquoi je n'en parlerai pas davantage. Vous demanderez peut-être ce que devint Drangiane? Elle fut, elle est encore l'heureuse épouse de Pendragon et la mère de sept beaux enfants, dont le premier, l'aîné, ressemble comme son père au tout-puissant Indra, dont la tête est sculptée sur le fronton du temple d'Ellora. FIN PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2. *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PENDRAGON *** Updated editions will replace the previous one—the old editions will be renamed. Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to copying and distributing Project Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ concept and trademark. 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START: FULL LICENSE THE FULL PROJECT GUTENBERG™ LICENSE PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free distribution of electronic works, by using or distributing this work (or any other work associated in any way with the phrase “Project Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full Project Gutenberg License available with this file or online at www.gutenberg.org/license. Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg electronic works 1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to and accept all the terms of this license and intellectual property (trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy all copies of Project Gutenberg electronic works in your possession. 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Except for the limited right of replacement or refund set forth in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. 1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any provision of this agreement shall not void the remaining provisions. 1.F.6. 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It exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from people in all walks of life. Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will remain freely available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure and permanent future for Project Gutenberg and future generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state’s laws. The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516, Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up to date contact information can be found at the Foundation’s website and official page at www.gutenberg.org/contact Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread public support and donations to carry out its mission of increasing the number of public domain and licensed works that can be freely distributed in machine-readable form accessible by the widest array of equipment including outdated equipment. Many small donations ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS. The Foundation is committed to complying with the laws regulating charities and charitable donations in all 50 states of the United States. Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up with these requirements. We do not solicit donations in locations where we have not received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state visit www.gutenberg.org/donate. While we cannot and do not solicit contributions from states where we have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us with offers to donate. 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