The Project Gutenberg eBook of Les grandes enquêtes de Mega Sulvan This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: Les grandes enquêtes de Mega Sulvan Author: Emmanuel Bourcier Release date: September 29, 2026 [eBook #79688] Language: French Original publication: Paris: Radot, 1927 Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79688 Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES ENQUÊTES DE MEGA SULVAN *** EMMANUEL BOURCIER Les Grandes Enquêtes de Mega Sulvan ÉDITIONS RADOT 5, RUE EUGÈNE-MANUEL, 5 PARIS (XVIe) DU MÊME AUTEUR La Rouille, roman (Éditions de la _Grande Revue_). Reportages, 1 vol. ill. (Librairie Moderne). Gens du Front, 1 vol. ill. (Société Littéraire de France). Under the German Shell (Ch. Scribner’s, New-York). Dans l’Amérique en guerre (Berger-Levrault). Le bombardier Camus (Berger-Levrault). Les Gens de Mer (Couronné par l’Académie Française) (E. Flammarion). Jeanne (E. Flammarion). Paul, mon frère (Couronné par l’Académie Française) (E. Flammarion). L’affaire Landru (avec N. Béraud et A. Salmon) (Albin Michel). La Beleba, roman (Edgard Malfeu). L’Homme de l’Ombre (Edgard Malfeu). Comment j’ai retrouvé la Joconde (Henri Étienne). IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: 10 exemplaires sur Alfa numérotés 1 à 10 et mis hors commerce. Copyright by ÉDITIONS RADOT, 1927. Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays, y compris la Russie. LE CRIME DU TRAIN 624 L’INSPECTEUR MEGA SULVAN C’est au cours d’un reportage que j’ai connu l’inspecteur Mega Sulvan, de la Sûreté. Nous tâchions, chacun de notre côté, d’éclaircir une affaire criminelle très embrouillée: un individu, s’accusant d’un meurtre, offrait spontanément à la justice toutes les preuves de sa culpabilité. Et ni Mega Sulvan, ni moi, nous ne tenions pour vraies ses affirmations. Nous ne pouvions croire cet homme coupable. Mais les motifs de sa self-dénonciation nous échappaient: on ne s’expose, d’ordinaire, de plein gré, à aller en prison sous une terrible accusation qui met en jeu sa propre tête, sans être poussé à un pareil acte par un mobile puissant... C’est ce mobile que le policier et moi recherchions, lui au compte de la justice, et moi pour les lecteurs de mon journal. Nous finîmes à peu près ensemble par établir la vérité: le faux assassin agissait ainsi pour échapper à la vengeance de l’assassin véritable, son complice, qu’il n’avait pas osé suivre jusqu’au crime. Il espérait, en restant prisonnier à sa place, lui donner le temps de fuir si loin que sa sécurité personnelle serait assurée pour toujours. Bref, nos pas et démarches parallèles et notre enquête quasi commune nous avaient rapprochés. J’avais apprécié la correction et la droiture de Sulvan. J’admirais son habileté professionnelle. Nous en étions parvenus à ce point où l’estime peut lier deux hommes de métier différent, de situation sociale dissemblable, mais qui se doivent réciproquement du respect pour leur sincérité. Un jour, donc, qu’une nouvelle rencontre nous avait réunis et que nous comparions nos professions que tant de nécessités rapprochent, et la conversation s’étant égarée sur les romans policiers, le nom de Conan Doyle fut prononcé. Je citais les mérites prêtés par le célèbre auteur à son illustre héros, le policier amateur Sherlock Holmes. Sulvan esquissa une moue qui ne m’échappa point. --Quoi, lui dis-je, auriez-vous là-dessus une appréciation particulière? J’étais, je l’avoue, fort curieux de la connaître. L’inspecteur prit un temps. Suivant sa calme habitude, il parut occupé de tout autre sujet que de ma question. Puis, levant vers moi ses yeux où tant de choses vues de tout près semblent s’être imprimées, il me répondit: --Il est possible, n’est-ce pas, de supposer que le célèbre Conan Doyle n’a pas tiré tous ses récits de sa seule imagination? On peut admettre sans peine qu’il a été renseigné, avant que d’écrire une ligne, par des inspecteurs de Scotland Yard? Il n’y a rien là de répréhensible, ni pour l’auteur, ni pour les inspecteurs. Mais, si l’on admet cela, qui est si vraisemblable, il faut admettre aussi que l’énorme succès des œuvres de Conan Doyle a répandu dans le monde entier une sorte de panégyrique exagéré des méthodes policières en usage à Scotland Yard. Je ne dis pas qu’elles soient mauvaises. Je prétends seulement qu’on fait aussi bien en France. Toutefois, la place de premier plan étant prise dans le roman policier par le détective britannique, les auteurs français ne voulurent pas accepter pour leurs héros un plan inférieur; ils créèrent donc un personnage sympathique et ce fut celui du voleur. --Mandrin, Cartouche, Robert Macaire, risquai-je... Arsène Lupin... --Je sais ce que vous allez dire: le Français adore voir rosser le commissaire. Mais vous--et il appuya singulièrement sur ce vous--mais vous, qui nous avez vus à l’œuvre si souvent et qui savez ce que parler veut dire, vous n’ignorez pas que le policier français, pour un salaire modique, dépense autant, sinon plus, d’intelligence, d’ingéniosité et de patience que le plus madré des malfaiteurs et qu’il lui est, en général, très supérieur. --Sans doute, fis-je. Je le sais, en effet. --Alors, voulez-vous l’écrire? --Il me faudrait un sujet... --J’en ai un, parmi beaucoup d’autres, qui peut servir d’exemple, et qui, celui-là, est absolument véridique. --Je vous écoute! --Venez avec moi jusque dans mon bureau. LE DÉBUT DU RÉCIT Le bureau de l’inspecteur Sulvan, à la Sûreté générale ne ressemble en rien à l’idée qu’on peut se faire d’un tel lieu dans le public. Les personnes qui n’ont jamais pénétré à la Sûreté s’imaginent, en effet, on ne sait quel antre de sorcière, garni d’appareils extraordinaires, où le crime tel qu’il fut perpétré et la vérité telle qu’elle doit être apparaissent dès qu’on appuie sur un bouton. En réalité, le bureau de Sulvan, comme ceux de ses collègues d’ailleurs, n’était qu’un simple et paisible bureau, semblable à tous les bureaux du monde: une grande table garnie de buvards, de classeurs, de plume et d’encre; un appareil téléphonique, une «bouteille» de télégraphe rapportée de quelque expédition sans doute et utilisée comme presse-papiers... Sur la cheminée, un buste de Voltaire. Aux murs, un ordinaire plan de Paris et une carte planisphère des deux Amériques. Quelques chaises, un fauteuil, un portemanteau. Tout cela simple, propre, net. Donc rien de bizarre ni d’inquiétant, dans ce local où beaucoup de criminels pourtant s’effarèrent. Dans cette vulgaire retraite travaille Sulvan, vêtu comme peut l’être n’importe quel modeste employé d’administration publique. Rien, j’y insiste, absolument rien, ni en sa personne, ni en son costume, ni en ce qui l’entoure, ne décèle, à première vue, le policier. Peut-être son regard, assez fortement appuyé... Bref, il m’invita cordialement à m’asseoir, ouvrit un placard, en sortit un dossier gonflé. --Voici, dit-il, les documents de l’affaire dont il s’agit. Elle date du temps où je n’étais encore que l’inspecteur Sulvan. Son exposé sera long. Je m’excuse de ne pouvoir vous offrir de cigare, ayant moi-même renoncé au tabac depuis plusieurs années. Mais, si vous aimez fumer, ne vous gênez pas pour griller ici des cigarettes... Je profitai de son invitation. LE WAGON SANGLANT --Il faut tout d’abord, dit-il, que je vous rappelle brièvement cette affaire. Elle fit grand bruit à son époque. Mais vous l’avez sans doute mal connue, car vous étiez alors, si je ne me trompe, en Amérique. --En quelle année? --Fin 1912. --En effet, je visitais à ce moment les usines à porcs de Chicago. --Je le savais. C’est pourquoi il n’est pas inutile que je remonte jusqu’au commencement. Je ne vais, avec votre permission, changer que les noms des gens et des lieux, par un sentiment de convenance que vous comprendrez. Cela rendra faux les détails d’horaires et de distance, mais tout le reste est et sera scrupuleusement exact et authentique. Donc, le samedi 14 décembre 1912, jour de la Saint-Nicaise, à l’arrivée du train 624 venant du Havre, qui entre en gare Saint-Lazare à 16 h. 20, deux employés, Mathieu, sous-facteur, et Dorge, visiteur, s’aperçurent que la dernière portière du second wagon de 1re classe était démolie. Le panneau supérieur apparaissait brisé, la poignée était tordue et le store de toile bleue avait disparu, arraché, avec son rouleau. Ils essayèrent chacun à leur tour d’ouvrir cette portière de l’extérieur. N’y parvenant pas, ils passèrent par la portière immédiatement voisine, montèrent dans le wagon et, suivant le couloir, pénétrèrent dans le compartiment. Uniquement préoccupés, à cette minute, de l’état de la portière brisée, ils allèrent à elle et tentèrent, une fois encore, d’en faire jouer les gonds en la repoussant vers l’extérieur. Mais un obstacle matériel s’opposa à leurs efforts. Ils remarquèrent alors que le loqueteau de sûreté était rabattu dans sa gaine. Mathieu se pencha, passa le bras, tendit la main, souleva ce loqueteau. Ensuite, aidé par Dorge, il dévissa les paumelles et coucha la portière au long d’une banquette, dans le compartiment. Ce fut seulement à cet instant que, une lumière plus vive pénétrant à l’intérieur, leurs regards distinguèrent différents objets épars sur le plancher, ainsi qu’une large flaque de sang répandu. Ils pensèrent toute de suite, tous les deux, qu’un accident s’était produit et, sans chercher à en approfondir les causes, accomplissant machinalement leurs gestes professionnels, ils ramassèrent une barrette de nuque, une épingle à chapeau, un voile de veuve et, enfin, un coupon de retour en 1re classe, de Rouen à Paris. Tenant ces menus objets dans leurs mains, mais sans songer davantage aux étrangetés d’une pareille découverte, ils poursuivirent leur travail ordinaire d’inspection. Puis, redescendus du wagon sanglant, ils aperçurent, du quai même, d’autres objets accrochés aux marchepieds des voitures suivantes: quelques débris de vêtements, des cheveux et, je crois, un morceau de toile qu’ils joignirent à leur première récolte. Enfin, leur besogne réglementaire achevée, le sous-facteur et le visiteur effectuèrent le tri de leurs trouvailles. Ce n’est qu’en observant le sang qui leur tachait les doigts qu’ils eurent l’idée d’aller prévenir M. Jean, le commissaire spécial de la gare. Ils se rendirent à son bureau. Quand ils y pénétrèrent, il était environ 17 heures. Il y avait quarante minutes que le train du Havre avait stoppé. Déjà, le bruit s’était répandu, non seulement parmi les employés, mais aussi parmi le public, qu’une découverte sanglante avait été faite à l’arrivée de ce train. Et, entre tous les gens qui se groupaient devant le commissariat spécial pour tenter de connaître quelques détails sur cet événement, se trouvait un domestique, M. Joseph Cadre, cocher de grande remise. Celui-là était vraiment inquiet. Venu attendre, avec son coupé, comme il le faisait trois fois par semaine, Mme... Mme Versi--nommons-la ainsi, voulez-vous?--sa maîtresse, qui prenait toujours pour rentrer à Paris le train arrivant à 16 h. 20, il ne l’avait pas encore aperçue. Elle n’avait pas rejoint sa voiture, rangée à la place coutumière, dans la cour du Havre, contre le trottoir de l’Hôtel Terminus et il se demandait ce qu’elle était devenue. M. Joseph Cadre, donc, contait ses appréhensions aux curieux. Ses paroles furent entendues par un inspecteur du commissariat spécial, qui l’invita à entrer dans le bureau de M. Jean. Il obéit. Dès qu’on lui présenta les objets ramassés par Mathieu et Dorge, il les reconnut: --Cette barrette et cette épingle, fit-il, appartenaient à ma patronne. On retourna alors avec lui inspecter le wagon tragique. On y trouva une carte de visite au nom de Mme Versi et une serviette de toilette à ses initiales. Ainsi que vous le voyez, dès le début de l’enquête, aucun doute ne pouvait subsister: il y avait eu drame, et Mme Versi en était la victime. On n’a pas la chance de rencontrer toujours, ni même souvent, de pareilles précisions initiales. Il ne restait plus qu’à rechercher et à établir les circonstances exactes du drame. M. Cadre fut interrogé. --Ma maîtresse, expliqua-t-il, est une rentière âgée d’une cinquantaine d’années. Le mardi, le jeudi et le samedi, elle se rend à Rouen pour voir sa belle-sœur malade, qu’elle aime beaucoup. Toutefois, elle n’a jamais passé la nuit auprès d’elle, mais, après chaque visite, au contraire, elle rentre régulièrement à son domicile. Puis il fournit des renseignements sur la famille de Mme Versi et donna l’adresse des trois fils de cette dame. Le commissaire de police enregistra ses déclarations, envoya prévenir avec ménagement les enfants de la victime et télégraphia à toutes les stations du réseau, entre Rouen et Paris, pour que les recherches utiles, d’usage en pareil cas, fussent entreprises sans délai. Jusqu’à présent, n’est-ce pas, la situation est très nette: un drame, dont la victime est connue, sans que son identité puisse être discutée, a eu lieu dans tel train, entre telle et telle gare, de telle heure à telle heure. La part du mystère est minime, l’accident vraisemblable sera bientôt judiciairement établi et l’affaire est d’une simplicité banale. C’est un fait divers et rien de plus. LE CORPS DE LA VICTIME EST DÉCOUVERT --Sans doute, fis-je. Mais les causes exactes de ce que vous nommez un accident ne me paraissent pas clairement établies. --Je vais y arriver, répliqua Sulvan. Laissez-moi poursuivre mon exposé dans l’ordre logique. Jusqu’ici, je n’étais pas encore intervenu. Le commissariat spécial, seul, menait son enquête et ce n’est qu’un peu plus tard qu’il prévint réglementairement le Parquet--et que, par conséquent, je fus envoyé sur les lieux. Nous en sommes au moment où l’identité de la victime connue, des télégrammes ont été envoyés sur le trajet suivi par le train 624. Dès la réception de ces télégrammes aux différentes gares, des investigations furent commencées. Elles furent tout d’abord à peu près partout négatives. Enfin, à 20 h. 30, le chef de gare d’Elbeuf annonça la découverte des débris d’un cadavre féminin sur les voies, à 400 mètres de la station, sous un viaduc. Le corps avait heurté la maçonnerie d’une pile. Le tronc était intact, mais la tête était écrabouillée, une main et une jambe manquaient. Ce cadavre reposait au kilomètre 41.500. D’autres découvertes suivaient: un chapeau au kilomètre 41.434; un manchon au kilomètre 41.414; un sac à main et un store au kilomètre 39.700, enfin une étole de fourrure au kilomètre 39.500. La famille fut immédiatement informée de ces macabres trouvailles et les trois fils de la défunte invités à venir, dès le lendemain, au commissariat, procéder aux formalités d’identification. MM. Jacques, Paul et Maurice Versi furent exacts au rendez-vous. Ils se présentèrent ensemble au bureau de M. Jean. Celui-ci leur montra les objets recueillis dans le compartiment occupé la veille par leur mère. Tous trois, comme M. Cadre, le cocher, l’avait déjà fait, les reconnurent sans hésitation. Pour eux, comme pour le magistrat, il s’agissait d’un accident, terrible et déplorable, mais dont n’importe qui pouvait fournir l’explication. Ils exposèrent, en effet, que leur malheureuse maman était sujette à des hémorragies. --Voyageant seule, malgré nos affectueux conseils, dirent-ils et se sentant indisposée, elle a dû sortir de son sac cette serviette à ses initiales. Puis, son malaise augmentant, pour se ranimer à l’air, elle s’est probablement penchée à la portière qui, mal fermée, a cédée sous son poids. Elle est alors tombée. Et sa tête a heurté le viaduc d’Elbeuf, sous lequel le train s’engageait à ce moment... Cette thèse, très défendable, fut aisément admise. Qui aurait douté de sa vraisemblance? Elle était appuyée, au surplus, par le rapport du médecin d’Elbeuf, qui, après examen du cadavre, avait conclu à une mort accidentelle. Le Procureur de la République, à Rouen, qui transmettait ce rapport médical, en adoptait les conclusions. Par conséquent, à la Sûreté générale, chacun, des inspecteurs au directeur, était parfaitement disposé à classer, comme éclaircie, cette affaire insignifiante. C’est à cet instant que, négligeant l’opinion unanime, j’émis des doutes. Ils furent assez mal accueillis. LES SOUPÇONS DU LIMIER Mega Sulvan feuilleta quelques pièces du dossier et contempla des photographies, timbrées des chiffres du répertoire. Je posai ma cigarette usée. Nous entrions dans le vif du sujet. Il me jeta un profond coup d’œil, comme pour apprécier la qualité de mon attention. Satisfait, il reprit la parole, en suivant de plus près encore, en pensée, son récit, qu’il ne le faisait en réalité. Je dus franchir, mentalement, le court espace laissé vide entre sa phrase précédente et celle qu’il ébauchait, mais, de crainte en l’interrompant de créer une incidente, je l’écoutai sans broncher. --Lorsque j’étais arrivé moi-même à la gare Saint-Lazare, le 14 décembre, il pouvait être six heures du soir, poursuivit-il. C’était donc plus d’une heure après la sanglante découverte. Toutes les choses que je viens d’exposer n’étaient pas encore éclaircies, mais tout n’était pas resté exactement dans l’état même qui avait suivi le drame. La visite du compartiment était terminée. On en avait retiré tout ce qu’il contenait d’objets éparpillés. Il était, en quelque sorte, dépouillé. Mais, le wagon demeurant garé sur un épi, j’allai l’examiner. Je fus tout de suite frappé par l’état de la portière: la poignée était forcée. --Le panneau supérieur brisé étant faussé ainsi qu’il est, me dis-je, il est impossible que cette portière ait pu être trouvée fermée, lorsque le train entra en gare, si personne ne l’a, auparavant, volontairement fermée. J’allai interroger le sous-facteur Mathieu et le visiteur Dorge, qui en avaient approché les premiers. Ils m’affirmèrent que la portière était bien fermée. --Mais la poignée est forcée? remarquai-je. --Oui, mais le loqueteau était remis dans sa gaine. Je leur fis répéter plusieurs fois cette importante déclaration. Ils n’en apercevaient pas la gravité et la renouvelaient volontiers. Mathieu, même, me montra, sur place, comment il avait soulevé ce loqueteau. Convaincu, dans ces conditions, qu’une main étrangère, après la chute de Mme Versi sur les voies, avait refermé la porte, je courus informer mes chefs de cette constatation. J’avoue qu’elle fut reçue avec une indifférence marquée. --La portière s’est refermée toute seule, me dit-on. Cela, monsieur, je ne pouvais pas le croire. On avait beau me le répéter, je n’en étais pas persuadé le moins du monde. Bien au contraire, je sentais la chose absolument impossible et rien ne m’aurait fait démordre de mon opinion. Mais il me fallait démontrer cette impossibilité à mes chefs. Pour y parvenir, il fallait que j’appuyasse mon hypothèse de constatations matérielles indiscutables. Je me rendis à Elbeuf, puis à l’endroit précis où le corps mutilé de Mme Versi avait été ramassé sur les voies. C’était, vous l’avez noté, sous le viaduc, à 400 mètres environ en amont de la gare. Parvenu à cet endroit, et étant, pour ainsi dire, «en chasse», dans cette disposition mentale qui affine et exacerbe les sens, je remarquai sur la première pile du viaduc, à quelques mètres seulement en avant du point où gisait le corps, une éraflure très nette et toute fraîche dans la maçonnerie: quelque chose, là, avait frotté violemment la pierre. Quoi? Je réfléchis. Étant donnée la hauteur au-dessus du sol de cette marque, ce ne pouvait être que la poignée de la portière ouverte, cette poignée qui était forcée à l’arrivée du train en gare Saint-Lazare. Ce ne pouvait être que cela, et rien d’autre. Donc, selon moi, la portière était déjà ouverte avant le passage du train 624 en gare d’Elbeuf et l’assassin, si assassin il y avait, de crainte d’être aperçu en pleine action dans cette gare, s’était débarrassé de sa victime avant que d’y être arrivé. Au fond, je croyais déjà bien sincèrement à l’assassinat. Expliquez cela si vous le voulez par la double vue, l’instinct, la prescience ou, simplement, le flair, j’y croyais. Il me restait à fournir la preuve que cette conviction correspondait aux faits. Autrement dit, il me fallait le démontrer. Je regardai autour de moi. Et, soudain, je me rendis compte des causes qui firent heurter par la poignée de la portière ouverte la pile du viaduc. Celui-ci, monsieur, enjambait une courbe de la voie. Or, vous savez que, pour qu’un train épouse une courbe, la voie ferrée est disposée de telle sorte que le rail excentrique est plus élevé que le rail concentrique. En termes techniques, cette disposition se nomme le devers. De ce fait, le wagon, lorsqu’il franchit la courbe, est penché. Plus la courbe est accentuée, plus le rail excentrique est surélevé, plus, par conséquent, le wagon penche. Et une pile de pont, ou de viaduc, étant verticale, il va de soi qu’un objet, tel une portière ouverte, dépassant ce wagon penché, touchera, au passage, cette pile verticale. L’explication est simple. Elle est familière aux ingénieurs. Elle l’est moins au public, et même aux policiers, qui ne sont pas, après tout, forcés de tout savoir. Mais elle m’apparaissait avec une lumineuse évidence. C’était la preuve que je cherchais. Je la rapportai joyeusement, avec des croquis, à mes chefs. --Cependant, me dit-on encore, qu’est-ce qui prouve que la portière ouverte en effet avant le viaduc d’Elbeuf, ne s’est pas ensuite refermée d’elle-même? J’attendais l’objection: --La vitesse du train, expliquai-je, l’aurait maintenue collée contre la paroi du wagon. Et, en supposant d’ailleurs qu’un choc brusque l’eût rabattue vers l’ouverture, elle n’aurait pu, d’une part, s’y encastrer à nouveau, puisqu’elle était forcée, et, d’autre part, le loqueteau ne se serait pas remis tout seul dans sa gaine... Cette fois, j’eus le plaisir de voir naître enfin une préoccupation de crime dans l’esprit de mes supérieurs. Ils abondèrent dans mon sens et agirent aussitôt. M. le docteur Bertillon, dont les savantes expertises médico-légales sont demeurées célèbres, fut appelé. Il se mit à l’œuvre séance tenante, et fit l’autopsie du corps de Mme Versi. J’attendais, avec impatience, bien entendu, ses conclusions. Elles ne tardèrent pas. Elles étaient formelles: le sang de la victime ne provenait pas d’une hémorragie naturelle. Il y avait eu crime. De plus, sur le voile ramassé dans le compartiment sanglant, M. le docteur Bertillon fit une constatation extrêmement importante: il y releva l’empreinte du quadrillage de la plaque chauffante. Cela impliquait qu’un poids avait pesé sur ce voile--après que le sang de la victime fut répandu: l’assassin avait marché dessus! Je triomphais. Je n’étais pourtant pas au bout de mes peines. --Comment expliquez-vous, me demanda-t-on, s’il y a eu crime, la distance séparant chacun des objets trouvés sur la voie? Des assassins n’auraient pas perdu leur temps à «semer» l’un après l’autre, des témoins si compromettants, du kilomètre 41.500 au kilomètre 39.500... L’observation semblait judicieuse. Elle ne m’arrêta pas. Quand on est sur une piste, chaque indice a de l’intérêt et il ne suffit pas de dire: --Je constate ceci, ou j’imagine cela... Il faut démontrer et prouver. Un peu de réflexion et quelques questions posées à des ingénieurs de la traction suffirent pour résoudre le problème: --Cette distance, pus-je enfin énoncer, est parfaitement normale. Elle est due à la vitesse du train. Dès leur crime accompli, les assassins ont fouillé les vêtements de la victime et se sont débarrassés de tous ces objets. Ils les ont successivement lancés par la portière, en moins d’une minute. Mais, le train marchait alors à plus de cent kilomètres, entre le premier jet et le dernier. C’est là la cause exacte de l’éparpillement en longueur, sur les voies, du chapeau, du manteau, du sac à main et de la fourrure de Mme Versi. En réalité, ses assassins n’ont pas perdu de temps... Vous voyez, n’est-ce pas, que tout ce raisonnement, très simple, se tenait parfaitement. Il était corroboré par les faits. Il prouvait l’assassinat. Ma thèse fut admise. Il ne restait plus qu’à retrouver le ou les coupables. LES FAUSSES PISTES --Vous m’avez bien suivi? poursuivit Sulvan. Mon enchaînement vous paraît-il logique? Ne vous gênez pas pour m’interrompre, si vous avez une question à me poser? --J’en ai une, en effet, sur le bord des lèvres, fis-je. --Dites? --Vos recherches demeuraient-elles secrètes? L’inspecteur sourit et son visage, ordinairement sévère d’expression, se détendit: --Je vous l’affirmerais que vous ne le croiriez pas, reprit-il. Vos confrères, en 1912, étaient aussi curieux et... indiscrets qu’ils peuvent l’être encore aujourd’hui. A cette époque, comme à présent, leur action peut, dans certains cas, gêner la police et, dans d’autres cas, l’aider. Toutefois, en général, même maintenant, nous n’aimons guère renseigner la presse sur une enquête en cours. Car ce procédé offre des inconvénients; il informe les coupables de l’orientation des recherches et peut leur permettre de prendre des précautions auxquelles ils n’auraient pas songé d’eux-mêmes. Les criminels heureusement, ne sont pas toujours intelligents, mais il vaut mieux éviter de leur fournir des suggestions dont ils tirent le meilleur profit. En vérité, l’affaire Versi ne pouvait demeurer secrète... Elle demeurait mystérieuse. Elle n’était pas ignorée, bien au contraire. Elle avait pris tout de suite, dans les journaux, une importance considérable. Tous les reporters de Paris étaient sur les dents, enquêtant dans tous les sens, et chacun publiait par colonnes entières, chaque matin, le récit de ses exploits et de ses hypothèses de la veille. La famille Versi avait été interviewée, questionnée, surveillée. Ses domestiques furent interrogés et filés. Bref, les trois fils et leur personnel défrayaient la chronique presque autant que la morte et aucun détail de leur vie, publique ou privée ne demeurait dans l’ombre. Je vous laisse à penser si ce tapage était bien de leur goût... Quoi qu’il en soit, chacun des membres de la famille Versi cherchait dans ses souvenirs à deviner qui aurait pu attenter à la vie de la pauvre femme. La vengeance avait rapidement été écartée: on ne connaissait aucun ennemi à la vieille dame, qui vivait simplement et discrètement. Elle n’avait jamais été l’objet d’aucune menace et nul, de son entourage immédiat, ne pouvait être soupçonné d’un crime. Enfin, quelqu’un de ses proches se rappela que, quinze jours à peu près avant le drame, alors que la rentière se rendait comme d’ordinaire à Rouen visiter sa belle-sœur, une rencontre inopinée l’avait effrayée. Elle l’avait elle-même racontée: Ce jour-là, elle se dirigeait, à la gare Saint-Lazare, vers le train partant à 11 h. 40. C’était le 1er ou le 2 décembre. Un individu de mauvaise mine, très suspect d’allures, la regardait avec insistance et la suivait. Il avait failli monter dans son compartiment. Gênée, Mme Versi en fermait la porte avec affectation. L’homme s’éloignait et grimpait dans un wagon voisin de seconde classe. La voyageuse le retrouvait à Rouen. Au retour, il était encore là, paraissant la guetter, et il avait pris le train pour Paris avec elle. L’indication était vague, plus que vague, mais elle paraissait sérieuse. Je ne pouvais la négliger: il me fallait la vérifier. Me voici donc reparti à Rouen. Je voulais y interroger l’employé de service à la sortie, en gare, chargé de recevoir les billets des voyageurs. Il se nommait Mercier, Auguste Mercier. Je le joignis facilement. --Vous connaissez Mme Versi, lui dis-je, une dame d’un certain âge? Elle venait ici deux fois la semaine... Il ne chercha même pas dans sa mémoire et répondit sur-le-champ: --La femme assassinée dans le train 624? Je la connaissais très bien. Une voiture de grande remise l’attendait toujours à l’arrivée du train et la ramenait le soir. Elle était en deuil, avec un voile de veuve? --C’est cela même. --Oui. Eh bien, justement, je ne l’ai pas vue, le jour du crime, le samedi 14 décembre... J’étais un peu surpris de cette réponse. Je le fus encore plus lorsque l’employé Mercier m’affirma n’avoir pas remarqué l’individu suspect guettant la rentière dans les premiers jours de décembre. --Toi, mon petit, pensais-je, tu as quelque chose à cacher! Et, sans m’attarder auprès de lui, je le quittai après l’avoir remercié. Mais j’ouvris immédiatement une discrète enquête sur son compte. Elle me confirma ce que je soupçonnais: le 14 décembre, Auguste Mercier, mal surveillé par ses chefs, n’avait pas fait son service. Il n’avait pas ramassé les billets des voyageurs venant de Paris. Il ne mentait pas en jurant n’avoir pas vu Mme Versi. Mais, de par sa faute professionnelle, il n’avait pas vu davantage ses compagnons de route. Cela, pour mon enquête, n’avait pas une importance capitale, puisque la venue de Mme Versi à Rouen, ce jour-là, était certaine. Je ne le rapporte que pour mieux vous démontrer les obstacles de tous ordres qui se dressent entre la justice et la vérité. Bien entendu, tous ces pas et démarches nécessitaient du temps. Nous étions le 21 décembre, sept jours après le crime, avec une semaine presque perdue pour l’arrestation du ou des coupables, et loin encore de la piste des assassins. En somme, on ne savait ni leur nombre, ni leur état civil et l’on ne possédait aucun signalement permettant de les rechercher. Pis: on ignorait le mobile du crime. Le policier lut dans mes yeux une vive surprise: il ne me la laissa pas formuler: --Le vol devait avoir été le mobile du crime? Sans doute. Mais personne n’avait posé à la famille cette simple question: «--Mme Versi portait-elle des bijoux?» Je sais, je sais! De tels oublis semblent plus qu’incompréhensibles: impardonnables. Et n’importe qui, dans le public, lisant cela dans les journaux, fait aussitôt le malin: «--Ils sont donc idiots, dans la police?...» En réalité, si, officiellement, la thèse du crime était admise, on peut bien avouer qu’officieusement la justice n’y croyait pas encore tout à fait. C’est moi qui demandai que cette question banale fût posée à la famille Versi. Et c’est grâce à mon insistance qu’on sut que la victime portait ordinairement des bijoux, dont une bague de grande valeur, nantie d’un solitaire, et qui ornait sa main disparue. Par conséquent, le vol avait bien pu être le mobile du crime. Celui-ci se reconstituait aisément: les joyaux de la rentière avaient pu tenter la cupidité des assassins, à l’affût d’un mauvais coup. Ils avaient tué pour s’en emparer mais cela d’ailleurs permettait de supposer un «crime occasionnel». Ce que nous nommons ainsi est rarement l’œuvre de malfaiteurs professionnels. Et cette hypothèse, qui n’écarte pas tout à fait une importante catégorie de bandits connus, catalogués et repérés, étend jusqu’à l’infini le champ des recherches: avec elle on entre, à proprement parler, dans l’inconnu. Il s’agit alors de ramener l’inconnu au connu. Pour y parvenir, je m’efforçai d’établir quels étaient les voyageurs du train 624, et surtout si parmi eux, ne s’étaient pas glissés des individus douteux, des «déclassés», de ceux qu’on remarque parce que, visiblement, ils ne sont pas à leur place à l’endroit où on les aperçoit. Je réclamai donc à la Compagnie les billets de première classe délivrés le 14 décembre, au Havre, à Rouen et à Elbeuf. Dès que je les eus, j’y découvris des billets militaires, à quart de place, de Rouen à Paris. Précieux indice; vous en saisissez l’importance: les militaires ont un uniforme portant le numéro de leur régiment. Ils ne voyagent qu’après autorisation, et leurs déplacements sont inscrits au corps, avec leur nom, grade et fonctions. Leur identité est on ne peut plus facile à connaître avec précision. Il y a là, n’est-ce pas, un fil conducteur incomparable qu’on n’a plus qu’à suivre quand on en tient un bout. Il est superflu de vous dire que je m’inquiétai tout naturellement de retrouver les militaires du train 624. Et il me parut bon, pour cela, de questionner les civils ayant parcouru avec eux le même trajet. Ce n’était qu’un jeu: parmi les civils figuraient le préfet--j’allais dire de quel département réel--mettons que ce fut le préfet de l’Eure, un conseiller de préfecture, le commissaire spécial de Rouen, un membre de l’Institut, le conservateur du musée Jeanne-d’Arc et M. le marquis Jean de Créon. J’appris tout cela comme vous, journaliste, l’auriez appris vous-même. Il n’y a là ni malice, ni l’emploi de facultés spéciales. Il y avait le préfet. Un préfet ne se déplace pas sans être remarqué. On l’avait donc remarqué. J’allai le voir. Il me cita son conseiller de préfecture, qui me parla du conservateur de musée, qui me nomma M. de Créon. Dans son hôtel à Paris, M. de Créon me dit: --Je me rappelle fort nettement ce voyage, auquel j’ai souvent songé, puisque, en cours de route, un crime fut commis dans mon train. D’ailleurs, le tapage mené par les journaux empêcherait de l’oublier, si on en avait le désir. Or, au cours de ce voyage, un détail m’a frappé: sous le viaduc d’Elbeuf, nous avons ressenti un choc violent, si étrange, que je m’écriai: --Mais nous allons dérailler! Mes voisins de banquette sortirent avec moi dans le couloir. J’y ai, pour ma part, remarqué un individu bizarre, vêtu comme un «rapin», qui causait assez mystérieusement avec un quidam aussi inquiétant d’ailleurs que lui. Je me suis entretenu un instant de ces deux personnages avec M. le comte de la Seine et son secrétaire. Ils vous confirmeront le fait avec plus de précision encore. Je crois que c’est de ce côté que vous devriez chercher... Je courus, bien entendu, chez M. le comte de la Seine. --La mémoire de M. de Créon est fidèle, me dit-il, et ses yeux sont certainement meilleurs que les miens, qui n’y voient plus guère. Mais M. Bernard, mon secrétaire, va vous renseigner. M. Bernard fut appelé. --M. le marquis de Créon, s’exclama-t-il d’abord, commet une involontaire erreur qu’il va bien regretter. Les personnes qu’il vous désigne et qu’il tient pour suspectes, sont hautement honorables. J’en réponds comme de moi-même. --Vous les connaissez? --Parfaitement! Le «rapin» est M. Rouget, secrétaire général de la Seine-Inférieure, et il parlait à M. Crespin, conseiller général de ce département! Nous les connaissons d’autant mieux que le château de l’Oiseau, propriété de M. le comte de la Seine, d’où nous venions, est situé dans la Seine-Inférieure. A ces mots, je sentis se rompre le fil ténu qui me servait de conducteur. --Avez-vous, monsieur, dis-je, noté dans votre compartiment la présence de militaires? Le visage de mon interlocuteur changea instantanément d’expression: --Mais oui, mais oui! s’écria-t-il. Je me souviens: il y avait deux militaires dans ce wagon. L’un d’eux était déjà engagé dans le soufflet reliant notre voiture à la suivante et l’autre allait y pénétrer. --Étaient-ce des soldats ou des officiers? --Des soldats, de simples soldats. Ils étaient coiffés de leur képi à pompon, portaient des épaulettes et leur ceinturon. Ils ont voyagé jusqu’à Paris, car je les ai encore entrevus à la sortie, dans la gare Saint-Lazare. --Avez-vous pu lire le numéro de leur régiment? --Ma foi non; ils portaient tous deux autour du cou un foulard bleu à fleurettes dorées qui recouvrait les écussons de leur col... Mon cher monsieur, je ne sais pas si vous comprenez l’émotion que je ressentis à ces paroles: je tenais mes gens! Vous le sentez, vous avez l’habitude des enquêtes. Qu’est-ce que je cherchais? Des individus «déclassés». Or, deux choses essentielles--et même trois--à noter: _les simples soldats n’ont pas le droit de voyager en première classe_; le 14 décembre était un samedi, et ces soldats en képi à pompon et en épaulettes _étaient en tenue du dimanche_. Enfin, _ils avaient un foulard spécial au cou_. Je devais les rejoindre, ceux-là, et ils devaient m’expliquer ce qu’ils faisaient à une telle place, en un tel moment! Je pris congé de mes hôtes en les remerciant avec effusion: ils venaient de jeter une brusque lueur dans ma nuit. Elle vous aurait suffi à vous-même à parvenir où je suis parvenu! A LA RECHERCHE DES SOLDATS INCONNUS --N’est-ce pas, un observateur superficiel penserait: «Tout est désormais facile: voici un agent de la Sûreté devant qui doivent s’ouvrir largement toutes les portes, qui peut fouiller partout et interroger n’importe qui. Il possède un signalement assez précis de deux militaires, «gens qui ne peuvent s’évanouir dans l’air ainsi qu’une fumée». Il sait d’où ils sont partis et où ils sont allés. Les rejoindre n’est plus qu’un jeu. C’est bien ainsi, hein, que raisonnerait «l’homme dans la rue»? --Ai-je dit que telle était mon idée, monsieur Sulvan? interrompis-je. --Vous, non! repartit le policier. Mais d’autres le pensèrent et l’imprimèrent. «_On est sur la piste des assassins du train 624!_ publièrent des journaux. _Deux militaires ont été aperçus dans le wagon tragique. Leur arrestation est imminente. Ce que dit le comte de la Seine. Tous les détails!..._» Je n’exagère pas: voici des coupures de ces journaux. Le dossier en est rempli. En fait, je n’étais pas aussi avancé en besogne que les reporters l’affirmaient. J’essayais seulement de contrôler le renseignement reçu. L’indicateur Chaix en mains, je recherchais les stations d’où avaient pu partir ces soldats. L’horaire, le véritable horaire des véritables gares, ne vous méprenez pas, démontrait que ce ne pouvait être que, mettons, du Havre ou de Rouen. J’avais tout de suite écarté Elbeuf, et vous savez pourquoi: le crime avait été commis avant l’entrée du train dans cette gare. Au point de vue militaire, l’_Annuaire_ disait: Le Havre: 3e d’artillerie légère, Rouen: 811e d’infanterie, 18e chasseurs à cheval, 53e section de commis-ouvriers. Mon gibier faisait-il partie des garnisons d’une de ces villes? Leur tenue de permissionnaires était-elle justifiée? Ne revenaient-ils pas d’un congé régulier? Autant de suppositions plausibles, qui obligeaient mon esprit à travailler. Et il travaillait, je vous jure, dans le tram qui me ramenait à Rouen. Je ne perdis pas mon temps dans les rues, et je courus à la caserne du 811e. Ce régiment détachait alors des unités aux alentours. Mais il avait à Rouen sa portion principale et son petit état-major. J’appris sans peine que des soldats de tous grades, y compris des officiers, s’étaient rendus à Paris le 14 décembre par le train 624. Et, pour savoir lesquels, j’allai chez le colonel du 811e. M. Chaumy d’Ormoise, qui commandait à cette époque le 811e, m’accueillit d’une manière qui ne laissait aucun doute sur les sentiments qu’il vouait à ma profession. C’était un homme de fine allure, petit, mais portant beau, très blond et coquettement vêtu. Il tenait beaucoup à paraître homme de cheval, et il me reçut ganté, botté, lacé, la cravache à la main, et qu’il maniait avec impatience. Notre entretien fut court: --Qu’est-ce qui vous permet de soupçonner les hommes de mon régiment? s’exclama-t-il. Vous avez des preuves? Non? Des indices? Quelque chose? Quoi? Précisez! Deux minutes plus tard, j’étais dehors: il m’avait à peu près mis à la porte. Vous allez peut-être vous étonner? Je m’y attendais. Je savais, en effet, avant de pénétrer chez lui, que son frère, le parlementaire connu, siégeait à l’extrême-gauche de la Chambre et que le colonel partageait les convictions humanitaires de son frère. Peu de jours avant ma visite, le colonel d’Ormoise, agissant en qualité de commandant d’armes, avait, à la suite d’un menu incident de discipline intérieure, signé une décision lue à plusieurs reprises aux troupes. Elle stigmatisait la délation du camarade d’un ivrogne. Elle faisait appel à l’honneur des hommes pour que, à l’avenir, aucun ne s’abaissât jusqu’au rôle de dénonciateur. «La délation est une chose dégradante, y disait M. d’Ormoise, elle est indigne d’un soldat français.» Vous devinez comment ces principes respectables allaient faciliter ma tâche. Je fus instantanément traité de suspect par tous les subalternes. Pas un seul n’osait enfreindre, même à propos d’un crime odieux, la récente consigne de discrétion prescrite par le colonel. Je ne recueillis que de dures paroles, à demi injurieuses et des regards sournois et courroucés. Mes rapports avec les officiers manquaient d’aménité: impossible, dans ces conditions, d’établir de façon rigoureuse, si deux permissionnaires du 811e avaient ou non gagné Paris, à la date tragique, et, des assassins ou de moi, c’est moi qui semblais méprisable! Enfin, tout à fait par hasard, un soir, au café, un officier d’une autre arme, qui en fut tancé par la suite, me révéla que, fréquemment, des soldats ayant une permission de la nuit pour Rouen sautaient en fraude dans le train de Paris, afin de vivre tout un dimanche sur les boulevards et qu’ils regagnaient ensuite leur garnison par le train du lundi matin. --Seules, de fortes têtes peuvent, comme on dit, «risquer le paquet», pensais-je. Et je retournai voir le colonel. --C’est encore vous? fit-il dès l’abord. --Mon colonel, expliquai-je, je m’excuse d’une insistance qui peut vous déplaire. Mais j’ai une consigne, comme un soldat. J’obéis à mes chefs, pour que la justice suive son cours et nul n’a le droit d’entraver son action. On me signale que certains de vos hommes ont pu voyager dans le train 624. J’ai le devoir de vérifier ce fait. Or, vous avez reçu, dernièrement, une trentaine d’hommes provenant des troupes d’Afrique, des «joyeux». Ils se sont bien conduits là-bas et furent l’objet d’une mesure de clémence que je n’ai pas à apprécier. Je sais seulement qu’ils ne furent pas toujours de petits saints: voudriez-vous faire rechercher si aucun d’entre eux ne s’est pas absenté le 14 décembre? Toujours avec la même mauvaise grâce, le colonel consentit. Je ne pus, cependant, contrôler comment l’enquête qu’il prescrivit fut menée: elle fut négative. Heureusement, je n’attendais pas sans agir les résultats des recherches régimentaires. J’enquêtais aussi, de mon côté. Et un propos surpris, je ne sais plus où, me donna à penser qu’un soldat du 811e, Pierre Mary, permissionnaire pour la nuit du 14 au 15 décembre, était très capable de s’être échappé en fraude jusqu’à Paris. C’était un garçon assez mal noté, fils d’un inspecteur de police et d’une danseuse. Ses faits et gestes scandalisaient fréquemment ses camarades. Un espoir, presque un pressentiment, me réchauffa le cœur: --Si ce qu’on vous a dit est vrai, m’objecta son capitaine, c’est très facile à vérifier: pour prendre à la gare le train de 5 h. 10, il a fallu qu’il sorte du quartier avant 5 heures. Donc, il n’a pas mangé la soupe ici... Le caporal d’ordinaire et le cuisinier de la compagnie furent questionnés. L’un et l’autre se déclarèrent prêts à jurer que ce Mary avait vidé, ce jour-là, sa gamelle sous leurs yeux. --Etes-vous convaincu? fit le capitaine. Ces braves garçons n’ont aucun intérêt à mentir... --Puis-je voir cet homme? répondis-je, travaillé que j’étais par mon pressentiment. Visiblement agacé par mon insistance, l’officier envoya chercher Mary. L’homme se présenta bien, salua correctement. Son regard était clair, sa physionomie ouverte et sympathique. Le premier examen ne pouvait lui être défavorable. --Vous étiez permissionnaire le 14 décembre? dis-je. --Oui! fit-il spontanément. Mais je n’ai pas profité de ma permission. Je suis revenu me coucher à 11 heures et je me suis d’ailleurs fait porter rentrant, à cette heure-là, sur le registre du poste de police. --A quelle heure étiez-vous sorti? --A cinq heures et demie, après la soupe... Vous concevez de quelle façon je scrutais mon gaillard, tandis qu’il répondait. Un clin de cils ne m’aurait pas échappé. Mais il était imperturbable. --Vous avez mangé la soupe au quartier? --Bien sûr! Tout le monde peut vous le dire: je ne me suis pas caché! Son assurance en imposait à son capitaine. Il semblait heureux que les soupçons ne pussent atteindre un homme de sa compagnie. Elle m’intimidait moins. J’ai l’habitude de discerner l’indiscernable, si je puis dire, dans l’aplomb d’un accusé, et de démêler, au son, la plus légère fêlure de la voix. Quelque chose d’imprécis me poussait en avant. Est-ce l’instinct du limier qui, en nous, se développe à l’usage? Je ne sais. Je sentais le mensonge sous la franchise apparente. L’homme était trop précis et se défendait trop bien. Car, il faut retenir qu’un innocent faussement accusé se trouble presque toujours: l’indignation accélère la course du sang. Il étouffe. Sa mémoire s’embrouille. Un coupable «qui a préparé sa comparution» affirme parfois trop. --Qu’avez-vous fait de cinq heures et demie à onze heures? poursuivis-je. --J’ai joué au billard avec un ami. --Où ça? --Au Pré Jauni, chez Georges: vous pouvez le lui demander. --Quel est cet ami? --Paul Selle, un de mes anciens camarades, libéré. Je l’ai rencontré en ville vers six heures et demie. Il habite à Joly, un petit bourg près du Havre, et il voulait prendre le train de 8 heures pour rentrer chez lui. Comme il avait du temps de reste, nous sommes allés ensemble chez Georges jouer au billard. Notre partie fut même si animée qu’il rata son train et ne put partir que par le suivant, à 11 heures du soir. Je l’ai quitté sur la route de la gare et suis revenu directement ici. Je l’entends encore prononcer ces paroles. Il était très fort, l’animal! On lui aurait donné le bon Dieu sans confession. Il constatait la jubilation de son capitaine et, voulez-vous que je vous dise ce qui m’indisposait contre lui? C’est précisément que je constatais, moi, sa constatation à lui. Je lisais sa pensée: --Je suis cru! Un innocent aurait pensé: --Est-ce qu’on me soupçonne encore? Et il eût été profondément malheureux. --Vous n’avez plus de questions à poser? me demanda le capitaine. --Non. On renvoya Mary. Il salua et fit demi-tour réglementairement. Il a dû battre un entrechat dès la porte franchie. --Puis-je examiner son paquetage? sollicitai-je. L’officier réprima un sursaut d’indignation, puis, goguenard: --Si vous voulez! fit-il, il n’y a rien dedans... Nous allâmes dans la chambrée. Dans le paquetage de Mary, parmi ses effets d’uniforme et son linge, je découvris en un tournemain un pompon mobile de képi et une grenade. Je soulevai la paillasse du lit: dessous, je ramassai un foulard noir orné d’étoiles d’or... --Veuillez faire descendre cet homme en cellule! dis-je au capitaine stupéfait. Au nom de la loi, vous en répondez: il doit immédiatement être mis au secret absolu. LA PRIME DE 25.000 FRANCS Quand le policier Sulvan prononça ces mots: «Au nom de la loi, vous en répondez! Il doit immédiatement être mis au secret absolu», je fus certainement aussi stupéfait que le capitaine du soldat put l’être quand il entendit les mêmes mots, car je ne les attendais pas plus que lui. Le narrateur avait conduit si habilement son récit que j’éprouvais des sensations pareilles à celles qu’il avait ressenties, en soulevant la paillasse de l’homme et en recueillant, dessous, un foulard noir orné d’étoiles d’or. Un «Ah!» d’étonnement m’échappa. Interrompu, Sulvan me regarda. Une malice flambait dans son œil. Il se tut un instant. D’ailleurs, on frappait à la porte de son cabinet. Il cria d’entrer. Un inspecteur, que je connaissais de vue et qui me salua, se pencha près de son oreille et murmura une phrase sur ce ton spécial qu’emploient les agents du service secret, qui est monocorde, et pour ainsi dire aphone. Le sens en échappe toujours à l’indiscret qui en surprend le bruit. Le commissaire parut acquiescer à une demande, inclina la tête et, par une rapide mimique, indiquant ma présence, parut remettre à plus tard la réponse sollicitée. Ce bref colloque laissait suspendue ma surprise, mais n’arrêtait pas les déductions de mon esprit. L’inspecteur se retira. Sulvan me regarda encore, et la joie du triomphe éclaira de nouveau son visage. --Eh bien? fit-il. --Eh bien, dis-je, nous en étions à cette surprenante découverte sous le matelas de Mary. --Oui. Comment employez-vous l’expression «surprenante découverte»? --Dame, comme signifiant le résultat étonnant de vos recherches. Il sourit, puis reprit: --Mes chefs n’en jugèrent point ainsi. Ce qui les arrêta tout de suite, quand je les mis au courant, fut le détail qui vient de vous échapper: on avait signalé des foulards bleus _à fleurettes d’or_. Celui que j’avais trouvé était _noir, orné d’étoiles dorées_. --Il y a coïncidence, me dit-on, et non similitude. J’ébauchai un geste de protestation. Cornouailles l’attendait. --Une minute, fit-il. Mes chefs avaient raison: tous les détails doivent être précis, dans le métier. Les «coïncidences» ne sont pas toujours des preuves, et il est arrivé que, sur des présomptions basées sur des coïncidences, on ait fait condamner des innocents. Or, il fallait tenir compte de ce fait capital: Mary alléguait un alibi. --Puisque votre homme, m’objecta-t-on, a mangé devant témoins la soupe de cinq heures au quartier, il n’a matériellement pu prendre le train 624. Vous n’êtes pas sur la bonne piste, Sulvan... --Voulez-vous faire vérifier l’alibi? demandai-je. On me l’accorda, mais sans enthousiasme, et par acquit de conscience. Un tout jeune inspecteur en fut chargé. Il se rendit à Joly. Il rencontra Paul Selle et l’interrogea. L’autre se rappela parfaitement sa soirée du 14 décembre, sa rencontre avec Mary et leur commune partie de billard, au Pré Jauni, chez Georges. --Même, ajouta-t-il dans sa déposition, je fus très surpris par la fuite du temps, car je ne croyais pas avoir joué plus d’une heure et demie. Quand on s’amuse, on ne s’aperçoit pas que les minutes coulent et c’est ainsi que j’ai raté mon train... Au Pré Jauni, mon collègue reçut une affirmation semblable. Georges, le patron, avait gardé un souvenir suffisant du séjour des deux camarades chez lui. --Ils ont joué très longtemps, affirma-t-il. --De quelle heure à quelle heure? --Oh! je n’ai pas regardé l’heure. Mais je me souviens qu’à son arrivée Mary s’écria: --«On prend les queues, patron, il est six heures et demie!» Il pouvait, en effet, être à peu près cette heure-là. Ces interrogatoires établissaient la matérialité de l’alibi. On ne manqua pas de me le faire observer. Et je n’avais qu’à m’incliner. Légalement et judiciairement, la piste que je suivais s’avérait fausse. Elle aboutissait à une impasse. La culpabilité de Mary me claquait, comme on dit, dans les doigts. Il ne me restait plus qu’à chercher ailleurs: on me le conseilla, non sans ironie. --On ne songea pas à confronter ce soldat avec le comte de la Seine et son secrétaire? --Non. On n’y songea pas. Ou, peut-être, ne donna-t-on pas suite à cette idée, si on l’eut. C’est qu’il faut bien avouer ceci: un inspecteur à qui l’on confie une tâche a sa besogne très délimitée. Il ne s’en va pas la bride sur le cou, au hasard. Il reçoit des instructions: il doit les observer. Cela s’explique très bien, puisqu’il y a des chefs qui concentrent les renseignements de toute nature provenant de sources très différentes. L’inspecteur n’est pas forcé de savoir ce que savent ses chefs. Et ceux-ci peuvent avoir un puissant intérêt à ce que leur envoyé ignore pourquoi on le dirige vers tel endroit plutôt que vers tel autre. Il n’a pas, je le répète, à discuter les ordres: il doit les exécuter. Pour ma part, je n’avais qu’à obéir et à entreprendre de nouvelles démarches. C’est ce que je fis. Je n’affirmerai pas que la découverte du foulard ne m’avait pas très fortement impressionné et que je l’avais oubliée. Non. Mais, puisqu’on m’envoyait dans une direction, je n’avais qu’à servir mes chefs comme ils jugeaient bon d’être servis. Si l’incident peut frapper votre esprit, c’est un conseil de ce genre que j’ai donné, tout à l’heure, à l’inspecteur qui m’a parlé et qui sollicitait un avis: suivre, religieusement, les instructions reçues... Pour revenir à l’affaire Versi, je me rendis donc au bureau de Recrutement, afin d’y obtenir communication des fiches concernant tous les soldats originaires de la région rouennaise. Il s’agissait d’établir lesquels, parmi eux, permissionnaires le 14 décembre, auraient pu voyager dans le train 624. Cette démarche ne constituait pas une mince besogne, je vous prie de le croire. C’était, au contraire, un travail considérable et très méticuleux, les hommes des trois classes de ce recrutement étant répartis dans plus de dix régiments et formations militaires diverses. J’en vins à bout, cependant: aucun homme autre que Mary ne pouvait être soupçonné. C’était à désespérer. Mais on ne désespère pas, ici. On classe parfois. Cela veut dire qu’on attend l’occasion. Celle-ci se présente presque toujours, plus ou moins tardivement et au moment le plus inattendu: un nouveau crime, avec arrestation quelconque, une dénonciation, anonyme ou non, ressuscitent, si l’on peut dire, l’affaire endormie. On ouvre le dossier fermé. On vérifie. Et l’on met souvent, ainsi, la main au collet des coupables qui se croyaient définitivement tranquilles. Au surplus, il ne pouvait être question de classer l’affaire Versi. L’émotion qu’elle avait suscitée dans l’opinion publique n’était pas calmée. Le mystère persistant même, entretenait et exacerbait cette émotion. Et l’annonce soudaine que la famille, désespérant d’obtenir par la police les résultats souhaités, offrait une prime de 25.000 francs à la personne qui ferait arrêter les coupables, claqua ainsi qu’un coup de fouet. Pour nous, professionnels, une prime n’a peut-être pas tout l’intérêt qu’y peut attacher un amateur, mais ce n’est pas, cependant, une chose négligeable. Son montant est partagé pour augmenter la retraite entre tous les employés de la brigade, inspecteurs, dactylographes et plantons. Nous étions quatorze, à cette époque-là; c’eût été un joli denier pour chacun. Puis, mon honneur professionnel se trouvait plus que jamais engagé. Mes chefs, en effet, auraient vu d’un mauvais œil qu’un policier occasionnel se montrât plus habile qu’un limier renommé et remportât une prime que nous devions enlever. Vous voyez qu’il me fallait, coûte que coûte, l’emporter. J’y étais parfaitement résolu. Or, je n’avais plus trente-six moyens à ma disposition. Tout ce que j’avais tenté avait échoué. Il ne me restait guère d’autre ressource que celle de vérifier les causes de chaque échec, et, donc, de réviser un à un tous les détails de l’enquête, absolument comme un caissier qui se trouve devant un total faux doit reprendre l’un après l’autre chaque chiffre de son opération. Un point m’intriguait tout particulièrement: à Joly, Paul Selle, l’ami de Mary, avait dit à mon jeune collègue cette phrase: --Je ne croyais pas avoir joué au billard si longtemps... J’aurais bien voulu savoir ce que signifiait cette exclamation. Elle n’avait été retenue spécialement, ni par nos chefs, ni par mon camarade. Elle me trottait, à moi, dans le cerveau. Pour en avoir le cœur net, je repartis à Rouen. EN FACE DES ASSASSINS Imaginez-vous bien mon état d’esprit: je suis, à ce moment, l’inventeur d’un système. J’ai prouvé le crime, envers et contre tout. J’ai détruit toutes les hypothèses contraires et j’ai saisi un fil qui devait me conduire au but. Ce fil casse. Il n’y a point là faute de ma part et, cependant, on suspecte mon habileté. J’ai une revanche à prendre. Je ne dirai pas que j’en voulais à ceux que je devinais être à l’autre bout du fil, mais je ne pouvais renoncer à savoir si, vraiment, ils se trouvaient à cet autre bout comme je le pressentais. C’est là, je crois, une prédisposition morale bien humaine. Je la transportais partout avec moi. Or, en touchant Rouen, j’apprends qu’un professeur d’agriculture à la Chambre de commerce de cette ville, monté en deuxième classe, le 14 décembre, dans le train 624, contait avoir vu, de ses yeux vu, deux militaires grimper à Rouen, en première classe, dans ce même train. Je bondis chez ce professeur, M. Dore. Il fut aussitôt très affirmatif: --Je reconnaîtrai ces militaires, si vous les mettez en ma présence, me dit-il. Je ne fis qu’un saut jusqu’à la caserne du 811e. Et j’y sollicitai une nouvelle comparution du soldat Mary. --Toi, cette fois, je te tiens, mon bonhomme! pensais-je. Tu ne vas pas y couper... On alla le chercher. --Vous avez donc recueilli du nouveau? me demandait son capitaine en attendant. --Je le suppose... J’achevais à peine ces mots qu’un planton vint, de la part du colonel d’Ormoise, remettre un télégramme à cet officier. Il l’ouvrit. Il le lut. Il me le tendit. Les fils de Madame Versi annonçaient qu’un ancien cuisinier de leur mère, M. Antoine Briu, venu chez eux dans la matinée, affirmait avoir vu, à Rouen, le 14 décembre, le soldat Mary monter avec un camarade dans le train 624, en première classe. Ils ajoutaient que le témoin avait gardé plus d’un mois le silence par timidité, mais que sa femme, tentée par la prime de 25.000 francs, le décidait enfin, la veille au soir, à dénoncer ce fait capital. Vous allez peut-être penser, Monsieur, que j’eus un réflexe dépité, en apprenant que ma prime m’échappait?--car la prime m’échappait et allait à ce nouveau témoin. Je vous jure qu’il n’en fut rien. Au contraire, une grande joie m’inondait, celle du chasseur à qui la proie échappe et qui la retrouve au gîte. Et comme Mary, resté goguenard et presque insolent, entrait, je fonçai sur lui: --Bas les masques, mon ami, fis-je. Deux témoins, qui ne se connaissent pas, vous ont vu dans le wagon de Madame Versi. Quel est le nom de votre complice? Il tressaillit imperceptiblement: --J’étais avec Martin, avoua-t-il. Mais nous ne sommes pas des assassins. Ça me suffisait. Cette fois, je le tenais bien. Car c’est un axiome, dans les milieux judiciaires, que si un seul coupable peut se taire jusqu’à la guillotine, le secret ne peut être gardé s’il existe au moins un complice. Je ne poussai donc pas davantage Mary. La procédure devenait classique: on l’écarta, on appela Martin. Et, tandis qu’on allait le quérir, j’écoutais d’une oreille distraite les explications de son capitaine: excellent sujet, moniteur d’escrime, jamais puni, soldat exemplaire. --D’où est-il originaire? fis-je. On ouvrit son livret militaire: «Enfant de l’Assistance publique. Ni père ni mère connus.» --Cela ne lui enlève rien de mon estime, ajouta bonnement l’officier. --Était-il permissionnaire le 14 décembre? --Pas que je sache! Encore un point à élucider, hein? Soyez tranquille, il le fut, comme les autres. Mais, Martin entrait. Moins grand que Mary, son visage semblait encore plus ouvert. --Martin, lui dis-je brusquement, Mary sort d’ici. Il vient d’avouer que vous l’accompagniez dans le train 624. L’effet, immanquable, se produisit. Martin perdit pied. Je ne lui laissai pas le temps de se remettre. Je lui présentai le fameux foulard noir étoilé d’or: --C’est ton foulard, n’est-ce pas? Tu l’avais au cou quand Mary tua la vieille dame. Elle n’était qu’évanouie, quand vous l’avez jetée par la portière. Qui lui tenait les jambes, toi ou Mary? Je ne vous apprendrai rien de ces sortes d’interrogatoires, qui sont toujours faciles. L’aveu, véritable ou supposé, du complice exaspère forcément l’accusé. Il avoue immédiatement lui-même certaines précisions qui compromettront l’autre. Le reste n’est plus que jeu d’enfant. Assommé, Martin s’était effondré sur une chaise et pleurait. J’ai la conviction formelle, étayée par l’expérience, qu’à ce moment-là les assassins voient, au sens propre du mot, leur victime dressée devant eux. C’est fatal. L’assassiné revit, intensément, évoqué par son évocation même, et accuse. Il faut au criminel une force d’âme presque surhumaine pour résister à cet instant-là. Plus tard, l’impression se dissipe et l’homme discute ou se rétracte. Sur le fait, il en est totalement incapable. Il est nécessaire de profiter séance tenante de sa défaillance. --Raconte tout! ordonnai-je. Il ne se fit pas prier. Je vous ferai grâce du récit. Il se résume ainsi: depuis longtemps, Mary voulait tenter un coup dans le train de Rouen. Il savait que des gens riches l’empruntent pour venir à Paris. Il espérait trouver un voyageur facile à dévaliser. Mais il n’avait pas choisi d’avance Mme Versi, qu’il ne connaissait point. Préméditation seulement d’un crime, n’importe lequel... En répétant qu’il n’y avait aucun danger, il décida Martin à l’aider. La date fut fixée dès le début de décembre. Ils en parlèrent ensemble plusieurs fois. Mary arrêta la date du 14 décembre, parce que c’était un samedi. Il prévoyait tout, ce garçon et croyait que le grand nombre de permissionnaires encombrant les trains ce jour-là leur permettrait plus facilement de passer inaperçus. Il demanda une permission de la nuit dès le jeudi. Martin en obtint une, à l’insu de son capitaine, du commandant chargé des exercices physiques et à qui il donnait des leçons particulières d’escrime. Le reste va de soi. Ils sortirent du quartier avant la soupe du soir, pendant que le sergent de garde se réchauffait dans le poste. Ils avaient leurs épaulettes dans leurs poches. Ils coururent à la gare. Dès que le train du Havre arriva, ils repérèrent Mme Versi, seule dans son compartiment, et montèrent auprès d’elle. La pauvre femme n’eut aucune méfiance envers ces deux braves petits pioupious, deux enfants. Elle leur prêta peu d’attention. Elle somnolait. Soudain, Mary se jeta sur elle et l’étrangla, tandis que Martin l’assommait à coups de poings. Elle s’affaissa. Vite, très vite, ils lui arrachèrent ses bagues et ses bijoux. Puis, ils s’aperçurent soudain «que le cadavre les gênait». --On la balance? souffla Mary. Il ouvrit la portière: elle heurta la première pile du viaduc d’Elbeuf et le choc, violent, secoua le wagon en effrayant les autres voyageurs. Mme Versi fut précipitée. Ses assassins s’enfuirent. Un réflexe ramena Martin: la portière, restée ouverte, pouvait trahir le crime. Avant que de sortir du compartiment, il rattrapa la portière et la fixa en forçant le loquet dans sa gâche. Ce geste, qui, vous le voyez, fut voulu et devait assurer la sécurité des criminels, fut bien celui qui les perdit. Il les retarda. Ainsi, quelqu’un les aperçut quand ils fuyaient. Il éveilla, plus tard, mon attention... Voilà, mon cher monsieur, toute l’histoire contée. Ce qui suivit n’a plus rien que de très ordinaire. Sulvan se tut. Machinalement, je parcourus de l’œil les notes que j’achevais de prendre. --Voulez-vous me permettre une remarque? dis-je. --Plutôt deux qu’une. --Et l’alibi? --Ah! oui, répéta-t-il, l’alibi. La chose est, en effet, curieuse, et mérite un alinéa de plus. L’explication figure au dossier. Il compulsa une fois encore les feuillets. * * * * * Il releva la tête. Je n’avais pas fait un mouvement. --Voici l’alibi, fit-il. L’interrogatoire explique tout. Et il lut: --Comment êtes-vous revenus de Paris? --Par le train quittant la gare Saint-Lazare à 6 heures 30 et qui arrive à Rouen à 7 heures 35. --Et alors? --Nous nous sommes séparés pour sortir isolément de la gare. Mary rencontra un copain, qu’il emmena au billard. --A quelle heure? --Juste en arrivant. --Quelle heure exacte? --Je ne sais pas exactement. Il pouvait être 7 heures trois quarts. Il a juré à son ami qu’il était à peine 6 heures et demie. --Il a décalé d’une heure? --A peu près. --Et toi, qu’as-tu fait? --Je suis allé dans ma chambre, en ville. Je dois ajouter ce détail important: Martin avait, comme beaucoup de soldats en garnison, une amie qui le recevait dans sa chambre, sous les toits. C’est là que, dans le trouble probable où l’avait jeté une action aussi formidable qu’un assassinat, il s’était réfugié dès son retour et, pour ainsi dire, d’instinct. Presque toujours et surtout pour le novice, il y a un lieu d’asile, ce que vos confrères journalistes nomment avec emphase: le «repaire». Je l’ai vu, ce repaire de Martin. Je l’y ai conduit, les menottes aux poignets. Il le fallait bien. C’est là qu’étaient cachés les bijoux volés. Et, sans lui... Écoutez-moi ça: Le 14 décembre, une fois revenu à Rouen et portant, à ce moment, les bijoux de sa victime contenus dans une boîte d’allumettes, il se pressa de rejoindre son amie. Celle-ci, une jeune domestique naïve, logée au quatrième étage, dans l’espèce de soupente d’une très vieille maison, ne remarqua rien d’anormal, ni dans son attitude, ni sur son visage. Elle croyait qu’il arrivait ce jour-là, comme les autres, directement de la caserne. Il fut, comme toujours, doux et tendre. Pourtant, à un certain moment, il l’éloigna: --Va chercher quelque chose à boire, dit-il. Empressée, elle obéit. Elle avait quatre étages à descendre et à remonter. Il avait le temps, lui. Il ouvrit la fenêtre, sauta sur la barre d’appui, s’agrippa à la gouttière et, suspendu dans le vide par une seule main, à quinze mètres du sol, il souleva, de l’autre main, les ardoises d’une maison voisine et glissa dessous la petite boîte contenant le butin. Puis, il réintégra la chambrette, ferma la fenêtre et attendit le retour de la jeune personne. Voyez-vous, ceux qu’on peut nommer les criminels nés, les criminels en puissance, si vous préférez, n’ont besoin d’aucun conseil et d’aucune leçon pour savoir ce qu’ils ont à faire. Ils ont dans le sang toute la ruse des bêtes de rapine. Si je n’avais moi-même forcé Martin à répéter un à un tous ses gestes: si je ne l’avais retenu à la ceinture, tandis qu’il était suspendu à nouveau dans le vide; si, enfin, il n’avait sorti les bijoux de leur cachette, je ne crois pas qu’on eût pu jamais les y découvrir. Fort heureusement, il se prêta à tout ce qu’on voulut: ce n’était pas un mauvais garçon. Je rapportai les bijoux, ramenai Martin à la caserne et je le fis incarcérer. L’interrogatoire de Mary recommença. Il continuait à nier le principal. Il avouait seulement être parti en fraude à Paris avec Martin: péché véniel, comparé à l’accusation terrible qui pesait sur lui. Je le laissai s’enferrer tant qu’il pouvait: si vous êtes un peu pêcheur, vous connaissez la joie qu’on a quand le poisson mordille l’hameçon? C’était une joie semblable que je goûtais et sans trop me presser, je vous assure. Mais, tandis qu’il jurait solennellement «sur son honneur de soldat»--oui, monsieur, il allait jusque là et un homme qui a le courage d’assassiner peut bien avoir l’aplomb de mentir,--il allait jusque là, donc, pour impressionner son brave capitaine éberlué. Moi, qui le tenais, j’ouvris à même ma poche la boîte d’allumettes accusatrice. Elle était implacable, celle-là. Donc, quand les bijoux furent dégagés, je sortis le tout et, avec une feinte nonchalance, je posai ce formidable témoin sur la table. Mary parlait toujours, d’abondance. Il allait, il allait, multipliant ses explications et s’enferrant à plaisir. Je le laissais aller: qu’est-ce que ça pouvait me faire? Tout à coup, il aperçut les bijoux: il eut les jambes fauchées, comme d’un coup de sabre. Il n’avait plus la force de se tenir debout. Mon rôle, cette fois, était achevé: les coupables étaient connus, les assassins du train 624 appartenaient à la Justice. Ils avaient, pour leur malheur, fermé la porte du wagon... Vous voyez ce que la police française peut obtenir d’un si mince détail? Et quelle police ferait mieux? Tenez, puisque nous causons, voulez-vous un autre détail qui vous édifiera vraiment, je crois, sur les difficultés réelles de notre tâche? Eh bien, dès que la nouvelle de la double arrestation fut connue dans la caserne, les langues se délièrent aussitôt. Avant que de regagner Paris avec mes deux bandits solidement ficelés, je sus que le 14 décembre, plusieurs officiers et sous-officiers avaient voyagé dans le même wagon que Mary et Martin. Ils les avaient parfaitement reconnus: mais ils ne les dénoncèrent pas. Mieux encore: tous leurs camarades de chambrée les savaient coupables du crime. Tous savaient aussi qu’ils n’avaient pas mangé, ce soir-là, la soupe au quartier. Tous se seraient laissé hacher vifs, plutôt que de le dire, tant la circulaire, et peut-être l’attitude de leur colonel, les avaient influencés. Une pareille chose ne peut surprendre que des ignorants. Nous savons bien, nous, que les honnêtes gens même protègent parfois le mensonge et sont parfois pour le crime, contre la Justice. Presque toujours, ils sont, d’instinct, contre nous! Cependant, avec de l’obstination, un peu de flair, et pas mal de chance, on arrive à surmonter tous les obstacles. --A quoi furent condamnés les misérables? fis-je encore. Sulvan haussa les épaules... --Bah! je ne sais plus. La chose entra dans le domaine administratif. Le juge d’instruction rouennais avait été dessaisi, remplacé par un magistrat du Parquet de la Seine. Puis, il fut démontré que les meurtriers ne bénéficiaient pas, au moment du crime, d’une permission faisant mutation. Ils ne pouvaient donc pas être poursuivis par la justice civile. Ils relevaient du Conseil de Guerre. Ils furent traduits devant celui de Rouen. Mary fut condamné à la peine de mort, puis gracié. Martin l’accompagna aux travaux forcés à perpétuité. Ils avaient dix-neuf ans. Ils sont au bagne depuis. --Vous n’en avez plus entendu parler? --Non. D’ailleurs, ils ne m’intéressaient plus. Ils avaient joué leur partie, moi la mienne. Ma tâche finissait le jour de leur capture. Ils avaient perdu, il ne leur restait qu’à payer: cela ne me concernait plus. Votre demande renforce mon opinion. Il y a longtemps déjà que je suppose l’avoir parfaitement rendue par une formule dans laquelle, je vous prie de le croire, n’entre aucune ironie: vous autres, journalistes, vous êtes, si je puis dire, des chiens courants: vous donnez de la voix. Nous sommes, nous policiers, des chiens d’arrêt: nous traquons le gibier. Au fond, qu’est-ce qui importe? C’est que le gibier tombe dans le carnier. Martin et Mary étaient pris: je cherchais déjà un autre gibier... SOUS LE D. K. V. LE CRIME D’OULINS En arrivant le 8 mai, un jeudi, à 9 heures du matin, chez sa patronne à Oulins, en Seine-et-Oise, pour se mettre à l’ouvrage comme d’ordinaire, la mère Fouchard vérifia la cuisinière avant de l’allumer. Le feu s’était déclaré la veille dans la cheminée, consumant une planchette qui la traversait. Et la femme de ménage revivait toute l’alerte: Madame Bougiès agitée d’une terreur sénile d’octogénaire la pressant de courir, d’appeler Mathias le forgeron, puis, dans sa hâte et sa crainte du feu, sortant de chez elle contre son habitude et esquissant même quelques pas sur la route d’Anet. Avait-elle eu assez peur, la pauvre vieille! De quoi lui retourner les sangs! Mathias, bientôt survenu, démolissait d’un coup de masse la planchette, et, d’un seau d’eau, éteignait l’incendie. Il riait: --Ça ne sera rien que ça! Mais on n’a pas idée de mettre un tuyau de poêle contre un morceau de bois! Il s’en allait ensuite, jovial, content d’avoir rendu service et refusant le verre de vin qu’on voulait lui offrir. Cependant, Madame Bougiès demeurait tourmentée: --Il faudra, disait-elle, prendre des précautions, désormais... Elle répétait cela jusqu’au soir. La mère Fouchard la rassurait bonnement. Puis, elle préparait son moine, le glissait dans son lit et revenait cuire des nouilles pour le léger repas de la vieille femme. Enfin elle la quittait, certaine que la peureuse rentière allait, comme toujours, se barricader à triple tour, fermant les loquets et poussant les verrous, avant que de se décider, chevillettes mises et tringles ajustées, à se confier au sommeil. Tout en se remémorant ces faits d’hier, la femme de ménage disposa les braises, alluma le foyer, puisa de l’eau, prépara le café au lait. Puis, elle balaya et commença de ranger. Alors, le petit déjeuner chauffant et Mme Bougiès ne remuant pas encore là-haut, la mère Fouchard grimpa les marches pour aller éveiller sa maîtresse. Celle-ci, dans la pénombre de la pièce close, demeurait immobile sur sa couche. --Bien le bonjour! cria la servante. Vous ronflez donc à cette heure? Le coq a chanté, voyons, et je vous porte tantôt votre tasse! L’autre ne répondit point. --C’est-y que vous boudez? reprit la bonne femme accoutumée aux caprices de l’octogénaire. C’est bon, on va vous ranimer! Le silence persista. Elle atteignit la fenêtre, repoussa les volets. Le grand jour lumineux de la plaine entra. Rieuse de sa farce, la mère Fouchard se retournant, sursauta. Renversée sur le lit, raidie, les jambes pendantes, Madame Bougiès gisait, la figure tuméfiée, violette, l’œil sanglant et fixe, morte. --Hé là, mon Dieu! s’exclama la servante. All’est tuée! Elle se précipita dehors, affolée et répandit l’alarme chez les voisines: --On a meurtri cette nuit ma patronne! Venez vite! Les voisines accoururent. Des gamins suivirent, puis des hommes. Une rumeur naissait. Tout le village s’émouvait et chacun, approchant de la maison du crime, tendait le cou. Un groupe se forma. Au centre, la mère Fouchard racontait la sinistre découverte et comment, là-haut, Madame Bougiès, pleine de vie la veille, reposait inerte, étranglée. --Il faut prévenir les gendarmes! dit quelqu’un. --Puis le maire! fit un autre. Un galopin partit à la brigade et, en passant, informa M. Grivot, occupé dans son champ, qui laissa sa herse et s’en vint. Charet, le brigadier des gendarmes, le rejoignit avec un de ses hommes. Ils parvinrent tous ensemble. Les curieux s’écartèrent. Le maire interpella la Fouchard: --Venez un peu ici, pour votre témoignage? Elle obéit. Déjà, le brigadier pénétrait dans l’habitation. --Où est-elle? demanda-t-il. --Là-haut, murmura la commère. Digne, le soldat monta, regarda le cadavre, observa qu’un lien lui serrait le cou, puis il redescendit. --On ne doit toucher à rien ici, ordonna-t-il, avant l’arrivée du Parquet. Je vais le faire prévenir. Il jeta un ordre à son subordonné, qui fila. Et il commença d’interroger la femme de ménage. Elle conta le peu qu’elle savait: --Cette femme, elle était méfiante de sa nature. Elle n’ouvrait à personne dans le jour, sans connaître à qui. Quant à la nuit, le bon Dieu lui aurait pas fait bâiller sa porte pour sûr! --Vous la serviez seule? --Dame oui, voilà des années. --Personne n’est entré ici hier? --Personne que moi et le forgeron Mathias, à cause du feu. Elle expliqua l’accident au brigadier attentif: --On avait condamné pour ainsi dire cette cheminée du bas. Seulement, le tuyau de la cuisinière y passait et, pour le tenir, on avait fixé une planchette. A la longue elle s’échauffa et nous aurions été rôtis, peut-être, si l’on n’avait vu des flammèches. --Faut entendre Mathias! manda le gendarme au maire. --Il n’est pas loin: le voilà qui parle à la porte... Appelé, l’artisan confirma le récit de la servante: la veille, un peu avant quatre heures, requis par la femme Fouchard, il entrait chez la rentière, constatait l’embrasement d’une planchette dans la cheminée, l’abattait, noyait le feu et transportait les débris dans un petit enclos herbu, derrière la maison. --Vous n’aviez rien remarqué de suspect? --Rien du tout! Ce pendant que l’interrogatoire se poursuivait, le Procureur de la République, informé, annonçait par téléphone son arrivée et celle de son substitut, accompagnant le juge d’instruction. La Sûreté dépêchait un commissaire et deux inspecteurs. L’enquête judiciaire allait s’ouvrir. --Ne vous éloignez pas! ordonna le brigadier aux témoins, on aura besoin de vous. Ils se mêlèrent aux badauds, dont le bavardage s’enflait. On avait vu passer dans le pays des rôdeurs. Il y avait eu, l’autre quinzaine, un campement de nomades, capables de tout, au Champ-Crevé, à huit cents mètres du village. Des vagabonds de toutes races battaient la contrée: on n’était plus tranquille nulle part. On vivait des temps d’abomination. Deux automobiles survenant par la route de Mantes firent baisser les voix. Le Parquet et la police arrivaient. Le brigadier Charet salua le Procureur et le juge, qui s’avançaient avec le médecin légiste. Il leur ouvrit la porte et, dès qu’ils furent entrés, récita son rapport: --La femme Fouchard, employé au service de la dame Bougiès, rentière, âgée de 82 ans... Tandis que ces messieurs écoutaient, les inspecteurs furetaient. Ils notaient d’abord l’aspect extérieur de la maisonnette isolée à la sortie du village. Elle était basse, avec deux pièces à l’étage, et s’ouvrait directement sur la route. Un malfaiteur, dissimulé derrière un taillis proche, la pouvait guetter des heures, sans attirer l’attention... Puis, ils montèrent l’escalier, examinèrent le cadavre, sa position, son aspect, l’état des lieux. Ils n’y mettaient ni hâte ni trouble, mais agissaient avec méthode. L’un, dans la salle où se tenaient les magistrats, ouvrait l’armoire, regardait les verres, les tasses et les bouteilles. L’autre, le chef, mêlé aux badauds, les écoutait parler. Le juge d’instruction, justement, l’interpellait: --Sulvan! Il approcha: --Crime crapuleux, hein? --Crime d’isolé, peut-être, hasarda-t-il. Il resta. --Et vous n’avez vraiment rien remarqué d’anormal? disait le Procureur, à la mère Fouchard. --Quand j’ai ramené Mathias, fit-elle, on a trouvé tous les deux que «ça sentait le tabac». --Ça sentait le roussi, voulez-vous dire? précisa le juge. C’était la planchette qui brûlait... La servante se tut, après un hochement de tête surpris par le policier, qui releva le propos: --Ça sentait la cigarette ou la pipe? --Ça sentait le tabac. Un geste incrédule échappa au juge. Sulvan rejoignit son inspecteur: --Formule ordinaire, dit-il à mi-voix: _Où, quand, comment, pourquoi, par qui?..._ Il avisait un morceau de journal tombé près du mur, le ramassait: --Pour la céruse noire de l’anthropométrie, fit-il. Il y a peut-être des empreintes. Le second inspecteur descendait: --Le corps porte au cou un lien à gerber. Mais il en existe sûrement dans le village, en ce moment surtout. Les trois limiers se consultaient, cherchant la piste. --Que dit le docteur? demanda Sulvan. --La victime a mangé des nouilles à son dîner, vers huit heures. Il faut attendre l’autopsie pour savoir l’heure juste du crime. --Vérifiez, commanda Sulvan, l’emploi du temps de Mathias, celui de la femme Fouchard, et s’il y a aux environs des gars de batterie. Ses subordonnés s’éloignèrent. Le commissaire rentra, remonta encore. En haut, un placard aux battants fermés l’attira. Il ouvrit. Du linge parut, assez soigneusement rangé. Mais l’œil du policier aperçut une légère boursouflure, déformant à peine l’entrepli de deux draps. Il redescendit, se pencha vers le juge: --Il y a vol, déclara-t-il. --Ah! Voyons ça? Il conduisit les magistrats, fit la démonstration: la main de l’assassin s’était glissée là, pour enlever un magot. Le substitut nota la chose. C’était fini. --Je vous laisse, Sulvan, fit le juge. Vous me rendrez compte demain dans mon cabinet. Il entraînait le Procureur et le médecin légiste. L’auto démarra. Une petite pluie fine commençait à tomber, dispersant les curieux. En se retournant, le policier s’immobilisa. Sur l’un des montants de la porte, il déchiffrait un signe tracé à la craie: un petit rond, traversé par deux flèches. --Il y a du nomade ici, songea-t-il. Et, interpellant un de ses hommes, il lui désigna le _graffiti_: --«Habitant méfiant», traduisit-il. Il faudra voir dans le patelin s’il y en a d’autres. Du côté de la gendarmerie, les trimardeurs ont sans doute inscrit les «deux croix de Lorraine»... DÉVOYÉS Le greffier ouvrit la porte et Mega Sulvan entra chez le juge d’instruction. Il connaissait bien ce cabinet en faux acajou, encombré de cartons. M. Mayon, assis devant son bureau, releva la tête: --Eh bien, Sulvan, ça va, vous êtes content? Il aperçut la moue discrète du policier. --Vous n’avez rien encore? --Rien encore, monsieur le Juge, répéta laconiquement l’inspecteur. Le magistrat prenait une feuille de papier: --Voici le résultat de l’autopsie. La mort par strangulation se produisit à 8 h. 15 environ. La victime avait absorbé des nouilles, trois quarts d’heure auparavant. Il n’y a pas eu lutte. Le corps ne porte aucune ecchymose. L’assassin a surpris la femme Bourgiès par derrière, en la renversant, et l’a étranglée avec ce lien, jusqu’à complète asphyxie. Aucune autre violence. --C’est un lien à gerber, observa le policier. --C’est un lien à gerber. Alors, qu’ont fait vos hommes? --Il y a, monsieur le juge, cinq exploitations agricoles à Oulins. La ferme Toulot emploie six gars de batterie. Ils ont tous leurs pièces en règle. Chez Duval--une autre ferme--il y a trois Arabes. Leur livret est à jour. Aucun ne s’est absenté ce jour-là, fût-ce une minute. A la gare, pas de voyageur suspect, ni dans la soirée, ni le lendemain. Aux deux gares voisines non plus. Il y a eu des nomades... --Ah! Il y a eu des nomades?... --Oui, mais ils ont passé il y a plus d’une quinzaine. C’était des vanniers. Leur caravane a été retrouvée par le commissaire à Pantin, avec leur itinéraire vérifié. Quant aux trimardeurs, j’ai relevé des traces sur les murs, peu de chose, d’ailleurs: une «méfiance» sur la porte Bourgiès, et le «zéro partagé» chez le boulanger, qui donne parfois du pain; on n’en a pas vu depuis longtemps. --Alors, quoi, Sulvan, quoi? Crime de familier? --Je ne crois pas! --Vous avez des témoignages? --Non, monsieur le juge. Un racontar a été recoupé. Il s’agissait d’un tâcheron, Jubal, qui boit. Le 8 mai, il affûtait des faux chez un habitant, qui l’a nourri le soir. Il a couché sur place. Le fait est confirmé par le gendarme Henriot, qui vit Jubal à 8 heures du soir, en passant. D’ailleurs... --Quoi? --D’ailleurs, Jubal ne fume pas, monsieur le juge! --Qu’est-ce que ça veut dire? Le policier hésita: --La Fouchard et Mathias ont signalé une odeur de tabac... Le juge sursauta: --Ah! Sulvan, encore? Vous êtes fou! Ils ont senti la fumée de la planchette brûlant dans la cheminée, ça, je vous l’accorde. Ça devait puer un peu. Mais quant à distinguer, en outre, une odeur de tabac, pfut! Ils n’ont pas des nez de chiens de chasse, voyons! Sulvan, mon ami, ne nous emballons pas. Pas de Scherlock-Holmes, n’est-ce pas? Nous avons des faits très précis: un crime sur une vieille femme isolée, avec le vol pour mobile. C’est simple et net, ne compliquons pas! Vous avez compris? Savez-vous au moins le montant du vol? --Deux mille francs en or et quelque monnaie. --Deux mille, vous dites? Bien. Donnez-moi votre rapport. Maintenant, continuez votre enquête et bonne chance! Vous n’avez plus rien à me dire? Le policier balança. --Eh bien? --J’aperçois, monsieur le juge, une similitude étrange entre quatre assassinats de vieillards. Si vous voulez bien vous rappeler? A Courcelles-lès-Gisors, il y a sept mois, la femme Tisserand, étranglée. En janvier, à Condécourt, près de Meulan, la femme Nokl, septuagénaire, fut tuée. Quinze jours plus tard, en Eure-et-Loir, à Gellauville, un vieillard de 75 ans fut aussi étranglé. Nous avons ce crime-ci. Tous se ressemblent. Il s’agit toujours de vieilles gens, vivant seuls dans des lieux écartés, tous méfiants, tous barricadés. Car, monsieur le juge, la femme Bourgiès n’ouvrait à personne. Et quand elle fut surprise par l’assassin, elle n’était pas montée se coucher: son seau de toilette, qu’elle emportait chaque soir, fut retrouvé en bas. Il est probable qu’elle fut attirée en haut par un bruit suspect. --C’est possible! Après? --Chez tous, une légère odeur de tabac... M. Mayon se leva, posa sa main sur l’épaule de l’inspecteur: --Il faut vous méfier de votre imagination, Sulvan, fit-il. Nous faisons de l’instruction, nous ne faisons pas du roman, vous comprenez? Le policier salua, se retira, et retrouva ses hommes: --Il n’est pas content, dit-il, il ne veut rien savoir pour la cigarette... Les autres haussèrent les épaules, déçus. Pour eux, l’enquête était close et l’affaire classée. Elle était trop mince pour valoir de très longues investigations... LE BANDIT DU TRONQUAY Le lundi 7 juillet, à 9 heures du soir, M. Dicaud, petit rentier au Tronquay, somnolait après son dîner dans la pièce basse de sa maison, quand un léger craquement lui fit lever la tête vers le plafond. Il prêta l’oreille. Le bruit se renouvela. Surpris, le vieillard se dressa, prit sa lampe et monta. Sa chambre à coucher était tranquille. Il regarda par la fenêtre s’endormir sous la brume la lande Saint-Ouen, aspira les senteurs amies de la forêt de Lyons, puis, rassuré, il commença de se dévêtir, lorsqu’il se sentit la bouche sèche. --Je vas boire un coup, murmura-t-il. Et il redescendit se verser une rasade d’eau rougie. Comme il se désaltérait, un nouveau craquement se produisit, qui l’inquiéta pour de bon. --J’en aurai le cœur net! Il tira le verrou, tourna sa clef dans la gâche et sortit. Le jour expirait paisiblement sur le village. M. Dicaud traversa la rue et heurta chez les Toullet, ses voisins. Ils s’étonnèrent: --Qu’est-ce qu’il y a donc, père Dicaud? --Je ne suis pas à l’aise, fit le vieux. Ça craque chez moi d’étrange manière... Et il expliqua son tourment. --Mais on va aller voir ça, firent les autres. Faut pas vous laisser apeurer à votre âge! Aussitôt, le père et le fils, tous deux solides et forts, accompagnèrent le vieillard. D’un coup d’œil, ils constatèrent le calme absolu des pièces du bas désertes, puis ils montèrent. Rien d’anormal ne les alarma à l’étage. --Ça sent la cigarette, observa pourtant le fils. Le père renifla: --Oui, un peu, qu’on dirait, fit-il. Brusquement, ils poussèrent la porte de la seconde chambre: elle était vide comme la première. --Vous pouvez venir, père Dicaud, cria Toullet. Ça doit être un rat qui aura bougé! Le rentier les rejoignit. --Alors, il n’y a donc rien? --Rien de rien! Vous avez rêvé. --C’est peut-être bien possible! Pardon excuse pour le dérangement. Tout de même, j’ai mieux mon content. Mais, si c’était un effet de votre bonté de me repousser ce coffre-là contre cette porte, je serais tout à fait amadoué... --S’il n’y a que ça pour vous faire plaisir! Les paysans atteignirent un coffre énorme, sorte de bas bahut sans âge et fort lourd, sur lequel pesait une grosse malle. Ils balancèrent et, d’un puissant effort, le transportèrent à la place indiquée. --Et que je remets la malle dessus! plaisanta le fils. Si avec ça sur le ventre ça bouge, père Dicaud!... Celui-ci remerciait encore, puis, ragaillardi, reconduisait ses obligeants voisins. Ils prenaient congé et franchissaient le seuil, quand un tintamarre effroyable retentit. Là-haut, la malle venait de choir. Ils s’élancèrent. Mais, au moment qu’ils escaladaient les marches, un homme surgit, qui fonçait. Il y eut une violente bousculade. Repoussé d’un horion furieux, le père Toullet chancela; son fils, qui le suivait, trébucha à son tour et l’inconnu, rapide comme un cerf, bondit vers la porte ouverte et, d’un saut, s’échappa. --Ah ben! ça! rugissaient les Toullet, c’est un peu raide! Ils coururent. Mais l’autre avait du champ. Ils durent renoncer à l’atteindre et revinrent. Le fils s’arma d’une bûche, le père d’une pioche et ils inspectèrent le logis. Alors, ils s’entendirent appeler. C’était Mme Toullet, effrayée, qui accourait aux nouvelles. --T’as vu le criminel? haleta son mari frémissant. --Comme je te vois, pardi! Un grand diable au nez en coin de rue, avec des yeux saignants. Si c’est possible! Ils s’empressèrent tous auprès du vieillard tremblant. --Vous l’avez échappé belle, vieux! Y venait vous strangouiller, l’animal! --Faut prévenir les gendarmes! fit la femme. --Cours, gars! ordonna le père. Les gendarmes vinrent. On mit le brigadier au fait. Il examina les lieux et découvrit que le malfaiteur s’était mis au guet, en haut, dans le coffre. --On préviendra demain le Parquet, conclut-il. Et par précaution, ce soir-là, le fils Toullet coucha chez le père Dicaud. UN SIGNALEMENT SE DESSINE Le commissaire Sulvan faisait répéter avec soin chaque déposition: --C’était un grand homme, déclarait Toullet. Tout ce que j’ai vu, c’est qu’il avait une grande gargoine de bouche avec une forte moustache noire. --Noire? --Vous dites? Pas tout à fait noire: dans les châtains. Et pis, vêtu en ouvrier, avec une veste grise et une cotte de velours. --Moi, disait la femme, je l’ai bien remarqué. Il est grand comme vous, à peu près, et a un gros nez courbe, censément. --L’œil? --Oh! L’œil de feu! --Rappelez-vous bien: un œil clair ou sombre? --Attendez voir: bleu! Il avait l’œil bleu, le coquin. J’en réponds. Un bleu clair, quasi d’acier, avec des sourcils qui joignaient. --Je l’ai mal vu, derrière mon père, expliquait le fils à son tour. J’ai été culbuté tout de suite, hein? Mais il était rouge, ce type-là, et il avait un coup au-dessus de l’œil, sur la tempe, j’en suis sûr: j’ai vu que ça! --Une cicatrice, ou un coup? --Ah! çà, je sais pas! --C’est vous qui avez senti une odeur de tabac? --Dame oui, je l’ai dit à mon père: ça sent la cigarette ici, que je lui dis! Quant au père Dicaud, ses souvenirs restaient imprécis: --J’allais me coucher, pas? J’ai eu soif. J’ai descendu. Alors le craquement est arrivé. J’ai eu crainte, je m’en suis allé demander de l’aide... --Vous avez bien fait! Le policier relut sa feuille, s’interrompant pour faire confirmer les détails: --Signalement probable: _Dos du nez, vex. Taille approximative: 1 m. 70._ C’est ça? Grand comme vous? _Age apparent: 30 ans. Iris: ardoise 4. Regard perçant. Sourcils rapprochés, arqués, fournis. Moustache châtain, abondante. Cicatrice temporale droite, courbe inférieure._ Comment était sa figure: longue, large, carrée? --Oh! large! --_Large. Habillement usagé: veste drap gris, pantalon velours. Sans col. Casquette beige. Allure paysanne._ Il jubilait, Sulvan. Cette fois, l’assassin était repéré. Ce n’était pas comme à Oulins, à Courcelles, à Condécourt ou à Gellauville. Le bandit était vu. On ne le tenait pas encore, certes, et il fallait vérifier sa voie. Mais une piste s’offrait, et le commissaire n’était pas homme à l’abandonner. Il avait une vengeance à prendre: il l’aurait. Il remonta à l’étage, examina le coffre. D’un trait de blanc d’Espagne, il limita une empreinte digitale tracée dans la poussière, et ajouta sur sa fiche: --_Empreinte Dr N._ Puis, il se pencha, la figure attentive, l’œil aigu. Une faille de bois retenait un cheveu. Il l’observa longuement, dans le jour cru, et nota encore: --_Chvx. ch. m. n. ondé._ Et après un dernier regard, il quitta la place. La chasse, la vraie chasse policière était commencée. Il rejoignit ses deux inspecteurs, quêtant dans le village et tous trois, sans hésiter, se dirigèrent par le chemin des Anges, vers le domaine de M. de Moncalmier. --Le régisseur embauche parfois des trimardeurs, avait dit quelqu’un. Les policiers furent bientôt en présence de M. Chaîne, qui administrait l’exploitation agricole. --J’emploie, en effet, quelques gens pour rentrer les fourrages, répondit-il à leurs questions, mais je ne puis dire si vous trouverez ici ce que vous cherchez. --C’est un homme assez grand, précisa Sulvan. Il porte une moustache châtain, forte, a le teint vif et l’œil bleu, un grand nez et une large bouche. Le majordome l’arrêta: --J’ai quelqu’un comme ça depuis une huitaine... --Vêtu de drap gris, casquette beige, pantalon de velours? --Je crois que oui. --Comment s’appelle-t-il? --On le connaît ici sous le nom de Dédé. --Il a une cicatrice apparente près de l’œil droit? --Je ne l’ai pas remarqué. C’est un gars d’une trentaine d’années. Il zézaie un peu en parlant et n’a pas l’air méchant. Je serais tout surpris qu’il soit capable d’un mauvais coup... Enfin, nous allons bien voir. --Fume-t-il, votre bonhomme? --Il me semble qu’il fume, en effet. Pourquoi? --Un détail... Dites-moi: quelle sorte de front a-t-il? --Oh! il a une bonne tête épaisse assez commune! Si, quand j’y pense, il a une espèce de bosse sur le front. --Il a le front proéminent, quoi? --C’est ça! --Et des rides? --Je n’en pourrais pas jurer. Oui, peut-être, a-t-il une forte ride. --Horizontale? --Comme ça: d’un bout à l’autre. --Et son signalement général: le cou gras, l’épaule tombante, les jambes arquées? Non? --Je ne saurais au juste: je ne l’ai pas tant observé, hein? Pour moi, c’est un manœuvre, un de ceux que j’embauche en cas de presse: seize francs par jour et nourri. Ça va, ça vient, ces gars-là. On n’en fait pas tant de cas. Tout ce qu’on leur demande, c’est d’avoir de bons bras, de ne pas trop boire et de n’être pas feignant. --Enfin, il est là? --Il doit être là, sur l’aire. On arrivait. M. Chaîne s’avança. Trois hommes, qui liaient des gerbes, le saluèrent. --Dédé n’est pas là? fit-il. Ils s’interrompirent, en s’épongeant. Leurs regards allaient du majordome aux inspecteurs. --On ne l’a pas vu tantôt, dit l’un. --Il avait prévenu de son absence? --Pas qu’on sache! --Voilà des gens qui voudraient lui parler... Les gars avaient deviné la police. Ils se turent. --L’un d’entre vous sait-il son vrai nom? interrogea Sulvan. Ils hochèrent la tête: --Nous, on le connaît pas! --Comment était-il au juste? --Bah! C’était un homme comme un autre! Tous rirent niaisement. --Il a donc fait un mauvais coup? reprit l’un d’eux. --Non: on a quelque chose à lui demander. --Il doit être parti pour de bon! --Ah? Pourquoi? --Savoir! Il ne manquait pas, d’habitude. Mais la Jolie pourra peut-être vous renseigner?... --Qui ça, la Jolie? --A l’auberge qu’il logeait. Chez Drasme. --C’est juste, intervint le majordome. Ils logent presque tous chez Drasme. C’est la fille qu’on appelle la Jolie--parce qu’elle louche. --Merci, les amis, on va aller voir ça, conclut le chef, avec une feinte nonchalance. Au fond, il bouillait d’impatience et de joie, Sulvan. Son échec d’Oulins et l’attitude de M. Mayon, le juge d’instruction, lui pesaient sur le cœur. Sa renommée, dans «le service» lui paraissait atteinte. Un criminel en fuite, introuvable, est l’ennemi intime du policier qui le cherche. Il y a du sport, dans l’enquête et toute la ruse du chasseur et du gibier dans la poursuite. Le bandit hait souvent son chasseur. Le policier n’a pas ce sentiment. Il veut triompher pour lui, pour ses chefs, pour sa réputation d’habileté et d’intelligence et pour son avancement. C’est une question d’honneur. Bredouille, il se morigène lui-même et se sent diminué. Sulvan, depuis des mois, avait une idée, son idée. L’assassin des vieillards était partout le même homme, celui qui fumait en attendant l’heure du crime, celui qui lâchait derrière lui cette odeur signalée par tous les témoins: --Ça sent le tabac... Il se le représentait dans son embuscade, grillant une cigarette tandis que sa victime vaquait, tranquille, à ses occupations. Il le voyait se ruant au moment propice, agissant vite, d’un geste sûr, puis fuyant avec son butin. Il l’aurait retrouvé, déjà, si on lui en avait laissé le temps. Mais, les enquêtes n’étaient jamais assez longues. Dès qu’une semaine s’écoulait sans amener la découverte d’une piste sérieuse, on le rappelait. Il partait faire d’autres besognes, recherchait d’autres bandits, organisait d’autres surveillances. L’affaire, restée en suspens, était «classée» jusqu’à ce qu’un hasard intervienne et la sorte de l’oubli. Et Sulvan rongeait son frein, furieux contre lui, contre ses chefs, contre l’économie et contre le Règlement. La chance du criminel insaisissable lui était une offense personnelle: sa capture lui était due. Cette fois, il avait sollicité un mandat de recherches, pour enquêter sur cette banale tentative de meurtre, insignifiante, mais qu’il pressentait décisive, parce qu’elle représentait deux détails essentiels, deux de ces détails qui ne quittaient pas son esprit: l’assassin s’attaquait à un vieillard isolé et «ça sentait le tabac, après son passage»... Il avait obtenu sa mission. Et il expliquait, tout en marchant, ses hypothèses aux deux jeunes inspecteurs qui l’accompagnaient et dont l’un venait d’achever avec succès, la semaine précédente, le cours d’anthropométrie. --Il faut de la patience, de la psychologie et de l’obstination, disait-il. Ils traversèrent l’avenue brûlée par le soleil et atteignirent l’auberge, un pauvre tournebride campagnard, où Drasme logeait à pied et à cheval. Drasme lui-même les vit venir. --Vous avez votre livre? fit Sulvan, dès le seuil. C’est la police! Il ébauchait le geste d’exhiber sa carte. L’hôtelier le prévint: --Le v’là. Y a pas de mystère... Les trois inspecteurs se penchèrent. A la date du 1er juillet, ils lurent: «_Machefond, André, 29 ans, manœuvre, né à Chaumont, venant de... Papiers d’identité: livret._» Et, dessous: «_Vu: le brigadier de gendarmerie._» --Il est rentré hier soir? demanda le brigadier-chef. --Non, dame. --Où est sa chambre? --On va vous faire voir. Il appela sa fille, qui vint, louche et bamban. --Montre à ces messieurs la chambre du 4. Elle les conduisit. La pièce était nue, meublée d’un méchant lit, d’une chaise bancale et d’une table étroite garnie d’une cuvette. Au mur, une image coloriée jaunie et un miroir désétamé sous des traces de mouches. La perquisition fut brève. --Il est venu prendre ses affaires, hein? questionna Sulvan. --On ne s’occupe pas de qui va et qui vient, répliqua la fille, hargneuse. --Ouais! fit-il en la regardant. Tu vas répondre tout de même, ma belle! Comment était-il, ce gars-là? --Ben, un beau blond, quoi, dans votre genre! --Blond foncé, hein? --Si vous le savez, pourquoi que vous le demandez donc? Il sifflota. --Pour te faire causer. Dis-moi, t’as dû lui regarder le menton de près, toi? Il n’avait pas une cicatrice sur la lèvre? --Pensez-vous, c’est à l’œil qu’il l’avait, pas au menton, toujours! --Ah! Ah! Tu vois que tu le reluquais de près, ce beau blond! --C’est mon affaire. --Bien sûr! Et, quand il te tenait, il te serrait bien? --Il ne m’a jamais tenue, d’abord! --Non? Mais il en avait envie? --Des fois! --Et tu ne te serais pas laissée faire? --Ah! Pour sûr que non! Les gars ne manquent point, et c’est pas des coureurs qu’on sait pas d’où ça sort qui vous tentent! J’aimais pas ses yeux, et d’une, à celui-là. --Tiens, pourquoi? --Des idées. --Lesquelles? --Ben, j’sais t-y? Ses paupières me plaisaient point, si vous voulez savoir... Sulvan n’insista pas. --Allons, fit-il, on s’en va. Voyons, la belle, pour gagner la gare, faut-il suivre tout droit? --En tournant à main gauche, oui. --Puis, toujours tout droit? --Droit devant vous! --Merci. Au revoir! Ils s’éloignèrent. --Récapitulons! dit gaiement l’inspecteur. Dédé a signé son affaire. On va peut-être le pincer tout de suite au D. K. V. Près de la gare, une tonnelle s’offrait. Ils pénétrèrent. Des boissons fraîches commandées, Sulvan tira de sa poche une feuille imprimée, et commença de transcrire: _Nom_: Machefond. _Prénoms_: André. _Profession_: Manœuvre. _Age_: 30 ans. _Dos du nez_: R. vex. _Forme caractéristique de l’oreille..._ _Taille_: 1 m. 70. _Nuance de l’iris gauche_: 4. _Base du nez_: _Bouche_: g. _Teint_: pigm. m. sang. g. _Bordure oreille_: _Antitragus_: _Tragus_: _Sourcils_: rapprochés, arqués, fournis. _Contour général_: large. _Cheveux et moustache_: ch. f. m. ondé. _Empreinte_: N. _Cic_: a inf. _Front_: sinus (f) prm. _Veste drap foncé, pantalon velours, casquette beige, sans col._ _Allure_: paysanne. Il releva la tête: --Je n’oublie rien? Les autres relurent. --C’est ça. Il signa. --Vous transmettez tout de suite? dit son jeune aide. --Ah! mais non! Je vais d’abord au D. K. V.! LE D. K. V. L’inspecteur principal Dayer, archiviste, avait un orgueil inouï du D. K. V. L’ordre rigoureux d’un pareil classement tenu méticuleusement à jour, qui permettait «en se jouant» de retrouver en trois minutes l’identité d’un malfaiteur le ravissait. Instructeur enthousiaste des recrues du service, il aimait en plein cours d’anthropométrie leur poser des colles devant les albums méthodiques: --_R. cav (car) sep. x. Taille: 1.58; âge apparent 50; Iris ch._ Allez-y! Et n’oubliez pas le grand principe, le fil conducteur, le titre des sept groupes: _Deq. Car. Vex. Tra. Sep. Sa. x_, qui donne la fameuse phrase: _Décavés, tracez ça: x._ Il feuilletait les pages: --_Embranchement 2, groupe sep, sous-groupe combinaison I; division: tailles, petites; subdivision: sujets âgés, page des iris foncés_, allons voyons! Les inspecteurs novices cherchaient. Il les laissait s’embrouiller parmi quatre mille portraits, puis il ricanait: --Vous n’y êtes pas: _ch 50 ans, 1 m. 58 (cav) sep X_. Voir combinaison nº 2, _formes de l’oreille, groupe car, sous-groupe sep_! Donc: _division m. 58 (car) sep x r sa: vr_ voilà. Voir embranchement _car_. Retenez l’index: _groupe sep. sous-groupe x: indéfini. Combinaison: forme de l’oreille_. Vous brûlez. Allons, allons! _Division: tailles petites, subdivisions: sujets âgés, page: iris foncé_: à droite. Et quand ils posaient enfin le doigt sur la photo, il riait d’aise: --On fera quelque chose de vous! Or, lorsqu’il tint le signalement apporté par Sulvan, il ne manifesta d’abord aucun sentiment particulier. --Nous allons voir ça, mon vieux, fit-il. Vous dites: _R. Tailles moyennes, âge moyen, iris clair_? Il atteignit dans un classeur un album, et l’ouvrit, d’un coup d’ongle, presque à l’endroit voulu. Les photos parurent. --_R. vex. R. vex._ murmura-t-il. Je ne pige rien dans cette page-là. La deuxième combinaison: inutile, puisque vous n’avez pas la forme de l’oreille. Est-ce un _car_, un _sep_, un _x_? Allez donc chercher sans ça! Fier de l’ordre inexorable de l’incomparable registre anthropométrique, il commentait, tout en feuilletant: --Pas d’oreille, pas d’homme! Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse? Vous me donnez le dos du nez: _R. vex_! _Rectiligne_, très convexe. Bien. 3e embranchement. J’attrape rectiligne convexe. Voilà. Ensuite, je suis bien obligé de sauter l’oreille, puisque je ne l’ai pas. Comment a-t-il seulement l’antitragus fait, votre bonhomme? Oblique, saillant, petit, moyen, grand, nul? Et les bordures? Contour supéro-antérieur aigu? Oui, non? Et le lobe? Descendant, en équerre? Et les saillies? Et les dépressions? C’est capital, ça! Enfin, quoi, passons à la division m: tailles moyennes, subdivision m: âge intermédiaire, page des iris clairs. Ardoisé, vous dites? Les voilà: cherchez! Sulvan se pencha. Il retrouvait sur les épreuves photographiques, de face et de profil, des visages de criminels recherchés par lui. Il les revoyait presque avec plaisir, si nettes. Des années de sa vie surgissaient des pages. Il lisait les inscriptions, date de naissance, taille, couleur de l’auréole et de la périphérie, nuances des cheveux et de la barbe, formes caractéristiques de l’oreille, nom, prénoms, lieu de naissance, profession, marques particulières, dates des évasions, dates des mandats. Celui-ci, assassin, l’avait fait courir plus d’un mois. Ce maigriot à l’air angélique était au bagne. Ce barbu était un redoutable escroc. Et le quatrième de la rangée, Batofoulos, voleur international, faisait l’objet de cinq mandats d’amener émanant de cinq Parquets, pas un de plus, pas un de moins. --Je ne le trouve pas! avoua-t-il. Daver triompha: --Parbleu, il n’y est pas! On peut, si ça vous chante, aller jusqu’à la 4e recherche: elle sera négative, j’en jurerais. Votre type n’a jamais été mensuré. --Une minute, le voilà! Il porte un faux nom, à présent. Je m’en doutais, mais c’est bien lui. --Où ça? --Pas de doute: _1894, 19 ans 1 m. 70, 4 ch. f. m. ondé. R. vex._ Et voilà, l’oreille! _Bordure originelle: nulle; supérieure: plate; postérieure: intermédiaire. Contour supérieur: aigu. Lobe: descendant équerre, adhérence fondue; modelé: intermédiaire._ Attendez! _Antitragus: oblique moyen. Forme générale: ronde. Conque: étroite._ Hein? Ça va? Je le tiens! Et il s’appelle Demarqué Joseph-Lucien, né à Pontoise, terrassier. _Marque particulière: cicatrice 5 paupière droite._ Ah! le coquin! Ça va, ça va. Merci, Daver. Le reste va de soi! --Et qu’est-ce qu’il a fait encore, votre Joseph? Sulvan sourit: --Tentative de meurtre au Tronquay. Mais... Mais je crois bien, en plus, quatre assassinats sur la conscience! --Ah! Fichtre! --Quatre vieillards, à l’étranglement. Sans compter le reste, sans doute! --En fuite? --Naturellement! --Mais vous êtes dessus? --Une journée d’avance. --Bah! vous le rattraperez: c’est un malfrat! --J’y compte bien! Tout en causant, Daver refermait l’album. --Vous ne trouviez pas l’ancien petit modèle plus commode? demanda le commissaire. --Ma foi non: celui-ci est vraiment très maniable. Les deux hommes se serrèrent la main. Sulvan sortit, traversa les couloirs, quitta la Préfecture de police et fut dans la rue. Arrivé au Palais, avant de se faire annoncer au juge d’instruction, il compléta sa fiche de renseignements, biffa Machefond André, le remplaça par Demarqué Joseph-Lucien, né à Pontoise, et transcrivit les signes caractéristiques de l’oreille. Maintenant, on pouvait agir. L’assassin était repéré. Avant une heure, la police judiciaire, les gendarmeries, les polices locales et les brigades mobiles recevraient le télégramme officiel de recherches. Et si l’arrestation tardait encore, la circulaire détaillée, aux sûres indications prises dans le D. K. V. partirait avec la photographie du bandit où ce serait utile, et jusqu’aux postes frontières même, s’il le fallait. Il ne manquait plus rien: front, nez, oreille, lèvres, menton, bouche, sourcils, paupières, œil, rides, profil, expressions habituelles, allure ordinaire, carrure, langage, et jusqu’aux empreintes digitales: E. I. O. U. pour la main droite, 2, 1, 3, 4 pour la main gauche, seraient partout signalés, répandus, et les milliers d’yeux de l’argus policier allaient s’ouvrir pour rechercher dans la foule, et découvrir le _R. vex_ antitragus oblique moyen, cheveux châtain foncé moyen ondé, cicatrice 5, auteur d’un attentat à main armée dans un lieu habité, commis le 7 juillet, à 9 heures du soir, au Tronquay, sur la personne de M. Dicaud, rentier. --Allons, le «_Decq. Car. Vex. Tra. Sep. Sa. x_» a toujours du bon, murmura l’inspecteur. C’est tout de même une fameuse invention... Et il se dirigea vers le cabinet d’instruction. DES PAS ET DES DÉMARCHES Huit jours tombèrent l’un après l’autre dans le passé. Sulvan et son aide savaient par cœur le portrait parlé du malfrat Joseph Demarqué qu’ils cherchaient partout et ne trouvaient nulle part. Cependant, s’ils se fussent trouvés brusquement en sa présence, ils n’auraient pas hésité une seconde: --_Antitragus oblique moyen?_ Tout de suite, leur regard eût examiné le dos du nez: --_R. vex_. Ils eussent cherché l’œil gauche: --_Iris ardoisé, périphérie azur: ard. az_? Attention! --_Teint sanguinolent g. Allure paysanne. Taille 1 m. 70. Age apparent, 30 ans._ Un coup d’œil aux vêtements: casquette beige, cotte de velours, veste grise. Un contrôle encore: cicatrice supérieure courbe inférieure à la paupière droite... Ils eussent suivi un pareil bonhomme, sans l’arrêter, car les instructions interdisent la hâte. Et, sans avoir l’air d’avoir l’air, ils eussent comparé l’original et la photographie anthropométrique: --_Racine du nez, petite (p) dos étroit. Base horizontale. Largeur moyenne (m). Bout gros (g.). Cloison non apparente. Narines mobiles._ Puis, les choses concordant, ils auraient vérifié le reste: les paupières, les lèvres, la bouche, le menton, les dents, l’orbite, les rides, les cheveux, les mains. Et ils auraient fini par se créer une certitude, puis par approcher l’homme pour lui demander un renseignement banal, du feu pour leur cigarette, ou leur chemin, et le voir ainsi de plus près. S’il avait zézayé en parlant... Mais il fallait d’abord approcher le fugitif. Or, il s’était évanoui dans l’air comme une fumée. Depuis huit jours, l’enquête n’avançait pas d’une ligne. Déjà, les chefs s’impatientaient. L’échec de Sulvan étonnait. Bien noté, réputé pour être un des limiers parmi les plus habiles, on le laissait encore aller dans cette affaire qu’il avait demandé de suivre, mais il sentait une réprobation l’entourer. Pas à pas, fait par fait, il avait pourtant suivi la piste depuis son origine. Joseph Demarqué, inscrit sous un faux nom à l’auberge du Jonquay, avait séjourné avant, à Courcelles en Gisors, alors qu’on y assassinait la femme Tisserand. On retrouvait sa trace à Condécourt, où la septuagénaire Noël était découverte étranglée. A Gellauville, par contre, où un meurtre semblable aux autres était perpétré, aucun témoin ne retrouvait de souvenirs précis en examinant la photo du malfaiteur. Mais, là aussi, dans la maison du crime, comme partout, une chose reliait les assassinats à l’assassin: une odeur de cigarette... --Je l’aurai! jurait Sulvan, ou j’y laisserai ma peau! Car il était sûr de lui. --Si c’était un Chinois, rageait-il, je comprendrais à la rigueur mes embêtements. Mais un type du D. K. V. c’est trop fort! Il reconnaissait honnêtement ne pas pouvoir distinguer un Chinois d’un autre, depuis une certaine enquête qui laissait glisser entre ses doigts quatre bandits Célestes «tous pareils». Un détective cantonais les recherchait aussi. Mais deux seulement étaient pris vivants. Les autres s’étaient suicidés dans une mare, dont on les retirait comme des chats noyés. Demarqué n’avait pas dû se tuer, lui. Sulvan le devinait vivant, terré quelque part. Il s’acharnait à sa poursuite. Et il n’épargnait rien pour l’atteindre. Il se mêla, maquillé, aux malfrats sans travail attendant sur la grève, derrière l’Hôtel de Ville, l’embauche pour un atelier de terrassement. Interrogeant l’un, questionnent l’autre, il tentait d’apprendre si quelqu’un n’avait pas, récemment rendu service à «Dédé», mais personne ne savait ce qu’il voulait dire: --Dédé? Un petit? Un grand? Connais pas! --Un grand blond, faisait l’un, qui travaillait en Haute-Marne? C’est un pote. Je voudrais bien le revoir... --Demande voir à Cadet: il en vient, de par là. Cadet, interpellé, ne pouvait rien apprendre: --Je l’ai pas vu, ton gars, vieux! L’examen des fiches d’hôtels garnis, chaque soir, ne donnait rien qui vaille: l’homme était sur ses gardes et signait d’un faux nom s’il couchait à l’auberge. On ne lui connaissait pas de parents. Son père était mort quand il avait cinq ans. Sa mère s’était remise en ménage, et son décès avait été enregistré, plus tard, à l’hôpital. Tous ceux qui avaient approché Dédé le représentaient comme un brave bougre cordial, aimant boire et aimant rire. --Incapable de faire du mal à une mouche! disait-on. --Lui? Y a pas meilleur! Le cœur sur la main, je vous dis. Il ne s’était jamais vanté d’une condamnation pour vol, à 19 ans. Et nul de ceux qui se souvenaient du gaillard ne l’auraient cru capable d’avoir étranglé des vieillards. En somme, les renseignements sur son compte étaient vagues, mais bons. Et Sulvan voyait dans la foule danser devant ses yeux le signalement précis: --_Antitragus obl. m. R. vex. Cicatrice. Allure paysanne..._ Un jour, pourtant, il approcha du but: --Ce gars-là, que vous cherchez? Il a couché hier à Villejuif, j’en suis sûr et certain. Demandez au _Bon Coin_, chez Méron-le-Malfrat, lui dit un compagnon. L’inspecteur galopa. --Ah! je le connais bien, celui-là, fit Méron. Il vient des fois ici. On reste des mois sans en entendre parler. Puis, il rapplique. Il est parti ce matin... --Vous ne savez pas où? L’homme lança un geste large. --Ma foi non! Peut-être à Clichy: il connaît du monde, là-haut, que je crois. Sulvan traversa Paris, gagna Clichy, et eut une émotion. A cent mètres du poste central de police, il croisa un bonhomme à casquette beige, à veste grise, à pantalon de velours, à _R. vex_. Son cœur sauta. Nonchalamment, il revint sur ses pas. ... L’inconnu avait l’œil marron. Pas de cicatrice à la paupière. Le profil en pignon. Demarqué avait l’iris bleu, le profil courbe. L’inspecteur examina l’oreille: antitragus droit, confondu avec la bordure originelle. Il regarda le nez: racine petite, base abaissée, méplat du dos en olive, bout couperosé, cloison absente... Ça ne collait pas. Il y avait erreur sur la personne. Il tenta une dernière expérience: --Un peu de feu? L’homme s’arrêta avec complaisance, tendit son mégot et soutint sans trouble le regard appuyé de son interlocuteur. Ses sourcils ne se joignaient point, et son front ne s’ornait ni d’une ride horizontale, ni de proéminences. Sulvan continua sa route. Il lui fallait dans la vaste commune découvrir un hôtel capable de recevoir le fugitif. Ce devait être un hôtel meublé discret, voire misérable. Seul, le commissariat de police pouvait l’indiquer. Il s’y présenta, nota des adresses et, de porte en porte, commença ses recherches. La nuit survint avant qu’il eût fini. Dans chacun, il recevait la même réponse: --Connaissons pas ça! Et il feuilletait inutilement le registre réglementaire. --S’il couche par ici, songea-t-il, il partira de bonne heure par la grand’route, vers Paris--ou l’inverse. A deux, on a des chances de tomber dessus... Il rentra demander de l’aide. --Il va falloir laisser ça là, dirent ses chefs. Classez, ça se retrouvera... Mais le policier, l’orgueil à vif, sollicitait un répit: --Je le sens! disait-il. On lui accorda deux jours encore--parce que c’était lui--et contrairement aux habitudes. L’affaire n’était pas intéressante. Personne n’en parlait, personne n’y songeait. La presse négligeait le fait-divers du Tronquay, semblable à tant d’autres, quotidiens. Or, les recherches judiciaires coûtent cher, et le budget n’est pas inépuisable. Le Parlement réclame toujours des économies. Le ministre responsable désire prouver une administration parcimonieuse. Et un inspecteur qui reste trop longtemps sur une piste, ça coûte parfois plus que ça ne vaut. Il y a la solde et les frais. Il y a le service ordinaire qui doit être assuré. Il y a les collègues qui n’aiment pas voir diminuer l’effectif de la brigade, ce qui les force à travailler davantage. Il y a cent impédimenta désagréables. Parmi toutes les affaires urgentes, l’assassinat d’un vieillard n’a rien en soi de passionnant. Les héritiers, qui succèdent plus vite qu’ils n’escomptaient, sont peu bavards. Après avoir gémi quelques jours, ils se partagent les biens, les rentes, les meubles, l’argent, et se calment. D’autres préoccupations assaillent le service. Ce sont des recherches dans l’intérêt des familles, celle d’un godelureau parti avec la caisse du papa, ou celle de la fillette qu’un bellâtre a enlevée. C’est un homme politique qu’il est indispensable de protéger. C’est un crime retentissant qui suscite une grosse émotion publique... --Pressez-vous! disait-on à Sulvan. Il s’enfiévrait un peu et ne comptait plus guère, en somme, que sur le hasard, dieu des joueurs et dieu des policiers. L’ARRESTATION --Le signalement Dalloz, répétait Sulvan, ne peut pas tromper. Il décrit la figure et l’extérieur d’une personne avec une telle précision qu’elle ne s’applique qu’à celle-là, à l’exclusion de toute autre. Si je dis, par exemple, que tel caractère morphologique, comme pigment jaune de l’iris, auréole rayonnante, périphérie étroite, s’applique à Paul, je ne pourrai le confondre avec Pierre, dont l’auréole est dentelée et la périphérie verdâtre... Il s’interrompit. Un adolescent, happé par une automobile, roulait sur la chaussée. Il y eut des cris et un rassemblement. Le commissaire s’approcha machinalement de l’agent qui prenait des notes pour un procès-verbal. Le nom de la victime geignante le frappa: --Jules Drasme. --Je connais ça, se dit-il. Drasme? Où ai-je entendu ça? Il réfléchit. --Drasme? Puis, subitement, sa mémoire joua. Il revit une auberge du Tronquay, le dernier logis de Demarqué Joseph, dit Machefond André, 29 ans, manœuvre. Il revoyait la scène: Drasme, le père, indifférent, la Jolie, la fille, hargneuse, louche et bamban. --Tiens, tiens! fit-il. Il s’avança. --De la maison! souffla-t-il à l’agent. Je vous accompagne à l’hôpital. L’autre acquiesça. Il l’aida à placer l’écrasé dans une voiture, l’installa, essuya la sueur de son front et, en cours de route, l’interrogea avec sollicitude. Le jeune homme, abasourdi, prêt à défaillir, et voyant auprès de lui des visages compatissants, se livra: --J’habite avec ma sœur, en hôtel, rue du Château-des-Rentiers, dans le treizième. Prévenez-la! --Soyez tranquille! Une heure plus tard, le chapeau sur le nez, le col remonté jusqu’aux oreilles, Sulvan stationnait avec de pauvres hères près du refuge municipal Nicolas-Flamel, établi dans cette voie reculée. Son œil, atone en apparence, n’avait qu’un regard, fixé à cinquante mètres de là, sur l’entrée d’un hôtel borgne. Patient comme un chat à l’affût, il regardait des enfants jouer dans le ruisseau, observait une ménagère malpropre vidant des eaux usées et n’écoutait qu’avec peine les doléances échangées par ses compagnons. Ceux-ci attendaient l’ouverture des portes de l’asile. Ils vitupéraient la dureté de la vie et la brièveté du secours officiel: trois nuits à coucher gratis, ou l’obligation de fabriquer des ligots pour l’Administration... --C’est un coup de sept heures du soir! se disait-il. Il eut une surprise: un peu plus tôt, et tandis que les derniers mendiants, miteux, boiteux, manchots et clochards, entraient à l’asile de nuit, une silhouette féminine surgit au bout de la rue: La fille Drasme! La Jolie! Louvoyant, les épaules chaloupantes, il marcha vers elle, et, parfaitement indifférent, alluma une cigarette au moment qu’elle le dépassait. Toute hésitation quitta son esprit: --Elle est avec «lui»! C’était l’explication logique de sa présence à Paris. Sulvan imagina aussitôt la souricière: --Deux hommes devant le refuge. Deux autres buvant au comptoir. Moi, dans le couloir à mi-étage. Le gars est bon! Toujours nonchalant, il atteignit l’extrémité de la rue, contre les fortifications. Son adjoint patientait: --Bouge pas! jeta-t-il. Il chercha un téléphone dans un débit, le trouva: --Élysées 08-46! Une joie vive l’étouffait presque. Il se fit reconnaître, désigna les inspecteurs utiles: --Je les attends! Et, à la brune, comme un homme grossièrement vêtu filait au long des murs, hâtif et sombre, un passant le dévisagea: --_R. Vex. Iris 4. Bouche g. Antitragus obl. m._ Demarqué ne vit rien. Il atteignit l’hôtel, s’engagea dans le couloir. Un inconnu sortait, qui le bouscula. Il fit un geste, se sentit empoigner par derrière. Il résista. Une main solide lui rejetait la tête sur les épaules. Une jambe le faisait trébucher. Il s’arc-bouta, fléchit et tomba: --Tu es fait! criait quelqu’un dans son oreille. --Bandes de vaches! hoqueta-t-il. Il était entraîné. Cinq corps se cramponnaient à lui. Des menottes froides liaient ses poignets. --Je me rends! --Hop! au trot! ordonna-t-on. Il fut enlevé, poussé, se retrouva dans une voiture. A ses côtés, deux paires d’yeux luisaient. --Vous avez de la veine! fit-il. Sans votre traîtrise... --T’en fais pas! --J’ai rien fait! --On verra ça! Il se tut. Il sentait dans sa poche, inutile, le browning chargé qui ne le quittait plus. --Tu peux laisser ton «feu» tranquille, ironisa un inspecteur. Il figurera aux Assises tel qu’il est... Vingt minutes plus tard, fouillé, dépouillé, inerte, on le poussait devant le juge: --Demarqué, Joseph-Lucien? --Ben oui, quoi, c’est moi! avoua-t-il. Et l’interrogatoire, de pure forme, commença. Il avait à répondre, d’après le mandat d’amener, d’une tentative d’assassinat au Tronquay, et, d’après l’enquête, d’autres crimes. Il ne pouvait rien nier. Sous les yeux du magistrat, s’étalait une feuille: _Nom_: Demarqué. _Prénoms_: Joseph-Lucien. _Age_: 30 ans. _Lieu de naissance_: Pontoise. _Profession_: Manœuvre. _Dos du nez_: R. Vex. _Forme caractéristique de l’oreille_: Ronde. _Taille_: 1 m. 70. _Nuance de l’iris gauche_: 4 ard. az. (2-1.) _Base du nez_: relevée. _Bouche_: g. _Teint_: Pig. m. Sang g. _Bordure_: originelle, nulle; supérieure, plate; postérieure, inter. _Antitragus_: obl. m. Et comme cela jusqu’en bas: _Sourcils_: rapprochés, arqués, fournis. _Contour_: large. _Cheveux_: ch. f. m. ondé. _Cicatrice_: à inf. courb. _Front_: sinus (f) prm. Il tremblait: --Vous reconnaissez les faits? dit le juge. Il inclina la tête: --Je reconnais pour le Tronquay. J’avais faim. --Ah! vous aviez faim! Tiens, tiens, tiens!... R. VEX. ANT. OBL. M. Les six hommes s’appliquaient, leur crayon aux doigts. --Racine du nez, dictait Daver. On distingue le dos large et le dos étroit. Les dimensions sont: la hauteur, la saillie, la largeur. La hauteur est la ligne verticale allant du point le plus profond de la racine au bord libre de la narine. C’est, en moyenne, le tiers du profil, pris de la racine des cheveux à la pointe du menton. «La saillie est la distance qui sépare le point saillant du nez au point d’attache de la narine... Il désigna l’endroit précis sur le profil tracé à la craie au tableau noir. --Bien entendu, comme pour tout le reste, les indications sont notées par: petit, moyen, grand. Très petit: _p_; légèrement petit (_p_); moyen (_m_); légèrement grand: (_g_); très grand: _g_. «Sur la fiche, les rubriques auxquelles on doit répondre se distinguent par une initiale majuscule... Sulvan, qui entrait, interrompit le cours. Il esquissa un mouvement d’excuse. --Entrez donc, fit l’archiviste. Vous ne gênez pas: ces messieurs vont reprendre la concavité, la forme générale et l’inclinaison. Qu’est-ce qu’il y a pour votre service? --C’est pour ce Demarqué, répondit le commissaire. Il y a une ride frontale horizontale, et l’âge, à modifier au D. K. V. --Vous l’avez sauté? --Avant-hier! --Compliments! Sulvan remercia, un peu soucieux. --Le «bavard», dit-il, ne veut pas encore tenir compte des anciens crimes. L’inculpation ne retient que la tentative de meurtre au Tronquay. Mais je suis bien sûr, moi, de ce que je dis: c’est le même travail partout! Il vit les élèves inspecteurs qui l’écoutaient respectueusement. --Vous vous souvenez de ce que j’ai toujours dit? Cette odeur de tabac? Eh bien, mon enquête prouve, point par point, que j’avais raison, et le juge devra en convenir. «A Courcelles-lès-Gisors, Demarqué guetta la femme Tisserand dans la buanderie. Il y resta deux heures et grilla cinq cigarettes. A Condécourt, en janvier, il s’embusqua dans un fournil. Il attend trois quarts d’heure que la femme Noël se mette au lit: il fume trois cigarettes. A Gellauville, du même au même: une demi-heure de pause au premier étage, une sibiche flambée. A Oulins, même tabac! Il fumait au-dessus de la femme Bourgiès, chez qui il avait pénétré en courant d’air, quand elle sortit chercher du secours contre l’incendie de sa cheminée. Ah! il faisait vite, le bonhomme! Mais les témoins ne s’étaient pas trompés: ça sentait la fumée, après son passage. --Et l’on ne retrouvait rien? --Non: il chiquait ses mégots. --L’enquête a été longue, hein, monsieur Sulvan, risqua un jeune inspecteur. Celui-ci hocha la tête: --Il y a un axiome, fit-il. En criminel, une recherche est plus difficile quand l’individu est seul. S’il a du sang-froid, il ne se trahit pas souvent. Il n’a qu’une chose à craindre: les «fourgues». Mais s’il est assez à la coule pour négliger les bijoux, il peut aller longtemps. Demarqué faisait comme ça: il étranglait, raflait l’argent liquide, et se tenait peinard. Il n’a pas fait quinze mille francs en quatre crimes. Et il travaillait le reste du temps. Ça lui donnait de l’argent de poche, quoi! Sans la femme, il courrait encore, probablement. Seulement, il y avait la Jolie... --Et il avoue, maintenant? --Oh! il avouera! Je ne suis pas en peine. Il est bon pour Deibler. Il passe en Seine-et-Oise, et le jury n’aime pas beaucoup l’assassinat des vieilles paysannes isolées. Je ne donnerais pas quatre sous de sa peau... Cependant, Daver retirait du classeur l’album _R. Vex. ant. obl. m. âge m. iris clairs_. Les huit photos de la page apparurent. Les élèves regardèrent. --Retrouvez-moi le jeune homme, ordonna l’archiviste. Tenez, vous! L’autre examina la feuille: --_R. vex. Ronde 1.70 4 ard. az. (2-1). Rel. g.; m. g. nulle. plate. inter. obl. m. ch. f. ondé: O inf. cours. sin. (7). prm..._ Il n’hésita pas et mit l’index sur le portrait: --C’est celui-là! L’inspecteur principal et le commissaire approuvèrent. --Et si ç’avait été: _R. (car.) sep. x?_ --_Embranchement R. Group sep. Sous-groupe x., combinaison I..._ commença le novice. --Chaque embranchement forme sept groupes,--d’après l’oreille--compléta Daver: _Deq. Car. Vex. Tra. Sep. Sa. X..._ Et la leçon continua. LE MÉGOT SUPRÊME ... Le condamné dormait profondément. Le Procureur de la République lui toucha l’épaule: --Demarqué, dit-il, votre recours en grâce est rejeté. L’heure est venue. Ayez du courage! Livide, l’assassin se dressa: --J’en aurai, fit-il simplement. Puis, il réclama une cigarette. Il la fuma très vite, en s’habillant, en demanda une autre. Et, tandis que les aides procédaient à la dernière toilette, tandis qu’il se confessait, tandis encore qu’avait lieu la levée d’écrou, il ne cessa d’aspirer la fumée par bouffées gourmandes. Dans le fourgon funèbre, il fuma encore. Et, quand les portes s’ouvrirent et que, dans la lueur blême de l’aube, sa forme blanche apparut, précédée par l’aumônier qui l’embrassait et cherchait à lui cacher la sinistre machine, le bandit suça son dernier mégot, dont l’étincelle rouge luisait entre ses lèvre pâles. Il fit trois pas, fut saisi, bascula. Le couteau tomba. Justice était faite. L’homme n’avait pas craché sa suprême cigarette... Le lendemain, sa photo fut barrée d’un trait rouge. Et, dessous, il y avait: _Exécuté à Versailles, le..._ Il n’appartenait plus au D. K. V. GABRIEL-ALPHONSE MOURAY, BANDIT Je vais vous raconter une histoire vécue, très récente et à laquelle je ne fus mêlé en aucune manière, fit Mega Sulvan. Elle fut conduite par mes collègues. Mais elle vous intéressera, certainement. Elle comporte l’emploi d’une méthode policière différente de la mienne propre, mais tout à fait courante, et qui peut donner comme vous allez le voir, d’excellents résultats. --C’est une affaire criminelle? fis-je. --Dramatique, répliqua-t-il. --Je suis tout oreilles. Il commença: Le 13 avril 1922, exactement, M. le Contrôleur général du Service judiciaire des Recherches, à la Sûreté, reçut une lettre officielle du Consul général de France à New-York. Ce haut fonctionnaire, prié par le Headquarters Police, demandait l’envoi urgent du portrait anthropométrique d’une certain Moïse Bagnoli, né en Corse et recherché pour un crime commis aux États-Unis avec plusieurs complices. On s’empressa de lui donner satisfaction. Un mois plus tard, le 8 mai, le _Department of Police of New-York City_ envoyait à Paris, pour identification, les empreintes digitales d’un de ces complices, en indiquant qu’il pouvait être question d’un nommé Henri Boilat, dit Antonio Garcia, âgé de 35 ans, natif de Corse, condamné à Paris, vers 1915, et déporté à l’île du Diable. Ces indications suffirent à faire retrouver à l’instant, au D. K. V. à l’identité judiciaire de la Préfecture de Police, la fiche de ce récidiviste: Gabriel-Alphonse Mouray, né le 20 octobre 1889 à Paris, condamné à sept ans de travaux forcés pour assassinat d’un vieillard, faubourg Saint-Antoine. En septembre, toutes les polices du monde reçurent une feuille imprimée, reproduisant de face et de profil le portrait de: _Gabriel-Alphonse Mouray, autrement dit Henri Boilat, Alphonse Sanchez, Henri Neukermans, et Bebe of Saint-Antoine_, avec ses empreintes digitales, main droite et main gauche, et que je vais, somme toute, vous montrer: la voici. Sulvan me tendit la feuille, je la lus: DÉPARTEMENT DE POLICE CITY OF NEW-YORK Division des détectives. Circulaire nº 3 A. Le 9 septembre 1922. $20.000.00 de récompense. Recherches pour agression et vol. _Signalement: âge 35 ans; taille 1 m. 676 (5 pieds, 6 pouces), poids 81 k. 72 (180 livres anglaises); teint foncé, nez proéminent; deux fausses dents en or sur le côté gauche de la mâchoire supérieure; né le 20 octobre 1889 à Paris, France. Parle français, italien, espagnol et anglais. S’engage comme maître d’hôtel quoique étant tourneur en bois de son métier. Obtient ses places par l’intermédiaire des bureaux de placement. Travaille parfois comme garçon dans les restaurants français ou italiens. Est sous mandat d’arrêt. $15.000 de la dite récompense sont offerts pour l’arrêt et la condamnation de cet homme et de François Martell, autrement dit Émile Baerle, François Rétil et «The Jockey»._ _Signalement: âge 30 ans, taille 1 m. 549 (5 pieds, 1 pouce); poids 54 k. 48 (120 livres anglaises), teint foncé; visage mince; nez pointu et légèrement déformé; natif du quartier du Pamier, Marseille, France. Parle français, italien et espagnol. Peut être placé comme maître d’hôtel._ _$2.500 de la dite récompense sont offerts pour l’arrêt et la condamnation de cet homme; le reste, soit $2.500 pour tout autre participant._ _Conditions de récompense: tous les renseignements fournis seront traités confidentiellement et les ayants droit à la récompense seront protégés. Les récompenses ne seront accordées que jusqu’au 9 septembre 1923._ _Les susnommés agissant de concert avec d’autres (dont deux ont été arrêtés et condamnés), se sont introduits, le 2 avril 1922 chez M. Albert R. Shattuck, de New-York, et ont volé de ces lieux une quantité de bijoux décrits au dos de la présente circulaire._ _Demande est faite aux agents de police, aux shérifs, ainsi qu’à toutes les institutions pénales, de chercher dans leurs records et de se tenir aux aguets, ces hommes pouvant être arrêtés pour quelque mineure offense._ _Si les dites personnes étaient localisées, les arrêter, les détenir et télégraphier à Detective Division Police Headquarters, New-York City, qui enverront un agent muni des documents nécessaires._ Au dos, s’étalait la somptueuse description des bijoux volés. --Toutes les polices du monde étant averties, poursuivit Sulvan, la Sûreté générale, pour sa part, désigna mes bons camarades le commissaire Bayard, avec Poullain et Hoher, inspecteurs, et la Police judiciaire, pour la sienne, le brigadier Cholet avec ses camarades Louis et Hiquet, pour retrouver Mouray, tandis que Roch, du Contrôle général des Recherches, accompagnait les copains. Et la chasse commença. * * * * * Deux ans auparavant, un individu correct sonnait un matin à la porte de Maître Campinchi, avocat. --Je désirerais voir votre maître, dit-il très doucement à la domestique. --Voulez-vous me donner votre nom? fit-elle. --Ce n’est pas la peine... --Faites entrer ce monsieur, ordonna Maître Campinchi, prévenu. L’homme pénétra dans le bureau clair. Il était robuste, avait le cou large, l’épaule roulante, le cheveu blond, presque roux, l’œil bleu. Il salua poliment, et, d’une voix d’enfant, demanda: --Vous ne me reconnaissez pas, maître? --Ma foi non! --Ah? Vous m’avez défendu en 1906: Mouray!... --Mouray? Mais... vous êtes en rupture de ban?... --Oui, monsieur. Il me restait trois mois à tirer. Je n’ai pas pu: mon père était malade, n’est-ce pas, à Ivry, ma mère aussi. J’ai voulu les revoir. Je suis venu... --Asseyez-vous! Il obéit. Et, de sa voix enfantine, avec des gestes précis d’orateur précédant la parole et marquant le coup, il conta la chose: --J’avais fait des économies--là-bas--pour fuir... On ne se méfiait pas de moi, n’est-ce pas? J’étais bien noté. J’aimais la pêche. Alors, pour amorcer les poissons, je m’écartais chaque jour un peu plus. Les «gaffes» disaient: «C’est Mouray. Inoffensif. Pas de danger qu’il les mette, celui-là...» «Le jour dit, nous sommes partis cinq, sur une pirogue creusée dans un tronc d’arbre. Sept jours de mer pour gagner la Guyane hollandaise. Vous savez ce que c’est? Il y a les requins, la soif, la faim. Tout ce qu’on raconte: pis! Bref, on y arriva. Je vécus d’abord en pêchant des tortues, dont les gens sont friands. Puis, j’ai roulé, bien entendu. Mexico, Trafic. Un matin, l’État d’Indiana, où j’étais, devint malsain pour moi. Un pavé. On a parlé de 800.000 francs volés. Du bluff. C’est un type, Carlisle, monsieur, de South Beat qui le prétend. Il n’y avait pas tant dans son coffre-fort. Passons. Je gagnai New-York. C’était en 1914. Et là, j’entrai chez M. Shattuck, Albert-R. Shattuck, comme aide-jardinier. Riche maison et bonne place, je ne dis pas le contraire. Des braves gens, qui payaient honnêtement. Mais il m’est arrivé des malheurs... --Ah? --Oui. Je quittai mes patrons pour aller laver une poignée de bijoux, quinze mille balles, en Californie. --Des bijoux... à eux? --Ils étaient à eux, avant... Méchante opération, au surplus: ça s’est terminé à coups de revolver. --Et alors? --Bah! Je revins de Californie à New-York. Et je retournai chez les Shattuck, comme maître d’hôtel, cette fois. C’étaient des gens sans rancune... Mais je ne veux pas vous raser. Aujourd’hui, c’est pour vous demander conseil rapport à ma rupture?... --Écoutez, Mouray! fit Maître Campinchi. Je fus votre défenseur: je le reste. Votre secret ne sortira pas d’ici. Vous le savez! Vous comprenez ça? «_Je ne vous ai pas vu._» Toutefois, puisque vous demandez un conseil, le voici: constituez-vous prisonnier! Vos bonnes notes au bagne entreront en ligne de compte, et... --Me constituer? Jamais! Il se leva. Il s’en fut. Silence. Réflexions. Plan. En mars 1922, il s’embarque pour New-York, avec Camilliéri, Crucciani et Bagnoli. Le 2 avril, tous pénètrent, par la plaque de la cave placée sur le trottoir, chez M. Shattuck, le menacent, diront-ils plus tard, «avec des revolvers bourrés de coton», râflent les bijoux: 100.000 dollars, et sont célèbres. Deux se laissent coffrer. Mouray «nage». Où? On cherche... * * * * * Le jour qu’on enterra le père de Mourray, à Vitry, il y eût de singuliers croque-morts auprès du corbillard, et, parmi les messieurs de la famille, certains visages fort attentifs. MM. Poulain et Hoher, de la Sûreté, trouvèrent mauvaise mine à MM. Louis et Hiquet, de la Police judiciaire; et ceux-ci observèrent la fâcheuse allure de leurs collègues inconnus en grand deuil. Quant à Mouray, pas trace. Ce fils dévoué, cet homme résolu qui, pour modifier ses empreintes digitales, s’était naguère courageusement brûlé la peau des mains, ne parut pas à l’enterrement de son père. Seule, une demoiselle sous ses voiles funèbres... Elle était loin lorsque mes collègues furent nez à nez, et, déconfits, se reconnurent. Le «Bébé de Saint-Antoine» leur avait échappé une fois de plus. Ils reprirent l’oreille basse le chemin de Paris, et croupirent jusqu’au jour où quelque sordide indicateur «donna» la filature Berthe Mulon, «ilotière», place de la Bastille. --«Maîtresse de Mouray», disent les notes de police. Travailleuse. Capable de ramasser cinq cents francs en coupures dont chacune vaut cinq minutes de travail professionnel. Mais, pour le reste, bonne tenue, fort à la coule, muette comme une carpe, et flairant le roussin à cent mètres. On savait qu’elle rejoignait le «fagot» à dates fixes et qu’elle le nourrissait. Elle s’en allait tranquille, de son petit pas affairé, prenait un tramway, descendait, et, subitement, brouillait la piste, disparaissait. On la filait jusqu’aux bords de la Marne. Puis, elle s’évaporait... Cela dura un mois, six semaines, plus. Mouray était par là. Louis, Hiquet, Poulain, Bayard, Cholet en étaient sûrs, mais... Un jour, l’un d’eux note qu’une petite chienne familière accourait vers la fille et sautait à ses jupes: --Paix, «Zézette!», fit-elle. --Cette chienne est à quelqu’un! observa l’inspecteur Hiquet. Il rechercha «Zézette», la retrouva, la suivit. Elle le conduisit à Gournay, chez Jorieux, restaurateur au coin du pont de pierre, à l’enseigne de «_L’Ami Désiré_». Un gros homme jovial, le cœur sur la main, installé sur les rives de la Marne, spécialiste en matelotes et fritures, bon diable et père de famille. Clientèle de joyeux drilles, de mariniers, de flâneurs d’eau, de couples sous la tonnelle, le dimanche, et, pour le surplus des jours, de voisins, voire d’un poète: les «faisans» ne gênent ni Gringoire, ni Villon... Parmi tous, «celui qui n’est pas à sa place», et qu’un inspecteur adroit repère toujours, tout de suite, au premier coup d’œil. C’est un habitué, bien doux, bien calme, et fort apprécié à la ronde: M. Louis. Enragé pêcheur, bricoleur par surcroît, et surtout occupé d’amorçages, d’ablettes et de barbillons. Bon enfant, il boit au comptoir près du commissaire de police de Chelles et fréquente, sans qu’aucun incident se produise jamais, un quidam qui se promène toujours avec, sur lui, un vrai matelas de billets. Il est honnête et populaire. La rumeur publique est catégorique: --M. Louis! Y a pas meilleur... Les inspecteurs Louis et Hiquet, maquillés en débardeurs, le torse sous le chandail et le veston usé, casquette en tête, identifient vite ce brave homme: c’est celui qu’ils cherchent. C’est Mouray--qui vaut 15.000 dollars! Ils deviennent alors, à leur tour, habitués de la guinguette. Embauchés soi-disant près de là, ils prennent leurs repas chez Jorieux, parlent pêche. Bientôt, on ne connaît qu’eux. Mouray lui-même indique les bons coins de la rivière. On bavarde. On se lie presque. On se tutoie. Les policiers pourraient à tout instant saisir le forçat se méfiant si peu qu’il leur porte des asticots sur leur bachot. Mais ils attendent: Mouray est fort: il défendra sa peau. Or, le mercredi 3 octobre 1923, il s’enivre par hasard. Il quitte fort éméché «_L’Ami Désiré_» avec un ami qui lui offre, pour ce soir, l’hospitalité de sa chambre toute proche. Et, comme il a du savoir-vivre, la boisson l’ayant indisposé, il nettoie en pleine nuit, civilement, le parquet sali, avant que de dormir d’un sommeil lourd. Supputant sa fatigue peut-être, et tandis que les hommes de la Sûreté, postés aux alentours, veillent, ceux de la police judiciaire décident de «le sauter» le lendemain. L’instant du déjeuner sera l’heure H... Louis et Hiquet sont donc attablés près de la porte quand Mouray entre, dit bonjour et va s’asseoir au fond, le dos au mur. Nul, dans l’établissement, ne soupçonne le drame. Jorieux est au comptoir, rinçant des verres. Sa femme et la bonne vaquent. Son fils est près de «M. Louis». --Tiens, petit, fait soudain l’inspecteur Louis au jeune homme, connais-tu le coup des allumettes? --Ma foi non. --Je vais te le montrer! --C’est pas la peine! --Mais si, dit Mouray bénévolement, ce sera toujours un truc que tu connaîtras... Hiquet, pour voir la chose, s’approche. --Attends, retire-toi du jour, dit à l’adolescent son camarade. Et il veut l’écarter pour passer derrière l’évadé. Celui-ci a, brusque, l’impression de l’encerclement. Il se lève. --Police! Haut les mains! crient les autres qui se lancent. Mouray culbute Hiquet d’un croc-en-jambe, repousse Louis, et tandis que Poulain, surgi, vide au dehors son revolver pour faire du bruit et appeler les copains, il veut fuir par la cuisine, gagner le bûcher puis la route. Les policiers se cramponnent. Des détonations claquent. Mouray tombe, reçoit deux balles encore, fait le mort. La scène a duré quinze secondes. --Mets ce pétard dans ton comptoir, pour les gendarmes, ordonne Hiquet à Jorieux. Nous allons les prévenir. Il n’y a pas une voiture ici? --Si c’est pour aller chez le médecin, j’ai ma carriole, dit le patron. --Amène-la! Et si tu bouges, je te brûle! Étendu, Mouray ne risque pas un geste et ne pousse pas un cri. Le lendemain, tandis qu’à Gournay, les notables protestent contre l’arrestation du si doux M. Louis, MM. Faralicq, commissaire à la police judiciaire, Cholet, brigadier, Bacquart, juge d’instruction, étaient à son chevet. Quand il vit la musculature puissante de l’homme, le médecin consulté, le magistrat ordonna de transférer dès que possible à Fresnes, le prisonnier: il fallait, pour le tenir, des murs solides... * * * * * Ce que fut, en juillet 1924, le procès aux Assises, vous le savez. Président Mouthon, avocat général Caous, Campinchi, défenseur, Maître Aubépin, partie civile, Shattuck, sa bonne, les policiers, témoins. Impassibilité, talent, passion. On apprit alors qu’au cours du grand cambriolage, mistress Shattuck, la bonne mistress Shattuck au cœur sensible, qui chauffait du lait de poule pour Mouray quand il était enroué, dut, dans son hôtel, guider les brigands. Son mari et ses domestiques étaient enfermés dans une cave qui, pour combattre la sécheresse, contenait cinq mille dollars de liqueurs; elle dut satisfaire seule la recherche de l’argent. --Où sont les bijoux? répétait le sympathique Mouray en menaçant les yeux de l’excellente dame avec des épingles à chapeau... Elle le dit. Ils volèrent. Elle fut libre. Son mari, dévissant avec un canif la serrure de sa geôle, la rejoignit pantelante. Plus tard, il déposa sa plainte, vint en France s’enquérir de Mouray, courut à Londres, puis, apprenant que la somptueuse prime de 15.000 dollars était caduque, alors qu’on suivait la piste Mulon, offrit à la police 25.000 francs de compensation. Vous vous rappelez aussi que le mercredi 23 juillet, le jury s’étant retiré à 5 heures avec vingt-deux questions, dans sa chambre des délibérations, se trouva partagé à 6 contre 6, sur les questions qui pouvaient entraîner la mort, et que le chef du jury, à 6 heures, dit pourtant, la main sur le cœur: --La réponse du jury est oui sur toutes les questions! D’où stupeur, tumulte, protestation de Maître Campinchi, plus pâle que Mouray, condamnation à mort d’un simple voleur, recours en grâce, supplique de M. Shattuck au Président de la République. Mouray, lui, n’avait eu qu’un mot: --Vous êtes très en progrès, maître, dit-il à son défenseur. Et puis: --Le bagne? On en revient... Gabriel-Alphonse Mouray, dit Henri Boilat, Antonio Garcia, Alphonso Sanchez, Henri Neukermans, Bebe of Saint-Antoine et Monsieur Louis, s’y connaissait: il sait ce que parler veut dire. C’est un homme! L’AFFAIRE KERNINON J’étais vraiment trop lié avec Mega Sulvan pour ne pas deviner, rien qu’à sa vue, la démangeaison de parler que ce pondéré ressentait en ma présence. --Jamais je ne me suis confié ainsi, m’avoua-t-il un jour. --C’est un singulier privilège que nous partageons avec les confesseurs, répondis-je: on ne peut rien nous cacher. J’ai remarqué souvent cela. Les gens qui devraient par dessus tout se taire perdent toute prudence dès que nous arrivons. Cela est dû sans doute à ce qu’ils sont en état de crise lorsque nous nous occupons d’eux. Il s’agit toujours d’un drame. On a tué quelqu’un, il y a eu le feu ou quelqu’autre accident violent trouble leur vie. On va les arrêter, parfois. Alors, ils n’ont le contrôle d’eux-mêmes: --«Vous qui êtes journaliste, disent-ils, vous saurez que... mais vous ne le répéterez pas...» Plus ils devraient garder le silence, plus ils parlent. Mais je n’avais pas encore remarqué cette incontinence chez les policiers. Le commissaire sourit. Puis il réfléchit suivant son habitude, hocha la tête et me lança enfin tout à trac: --Avez-vous fait l’affaire Kerninon? --Oui. --Croyez-vous la comtesse coupable? J’hésitai. Il le remarqua. Songeant toujours, et la voix légèrement voilée, il prononça: --Je ne crois pas que l’enquête judiciaire ait été bien menée. L’avez-vous suivie de tout près? --J’y fus mêlé, fis-je. --Alors, vous pourriez m’exposer les faits. Nous les examinerions ensemble, car je n’ai pas su exactement ce qui s’est passé et je garde là-dessus dans l’esprit un certain malaise. J’ai trop de goût pour l’analyse et la logique pour qu’il en soit autrement. --Bien. Changeons de rôle! répliquai-je, vous m’écoutez? Il acquiesça. J’égrenai aussitôt mes souvenirs: UN DRAME A LANNION Grand et de grande allure, haut en couleurs et portant beau, M. le comte Jean-Baptiste-François-Eugène-Roger Le Roux de Kerninon, la victime, était à Ploulec’h, par Lannion, un seigneur, le seigneur. Tout le pays ou presque, jusqu’à la mer--des fermes, des pâtures, d’autres biens encore--lui appartenait par droit d’héritage. Cependant, on l’y voyait peu. Habitué à la fastueuse insouciance des gentilshommes campagnards, dont les serfs, les fermiers et les gardes font valoir le domaine, il habitait Paris et passait généralement l’hiver à Nice, ne revenant en Bretagne qu’à l’automne pour chasser sur ses terres, courir la lande, vider des pots et trousser des cottes de vilaines. Il ne fréquentait guère, alors, que le docteur Aurégan, son ami, directeur d’une clinique et médecin-légiste de la sous-préfecture des Côtes-du-Nord, et d’humbles pêcheurs du Yaudet, sur la côte. Pourtant, les dernières années de sa vie, Lannion sur le Guer l’aperçut plus souvent dans ses rues, car il logeait rue des Capucins, dans la maison de Maître Élie Fleury, fils de sa femme et notaire récemment installé. Or, le 21 août 1924, un jeudi, si mes souvenirs sont exacts, survint après déjeuner, chez ce tabellion, une catastrophe domestique. Mme de Kerninon était montée ranger du linge au premier étage. Son mari s’occupait près d’elle. Ils étaient seuls. Soudain, un coup de feu claqua, puis un autre. De violents coups de botte furent donnés dans la porte. La femme du notaire se précipita. Elle vit descendre le gentilhomme ensanglanté. Elle entra dans la chambre, et trouva la comtesse toute pâle, affaissée dans un fauteuil. --Qu’est-ce qu’il y a, mère? cria-t-elle. --Le comte s’est blessé en maniant son revolver, répondit la dame. Le docteur Le Goffic fut appelé. Il examina rapidement le blessé, puis le fit transporter, en auto, à la clinique du docteur Aurégan. Le malheureux n’en devait sortir, la semaine suivante, que les pieds devant, dans un cercueil solide en bois de chêne, et ne pouvant plus rendre qu’à Dieu compte de ses faits et gestes. Il avait cinquante-six ans. Ses obsèques furent solennellement célébrées, le 1er septembre, à Ploulec’h, au milieu d’une nombreuse affluence. Sa veuve suivait, en grand deuil, le convoi funèbre. Et la cause officielle de la mort du seigneur fut celle que colportait la famille: --Il s’était mortellement blessé en maniant son arme... Cependant, derrière le cercueil, et tandis que le recteur répandait l’eau bénite, de fâcheux bruits couraient dans l’assistance: --C’est sa femme qui l’a tué... Mais nul n’aurait peut-être osé élever tout haut de doutes sur les motifs avoués de cette fin tragique si, dès le lendemain, 2 septembre, le Procureur général à Rennes n’avait trouvé dans son courrier une plainte en assassinat contre inconnu, rédigée en bonne et due forme, déposée par Mme la marquise de Méliérenc de Saint-Pierre et par Mme Louise Villeneuve, cousines du défunt. Cette plainte souleva dans Lannion une formidable émotion, et délia les langues les plus solidement cadenassées. Certains s’étonnèrent enfin que le noble disparu ait pu se blesser lui-même de quatre balles, dont deux, croyait-on, l’auraient atteint à la main et à l’avant-bras gauche, les deux autres derrière le cou et au côté droit de la tête. Ils le dirent et le répétèrent. Leurs voisins colportèrent d’autres racontars. La rumeur s’enfla, de commère à commère, le scandale s’étendit. Les gens se rappelaient soudain des tas de choses. On sut bientôt que la comtesse de Kerninon, née de parents grecs et algériens, ne possédait pas des quartiers de noblesse aussi authentiques que ceux de son mari. Il s’en fallait de beaucoup. On se souvint qu’elle se nommait en bonne roturière, Louise-Suzanne Théolas, veuve Fleury, femme d’un tonnelier mort à l’hôpital, en Afrique, qu’elle avait été chanteuse de café-concert, et qu’elle servait comme bonne à tout faire chez le colonel d’un régiment de spahis où le jeune M. de Kerninon s’était jadis engagé, et où il l’avait connue. On raconta que cette liaison avait fort alarmé la famille du hobereau, et qu’elle ne donna point ce qu’il en espérait lui-même de joies, puisqu’il retarda le plus possible une légitimation survenue seulement en 1892, et qu’il noua plus tard d’autres liens avec la demoiselle Bernardine Nédellec, née à Plougouven. --La dactylographe? interrompit Sulvan qui suivait mon récit avec la plus grande attention. --A Morlaix, oui. Cette double vie du noble breton, plus ou moins ignorée du vulgaire, n’était, à vrai dire, pas du goût de la comtesse. Elle coûtait cher au comte. Surveillé, il avait dû se procurer des ressources en cachette, et, peu de temps avant le drame, vendre une grande partie de ses propriétés et, même, le château de ses ancêtres. La vie conjugale était alors devenue difficile. La fortune seigneuriale fondait vite et trop de personnes à la fois pouvaient espérer ou craindre de figurer sur le testament du dernier des Kerninon. --C’est son héritage qui l’a fait mourir, disait-on... Chacun s’efforça de voir clair dans cette aventure. La thèse de l’accident trouvait peu de créance. Celle d’un suicide fut aisément rejetée. Il ne resta donc, comme plausible, que l’hypothèse d’une discussion nerveuse, à propos d’argent, survenue le 21 août entre le comte et sa dame, et terminée par le claquement d’un browning. --Elle l’a tué! concluait-on. On la disait plus vieille que son mari. On la disait joueuse, dure, autoritaire et méprisante. Elle n’était pas du pays. C’était une intruse. La Bretagne entière gronda autour de ses voiles de veuve. Une instruction judiciaire fut ouverte. Et des journalistes accoururent. Une grosse affaire venait au jour. Elle devait soulever le joli tapage que vous savez. Vous n’ignorez pas ce qu’il en est. Un drame tel que celui-ci n’est, en somme, qu’un fait divers. Ce n’est rien, tant que la presse, la grande presse de Paris, l’ignore. Mais du moment que les reporters arrivent, suivent l’enquête, assistent aux perquisitions, découvrent des témoins, les questionnent, vont, viennent, entrent dans les maisons, en sortent, poussent les portes, regardent aux fenêtres, flairent, quêtent, notent et télégraphient chaque jour des colonnes entières de détails qui passionnent la foule, une petite ville calme jusqu’alors comme Lannion s’enfièvre, se met à bouillir, entre dans la célébrité et, tant que ça dure, ne connaît plus de répit. Elle est littéralement bouleversée par un ouragan. --Je sais, fit Mega Sulvan. Je vous ai vus souvent à l’ouvrage, maudits parfois et admirés aussi. Vous nous aidez quelquefois, vous nous gênez dans certains cas. Mais vous faites votre métier comme nous faisons le nôtre. Il n’y a rien à objecter. Toutefois, dites-moi, est-ce qu’il y eut, à Lannion, des policiers? --Non. Ni la Sûreté générale de Paris, ni la 13e brigade mobile de Rennes ne furent appelées. Le juge se chargea seul de toute la besogne, et la gendarmerie locale procéda aux enquêtes du mieux qu’elle put. --C’était le droit du juge. Je n’en disconviendrai pas. Cependant, cette méthode expose le magistrat à des risques: on ne s’improvise pas policier! Il se tut. Je poursuivis mon exposé. LES REPORTERS ET LE JUGE --M. le juge d’instruction Truchelut était un petit homme glabre et courtois, que je vois encore, natif de Toulouse, de mœurs douces, fort satisfait d’occuper dans le Palais de justice de Lannion, aux bords du Guer, un cabinet paisible. Il s’y rendait chaque matin, rompant le jeûne, au passage, d’une rasade de vin blanc à l’_Hôtel de France_, son voisin, puis il attendait avec tranquillité l’heure du déjeuner pour retourner chez lui. Saisi de l’affaire Kerninon par la plainte de Mmes Villeneuve et de Saint-Pierre, qui mettait en cause les plus hautes notabilités du pays, il l’examinait sans hâte, lorsque les premiers journalistes débarquèrent à la gare, du train de Paris. J’en étais. Impérieux et ardents, nous entrâmes le chapeau sur la tête chez le juge. Nous le questionnâmes sans ménagements, et lui demandâmes, comme il sied, les précisions les plus impertinentes. --J’interroge demain, 10 septembre, Mme de Kerninon, dit-il. --Vous l’inculpez? firent les autres, le bloc-notes en main et le crayon en arrêt. --Je... --Vous la placez sous mandat de dépôt? --Je... --Elle est coupable, n’est-ce pas? Nous n’avions encore vu personne, ni la comtesse, mi son fils, ni sa bru. Nous savions déjà tout. Nous savions que le juge avait reçu, la veille, au soir, M. Gallou, armurier-expert. Celui-ci avait examiné l’arme du meurtre, un revolver à barillet. Il lui trouvait une détente si dure qu’il fallait réarmer le chien après chaque coup. --Plusieurs balles n’ont pu partir sans aide, au cours d’une simple imprudence du défunt, affirmait-il. --La comtesse prétend le contraire. L’expert hochait la tête: --Elle se trompe... Les journalistes savaient ça. Vous devinez comment? --Oui. --Nous avions parlé dans le train avec des indigènes. Nous savions aussi qu’une voisine, la veuve Le Nay, avait nettement perçu deux détonations au moins le 21 août vers 13 h. 30, et contait avoir vu, de ses yeux vu, ce qui s’appelle vu, descendre de chez le notaire le comte blessé. Bref, nous avions ouï dire que des témoignages fort graves faisaient craindre un assassinat. C’étaient ceux de Perrine Lecouvreur, vieille paysanne du Yaudet, nourrice du comte, de Céline Loarer, sa fille et sœur de lait du seigneur, et de Bernardine Nédellec, la maîtresse en titre. Toutes trois, ayant rendu visite au blessé dans la clinique du docteur Aurégan, avaient entendu sortir de sa bouche une accusation terrible contre sa femme: --Elle m’a tiré quatre coups de revolver, confia-t-il. On m’a déjà extrait trois balles. Mais je vous supplie de ne rien dire, moi vivant... C’en était assez pour nous convaincre, nous reporters, que nous suivions une bonne piste. C’était plus qu’il n’en aurait dû falloir au magistrat pour se résoudre immédiatement à inculper d’homicide volontaire l’épouse du comte de Kerninon, seigneur de Lezenor, de Kercaradec, de Kerfenan, de Kernadiel, de Kerdionou, de Kerloas, Kerlaouenan, Launay et autres lieux, ultime descendant d’une famille établie en Léon depuis l’An 1000, dont la devise magnifique était: «Guerre ou Amour» et dont un ancêtre, Louis Le Roux, sieur de Kerninon, avait été assassiné, le mercredi 26 août 1654, d’un coup d’épée dans les reins. Le 10 septembre, donc, vers 10 heures, Louise-Suzanne Théolas, comtesse de Kerninon, quitta ce que tout Lannion nommait la chambre du crime, au premier étage de la maison de Maître Fleury, son fils, et, marquée, lourde, hautaine, en grand deuil, le voile noir des veuves baissé sur la figure, elle passa devant les journalistes indiscrets jusqu’à l’insolence, et se présenta au juge. Il la fit asseoir et la regarda par-dessus ses lunettes. Puis, il l’interrogea. Elle répondit avec impertinence. Quelques minutes plus tard, deux gendarmes arrivaient au Palais de Justice. M. Truchelut pria sa visiteuse de réfléchir encore. --C’est tout réfléchi, répliqua-t-elle. Il y eut accident! Elle croqua une pastille de menthe. --Vous persistez? demanda le juge. --C’est la vérité. --Non! --Si! --Je vous inculpe! Il signa l’ordre d’écrou et appela les gendarmes. Mme de Kerninon réclama une auto pour aller en prison. Quand cette voiture survint, la dame s’enveloppa de ses crêpes, pinça sa jupe, puis, sombre, fermée, rigide, elle descendit entre les soldats les marches du tribunal, ayant déclaré seulement choisir pour défenseur Maître Geoffroy, avocat à Lannion. Le soir même, le télégraphe apportait à Paris la nouvelle de son arrestation. Les journalistes se mettaient à l’œuvre, et nous expédions, tout de suite, dans la capitale, la photographie de l’inculpée. --Prise chez elle? --Oui et non. Certains avaient demandé son portrait à son fils, le notaire Fleury. Moi, je l’avais fait clicher par un opérateur local à sa sortie du Palais de Justice. C’est le métier. Mega Sulvan, songeur, griffonna quelques lignes sur une feuille. Je devinai qu’il s’agissait d’une question à poser plus tard. Et, sans paraître m’en soucier, je repris: DU COTÉ DE L’ACCUSATION Lannion apprit brusquement, ce 10 septembre, l’incarcération de Mme de Kerninon, tandis qu’une auto m’emportait à Tréguier, avec des confrères chez Mlle Louise Villeneuve, cousine germaine du comte. C’était la plaignante: il fallait l’entendre. La vieille demoiselle habitait avec deux servantes un coquet château près du Pont-Noir. Elle nous reçut en pantoufles, charlotte en tête et les brides au cou, sécateur à la main, fort émue comme bien l’on pense, et nous prit pour des policiers. --La comtesse est arrêtée! annonça tout à trac l’un des nôtres. La dame joignit les mains pour remercier Dieu. Puis, elle se mit en quatre pour nous servir. --Préférez-vous causer dans le parc, messieurs? fit-elle, ou dans le salon? Nous choisîmes le salon--bien entendu--pour voir l’intérieur, les tableaux, les souvenirs de famille, et la descendante des seigneurs de Lezenor nous y mena au galop. Les volets claquèrent contre les murs. Elle nous fit asseoir. Elle parla. Sa joie pétait: --Nous avons su l’accident de ce pauvre Roger par les servantes, dit-elle. Puis la comtesse nous informa, par dépêche, de la mort. Le jour des obsèques, à Ploulec’h, nous apprîmes que le malheureux avait été tué par sa femme. Le lendemain, Bernardine vint à Paimpol conter à la marquise de Saint-Pierre la terrible confidence de notre parent, vous savez: --Elle a tiré sur moi. J’ai reçu quatre balles... Et Maître Rivoallan, notre conseil, consulté, nous décidâmes de porter plainte contre inconnu. C’est toute l’affaire. --Le comte était mal avec sa femme? demandai-je. Notre hôtesse fit une moue, et ses mains à mitaines s’élevèrent. Elle secoua la tête, indignée, et la rancœur coula de ses lèvres: --Roger avait connu cette chanteuse de café-concert en Algérie. Il la ramena à Brest, son congé fini, avec ses parents, puis il se maria avec elle à Philippeville. Ah! le pauvre garçon n’eut guère à se louer de cette affreuse mésalliance! Il en gardait la peine, dans le fond de son cœur. Car elle était grossière, cette femme, et joueuse! Pour le ramener à nous, pourtant, nous avons consenti trois fois, vers 1913, à la recevoir. Mais ce fut vite impossible. Nos relations cessèrent et n’ont jamais repris. Aux obsèques, je m’arrangeai pour ne pas lui tendre la main... La noble demoiselle demeura songeuse. --Comment le docteur Aurégan, reprit-elle, a-t-il pu cacher les blessures de notre cousin? Nous la poussâmes: --Il n’a pas parlé des blessures? Elle minauda, retenant un secret, puis le lâcha: --Non. Le certificat médical du docteur attribue le décès à l’œdème pulmonaire. Nous nous regardâmes stupéfaits. --De l’œdème? --De l’œdème! C’est incroyable! Mais vous saurez, messieurs, convaincre le juge, n’est-ce pas? M. Aurégan se retranche dernière le secret professionnel. L’article 378 du Code pénal--notre conseil l’affirme--permet au juge de passer outre. Il s’agit d’un assassinat! Elle pouvait parler encore, la brave dame, parler toujours, jouer des prunelles, évoquer ses ancêtres, raconter sa jeunesse et maudire Louise Théolas, l’intruse. Nous ne l’écoutions plus. Elle était, pour nous, vidée. Cette histoire d’œdème jetée par elle dans nos oreilles nous enfiévrait l’esprit. Et nous n’avions, tous, qu’une hâte: joindre l’étonnant toubib, l’assaillir, l’encercler, lui arracher l’indispensable interview. Nous savions que le juge n’avait pu obtenir la comparution du médecin. Il le convoquait. L’autre ne bougeait point. Il le faisait quérir par l’huissier. Le docteur faisait la sourde oreille. Nous devions, coûte que coûte, être plus heureux que lui. Et, déjà, nous ne tenions plus en place. Nous laissâmes tomber la demoiselle et nous nous enfuîmes comme des voleurs. C’est à peine si nous accordâmes, en passant, un regard à Renan, qui, en bronze et assis, médite près de l’église. Revenus à Lannion en quatrième vitesse, nous nous précipitâmes chez le docteur. --Il est absent! objecta sa bonne. Nous passâmes outre. Il nous le fallait sur l’heure. Nous atteignîmes sa clinique, furetant comme si les murs pouvaient nous apprendre quelque chose, et, seule, Marie, l’infirmière, nous arrêta. Je la vois encore: une forte servante, carrée comme une poutre. Elle ne voulait rien dire. Nous la forçâmes. Des reporters déchaînés ne connaissent pas d’obstacles, et nous avions tous rencontré ailleurs bien d’autres adversaires que cette femme. Bientôt, elle parla. --Le comte, affirma-t-elle, fut atteint par une balle qui lui sectionna le pouce de la main droite et, fracassant la mâchoire, se logea dans les vertèbres du cou. Opéré le soir même du drame, il le fut encore huit jours plus tard, mais mourut deux heures après l’opération. --L’œdème pulmonaire qui se produisit alors fut ainsi, sans doute, la cause immédiate de la mort, mais les blessures non signalées par le praticien n’y furent évidemment pas étrangères, pensions-nous... Mais on ne pouvait obtenir davantage d’une servante. On la laissa. Il fallait entendre, maintenant, la suprême confidence du mourant, de la bouche même de sa maîtresse. Bernardine Nédellec, revenue de Morlaix, petite brunette aux yeux foncés, vêtue avec une sobre élégance, attendait précisément dans le vestibule du Palais de Justice, que le juge l’interroge. --Qu’allez-vous déclarer? lui demandai-je. --Que voulez-vous que je dise? répondit-elle. J’ai connu, il y a cinq ans, à Paris, alors que j’étais dactylographe aux Régions Libérées, le comte chez qui ma sœur Yvonne était domestique. Je le suivis à Nice, en Corse, en Bretagne. Il subvenait à mes besoins. Mais la comtesse se montrait jalouse et lui rendait la vie dure. Elle voulait de l’argent. Elle lui avait fait vendre son château pour avoir les 250.000 francs nécessaires à l’établissement à Lannion du notaire, son fils. Elle jouait aussi gros jeu à Monte-Carlo, et réclamait une dotation de cinq fermes par testament. Or, elle savait que le comte se proposait de m’avantager. Elle m’en voulait donc. Il y a deux mois, à Nice, elle pénétra chez moi, revolver au poing, et menaça de me tuer. Elle m’appuya son arme sur la tempe. --Je le quitte si vous devez le rendre heureux, lui dis-je. «Mais ce fut lui qui la quitta. «Il ne revint ici la trouver que parce qu’il était bon et craignait son chagrin. Il n’a pas échappé, cette fois, à son sort. Elle l’a menacé souvent et battu parfois. Elle a fini par le tuer. --C’est une femme intrigante et dominatrice, disait d’elle Mlle de Villeneuve. Elle nous apporta le déshonneur... --Vous n’aviez pu obtenir, en somme, aucun renseignement sur le certificat médical? fit Mega Sulvan, qui suivait son idée. --Non. Mais je vais y venir. Il a retenu, comme vous pouvez le penser, toute notre attention. Seulement, vous savez bien que nous ne faisons pas nos enquêtes comme les policiers font les leurs. Pour vous, la justice a le temps. Pour nous, le fait du jour, surtout, compte: la rotative attend sa nourriture. --C’est juste. DU COTÉ DES TÉMOINS --Louise Théolas, comtesse de Kerninon, continuai-je, incarcérée dans la vieille maison d’arrêt de Lannion, se plia aussitôt à la discipline et à la nourriture pénitentiaires. Et, dans cet ancien couvent devenu collège, prison et gendarmerie tout ensemble, elle put à son aise rassembler ses souvenirs, de la naissance de son fils, en sa dix-septième année, au drame qui la rendait veuve à soixante ans. M. le juge Truchelut, de son côté, écoutait, supputait, échafaudait et cimentait l’accusation. Des témoins défilaient devant lui. C’était Bernardine Nédellec, mince comme un cep et noire comme une mûre, rapportant les dernières confidences du blessé, l’histoire d’un testament détruit l’instituant légataire universelle et les menaces de Mme de Kerninon envers elle. C’était Maître Fleury, fils de l’inculpée, défendant sa mère et rassemblant les mots d’amour filial, d’intérêt et de sang: --C’est moi qui ai retiré les balles du revolver, le soir de l’accident, disait-il, et jeté les cartouches dans les cabinets, pour éviter une imprudence toujours possible de mes enfants. --Votre mère, disait le juge, n’aimait pas le comte; elle attendit huit jours presque avant d’aller le voir à la clinique. --Elle était malade d’émotion et couchée! répliquait le fils. Nous avons un certificat médical. --Elle le disputait. --Non! Il n’y eut jamais chez M. de Kerninon que d’ordinaires discussions conjugales. --Votre étude n’a-t-elle pas été payée avec l’argent reçu par le comte pour la vente du château ancestral? --Non! Cette étude n’est pas payée encore. J’en dois le prix à mon prédécesseur... --Bernardine Nédellec affirme le contraire. --Bernardine a dit un jour devant témoins: «Le comte peut me quitter, j’ai ce qu’il me faut maintenant.» C’est donc elle la bénéficiaire des libéralités du comte et non pas moi! Le magistrat arrêtait cet affreux interrogatoire, et recevait un autre témoin, M. Jean Le Goffic, fils de l’ancien Président de la Société des Gens de Lettres, médecin place du Marabach et appelé rue des Capucins, le 21 août, dès que le sang coula. --Quand j’arrivai, dit-il, le comte, debout, se lavait la figure dans une cuvette. Le coup avait été tiré si près que son visage et sa main portaient le tatouage de la poudre. Je fis conduire le blessé chez le docteur Aurégan. Il fut radiographié le lendemain. Huit jours plus tard, on l’endormit dans son lit, pour la seconde fois et devant la comtesse, pour extraire la balle logée derrière le maxillaire. Mais il eut aussitôt un rictus apoplexiforme si grave que je fis sortir Mme de Kerninon épouvantée. Dans la salle d’opération, après incision du cou, il eut une syncope. «Nous pratiquâmes, les docteurs Aurégan, Le Merdy et moi, la respiration artificielle. Puis, on le remonta. A neuf heures, on tenta la trachéotomie. Il expira peu après. C’est tout ce que je sais, et aussi que, le lendemain du drame, je déchargeai moi-même le revolver chez Fleury et dessertis une balle, pour une expérience radiographique. Il y avait, je m’en souviens, trois douilles vides, dont deux récemment tirées et une plus ancienne. --Est-ce lui ou le notaire Fleury qui déchargea l’arme? interrompit Sulvan. --On ne l’a jamais su au juste! --C’est au moins curieux. --Nous l’avons tous pensé. Mais revenons aux faits: --Vous n’avez reçu aucune confidence? demandait le juge au témoin. --Aucune. --On parlait d’accident. Pourquoi le certificat médical attribue-t-il la mort à de l’œdème pulmonaire? --Pour masquer certaines choses... énonça M. Le Goffic, qui se reprit aussitôt et ajouta: --Ce n’est pas moi qui, le lendemain de la mort, signai le certificat médical. Évidemment, l’œdème était la conséquence des blessures antérieures... Vous voyez que le certificat médical retenait l’attention, même du juge. Limitée aux faits, tenant compte des obligations du secret professionnel, la réponse du docteur Le Goffic appelait cependant le témoignage du docteur Aurégan. Petit, sec, sanguin, celui-ci s’y prêta nerveusement. --Pourquoi, demanda le juge, votre certificat médical n’attribue-t-il la mort qu’à de l’œdème pulmonaire? --Le certificat médical? répète-t-il, mais il ne signifie rien au point de vue médical. Il indique l’œdème parce que c’est la cause efficiente de la mort, un point c’est tout. Ce n’est pas un document légal. Vous n’ignorez pas que le certificat médical de décès n’existe à Lannion que depuis trois ans, et que c’est moi qui le fis créer lorsque j’étais conseiller municipal, pour servir à dresser la statistique des causes de décès et notamment celle des maladies contagieuses! --Alors, la statistique de morts violentes par coups de feu sera fausse, cette année au moins? s’écria M. Truchelut. --Que voulez-vous dire? riposta l’autre. Rien ne m’obligeait à parler de coups. La balle par elle-même était un accident banal et l’organisme du comte aurait pu résister au traumatisme et à l’opération; il eût vécu comme beaucoup d’autres gens avec une balle dans le corps. Le mot œdème prouvait qu’il ne s’agissait pas d’un accident opératoire et qu’en somme ce n’était pas moi qui avais tué mon client. «Comprenez-moi bien, il s’agissait, m’avait-on dit, d’un accident. Je n’avais pas à savoir comment cet accident s’était produit, pas plus que je n’avais à dire dernièrement que ce fut une automobile qui renversa un de mes clients mort à ma clinique d’une fracture du crâne. Je mis sur le certificat médical: «Fracture du crâne» et ce fut tout. Le permis d’inhumer fut délivré séance tenante. --Quoi? un héritier trop pressé déclarerait que sa mère est morte la veille et cela suffirait pour que le permis d’inhumer soit signé par le maire et la dame conduite au tombeau sans qu’on soit venu voir si la défunte n’a pas été empoisonnée? --Certainement. Il n’y a pas, en province, de médecins de l’état-civil comme à Paris, vous le savez mieux que tout le monde... --Permettez-moi de penser et de dire que cette affirmation m’apparaît formidable. Alors la rumeur publique ne vous avait pas mis en défiance? On répétait partout que le comte avait été blessé par la comtesse. Vous étiez son ami intime, son confident. Vous aviez voulu acheter son château. Et même l’examen des blessures n’a pas attiré votre attention? --Pas le moins du monde. Médecin traitant, je soigne les malades sans avoir à connaître pourquoi ils sont malades. --Vous n’avez pas remarqué que le trajet de la balle allait de haut en bas? --Je sais que l’entrée de la balle était au-dessous de la pommette. Mais je ne sais pas si elle a été tirée d’en haut. --Le comte n’avait pas la tête en bas et les pieds en l’air quand il fut blessé. Menacé, il a dû se baisser en s’abritant du bras droit. --Je l’ignore. Et je n’avais pas à signaler à personne mes observations. Je vous répète que le 21 août, le comte de Kerninon, blessé à la main droite et à la joue gauche, se confiait à mes soins. Le 28 août, il mourut d’œdème pulmonaire à 10 h. 30 du soir. C’est tout. Le reste appartient au secret professionnel. Et, tout agité encore, l’ancien médecin-major quitta le Palais de Justice, traversa le pont sous lequel la marée repoussait le filet d’eau de la petite rivière du Guer et se rendit chez lui. A ce moment même, Bernardine Nédellec racontait à qui voulait l’entendre que le même docteur lui avait demandé le secret sur les confidences du comte et promis pour l’avenir l’appui de la comtesse. Vous devinez que cette confidence, faite devant des journalistes, ne tombait pas dans des oreilles de sourds! --M. Truchelut, le juge, n’insista pas davantage? --Si. Pas tout de suite! Je vous raconte les choses chronologiquement. Nous observions d’ailleurs, nous, les péripéties du drame en spectateurs désintéressés. Mais nous ne dissimulions pas, cependant, nos sentiments. Le sort de la comtesse, le rôle de son fils, celui de Bernardine, et l’attitude même du comte, avant sa mort, nous passionnaient. Car, on se laisse prendre, malgré l’habitude, à l’ambiance. Or, là-bas, tout le monde n’était pas convaincu de la culpabilité de Mme de Kerninon, il s’en faut, et les courants de l’opinion publique n’étaient pas négligeables pour des informateurs. Nous vivions le drame avec la foule. Vous n’ignorez pas complètement cela, vous autres, gens de police. Une «belle affaire» vous excite. --Nous manquerions à nos devoirs en suivant de telles impulsions. --Sans doute. Vous êtes trop maître de vous, vous, Sulvan, pour vous laisser émouvoir. Tous vos collègues n’ont point votre sang-froid. --Il est indispensable. --Le perdre est humain. Une femme de soixante ans, menacée dans sa vie conjugale et son avenir par une jeune rivale, une femme venue de loin à la fortune et au respect du monde, inculpée du meurtre de celui qui lui donna sa couronne et son nom, c’était fort émouvant. Et si des policiers se fussent bouché les oreilles pour éviter d’entendre les clameurs de la foule, nous devrions, nous, journalistes, les enregistrer, au contraire. Néanmoins, je reconnais que l’atmosphère tragique aurait dû suffire pour empêcher de rire au spectacle d’une _commedia dell’arte_ aussi burlesque que réussie, dont Lannion fut tout à coup le théâtre. Mais il est impossible de relater véridiquement les événements sans évoquer cette scène extraordinaire: un témoin fuyant vers la gare poursuivi par le juge et cent galopins à leurs trousses, sous les quolibets des badauds. Nous assistâmes à ce spectacle effarant. Cela commença de bonne heure, le 12 septembre je crois, par la protestation véhémente du docteur Aurégan, qui, sorti de sa clinique pour se rendre au Palais de Justice avec son collègue Le Goffic, s’éleva publiquement, c’est-à-dire auprès des journalistes, contre les propos que la demoiselle Bernardine avait mis dans sa bouche le 2 septembre. --Elle est venue chez moi, comme cliente, disait-il, et elle passa à son tour. Je n’avais, je le jure, jamais entendu parler d’elle. Elle se nomma, me demanda comment Kerninon était mort et, d’après les confidences du comte, accusa spontanément Mme de Kerninon d’avoir tiré sur le malheureux trois ou quatre balles. Je lui racontai ce que je pouvais lui dire sur la fin de mon client. Mais j’oppose le démenti le plus formel--et je l’opposerai jusqu’à la mort--à tout le reste de ce qu’elle a raconté. Nous enregistrâmes cette protestation et ce souhait. Il devait, au surplus, être exaucé séance tenante. M. Truchelut, juge d’instruction, mettait précisément son cabinet à la disposition du docteur Aurégan et de Mlle Bernardine Nédellec. En somme, il s’agissait pour le magistrat de commencer ce délicat travail: établir le rôle de chacun dans l’évidente volonté de silence après le drame et peut-être de partage éventuel de la fortune du blessé en cas de décès. Or, une fois en présence, le docteur et la «consolatrice» furent soudainement d’accord; ils nièrent d’une même voix, l’un avoir dit et l’autre avoir entendu les paroles déjà imprimées par la presse. Le juge, qui dissimulait avoir reçu la veille les aveux à ce sujet de la jeune Bernardine, enregistra, sans s’émouvoir, les déclarations nouvelles des intéressés. Chacun ensuite tira de son côté. Mais... la contestation n’était pas finie. Harcelés dans les couloirs, pressés de questions par les meilleurs reporters de Paris, les deux compères se contredirent à nouveau: --Vous l’avez dit? --Non! --Si! Le tout dans le plus beau tapage du monde. Le juge l’entendit et brusqua les choses. Il décida de procéder sur-le-champ à une nouvelle confrontation. Or, Bernardine, poussée dans ses retranchements et prête aux larmes, décidait subitement de quitter Lannion pour se soustraire à la curiosité publique. Par malchance, il n’y a qu’un chemin pour aller à la gare: le pont de la rivière. On l’aperçut, son bagage à la main. On courut après. M. le juge Truchelut s’élança: les journalistes bondirent; les galopins galopèrent. On la rattrapa; on la ramena. Et à deux heures de relevée, elle dut comparaître à nouveau devant le juge en présence du docteur, répéter les termes exacts de la conversation tenue le 2 septembre à la clinique. Elle les répéta. On chicana sur les mots. Mais il fut enfin entendu, écrit et paraphé, que le docteur Aurégan avait bel et bien réclamé le secret de la jeune fille contre promesse d’un avenir honorable. Ce fut tout pour ce jour-là. On estima que c’était assez. On n’a pas toujours l’occasion d’apprendre que, pour faire enterrer quelqu’un, un certificat médical n’est nécessaire que si le décès est suspect, ainsi que l’affirmait sans rire le docteur Aurégan, ni de voir la magistrature assise quitter son siège pour rattraper au vol ses justiciables. On devait s’occuper plus tard de l’autopsie de la victime et penser bientôt à la perquisition aux lieux du meurtre. On ne pouvait pas tout faire à la fois. --Quoi, s’exclama Mega Sulvan, il n’y avait pas encore eu de perquisition deux semaines après le drame? --Trois semaines. Le drame avait eu lieu le 21 août. Nous étions le 12 septembre. --C’est inconcevable. --C’est ce que nous répétions au juge. Il nous regardait, nous écoutait et paraissait surpris de notre science judiciaire. Nous avons suivi, n’est-ce pas, tant d’instructions criminelles, que nous en connaissons, là-dessus, à nous tous, autant qu’un Parquet tout entier. Mais nous ne pûmes décider ce brave homme. Quelqu’un agissait, dans la coulisse, contre nous. Vous allez savoir qui, tout à l’heure. Voulez-vous, auparavant, que je vous dise ce qu’on répétait, autour de nous, dans le public, à Lannion, tandis que se poursuivait l’enquête? --Volontiers! --Prenons le lendemain de ces interrogatoires. C’est le 13 septembre, un dimanche. Les cloches ont appelé les fidèles à la cathédrale Saint-Jean du Balay. Le sermon traite de la sincérité dans la confession. Sous le soleil, les désœuvrés bavardent au long du Guer et des touristes gagnent les plages de Perros-Guirec, de Trégastel ou de Saint-Michel-en-Grève. Au Palais de Justice, le procureur de la République, Mocudé--rappelez-vous ce nom--commente avec M. Truchelut, juge, et M. Cudeloup, chef greffier, le secret légal de l’instruction. Et partout, dans les vieilles maisons du XVe siècle comme dans les appartements neufs du quai et dans tous les châteaux des alentours, on parle de la grande affaire lannionaise et des péripéties judiciaires. On passe au crible les mobiles de chacun. Louise Théolas, comtesse de Kerninon et Loulou de café-concert, a peu de partisans parmi les hommes. Mais elle en a parmi les femmes: --Elle avait déjà perdu l’amour de son mari. Elle allait perdre jusqu’à sa fortune et, vieillie, ayant arraché jadis son fiancé au Conseil de guerre, elle n’avait pour avenir que l’abandon et la misère... D’autres plaignaient le notaire Fleury, son fils, père de quatre enfants, dont la situation devenait impossible. Et l’on revenait, avec du trouble dans l’esprit, au rôle du docteur Aurégan. C’était un honnête homme, assez vif, qui jouissait du prestige quasi mystique que les médecins partagent avec les prêtres. On confie à l’un son corps et à l’autre son âme: sont-ils capables d’erreurs, eux qui sont gradués? --Ami du comte, le soignant, sachant sa volonté suprême de ne pas ajouter un scandale définitif à l’ancien scandale de son mariage, il est intervenu tout naturellement auprès du témoin redoutable, Bernardine, pour qu’elle évitât au moins la boue sur la tombe du dernier des Kerninon, disaient les bonnes gens. On enterra la victime en parlant du crime derrière le cercueil; la justice n’entendait pas. On montrait du doigt la meurtrière, en grand deuil; la justice détournait la tête. M. Soisbault, maire et pharmacien, avait, sans sourciller, délivré le permis d’inhumer et classé pour les statistiques futures de l’état-civil, le certificat médical du docteur Aurégan: œdème pulmonaire. Tout était consommé. L’assassiné reposait sous la dalle près de ses ancêtres et le partage de ses biens allait commencer sans que la justice eût soufflé mot, quand Bernardine parla aux cousines, que leur plainte allait faire héritières. Alors, saisi d’un texte, la justice s’ébranla enfin, mais si discrètement que le bruit de son pas ne résonna point au dehors. Elle aurait pu conclure au non-lieu sans que personne le sût. La presse arrive. Aussitôt tout s’anime et tout change. Lannion s’enfièvre. Le juge se hâte. L’interview seconde l’interrogatoire. La comtesse est conduite en prison. La vérité s’agite dans son puits: Thémis a quitté son bandeau. On va tout savoir. Demain, on fait l’autopsie. Mardi, on perquisitionne. Mercredi, le premier interrogatoire commence. --Je vous dis ça, ne le répétez pas, disent les témoins aux journalistes. On dénonce. On accuse. On dément. Les commères assiègent le Palais de Justice. Les gamins écrasent les bégonias du jardin public qui l’entoure. La ville ne connaît plus le repos. On va voir à Ploulec’h le château ancestral vendu. On relit, au cimetière, les inscriptions funéraires des Kerninon. L’opinion publique a vaincu les résistances: le voile du secret est tombé. Nous y étions bien, nous, pour quelque chose. Mais nous n’avions pas tout vu. LA COMÉDIE DANS LE DRAME --Depuis qu’en 1546, le sire de Geoffroy de Pont-Blanc succomba sous les coups des Anglais en défendant la ville, Lannion vécut si tranquille qu’on n’y pouvait prévoir un scandale aussi grand que celui qu’ont fourni la vie et la mort du comte de Kerninon. Ses 6.000 habitants étaient quiets, un mois auparavant, et nul n’aurait pensé qu’un petit avocat de Rennes, passé dans la magistrature pour s’asseoir et faisant par hasard l’intérim du Procureur en vacances, allait, un beau matin, en perdant toute mesure, provoquer, au nom de la loi, un autre scandale encore. On avait cependant supporté bien des surprises depuis le 21 août, date du drame. On avait vu la Justice devenir sourde et muette et le Parquet renoncer à mettre en branle l’action publique. On avait vu la ville gardée par un unique agent, servant de facteur au maire, et le sous-préfet ramasser, après une rixe, un jeune homme assommé. Mais on n’avait en somme pas encore vu agir M. Mocudé, Procureur de la République intérimaire. On eut ce spectacle. Il valait d’être vu. Il s’agissait de procéder à l’autopsie du comte Roger de Kerninon, inhumé avec une balle dans le cou. Cette opération médico-légale, menée par les docteurs Millardet, professeur à la Faculté de Rennes, et Étesse, directeur du sanatorium marin de Trestrel, assistés du docteur Le Goffic, médecin traitant, allait avoir pour théâtre le cimetière de Ploulec’h. L’enclos funèbre est sur l’emplacement de la première chapelle élevée en Bretagne à la Vierge. Un vaste presbytère y est attenant, dans la cour duquel on pouvait dresser l’appareil opératoire, puis, en fermant la porte tenue close par un gendarme, en dérober le mystère à tout regard profane. M. Mocudé en décida autrement. Il choisit le porche de l’église, sous l’inscription dédiée au vénérable et discret messire Lefushec, recteur de Ploulec’h, et qu’un simple mur bas ne protège pas des curieux. C’était son idée. Rien à dire. La Justice commande. On se tait. Dès sept heures donc, une haridelle prête à rendre l’âme transporta ce jour là sur les lieux, dans une misérable voiture expirante, M. le Procureur, M. le Juge et leurs greffiers, tandis que des automobiles nous emportaient, nous autres, journalistes et les médecins. Nous pûmes ainsi, tout à notre aise, voir le fossoyeur et sa femme pelleter la terre pour exhumer, devant toute la population, le cercueil enfoui depuis le 1er septembre et lire, sur la dalle armoriée, les titres de dame Luce-Charlotte-Renée Goueznon Thipaut du Brignon, veuve de Jean-Baptiste-Gilles-Christian Le Roux, comte de Kerninon, ou ceux du comte Charles de Kerninon et de ses aïeux. Personne ne gênait notre curiosité naturelle et nul ne s’étonnait de nous voir questionner le recteur sur la vie et la mort de ses ouailles les plus illustres. Nous n’avions, d’ailleurs, pas du tout l’intention d’assister à l’autopsie. Son résultat seul nous importait, et nous allions faire un petit tour pendant l’opération pour ne revenir qu’ensuite. C’était décidé entre nous tous. M. Mocudé survint dans sa patache. Les hostilités commencèrent. Elles furent aussi imprévues que violentes. --Gendarmes, cria-t-il, éloignez la presse! --Éloignez les badauds d’abord, protestèrent les journalistes. Nous sommes, nous, des curieux professionnels et notre devoir... --Sortez! rugit le magistrat, les yeux hors de la tête. Je représente, ici, la loi. Vous, vous n’avez pas de devoirs. Vous alimentez la curiosité malsaine du public... --Qui s’étonne que l’œdème tue comme une balle, fit quelqu’un... --Allez, gendarmes! répéta l’autre. Les délinquants, massés fort loin de la table opératoire, opposèrent à la force armée la force d’inertie. La population s’esclaffa. Une rumeur s’éleva. Cent Bretons riaient comme les Bretons savent rire: à pleine voix. Curiosité malsaine du public!... M. le Procureur s’affola tout à fait. Il jeta des ordres comminatoires: --Employez la force! --S’il donne une réquisition, dit un des deux gendarmes et, s’ils n’obéissent pas, on tire dessus, voilà tout! Il ne s’agissait que d’abattre, sans tambour ni trompette, tous les envoyés spéciaux de la presse départementale et parisienne! Et ces violences s’élevaient dans l’air pur, tandis que les docteurs, à peine masqués par une bâche, opéraient. La foule grondait. Plus sages que notre ennemi, nous nous réfugiâmes dans un débit. Nous y étions à peine introduits que le juge, M. Truchelut, qui avait pris l’arrière-boutique du bistro pour cabinet et procédait au premier interrogatoire d’un témoin entendu par la presse trois jours auparavant, en sortit comme si sa chemise brûlait et rejoignit son procureur dans le cimetière. Ce dernier, toujours aux cent coups, fit comparaître séance tenante la débitante et le ciel entendit les menaces qu’il proféra. --Nous scions l’os? se demandaient pendant ce temps les médecins penchés sur le cadavre habillé d’une chemise. Ils cherchaient la balle homicide. Les magistrats furetaient alentour. Soudain, ils découvrirent, derrière une porte, deux reporters en arrêt dans l’église. Ce fut une nouvelle tempête et un nouveau scandale. Le Procureur hurla. Les camarades furent arrachés de force à leur observatoire, traînés, expulsés _manu militari_, cependant que la foule, toujours accoudée au mur, témoignait de sa réprobation et lançait dans l’enclos des quolibets à la magistrature. Cette scène inimaginable aurait duré longtemps si les médecins n’avaient dépêché leur besogne. --J’aurais aimé voir ici le docteur Paul, avouait le docteur Étesse, son confrère, tandis que M. Millardet dictait au greffier des paroles que, malgré le Parquet, la presse notait à mesure: --Il n’y a pas de balle dans la main droite, mais passage d’un projectile de la paume à l’extérieur et traces de poudre. Au visage, sous la pommette gauche, puis par le maxillaire inférieur, une balle s’est logée le long de la branche montante gauche du maxillaire gauche. Direction de haut en bas, de dedans au dehors, d’avant en arrière, traces de poudre... --Donc, deux balles: une dans la main, une dans le cou, disaient les reporters. Ils en avaient fini, eux: un accident ne suppose pas deux coups de feu, et un suicide devenait aléatoire. La preuve du crime était faite. Ils s’en allèrent. Cahin-caha, l’équipage judiciaire les suivit, M. le Procureur ronchonnant dans sa triste barbe poivre et sel: --Il est inconvenant que ces «gens-là» mènent leurs enquêtes mieux que les nôtres et plus vite. Qui leur demandait de venir? On était ici fort tranquille. M. le Président du tribunal somnolait, M. le Juge allait à ses affaires, et, moi, l’archéologie m’occupait. Le comte tué ne réclamait rien. Qui les a priés de se mêler à cette affaire? La mention «œdème pulmonaire» suffisait bien, et, l’opinion publique, moi, je m’en fous!... Hélas, le récit de sa fâcheuse algarade courait déjà sur les fils télégraphiques... Sulvan se mit à rire. --Vous gêniez, dit-il, ce retardataire. Au fond, vous êtes terribles! --Peut-être. Nous avons des excuses. Au surplus, le Procureur en convint, mais trop tard: la vie était déjà, pour lui, impossible. Laissez-moi vous le présenter. * * * * * --M. le Procureur de la République intérimaire Mocudé, donc, fut un magistrat fort ennuyé: il n’avait jamais supposé qu’un homme aussi bien enterré que le comte Roger de Kerninon provoquerait, mort, tant de polémiques autour de sa tombe, comme je viens de vous le dire. --S’il est des morts qu’il faut qu’on tue, le comte est de ceux-là, pensait le juge suppléant de Rennes. --C’est un monsieur tout à fait bien, précisait un de ses compatriotes. On le voit chaque matin aller à la messe avec ses sœurs et il ne ferait pour sûr pas de mal à une mouche... Les gens de Lannion ne le connaissaient pas encore tout à fait. Il était jusqu’alors humblement claustré dans la pension la moins chère de la ville et ne sortant que le soir pour une petite promenade le long de la rivière avec quelques vieux messieurs qu’on appelle sans respect les «goélands» parce qu’ils regardent couler l’eau avec mélancolie. Il devint tout à coup célèbre, d’une célébrité qu’il avait recherchée, sans le vouloir et obtenue instantanément. --L’instruction est secrète, affirmait-il. Il ne soupçonnait pas alors ce que sont les méthodes un peu brutales de la presse d’information qui doit renseigner le public impatient de détails au fur et à mesure des événements, et qui cherche d’autant plus à percer le mystère, même des maisons nobles, qu’on s’efforce davantage d’en épaissir le secret. Il a su brusquement ce que c’est. Cette presse maudite et ces reporters insupportables énervés par l’attitude du malheureux procureur, s’acharnaient. Ils cherchèrent à percer un mystère encore de cette affaire qui les accumulait à plaisir: il s’agissait de savoir quel fut le magistrat municipal qui signa le permis d’inhumer. La chose était d’importance. En effet, M. Soisbault, maire, avait coutume de laisser à ses adjoints le soin de recouvrir ces pièces de leur signature. Or, il avait deux adjoints: M. Barre et M. Geffroy. Mais M. Geffroy était aussi Maître Geffroy, avocat de Mme de Kerninon et, par conséquent, son défenseur. Que les dieux me gardent d’insinuer que M. Geffroy, adjoint, se soit laissé influencer par Maître Geffroy avocat, et--puisqu’on murmura partout avant que le comte soit mort, que la comtesse n’était pas étrangère à ses blessures--qu’il se laissa aller à faire enterrer légalement la victime. Je me garderais de le dire. Mais il est certain que des mauvaises langues l’insinuaient et que la chose méritait d’être tirée au clair. Cela est si vrai que le juge Truchelut désira vérifier ce point: il chargea le lieutenant de gendarmerie d’ouvrir une enquête. Cet officier devait au surplus rechercher le permis d’inhumer, dont nul ne savait quel avait été le sort. --Nous en avons toujours en blanc, disait le secrétaire de la mairie, et qui sont signés par l’un ou par l’autre des adjoints. --Il est à la sous-préfecture, affirmaient d’autres personnes. Le sous-préfet le niait. D’ailleurs cette pièce avait dû suivre le corps, être présentée à la mairie de Ploulec’h et au bedeau de l’église où eurent lieu les obsèques. Le malheur voulut que le bedeau ne sût rien et que les employés de la mairie erraient on ne savait où dans les campagnes environnantes au moment qu’on aurait eu besoin d’eux dans leurs bureaux. Ce ne fut donc pas la presse qui renseigna, ce jour-là, le juge là-dessus et les journalistes seraient rentrés bredouilles de leur visite nouvelle à Ploulec’h s’ils n’avaient eu la bonne fortune de rencontrer un peu plus loin, au village du Yaudet, un des principaux témoins de l’accusation: Céline Loarer. Cette femme alla voir le comte à la clinique Aurégan. Elle en reçut les confidences et notamment celle-ci qui est de poids: --Quand ma femme tira sur moi, dit le comte, parce que je refusais de faire immédiatement un testament en sa faveur, elle avait fermé à clef la porte de notre chambre. Au bruit de la détonation, Mme Fleury, ma belle-fille, accourut. Elle eut beaucoup de peine à entrer. Mais, dès qu’elle pénétra, elle se jeta sur la comtesse et lui retira le revolver des mains. M. Truchelut, le juge, qui est malin, savait cela quand il fit arrêter la comtesse. C’est un argument qui devait servir à la confondre lors de la reconstitution du crime. Peut-être alors Louise Théolas, bouleversée, pouvait peut-être entrer dans la voie des aveux, comme on dit. L’affaire aurait ensuite suivi le cours ordinaire et Lannion aurait retrouvé le calme dont elle commençait à sentir le besoin. Les journalistes auraient couru vers d’autres besognes. M. le Procureur Hervieu serait rentré de congé, et M. Mocudé serait retourné à ses recherches archéologiques en poussant un soupir. Tout cela était simple. Trop. --Ça se serait produit si l’enquête avait été menée par des hommes du métier, fit Mega Sulvan. Mais, on avait, il me semble, commis, comme à plaisir, plusieurs sottises. J’en soupçonnais plusieurs au récit des journaux. Maintenant, j’en suis sûr. Cette affaire-là fut assez mal conduite. Continuons. Et il replongea ses yeux dans les miens. --Je vais vous présenter les nouveaux personnages, dis-je. Ils n’appartiennent pas absolument au drame, mais ils en font partie tout de même: ils l’entourent, forment l’ambiance et expliquent l’atmosphère. C’est la bande des «goélands». --C’est-à-dire? --La bourgeoisie locale. --Ah? Voyons ça! * * * * * --Il y avait des semaines que la «bande des Goélands» témoignait d’une inquiétude inaccoutumée. On la voyait aller et venir, de 5 à 7, sur la promenade au long du Guer, se heurter à la façade de l’_Hôtel de France_, dont l’entrée lui était interdite, faire demi-tour et trottiner jusqu’à la Poste pour revenir à son point de départ. Elle n’avait pas cessé d’agiter ses moignons, au fur et à mesure que les événements se déroulaient, mais elle avait perdu de son assurance. L’affaire Kerninon portait en effet un rude coup à cette bande d’oiseaux honorables. Elle suivait d’aussi près que possible la marche si fâcheuse de l’instruction et, pour se tenir au courant, son délégué achetait chaque soir à la gare un journal pour toute la troupe, qui le dévorait des yeux et en dissertait jusqu’au dîner. Elle se désolait. M. le Président du tribunal émettait des apophtegmes sur la dureté des temps où la République triomphe. M. le Receveur de l’enregistrement opinait. Parfois, M. Soisbault, maire, qui, par crainte de ses responsabilités dans l’affaire, consommait, en secret, tous les constipatoires de sa pharmacie, arrivait avec une grosse nouvelle. La bande l’entourait, l’écoutait et battait des ailes. --La comtesse a peur d’être empoisonnée dans sa prison, disait-il. --Vraiment? --On le dit. --On m’assure aussi que M. le curé a détruit le permis d’inhumer. --Non? --Si! --Comment, dès lors, M. le Président, sauver cette «gourgandine»? C’est ainsi qu’ils la nommaient tous jadis, quand ils lui imputaient la déchéance morale de son noble époux et la dissipation de la fortune seigneuriale. M. le Président, remâchant sa rancœur d’un jugement qui avait rejeté ses conclusions premières et débarbouillé à grands coups de torchons un roturier de ses protégés indûment frotté par la savonnette à vilain, soutenait, maintenant, que Louise Théolas représentait à Lannion la morale nobiliaire et les mœurs respectables. Son compère, marchand d’élixir formique, approuvait ses dires. Autour de ces caricatures, la vie trépidait: les autos filaient et le télégraphe infernal emportait à tire d’ailes l’infecte copie des journalistes acharnés à tirer la Vérité de son puits. Quand la nuit tombée empêchait de distinguer M. Cudeloup de M. Mocudé, le Procureur intérimaire glissait à pas feutrés vers sa soupe économique. C’était l’heure de rentrer au logis. La bande des Goélands se dispersait. Ce n’était pas elle qui aurait demandé pourquoi M. Hervieu, Procureur en exercice, ne rentrait pas spontanément de congé, alors qu’une si grosse affaire se débattait dans son cabinet. Elle comprenait qu’on craignît les coups. Mais elle souhaitait que MM. Mocudé, Truchelut, Cudeloup, Savidan, Le Merdy, docteur, avec ses collègues Aurégan et Le Goffic, se débrouillassent. --Je crois, avouait M. Le Merdy, questionné, que le comte de Kerninon avala trop de chloroforme avant de trépasser... Cette audacieuse opinion aurait pu coûter cher à ce jeune homme s’il n’avait eu bec et ongles pour la défendre. Car M. Aurégan, comme M. Soisbault, comme M. Geffroy et comme enfin tous les hommes considérables de la cité, répondaient à l’envi qu’aucun d’eux, avant l’enterrement de la victime, n’entendit parler de crime et que cette version d’un accident opératoire était nouvelle. Or, ils seraient arrivés honnêtement à expliquer que la blessure que portait le comte à la main avait été causée par une machine à coudre et que c’est en mangeant un perdreau qu’il avala la balle qui le tua. Mme la comtesse prise de remords dans sa cellule, aurait pu aider son avocat à la défendre en plaidant le crime passionnel. Elle le pouvait. Elle aurait eu pour elle tous ceux qui savaient que son époux fut infidèle au-delà des limites permises et qu’il la bafouait publiquement sur ses terres, en Bretagne, comme à Nice et ailleurs. Il y avait des excuses pour son geste. Alors peut-être la bande des Goélands, déconfite, voyant enfin vide un tribunal où la justice n’était sévère qu’aux petits, aurait-elle été balayée par un souffle d’air pur. On la montrait jusqu’ici du doigt. On disait: --M. le Président, depuis vingt-deux ans à Lannion, refuse le poste de conseiller à la Cour parce qu’il faudrait travailler à Rennes. M. Soisbault, maire, ne représente guère la République dont il est serviteur. On aurait dit: --Des temps nouveaux sont venus. La justice a réparé sa balance. Le droit féodal n’est plus. Tous les hommes sont égaux en droits. La mort du dernier des Kerninon aurait servi à quelque chose. Voilà ce qu’on disait et ce que nous pensions. Mais la comtesse gardait le silence, la justice pataugeait, et la gendarmerie, ayant achevé sa tâche et ne recevant plus d’ordres, attendait, l’arme au pied, de nouvelles instructions. ON RETROUVE DEUX BALLES ET LE SIGNATAIRE DU PERMIS D’INHUMER --Puis, la magistrature provinciale se réconcilia avec la presse parisienne. M. le Procureur Mocudé fit des excuses. On lui pardonna. Et la reconstitution du meurtre fut, sous le ciel breton, tout à fait cordiale et sympathique. C’était le 17 septembre. On se rendit en famille à la maison du drame et Mme la comtesse de Kerninon, ayant été amenée par une automobile de la prison chez son fils, Maître Fleury put à son aise exposer à MM. Mocudé, procureur, Truchelut, juge, et Pierre Le Roux, greffier, sa thèse inébranlable d’un accident imprévu. Dehors, jour de marché, une foule importante assiégeait, bien entendu, la grille, maintenue par un gendarme. Chaque minute, cette foule s’écartait pour laisser passer une commère apportant des canards de sa ferme, une carriole chargée de métayers ou une vache menée au taureau. Dans la maison on reconstituait, au premier étage, la scène fatale. M. le juge, ayant mis le revolver homicide dans les mains de l’inculpée, mimait de son mieux le rôle du mari. --Vous étiez bien là, madame, dans ce coin, vers l’armoire à glace? Le comte était là? Le lit séparait alors les époux. En face se trouvait la porte. Mme la comtesse soutint que son seigneur et maître, dégoûté tout soudain de la vie, saisit l’arme sur la couche conjugale, qu’elle se précipita, qu’il y eut lutte et qu’un ou plusieurs coups de feu partirent dans la bagarre. Or l’armurier affirmait qu’un ressort de rappel brisé empêchait le chien de se réarmer et qu’après le premier coup de feu, il fallait le ramener, à la main, en arrière, pour que le second coup de feu fût possible. M. le docteur Le Goffic, qui déchargea le revolver, remarqua que deux douilles étaient fraîchement percutées. Et, sans insister sur l’examen médical, les magistrats avaient une raison péremptoire d’affirmer que deux balles, en effet, sortirent de l’arme le 21 août: l’une était logée dans le cou de la victime, comme je vous l’ai dit, l’autre fut découverte dans le panneau supérieur de la porte. Le surplus n’était que détails. M. de Kerninon, blessé et voulant s’échapper, brisa d’un coup de botte le bas de l’huis. Mais fut-ce lui qui involontairement donna un tour de clef, ou fut-ce madame son épouse qui, pour discuter plus librement, l’enferma dans la chambre? Le certain est que la thèse de l’accident reçut officiellement ce jour-là le coup de grâce et que Louise Théolas perdit le bénéfice des aveux spontanés. Elle put méditer dans la geôle où on la reconduisit sur les conséquences de son obstination. Les journalistes, qui n’avaient pas que ce chat à fouetter, devaient étudier un autre problème encore: celui du permis d’inhumer. Une révélation sensationnelle en avait fait soudain connaître le signataire. C’était un conseiller municipal, M. Pierre Le Roux, greffier du juge d’instruction, en personne... --Non? --Si. Entendons-nous. Le brave homme n’avait pas voulu ainsi rendre plus difficile la tâche de son patron. Il avait signé ce papier comme il en signa bien d’autres, sans y entendre malice et seulement pour faciliter la tâche du secrétaire de la mairie. Il signait d’habitude en blanc des actes de naissance ou de mariage et tous autres grimoires de l’état-civil. Mais--c’est grave--comme la loi précise que seuls les adjoints sont autorisés à signer pour le maire empêché ou absent, sauf délégation du préfet, et que les conseillers n’ont pas cette prérogative exceptionnelle, tous les actes revêtus de la signature de M. Pierre Le Roux étaient _ipso facto_ illégaux. Par conséquent, M. Roger Le Roux, comte de Kerninon, n’était pas inhumé légalement. C’est à savoir même si, aux termes de la loi, il était mort! Vous pensez si nous en faisions, nous, des gorges chaudes, au nez de la municipalité lannionnaise. L’impéritie de M. Soisbault, maire, portait ici un de ses fruits parmi tant d’autres. Messieurs de la chicane se pâmaient d’aise. Il allait falloir gratter, raturer, rectifier que Marie-Anne était née fille, tout ce qu’il y a de plus née, et que «mon frère Yves» était réellement marié avec la Paimpolaise. Il allait falloir dresser l’acte authentique d’inhumation du seigneur breton deux fois mis dans la terre à Ploulec’h. De beaux jours se préparaient pour la basoche. Et c’est encore la presse honnie qui fit sortir ce lièvre et qui permit à des conjoints d’être vraiment unis, à des enfants d’être normalement au monde... MM. les Goélands avaient beau dire et beau faire: un passage de reporters dans une petite ville comme Lannion, d’ailleurs charmante et hospitalière, n’est pas inutile du tout. On venait d’en sentir les effets. Un défunt à l’hôpital en fut, il est vrai, la victime, car, mort «d’une maladie non contagieuse», personne ne voulut plus signer son permis d’inhumer. Mais on ne fait pas, n’est-ce pas, d’omelette sans casser des œufs et ce malheureux finit tout de même par recevoir une sépulture. Je laissai Mega Sulvan rire doucement sous sa main. --Vous rendiez la vie impossible à la magistrature, fit-il. --On s’amusait, oui. Où est le mal? Nous étions alors une trentaine, reporters, photographes, journalistes parisiens ou provinciaux. La ville entière nous appartenait. Il nous suffisait de paraître pour mettre en fuite la «bande des Goélands», craintive de tout scandale, et nous n’avions pas, en somme, à prendre parti pour ou contre l’accusation. Nous faisions de l’information, ni plus, ni moins. Tant pis si les gestes des uns ou des autres prêtaient à l’ironie. Nous n’y étions, personnellement, pour rien. Mais revenons à nos moutons. Maître ALLAIN, NOTAIRE ROYAL. --Mme la comtesse de Kerninon prit l’air, pour la première fois depuis la reconstitution du drame, chez son fils, le notaire Fleury, quand le juge d’instruction Truchelut qui, avec sa casquette, son visage glabre, son air calme et sa vue basse, cachait, sous un dehors bonhomme, une grande finesse de Toulousain, l’appela à son cabinet, le 7 octobre. Tout Lannion croyait que la grande dame par alliance, renseignée par ses avocats sur les affirmations accablantes des experts, et apprenant notamment que «le comte avait eu la main traversée en saisissant le canon d’une arme tenue par une autre personne», tout Lannion, dis-je, croyait que Louise Théolas allait enfin entrer «dans la voie des aveux». Il n’en fut rien. La veuve savait fort bien compter et, dans une affaire où les chiffres tenaient, en marge de l’amour, une place importante, elle était parfaitement avertie que le meurtrier n’hérite jamais de sa victime. Et elle ne semblait pas se soucier le moins du monde, en plaidant le drame passionnel, de risquer la perte des 10.000 francs stipulés à son contrat de mariage et de l’usufruit de la moitié des revenus du comte, inscrits à la suite de ce document, par son époux, pour le cas de mort. C’était du moins ce qu’on disait, et son attitude confirmait ce soupçon. Elle ne se souvint donc pas du tout des circonstances de l’«accident» du 21 août et se refusa formellement à y avoir pris la moindre part. Au surplus, ne pouvant l’en faire démordre, le juge n’étudia, devant elle, que l’état des finances conjugales. Aussi un nouveau personnage, jusqu’alors dans la coulisse, est-il entré en scène, ce matin-là, poussé au premier plan par la comtesse. C’était Maître Désiré Allain, ancien notaire, qu’elle affirmait violemment avoir été «le compagnon de débauche de son mari». Ce tabellion en retraite ne se cachait point d’avoir, à l’insu de la femme, procuré des ressources importantes à son ami Kerninon, qu’il accompagna en Corse avec Bernardine. Notaire royal, possédant seul dans la contrée le sceau royal, valable après la chute fatale de l’éphémère République, ainsi qu’il le répétait à ses clients, c’était un homme haut en couleurs, à la cravate et aux mains négligées, qui claudiquait fortement quand il se promenait le long du Guer avec la bande des Goélands. Il se défendit comme un beau diable, naturellement, d’être pour quoi que ce soit dans le drame. --J’ai procuré de l’argent à bien d’autres, à 6 ou 7%, disait-il. Cependant, une semaine auparavant et lorsque le comte était en but aux récriminations de sa femme, il fut mis en présence du notaire Fleury, sortit des comptes hypothécaires inconnus de Mme de Kerninon, et apprit à celle-ci que son noble époux avait dépensé, en sept ans, plus de 300.000 francs de son capital. Neuf jours plus tard, la rue des Célestins était ensanglantée... Depuis, Maître Allain, qui courait clopin-clopant après son argent, avertit la partie civile du chiffre d’hypothèques dont s’était, pour sa part, grevée la succession seigneuriale. Vous jugez l’homme? Tandis que ce prêteur s’agitait en sautillant, le juge examinait une lettre confidentielle du comte à son ami Allain, puis il confronta la comtesse et Bernardine. Celle-ci, à son tour, parla chiffres. Elle affirma savoir que le notaire Fleury avait reçu 100.000 francs pour son étude sur les 250.000 provenant de la vente du château ancestral. Pour elle, simple consolatrice, elle ne recevait jamais que de petites sommes dérisoires. --Vous ne faisiez rien et vous portiez des bas de soie! intervint aigrement la comtesse, assise dans un fauteuil. --Oh! vous aussi, vous avez vécu avec le comte sans être mariée, riposta-t-elle. Vous avez tué votre mari. Quel cœur avez-vous donc? --Je proteste, fit l’autre. Edmond Letourneur, frère d’une autre héritière, Céline Loarer, intervint pour rappeler à l’accusée une phrase dite par elle quatre jours avant le drame: «Cette fois, je ne les raterai pas; et cela viendra plus tôt que tu peux le penser...» Mme de Kerninon reçut cette nouvelle douche sans faiblir: son système de défense s’y opposait. On la reconduisit en prison. Mais, son éminent défenseur, Maître Henri-Robert, car elle avait fait appel à ce grand avocat, ayant demandé des soins pour sa cliente, le juge commit deux docteurs, MM. Savidan, Le Merdy, pour l’examiner. Comme elle était atteinte d’une maladie de cœur, son hospitalisation fut jugée probable et prochaine. M. Truchelut dut donc attendre son retour à la santé au milieu de toutes les soustractions et divisions dont, grâce au notaire royal Allain, se composait désormais la fortune du dernier des Kerninon. L’intérêt de l’affaire réside, comme vous voyez, dans une question d’argent. M. le comte est mort surtout de cela, je pense. --Moi aussi. Mais cela n’enlève pas les fautes de l’instruction. --Je ne prétends rien de semblable. --Bien sûr. Et alors? --Alors j’enchaîne. Le même jour, 7 octobre, on apprenait qu’on avait levé à Nice, devant Maître Fleury, son avocat Néovitau et M. Fillandeau, chef de la Sûreté, les scellés sur le coffre-fort du comte de Kerninon à la Société générale et sur son appartement de la rue Pertuiax. La perquisition fut très longue. On trouva des titres. Mais point de testament et, en marge des livres de dépenses, disait-on, des inscriptions injurieuses tracées par Mme de Kerninon à l’adresse de son mari. Mais ce n’est là qu’un tout petit détail. Permettez-moi d’insister sur le rôle du notaire Allain. * * * * * M. le notaire «royal» honoraire Désiré Allain manifestait un émoi presque touchant à force de sincérité pour avoir, vraiment contre son gré, été enfin mêlé à l’instruction de l’affaire Kerninon. --C’est la première fois! répétait-il ingénument... Il espérait bien, comme on dit, «passer au travers» et il avait, en fin renard, pris quelques assurances à ce sujet. Mais voici que Mme la comtesse, tout en croquant du sucre trempé d’eau de mélisse chez le juge, l’a obligé à comparaître, après avoir été traité par elle de débauché, de gredin et pis encore! --Si j’étais un débauché, comme l’affirme cette ancienne chanteuse, qui jouait à Monte-Carlo l’argent de son mari, disait-il, est-ce que j’aurais la fortune que j’ai? Il possédait, en effet, quai de l’Aiguillon, une vaste demeure qu’il occupait en célibataire, et des créances nombreuses un peu partout, dont sa clientèle de châtelains et de nobles hobereaux soupçonnait toute l’importance sans la connaître au juste. Mais il voulait se disculper à tout prix de l’accusation d’usure et s’adressait à la presse pour se faire rendre justice. Il m’aborda, un matin: --Je vous offre l’apéritif, me lâcha-t-il en pleine figure. --Merci, non! Il brandissait, pour m’allécher, la «lettre d’Alger», signée du comte de Kerninon. C’était le document-massue, la missive confidentielle d’un ami à un ami, qu’il fit connaître à la comtesse par son fils, le notaire Fleury, et qui déclencha le drame, assurait-on. Il avait d’ailleurs des papiers plein ses poches, et des plus intimes. Il m’expliquait: Le comte, qui lui devait alors 85.000 francs environ d’argent placé en hypothèques, sollicitait dans cette lettre, en grand mystère--et à l’insu de sa femme, et surtout à l’insu de sa femme--une nouvelle avance de 7.000 francs. Et comme il connaissait les habitudes de Maître Allain, son vieil ami, il y inscrivait d’avance la somme totale qu’il lui devrait signer, pour recevoir ces 7.000 francs. --Cela fait, écrivait-il, à 6% d’intérêts pendant 8 ans, 7.000 + 3.360 = 10.360 francs qui s’ajouteront à ma dette. Silence surtout! Or, parce que M. Fleury et sa mère pensaient que le comte dépensait trop vite sa fortune et trouvaient que Maître Allain coûtait cher, celui-ci mit cette lettre sous les yeux de M. Fleury. Le comte, outré d’un tel procédé, s’emporta. --Quelques jours plus tard, il me demandait encore un service, contait Maître Allain, ingénument immonde: il n’était donc pas si fâché que ça! Vous voyez d’ici ce vieux coureur aux abois acceptant n’importe quel contrat pour assouvir sa passion, et passant par tout ce qu’exigeait l’usurier. C’est par ce truchement que Mme de Kerninon apprit que 300.000 francs du capital manquaient, dont 90.000 francs dus au «notaire royal», si l’on en croyait les reçus du comte, et 79.000 francs seulement si l’on ajoute foi au nouveau total, corrigé, du prêteur, et qu’elle comprit qu’elle marchait à la ruine. Maître Allain fut beaucoup plus mêlé à cette tragédie qu’il ne paraissait au premier abord, n’est-ce pas, et ce n’est certes pas parce qu’il avançait, depuis quinze ans, de l’argent au comte qu’il était fondé à trahir son secret. Je le lui dis. --J’ai bien remis aussi, en deux ou trois fois, 9.500 francs à Bernardine, ajouta-t-il. Et il poursuivait ses explications: --Ces 9.500 francs sont compris dans la somme que je réclamerai aux héritiers, que ce soient Mmes de Saint-Pierre et Villeneuve, partie civile, ou Mme de Kerninon, si elle est acquittée. Car je suis, de toute façon, créancier... M. le juge Truchelut avait noté tout cela. Il possédait peu à peu une base très solide pour l’accusation et pouvait démêler sans trop de peine les causes et le scénario du drame. --Le jury de Saint Brieuc jugera, dis-je au bonhomme qui ne put retenir une grimace. En somme, l’enquête était finie. Le juge avait entendu tous les témoins et tous les experts. L’instruction avait duré trois mois. Le 8 mars, la comtesse de Kerninon quitta la prison de Lannion, escortée par deux gendarmes, pour être transférée à la prison de Saint-Brieuc. Elle avait sollicité la faveur d’effectuer le voyage en automobile. On lui accorda cette faveur. Voilà toute l’affaire Kerninon. Maintenant, si vous y consentez, nous allons relire ensemble mes notes du procès. Prises à l’audience, dans une salle électrisée, pleine à craquer, elles constituent le plus sûr document et, au point de vue journalistique, le plus fidèle. Au surplus, les voici. Mega Sulvan se pencha. Nous lûmes ensemble: AU SEUIL DES ASSISES Saint-Brieuc, 7 mai. C’est demain, à une heure de relevée, que Louise Théolas, veuve de Kerninon, comparaîtra devant ses juges pour tentative de meurtre. Toute la ville se dispute les quarante cartes d’entrée à la Cour d’assises et cette femme qui, partie de rien, devint l’épouse du seigneur, est guettée par toute la contrée. Non parce qu’en pleine démocratie elle représente la noblesse, mais bien parce qu’elle est l’intruse. Plus elle monta, plus retentissante est sa chute. Je suis allé voir l’endroit où elle dispose encore de vingt-quatre heures pour se préparer à se présenter devant ses juges. C’est sur l’autre vallon du Guer, dans une prison neuve en granit bleu, belle comme une maison de plaisance. Des giroflées embaument le pied du mur de ronde, dont à mon coup de cloche, un gardien alsacien ouvrit la lourde porte. Il y a deux mois déjà que la mère du notaire Fleury vit seule dans sa cellule, soumise, sans plaintes, au régime pénitentiaire le plus strict, qu’elle nettoie elle-même son étroit local et se promène dans la cour intérieure aux heures réglementaires. --Elle n’a pas l’air d’une comtesse, dit en hochant la tête son gardien, mais plutôt d’une habituée. Elle n’a jamais sollicité d’aide. Comme elle est au régime commun, elle fait seulement venir ses repas du dehors. Tandis qu’elle rêve et espère, la Cour d’assises juge une malheureuse accusée d’infanticide. J’y suis allé. Dans la haute salle aux lambris de chêne clair, heureusement réchauffée par une tapisserie rouge semée d’abeilles d’or, j’ai vu, sous «Caïn poursuivi par le remords», s’asseoir les juges, et j’ai regardé les jurés. M. le président Marinier a l’œil vif dans un visage très dur. C’est au terrible interrogatoire de ce président disant: «Je ne voudrais pas que l’on croie que j’invente ce que je dis. C’est dans le dossier», que Louise Théolas devra répondre. Et non seulement pendant deux jours, comme on l’a cru, mais pendant trois jours au moins, si ce n’est quatre. On siègera vendredi, samedi, dimanche, et peut-être lundi. On siégera tant que Bernardine Nédellec aura quelque chose à dire, et Désiré Allain, le notaire, et l’expert armurier, et les voisines, et les docteurs, et les autres témoins, et les avocats. On siègera jusqu’à ce que la grande voix de Maître Henri-Robert, qui verra se lever l’aube ici, et qui doit avoir le dernier mot dans les débats, se soit tue. Il en sera ensuite de Louise Théolas, comtesse de Kerninon, ce que la justice des hommes décidera. Acquittée, elle restera comtesse et recueillera l’héritage. Condamnée, elle ne sera plus qu’une femme de 65 ans en prison, et les cousines de son mari ramasseront d’entre les doigts du fisc les miettes de la fortune seigneuriale. Car c’est là l’enjeu du drame et du procès. Saint-Brieuc, 8 mai. Il fallait bien s’attendre à ce que le procès de cette femme fît recette. Toutes les passions surexcitées d’un pays où son mari était comte et seigneur devaient attirer devant le calvaire qu’elle allait gravir la grande foule haineuse de ceux qui ne pouvaient lui pardonner son ascension vers la richesse et l’honneur. Mais on n’aurait pu imaginer cependant qu’une prévenue, en principe innocente jusqu’à ce que la justice prononce, trouvât au tribunal quatre accusateurs au lieu d’un. C’est pourtant ce que, sous les outrages, l’on a vu aujourd’hui dans le prétoire et tout autour. Louise Théolas, comtesse de Kerninon, en robe très simple de veuve, a été introduite à 13 heures entre ses gendarmes dans une salle pleine à craquer. Elle était pâle sous ses voiles noirs et ses yeux étaient rouges. Son regard se fixa tout de suite sur la robe de M. Marinier, et elle sembla ne pouvoir les détacher de cette grande tache sanglante. Elle ne fit certainement pas attention à la masse compacte des témoins que le greffier appelait et ne vit ni Bernardine, presque aussi vieillie qu’elle, ni le visage sévère jusqu’à la dureté de M. le procureur Brohan. Une émotion profonde la poignait, qui apportait parfois à ses paupières la brûlure des larmes et elle s’essuyait vite le visage, où la sueur perlait sur la peau blême, au creux des tempes et au gras de la gorge. Toutefois elle répondit d’une voix qui s’assurait davantage à chaque mot aux premières questions du président et elle écouta sans autres gestes que de brefs signes de dénégation la lecture de l’acte d’accusation. La partie commençait seulement. Puis les trois quarts des témoins ne pouvant être entendus le jour même, furent mis dehors. Et le formidable duel commença. Dès le début, ce fut effrayant. Sous les regards d’un auditoire haletant, le président jeta à la tête de cette femme qui se raidissait sa douloureuse jeunesse en des termes qui soulevèrent des rumeurs: --Comment gagniez-vous votre vie, s’écria-t-il, dans les infâmes bouges d’Algérie et de France où vous avez roulé? Après avoir chanté sans avoir rien appris que des refrains de beuglant, vous tendiez aux spectateurs une soucoupe pour recevoir des sous. Vous tombiez à la plus basse prostitution. Vous n’aviez aucun talent. Maître Henri Robert intervint: --L’avez-vous entendue chanter? dit-il. Non. Alors, pourquoi dites-vous aux jurés qu’elle n’avait pas de talent? Nous ne discutons pas, d’ailleurs, ici, de la vertu des chanteuses de café-concert. Il s’agit de savoir si cette femme a tué son mari ou non. L’observation ne calma pas M. Marinier. Il trouva sa revanche en accablant l’accusée de soupçons effroyables. --Comme vous avez dû être heureuse, le 21 août, quand votre mari fût mort! fit-il. Alors la malheureuse éclata. --Pendant trente-deux ans, gémit-elle, j’ai toujours été trompée. Tout était bon pour mon mari, les servantes, les paysannes et mes bonnes, et j’ai toujours pardonné. Elle voulut se défendre, dire les choses, expliquer. Elle voulut montrer aux juges la vie qui fut la sienne auprès de ce mari volage, toujours repentant et toujours débauché. Mais le président lui arracha la parole, couvrit sa voix par la sienne, accumulant pêle-mêle, les injures, les sarcasmes et les accusations, sans lui laisser même la possibilité de se faire entendre. Ramassant tous les racontars, tous les ragots et toutes les insinuations, refusant les explications, balayant les larmes, étouffant les sanglots, il la flagella pendant trois heures d’horloge, sans admettre sa douleur de femme, sa jalousie et sa passion de mère. Et, au moment où, reprise, faisant front, elle allait crier, il suspendit l’audience, sans que l’accusée ait pu placer dix phrases. Et, à la reprise, ça recommença. Mme de Kerninon put tout juste indiquer sa version de l’accident fatal. Secouée de spasmes, elle allait poursuivre, quand elle reçut en pleine figure cette exclamation: --Vous jouez la comédie! Elle fléchit. Maître Henri Robert la releva. --Je vous rappelle à votre devoir, tonna-t-il, vous devez être impartial. Et elle renonça. --Je m’en remets à ces messieurs, gémit-elle, en désignant les jurés. Quant à vous, chargez-moi tant que vous voudrez, c’est votre rôle. Alors, après un monologue oiseux de M. Marinier, le premier témoin, M. Chauchix, séquestre, se présenta à la barre comme second accusateur. Ce petit huissier chafouin chargé d’expertiser la fortune de Kerninon, sentant le président favorable à ses commérages, libéra sa pauvre tête falote de tous les bavardages recueillis au cours de ses recherches financières et avoua sans scrupules s’être livré à une véritable instruction extra-judiciaire qu’aucun contrôle n’avait pu limiter. Il fallut soixante minutes à ce croquemites pour émettre une seule précision importante: à savoir qu’en biens de toutes sortes la famille Kerninon possédait encore actuellement un million. Il est à peine besoin d’ajouter que le ministère public pour sa part et la partie civile pour la sienne apportèrent au président leur vigilant concours pour seconder une accusation qui se suffit pourtant à elle-même: le 21 août, la comtesse a-t-elle tiré deux balles sur le comte? La déposition de l’ancien notaire Désiré Allain, prêteur et, comme le dit le président, compagnon de débauche de Roger de Kerninon, n’apporta pas d’autre précision que celle qu’en quinze ans le comte avait dépensé pour ses plaisirs 114.000 francs, soit 500 francs par mois. Elle ne fut illustrée que par une parole présidentielle qui fit encore bondir Maître Henri-Robert. --Bernardine, dit M. Marinier, était, en somme, une femme sérieuse. Elle ne coûtait pas plus au comte que ne lui aurait coûté la passion de la chasse ou de l’auto. --Il n’est pas permis, jeta la grande voix de Maître Henri-Robert, de faire en cour d’assises l’apologie de la maîtresse pour faire condamner la femme légitime. Les applaudissements ne cessèrent que sous la menace d’une expulsion de la salle. C’était fini. Ni la lecture à l’audience de lettres déchirantes écrites par la comtesse au comte pendant ses trahisons, ni la lassitude d’une femme peut-être criminelle, mais qui a le droit de se défendre, ne calmèrent la foule hurlant à la mort autour de la voiture. Les huées l’accompagnèrent jusqu’à la prison, d’où elle sortira demain, dès 9 heures, pour reprendre sa place d’infamie, avec pour seuls soutiens Maîtres Henri-Robert et Geoffroy, ses défenseurs. Saint-Brieuc, 9 mai. La nuit porte conseil. M. le président Marinier dut avoir un sommeil trop agité pour en profiter suffisamment. Il est arrivé ce matin à l’audience plus excité encore que la veille par le résultat paradoxal qu’il avait obtenu en rendant sympathique à la foule une accusée que sert fort peu son physique. Et, reprenant son monologue accusateur, n’utilisant même pas, dans son trouble agressif, la perpétuelle négation si malhabile de celle dont il devrait entendre les explications avec impartialité, il a multiplié jusqu’à la fin, dans la salle surchauffée, les incidents les plus regrettables. A 6 heures du soir encore, quand le dernier témoin cité par la défense rendait hommage, dans son parler simple d’homme rude, à son ancienne patronne, M. Marinier, rouge de colère, couvrit sa voix et émit la prétention de retirer la parole à Maître Henri-Robert, magnifiquement dressé, tout pâle, au banc de la défense. La salle entière, où ne se pressaient vraiment pas seulement des amis de Mme de Kerninon, clamait son indignation. Une passion de justice secouait l’assistance devant tant d’injustice, et l’on peut dire que, par ses excès mêmes, le magistrat accusateur est involontairement devenu le meilleur avocat de la châtelaine de Lannion. La matinée avait débuté par la comparution à la barre des témoins les plus attendus. Le notaire Élie Fleury, fils de la comtesse de Kerninon, nia d’abord à peu près tout ce que l’instruction avait appris sur son rôle. Mais il reconnut toutefois avoir reçu cent mille francs sur le prix de vente du château de Ploulec’h. Ergotant à propos des faits les plus simples, il ne procura pas l’émotion que l’on pouvait attendre de sa présence. La suffocation nerveuse de sa mère même ne supprima pas l’impression gênante que ses perpétuelles hésitations propageaient. Sa femme, entendue seulement dans l’après-midi, devait avoir au contraire, par son attitude, ce qu’on nomme, en termes de journaliste, une bonne presse. Mais le grand événement de l’audience, celui qui faisait d’avance se pourlécher les amateurs de pareils spectacles, devait être évidemment l’apparition de Bernardine Nédellec. Elle succédait à Edmond Le Tourneur, témoin prétentieux qui récita avec emphase un discours appris par cœur et qui lui valut des huées. Cependant Bernardine, vêtue de noir des pieds à la tête, déçut. Elle était trop simple, trop monocorde, et, si l’on peut dire, trop têtue. Ses affirmations accusatrices, que le président accueillait avec une faveur trop marquée, n’apportaient pas l’élément nouveau qu’on attendait. Il y avait dans toutes ses phrases une passion haineuse envers la femme légitime dont, en somme, elle enlevait le mari et la fortune, et qui faisait mal à entendre. Elle répéta tout ce qu’elle avait dit déjà à l’instruction sur la fidélité du comte à son égard, sur les sévices de son épouse et sur les confidences qu’elle reçut après le drame, à la clinique Aurégan, de la bouche du blessé. Elle affirma de nouveau son propre désintéressement avant et après les coups de revolver, mais resta bouche bée quand Maître Henri Robert lui posa tout à trac cette simple question: --Le témoin n’a-t-il pas cherché à acheter à Paris un fonds de commerce? --Oui. --Combien? --Trente-huit mille francs, dont huit mille comptant. L’aveu ne put être paré même par le président, qui demandait soudain «qu’on respectât la mémoire du comte» et qui avait fait comparaître Bernardine tout à la fin de l’audience. A la reprise, il devait d’ailleurs reprendre, en l’accentuant encore, son singulier rôle d’accusateur avec toute l’autorité de sa robe rouge, de ses fonctions et de sa respectabilité. Perrine Le Tourneur, la vieille nourrice du comte, déposait. Et, comme elle accusait, ainsi que tous les siens, la comtesse, le président la laissa déposer, elle, tout son saoul, faisant traduire à mesure son parler breton par l’interprète en montant ses réponses en épingle. --Vous êtes une vraie chrétienne, s’écriait-il, ce que vous dites ici spontanément est la vérité vraie. Vous le jureriez sur un crucifix... Et la bonne femme jurait. Et le président, triomphant: --Le juge d’instruction n’a pas l’air d’avoir su interroger les témoins! Céline Loarer, fille de la précédente, trouva le même accueil auprès du tribunal. Elle aussi accusait, elle aussi apportait à la barre les confidences du comte blessé et tous les commentaires pouvant nuire à la comtesse. --Votre fille, demanda M. Marinier, était dactylo chez Fleury. Or, si M. de Kerninon avait été la sorte de satyre que l’on a dit qu’il était, vous n’auriez certainement pas mis votre fille près de lui, n’est-ce pas? Tel fut le ton. Et, quand le fils Fleury intervint de la salle parce que le témoin accusait sa mère d’avoir «débiné» son mari mort pendant la veillée mortuaire, M. Marinier s’exclama: --Vous et votre mère, vous n’avez qu’une idée: insulter les témoins. Maître Henri-Robert protesta. En mots cinglants, il mit en parallèle les deux façons qu’avait le président de recevoir les témoignages, suivant qu’ils favorisaient plus ou moins l’accusation. On aurait pu penser qu’après cette énergique intervention les incidents auraient pris fin. C’était compter sans l’humeur de l’honorable conseiller à la Cour, dont l’attitude, les gestes et les fureurs semblaient devoir être supprimés du répertoire judiciaire et de façon définitive, tout au moins en France, depuis un bon demi-siècle. Les témoins secondaires, voisins et voisines, experts et domestiques mêlés au drame, l’armurier qui examina l’arme, le serrurier qui fit jouer la serrure, les docteurs qui soignèrent la victime, ne pouvaient ajouter à l’électricité de ce jour orageux. Mais la dernière violence explosa sur les lèvres présidentielles avec les derniers mots des témoins à décharge, et donne à penser que, demain, pour le réquisitoire et pour les plaidoiries, de terribles joutes oratoires nouvelles sont à prévoir. Le verdict sera rendu sans doute vers 6 heures. Il est difficile d’en préjuger, les débats n’ayant apporté aucune clarté supplémentaire à la question de la culpabilité. On n’a vu depuis deux jours, au banc des accusés, qu’une femme mise dans l’impossibilité, non seulement de se défendre, mais simplement de s’expliquer, et cela n’ajoute rien, il faut le dire, à la majesté indispensable à la justice. Saint-Brieuc, 10 mai. Louise Théolas, veuve de Kerninon, a été condamnée aujourd’hui, à 17 heures, à la peine de huit années de réclusion, dix ans d’interdiction de séjour, un franc de dommages-intérêts et aux dépens. Ce n’est pas devant une salle comble que l’audience fut reprise, mais dans une salle où il aurait été impossible de glisser une épingle. Les témoins étant revenus occuper les rares places encore libres, la chaleur devint aussitôt étouffante. Introduite, la comtesse apparut plus pâle sur le fond rouge des tentures, mais aussi plus résolue. Une intervention _in extremis_ de l’expert armurier Vilbrun apporta tout de suite un précieux argument à la défense. Celui-ci, en effet, pour décharger sa conscience, tint à déclarer qu’à la réflexion il ne tenait pas pour tout à fait impossible qu’un second coup de revolver ait pu partir au cours d’une lutte le 21 août, chez le notaire Fleury. Maître Gautier-Rougeville, crâne percé d’yeux bleus et orné d’une barbiche, prit la parole au nom de la partie civile. Le comte de Kerninon, comme il fallait s’y attendre, redevint immédiatement une sorte de saint breton, et la comtesse cessa d’être une Jeanne-d’Arc en Afrique. D’une voix mélo-dramatique, l’honorable avocat accusateur retraça longuement toutes les phases de ce drame qu’il nomme un drame de l’ingratitude. M. le procureur de la République Brohan lui succéda. N’utilisant aucune note et n’ayant pas recours à son dossier, il donna l’impression d’improviser d’une voix forte le réquisitoire de «l’intruse». Certes, il respecte en l’accusée et la femme et la mère, mais il répète aussi avec insistance que lui, magistrat breton, est en face d’un jury breton ayant à juger «celle qui préfère habiter Paris parce que la Bretagne n’est pas assez belle pour elle». Il termine en demandant une condamnation sans s’opposer à l’admission des circonstances atténuantes. Le tour de la défense est venu. Maître Geoffroy se lève, à son banc, tout rose. Et, usant des mêmes arguments que l’accusation, il se dresse, lui, avocat breton, pour défendre devant le jury breton Louise Théolas et son fils Fleury, étrangers au pays. Il ne fait, bien entendu, qu’une bouchée de la tribu des Le Tourneur et de celle des Nédellec, Bernardine et Yvonne, et rappelle l’argument décisif apporté tout à l’heure à la barre par l’expert-armurier. Dès qu’il s’assied, Maître Henri-Robert se lève. Et c’est toute la défense qui se lève en sa personne. Il est 18 heures. Dans vingt-cinq minutes, la grande voix se taira. Et, dans ce laps de temps si court, elle détruira, semble-t-il, toutes les charges de l’accusation. Il est impossible de résumer une plaidoirie semblable, dont toute la puissance vient de la majesté de l’attitude, du son de la voix et de l’élégance du geste. Mais il suffira d’en extraire quelques phrases pour faire partager le frisson ému de tous les auditeurs. --Un mot de vous, messieurs, s’écrie le maître s’adressant aux jurés, et ce sont les travaux forcés à perpétuité. Avec les circonstances atténuantes c’est encore cinq ans de réclusion. Et ma cliente n’est poursuivie que pour tentative de meurtre. Or on a dit tout à l’heure ici que ce n’est pas la maladie qui a tué le malade, mais que c’est le médecin. Et c’est vrai. Très légèrement blessé, le comte de Kerninon a été charcuté, il n’y a pas d’autre mot. Il est resté deux heures sous le chloroforme. Il y est mort. D’autre part, comment la comtesse, plus petite que son mari, aurait-elle pu blesser de haut en bas celui-ci qui avait un mètre quatre-vingt-deux? En réalité, c’est au cours de la lutte dont on a parlé que, le comte ayant levé les mains, le second coup partit. D’ailleurs le comte de Kerninon a dit après le drame: «Je me suis blessé». Voilà la voix du mort. Enfin, il rappelle qu’à la clinique Aurégan le comte agonisant demanda à voir sa femme, que donc celle-ci ne saurait être sa meurtrière, et il adjure les jurés de scruter leur conscience pour savoir s’ils ont la preuve certaine que Mme de Kerninon a tué. Le jury se retire dans la salle de délibération. Il en ressort vingt minutes plus tard. Sa réponse est «oui» à la majorité sur la culpabilité et «oui» à la majorité sur les circonstances atténuantes. Louise Théolas perd tous droits à la succession seigneuriale. On lui lit l’arrêt qui la condamne. Elle ne comprend pas. Elle ne comprend rien. Elle ne comprend plus: --Ce n’est pas fini? dit-elle. --Gardes, emmenez la condamnée! ordonna M. Marinier. Elle ne bouge pas. Tout s’est écroulé. Elle reste debout sur les ruines. --On va dire, fait-elle... Il faut dire... On l’entraîne. Elle est assommée. Saint-Brieuc, 11 mai. A Saint-Brieuc même, la condamnation de la comtesse de Kerninon a produit un très vif émoi. Il a fallu protéger Bernardine Nédellec pour lui permettre de sortir du Palais. Les conclusions du bâtonnier Henri-Robert pour demander la cassation ont été naturellement rejetées par la Cour, mais la manière dont fut conduit le procès a paru si scandaleuse même à ceux qui n’avaient aucune sympathie pour l’accusée, qu’il est impossible d’en rester là. CASSATION Saint-Brieuc, 12 mai. La comtesse de Kerninon a signé son pourvoi en cassation. REJET Paris, 6 août, 1925. La comtesse de Kerninon, condamnée à huit ans de réclusion par la Cour d’Assises de Saint-Brieuc, pour le meurtre de son mari, s’était pourvue en cassation. Elle invoquait trois moyens: la signature du Président sur la feuille contenant la réponse du jury placée en marge du document et non au bas de la page; une traduction insuffisante de l’interprète pour les témoins bretons, et un refus de la Cour de donner acte de la lecture de la déposition de Bernardine Nédellec, avant son audition. La Chambre criminelle, conformément aux conclusions de l’avocat général Mornet, a rejeté le pourvoi. L’OPINION DE MEGA SULVAN Je tournai le dernier feuillet. --Voilà l’enquête, l’instruction, les débats et le verdict, dis-je. Qu’en pensez-vous? Mega Sulvan releva la tête. --Du verdict, je n’ai rien à dire, fit-il, après ce que vous en avez dit. C’est un jugement de passion. Pour l’enquête, c’est autre chose. Tout conseillait au juge, dès le début, de s’entourer des plus minutieuses garanties. Le drame se déroulait, d’abord, entre deux personnes: la victime--et l’autre. Si j’ai bien compris votre exposé, l’expert-armurier revint sur son expertise au cours des débats. --Le comte, au cours d’une lutte, a pu se blesser lui-même, dit-il. Avez-vous eu l’impression qu’un tel accident fût possible? --Non. Car je n’ai pu, et personne n’a pu oublier qu’auparavant le même expert avait observé que l’arme du meurtre, un vieux revolver, ayant un ressort de rappel cassé, devait être réarmé après chaque coup. --Précisément. La première balle a traversé la main et est allée se loger dans la boiserie où elle fut retrouvée. A ce moment, le comte était près de sa femme, si près qu’il saisit l’arme menaçante dirigée vers lui. Le coup part. Il sent le danger, et dans un éclair, veut s’enfuir. Il court à la porte. Elle est fermée. Il la botte. Le second coup part: M. de Kerninon est blessé à la tête. Voilà les faits. Ils sont d’une clarté aveuglante. Mais passons. En examinant de sang-froid, à distance, chaque détail de la tragédie, on s’aperçoit forcément que des témoins ont menti. Est-ce que la vieille nourrice et sa fille ne devaient point toucher quelque chose de l’héritage du comte? --Ce fut dit M. de Kerninon aurait toujours affirmé vouloir assurer l’avenir de certains enfants. --Je m’en doutais. Or, un policier, plus étranger encore qu’un juge, même natif de Toulouse, au pays dans lequel il opère, même Lannion, parce qu’il n’y réside pas, aurait «cuisiné» ces témoins. Nous ne voyons pas, certes, nous autres, des coupables partout, ainsi qu’on le prétend parfois. Mais nous sommes, par devoir et par métier, des incrédules. M. Truchelut a passé outre. Ça le regarde. J’aurais, quant à moi, examiné de très près tous ces détails. Celui-ci, par exemple: la veille ou l’avant-veille du drame, le fils de la vieille nourrice, oncle, cela va de soi, des enfants de sa sœur, reçoit la confidence de la comtesse: --Bientôt, je ne les raterai pas! Et il n’en dit rien? Il sait qu’il s’agit du comte et de sa plus récente maîtresse, Bernardine, qui doit, normalement être avantagée par le comte, et il ne prévient pas M. de Kerninon, son seigneur, du danger qu’il court? Il en voulait donc bien, comme toute sa famille sans doute à Bernardine? J’aurais bien voulu savoir au juste pourquoi il s’était tu, celui-là, dans de telles circonstances! Sa déposition aux Assises causa, d’après vos notes, une très mauvaise impression. J’aurais ressenti cela au premier choc, croyez-moi, et je n’aurais pas laissé le monsieur tranquille! Votre juge n’a pas eu ce souci. Il se débattait, le brave homme, entre sa tranquillité perdue et toutes les sollicitations qui pesaient sur lui. Nous aurions, nous autres, été jusqu’au bout de notre tâche: qu’est-ce que nous risquions? Rien. Et je n’aurais jamais permis que deux témoins, le notaire Fleury et le docteur Le Goffic affirmassent tous deux et chacun pour sa part, avoir déchargé l’arme homicide, sans parvenir à savoir lequel se trompait. L’axiome policier: «A qui rapporte le crime?» n’eût pas une seconde quitté mon esprit. Dans cette affaire, il y avait, si je puis dire, trois gagnants possibles, au moins: la comtesse, Bernardine, les cousines--et très probablement d’autres comparses. On a éclairci ou tenté seulement d’éclaircir le rôle de la comtesse. Et les autres? Ils ont donc pu prêter serment impunément ou tout au moins sans risques se moquer de la Justice? Écartons le rôle du fils, dont la situation était par trop douloureuse. Ce malheureux défendait sa mère. --Je l’ai vu accablé après la condamnation. --Il y avait de quoi. On avait assommée Mme de Kerninon. Mega Sulvan songea un peu, puis conclut: --Mon opinion est qu’on voulut d’abord étouffer cette malheureuse affaire, en raison des personnalités qu’elle mettait en cause. Cela ressort lumineusement de votre enquête. Puis, lorsqu’on dut agir, on s’y prit avec une maladresse incroyable. On retarde la perquisition tant qu’on peut, on recule l’autopsie jusqu’à la dernière limite. Enfin, on accepte à peu près sans contrôle tous les commérages. Il semble qu’après avoir tenté de sauver la comtesse, on ait voulu la perdre envers et contre tous. Tout ce qui pouvait lui nuire fut noté. Tout ce qui devait l’excuser fut rejeté. Ses défenseurs auraient dû récuser le jury breton pour suspicion légitime. Leur cliente devait être jugée ailleurs qu’en Bretagne. Son acte valait six mois de prison. TABLE DES MATIÈRES Le crime du train 624 5 Sous le D. K. V. 65 Gabriel-Alphonse Mouray, bandit 117 L’affaire Kerninon 131 ÉDITIONS RADOT 5, Rue Eugène-Manuel--PARIS (XVIe) PARU JOSÉ ALMIRA UN IDÉAL dans un TOMBEAU Ce livre est toute noblesse. ÉDOUARD ESTAUNIÉ de l’Académie Française. Grand Prix International de Littérature 1927 Un volume 12 × 19 10 fr. * * * * * MARCEL MILLET FABRICE Un volume 12 × 19 10 » * * * * * LUDOVIC RÉHAULT LE GÉNIE L’AMOUR L’ARGENT Un volume 12 × 19 10 » * * * * * José ALMIRA et Giv. STOYAN Le Déclic de Sarajevo Du rêve puissant de la jeunesse Bosniaque à la tragédie du Monde Un volume 12 × 19 12 » * * * * * PAUL FÉVAL Fils Ton Corps est à Moi Réponse formidable à une théorie discutable Un volume 12 × 19 10 » CET OUVRAGE A ÉTÉ ACHEVÉ D’IM- PRIMER LE 18 OCTOBRE 1927, SUR LES PRESSES DE L’IMP. RAMLOT ET Cie, 52, AVENUE DU MAINE, A PARIS, POUR LE COMPTE DES ÉDITIONS RADOT ÉDITIONS RADOT 5, Rue Eugène-Manuel, Paris (XVIe). Téléph.: _Auteuil_ 43-99 ABENSOUR (Léon) vol. Agrégé de l’université, Docteur ès-lettres Le Problème féministe 1 ALMIRA (José) Un Idéal dans un Tombeau (25e mille) 1 Rires de Marbre 1 BILLY-CASTEL Au Jardin de l’Amour, roman 1 BOUVIER (Jeanne) Ancien membre du Conseil Supérieur du travail Deux Époques, Deux Hommes, Les Sauveurs de l’Économie Nationale 1 CHASSIN (Henri) Machin de Belleville 1 DAVID (Robert) L’Humour Captif, roman 1 DESTHIEUX (F.-Jean) Le Prochain Abélard, roman 1 DEVALDÈS (Manuel) La Maternité Consciente 1 DYRAC (Bernard) La Fête du Soleil, roman d’Espagne 1 ESCHEVANNES (Comte Carlos d’) La Ronde des Fées, roman 1 Le Régent et ses Maîtresses, documentaire 1 La Dernière des Mayas, documentaire 1 FÉVAL Fils (Paul) L’Homme de Paille, roman 1 Ton corps est à moi, roman 1 FOURNIER (Christiane) Prix de l’aide aux Femmes de professions libérales en 1923 Moun, Vierge folle, roman 1 GUILLEMARD (Julien) Monsieur Paisiblard, roman 1 HAN RYNER La Vie Éternelle, roman 1 KLERSAN (Monette) Croisière autour d’un Croiseur, roman 1 J.-M. LAHY Directeur du Laboratoire de Psychologie expérimentale en Sorbonne Du Clan Primitif au Couple Moderne 1 LAHY-HOLLEBECQUE (Madame) Agrégée de l’Université Le Féminisme de Schéhérazade, La Révélation des Mille et Une Nuits 1 La Grande Chose 1 MARCEROU (Raymond) Ève Lavallière (du Théâtre à Dieu), documentaire 1 MARCHÉ (Jules) Président de Chambre Honoraire à la Cour d’Appel d’Orléans Une Vicieuse du Grand Monde, Madame Lafarge, document 1 MAUREVERT (Georges) et Emeran C. du MAINE Éros et la Riviera, roman 1 MILLET (Marcel) Fabrice, roman 1 MORTIER (Alfred) Docteur ès-lettres La Queue du Diable, roman-nouvelles 1 PAIN (Jean) Rédacteur Principal au Ministère des Travaux Publics Le Duel des Sexes 1 PAREJA DE MIJARES Folklore Yncaïque, documentaire 1 POVRE MOYNE (Jehan le) Les Dicts et Joyeulses Antiennes 1 RÉHAULT (Ludovic) Le Génie, l’amour, l’argent 1 RENARD (Georges) Professeur au Collège de France L’Ouvrière à Domicile 1 RENEVILLE (Rolland de) Les Ténèbres Peintes 1 ROUSSET (Jean) L’Homme des Ames, nouvelles 1 SALLIER (Adrien) Mon Curé vaut le Vôtre, roman 1 SAND (Aurore) Pour remettre à Franck, roman 1 La Vie Commande, roman 1 SEUHL (Antonin) L’Amour par T. S. F., roman 1 TALLET (Gabriel) Au Seuil de la Maison 1 TRAUTMANN (Dr René) Roumicous en Afrique, roman 1 Tu y reviendras, roman 1 VAUCLERC (Hugues) Nuits Changeantes, roman 1 VIRARD (René) et MARIX Folâtreries Bourguignonnes 1 ZARY (Antoine) Gorka la Bien-Aimée, roman 1 CATALOGUE FRANCO SUR DEMANDE PARIS.--IMP. RAMLOT ET Cie, 52, AVENUE DU MAINE.--27 *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES ENQUÊTES DE MEGA SULVAN *** Updated editions will replace the previous one—the old editions will be renamed. Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to copying and distributing Project Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ concept and trademark. 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START: FULL LICENSE THE FULL PROJECT GUTENBERG™ LICENSE PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free distribution of electronic works, by using or distributing this work (or any other work associated in any way with the phrase “Project Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full Project Gutenberg License available with this file or online at www.gutenberg.org/license. Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg electronic works 1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to and accept all the terms of this license and intellectual property (trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy all copies of Project Gutenberg electronic works in your possession. 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It exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from people in all walks of life. Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will remain freely available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure and permanent future for Project Gutenberg and future generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state’s laws. The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516, Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up to date contact information can be found at the Foundation’s website and official page at www.gutenberg.org/contact Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread public support and donations to carry out its mission of increasing the number of public domain and licensed works that can be freely distributed in machine-readable form accessible by the widest array of equipment including outdated equipment. Many small donations ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS. The Foundation is committed to complying with the laws regulating charities and charitable donations in all 50 states of the United States. Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up with these requirements. We do not solicit donations in locations where we have not received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state visit www.gutenberg.org/donate. While we cannot and do not solicit contributions from states where we have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us with offers to donate. International donations are gratefully accepted, but we cannot make any statements concerning tax treatment of donations received from outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. Please check the Project Gutenberg web pages for current donation methods and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate. Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg concept of a library of electronic works that could be freely shared with anyone. For forty years, he produced and distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of volunteer support. Project Gutenberg eBooks are often created from several printed editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in the U.S. unless a copyright notice is included. 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